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This file was produced from images generously +made available by the Bibliothéque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +HISTOIRE + +DE LA + +RÉVOLUTION + +FRANÇAISE + + + + +[Illustration: MARIE ANTOINETTE. _Murell del._. Publié par Furne, +Paris.] + + + + +HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + +PAR M.A. THIERS DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + +NEUVIÈME ÉDITION + +TOME CINQUIÈME + + + + +HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. + + +CONVENTION NATIONALE. + + + + +CHAPITRE XIII. + + +MOUVEMENT DES ARMÉES EN AOUT ET SEPTEMBRE 1793.--INVESTISSEMENT DE LYON PAR +L'ARMÉE DE LA CONVENTION.--TRAHISON DE TOULON QUI SE LIVRE AUX +ANGLAIS.--DÉFAITE DE QUARANTE MILLE VENDÉENS A LUÇON.--PLAN GÉNÉRAL DE +CAMPAGNE CONTRE LA VENDÉE.--DIVISIONS DES GÉNÉRAUX RÉPUBLICAINS SUR CE +THÉÂTRE DE LA GUERRE.--OPÉRATIONS MILITAIRES DANS LE NORD.--SIÉGE DE +DUNKERQUE PAR LE DUC D'YORK.--VICTOIRE DE HONDSCHOOTE.--JOIE UNIVERSELLE +QU'ELLE CAUSE EN FRANCE.--NOUVEAUX REVERS.--DÉROUTE A MENIN, A PIRMASENS, A +PERPIGNAN, ET A TORFOU DANS LA VENDÉE.--RETRAITE DE CANCLAUX SUR +NANTES.--ATTAQUES CONTRE LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC.--ÉTABLISSEMENT DU +_gouvernement révolutionnaire_.--DÉCRET QUI ORGANISE UNE ARMÉE +RÉVOLUTIONNAIRE DE SIX MILLE HOMMES.--LOI DES SUSPECTS.--CONCENTRATION DU +POUVOIR DICTATORIAL DANS LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC.--PROCÈS DE CUSTINE; SA +CONDAMNATION ET SON SUPPLICE.--DÉCRET D'ACCUSATION CONTRE LES GIRONDINS; +ARRESTATION DE SOIXANTE-TREIZE MEMBRES DE LA CONVENTION. + +Après la retraite des Français du camp de César au camp de Gavrelle, les +alliés auraient dû encore poursuivre une armée démoralisée, qui avait +toujours été malheureuse depuis l'ouverture de la campagne. Dès le mois de +mars, en effet, battue à Aix-la-Chapelle et à Nerwinde, elle avait perdu la +Flandre hollandaise, la Belgique, les camps de Famars et de César, les +places de Condé et de Valenciennes. L'un de ses généraux avait passé à +l'ennemi, l'autre avait été tué. Ainsi, depuis la bataille de Jemmapes, +elle n'avait fait que des retraites, fort méritoires, il est vrai, mais peu +encourageantes. Sans concevoir même le projet trop hardi d'une marche +directe sur Paris, les coalisés pouvaient détruire ce noyau d'armée, et +alors ils étaient libres de prendre toutes les places qu'il convenait à +leur égoïsme d'occuper. Mais aussitôt après la prise de Valenciennes, les +Anglais, en vertu des conventions faites à Anvers, exigèrent le siége de +Dunkerque. Alors, tandis que le prince de Cobourg, restant dans les +environs de son camp d'Hérin, entre la Scarpe et l'Escaut, croyait occuper +les Français, et songeait à prendre encore le Quesnoy, le duc d'York, +marchant avec l'armée anglaise et hanovrienne par Orchies, Menin, Dixmude +et Furnes, vint s'établir devant Dunkerque, entre le Langmoor et la mer. +Deux siéges nous donnaient donc encore un peu de répit. Houchard, envoyé à +Gavrelle, y réunissait en hâte toutes les forces disponibles, afin de +voler au secours de Dunkerque. Interdire aux Anglais un port sur le +continent, battre individuellement nos plus grands ennemis, les priver de +tout avantage dans cette guerre, et fournir de nouvelles armes à +l'opposition anglaise contre Pitt, telles étaient les raisons qui faisaient +considérer Dunkerque comme le point le plus important de tout le théâtre de +la guerre. «Le salut de la république est là,» écrivait à Houchard le +comité de salut public; et Carnot, sentant parfaitement que les troupes +réunies entre la frontière du Nord et celle du Rhin, c'est-à-dire dans la +Moselle, y étaient inutiles, fit décider qu'on en retirerait un renfort +pour l'envoyer en Flandre. Vingt ou vingt-cinq jours s'écoulèrent ainsi en +préparatifs, délai très concevable du côté des Français, qui avaient à +réunir leurs troupes dispersées à de grandes distances, mais inconcevable +de la part des Anglais, qui n'avaient que quatre ou cinq marches à faire +pour se porter sous les murs de Dunkerque. + +Nous avons laissé nos deux armées de la Moselle et du Rhin essayant de +s'avancer, mais trop tard, vers Mayence, et n'empêchant pas la prise de +cette place. Depuis, elles s'étaient repliées sur Saarbruck, Hornbach et +Wissembourg. Il faut donner une idée du théâtre de la guerre pour faire +comprendre ces divers mouvemens. La frontière française est assez +singulièrement découpée au Nord et à l'Est. L'Escaut, la Meuse, la Moselle, +la chaîne des Vosges, le Rhin, courent vers le Nord en formant des lignes +presque parallèles. Le Rhin, arrivé à l'extrémité des Vosges, tourne +subitement, cesse de couler parallèlement à ces lignes, et les termine en +tournant le pied des Vosges, et en recevant dans son cours la Moselle et la +Meuse. Les coalisés, sur la frontière du Nord, s'étaient avancés entre +l'Escaut et la Meuse; entre la Meuse et la Moselle, ils n'avaient point +fait de progrès, parce que le faible corps laissé par eux entre Luxembourg +et Trêves n'avait rien pu tenter; mais ils pouvaient davantage entre la +Moselle, les Vosges et le Rhin. On a vu qu'ils s'étaient placés à cheval +sur les Vosges, partie sur le versant oriental, et partie sur le versant +occidental. Le plan à suivre, comme nous l'avons dit précédemment, était +assez simple. En considérant l'arête des Vosges comme une rivière dont il +fallait occuper les passages, on pouvait porter toutes ses masses sur une +rive, accabler l'ennemi d'un côté, puis revenir l'accabler de l'autre. Ni +les Français, ni les coalisés n'en avaient eu l'idée; et depuis la prise de +Mayence, les Prussiens, placés sur le revers occidental, faisaient face à +l'armée du Rhin. Nous étions retirés dans les fameuses lignes de, +Wissembourg. L'armée de la Moselle, au nombre de vingt mille hommes, était +postée à Saarbruck, sur la Sarre; le corps des Vosges, au nombre de douze +mille, se trouvait à Hornbach et Kettrick, et se liait dans les montagnes à +l'extrême gauche de l'armée du Rhin. L'armée du Rhin, forte de vingt mille +hommes, gardait la Lauter, de Wissembourg à Lauterbourg. Telles sont les +lignes de Wissembourg; la Sarre coule des Vosges à la Moselle, la Lauter +des Vosges dans le Rhin, et toutes les deux forment une seule ligne, qui +coupe presque perpendiculairement la Moselle, les Vosges et le Rhin. On en +devient maître en occupant Saarbruck, Hornbach, Kettrick, Wissembourg et +Lauterbourg. C'est ce que nous avions fait. Nous n'avions guère plus de +soixante mille hommes sur toute cette frontière, parce qu'il avait fallu +porter des secours à Houchard. Les Prussiens avaient mis deux mois à +s'approcher de nous, et s'étaient enfin portés à Pirmasens. Renforcés des +quarante mille hommes qui venaient de terminer le siége de Mayence, et +réunis aux Autrichiens, ils auraient pu nous accabler sur l'un ou l'autre +des deux versans; mais la désunion régnait entre la Prusse et l'Autriche, à +cause du partage de la Pologne. Frédéric-Guillaume, qui se trouvait encore +au camp des Vosges, ne secondait pas l'impatiente ardeur de Wurmser. +Celui-ci, plein de fougue, malgré ses années, faisait tous les jours de +nouvelles tentatives sur les lignes de Wissembourg; mais ses attaques +partielles étaient demeurées sans succès, et n'avaient abouti qu'à faire +tuer inutilement des hommes. Tel était encore, dans les premiers jours de +septembre, l'état des choses sur le Rhin. + +Dans le Midi, les événemens avaient achevé de se développer. La longue +incertitude des Lyonnais s'était terminée enfin par une résistance ouverte, +et le siége de leur ville était devenu inévitable. On a vu qu'ils offraient +de se soumettre et de reconnaître la constitution, mais sans s'expliquer +sur les décrets qui leur enjoignaient d'envoyer à Paris les patriotes +détenus, et de dissoudre la nouvelle autorité sectionnaire. Bientôt même, +ils avaient enfreint ces décrets de la manière la plus éclatante, en +envoyant Chalier et Riard à l'échafaud, en faisant tous les jours des +préparatifs de guerre, en prenant l'argent des caisses, et en retenant les +convois destinés aux armées. Beaucoup de partisans de l'émigration +s'étaient introduits parmi eux, et les effrayaient du rétablissement de +l'ancienne municipalité montagnarde. Ils les flattaient, en outre, de +l'arrivée des Marseillais, qui, disaient-ils, remontaient le Rhône, et de +la marche des Piémontais, qui allaient déboucher des Alpes avec +soixante-mille hommes. Quoique les Lyonnais, franchement fédéralistes, +portassent une haine égale à l'étranger et aux émigrés, la Montagne et +l'ancienne municipalité leur causaient un tel effroi, qu'ils étaient prêts +à s'exposer plutôt au danger et à l'infamie de l'alliance étrangère, qu'aux +vengeances de la convention. + +La Saône coulant entre le Jura et la Côte-d'Or, le Rhône venant du Valais +entre le Jura et les Alpes, se réunissent à Lyon. Cette riche ville est +placée sur leur confluent. En remontant la Saône du côté de Mâcon, le pays +était entièrement républicain, et les députés Laporte et Reverchon, ayant +réuni quelques mille réquisitionnaires, coupaient la communication avec le +Jura. Dubois-Crancé, avec la réserve de l'armée de Savoie, venait du côté +des Alpes, et gardait le cours supérieur du Rhône. Mais les Lyonnais +étaient entièrement maîtres du cours inférieur du fleuve et de sa rive +droite, jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. Ils dominaient dans tout le +Forez, y faisaient des incursions fréquentes, et allaient s'approvisionner +d'armes à Saint-Étienne. Un ingénieur habile avait élevé autour de leur +ville d'excellentes fortifications; un étranger leur avait fondu des pièces +de rempart. La population était divisée en deux portions: les jeunes gens +suivaient le commandant Précy dans ses excursions; les hommes mariés, les +pères de famille gardaient la ville et ses retranchemens. Enfin, le 8 août, +Dubois-Crancé, qui avait apaisé la révolte fédéraliste de Grenoble, se +disposa à marcher sur Lyon, conformément au décret qui lui enjoignait de +ramener à l'obéissance cette ville rebelle. L'armée des Alpes se composait +tout au plus de vingt-cinq milles hommes, et bientôt elle allait avoir sur +les bras les Piémontais, qui, profitant enfin du mois d'août, se +préparaient à déboucher par la grande chaîne. Cette armée venait de +s'affaiblir, comme on l'a vu, de deux détachemens, envoyés, l'un pour +renforcer l'armée d'Italie, et l'autre pour réduire les Marseillais. Le +Puy-de-Dôme, qui devait fournir ses recrues, les avait gardées pour +étouffer la révolte de la Lozère, dont il a déjà été question. Houchard +avait retenu la légion du Rhin, qui était destinée aux Alpes; et le +ministère promettait sans cesse un renfort de mille chevaux qui +n'arrivaient pas. Cependant Dubois-Crancé détacha cinq mille hommes de +troupes réglées, et leur joignit sept ou huit mille jeunes +réquisitionnaires. Il vint avec ces forces se placer entre la Saône et le +Rhône, de manière à occuper leur cours supérieur, à enlever aux Lyonnais +les approvisionnemens qui leur arrivaient par eau, à conserver ses +communications avec l'armée des Alpes, et à couper celles des assiégés avec +la Suisse et la Savoie. Par ces dispositions, il laissait toujours le Forez +aux Lyonnais, et surtout les hauteurs importantes de Fourvières; mais sa +situation le voulait ainsi. L'essentiel était d'occuper les deux cours +d'eau et de couper Lyon de la Suisse et du Piémont. Dubois-Crancé +attendait, pour compléter le blocus, les nouvelles forces qui lui avaient +été promises et le matériel de siége qu'il était obligé de tirer de nos +places des Alpes. Le transport de ce matériel exigeait l'emploi de cinq +mille chevaux. + +Le 8 août, il somma la ville; il imposa pour conditions le désarmement +absolu de tous les citoyens, la retraite de chacun d'eux dans leurs +maisons, la reddition de l'arsenal, et la formation d'une municipalité +provisoire. Mais dans ce moment, les émigrés cachés dans la commission et +l'état-major continuaient de tromper les Lyonnais, en les effrayant du +retour de la municipalité montagnarde, et en leur disant que soixante mille +Piémontais allaient déboucher sur leur ville. Un engagement, qui eut lieu +entre deux postes avancés, et qui fut terminé à l'avantage des Lyonnais, +les exalta au plus haut point, et décida leur résistance et leurs malheurs. +Dubois-Crancé commença le feu du côté de la Croix-Rousse, entre les deux +fleuves, où il avait pris position, et dès le premier jour son artillerie +exerça de grands ravages. Ainsi, l'une de nos plus importantes villes +manufacturières était réduite aux horreurs du bombardement, et nous avions +à exécuter ce bombardement en présence des Piémontais, qui allaient +descendre des Alpes. + +Pendant ce temps, Carteaux avait marché sur Marseille, et avait franchi la +Durance dans le mois d'août. Les Marseillais s'étaient retirés d'Aix sur +leur ville, et avaient formé le projet de défendre les gorges de Septèmes, +à travers lesquelles passe la route d'Aix à Marseille. Le 24, le général +Doppet les attaqua avec l'avant-garde de Carteaux; l'engagement fut assez +vif, mais une section, qui avait toujours été en opposition avec les +autres, passa du côté des républicains, et décida le combat en leur faveur. +Les gorges furent emportées, et, le 25, Carteaux entra dans Marseille avec +sa petite armée. + +Cet événement en décida un autre, le plus funeste qui eût encore affligé la +république. La ville de Toulon, qui avait toujours paru animée du plus +violent républicanisme, tant que la municipalité y avait été maintenue, +avait changé d'esprit sous la nouvelle autorité des sections, et allait +bientôt changer de domination. Les jacobins, réunis à la municipalité, +étaient déchaînés contre les officiers aristocrates de la marine; ils ne +cessaient de se plaindre de la lenteur des réparations faites à l'escadre, +de son immobilité dans le port, et ils demandaient à grands cris la +punition des officiers, auxquels ils attribuaient le mauvais résultat de +l'expédition de Sardaigne. Les républicains modérés répondaient là comme +partout, que les vieux officiers étaient seuls capables de commander les +escadres, que les vaisseaux ne pouvaient pas se réparer plus promptement, +que les faire sortir contre les flottes espagnole et anglaise réunies +serait fort imprudent, et qu'enfin les officiers dont on demandait la +punition n'étaient point des traîtres, mais des guerriers malheureux. Les +modérés l'emportèrent dans les sections. Aussitôt une foule d'agens +secrets, intrigant pour le compte des émigrés et des Anglais, +s'introduisirent dans Toulon, et conduisirent les habitans plus loin qu'ils +ne se proposaient d'aller. Ces agens communiquaient avec l'amiral Hood, et +s'étaient assurés que les escadres coalisées seraient, dans les parages +voisins, prêtes à se présenter au premier signal. D'abord, à l'exemple des +Lyonnais, ils firent juger et mettre à mort le président du club jacobin, +nommé Sévestre. Ensuite ils rétablirent le culte des prêtres réfractaires; +ils firent déterrer et porter en triomphe les ossemens de quelques +malheureux qui avaient péri dans les troubles pour la cause royaliste. Le +comité de salut public ayant ordonné à l'escadre d'arrêter les vaisseaux +destinés à Marseille, afin de réduire cette ville, ils ne permirent pas +l'exécution de cet ordre, et s'en firent un mérite auprès des sections de +Marseille. Ensuite ils commencèrent à parler des dangers auxquels on était +exposé en résistant à la convention, de la nécessité de s'assurer un +secours contre ses fureurs, et de la possibilité d'obtenir celui des +Anglais en proclamant Louis XVII. L'ordonnateur de la marine était, à ce +qu'il paraît, le principal instrument de la conspiration; il accaparait +l'argent des caisses, envoyait chercher les fonds par mer jusque dans le +département de l'Hérault, écrivait à Gènes pour faire retenir les +subsistances et rendre ainsi la situation de Toulon plus critique. On avait +changé les états-majors; on avait tiré de prison un officier de marine +compromis dans l'expédition de Sardaigne, pour lui donner le commandement +de la place; on avait mis à la tête de la garde nationale un ancien +garde-du-corps, et confié les forts à des émigrés rentrés; on s'était +assuré enfin de l'amiral Trogoff, étranger que la France avait comblé de +faveurs. On ouvrit une négociation avec l'amiral Hood, sous prétexte d'un +échange de prisonniers, et, au moment où Carteaux venait d'entrer dans +Marseille, où la terreur était au comble dans Toulon, et où huit ou dix +mille Provençaux, les plus contre-révolutionnaires de la contrée, venaient +s'y réfugier, on osa faire aux sections la honteuse proposition de recevoir +les Anglais, qui prendraient la place en dépôt au nom de Louis XVII. La +marine, indignée, envoya une députation aux sections pour s'opposer à +l'infamie qui se préparait. Mais les contre-révolutionnaires toulonnais et +marseillais, plus audacieux que jamais, repoussèrent les réclamations de la +marine, et firent accepter la proposition le 29 août. Aussitôt on donna le +signal aux Anglais. L'amiral Trogoff, se mettant à la tête de ceux qui +voulaient livrer le port, appela à lui l'escadre en arborant le drapeau +blanc. Le brave contre-amiral Saint-Julien, déclarant Trogoff un traître, +hissa à son bord le pavillon de commandement, et voulut réunir la marine +fidèle. Mais, dans ce moment, les traîtres, déjà en possession des forts, +menacèrent de brûler Saint-Julien avec ses vaisseaux: il fut alors obligé +de fuir avec quelques officiers et quelques matelots; les autres furent +entraînés, sans trop savoir ce qu'on allait faire d'eux. L'amiral Hood, qui +avait long-temps hésité, parut enfin, et, sous prétexte de prendre le port +de Toulon en dépôt pour le compte de Louis XVII, le reçut pour l'incendier +et le détruire. + +Pendant ce temps, aucun mouvement ne s'était opéré aux Pyrénées; dans +l'Ouest, on se préparait à exécuter les mesures décrétées par la +convention. + +Nous avons laissé toutes les colonnes de la Haute-Vendée se réorganisant à +Angers, à Saumur et à Niort. Les Vendéens s'étaient, dans cet intervalle, +emparés des ponts de Cé, et, dans la crainte qu'ils inspirèrent, on mit +Saumur en état de siége. La colonne de Luçon et des Sables était seule +capable d'agir offensivement. Elle était commandée par le nommé Tuncq, l'un +des généraux réputés appartenir à l'aristocratie militaire, et dont Ronsin +demandait la destitution au ministère. Auprès de lui se trouvaient les deux +représentans Bourdon de l'Oise, et Goupilleau de Fontenay, animés des mêmes +dispositions et opposés à Ronsin et à Rossignol. Goupilleau surtout, né +dans le pays, était porté, par ses relations de famille et d'amitié, à +ménager les habitans, et à leur épargner les rigueurs que Ronsin et les +siens auraient voulu exercer. + +Les Vendéens, que la colonne de Luçon inquiétait, résolurent de diriger +contre elle leurs forces partout victorieuses. Ils voulaient surtout donner +des secours à la division de M. de Roïrand, qui, placé devant Luçon, et +isolée entre les deux grandes armées de la Haute et de la Basse-Vendée, +agissait avec ses seules ressources, et avait besoin d'être appuyée. Dans +les premiers jours d'août, en effet, ils portèrent quelques rassemblemens +du côté de Luçon, et furent complètement repoussés par le général Tuncq. +Alors ils résolurent de tenter un effort plus décisif. MM. d'Elbée, de +Lescure, de La Rochejaquelein, Charette, se réunirent avec quarante mille +hommes, et, le 14 août, se présentèrent de nouveau aux environs de Luçon. +Tuncq n'en avait guère que six mille. M. de Lescure, se fiant sur la +supériorité du nombre, donna le funeste conseil d'attaquer en plaine +l'armée républicaine. MM. de Lescure et Charette prirent le commandement de +la gauche, M. d'Elbée celui du centre, M. de La Rochejaquelein celui de la +droite. MM. de Lescure et Charette agirent avec une grande vigueur à la +droite; mais au centre, les soldats, obligés de lutter en plaine contre des +troupes régulières, montrèrent de l'hésitation: M. de La Rochejaquelein, +égaré dans sa route, n'arriva pas à temps vers la gauche. Alors le général +Tuncq, faisant agir à propos son artillerie légère sur le centre ébranlé, y +répandit le désordre, et en peu d'instans mit en fuite tous les Vendéens au +nombre de quarante mille. Aucun événement n'avait été plus funeste pour ces +derniers. Ils perdirent toute leur artillerie, et rentrèrent dans le pays, +frappés de consternation. + +Dans ce même moment arrivait la destitution du général Tuncq, demandée par +Ronsin. Bourdon et Goupilleau, indignés, le maintinrent dans son +commandement, écrivirent à la convention pour faire révoquer la décision du +ministre, et adressèrent de nouvelles plaintes contré le parti +désorganisateur de Saumur, qui répandait, disaient-ils, la confusion, et +voulait remplacer tous les généraux instruits par d'ignorans démagogues. +Dans ce moment, Rossignol faisant l'inspection des diverses colonnes de son +commandement, arriva à Luçon. Son entrevue avec Tuncq, Goupilleau et +Bourdon, ne fut qu'un échange de reproches; malgré deux victoires, il fut +mécontent de ce que l'on avait livré des combats contre sa volonté: car il +pensait, du reste avec raison, qu'il fallait éviter tout engagement avant +la réorganisation générale des différentes armées. On se sépara, et +immédiatement après, Bourdon et Goupilleau, apprenant quelques actes de +rigueur exercés par Rossignol dans le pays, eurent la hardiesse de prendre +un arrêté pour le destituer. Aussitôt, les représentans qui étaient à +Saumur, Merlin, Bourbotte, Choudieu, et Rewbell, cassèrent l'arrêté de +Goupilleau et Bourdon, et réintégrèrent Rossignol. L'affaire fut portée +devant la convention: Rossignol, confirmé de nouveau, l'emporta sur ses +adversaires. Bourdon et Goupilleau furent rappelés, et Tuncq suspendu. + +Telle était la situation des choses, lorsque la garnison de Mayence arriva +dans la Vendée. Il s'agissait de savoir quel plan on suivrait, et de quel +côté on ferait agir cette brave garnison. Serait-elle attachée à l'armée de +la Rochelle et mise sous les ordres de Rossignol, ou à l'armée de Brest et +confiée à Canclaux? Telle était la question. Chacun voulait la posséder, +parce qu'elle devait décider le succès partout où elle agirait. On était +d'accord pour envelopper le pays d'attaques simultanées, qui, dirigées de +tous les points de la circonférence, viendraient aboutir au centre. Mais, +comme la colonne qui posséderait les Mayençais devait prendre une offensive +plus décisive, et refouler les Vendéens sur les autres colonnes, il +s'agissait de savoir sur quel point il était le plus utile de rejeter +l'ennemi. Rossignol et les siens soutenaient que le meilleur parti à +prendre était de faire marcher les Mayençais par Saumur, pour rejeter les +Vendéens sur la mer et sur la Basse Loire, où on les détruirait +entièrement; que les colonnes d'Angers, de Saumur, trop faibles, avaient +besoin de l'appui des Mayençais pour agir; que, réduites à elles-mêmes, +elles seraient dans l'impossibilité de s'avancer en campagne pour donner la +main aux autres colonnes de Niort et de Luçon; qu'elles ne pourraient même +pas arrêter les Vendéens refoulés, ni les empêcher de se répandre dans +l'intérieur; qu'enfin, en faisant avancer les Mayençais par Saumur, on ne +perdrait point de temps, tandis que par Nantes, ils étaient obligés de +faire un circuit considérable, et de perdre dix ou quinze jours. Canclaux +était frappé au contraire du danger de laisser la mer ouverte aux +Vendéens. Une escadre anglaise venait d'être signalée dans les parages de +l'Ouest, et on ne pouvait pas croire que les Anglais ne songeassent pas à +une descente dans le Marais. C'était alors la pensée générale, et, +quoiqu'elle fût erronée, elle occupait tous les esprits. Cependant les +Anglais venaient à peine d'envoyer un émissaire dans la Vendée. Il était +arrivé déguisé, et demandait le nom des chefs, leurs forces, leurs +intentions et leur but précis: tant on ignorait en Europe les événemens +intérieurs de la France! Les Vendéens avaient répondu par une demande +d'argent et de munitions, et par la promesse de porter cinquante mille +hommes sur le point où l'on voudrait opérer un débarquement. Tout projet de +ce genre était donc encore bien éloigné; mais de toutes parts on le croyait +prêt à se réaliser. Il fallait donc, disait Canclaux, faire agir les +Mayençais par Nantes, couper ainsi les Vendéens de la mer, et les refouler +vers le haut pays. Se répandraient-ils dans l'intérieur, ajoutait Canclaux, +ils seraient bientôt détruits, et quant au temps perdu, ce n'était pas une +considération à faire valoir: car l'armée de Saumur était dans un état à ne +pouvoir pas agir avant dix ou douze jours, même avec les Mayençais. Une +raison qu'on ne donnait pas, c'est que l'armée de Mayence, déjà faite au +métier de la guerre, aimait mieux servir avec les gens du métier, et +préférait Canclaux, général expérimenté, à Rossignol, général ignorant, et +l'armée de Brest, signalée par des faits glorieux, à celle de Saumur, +connue seulement par des défaites. Les représentans, attachés au parti de +la discipline, partageaient aussi cet avis, et craignaient de compromettre +l'armée de Mayence, en la plaçant au milieu des soldats jacobins et +désordonnés de Saumur. + +Philippeaux, le plus ardent adversaire du parti Ronsin parmi les +représentans, se rendit à Paris, et obtint un arrêté du comité de salut +public en faveur de Canclaux. Ronsin fit révoquer l'arrêté, et il fut +convenu alors qu'un conseil de guerre tenu à Saumur déciderait de l'emploi +des forces. Le conseil eut lieu le 2 septembre. On y comptait beaucoup de +représentans et de généraux. Les avis se trouvèrent partagés. Rossignol, +qui mettait une grande bonne foi dans ses opinions, offrit à Canclaux de +lui résigner le commandement, s'il voulait laisser agir les Mayençais par +Saumur. Cependant l'avis de Canclaux l'emporta; les Mayençais furent +attachés à l'armée de Brest, et la principale attaque dut être dirigée de +la Basse sur la Haute-Vendée. Le plan de campagne fut signé, et on promit +de partir, à un jour donné, de Saumur, Nantes, les Sables et Niort. + +La plus grande humeur régnait dans le parti de Saumur. Rossignol avait de +l'ardeur, de la bonne foi, mais point d'instruction, point de santé, et, +quoique franchement dévoué, il était incapable de servir d'une manière +utile. Il conçut, de la décision adoptée, moins de ressentiment que ses +partisans eux-mêmes, tels que Ronsin, Momoro et tous les agens +ministériels. Ceux-ci écrivirent sur-le-champ à Paris pour se plaindre du +mauvais parti qu'on venait de prendre, des calomnies répandues contre les +généraux sans-culottes, des préventions qu'on avait inspirées à l'armée de +Mayence, et ils montrèrent ainsi des dispositions qui ne devaient pas faire +espérer de leur part un grand zèle à seconder le plan délibéré à Saumur. +Ronsin poussa même la mauvaise volonté jusqu'à interrompre les +distributions de vivres faites à l'armée de Mayence, sous prétexte que, ce +corps passant de l'armée de la Rochelle à celle de Brest, c'était aux +administrateurs de cette dernière à l'approvisionner. Les Mayençais +partirent aussitôt pour Nantes, et Canclaux disposa toutes choses pour +faire exécuter le plan convenu dans les premiers jours de septembre. + +Telle avait été la marche générale des choses sur les divers théâtres de la +guerre, pendant les mois d'août et de septembre. Il faut suivre maintenant +les grandes opérations qui succédèrent à ces préparatifs. + +Le duc d'York était arrivé devant Dunkerque avec vingt-un mille Anglais et +Hanovriens, et douze mille Autrichiens. Le maréchal Freytag était à +Ost-Capelle avec seize mille hommes; le prince d'Orange à Menin avec quinze +mille Hollandais. Ces deux derniers corps étaient placés là en armée +d'observation. Le reste des coalisés, dispersés autour du Quesnoy et +jusqu'à la Moselle, s'élevait à environ cent mille hommes. Ainsi cent +soixante ou cent soixante-dix mille hommes étaient répartis sur cette ligne +immense, occupés à y faire des siéges et à y garder tous les passages. +Carnot, qui commençait à diriger les opérations des Français, avait entrevu +déjà qu'il ne s'agissait pas de batailler sur tous les points, mais +d'employer à propos une masse sur un point décisif. Il avait donc conseillé +de transporter trente-cinq mille hommes, de la Moselle et du Rhin au Nord. +Son conseil avait été adopté, mais il ne put en arriver que douze mille en +Flandre. Néanmoins, avec ce renfort et les divers camps placés à Gavrelle, +à Lille, à Cassel, les Français auraient pu former une masse de soixante +mille hommes, et, dans l'état de dispersion où se trouvait l'ennemi, +frapper les plus grands coups. Il ne faut, pour s'en convaincre, que jeter +les yeux sur le théâtre de la guerre. En suivant le rivage de la Flandre +pour entrer en France, on trouve Furnes d'abord, et puis Dunkerque. Ces +deux villes, baignées d'un côté par l'Océan, de l'autre par les vastes +marais de la Grande-Moër, ne peuvent communiquer entre elles que par une +étroite langue de terre. Le duc d'York arrivant par Furnes, qui se présente +la première en venant du dehors, s'était placé, pour assiéger Dunkerque, +sur cette langue de terre, entre la Grande-Moër et l'Océan. Le corps +d'observation de Freytag ne s'était pas établi à Furnes de manière à +protéger les derrières de l'armée de siége; il était au contraire assez +loin de cette position, en avant des marais de Dunkerque, de manière à +couper les secours qui pouvaient venir de l'intérieur de la France. Les +Hollandais du prince d'Orange, postés à Menin, à trois journées de ce +point, devenaient tout à fait inutiles. Une masse de soixante mille hommes, +marchant rapidement entre les Hollandais et Freytag, pouvait se porter à +Furnes derrière le duc d'York, et, manoeuvrant ainsi entre les trois corps +ennemis, accabler successivement Freytag, le duc d'York et le prince +d'Orange. Il fallait pour cela une masse unique et des mouvemens rapides. +Mais alors on ne songeait qu'à se pousser de front, en opposant à chaque +détachement, un détachement pareil. Cependant le comité de salut public +avait à peu près conçu le plan dont nous parlons. Il avait ordonné de +former un seul corps et de marcher sur Furnes. Houchard comprit un moment +cette pensée, mais ne s'y arrêta pas, et songea tout simplement à marcher +contre Freytag, à replier ce dernier sur les derrières du duc d'York, et à +tâcher ensuite d'inquiéter le siége. + +Pendant que Houchard hâtait ses préparatifs, Dunkerque faisait une +vigoureuse résistance. Le général Souham, secondé par le jeune Hoche, qui +se comporta à ce siége d'une manière héroïque, avait déjà repoussé +plusieurs attaques. L'assiégeant ne pouvait pas ouvrir facilement la +tranchée dans un terrain sablonneux, au fond duquel on trouvait l'eau en +creusant seulement à trois pieds. La flottille qui devait descendre la +Tamise pour bombarder la place, n'arrivait pas, et au contraire une +flottille française, sortie de Dunkerque et embossée le long du rivage, +harcelait les assiégeans enfermés sur leur étroite langue de terre, +manquant d'eau potable et exposés à tous les dangers. C'était le cas de se +hâter et de frapper des coups décisifs. On était arrivé aux derniers jours +d'août. Suivant l'usage de la vieille tactique, Houchard commença par une +démonstration sur Menin, qui n'aboutit qu'à un combat sanglant et inutile. +Après avoir donné cette alarme préliminaire, il s'avança, en suivant +plusieurs routes, vers la ligne de l'Yser, petit cours d'eau qui le +séparait du corps d'observation de Freytag. Au lieu de venir se placer +entre le corps d'observation et le corps de siége, il confia à Hédouville +le soin de marcher sur Rousbrugghe, pour inquiéter seulement la retraite de +Freytag sur Furnes, et il alla lui-même donner de front sur Freytag, en +marchant avec toute son armée par Houtkercke, Herséele et Bambèke. Freytag +avait disposé son corps sur une ligne assez étendue, et il n'en avait +qu'une partie autour de lui, lorsqu'il reçut le premier choc de Houchard. +Il résista à Herséele; mais, après un combat assez vif, il fut obligé de +repasser l'Yser, et de se replier sur Bambèke, et successivement de Bambèke +sur Rexpoede et Killem. En reculant de la sorte, au-delà de l'Yser, il +laissait ses ailes compromises en avant. La division Walmoden se trouvait +jetée loin de lui, à sa droite, et sa propre retraite était menacée vers +Rousbrugghe par Hédouville. + +Freytag veut alors, dans la même journée, se reporter en avant, et +reprendre Rexpoede, afin de rallier à lui la division Walmoden. Il arrive à +Rexpoede au moment où les Français y entraient. Un combat des plus vifs +s'engage: Freytag est blessé et fait prisonnier. Cependant la fin du jour +s'approche; Houchard, craignant une attaque de nuit, se retire hors du +village, et n'y laisse que trois bataillons. Walmoden, qui se repliait avec +sa division compromise, arrive dans cet instant, et se décide à attaquer +vivement Rexpoede, afin de se faire jour. Un combat sanglant se livre au +milieu de la nuit; le passage est franchi, Freytag est délivré, et l'ennemi +se retire en masse sur le village de Hondschoote. Ce village, situé contre +la Grande-Moër et sur la route de Furnes, était un des points par lesquels +il fallait passer en se retirant sur Furnes. Houchard avait renoncé à +l'idée essentielle de manoeuvrer vers Furnes, entre le corps de siége et le +corps d'observation; il ne lui restait donc plus qu'à pousser toujours de +front le maréchal Freytag, et à se ruer contre le village de Hondschoote. +La journée du 7 se passa à observer les positions de l'ennemi, défendues +par une artillerie très forte, et, le 8, l'attaque décisive fut résolue. +Dès le matin, l'armée française se porte sur toute la ligne pour attaquer +de front. La droite, sous les ordres d'Hédouville, s'étend entre Killem et +Béveren; le centre, commandé par Jourdan, marche directement de Killem sur +Hondschoote; la gauche attaque entre Killem et le canal de Furnes. L'action +s'engage entre les taillis qui couvraient le centre. De part et d'autre, +les plus grandes forces sont dirigées sur ce même point. Les Français +reviennent plusieurs fois à l'attaque des positions, et enfin ils s'en +rendent maîtres. Tandis qu'ils triomphent au centre, les retranchemens sont +emportés à la droite, et l'ennemi prend le parti de se retirer sur Furnes +par les routes de Houthem et de Hoghestade. + +Tandis que ces choses se passaient à Hondschoote, la garnison de Dunkerque +faisait, sous la conduite de Hoche, une sortie vigoureuse, et mettait les +assiégeans dans le plus grand péril. Le lendemain du combat, ceux-ci +tinrent un conseil de guerre; se sentant menacés sur leurs derrières, et ne +voyant pas arriver les armemens maritimes qui devaient servir à bombarder +la place, ils résolurent de lever le siége, et de se retirer sur Furnes, où +venait d'arriver Freytag. Ils y furent tous réunis le 9 septembre au soir. + +Telles furent ces trois journées, qui eurent pour but et pour résultat de +replier le corps d'observation sur les derrières du corps de siége, en +suivant une marche directe. Le dernier combat donna son nom à cette +opération, et la bataille d'Hondschoote fut considérée comme le salut de +Dunkerque. Cette opération, en effet, rompait la longue chaîne de nos +revers au Nord, faisait essuyer un échec personnel aux Anglais, trompait le +plus cher de leurs voeux, sauvait la république du malheur qui lui eût été +le plus sensible, et donnait un grand encouragement à la France. + +La victoire d'Hondschoote produisit à Paris une grande joie, inspira plus +d'ardeur à toute la jeunesse, et fit espérer que notre énergie pourrait +être heureuse. Peu importent, en effet, les revers, pourvu que des succès +viennent s'y mêler, et rendre au vaincu l'espérance et le courage. +L'alternative ne fait qu'augmenter l'énergie et exalter l'enthousiasme de +la résistance. + +Pendant que le duc d'York s'était porté à Dunkerque, Cobourg avait résolu +l'attaque du Quesnoy. Cette place manquait de tous les moyens nécessaires à +sa défense, et Cobourg la serrait de très près. Le comité de salut public, +ne négligeant pas plus cette partie de la frontière que les autres, avait +ordonné sur-le-champ que des colonnes sortissent de Landrecies, Cambray et +Maubeuge. Malheureusement, ces colonnes ne purent agir en même temps; l'une +fut renfermée dans Landrecies; l'autre, entourée dans la pleine d'Avesnes, +et formée en bataillon carré, fut rompue après une résistance des plus +honorables. Enfin le Quesnoy fut obligé de capituler le 11 septembre. Cette +perte était peu de chose à côté de la délivrance de Dunkerque; mais elle +mêlait quelque amertume à la joie produite par ce dernier événement. + +Houchard, après avoir forcé le duc d'York à se concentrer à Furnes avec +Freytag, n'avait plus rien d'heureux à tenter sur ce point; il ne lui +restait qu'à se ruer avec des forces égales sur des soldats mieux aguerris, +sans aucune de ces circonstances, ou favorables ou pressantes, qui font +hasarder une bataille douteuse. Dans cette situation, il n'avait rien de +mieux à faire qu'à tomber sur les Hollandais, disséminés en plusieurs +détachemens, autour de Menin, Halluin, Roncq, Werwike et Ypres. Houchard, +procédant avec prudence, ordonna au camp de Lille de faire une sortie sur +Menin, tandis qu'il agirait lui-même par Ypres. On se disputa pendant deux +jours les postes avancés de Werwike, de Roncq et d'Halluin. De part et +d'autre, on se comporta avec une grande bravoure et une médiocre +intelligence. Le prince d'Orange, quoique pressé de tous côtés, et ayant +perdu ses postes avancés, résista opiniâtrement, parce qu'il avait appris +la reddition du Quesnoy et l'approche de Beaulieu, qui lui amenait des +secours. Enfin, il fut obligé, le 13 septembre, d'évacuer Menin, après +avoir perdu dans ces différentes journées deux à trois mille hommes, et +quarante pièces de canon. Quoique notre armée n'eût pas tiré de sa position +tout l'avantage possible, et que, manquant aux instructions du comité de +salut public, elle eût agi par masses trop divisées, cependant elle +occupait Menin. Le 15, elle était sortie de Menin et marchait sur Courtray. +A Bisseghem, elle rencontre Beaulieu. Le combat s'engage avec avantage de +notre côté; mais tout à coup l'apparition d'un corps de cavalerie sur les +ailes répand une alarme qui n'était fondée sur aucun danger réel. Tout +s'ébranle et fuit jusqu'à Menin. Là, cette inconcevable déroute ne s'arrête +pas; la terreur se communique à tous les camps, à tous les postes, et +l'armée en masse vient chercher un refuge sous le canon de Lille. Cette +terreur panique dont l'exemple n'était pas nouveau, qui provenait de la +jeunesse et de l'inexpérience de nos troupes, peut-être aussi d'un perfide +_sauve qui peut_, nous fit perdre les plus grands avantages, et nous ramena +sous Lille. La nouvelle de cet événement, portée à Paris, y causa la plus +funeste impression, y fit perdre à Houchard les fruits de sa victoire, +souleva contre lui un déchaînement violent, dont il rejaillit quelque chose +contre le comité de salut public lui-même. Une nouvelle suite d'échecs vint +aussitôt nous rejeter dans la position périlleuse d'où nous venions de +sortir un moment par la victoire d'Hondschoote. + +Les Prussiens et les Autrichiens, placés sur les deux versans des Vosges, +en face de nos deux armées de la Moselle et du Rhin, venaient enfin de +faire quelques tentatives sérieuses. Le vieux Wurmser, plus ardent que les +Prussiens, et sentant l'avantage des passages des Vosges, voulut occuper le +poste important de Bodenthal, vers la Haute-Lauter. Il hasarda en effet un +corps de quatre mille hommes, qui, passant à travers d'affreuses montagnes, +parvint à occuper Bodenthal. + +De leur côté, les représentais à l'armée du Rhin, cédant à l'impulsion +générale, qui déterminait partout un redoublement d'énergie, résolurent une +sortie générale des lignes de Wissembourg pour le 12 septembre. Les trois +généraux Desaix, Dubois et Michaud, lancés à la fois contre les +Autrichiens, firent des efforts inutiles et furent ramenés dans les lignes. +Les tentatives dirigées surtout contre le corps autrichien jeté à +Bodenthal, furent complètement repoussées. Cependant on prépara une +nouvelle attaque pour le 14. Tandis que le général Ferrette marcherait sur +Bodenthal, l'armée de la Moselle, agissant sur l'autre versant, devait +attaquer Pirmasens, qui correspond à Bodenthal, et où Brunswick se trouvait +posté avec une partie de l'armée prussienne. L'attaque du général Ferrette +réussit parfaitement; nos soldats assaillirent les positions des +Autrichiens avec une héroïque témérité, s'en emparèrent, et recouvrèrent +l'important défilé de Bodenthal. Mais il n'en fut pas de même sur le +versant opposé. Brunswick sentait l'importance de Pirmasens, qui fermait +les défilés; il possédait des forces considérables, et se trouvait dans des +positions excellentes. Pendant que l'armée de la Moselle faisait face sur +la Sarre au reste de l'armée prussienne, douze mille hommes furent jetés de +Hornbach sur Pirmasens. Le seul espoir des Français était d'enlever +Pirmasens par une surprise; mais, aperçus et mitraillés dès leur première +approche, il ne leur restait plus qu'à se retirer. C'est ce que voulait le +général; mais les représentans s'y opposèrent, et ils ordonnèrent l'attaque +sur trois colonnes, et par trois ravins qui aboutissaient à la hauteur sur +laquelle est situé Pirmasens. Déjà nos soldats, grâce à leur bravoure, +s'étaient fort avancés; la colonne de droite était même prête à franchir le +ravin dans lequel elle marchait, et à tourner Pirmasens, lorsqu'un double +feu, dirigé sur les deux flancs, vient l'accabler inopinément. Nos soldats +résistent d'abord, mais le feu redouble, et ils sont enfin ramenés le long +du ravin où ils s'étaient engagés. Les autres colonnes sont repliées de +même, et toutes fuient le long des vallées, dans le plus grand désordre. +L'armée fut obligée de se reporter au poste d'où elle était partie. Très +heureusement, les Prussiens ne songèrent pas à la poursuivre, et ne firent +pas même occuper son camp d'Hornbach, qu'elle avait quitté pour marcher sur +Pirmasens. Nous perdîmes à cette affaire vingt-deux pièces de canon, et +quatre mille hommes tués, blessés ou prisonniers. Cet échec du 14 septembre +pouvait avoir une grande importance. Les coalisés, ranimés par le succès, +songeaient à user de toutes leurs forces; ils se disposaient à marcher sur +la Sarre et la Lauter, et à nous enlever ainsi les lignes de Wissembourg. + +Le siége de Lyon se poursuivait avec lenteur. Les Piémontais, en débouchant +par les Hautes-Alpes, dans les vallées de la Savoie, avaient fait +diversion, et obligé Dubois-Crancé et Kellermann à diviser leurs forces. +Kellermann s'était porté en Savoie. Dubois-Crancé, resté devant Lyon avec +des moyens insuffisans, faisait inutilement pleuvoir le fer et le feu sur +cette malheureuse cité, qui, résolue à tout souffrir, ne pouvait plus être +réduite par les désastres du blocus et du bombardement, mais seulement par +une attaque de vive force. + +Aux Pyrénées, nous venions d'éprouver un sanglant échec. Nos troupes +étaient restées depuis les dernier événemens aux environs de Perpignan; les +Espagnols se trouvaient dans leur camp du Mas-d'Eu. Nombreux, aguerris, et +commandés par un général habile, ils étaient pleins d'ardeur et +d'espérance. Nous avons déjà décrit le théâtre de la guerre. Les deux +vallées presque parallèles du Tech et de la Tet partent de la grande chaîne +et débouchent vers la mer; Perpignan est dans la seconde de ces vallées. +Ricardos avait franchi la première ligne du Tech, puisqu'il se trouvait au +Mas-d'Eu, et il avait résolu de passer la Tet fort au-dessus de Perpignan, +de manière à tourner cette place, et à forcer notre armée à l'abandonner. +Dans ce but, il songea d'abord à s'emparer de Villefranche. Cette petite +forteresse, placée sur le cours supérieur de la Tet, devait assurer son +aile gauche contre le brave Dagobert, qui, avec trois mille hommes, +obtenait des succès en Cerdagne. En conséquence, vers les premiers jours +d'août, il détacha le général Crespo avec quelques bataillons. Celui-ci +n'eut qu'à se présenter devant Villefranche; le commandant lui en ouvrit +lâchement les portes. Crespo y laissa garnison, et vint rejoindre Ricardos. +Pendant ce temps, Dagobert, avec un très petit corps, parcourut toute la +Cerdagne, replia les Espagnols jusqu'à la Seu-d'Urgel, et songea même à les +repousser jusqu'à Campredon. Cependant la faiblesse du détachement de +Dagobert, et la forteresse de Villefranche, rassurèrent Ricardos contre les +succès des Français sur son aile gauche. Ricardos persista donc dans son +offensive. Le 31 août, il fit menacer notre camp sous Perpignan, passa la +Tet au-dessus de Soler, en chassant devant lui notre aile droite, qui vint +se replier à Salces, à quelques lieues en arrière de Perpignan, et tout +près de la mer. Dans cette position, les Français, les uns enfermés dans +Perpignan, les autres acculés sur Salces, ayant la mer à dos, se trouvaient +dans une position des plus dangereuses. Dagobert, il est vrai, remportait +de nouveaux avantages dans la Cerdagne, mais trop peu importans pour +alarmer Ricardos. Les représentans Fabre et Cassaigne, retirés avec +l'armée à Salces, résolurent d'appeler Dagobert en remplacement de +Barbantane, afin de ramener la fortune sous nos drapeaux. En attendant +l'arrivée du nouveau général, ils projetèrent un mouvement combiné entre +Salces et Perpignan, pour sortir de cette situation périlleuse. Ils +ordonnèrent à une colonne de s'avancer de Perpignan, et d'attaquer les +Espagnols par derrière, tandis qu'eux-mêmes, quittant leurs positions, les +attaqueraient de front. En effet, le 15 septembre, le général Davoust sort +de Perpignan avec six ou sept mille hommes, tandis que Pérignon se dirige +de Salces sur les Espagnols. Au signal convenu, on se jette des deux côtés +sur le camp ennemi; les Espagnols, pressés de toutes parts, sont obligés de +fuir derrière la Tet, en abandonnant vingt-six pièces de canon. Ils +viennent aussitôt se replacer au camp du Mas-d'Eu, d'où ils étaient partis +pour exécuter cette offensive hardie, mais malheureuse. + +Dagobert arriva sur ces entrefaites, et ce guerrier, âgé de soixante-quinze +ans, réunissant la fougue d'un jeune homme à la prudence consommée d'un +vieux général, se hâta de signaler son arrivée par une tentative sur le +camp du Mas-d'Eu. Il divisa son attaque en trois colonnes: l'une, partant +de notre droite, et marchant par Thuir sur Sainte-Colombe, devait tourner +les Espagnols; la seconde, agissant au centre, était chargée de les +attaquer de front et de les culbuter; enfin la troisième, opérant vers la +gauche, devait se placer dans un bois et leur fermer la retraite. Cette +dernière, commandée par Davoust, attaqua à peine, et s'enfuit en désordre. +Les Espagnols purent alors diriger toutes leurs forces sur les deux autres +colonnes du centre et de la droite. Ricardos, jugeant que tout le danger +était à droite, y porta ses plus grandes forces, et parvint à repousser les +Français. Au centre seul, Dagobert, animant tout par sa présence, emporta +les retranchemens qui étaient devant lui, et allait même décider de la +victoire, lorsque Ricardos, revenant avec les troupes victorieuses à la +gauche et à la droite, accabla son ennemi de toutes ses forces réunies. +Cependant le brave Dagobert résistait encore, lorsqu'un bataillon met bas +les armes, en criant: _Vive le roi!_ Dagobert indigné dirige deux pièces +sur les traîtres, et tandis qu'il les foudroie, il rallie autour de lui un +petit nombre de braves restés fidèles, et se retire avec quelques cents +hommes, sans que l'ennemi, intimidé par sa fière contenance, ose le +poursuivre. + +Certainement ce brave général n'avait mérité que des lauriers par sa +fermeté au milieu d'un tel revers, et si sa colonne de gauche eût mieux +agi, si ses bataillons du centre ne se fussent pas débandés, ses +dispositions auraient été suivies d'un plein succès. Néanmoins, la défiance +ombrageuse des représentans lui imputa ce désastre. Blessé de cette +injustice, il retourna prendre le commandement subalterne de la Cerdagne. +Notre armée se trouva donc encore refoulée sur Perpignan, et exposée à +perdre l'importante ligne de la Tet. + +Le plan de campagne du 2 septembre avait été mis à exécution dans la +Vendée. La division de Mayence devait, comme on l'a vu, agir par Nantes. Le +comité de salut public, qui recevait des nouvelles alarmantes sur les +projets des Anglais sur l'Ouest, approuva tout à fait l'idée de porter les +principales forces vers les côtes. Rossignol et son parti en conçurent +beaucoup d'humeur, et écrivirent au ministère des lettres qui ne faisaient +attendre d'eux qu'une faible coopération aux plans convenus. La division de +Mayence marcha donc sur Nantes, où elle fut reçue avec de grandes +démonstrations de joie, et au milieu des fêtes. Un banquet était préparé, +et avant de s'y rendre, on préluda au festin par une vive escarmouche avec +les partis ennemis répandus sur les bords de la Loire. Si la colonne de +Nantes était joyeuse d'être réunie à la célèbre armée de Mayence, celle-ci +n'était pas moins satisfaite de servir sous le brave Canclaux, et avec sa +division déjà signalée par la défense de Nantes et par une foule de faits +honorables. D'après le plan concerté, des colonnes partant de tous les +points du théâtre de la guerre devaient se réunir au centre et y écraser +l'ennemi. Canclaux, général de l'armée de Brest, partant de Nantes, devait +descendre la rive gauche de la Loire, tourner autour du vaste lac de +Grand-Lieu, balayer la Vendée inférieure, remonter ensuite vers Machecoul, +et se trouver à Léger le 11 ou le 12. Son arrivée sur ce dernier point +était le signal du départ pour les colonnes de l'armée de La Rochelle, +chargées d'assaillir le pays par le Midi et l'Est. On se souvient que +l'armée de La Rochelle, sous les ordres de Rossignol, général en chef, se +composait de plusieurs divisions: celle des Sables était commandée par +Mieszkousky, celle de Luçon par Beffroy, celle de Niort par Chalbos, celle +de Saumur par Santerre, celle d'Angers par Duhoux. A l'instant où Canclaux +arriverait à Léger, la colonne des Sables avait ordre de se mettre en +mouvement, de se trouver le 13 à Saint-Fulgent, le 14 aux Herbiers, et le +16 enfin, d'être avec Canclaux à Mortagne. Les colonnes de Luçon, de Niort, +devaient, en se donnant la main, avancer vers Bressuire et Argenton, et +avoir atteint cette hauteur le 14; enfin, les colonnes de Saumur et +d'Angers, partant de la Loire, devaient arriver aussi le 14 aux environs de +Vihiers et Chemillé. Ainsi, d'après ce plan, tout le pays devait être +parcouru du 14 au 16, et les rebelles allaient être enfermés par les +colonnes républicaines entre Mortagne, Bressuire, Argenton, Vihiers et +Chemillé. Leur destruction devenait alors inévitable. + +On a déjà vu que, deux fois repoussés de Luçon avec un dommage +considérable, les Vendéens avaient fort à coeur de prendre une revanche. +Ils se réunirent en force avant que les républicains eussent exécuté leurs +projets; et tandis que Charette assiégeait le camp des Naudières du côté de +Nantes, ils attaquèrent la division de Luçon, qui s'était avancée jusqu'à +Chantonay. Ces deux tentatives eurent lieu le 5 septembre. Celle de +Charette sur les Naudières fut repoussée; mais l'attaque sur Chantonay, +imprévue et bien dirigée, jeta les républicains dans le plus grand +désordre. Le jeune et brave Marceau fit des prodiges pour éviter un +désastre; mais sa division, après avoir perdu ses bagages et son +artillerie, se retira pêle-mêle à Luçon. Cet échec pouvait nuire au plan +projeté, parce que la désorganisation de l'une des colonnes laissait un +vide entre la division des Sables et celle de Niort; mais les représentans +firent les efforts les plus actifs pour la réorganiser, et on envoya des +courriers à Rossignol, afin de le prévenir de l'événement. + +Tous les Vendéens étaient dans ce moment réunis aux Herbiers, autour du +généralissime d'Elbée. La division était parmi eux comme chez leurs +adversaires, car le coeur humain est partout le même, et la nature ne +réserve pas le désintéressement et les vertus pour un parti, en laissant +exclusivement à l'autre l'orgueil, l'égoïsme et les vices. Les chefs +vendéens se jalousaient entre eux comme les chefs républicains. Les +généraux avaient peu de considération pour le conseil supérieur, qui +affectait une espèce de souveraineté. Possédant la force réelle, ils +n'étaient nullement disposés à céder le commandement à un pouvoir qui ne +devait qu'à eux-mêmes sa fictive existence. Ils enviaient d'ailleurs le +généralissime d'Elbée, et prétendaient que Bonchamps eût été mieux fait +pour leur commander à tous. Charette, de son côté, voulait rester seul +maître de la Basse-Vendée. Ils étaient donc peu disposés à s'entendre, et à +concerter un plan en opposition à celui des républicains. Une dépêche +interceptée venait de leur faire connaître les projets de leurs ennemis. +Bonchamps fut le seul qui proposa un projet hardi et qui révélait des +pensées profondes. Il pensait qu'il ne serait pas possible de résister +long-temps aux forces de la république réunies dans la Vendée; qu'il était +pressant de s'arracher de ces bois, de ces ravins, où l'on serait +éternellement enseveli, sans connaître les coalisés et sans être connu +d'eux; en conséquence il soutint qu'au lieu de s'exposer à être détruit, +il valait mieux sortir en colonne serrée de la Vendée, et s'avancer dans la +Bretagne où l'on était désiré, et où la république ne s'attendait pas à +être frappée. Il conseilla de marcher jusques aux côtes de l'Océan, de +s'emparer d'un port, de communiquer avec les Anglais, d'y recevoir un +prince émigré, de se reporter de là sur Paris, et de faire ainsi une guerre +offensive et décisive. Cet avis, qu'on prête à Bonchamps, ne fut pas suivi +des Vendéens, dont les vues étaient toujours aussi bornées, et qui avaient +toujours une aussi grande répugnance à quitter leur sol. Leurs chefs ne +songèrent qu'à se partager le pays en quatre portions, pour y régner +individuellement. Charette eut la Basse-Vendée, M. de Bonchamps les bords +de la Loire du côté d'Angers, M. de La Rochejaquelein le reste du +Haut-Anjou, M. de Lescure toute la partie insurgée du Poitou. M. d'Elbée +conserva son titre inutile de généralissime, et le conseil supérieur son +autorité fictive. + +Le 9, Canclaux se mit en mouvement, laissa au camp des Naudières une forte +réserve sous les ordres de Grouchy et d'Haxo, pour protéger Nantes, et +achemina la colonne de Mayence vers Léger. Pendant ce temps l'ancienne +armée de Brest, sous les ordres de Beysser, faisant le circuit de la +Basse-Vendée par Pornic, Bourneuf et Machecoul, devait se rejoindre à Léger +avec la colonne de Mayence. + +Ces mouvemens, dirigés par Canclaux, s'exécutèrent sans obstacles. La +colonne de Mayence, dont Kléber commandait l'avant-garde, et Aubert-Dubayet +le corps de bataille, chassa tous les ennemis devant elle. Kléber, à +l'avant-garde, aussi loyal qu'héroïque, faisait camper ses troupes hors des +villages pour empêcher les dévastations. «En passant, dit-il, devant le +beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmans, et des échappées +de vue aussi agréables que multipliées. Sur une prairie immense erraient au +hasard de nombreux troupeaux abandonnés à eux-mêmes. Je ne pus m'empêcher +de gémir sur le sort de ces infortunés habitans, qui, égarés et fanatisés +par leurs prêtres, repoussaient les bienfaits d'un nouvel ordre de choses +pour courir à une destruction certaine.» Kléber fit des efforts continuels +pour protéger le pays contre les soldats, et réussit le plus souvent. Une +commission civile avait été jointe à l'état-major pour faire exécuter le +décret du 1er août, qui ordonnait de ruiner le sol et d'en transporter la +population ailleurs. Il était défendu aux soldats de mettre le feu; et ce +n'était que d'après les ordres des généraux et de la commission civile, +que les moyens de destruction devaient être employés. + +On était arrivé le 14 à Léger, et la colonne de Mayence s'y était réunie à +celle de Brest, commandée par Beysser. Pendant ce temps, la colonne des +Sables, sous les ordres de Mieszkousky, s'était avancée à Saint-Fulgent, +suivant le plan convenu, et donnait déjà la main à l'armée de Canclaux. +Celle de Luçon, retardée un moment par sa défaite à Chantonay, était +demeurée en arrière; mais, grâce au zèle des représentans qui lui avaient +donné un nouveau général, Beffroy, elle s'était reportée en avant. Celle de +Niort se trouvait à la Châtaigneraie. Ainsi, quoique le mouvement général +eût été retardé d'un jour ou deux sur tous les points, et que Canclaux ne +fût arrivé que le 14 à Léger, où il aurait dû se trouver le 12, le retard +étant commun à toutes les colonnes, l'ensemble n'en était pas détruit, et +on pouvait poursuivre l'exécution du plan de campagne. Mais, dans cet +intervalle de temps, la nouvelle de la défaite essuyée par la division de +Luçon était arrivée à Saumur; Rossignol, Ronsin et tout l'état-major +avaient pris l'alarme; et, craignant qu'il n'arrivât de semblables accidens +aux deux autres colonnes de Niort et des Sables, dont ils suspectaient la +force, ils décidèrent de les faire rentrer sur-le-champ dans leurs +premiers postes. Cet ordre était des plus imprudens; cependant il n'était +pas donné de mauvaise foi, et dans l'intention de découvrir Canclaux et +d'exposer ses ailes; mais on avait peu de confiance en son plan, on était +très disposé, au moindre obstacle, à le juger impossible, et à +l'abandonner. C'est là sans doute ce qui détermina l'état-major de Saumur à +ordonner le mouvement rétrograde des colonnes de Niort, de Luçon et des +Sables. + +Canclaux, poursuivant sa marche, avait fait de nouveaux progrès; il avait +attaqué Montaigu sur trois points: Kléber, par la route de Nantes, +Aubert-Dubayet, par celle de Roche-Servière, et Beysser, par celle de +Saint-Fulgent, s'y étaient précipités à la fois, et en avaient bientôt +délogé l'ennemi. Le 17, Canclaux prit Clisson; et, ne voyant pas encore +agir Rossignol, il résolut de s'arrêter, et de se borner à des +reconnaissances, en attendant de nouveaux renseignemens. + +Canclaux s'établit donc aux environs de Clisson, laissa Beysser à Montaigu, +et porta Kléber avec l'avant-garde à Torfou. On était là le 18. Le +contre-ordre donné de Saumur était arrivé à la division de Niort, et avait +été communiqué aux deux autres divisions de Luçon et des Sables; +sur-le-champ elles s'étaient retirées, et avaient jeté, par leur mouvement +rétrograde, les Vendéens dans l'étonnement, et Canclaux dans le plus grand +embarras. Les Vendéens étaient environ cent mille sous les armes. Un nombre +immense d'entre eux se trouvait du côté de Vihiers et de Chemillé, en face +des colonnes de Saumur et d'Angers; un nombre plus considérable encore du +côté de Clisson et de Mortagne, sur Canclaux. Les colonnes d'Angers et de +Saumur, en les voyant si nombreux, disaient que c'était l'armée de Mayence +qui les leur rejetait sur les bras, et se plaignaient de ce plan qui les +exposait à recevoir un ennemi si formidable. Cependant il n'en était rien, +et les Vendéens étaient partout debout en assez grand nombre pour occuper +les républicains sur tous les points. Ce jour même, loin de se jeter sur +les colonnes de Rossignol, ils marchaient sur Canclaux: d'Elbée et Lescure +quittaient la Haute-Vendée pour joindre l'armée de Mayence. + +Par une singulière complication d'événemens, Rossignol, en apprenant les +succès de Canclaux, qui avait pénétré jusqu'au centre de la Vendée, +contremande ses premiers ordres de retraite, et enjoint à ses colonnes de +se reporter en avant. Les colonnes de Saumur et d'Angers, placées à sa +portée, agissent les premières, et escarmouchent, l'une à Doué, l'autre aux +ponts de Cé. Les avantages sont balancés. Le 18, celle de Saumur, commandée +par Santerre, veut s'avancer de Vihiers à un petit village nommé Coron. +Artillerie, cavalerie, infanterie, se trouvent, par de mauvaises +dispositions, accumulées confusément dans les rues de ce village qui était +dominé. Santerre veut réparer cette faute et faire reculer les troupes pour +les mettre en bataille sur une hauteur; mais Ronsin, qui, en l'absence de +Rossignol, s'attribuait une autorité supérieure, reproche à Santerre +d'ordonner la retraite, et s'y oppose. Dans ce moment, les Vendéens fondent +sur les républicains, un horrible désordre se communique à toute la +division. Il s'y trouvait beaucoup d'hommes du nouveau contingent levé avec +le tocsin; ceux-ci se débandent; tout est entraîné et fuit confusément, de +Coron à Vihiers, à Doué et à Saumur. Le lendemain 19, les Vendéens marchent +contre la division d'Angers, commandée par Duhoux. Aussi heureux que la +veille, ils repoussent les républicains jusqu'au-delà d'Érigné, et +s'emparent de nouveau des ponts de Cé. + +Du côté de Canclaux, on se bat avec la même activité. Le même jour, vingt +mille Vendéens, placés aux environs de Torfou, fondent sur l'avant-garde de +Kléber, composée tout au plus de deux mille hommes. Kléber se place au +milieu de ses soldats, et les soutient contre cette foule d'assaillans. Le +terrain sur lequel il se bat est un chemin dominé par des hauteurs; malgré +le désavantage de la position, il ne se retire qu'avec ordre et fermeté. +Cependant, une pièce d'artillerie ayant été démontée, un peu de confusion +se répand dans ses bataillons, et ses braves plient pour la première fois. +A cette vue, Kléber, pour arrêter l'ennemi, place un officier avec quelques +soldats auprès d'un pont, et leur dit: _Mes amis, vous vous ferez tuer_. +Ils exécutent cet ordre avec un admirable héroïsme. Sur ces entrefaites, le +corps de bataille arrive, et rétablit le combat; les Vendéens sont enfin +repoussés bien loin, et punis de leur avantage passager. + +Tous ces événemens s'étaient passés le 19; l'ordre de se reporter en avant, +qui avait si mal réussi aux deux divisions de Saumur et d'Angers, n'était +pas encore parvenu, à cause des distances, aux colonnes de Luçon et de +Niort. Beysser était toujours à Montaigu, formant la droite de Canclaux et +se trouvant découvert. Canclaux voulant mettre Beysser à l'abri, lui +ordonna de quitter Montaigu et de se rapprocher du corps de bataille. Il +enjoignit à Kléber de s'avancer du côté de Beysser pour protéger son +mouvement. Beysser, trop négligent, avait laissé sa colonne mal gardée dans +Montaigu. MM. de Lescure et Charette la surprirent, et l'auraient anéantie +sans la bravoure de deux bataillons, qui, par leur opiniâtreté, arrêtèrent +la rapidité de la poursuite et de la retraite. L'artillerie et les bagages +furent perdus, et les débris de cette colonne coururent à Nantes, où ils +furent reçus par la brave réserve laissée pour protéger la place. Canclaux +résolut alors de rétrograder, pour ne pas rester en flèche dans le pays, +exposé à tous les coups des Vendéens. Il se replia en effet sur Nantes avec +ses braves Mayençais, qui ne furent pas entamés, grâce à leur attitude +imposante, et aux refus de Charette, qui ne voulut pas se réunir à MM. +d'Elbée et de Bonchamps, dans la poursuite des républicains. + +La cause qui empêcha le succès de cette nouvelle expédition sur la Vendée +est évidente. L'état-major de Saumur avait été mécontent du plan qui +adjugeait la colonne de Mayence à Canclaux; l'échec du 5 septembre fut pour +lui un prétexte suffisant de se décourager, et de renoncer à ce plan. Un +contre-ordre fut aussitôt donné aux colonnes des Sables, de Luçon et de La +Rochelle. Canclaux, qui s'était avancé avec succès, se trouva ainsi +découvert, et l'échec de Torfou rendit sa position encore plus difficile. +Cependant l'armée de Saumur, en apprenant ses progrès, marcha de Saumur et +d'Angers, à Vihiers et Chemillé, et si elle ne s'était pas si tôt débandée, +il est probable que la retraite des ailes n'aurait pas empêché le succès +définitif de l'entreprise. Ainsi, trop de promptitude à renoncer au plan +proposé, la mauvaise organisation des nouvelles levées, et la puissance +des Vendéens, qui