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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, Tome
+Cinquième, by Adolphe Thiers
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Histoire de la Révolution française, Tome Cinquième
+
+Author: Adolphe Thiers
+
+Release Date: February 6, 2004 [EBook #10953]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION ***
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Wilelmina Mallière and PG
+Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothéque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+RÉVOLUTION
+
+FRANÇAISE
+
+
+
+
+[Illustration: MARIE ANTOINETTE. _Murell del._. Publié par Furne,
+Paris.]
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+PAR M.A. THIERS DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+NEUVIÈME ÉDITION
+
+TOME CINQUIÈME
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
+
+
+CONVENTION NATIONALE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+
+MOUVEMENT DES ARMÉES EN AOUT ET SEPTEMBRE 1793.--INVESTISSEMENT DE LYON PAR
+L'ARMÉE DE LA CONVENTION.--TRAHISON DE TOULON QUI SE LIVRE AUX
+ANGLAIS.--DÉFAITE DE QUARANTE MILLE VENDÉENS A LUÇON.--PLAN GÉNÉRAL DE
+CAMPAGNE CONTRE LA VENDÉE.--DIVISIONS DES GÉNÉRAUX RÉPUBLICAINS SUR CE
+THÉÂTRE DE LA GUERRE.--OPÉRATIONS MILITAIRES DANS LE NORD.--SIÉGE DE
+DUNKERQUE PAR LE DUC D'YORK.--VICTOIRE DE HONDSCHOOTE.--JOIE UNIVERSELLE
+QU'ELLE CAUSE EN FRANCE.--NOUVEAUX REVERS.--DÉROUTE A MENIN, A PIRMASENS, A
+PERPIGNAN, ET A TORFOU DANS LA VENDÉE.--RETRAITE DE CANCLAUX SUR
+NANTES.--ATTAQUES CONTRE LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC.--ÉTABLISSEMENT DU
+_gouvernement révolutionnaire_.--DÉCRET QUI ORGANISE UNE ARMÉE
+RÉVOLUTIONNAIRE DE SIX MILLE HOMMES.--LOI DES SUSPECTS.--CONCENTRATION DU
+POUVOIR DICTATORIAL DANS LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC.--PROCÈS DE CUSTINE; SA
+CONDAMNATION ET SON SUPPLICE.--DÉCRET D'ACCUSATION CONTRE LES GIRONDINS;
+ARRESTATION DE SOIXANTE-TREIZE MEMBRES DE LA CONVENTION.
+
+Après la retraite des Français du camp de César au camp de Gavrelle, les
+alliés auraient dû encore poursuivre une armée démoralisée, qui avait
+toujours été malheureuse depuis l'ouverture de la campagne. Dès le mois de
+mars, en effet, battue à Aix-la-Chapelle et à Nerwinde, elle avait perdu la
+Flandre hollandaise, la Belgique, les camps de Famars et de César, les
+places de Condé et de Valenciennes. L'un de ses généraux avait passé à
+l'ennemi, l'autre avait été tué. Ainsi, depuis la bataille de Jemmapes,
+elle n'avait fait que des retraites, fort méritoires, il est vrai, mais peu
+encourageantes. Sans concevoir même le projet trop hardi d'une marche
+directe sur Paris, les coalisés pouvaient détruire ce noyau d'armée, et
+alors ils étaient libres de prendre toutes les places qu'il convenait à
+leur égoïsme d'occuper. Mais aussitôt après la prise de Valenciennes, les
+Anglais, en vertu des conventions faites à Anvers, exigèrent le siége de
+Dunkerque. Alors, tandis que le prince de Cobourg, restant dans les
+environs de son camp d'Hérin, entre la Scarpe et l'Escaut, croyait occuper
+les Français, et songeait à prendre encore le Quesnoy, le duc d'York,
+marchant avec l'armée anglaise et hanovrienne par Orchies, Menin, Dixmude
+et Furnes, vint s'établir devant Dunkerque, entre le Langmoor et la mer.
+Deux siéges nous donnaient donc encore un peu de répit. Houchard, envoyé à
+Gavrelle, y réunissait en hâte toutes les forces disponibles, afin de
+voler au secours de Dunkerque. Interdire aux Anglais un port sur le
+continent, battre individuellement nos plus grands ennemis, les priver de
+tout avantage dans cette guerre, et fournir de nouvelles armes à
+l'opposition anglaise contre Pitt, telles étaient les raisons qui faisaient
+considérer Dunkerque comme le point le plus important de tout le théâtre de
+la guerre. «Le salut de la république est là,» écrivait à Houchard le
+comité de salut public; et Carnot, sentant parfaitement que les troupes
+réunies entre la frontière du Nord et celle du Rhin, c'est-à-dire dans la
+Moselle, y étaient inutiles, fit décider qu'on en retirerait un renfort
+pour l'envoyer en Flandre. Vingt ou vingt-cinq jours s'écoulèrent ainsi en
+préparatifs, délai très concevable du côté des Français, qui avaient à
+réunir leurs troupes dispersées à de grandes distances, mais inconcevable
+de la part des Anglais, qui n'avaient que quatre ou cinq marches à faire
+pour se porter sous les murs de Dunkerque.
+
+Nous avons laissé nos deux armées de la Moselle et du Rhin essayant de
+s'avancer, mais trop tard, vers Mayence, et n'empêchant pas la prise de
+cette place. Depuis, elles s'étaient repliées sur Saarbruck, Hornbach et
+Wissembourg. Il faut donner une idée du théâtre de la guerre pour faire
+comprendre ces divers mouvemens. La frontière française est assez
+singulièrement découpée au Nord et à l'Est. L'Escaut, la Meuse, la Moselle,
+la chaîne des Vosges, le Rhin, courent vers le Nord en formant des lignes
+presque parallèles. Le Rhin, arrivé à l'extrémité des Vosges, tourne
+subitement, cesse de couler parallèlement à ces lignes, et les termine en
+tournant le pied des Vosges, et en recevant dans son cours la Moselle et la
+Meuse. Les coalisés, sur la frontière du Nord, s'étaient avancés entre
+l'Escaut et la Meuse; entre la Meuse et la Moselle, ils n'avaient point
+fait de progrès, parce que le faible corps laissé par eux entre Luxembourg
+et Trêves n'avait rien pu tenter; mais ils pouvaient davantage entre la
+Moselle, les Vosges et le Rhin. On a vu qu'ils s'étaient placés à cheval
+sur les Vosges, partie sur le versant oriental, et partie sur le versant
+occidental. Le plan à suivre, comme nous l'avons dit précédemment, était
+assez simple. En considérant l'arête des Vosges comme une rivière dont il
+fallait occuper les passages, on pouvait porter toutes ses masses sur une
+rive, accabler l'ennemi d'un côté, puis revenir l'accabler de l'autre. Ni
+les Français, ni les coalisés n'en avaient eu l'idée; et depuis la prise de
+Mayence, les Prussiens, placés sur le revers occidental, faisaient face à
+l'armée du Rhin. Nous étions retirés dans les fameuses lignes de,
+Wissembourg. L'armée de la Moselle, au nombre de vingt mille hommes, était
+postée à Saarbruck, sur la Sarre; le corps des Vosges, au nombre de douze
+mille, se trouvait à Hornbach et Kettrick, et se liait dans les montagnes à
+l'extrême gauche de l'armée du Rhin. L'armée du Rhin, forte de vingt mille
+hommes, gardait la Lauter, de Wissembourg à Lauterbourg. Telles sont les
+lignes de Wissembourg; la Sarre coule des Vosges à la Moselle, la Lauter
+des Vosges dans le Rhin, et toutes les deux forment une seule ligne, qui
+coupe presque perpendiculairement la Moselle, les Vosges et le Rhin. On en
+devient maître en occupant Saarbruck, Hornbach, Kettrick, Wissembourg et
+Lauterbourg. C'est ce que nous avions fait. Nous n'avions guère plus de
+soixante mille hommes sur toute cette frontière, parce qu'il avait fallu
+porter des secours à Houchard. Les Prussiens avaient mis deux mois à
+s'approcher de nous, et s'étaient enfin portés à Pirmasens. Renforcés des
+quarante mille hommes qui venaient de terminer le siége de Mayence, et
+réunis aux Autrichiens, ils auraient pu nous accabler sur l'un ou l'autre
+des deux versans; mais la désunion régnait entre la Prusse et l'Autriche, à
+cause du partage de la Pologne. Frédéric-Guillaume, qui se trouvait encore
+au camp des Vosges, ne secondait pas l'impatiente ardeur de Wurmser.
+Celui-ci, plein de fougue, malgré ses années, faisait tous les jours de
+nouvelles tentatives sur les lignes de Wissembourg; mais ses attaques
+partielles étaient demeurées sans succès, et n'avaient abouti qu'à faire
+tuer inutilement des hommes. Tel était encore, dans les premiers jours de
+septembre, l'état des choses sur le Rhin.
+
+Dans le Midi, les événemens avaient achevé de se développer. La longue
+incertitude des Lyonnais s'était terminée enfin par une résistance ouverte,
+et le siége de leur ville était devenu inévitable. On a vu qu'ils offraient
+de se soumettre et de reconnaître la constitution, mais sans s'expliquer
+sur les décrets qui leur enjoignaient d'envoyer à Paris les patriotes
+détenus, et de dissoudre la nouvelle autorité sectionnaire. Bientôt même,
+ils avaient enfreint ces décrets de la manière la plus éclatante, en
+envoyant Chalier et Riard à l'échafaud, en faisant tous les jours des
+préparatifs de guerre, en prenant l'argent des caisses, et en retenant les
+convois destinés aux armées. Beaucoup de partisans de l'émigration
+s'étaient introduits parmi eux, et les effrayaient du rétablissement de
+l'ancienne municipalité montagnarde. Ils les flattaient, en outre, de
+l'arrivée des Marseillais, qui, disaient-ils, remontaient le Rhône, et de
+la marche des Piémontais, qui allaient déboucher des Alpes avec
+soixante-mille hommes. Quoique les Lyonnais, franchement fédéralistes,
+portassent une haine égale à l'étranger et aux émigrés, la Montagne et
+l'ancienne municipalité leur causaient un tel effroi, qu'ils étaient prêts
+à s'exposer plutôt au danger et à l'infamie de l'alliance étrangère, qu'aux
+vengeances de la convention.
+
+La Saône coulant entre le Jura et la Côte-d'Or, le Rhône venant du Valais
+entre le Jura et les Alpes, se réunissent à Lyon. Cette riche ville est
+placée sur leur confluent. En remontant la Saône du côté de Mâcon, le pays
+était entièrement républicain, et les députés Laporte et Reverchon, ayant
+réuni quelques mille réquisitionnaires, coupaient la communication avec le
+Jura. Dubois-Crancé, avec la réserve de l'armée de Savoie, venait du côté
+des Alpes, et gardait le cours supérieur du Rhône. Mais les Lyonnais
+étaient entièrement maîtres du cours inférieur du fleuve et de sa rive
+droite, jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. Ils dominaient dans tout le
+Forez, y faisaient des incursions fréquentes, et allaient s'approvisionner
+d'armes à Saint-Étienne. Un ingénieur habile avait élevé autour de leur
+ville d'excellentes fortifications; un étranger leur avait fondu des pièces
+de rempart. La population était divisée en deux portions: les jeunes gens
+suivaient le commandant Précy dans ses excursions; les hommes mariés, les
+pères de famille gardaient la ville et ses retranchemens. Enfin, le 8 août,
+Dubois-Crancé, qui avait apaisé la révolte fédéraliste de Grenoble, se
+disposa à marcher sur Lyon, conformément au décret qui lui enjoignait de
+ramener à l'obéissance cette ville rebelle. L'armée des Alpes se composait
+tout au plus de vingt-cinq milles hommes, et bientôt elle allait avoir sur
+les bras les Piémontais, qui, profitant enfin du mois d'août, se
+préparaient à déboucher par la grande chaîne. Cette armée venait de
+s'affaiblir, comme on l'a vu, de deux détachemens, envoyés, l'un pour
+renforcer l'armée d'Italie, et l'autre pour réduire les Marseillais. Le
+Puy-de-Dôme, qui devait fournir ses recrues, les avait gardées pour
+étouffer la révolte de la Lozère, dont il a déjà été question. Houchard
+avait retenu la légion du Rhin, qui était destinée aux Alpes; et le
+ministère promettait sans cesse un renfort de mille chevaux qui
+n'arrivaient pas. Cependant Dubois-Crancé détacha cinq mille hommes de
+troupes réglées, et leur joignit sept ou huit mille jeunes
+réquisitionnaires. Il vint avec ces forces se placer entre la Saône et le
+Rhône, de manière à occuper leur cours supérieur, à enlever aux Lyonnais
+les approvisionnemens qui leur arrivaient par eau, à conserver ses
+communications avec l'armée des Alpes, et à couper celles des assiégés avec
+la Suisse et la Savoie. Par ces dispositions, il laissait toujours le Forez
+aux Lyonnais, et surtout les hauteurs importantes de Fourvières; mais sa
+situation le voulait ainsi. L'essentiel était d'occuper les deux cours
+d'eau et de couper Lyon de la Suisse et du Piémont. Dubois-Crancé
+attendait, pour compléter le blocus, les nouvelles forces qui lui avaient
+été promises et le matériel de siége qu'il était obligé de tirer de nos
+places des Alpes. Le transport de ce matériel exigeait l'emploi de cinq
+mille chevaux.
+
+Le 8 août, il somma la ville; il imposa pour conditions le désarmement
+absolu de tous les citoyens, la retraite de chacun d'eux dans leurs
+maisons, la reddition de l'arsenal, et la formation d'une municipalité
+provisoire. Mais dans ce moment, les émigrés cachés dans la commission et
+l'état-major continuaient de tromper les Lyonnais, en les effrayant du
+retour de la municipalité montagnarde, et en leur disant que soixante mille
+Piémontais allaient déboucher sur leur ville. Un engagement, qui eut lieu
+entre deux postes avancés, et qui fut terminé à l'avantage des Lyonnais,
+les exalta au plus haut point, et décida leur résistance et leurs malheurs.
+Dubois-Crancé commença le feu du côté de la Croix-Rousse, entre les deux
+fleuves, où il avait pris position, et dès le premier jour son artillerie
+exerça de grands ravages. Ainsi, l'une de nos plus importantes villes
+manufacturières était réduite aux horreurs du bombardement, et nous avions
+à exécuter ce bombardement en présence des Piémontais, qui allaient
+descendre des Alpes.
+
+Pendant ce temps, Carteaux avait marché sur Marseille, et avait franchi la
+Durance dans le mois d'août. Les Marseillais s'étaient retirés d'Aix sur
+leur ville, et avaient formé le projet de défendre les gorges de Septèmes,
+à travers lesquelles passe la route d'Aix à Marseille. Le 24, le général
+Doppet les attaqua avec l'avant-garde de Carteaux; l'engagement fut assez
+vif, mais une section, qui avait toujours été en opposition avec les
+autres, passa du côté des républicains, et décida le combat en leur faveur.
+Les gorges furent emportées, et, le 25, Carteaux entra dans Marseille avec
+sa petite armée.
+
+Cet événement en décida un autre, le plus funeste qui eût encore affligé la
+république. La ville de Toulon, qui avait toujours paru animée du plus
+violent républicanisme, tant que la municipalité y avait été maintenue,
+avait changé d'esprit sous la nouvelle autorité des sections, et allait
+bientôt changer de domination. Les jacobins, réunis à la municipalité,
+étaient déchaînés contre les officiers aristocrates de la marine; ils ne
+cessaient de se plaindre de la lenteur des réparations faites à l'escadre,
+de son immobilité dans le port, et ils demandaient à grands cris la
+punition des officiers, auxquels ils attribuaient le mauvais résultat de
+l'expédition de Sardaigne. Les républicains modérés répondaient là comme
+partout, que les vieux officiers étaient seuls capables de commander les
+escadres, que les vaisseaux ne pouvaient pas se réparer plus promptement,
+que les faire sortir contre les flottes espagnole et anglaise réunies
+serait fort imprudent, et qu'enfin les officiers dont on demandait la
+punition n'étaient point des traîtres, mais des guerriers malheureux. Les
+modérés l'emportèrent dans les sections. Aussitôt une foule d'agens
+secrets, intrigant pour le compte des émigrés et des Anglais,
+s'introduisirent dans Toulon, et conduisirent les habitans plus loin qu'ils
+ne se proposaient d'aller. Ces agens communiquaient avec l'amiral Hood, et
+s'étaient assurés que les escadres coalisées seraient, dans les parages
+voisins, prêtes à se présenter au premier signal. D'abord, à l'exemple des
+Lyonnais, ils firent juger et mettre à mort le président du club jacobin,
+nommé Sévestre. Ensuite ils rétablirent le culte des prêtres réfractaires;
+ils firent déterrer et porter en triomphe les ossemens de quelques
+malheureux qui avaient péri dans les troubles pour la cause royaliste. Le
+comité de salut public ayant ordonné à l'escadre d'arrêter les vaisseaux
+destinés à Marseille, afin de réduire cette ville, ils ne permirent pas
+l'exécution de cet ordre, et s'en firent un mérite auprès des sections de
+Marseille. Ensuite ils commencèrent à parler des dangers auxquels on était
+exposé en résistant à la convention, de la nécessité de s'assurer un
+secours contre ses fureurs, et de la possibilité d'obtenir celui des
+Anglais en proclamant Louis XVII. L'ordonnateur de la marine était, à ce
+qu'il paraît, le principal instrument de la conspiration; il accaparait
+l'argent des caisses, envoyait chercher les fonds par mer jusque dans le
+département de l'Hérault, écrivait à Gènes pour faire retenir les
+subsistances et rendre ainsi la situation de Toulon plus critique. On avait
+changé les états-majors; on avait tiré de prison un officier de marine
+compromis dans l'expédition de Sardaigne, pour lui donner le commandement
+de la place; on avait mis à la tête de la garde nationale un ancien
+garde-du-corps, et confié les forts à des émigrés rentrés; on s'était
+assuré enfin de l'amiral Trogoff, étranger que la France avait comblé de
+faveurs. On ouvrit une négociation avec l'amiral Hood, sous prétexte d'un
+échange de prisonniers, et, au moment où Carteaux venait d'entrer dans
+Marseille, où la terreur était au comble dans Toulon, et où huit ou dix
+mille Provençaux, les plus contre-révolutionnaires de la contrée, venaient
+s'y réfugier, on osa faire aux sections la honteuse proposition de recevoir
+les Anglais, qui prendraient la place en dépôt au nom de Louis XVII. La
+marine, indignée, envoya une députation aux sections pour s'opposer à
+l'infamie qui se préparait. Mais les contre-révolutionnaires toulonnais et
+marseillais, plus audacieux que jamais, repoussèrent les réclamations de la
+marine, et firent accepter la proposition le 29 août. Aussitôt on donna le
+signal aux Anglais. L'amiral Trogoff, se mettant à la tête de ceux qui
+voulaient livrer le port, appela à lui l'escadre en arborant le drapeau
+blanc. Le brave contre-amiral Saint-Julien, déclarant Trogoff un traître,
+hissa à son bord le pavillon de commandement, et voulut réunir la marine
+fidèle. Mais, dans ce moment, les traîtres, déjà en possession des forts,
+menacèrent de brûler Saint-Julien avec ses vaisseaux: il fut alors obligé
+de fuir avec quelques officiers et quelques matelots; les autres furent
+entraînés, sans trop savoir ce qu'on allait faire d'eux. L'amiral Hood, qui
+avait long-temps hésité, parut enfin, et, sous prétexte de prendre le port
+de Toulon en dépôt pour le compte de Louis XVII, le reçut pour l'incendier
+et le détruire.
+
+Pendant ce temps, aucun mouvement ne s'était opéré aux Pyrénées; dans
+l'Ouest, on se préparait à exécuter les mesures décrétées par la
+convention.
+
+Nous avons laissé toutes les colonnes de la Haute-Vendée se réorganisant à
+Angers, à Saumur et à Niort. Les Vendéens s'étaient, dans cet intervalle,
+emparés des ponts de Cé, et, dans la crainte qu'ils inspirèrent, on mit
+Saumur en état de siége. La colonne de Luçon et des Sables était seule
+capable d'agir offensivement. Elle était commandée par le nommé Tuncq, l'un
+des généraux réputés appartenir à l'aristocratie militaire, et dont Ronsin
+demandait la destitution au ministère. Auprès de lui se trouvaient les deux
+représentans Bourdon de l'Oise, et Goupilleau de Fontenay, animés des mêmes
+dispositions et opposés à Ronsin et à Rossignol. Goupilleau surtout, né
+dans le pays, était porté, par ses relations de famille et d'amitié, à
+ménager les habitans, et à leur épargner les rigueurs que Ronsin et les
+siens auraient voulu exercer.
+
+Les Vendéens, que la colonne de Luçon inquiétait, résolurent de diriger
+contre elle leurs forces partout victorieuses. Ils voulaient surtout donner
+des secours à la division de M. de Roïrand, qui, placé devant Luçon, et
+isolée entre les deux grandes armées de la Haute et de la Basse-Vendée,
+agissait avec ses seules ressources, et avait besoin d'être appuyée. Dans
+les premiers jours d'août, en effet, ils portèrent quelques rassemblemens
+du côté de Luçon, et furent complètement repoussés par le général Tuncq.
+Alors ils résolurent de tenter un effort plus décisif. MM. d'Elbée, de
+Lescure, de La Rochejaquelein, Charette, se réunirent avec quarante mille
+hommes, et, le 14 août, se présentèrent de nouveau aux environs de Luçon.
+Tuncq n'en avait guère que six mille. M. de Lescure, se fiant sur la
+supériorité du nombre, donna le funeste conseil d'attaquer en plaine
+l'armée républicaine. MM. de Lescure et Charette prirent le commandement de
+la gauche, M. d'Elbée celui du centre, M. de La Rochejaquelein celui de la
+droite. MM. de Lescure et Charette agirent avec une grande vigueur à la
+droite; mais au centre, les soldats, obligés de lutter en plaine contre des
+troupes régulières, montrèrent de l'hésitation: M. de La Rochejaquelein,
+égaré dans sa route, n'arriva pas à temps vers la gauche. Alors le général
+Tuncq, faisant agir à propos son artillerie légère sur le centre ébranlé, y
+répandit le désordre, et en peu d'instans mit en fuite tous les Vendéens au
+nombre de quarante mille. Aucun événement n'avait été plus funeste pour ces
+derniers. Ils perdirent toute leur artillerie, et rentrèrent dans le pays,
+frappés de consternation.
+
+Dans ce même moment arrivait la destitution du général Tuncq, demandée par
+Ronsin. Bourdon et Goupilleau, indignés, le maintinrent dans son
+commandement, écrivirent à la convention pour faire révoquer la décision du
+ministre, et adressèrent de nouvelles plaintes contré le parti
+désorganisateur de Saumur, qui répandait, disaient-ils, la confusion, et
+voulait remplacer tous les généraux instruits par d'ignorans démagogues.
+Dans ce moment, Rossignol faisant l'inspection des diverses colonnes de son
+commandement, arriva à Luçon. Son entrevue avec Tuncq, Goupilleau et
+Bourdon, ne fut qu'un échange de reproches; malgré deux victoires, il fut
+mécontent de ce que l'on avait livré des combats contre sa volonté: car il
+pensait, du reste avec raison, qu'il fallait éviter tout engagement avant
+la réorganisation générale des différentes armées. On se sépara, et
+immédiatement après, Bourdon et Goupilleau, apprenant quelques actes de
+rigueur exercés par Rossignol dans le pays, eurent la hardiesse de prendre
+un arrêté pour le destituer. Aussitôt, les représentans qui étaient à
+Saumur, Merlin, Bourbotte, Choudieu, et Rewbell, cassèrent l'arrêté de
+Goupilleau et Bourdon, et réintégrèrent Rossignol. L'affaire fut portée
+devant la convention: Rossignol, confirmé de nouveau, l'emporta sur ses
+adversaires. Bourdon et Goupilleau furent rappelés, et Tuncq suspendu.
+
+Telle était la situation des choses, lorsque la garnison de Mayence arriva
+dans la Vendée. Il s'agissait de savoir quel plan on suivrait, et de quel
+côté on ferait agir cette brave garnison. Serait-elle attachée à l'armée de
+la Rochelle et mise sous les ordres de Rossignol, ou à l'armée de Brest et
+confiée à Canclaux? Telle était la question. Chacun voulait la posséder,
+parce qu'elle devait décider le succès partout où elle agirait. On était
+d'accord pour envelopper le pays d'attaques simultanées, qui, dirigées de
+tous les points de la circonférence, viendraient aboutir au centre. Mais,
+comme la colonne qui posséderait les Mayençais devait prendre une offensive
+plus décisive, et refouler les Vendéens sur les autres colonnes, il
+s'agissait de savoir sur quel point il était le plus utile de rejeter
+l'ennemi. Rossignol et les siens soutenaient que le meilleur parti à
+prendre était de faire marcher les Mayençais par Saumur, pour rejeter les
+Vendéens sur la mer et sur la Basse Loire, où on les détruirait
+entièrement; que les colonnes d'Angers, de Saumur, trop faibles, avaient
+besoin de l'appui des Mayençais pour agir; que, réduites à elles-mêmes,
+elles seraient dans l'impossibilité de s'avancer en campagne pour donner la
+main aux autres colonnes de Niort et de Luçon; qu'elles ne pourraient même
+pas arrêter les Vendéens refoulés, ni les empêcher de se répandre dans
+l'intérieur; qu'enfin, en faisant avancer les Mayençais par Saumur, on ne
+perdrait point de temps, tandis que par Nantes, ils étaient obligés de
+faire un circuit considérable, et de perdre dix ou quinze jours. Canclaux
+était frappé au contraire du danger de laisser la mer ouverte aux
+Vendéens. Une escadre anglaise venait d'être signalée dans les parages de
+l'Ouest, et on ne pouvait pas croire que les Anglais ne songeassent pas à
+une descente dans le Marais. C'était alors la pensée générale, et,
+quoiqu'elle fût erronée, elle occupait tous les esprits. Cependant les
+Anglais venaient à peine d'envoyer un émissaire dans la Vendée. Il était
+arrivé déguisé, et demandait le nom des chefs, leurs forces, leurs
+intentions et leur but précis: tant on ignorait en Europe les événemens
+intérieurs de la France! Les Vendéens avaient répondu par une demande
+d'argent et de munitions, et par la promesse de porter cinquante mille
+hommes sur le point où l'on voudrait opérer un débarquement. Tout projet de
+ce genre était donc encore bien éloigné; mais de toutes parts on le croyait
+prêt à se réaliser. Il fallait donc, disait Canclaux, faire agir les
+Mayençais par Nantes, couper ainsi les Vendéens de la mer, et les refouler
+vers le haut pays. Se répandraient-ils dans l'intérieur, ajoutait Canclaux,
+ils seraient bientôt détruits, et quant au temps perdu, ce n'était pas une
+considération à faire valoir: car l'armée de Saumur était dans un état à ne
+pouvoir pas agir avant dix ou douze jours, même avec les Mayençais. Une
+raison qu'on ne donnait pas, c'est que l'armée de Mayence, déjà faite au
+métier de la guerre, aimait mieux servir avec les gens du métier, et
+préférait Canclaux, général expérimenté, à Rossignol, général ignorant, et
+l'armée de Brest, signalée par des faits glorieux, à celle de Saumur,
+connue seulement par des défaites. Les représentans, attachés au parti de
+la discipline, partageaient aussi cet avis, et craignaient de compromettre
+l'armée de Mayence, en la plaçant au milieu des soldats jacobins et
+désordonnés de Saumur.
+
+Philippeaux, le plus ardent adversaire du parti Ronsin parmi les
+représentans, se rendit à Paris, et obtint un arrêté du comité de salut
+public en faveur de Canclaux. Ronsin fit révoquer l'arrêté, et il fut
+convenu alors qu'un conseil de guerre tenu à Saumur déciderait de l'emploi
+des forces. Le conseil eut lieu le 2 septembre. On y comptait beaucoup de
+représentans et de généraux. Les avis se trouvèrent partagés. Rossignol,
+qui mettait une grande bonne foi dans ses opinions, offrit à Canclaux de
+lui résigner le commandement, s'il voulait laisser agir les Mayençais par
+Saumur. Cependant l'avis de Canclaux l'emporta; les Mayençais furent
+attachés à l'armée de Brest, et la principale attaque dut être dirigée de
+la Basse sur la Haute-Vendée. Le plan de campagne fut signé, et on promit
+de partir, à un jour donné, de Saumur, Nantes, les Sables et Niort.
+
+La plus grande humeur régnait dans le parti de Saumur. Rossignol avait de
+l'ardeur, de la bonne foi, mais point d'instruction, point de santé, et,
+quoique franchement dévoué, il était incapable de servir d'une manière
+utile. Il conçut, de la décision adoptée, moins de ressentiment que ses
+partisans eux-mêmes, tels que Ronsin, Momoro et tous les agens
+ministériels. Ceux-ci écrivirent sur-le-champ à Paris pour se plaindre du
+mauvais parti qu'on venait de prendre, des calomnies répandues contre les
+généraux sans-culottes, des préventions qu'on avait inspirées à l'armée de
+Mayence, et ils montrèrent ainsi des dispositions qui ne devaient pas faire
+espérer de leur part un grand zèle à seconder le plan délibéré à Saumur.
+Ronsin poussa même la mauvaise volonté jusqu'à interrompre les
+distributions de vivres faites à l'armée de Mayence, sous prétexte que, ce
+corps passant de l'armée de la Rochelle à celle de Brest, c'était aux
+administrateurs de cette dernière à l'approvisionner. Les Mayençais
+partirent aussitôt pour Nantes, et Canclaux disposa toutes choses pour
+faire exécuter le plan convenu dans les premiers jours de septembre.
+
+Telle avait été la marche générale des choses sur les divers théâtres de la
+guerre, pendant les mois d'août et de septembre. Il faut suivre maintenant
+les grandes opérations qui succédèrent à ces préparatifs.
+
+Le duc d'York était arrivé devant Dunkerque avec vingt-un mille Anglais et
+Hanovriens, et douze mille Autrichiens. Le maréchal Freytag était à
+Ost-Capelle avec seize mille hommes; le prince d'Orange à Menin avec quinze
+mille Hollandais. Ces deux derniers corps étaient placés là en armée
+d'observation. Le reste des coalisés, dispersés autour du Quesnoy et
+jusqu'à la Moselle, s'élevait à environ cent mille hommes. Ainsi cent
+soixante ou cent soixante-dix mille hommes étaient répartis sur cette ligne
+immense, occupés à y faire des siéges et à y garder tous les passages.
+Carnot, qui commençait à diriger les opérations des Français, avait entrevu
+déjà qu'il ne s'agissait pas de batailler sur tous les points, mais
+d'employer à propos une masse sur un point décisif. Il avait donc conseillé
+de transporter trente-cinq mille hommes, de la Moselle et du Rhin au Nord.
+Son conseil avait été adopté, mais il ne put en arriver que douze mille en
+Flandre. Néanmoins, avec ce renfort et les divers camps placés à Gavrelle,
+à Lille, à Cassel, les Français auraient pu former une masse de soixante
+mille hommes, et, dans l'état de dispersion où se trouvait l'ennemi,
+frapper les plus grands coups. Il ne faut, pour s'en convaincre, que jeter
+les yeux sur le théâtre de la guerre. En suivant le rivage de la Flandre
+pour entrer en France, on trouve Furnes d'abord, et puis Dunkerque. Ces
+deux villes, baignées d'un côté par l'Océan, de l'autre par les vastes
+marais de la Grande-Moër, ne peuvent communiquer entre elles que par une
+étroite langue de terre. Le duc d'York arrivant par Furnes, qui se présente
+la première en venant du dehors, s'était placé, pour assiéger Dunkerque,
+sur cette langue de terre, entre la Grande-Moër et l'Océan. Le corps
+d'observation de Freytag ne s'était pas établi à Furnes de manière à
+protéger les derrières de l'armée de siége; il était au contraire assez
+loin de cette position, en avant des marais de Dunkerque, de manière à
+couper les secours qui pouvaient venir de l'intérieur de la France. Les
+Hollandais du prince d'Orange, postés à Menin, à trois journées de ce
+point, devenaient tout à fait inutiles. Une masse de soixante mille hommes,
+marchant rapidement entre les Hollandais et Freytag, pouvait se porter à
+Furnes derrière le duc d'York, et, manoeuvrant ainsi entre les trois corps
+ennemis, accabler successivement Freytag, le duc d'York et le prince
+d'Orange. Il fallait pour cela une masse unique et des mouvemens rapides.
+Mais alors on ne songeait qu'à se pousser de front, en opposant à chaque
+détachement, un détachement pareil. Cependant le comité de salut public
+avait à peu près conçu le plan dont nous parlons. Il avait ordonné de
+former un seul corps et de marcher sur Furnes. Houchard comprit un moment
+cette pensée, mais ne s'y arrêta pas, et songea tout simplement à marcher
+contre Freytag, à replier ce dernier sur les derrières du duc d'York, et à
+tâcher ensuite d'inquiéter le siége.
+
+Pendant que Houchard hâtait ses préparatifs, Dunkerque faisait une
+vigoureuse résistance. Le général Souham, secondé par le jeune Hoche, qui
+se comporta à ce siége d'une manière héroïque, avait déjà repoussé
+plusieurs attaques. L'assiégeant ne pouvait pas ouvrir facilement la
+tranchée dans un terrain sablonneux, au fond duquel on trouvait l'eau en
+creusant seulement à trois pieds. La flottille qui devait descendre la
+Tamise pour bombarder la place, n'arrivait pas, et au contraire une
+flottille française, sortie de Dunkerque et embossée le long du rivage,
+harcelait les assiégeans enfermés sur leur étroite langue de terre,
+manquant d'eau potable et exposés à tous les dangers. C'était le cas de se
+hâter et de frapper des coups décisifs. On était arrivé aux derniers jours
+d'août. Suivant l'usage de la vieille tactique, Houchard commença par une
+démonstration sur Menin, qui n'aboutit qu'à un combat sanglant et inutile.
+Après avoir donné cette alarme préliminaire, il s'avança, en suivant
+plusieurs routes, vers la ligne de l'Yser, petit cours d'eau qui le
+séparait du corps d'observation de Freytag. Au lieu de venir se placer
+entre le corps d'observation et le corps de siége, il confia à Hédouville
+le soin de marcher sur Rousbrugghe, pour inquiéter seulement la retraite de
+Freytag sur Furnes, et il alla lui-même donner de front sur Freytag, en
+marchant avec toute son armée par Houtkercke, Herséele et Bambèke. Freytag
+avait disposé son corps sur une ligne assez étendue, et il n'en avait
+qu'une partie autour de lui, lorsqu'il reçut le premier choc de Houchard.
+Il résista à Herséele; mais, après un combat assez vif, il fut obligé de
+repasser l'Yser, et de se replier sur Bambèke, et successivement de Bambèke
+sur Rexpoede et Killem. En reculant de la sorte, au-delà de l'Yser, il
+laissait ses ailes compromises en avant. La division Walmoden se trouvait
+jetée loin de lui, à sa droite, et sa propre retraite était menacée vers
+Rousbrugghe par Hédouville.
+
+Freytag veut alors, dans la même journée, se reporter en avant, et
+reprendre Rexpoede, afin de rallier à lui la division Walmoden. Il arrive à
+Rexpoede au moment où les Français y entraient. Un combat des plus vifs
+s'engage: Freytag est blessé et fait prisonnier. Cependant la fin du jour
+s'approche; Houchard, craignant une attaque de nuit, se retire hors du
+village, et n'y laisse que trois bataillons. Walmoden, qui se repliait avec
+sa division compromise, arrive dans cet instant, et se décide à attaquer
+vivement Rexpoede, afin de se faire jour. Un combat sanglant se livre au
+milieu de la nuit; le passage est franchi, Freytag est délivré, et l'ennemi
+se retire en masse sur le village de Hondschoote. Ce village, situé contre
+la Grande-Moër et sur la route de Furnes, était un des points par lesquels
+il fallait passer en se retirant sur Furnes. Houchard avait renoncé à
+l'idée essentielle de manoeuvrer vers Furnes, entre le corps de siége et le
+corps d'observation; il ne lui restait donc plus qu'à pousser toujours de
+front le maréchal Freytag, et à se ruer contre le village de Hondschoote.
+La journée du 7 se passa à observer les positions de l'ennemi, défendues
+par une artillerie très forte, et, le 8, l'attaque décisive fut résolue.
+Dès le matin, l'armée française se porte sur toute la ligne pour attaquer
+de front. La droite, sous les ordres d'Hédouville, s'étend entre Killem et
+Béveren; le centre, commandé par Jourdan, marche directement de Killem sur
+Hondschoote; la gauche attaque entre Killem et le canal de Furnes. L'action
+s'engage entre les taillis qui couvraient le centre. De part et d'autre,
+les plus grandes forces sont dirigées sur ce même point. Les Français
+reviennent plusieurs fois à l'attaque des positions, et enfin ils s'en
+rendent maîtres. Tandis qu'ils triomphent au centre, les retranchemens sont
+emportés à la droite, et l'ennemi prend le parti de se retirer sur Furnes
+par les routes de Houthem et de Hoghestade.
+
+Tandis que ces choses se passaient à Hondschoote, la garnison de Dunkerque
+faisait, sous la conduite de Hoche, une sortie vigoureuse, et mettait les
+assiégeans dans le plus grand péril. Le lendemain du combat, ceux-ci
+tinrent un conseil de guerre; se sentant menacés sur leurs derrières, et ne
+voyant pas arriver les armemens maritimes qui devaient servir à bombarder
+la place, ils résolurent de lever le siége, et de se retirer sur Furnes, où
+venait d'arriver Freytag. Ils y furent tous réunis le 9 septembre au soir.
+
+Telles furent ces trois journées, qui eurent pour but et pour résultat de
+replier le corps d'observation sur les derrières du corps de siége, en
+suivant une marche directe. Le dernier combat donna son nom à cette
+opération, et la bataille d'Hondschoote fut considérée comme le salut de
+Dunkerque. Cette opération, en effet, rompait la longue chaîne de nos
+revers au Nord, faisait essuyer un échec personnel aux Anglais, trompait le
+plus cher de leurs voeux, sauvait la république du malheur qui lui eût été
+le plus sensible, et donnait un grand encouragement à la France.
+
+La victoire d'Hondschoote produisit à Paris une grande joie, inspira plus
+d'ardeur à toute la jeunesse, et fit espérer que notre énergie pourrait
+être heureuse. Peu importent, en effet, les revers, pourvu que des succès
+viennent s'y mêler, et rendre au vaincu l'espérance et le courage.
+L'alternative ne fait qu'augmenter l'énergie et exalter l'enthousiasme de
+la résistance.
+
+Pendant que le duc d'York s'était porté à Dunkerque, Cobourg avait résolu
+l'attaque du Quesnoy. Cette place manquait de tous les moyens nécessaires à
+sa défense, et Cobourg la serrait de très près. Le comité de salut public,
+ne négligeant pas plus cette partie de la frontière que les autres, avait
+ordonné sur-le-champ que des colonnes sortissent de Landrecies, Cambray et
+Maubeuge. Malheureusement, ces colonnes ne purent agir en même temps; l'une
+fut renfermée dans Landrecies; l'autre, entourée dans la pleine d'Avesnes,
+et formée en bataillon carré, fut rompue après une résistance des plus
+honorables. Enfin le Quesnoy fut obligé de capituler le 11 septembre. Cette
+perte était peu de chose à côté de la délivrance de Dunkerque; mais elle
+mêlait quelque amertume à la joie produite par ce dernier événement.
+
+Houchard, après avoir forcé le duc d'York à se concentrer à Furnes avec
+Freytag, n'avait plus rien d'heureux à tenter sur ce point; il ne lui
+restait qu'à se ruer avec des forces égales sur des soldats mieux aguerris,
+sans aucune de ces circonstances, ou favorables ou pressantes, qui font
+hasarder une bataille douteuse. Dans cette situation, il n'avait rien de
+mieux à faire qu'à tomber sur les Hollandais, disséminés en plusieurs
+détachemens, autour de Menin, Halluin, Roncq, Werwike et Ypres. Houchard,
+procédant avec prudence, ordonna au camp de Lille de faire une sortie sur
+Menin, tandis qu'il agirait lui-même par Ypres. On se disputa pendant deux
+jours les postes avancés de Werwike, de Roncq et d'Halluin. De part et
+d'autre, on se comporta avec une grande bravoure et une médiocre
+intelligence. Le prince d'Orange, quoique pressé de tous côtés, et ayant
+perdu ses postes avancés, résista opiniâtrement, parce qu'il avait appris
+la reddition du Quesnoy et l'approche de Beaulieu, qui lui amenait des
+secours. Enfin, il fut obligé, le 13 septembre, d'évacuer Menin, après
+avoir perdu dans ces différentes journées deux à trois mille hommes, et
+quarante pièces de canon. Quoique notre armée n'eût pas tiré de sa position
+tout l'avantage possible, et que, manquant aux instructions du comité de
+salut public, elle eût agi par masses trop divisées, cependant elle
+occupait Menin. Le 15, elle était sortie de Menin et marchait sur Courtray.
+A Bisseghem, elle rencontre Beaulieu. Le combat s'engage avec avantage de
+notre côté; mais tout à coup l'apparition d'un corps de cavalerie sur les
+ailes répand une alarme qui n'était fondée sur aucun danger réel. Tout
+s'ébranle et fuit jusqu'à Menin. Là, cette inconcevable déroute ne s'arrête
+pas; la terreur se communique à tous les camps, à tous les postes, et
+l'armée en masse vient chercher un refuge sous le canon de Lille. Cette
+terreur panique dont l'exemple n'était pas nouveau, qui provenait de la
+jeunesse et de l'inexpérience de nos troupes, peut-être aussi d'un perfide
+_sauve qui peut_, nous fit perdre les plus grands avantages, et nous ramena
+sous Lille. La nouvelle de cet événement, portée à Paris, y causa la plus
+funeste impression, y fit perdre à Houchard les fruits de sa victoire,
+souleva contre lui un déchaînement violent, dont il rejaillit quelque chose
+contre le comité de salut public lui-même. Une nouvelle suite d'échecs vint
+aussitôt nous rejeter dans la position périlleuse d'où nous venions de
+sortir un moment par la victoire d'Hondschoote.
+
+Les Prussiens et les Autrichiens, placés sur les deux versans des Vosges,
+en face de nos deux armées de la Moselle et du Rhin, venaient enfin de
+faire quelques tentatives sérieuses. Le vieux Wurmser, plus ardent que les
+Prussiens, et sentant l'avantage des passages des Vosges, voulut occuper le
+poste important de Bodenthal, vers la Haute-Lauter. Il hasarda en effet un
+corps de quatre mille hommes, qui, passant à travers d'affreuses montagnes,
+parvint à occuper Bodenthal.
+
+De leur côté, les représentais à l'armée du Rhin, cédant à l'impulsion
+générale, qui déterminait partout un redoublement d'énergie, résolurent une
+sortie générale des lignes de Wissembourg pour le 12 septembre. Les trois
+généraux Desaix, Dubois et Michaud, lancés à la fois contre les
+Autrichiens, firent des efforts inutiles et furent ramenés dans les lignes.
+Les tentatives dirigées surtout contre le corps autrichien jeté à
+Bodenthal, furent complètement repoussées. Cependant on prépara une
+nouvelle attaque pour le 14. Tandis que le général Ferrette marcherait sur
+Bodenthal, l'armée de la Moselle, agissant sur l'autre versant, devait
+attaquer Pirmasens, qui correspond à Bodenthal, et où Brunswick se trouvait
+posté avec une partie de l'armée prussienne. L'attaque du général Ferrette
+réussit parfaitement; nos soldats assaillirent les positions des
+Autrichiens avec une héroïque témérité, s'en emparèrent, et recouvrèrent
+l'important défilé de Bodenthal. Mais il n'en fut pas de même sur le
+versant opposé. Brunswick sentait l'importance de Pirmasens, qui fermait
+les défilés; il possédait des forces considérables, et se trouvait dans des
+positions excellentes. Pendant que l'armée de la Moselle faisait face sur
+la Sarre au reste de l'armée prussienne, douze mille hommes furent jetés de
+Hornbach sur Pirmasens. Le seul espoir des Français était d'enlever
+Pirmasens par une surprise; mais, aperçus et mitraillés dès leur première
+approche, il ne leur restait plus qu'à se retirer. C'est ce que voulait le
+général; mais les représentans s'y opposèrent, et ils ordonnèrent l'attaque
+sur trois colonnes, et par trois ravins qui aboutissaient à la hauteur sur
+laquelle est situé Pirmasens. Déjà nos soldats, grâce à leur bravoure,
+s'étaient fort avancés; la colonne de droite était même prête à franchir le
+ravin dans lequel elle marchait, et à tourner Pirmasens, lorsqu'un double
+feu, dirigé sur les deux flancs, vient l'accabler inopinément. Nos soldats
+résistent d'abord, mais le feu redouble, et ils sont enfin ramenés le long
+du ravin où ils s'étaient engagés. Les autres colonnes sont repliées de
+même, et toutes fuient le long des vallées, dans le plus grand désordre.
+L'armée fut obligée de se reporter au poste d'où elle était partie. Très
+heureusement, les Prussiens ne songèrent pas à la poursuivre, et ne firent
+pas même occuper son camp d'Hornbach, qu'elle avait quitté pour marcher sur
+Pirmasens. Nous perdîmes à cette affaire vingt-deux pièces de canon, et
+quatre mille hommes tués, blessés ou prisonniers. Cet échec du 14 septembre
+pouvait avoir une grande importance. Les coalisés, ranimés par le succès,
+songeaient à user de toutes leurs forces; ils se disposaient à marcher sur
+la Sarre et la Lauter, et à nous enlever ainsi les lignes de Wissembourg.
+
+Le siége de Lyon se poursuivait avec lenteur. Les Piémontais, en débouchant
+par les Hautes-Alpes, dans les vallées de la Savoie, avaient fait
+diversion, et obligé Dubois-Crancé et Kellermann à diviser leurs forces.
+Kellermann s'était porté en Savoie. Dubois-Crancé, resté devant Lyon avec
+des moyens insuffisans, faisait inutilement pleuvoir le fer et le feu sur
+cette malheureuse cité, qui, résolue à tout souffrir, ne pouvait plus être
+réduite par les désastres du blocus et du bombardement, mais seulement par
+une attaque de vive force.
+
+Aux Pyrénées, nous venions d'éprouver un sanglant échec. Nos troupes
+étaient restées depuis les dernier événemens aux environs de Perpignan; les
+Espagnols se trouvaient dans leur camp du Mas-d'Eu. Nombreux, aguerris, et
+commandés par un général habile, ils étaient pleins d'ardeur et
+d'espérance. Nous avons déjà décrit le théâtre de la guerre. Les deux
+vallées presque parallèles du Tech et de la Tet partent de la grande chaîne
+et débouchent vers la mer; Perpignan est dans la seconde de ces vallées.
+Ricardos avait franchi la première ligne du Tech, puisqu'il se trouvait au
+Mas-d'Eu, et il avait résolu de passer la Tet fort au-dessus de Perpignan,
+de manière à tourner cette place, et à forcer notre armée à l'abandonner.
+Dans ce but, il songea d'abord à s'emparer de Villefranche. Cette petite
+forteresse, placée sur le cours supérieur de la Tet, devait assurer son
+aile gauche contre le brave Dagobert, qui, avec trois mille hommes,
+obtenait des succès en Cerdagne. En conséquence, vers les premiers jours
+d'août, il détacha le général Crespo avec quelques bataillons. Celui-ci
+n'eut qu'à se présenter devant Villefranche; le commandant lui en ouvrit
+lâchement les portes. Crespo y laissa garnison, et vint rejoindre Ricardos.
+Pendant ce temps, Dagobert, avec un très petit corps, parcourut toute la
+Cerdagne, replia les Espagnols jusqu'à la Seu-d'Urgel, et songea même à les
+repousser jusqu'à Campredon. Cependant la faiblesse du détachement de
+Dagobert, et la forteresse de Villefranche, rassurèrent Ricardos contre les
+succès des Français sur son aile gauche. Ricardos persista donc dans son
+offensive. Le 31 août, il fit menacer notre camp sous Perpignan, passa la
+Tet au-dessus de Soler, en chassant devant lui notre aile droite, qui vint
+se replier à Salces, à quelques lieues en arrière de Perpignan, et tout
+près de la mer. Dans cette position, les Français, les uns enfermés dans
+Perpignan, les autres acculés sur Salces, ayant la mer à dos, se trouvaient
+dans une position des plus dangereuses. Dagobert, il est vrai, remportait
+de nouveaux avantages dans la Cerdagne, mais trop peu importans pour
+alarmer Ricardos. Les représentans Fabre et Cassaigne, retirés avec
+l'armée à Salces, résolurent d'appeler Dagobert en remplacement de
+Barbantane, afin de ramener la fortune sous nos drapeaux. En attendant
+l'arrivée du nouveau général, ils projetèrent un mouvement combiné entre
+Salces et Perpignan, pour sortir de cette situation périlleuse. Ils
+ordonnèrent à une colonne de s'avancer de Perpignan, et d'attaquer les
+Espagnols par derrière, tandis qu'eux-mêmes, quittant leurs positions, les
+attaqueraient de front. En effet, le 15 septembre, le général Davoust sort
+de Perpignan avec six ou sept mille hommes, tandis que Pérignon se dirige
+de Salces sur les Espagnols. Au signal convenu, on se jette des deux côtés
+sur le camp ennemi; les Espagnols, pressés de toutes parts, sont obligés de
+fuir derrière la Tet, en abandonnant vingt-six pièces de canon. Ils
+viennent aussitôt se replacer au camp du Mas-d'Eu, d'où ils étaient partis
+pour exécuter cette offensive hardie, mais malheureuse.
+
+Dagobert arriva sur ces entrefaites, et ce guerrier, âgé de soixante-quinze
+ans, réunissant la fougue d'un jeune homme à la prudence consommée d'un
+vieux général, se hâta de signaler son arrivée par une tentative sur le
+camp du Mas-d'Eu. Il divisa son attaque en trois colonnes: l'une, partant
+de notre droite, et marchant par Thuir sur Sainte-Colombe, devait tourner
+les Espagnols; la seconde, agissant au centre, était chargée de les
+attaquer de front et de les culbuter; enfin la troisième, opérant vers la
+gauche, devait se placer dans un bois et leur fermer la retraite. Cette
+dernière, commandée par Davoust, attaqua à peine, et s'enfuit en désordre.
+Les Espagnols purent alors diriger toutes leurs forces sur les deux autres
+colonnes du centre et de la droite. Ricardos, jugeant que tout le danger
+était à droite, y porta ses plus grandes forces, et parvint à repousser les
+Français. Au centre seul, Dagobert, animant tout par sa présence, emporta
+les retranchemens qui étaient devant lui, et allait même décider de la
+victoire, lorsque Ricardos, revenant avec les troupes victorieuses à la
+gauche et à la droite, accabla son ennemi de toutes ses forces réunies.
+Cependant le brave Dagobert résistait encore, lorsqu'un bataillon met bas
+les armes, en criant: _Vive le roi!_ Dagobert indigné dirige deux pièces
+sur les traîtres, et tandis qu'il les foudroie, il rallie autour de lui un
+petit nombre de braves restés fidèles, et se retire avec quelques cents
+hommes, sans que l'ennemi, intimidé par sa fière contenance, ose le
+poursuivre.
+
+Certainement ce brave général n'avait mérité que des lauriers par sa
+fermeté au milieu d'un tel revers, et si sa colonne de gauche eût mieux
+agi, si ses bataillons du centre ne se fussent pas débandés, ses
+dispositions auraient été suivies d'un plein succès. Néanmoins, la défiance
+ombrageuse des représentans lui imputa ce désastre. Blessé de cette
+injustice, il retourna prendre le commandement subalterne de la Cerdagne.
+Notre armée se trouva donc encore refoulée sur Perpignan, et exposée à
+perdre l'importante ligne de la Tet.
+
+Le plan de campagne du 2 septembre avait été mis à exécution dans la
+Vendée. La division de Mayence devait, comme on l'a vu, agir par Nantes. Le
+comité de salut public, qui recevait des nouvelles alarmantes sur les
+projets des Anglais sur l'Ouest, approuva tout à fait l'idée de porter les
+principales forces vers les côtes. Rossignol et son parti en conçurent
+beaucoup d'humeur, et écrivirent au ministère des lettres qui ne faisaient
+attendre d'eux qu'une faible coopération aux plans convenus. La division de
+Mayence marcha donc sur Nantes, où elle fut reçue avec de grandes
+démonstrations de joie, et au milieu des fêtes. Un banquet était préparé,
+et avant de s'y rendre, on préluda au festin par une vive escarmouche avec
+les partis ennemis répandus sur les bords de la Loire. Si la colonne de
+Nantes était joyeuse d'être réunie à la célèbre armée de Mayence, celle-ci
+n'était pas moins satisfaite de servir sous le brave Canclaux, et avec sa
+division déjà signalée par la défense de Nantes et par une foule de faits
+honorables. D'après le plan concerté, des colonnes partant de tous les
+points du théâtre de la guerre devaient se réunir au centre et y écraser
+l'ennemi. Canclaux, général de l'armée de Brest, partant de Nantes, devait
+descendre la rive gauche de la Loire, tourner autour du vaste lac de
+Grand-Lieu, balayer la Vendée inférieure, remonter ensuite vers Machecoul,
+et se trouver à Léger le 11 ou le 12. Son arrivée sur ce dernier point
+était le signal du départ pour les colonnes de l'armée de La Rochelle,
+chargées d'assaillir le pays par le Midi et l'Est. On se souvient que
+l'armée de La Rochelle, sous les ordres de Rossignol, général en chef, se
+composait de plusieurs divisions: celle des Sables était commandée par
+Mieszkousky, celle de Luçon par Beffroy, celle de Niort par Chalbos, celle
+de Saumur par Santerre, celle d'Angers par Duhoux. A l'instant où Canclaux
+arriverait à Léger, la colonne des Sables avait ordre de se mettre en
+mouvement, de se trouver le 13 à Saint-Fulgent, le 14 aux Herbiers, et le
+16 enfin, d'être avec Canclaux à Mortagne. Les colonnes de Luçon, de Niort,
+devaient, en se donnant la main, avancer vers Bressuire et Argenton, et
+avoir atteint cette hauteur le 14; enfin, les colonnes de Saumur et
+d'Angers, partant de la Loire, devaient arriver aussi le 14 aux environs de
+Vihiers et Chemillé. Ainsi, d'après ce plan, tout le pays devait être
+parcouru du 14 au 16, et les rebelles allaient être enfermés par les
+colonnes républicaines entre Mortagne, Bressuire, Argenton, Vihiers et
+Chemillé. Leur destruction devenait alors inévitable.
+
+On a déjà vu que, deux fois repoussés de Luçon avec un dommage
+considérable, les Vendéens avaient fort à coeur de prendre une revanche.
+Ils se réunirent en force avant que les républicains eussent exécuté leurs
+projets; et tandis que Charette assiégeait le camp des Naudières du côté de
+Nantes, ils attaquèrent la division de Luçon, qui s'était avancée jusqu'à
+Chantonay. Ces deux tentatives eurent lieu le 5 septembre. Celle de
+Charette sur les Naudières fut repoussée; mais l'attaque sur Chantonay,
+imprévue et bien dirigée, jeta les républicains dans le plus grand
+désordre. Le jeune et brave Marceau fit des prodiges pour éviter un
+désastre; mais sa division, après avoir perdu ses bagages et son
+artillerie, se retira pêle-mêle à Luçon. Cet échec pouvait nuire au plan
+projeté, parce que la désorganisation de l'une des colonnes laissait un
+vide entre la division des Sables et celle de Niort; mais les représentans
+firent les efforts les plus actifs pour la réorganiser, et on envoya des
+courriers à Rossignol, afin de le prévenir de l'événement.
+
+Tous les Vendéens étaient dans ce moment réunis aux Herbiers, autour du
+généralissime d'Elbée. La division était parmi eux comme chez leurs
+adversaires, car le coeur humain est partout le même, et la nature ne
+réserve pas le désintéressement et les vertus pour un parti, en laissant
+exclusivement à l'autre l'orgueil, l'égoïsme et les vices. Les chefs
+vendéens se jalousaient entre eux comme les chefs républicains. Les
+généraux avaient peu de considération pour le conseil supérieur, qui
+affectait une espèce de souveraineté. Possédant la force réelle, ils
+n'étaient nullement disposés à céder le commandement à un pouvoir qui ne
+devait qu'à eux-mêmes sa fictive existence. Ils enviaient d'ailleurs le
+généralissime d'Elbée, et prétendaient que Bonchamps eût été mieux fait
+pour leur commander à tous. Charette, de son côté, voulait rester seul
+maître de la Basse-Vendée. Ils étaient donc peu disposés à s'entendre, et à
+concerter un plan en opposition à celui des républicains. Une dépêche
+interceptée venait de leur faire connaître les projets de leurs ennemis.
+Bonchamps fut le seul qui proposa un projet hardi et qui révélait des
+pensées profondes. Il pensait qu'il ne serait pas possible de résister
+long-temps aux forces de la république réunies dans la Vendée; qu'il était
+pressant de s'arracher de ces bois, de ces ravins, où l'on serait
+éternellement enseveli, sans connaître les coalisés et sans être connu
+d'eux; en conséquence il soutint qu'au lieu de s'exposer à être détruit,
+il valait mieux sortir en colonne serrée de la Vendée, et s'avancer dans la
+Bretagne où l'on était désiré, et où la république ne s'attendait pas à
+être frappée. Il conseilla de marcher jusques aux côtes de l'Océan, de
+s'emparer d'un port, de communiquer avec les Anglais, d'y recevoir un
+prince émigré, de se reporter de là sur Paris, et de faire ainsi une guerre
+offensive et décisive. Cet avis, qu'on prête à Bonchamps, ne fut pas suivi
+des Vendéens, dont les vues étaient toujours aussi bornées, et qui avaient
+toujours une aussi grande répugnance à quitter leur sol. Leurs chefs ne
+songèrent qu'à se partager le pays en quatre portions, pour y régner
+individuellement. Charette eut la Basse-Vendée, M. de Bonchamps les bords
+de la Loire du côté d'Angers, M. de La Rochejaquelein le reste du
+Haut-Anjou, M. de Lescure toute la partie insurgée du Poitou. M. d'Elbée
+conserva son titre inutile de généralissime, et le conseil supérieur son
+autorité fictive.
+
+Le 9, Canclaux se mit en mouvement, laissa au camp des Naudières une forte
+réserve sous les ordres de Grouchy et d'Haxo, pour protéger Nantes, et
+achemina la colonne de Mayence vers Léger. Pendant ce temps l'ancienne
+armée de Brest, sous les ordres de Beysser, faisant le circuit de la
+Basse-Vendée par Pornic, Bourneuf et Machecoul, devait se rejoindre à Léger
+avec la colonne de Mayence.
+
+Ces mouvemens, dirigés par Canclaux, s'exécutèrent sans obstacles. La
+colonne de Mayence, dont Kléber commandait l'avant-garde, et Aubert-Dubayet
+le corps de bataille, chassa tous les ennemis devant elle. Kléber, à
+l'avant-garde, aussi loyal qu'héroïque, faisait camper ses troupes hors des
+villages pour empêcher les dévastations. «En passant, dit-il, devant le
+beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmans, et des échappées
+de vue aussi agréables que multipliées. Sur une prairie immense erraient au
+hasard de nombreux troupeaux abandonnés à eux-mêmes. Je ne pus m'empêcher
+de gémir sur le sort de ces infortunés habitans, qui, égarés et fanatisés
+par leurs prêtres, repoussaient les bienfaits d'un nouvel ordre de choses
+pour courir à une destruction certaine.» Kléber fit des efforts continuels
+pour protéger le pays contre les soldats, et réussit le plus souvent. Une
+commission civile avait été jointe à l'état-major pour faire exécuter le
+décret du 1er août, qui ordonnait de ruiner le sol et d'en transporter la
+population ailleurs. Il était défendu aux soldats de mettre le feu; et ce
+n'était que d'après les ordres des généraux et de la commission civile,
+que les moyens de destruction devaient être employés.
+
+On était arrivé le 14 à Léger, et la colonne de Mayence s'y était réunie à
+celle de Brest, commandée par Beysser. Pendant ce temps, la colonne des
+Sables, sous les ordres de Mieszkousky, s'était avancée à Saint-Fulgent,
+suivant le plan convenu, et donnait déjà la main à l'armée de Canclaux.
+Celle de Luçon, retardée un moment par sa défaite à Chantonay, était
+demeurée en arrière; mais, grâce au zèle des représentans qui lui avaient
+donné un nouveau général, Beffroy, elle s'était reportée en avant. Celle de
+Niort se trouvait à la Châtaigneraie. Ainsi, quoique le mouvement général
+eût été retardé d'un jour ou deux sur tous les points, et que Canclaux ne
+fût arrivé que le 14 à Léger, où il aurait dû se trouver le 12, le retard
+étant commun à toutes les colonnes, l'ensemble n'en était pas détruit, et
+on pouvait poursuivre l'exécution du plan de campagne. Mais, dans cet
+intervalle de temps, la nouvelle de la défaite essuyée par la division de
+Luçon était arrivée à Saumur; Rossignol, Ronsin et tout l'état-major
+avaient pris l'alarme; et, craignant qu'il n'arrivât de semblables accidens
+aux deux autres colonnes de Niort et des Sables, dont ils suspectaient la
+force, ils décidèrent de les faire rentrer sur-le-champ dans leurs
+premiers postes. Cet ordre était des plus imprudens; cependant il n'était
+pas donné de mauvaise foi, et dans l'intention de découvrir Canclaux et
+d'exposer ses ailes; mais on avait peu de confiance en son plan, on était
+très disposé, au moindre obstacle, à le juger impossible, et à
+l'abandonner. C'est là sans doute ce qui détermina l'état-major de Saumur à
+ordonner le mouvement rétrograde des colonnes de Niort, de Luçon et des
+Sables.
+
+Canclaux, poursuivant sa marche, avait fait de nouveaux progrès; il avait
+attaqué Montaigu sur trois points: Kléber, par la route de Nantes,
+Aubert-Dubayet, par celle de Roche-Servière, et Beysser, par celle de
+Saint-Fulgent, s'y étaient précipités à la fois, et en avaient bientôt
+délogé l'ennemi. Le 17, Canclaux prit Clisson; et, ne voyant pas encore
+agir Rossignol, il résolut de s'arrêter, et de se borner à des
+reconnaissances, en attendant de nouveaux renseignemens.
+
+Canclaux s'établit donc aux environs de Clisson, laissa Beysser à Montaigu,
+et porta Kléber avec l'avant-garde à Torfou. On était là le 18. Le
+contre-ordre donné de Saumur était arrivé à la division de Niort, et avait
+été communiqué aux deux autres divisions de Luçon et des Sables;
+sur-le-champ elles s'étaient retirées, et avaient jeté, par leur mouvement
+rétrograde, les Vendéens dans l'étonnement, et Canclaux dans le plus grand
+embarras. Les Vendéens étaient environ cent mille sous les armes. Un nombre
+immense d'entre eux se trouvait du côté de Vihiers et de Chemillé, en face
+des colonnes de Saumur et d'Angers; un nombre plus considérable encore du
+côté de Clisson et de Mortagne, sur Canclaux. Les colonnes d'Angers et de
+Saumur, en les voyant si nombreux, disaient que c'était l'armée de Mayence
+qui les leur rejetait sur les bras, et se plaignaient de ce plan qui les
+exposait à recevoir un ennemi si formidable. Cependant il n'en était rien,
+et les Vendéens étaient partout debout en assez grand nombre pour occuper
+les républicains sur tous les points. Ce jour même, loin de se jeter sur
+les colonnes de Rossignol, ils marchaient sur Canclaux: d'Elbée et Lescure
+quittaient la Haute-Vendée pour joindre l'armée de Mayence.
+
+Par une singulière complication d'événemens, Rossignol, en apprenant les
+succès de Canclaux, qui avait pénétré jusqu'au centre de la Vendée,
+contremande ses premiers ordres de retraite, et enjoint à ses colonnes de
+se reporter en avant. Les colonnes de Saumur et d'Angers, placées à sa
+portée, agissent les premières, et escarmouchent, l'une à Doué, l'autre aux
+ponts de Cé. Les avantages sont balancés. Le 18, celle de Saumur, commandée
+par Santerre, veut s'avancer de Vihiers à un petit village nommé Coron.
+Artillerie, cavalerie, infanterie, se trouvent, par de mauvaises
+dispositions, accumulées confusément dans les rues de ce village qui était
+dominé. Santerre veut réparer cette faute et faire reculer les troupes pour
+les mettre en bataille sur une hauteur; mais Ronsin, qui, en l'absence de
+Rossignol, s'attribuait une autorité supérieure, reproche à Santerre
+d'ordonner la retraite, et s'y oppose. Dans ce moment, les Vendéens fondent
+sur les républicains, un horrible désordre se communique à toute la
+division. Il s'y trouvait beaucoup d'hommes du nouveau contingent levé avec
+le tocsin; ceux-ci se débandent; tout est entraîné et fuit confusément, de
+Coron à Vihiers, à Doué et à Saumur. Le lendemain 19, les Vendéens marchent
+contre la division d'Angers, commandée par Duhoux. Aussi heureux que la
+veille, ils repoussent les républicains jusqu'au-delà d'Érigné, et
+s'emparent de nouveau des ponts de Cé.
+
+Du côté de Canclaux, on se bat avec la même activité. Le même jour, vingt
+mille Vendéens, placés aux environs de Torfou, fondent sur l'avant-garde de
+Kléber, composée tout au plus de deux mille hommes. Kléber se place au
+milieu de ses soldats, et les soutient contre cette foule d'assaillans. Le
+terrain sur lequel il se bat est un chemin dominé par des hauteurs; malgré
+le désavantage de la position, il ne se retire qu'avec ordre et fermeté.
+Cependant, une pièce d'artillerie ayant été démontée, un peu de confusion
+se répand dans ses bataillons, et ses braves plient pour la première fois.
+A cette vue, Kléber, pour arrêter l'ennemi, place un officier avec quelques
+soldats auprès d'un pont, et leur dit: _Mes amis, vous vous ferez tuer_.
+Ils exécutent cet ordre avec un admirable héroïsme. Sur ces entrefaites, le
+corps de bataille arrive, et rétablit le combat; les Vendéens sont enfin
+repoussés bien loin, et punis de leur avantage passager.
+
+Tous ces événemens s'étaient passés le 19; l'ordre de se reporter en avant,
+qui avait si mal réussi aux deux divisions de Saumur et d'Angers, n'était
+pas encore parvenu, à cause des distances, aux colonnes de Luçon et de
+Niort. Beysser était toujours à Montaigu, formant la droite de Canclaux et
+se trouvant découvert. Canclaux voulant mettre Beysser à l'abri, lui
+ordonna de quitter Montaigu et de se rapprocher du corps de bataille. Il
+enjoignit à Kléber de s'avancer du côté de Beysser pour protéger son
+mouvement. Beysser, trop négligent, avait laissé sa colonne mal gardée dans
+Montaigu. MM. de Lescure et Charette la surprirent, et l'auraient anéantie
+sans la bravoure de deux bataillons, qui, par leur opiniâtreté, arrêtèrent
+la rapidité de la poursuite et de la retraite. L'artillerie et les bagages
+furent perdus, et les débris de cette colonne coururent à Nantes, où ils
+furent reçus par la brave réserve laissée pour protéger la place. Canclaux
+résolut alors de rétrograder, pour ne pas rester en flèche dans le pays,
+exposé à tous les coups des Vendéens. Il se replia en effet sur Nantes avec
+ses braves Mayençais, qui ne furent pas entamés, grâce à leur attitude
+imposante, et aux refus de Charette, qui ne voulut pas se réunir à MM.
+d'Elbée et de Bonchamps, dans la poursuite des républicains.
+
+La cause qui empêcha le succès de cette nouvelle expédition sur la Vendée
+est évidente. L'état-major de Saumur avait été mécontent du plan qui
+adjugeait la colonne de Mayence à Canclaux; l'échec du 5 septembre fut pour
+lui un prétexte suffisant de se décourager, et de renoncer à ce plan. Un
+contre-ordre fut aussitôt donné aux colonnes des Sables, de Luçon et de La
+Rochelle. Canclaux, qui s'était avancé avec succès, se trouva ainsi
+découvert, et l'échec de Torfou rendit sa position encore plus difficile.
+Cependant l'armée de Saumur, en apprenant ses progrès, marcha de Saumur et
+d'Angers, à Vihiers et Chemillé, et si elle ne s'était pas si tôt débandée,
+il est probable que la retraite des ailes n'aurait pas empêché le succès
+définitif de l'entreprise. Ainsi, trop de promptitude à renoncer au plan
+proposé, la mauvaise organisation des nouvelles levées, et la puissance
+des Vendéens, qui étaient plus de cent mille sous les armes, furent les
+causes de ces nouveaux revers. Mais il n'y avait ni trahison de la part de
+l'état-major de Saumur, ni vice dans le plan de Canclaux. L'effet de ces
+revers était funeste, car la nouvelle résistance de la Vendée réveillait
+toutes les espérances des contre-révolutionnaires, et aggravait
+singulièrement les périls de la république. Enfin, si les armées de Brest
+et de Mayence n'en étaient pas ébranlées, celle de La Rochelle se trouvait
+encore une fois désorganisée, et tous les contingens, provenant de la levée
+en masse, rentraient dans leurs foyers, en y portant le plus grand
+découragement.
+
+Les deux partis de l'armée s'empressèrent aussitôt de s'accuser.
+Philippeaux, toujours plus ardent, écrivit au comité de salut public une
+lettre bouillante d'indignation, où il attribua à une trahison le
+contre-ordre donné aux colonnes de l'armée de la Rochelle. Choudieu et
+Richard, commissaires à Saumur, écrivirent des réponses aussi injurieuses,
+et Ronsin courut auprès du ministère et du comité de salut public pour
+dénoncer les vices du plan de campagne. Canclaux, dit-il, faisant agir des
+masses trop fortes dans la Basse-Vendée, avait rejeté sur la Haute-Vendée
+toute la population insurgée, et avait amené la défaite des colonnes de
+Saumur et d'Angers. Enfin, rendant calomnies pour calomnies, Ronsin
+répondit au reproche de trahison par celui d'aristocratie, et dénonça à la
+fois les deux armées de Brest et de Mayence, comme remplies d'hommes
+suspects et malintentionnés. Ainsi s'envenimait toujours davantage la
+querelle du parti jacobin contre le parti qui voulait la discipline et la
+guerre régulière.
+
+L'inconcevable déroute de Menin, l'inutile et meurtrière tentative sur
+Pirmasens, les défaites aux Pyrénées-Orientales, la fâcheuse issue de la
+nouvelle expédition sur la Vendée, furent connues à Paris presque en même
+temps, et y causèrent la plus funeste impression. Ces nouvelles se
+répandirent successivement du 18 au 25 septembre, et, suivant l'usage, la
+crainte excita la violence. On a déjà vu que les plus ardens agitateurs se
+réunissaient aux Cordeliers, où l'on s'imposait encore moins de réserve
+qu'aux Jacobins, et qu'ils régnaient au ministère de la guerre sous le
+faible Bouchotte. Vincent était leur chef à Paris, comme Ronsin dans la
+Vendée, et ils saisirent cette occasion de renouveler leurs plaintes
+accoutumées. Placés au-dessous de la convention, ils auraient voulu écarter
+son autorité incommode, qu'ils rencontraient aux armées dans la personne
+des représentans, et à Paris dans le comité de salut public. Les
+représentans en mission ne leur laissaient pas exécuter les mesures
+révolutionnaires avec toute la violence qu'ils désiraient y mettre; le
+comité de salut public, réglant souverainement toutes les opérations
+suivant des vues plus élevées et plus impartiales, les contrariait sans
+cesse, et il était de tous les obstacles celui qui les gênait le plus;
+aussi leur venait-il souvent à l'esprit de faire établir le nouveau pouvoir
+exécutif, d'après le mode adopté par la constitution.
+
+La mise en vigueur de la constitution, souvent et méchamment demandée par
+les aristocrates, avait de grands périls. Elle exigeait de nouvelles
+élections, remplaçait la convention par une autre assemblée, nécessairement
+inexpérimentée, inconnue au pays, et renfermant toutes les factions à la
+fois. Les révolutionnaires enthousiastes, sentant ce danger, ne demandaient
+pas le renouvellement de la représentation nationale, mais réclamaient
+l'exécution de la constitution en ce qui convenait à leurs vues. Placés
+presque tous dans les bureaux, ils voulaient seulement la formation du
+ministère constitutionnel, qui devait être indépendant du pouvoir
+législatif, et par conséquent du comité de salut public. Vincent eut donc
+l'audace de faire rédiger une pétition aux Cordeliers, pour demander
+l'organisation du ministère constitutionnel, et le rappel des députés en
+mission. L'agitation fut des plus vives. Legendre, ami de Danton, et déjà
+rangé parmi ceux dont l'énergie semblait se ralentir, s'y opposa vainement,
+et la pétition fut adoptée, à un article près, celui qui demandait le
+rappel des représentans en mission. L'utilité de ces représentans était si
+évidente, et il y avait dans cette clause quelque chose de si personnel
+contre les membres de la convention, qu'on n'osa pas y persister. Cette
+pétition provoqua beaucoup de tumulte à Paris, et compromit sérieusement
+l'autorité naissante du comité de salut public.
+
+Outre ces adversaires violens, ce comité en avait encore d'autres parmi les
+nouveaux modérés, qu'on accusait de reproduire le système des girondins, et
+de contrarier l'énergie révolutionnaire. Fortement prononcés contre les
+cordeliers, les jacobins, les désorganisateurs des armées, ils ne cessaient
+de faire leurs plaintes au comité, et lui reprochaient même de ne pas se
+déclarer assez fortement contre les anarchistes.
+
+Le comité avait donc contre lui les deux nouveaux partis qui commençaient à
+se former. Suivant l'usage, ces partis profitèrent des événemens malheureux
+pour l'accuser, et tous deux, d'accord pour condamner ses opérations, les
+critiquèrent chacun à sa manière.