étaient plus de cent mille sous les armes, furent les +causes de ces nouveaux revers. Mais il n'y avait ni trahison de la part de +l'état-major de Saumur, ni vice dans le plan de Canclaux. L'effet de ces +revers était funeste, car la nouvelle résistance de la Vendée réveillait +toutes les espérances des contre-révolutionnaires, et aggravait +singulièrement les périls de la république. Enfin, si les armées de Brest +et de Mayence n'en étaient pas ébranlées, celle de La Rochelle se trouvait +encore une fois désorganisée, et tous les contingens, provenant de la levée +en masse, rentraient dans leurs foyers, en y portant le plus grand +découragement. + +Les deux partis de l'armée s'empressèrent aussitôt de s'accuser. +Philippeaux, toujours plus ardent, écrivit au comité de salut public une +lettre bouillante d'indignation, où il attribua à une trahison le +contre-ordre donné aux colonnes de l'armée de la Rochelle. Choudieu et +Richard, commissaires à Saumur, écrivirent des réponses aussi injurieuses, +et Ronsin courut auprès du ministère et du comité de salut public pour +dénoncer les vices du plan de campagne. Canclaux, dit-il, faisant agir des +masses trop fortes dans la Basse-Vendée, avait rejeté sur la Haute-Vendée +toute la population insurgée, et avait amené la défaite des colonnes de +Saumur et d'Angers. Enfin, rendant calomnies pour calomnies, Ronsin +répondit au reproche de trahison par celui d'aristocratie, et dénonça à la +fois les deux armées de Brest et de Mayence, comme remplies d'hommes +suspects et malintentionnés. Ainsi s'envenimait toujours davantage la +querelle du parti jacobin contre le parti qui voulait la discipline et la +guerre régulière. + +L'inconcevable déroute de Menin, l'inutile et meurtrière tentative sur +Pirmasens, les défaites aux Pyrénées-Orientales, la fâcheuse issue de la +nouvelle expédition sur la Vendée, furent connues à Paris presque en même +temps, et y causèrent la plus funeste impression. Ces nouvelles se +répandirent successivement du 18 au 25 septembre, et, suivant l'usage, la +crainte excita la violence. On a déjà vu que les plus ardens agitateurs se +réunissaient aux Cordeliers, où l'on s'imposait encore moins de réserve +qu'aux Jacobins, et qu'ils régnaient au ministère de la guerre sous le +faible Bouchotte. Vincent était leur chef à Paris, comme Ronsin dans la +Vendée, et ils saisirent cette occasion de renouveler leurs plaintes +accoutumées. Placés au-dessous de la convention, ils auraient voulu écarter +son autorité incommode, qu'ils rencontraient aux armées dans la personne +des représentans, et à Paris dans le comité de salut public. Les +représentans en mission ne leur laissaient pas exécuter les mesures +révolutionnaires avec toute la violence qu'ils désiraient y mettre; le +comité de salut public, réglant souverainement toutes les opérations +suivant des vues plus élevées et plus impartiales, les contrariait sans +cesse, et il était de tous les obstacles celui qui les gênait le plus; +aussi leur venait-il souvent à l'esprit de faire établir le nouveau pouvoir +exécutif, d'après le mode adopté par la constitution. + +La mise en vigueur de la constitution, souvent et méchamment demandée par +les aristocrates, avait de grands périls. Elle exigeait de nouvelles +élections, remplaçait la convention par une autre assemblée, nécessairement +inexpérimentée, inconnue au pays, et renfermant toutes les factions à la +fois. Les révolutionnaires enthousiastes, sentant ce danger, ne demandaient +pas le renouvellement de la représentation nationale, mais réclamaient +l'exécution de la constitution en ce qui convenait à leurs vues. Placés +presque tous dans les bureaux, ils voulaient seulement la formation du +ministère constitutionnel, qui devait être indépendant du pouvoir +législatif, et par conséquent du comité de salut public. Vincent eut donc +l'audace de faire rédiger une pétition aux Cordeliers, pour demander +l'organisation du ministère constitutionnel, et le rappel des députés en +mission. L'agitation fut des plus vives. Legendre, ami de Danton, et déjà +rangé parmi ceux dont l'énergie semblait se ralentir, s'y opposa vainement, +et la pétition fut adoptée, à un article près, celui qui demandait le +rappel des représentans en mission. L'utilité de ces représentans était si +évidente, et il y avait dans cette clause quelque chose de si personnel +contre les membres de la convention, qu'on n'osa pas y persister. Cette +pétition provoqua beaucoup de tumulte à Paris, et compromit sérieusement +l'autorité naissante du comité de salut public. + +Outre ces adversaires violens, ce comité en avait encore d'autres parmi les +nouveaux modérés, qu'on accusait de reproduire le système des girondins, et +de contrarier l'énergie révolutionnaire. Fortement prononcés contre les +cordeliers, les jacobins, les désorganisateurs des armées, ils ne cessaient +de faire leurs plaintes au comité, et lui reprochaient même de ne pas se +déclarer assez fortement contre les anarchistes. + +Le comité avait donc contre lui les deux nouveaux partis qui commençaient à +se former. Suivant l'usage, ces partis profitèrent des événemens malheureux +pour l'accuser, et tous deux, d'accord pour condamner ses opérations, les +critiquèrent chacun à sa manière. + +La déroute du 15 à Menin était déjà connue; les derniers revers de la +Vendée commençaient à l'être confusément. On parlait vaguement d'une +défaite à Coron, à Torfou, à Montaigu. Thuriot, qui avait refusé d'être +membre du comité de salut public, et qu'on accusait d'être l'un des +nouveaux modérés, s'éleva, au commencement de la séance, contre les +intrigans, les désorganisateurs, qui venaient de faire, au sujet des +subsistances, de nouvelles propositions extrêmement violentes. «Nos comités +et le conseil exécutif, dit-il, sont harcelés, cernés par un ramas +d'intrigans qui n'affichent le patriotisme que parce qu'il leur est +productif. Oui, le temps est venu où il faut chasser ces hommes de rapine +et d'incendie, qui croient que la révolution s'est faite pour eux, tandis +que l'homme probe et pur ne la soutient que pour le bonheur du genre +humain.» Les propositions combattues par Thuriot sont repoussées. Briez, +l'un des commissaires envoyés à Valenciennes, lit alors un mémoire critique +sur les opérations militaires; il soutient qu'on n'a jamais fait qu'une +guerre lente et peu convenable au génie français, qu'on s'est toujours +battu en détail, par petites masses, et que c'est dans ce système qu'il +faut chercher la cause des revers qu'on a essuyés. Ensuite, sans attaquer +ouvertement le comité de salut public, il paraît insinuer que ce comité n'a +pas tout fait connaître à la convention, et que, par exemple, il y avait +eu près de Douay un corps de six mille Autrichiens, qui aurait pu être +enlevé et qui ne l'avait pas été. La convention, après avoir entendu Briez, +l'adjoint au comité de salut public. Dans ce moment, arrivent les nouvelles +détaillées de la Vendée, contenues dans une lettre de Montaigu. Ces détails +alarmans excitent un élan général. «Au lieu de nous intimider, s'écrie un +des membres, jurons de sauver la république!» A ces mots, l'assemblée +entière se lève, et jure encore une fois de sauver la république, quels que +soient les périls qui la menacent. Les membres du comité de salut public, +qui n'étaient point encore arrivés, entrent dans ce moment. Barrère, le +rapporteur ordinaire, prend la parole. «Tout soupçon dit-il, dirigé contre +le comité de salut public, serait une victoire remportée par Pitt. Il ne +faut pas donner à nos ennemis le trop grand avantage de déconsidérer +nous-mêmes le pouvoir chargé de nous sauver.» Barrère fait ensuite +connaître les mesures prises par le comité. «Depuis plusieurs jours, +continue-t-il, le comité avait lieu de soupçonner que de graves fautes +avaient été commises à Dunkerque, où l'on aurait pu exterminer jusqu'au +dernier des Anglais, et à Menin, où aucun effort n'avait été fait pour +arrêter les étranges effets de la terreur panique. Le comité a destitué +Houchard, ainsi que le général divisionnaire Hédouville, qui n'a pas fait +à Menin ce qu'il devait; et on examinera sur-le-champ la conduite de ces +deux généraux; le comité va ensuite faire épurer tous les états-majors et +toutes les administrations des armées; il a mis les flottes sur un pied qui +leur permettra de se mesurer avec nos ennemis; il vient de lever dix-huit +mille hommes; il vient d'ordonner un nouveau système d'attaque en masse; +enfin, c'est dans Rome même qu'il veut attaquer Rome, et cent mille hommes, +débarquant en Angleterre, iront étouffer à Londres le système de Pitt. +C'est donc à tort que l'on a accusé le comité de salut public; il n'a pas +cessé de mériter la confiance que la convention lui a jusqu'ici témoignée.» + +Robespierre prend alors la parole: «Depuis long-temps, dit-il, on s'attache +à diffamer la convention et le comité dépositaire de sa puissance. Briez, +qui aurait dû mourir à Valenciennes, en est lâchement sorti, pour venir à +Paris servir Pitt et la coalition, en déconsidérant le gouvernement. Ce +n'est pas assez, ajoute-t-il, que la convention nous continue sa confiance. +Il faut qu'elle le proclame solennellement, et qu'elle rapporte sa décision +à l'égard de Briez, qu'elle vient de nous adjoindre.» Des applaudissemens +accueillent cette demande; on décide que Briez ne sera pas joint au comité +de salut public, et on déclare par acclamation que ce comité conserve +toute la confiance de la convention nationale. + +Les modérés étaient dans la convention, et ils venaient d'être repoussés, +mais les adversaires les plus redoutables du comité, c'est-à-dire les +révolutionnaires ardens, se trouvaient aux Jacobins et aux Cordeliers. +C'était surtout de ces derniers qu'il fallait se défendre. Robespierre se +rendit aux Jacobins, et usa de son ascendant sur eux: il développa la +conduite du comité, il le justifia des doubles attaques des modérés et des +exagérés, et fit sentir le danger des pétitions tendant à demander la +formation du ministère constitutionnel. «Il faut, dit-il, qu'un +gouvernement quelconque succède à celui que nous avons détruit; le système +d'organiser en ce moment le ministère constitutionnel n'est autre chose que +celui de chasser la convention elle-même, et de décomposer le pouvoir en +présence des armées ennemies. Pitt peut seul être l'auteur de cette idée. +Ses agens l'ont propagée, ils ont séduit les patriotes de bonne foi; et le +peuple crédule et souffrant, toujours enclin à se plaindre du gouvernement, +qui ne peut remédier à tous ses maux, est devenu l'écho fidèle de leurs +calomnies et de leurs propositions. Vous, jacobins, s'écrie Robespierre, +trop sincères pour être gagnés, trop éclairés pour être séduits, vous +défendrez la Montagne qu'on attaque; vous soutiendrez le comité de salut +public qu'on veut calomnier pour vous perdre, et c'est ainsi qu'avec vous +il triomphera de toutes les menées des ennemis du peuple.» + +Robespierre fut applaudi, et tout le comité dans sa personne. Les +cordeliers furent ramenés à l'ordre, leur pétition oubliée; et l'attaque de +Vincent, repoussée victorieusement, n'eut aucune conséquence. + +Cependant il devenait urgent de prendre un parti à l'égard de la nouvelle +constitution. Céder la place à de nouveaux révolutionnaires, équivoques, +inconnus, probablement divisés parce qu'ils seraient issus de toutes les +factions vivant au-dessous de la convention, était dangereux. Il fallait +donc déclarer à tous les partis qu'on allait s'emparer du pouvoir, et +qu'avant d'abandonner la république à elle même, et à l'action des lois +qu'on lui avait données, on la gouvernerait révolutionnairement, jusqu'à ce +qu'elle fût sauvée. De nombreuses pétitions avaient déjà engagé la +convention à rester à son poste. Le 10 octobre, Saint-Just, portant la +parole au nom du comité de salut public, proposa de nouvelles mesures de +gouvernement. Il fit le tableau le plus triste de la France; il chargea ce +tableau des sombres couleurs de son imagination mélancolique; et, avec le +secours de son grand talent, et de faits d'ailleurs très vrais, il +produisit une espèce de terreur dans les esprits. Il présenta donc et fit +adopter un décret qui renfermait les dispositions suivantes. Par le premier +article, le gouvernement de la France était déclaré _révolutionnaire_ +jusqu'à la paix; ce qui signifiait que la constitution était momentanément +suspendue, et qu'une dictature extraordinaire était instituée jusqu'à +l'expiration de tous les dangers. Cette dictature était conférée à la +convention et au comité de salut public. «Le conseil exécutif, disait le +décret, les ministres, les généraux, les corps constitués, sont placés sous +la surveillance du comité de salut public, qui en rendra compte tous les +huit jours à la convention.» Nous avons déjà expliqué comment la +surveillance se changeait en autorité suprême, parce que les ministres, les +généraux, les fonctionnaires, obligés de soumettre leurs opérations au +comité, avaient fini par ne plus oser agir de leur propre mouvement, et par +attendre tous les ordres du comité lui-même. On disait ensuite: «Les lois +révolutionnaires doivent être exécutées rapidement. L'inertie du +gouvernement étant la cause des revers, les délais pour l'exécution de ces +lois seront fixés. La violation des délais sera punie comme un attentat à +la liberté.» Des mesures sur les subsistances étaient ajoutées à ces +mesures de gouvernement, car le pain est le droit du peuple, avait dit +Saint-Just. Le tableau général des subsistances, définitivement achevé, +devait être envoyé à toutes les autorités. Le nécessaire des départemens +devait être approximativement évalué, et garanti; quant au superflu de +chacun d'eux, il était soumis aux réquisitions, soit pour les armées, soit +pour les provinces qui n'avaient pas le nécessaire. Ces réquisitions +étaient réglées par une commission des subsistances. Paris devait être +comme une place de guerre approvisionnée pour un an, à l'époque du 1er mars +suivant. Enfin, on décrétait qu'il serait institué un tribunal, pour +vérifier la conduite et la fortune de tous ceux qui avaient manié les +deniers publics. + +Par cette grande et importante déclaration, le gouvernement, composé du +comité de salut public, du comité de sûreté générale, du tribunal +extraordinaire, se trouvait complété et maintenu pendant la durée du +danger. C'était déclarer la révolution en état de siége, et lui appliquer +les lois extraordinaires de cet état, pendant tout le temps qu'il durerait. +On ajouta à ce gouvernement extraordinaire diverses institutions réclamées +depuis long-temps, et devenues inévitables. On demandait une armée +révolutionnaire, c'est-à-dire une force chargée spécialement de faire +exécuter les ordres du gouvernement dans l'intérieur. Elle était décrétée +depuis long-temps; elle fut enfin organisée par un nouveau décret[1]. On la +composa de six mille hommes et de douze cents canonniers. Elle devait se +déplacer, et se rendre de Paris dans les villes où sa présence serait +nécessaire, et y demeurer en garnison aux dépens des habitans les plus +riches. Les cordeliers en voulaient une par département; mais on s'y opposa +en disant que ce serait revenir au fédéralisme que de donner à chaque +département une force individuelle. Les mêmes cordeliers demandaient en +outre qu'on fît suivre les détachemens de l'armée révolutionnaire d'une +guillotine portée sur des roues. Toutes les idées surgissent dans l'esprit +du peuple quand il se donne carrière. La convention repoussa toutes ces +demandes, et s'en tint à son décret. Bouchotte, chargé de composer cette +armée, la recruta dans tout ce que Paris renfermait de gens sans aveu, et +prêts à se faire les satellites du pouvoir dominant. Il remplit +l'état-major de jacobins, mais surtout de cordeliers; il arracha Ronsin à +la Vendée et à Rossignol, pour le mettre à la tête de cette armée +révolutionnaire. Il soumit la liste de cet état-major aux jacobins, et fit +subir à chaque officier l'épreuve du scrutin. Aucun d'eux, en effet, ne fut +confirmé par le ministre sans avoir été approuvé par la société. + +A l'institution de l'armée révolutionnaire, on ajouta enfin la loi des +suspects, si souvent demandée, et résolue en principe le même jour que la +levée en masse. Le tribunal extraordinaire, quoique organisé de manière à +frapper sur de simples probabilités, ne rassurait pas assez l'imagination +révolutionnaire. On souhaitait pouvoir enfermer ceux qu'on ne pourrait pas +envoyer à la mort, et on demandait des dispositions qui permissent de +s'assurer de leurs personnes. Le décret qui mettait les aristocrates hors +la loi était trop vague, et exigeait un jugement. On voulait que sur la +simple dénonciation des comités révolutionnaires, un individu déclaré +suspect pût être sur-le-champ jeté en prison. On décréta, en effet, +l'arrestation provisoire, jusqu'à la paix, de tous les individus +suspects[2]. Étaient considérés comme tels: 1º ceux qui, soit par leur +conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs écrits, +s'étaient montrés partisans de la tyrannie du fédéralisme, et ennemis de la +liberté; 2º ceux qui ne pourraient pas justifier de la manière prescrite +par la loi du 20 mars dernier, de leurs moyens d'exister, et de l'acquit +de leurs devoirs civiques; 3º ceux à qui il avait été refusé des +certificats de civisme; 4º les fonctionnaires publics suspendus ou +destitués de leurs fonctions par la convention nationale et par ses +commissaires; 5º les ci-devant nobles, les maris, femmes, pères, mères, +fils ou filles, frères ou soeurs, et agens d'émigrés, qui n'avaient pas +constamment manifesté leur attachement à la révolution; 6º ceux qui avaient +émigré dans l'intervalle du 1er juillet 1789 à la publication de la loi du +8 avril 1792, quoiqu'ils fussent rentrés en France dans les délais +déterminés. + +Les détenus devaient être enfermés dans les maisons nationales, et gardés à +leurs frais. On leur accordait la faculté de transporter dans ces maisons +les meubles dont ils auraient besoin. Les comités chargés de prononcer +l'arrestation ne le pouvaient qu'à la majorité, et à la charge d'envoyer au +comité de sûreté générale la liste des suspects et les motifs de chaque +arrestation. Leurs fonctions étant dès cet instant fort difficiles et +presque continues, devinrent pour les membres une espèce de profession +qu'il fallut solder. Ils reçurent dès lors un traitement à titre +d'indemnité. + +A ces dispositions, sur l'instante demande de la commune de Paris, il en +fut ajouté une dernière qui rendait cette loi des suspects encore plus +redoutable: ce fut la révocation du décret qui défendait les visites +domiciliaires pendant la nuit. Dès cet instant, chaque citoyen poursuivi +fut menacé à toute heure, et n'eut plus aucun moment de repos. En +s'enfermant pendant le jour dans des cages ingénieuses et très étroites que +le besoin avait fait imaginer, les suspects avaient du moins la faculté de +respirer pendant la nuit; maintenant ils ne le pouvaient plus, et les +arrestations, multipliées jour et nuit, remplirent bientôt toutes les +prisons de la France. + +Les assemblées de section se tenaient chaque jour; mais les gens du peuple +n'avaient pas le temps de s'y rendre, et en leur absence les motions +révolutionnaires n'étaient plus soutenues. On décida, sur la proposition +expresse des jacobins et de la commune, que ces assemblées n'auraient plus +lieu que deux fois par semaine, et que chaque citoyen qui viendrait y +assister recevrait quarante sous par séance. C'était le moyen le plus +assuré d'avoir le peuple, en ne le réunissant pas trop souvent, et en +payant sa présence. Les révolutionnaires ardens furent irrités de ce qu'on +mettait des bornes à leur zèle, en limitant à deux par semaine les séances +des sections. Ils firent donc une pétition fort vive pour se plaindre de ce +qu'on portait atteinte aux droits du souverain, en l'empêchant de se réunir +toutes les fois qu'il lui plaisait. C'est le jeune Varlet qui fut l'auteur +de cette nouvelle pétition; mais on la repoussa, et on n'en tint pas plus +de compte que de beaucoup d'autres demandes inspirées par la fermentation +révolutionnaire. + +Ainsi, la machine était complète sous les deux rapports les plus importans +dans un état menacé, la guerre et la police. Dans la convention, un comité +dirigeait les opérations militaires, choisissait les généraux et les agens +de toute espèce, et pouvait, par le décret de la réquisition permanente, +disposer à la fois des hommes et des choses. Il faisait tout cela, ou par +lui-même, ou par les représentans envoyés en mission. Sous ce comité, le +comité dit de sûreté générale avait la direction de la haute police, et se +servait pour sa surveillance des comités révolutionnaires institués dans +chaque commune. Les individus légèrement soupçonnés d'hostilité, ou même +d'indifférence, étaient enfermés; d'autres, plus gravement compromis, +étaient frappés par le tribunal extraordinaire, mais heureusement encore en +petit nombre, car ce tribunal n'avait prononcé jusqu'alors que peu de +condamnations. Une armée spéciale, véritable colonne mobile ou gendarmerie +de ce régime, faisait exécuter les ordres du gouvernement, et enfin le +peuple, payé pour se rendre dans les sections, était toujours prêt à le +soutenir. Ainsi, guerre et police, tout aboutissait au comité de salut +public. Maître absolu, ayant le moyen de requérir toutes les richesses, +pouvant envoyer les citoyens ou sur les champs de bataille, ou à +l'échafaud, ou dans les cachots, il était investi, pour la défense de la +révolution, d'une dictature souveraine et terrible. A la vérité, il lui +fallait, tous les huit jours, rendre compte à la convention de ses travaux, +mais ce compte était toujours approuvé, car l'opinion critique ne +s'exerçait qu'aux Jacobins, dont il était maître depuis que Robespierre en +faisait partie. Il n'y avait en opposition à cette puissance que les +modérés, restés en deçà, et les nouveaux exagérés, portés au-delà, mais peu +à craindre les uns et les autres. + +On a vu que déjà Robespierre et Carnot avaient été attachés au comité de +salut public, en remplacement de Gasparin et de Thuriot, tous deux malades. +Robespierre y avait apporté sa puissante influence, et Carnot sa science +militaire. La convention voulut adjoindre à Robespierre Danton, son +collègue et son rival en renommée; mais celui-ci, fatigué de travaux, peu +propre à des détails d'administration, dégoûté d'ailleurs par les calomnies +des partis, ne voulait plus être d'aucun comité. Il avait déjà bien assez +fait pour la révolution; il avait soutenu les courages dans tous les jours +de danger; il avait fourni la première idée du tribunal révolutionnaire, +de l'armée révolutionnaire, de la réquisition permanente, de l'impôt sur +les riches, et des quarante sous alloués par séance aux membres des +sections; il était l'auteur enfin de toutes les mesures qui, devenues +cruelles par l'exécution, donnaient néanmoins à la révolution cette énergie +qui la sauva. A cette époque, Danton commençait à n'être plus aussi +nécessaire, car depuis la première invasion des Prussiens on s'était fait +du danger une espèce d'habitude. Les vengeances qui se préparaient contre +les girondins lui répugnaient; il venait d'épouser une jeune femme dont il +était épris, et qu'il avait dotée avec l'or de la Belgique, au dire de ses +ennemis, et suivant ses amis, avec le remboursement de sa charge d'avocat +au conseil; il était atteint, comme Mirabeau, comme Marat, d'une maladie +inflammatoire; enfin il avait besoin de repos, et il demanda un congé pour +aller à Arcis-sur-Aube, sa patrie, jouir de la nature, qu'il aimait +passionnément. On lui avait conseillé cette retraite momentanée comme un +moyen de mettre fin aux calomnies. La victoire de la révolution pouvait +désormais s'achever sans lui; deux mois de guerre et d'énergie suffisaient, +et il se proposait de revenir, après la victoire, faire entendre sa voix +puissante en faveur des vaincus et d'un ordre de choses meilleur. Vaine +illusion de la paresse et du découragement! Abandonner pour deux mois, +pour un seul, une révolution si rapide, c'était devenir pour elle étranger +et impuissant. + +Danton refusa donc d'entrer au comité de salut public, et obtint un congé; +Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, furent joints au comité, et y +apportèrent, l'un son caractère froid et implacable, et l'autre sa fougue +et son influence sur les turbulens cordeliers. Le comité de sûreté générale +fut réformé. De dix-huit membres on le réduisit à neuf, reconnus les plus +sévères. + +Tandis que le gouvernement s'organisait ainsi de la manière la plus forte, +un redoublement d'énergie se manifestait dans toutes les résolutions. Les +grandes mesures prises au mois d'août n'avaient pas encore produit leurs +résultats. La Vendée, quoique attaquée suivant un plan régulier, avait +résisté; l'échec de Menin avait presque fait perdre les avantages de la +victoire d'Hondschoote; il fallait de nouveaux efforts. L'enthousiasme +révolutionnaire inspira cette idée, que la volonté avait, à la guerre comme +partout, une influence décisive, et, pour la première fois, il fut enjoint +à une armée de vaincre dans un temps donné. + +On voyait tous les dangers de la république dans la Vendée. «Détruisez la +Vendée, avait dit Barrère, Valenciennes et Condé ne seront plus au pouvoir +de l'Autrichien. Détruisez la Vendée, l'Anglais ne s'occupera plus de +Dunkerque. Détruisez la Vendée, le Rhin sera délivré des Prussiens. +Détruisez la Vendée, l'Espagne se verra harcelée, conquise par les +méridionaux, joints aux soldats victorieux de Mortagne et de Cholet. +Détruisez la Vendée, et une partie de cette armée de l'intérieur va +renforcer cette courageuse armée du Nord, si souvent trahie, si souvent +désorganisée. Détruisez la Vendée, Lyon ne résistera plus, Toulon +s'insurgera contre les Espagnols et les Anglais, et l'esprit de Marseille +se relèvera à la hauteur de la révolution républicaine. Enfin, chaque coup +que vous porterez à la Vendée retentira dans les villes rebelles, dans les +départemens fédéralistes, sur les frontières envahies!... La Vendée et +encore la Vendée!... C'est là qu'il faut frapper, d'ici au 20 octobre, +avant l'hiver, avant l'impraticabilité des routes, avant que les brigands +trouvent l'impunité dans le climat et dans la saison. + +«Le comité, d'un coup d'oeil vaste et rapide, a vu dans ce peu de paroles +tous les vices de la Vendée: + +«Trop de représentans; + +«Trop de division morale; + +«Trop de divisions militaires; + +«Trop d'indiscipline dans les succès; + +«Trop de faux rapports dans le récit des événemens; + +«Trop d'avidité, trop d'amour de l'argent dans une partie des chefs et des +administrateurs.» + +A la suite de cet exposé, la convention réduisit le nombre des représentans +en mission, réunit les deux armées de Brest et de La Rochelle en une seule, +dite armée de l'Ouest, et en donna le commandement, non à Rossignol, non à +Canclaux, mais à Léchelle, général de brigade dans la division de Luçon. +Enfin, elle détermina le jour auquel la guerre de la Vendée devrait être +finie, et ce jour était le 20 octobre. Voici la proclamation qui +accompagnait le décret[3]: + +LA CONVENTION NATIONALE A L'ARMÉE DE L'OUEST + +«Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée soient +exterminés avant la fin du mois d'octobre! Le salut de la patrie l'exige; +l'impatience du peuple français le commande; son courage doit l'accomplir. +La reconnaissance nationale attend à cette époque tous ceux dont la valeur +et le patriotisme auront affermi sans retour la liberté et la république.» + +Des mesures non moins promptes et non moins énergiques furent prises à +l'égard de l'armée du Nord, pour réparer l'échec de Menin, et décider de +nouveaux succès. Houchard destitué fut arrêté. Le général Jourdan, qui +avait commandé le centre à Hondschoote, fut nommé général en chef de +l'armée du Nord et de celle des Ardennes. Il eut ordre de réunir à Guise +des masses considérables pour faire une irruption sur l'ennemi. Il n'y +avait qu'un cri contre les attaques de détail. Sans juger le plan ni les +opérations de Houchard autour de Dunkerque, on disait qu'il ne s'était pas +battu en masse, et on voulait exclusivement ce genre de combat, mieux +approprié, disait-on, à l'impétuosité du caractère français. Carnot était +parti pour se rendre à Guise auprès de Jourdan, et mettre à exécution un +nouveau système de guerre tout révolutionnaire. On venait d'adjoindre trois +nouveaux commissaires à Dubois-Crancé, pour faire des levées en masse, et +les précipiter sur Lyon. On lui enjoignait de renoncer au système des +attaques méthodiques, et de donner l'assaut à la ville rebelle. Ainsi +partout on redoublait d'efforts pour terminer victorieusement la campagne. + +Mais les rigueurs accompagnaient toujours l'énergie; le procès de Custine, +trop différé au gré des jacobins, était enfin commencé, et conduit avec +toute la violence et la barbarie des nouvelles formes judiciaires. Aucun +général en chef n'avait encore paru sur l'échafaud; on était impatient de +frapper une tête élevée, et de faire fléchir les chefs des armées devant +l'autorité populaire; on voulait surtout que quelqu'un des généraux expiât +la défection de Dumouriez, et l'on choisit Custine, que ses opinions et ses +sentimens faisaient considérer comme un autre Dumouriez. On avait saisi, +pour arrêter Custine, le moment où, chargé du commandement de l'armée du +Nord, il était venu momentanément à Paris concerter ses opérations avec le +ministère. On le jeta d'abord en prison, et bientôt on demanda et on obtint +le décret de sa translation au tribunal révolutionnaire. + +Qu'on se rappelle la campagne de Custine sur le Rhin. Chargé d'une division +de l'armée, il avait trouvé Spire et Worms mal surveillés, parce que les +coalisés, pressés de marcher sur la Champagne, avaient tout négligé sur +leurs ailes et sur leurs derrières. Des patriotes allemands, accourus de +tous côtés, lui offraient leurs villes; il s'avança, prit Spire, Worms, +qu'on lui livra, négligea Manheim, qui était sur sa route, par ménagement +pour la neutralité de l'électeur palatin, et par crainte aussi de ne pas y +entrer aisément. Il arriva enfin à Mayence, s'en empara, réjouit la France +de ses conquêtes inattendues, et se fit conférer un commandement qui le +rendait indépendant de Biron. Dans ce même moment, Dumouriez venait de +repousser les Prussiens, et de les rejeter sur le Rhin. Kellermann était +vers Trêves. Custine devait alors descendre le Rhin jusqu'à Coblentz, se +réunir à Kellermann, et se rendre ainsi maître de la rive du fleuve. Toutes +les raisons se réunissaient en faveur de ce plan. Les habitans de Coblentz +appelaient Custine, ceux de Saint-Goard, de Rhinfelds, l'appelaient aussi; +on ne sait jusqu'où il aurait pu aller en s'abandonnant au cours du Rhin. +Peut-être aurait-il pu descendre jusqu'en Hollande. Mais, de l'intérieur de +l'Allemagne, d'autres patriotes le demandaient aussi; on s'était figuré, en +le voyant avancer si hardiment, qu'il avait cent mille hommes. Percer sur +le territoire ennemi et au-delà du Rhin, plut davantage à l'imagination et +à la vanité de Custine. Il courut à Francfort lever des contributions, et +exercer des vexations impolitiques. Là, les sollicitations l'entourèrent de +nouveau. Des fous le pressaient d'aller jusques à Cassel, au milieu de la +Hesse électorale, prendre le trésor de l'électeur. Les avis plus sages du +gouvernement français l'engageaient à revenir sur le Rhin, et à marcher +vers Coblentz. Mais il n'écoutait rien, et rêvait une révolution en +Allemagne. + +Cependant Custine sentait le danger de sa position: voyant bien que, si +l'électeur rompait la neutralité, ses derrières seraient menacés par +Manheim, il aurait voulu prendre cette place qu'on lui offrait, mais il ne +l'osait pas. Sur le point d'être attaqué à Francfort, où il ne pouvait +tenir, il ne voulait pas abandonner cette ville, et rentrer sur la ligne du +Rhin, pour ne point abandonner ses prétendues conquêtes, et ne pas +s'engager dans les opérations des autres chefs en descendant vers Coblentz. +Dans cette situation, il fut surpris par les Prussiens, perdit Francfort, +fut rejeté sur Mayence, resta incertain s'il garderait cette place ou non, +y jeta quelque artillerie prise à Strasbourg, n'y donna que très tard +l'ordre de l'approvisionner, fut encore une fois surpris au milieu de ces +incertitudes par les Prussiens, s'éloigna de Mayence, et saisi de terreur, +se croyant poursuivi par cent cinquante mille hommes, se retira dans la +Haute-Alsace, presque sous le canon de Strasbourg. Placé sur le Haut-Rhin +avec une armée assez considérable, il aurait pu marcher sur Mayence, et +mettre les assiégeans entre deux feux, mais il ne l'osa jamais; enfin, +honteux de son inaction, il livra une attaque malheureuse le 15 mai, fut +battu, et se rendit à regret à l'armée du Nord, où il acheva de se perdre +par des propos modérés et par un conseil très sage, celui de laisser +l'armée se réorganiser dans le camp de César, au lieu de la faire battre +inutilement pour secourir Valenciennes. Telle fut la carrière de Custine. +Il y avait là beaucoup de fautes, mais pas une trahison. On commença son +procès, et on appela, pour déposer, des représentans envoyés en mission, +des agens du pouvoir exécutif, ennemis opiniâtres des généraux, des +officiers mécontens, des membres des clubs de Strasbourg, de Mayence et de +Cambrai, enfin le terrible Vincent, tyran des bureaux de la guerre sous +Bouchotte. C'était une cohue d'accusateurs accumulant des reproches +injustes et contradictoires, des reproches tout à fait étrangers à une +véritable critique militaire, mais fondés sur des malheurs accidentels, +dont le général n'était pas coupable, et qu'on ne pouvait pas lui imputer. +Custine répondait avec une certaine véhémence militaire à toutes ces +accusations, mais il était accablé. Des jacobins de Strasbourg lui disaient +qu'il n'avait pas voulu prendre les gorges de Porentruy, lorsque Lukner lui +en donnait l'ordre; et il prouvait inutilement que c'était impossible. Un +Allemand lui reprochait de n'avoir pas pris Manheim, qu'il lui offrait. +Custine s'excusait en alléguant la neutralité de l'électeur et les +difficultés du projet. Les habitans de Coblentz, de Rhinfelds, de +Darmstadt, de Hanau, de toutes les villes qui avaient voulu se livrer à +lui, et qu'il n'avait pas consenti à occuper, l'accusaient à la fois. Quant +au refus de marcher sur Coblentz, il se défendait mal, et calomniait +Kellermann, qui, disait-il, avait refusé de le seconder; quant au refus de +prendre les autres places, il disait avec raison que toutes les +imaginations allemandes l'appelaient, et qu'il lui aurait fallu, pour les +satisfaire, occuper cent lieues de pays. Par une contradiction singulière, +tandis qu'on le blâmait de n'avoir pas pris telle ville, ou fait contribuer +telle autre, on lui faisait un crime d'avoir pris Francfort, d'y avoir +pillé les habitans, de n'y avoir pas fait les dispositions nécessaires pour +résister aux Prussiens, et d'y avoir exposé la garnison française à être +massacrée. Le brave Merlin de Thionville, l'un de ceux qui déposaient +contre lui, le justifiait sur ce point avec autant de loyauté que de +raison. Eût-il laissé vingt mille hommes à Francfort, il n'aurait pas pu y +tenir, disait Merlin; il aurait dû se retirer à Mayence, et son seul tort +était de ne l'avoir pas fait assez tôt. Mais à Mayence, ajoutaient une +foule d'autres témoins, il n'avait fait aucun des préparatifs nécessaires; +il n'avait amassé ni vivres, ni munitions; il n'y avait amoncelé que +l'artillerie dont il avait dépouillé Strasbourg, pour la livrer aux +Prussiens, avec vingt mille hommes de garnison et deux députés. Custine +prouvait qu'il avait donné les ordres pour les approvisionnemens; que +l'artillerie était à peine suffisante, et qu'elle n'avait pas été +inutilement accumulée pour être livrée. Merlin appuyait toutes les +assertions de Custine; mais ce qu'il ne lui pardonnait pas, c'était sa +retraite si pusillanime, et son inaction sur le Haut-Rhin, pendant que la +garnison de Mayence faisait des prodiges. Custine ici restait sans réponse. +On lui reprochait ensuite d'avoir brûlé les magasins de Spire, en se +retirant; reproche absurde, car la retraite, une fois obligée, il valait +mieux brûler les magasins que de les laisser à l'ennemi. On l'accusait +d'avoir fait fusiller des volontaires à Spire pour cause de pillage: à quoi +il répondait que la convention avait approuvé sa conduite. On l'accusait +encore d'avoir particulièrement épargné les Prussiens, d'avoir +volontairement exposé son armée à être battue le 15 mai, de s'être +tardivement rendu dans son commandement du Nord, d'avoir tenté de dégarnir +Lille de son artillerie pour la porter au camp de César, d'avoir empêché +qu'on secourût Valenciennes, de n'avoir pas opposé d'obstacle au +débarquement des Anglais; accusations toutes plus absurdes les unes que les +autres.--«Enfin, lui disait-on, vous avez plaint Louis XVI, vous avez été +triste le 31 mai, vous avez voulu faire pendre le docteur Hoffmann, +président des jacobins à Mayence, vous avez empêché la distribution du +journal du Père Duchesne et du journal de la Montagne dans votre armée, +vous avez dit que Marat et Robespierre étaient des perturbateurs, vous +vous êtes entouré d'officiers aristocrates, vous n'avez jamais eu à votre +table de bons républicains.» Ces reproches étaient mortels, et c'étaient +les véritables griefs pour lesquels on le poursuivait. + +Le procès traîna en longueur; toutes les imputations étaient si vagues, que +le tribunal hésitait. La fille de Custine, et beaucoup de personnes qui +s'intéressaient à lui, avaient fait quelques démarches; car, à cette +époque, bien que la crainte fût déjà grande, on osait témoigner encore +quelque intérêt aux victimes. Aussitôt on dénonça aux Jacobins le tribunal +révolutionnaire lui-même. «Il m'est douloureux, dit Hébert aux Jacobins, +d'avoir à dénoncer une autorité qui était l'espoir des patriotes, qui +d'abord avait mérité leur confiance, et qui bientôt en va devenir le fléau. +Le tribunal révolutionnaire est sur le point d'innocenter un scélérat, en +faveur duquel, il est vrai, les plus jolies femmes de Paris sollicitent +toute la terre. La fille de Custine, aussi habile comédienne dans cette +ville, que l'était son père à la tête des armées, voit tout le monde et +promet tout pour obtenir sa grâce.» Robespierre, de son côté, dénonça +l'esprit de chicane et le goût des formalités qui s'était emparé du +tribunal, et soutint que, seulement pour avoir voulu dégarnir Lille, +Custine méritait la mort. Vincent, l'un des témoins, avait vidé les +cartons du ministère, et avait apporté les lettres et les ordres qu'on +reprochait à Custine, et qui, certes, ne constituaient pas des crimes. +Fouquier-Tinville en conclut un parallèle de Custine avec Dumouriez, qui +perdit le malheureux général. Dumouriez, dit-il, s'était rapidement avancé +en Belgique, pour l'abandonner ensuite non moins rapidement, et livrer à +l'ennemi, soldats, magasins, et représentans. De même Custine s'était +rapidement avancé en Allemagne, avait abandonné nos soldats à Francfort, à +Mayence, et avait voulu livrer avec cette dernière ville, vingt mille +hommes, deux représentans, et toute notre artillerie qu'il avait méchamment +extraite de Strasbourg. Comme Dumouriez, il médisait de la convention et +des jacobins, et faisait fusiller les braves volontaires, sous prétexte de +maintenir la discipline. A ce parallèle, le tribunal n'hésita plus. Custine +justifia pendant deux heures ses opérations militaires. Tronçon-Ducoudray +défendit sa conduite administrative et civile, mais inutilement. Le +tribunal déclara le général coupable, à la grande joie des jacobins et des +cordeliers, qui remplissaient la salle, et qui donnèrent des signes bruyans +de leur satisfaction. Cependant Custine n'avait pas été condamné à +l'unanimité. Sur les trois questions, il y avait eu successivement contre +lui dix, neuf, huit voix, sur onze. Le président lui ayant demandé s'il +n'avait rien à ajouter, il regarda autour de lui, et ne trouvant pas ses +défenseurs, il répondit: «Je n'ai plus de défenseurs, je meurs calme et +innocent.» + +Il fut exécuté le lendemain matin. Ce guerrier, connu par une grande +bravoure, fut surpris à la vue de l'échafaud. Cependant il s'agenouilla au +pied de l'échelle, fit une courte prière, se rassura, et reçut la mort avec +courage. Ainsi finit cet infortuné général, qui ne manquait ni d'esprit ni +de caractère, mais qui réunissait l'inconséquence à la présomption, et qui +commit trois fautes capitales; la première, de sortir de sa véritable ligne +d'opération, en se portant à Francfort; la seconde, de ne pas vouloir y +rentrer, lorsqu'on l'y engageait; et la troisième, de rester dans la plus +timide inaction pendant le siége de Mayence. Cependant aucune de ces fautes +ne méritait la mort; mais il subit le supplice qu'on n'avait pas pu +infliger à Dumouriez, et qu'il n'avait pas mérité comme celui-ci par de +grands et coupables projets. Sa mort fut un terrible exemple pour tous les +généraux, et le signal pour eux d'une obéissance absolue aux ordres du +gouvernement révolutionnaire. + +Après cet acte de rigueur, les exécutions ne devaient plus s'arrêter; on +renouvela l'ordre de hâter le procès de Marie-Antoinette. L'acte +d'accusation des girondins, tant demandé et jamais rédigé, fut présenté à +la convention. Saint-Just en était l'auteur. Des pétitions des jacobins +vinrent obliger la convention à l'adopter. Il fut dirigé non-seulement +contre les vingt-deux et les membres de la commission des douze, mais en +outre contre soixante-treize membres du côté droit, qui gardaient un +silence absolu depuis la victoire de la Montagne, et qui avaient rédigé une +protestation très connue contre les événemens du 31 mai et du 2 juin. +Quelques montagnards forcenés voulaient l'accusation, c'est-à-dire la mort, +contre les vingt-deux, les douze et les soixante-treize; mais Robespierre +s'y opposa, et proposa un moyen terme, ce fut d'envoyer au tribunal +révolutionnaire les vingt-deux et les douze, et de mettre les +soixante-treize en arrestation. On fit ce qu'il voulut; les portes de la +salle leur furent aussitôt interdites, les soixante-treize arrêtés, et +injonction faite à Fouquier-Tinville de s'emparer des malheureux girondins. +Ainsi la convention toujours plus docile se laissa arracher l'ordre +d'envoyer à la mort une partie de ses membres. A la vérité, elle ne pouvait +plus différer, car les jacobins avaient fait cinq pétitions plus +impérieuses les unes que les autres, pour obtenir ces derniers décrets +d'accusation. + +FOOTNOTES: + +[Footnote 1: Du 3 septembre.] + +[Footnote 2: Ce décret célèbre fut rendu le 17 septembre. Il est connu sous +le nom de _loi des suspects_.] + +[Footnote 3: Décret du 1er octobre.] + + + + +CHAPITRE XIV. + + +CONTINUATION DU SIÉGE DE LYON. PRISE DE CETTE VILLE. DÉCRET TERRIBLE CONTRE +LES LYONNAIS RÉVOLTÉS.--PROGRÈS DE L'ART DE LA GUERRE; INFLUENCE DE +CARNOT.--VICTOIRE DE WATIGNIES. DÉBLOCUS DE MAUBEUGE.--REPRISE DES +OPÉRATIONS EN VENDÉE.--VICTOIRE DE COLLET. FUITE ET DISPERSION DES VENDÉENS +AU DELA DE LA LOIRE.--MORT DE LA PLUPART DE LEURS PRINCIPAUX CHEFS.--ÉCHECS +SUR LE RHIN. PERTE DES LIGNES DE WISSEMBOURG. + + +Chaque revers réveillait l'énergie révolutionnaire, et cette énergie +ramenait les succès. Il en avait toujours été ainsi pendant cette campagne +mémorable. Depuis la défaite de Nerwinde jusqu'au mois d'août, une série +continuelle de désastres avait enfin provoqué des efforts désespérés. +L'anéantissement du fédéralisme, la défense de Nantes, la victoire +d'Hondschoote, le déblocus de Dunkerque, avaient été le résultat de ces +efforts. De nouveaux revers à Menin, à Pirmasens, aux Pyrénées, à Torfou et +Coron dans la Vendée, venaient d'exciter un nouveau redoublement d'énergie +qui devait amener des succès décisifs sur tous les théâtres de la guerre. + +Le siége de Lyon était de toutes les opérations, celle dont on attendait la +fin avec le plus d'impatience. Nous avons laissé Dubois-Crancé campé devant +cette ville, avec cinq mille hommes de troupes réglées, et sept à huit +mille réquisitionnaires. Il était menacé d'avoir bientôt sur ses derrières +les Sardes que la faible armée des grandes-Alpes ne pouvait plus arrêter. +Comme nous avons déjà dit, il s'était placé au Nord, entre la Saône et le +Rhône, en présence des redoutes de la Croix-Rousse, et non sur les hauteurs +de Sainte-Foy et de Fourvières, situées à l'ouest, et par lesquelles on +aurait dû diriger la véritable attaque. Le motif de cette préférence était +fondé sur plus d'une raison. Il importait avant tout de rester en +communication avec la frontière des Alpes, où se trouvait le gros de +l'armée républicaine, et d'où les Piémontais pouvaient venir au secours des +Lyonnais. On avait encore l'avantage, dans cette position, d'occuper le +cours supérieur des deux fleuves, et d'intercepter les vivres qui +descendaient la Saône et le Rhône. Il est vrai que l'ouest restait ainsi +ouvert aux Lyonnais, et qu'ils pouvaient faire des excursions continuelles +vers Saint-Étienne et Montbrison: mais tous les jours on annonçait +l'arrivée des contingens du Puy-de-Dôme, et une fois ces nouvelles +réquisitions réunies, Dubois-Crancé pouvait achever le blocus du côté de +l'ouest, et choisir alors le véritable point d'attaque. En attendant, il +se contentait de serrer l'ennemi de près, de canonner la Croix-Rousse au +nord, et de commencer ses lignes à l'est, devant le pont de la Guillotière. +Le transport des munitions était difficile et lent; il fallait les faire +venir de Grenoble, du fort Barraux, de Briançon, d'Embrun, et leur faire +parcourir ainsi jusqu'à soixante lieues de montagnes. Ces charrois +extraordinaires ne pouvaient avoir lieu que par voie de réquisition forcée +et en mettant en mouvement cinq mille chevaux; car on avait à transporter +devant Lyon quatorze mille bombes, trente-quatre mille boulets, trois cents +milliers de poudre, huit cent mille cartouches, et cent trente bouches à +feu. + +Dès les premiers jours du siége, on annonçait la marche des Piémontais qui +débouchaient du petit Saint-Bernard et du Mont-Cénis. Kellermann partit +aussitôt sur les pressantes instances du département de l'Isère, et laissa +le général Dumuy pour le remplacer à Lyon. Du reste, Dumuy ne le remplaçait +qu'en apparence, car Dubois-Crancé, représentant et ingénieur habile, +dirigeait lui seul toutes les opérations du siége. Pour hâter la levée des +réquisitions du Puy-de-Dôme, Dubois-Crancé détacha le général Nicolas avec +un petit corps de cavalerie; mais celui-ci fut enlevé dans le Forez, et +livré aux Lyonnais. Dubois-Crancé y envoya alors mille hommes de bonnes +troupes, avec le représentant Javoques. La mission de celui-ci fut plus +heureuse; Il contint les aristocrates de Montbrison et de Saint-Étienne, et +fit lever environ sept à huit mille paysans, qu'il amena devant Lyon. +Dubois-Crancé les plaça au pont d'Oullins, situé au nord-ouest de Lyon, et +de manière à gêner les communications de la place avec le Forez. Il fit +approcher le député Reverchon, qui, à Mâcon, avait réuni quelques mille +réquisitionnaires, et le plaça sur le haut de la Saône tout à fait au nord. +De cette manière, le blocus commençait à être un peu plus rigoureux; mais +les opérations étaient lentes, et les attaques de vive force impossibles. +Les fortifications de la Croix-Rousse, entre Rhône et Saône, devant +lesquelles se trouvait le corps principal, ne pouvaient être emportées par +un assaut. Du côté de l'est et de la rive gauche du Rhône, le pont Morand +était défendu par une redoute en fer à cheval, très habilement construite. +A l'ouest, les hauteurs décisives de Sainte-Foy et Fourvières ne pouvaient +être enlevées que par une armée vigoureuse, et pour le moment il ne fallait +songer qu'à intercepter les vivres, à serrer la ville, et à l'incendier. +Depuis le commencement d'août jusqu'au milieu de septembre, Dubois-Crancé +n'avait pu faire autre chose, et à Paris on se plaignait de ses lenteurs +sans vouloir en apprécier les motifs. Cependant il avait causé de grands +dommages à cette malheureuse cité. L'incendie avait dévoré la magnifique +place de Bellecour, l'arsenal, le quartier Saint-Clair, le port du Temple, +et avait endommagé surtout le bel édifice de l'hôpital, qui s'élève si +majestueusement sur la rive du Rhône. Les Lyonnais n'en résistaient pas +moins avec la plus grande opiniâtreté. On avait répandu parmi eux la +nouvelle que cinquante mille Piémontais allaient déboucher sur leur ville; +l'émigration les comblait de promesses, sans venir cependant se jeter au +milieu d'eux, et ces braves commerçans, sincèrement républicains, étaient, +par leur fausse position, réduits à désirer le secours funeste et honteux +de l'émigration et de l'étranger. Leurs sentimens éclatèrent plus d'une +fois d'une manière non équivoque. Précy ayant voulu arborer le drapeau +blanc, en avait bientôt senti l'impossibilité. Un papier obsidional ayant +été créé pour les besoins du siége, et des fleurs de lis se trouvant sur le +filigrane de ce papier, il fallut le détruire et en fabriquer un autre. +Ainsi les Lyonnais étaient républicains; mais la crainte des vengeances de +la convention, et les fausses promesses de Marseille, de Bordeaux, de Caen, +et surtout de l'émigration, les avaient entraînés dans un abîme de fautes +et de malheurs. + +Tandis qu'ils se nourrissaient de l'espoir de voir arriver cinquante mille +Sardes, la convention avait ordonné aux représentans Couthon, Maignet et +Châteauneuf-Randon, de se rendre en Auvergne et dans les départemens +environnans, pour y déterminer une levée eu masse, et Kellermann courait +dans les vallées des Alpes au devant des Piémontais. + +Une belle occasion s'offrait encore ici aux Piémontais d'effectuer une +tentative hardie et grande, qui n'aurait pu manquer d'être heureuse: +c'était de réunir leurs principales forces sur le petit Saint-Bernard, et +de déboucher sur Lyon avec cinquante mille hommes. On sait que les trois +vallées de Sallenche, de la Tarentaise et de la Maurienne, adjacentes l'une +à l'autre, tournent sur elles-mêmes comme une espèce de spirale, et que, +partant du petit Saint-Bernard, elles s'ouvrent sur Genève, Chambéry, Lyon +et Grenoble. De petits corps français étaient éparpillés dans ces vallées. +Descendre rapidement par l'une d'elles, et venir se placer à leur +ouverture, était un moyen assuré, d'après tous les principes de l'art, de +faire tomber les détachemens engagés dans les montagnes, et de leur faire +mettre bas les armes. On devait peu craindre l'attachement des Savoyards +pour les Français; car les assignats et les réquisitions ne leur avaient +encore fait connaître de la liberté que ses dépenses et ses rigueurs. Le +duc de Montferrat, chargé de l'expédition, ne prit avec lui que vingt à +vingt-cinq mille hommes, jeta un corps à sa droite, dans la vallée de +Sallenche, descendit avec son corps principal dans la Tarentaise, et laissa +le général Gordon parcourir la Maurienne avec l'aile gauche. Son mouvement, +commencé le 14 août, dura jusqu'en septembre, tant il y mit de lenteur. Les +Français, quoique très inférieurs eu nombre, opposèrent une résistance +énergique, et firent durer la retraite pendant dix-huit jours. Arrivé à +Moustier, le duc de Montferrat chercha à se lier avec Gordon, sur la chaîne +du Grand-Loup, qui sépare les deux vallées de la Tarentaise et de la +Maurienne, et ne songea nullement à marcher rapidement sur Conflans, point +de réunion des vallées. Cette lenteur et ses vingt-cinq mille hommes +prouvent assez s'il avait envie d'aller à Lyon. + +Pendant ce temps, Kellermann, accouru de Grenoble, avait fait lever les +gardes nationales de l'Isère et des départemens environnans. Il avait +ranimé les Savoyards qui commençaient à craindre les vengeances du +gouvernement piémontais, et il était parvenu à réunir à peu près douze +mille hommes. Alors il fit renforcer le corps de la vallée de Sallenche, et +se porta vers Conflans, à l'issue des deux vallées de la Tarentaise et de +la Maurienne. C'était vers le 10 septembre. Dans ce moment, l'ordre de +marcher en avant arrivait au duc de Montferrat. Mais Kellermann prévint les +Piémontais, osa les attaquer dans la position d'Espierre qu'ils avaient +prise sur la chaîne du Grand-Loup, afin de communiquer entre les deux +vallées. Ne pouvant aborder cette position de front, il la fit tourner par +un corps détaché. Ce corps, formé de soldats à moitié nus, fit pourtant des +efforts héroïques, et, à force de bras, éleva les canons sur des hauteurs +presque inaccessibles. Tout à coup l'artillerie française tonna inopinément +sur la tête des Piémontais, qui en furent épouvantés; Gordon se retira +aussitôt dans la vallée de Maurienne sur Saint-Michel; le duc de Montferrat +se reporta au milieu de la vallée de la Tarentaise. Kellermann, ayant fait +inquiéter celui-ci sur ses flancs, l'obligea bientôt à remonter jusqu'à +Saint-Maurice et à Saint-Germain, et enfin il le rejeta, le 4 octobre, +au-delà des Alpes. Ainsi la campagne courte et heureuse qu'auraient pu +faire les Piémontais en débouchant avec une masse double, et en descendant +par une seule vallée sur Chambéry et Lyon, manqua ici par les mêmes raisons +qui avaient fait manquer toutes les tentatives des coalisés, et qui avaient +sauvé la France. + +Pendant que les Sardes étaient repoussés au-delà des Alpes, les trois +députés envoyés dans le Puy-de-Dôme pour y déterminer une levée en masse, +soulevaient les campagnes en prêchant une espèce de croisade, et en +persuadant que Lyon, loin de défendre la cause républicaine, était le +rendez-vous des factions de l'émigration et de l'étranger. Le paralytique +Couthon, plein d'une activité que ses infirmités ne pouvaient ralentir, +excita un mouvement général; il fit partir d'abord Maignet et Châteauneuf +avec une première colonne de douze mille hommes, et resta en arrière pour +en amener encore une de vingt-cinq mille, et pour faire les réquisitions de +vivres nécessaires. Dubois-Crancé plaça les nouvelles levées du côté de +l'ouest vers Sainte-Foy, et compléta ainsi le blocus. Il reçut en même +temps un détachement de la garnison de Valenciennes, qui, d'après les +traités, ne pouvait, comme celle de Mayence, servir que dans l'intérieur; +il plaça des détachemens de troupes réglées en avant des troupes de +réquisitions, de manière à former de bonnes têtes de colonnes. Son armée +pouvait se composer alors de vingt-cinq mille réquisitionnaires, et de huit +ou dix mille soldats aguerris. + +Le 24, à minuit, il fit enlever la redoute du pont d'Oullins, qui +conduisait au pied des hauteurs de Sainte-Foy. Le lendemain, le général +Doppet, Savoyard, qui s'était distingué sous Carteaux dans la guerre contre +les Marseillais, arriva pour remplacer Kellermann. Celui-ci venait d'être +destitué à cause de la tiédeur de son zèle, et on ne lui avait laissé +quelques jours de commandement que pour lui donner le temps d'achever son +expédition contre les Piémontais. Le général Doppet se concerta de suite +avec Dubois-Crancé pour l'assaut des hauteurs de Sainte-Foy. Tous les +préparatifs furent faits pour la nuit du 28 au 29 septembre. Des attaques +simultanées furent dirigées au nord vers la Croix-Rousse, à l'est en face +du pont Morand, au midi par le pont de la Mulatière, qui est placé +au-dessous de la ville; au confluent de la Saône et du Rhône. L'attaque +sérieuse dut avoir lieu par le pont d'Oullins sur Sainte-Foy. Elle ne +commença que le 29, à cinq heures du matin, une heure ou deux après les +trois autres. Doppet, enflammant ses soldats, se précipite avec eux sur une +première redoute et les entraîne sur la seconde avec la plus grande +vivacité. Le grand et le petit Sainte-Foy sont emportés. Pendant ce temps, +la colonne chargée d'attaquer le pont de la Mulatière parvient à s'en +emparer, et pénètre dans l'isthme à la pointe duquel se réunissent les deux +fleuves. Elle allait s'introduire dans Lyon, lorsque Précy, accourant avec +sa cavalerie, parvient à la repousser, et à sauver la place. De son côté, +le chef d'artillerie Vaubois, qui avait dirigé sur le pont Morand une +attaque des plus vives, pénétra dans la redoute en fer à cheval, mais il +fut obligé de l'abandonner. + +De toutes ces attaques, une seule avait complètement réussi, mais c'était +la principale, celle de Sainte-Foy. Il restait maintenant à passer des +hauteurs de Sainte-Foy à celles de Fourvières, bien plus régulièrement +retranchées, et bien plus difficiles à emporter. L'avis de Dubois-Crancé, +qui agissait systématiquement, et en savant militaire, était de ne pas +s'exposer aux chances d'un nouvel assaut, et voici ses raisons: il savait +que les Lyonnais, réduits à manger de la farine de pois, n'avaient de +vivres que pour quelques jours encore, et qu'ils allaient être obligés de +se rendre. Il les avait trouvés très braves à la défense de la Mulatière et +du pont Morand; il craignait qu'une attaque sur les hauteurs de Fourvières +ne réussît pas, et qu'un échec ne désorganisât l'armée, et n'obligeât à +lever le siége. «Ce qu'on peut faire, disait-il, de plus heureux pour des +assiégés braves et désespérés, c'est de leur fournir l'occasion de se +sauver par un combat. Laissons-les périr par l'effet de quelques jours de +famine.» + +Couthon arrivait dans ce moment, 2 octobre, avec une nouvelle levée de +vingt-cinq mille paysans de l'Auvergne. «J'arrive, écrivait-il, avec mes +rochers de l'Auvergne, et je vais les précipiter dans le faubourg de +Vaise.» Il trouva Dubois-Crancé au milieu d'une armée dont il était le chef +absolu, où il avait établi les règles de la subordination militaire, et où +il portait plus souvent son habit d'officier supérieur que celui de +représentant du peuple. Couthon fut irrité de voir un représentant +remplacer l'égalité par la hiérarchie militaire, et ne voulut pas surtout +entendre parler de guerre régulière. «Je n'entends rien, dit-il, à la +tactique; j'arrive avec le peuple; sa sainte colère emportera tout. Il faut +inonder Lyon de nos masses, et l'emporter de vive force. D'ailleurs j'ai +promis congé à mes paysans pour lundi, et il faut qu'ils aillent faire +leurs vendanges.» On était alors au mardi. Dubois-Crancé, homme de métier, +habitué aux troupes réglées, témoigna quelque mépris pour ces paysans +confusément amassés et mal armés; il proposa de choisir parmi eux les plus +jeunes, de les incorporer dans les bataillons déjà organisés, et de +renvoyer les autres. Couthon ne voulut écouter aucun de ces conseils de +prudence, et fit décider sur-le-champ qu'on attaquerait Lyon de vive force +sur tous les points, avec les soixante mille hommes dont on disposait; car +telle était maintenant la force de l'armée avec cette nouvelle levée. Il +écrivit en même temps au comité de salut public pour faire révoquer +Dubois-Crancé. L'attaque fut résolue dans le conseil de guerre pour le 8 +octobre. + +La révocation de Dubois-Crancé et de son collègue Gauthier arriva dans +l'intervalle. Les Lyonnais avaient une grande horreur de Dubois-Crancé, +que depuis deux mois ils voyaient acharné contre leur ville, et ils +disaient qu'ils ne voulaient pas se rendre à lui. Le 7, Couthon leur fit +une dernière sommation, et leur écrivit que c'était lui, Couthon, et les +représentans Maignet et Laporte que la convention chargeait de la poursuite +du siége. Le feu fut suspendu jusqu'à quatre heures du soir, et recommença +alors avec une extrême violence. On allait se préparer à l'assaut, quand +une députation vint négocier au nom des Lyonnais. Il paraît que le but de +cette négociation était de donner à Précy et à deux mille des habitans les +plus compromis le temps de se sauver en colonne serrée. Ils profitèrent en +effet de cet intervalle, et sortirent par le faubourg de Vaise pour se +retirer vers la Suisse. + +Les pourparlers étaient à peine commencés, qu'une colonne républicaine +pénétra jusqu'au faubourg Saint-Just. Il n'était plus temps de faire des +conditions, et d'ailleurs la convention n'en voulait pas. Le 9, l'armée +entra, ayant les représentans en tête. Les habitans s'étaient cachés, mais +tous les montagnards persécutés sortirent en foule au devant de l'armée +victorieuse, et lui composèrent une espèce de triomphe populaire. Le +général Doppet fit observer la plus exacte discipline à ses troupes, et +laissa aux représentans le soin d'exercer eux-mêmes sur cette ville +infortunée les vengeances révolutionnaires. + +Pendant ce temps, Précy, avec ses deux mille fugitifs, marchait vers la +Suisse. Mais Dubois-Crancé, prévoyant que ce serait là son unique +ressource, avait depuis long-temps fait garder tous les passages. Les +malheureux Lyonnais furent poursuivis, dispersés et tués par les paysans. +Il n'y en eut que quatre-vingts qui, avec Précy, parvinrent à atteindre le +territoire helvétique. + +A peine entré, Couthon réintégra l'ancienne municipalité montagnarde, et +lui donna mission de chercher et de désigner les rebelles. Il chargea une +commission populaire de les juger militairement. Il écrivit ensuite à Paris +qu'il y avait à Lyon trois classes d'habitans: 1º les riches coupable; 2º +les riches égoïstes, 3º les ouvriers ignorans, détachés de toute espèce de +cause, et incapables de bien comme de mal. Il fallait guillotiner les +premiers et détruire leurs maisons, faire contribuer les seconds de toute +leur fortune, dépayser enfin les derniers, et les remplacer par une colonie +républicaine. + +La prise de Lyon produisit à Paris la plus grande joie, et dédommagea des +mauvaises nouvelles de la fin de septembre. Cependant, malgré le succès, on +se plaignit des lenteurs de Dubois-Crancé, on lui imputa la fuite des +Lyonnais par le faubourg de Vaise, fuite qui d'ailleurs n'en avait sauvé +que quatre-vingts. Couthon surtout l'accusa de s'être fait général absolu +dans son armée, de s'être plus souvent montré avec son costume d'officier +supérieur qu'avec celui de représentant, d'avoir affiché la morgue d'un +tacticien, d'avoir enfin voulu faire prévaloir le système des siéges +réguliers sur celui des attaques en masse. Aussitôt une enquête fut faite +par les jacobins contre Dubois-Crancé, dont l'activité et la vigueur +avaient cependant rendu tant de services à Grenoble, dans le Midi et devant +Lyon. En même temps, le comité de salut public prépara des décrets +terribles, afin de rendre plus formidable et plus obéie l'autorité de la +convention. Voici le décret qui fut présenté par Barrère et rendu +sur-le-champ: + +«Art. 1er. Il sera nommé par la convention nationale, sur la présentation +du comité de salut public, une commission de cinq représentans du peuple, +qui se transporteront à Lyon sans délai, pour faire saisir et juger +militairement tous les contre-révolutionnaires qui ont pris les armes dans +cette ville. + +«2. Tous les Lyonnais seront désarmés; les armes seront données à ceux qui +seront reconnus n'avoir point trempé dans la révolte, et aux défenseurs de +la patrie. + +«3. La ville de Lyon sera détruite. + +«4. Il n'y sera conservé que la maison du pauvre, les manufactures, les +ateliers des arts, les hôpitaux, les monuments publics et ceux de +l'instruction. + +«5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. Elle s'appellera +_Commune-Affranchie_. + +«6. Sur les débris de Lyon sera élevé un monument où seront lus ces mots: +_Lyon fit la guerre à la liberté, Lyon n'est plus[4]!