+
+La déroute du 15 à Menin était déjà connue; les derniers revers de la
+Vendée commençaient à l'être confusément. On parlait vaguement d'une
+défaite à Coron, à Torfou, à Montaigu. Thuriot, qui avait refusé d'être
+membre du comité de salut public, et qu'on accusait d'être l'un des
+nouveaux modérés, s'éleva, au commencement de la séance, contre les
+intrigans, les désorganisateurs, qui venaient de faire, au sujet des
+subsistances, de nouvelles propositions extrêmement violentes. «Nos comités
+et le conseil exécutif, dit-il, sont harcelés, cernés par un ramas
+d'intrigans qui n'affichent le patriotisme que parce qu'il leur est
+productif. Oui, le temps est venu où il faut chasser ces hommes de rapine
+et d'incendie, qui croient que la révolution s'est faite pour eux, tandis
+que l'homme probe et pur ne la soutient que pour le bonheur du genre
+humain.» Les propositions combattues par Thuriot sont repoussées. Briez,
+l'un des commissaires envoyés à Valenciennes, lit alors un mémoire critique
+sur les opérations militaires; il soutient qu'on n'a jamais fait qu'une
+guerre lente et peu convenable au génie français, qu'on s'est toujours
+battu en détail, par petites masses, et que c'est dans ce système qu'il
+faut chercher la cause des revers qu'on a essuyés. Ensuite, sans attaquer
+ouvertement le comité de salut public, il paraît insinuer que ce comité n'a
+pas tout fait connaître à la convention, et que, par exemple, il y avait
+eu près de Douay un corps de six mille Autrichiens, qui aurait pu être
+enlevé et qui ne l'avait pas été. La convention, après avoir entendu Briez,
+l'adjoint au comité de salut public. Dans ce moment, arrivent les nouvelles
+détaillées de la Vendée, contenues dans une lettre de Montaigu. Ces détails
+alarmans excitent un élan général. «Au lieu de nous intimider, s'écrie un
+des membres, jurons de sauver la république!» A ces mots, l'assemblée
+entière se lève, et jure encore une fois de sauver la république, quels que
+soient les périls qui la menacent. Les membres du comité de salut public,
+qui n'étaient point encore arrivés, entrent dans ce moment. Barrère, le
+rapporteur ordinaire, prend la parole. «Tout soupçon dit-il, dirigé contre
+le comité de salut public, serait une victoire remportée par Pitt. Il ne
+faut pas donner à nos ennemis le trop grand avantage de déconsidérer
+nous-mêmes le pouvoir chargé de nous sauver.» Barrère fait ensuite
+connaître les mesures prises par le comité. «Depuis plusieurs jours,
+continue-t-il, le comité avait lieu de soupçonner que de graves fautes
+avaient été commises à Dunkerque, où l'on aurait pu exterminer jusqu'au
+dernier des Anglais, et à Menin, où aucun effort n'avait été fait pour
+arrêter les étranges effets de la terreur panique. Le comité a destitué
+Houchard, ainsi que le général divisionnaire Hédouville, qui n'a pas fait
+à Menin ce qu'il devait; et on examinera sur-le-champ la conduite de ces
+deux généraux; le comité va ensuite faire épurer tous les états-majors et
+toutes les administrations des armées; il a mis les flottes sur un pied qui
+leur permettra de se mesurer avec nos ennemis; il vient de lever dix-huit
+mille hommes; il vient d'ordonner un nouveau système d'attaque en masse;
+enfin, c'est dans Rome même qu'il veut attaquer Rome, et cent mille hommes,
+débarquant en Angleterre, iront étouffer à Londres le système de Pitt.
+C'est donc à tort que l'on a accusé le comité de salut public; il n'a pas
+cessé de mériter la confiance que la convention lui a jusqu'ici témoignée.»
+
+Robespierre prend alors la parole: «Depuis long-temps, dit-il, on s'attache
+à diffamer la convention et le comité dépositaire de sa puissance. Briez,
+qui aurait dû mourir à Valenciennes, en est lâchement sorti, pour venir à
+Paris servir Pitt et la coalition, en déconsidérant le gouvernement. Ce
+n'est pas assez, ajoute-t-il, que la convention nous continue sa confiance.
+Il faut qu'elle le proclame solennellement, et qu'elle rapporte sa décision
+à l'égard de Briez, qu'elle vient de nous adjoindre.» Des applaudissemens
+accueillent cette demande; on décide que Briez ne sera pas joint au comité
+de salut public, et on déclare par acclamation que ce comité conserve
+toute la confiance de la convention nationale.
+
+Les modérés étaient dans la convention, et ils venaient d'être repoussés,
+mais les adversaires les plus redoutables du comité, c'est-à-dire les
+révolutionnaires ardens, se trouvaient aux Jacobins et aux Cordeliers.
+C'était surtout de ces derniers qu'il fallait se défendre. Robespierre se
+rendit aux Jacobins, et usa de son ascendant sur eux: il développa la
+conduite du comité, il le justifia des doubles attaques des modérés et des
+exagérés, et fit sentir le danger des pétitions tendant à demander la
+formation du ministère constitutionnel. «Il faut, dit-il, qu'un
+gouvernement quelconque succède à celui que nous avons détruit; le système
+d'organiser en ce moment le ministère constitutionnel n'est autre chose que
+celui de chasser la convention elle-même, et de décomposer le pouvoir en
+présence des armées ennemies. Pitt peut seul être l'auteur de cette idée.
+Ses agens l'ont propagée, ils ont séduit les patriotes de bonne foi; et le
+peuple crédule et souffrant, toujours enclin à se plaindre du gouvernement,
+qui ne peut remédier à tous ses maux, est devenu l'écho fidèle de leurs
+calomnies et de leurs propositions. Vous, jacobins, s'écrie Robespierre,
+trop sincères pour être gagnés, trop éclairés pour être séduits, vous
+défendrez la Montagne qu'on attaque; vous soutiendrez le comité de salut
+public qu'on veut calomnier pour vous perdre, et c'est ainsi qu'avec vous
+il triomphera de toutes les menées des ennemis du peuple.»
+
+Robespierre fut applaudi, et tout le comité dans sa personne. Les
+cordeliers furent ramenés à l'ordre, leur pétition oubliée; et l'attaque de
+Vincent, repoussée victorieusement, n'eut aucune conséquence.
+
+Cependant il devenait urgent de prendre un parti à l'égard de la nouvelle
+constitution. Céder la place à de nouveaux révolutionnaires, équivoques,
+inconnus, probablement divisés parce qu'ils seraient issus de toutes les
+factions vivant au-dessous de la convention, était dangereux. Il fallait
+donc déclarer à tous les partis qu'on allait s'emparer du pouvoir, et
+qu'avant d'abandonner la république à elle même, et à l'action des lois
+qu'on lui avait données, on la gouvernerait révolutionnairement, jusqu'à ce
+qu'elle fût sauvée. De nombreuses pétitions avaient déjà engagé la
+convention à rester à son poste. Le 10 octobre, Saint-Just, portant la
+parole au nom du comité de salut public, proposa de nouvelles mesures de
+gouvernement. Il fit le tableau le plus triste de la France; il chargea ce
+tableau des sombres couleurs de son imagination mélancolique; et, avec le
+secours de son grand talent, et de faits d'ailleurs très vrais, il
+produisit une espèce de terreur dans les esprits. Il présenta donc et fit
+adopter un décret qui renfermait les dispositions suivantes. Par le premier
+article, le gouvernement de la France était déclaré _révolutionnaire_
+jusqu'à la paix; ce qui signifiait que la constitution était momentanément
+suspendue, et qu'une dictature extraordinaire était instituée jusqu'à
+l'expiration de tous les dangers. Cette dictature était conférée à la
+convention et au comité de salut public. «Le conseil exécutif, disait le
+décret, les ministres, les généraux, les corps constitués, sont placés sous
+la surveillance du comité de salut public, qui en rendra compte tous les
+huit jours à la convention.» Nous avons déjà expliqué comment la
+surveillance se changeait en autorité suprême, parce que les ministres, les
+généraux, les fonctionnaires, obligés de soumettre leurs opérations au
+comité, avaient fini par ne plus oser agir de leur propre mouvement, et par
+attendre tous les ordres du comité lui-même. On disait ensuite: «Les lois
+révolutionnaires doivent être exécutées rapidement. L'inertie du
+gouvernement étant la cause des revers, les délais pour l'exécution de ces
+lois seront fixés. La violation des délais sera punie comme un attentat à
+la liberté.» Des mesures sur les subsistances étaient ajoutées à ces
+mesures de gouvernement, car le pain est le droit du peuple, avait dit
+Saint-Just. Le tableau général des subsistances, définitivement achevé,
+devait être envoyé à toutes les autorités. Le nécessaire des départemens
+devait être approximativement évalué, et garanti; quant au superflu de
+chacun d'eux, il était soumis aux réquisitions, soit pour les armées, soit
+pour les provinces qui n'avaient pas le nécessaire. Ces réquisitions
+étaient réglées par une commission des subsistances. Paris devait être
+comme une place de guerre approvisionnée pour un an, à l'époque du 1er mars
+suivant. Enfin, on décrétait qu'il serait institué un tribunal, pour
+vérifier la conduite et la fortune de tous ceux qui avaient manié les
+deniers publics.
+
+Par cette grande et importante déclaration, le gouvernement, composé du
+comité de salut public, du comité de sûreté générale, du tribunal
+extraordinaire, se trouvait complété et maintenu pendant la durée du
+danger. C'était déclarer la révolution en état de siége, et lui appliquer
+les lois extraordinaires de cet état, pendant tout le temps qu'il durerait.
+On ajouta à ce gouvernement extraordinaire diverses institutions réclamées
+depuis long-temps, et devenues inévitables. On demandait une armée
+révolutionnaire, c'est-à-dire une force chargée spécialement de faire
+exécuter les ordres du gouvernement dans l'intérieur. Elle était décrétée
+depuis long-temps; elle fut enfin organisée par un nouveau décret[1]. On la
+composa de six mille hommes et de douze cents canonniers. Elle devait se
+déplacer, et se rendre de Paris dans les villes où sa présence serait
+nécessaire, et y demeurer en garnison aux dépens des habitans les plus
+riches. Les cordeliers en voulaient une par département; mais on s'y opposa
+en disant que ce serait revenir au fédéralisme que de donner à chaque
+département une force individuelle. Les mêmes cordeliers demandaient en
+outre qu'on fît suivre les détachemens de l'armée révolutionnaire d'une
+guillotine portée sur des roues. Toutes les idées surgissent dans l'esprit
+du peuple quand il se donne carrière. La convention repoussa toutes ces
+demandes, et s'en tint à son décret. Bouchotte, chargé de composer cette
+armée, la recruta dans tout ce que Paris renfermait de gens sans aveu, et
+prêts à se faire les satellites du pouvoir dominant. Il remplit
+l'état-major de jacobins, mais surtout de cordeliers; il arracha Ronsin à
+la Vendée et à Rossignol, pour le mettre à la tête de cette armée
+révolutionnaire. Il soumit la liste de cet état-major aux jacobins, et fit
+subir à chaque officier l'épreuve du scrutin. Aucun d'eux, en effet, ne fut
+confirmé par le ministre sans avoir été approuvé par la société.
+
+A l'institution de l'armée révolutionnaire, on ajouta enfin la loi des
+suspects, si souvent demandée, et résolue en principe le même jour que la
+levée en masse. Le tribunal extraordinaire, quoique organisé de manière à
+frapper sur de simples probabilités, ne rassurait pas assez l'imagination
+révolutionnaire. On souhaitait pouvoir enfermer ceux qu'on ne pourrait pas
+envoyer à la mort, et on demandait des dispositions qui permissent de
+s'assurer de leurs personnes. Le décret qui mettait les aristocrates hors
+la loi était trop vague, et exigeait un jugement. On voulait que sur la
+simple dénonciation des comités révolutionnaires, un individu déclaré
+suspect pût être sur-le-champ jeté en prison. On décréta, en effet,
+l'arrestation provisoire, jusqu'à la paix, de tous les individus
+suspects[2]. Étaient considérés comme tels: 1º ceux qui, soit par leur
+conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs écrits,
+s'étaient montrés partisans de la tyrannie du fédéralisme, et ennemis de la
+liberté; 2º ceux qui ne pourraient pas justifier de la manière prescrite
+par la loi du 20 mars dernier, de leurs moyens d'exister, et de l'acquit
+de leurs devoirs civiques; 3º ceux à qui il avait été refusé des
+certificats de civisme; 4º les fonctionnaires publics suspendus ou
+destitués de leurs fonctions par la convention nationale et par ses
+commissaires; 5º les ci-devant nobles, les maris, femmes, pères, mères,
+fils ou filles, frères ou soeurs, et agens d'émigrés, qui n'avaient pas
+constamment manifesté leur attachement à la révolution; 6º ceux qui avaient
+émigré dans l'intervalle du 1er juillet 1789 à la publication de la loi du
+8 avril 1792, quoiqu'ils fussent rentrés en France dans les délais
+déterminés.
+
+Les détenus devaient être enfermés dans les maisons nationales, et gardés à
+leurs frais. On leur accordait la faculté de transporter dans ces maisons
+les meubles dont ils auraient besoin. Les comités chargés de prononcer
+l'arrestation ne le pouvaient qu'à la majorité, et à la charge d'envoyer au
+comité de sûreté générale la liste des suspects et les motifs de chaque
+arrestation. Leurs fonctions étant dès cet instant fort difficiles et
+presque continues, devinrent pour les membres une espèce de profession
+qu'il fallut solder. Ils reçurent dès lors un traitement à titre
+d'indemnité.
+
+A ces dispositions, sur l'instante demande de la commune de Paris, il en
+fut ajouté une dernière qui rendait cette loi des suspects encore plus
+redoutable: ce fut la révocation du décret qui défendait les visites
+domiciliaires pendant la nuit. Dès cet instant, chaque citoyen poursuivi
+fut menacé à toute heure, et n'eut plus aucun moment de repos. En
+s'enfermant pendant le jour dans des cages ingénieuses et très étroites que
+le besoin avait fait imaginer, les suspects avaient du moins la faculté de
+respirer pendant la nuit; maintenant ils ne le pouvaient plus, et les
+arrestations, multipliées jour et nuit, remplirent bientôt toutes les
+prisons de la France.
+
+Les assemblées de section se tenaient chaque jour; mais les gens du peuple
+n'avaient pas le temps de s'y rendre, et en leur absence les motions
+révolutionnaires n'étaient plus soutenues. On décida, sur la proposition
+expresse des jacobins et de la commune, que ces assemblées n'auraient plus
+lieu que deux fois par semaine, et que chaque citoyen qui viendrait y
+assister recevrait quarante sous par séance. C'était le moyen le plus
+assuré d'avoir le peuple, en ne le réunissant pas trop souvent, et en
+payant sa présence. Les révolutionnaires ardens furent irrités de ce qu'on
+mettait des bornes à leur zèle, en limitant à deux par semaine les séances
+des sections. Ils firent donc une pétition fort vive pour se plaindre de ce
+qu'on portait atteinte aux droits du souverain, en l'empêchant de se réunir
+toutes les fois qu'il lui plaisait. C'est le jeune Varlet qui fut l'auteur
+de cette nouvelle pétition; mais on la repoussa, et on n'en tint pas plus
+de compte que de beaucoup d'autres demandes inspirées par la fermentation
+révolutionnaire.
+
+Ainsi, la machine était complète sous les deux rapports les plus importans
+dans un état menacé, la guerre et la police. Dans la convention, un comité
+dirigeait les opérations militaires, choisissait les généraux et les agens
+de toute espèce, et pouvait, par le décret de la réquisition permanente,
+disposer à la fois des hommes et des choses. Il faisait tout cela, ou par
+lui-même, ou par les représentans envoyés en mission. Sous ce comité, le
+comité dit de sûreté générale avait la direction de la haute police, et se
+servait pour sa surveillance des comités révolutionnaires institués dans
+chaque commune. Les individus légèrement soupçonnés d'hostilité, ou même
+d'indifférence, étaient enfermés; d'autres, plus gravement compromis,
+étaient frappés par le tribunal extraordinaire, mais heureusement encore en
+petit nombre, car ce tribunal n'avait prononcé jusqu'alors que peu de
+condamnations. Une armée spéciale, véritable colonne mobile ou gendarmerie
+de ce régime, faisait exécuter les ordres du gouvernement, et enfin le
+peuple, payé pour se rendre dans les sections, était toujours prêt à le
+soutenir. Ainsi, guerre et police, tout aboutissait au comité de salut
+public. Maître absolu, ayant le moyen de requérir toutes les richesses,
+pouvant envoyer les citoyens ou sur les champs de bataille, ou à
+l'échafaud, ou dans les cachots, il était investi, pour la défense de la
+révolution, d'une dictature souveraine et terrible. A la vérité, il lui
+fallait, tous les huit jours, rendre compte à la convention de ses travaux,
+mais ce compte était toujours approuvé, car l'opinion critique ne
+s'exerçait qu'aux Jacobins, dont il était maître depuis que Robespierre en
+faisait partie. Il n'y avait en opposition à cette puissance que les
+modérés, restés en deçà, et les nouveaux exagérés, portés au-delà, mais peu
+à craindre les uns et les autres.
+
+On a vu que déjà Robespierre et Carnot avaient été attachés au comité de
+salut public, en remplacement de Gasparin et de Thuriot, tous deux malades.
+Robespierre y avait apporté sa puissante influence, et Carnot sa science
+militaire. La convention voulut adjoindre à Robespierre Danton, son
+collègue et son rival en renommée; mais celui-ci, fatigué de travaux, peu
+propre à des détails d'administration, dégoûté d'ailleurs par les calomnies
+des partis, ne voulait plus être d'aucun comité. Il avait déjà bien assez
+fait pour la révolution; il avait soutenu les courages dans tous les jours
+de danger; il avait fourni la première idée du tribunal révolutionnaire,
+de l'armée révolutionnaire, de la réquisition permanente, de l'impôt sur
+les riches, et des quarante sous alloués par séance aux membres des
+sections; il était l'auteur enfin de toutes les mesures qui, devenues
+cruelles par l'exécution, donnaient néanmoins à la révolution cette énergie
+qui la sauva. A cette époque, Danton commençait à n'être plus aussi
+nécessaire, car depuis la première invasion des Prussiens on s'était fait
+du danger une espèce d'habitude. Les vengeances qui se préparaient contre
+les girondins lui répugnaient; il venait d'épouser une jeune femme dont il
+était épris, et qu'il avait dotée avec l'or de la Belgique, au dire de ses
+ennemis, et suivant ses amis, avec le remboursement de sa charge d'avocat
+au conseil; il était atteint, comme Mirabeau, comme Marat, d'une maladie
+inflammatoire; enfin il avait besoin de repos, et il demanda un congé pour
+aller à Arcis-sur-Aube, sa patrie, jouir de la nature, qu'il aimait
+passionnément. On lui avait conseillé cette retraite momentanée comme un
+moyen de mettre fin aux calomnies. La victoire de la révolution pouvait
+désormais s'achever sans lui; deux mois de guerre et d'énergie suffisaient,
+et il se proposait de revenir, après la victoire, faire entendre sa voix
+puissante en faveur des vaincus et d'un ordre de choses meilleur. Vaine
+illusion de la paresse et du découragement! Abandonner pour deux mois,
+pour un seul, une révolution si rapide, c'était devenir pour elle étranger
+et impuissant.
+
+Danton refusa donc d'entrer au comité de salut public, et obtint un congé;
+Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, furent joints au comité, et y
+apportèrent, l'un son caractère froid et implacable, et l'autre sa fougue
+et son influence sur les turbulens cordeliers. Le comité de sûreté générale
+fut réformé. De dix-huit membres on le réduisit à neuf, reconnus les plus
+sévères.
+
+Tandis que le gouvernement s'organisait ainsi de la manière la plus forte,
+un redoublement d'énergie se manifestait dans toutes les résolutions. Les
+grandes mesures prises au mois d'août n'avaient pas encore produit leurs
+résultats. La Vendée, quoique attaquée suivant un plan régulier, avait
+résisté; l'échec de Menin avait presque fait perdre les avantages de la
+victoire d'Hondschoote; il fallait de nouveaux efforts. L'enthousiasme
+révolutionnaire inspira cette idée, que la volonté avait, à la guerre comme
+partout, une influence décisive, et, pour la première fois, il fut enjoint
+à une armée de vaincre dans un temps donné.
+
+On voyait tous les dangers de la république dans la Vendée. «Détruisez la
+Vendée, avait dit Barrère, Valenciennes et Condé ne seront plus au pouvoir
+de l'Autrichien. Détruisez la Vendée, l'Anglais ne s'occupera plus de
+Dunkerque. Détruisez la Vendée, le Rhin sera délivré des Prussiens.
+Détruisez la Vendée, l'Espagne se verra harcelée, conquise par les
+méridionaux, joints aux soldats victorieux de Mortagne et de Cholet.
+Détruisez la Vendée, et une partie de cette armée de l'intérieur va
+renforcer cette courageuse armée du Nord, si souvent trahie, si souvent
+désorganisée. Détruisez la Vendée, Lyon ne résistera plus, Toulon
+s'insurgera contre les Espagnols et les Anglais, et l'esprit de Marseille
+se relèvera à la hauteur de la révolution républicaine. Enfin, chaque coup
+que vous porterez à la Vendée retentira dans les villes rebelles, dans les
+départemens fédéralistes, sur les frontières envahies!... La Vendée et
+encore la Vendée!... C'est là qu'il faut frapper, d'ici au 20 octobre,
+avant l'hiver, avant l'impraticabilité des routes, avant que les brigands
+trouvent l'impunité dans le climat et dans la saison.
+
+«Le comité, d'un coup d'oeil vaste et rapide, a vu dans ce peu de paroles
+tous les vices de la Vendée:
+
+«Trop de représentans;
+
+«Trop de division morale;
+
+«Trop de divisions militaires;
+
+«Trop d'indiscipline dans les succès;
+
+«Trop de faux rapports dans le récit des événemens;
+
+«Trop d'avidité, trop d'amour de l'argent dans une partie des chefs et des
+administrateurs.»
+
+A la suite de cet exposé, la convention réduisit le nombre des représentans
+en mission, réunit les deux armées de Brest et de La Rochelle en une seule,
+dite armée de l'Ouest, et en donna le commandement, non à Rossignol, non à
+Canclaux, mais à Léchelle, général de brigade dans la division de Luçon.
+Enfin, elle détermina le jour auquel la guerre de la Vendée devrait être
+finie, et ce jour était le 20 octobre. Voici la proclamation qui
+accompagnait le décret[3]:
+
+LA CONVENTION NATIONALE A L'ARMÉE DE L'OUEST
+
+«Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée soient
+exterminés avant la fin du mois d'octobre! Le salut de la patrie l'exige;
+l'impatience du peuple français le commande; son courage doit l'accomplir.
+La reconnaissance nationale attend à cette époque tous ceux dont la valeur
+et le patriotisme auront affermi sans retour la liberté et la république.»
+
+Des mesures non moins promptes et non moins énergiques furent prises à
+l'égard de l'armée du Nord, pour réparer l'échec de Menin, et décider de
+nouveaux succès. Houchard destitué fut arrêté. Le général Jourdan, qui
+avait commandé le centre à Hondschoote, fut nommé général en chef de
+l'armée du Nord et de celle des Ardennes. Il eut ordre de réunir à Guise
+des masses considérables pour faire une irruption sur l'ennemi. Il n'y
+avait qu'un cri contre les attaques de détail. Sans juger le plan ni les
+opérations de Houchard autour de Dunkerque, on disait qu'il ne s'était pas
+battu en masse, et on voulait exclusivement ce genre de combat, mieux
+approprié, disait-on, à l'impétuosité du caractère français. Carnot était
+parti pour se rendre à Guise auprès de Jourdan, et mettre à exécution un
+nouveau système de guerre tout révolutionnaire. On venait d'adjoindre trois
+nouveaux commissaires à Dubois-Crancé, pour faire des levées en masse, et
+les précipiter sur Lyon. On lui enjoignait de renoncer au système des
+attaques méthodiques, et de donner l'assaut à la ville rebelle. Ainsi
+partout on redoublait d'efforts pour terminer victorieusement la campagne.
+
+Mais les rigueurs accompagnaient toujours l'énergie; le procès de Custine,
+trop différé au gré des jacobins, était enfin commencé, et conduit avec
+toute la violence et la barbarie des nouvelles formes judiciaires. Aucun
+général en chef n'avait encore paru sur l'échafaud; on était impatient de
+frapper une tête élevée, et de faire fléchir les chefs des armées devant
+l'autorité populaire; on voulait surtout que quelqu'un des généraux expiât
+la défection de Dumouriez, et l'on choisit Custine, que ses opinions et ses
+sentimens faisaient considérer comme un autre Dumouriez. On avait saisi,
+pour arrêter Custine, le moment où, chargé du commandement de l'armée du
+Nord, il était venu momentanément à Paris concerter ses opérations avec le
+ministère. On le jeta d'abord en prison, et bientôt on demanda et on obtint
+le décret de sa translation au tribunal révolutionnaire.
+
+Qu'on se rappelle la campagne de Custine sur le Rhin. Chargé d'une division
+de l'armée, il avait trouvé Spire et Worms mal surveillés, parce que les
+coalisés, pressés de marcher sur la Champagne, avaient tout négligé sur
+leurs ailes et sur leurs derrières. Des patriotes allemands, accourus de
+tous côtés, lui offraient leurs villes; il s'avança, prit Spire, Worms,
+qu'on lui livra, négligea Manheim, qui était sur sa route, par ménagement
+pour la neutralité de l'électeur palatin, et par crainte aussi de ne pas y
+entrer aisément. Il arriva enfin à Mayence, s'en empara, réjouit la France
+de ses conquêtes inattendues, et se fit conférer un commandement qui le
+rendait indépendant de Biron. Dans ce même moment, Dumouriez venait de
+repousser les Prussiens, et de les rejeter sur le Rhin. Kellermann était
+vers Trêves. Custine devait alors descendre le Rhin jusqu'à Coblentz, se
+réunir à Kellermann, et se rendre ainsi maître de la rive du fleuve. Toutes
+les raisons se réunissaient en faveur de ce plan. Les habitans de Coblentz
+appelaient Custine, ceux de Saint-Goard, de Rhinfelds, l'appelaient aussi;
+on ne sait jusqu'où il aurait pu aller en s'abandonnant au cours du Rhin.
+Peut-être aurait-il pu descendre jusqu'en Hollande. Mais, de l'intérieur de
+l'Allemagne, d'autres patriotes le demandaient aussi; on s'était figuré, en
+le voyant avancer si hardiment, qu'il avait cent mille hommes. Percer sur
+le territoire ennemi et au-delà du Rhin, plut davantage à l'imagination et
+à la vanité de Custine. Il courut à Francfort lever des contributions, et
+exercer des vexations impolitiques. Là, les sollicitations l'entourèrent de
+nouveau. Des fous le pressaient d'aller jusques à Cassel, au milieu de la
+Hesse électorale, prendre le trésor de l'électeur. Les avis plus sages du
+gouvernement français l'engageaient à revenir sur le Rhin, et à marcher
+vers Coblentz. Mais il n'écoutait rien, et rêvait une révolution en
+Allemagne.
+
+Cependant Custine sentait le danger de sa position: voyant bien que, si
+l'électeur rompait la neutralité, ses derrières seraient menacés par
+Manheim, il aurait voulu prendre cette place qu'on lui offrait, mais il ne
+l'osait pas. Sur le point d'être attaqué à Francfort, où il ne pouvait
+tenir, il ne voulait pas abandonner cette ville, et rentrer sur la ligne du
+Rhin, pour ne point abandonner ses prétendues conquêtes, et ne pas
+s'engager dans les opérations des autres chefs en descendant vers Coblentz.
+Dans cette situation, il fut surpris par les Prussiens, perdit Francfort,
+fut rejeté sur Mayence, resta incertain s'il garderait cette place ou non,
+y jeta quelque artillerie prise à Strasbourg, n'y donna que très tard
+l'ordre de l'approvisionner, fut encore une fois surpris au milieu de ces
+incertitudes par les Prussiens, s'éloigna de Mayence, et saisi de terreur,
+se croyant poursuivi par cent cinquante mille hommes, se retira dans la
+Haute-Alsace, presque sous le canon de Strasbourg. Placé sur le Haut-Rhin
+avec une armée assez considérable, il aurait pu marcher sur Mayence, et
+mettre les assiégeans entre deux feux, mais il ne l'osa jamais; enfin,
+honteux de son inaction, il livra une attaque malheureuse le 15 mai, fut
+battu, et se rendit à regret à l'armée du Nord, où il acheva de se perdre
+par des propos modérés et par un conseil très sage, celui de laisser
+l'armée se réorganiser dans le camp de César, au lieu de la faire battre
+inutilement pour secourir Valenciennes. Telle fut la carrière de Custine.
+Il y avait là beaucoup de fautes, mais pas une trahison. On commença son
+procès, et on appela, pour déposer, des représentans envoyés en mission,
+des agens du pouvoir exécutif, ennemis opiniâtres des généraux, des
+officiers mécontens, des membres des clubs de Strasbourg, de Mayence et de
+Cambrai, enfin le terrible Vincent, tyran des bureaux de la guerre sous
+Bouchotte. C'était une cohue d'accusateurs accumulant des reproches
+injustes et contradictoires, des reproches tout à fait étrangers à une
+véritable critique militaire, mais fondés sur des malheurs accidentels,
+dont le général n'était pas coupable, et qu'on ne pouvait pas lui imputer.
+Custine répondait avec une certaine véhémence militaire à toutes ces
+accusations, mais il était accablé. Des jacobins de Strasbourg lui disaient
+qu'il n'avait pas voulu prendre les gorges de Porentruy, lorsque Lukner lui
+en donnait l'ordre; et il prouvait inutilement que c'était impossible. Un
+Allemand lui reprochait de n'avoir pas pris Manheim, qu'il lui offrait.
+Custine s'excusait en alléguant la neutralité de l'électeur et les
+difficultés du projet. Les habitans de Coblentz, de Rhinfelds, de
+Darmstadt, de Hanau, de toutes les villes qui avaient voulu se livrer à
+lui, et qu'il n'avait pas consenti à occuper, l'accusaient à la fois. Quant
+au refus de marcher sur Coblentz, il se défendait mal, et calomniait
+Kellermann, qui, disait-il, avait refusé de le seconder; quant au refus de
+prendre les autres places, il disait avec raison que toutes les
+imaginations allemandes l'appelaient, et qu'il lui aurait fallu, pour les
+satisfaire, occuper cent lieues de pays. Par une contradiction singulière,
+tandis qu'on le blâmait de n'avoir pas pris telle ville, ou fait contribuer
+telle autre, on lui faisait un crime d'avoir pris Francfort, d'y avoir
+pillé les habitans, de n'y avoir pas fait les dispositions nécessaires pour
+résister aux Prussiens, et d'y avoir exposé la garnison française à être
+massacrée. Le brave Merlin de Thionville, l'un de ceux qui déposaient
+contre lui, le justifiait sur ce point avec autant de loyauté que de
+raison. Eût-il laissé vingt mille hommes à Francfort, il n'aurait pas pu y
+tenir, disait Merlin; il aurait dû se retirer à Mayence, et son seul tort
+était de ne l'avoir pas fait assez tôt. Mais à Mayence, ajoutaient une
+foule d'autres témoins, il n'avait fait aucun des préparatifs nécessaires;
+il n'avait amassé ni vivres, ni munitions; il n'y avait amoncelé que
+l'artillerie dont il avait dépouillé Strasbourg, pour la livrer aux
+Prussiens, avec vingt mille hommes de garnison et deux députés. Custine
+prouvait qu'il avait donné les ordres pour les approvisionnemens; que
+l'artillerie était à peine suffisante, et qu'elle n'avait pas été
+inutilement accumulée pour être livrée. Merlin appuyait toutes les
+assertions de Custine; mais ce qu'il ne lui pardonnait pas, c'était sa
+retraite si pusillanime, et son inaction sur le Haut-Rhin, pendant que la
+garnison de Mayence faisait des prodiges. Custine ici restait sans réponse.
+On lui reprochait ensuite d'avoir brûlé les magasins de Spire, en se
+retirant; reproche absurde, car la retraite, une fois obligée, il valait
+mieux brûler les magasins que de les laisser à l'ennemi. On l'accusait
+d'avoir fait fusiller des volontaires à Spire pour cause de pillage: à quoi
+il répondait que la convention avait approuvé sa conduite. On l'accusait
+encore d'avoir particulièrement épargné les Prussiens, d'avoir
+volontairement exposé son armée à être battue le 15 mai, de s'être
+tardivement rendu dans son commandement du Nord, d'avoir tenté de dégarnir
+Lille de son artillerie pour la porter au camp de César, d'avoir empêché
+qu'on secourût Valenciennes, de n'avoir pas opposé d'obstacle au
+débarquement des Anglais; accusations toutes plus absurdes les unes que les
+autres.--«Enfin, lui disait-on, vous avez plaint Louis XVI, vous avez été
+triste le 31 mai, vous avez voulu faire pendre le docteur Hoffmann,
+président des jacobins à Mayence, vous avez empêché la distribution du
+journal du Père Duchesne et du journal de la Montagne dans votre armée,
+vous avez dit que Marat et Robespierre étaient des perturbateurs, vous
+vous êtes entouré d'officiers aristocrates, vous n'avez jamais eu à votre
+table de bons républicains.» Ces reproches étaient mortels, et c'étaient
+les véritables griefs pour lesquels on le poursuivait.
+
+Le procès traîna en longueur; toutes les imputations étaient si vagues, que
+le tribunal hésitait. La fille de Custine, et beaucoup de personnes qui
+s'intéressaient à lui, avaient fait quelques démarches; car, à cette
+époque, bien que la crainte fût déjà grande, on osait témoigner encore
+quelque intérêt aux victimes. Aussitôt on dénonça aux Jacobins le tribunal
+révolutionnaire lui-même. «Il m'est douloureux, dit Hébert aux Jacobins,
+d'avoir à dénoncer une autorité qui était l'espoir des patriotes, qui
+d'abord avait mérité leur confiance, et qui bientôt en va devenir le fléau.
+Le tribunal révolutionnaire est sur le point d'innocenter un scélérat, en
+faveur duquel, il est vrai, les plus jolies femmes de Paris sollicitent
+toute la terre. La fille de Custine, aussi habile comédienne dans cette
+ville, que l'était son père à la tête des armées, voit tout le monde et
+promet tout pour obtenir sa grâce.» Robespierre, de son côté, dénonça
+l'esprit de chicane et le goût des formalités qui s'était emparé du
+tribunal, et soutint que, seulement pour avoir voulu dégarnir Lille,
+Custine méritait la mort. Vincent, l'un des témoins, avait vidé les
+cartons du ministère, et avait apporté les lettres et les ordres qu'on
+reprochait à Custine, et qui, certes, ne constituaient pas des crimes.
+Fouquier-Tinville en conclut un parallèle de Custine avec Dumouriez, qui
+perdit le malheureux général. Dumouriez, dit-il, s'était rapidement avancé
+en Belgique, pour l'abandonner ensuite non moins rapidement, et livrer à
+l'ennemi, soldats, magasins, et représentans. De même Custine s'était
+rapidement avancé en Allemagne, avait abandonné nos soldats à Francfort, à
+Mayence, et avait voulu livrer avec cette dernière ville, vingt mille
+hommes, deux représentans, et toute notre artillerie qu'il avait méchamment
+extraite de Strasbourg. Comme Dumouriez, il médisait de la convention et
+des jacobins, et faisait fusiller les braves volontaires, sous prétexte de
+maintenir la discipline. A ce parallèle, le tribunal n'hésita plus. Custine
+justifia pendant deux heures ses opérations militaires. Tronçon-Ducoudray
+défendit sa conduite administrative et civile, mais inutilement. Le
+tribunal déclara le général coupable, à la grande joie des jacobins et des
+cordeliers, qui remplissaient la salle, et qui donnèrent des signes bruyans
+de leur satisfaction. Cependant Custine n'avait pas été condamné à
+l'unanimité. Sur les trois questions, il y avait eu successivement contre
+lui dix, neuf, huit voix, sur onze. Le président lui ayant demandé s'il
+n'avait rien à ajouter, il regarda autour de lui, et ne trouvant pas ses
+défenseurs, il répondit: «Je n'ai plus de défenseurs, je meurs calme et
+innocent.»
+
+Il fut exécuté le lendemain matin. Ce guerrier, connu par une grande
+bravoure, fut surpris à la vue de l'échafaud. Cependant il s'agenouilla au
+pied de l'échelle, fit une courte prière, se rassura, et reçut la mort avec
+courage. Ainsi finit cet infortuné général, qui ne manquait ni d'esprit ni
+de caractère, mais qui réunissait l'inconséquence à la présomption, et qui
+commit trois fautes capitales; la première, de sortir de sa véritable ligne
+d'opération, en se portant à Francfort; la seconde, de ne pas vouloir y
+rentrer, lorsqu'on l'y engageait; et la troisième, de rester dans la plus
+timide inaction pendant le siége de Mayence. Cependant aucune de ces fautes
+ne méritait la mort; mais il subit le supplice qu'on n'avait pas pu
+infliger à Dumouriez, et qu'il n'avait pas mérité comme celui-ci par de
+grands et coupables projets. Sa mort fut un terrible exemple pour tous les
+généraux, et le signal pour eux d'une obéissance absolue aux ordres du
+gouvernement révolutionnaire.
+
+Après cet acte de rigueur, les exécutions ne devaient plus s'arrêter; on
+renouvela l'ordre de hâter le procès de Marie-Antoinette. L'acte
+d'accusation des girondins, tant demandé et jamais rédigé, fut présenté à
+la convention. Saint-Just en était l'auteur. Des pétitions des jacobins
+vinrent obliger la convention à l'adopter. Il fut dirigé non-seulement
+contre les vingt-deux et les membres de la commission des douze, mais en
+outre contre soixante-treize membres du côté droit, qui gardaient un
+silence absolu depuis la victoire de la Montagne, et qui avaient rédigé une
+protestation très connue contre les événemens du 31 mai et du 2 juin.
+Quelques montagnards forcenés voulaient l'accusation, c'est-à-dire la mort,
+contre les vingt-deux, les douze et les soixante-treize; mais Robespierre
+s'y opposa, et proposa un moyen terme, ce fut d'envoyer au tribunal
+révolutionnaire les vingt-deux et les douze, et de mettre les
+soixante-treize en arrestation. On fit ce qu'il voulut; les portes de la
+salle leur furent aussitôt interdites, les soixante-treize arrêtés, et
+injonction faite à Fouquier-Tinville de s'emparer des malheureux girondins.
+Ainsi la convention toujours plus docile se laissa arracher l'ordre
+d'envoyer à la mort une partie de ses membres. A la vérité, elle ne pouvait
+plus différer, car les jacobins avaient fait cinq pétitions plus
+impérieuses les unes que les autres, pour obtenir ces derniers décrets
+d'accusation.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 1: Du 3 septembre.]
+
+[Footnote 2: Ce décret célèbre fut rendu le 17 septembre. Il est connu sous
+le nom de _loi des suspects_.]
+
+[Footnote 3: Décret du 1er octobre.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+
+CONTINUATION DU SIÉGE DE LYON. PRISE DE CETTE VILLE. DÉCRET TERRIBLE CONTRE
+LES LYONNAIS RÉVOLTÉS.--PROGRÈS DE L'ART DE LA GUERRE; INFLUENCE DE
+CARNOT.--VICTOIRE DE WATIGNIES. DÉBLOCUS DE MAUBEUGE.--REPRISE DES
+OPÉRATIONS EN VENDÉE.--VICTOIRE DE COLLET. FUITE ET DISPERSION DES VENDÉENS
+AU DELA DE LA LOIRE.--MORT DE LA PLUPART DE LEURS PRINCIPAUX CHEFS.--ÉCHECS
+SUR LE RHIN. PERTE DES LIGNES DE WISSEMBOURG.
+
+
+Chaque revers réveillait l'énergie révolutionnaire, et cette énergie
+ramenait les succès. Il en avait toujours été ainsi pendant cette campagne
+mémorable. Depuis la défaite de Nerwinde jusqu'au mois d'août, une série
+continuelle de désastres avait enfin provoqué des efforts désespérés.
+L'anéantissement du fédéralisme, la défense de Nantes, la victoire
+d'Hondschoote, le déblocus de Dunkerque, avaient été le résultat de ces
+efforts. De nouveaux revers à Menin, à Pirmasens, aux Pyrénées, à Torfou et
+Coron dans la Vendée, venaient d'exciter un nouveau redoublement d'énergie
+qui devait amener des succès décisifs sur tous les théâtres de la guerre.
+
+Le siége de Lyon était de toutes les opérations, celle dont on attendait la
+fin avec le plus d'impatience. Nous avons laissé Dubois-Crancé campé devant
+cette ville, avec cinq mille hommes de troupes réglées, et sept à huit
+mille réquisitionnaires. Il était menacé d'avoir bientôt sur ses derrières
+les Sardes que la faible armée des grandes-Alpes ne pouvait plus arrêter.
+Comme nous avons déjà dit, il s'était placé au Nord, entre la Saône et le
+Rhône, en présence des redoutes de la Croix-Rousse, et non sur les hauteurs
+de Sainte-Foy et de Fourvières, situées à l'ouest, et par lesquelles on
+aurait dû diriger la véritable attaque. Le motif de cette préférence était
+fondé sur plus d'une raison. Il importait avant tout de rester en
+communication avec la frontière des Alpes, où se trouvait le gros de
+l'armée républicaine, et d'où les Piémontais pouvaient venir au secours des
+Lyonnais. On avait encore l'avantage, dans cette position, d'occuper le
+cours supérieur des deux fleuves, et d'intercepter les vivres qui
+descendaient la Saône et le Rhône. Il est vrai que l'ouest restait ainsi
+ouvert aux Lyonnais, et qu'ils pouvaient faire des excursions continuelles
+vers Saint-Étienne et Montbrison: mais tous les jours on annonçait
+l'arrivée des contingens du Puy-de-Dôme, et une fois ces nouvelles
+réquisitions réunies, Dubois-Crancé pouvait achever le blocus du côté de
+l'ouest, et choisir alors le véritable point d'attaque. En attendant, il
+se contentait de serrer l'ennemi de près, de canonner la Croix-Rousse au
+nord, et de commencer ses lignes à l'est, devant le pont de la Guillotière.
+Le transport des munitions était difficile et lent; il fallait les faire
+venir de Grenoble, du fort Barraux, de Briançon, d'Embrun, et leur faire
+parcourir ainsi jusqu'à soixante lieues de montagnes. Ces charrois
+extraordinaires ne pouvaient avoir lieu que par voie de réquisition forcée
+et en mettant en mouvement cinq mille chevaux; car on avait à transporter
+devant Lyon quatorze mille bombes, trente-quatre mille boulets, trois cents
+milliers de poudre, huit cent mille cartouches, et cent trente bouches à
+feu.
+
+Dès les premiers jours du siége, on annonçait la marche des Piémontais qui
+débouchaient du petit Saint-Bernard et du Mont-Cénis. Kellermann partit
+aussitôt sur les pressantes instances du département de l'Isère, et laissa
+le général Dumuy pour le remplacer à Lyon. Du reste, Dumuy ne le remplaçait
+qu'en apparence, car Dubois-Crancé, représentant et ingénieur habile,
+dirigeait lui seul toutes les opérations du siége. Pour hâter la levée des
+réquisitions du Puy-de-Dôme, Dubois-Crancé détacha le général Nicolas avec
+un petit corps de cavalerie; mais celui-ci fut enlevé dans le Forez, et
+livré aux Lyonnais. Dubois-Crancé y envoya alors mille hommes de bonnes
+troupes, avec le représentant Javoques. La mission de celui-ci fut plus
+heureuse; Il contint les aristocrates de Montbrison et de Saint-Étienne, et
+fit lever environ sept à huit mille paysans, qu'il amena devant Lyon.
+Dubois-Crancé les plaça au pont d'Oullins, situé au nord-ouest de Lyon, et
+de manière à gêner les communications de la place avec le Forez. Il fit
+approcher le député Reverchon, qui, à Mâcon, avait réuni quelques mille
+réquisitionnaires, et le plaça sur le haut de la Saône tout à fait au nord.
+De cette manière, le blocus commençait à être un peu plus rigoureux; mais
+les opérations étaient lentes, et les attaques de vive force impossibles.
+Les fortifications de la Croix-Rousse, entre Rhône et Saône, devant
+lesquelles se trouvait le corps principal, ne pouvaient être emportées par
+un assaut. Du côté de l'est et de la rive gauche du Rhône, le pont Morand
+était défendu par une redoute en fer à cheval, très habilement construite.
+A l'ouest, les hauteurs décisives de Sainte-Foy et Fourvières ne pouvaient
+être enlevées que par une armée vigoureuse, et pour le moment il ne fallait
+songer qu'à intercepter les vivres, à serrer la ville, et à l'incendier.
+Depuis le commencement d'août jusqu'au milieu de septembre, Dubois-Crancé
+n'avait pu faire autre chose, et à Paris on se plaignait de ses lenteurs
+sans vouloir en apprécier les motifs. Cependant il avait causé de grands
+dommages à cette malheureuse cité. L'incendie avait dévoré la magnifique
+place de Bellecour, l'arsenal, le quartier Saint-Clair, le port du Temple,
+et avait endommagé surtout le bel édifice de l'hôpital, qui s'élève si
+majestueusement sur la rive du Rhône. Les Lyonnais n'en résistaient pas
+moins avec la plus grande opiniâtreté. On avait répandu parmi eux la
+nouvelle que cinquante mille Piémontais allaient déboucher sur leur ville;
+l'émigration les comblait de promesses, sans venir cependant se jeter au
+milieu d'eux, et ces braves commerçans, sincèrement républicains, étaient,
+par leur fausse position, réduits à désirer le secours funeste et honteux
+de l'émigration et de l'étranger. Leurs sentimens éclatèrent plus d'une
+fois d'une manière non équivoque. Précy ayant voulu arborer le drapeau
+blanc, en avait bientôt senti l'impossibilité. Un papier obsidional ayant
+été créé pour les besoins du siége, et des fleurs de lis se trouvant sur le
+filigrane de ce papier, il fallut le détruire et en fabriquer un autre.
+Ainsi les Lyonnais étaient républicains; mais la crainte des vengeances de
+la convention, et les fausses promesses de Marseille, de Bordeaux, de Caen,
+et surtout de l'émigration, les avaient entraînés dans un abîme de fautes
+et de malheurs.
+
+Tandis qu'ils se nourrissaient de l'espoir de voir arriver cinquante mille
+Sardes, la convention avait ordonné aux représentans Couthon, Maignet et
+Châteauneuf-Randon, de se rendre en Auvergne et dans les départemens
+environnans, pour y déterminer une levée eu masse, et Kellermann courait
+dans les vallées des Alpes au devant des Piémontais.
+
+Une belle occasion s'offrait encore ici aux Piémontais d'effectuer une
+tentative hardie et grande, qui n'aurait pu manquer d'être heureuse:
+c'était de réunir leurs principales forces sur le petit Saint-Bernard, et
+de déboucher sur Lyon avec cinquante mille hommes. On sait que les trois
+vallées de Sallenche, de la Tarentaise et de la Maurienne, adjacentes l'une
+à l'autre, tournent sur elles-mêmes comme une espèce de spirale, et que,
+partant du petit Saint-Bernard, elles s'ouvrent sur Genève, Chambéry, Lyon
+et Grenoble. De petits corps français étaient éparpillés dans ces vallées.
+Descendre rapidement par l'une d'elles, et venir se placer à leur
+ouverture, était un moyen assuré, d'après tous les principes de l'art, de
+faire tomber les détachemens engagés dans les montagnes, et de leur faire
+mettre bas les armes. On devait peu craindre l'attachement des Savoyards
+pour les Français; car les assignats et les réquisitions ne leur avaient
+encore fait connaître de la liberté que ses dépenses et ses rigueurs. Le
+duc de Montferrat, chargé de l'expédition, ne prit avec lui que vingt à
+vingt-cinq mille hommes, jeta un corps à sa droite, dans la vallée de
+Sallenche, descendit avec son corps principal dans la Tarentaise, et laissa
+le général Gordon parcourir la Maurienne avec l'aile gauche. Son mouvement,
+commencé le 14 août, dura jusqu'en septembre, tant il y mit de lenteur. Les
+Français, quoique très inférieurs eu nombre, opposèrent une résistance
+énergique, et firent durer la retraite pendant dix-huit jours. Arrivé à
+Moustier, le duc de Montferrat chercha à se lier avec Gordon, sur la chaîne
+du Grand-Loup, qui sépare les deux vallées de la Tarentaise et de la
+Maurienne, et ne songea nullement à marcher rapidement sur Conflans, point
+de réunion des vallées. Cette lenteur et ses vingt-cinq mille hommes
+prouvent assez s'il avait envie d'aller à Lyon.
+
+Pendant ce temps, Kellermann, accouru de Grenoble, avait fait lever les
+gardes nationales de l'Isère et des départemens environnans. Il avait
+ranimé les Savoyards qui commençaient à craindre les vengeances du
+gouvernement piémontais, et il était parvenu à réunir à peu près douze
+mille hommes. Alors il fit renforcer le corps de la vallée de Sallenche, et
+se porta vers Conflans, à l'issue des deux vallées de la Tarentaise et de
+la Maurienne. C'était vers le 10 septembre. Dans ce moment, l'ordre de
+marcher en avant arrivait au duc de Montferrat. Mais Kellermann prévint les
+Piémontais, osa les attaquer dans la position d'Espierre qu'ils avaient
+prise sur la chaîne du Grand-Loup, afin de communiquer entre les deux
+vallées. Ne pouvant aborder cette position de front, il la fit tourner par
+un corps détaché. Ce corps, formé de soldats à moitié nus, fit pourtant des
+efforts héroïques, et, à force de bras, éleva les canons sur des hauteurs
+presque inaccessibles. Tout à coup l'artillerie française tonna inopinément
+sur la tête des Piémontais, qui en furent épouvantés; Gordon se retira
+aussitôt dans la vallée de Maurienne sur Saint-Michel; le duc de Montferrat
+se reporta au milieu de la vallée de la Tarentaise. Kellermann, ayant fait
+inquiéter celui-ci sur ses flancs, l'obligea bientôt à remonter jusqu'à
+Saint-Maurice et à Saint-Germain, et enfin il le rejeta, le 4 octobre,
+au-delà des Alpes. Ainsi la campagne courte et heureuse qu'auraient pu
+faire les Piémontais en débouchant avec une masse double, et en descendant
+par une seule vallée sur Chambéry et Lyon, manqua ici par les mêmes raisons
+qui avaient fait manquer toutes les tentatives des coalisés, et qui avaient
+sauvé la France.
+
+Pendant que les Sardes étaient repoussés au-delà des Alpes, les trois
+députés envoyés dans le Puy-de-Dôme pour y déterminer une levée en masse,
+soulevaient les campagnes en prêchant une espèce de croisade, et en
+persuadant que Lyon, loin de défendre la cause républicaine, était le
+rendez-vous des factions de l'émigration et de l'étranger. Le paralytique
+Couthon, plein d'une activité que ses infirmités ne pouvaient ralentir,
+excita un mouvement général; il fit partir d'abord Maignet et Châteauneuf
+avec une première colonne de douze mille hommes, et resta en arrière pour
+en amener encore une de vingt-cinq mille, et pour faire les réquisitions de
+vivres nécessaires. Dubois-Crancé plaça les nouvelles levées du côté de
+l'ouest vers Sainte-Foy, et compléta ainsi le blocus. Il reçut en même
+temps un détachement de la garnison de Valenciennes, qui, d'après les
+traités, ne pouvait, comme celle de Mayence, servir que dans l'intérieur;
+il plaça des détachemens de troupes réglées en avant des troupes de
+réquisitions, de manière à former de bonnes têtes de colonnes. Son armée
+pouvait se composer alors de vingt-cinq mille réquisitionnaires, et de huit
+ou dix mille soldats aguerris.
+
+Le 24, à minuit, il fit enlever la redoute du pont d'Oullins, qui
+conduisait au pied des hauteurs de Sainte-Foy. Le lendemain, le général
+Doppet, Savoyard, qui s'était distingué sous Carteaux dans la guerre contre
+les Marseillais, arriva pour remplacer Kellermann. Celui-ci venait d'être
+destitué à cause de la tiédeur de son zèle, et on ne lui avait laissé
+quelques jours de commandement que pour lui donner le temps d'achever son
+expédition contre les Piémontais. Le général Doppet se concerta de suite
+avec Dubois-Crancé pour l'assaut des hauteurs de Sainte-Foy. Tous les
+préparatifs furent faits pour la nuit du 28 au 29 septembre. Des attaques
+simultanées furent dirigées au nord vers la Croix-Rousse, à l'est en face
+du pont Morand, au midi par le pont de la Mulatière, qui est placé
+au-dessous de la ville; au confluent de la Saône et du Rhône. L'attaque
+sérieuse dut avoir lieu par le pont d'Oullins sur Sainte-Foy. Elle ne
+commença que le 29, à cinq heures du matin, une heure ou deux après les
+trois autres. Doppet, enflammant ses soldats, se précipite avec eux sur une
+première redoute et les entraîne sur la seconde avec la plus grande
+vivacité. Le grand et le petit Sainte-Foy sont emportés. Pendant ce temps,
+la colonne chargée d'attaquer le pont de la Mulatière parvient à s'en
+emparer, et pénètre dans l'isthme à la pointe duquel se réunissent les deux
+fleuves. Elle allait s'introduire dans Lyon, lorsque Précy, accourant avec
+sa cavalerie, parvient à la repousser, et à sauver la place. De son côté,
+le chef d'artillerie Vaubois, qui avait dirigé sur le pont Morand une
+attaque des plus vives, pénétra dans la redoute en fer à cheval, mais il
+fut obligé de l'abandonner.
+
+De toutes ces attaques, une seule avait complètement réussi, mais c'était
+la principale, celle de Sainte-Foy. Il restait maintenant à passer des
+hauteurs de Sainte-Foy à celles de Fourvières, bien plus régulièrement
+retranchées, et bien plus difficiles à emporter. L'avis de Dubois-Crancé,
+qui agissait systématiquement, et en savant militaire, était de ne pas
+s'exposer aux chances d'un nouvel assaut, et voici ses raisons: il savait
+que les Lyonnais, réduits à manger de la farine de pois, n'avaient de
+vivres que pour quelques jours encore, et qu'ils allaient être obligés de
+se rendre. Il les avait trouvés très braves à la défense de la Mulatière et
+du pont Morand; il craignait qu'une attaque sur les hauteurs de Fourvières
+ne réussît pas, et qu'un échec ne désorganisât l'armée, et n'obligeât à
+lever le siége. «Ce qu'on peut faire, disait-il, de plus heureux pour des
+assiégés braves et désespérés, c'est de leur fournir l'occasion de se
+sauver par un combat. Laissons-les périr par l'effet de quelques jours de
+famine.»
+
+Couthon arrivait dans ce moment, 2 octobre, avec une nouvelle levée de
+vingt-cinq mille paysans de l'Auvergne. «J'arrive, écrivait-il, avec mes
+rochers de l'Auvergne, et je vais les précipiter dans le faubourg de
+Vaise.» Il trouva Dubois-Crancé au milieu d'une armée dont il était le chef
+absolu, où il avait établi les règles de la subordination militaire, et où
+il portait plus souvent son habit d'officier supérieur que celui de
+représentant du peuple. Couthon fut irrité de voir un représentant
+remplacer l'égalité par la hiérarchie militaire, et ne voulut pas surtout
+entendre parler de guerre régulière. «Je n'entends rien, dit-il, à la
+tactique; j'arrive avec le peuple; sa sainte colère emportera tout. Il faut
+inonder Lyon de nos masses, et l'emporter de vive force. D'ailleurs j'ai
+promis congé à mes paysans pour lundi, et il faut qu'ils aillent faire
+leurs vendanges.» On était alors au mardi. Dubois-Crancé, homme de métier,
+habitué aux troupes réglées, témoigna quelque mépris pour ces paysans
+confusément amassés et mal armés; il proposa de choisir parmi eux les plus
+jeunes, de les incorporer dans les bataillons déjà organisés, et de
+renvoyer les autres. Couthon ne voulut écouter aucun de ces conseils de
+prudence, et fit décider sur-le-champ qu'on attaquerait Lyon de vive force
+sur tous les points, avec les soixante mille hommes dont on disposait; car
+telle était maintenant la force de l'armée avec cette nouvelle levée. Il
+écrivit en même temps au comité de salut public pour faire révoquer
+Dubois-Crancé. L'attaque fut résolue dans le conseil de guerre pour le 8
+octobre.
+
+La révocation de Dubois-Crancé et de son collègue Gauthier arriva dans
+l'intervalle. Les Lyonnais avaient une grande horreur de Dubois-Crancé,
+que depuis deux mois ils voyaient acharné contre leur ville, et ils
+disaient qu'ils ne voulaient pas se rendre à lui. Le 7, Couthon leur fit
+une dernière sommation, et leur écrivit que c'était lui, Couthon, et les
+représentans Maignet et Laporte que la convention chargeait de la poursuite
+du siége. Le feu fut suspendu jusqu'à quatre heures du soir, et recommença
+alors avec une extrême violence. On allait se préparer à l'assaut, quand
+une députation vint négocier au nom des Lyonnais. Il paraît que le but de
+cette négociation était de donner à Précy et à deux mille des habitans les
+plus compromis le temps de se sauver en colonne serrée. Ils profitèrent en
+effet de cet intervalle, et sortirent par le faubourg de Vaise pour se
+retirer vers la Suisse.
+
+Les pourparlers étaient à peine commencés, qu'une colonne républicaine
+pénétra jusqu'au faubourg Saint-Just. Il n'était plus temps de faire des
+conditions, et d'ailleurs la convention n'en voulait pas. Le 9, l'armée
+entra, ayant les représentans en tête. Les habitans s'étaient cachés, mais
+tous les montagnards persécutés sortirent en foule au devant de l'armée
+victorieuse, et lui composèrent une espèce de triomphe populaire. Le
+général Doppet fit observer la plus exacte discipline à ses troupes, et
+laissa aux représentans le soin d'exercer eux-mêmes sur cette ville
+infortunée les vengeances révolutionnaires.
+
+Pendant ce temps, Précy, avec ses deux mille fugitifs, marchait vers la
+Suisse. Mais Dubois-Crancé, prévoyant que ce serait là son unique
+ressource, avait depuis long-temps fait garder tous les passages. Les
+malheureux Lyonnais furent poursuivis, dispersés et tués par les paysans.
+Il n'y en eut que quatre-vingts qui, avec Précy, parvinrent à atteindre le
+territoire helvétique.
+
+A peine entré, Couthon réintégra l'ancienne municipalité montagnarde, et
+lui donna mission de chercher et de désigner les rebelles. Il chargea une
+commission populaire de les juger militairement. Il écrivit ensuite à Paris
+qu'il y avait à Lyon trois classes d'habitans: 1º les riches coupable; 2º
+les riches égoïstes, 3º les ouvriers ignorans, détachés de toute espèce de
+cause, et incapables de bien comme de mal. Il fallait guillotiner les
+premiers et détruire leurs maisons, faire contribuer les seconds de toute
+leur fortune, dépayser enfin les derniers, et les remplacer par une colonie
+républicaine.
+
+La prise de Lyon produisit à Paris la plus grande joie, et dédommagea des
+mauvaises nouvelles de la fin de septembre. Cependant, malgré le succès, on
+se plaignit des lenteurs de Dubois-Crancé, on lui imputa la fuite des
+Lyonnais par le faubourg de Vaise, fuite qui d'ailleurs n'en avait sauvé
+que quatre-vingts. Couthon surtout l'accusa de s'être fait général absolu
+dans son armée, de s'être plus souvent montré avec son costume d'officier
+supérieur qu'avec celui de représentant, d'avoir affiché la morgue d'un
+tacticien, d'avoir enfin voulu faire prévaloir le système des siéges
+réguliers sur celui des attaques en masse. Aussitôt une enquête fut faite
+par les jacobins contre Dubois-Crancé, dont l'activité et la vigueur
+avaient cependant rendu tant de services à Grenoble, dans le Midi et devant
+Lyon. En même temps, le comité de salut public prépara des décrets
+terribles, afin de rendre plus formidable et plus obéie l'autorité de la
+convention. Voici le décret qui fut présenté par Barrère et rendu
+sur-le-champ:
+
+«Art. 1er. Il sera nommé par la convention nationale, sur la présentation
+du comité de salut public, une commission de cinq représentans du peuple,
+qui se transporteront à Lyon sans délai, pour faire saisir et juger
+militairement tous les contre-révolutionnaires qui ont pris les armes dans
+cette ville.
+
+«2. Tous les Lyonnais seront désarmés; les armes seront données à ceux qui
+seront reconnus n'avoir point trempé dans la révolte, et aux défenseurs de
+la patrie.
+
+«3. La ville de Lyon sera détruite.
+
+«4. Il n'y sera conservé que la maison du pauvre, les manufactures, les
+ateliers des arts, les hôpitaux, les monuments publics et ceux de
+l'instruction.
+
+«5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. Elle s'appellera
+_Commune-Affranchie_.
+
+«6. Sur les débris de Lyon sera élevé un monument où seront lus ces mots:
+_Lyon fit la guerre à la liberté, Lyon n'est plus[4]!_»
+
+La nouvelle de la prise de Lyon fut aussitôt annoncée aux deux armées du
+Nord et de la Vendée, où devaient se porter les coups décisifs, et une
+proclamation les invita à imiter l'armée de Lyon. On disait à l'armée du
+Nord: «L'étendard de la liberté flotte sur les murs de Lyon, et les
+purifie. Voilà le présage de la victoire; la victoire appartient au
+courage. Elle est à vous; frappez, exterminez les satellites des
+tyrans!.... La patrie vous regarde, la convention seconde votre généreux
+dévouement; encore quelques jours, les tyrans ne seront plus, et la
+république vous devra son bonheur et sa gloire!» On disait aux soldats de
+la Vendée: «Et vous aussi, braves soldats, vous remporterez une victoire;
+il y a assez long-temps que la Vendée fatigue la république; marchez,
+frappez, finissez! Tous nos ennemis doivent succomber à la fois: chaque
+armée va vaincre. Seriez-vous les derniers à moissonner des palmes, à
+mériter la gloire d'avoir exterminé les rebelles et sauvé la patrie?»
+
+Le comité, comme on voit, n'oubliait rien pour tirer le plus grand parti de
+la prise de Lyon. Cet événement, en effet, était de la plus haute
+importance. Il délivrait l'est de la France des derniers restes de
+l'insurrection, et ôtait toute espérance aux émigrés intrigant en Suisse,
+et aux Piémontais qui ne pouvaient compter à l'avenir sur aucune diversion.
+Il comprimait le Jura, assurait les derrières de l'armée du Rhin,
+permettait de porter devant Toulon et les Pyrénées des secours en hommes et
+en matériel devenus indispensables; il intimidait enfin toutes les villes
+qui avaient eu du penchant à s'insurger, et assurait leur soumission
+définitive.
+
+C'est au nord que le comité voulait déployer le plus d'énergie, et qu'il
+faisait aux généraux et aux soldats un devoir d'en montrer davantage.
+Tandis que Custine venait de porter sa tête sur l'échafaud, Houchard, pour
+n'avoir pas fait à Dunkerque tout ce qu'il aurait pu, était envoyé au
+tribunal révolutionnaire. Les derniers reproches adressés au comité, en
+septembre dernier, l'avaient obligé de renouveler tous les états-majors. Il
+venait de les recomposer entièrement, et d'élever aux plus hauts grades de
+simples officiers. Houchard, colonel au commencement de la campagne, et,
+avant qu'elle fût finie, devenu général en chef, et maintenant accusé
+devant le tribunal révolutionnaire; Hoche, simple officier au siége de
+Dunkerque, et promu aujourd'hui au commandement de l'armée de la Moselle;
+Jourdan, chef de bataillon, puis commandant au centre le jour
+d'Hondschoote, et enfin nommé général en chef de l'armée du Nord, étaient
+de frappans exemples des vicissitudes de la fortune dans ces armées
+républicaines. Ces promotions subites empêchaient que soldats, officiers,
+et généraux, eussent le temps de se connaître et de s'accorder de la
+confiance; mais elles donnaient une idée terrible de cette volonté qui
+frappait ainsi sur toutes les existences, non pas seulement dans le cas
+d'une trahison prouvée, mais seulement pour un soupçon, pour une
+insuffisance de zèle, pour une demi-victoire; et il en résultait un
+dévouement absolu de la part des armées, et des espérances sans bornes chez
+les génies assez hardis pour braver les dangereuses chances du généralat.
+
+C'est à cette époque qu'il faut rapporter les premiers progrès de l'art de
+la guerre. Sans doute, les principes de cet art avaient été connus et
+pratiqués de tous les temps par les capitaines qui joignaient l'audace
+d'esprit à l'audace de caractère. Tout récemment encore, Frédéric venait de
+donner l'exemple des plus belles combinaisons stratégiques. Mais dès que
+l'homme de génie disparaît pour faire place aux hommes ordinaires, l'art de
+la guerre retombe dans la circonspection et la routine. On combat
+éternellement pour la défense ou l'attaque d'une ligne, on devient habile à
+calculer les avantages d'un terrain, à y adapter chaque espèce d'arme;
+mais, avec tous ces moyens, on dispute pendant des années entières une
+province qu'un capitaine hardi pourrait gagner en une manoeuvre; et cette
+prudence de la médiocrité sacrifie plus de sang que la témérité du génie,
+car elle consomme les hommes sans résultats. Ainsi avaient fait les savans
+tacticiens de la coalition. A chaque bataillon ils en opposaient un autre;
+ils gardaient toutes les routes menacées par l'ennemi; et tandis qu'avec
+une marche hardie ils auraient pu détruire la révolution, ils n'osaient
+faire un pas, de peur de se découvrir. L'art de la guerre était à
+régénérer. Former une masse compacte, la remplir de confiance et d'audace,
+la porter promptement au-delà d'un fleuve, d'une chaîne de montagnes, et
+venir frapper un ennemi qui ne s'y attend pas, en divisant ses forces, en
+l'isolant de ses ressources, en lui prenant sa capitale, était un art
+difficile et grand qui exigeait du génie, et qui ne pouvait se développer
+qu'au milieu de la fermentation révolutionnaire.
+
+La révolution, en mettant en mouvement tous les esprits, prépara l'époque
+des grandes combinaisons militaires. D'abord elle suscita pour sa cause des
+masses d'hommes énormes, et bien autrement considérables que toutes celles
+qui furent jamais soulevées pour la cause des rois. Ensuite elle excita une
+impatience de succès extraordinaires, dégoûta des combats lents et
+méthodiques, et suggéra l'idée des irruptions soudaines et nombreuses sur
+un même point. De tous côtés on disait: il faut nous battre en masse.
+C'était le cri des soldats sur toutes les frontières, et des jacobins dans
+les clubs. Couthon, arrivant à Lyon, avait répondu à tous les raisonnemens
+de Dubois-Crancé, en disant qu'il fallait livrer l'assaut en masse. Enfin
+Barrère avait fait un rapport habile et profond, où il montrait que la
+cause de nos revers était dans les combats de détail. Ainsi, en formant des
+masses, en les remplissant d'audace, en les affranchissant de toute
+routine, en leur imprimant l'esprit et le courage des innovations, la
+révolution prépara la renaissance de la grande guerre. Ce changement ne
+pouvait pas s'opérer sans désordre. Des paysans, des ouvriers, transportés
+sur les champs de bataille, n'y apportaient le premier jour que
+l'ignorance, l'indiscipline et les terreurs paniques, effets naturels
+d'une mauvaise organisation. Les représentans, qui venaient souffler les
+passions révolutionnaires dans les camps, exigeaient souvent l'impossible,
+et commettaient des iniquités à l'égard de braves généraux. Dumouriez,
+Custine, Houchard, Brunet, Canclaux, Jourdan, périrent ou se retirèrent
+devant ce torrent; mais en un mois, ces ouvriers, d'abord jacobins
+déclamateurs, devenaient des soldats dociles et braves; ces représentans
+communiquaient une audace et une volonté extraordinaires aux armées; et, à
+force d'exigences et de changemens, ils finissaient par trouver les génies
+hardis qui convenaient aux circonstances.
+
+Enfin un homme vint régulariser ce grand mouvement: ce fut Carnot.
+Autrefois officier du génie, et depuis membre de la convention et du comité
+de salut public; partageant en quelque sorte son inviolabilité, il put
+impunément introduire de l'ordre dans des opérations trop décousues, et
+surtout leur imprimer un ensemble qu'avant lui aucun ministre n'eût été
+assez obéi pour leur imposer. L'une des principales causes de nos revers
+précédens, c'était la confusion qui accompagne une grande fermentation. Le
+comité établi et devenu irrésistible, et Carnot étant revêtu de toute la
+puissance de ce comité, on obéit à la pensée de l'homme sage qui, calculant
+sur l'ensemble, prescrivait des mouvemens parfaitement coordonnés entre
+eux, et tendant à un même but. Des généraux ne pouvaient plus, comme
+Dumouriez ou Custine avaient fait autrefois, agir chacun de leur côté, en
+attirant toute la guerre et tous les moyens à eux. Des représentans ne
+pouvaient plus ordonner ni contrarier des manoeuvres, ni modifier les
+ordres supérieurs. Il fallait obéir à la volonté suprême du comité, et se
+conformer au plan uniforme qu'il avait prescrit. Placé ainsi au centre,
+planant sur toutes les frontières, l'esprit de Carnot, en s'élevant, dut
+s'agrandir; il conçut des plans étendus, dans lesquels la prudence se
+conciliait avec la hardiesse. L'instruction envoyée à Houchard en est la
+preuve. Sans doute, ses plans avaient quelquefois l'inconvénient des plans
+formés dans des bureaux: quand ses ordres arrivaient, ils n'étaient ni
+toujours convenables aux lieux, ni exécutables dans le moment, mais ils
+rachetaient par l'ensemble l'inconvénient des détails, et nous assurèrent,
+l'année suivante, des triomphes universels.
+
+Carnot était accouru sur la frontière du Nord auprès de Jourdan. La
+résolution était prise d'attaquer hardiment l'ennemi, quoiqu'il parût
+formidable. Carnot demanda un plan au général pour juger ses vues et les
+concilier avec celles du comité, c'est-à-dire avec les siennes. Les
+coalisés, revenus de Dunkerque vers le milieu de la ligne, s'étaient
+réunis entre l'Escaut et la Meuse, et formaient là une masse redoutable qui
+pouvait porter des coups décisifs. Nous avons déjà fait connaître le
+théâtre de la guerre. Plusieurs lignes partagent l'espace compris entre la
+Meuse et la mer; c'est la Lys, la Scarpe, l'Escaut et la Sambre. Les
+alliés, en prenant Condé et Valenciennes, s'étaient assuré deux points
+importans sur l'Escaut. Le Quesnoy, dont ils venaient de s'emparer, leur
+donnait un appui entre l'Escaut et la Sambre; mais ils n'en avaient aucun
+sur la Sambre même. Ils songèrent à Maubeuge, qui, par sa position sur la
+Sambre, les aurait rendus à peu près maîtres de l'espace compris entre
+cette rivière et la Meuse. A l'ouverture de la campagne prochaine,
+Valenciennes et Maubeuge leur auraient fourni ainsi une base excellente
+d'opérations, et leur campagne de 1793 n'eût pas été entièrement inutile.
+Leur dernier projet consista donc à occuper Maubeuge.
+
+Du côté des Français, chez lesquels l'esprit de combinaison commençait à se
+développer, on imagina d'agir par Lille et Maubeuge, sur les deux ailes de
+l'ennemi, et, en le débordant ainsi sur ses deux flancs, on espéra de faire
+tomber son centre. On s'exposait, il est vrai, de cette manière, à essuyer
+tout son effort sur l'une ou sur l'autre des deux ailes, et on lui
+laissait tout l'avantage de sa masse; mais il y avait certainement moins de
+routine dans cette conception que dans les précédentes. Cependant le plus
+pressant était de secourir Maubeuge. Jourdan, laissant à peu près cinquante
+mille hommes dans les camps de Gavrelle, de Lille et de Cassel, pour former
+son aile gauche, réunissait à Guise le plus de monde possible. Il avait
+composé une masse d'environ quarante-cinq mille hommes, déjà organisés, et
+faisait enrégimenter en toute hâte les nouvelles levées provenant de la
+réquisition permanente. Cependant ces levées étaient dans un tel désordre,
+qu'il fallut laisser des détachemens de troupes de ligne pour les garder.
+Jourdan fixa donc à Guise le rendez-vous de toutes les recrues, et s'avança
+sur cinq colonnes au secours de Maubeuge.
+
+Déjà l'ennemi avait investi cette place. Comme celles de Valenciennes et de
+Lille, elle était soutenue par un camp retranché, placé sur la rive droite
+de la Sambre, du côté même par lequel s'avançaient les Français. Deux
+divisions, celles des généraux Desjardins et Mayer, gardaient le cours de
+la Sambre, l'une au-dessus, l'autre au-dessous de Maubeuge. L'ennemi, au
+lieu de s'avancer en deux masses serrées, et de refouler Desjardins sur
+Maubeuge, et de rejeter Mayer en arrière sur Charleroy, où il eût été
+perdu, passa la Sambre en petites masses, et laissa les deux divisions
+Desjardins et Mayer se rallier dans le camp retranché de Maubeuge. C'était
+fort bien d'avoir séparé Desjardins de Jourdan, et de l'avoir empêché ainsi
+de grossir l'armée active des Français; mais en laissant Mayer se réunir à
+Desjardins, on avait permis à ces deux généraux de former sous Maubeuge un
+corps de vingt mille hommes, qui pouvait sortir du rôle de simple garnison,
+surtout à l'approche de la grande armée de Jourdan. Cependant la difficulté
+de nourrir ce nombreux rassemblement était un inconvénient des plus graves
+pour Maubeuge, et pouvait, jusqu'à un certain point, excuser les généraux
+ennemis d'avoir permis la jonction.
+
+Le prince de Cobourg plaça les Hollandais, au nombre de douze mille, sur la
+rive gauche de la Sambre, et s'attacha à faire incendier les magasins de
+Maubeuge, pour augmenter la disette. Il porta le général Colloredo sur la
+rive droite, et le chargea d'investir le camp retranché. En avant de
+Colloredo, Clerfayt avec trois divisions forma le corps d'observation, et
+dut s'opposer à la marche de Jourdan. Les coalisés comptaient à peu près
+soixante-cinq mille hommes.