_» + +La nouvelle de la prise de Lyon fut aussitôt annoncée aux deux armées du +Nord et de la Vendée, où devaient se porter les coups décisifs, et une +proclamation les invita à imiter l'armée de Lyon. On disait à l'armée du +Nord: «L'étendard de la liberté flotte sur les murs de Lyon, et les +purifie. Voilà le présage de la victoire; la victoire appartient au +courage. Elle est à vous; frappez, exterminez les satellites des +tyrans!.... La patrie vous regarde, la convention seconde votre généreux +dévouement; encore quelques jours, les tyrans ne seront plus, et la +république vous devra son bonheur et sa gloire!» On disait aux soldats de +la Vendée: «Et vous aussi, braves soldats, vous remporterez une victoire; +il y a assez long-temps que la Vendée fatigue la république; marchez, +frappez, finissez! Tous nos ennemis doivent succomber à la fois: chaque +armée va vaincre. Seriez-vous les derniers à moissonner des palmes, à +mériter la gloire d'avoir exterminé les rebelles et sauvé la patrie?» + +Le comité, comme on voit, n'oubliait rien pour tirer le plus grand parti de +la prise de Lyon. Cet événement, en effet, était de la plus haute +importance. Il délivrait l'est de la France des derniers restes de +l'insurrection, et ôtait toute espérance aux émigrés intrigant en Suisse, +et aux Piémontais qui ne pouvaient compter à l'avenir sur aucune diversion. +Il comprimait le Jura, assurait les derrières de l'armée du Rhin, +permettait de porter devant Toulon et les Pyrénées des secours en hommes et +en matériel devenus indispensables; il intimidait enfin toutes les villes +qui avaient eu du penchant à s'insurger, et assurait leur soumission +définitive. + +C'est au nord que le comité voulait déployer le plus d'énergie, et qu'il +faisait aux généraux et aux soldats un devoir d'en montrer davantage. +Tandis que Custine venait de porter sa tête sur l'échafaud, Houchard, pour +n'avoir pas fait à Dunkerque tout ce qu'il aurait pu, était envoyé au +tribunal révolutionnaire. Les derniers reproches adressés au comité, en +septembre dernier, l'avaient obligé de renouveler tous les états-majors. Il +venait de les recomposer entièrement, et d'élever aux plus hauts grades de +simples officiers. Houchard, colonel au commencement de la campagne, et, +avant qu'elle fût finie, devenu général en chef, et maintenant accusé +devant le tribunal révolutionnaire; Hoche, simple officier au siége de +Dunkerque, et promu aujourd'hui au commandement de l'armée de la Moselle; +Jourdan, chef de bataillon, puis commandant au centre le jour +d'Hondschoote, et enfin nommé général en chef de l'armée du Nord, étaient +de frappans exemples des vicissitudes de la fortune dans ces armées +républicaines. Ces promotions subites empêchaient que soldats, officiers, +et généraux, eussent le temps de se connaître et de s'accorder de la +confiance; mais elles donnaient une idée terrible de cette volonté qui +frappait ainsi sur toutes les existences, non pas seulement dans le cas +d'une trahison prouvée, mais seulement pour un soupçon, pour une +insuffisance de zèle, pour une demi-victoire; et il en résultait un +dévouement absolu de la part des armées, et des espérances sans bornes chez +les génies assez hardis pour braver les dangereuses chances du généralat. + +C'est à cette époque qu'il faut rapporter les premiers progrès de l'art de +la guerre. Sans doute, les principes de cet art avaient été connus et +pratiqués de tous les temps par les capitaines qui joignaient l'audace +d'esprit à l'audace de caractère. Tout récemment encore, Frédéric venait de +donner l'exemple des plus belles combinaisons stratégiques. Mais dès que +l'homme de génie disparaît pour faire place aux hommes ordinaires, l'art de +la guerre retombe dans la circonspection et la routine. On combat +éternellement pour la défense ou l'attaque d'une ligne, on devient habile à +calculer les avantages d'un terrain, à y adapter chaque espèce d'arme; +mais, avec tous ces moyens, on dispute pendant des années entières une +province qu'un capitaine hardi pourrait gagner en une manoeuvre; et cette +prudence de la médiocrité sacrifie plus de sang que la témérité du génie, +car elle consomme les hommes sans résultats. Ainsi avaient fait les savans +tacticiens de la coalition. A chaque bataillon ils en opposaient un autre; +ils gardaient toutes les routes menacées par l'ennemi; et tandis qu'avec +une marche hardie ils auraient pu détruire la révolution, ils n'osaient +faire un pas, de peur de se découvrir. L'art de la guerre était à +régénérer. Former une masse compacte, la remplir de confiance et d'audace, +la porter promptement au-delà d'un fleuve, d'une chaîne de montagnes, et +venir frapper un ennemi qui ne s'y attend pas, en divisant ses forces, en +l'isolant de ses ressources, en lui prenant sa capitale, était un art +difficile et grand qui exigeait du génie, et qui ne pouvait se développer +qu'au milieu de la fermentation révolutionnaire. + +La révolution, en mettant en mouvement tous les esprits, prépara l'époque +des grandes combinaisons militaires. D'abord elle suscita pour sa cause des +masses d'hommes énormes, et bien autrement considérables que toutes celles +qui furent jamais soulevées pour la cause des rois. Ensuite elle excita une +impatience de succès extraordinaires, dégoûta des combats lents et +méthodiques, et suggéra l'idée des irruptions soudaines et nombreuses sur +un même point. De tous côtés on disait: il faut nous battre en masse. +C'était le cri des soldats sur toutes les frontières, et des jacobins dans +les clubs. Couthon, arrivant à Lyon, avait répondu à tous les raisonnemens +de Dubois-Crancé, en disant qu'il fallait livrer l'assaut en masse. Enfin +Barrère avait fait un rapport habile et profond, où il montrait que la +cause de nos revers était dans les combats de détail. Ainsi, en formant des +masses, en les remplissant d'audace, en les affranchissant de toute +routine, en leur imprimant l'esprit et le courage des innovations, la +révolution prépara la renaissance de la grande guerre. Ce changement ne +pouvait pas s'opérer sans désordre. Des paysans, des ouvriers, transportés +sur les champs de bataille, n'y apportaient le premier jour que +l'ignorance, l'indiscipline et les terreurs paniques, effets naturels +d'une mauvaise organisation. Les représentans, qui venaient souffler les +passions révolutionnaires dans les camps, exigeaient souvent l'impossible, +et commettaient des iniquités à l'égard de braves généraux. Dumouriez, +Custine, Houchard, Brunet, Canclaux, Jourdan, périrent ou se retirèrent +devant ce torrent; mais en un mois, ces ouvriers, d'abord jacobins +déclamateurs, devenaient des soldats dociles et braves; ces représentans +communiquaient une audace et une volonté extraordinaires aux armées; et, à +force d'exigences et de changemens, ils finissaient par trouver les génies +hardis qui convenaient aux circonstances. + +Enfin un homme vint régulariser ce grand mouvement: ce fut Carnot. +Autrefois officier du génie, et depuis membre de la convention et du comité +de salut public; partageant en quelque sorte son inviolabilité, il put +impunément introduire de l'ordre dans des opérations trop décousues, et +surtout leur imprimer un ensemble qu'avant lui aucun ministre n'eût été +assez obéi pour leur imposer. L'une des principales causes de nos revers +précédens, c'était la confusion qui accompagne une grande fermentation. Le +comité établi et devenu irrésistible, et Carnot étant revêtu de toute la +puissance de ce comité, on obéit à la pensée de l'homme sage qui, calculant +sur l'ensemble, prescrivait des mouvemens parfaitement coordonnés entre +eux, et tendant à un même but. Des généraux ne pouvaient plus, comme +Dumouriez ou Custine avaient fait autrefois, agir chacun de leur côté, en +attirant toute la guerre et tous les moyens à eux. Des représentans ne +pouvaient plus ordonner ni contrarier des manoeuvres, ni modifier les +ordres supérieurs. Il fallait obéir à la volonté suprême du comité, et se +conformer au plan uniforme qu'il avait prescrit. Placé ainsi au centre, +planant sur toutes les frontières, l'esprit de Carnot, en s'élevant, dut +s'agrandir; il conçut des plans étendus, dans lesquels la prudence se +conciliait avec la hardiesse. L'instruction envoyée à Houchard en est la +preuve. Sans doute, ses plans avaient quelquefois l'inconvénient des plans +formés dans des bureaux: quand ses ordres arrivaient, ils n'étaient ni +toujours convenables aux lieux, ni exécutables dans le moment, mais ils +rachetaient par l'ensemble l'inconvénient des détails, et nous assurèrent, +l'année suivante, des triomphes universels. + +Carnot était accouru sur la frontière du Nord auprès de Jourdan. La +résolution était prise d'attaquer hardiment l'ennemi, quoiqu'il parût +formidable. Carnot demanda un plan au général pour juger ses vues et les +concilier avec celles du comité, c'est-à-dire avec les siennes. Les +coalisés, revenus de Dunkerque vers le milieu de la ligne, s'étaient +réunis entre l'Escaut et la Meuse, et formaient là une masse redoutable qui +pouvait porter des coups décisifs. Nous avons déjà fait connaître le +théâtre de la guerre. Plusieurs lignes partagent l'espace compris entre la +Meuse et la mer; c'est la Lys, la Scarpe, l'Escaut et la Sambre. Les +alliés, en prenant Condé et Valenciennes, s'étaient assuré deux points +importans sur l'Escaut. Le Quesnoy, dont ils venaient de s'emparer, leur +donnait un appui entre l'Escaut et la Sambre; mais ils n'en avaient aucun +sur la Sambre même. Ils songèrent à Maubeuge, qui, par sa position sur la +Sambre, les aurait rendus à peu près maîtres de l'espace compris entre +cette rivière et la Meuse. A l'ouverture de la campagne prochaine, +Valenciennes et Maubeuge leur auraient fourni ainsi une base excellente +d'opérations, et leur campagne de 1793 n'eût pas été entièrement inutile. +Leur dernier projet consista donc à occuper Maubeuge. + +Du côté des Français, chez lesquels l'esprit de combinaison commençait à se +développer, on imagina d'agir par Lille et Maubeuge, sur les deux ailes de +l'ennemi, et, en le débordant ainsi sur ses deux flancs, on espéra de faire +tomber son centre. On s'exposait, il est vrai, de cette manière, à essuyer +tout son effort sur l'une ou sur l'autre des deux ailes, et on lui +laissait tout l'avantage de sa masse; mais il y avait certainement moins de +routine dans cette conception que dans les précédentes. Cependant le plus +pressant était de secourir Maubeuge. Jourdan, laissant à peu près cinquante +mille hommes dans les camps de Gavrelle, de Lille et de Cassel, pour former +son aile gauche, réunissait à Guise le plus de monde possible. Il avait +composé une masse d'environ quarante-cinq mille hommes, déjà organisés, et +faisait enrégimenter en toute hâte les nouvelles levées provenant de la +réquisition permanente. Cependant ces levées étaient dans un tel désordre, +qu'il fallut laisser des détachemens de troupes de ligne pour les garder. +Jourdan fixa donc à Guise le rendez-vous de toutes les recrues, et s'avança +sur cinq colonnes au secours de Maubeuge. + +Déjà l'ennemi avait investi cette place. Comme celles de Valenciennes et de +Lille, elle était soutenue par un camp retranché, placé sur la rive droite +de la Sambre, du côté même par lequel s'avançaient les Français. Deux +divisions, celles des généraux Desjardins et Mayer, gardaient le cours de +la Sambre, l'une au-dessus, l'autre au-dessous de Maubeuge. L'ennemi, au +lieu de s'avancer en deux masses serrées, et de refouler Desjardins sur +Maubeuge, et de rejeter Mayer en arrière sur Charleroy, où il eût été +perdu, passa la Sambre en petites masses, et laissa les deux divisions +Desjardins et Mayer se rallier dans le camp retranché de Maubeuge. C'était +fort bien d'avoir séparé Desjardins de Jourdan, et de l'avoir empêché ainsi +de grossir l'armée active des Français; mais en laissant Mayer se réunir à +Desjardins, on avait permis à ces deux généraux de former sous Maubeuge un +corps de vingt mille hommes, qui pouvait sortir du rôle de simple garnison, +surtout à l'approche de la grande armée de Jourdan. Cependant la difficulté +de nourrir ce nombreux rassemblement était un inconvénient des plus graves +pour Maubeuge, et pouvait, jusqu'à un certain point, excuser les généraux +ennemis d'avoir permis la jonction. + +Le prince de Cobourg plaça les Hollandais, au nombre de douze mille, sur la +rive gauche de la Sambre, et s'attacha à faire incendier les magasins de +Maubeuge, pour augmenter la disette. Il porta le général Colloredo sur la +rive droite, et le chargea d'investir le camp retranché. En avant de +Colloredo, Clerfayt avec trois divisions forma le corps d'observation, et +dut s'opposer à la marche de Jourdan. Les coalisés comptaient à peu près +soixante-cinq mille hommes. + +Avec de l'audace et du génie, le prince de Cobourg aurait laissé quinze ou +vingt mille hommes au plus pour contenir Maubeuge; il aurait marché +ensuite avec quarante-cinq ou cinquante mille sur le général Jourdan, et +l'aurait battu infailliblement; car, avec l'avantage de l'offensive, et à +nombre égal, ses troupes devaient l'emporter sur les nôtres encore mal +organisées. Au lieu d'adopter ce plan, le prince de Cobourg laissa environ +trente-cinq mille hommes autour de la place, et resta en observation avec +environ trente mille, dans les positions de Dourlers et Watignies. + +Dans cet état de choses, il n'était pas impossible au général Jourdan de +percer sur un point la ligne occupée par le corps d'observation, de marcher +sur Colloredo qui faisait l'investissement du camp retranché, de le mettre +entre deux feux, et, après l'avoir accablé, de s'adjoindre l'armée entière +de Maubeuge, de former avec elle une masse de soixante mille hommes, et de +battre tous les coalisés placés sur la rive droite de la Sambre. Pour cela, +il fallait diriger une seule attaque sur Watignies, point le plus faible; +mais, en se portant exclusivement de ce côté, on laissait ouverte la route +d'Avesnes qui aboutissait à Guise, où était notre base et le lieu de la +réunion de tous les dépôts. Le général français préféra un plan plus +prudent, mais moins fécond, et fit attaquer le corps d'observation sur +quatre points, de manière à garder toujours la route d'Avesnes et de Guise. +A sa gauche, il détacha la division Fromentin sur Saint-Waast, avec ordre +de marcher entre la Sambre et la droite de l'ennemi. Le général Balland, +avec plusieurs batteries, dut se placer au centre, en face de Dourlers, +pour contenir Clerfayt par une forte canonnade. Le général Duquesnoy +s'avança avec la droite sur Watignies, qui formait la gauche de l'ennemi, +un peu en arrière de la position centrale de Dourlers. Ce point n'était +occupé que par un faible corps. Une quatrième division, celle du général +Beauregard, placée encore au-delà de la droite, dut seconder Duquesnoy dans +son attaque sur Watignies. Ces divers mouvemens étaient peu liés, et ne +portaient pas sur les points décisifs. Ils s'effectuèrent le 15 octobre au +matin. Le général Fromentin s'empara de Saint-Waast; mais n'ayant pas pris +la précaution de longer les bois pour se tenir à l'abri de la cavalerie, il +fut assailli et rejeté dans le ravin de Saint-Rémy. Au centre, où l'on +croyait Fromentin maître de Saint-Waast, et où l'on savait que la droite +avait réussi à s'approcher de Watignies, on voulut passer outre, et au lieu +de canonner Dourlers, on songea à s'en emparer. Il paraît que ce fut l'avis +de Carnot, qui décida l'attaque malgré le général Jourdan. Notre infanterie +se jeta dans le ravin qui la séparait de Dourlers, gravit le terrain sous +un feu meurtrier, et arriva sur un plateau où elle avait en tête des +batteries formidables, et en flanc une nombreuse cavalerie prête à la +charger. Dans ce même instant, un nouveau corps, qui venait de contribuer à +mettre Fromentin en déroute, menaçait encore de la déborder sur sa gauche. +Le général Jourdan s'exposa au plus grand danger pour la maintenir; mais +elle plia, se jeta en désordre dans le ravin, et très heureusement reprit +ses positions sans avoir été poursuivie. Nous avions perdu près de mille +hommes à cette tentative, et notre gauche sous Fromentin avait perdu son +artillerie. Le général Duquesnoy, à la droite, avait seul réussi, en +parvenant à s'approcher de Watignies. + +Après cette tentative, la position était mieux connue des Français. Ils +sentirent que Dourlers était trop défendu pour diriger sur ce point +l'attaque principale; que Watignies, à peine gardé par le général Trécy, et +placé en arrière de Dourlers, était facile à emporter, et que ce village +une fois occupé par le gros de nos forces, la position de Dourlers tombait +nécessairement. Jourdan détacha donc six à sept mille hommes vers sa +droite, pour renforcer le général Duquesnoy; il ordonna au général +Beauregard, trop éloigné avec sa quatrième colonne, de se rabattre d'Eule +sur Obrechies, de manière à opérer un effort concentrique sur Watignies, +conjointement avec le général Duquesnoy; mais il persista à continuer sa +démonstration sur le centre, et à faire marcher Fromentin vers la gauche, +afin d'embrasser toujours le front entier de l'ennemi. + +Le lendemain 16, l'attaque commença. Notre infanterie débouchant par les +trois villages de Dinant, Demichaux et Choisy, aborda Watignies. Les +grenadiers autrichiens, qui liaient Watignies à Dourlers, furent rejetés +dans les bois. La cavalerie ennemie fut contenue par l'artillerie légère +disposée à propos, et Watignies fut emporté. Le général Beauregard, moins +heureux, fut surpris par une brigade que les Autrichiens avaient détachée +contre lui. Sa troupe, s'exagérant la force de l'ennemi, se débanda, et +céda une partie du terrain. A Dourlers et Saint-Waast, on s'était contenu +réciproquement; mais Watignies était occupé, et c'était l'essentiel. +Jourdan, pour s'en assurer la possession, y renforça encore une fois sa +droite de cinq ou six mille hommes. Cobourg, trop prompt à céder au danger, +se retira, malgré le succès obtenu sur Beauregard, et malgré l'arrivée du +duc d'York, qui venait à marches forcées de l'autre côté de la Sambre. Il +est probable que la crainte de voir les Français s'unir aux vingt mille +hommes du camp retranché, l'empêcha de persister à occuper la rive droite +de la Sambre. Il est certain que si l'armée de Maubeuge, au bruit du canon +de Watignies, eût attaqué le faible corps d'investissement, et tâché de +marcher vers Jourdan, les coalisés auraient pu être accablés. Les soldats +le demandaient à grands cris; mais le général Ferrand s'y opposa, et le +général Chancel, qu'on crut à tort coupable de ce refus, fut envoyé au +tribunal révolutionnaire. L'heureuse attaque de Watignies décida la levée +du siége de Maubeuge, comme celle d'Hondschoote avait décidé la levée du +siége de Dunkerque: elle fut appelée victoire de Watignies, et produisit +sur les esprits la plus grande impression. + +Les coalisés se trouvaient ainsi concentrés entre l'Escaut et la Sambre. Le +comité de salut public voulut aussitôt tirer parti de la victoire de +Watignies, du découragement qu'elle avait jeté chez l'ennemi, de l'énergie +qu'elle avait rendue à notre armée, et résolut de tenter un dernier effort +qui, avant l'hiver, rejetât les coalisés hors du territoire, et les laissât +avec le sentiment décourageant d'une campagne entièrement perdue. L'avis de +Jourdan et de Carnot était opposé a celui du comité. Ils pensaient que les +pluies, déjà très abondantes, le mauvais état des chemins, la fatigue des +troupes, étaient des raisons suffisantes d'entrer dans les quartiers +d'hiver, et ils conseillaient d'employer la mauvaise saison à discipliner +et organiser l'armée. Cependant le comité insista pour qu'on délivrât le +territoire, disant que dans cette saison une défaite ne pourrait pas avoir +de grands résultats. D'après l'idée nouvellement imaginée d'agir sur les +ailes, le comité ordonna de marcher par Maubeuge et Charleroi d'un côté, +par Cysaing, Maulde et Tournay de l'autre, et d'envelopper ainsi l'ennemi +sur le territoire qu'il avait envahi. L'arrêté fut signé le 22 octobre. Les +ordres furent donnés en conséquence; l'armée des Ardennes dut se joindre à +Jourdan; les garnisons des places fortes durent en sortir, et être +remplacées par les nouvelles réquisitions. + +La guerre de la Vendée venait d'être reprise avec une nouvelle activité. On +a vu que Canclaux s'était replié sur Nantes, et que les colonnes de la +Haute-Vendée étaient rentrées à Angers et à Saumur. Avant que les nouveaux +décrets qui confondaient les deux armées de la Rochelle et de Brest en une +seule, et en conféraient le commandement au général Léchelle, fussent +connus, Canclaux prépara un nouveau mouvement offensif. La garnison de +Mayence était déjà réduite, par la guerre et les maladies, à neuf ou dix +mille hommes. La division de Brest, battue sous Beysser, était presque +désorganisée. Canclaux n'en résolut pas moins une marche très-hardie au +centre de la Vendée, et en même temps il conjura Rossignol de le seconder +avec son armée. Rossignol réunit aussitôt un conseil de guerre à Saumur, le +2 octobre, et fit décider que les colonnes de Saumur, de Thouars et de la +Châtaigneraye, se réuniraient le 7 à Bressuire, et marcheraient de là à +Châtillon, pour faire concourir leur attaque avec celle de Canclaux. Il +prescrivit en même temps aux deux colonnes de Luçon et des Sables de garder +la défensive, à cause de leurs derniers revers, et des dangers qui les +menaçaient du côté de la Basse-Vendée. + +Pendant ce temps, Canclaux s'était avancé le 1er octobre jusqu'à Montaigu, +poussant des reconnaissances jusqu'à Saint-Fulgent, pour tâcher de se lier +par sa droite avec la colonne de Luçon, dans le cas où elle parviendrait à +reprendre l'offensive. Enhardi par le succès de sa marche, il ordonna, le +6, à l'avant-garde, toujours commandée par Kléber, de se porter à +Tiffauges. Quatre mille Mayençais rencontrèrent l'armée de d'Elbée et de +Bonchamps à Saint-Simphorien, la mirent en déroute après un combat +sanglant, et la repoussèrent fort loin. Dans la soirée même, arriva le +décret qui destituait Canclaux, Aubert-Dubayet et Grouchy. Le +mécontentement fut très-grand dans la colonne de Mayence, et Philippeaux, +Gillet, Merlin et Rewbell, qui voyaient l'armée privée d'un excellent +général au moment où elle était exposée au centre de la Vendée, en furent +indignés. C'était sans doute une excellente mesure que de réunir le +commandement de l'Ouest sur une seule tête, mais il fallait choisir un +autre individu pour en supporter le fardeau. Léchelle était ignorant et +lâche, dit Kléber dans ses mémoires, et ne se montra jamais une seule fois +au feu. Simple officier dans l'armée de La Rochelle, on l'avança +subitement, comme Rossignol, à cause de sa réputation de patriotisme, mais +on ignorait que n'ayant ni l'esprit naturel de Rossignol, ni sa bravoure, +il était aussi mauvais soldat que mauvais général. En attendant son +arrivée, Kléber eut le commandement. On resta dans les mêmes positions +entre Montaigu et Tiffauges. + +Léchelle arriva enfin le 8 octobre, et on tint un conseil de guerre en sa +présence. On venait d'apprendre la marche des colonnes de Saumur, de +Thouars et de la Châtaigneraye, sur Bressuire: il fut convenu alors qu'on +persisterait à marcher sur Cholet, où l'on se joindrait aux trois colonnes +réunies à Bressuire, et en même temps il fut ordonné au reste de la +division de Luçon de s'avancer vers le rendez-vous général. Léchelle ne +comprit rien aux raisonnemens des généraux, et approuva tout en disant: _Il +faut marcher majestueusement et en masse_. Kléber replia sa carte avec +mépris. Merlin dit qu'on avait choisi le plus ignorant des hommes pour +l'envoyer à l'armée la plus compromise. Dès ce moment, Kléber fut chargé, +par les représentans, de diriger seul les opérations, en se bornant, pour +la forme, à en rendre compte à Léchelle. Celui-ci profita de cet +arrangement pour se tenir à une grande distance du champ de bataille. +Éloigné du danger, il haïssait les braves qui se battaient pour lui, mais +du moins il les laissait se battre, quand et comme il leur plaisait. + +Dans ce moment, Charette, voyant les dangers qui menaçaient les chefs de la +Haute-Vendée, se sépara d'eux, prétextant de fausses raisons de +mécontentement, et il se rejeta sur la côte, avec le projet de s'emparer de +l'île de Noirmoutiers. Il s'en rendit maître en effet, le 12, par une +surprise et par la trahison du chef qui y commandait. Il était ainsi assuré +de sauver sa division, et d'entrer en communication avec les Anglais; mais +il laissait le parti de la Haute-Vendée exposé à une destruction presque +inévitable. Dans l'intérêt de la cause commune, il avait bien mieux à +faire: il pouvait attaquer la colonne de Mayence sur les derrières, et +peut-être la détruire. Les chefs de la grande armée lui envoyèrent lettres +sur lettres pour l'y engager; mais ils n'en reçurent jamais aucune réponse. + +Ces malheureux chefs de la Haute-Vendée étaient pressés de tous côtés. Les +colonnes républicaines qui devaient se réunir à Bressuire s'y trouvaient à +l'époque fixée, et elles s'étaient acheminées le 9 de Bressuire sur +Châtillon. Sur la route, elles rencontrèrent l'armée de M. de Lescure, et +la mirent en désordre. Westermann, réintégré dans son commandement, était +toujours à l'avant-garde, à la têtes de quelques cents hommes. Il entra le +premier dans Châtillon le 9 au soir. L'armée entière y pénétra le lendemain +10. Pendant ce mouvement, Lescure et Larochejacquelein avaient appelé à +leur secours la grande armée, qui n'était pas loin d'eux; car, déjà très +resserrés au centre de ce pays, ils combattaient à peu de distance les uns +des autres. Tous les généraux réunis résolurent de se porter sur Châtillon. +Ils se mirent en marche le 11. Westermann s'avançait déjà de Châtillon sur +Mortagne, avec cinq cents hommes d'avant-garde. D'abord il ne crut pas +avoir affaire à toute une armée, et ne demanda pas de grands secours à son +général. Mais enveloppé tout à coup, il fut obligé de se replier +rapidement, et rentra dans Châtillon avec sa troupe. Le désordre se mit +alors dans la ville, et l'armée républicaine l'abandonna précipitamment. +Westermann se réunissant au général en chef Chalbos, et groupant autour de +lui quelques braves, arrêta la fuite, et se reporta même assez près de +Châtillon. A l'entrée de la nuit, il dit à quelques-uns de ses soldats qui +avaient fui: «Vous avez perdu votre honneur aujourd'hui, il faut le +recouvrer.» Il prend aussitôt cent cavaliers, fait monter cent grenadiers +en croupe, et la nuit, tandis que les Vendéens confondus dans Châtillon +sont endormis ou pris de vin, il a l'audace d'y entrer, et de se jeter au +milieu de toute une armée. Le désordre fut au comble, et le carnage +effroyable. Les Vendéens, ne se reconnaissant pas, se battaient entre eux, +et, au milieu d'une horrible confusion, femmes, enfans, vieillards, étaient +égorgés. Westermann sortit à la pointe du jour avec les trente ou quarante +soldats qui lui restaient, et alla rejoindre, à une lieue de la ville, le +gros de l'armée. Le 12, un spectacle affreux vint frapper les Vendéens, ils +sortirent eux-mêmes de Châtillon, inondé de sang et dévoré des flammes, et +se portèrent du côté de Cholet où marchaient les Mayençais. Chalbos, après +avoir rétabli l'ordre dans sa division, rentra le surlendemain 14 dans +Châtillon, et se disposa à se porter de nouveau en avant, pour faire sa +jonction avec l'armée de Nantes. + +Tous les chefs vendéens, d'Elbée, Bonchamps, Lescure, La Rochejaquelein, +étaient réunis avec leurs forces aux environs de Cholet. Les Mayençais, qui +s'étaient mis en marche le 14, s'en approchaient; la colonne de Châtillon +n'en était plus qu'à peu de distance; et la division de Luçon, qu'on avait +mandée, s'avançait aussi, et devait venir se placer entre les colonnes de +Mayence et de Châtillon. On touchait donc au moment de la jonction +générale. Le 15, l'armée de Mayence marchait en deux masses vers Mortagne, +qui venait d'être évacué. Kléber, avec le corps de bataille, formait la +gauche, et Beaupuy, la droite. Au même moment, la colonne de Luçon arrivait +vers Mortagne, espérant trouver un bataillon de direction que Léchelle +aurait dû faire placer sur sa route. Mais ce général, qui ne faisait rien, +ne s'était pas même acquitté de ce soin accessoire. La colonne est aussitôt +surprise par Lescure, et se trouve assaillie de tous côtés. Heureusement +Beaupuy, qui était près d'elle par sa position vers Mortagne, accourt à son +secours, et parvient à la dégager. Les Vendéens sont repoussés. Le +malheureux Lescure reçoit une balle au-dessus du sourcil, et tombe dans les +bras de ses soldats, qui l'emportent et prennent la fuite. La colonne de +Luçon se réunit alors à celle de Beaupuy. Le jeune Marceau venait d'en +prendre le commandement. A la gauche, et dans le même moment, Kléber +soutenait un combat vers Saint-Christophe, et repoussait l'ennemi. Le 15 au +soir, toutes les troupes républicaines bivouaquaient dans les champs devant +Cholet, où les Vendéens s'étaient retirés. La division de Luçon était +d'environ trois mille hommes, ce qui, avec la colonne de Mayence, faisait à +peu près douze ou treize mille. + +Le lendemain matin 16, les Vendéens, après quelques coups de canon, +évacuèrent Cholet, et se replièrent sur Beaupréau. Kléber y entra aussitôt, +et, défendant le pillage sous peine de mort, y fit observer le plus grand +ordre. La colonne de Luçon fit de même à Mortagne. Ainsi tous les +historiens qui ont dit qu'on brûla Cholet et Mortagne ont commis une erreur +ou avancé un mensonge. + +Kléber fit aussitôt toutes ses dispositions, car Léchelle était à deux +lieues en arrière. La rivière de Moine passe devant Cholet; au-delà, se +trouve un terrain montueux, inégal, formant un demi-cercle de hauteurs. A +gauche de ce demi-cercle, se trouve le bois de Cholet; au centre de Cholet +même, et à droite, un château élevé, Kléber plaça Beaupuy, avec +l'avant-garde, en avant du bois; Haxo, avec la réserve des Mayençais, +derrière l'avant-garde, et de manière à la soutenir; il rangea la colonne +de Luçon, commandée par Marceau, au centre, et Vimeux, avec le reste des +Mayençais, à la droite, sur les hauteurs. La colonne de Châtillon arriva +dans la nuit du 16 au 17. Elle était à peu près de neuf ou dix mille +hommes, ce qui portait les forces totales des républicains à vingt-deux +mille environ. Le 17, au matin, on tint conseil. Kléber n'aimait pas sa +position en avant de Cholet, parce qu'elle n'avait qu'une retraite, le pont +de la rivière de Moine aboutissant à la ville. Il voulait qu'on marchât en +avant pour tourner Beaupréau, et couper les Vendéens de la Loire. Les +représentans combattirent son avis, parce que la colonne venue de Châtillon +avait besoin d'un jour de repos. + +Pendant ce temps, les chefs vendéens délibéraient à Beaupréau, au milieu +d'une horrible confusion. Les paysans traînaient avec eux leurs femmes, +leurs enfans, leurs bestiaux, et formaient une émigration de plus de cent +mille individus. La Rochejaquelein, d'Elbée, auraient voulu qu'on se fît +tuer sur la rive gauche; mais Talmont, d'Autichamp, qui avaient une grande +influence en Bretagne, désiraient impatiemment qu'on se transportât sur la +rive droite. Bonchamps, qui voyait, dans une excursion vers les côtes du +Nord, une grande entreprise, et qui avait, dit-on, un projet lié avec +l'Angleterre, opinait pour passer la Loire. Cependant il était assez d'avis +de tenter un dernier effort, et d'essayer une grande bataille devant +Cholet. Avant d'engager le combat, il fit envoyer un détachement de quatre +mille hommes à Varades, pour s'assurer un passage sur la Loire en cas de +défaite. + +La bataille était résolue. Les Vendéens s'avancèrent, au nombre de quarante +mille hommes, sur Cholet, le 15 octobre, à une heure après midi. Les +généraux républicains ne s'attendaient pas à être attaqués, et venaient +d'ordonner un jour de repos. Les Vendéens s'étaient formés en trois +colonnes: l'une dirigée sur la gauche, où étaient Beaupuy et Haxo; l'autre +sur le centre, commandé par Marceau; la troisième sur la droite, confiée à +Vimeux. Les Vendéens marchaient en ligne et en rang, comme des troupes +régulières. Tous les chefs blessés qui pouvaient supporter le cheval +étaient au milieu de leurs paysans, et les soutenaient en ce jour qui +devait décider de leur existence et de la possession de leurs foyers. Entre +Beaupréau et la Loire, dans chaque commune qui leur restait, on célébrait +la messe, et on invoquait le ciel pour cette cause si malheureuse et si +menacée. + +Les Vendéens s'ébranlent, et joignent l'avant-garde de Beaupuy, placée, +comme nous l'avons dit, dans une plaine en avant du bois de Cholet. Une +partie d'entre eux s'avance en masse serrée, et charge à la manière des +troupes de ligne; les autres s'éparpillent en tirailleurs pour tourner +l'avant-garde, et même l'aile gauche, en pénétrant dans les bois de Cholet. +Les républicains accablés sont forcés de plier; Beaupuy a deux chevaux tués +sous lui; il tombe embarrassé par son éperon, et allait être pris, +lorsqu'il se jette derrière un caisson, se saisit d'un troisième cheval, et +va rejoindre sa colonne. Dans ce moment Kléber accourt vers l'aile menacée; +il ordonne au centre et à la droite de ne pas se dégarnir, et mande à +Chalbos de faire sortir de Cholet une de ses colonnes pour venir au +secours de la gauche. Lui-même se place auprès d'Haxo, rétablit la +confiance dans ses bataillons, et ramène au feu ceux qui avaient plié sous +le grand nombre. Les Vendéens sont repoussés à leur tour, reviennent avec +acharnement, et sont repoussés encore. Pendant ce temps, le combat s'engage +au centre et à la droite avec la même fureur. A la droite, Vimeux est si +bien placé, que tous les efforts de l'ennemi demeurent impuissans. + +Au centre, cependant, les Vendéens s'avancent avec plus d'avantage qu'aux +deux ailes, et pénètrent dans l'enfoncement où se trouve le jeune Marceau. +Kléber y accourt pour soutenir la colonne de Luçon, et, à l'instant même, +une des divisions de Chalbos, qu'il avait demandée, sort de Cholet, au +nombre de quatre mille hommes. Ce renfort était d'une grande importance +dans ce moment; mais, à la vue de cette plaine en feu, cette division mal +organisée, comme toutes celles de l'armée de La Rochelle, se débande et +rentre en désordre dans Cholet. Kléber et Marceau restent au centre avec la +seule colonne de Luçon. Le jeune Marceau, qui la commande, ne s'intimide +pas; il laisse approcher l'ennemi à une portée de fusil, puis tout à coup +démasque son artillerie, et, de son feu imprévu, arrête et accable les +Vendéens. Ceux-ci résistent d'abord; ils se rallient, se serrent sous une +pluie de mitraille; mais bientôt ils cèdent et fuient en désordre. Dans ce +moment, leur déroute est générale au centre, à la droite et à la gauche; +Beaupuy, avec son avant-garde ralliée, les poursuit à toute outrance. + +Les colonnes de Mayence et de Luçon étaient les seules qui eussent pris +part à la bataille. Ainsi treize mille hommes en avaient battu quarante +mille. De part et d'autre, on avait déployé la plus grande valeur; mais la +régularité et la discipline décidèrent l'avantage en faveur des +républicains. Marceau, Beaupuy, Merlin, qui pointait lui-même les pièces, +avaient déployé le plus grand héroïsme; Kléber avait montré son coup d'oeil +et sa vigueur accoutumés sur le champ de bataille. Du côté des Vendéens, +d'Elbée, Bonchamps, après avoir fait des prodiges, avaient été blessés à +mort; La Rochejaquelein restait seul de tous les chefs, et il n'avait rien +oublié pour partager leurs glorieuses blessures. Le combat avait duré +depuis deux heures jusqu'à six. + +L'obscurité régnait déjà de toutes parts; les Vendéens fuyaient en toute +hâte, jetant leurs sabots sur les routes. Beaupuy les suivait à perte +d'haleine. A Beaupuy s'était joint Westermann, qui, ne voulant pas partager +l'inaction des troupes de Chalbos, avait pris un corps de cavalerie, et +courait, à bride abattue, sur les fuyards. Après avoir poursuivi l'ennemi +fort long-temps, Beaupuy et Westermann s'arrêtent, et songent à faire +reposer leurs troupes. Cependant, disent-ils, nous trouverons plutôt du +pain à Beaupréau qu'à Cholet, et ils osent marcher sur Beaupréau, où l'on +supposait que les Vendéens s'étaient retirés en masse. Mais la fuite avait +été si rapide, qu'une partie se trouvait déjà à Saint-Florent, sur les +bords de la Loire. Le reste, à l'approche des républicains, évacue +Beaupréau en désordre, et leur cède ce poste où ils auraient pu se +défendre. + +Le lendemain matin, 18, l'armée entière marche de Cholet vers Beaupréau. +Les avant-gardes de Beaupuy, placées sur la route de Saint-Florent, voient +un grand nombre d'individus accourir en criant: _Vive la république, vive +Bonchamps!_ On les interroge, et ils répondent en proclamant Bonchamps +comme leur libérateur. En effet, ce jeune héros, étendu sur un matelas, et +près d'expirer d'un coup de feu dans le bas-ventre, avait demandé et obtenu +la grâce de quatre mille prisonniers que les Vendéens traînaient à leur +suite, et qu'ils voulaient fusiller; les prisonniers rejoignaient l'armée +républicaine. + +[Illustration: MORT DE BONCHAMP.] + +Dans ce moment, quatre-vingt mille individus, femmes, enfans, vieillards, +hommes armés, étaient au bord de la Loire, avec les débris de ce qu'ils +possédaient, et se disputaient une vingtaine de barques pour passer à +l'autre bord. Le conseil supérieur, composé des chefs qui étaient +capables encore d'opiner, délibérait s'il fallait se séparer ou porter la +guerre en Bretagne. Quelques-uns auraient voulu qu'on se dispersât dans la +Vendée, et qu'on s'y cachât en attendant des temps meilleurs: La +Rochejaquelein était du nombre, et il conseillait de se faire tuer sur la +rive gauche plutôt que de passer sur la rive droite. Cependant l'avis +contraire prévalut, et on se décida à rester réunis et à passer outre. Mais +Bonchamps venait d'expirer, et personne n'était capable d'accomplir les +projets qu'il avait formés sur la Bretagne. D'Elbée, mourant, était envoyé +à Noirmoutiers; Lescure, blessé à mort, était transporté sur un brancard. +Quatre-vingt mille individus quittaient leurs champs, allaient porter le +ravage dans les champs voisins, et y chercher l'extermination, pour quel +but, grand Dieu! pour une cause absurde et de toutes parts délaissée ou +hypocritement défendue! Tandis que ces infortunés s'exposaient +généreusement à tant de maux, la coalition songeait à peine à eux, les +émigrés intriguaient dans les cours, quelques-uns seulement se battaient +bravement sur le Rhin, mais dans les rangs des étrangers; et personne +encore n'avait songé à envoyer ni un soldat ni un écu à cette malheureuse +Vendée, déjà signalée par vingt combats héroïques, et aujourd'hui vaincue, +fugitive et désolée. + +Les généraux républicains se réunirent à Beaupréau, et là on résolut de se +diviser, et de se rendre partie à Nantes et partie à Angers, pour empêcher +un coup de main sur ces deux places. L'avis des représentans, non partagé +pourtant par Kléber, fut que la Vendée était détruite. _La Vendée n'est +plus_, écrivirent-ils à la convention. On avait donné jusqu'au 20 octobre à +l'armée pour en finir, et elle avait terminé le 18. L'armée du Nord avait, +le même jour, gagné la bataille de Watignies, et avait terminé la campagne +en débloquant Maubeuge. Ainsi, de toutes parts, la convention semblait +n'avoir qu'à décréter la victoire pour l'assurer. L'enthousiasme fut au +comble à Paris et dans toute la France, et on commença à croire qu'avant la +fin de la saison la république serait victorieuse de tous les trônes +conjurés contre elle. + +Un seul événement pouvait troubler cette joie, c'était la perte des lignes +de Wissembourg sur le Rhin, qui avaient été forcées le 13 et le 15 octobre. +Après l'échec de Pirmasens, nous avons laissé les Prussiens et les +Autrichiens en présence des lignes de la Sarre et de la Lauter, et menaçant +à chaque instant de les envahir. Les Prussiens, ayant inquiété les Français +sur les bords de la Sarre, les obligèrent à se replier. Le corps des +Vosges, rejeté au-delà d'Hornbach, se retira fort en arrière à Bitche, +dans le centre des montagnes; l'armée de la Moselle, repoussée jusqu'à +Sarreguemines, fut séparée du corps des Vosges et de l'armée du Rhin. Dans +cette position, il devenait facile aux Prussiens, qui avaient, sur le +revers occidental, dépassé la ligne commune de la Sarre et de la Lauter, de +tourner les lignes de Wissembourg par leur extrême gauche. Alors ces lignes +devaient tomber nécessairement. C'est ce qui arriva le 13 octobre. La +Prusse et l'Autriche, que nous avons vues en désaccord, s'étaient enfin +entendues, le roi de Prusse s'était rendu en Pologne, et avait laissé le +commandement à Brunswick, avec ordre de se concerter avec Wurmser. Du 13 au +14 octobre, tandis que les Prussiens marchaient le long de la ligne des +Vosges jusqu'à Bitche, bien au-delà de la hauteur de Wissembourg, Wurmser +devait attaquer les lignes de la Lauter sur sept colonnes. La première, +sous le prince de Waldeck, chargée de passer le Rhin à Seltz, et de tourner +Lauterbourg, rencontra, dans la nature des lieux et le courage d'un +demi-bataillon des Pyrénées, des obstacles invincibles; la seconde, bien +qu'elle eût passé les lignes au-dessus de Lauterbourg, fut repoussée; les +autres, après avoir obtenu au-dessus et autour de Wissembourg des avantages +balancés par la résistance vigoureuse des Français, s'emparèrent cependant +de Wissembourg. Nos troupes se retirèrent sur le poste du Geisberg, placé +un peu en arrière de Wissembourg, et beaucoup plus difficile à emporter. On +ne pouvait pas regarder encore les lignes de Wissembourg comme tout à fait +perdues; mais la nouvelle de la marche des Prussiens sur le revers +occidental, obligea le général français à se replier sur Hagueneau et sur +les lignes de la Lauter, et à céder ainsi une partie du territoire aux +coalisés. Sur ce point, la frontière était donc envahie; mais les succès du +Nord et de la Vendée couvrirent l'effet de cette mauvaise nouvelle. On +envoya Saint-Just et Lebas en Alsace, pour contenir les mouvemens que la +noblesse alsacienne et les émigrés excitaient à Strasbourg. On dirigea de +ce côté des levées nombreuses, et on se consola par la résolution de +vaincre sur ce point comme sur tous les autres. + +Les craintes affreuses qu'on avait conçues dans le mois d'août, avant les +victoires d'Hondschoote et de Watignies, avant la prise de Lyon et la +retraite des Piémontais au-delà des Alpes, avant les succès de la Vendée, +étaient dissipées. On voyait, dans ce moment, la frontière du Nord, la plus +importante et la plus menacée, délivrée de l'ennemi, Lyon rendu à la +république, la Vendée soumise, toute rébellion étouffée dans l'intérieur +jusqu'à la frontière d'Italie, où la place de Toulon résistait encore, il +est vrai, mais résistait seule. Encore un succès aux Pyrénées, à Toulon, +au Rhin, et la république était complètement victorieuse; et ce triple +succès ne semblait pas plus difficile à obtenir que les autres. Sans doute, +la tâche n'était pas finie, mais elle pouvait l'être bientôt, en continuant +les mêmes efforts et les mêmes moyens: on n'était pas encore entièrement +rassuré, mais on ne se croyait plus en danger de mort prochaine. + +FOOTNOTES: + +[Footnote 4: Décret du 18e jour du 1er mois de l'an IIe de la République.] + + + + +CHAPITRE XV. + + +EFFETS DES LOIS RÉVOLUTIONNAIRES; PROSCRIPTIONS A LYON, A MARSEILLE ET A +BORDEAUX.--PERSÉCUTIONS DIRIGÉES CONTRE LES _suspects_. INTÉRIEUR DES +PRISONS DE PARIS; ÉTAT DES PRISONNIERS A LA CONCIERGERIE.--LA REINE +MARIE-ANTOINETTE EST SÉPARÉE DE SA FAMILLE ET TRANSFÉRÉE A LA CONCIERGERIE; +TOURMENS QU'ON LUI FAIT SUBIR. CONDUITE ATROCE D'HÉBERT. SON PROCÈS DEVANT +LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. ELLE EST CONDAMNÉE A MORT ET +EXÉCUTÉE.--DÉTAILS DES PROCÈS ET DU SUPPLICE DES GIRONDINS.--EXÉCUTION DU +DUC D'ORLÉANS, DE BAILLY, DE MADAME ROLAND.--TERREUR GÉNÉRALE. SECONDE LOI +DU _maximum_. AGIOTAGE. FALSIFICATION D'UN DÉCRET PAR QUATRE +DÉPUTÉS.--ÉTABLISSEMENT DU NOUVEAU SYSTÈME MÉTRIQUE ET DU CALENDRIER +RÉPUBLICAIN.--ABOLITION DES ANCIENS CULTES; ABJURATION DE GOBEL, ÉVÊQUE DE +PARIS. ÉTABLISSEMENT DU CULTE DE LA RAISON. + + +Les mesures révolutionnaires décrétées pour le salut de la France +s'exécutaient dans toute son étendue avec la dernière vigueur. Imaginées +par les hommes les plus ardens, elles étaient violentes dans leur principe; +exécutées loin des chefs qui les avaient conçues, dans une région +inférieure, où les passions moins éclairées étaient plus brutales, elles +devenaient encore plus violentes dans l'application. On obligeait une +partie des citoyens à quitter leurs foyers, on enfermait les autres comme +suspects, on faisait enlever les denrées et les marchandises pour les +besoins des armées, on imposait des corvées pour les transports accélérés, +et on ne donnait en échange des objets requis ou des services exigés, que +des assignats, ou une créance sur l'état, qui n'inspirait aucune confiance. +On poursuivait rapidement la répartition de l'emprunt forcé, et les +répartiteurs des communes disaient aux uns: Vous avez dix mille livres de +rente; aux autres: Vous en avez vingt; et tous, sans pouvoir répliquer, +étaient obligés de fournir la somme demandée. De grandes vexations +résultaient de ce vaste arbitraire; mais les armées se remplissaient +d'hommes, les vivres s'acheminaient en abondance vers les dépôts, et le +milliard d'assignats qu'il fallait retirer de la circulation, commençait à +être perçu. Ce n'est jamais sans de grandes douleurs qu'on opère si +rapidement, et qu'on sauve un état menacé. + +Dans tous les lieux où le danger plus imminent avait exigé la présence des +commissaires de la convention, les mesures révolutionnaires étaient +devenues plus rigoureuses. Près des frontières et dans tous les départemens +suspects de royalisme ou de fédéralisme, ces commissaires avaient fait +lever la population en masse; ils avaient mis toutes choses en réquisition, +frappé les riches de taxes révolutionnaires, en outre de la taxe générale +résultant de l'emprunt forcé; ils avaient accéléré l'emprisonnement des +suspects, et quelquefois enfin ils les avaient fait juger par des +commissions révolutionnaires, instituées par eux. Laplanche, envoyé dans le +département du Cher, disait, le 29 vendémiaire, aux Jacobins: «Partout j'ai +mis la terreur à l'ordre du jour; partout j'ai imposé des contributions sur +les riches et les aristocrates. Orléans m'a fourni cinquante mille livres, +et deux jours m'ont suffi à Bourges pour une levée de deux millions. Ne +pouvant être partout, mes délégués m'ont suppléé: un individu nommé Mamin, +riche de sept millions, et taxé par l'un d'eux à quarante mille livres, +s'est plaint à la convention, qui a applaudi à ma conduite; et s'il eût été +imposé par moi-même, il eût payé deux millions. J'ai fait rendre, à +Orléans, un compte public à mes délégués; c'est au sein de la société +populaire qu'ils l'ont rendu, et ce compte a été sanctionné par le peuple. +Partout j'ai fait fondre les cloches, et réuni plusieurs paroisses. J'ai +destitué tous les fédéralistes, renfermé les gens suspects, mis les +sans-culottes en force. Des prêtres avaient toutes leurs commodités dans +les maisons de réclusion; les sans-culottes couchaient sur la paille dans +les prisons; les premiers m'ont fourni des matelas pour les derniers. +Partout j'ai fait marier les prêtres. Partout j'ai électrisé les coeurs et +les esprits. J'ai organisé des manufactures d'armes, visité les ateliers, +les hôpitaux, les prisons. J'ai fait partir plusieurs bataillons de la +levée en masse. J'ai passé en revue quantité de gardes nationales pour les +républicaniser, et j'ai fait guillotiner plusieurs royalistes. Enfin, j'ai +suivi mon mandat impératif. J'ai agi partout en chaud montagnard, en +représentant révolutionnaire.» + +C'est surtout dans les trois principales villes fédéralistes, Lyon, +Marseille et Bordeaux, que les représentans venaient d'imprimer une +profonde terreur. Le formidable décret rendu contre Lyon portait que les +rebelles et leurs complices seraient militairement jugés par une +commission, que les sans-culottes seraient nourris aux dépens des +aristocrates, que les maisons des riches seraient détruites, et que la +ville changerait son nom. L'exécution de ce décret était confiée à +Collot-d'Herbois, Maribon-Montaut et Fouché de Nantes. Ils s'étaient rendus +à Commune-Affranchie, emmenant avec eux quarante jacobins, pour organiser +un nouveau club et propager les principes de la société-mère. Ronsin les +avait suivis avec deux mille hommes de l'armée révolutionnaire, et ils +avaient aussitôt déployé leurs fureurs. Les représentans donnèrent le +premier coup de marteau sur l'une des maisons destinées a être démolies, +et huit cents ouvriers se mirent sur-le-champ à l'ouvrage pour détruire les +plus belles rues. Les proscriptions avaient commencé en même temps. Les +Lyonnais soupçonnés d'avoir pris les armes étaient guillotinés ou fusillés +au nombre de cinquante et soixante par jour. La terreur régnait dans cette +malheureuse cité: les commissaires envoyés pour la punir, entraînés, +enivrés par l'effusion du sang, croyant, à chaque cri de douleur, voir +renaître la révolte, écrivaient à la convention que les aristocrates +n'étaient pas réduits encore, qu'ils n'attendaient qu'une occasion pour +réagir, et qu'il fallait, pour n'avoir plus rien à craindre, déplacer une +partie de la population et détruire l'autre. Comme les moyens mis en usage +ne paraissaient pas assez rapides, Collot-d'Herbois imagina d'employer la +mine pour détruire les édifices, la mitraille pour immoler les proscrits; +et il écrivit à la convention que bientôt il allait se servir de moyens +plus prompts et plus efficaces pour punir la ville rebelle. + +A Marseille, plusieurs victimes avaient déjà succombé. Mais toute la colère +des représentans était dirigée contre Toulon, dont ils poursuivaient le +siége. + +Dans la Gironde, les vengeances s'exerçaient avec la plus grande fureur. +Isabeau et Tallien s'étaient placés à la Réole: là, ils s'occupaient à +former le noyau d'une armée révolutionnaire pour pénétrer dans Bordeaux, +et, en attendant, ils tâchaient de désorganiser les sections de cette +ville. Pour cela, ils s'étaient servis d'une section toute montagnarde, et +qui, parvenant à effrayer les autres, avait fait fermer successivement le +club fédéraliste et destituer les autorités départementales. Alors ils +étaient entrés triomphalement dans Bordeaux, et avaient rétabli la +municipalité et les autorités montagnardes. Immédiatement après, ils +avaient rendu un arrêté portant que le gouvernement de Bordeaux serait +militaire, que tous les habitans seraient désarmés, qu'une commission +spéciale jugerait les aristocrates et les fédéralistes, et qu'on lèverait +immédiatement sur les riches une taxe extraordinaire, pour fournir aux +dépenses de l'armée révolutionnaire. Cet arrêté fut aussitôt mis à +exécution, les citoyens furent désarmés, et une foule de têtes tombèrent. + +C'est à cette époque même que les députés fugitifs, qui s'étaient embarqués +en Bretagne pour la Gironde, arrivaient à Bordeaux. Ils allèrent tous +chercher un asile chez une parente de Guadet, dans les grottes de +Saint-Émilion. On savait confusément qu'ils étaient cachés de ce côté, et +Tallien faisait les plus grands efforts pour les découvrir. Il n'y avait +pas réussi encore, mais il parvint malheureusement à saisir Biroteau, venu +de Lyon pour s'embarquer à Bordeaux. Ce dernier était hors la loi. Tallien +fit aussitôt constater l'identité et consommer l'exécution. Duchâtel fut +aussi découvert; mais comme il n'était pas hors la loi, il fut transféré à +Paris pour être jugé par le tribunal révolutionnaire. On lui adjoignit les +trois jeunes amis Riouffe, Girey-Dupré et Marchenna, qui s'étaient, comme +on l'a vu, attachés à la fortune des Girondins. + +Ainsi, toutes les grandes villes de France subissaient les vengeances de la +Montagne. Mais Paris, tout plein des plus illustres victimes, allait +devenir le théâtre de bien plus grandes cruautés. + +Tandis qu'on préparait le procès de Marie-Antoinette, des girondins, du duc +d'Orléans, de Bailly, d'une foule de généraux et de ministres, on +remplissait les prisons de suspects. La commune de Paris s'était arrogé, +avons-nous dit, une espèce d'autorité législative sur tous les objets de +police, de subsistance, de commerce, de culte, et, à chaque décret, elle +rendait un arrêté explicatif pour étendre ou limiter les volontés de la +convention. Sur les réquisitions de Chaumette, elle avait singulièrement +étendu la définition des suspects, donnée par la loi du 17 septembre. +Chaumette avait, dans une instruction municipale, énuméré les caractères +auxquels il fallait les reconnaître. Cette instruction, adressée aux +sections de Paris, et bientôt à toutes celles de la république, était +conçue en ces termes: + +«Doivent être considérés comme suspects: 1º ceux qui, dans les assemblées +du peuple, arrêtent son énergie par des discours astucieux des cris +turbulens et des menaces; 2º ceux qui, plus prudens, parlent +mystérieusement des malheurs de la république, s'apitoient sur le sort du +peuple, et sont toujours prêts à répandre de mauvaises nouvelles avec une +douleur affectée; 3º ceux qui ont changé de conduite et de langage selon +les événemens; qui, muets sur les crimes des royalistes et des +fédéralistes, déclament avec emphase contre les fautes légères des +patriotes, et affectent, pour paraître républicains, une austérité, une +sévérité étudiées, et qui cèdent aussitôt qu'il s'agit d'un modéré ou d'un +aristocrate; 4º ceux qui plaignent les fermiers, les marchands avides, +contre lesquels la loi est obligée de prendre des mesures; 5º ceux qui, +ayant toujours les mots de _liberté, république_ et _patrie_ sur les +lèvres, fréquentent les ci-devant nobles, les prêtres, les +contre-révolutionnaires, les aristocrates, les feuillans, les modérés, et +s'intéressent à leur sort; 6º ceux qui n'ont pris aucune part active dans +tout ce qui intéresse la révolution, et qui, pour s'en disculper, font +valoir le paiement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leurs +services dans la garde nationale par remplacement ou autrement; 7º ceux qui +ont reçu avec indifférence la constitution républicaine, et ont fait +paraître de fausses craintes sur son établissement et sa durée; 8º ceux +qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'ont aussi rien fait pour elle; +9º ceux qui ne fréquentent pas leurs sections, et donnent pour excuse +qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en empêchent; 10º +ceux qui parlent avec mépris des autorités constituées, des signes de la +loi, des sociétés populaires, des défenseurs de la liberté; 11º ceux qui +ont signé des pétitions contre-révolutionnaires, ou fréquenté des sociétés +et clubs anticiviques; 12º ceux qui sont reconnus pour avoir été de +mauvaise foi, partisans de Lafayette, et ceux qui ont marché au pas de +charge au Champ-de-Mars.» + +Avec une telle définition, le nombre des suspects devait être illimité, et +bientôt il s'éleva, dans les prisons de Paris, de quelques cents à trois +mille. D'abord on les avait placés à la Mairie, à la Force, à la +Conciergerie, à l'Abbaye, à Sainte-Pélagie, aux Madelonettes, dans toutes +les prisons de l'état, mais ces vastes dépôts devenant insuffisans, on +songea à établir de nouvelles maisons d'arrêt, spécialement consacrées aux +détenus politiques. Les frais de garde étant à la charge des prisonniers, +on loua des maisons à leurs dépens. On en choisit une dans la rue d'Enfer, +qui fut connue sous le nom de _maison de Port-Libre_, une autre dans la rue +de Sèvres, appelée _maison Lazare_. Le collège Duplessis devint un lieu de +détention; enfin le palais du Luxembourg, d'abord destiné à recevoir les +vingt-deux girondins, fut rempli d'un grand nombre de prisonniers, et +renferma pêle-mêle tout ce qui restait de la brillante société du faubourg +Saint-Germain. Ces arrestations subites ayant amené un encombrement dans +les prisons, les détenus furent d'abord mal logés. Confondus avec les +malfaiteurs et jetés sur la paille, les premiers momens de leur détention +furent cruels. Bientôt, cependant, le temps amena l'ordre et les +adoucissemens. Les communications avec le dehors leur étant permises, ils +eurent la consolation d'embrasser leurs proches, et la faculté de se +procurer de l'argent. Alors ils louèrent des lits ou s'en firent apporter; +ils ne couchèrent plus sur la paille, et furent séparés des malfaiteurs. On +leur accorda même toutes les commodités qui pouvaient rendre leur sort plus +supportable: car le décret permettait de transporter dans les maisons +d'arrêt tous les objets dont les détenus auraient besoin. Ceux qui +habitaient les maisons nouvellement établies furent encore mieux traités. +A Port-Libre, dans la maison Lazare, au Luxembourg, on se trouvaient de +riches prisonniers, on vit régner la propreté et l'abondance. Les tables +étaient délicatement servies, moyennant les droits d'entrée que prélevaient +les geôliers. Cependant l'affluence des visiteurs étant devenue trop +considérable, et les communications avec le dehors paraissant une trop +grande faveur, cette consolation fut interdite, et les détenus ne purent +plus communiquer avec personne que par écrit, et seulement pour se procurer +les objets dont ils avaient besoin. Dès cet instant, la société parut +devenir plus intime entre ces malheureux, condamnés à exister exclusivement +ensemble. Chacun se rapprocha suivant ses goûts, et de petites sociétés se +formèrent. Des règlemens furent établis; on se partagea les soins +domestiques, et chacun en eut la charge à son tour. Une souscription fut +ouverte pour les frais de logement et de nourriture, et les riches +contribuèrent ainsi pour les pauvres. + +Après avoir vaqué aux soins de leur ménage, les différentes chambrées se +réunissaient dans des salles communes. Autour d'une table, d'une poêle, +d'une cheminée, se formaient des groupes. On se livrait au travail, à la +lecture, à la conversation. Des poètes, jetés dans les fers avec tout ce +qui avait excité la défiance par une supériorité quelconque, lisaient des +vers. Des musiciens donnaient des concerts, et on entendait chaque jour de +l'excellente musique dans ces lieux de proscription. Bientôt le luxe +accompagna les plaisirs. Les femmes se parèrent, des liaisons d'amitié et +d'amour s'établirent, et on vit se reproduire, jusqu'à la veille de +l'échafaud, toutes les scènes ordinaires de la société. Singulier exemple +du caractère français, de son insouciance, de sa gaieté, de son aptitude au +plaisir dans toutes les situations de la vie! + +Des vers charmans, des aventures romanesques, des actes de bienfaisance, +une confusion singulière de rangs, de fortune et d'opinion, signalèrent ces +trois premiers mois de la détention des suspects. Une sorte d'égalité +volontaire réalisa dans ces lieux cette égalité chimérique que des +sectaires opiniâtres voulaient faire régner partout, et qu'ils ne +réussirent à établir que dans les prisons. Il est vrai que l'orgueil de +quelques prisonniers résista à cette égalité du malheur. Tandis qu'on +voyait des hommes, fort inégaux d'ailleurs en fortune, en éducation, vivre +très bien entre eux, et se réjouir, avec un admirable désintéressement, des +victoires de cette république qui les persécutait, quelques ci-devant +nobles et leurs femmes, trouvés par hasard dans les hôtels déserts du +faubourg Saint-Germain, vivaient à part, s'appelaient encore des noms +proscrits de comte et de marquis, et laissaient voir leur dépit quand on +venait dire que les Autrichiens avaient fui devant Watignies, ou que les +Prussiens n'avaient pu franchir les Vosges. Cependant la douleur ramène +tous les coeurs à la nature et à l'humanité: bientôt, lorsque +Fouquier-Tinville, frappant chaque jour à la porte de ces demeures +désolées, demanda sans cesse de nouvelles têtes; quand les amis, les +parens, furent chaque jour séparés par la mort, ceux qui restaient +gémirent, se consolèrent ensemble, et n'eurent plus qu'un même sentiment au +milieu des mêmes malheurs. + +Cependant les prisons n'offraient pas toutes les mêmes scènes. La +Conciergerie, tenant au Palais de Justice, et renfermant, à cause de cette +proximité, les prisonniers destinés au tribunal révolutionnaire, présentait +le douloureux spectacle de quelques cents malheureux n'ayant jamais plus de +trois ou quatre jours à vivre. On les y transférait la veille de leur +jugement, et ils n'y passaient que le court intervalle qui séparait leur +jugement de leur exécution. Là se trouvaient les girondins qu'on avait +tirés du Luxembourg, leur première prison; madame Roland, qui, après avoir +fait évader son mari, s'était laissé enfermer sans songer à fuir; les +jeunes Riouffe, Girey-Dupré, Bois-Guion, attachés à la cause des députés +proscrits, et traduits de Bordeaux à Paris pour y être jugés conjointement +avec eux; Bailly, qu'on avait arrêté à Melun; l'ex-ministre des finances +Clavières, qui n'avait pas réussi à s'enfuir comme Lebrun; le duc +d'Orléans, transféré des prisons de Marseille dans celles de Paris; les +généraux Houchard, Brunet, tous réservés au même sort; et enfin +l'infortunée Marie-Antoinette, qui était destinée à devancer à l'échafaud +ces illustres victimes. Là, on ne songeait pas même à se procurer les +commodités qui adoucissaient le sort des détenus dans les autres prisons. +On habitait de sombres et de tristes réduits, où ne pénétraient ni la +lumière, ni les consolations, ni les plaisirs. A peine les prisonniers +jouissaient-ils du privilège d'être couchés sur des lits, au lieu de l'être +sur la paille. Ne pouvant se distraire du spectacle de la mort comme les +simples suspects, qui espéraient n'être que détenus jusqu'à la paix, ils +tâchaient de s'en amuser, et faisaient du tribunal révolutionnaire et de la +guillotine les plus étranges parodies. Les girondins, dans leur prison, +improvisaient et jouaient des drames singuliers et terribles, dont leur +destinée et la révolution étaient le sujet. C'est à minuit, lorsque tous +les geôliers reposaient; qu'ils commençaient ces divertissemens lugubres. +Voici l'un de ceux qu'ils avaient imaginés. Assis chacun sur un lit, ils +figuraient et les juges et les jurés du tribunal révolutionnaire, et +Fouquier-Tinville lui-même. Deux d'entre eux, placés vis-à-vis, +représentaient l'accusé avec son défenseur. Suivant l'usage du sanglant +tribunal, l'accusé était toujours condamné. Étendu aussitôt sur une planche +de lit que l'on renversait, il subissait le simulacre du supplice jusque +dans ses moindres détails. Après beaucoup d'exécutions, l'accusateur +devenait accusé, et succombait à son tour. Revenant alors couvert d'un drap +de lit, il peignait les tortures qu'il endurait aux enfers, prophétisait +leur destinée à tous ces juges iniques, et, s'emparant d'eux avec des cris +lamentables, il les entraînait dans les abîmes.... «C'est ainsi, dit +Riouffe, que nous badinions dans le sein de la mort, et que dans nos jeux +prophétiques nous disions la vérité au milieu des espions et des +bourreaux.» + +Depuis la mort de Custine, on commençait à s'habituer à ces procès +politiques, où de simples torts d'opinion étaient transformés en crimes +dignes de mort. On s'accoutumait, par une sanglante pratique, à chasser +tous les scrupules, et à regarder comme naturel d'envoyer à l'échafaud tout +membre d'un parti contraire. Les cordeliers et les jacobins avaient fait +décréter la mise en jugement de la reine, des girondins, de plusieurs +généraux et du duc d'Orléans. Ils exigeaient impérieusement qu'on leur tînt +parole, et c'est surtout par la reine qu'ils voulaient commencer cette +longue suite d'immolations. Il semblé qu'une femme aurait dû désarmer les +fureurs politiques; mais on portait plus de haine encore à Marie-Antoinette +qu'à Louis XVI. C'est à elle qu'on reprochait les trahisons de la cour, les +dilapidations du trésor, et surtout la guerre acharnée de l'Autriche. Louis +XVI, disait-on, avait tout laissé faire; mais Marie-Antoinette avait tout +fait, et c'est sur elle qu'il fallait tout punir. + +Déjà on a vu quelles réformes avaient été faites au Temple. +Marie-Antoinette avait été séparée de sa soeur, de sa fille et de son fils. +En vertu du décret qui ordonnait le jugement ou la déportation des derniers +membres de la famille des Bourbons, on l'avait transférée à la +Conciergerie; et là, seule, dans une prison étroite, elle était réduite au +plus strict nécessaire comme tous les autres prisonniers. L'imprudence d'un +ami dévoué rendit sa situation encore plus pénible. Un membre de la +municipalité, Michonnis, auquel elle inspirait un vif intérêt, voulut +introduire auprès d'elle un individu qui voulait, disait-il, la voir par +curiosité. Cet individu était un émigré courageux, mais imprudent, qui lui +jeta un oeillet renfermant ces mots écrits sur un papier très-fin: _Vos +amis sont prêts_. Espérance fausse, et aussi dangereuse pour celle qui la +recevait que pour celui qui la donnait! Michonnis et l'émigré furent +découverts et arrêtés sur-le-champ; la surveillance exercée à l'égard de +l'infortunée prisonnière devint dès ce jour encore plus rigoureuse. Des +gendarmes devaient être sans cesse de garde à la porte de sa prison, et il +leur était expressément défendu de répondre à aucune de ses paroles. + +Le misérable Hébert, substitut de Chaumette, et rédacteur de la dégoûtante +feuille du _Père Duchêne_, l'écrivain du parti dont Vincent, Ronsin, +Varlet, Leclerc, étaient chefs, Hébert s'était particulièrement attaché à +tourmenter les restes infortunés de la famille détrônée. Il prétendait que +la famille du tyran ne devait pas être mieux traitée qu'une famille +sans-culotte; et il avait fait rendre un arrêté qui supprimait l'espèce de +luxe avec lequel on avait nourri jusque-là les prisonniers du Temple. On +interdisait aux détenues la volaille et la pâtisserie; on les réduisait à +une seule espèce d'aliment à déjeuner; à un potage, à un bouilli et un plat +quelconque à dîner; à deux plats à souper, et une demi-bouteille de vin par +tête. La bougie était remplacée par la chandelle, l'argenterie par l'étain, +et la porcelaine par la faïence. Les porteurs d'eau ou de bois pouvaient +seuls entrer dans leur chambre, accompagnés de deux commissaires. Les +alimens ne leur parvenaient qu'au moyen d'un tour. Le nombreux domestique +était réduit à un cuisinier, un aide, deux servans, et une femme de charge +pour le linge. + +Immédiatement après cet arrêté, Hébert s'était rendu au Temple, et avait +inhumainement arraché aux deux infortunées prisonnières jusqu'à de petits +meubles auxquels elles tenaient beaucoup. Quatre-vingts louis que madame +Élisabeth avait en réserve, et qu'elle avait reçus de madame de Lamballe, +lui furent enlevés. Nul n'est plus dangereux, plus cruel que l'homme sans +lumières et sans éducation, revêtu d'une autorité récente. S'il a, surtout, +une âme vile; si, comme Hébert, qui distribuait des contre-marques à la +porte d'un théâtre, et volait sur les recettes, il est sans moralité +naturelle, et s'il arrive tout à coup de la fange de sa condition au +pouvoir, il se montrera aussi bas qu'atroce. Tel fut Hébert dans sa +conduite au Temple. Il ne se borna pas aux vexations que nous venons de +rapporter; lui et quelques autres imaginèrent de séparer le jeune prince de +sa tante et de sa soeur. Un cordonnier, nommé Simon, et sa femme, furent +les instituteurs auxquels on crut devoir le confier pour lui donner +l'éducation des sans-culottes. Simon et sa femme s'enfermèrent au Temple, +et devenant prisonniers avec le malheureux enfant, se chargèrent de le +soigner à leur manière. Leur nourriture était meilleure que celle des +princesses, et ils partageaient la table des commissaires municipaux qui +étaient de garde. Simon pouvait, accompagné de deux commissaires, descendre +dans la cour du Temple avec le jeune prince, afin de lui procurer un peu +d'exercice. + +Hébert conçut la pensée infâme d'arracher à cet enfant des révélations +contre sa malheureuse mère. Soit que ce misérable prêtât à l'enfant de +fausses révélations, soit qu'il eût abusé de son âge et de son état pour +lui arracher tout ce qu'il voulait, il provoqua une déposition révoltante; +et comme l'âge du jeune prince ne permettait pas de le conduire au +tribunal, Hébert vint y rapporter à sa place les infamies que lui-même +avait dictées ou supposées. + +Ce fut le 14 octobre que Marie-Antoinette parut devant ses juges. Traînée +au sanglant tribunal par l'inexorable vengeance révolutionnaire, elle n'y +paraissait avec aucune chance d'acquittement, car ce n'était pas pour l'y +faire absoudre que les jacobins l'y avaient appelée. Cependant il fallait +énoncer des griefs. Fouquier recueillit les bruits répandus dans le peuple, +depuis l'arrivée de la princesse en France; et, dans l'acte d'accusation, +il lui reprocha d'avoir dilapidé le trésor, d'abord pour ses plaisirs, puis +pour faire passer des fonds à l'empereur son frère. Il insista sur les +scènes des 5 et 6 octobre, et sur le repas des gardes-du-corps, prétendant +qu'elle avait tramé à cette époque un complot qui obligea le peuple à se +transporter à Versailles pour le déjouer. Il lui imputa ensuite de s'être +emparée de son époux, de s'être mêlée du choix des ministres, d'avoir +conduit elle-même les intrigues avec les députés gagnés à la cour, d'avoir +préparé le voyage à Varennes, d'avoir amené la guerre, et livré aux +généraux ennemis tous nos plans de campagne. Il l'accusa d'avoir préparé +une nouvelle conspiration au 10 août, d'avoir fait tirer ce jour-là sur le +peuple, et engagé son époux à se défendre en le taxant de lâcheté; enfin de +n'avoir cessé de machiner et de correspondre au dehors depuis sa captivité +au Temple, et d'y avoir traité son jeune fils en roi. On voit comment tout +est travesti et tourné à crime au jour terrible ou les vengeances des +peuples long-temps différées éclatent enfin, et frappent ceux de leurs +princes qui ne les ont pas méritées. On voit comment la prodigalité, +l'amour des plaisirs, si naturels chez une jeune princesse, comment son +attachement à son pays, son influence sur son époux, ses regrets, plus +indiscrets toujours chez une femme que chez un homme, son courage même plus +hardi, se peignaient dans ces imaginations irritées ou méchantes. + +Il fallait des témoins: on appela Lecointre, député de Versailles, qui +avait vu les 5 et 6 octobre; Hébert, qui avait souvent visité le Temple; +divers employés des ministères, et plusieurs domestiques de l'ancienne +cour. On tira de leurs prisons, pour les faire comparaître, l'amiral +d'Estaing, ancien commandant de la garde nationale de Versailles, +l'ex-procureur de la commune Manuel, Latour-du-Pin, ministre de la guerre +en 1789, le vénérable Bailly, qui, disait-on, avait été, avec Lafayette, +complice du voyage à Varennes; enfin Valazé, l'un des girondins destinés à +l'échafaud. + +Aucun fait précis ne fut articulé. Les uns avaient vu la reine joyeuse +lorsque les gardes-du-corps lui témoignaient leur dévouement; les autres +l'avaient vue triste et courroucée lorsqu'on la conduisait à Paris, ou +lorsqu'on la ramenait de Varennes; ceux-ci avaient assisté à des fêtes +splendides qui devaient coûter des sommes énormes; ceux-là avaient entendu +dire dans les bureaux ministériels que la reine s'opposait à la sanction +des décrets. Une ancienne femme de service à la cour avait, en 1788, ouï +dire au duc de Coigny que l'empereur avait déjà reçu deux cents millions de +la France pour faire la guerre aux Turcs. + +Le cynique Hébert, amené devant l'infortunée reine, osa enfin apporter les +accusations arrachées au jeune prince. Il dit que Charles Capet avait +raconté à Simon le voyage à Varennes, et désigné Lafayette et Bailly comme +en étant les coopérateurs. Puis il ajouta que cet enfant avait des vices +funestes et bien prématurés pour son âge; que Simon, l'ayant surpris et +l'ayant interrogé, avait appris qu'il tenait de sa mère les vices auxquels +il se livrait. Hébert ajouta que Marie-Antoinette voulait sans doute, en +affaiblissant de bonne heure la constitution physique de son fils, +s'assurer le moyen de le dominer, s'il remontait sur le trône. + +Les bruits échappés d'une cour méchante, pendant vingt années, avaient +donné au peuple l'opinion la plus défavorable des moeurs de la reine. +Cependant cet auditoire tout jacobin fut révolté des accusations d'Hébert. +Celui-ci n'en persista pas moins à les soutenir. Cette mère infortunée ne +répondait pas; pressée de nouveau de s'expliquer, elle dit avec une émotion +extraordinaire: «Je croyais que la nature me dispenserait de répondre à une +telle imputation; mais j'en appelle au coeur de toutes les mères ici +présentes.» Cette réponse si noble et si simple remua tous les assistans. +Cependant tout ne fut pas aussi amer pour Marie-Antoinette dans les +dépositions des témoins. Le brave d'Estaing, dont elle avait été l'ennemie, +refusa de rien dire à sa charge, et ne parla que du courage qu'elle montra +les 5 et 6 octobre, de la noble résolution qu'elle exprima de mourir auprès +de son époux plutôt que de fuir. Manuel, malgré ses hostilités avec la cour +pendant la législative déclara ne pouvoir rien dire contre l'accusée. +Quand le vénérable Bailly fut amené, Bailly qui autrefois avait si souvent +prédit à la cour les maux qu'entraîneraient ses imprudences, il parut +douloureusement affecté; et comme on lui demandait s'il connaissait la +femme Capet: «Oui, dit-il en s'inclinant avec respect, oui, j'ai connu +_madame_.» Il déclara ne rien savoir, et soutint que les déclarations +arrachées au jeune prince, relativement au voyage à Varennes, étaient +fausses. En récompense de sa déposition, il reçut des reproches outrageans, +et put juger du sort qui lui était bientôt réservé. Il n'y eut dans +l'instruction que deux faits graves, attestés par Latour-du-Pin et Valazé, +qui ne déposèrent que parce qu'ils ne pouvaient pas s'en dispenser. +Latour-du-Pin avoua que Marie-Antoinette lui avait demandé un état exact +des armées pendant qu'il était ministre de la guerre. Valazé, toujours +froid, mais respectueux pour le malheur, ne voulut rien dire à la charge de +l'accusée; cependant il ne put s'empêcher de déclarer que, membre de la +commission des vingt-quatre, et chargé avec ses collègues de vérifier les +papiers trouvés chez Septeuil, trésorier de la liste civile, il avait vu +des bons pour diverses sommes, signés _Antoinette_, ce qui était fort +naturel; mais il ajouta qu'il avait vu une lettre où le ministre priait le +roi de transmettre à la reine la copie d'un plan de campagne qu'il avait +entre ses mains. Ces deux faits, la demande de l'état des armées et la +communication du plan de campagne, furent interprétés sur-le-champ d'une +manière funeste, et on en conclut que c'était pour les envoyer à l'ennemi; +car on ne supposait pas qu'une jeune princesse s'occupât, seulement par +goût, d'administration et de plans militaires. Après ces dépositions, on en +recueillit plusieurs autres sur les dépenses de la cour, sur l'influence de +la reine dans les affaires, sur la scène du 10 août, sur ce qui se passait +au Temple; et les bruits les plus vagues, les circonstances les plus +insignifiantes, furent accueillis comme des preuves. + +[Illustration: LA REINE À LA CONCIERGERIE.] + +Marie-Antoinette répéta souvent avec présence d'esprit et avec force, qu'il +n'y avait aucun fait précis contre elle; que d'ailleurs, épouse de Louis +XVI, elle ne répondait d'aucun des actes du règne. Fouquier néanmoins la +déclara suffisamment convaincue. Chauveau-Lagarde fit d'inutiles efforts +pour la défendre; et cette reine infortunée fut condamnée à partager le +supplice de son époux. + +Ramenée à la Conciergerie, elle y passa avec assez de calme la nuit qui +précéda son exécution; et le lendemain, 16 octobre, au matin, elle fut +transportée, au milieu d'une populace nombreuse, sur la place fatale où, +dix mois auparavant, avait succombé Louis XVI. Elle écoutait avec calme les +exhortations de l'ecclésiastique qui l'accompagnait, et promenait un +regard indifférent sur ce peuple qui tant de fois avait applaudi à sa +beauté et à sa grâce, et qui aujourd'hui applaudissait à son supplice avec +le même empressement. Arrivée au pied de l'échafaud, elle aperçut les +Tuileries, et parut émue; mais elle se hâta de monter l'échelle fatale, et +s'abandonna avec courage aux bourreaux. L'infâme exécuteur montra la tête +au peuple, comme il faisait toujours quand il avait immolé une victime +illustre. + +Les jacobins furent comblés de joie. «Qu'on porte cette nouvelle à +l'Autriche, dirent-ils; les Romains vendaient le terrain occupé par +Annibal; nous faisons tomber les têtes les plus chères aux souverains qui +ont envahi notre territoire.» + +Mais ce n'était là que le commencement des vengeances. Immédiatement après +le jugement de Marie-Antoinette, il fallut procéder à celui des girondins +enfermés à la Conciergerie. + +Avant la révolte du Midi, on ne pouvait leur reprocher que des opinions. On +disait bien, à la vérité, qu'ils étaient complices de Dumouriez, de la +Vendée, de d'Orléans; mais cette complicité, facile à imputer à la tribune, +était impossible à prouver, même devant un tribunal révolutionnaire. Depuis +le jour, au contraire, où ils levèrent l'étendard de la guerre civile, et +où l'on eut contre eux des faits positifs, il devint facile de les +condamner. A la vérité, les députés détenus n'étaient pas ceux qui avaient +provoqué l'insurrection du Calvados et du Midi, mais c'étaient les membres +du même parti, les soutiens de la même cause; on avait la conviction intime +qu'ils avaient correspondu les uns avec les autres; et quoique les lettres +interceptées ne prouvassent pas suffisamment la complicité, elles +suffisaient à un tribunal qui, par son institution, devait se contenter de +la vraisemblance. Toute la modération des girondins fut donc transformée en +une vaste conspiration, dont la guerre civile avait été le dénouement. Leur +lenteur, sous la législative, à s'insurger contre le trône, leur opposition +au projet du 10 août, leur lutte avec la commune depuis le 10 août jusqu'au +20 septembre, leurs énergiques protestations contre les massacres, leur +pitié pour Louis XVI, leurs résistances au système inquisiteur qui +dégoûtait les généraux, leur opposition au tribunal extraordinaire, au +_maximum_, à l'emprunt forcé, à tous les moyens révolutionnaires: enfin +leurs efforts pour créer une autorité répressive en instituant la +commission des douze, leur désespoir après leur défaite à Paris, désespoir +qui les fit recourir aux provinces, tout cela fut travesti en une +conspiration dans laquelle tout était inséparable. Dans ce système +d'accusation, les opinions proférées à la tribune n'étaient que les +symptômes, les préparatifs de la guerre civile qui éclata bientôt; et +quiconque avait parlé dans la législative et la convention, comme les +députés réunis à Caen, à Bordeaux, à Lyon, à Marseille, était coupable +comme eux. Quoiqu'on n'eût aucune preuve directe du concert, on en trouvait +dans leur communauté d'opinion, dans l'amitié qui avait uni la plupart +d'entre eux, dans leurs réunions habituelles chez Roland et chez Valazé. + +Les girondins, au contraire, ne croyaient pas pouvoir être condamnés, si on +consentait à discuter avec eux. Leurs opinions, disaient-ils, avaient été +libres; ils avaient pu différer d'avis avec les montagnards sur le choix +des moyens révolutionnaires, sans être coupables: leurs opinions ne +prouvaient ni ambition personnelle, ni complot prémédité. Elles attestaient +au contraire que sur une foule de points ils n'avaient pas été d'accord +entre eux. Enfin leur complicité avec les députés révoltés n'était que +supposée, et leurs lettres, leur amitié, leur habitude de siéger sur les +mêmes bancs, ne suffisaient nullement pour la démontrer. «Si on nous laisse +parler, disaient les girondins, nous sommes sauvés.» Funeste idée, qui, +sans assurer leur salut, leur fit perdre une partie de cette dignité, seul +dédommagement d'une mort injuste! + +Si les partis avaient plus de franchise, ils seraient du moins bien plus +nobles. Le parti vainqueur aurait pu dire au parti vaincu: «Vous avez +poussé l'attachement à votre système de modération, jusqu'à nous faire la +guerre, jusqu'à mettre la république à deux doigts de sa perte, par une +diversion désastreuse; vous êtes vaincus, il faut mourir.» De leur côté, +les girondins avaient un beau discours à tenir à leurs vainqueurs. Ils +pouvaient leur répondre: «Nous vous regardons comme des scélérats qui +bouleversez la république, qui la déshonorez en prétendant la défendre, et +nous avons voulu vous combattre et vous détruire. Oui, nous sommes tous +également coupables, nous sommes tous complices de Buzot, de Barbaroux, de +Pétion, de Guadet; ce sont de grands et vertueux citoyens, dont nous +proclamons les vertus à votre face. Tandis qu'ils sont allés venger la +république, nous sommes restés ici pour la glorifier en présence des +bourreaux. Vous êtes vainqueurs, donnez-nous la mort.» + +Mais l'esprit de l'homme n'est pas fait de telle sorte, qu'il cherche ainsi +à tout simplifier par de la franchise. Le parti vainqueur veut convaincre, +et il ment; un reste d'espoir engage le parti vaincu à se défendre, et il +ment; et l'on voit, dans les discordes civiles, ces honteux procès, où le +plus fort écoute pour ne pas croire, où le plus faible parle pour ne pas +persuader, et demande la vie sans l'obtenir. C'est après l'arrêt prononcé, +c'est après que tout espoir est perdu, que la dignité humaine se retrouve, +et c'est à la vue du fer qu'on la voit reparaître tout entière. + +Les girondins résolurent donc de se défendre, et il leur fallut pour cela +employer les concessions, les réticences. On voulut leur prouver leurs +crimes, et on envoya, pour les convaincre, au tribunal révolutionnaire tous +leurs ennemis, Pache, Hébert, Chaumette, Chabot, et autres, ou aussi faux, +ou aussi vils. L'affluence était considérable, car c'était un spectacle +encore nouveau que celui de tant de républicains condamnés pour la cause de +la république. Les accusés étaient au nombre de vingt-un, tous à la fleur +de l'âge, dans la force du talent, quelques-uns même dans tout l'éclat de +la jeunesse et de la beauté. La seule déclaration de leurs noms et de leur +âge avait de quoi toucher. + +Brissot, Gardien et Lasource, avaient trente-neuf ans; Vergniaud, Gensonné +et Lehardy, trente-cinq; Mainvielle et Ducos, vingt-huit; Boyer-Fonfrède et +Duchastel, vingt-sept; Duperret, quarante-six; Carra, cinquante; Valazé et +Lacase, quarante-deux; Duprat, trente-trois; Sillery, cinquante-sept; +Fauchet, quarante-neuf; Lesterp-Beauvais, quarante-trois; Boileau, +quarante-un; Antiboul, quarante; Vigée, trente-six. + +Gensonné était calme et froid; Valazé indigné et méprisant; Vergniaud était +plus ému que de coutume; le jeune Ducos était gai; et Fonfrède, qu'on avait +épargné dans la journée du 2 juin, parce qu'il n'avait pas voté pour les +arrestations de la commission des douze, et qui, par ses instances +réitérées en faveur de ses amis, avait mérité depuis de partager leur sort, +Fonfrède semblait, pour une si belle cause, abandonner avec facilité, et sa +grande fortune, et sa jeune épouse, et sa vie. + +Amar avait rédigé, au nom du comité de sûreté générale, l'acte +d'accusation. Pache fut le premier témoin entendu à l'appui. Cauteleux et +prudent, comme il l'était toujours, il dit qu'il avait aperçu depuis +long-temps une faction contraire à la révolution, mais il n'articula aucun +fait prouvant un complot prémédité. Il dit seulement que, lorsque la +convention était menacée par Dumouriez, il se rendit au comité des finances +pour obtenir des fonds et approvisionner Paris, et que le comité les +refusa; il ajouta qu'il avait été maltraité dans le comité de sûreté +générale, et que Guadet l'avait menacé de demander l'arrestation des +autorités municipales. Chaumette raconta toutes les luttes de la commune +avec le côté droit, telles qu'on les avait apprises par les journaux; il +n'ajouta qu'un seul fait particulier, c'est que Brissot avait fait nommer +Santonax commissaire aux colonies, et que Brissot était par conséquent +l'auteur de tous les maux du Nouveau-Monde. Le misérable Hébert raconta son +arrestation par la commission des douze, et dit que Roland corrompait tous +les écrivains, car madame Roland avait voulu acheter sa feuille du _Père +Duchêne_. Destournelles, ministre de la justice, et autrefois employé à la +commune, déposa d'une manière aussi vague, et répéta ce qu'on savait, c'est +que les accusés avaient poursuivi la commune, tonné contre les massacres, +et voulu instituer une garde départementale, etc., etc. Le témoin le plus +prolixe, le plus acharné dans sa déposition, qui dura plusieurs heures, fut +l'ex-capucin Chabot. Âme bouillante, faible et vile, Chabot avait toujours +été traité par les girondins comme un extravagant; il ne leur pardonnait +pas leurs dédains; il était fier d'avoir voulu le 10 août contre leur avis; +il prétendait que, s'ils avaient consenti à l'envoyer aux prisons, il +aurait sauvé les prisonniers comme il avait sauvé les Suisses; il voulait +donc se venger des girondins, et surtout recouvrer, en les calomniant, sa +popularité, qu'il commençait à perdre aux jacobins, parce qu'on le +soupçonnait de prendre part à l'agiotage. Il imagina une longue et méchante +accusation, où il montra les girondins cherchant d'abord à s'emparer du +ministre Narbonne, puis, après avoir chassé Narbonne, occupant trois +ministères à la fois, faisant le 20 juin pour ranimer leurs créatures, +s'opposant au 10 août, parce qu'ils ne voulaient pas la république, enfin +suivant toujours un plan calculé d'ambition, et, ce qui est plus atroce que +tout le reste, souffrant les massacres de septembre et le vol du +Garde-Meuble, pour perdre la réputation des patriotes. «S'ils avaient +voulu, disait Chabot, j'aurais sauvé les prisonniers. Pétion a fait boire +les égorgeurs, et Brissot n'a pas voulu qu'on les arrêtât, parce qu'il y +avait dans les prisons un de ses ennemis, Morande!» + +Tels sont les êtres vils qui s'acharnent sur les hommes de bien, dès que le +pouvoir leur en a donné le signal! Aussitôt que les chefs ont jeté la +première pierre, tout ce qui vit dans la fange se soulève, et accable la +victime; Fabre-d'Églantine, devenu suspect comme Chabot, pour cause +d'agiotage, avait besoin aussi de se populariser, et il fit une déposition +plus ménagée, mais plus perfide, où il insinua que l'intention de laisser +commettre les massacres et le vol du Garde-Meuble, avait bien pu entrer +dans la politique des girondins. Vergniaud, n'y résistant pas davantage, +s'écria avec indignation: «Je ne suis pas tenu de me justifier de +complicité avec des voleurs et des assassins.» + +Cependant il n'y avait aucun fait précis allégué contre les accusés, on ne +leur reprochait que des opinions publiquement soutenues, et ils répondaient +que ces opinions avaient pu être erronées, mais qu'ils avaient eu le droit +de se tromper. On leur objectait que leurs doctrines étaient non le +résultat d'une erreur involontaire et dès lors excusable, mais d'un complot +tramé chez Roland et chez Valazé. Ils répliquaient de nouveau que ces +doctrines étaient si peu l'effet d'un accord fait entre eux, qu'elles +n'avaient pas été conformes sur tous les points. L'un disait: Je n'ai pas +voté pour l'appel au peuple; l'autre: Je n'ai pas voté pour la garde +départementale; un troisième: Je n'étais pas de l'avis de la commission des +douze, je n'étais pas pour l'arrestation d'Hébert et de Chaumette. Tout +cela était vrai, mais alors la défense n'était plus commune à tous les +inculpés; ils semblaient presque s'abandonner les uns les autres, et chacun +paraissait condamner la mesure à laquelle il n'avait pas pris part. +L'accusé Boileau poussa le soin de se justifier jusqu'à la plus extrême +faiblesse, et se couvrit même de honte. Il avoua qu'il avait existé une +conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la république, qu'il en +était convaincu maintenant, et le déclarait à la justice; qu'il ne pouvait +pas désigner les coupables, mais qu'il souhaitait leur punition et se +déclarait franc montagnard. Gardien eut aussi la faiblesse de désavouer +tout à fait la commission des douze. Cependant Gensonné, Brissot, +Vergniaud, et surtout Valazé, corrigèrent le mauvais effet de la conduite +de leurs deux collègues. Ils alléguèrent bien qu'ils n'avaient pas toujours +pensé de même, que par conséquent ils ne s'étaient pas concertés dans leurs +opinions, mais ils ne désavouèrent ni leur amitié, ni leurs doctrines. +Valazé avoua franchement les réunions qui avaient eu lieu chez lui, et +soutint qu'ils avaient eu le droit de se réunir et de s'éclairer de leurs +idées, comme tous les autres citoyens. Lorsqu'on leur objecta enfin leur +connivence avec les fugitifs, ils la nièrent. Hébert alors s'écria: «Les +accusés nient la conspiration! Quand le sénat de Rome eut à prononcer sur +la conspiration de Catilina, s'il eût interrogé chaque conjuré et qu'il se +fût contenté d'une dénégation, ils auraient tous échappé au supplice qui +les attendait; mais les réunions chez Catilina, mais la fuite de celui-ci, +mais les armes trouvées chez Lecca, étaient des preuves matérielles, et +elles suffirent pour déterminer le jugement du sénat.--Eh bien! répondit +Brissot, j'accepte la comparaison qu'on fait de nous avec Catilina. Cicéron +lui dit: On a trouvé des armes chez toi; les ambassadeurs des Allobroges +t'accusent; les signatures de Lentulus, de Céthégus et de Statilius, tes +complices, prouvent tes infâmes projets. Ici le sénat nous accuse, il est +vrai, mais a-t-on trouvé chez nous des armes? Nous oppose-t-on des +signatures?» + +Malheureusement, on avait découvert des plaintes écrites à Bordeaux par +Vergniaud, qui respiraient la plus vive indignation. On avait trouvé une +lettre d'un cousin de l'accusé Lacase, où les préparatifs de l'insurrection +étaient annoncés; enfin on avait intercepté une lettre de Duperret à madame +Roland, où celui-ci disait qu'il avait reçu des nouvelles de Buzot et de +Barbaroux, et qu'ils se préparaient à punir les attentats commis à Paris. +Vergniaud interpellé répondit: «Si je vous rappelais les motifs qui m'ont +engagé à écrire, peut-être vous paraîtrais-je plus à plaindre qu'à blâmer. +J'ai dû croire, d'après les complots du 10 mars, que le projet de nous +assassiner était lié à celui de dissoudre la représentation nationale. +Marat l'a écrit ainsi le 11 mars. Les pétitions faites depuis contre nous +avec tant d'acharnement m'ont confirmé dans cette opinion. C'est dans cette +circonstance que mon âme s'est brisée de douleur, et que j'ai écrit à mes +concitoyens que j'étais sous le couteau. J'ai réclamé contre la tyrannie de +Marat. C'est le seul que j'aie nommé. Je respecte l'opinion du peuple sur +Marat, mais enfin Marat était mon tyran!...»--A ces paroles, un juré se +lève et dit: «Vergniaud se plaint d'avoir été persécuté par Marat. +J'observe que Marat a été assassiné, et que Vergniaud est encore ici.» +Cette sotte observation est applaudie par une partie des spectateurs, et +toute la franchise, toute la raison de Vergniaud, restent sans effet sur la +multitude aveuglée. + +Cependant Vergniaud était parvenu à se faire écouter, et avait retrouvé, en +parlant de la conduite de ses amis, de leur dévouement, de leurs sacrifices +à la république, toute son éloquence. L'auditoire entier avait été remué; +et cette condamnation, quoique commandée, ne semblait plus irrévocable. Les +débats avaient duré plusieurs jours. Les jacobins, indignés des lenteurs du +tribunal, adressèrent une nouvelle pétition à la convention, pour accélérer +la procédure. Robespierre fit rendre un décret par lequel, après trois +jours de discussion, les jurés étaient autorisés à se déclarer suffisamment +éclairés, et à procéder au jugement sans plus rien entendre. Et pour rendre +le titre plus conforme à la chose, il fit décider en outre que le nom de +tribunal extraordinaire serait changé en celui de TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. + +Ce décret rendu, les jurés n'osèrent pas s'en servir sur-le-champ, et +déclarèrent n'être pas suffisamment éclairés. Mais, le lendemain, ils +usèrent de leur nouveau pouvoir d'abréger les débats, et en demandèrent la +clôture. Les accusés avaient déjà perdu toute espérance, et ils étaient +résolus à mourir noblement. Ils se rendirent à la dernière séance du +tribunal avec un visage serein. Tandis qu'on les fouillait à la porte de la +Conciergerie, pour leur enlever les armes meurtrières avec lesquelles ils +auraient pu attenter à leur vie, Valazé, donnant une paire de ciseaux à son +ami Riouffe, lui dit en présence des gendarmes: «Tiens, mon ami, voilà une +arme défendue; il ne faut pas attenter à nos jours!» + +[Illustration: LES GIRONDINS MARCHENT A LA MORT.] + +Le 30 octobre, à minuit, les jurés entrent pour prononcer la sentence. +Antonelle, leur président, avait le visage altéré. Camille Desmoulins, en +entendant prononcer l'arrêt, s'écria: «Ah! c'est moi qui les tue, c'est +_mon Brissot dévoilé_[5]! Je m'en vais,» dit-il; et il sort désespéré. Les +accusés rentrent. En entendant prononcer le mot fatal de mort, Brissot +laisse tomber ses bras, sa tête se penche subitement sur sa poitrine; +Gensonné veut dire quelques mots sur l'application de la loi, mais il ne +peut se faire entendre. Sillery, en laissant échapper ses béquilles, +s'écrie: _Ce jour est le plus beau de ma vie_. On avait conçu quelques +espérances pour les deux jeunes frères Ducos et Fonfrède, qui avaient paru +moins compromis, et qui s'étaient attachés aux girondins, moins encore par +conformité d'opinion que par admiration pour leur caractère et leurs +talens. Cependant ils sont condamnés comme les autres. Fonfrède embrasse +Ducos en lui disant: «Mon frère, c'est moi qui te donne la +mort.--Console-toi, répond Ducos, nous mourrons ensemble.» L'abbé Fauchet, +le visage baissé, semble prier le ciel, Carra conserve son air de dureté, +Vergniaud a dans toute sa personne quelque chose de dédaigneux et de fier; +Lasource prononce ce mot d'un ancien: «Je meurs le jour où le peuple a +perdu la raison; vous mourrez le jour où il l'aura recouvrée.» Le faible +Boileau, le faible Gardien, ne sont pas épargnés. Boileau, en jetant son +chapeau en l'air, s'écrie: «Je suis innocent.--Nous sommes innocens, +répètent tous les accusés; peuple, on vous trompe.» Quelques-uns d'entre +eux ont le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager la +multitude à voler à leur secours, mais elle reste immobile. Les gendarmes +les entourent alors pour les conduire dans leur cachot. Tout à coup l'un +des condamnés tombe à leurs pieds; ils le relèvent noyé dans son sang. +C'était Valazé, qui, en donnant ses ciseaux à Riouffe, avait gardé un +poignard, et s'en était frappé. Le tribunal décide sur-le-champ que son +cadavre sera transporté sur une charrette, à la suite des condamnés. En +sortant du tribunal, ils entonnent tous ensemble, par un mouvement +spontané, l'hymne des Marseillais: + + Contre nous de la tyrannie + L'étendard sanglant est levé. + +Leur dernière nuit fut sublime. Vergniaud avait du poison, il le jeta pour +mourir avec ses amis. Ils firent en commun un dernier repas, où ils furent +tour à tour gais, sérieux, éloquens. Brissot Gensonné, étaient graves et +réfléchis; Vergniaud parla de la liberté expirante avec les plus nobles +regrets, et de la destinée humaine avec une éloquence entraînante. Ducos +répéta des vers qu'il avait faits en prison, et tous ensemble chantèrent +des hymnes à la France et à la liberté. + +Le lendemain, 31 octobre, une foule immense s'était portée sur leur +passage. Ils répétaient, en marchant à l'échafaud, cet hymne des +Marseillais que nos soldats chantaient en marchant à l'ennemi. Arrivés à la +place de la Révolution, et descendus de leurs charrettes, ils +s'embrassèrent en criant: _Vive la république!_ Sillery monta le premier +sur l'échafaud, et après avoir salué gravement le peuple, dans lequel il +respectait encore l'humanité faible et trompée, il reçut le coup fatal. +Tous imitèrent Sillery, et moururent avec la même dignité. En trente-une +minutes, le bourreau fit tomber ces illustres têtes, et détruisit ainsi en +quelques instans, jeunesse, beauté, vertus, talens. Telle fut la fin de +ces nobles et courageux citoyens, victimes de leur généreuse utopie. Ne +comprenant ni l'humanité, ni ses vices, ni les moyens de la conduire dans +une révolution, ils s'indignèrent de ce qu'elle ne voulait pas être +meilleure, et se firent dévorer par elle, en s'obstinant à la contrarier. +Respect à leur mémoire! jamais tant de vertus, de talens, ne brillèrent +dans les guerres civiles; et il faut le dire à leur gloire, s'ils ne +comprirent pas la nécessité des moyens violens pour sauver la cause de la +France, la plupart de leurs adversaires, qui préférèrent ces moyens, se +décidèrent par passion plutôt que par génie. On ne pourrait mettre au +dessus d'eux que celui des montagnards qui se serait décidé pour les moyens +révolutionnaires, par politique seule et non par l'entraînement de la +haine. + +A peine les girondins eurent-ils expiré, que de nouvelles victimes furent +immolées après eux. Le glaive ne se reposa pas un instant. Le 2 novembre, +on mit à mort l'infortunée Olympe de Gouges, pour des écrits prétendus +contre-révolutionnaires, et Adam Lux, député de Mayence, accusé du même +délit. Le 6 novembre, le malheureux duc d'Orléans, transféré de Marseille à +Paris, fut traduit au tribunal révolutionnaire, et condamné pour les +soupçons qu'il avait inspirés à tous les partis. Odieux à l'émigration, +suspect aux girondins et aux jacobins, il n'inspirait aucun de ces regrets +qui consolent d'une mort injuste. Plus ennemi de la cour qu'enthousiaste de +la république, il n'éprouvait pas cette conviction qui soutient au moment +suprême; et il fut de toutes les victimes la moins dédommagée et la plus à +plaindre. Un dégoût universel, un scepticisme absolu, furent ses derniers +sentimens, et il marcha à l'échafaud avec un calme et une indifférence +extraordinaire. Traîné le long de la rue Saint-Honoré, il vit son palais +d'un oeil sec, et ne démentit pas un moment son dégoût des hommes et de la +vie. Son aide-de-camp Coustard, député comme lui, fut associé à son sort. +Deux jours après, l'intéressante et courageuse épouse de Roland les suivit +à l'échafaud. Cette femme, réunissant aux grâces d'une Française l'héroïsme +d'une Romaine, portait toutes les douleurs dans son âme. Elle respectait et +chérissait son époux comme un père; elle éprouvait pour l'un des girondins +proscrits une passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle +laissait une fille, jeune et orpheline, confiée à des amis; tremblante pour +tant d'êtres si chers, elle croyait à jamais perdue cette cause de la +liberté dont elle était enthousiaste, et à laquelle elle avait fait de si +grands sacrifices. Ainsi elle souffrait dans toutes ses affections à la +fois. Condamnée pour cause de complicité avec les girondins, elle entendit +son arrêt avec une sorte d'enthousiasme, sembla inspirée depuis le +moment de sa condamnation jusqu'à celui de son exécution, et excita, chez +tous ceux qui la virent, une espèce d'admiration religieuse. Elle alla à +l'échafaud vêtue en blanc; pendant toute la route, elle ranima les forces +d'un compagnon d'infortune qui devait périr avec elle, et qui n'avait pas +le même courage; deux fois même elle parvint à lui arracher un sourire. +Arrivée sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue de la +liberté en s'écriant: _O liberté! que de crimes on commet en ton nom!_ Elle +subit ensuite la mort avec un courage inébranlable (10 novembre). Ainsi +périt cette femme charmante et courageuse, qui méritait de partager la +destinée de ses amis, mais qui, plus modeste et plus soumise au rôle passif +de son sexe, aurait, non pas évité la mort, due à ses talens et à ses +vertus, mais épargné à son époux et à elle-même des ridicules et des +calomnies. + +[Illustration: MME. ROLAND.] + +Son époux s'était réfugié du côté de Rouen. En apprenant sa fin tragique, +il ne voulut pas lui survivre. Il quitta la maison hospitalière où il avait +reçu un asile; et, pour ne compromettre aucun ami, il vint se donner la +mort sur la grande route. On le trouva percé au coeur d'une épée, et gisant +au pied d'un arbre contre lequel il avait appuyé l'arme meurtrière. Dans sa +poche était renfermé un écrit sur sa vie et sur sa conduite au ministère. + +Ainsi, dans cet épouvantable délire qui rendait suspects et le génie, et la +vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait de plus noble, de plus généreux +en France, périssait ou par le suicide ou par le fer des bourreaux! + +[Illustration: BAILLY.] + +Entre tant de morts illustres et courageuses, il y en eut une surtout plus +lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de Bailly. +Déjà on avait pu voir, à la manière dont il avait été traité dans le procès +de la reine, comment il serait accueilli au tribunal révolutionnaire. La +scène du Champ-de-Mars, la proclamation de la loi martiale et la fusillade +qui s'en était suivie, étaient les événemens le plus souvent et le plus +amèrement reprochés au parti constituant. C'était sur Bailly, l'ami de +Lafayette, c'était sur le magistrat qui avait fait déployer le drapeau +rouge, qu'on voulait punir tous les prétendus forfaits de la constituante. +Il fut condamné, et dut être exécuté au Champ-de-Mars, théâtre de ce qu'on +appelait son crime. Ce fut le 11 novembre, et par un temps froid et +pluvieux, qu'eut lieu son supplice. Conduit à pied, et au milieu des +outrages d'une populace barbare, qu'il avait nourrie pendant qu'il était +maire, il demeura calme et d'une sérénité inaltérable. Pendant le long +trajet de la Conciergerie au Champ-de-Mars, on lui agitait sous le +visage le drapeau rouge qu'on avait retrouvé à la mairie, enfermé dans un +étui en acajou. Arrivé au pied de l'échafaud, il semblait toucher au terme +de son supplice; mais un des forcenés, attachés à le poursuivre, s'écrie +qu'il ne faut pas que le champ de la fédération soit souillé de son sang. +Alors on se précipite sur la guillotine, on la transporte avec le même +empressement qu'on mit autrefois à creuser ce même champ de la fédération; +on court l'élever enfin sur le bord de la Seine, sur un tas d'ordures, et +vis-à-vis le quartier de Chaillot, où Bailly avait passé sa vie et composé +ses ouvrages. Cette opération dure plusieurs heures. Pendant ce temps, on +lui fait parcourir plusieurs fois le Champ-de-Mars. La tête nue, les mains +derrière le dos, il se traîne avec peine. Les uns lui jettent de la boue, +d'autres lui donnent des coups de pied ou de bâton. Accablé, il tombe; on +le relève de nouveau. La pluie, le froid, ont communiqué à ses membres un +tremblement involontaire. «Tu trembles,» lui dit un soldat.--«Mon ami, +répond le vieillard, c'est de froid.» Après plusieurs heures de cette +torture, on lui brûle sous le nez le drapeau rouge; le bourreau s'empare de +lui enfin, et on nous enlève encore un savant illustre, et l'un des hommes +les plus vertueux qui aient honoré notre patrie. + +Depuis ces temps où Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs, la +vile populace n'a pas changé. Toujours brusque en ses mouvemens, tantôt +elle élève l'autel de la patrie, tantôt elle dresse des échafauds, et n'est +belle et noble à voir que lorsque, entraînée dans les armées, elle se +précipite sur les bataillons ennemis. Que le despotisme n'impute pas ses +crimes à la liberté; car, sous le despotisme, elle fut toujours aussi +coupable que sous la république; mais invoquons sans cesse les lumières et +l'instruction pour ces barbares, pullulant au fond des sociétés, et +toujours prêts à les souiller de tous les crimes, à l'appel de tous les +pouvoirs, et pour le déshonneur de toutes les causes. + +Le 25 novembre, eut encore lieu la mort du malheureux Manuel, qui était +devenu de procureur de la commune, député à la convention, et qui donna sa +démission lors du procès de Louis XVI, parce qu'on l'accusait d'avoir +dérobé le scrutin. Au tribunal, on lui reprocha d'avoir favorisé les +massacres de septembre pour soulever les départemens contre Paris. C'est +Fouquier-Tinville qui était chargé d'imaginer ces perfides calomnies, plus +atroces encore que la condamnation. Ce même jour, fut condamné le +malheureux général Brunet, pour n'avoir pas envoyé une partie de son armée +de Nice devant Toulon; et le lendemain 26, la mort fut prononcée contre le +victorieux Houchard, pour n'avoir pas compris le plan qui lui fut tracé, et +ne s'être pas rapidement porté sur la chaussée de Furnes, de manière à +prendre toute l'armée anglaise. Sa faute était criante, mais ne méritait +pas la mort. + +Ces exécutions commençaient à répandre une terreur générale, et à rendre +l'autorité formidable. L'effroi n'était pas seulement dans les prisons, +dans la salle du tribunal révolutionnaire, à la place de la Révolution; il +régnait partout, dans les marchés, dans les boutiques, où le _maximum_ et +les lois contre l'accaparement venaient d'être mis en vigueur. On a déjà vu +comment le discrédit des assignats et le renchérissement des denrées +avaient conduit à décréter le _maximum_, dans le but de remettre en rapport +les denrées et la monnaie. Les premiers effets de ce _maximum_ furent des +plus malheureux, et amenèrent la clôture d'une grande quantité de +boutiques. En fixant un tarif pour les marchandises de première nécessité, +on n'avait atteint que la marchandise rendue chez le détaillant, et prête à +passer des mains de celui-ci dans celles du consommateur. Mais le +détaillant qui l'avait achetée chez le marchand en gros ou chez le +fabricant, avant le _maximum_, et à un prix supérieur à celui du nouveau +tarif, faisait des pertes énormes et se plaignait amèrement. Les pertes +n'étaient pas moindres pour lui, même lorsqu'il avait acheté après le +_maximum_. En effet, dans le tarif des marchandises dites de première +nécessité, on ne les désignait que déjà tout ouvrées et prêtes à être +consommées, et on ne fixait leur prix que parvenues à ce dernier état. Mais +on ne disait pas quel prix elles devaient avoir, sous forme de matière +première, quel prix il fallait payer à l'ouvrier qui les travaillait, au +roulier, au navigateur qui les transportaient; par conséquent le +détaillant, qui était obligé de vendre au consommateur selon le tarif, et +qui ne pouvait traiter avec l'ouvrier, le fabricant, le commerçant en gros, +d'après ce même tarif, était dans l'impossibilité de continuer un commerce +aussi désavantageux. La plupart des marchands fermaient leurs boutiques, ou +bien échappaient à la loi par la fraude; ils ne vendaient au maximum que la +plus mauvaise marchandise, et réservaient la bonne pour ceux qui venaient +secrètement la payer sa valeur. + +Le peuple, qui s'apercevait de ces fraudes, et voyait se fermer un grand +nombre de boutiques, se déchaînait avec fureur, et venait assaillir la +commune de ses réclamations; il voulait qu'on obligeât tous les marchands à +tenir leurs boutiques ouvertes, et à continuer leur commerce malgré eux. +Disposé à se plaindre de tout, il dénonçait les bouchers et les +charcutiers, qui achetaient des animaux malsains ou morts d'accidens, et +qui ne saignaient pas assez les viandes dans l'intention de les rendre plus +pesantes; les boulangers, qui, pour fournir de la belle farine au riche, +réservaient la mauvaise au pauvre, et ne faisaient pas assez cuire le pain +afin qu'il pesât davantage; les marchands de vin, qui mêlaient aux boissons +les drogues les plus malfaisantes; les marchands de sel, qui pour augmenter +le poids de cette denrée, en altéraient la qualité; les épiciers, tous les +détaillans enfin, qui falsifiaient les denrées de mille manières. + +De ces abus, les uns étaient éternels, les autres tenaient à la crise +actuelle, mais, quand l'impatience du mal saisit les esprits, on se plaint +de tout, on veut tout réformer, tout punir. + +Le procureur-général Chaumette fit à ce sujet un discours fulminant contre +les marchands. + +«On se rappelle, dit-il, qu'en 89, et les années suivantes, tous ces hommes +ont fait un très grand commerce, mais avec qui? avec l'étranger. On sait +que ce sont eux qui ont fait tomber les assignats, et que c'est au moyen de +l'agiotage sur le papier-monnaie qu'ils se sont enrichis. Qu'ont-ils fait +après que leur fortune a été complète? Ils se sont retirés du commerce, ils +ont menacé le peuple de la pénurie des marchandises; mais s'ils ont de +l'or et des assignats, la république a quelque chose de plus précieux, elle +a des bras. Ce sont des bras et non pas de l'or qu'il faut pour faire +mouvoir les fabriques et les manufactures. Eh bien! si ces individus +abandonnent les fabriques, la république s'en emparera, et elle mettra en +réquisition toutes les matières premières. Qu'ils sachent qu'il dépend de +la république de réduire, quand elle le voudra, en boue et en cendres, l'or +et les assignats qui sont en leurs mains. Il faut que le géant du peuple +écrase les spéculateurs mercantiles. + +«Nous sentons les maux du peuple, parce que nous sommes peuple nous-mêmes. +Le conseil tout entier est composé de sans-culottes, il est le +législateur-peuple. Peu nous importe que nos têtes tombent, pourvu que la +postérité daigne ramasser nos crânes.... Ce n'est pas l'Évangile que +j'invoquerai, c'est Platon. Celui qui frappera du glaive, dit ce +philosophe, périra par le glaive; celui qui frappera du poison, périra par +le poison; la famine étouffera celui qui voudrait affamer le peuple.... Si +les subsistances et les marchandises viennent à manquer, à qui s'en prendra +le peuple? aux autorités constituées? non.... A la convention? non.... Il +s'en prendra aux fournisseurs et aux approvisionneurs. Rousseau était +peuple aussi, et il disait: _Quand le peuple n'aura plus rien à manger, il +mangera le riche_.» (Commune du 14 octobre.) + +Les moyens forcés conduisent aux moyens forcés, comme nous l'avons dit +ailleurs. On s'était occupé, dans les premières lois, de la marchandise +ouvrée, il fallait maintenant passer à la matière première; l'idée même de +s'emparer de la matière première et de l'ouvrer pour le compte de la +république, germait dans les têtes. C'est une redoutable obligation que +celle de violenter la nature, et de vouloir régler tous ses mouvemens. On +est bientôt obligé de suppléer la spontanéité en toutes choses, et de +remplacer la vie même par les commandemens de la loi. La commune et la +convention furent forcées de prendre de nouvelles mesures, chacune suivant +sa compétence. + +La commune de Paris obligea chaque marchand à déclarer la quantité de +denrées qu'il possédait, les demandes qu'il avait faites pour s'en +procurer, et l'espérance qu'il avait des arrivages. Tout marchand qui, +faisant un commerce depuis un an, l'abandonnait ou le laissait languir, +était déclaré suspect, et enfermé comme tel. Pour empêcher la confusion et +l'engorgement provenant de l'empressement à s'approvisionner, la commune +décida encore que le consommateur ne pourrait s'adresser qu'au marchand +détaillant, le détaillant qu'au marchand en gros, et elle fixa les +quantités que chacun pourrait exiger. Ainsi l'épicier ne pouvait exiger que +vingt-cinq livres de sucre à la fois chez le marchand en gros, et le +limonadier que douze. C'étaient les comités révolutionnaires qui +délivraient les bons d'achat, et fixaient les quantités. La commune ne +borna pas là ses règlemens. Comme l'affluence à la porte des boulangers +était toujours la même, et occasionnait des scènes tumultueuses, et que +beaucoup de gens passaient une partie des nuits à attendre, Chaumette fit +décider que la distribution ne commencerait que par les derniers arrivés, +ce qui ne diminua ni le tumulte ni l'empressement. Comme le peuple se +plaignait de ce qu'on lui réservait la plus mauvaise farine, il fut arrêté +que, dans la ville de Paris, il ne serait plus fait qu'une seule espèce de +pain, composée de trois quarts de froment et d'un quart de seigle. Enfin, +on institua une commission d'inspection aux subsistances, pour vérifier +l'état des denrées, constater les fraudes, et les punir. Ces mesures, +imitées par les autres communes, souvent même converties en décrets, +devenaient aussitôt des lois générales; et c'est ainsi, comme nous l'avons +déjà dit, que la commune exerçait une influence immense dans tout ce qui +tenait au régime intérieur et à la police. + +La convention, pressée de réformer la loi du _maximum_, en imagina une +nouvelle qui remontait de la marchandise à la matière première. Il devait +être fait un tableau du prix, que coûtait la marchandise en 1790, sur le +lieu même de production. A ce prix, il était ajouté premièrement, un tiers +en sus, à cause des circonstances; secondement, un prix fixe pour le +transport du lieu de production au lieu de consommation; troisièmement +enfin, une somme de cinq pour cent pour le profit du marchand en gros, et +de dix pour le marchand détailliste; de tous ces élémens on devait +composer, pour l'avenir, le prix delà marchandises de première nécessité. +Les administrations locales étaient chargées de faire ce travail chacune +pour ce qui se produisait et se consommait chez elles. Une indemnité était +accordée à tout marchand détailliste qui, ayant moins de dix mille francs +de capital, pouvait prouver qu'il avait perdu ce capital par le _maximum_. +Les communes devaient juger le cas à vue-d'oeil, comme on jugeait toute +chose alors, comme on juge tout en temps de dictature. Ainsi la loi, sans +remonter encore à la production, à la matière brute, à la main-d'oeuvre, +fixait le prix de la marchandise au sortir de la fabrique, le prix des +transports, le gain du commerçant et du détaillant, et remplaçait, dans la +moitié au moins de l'oeuvre sociale, la mobilité de la nature par des +règles absolues. Mais tout cela, nous le répétons, provenait +inévitablement du premier _maximum_, le premier _maximum_ des assignats, et +les assignats des besoins impérieux de la révolution. + +Pour suffire à ce système de gouvernement introduit dans le commerce, il +fut nommé une commission des subsistances et approvisionnemens, dont +l'autorité s'étendait sur toute la république, et qui était composée de +trois membres, choisis par la convention, jouissant presque de l'importance +des ministres eux-mêmes, et ayant voix au conseil. Cette commission était +chargée de faire exécuter les tarifs, de surveiller la conduite des +communes à cet égard, de faire incessamment continuer le recensement des +subsistances et des denrées dans toute la France, d'en ordonner le +versement d'un département dans l'autre, de fixer les réquisitions pour les +armées, conformément au célèbre décret qui instituait le gouvernement +révolutionnaire. + +La situation financière n'était pas moins extraordinaire que tout le reste. +Les deux emprunts, l'un forcé, l'autre volontaire, se remplissaient avec +rapidité. On s'empressait surtout de contribuer au second, parce que les +avantages qu'il présentait le rendaient bien préférable; et ainsi le moment +approchait où un milliard d'assignats allait être retiré de la circulation. +Il y avait dans les caisses, pour les besoins courans, quatre cents +millions à peu près, restant des anciennes créations, et cinq cents +millions d'assignats royaux, rentrés par le décret qui les démonétisait, et +convertis en une somme égale d'assignats républicains. Il restait donc pour +le service neuf cents millions environ. + +Ce qui paraîtra extraordinaire, c'est que l'assignat, qui perdait trois +quarts et même quatre cinquièmes, était remonté au pair avec l'argent. Il y +avait, dans cette hausse, du réel et du factice. La suppression graduelle +d'un milliard flottant, le succès de la première levée, qui venait de +produire six cent mille hommes en un mois de temps, les dernières victoires +de la république, qui assuraient presque son existence, avaient hâté le +débit des biens nationaux, et rendu quelque confiance aux assignats, mais +point assez cependant pour les égaler à l'argent. Voici les causes qui les +mirent, en apparence, au pair avec le numéraire. On se souvient qu'une loi +défendait, sous des peines graves, le commerce de l'argent, c'est-à-dire +l'échange à perte de l'assignat contre l'argent; qu'une autre loi punissait +aussi de peines sévères celui qui, dans les achats, traiterait à des prix +différens, selon que le paiement aurait lieu en papier ou en numéraire. De +cette manière, l'argent, échangé soit contre l'assignat, soit contre la +marchandise, ne pouvait valoir son prix réel, et il ne restait plus qu'à +l'enfouir. Mais une dernière loi portait que l'argent, l'or ou les bijoux +enfouis, appartiendraient, partie à l'état, partie au dénonciateur. Dès +lors on ne pouvait ni se servir de l'argent dans le commerce, ni le cacher; +il était à charge, il exposait le détenteur à passer pour suspect; on +commençait à s'en défier et à préférer l'assignat pour l'usage journalier. +C'est là ce qui rétablit momentanément le pair, qui n'avait jamais +réellement existé pour le papier, même au premier jour de sa création. +Beaucoup de communes, y ajoutant leurs lois à celles de la convention, +avaient même défendu la circulation du numéraire, et ordonné qu'il fût +apporté dans les caisses pour y être changé en assignats. La convention, il +est vrai, avait aboli toutes ces décisions particulières des communes; mais +les lois générales portées par elle n'en rendaient pas moins le numéraire +inutile et dangereux. Beaucoup de gens le portaient à l'impôt ou à +l'emprunt, ou bien le donnaient aux étrangers qui en faisaient un grand +commerce, et qui venaient dans les villes frontières le recevoir contre des +marchandises. Les Italiens, et les Génois surtout, qui nous apportaient +beaucoup de blé, accouraient dans les ports du Midi, et achetaient au plus +bas prix les matières d'or et d'argent. Le numéraire avait donc reparu par +l'effet de ces lois terribles; et le parti des révolutionnaires ardens, +craignant que son apparition ne fût de nouveau nuisible au papier-monnaie, +voulait que le numéraire, qui, jusqu'ici, n'était pas exclu de la +circulation, fût prohibé tout à fait; ils demandaient que la transmission +en fût interdite, et qu'on ordonnât à tous ceux qui en possédaient de se +présenter aux caisses publiques pour l'échanger contre des assignats. + +La terreur avait presque fait cesser l'agiotage. Les spéculations sur le +numéraire étaient, comme on vient de le voir, devenues impossibles. Le +papier étranger, frappé de réprobation, ne circulait plus comme deux mois +auparavant; et les banquiers, accusés de toutes parts d'être les +intermédiaires des émigrés, et de se livrer à l'agiotage, étaient dans le +plus grand effroi. Pour un moment, le scellé avait été mis chez eux, mais +on sentit bientôt le danger d'interrompre les opérations de la banque, +d'arrêter ainsi la circulation de tous les capitaux, et on retira le +scellé. Néanmoins, l'effroi était assez grand pour qu'on ne songeât plus à +aucune espèce de spéculation. + +La compagnie des Indes venait enfin d'être abolie. On a vu quelle intrigue +s'était formée entre quelques députés pour spéculer sur les actions de +cette compagnie. Le baron de Batz, s'entendant avec Julien de Toulouse, +Delaunay d'Angers, et Chabot, voulait, par des motions effrayantes, faire +baisser les actions, les acheter alors, puis, par des motions plus douces, +les faire remonter, les revendre, et réaliser les profits de cette hausse +frauduleuse. L'abbé d'Espagnac, que Julien favorisait auprès du comité des +marchés, devait prêter les fonds pour ces spéculations. Ces misérables +réussirent, en effet, à faire tomber les actions de 4500 à 650 livres, et +recueillirent des profits considérables. Cependant on ne pouvait éviter la +suppression de la compagnie; alors ils se mirent à traiter avec elle pour +adoucir le décret de suppression. Delaunay et Julien de Toulouse le +discutaient avec ses directeurs, et leur disaient: «Si vous donnez telle +somme, nous présenterons tel décret; si non, nous en présenterons tel +autre.» Ils convinrent d'une somme de cinq cent mille francs, moyennant +laquelle ils devaient, en proposant la suppression de la compagnie, qui +était inévitable, lui faire attribuer à elle-même le soin de sa +liquidation, ce qui pouvait prolonger pour long-temps encore sa durée. La +somme devait être partagée entre Delaunay, Julien de Toulouse, Chabot, et +Bazire, que son ami Chabot avait mis au fait de l'intrigue, mais qui refusa +d'y prendre part. Delaunay présenta le décret de suppression le 17 +vendémiaire. Il proposait de supprimer la compagnie, de l'obliger à +restituer les sommes qu'elle devait à l'état, et surtout de lui faire +payer le droit sur les transferts, qu'elle était parvenue à éluder en +transformant ses actions en inscriptions sur ses livres. Il proposait enfin +de lui laisser à elle-même le soin de sa liquidation. Fabre d'Églantine, +qui n'était pas encore dans le secret, et qui spéculait, à ce qu'il paraît, +en sens contraire, s'éleva aussitôt contre ce projet, en disant que +permettre à la compagnie de se liquider elle-même, c'était l'éterniser, et +que sous ce prétexte elle demeurerait indéfiniment en exercice. Il +conseilla donc de transporter au gouvernement le soin de cette liquidation. +Cambon demanda, par un sous-amendement, que l'état, en faisant la +liquidation, ne restât pas chargé des dettes, si le passif de la compagnie +excédait son actif. Le décret et les deux amendemens furent adoptés, et on +les renvoya à la commission, pour en arrêter la rédaction définitive. +Aussitôt les membres du complot pensèrent qu'il fallait s'emparer de Fabre +pour obtenir, au moyen de la rédaction, quelques modifications au décret. +Chabot fut dépêché à Fabre avec cent mille francs, et parvint à le gagner. +Voici alors ce qui fut fait: on rédigea le décret tel qu'il avait été +adopté par la convention, et on le donna à signer à Cambon et aux membres +de la commission qui n'étaient pas complices du projet. Ensuite on ajouta à +cette copie authentique quelques mots qui en altéraient tout à fait le +sens. A l'article des transferts qui avaient échappé au droit, et qui +devaient le supporter, on ajouta ces mots: _Excepté ceux faits en fraude_, +ce qui faisait revivre toutes les prétentions de la compagnie à l'égard de +l'exemption du droit. A propos de la liquidation, il fut encore ajouté ces +mots: _D'après les statuts et règlemens de la compagnie_, ce qui donnait +entrée à celle-ci dans la liquidation. Ces mots intercalés changeaient +gravement le dispositif du décret. Chabot, Fabre, Delaunay, Julien de +Toulouse, signèrent ensuite, et remirent la copie falsifiée à la commission +de l'envoi des lois, qui la fit imprimer et promulguer comme décret +authentique. Ils espéraient que les membres qui avaient signé avant cette +légère altération, ou ne s'en souviendraient pas, ou ne s'en apercevraient +pas, et ils se partagèrent la somme de cinq cent mille francs. Bazire +refusa seul sa part, en disant qu'il ne voulait pas participer à de telles +turpitudes. + +Cependant Chabot, dont on commençait à dénoncer le luxe, tremblait de se +voir compromis. Il avait suspendu les cent mille francs, reçus pour son +compte, dans des lieux d'aisance; et comme ses complices le voyaient prêt à +les trahir, ils menaçaient de prendre les devans, et de tout révéler s'il +les abandonnait. Telle avait été l'issue de cette honteuse intrigue liée +entre le baron de Batz et trois ou quatre députés. La terreur générale qui +grondait sur toutes les têtes, même innocentes, s'était communiquée à eux, +et ils avaient peur de se voir découverts et punis. Pour le moment donc, +toutes les spéculations étaient suspendues, et personne ne songeait plus à +se livrer à l'agiotage. + +C'est dans cet instant, où l'on ne craignait pas de faire violence à toutes +les idées reçues, à toutes les habitudes établies, que le projet de +renouveler le système des poids et mesures et de changer le calendrier fut +exécuté. Le goût de la régularité et le mépris des obstacles devaient +signaler une révolution qui était à la fois philosophique et politique. +Elle avait divisé le territoire en quatre-vingt-trois portions égales; elle +avait uniformisé l'administration civile, religieuse et militaire; elle +avait égalisé toutes les parties de la dette publique. Elle ne pouvait +manquer de régulariser les poids, les mesures et la division du temps. Sans +doute ce goût pour l'uniformité, dégénérant en esprit de système, en fureur +même, a fait oublier trop souvent les variétés nécessaires et attrayantes +de la nature; mais ce n'est que dans ces sortes d'accès que l'esprit humain +opère les régénérations grandes et difficiles. Le nouveau système des poids +et mesures, l'une des plus belles créations du siècle, fut le résultat de +cet audacieux esprit d'innovation. On imagina de prendre pour unité de +poids et pour unité de mesures, des quantités naturelles et invariables +dans tous les pays. Ainsi, l'eau distillée fut prise pour unité de poids, +et une partie du méridien pour unité de mesure. Ces unités, multipliées ou +divisées par dix, à l'infini, formèrent ce beau système connu sous le nom +de _calcul décimal_. + +La même régularité devait être appliquée à la division du temps; et la +difficulté de changer les habitudes d'un peuple, dans ce qu'elles ont de +plus invincible, ne devait pas arrêter des hommes aussi résolus que ceux +qui présidaient alors aux destinées de la France. Déjà ils avaient changé +l'ère grégorienne en ère républicaine, et fait dater celle-ci de l'an +premier de la liberté. Ils firent commencer l'année et la nouvelle ère au +22 septembre 1792, jour qui par une rencontre heureuse, était celui de +l'institution de la république et de l'équinoxe d'automne. L'année aurait +dû être divisée en dix parties, conformément au système décimal; mais en +prenant pour base de la division des mois les douze révolutions de la lune +autour de la terre, il fallait admettre douze mois. La nature commandait +ici l'infraction au système décimal. Le mois fut de trente jours; il se +divisa en trois dizaines de jours, nommées _décades_, et remplaçant les +quatre semaines. Le dixième jour de chaque décade fut consacré au repos, et +remplaça l'ancien dimanche. C'était un jour de repos de moins par mois. La +religion catholique avait multiplié les fêtes à l'infini; la révolution, +préconisant le travail, croyait devoir les réduire le plus possible. Les +mois s'appelèrent du nom des saisons auxquelles ils appartenaient. L'année +commençant en automne, les trois premiers mois appartenaient à cette +saison; on les nomma, le 1er, _vendémiaire_, le 2e, _brumaire_, le 3e, +_frimaire_; les trois suivans, correspondant à l'hiver, s'appelaient +_nivôse, pluviôse, ventôse_; les trois autres, répondant au printemps, +_germinal, floréal, prairial_; les trois derniers enfin, comprenant l'été, +furent nommés _messidor, thermidor, fructidor_. Ces douze mois, de trente +jours chacun, ne faisaient que trois cent soixante jours en tout. Il +restait cinq jours pour compléter l'année; ils furent appelés +_complémentaires_, et on eut la belle idée de les réserver pour des fêtes +nationales, sous le nom de _sans-culottides_, nom qu'il faut accorder au +temps, et qui n'est pas plus absurde que beaucoup d'autres adoptés par les +peuples. La première dut être consacrée au _génie_; la seconde au +_travail_; la troisième, aux _belles actions_; la quatrième, aux +_récompenses_; la cinquième enfin, à _l'opinion_. Cette dernière fête, tout +à fait originale, et parfaitement adaptée au caractère français, devait +être une espèce de carnaval politique de vingt-quatre heures, pendant +lequel il serait permis de dire et d'écrire impunément sur tout homme +public, tout ce qu'il plairait au peuple et aux écrivains d'imaginer. +C'était à l'opinion à faire justice de l'opinion même, et à tous les +magistrats à se défendre par leurs vertus contre les vérités et les +calomnies de ce jour. Rien n'était plus grand et plus moral que cette idée. +Il ne faut point, parce qu'une destinée plus forte a emporté les pensées et +les institutions de cette époque, frapper de ridicule ses vastes et hardies +conceptions. Les Romains ne sont pas restés ridicules, parce que, le jour +du triomphe, le soldat placé derrière le char du triomphateur, pouvait dire +tout ce que lui suggérait sa haine ou sa gaieté. Tous les quatre ans, +l'année bissextile, amenant six jours complémentaires au lieu de cinq, +cette sixième sans-culottide devait s'appeler fête de la _révolution_, et +être consacrée à une grande solennité, dans laquelle les Français +viendraient célébrer l'époque de leur affranchissement et l'institution de +la république. + +Le jour fut divisé, suivant le système décimal, en dix parties ou heures, +celles-ci en dix autres, et ainsi de suite. De nouveaux cadrans furent +ordonnés pour mettre en pratique cette nouvelle manière de calculer le +temps; cependant, pour ne pas tout faire à la fois, on ajourna à une année +cette dernière réforme. La dernière révolution, la plus difficile, la plus +accusée de tyrannie, fut celle qu'on essaya à l'égard du culte. Les lois +révolutionnaires, relatives à la