+
+Avec de l'audace et du génie, le prince de Cobourg aurait laissé quinze ou
+vingt mille hommes au plus pour contenir Maubeuge; il aurait marché
+ensuite avec quarante-cinq ou cinquante mille sur le général Jourdan, et
+l'aurait battu infailliblement; car, avec l'avantage de l'offensive, et à
+nombre égal, ses troupes devaient l'emporter sur les nôtres encore mal
+organisées. Au lieu d'adopter ce plan, le prince de Cobourg laissa environ
+trente-cinq mille hommes autour de la place, et resta en observation avec
+environ trente mille, dans les positions de Dourlers et Watignies.
+
+Dans cet état de choses, il n'était pas impossible au général Jourdan de
+percer sur un point la ligne occupée par le corps d'observation, de marcher
+sur Colloredo qui faisait l'investissement du camp retranché, de le mettre
+entre deux feux, et, après l'avoir accablé, de s'adjoindre l'armée entière
+de Maubeuge, de former avec elle une masse de soixante mille hommes, et de
+battre tous les coalisés placés sur la rive droite de la Sambre. Pour cela,
+il fallait diriger une seule attaque sur Watignies, point le plus faible;
+mais, en se portant exclusivement de ce côté, on laissait ouverte la route
+d'Avesnes qui aboutissait à Guise, où était notre base et le lieu de la
+réunion de tous les dépôts. Le général français préféra un plan plus
+prudent, mais moins fécond, et fit attaquer le corps d'observation sur
+quatre points, de manière à garder toujours la route d'Avesnes et de Guise.
+A sa gauche, il détacha la division Fromentin sur Saint-Waast, avec ordre
+de marcher entre la Sambre et la droite de l'ennemi. Le général Balland,
+avec plusieurs batteries, dut se placer au centre, en face de Dourlers,
+pour contenir Clerfayt par une forte canonnade. Le général Duquesnoy
+s'avança avec la droite sur Watignies, qui formait la gauche de l'ennemi,
+un peu en arrière de la position centrale de Dourlers. Ce point n'était
+occupé que par un faible corps. Une quatrième division, celle du général
+Beauregard, placée encore au-delà de la droite, dut seconder Duquesnoy dans
+son attaque sur Watignies. Ces divers mouvemens étaient peu liés, et ne
+portaient pas sur les points décisifs. Ils s'effectuèrent le 15 octobre au
+matin. Le général Fromentin s'empara de Saint-Waast; mais n'ayant pas pris
+la précaution de longer les bois pour se tenir à l'abri de la cavalerie, il
+fut assailli et rejeté dans le ravin de Saint-Rémy. Au centre, où l'on
+croyait Fromentin maître de Saint-Waast, et où l'on savait que la droite
+avait réussi à s'approcher de Watignies, on voulut passer outre, et au lieu
+de canonner Dourlers, on songea à s'en emparer. Il paraît que ce fut l'avis
+de Carnot, qui décida l'attaque malgré le général Jourdan. Notre infanterie
+se jeta dans le ravin qui la séparait de Dourlers, gravit le terrain sous
+un feu meurtrier, et arriva sur un plateau où elle avait en tête des
+batteries formidables, et en flanc une nombreuse cavalerie prête à la
+charger. Dans ce même instant, un nouveau corps, qui venait de contribuer à
+mettre Fromentin en déroute, menaçait encore de la déborder sur sa gauche.
+Le général Jourdan s'exposa au plus grand danger pour la maintenir; mais
+elle plia, se jeta en désordre dans le ravin, et très heureusement reprit
+ses positions sans avoir été poursuivie. Nous avions perdu près de mille
+hommes à cette tentative, et notre gauche sous Fromentin avait perdu son
+artillerie. Le général Duquesnoy, à la droite, avait seul réussi, en
+parvenant à s'approcher de Watignies.
+
+Après cette tentative, la position était mieux connue des Français. Ils
+sentirent que Dourlers était trop défendu pour diriger sur ce point
+l'attaque principale; que Watignies, à peine gardé par le général Trécy, et
+placé en arrière de Dourlers, était facile à emporter, et que ce village
+une fois occupé par le gros de nos forces, la position de Dourlers tombait
+nécessairement. Jourdan détacha donc six à sept mille hommes vers sa
+droite, pour renforcer le général Duquesnoy; il ordonna au général
+Beauregard, trop éloigné avec sa quatrième colonne, de se rabattre d'Eule
+sur Obrechies, de manière à opérer un effort concentrique sur Watignies,
+conjointement avec le général Duquesnoy; mais il persista à continuer sa
+démonstration sur le centre, et à faire marcher Fromentin vers la gauche,
+afin d'embrasser toujours le front entier de l'ennemi.
+
+Le lendemain 16, l'attaque commença. Notre infanterie débouchant par les
+trois villages de Dinant, Demichaux et Choisy, aborda Watignies. Les
+grenadiers autrichiens, qui liaient Watignies à Dourlers, furent rejetés
+dans les bois. La cavalerie ennemie fut contenue par l'artillerie légère
+disposée à propos, et Watignies fut emporté. Le général Beauregard, moins
+heureux, fut surpris par une brigade que les Autrichiens avaient détachée
+contre lui. Sa troupe, s'exagérant la force de l'ennemi, se débanda, et
+céda une partie du terrain. A Dourlers et Saint-Waast, on s'était contenu
+réciproquement; mais Watignies était occupé, et c'était l'essentiel.
+Jourdan, pour s'en assurer la possession, y renforça encore une fois sa
+droite de cinq ou six mille hommes. Cobourg, trop prompt à céder au danger,
+se retira, malgré le succès obtenu sur Beauregard, et malgré l'arrivée du
+duc d'York, qui venait à marches forcées de l'autre côté de la Sambre. Il
+est probable que la crainte de voir les Français s'unir aux vingt mille
+hommes du camp retranché, l'empêcha de persister à occuper la rive droite
+de la Sambre. Il est certain que si l'armée de Maubeuge, au bruit du canon
+de Watignies, eût attaqué le faible corps d'investissement, et tâché de
+marcher vers Jourdan, les coalisés auraient pu être accablés. Les soldats
+le demandaient à grands cris; mais le général Ferrand s'y opposa, et le
+général Chancel, qu'on crut à tort coupable de ce refus, fut envoyé au
+tribunal révolutionnaire. L'heureuse attaque de Watignies décida la levée
+du siége de Maubeuge, comme celle d'Hondschoote avait décidé la levée du
+siége de Dunkerque: elle fut appelée victoire de Watignies, et produisit
+sur les esprits la plus grande impression.
+
+Les coalisés se trouvaient ainsi concentrés entre l'Escaut et la Sambre. Le
+comité de salut public voulut aussitôt tirer parti de la victoire de
+Watignies, du découragement qu'elle avait jeté chez l'ennemi, de l'énergie
+qu'elle avait rendue à notre armée, et résolut de tenter un dernier effort
+qui, avant l'hiver, rejetât les coalisés hors du territoire, et les laissât
+avec le sentiment décourageant d'une campagne entièrement perdue. L'avis de
+Jourdan et de Carnot était opposé a celui du comité. Ils pensaient que les
+pluies, déjà très abondantes, le mauvais état des chemins, la fatigue des
+troupes, étaient des raisons suffisantes d'entrer dans les quartiers
+d'hiver, et ils conseillaient d'employer la mauvaise saison à discipliner
+et organiser l'armée. Cependant le comité insista pour qu'on délivrât le
+territoire, disant que dans cette saison une défaite ne pourrait pas avoir
+de grands résultats. D'après l'idée nouvellement imaginée d'agir sur les
+ailes, le comité ordonna de marcher par Maubeuge et Charleroi d'un côté,
+par Cysaing, Maulde et Tournay de l'autre, et d'envelopper ainsi l'ennemi
+sur le territoire qu'il avait envahi. L'arrêté fut signé le 22 octobre. Les
+ordres furent donnés en conséquence; l'armée des Ardennes dut se joindre à
+Jourdan; les garnisons des places fortes durent en sortir, et être
+remplacées par les nouvelles réquisitions.
+
+La guerre de la Vendée venait d'être reprise avec une nouvelle activité. On
+a vu que Canclaux s'était replié sur Nantes, et que les colonnes de la
+Haute-Vendée étaient rentrées à Angers et à Saumur. Avant que les nouveaux
+décrets qui confondaient les deux armées de la Rochelle et de Brest en une
+seule, et en conféraient le commandement au général Léchelle, fussent
+connus, Canclaux prépara un nouveau mouvement offensif. La garnison de
+Mayence était déjà réduite, par la guerre et les maladies, à neuf ou dix
+mille hommes. La division de Brest, battue sous Beysser, était presque
+désorganisée. Canclaux n'en résolut pas moins une marche très-hardie au
+centre de la Vendée, et en même temps il conjura Rossignol de le seconder
+avec son armée. Rossignol réunit aussitôt un conseil de guerre à Saumur, le
+2 octobre, et fit décider que les colonnes de Saumur, de Thouars et de la
+Châtaigneraye, se réuniraient le 7 à Bressuire, et marcheraient de là à
+Châtillon, pour faire concourir leur attaque avec celle de Canclaux. Il
+prescrivit en même temps aux deux colonnes de Luçon et des Sables de garder
+la défensive, à cause de leurs derniers revers, et des dangers qui les
+menaçaient du côté de la Basse-Vendée.
+
+Pendant ce temps, Canclaux s'était avancé le 1er octobre jusqu'à Montaigu,
+poussant des reconnaissances jusqu'à Saint-Fulgent, pour tâcher de se lier
+par sa droite avec la colonne de Luçon, dans le cas où elle parviendrait à
+reprendre l'offensive. Enhardi par le succès de sa marche, il ordonna, le
+6, à l'avant-garde, toujours commandée par Kléber, de se porter à
+Tiffauges. Quatre mille Mayençais rencontrèrent l'armée de d'Elbée et de
+Bonchamps à Saint-Simphorien, la mirent en déroute après un combat
+sanglant, et la repoussèrent fort loin. Dans la soirée même, arriva le
+décret qui destituait Canclaux, Aubert-Dubayet et Grouchy. Le
+mécontentement fut très-grand dans la colonne de Mayence, et Philippeaux,
+Gillet, Merlin et Rewbell, qui voyaient l'armée privée d'un excellent
+général au moment où elle était exposée au centre de la Vendée, en furent
+indignés. C'était sans doute une excellente mesure que de réunir le
+commandement de l'Ouest sur une seule tête, mais il fallait choisir un
+autre individu pour en supporter le fardeau. Léchelle était ignorant et
+lâche, dit Kléber dans ses mémoires, et ne se montra jamais une seule fois
+au feu. Simple officier dans l'armée de La Rochelle, on l'avança
+subitement, comme Rossignol, à cause de sa réputation de patriotisme, mais
+on ignorait que n'ayant ni l'esprit naturel de Rossignol, ni sa bravoure,
+il était aussi mauvais soldat que mauvais général. En attendant son
+arrivée, Kléber eut le commandement. On resta dans les mêmes positions
+entre Montaigu et Tiffauges.
+
+Léchelle arriva enfin le 8 octobre, et on tint un conseil de guerre en sa
+présence. On venait d'apprendre la marche des colonnes de Saumur, de
+Thouars et de la Châtaigneraye, sur Bressuire: il fut convenu alors qu'on
+persisterait à marcher sur Cholet, où l'on se joindrait aux trois colonnes
+réunies à Bressuire, et en même temps il fut ordonné au reste de la
+division de Luçon de s'avancer vers le rendez-vous général. Léchelle ne
+comprit rien aux raisonnemens des généraux, et approuva tout en disant: _Il
+faut marcher majestueusement et en masse_. Kléber replia sa carte avec
+mépris. Merlin dit qu'on avait choisi le plus ignorant des hommes pour
+l'envoyer à l'armée la plus compromise. Dès ce moment, Kléber fut chargé,
+par les représentans, de diriger seul les opérations, en se bornant, pour
+la forme, à en rendre compte à Léchelle. Celui-ci profita de cet
+arrangement pour se tenir à une grande distance du champ de bataille.
+Éloigné du danger, il haïssait les braves qui se battaient pour lui, mais
+du moins il les laissait se battre, quand et comme il leur plaisait.
+
+Dans ce moment, Charette, voyant les dangers qui menaçaient les chefs de la
+Haute-Vendée, se sépara d'eux, prétextant de fausses raisons de
+mécontentement, et il se rejeta sur la côte, avec le projet de s'emparer de
+l'île de Noirmoutiers. Il s'en rendit maître en effet, le 12, par une
+surprise et par la trahison du chef qui y commandait. Il était ainsi assuré
+de sauver sa division, et d'entrer en communication avec les Anglais; mais
+il laissait le parti de la Haute-Vendée exposé à une destruction presque
+inévitable. Dans l'intérêt de la cause commune, il avait bien mieux à
+faire: il pouvait attaquer la colonne de Mayence sur les derrières, et
+peut-être la détruire. Les chefs de la grande armée lui envoyèrent lettres
+sur lettres pour l'y engager; mais ils n'en reçurent jamais aucune réponse.
+
+Ces malheureux chefs de la Haute-Vendée étaient pressés de tous côtés. Les
+colonnes républicaines qui devaient se réunir à Bressuire s'y trouvaient à
+l'époque fixée, et elles s'étaient acheminées le 9 de Bressuire sur
+Châtillon. Sur la route, elles rencontrèrent l'armée de M. de Lescure, et
+la mirent en désordre. Westermann, réintégré dans son commandement, était
+toujours à l'avant-garde, à la têtes de quelques cents hommes. Il entra le
+premier dans Châtillon le 9 au soir. L'armée entière y pénétra le lendemain
+10. Pendant ce mouvement, Lescure et Larochejacquelein avaient appelé à
+leur secours la grande armée, qui n'était pas loin d'eux; car, déjà très
+resserrés au centre de ce pays, ils combattaient à peu de distance les uns
+des autres. Tous les généraux réunis résolurent de se porter sur Châtillon.
+Ils se mirent en marche le 11. Westermann s'avançait déjà de Châtillon sur
+Mortagne, avec cinq cents hommes d'avant-garde. D'abord il ne crut pas
+avoir affaire à toute une armée, et ne demanda pas de grands secours à son
+général. Mais enveloppé tout à coup, il fut obligé de se replier
+rapidement, et rentra dans Châtillon avec sa troupe. Le désordre se mit
+alors dans la ville, et l'armée républicaine l'abandonna précipitamment.
+Westermann se réunissant au général en chef Chalbos, et groupant autour de
+lui quelques braves, arrêta la fuite, et se reporta même assez près de
+Châtillon. A l'entrée de la nuit, il dit à quelques-uns de ses soldats qui
+avaient fui: «Vous avez perdu votre honneur aujourd'hui, il faut le
+recouvrer.» Il prend aussitôt cent cavaliers, fait monter cent grenadiers
+en croupe, et la nuit, tandis que les Vendéens confondus dans Châtillon
+sont endormis ou pris de vin, il a l'audace d'y entrer, et de se jeter au
+milieu de toute une armée. Le désordre fut au comble, et le carnage
+effroyable. Les Vendéens, ne se reconnaissant pas, se battaient entre eux,
+et, au milieu d'une horrible confusion, femmes, enfans, vieillards, étaient
+égorgés. Westermann sortit à la pointe du jour avec les trente ou quarante
+soldats qui lui restaient, et alla rejoindre, à une lieue de la ville, le
+gros de l'armée. Le 12, un spectacle affreux vint frapper les Vendéens, ils
+sortirent eux-mêmes de Châtillon, inondé de sang et dévoré des flammes, et
+se portèrent du côté de Cholet où marchaient les Mayençais. Chalbos, après
+avoir rétabli l'ordre dans sa division, rentra le surlendemain 14 dans
+Châtillon, et se disposa à se porter de nouveau en avant, pour faire sa
+jonction avec l'armée de Nantes.
+
+Tous les chefs vendéens, d'Elbée, Bonchamps, Lescure, La Rochejaquelein,
+étaient réunis avec leurs forces aux environs de Cholet. Les Mayençais, qui
+s'étaient mis en marche le 14, s'en approchaient; la colonne de Châtillon
+n'en était plus qu'à peu de distance; et la division de Luçon, qu'on avait
+mandée, s'avançait aussi, et devait venir se placer entre les colonnes de
+Mayence et de Châtillon. On touchait donc au moment de la jonction
+générale. Le 15, l'armée de Mayence marchait en deux masses vers Mortagne,
+qui venait d'être évacué. Kléber, avec le corps de bataille, formait la
+gauche, et Beaupuy, la droite. Au même moment, la colonne de Luçon arrivait
+vers Mortagne, espérant trouver un bataillon de direction que Léchelle
+aurait dû faire placer sur sa route. Mais ce général, qui ne faisait rien,
+ne s'était pas même acquitté de ce soin accessoire. La colonne est aussitôt
+surprise par Lescure, et se trouve assaillie de tous côtés. Heureusement
+Beaupuy, qui était près d'elle par sa position vers Mortagne, accourt à son
+secours, et parvient à la dégager. Les Vendéens sont repoussés. Le
+malheureux Lescure reçoit une balle au-dessus du sourcil, et tombe dans les
+bras de ses soldats, qui l'emportent et prennent la fuite. La colonne de
+Luçon se réunit alors à celle de Beaupuy. Le jeune Marceau venait d'en
+prendre le commandement. A la gauche, et dans le même moment, Kléber
+soutenait un combat vers Saint-Christophe, et repoussait l'ennemi. Le 15 au
+soir, toutes les troupes républicaines bivouaquaient dans les champs devant
+Cholet, où les Vendéens s'étaient retirés. La division de Luçon était
+d'environ trois mille hommes, ce qui, avec la colonne de Mayence, faisait à
+peu près douze ou treize mille.
+
+Le lendemain matin 16, les Vendéens, après quelques coups de canon,
+évacuèrent Cholet, et se replièrent sur Beaupréau. Kléber y entra aussitôt,
+et, défendant le pillage sous peine de mort, y fit observer le plus grand
+ordre. La colonne de Luçon fit de même à Mortagne. Ainsi tous les
+historiens qui ont dit qu'on brûla Cholet et Mortagne ont commis une erreur
+ou avancé un mensonge.
+
+Kléber fit aussitôt toutes ses dispositions, car Léchelle était à deux
+lieues en arrière. La rivière de Moine passe devant Cholet; au-delà, se
+trouve un terrain montueux, inégal, formant un demi-cercle de hauteurs. A
+gauche de ce demi-cercle, se trouve le bois de Cholet; au centre de Cholet
+même, et à droite, un château élevé, Kléber plaça Beaupuy, avec
+l'avant-garde, en avant du bois; Haxo, avec la réserve des Mayençais,
+derrière l'avant-garde, et de manière à la soutenir; il rangea la colonne
+de Luçon, commandée par Marceau, au centre, et Vimeux, avec le reste des
+Mayençais, à la droite, sur les hauteurs. La colonne de Châtillon arriva
+dans la nuit du 16 au 17. Elle était à peu près de neuf ou dix mille
+hommes, ce qui portait les forces totales des républicains à vingt-deux
+mille environ. Le 17, au matin, on tint conseil. Kléber n'aimait pas sa
+position en avant de Cholet, parce qu'elle n'avait qu'une retraite, le pont
+de la rivière de Moine aboutissant à la ville. Il voulait qu'on marchât en
+avant pour tourner Beaupréau, et couper les Vendéens de la Loire. Les
+représentans combattirent son avis, parce que la colonne venue de Châtillon
+avait besoin d'un jour de repos.
+
+Pendant ce temps, les chefs vendéens délibéraient à Beaupréau, au milieu
+d'une horrible confusion. Les paysans traînaient avec eux leurs femmes,
+leurs enfans, leurs bestiaux, et formaient une émigration de plus de cent
+mille individus. La Rochejaquelein, d'Elbée, auraient voulu qu'on se fît
+tuer sur la rive gauche; mais Talmont, d'Autichamp, qui avaient une grande
+influence en Bretagne, désiraient impatiemment qu'on se transportât sur la
+rive droite. Bonchamps, qui voyait, dans une excursion vers les côtes du
+Nord, une grande entreprise, et qui avait, dit-on, un projet lié avec
+l'Angleterre, opinait pour passer la Loire. Cependant il était assez d'avis
+de tenter un dernier effort, et d'essayer une grande bataille devant
+Cholet. Avant d'engager le combat, il fit envoyer un détachement de quatre
+mille hommes à Varades, pour s'assurer un passage sur la Loire en cas de
+défaite.
+
+La bataille était résolue. Les Vendéens s'avancèrent, au nombre de quarante
+mille hommes, sur Cholet, le 15 octobre, à une heure après midi. Les
+généraux républicains ne s'attendaient pas à être attaqués, et venaient
+d'ordonner un jour de repos. Les Vendéens s'étaient formés en trois
+colonnes: l'une dirigée sur la gauche, où étaient Beaupuy et Haxo; l'autre
+sur le centre, commandé par Marceau; la troisième sur la droite, confiée à
+Vimeux. Les Vendéens marchaient en ligne et en rang, comme des troupes
+régulières. Tous les chefs blessés qui pouvaient supporter le cheval
+étaient au milieu de leurs paysans, et les soutenaient en ce jour qui
+devait décider de leur existence et de la possession de leurs foyers. Entre
+Beaupréau et la Loire, dans chaque commune qui leur restait, on célébrait
+la messe, et on invoquait le ciel pour cette cause si malheureuse et si
+menacée.
+
+Les Vendéens s'ébranlent, et joignent l'avant-garde de Beaupuy, placée,
+comme nous l'avons dit, dans une plaine en avant du bois de Cholet. Une
+partie d'entre eux s'avance en masse serrée, et charge à la manière des
+troupes de ligne; les autres s'éparpillent en tirailleurs pour tourner
+l'avant-garde, et même l'aile gauche, en pénétrant dans les bois de Cholet.
+Les républicains accablés sont forcés de plier; Beaupuy a deux chevaux tués
+sous lui; il tombe embarrassé par son éperon, et allait être pris,
+lorsqu'il se jette derrière un caisson, se saisit d'un troisième cheval, et
+va rejoindre sa colonne. Dans ce moment Kléber accourt vers l'aile menacée;
+il ordonne au centre et à la droite de ne pas se dégarnir, et mande à
+Chalbos de faire sortir de Cholet une de ses colonnes pour venir au
+secours de la gauche. Lui-même se place auprès d'Haxo, rétablit la
+confiance dans ses bataillons, et ramène au feu ceux qui avaient plié sous
+le grand nombre. Les Vendéens sont repoussés à leur tour, reviennent avec
+acharnement, et sont repoussés encore. Pendant ce temps, le combat s'engage
+au centre et à la droite avec la même fureur. A la droite, Vimeux est si
+bien placé, que tous les efforts de l'ennemi demeurent impuissans.
+
+Au centre, cependant, les Vendéens s'avancent avec plus d'avantage qu'aux
+deux ailes, et pénètrent dans l'enfoncement où se trouve le jeune Marceau.
+Kléber y accourt pour soutenir la colonne de Luçon, et, à l'instant même,
+une des divisions de Chalbos, qu'il avait demandée, sort de Cholet, au
+nombre de quatre mille hommes. Ce renfort était d'une grande importance
+dans ce moment; mais, à la vue de cette plaine en feu, cette division mal
+organisée, comme toutes celles de l'armée de La Rochelle, se débande et
+rentre en désordre dans Cholet. Kléber et Marceau restent au centre avec la
+seule colonne de Luçon. Le jeune Marceau, qui la commande, ne s'intimide
+pas; il laisse approcher l'ennemi à une portée de fusil, puis tout à coup
+démasque son artillerie, et, de son feu imprévu, arrête et accable les
+Vendéens. Ceux-ci résistent d'abord; ils se rallient, se serrent sous une
+pluie de mitraille; mais bientôt ils cèdent et fuient en désordre. Dans ce
+moment, leur déroute est générale au centre, à la droite et à la gauche;
+Beaupuy, avec son avant-garde ralliée, les poursuit à toute outrance.
+
+Les colonnes de Mayence et de Luçon étaient les seules qui eussent pris
+part à la bataille. Ainsi treize mille hommes en avaient battu quarante
+mille. De part et d'autre, on avait déployé la plus grande valeur; mais la
+régularité et la discipline décidèrent l'avantage en faveur des
+républicains. Marceau, Beaupuy, Merlin, qui pointait lui-même les pièces,
+avaient déployé le plus grand héroïsme; Kléber avait montré son coup d'oeil
+et sa vigueur accoutumés sur le champ de bataille. Du côté des Vendéens,
+d'Elbée, Bonchamps, après avoir fait des prodiges, avaient été blessés à
+mort; La Rochejaquelein restait seul de tous les chefs, et il n'avait rien
+oublié pour partager leurs glorieuses blessures. Le combat avait duré
+depuis deux heures jusqu'à six.
+
+L'obscurité régnait déjà de toutes parts; les Vendéens fuyaient en toute
+hâte, jetant leurs sabots sur les routes. Beaupuy les suivait à perte
+d'haleine. A Beaupuy s'était joint Westermann, qui, ne voulant pas partager
+l'inaction des troupes de Chalbos, avait pris un corps de cavalerie, et
+courait, à bride abattue, sur les fuyards. Après avoir poursuivi l'ennemi
+fort long-temps, Beaupuy et Westermann s'arrêtent, et songent à faire
+reposer leurs troupes. Cependant, disent-ils, nous trouverons plutôt du
+pain à Beaupréau qu'à Cholet, et ils osent marcher sur Beaupréau, où l'on
+supposait que les Vendéens s'étaient retirés en masse. Mais la fuite avait
+été si rapide, qu'une partie se trouvait déjà à Saint-Florent, sur les
+bords de la Loire. Le reste, à l'approche des républicains, évacue
+Beaupréau en désordre, et leur cède ce poste où ils auraient pu se
+défendre.
+
+Le lendemain matin, 18, l'armée entière marche de Cholet vers Beaupréau.
+Les avant-gardes de Beaupuy, placées sur la route de Saint-Florent, voient
+un grand nombre d'individus accourir en criant: _Vive la république, vive
+Bonchamps!_ On les interroge, et ils répondent en proclamant Bonchamps
+comme leur libérateur. En effet, ce jeune héros, étendu sur un matelas, et
+près d'expirer d'un coup de feu dans le bas-ventre, avait demandé et obtenu
+la grâce de quatre mille prisonniers que les Vendéens traînaient à leur
+suite, et qu'ils voulaient fusiller; les prisonniers rejoignaient l'armée
+républicaine.
+
+[Illustration: MORT DE BONCHAMP.]
+
+Dans ce moment, quatre-vingt mille individus, femmes, enfans, vieillards,
+hommes armés, étaient au bord de la Loire, avec les débris de ce qu'ils
+possédaient, et se disputaient une vingtaine de barques pour passer à
+l'autre bord. Le conseil supérieur, composé des chefs qui étaient
+capables encore d'opiner, délibérait s'il fallait se séparer ou porter la
+guerre en Bretagne. Quelques-uns auraient voulu qu'on se dispersât dans la
+Vendée, et qu'on s'y cachât en attendant des temps meilleurs: La
+Rochejaquelein était du nombre, et il conseillait de se faire tuer sur la
+rive gauche plutôt que de passer sur la rive droite. Cependant l'avis
+contraire prévalut, et on se décida à rester réunis et à passer outre. Mais
+Bonchamps venait d'expirer, et personne n'était capable d'accomplir les
+projets qu'il avait formés sur la Bretagne. D'Elbée, mourant, était envoyé
+à Noirmoutiers; Lescure, blessé à mort, était transporté sur un brancard.
+Quatre-vingt mille individus quittaient leurs champs, allaient porter le
+ravage dans les champs voisins, et y chercher l'extermination, pour quel
+but, grand Dieu! pour une cause absurde et de toutes parts délaissée ou
+hypocritement défendue! Tandis que ces infortunés s'exposaient
+généreusement à tant de maux, la coalition songeait à peine à eux, les
+émigrés intriguaient dans les cours, quelques-uns seulement se battaient
+bravement sur le Rhin, mais dans les rangs des étrangers; et personne
+encore n'avait songé à envoyer ni un soldat ni un écu à cette malheureuse
+Vendée, déjà signalée par vingt combats héroïques, et aujourd'hui vaincue,
+fugitive et désolée.
+
+Les généraux républicains se réunirent à Beaupréau, et là on résolut de se
+diviser, et de se rendre partie à Nantes et partie à Angers, pour empêcher
+un coup de main sur ces deux places. L'avis des représentans, non partagé
+pourtant par Kléber, fut que la Vendée était détruite. _La Vendée n'est
+plus_, écrivirent-ils à la convention. On avait donné jusqu'au 20 octobre à
+l'armée pour en finir, et elle avait terminé le 18. L'armée du Nord avait,
+le même jour, gagné la bataille de Watignies, et avait terminé la campagne
+en débloquant Maubeuge. Ainsi, de toutes parts, la convention semblait
+n'avoir qu'à décréter la victoire pour l'assurer. L'enthousiasme fut au
+comble à Paris et dans toute la France, et on commença à croire qu'avant la
+fin de la saison la république serait victorieuse de tous les trônes
+conjurés contre elle.
+
+Un seul événement pouvait troubler cette joie, c'était la perte des lignes
+de Wissembourg sur le Rhin, qui avaient été forcées le 13 et le 15 octobre.
+Après l'échec de Pirmasens, nous avons laissé les Prussiens et les
+Autrichiens en présence des lignes de la Sarre et de la Lauter, et menaçant
+à chaque instant de les envahir. Les Prussiens, ayant inquiété les Français
+sur les bords de la Sarre, les obligèrent à se replier. Le corps des
+Vosges, rejeté au-delà d'Hornbach, se retira fort en arrière à Bitche,
+dans le centre des montagnes; l'armée de la Moselle, repoussée jusqu'à
+Sarreguemines, fut séparée du corps des Vosges et de l'armée du Rhin. Dans
+cette position, il devenait facile aux Prussiens, qui avaient, sur le
+revers occidental, dépassé la ligne commune de la Sarre et de la Lauter, de
+tourner les lignes de Wissembourg par leur extrême gauche. Alors ces lignes
+devaient tomber nécessairement. C'est ce qui arriva le 13 octobre. La
+Prusse et l'Autriche, que nous avons vues en désaccord, s'étaient enfin
+entendues, le roi de Prusse s'était rendu en Pologne, et avait laissé le
+commandement à Brunswick, avec ordre de se concerter avec Wurmser. Du 13 au
+14 octobre, tandis que les Prussiens marchaient le long de la ligne des
+Vosges jusqu'à Bitche, bien au-delà de la hauteur de Wissembourg, Wurmser
+devait attaquer les lignes de la Lauter sur sept colonnes. La première,
+sous le prince de Waldeck, chargée de passer le Rhin à Seltz, et de tourner
+Lauterbourg, rencontra, dans la nature des lieux et le courage d'un
+demi-bataillon des Pyrénées, des obstacles invincibles; la seconde, bien
+qu'elle eût passé les lignes au-dessus de Lauterbourg, fut repoussée; les
+autres, après avoir obtenu au-dessus et autour de Wissembourg des avantages
+balancés par la résistance vigoureuse des Français, s'emparèrent cependant
+de Wissembourg. Nos troupes se retirèrent sur le poste du Geisberg, placé
+un peu en arrière de Wissembourg, et beaucoup plus difficile à emporter. On
+ne pouvait pas regarder encore les lignes de Wissembourg comme tout à fait
+perdues; mais la nouvelle de la marche des Prussiens sur le revers
+occidental, obligea le général français à se replier sur Hagueneau et sur
+les lignes de la Lauter, et à céder ainsi une partie du territoire aux
+coalisés. Sur ce point, la frontière était donc envahie; mais les succès du
+Nord et de la Vendée couvrirent l'effet de cette mauvaise nouvelle. On
+envoya Saint-Just et Lebas en Alsace, pour contenir les mouvemens que la
+noblesse alsacienne et les émigrés excitaient à Strasbourg. On dirigea de
+ce côté des levées nombreuses, et on se consola par la résolution de
+vaincre sur ce point comme sur tous les autres.
+
+Les craintes affreuses qu'on avait conçues dans le mois d'août, avant les
+victoires d'Hondschoote et de Watignies, avant la prise de Lyon et la
+retraite des Piémontais au-delà des Alpes, avant les succès de la Vendée,
+étaient dissipées. On voyait, dans ce moment, la frontière du Nord, la plus
+importante et la plus menacée, délivrée de l'ennemi, Lyon rendu à la
+république, la Vendée soumise, toute rébellion étouffée dans l'intérieur
+jusqu'à la frontière d'Italie, où la place de Toulon résistait encore, il
+est vrai, mais résistait seule. Encore un succès aux Pyrénées, à Toulon,
+au Rhin, et la république était complètement victorieuse; et ce triple
+succès ne semblait pas plus difficile à obtenir que les autres. Sans doute,
+la tâche n'était pas finie, mais elle pouvait l'être bientôt, en continuant
+les mêmes efforts et les mêmes moyens: on n'était pas encore entièrement
+rassuré, mais on ne se croyait plus en danger de mort prochaine.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 4: Décret du 18e jour du 1er mois de l'an IIe de la République.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+
+EFFETS DES LOIS RÉVOLUTIONNAIRES; PROSCRIPTIONS A LYON, A MARSEILLE ET A
+BORDEAUX.--PERSÉCUTIONS DIRIGÉES CONTRE LES _suspects_. INTÉRIEUR DES
+PRISONS DE PARIS; ÉTAT DES PRISONNIERS A LA CONCIERGERIE.--LA REINE
+MARIE-ANTOINETTE EST SÉPARÉE DE SA FAMILLE ET TRANSFÉRÉE A LA CONCIERGERIE;
+TOURMENS QU'ON LUI FAIT SUBIR. CONDUITE ATROCE D'HÉBERT. SON PROCÈS DEVANT
+LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. ELLE EST CONDAMNÉE A MORT ET
+EXÉCUTÉE.--DÉTAILS DES PROCÈS ET DU SUPPLICE DES GIRONDINS.--EXÉCUTION DU
+DUC D'ORLÉANS, DE BAILLY, DE MADAME ROLAND.--TERREUR GÉNÉRALE. SECONDE LOI
+DU _maximum_. AGIOTAGE. FALSIFICATION D'UN DÉCRET PAR QUATRE
+DÉPUTÉS.--ÉTABLISSEMENT DU NOUVEAU SYSTÈME MÉTRIQUE ET DU CALENDRIER
+RÉPUBLICAIN.--ABOLITION DES ANCIENS CULTES; ABJURATION DE GOBEL, ÉVÊQUE DE
+PARIS. ÉTABLISSEMENT DU CULTE DE LA RAISON.
+
+
+Les mesures révolutionnaires décrétées pour le salut de la France
+s'exécutaient dans toute son étendue avec la dernière vigueur. Imaginées
+par les hommes les plus ardens, elles étaient violentes dans leur principe;
+exécutées loin des chefs qui les avaient conçues, dans une région
+inférieure, où les passions moins éclairées étaient plus brutales, elles
+devenaient encore plus violentes dans l'application. On obligeait une
+partie des citoyens à quitter leurs foyers, on enfermait les autres comme
+suspects, on faisait enlever les denrées et les marchandises pour les
+besoins des armées, on imposait des corvées pour les transports accélérés,
+et on ne donnait en échange des objets requis ou des services exigés, que
+des assignats, ou une créance sur l'état, qui n'inspirait aucune confiance.
+On poursuivait rapidement la répartition de l'emprunt forcé, et les
+répartiteurs des communes disaient aux uns: Vous avez dix mille livres de
+rente; aux autres: Vous en avez vingt; et tous, sans pouvoir répliquer,
+étaient obligés de fournir la somme demandée. De grandes vexations
+résultaient de ce vaste arbitraire; mais les armées se remplissaient
+d'hommes, les vivres s'acheminaient en abondance vers les dépôts, et le
+milliard d'assignats qu'il fallait retirer de la circulation, commençait à
+être perçu. Ce n'est jamais sans de grandes douleurs qu'on opère si
+rapidement, et qu'on sauve un état menacé.
+
+Dans tous les lieux où le danger plus imminent avait exigé la présence des
+commissaires de la convention, les mesures révolutionnaires étaient
+devenues plus rigoureuses. Près des frontières et dans tous les départemens
+suspects de royalisme ou de fédéralisme, ces commissaires avaient fait
+lever la population en masse; ils avaient mis toutes choses en réquisition,
+frappé les riches de taxes révolutionnaires, en outre de la taxe générale
+résultant de l'emprunt forcé; ils avaient accéléré l'emprisonnement des
+suspects, et quelquefois enfin ils les avaient fait juger par des
+commissions révolutionnaires, instituées par eux. Laplanche, envoyé dans le
+département du Cher, disait, le 29 vendémiaire, aux Jacobins: «Partout j'ai
+mis la terreur à l'ordre du jour; partout j'ai imposé des contributions sur
+les riches et les aristocrates. Orléans m'a fourni cinquante mille livres,
+et deux jours m'ont suffi à Bourges pour une levée de deux millions. Ne
+pouvant être partout, mes délégués m'ont suppléé: un individu nommé Mamin,
+riche de sept millions, et taxé par l'un d'eux à quarante mille livres,
+s'est plaint à la convention, qui a applaudi à ma conduite; et s'il eût été
+imposé par moi-même, il eût payé deux millions. J'ai fait rendre, à
+Orléans, un compte public à mes délégués; c'est au sein de la société
+populaire qu'ils l'ont rendu, et ce compte a été sanctionné par le peuple.
+Partout j'ai fait fondre les cloches, et réuni plusieurs paroisses. J'ai
+destitué tous les fédéralistes, renfermé les gens suspects, mis les
+sans-culottes en force. Des prêtres avaient toutes leurs commodités dans
+les maisons de réclusion; les sans-culottes couchaient sur la paille dans
+les prisons; les premiers m'ont fourni des matelas pour les derniers.
+Partout j'ai fait marier les prêtres. Partout j'ai électrisé les coeurs et
+les esprits. J'ai organisé des manufactures d'armes, visité les ateliers,
+les hôpitaux, les prisons. J'ai fait partir plusieurs bataillons de la
+levée en masse. J'ai passé en revue quantité de gardes nationales pour les
+républicaniser, et j'ai fait guillotiner plusieurs royalistes. Enfin, j'ai
+suivi mon mandat impératif. J'ai agi partout en chaud montagnard, en
+représentant révolutionnaire.»
+
+C'est surtout dans les trois principales villes fédéralistes, Lyon,
+Marseille et Bordeaux, que les représentans venaient d'imprimer une
+profonde terreur. Le formidable décret rendu contre Lyon portait que les
+rebelles et leurs complices seraient militairement jugés par une
+commission, que les sans-culottes seraient nourris aux dépens des
+aristocrates, que les maisons des riches seraient détruites, et que la
+ville changerait son nom. L'exécution de ce décret était confiée à
+Collot-d'Herbois, Maribon-Montaut et Fouché de Nantes. Ils s'étaient rendus
+à Commune-Affranchie, emmenant avec eux quarante jacobins, pour organiser
+un nouveau club et propager les principes de la société-mère. Ronsin les
+avait suivis avec deux mille hommes de l'armée révolutionnaire, et ils
+avaient aussitôt déployé leurs fureurs. Les représentans donnèrent le
+premier coup de marteau sur l'une des maisons destinées a être démolies,
+et huit cents ouvriers se mirent sur-le-champ à l'ouvrage pour détruire les
+plus belles rues. Les proscriptions avaient commencé en même temps. Les
+Lyonnais soupçonnés d'avoir pris les armes étaient guillotinés ou fusillés
+au nombre de cinquante et soixante par jour. La terreur régnait dans cette
+malheureuse cité: les commissaires envoyés pour la punir, entraînés,
+enivrés par l'effusion du sang, croyant, à chaque cri de douleur, voir
+renaître la révolte, écrivaient à la convention que les aristocrates
+n'étaient pas réduits encore, qu'ils n'attendaient qu'une occasion pour
+réagir, et qu'il fallait, pour n'avoir plus rien à craindre, déplacer une
+partie de la population et détruire l'autre. Comme les moyens mis en usage
+ne paraissaient pas assez rapides, Collot-d'Herbois imagina d'employer la
+mine pour détruire les édifices, la mitraille pour immoler les proscrits;
+et il écrivit à la convention que bientôt il allait se servir de moyens
+plus prompts et plus efficaces pour punir la ville rebelle.
+
+A Marseille, plusieurs victimes avaient déjà succombé. Mais toute la colère
+des représentans était dirigée contre Toulon, dont ils poursuivaient le
+siége.
+
+Dans la Gironde, les vengeances s'exerçaient avec la plus grande fureur.
+Isabeau et Tallien s'étaient placés à la Réole: là, ils s'occupaient à
+former le noyau d'une armée révolutionnaire pour pénétrer dans Bordeaux,
+et, en attendant, ils tâchaient de désorganiser les sections de cette
+ville. Pour cela, ils s'étaient servis d'une section toute montagnarde, et
+qui, parvenant à effrayer les autres, avait fait fermer successivement le
+club fédéraliste et destituer les autorités départementales. Alors ils
+étaient entrés triomphalement dans Bordeaux, et avaient rétabli la
+municipalité et les autorités montagnardes. Immédiatement après, ils
+avaient rendu un arrêté portant que le gouvernement de Bordeaux serait
+militaire, que tous les habitans seraient désarmés, qu'une commission
+spéciale jugerait les aristocrates et les fédéralistes, et qu'on lèverait
+immédiatement sur les riches une taxe extraordinaire, pour fournir aux
+dépenses de l'armée révolutionnaire. Cet arrêté fut aussitôt mis à
+exécution, les citoyens furent désarmés, et une foule de têtes tombèrent.
+
+C'est à cette époque même que les députés fugitifs, qui s'étaient embarqués
+en Bretagne pour la Gironde, arrivaient à Bordeaux. Ils allèrent tous
+chercher un asile chez une parente de Guadet, dans les grottes de
+Saint-Émilion. On savait confusément qu'ils étaient cachés de ce côté, et
+Tallien faisait les plus grands efforts pour les découvrir. Il n'y avait
+pas réussi encore, mais il parvint malheureusement à saisir Biroteau, venu
+de Lyon pour s'embarquer à Bordeaux. Ce dernier était hors la loi. Tallien
+fit aussitôt constater l'identité et consommer l'exécution. Duchâtel fut
+aussi découvert; mais comme il n'était pas hors la loi, il fut transféré à
+Paris pour être jugé par le tribunal révolutionnaire. On lui adjoignit les
+trois jeunes amis Riouffe, Girey-Dupré et Marchenna, qui s'étaient, comme
+on l'a vu, attachés à la fortune des Girondins.
+
+Ainsi, toutes les grandes villes de France subissaient les vengeances de la
+Montagne. Mais Paris, tout plein des plus illustres victimes, allait
+devenir le théâtre de bien plus grandes cruautés.
+
+Tandis qu'on préparait le procès de Marie-Antoinette, des girondins, du duc
+d'Orléans, de Bailly, d'une foule de généraux et de ministres, on
+remplissait les prisons de suspects. La commune de Paris s'était arrogé,
+avons-nous dit, une espèce d'autorité législative sur tous les objets de
+police, de subsistance, de commerce, de culte, et, à chaque décret, elle
+rendait un arrêté explicatif pour étendre ou limiter les volontés de la
+convention. Sur les réquisitions de Chaumette, elle avait singulièrement
+étendu la définition des suspects, donnée par la loi du 17 septembre.
+Chaumette avait, dans une instruction municipale, énuméré les caractères
+auxquels il fallait les reconnaître. Cette instruction, adressée aux
+sections de Paris, et bientôt à toutes celles de la république, était
+conçue en ces termes:
+
+«Doivent être considérés comme suspects: 1º ceux qui, dans les assemblées
+du peuple, arrêtent son énergie par des discours astucieux des cris
+turbulens et des menaces; 2º ceux qui, plus prudens, parlent
+mystérieusement des malheurs de la république, s'apitoient sur le sort du
+peuple, et sont toujours prêts à répandre de mauvaises nouvelles avec une
+douleur affectée; 3º ceux qui ont changé de conduite et de langage selon
+les événemens; qui, muets sur les crimes des royalistes et des
+fédéralistes, déclament avec emphase contre les fautes légères des
+patriotes, et affectent, pour paraître républicains, une austérité, une
+sévérité étudiées, et qui cèdent aussitôt qu'il s'agit d'un modéré ou d'un
+aristocrate; 4º ceux qui plaignent les fermiers, les marchands avides,
+contre lesquels la loi est obligée de prendre des mesures; 5º ceux qui,
+ayant toujours les mots de _liberté, république_ et _patrie_ sur les
+lèvres, fréquentent les ci-devant nobles, les prêtres, les
+contre-révolutionnaires, les aristocrates, les feuillans, les modérés, et
+s'intéressent à leur sort; 6º ceux qui n'ont pris aucune part active dans
+tout ce qui intéresse la révolution, et qui, pour s'en disculper, font
+valoir le paiement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leurs
+services dans la garde nationale par remplacement ou autrement; 7º ceux qui
+ont reçu avec indifférence la constitution républicaine, et ont fait
+paraître de fausses craintes sur son établissement et sa durée; 8º ceux
+qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'ont aussi rien fait pour elle;
+9º ceux qui ne fréquentent pas leurs sections, et donnent pour excuse
+qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en empêchent; 10º
+ceux qui parlent avec mépris des autorités constituées, des signes de la
+loi, des sociétés populaires, des défenseurs de la liberté; 11º ceux qui
+ont signé des pétitions contre-révolutionnaires, ou fréquenté des sociétés
+et clubs anticiviques; 12º ceux qui sont reconnus pour avoir été de
+mauvaise foi, partisans de Lafayette, et ceux qui ont marché au pas de
+charge au Champ-de-Mars.»
+
+Avec une telle définition, le nombre des suspects devait être illimité, et
+bientôt il s'éleva, dans les prisons de Paris, de quelques cents à trois
+mille. D'abord on les avait placés à la Mairie, à la Force, à la
+Conciergerie, à l'Abbaye, à Sainte-Pélagie, aux Madelonettes, dans toutes
+les prisons de l'état, mais ces vastes dépôts devenant insuffisans, on
+songea à établir de nouvelles maisons d'arrêt, spécialement consacrées aux
+détenus politiques. Les frais de garde étant à la charge des prisonniers,
+on loua des maisons à leurs dépens. On en choisit une dans la rue d'Enfer,
+qui fut connue sous le nom de _maison de Port-Libre_, une autre dans la rue
+de Sèvres, appelée _maison Lazare_. Le collège Duplessis devint un lieu de
+détention; enfin le palais du Luxembourg, d'abord destiné à recevoir les
+vingt-deux girondins, fut rempli d'un grand nombre de prisonniers, et
+renferma pêle-mêle tout ce qui restait de la brillante société du faubourg
+Saint-Germain. Ces arrestations subites ayant amené un encombrement dans
+les prisons, les détenus furent d'abord mal logés. Confondus avec les
+malfaiteurs et jetés sur la paille, les premiers momens de leur détention
+furent cruels. Bientôt, cependant, le temps amena l'ordre et les
+adoucissemens. Les communications avec le dehors leur étant permises, ils
+eurent la consolation d'embrasser leurs proches, et la faculté de se
+procurer de l'argent. Alors ils louèrent des lits ou s'en firent apporter;
+ils ne couchèrent plus sur la paille, et furent séparés des malfaiteurs. On
+leur accorda même toutes les commodités qui pouvaient rendre leur sort plus
+supportable: car le décret permettait de transporter dans les maisons
+d'arrêt tous les objets dont les détenus auraient besoin. Ceux qui
+habitaient les maisons nouvellement établies furent encore mieux traités.
+A Port-Libre, dans la maison Lazare, au Luxembourg, on se trouvaient de
+riches prisonniers, on vit régner la propreté et l'abondance. Les tables
+étaient délicatement servies, moyennant les droits d'entrée que prélevaient
+les geôliers. Cependant l'affluence des visiteurs étant devenue trop
+considérable, et les communications avec le dehors paraissant une trop
+grande faveur, cette consolation fut interdite, et les détenus ne purent
+plus communiquer avec personne que par écrit, et seulement pour se procurer
+les objets dont ils avaient besoin. Dès cet instant, la société parut
+devenir plus intime entre ces malheureux, condamnés à exister exclusivement
+ensemble. Chacun se rapprocha suivant ses goûts, et de petites sociétés se
+formèrent. Des règlemens furent établis; on se partagea les soins
+domestiques, et chacun en eut la charge à son tour. Une souscription fut
+ouverte pour les frais de logement et de nourriture, et les riches
+contribuèrent ainsi pour les pauvres.
+
+Après avoir vaqué aux soins de leur ménage, les différentes chambrées se
+réunissaient dans des salles communes. Autour d'une table, d'une poêle,
+d'une cheminée, se formaient des groupes. On se livrait au travail, à la
+lecture, à la conversation. Des poètes, jetés dans les fers avec tout ce
+qui avait excité la défiance par une supériorité quelconque, lisaient des
+vers. Des musiciens donnaient des concerts, et on entendait chaque jour de
+l'excellente musique dans ces lieux de proscription. Bientôt le luxe
+accompagna les plaisirs. Les femmes se parèrent, des liaisons d'amitié et
+d'amour s'établirent, et on vit se reproduire, jusqu'à la veille de
+l'échafaud, toutes les scènes ordinaires de la société. Singulier exemple
+du caractère français, de son insouciance, de sa gaieté, de son aptitude au
+plaisir dans toutes les situations de la vie!
+
+Des vers charmans, des aventures romanesques, des actes de bienfaisance,
+une confusion singulière de rangs, de fortune et d'opinion, signalèrent ces
+trois premiers mois de la détention des suspects. Une sorte d'égalité
+volontaire réalisa dans ces lieux cette égalité chimérique que des
+sectaires opiniâtres voulaient faire régner partout, et qu'ils ne
+réussirent à établir que dans les prisons. Il est vrai que l'orgueil de
+quelques prisonniers résista à cette égalité du malheur. Tandis qu'on
+voyait des hommes, fort inégaux d'ailleurs en fortune, en éducation, vivre
+très bien entre eux, et se réjouir, avec un admirable désintéressement, des
+victoires de cette république qui les persécutait, quelques ci-devant
+nobles et leurs femmes, trouvés par hasard dans les hôtels déserts du
+faubourg Saint-Germain, vivaient à part, s'appelaient encore des noms
+proscrits de comte et de marquis, et laissaient voir leur dépit quand on
+venait dire que les Autrichiens avaient fui devant Watignies, ou que les
+Prussiens n'avaient pu franchir les Vosges. Cependant la douleur ramène
+tous les coeurs à la nature et à l'humanité: bientôt, lorsque
+Fouquier-Tinville, frappant chaque jour à la porte de ces demeures
+désolées, demanda sans cesse de nouvelles têtes; quand les amis, les
+parens, furent chaque jour séparés par la mort, ceux qui restaient
+gémirent, se consolèrent ensemble, et n'eurent plus qu'un même sentiment au
+milieu des mêmes malheurs.
+
+Cependant les prisons n'offraient pas toutes les mêmes scènes. La
+Conciergerie, tenant au Palais de Justice, et renfermant, à cause de cette
+proximité, les prisonniers destinés au tribunal révolutionnaire, présentait
+le douloureux spectacle de quelques cents malheureux n'ayant jamais plus de
+trois ou quatre jours à vivre. On les y transférait la veille de leur
+jugement, et ils n'y passaient que le court intervalle qui séparait leur
+jugement de leur exécution. Là se trouvaient les girondins qu'on avait
+tirés du Luxembourg, leur première prison; madame Roland, qui, après avoir
+fait évader son mari, s'était laissé enfermer sans songer à fuir; les
+jeunes Riouffe, Girey-Dupré, Bois-Guion, attachés à la cause des députés
+proscrits, et traduits de Bordeaux à Paris pour y être jugés conjointement
+avec eux; Bailly, qu'on avait arrêté à Melun; l'ex-ministre des finances
+Clavières, qui n'avait pas réussi à s'enfuir comme Lebrun; le duc
+d'Orléans, transféré des prisons de Marseille dans celles de Paris; les
+généraux Houchard, Brunet, tous réservés au même sort; et enfin
+l'infortunée Marie-Antoinette, qui était destinée à devancer à l'échafaud
+ces illustres victimes. Là, on ne songeait pas même à se procurer les
+commodités qui adoucissaient le sort des détenus dans les autres prisons.
+On habitait de sombres et de tristes réduits, où ne pénétraient ni la
+lumière, ni les consolations, ni les plaisirs. A peine les prisonniers
+jouissaient-ils du privilège d'être couchés sur des lits, au lieu de l'être
+sur la paille. Ne pouvant se distraire du spectacle de la mort comme les
+simples suspects, qui espéraient n'être que détenus jusqu'à la paix, ils
+tâchaient de s'en amuser, et faisaient du tribunal révolutionnaire et de la
+guillotine les plus étranges parodies. Les girondins, dans leur prison,
+improvisaient et jouaient des drames singuliers et terribles, dont leur
+destinée et la révolution étaient le sujet. C'est à minuit, lorsque tous
+les geôliers reposaient; qu'ils commençaient ces divertissemens lugubres.
+Voici l'un de ceux qu'ils avaient imaginés. Assis chacun sur un lit, ils
+figuraient et les juges et les jurés du tribunal révolutionnaire, et
+Fouquier-Tinville lui-même. Deux d'entre eux, placés vis-à-vis,
+représentaient l'accusé avec son défenseur. Suivant l'usage du sanglant
+tribunal, l'accusé était toujours condamné. Étendu aussitôt sur une planche
+de lit que l'on renversait, il subissait le simulacre du supplice jusque
+dans ses moindres détails. Après beaucoup d'exécutions, l'accusateur
+devenait accusé, et succombait à son tour. Revenant alors couvert d'un drap
+de lit, il peignait les tortures qu'il endurait aux enfers, prophétisait
+leur destinée à tous ces juges iniques, et, s'emparant d'eux avec des cris
+lamentables, il les entraînait dans les abîmes.... «C'est ainsi, dit
+Riouffe, que nous badinions dans le sein de la mort, et que dans nos jeux
+prophétiques nous disions la vérité au milieu des espions et des
+bourreaux.»
+
+Depuis la mort de Custine, on commençait à s'habituer à ces procès
+politiques, où de simples torts d'opinion étaient transformés en crimes
+dignes de mort. On s'accoutumait, par une sanglante pratique, à chasser
+tous les scrupules, et à regarder comme naturel d'envoyer à l'échafaud tout
+membre d'un parti contraire. Les cordeliers et les jacobins avaient fait
+décréter la mise en jugement de la reine, des girondins, de plusieurs
+généraux et du duc d'Orléans. Ils exigeaient impérieusement qu'on leur tînt
+parole, et c'est surtout par la reine qu'ils voulaient commencer cette
+longue suite d'immolations. Il semblé qu'une femme aurait dû désarmer les
+fureurs politiques; mais on portait plus de haine encore à Marie-Antoinette
+qu'à Louis XVI. C'est à elle qu'on reprochait les trahisons de la cour, les
+dilapidations du trésor, et surtout la guerre acharnée de l'Autriche. Louis
+XVI, disait-on, avait tout laissé faire; mais Marie-Antoinette avait tout
+fait, et c'est sur elle qu'il fallait tout punir.
+
+Déjà on a vu quelles réformes avaient été faites au Temple.
+Marie-Antoinette avait été séparée de sa soeur, de sa fille et de son fils.
+En vertu du décret qui ordonnait le jugement ou la déportation des derniers
+membres de la famille des Bourbons, on l'avait transférée à la
+Conciergerie; et là, seule, dans une prison étroite, elle était réduite au
+plus strict nécessaire comme tous les autres prisonniers. L'imprudence d'un
+ami dévoué rendit sa situation encore plus pénible. Un membre de la
+municipalité, Michonnis, auquel elle inspirait un vif intérêt, voulut
+introduire auprès d'elle un individu qui voulait, disait-il, la voir par
+curiosité. Cet individu était un émigré courageux, mais imprudent, qui lui
+jeta un oeillet renfermant ces mots écrits sur un papier très-fin: _Vos
+amis sont prêts_. Espérance fausse, et aussi dangereuse pour celle qui la
+recevait que pour celui qui la donnait! Michonnis et l'émigré furent
+découverts et arrêtés sur-le-champ; la surveillance exercée à l'égard de
+l'infortunée prisonnière devint dès ce jour encore plus rigoureuse. Des
+gendarmes devaient être sans cesse de garde à la porte de sa prison, et il
+leur était expressément défendu de répondre à aucune de ses paroles.
+
+Le misérable Hébert, substitut de Chaumette, et rédacteur de la dégoûtante
+feuille du _Père Duchêne_, l'écrivain du parti dont Vincent, Ronsin,
+Varlet, Leclerc, étaient chefs, Hébert s'était particulièrement attaché à
+tourmenter les restes infortunés de la famille détrônée. Il prétendait que
+la famille du tyran ne devait pas être mieux traitée qu'une famille
+sans-culotte; et il avait fait rendre un arrêté qui supprimait l'espèce de
+luxe avec lequel on avait nourri jusque-là les prisonniers du Temple. On
+interdisait aux détenues la volaille et la pâtisserie; on les réduisait à
+une seule espèce d'aliment à déjeuner; à un potage, à un bouilli et un plat
+quelconque à dîner; à deux plats à souper, et une demi-bouteille de vin par
+tête. La bougie était remplacée par la chandelle, l'argenterie par l'étain,
+et la porcelaine par la faïence. Les porteurs d'eau ou de bois pouvaient
+seuls entrer dans leur chambre, accompagnés de deux commissaires. Les
+alimens ne leur parvenaient qu'au moyen d'un tour. Le nombreux domestique
+était réduit à un cuisinier, un aide, deux servans, et une femme de charge
+pour le linge.
+
+Immédiatement après cet arrêté, Hébert s'était rendu au Temple, et avait
+inhumainement arraché aux deux infortunées prisonnières jusqu'à de petits
+meubles auxquels elles tenaient beaucoup. Quatre-vingts louis que madame
+Élisabeth avait en réserve, et qu'elle avait reçus de madame de Lamballe,
+lui furent enlevés. Nul n'est plus dangereux, plus cruel que l'homme sans
+lumières et sans éducation, revêtu d'une autorité récente. S'il a, surtout,
+une âme vile; si, comme Hébert, qui distribuait des contre-marques à la
+porte d'un théâtre, et volait sur les recettes, il est sans moralité
+naturelle, et s'il arrive tout à coup de la fange de sa condition au
+pouvoir, il se montrera aussi bas qu'atroce. Tel fut Hébert dans sa
+conduite au Temple. Il ne se borna pas aux vexations que nous venons de
+rapporter; lui et quelques autres imaginèrent de séparer le jeune prince de
+sa tante et de sa soeur. Un cordonnier, nommé Simon, et sa femme, furent
+les instituteurs auxquels on crut devoir le confier pour lui donner
+l'éducation des sans-culottes. Simon et sa femme s'enfermèrent au Temple,
+et devenant prisonniers avec le malheureux enfant, se chargèrent de le
+soigner à leur manière. Leur nourriture était meilleure que celle des
+princesses, et ils partageaient la table des commissaires municipaux qui
+étaient de garde. Simon pouvait, accompagné de deux commissaires, descendre
+dans la cour du Temple avec le jeune prince, afin de lui procurer un peu
+d'exercice.
+
+Hébert conçut la pensée infâme d'arracher à cet enfant des révélations
+contre sa malheureuse mère. Soit que ce misérable prêtât à l'enfant de
+fausses révélations, soit qu'il eût abusé de son âge et de son état pour
+lui arracher tout ce qu'il voulait, il provoqua une déposition révoltante;
+et comme l'âge du jeune prince ne permettait pas de le conduire au
+tribunal, Hébert vint y rapporter à sa place les infamies que lui-même
+avait dictées ou supposées.
+
+Ce fut le 14 octobre que Marie-Antoinette parut devant ses juges. Traînée
+au sanglant tribunal par l'inexorable vengeance révolutionnaire, elle n'y
+paraissait avec aucune chance d'acquittement, car ce n'était pas pour l'y
+faire absoudre que les jacobins l'y avaient appelée. Cependant il fallait
+énoncer des griefs. Fouquier recueillit les bruits répandus dans le peuple,
+depuis l'arrivée de la princesse en France; et, dans l'acte d'accusation,
+il lui reprocha d'avoir dilapidé le trésor, d'abord pour ses plaisirs, puis
+pour faire passer des fonds à l'empereur son frère. Il insista sur les
+scènes des 5 et 6 octobre, et sur le repas des gardes-du-corps, prétendant
+qu'elle avait tramé à cette époque un complot qui obligea le peuple à se
+transporter à Versailles pour le déjouer. Il lui imputa ensuite de s'être
+emparée de son époux, de s'être mêlée du choix des ministres, d'avoir
+conduit elle-même les intrigues avec les députés gagnés à la cour, d'avoir
+préparé le voyage à Varennes, d'avoir amené la guerre, et livré aux
+généraux ennemis tous nos plans de campagne. Il l'accusa d'avoir préparé
+une nouvelle conspiration au 10 août, d'avoir fait tirer ce jour-là sur le
+peuple, et engagé son époux à se défendre en le taxant de lâcheté; enfin de
+n'avoir cessé de machiner et de correspondre au dehors depuis sa captivité
+au Temple, et d'y avoir traité son jeune fils en roi. On voit comment tout
+est travesti et tourné à crime au jour terrible ou les vengeances des
+peuples long-temps différées éclatent enfin, et frappent ceux de leurs
+princes qui ne les ont pas méritées. On voit comment la prodigalité,
+l'amour des plaisirs, si naturels chez une jeune princesse, comment son
+attachement à son pays, son influence sur son époux, ses regrets, plus
+indiscrets toujours chez une femme que chez un homme, son courage même plus
+hardi, se peignaient dans ces imaginations irritées ou méchantes.
+
+Il fallait des témoins: on appela Lecointre, député de Versailles, qui
+avait vu les 5 et 6 octobre; Hébert, qui avait souvent visité le Temple;
+divers employés des ministères, et plusieurs domestiques de l'ancienne
+cour. On tira de leurs prisons, pour les faire comparaître, l'amiral
+d'Estaing, ancien commandant de la garde nationale de Versailles,
+l'ex-procureur de la commune Manuel, Latour-du-Pin, ministre de la guerre
+en 1789, le vénérable Bailly, qui, disait-on, avait été, avec Lafayette,
+complice du voyage à Varennes; enfin Valazé, l'un des girondins destinés à
+l'échafaud.
+
+Aucun fait précis ne fut articulé. Les uns avaient vu la reine joyeuse
+lorsque les gardes-du-corps lui témoignaient leur dévouement; les autres
+l'avaient vue triste et courroucée lorsqu'on la conduisait à Paris, ou
+lorsqu'on la ramenait de Varennes; ceux-ci avaient assisté à des fêtes
+splendides qui devaient coûter des sommes énormes; ceux-là avaient entendu
+dire dans les bureaux ministériels que la reine s'opposait à la sanction
+des décrets. Une ancienne femme de service à la cour avait, en 1788, ouï
+dire au duc de Coigny que l'empereur avait déjà reçu deux cents millions de
+la France pour faire la guerre aux Turcs.
+
+Le cynique Hébert, amené devant l'infortunée reine, osa enfin apporter les
+accusations arrachées au jeune prince. Il dit que Charles Capet avait
+raconté à Simon le voyage à Varennes, et désigné Lafayette et Bailly comme
+en étant les coopérateurs. Puis il ajouta que cet enfant avait des vices
+funestes et bien prématurés pour son âge; que Simon, l'ayant surpris et
+l'ayant interrogé, avait appris qu'il tenait de sa mère les vices auxquels
+il se livrait. Hébert ajouta que Marie-Antoinette voulait sans doute, en
+affaiblissant de bonne heure la constitution physique de son fils,
+s'assurer le moyen de le dominer, s'il remontait sur le trône.
+
+Les bruits échappés d'une cour méchante, pendant vingt années, avaient
+donné au peuple l'opinion la plus défavorable des moeurs de la reine.
+Cependant cet auditoire tout jacobin fut révolté des accusations d'Hébert.
+Celui-ci n'en persista pas moins à les soutenir. Cette mère infortunée ne
+répondait pas; pressée de nouveau de s'expliquer, elle dit avec une émotion
+extraordinaire: «Je croyais que la nature me dispenserait de répondre à une
+telle imputation; mais j'en appelle au coeur de toutes les mères ici
+présentes.» Cette réponse si noble et si simple remua tous les assistans.
+Cependant tout ne fut pas aussi amer pour Marie-Antoinette dans les
+dépositions des témoins. Le brave d'Estaing, dont elle avait été l'ennemie,
+refusa de rien dire à sa charge, et ne parla que du courage qu'elle montra
+les 5 et 6 octobre, de la noble résolution qu'elle exprima de mourir auprès
+de son époux plutôt que de fuir. Manuel, malgré ses hostilités avec la cour
+pendant la législative déclara ne pouvoir rien dire contre l'accusée.
+Quand le vénérable Bailly fut amené, Bailly qui autrefois avait si souvent
+prédit à la cour les maux qu'entraîneraient ses imprudences, il parut
+douloureusement affecté; et comme on lui demandait s'il connaissait la
+femme Capet: «Oui, dit-il en s'inclinant avec respect, oui, j'ai connu
+_madame_.» Il déclara ne rien savoir, et soutint que les déclarations
+arrachées au jeune prince, relativement au voyage à Varennes, étaient
+fausses. En récompense de sa déposition, il reçut des reproches outrageans,
+et put juger du sort qui lui était bientôt réservé. Il n'y eut dans
+l'instruction que deux faits graves, attestés par Latour-du-Pin et Valazé,
+qui ne déposèrent que parce qu'ils ne pouvaient pas s'en dispenser.
+Latour-du-Pin avoua que Marie-Antoinette lui avait demandé un état exact
+des armées pendant qu'il était ministre de la guerre. Valazé, toujours
+froid, mais respectueux pour le malheur, ne voulut rien dire à la charge de
+l'accusée; cependant il ne put s'empêcher de déclarer que, membre de la
+commission des vingt-quatre, et chargé avec ses collègues de vérifier les
+papiers trouvés chez Septeuil, trésorier de la liste civile, il avait vu
+des bons pour diverses sommes, signés _Antoinette_, ce qui était fort
+naturel; mais il ajouta qu'il avait vu une lettre où le ministre priait le
+roi de transmettre à la reine la copie d'un plan de campagne qu'il avait
+entre ses mains. Ces deux faits, la demande de l'état des armées et la
+communication du plan de campagne, furent interprétés sur-le-champ d'une
+manière funeste, et on en conclut que c'était pour les envoyer à l'ennemi;
+car on ne supposait pas qu'une jeune princesse s'occupât, seulement par
+goût, d'administration et de plans militaires. Après ces dépositions, on en
+recueillit plusieurs autres sur les dépenses de la cour, sur l'influence de
+la reine dans les affaires, sur la scène du 10 août, sur ce qui se passait
+au Temple; et les bruits les plus vagues, les circonstances les plus
+insignifiantes, furent accueillis comme des preuves.
+
+[Illustration: LA REINE À LA CONCIERGERIE.]
+
+Marie-Antoinette répéta souvent avec présence d'esprit et avec force, qu'il
+n'y avait aucun fait précis contre elle; que d'ailleurs, épouse de Louis
+XVI, elle ne répondait d'aucun des actes du règne. Fouquier néanmoins la
+déclara suffisamment convaincue. Chauveau-Lagarde fit d'inutiles efforts
+pour la défendre; et cette reine infortunée fut condamnée à partager le
+supplice de son époux.
+
+Ramenée à la Conciergerie, elle y passa avec assez de calme la nuit qui
+précéda son exécution; et le lendemain, 16 octobre, au matin, elle fut
+transportée, au milieu d'une populace nombreuse, sur la place fatale où,
+dix mois auparavant, avait succombé Louis XVI. Elle écoutait avec calme les
+exhortations de l'ecclésiastique qui l'accompagnait, et promenait un
+regard indifférent sur ce peuple qui tant de fois avait applaudi à sa
+beauté et à sa grâce, et qui aujourd'hui applaudissait à son supplice avec
+le même empressement. Arrivée au pied de l'échafaud, elle aperçut les
+Tuileries, et parut émue; mais elle se hâta de monter l'échelle fatale, et
+s'abandonna avec courage aux bourreaux. L'infâme exécuteur montra la tête
+au peuple, comme il faisait toujours quand il avait immolé une victime
+illustre.
+
+Les jacobins furent comblés de joie. «Qu'on porte cette nouvelle à
+l'Autriche, dirent-ils; les Romains vendaient le terrain occupé par
+Annibal; nous faisons tomber les têtes les plus chères aux souverains qui
+ont envahi notre territoire.»
+
+Mais ce n'était là que le commencement des vengeances. Immédiatement après
+le jugement de Marie-Antoinette, il fallut procéder à celui des girondins
+enfermés à la Conciergerie.
+
+Avant la révolte du Midi, on ne pouvait leur reprocher que des opinions. On
+disait bien, à la vérité, qu'ils étaient complices de Dumouriez, de la
+Vendée, de d'Orléans; mais cette complicité, facile à imputer à la tribune,
+était impossible à prouver, même devant un tribunal révolutionnaire. Depuis
+le jour, au contraire, où ils levèrent l'étendard de la guerre civile, et
+où l'on eut contre eux des faits positifs, il devint facile de les
+condamner. A la vérité, les députés détenus n'étaient pas ceux qui avaient
+provoqué l'insurrection du Calvados et du Midi, mais c'étaient les membres
+du même parti, les soutiens de la même cause; on avait la conviction intime
+qu'ils avaient correspondu les uns avec les autres; et quoique les lettres
+interceptées ne prouvassent pas suffisamment la complicité, elles
+suffisaient à un tribunal qui, par son institution, devait se contenter de
+la vraisemblance. Toute la modération des girondins fut donc transformée en
+une vaste conspiration, dont la guerre civile avait été le dénouement. Leur
+lenteur, sous la législative, à s'insurger contre le trône, leur opposition
+au projet du 10 août, leur lutte avec la commune depuis le 10 août jusqu'au
+20 septembre, leurs énergiques protestations contre les massacres, leur
+pitié pour Louis XVI, leurs résistances au système inquisiteur qui
+dégoûtait les généraux, leur opposition au tribunal extraordinaire, au
+_maximum_, à l'emprunt forcé, à tous les moyens révolutionnaires: enfin
+leurs efforts pour créer une autorité répressive en instituant la
+commission des douze, leur désespoir après leur défaite à Paris, désespoir
+qui les fit recourir aux provinces, tout cela fut travesti en une
+conspiration dans laquelle tout était inséparable. Dans ce système
+d'accusation, les opinions proférées à la tribune n'étaient que les
+symptômes, les préparatifs de la guerre civile qui éclata bientôt; et
+quiconque avait parlé dans la législative et la convention, comme les
+députés réunis à Caen, à Bordeaux, à Lyon, à Marseille, était coupable
+comme eux. Quoiqu'on n'eût aucune preuve directe du concert, on en trouvait
+dans leur communauté d'opinion, dans l'amitié qui avait uni la plupart
+d'entre eux, dans leurs réunions habituelles chez Roland et chez Valazé.
+
+Les girondins, au contraire, ne croyaient pas pouvoir être condamnés, si on
+consentait à discuter avec eux. Leurs opinions, disaient-ils, avaient été
+libres; ils avaient pu différer d'avis avec les montagnards sur le choix
+des moyens révolutionnaires, sans être coupables: leurs opinions ne
+prouvaient ni ambition personnelle, ni complot prémédité. Elles attestaient
+au contraire que sur une foule de points ils n'avaient pas été d'accord
+entre eux. Enfin leur complicité avec les députés révoltés n'était que
+supposée, et leurs lettres, leur amitié, leur habitude de siéger sur les
+mêmes bancs, ne suffisaient nullement pour la démontrer. «Si on nous laisse
+parler, disaient les girondins, nous sommes sauvés.» Funeste idée, qui,
+sans assurer leur salut, leur fit perdre une partie de cette dignité, seul
+dédommagement d'une mort injuste!
+
+Si les partis avaient plus de franchise, ils seraient du moins bien plus
+nobles. Le parti vainqueur aurait pu dire au parti vaincu: «Vous avez
+poussé l'attachement à votre système de modération, jusqu'à nous faire la
+guerre, jusqu'à mettre la république à deux doigts de sa perte, par une
+diversion désastreuse; vous êtes vaincus, il faut mourir.» De leur côté,
+les girondins avaient un beau discours à tenir à leurs vainqueurs. Ils
+pouvaient leur répondre: «Nous vous regardons comme des scélérats qui
+bouleversez la république, qui la déshonorez en prétendant la défendre, et
+nous avons voulu vous combattre et vous détruire. Oui, nous sommes tous
+également coupables, nous sommes tous complices de Buzot, de Barbaroux, de
+Pétion, de Guadet; ce sont de grands et vertueux citoyens, dont nous
+proclamons les vertus à votre face. Tandis qu'ils sont allés venger la
+république, nous sommes restés ici pour la glorifier en présence des
+bourreaux. Vous êtes vainqueurs, donnez-nous la mort.»
+
+Mais l'esprit de l'homme n'est pas fait de telle sorte, qu'il cherche ainsi
+à tout simplifier par de la franchise. Le parti vainqueur veut convaincre,
+et il ment; un reste d'espoir engage le parti vaincu à se défendre, et il
+ment; et l'on voit, dans les discordes civiles, ces honteux procès, où le
+plus fort écoute pour ne pas croire, où le plus faible parle pour ne pas
+persuader, et demande la vie sans l'obtenir. C'est après l'arrêt prononcé,
+c'est après que tout espoir est perdu, que la dignité humaine se retrouve,
+et c'est à la vue du fer qu'on la voit reparaître tout entière.
+
+Les girondins résolurent donc de se défendre, et il leur fallut pour cela
+employer les concessions, les réticences. On voulut leur prouver leurs
+crimes, et on envoya, pour les convaincre, au tribunal révolutionnaire tous
+leurs ennemis, Pache, Hébert, Chaumette, Chabot, et autres, ou aussi faux,
+ou aussi vils. L'affluence était considérable, car c'était un spectacle
+encore nouveau que celui de tant de républicains condamnés pour la cause de
+la république. Les accusés étaient au nombre de vingt-un, tous à la fleur
+de l'âge, dans la force du talent, quelques-uns même dans tout l'éclat de
+la jeunesse et de la beauté. La seule déclaration de leurs noms et de leur
+âge avait de quoi toucher.
+
+Brissot, Gardien et Lasource, avaient trente-neuf ans; Vergniaud, Gensonné
+et Lehardy, trente-cinq; Mainvielle et Ducos, vingt-huit; Boyer-Fonfrède et
+Duchastel, vingt-sept; Duperret, quarante-six; Carra, cinquante; Valazé et
+Lacase, quarante-deux; Duprat, trente-trois; Sillery, cinquante-sept;
+Fauchet, quarante-neuf; Lesterp-Beauvais, quarante-trois; Boileau,
+quarante-un; Antiboul, quarante; Vigée, trente-six.