religion, étaient restées telles que +l'assemblée constituante les avait faites. On se souvient que cette +première assemblée, désirant ramener l'administration ecclésiastique à +l'uniformité de l'administration civile, voulut que les circonscriptions +des diocèses fussent les mêmes que celles des départemens, que l'évêque fût +électif comme tous les autres fonctionnaires, et qu'en un mot, sans toucher +au dogme, la discipline fût régularisée, comme venaient de l'être toutes +les parties de l'organisation politique. Telle fut la constitution civile +du clergé, à laquelle on obligea les ecclésiastiques de prêter serment. Dès +ce jour, on s'en souvient, il y eut un schisme; on appela prêtres +constitutionnels ou assermentés, ceux qui avaient adhéré à la nouvelle +institution, et prêtres réfractaires ceux qui s'y étaient refusés. Ces +derniers seulement étaient privés de leurs fonctions et pourvus d'une +pension. L'assemblée législative, voyant qu'ils s'attachaient à indisposer +l'opinion contre le nouveau régime, les soumit à la surveillance des +autorités des départemens, et décréta même que sur un jugement de ces +autorités, ils pourraient être bannis du territoire de la France. La +convention, plus sévère enfin, à mesure que leur conduite devenait plus +séditieuse, condamna à la déportation tous les prêtres réfractaires. +L'emportement des esprits augmentant chaque jour, on se demandait pourquoi, +en abolissant toutes les anciennes superstitions monarchiques, on +conservait encore un fantôme de religion, à laquelle presque personne ne +croyait plus, et qui formait le contraste le plus tranchant avec les +nouvelles institutions, les nouvelles moeurs de la France républicaine. +Déjà on avait demandé des lois pour favoriser les prêtres mariés, et les +protéger contre certaines administrations locales qui voulaient les priver +de leurs fonctions. La convention, très réservée en cette matière, n'avait +rien voulu statuer à leur égard, mais par son silence même elle les avait +autorisés à conserver leurs fonctions et leurs traitemens. Il s'agissait en +outre, dans certaines pétitions, de ne plus salarier aucun culte, de +laisser chaque secte payer ses ministres, d'interdire les cérémonies +extérieures, et d'obliger toutes les religions à se renfermer dans leurs +temples. La convention se borna à réduire le revenu des évêques au +_maximum_ de six mille francs, vu qu'il y en avait dont le revenu s'élevait +à soixante-dix mille. Quant à tout le reste elle ne voulut rien prendre sur +elle, et garda le silence, laissant la France prendre l'initiative de +l'abolition des cultes. Elle craignait, en touchant elle-même aux +croyances, d'indisposer une partie de la population, encore attachée à la +religion catholique. La commune de Paris, moins réservée, saisit cette +occasion importante d'une grande réforme, et s'empressa de donner le +premier exemple de l'abjuration du catholicisme. + +Tandis que les patriotes de la convention et des Jacobins, tandis que +Robespierre, Saint-Just et les autres chefs révolutionnaires, s'arrêtaient +au déisme, Chaumette, Hébert, tous les notables de la commune et des +Cordeliers, placés plus bas par leurs fonctions et leurs lumières, +devaient, suivant la loi ordinaire, dépasser les bornes, et aller jusqu'à +l'athéisme. Ils ne professaient pas ouvertement cette doctrine, mais on +pouvait la leur supposer; jamais dans leurs discours ou leurs feuilles, ils +ne prononçaient le nom de Dieu, et ils répétaient sans cesse qu'un peuple +ne devait se gouverner que par la raison, et n'admettre aucun culte que +celui de la raison. Chaumette n'était ni bas, ni méchant, ni ambitieux +comme Hébert; il ne cherchait pas, en exagérant les opinions régnantes, à +supplanter les chefs actuels de la révolution; mais, dénué de vues +politiques, plein d'une philosophie commune, entraîné par un extraordinaire +penchant à la déclamation, il prêchait, avec l'ardeur et l'orgueil dévot +d'un missionnaire, les bonnes moeurs, le travail, les vertus patriotiques, +et la raison enfin, en s'abstenant toujours de nommer Dieu. Il s'était +élevé avec véhémence contre les pillages; il avait fortement réprimandé les +femmes qui négligeaient le soin de leur ménage pour se mêler de troubles +politiques, et avait eu le courage de faire fermer leur club; il avait +provoqué l'abolition de la mendicité et l'établissement d'ateliers publics +pour fournir du travail aux pauvres; il avait tonné contre la prostitution, +et avait fait prohiber par la commune la profession des filles publiques, +partout tolérée comme inévitable. Il était défendu à ces malheureuses de se +montrer en public, d'exercer même dans l'intérieur des maisons leur +déplorable industrie. Chaumette disait qu'elles appartenaient aux pays +monarchiques et catholiques, où il y avait des citoyens oisifs, des prêtres +non mariés, et que le travail et le mariage devaient les chasser des +républiques. + +Chaumette, prenant donc l'initiative au nom de ce système de la raison, +s'éleva à la commune contre la publicité du culte catholique. Il soutint +que c'était un privilège dont ce culte ne devait pas plus jouir qu'un +autre; que si chaque secte avait cette faculté, bientôt les rues et les +places publiques seraient le théâtre des farces les plus ridicules. La +commune ayant la police locale, il fit décider, le 23 vendémiaire (14 +octobre), que les ministres d'aucune religion ne pourraient exercer leur +culte hors des temples. Il fit instituer de nouvelles cérémonies funèbres +pour rendre les derniers devoirs aux morts. Les amis et les parens devaient +seuls accompagner le cercueil. Tous les signes religieux furent supprimés +dans les cimetières, et remplacés par une statue du Sommeil, à l'exemple de +ce que Fouché avait fait dans le département de l'Allier. Au lieu de cyprès +et d'arbustes lugubres, les cimetières furent plantés des arbres les plus +rians et les plus odorans. «Il faut, dit Chaumette, que l'éclat et le +parfum des fleurs rappellent les idées les plus douces; je voudrais, s'il +était possible, pouvoir respirer l'âme de mon père!» Tous les signes +extérieurs du culte furent entièrement abolis. On décida encore dans un +même arrêté, et toujours sur les réquisitoires de Chaumette, qu'on ne +pourrait plus vendre dans les rues _toutes espèces de jongleries, telles +que des saints-suaires, des mouchoirs de sainte Véronique, des ecce-homo, +des croix, des agnus Dei, des Vierges, des cors et bagues de saint Hubert_, +ni pareillement _des poudres, des eaux médicinales, et autres drogues +falsifiées_. L'image de la Vierge fut partout supprimée, et toutes les +madones qui se trouvaient dans des niches, aux coins des rues, furent +remplacées par les bustes de Marat et de Lepelletier. + +Anacharsis Clootz, ce même baron prussien qui, riche à cent mille livres de +rentes, avait quitté son pays pour venir à Paris représenter, disait-il, le +genre humain, qui avait figuré à la première fédération de 1790, à la tête +des prétendus envoyés de tous les peuples, et qui ensuite fut nommé député +à la convention nationale, Anacharsis Clootz prêchait sans cesse la +république universelle et le culte de la raison. Plein de ces deux idées, +il les développait sans relâche dans ses écrits, et, tantôt dans des +manifestes, tantôt dans des adresses, il les proposait à tous les peuples. +Le déisme lui paraissait aussi coupable que le catholicisme même; il ne +cessait de proposer la destruction des tyrans et de toutes les espèces de +dieux, et prétendait qu'il ne devait rester chez l'humanité, affranchie et +éclairée, que la raison pure, et son culte bienfaisant et immortel. Il +disait à la convention: «Je n'ai pu échapper à tous les tyrans sacrés et +profanes que par des voyages continuels; j'étais à Rome quand on voulait +m'incarcérer à Paris, et j'étais à Londres quand on voulait me brûler à +Lisbonne. C'est en faisant ainsi la navette d'un bout de l'Europe à +l'autre, que j'échappais aux alguazils, aux mouchards, à tous les maîtres, +à tous les valets. Mes émigrations cessèrent quand l'émigration des +scélérats commença. C'est dans le chef-lieu du globe, c'est à Paris, +qu'était le poste de l'orateur du genre humain. Je ne le quittai plus +depuis 1789; c'est alors que je redoublai de zèle contre les prétendus +souverains de la terre et du ciel. Je prêchai hautement qu'il n'y a pas +d'autre Dieu que la nature, d'autre souverain que le genre humain, le +peuple-dieu. Le peuple se suffit à lui-même, il sera toujours debout. La +nature ne s'agenouille point devant elle-même. Jugez de la majesté du genre +humain libre par celle du peuple français, qui n'en est qu'une fraction. +Jugez de l'infaillibilité du tout par la sagacité d'une portion qui, elle +seule, fait trembler le monde esclave. Le comité de surveillance de la +république universelle aura moins de besogne que le comité de la moindre +section de Paris. Une confiance générale remplacera une méfiance +universelle. Il y aura dans ma république peu de bureaux, peu d'impôts, et +point de bourreau. La raison réunira tous les hommes dans un seul faisceau +représentatif, sans autre lien que la correspondance épistolaire. Citoyens, +la religion est le seul obstacle à cette utopie; le temps est venu de la +détruire. Le genre humain a brûlé ses lisières. On n'a de vigueur, dit un +ancien, que le jour qui suit un mauvais règne; profitons de ce premier +jour, que nous prolongerons jusqu'au lendemain de la délivrance du monde!» + +Les réquisitoires de Chaumette ranimèrent toutes les espérances de Clootz; +il alla trouver Gobel, intrigant de Porentruy, devenu évêque +constitutionnel du département de Paris, par ce mouvement rapide qui avait +élevé Chaumette, Hébert et tant d'autres aux premières fonctions +municipales. Il lui persuada que le moment était venu d'abjurer à la face +de la France le culte catholique, dont il était le premier pontife; que son +exemple entraînerait tous les ministres du culte, éclairerait la nation, +provoquerait une abjuration générale, et obligerait la convention à +prononcer alors l'abolition du christianisme. Gobel ne voulut pas +précisément abjurer sa croyance même, et déclarer par là qu'il avait trompé +les hommes pendant toute sa vie, mais il consentit à venir abdiquer +l'épiscopat. Gobel décida ensuite ses vicaires à suivre cet exemple. Il fut +convenu aussi avec Chaumette et les membres du département que toutes les +autorités constituées de Paris accompagneraient Gobel, et feraient partie +de la députation, pour lui donner plus de solennité. + +Le 17 brumaire (7 novembre 1793), Momoro, Pache, Lhuillier, Chaumette, +Gobel et tous ses vicaires, se rendent à la convention. Chaumette et +Lhuillier, tous deux procureurs, l'un de la commune, l'autre du +département, annoncent que le clergé de Paris vient rendre à la raison un +hommage éclatant et sincère. Alors ils présentent Gobel. Celui-ci, coiffé +du bonnet rouge, et tenant à la main sa mitre, sa crosse, sa croix et son +anneau, prend la parole: «Né plébéien, dit-il, curé dans le Porentruy, +envoyé par mon clergé à la première assemblée, puis élevé à l'archevêché de +Paris, je n'ai jamais cessé d'obéir au peuple. J'ai accepté les fonctions +que ce peuple m'avait autrefois confiées, et aujourd'hui je lui obéis +encore en venant les déposer. Je m'étais fait évêque quand le peuple +voulait des évêques, je cesse de l'être maintenant que le peuple n'en veut +plus.» Gobel ajoute que tout son clergé, animé des mêmes sentimens, le +charge de faire la même déclaration. En achevant ces paroles, il dépose sa +mitre, sa croix et son anneau. Son clergé ratifie sa déclaration. Le +président lui répond avec adresse, que la convention a décrété la liberté +des cultes, qu'elle a dû la laisser tout entière à chaque secte, qu'elle ne +s'est jamais ingérée dans leurs croyances, mais qu'elle applaudit à celles +qui, éclairées par la raison, viennent abjurer leurs superstitions et leurs +erreurs. + +Gobel n'avait pas abjuré le sacerdoce et le catholicisme, et n'avait pas +osé se déclarer un imposteur qui venait enfin avouer ses mensonges; mais +d'autres étendent pour lui cette déclaration. «Revenu, dit le curé de +Vaugirard, des préjugés que le fanatisme avait mis dans mon coeur et dans +mon esprit, je dépose mes lettres de prêtrise.» Divers évêques et curés, +membres de la convention, suivent cet exemple, et déposent leurs lettres +de prêtrise ou abjurent le catholicisme. Julien de Toulouse abdique aussi +sa qualité de ministre protestant. Des applaudissemens furieux de +l'assemblée et des tribunes accueillent ces abdications. Dans ce moment, +Grégoire, évêque de Blois, entre dans l'assemblée. On lui raconte ce qui +vient de se passer, et on l'engage à imiter l'exemple de ses collègues. Il +refuse avec courage: «S'agit-il du revenu attaché aux fonctions d'évêque? +je l'abandonne, dit-il, sans regret. S'agit-il de ma qualité de prêtre et +d'évêque? je ne puis m'en dépouiller; ma religion me le défend. J'invoque +la liberté des cultes.» Les paroles de Grégoire s'achèvent dans le tumulte, +mais n'arrêtent point cependant l'explosion de joie que cette scène a +excitée. La députation quitte l'assemblée au milieu d'une foule immense, et +va se rendre à l'Hôtel-de-Ville pour recevoir les félicitations de la +commune. + +Il n'était pas difficile, une fois cet exemple donné, d'exciter toutes les +sections de Paris et toutes les communes de la république à l'imiter. +Bientôt les sections se réunissent, et viennent déclarer, l'une après +l'autre, qu'elles renoncent à toutes les erreurs de la superstition, et +qu'elles ne reconnaissent plus qu'un seul culte, celui de la raison. La +section de l'Homme-Armé déclare qu'elle ne reconnaît d'autre culte que +celui de la vérité et de la raison, d'autre fanatisme que celui de la +liberté et de l'égalité, d'autre dogme que celui de la fraternité et des +lois républicaines décrétées depuis le 31 mai 1793. Celle de la Réunion +annonce qu'elle fera un feu de joie de tous les confessionnaux, de tous les +livres qui servaient aux catholiques, et qu'elle fera fermer l'église de +Saint-Méry. Celle de Guillaume-Tell renonce pour toujours au culte de +l'erreur et du mensonge. Celle de Mucius Scaevola abjure le catholicisme, +et fera, décadi prochain, sur le maître-autel de Saint-Sulpice, +l'inauguration des bustes de Marat, de Lepelletier et de Mucius Scaevola. +Celle des Piques n'adorera d'autre Dieu que le Dieu de la liberté et de +l'égalité. Celle de l'Arsenal abdique aussi le culte catholique. + +Ainsi les sections, prenant l'initiative, abjuraient le catholicisme comme +religion publique, et s'emparaient de ses édifices et de ses trésors comme +d'édifices et de trésors appartenant au domaine communal. Déjà les députés +en mission dans les départemens avaient engagé une foule de communes à se +saisir du mobilier des églises qui n'était pas nécessaire, disaient-ils, à +la religion, qui, d'ailleurs, comme toute propriété publique, appartenait à +l'état, et pouvait être consacré à ses besoins. Fouché avait envoyé du +département de l'Allier plusieurs caisses d'argenterie. Il en était venu +beaucoup aussi de divers départemens. Bientôt le même exemple, suivi à +Paris et aux environs, fit affluer à la barre de la convention des monceaux +de richesses. On dépouilla toutes les églises, et les communes envoyèrent +des députations avec l'or et l'argent accumulés dans les niches des saints, +ou dans les lieux consacrés par une ancienne dévotion. On se rendait en +procession à la convention, et le peuple, se livrant à ses goûts +burlesques, parodiait de la manière la plus bizarre les scènes de la +religion, et trouvait autant de plaisir à les profaner qu'il en avait +trouvé jadis à les célébrer. Des hommes, vêtus de surplis, de chasubles, de +chappes, venaient en chantant des _alleluia_ et en dansant _la carmagnole_ +à la barre de la convention; ils y déposaient les ostensoirs, les crucifix, +les saints ciboires, les statues d'or et d'argent; ils prononçaient des +discours burlesques, et souvent adressaient aux saints eux-mêmes les +allocutions les plus singulières. «O vous! s'écriait une députation de +Saint-Denis, ô vous, instrumens du fanatisme! saints, bienheureux de toute +espèce, soyez enfin patriotes, levez-vous en masse, servez la patrie en +allant vous fondre à la Monnaie, et faites en ce monde notre bonheur que +vous vouliez faire dans l'autre!» A ces scènes de gaieté succédaient tout à +coup des scènes de respect et de recueillement. Ces mêmes individus, qui +foulaient aux pieds les saints du christianisme, portaient un dais; ils en +ouvraient les voiles, et montrant les bustes de Marat et de Lepelletier: +«Voici, disaient-ils, non pas des dieux faits par des hommes, mais l'image +de citoyens respectables, assassinés par les esclaves des rois.» On +défilait ensuite devant la convention, en chantant encore des _alleluia_ et +en dansant _la carmagnole_; on allait déposer les riches dépouilles des +autels à la Monnaie, et les bustes vénérés de Marat et de Lepelletier dans +les églises, devenues désormais les temples d'un nouveau culte. + +Sur le réquisitoire de Chaumette, il fut arrêté que l'église métropolitaine +de Notre-Dame serait convertie en un édifice républicain, appelé _Temple de +la Raison_; une fête fut instituée pour tous les jours de décade. Elle dut +remplacer les cérémonies catholiques du dimanche. Le maire, les officiers +municipaux, les fonctionnaires publics, se rendaient dans le temple de la +Raison, y lisaient la déclaration des droits de l'homme, ainsi que l'acte +constitutionnel, y faisaient l'analyse des nouvelles des armées, et +racontaient les actions d'éclat qui avaient eu lieu dans la décade. _Une +bouche de vérité_, semblable aux bouches de dénonciations qui se trouvaient +à Venise, était placée dans le temple de la Raison pour recevoir _les avis, +reproches_ ou _conseils_, utiles au bien public. On faisait la levée de ces +lettres chaque jour de décade; on procédait à leur lecture; un orateur +prononçait un discours de morale; après, on exécutait des morceaux de +musique, et on finissait par chanter des hymnes républicains. Il y avait +dans le temple deux tribunes, l'une pour les vieillards, l'autre pour les +femmes enceintes, avec ces mots: _Respect à la vieillesse, respect et soins +aux femmes enceintes_. + +La première fête de la raison fut célébrée avec pompe le 20 brumaire (10 +novembre). Toutes les sections s'y rendirent avec les autorités +constituées. Une jeune femme représentait la déesse de la Raison; c'était +l'épouse de l'imprimeur Momoro, l'un des amis de Vincent, Ronsin, +Chaumette, Hébert, et pareils. Elle était vêtue d'une draperie blanche; un +manteau bleu céleste flottait sur ses épaules; ses cheveux épars étaient +recouverts du bonnet de la liberté. Elle était assise sur un siége antique, +entouré de lierre et porté par quatre citoyens. Des jeunes filles, vêtues +de blanc et couronnées de rosés, précédaient et suivaient la déesse. Puis +venaient les bustes de Lepelletier et de Marat, des musiciens, des troupes, +et toutes les sections armées. Des discours furent prononcés, et des hymnes +chantés dans le temple de la Raison; on se rendit ensuite à la convention; +Chaumette prit la parole en ces termes: + +«Législateurs, le fanatisme a cédé la place à la raison. Ses yeux louches +n'ont pu soutenir l'éclat de la lumière. Aujourd'hui un peuple immense +s'est porté sous ces voûtes gothiques, qui pour la première fois ont servi +d'écho à la vérité. Là, les Français ont célébré le seul vrai culte, celui +a de la liberté, celui de la raison. Là, nous avons formé des voeux pour la +prospérité des armes de la république. Là, nous avons abandonné des idoles +inanimées, pour la raison, pour cette image animée, chef-d'oeuvre de la +nature.» En disant ces mots, Chaumette montrait la déesse vivante de la +Raison. La jeune et belle femme qui la représentait, descend de son siége, +et s'approche du président, qui lui donne l'accolade fraternelle au milieu +des bravos universels, et des cris de _vive la république! vive la Raison! +à bas le fanatisme!_ La convention, qui n'avait encore pris aucune part à +ces représentations, est entraînée et obligée de suivre le cortège, qui +retourne une seconde fois au temple de la Raison, et va y chanter un hymne +patriotique. Une nouvelle importante, celle de la reprise de Noirmoutiers +sur Charette, augmentait la joie générale et lui donnait un motif plus réel +que celui de l'abolition du fanatisme. + +On voit sans doute avec dégoût ces scènes sans recueillement, sans bonne +foi, où un peuple changeait son culte sans comprendre ni l'ancien ni le +nouveau. Mais quand le peuple est-il de bonne foi? quand est-il capable de +comprendre les dogmes qu'on lui donne à croire? Ordinairement, que lui +faut-il? De grandes réunions qui satisfassent son besoin d'être assemblé, +des spectacles symboliques, où on lui rappelle sans cesse l'idée d'une +puissance supérieure à la sienne, enfin des fêtes où l'on rende hommage aux +hommes qui ont le plus approché du bien, du beau, du grand, en un mot des +temples, des cérémonies et des saints. Il avait ici des temples, la Raison, +Marat, et Lepelletier. Il était réuni, il adorait une puissance +mystérieuse, il célébrait deux hommes. Tous ses besoins étaient donc +satisfaits, et il n'y cédait pas autrement qu'il n'y cède toujours. + +Si l'on considère le tableau de la France à cette époque, on verra que +jamais plus de contraintes ne furent exercées à la fois sur cette partie +inerte et patiente de la population, sur laquelle se font les expériences +politiques. On n'osait plus émettre aucune opinion; on craignait de voir +ses amis ou ses parens, de peur d'être compromis avec eux, et de perdre la +liberté et quelquefois la vie. Cent mille arrestations et quelques +centaines de condamnations rendaient la prison et l'échafaud toujours +présens à la pensée de vingt-cinq millions de Français. On supportait des +impôts considérables. Si on était, d'après une classification tout +arbitraire, rangé dans la classe des riches, on perdait pour cette année, +une portion de son revenu. Quelquefois, sur une réquisition d'un +représentant ou d'un agent quelconque, il fallait donner ou sa récolte, ou +son mobilier le plus précieux, en or et en argent. On n'osait plus afficher +aucun luxe, ni se livrer à des plaisirs bruyans. On ne pouvait plus se +servir de la monnaie métallique; il fallait accepter ou donner un papier +déprécié, et avec lequel il était difficile de se procurer les objets dont +on avait besoin. Il fallait, si on était marchand, vendre à un prix fictif; +si on était acheteur, se contenter de la plus mauvaise marchandise, parce +que la bonne fuyait le maximum et les assignats; quelquefois même il +fallait s'en passer tout à fait, parce que la bonne et la mauvaise se +cachaient également. On n'avait plus qu'une seule espèce de pain noir, +commun au riche et au pauvre, qu'il fallait se disputer à la porte des +boulangers, en faisant queue pendant plusieurs heures. Les noms des poids +et mesures, les noms des mois et des jours étaient changés; on n'avait plus +que trois dimanches au lieu de quatre; enfin, les femmes, les vieillards, +se voyaient privés des cérémonies du culte, auxquelles ils avaient assisté +toute leur vie. Jamais donc le pouvoir ne bouleversa plus violemment les +habitudes d'un peuple: menacer toutes les existences, décimer les fortunes, +régler obligatoirement le taux des échanges, renouveler les appellations +de toutes choses, détruire les pratiques du culte, c'était sans contredit +la plus atroce des tyrannies; mais on doit tenir compte du danger de +l'état, des crises inévitables du commerce, et de l'esprit de système +inséparable de l'esprit d'innovation. + +FOOTNOTES: + +[Footnote 5: Titre d'une brochure qu'il avait écrite contre les girondins.] + + + + +CHAPITRE XVI. + + +RETOUR DE DANTON.--DIVISION DANS LE PARTI DE LA MONTAGNE, DANTONISTES ET +HÉBERTISTES.--POLITIQUE DE ROBESPIERRE ET DU COMITÉ DE SALUT +PUBLIC.--DANTON, ACCUSÉ AUX JACOBINS, SE JUSTIFIE; IL EST DÉFENDU PAR +ROBESPIERRE.--ABOLITION DU CULTE DE LA RAISON.--DERNIERS PERFECTIONNEMENS +APPORTÉS AU GOUVERNEMENT DICTATORIAL RÉVOLUTIONNAIRE.--ÉNERGIE DU COMITÉ +CONTRE TOUS LES PARTIS.--ARRESTATION DE RONSIN, DE VINCENT, DES QUATRE +DÉPUTÉS AUTEURS DU FAUX DÉCRET, ET DES AGENS PRÉSUMÉS DE L'ÉTRANGER. + + +Depuis la chute des girondins, le parti montagnard, resté seul et +victorieux, avait commencé à se fractionner. Les excès toujours plus grands +de la révolution achevèrent de le diviser tout à fait, et on touchait à une +rupture prochaine. Beaucoup de députés avaient été émus du sort des +girondins, de Bailly, de Brunet, de Houchard; d'autres blâmaient les +violences commises à l'égard du culte, les jugeaient impolitiques et +dangereuses. Ils disaient que de nouvelles superstitions succédaient à +celles qu'on voulait détruire, que le prétendu culte de la Raison n'était +que celui de l'athéisme, que l'athéisme ne pouvait convenir à un peuple, +et que ces extravagances étaient payées par l'étranger. Au contraire, le +parti qui régnait aux Cordeliers et à la commune, qui avait Hébert pour +écrivain, Ronsin et Vincent pour chefs, Chaumette et Clootz pour apôtres, +soutenait que ses adversaires voulaient ressusciter une faction modérée, et +amener une nouvelle division dans la république. + +Danton était revenu de sa retraite. Il ne disait pas sa pensée, mais un +chef de parti voudrait en vain la cacher; elle se répand de proche en +proche, et devient bientôt manifeste à tous les esprits. On savait qu'il +aurait voulu empêcher l'exécution des girondins, et qu'il avait été +vivement touché de leur fin tragique; on savait que, partisan et inventeur +des moyens révolutionnaires, il commençait à en blâmer l'emploi féroce et +aveugle; que la violence ne lui semblait pas devoir se prolonger au-delà du +danger, et qu'à la fin de la campagne actuelle et après l'expulsion entière +des ennemis, il voulait faire rétablir le règne des lois douces et +équitables. On n'osait pas l'attaquer à la tribune des clubs. Hébert +n'osait pas l'insulter dans sa feuille du _Père Duchêne_; mais an répandait +verbalement les bruits les plus insidieux; on insinuait des soupçons sur sa +probité; on appelait avec plus de perfidie que jamais les concussions de la +Belgique, et on lui en attribuait une partie; on était même allé jusqu'à +dire, pendant sa retraite à Arcis-sur-Aube, qu'il avait émigré en emportant +ses richesses. On lui associait, comme ne valant pas mieux, Camille +Desmoulins, son ami, qui avait partagé sa pitié pour les girondins, et +avait défendu Dillon; Philippeaux, qui revenait de la Vendée, furieux +contre les désorganisateurs, et tout prêt à dénoncer Ronsin et Rossignol. +On rangeait encore dans son parti tous ceux qui, de quelque manière, +avaient démérité des révolutionnaires ardens, et le nombre commençait à en +être assez grand. + +Julien de Toulouse, déjà fort suspect par ses liaisons avec d'Espagnac et +avec les fournisseurs, avait achevé de se compromettre par un rapport sur +les administrations fédéralistes, dans lequel il s'efforçait d'excuser les +torts de la plupart d'entre elles. A peine l'eut-il prononcé, que les +cordeliers et les jacobins soulevés l'obligèrent à se rétracter. Ils firent +une enquête sur sa vie privée; ils découvrirent qu'il vivait avec des +agioteurs, et qu'il avait une ci-devant comtesse pour maîtresse, et ils le +déclarèrent tout à la fois corrompu et modéré. Fabre-d'Églantine venait +tout à coup de changer de situation, et déployait un luxe qu'on ne lui +connaissait pas auparavant. Chabot, le capucin Chabot, qui, en entrant dans +la révolution, n'avait que sa pension ecclésiastique, venait aussi +d'étaler un beau mobilier, et d'épouser la jeune soeur des deux Frey, avec +une dot de deux cent mille livres. Ce changement de fortune si prompt +excita des soupçons contre les nouveaux enrichis, et bientôt une +proposition qu'ils firent à la convention acheva de les perdre. Un député, +Osselin, venait d'être arrêté pour avoir, dit-on, caché une émigrée. Fabre, +Chabot, Julien, Delaunay, qui n'étaient pas tranquilles pour eux-mêmes; +Bazire, Thuriot, qui n'avaient rien à se reprocher, mais qui voyaient avec +effroi qu'on ne ménageât pas même les membres de la convention, proposèrent +un décret, portant qu'aucun député ne pourrait être arrêté, sans auparavant +être entendu à la barre. Ce décret fut adopté, mais tous les clubs et les +jacobins se soulevèrent, et prétendirent qu'on voulait renouveler +l'_inviolabilité_. Ils le firent rapporter, et commencèrent l'enquête la +plus sévère sur ceux qui l'avaient proposé, sur leur conduite et sur +l'origine de leur subite fortune. Julien, Fabre, Chabot, Delaunay, Bazire, +Thuriot, dépopularisés en quelques jours, furent rangés dans le parti des +hommes équivoques et modérés. Hébert les couvrit d'injures grossières dans +sa feuille, et les livra à la vile populace. + +Quatre ou cinq autres individus partagèrent encore le même sort, quoique +jusqu'ici reconnus excellens patriotes. C'étaient Proli, Pereyra, Gusman, +Dubuisson et Desfieux. Nés presque tous sur le sol étranger, ils étaient +venus, comme les deux Frey et comme Clootz, se jeter dans la révolution +française, par enthousiasme, et probablement aussi par besoin de faire +fortune. On ne s'inquiéta pas de ce qu'ils étaient tant qu'on les vit +abonder dans le sens de la révolution. Proli, qui était de Bruxelles, fut +envoyé avec Pereyra et Desfieux auprès de Dumouriez, pour découvrir ses +intentions. Ils le firent expliquer, et vinrent, comme nous l'avons +rapporté, le dénoncer à la convention et aux Jacobins. C'était bien +jusque-là; mais ils avaient été employés par Lebrun, parce qu'étant +étrangers et instruits, ils pouvaient rendre des services aux relations +extérieures. En approchant Lebrun, ils apprirent à l'estimer, et ils le +défendirent plus tard. Proli avait connu beaucoup Dumouriez, et, malgré la +défection de ce général, il avait persisté à vanter ses talens et à dire +qu'on aurait pu le conserver à la république; enfin presque tous, +connaissant mieux les pays voisins, avaient blâmé l'application du système +jacobin à la Belgique et aux provinces réunies à la France. Leurs propos +furent recueillis, et lorsqu'une défiance générale fit imaginer +l'intervention secrète d'une faction étrangère, on commença à les +soupçonner, et à se raviser sur leurs discours. On sut que Proli était fils +naturel de Kaunitz; on supposa qu'il était le meneur en chef, et on les +métamorphosa tous en espions de Pitt et de Cobourg. Bientôt la fureur n'eut +plus de bornes, et l'exagération même de leur patriotisme, qu'ils croyaient +propre à les justifier, ne servit qu'à les compromettre davantage. On les +confondit avec le parti des équivoques, des modérés. Ainsi, dès que Danton +ou ses amis avaient quelque observation à faire sur les fautes des agens +ministériels, ou sur les violences exercées contre le culte, le parti +Hébert, Vincent et Ronsin, répondait en criant à la modération, à la +corruption, à la faction étrangère. + +Suivant l'usage, les modérés renvoyaient à leurs adversaires cette +accusation, et leur disaient: C'est vous qui êtes les complices de ces +étrangers; tout vous rapproche, et la commune violence de vôtre langage, et +le projet de tout bouleverser en poussant tout au pire. Voyez, +ajoutaient-ils, cette commune qui s'arroge une autorité législative, et +rend des lois sous le titre modeste d'arrêtés; qui règle tout, police, +subsistances, culte; qui substitue de son chef une religion à une autre, +remplace les anciennes superstitions par des superstitions nouvelles, +prêche l'athéisme, et se fait imiter par toutes les municipalités de la +république; voyez ces bureaux de la guerre, d'où s'échappent une foule +d'agens qui vont dans les provinces rivaliser avec les représentans, +exercer les plus grandes vexations, et décrier la révolution par leur +conduite; voyez cette commune et ces bureaux! que veulent-ils, sinon +usurper l'autorité législative et exécutive, déposséder la convention, les +comités, et dissoudre le gouvernement? Qui peut les pousser à ce but, sinon +l'étranger? + +Au milieu de ces agitations et de ces querelles, l'autorité devait prendre +un parti vigoureux. Robespierre pensait, avec tout le comité, que ces +accusations réciproques étaient extrêmement dangereuses. Sa politique, +comme on l'a déjà vu, avait consisté, depuis le 31 mai, à empêcher un +nouveau débordement révolutionnaire, à rallier l'opinion autour de la +convention, et la convention autour du comité, afin de créer un pouvoir +énergique, et il s'était servi pour cela des jacobins tout-puissans alors +sur l'opinion. Ces nouvelles accusations contre les patriotes accrédités, +comme Danton, Camille Desmoulins, lui semblaient très dangereuses. Il avait +peur qu'aucune réputation ne résistât aux imaginations déchaînées; il +craignait que les violences à l'égard du culte n'indisposassent une partie +de la France, et ne fissent passer la révolution pour athée; il croyait +voir enfin la main de l'étranger dans cette vaste confusion. Aussi ne +manqua-t-il pas l'occasion que bientôt Hébert lui offrit, de s'en expliquer +aux Jacobins. + +Les dispositions de Robespierre avaient percé. On répandait sourdement +qu'il allait faire sévir contre Pache, Hubert, Chaumette, Clootz, auteurs +du mouvement contre le culte. Proli, Desfieux, Pereyra, déjà compromis et +menacés, voulaient rattacher leur cause à celle de Pache, Chaumette, +Hébert; ils virent ces derniers, et leur dirent qu'il y avait une +conspiration contre les meilleurs patriotes; qu'ils étaient tous également +en danger, et qu'il fallait se soutenir et se garder réciproquement. Hébert +se rend alors aux Jacobins, le 1er frimaire (21 novembre 1798), et se +plaint d'un plan de désunion tendant à diviser les patriotes. «De toutes +parts, dit-il, je rencontre des gens qui me complimentent de n'être pas +arrêté. On répand que Robespierre doit me dénoncer, moi, Chaumette et +Pache.... Quant à moi, qui me mets tous les jours en avant pour les +intérêts de la patrie, et qui dis tout ce qui me passe par la tête, cela +pourrait avoir quelque fondement; mais Pache.... Je connais toute l'estime +qu'a pour lui Robespierre, et je rejette bien loin de moi une pareille +idée. On a dit aussi que Danton avait émigré, qu'il était allé en Suisse +chargé des dépouilles du peuple.... Je l'ai rencontré ce matin dans les +Tuileries, et puisqu'il est à Paris, il faut qu'il vienne s'expliquer +fraternellement aux Jacobins. Tous les patriotes se doivent de démentir les +bruits injurieux qui courent sur leur compte.» Hébert rapporte ensuite +qu'il tient une partie de ces bruits de Dubuisson, lequel a voulu lui +dévoiler une conspiration contre les patriotes; et, suivant l'usage de tout +rejeter sur les vaincus, il ajoute que la cause des troubles est dans les +complices de Brissot qui vivent encore, et dans les Bourbons qui restent au +Temple. Robespierre monte aussitôt à la tribune: «Est-il vrai, dit-il, que +nos plus dangereux ennemis soient les restes impurs de la race de nos +tyrans? Je vote en mon coeur pour que la race des tyrans disparaisse de la +terre; mais puis-je m'aveugler sur la situation de mon pays, au point de +croire que cet événement suffirait pour éteindre le foyer des conspirations +qui nous déchirent? A qui persuadera-t-on que la punition de la méprisable +soeur de Capet en imposerait plus à nos ennemis que celle de Capet lui-même +et de sa criminelle compagne? + +«Est-il vrai encore que la cause de nos maux soit le fanatisme? Le +fanatisme! il expire. Je pourrais même dire qu'il est mort. En dirigeant +depuis quelques jours toute notre attention contre lui, ne la détourne-t-on +pas de nos véritables dangers? Vous avez peur des prêtres, et ils +s'empressent d'abdiquer leurs titres pour les échanger contre ceux de +municipaux, d'administrateurs, et même de présidens de sociétés +populaires.... Ils étaient naguère fort attachés à leur ministère quand il +leur valait soixante-dix mille livres de rente; ils l'ont abdiqué dès qu'il +n'en a plus valu que six mille.... Oui, craignez non pas leur fanatisme, +mais leur ambition! non pas l'habit qu'ils portaient, mais la peau nouvelle +qu'ils ont revêtue! craignez non pas l'ancienne superstition, mais la +nouvelle et fausse superstition qu'on veut feindre pour nous perdre!» + +Ici, Robespierre, abordant franchement la question des cultes, ajoute: + +«Que des citoyens animés par un zèle pur viennent déposer sur l'autel de la +patrie les monumens inutiles et pompeux de la superstition, pour les faire +servir aux triomphes de la liberté, la patrie et la raison sourient à ces +offrandes; mais de quel droit l'aristocratie et l'hypocrisie +viendraient-elles mêler ici leur influence à celle du civisme? De quel +droit des hommes inconnus jusqu'à ce jour dans la carrière de la révolution +viendraient-ils chercher, au milieu de tous ces événemens, les moyens +d'usurper une fausse popularité, d'entraîner les patriotes même à de +fausses mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la discorde? De quel +droit viendraient-ils troubler la liberté des cultes au nom de la liberté, +et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau? De quel droit +feraient-ils dégénérer les hommages solennels rendus à la vérité pure en +des farces éternelles et ridicules? + +«On a supposé qu'en accueillant des offrandes civiques, la convention avait +proscrit le culte catholique. Non, la convention n'a point fait cette +démarche, et ne la fera jamais. Son intention est de maintenir la liberté +des cultes qu'elle a proclamée, et de réprimer en même temps tous ceux qui +en abuseraient pour troubler l'ordre public. Elle ne permettra pas qu'on +persécute les ministres paisibles des diverses religions, et elle les +punira avec sévérité, toutes les fois qu'ils oseront se prévaloir de leurs +fonctions pour tromper les citoyens, et pour armer les préjugés ou le +royalisme contre la république. + +«Il est des hommes qui veulent aller plus loin; qui, sous le prétexte de +détruire la superstition, veulent faire une sorte de religion de l'athéisme +lui-même. Tout philosophe, tout individu peut adopter là-dessus l'opinion +qui lui plaira: quiconque voudrait lui en faire un crime est un insensé; +mais l'homme public, mais le législateur serait cent fois plus insensé, qui +adopterait un pareil système. La convention nationale l'abhorre. La +convention n'est point un faiseur de livres et de systèmes. Elle est un +corps politique et populaire. L'athéisme est _aristocratique_. L'idée d'un +grand Être qui veille sur l'innocence opprimée et qui punit le crime +triomphant, est toute populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent; +si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les +coupables. J'ai été, dès le collège, un assez mauvais catholique; je n'ai +jamais été ni un ami froid, ni un défenseur infidèle de l'humanité. Je n'en +suis que plus attaché aux idées morales et politiques que je viens de vous +exposer. _Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer_.» + +Robespierre, après avoir fait cette profession de foi, impute à l'étranger +les persécutions dirigées contre le culte, et les calomnies répandues +contre les meilleurs patriotes. Robespierre, qui était extrêmement défiant, +et qui avait supposé les girondins royalistes, croyait beaucoup à la +faction de l'étranger, laquelle n'était représentée, comme nous l'avons +dit, que par quelques espions envoyés aux armées, et quelques banquiers +intermédiaires de l'agiotage, et correspondans des émigrés. «Les étrangers, +dit-il, ont deux espèces d'armées; l'une sur nos frontières, est +impuissante et près de sa ruine, grâce à nos victoires; l'autre, plus +dangereuse, est au milieu de nous. C'est une armée d'espions, de fripons +stipendiés, qui s'introduisent partout, même au sein des sociétés +populaires. C'est une faction qui a persuadé à Hébert que je voulais faire +arrêter Pache, Chaumette, Hébert, toute la commune. Moi, poursuivre Pache, +dont j'ai toujours admiré et défendu la vertu simple et modeste, moi qui ai +combattu pour lui contre les Brissot et ses complices!» Robespierre loue +Pache et se tait sur Hébert. Il se contente de dire qu'il n'a pas oublié +les services de la commune dans les jours où la liberté était en péril. Se +déchaînant ensuite contre ce qu'il appelle la faction étrangère, il fait +tomber le courroux des jacobins sur Proli, Dubuisson, Pereyra, Desfieux. Il +raconte leur histoire, il les dépeint comme des agens de Lebrun et de +l'étranger, chargés d'envenimer les haines, de diviser les patriotes, et de +les animer les uns contre les autres. A la manière dont il s'exprime, on +voit que la haine qu'il éprouve contre d'anciens amis de Lebrun se mêle +pour beaucoup à sa défiance. Enfin il les fait chasser tous quatre de la +société, au bruit des plus grands applaudissemens, et il propose un scrutin +épuratoire pour tous les jacobins. + +Ainsi Robespierre avait frappé d'anathème le nouveau culte, avait donné une +leçon sévère à tous les brouillons, n'avait rien dit de bien rassurant pour +Hébert, ne s'était pas compromis jusqu'à louer ce sale écrivain, et avait +fait retomber tout l'orage sur des étrangers qui eurent le malheur d'être +amis de Lebrun, d'admirer Dumouriez, et de blâmer notre système politique +dans les pays de conquête. Enfin il s'était arrogé la recomposition de la +société, en faisant décider qu'il y aurait un scrutin épuratoire. + +Pendant les jours suivans, Robespierre poursuit son système; il vient lire +aux Jacobins des lettres anonymes, d'autres interceptées, prouvant que +l'étranger, s'il n'est pas l'auteur des extravagances du nouveau culte et +des calomnies à l'égard des meilleurs patriotes, les approuve au moins et +les désire. Danton avait en quelque sorte reçu d'Hébert l'invitation de +s'expliquer. Il ne le fait pas d'abord, pour ne pas obéir à une sommation; +mais quinze jours après, il saisit une circonstance favorable pour prendre +la parole. Il s'agissait de fournir à toutes les sociétés populaires un +local aux dépens de l'état. Il présente à ce sujet diverses observations, +et en prend occasion de dire que si la constitution doit être endormie +pendant que le peuple frappe et épouvante les ennemis de ses opérations +révolutionnaires, il faut cependant se défier de ceux qui veulent porter ce +même peuple au-delà des bornes de la révolution. Coupé de l'Oise réplique à +Danton, et dénature ses idées en les combattant. Danton remonte aussitôt à +la tribune, et essuie des murmures. Il somme alors ceux qui ont contre lui +des motifs de défiance de préciser leurs accusations, afin qu'il puisse y +répondre publiquement. Il se plaint de cette défaveur qui se manifeste en +sa présence. «Ai-je donc perdu, s'écrie-t-il, ces traits qui caractérisent +la figure d'un homme libre?» Et en proférant ces mots, il agitait cette +tête qu'on avait tant vue, tant rencontrée dans les orages de la +révolution, et qui avait toujours soutenu l'audace des républicains et jeté +la terreur chez les aristocrates. «Ne suis-je plus, ajoute-t-il, ce même +homme qui s'est trouvé à vos côtés dans tous les momens de crise? Ne +suis-je plus cet homme tant persécuté, tant connu de vous; cet homme que +vous avez si souvent embrassé comme votre ami, et avec lequel vous avez +fait le serment de mourir dans les mêmes périls?» Il rappelle alors qu'il +fut le défenseur de Marat, et il est ainsi obligé de se couvrir de l'ombre +de cet être, qu'il avait autrefois protégé et dédaigné. «Vous serez +étonnés, dit-il, quand je vous ferai connaître ma conduite privée, de voir +que la fortune colossale que mes ennemis et les vôtres m'ont prêtée, se +réduit à la petite portion de bien que j'ai toujours eue. Je défie les +malveillans de fournir aucune preuve contre moi. Tous leurs efforts ne +pourront m'ébranler. Je veux rester debout en face du peuple, vous me +jugerez en sa présence. Je ne déchirerai pas plus la page de mon histoire +que vous ne déchirerez la vôtre....» Danton demande, en finissant, une +commission, pour examiner les accusations portées contre lui. Robespierre +s'élance alors à la tribune avec un empressement extrême. «Danton, +s'écrie-t-il, vous demande une commission pour examiner sa conduite; j'y +consens, s'il pense que cette mesure lui soit utile. Il veut qu'on précise +les griefs portés contre lui; eh bien! je vais le faire. Danton, tu es +accusé d'avoir émigré. On a dit que tu avais passé en Suisse; que ta +maladie était feinte pour cacher au peuple ta fuite; on a dit que ton +ambition était d'être régent sous Louis XVII; qu'à une époque déterminée +tout a été préparé pour proclamer ce rejeton des Capets; que tu étais le +chef de la conspiration; que ni Pitt, ni Cobourg, ni l'Angleterre, ni +l'Autriche, ni la Prusse, n'étaient nos véritables ennemis, mais que +c'était toi seul; que la Montagne était composée de tes complices; qu'il ne +fallait pas s'occuper des agens envoyés par les puissances étrangères; que +leurs conspirations étaient des fables dignes de mépris; en un mot, qu'il +fallait t'égorger toi, toi seul!...» Des applaudissemens universels +couvrent la voix de Robespierre. Il reprend: «Ne sais-tu pas, Danton, que +plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la chose +publique s'attachent à sa perte? Ne sais-tu pas, et ne savez-vous pas +tous, citoyens, que cette méthode est infaillible? Eh! si le défenseur de +la liberté n'était pas calomnié, ce serait une preuve que nous n'aurions +plus ni nobles, ni prêtres à combattre!» Faisant alors allusion aux +feuilles d'Hébert, où lui, Robespierre, était fort loué, il ajoute: «Les +ennemis de la patrie semblent m'accabler de louanges exclusivement. Mais je +les répudie. Croit-on qu'à côté de ces éloges que l'on répète dans +certaines feuilles, je ne voie pas le couteau avec lequel on a voulu +égorger la patrie? La cause des patriotes est comme celle des tyrans; ils +sont tous solidaires. Je me trompe peut-être sur Danton; mais, vu dans sa +famille, il ne mérite que des éloges. Sous les rapports politiques, je l'ai +observé; une différence d'opinion me le faisait étudier avec soin, souvent +avec colère; il ne s'est pas assez hâté, je le sais, de soupçonner +Dumouriez; il n'a pas assez haï Brissot et ses complices; mais s'il n'a pas +toujours été de mon avis, en conclurai-je qu'il trahissait la patrie? Non, +je la lui ai toujours vu servir avec zèle. Danton veut qu'on le juge; il a +raison. Qu'on me juge aussi! qu'ils se présentent ces hommes qui sont plus +patriotes que nous! Je parie que ce sont des nobles, des privilégiés, des +prêtres. Vous y trouverez un marquis, et vous aurez la juste mesure du +patriotisme des gens qui nous accusent.» + +Robespierre demande ensuite que tous ceux qui ont quelque reproche à faire +à Danton, prennent la parole. Personne ne l'ose. Momoro lui-même, l'un des +amis d'Hébert, est le premier à s'écrier que, personne ne se présentant, +c'est une preuve qu'il n'y a rien à dire contre Danton. Un membre demande +alors que le président lui donne l'accolade fraternelle. On y consent, et +Danton, s'approchant du bureau, reçoit l'accolade au milieu des +applaudissemens universels. + +La conduite de Robespierre dans cette circonstance avait été généreuse et +habile. Le danger commun à tous les bons patriotes, l'ingratitude qui +payait les services de Danton, enfin une supériorité décidée, avaient +arraché Robespierre à son égoïsme habituel; et, cette fois, plein de bons +sentimens, il avait été plus éloquent qu'il n'était donné à sa nature de +l'être. Mais le service qu'il rendit à Danton fut plus utile à la cause du +gouvernement et des vieux patriotes qui le composaient, qu'à Danton +lui-même, dont la popularité était perdue. On ne refait pas l'enthousiasme, +et on ne pouvait pas présumer encore d'assez grands dangers publics pour +que Danton trouvât, par son courage, le moyen de regagner son influence. +Robespierre, poursuivant son ouvrage, ne manquait pas d'être présent à +chaque séance d'épuration. Le tour de Clootz arrivé, on l'accuse de +liaisons avec les banquiers étrangers Vandeniver. Il essaie de se +justifier; mais Robespierre prend la parole. Il rappelle les liaisons de +Clootz avec les girondins, sa rupture avec eux par un pamphlet intitulé: +_ni Roland ni Marat_, pamphlet dans lequel il n'attaquait pas moins la +Montagne que la Gironde, ses exagérations extravagantes, son obstination à +parler d'une république universelle, à inspirer la rage des conquêtes, et à +compromettre la France auprès de toute l'Europe, «Et comment M. Clootz, +ajoute Robespierre, pouvait-il s'intéresser si fort au bonheur de la +France, lorsqu'il s'intéressait si fort au bonheur de la Perse et du +Monomotapa? Il est une dernière crise dont il pourra se vanter. Je veux +parler du mouvement contre le culte, mouvement qui, ménagé avec raison et +lenteur, aurait pu devenir excellent, mais dont la violence pouvait +entraîner les plus grands malheurs.... M. Clootz eut avec l'évêque Gobel +une conférence de nuit.... Gobel donna parole pour le lendemain, et il +vint, changeant subitement de langage et d'habit, déposer ses lettres de +prêtrise.... M. Clootz croyait que nous serions dupes de ces mascarades. +Non, non; les jacobins ne regarderont jamais comme un ami du peuple ce +prétendu sans-culotte, qui est Prussien et baron, qui possède cent mille +livres de rentes, qui dîne avec les banquiers conspirateurs, et qui est, +non pas l'orateur du peuple français, mais du genre humain.» + +Clootz fut exclu sur-le-champ de la société; et, sur la proposition de +Robespierre, on décida qu'on chasserait sans distinction tous les nobles, +les prêtres, les banquiers et les étrangers. + +A la séance suivante vint le tour de Camille Desmoulins. On lui reprochait +sa lettre à Dillon, et un mouvement de sensibilité en faveur des girondins. +«J'avais, dit Camille, j'avais cru Dillon brave et habile, et je l'ai +défendu. Quant aux girondins, j'étais à leur égard dans une position +particulière. J'ai toujours aimé et servi là république, mais je me suis +souvent trompé sur ceux qui la servaient; j'ai adoré Mirabeau; j'ai chéri +Barnave et les Lameth; j'en conviens; mais j'ai sacrifié mon amitié et mon +admiration dès que j'ai su qu'ils avaient cessé d'être jacobins. Une +fatalité bien marquée a voulu que de soixante révolutionnaires qui avaient +signé mon contrat de mariage, il ne me restât plus que deux amis, Danton et +Robespierre. Tous les autres sont émigrés ou guillotinés. De ce nombre +étaient sept des vingt-deux. Un mouvement de sensibilité était donc bien +pardonnable en cette occasion. J'ai dit, ajoute Desmoulins, qu'ils +mouraient en républicains, mais en républicains fédéralistes; car, je vous +l'assure, je ne crois pas qu'il y eût beaucoup de royalistes parmi eux.» + +On aimait le caractère facile, l'esprit naïf et original de Camille +Desmoulins. «Camille a mal choisi ses amis, s'écrie un jacobin; prouvez-lui +que nous savons mieux choisir les nôtres en le recevant avec empressement.» +Robespierre, toujours protecteur de ses vieux collègues, mais en gardant +cependant un ton de supériorité, défend Camille Desmoulins. «Il est faible +et confiant, dit-il, mais il a toujours été républicain. Il a aimé +Mirabeau, Lameth, Dillon; mais il a lui-même brisé ses idoles dès qu'il a +été détrompé. Qu'il poursuive sa carrière et soit plus réservé à l'avenir.» +Après cet avis, Camille est admis au milieu des applaudissemens. Danton est +ensuite admis sans aucune observation. Fabre-d'Églantine l'est à son tour, +mais il essuie quelques questions sur sa fortune, qu'on veut bien attribuer +à ses talens littéraires. Cette épuration fut poursuivie, et devint fort +longue. Commencée en novembre 1793, elle dura plusieurs mois. + +La politique de Robespierre et du gouvernement était bien connue. L'énergie +avec laquelle cette politique avait été manifestée, intimida les +brouillons, promoteurs du nouveau culte, et ils songèrent à se rétracter, +et à revenir sur leurs premières démarches. Chaumette, qui avait la faconde +d'un orateur de club ou de commune, mais qui n'avait ni l'ambition ni le +courage d'un chef de parti, ne prétendait nullement rivaliser avec la +convention et se faire le créateur d'un nouveau culte; il s'empressa donc +de chercher une occasion pour réparer sa faute. Il résolut de faire +interpréter l'arrêté qui fermait tous les temples, et il proposa à la +commune de déclarer qu'elle ne voulait pas gêner la liberté religieuse, et +qu'elle n'interdisait pas aux divers partisans de chaque religion le droit +de se réunir dans des lieux payés et entretenus à leurs frais. «Qu'on ne +prétende pas, dit-il, que c'est la faiblesse ou la politique qui me font +agir; je suis également incapable de l'une ou de l'autre. C'est la +conviction que nos ennemis veulent abuser de notre zèle pour le pousser +au-delà des bornes, et nous engager dans de fausses démarches; c'est la +conviction que si nous empêchons les catholiques d'exercer leur culte +publiquement et avec l'aveu de la loi, des êtres bilieux iront s'exalter ou +conspirer dans les cavernes; c'est cette conviction qui seule m'inspire et +me fait parler.» L'arrêté proposé par Chaumette, et fortement appuyé par le +maire Pache, fut enfin adopté après quelques murmures bientôt couverts par +de nombreux applaudissemens. La convention déclara de son côté qu'elle +n'avait jamais entendu par ses décrets gêner la liberté religieuse, et elle +défendit de toucher à l'argenterie qui restait encore dans les églises, vu +que le trésor n'avait plus besoin de ce genre de secours. De ce jour, les +farces indécentes que le peuple s'était permises cessèrent dans Paris, et +les pompes du culte de la Raison, dont il s'était tant diverti, furent +abolies. + +Le comité de salut public, au milieu de cette grande confusion, sentait +tous les jours davantage la nécessité de rendre l'autorité plus forte, plus +prompte et plus obéie. Chaque jour, l'expérience des obstacles le rendait +plus habile, et il ajoutait de nouvelles pièces à cette machine +révolutionnaire, créée pour la durée de la guerre. Déjà il avait empêché la +transmission du pouvoir à des mains nouvelles et inexpérimentées, en +prorogeant la convention, et en déclarant le gouvernement révolutionnaire +jusqu'à la paix. En même temps, il avait concentré ce pouvoir dans ses +mains en mettant sous sa dépendance le tribunal révolutionnaire, la police, +les opérations militaires, et la distribution même des subsistances. Deux +mois d'expérience lui firent sentir les obstacles que les autorités +locales, soit par excès ou défaut de zèle, faisaient éprouver à l'action de +l'autorité supérieure. L'envoi des décrets était souvent interrompu ou +retardé; et leur promulgation négligée dans certains départemens. Il +restait beaucoup de ces administrations fédéralistes qui s'étaient +insurgées, et la faculté de se coaliser ne leur était pas encore interdite. +Si, d'une part, les administrations de département présentaient quelque +danger de fédéralisme, les communes, au contraire, agissant en sens opposé, +exerçaient, à l'imitation de celle de Paris, une autorité vexatoire, +rendaient des lois, imposaient des taxes; les comités révolutionnaires +déployaient contre les personnes un pouvoir arbitraire et inquisitorial; +des armées révolutionnaires, instituées dans différentes localités, +complétaient ces petits gouvernemens particuliers, tyranniques, désunis +entre eux, et embarrassans pour le gouvernement supérieur. Enfin l'autorité +des représentans, ajoutée à toutes les autres, augmentait la confusion des +pouvoirs souverains; car les représentans levaient des impôts, rendaient +des lois pénales, comme les communes et la convention elle-même. + +Billaud-Varennes, dans un rapport mal écrit, mais habile, dévoila ces +inconvéniens, et fit rendre le décret du 14 frimaire an II (4 décembre), +modèle du gouvernement provisoire, énergique et absolu. L'anarchie, dit le +rapporteur, menace les républiques à leur naissance et dans leur +vieillesse. Tâchons de nous en garantir. Ce décret instituait le _Bulletin +des Lois_, belle et neuve invention dont on n'avait pas encore eu l'idée: +car les lois envoyées par l'assemblée aux ministres, par les ministres aux +autorités locales, sans délais fixes, sans procès-verbaux qui garantissent +leur envoi ou leur arrivée, étaient souvent rendues depuis long-temps, sans +être ni promulguées ni connues. D'après le nouveau décret, une commission, +une imprimerie, un papier particulier, étaient consacrés à l'impression et +à l'envoi des lois. La commission, formée de quatre individus indépendans +de toute autorité, libres de tout autre soin, recevait la loi, la faisait +imprimer, l'envoyait par la poste dans des délais fixés et invariables. Les +envois et les remises étaient constatés par les moyens ordinaires de la +poste; et ces mouvemens, ainsi régularisés, devenaient infaillibles. La +convention était ensuite déclarée _centre d'impulsion du gouvernement_. +Sous ces mots, on cachait la souveraineté des comités, qui faisaient tout +pour la convention. Les autorités du département étaient en quelque sorte +abolies; on leur enlevait toute attribution politique, on ne leur +abandonnait, comme au département de Paris à l'époque du 10 août, que la +répartition des contributions, l'entretien des routes, enfin les soins +purement économiques. Ainsi, ces intermédiaires trop puissans entre le +peuple et l'autorité suprême, étaient supprimés. On ne laissait exister, +avec toutes leurs attributions, que les administrations de district et de +commune. Il était défendu à toute administration locale de se réunir à +d'autres, de se déplacer, d'envoyer des agens, de prendre des arrêtés +extensifs ou limitatifs des décrets, de lever des impôts ou des hommes. +Toutes les armées révolutionnaires établies dans les départemens étaient +licenciées, et il ne devait subsister que la seule armée révolutionnaire +établie à Paris pour le service de toute la république. Les comités +révolutionnaires étaient obligés de correspondre avec les districts chargés +de les surveiller, et avec le comité de sûreté générale. Ceux de Paris ne +pouvaient correspondre qu'avec le comité de sûreté générale, et point avec +la commune. Il était défendu aux représentans de lever des taxes, à moins +que la convention ne les autorisât, et de porter des lois pénales. + +Ainsi, toutes les autorités étant ramenées dans leur sphère, leur conflit +ou leur coalition devenaient impossibles. Elles recevaient les lois d'une +manière infaillible; elles ne pouvaient ni les modifier ni en différer +l'exécution. Les deux comités conservaient toujours leur domination. Celui +de _salut public_, outre sa suprématie sur le comité de sûreté générale, +continuait d'avoir la diplomatie, la guerre, et la surveillance universelle +de toutes choses. Seul désormais, il pouvait s'appeler _comité de salut +public_. Aucun comité dans les communes ne pouvait prendre ce titre. + +Ce nouveau décret sur l'institution du gouvernement révolutionnaire, +quoique restrictif de l'autorité des communes, et rendu même contre leurs +abus de pouvoir, fut reçu par la commune de Paris avec de grandes +démonstrations d'obéissance. Chaumette, qui affectait la docilité comme le +patriotisme, fît un long discours en l'honneur du décret. Par son maladroit +empressement à entrer dans le système de l'autorité supérieure, il donna +même une occasion de se faire réprimander; et il eut l'art de désobéir en +voulant trop obéir. Le décret mettait les comités révolutionnaires de Paris +en communication directe et exclusive avec le comité de sûreté générale. +Dans leur zèle fougueux, ils se permettaient des arrestations en tous sens; +on les accusait d'avoir fait incarcérer une foule de patriotes, et d'être +composés d'hommes qu'on commençait à appeler _ultra-révolutionnaires_. +Chaumette se plaignit au conseil général de leur conduite, et proposa de +les convoquer à la commune, pour leur faire une admonition sévère. La +proposition de Chaumette fut adoptée. Mais celui-ci, avec son ostentation +d'obéissance, avait oublié que, d'après le nouveau décret, les comités +révolutionnaires de Paris ne devaient correspondre qu'avec le comité de +sûreté générale. Le comité de salut public ne voulant pas plus d'une +obéissance exagérée que de la désobéissance, peu disposé surtout à souffrir +que la commune se permît de donner des leçons, même bonnes, à des comités +placés sous l'autorité supérieure, fit casser l'arrêté de Chaumette, et +défendre aux comités de se réunir à la commune. Chaumette reçut cette +correction avec une soumission parfaite. «Tout homme, dit-il à la commune, +est sujet à l'erreur. Je confesse franchement que je me suis trompé. La +convention a cassé mon réquisitoire et l'arrêté que j'avais fait prendre; +elle a fait justice de la faute que j'avais commise; elle est notre mère +commune, unissons-nous à elle.» (19 frimaire.) + +Ce n'est qu'au moyen de cette énergie que le comité pouvait parvenir à +arrêter tous les mouvemens désordonnés, soit de zèle, soit de résistance, +et à produire la plus grande précision possible dans l'action du +gouvernement. Les _ultra-révolutionnaires_, compromis et réprimés depuis +leurs manifestations contre le culte, essuyèrent une nouvelle répression, +plus sévère que les précédentes. Ronsin était revenu de Lyon, où il avait +accompagné Collot-d'Herbois avec un détachement de l'armée révolutionnaire. +Il était arrivée à Paris au moment où le bruit des sanglantes exécutions +commises à Lyon excitait la pitié. Ronsin fit placarder une affiche qui +révolta la convention. Il y disait que sur les cent quarante mille +Lyonnais, quinze cents seulement n'étaient pas complices de la révolte, +qu'avant la fin de frimaire tous les coupables auraient péri, et que le +Rhône aurait roulé leurs cadavres jusqu'à Toulon. On citait de lui d'autres +propos atroces; on parlait beaucoup du despotisme de Vincent dans les +bureaux de la guerre, de la conduite des agens ministériels dans les +provinces, et de leur rivalité avec les représentans. On répétait des mots +échappés à quelques-uns d'entre eux, annonçant encore le projet de faire +organiser constitutionnellement le pouvoir exécutif. L'énergie que +Robespierre et le comité venaient de déployer encourageaient à se prononcer +contre ces agitateurs. Dans la séance du 27 frimaire (17 décembre), on +commence par se plaindre de certains comités révolutionnaires. Lecointre +dénonce l'arrestation d'un courrier du comité de salut public par l'un des +agens du ministère. Boursault dit qu'en passant à Lonjumeau, il a été +arrêté par la commune, qu'il a fait connaître sa qualité de député, et que +cette commune a voulu néanmoins que son passeport fût légalisé par l'agent +du conseil exécutif présent sur les lieux. Fabre-d'Églantine dénonce +Maillard, le chef des égorgeurs de septembre, qui a été envoyé en mission à +Bordeaux par le conseil exécutif, tandis qu'il devrait être expulsé de +partout; il dénonce Ronsin et son affiche, dont tout le monde a frémi; il +dénonce enfin Vincent, qui a réuni tous les pouvoirs dans les bureaux de la +guerre, et qui a dit qu'il ferait sauter la convention, ou la forcerait à +organiser le pouvoir exécutif, parce qu'il ne voulait pas être le valet des +comités. La convention met aussitôt en état d'arrestation Vincent, +secrétaire-général de la guerre, Ronsin, général de l'armée +révolutionnaire, Maillard, envoyé à Bordeaux, trois autres agens du pouvoir +exécutif dont on signale encore les vexations à Saint-Girons, et un nommé +Mazuel, adjudant dans l'armée révolutionnaire, qui a dit que la convention +conspirait, et qu'il cracherait au visage des députés. La convention porte +ensuite peine de mort contre les officiers des armées révolutionnaires, +illégalement formées dans les provinces, qui ne se sépareraient pas +sur-le-champ. Elle ordonne enfin que le conseil exécutif viendra se +justifier le lendemain. + +Cet acte d'énergie causa une grande douleur aux Cordeliers, et provoqua des +explications aux Jacobins. Ces derniers ne se prononcèrent pas encore sur +le compte de Vincent et de Ronsin, mais ils demandèrent qu'il fût fait une +enquête pour constater la nature de leurs torts. Le conseil exécutif vint +se justifier très humblement à la convention; il assura que son intention +n'avait point été de rivaliser avec la représentation nationale, et que +l'arrestation des courriers, les difficultés essuyées par le représentant +Boursault, ne provenaient que d'un ordre du comité de salut public +lui-même; ordre qui enjoignait de vérifier tous les passeports et toutes +les dépêches. + +Tandis que Vincent et Ronsin venaient d'être incarcérés comme +ultra-révolutionnaires, le comité sévit en même temps contre le parti des +équivoques et des agioteurs. Il mit en arrestation Proli, Dubuisson, +Desfieux, Pereyra, accusés d'être agens de l'étranger et complices de tous +les partis. Enfin il fit enlever, au milieu de la nuit, les quatre députés +Bazire, Chabot, Delaunay d'Angers et Julien de Toulouse, accusés d'être +modérés, et d'avoir fait une fortune subite. + +On a déjà vu l'histoire de l'association clandestine de ces représentans, +et du faux qui en avait été la suite. On a vu que Chabot, déjà ébranlé, se +préparait à dénoncer ses collègues, et à rejeter tout sur eux. Les bruits +qui couraient sur son mariage, les dénonciations qu'Hébert répétait chaque +jour, achevèrent de l'intimider, et il courut tout dévoiler à Robespierre. +Il prétendit qu'il n'avait eu d'autre projet, en entrant dans le complot, +que celui de le suivre et de le révéler; il attribua ce complot à +l'étranger, qui voulait, disait-il, corrompre les députés, pour avilir la +représentation nationale, et qui se servait ensuite d'Hébert et de ses +complices pour les diffamer après les avoir corrompus. Il y avait ainsi, +selon lui, deux branches dans la conspiration, la branche corruptrice et la +branche diffamatrice, qui toutes deux se concertaient pour déshonorer et +dissoudre la convention. La participation des banquiers étrangers à cette +intrigue, les projets de Julien de Toulouse et de Delaunay, qui disaient +que la convention finirait bientôt par se dévorer elle-même, et qu'il +fallait faire fortune le plus tôt possible, quelques liaisons de la femme +d'Hébert avec les maîtresses de Julien de Toulouse et de Delaunay, +servirent à Chabot de moyens pour étayer cette fable d'une conspiration à +deux branches, dans laquelle les corrupteurs et les diffamateurs +s'entendaient secrètement pour arriver au même but. Chabot eut cependant un +reste de scrupule, et justifia Bazire. Comme il avait été le corrupteur de +Fabre, et qu'il s'exposait à une dénonciation de celui-ci en l'accusant, il +prétendit que ses offres avaient été rejetées, et que les cent mille francs +en assignats, suspendus avec un fil dans des lieux d'aisances, étaient les +cent mille francs destinés à Fabre, et refusés par lui. Ces fables de +Chabot n'avaient aucune apparence de vérité, car il eût été bien plus +naturel, en entrant dans la conspiration pour la découvrir, d'en prévenir +quelques membres de l'un ou de l'autre comité, et de déposer l'argent dans +leurs mains. Robespierre renvoya Chabot au comité de sûreté générale, qui +fit arrêter dans la nuit les députés désignés. Julien de Toulouse parvint à +s'évader; Bazire, Delaunay et Chabot, furent seuls arrêtés[6]. + +La découverte de cette trame honteuse causa une grande rumeur, et confirma +toutes les calomnies que les partis dirigeaient les uns contre les autres. +On répandit plus que jamais le bruit d'une faction étrangère, corrompant +les patriotes, les excitant à entraver la marche de la révolution, les uns +par une modération intempestive, et les autres par une exagération folle, +par des diffamations continuelles, et par une odieuse profession +d'athéisme. Cependant qu'y avait-il de réel dans toutes ces suppositions? +D'un côté, des hommes moins fanatiques, plus prompts à s'apitoyer sur les +vaincus, et plus susceptibles par cette même raison de céder à l'attrait du +plaisir et de la corruption; d'un autre côté, des hommes plus violens et +plus aveugles, s'aidant de la partie basse du peuple, poursuivant de leurs +reproches ceux qui ne partageaient pas leur insensibilité fanatique, +profanant les vieux objets du culte, sans ménagement et sans décence; au +milieu de ces deux partis, des banquiers, profitant de toutes les crises +pour agioter; quatre députés sur sept cent cinquante, se laissant corrompre +et devenant les complices de cet agiotage; enfin quelques révolutionnaires +sincères, mais étrangers, suspects à ce titre, et se compromettant par +l'exagération même, à la faveur de laquelle ils voulaient faire oublier +leur origine: voilà ce qu'il y avait de réel, et il n'y avait là rien que +de très ordinaire, rien qui exigeât la supposition d'une machination +profonde. + +Le comité de salut public, voulant se placer au-dessus des partis, résolut +de les frapper et de les flétrir tous, et pour cela il chercha à montrer +qu'ils étaient tous complices de l'étranger. Robespierre avait déjà dénoncé +une faction étrangère, à laquelle son esprit défiant lui faisait ajouter +foi. La faction turbulente contrariant l'autorité supérieure, et +déshonorant la révolution, il l'accusa aussitôt d'être complice de la +faction étrangère; cependant il ne dit rien encore de pareil contre la +faction modérée, il la défendit même, comme on l'a vu, dans la personne de +Danton. S'il la ménageait encore, c'est qu'elle n'avait rien fait jusque-là +qui pût contrarier la marche de la révolution, c'est qu'elle ne formait pas +un parti opiniâtre et nombreux comme les anciens girondins, et qu'elle se +composait tout au plus de quelques individus isolés qui désapprouvaient +les extravagances _ultra-révolutionnaires_. + +Telle était la situation des partis, et la politique du comité de salut +public à leur égard, en frimaire an II (décembre 1793). Tandis qu'il se +servait de l'autorité avec tant de force, et achevait de compléter à +l'intérieur la machine du pouvoir révolutionnaire, il déployait une égale +énergie au dehors, et assurait le salut de la révolution par des victoires +éclatantes. + + +FOOTNOTES: + +[Footnote 6: 27 brumaire (17 novembre).] + + + + +CHAPITRE XVII. + + +FIN DE LA CAMPAGNE DE 1793.--MANOEUVRE DE HOCHE DANS LES VOSGES.--RETRAITE +DES AUTRICHIENS ET DES PRUSSIENS.--DÉBLOCUS DE LANDAU.--OPÉRATIONS A +L'ARMÉE D'ITALIE.--SIÉGE ET PRISE DE TOULON PAR L'ARMÉE +RÉPUBLICAINE.--DERNIERS COMBATS ET ÉCHECS AUX PYRÉNÉES.--EXCURSION DES +VENDÉENS AU-DELA DE LA LOIRE.--NOMBREUX COMBATS; ÉCHECS DE L'ARMÉE +RÉPUBLICAINE.--DÉFAITE DES VENDÉENS AU MANS, ET LEUR DESTRUCTION COMPLÈTE A +SAVENAY.--COUP D'OEIL GÉNÉRAL SUR LA CAMPAGNE DE 1793. + + +La campagne de 1793 s'achevait sur toutes les frontières de la manière la +plus brillante et la plus heureuse. Dans la Belgique, on avait enfin pris +le parti d'entrer dans les quartiers d'hiver, malgré le projet du comité de +salut public, qui avait voulu profiter de la victoire de Watignies pour +envelopper l'ennemi entre l'Escaut et la Sambre. Ainsi, sur ce point, les +événemens n'avaient pas changé et les avantages de Watignies nous étaient +restés. + +Sur le Rhin, la campagne s'était beaucoup prolongée par la perte des lignes +de Wissembourg, forcées le 13 octobre (22 vendémiaire). Le comité de salut +public voulait les recouvrer à tout prix, et débloquer Landau, comme il +avait débloqué Dunkerque et Maubeuge. L'état de nos départemens du Rhin +était une raison de se hâter, et d'en éloigner l'ennemi. Le pays des Vosges +était singulièrement empreint de l'esprit féodal; les prêtres et les nobles +y avaient conservé une grande influence; la langue française y étant peu +répandue, les nouvelles idées révolutionnaires n'y avaient presque pas +pénétré; dans un grand nombre de communes, les décrets de la convention +étaient inconnus; plusieurs manquaient de comités révolutionnaires, et, +dans presque toutes, les émigrés circulaient impunément. Les nobles de +l'Alsace avaient suivi l'armée de Wurmser en foule, et se répandaient +depuis Wissembourg jusqu'aux environs de Strasbourg. Dans cette dernière +ville, on avait formé le complot de livrer la place à Wurmser. Le comité de +salut public y envoya aussitôt Lebas et Saint-Just, pour y exercer la +dictature ordinaire des commissaires de la convention. Il nomma le jeune +Hoche, qui s'était si fort distingué au siége de Dunkerque, général de +l'armée de la Moselle; il détacha de l'armée oisive des Ardennes une forte +division, qui fut partagée entre les deux armées de la Moselle et du Rhin; +enfin il fit exécuter des levées en masse dans tous les départemens +environnans, et les dirigea sur Besançon. Ces nouvelles levées occupèrent +les places fortes, et les garnisons furent portées en ligne. Saint-Just +déploya à Strasbourg tout ce qu'il avait d'énergie et d'intelligence. Il +fit trembler les malintentionnés, livra à une commission ceux qu'on +soupçonnait d'avoir voulu livrer Strasbourg, et les fit conduire à +l'échafaud. Il communiqua aux généraux et aux soldats une vigueur nouvelle, +il exigea chaque jour des attaques sur toute la ligne, afin d'exercer nos +jeunes conscrits. Aussi brave qu'impitoyable, il allait lui-même au feu, et +partageait tous les dangers de la guerre. Un grand enthousiasme s'était +emparé de l'armée; et le cri des soldats, qu'on enflammait de l'espoir de +recouvrer le terrain perdu, leur cri était: _Landau ou la mort!_ + +La véritable manoeuvre à exécuter sur cette partie des frontières, +consistait toujours à réunir les deux armées du Rhin et de la Moselle, et à +opérer en masse sur un seul versant des Vosges. Pour cela, il fallait +recouvrer les passages qui coupaient la ligne des montagnes, et que nous +avions perdus depuis que Brunswick s'était porté au centre des Vosges, et +Wurmser sous les murs de Strasbourg. Le projet du comité était formé: il +voulait s'emparer de la chaîne même, pour séparer les Prussiens des +Autrichiens. Le jeune Hoche, plein de talent et d'ardeur, était chargé +d'exécuter ce plan, et ses premiers mouvemens à la tête de l'armée de la +Moselle firent espérer les plus énergiques déterminations. + +Les Prussiens, pour assurer leur position, avaient voulu enlever par une +surprise le château de Bitche, placé au milieu même des Vosges. Cette +tentative fut déjouée par la vigilance de la garnison, qui accourut à temps +sur les remparts; et Brunswick, soit qu'il fût déconcerté par ce défaut de +succès, soit qu'il redoutât l'activité et l'énergie de Hoche, soit aussi +qu'il fût mécontent de Wurmser, avec lequel il ne vivait pas d'accord, se +retira d'abord à Bisengen, sur la ligne d'Erbach, puis à Kayserslautern, au +centre des Vosges. Il n'avait pas prévenu Wurmser de ce mouvement +rétrograde; et, tandis que celui-ci se trouvait engagé sur le versant +oriental, presque à la hauteur de Strasbourg, Brunswick, sur le versant +occidental, se trouvait même en arrière de Wissembourg, et à peu près à la +hauteur de Landau. Hoche avait suivi Brunswick de très près dans son +mouvement rétrograde, et, après avoir vainement essayé de l'entourer à +Bisengen, et même de le prévenir à Kayserslautern, il forma le projet de +l'attaquer à Kayserslautern même, quelque grande que fût la difficulté des +lieux. Hoche avait environ trente mille hommes; il se battit les 28, 29 et +30 novembre; mais les lieux étaient peu connus et peu praticables. Le +premier jour, le général Ambert, qui commandait la gauche, se trouva +engagé, tandis que Hoche, au centre, cherchait sa route; le jour suivant, +Hoche se trouvait seul en présence de l'ennemi, tandis qu'Ambert s'égarait +dans les montagnes. Grâce aux difficultés des lieux, à sa force et à +l'avantage de sa position, Brunswick eut un succès complet. Il ne perdit +qu'environ douze hommes; Hoche fut obligé de se retirer avec une perte +d'environ trois mille hommes; mais il ne fut pas découragé, et vint se +rallier à Pirmasens, Hornbach et Deux-Ponts. Hoche, quoique malheureux, +n'en avait pas moins déployé une audace et une résolution qui frappèrent +les représentans et l'armée. Le comité de salut public, qui, depuis +l'entrée de Carnot, était assez éclairé pour être juste et qui n'était +sévère qu'envers le défaut de zèle, lui écrivit les lettres les plus +encourageantes, et, pour la première fois, donna des éloges à un général +battu. Hoche, sans être ébranlé un moment par sa défaite, forma aussitôt la +résolution de se joindre à l'armée du Rhin, pour accabler Wurmser. +Celui-ci, qui était resté en Alsace tandis que Brunswick rétrogradait +jusqu'à Kayserslautern, avait son flanc droit découvert. Hoche dirigea le +général Taponnier avec douze mille hommes sur Werdt, pour percer la ligne +des Vosges, et se jeter sur le flanc de Wurmser, tandis que l'armée du Rhin +ferait sur son front une attaque générale. Grâce à la présence de +Saint-Just, des combats continuels avaient eu lieu pendant la fin de +novembre et le commencement de décembre, entre l'armée du Rhin et les +Autrichiens. Elle commençait à s'aguerrir en allant tous les jours au feu. +Pichegru la commandait. Le corps envoyé dans les Vosges par Hoche eut +beaucoup de difficultés à vaincre pour y pénétrer, mais il y réussit enfin, +et inquiéta sérieusement la droite de Wurmser. Le 22 décembre (2 nivôse), +Hoche marcha lui-même à travers les montagnes, et parut à Werdt sur le +sommet du versant oriental. Il accabla la droite de Wurmser, lui prit +beaucoup de canons, et fit un grand nombre de prisonniers. Les Autrichiens +furent alors obligés de quitter la ligne de la Motter, et de se porter +d'abord à Sultz, puis le 24 à Wissembourg, sur les lignes mêmes de la +Lauter. Leur retraite s'opérait avec désordre et confusion. Les émigrés, +les nobles alsaciens accourus à la suite de Wurmser, fuyaient avec la plus +grande précipitation. Des familles entières couvraient la route en +cherchant à s'échapper. Les deux armées prussienne et autrichienne étaient +mécontentes l'une de l'autre, et s'entr'aidaient peu contre un ennemi plein +d'ardeur et d'enthousiasme. + +Les deux armées du Rhin et de la Moselle étaient réunies. Les représentans +donnèrent le commandement en chef à Hoche, qui se disposa sur-le-champ à +reprendre Wissembourg. Les Prussiens et les Autrichiens, concentrés +maintenant par leur mouvement rétrograde, se trouvaient mieux en mesure de +se soutenir. Ils résolurent donc de prendre l'offensive le 26 décembre (6 +nivôse), le jour même où le général français se disposait à fondre sur eux. +Les Prussiens étaient dans les Vosges et autour de Wissembourg; les +Autrichiens s'étendaient en avant de la Lauter, depuis Wissembourg jusqu'au +Rhin. Certainement, s'ils n'avaient pas été décidés à prendre l'initiative, +ils n'auraient pas reçu l'attaque en avant des lignes, ayant la Lauter à +dos; mais ils étaient résolus à attaquer les premiers, et les Français, en +s'avançant sur eux, trouvèrent leurs avant-gardes en marche. Le général +Desaix, commandant la droite de l'armée du Rhin, marcha sur Lauterbourg; le +général Michaud fut dirigé sur Schleithal; le centre attaqua les +Autrichiens, rangés sur le Geisberg, et la gauche pénétra dans les Vosges +pour tourner les Prussiens. Desaix emporta Lauterbourg, Michaud occupa +Schleithal, et le centre, repliant les Autrichiens, les refoula du Geisberg +jusqu'à Wissembourg même. L'occupation instantanée de Wissembourg, pouvait +être désastreuse pour les coalisés, et elle était imminente; mais +Brunswick, qui se trouvait au Pigeonnier, accourut sur ce point, et contint +les Français avec beaucoup de fermeté. La retraite des Autrichiens se fit +alors avec moins de désordre; mais le lendemain les Français occupèrent les +lignes de Wissembourg. Les Autrichiens se replièrent sur Gemersheim, les +Prussiens sur Bergzabern. Les soldats français s'avançaient toujours en +criant: _Landau ou la mort!_ Les Autrichiens se hâtèrent de repasser le +Rhin, sans vouloir tenir un jour de plus sur la rive gauche, et sans donner +aux Prussiens le temps d'arriver à Mayence. Landau fut débloqué; et les +Français prirent leurs quartiers d'hiver dans le Palatinat. Aussitôt après, +les deux généraux coalisés s'attaquèrent dans des relations +contradictoires, et Brunswick donna sa démission à Frédéric-Guillaume. +Ainsi, sur cette partie du théâtre de la guerre, nous avions glorieusement +recouvré nos frontières, malgré les forces réunies de la Prusse et de +l'Autriche. + +L'armée d'Italie n'avait rien entrepris d'important, et, depuis sa défaite +du mois de juin, elle était restée sur la défensive. Dans le mois de +septembre, les Piémontais, voyant Toulon attaqué par les Anglais, songèrent +enfin à profiter de cette circonstance, qui pouvait amener la perte de +l'armée française. Le roi de Sardaigne se rendit lui-même sur le théâtre de +la guerre, et une attaque générale du camp français fut résolue pour le 8 +septembre. La manière la plus sûre d'opérer contre les Français eût été +d'occuper la ligne du Var, qui séparait Nice de leur territoire. On aurait +ainsi fait tomber toutes les positions qu'ils avaient prises au-delà du +Var, on les aurait obligés d'évacuer le comté de Nice, et peut-être même de +mettre bas les armes. On aima mieux attaquer immédiatement leur camp. Cette +attaque, exécutée avec des corps détachés, et par diverses vallées à la +fois, ne réussit pas; et le roi de Sardaigne, peu satisfait, se retira +aussitôt dans ses états. A peu près à la même époque, le général autrichien +Dewins résolut enfin d'opérer sur le Var; mais il n'exécuta son mouvement +qu'avec trois ou quatre mille hommes, ne s'avança que jusqu'à Isola, et, +arrêté tout à coup par un léger échec, il remonta sur les Hautes-Alpes, +sans avoir donné suite à cette tentative. Telles avaient été les opérations +insignifiantes de l'armée d'Italie. + +Un intérêt plus grave appelait toute l'attention sur Toulon. Cette place, +occupée par les Anglais et les Espagnols, leur assurait un pied à terre +dans le Midi, et une base pour tenter une invasion. Il importait donc à la +France de la recouvrer au plus tôt. Le comité avait donné à cet égard les +ordres les plus pressans, mais les moyens de siége manquaient entièrement. +Carteaux, après avoir soumis Marseille, avait débouché avec sept ou huit +mille hommes par les gorges d'Ollioules, s'en était emparé après un léger +combat, et s'était établi au débouché même de ces gorges, en vue de Toulon; +le général Lapoype, détaché de l'armée d'Italie avec quatre mille hommes +environ, s'était rangé sur le côté opposé, vers Solliès et Lavalette. Les +deux corps français ainsi placés, l'un au couchant, l'autre au levant, +étaient si éloignés qu'ils s'apercevaient à peine, et ne pouvaient se +prêter aucun secours. Les assiégés, avec un peu plus d'activité, auraient +pu les attaquer isolément, et les accabler l'un après l'autre. Heureusement +ils ne songèrent qu'à fortifier la place, et à la garnir de troupes. Ils +firent débarquer huit mille Espagnols, Napolitains et Piémontais, deux +régimens anglais venus de Gibraltar, et portèrent la garnison à quatorze ou +quinze mille hommes. Ils perfectionnèrent toutes les défenses, armèrent +tous les forts, surtout ceux de la côte, qui protégeaient la rade où leurs +escadres étaient au mouillage. Ils s'attachèrent particulièrement à rendre +inaccessible le fort de l'Éguillette, placé à l'extrémité du promontoire +qui ferme la rade intérieure, ou petite rade. Ils en rendirent l'abord +tellement difficile, qu'on l'appelait dans l'armée, _le petit Gibraltar_. +Les Marseillais et tous les Provençaux qui s'étaient réfugiés dans Toulon, +s'employèrent eux-mêmes aux ouvrages, et montrèrent le plus grand zèle. +Cependant l'union ne pouvait durer dans l'intérieur de la place, car la +réaction contre la Montagne y avait fait renaître toutes les factions. On y +était républicain ou royaliste à tous les degrés. Les coalisés eux-mêmes +n'étaient pas d'accord. Les Espagnols étaient offensés de la supériorité +qu'affectaient les Anglais, et se défiaient de leurs intentions. L'amiral +Hood, profitant de cette désunion, dit que, puisqu'on ne pouvait +s'entendre, il fallait, pour le moment, ne proclamer aucune autorité. Il +empêcha même le départ d'une députation que les Toulonnais voulaient +envoyer auprès du comte de Provence, pour engager ce prince à se rendre +dans leurs murs en qualité de régent. Dès cet instant, on pouvait entrevoir +la conduite des Anglais, et sentir combien avaient été aveugles et +coupables ceux qui avaient livré Toulon aux plus cruels ennemis de la +marine française. + +Les républicains ne pouvaient pas espérer, avec leurs moyens actuels, de +reprendre Toulon. Les représentans conseillaient même de replier l'armée +au-delà de la Durance, et d'attendre la saison suivante. Cependant la prise +de Lyon ayant permis de disposer de nouvelles forces, on achemina vers +Toulon des troupes et du matériel. Le général Doppet, auquel on attribuait +la prise de Lyon, fut chargé de remplacer Carteaux. Bientôt Doppet lui-même +fut remplacé par Dugommier, qui était beaucoup plus expérimenté, et fort +brave. Vingt-huit ou trente mille hommes furent réunis, et on donna +l'ordre d'achever le siége avant la fin de la campagne. + +On commença par serrer la place de près, et par établir des batteries +contre les forts. Le général Lapoype, détaché de l'armée d'Italie, était +toujours au levant, et le général en chef Dugommier au couchant, en avant +d'Ollioules. Ce dernier était chargé de la principale attaque. Le comité de +salut public avait fait rédiger par le comité des fortifications un plan +d'attaque régulière. Le général assembla un conseil de guerre pour discuter +le plan envoyé de Paris. Ce plan était fort bien conçu, mais il s'en +présentait un autre plus convenable aux circonstances, et qui devait a voir +des résultats plus prompts. + +Dans le conseil de guerre se trouvait un jeune officier, qui commandait +l'artillerie en l'absence du chef de cette arme. Il se nommait Bonaparte, +et était originaire de Corse. Fidèle à la France, au sein de laquelle il +avait été élevé, il s'était battu en Corse pour la cause de la convention +contre Paoli et les Anglais; il s'était rendu ensuite à l'armée d'Italie, +et servait devant Toulon. Il montrait une grande intelligence, une extrême +activité, et couchait à côté de ses canons. Ce jeune officier, à l'aspect +de la place, fut frappé d'une idée, et la proposa au conseil de guerre. Le +fort l'Éguillette, surnommé _le petit Gibraltar_, fermait la rade où +mouillaient les escadres coalisées. Ce fort occupé, les escadres ne +pouvaient plus mouiller dans la rade, sans s'exposer à y être brûlées: +elles ne pouvaient pas non plus l'évacuer en y laissant une garnison de +quinze mille hommes, sans communications, sans secours, et tôt ou tard +exposée à mettre bas les armes: il était donc infiniment présumable que le +fort l'Éguillette une fois en la possession des républicains, les escadres +et la garnison évacueraient ensemble Toulon. Ainsi, la clef de la place +était au fort l'Éguillette; mais ce fort était presque imprenable. Le jeune +Bonaparte soutint fortement son idée comme plus appropriée aux +circonstances, et réussit à la faire adopter. + +On commença par serrer la place. Bonaparte, à la faveur de quelques +oliviers qui cachaient ses artilleurs, fit placer une batterie très près du +fort Malbosquet, l'un des plus importans parmi ceux qui environnaient +Toulon. Un matin, cette batterie éclata à l'improviste, et surprit les +assiégés, qui ne croyaient pas qu'on pût établir des feux aussi près du +fort. Le général anglais O'Hara, qui commandait la garnison, résolut de +faire une sortie pour détruire la batterie, et enclouer les canons. Le 30 +novembre (10 frimaire), il sortit à la tête de six mille hommes, pénétra +soudainement à travers les postes républicains, s'empara de la batterie, +et commença aussitôt à enclouer les pièces. Heureusement, le jeune +Bonaparte se trouvait non loin de là avec un bataillon. Un boyau conduisait +à la batterie. Bonaparte s'y jeta avec son bataillon, se porta sans bruit +au milieu des Anglais, puis tout à coup ordonna le feu, et les jeta, par +cette subite apparition, dans la plus grande surprise. Le général O'Hara, +étonné, crut que c'étaient ses propres soldats qui se trompaient, et +faisaient feu les uns sur les autres. Il s'avança alors vers les +républicains pour s'en assurer, mais il fut blessé à la main, et pris dans +le boyau même par un sergent. Au même instant, Dugommier, qui avait fait +battre la générale au camp, ramenait ses soldats à l'attaque, et se portait +entre la batterie et la place. Les Anglais, menacés alors d'être coupés, se +retirèrent après avoir perdu leur général, et sans avoir pu se délivrer de +cette dangereuse batterie. + +Ce succès anima singulièrement les assiégeans, et jeta beaucoup de +découragement parmi les assiégés. La défiance était si grande chez ces +derniers, qu'ils disaient que le général O'Hara s'était fait prendre pour +vendre Toulon aux républicains. Cependant les républicains, qui voulaient +conquérir la place et qui n'avaient pas les moyens de l'acheter, se +préparaient à l'attaque si périlleuse de l'Éguillette. Ils y avaient jeté +déjà un grand nombre de bombes, et tâchaient d'en raser la défense avec des +pièces de 24. Le 18 décembre (28 frimaire), l'assaut fut résolu pour +minuit. Une attaque simultanée devait avoir lieu du côté du général Lapoype +sur le fort Faron. A minuit, et par un orage épouvantable, les républicains +s'ébranlent. Les soldats qui gardaient le fort se tenaient ordinairement en +arrière, pour se mettre à l'abri des bombes et des boulets. Les Français +espéraient y arriver avant d'avoir été aperçus; mais au pied de la hauteur +ils trouvent des tirailleurs ennemis. Le combat s'engage. Au bruit de la +mousqueterie, la garnison du fort accourt sur les remparts et foudroie les +assaillans. Ceux-ci reculent et reviennent tour à tour. Un jeune capitaine +d'artillerie, nommé Muiron, profite des inégalités du terrain, et réussit à +gravir la hauteur, sans avoir perdu beaucoup de monde. Arrivé au pied du +fort, il s'élance par une embrasure; les soldats le suivent, pénètrent dans +la batterie, s'emparent des canons, et bientôt du fort lui-même. + +Dans cette action, le général Dugommier, les représentans Salicetti et +Robespierre jeune, le commandant d'artillerie Bonaparte, avaient été +présens au feu, et avaient communiqué aux troupes le plus grand courage. Du +côté du général Lapoype, l'attaque ne fut pas moins heureuse, et une des +redoutes du fort Faron fut emportée. + +Dès que le fort l'Éguillette fut occupé, les républicains se hâtèrent de +disposer les canons de manière à foudroyer la flotte. Mais les Anglais ne +leur en donnèrent pas le temps. Ils se décidèrent sur-le-champ à évacuer la +place, pour ne pas courir plus long-temps les chances d'une défense +difficile et périlleuse. Avant de se retirer, ils résolurent de brûler +l'arsenal, les chantiers, et les vaisseaux qu'ils ne pourraient pas +prendre. Le 18 et le 19, sans en prévenir l'amiral espagnol, sans avertir +même la population compromise, qu'on allait la livrer aux montagnards +victorieux, les ordres furent donnés pour l'évacuation. Chaque vaisseau +anglais vint à son tour s'approvisionner à l'arsenal. Les forts furent +ensuite tous évacués, excepté le fort Lamalgue, qui devait être le dernier +abandonné. Cette évacuation se fit même si vite, que deux mille Espagnols, +prévenus trop tard, restèrent hors des murs, et ne se sauvèrent que par +miracle. Enfin on donna l'ordre d'incendier l'arsenal. Vingt vaisseaux ou +frégates parurent tout à coup en flammes au milieu de la rade, et +excitèrent le désespoir chez les malheureux habitans, et l'indignation chez +les républicains, qui voyaient brûler l'escadre sans pouvoir la sauver. +Aussitôt, plus de vingt mille individus, hommes, femmes, vieillards, +enfans, portant ce qu'ils avaient de plus précieux, vinrent sur les quais, +tendant les mains vers les escadres, et implorant un asile pour se +soustraire à l'armée victorieuse. C'étaient toutes les familles provençales +qui, à Aix, Marseille, Toulon, s'étaient compromises dans le mouvement +sectionnaire. Pas une seule chaloupe ne se montrait à la mer pour secourir +ces imprudens Français, qui avaient mis leur confiance dans l'étranger, et +qui lui avaient livré le premier port de leur patrie. Cependant l'amiral +Langara, plus humain, ordonna de mettre les chaloupes à la mer, et de +recevoir sur l'escadre espagnole tous les réfugiés qu'elle pourrait +contenir. L'amiral Hood n'osa pas résister à cet exemple et aux +imprécations qu'on vomissait contre lui. Il ordonna à son tour, mais fort +tard, de recevoir les Toulonnais. Ces malheureux se précipitaient avec +fureur dans les chaloupes. Dans cette confusion, quelques-uns tombaient à +la mer, d'autres étaient séparés de leurs familles. On voyait des mères +cherchant leurs enfans, des épouses, des filles, cherchant leurs maris ou +leurs pères, et errant sur ces quais aux lueurs de l'incendie. Dans ce +moment terrible, des brigands, profitant du désordre pour piller, se +jettent sur les malheureux accumulés le long des quais, et font feu en +criant: _Voici les républicains!_ La terreur alors s'empare de cette +multitude; elle se précipite, se mêle, et, pressée de fuir, elle abandonne +ses dépouilles aux brigands auteurs de ce stratagème. + +Enfin les républicains entrèrent, et trouvèrent la ville à moitié déserte, +et une grande partie du matériel de la marine détruit. Heureusement les +forçats avaient arrêté l'incendie et empêché qu'il ne se propageât. De 56 +vaisseaux ou frégates, il ne restait que 7 vaisseaux et 11 frégates; le +reste avait été pris ou brûlé par les Anglais. Bientôt, aux horreurs du +siége et de l'évacuation, succédèrent celles de la vengeance +révolutionnaire. Nous raconterons plus tard la suite des désastres de cette +cité coupable et malheureuse. La prise de Toulon causa une joie +extraordinaire, et produisit autant d'impression que les victoires de +Watignies, la prise de Lyon, et le déblocus de Landau. Dès lors on n'avait +plus à craindre que les Anglais, s'appuyant sur Toulon, vinssent apporter +dans le Midi le ravage et la révolte. + +La campagne s'était terminée moins heureusement aux Pyrénées. Cependant, +malgré de nombreux revers et une grande impéritie de la part des généraux, +nous n'avions perdu que la ligne du Tech, et celle de la Tet nous était +restée. Après le combat malheureux de Truillas, livré le 22 septembre (1er +vendémiaire) contre le camp espagnol, et où Dagobert avait montré tant de +bravoure et de sang-froid, Ricardos, au lieu de marcher en avant, avait +rétrogradé au contraire sur le Tech. La reprise de Villefranche, et un +renfort de quinze mille hommes arrivé aux républicains, l'avaient décidé à +ce mouvement rétrograde. Après avoir levé le blocus de Collioure et de +Port-Vendre, il s'était porté au camp de Boulou, entre Céret et +Ville-Longue, et veillait de là à ses communications en gardant la grande +route de Bellegarde. Les représentans Fabre et Gaston, pleins de fougue, +voulurent faire attaquer le camp des Espagnols, afin de les rejeter au-delà +des Pyrénées; mais l'attaque fut infructueuse et n'aboutit qu'à une inutile +effusion de sang. + +Le représentant Fabre, impatient de tenter une entreprise importante, +rêvait depuis long-temps une marche au-delà des Pyrénées, pour forcer les +Espagnols à rétrograder. On lui avait persuadé que le fort de Roses pouvait +être enlevé par un coup de main. D'après son voeu, et malgré l'avis +contraire des généraux, trois colonnes furent jetées au-delà des Pyrénées, +pour se réunir à Espola. Mais trop faibles, trop désunies, elles ne purent +se joindre, furent battues, et ramenées sur la grande chaîne après une +perte considérable. Ceci s'était passé en octobre. En novembre, des orages, +peu ordinaires dans la saison, grossirent les torrens, interrompirent les +communications des divers camps espagnols entre eux, et les mirent dans le +plus grand péril. + +C'était le cas de se venger sur les Espagnols des revers qu'on avait +essuyés. Il ne leur restait que le pont de Céret pour repasser le Tech, et +ils demeuraient inondés et affamés sur la rive gauche à la merci des +Français. Mais rien de ce qu'il fallait faire ne fut exécuté. Au général +Dagobert avait succédé le général Turreau, à celui-ci le général Doppet. +L'armée était désorganisée. On se battit mollement aux environs de Céret, +on perdit même le camp de Saint-Ferréol, et Ricardos échappa ainsi aux +dangers de sa position. Bientôt il se vengea bien plus habilement du danger +où il s'était trouvé, et fondit le 7 novembre (17 brumaire) sur une colonne +française, qui était engagée à Ville-Longue, sur la rive droite du Tech, +entre le fleuve, la mer et les Pyrénées. Il défit cette colonne, forte de +dix mille hommes, et la jeta dans un tel désordre, qu'elle ne put se +rallier qu'à Argelès. Immédiatement après, Ricardos fit attaquer la +division Delatre à Collioure, s'empara de Collioure, de Port-Vendre et de +Saint-Elme, et nous rejeta entièrement au-delà du Tech. La campagne se +trouva ainsi terminée vers les derniers jours de décembre. Les Espagnols +prirent leurs quartiers d'hiver sur les bords du Tech; les Français +campèrent autour de Perpignan, et sur les rives de la Tet. Nous avions +perdu un peu de territoire, mais moins qu'on ne devait le craindre après +tant de désastres. C'était du reste la seule frontière où la campagne ne se +fût pas terminée glorieusement pour les armes de la république. Du côté des +Pyrénées Occidentales, on avait gardé une défensive réciproque. + +C'est dans la Vendée que de nouveaux et terribles combats avaient eu lieu, +avec un grand avantage pour la république, mais avec un grand dommage pour +la France, qui ne voyait des deux côtés que des Français s'égorgeant les +uns les autres. + +Les Vendéens, battus à Cholet le 17 octobre (26 vendémiaire), s'étaient +jetés, comme on l'a vu, sur le bord de la Loire, au nombre de quatre-vingt +mille individus, hommes, femmes, enfans, vieillards. N'osant pas rentrer +dans leur pays occupé par les républicains, ne pouvant plus tenir la +campagne en présence d'une armée victorieuse, ils songèrent à se rendre en +Bretagne, et à suivre les idées de Bonchamps, lorsque ce jeune héros était +mort, et ne pouvait plus diriger leurs tristes destinées. On a vu qu'à la +veille de la bataille de Cholet, il envoya un détachement pour faire +occuper le poste de Varade, sur la Loire. Ce poste, mal gardé par les +républicains, fut pris dans la nuit du 16 au 17. La bataille perdue, les +Vendéens purent donc impunément traverser le fleuve, à la faveur de +quelques bateaux laissés sur la rive, et à l'abri du canon républicain. Le +danger ayant été jusqu'ici sur la rive gauche, le gouvernement n'avait pas +songé à défendre la rive droite. Toutes les villes de la Bretagne étaient +mal gardées; quelques détachemens de gardes nationales, épars çà et là, +étaient incapables d'arrêter les Vendéens, et ne pouvaient que fuir à leur +approche. Ceux-ci s'avancèrent donc sans obstacles, et traversèrent +successivement Candé, Château-Gonthier et Laval, sans éprouver aucune +résistance. + +Pendant ce temps, l'armée républicaine était incertaine de leur marche, de +leur nombre et de leurs projets. Un moment même, elle les avait crus +détruits, et les représentans l'avaient écrit à la convention. Kléber seul, +qui commandait toujours l'armée sous le nom de Léchelle, pensait le +contraire, et s'efforçait de modérer une dangereuse sécurité. Bientôt, en +effet, on apprit que les Vendéens étaient loin d'être exterminés; que dans +la colonne fugitive, il restait encore trente ou quarante mille hommes +armés, et capables de combattre. Un conseil de guerre fut aussitôt +rassemblé; et comme on ne savait pas si les fugitifs se porteraient sur +Angers ou sur Nantes, s'ils marcheraient sur la Bretagne, ou iraient par la +Basse-Loire se réunir à Charette, on décida que l'armée se diviserait; +qu'une partie, sous le général Haxo, irait tenir tête à Charette, et +reprendre Noirmoutiers; qu'une autre partie sous Kléber occuperait le camp +de Saint-George près de Nantes, et que le reste enfin demeurerait à Angers +pour couvrir cette ville, et observer la marche de l'ennemi. Sans doute, si +l'on eût été mieux instruit, on aurait compris qu'il fallait rester réunis +en masse, et marcher sans relâche à la poursuite des Vendéens. Dans l'état +de désordre et d'effroi où ils se trouvaient, il eût été facile de les +disperser et de les détruire entièrement; mais on ne connaissait pas la +direction qu'ils avaient prise, et, dans le doute, le parti que l'on prit +était encore le plus sage. Bientôt, cependant, on eut de meilleurs +renseignemens, et l'on apprit la marche des Vendéens sur Candé, +Château-Gonthier et Laval. Dès lors on résolut de les poursuivre +sur-le-champ, et de les atteindre, avant qu'ils pussent mettre la Bretagne +en feu, et s'emparer de quelque grande ville, ou d'un port sur l'Océan. Les +généraux Vimeux et Haxo furent laissés à Nantes et dans la Basse-Vendée; +tout le reste de l'armée s'achemina vers Candé et Château-Gonthier. +Westermann et Beaupuy formaient l'avant-garde; Chalbos, Kléber, Canuel, +commandaient chacun une division, et Léchelle, éloigné du champ de +bataille, laissait diriger les mouvemens par Kléber, qui avait la confiance +et l'admiration de l'armée. Le 25 octobre au soir (4 brumaire), +l'avant-garde républicaine arriva à Château-Gonthier; le gros des forces +était à une journée en arrière. Westermann, quoique ses troupes fussent +très fatiguées, quoiqu'il fût presque nuit, et qu'il restât encore six +lieues de chemin à faire pour arriver à Laval, voulut y marcher +sur-le-champ. Beaupuy, tout aussi brave, mais plus prudent que Westermann, +s'efforça en vain de lui faire sentir le danger d'attaquer la masse +vendéenne au milieu de la nuit, fort en avant du corps d'armée, et avec des +troupes harassées de fatigue. Beaupuy fut obligé de céder au plus ancien en +commandement. On se mit aussitôt en marche. Arrivé à Laval au milieu de la +nuit, Westermann envoya un officier reconnaître l'ennemi: celui-ci, emporté +par son ardeur, fit une charge au lieu d'une reconnaissance, et replia +rapidement les premiers postes. L'alarme se répandit dans Laval, le tocsin +sonna, toute la masse ennemie fut bientôt debout, et vint faire tête aux +républicains. Beaupuy, se comportant avec sa fermeté ordinaire, soutint +courageusement l'effort des Vendéens. Westermann déploya toute sa bravoure, +le combat fut des plus opiniâtres, et l'obscurité de la nuit le rendit +encore plus sanglant. L'avant-garde républicaine, quoique très inférieure +en nombre, serait néanmoins parvenue à se soutenir jusqu'à la fin; mais la +cavalerie de Westermann, qui n'était pas toujours aussi brave que son +chef, se débanda tout à coup, et l'obligea à la retraite. Grâce à Beaupuy, +elle se fit sur Château-Gonthier, avec assez d'ordre. Le corps de bataille +y arriva le jour suivant. Toute l'armée s'y trouva donc réunie le 26, +l'avant-garde épuisée d'un combat inutile et sanglant, le corps de bataille +fatigué d'une longue route, faite sans vivres, sans souliers, et à travers +les boues de l'automne. Westermann et les représentans voulaient de nouveau +se reporter en avant. Kléber s'y opposa avec force, et fit décider qu'on ne +s'avancerait pas au-delà de Villiers, moitié chemin de Château-Gonthier à +Laval. + +Il s'agissait de former un plan pour l'attaque de Laval. Cette ville est +située sur la Mayenne. Marcher directement par la rive gauche que l'on +occupait, était imprudent, comme l'observa judicieusement un officier très +distingué, Savary, qui connaissait parfaitement les lieux. Il était facile +aux Vendéens d'occuper le pont de Laval, et de s'y maintenir contre toutes +les attaques; ils pouvaient ensuite, tandis que l'armée républicaine était +inutilement amassée sur la rive gauche, marcher le long de la rive droite, +passer la Mayenne sur ses derrières, et l'accabler à l'improviste. Il +proposa donc de diviser l'attaque, et de porter une partie de l'armée sur +la rive droite. De ce côté il n'y avait pas de pont à franchir, et +l'occupation de Laval ne présentait point d'obstacle. Ce plan, approuvé par +les généraux, fut adopté par Léchelle. Le lendemain, cependant, Léchelle, +qui sortait quelquefois de sa nullité pour commettre des fautes, envoie +l'ordre le plus sot et le plus contradictoire à ce qui avait été convenu la +veille. Il prescrit, suivant ses expressions accoutumées, de marcher +_majestueusement et en masse_ sur Laval, en longeant par la rive gauche. +Kléber et tous les généraux sont indignés; cependant il faut obéir. Beaupuy +s'avance le premier; Kléber le suit immédiatement. Toute l'armée vendéenne +était déployée sur les hauteurs d'Entrames. Beaupuy engage le combat; +Kléber se déploie à droite et à gauche de la route, de manière à s'étendre +le plus possible. Sentant néanmoins le désavantage de cette position, il +fait dire à Léchelle de porter la division Chalbos sur le flanc de +l'ennemi, mouvement qui devait l'ébranler. Mais cette colonne, composée de +ces bataillons formés à Orléans et à Niort, qui avaient fui si souvent, se +débande avant de s'être mise en marche. Léchelle s'échappe le premier à +toute bride; une grande moitié de l'armée, qui ne se battait pas, fuit en +toute hâte, ayant Léchelle en tête, et court jusqu'à Château-Gonthier, et +de Château-Gonthier jusqu'à Angers. Les braves Mayençais, qui n'avaient +jamais lâché pied, se débandent pour la première fois. La déroute devient +alors générale; Beaupuy, Kléber, Marceau, les représentans Merlin et +Turreau font des efforts incroyables, mais inutiles, pour arrêter les +fuyards. Beaupuy reçoit une balle au milieu de la poitrine. Porté dans une +cabane, il s'écrie: «Qu'on me laisse ici, et qu'on montre ma chemise +sanglante à mes soldats.» Le brave Bloss, qui commandait les grenadiers, et +qui était connu par une intrépidité extraordinaire, se fait tuer à leur +tête. Enfin une partie de l'armée s'arrête au Lion-d'Angers; l'autre fuit +jusqu'à Angers même. L'indignation était générale contre le lâche exemple +qu'avait donné Léchelle en fuyant le premier. Les soldats murmuraient +hautement. Le lendemain, pendant la revue, le petit nombre de braves qui +étaient restés sous les drapeaux, et c'étaient des Mayençais, criaient: A +bas Léchelle! vive Kléber et Dubayet! _qu'on nous rende Dubayet!_ Léchelle, +qui entendit ces cris, en fut encore plus mal disposé contre l'armée de +Mayence, et contre les généraux dont la bravoure lui faisait honte. Les +représentans, voyant que les soldats ne voulaient plus de Léchelle, se +décidèrent à le suspendre, et proposèrent le commandement à Kléber. +Celui-ci le refusa, parce qu'il n'aimait pas la situation d'un général en +chef, toujours en butte aux représentans, au ministre, au comité de salut +public, et consentit seulement à diriger l'armée sous le nom d'un autre. On +donna donc le commandement à Chalbos, qui était l'un des généraux les plus +âgés de l'armée. Léchelle, prévenant l'arrêté des représentans, demanda son +congé, en disant qu'il était malade, et se retira à Nantes, où il mourut +quelque temps après. + +Kléber, voyant l'armée dans un état pitoyable, dispersée partie à Angers, +et partie au Lion-d'Angers, proposa de la réunir tout entière à Angers +même, de lui donner ensuite quelques jours de repos, de la fournir de +souliers et de vêtemens, et de la réorganiser d'une manière complète. Cet +avis fut adopté, et toutes les troupes furent réunies à Angers. Léchelle +n'avait pas manqué de dénoncer l'armée de Mayence en donnant sa démission, +et d'attribuer à de braves gens une déroute qui n'était due qu'à sa +lâcheté. Depuis long-temps on se défiait de cette armée, de son esprit de +corps, de son attachement à ses généraux, et de son opposition à +l'état-major de Saumur. Les derniers cris de _vive Dubayet! à bas +Léchelle!_ achevèrent de la compromettre dans l'esprit du gouvernement. +Bientôt, en effet, le comité de salut public rendit un arrêté pour en +ordonner la dissolusion et l'amalgame avec les autres corps. Kléber fut +chargé de cette dernière opération. Quoique cette mesure fût prise contre +lui et contre ses compagnons d'armes, il s'y prêta volontiers, car il +sentait le danger de l'esprit de rivalité et de haine qui s'établissait +entre la garnison de Mayence et le reste des troupes; et il voyait surtout +un grand avantage à former de bonnes têtes de Colonnes, qui, habilement +distribuées, pouvaient communiquer leur propre force à toute l'armée. + +Pendant que ceci se passait à Angers, les Vendéens, délivrés à Laval des +républicains, et ne voyant plus rien qui s'opposât à leur marche, ne +savaient cependant quel parti prendre, ni sur quel théâtre porter la +guerre. Il s'en présentait deux également avantageux: ils avaient à choisir +entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. L'extrême Bretagne était +toute fanatisée par les prêtres et les nobles; la population les aurait +reçus avec joie; et le sol, extrêmement coupé et montueux, leur aurait +fourni des moyens très faciles de résistance; enfin, ils se seraient +trouvés sur le bord de la mer, et en communication avec les Anglais. +L'extrême Normandie, ou presqu'île de Cotentin, était un peu plus éloignée, +mais bien plus facile à garder, car, en s'emparant de Port-Beil et +Saint-Cosme, ils la fermaient entièrement. Ils y trouvaient l'importante +place de Cherbourg, très accessible pour eux du côté de la terre, pleine +d'approvisionnemens de toute espèce, et surtout très propre aux +communications avec les Anglais. Ces deux projets présentaient donc de +grands avantages, et leur exécution rencontrait peu d'obstacles. La route +de Bretagne n'était gardée que par l'armée de Brest, confiée à Rossignol, +et consistant tout au plus en cinq ou six mille hommes mal organisés. La +route de Normandie était défendue par l'armée de Cherbourg, composée de +levées en masse prêtes à se dissoudre au premier coup de fusil, et de +quelques mille hommes seulement de troupes plus régulières, qui n'avaient +pas encore quitté Caen. Ainsi, aucune de ces deux armées n'était à redouter +pour la masse vendéenne. On pouvait même facilement éviter leur rencontre +avec un peu de célérité. Mais les Vendéens ignoraient la nature des +localités, ils n'avaient pas un seul officier qui pût leur dire ce +qu'étaient la Bretagne et la Normandie, quels en étaient les avantages +militaires et les places fortes. Ils croyaient, par exemple, Cherbourg +fortifié du côté de terre. Ils étaient donc incapables de se hâter, de +s'éclairer dans leur marche, de rien exécuter enfin, avec un peu de force +et de précision. + +Quoique nombreuse, leur armée était dans un état pitoyable. Tous les chefs +principaux étaient ou morts ou blessés. Bonchamps avait expiré sur la rive +gauche; d'Elbée, blessé, avait été transporté à Noirmoutiers; Lescure, +atteint d'une balle au front, était traîné mourant à la suite de l'armée; +La Rochejaquelein, resté seul, avait reçu le commandement général. Stofflet +commandait sous lui. L'armée, obligée maintenant de se mouvoir et +d'abandonner son sol, aurait dû être organisée; mais elle marchait +pêle-mêle comme une horde, ayant au milieu d'elle des femmes, des enfans, +des chariots. Dans une armée régulière, les braves, les faibles, les +lâches, encadrés les uns avec les autres, restent forcément ensemble et se +soutiennent réciproquement. Il suffit de quelques hommes de courage pour +communiquer leur énergie à toute la masse. Ici, au contraire, aucun rang +n'étant gardé, aucune division de compagnie de bataillon, n'étant observée, +chacun marchant avec qui lui plaisait, les braves s'étaient rangés +ensemble, et formaient un corps de cinq ou six mille hommes, toujours prêts +à s'avancer les premiers. Après eux, venait une troupe moins sûre, et +propre seulement à décider un succès, en se portant sur les flancs d'un +ennemi déjà ébranlé. A la suite de ces deux bandes, la masse, toujours +prête à fuir au premier coup de fusil, se traînait confusément. Ainsi, les +trente ou quarante mille hommes armés se réduisaient en définitive à +quelques mille braves, toujours disposés à se battre par tempérament. Le +défaut de subdivisions empêchait de former des détachemens, de porter un +corps sur un point ou sur un autre, de faire aucune sorte de dispositions. +Les uns suivaient La Rochejaquelein, les autres Stofflet, et ne suivaient +qu'eux seuls. Il était impossible de donner des ordres; tout ce qu'on +pouvait obtenir, c'était de se faire suivre en donnant un signal. Stofflet +avait seulement quelques paysans affidés qui allaient répandre ce qu'il +voulait parmi leurs camarades. A peine avait-on deux cents mauvais +cavaliers, et une trentaine de pièces de canon, mal servies et mal +entretenues. Les bagages encombraient la marche; les femmes, les +vieillards, pour être plus en sûreté, cherchaient à se fourrer au milieu de +la troupe des braves, et, en remplissant leurs rangs, embarrassaient leurs +mouvemens. La méfiance commençait aussi à s'établir de la part des soldats +à l'égard des officiers. On disait qu'ils ne voulaient atteindre à l'Océan +que pour s'embarquer, et abandonner les malheureux paysans arrachés de leur +pays. Le conseil, dont l'autorité était devenue tout à fait illusoire, +était divisé; les prêtres s'y montraient mécontens des chefs militaires; +rien enfin n'eût été plus facile que de détruire une pareille armée, si le +plus grand désordre de commandement n'avait régné chez les, républicains. + +Les Vendéens étaient donc incapables de concevoir et d'exécuter un plan +quelconque. Ils avaient quitté la Loire depuis vingt-six jours; et, dans +un aussi long espace de temps, ils n'avaient rien fait du tout. Après +beaucoup d'incertitudes, ils prirent enfin un parti. D'une part, on leur +disait que Rennes et Saint-Malo étaient gardés par des troupes +considérables; de l'autre, que Cherbourg était fortement défendu du côté de +terre; ils se décidèrent alors à assiéger Granville, placée sur le bord de +l'Océan, entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. Ce projet avait +surtout l'avantage de les rapprocher de la Normandie, qu'on leur dépeignait +comme très fertile et très bien approvisionnée. En conséquence ils +marchèrent sur Fougères. On avait réuni sur leur route quinze ou seize +mille hommes de levées en masse, qui se dispersèrent sans coup férir. Les +Vendéens se portèrent à Dol le 10 novembre, et le 12 sur Avranches. + +Le 14 novembre (24 brumaire), ils se dirigèrent vers Granville, en laissant +à Avranches une moitié de leur monde et tous leurs bagages. La garnison +ayant voulu faire une sortie, ils la repoussèrent, et se jetèrent à sa +suite dans le faubourg qui précède le corps de la place. La garnison eut le +temps de rentrer et de refermer ses portes; mais le faubourg resta en leur +possession, et ils avaient ainsi de grandes facilités pour l'attaque. Ils +avancèrent du faubourg jusqu'à des palissades qu'on venait de construire, +et sans chercher à les enlever, ils se bornèrent à tirailler contre les +remparts, tandis qu'on leur répondait avec de la mitraille et des boulets. +En même temps, ils placèrent quelques pièces sur les hauteurs +environnantes, et tirèrent inutilement sur la crête des murs et sur les +maisons de la ville. A la nuit, ils s'éparpillèrent, et abandonnèrent le +faubourg, où le feu de la place ne leur laissait aucun repos. Ils allèrent +chercher hors de la portée du canon des logemens, des vivres, et surtout du +feu, car il commençait à faire un froid très vif. Les chefs purent à peine +retenir quelques cents hommes dans le faubourg pour y continuer un feu de +tirailleurs. + +Le lendemain, leur impuissance de prendre une place fermée leur fut encore +mieux démontrée; ils essayèrent encore de leurs batteries, mais sans aucun +succès. Ils tiraillèrent de nouveau le long des palissades; et furent +bientôt entièrement découragés. Tout à coup l'un d'entre eux imagina de +profiter de la marée basse, pour traverser une plage, et prendre la ville +du côté du port. Ils se disposaient à cette nouvelle tentative, lorsque le +feu fut mis au faubourg par les représentans enfermés dans Granville. Les +Vendéens furent alors obligés de l'évacuer, et songèrent à la retraite. La +tentative du côté du port fut entièrement abandonnée, et le lendemain ils +revinrent tous à Avranches rejoindre le reste de leur monde et les +bagages. Dès ce moment, le découragement fut porté au comble; ils se +plaignirent plus amèrement que jamais des chefs qui les avaient arrachés de +leur pays, et qui voulaient les abandonner, et ils demandèrent à grands +cris à regagner la Loire. En vain Larochejacquelein, à la tête des plus +braves, voulut-il faire une nouvelle tentative pour les entraîner dans la +Normandie; en vain marcha-t-il sur Ville-Dieu, dont il s'empara, il fut à +peine suivi de mille hommes. Le reste de la colonne reprit le chemin de la +Bretagne, en marchant sur Pontorson, par où elle était arrivée. Elle +s'empara du pont au Beaux qui, jeté sur la Selune, était indispensable pour +arriver à Pontorson. + +Pendant que ces événemens se passaient à Granville, l'armée républicaine +avait été réorganisée à Angers. A peine le temps nécessaire pour lui donner +un peu de repos et d'ordre fut-il écoulé, qu'on la conduisit à Rennes, pour +la réunir aux six ou sept mille hommes de l'armée de Brest, commandés par +Rossignol. Là, on avait arrêté, dans un conseil de guerre, les mesures à +prendre pour continuer la poursuite de la colonne vendéenne. Chalbos malade +avait obtenu la permission de se retirer sur les derrières, pour y réparer +sa santé; Rossignol avait reçu des représentons le commandement en chef de +l'armée de l'Ouest et de celle de Brest, formant en tout vingt ou vingt-un +mille hommes. Il fut résolu que ces deux armées se porteraient tout de +suite à Antrain; que le général Tribout, qui était à Dol avec trois ou +quatre mille hommes, se rendrait à Pontorson, et que le général Sepher, qui +avait six mille soldats de l'armée de Cherbourg, suivrait par derrière la +colonne vendéenne. Ainsi placée entre la mer, le poste de Pontorson, +l'armée d'Antrain, et Sepher qui arrivait à Avranches, cette colonne devait +être bientôt enveloppée et détruite. + +Toutes ces dispositions s'exécutaient au moment même où les Vendéens +quittaient Avranches, et s'emparaient du pont au Beaux pour se rendre à +Pontorson. C'était le 18 novembre (28 brumaire). Le général Tribout, +déclamateur sans connaissance de la guerre, n'avait, pour garder Pontorson, +qu'à occuper un passage étroit, à travers un marais qui couvrait la ville, +et qu'on ne pouvait pas tourner. Avec une position aussi avantageuse, il +pouvait empêcher les Vendéens de faire un seul pas. Mais aussitôt qu'il +aperçoit l'ennemi, il abandonne le défilé, et se porte en avant. Les +Vendéens, encouragés par la prise du pont au Beaux, le chargent +vigoureusement, l'obligent à céder, et, profitant du désordre de sa +retraite, se jettent à sa suite dans le passage qui traverse le marais, et +se rendent ainsi maîtres de Pontorson, qu'ils n'auraient jamais dû aborder. + +Grâce à cette faute impardonnable, une route inattendue s'ouvrit aux +Vendéens. Ils pouvaient marcher sur Dol; mais de Dol il leur fallait aller +à Antrain, et passer sur le corps de la grande armée républicaine. +Cependant ils évacuent Pontorson, et s'avancent sur Dol, Westermann se +jette à leur poursuite. Toujours aussi bouillant, il entraîne Marigny avec +ses grenadiers, et ose suivre les Vendéens jusqu'à Dol, avec une simple +avant-garde. Il les joint en effet, et les pousse confusément dans la +ville; mais bientôt ils se rassurent, sortent de Dol, et, par ces feux +meurtriers qu'ils dirigeaient si bien, ils obligent l'avant-garde +républicaine à se retirer à une grande distance. + +Kléber, qui dirigeait toujours l'armée par ses conseils, quoiqu'un autre en +fût le chef, propose, pour achever la destruction de la colonne vendéenne, +de la bloquer, et de la faire périr de faim, de maladie et de misère. Les +débandades étaient si fréquentes dans les troupes républicaines, qu'une +attaque de vive force présentait des chances dangereuses. Au contraire, en +fortifiant Antrain, Pontorson, Dinan, on enfermait les Vendéens entre la +mer et trois points retranchés; et en les faisant harceler tous les jours +par Westermann et Marigny, on ne pouvait manquer de les détruire. Les +représentans approuvent ce plan, et les ordres sont donnés en conséquence. +Mais tout à coup arrive un officier de Westermann: il dit que si on veut +seconder son général et attaquer Dol du côté d'Antrain, tandis qu'il +l'attaquera du côté de Pontorson, c'en est fait de l'armée catholique, et +qu'elle sera entièrement perdue. Les représentans s'enflamment à cette +proposition. Prieur de la Marne, aussi bouillant que Westermann, fait +changer le plan d'abord convenu, et il est décidé que Marceau, à la tête +d'une colonne, marchera sur Dol, concurremment avec Westermann. + +Le 21 au matin, Westermann s'avance sur Dol. Dans son impatience, il ne +songe pas à s'assurer si la colonne de Marceau, qui doit arriver d'Antrain, +est déjà rendue sur le champ de bataille, et il attaque en toute hâte. +L'ennemi répond à son attaque par ses feux redoutables. Westermann déploie +son infanterie, et gagne du terrain; mais les cartouches commencent à +manquer; il est alors obligé de faire un mouvement rétrogade, et il vient +s'établir en arrière sur un plateau. Les Vendéens en profitent, se jettent +sur sa colonne, et la dispersent. Pendant ce temps, Marceau arrive enfin à +la vue de Dol; les Vendéens victorieux se réunissent contre lui; il résiste +avec une fermeté héroïque pendant toute la journée, et réussit à se +maintenir sur le champ de bataille. Mais sa position est très hasardée; il +demande Kléber, pour lui apporter des conseils et des secours. Kléber +accourt, et conseille de prendre une position rétrograde, il est vrai, mais +très forte, aux environs de Trans. On hésite encore à suivre l'avis de +Kléber, lorsque la présence des tirailleurs vendéens fait reculer les +troupes. Elles se débandent d'abord, mais on les rallie bientôt sur la +position indiquée par Kléber. Kléber reproduit alors le premier plan qu'il +avait proposé, et qui consistait à fortifier Antrain. On y adhère, mais on +ne veut pas retourner à Antrain, on veut rester à Trans, et s'y fortifier +pour être plus près de Dol. Tout à coup, avec la mobilité qui présidait à +toutes les déterminations, on change encore d'avis, et on se résout de +nouveau à l'offensive malgré l'expérience de la veille. On envoie un +renfort à Westermann, en lui ordonnant d'attaquer de son côté, tandis que +l'armée principale attaquera du côté de Trans. + +Kléber objecte en vain que les troupes de Westermann, démoralisées par +l'événement de la veille, ne tiendront pas, les représentans insistent, et +l'attaque est résolue pour le lendemain. Le lendemain, en effet, le +mouvement s'exécute. Westermann et Marigny sont prévenus et assaillis par +l'ennemi. Leurs troupes, quoique soutenues par un renfort, se débandent. Il +font des efforts inouis pour les arrêter; ils réunissent en vain quelques +braves autour d'eux, et sont bientôt emportés. Les Vendéens, vainqueurs, +abandonnent ce point, et se portent à leur droite, sur l'armée qui +s'avançait de Trans. + +Tandis qu'ils venaient d'obtenir cet avantage, et qu'ils se disposaient à +en remporter un second, le bruit du canon avait répandu l'épouvante dans la +ville de Dol, et parmi ceux d'entre eux qui n'en étaient pas encore sortis +pour combattre. Les femmes, les vieillards, les enfans et les lâches, +couraient de tous côtés, et fuyaient vers Dinan et vers la mer. Leurs +prêtres, la croix à la main, faisaient de vains efforts pour les ramener. +Stofflet, La Rochejaquelein, couraient de toutes parts pour les reconduire +au combat. Enfin on était parvenu à les rallier, et à les porter sur la +route de Trans, à la suite des braves qui les avaient devancés. + +Une confusion non moins grande régnait dans le camp principal des +républicains. Rossignol, les représentans, commandant tous à la fois, ne +pouvaient ni s'entendre ni agir. Kléber et Marceau, dévorés de chagrins, +s'étaient avancés pour reconnaître le terrain, et soutenir l'effort des +Vendéens. Arrivé devant l'ennemi, Kléber veut déployer l'avant-garde de +l'armée de Brest, mais elle se débande au premier coup de feu. Alors il +fait avancer la brigade Canuel, composée en grande partie de bataillons +mayençais: ceux-ci, fidèles à leur vieille bravoure, résistent pendant +toute la journée, et demeurent seuls sur le champ de bataille, abandonnés +du reste des troupes. Mais la bande vendéenne, qui avait battu Westermann, +les prend en flanc, et les force à la retraite. Les Vendéens en profitent, +et les poursuivent jusqu'à Antrain même. Enfin il devient urgent de quitter +Antrain, et toute l'armée républicaine se retire à Rennes. + +C'est alors qu'on put sentir la sagesse des avis de Kléber. Rossignol, dans +l'un de ces généreux mouvemens dont il était capable, malgré son +ressentiment contre les généraux mayençais, parut au conseil de guerre avec +un papier contenant sa démission. «Je ne suis pas fait, dit-il, pour +commander une armée. Qu'on me donne un bataillon, je ferai mon devoir; mais +je ne puis suffire au commandement en chef. Voici donc ma démission, et, si +on la refuse, on est ennemi de la république.»--«Pas de démission, s'écrie +Prieur de la Marne, tu es le fils aîné du comité de salut public. Nous te +donnerons des généraux qui te conseilleront, et qui répondront pour toi des +événemens de la guerre.» Cependant Kléber, désolé de voir l'armée aussi mal +conduite, proposa un plan qui pouvait seul rétablir l'état des affaires, +mais qui était bien peu approprié aux dispositions des représentans. «Il +faut, leur dit-il, en laissant le généralat à Rossignol, nommer un +commandant en chef des troupes, un commandant de la cavalerie, et un de +l'artillerie.» On adopte sa proposition; alors il a le courage de proposer +Marceau pour commandant en chef des troupes, Westermann pour commandant de +la cavalerie, et Debilly pour commandant de l'artillerie, tous trois +suspects comme membres de la faction mayençaise. On dispute un moment sur +les individus, puis enfin on se rend, et on cède à l'ascendant de cet +habile et généreux militaire, qui aimait la république non par exaltation +de tête, mais par tempérament, qui servait avec une loyauté, un +désintéressement admirables, et avait la passion et le génie de son métier +à un degré rare. Kléber avait fait nommer Marceau parce qu'il disposait de +ce jeune et vaillant homme, et qu'il comptait sur son entier dévouement. Il +était assuré, si Rossignol restait dans la nullité, de tout diriger +lui-même, et de terminer heureusement la guerre. + +On réunit la division de Cherbourg, qui était venue de Normandie, aux +armées de Brest et de l'Ouest, et on quitta Rennes pour s'acheminer vers +Angers, où les Vendéens cherchaient à passer la Loire. Ceux-ci, après +s'être assuré un moyen de retour, par leur double victoire sur la route de +Pontorson et sur celle d'Antrain, songèrent à rentrer dans leur pays. Ils +passèrent sans coup férir par Fougères et Laval, et projetèrent de +s'emparer d'Angers, pour traverser la Loire au Pont de Cé. La dernière +expérience qu'ils avaient faite à Granville, ne les avait pas encore assez +convaincus de leur impuissance à prendre des places fermées. Le 3 décembre, +ils se jetèrent dans les faubourgs d'Angers, et commencèrent à tirailler +sur le front de la place. Ils continuèrent le lendemain; mais, quelle que +fût leur ardeur à s'ouvrir un passage vers leur pays, dont ils n'étaient +plus séparés que par la Loire, ils désespèrent bientôt de réussir. +L'avant-garde de Westermann, arrivant dans cette journée du 4, acheva de +les décourager et de leur faire abandonner leur entreprise. Ils se mirent +alors en marche, remontant la Loire, et ne sachant plus où ils pourraient +la passer. Les uns imaginèrent de remonter jusqu'à Saumur, les autres +jusqu'à Blois; mais, dans le moment où ils délibéraient, Kléber, survenant +avec sa division le long de la chaussée de Saumur, les obligea à se rejeter +de nouveau en Bretagne. Voilà donc ces malheureux manquant de vivres, de +souliers, de voitures pour traîner leurs familles, travaillés par une +maladie épidémique, errant de nouveau en Bretagne, sans trouver ni un asile +ni une issue pour se sauver. Ils jonchaient les routes de leurs débris; et +au bivouac devant Angers, on trouva des femmes et des enfans morts de faim +et de froid. Déjà ils commençaient à croire que la convention n'en voulait +qu'à leurs chefs, et beaucoup jetaient leurs armes pour s'enfuir +clandestinement à travers les campagnes. Enfin, ce qu'on leur dit du Mans, +de l'abondance qu'ils y trouveraient, des dispositions des habitans, les +engagea à s'y porter. Ils traversèrent La Flèche, dont ils s'emparèrent, et +entrèrent au Mans après une légère escarmouche. + +L'armée républicaine les suivait. De nouvelles querelles s'y étaient +élevées entre les généraux. Kléber avait intimidé les brouillons par sa +fermeté, et obligé les représentans à renvoyer Rossignol à Rennes, avec sa +division de l'armée de Brest. Un arrêté du comité de salut public donna +alors à Marceau le titre de général en chef, et destitua tous les généraux +mayençais, en laissant néanmoins à Marceau la faculté de se servir +provisoirement de Kléber. Marceau déclarait qu'il ne commanderait pas, si +Kléber n'était pas à ses côtés pour tout ordonner. «En acceptant le titre, +dit Marceau à Kléber, je prends les dégoûts et la responsabilité pour moi, +et je te laisserai à toi le commandement véritable, et les moyens de sauver +l'armée.