+
+Gensonné était calme et froid; Valazé indigné et méprisant; Vergniaud était
+plus ému que de coutume; le jeune Ducos était gai; et Fonfrède, qu'on avait
+épargné dans la journée du 2 juin, parce qu'il n'avait pas voté pour les
+arrestations de la commission des douze, et qui, par ses instances
+réitérées en faveur de ses amis, avait mérité depuis de partager leur sort,
+Fonfrède semblait, pour une si belle cause, abandonner avec facilité, et sa
+grande fortune, et sa jeune épouse, et sa vie.
+
+Amar avait rédigé, au nom du comité de sûreté générale, l'acte
+d'accusation. Pache fut le premier témoin entendu à l'appui. Cauteleux et
+prudent, comme il l'était toujours, il dit qu'il avait aperçu depuis
+long-temps une faction contraire à la révolution, mais il n'articula aucun
+fait prouvant un complot prémédité. Il dit seulement que, lorsque la
+convention était menacée par Dumouriez, il se rendit au comité des finances
+pour obtenir des fonds et approvisionner Paris, et que le comité les
+refusa; il ajouta qu'il avait été maltraité dans le comité de sûreté
+générale, et que Guadet l'avait menacé de demander l'arrestation des
+autorités municipales. Chaumette raconta toutes les luttes de la commune
+avec le côté droit, telles qu'on les avait apprises par les journaux; il
+n'ajouta qu'un seul fait particulier, c'est que Brissot avait fait nommer
+Santonax commissaire aux colonies, et que Brissot était par conséquent
+l'auteur de tous les maux du Nouveau-Monde. Le misérable Hébert raconta son
+arrestation par la commission des douze, et dit que Roland corrompait tous
+les écrivains, car madame Roland avait voulu acheter sa feuille du _Père
+Duchêne_. Destournelles, ministre de la justice, et autrefois employé à la
+commune, déposa d'une manière aussi vague, et répéta ce qu'on savait, c'est
+que les accusés avaient poursuivi la commune, tonné contre les massacres,
+et voulu instituer une garde départementale, etc., etc. Le témoin le plus
+prolixe, le plus acharné dans sa déposition, qui dura plusieurs heures, fut
+l'ex-capucin Chabot. Âme bouillante, faible et vile, Chabot avait toujours
+été traité par les girondins comme un extravagant; il ne leur pardonnait
+pas leurs dédains; il était fier d'avoir voulu le 10 août contre leur avis;
+il prétendait que, s'ils avaient consenti à l'envoyer aux prisons, il
+aurait sauvé les prisonniers comme il avait sauvé les Suisses; il voulait
+donc se venger des girondins, et surtout recouvrer, en les calomniant, sa
+popularité, qu'il commençait à perdre aux jacobins, parce qu'on le
+soupçonnait de prendre part à l'agiotage. Il imagina une longue et méchante
+accusation, où il montra les girondins cherchant d'abord à s'emparer du
+ministre Narbonne, puis, après avoir chassé Narbonne, occupant trois
+ministères à la fois, faisant le 20 juin pour ranimer leurs créatures,
+s'opposant au 10 août, parce qu'ils ne voulaient pas la république, enfin
+suivant toujours un plan calculé d'ambition, et, ce qui est plus atroce que
+tout le reste, souffrant les massacres de septembre et le vol du
+Garde-Meuble, pour perdre la réputation des patriotes. «S'ils avaient
+voulu, disait Chabot, j'aurais sauvé les prisonniers. Pétion a fait boire
+les égorgeurs, et Brissot n'a pas voulu qu'on les arrêtât, parce qu'il y
+avait dans les prisons un de ses ennemis, Morande!»
+
+Tels sont les êtres vils qui s'acharnent sur les hommes de bien, dès que le
+pouvoir leur en a donné le signal! Aussitôt que les chefs ont jeté la
+première pierre, tout ce qui vit dans la fange se soulève, et accable la
+victime; Fabre-d'Églantine, devenu suspect comme Chabot, pour cause
+d'agiotage, avait besoin aussi de se populariser, et il fit une déposition
+plus ménagée, mais plus perfide, où il insinua que l'intention de laisser
+commettre les massacres et le vol du Garde-Meuble, avait bien pu entrer
+dans la politique des girondins. Vergniaud, n'y résistant pas davantage,
+s'écria avec indignation: «Je ne suis pas tenu de me justifier de
+complicité avec des voleurs et des assassins.»
+
+Cependant il n'y avait aucun fait précis allégué contre les accusés, on ne
+leur reprochait que des opinions publiquement soutenues, et ils répondaient
+que ces opinions avaient pu être erronées, mais qu'ils avaient eu le droit
+de se tromper. On leur objectait que leurs doctrines étaient non le
+résultat d'une erreur involontaire et dès lors excusable, mais d'un complot
+tramé chez Roland et chez Valazé. Ils répliquaient de nouveau que ces
+doctrines étaient si peu l'effet d'un accord fait entre eux, qu'elles
+n'avaient pas été conformes sur tous les points. L'un disait: Je n'ai pas
+voté pour l'appel au peuple; l'autre: Je n'ai pas voté pour la garde
+départementale; un troisième: Je n'étais pas de l'avis de la commission des
+douze, je n'étais pas pour l'arrestation d'Hébert et de Chaumette. Tout
+cela était vrai, mais alors la défense n'était plus commune à tous les
+inculpés; ils semblaient presque s'abandonner les uns les autres, et chacun
+paraissait condamner la mesure à laquelle il n'avait pas pris part.
+L'accusé Boileau poussa le soin de se justifier jusqu'à la plus extrême
+faiblesse, et se couvrit même de honte. Il avoua qu'il avait existé une
+conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la république, qu'il en
+était convaincu maintenant, et le déclarait à la justice; qu'il ne pouvait
+pas désigner les coupables, mais qu'il souhaitait leur punition et se
+déclarait franc montagnard. Gardien eut aussi la faiblesse de désavouer
+tout à fait la commission des douze. Cependant Gensonné, Brissot,
+Vergniaud, et surtout Valazé, corrigèrent le mauvais effet de la conduite
+de leurs deux collègues. Ils alléguèrent bien qu'ils n'avaient pas toujours
+pensé de même, que par conséquent ils ne s'étaient pas concertés dans leurs
+opinions, mais ils ne désavouèrent ni leur amitié, ni leurs doctrines.
+Valazé avoua franchement les réunions qui avaient eu lieu chez lui, et
+soutint qu'ils avaient eu le droit de se réunir et de s'éclairer de leurs
+idées, comme tous les autres citoyens. Lorsqu'on leur objecta enfin leur
+connivence avec les fugitifs, ils la nièrent. Hébert alors s'écria: «Les
+accusés nient la conspiration! Quand le sénat de Rome eut à prononcer sur
+la conspiration de Catilina, s'il eût interrogé chaque conjuré et qu'il se
+fût contenté d'une dénégation, ils auraient tous échappé au supplice qui
+les attendait; mais les réunions chez Catilina, mais la fuite de celui-ci,
+mais les armes trouvées chez Lecca, étaient des preuves matérielles, et
+elles suffirent pour déterminer le jugement du sénat.--Eh bien! répondit
+Brissot, j'accepte la comparaison qu'on fait de nous avec Catilina. Cicéron
+lui dit: On a trouvé des armes chez toi; les ambassadeurs des Allobroges
+t'accusent; les signatures de Lentulus, de Céthégus et de Statilius, tes
+complices, prouvent tes infâmes projets. Ici le sénat nous accuse, il est
+vrai, mais a-t-on trouvé chez nous des armes? Nous oppose-t-on des
+signatures?»
+
+Malheureusement, on avait découvert des plaintes écrites à Bordeaux par
+Vergniaud, qui respiraient la plus vive indignation. On avait trouvé une
+lettre d'un cousin de l'accusé Lacase, où les préparatifs de l'insurrection
+étaient annoncés; enfin on avait intercepté une lettre de Duperret à madame
+Roland, où celui-ci disait qu'il avait reçu des nouvelles de Buzot et de
+Barbaroux, et qu'ils se préparaient à punir les attentats commis à Paris.
+Vergniaud interpellé répondit: «Si je vous rappelais les motifs qui m'ont
+engagé à écrire, peut-être vous paraîtrais-je plus à plaindre qu'à blâmer.
+J'ai dû croire, d'après les complots du 10 mars, que le projet de nous
+assassiner était lié à celui de dissoudre la représentation nationale.
+Marat l'a écrit ainsi le 11 mars. Les pétitions faites depuis contre nous
+avec tant d'acharnement m'ont confirmé dans cette opinion. C'est dans cette
+circonstance que mon âme s'est brisée de douleur, et que j'ai écrit à mes
+concitoyens que j'étais sous le couteau. J'ai réclamé contre la tyrannie de
+Marat. C'est le seul que j'aie nommé. Je respecte l'opinion du peuple sur
+Marat, mais enfin Marat était mon tyran!...»--A ces paroles, un juré se
+lève et dit: «Vergniaud se plaint d'avoir été persécuté par Marat.
+J'observe que Marat a été assassiné, et que Vergniaud est encore ici.»
+Cette sotte observation est applaudie par une partie des spectateurs, et
+toute la franchise, toute la raison de Vergniaud, restent sans effet sur la
+multitude aveuglée.
+
+Cependant Vergniaud était parvenu à se faire écouter, et avait retrouvé, en
+parlant de la conduite de ses amis, de leur dévouement, de leurs sacrifices
+à la république, toute son éloquence. L'auditoire entier avait été remué;
+et cette condamnation, quoique commandée, ne semblait plus irrévocable. Les
+débats avaient duré plusieurs jours. Les jacobins, indignés des lenteurs du
+tribunal, adressèrent une nouvelle pétition à la convention, pour accélérer
+la procédure. Robespierre fit rendre un décret par lequel, après trois
+jours de discussion, les jurés étaient autorisés à se déclarer suffisamment
+éclairés, et à procéder au jugement sans plus rien entendre. Et pour rendre
+le titre plus conforme à la chose, il fit décider en outre que le nom de
+tribunal extraordinaire serait changé en celui de TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.
+
+Ce décret rendu, les jurés n'osèrent pas s'en servir sur-le-champ, et
+déclarèrent n'être pas suffisamment éclairés. Mais, le lendemain, ils
+usèrent de leur nouveau pouvoir d'abréger les débats, et en demandèrent la
+clôture. Les accusés avaient déjà perdu toute espérance, et ils étaient
+résolus à mourir noblement. Ils se rendirent à la dernière séance du
+tribunal avec un visage serein. Tandis qu'on les fouillait à la porte de la
+Conciergerie, pour leur enlever les armes meurtrières avec lesquelles ils
+auraient pu attenter à leur vie, Valazé, donnant une paire de ciseaux à son
+ami Riouffe, lui dit en présence des gendarmes: «Tiens, mon ami, voilà une
+arme défendue; il ne faut pas attenter à nos jours!»
+
+[Illustration: LES GIRONDINS MARCHENT A LA MORT.]
+
+Le 30 octobre, à minuit, les jurés entrent pour prononcer la sentence.
+Antonelle, leur président, avait le visage altéré. Camille Desmoulins, en
+entendant prononcer l'arrêt, s'écria: «Ah! c'est moi qui les tue, c'est
+_mon Brissot dévoilé_[5]! Je m'en vais,» dit-il; et il sort désespéré. Les
+accusés rentrent. En entendant prononcer le mot fatal de mort, Brissot
+laisse tomber ses bras, sa tête se penche subitement sur sa poitrine;
+Gensonné veut dire quelques mots sur l'application de la loi, mais il ne
+peut se faire entendre. Sillery, en laissant échapper ses béquilles,
+s'écrie: _Ce jour est le plus beau de ma vie_. On avait conçu quelques
+espérances pour les deux jeunes frères Ducos et Fonfrède, qui avaient paru
+moins compromis, et qui s'étaient attachés aux girondins, moins encore par
+conformité d'opinion que par admiration pour leur caractère et leurs
+talens. Cependant ils sont condamnés comme les autres. Fonfrède embrasse
+Ducos en lui disant: «Mon frère, c'est moi qui te donne la
+mort.--Console-toi, répond Ducos, nous mourrons ensemble.» L'abbé Fauchet,
+le visage baissé, semble prier le ciel, Carra conserve son air de dureté,
+Vergniaud a dans toute sa personne quelque chose de dédaigneux et de fier;
+Lasource prononce ce mot d'un ancien: «Je meurs le jour où le peuple a
+perdu la raison; vous mourrez le jour où il l'aura recouvrée.» Le faible
+Boileau, le faible Gardien, ne sont pas épargnés. Boileau, en jetant son
+chapeau en l'air, s'écrie: «Je suis innocent.--Nous sommes innocens,
+répètent tous les accusés; peuple, on vous trompe.» Quelques-uns d'entre
+eux ont le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager la
+multitude à voler à leur secours, mais elle reste immobile. Les gendarmes
+les entourent alors pour les conduire dans leur cachot. Tout à coup l'un
+des condamnés tombe à leurs pieds; ils le relèvent noyé dans son sang.
+C'était Valazé, qui, en donnant ses ciseaux à Riouffe, avait gardé un
+poignard, et s'en était frappé. Le tribunal décide sur-le-champ que son
+cadavre sera transporté sur une charrette, à la suite des condamnés. En
+sortant du tribunal, ils entonnent tous ensemble, par un mouvement
+spontané, l'hymne des Marseillais:
+
+ Contre nous de la tyrannie
+ L'étendard sanglant est levé.
+
+Leur dernière nuit fut sublime. Vergniaud avait du poison, il le jeta pour
+mourir avec ses amis. Ils firent en commun un dernier repas, où ils furent
+tour à tour gais, sérieux, éloquens. Brissot Gensonné, étaient graves et
+réfléchis; Vergniaud parla de la liberté expirante avec les plus nobles
+regrets, et de la destinée humaine avec une éloquence entraînante. Ducos
+répéta des vers qu'il avait faits en prison, et tous ensemble chantèrent
+des hymnes à la France et à la liberté.
+
+Le lendemain, 31 octobre, une foule immense s'était portée sur leur
+passage. Ils répétaient, en marchant à l'échafaud, cet hymne des
+Marseillais que nos soldats chantaient en marchant à l'ennemi. Arrivés à la
+place de la Révolution, et descendus de leurs charrettes, ils
+s'embrassèrent en criant: _Vive la république!_ Sillery monta le premier
+sur l'échafaud, et après avoir salué gravement le peuple, dans lequel il
+respectait encore l'humanité faible et trompée, il reçut le coup fatal.
+Tous imitèrent Sillery, et moururent avec la même dignité. En trente-une
+minutes, le bourreau fit tomber ces illustres têtes, et détruisit ainsi en
+quelques instans, jeunesse, beauté, vertus, talens. Telle fut la fin de
+ces nobles et courageux citoyens, victimes de leur généreuse utopie. Ne
+comprenant ni l'humanité, ni ses vices, ni les moyens de la conduire dans
+une révolution, ils s'indignèrent de ce qu'elle ne voulait pas être
+meilleure, et se firent dévorer par elle, en s'obstinant à la contrarier.
+Respect à leur mémoire! jamais tant de vertus, de talens, ne brillèrent
+dans les guerres civiles; et il faut le dire à leur gloire, s'ils ne
+comprirent pas la nécessité des moyens violens pour sauver la cause de la
+France, la plupart de leurs adversaires, qui préférèrent ces moyens, se
+décidèrent par passion plutôt que par génie. On ne pourrait mettre au
+dessus d'eux que celui des montagnards qui se serait décidé pour les moyens
+révolutionnaires, par politique seule et non par l'entraînement de la
+haine.
+
+A peine les girondins eurent-ils expiré, que de nouvelles victimes furent
+immolées après eux. Le glaive ne se reposa pas un instant. Le 2 novembre,
+on mit à mort l'infortunée Olympe de Gouges, pour des écrits prétendus
+contre-révolutionnaires, et Adam Lux, député de Mayence, accusé du même
+délit. Le 6 novembre, le malheureux duc d'Orléans, transféré de Marseille à
+Paris, fut traduit au tribunal révolutionnaire, et condamné pour les
+soupçons qu'il avait inspirés à tous les partis. Odieux à l'émigration,
+suspect aux girondins et aux jacobins, il n'inspirait aucun de ces regrets
+qui consolent d'une mort injuste. Plus ennemi de la cour qu'enthousiaste de
+la république, il n'éprouvait pas cette conviction qui soutient au moment
+suprême; et il fut de toutes les victimes la moins dédommagée et la plus à
+plaindre. Un dégoût universel, un scepticisme absolu, furent ses derniers
+sentimens, et il marcha à l'échafaud avec un calme et une indifférence
+extraordinaire. Traîné le long de la rue Saint-Honoré, il vit son palais
+d'un oeil sec, et ne démentit pas un moment son dégoût des hommes et de la
+vie. Son aide-de-camp Coustard, député comme lui, fut associé à son sort.
+Deux jours après, l'intéressante et courageuse épouse de Roland les suivit
+à l'échafaud. Cette femme, réunissant aux grâces d'une Française l'héroïsme
+d'une Romaine, portait toutes les douleurs dans son âme. Elle respectait et
+chérissait son époux comme un père; elle éprouvait pour l'un des girondins
+proscrits une passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle
+laissait une fille, jeune et orpheline, confiée à des amis; tremblante pour
+tant d'êtres si chers, elle croyait à jamais perdue cette cause de la
+liberté dont elle était enthousiaste, et à laquelle elle avait fait de si
+grands sacrifices. Ainsi elle souffrait dans toutes ses affections à la
+fois. Condamnée pour cause de complicité avec les girondins, elle entendit
+son arrêt avec une sorte d'enthousiasme, sembla inspirée depuis le
+moment de sa condamnation jusqu'à celui de son exécution, et excita, chez
+tous ceux qui la virent, une espèce d'admiration religieuse. Elle alla à
+l'échafaud vêtue en blanc; pendant toute la route, elle ranima les forces
+d'un compagnon d'infortune qui devait périr avec elle, et qui n'avait pas
+le même courage; deux fois même elle parvint à lui arracher un sourire.
+Arrivée sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue de la
+liberté en s'écriant: _O liberté! que de crimes on commet en ton nom!_ Elle
+subit ensuite la mort avec un courage inébranlable (10 novembre). Ainsi
+périt cette femme charmante et courageuse, qui méritait de partager la
+destinée de ses amis, mais qui, plus modeste et plus soumise au rôle passif
+de son sexe, aurait, non pas évité la mort, due à ses talens et à ses
+vertus, mais épargné à son époux et à elle-même des ridicules et des
+calomnies.
+
+[Illustration: MME. ROLAND.]
+
+Son époux s'était réfugié du côté de Rouen. En apprenant sa fin tragique,
+il ne voulut pas lui survivre. Il quitta la maison hospitalière où il avait
+reçu un asile; et, pour ne compromettre aucun ami, il vint se donner la
+mort sur la grande route. On le trouva percé au coeur d'une épée, et gisant
+au pied d'un arbre contre lequel il avait appuyé l'arme meurtrière. Dans sa
+poche était renfermé un écrit sur sa vie et sur sa conduite au ministère.
+
+Ainsi, dans cet épouvantable délire qui rendait suspects et le génie, et la
+vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait de plus noble, de plus généreux
+en France, périssait ou par le suicide ou par le fer des bourreaux!
+
+[Illustration: BAILLY.]
+
+Entre tant de morts illustres et courageuses, il y en eut une surtout plus
+lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de Bailly.
+Déjà on avait pu voir, à la manière dont il avait été traité dans le procès
+de la reine, comment il serait accueilli au tribunal révolutionnaire. La
+scène du Champ-de-Mars, la proclamation de la loi martiale et la fusillade
+qui s'en était suivie, étaient les événemens le plus souvent et le plus
+amèrement reprochés au parti constituant. C'était sur Bailly, l'ami de
+Lafayette, c'était sur le magistrat qui avait fait déployer le drapeau
+rouge, qu'on voulait punir tous les prétendus forfaits de la constituante.
+Il fut condamné, et dut être exécuté au Champ-de-Mars, théâtre de ce qu'on
+appelait son crime. Ce fut le 11 novembre, et par un temps froid et
+pluvieux, qu'eut lieu son supplice. Conduit à pied, et au milieu des
+outrages d'une populace barbare, qu'il avait nourrie pendant qu'il était
+maire, il demeura calme et d'une sérénité inaltérable. Pendant le long
+trajet de la Conciergerie au Champ-de-Mars, on lui agitait sous le
+visage le drapeau rouge qu'on avait retrouvé à la mairie, enfermé dans un
+étui en acajou. Arrivé au pied de l'échafaud, il semblait toucher au terme
+de son supplice; mais un des forcenés, attachés à le poursuivre, s'écrie
+qu'il ne faut pas que le champ de la fédération soit souillé de son sang.
+Alors on se précipite sur la guillotine, on la transporte avec le même
+empressement qu'on mit autrefois à creuser ce même champ de la fédération;
+on court l'élever enfin sur le bord de la Seine, sur un tas d'ordures, et
+vis-à-vis le quartier de Chaillot, où Bailly avait passé sa vie et composé
+ses ouvrages. Cette opération dure plusieurs heures. Pendant ce temps, on
+lui fait parcourir plusieurs fois le Champ-de-Mars. La tête nue, les mains
+derrière le dos, il se traîne avec peine. Les uns lui jettent de la boue,
+d'autres lui donnent des coups de pied ou de bâton. Accablé, il tombe; on
+le relève de nouveau. La pluie, le froid, ont communiqué à ses membres un
+tremblement involontaire. «Tu trembles,» lui dit un soldat.--«Mon ami,
+répond le vieillard, c'est de froid.» Après plusieurs heures de cette
+torture, on lui brûle sous le nez le drapeau rouge; le bourreau s'empare de
+lui enfin, et on nous enlève encore un savant illustre, et l'un des hommes
+les plus vertueux qui aient honoré notre patrie.
+
+Depuis ces temps où Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs, la
+vile populace n'a pas changé. Toujours brusque en ses mouvemens, tantôt
+elle élève l'autel de la patrie, tantôt elle dresse des échafauds, et n'est
+belle et noble à voir que lorsque, entraînée dans les armées, elle se
+précipite sur les bataillons ennemis. Que le despotisme n'impute pas ses
+crimes à la liberté; car, sous le despotisme, elle fut toujours aussi
+coupable que sous la république; mais invoquons sans cesse les lumières et
+l'instruction pour ces barbares, pullulant au fond des sociétés, et
+toujours prêts à les souiller de tous les crimes, à l'appel de tous les
+pouvoirs, et pour le déshonneur de toutes les causes.
+
+Le 25 novembre, eut encore lieu la mort du malheureux Manuel, qui était
+devenu de procureur de la commune, député à la convention, et qui donna sa
+démission lors du procès de Louis XVI, parce qu'on l'accusait d'avoir
+dérobé le scrutin. Au tribunal, on lui reprocha d'avoir favorisé les
+massacres de septembre pour soulever les départemens contre Paris. C'est
+Fouquier-Tinville qui était chargé d'imaginer ces perfides calomnies, plus
+atroces encore que la condamnation. Ce même jour, fut condamné le
+malheureux général Brunet, pour n'avoir pas envoyé une partie de son armée
+de Nice devant Toulon; et le lendemain 26, la mort fut prononcée contre le
+victorieux Houchard, pour n'avoir pas compris le plan qui lui fut tracé, et
+ne s'être pas rapidement porté sur la chaussée de Furnes, de manière à
+prendre toute l'armée anglaise. Sa faute était criante, mais ne méritait
+pas la mort.
+
+Ces exécutions commençaient à répandre une terreur générale, et à rendre
+l'autorité formidable. L'effroi n'était pas seulement dans les prisons,
+dans la salle du tribunal révolutionnaire, à la place de la Révolution; il
+régnait partout, dans les marchés, dans les boutiques, où le _maximum_ et
+les lois contre l'accaparement venaient d'être mis en vigueur. On a déjà vu
+comment le discrédit des assignats et le renchérissement des denrées
+avaient conduit à décréter le _maximum_, dans le but de remettre en rapport
+les denrées et la monnaie. Les premiers effets de ce _maximum_ furent des
+plus malheureux, et amenèrent la clôture d'une grande quantité de
+boutiques. En fixant un tarif pour les marchandises de première nécessité,
+on n'avait atteint que la marchandise rendue chez le détaillant, et prête à
+passer des mains de celui-ci dans celles du consommateur. Mais le
+détaillant qui l'avait achetée chez le marchand en gros ou chez le
+fabricant, avant le _maximum_, et à un prix supérieur à celui du nouveau
+tarif, faisait des pertes énormes et se plaignait amèrement. Les pertes
+n'étaient pas moindres pour lui, même lorsqu'il avait acheté après le
+_maximum_. En effet, dans le tarif des marchandises dites de première
+nécessité, on ne les désignait que déjà tout ouvrées et prêtes à être
+consommées, et on ne fixait leur prix que parvenues à ce dernier état. Mais
+on ne disait pas quel prix elles devaient avoir, sous forme de matière
+première, quel prix il fallait payer à l'ouvrier qui les travaillait, au
+roulier, au navigateur qui les transportaient; par conséquent le
+détaillant, qui était obligé de vendre au consommateur selon le tarif, et
+qui ne pouvait traiter avec l'ouvrier, le fabricant, le commerçant en gros,
+d'après ce même tarif, était dans l'impossibilité de continuer un commerce
+aussi désavantageux. La plupart des marchands fermaient leurs boutiques, ou
+bien échappaient à la loi par la fraude; ils ne vendaient au maximum que la
+plus mauvaise marchandise, et réservaient la bonne pour ceux qui venaient
+secrètement la payer sa valeur.
+
+Le peuple, qui s'apercevait de ces fraudes, et voyait se fermer un grand
+nombre de boutiques, se déchaînait avec fureur, et venait assaillir la
+commune de ses réclamations; il voulait qu'on obligeât tous les marchands à
+tenir leurs boutiques ouvertes, et à continuer leur commerce malgré eux.
+Disposé à se plaindre de tout, il dénonçait les bouchers et les
+charcutiers, qui achetaient des animaux malsains ou morts d'accidens, et
+qui ne saignaient pas assez les viandes dans l'intention de les rendre plus
+pesantes; les boulangers, qui, pour fournir de la belle farine au riche,
+réservaient la mauvaise au pauvre, et ne faisaient pas assez cuire le pain
+afin qu'il pesât davantage; les marchands de vin, qui mêlaient aux boissons
+les drogues les plus malfaisantes; les marchands de sel, qui pour augmenter
+le poids de cette denrée, en altéraient la qualité; les épiciers, tous les
+détaillans enfin, qui falsifiaient les denrées de mille manières.
+
+De ces abus, les uns étaient éternels, les autres tenaient à la crise
+actuelle, mais, quand l'impatience du mal saisit les esprits, on se plaint
+de tout, on veut tout réformer, tout punir.
+
+Le procureur-général Chaumette fit à ce sujet un discours fulminant contre
+les marchands.
+
+«On se rappelle, dit-il, qu'en 89, et les années suivantes, tous ces hommes
+ont fait un très grand commerce, mais avec qui? avec l'étranger. On sait
+que ce sont eux qui ont fait tomber les assignats, et que c'est au moyen de
+l'agiotage sur le papier-monnaie qu'ils se sont enrichis. Qu'ont-ils fait
+après que leur fortune a été complète? Ils se sont retirés du commerce, ils
+ont menacé le peuple de la pénurie des marchandises; mais s'ils ont de
+l'or et des assignats, la république a quelque chose de plus précieux, elle
+a des bras. Ce sont des bras et non pas de l'or qu'il faut pour faire
+mouvoir les fabriques et les manufactures. Eh bien! si ces individus
+abandonnent les fabriques, la république s'en emparera, et elle mettra en
+réquisition toutes les matières premières. Qu'ils sachent qu'il dépend de
+la république de réduire, quand elle le voudra, en boue et en cendres, l'or
+et les assignats qui sont en leurs mains. Il faut que le géant du peuple
+écrase les spéculateurs mercantiles.
+
+«Nous sentons les maux du peuple, parce que nous sommes peuple nous-mêmes.
+Le conseil tout entier est composé de sans-culottes, il est le
+législateur-peuple. Peu nous importe que nos têtes tombent, pourvu que la
+postérité daigne ramasser nos crânes.... Ce n'est pas l'Évangile que
+j'invoquerai, c'est Platon. Celui qui frappera du glaive, dit ce
+philosophe, périra par le glaive; celui qui frappera du poison, périra par
+le poison; la famine étouffera celui qui voudrait affamer le peuple.... Si
+les subsistances et les marchandises viennent à manquer, à qui s'en prendra
+le peuple? aux autorités constituées? non.... A la convention? non.... Il
+s'en prendra aux fournisseurs et aux approvisionneurs. Rousseau était
+peuple aussi, et il disait: _Quand le peuple n'aura plus rien à manger, il
+mangera le riche_.» (Commune du 14 octobre.)
+
+Les moyens forcés conduisent aux moyens forcés, comme nous l'avons dit
+ailleurs. On s'était occupé, dans les premières lois, de la marchandise
+ouvrée, il fallait maintenant passer à la matière première; l'idée même de
+s'emparer de la matière première et de l'ouvrer pour le compte de la
+république, germait dans les têtes. C'est une redoutable obligation que
+celle de violenter la nature, et de vouloir régler tous ses mouvemens. On
+est bientôt obligé de suppléer la spontanéité en toutes choses, et de
+remplacer la vie même par les commandemens de la loi. La commune et la
+convention furent forcées de prendre de nouvelles mesures, chacune suivant
+sa compétence.
+
+La commune de Paris obligea chaque marchand à déclarer la quantité de
+denrées qu'il possédait, les demandes qu'il avait faites pour s'en
+procurer, et l'espérance qu'il avait des arrivages. Tout marchand qui,
+faisant un commerce depuis un an, l'abandonnait ou le laissait languir,
+était déclaré suspect, et enfermé comme tel. Pour empêcher la confusion et
+l'engorgement provenant de l'empressement à s'approvisionner, la commune
+décida encore que le consommateur ne pourrait s'adresser qu'au marchand
+détaillant, le détaillant qu'au marchand en gros, et elle fixa les
+quantités que chacun pourrait exiger. Ainsi l'épicier ne pouvait exiger que
+vingt-cinq livres de sucre à la fois chez le marchand en gros, et le
+limonadier que douze. C'étaient les comités révolutionnaires qui
+délivraient les bons d'achat, et fixaient les quantités. La commune ne
+borna pas là ses règlemens. Comme l'affluence à la porte des boulangers
+était toujours la même, et occasionnait des scènes tumultueuses, et que
+beaucoup de gens passaient une partie des nuits à attendre, Chaumette fit
+décider que la distribution ne commencerait que par les derniers arrivés,
+ce qui ne diminua ni le tumulte ni l'empressement. Comme le peuple se
+plaignait de ce qu'on lui réservait la plus mauvaise farine, il fut arrêté
+que, dans la ville de Paris, il ne serait plus fait qu'une seule espèce de
+pain, composée de trois quarts de froment et d'un quart de seigle. Enfin,
+on institua une commission d'inspection aux subsistances, pour vérifier
+l'état des denrées, constater les fraudes, et les punir. Ces mesures,
+imitées par les autres communes, souvent même converties en décrets,
+devenaient aussitôt des lois générales; et c'est ainsi, comme nous l'avons
+déjà dit, que la commune exerçait une influence immense dans tout ce qui
+tenait au régime intérieur et à la police.
+
+La convention, pressée de réformer la loi du _maximum_, en imagina une
+nouvelle qui remontait de la marchandise à la matière première. Il devait
+être fait un tableau du prix, que coûtait la marchandise en 1790, sur le
+lieu même de production. A ce prix, il était ajouté premièrement, un tiers
+en sus, à cause des circonstances; secondement, un prix fixe pour le
+transport du lieu de production au lieu de consommation; troisièmement
+enfin, une somme de cinq pour cent pour le profit du marchand en gros, et
+de dix pour le marchand détailliste; de tous ces élémens on devait
+composer, pour l'avenir, le prix delà marchandises de première nécessité.
+Les administrations locales étaient chargées de faire ce travail chacune
+pour ce qui se produisait et se consommait chez elles. Une indemnité était
+accordée à tout marchand détailliste qui, ayant moins de dix mille francs
+de capital, pouvait prouver qu'il avait perdu ce capital par le _maximum_.
+Les communes devaient juger le cas à vue-d'oeil, comme on jugeait toute
+chose alors, comme on juge tout en temps de dictature. Ainsi la loi, sans
+remonter encore à la production, à la matière brute, à la main-d'oeuvre,
+fixait le prix de la marchandise au sortir de la fabrique, le prix des
+transports, le gain du commerçant et du détaillant, et remplaçait, dans la
+moitié au moins de l'oeuvre sociale, la mobilité de la nature par des
+règles absolues. Mais tout cela, nous le répétons, provenait
+inévitablement du premier _maximum_, le premier _maximum_ des assignats, et
+les assignats des besoins impérieux de la révolution.
+
+Pour suffire à ce système de gouvernement introduit dans le commerce, il
+fut nommé une commission des subsistances et approvisionnemens, dont
+l'autorité s'étendait sur toute la république, et qui était composée de
+trois membres, choisis par la convention, jouissant presque de l'importance
+des ministres eux-mêmes, et ayant voix au conseil. Cette commission était
+chargée de faire exécuter les tarifs, de surveiller la conduite des
+communes à cet égard, de faire incessamment continuer le recensement des
+subsistances et des denrées dans toute la France, d'en ordonner le
+versement d'un département dans l'autre, de fixer les réquisitions pour les
+armées, conformément au célèbre décret qui instituait le gouvernement
+révolutionnaire.
+
+La situation financière n'était pas moins extraordinaire que tout le reste.
+Les deux emprunts, l'un forcé, l'autre volontaire, se remplissaient avec
+rapidité. On s'empressait surtout de contribuer au second, parce que les
+avantages qu'il présentait le rendaient bien préférable; et ainsi le moment
+approchait où un milliard d'assignats allait être retiré de la circulation.
+Il y avait dans les caisses, pour les besoins courans, quatre cents
+millions à peu près, restant des anciennes créations, et cinq cents
+millions d'assignats royaux, rentrés par le décret qui les démonétisait, et
+convertis en une somme égale d'assignats républicains. Il restait donc pour
+le service neuf cents millions environ.
+
+Ce qui paraîtra extraordinaire, c'est que l'assignat, qui perdait trois
+quarts et même quatre cinquièmes, était remonté au pair avec l'argent. Il y
+avait, dans cette hausse, du réel et du factice. La suppression graduelle
+d'un milliard flottant, le succès de la première levée, qui venait de
+produire six cent mille hommes en un mois de temps, les dernières victoires
+de la république, qui assuraient presque son existence, avaient hâté le
+débit des biens nationaux, et rendu quelque confiance aux assignats, mais
+point assez cependant pour les égaler à l'argent. Voici les causes qui les
+mirent, en apparence, au pair avec le numéraire. On se souvient qu'une loi
+défendait, sous des peines graves, le commerce de l'argent, c'est-à-dire
+l'échange à perte de l'assignat contre l'argent; qu'une autre loi punissait
+aussi de peines sévères celui qui, dans les achats, traiterait à des prix
+différens, selon que le paiement aurait lieu en papier ou en numéraire. De
+cette manière, l'argent, échangé soit contre l'assignat, soit contre la
+marchandise, ne pouvait valoir son prix réel, et il ne restait plus qu'à
+l'enfouir. Mais une dernière loi portait que l'argent, l'or ou les bijoux
+enfouis, appartiendraient, partie à l'état, partie au dénonciateur. Dès
+lors on ne pouvait ni se servir de l'argent dans le commerce, ni le cacher;
+il était à charge, il exposait le détenteur à passer pour suspect; on
+commençait à s'en défier et à préférer l'assignat pour l'usage journalier.
+C'est là ce qui rétablit momentanément le pair, qui n'avait jamais
+réellement existé pour le papier, même au premier jour de sa création.
+Beaucoup de communes, y ajoutant leurs lois à celles de la convention,
+avaient même défendu la circulation du numéraire, et ordonné qu'il fût
+apporté dans les caisses pour y être changé en assignats. La convention, il
+est vrai, avait aboli toutes ces décisions particulières des communes; mais
+les lois générales portées par elle n'en rendaient pas moins le numéraire
+inutile et dangereux. Beaucoup de gens le portaient à l'impôt ou à
+l'emprunt, ou bien le donnaient aux étrangers qui en faisaient un grand
+commerce, et qui venaient dans les villes frontières le recevoir contre des
+marchandises. Les Italiens, et les Génois surtout, qui nous apportaient
+beaucoup de blé, accouraient dans les ports du Midi, et achetaient au plus
+bas prix les matières d'or et d'argent. Le numéraire avait donc reparu par
+l'effet de ces lois terribles; et le parti des révolutionnaires ardens,
+craignant que son apparition ne fût de nouveau nuisible au papier-monnaie,
+voulait que le numéraire, qui, jusqu'ici, n'était pas exclu de la
+circulation, fût prohibé tout à fait; ils demandaient que la transmission
+en fût interdite, et qu'on ordonnât à tous ceux qui en possédaient de se
+présenter aux caisses publiques pour l'échanger contre des assignats.
+
+La terreur avait presque fait cesser l'agiotage. Les spéculations sur le
+numéraire étaient, comme on vient de le voir, devenues impossibles. Le
+papier étranger, frappé de réprobation, ne circulait plus comme deux mois
+auparavant; et les banquiers, accusés de toutes parts d'être les
+intermédiaires des émigrés, et de se livrer à l'agiotage, étaient dans le
+plus grand effroi. Pour un moment, le scellé avait été mis chez eux, mais
+on sentit bientôt le danger d'interrompre les opérations de la banque,
+d'arrêter ainsi la circulation de tous les capitaux, et on retira le
+scellé. Néanmoins, l'effroi était assez grand pour qu'on ne songeât plus à
+aucune espèce de spéculation.
+
+La compagnie des Indes venait enfin d'être abolie. On a vu quelle intrigue
+s'était formée entre quelques députés pour spéculer sur les actions de
+cette compagnie. Le baron de Batz, s'entendant avec Julien de Toulouse,
+Delaunay d'Angers, et Chabot, voulait, par des motions effrayantes, faire
+baisser les actions, les acheter alors, puis, par des motions plus douces,
+les faire remonter, les revendre, et réaliser les profits de cette hausse
+frauduleuse. L'abbé d'Espagnac, que Julien favorisait auprès du comité des
+marchés, devait prêter les fonds pour ces spéculations. Ces misérables
+réussirent, en effet, à faire tomber les actions de 4500 à 650 livres, et
+recueillirent des profits considérables. Cependant on ne pouvait éviter la
+suppression de la compagnie; alors ils se mirent à traiter avec elle pour
+adoucir le décret de suppression. Delaunay et Julien de Toulouse le
+discutaient avec ses directeurs, et leur disaient: «Si vous donnez telle
+somme, nous présenterons tel décret; si non, nous en présenterons tel
+autre.» Ils convinrent d'une somme de cinq cent mille francs, moyennant
+laquelle ils devaient, en proposant la suppression de la compagnie, qui
+était inévitable, lui faire attribuer à elle-même le soin de sa
+liquidation, ce qui pouvait prolonger pour long-temps encore sa durée. La
+somme devait être partagée entre Delaunay, Julien de Toulouse, Chabot, et
+Bazire, que son ami Chabot avait mis au fait de l'intrigue, mais qui refusa
+d'y prendre part. Delaunay présenta le décret de suppression le 17
+vendémiaire. Il proposait de supprimer la compagnie, de l'obliger à
+restituer les sommes qu'elle devait à l'état, et surtout de lui faire
+payer le droit sur les transferts, qu'elle était parvenue à éluder en
+transformant ses actions en inscriptions sur ses livres. Il proposait enfin
+de lui laisser à elle-même le soin de sa liquidation. Fabre d'Églantine,
+qui n'était pas encore dans le secret, et qui spéculait, à ce qu'il paraît,
+en sens contraire, s'éleva aussitôt contre ce projet, en disant que
+permettre à la compagnie de se liquider elle-même, c'était l'éterniser, et
+que sous ce prétexte elle demeurerait indéfiniment en exercice. Il
+conseilla donc de transporter au gouvernement le soin de cette liquidation.
+Cambon demanda, par un sous-amendement, que l'état, en faisant la
+liquidation, ne restât pas chargé des dettes, si le passif de la compagnie
+excédait son actif. Le décret et les deux amendemens furent adoptés, et on
+les renvoya à la commission, pour en arrêter la rédaction définitive.
+Aussitôt les membres du complot pensèrent qu'il fallait s'emparer de Fabre
+pour obtenir, au moyen de la rédaction, quelques modifications au décret.
+Chabot fut dépêché à Fabre avec cent mille francs, et parvint à le gagner.
+Voici alors ce qui fut fait: on rédigea le décret tel qu'il avait été
+adopté par la convention, et on le donna à signer à Cambon et aux membres
+de la commission qui n'étaient pas complices du projet. Ensuite on ajouta à
+cette copie authentique quelques mots qui en altéraient tout à fait le
+sens. A l'article des transferts qui avaient échappé au droit, et qui
+devaient le supporter, on ajouta ces mots: _Excepté ceux faits en fraude_,
+ce qui faisait revivre toutes les prétentions de la compagnie à l'égard de
+l'exemption du droit. A propos de la liquidation, il fut encore ajouté ces
+mots: _D'après les statuts et règlemens de la compagnie_, ce qui donnait
+entrée à celle-ci dans la liquidation. Ces mots intercalés changeaient
+gravement le dispositif du décret. Chabot, Fabre, Delaunay, Julien de
+Toulouse, signèrent ensuite, et remirent la copie falsifiée à la commission
+de l'envoi des lois, qui la fit imprimer et promulguer comme décret
+authentique. Ils espéraient que les membres qui avaient signé avant cette
+légère altération, ou ne s'en souviendraient pas, ou ne s'en apercevraient
+pas, et ils se partagèrent la somme de cinq cent mille francs. Bazire
+refusa seul sa part, en disant qu'il ne voulait pas participer à de telles
+turpitudes.
+
+Cependant Chabot, dont on commençait à dénoncer le luxe, tremblait de se
+voir compromis. Il avait suspendu les cent mille francs, reçus pour son
+compte, dans des lieux d'aisance; et comme ses complices le voyaient prêt à
+les trahir, ils menaçaient de prendre les devans, et de tout révéler s'il
+les abandonnait. Telle avait été l'issue de cette honteuse intrigue liée
+entre le baron de Batz et trois ou quatre députés. La terreur générale qui
+grondait sur toutes les têtes, même innocentes, s'était communiquée à eux,
+et ils avaient peur de se voir découverts et punis. Pour le moment donc,
+toutes les spéculations étaient suspendues, et personne ne songeait plus à
+se livrer à l'agiotage.
+
+C'est dans cet instant, où l'on ne craignait pas de faire violence à toutes
+les idées reçues, à toutes les habitudes établies, que le projet de
+renouveler le système des poids et mesures et de changer le calendrier fut
+exécuté. Le goût de la régularité et le mépris des obstacles devaient
+signaler une révolution qui était à la fois philosophique et politique.
+Elle avait divisé le territoire en quatre-vingt-trois portions égales; elle
+avait uniformisé l'administration civile, religieuse et militaire; elle
+avait égalisé toutes les parties de la dette publique. Elle ne pouvait
+manquer de régulariser les poids, les mesures et la division du temps. Sans
+doute ce goût pour l'uniformité, dégénérant en esprit de système, en fureur
+même, a fait oublier trop souvent les variétés nécessaires et attrayantes
+de la nature; mais ce n'est que dans ces sortes d'accès que l'esprit humain
+opère les régénérations grandes et difficiles. Le nouveau système des poids
+et mesures, l'une des plus belles créations du siècle, fut le résultat de
+cet audacieux esprit d'innovation. On imagina de prendre pour unité de
+poids et pour unité de mesures, des quantités naturelles et invariables
+dans tous les pays. Ainsi, l'eau distillée fut prise pour unité de poids,
+et une partie du méridien pour unité de mesure. Ces unités, multipliées ou
+divisées par dix, à l'infini, formèrent ce beau système connu sous le nom
+de _calcul décimal_.
+
+La même régularité devait être appliquée à la division du temps; et la
+difficulté de changer les habitudes d'un peuple, dans ce qu'elles ont de
+plus invincible, ne devait pas arrêter des hommes aussi résolus que ceux
+qui présidaient alors aux destinées de la France. Déjà ils avaient changé
+l'ère grégorienne en ère républicaine, et fait dater celle-ci de l'an
+premier de la liberté. Ils firent commencer l'année et la nouvelle ère au
+22 septembre 1792, jour qui par une rencontre heureuse, était celui de
+l'institution de la république et de l'équinoxe d'automne. L'année aurait
+dû être divisée en dix parties, conformément au système décimal; mais en
+prenant pour base de la division des mois les douze révolutions de la lune
+autour de la terre, il fallait admettre douze mois. La nature commandait
+ici l'infraction au système décimal. Le mois fut de trente jours; il se
+divisa en trois dizaines de jours, nommées _décades_, et remplaçant les
+quatre semaines. Le dixième jour de chaque décade fut consacré au repos, et
+remplaça l'ancien dimanche. C'était un jour de repos de moins par mois. La
+religion catholique avait multiplié les fêtes à l'infini; la révolution,
+préconisant le travail, croyait devoir les réduire le plus possible. Les
+mois s'appelèrent du nom des saisons auxquelles ils appartenaient. L'année
+commençant en automne, les trois premiers mois appartenaient à cette
+saison; on les nomma, le 1er, _vendémiaire_, le 2e, _brumaire_, le 3e,
+_frimaire_; les trois suivans, correspondant à l'hiver, s'appelaient
+_nivôse, pluviôse, ventôse_; les trois autres, répondant au printemps,
+_germinal, floréal, prairial_; les trois derniers enfin, comprenant l'été,
+furent nommés _messidor, thermidor, fructidor_. Ces douze mois, de trente
+jours chacun, ne faisaient que trois cent soixante jours en tout. Il
+restait cinq jours pour compléter l'année; ils furent appelés
+_complémentaires_, et on eut la belle idée de les réserver pour des fêtes
+nationales, sous le nom de _sans-culottides_, nom qu'il faut accorder au
+temps, et qui n'est pas plus absurde que beaucoup d'autres adoptés par les
+peuples. La première dut être consacrée au _génie_; la seconde au
+_travail_; la troisième, aux _belles actions_; la quatrième, aux
+_récompenses_; la cinquième enfin, à _l'opinion_. Cette dernière fête, tout
+à fait originale, et parfaitement adaptée au caractère français, devait
+être une espèce de carnaval politique de vingt-quatre heures, pendant
+lequel il serait permis de dire et d'écrire impunément sur tout homme
+public, tout ce qu'il plairait au peuple et aux écrivains d'imaginer.
+C'était à l'opinion à faire justice de l'opinion même, et à tous les
+magistrats à se défendre par leurs vertus contre les vérités et les
+calomnies de ce jour. Rien n'était plus grand et plus moral que cette idée.
+Il ne faut point, parce qu'une destinée plus forte a emporté les pensées et
+les institutions de cette époque, frapper de ridicule ses vastes et hardies
+conceptions. Les Romains ne sont pas restés ridicules, parce que, le jour
+du triomphe, le soldat placé derrière le char du triomphateur, pouvait dire
+tout ce que lui suggérait sa haine ou sa gaieté. Tous les quatre ans,
+l'année bissextile, amenant six jours complémentaires au lieu de cinq,
+cette sixième sans-culottide devait s'appeler fête de la _révolution_, et
+être consacrée à une grande solennité, dans laquelle les Français
+viendraient célébrer l'époque de leur affranchissement et l'institution de
+la république.
+
+Le jour fut divisé, suivant le système décimal, en dix parties ou heures,
+celles-ci en dix autres, et ainsi de suite. De nouveaux cadrans furent
+ordonnés pour mettre en pratique cette nouvelle manière de calculer le
+temps; cependant, pour ne pas tout faire à la fois, on ajourna à une année
+cette dernière réforme. La dernière révolution, la plus difficile, la plus
+accusée de tyrannie, fut celle qu'on essaya à l'égard du culte. Les lois
+révolutionnaires, relatives à la religion, étaient restées telles que
+l'assemblée constituante les avait faites. On se souvient que cette
+première assemblée, désirant ramener l'administration ecclésiastique à
+l'uniformité de l'administration civile, voulut que les circonscriptions
+des diocèses fussent les mêmes que celles des départemens, que l'évêque fût
+électif comme tous les autres fonctionnaires, et qu'en un mot, sans toucher
+au dogme, la discipline fût régularisée, comme venaient de l'être toutes
+les parties de l'organisation politique. Telle fut la constitution civile
+du clergé, à laquelle on obligea les ecclésiastiques de prêter serment. Dès
+ce jour, on s'en souvient, il y eut un schisme; on appela prêtres
+constitutionnels ou assermentés, ceux qui avaient adhéré à la nouvelle
+institution, et prêtres réfractaires ceux qui s'y étaient refusés. Ces
+derniers seulement étaient privés de leurs fonctions et pourvus d'une
+pension. L'assemblée législative, voyant qu'ils s'attachaient à indisposer
+l'opinion contre le nouveau régime, les soumit à la surveillance des
+autorités des départemens, et décréta même que sur un jugement de ces
+autorités, ils pourraient être bannis du territoire de la France. La
+convention, plus sévère enfin, à mesure que leur conduite devenait plus
+séditieuse, condamna à la déportation tous les prêtres réfractaires.
+L'emportement des esprits augmentant chaque jour, on se demandait pourquoi,
+en abolissant toutes les anciennes superstitions monarchiques, on
+conservait encore un fantôme de religion, à laquelle presque personne ne
+croyait plus, et qui formait le contraste le plus tranchant avec les
+nouvelles institutions, les nouvelles moeurs de la France républicaine.
+Déjà on avait demandé des lois pour favoriser les prêtres mariés, et les
+protéger contre certaines administrations locales qui voulaient les priver
+de leurs fonctions. La convention, très réservée en cette matière, n'avait
+rien voulu statuer à leur égard, mais par son silence même elle les avait
+autorisés à conserver leurs fonctions et leurs traitemens. Il s'agissait en
+outre, dans certaines pétitions, de ne plus salarier aucun culte, de
+laisser chaque secte payer ses ministres, d'interdire les cérémonies
+extérieures, et d'obliger toutes les religions à se renfermer dans leurs
+temples. La convention se borna à réduire le revenu des évêques au
+_maximum_ de six mille francs, vu qu'il y en avait dont le revenu s'élevait
+à soixante-dix mille. Quant à tout le reste elle ne voulut rien prendre sur
+elle, et garda le silence, laissant la France prendre l'initiative de
+l'abolition des cultes. Elle craignait, en touchant elle-même aux
+croyances, d'indisposer une partie de la population, encore attachée à la
+religion catholique. La commune de Paris, moins réservée, saisit cette
+occasion importante d'une grande réforme, et s'empressa de donner le
+premier exemple de l'abjuration du catholicisme.
+
+Tandis que les patriotes de la convention et des Jacobins, tandis que
+Robespierre, Saint-Just et les autres chefs révolutionnaires, s'arrêtaient
+au déisme, Chaumette, Hébert, tous les notables de la commune et des
+Cordeliers, placés plus bas par leurs fonctions et leurs lumières,
+devaient, suivant la loi ordinaire, dépasser les bornes, et aller jusqu'à
+l'athéisme. Ils ne professaient pas ouvertement cette doctrine, mais on
+pouvait la leur supposer; jamais dans leurs discours ou leurs feuilles, ils
+ne prononçaient le nom de Dieu, et ils répétaient sans cesse qu'un peuple
+ne devait se gouverner que par la raison, et n'admettre aucun culte que
+celui de la raison. Chaumette n'était ni bas, ni méchant, ni ambitieux
+comme Hébert; il ne cherchait pas, en exagérant les opinions régnantes, à
+supplanter les chefs actuels de la révolution; mais, dénué de vues
+politiques, plein d'une philosophie commune, entraîné par un extraordinaire
+penchant à la déclamation, il prêchait, avec l'ardeur et l'orgueil dévot
+d'un missionnaire, les bonnes moeurs, le travail, les vertus patriotiques,
+et la raison enfin, en s'abstenant toujours de nommer Dieu. Il s'était
+élevé avec véhémence contre les pillages; il avait fortement réprimandé les
+femmes qui négligeaient le soin de leur ménage pour se mêler de troubles
+politiques, et avait eu le courage de faire fermer leur club; il avait
+provoqué l'abolition de la mendicité et l'établissement d'ateliers publics
+pour fournir du travail aux pauvres; il avait tonné contre la prostitution,
+et avait fait prohiber par la commune la profession des filles publiques,
+partout tolérée comme inévitable. Il était défendu à ces malheureuses de se
+montrer en public, d'exercer même dans l'intérieur des maisons leur
+déplorable industrie. Chaumette disait qu'elles appartenaient aux pays
+monarchiques et catholiques, où il y avait des citoyens oisifs, des prêtres
+non mariés, et que le travail et le mariage devaient les chasser des
+républiques.
+
+Chaumette, prenant donc l'initiative au nom de ce système de la raison,
+s'éleva à la commune contre la publicité du culte catholique. Il soutint
+que c'était un privilège dont ce culte ne devait pas plus jouir qu'un
+autre; que si chaque secte avait cette faculté, bientôt les rues et les
+places publiques seraient le théâtre des farces les plus ridicules. La
+commune ayant la police locale, il fit décider, le 23 vendémiaire (14
+octobre), que les ministres d'aucune religion ne pourraient exercer leur
+culte hors des temples. Il fit instituer de nouvelles cérémonies funèbres
+pour rendre les derniers devoirs aux morts. Les amis et les parens devaient
+seuls accompagner le cercueil. Tous les signes religieux furent supprimés
+dans les cimetières, et remplacés par une statue du Sommeil, à l'exemple de
+ce que Fouché avait fait dans le département de l'Allier. Au lieu de cyprès
+et d'arbustes lugubres, les cimetières furent plantés des arbres les plus
+rians et les plus odorans. «Il faut, dit Chaumette, que l'éclat et le
+parfum des fleurs rappellent les idées les plus douces; je voudrais, s'il
+était possible, pouvoir respirer l'âme de mon père!» Tous les signes
+extérieurs du culte furent entièrement abolis. On décida encore dans un
+même arrêté, et toujours sur les réquisitoires de Chaumette, qu'on ne
+pourrait plus vendre dans les rues _toutes espèces de jongleries, telles
+que des saints-suaires, des mouchoirs de sainte Véronique, des ecce-homo,
+des croix, des agnus Dei, des Vierges, des cors et bagues de saint Hubert_,
+ni pareillement _des poudres, des eaux médicinales, et autres drogues
+falsifiées_. L'image de la Vierge fut partout supprimée, et toutes les
+madones qui se trouvaient dans des niches, aux coins des rues, furent
+remplacées par les bustes de Marat et de Lepelletier.
+
+Anacharsis Clootz, ce même baron prussien qui, riche à cent mille livres de
+rentes, avait quitté son pays pour venir à Paris représenter, disait-il, le
+genre humain, qui avait figuré à la première fédération de 1790, à la tête
+des prétendus envoyés de tous les peuples, et qui ensuite fut nommé député
+à la convention nationale, Anacharsis Clootz prêchait sans cesse la
+république universelle et le culte de la raison. Plein de ces deux idées,
+il les développait sans relâche dans ses écrits, et, tantôt dans des
+manifestes, tantôt dans des adresses, il les proposait à tous les peuples.
+Le déisme lui paraissait aussi coupable que le catholicisme même; il ne
+cessait de proposer la destruction des tyrans et de toutes les espèces de
+dieux, et prétendait qu'il ne devait rester chez l'humanité, affranchie et
+éclairée, que la raison pure, et son culte bienfaisant et immortel. Il
+disait à la convention: «Je n'ai pu échapper à tous les tyrans sacrés et
+profanes que par des voyages continuels; j'étais à Rome quand on voulait
+m'incarcérer à Paris, et j'étais à Londres quand on voulait me brûler à
+Lisbonne. C'est en faisant ainsi la navette d'un bout de l'Europe à
+l'autre, que j'échappais aux alguazils, aux mouchards, à tous les maîtres,
+à tous les valets. Mes émigrations cessèrent quand l'émigration des
+scélérats commença. C'est dans le chef-lieu du globe, c'est à Paris,
+qu'était le poste de l'orateur du genre humain. Je ne le quittai plus
+depuis 1789; c'est alors que je redoublai de zèle contre les prétendus
+souverains de la terre et du ciel. Je prêchai hautement qu'il n'y a pas
+d'autre Dieu que la nature, d'autre souverain que le genre humain, le
+peuple-dieu. Le peuple se suffit à lui-même, il sera toujours debout. La
+nature ne s'agenouille point devant elle-même. Jugez de la majesté du genre
+humain libre par celle du peuple français, qui n'en est qu'une fraction.
+Jugez de l'infaillibilité du tout par la sagacité d'une portion qui, elle
+seule, fait trembler le monde esclave. Le comité de surveillance de la
+république universelle aura moins de besogne que le comité de la moindre
+section de Paris. Une confiance générale remplacera une méfiance
+universelle. Il y aura dans ma république peu de bureaux, peu d'impôts, et
+point de bourreau. La raison réunira tous les hommes dans un seul faisceau
+représentatif, sans autre lien que la correspondance épistolaire. Citoyens,
+la religion est le seul obstacle à cette utopie; le temps est venu de la
+détruire. Le genre humain a brûlé ses lisières. On n'a de vigueur, dit un
+ancien, que le jour qui suit un mauvais règne; profitons de ce premier
+jour, que nous prolongerons jusqu'au lendemain de la délivrance du monde!»
+
+Les réquisitoires de Chaumette ranimèrent toutes les espérances de Clootz;
+il alla trouver Gobel, intrigant de Porentruy, devenu évêque
+constitutionnel du département de Paris, par ce mouvement rapide qui avait
+élevé Chaumette, Hébert et tant d'autres aux premières fonctions
+municipales. Il lui persuada que le moment était venu d'abjurer à la face
+de la France le culte catholique, dont il était le premier pontife; que son
+exemple entraînerait tous les ministres du culte, éclairerait la nation,
+provoquerait une abjuration générale, et obligerait la convention à
+prononcer alors l'abolition du christianisme. Gobel ne voulut pas
+précisément abjurer sa croyance même, et déclarer par là qu'il avait trompé
+les hommes pendant toute sa vie, mais il consentit à venir abdiquer
+l'épiscopat. Gobel décida ensuite ses vicaires à suivre cet exemple. Il fut
+convenu aussi avec Chaumette et les membres du département que toutes les
+autorités constituées de Paris accompagneraient Gobel, et feraient partie
+de la députation, pour lui donner plus de solennité.
+
+Le 17 brumaire (7 novembre 1793), Momoro, Pache, Lhuillier, Chaumette,
+Gobel et tous ses vicaires, se rendent à la convention. Chaumette et
+Lhuillier, tous deux procureurs, l'un de la commune, l'autre du
+département, annoncent que le clergé de Paris vient rendre à la raison un
+hommage éclatant et sincère. Alors ils présentent Gobel. Celui-ci, coiffé
+du bonnet rouge, et tenant à la main sa mitre, sa crosse, sa croix et son
+anneau, prend la parole: «Né plébéien, dit-il, curé dans le Porentruy,
+envoyé par mon clergé à la première assemblée, puis élevé à l'archevêché de
+Paris, je n'ai jamais cessé d'obéir au peuple. J'ai accepté les fonctions
+que ce peuple m'avait autrefois confiées, et aujourd'hui je lui obéis
+encore en venant les déposer. Je m'étais fait évêque quand le peuple
+voulait des évêques, je cesse de l'être maintenant que le peuple n'en veut
+plus.» Gobel ajoute que tout son clergé, animé des mêmes sentimens, le
+charge de faire la même déclaration. En achevant ces paroles, il dépose sa
+mitre, sa croix et son anneau. Son clergé ratifie sa déclaration. Le
+président lui répond avec adresse, que la convention a décrété la liberté
+des cultes, qu'elle a dû la laisser tout entière à chaque secte, qu'elle ne
+s'est jamais ingérée dans leurs croyances, mais qu'elle applaudit à celles
+qui, éclairées par la raison, viennent abjurer leurs superstitions et leurs
+erreurs.
+
+Gobel n'avait pas abjuré le sacerdoce et le catholicisme, et n'avait pas
+osé se déclarer un imposteur qui venait enfin avouer ses mensonges; mais
+d'autres étendent pour lui cette déclaration. «Revenu, dit le curé de
+Vaugirard, des préjugés que le fanatisme avait mis dans mon coeur et dans
+mon esprit, je dépose mes lettres de prêtrise.» Divers évêques et curés,
+membres de la convention, suivent cet exemple, et déposent leurs lettres
+de prêtrise ou abjurent le catholicisme. Julien de Toulouse abdique aussi
+sa qualité de ministre protestant. Des applaudissemens furieux de
+l'assemblée et des tribunes accueillent ces abdications. Dans ce moment,
+Grégoire, évêque de Blois, entre dans l'assemblée. On lui raconte ce qui
+vient de se passer, et on l'engage à imiter l'exemple de ses collègues. Il
+refuse avec courage: «S'agit-il du revenu attaché aux fonctions d'évêque?
+je l'abandonne, dit-il, sans regret. S'agit-il de ma qualité de prêtre et
+d'évêque? je ne puis m'en dépouiller; ma religion me le défend. J'invoque
+la liberté des cultes.» Les paroles de Grégoire s'achèvent dans le tumulte,
+mais n'arrêtent point cependant l'explosion de joie que cette scène a
+excitée. La députation quitte l'assemblée au milieu d'une foule immense, et
+va se rendre à l'Hôtel-de-Ville pour recevoir les félicitations de la
+commune.
+
+Il n'était pas difficile, une fois cet exemple donné, d'exciter toutes les
+sections de Paris et toutes les communes de la république à l'imiter.
+Bientôt les sections se réunissent, et viennent déclarer, l'une après
+l'autre, qu'elles renoncent à toutes les erreurs de la superstition, et
+qu'elles ne reconnaissent plus qu'un seul culte, celui de la raison. La
+section de l'Homme-Armé déclare qu'elle ne reconnaît d'autre culte que
+celui de la vérité et de la raison, d'autre fanatisme que celui de la
+liberté et de l'égalité, d'autre dogme que celui de la fraternité et des
+lois républicaines décrétées depuis le 31 mai 1793. Celle de la Réunion
+annonce qu'elle fera un feu de joie de tous les confessionnaux, de tous les
+livres qui servaient aux catholiques, et qu'elle fera fermer l'église de
+Saint-Méry. Celle de Guillaume-Tell renonce pour toujours au culte de
+l'erreur et du mensonge. Celle de Mucius Scaevola abjure le catholicisme,
+et fera, décadi prochain, sur le maître-autel de Saint-Sulpice,
+l'inauguration des bustes de Marat, de Lepelletier et de Mucius Scaevola.
+Celle des Piques n'adorera d'autre Dieu que le Dieu de la liberté et de
+l'égalité. Celle de l'Arsenal abdique aussi le culte catholique.
+
+Ainsi les sections, prenant l'initiative, abjuraient le catholicisme comme
+religion publique, et s'emparaient de ses édifices et de ses trésors comme
+d'édifices et de trésors appartenant au domaine communal. Déjà les députés
+en mission dans les départemens avaient engagé une foule de communes à se
+saisir du mobilier des églises qui n'était pas nécessaire, disaient-ils, à
+la religion, qui, d'ailleurs, comme toute propriété publique, appartenait à
+l'état, et pouvait être consacré à ses besoins. Fouché avait envoyé du
+département de l'Allier plusieurs caisses d'argenterie. Il en était venu
+beaucoup aussi de divers départemens. Bientôt le même exemple, suivi à
+Paris et aux environs, fit affluer à la barre de la convention des monceaux
+de richesses. On dépouilla toutes les églises, et les communes envoyèrent
+des députations avec l'or et l'argent accumulés dans les niches des saints,
+ou dans les lieux consacrés par une ancienne dévotion. On se rendait en
+procession à la convention, et le peuple, se livrant à ses goûts
+burlesques, parodiait de la manière la plus bizarre les scènes de la
+religion, et trouvait autant de plaisir à les profaner qu'il en avait
+trouvé jadis à les célébrer. Des hommes, vêtus de surplis, de chasubles, de
+chappes, venaient en chantant des _alleluia_ et en dansant _la carmagnole_
+à la barre de la convention; ils y déposaient les ostensoirs, les crucifix,
+les saints ciboires, les statues d'or et d'argent; ils prononçaient des
+discours burlesques, et souvent adressaient aux saints eux-mêmes les
+allocutions les plus singulières. «O vous! s'écriait une députation de
+Saint-Denis, ô vous, instrumens du fanatisme! saints, bienheureux de toute
+espèce, soyez enfin patriotes, levez-vous en masse, servez la patrie en
+allant vous fondre à la Monnaie, et faites en ce monde notre bonheur que
+vous vouliez faire dans l'autre!» A ces scènes de gaieté succédaient tout à
+coup des scènes de respect et de recueillement. Ces mêmes individus, qui
+foulaient aux pieds les saints du christianisme, portaient un dais; ils en
+ouvraient les voiles, et montrant les bustes de Marat et de Lepelletier:
+«Voici, disaient-ils, non pas des dieux faits par des hommes, mais l'image
+de citoyens respectables, assassinés par les esclaves des rois.» On
+défilait ensuite devant la convention, en chantant encore des _alleluia_ et
+en dansant _la carmagnole_; on allait déposer les riches dépouilles des
+autels à la Monnaie, et les bustes vénérés de Marat et de Lepelletier dans
+les églises, devenues désormais les temples d'un nouveau culte.
+
+Sur le réquisitoire de Chaumette, il fut arrêté que l'église métropolitaine
+de Notre-Dame serait convertie en un édifice républicain, appelé _Temple de
+la Raison_; une fête fut instituée pour tous les jours de décade. Elle dut
+remplacer les cérémonies catholiques du dimanche. Le maire, les officiers
+municipaux, les fonctionnaires publics, se rendaient dans le temple de la
+Raison, y lisaient la déclaration des droits de l'homme, ainsi que l'acte
+constitutionnel, y faisaient l'analyse des nouvelles des armées, et
+racontaient les actions d'éclat qui avaient eu lieu dans la décade. _Une
+bouche de vérité_, semblable aux bouches de dénonciations qui se trouvaient
+à Venise, était placée dans le temple de la Raison pour recevoir _les avis,
+reproches_ ou _conseils_, utiles au bien public. On faisait la levée de ces
+lettres chaque jour de décade; on procédait à leur lecture; un orateur
+prononçait un discours de morale; après, on exécutait des morceaux de
+musique, et on finissait par chanter des hymnes républicains. Il y avait
+dans le temple deux tribunes, l'une pour les vieillards, l'autre pour les
+femmes enceintes, avec ces mots: _Respect à la vieillesse, respect et soins
+aux femmes enceintes_.
+
+La première fête de la raison fut célébrée avec pompe le 20 brumaire (10
+novembre). Toutes les sections s'y rendirent avec les autorités
+constituées. Une jeune femme représentait la déesse de la Raison; c'était
+l'épouse de l'imprimeur Momoro, l'un des amis de Vincent, Ronsin,
+Chaumette, Hébert, et pareils. Elle était vêtue d'une draperie blanche; un
+manteau bleu céleste flottait sur ses épaules; ses cheveux épars étaient
+recouverts du bonnet de la liberté. Elle était assise sur un siége antique,
+entouré de lierre et porté par quatre citoyens. Des jeunes filles, vêtues
+de blanc et couronnées de rosés, précédaient et suivaient la déesse. Puis
+venaient les bustes de Lepelletier et de Marat, des musiciens, des troupes,
+et toutes les sections armées. Des discours furent prononcés, et des hymnes
+chantés dans le temple de la Raison; on se rendit ensuite à la convention;
+Chaumette prit la parole en ces termes:
+
+«Législateurs, le fanatisme a cédé la place à la raison. Ses yeux louches
+n'ont pu soutenir l'éclat de la lumière. Aujourd'hui un peuple immense
+s'est porté sous ces voûtes gothiques, qui pour la première fois ont servi
+d'écho à la vérité. Là, les Français ont célébré le seul vrai culte, celui
+a de la liberté, celui de la raison. Là, nous avons formé des voeux pour la
+prospérité des armes de la république. Là, nous avons abandonné des idoles
+inanimées, pour la raison, pour cette image animée, chef-d'oeuvre de la
+nature.» En disant ces mots, Chaumette montrait la déesse vivante de la
+Raison. La jeune et belle femme qui la représentait, descend de son siége,
+et s'approche du président, qui lui donne l'accolade fraternelle au milieu
+des bravos universels, et des cris de _vive la république! vive la Raison!
+à bas le fanatisme!_ La convention, qui n'avait encore pris aucune part à
+ces représentations, est entraînée et obligée de suivre le cortège, qui
+retourne une seconde fois au temple de la Raison, et va y chanter un hymne
+patriotique. Une nouvelle importante, celle de la reprise de Noirmoutiers
+sur Charette, augmentait la joie générale et lui donnait un motif plus réel
+que celui de l'abolition du fanatisme.
+
+On voit sans doute avec dégoût ces scènes sans recueillement, sans bonne
+foi, où un peuple changeait son culte sans comprendre ni l'ancien ni le
+nouveau. Mais quand le peuple est-il de bonne foi? quand est-il capable de
+comprendre les dogmes qu'on lui donne à croire? Ordinairement, que lui
+faut-il? De grandes réunions qui satisfassent son besoin d'être assemblé,
+des spectacles symboliques, où on lui rappelle sans cesse l'idée d'une
+puissance supérieure à la sienne, enfin des fêtes où l'on rende hommage aux
+hommes qui ont le plus approché du bien, du beau, du grand, en un mot des
+temples, des cérémonies et des saints. Il avait ici des temples, la Raison,
+Marat, et Lepelletier. Il était réuni, il adorait une puissance
+mystérieuse, il célébrait deux hommes. Tous ses besoins étaient donc
+satisfaits, et il n'y cédait pas autrement qu'il n'y cède toujours.
+
+Si l'on considère le tableau de la France à cette époque, on verra que
+jamais plus de contraintes ne furent exercées à la fois sur cette partie
+inerte et patiente de la population, sur laquelle se font les expériences
+politiques. On n'osait plus émettre aucune opinion; on craignait de voir
+ses amis ou ses parens, de peur d'être compromis avec eux, et de perdre la
+liberté et quelquefois la vie. Cent mille arrestations et quelques
+centaines de condamnations rendaient la prison et l'échafaud toujours
+présens à la pensée de vingt-cinq millions de Français. On supportait des
+impôts considérables. Si on était, d'après une classification tout
+arbitraire, rangé dans la classe des riches, on perdait pour cette année,
+une portion de son revenu. Quelquefois, sur une réquisition d'un
+représentant ou d'un agent quelconque, il fallait donner ou sa récolte, ou
+son mobilier le plus précieux, en or et en argent. On n'osait plus afficher
+aucun luxe, ni se livrer à des plaisirs bruyans. On ne pouvait plus se
+servir de la monnaie métallique; il fallait accepter ou donner un papier
+déprécié, et avec lequel il était difficile de se procurer les objets dont
+on avait besoin. Il fallait, si on était marchand, vendre à un prix fictif;
+si on était acheteur, se contenter de la plus mauvaise marchandise, parce
+que la bonne fuyait le maximum et les assignats; quelquefois même il
+fallait s'en passer tout à fait, parce que la bonne et la mauvaise se
+cachaient également. On n'avait plus qu'une seule espèce de pain noir,
+commun au riche et au pauvre, qu'il fallait se disputer à la porte des
+boulangers, en faisant queue pendant plusieurs heures. Les noms des poids
+et mesures, les noms des mois et des jours étaient changés; on n'avait plus
+que trois dimanches au lieu de quatre; enfin, les femmes, les vieillards,
+se voyaient privés des cérémonies du culte, auxquelles ils avaient assisté
+toute leur vie. Jamais donc le pouvoir ne bouleversa plus violemment les
+habitudes d'un peuple: menacer toutes les existences, décimer les fortunes,
+régler obligatoirement le taux des échanges, renouveler les appellations
+de toutes choses, détruire les pratiques du culte, c'était sans contredit
+la plus atroce des tyrannies; mais on doit tenir compte du danger de
+l'état, des crises inévitables du commerce, et de l'esprit de système
+inséparable de l'esprit d'innovation.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 5: Titre d'une brochure qu'il avait écrite contre les girondins.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+
+RETOUR DE DANTON.--DIVISION DANS LE PARTI DE LA MONTAGNE, DANTONISTES ET
+HÉBERTISTES.--POLITIQUE DE ROBESPIERRE ET DU COMITÉ DE SALUT
+PUBLIC.--DANTON, ACCUSÉ AUX JACOBINS, SE JUSTIFIE; IL EST DÉFENDU PAR
+ROBESPIERRE.--ABOLITION DU CULTE DE LA RAISON.--DERNIERS PERFECTIONNEMENS
+APPORTÉS AU GOUVERNEMENT DICTATORIAL RÉVOLUTIONNAIRE.--ÉNERGIE DU COMITÉ
+CONTRE TOUS LES PARTIS.--ARRESTATION DE RONSIN, DE VINCENT, DES QUATRE
+DÉPUTÉS AUTEURS DU FAUX DÉCRET, ET DES AGENS PRÉSUMÉS DE L'ÉTRANGER.
+
+
+Depuis la chute des girondins, le parti montagnard, resté seul et
+victorieux, avait commencé à se fractionner. Les excès toujours plus grands
+de la révolution achevèrent de le diviser tout à fait, et on touchait à une
+rupture prochaine. Beaucoup de députés avaient été émus du sort des
+girondins, de Bailly, de Brunet, de Houchard; d'autres blâmaient les
+violences commises à l'égard du culte, les jugeaient impolitiques et
+dangereuses. Ils disaient que de nouvelles superstitions succédaient à
+celles qu'on voulait détruire, que le prétendu culte de la Raison n'était
+que celui de l'athéisme, que l'athéisme ne pouvait convenir à un peuple,
+et que ces extravagances étaient payées par l'étranger. Au contraire, le
+parti qui régnait aux Cordeliers et à la commune, qui avait Hébert pour
+écrivain, Ronsin et Vincent pour chefs, Chaumette et Clootz pour apôtres,
+soutenait que ses adversaires voulaient ressusciter une faction modérée, et
+amener une nouvelle division dans la république.
+
+Danton était revenu de sa retraite. Il ne disait pas sa pensée, mais un
+chef de parti voudrait en vain la cacher; elle se répand de proche en
+proche, et devient bientôt manifeste à tous les esprits. On savait qu'il
+aurait voulu empêcher l'exécution des girondins, et qu'il avait été
+vivement touché de leur fin tragique; on savait que, partisan et inventeur
+des moyens révolutionnaires, il commençait à en blâmer l'emploi féroce et
+aveugle; que la violence ne lui semblait pas devoir se prolonger au-delà du
+danger, et qu'à la fin de la campagne actuelle et après l'expulsion entière
+des ennemis, il voulait faire rétablir le règne des lois douces et
+équitables. On n'osait pas l'attaquer à la tribune des clubs. Hébert
+n'osait pas l'insulter dans sa feuille du _Père Duchêne_; mais an répandait
+verbalement les bruits les plus insidieux; on insinuait des soupçons sur sa
+probité; on appelait avec plus de perfidie que jamais les concussions de la
+Belgique, et on lui en attribuait une partie; on était même allé jusqu'à
+dire, pendant sa retraite à Arcis-sur-Aube, qu'il avait émigré en emportant
+ses richesses. On lui associait, comme ne valant pas mieux, Camille
+Desmoulins, son ami, qui avait partagé sa pitié pour les girondins, et
+avait défendu Dillon; Philippeaux, qui revenait de la Vendée, furieux
+contre les désorganisateurs, et tout prêt à dénoncer Ronsin et Rossignol.
+On rangeait encore dans son parti tous ceux qui, de quelque manière,
+avaient démérité des révolutionnaires ardens, et le nombre commençait à en
+être assez grand.
+
+Julien de Toulouse, déjà fort suspect par ses liaisons avec d'Espagnac et
+avec les fournisseurs, avait achevé de se compromettre par un rapport sur
+les administrations fédéralistes, dans lequel il s'efforçait d'excuser les
+torts de la plupart d'entre elles. A peine l'eut-il prononcé, que les
+cordeliers et les jacobins soulevés l'obligèrent à se rétracter. Ils firent
+une enquête sur sa vie privée; ils découvrirent qu'il vivait avec des
+agioteurs, et qu'il avait une ci-devant comtesse pour maîtresse, et ils le
+déclarèrent tout à la fois corrompu et modéré. Fabre-d'Églantine venait
+tout à coup de changer de situation, et déployait un luxe qu'on ne lui
+connaissait pas auparavant. Chabot, le capucin Chabot, qui, en entrant dans
+la révolution, n'avait que sa pension ecclésiastique, venait aussi
+d'étaler un beau mobilier, et d'épouser la jeune soeur des deux Frey, avec
+une dot de deux cent mille livres. Ce changement de fortune si prompt
+excita des soupçons contre les nouveaux enrichis, et bientôt une
+proposition qu'ils firent à la convention acheva de les perdre. Un député,
+Osselin, venait d'être arrêté pour avoir, dit-on, caché une émigrée. Fabre,
+Chabot, Julien, Delaunay, qui n'étaient pas tranquilles pour eux-mêmes;
+Bazire, Thuriot, qui n'avaient rien à se reprocher, mais qui voyaient avec
+effroi qu'on ne ménageât pas même les membres de la convention, proposèrent
+un décret, portant qu'aucun député ne pourrait être arrêté, sans auparavant
+être entendu à la barre. Ce décret fut adopté, mais tous les clubs et les
+jacobins se soulevèrent, et prétendirent qu'on voulait renouveler
+l'_inviolabilité_. Ils le firent rapporter, et commencèrent l'enquête la
+plus sévère sur ceux qui l'avaient proposé, sur leur conduite et sur
+l'origine de leur subite fortune. Julien, Fabre, Chabot, Delaunay, Bazire,
+Thuriot, dépopularisés en quelques jours, furent rangés dans le parti des
+hommes équivoques et modérés. Hébert les couvrit d'injures grossières dans
+sa feuille, et les livra à la vile populace.
+
+Quatre ou cinq autres individus partagèrent encore le même sort, quoique
+jusqu'ici reconnus excellens patriotes. C'étaient Proli, Pereyra, Gusman,
+Dubuisson et Desfieux. Nés presque tous sur le sol étranger, ils étaient
+venus, comme les deux Frey et comme Clootz, se jeter dans la révolution
+française, par enthousiasme, et probablement aussi par besoin de faire
+fortune. On ne s'inquiéta pas de ce qu'ils étaient tant qu'on les vit
+abonder dans le sens de la révolution. Proli, qui était de Bruxelles, fut
+envoyé avec Pereyra et Desfieux auprès de Dumouriez, pour découvrir ses
+intentions. Ils le firent expliquer, et vinrent, comme nous l'avons
+rapporté, le dénoncer à la convention et aux Jacobins. C'était bien
+jusque-là; mais ils avaient été employés par Lebrun, parce qu'étant
+étrangers et instruits, ils pouvaient rendre des services aux relations
+extérieures. En approchant Lebrun, ils apprirent à l'estimer, et ils le
+défendirent plus tard. Proli avait connu beaucoup Dumouriez, et, malgré la
+défection de ce général, il avait persisté à vanter ses talens et à dire
+qu'on aurait pu le conserver à la république; enfin presque tous,
+connaissant mieux les pays voisins, avaient blâmé l'application du système
+jacobin à la Belgique et aux provinces réunies à la France. Leurs propos
+furent recueillis, et lorsqu'une défiance générale fit imaginer
+l'intervention secrète d'une faction étrangère, on commença à les
+soupçonner, et à se raviser sur leurs discours. On sut que Proli était fils
+naturel de Kaunitz; on supposa qu'il était le meneur en chef, et on les
+métamorphosa tous en espions de Pitt et de Cobourg. Bientôt la fureur n'eut
+plus de bornes, et l'exagération même de leur patriotisme, qu'ils croyaient
+propre à les justifier, ne servit qu'à les compromettre davantage. On les
+confondit avec le parti des équivoques, des modérés. Ainsi, dès que Danton
+ou ses amis avaient quelque observation à faire sur les fautes des agens
+ministériels, ou sur les violences exercées contre le culte, le parti
+Hébert, Vincent et Ronsin, répondait en criant à la modération, à la
+corruption, à la faction étrangère.
+
+Suivant l'usage, les modérés renvoyaient à leurs adversaires cette
+accusation, et leur disaient: C'est vous qui êtes les complices de ces
+étrangers; tout vous rapproche, et la commune violence de vôtre langage, et
+le projet de tout bouleverser en poussant tout au pire. Voyez,
+ajoutaient-ils, cette commune qui s'arroge une autorité législative, et
+rend des lois sous le titre modeste d'arrêtés; qui règle tout, police,
+subsistances, culte; qui substitue de son chef une religion à une autre,
+remplace les anciennes superstitions par des superstitions nouvelles,
+prêche l'athéisme, et se fait imiter par toutes les municipalités de la
+république; voyez ces bureaux de la guerre, d'où s'échappent une foule
+d'agens qui vont dans les provinces rivaliser avec les représentans,
+exercer les plus grandes vexations, et décrier la révolution par leur
+conduite; voyez cette commune et ces bureaux! que veulent-ils, sinon
+usurper l'autorité législative et exécutive, déposséder la convention, les
+comités, et dissoudre le gouvernement? Qui peut les pousser à ce but, sinon
+l'étranger?
+
+Au milieu de ces agitations et de ces querelles, l'autorité devait prendre
+un parti vigoureux. Robespierre pensait, avec tout le comité, que ces
+accusations réciproques étaient extrêmement dangereuses. Sa politique,
+comme on l'a déjà vu, avait consisté, depuis le 31 mai, à empêcher un
+nouveau débordement révolutionnaire, à rallier l'opinion autour de la
+convention, et la convention autour du comité, afin de créer un pouvoir
+énergique, et il s'était servi pour cela des jacobins tout-puissans alors
+sur l'opinion. Ces nouvelles accusations contre les patriotes accrédités,
+comme Danton, Camille Desmoulins, lui semblaient très dangereuses. Il avait
+peur qu'aucune réputation ne résistât aux imaginations déchaînées; il
+craignait que les violences à l'égard du culte n'indisposassent une partie
+de la France, et ne fissent passer la révolution pour athée; il croyait
+voir enfin la main de l'étranger dans cette vaste confusion. Aussi ne
+manqua-t-il pas l'occasion que bientôt Hébert lui offrit, de s'en expliquer
+aux Jacobins.
+
+Les dispositions de Robespierre avaient percé. On répandait sourdement
+qu'il allait faire sévir contre Pache, Hubert, Chaumette, Clootz, auteurs
+du mouvement contre le culte. Proli, Desfieux, Pereyra, déjà compromis et
+menacés, voulaient rattacher leur cause à celle de Pache, Chaumette,
+Hébert; ils virent ces derniers, et leur dirent qu'il y avait une
+conspiration contre les meilleurs patriotes; qu'ils étaient tous également
+en danger, et qu'il fallait se soutenir et se garder réciproquement. Hébert
+se rend alors aux Jacobins, le 1er frimaire (21 novembre 1798), et se
+plaint d'un plan de désunion tendant à diviser les patriotes. «De toutes
+parts, dit-il, je rencontre des gens qui me complimentent de n'être pas
+arrêté. On répand que Robespierre doit me dénoncer, moi, Chaumette et
+Pache.... Quant à moi, qui me mets tous les jours en avant pour les
+intérêts de la patrie, et qui dis tout ce qui me passe par la tête, cela
+pourrait avoir quelque fondement; mais Pache.... Je connais toute l'estime
+qu'a pour lui Robespierre, et je rejette bien loin de moi une pareille
+idée. On a dit aussi que Danton avait émigré, qu'il était allé en Suisse
+chargé des dépouilles du peuple.... Je l'ai rencontré ce matin dans les
+Tuileries, et puisqu'il est à Paris, il faut qu'il vienne s'expliquer
+fraternellement aux Jacobins. Tous les patriotes se doivent de démentir les
+bruits injurieux qui courent sur leur compte.» Hébert rapporte ensuite
+qu'il tient une partie de ces bruits de Dubuisson, lequel a voulu lui
+dévoiler une conspiration contre les patriotes; et, suivant l'usage de tout
+rejeter sur les vaincus, il ajoute que la cause des troubles est dans les
+complices de Brissot qui vivent encore, et dans les Bourbons qui restent au
+Temple. Robespierre monte aussitôt à la tribune: «Est-il vrai, dit-il, que
+nos plus dangereux ennemis soient les restes impurs de la race de nos
+tyrans? Je vote en mon coeur pour que la race des tyrans disparaisse de la
+terre; mais puis-je m'aveugler sur la situation de mon pays, au point de
+croire que cet événement suffirait pour éteindre le foyer des conspirations
+qui nous déchirent? A qui persuadera-t-on que la punition de la méprisable
+soeur de Capet en imposerait plus à nos ennemis que celle de Capet lui-même
+et de sa criminelle compagne?
+
+«Est-il vrai encore que la cause de nos maux soit le fanatisme? Le
+fanatisme! il expire. Je pourrais même dire qu'il est mort. En dirigeant
+depuis quelques jours toute notre attention contre lui, ne la détourne-t-on
+pas de nos véritables dangers? Vous avez peur des prêtres, et ils
+s'empressent d'abdiquer leurs titres pour les échanger contre ceux de
+municipaux, d'administrateurs, et même de présidens de sociétés
+populaires.... Ils étaient naguère fort attachés à leur ministère quand il
+leur valait soixante-dix mille livres de rente; ils l'ont abdiqué dès qu'il
+n'en a plus valu que six mille.... Oui, craignez non pas leur fanatisme,
+mais leur ambition! non pas l'habit qu'ils portaient, mais la peau nouvelle
+qu'ils ont revêtue! craignez non pas l'ancienne superstition, mais la
+nouvelle et fausse superstition qu'on veut feindre pour nous perdre!»
+
+Ici, Robespierre, abordant franchement la question des cultes, ajoute:
+
+«Que des citoyens animés par un zèle pur viennent déposer sur l'autel de la
+patrie les monumens inutiles et pompeux de la superstition, pour les faire
+servir aux triomphes de la liberté, la patrie et la raison sourient à ces
+offrandes; mais de quel droit l'aristocratie et l'hypocrisie
+viendraient-elles mêler ici leur influence à celle du civisme? De quel
+droit des hommes inconnus jusqu'à ce jour dans la carrière de la révolution
+viendraient-ils chercher, au milieu de tous ces événemens, les moyens
+d'usurper une fausse popularité, d'entraîner les patriotes même à de
+fausses mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la discorde? De quel
+droit viendraient-ils troubler la liberté des cultes au nom de la liberté,
+et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau? De quel droit
+feraient-ils dégénérer les hommages solennels rendus à la vérité pure en
+des farces éternelles et ridicules?
+
+«On a supposé qu'en accueillant des offrandes civiques, la convention avait
+proscrit le culte catholique. Non, la convention n'a point fait cette
+démarche, et ne la fera jamais. Son intention est de maintenir la liberté
+des cultes qu'elle a proclamée, et de réprimer en même temps tous ceux qui
+en abuseraient pour troubler l'ordre public. Elle ne permettra pas qu'on
+persécute les ministres paisibles des diverses religions, et elle les
+punira avec sévérité, toutes les fois qu'ils oseront se prévaloir de leurs
+fonctions pour tromper les citoyens, et pour armer les préjugés ou le
+royalisme contre la république.
+
+«Il est des hommes qui veulent aller plus loin; qui, sous le prétexte de
+détruire la superstition, veulent faire une sorte de religion de l'athéisme
+lui-même. Tout philosophe, tout individu peut adopter là-dessus l'opinion
+qui lui plaira: quiconque voudrait lui en faire un crime est un insensé;
+mais l'homme public, mais le législateur serait cent fois plus insensé, qui
+adopterait un pareil système. La convention nationale l'abhorre. La
+convention n'est point un faiseur de livres et de systèmes. Elle est un
+corps politique et populaire. L'athéisme est _aristocratique_. L'idée d'un
+grand Être qui veille sur l'innocence opprimée et qui punit le crime
+triomphant, est toute populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent;
+si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les
+coupables. J'ai été, dès le collège, un assez mauvais catholique; je n'ai
+jamais été ni un ami froid, ni un défenseur infidèle de l'humanité. Je n'en
+suis que plus attaché aux idées morales et politiques que je viens de vous
+exposer. _Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer_.»
+
+Robespierre, après avoir fait cette profession de foi, impute à l'étranger
+les persécutions dirigées contre le culte, et les calomnies répandues
+contre les meilleurs patriotes. Robespierre, qui était extrêmement défiant,
+et qui avait supposé les girondins royalistes, croyait beaucoup à la
+faction de l'étranger, laquelle n'était représentée, comme nous l'avons
+dit, que par quelques espions envoyés aux armées, et quelques banquiers
+intermédiaires de l'agiotage, et correspondans des émigrés. «Les étrangers,
+dit-il, ont deux espèces d'armées; l'une sur nos frontières, est
+impuissante et près de sa ruine, grâce à nos victoires; l'autre, plus
+dangereuse, est au milieu de nous. C'est une armée d'espions, de fripons
+stipendiés, qui s'introduisent partout, même au sein des sociétés
+populaires. C'est une faction qui a persuadé à Hébert que je voulais faire
+arrêter Pache, Chaumette, Hébert, toute la commune. Moi, poursuivre Pache,
+dont j'ai toujours admiré et défendu la vertu simple et modeste, moi qui ai
+combattu pour lui contre les Brissot et ses complices!» Robespierre loue
+Pache et se tait sur Hébert. Il se contente de dire qu'il n'a pas oublié
+les services de la commune dans les jours où la liberté était en péril. Se
+déchaînant ensuite contre ce qu'il appelle la faction étrangère, il fait
+tomber le courroux des jacobins sur Proli, Dubuisson, Pereyra, Desfieux. Il
+raconte leur histoire, il les dépeint comme des agens de Lebrun et de
+l'étranger, chargés d'envenimer les haines, de diviser les patriotes, et de
+les animer les uns contre les autres. A la manière dont il s'exprime, on
+voit que la haine qu'il éprouve contre d'anciens amis de Lebrun se mêle
+pour beaucoup à sa défiance. Enfin il les fait chasser tous quatre de la
+société, au bruit des plus grands applaudissemens, et il propose un scrutin
+épuratoire pour tous les jacobins.
+
+Ainsi Robespierre avait frappé d'anathème le nouveau culte, avait donné une
+leçon sévère à tous les brouillons, n'avait rien dit de bien rassurant pour
+Hébert, ne s'était pas compromis jusqu'à louer ce sale écrivain, et avait
+fait retomber tout l'orage sur des étrangers qui eurent le malheur d'être
+amis de Lebrun, d'admirer Dumouriez, et de blâmer notre système politique
+dans les pays de conquête. Enfin il s'était arrogé la recomposition de la
+société, en faisant décider qu'il y aurait un scrutin épuratoire.
+
+Pendant les jours suivans, Robespierre poursuit son système; il vient lire
+aux Jacobins des lettres anonymes, d'autres interceptées, prouvant que
+l'étranger, s'il n'est pas l'auteur des extravagances du nouveau culte et
+des calomnies à l'égard des meilleurs patriotes, les approuve au moins et
+les désire. Danton avait en quelque sorte reçu d'Hébert l'invitation de
+s'expliquer. Il ne le fait pas d'abord, pour ne pas obéir à une sommation;
+mais quinze jours après, il saisit une circonstance favorable pour prendre
+la parole. Il s'agissait de fournir à toutes les sociétés populaires un
+local aux dépens de l'état. Il présente à ce sujet diverses observations,
+et en prend occasion de dire que si la constitution doit être endormie
+pendant que le peuple frappe et épouvante les ennemis de ses opérations
+révolutionnaires, il faut cependant se défier de ceux qui veulent porter ce
+même peuple au-delà des bornes de la révolution. Coupé de l'Oise réplique à
+Danton, et dénature ses idées en les combattant. Danton remonte aussitôt à
+la tribune, et essuie des murmures. Il somme alors ceux qui ont contre lui
+des motifs de défiance de préciser leurs accusations, afin qu'il puisse y
+répondre publiquement. Il se plaint de cette défaveur qui se manifeste en
+sa présence. «Ai-je donc perdu, s'écrie-t-il, ces traits qui caractérisent
+la figure d'un homme libre?» Et en proférant ces mots, il agitait cette
+tête qu'on avait tant vue, tant rencontrée dans les orages de la
+révolution, et qui avait toujours soutenu l'audace des républicains et jeté
+la terreur chez les aristocrates. «Ne suis-je plus, ajoute-t-il, ce même
+homme qui s'est trouvé à vos côtés dans tous les momens de crise? Ne
+suis-je plus cet homme tant persécuté, tant connu de vous; cet homme que
+vous avez si souvent embrassé comme votre ami, et avec lequel vous avez
+fait le serment de mourir dans les mêmes périls?» Il rappelle alors qu'il
+fut le défenseur de Marat, et il est ainsi obligé de se couvrir de l'ombre
+de cet être, qu'il avait autrefois protégé et dédaigné. «Vous serez
+étonnés, dit-il, quand je vous ferai connaître ma conduite privée, de voir
+que la fortune colossale que mes ennemis et les vôtres m'ont prêtée, se
+réduit à la petite portion de bien que j'ai toujours eue. Je défie les
+malveillans de fournir aucune preuve contre moi. Tous leurs efforts ne
+pourront m'ébranler. Je veux rester debout en face du peuple, vous me
+jugerez en sa présence. Je ne déchirerai pas plus la page de mon histoire
+que vous ne déchirerez la vôtre....» Danton demande, en finissant, une
+commission, pour examiner les accusations portées contre lui. Robespierre
+s'élance alors à la tribune avec un empressement extrême. «Danton,
+s'écrie-t-il, vous demande une commission pour examiner sa conduite; j'y
+consens, s'il pense que cette mesure lui soit utile. Il veut qu'on précise
+les griefs portés contre lui; eh bien! je vais le faire. Danton, tu es
+accusé d'avoir émigré. On a dit que tu avais passé en Suisse; que ta
+maladie était feinte pour cacher au peuple ta fuite; on a dit que ton
+ambition était d'être régent sous Louis XVII; qu'à une époque déterminée
+tout a été préparé pour proclamer ce rejeton des Capets; que tu étais le
+chef de la conspiration; que ni Pitt, ni Cobourg, ni l'Angleterre, ni
+l'Autriche, ni la Prusse, n'étaient nos véritables ennemis, mais que
+c'était toi seul; que la Montagne était composée de tes complices; qu'il ne
+fallait pas s'occuper des agens envoyés par les puissances étrangères; que
+leurs conspirations étaient des fables dignes de mépris; en un mot, qu'il
+fallait t'égorger toi, toi seul!...» Des applaudissemens universels
+couvrent la voix de Robespierre. Il reprend: «Ne sais-tu pas, Danton, que
+plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la chose
+publique s'attachent à sa perte? Ne sais-tu pas, et ne savez-vous pas
+tous, citoyens, que cette méthode est infaillible? Eh! si le défenseur de
+la liberté n'était pas calomnié, ce serait une preuve que nous n'aurions
+plus ni nobles, ni prêtres à combattre!» Faisant alors allusion aux
+feuilles d'Hébert, où lui, Robespierre, était fort loué, il ajoute: «Les
+ennemis de la patrie semblent m'accabler de louanges exclusivement. Mais je
+les répudie. Croit-on qu'à côté de ces éloges que l'on répète dans
+certaines feuilles, je ne voie pas le couteau avec lequel on a voulu
+égorger la patrie? La cause des patriotes est comme celle des tyrans; ils
+sont tous solidaires. Je me trompe peut-être sur Danton; mais, vu dans sa
+famille, il ne mérite que des éloges. Sous les rapports politiques, je l'ai
+observé; une différence d'opinion me le faisait étudier avec soin, souvent
+avec colère; il ne s'est pas assez hâté, je le sais, de soupçonner
+Dumouriez; il n'a pas assez haï Brissot et ses complices; mais s'il n'a pas
+toujours été de mon avis, en conclurai-je qu'il trahissait la patrie? Non,
+je la lui ai toujours vu servir avec zèle. Danton veut qu'on le juge; il a
+raison. Qu'on me juge aussi! qu'ils se présentent ces hommes qui sont plus
+patriotes que nous! Je parie que ce sont des nobles, des privilégiés, des
+prêtres. Vous y trouverez un marquis, et vous aurez la juste mesure du
+patriotisme des gens qui nous accusent.»
+
+Robespierre demande ensuite que tous ceux qui ont quelque reproche à faire
+à Danton, prennent la parole. Personne ne l'ose. Momoro lui-même, l'un des
+amis d'Hébert, est le premier à s'écrier que, personne ne se présentant,
+c'est une preuve qu'il n'y a rien à dire contre Danton. Un membre demande
+alors que le président lui donne l'accolade fraternelle. On y consent, et
+Danton, s'approchant du bureau, reçoit l'accolade au milieu des
+applaudissemens universels.
+
+La conduite de Robespierre dans cette circonstance avait été généreuse et
+habile. Le danger commun à tous les bons patriotes, l'ingratitude qui
+payait les services de Danton, enfin une supériorité décidée, avaient
+arraché Robespierre à son égoïsme habituel; et, cette fois, plein de bons
+sentimens, il avait été plus éloquent qu'il n'était donné à sa nature de
+l'être. Mais le service qu'il rendit à Danton fut plus utile à la cause du
+gouvernement et des vieux patriotes qui le composaient, qu'à Danton
+lui-même, dont la popularité était perdue. On ne refait pas l'enthousiasme,
+et on ne pouvait pas présumer encore d'assez grands dangers publics pour
+que Danton trouvât, par son courage, le moyen de regagner son influence.
+Robespierre, poursuivant son ouvrage, ne manquait pas d'être présent à
+chaque séance d'épuration. Le tour de Clootz arrivé, on l'accuse de
+liaisons avec les banquiers étrangers Vandeniver. Il essaie de se
+justifier; mais Robespierre prend la parole. Il rappelle les liaisons de
+Clootz avec les girondins, sa rupture avec eux par un pamphlet intitulé:
+_ni Roland ni Marat_, pamphlet dans lequel il n'attaquait pas moins la
+Montagne que la Gironde, ses exagérations extravagantes, son obstination à
+parler d'une république universelle, à inspirer la rage des conquêtes, et à
+compromettre la France auprès de toute l'Europe, «Et comment M. Clootz,
+ajoute Robespierre, pouvait-il s'intéresser si fort au bonheur de la
+France, lorsqu'il s'intéressait si fort au bonheur de la Perse et du
+Monomotapa? Il est une dernière crise dont il pourra se vanter. Je veux
+parler du mouvement contre le culte, mouvement qui, ménagé avec raison et
+lenteur, aurait pu devenir excellent, mais dont la violence pouvait
+entraîner les plus grands malheurs.... M. Clootz eut avec l'évêque Gobel
+une conférence de nuit.... Gobel donna parole pour le lendemain, et il
+vint, changeant subitement de langage et d'habit, déposer ses lettres de
+prêtrise.... M. Clootz croyait que nous serions dupes de ces mascarades.
+Non, non; les jacobins ne regarderont jamais comme un ami du peuple ce
+prétendu sans-culotte, qui est Prussien et baron, qui possède cent mille
+livres de rentes, qui dîne avec les banquiers conspirateurs, et qui est,
+non pas l'orateur du peuple français, mais du genre humain.»
+
+Clootz fut exclu sur-le-champ de la société; et, sur la proposition de
+Robespierre, on décida qu'on chasserait sans distinction tous les nobles,
+les prêtres, les banquiers et les étrangers.
+
+A la séance suivante vint le tour de Camille Desmoulins. On lui reprochait
+sa lettre à Dillon, et un mouvement de sensibilité en faveur des girondins.
+«J'avais, dit Camille, j'avais cru Dillon brave et habile, et je l'ai
+défendu. Quant aux girondins, j'étais à leur égard dans une position
+particulière. J'ai toujours aimé et servi là république, mais je me suis
+souvent trompé sur ceux qui la servaient; j'ai adoré Mirabeau; j'ai chéri
+Barnave et les Lameth; j'en conviens; mais j'ai sacrifié mon amitié et mon
+admiration dès que j'ai su qu'ils avaient cessé d'être jacobins. Une
+fatalité bien marquée a voulu que de soixante révolutionnaires qui avaient
+signé mon contrat de mariage, il ne me restât plus que deux amis, Danton et
+Robespierre. Tous les autres sont émigrés ou guillotinés. De ce nombre
+étaient sept des vingt-deux. Un mouvement de sensibilité était donc bien
+pardonnable en cette occasion. J'ai dit, ajoute Desmoulins, qu'ils
+mouraient en républicains, mais en républicains fédéralistes; car, je vous
+l'assure, je ne crois pas qu'il y eût beaucoup de royalistes parmi eux.»
+
+On aimait le caractère facile, l'esprit naïf et original de Camille
+Desmoulins. «Camille a mal choisi ses amis, s'écrie un jacobin; prouvez-lui
+que nous savons mieux choisir les nôtres en le recevant avec empressement.»
+Robespierre, toujours protecteur de ses vieux collègues, mais en gardant
+cependant un ton de supériorité, défend Camille Desmoulins. «Il est faible
+et confiant, dit-il, mais il a toujours été républicain. Il a aimé
+Mirabeau, Lameth, Dillon; mais il a lui-même brisé ses idoles dès qu'il a
+été détrompé. Qu'il poursuive sa carrière et soit plus réservé à l'avenir.»
+Après cet avis, Camille est admis au milieu des applaudissemens. Danton est
+ensuite admis sans aucune observation. Fabre-d'Églantine l'est à son tour,
+mais il essuie quelques questions sur sa fortune, qu'on veut bien attribuer
+à ses talens littéraires. Cette épuration fut poursuivie, et devint fort
+longue. Commencée en novembre 1793, elle dura plusieurs mois.
+
+La politique de Robespierre et du gouvernement était bien connue. L'énergie
+avec laquelle cette politique avait été manifestée, intimida les
+brouillons, promoteurs du nouveau culte, et ils songèrent à se rétracter,
+et à revenir sur leurs premières démarches. Chaumette, qui avait la faconde
+d'un orateur de club ou de commune, mais qui n'avait ni l'ambition ni le
+courage d'un chef de parti, ne prétendait nullement rivaliser avec la
+convention et se faire le créateur d'un nouveau culte; il s'empressa donc
+de chercher une occasion pour réparer sa faute. Il résolut de faire
+interpréter l'arrêté qui fermait tous les temples, et il proposa à la
+commune de déclarer qu'elle ne voulait pas gêner la liberté religieuse, et
+qu'elle n'interdisait pas aux divers partisans de chaque religion le droit
+de se réunir dans des lieux payés et entretenus à leurs frais. «Qu'on ne
+prétende pas, dit-il, que c'est la faiblesse ou la politique qui me font
+agir; je suis également incapable de l'une ou de l'autre. C'est la
+conviction que nos ennemis veulent abuser de notre zèle pour le pousser
+au-delà des bornes, et nous engager dans de fausses démarches; c'est la
+conviction que si nous empêchons les catholiques d'exercer leur culte
+publiquement et avec l'aveu de la loi, des êtres bilieux iront s'exalter ou
+conspirer dans les cavernes; c'est cette conviction qui seule m'inspire et
+me fait parler.» L'arrêté proposé par Chaumette, et fortement appuyé par le
+maire Pache, fut enfin adopté après quelques murmures bientôt couverts par
+de nombreux applaudissemens. La convention déclara de son côté qu'elle
+n'avait jamais entendu par ses décrets gêner la liberté religieuse, et elle
+défendit de toucher à l'argenterie qui restait encore dans les églises, vu
+que le trésor n'avait plus besoin de ce genre de secours. De ce jour, les
+farces indécentes que le peuple s'était permises cessèrent dans Paris, et
+les pompes du culte de la Raison, dont il s'était tant diverti, furent
+abolies.
+
+Le comité de salut public, au milieu de cette grande confusion, sentait
+tous les jours davantage la nécessité de rendre l'autorité plus forte, plus
+prompte et plus obéie. Chaque jour, l'expérience des obstacles le rendait
+plus habile, et il ajoutait de nouvelles pièces à cette machine
+révolutionnaire, créée pour la durée de la guerre. Déjà il avait empêché la
+transmission du pouvoir à des mains nouvelles et inexpérimentées, en
+prorogeant la convention, et en déclarant le gouvernement révolutionnaire
+jusqu'à la paix. En même temps, il avait concentré ce pouvoir dans ses
+mains en mettant sous sa dépendance le tribunal révolutionnaire, la police,
+les opérations militaires, et la distribution même des subsistances. Deux
+mois d'expérience lui firent sentir les obstacles que les autorités
+locales, soit par excès ou défaut de zèle, faisaient éprouver à l'action de
+l'autorité supérieure. L'envoi des décrets était souvent interrompu ou
+retardé; et leur promulgation négligée dans certains départemens. Il
+restait beaucoup de ces administrations fédéralistes qui s'étaient
+insurgées, et la faculté de se coaliser ne leur était pas encore interdite.
+Si, d'une part, les administrations de département présentaient quelque
+danger de fédéralisme, les communes, au contraire, agissant en sens opposé,
+exerçaient, à l'imitation de celle de Paris, une autorité vexatoire,
+rendaient des lois, imposaient des taxes; les comités révolutionnaires
+déployaient contre les personnes un pouvoir arbitraire et inquisitorial;
+des armées révolutionnaires, instituées dans différentes localités,
+complétaient ces petits gouvernemens particuliers, tyranniques, désunis
+entre eux, et embarrassans pour le gouvernement supérieur. Enfin l'autorité
+des représentans, ajoutée à toutes les autres, augmentait la confusion des
+pouvoirs souverains; car les représentans levaient des impôts, rendaient
+des lois pénales, comme les communes et la convention elle-même.
+
+Billaud-Varennes, dans un rapport mal écrit, mais habile, dévoila ces
+inconvéniens, et fit rendre le décret du 14 frimaire an II (4 décembre),
+modèle du gouvernement provisoire, énergique et absolu. L'anarchie, dit le
+rapporteur, menace les républiques à leur naissance et dans leur
+vieillesse. Tâchons de nous en garantir. Ce décret instituait le _Bulletin
+des Lois_, belle et neuve invention dont on n'avait pas encore eu l'idée:
+car les lois envoyées par l'assemblée aux ministres, par les ministres aux
+autorités locales, sans délais fixes, sans procès-verbaux qui garantissent
+leur envoi ou leur arrivée, étaient souvent rendues depuis long-temps, sans
+être ni promulguées ni connues. D'après le nouveau décret, une commission,
+une imprimerie, un papier particulier, étaient consacrés à l'impression et
+à l'envoi des lois. La commission, formée de quatre individus indépendans
+de toute autorité, libres de tout autre soin, recevait la loi, la faisait
+imprimer, l'envoyait par la poste dans des délais fixés et invariables. Les
+envois et les remises étaient constatés par les moyens ordinaires de la
+poste; et ces mouvemens, ainsi régularisés, devenaient infaillibles. La
+convention était ensuite déclarée _centre d'impulsion du gouvernement_.
+Sous ces mots, on cachait la souveraineté des comités, qui faisaient tout
+pour la convention. Les autorités du département étaient en quelque sorte
+abolies; on leur enlevait toute attribution politique, on ne leur
+abandonnait, comme au département de Paris à l'époque du 10 août, que la
+répartition des contributions, l'entretien des routes, enfin les soins
+purement économiques. Ainsi, ces intermédiaires trop puissans entre le
+peuple et l'autorité suprême, étaient supprimés. On ne laissait exister,
+avec toutes leurs attributions, que les administrations de district et de
+commune. Il était défendu à toute administration locale de se réunir à
+d'autres, de se déplacer, d'envoyer des agens, de prendre des arrêtés
+extensifs ou limitatifs des décrets, de lever des impôts ou des hommes.
+Toutes les armées révolutionnaires établies dans les départemens étaient
+licenciées, et il ne devait subsister que la seule armée révolutionnaire
+établie à Paris pour le service de toute la république. Les comités
+révolutionnaires étaient obligés de correspondre avec les districts chargés
+de les surveiller, et avec le comité de sûreté générale. Ceux de Paris ne
+pouvaient correspondre qu'avec le comité de sûreté générale, et point avec
+la commune. Il était défendu aux représentans de lever des taxes, à moins
+que la convention ne les autorisât, et de porter des lois pénales.
+
+Ainsi, toutes les autorités étant ramenées dans leur sphère, leur conflit
+ou leur coalition devenaient impossibles. Elles recevaient les lois d'une
+manière infaillible; elles ne pouvaient ni les modifier ni en différer
+l'exécution. Les deux comités conservaient toujours leur domination. Celui
+de _salut public_, outre sa suprématie sur le comité de sûreté générale,
+continuait d'avoir la diplomatie, la guerre, et la surveillance universelle
+de toutes choses. Seul désormais, il pouvait s'appeler _comité de salut
+public_. Aucun comité dans les communes ne pouvait prendre ce titre.
+
+Ce nouveau décret sur l'institution du gouvernement révolutionnaire,
+quoique restrictif de l'autorité des communes, et rendu même contre leurs
+abus de pouvoir, fut reçu par la commune de Paris avec de grandes
+démonstrations d'obéissance. Chaumette, qui affectait la docilité comme le
+patriotisme, fît un long discours en l'honneur du décret. Par son maladroit
+empressement à entrer dans le système de l'autorité supérieure, il donna
+même une occasion de se faire réprimander; et il eut l'art de désobéir en
+voulant trop obéir. Le décret mettait les comités révolutionnaires de Paris
+en communication directe et exclusive avec le comité de sûreté générale.
+Dans leur zèle fougueux, ils se permettaient des arrestations en tous sens;
+on les accusait d'avoir fait incarcérer une foule de patriotes, et d'être
+composés d'hommes qu'on commençait à appeler _ultra-révolutionnaires_.
+Chaumette se plaignit au conseil général de leur conduite, et proposa de
+les convoquer à la commune, pour leur faire une admonition sévère. La
+proposition de Chaumette fut adoptée. Mais celui-ci, avec son ostentation
+d'obéissance, avait oublié que, d'après le nouveau décret, les comités
+révolutionnaires de Paris ne devaient correspondre qu'avec le comité de
+sûreté générale. Le comité de salut public ne voulant pas plus d'une
+obéissance exagérée que de la désobéissance, peu disposé surtout à souffrir
+que la commune se permît de donner des leçons, même bonnes, à des comités
+placés sous l'autorité supérieure, fit casser l'arrêté de Chaumette, et
+défendre aux comités de se réunir à la commune. Chaumette reçut cette
+correction avec une soumission parfaite. «Tout homme, dit-il à la commune,
+est sujet à l'erreur. Je confesse franchement que je me suis trompé. La
+convention a cassé mon réquisitoire et l'arrêté que j'avais fait prendre;
+elle a fait justice de la faute que j'avais commise; elle est notre mère
+commune, unissons-nous à elle.» (19 frimaire.)
+
+Ce n'est qu'au moyen de cette énergie que le comité pouvait parvenir à
+arrêter tous les mouvemens désordonnés, soit de zèle, soit de résistance,
+et à produire la plus grande précision possible dans l'action du
+gouvernement. Les _ultra-révolutionnaires_, compromis et réprimés depuis
+leurs manifestations contre le culte, essuyèrent une nouvelle répression,
+plus sévère que les précédentes. Ronsin était revenu de Lyon, où il avait
+accompagné Collot-d'Herbois avec un détachement de l'armée révolutionnaire.
+Il était arrivée à Paris au moment où le bruit des sanglantes exécutions
+commises à Lyon excitait la pitié. Ronsin fit placarder une affiche qui
+révolta la convention. Il y disait que sur les cent quarante mille
+Lyonnais, quinze cents seulement n'étaient pas complices de la révolte,
+qu'avant la fin de frimaire tous les coupables auraient péri, et que le
+Rhône aurait roulé leurs cadavres jusqu'à Toulon. On citait de lui d'autres
+propos atroces; on parlait beaucoup du despotisme de Vincent dans les
+bureaux de la guerre, de la conduite des agens ministériels dans les
+provinces, et de leur rivalité avec les représentans. On répétait des mots
+échappés à quelques-uns d'entre eux, annonçant encore le projet de faire
+organiser constitutionnellement le pouvoir exécutif. L'énergie que
+Robespierre et le comité venaient de déployer encourageaient à se prononcer
+contre ces agitateurs. Dans la séance du 27 frimaire (17 décembre), on
+commence par se plaindre de certains comités révolutionnaires. Lecointre
+dénonce l'arrestation d'un courrier du comité de salut public par l'un des
+agens du ministère. Boursault dit qu'en passant à Lonjumeau, il a été
+arrêté par la commune, qu'il a fait connaître sa qualité de député, et que
+cette commune a voulu néanmoins que son passeport fût légalisé par l'agent
+du conseil exécutif présent sur les lieux. Fabre-d'Églantine dénonce
+Maillard, le chef des égorgeurs de septembre, qui a été envoyé en mission à
+Bordeaux par le conseil exécutif, tandis qu'il devrait être expulsé de
+partout; il dénonce Ronsin et son affiche, dont tout le monde a frémi; il
+dénonce enfin Vincent, qui a réuni tous les pouvoirs dans les bureaux de la
+guerre, et qui a dit qu'il ferait sauter la convention, ou la forcerait à
+organiser le pouvoir exécutif, parce qu'il ne voulait pas être le valet des
+comités. La convention met aussitôt en état d'arrestation Vincent,
+secrétaire-général de la guerre, Ronsin, général de l'armée
+révolutionnaire, Maillard, envoyé à Bordeaux, trois autres agens du pouvoir
+exécutif dont on signale encore les vexations à Saint-Girons, et un nommé
+Mazuel, adjudant dans l'armée révolutionnaire, qui a dit que la convention
+conspirait, et qu'il cracherait au visage des députés. La convention porte
+ensuite peine de mort contre les officiers des armées révolutionnaires,
+illégalement formées dans les provinces, qui ne se sépareraient pas
+sur-le-champ. Elle ordonne enfin que le conseil exécutif viendra se
+justifier le lendemain.
+
+Cet acte d'énergie causa une grande douleur aux Cordeliers, et provoqua des
+explications aux Jacobins. Ces derniers ne se prononcèrent pas encore sur
+le compte de Vincent et de Ronsin, mais ils demandèrent qu'il fût fait une
+enquête pour constater la nature de leurs torts. Le conseil exécutif vint
+se justifier très humblement à la convention; il assura que son intention
+n'avait point été de rivaliser avec la représentation nationale, et que
+l'arrestation des courriers, les difficultés essuyées par le représentant
+Boursault, ne provenaient que d'un ordre du comité de salut public
+lui-même; ordre qui enjoignait de vérifier tous les passeports et toutes
+les dépêches.
+
+Tandis que Vincent et Ronsin venaient d'être incarcérés comme
+ultra-révolutionnaires, le comité sévit en même temps contre le parti des
+équivoques et des agioteurs. Il mit en arrestation Proli, Dubuisson,
+Desfieux, Pereyra, accusés d'être agens de l'étranger et complices de tous
+les partis. Enfin il fit enlever, au milieu de la nuit, les quatre députés
+Bazire, Chabot, Delaunay d'Angers et Julien de Toulouse, accusés d'être
+modérés, et d'avoir fait une fortune subite.
+
+On a déjà vu l'histoire de l'association clandestine de ces représentans,
+et du faux qui en avait été la suite. On a vu que Chabot, déjà ébranlé, se
+préparait à dénoncer ses collègues, et à rejeter tout sur eux. Les bruits
+qui couraient sur son mariage, les dénonciations qu'Hébert répétait chaque
+jour, achevèrent de l'intimider, et il courut tout dévoiler à Robespierre.
+Il prétendit qu'il n'avait eu d'autre projet, en entrant dans le complot,
+que celui de le suivre et de le révéler; il attribua ce complot à
+l'étranger, qui voulait, disait-il, corrompre les députés, pour avilir la
+représentation nationale, et qui se servait ensuite d'Hébert et de ses
+complices pour les diffamer après les avoir corrompus. Il y avait ainsi,
+selon lui, deux branches dans la conspiration, la branche corruptrice et la
+branche diffamatrice, qui toutes deux se concertaient pour déshonorer et
+dissoudre la convention. La participation des banquiers étrangers à cette
+intrigue, les projets de Julien de Toulouse et de Delaunay, qui disaient
+que la convention finirait bientôt par se dévorer elle-même, et qu'il
+fallait faire fortune le plus tôt possible, quelques liaisons de la femme
+d'Hébert avec les maîtresses de Julien de Toulouse et de Delaunay,
+servirent à Chabot de moyens pour étayer cette fable d'une conspiration à
+deux branches, dans laquelle les corrupteurs et les diffamateurs
+s'entendaient secrètement pour arriver au même but. Chabot eut cependant un
+reste de scrupule, et justifia Bazire. Comme il avait été le corrupteur de
+Fabre, et qu'il s'exposait à une dénonciation de celui-ci en l'accusant, il
+prétendit que ses offres avaient été rejetées, et que les cent mille francs
+en assignats, suspendus avec un fil dans des lieux d'aisances, étaient les
+cent mille francs destinés à Fabre, et refusés par lui. Ces fables de
+Chabot n'avaient aucune apparence de vérité, car il eût été bien plus
+naturel, en entrant dans la conspiration pour la découvrir, d'en prévenir
+quelques membres de l'un ou de l'autre comité, et de déposer l'argent dans
+leurs mains. Robespierre renvoya Chabot au comité de sûreté générale, qui
+fit arrêter dans la nuit les députés désignés. Julien de Toulouse parvint à
+s'évader; Bazire, Delaunay et Chabot, furent seuls arrêtés[6].
+
+La découverte de cette trame honteuse causa une grande rumeur, et confirma
+toutes les calomnies que les partis dirigeaient les uns contre les autres.
+On répandit plus que jamais le bruit d'une faction étrangère, corrompant
+les patriotes, les excitant à entraver la marche de la révolution, les uns
+par une modération intempestive, et les autres par une exagération folle,
+par des diffamations continuelles, et par une odieuse profession
+d'athéisme. Cependant qu'y avait-il de réel dans toutes ces suppositions?
+D'un côté, des hommes moins fanatiques, plus prompts à s'apitoyer sur les
+vaincus, et plus susceptibles par cette même raison de céder à l'attrait du
+plaisir et de la corruption; d'un autre côté, des hommes plus violens et
+plus aveugles, s'aidant de la partie basse du peuple, poursuivant de leurs
+reproches ceux qui ne partageaient pas leur insensibilité fanatique,
+profanant les vieux objets du culte, sans ménagement et sans décence; au
+milieu de ces deux partis, des banquiers, profitant de toutes les crises
+pour agioter; quatre députés sur sept cent cinquante, se laissant corrompre
+et devenant les complices de cet agiotage; enfin quelques révolutionnaires
+sincères, mais étrangers, suspects à ce titre, et se compromettant par
+l'exagération même, à la faveur de laquelle ils voulaient faire oublier
+leur origine: voilà ce qu'il y avait de réel, et il n'y avait là rien que
+de très ordinaire, rien qui exigeât la supposition d'une machination
+profonde.
+
+Le comité de salut public, voulant se placer au-dessus des partis, résolut
+de les frapper et de les flétrir tous, et pour cela il chercha à montrer
+qu'ils étaient tous complices de l'étranger. Robespierre avait déjà dénoncé
+une faction étrangère, à laquelle son esprit défiant lui faisait ajouter
+foi. La faction turbulente contrariant l'autorité supérieure, et
+déshonorant la révolution, il l'accusa aussitôt d'être complice de la
+faction étrangère; cependant il ne dit rien encore de pareil contre la
+faction modérée, il la défendit même, comme on l'a vu, dans la personne de
+Danton. S'il la ménageait encore, c'est qu'elle n'avait rien fait jusque-là
+qui pût contrarier la marche de la révolution, c'est qu'elle ne formait pas
+un parti opiniâtre et nombreux comme les anciens girondins, et qu'elle se
+composait tout au plus de quelques individus isolés qui désapprouvaient
+les extravagances _ultra-révolutionnaires_.
+
+Telle était la situation des partis, et la politique du comité de salut
+public à leur égard, en frimaire an II (décembre 1793). Tandis qu'il se
+servait de l'autorité avec tant de force, et achevait de compléter à
+l'intérieur la machine du pouvoir révolutionnaire, il déployait une égale
+énergie au dehors, et assurait le salut de la révolution par des victoires
+éclatantes.
+
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 6: 27 brumaire (17 novembre).]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+
+FIN DE LA CAMPAGNE DE 1793.--MANOEUVRE DE HOCHE DANS LES VOSGES.--RETRAITE
+DES AUTRICHIENS ET DES PRUSSIENS.--DÉBLOCUS DE LANDAU.--OPÉRATIONS A
+L'ARMÉE D'ITALIE.--SIÉGE ET PRISE DE TOULON PAR L'ARMÉE
+RÉPUBLICAINE.--DERNIERS COMBATS ET ÉCHECS AUX PYRÉNÉES.--EXCURSION DES
+VENDÉENS AU-DELA DE LA LOIRE.--NOMBREUX COMBATS; ÉCHECS DE L'ARMÉE
+RÉPUBLICAINE.--DÉFAITE DES VENDÉENS AU MANS, ET LEUR DESTRUCTION COMPLÈTE A
+SAVENAY.--COUP D'OEIL GÉNÉRAL SUR LA CAMPAGNE DE 1793.
+
+
+La campagne de 1793 s'achevait sur toutes les frontières de la manière la
+plus brillante et la plus heureuse. Dans la Belgique, on avait enfin pris
+le parti d'entrer dans les quartiers d'hiver, malgré le projet du comité de
+salut public, qui avait voulu profiter de la victoire de Watignies pour
+envelopper l'ennemi entre l'Escaut et la Sambre. Ainsi, sur ce point, les
+événemens n'avaient pas changé et les avantages de Watignies nous étaient
+restés.
+
+Sur le Rhin, la campagne s'était beaucoup prolongée par la perte des lignes
+de Wissembourg, forcées le 13 octobre (22 vendémiaire). Le comité de salut
+public voulait les recouvrer à tout prix, et débloquer Landau, comme il
+avait débloqué Dunkerque et Maubeuge. L'état de nos départemens du Rhin
+était une raison de se hâter, et d'en éloigner l'ennemi. Le pays des Vosges
+était singulièrement empreint de l'esprit féodal; les prêtres et les nobles
+y avaient conservé une grande influence; la langue française y étant peu
+répandue, les nouvelles idées révolutionnaires n'y avaient presque pas
+pénétré; dans un grand nombre de communes, les décrets de la convention
+étaient inconnus; plusieurs manquaient de comités révolutionnaires, et,
+dans presque toutes, les émigrés circulaient impunément. Les nobles de
+l'Alsace avaient suivi l'armée de Wurmser en foule, et se répandaient
+depuis Wissembourg jusqu'aux environs de Strasbourg. Dans cette dernière
+ville, on avait formé le complot de livrer la place à Wurmser. Le comité de
+salut public y envoya aussitôt Lebas et Saint-Just, pour y exercer la
+dictature ordinaire des commissaires de la convention. Il nomma le jeune
+Hoche, qui s'était si fort distingué au siége de Dunkerque, général de
+l'armée de la Moselle; il détacha de l'armée oisive des Ardennes une forte
+division, qui fut partagée entre les deux armées de la Moselle et du Rhin;
+enfin il fit exécuter des levées en masse dans tous les départemens
+environnans, et les dirigea sur Besançon. Ces nouvelles levées occupèrent
+les places fortes, et les garnisons furent portées en ligne. Saint-Just
+déploya à Strasbourg tout ce qu'il avait d'énergie et d'intelligence. Il
+fit trembler les malintentionnés, livra à une commission ceux qu'on
+soupçonnait d'avoir voulu livrer Strasbourg, et les fit conduire à
+l'échafaud. Il communiqua aux généraux et aux soldats une vigueur nouvelle,
+il exigea chaque jour des attaques sur toute la ligne, afin d'exercer nos
+jeunes conscrits. Aussi brave qu'impitoyable, il allait lui-même au feu, et
+partageait tous les dangers de la guerre. Un grand enthousiasme s'était
+emparé de l'armée; et le cri des soldats, qu'on enflammait de l'espoir de
+recouvrer le terrain perdu, leur cri était: _Landau ou la mort!_
+
+La véritable manoeuvre à exécuter sur cette partie des frontières,
+consistait toujours à réunir les deux armées du Rhin et de la Moselle, et à
+opérer en masse sur un seul versant des Vosges. Pour cela, il fallait
+recouvrer les passages qui coupaient la ligne des montagnes, et que nous
+avions perdus depuis que Brunswick s'était porté au centre des Vosges, et
+Wurmser sous les murs de Strasbourg. Le projet du comité était formé: il
+voulait s'emparer de la chaîne même, pour séparer les Prussiens des
+Autrichiens. Le jeune Hoche, plein de talent et d'ardeur, était chargé
+d'exécuter ce plan, et ses premiers mouvemens à la tête de l'armée de la
+Moselle firent espérer les plus énergiques déterminations.
+
+Les Prussiens, pour assurer leur position, avaient voulu enlever par une
+surprise le château de Bitche, placé au milieu même des Vosges. Cette
+tentative fut déjouée par la vigilance de la garnison, qui accourut à temps
+sur les remparts; et Brunswick, soit qu'il fût déconcerté par ce défaut de
+succès, soit qu'il redoutât l'activité et l'énergie de Hoche, soit aussi
+qu'il fût mécontent de Wurmser, avec lequel il ne vivait pas d'accord, se
+retira d'abord à Bisengen, sur la ligne d'Erbach, puis à Kayserslautern, au
+centre des Vosges. Il n'avait pas prévenu Wurmser de ce mouvement
+rétrograde; et, tandis que celui-ci se trouvait engagé sur le versant
+oriental, presque à la hauteur de Strasbourg, Brunswick, sur le versant
+occidental, se trouvait même en arrière de Wissembourg, et à peu près à la
+hauteur de Landau. Hoche avait suivi Brunswick de très près dans son
+mouvement rétrograde, et, après avoir vainement essayé de l'entourer à
+Bisengen, et même de le prévenir à Kayserslautern, il forma le projet de
+l'attaquer à Kayserslautern même, quelque grande que fût la difficulté des
+lieux. Hoche avait environ trente mille hommes; il se battit les 28, 29 et
+30 novembre; mais les lieux étaient peu connus et peu praticables. Le
+premier jour, le général Ambert, qui commandait la gauche, se trouva
+engagé, tandis que Hoche, au centre, cherchait sa route; le jour suivant,
+Hoche se trouvait seul en présence de l'ennemi, tandis qu'Ambert s'égarait
+dans les montagnes. Grâce aux difficultés des lieux, à sa force et à
+l'avantage de sa position, Brunswick eut un succès complet. Il ne perdit
+qu'environ douze hommes; Hoche fut obligé de se retirer avec une perte
+d'environ trois mille hommes; mais il ne fut pas découragé, et vint se
+rallier à Pirmasens, Hornbach et Deux-Ponts. Hoche, quoique malheureux,
+n'en avait pas moins déployé une audace et une résolution qui frappèrent
+les représentans et l'armée. Le comité de salut public, qui, depuis
+l'entrée de Carnot, était assez éclairé pour être juste et qui n'était
+sévère qu'envers le défaut de zèle, lui écrivit les lettres les plus
+encourageantes, et, pour la première fois, donna des éloges à un général
+battu. Hoche, sans être ébranlé un moment par sa défaite, forma aussitôt la
+résolution de se joindre à l'armée du Rhin, pour accabler Wurmser.
+Celui-ci, qui était resté en Alsace tandis que Brunswick rétrogradait
+jusqu'à Kayserslautern, avait son flanc droit découvert. Hoche dirigea le
+général Taponnier avec douze mille hommes sur Werdt, pour percer la ligne
+des Vosges, et se jeter sur le flanc de Wurmser, tandis que l'armée du Rhin
+ferait sur son front une attaque générale. Grâce à la présence de
+Saint-Just, des combats continuels avaient eu lieu pendant la fin de
+novembre et le commencement de décembre, entre l'armée du Rhin et les
+Autrichiens. Elle commençait à s'aguerrir en allant tous les jours au feu.
+Pichegru la commandait. Le corps envoyé dans les Vosges par Hoche eut
+beaucoup de difficultés à vaincre pour y pénétrer, mais il y réussit enfin,
+et inquiéta sérieusement la droite de Wurmser. Le 22 décembre (2 nivôse),
+Hoche marcha lui-même à travers les montagnes, et parut à Werdt sur le
+sommet du versant oriental. Il accabla la droite de Wurmser, lui prit
+beaucoup de canons, et fit un grand nombre de prisonniers. Les Autrichiens
+furent alors obligés de quitter la ligne de la Motter, et de se porter
+d'abord à Sultz, puis le 24 à Wissembourg, sur les lignes mêmes de la
+Lauter. Leur retraite s'opérait avec désordre et confusion. Les émigrés,
+les nobles alsaciens accourus à la suite de Wurmser, fuyaient avec la plus
+grande précipitation. Des familles entières couvraient la route en
+cherchant à s'échapper. Les deux armées prussienne et autrichienne étaient
+mécontentes l'une de l'autre, et s'entr'aidaient peu contre un ennemi plein
+d'ardeur et d'enthousiasme.
+
+Les deux armées du Rhin et de la Moselle étaient réunies. Les représentans
+donnèrent le commandement en chef à Hoche, qui se disposa sur-le-champ à
+reprendre Wissembourg. Les Prussiens et les Autrichiens, concentrés
+maintenant par leur mouvement rétrograde, se trouvaient mieux en mesure de
+se soutenir. Ils résolurent donc de prendre l'offensive le 26 décembre (6
+nivôse), le jour même où le général français se disposait à fondre sur eux.
+Les Prussiens étaient dans les Vosges et autour de Wissembourg; les
+Autrichiens s'étendaient en avant de la Lauter, depuis Wissembourg jusqu'au
+Rhin. Certainement, s'ils n'avaient pas été décidés à prendre l'initiative,
+ils n'auraient pas reçu l'attaque en avant des lignes, ayant la Lauter à
+dos; mais ils étaient résolus à attaquer les premiers, et les Français, en
+s'avançant sur eux, trouvèrent leurs avant-gardes en marche. Le général
+Desaix, commandant la droite de l'armée du Rhin, marcha sur Lauterbourg; le
+général Michaud fut dirigé sur Schleithal; le centre attaqua les
+Autrichiens, rangés sur le Geisberg, et la gauche pénétra dans les Vosges
+pour tourner les Prussiens. Desaix emporta Lauterbourg, Michaud occupa
+Schleithal, et le centre, repliant les Autrichiens, les refoula du Geisberg
+jusqu'à Wissembourg même. L'occupation instantanée de Wissembourg, pouvait
+être désastreuse pour les coalisés, et elle était imminente; mais
+Brunswick, qui se trouvait au Pigeonnier, accourut sur ce point, et contint
+les Français avec beaucoup de fermeté. La retraite des Autrichiens se fit
+alors avec moins de désordre; mais le lendemain les Français occupèrent les
+lignes de Wissembourg. Les Autrichiens se replièrent sur Gemersheim, les
+Prussiens sur Bergzabern. Les soldats français s'avançaient toujours en
+criant: _Landau ou la mort!_ Les Autrichiens se hâtèrent de repasser le
+Rhin, sans vouloir tenir un jour de plus sur la rive gauche, et sans donner
+aux Prussiens le temps d'arriver à Mayence. Landau fut débloqué; et les
+Français prirent leurs quartiers d'hiver dans le Palatinat. Aussitôt après,
+les deux généraux coalisés s'attaquèrent dans des relations
+contradictoires, et Brunswick donna sa démission à Frédéric-Guillaume.
+Ainsi, sur cette partie du théâtre de la guerre, nous avions glorieusement
+recouvré nos frontières, malgré les forces réunies de la Prusse et de
+l'Autriche.
+
+L'armée d'Italie n'avait rien entrepris d'important, et, depuis sa défaite
+du mois de juin, elle était restée sur la défensive. Dans le mois de
+septembre, les Piémontais, voyant Toulon attaqué par les Anglais, songèrent
+enfin à profiter de cette circonstance, qui pouvait amener la perte de
+l'armée française. Le roi de Sardaigne se rendit lui-même sur le théâtre de
+la guerre, et une attaque générale du camp français fut résolue pour le 8
+septembre. La manière la plus sûre d'opérer contre les Français eût été
+d'occuper la ligne du Var, qui séparait Nice de leur territoire. On aurait
+ainsi fait tomber toutes les positions qu'ils avaient prises au-delà du
+Var, on les aurait obligés d'évacuer le comté de Nice, et peut-être même de
+mettre bas les armes. On aima mieux attaquer immédiatement leur camp. Cette
+attaque, exécutée avec des corps détachés, et par diverses vallées à la
+fois, ne réussit pas; et le roi de Sardaigne, peu satisfait, se retira
+aussitôt dans ses états. A peu près à la même époque, le général autrichien
+Dewins résolut enfin d'opérer sur le Var; mais il n'exécuta son mouvement
+qu'avec trois ou quatre mille hommes, ne s'avança que jusqu'à Isola, et,
+arrêté tout à coup par un léger échec, il remonta sur les Hautes-Alpes,
+sans avoir donné suite à cette tentative. Telles avaient été les opérations
+insignifiantes de l'armée d'Italie.
+
+Un intérêt plus grave appelait toute l'attention sur Toulon. Cette place,
+occupée par les Anglais et les Espagnols, leur assurait un pied à terre
+dans le Midi, et une base pour tenter une invasion. Il importait donc à la
+France de la recouvrer au plus tôt. Le comité avait donné à cet égard les
+ordres les plus pressans, mais les moyens de siége manquaient entièrement.
+Carteaux, après avoir soumis Marseille, avait débouché avec sept ou huit
+mille hommes par les gorges d'Ollioules, s'en était emparé après un léger
+combat, et s'était établi au débouché même de ces gorges, en vue de Toulon;
+le général Lapoype, détaché de l'armée d'Italie avec quatre mille hommes
+environ, s'était rangé sur le côté opposé, vers Solliès et Lavalette. Les
+deux corps français ainsi placés, l'un au couchant, l'autre au levant,
+étaient si éloignés qu'ils s'apercevaient à peine, et ne pouvaient se
+prêter aucun secours. Les assiégés, avec un peu plus d'activité, auraient
+pu les attaquer isolément, et les accabler l'un après l'autre. Heureusement
+ils ne songèrent qu'à fortifier la place, et à la garnir de troupes. Ils
+firent débarquer huit mille Espagnols, Napolitains et Piémontais, deux
+régimens anglais venus de Gibraltar, et portèrent la garnison à quatorze ou
+quinze mille hommes. Ils perfectionnèrent toutes les défenses, armèrent
+tous les forts, surtout ceux de la côte, qui protégeaient la rade où leurs
+escadres étaient au mouillage. Ils s'attachèrent particulièrement à rendre
+inaccessible le fort de l'Éguillette, placé à l'extrémité du promontoire
+qui ferme la rade intérieure, ou petite rade. Ils en rendirent l'abord
+tellement difficile, qu'on l'appelait dans l'armée, _le petit Gibraltar_.
+Les Marseillais et tous les Provençaux qui s'étaient réfugiés dans Toulon,
+s'employèrent eux-mêmes aux ouvrages, et montrèrent le plus grand zèle.
+Cependant l'union ne pouvait durer dans l'intérieur de la place, car la
+réaction contre la Montagne y avait fait renaître toutes les factions. On y
+était républicain ou royaliste à tous les degrés. Les coalisés eux-mêmes
+n'étaient pas d'accord. Les Espagnols étaient offensés de la supériorité
+qu'affectaient les Anglais, et se défiaient de leurs intentions. L'amiral
+Hood, profitant de cette désunion, dit que, puisqu'on ne pouvait
+s'entendre, il fallait, pour le moment, ne proclamer aucune autorité. Il
+empêcha même le départ d'une députation que les Toulonnais voulaient
+envoyer auprès du comte de Provence, pour engager ce prince à se rendre
+dans leurs murs en qualité de régent. Dès cet instant, on pouvait entrevoir
+la conduite des Anglais, et sentir combien avaient été aveugles et
+coupables ceux qui avaient livré Toulon aux plus cruels ennemis de la
+marine française.
+
+Les républicains ne pouvaient pas espérer, avec leurs moyens actuels, de
+reprendre Toulon. Les représentans conseillaient même de replier l'armée
+au-delà de la Durance, et d'attendre la saison suivante. Cependant la prise
+de Lyon ayant permis de disposer de nouvelles forces, on achemina vers
+Toulon des troupes et du matériel. Le général Doppet, auquel on attribuait
+la prise de Lyon, fut chargé de remplacer Carteaux. Bientôt Doppet lui-même
+fut remplacé par Dugommier, qui était beaucoup plus expérimenté, et fort
+brave. Vingt-huit ou trente mille hommes furent réunis, et on donna
+l'ordre d'achever le siége avant la fin de la campagne.
+
+On commença par serrer la place de près, et par établir des batteries
+contre les forts. Le général Lapoype, détaché de l'armée d'Italie, était
+toujours au levant, et le général en chef Dugommier au couchant, en avant
+d'Ollioules. Ce dernier était chargé de la principale attaque. Le comité de
+salut public avait fait rédiger par le comité des fortifications un plan
+d'attaque régulière. Le général assembla un conseil de guerre pour discuter
+le plan envoyé de Paris. Ce plan était fort bien conçu, mais il s'en
+présentait un autre plus convenable aux circonstances, et qui devait a voir
+des résultats plus prompts.
+
+Dans le conseil de guerre se trouvait un jeune officier, qui commandait
+l'artillerie en l'absence du chef de cette arme. Il se nommait Bonaparte,
+et était originaire de Corse. Fidèle à la France, au sein de laquelle il
+avait été élevé, il s'était battu en Corse pour la cause de la convention
+contre Paoli et les Anglais; il s'était rendu ensuite à l'armée d'Italie,
+et servait devant Toulon. Il montrait une grande intelligence, une extrême
+activité, et couchait à côté de ses canons. Ce jeune officier, à l'aspect
+de la place, fut frappé d'une idée, et la proposa au conseil de guerre. Le
+fort l'Éguillette, surnommé _le petit Gibraltar_, fermait la rade où
+mouillaient les escadres coalisées. Ce fort occupé, les escadres ne
+pouvaient plus mouiller dans la rade, sans s'exposer à y être brûlées:
+elles ne pouvaient pas non plus l'évacuer en y laissant une garnison de
+quinze mille hommes, sans communications, sans secours, et tôt ou tard
+exposée à mettre bas les armes: il était donc infiniment présumable que le
+fort l'Éguillette une fois en la possession des républicains, les escadres
+et la garnison évacueraient ensemble Toulon. Ainsi, la clef de la place
+était au fort l'Éguillette; mais ce fort était presque imprenable. Le jeune
+Bonaparte soutint fortement son idée comme plus appropriée aux
+circonstances, et réussit à la faire adopter.
+
+On commença par serrer la place. Bonaparte, à la faveur de quelques
+oliviers qui cachaient ses artilleurs, fit placer une batterie très près du
+fort Malbosquet, l'un des plus importans parmi ceux qui environnaient
+Toulon. Un matin, cette batterie éclata à l'improviste, et surprit les
+assiégés, qui ne croyaient pas qu'on pût établir des feux aussi près du
+fort. Le général anglais O'Hara, qui commandait la garnison, résolut de
+faire une sortie pour détruire la batterie, et enclouer les canons. Le 30
+novembre (10 frimaire), il sortit à la tête de six mille hommes, pénétra
+soudainement à travers les postes républicains, s'empara de la batterie,
+et commença aussitôt à enclouer les pièces. Heureusement, le jeune
+Bonaparte se trouvait non loin de là avec un bataillon. Un boyau conduisait
+à la batterie. Bonaparte s'y jeta avec son bataillon, se porta sans bruit
+au milieu des Anglais, puis tout à coup ordonna le feu, et les jeta, par
+cette subite apparition, dans la plus grande surprise. Le général O'Hara,
+étonné, crut que c'étaient ses propres soldats qui se trompaient, et
+faisaient feu les uns sur les autres. Il s'avança alors vers les
+républicains pour s'en assurer, mais il fut blessé à la main, et pris dans
+le boyau même par un sergent. Au même instant, Dugommier, qui avait fait
+battre la générale au camp, ramenait ses soldats à l'attaque, et se portait
+entre la batterie et la place. Les Anglais, menacés alors d'être coupés, se
+retirèrent après avoir perdu leur général, et sans avoir pu se délivrer de
+cette dangereuse batterie.
+
+Ce succès anima singulièrement les assiégeans, et jeta beaucoup de
+découragement parmi les assiégés. La défiance était si grande chez ces
+derniers, qu'ils disaient que le général O'Hara s'était fait prendre pour
+vendre Toulon aux républicains. Cependant les républicains, qui voulaient
+conquérir la place et qui n'avaient pas les moyens de l'acheter, se
+préparaient à l'attaque si périlleuse de l'Éguillette. Ils y avaient jeté
+déjà un grand nombre de bombes, et tâchaient d'en raser la défense avec des
+pièces de 24. Le 18 décembre (28 frimaire), l'assaut fut résolu pour
+minuit. Une attaque simultanée devait avoir lieu du côté du général Lapoype
+sur le fort Faron. A minuit, et par un orage épouvantable, les républicains
+s'ébranlent. Les soldats qui gardaient le fort se tenaient ordinairement en
+arrière, pour se mettre à l'abri des bombes et des boulets. Les Français
+espéraient y arriver avant d'avoir été aperçus; mais au pied de la hauteur
+ils trouvent des tirailleurs ennemis. Le combat s'engage. Au bruit de la
+mousqueterie, la garnison du fort accourt sur les remparts et foudroie les
+assaillans. Ceux-ci reculent et reviennent tour à tour. Un jeune capitaine
+d'artillerie, nommé Muiron, profite des inégalités du terrain, et réussit à
+gravir la hauteur, sans avoir perdu beaucoup de monde. Arrivé au pied du
+fort, il s'élance par une embrasure; les soldats le suivent, pénètrent dans
+la batterie, s'emparent des canons, et bientôt du fort lui-même.
+
+Dans cette action, le général Dugommier, les représentans Salicetti et
+Robespierre jeune, le commandant d'artillerie Bonaparte, avaient été
+présens au feu, et avaient communiqué aux troupes le plus grand courage. Du
+côté du général Lapoype, l'attaque ne fut pas moins heureuse, et une des
+redoutes du fort Faron fut emportée.
+
+Dès que le fort l'Éguillette fut occupé, les républicains se hâtèrent de
+disposer les canons de manière à foudroyer la flotte. Mais les Anglais ne
+leur en donnèrent pas le temps. Ils se décidèrent sur-le-champ à évacuer la
+place, pour ne pas courir plus long-temps les chances d'une défense
+difficile et périlleuse. Avant de se retirer, ils résolurent de brûler
+l'arsenal, les chantiers, et les vaisseaux qu'ils ne pourraient pas
+prendre. Le 18 et le 19, sans en prévenir l'amiral espagnol, sans avertir
+même la population compromise, qu'on allait la livrer aux montagnards
+victorieux, les ordres furent donnés pour l'évacuation. Chaque vaisseau
+anglais vint à son tour s'approvisionner à l'arsenal. Les forts furent
+ensuite tous évacués, excepté le fort Lamalgue, qui devait être le dernier
+abandonné. Cette évacuation se fit même si vite, que deux mille Espagnols,
+prévenus trop tard, restèrent hors des murs, et ne se sauvèrent que par
+miracle. Enfin on donna l'ordre d'incendier l'arsenal. Vingt vaisseaux ou
+frégates parurent tout à coup en flammes au milieu de la rade, et
+excitèrent le désespoir chez les malheureux habitans, et l'indignation chez
+les républicains, qui voyaient brûler l'escadre sans pouvoir la sauver.
+Aussitôt, plus de vingt mille individus, hommes, femmes, vieillards,
+enfans, portant ce qu'ils avaient de plus précieux, vinrent sur les quais,
+tendant les mains vers les escadres, et implorant un asile pour se
+soustraire à l'armée victorieuse. C'étaient toutes les familles provençales
+qui, à Aix, Marseille, Toulon, s'étaient compromises dans le mouvement
+sectionnaire. Pas une seule chaloupe ne se montrait à la mer pour secourir
+ces imprudens Français, qui avaient mis leur confiance dans l'étranger, et
+qui lui avaient livré le premier port de leur patrie. Cependant l'amiral
+Langara, plus humain, ordonna de mettre les chaloupes à la mer, et de
+recevoir sur l'escadre espagnole tous les réfugiés qu'elle pourrait
+contenir. L'amiral Hood n'osa pas résister à cet exemple et aux
+imprécations qu'on vomissait contre lui. Il ordonna à son tour, mais fort
+tard, de recevoir les Toulonnais. Ces malheureux se précipitaient avec
+fureur dans les chaloupes. Dans cette confusion, quelques-uns tombaient à
+la mer, d'autres étaient séparés de leurs familles. On voyait des mères
+cherchant leurs enfans, des épouses, des filles, cherchant leurs maris ou
+leurs pères, et errant sur ces quais aux lueurs de l'incendie. Dans ce
+moment terrible, des brigands, profitant du désordre pour piller, se
+jettent sur les malheureux accumulés le long des quais, et font feu en
+criant: _Voici les républicains!_ La terreur alors s'empare de cette
+multitude; elle se précipite, se mêle, et, pressée de fuir, elle abandonne
+ses dépouilles aux brigands auteurs de ce stratagème.
+
+Enfin les républicains entrèrent, et trouvèrent la ville à moitié déserte,
+et une grande partie du matériel de la marine détruit. Heureusement les
+forçats avaient arrêté l'incendie et empêché qu'il ne se propageât. De 56
+vaisseaux ou frégates, il ne restait que 7 vaisseaux et 11 frégates; le
+reste avait été pris ou brûlé par les Anglais. Bientôt, aux horreurs du
+siége et de l'évacuation, succédèrent celles de la vengeance
+révolutionnaire. Nous raconterons plus tard la suite des désastres de cette
+cité coupable et malheureuse. La prise de Toulon causa une joie
+extraordinaire, et produisit autant d'impression que les victoires de
+Watignies, la prise de Lyon, et le déblocus de Landau. Dès lors on n'avait
+plus à craindre que les Anglais, s'appuyant sur Toulon, vinssent apporter
+dans le Midi le ravage et la révolte.
+
+La campagne s'était terminée moins heureusement aux Pyrénées. Cependant,
+malgré de nombreux revers et une grande impéritie de la part des généraux,
+nous n'avions perdu que la ligne du Tech, et celle de la Tet nous était
+restée. Après le combat malheureux de Truillas, livré le 22 septembre (1er
+vendémiaire) contre le camp espagnol, et où Dagobert avait montré tant de
+bravoure et de sang-froid, Ricardos, au lieu de marcher en avant, avait
+rétrogradé au contraire sur le Tech. La reprise de Villefranche, et un
+renfort de quinze mille hommes arrivé aux républicains, l'avaient décidé à
+ce mouvement rétrograde. Après avoir levé le blocus de Collioure et de
+Port-Vendre, il s'était porté au camp de Boulou, entre Céret et
+Ville-Longue, et veillait de là à ses communications en gardant la grande
+route de Bellegarde. Les représentans Fabre et Gaston, pleins de fougue,
+voulurent faire attaquer le camp des Espagnols, afin de les rejeter au-delà
+des Pyrénées; mais l'attaque fut infructueuse et n'aboutit qu'à une inutile
+effusion de sang.
+
+Le représentant Fabre, impatient de tenter une entreprise importante,
+rêvait depuis long-temps une marche au-delà des Pyrénées, pour forcer les
+Espagnols à rétrograder. On lui avait persuadé que le fort de Roses pouvait
+être enlevé par un coup de main. D'après son voeu, et malgré l'avis
+contraire des généraux, trois colonnes furent jetées au-delà des Pyrénées,
+pour se réunir à Espola. Mais trop faibles, trop désunies, elles ne purent
+se joindre, furent battues, et ramenées sur la grande chaîne après une
+perte considérable. Ceci s'était passé en octobre. En novembre, des orages,
+peu ordinaires dans la saison, grossirent les torrens, interrompirent les
+communications des divers camps espagnols entre eux, et les mirent dans le
+plus grand péril.
+
+C'était le cas de se venger sur les Espagnols des revers qu'on avait
+essuyés. Il ne leur restait que le pont de Céret pour repasser le Tech, et
+ils demeuraient inondés et affamés sur la rive gauche à la merci des
+Français. Mais rien de ce qu'il fallait faire ne fut exécuté. Au général
+Dagobert avait succédé le général Turreau, à celui-ci le général Doppet.