--Sois tranquille, mon ami, dit Kléber, nous nous battrons et nous +nous ferons guillotiner ensemble.» + +On se mit donc aussitôt en marche, et dès ce moment tout fut conduit avec +unité et fermeté. L'avant-garde de Westermann arriva le 12 décembre au +Mans, et chargea aussitôt les Vendéens. La confusion se mit parmi eux; mais +quelques mille braves, conduits par La Rochejaquelein, vinrent se former en +avant de la ville, et forcèrent Westermann à se replier sur Marceau, qui +arrivait avec une division. Kléber était encore en arrière avec le reste de +l'armée. Westermann voulait attaquer sur-le-champ, quoiqu'il fût nuit. +Marceau, entraîné par son tempérament bouillant, mais craignant le blâme de +Kléber, dont la force froide et calme ne se laissait jamais emporter, +hésite; cependant, emporté par Westermann, il se décide, et attaque le +Mans. Le tocsin sonne, la désolation se répand dans la ville. Westermann, +Marceau, se précipitent au milieu de la nuit, culbutent tout devant eux, +et, malgré un feu terrible des maisons, parviennent à refouler le plus +grand nombre des Vendéens sur la grande place de la ville. Marceau fait +couper à sa droite et à sa gauche les rues aboutissant à cette place, et +tient ainsi les Vendéens bloqués. Cependant sa position était hasardée, +car, engagé dans une ville au milieu de la nuit, il aurait pu être tourné +et enveloppé. Il envoie donc un avis à Kléber, pour le presser d'arriver au +plus vite avec sa division. Celui-ci arrive à la pointe du jour. Le plus +grand nombre des Vendéens avait fui; il ne restait que les plus braves +pour protéger la retraite: on les charge à la baïonnette, on les enfonce, +on les disperse, et un carnage horrible commence dans toute la ville. + +Jamais déroute n'avait été aussi meurtrière. Une foule considérable de +femmes, laissées en arrière, furent faites prisonnières. Marceau sauva une +jeune personne qui avait perdu ses parens, et qui, dans son désespoir, +demandait qu'on lui donnât la mort. Elle était modeste et belle; Marceau, +plein d'égards et de délicatesse, la recueillit dans sa voiture, la +respecta, et la fit déposer dans un lieu sûr. Les campagnes étaient +couvertes au loin des débris de ce grand désastre. Westermann, infatigable, +harcelait les fugitifs, et jonchait les routes de cadavres. Les infortunés, +ne sachant où fuir, rentrèrent dans Laval pour la troisième fois, et en +ressortirent aussitôt pour se reporter de nouveau vers la Loire. Ils +voulurent la repasser à Ancenis. La Rochejaquelein et Stofflet se jetèrent +sur l'autre bord, pour aller, dit-on, prendre des barques et les amener sur +la rive droite. Ils ne revinrent plus. On assure que le retour leur avait +été impossible. Le passage ne put s'effectuer. La colonne vendéenne, privée +de la présence et de l'appui de ses deux chefs, continua de descendre la +Loire, toujours poursuivie, et toujours cherchant vainement un passage. +Enfin, désespérée, ne sachant où se porter, elle résolut de fuir vers la +pointe de Bretagne, dans le Morbihan. Elle se rendit à Blain, où elle +remporta encore un avantage d'arrière-garde; et de Blain à Savenay, d'où +elle espérait se jeter dans le Morbihan. + +Les républicains l'avaient suivie sans relâche, et ils arrivèrent à Savenay +le soir même du jour où elle y entra. Savenay avait la Loire à gauche, des +marais à droite, et un bois en avant. Kléber sentit l'importance d'occuper +le bois le jour même, et de se rendre maître de toutes les hauteurs, afin +d'écraser le lendemain les Vendéens dans Savenay, avant qu'ils eussent le +temps d'en sortir. En effet, il lança l'avant-garde sur eux; et lui-même, +saisissant le moment où les Vendéens débouchaient du bois pour repousser +cette avant-garde, s'y jeta hardiment avec un corps d'infanterie, et les en +débusqua tout à fait. Alors ils s'enfuirent dans Savenay, et s'y +enfermèrent, sans cesser néanmoins de faire un feu soutenu pendant toute la +nuit. Westermann et les représentans proposaient d'attaquer sur-le-champ, +pour tout détruire dès la nuit même. Kléber, qui ne voulait pas qu'une +faute lui fît perdre une victoire assurée, déclara positivement qu'on +n'attaquerait pas; et puis, s'enfonçant dans un sang-froid imperturbable, +il laissa dire, sans répondre à aucune provocation. Il empêcha ainsi toute +espèce de mouvement. + +Le lendemain, 23 décembre, avant le jour, il était à cheval avec Marceau, +et parcourait sa ligne, lorsque les Vendéens désespérés et ne voulant pas +survivre à cette journée, se précipitent les premiers sur les républicains. +Marceau marche avec le centre, Canuel avec la droite, Kléber avec la +gauche. Tous se précipitent et reploient les Vendéens sur eux-mêmes. +Marceau et Kléber se réunissent dans la ville, prennent tout ce qu'ils +rencontrent de cavalerie, et s'élancent à la suite des Vendéens. La Loire +et les marais interdisaient toute retraite à ces infortunés; un grand +nombre fut immolé à coups de baïonnette, d'autres furent faits prisonniers, +et à peine quelques-uns trouvèrent-ils le moyen de se sauver. Ce jour, la +colonne fut entièrement détruite, et la grande guerre de la Vendée +véritablement finie. + +Ainsi, cette malheureuse population, rejetée hors de son pays par +l'imprudence de ses chefs, et réduite à chercher un port pour se réfugier +vers les Anglais, avait mis vainement le pied dans les eaux de l'Océan. +N'ayant pu prendre Granville, elle avait été ramenée sur la Loire, n'avait +pu la repasser, avait été refoulée une seconde fois en Bretagne, et de +Bretagne sur la Loire encore. Enfin, ne pouvant franchir cette barrière +fatale, elle venait d'expirer tout entière, entre Savenay, la Loire et des +marais. Westermann fut chargé, avec sa cavalerie, de poursuivre les restes +fugitifs de la Vendée. Kléber et Marceau retournèrent à Nantes. Reçus, le +24, par le peuple de cette ville, ils obtinrent une espèce de triomphe, et +furent gratifiés par le club jacobin d'une couronne civique. + +Si l'on considère dans son ensemble cette campagne mémorable de 93, on ne +pourra s'empêcher de la regarder comme le plus grand effort qu'ait jamais +fait une société menacée. Dans l'année 1792, la coalition, qui n'était pas +complète encore, avait agi sans ensemble et sans vigueur. Les Prussiens +avaient tenté en Champagne une invasion ridicule; les Autrichiens s'étaient +bornés dans les Pays-Bas à bombarder la place de Lille. Les Français, dans +leur première exaltation, repoussèrent les Prussiens au-delà du Rhin, les +Autrichiens au-delà de la Meuse, conquirent les Pays-Bas, Mayence, la +Savoie et le comté de Nice. La grande année 93 s'ouvrit d'une manière bien +différente. La coalition était augmentée des trois puissances qui jusque-là +étaient restées neutres. L'Espagne poussée à bout par le 21 janvier, avait +enfin porté cinquante mille hommes sur les Pyrénées; la France avait obligé +Pitt à se déclarer; et l'Angleterre et la Hollande étaient entrées à la +fois dans la coalition, qui se trouvait ainsi doublée; et qui, mieux +avertie des moyens de l'ennemi qu'elle avait à combattre, augmentait ses +forces, et se préparait à un effort décisif. Ainsi, comme sous Louis XIV, +la France avait à soutenir l'attaque de l'Europe entière; et cette fois +elle ne s'était pas attiré ce concours d'ennemis par son ambition, mais par +la juste colère que lui inspira l'intervention des puissances dans ses +affaires intérieures. + +Dès le mois de mars, Dumouriez débuta par une témérité, et voulut envahir +la Hollande en se jetant dans des bateaux. Pendant ce temps Cobourg surprit +les lieutenans de Dumouriez, les rejeta au-delà de la Meuse, et le força +lui-même à venir se mettre à la tête de son armée. Dumouriez fut obligé de +livrer la bataille de Nerwinde. Cette terrible bataille était gagnée, +lorsque l'aile gauche fléchit, et repassa la Gette; il fallut battre en +retraite, et nous perdîmes la Belgique en quelques jours. Alors les revers +aigrissant les coeurs, Dumouriez rompit avec son gouvernement, et passa aux +Autrichiens. Dans le même instant, Custine, battu à Francfort, ramené sur +le Rhin, et séparé de Mayence, laissait les Prussiens bloquer cette place +fameuse, et en commencer le siége; les Piémontais nous repoussaient à +Saorgio, les Espagnols entamaient les Pyrénées; et enfin les provinces de +l'Ouest, déjà privées de leurs prêtres et poussées à bout par la levée des +trois cent mille hommes, venaient de s'insurger au nom du trône et de +l'autel. C'est dans ce moment que la Montagne, exaspérée de la désertion de +Dumouriez, des défaites essuyées dans les Pays-Bas, sur le Rhin, aux Alpes, +et surtout de l'insurrection de l'Ouest, ne garda plus aucune mesure, +arracha violemment les girondins du sein de la convention, et repoussa +ainsi tous ceux qui pouvaient lui parler encore de modération. Ce nouvel +excès lui valut de nouveaux ennemis. Soixante-sept départemens sur +quatre-vingt-trois se soulevèrent contre ce gouvernement, qui eut alors à +lutter contre l'Europe, la Vendée royaliste, et les trois quarts de la +France fédéralisée. C'est à cette époque que nous perdîmes le camp de +Famars et le brave Dampierre, que le blocus de Valenciennes fut achevé, que +Mayence fut pressé vivement, que les Espagnols passèrent le Tech et +menacèrent Perpignan, que les Vendéens prirent Saumur et assiégèrent +Nantes, que les fédéralistes se disposèrent à fondre de Lyon, de Marseille, +de Bordeaux et de Caen, sur Paris. + +De tous les points on pouvait tenter une marche hardie sur la capitale, +terminer la révolution en quelques journées, et suspendre la civilisation +européenne pour long-temps. Heureusement on assiégea des places. On se +souvient, avec quelle fermeté la convention fit rentrer les départemens +dans la soumission, en leur montrant seulement son autorité, et en +dispersant les imprudens qui s'étaient avancés jusqu'à Vernon; avec quel +bonheur les Vendéens furent repoussés de Nantes, et arrêtés dans leur +marche victorieuse. Mais tandis que la convention triomphait des +fédéralistes, ses autres ennemis avaient fait des progrès alarmans. +Valenciennes et Mayence furent prises après des siéges mémorables; la +guerre du fédéralisme amena deux événemens désastreux, le siége de Lyon, et +la trahison de Toulon; enfin, la Vendée elle-même, quoique renfermée dans +le cadre de la Loire, de la mer et du Poitou, par l'heureuse résistance de +Nantes, venait de repousser les colonnes de Westermann et de Labarolière, +qui avaient voulu pénétrer dans son sein. Jamais la situation n'avait été +plus grave. Les coalisés n'étaient plus arrêtés au Nord et au Rhin par des +siéges; Lyon et Toulon offraient aux Piémontais de solides appuis; la +Vendée paraissait indomptable, et offrait un pied-à-terre aux Anglais. +C'est alors que la convention appela à Paris les envoyés des assemblées +primaires, leur donna la constitution de l'an III à jurer et à défendre, et +décida avec eux que la France entière, hommes et choses, était à la +disposition du gouvernement. Alors fut décrétée la levée en masse, +génération par génération, et la faculté de requérir tout ce qui serait +nécessaire à la guerre; alors fut institué le Grand-Livre, et l'emprunt +forcé sur les riches, pour retirer de la circulation une partie des +assignats et opérer le placement forcé des biens nationaux; alors deux +grandes armées furent dirigées sur la Vendée, la garnison de Mayence y fut +transportée en poste; il fut résolu que ce malheureux pays serait brûlé, et +que la population en serait transportée ailleurs. Enfin, Carnot entra au +comité de salut public, et commença à introduire l'ordre et l'ensemble dans +les opérations militaires. + +Nous avions perdu le camp de César, et Kilmaine avait, par une retraite +heureuse, sauvé les restes de l'armée du Nord. Les Anglais s'étaient portés +à Dunkerque, et en faisaient le siége, tandis que les Autrichiens +attaquaient Le Quesnoy. Une masse fut rapidement dirigée de Lille sur les +derrières du duc d'York. Si Houchard, qui commandait en cette occasion +soixante mille Français, avait compris le plan de Carnot, et s'était porté +sur Furnes, pas un Anglais n'était sauvé. Au lieu de se placer entre le +corps d'observation et le corps de siége, il prit une marche directe et +décida du moins la levée du siége, en donnant l'heureuse bataille +d'Hondschoote. Cette bataille fut notre première victoire, sauva Dunkerque, +priva les Anglais de tous les fruits de cette guerre, et nous rendit la +joie et l'espérance. + +Bientôt de nouveaux revers changèrent cette joie en nouvelles alarmes. Le +Quesnoy fut pris par les Autrichiens; l'armée de Houchard fut saisie à +Menin d'une terreur panique, et se dispersa; les Prussiens et les +Autrichiens, que rien n'arrêtait plus depuis la prise de Mayence, +s'avancèrent sur les deux versans des Vosges, menacèrent les lignes de +Wissembourg, et nous battirent en diverses rencontres. Les Lyonnais +résistaient avec vigueur, les Piémontais avaient recouvré la Savoie, et +étaient descendus vers Lyon pour mettre notre armée entre deux feux; +Ricardos avait franchi la Tet, et dépassé Perpignan; enfin la division des +troupes de l'Ouest en deux armées, celle de La Rochelle et celle de Brest, +avait empêché le succès du plan de campagne arrêté à Saumur le 2 septembre. +Canclaux, mal secondé par Rossignol, s'était trouvé seul en flèche dans le +sein de la Vendée, et s'était replié sur Nantes. Alors nouveaux efforts: la +dictature fut complétée et proclamée par l'institution du gouvernement +révolutionnaire; la puissance du comité de salut public fut proportionnée +au danger; les levées furent exécutées, et les armées grossies d'une +multitude de réquisitionnaires; les nouveaux venus remplirent les +garnisons, et permirent de porter les troupes organisées en ligne; enfin +la convention ordonna aux armées de vaincre dans un délai donné. + +Les moyens qu'elle avait pris produisirent leurs inévitables effets. Les +armées du Nord, renforcées, se concentrèrent à Lille et à Guise. Les +coalisés s'étaient portés à Maubeuge, qu'ils voulaient prendre avant la fin +de la campagne. Jourdan, parti de Guise, livra aux Autrichiens la bataille +de Watignies, et fit lever le siége de Maubeuge, comme Houchard avait fait +lever celui de Dunkerque. Les Piémontais furent rejetés au delà du +Saint-Bernard par Kellermann; Lyon, inondé de levées en masse, fut emporté +d'assaut; Ricardos fut repoussé au-delà de la Tet; enfin les deux armées de +La Rochelle et de Brest, réunies sous un seul chef, Léchelle, qui laissait +agir Kléber, écrasèrent les Vendéens à Cholet, et les obligèrent à passer +la Loire en désordre. + +Un seul revers troubla la joie que devaient causer de tels événemens: les +lignes de Wissembourg furent perdues. Mais le comité de salut public ne +voulut pas terminer la campagne avant qu'elles fussent reprises; le jeune +Hoche, général de l'armée de la Moselle, malheureux mais brave à +Kayserslautern, fut encouragé quoique battu. N'ayant pu entamer Brunswick, +il se jeta sur le flanc de Wurmser. Dès ce moment, les deux armées du Rhin +et de la Moselle réunies repoussèrent les Autrichiens au-delà de +Wissembourg, obligèrent Brunswick à suivre ce mouvement rétrograde, +débloquèrent Landau, et campèrent dans le Palatinat. Toulon fut repris par +une idée heureuse et par un prodige de hardiesse; enfin, les Vendéens, +qu'on croyait détruits, mais qui, dans leur désespoir, s'étaient portés au +nombre de quatre-vingt mille individus au-delà de la Loire, et cherchaient +un port pour se jeter dans les bras des Anglais, les Vendéens furent +repoussés des bords de l'Océan, repoussés également des bords de la Loire, +et écrasés entre ces deux barrières qu'ils ne purent jamais franchir. Aux +Pyrénées seulement nos armes avaient été malheureuses, mais nous n'avions +perdu que la ligne du Tech, et nous campions encore en avant de Perpignan. + +Ainsi, cette grande et terrible année nous montre l'Europe pressant la +révolution de tout son poids, lui faisant expier ses premiers succès de 92, +ramenant ses armées en arrière, pénétrant par toutes les frontières à la +fois; et une partie de la France s'insurgeant, et ajoutant ses efforts à +ceux des puissances ennemies. Alors la révolution s'irrite: elle fait +éclater sa colère au 31 mai, se crée, par cette journée, de nouveaux +ennemis, et semble prête à succomber contre l'Europe et les trois quarts de +ses provinces révoltées. Mais bientôt elle fait rentrer ses ennemis +intérieurs dans le devoir, soulève un million d'hommes à la fois, bat les +Anglais à Hondschoote, est battue de nouveau, mais redouble aussitôt +d'efforts, gagne une bataille à Watignies, recouvre les lignes de +Wissembourg, rejette les Piémontais au-delà des Alpes, prend Lyon, Toulon, +et écrase deux fois les Vendéens, une première fois dans la Vendée, et une +seconde et dernière fois en Bretagne. Jamais spectacle ne fut plus grand et +plus digne d'être proposé à l'admiration et à l'imitation des peuples. La +France avait recouvré tout ce qu'elle avait perdu, excepté Condé, +Valenciennes, et quelques forts dans le Roussillon; les puissances de +l'Europe, au contraire, qui avaient toutes ensemble lutté contre une seule, +n'avaient rien obtenu, s'accusaient les unes les autres, et se rejetaient +la honte de la campagne. La France achevait d'organiser ses moyens, et +devait paraître bien plus formidable l'année suivante. + + + + +CHAPITRE XVIII. + + +SUITE DE LA LUTTE DES HÉBERTISTES ET DES DANTONISTES.--CAMILLE DESMOULINS +PUBLIE _le Vieux Cordelier_.--LE COMITÉ SE PLACE ENTRE LES DEUX PARTIS, ET +S'ATTACHE D'ABORD A RÉPRIMER LES HÉBERTISTES.--DISETTE DANS +PARIS.--RAPPORTS IMPORTANS DE ROBESPIERRE ET DE SAINT-JUST.--MOUVEMENT +TENTÉ PAR LES HÉBERTISTES.--ARRESTATION ET MORT DE RONSIN, VINCENT, HÉBERT, +CHAUMETTE, MOMORO, ETC.--LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC FAIT SUBIR LE MÊME SORT +AUX DANTONISTES.--ARRESTATION, PROCÈS ET SUPPLICE DE DANTON, CAMILLE +DESMOULINS, PHILIPPEAU, LACROIX, HÉRAULT-SÉCHELLES, FABRE-D'ÉGLANTINE, +CHABOT, ETC. + + +La convention avait commencé d'exercer quelques sévérités envers la faction +turbulente des cordeliers et des agens ministériels. Ronsin et Vincent +étaient en prison. Leurs partisans s'agitaient au dehors. Momoro, aux +Cordeliers, Hébert, aux Jacobins, s'efforçaient d'exciter en faveur de +leurs amis l'intérêt des chauds révolutionnaires. Les cordeliers firent une +pétition, et, d'un ton assez peu respectueux, demandèrent si on voulait +punir Vincent et Ronsin d'avoir courageusement poursuivi Dumouriez, +Custine et Brissot; ils déclarèrent qu'ils regardaient ces deux citoyens +comme d'excellens patriotes, et qu'ils les conserveraient toujours comme +membres de leur société. Les jacobins présentèrent une pétition plus +mesurée, et se bornèrent à demander qu'on accélérât le rapport sur Vincent +et Ronsin, afin de les punir s'ils étaient coupables, ou de les rendre à la +liberté s'ils étaient innocens. + +Le comité de salut public gardait encore le silence. Collot-d'Herbois seul, +quoique membre du comité et partisan obligé du gouvernement, montra le plus +grand zèle pour Ronsin. Le motif en était naturel: la cause de Vincent lui +était presque étrangère, mais celle de Ronsin, envoyé à Lyon avec lui, et +de plus exécuteur de ses sanglantes ordonnances, le touchait de très près. +Collot d'Herbois avait soutenu avec Ronsin qu'il n'y avait qu'un centième +des Lyonnais qui fussent patriotes; qu'il fallait déporter ou immoler le +reste, charger le Rhône de cadavres, effrayer tout le Midi de ce spectacle, +et frapper de terreur la rebelle cité de Toulon. Ronsin était en prison +pour avoir répété ces horribles expressions dans une affiche. Collot +d'Herbois, rappelé pour rendre compte de sa mission, avait le plus grand +intérêt à justifier la conduite de Ronsin, afin de faire approuver la +sienne. Dans ce moment, il arrivait une pétition signée de quelques +citoyens lyonnais, qui faisaient la peinture la plus déchirante des maux de +leur ville. Ils montraient les mitraillades succédant aux exécutions de la +guillotine, une population entière menacée d'extermination, et une cité +riche et manufacturière démolie, non plus avec le marteau, mais avec la +mine. Cette pétition, que quatre citoyens avaient eu le courage de signer, +produisit une impression douloureuse sur la convention. Collot-d'Herbois se +hâta de faire son rapport, et dans son ivresse révolutionnaire, il présenta +ces terribles exécutions comme elles s'offraient à sa propre imagination, +c'est-à-dire comme indispensables et toutes naturelles. «Les Lyonnais, +disait-il en substance, étaient vaincus, mais ils disaient hautement qu'ils +prendraient bientôt leur revanche. Il fallait frapper de terreur ces +rebelles encore insoumis, et avec eux, tous ceux qui voudraient les imiter; +il fallait un exemple prompt et terrible. L'instrument ordinaire de mort +n'agissait point assez vite; le marteau ne démolissait que lentement. La +mitraille a détruit les hommes, la mine a détruit les édifices. Ceux qui +sont morts avaient tous trempé leurs mains dans le sang des patriotes. Une +commission populaire les choisissait d'un coup d'oeil prompt et sûr dans la +foule des prisonniers; et on n'a lieu de regretter aucun de ceux qui ont +été frappés.» Collot-d'Herbois obligea la convention étonnée à approuver +ce qui lui semblait à lui-même si naturel; il se rendit ensuite aux +Jacobins pour se plaindre à eux de la peine qu'il avait eue à justifier sa +conduite, et de la compassion qu'avaient inspirée les Lyonnais. «Ce matin, +j'ai eu besoin, dit-il, de me servir de circonlocutions pour faire +approuver la mort des traîtres. On pleurait, on demandait _s'ils étaient +morts du premier coup_!... Du premier coup, les contre-révolutionnaires! et +Chalier est-il mort du premier coup[7]!... Vous vous informez, disais-je à +la convention, comment sont morts ces hommes qui étaient couverts du sang +de nos frères! S'ils n'étaient pas morts, vous ne délibéreriez pas ici!... +Eh bien! à peine entendait-on ce langage! Ils ne pouvaient entendre parler +des morts; ils ne savaient pas se défendre des ombres!» Passant ensuite à +Ronsin, Collot-d'Herbois dit que ce général avait partagé tous les dangers +des patriotes dans le Midi, qu'il y avait bravé avec lui les poignards des +aristocrates, et déployé la plus grande fermeté pour y faire respecter +l'autorité de la république; que dans ce moment tous les aristocrates se +réjouissaient de son arrestation, et y voyaient pour eux-mêmes un sujet +d'espoir. «Qu'a donc fait Ronsin pour être arrêté? ajoutait Collot. Je l'ai +demandé à tout le monde; personne n'a pu me le dire.» Le lendemain de cette +séance, dans celle du 3 nivôse, Collot, revenant à la charge, vint annoncer +la mort du patriote Gaillard, lequel, voyant que la convention semblait +désapprouver l'énergie déployée à Lyon, s'était donné la mort. «Vous ai-je +trompé, s'écria Collot, quand je vous ai dit que les patriotes allaient +être réduits au désespoir, si l'esprit public venait à baisser ici?» + +Ainsi, tandis que deux chefs des ultra-révolutionnaires étaient enfermés, +leurs partisans s'agitaient pour eux. Les clubs, la convention étaient +troublés de réclamations en leur faveur, et un membre même du comité de +salut public, compromis dans leur système sanguinaire, les défendait pour +se défendre lui-même. Leurs adversaires commençaient, de leur côté, à +mettre la plus grande énergie dans leurs attaques. Philippeau, revenu de la +Vendée, et plein d'indignation contre l'état-major de Saumur, voulait que +le comité de salut public, partageant sa colère, poursuivît Rossignol, +Ronsin et autres, et vît une trahison dans la non-réussite du plan de +campagne du 2 septembre. On a déjà vu combien il y avait de torts +réciproques, de malentendus, et d'incompatibilités de caractère, dans la +conduite de cette guerre. Rossignol et l'état-major de Saumur avaient eu +de l'humeur, mais n'avaient point trahi; le comité, en les désapprouvant, +ne pouvait leur faire essuyer une condamnation qui n'aurait été ni juste ni +politique. Robespierre aurait voulu qu'on s'expliquât à l'amiable; mais +Philippeau, impatient, écrivit un pamphlet virulent où il raconta toute la +guerre, et où il mêla beaucoup d'erreurs à beaucoup de vérités. Cet écrit +devait produire la plus vive sensation, car il attaquait les +révolutionnaires les plus prononcés, et les accusait des plus affreuses +trahisons. «Qu'a fait Ronsin? disait Philippeau; beaucoup intrigué, +beaucoup volé, beaucoup menti! Sa seule expédition c'est celle du 18 +septembre, où il fit accabler quarante-cinq mille patriotes par trois mille +brigands; c'est cette journée fatale de Coron, où, après avoir disposé +notre artillerie dans une gorge, à la tête d'une colonne de six lieues de +flanc, il se tint caché dans une étable comme un lâche coquin, à deux +lieues du champ de bataille, où nos infortunés camarades étaient foudroyés +par leurs propres canons.» Les expressions n'étaient pas ménagées, comme on +le voit, dans l'écrit de Philippeau. Malheureusement, le comité de salut +public, qu'il aurait dû mettre dans ses intérêts, n'était pas traité avec +beaucoup d'égards. Philippeau, mécontent de ne pas voir son indignation +assez partagée, semblait imputer au comité une partie des torts qu'il +reprochait à Ronsin, et employait même cette expression offensante: _Si +vous n'avez été que trompés_. + +L'écrit, comme nous venons de le dire, produisit une grande sensation. +Camille Desmoulins ne connaissait point Philippeau; mais, satisfait de voir +que dans la Vendée les ultra-révolutionnaires avaient autant de torts qu'à +Paris, et n'imaginant pas que la colère eût aveuglé Philippeau jusqu'à lui +faire changer des fautes en trahison, il lut son pamphlet avec +empressement, admira son courage, et, dans sa naïveté, il disait à tout le +monde: «Avez-vous lu Philippeau?... Lisez Philippeau....» Tout le monde, +suivant lui, devait lire cet écrit, qui prouvait les dangers qu'avait +courus la république, par la faute des exagérés révolutionnaires. + +Camille aimait beaucoup Danton, et en était aimé. Tous deux pensaient que +la république étant sauvée par ses dernières victoires, il était temps de +mettre fin à des cruautés désormais inutiles; que ces cruautés prolongées +plus long-temps ne seraient propres qu'à compromettre la révolution, et que +l'étranger pouvait seul en désirer et en inspirer la continuation. Camille +imagina d'écrire un nouveau journal qu'il intitula _le Vieux Cordelier_, +car Danton et lui étaient les doyens de ce club célèbre. Il dirigea sa +feuille contre tous les révolutionnaires nouveaux, qui voulaient renverser +et dépasser les révolutionnaires les plus anciens et les plus éprouvés. +Jamais cet écrivain, le plus remarquable de la révolution, et l'un des plus +naïfs et des plus spirituels de notre langue, n'avait déployé autant de +grâce, d'originalité et même d'éloquence. Il commençait ainsi son premier +numéro (15 frimaire): «O Pitt! je rends hommage à ton génie! Quels nouveaux +débarqués de France en Angleterre t'ont donné de si bons conseils et des +moyens si sûrs de perdre ma patrie? Tu as vu que tu échouerais +éternellement contre elle, si tu ne t'attachais à perdre dans l'opinion +publique ceux qui, depuis cinq ans, ont déjoué tous tes projets. Tu as +compris que ce sont ceux qui t'ont toujours vaincu qu'il fallait vaincre; +qu'il fallait faire accuser de corruption précisément ceux que tu n'avais +pu corrompre, et d'attiédissement ceux que tu n'avais pu attiédir. J'ai +ouvert les yeux, ajoutait Desmoulins, j'ai vu le nombre de nos ennemis: +leur multitude m'arrache de l'hôtel des Invalides, et me ramène au combat. +Il faut écrire, il faut quitter le crayon lent de l'histoire de la +révolution, que je traçais au coin du feu, pour reprendre la plume rapide +et haletante du journaliste, et suivre, à bride abattue, le torrent +révolutionnaire. Député consultant que personne ne consultait plus depuis +le 3 juin, je sors de mon cabinet et de ma chaise à bras, où j'ai eu tout +le loisir de suivre, par le menu le nouveau système de nos ennemis.» + +Camille élevait Robespierre jusqu'aux cieux, pour sa conduite aux Jacobins, +pour les services généreux qu'il avait rendus aux vieux patriotes, et il +s'exprimait de la manière suivante à l'égard du culte et des proscriptions: + +«Il faut, disait-il, à l'esprit humain malade le lit plein de songes de la +superstition: et à voir les fêtes, les processions qu'on institue, les +autels et les saints sépulcres qui s'élèvent, il me semble qu'on ne fait +que changer le lit du malade; seulement on lui retire l'oreiller de +l'espérance d'une autre vie.... Pour moi, je l'ai dit ainsi, le jour même +où je vis Gobel venir à la barre, avec sa double croix qu'on portait en +triomphe devant le philosophe _Anaxagoras_[8]. + + +Si ce n'était pas un crime de lèse-Montagne, de soupçonner un président des +jacobins et un procureur de la commune, tels que Clootz et Chaumette, je +serais tenté de croire qu'à cette nouvelle de Barrère, _la Vendée n'existe +plus_, le roi de Prusse s'est écrié douloureusement: _Tous nos efforts +échoueront donc contre la république, puisque le noyau de la Vendée est +détruit!_ et que l'adroit Luchesini, pour le consoler, lui aura dit: _Héros +invincible, j'imagine une ressource; laissez-moi faire. Je paierai quelques +prêtres pour se dire charlatans, j'enflammerai le patriotisme des autres +pour faire une pareille déclaration. Il y a à Paris deux fameux patriotes +qui seront très propres par leurs talens, leur exagération, et leur système +religieux bien connu, à nous seconder et à recevoir nos impressions. Il +n'est question que de faire agir nos amis en France, auprès des deux grands +philosophes Anacharsis et Anaxagoras; de mettre en mouvement leur bile, et +d'éblouir leur civisme, par la riche conquête des sacristies_. (J'espère +que Chaumette ne se plaindra pas de ce numéro; le marquis de Luchesini ne +peut pas parler de lui en termes plus honorables.) _Anacharsis et +Anaxagoras croiront pousser la roue de la raison, tandis que ce sera celle +de la contre-révolution; et bientôt, au lieu de laisser mourir en France de +vieillesse et d'inanition le papisme prêt à y rendre le dernier soupir, je +vous promets, par la persécution et l'intolérance contre ceux qui +voudraient messer et être messés, de faire passer force recrues à Lescure +et à La Rochejaquelein_.» + +Camille, racontant ensuite ce qui se faisait sous les empereurs romains, et +prétendant ne donner qu'une traduction de Tacite, fit une effrayante +allusion à la loi des suspects. «Anciennement, dit-il, il y avait à Rome, +selon Tacite, une loi qui spécifiait les crimes d'état et de lèse-majesté, +et portait peine capitale. Ces crimes de lèse-majesté, sous la république, +se réduisaient à quatre sortes: si une armée avait été abandonnée en pays +ennemi; si l'on avait excité des séditions; si les membres des corps +constitués avaient mal administré les affaires où les deniers publics; si +la majesté du peuple romain avait été avilie. Les empereurs n'eurent besoin +que de quelques articles additionnels à cette loi, pour envelopper les +citoyens et les cités entières dans la proscription. Auguste fut le premier +à étendre cette loi de lèse-majesté, en y comprenant les écrits qu'il +appelait contre-révolutionnaires. Bientôt les extensions n'eurent plus de +bornes. Dès que les propos furent devenus des crimes d'état, il n'y eut +plus qu'un pas à faire pour changer en crimes les simples regards, la +tristesse, la compassion, les soupirs, le silence même. + +«Bientôt ce fut un crime de lèse-majesté ou de contre-révolution à la ville +de _Nursia_ d'avoir élevé un monument à ses habitans morts au siége de +Modène; crime de contre-révolution à Libon Drusus d'avoir demandé aux +diseurs de bonne aventure s'il ne posséderait pas un jour de grandes +richesses; crime de contre-révolution au journaliste Cremutius Cordus +d'avoir appelé Brutus et Cassius les derniers des Romains; crime de +contre-révolution à un des descendans de Cassius d'avoir chez lui un +portrait de son bisaïeul; crime de contre-révolution à Marcus Scaurus +d'avoir fait une tragédie où il y avait tel vers auquel on pouvait donner +deux sens; crime de contre-révolution à Torquatus Silanus de faire de la +dépense; crime de contre-révolution à Pétréius d'avoir eu un songe sur +Claude; crime de contre-révolution à Pomponius de ce qu'un ami de Séjan +était venu chercher un asile dans une de ses maisons de campagne; crime de +contre-révolution de se plaindre des malheurs du temps, car c'était faire +le procès du gouvernement; crime de contre-révolution de ne pas invoquer le +génie divin de Caligula: pour y avoir manqué, grand nombre de citoyens +furent déchirés de coups, condamnés aux mines ou aux bêtes, quelques-uns +même sciés par le milieu du corps; crime enfin de contre-révolution à la +mère du consul Fusius Germinus d'avoir pleuré la mort funeste de son fils. + +«Il fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son parent, si +l'on ne voulait s'exposer à périr soi-même. + +«Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de la popularité? +c'était un rival du prince, qui pouvait susciter une guerre civile. _Studia +civium in se verteret, et si multi idem audeant, bellum esse_. SUSPECT. + +«Fuyait-on au contraire la popularité, et se tenait-on au coin de son feu? +cette vie retirée vous avait fait remarquer, vous avait donné de la +considération. _Quanto metu occultior, tanto plus famâ adeptus_. SUSPECT. + +«Étiez-vous riche? il y avait un péril imminent que le peuple ne fût +corrompu par vos largesses. _Auri vim atque opes Plauti, principi +infensas_. SUSPECT. + +«Étiez-vous pauvre? Comment donc! invincible empereur! il faut surveiller +de plus près cet homme. Il n'y a personne d'entreprenant comme celui qui +n'a rien. _Syllam inopem, undè praecipuam audaciam_. SUSPECT. + +«Étiez-vous d'un caractère sombre, mélancolique, ou mis en négligé? Ce qui +vous affligeait, c'est que les affaires publiques allaient bien. _Hominem +publicis bonis moestum_. SUSPECT.» + +Camille Desmoulins poursuivait ainsi cette grande énumération des suspects, +et traçait un horrible tableau de ce qui se passait à Paris, par ce qui +s'était fait à Rome. Si la lettre de Philippeau avait excité une vive +sensation, le journal de Camille Desmoulins en produisit une bien plus +grande encore. Cinquante mille exemplaires de chacun de ses numéros furent +vendus en quelques jours. Les provinces en demandaient en quantité; les +prisonniers se les transmettaient à la dérobée, et ils lisaient avec +délices, et avec un peu d'espoir, ce révolutionnaire qui leur était +autrefois si odieux. Camille, sans vouloir qu'on ouvrît les prisons, ni +qu'on fît rétrograder la révolution, demandait l'institution d'un comité, +dit de _clémence_, qui ferait la revue des prisonniers, élargirait les +citoyens enfermés sans cause suffisante, et arrêterait le sang là où il +avait trop coulé. + +Les écrits de Philippeau et de Desmoulins irritèrent au plus haut degré les +révolutionnaires zélés, et furent improuvés aux Jacobins. Hébert les y +dénonça avec fureur; il proposa même de radier les auteurs de la liste de +la société. Il signala en outre, comme complices de Camille Desmoulins et +de Philippeau, Bourdon de l'Oise et Fabre-d'Églantine. On a vu que Bourdon +de l'Oise avait voulu, de concert avec Goupilleau, destituer Rossignol; il +s'était brouillé depuis avec l'état-major de Saumur, et n'avait cessé dans +la convention de s'élever contre le parti Ronsin. C'est ce qui le faisait +associer à Philippeau. Fabre était accusé d'avoir pris part à l'affaire du +faux décret, et on était disposé à le croire, quoiqu'il eût été justifié +par Chabot. Sentant sa position périlleuse, et ayant tout à craindre d'un +système de sévérité trop grande, il avait deux ou trois fois parlé pour le +système de l'indulgence, s'était entièrement brouillé avec les +ultra-révolutionnaires, et avait été traité d'intrigant par le père +Duchesne. Les jacobins, sans adopter les violentes propositions d'Hébert, +décidèrent que Philippeau, Camille Desmoulins, Bourdon de l'Oise et +Fabre-d'Églantine, viendraient à la barre de la société, donner des +explications sur leurs écrits, et sur leurs discours dans la convention. + +La séance où ils devaient comparaître avait excité une affluence +extraordinaire. On se disputait les places avec fureur, on en vendit +quelques-unes jusqu'à 25 francs. C'était, en effet, le procès des deux +nouvelles classes de patriotes, qui allait se juger devant l'autorité toute +puissante des jacobins. Philippeau, quoiqu'il ne fût pas membre de la +société, ne refusa pas de comparaître à sa barre, et répéta les accusations +qu'il avait déjà consignées, soit dans sa correspondance avec le comité de +salut public, soit dans sa brochure. Il ne ménagea pas plus les individus +qu'il ne l'avait fait précédemment, et donna à Hébert deux ou trois +démentis formels et insultans. Ces personnalités si hardies de Philippeau +commençaient à agiter la société, et la séance devenait orageuse, lorsque +Danton, prenant la parole, observa que, pour juger une question aussi +grave, il fallait la plus grande attention et le plus grand calme; qu'il +n'avait aucune opinion faite sur Philippeau et sur la vérité de ses +accusations; qu'il lui avait déjà dit à lui-même: «Il faut que tu prouves +tes accusations ou que tu portes ta tête sur l'échafaud;» que peut-être il +n'y avait ici de coupables que les événemens; mais que, dans tous les cas, +il fallait que tout le monde fût entendu, et surtout écouté. + +Robespierre, parlant après Danton, dit qu'il n'avait pas lu la brochure de +Philippeau, qu'il savait seulement que, dans cette brochure, on rendait le +comité responsable de la perte de trente mille hommes; que le comité +n'avait pas le temps de répondre à des libelles et de faire une guerre de +plume; que cependant il ne croyait pas Philippeau coupable d'intentions +mauvaises, mais entraîné par des passions. «Je ne prétends pas, dit +Robespierre, imposer silence à la conscience de mon collègue; mais qu'il +s'examine, et juge s'il n'y a en lui-même ni vanité, ni petites passions. +Je le crois entraîné par le patriotisme non moins que par la colère; mais +qu'il réfléchisse! qu'il considère la lutte qui s'engage! il verra que les +modérés prendront sa défense, que les aristocrates se rangeront de son +côté, que la convention elle-même se partagera, qu'il s'y élèvera +peut-être un parti de l'opposition, ce qui serait désastreux, et ce qui +renouvellerait le combat dont on est sorti, et les conspirations qu'on a eu +tant de peine à déjouer!» Il invite Philippeau à examiner ses motifs +secrets, et les jacobins à l'écouter silencieusement. + +Rien n'était plus sage et plus convenable que les observations de +Robespierre, au ton près, qui était toujours emphatique et doctoral, +surtout depuis qu'il dominait aux jacobins. Philippeau reprend la parole, +se rejette dans les mêmes personnalités, et provoque le même trouble. +Danton impatienté s'écrie qu'il faut abréger de telles querelles, et nommer +une commission qui examine les pièces du procès. Couthon dit qu'avant même +de recourir à cette mesure, il faut s'assurer si la question en vaut la +peine, si ce ne serait pas simplement une question d'homme à homme, et il +propose de demander à Philippeau si, en son âme et conscience, il croit +qu'il y ait eu trahison. Alors il s'adresse à Philippeau.--«Crois-tu, lui +dit-il, en ton âme et conscience, qu'il y ait eu trahison?--Oui, répond +imprudemment Philippeau.--En ce cas, reprend Couthon, il n'y a point +d'autre moyen; il faut nommer une commission qui écoute les accusés et les +accusateurs, et en fasse son rapport à la société.» La proposition est +adoptée, et la commission est chargée d'examiner, outre les accusations de +Philippeau, la conduite de Bourdon de l'Oise, de Fabre-d'Églantine et de +Camille Desmoulins. + +C'était le 3 nivôse (23 décembre). Dans l'intervalle de temps employé par +la commission à faire son rapport, la guerre de plume et les récriminations +continuèrent sans interruption. Les cordeliers exclurent Camille Desmoulins +de leur société. Ils firent de nouvelles pétitions pour Ronsin et Vincent, +et vinrent les communiquer aux jacobins, pour engager ceux-ci à les appuyer +auprès de la convention. Cette foule d'aventuriers, de mauvais sujets, dont +on avait rempli l'armée révolutionnaire, se montraient partout, dans les +promenades, les tavernes, les cafés, les spectacles, en épaulettes de laine +et en moustaches, faisaient grand bruit pour Ronsin, leur général, et +Vincent, leur ministre. Ils étaient surnommés les _épauletiers_, et fort +redoutés dans Paris. Depuis la loi qui interdisait aux sections de se +réunir plus de deux fois par semaine, elles s'étaient changées en sociétés +populaires fort turbulentes. Il y avait jusqu'à deux de ces sociétés par +section, et c'était là que tous les partis intéresses à produire un +mouvement dirigeaient leurs agens. Les _épauletiers_ ne manquaient pas de +s'y tendre, et, grâce à eux, le tumulte régnait dans presque toutes. + +Robespierre, toujours ferme aux jacobins, fit repousser la pétition des +cordeliers, et de plus, fit retirer l'affiliation à toutes les sociétés +populaires formées depuis le 31 mai. C'étaient là des actes d'une prudente +et louable énergie. Cependant le comité, tout en faisant les plus grands +efforts pour comprimer la faction turbulente, devait s'attacher aussi à ne +pas se donner les apparences de la mollesse et de la modération. Il +fallait, pour qu'il pût conserver sa popularité et sa force, qu'il déployât +la même rigueur contre la faction opposée. C'est pourquoi, le 5 nivôse (25 +décembre), Robespierre fut chargé de faire un nouveau rapport sur les +principes du gouvernement révolutionnaire, et de proposer des mesures de +sévérité contre quelques prisonniers illustres. S'attachant toujours, par +politique et aussi par erreur, à rejeter tous les désordres sur la +prétendue faction étrangère, il lui imputa à la fois les torts des modérés +et des exagérés. «Les cours étrangères ont vomi, dit-il, sur la France, les +scélérats habiles qu'elles tiennent à leur solde. Ils délibèrent dans nos +administrations, s'introduisent dans nos assemblées sectionnaires, et dans +nos clubs; ils ont siégé jusque dans la représentation nationale; ils +dirigent et dirigeront éternellement la contre-révolution sur le même plan. +Ils rôdent autour de nous; ils surprennent nos secrets, caressent nos +passions, et cherchent à nous inspirer jusqu'à nos opinions.» Robespierre, +poursuivant ce tableau, les montre poussant tour à tour à l'exagération ou +à la faiblesse, excitant à Paris la persécution des cultes, et dans la +Vendée la résistance du fanatisme; immolant Lepelletier et Marat, et puis +se mêlant dans les groupes pour leur décerner les honneurs divins, afin de +les rendre ridicules et odieux; donnant ou retirant le pain au peuple, +faisant paraître ou disparaître l'argent, profitant enfin de tous les +accidens pour les tourner contre la révolution et la France. Après avoir +fait ainsi la somme générale de tous nos maux, Robespierre, ne voulant pas +voir qu'ils étaient inévitables, les imputait à l'étranger, qui, sans +doute, pouvait s'en applaudir, mais qui, pour les produire, s'en reposait +sur les vices de la nature humaine, et n'aurait pas eu le moyen d'y +suppléer par des complots. Robespierre, regardant comme complices de la +coalition tous les prisonniers illustres qu'on détenait encore, proposa de +les envoyer de suite au tribunal révolutionnaire. Ainsi Dietrich, maire de +Strasbourg, Custine fils, Biron, et tous les officiers amis de Dumouriez, +de Custine et de Houchard, durent être incessamment jugés. Sans doute, il +n'était pas besoin d'un décret de la convention pour que ces victimes +fussent immolées par le tribunal révolutionnaire; mais ce soin de hâter +leur supplice était une preuve que le gouvernement ne faiblissait pas. +Robespierre proposa en outre d'augmenter d'un tiers les récompenses +territoriales promises aux défenseurs de la patrie. + +Après ce rapport, Barrère fut chargé d'en faire un autre sur les +arrestations qu'on disait chaque jour plus nombreuses, et de proposer les +moyens de vérifier les motifs de ces arrestations. Le but de ce rapport +était de répondre, sans qu'il y parût, au _Vieux Cordelier_, de Camille +Desmoulins, et à sa proposition d'un comité de clémence. Barrère traita +avec sévérité les _Traductions des orateurs anciens_, et proposa néanmoins +de nommer une commission pour vérifier les arrestations; ce qui ressemblait +fort au comité de clémence imaginé par Camille. Cependant, sur les +observations de quelques-uns de ses membres, la convention crut devoir s'en +tenir à ses décrets précédens, qui obligeaient les comités révolutionnaires +à adresser au comité de sûreté générale les motifs des arrestations, et +permettaient aux détenus de réclamer auprès de ce dernier comité. + +Le gouvernement poursuivait ainsi sa marche entre les deux partis qui se +formaient, inclinant secrètement pour le parti modéré, mais craignant +toujours de le laisser trop apercevoir. Pendant ce temps, Camille publia un +numéro plus fort encore que les précédens, et qui était adressé aux +jacobins. Il l'intitula: _Ma Défense_; et c'était la plus hardie et la +plus terrible récrimination contre ses adversaires. + +A propos de sa radiation des Cordeliers, il disait: «Pardon, frères et +amis, si j'ose prendre encore le titre de vieux cordelier, après l'arrêté +du club qui me défend de me parer de ce nom. Mais, en vérité, c'est une +insolence si inouie que celle de petits-fils se révoltant contre leur +grand-père, et lui défendant de porter son nom, que je veux plaider cette +cause contre ces fils ingrats. Je veux savoir à qui le nom doit rester ou +au grand-papa ou à des enfans qu'on lui a faits, dont il n'a jamais ni +reconnu ni même connu la dixième partie, et qui prétendent le chasser du +paternel logis!» + +Ensuite il explique ses opinions. «Le vaisseau de la république vogue entre +deux écueils, le rocher de l'exagération et le banc de sable du +modérantisme. Voyant que le Père Duchêne et presque toutes les sentinelles +patriotes se tenaient sur le tillac, avec leur lunette, occupés uniquement +à crier: Gare! vous touchez au modérantisme! il a bien fallu que moi, vieux +cordelier et doyen des jacobins, je me chargeasse de faire la faction +difficile, et dont aucun des jeunes gens ne voulait, crainte de se +dépopulariser, celle de crier: Gare! vous allez toucher à l'exagération! +Et voilà l'obligation que doivent m'avoir tous mes collègues de la +convention, celle d'avoir exposé ma popularité même, pour sauver le navire +où ma cargaison n'était pas plus forte que la leur.» + +Il se justifie ensuite de ce propos qui lui avait été si reproché: _Vincent +Pitt gouverne George Bouchotte_. «J'ai bien, dit-il, appelé Louis XVI mon +gros benêt de roi, en 1787, sans être embastillé pour cela. Bouchotte +serait-il un plus grand seigneur?» + +Il passe ensuite ses adversaires en revue; il dit à Collot-d'Herbois que +si, lui Desmoulins, a son Dillon, lui Collot a son Brunet, son Proli, qu'il +a défendus tous les deux. Il dit à Barrère: «On ne se reconnaît plus à la +Montagne; si c'était un vieux cordelier comme moi, un patriote +_rectiligne_, Billaud-Varennes par exemple, qui m'eût gourmandé si +durement, _sustinuissem utique_; j'aurais dit: C'est le soufflet du +bouillant saint Paul au bon saint Pierre qui a péché! Mais toi, mon cher +Barrère, toi l'heureux tuteur de Paméla[9]! toi le président des feuillans, +qui as proposé le comité des douze! toi, qui, le 2 juin, mettais en +délibération dans le comité de salut public si on n'arrêterait pas Danton! +toi dont je pourrais relever bien d'autres fautes, si je voulais fouiller +le _vieux sac_[10], que tu deviennes tout à coup un _passe-Robespierre_, et +que je sois par toi apostrophé si sec! + +«Tout cela n'est qu'une querelle de ménage, ajoute Camille, avec mes amis +les patriotes Collot et Barrère; mais je vais être à mon tour _bougrement +en colère_[11] contre le Père Duchêne, qui m'appelle un _misérable +intrigailleur, un viédase à mener à la guillotine, un conspirateur qui veut +qu'on ouvre les prisons pour en faire une nouvelle Vendée, un endormeur +payé par Pitt, un bourriquet à longues oreilles_. ATTENDS-MOI, HÉBERT, JE +SUIS A TOI DANS UN MOMENT. Ici, ce n'est pas avec des injures grossières et +des mots que je vais t'attaquer, c'est avec des faits.» + +Alors Camille, qui avait été accusé par Hébert, d'avoir épousé une femme +riche, et de dîner avec des aristocrates, fait l'histoire de son mariage, +qui lui avait valu quatre mille livres de rente, et il trace le tableau de +sa vie simple, modeste et paresseuse. Passant ensuite à Hébert, il rappelle +l'ancien métier de ce distributeur de _contre-marques_, ses vols qui +l'avaient fait chasser du théâtre, sa fortune subite et connue, et il le +couvre de la plus juste infamie. Il raconte et prouve que Bouchotte avait +donné à Hébert, sur les fonds de la guerre, d'abord cent vingt mille +francs, puis dix, puis soixante, pour les exemplaires du _Père Duchêne_ +distribués aux armées; que ces exemplaires ne valaient que seize mille +francs, et que par conséquent le surplus avait été volé à la nation. + +«Deux cent mille francs, s'écrie Camille, à ce pauvre sans-culotte Hébert, +pour soutenir les motions de Proli, de Clootz! deux cent mille francs pour +calomnier Danton, Lindet, Cambon, Thuriot, Lacroix, Philippeau, Bourdon de +l'Oise, Barras, Fréron, d'Églantine, Legendre, Camille Desmoulins, et +presque tous les commissaires de la convention! Pour inonder la France de +ses écrits, si propres à former l'esprit et le coeur, deux cent mille +francs de Bouchotte!... S'étonnera-t-on après cela de cette exclamation +filiale d'Hébert à la séance des Jacobins: _Oser attaquer Bouchotte! +Bouchotte, qui a mis à la tête des armées des généraux sans-culottes! +Bouchotte, un patriote si pur!_ Je suis étonné que, dans le transport de sa +reconnaissance, le Père Duchêne ne se soit pas écrié: Bouchotte qui m'a +donné deux cent mille livres depuis le mois de juin! + +«Tu me parles, ajoute Camille, de mes sociétés: mais ne sait-on pas que +c'est avec l'intime de Dumouriez, le banquier Kock, avec la femme +Rochechouart, agente des émigrés, que le grand patriote Hébert, après avoir +calomnié dans sa feuille les hommes les plus purs de la république, va, +dans sa grande joie, lui et sa Jacqueline, passer les beaux jours de l'été +à la campagne, boire le vin de Pitt, et porter des toasts à la ruine des +réputations des fondateurs de la liberté?» + +Camille reproche ensuite à Hébert le style de son journal: «Ne sais-tu pas +Hébert, que lorsque les tyrans d'Europe veulent faire croire à leurs +esclaves que la France est couverte des ténèbres de la barbarie, que Paris, +cette ville si vantée par son atticisme et son goût, est peuplée de +vandales; ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes +feuilles qu'ils insèrent dans leurs gazettes? comme si le peuple était +aussi ignorant que tu voudrais le faire croire à M. Pitt; comme si on ne +pouvait lui parler qu'un langage aussi grossier; comme si c'était là le +langage de la convention et du comité de salut public; comme si tes saletés +étaient celles de la nation; comme si un égout de Paris était la Seine.» + +Camille l'accuse ensuite d'avoir ajouté par ses numéros aux scandales du +culte de la Raison, puis il s'écrie: «Ainsi, c'est le vil flagorneur aux +gages de deux cent mille livres, qui me reprochera les quatre mille livres +de rente de ma femme! c'est cet ami intime des Kock, des Rochechouart, et +d'une multitude d'escrocs, qui me reprochera mes sociétés! c'est cet +écrivain insensé ou perfide qui me reprochera mes écrits aristocratiques, +lui dont je démontrerai que les feuilles sont les délices de Coblentz et le +seul espoir de Pitt! Cet homme, rayé de la liste des garçons de théâtre, +pour vols, fera rayer de la liste des jacobins, pour leur opinion, des +députés fondateurs immortels de la république! cet écrivain des charniers +sera le régulateur de l'opinion, le mentor du peuple français! + +«Qu'on désespère, ajoute Camille Desmoulins, de m'intimider par les +terreurs et les bruits de mon arrestation, qu'on sème autour de moi. Nous +savons que des scélérats méditent un 31 mai contre les hommes les plus +énergiques de la Montagne!... O mes collègues! je vous dirai comme Brutus à +Cicéron: _Nous craignons trop la mort, et l'exil, et la pauvreté! Nimium +timemus mortem et exilium et paupertatem_.... Eh quoi! lorsque, tous les +jours, douze cent mille Français affrontent les redoutes hérissées des +batteries les plus meurtrières, et volent de victoires en victoires, nous, +députés à la convention, nous qui ne pouvons jamais tomber comme le soldat, +dans l'obscurité de la nuit, fusillé dans les ténèbres, et sans témoin de +sa valeur; nous, dont la mort soufferte pour la liberté ne peut être que +glorieuse, solennelle et reçue en présence de la nation entière, de +l'Europe et de la postérité; serions-nous plus lâches que nos soldats? +craindrions-nous de nous exposer à regarder Bouchotte en face? +n'oserons-nous pas braver la grande colère du Père Duchêne, pour remporter +aussi la victoire que le peuple attend de nous, la victoire sur les +ultra-révolutionnaires, comme sur les contre-révolutionnaires; la victoire +sur tous les intrigans, sur tous les fripons, sur tous les ambitieux, sur +tous les ennemis du bien public? + +«Croit-on que même sur l'échafaud, soutenu de ce sentiment intime que j'ai +aimé avec passion ma patrie et la république, couronné de l'estime et des +regrets de tous les vrais républicains, je voulusse changer mon supplice +contre la fortune de ce misérable Hébert, qui, dans sa feuille, pousse au +désespoir et à la révolte vingt classes de citoyens; qui, pour s'étourdir +sur ses remords et ses calomnies, a besoin de se procurer une ivresse plus +forte que celle du vin, et de lécher sans cesse le sang au pied de la +guillotine? Qu'est-ce donc que l'échafaud pour un patriote, sinon le +piédestal de Sidney et des Jean de With? Qu'est-ce, dans un moment de +guerre où j'ai eu mes deux frères hachés pour la liberté, qu'est-ce que la +guillotine, sinon un coup de sabre, et le plus glorieux de tous, pour un +député victime de son courage et de son républicanisme?» + +Ces pages donneront une idée des moeurs de l'époque. L'âpreté, le cynisme, +l'éloquence de Rome et d'Athènes, avaient reparu parmi nous, avec la +liberté démocratique. + +Ce nouveau numéro de Camille Desmoulins causa encore plus d'agitation que +les précédens. Hébert ne cessa de le dénoncer aux jacobins, et de demander +le rapport de la commission. Le 16 nivôse, enfin, Collot-d'Herbois prit la +parole pour faire ce rapport. L'affluence était aussi considérable que le +jour où la discussion avait été entamée, et les places se vendaient aussi +cher. Collot montra plus d'impartialité qu'on n'aurait dû l'attendre d'un +ami de Ronsin. Il reprocha à Philippeau d'impliquer le comité de salut +public dans ses accusations, de montrer les dispositions les plus +favorables pour des hommes suspects, de parler de Biron avec éloge, tandis +qu'il couvrait Rossignol d'outrages, et enfin d'exprimer exactement les +mêmes préférences que les aristocrates. Il lui fit aussi un reproche qui, +dans les circonstances, avait quelque gravité: c'était d'avoir retiré dans +son dernier écrit les accusations portées contre le général Fabre-Fond, +frère de Fabre-d'Églantine. Philippeau, en effet, qui ne connaissait ni +Fabre ni Camille, avait dénoncé le frère du premier, qu'il croyait avoir +trouvé en faute dans la Vendée. Une fois rapproché de Fabre par sa +position, et accusé avec lui, il avait retranché, par un ménagement tout +naturel, les allégations relatives à son frère. Cela seul prouvait qu'ils +avaient été conduits, isolément et sans se connaître, à agir comme ils +l'avaient fait, et qu'ils ne formaient point une faction véritable. Mais +l'esprit de parti en jugea autrement, et Collot insinua qu'il existait une +intrigue sourde, et un concert entre les prévenus de modération. Il fouilla +dans le passé, et reprocha à Philippeau ses votes sur Louis XVI et sur +Marat. Quant à Camille, il le traita bien plus favorablement; il le +présenta comme un bon patriote, égaré par de mauvaises sociétés, et auquel +il fallait pardonner, en l'engageant toutefois à ne plus commettre de +pareilles débauches d'esprit. Il demanda donc l'expulsion de Philippeau et +la censure pure et simple de Camille. + +Dans ce moment, Camille, présent à la séance, fait passer une lettre au +président, pour déclarer que sa défense est consignée dans son dernier +numéro, et pour demander que la société veuille bien en écouter le contenu. +À cette proposition, Hébert, qui redoutait la lecture de ce numéro, où les +turpitudes de sa vie étaient révélées, prend la parole, et s'écrie qu'on a +voulu compliquer la discussion en le calomniant, et que, pour détourner +l'attention, on lui a imputé d'avoir volé la trésorerie, ce qui est une +fausseté atroce.... «J'ai les pièces en mains! s'écrie Camille.» Ces mots +causent une grande rumeur. Robespierre le jeune dit alors qu'il faut +écarter les discussions personnelles; que la société n'est pas réunie pour +l'intérêt des réputations, et que, si Hébert a volé, que lui importe à +elle; que ceux qui ont des reproches à se faire ne doivent pas interrompre +la discussion générale.... À ces expressions peu satisfaisantes, Hébert +s'écrie: Je n'ai rien à me reprocher. «Les troubles des départemens, +reprend Robespierre le jeune, sont ton ouvrage; c'est toi qui as contribué +à les provoquer en attaquant la liberté des cultes.» Hébert se tait à cette +interpellation. Robespierre aîné prend la parole, et, gardant plus de +mesure que son frère, mais sans être plus favorable à Hébert, dit que +Collot a présenté la question sous son véritable point de vue, qu'un +incident fâcheux avait troublé la dignité de la discussion, que tout le +monde avait eu tort, Hébert, ainsi que ceux qui lui avaient répondu. «Ce +que je vais dire, ajoute-t-il, n'a trait à aucun individu. On a mauvaise +grâce à se plaindre de la calomnie quand on a calomnié soi-même. On ne doit +pas se plaindre des injustices quand on a jugé les autres avec légèreté, +précipitation et fureur. Que chacun interroge sa conscience, et s'applique +ces réflexions. J'avais voulu prévenir la discussion actuelle; je voulais +que dans des entretiens particuliers, dans des conférences amicales, chacun +s'expliquât et convînt de ses torts. Alors on aurait pu s'entendre et +s'épargner du scandale. Mais point du tout, les pamphlets ont été répandus +le lendemain, et on s'est empressé de produire un éclat. Maintenant, ce qui +nous importe dans toutes ces querelles personnelles, ce n'est pas de savoir +si on a mis de tous côtés des passions et de l'injustice, mais si les +accusations dirigées par Philippeau contre les hommes chargés de la plus +importante de nos guerres sont fondées. Voilà ce qu'il faut éclaircir dans +l'intérêt non des individus, mais de la république.» + +Robespierre pensait, en effet, que les attaques de Camille contre Hébert +étaient inutiles à discuter, car tout le monde savait combien elles étaient +fondées, et que d'ailleurs elles ne renfermaient rien que la république eût +intérêt à constater, et qu'au contraire il importait beaucoup d'éclaircir +la conduite des généraux dans la Vendée. On poursuit, en effet, la +discussion relative à Philippeau. La séance entière est consacrée à écouter +une foule de témoins oculaires; mais, au milieu de ces affirmations +contradictoires, Danton, Robespierre, déclarent qu'ils ne discernent rien, +et qu'ils ne savent plus à quoi s'en tenir. La discussion, déjà trop +longue, est renvoyée à la séance suivante. + +Le 18, la séance est reprise; Philippeau était absent. On se sentait déjà +fatigué de la discussion dont il était le sujet, et qui n'amenait aucun +éclaircissement. On s'étend alors sur Camille Desmoulins. On le somme de +s'expliquer sur les éloges qu'il a donnés à Philippeau, et sur ses +relations avec lui. Camille ne le connaît pas, à ce qu'il assure; des faits +affirmés par Goupilleau, par Bourdon, lui avaient d'abord persuadé que +Philippeau disait vrai, et l'avaient rempli d'indignation; mais aujourd'hui +qu'il s'aperçoit, d'après la discussion, que Philippeau a altéré la vérité +(ce qui commençait en effet à percer de toutes parts), il rétracte ses +éloges, et déclare n'avoir plus aucune opinion à cet égard. + +Robespierre prenant encore une fois la parole sur Camille, répète ce qu'il +avait déjà dit à son égard: que son caractère est excellent, mais que ce +caractère connu ne lui donne pas le droit d'écrire contre les patriotes; +que ses écrits, dévorés par les aristocrates, font leurs délices, et sont +répandus dans tous les départemens; qu'il a traduit Tacite sans l'entendre; +qu'il faut le traiter comme un enfant étourdi qui a touché à des armes +dangereuses et en a fait un usage funeste, l'engager à quitter les +aristocrates et les mauvaises sociétés qui le corrompent; et qu'en lui +pardonnant à lui, il faut brûler ses numéros. Camille, alors, oubliant les +ménagemens qu'il fallait garder envers l'orgueilleux Robespierre, s'écrie +de sa place: «Brûler n'est pas répondre.