+L'armée était désorganisée. On se battit mollement aux environs de Céret,
+on perdit même le camp de Saint-Ferréol, et Ricardos échappa ainsi aux
+dangers de sa position. Bientôt il se vengea bien plus habilement du danger
+où il s'était trouvé, et fondit le 7 novembre (17 brumaire) sur une colonne
+française, qui était engagée à Ville-Longue, sur la rive droite du Tech,
+entre le fleuve, la mer et les Pyrénées. Il défit cette colonne, forte de
+dix mille hommes, et la jeta dans un tel désordre, qu'elle ne put se
+rallier qu'à Argelès. Immédiatement après, Ricardos fit attaquer la
+division Delatre à Collioure, s'empara de Collioure, de Port-Vendre et de
+Saint-Elme, et nous rejeta entièrement au-delà du Tech. La campagne se
+trouva ainsi terminée vers les derniers jours de décembre. Les Espagnols
+prirent leurs quartiers d'hiver sur les bords du Tech; les Français
+campèrent autour de Perpignan, et sur les rives de la Tet. Nous avions
+perdu un peu de territoire, mais moins qu'on ne devait le craindre après
+tant de désastres. C'était du reste la seule frontière où la campagne ne se
+fût pas terminée glorieusement pour les armes de la république. Du côté des
+Pyrénées Occidentales, on avait gardé une défensive réciproque.
+
+C'est dans la Vendée que de nouveaux et terribles combats avaient eu lieu,
+avec un grand avantage pour la république, mais avec un grand dommage pour
+la France, qui ne voyait des deux côtés que des Français s'égorgeant les
+uns les autres.
+
+Les Vendéens, battus à Cholet le 17 octobre (26 vendémiaire), s'étaient
+jetés, comme on l'a vu, sur le bord de la Loire, au nombre de quatre-vingt
+mille individus, hommes, femmes, enfans, vieillards. N'osant pas rentrer
+dans leur pays occupé par les républicains, ne pouvant plus tenir la
+campagne en présence d'une armée victorieuse, ils songèrent à se rendre en
+Bretagne, et à suivre les idées de Bonchamps, lorsque ce jeune héros était
+mort, et ne pouvait plus diriger leurs tristes destinées. On a vu qu'à la
+veille de la bataille de Cholet, il envoya un détachement pour faire
+occuper le poste de Varade, sur la Loire. Ce poste, mal gardé par les
+républicains, fut pris dans la nuit du 16 au 17. La bataille perdue, les
+Vendéens purent donc impunément traverser le fleuve, à la faveur de
+quelques bateaux laissés sur la rive, et à l'abri du canon républicain. Le
+danger ayant été jusqu'ici sur la rive gauche, le gouvernement n'avait pas
+songé à défendre la rive droite. Toutes les villes de la Bretagne étaient
+mal gardées; quelques détachemens de gardes nationales, épars çà et là,
+étaient incapables d'arrêter les Vendéens, et ne pouvaient que fuir à leur
+approche. Ceux-ci s'avancèrent donc sans obstacles, et traversèrent
+successivement Candé, Château-Gonthier et Laval, sans éprouver aucune
+résistance.
+
+Pendant ce temps, l'armée républicaine était incertaine de leur marche, de
+leur nombre et de leurs projets. Un moment même, elle les avait crus
+détruits, et les représentans l'avaient écrit à la convention. Kléber seul,
+qui commandait toujours l'armée sous le nom de Léchelle, pensait le
+contraire, et s'efforçait de modérer une dangereuse sécurité. Bientôt, en
+effet, on apprit que les Vendéens étaient loin d'être exterminés; que dans
+la colonne fugitive, il restait encore trente ou quarante mille hommes
+armés, et capables de combattre. Un conseil de guerre fut aussitôt
+rassemblé; et comme on ne savait pas si les fugitifs se porteraient sur
+Angers ou sur Nantes, s'ils marcheraient sur la Bretagne, ou iraient par la
+Basse-Loire se réunir à Charette, on décida que l'armée se diviserait;
+qu'une partie, sous le général Haxo, irait tenir tête à Charette, et
+reprendre Noirmoutiers; qu'une autre partie sous Kléber occuperait le camp
+de Saint-George près de Nantes, et que le reste enfin demeurerait à Angers
+pour couvrir cette ville, et observer la marche de l'ennemi. Sans doute, si
+l'on eût été mieux instruit, on aurait compris qu'il fallait rester réunis
+en masse, et marcher sans relâche à la poursuite des Vendéens. Dans l'état
+de désordre et d'effroi où ils se trouvaient, il eût été facile de les
+disperser et de les détruire entièrement; mais on ne connaissait pas la
+direction qu'ils avaient prise, et, dans le doute, le parti que l'on prit
+était encore le plus sage. Bientôt, cependant, on eut de meilleurs
+renseignemens, et l'on apprit la marche des Vendéens sur Candé,
+Château-Gonthier et Laval. Dès lors on résolut de les poursuivre
+sur-le-champ, et de les atteindre, avant qu'ils pussent mettre la Bretagne
+en feu, et s'emparer de quelque grande ville, ou d'un port sur l'Océan. Les
+généraux Vimeux et Haxo furent laissés à Nantes et dans la Basse-Vendée;
+tout le reste de l'armée s'achemina vers Candé et Château-Gonthier.
+Westermann et Beaupuy formaient l'avant-garde; Chalbos, Kléber, Canuel,
+commandaient chacun une division, et Léchelle, éloigné du champ de
+bataille, laissait diriger les mouvemens par Kléber, qui avait la confiance
+et l'admiration de l'armée. Le 25 octobre au soir (4 brumaire),
+l'avant-garde républicaine arriva à Château-Gonthier; le gros des forces
+était à une journée en arrière. Westermann, quoique ses troupes fussent
+très fatiguées, quoiqu'il fût presque nuit, et qu'il restât encore six
+lieues de chemin à faire pour arriver à Laval, voulut y marcher
+sur-le-champ. Beaupuy, tout aussi brave, mais plus prudent que Westermann,
+s'efforça en vain de lui faire sentir le danger d'attaquer la masse
+vendéenne au milieu de la nuit, fort en avant du corps d'armée, et avec des
+troupes harassées de fatigue. Beaupuy fut obligé de céder au plus ancien en
+commandement. On se mit aussitôt en marche. Arrivé à Laval au milieu de la
+nuit, Westermann envoya un officier reconnaître l'ennemi: celui-ci, emporté
+par son ardeur, fit une charge au lieu d'une reconnaissance, et replia
+rapidement les premiers postes. L'alarme se répandit dans Laval, le tocsin
+sonna, toute la masse ennemie fut bientôt debout, et vint faire tête aux
+républicains. Beaupuy, se comportant avec sa fermeté ordinaire, soutint
+courageusement l'effort des Vendéens. Westermann déploya toute sa bravoure,
+le combat fut des plus opiniâtres, et l'obscurité de la nuit le rendit
+encore plus sanglant. L'avant-garde républicaine, quoique très inférieure
+en nombre, serait néanmoins parvenue à se soutenir jusqu'à la fin; mais la
+cavalerie de Westermann, qui n'était pas toujours aussi brave que son
+chef, se débanda tout à coup, et l'obligea à la retraite. Grâce à Beaupuy,
+elle se fit sur Château-Gonthier, avec assez d'ordre. Le corps de bataille
+y arriva le jour suivant. Toute l'armée s'y trouva donc réunie le 26,
+l'avant-garde épuisée d'un combat inutile et sanglant, le corps de bataille
+fatigué d'une longue route, faite sans vivres, sans souliers, et à travers
+les boues de l'automne. Westermann et les représentans voulaient de nouveau
+se reporter en avant. Kléber s'y opposa avec force, et fit décider qu'on ne
+s'avancerait pas au-delà de Villiers, moitié chemin de Château-Gonthier à
+Laval.
+
+Il s'agissait de former un plan pour l'attaque de Laval. Cette ville est
+située sur la Mayenne. Marcher directement par la rive gauche que l'on
+occupait, était imprudent, comme l'observa judicieusement un officier très
+distingué, Savary, qui connaissait parfaitement les lieux. Il était facile
+aux Vendéens d'occuper le pont de Laval, et de s'y maintenir contre toutes
+les attaques; ils pouvaient ensuite, tandis que l'armée républicaine était
+inutilement amassée sur la rive gauche, marcher le long de la rive droite,
+passer la Mayenne sur ses derrières, et l'accabler à l'improviste. Il
+proposa donc de diviser l'attaque, et de porter une partie de l'armée sur
+la rive droite. De ce côté il n'y avait pas de pont à franchir, et
+l'occupation de Laval ne présentait point d'obstacle. Ce plan, approuvé par
+les généraux, fut adopté par Léchelle. Le lendemain, cependant, Léchelle,
+qui sortait quelquefois de sa nullité pour commettre des fautes, envoie
+l'ordre le plus sot et le plus contradictoire à ce qui avait été convenu la
+veille. Il prescrit, suivant ses expressions accoutumées, de marcher
+_majestueusement et en masse_ sur Laval, en longeant par la rive gauche.
+Kléber et tous les généraux sont indignés; cependant il faut obéir. Beaupuy
+s'avance le premier; Kléber le suit immédiatement. Toute l'armée vendéenne
+était déployée sur les hauteurs d'Entrames. Beaupuy engage le combat;
+Kléber se déploie à droite et à gauche de la route, de manière à s'étendre
+le plus possible. Sentant néanmoins le désavantage de cette position, il
+fait dire à Léchelle de porter la division Chalbos sur le flanc de
+l'ennemi, mouvement qui devait l'ébranler. Mais cette colonne, composée de
+ces bataillons formés à Orléans et à Niort, qui avaient fui si souvent, se
+débande avant de s'être mise en marche. Léchelle s'échappe le premier à
+toute bride; une grande moitié de l'armée, qui ne se battait pas, fuit en
+toute hâte, ayant Léchelle en tête, et court jusqu'à Château-Gonthier, et
+de Château-Gonthier jusqu'à Angers. Les braves Mayençais, qui n'avaient
+jamais lâché pied, se débandent pour la première fois. La déroute devient
+alors générale; Beaupuy, Kléber, Marceau, les représentans Merlin et
+Turreau font des efforts incroyables, mais inutiles, pour arrêter les
+fuyards. Beaupuy reçoit une balle au milieu de la poitrine. Porté dans une
+cabane, il s'écrie: «Qu'on me laisse ici, et qu'on montre ma chemise
+sanglante à mes soldats.» Le brave Bloss, qui commandait les grenadiers, et
+qui était connu par une intrépidité extraordinaire, se fait tuer à leur
+tête. Enfin une partie de l'armée s'arrête au Lion-d'Angers; l'autre fuit
+jusqu'à Angers même. L'indignation était générale contre le lâche exemple
+qu'avait donné Léchelle en fuyant le premier. Les soldats murmuraient
+hautement. Le lendemain, pendant la revue, le petit nombre de braves qui
+étaient restés sous les drapeaux, et c'étaient des Mayençais, criaient: A
+bas Léchelle! vive Kléber et Dubayet! _qu'on nous rende Dubayet!_ Léchelle,
+qui entendit ces cris, en fut encore plus mal disposé contre l'armée de
+Mayence, et contre les généraux dont la bravoure lui faisait honte. Les
+représentans, voyant que les soldats ne voulaient plus de Léchelle, se
+décidèrent à le suspendre, et proposèrent le commandement à Kléber.
+Celui-ci le refusa, parce qu'il n'aimait pas la situation d'un général en
+chef, toujours en butte aux représentans, au ministre, au comité de salut
+public, et consentit seulement à diriger l'armée sous le nom d'un autre. On
+donna donc le commandement à Chalbos, qui était l'un des généraux les plus
+âgés de l'armée. Léchelle, prévenant l'arrêté des représentans, demanda son
+congé, en disant qu'il était malade, et se retira à Nantes, où il mourut
+quelque temps après.
+
+Kléber, voyant l'armée dans un état pitoyable, dispersée partie à Angers,
+et partie au Lion-d'Angers, proposa de la réunir tout entière à Angers
+même, de lui donner ensuite quelques jours de repos, de la fournir de
+souliers et de vêtemens, et de la réorganiser d'une manière complète. Cet
+avis fut adopté, et toutes les troupes furent réunies à Angers. Léchelle
+n'avait pas manqué de dénoncer l'armée de Mayence en donnant sa démission,
+et d'attribuer à de braves gens une déroute qui n'était due qu'à sa
+lâcheté. Depuis long-temps on se défiait de cette armée, de son esprit de
+corps, de son attachement à ses généraux, et de son opposition à
+l'état-major de Saumur. Les derniers cris de _vive Dubayet! à bas
+Léchelle!_ achevèrent de la compromettre dans l'esprit du gouvernement.
+Bientôt, en effet, le comité de salut public rendit un arrêté pour en
+ordonner la dissolusion et l'amalgame avec les autres corps. Kléber fut
+chargé de cette dernière opération. Quoique cette mesure fût prise contre
+lui et contre ses compagnons d'armes, il s'y prêta volontiers, car il
+sentait le danger de l'esprit de rivalité et de haine qui s'établissait
+entre la garnison de Mayence et le reste des troupes; et il voyait surtout
+un grand avantage à former de bonnes têtes de Colonnes, qui, habilement
+distribuées, pouvaient communiquer leur propre force à toute l'armée.
+
+Pendant que ceci se passait à Angers, les Vendéens, délivrés à Laval des
+républicains, et ne voyant plus rien qui s'opposât à leur marche, ne
+savaient cependant quel parti prendre, ni sur quel théâtre porter la
+guerre. Il s'en présentait deux également avantageux: ils avaient à choisir
+entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. L'extrême Bretagne était
+toute fanatisée par les prêtres et les nobles; la population les aurait
+reçus avec joie; et le sol, extrêmement coupé et montueux, leur aurait
+fourni des moyens très faciles de résistance; enfin, ils se seraient
+trouvés sur le bord de la mer, et en communication avec les Anglais.
+L'extrême Normandie, ou presqu'île de Cotentin, était un peu plus éloignée,
+mais bien plus facile à garder, car, en s'emparant de Port-Beil et
+Saint-Cosme, ils la fermaient entièrement. Ils y trouvaient l'importante
+place de Cherbourg, très accessible pour eux du côté de la terre, pleine
+d'approvisionnemens de toute espèce, et surtout très propre aux
+communications avec les Anglais. Ces deux projets présentaient donc de
+grands avantages, et leur exécution rencontrait peu d'obstacles. La route
+de Bretagne n'était gardée que par l'armée de Brest, confiée à Rossignol,
+et consistant tout au plus en cinq ou six mille hommes mal organisés. La
+route de Normandie était défendue par l'armée de Cherbourg, composée de
+levées en masse prêtes à se dissoudre au premier coup de fusil, et de
+quelques mille hommes seulement de troupes plus régulières, qui n'avaient
+pas encore quitté Caen. Ainsi, aucune de ces deux armées n'était à redouter
+pour la masse vendéenne. On pouvait même facilement éviter leur rencontre
+avec un peu de célérité. Mais les Vendéens ignoraient la nature des
+localités, ils n'avaient pas un seul officier qui pût leur dire ce
+qu'étaient la Bretagne et la Normandie, quels en étaient les avantages
+militaires et les places fortes. Ils croyaient, par exemple, Cherbourg
+fortifié du côté de terre. Ils étaient donc incapables de se hâter, de
+s'éclairer dans leur marche, de rien exécuter enfin, avec un peu de force
+et de précision.
+
+Quoique nombreuse, leur armée était dans un état pitoyable. Tous les chefs
+principaux étaient ou morts ou blessés. Bonchamps avait expiré sur la rive
+gauche; d'Elbée, blessé, avait été transporté à Noirmoutiers; Lescure,
+atteint d'une balle au front, était traîné mourant à la suite de l'armée;
+La Rochejaquelein, resté seul, avait reçu le commandement général. Stofflet
+commandait sous lui. L'armée, obligée maintenant de se mouvoir et
+d'abandonner son sol, aurait dû être organisée; mais elle marchait
+pêle-mêle comme une horde, ayant au milieu d'elle des femmes, des enfans,
+des chariots. Dans une armée régulière, les braves, les faibles, les
+lâches, encadrés les uns avec les autres, restent forcément ensemble et se
+soutiennent réciproquement. Il suffit de quelques hommes de courage pour
+communiquer leur énergie à toute la masse. Ici, au contraire, aucun rang
+n'étant gardé, aucune division de compagnie de bataillon, n'étant observée,
+chacun marchant avec qui lui plaisait, les braves s'étaient rangés
+ensemble, et formaient un corps de cinq ou six mille hommes, toujours prêts
+à s'avancer les premiers. Après eux, venait une troupe moins sûre, et
+propre seulement à décider un succès, en se portant sur les flancs d'un
+ennemi déjà ébranlé. A la suite de ces deux bandes, la masse, toujours
+prête à fuir au premier coup de fusil, se traînait confusément. Ainsi, les
+trente ou quarante mille hommes armés se réduisaient en définitive à
+quelques mille braves, toujours disposés à se battre par tempérament. Le
+défaut de subdivisions empêchait de former des détachemens, de porter un
+corps sur un point ou sur un autre, de faire aucune sorte de dispositions.
+Les uns suivaient La Rochejaquelein, les autres Stofflet, et ne suivaient
+qu'eux seuls. Il était impossible de donner des ordres; tout ce qu'on
+pouvait obtenir, c'était de se faire suivre en donnant un signal. Stofflet
+avait seulement quelques paysans affidés qui allaient répandre ce qu'il
+voulait parmi leurs camarades. A peine avait-on deux cents mauvais
+cavaliers, et une trentaine de pièces de canon, mal servies et mal
+entretenues. Les bagages encombraient la marche; les femmes, les
+vieillards, pour être plus en sûreté, cherchaient à se fourrer au milieu de
+la troupe des braves, et, en remplissant leurs rangs, embarrassaient leurs
+mouvemens. La méfiance commençait aussi à s'établir de la part des soldats
+à l'égard des officiers. On disait qu'ils ne voulaient atteindre à l'Océan
+que pour s'embarquer, et abandonner les malheureux paysans arrachés de leur
+pays. Le conseil, dont l'autorité était devenue tout à fait illusoire,
+était divisé; les prêtres s'y montraient mécontens des chefs militaires;
+rien enfin n'eût été plus facile que de détruire une pareille armée, si le
+plus grand désordre de commandement n'avait régné chez les, républicains.
+
+Les Vendéens étaient donc incapables de concevoir et d'exécuter un plan
+quelconque. Ils avaient quitté la Loire depuis vingt-six jours; et, dans
+un aussi long espace de temps, ils n'avaient rien fait du tout. Après
+beaucoup d'incertitudes, ils prirent enfin un parti. D'une part, on leur
+disait que Rennes et Saint-Malo étaient gardés par des troupes
+considérables; de l'autre, que Cherbourg était fortement défendu du côté de
+terre; ils se décidèrent alors à assiéger Granville, placée sur le bord de
+l'Océan, entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. Ce projet avait
+surtout l'avantage de les rapprocher de la Normandie, qu'on leur dépeignait
+comme très fertile et très bien approvisionnée. En conséquence ils
+marchèrent sur Fougères. On avait réuni sur leur route quinze ou seize
+mille hommes de levées en masse, qui se dispersèrent sans coup férir. Les
+Vendéens se portèrent à Dol le 10 novembre, et le 12 sur Avranches.
+
+Le 14 novembre (24 brumaire), ils se dirigèrent vers Granville, en laissant
+à Avranches une moitié de leur monde et tous leurs bagages. La garnison
+ayant voulu faire une sortie, ils la repoussèrent, et se jetèrent à sa
+suite dans le faubourg qui précède le corps de la place. La garnison eut le
+temps de rentrer et de refermer ses portes; mais le faubourg resta en leur
+possession, et ils avaient ainsi de grandes facilités pour l'attaque. Ils
+avancèrent du faubourg jusqu'à des palissades qu'on venait de construire,
+et sans chercher à les enlever, ils se bornèrent à tirailler contre les
+remparts, tandis qu'on leur répondait avec de la mitraille et des boulets.
+En même temps, ils placèrent quelques pièces sur les hauteurs
+environnantes, et tirèrent inutilement sur la crête des murs et sur les
+maisons de la ville. A la nuit, ils s'éparpillèrent, et abandonnèrent le
+faubourg, où le feu de la place ne leur laissait aucun repos. Ils allèrent
+chercher hors de la portée du canon des logemens, des vivres, et surtout du
+feu, car il commençait à faire un froid très vif. Les chefs purent à peine
+retenir quelques cents hommes dans le faubourg pour y continuer un feu de
+tirailleurs.
+
+Le lendemain, leur impuissance de prendre une place fermée leur fut encore
+mieux démontrée; ils essayèrent encore de leurs batteries, mais sans aucun
+succès. Ils tiraillèrent de nouveau le long des palissades; et furent
+bientôt entièrement découragés. Tout à coup l'un d'entre eux imagina de
+profiter de la marée basse, pour traverser une plage, et prendre la ville
+du côté du port. Ils se disposaient à cette nouvelle tentative, lorsque le
+feu fut mis au faubourg par les représentans enfermés dans Granville. Les
+Vendéens furent alors obligés de l'évacuer, et songèrent à la retraite. La
+tentative du côté du port fut entièrement abandonnée, et le lendemain ils
+revinrent tous à Avranches rejoindre le reste de leur monde et les
+bagages. Dès ce moment, le découragement fut porté au comble; ils se
+plaignirent plus amèrement que jamais des chefs qui les avaient arrachés de
+leur pays, et qui voulaient les abandonner, et ils demandèrent à grands
+cris à regagner la Loire. En vain Larochejacquelein, à la tête des plus
+braves, voulut-il faire une nouvelle tentative pour les entraîner dans la
+Normandie; en vain marcha-t-il sur Ville-Dieu, dont il s'empara, il fut à
+peine suivi de mille hommes. Le reste de la colonne reprit le chemin de la
+Bretagne, en marchant sur Pontorson, par où elle était arrivée. Elle
+s'empara du pont au Beaux qui, jeté sur la Selune, était indispensable pour
+arriver à Pontorson.
+
+Pendant que ces événemens se passaient à Granville, l'armée républicaine
+avait été réorganisée à Angers. A peine le temps nécessaire pour lui donner
+un peu de repos et d'ordre fut-il écoulé, qu'on la conduisit à Rennes, pour
+la réunir aux six ou sept mille hommes de l'armée de Brest, commandés par
+Rossignol. Là, on avait arrêté, dans un conseil de guerre, les mesures à
+prendre pour continuer la poursuite de la colonne vendéenne. Chalbos malade
+avait obtenu la permission de se retirer sur les derrières, pour y réparer
+sa santé; Rossignol avait reçu des représentons le commandement en chef de
+l'armée de l'Ouest et de celle de Brest, formant en tout vingt ou vingt-un
+mille hommes. Il fut résolu que ces deux armées se porteraient tout de
+suite à Antrain; que le général Tribout, qui était à Dol avec trois ou
+quatre mille hommes, se rendrait à Pontorson, et que le général Sepher, qui
+avait six mille soldats de l'armée de Cherbourg, suivrait par derrière la
+colonne vendéenne. Ainsi placée entre la mer, le poste de Pontorson,
+l'armée d'Antrain, et Sepher qui arrivait à Avranches, cette colonne devait
+être bientôt enveloppée et détruite.
+
+Toutes ces dispositions s'exécutaient au moment même où les Vendéens
+quittaient Avranches, et s'emparaient du pont au Beaux pour se rendre à
+Pontorson. C'était le 18 novembre (28 brumaire). Le général Tribout,
+déclamateur sans connaissance de la guerre, n'avait, pour garder Pontorson,
+qu'à occuper un passage étroit, à travers un marais qui couvrait la ville,
+et qu'on ne pouvait pas tourner. Avec une position aussi avantageuse, il
+pouvait empêcher les Vendéens de faire un seul pas. Mais aussitôt qu'il
+aperçoit l'ennemi, il abandonne le défilé, et se porte en avant. Les
+Vendéens, encouragés par la prise du pont au Beaux, le chargent
+vigoureusement, l'obligent à céder, et, profitant du désordre de sa
+retraite, se jettent à sa suite dans le passage qui traverse le marais, et
+se rendent ainsi maîtres de Pontorson, qu'ils n'auraient jamais dû aborder.
+
+Grâce à cette faute impardonnable, une route inattendue s'ouvrit aux
+Vendéens. Ils pouvaient marcher sur Dol; mais de Dol il leur fallait aller
+à Antrain, et passer sur le corps de la grande armée républicaine.
+Cependant ils évacuent Pontorson, et s'avancent sur Dol, Westermann se
+jette à leur poursuite. Toujours aussi bouillant, il entraîne Marigny avec
+ses grenadiers, et ose suivre les Vendéens jusqu'à Dol, avec une simple
+avant-garde. Il les joint en effet, et les pousse confusément dans la
+ville; mais bientôt ils se rassurent, sortent de Dol, et, par ces feux
+meurtriers qu'ils dirigeaient si bien, ils obligent l'avant-garde
+républicaine à se retirer à une grande distance.
+
+Kléber, qui dirigeait toujours l'armée par ses conseils, quoiqu'un autre en
+fût le chef, propose, pour achever la destruction de la colonne vendéenne,
+de la bloquer, et de la faire périr de faim, de maladie et de misère. Les
+débandades étaient si fréquentes dans les troupes républicaines, qu'une
+attaque de vive force présentait des chances dangereuses. Au contraire, en
+fortifiant Antrain, Pontorson, Dinan, on enfermait les Vendéens entre la
+mer et trois points retranchés; et en les faisant harceler tous les jours
+par Westermann et Marigny, on ne pouvait manquer de les détruire. Les
+représentans approuvent ce plan, et les ordres sont donnés en conséquence.
+Mais tout à coup arrive un officier de Westermann: il dit que si on veut
+seconder son général et attaquer Dol du côté d'Antrain, tandis qu'il
+l'attaquera du côté de Pontorson, c'en est fait de l'armée catholique, et
+qu'elle sera entièrement perdue. Les représentans s'enflamment à cette
+proposition. Prieur de la Marne, aussi bouillant que Westermann, fait
+changer le plan d'abord convenu, et il est décidé que Marceau, à la tête
+d'une colonne, marchera sur Dol, concurremment avec Westermann.
+
+Le 21 au matin, Westermann s'avance sur Dol. Dans son impatience, il ne
+songe pas à s'assurer si la colonne de Marceau, qui doit arriver d'Antrain,
+est déjà rendue sur le champ de bataille, et il attaque en toute hâte.
+L'ennemi répond à son attaque par ses feux redoutables. Westermann déploie
+son infanterie, et gagne du terrain; mais les cartouches commencent à
+manquer; il est alors obligé de faire un mouvement rétrogade, et il vient
+s'établir en arrière sur un plateau. Les Vendéens en profitent, se jettent
+sur sa colonne, et la dispersent. Pendant ce temps, Marceau arrive enfin à
+la vue de Dol; les Vendéens victorieux se réunissent contre lui; il résiste
+avec une fermeté héroïque pendant toute la journée, et réussit à se
+maintenir sur le champ de bataille. Mais sa position est très hasardée; il
+demande Kléber, pour lui apporter des conseils et des secours. Kléber
+accourt, et conseille de prendre une position rétrograde, il est vrai, mais
+très forte, aux environs de Trans. On hésite encore à suivre l'avis de
+Kléber, lorsque la présence des tirailleurs vendéens fait reculer les
+troupes. Elles se débandent d'abord, mais on les rallie bientôt sur la
+position indiquée par Kléber. Kléber reproduit alors le premier plan qu'il
+avait proposé, et qui consistait à fortifier Antrain. On y adhère, mais on
+ne veut pas retourner à Antrain, on veut rester à Trans, et s'y fortifier
+pour être plus près de Dol. Tout à coup, avec la mobilité qui présidait à
+toutes les déterminations, on change encore d'avis, et on se résout de
+nouveau à l'offensive malgré l'expérience de la veille. On envoie un
+renfort à Westermann, en lui ordonnant d'attaquer de son côté, tandis que
+l'armée principale attaquera du côté de Trans.
+
+Kléber objecte en vain que les troupes de Westermann, démoralisées par
+l'événement de la veille, ne tiendront pas, les représentans insistent, et
+l'attaque est résolue pour le lendemain. Le lendemain, en effet, le
+mouvement s'exécute. Westermann et Marigny sont prévenus et assaillis par
+l'ennemi. Leurs troupes, quoique soutenues par un renfort, se débandent. Il
+font des efforts inouis pour les arrêter; ils réunissent en vain quelques
+braves autour d'eux, et sont bientôt emportés. Les Vendéens, vainqueurs,
+abandonnent ce point, et se portent à leur droite, sur l'armée qui
+s'avançait de Trans.
+
+Tandis qu'ils venaient d'obtenir cet avantage, et qu'ils se disposaient à
+en remporter un second, le bruit du canon avait répandu l'épouvante dans la
+ville de Dol, et parmi ceux d'entre eux qui n'en étaient pas encore sortis
+pour combattre. Les femmes, les vieillards, les enfans et les lâches,
+couraient de tous côtés, et fuyaient vers Dinan et vers la mer. Leurs
+prêtres, la croix à la main, faisaient de vains efforts pour les ramener.
+Stofflet, La Rochejaquelein, couraient de toutes parts pour les reconduire
+au combat. Enfin on était parvenu à les rallier, et à les porter sur la
+route de Trans, à la suite des braves qui les avaient devancés.
+
+Une confusion non moins grande régnait dans le camp principal des
+républicains. Rossignol, les représentans, commandant tous à la fois, ne
+pouvaient ni s'entendre ni agir. Kléber et Marceau, dévorés de chagrins,
+s'étaient avancés pour reconnaître le terrain, et soutenir l'effort des
+Vendéens. Arrivé devant l'ennemi, Kléber veut déployer l'avant-garde de
+l'armée de Brest, mais elle se débande au premier coup de feu. Alors il
+fait avancer la brigade Canuel, composée en grande partie de bataillons
+mayençais: ceux-ci, fidèles à leur vieille bravoure, résistent pendant
+toute la journée, et demeurent seuls sur le champ de bataille, abandonnés
+du reste des troupes. Mais la bande vendéenne, qui avait battu Westermann,
+les prend en flanc, et les force à la retraite. Les Vendéens en profitent,
+et les poursuivent jusqu'à Antrain même. Enfin il devient urgent de quitter
+Antrain, et toute l'armée républicaine se retire à Rennes.
+
+C'est alors qu'on put sentir la sagesse des avis de Kléber. Rossignol, dans
+l'un de ces généreux mouvemens dont il était capable, malgré son
+ressentiment contre les généraux mayençais, parut au conseil de guerre avec
+un papier contenant sa démission. «Je ne suis pas fait, dit-il, pour
+commander une armée. Qu'on me donne un bataillon, je ferai mon devoir; mais
+je ne puis suffire au commandement en chef. Voici donc ma démission, et, si
+on la refuse, on est ennemi de la république.»--«Pas de démission, s'écrie
+Prieur de la Marne, tu es le fils aîné du comité de salut public. Nous te
+donnerons des généraux qui te conseilleront, et qui répondront pour toi des
+événemens de la guerre.» Cependant Kléber, désolé de voir l'armée aussi mal
+conduite, proposa un plan qui pouvait seul rétablir l'état des affaires,
+mais qui était bien peu approprié aux dispositions des représentans. «Il
+faut, leur dit-il, en laissant le généralat à Rossignol, nommer un
+commandant en chef des troupes, un commandant de la cavalerie, et un de
+l'artillerie.» On adopte sa proposition; alors il a le courage de proposer
+Marceau pour commandant en chef des troupes, Westermann pour commandant de
+la cavalerie, et Debilly pour commandant de l'artillerie, tous trois
+suspects comme membres de la faction mayençaise. On dispute un moment sur
+les individus, puis enfin on se rend, et on cède à l'ascendant de cet
+habile et généreux militaire, qui aimait la république non par exaltation
+de tête, mais par tempérament, qui servait avec une loyauté, un
+désintéressement admirables, et avait la passion et le génie de son métier
+à un degré rare. Kléber avait fait nommer Marceau parce qu'il disposait de
+ce jeune et vaillant homme, et qu'il comptait sur son entier dévouement. Il
+était assuré, si Rossignol restait dans la nullité, de tout diriger
+lui-même, et de terminer heureusement la guerre.
+
+On réunit la division de Cherbourg, qui était venue de Normandie, aux
+armées de Brest et de l'Ouest, et on quitta Rennes pour s'acheminer vers
+Angers, où les Vendéens cherchaient à passer la Loire. Ceux-ci, après
+s'être assuré un moyen de retour, par leur double victoire sur la route de
+Pontorson et sur celle d'Antrain, songèrent à rentrer dans leur pays. Ils
+passèrent sans coup férir par Fougères et Laval, et projetèrent de
+s'emparer d'Angers, pour traverser la Loire au Pont de Cé. La dernière
+expérience qu'ils avaient faite à Granville, ne les avait pas encore assez
+convaincus de leur impuissance à prendre des places fermées. Le 3 décembre,
+ils se jetèrent dans les faubourgs d'Angers, et commencèrent à tirailler
+sur le front de la place. Ils continuèrent le lendemain; mais, quelle que
+fût leur ardeur à s'ouvrir un passage vers leur pays, dont ils n'étaient
+plus séparés que par la Loire, ils désespèrent bientôt de réussir.
+L'avant-garde de Westermann, arrivant dans cette journée du 4, acheva de
+les décourager et de leur faire abandonner leur entreprise. Ils se mirent
+alors en marche, remontant la Loire, et ne sachant plus où ils pourraient
+la passer. Les uns imaginèrent de remonter jusqu'à Saumur, les autres
+jusqu'à Blois; mais, dans le moment où ils délibéraient, Kléber, survenant
+avec sa division le long de la chaussée de Saumur, les obligea à se rejeter
+de nouveau en Bretagne. Voilà donc ces malheureux manquant de vivres, de
+souliers, de voitures pour traîner leurs familles, travaillés par une
+maladie épidémique, errant de nouveau en Bretagne, sans trouver ni un asile
+ni une issue pour se sauver. Ils jonchaient les routes de leurs débris; et
+au bivouac devant Angers, on trouva des femmes et des enfans morts de faim
+et de froid. Déjà ils commençaient à croire que la convention n'en voulait
+qu'à leurs chefs, et beaucoup jetaient leurs armes pour s'enfuir
+clandestinement à travers les campagnes. Enfin, ce qu'on leur dit du Mans,
+de l'abondance qu'ils y trouveraient, des dispositions des habitans, les
+engagea à s'y porter. Ils traversèrent La Flèche, dont ils s'emparèrent, et
+entrèrent au Mans après une légère escarmouche.
+
+L'armée républicaine les suivait. De nouvelles querelles s'y étaient
+élevées entre les généraux. Kléber avait intimidé les brouillons par sa
+fermeté, et obligé les représentans à renvoyer Rossignol à Rennes, avec sa
+division de l'armée de Brest. Un arrêté du comité de salut public donna
+alors à Marceau le titre de général en chef, et destitua tous les généraux
+mayençais, en laissant néanmoins à Marceau la faculté de se servir
+provisoirement de Kléber. Marceau déclarait qu'il ne commanderait pas, si
+Kléber n'était pas à ses côtés pour tout ordonner. «En acceptant le titre,
+dit Marceau à Kléber, je prends les dégoûts et la responsabilité pour moi,
+et je te laisserai à toi le commandement véritable, et les moyens de sauver
+l'armée.--Sois tranquille, mon ami, dit Kléber, nous nous battrons et nous
+nous ferons guillotiner ensemble.»
+
+On se mit donc aussitôt en marche, et dès ce moment tout fut conduit avec
+unité et fermeté. L'avant-garde de Westermann arriva le 12 décembre au
+Mans, et chargea aussitôt les Vendéens. La confusion se mit parmi eux; mais
+quelques mille braves, conduits par La Rochejaquelein, vinrent se former en
+avant de la ville, et forcèrent Westermann à se replier sur Marceau, qui
+arrivait avec une division. Kléber était encore en arrière avec le reste de
+l'armée. Westermann voulait attaquer sur-le-champ, quoiqu'il fût nuit.
+Marceau, entraîné par son tempérament bouillant, mais craignant le blâme de
+Kléber, dont la force froide et calme ne se laissait jamais emporter,
+hésite; cependant, emporté par Westermann, il se décide, et attaque le
+Mans. Le tocsin sonne, la désolation se répand dans la ville. Westermann,
+Marceau, se précipitent au milieu de la nuit, culbutent tout devant eux,
+et, malgré un feu terrible des maisons, parviennent à refouler le plus
+grand nombre des Vendéens sur la grande place de la ville. Marceau fait
+couper à sa droite et à sa gauche les rues aboutissant à cette place, et
+tient ainsi les Vendéens bloqués. Cependant sa position était hasardée,
+car, engagé dans une ville au milieu de la nuit, il aurait pu être tourné
+et enveloppé. Il envoie donc un avis à Kléber, pour le presser d'arriver au
+plus vite avec sa division. Celui-ci arrive à la pointe du jour. Le plus
+grand nombre des Vendéens avait fui; il ne restait que les plus braves
+pour protéger la retraite: on les charge à la baïonnette, on les enfonce,
+on les disperse, et un carnage horrible commence dans toute la ville.
+
+Jamais déroute n'avait été aussi meurtrière. Une foule considérable de
+femmes, laissées en arrière, furent faites prisonnières. Marceau sauva une
+jeune personne qui avait perdu ses parens, et qui, dans son désespoir,
+demandait qu'on lui donnât la mort. Elle était modeste et belle; Marceau,
+plein d'égards et de délicatesse, la recueillit dans sa voiture, la
+respecta, et la fit déposer dans un lieu sûr. Les campagnes étaient
+couvertes au loin des débris de ce grand désastre. Westermann, infatigable,
+harcelait les fugitifs, et jonchait les routes de cadavres. Les infortunés,
+ne sachant où fuir, rentrèrent dans Laval pour la troisième fois, et en
+ressortirent aussitôt pour se reporter de nouveau vers la Loire. Ils
+voulurent la repasser à Ancenis. La Rochejaquelein et Stofflet se jetèrent
+sur l'autre bord, pour aller, dit-on, prendre des barques et les amener sur
+la rive droite. Ils ne revinrent plus. On assure que le retour leur avait
+été impossible. Le passage ne put s'effectuer. La colonne vendéenne, privée
+de la présence et de l'appui de ses deux chefs, continua de descendre la
+Loire, toujours poursuivie, et toujours cherchant vainement un passage.
+Enfin, désespérée, ne sachant où se porter, elle résolut de fuir vers la
+pointe de Bretagne, dans le Morbihan. Elle se rendit à Blain, où elle
+remporta encore un avantage d'arrière-garde; et de Blain à Savenay, d'où
+elle espérait se jeter dans le Morbihan.
+
+Les républicains l'avaient suivie sans relâche, et ils arrivèrent à Savenay
+le soir même du jour où elle y entra. Savenay avait la Loire à gauche, des
+marais à droite, et un bois en avant. Kléber sentit l'importance d'occuper
+le bois le jour même, et de se rendre maître de toutes les hauteurs, afin
+d'écraser le lendemain les Vendéens dans Savenay, avant qu'ils eussent le
+temps d'en sortir. En effet, il lança l'avant-garde sur eux; et lui-même,
+saisissant le moment où les Vendéens débouchaient du bois pour repousser
+cette avant-garde, s'y jeta hardiment avec un corps d'infanterie, et les en
+débusqua tout à fait. Alors ils s'enfuirent dans Savenay, et s'y
+enfermèrent, sans cesser néanmoins de faire un feu soutenu pendant toute la
+nuit. Westermann et les représentans proposaient d'attaquer sur-le-champ,
+pour tout détruire dès la nuit même. Kléber, qui ne voulait pas qu'une
+faute lui fît perdre une victoire assurée, déclara positivement qu'on
+n'attaquerait pas; et puis, s'enfonçant dans un sang-froid imperturbable,
+il laissa dire, sans répondre à aucune provocation. Il empêcha ainsi toute
+espèce de mouvement.
+
+Le lendemain, 23 décembre, avant le jour, il était à cheval avec Marceau,
+et parcourait sa ligne, lorsque les Vendéens désespérés et ne voulant pas
+survivre à cette journée, se précipitent les premiers sur les républicains.
+Marceau marche avec le centre, Canuel avec la droite, Kléber avec la
+gauche. Tous se précipitent et reploient les Vendéens sur eux-mêmes.
+Marceau et Kléber se réunissent dans la ville, prennent tout ce qu'ils
+rencontrent de cavalerie, et s'élancent à la suite des Vendéens. La Loire
+et les marais interdisaient toute retraite à ces infortunés; un grand
+nombre fut immolé à coups de baïonnette, d'autres furent faits prisonniers,
+et à peine quelques-uns trouvèrent-ils le moyen de se sauver. Ce jour, la
+colonne fut entièrement détruite, et la grande guerre de la Vendée
+véritablement finie.
+
+Ainsi, cette malheureuse population, rejetée hors de son pays par
+l'imprudence de ses chefs, et réduite à chercher un port pour se réfugier
+vers les Anglais, avait mis vainement le pied dans les eaux de l'Océan.
+N'ayant pu prendre Granville, elle avait été ramenée sur la Loire, n'avait
+pu la repasser, avait été refoulée une seconde fois en Bretagne, et de
+Bretagne sur la Loire encore. Enfin, ne pouvant franchir cette barrière
+fatale, elle venait d'expirer tout entière, entre Savenay, la Loire et des
+marais. Westermann fut chargé, avec sa cavalerie, de poursuivre les restes
+fugitifs de la Vendée. Kléber et Marceau retournèrent à Nantes. Reçus, le
+24, par le peuple de cette ville, ils obtinrent une espèce de triomphe, et
+furent gratifiés par le club jacobin d'une couronne civique.
+
+Si l'on considère dans son ensemble cette campagne mémorable de 93, on ne
+pourra s'empêcher de la regarder comme le plus grand effort qu'ait jamais
+fait une société menacée. Dans l'année 1792, la coalition, qui n'était pas
+complète encore, avait agi sans ensemble et sans vigueur. Les Prussiens
+avaient tenté en Champagne une invasion ridicule; les Autrichiens s'étaient
+bornés dans les Pays-Bas à bombarder la place de Lille. Les Français, dans
+leur première exaltation, repoussèrent les Prussiens au-delà du Rhin, les
+Autrichiens au-delà de la Meuse, conquirent les Pays-Bas, Mayence, la
+Savoie et le comté de Nice. La grande année 93 s'ouvrit d'une manière bien
+différente. La coalition était augmentée des trois puissances qui jusque-là
+étaient restées neutres. L'Espagne poussée à bout par le 21 janvier, avait
+enfin porté cinquante mille hommes sur les Pyrénées; la France avait obligé
+Pitt à se déclarer; et l'Angleterre et la Hollande étaient entrées à la
+fois dans la coalition, qui se trouvait ainsi doublée; et qui, mieux
+avertie des moyens de l'ennemi qu'elle avait à combattre, augmentait ses
+forces, et se préparait à un effort décisif. Ainsi, comme sous Louis XIV,
+la France avait à soutenir l'attaque de l'Europe entière; et cette fois
+elle ne s'était pas attiré ce concours d'ennemis par son ambition, mais par
+la juste colère que lui inspira l'intervention des puissances dans ses
+affaires intérieures.
+
+Dès le mois de mars, Dumouriez débuta par une témérité, et voulut envahir
+la Hollande en se jetant dans des bateaux. Pendant ce temps Cobourg surprit
+les lieutenans de Dumouriez, les rejeta au-delà de la Meuse, et le força
+lui-même à venir se mettre à la tête de son armée. Dumouriez fut obligé de
+livrer la bataille de Nerwinde. Cette terrible bataille était gagnée,
+lorsque l'aile gauche fléchit, et repassa la Gette; il fallut battre en
+retraite, et nous perdîmes la Belgique en quelques jours. Alors les revers
+aigrissant les coeurs, Dumouriez rompit avec son gouvernement, et passa aux
+Autrichiens. Dans le même instant, Custine, battu à Francfort, ramené sur
+le Rhin, et séparé de Mayence, laissait les Prussiens bloquer cette place
+fameuse, et en commencer le siége; les Piémontais nous repoussaient à
+Saorgio, les Espagnols entamaient les Pyrénées; et enfin les provinces de
+l'Ouest, déjà privées de leurs prêtres et poussées à bout par la levée des
+trois cent mille hommes, venaient de s'insurger au nom du trône et de
+l'autel. C'est dans ce moment que la Montagne, exaspérée de la désertion de
+Dumouriez, des défaites essuyées dans les Pays-Bas, sur le Rhin, aux Alpes,
+et surtout de l'insurrection de l'Ouest, ne garda plus aucune mesure,
+arracha violemment les girondins du sein de la convention, et repoussa
+ainsi tous ceux qui pouvaient lui parler encore de modération. Ce nouvel
+excès lui valut de nouveaux ennemis. Soixante-sept départemens sur
+quatre-vingt-trois se soulevèrent contre ce gouvernement, qui eut alors à
+lutter contre l'Europe, la Vendée royaliste, et les trois quarts de la
+France fédéralisée. C'est à cette époque que nous perdîmes le camp de
+Famars et le brave Dampierre, que le blocus de Valenciennes fut achevé, que
+Mayence fut pressé vivement, que les Espagnols passèrent le Tech et
+menacèrent Perpignan, que les Vendéens prirent Saumur et assiégèrent
+Nantes, que les fédéralistes se disposèrent à fondre de Lyon, de Marseille,
+de Bordeaux et de Caen, sur Paris.
+
+De tous les points on pouvait tenter une marche hardie sur la capitale,
+terminer la révolution en quelques journées, et suspendre la civilisation
+européenne pour long-temps. Heureusement on assiégea des places. On se
+souvient, avec quelle fermeté la convention fit rentrer les départemens
+dans la soumission, en leur montrant seulement son autorité, et en
+dispersant les imprudens qui s'étaient avancés jusqu'à Vernon; avec quel
+bonheur les Vendéens furent repoussés de Nantes, et arrêtés dans leur
+marche victorieuse. Mais tandis que la convention triomphait des
+fédéralistes, ses autres ennemis avaient fait des progrès alarmans.
+Valenciennes et Mayence furent prises après des siéges mémorables; la
+guerre du fédéralisme amena deux événemens désastreux, le siége de Lyon, et
+la trahison de Toulon; enfin, la Vendée elle-même, quoique renfermée dans
+le cadre de la Loire, de la mer et du Poitou, par l'heureuse résistance de
+Nantes, venait de repousser les colonnes de Westermann et de Labarolière,
+qui avaient voulu pénétrer dans son sein. Jamais la situation n'avait été
+plus grave. Les coalisés n'étaient plus arrêtés au Nord et au Rhin par des
+siéges; Lyon et Toulon offraient aux Piémontais de solides appuis; la
+Vendée paraissait indomptable, et offrait un pied-à-terre aux Anglais.
+C'est alors que la convention appela à Paris les envoyés des assemblées
+primaires, leur donna la constitution de l'an III à jurer et à défendre, et
+décida avec eux que la France entière, hommes et choses, était à la
+disposition du gouvernement. Alors fut décrétée la levée en masse,
+génération par génération, et la faculté de requérir tout ce qui serait
+nécessaire à la guerre; alors fut institué le Grand-Livre, et l'emprunt
+forcé sur les riches, pour retirer de la circulation une partie des
+assignats et opérer le placement forcé des biens nationaux; alors deux
+grandes armées furent dirigées sur la Vendée, la garnison de Mayence y fut
+transportée en poste; il fut résolu que ce malheureux pays serait brûlé, et
+que la population en serait transportée ailleurs. Enfin, Carnot entra au
+comité de salut public, et commença à introduire l'ordre et l'ensemble dans
+les opérations militaires.
+
+Nous avions perdu le camp de César, et Kilmaine avait, par une retraite
+heureuse, sauvé les restes de l'armée du Nord. Les Anglais s'étaient portés
+à Dunkerque, et en faisaient le siége, tandis que les Autrichiens
+attaquaient Le Quesnoy. Une masse fut rapidement dirigée de Lille sur les
+derrières du duc d'York. Si Houchard, qui commandait en cette occasion
+soixante mille Français, avait compris le plan de Carnot, et s'était porté
+sur Furnes, pas un Anglais n'était sauvé. Au lieu de se placer entre le
+corps d'observation et le corps de siége, il prit une marche directe et
+décida du moins la levée du siége, en donnant l'heureuse bataille
+d'Hondschoote. Cette bataille fut notre première victoire, sauva Dunkerque,
+priva les Anglais de tous les fruits de cette guerre, et nous rendit la
+joie et l'espérance.
+
+Bientôt de nouveaux revers changèrent cette joie en nouvelles alarmes. Le
+Quesnoy fut pris par les Autrichiens; l'armée de Houchard fut saisie à
+Menin d'une terreur panique, et se dispersa; les Prussiens et les
+Autrichiens, que rien n'arrêtait plus depuis la prise de Mayence,
+s'avancèrent sur les deux versans des Vosges, menacèrent les lignes de
+Wissembourg, et nous battirent en diverses rencontres. Les Lyonnais
+résistaient avec vigueur, les Piémontais avaient recouvré la Savoie, et
+étaient descendus vers Lyon pour mettre notre armée entre deux feux;
+Ricardos avait franchi la Tet, et dépassé Perpignan; enfin la division des
+troupes de l'Ouest en deux armées, celle de La Rochelle et celle de Brest,
+avait empêché le succès du plan de campagne arrêté à Saumur le 2 septembre.
+Canclaux, mal secondé par Rossignol, s'était trouvé seul en flèche dans le
+sein de la Vendée, et s'était replié sur Nantes. Alors nouveaux efforts: la
+dictature fut complétée et proclamée par l'institution du gouvernement
+révolutionnaire; la puissance du comité de salut public fut proportionnée
+au danger; les levées furent exécutées, et les armées grossies d'une
+multitude de réquisitionnaires; les nouveaux venus remplirent les
+garnisons, et permirent de porter les troupes organisées en ligne; enfin
+la convention ordonna aux armées de vaincre dans un délai donné.
+
+Les moyens qu'elle avait pris produisirent leurs inévitables effets. Les
+armées du Nord, renforcées, se concentrèrent à Lille et à Guise. Les
+coalisés s'étaient portés à Maubeuge, qu'ils voulaient prendre avant la fin
+de la campagne. Jourdan, parti de Guise, livra aux Autrichiens la bataille
+de Watignies, et fit lever le siége de Maubeuge, comme Houchard avait fait
+lever celui de Dunkerque. Les Piémontais furent rejetés au delà du
+Saint-Bernard par Kellermann; Lyon, inondé de levées en masse, fut emporté
+d'assaut; Ricardos fut repoussé au-delà de la Tet; enfin les deux armées de
+La Rochelle et de Brest, réunies sous un seul chef, Léchelle, qui laissait
+agir Kléber, écrasèrent les Vendéens à Cholet, et les obligèrent à passer
+la Loire en désordre.
+
+Un seul revers troubla la joie que devaient causer de tels événemens: les
+lignes de Wissembourg furent perdues. Mais le comité de salut public ne
+voulut pas terminer la campagne avant qu'elles fussent reprises; le jeune
+Hoche, général de l'armée de la Moselle, malheureux mais brave à
+Kayserslautern, fut encouragé quoique battu. N'ayant pu entamer Brunswick,
+il se jeta sur le flanc de Wurmser. Dès ce moment, les deux armées du Rhin
+et de la Moselle réunies repoussèrent les Autrichiens au-delà de
+Wissembourg, obligèrent Brunswick à suivre ce mouvement rétrograde,
+débloquèrent Landau, et campèrent dans le Palatinat. Toulon fut repris par
+une idée heureuse et par un prodige de hardiesse; enfin, les Vendéens,
+qu'on croyait détruits, mais qui, dans leur désespoir, s'étaient portés au
+nombre de quatre-vingt mille individus au-delà de la Loire, et cherchaient
+un port pour se jeter dans les bras des Anglais, les Vendéens furent
+repoussés des bords de l'Océan, repoussés également des bords de la Loire,
+et écrasés entre ces deux barrières qu'ils ne purent jamais franchir. Aux
+Pyrénées seulement nos armes avaient été malheureuses, mais nous n'avions
+perdu que la ligne du Tech, et nous campions encore en avant de Perpignan.
+
+Ainsi, cette grande et terrible année nous montre l'Europe pressant la
+révolution de tout son poids, lui faisant expier ses premiers succès de 92,
+ramenant ses armées en arrière, pénétrant par toutes les frontières à la
+fois; et une partie de la France s'insurgeant, et ajoutant ses efforts à
+ceux des puissances ennemies. Alors la révolution s'irrite: elle fait
+éclater sa colère au 31 mai, se crée, par cette journée, de nouveaux
+ennemis, et semble prête à succomber contre l'Europe et les trois quarts de
+ses provinces révoltées. Mais bientôt elle fait rentrer ses ennemis
+intérieurs dans le devoir, soulève un million d'hommes à la fois, bat les
+Anglais à Hondschoote, est battue de nouveau, mais redouble aussitôt
+d'efforts, gagne une bataille à Watignies, recouvre les lignes de
+Wissembourg, rejette les Piémontais au-delà des Alpes, prend Lyon, Toulon,
+et écrase deux fois les Vendéens, une première fois dans la Vendée, et une
+seconde et dernière fois en Bretagne. Jamais spectacle ne fut plus grand et
+plus digne d'être proposé à l'admiration et à l'imitation des peuples. La
+France avait recouvré tout ce qu'elle avait perdu, excepté Condé,
+Valenciennes, et quelques forts dans le Roussillon; les puissances de
+l'Europe, au contraire, qui avaient toutes ensemble lutté contre une seule,
+n'avaient rien obtenu, s'accusaient les unes les autres, et se rejetaient
+la honte de la campagne. La France achevait d'organiser ses moyens, et
+devait paraître bien plus formidable l'année suivante.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+
+SUITE DE LA LUTTE DES HÉBERTISTES ET DES DANTONISTES.--CAMILLE DESMOULINS
+PUBLIE _le Vieux Cordelier_.--LE COMITÉ SE PLACE ENTRE LES DEUX PARTIS, ET
+S'ATTACHE D'ABORD A RÉPRIMER LES HÉBERTISTES.--DISETTE DANS
+PARIS.--RAPPORTS IMPORTANS DE ROBESPIERRE ET DE SAINT-JUST.--MOUVEMENT
+TENTÉ PAR LES HÉBERTISTES.--ARRESTATION ET MORT DE RONSIN, VINCENT, HÉBERT,
+CHAUMETTE, MOMORO, ETC.--LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC FAIT SUBIR LE MÊME SORT
+AUX DANTONISTES.--ARRESTATION, PROCÈS ET SUPPLICE DE DANTON, CAMILLE
+DESMOULINS, PHILIPPEAU, LACROIX, HÉRAULT-SÉCHELLES, FABRE-D'ÉGLANTINE,
+CHABOT, ETC.
+
+
+La convention avait commencé d'exercer quelques sévérités envers la faction
+turbulente des cordeliers et des agens ministériels. Ronsin et Vincent
+étaient en prison. Leurs partisans s'agitaient au dehors. Momoro, aux
+Cordeliers, Hébert, aux Jacobins, s'efforçaient d'exciter en faveur de
+leurs amis l'intérêt des chauds révolutionnaires. Les cordeliers firent une
+pétition, et, d'un ton assez peu respectueux, demandèrent si on voulait
+punir Vincent et Ronsin d'avoir courageusement poursuivi Dumouriez,
+Custine et Brissot; ils déclarèrent qu'ils regardaient ces deux citoyens
+comme d'excellens patriotes, et qu'ils les conserveraient toujours comme
+membres de leur société. Les jacobins présentèrent une pétition plus
+mesurée, et se bornèrent à demander qu'on accélérât le rapport sur Vincent
+et Ronsin, afin de les punir s'ils étaient coupables, ou de les rendre à la
+liberté s'ils étaient innocens.
+
+Le comité de salut public gardait encore le silence. Collot-d'Herbois seul,
+quoique membre du comité et partisan obligé du gouvernement, montra le plus
+grand zèle pour Ronsin. Le motif en était naturel: la cause de Vincent lui
+était presque étrangère, mais celle de Ronsin, envoyé à Lyon avec lui, et
+de plus exécuteur de ses sanglantes ordonnances, le touchait de très près.
+Collot d'Herbois avait soutenu avec Ronsin qu'il n'y avait qu'un centième
+des Lyonnais qui fussent patriotes; qu'il fallait déporter ou immoler le
+reste, charger le Rhône de cadavres, effrayer tout le Midi de ce spectacle,
+et frapper de terreur la rebelle cité de Toulon. Ronsin était en prison
+pour avoir répété ces horribles expressions dans une affiche. Collot
+d'Herbois, rappelé pour rendre compte de sa mission, avait le plus grand
+intérêt à justifier la conduite de Ronsin, afin de faire approuver la
+sienne. Dans ce moment, il arrivait une pétition signée de quelques
+citoyens lyonnais, qui faisaient la peinture la plus déchirante des maux de
+leur ville. Ils montraient les mitraillades succédant aux exécutions de la
+guillotine, une population entière menacée d'extermination, et une cité
+riche et manufacturière démolie, non plus avec le marteau, mais avec la
+mine. Cette pétition, que quatre citoyens avaient eu le courage de signer,
+produisit une impression douloureuse sur la convention. Collot-d'Herbois se
+hâta de faire son rapport, et dans son ivresse révolutionnaire, il présenta
+ces terribles exécutions comme elles s'offraient à sa propre imagination,
+c'est-à-dire comme indispensables et toutes naturelles. «Les Lyonnais,
+disait-il en substance, étaient vaincus, mais ils disaient hautement qu'ils
+prendraient bientôt leur revanche. Il fallait frapper de terreur ces
+rebelles encore insoumis, et avec eux, tous ceux qui voudraient les imiter;
+il fallait un exemple prompt et terrible. L'instrument ordinaire de mort
+n'agissait point assez vite; le marteau ne démolissait que lentement. La
+mitraille a détruit les hommes, la mine a détruit les édifices. Ceux qui
+sont morts avaient tous trempé leurs mains dans le sang des patriotes. Une
+commission populaire les choisissait d'un coup d'oeil prompt et sûr dans la
+foule des prisonniers; et on n'a lieu de regretter aucun de ceux qui ont
+été frappés.» Collot-d'Herbois obligea la convention étonnée à approuver
+ce qui lui semblait à lui-même si naturel; il se rendit ensuite aux
+Jacobins pour se plaindre à eux de la peine qu'il avait eue à justifier sa
+conduite, et de la compassion qu'avaient inspirée les Lyonnais. «Ce matin,
+j'ai eu besoin, dit-il, de me servir de circonlocutions pour faire
+approuver la mort des traîtres. On pleurait, on demandait _s'ils étaient
+morts du premier coup_!... Du premier coup, les contre-révolutionnaires! et
+Chalier est-il mort du premier coup[7]!... Vous vous informez, disais-je à
+la convention, comment sont morts ces hommes qui étaient couverts du sang
+de nos frères! S'ils n'étaient pas morts, vous ne délibéreriez pas ici!...
+Eh bien! à peine entendait-on ce langage! Ils ne pouvaient entendre parler
+des morts; ils ne savaient pas se défendre des ombres!» Passant ensuite à
+Ronsin, Collot-d'Herbois dit que ce général avait partagé tous les dangers
+des patriotes dans le Midi, qu'il y avait bravé avec lui les poignards des
+aristocrates, et déployé la plus grande fermeté pour y faire respecter
+l'autorité de la république; que dans ce moment tous les aristocrates se
+réjouissaient de son arrestation, et y voyaient pour eux-mêmes un sujet
+d'espoir. «Qu'a donc fait Ronsin pour être arrêté? ajoutait Collot. Je l'ai
+demandé à tout le monde; personne n'a pu me le dire.» Le lendemain de cette
+séance, dans celle du 3 nivôse, Collot, revenant à la charge, vint annoncer
+la mort du patriote Gaillard, lequel, voyant que la convention semblait
+désapprouver l'énergie déployée à Lyon, s'était donné la mort. «Vous ai-je
+trompé, s'écria Collot, quand je vous ai dit que les patriotes allaient
+être réduits au désespoir, si l'esprit public venait à baisser ici?»
+
+Ainsi, tandis que deux chefs des ultra-révolutionnaires étaient enfermés,
+leurs partisans s'agitaient pour eux. Les clubs, la convention étaient
+troublés de réclamations en leur faveur, et un membre même du comité de
+salut public, compromis dans leur système sanguinaire, les défendait pour
+se défendre lui-même. Leurs adversaires commençaient, de leur côté, à
+mettre la plus grande énergie dans leurs attaques. Philippeau, revenu de la
+Vendée, et plein d'indignation contre l'état-major de Saumur, voulait que
+le comité de salut public, partageant sa colère, poursuivît Rossignol,
+Ronsin et autres, et vît une trahison dans la non-réussite du plan de
+campagne du 2 septembre. On a déjà vu combien il y avait de torts
+réciproques, de malentendus, et d'incompatibilités de caractère, dans la
+conduite de cette guerre. Rossignol et l'état-major de Saumur avaient eu
+de l'humeur, mais n'avaient point trahi; le comité, en les désapprouvant,
+ne pouvait leur faire essuyer une condamnation qui n'aurait été ni juste ni
+politique. Robespierre aurait voulu qu'on s'expliquât à l'amiable; mais
+Philippeau, impatient, écrivit un pamphlet virulent où il raconta toute la
+guerre, et où il mêla beaucoup d'erreurs à beaucoup de vérités. Cet écrit
+devait produire la plus vive sensation, car il attaquait les
+révolutionnaires les plus prononcés, et les accusait des plus affreuses
+trahisons. «Qu'a fait Ronsin? disait Philippeau; beaucoup intrigué,
+beaucoup volé, beaucoup menti! Sa seule expédition c'est celle du 18
+septembre, où il fit accabler quarante-cinq mille patriotes par trois mille
+brigands; c'est cette journée fatale de Coron, où, après avoir disposé
+notre artillerie dans une gorge, à la tête d'une colonne de six lieues de
+flanc, il se tint caché dans une étable comme un lâche coquin, à deux
+lieues du champ de bataille, où nos infortunés camarades étaient foudroyés
+par leurs propres canons.» Les expressions n'étaient pas ménagées, comme on
+le voit, dans l'écrit de Philippeau. Malheureusement, le comité de salut
+public, qu'il aurait dû mettre dans ses intérêts, n'était pas traité avec
+beaucoup d'égards. Philippeau, mécontent de ne pas voir son indignation
+assez partagée, semblait imputer au comité une partie des torts qu'il
+reprochait à Ronsin, et employait même cette expression offensante: _Si
+vous n'avez été que trompés_.
+
+L'écrit, comme nous venons de le dire, produisit une grande sensation.
+Camille Desmoulins ne connaissait point Philippeau; mais, satisfait de voir
+que dans la Vendée les ultra-révolutionnaires avaient autant de torts qu'à
+Paris, et n'imaginant pas que la colère eût aveuglé Philippeau jusqu'à lui
+faire changer des fautes en trahison, il lut son pamphlet avec
+empressement, admira son courage, et, dans sa naïveté, il disait à tout le
+monde: «Avez-vous lu Philippeau?... Lisez Philippeau....» Tout le monde,
+suivant lui, devait lire cet écrit, qui prouvait les dangers qu'avait
+courus la république, par la faute des exagérés révolutionnaires.
+
+Camille aimait beaucoup Danton, et en était aimé. Tous deux pensaient que
+la république étant sauvée par ses dernières victoires, il était temps de
+mettre fin à des cruautés désormais inutiles; que ces cruautés prolongées
+plus long-temps ne seraient propres qu'à compromettre la révolution, et que
+l'étranger pouvait seul en désirer et en inspirer la continuation. Camille
+imagina d'écrire un nouveau journal qu'il intitula _le Vieux Cordelier_,
+car Danton et lui étaient les doyens de ce club célèbre. Il dirigea sa
+feuille contre tous les révolutionnaires nouveaux, qui voulaient renverser
+et dépasser les révolutionnaires les plus anciens et les plus éprouvés.
+Jamais cet écrivain, le plus remarquable de la révolution, et l'un des plus
+naïfs et des plus spirituels de notre langue, n'avait déployé autant de
+grâce, d'originalité et même d'éloquence. Il commençait ainsi son premier
+numéro (15 frimaire): «O Pitt! je rends hommage à ton génie! Quels nouveaux
+débarqués de France en Angleterre t'ont donné de si bons conseils et des
+moyens si sûrs de perdre ma patrie? Tu as vu que tu échouerais
+éternellement contre elle, si tu ne t'attachais à perdre dans l'opinion
+publique ceux qui, depuis cinq ans, ont déjoué tous tes projets. Tu as
+compris que ce sont ceux qui t'ont toujours vaincu qu'il fallait vaincre;
+qu'il fallait faire accuser de corruption précisément ceux que tu n'avais
+pu corrompre, et d'attiédissement ceux que tu n'avais pu attiédir. J'ai
+ouvert les yeux, ajoutait Desmoulins, j'ai vu le nombre de nos ennemis:
+leur multitude m'arrache de l'hôtel des Invalides, et me ramène au combat.
+Il faut écrire, il faut quitter le crayon lent de l'histoire de la
+révolution, que je traçais au coin du feu, pour reprendre la plume rapide
+et haletante du journaliste, et suivre, à bride abattue, le torrent
+révolutionnaire. Député consultant que personne ne consultait plus depuis
+le 3 juin, je sors de mon cabinet et de ma chaise à bras, où j'ai eu tout
+le loisir de suivre, par le menu le nouveau système de nos ennemis.»
+
+Camille élevait Robespierre jusqu'aux cieux, pour sa conduite aux Jacobins,
+pour les services généreux qu'il avait rendus aux vieux patriotes, et il
+s'exprimait de la manière suivante à l'égard du culte et des proscriptions:
+
+«Il faut, disait-il, à l'esprit humain malade le lit plein de songes de la
+superstition: et à voir les fêtes, les processions qu'on institue, les
+autels et les saints sépulcres qui s'élèvent, il me semble qu'on ne fait
+que changer le lit du malade; seulement on lui retire l'oreiller de
+l'espérance d'une autre vie.... Pour moi, je l'ai dit ainsi, le jour même
+où je vis Gobel venir à la barre, avec sa double croix qu'on portait en
+triomphe devant le philosophe _Anaxagoras_[8].
+
+
+Si ce n'était pas un crime de lèse-Montagne, de soupçonner un président des
+jacobins et un procureur de la commune, tels que Clootz et Chaumette, je
+serais tenté de croire qu'à cette nouvelle de Barrère, _la Vendée n'existe
+plus_, le roi de Prusse s'est écrié douloureusement: _Tous nos efforts
+échoueront donc contre la république, puisque le noyau de la Vendée est
+détruit!_ et que l'adroit Luchesini, pour le consoler, lui aura dit: _Héros
+invincible, j'imagine une ressource; laissez-moi faire. Je paierai quelques
+prêtres pour se dire charlatans, j'enflammerai le patriotisme des autres
+pour faire une pareille déclaration. Il y a à Paris deux fameux patriotes
+qui seront très propres par leurs talens, leur exagération, et leur système
+religieux bien connu, à nous seconder et à recevoir nos impressions. Il
+n'est question que de faire agir nos amis en France, auprès des deux grands
+philosophes Anacharsis et Anaxagoras; de mettre en mouvement leur bile, et
+d'éblouir leur civisme, par la riche conquête des sacristies_. (J'espère
+que Chaumette ne se plaindra pas de ce numéro; le marquis de Luchesini ne
+peut pas parler de lui en termes plus honorables.) _Anacharsis et
+Anaxagoras croiront pousser la roue de la raison, tandis que ce sera celle
+de la contre-révolution; et bientôt, au lieu de laisser mourir en France de
+vieillesse et d'inanition le papisme prêt à y rendre le dernier soupir, je
+vous promets, par la persécution et l'intolérance contre ceux qui
+voudraient messer et être messés, de faire passer force recrues à Lescure
+et à La Rochejaquelein_.»
+
+Camille, racontant ensuite ce qui se faisait sous les empereurs romains, et
+prétendant ne donner qu'une traduction de Tacite, fit une effrayante
+allusion à la loi des suspects. «Anciennement, dit-il, il y avait à Rome,
+selon Tacite, une loi qui spécifiait les crimes d'état et de lèse-majesté,
+et portait peine capitale. Ces crimes de lèse-majesté, sous la république,
+se réduisaient à quatre sortes: si une armée avait été abandonnée en pays
+ennemi; si l'on avait excité des séditions; si les membres des corps
+constitués avaient mal administré les affaires où les deniers publics; si
+la majesté du peuple romain avait été avilie. Les empereurs n'eurent besoin
+que de quelques articles additionnels à cette loi, pour envelopper les
+citoyens et les cités entières dans la proscription. Auguste fut le premier
+à étendre cette loi de lèse-majesté, en y comprenant les écrits qu'il
+appelait contre-révolutionnaires. Bientôt les extensions n'eurent plus de
+bornes. Dès que les propos furent devenus des crimes d'état, il n'y eut
+plus qu'un pas à faire pour changer en crimes les simples regards, la
+tristesse, la compassion, les soupirs, le silence même.
+
+«Bientôt ce fut un crime de lèse-majesté ou de contre-révolution à la ville
+de _Nursia_ d'avoir élevé un monument à ses habitans morts au siége de
+Modène; crime de contre-révolution à Libon Drusus d'avoir demandé aux
+diseurs de bonne aventure s'il ne posséderait pas un jour de grandes
+richesses; crime de contre-révolution au journaliste Cremutius Cordus
+d'avoir appelé Brutus et Cassius les derniers des Romains; crime de
+contre-révolution à un des descendans de Cassius d'avoir chez lui un
+portrait de son bisaïeul; crime de contre-révolution à Marcus Scaurus
+d'avoir fait une tragédie où il y avait tel vers auquel on pouvait donner
+deux sens; crime de contre-révolution à Torquatus Silanus de faire de la
+dépense; crime de contre-révolution à Pétréius d'avoir eu un songe sur
+Claude; crime de contre-révolution à Pomponius de ce qu'un ami de Séjan
+était venu chercher un asile dans une de ses maisons de campagne; crime de
+contre-révolution de se plaindre des malheurs du temps, car c'était faire
+le procès du gouvernement; crime de contre-révolution de ne pas invoquer le
+génie divin de Caligula: pour y avoir manqué, grand nombre de citoyens
+furent déchirés de coups, condamnés aux mines ou aux bêtes, quelques-uns
+même sciés par le milieu du corps; crime enfin de contre-révolution à la
+mère du consul Fusius Germinus d'avoir pleuré la mort funeste de son fils.
+
+«Il fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son parent, si
+l'on ne voulait s'exposer à périr soi-même.
+
+«Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de la popularité?
+c'était un rival du prince, qui pouvait susciter une guerre civile. _Studia
+civium in se verteret, et si multi idem audeant, bellum esse_. SUSPECT.
+
+«Fuyait-on au contraire la popularité, et se tenait-on au coin de son feu?
+cette vie retirée vous avait fait remarquer, vous avait donné de la
+considération. _Quanto metu occultior, tanto plus famâ adeptus_. SUSPECT.
+
+«Étiez-vous riche? il y avait un péril imminent que le peuple ne fût
+corrompu par vos largesses. _Auri vim atque opes Plauti, principi
+infensas_. SUSPECT.
+
+«Étiez-vous pauvre? Comment donc! invincible empereur! il faut surveiller
+de plus près cet homme. Il n'y a personne d'entreprenant comme celui qui
+n'a rien. _Syllam inopem, undè praecipuam audaciam_. SUSPECT.
+
+«Étiez-vous d'un caractère sombre, mélancolique, ou mis en négligé? Ce qui
+vous affligeait, c'est que les affaires publiques allaient bien. _Hominem
+publicis bonis moestum_. SUSPECT.»
+
+Camille Desmoulins poursuivait ainsi cette grande énumération des suspects,
+et traçait un horrible tableau de ce qui se passait à Paris, par ce qui
+s'était fait à Rome. Si la lettre de Philippeau avait excité une vive
+sensation, le journal de Camille Desmoulins en produisit une bien plus
+grande encore. Cinquante mille exemplaires de chacun de ses numéros furent
+vendus en quelques jours. Les provinces en demandaient en quantité; les
+prisonniers se les transmettaient à la dérobée, et ils lisaient avec
+délices, et avec un peu d'espoir, ce révolutionnaire qui leur était
+autrefois si odieux. Camille, sans vouloir qu'on ouvrît les prisons, ni
+qu'on fît rétrograder la révolution, demandait l'institution d'un comité,
+dit de _clémence_, qui ferait la revue des prisonniers, élargirait les
+citoyens enfermés sans cause suffisante, et arrêterait le sang là où il
+avait trop coulé.
+
+Les écrits de Philippeau et de Desmoulins irritèrent au plus haut degré les
+révolutionnaires zélés, et furent improuvés aux Jacobins. Hébert les y
+dénonça avec fureur; il proposa même de radier les auteurs de la liste de
+la société. Il signala en outre, comme complices de Camille Desmoulins et
+de Philippeau, Bourdon de l'Oise et Fabre-d'Églantine. On a vu que Bourdon
+de l'Oise avait voulu, de concert avec Goupilleau, destituer Rossignol; il
+s'était brouillé depuis avec l'état-major de Saumur, et n'avait cessé dans
+la convention de s'élever contre le parti Ronsin. C'est ce qui le faisait
+associer à Philippeau. Fabre était accusé d'avoir pris part à l'affaire du
+faux décret, et on était disposé à le croire, quoiqu'il eût été justifié
+par Chabot. Sentant sa position périlleuse, et ayant tout à craindre d'un
+système de sévérité trop grande, il avait deux ou trois fois parlé pour le
+système de l'indulgence, s'était entièrement brouillé avec les
+ultra-révolutionnaires, et avait été traité d'intrigant par le père
+Duchesne. Les jacobins, sans adopter les violentes propositions d'Hébert,
+décidèrent que Philippeau, Camille Desmoulins, Bourdon de l'Oise et
+Fabre-d'Églantine, viendraient à la barre de la société, donner des
+explications sur leurs écrits, et sur leurs discours dans la convention.
+
+La séance où ils devaient comparaître avait excité une affluence
+extraordinaire. On se disputait les places avec fureur, on en vendit
+quelques-unes jusqu'à 25 francs. C'était, en effet, le procès des deux
+nouvelles classes de patriotes, qui allait se juger devant l'autorité toute
+puissante des jacobins. Philippeau, quoiqu'il ne fût pas membre de la
+société, ne refusa pas de comparaître à sa barre, et répéta les accusations
+qu'il avait déjà consignées, soit dans sa correspondance avec le comité de
+salut public, soit dans sa brochure. Il ne ménagea pas plus les individus
+qu'il ne l'avait fait précédemment, et donna à Hébert deux ou trois
+démentis formels et insultans. Ces personnalités si hardies de Philippeau
+commençaient à agiter la société, et la séance devenait orageuse, lorsque
+Danton, prenant la parole, observa que, pour juger une question aussi
+grave, il fallait la plus grande attention et le plus grand calme; qu'il
+n'avait aucune opinion faite sur Philippeau et sur la vérité de ses
+accusations; qu'il lui avait déjà dit à lui-même: «Il faut que tu prouves
+tes accusations ou que tu portes ta tête sur l'échafaud;» que peut-être il
+n'y avait ici de coupables que les événemens; mais que, dans tous les cas,
+il fallait que tout le monde fût entendu, et surtout écouté.
+
+Robespierre, parlant après Danton, dit qu'il n'avait pas lu la brochure de
+Philippeau, qu'il savait seulement que, dans cette brochure, on rendait le
+comité responsable de la perte de trente mille hommes; que le comité
+n'avait pas le temps de répondre à des libelles et de faire une guerre de
+plume; que cependant il ne croyait pas Philippeau coupable d'intentions
+mauvaises, mais entraîné par des passions. «Je ne prétends pas, dit
+Robespierre, imposer silence à la conscience de mon collègue; mais qu'il
+s'examine, et juge s'il n'y a en lui-même ni vanité, ni petites passions.
+Je le crois entraîné par le patriotisme non moins que par la colère; mais
+qu'il réfléchisse! qu'il considère la lutte qui s'engage! il verra que les
+modérés prendront sa défense, que les aristocrates se rangeront de son
+côté, que la convention elle-même se partagera, qu'il s'y élèvera
+peut-être un parti de l'opposition, ce qui serait désastreux, et ce qui
+renouvellerait le combat dont on est sorti, et les conspirations qu'on a eu
+tant de peine à déjouer!» Il invite Philippeau à examiner ses motifs
+secrets, et les jacobins à l'écouter silencieusement.
+
+Rien n'était plus sage et plus convenable que les observations de
+Robespierre, au ton près, qui était toujours emphatique et doctoral,
+surtout depuis qu'il dominait aux jacobins. Philippeau reprend la parole,
+se rejette dans les mêmes personnalités, et provoque le même trouble.
+Danton impatienté s'écrie qu'il faut abréger de telles querelles, et nommer
+une commission qui examine les pièces du procès. Couthon dit qu'avant même
+de recourir à cette mesure, il faut s'assurer si la question en vaut la
+peine, si ce ne serait pas simplement une question d'homme à homme, et il
+propose de demander à Philippeau si, en son âme et conscience, il croit
+qu'il y ait eu trahison. Alors il s'adresse à Philippeau.--«Crois-tu, lui
+dit-il, en ton âme et conscience, qu'il y ait eu trahison?--Oui, répond
+imprudemment Philippeau.--En ce cas, reprend Couthon, il n'y a point
+d'autre moyen; il faut nommer une commission qui écoute les accusés et les
+accusateurs, et en fasse son rapport à la société.» La proposition est
+adoptée, et la commission est chargée d'examiner, outre les accusations de
+Philippeau, la conduite de Bourdon de l'Oise, de Fabre-d'Églantine et de
+Camille Desmoulins.
+
+C'était le 3 nivôse (23 décembre). Dans l'intervalle de temps employé par
+la commission à faire son rapport, la guerre de plume et les récriminations
+continuèrent sans interruption. Les cordeliers exclurent Camille Desmoulins
+de leur société. Ils firent de nouvelles pétitions pour Ronsin et Vincent,
+et vinrent les communiquer aux jacobins, pour engager ceux-ci à les appuyer
+auprès de la convention. Cette foule d'aventuriers, de mauvais sujets, dont
+on avait rempli l'armée révolutionnaire, se montraient partout, dans les
+promenades, les tavernes, les cafés, les spectacles, en épaulettes de laine
+et en moustaches, faisaient grand bruit pour Ronsin, leur général, et
+Vincent, leur ministre. Ils étaient surnommés les _épauletiers_, et fort
+redoutés dans Paris. Depuis la loi qui interdisait aux sections de se
+réunir plus de deux fois par semaine, elles s'étaient changées en sociétés
+populaires fort turbulentes. Il y avait jusqu'à deux de ces sociétés par
+section, et c'était là que tous les partis intéresses à produire un
+mouvement dirigeaient leurs agens. Les _épauletiers_ ne manquaient pas de
+s'y tendre, et, grâce à eux, le tumulte régnait dans presque toutes.
+
+Robespierre, toujours ferme aux jacobins, fit repousser la pétition des
+cordeliers, et de plus, fit retirer l'affiliation à toutes les sociétés
+populaires formées depuis le 31 mai. C'étaient là des actes d'une prudente
+et louable énergie. Cependant le comité, tout en faisant les plus grands
+efforts pour comprimer la faction turbulente, devait s'attacher aussi à ne
+pas se donner les apparences de la mollesse et de la modération. Il
+fallait, pour qu'il pût conserver sa popularité et sa force, qu'il déployât
+la même rigueur contre la faction opposée. C'est pourquoi, le 5 nivôse (25
+décembre), Robespierre fut chargé de faire un nouveau rapport sur les
+principes du gouvernement révolutionnaire, et de proposer des mesures de
+sévérité contre quelques prisonniers illustres. S'attachant toujours, par
+politique et aussi par erreur, à rejeter tous les désordres sur la
+prétendue faction étrangère, il lui imputa à la fois les torts des modérés
+et des exagérés. «Les cours étrangères ont vomi, dit-il, sur la France, les
+scélérats habiles qu'elles tiennent à leur solde. Ils délibèrent dans nos
+administrations, s'introduisent dans nos assemblées sectionnaires, et dans
+nos clubs; ils ont siégé jusque dans la représentation nationale; ils
+dirigent et dirigeront éternellement la contre-révolution sur le même plan.
+Ils rôdent autour de nous; ils surprennent nos secrets, caressent nos
+passions, et cherchent à nous inspirer jusqu'à nos opinions.» Robespierre,
+poursuivant ce tableau, les montre poussant tour à tour à l'exagération ou
+à la faiblesse, excitant à Paris la persécution des cultes, et dans la
+Vendée la résistance du fanatisme; immolant Lepelletier et Marat, et puis
+se mêlant dans les groupes pour leur décerner les honneurs divins, afin de
+les rendre ridicules et odieux; donnant ou retirant le pain au peuple,
+faisant paraître ou disparaître l'argent, profitant enfin de tous les
+accidens pour les tourner contre la révolution et la France. Après avoir
+fait ainsi la somme générale de tous nos maux, Robespierre, ne voulant pas
+voir qu'ils étaient inévitables, les imputait à l'étranger, qui, sans
+doute, pouvait s'en applaudir, mais qui, pour les produire, s'en reposait
+sur les vices de la nature humaine, et n'aurait pas eu le moyen d'y
+suppléer par des complots. Robespierre, regardant comme complices de la
+coalition tous les prisonniers illustres qu'on détenait encore, proposa de
+les envoyer de suite au tribunal révolutionnaire. Ainsi Dietrich, maire de
+Strasbourg, Custine fils, Biron, et tous les officiers amis de Dumouriez,
+de Custine et de Houchard, durent être incessamment jugés. Sans doute, il
+n'était pas besoin d'un décret de la convention pour que ces victimes
+fussent immolées par le tribunal révolutionnaire; mais ce soin de hâter
+leur supplice était une preuve que le gouvernement ne faiblissait pas.
+Robespierre proposa en outre d'augmenter d'un tiers les récompenses
+territoriales promises aux défenseurs de la patrie.
+
+Après ce rapport, Barrère fut chargé d'en faire un autre sur les
+arrestations qu'on disait chaque jour plus nombreuses, et de proposer les
+moyens de vérifier les motifs de ces arrestations. Le but de ce rapport
+était de répondre, sans qu'il y parût, au _Vieux Cordelier_, de Camille
+Desmoulins, et à sa proposition d'un comité de clémence. Barrère traita
+avec sévérité les _Traductions des orateurs anciens_, et proposa néanmoins
+de nommer une commission pour vérifier les arrestations; ce qui ressemblait
+fort au comité de clémence imaginé par Camille. Cependant, sur les
+observations de quelques-uns de ses membres, la convention crut devoir s'en
+tenir à ses décrets précédens, qui obligeaient les comités révolutionnaires
+à adresser au comité de sûreté générale les motifs des arrestations, et
+permettaient aux détenus de réclamer auprès de ce dernier comité.
+
+Le gouvernement poursuivait ainsi sa marche entre les deux partis qui se
+formaient, inclinant secrètement pour le parti modéré, mais craignant
+toujours de le laisser trop apercevoir. Pendant ce temps, Camille publia un
+numéro plus fort encore que les précédens, et qui était adressé aux
+jacobins. Il l'intitula: _Ma Défense_; et c'était la plus hardie et la
+plus terrible récrimination contre ses adversaires.
+
+A propos de sa radiation des Cordeliers, il disait: «Pardon, frères et
+amis, si j'ose prendre encore le titre de vieux cordelier, après l'arrêté
+du club qui me défend de me parer de ce nom. Mais, en vérité, c'est une
+insolence si inouie que celle de petits-fils se révoltant contre leur
+grand-père, et lui défendant de porter son nom, que je veux plaider cette
+cause contre ces fils ingrats. Je veux savoir à qui le nom doit rester ou
+au grand-papa ou à des enfans qu'on lui a faits, dont il n'a jamais ni
+reconnu ni même connu la dixième partie, et qui prétendent le chasser du
+paternel logis!»
+
+Ensuite il explique ses opinions. «Le vaisseau de la république vogue entre
+deux écueils, le rocher de l'exagération et le banc de sable du
+modérantisme. Voyant que le Père Duchêne et presque toutes les sentinelles
+patriotes se tenaient sur le tillac, avec leur lunette, occupés uniquement
+à crier: Gare! vous touchez au modérantisme! il a bien fallu que moi, vieux
+cordelier et doyen des jacobins, je me chargeasse de faire la faction
+difficile, et dont aucun des jeunes gens ne voulait, crainte de se
+dépopulariser, celle de crier: Gare! vous allez toucher à l'exagération!
+Et voilà l'obligation que doivent m'avoir tous mes collègues de la
+convention, celle d'avoir exposé ma popularité même, pour sauver le navire
+où ma cargaison n'était pas plus forte que la leur.»
+
+Il se justifie ensuite de ce propos qui lui avait été si reproché: _Vincent
+Pitt gouverne George Bouchotte_. «J'ai bien, dit-il, appelé Louis XVI mon
+gros benêt de roi, en 1787, sans être embastillé pour cela. Bouchotte
+serait-il un plus grand seigneur?»
+
+Il passe ensuite ses adversaires en revue; il dit à Collot-d'Herbois que
+si, lui Desmoulins, a son Dillon, lui Collot a son Brunet, son Proli, qu'il
+a défendus tous les deux. Il dit à Barrère: «On ne se reconnaît plus à la
+Montagne; si c'était un vieux cordelier comme moi, un patriote
+_rectiligne_, Billaud-Varennes par exemple, qui m'eût gourmandé si
+durement, _sustinuissem utique_; j'aurais dit: C'est le soufflet du
+bouillant saint Paul au bon saint Pierre qui a péché! Mais toi, mon cher
+Barrère, toi l'heureux tuteur de Paméla[9]! toi le président des feuillans,
+qui as proposé le comité des douze! toi, qui, le 2 juin, mettais en
+délibération dans le comité de salut public si on n'arrêterait pas Danton!
+toi dont je pourrais relever bien d'autres fautes, si je voulais fouiller
+le _vieux sac_[10], que tu deviennes tout à coup un _passe-Robespierre_, et
+que je sois par toi apostrophé si sec!
+
+«Tout cela n'est qu'une querelle de ménage, ajoute Camille, avec mes amis
+les patriotes Collot et Barrère; mais je vais être à mon tour _bougrement
+en colère_[11] contre le Père Duchêne, qui m'appelle un _misérable
+intrigailleur, un viédase à mener à la guillotine, un conspirateur qui veut
+qu'on ouvre les prisons pour en faire une nouvelle Vendée, un endormeur
+payé par Pitt, un bourriquet à longues oreilles_. ATTENDS-MOI, HÉBERT, JE
+SUIS A TOI DANS UN MOMENT. Ici, ce n'est pas avec des injures grossières et
+des mots que je vais t'attaquer, c'est avec des faits.»
+
+Alors Camille, qui avait été accusé par Hébert, d'avoir épousé une femme
+riche, et de dîner avec des aristocrates, fait l'histoire de son mariage,
+qui lui avait valu quatre mille livres de rente, et il trace le tableau de
+sa vie simple, modeste et paresseuse. Passant ensuite à Hébert, il rappelle
+l'ancien métier de ce distributeur de _contre-marques_, ses vols qui
+l'avaient fait chasser du théâtre, sa fortune subite et connue, et il le
+couvre de la plus juste infamie. Il raconte et prouve que Bouchotte avait
+donné à Hébert, sur les fonds de la guerre, d'abord cent vingt mille
+francs, puis dix, puis soixante, pour les exemplaires du _Père Duchêne_
+distribués aux armées; que ces exemplaires ne valaient que seize mille
+francs, et que par conséquent le surplus avait été volé à la nation.
+
+«Deux cent mille francs, s'écrie Camille, à ce pauvre sans-culotte Hébert,
+pour soutenir les motions de Proli, de Clootz! deux cent mille francs pour
+calomnier Danton, Lindet, Cambon, Thuriot, Lacroix, Philippeau, Bourdon de
+l'Oise, Barras, Fréron, d'Églantine, Legendre, Camille Desmoulins, et
+presque tous les commissaires de la convention! Pour inonder la France de
+ses écrits, si propres à former l'esprit et le coeur, deux cent mille
+francs de Bouchotte!... S'étonnera-t-on après cela de cette exclamation
+filiale d'Hébert à la séance des Jacobins: _Oser attaquer Bouchotte!
+Bouchotte, qui a mis à la tête des armées des généraux sans-culottes!
+Bouchotte, un patriote si pur!_ Je suis étonné que, dans le transport de sa
+reconnaissance, le Père Duchêne ne se soit pas écrié: Bouchotte qui m'a
+donné deux cent mille livres depuis le mois de juin!
+
+«Tu me parles, ajoute Camille, de mes sociétés: mais ne sait-on pas que
+c'est avec l'intime de Dumouriez, le banquier Kock, avec la femme
+Rochechouart, agente des émigrés, que le grand patriote Hébert, après avoir
+calomnié dans sa feuille les hommes les plus purs de la république, va,
+dans sa grande joie, lui et sa Jacqueline, passer les beaux jours de l'été
+à la campagne, boire le vin de Pitt, et porter des toasts à la ruine des
+réputations des fondateurs de la liberté?»
+
+Camille reproche ensuite à Hébert le style de son journal: «Ne sais-tu pas
+Hébert, que lorsque les tyrans d'Europe veulent faire croire à leurs
+esclaves que la France est couverte des ténèbres de la barbarie, que Paris,
+cette ville si vantée par son atticisme et son goût, est peuplée de
+vandales; ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes
+feuilles qu'ils insèrent dans leurs gazettes? comme si le peuple était
+aussi ignorant que tu voudrais le faire croire à M. Pitt; comme si on ne
+pouvait lui parler qu'un langage aussi grossier; comme si c'était là le
+langage de la convention et du comité de salut public; comme si tes saletés
+étaient celles de la nation; comme si un égout de Paris était la Seine.»
+
+Camille l'accuse ensuite d'avoir ajouté par ses numéros aux scandales du
+culte de la Raison, puis il s'écrie: «Ainsi, c'est le vil flagorneur aux
+gages de deux cent mille livres, qui me reprochera les quatre mille livres
+de rente de ma femme! c'est cet ami intime des Kock, des Rochechouart, et
+d'une multitude d'escrocs, qui me reprochera mes sociétés! c'est cet
+écrivain insensé ou perfide qui me reprochera mes écrits aristocratiques,
+lui dont je démontrerai que les feuilles sont les délices de Coblentz et le
+seul espoir de Pitt! Cet homme, rayé de la liste des garçons de théâtre,
+pour vols, fera rayer de la liste des jacobins, pour leur opinion, des
+députés fondateurs immortels de la république! cet écrivain des charniers
+sera le régulateur de l'opinion, le mentor du peuple français!
+
+«Qu'on désespère, ajoute Camille Desmoulins, de m'intimider par les
+terreurs et les bruits de mon arrestation, qu'on sème autour de moi. Nous
+savons que des scélérats méditent un 31 mai contre les hommes les plus
+énergiques de la Montagne!... O mes collègues! je vous dirai comme Brutus à
+Cicéron: _Nous craignons trop la mort, et l'exil, et la pauvreté! Nimium
+timemus mortem et exilium et paupertatem_.... Eh quoi! lorsque, tous les
+jours, douze cent mille Français affrontent les redoutes hérissées des
+batteries les plus meurtrières, et volent de victoires en victoires, nous,
+députés à la convention, nous qui ne pouvons jamais tomber comme le soldat,
+dans l'obscurité de la nuit, fusillé dans les ténèbres, et sans témoin de
+sa valeur; nous, dont la mort soufferte pour la liberté ne peut être que
+glorieuse, solennelle et reçue en présence de la nation entière, de
+l'Europe et de la postérité; serions-nous plus lâches que nos soldats?
+craindrions-nous de nous exposer à regarder Bouchotte en face?
+n'oserons-nous pas braver la grande colère du Père Duchêne, pour remporter
+aussi la victoire que le peuple attend de nous, la victoire sur les
+ultra-révolutionnaires, comme sur les contre-révolutionnaires; la victoire
+sur tous les intrigans, sur tous les fripons, sur tous les ambitieux, sur
+tous les ennemis du bien public?
+
+«Croit-on que même sur l'échafaud, soutenu de ce sentiment intime que j'ai
+aimé avec passion ma patrie et la république, couronné de l'estime et des
+regrets de tous les vrais républicains, je voulusse changer mon supplice
+contre la fortune de ce misérable Hébert, qui, dans sa feuille, pousse au
+désespoir et à la révolte vingt classes de citoyens; qui, pour s'étourdir
+sur ses remords et ses calomnies, a besoin de se procurer une ivresse plus
+forte que celle du vin, et de lécher sans cesse le sang au pied de la
+guillotine? Qu'est-ce donc que l'échafaud pour un patriote, sinon le
+piédestal de Sidney et des Jean de With? Qu'est-ce, dans un moment de
+guerre où j'ai eu mes deux frères hachés pour la liberté, qu'est-ce que la
+guillotine, sinon un coup de sabre, et le plus glorieux de tous, pour un
+député victime de son courage et de son républicanisme?»
+
+Ces pages donneront une idée des moeurs de l'époque. L'âpreté, le cynisme,
+l'éloquence de Rome et d'Athènes, avaient reparu parmi nous, avec la
+liberté démocratique.
+
+Ce nouveau numéro de Camille Desmoulins causa encore plus d'agitation que
+les précédens. Hébert ne cessa de le dénoncer aux jacobins, et de demander
+le rapport de la commission. Le 16 nivôse, enfin, Collot-d'Herbois prit la
+parole pour faire ce rapport. L'affluence était aussi considérable que le
+jour où la discussion avait été entamée, et les places se vendaient aussi
+cher. Collot montra plus d'impartialité qu'on n'aurait dû l'attendre d'un
+ami de Ronsin. Il reprocha à Philippeau d'impliquer le comité de salut
+public dans ses accusations, de montrer les dispositions les plus
+favorables pour des hommes suspects, de parler de Biron avec éloge, tandis
+qu'il couvrait Rossignol d'outrages, et enfin d'exprimer exactement les
+mêmes préférences que les aristocrates. Il lui fit aussi un reproche qui,
+dans les circonstances, avait quelque gravité: c'était d'avoir retiré dans
+son dernier écrit les accusations portées contre le général Fabre-Fond,
+frère de Fabre-d'Églantine. Philippeau, en effet, qui ne connaissait ni
+Fabre ni Camille, avait dénoncé le frère du premier, qu'il croyait avoir
+trouvé en faute dans la Vendée. Une fois rapproché de Fabre par sa
+position, et accusé avec lui, il avait retranché, par un ménagement tout
+naturel, les allégations relatives à son frère. Cela seul prouvait qu'ils
+avaient été conduits, isolément et sans se connaître, à agir comme ils
+l'avaient fait, et qu'ils ne formaient point une faction véritable. Mais
+l'esprit de parti en jugea autrement, et Collot insinua qu'il existait une
+intrigue sourde, et un concert entre les prévenus de modération. Il fouilla
+dans le passé, et reprocha à Philippeau ses votes sur Louis XVI et sur
+Marat. Quant à Camille, il le traita bien plus favorablement; il le
+présenta comme un bon patriote, égaré par de mauvaises sociétés, et auquel
+il fallait pardonner, en l'engageant toutefois à ne plus commettre de
+pareilles débauches d'esprit. Il demanda donc l'expulsion de Philippeau et
+la censure pure et simple de Camille.
+
+Dans ce moment, Camille, présent à la séance, fait passer une lettre au
+président, pour déclarer que sa défense est consignée dans son dernier
+numéro, et pour demander que la société veuille bien en écouter le contenu.
+À cette proposition, Hébert, qui redoutait la lecture de ce numéro, où les
+turpitudes de sa vie étaient révélées, prend la parole, et s'écrie qu'on a
+voulu compliquer la discussion en le calomniant, et que, pour détourner
+l'attention, on lui a imputé d'avoir volé la trésorerie, ce qui est une
+fausseté atroce.... «J'ai les pièces en mains! s'écrie Camille.» Ces mots
+causent une grande rumeur. Robespierre le jeune dit alors qu'il faut
+écarter les discussions personnelles; que la société n'est pas réunie pour
+l'intérêt des réputations, et que, si Hébert a volé, que lui importe à
+elle; que ceux qui ont des reproches à se faire ne doivent pas interrompre
+la discussion générale.... À ces expressions peu satisfaisantes, Hébert
+s'écrie: Je n'ai rien à me reprocher. «Les troubles des départemens,
+reprend Robespierre le jeune, sont ton ouvrage; c'est toi qui as contribué
+à les provoquer en attaquant la liberté des cultes.» Hébert se tait à cette
+interpellation. Robespierre aîné prend la parole, et, gardant plus de
+mesure que son frère, mais sans être plus favorable à Hébert, dit que
+Collot a présenté la question sous son véritable point de vue, qu'un
+incident fâcheux avait troublé la dignité de la discussion, que tout le
+monde avait eu tort, Hébert, ainsi que ceux qui lui avaient répondu. «Ce
+que je vais dire, ajoute-t-il, n'a trait à aucun individu. On a mauvaise
+grâce à se plaindre de la calomnie quand on a calomnié soi-même. On ne doit
+pas se plaindre des injustices quand on a jugé les autres avec légèreté,
+précipitation et fureur. Que chacun interroge sa conscience, et s'applique
+ces réflexions. J'avais voulu prévenir la discussion actuelle; je voulais
+que dans des entretiens particuliers, dans des conférences amicales, chacun
+s'expliquât et convînt de ses torts. Alors on aurait pu s'entendre et
+s'épargner du scandale. Mais point du tout, les pamphlets ont été répandus
+le lendemain, et on s'est empressé de produire un éclat. Maintenant, ce qui
+nous importe dans toutes ces querelles personnelles, ce n'est pas de savoir
+si on a mis de tous côtés des passions et de l'injustice, mais si les
+accusations dirigées par Philippeau contre les hommes chargés de la plus
+importante de nos guerres sont fondées. Voilà ce qu'il faut éclaircir dans
+l'intérêt non des individus, mais de la république.»
+
+Robespierre pensait, en effet, que les attaques de Camille contre Hébert
+étaient inutiles à discuter, car tout le monde savait combien elles étaient
+fondées, et que d'ailleurs elles ne renfermaient rien que la république eût
+intérêt à constater, et qu'au contraire il importait beaucoup d'éclaircir
+la conduite des généraux dans la Vendée. On poursuit, en effet, la
+discussion relative à Philippeau. La séance entière est consacrée à écouter
+une foule de témoins oculaires; mais, au milieu de ces affirmations
+contradictoires, Danton, Robespierre, déclarent qu'ils ne discernent rien,
+et qu'ils ne savent plus à quoi s'en tenir. La discussion, déjà trop
+longue, est renvoyée à la séance suivante.
+
+Le 18, la séance est reprise; Philippeau était absent. On se sentait déjà
+fatigué de la discussion dont il était le sujet, et qui n'amenait aucun
+éclaircissement. On s'étend alors sur Camille Desmoulins. On le somme de
+s'expliquer sur les éloges qu'il a donnés à Philippeau, et sur ses
+relations avec lui. Camille ne le connaît pas, à ce qu'il assure; des faits
+affirmés par Goupilleau, par Bourdon, lui avaient d'abord persuadé que
+Philippeau disait vrai, et l'avaient rempli d'indignation; mais aujourd'hui
+qu'il s'aperçoit, d'après la discussion, que Philippeau a altéré la vérité
+(ce qui commençait en effet à percer de toutes parts), il rétracte ses
+éloges, et déclare n'avoir plus aucune opinion à cet égard.
+
+Robespierre prenant encore une fois la parole sur Camille, répète ce qu'il
+avait déjà dit à son égard: que son caractère est excellent, mais que ce
+caractère connu ne lui donne pas le droit d'écrire contre les patriotes;
+que ses écrits, dévorés par les aristocrates, font leurs délices, et sont
+répandus dans tous les départemens; qu'il a traduit Tacite sans l'entendre;
+qu'il faut le traiter comme un enfant étourdi qui a touché à des armes
+dangereuses et en a fait un usage funeste, l'engager à quitter les
+aristocrates et les mauvaises sociétés qui le corrompent; et qu'en lui
+pardonnant à lui, il faut brûler ses numéros. Camille, alors, oubliant les
+ménagemens qu'il fallait garder envers l'orgueilleux Robespierre, s'écrie
+de sa place: «Brûler n'est pas répondre.--Eh bien! reprend Robespierre
+irrité, qu'on ne brûle pas, mais qu'on réponde; qu'on lise sur-le-champ les
+numéros de Camille. Puisqu'il le veut, qu'il soit couvert d'ignominie; que
+la société ne retienne pas son indignation, puisqu'il s'obstine à soutenir
+ses diatribes et ses principes dangereux. L'homme qui tient aussi fortement
+à des écrits perfides est peut-être plus qu'égaré; s'il eût été de bonne
+foi, s'il eût écrit dans la simplicité de son coeur, il n'aurait pas osé
+soutenir plus long-temps des ouvrages proscrits par les patriotes et
+recherchés par les contre-révolutionnaires. Son courage n'est qu'emprunté;
+il décèle les hommes cachés sous la dictée desquels il a écrit son journal;
+il décèle que Desmoulins est l'organe d'une faction scélérate qui a
+emprunté sa plume pour distiller son poison avec plus d'audace et de
+sûreté.» Camille veut en vain demander la parole et calmer Robespierre; on
+refuse de l'écouter, et on passe sur-le-champ à la lecture de ses feuilles.
+Quelque ménagement que les individus veuillent garder les uns pour les
+autres dans des querelles de parti, il est difficile que bientôt les
+amours-propres ne se trouvent pas engagés. Avec la susceptibilité de
+Robespierre et la naïve étourderie de Camille, la division d'opinions
+devait bientôt se changer en une division d'amour-propre et en haine.
+Robespierre méprisait trop Hébert et les siens pour se brouiller avec eux;
+mais il pouvait se brouiller avec un écrivain aussi célèbre dans la
+révolution que Camille Desmoulins, et celui-ci ne mit pas assez d'adresse à
+éviter une rupture.
+
+La lecture des numéros de Camille occupe deux séances tout entières. On
+passe ensuite à Fabre. On l'interroge, on veut l'obliger à dire quelle part
+il a eue aux écrits nouvellement répandus. Il répond qu'il n'y est pas pour
+une virgule, et que, relativement à Philippeau et Bourdon de l'Oise, il
+peut assurer ne pas les connaître. On veut enfin prendre un parti sur les
+quatre individus dénoncés. Robespierre, quoique n'étant plus disposé à
+ménager Camille, propose de laisser là cette discussion, et de passer à un
+autre sujet plus grave, plus digne de la société, plus utile à l'esprit
+public, savoir les vices et les crimes du gouvernement anglais. «Ce
+gouvernement atroce cache, disait-il, sous quelques apparences de liberté,
+un principe de despotisme et de machiavélisme atroce; il faut le dénoncer à
+son propre peuple, et répondre à ses calomnies, en prouvant ses vices
+d'organisation et ses forfaits.» Les jacobins voulaient bien de ce sujet
+qui fournissait une si vaste carrière à leur imagination accusatrice, mais
+quelques-uns d'entre eux désiraient auparavant radier Philippeau, Camille,
+Bourdon et Fabre. Une voix même accuse Robespierre de s'arroger une espèce
+de dictature. «Ma dictature, s'écrie-t-il, est celle de Marat et de
+Lepelletier; elle consiste à être exposé tous les jours aux poignards des
+tyrans. Mais je suis las des disputes qui s'élèvent chaque jour dans le
+sein de la société, et qui n'aboutissent à aucun résultat utile. Nos
+véritables ennemis sont les étrangers; ce sont eux qu'il faut poursuivre et
+dont il faut dévoiler les trames.» Robespierre renouvelle en conséquence sa
+proposition, et fait décider, au milieu des applaudissemens, que la
+société, mettant de côté les disputes élevées entre les individus,
+s'occupera, dans les séances qui vont suivre, de discuter, sans
+interruption, les vices du gouvernement anglais.
+
+C'était détourner à propos l'inquiète imagination des jacobins, et la
+diriger sur une proie qui pouvait les occuper long-temps. Philippeau
+s'était déjà retiré sans attendre une décision. Camille et Bourdon ne
+furent ni rejetés ni confirmés; on n'en parla plus, et ils se contentèrent
+de ne plus paraître devant la société. Pour Fabre-d'Églantine, bien que
+Chabot l'eût entièrement justifié, les faits qui arrivaient chaque jour à
+la connaissance du comité de sûreté générale, ne permirent plus de douter
+de sa complicité; il fallut lancer contre lui un mandat d'arrêt, et le
+réunir à Chabot, Bazire, Delaunay et Julien de Toulouse.
+
+Il restait de toutes ces discussions une impression fâcheuse pour les
+nouveaux modérés. Il n'y avait aucune espèce de concert entre eux.
+Philippeau, presque girondin autrefois, ne connaissait ni Camille, ni
+Fabre, ni Bourdon; Camille seul était assez lié avec Fabre; quant à
+Bourdon, il était entièrement étranger aux trois autres. Mais on s'imagina
+dès lors qu'il y avait une faction secrète dont ils étaient ou complices ou
+dupes. La facilité de caractère, les goûts épicuriens de Camille, et deux
+ou trois dîners qu'il avait faits avec les riches financiers de l'époque,
+la complicité démontrée de Fabre avec les agioteurs, sa récente opulence,
+firent supposer qu'ils étaient liés à la prétendue faction corruptrice. On
+n'osait pas encore désigner Danton comme en étant le chef; mais, si on ne
+l'accusait pas d'une manière publique, si Hébert dans sa feuille, si les
+cordeliers à leur tribune ménageaient ce puissant révolutionnaire, ils se
+disaient entre eux ce qu'ils n'osaient publier.
+
+L'homme le plus nuisible au parti était Lacroix, dont les concussions en
+Belgique étaient si démontrées, qu'on pouvait très bien les lui imputer
+sans être accusé de calomnie, et sans qu'il osât répondre. On l'associait
+aux modérés à cause de son ancienne liaison avec Danton, et il leur faisait
+partager sa honte.
+
+Les cordeliers, mécontens de ce que les jacobins avaient passé à l'ordre du
+jour sur les dénonces, déclarèrent: 1º que Philippeau était un
+calomniateur; 2º que Bourdon, accusateur acharné de Ronsin, de Vincent et
+des bureaux de la guerre, avait perdu leur confiance, et n'était à leurs
+yeux que le complice de Philippeau; 3º que Fabre, partageant les sentimens
+de Bourdon et de Philippeau, n'était qu'un intrigant plus adroit; 4º que
+Camille, déjà exclu de leurs rangs, avait aussi perdu leur confiance,
+quoique auparavant il eût rendu de grands services à la révolution.
+
+Après avoir détenu quelque temps Ronsin et Vincent, on les fit élargir, car
+on ne pouvait les mettre en jugement pour aucune cause. Il n'était pas
+possible de poursuivre Ronsin pour sa conduite dans la Vendée, car les
+événemens de cette guerre étaient couverts d'un voile épais; ni pour ce
+qu'il avait fait à Lyon, car c'était soulever une question dangereuse, et
+accuser en même temps Collot-d'Herbois et tout le système actuel du
+gouvernement. Il était tout aussi impossible de poursuivre Vincent pour
+quelques actes de despotisme dans les bureaux de la guerre. On n'aurait pu
+faire à l'un et à l'autre qu'un procès politique, et le moment n'était pas
+venu de leur en intenter un pareil. Ils furent donc élargis[12], à la
+grande joie des cordeliers et de tous les _épauletiers_ de l'armée
+révolutionnaire.
+
+Vincent était un jeune homme de vingt et quelques années, espèce de
+frénétique dont le fanatisme allait jusqu'à la maladie, et chez lequel il y
+avait encore plus d'aliénation d'esprit que d'ambition personnelle. Un jour
+que sa femme, qui allait le voir dans sa prison, lui rapportait ce qui se
+passait, indigné du récit qu'elle lui fit, il s'élança sur un morceau de
+viande crue, et dit en le dévorant: «Je voudrais dévorer ainsi tous ces
+scélérats.» Ronsin, tour à tour médiocre pamphlétaire, fournisseur,
+général, joignait à beaucoup d'intelligence un courage remarquable et une
+grande activité. Naturellement exagéré, mais ambitieux, il était le plus
+distingué de ces aventuriers qui s'était offerts à être les instrumens du
+gouvernement nouveau. Chef de l'armée révolutionnaire, il songeait à tirer
+parti de sa position, soit pour lui, soit pour ses amis, soit pour le
+triomphe de son système. Dans la prison du Luxembourg, Vincent et lui,
+enfermés ensemble, avaient toujours parlé en maîtres; ils n'avaient cessé
+de dire qu'ils triompheraient de l'intrigue, qu'ils sortiraient par le
+secours de leurs partisans, qu'ils reviendraient alors pour élargir les
+patriotes enfermés, et envoyer tous les autres prisonniers à la guillotine.
+Ils avaient fait le tourment des malheureux détenus avec eux, et les
+laissèrent pleins d'effroi.
+
+A peine sortis, ils dirent hautement qu'ils se vengeraient, et que bientôt
+ils sauraient se faire raison de leurs ennemis. Le comité de salut public
+ne pouvait guère se dispenser de les élargir; mais il ne tarda pas à
+s'apercevoir qu'il avait déchaîné des furieux, et qu'il faudrait bientôt
+les réduire à l'impossibilité de nuire. Il restait à Paris quatre mille
+hommes de l'armée révolutionnaire. Là, se trouvaient des aventuriers, des
+voleurs, des septembriseurs, qui prenaient le masque du patriotisme, et qui
+aimaient mieux butiner à l'intérieur que d'aller sur les frontières mener
+une vie pauvre, dure et périlleuse. Ces petits tyrans, avec leurs
+moustaches et leurs grands sabres, exerçaient dans tous les lieux publics
+le plus dur despotisme. Ayant de l'artillerie, des munitions et un chef
+entreprenant, ils pouvaient devenir dangereux. A eux se joignaient les
+brouillons, qui remplissaient les bureaux de Vincent. Celui-ci était leur
+chef civil, comme Ronsin leur chef militaire. Ils avaient des liaisons
+avec la commune par Hébert, substitut de Chaumette, et par le maire Pache,
+toujours prêt à recevoir chez lui tous les partis, et à caresser tous les
+hommes redoutables. Momoro, l'un des présidens des cordeliers, était leur
+fidèle partisan et leur avocat aux Jacobins. Ainsi on rangeait ensemble
+Ronsin, Vincent, Hébert, Chaumette, Momoro; et on ajoutait à la liste Pache
+et Bouchotte, comme des complaisans qui leur laissaient usurper deux
+grandes autorités.
+
+Déjà ces hommes ne se contenaient plus dans leurs discours contre ces
+représentans qui voulaient, disaient-ils, s'éterniser au pouvoir et faire
+grâce aux aristocrates. Un jour, étant à dîner chez Pache, ils y
+rencontrèrent Legendre, l'ami de Danton, autrefois l'imitateur de sa
+véhémence, aujourd'hui de sa réserve, et la victime de cette imitation, car
+il essuyait les attaques qu'on n'osait pas diriger contre Danton lui-même.
+Ronsin et Vincent lui adressèrent de mauvais propos. Vincent, qui avait été
+son obligé, l'embrassa en lui disant qu'il embrassait l'ancien, et non le
+nouveau Legendre; que le nouveau Legendre était devenu un modéré et ne
+méritait aucune estime. Vincent lui demanda ensuite avec ironie s'il avait
+porté dans ses missions le costume de député. Legendre lui ayant répondu
+qu'il le portait aux armées, Vincent ajouta que ce costume était fort
+pompeux, mais indigne de vrais républicains; qu'il habillerait un mannequin
+de ce costume, qu'il rassemblerait le peuple, et lui dirait: «Voilà les
+représentans que vous vous êtes donnés! ils vous prêchent l'égalité, et se
+couvrent d'or et de plumes.» Il dit ensuite qu'il mettrait le feu au
+mannequin. Legendre alors le traita de fou et de séditieux. On fut près
+d'en venir aux mains, au grand effroi de Pache. Legendre ayant voulu
+s'adresser à Ronsin, qui paraissait plus calme, et l'ayant engagé à modérer
+Vincent, Ronsin répondit qu'à la vérité Vincent était vif, mais que son
+caractère convenait aux circonstances, et qu'il fallait de pareils hommes
+pour le temps où l'on vivait. «Vous avez, ajouta Ronsin, une faction dans
+le sein de l'assemblée; si vous ne l'en chassez pas, vous nous en ferez
+raison.» Legendre sortit indigné, et répéta tout ce qu'il avait vu et
+entendu pendant ce repas. La conversation fut connue, et donna une nouvelle
+idée de l'audace et de la frénésie des deux hommes qu'on venait d'élargir.
+
+Ils témoignaient un grand respect pour Pache et pour ses vertus, comme
+avaient fait jadis les jacobins, quand Pache était au ministère. Le sort de
+Pache était de charmer par sa complaisance et par sa douceur tous les
+hommes violens. Ils étaient enchantés de voir leurs passions approuvées
+par un homme qui avait toutes les apparences de la sagesse. Les nouveaux
+révolutionnaires en voulaient faire, disaient-ils, un grand personnage dans
+leur gouvernement; car, sans avoir un but précis, sans avoir même encore le
+projet et le courage d'une insurrection, ils parlaient beaucoup, à
+l'exemple de tous les comploteurs qui commencent par s'essayer et
+s'échauffer en paroles. Ils disaient partout qu'il fallait d'autres
+institutions. Tout ce qui leur plaisait dans l'organisation actuelle du
+gouvernement, c'étaient le tribunal et l'armée révolutionnaires. Ils
+imaginaient donc une constitution consistant en un tribunal suprême présidé
+par un grand-juge, et un conseil militaire dirigé par un généralissime.
+Dans ce gouvernement on devait juger et administrer militairement. Le
+généralissime et le grand-juge étaient les deux principaux personnages. Il
+devait y avoir auprès du tribunal un grand-accusateur sous le titre de
+censeur, qui serait chargé de provoquer les poursuites. Ainsi dans ce
+projet, formé dans un moment de fermentation révolutionnaire, les deux
+fonctions essentielles, uniques, consistaient à condamner et à se battre.
+On ne sait si ce projet était celui d'un rêveur en délire, ou de plusieurs
+d'entre eux; s'il n'avait d'autre existence que des propos, ou s'il fut
+rédigé; mais il est certain qu'il avait son modèle dans les commissions
+révolutionnaires établies à Lyon, Marseille, Toulon, Bordeaux, Nantes, et
+que l'imagination pleine de ce qu'ils avaient fait dans ces grandes cités,
+ces terribles exécuteurs voulaient gouverner sur le même plan la France
+tout entière, et faire de la violence d'un jour le type d'un gouvernement
+permanent. Ils ne désignaient encore qu'un seul des grands personnages
+destinés à occuper ces hautes dignités. Pache convenait à merveille à la
+place de grand-juge; les conjurés disaient donc qu'il devait l'être, et
+qu'il le serait. Sans savoir ce que c'était que ce projet et cette dignité
+de grand-juge, beaucoup de gens répétaient comme une nouvelle: Pache doit
+être fait grand-juge. Ce bruit circulait sans être ni expliqué ni compris.
+Quant à la dignité de généralissime, Ronsin, quoique général de l'armée
+révolutionnaire, n'osait y prétendre, et ses partisans n'osaient pas le
+proposer, car il fallait un plus grand nom pour une telle dignité.
+Chaumette était désigné aussi par quelques bouches comme censeur, mais son
+nom avait été rarement prononcé. Parmi ces bruits, il n'y en avait qu'un de
+bien répandu, c'est que _Pache serait grand-juge_.
+
+Pendant toute la révolution, lorsque les passions d'un parti, long-temps
+excitées, étaient prêtes à faire explosion, c'était toujours une défaite,
+une trahison, une disette, une calamité enfin, qui leur servait de
+prétexte pour éclater. Il en arriva de même ici. La seconde loi du maximum
+qui, remontant au-delà des boutiques, fixait la valeur des objets sur le
+lieu de fabrication, déterminait le prix du transport, réglait le profit du
+marchand en gros, celui du marchand en détail, avait été rendue; mais le
+commerce échappait encore de mille manières au despotisme de la loi, et il
+y échappait surtout par le moyen le plus désastreux, en s'arrêtant. Le
+resserrement de la marchandise n'était pas moins grand qu'auparavant; et si
+elle ne refusait plus de se donner au prix de l'assignat, elle se cachait,
+ou cessait de se mouvoir, et de se transporter sur les lieux de
+consommation. La disette était donc très grande par la stagnation générale
+du commerce. Cependant les efforts extraordinaires du gouvernement, les
+soins de la commission des subsistances, avaient réussi en partie à ne pas
+trop laisser manquer les blés, et surtout à diminuer la crainte de la
+disette, aussi redoutable que la disette même, à cause du désordre et du
+trouble qu'elle apporte dans les relations commerciales. Mais une nouvelle
+calamité venait de se faire sentir, c'était le défaut de viande. Les
+nombreux bestiaux que la Vendée envoyait jadis aux provinces voisines,
+n'arrivaient plus depuis l'insurrection. Les départemens du Rhin avaient
+cessé aussi d'en fournir depuis que la guerre s'y était fixée; il y avait
+donc une diminution réelle dans la quantité. En outre, les bouchers,
+achetant les bestiaux à haut prix, et obligés de les vendre au prix du
+maximum, cherchaient à échapper à la loi. La bonne viande était réservée
+pour le riche ou pour le citoyen aisé qui la payait bien. Il s'établissait
+une foule de marchés clandestins, surtout aux environs de Paris et dans les
+campagnes; et il ne restait que les rebuts pour le peuple ou l'acheteur qui
+se présentait dans les boutiques, et traitait au prix du maximum. Les
+bouchers se dédommageaient ainsi par la mauvaise qualité de la marchandise,
+du bas prix auquel ils étaient forcés de vendre. Le peuple se plaignait
+avec fureur du poids, de la qualité, _des réjouissances_, et des marchés
+clandestins établis autour de Paris. Les bestiaux manquant, on avait été
+réduit à tuer des vaches pleines. Le peuple avait dit aussitôt que les
+bouchers aristocrates voulaient détruire l'espèce, et avait demandé la
+peine de mort contre ceux qui tuaient des vaches et des brebis pleines.
+Mais ce n'était pas tout: les légumes, les fruits, les oeufs, le beurre, le
+poisson, n'arrivaient plus dans les marchés. Un chou coûtait jusqu'à vingt
+sous. On devançait les charrettes sur les routes, on les entourait, et on
+achetait à tout prix leur chargement; peu arrivaient à Paris où le peuple
+les attendait en vain. Dès qu'il y a une chose à faire, il se trouve
+bientôt des gens qui s'en chargent. Il s'agissait de parcourir les
+campagnes pour devancer sur la route les fermiers apportant des légumes:
+une foule d'hommes et de femmes s'étaient chargés de ce soin, et achetaient
+les denrées pour le compte des gens aisés, en les payant au-dessus du
+maximum. Y avait-il un marché mieux approvisionné que d'autres, ces espèces
+d'entremetteurs y couraient, et enlevaient les denrées à un prix supérieur
+à la taxe. Le peuple se déchaînait violemment contre ceux qui faisaient ce
+métier; on disait qu'il se trouvait dans le nombre beaucoup de malheureuses
+filles publiques que les réquisitoires de Chaumette avaient privées de leur
+déplorable industrie, et qui, pour vivre, avaient embrassé cette profession
+nouvelle.
+
+Pour parer à tous ces inconvéniens, la commune avait arrêté, sur les
+pétitions réitérées des sections, que les bouchers ne pourraient plus
+devancer les bestiaux et aller au-delà des marchés ordinaires; qu'ils ne
+pourraient tuer que dans _les abattoirs_ autorisés; que la viande ne
+pourrait être achetée que dans les étaux; qu'il ne serait plus permis
+d'aller sur les routes au-devant des fermiers; que ceux qui arriveraient
+seraient dirigés par la police et distribués également entre les différens
+marchés; qu'on ne pourrait pas aller faire queue à la porte des bouchers
+avant six heures, car il arrivait souvent qu'on se levait à trois pour
+cela.
+
+Ces règlemens multipliés ne pouvaient épargner au peuple les maux qu'il
+endurait. Les ultra-révolutionnaires se torturaient l'esprit pour imaginer
+des moyens. Une dernière idée leur était venue, c'est que les jardins de
+luxe dont abondaient les faubourgs de Paris, et surtout le faubourg
+Saint-Germain, pourraient être mis en culture. Aussitôt la commune, qui ne
+leur refusait rien, avait ordonné le recensement de ces jardins, et on
+décida que, le recensement fait, on y cultiverait des pommes de terre et
+des plantes potagères. En outre, ils avaient supposé que les légumes, le
+laitage, la volaille n'arrivant plus à la ville, la cause en devait être
+imputée aux aristocrates retirés dans leurs maisons autour de Paris. En
+effet, beaucoup de gens effrayés s'étaient cachés dans leurs maisons de
+campagne. Des sections vinrent proposer à la commune de rendre un arrêté ou
+de demander une loi pour les faire rentrer. Cependant Chaumette, sentant
+que ce serait une violation trop odieuse de la liberté individuelle, se
+contenta de prononcer un discours menaçant contre les aristocrates retirés
+autour de Paris. Il leur adressa seulement l'invitation de rentrer en
+ville, et fit donner aux municipalités des villages l'avis de les
+surveiller.
+
+Cependant l'impatience du mal était au comble. Le désordre augmentait dans
+les marchés. A chaque instant il s'y élevait des tumultes. On faisait queue
+à la porte des bouchers, et malgré la défense d'y aller avant une certaine
+heure, on mettait toujours le même empressement à s'y devancer. On avait
+transporté là un usage qui avait pris naissance à la porte des boulangers,
+c'était d'attacher une corde que chacun saisissait et tenait de manière à
+pouvoir garder son rang. Mais il arrivait ici, comme chez les boulangers,
+que des malveillans ou des gens mal placés coupaient la corde; alors les
+rangs se confondaient, le désordre s'introduisait dans la foule qui était
+en attente, et on était prêt à en venir aux mains.
+
+On ne savait plus désormais à qui s'en prendre. On ne pouvait pas, comme
+avant le 31 mai, se plaindre que la convention refusât une loi de
+_maximum_, objet de toutes les espérances, car elle accordait tout. Dans
+l'impuissance d'imaginer quelque chose, on ne lui demandait plus rien.
+Cependant il fallait se plaindre; les épauletiers, les commis de Bouchotte,
+les cordeliers, disaient que la cause de la disette était dans la faction
+modérée de la convention; que Camille Desmoulins, Philippeau, Bourdon de
+l'Oise, et leurs amis, étaient les auteurs des maux qu'on essuyait; qu'on
+ne pouvait plus exister de la sorte, qu'il fallait recourir à des moyens
+extraordinaires; et ils ajoutaient le vieux propos de toutes les
+insurrections: _Il faut un chef_. Alors ils se disaient mystérieusement à
+l'oreille: _Pache sera fait grand-juge_.
+
+Cependant, bien que le nouveau parti disposât de moyens assez
+considérables, bien qu'il eût pour lui l'armée révolutionnaire et une
+disette, il n'avait cependant ni le gouvernement, ni l'opinion, car les
+jacobins lui étaient opposés. Ronsin, Vincent, Hébert, étaient obligés de
+professer pour les autorités établies un respect apparent, de cacher leurs
+projets, de les tramer dans l'ombre. A l'époque du 10 août et du 31 mai,
+les conspirateurs, maîtres de la commune, des Cordeliers, des Jacobins, de
+tous les clubs, ayant dans l'assemblée nationale et les comités de nombreux
+et énergiques partisans, osant conspirer à découvert, pouvaient entraîner
+publiquement le peuple à leur suite, et se servir des masses pour
+l'exécution de leurs complots; mais il n'en était pas de même pour le parti
+des _ultra-révolutionnaires_.
+
+L'autorité actuelle ne refusait aucun des moyens extraordinaires de
+défense, ni même de vengeance; des trahisons n'accusaient plus sa
+vigilance; des victoires sur toutes les frontières attestaient au contraire
+sa force, son habileté et son zèle. Par conséquent, ceux qui attaquaient
+cette autorité et promettaient ou une habileté ou une énergie supérieures
+à la sienne, étaient des intrigans qui agissaient évidemment dans un but de
+désordre ou d'ambition. Telle était la conviction publique, et les conjurés
+ne pouvaient se flatter d'entraîner le peuple à leur suite. Ainsi, quoique
+redoutables si on les laissait agir, ils l'étaient peu si on les arrêtait à
+temps.
+
+Le comité les observait, et il continuait, par une suite de rapports, à
+déconsidérer les deux partis opposés. Dans les ultra-révolutionnaires, il
+voyait de véritables conspirateurs à détruire; au contraire, il
+n'apercevait dans les modérés que d'anciens amis, qui partageaient ses
+opinions, et dont le patriotisme ne pouvait lui être suspect. Mais pour ne
+point paraître faiblir en frappant les ultra-révolutionnaires, il était
+obligé de condamner les modérés, et d'en appeler sans cesse à la terreur.
+Ces derniers voulaient répondre. Camille écrivait de nouveaux numéros;
+Danton et ses amis combattaient dans leurs entretiens les raisons du
+comité, et dès lors une lutte d'écrits et de propos s'était engagée.
+L'aigreur s'en était suivie, et Saint-Just, Robespierre, Barrère, Billaud,
+qui d'abord n'avaient repoussé les modérés que par politique, et pour être
+plus forts contre les ultra-révolutionnaires, commençaient à les poursuivre
+par humeur personnelle et par haine. Camille avait déjà attaqué, comme on
+l'a vu, Collot et Barrère. Dans sa lettre à Dillon, il avait adressé au
+fanatisme dogmatique de Saint-Just, et à la dureté monacale de Billaud, des
+plaisanteries qui les blessèrent profondément. Il avait enfin irrité
+Robespierre aux Jacobins, et, tout en le louant beaucoup, il finit par se
+l'aliéner tout à fait. Danton leur était peu agréable à tous par sa
+renommée; et aujourd'hui, qu'étranger à la conduite des affaires, il
+restait à l'écart, censurant le gouvernement, et paraissant exciter la
+plume caustique et _babillarde_[13] de Camille, il devait leur devenir
+chaque jour plus odieux; et il n'était pas supposable que Robespierre
+s'exposât encore à le défendre.
+
+Robespierre et Saint-Just, habitués à faire au nom du comité les exposés de
+principes, et chargés en quelque sorte de la partie morale du gouvernement,
+tandis que Barrère, Carnot, Billaud et autres, s'acquittaient de la partie
+matérielle et administrative, Robespierre et Saint-Just firent deux
+rapports, l'un _sur les principes de morale qui devaient diriger le
+gouvernement révolutionnaire_, l'autre sur les détentions dont Camille
+s'était plaint dans _le Vieux Cordelier_. Il faut voir comment ces deux
+esprits sombres concevaient le gouvernement révolutionnaire, et les moyens
+de régénérer un état.
+
+«Le principe du gouvernement démocratique, c'est la vertu, disait
+Robespierre[14], et son moyen pendant qu'il s'établit, c'est la terreur.
+Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale à l'égoïsme, la probité
+à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances,
+l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris
+du malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur d'âme à la vanité, l'amour
+de la gloire à l'amour de l'argent, les bonnes gens à la bonne compagnie,
+le mérite à l'intrigue, le génie au bel esprit, la vérité à l'éclat, le
+charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l'homme à la
+petitesse des grands; un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple
+aimable, frivole et misérable; c'est-à-dire toutes les vertus et tous les
+miracles de la république à tous les vices et à tous les ridicules de la
+monarchie.»
+
+Pour atteindre à ce but, il fallait un gouvernement austère, énergique, qui
+surmontât les résistances de toute espèce. Il y avait, d'une part,
+l'ignorance brutale, avide, qui ne voulait dans la république que des
+bouleversemens; de l'autre, la corruption lâche et vile qui voulait tous
+les délices de l'ancien luxe, et qui ne pouvait pas se résoudre aux vertus
+énergiques de la démocratie. De là, deux factions: l'une qui voulait
+outrer toute chose, qui poussait tout au-delà des bornes; qui, pour
+attaquer la superstition, cherchait à détruire Dieu même, et à verser des
+torrens de sang sous prétexte de venger la république; l'autre qui, faible
+et vicieuse, ne se sentait pas assez _vertueuse pour être si terrible_, et
+s'apitoyait lâchement sur tous les sacrifices nécessaires qu'exigeait
+l'établissement de la vertu. L'une de ces factions, disait Saint-Just[15],
+voulait CHANGER LA LIBERTÉ EN BACCHANTE, L'AUTRE EN PROSTITUÉE.
+
+Robespierre et Saint-Just énuméraient les folies de quelques agens du
+gouvernement révolutionnaire, de deux ou trois procureurs de communes, qui
+avaient prétendu renouveler l'énergie de Marat, et ils faisaient ainsi
+allusion à toutes les folies d'Hébert et des siens. Ils signalaient ensuite
+les torts de faiblesse, de complaisance, de sensibilité, imputés aux
+nouveaux modérés; ils leur reprochaient de s'apitoyer sur des veuves de
+généraux, sur des intrigantes de l'ancienne noblesse, sur des aristocrates,
+de parler enfin sans cesse des sévérités de la république, bien inférieures
+aux cruautés des monarchies. «Vous avez, disait Saint-Just, cent mille
+détenus, et le tribunal révolutionnaire a condamné déjà trois cents
+coupables. Mais sous la monarchie vous aviez quatre cent mille
+prisonniers; on pendait par an quinze mille contrebandiers, on rouait trois
+mille hommes; et aujourd'hui même il y a en Europe quatre millions de
+prisonniers dont vous n'entendez pas les cris, tandis que votre modération
+parricide laisse triompher tous les ennemis de votre gouvernement! Nous
+nous accablons de reproches, et les rois, mille fois plus cruels que nous,
+dorment dans le crime.»
+
+Robespierre et Saint-Just, conformément au système convenu, ajoutaient que
+ces deux factions, en apparence opposées, avaient un point d'appui commun,
+l'étranger, qui les faisait agir pour perdre la république.
+
+On voit ce qu'il entrait à la fois de fanatisme, de politique et de haine
+dans le système du comité. Camille par des allusions, et même par des
+expressions directes, se trouvait attaqué lui et ses amis. Il répondait,
+dans son _Vieux Cordelier_, au système de la vertu par celui du bonheur. Il
+disait qu'il aimait la république parce qu'elle devait ajouter à la
+félicité générale, parce que le commerce, l'industrie, la civilisation,
+s'étaient développés avec plus d'éclat à Athènes, à Venise, à Florence, que
+dans toutes les monarchies; parce que la république pouvait seule réaliser
+le voeu menteur de la monarchie, _la poule au pot_. «Qu'importerait à
+Pitt, s'écriait Camille, que la France fût libre, si la liberté ne servait
+qu'à nous ramener à l'ignorance des vieux Gaulois, à leurs _sayes_, à leurs
+_brayes_, à leur guy de chêne, et à leurs maisons, qui n'étaient que des
+échoppes en terre glaise? Loin d'en gémir, il me semble que Pitt donnerait
+bien des guinées pour qu'une telle liberté s'établît chez nous. Mais ce qui
+rendrait furieux le gouvernement anglais, c'est si on disait de la France
+ce que disait Dicéarque de l'Attique: _Nulle part au monde on ne peut vivre
+plus agréablement qu'à Athènes, soit qu'on ait de l'argent, soit qu'on n'en
+ait point. Ceux qui se sont mis à l'aise, par le commerce ou leur
+industrie, peuvent s'y procurer tous les agrémens imaginables; et quant à
+ceux qui cherchent à le devenir, il y a tant d'ateliers où ils gagnent de
+quoi se divertir aux ANTHESTÉRIES, et mettre encore quelque chose de côté,
+qu'il n'y a pas moyen de se plaindre de sa pauvreté, sans se faire à
+soi-même un reproche de sa paresse_.
+
+«Je crois donc que la liberté n'existe pas dans une égalité de privations,
+et que le plus bel éloge de la convention serait, si elle pouvait se rendre
+ce témoignage: j'ai trouvé la nation sans culottes, et je la laisse
+culottée.
+
+«Charmante démocratie, ajoutait Camille, que celle d'Athènes! Solon n'y
+passa point pour un muscadin, il n'en fut pas moins regardé comme le
+modèle des législateurs, et proclamé par l'oracle le premier des sept
+sages, quoiqu'il ne fît aucune difficulté de confesser son penchant pour le
+vin, les femmes et la musique; et il a une possession de sagesse si bien
+établie, qu'aujourd'hui encore on ne prononce son nom dans la convention et
+aux Jacobins que comme celui du plus grand législateur. Combien cependant
+ont parmi nous une réputation d'aristocrates et de Sardanapales, qui n'ont
+pas publié une semblable profession de foi!
+
+«Et ce divin Socrate, un jour rencontrant Alcibiade sombre et rêveur,
+apparemment parce qu'il était piqué d'une lettre d'Aspasie:--Qu'avez-vous?
+lui dit le plus grave des mentors; auriez-vous perdu votre bouclier à la
+bataille? avez-vous été vaincu dans le camp, à la course ou à la salle
+d'armes? quelqu'un a-t-il mieux chanté ou mieux joué de la lyre que vous à
+la table du général?--Ce trait peint les moeurs. Quels républicains
+aimables!»
+
+Camille se plaignait ensuite de ce qu'aux moeurs d'Athènes on ne voulût pas
+ajouter la liberté de langage qui régnait dans cette république.
+Aristophane, disait-il, y représentait sur la scène les généraux, les
+orateurs, les philosophes et le peuple lui-même; et le peuple d'Athènes,
+tantôt joué sous les traits d'un vieillard, et tantôt sous ceux d'un jeune
+homme, loin de s'irriter, proclamait Aristophane vainqueur des jeux, et
+l'encourageait par des bravos et des couronnes. Beaucoup de ses comédies
+étaient dirigées contre les _ultra-révolutionnaires_ de ce temps-là; les
+railleries en étaient cruelles. «Et si aujourd'hui, ajoutait Camille, on
+traduisait quelqu'une de ces pièces jouées 430 ans avant Jésus-Christ, sous
+l'archonte Sthénoclès, Hébert soutiendrait aux Cordeliers que la pièce ne
+peut être que d'hier, de l'invention de Fabre-d'Églantine, contre lui et
+Ronsin, et que c'est le traducteur qui est la cause de la disette.
+
+«Cependant, reprenait Camille avec tristesse, je m'abuse quand je dis que
+les hommes sont changés; ils ont toujours été les mêmes; la liberté de
+parler n'a pas été plus impunie dans les républiques anciennes que dans les
+modernes. Socrate, accusé d'avoir mal parlé des dieux, but la ciguë;
+Cicéron, pour avoir attaqué Antoine, fut livré aux proscriptions.»
+
+Ainsi ce malheureux jeune homme semblait prédire que la liberté ne lui
+serait pas plus pardonnée qu'à tant d'autres. Ces plaisanteries, cette
+éloquence, irritaient le comité. Tandis qu'il suivait de l'oeil Ronsin,
+Hébert, Vincent et tous les agitateurs, il concevait une haine funeste
+contre l'aimable écrivain qui se riait de ses systèmes; contre Danton, qui
+passait pour inspirer cet écrivain, contre tous les hommes enfin supposés
+amis ou partisans de ces deux chefs.
+
+Pour ne pas dévier de la ligne, le comité présenta deux décrets à la suite
+des rapports de Robespierre et de Saint-Just, tendant, disait-il, à rendre
+le peuple heureux aux dépens de ses ennemis. Par ces décrets, le comité de
+sûreté générale était seul investi de la faculté d'examiner les
+réclamations des détenus, et de les élargir s'ils étaient reconnus
+patriotes. Tous ceux, au contraire, qui seraient reconnus ennemis de la
+révolution, resteraient enfermés jusqu'à la paix, et seraient bannis
+ensuite à perpétuité. Leurs biens, provisoirement séquestrés, devaient être
+partagés aux patriotes indigens, dont la liste serait dressée par les
+communes[16]. C'était, comme on le voit, la loi agraire appliquée contre
+les suspects au profit des patriotes. Ces décrets, imaginés par Saint-Just,
+étaient destinés à répondre aux _ultra-révolutionnaires_, et à conserver au
+comité sa réputation d'énergie.
+
+Pendant ce temps, les conjurés s'agitaient avec plus de violence que
+jamais. Rien ne prouve que leurs projets fussent bien arrêtés, ni qu'ils
+eussent mis Pache et la commune dans leur complot. Mais ils s'y prenaient
+comme avant le 31 mai; ils soulevaient les sociétés populaires, les
+cordeliers, les sections; ils répandaient des bruits menaçans, et
+cherchaient à profiter des troubles qu'excitait la disette, chaque jour
+plus grande et plus sentie.
+
+Tout à coup on vit paraître, dans les halles et les marchés, des affiches,
+des pamphlets, annonçant que la convention était la cause de tous les maux
+du peuple, et qu'il fallait en arracher la faction dangereuse qui voulait
+renouveler les brissotins et leur funeste système. Quelques-uns même de ces
+écrits portaient que la convention tout entière devait être renouvelée,
+qu'on devait choisir un chef, et organiser le pouvoir exécutif, etc....
+Toutes les idées, en un mot, qu'avaient roulées dans leur tête, Vincent,
+Ronsin, Hébert, remplissaient ces écrits, et semblaient trahir leur
+origine. En même temps, on vit les _épauletiers_, plus turbulens et plus
+fiers que jamais, menacer hautement d'aller égorger dans les prisons les
+ennemis que la convention corrompue s'obstinait à épargner. Ils disaient
+que beaucoup de patriotes se trouvaient injustement confondus dans les
+prisons avec les aristocrates, mais qu'on allait faire le triage de ces
+patriotes, et qu'on leur donnerait à la fois la liberté et des armes.
+Ronsin, en grand costume de général de l'armée révolutionnaire, avec une
+écharpe tricolore, une houppe rouge, et entouré de quelques-uns de ses
+officiers, parcourait les prisons, se faisait montrer les écrous, et
+formait des listes.
+
+On était au 15 ventôse. La section Marat, présidée par Momoro, s'assemble,
+et, indignée, dit-elle, des machinations des ennemis du peuple, elle
+déclare en masse qu'elle est debout, qu'elle va voiler le tableau de la
+déclaration des droits, et qu'elle restera dans cet état jusqu'à ce que les
+subsistances et la liberté soient assurées au peuple, et que ses ennemis
+soient punis. Dans la même soirée, les cordeliers s'assemblent en tumulte;
+on fait chez eux le tableau des souffrances publiques; on raconte les
+persécutions qu'ont récemment essuyées les deux grands patriotes Vincent et
+Ronsin, lesquels, dit-on, étaient malades au Luxembourg, sans pouvoir
+obtenir un médecin qui les saignât. En conséquence, on déclare la patrie en
+danger, et on voile la déclaration des droits de l'homme. C'est ainsi que
+toutes les insurrections avaient commencé, par la déclaration que les lois
+étaient suspendues, et que le peuple rentrait dans l'exercice de sa
+souveraineté.
+
+Le lendemain 16, la section Marat et les cordeliers se présentent à la
+commune pour lui signifier leurs arrêtés, et pour l'entraîner aux mêmes
+démarches. Pache avait eu soin de ne pas s'y rendre. Le nommé Lubin
+présidait le conseil général. Il répond à la députation avec un embarras
+visible; il dit que dans le moment où la convention prend des mesures si
+énergiques contre les ennemis de la révolution, et pour secourir les
+patriotes indigens, il est étonnant qu'on donne un signal de détresse, et
+qu'on voile la déclaration des droits. Feignant ensuite de justifier le
+conseil général, comme s'il était accusé, Lubin ajoute que le conseil a
+fait tous ses efforts pour assurer les subsistances et en régler la
+distribution. Chaumette tient des discours tout aussi vagues. Il recommande
+la paix, requiert le rapport sur la culture des jardins de luxe, et sur
+l'approvisionnement de la capitale, qui, d'après les décrets, devait être
+approvisionnée comme une place de guerre.
+
+Ainsi les chefs de la commune hésitaient, et le mouvement, quoique
+tumultueux, n'était pas assez fort pour les entraîner, et leur inspirer le
+courage de trahir le comité et la convention. Le désordre néanmoins était
+grand. L'insurrection commençait comme toutes celles qui avaient jadis
+réussi, et ne devait pas inspirer de moindres craintes. Par une rencontre
+fâcheuse, le comité de salut public était privé, dans le moment, de ses
+membres les plus influens: Billaud-Varennes, Jean-Bon-Saint-André, étaient
+absens pour affaires d'administration; Couthon et Robespierre étaient
+malades, et celui-ci ne pouvait pas venir gouverner ses fidèles jacobins.
+Il ne restait que Saint-Just et Collot-d'Herbois pour déjouer cette
+tentative. Ils se rendent tous les deux à la convention, où l'on
+s'assemblait en tumulte, et où l'on tremblait d'effroi. Sur leur
+proposition, on mande aussitôt Fouquier-Tinville; on le charge de
+rechercher sur-le-champ les distributeurs des écrits incendiaires répandus
+dans les marchés, les agitateurs qui troublent les sociétés populaires,
+tous les conspirateurs enfin qui menacent la tranquillité publique. On lui
+enjoint par décret de les arrêter sur-le-champ, et d'en faire sous trois
+jours son rapport à la convention.
+
+C'était peu d'avoir un décret de la convention, car elle ne les avait
+jamais refusés contre les perturbateurs; et elle n'en avait pas laissé
+manquer les girondins contre la commune insurgée; mais il fallait assurer
+l'exécution de ces décrets en se rendant maîtres de l'opinion. Collot, qui
+avait une grande popularité aux Jacobins et aux Cordeliers par son
+éloquence de club, et surtout par une énergie de sentimens révolutionnaires
+bien connue, est chargé de cette journée, et se rend en hâte aux Jacobins.
+À peine sont-ils assemblés qu'il leur fait le tableau des factions qui
+menacent la liberté, et des complots qu'elles préparent: «Une nouvelle
+campagne va s'ouvrir, dit-il, les soins du comité qui ont si heureusement
+terminé la campagne dernière, allaient assurer à la république des
+victoires nouvelles. Comptant sur votre confiance et votre approbation,
+qu'il a toujours eu en vue de mériter, il se livrait à ses travaux; mais
+tout à coup nos ennemis ont voulu l'entraver dans sa marche; ils ont
+soulevé autour de lui les patriotes, pour les lui opposer et les faire
+égorger entre eux. On veut faire de nous des soldats de Cadmus; on veut
+nous immoler par la main les uns des autres. Mais non, nous ne serons point
+les soldats de Cadmus! grâce à votre bon esprit, nous resterons amis, et
+nous ne serons que les soldats de la liberté! Appuyé sur vous, le comité
+saura résister avec énergie, comprimer les agitateurs, les rejeter hors des
+rangs des patriotes, et, après ce sacrifice indispensable, poursuivre ses
+travaux et vos victoires. Le poste où vous nous avez placés est périlleux,
+ajoute Collot; mais aucun de nous ne tremble devant le danger. Le comité de
+sûreté générale accepte sa pénible mission de surveiller et de poursuivre
+tous les ennemis qui trament en secret contre la liberté; le comité de
+salut public ne néglige rien pour suffire à son immense tâche; mais tous
+deux ont besoin d'être soutenus par vous. Dans ces jours de danger, nous
+sommes peu nombreux. Billaud, Jean-Bon, sont absens; nos amis Couthon et
+Robespierre sont malades. Nous restons donc en petit nombre pour combattre
+les ennemis du bien public; il finit que vous nous souteniez ou que nous
+nous retirions.--Non, non, s'écrient les jacobins. Ne vous retirez pas;
+nous vous soutiendrons.» Des applaudissemens nombreux accompagnent ces
+paroles encourageantes. Collot poursuit et raconte alors ce qui s'est passé
+aux Cordeliers. «Il est, dit-il, des hommes qui n'ont jamais eu le courage
+de souffrir pendant quelques jours de détention, des hommes qui n'ont rien
+essuyé pendant la révolution, des hommes dont nous avions pris la défense
+quand nous les avons crus opprimés, et qui ont voulu amener une
+insurrection dans Paris, parce qu'ils avaient été détenus quelques instans.
+Une insurrection, parce que deux hommes ont souffert, parce qu'un médecin
+ne les a pas saignés pendant qu'ils étaient malades!... Anathème à ceux qui
+demandent une insurrection!...» Oui, oui, anathème! s'écrient tous les
+jacobins en masse. «Marat était cordelier, reprend Collot, Marat était
+jacobin; eh bien! lui aussi fut persécuté, beaucoup plus sans doute que ces
+hommes d'un jour; on le traîna devant le tribunal, où ne devaient
+comparaître que des aristocrates: provoqua-t-il une insurrection?... Non,
+l'insurrection sacrée, l'insurrection qui doit délivrer l'humanité de tous
+ceux qui l'oppriment, prend naissance dans des sentimens plus généreux que
+le petit sentiment où l'on veut nous entraîner; mais nous n'y tomberons
+pas. Le comité de salut public ne cédera pas aux intrigans; il prend des
+mesures fortes et vigoureuses; et, dût-il périr, il ne reculera pas devant
+une tâche aussi glorieuse.»
+
+À peine Collot a-t-il achevé que Momoro veut prendre la parole pour
+justifier la section Marat et les cordeliers. Il convient qu'un voile a été
+jeté sur la déclaration des droits, mais il désavoue les autres faits; il
+nie le projet d'insurrection, et soutient que la section Marat et les
+cordeliers sont animés des meilleurs sentimens. Des conspirateurs qui se
+justifient sont perdus. Dès qu'ils ne peuvent pas avouer l'insurrection, et
+que le seul énoncé du but ne fait pas éclater un élan de l'opinion en leur
+faveur, ils ne peuvent plus rien. Momoro est écouté avec une désapprobation
+marquée; et Collot est chargé d'aller, au nom des jacobins, fraterniser
+avec les cordeliers, et ramener ces frères égarés par de perfides
+suggestions.
+
+La nuit était fort avancée, Collot ne pouvait se rendre aux Cordeliers que
+le lendemain 17; mais le danger, quoique d'abord effrayant, n'était déjà
+plus redoutable. Il devenait évident que l'opinion n'était pas
+favorablement disposée pour les conjurés, si on peut leur donner ce nom. La
+commune avait reculé, les jacobins étaient restés au comité et à
+Robespierre, quoiqu'il fût absent et malade. Les cordeliers impétueux, mais
+faiblement dirigés, et surtout délaissés par la commune et les jacobins, ne
+pouvaient manquer de céder à la faconde de Collot-d'Herbois, et à l'honneur
+de voir dans leur sein un membre aussi fameux du gouvernement. Vincent avec
+sa frénésie, Hébert avec son sale journal dont il multipliait les numéros,
+Momoro avec ses arrêtés de la section Marat, ne pouvaient déterminer un
+mouvement décisif. Ronsin seul, avec ses épauletiers et des munitions assez
+considérables, aurait pu tenter un coup de main. Il en aurait eu l'audace,
+mais soit qu'il ne trouvât pas la même audace dans ses amis, soit qu'il ne
+comptât point assez sur sa troupe, il n'agit pas, et du 16 au 17, tout se
+borna en agitations et en menaces. Les épauletiers répandus dans les
+sociétés populaires y causèrent un grand tumulte, mais n'osèrent pas
+recourir aux armes.
+
+Le 17 au soir, Collot se rendit aux Cordeliers, où il fut accueilli par de
+grands applaudissemens. Il leur dit que des ennemis secrets de la
+révolution cherchaient à égarer leur patriotisme; qu'on avait voulu
+déclarer la république en état de détresse, tandis que dans le moment la
+royauté et l'aristocratie étaient seules aux abois; qu'on avait cherché à
+diviser les cordeliers et les jacobins, mais qu'ils devaient composer au
+contraire une seule famille, unie de principes et d'intentions; que ce
+projet d'insurrection, ce voile jeté sur la déclaration des droits,
+réjouissaient les aristocrates, et que la veille ils avaient tous imité cet
+exemple, et voilé dans leurs salons la déclaration des droits; et qu'ainsi,
+pour ne pas combler de satisfaction l'ennemi commun, ils devaient se hâter
+de dévoiler le code sacré de la nature. Les cordeliers furent entraînés,
+quoiqu'il y eût parmi eux un grand nombre de commis de Bouchotte; ils se
+hâtèrent de faire acte de repentir; ils arrachèrent le crêpe jeté sur la
+déclaration des droits, et le remirent à Collot, en le chargeant d'assurer
+aux jacobins qu'ils marcheraient toujours dans la même voie.
+
+Collot-d'Herbois courut annoncer aux jacobins leur victoire sur les
+cordeliers et sur les _ultra-révolutionnaires_. Les conjurés étaient donc
+abandonnés de toutes parts; il ne leur restait que la ressource d'un coup
+de main, qui, avons-nous dit, était presque impossible. Le comité de salut
+public résolut de prévenir tout mouvement de leur part, en faisant arrêter
+les principaux chefs, et en les envoyant sur-le-champ au tribunal
+révolutionnaire. Il enjoignit à Fouquier de rechercher les faits dont on
+pourrait composer une conspiration, et de préparer tout de suite un acte
+d'accusation. Saint-Just fut chargé en même temps de faire un rapport à la
+convention, contre les factions réunies qui menaçaient la tranquillité de
+l'état.
+
+Le 23 ventôse (13 mars), Saint-Just présente son rapport. Suivant le
+système adopté, il montre toujours l'étranger faisant agir deux factions;
+l'une composée d'hommes séditieux, incendiaires, pillards, diffamateurs,
+athées, qui voulaient amener le bouleversement de la république par
+l'exagération; l'autre, composée de corrompus, d'agioteurs, de
+concussionnaires, qui, s'étant laissé séduire par l'appât des jouissances,
+voulaient énerver la république et la déshonorer. Il dit que l'une de ces
+deux factions avait pris l'initiative, qu'elle avait essayé de lever
+l'étendard de la révolte, mais qu'elle allait être arrêtée, et qu'il venait
+en conséquence demander un décret de mort contre tous ceux, en général, qui
+avaient médité la subversion des pouvoirs, machiné la corruption de
+l'esprit public et des moeurs républicaines, entravé l'arrivage des
+subsistances, et contribué de quelque manière au plan ourdi par l'étranger.
+Saint-Just ajoute ensuite que, dès cet instant, il fallait METTRE A L'ORDRE
+DU JOUR, LA JUSTICE, LA PROBITÉ, ET TOUTES LES VERTUS RÉPUBLICAINES.
+
+Dans ce rapport, écrit avec une violence fanatique, toutes les factions
+étaient également menacées; mais il n'y avait de clairement dévoués aux
+coups du tribunal révolutionnaire que les conspirateurs
+ultra-révolutionnaires, tels que Ronsin, Vincent, Hébert, etc., et les
+corrompus Chabot, Bazire, Fabre, Julien, fabricateurs du faux décret. Une
+sinistre réticence était gardée envers ceux que Saint-Just appelait les
+_indulgens_ et les _modérés_.
+
+Dans la soirée du même jour, Robespierre se rend aux jacobins avec Couthon,
+et ils sont tous les deux couverts d'applaudissemens. On les entoure, on
+les félicite du rétablissement de leur santé, et on promet à Robespierre un
+dévouement sans bornes. Il demande pour le lendemain une séance
+extraordinaire, afin d'éclaircir le mystère de la conspiration découverte.
+La séance est résolue. L'empressement de la commune n'est pas moins grand.
+Sur la proposition de Chaumette lui-même, on fait demander le rapport que
+Saint-Just avait prononcé à la convention, et on envoie à l'imprimerie de
+la République en chercher un exemplaire pour en faire lecture. Tout se
+soumet avec docilité à l'autorité triomphante du comité de salut public.
+Dans cette nuit du 23 au 24, Fouquier-Tinville fait arrêter Hébert,
+Vincent, Ronsin, Momoro, Mazuel, l'un des officiers de Ronsin, enfin le
+banquier étranger Kock, agioteur et ultra-révolutionnaire, chez lequel
+Hébert, Ronsin et Vincent mangeaient fréquemment, et formaient tous leurs
+projets. De cette manière, le comité avait deux banquiers étrangers, pour
+persuader à tout le monde que les deux factions étaient mues par la
+coalition. Le baron de Batz devait servir à prouver ce fait contre Chabot,
+Julien, Fabre, contre tous les corrompus et les modérés; Kock devait servir
+à prouver la même chose contre Vincent, Ronsin, Hébert et les
+ultra-révolutionnaires.
+
+Les dénoncés se laissèrent arrêter sans résistance, et furent envoyés le
+lendemain au Luxembourg. Les prisonniers accoururent avec joie pour voir
+arriver ces furieux qui les avaient tant effrayés en les menaçant d'un
+nouveau septembre. Ronsin montra beaucoup de fermeté et d'insouciance; le
+lâche Hébert était défait et abattu, Momoro consterné. Vincent avait des
+convulsions. Le bruit de ces arrestations se répandit aussitôt dans Paris,
+et y produisit une joie universelle. Malheureusement, on ajoutait que ce
+n'était point fini, et qu'on allait frapper les hommes de toutes les
+factions. La même chose fut répétée dans la séance extraordinaire des
+Jacobins. Après que chacun eut rapporté ce qu'il savait de la conspiration,
+de ses auteurs, de leurs projets, on ajouta que, du reste, toutes les
+trames seraient connues, et qu'un rapport serait fait sur des hommes autres
+que ceux qui étaient actuellement poursuivis.
+
+Les bureaux de la guerre, l'armée révolutionnaire, les cordeliers, venaient
+d'être frappés dans la personne de Vincent, Ronsin, Hébert, Mazuel, Momoro
+et consorts. On voulait sévir aussi contre la commune. Il n'était bruit que
+de la dignité de grand-juge réservée à Pache; mais on le savait incapable
+de s'engager dans une conspiration, docile à l'autorité supérieure,
+respecté du peuple, et on ne voulut pas frapper un trop grand coup en
+l'adjoignant aux autres. On préféra faire arrêter Chaumette, qui n'était ni
+plus hardi ni plus dangereux que Pache, mais qui était, par vanité et
+engouement, l'auteur des plus imprudentes déterminations de la commune, et
+l'un des apôtres les plus zélés du culte de la Raison. On arrêta donc le
+malheureux Chaumette; on l'envoya au Luxembourg avec l'évêque Gobel, auteur
+de la grande scène d'abjuration, et avec Anacharsis Clootz, déjà exclu des
+Jacobins et de la convention pour son origine étrangère, sa noblesse, sa
+fortune, sa république universelle et son athéisme.
+
+Lorsque Chaumette arriva au Luxembourg, les suspects accoururent au-devant
+de lui, et l'accablèrent de railleries. Le malheureux, avec un grand
+penchant à la déclamation, n'avait rien de l'audace de Ronsin, ni de la
+fureur de Vincent. Ses cheveux plats, ses regards tremblans lui donnaient
+les apparences d'un missionnaire; et il avait été véritablement celui du
+nouveau culte. Ceux-ci lui rappelaient ses réquisitoires contre les filles
+de joie, contre les aristocrates, contre la famine, contre les suspects. Un
+prisonnier lui dit en s'inclinant: «Philosophe Anaxagoras, je suis
+_suspect_, tu es _suspect_, nous sommes _suspects_.» Chaumette s'excusa
+avec un ton soumis et tremblant. Mais dès ce moment il n'osa plus sortir de
+sa cellule, ni se rendre dans la cour des prisonniers.
+
+Le comité, après avoir fait arrêter ces malheureux, fit rédiger par le
+comité de sûreté générale l'acte d'accusation contre Chabot, Bazire,
+Delaunay, Julien de Toulouse et Fabre. Tous cinq furent mis en accusation,
+et déférés au tribunal révolutionnaire. Dans le même moment, on apprit
+qu'une émigrée, poursuivie par un comité révolutionnaire, avait trouvé
+asile chez Hérault-Séchelles. Déjà ce député si connu, qui joignait à une
+grande fortune une grande naissance, une belle figure, un esprit plein de
+politesse et de grâce, qui était l'ami de Danton, de Camille Desmoulins, de
+Proli, et qui souvent s'effrayait de se voir dans les rangs de ces
+révolutionnaires terribles, était devenu suspect, et on avait oublié qu'il
+était l'auteur principal de la constitution. Le comité se hâta de le faire
+arrêter, d'abord parce qu'il ne l'aimait pas, ensuite pour prouver qu'il
+frapperait sans aucun ménagement les modérés surpris en faute, et qu'il ne
+serait pas plus indulgent pour eux que pour les autres coupables. Ainsi,
+les coups du redoutable comité tombaient à la fois sur les hommes de tous
+les rangs, de toutes les opinions, de tous les mérites.
+
+Le 1er germinal (20 mars), commença le procès d'une partie des
+conspirateurs. On réunit dans la même accusation Ronsin, Vincent, Hébert,
+Momoro, Mazuel, le banquier Kock, le jeune Lyonnais Leclerc, devenu chef de
+division dans les bureaux de Bouchotte, les nommés Ancar, Ducroquet,
+commissaires aux subsistances, et quelques autres membres de l'armée
+révolutionnaire et des bureaux de la guerre. Pour continuer la supposition
+de complicité entre là faction ultra-révolutionnaire et la faction de
+l'étranger, on confondit encore dans la même accusation Proli, Dubuisson,
+Pereyra, Desfieux, qui n'avaient jamais eu aucun rapport avec les autres
+accusés. Chaumette fut réservé pour figurer plus tard avec Gobel et les
+autres auteurs des scènes du culte de la Raison; enfin, si Clootz, qui
+aurait dû être associé à ces derniers, fut adjoint à Proli, c'est en sa
+qualité d'étranger. Les accusés étaient au nombre de dix-neuf. Ronsin et
+Clootz étaient les plus hardis et les plus fermes. «Ceci, dit Ronsin à ses
+co-accusés, est un procès politique; à quoi bon tous vos papiers et vos
+préparatifs de justification? Vous serez condamnés. Lorsqu'il fallait
+agir, vous avez parlé; sachez mourir. Pour moi, je jure que vous ne me
+verrez pas broncher, tâchez d'en faire autant.» Les misérables Hébert et
+Momoro se lamentaient, en disant que la liberté était perdue! «La liberté
+perdue, s'écria Ronsin, parce que quelques misérables individus vont périr!
+La liberté est immortelle; nos ennemis succomberont après nous, et la
+liberté leur survivra à tous.» Comme ils s'accusaient entre eux, Clootz les
+exhorta à ne pas aggraver leurs maux par des invectives mutuelles, et il
+leur cita cet apologue fameux:
+
+ Je rêvais cette nuit que de mal consumé,
+ Côte à côte d'un gueux on m'avait inhumé.
+
+La citation eut son effet, et ils cessèrent de se reprocher leurs malheurs.
+Clootz, plein encore de ses opinions philosophiques jusqu'à l'échafaud,
+poursuivit les derniers restes de déisme qui pouvait demeurer en eux, et ne
+cessa de leur prêcher jusqu'au bout la nature et la raison, avec un zèle
+ardent et un inconcevable mépris de la mort. Ils furent amenés au tribunal,
+au milieu d'un concours immense de spectateurs. On a vu, par le récit de
+leur conduite, à quoi se réduisait leur conspiration. Clubistes du dernier
+rang, intrigans de bureaux, coupe-jarrets enrégimentés dans l'armée
+révolutionnaire, ils avaient l'exagération des inférieurs, des porteurs
+d'ordres, qui outrent toujours leur mandat. Ainsi, ils avaient voulu
+pousser le gouvernement révolutionnaire jusqu'à en faire une simple
+commission militaire, l'abolition des superstitions jusqu'à la persécution
+des cultes, les moeurs républicaines jusqu'à la grossièreté, la liberté de
+langage jusqu'à la bassesse la plus dégoûtante, enfin la défiance et la
+sévérité démocratiques à l'égard des hommes jusqu'à la diffamation la plus
+atroce. De mauvais propos contre la convention et le comité, des projets de
+gouvernement en paroles, des motions aux Cordeliers et dans les sections,
+de sales pamphlets, une visite de Ronsin dans les prisons, pour y
+rechercher s'il n'y avait pas de patriotes renfermés, comme lui venait de
+l'être, enfin quelques menaces, et l'essai d'un mouvement sous le prétexte
+de la disette, tels étaient leurs complots. Il n'y avait là que sottises et
+ordures de mauvais sujets. Mais une conspiration profondément ourdie et
+correspondant avec l'étranger était fort au-dessus de ces misérables.
+C'était une perfide supposition du comité, que l'infâme Fouquier-Tinville
+fut chargé de démontrer au tribunal, et que le tribunal eut ordre
+d'adopter.
+
+Les mauvais propos que Vincent et Ronsin s'étaient permis contre Legendre,
+en dînant avec lui chez Pache, leurs propositions réitérées d'organiser le
+pouvoir exécutif, furent allégués comme attestant le projet d'anéantir la
+représentation nationale et le comité de salut public. Leurs repas chez le
+banquier Kock furent donnés comme la preuve de leur correspondance avec
+l'étranger. A cette preuve on en ajouta une autre. Des lettres écrites de
+Paris à Londres, et insérées dans les journaux anglais, annonçaient que,
+d'après l'agitation qui régnait, des mouvemens étaient présumables. Ces
+lettres, dit-on aux accusés, démontrent que l'étranger était dans votre
+confidence, puisqu'il prédisait d'avance vos complots. La disette, qu'ils
+avaient reprochée au gouvernement pour soulever le peuple, leur fut imputée
+à eux seuls; et Fouquier, rendant calomnie pour calomnie, leur soutint
+qu'ils étaient cause de cette disette, en faisant piller sur les routes les
+charrettes de légumes et de fruits. Les munitions rassemblées à Paris pour
+l'armée révolutionnaire leur furent reprochées comme des préparatifs de
+conspiration. La visite de Ronsin dans les prisons fut donnée comme preuve
+du projet d'armer les suspects, et de les déchaîner dans Paris. Enfin, les
+écrits répandus dans les halles, et le voile jeté sur la déclaration des
+droits, furent considérés comme un commencement d'exécution. Hébert fut
+couvert d'infamie. A peine lui reprocha-t-on ses actes politiques et son
+journal, on se contenta de lui prouver des vols de chemises et de
+mouchoirs.
+
+Mais laissons là ces honteuses discussions entre ces bas accusés et le bas
+accusateur dont se servait un gouvernement terrible pour consommer les
+sacrifices qu'il avait ordonnés. Retiré dans sa sphère élevée, ce
+gouvernement désignait les malheureux qui lui faisaient obstacle, et
+laissait à son procureur-général Fouquier le soin de satisfaire aux formes
+avec des mensonges. Si, dans cette vile tourbe de victimes sacrifiées au
+besoin de la tranquillité publique, quelques-unes méritent d'être mises à
+part, ce sont ces malheureux étrangers, Proli, Anacharsis Clootz, condamnés
+comme agens de la coalition. Proli, comme nous l'avons dit, connaissant la
+Belgique, sa patrie, avait blâmé la violence ignorante des jacobins dans ce
+pays; il avait admiré les talens de Dumouriez, et il en convint au
+tribunal. Sa connaissance des cours étrangères l'avait deux ou trois fois
+rendu utile à Lebrun, et il l'avoua encore. «Tu as blâmé, lui dit-on, le
+système révolutionnaire en Belgique, tu as admiré Dumouriez, tu as été
+l'ami de Lebrun, tu es donc l'agent de l'étranger.» Il n'y eut pas un autre
+fait allégué. Quant à Clootz, sa république universelle, son dogme de la
+raison, ses cent mille livres de rente, et quelques efforts tentés par lui
+pour sauver une émigrée, suffirent pour le convaincre. A peine le
+troisième jour des débats était-il commencé, que le jury se déclara
+suffisamment éclairé, et condamna pêle-mêle ces intrigans, ces brouillons
+et ces malheureux étrangers à la peine de mort. Un seul fut absous; ce fut
+le nommé Laboureau, qui, dans cette affaire, avait servi d'espion au comité
+de salut public. Le 4 germinal (24 mars), à quatre heures de l'après-midi,
+les condamnés furent conduits au lieu du supplice. La foule était aussi
+grande qu'à aucune des exécutions précédentes. On louait des places sur des
+charrettes, sur des tables disposées autour de l'échafaud. Ni Ronsin, ni
+Clootz ne _bronchèrent_, pour nous servir de leur terrible expression.
+Hébert, accablé de honte, découragé par le mépris, ne prenait aucun soin de
+surmonter sa lâcheté; il tombait à chaque instant en défaillance, et la
+populace, aussi vile que lui, suivait la fatale charrette, en répétant le
+cri des petits colporteurs: _Il est bougrement en colère le Père Duchêne_.
+
+Ainsi furent sacrifiés ces misérables à l'indispensable nécessité d'établir
+un gouvernement ferme et vigoureux: et ici, le besoin d'ordre et
+d'obéissance n'était pas un de ces sophismes à l'aide desquels les
+gouvernement immolent leurs victimes. Toute l'Europe menaçait la France,
+tous les brouillons voulaient s'emparer de l'autorité, et compromettaient
+le salut commun par leurs luttes. Il était indispensable que quelques
+hommes plus énergiques s'emparassent de cette autorité disputée,
+l'occupassent à l'exclusion de tous, et pussent ainsi s'en servir pour
+résister à l'Europe. Si on éprouve un regret, c'est de voir employer le
+mensonge contre ces misérables, c'est de voir parmi eux un homme d'un ferme
+courage, Ronsin; un fou inoffensif, Clootz; un étranger, intrigant
+peut-être, mais point conspirateur, et plein de mérite, le malheureux
+Proli.
+
+A peine les hébertistes avaient-ils subi leur supplice, que les _indulgens_
+montrèrent une grande joie, et dirent qu'ils n'avaient donc pas tort de
+dénoncer Hébert, Ronsin, Vincent, puisque le comité de salut public et le
+tribunal révolutionnaire venaient de les envoyer à la mort. «De quoi donc
+nous accuse-t-on? disaient-ils. Nous n'avons eu d'autre tort que de
+reprocher à ces factieux de vouloir bouleverser la république, détruire la
+convention nationale, supplanter le comité de salut public, joindre le
+danger des guerres religieuses à celui des guerres civiles, et amener une
+confusion générale. C'est là justement ce que leur ont reproché Saint-Just
+et Fouquier-Tinville en les envoyant à l'échafaud. En quoi pouvons-nous
+être des conspirateurs, des ennemis de la république?»
+
+Rien n'était plus juste que ces réflexions, et le comité pensait
+exactement comme Danton, Camille Desmoulins, Philippeau, Fabre, sur le
+danger de cette turbulence anarchique. La preuve, c'est que Robespierre,
+depuis le 31 mai, n'avait cessé de défendre Danton et Camille, et d'accuser
+les anarchistes. Mais, nous l'avons dit, en frappant ces derniers, le
+comité s'exposait à passer pour modéré, et il fallait qu'il déployât
+d'autre part la plus grande rigueur, pour ne pas compromettre sa réputation
+révolutionnaire. Il fallait, tout en pensant comme Danton et Camille, qu'il
+censurât leurs opinions, qu'il les immolât dans ses discours, et parût ne
+pas les favoriser plus que les hébertistes eux-mêmes. Dans le rapport
+contre les deux factions, Saint-Just avait autant accusé l'une que l'autre,
+et avait gardé un silence menaçant à l'égard des _indulgens_. Aux Jacobins,
+Collot avait dit que ce n'était pas fini, et qu'on préparait un rapport
+contre d'autres individus que ceux qui étaient arrêtes. A ces menaces
+s'était jointe l'arrestation d'Hérault-Séchelles, ami de Danton, et l'un
+des hommes les plus estimés de ce temps-là. De tels faits n'annonçaient pas
+l'intention de faiblir, et néanmoins on disait encore de toutes parts que
+le comité allait revenir sur ses pas, qu'il allait adoucir le système
+révolutionnaire, et sévir contre les égorgeurs de toute espèce. Ceux qui
+désiraient ce retour à une politique plus clémente, les détenus, leurs
+familles, tous les citoyens paisibles en un mot, poursuivis sous le nom
+d'indifférens, se livrèrent à des espérances indiscrètes, et dirent
+hautement qu'enfin le régime des lois de sang allait finir. Ce fut bientôt
+l'opinion générale; elle se répandit dans les départemens, et surtout dans
+celui du Rhône, ou depuis quelques mois s'exerçaient de si affreuses
+vengeances, et où Ronsin avait causé un si grand effroi. On respira un
+moment à Lyon, on osa regarder en face les oppresseurs, et on sembla leur
+prédire que leurs cruautés allaient avoir un terme. A ces bruits, à ces
+espérances de la classe moyenne et paisible, les patriotes s'indignèrent.
+Les jacobins de Lyon écrivirent à ceux de Paris que l'aristocratie relevait
+la tête, que bientôt ils n'y pourraient plus tenir, et que si on ne leur
+donnait des forces et des encouragemens, ils seraient réduits à se donner
+la mort comme le patriote Gaillard, qui s'était poignardé lors de la
+première arrestation de Ronsin.
+
+«J'ai vu, dit Robespierre aux Jacobins, des lettres de quelques-uns d'entre
+les patriotes lyonnais; ils expriment tous le même désespoir, et si l'on
+n'apporte le remède le plus prompt à leurs maux, ils ne trouveront de
+soulagement que dans la recette de Caton et de Gaillard. La faction
+perfide, qui, affectant un patriotisme extravagant, voulait immoler les
+patriotes, a été exterminée; mais peu importe à l'étranger, il lui en
+reste une autre. Si Hébert eût triomphé, la convention était renversée, la
+république tombait dans le chaos, et la tyrannie était satisfaite; mais
+avec les modérés, la convention perd son énergie, les crimes de
+l'aristocratie restent impunis, et les tyrans triomphent. L'étranger a donc
+autant d'espérance avec l'une qu'avec l'autre de ces factions, et il doit
+les soudoyer toutes sans s'attacher à aucune. Que lui importe qu'Hébert
+expire sur l'échafaud, s'il lui reste des traîtres d'une autre espèce, pour
+venir à bout de ses projets? Vous n'avez donc rien fait s'il vous reste une
+faction à détruire, et la convention est résolue à les immoler toutes
+jusqu'à la dernière.»
+
+Ainsi le comité avait senti la nécessité de se laver du reproche de
+modération par un nouveau sacrifice. Robespierre avait défendu Danton,
+quand une faction audacieuse venait ainsi frapper à ses côtés un des
+patriotes les plus renommés. Alors la politique, un danger commun, tout
+l'engageait à défendre son vieux collègue; mais aujourd'hui cette faction
+hardie n'était plus. En défendant plus long-temps ce collègue dépopularisé,
+il se compromettait lui-même. D'ailleurs, la conduite de Danton devait
+réveiller bien des réflexions dans son âme jalouse. Que faisait Danton loin
+du comité? Entouré de Philippeau, de Camille Desmoulins, il semblait
+l'instigateur et le chef de cette nouvelle opposition qui poursuivait le
+gouvernement de censures et de railleries amères. Depuis quelque temps,
+assis vis-à-vis de cette tribune où venaient figurer les membres du comité,
+Danton avait quelque chose de menaçant et de méprisant à la fois. Son
+attitude, ses propos répétés de bouche en bouche, ses liaisons, tout
+prouvait qu'après s'être isolé du gouvernement, il s'en était fait le
+censeur, et qu'il se tenait en dehors, comme pour lui faire obstacle avec
+sa vaste renommée. Ce n'est pas tout: quoique dépopularisé, Danton avait
+néanmoins une réputation d'audace et de génie politique extraordinaire.
+Danton immolé, il ne restait plus un grand nom hors du comité; et, dans le
+comité, il n'y avait plus que des réputations secondaires, Saint-Just,
+Couthon, Collot-d'Herbois. En consentant à ce sacrifice, Robespierre du
+même coup détruisait un rival, rendait au gouvernement sa réputation
+d'énergie, et augmentait surtout son renom de vertu en frappant un homme
+accusé d'avoir recherché l'argent et les plaisirs. Il était en outre engagé
+à ce sacrifice par tous ses collègues, encore plus jaloux de Danton qu'il
+ne l'était lui-même. Couthon et Collot-d'Herbois n'ignoraient pas qu'ils
+étaient méprisés par ce célèbre tribun. Billaud, froid, bas et
+sanguinaire, trouvait chez lui quelque chose de grand et d'écrasant.
+Saint-Just, dogmatique, austère et orgueilleux, était antipathique avec un
+révolutionnaire agissant, généreux et facile, et il voyait que, Danton
+mort, il devenait le second personnage de la république. Tous enfin
+savaient que Danton, dans son projet de faire renouveler le comité, croyait
+ne devoir conserver que Robespierre. Ils entourèrent donc celui-ci, et
+n'eurent pas de grands efforts à faire pour lui arracher une détermination
+si agréable à son orgueil. On ne sait quelles explications amenèrent cette
+résolution, quel jour elle fut prise; mais tout à coup ils devinrent tous
+menaçans et mystérieux. Il ne fut plus question de leurs projets. À la
+convention, aux Jacobins, ils gardèrent un silence absolu. Mais des bruits
+sinistres se répandirent sourdement. On dit que Danton, Camille,
+Philippeau, Lacroix, allaient être immolés à l'autorité de leurs collègues.
+Des amis communs de Danton et de Robespierre, effrayés de ces bruits, et
+voyant qu'après un tel acte il n'y avait plus une seule tête qui dût être
+en sécurité, que Robespierre lui-même ne devait pas être tranquille,
+voulurent rapprocher Robespierre et Danton, et les engagèrent à
+s'expliquer. Robespierre, se renfermant dans un silence obstiné, refusa de
+répondre à ces ouvertures, et garda une réserve farouche. Comme on lui
+parlait de l'ancienne amitié qu'il avait témoignée à Danton, il répondit
+hypocritement qu'il ne pouvait rien, ni pour ni contre son collègue; que la
+justice était là pour défendre l'innocence; que pour lui, sa vie entière
+avait été un sacrifice continuel de ses affections à la patrie; et que si
+son ami était coupable, il le sacrifierait à regret, mais il le
+sacrifierait comme tous les autres à la république.
+
+On vit bien que c'en était fait, que cet hypocrite rival ne voulait prendre
+aucun engagement envers Danton, et qu'il se réservait la liberté de le
+livrer à ses collègues. En effet, le bruit des prochaines arrestations
+acquit plus de consistance. Les amis de Danton l'entouraient, le pressaient
+de sortir de son espèce de sommeil, de secouer sa paresse, et de montrer
+enfin ce front révolutionnaire qui ne s'était jamais montré en vain dans
+l'orage. «Je le sais, disait Danton, ils veulent m'arrêter!... Mais non,
+ajoutait-il, ils n'oseront pas....» D'ailleurs, que pouvait-il faire? Fuir
+était impossible. Quel pays voudrait donner asile à ce révolutionnaire
+formidable? Devait-il autoriser par sa fuite toutes les calomnies de ses
+ennemis? et puis, il aimait son pays. «Emporte-t-on, s'écriait-il, sa
+patrie _à la semelle de ses souliers_?» D'autre part, demeurant en France,
+il lui restait peu de moyens à employer. Les cordeliers appartenaient aux
+_ultra-révolutionnaires_, les jacobins à Robespierre. La convention était
+tremblante. Sur quelle forcé s'appuyer?... Voilà ce que n'ont pas assez
+considéré ceux qui, ayant vu cet homme si puissant foudroyer le trône au 10
+août, soulever le peuple contre les étrangers, n'ont pu concevoir qu'il
+soit tombé sans résistance. Le génie révolutionnaire ne consiste point à
+refaire une popularité perdue, à créer des forces qui n'existent pas, mais
+à diriger hardiment les affections d'un peuple quand on les possède. La
+générosité de Danton, son éloignement des affaires, lui avaient presque
+aliéné la faveur populaire, ou du moins ne lui en avaient pas laissé assez
+pour renverser l'autorité régnante. Dans cette conviction de son
+impuissance, il attendait, et répétait: _Ils n'oseront pas_. Il était
+permis, en effet, de croire que devant un si grand nom, de si grands
+services, ses adversaires hésiteraient. Puis il retombait dans sa paresse
+et dans cette insouciance des êtres forts qui attendent le danger sans se
+trop agiter pour s'y soustraire.
+
+Le comité gardait toujours le plus grand silence, et des bruits sinistres
+continuaient de se répandre. Six jours s'étaient écoulés depuis la mort
+d'Hébert; c'était le 9 germinal. Tout à coup les hommes paisibles, qui
+avaient conçu des espérances indiscrètes en voyant succomber le parti des
+forcenés, disent que bientôt on sera délivré des deux saints, Marat et
+Chalier, et que l'on a trouvé dans leur vie de quoi les transformer, aussi
+vite qu'Hébert, de grands patriotes en scélérats. Ce bruit, qui tenait à
+l'idée d'un mouvement rétrograde, se propage avec une singulière rapidité,
+et on entend répéter de tous côtés que les bustes de Marat et de Chalier
+vont être brisés. Le maladroit Legendre dénonce ces propos à la convention
+et aux Jacobins, comme pour protester, au nom de ses amis les modérés,
+contre un projet pareil. «Soyez tranquilles, s'écrie Collot aux Jacobins,
+de tels propos seront démentis. Nous avons fait tomber la foudre sur les
+hommes infâmes qui trompaient le peuple, nous leur avons arraché le masque,
+mais ils ne sont pas les seuls!... Nous arracherons tous les masques
+possibles. Que les _indulgens_ ne s'imaginent pas que c'est pour eux que
+nous avons combattu, que c'est pour eux que nous avons tenu ici des séances
+glorieuses. Bientôt nous saurons les détromper....»
+
+Le lendemain, en effet, 10 germinal (31 mars), le comité de salut public
+appelle dans son sein le comité de sûreté générale, et, pour donner plus
+d'autorité à ses mesures, le comité de législation lui-même. Dès que tous
+les membres sont réunis, Saint-Just prend la parole, et, dans un de ces
+rapports violens et perfides qu'il savait si bien rédiger, il dénonce
+Danton, Desmoulins, Philippeau, Lacroix, et propose leur arrestation. Les
+membres des deux autres comités, consternés mais tremblans, n'osent pas
+résister, et croient éloigner le danger de leur personne en donnant leur
+adhésion. Le plus grand silence est commandé, et, dans la nuit du 10 au 11
+germinal, Danton, Lacroix, Philippeau, Camille Desmoulins, sont arrêtés à
+l'improviste et conduits au Luxembourg.
+
+Dès le matin, le bruit en était répandu dans Paris, et y avait causé une
+espèce de stupeur. Les membres de la convention se réunissent, et gardent
+un silence mêlé d'effroi. Le comité, qui toujours se faisait attendre, et
+avait déjà toute l'insolence du pouvoir, n'était point encore arrivé.
+Legendre, qui n'était pas assez important pour avoir été arrêté avec ses
+amis, s'empresse de prendre la parole: «Citoyens, dit-il, quatre membres de
+cette assemblée sont arrêtés de cette nuit; je sais que Danton en est un,
+j'ignore le nom des autres; mais, quels qu'ils soient, je demande qu'ils
+puissent être entendus à la barre. Citoyens, je le déclare, je crois Danton
+aussi pur que moi-même, et je ne crois pas que personne ait rien à me
+reprocher; je n'attaquerai aucun membre des comités de salut public et de
+sûreté générale, mais j'ai le droit de craindre que des haines
+particulières et des passions individuelles n'arrachent à la liberté des
+hommes qui lui ont rendu les plus grands et plus utiles services. L'homme
+qui, en septembre 92, sauva la France par son énergie, mérite d'être
+entendu, et doit avoir la faculté de s'expliquer lorsqu'on l'accuse d'avoir
+trahi la patrie.»
+
+Procurer à Danton la faculté de parler à la convention était le meilleur
+moyen de le sauver, et de démasquer ses adversaires. Beaucoup de membres,
+en effet, opinaient pour qu'il fût entendu; mais, dans ce moment,
+Robespierre, devançant le comité, arrive au milieu de la discussion, monte
+à la tribune, et, avec un ton colère et menaçant, parle en ces termes: «Au
+trouble depuis longtemps inconnu qui règne dans cette assemblée, à
+l'agitation qu'a produite le préopinant, on voit bien qu'il est question
+ici d'un grand intérêt, qu'il s'agit de savoir si quelques hommes
+l'emporteront aujourd'hui sur la patrie. Mais comment pouvez-vous oublier
+vos principes, jusqu'à vouloir accorder aujourd'hui à certains individus ce
+que vous avez naguère refusé à Chabot, Delaunay et Fabre-d'Églantine?
+Pourquoi cette différence en faveur de quelques hommes? Que m'importent à
+moi les éloges qu'on se donne à soi et à ses amis?... Une trop grande
+expérience nous a appris à nous défier de ces éloges. Il ne s'agit plus de
+savoir si un homme a commis tel ou tel acte patriotique, mais quelle a été
+toute sa carrière.
+
+«Legendre paraît ignorer le nom de ceux qui sont arrêtés. Toute la
+convention les connaît. Son ami Lacroix est du nombre des détenus; pourquoi
+Legendre feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut, sans
+impudeur, défendre Lacroix. Il a parlé de Danton, parce qu'il croit qu'à ce
+nom sans doute est attaché un privilège.... Non, nous ne voulons pas de
+privilèges, nous ne voulons point d'idoles!...»
+
+A ces derniers mots, des applaudissemens éclatent, et les lâches, tremblant
+en ce moment devant une idole, applaudissent néanmoins au renversement de
+celle qui n'est plus à craindre. Robespierre continue: «En quoi Danton
+est-il supérieur à Lafayette, à Dumouriez, à Brissot, à Fabre, à Chabot, à
+Hébert? Que ne dit-on de lui qu'on ne puisse dire d'eux? Cependant les
+avez-vous ménagés? On vous parle du despotisme des comités, comme si la
+confiance que le peuple vous a donnée, et que vous avez transmise à ces
+comités, n'était pas un sûr garant de leur patriotisme. On affecte des
+craintes; mais, je le dis, quiconque tremble en ce moment est coupable, car
+jamais l'innocence ne redoute la surveillance publique.»
+
+Ici, nouveaux applaudissemens de ces mêmes lâches qui tremblent, et
+veulent prouver qu'ils n'ont pas peur. «Et moi aussi, ajoute Robespierre,
+on a voulu m'inspirer des terreurs. On a voulu me faire croire qu'en
+approchant de Danton, le danger pouvait arriver jusqu'à moi. On m'a écrit.
+Les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsédé de leurs
+discours; ils ont cru que le souvenir d'une vieille liaison, qu'une foi
+ancienne dans de fausses vertus, me détermineraient à ralentir mon zèle et
+ma passion pour la liberté. Eh bien! je déclare que si les dangers de
+Danton devaient devenir les miens, cette considération ne m'arrêterait pas
+un instant. C'est ici qu'il nous faut à tous quelque courage et quelque
+grandeur d'âme. Les âmes vulgaires ou les hommes coupables craignent
+toujours de voir tomber leurs semblables, parce que, n'ayant plus devant
+eux une barrière de coupables, ils restent exposés au jour de la vérité;
+mais s'il existe des âmes vulgaires, il en est d'héroïques dans cette
+assemblée, et elles sauront braver toutes les fausses terreurs. D'ailleurs
+le nombre des coupables n'est pas grand; le crime n'a trouvé que peu de
+partisans parmi nous, et en frappant quelques têtes la patrie sera
+délivrée.»
+
+Robespierre avait acquis de l'assurance, de l'habileté pour dire ce qu'il
+voulait, et jamais il n'avait su être aussi habile et aussi perfide.
+Parler du sacrifice qu'il faisait en abandonnant Danton, s'en faire un
+mérite, entrer en partage du danger s'il y en avait, et rassurer les lâches
+en parlant du petit nombre des coupables, était le comble de l'hypocrisie
+et de l'adresse. Aussi, tous ses collègues décident à l'unanimité que les
+quatre députés arrêtés dans la nuit ne seront pas entendus par la
+convention. Dans ce moment, Saint-Just arrive, et lit son rapport. C'est
+lui qu'on déchaînait contre les victimes, parce qu'à la subtilité
+nécessaire pour faire mentir les faits et leur donner une signification
+qu'ils n'avaient pas, il joignait une violence et une vigueur de style
+rares. Jamais il n'avait été ni plus horriblement éloquent, ni plus faux;
+car, quelque grande que fût sa haine, elle ne pouvait lui persuader tout ce
+qu'il avançait. Après avoir longuement calomnié Philippeau, Camille
+Desmoulins, Hérault-Séchelles, et accusé Lacroix, il arrive enfin à Danton,
+et imagine les faits les plus faux, ou dénature d'une manière atroce les
+faits connus. Selon lui, Danton, avide, paresseux, menteur, et même lâche,
+s'est vendu à Mirabeau, puis aux Lameth, et a rédigé avec Brissot la
+pétition qui amena la fusillade du Champ-de-Mars, non pas pour abolir la
+royauté, mais pour faire fusiller les meilleurs citoyens: puis il est allé
+impunément se délasser, et dévorer à Arcis-sur-Aube le fruit de ses
+perfidies. Il s'est caché au 10 août, et n'a reparu que pour se faire
+ministre; alors il s'est lié au parti d'Orléans, et a fait nommer d'Orléans
+et Fabre à la députation. Ligué avec Dumouriez, n'ayant pour les girondins
+qu'une haine affectée, et sachant toujours s'entendre avec eux, il était
+entièrement opposé au 31 mai, et avait voulu faire arrêter Henriot. Lorsque
+Dumouriez, d'Orléans, les girondins, ont été punis, il a traité avec le
+parti qui voulait rétablir Louis XVII. Prenant de l'argent, de toute main,
+de d'Orléans, des Bourbons, de l'étranger, dînant avec les banquiers et les
+aristocrates, mêlé dans toutes les intrigues, prodigue d'espérances envers
+tous les partis, vrai Catilina enfin, cupide débauché, paresseux,
+corrupteur des moeurs publiques, il est allé s'ensevelir une dernière fois
+à Arcis-sur-Aube, pour jouir de ses rapines. Il en est enfin revenu, et
+s'est entendu récemment avec tous les ennemis de l'état, avec Hébert et
+consorts, par le lien commun de l'étranger, pour attaquer le comité et les
+hommes que la convention avait investis de sa confiance.
+
+A la suite de ce rapport inique, la convention décréta d'accusation Danton,
+Camille Desmoulins, Philippeau, Hérault-Séchelles et Lacroix.
+
+Ces infortunés avaient été conduits au Luxembourg. Lacroix disait à Danton:
+«Nous arrêter! nous!... Je ne m'en serais jamais douté!--Tu ne t'en serais
+jamais douté? reprit Danton; je le savais, moi, on m'en avait averti.--Tu
+le savais, s'écria Lacroix, et tu n'as pas agi! voilà l'effet de ta paresse
+accoutumée; elle nous a perdus.--Je ne croyais pas, répondit Danton, qu'ils
+osassent jamais exécuter leur projet.»
+
+Tous les prisonniers étaient accourus en foule au guichet, pour voir ce
+célèbre Danton, et cet intéressant Camille, qui avait fait reluire un peu
+d'espérance dans les cachots. Danton était, selon son usage, calme, fier et
+assez jovial; Camille, étonné et triste; Philippeau, ému et élevé par le
+danger. Hérault-Séchelles, qui les avait devancés au Luxembourg de quelques
+jours, accourut au-devant de ses amis, et les embrassa gaiement. «Quand les
+hommes, dit Danton, font des sottises, il faut savoir en rire.» Puis
+apercevant Thomas Payne, il lui dit: «Ce que tu as fait pour le bonheur et
+la liberté de ton pays, j'ai en vain essayé de le faire pour le mien; j'ai
+été moins heureux, mais non pas plus coupable.... On m'envoie à l'échafaud;
+eh bien! mes amis, il faut y aller gaiement....»
+
+Le lendemain 12, l'acte d'accusation fut envoyé au Luxembourg, et les
+accusés furent transférés à la Conciergerie, pour aller de là au tribunal
+révolutionnaire. Camille devint furieux en lisant cet acte plein de
+mensonges odieux. Bientôt il se calma et dit avec affliction: «Je vais à
+l'échafaud pour avoir versé quelques larmes sur le sort de tant de
+malheureux. Mon seul regret, en mourant, est de n'avoir pu les servir.»
+Tous les détenus, quel que fût leur rang et leur opinion, lui portaient
+l'intérêt le plus vif, et faisaient pour lui des voeux ardens. Philippeau
+dit quelques mots de sa femme, et resta calme et serein. Hérault-Séchelles
+conserva cette grâce d'esprit et de manières qui le distinguait même entre
+les hommes de son rang; il embrassa son fidèle domestique, qui l'avait
+suivi au Luxembourg, et qui ne pouvait le suivre à la Conciergerie; il le
+consola et lui rendit le courage. On transféra, en même temps, Fabre,
+Chabot, Bazire, Delaunay, qu'on voulait juger conjointement avec Danton,
+pour souiller son procès par une apparence de complicité avec des
+faussaires. Fabre était malade et presque mourant. Chabot, qui du fond de
+sa prison n'avait cessé d'écrire à Robespierre, de l'implorer, de lui
+prodiguer les plus basses flatteries sans parvenir à le toucher, voyait sa
+mort assurée, et la honte non moins certaine pour lui que l'échafaud: il
+voulut alors s'empoisonner. Il avala du sublimé corrosif; mais la douleur
+lui ayant arraché des cris, il avoua sa tentative, accepta des soins, et
+fut transporté aussi malade que Fabre à la Conciergerie. Un sentiment un
+peu plus noble parut l'animer au milieu de ses tourmens, ce fut un vif
+regret d'avoir compromis son ami Bazire, qui n'avait pris aucune part au
+crime. «Bazire, s'écriait-il, mon pauvre Bazire, qu'as-tu fait?»
+
+A la Conciergerie, les accusés inspirèrent la même curiosité qu'au
+Luxembourg. Ils occupaient le cachot des girondins. Danton parla avec la
+même énergie. «C'est à pareil jour, dit-il, que j'ai fait instituer le
+tribunal révolutionnaire. J'en demande pardon à Dieu et aux hommes. Mon but
+était de prévenir un nouveau septembre, et non de déchaîner un fléau sur
+l'humanité.» Puis revenant à son mépris pour ses collègues qui
+l'assassinaient: «Ces frères Caïn, dit-il, n'entendent rien au
+gouvernement. Je laisse tout dans un désordre épouvantable....» Il employa
+alors, pour caractériser l'impuissance du paralytique Couthon et du lâche
+Robespierre, des expressions obscènes, mais originales, qui annonçaient
+encore une singulière gaieté d'esprit. Un seul instant il montra un léger
+regret d'avoir pris part à la révolution: «Il vaudrait mieux, dit-il, être
+un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes.» Ce fut le seul mot de ce
+genre qu'il prononça.
+
+Lacroix parut étonné en voyant dans les cachots le nombre et le malheureux
+état des prisonniers. «Quoi! lui dit-on, des charrettes chargées de
+victimes ne vous avaient pas appris, ce qui se passait dans Paris!»
+L'étonnement de Lacroix était sincère, et c'est une leçon pour les hommes
+qui, poursuivant un but politique, ne se figurent pas assez les souffrances
+individuelles des victimes, et semblent ne pas y croire parce qu'ils ne les
+voient pas.
+
+Le lendemain 13 germinal, les accusés furent conduits au tribunal au nombre
+de quinze. On avait réuni ensemble les cinq chefs modérés, Danton,
+Hérault-Séchelles, Camille, Philippeau, Lacroix; les quatre accusés de
+faux, Chabot, Bazire, Delaunay, Fabre-d'Églantine; les deux beaux-frères de
+Chabot, Junius et Emmanuel Frey; le fournisseur d'Espagnac, le malheureux
+Westermann, accusé d'avoir partagé la corruption et les complots de Danton;
+enfin deux étrangers, amis des accusés, l'Espagnol Gusman, et le Danois
+Diederichs. Le but du comité, en faisant cet amalgame, était de confondre
+les modérés avec les corrompus et avec les étrangers, pour prouver toujours
+que la modération provenait à la fois du défaut de vertu républicaine et de
+la séduction de l'or de l'étranger. La foule accourue pour voir les accusés
+était immense. Un reste de l'intérêt qu'avait inspiré Danton s'était
+réveillé en sa présence. Fouquier-Tinville, les juges et les jurés, tous
+révolutionnaires subalternes tirés du néant par sa main puissante, étaient
+embarrassés en sa présence: son assurance, sa fierté, leur imposaient, et
+il semblait plutôt l'accusateur que l'accusé. Le président Hermann et
+Fouquier-Tinville, au lieu de tirer les jurés au sort, comme le voulait la
+loi, firent un choix, et prirent ce qu'ils appelaient _les solides_. On
+interrogea ensuite les accusés. Quand on adressa à Danton les questions
+d'usage sur son âge et son domicile, il répondit fièrement qu'il avait
+trente-quatre ans, et que bientôt son nom serait au Panthéon, et lui dans
+le néant. Camille répondit qu'il avait trente-trois ans, l'âge du
+_sans-culotte Jésus-Christ lorsqu'il mourut_. Bazire en avait vingt-neuf.
+Hérault-Séchelles, Philippeau, en avaient trente-quatre. Ainsi le talent,
+le courage, le patriotisme, la jeunesse, tout se trouvait encore réuni dans
+ce nouvel holocauste, comme dans celui des girondins.
+
+Danton, Camille, Hérault-Séchelles et les autres, se plaignirent de voir
+leur cause confondue avec celle de plusieurs faussaires. Cependant on passa
+outre. On examina d'abord l'accusation dirigée contre Chabot, Bazire,
+Delaunay et Fabre d'Églantine. Chabot persista dans son système, et soutint
+qu'il n'avait pris part à la conspiration des agioteurs que pour la
+dévoiler. Il ne persuada personne, car il était étrange qu'en y entrant, il
+n'eût pas secrètement prévenu quelque membre des comités; qu'il l'eût
+dévoilée si tard, et qu'il eût gardé les fonds dans ses mains. Delaunay fut
+convaincu; Fabre, malgré son adroite défense, consistant à dire qu'en
+surchargeant de ratures la copie du décret, il avait cru ne raturer qu'un
+projet, fut convaincu par Cambon, dont la déposition franche et
+désintéressée était accablante. Il prouva, en effet, à Fabre que les
+projets de décrets n'étaient jamais signés, que la copie qu'il avait
+raturée l'était par tous les membres de la commission des cinq, et que par
+conséquent il n'avait pu croire ne raturer qu'un simple projet. Bazire,
+dont la complicité consistait dans la non-révélation, fut à peine écouté
+dans sa défense, et fut assimilé aux autres par le tribunal. On passa
+ensuite à d'Espagnac, que l'on accusait d'avoir corrompu Julien de Toulouse
+pour faire appuyer ses marchés, et d'avoir pris part à l'intrigue de la
+compagnie des Indes. Ici, des lettres prouvaient les faits, et tout
+l'esprit de d'Espagnac ne put rien contre cette preuve. On interrogea
+ensuite Hérault-Séchelles. Bazire était déclaré coupable comme ami de
+Chabot; Hérault le fut pour avoir été ami de Bazire, pour avoir eu quelque
+connaissance par lui de l'intrigue des agioteurs, pour avoir favorisé une
+émigrée, pour avoir été ami des modérés, et pour avoir fait supposer, par
+sa douceur, sa grâce, sa fortune et ses regrets mal déguisés, qu'il était
+modéré lui-même. Après Hérault vint le tour de Danton. Un silence profond
+régna dans l'assemblée quand il se leva pour prendre la parole. «Danton,
+lui dit le président, la convention vous accuse d'avoir conspiré avec
+Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orléans, avec les girondins, avec
+l'étranger, et avec la faction qui veut rétablir Louis XVII.--Ma voix,
+répondit Danton avec son organe puissant, ma voix qui tant de fois s'est
+fait entendre pour la cause du peuple, n'aura pas de peine à repousser la
+calomnie. Que les lâches qui m'accusent paraissent, et je les couvrirai
+d'ignominie.... Que les comités se rendent ici, je ne répondrai que devant
+eux; il me les faut pour accusateurs et pour témoins.... Qu'ils
+paraissent.... Au reste, peu m'importe, vous et votre jugement.... Je vous
+l'ai dit: le néant sera bientôt mon asile. La vie m'est à charge, qu'on me
+l'arrache.... Il me tarde d'en être délivré.» En achevant ces paroles,
+Danton était indigné, son coeur était soulevé d'avoir à répondre à de
+pareils hommes. Sa demande de faire comparaître les comités, et sa volonté
+prononcée de ne répondre que devant eux, avaient intimidé le tribunal, et
+causé une grande agitation. Une telle confrontation, en effet, eût été
+cruelle pour eux; ils auraient été couverts de confusion, et la
+condamnation fût peut-être devenue impossible. «Danton, dit le président,
+l'audace est le propre du crime; le calme est celui de l'innocence.» A ce
+mot, Danton s'écrie: «L'audace individuelle est réprimable sans doute; mais
+cette audace nationale dont j'ai tant de fois donné l'exemple, que j'ai
+tant de fois mise au service de la liberté, est la plus méritoire de toutes
+les vertus. Cette audace est la mienne; c'est celle dont je fais ici usage
+pour la république contre les lâches qui m'accusent. Lorsque je me vois si
+bassement calomnié, puis-je me contenir? Ce n'est pas d'un révolutionnaire
+comme moi qu'il faut attendre une défense froide ... les hommes de ma
+trempe sont inappréciables dans les révolutions ... c'est sur leur front
+qu'est empreint le génie de la liberté.» En disant ces mots, Danton agitait
+sa tête et bravait le tribunal. Ses traits si redoutés produisaient une
+impression profonde. Le peuple, que la force touche, laissait échapper un
+murmure approbateur. «Moi, continuait Danton, moi accusé d'avoir conspiré
+avec Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orléans; d'avoir rampé aux pieds de
+vils despotes! c'est moi que l'on somme de répondre à la _justice
+inévitable, inflexible!_[17]... Et toi, lâche Saint-Just, tu répondras à la
+postérité de ton accusation contre le meilleur soutien de la liberté.... En
+parcourant cette liste d'horreurs, ajouta Danton en montrant l'acte
+d'accusation, je sens tout mon être frémir.» Le président lui recommande
+de nouveau d'être calme, et lui cite l'exemple de Marat, qui répondit avec
+respect au tribunal. Danton reprend et dit que, puisqu'on le veut, il va
+raconter sa vie. Alors il rappelle la peine qu'il eut à parvenir aux
+fonctions municipales, les efforts que firent les constituans pour l'en
+empêcher, la résistance qu'il opposa aux projets de Mirabeau, et surtout ce
+qu'il fit dans cette journée fameuse où, entourant la voiture royale d'un
+peuple immense, il empêcha le voyage à Saint-Cloud. Puis il rapporte sa
+conduite lorsqu'il amena le peuple au Champ-de-Mars, pour signer une
+pétition contre la royauté, et le motif de cette pétition fameuse; l'audace
+avec laquelle il proposa le premier le renversement du trône en 92; le
+courage avec lequel il proclama l'insurrection le 9 août au soir; la
+fermeté qu'il déploya pendant les douze heures de l'insurrection. Suffoqué
+ici d'indignation, en songeant au reproche qu'on lui fait de s'être caché
+au moment du 10 août: «Où sont, s'écrie-t-il, les hommes qui eurent besoin
+de presser Danton pour l'engager à se montrer dans cette journée? Où sont
+les êtres privilégiés dont il a emprunté l'énergie? Qu'on les fasse
+paraître, mes accusateurs!... j'ai toute la plénitude de ma tête lorsque je
+les demande ... je dévoilerai les trois plats coquins qui ont entouré et
+perdu Robespierre ... qu'ils se produisent ici, et je les plongerai dans le
+néant, dont ils n'auraient jamais dû sortir....» Le président veut
+interrompre de nouveau Danton, et agite sa sonnette. Danton en couvre le
+bruit avec sa voix terrible. «Est-ce que vous ne m'entendez pas? lui dit le
+président.--La voix d'un homme, reprend Danton, qui défend son honneur et
+sa vie, doit vaincre le bruit de ta sonnette.» Cependant il était fatigué
+d'indignation; sa voix était altérée; alors le président l'engage avec
+égard à prendre quelque repos, pour recommencer sa défense avec plus de
+calme et de tranquillité.
+
+Danton se tait. On passe à Camille, dont on lit _le Vieux Cordelier_, et
+qui se révolte en vain contre l'interprétation donnée à ses écrits. On
+s'occupe ensuite de Lacroix dont on rappelle amèrement la conduite en
+Belgique, et qui, à l'exemple de Danton, demande la comparution de
+plusieurs membres de la convention, et insiste formellement pour l'obtenir.
+
+Cette première séance causa une sensation générale. La foule qui entourait
+le Palais de Justice, et s'étendait jusque sur les ponts, parut
+singulièrement émue. Les juges étaient épouvantés; Vadier, Vouland, Amar,
+les membres les plus méchans du comité de sûreté générale, avaient assisté
+aux débats, cachés dans l'imprimerie attenant à la salle du tribunal, et
+communiquant avec cette salle par une petite lucarne. De là ils avaient vu
+avec effroi l'audace de Danton et les dispositions du public. Ils
+commençaient à douter que la condamnation fût possible. Hermann et Fouquier
+s'étaient rendus, immédiatement après l'audience, au comité de salut
+public, et lui avaient fait part de la demande des accusés qui voulaient
+faire paraître plusieurs membres de la convention. Le comité commençait à
+hésiter; Robespierre s'était retiré chez lui; Billaud et Saint-Just étaient
+seuls présens. Ils défendent à Fouquier de répondre, lui enjoignent de
+prolonger les débats, d'arriver à la fin des trois jours sans s'être
+expliqué, et de faire déclarer alors par les jurés qu'ils sont suffisamment
+instruits.
+
+Pendant que ces choses se passaient au tribunal, au comité et dans Paris,
+l'émotion n'était pas moindre dans les prisons, où l'on portait un vif
+intérêt aux accusés, et où l'on ne voyait plus d'espérance pour personne,
+si de tels révolutionnaires étaient immolés. Il y avait au Luxembourg le
+malheureux Dillon, ami de Desmoulins et défendu par lui; il avait appris
+par Chaumette, qui, exposé au même danger, faisait cause commune avec les
+modérés, ce qui s'était passé au tribunal. Chaumette le tenait de sa femme.
+Dillon, dont la tête était vive, et qui, en vieux militaire, cherchait
+quelquefois dans le vin des distractions à ses peines, parla
+inconsidérément à un nommé Laflotte, enfermé dans la même prison; il lui
+dit qu'il était temps que les bons républicains levassent la tête contre de
+vils oppresseurs, que le peuple avait paru se réveiller, que Danton
+demandait à répondre devant les comités, que sa condamnation était loin
+d'être assurée, que la femme de Camille Desmoulins, en répandant des
+assignats, pourrait soulever le peuple, et que si lui parvenait à
+s'échapper, il réunirait assez d'hommes résolus pour sauver les
+républicains près d'être sacrifiés par le tribunal. Ce n'étaient là que de
+vains propos prononcés dans l'ivresse et la douleur. Cependant il paraît
+qu'il fut question aussi de faire passer mille écus et une lettre à la
+femme de Camille. Le lâche Laflotte, croyant obtenir la vie et la liberté
+en dénonçant un complot, courut faire au concierge du Luxembourg une
+déclaration, dans laquelle il supposa une conspiration près d'éclater au
+dedans et au dehors des prisons, pour enlever les accusés, et assassiner
+les membres des deux comités. On verra bientôt quel usage on fit de cette
+fatale déposition.
+
+Le lendemain l'affluence était la même au tribunal. Danton et ses
+collègues, aussi fermes et aussi opiniâtres, demandent encore la
+comparution de plusieurs membres de la convention et des deux comités.
+Fouquier, pressé de répondre, dit qu'il ne s'oppose pas à ce qu'on appelle
+les témoins nécessaires. Mais il ne suffit pas, ajoutent les accusés, qu'il
+n'y mette aucun obstacle, il faut de plus qu'il les appelle lui-même. A
+cela Fouquier réplique qu'il appellera tous ceux qu'on désignera, excepté
+les membres de la convention, parce que c'est à l'assemblée qu'il
+appartient de décider si ses membres peuvent être cités. Les accusés se
+récrient de nouveau qu'on leur refuse les moyens de se défendre. Le tumulte
+est à son comble. Le président interroge encore quelques accusés,
+Westermann, les deux Frey, Gusman, et se hâte de lever la séance.
+
+Fouquier écrivit sur-le-champ une lettre au comité pour lui faire part de
+ce qui s'était passé, et pour obtenir un moyen de répondre aux demandes des
+accusés. La situation était difficile, et tout le monde commençait à
+hésiter. Robespierre affectait de ne pas donner son avis. Saint-Just seul,
+plus opiniâtre et plus hardi, pensait qu'on ne devait pas reculer, qu'il
+fallait fermer la bouche aux accusés, et les envoyer à la mort. Dans ce
+moment, il venait de recevoir la déposition du prisonnier Laflotte,
+adressée à la police par le guichetier du Luxembourg. Saint-Just y voit le
+germe d'une conspiration tramée par les accusés, et le prétexte d'un
+décret qui terminera la lutte du tribunal avec eux. Le lendemain matin, en
+effet, il se présente à la convention, lui dit qu'un grand danger menace la
+patrie, mais que c'est le dernier, et qu'en le bravant avec courage elle
+l'aura bientôt surmonté. «Les accusés, dit-il, présens au tribunal
+révolutionnaire, sont en pleine révolte; ils menacent le tribunal; ils
+poussent l'insolence jusqu'à jeter au nez des juges des boules de mie de
+pain; ils excitent le peuple, et peuvent même l'égarer. Ce n'est d'ailleurs
+pas tout; ils ont préparé une conspiration dans les prisons; la femme de
+Camille a reçu de l'argent pour provoquer une insurrection; le général
+Dillon doit sortir du Luxembourg, se mettre à la tête de quelques
+conspirateurs, égorger les deux comités, et élargir les coupables.» A ce
+récit hypocrite et faux, les complaisans se récrient que c'est horrible, et
+la convention vote à l'unanimité le décret proposé par Saint-Just. En vertu
+de ce décret, le tribunal doit continuer, sans désemparer, le procès de
+Danton et de ses complices; et il est autorisé à mettre hors des débats les
+accusés qui manqueraient de respect à la justice, ou qui voudraient
+provoquer du trouble. Une copie du décret est expédiée sur-le-champ.
+Vouland et Vadier viennent l'apporter au tribunal, où la troisième séance
+était commencée, et où l'audace redoublée des accusés jetait Fouquier dans
+le plus grand embarras.
+
+Le troisième jour, en effet, les accusés avaient résolu de renouveler leurs
+sommations. Tous à la fois se lèvent, et pressent Fouquier de faire
+comparaître les témoins qu'ils ont demandés. Ils exigent plus encore; ils
+veulent que la convention nomme une commission pour recevoir les
+dénonciations qu'ils ont à faire contre le projet de dictature qui se
+manifeste chez les comités. Fouquier, embarrassé, ne sait plus quelle
+réponse leur faire. Dans le moment, un huissier vient l'appeler. Il passe
+dans la salle voisine, et trouve Amar et Vouland, qui, tout essoufflés
+encore, lui disent: «Nous tenons les scélérats, voilà de quoi vous tirer
+d'embarras;» et ils lui remettent le décret que Saint-Just venait de faire
+rendre. Fouquier s'en saisit avec joie, rentre à l'audience, demande la
+parole, et lit le décret affreux. Danton, indigné, se lève alors: «Je
+prends, dit-il, l'auditoire à témoin que nous n'avons pas insulté le
+tribunal.--C'est vrai! disent plusieurs voix dans la salle.» Le public
+entier est étonné, indigné même du déni de justice commis envers les
+accusés. L'émotion est générale; le tribunal est intimidé. «Un jour, ajoute
+Danton, la vérité sera connue.... Je vois de grands malheurs fondre sur la
+France.... Voilà la dictature; elle se montre à découvert et sans
+voile....» Camille, en entendant parler du Luxembourg, de Dillon, de sa
+femme, s'écrie avec désespoir: «Les scélérats! non contens de m'égorger,
+moi, ils veulent égorger ma femme!» Danton aperçoit dans le fond de la
+salle et dans le corridor, Amar et Vouland, qui se cachaient pour juger de
+l'effet du décret. Il les montre du poing: «Voyez, s'écrie-t-il, ces lâches
+assassins; ils nous poursuivent, ils ne nous quitteront pas jusqu'à la
+mort!» Vadier et Vouland, effrayés, disparaissent. Le tribunal, pour toute
+réponse, lève la séance.
+
+Le lendemain était le quatrième jour, et le jury avait la faculté de
+clôturer les débats, en se déclarant suffisamment instruit. En conséquence,
+sans donner aux accusés le temps de se défendre le jury demande la clôture
+des débats. Camille entre en fureur, déclare aux jurés qu'ils sont des
+assassins, et prend le peuple à témoin de cette iniquité. On l'entraîne
+alors avec ses compagnons d'infortune hors de la salle. Il résiste, et on
+l'emporte de force. Pendant ce temps, Vadier, Vouland, parlent vivement aux
+jurés, qui, du reste, n'avaient pas besoin d'être excités. Le président
+Hermann et Fouquier les suivent dans leur salle. Hermann a l'audace de leur
+dire qu'on a intercepté une lettre écrite à l'étranger, qui prouve la
+complicité de Danton avec la coalition. Trois ou quatre jurés seulement
+osent appuyer les accusés, mais la majorité l'emporte. Le président du
+jury, le nommé Trinchard, rentre plein d'une joie féroce, et prononce de
+l'air d'un furieux la condamnation inique.
+
+[Illustration: CAMILLE DESMOULINS Publié par Furne, Paris.]
+
+On ne voulut pas s'exposer à une nouvelle explosion des condamnés, en les
+faisant remonter de la prison à la salle du tribunal pour entendre leur
+sentence; un greffier descendit la leur lire. Ils le renvoyèrent sans
+vouloir le laisser achever, et en s'écriant qu'on pouvait les conduire à la
+mort. Une fois la condamnation prononcée, Danton, qui avait été soulevé
+d'indignation, redevint calme et fut rendu à tout son mépris pour ses
+adversaires. Camille, bientôt apaisé, versa quelques larmes sur son épouse;
+et, grâce à son heureuse imprévoyance, n'imagina pas qu'elle fût menacée de
+la mort, ce qui aurait rendu ses derniers momens insupportables. Hérault
+fut gai comme à l'ordinaire. Tous les accusés furent fermes, et Westermann
+se montra digne de sa bravoure si célèbre.
+
+Ils furent exécutés le 16 germinal (5 avril). La troupe infâme, payée pour
+outrager les victimes, suivait les charrettes. Camille, à cette vue,
+éprouvant un mouvement d'indignation, voulut parler à la multitude, et il
+vomit contre le lâche et hypocrite Robespierre les plus véhémentes
+imprécations. Les misérables envoyés pour l'outrager lui répondirent par
+des injures. Dans son action violente, il avait déchiré sa chemise et avait
+les épaules nues. Danton, promenant sur cette troupe un regard calme et
+plein de mépris, dit à Camille: «Reste donc tranquille, et laisse là cette
+vile canaille.» Arrivé au pied de l'échafaud, Danton allait embrasser
+Hérault-Séchelles, qui lui tendait les bras: l'exécuteur s'y opposant, il
+lui adressa, avec un sourire, ces expressions terribles: «Tu peux donc être
+plus cruel que la mort! Va, tu n'empêcheras pas que dans un moment nos
+têtes s'embrassent dans le fond du panier.»
+
+Telle fut la fin de ce Danton qui avait jeté un si grand éclat dans la
+révolution, et qui lui avait été si utile. Audacieux, ardent, avide
+d'émotions et de plaisirs, il s'était précipité dans la carrière des
+troubles, et il dut briller surtout les jours de terreur. Prompt et
+positif, n'étant étonné ni par la difficulté ni par la nouveauté d'une
+situation extraordinaire, il savait juger les moyens nécessaires, et
+n'avait peur ni scrupule d'aucun. Il pensa qu'il devenait urgent de
+terminer les luttes de la monarchie et de la révolution, et il fit le 10
+août. En présence des Prussiens, il pensa qu'il fallait contenir la France
+et l'engager dans le système de la révolution; il ordonna, dit-on, les
+journées horribles de septembre, et tout en les ordonnant, il sauva une
+foule de victimes. Au commencement de la grande année 1793, la
+convention était étonnée à la vue de l'Europe armée; il prononça, en les
+comprenant dans toute leur profondeur, ces paroles remarquables: «Une
+nation en révolution est plus près de conquérir ses voisins que d'en être
+conquise.» Il jugea que vingt-cinq millions d'hommes qu'on oserait mouvoir
+n'auraient rien à craindre de quelques centaines de mille hommes armés par
+les trônes. Il proposa de soulever le peuple, de faire payer les riches; il
+imagina enfin toutes les mesures révolutionnaires qui ont laissé un si
+terrible souvenir, mais qui ont sauvé la France. Cet homme, si puissant
+dans l'action, retombait pendant l'intervalle des dangers dans l'indolence
+et les plaisirs qu'il avait toujours aimés. Il recherchait même les
+jouissances les plus innocentes, celles que procurent les champs, une
+épouse adorée et des amis. Alors il oubliait les vaincus, ne pouvait plus
+les haïr, savait même leur rendre justice, les plaindre et les défendre.
+Mais pendant ces intervalles de repos, nécessaires à son âme ardente, ses
+rivaux gagnaient peu à peu, par leur persévérance, la renommée et
+l'influence qu'il avait acquises en un seul jour de péril. Les fanatiques
+lui reprochaient son amollissement et sa bonté, et oubliaient qu'en fait de
+cruautés politiques il les avait égalés tous dans les journées de
+septembre. Tandis qu'il se confiait en sa renommée, tandis qu'il différait
+par paresse, et qu'il roulait dans sa tête de nobles projets, pour ramener
+les lois douces, pour borner le règne de la violence aux jours de danger,
+pour séparer les exterminateurs irrévocablement engagés dans le sang, des
+hommes qui n'avaient cédé qu'aux circonstances, pour organiser enfin la
+France et la réconcilier avec l'Europe, il fut surpris par ses collègues
+auxquels il avait abandonné le gouvernement. Ceux-ci, en frappant un coup
+sur les ultra-révolutionnaires, devaient, pour ne point paraître
+rétrograder, frapper un coup sur les modérés. La politique demandait des
+victimes; l'envie les choisit, et immola l'homme le plus célèbre et le plus
+redouté du temps. Danton succomba avec sa renommée et ses services, devant
+le gouvernement formidable qu'il avait contribué à organiser: mais du
+moins, par son audace, il rendit un moment sa chute douteuse.
+
+[Illustration: DANTON. Publié par Furne, Paris]
+
+Danton avait un esprit inculte, mais grand, profond, et surtout simple et
+solide. Il ne savait s'en servir que pour ses besoins, et jamais pour
+briller; aussi parlait-il peu, et dédaignait d'écrire. Suivant un
+contemporain, il n'avait aucune prétention, pas même celle de deviner ce
+qu'il ignorait, prétention si commune aux hommes de sa trempe. Il écoutait
+Fabre-d'Églantine, et faisait parler sans cesse son jeune et intéressant
+ami, Camille Desmoulins, dont l'esprit faisait ses délices, et qu'il eut
+la douleur d'entraîner dans sa chute. Il mourut avec sa force ordinaire, et
+la communiqua à son jeune ami. Comme Mirabeau, il expira fier de lui-même,
+et croyant ses fautes et sa vie assez couvertes par ses grands services et
+ses derniers projets.
+
+Les chefs des deux partis venaient d'être immolés. On leur adjoignit
+bientôt les restes de ces partis, et on mêla et jugea ensemble les hommes
+les plus opposés, pour accréditer davantage l'opinion qu'ils étaient
+complices d'un même complot. Chaumette et Gobel comparurent à côté d'Arthur
+Dillon et de Simon. Les Grammont père et fils, les Lapallu et autres
+membres de l'armée révolutionnaire, figurèrent à côté du général Beysser;
+enfin la femme d'Hébert, ancienne religieuse, comparut à côté de la jeune
+épouse de Camille Desmoulins, âgée à peine de vingt-trois ans, éclatante de
+beauté, de grâce et de jeunesse. Chaumette qu'on a vu si soumis et si
+docile, fut accusé d'avoir conspiré à la commune contre le gouvernement,
+d'avoir affamé le peuple, et cherché à le soulever par ses réquisitoires
+extravagans. Gobel fut regardé comme complice de Clootz et de Chaumette.
+Arthur Dillon avait voulu, dit-on, ouvrir les prisons de Paris, puis
+égorger la convention et le tribunal pour sauver ses amis. Les membres de
+l'armée révolutionnaire furent condamnés comme agens de Ronsin. Le général
+Beysser, qui avait si puissamment contribué à sauver Nantes, à côté de
+Canclaux, et qui était suspect de fédéralisme, fut considéré comme complice
+des ultra-révolutionnaires. On sait quel rapprochement il pouvait exister
+entre l'état-major de Nantes et celui de Saumur. La femme Hébert fut
+condamnée comme complice de son mari. Assise sur le même banc que la femme
+de Camille, elle lui disait: «Vous êtes heureuse, vous; aucune charge ne
+s'élève contre vous. Vous serez sauvée.» En effet, tout ce qu'on pouvait
+reprocher à cette jeune femme, c'était d'avoir aimé son époux avec passion,
+d'avoir sans cesse erré avec ses enfans autour de la prison pour voir leur
+père et le leur montrer. Néanmoins, toutes deux furent condamnées, et les
+épouses d'Hébert et de Camille périrent comme coupables d'une même
+conjuration. L'infortunée Desmoulins mourut avec un courage digne de son
+mari et de sa vertu. Depuis Charlotte Corday et madame Roland, aucune
+victime n'avait inspiré un intérêt plus tendre et des regrets plus
+douloureux.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 7: Ce montagnard, condamné par les fédéralistes lyonnais, avait
+été mal exécuté par le bourreau, qui avait été obligé de revenir jusqu'à
+trois fois pour faire tomber sa tête.]
+
+[Footnote 8: Nom qu'avait pris Chaumette.]
+
+[Footnote 9: Allusion à la pièce de _Paméla_, dont la représentation avait
+été défendue.]
+
+[Footnote 10: Barrère s'appelait de _Vieux-sac_ quand il était noble.]
+
+[Footnote 11: Expression des colporteurs qui, en vendant les feuilles du
+_Père Duchêne_, criaient dans les rues: _Il est bougrement en colère le
+Père Duchêne!_]
+
+[Footnote 12: Le 14 pluviôse (2 février).]
+
+[Footnote 13: Expression de Camille lui-même.]
+
+[Footnote 14: Séance du 17 pluviôse an II (5 février).]
+
+[Footnote 15: Rapport du 8 ventôse (26 février).]
+
+[Footnote 16: Décrets des 8 et 13 ventôse an II.]
+
+[Footnote 17: Expressions de l'acte d'accusation.]
+
+
+
+
+FIN DU TOME CINQUIÈME.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME CINQUIÈME.
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Mouvement des armées en août et septembre 1793.--Investissement de Lyon par
+l'armée de la convention.--Trahison de Toulon qui se livre aux
+Anglais.--Défaite de quarante mille Vendéens à Luçon. Plan général de
+campagne contre la Vendée. Division des généraux républicains sur ce
+théâtre de la guerre.--Opérations militaires dans le nord. Siége de
+Dunkerque par le duc d'York.--Victoire de Hondschoote. Joie universelle
+qu'elle cause en France.--Nouveaux revers. Déroutes à Menin, à Pirmasens, à
+Perpignan, et à Torfou dans la Vendée. Retraite de Canclaux sur
+Nantes.--Attaques contre le comité de salut public.--Etablissement du
+_gouvernement révolutionnaire_.--Décret qui organise une armée
+révolutionnaire de six mille hommes.--Loi des suspects.--Concentration du
+pouvoir dictatorial dans le comité de salut public.--Procès de Custine; sa
+condamnation et son supplice.--Décrets d'accusation contre les girondins;
+arrestation de soixante-treize membres de la convention.
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Continuation du siége de Lyon. Prise de cette ville. Décret terrible contre
+des Lyonnais révoltés.--Progrès de l'art de la guerre; influence de
+Carnot.--Victoire de Watignies. Déblocus de Maubeuge.--Reprise des
+opérations en Vendée. Victoire de Cholet. Fuite et dispersion des Vendéens
+au-delà de la Loire. Mort de la plupart de leurs principaux chefs.--Echec
+sur le Rhin. Perte des lignes de Wissembourg.
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Effets des lois révolutionnaires; proscriptions à Lyon, à Marseille et à
+Bordeaux.--Persécutions dirigées contre les _suspects_. Intérieur des
+prisons de Paris; état des prisonniers à la Conciergerie.--La reine
+Marie-Antoinette est séparée de sa famille et transférée à la Conciergerie;
+tourmens qu'on lui fait subir. Conduite atroce d'Hébert. Son procès devant
+le tribunal révolutionnaire. Elle est condamnée à mort et
+exécutée.--Détails du procès et du supplice des girondins.--Exécution du
+duc d'Orléans, de Bailly, de madame Roland.--Terreur générale. Seconde loi
+du _maximum_.--Agiotage. Falsification d'un décret par quatre
+députés.--Etablissement du nouveau système métrique et du calendrier
+républicain.--Abolition des anciens cultes; abjuration de Gobel, évêque de
+Paris. Etablissement du culte de la Raison.
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Retour de Danton.--Divisions dans le parti de la Montagne, dantonistes et
+hébertistes.--Politique de Robespierre et du comité de salut
+public.--Danton, accusé aux jacobins, se justifie; il est défendu par
+Robespierre.--Abolition du culte de la Raison.--Derniers perfectionnemens
+apportés au gouvernement dictatorial révolutionnaire.--Energie du comité
+contre tous les partis.--Arrestation de Ronsin, de Vincent, des quatre
+députés auteurs du faux décret et des agens présumés de l'étranger.
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Fin de la campagne de 1793. Manoeuvres de Hoche dans les Vosges. Retraite
+des Autrichiens et des Prussiens. Déblocus de Landau.--Opérations à l'armée
+d'Italie.--Siége et prise de Toulon par l'armée républicaine.--Derniers
+combats et échecs aux Pyrénées.--Excursion des Vendéens au-delà de la
+Loire. Nombreux combats; échecs de l'armée républicaine. Défaite des
+Vendéens au Mans, et leur destruction complète à Savenay. Coup d'oeil
+général sur la campagne de 1795.
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Suite de la lutte des hébertistes et des dantonistes.--Camille Desmoulins
+publie _le Vieux Cordelier_.--Le comité se place entre les deux partis, et
+s'attache d'abord à réprimer les hébertistes.--Disette dans
+Paris.--Rapports importans de Robespierre et de Saint-Just.--Mouvement
+tenté par les hébertistes.--Arrestation et mort de Ronsin, Vincent, Hébert,
+Chaumette, Momoro, etc.--Le comité de salut public fait subir le même sort
+aux dantonistes.--Arrestation, procès et supplice de Danton, Camille
+Desmoulins, Philippeau, Lacroix, Hérault-Séchelles, Fabre-d'Églantine,
+Chabot, etc.
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française,
+Tome Cinquième, by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION ***
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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+compressed (zipped), HTML and others.
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