--Eh bien! reprend Robespierre +irrité, qu'on ne brûle pas, mais qu'on réponde; qu'on lise sur-le-champ les +numéros de Camille. Puisqu'il le veut, qu'il soit couvert d'ignominie; que +la société ne retienne pas son indignation, puisqu'il s'obstine à soutenir +ses diatribes et ses principes dangereux. L'homme qui tient aussi fortement +à des écrits perfides est peut-être plus qu'égaré; s'il eût été de bonne +foi, s'il eût écrit dans la simplicité de son coeur, il n'aurait pas osé +soutenir plus long-temps des ouvrages proscrits par les patriotes et +recherchés par les contre-révolutionnaires. Son courage n'est qu'emprunté; +il décèle les hommes cachés sous la dictée desquels il a écrit son journal; +il décèle que Desmoulins est l'organe d'une faction scélérate qui a +emprunté sa plume pour distiller son poison avec plus d'audace et de +sûreté.» Camille veut en vain demander la parole et calmer Robespierre; on +refuse de l'écouter, et on passe sur-le-champ à la lecture de ses feuilles. +Quelque ménagement que les individus veuillent garder les uns pour les +autres dans des querelles de parti, il est difficile que bientôt les +amours-propres ne se trouvent pas engagés. Avec la susceptibilité de +Robespierre et la naïve étourderie de Camille, la division d'opinions +devait bientôt se changer en une division d'amour-propre et en haine. +Robespierre méprisait trop Hébert et les siens pour se brouiller avec eux; +mais il pouvait se brouiller avec un écrivain aussi célèbre dans la +révolution que Camille Desmoulins, et celui-ci ne mit pas assez d'adresse à +éviter une rupture. + +La lecture des numéros de Camille occupe deux séances tout entières. On +passe ensuite à Fabre. On l'interroge, on veut l'obliger à dire quelle part +il a eue aux écrits nouvellement répandus. Il répond qu'il n'y est pas pour +une virgule, et que, relativement à Philippeau et Bourdon de l'Oise, il +peut assurer ne pas les connaître. On veut enfin prendre un parti sur les +quatre individus dénoncés. Robespierre, quoique n'étant plus disposé à +ménager Camille, propose de laisser là cette discussion, et de passer à un +autre sujet plus grave, plus digne de la société, plus utile à l'esprit +public, savoir les vices et les crimes du gouvernement anglais. «Ce +gouvernement atroce cache, disait-il, sous quelques apparences de liberté, +un principe de despotisme et de machiavélisme atroce; il faut le dénoncer à +son propre peuple, et répondre à ses calomnies, en prouvant ses vices +d'organisation et ses forfaits.» Les jacobins voulaient bien de ce sujet +qui fournissait une si vaste carrière à leur imagination accusatrice, mais +quelques-uns d'entre eux désiraient auparavant radier Philippeau, Camille, +Bourdon et Fabre. Une voix même accuse Robespierre de s'arroger une espèce +de dictature. «Ma dictature, s'écrie-t-il, est celle de Marat et de +Lepelletier; elle consiste à être exposé tous les jours aux poignards des +tyrans. Mais je suis las des disputes qui s'élèvent chaque jour dans le +sein de la société, et qui n'aboutissent à aucun résultat utile. Nos +véritables ennemis sont les étrangers; ce sont eux qu'il faut poursuivre et +dont il faut dévoiler les trames.» Robespierre renouvelle en conséquence sa +proposition, et fait décider, au milieu des applaudissemens, que la +société, mettant de côté les disputes élevées entre les individus, +s'occupera, dans les séances qui vont suivre, de discuter, sans +interruption, les vices du gouvernement anglais. + +C'était détourner à propos l'inquiète imagination des jacobins, et la +diriger sur une proie qui pouvait les occuper long-temps. Philippeau +s'était déjà retiré sans attendre une décision. Camille et Bourdon ne +furent ni rejetés ni confirmés; on n'en parla plus, et ils se contentèrent +de ne plus paraître devant la société. Pour Fabre-d'Églantine, bien que +Chabot l'eût entièrement justifié, les faits qui arrivaient chaque jour à +la connaissance du comité de sûreté générale, ne permirent plus de douter +de sa complicité; il fallut lancer contre lui un mandat d'arrêt, et le +réunir à Chabot, Bazire, Delaunay et Julien de Toulouse. + +Il restait de toutes ces discussions une impression fâcheuse pour les +nouveaux modérés. Il n'y avait aucune espèce de concert entre eux. +Philippeau, presque girondin autrefois, ne connaissait ni Camille, ni +Fabre, ni Bourdon; Camille seul était assez lié avec Fabre; quant à +Bourdon, il était entièrement étranger aux trois autres. Mais on s'imagina +dès lors qu'il y avait une faction secrète dont ils étaient ou complices ou +dupes. La facilité de caractère, les goûts épicuriens de Camille, et deux +ou trois dîners qu'il avait faits avec les riches financiers de l'époque, +la complicité démontrée de Fabre avec les agioteurs, sa récente opulence, +firent supposer qu'ils étaient liés à la prétendue faction corruptrice. On +n'osait pas encore désigner Danton comme en étant le chef; mais, si on ne +l'accusait pas d'une manière publique, si Hébert dans sa feuille, si les +cordeliers à leur tribune ménageaient ce puissant révolutionnaire, ils se +disaient entre eux ce qu'ils n'osaient publier. + +L'homme le plus nuisible au parti était Lacroix, dont les concussions en +Belgique étaient si démontrées, qu'on pouvait très bien les lui imputer +sans être accusé de calomnie, et sans qu'il osât répondre. On l'associait +aux modérés à cause de son ancienne liaison avec Danton, et il leur faisait +partager sa honte. + +Les cordeliers, mécontens de ce que les jacobins avaient passé à l'ordre du +jour sur les dénonces, déclarèrent: 1º que Philippeau était un +calomniateur; 2º que Bourdon, accusateur acharné de Ronsin, de Vincent et +des bureaux de la guerre, avait perdu leur confiance, et n'était à leurs +yeux que le complice de Philippeau; 3º que Fabre, partageant les sentimens +de Bourdon et de Philippeau, n'était qu'un intrigant plus adroit; 4º que +Camille, déjà exclu de leurs rangs, avait aussi perdu leur confiance, +quoique auparavant il eût rendu de grands services à la révolution. + +Après avoir détenu quelque temps Ronsin et Vincent, on les fit élargir, car +on ne pouvait les mettre en jugement pour aucune cause. Il n'était pas +possible de poursuivre Ronsin pour sa conduite dans la Vendée, car les +événemens de cette guerre étaient couverts d'un voile épais; ni pour ce +qu'il avait fait à Lyon, car c'était soulever une question dangereuse, et +accuser en même temps Collot-d'Herbois et tout le système actuel du +gouvernement. Il était tout aussi impossible de poursuivre Vincent pour +quelques actes de despotisme dans les bureaux de la guerre. On n'aurait pu +faire à l'un et à l'autre qu'un procès politique, et le moment n'était pas +venu de leur en intenter un pareil. Ils furent donc élargis[12], à la +grande joie des cordeliers et de tous les _épauletiers_ de l'armée +révolutionnaire. + +Vincent était un jeune homme de vingt et quelques années, espèce de +frénétique dont le fanatisme allait jusqu'à la maladie, et chez lequel il y +avait encore plus d'aliénation d'esprit que d'ambition personnelle. Un jour +que sa femme, qui allait le voir dans sa prison, lui rapportait ce qui se +passait, indigné du récit qu'elle lui fit, il s'élança sur un morceau de +viande crue, et dit en le dévorant: «Je voudrais dévorer ainsi tous ces +scélérats.» Ronsin, tour à tour médiocre pamphlétaire, fournisseur, +général, joignait à beaucoup d'intelligence un courage remarquable et une +grande activité. Naturellement exagéré, mais ambitieux, il était le plus +distingué de ces aventuriers qui s'était offerts à être les instrumens du +gouvernement nouveau. Chef de l'armée révolutionnaire, il songeait à tirer +parti de sa position, soit pour lui, soit pour ses amis, soit pour le +triomphe de son système. Dans la prison du Luxembourg, Vincent et lui, +enfermés ensemble, avaient toujours parlé en maîtres; ils n'avaient cessé +de dire qu'ils triompheraient de l'intrigue, qu'ils sortiraient par le +secours de leurs partisans, qu'ils reviendraient alors pour élargir les +patriotes enfermés, et envoyer tous les autres prisonniers à la guillotine. +Ils avaient fait le tourment des malheureux détenus avec eux, et les +laissèrent pleins d'effroi. + +A peine sortis, ils dirent hautement qu'ils se vengeraient, et que bientôt +ils sauraient se faire raison de leurs ennemis. Le comité de salut public +ne pouvait guère se dispenser de les élargir; mais il ne tarda pas à +s'apercevoir qu'il avait déchaîné des furieux, et qu'il faudrait bientôt +les réduire à l'impossibilité de nuire. Il restait à Paris quatre mille +hommes de l'armée révolutionnaire. Là, se trouvaient des aventuriers, des +voleurs, des septembriseurs, qui prenaient le masque du patriotisme, et qui +aimaient mieux butiner à l'intérieur que d'aller sur les frontières mener +une vie pauvre, dure et périlleuse. Ces petits tyrans, avec leurs +moustaches et leurs grands sabres, exerçaient dans tous les lieux publics +le plus dur despotisme. Ayant de l'artillerie, des munitions et un chef +entreprenant, ils pouvaient devenir dangereux. A eux se joignaient les +brouillons, qui remplissaient les bureaux de Vincent. Celui-ci était leur +chef civil, comme Ronsin leur chef militaire. Ils avaient des liaisons +avec la commune par Hébert, substitut de Chaumette, et par le maire Pache, +toujours prêt à recevoir chez lui tous les partis, et à caresser tous les +hommes redoutables. Momoro, l'un des présidens des cordeliers, était leur +fidèle partisan et leur avocat aux Jacobins. Ainsi on rangeait ensemble +Ronsin, Vincent, Hébert, Chaumette, Momoro; et on ajoutait à la liste Pache +et Bouchotte, comme des complaisans qui leur laissaient usurper deux +grandes autorités. + +Déjà ces hommes ne se contenaient plus dans leurs discours contre ces +représentans qui voulaient, disaient-ils, s'éterniser au pouvoir et faire +grâce aux aristocrates. Un jour, étant à dîner chez Pache, ils y +rencontrèrent Legendre, l'ami de Danton, autrefois l'imitateur de sa +véhémence, aujourd'hui de sa réserve, et la victime de cette imitation, car +il essuyait les attaques qu'on n'osait pas diriger contre Danton lui-même. +Ronsin et Vincent lui adressèrent de mauvais propos. Vincent, qui avait été +son obligé, l'embrassa en lui disant qu'il embrassait l'ancien, et non le +nouveau Legendre; que le nouveau Legendre était devenu un modéré et ne +méritait aucune estime. Vincent lui demanda ensuite avec ironie s'il avait +porté dans ses missions le costume de député. Legendre lui ayant répondu +qu'il le portait aux armées, Vincent ajouta que ce costume était fort +pompeux, mais indigne de vrais républicains; qu'il habillerait un mannequin +de ce costume, qu'il rassemblerait le peuple, et lui dirait: «Voilà les +représentans que vous vous êtes donnés! ils vous prêchent l'égalité, et se +couvrent d'or et de plumes.» Il dit ensuite qu'il mettrait le feu au +mannequin. Legendre alors le traita de fou et de séditieux. On fut près +d'en venir aux mains, au grand effroi de Pache. Legendre ayant voulu +s'adresser à Ronsin, qui paraissait plus calme, et l'ayant engagé à modérer +Vincent, Ronsin répondit qu'à la vérité Vincent était vif, mais que son +caractère convenait aux circonstances, et qu'il fallait de pareils hommes +pour le temps où l'on vivait. «Vous avez, ajouta Ronsin, une faction dans +le sein de l'assemblée; si vous ne l'en chassez pas, vous nous en ferez +raison.» Legendre sortit indigné, et répéta tout ce qu'il avait vu et +entendu pendant ce repas. La conversation fut connue, et donna une nouvelle +idée de l'audace et de la frénésie des deux hommes qu'on venait d'élargir. + +Ils témoignaient un grand respect pour Pache et pour ses vertus, comme +avaient fait jadis les jacobins, quand Pache était au ministère. Le sort de +Pache était de charmer par sa complaisance et par sa douceur tous les +hommes violens. Ils étaient enchantés de voir leurs passions approuvées +par un homme qui avait toutes les apparences de la sagesse. Les nouveaux +révolutionnaires en voulaient faire, disaient-ils, un grand personnage dans +leur gouvernement; car, sans avoir un but précis, sans avoir même encore le +projet et le courage d'une insurrection, ils parlaient beaucoup, à +l'exemple de tous les comploteurs qui commencent par s'essayer et +s'échauffer en paroles. Ils disaient partout qu'il fallait d'autres +institutions. Tout ce qui leur plaisait dans l'organisation actuelle du +gouvernement, c'étaient le tribunal et l'armée révolutionnaires. Ils +imaginaient donc une constitution consistant en un tribunal suprême présidé +par un grand-juge, et un conseil militaire dirigé par un généralissime. +Dans ce gouvernement on devait juger et administrer militairement. Le +généralissime et le grand-juge étaient les deux principaux personnages. Il +devait y avoir auprès du tribunal un grand-accusateur sous le titre de +censeur, qui serait chargé de provoquer les poursuites. Ainsi dans ce +projet, formé dans un moment de fermentation révolutionnaire, les deux +fonctions essentielles, uniques, consistaient à condamner et à se battre. +On ne sait si ce projet était celui d'un rêveur en délire, ou de plusieurs +d'entre eux; s'il n'avait d'autre existence que des propos, ou s'il fut +rédigé; mais il est certain qu'il avait son modèle dans les commissions +révolutionnaires établies à Lyon, Marseille, Toulon, Bordeaux, Nantes, et +que l'imagination pleine de ce qu'ils avaient fait dans ces grandes cités, +ces terribles exécuteurs voulaient gouverner sur le même plan la France +tout entière, et faire de la violence d'un jour le type d'un gouvernement +permanent. Ils ne désignaient encore qu'un seul des grands personnages +destinés à occuper ces hautes dignités. Pache convenait à merveille à la +place de grand-juge; les conjurés disaient donc qu'il devait l'être, et +qu'il le serait. Sans savoir ce que c'était que ce projet et cette dignité +de grand-juge, beaucoup de gens répétaient comme une nouvelle: Pache doit +être fait grand-juge. Ce bruit circulait sans être ni expliqué ni compris. +Quant à la dignité de généralissime, Ronsin, quoique général de l'armée +révolutionnaire, n'osait y prétendre, et ses partisans n'osaient pas le +proposer, car il fallait un plus grand nom pour une telle dignité. +Chaumette était désigné aussi par quelques bouches comme censeur, mais son +nom avait été rarement prononcé. Parmi ces bruits, il n'y en avait qu'un de +bien répandu, c'est que _Pache serait grand-juge_. + +Pendant toute la révolution, lorsque les passions d'un parti, long-temps +excitées, étaient prêtes à faire explosion, c'était toujours une défaite, +une trahison, une disette, une calamité enfin, qui leur servait de +prétexte pour éclater. Il en arriva de même ici. La seconde loi du maximum +qui, remontant au-delà des boutiques, fixait la valeur des objets sur le +lieu de fabrication, déterminait le prix du transport, réglait le profit du +marchand en gros, celui du marchand en détail, avait été rendue; mais le +commerce échappait encore de mille manières au despotisme de la loi, et il +y échappait surtout par le moyen le plus désastreux, en s'arrêtant. Le +resserrement de la marchandise n'était pas moins grand qu'auparavant; et si +elle ne refusait plus de se donner au prix de l'assignat, elle se cachait, +ou cessait de se mouvoir, et de se transporter sur les lieux de +consommation. La disette était donc très grande par la stagnation générale +du commerce. Cependant les efforts extraordinaires du gouvernement, les +soins de la commission des subsistances, avaient réussi en partie à ne pas +trop laisser manquer les blés, et surtout à diminuer la crainte de la +disette, aussi redoutable que la disette même, à cause du désordre et du +trouble qu'elle apporte dans les relations commerciales. Mais une nouvelle +calamité venait de se faire sentir, c'était le défaut de viande. Les +nombreux bestiaux que la Vendée envoyait jadis aux provinces voisines, +n'arrivaient plus depuis l'insurrection. Les départemens du Rhin avaient +cessé aussi d'en fournir depuis que la guerre s'y était fixée; il y avait +donc une diminution réelle dans la quantité. En outre, les bouchers, +achetant les bestiaux à haut prix, et obligés de les vendre au prix du +maximum, cherchaient à échapper à la loi. La bonne viande était réservée +pour le riche ou pour le citoyen aisé qui la payait bien. Il s'établissait +une foule de marchés clandestins, surtout aux environs de Paris et dans les +campagnes; et il ne restait que les rebuts pour le peuple ou l'acheteur qui +se présentait dans les boutiques, et traitait au prix du maximum. Les +bouchers se dédommageaient ainsi par la mauvaise qualité de la marchandise, +du bas prix auquel ils étaient forcés de vendre. Le peuple se plaignait +avec fureur du poids, de la qualité, _des réjouissances_, et des marchés +clandestins établis autour de Paris. Les bestiaux manquant, on avait été +réduit à tuer des vaches pleines. Le peuple avait dit aussitôt que les +bouchers aristocrates voulaient détruire l'espèce, et avait demandé la +peine de mort contre ceux qui tuaient des vaches et des brebis pleines. +Mais ce n'était pas tout: les légumes, les fruits, les oeufs, le beurre, le +poisson, n'arrivaient plus dans les marchés. Un chou coûtait jusqu'à vingt +sous. On devançait les charrettes sur les routes, on les entourait, et on +achetait à tout prix leur chargement; peu arrivaient à Paris où le peuple +les attendait en vain. Dès qu'il y a une chose à faire, il se trouve +bientôt des gens qui s'en chargent. Il s'agissait de parcourir les +campagnes pour devancer sur la route les fermiers apportant des légumes: +une foule d'hommes et de femmes s'étaient chargés de ce soin, et achetaient +les denrées pour le compte des gens aisés, en les payant au-dessus du +maximum. Y avait-il un marché mieux approvisionné que d'autres, ces espèces +d'entremetteurs y couraient, et enlevaient les denrées à un prix supérieur +à la taxe. Le peuple se déchaînait violemment contre ceux qui faisaient ce +métier; on disait qu'il se trouvait dans le nombre beaucoup de malheureuses +filles publiques que les réquisitoires de Chaumette avaient privées de leur +déplorable industrie, et qui, pour vivre, avaient embrassé cette profession +nouvelle. + +Pour parer à tous ces inconvéniens, la commune avait arrêté, sur les +pétitions réitérées des sections, que les bouchers ne pourraient plus +devancer les bestiaux et aller au-delà des marchés ordinaires; qu'ils ne +pourraient tuer que dans _les abattoirs_ autorisés; que la viande ne +pourrait être achetée que dans les étaux; qu'il ne serait plus permis +d'aller sur les routes au-devant des fermiers; que ceux qui arriveraient +seraient dirigés par la police et distribués également entre les différens +marchés; qu'on ne pourrait pas aller faire queue à la porte des bouchers +avant six heures, car il arrivait souvent qu'on se levait à trois pour +cela. + +Ces règlemens multipliés ne pouvaient épargner au peuple les maux qu'il +endurait. Les ultra-révolutionnaires se torturaient l'esprit pour imaginer +des moyens. Une dernière idée leur était venue, c'est que les jardins de +luxe dont abondaient les faubourgs de Paris, et surtout le faubourg +Saint-Germain, pourraient être mis en culture. Aussitôt la commune, qui ne +leur refusait rien, avait ordonné le recensement de ces jardins, et on +décida que, le recensement fait, on y cultiverait des pommes de terre et +des plantes potagères. En outre, ils avaient supposé que les légumes, le +laitage, la volaille n'arrivant plus à la ville, la cause en devait être +imputée aux aristocrates retirés dans leurs maisons autour de Paris. En +effet, beaucoup de gens effrayés s'étaient cachés dans leurs maisons de +campagne. Des sections vinrent proposer à la commune de rendre un arrêté ou +de demander une loi pour les faire rentrer. Cependant Chaumette, sentant +que ce serait une violation trop odieuse de la liberté individuelle, se +contenta de prononcer un discours menaçant contre les aristocrates retirés +autour de Paris. Il leur adressa seulement l'invitation de rentrer en +ville, et fit donner aux municipalités des villages l'avis de les +surveiller. + +Cependant l'impatience du mal était au comble. Le désordre augmentait dans +les marchés. A chaque instant il s'y élevait des tumultes. On faisait queue +à la porte des bouchers, et malgré la défense d'y aller avant une certaine +heure, on mettait toujours le même empressement à s'y devancer. On avait +transporté là un usage qui avait pris naissance à la porte des boulangers, +c'était d'attacher une corde que chacun saisissait et tenait de manière à +pouvoir garder son rang. Mais il arrivait ici, comme chez les boulangers, +que des malveillans ou des gens mal placés coupaient la corde; alors les +rangs se confondaient, le désordre s'introduisait dans la foule qui était +en attente, et on était prêt à en venir aux mains. + +On ne savait plus désormais à qui s'en prendre. On ne pouvait pas, comme +avant le 31 mai, se plaindre que la convention refusât une loi de +_maximum_, objet de toutes les espérances, car elle accordait tout. Dans +l'impuissance d'imaginer quelque chose, on ne lui demandait plus rien. +Cependant il fallait se plaindre; les épauletiers, les commis de Bouchotte, +les cordeliers, disaient que la cause de la disette était dans la faction +modérée de la convention; que Camille Desmoulins, Philippeau, Bourdon de +l'Oise, et leurs amis, étaient les auteurs des maux qu'on essuyait; qu'on +ne pouvait plus exister de la sorte, qu'il fallait recourir à des moyens +extraordinaires; et ils ajoutaient le vieux propos de toutes les +insurrections: _Il faut un chef_. Alors ils se disaient mystérieusement à +l'oreille: _Pache sera fait grand-juge_. + +Cependant, bien que le nouveau parti disposât de moyens assez +considérables, bien qu'il eût pour lui l'armée révolutionnaire et une +disette, il n'avait cependant ni le gouvernement, ni l'opinion, car les +jacobins lui étaient opposés. Ronsin, Vincent, Hébert, étaient obligés de +professer pour les autorités établies un respect apparent, de cacher leurs +projets, de les tramer dans l'ombre. A l'époque du 10 août et du 31 mai, +les conspirateurs, maîtres de la commune, des Cordeliers, des Jacobins, de +tous les clubs, ayant dans l'assemblée nationale et les comités de nombreux +et énergiques partisans, osant conspirer à découvert, pouvaient entraîner +publiquement le peuple à leur suite, et se servir des masses pour +l'exécution de leurs complots; mais il n'en était pas de même pour le parti +des _ultra-révolutionnaires_. + +L'autorité actuelle ne refusait aucun des moyens extraordinaires de +défense, ni même de vengeance; des trahisons n'accusaient plus sa +vigilance; des victoires sur toutes les frontières attestaient au contraire +sa force, son habileté et son zèle. Par conséquent, ceux qui attaquaient +cette autorité et promettaient ou une habileté ou une énergie supérieures +à la sienne, étaient des intrigans qui agissaient évidemment dans un but de +désordre ou d'ambition. Telle était la conviction publique, et les conjurés +ne pouvaient se flatter d'entraîner le peuple à leur suite. Ainsi, quoique +redoutables si on les laissait agir, ils l'étaient peu si on les arrêtait à +temps. + +Le comité les observait, et il continuait, par une suite de rapports, à +déconsidérer les deux partis opposés. Dans les ultra-révolutionnaires, il +voyait de véritables conspirateurs à détruire; au contraire, il +n'apercevait dans les modérés que d'anciens amis, qui partageaient ses +opinions, et dont le patriotisme ne pouvait lui être suspect. Mais pour ne +point paraître faiblir en frappant les ultra-révolutionnaires, il était +obligé de condamner les modérés, et d'en appeler sans cesse à la terreur. +Ces derniers voulaient répondre. Camille écrivait de nouveaux numéros; +Danton et ses amis combattaient dans leurs entretiens les raisons du +comité, et dès lors une lutte d'écrits et de propos s'était engagée. +L'aigreur s'en était suivie, et Saint-Just, Robespierre, Barrère, Billaud, +qui d'abord n'avaient repoussé les modérés que par politique, et pour être +plus forts contre les ultra-révolutionnaires, commençaient à les poursuivre +par humeur personnelle et par haine. Camille avait déjà attaqué, comme on +l'a vu, Collot et Barrère. Dans sa lettre à Dillon, il avait adressé au +fanatisme dogmatique de Saint-Just, et à la dureté monacale de Billaud, des +plaisanteries qui les blessèrent profondément. Il avait enfin irrité +Robespierre aux Jacobins, et, tout en le louant beaucoup, il finit par se +l'aliéner tout à fait. Danton leur était peu agréable à tous par sa +renommée; et aujourd'hui, qu'étranger à la conduite des affaires, il +restait à l'écart, censurant le gouvernement, et paraissant exciter la +plume caustique et _babillarde_[13] de Camille, il devait leur devenir +chaque jour plus odieux; et il n'était pas supposable que Robespierre +s'exposât encore à le défendre. + +Robespierre et Saint-Just, habitués à faire au nom du comité les exposés de +principes, et chargés en quelque sorte de la partie morale du gouvernement, +tandis que Barrère, Carnot, Billaud et autres, s'acquittaient de la partie +matérielle et administrative, Robespierre et Saint-Just firent deux +rapports, l'un _sur les principes de morale qui devaient diriger le +gouvernement révolutionnaire_, l'autre sur les détentions dont Camille +s'était plaint dans _le Vieux Cordelier_. Il faut voir comment ces deux +esprits sombres concevaient le gouvernement révolutionnaire, et les moyens +de régénérer un état. + +«Le principe du gouvernement démocratique, c'est la vertu, disait +Robespierre[14], et son moyen pendant qu'il s'établit, c'est la terreur. +Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale à l'égoïsme, la probité +à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, +l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris +du malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur d'âme à la vanité, l'amour +de la gloire à l'amour de l'argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, +le mérite à l'intrigue, le génie au bel esprit, la vérité à l'éclat, le +charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l'homme à la +petitesse des grands; un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple +aimable, frivole et misérable; c'est-à-dire toutes les vertus et tous les +miracles de la république à tous les vices et à tous les ridicules de la +monarchie.» + +Pour atteindre à ce but, il fallait un gouvernement austère, énergique, qui +surmontât les résistances de toute espèce. Il y avait, d'une part, +l'ignorance brutale, avide, qui ne voulait dans la république que des +bouleversemens; de l'autre, la corruption lâche et vile qui voulait tous +les délices de l'ancien luxe, et qui ne pouvait pas se résoudre aux vertus +énergiques de la démocratie. De là, deux factions: l'une qui voulait +outrer toute chose, qui poussait tout au-delà des bornes; qui, pour +attaquer la superstition, cherchait à détruire Dieu même, et à verser des +torrens de sang sous prétexte de venger la république; l'autre qui, faible +et vicieuse, ne se sentait pas assez _vertueuse pour être si terrible_, et +s'apitoyait lâchement sur tous les sacrifices nécessaires qu'exigeait +l'établissement de la vertu. L'une de ces factions, disait Saint-Just[15], +voulait CHANGER LA LIBERTÉ EN BACCHANTE, L'AUTRE EN PROSTITUÉE. + +Robespierre et Saint-Just énuméraient les folies de quelques agens du +gouvernement révolutionnaire, de deux ou trois procureurs de communes, qui +avaient prétendu renouveler l'énergie de Marat, et ils faisaient ainsi +allusion à toutes les folies d'Hébert et des siens. Ils signalaient ensuite +les torts de faiblesse, de complaisance, de sensibilité, imputés aux +nouveaux modérés; ils leur reprochaient de s'apitoyer sur des veuves de +généraux, sur des intrigantes de l'ancienne noblesse, sur des aristocrates, +de parler enfin sans cesse des sévérités de la république, bien inférieures +aux cruautés des monarchies. «Vous avez, disait Saint-Just, cent mille +détenus, et le tribunal révolutionnaire a condamné déjà trois cents +coupables. Mais sous la monarchie vous aviez quatre cent mille +prisonniers; on pendait par an quinze mille contrebandiers, on rouait trois +mille hommes; et aujourd'hui même il y a en Europe quatre millions de +prisonniers dont vous n'entendez pas les cris, tandis que votre modération +parricide laisse triompher tous les ennemis de votre gouvernement! Nous +nous accablons de reproches, et les rois, mille fois plus cruels que nous, +dorment dans le crime.» + +Robespierre et Saint-Just, conformément au système convenu, ajoutaient que +ces deux factions, en apparence opposées, avaient un point d'appui commun, +l'étranger, qui les faisait agir pour perdre la république. + +On voit ce qu'il entrait à la fois de fanatisme, de politique et de haine +dans le système du comité. Camille par des allusions, et même par des +expressions directes, se trouvait attaqué lui et ses amis. Il répondait, +dans son _Vieux Cordelier_, au système de la vertu par celui du bonheur. Il +disait qu'il aimait la république parce qu'elle devait ajouter à la +félicité générale, parce que le commerce, l'industrie, la civilisation, +s'étaient développés avec plus d'éclat à Athènes, à Venise, à Florence, que +dans toutes les monarchies; parce que la république pouvait seule réaliser +le voeu menteur de la monarchie, _la poule au pot_. «Qu'importerait à +Pitt, s'écriait Camille, que la France fût libre, si la liberté ne servait +qu'à nous ramener à l'ignorance des vieux Gaulois, à leurs _sayes_, à leurs +_brayes_, à leur guy de chêne, et à leurs maisons, qui n'étaient que des +échoppes en terre glaise? Loin d'en gémir, il me semble que Pitt donnerait +bien des guinées pour qu'une telle liberté s'établît chez nous. Mais ce qui +rendrait furieux le gouvernement anglais, c'est si on disait de la France +ce que disait Dicéarque de l'Attique: _Nulle part au monde on ne peut vivre +plus agréablement qu'à Athènes, soit qu'on ait de l'argent, soit qu'on n'en +ait point. Ceux qui se sont mis à l'aise, par le commerce ou leur +industrie, peuvent s'y procurer tous les agrémens imaginables; et quant à +ceux qui cherchent à le devenir, il y a tant d'ateliers où ils gagnent de +quoi se divertir aux ANTHESTÉRIES, et mettre encore quelque chose de côté, +qu'il n'y a pas moyen de se plaindre de sa pauvreté, sans se faire à +soi-même un reproche de sa paresse_. + +«Je crois donc que la liberté n'existe pas dans une égalité de privations, +et que le plus bel éloge de la convention serait, si elle pouvait se rendre +ce témoignage: j'ai trouvé la nation sans culottes, et je la laisse +culottée. + +«Charmante démocratie, ajoutait Camille, que celle d'Athènes! Solon n'y +passa point pour un muscadin, il n'en fut pas moins regardé comme le +modèle des législateurs, et proclamé par l'oracle le premier des sept +sages, quoiqu'il ne fît aucune difficulté de confesser son penchant pour le +vin, les femmes et la musique; et il a une possession de sagesse si bien +établie, qu'aujourd'hui encore on ne prononce son nom dans la convention et +aux Jacobins que comme celui du plus grand législateur. Combien cependant +ont parmi nous une réputation d'aristocrates et de Sardanapales, qui n'ont +pas publié une semblable profession de foi! + +«Et ce divin Socrate, un jour rencontrant Alcibiade sombre et rêveur, +apparemment parce qu'il était piqué d'une lettre d'Aspasie:--Qu'avez-vous? +lui dit le plus grave des mentors; auriez-vous perdu votre bouclier à la +bataille? avez-vous été vaincu dans le camp, à la course ou à la salle +d'armes? quelqu'un a-t-il mieux chanté ou mieux joué de la lyre que vous à +la table du général?--Ce trait peint les moeurs. Quels républicains +aimables!» + +Camille se plaignait ensuite de ce qu'aux moeurs d'Athènes on ne voulût pas +ajouter la liberté de langage qui régnait dans cette république. +Aristophane, disait-il, y représentait sur la scène les généraux, les +orateurs, les philosophes et le peuple lui-même; et le peuple d'Athènes, +tantôt joué sous les traits d'un vieillard, et tantôt sous ceux d'un jeune +homme, loin de s'irriter, proclamait Aristophane vainqueur des jeux, et +l'encourageait par des bravos et des couronnes. Beaucoup de ses comédies +étaient dirigées contre les _ultra-révolutionnaires_ de ce temps-là; les +railleries en étaient cruelles. «Et si aujourd'hui, ajoutait Camille, on +traduisait quelqu'une de ces pièces jouées 430 ans avant Jésus-Christ, sous +l'archonte Sthénoclès, Hébert soutiendrait aux Cordeliers que la pièce ne +peut être que d'hier, de l'invention de Fabre-d'Églantine, contre lui et +Ronsin, et que c'est le traducteur qui est la cause de la disette. + +«Cependant, reprenait Camille avec tristesse, je m'abuse quand je dis que +les hommes sont changés; ils ont toujours été les mêmes; la liberté de +parler n'a pas été plus impunie dans les républiques anciennes que dans les +modernes. Socrate, accusé d'avoir mal parlé des dieux, but la ciguë; +Cicéron, pour avoir attaqué Antoine, fut livré aux proscriptions.» + +Ainsi ce malheureux jeune homme semblait prédire que la liberté ne lui +serait pas plus pardonnée qu'à tant d'autres. Ces plaisanteries, cette +éloquence, irritaient le comité. Tandis qu'il suivait de l'oeil Ronsin, +Hébert, Vincent et tous les agitateurs, il concevait une haine funeste +contre l'aimable écrivain qui se riait de ses systèmes; contre Danton, qui +passait pour inspirer cet écrivain, contre tous les hommes enfin supposés +amis ou partisans de ces deux chefs. + +Pour ne pas dévier de la ligne, le comité présenta deux décrets à la suite +des rapports de Robespierre et de Saint-Just, tendant, disait-il, à rendre +le peuple heureux aux dépens de ses ennemis. Par ces décrets, le comité de +sûreté générale était seul investi de la faculté d'examiner les +réclamations des détenus, et de les élargir s'ils étaient reconnus +patriotes. Tous ceux, au contraire, qui seraient reconnus ennemis de la +révolution, resteraient enfermés jusqu'à la paix, et seraient bannis +ensuite à perpétuité. Leurs biens, provisoirement séquestrés, devaient être +partagés aux patriotes indigens, dont la liste serait dressée par les +communes[16]. C'était, comme on le voit, la loi agraire appliquée contre +les suspects au profit des patriotes. Ces décrets, imaginés par Saint-Just, +étaient destinés à répondre aux _ultra-révolutionnaires_, et à conserver au +comité sa réputation d'énergie. + +Pendant ce temps, les conjurés s'agitaient avec plus de violence que +jamais. Rien ne prouve que leurs projets fussent bien arrêtés, ni qu'ils +eussent mis Pache et la commune dans leur complot. Mais ils s'y prenaient +comme avant le 31 mai; ils soulevaient les sociétés populaires, les +cordeliers, les sections; ils répandaient des bruits menaçans, et +cherchaient à profiter des troubles qu'excitait la disette, chaque jour +plus grande et plus sentie. + +Tout à coup on vit paraître, dans les halles et les marchés, des affiches, +des pamphlets, annonçant que la convention était la cause de tous les maux +du peuple, et qu'il fallait en arracher la faction dangereuse qui voulait +renouveler les brissotins et leur funeste système. Quelques-uns même de ces +écrits portaient que la convention tout entière devait être renouvelée, +qu'on devait choisir un chef, et organiser le pouvoir exécutif, etc.... +Toutes les idées, en un mot, qu'avaient roulées dans leur tête, Vincent, +Ronsin, Hébert, remplissaient ces écrits, et semblaient trahir leur +origine. En même temps, on vit les _épauletiers_, plus turbulens et plus +fiers que jamais, menacer hautement d'aller égorger dans les prisons les +ennemis que la convention corrompue s'obstinait à épargner. Ils disaient +que beaucoup de patriotes se trouvaient injustement confondus dans les +prisons avec les aristocrates, mais qu'on allait faire le triage de ces +patriotes, et qu'on leur donnerait à la fois la liberté et des armes. +Ronsin, en grand costume de général de l'armée révolutionnaire, avec une +écharpe tricolore, une houppe rouge, et entouré de quelques-uns de ses +officiers, parcourait les prisons, se faisait montrer les écrous, et +formait des listes. + +On était au 15 ventôse. La section Marat, présidée par Momoro, s'assemble, +et, indignée, dit-elle, des machinations des ennemis du peuple, elle +déclare en masse qu'elle est debout, qu'elle va voiler le tableau de la +déclaration des droits, et qu'elle restera dans cet état jusqu'à ce que les +subsistances et la liberté soient assurées au peuple, et que ses ennemis +soient punis. Dans la même soirée, les cordeliers s'assemblent en tumulte; +on fait chez eux le tableau des souffrances publiques; on raconte les +persécutions qu'ont récemment essuyées les deux grands patriotes Vincent et +Ronsin, lesquels, dit-on, étaient malades au Luxembourg, sans pouvoir +obtenir un médecin qui les saignât. En conséquence, on déclare la patrie en +danger, et on voile la déclaration des droits de l'homme. C'est ainsi que +toutes les insurrections avaient commencé, par la déclaration que les lois +étaient suspendues, et que le peuple rentrait dans l'exercice de sa +souveraineté. + +Le lendemain 16, la section Marat et les cordeliers se présentent à la +commune pour lui signifier leurs arrêtés, et pour l'entraîner aux mêmes +démarches. Pache avait eu soin de ne pas s'y rendre. Le nommé Lubin +présidait le conseil général. Il répond à la députation avec un embarras +visible; il dit que dans le moment où la convention prend des mesures si +énergiques contre les ennemis de la révolution, et pour secourir les +patriotes indigens, il est étonnant qu'on donne un signal de détresse, et +qu'on voile la déclaration des droits. Feignant ensuite de justifier le +conseil général, comme s'il était accusé, Lubin ajoute que le conseil a +fait tous ses efforts pour assurer les subsistances et en régler la +distribution. Chaumette tient des discours tout aussi vagues. Il recommande +la paix, requiert le rapport sur la culture des jardins de luxe, et sur +l'approvisionnement de la capitale, qui, d'après les décrets, devait être +approvisionnée comme une place de guerre. + +Ainsi les chefs de la commune hésitaient, et le mouvement, quoique +tumultueux, n'était pas assez fort pour les entraîner, et leur inspirer le +courage de trahir le comité et la convention. Le désordre néanmoins était +grand. L'insurrection commençait comme toutes celles qui avaient jadis +réussi, et ne devait pas inspirer de moindres craintes. Par une rencontre +fâcheuse, le comité de salut public était privé, dans le moment, de ses +membres les plus influens: Billaud-Varennes, Jean-Bon-Saint-André, étaient +absens pour affaires d'administration; Couthon et Robespierre étaient +malades, et celui-ci ne pouvait pas venir gouverner ses fidèles jacobins. +Il ne restait que Saint-Just et Collot-d'Herbois pour déjouer cette +tentative. Ils se rendent tous les deux à la convention, où l'on +s'assemblait en tumulte, et où l'on tremblait d'effroi. Sur leur +proposition, on mande aussitôt Fouquier-Tinville; on le charge de +rechercher sur-le-champ les distributeurs des écrits incendiaires répandus +dans les marchés, les agitateurs qui troublent les sociétés populaires, +tous les conspirateurs enfin qui menacent la tranquillité publique. On lui +enjoint par décret de les arrêter sur-le-champ, et d'en faire sous trois +jours son rapport à la convention. + +C'était peu d'avoir un décret de la convention, car elle ne les avait +jamais refusés contre les perturbateurs; et elle n'en avait pas laissé +manquer les girondins contre la commune insurgée; mais il fallait assurer +l'exécution de ces décrets en se rendant maîtres de l'opinion. Collot, qui +avait une grande popularité aux Jacobins et aux Cordeliers par son +éloquence de club, et surtout par une énergie de sentimens révolutionnaires +bien connue, est chargé de cette journée, et se rend en hâte aux Jacobins. +À peine sont-ils assemblés qu'il leur fait le tableau des factions qui +menacent la liberté, et des complots qu'elles préparent: «Une nouvelle +campagne va s'ouvrir, dit-il, les soins du comité qui ont si heureusement +terminé la campagne dernière, allaient assurer à la république des +victoires nouvelles. Comptant sur votre confiance et votre approbation, +qu'il a toujours eu en vue de mériter, il se livrait à ses travaux; mais +tout à coup nos ennemis ont voulu l'entraver dans sa marche; ils ont +soulevé autour de lui les patriotes, pour les lui opposer et les faire +égorger entre eux. On veut faire de nous des soldats de Cadmus; on veut +nous immoler par la main les uns des autres. Mais non, nous ne serons point +les soldats de Cadmus! grâce à votre bon esprit, nous resterons amis, et +nous ne serons que les soldats de la liberté! Appuyé sur vous, le comité +saura résister avec énergie, comprimer les agitateurs, les rejeter hors des +rangs des patriotes, et, après ce sacrifice indispensable, poursuivre ses +travaux et vos victoires. Le poste où vous nous avez placés est périlleux, +ajoute Collot; mais aucun de nous ne tremble devant le danger. Le comité de +sûreté générale accepte sa pénible mission de surveiller et de poursuivre +tous les ennemis qui trament en secret contre la liberté; le comité de +salut public ne néglige rien pour suffire à son immense tâche; mais tous +deux ont besoin d'être soutenus par vous. Dans ces jours de danger, nous +sommes peu nombreux. Billaud, Jean-Bon, sont absens; nos amis Couthon et +Robespierre sont malades. Nous restons donc en petit nombre pour combattre +les ennemis du bien public; il finit que vous nous souteniez ou que nous +nous retirions.--Non, non, s'écrient les jacobins. Ne vous retirez pas; +nous vous soutiendrons.» Des applaudissemens nombreux accompagnent ces +paroles encourageantes. Collot poursuit et raconte alors ce qui s'est passé +aux Cordeliers. «Il est, dit-il, des hommes qui n'ont jamais eu le courage +de souffrir pendant quelques jours de détention, des hommes qui n'ont rien +essuyé pendant la révolution, des hommes dont nous avions pris la défense +quand nous les avons crus opprimés, et qui ont voulu amener une +insurrection dans Paris, parce qu'ils avaient été détenus quelques instans. +Une insurrection, parce que deux hommes ont souffert, parce qu'un médecin +ne les a pas saignés pendant qu'ils étaient malades!... Anathème à ceux qui +demandent une insurrection!...» Oui, oui, anathème! s'écrient tous les +jacobins en masse. «Marat était cordelier, reprend Collot, Marat était +jacobin; eh bien! lui aussi fut persécuté, beaucoup plus sans doute que ces +hommes d'un jour; on le traîna devant le tribunal, où ne devaient +comparaître que des aristocrates: provoqua-t-il une insurrection?... Non, +l'insurrection sacrée, l'insurrection qui doit délivrer l'humanité de tous +ceux qui l'oppriment, prend naissance dans des sentimens plus généreux que +le petit sentiment où l'on veut nous entraîner; mais nous n'y tomberons +pas. Le comité de salut public ne cédera pas aux intrigans; il prend des +mesures fortes et vigoureuses; et, dût-il périr, il ne reculera pas devant +une tâche aussi glorieuse.» + +À peine Collot a-t-il achevé que Momoro veut prendre la parole pour +justifier la section Marat et les cordeliers. Il convient qu'un voile a été +jeté sur la déclaration des droits, mais il désavoue les autres faits; il +nie le projet d'insurrection, et soutient que la section Marat et les +cordeliers sont animés des meilleurs sentimens. Des conspirateurs qui se +justifient sont perdus. Dès qu'ils ne peuvent pas avouer l'insurrection, et +que le seul énoncé du but ne fait pas éclater un élan de l'opinion en leur +faveur, ils ne peuvent plus rien. Momoro est écouté avec une désapprobation +marquée; et Collot est chargé d'aller, au nom des jacobins, fraterniser +avec les cordeliers, et ramener ces frères égarés par de perfides +suggestions. + +La nuit était fort avancée, Collot ne pouvait se rendre aux Cordeliers que +le lendemain 17; mais le danger, quoique d'abord effrayant, n'était déjà +plus redoutable. Il devenait évident que l'opinion n'était pas +favorablement disposée pour les conjurés, si on peut leur donner ce nom. La +commune avait reculé, les jacobins étaient restés au comité et à +Robespierre, quoiqu'il fût absent et malade. Les cordeliers impétueux, mais +faiblement dirigés, et surtout délaissés par la commune et les jacobins, ne +pouvaient manquer de céder à la faconde de Collot-d'Herbois, et à l'honneur +de voir dans leur sein un membre aussi fameux du gouvernement. Vincent avec +sa frénésie, Hébert avec son sale journal dont il multipliait les numéros, +Momoro avec ses arrêtés de la section Marat, ne pouvaient déterminer un +mouvement décisif. Ronsin seul, avec ses épauletiers et des munitions assez +considérables, aurait pu tenter un coup de main. Il en aurait eu l'audace, +mais soit qu'il ne trouvât pas la même audace dans ses amis, soit qu'il ne +comptât point assez sur sa troupe, il n'agit pas, et du 16 au 17, tout se +borna en agitations et en menaces. Les épauletiers répandus dans les +sociétés populaires y causèrent un grand tumulte, mais n'osèrent pas +recourir aux armes. + +Le 17 au soir, Collot se rendit aux Cordeliers, où il fut accueilli par de +grands applaudissemens. Il leur dit que des ennemis secrets de la +révolution cherchaient à égarer leur patriotisme; qu'on avait voulu +déclarer la république en état de détresse, tandis que dans le moment la +royauté et l'aristocratie étaient seules aux abois; qu'on avait cherché à +diviser les cordeliers et les jacobins, mais qu'ils devaient composer au +contraire une seule famille, unie de principes et d'intentions; que ce +projet d'insurrection, ce voile jeté sur la déclaration des droits, +réjouissaient les aristocrates, et que la veille ils avaient tous imité cet +exemple, et voilé dans leurs salons la déclaration des droits; et qu'ainsi, +pour ne pas combler de satisfaction l'ennemi commun, ils devaient se hâter +de dévoiler le code sacré de la nature. Les cordeliers furent entraînés, +quoiqu'il y eût parmi eux un grand nombre de commis de Bouchotte; ils se +hâtèrent de faire acte de repentir; ils arrachèrent le crêpe jeté sur la +déclaration des droits, et le remirent à Collot, en le chargeant d'assurer +aux jacobins qu'ils marcheraient toujours dans la même voie. + +Collot-d'Herbois courut annoncer aux jacobins leur victoire sur les +cordeliers et sur les _ultra-révolutionnaires_. Les conjurés étaient donc +abandonnés de toutes parts; il ne leur restait que la ressource d'un coup +de main, qui, avons-nous dit, était presque impossible. Le comité de salut +public résolut de prévenir tout mouvement de leur part, en faisant arrêter +les principaux chefs, et en les envoyant sur-le-champ au tribunal +révolutionnaire. Il enjoignit à Fouquier de rechercher les faits dont on +pourrait composer une conspiration, et de préparer tout de suite un acte +d'accusation. Saint-Just fut chargé en même temps de faire un rapport à la +convention, contre les factions réunies qui menaçaient la tranquillité de +l'état. + +Le 23 ventôse (13 mars), Saint-Just présente son rapport. Suivant le +système adopté, il montre toujours l'étranger faisant agir deux factions; +l'une composée d'hommes séditieux, incendiaires, pillards, diffamateurs, +athées, qui voulaient amener le bouleversement de la république par +l'exagération; l'autre, composée de corrompus, d'agioteurs, de +concussionnaires, qui, s'étant laissé séduire par l'appât des jouissances, +voulaient énerver la république et la déshonorer. Il dit que l'une de ces +deux factions avait pris l'initiative, qu'elle avait essayé de lever +l'étendard de la révolte, mais qu'elle allait être arrêtée, et qu'il venait +en conséquence demander un décret de mort contre tous ceux, en général, qui +avaient médité la subversion des pouvoirs, machiné la corruption de +l'esprit public et des moeurs républicaines, entravé l'arrivage des +subsistances, et contribué de quelque manière au plan ourdi par l'étranger. +Saint-Just ajoute ensuite que, dès cet instant, il fallait METTRE A L'ORDRE +DU JOUR, LA JUSTICE, LA PROBITÉ, ET TOUTES LES VERTUS RÉPUBLICAINES. + +Dans ce rapport, écrit avec une violence fanatique, toutes les factions +étaient également menacées; mais il n'y avait de clairement dévoués aux +coups du tribunal révolutionnaire que les conspirateurs +ultra-révolutionnaires, tels que Ronsin, Vincent, Hébert, etc., et les +corrompus Chabot, Bazire, Fabre, Julien, fabricateurs du faux décret. Une +sinistre réticence était gardée envers ceux que Saint-Just appelait les +_indulgens_ et les _modérés_. + +Dans la soirée du même jour, Robespierre se rend aux jacobins avec Couthon, +et ils sont tous les deux couverts d'applaudissemens. On les entoure, on +les félicite du rétablissement de leur santé, et on promet à Robespierre un +dévouement sans bornes. Il demande pour le lendemain une séance +extraordinaire, afin d'éclaircir le mystère de la conspiration découverte. +La séance est résolue. L'empressement de la commune n'est pas moins grand. +Sur la proposition de Chaumette lui-même, on fait demander le rapport que +Saint-Just avait prononcé à la convention, et on envoie à l'imprimerie de +la République en chercher un exemplaire pour en faire lecture. Tout se +soumet avec docilité à l'autorité triomphante du comité de salut public. +Dans cette nuit du 23 au 24, Fouquier-Tinville fait arrêter Hébert, +Vincent, Ronsin, Momoro, Mazuel, l'un des officiers de Ronsin, enfin le +banquier étranger Kock, agioteur et ultra-révolutionnaire, chez lequel +Hébert, Ronsin et Vincent mangeaient fréquemment, et formaient tous leurs +projets. De cette manière, le comité avait deux banquiers étrangers, pour +persuader à tout le monde que les deux factions étaient mues par la +coalition. Le baron de Batz devait servir à prouver ce fait contre Chabot, +Julien, Fabre, contre tous les corrompus et les modérés; Kock devait servir +à prouver la même chose contre Vincent, Ronsin, Hébert et les +ultra-révolutionnaires. + +Les dénoncés se laissèrent arrêter sans résistance, et furent envoyés le +lendemain au Luxembourg. Les prisonniers accoururent avec joie pour voir +arriver ces furieux qui les avaient tant effrayés en les menaçant d'un +nouveau septembre. Ronsin montra beaucoup de fermeté et d'insouciance; le +lâche Hébert était défait et abattu, Momoro consterné. Vincent avait des +convulsions. Le bruit de ces arrestations se répandit aussitôt dans Paris, +et y produisit une joie universelle. Malheureusement, on ajoutait que ce +n'était point fini, et qu'on allait frapper les hommes de toutes les +factions. La même chose fut répétée dans la séance extraordinaire des +Jacobins. Après que chacun eut rapporté ce qu'il savait de la conspiration, +de ses auteurs, de leurs projets, on ajouta que, du reste, toutes les +trames seraient connues, et qu'un rapport serait fait sur des hommes autres +que ceux qui étaient actuellement poursuivis. + +Les bureaux de la guerre, l'armée révolutionnaire, les cordeliers, venaient +d'être frappés dans la personne de Vincent, Ronsin, Hébert, Mazuel, Momoro +et consorts. On voulait sévir aussi contre la commune. Il n'était bruit que +de la dignité de grand-juge réservée à Pache; mais on le savait incapable +de s'engager dans une conspiration, docile à l'autorité supérieure, +respecté du peuple, et on ne voulut pas frapper un trop grand coup en +l'adjoignant aux autres. On préféra faire arrêter Chaumette, qui n'était ni +plus hardi ni plus dangereux que Pache, mais qui était, par vanité et +engouement, l'auteur des plus imprudentes déterminations de la commune, et +l'un des apôtres les plus zélés du culte de la Raison. On arrêta donc le +malheureux Chaumette; on l'envoya au Luxembourg avec l'évêque Gobel, auteur +de la grande scène d'abjuration, et avec Anacharsis Clootz, déjà exclu des +Jacobins et de la convention pour son origine étrangère, sa noblesse, sa +fortune, sa république universelle et son athéisme. + +Lorsque Chaumette arriva au Luxembourg, les suspects accoururent au-devant +de lui, et l'accablèrent de railleries. Le malheureux, avec un grand +penchant à la déclamation, n'avait rien de l'audace de Ronsin, ni de la +fureur de Vincent. Ses cheveux plats, ses regards tremblans lui donnaient +les apparences d'un missionnaire; et il avait été véritablement celui du +nouveau culte. Ceux-ci lui rappelaient ses réquisitoires contre les filles +de joie, contre les aristocrates, contre la famine, contre les suspects. Un +prisonnier lui dit en s'inclinant: «Philosophe Anaxagoras, je suis +_suspect_, tu es _suspect_, nous sommes _suspects_.» Chaumette s'excusa +avec un ton soumis et tremblant. Mais dès ce moment il n'osa plus sortir de +sa cellule, ni se rendre dans la cour des prisonniers. + +Le comité, après avoir fait arrêter ces malheureux, fit rédiger par le +comité de sûreté générale l'acte d'accusation contre Chabot, Bazire, +Delaunay, Julien de Toulouse et Fabre. Tous cinq furent mis en accusation, +et déférés au tribunal révolutionnaire. Dans le même moment, on apprit +qu'une émigrée, poursuivie par un comité révolutionnaire, avait trouvé +asile chez Hérault-Séchelles. Déjà ce député si connu, qui joignait à une +grande fortune une grande naissance, une belle figure, un esprit plein de +politesse et de grâce, qui était l'ami de Danton, de Camille Desmoulins, de +Proli, et qui souvent s'effrayait de se voir dans les rangs de ces +révolutionnaires terribles, était devenu suspect, et on avait oublié qu'il +était l'auteur principal de la constitution. Le comité se hâta de le faire +arrêter, d'abord parce qu'il ne l'aimait pas, ensuite pour prouver qu'il +frapperait sans aucun ménagement les modérés surpris en faute, et qu'il ne +serait pas plus indulgent pour eux que pour les autres coupables. Ainsi, +les coups du redoutable comité tombaient à la fois sur les hommes de tous +les rangs, de toutes les opinions, de tous les mérites. + +Le 1er germinal (20 mars), commença le procès d'une partie des +conspirateurs. On réunit dans la même accusation Ronsin, Vincent, Hébert, +Momoro, Mazuel, le banquier Kock, le jeune Lyonnais Leclerc, devenu chef de +division dans les bureaux de Bouchotte, les nommés Ancar, Ducroquet, +commissaires aux subsistances, et quelques autres membres de l'armée +révolutionnaire et des bureaux de la guerre. Pour continuer la supposition +de complicité entre là faction ultra-révolutionnaire et la faction de +l'étranger, on confondit encore dans la même accusation Proli, Dubuisson, +Pereyra, Desfieux, qui n'avaient jamais eu aucun rapport avec les autres +accusés. Chaumette fut réservé pour figurer plus tard avec Gobel et les +autres auteurs des scènes du culte de la Raison; enfin, si Clootz, qui +aurait dû être associé à ces derniers, fut adjoint à Proli, c'est en sa +qualité d'étranger. Les accusés étaient au nombre de dix-neuf. Ronsin et +Clootz étaient les plus hardis et les plus fermes. «Ceci, dit Ronsin à ses +co-accusés, est un procès politique; à quoi bon tous vos papiers et vos +préparatifs de justification? Vous serez condamnés. Lorsqu'il fallait +agir, vous avez parlé; sachez mourir. Pour moi, je jure que vous ne me +verrez pas broncher, tâchez d'en faire autant.» Les misérables Hébert et +Momoro se lamentaient, en disant que la liberté était perdue! «La liberté +perdue, s'écria Ronsin, parce que quelques misérables individus vont périr! +La liberté est immortelle; nos ennemis succomberont après nous, et la +liberté leur survivra à tous.» Comme ils s'accusaient entre eux, Clootz les +exhorta à ne pas aggraver leurs maux par des invectives mutuelles, et il +leur cita cet apologue fameux: + + Je rêvais cette nuit que de mal consumé, + Côte à côte d'un gueux on m'avait inhumé. + +La citation eut son effet, et ils cessèrent de se reprocher leurs malheurs. +Clootz, plein encore de ses opinions philosophiques jusqu'à l'échafaud, +poursuivit les derniers restes de déisme qui pouvait demeurer en eux, et ne +cessa de leur prêcher jusqu'au bout la nature et la raison, avec un zèle +ardent et un inconcevable mépris de la mort. Ils furent amenés au tribunal, +au milieu d'un concours immense de spectateurs. On a vu, par le récit de +leur conduite, à quoi se réduisait leur conspiration. Clubistes du dernier +rang, intrigans de bureaux, coupe-jarrets enrégimentés dans l'armée +révolutionnaire, ils avaient l'exagération des inférieurs, des porteurs +d'ordres, qui outrent toujours leur mandat. Ainsi, ils avaient voulu +pousser le gouvernement révolutionnaire jusqu'à en faire une simple +commission militaire, l'abolition des superstitions jusqu'à la persécution +des cultes, les moeurs républicaines jusqu'à la grossièreté, la liberté de +langage jusqu'à la bassesse la plus dégoûtante, enfin la défiance et la +sévérité démocratiques à l'égard des hommes jusqu'à la diffamation la plus +atroce. De mauvais propos contre la convention et le comité, des projets de +gouvernement en paroles, des motions aux Cordeliers et dans les sections, +de sales pamphlets, une visite de Ronsin dans les prisons, pour y +rechercher s'il n'y avait pas de patriotes renfermés, comme lui venait de +l'être, enfin quelques menaces, et l'essai d'un mouvement sous le prétexte +de la disette, tels étaient leurs complots. Il n'y avait là que sottises et +ordures de mauvais sujets. Mais une conspiration profondément ourdie et +correspondant avec l'étranger était fort au-dessus de ces misérables. +C'était une perfide supposition du comité, que l'infâme Fouquier-Tinville +fut chargé de démontrer au tribunal, et que le tribunal eut ordre +d'adopter. + +Les mauvais propos que Vincent et Ronsin s'étaient permis contre Legendre, +en dînant avec lui chez Pache, leurs propositions réitérées d'organiser le +pouvoir exécutif, furent allégués comme attestant le projet d'anéantir la +représentation nationale et le comité de salut public. Leurs repas chez le +banquier Kock furent donnés comme la preuve de leur correspondance avec +l'étranger. A cette preuve on en ajouta une autre. Des lettres écrites de +Paris à Londres, et insérées dans les journaux anglais, annonçaient que, +d'après l'agitation qui régnait, des mouvemens étaient présumables. Ces +lettres, dit-on aux accusés, démontrent que l'étranger était dans votre +confidence, puisqu'il prédisait d'avance vos complots. La disette, qu'ils +avaient reprochée au gouvernement pour soulever le peuple, leur fut imputée +à eux seuls; et Fouquier, rendant calomnie pour calomnie, leur soutint +qu'ils étaient cause de cette disette, en faisant piller sur les routes les +charrettes de légumes et de fruits. Les munitions rassemblées à Paris pour +l'armée révolutionnaire leur furent reprochées comme des préparatifs de +conspiration. La visite de Ronsin dans les prisons fut donnée comme preuve +du projet d'armer les suspects, et de les déchaîner dans Paris. Enfin, les +écrits répandus dans les halles, et le voile jeté sur la déclaration des +droits, furent considérés comme un commencement d'exécution. Hébert fut +couvert d'infamie. A peine lui reprocha-t-on ses actes politiques et son +journal, on se contenta de lui prouver des vols de chemises et de +mouchoirs. + +Mais laissons là ces honteuses discussions entre ces bas accusés et le bas +accusateur dont se servait un gouvernement terrible pour consommer les +sacrifices qu'il avait ordonnés. Retiré dans sa sphère élevée, ce +gouvernement désignait les malheureux qui lui faisaient obstacle, et +laissait à son procureur-général Fouquier le soin de satisfaire aux formes +avec des mensonges. Si, dans cette vile tourbe de victimes sacrifiées au +besoin de la tranquillité publique, quelques-unes méritent d'être mises à +part, ce sont ces malheureux étrangers, Proli, Anacharsis Clootz, condamnés +comme agens de la coalition. Proli, comme nous l'avons dit, connaissant la +Belgique, sa patrie, avait blâmé la violence ignorante des jacobins dans ce +pays; il avait admiré les talens de Dumouriez, et il en convint au +tribunal. Sa connaissance des cours étrangères l'avait deux ou trois fois +rendu utile à Lebrun, et il l'avoua encore. «Tu as blâmé, lui dit-on, le +système révolutionnaire en Belgique, tu as admiré Dumouriez, tu as été +l'ami de Lebrun, tu es donc l'agent de l'étranger.» Il n'y eut pas un autre +fait allégué. Quant à Clootz, sa république universelle, son dogme de la +raison, ses cent mille livres de rente, et quelques efforts tentés par lui +pour sauver une émigrée, suffirent pour le convaincre. A peine le +troisième jour des débats était-il commencé, que le jury se déclara +suffisamment éclairé, et condamna pêle-mêle ces intrigans, ces brouillons +et ces malheureux étrangers à la peine de mort. Un seul fut absous; ce fut +le nommé Laboureau, qui, dans cette affaire, avait servi d'espion au comité +de salut public. Le 4 germinal (24 mars), à quatre heures de l'après-midi, +les condamnés furent conduits au lieu du supplice. La foule était aussi +grande qu'à aucune des exécutions précédentes. On louait des places sur des +charrettes, sur des tables disposées autour de l'échafaud. Ni Ronsin, ni +Clootz ne _bronchèrent_, pour nous servir de leur terrible expression. +Hébert, accablé de honte, découragé par le mépris, ne prenait aucun soin de +surmonter sa lâcheté; il tombait à chaque instant en défaillance, et la +populace, aussi vile que lui, suivait la fatale charrette, en répétant le +cri des petits colporteurs: _Il est bougrement en colère le Père Duchêne_. + +Ainsi furent sacrifiés ces misérables à l'indispensable nécessité d'établir +un gouvernement ferme et vigoureux: et ici, le besoin d'ordre et +d'obéissance n'était pas un de ces sophismes à l'aide desquels les +gouvernement immolent leurs victimes. Toute l'Europe menaçait la France, +tous les brouillons voulaient s'emparer de l'autorité, et compromettaient +le salut commun par leurs luttes. Il était indispensable que quelques +hommes plus énergiques s'emparassent de cette autorité disputée, +l'occupassent à l'exclusion de tous, et pussent ainsi s'en servir pour +résister à l'Europe. Si on éprouve un regret, c'est de voir employer le +mensonge contre ces misérables, c'est de voir parmi eux un homme d'un ferme +courage, Ronsin; un fou inoffensif, Clootz; un étranger, intrigant +peut-être, mais point conspirateur, et plein de mérite, le malheureux +Proli. + +A peine les hébertistes avaient-ils subi leur supplice, que les _indulgens_ +montrèrent une grande joie, et dirent qu'ils n'avaient donc pas tort de +dénoncer Hébert, Ronsin, Vincent, puisque le comité de salut public et le +tribunal révolutionnaire venaient de les envoyer à la mort. «De quoi donc +nous accuse-t-on? disaient-ils. Nous n'avons eu d'autre tort que de +reprocher à ces factieux de vouloir bouleverser la république, détruire la +convention nationale, supplanter le comité de salut public, joindre le +danger des guerres religieuses à celui des guerres civiles, et amener une +confusion générale. C'est là justement ce que leur ont reproché Saint-Just +et Fouquier-Tinville en les envoyant à l'échafaud. En quoi pouvons-nous +être des conspirateurs, des ennemis de la république?» + +Rien n'était plus juste que ces réflexions, et le comité pensait +exactement comme Danton, Camille Desmoulins, Philippeau, Fabre, sur le +danger de cette turbulence anarchique. La preuve, c'est que Robespierre, +depuis le 31 mai, n'avait cessé de défendre Danton et Camille, et d'accuser +les anarchistes. Mais, nous l'avons dit, en frappant ces derniers, le +comité s'exposait à passer pour modéré, et il fallait qu'il déployât +d'autre part la plus grande rigueur, pour ne pas compromettre sa réputation +révolutionnaire. Il fallait, tout en pensant comme Danton et Camille, qu'il +censurât leurs opinions, qu'il les immolât dans ses discours, et parût ne +pas les favoriser plus que les hébertistes eux-mêmes. Dans le rapport +contre les deux factions, Saint-Just avait autant accusé l'une que l'autre, +et avait gardé un silence menaçant à l'égard des _indulgens_. Aux Jacobins, +Collot avait dit que ce n'était pas fini, et qu'on préparait un rapport +contre d'autres individus que ceux qui étaient arrêtes. A ces menaces +s'était jointe l'arrestation d'Hérault-Séchelles, ami de Danton, et l'un +des hommes les plus estimés de ce temps-là. De tels faits n'annonçaient pas +l'intention de faiblir, et néanmoins on disait encore de toutes parts que +le comité allait revenir sur ses pas, qu'il allait adoucir le système +révolutionnaire, et sévir contre les égorgeurs de toute espèce. Ceux qui +désiraient ce retour à une politique plus clémente, les détenus, leurs +familles, tous les citoyens paisibles en un mot, poursuivis sous le nom +d'indifférens, se livrèrent à des espérances indiscrètes, et dirent +hautement qu'enfin le régime des lois de sang allait finir. Ce fut bientôt +l'opinion générale; elle se répandit dans les départemens, et surtout dans +celui du Rhône, ou depuis quelques mois s'exerçaient de si affreuses +vengeances, et où Ronsin avait causé un si grand effroi. On respira un +moment à Lyon, on osa regarder en face les oppresseurs, et on sembla leur +prédire que leurs cruautés allaient avoir un terme. A ces bruits, à ces +espérances de la classe moyenne et paisible, les patriotes s'indignèrent. +Les jacobins de Lyon écrivirent à ceux de Paris que l'aristocratie relevait +la tête, que bientôt ils n'y pourraient plus tenir, et que si on ne leur +donnait des forces et des encouragemens, ils seraient réduits à se donner +la mort comme le patriote Gaillard, qui s'était poignardé lors de la +première arrestation de Ronsin. + +«J'ai vu, dit Robespierre aux Jacobins, des lettres de quelques-uns d'entre +les patriotes lyonnais; ils expriment tous le même désespoir, et si l'on +n'apporte le remède le plus prompt à leurs maux, ils ne trouveront de +soulagement que dans la recette de Caton et de Gaillard. La faction +perfide, qui, affectant un patriotisme extravagant, voulait immoler les +patriotes, a été exterminée; mais peu importe à l'étranger, il lui en +reste une autre. Si Hébert eût triomphé, la convention était renversée, la +république tombait dans le chaos, et la tyrannie était satisfaite; mais +avec les modérés, la convention perd son énergie, les crimes de +l'aristocratie restent impunis, et les tyrans triomphent. L'étranger a donc +autant d'espérance avec l'une qu'avec l'autre de ces factions, et il doit +les soudoyer toutes sans s'attacher à aucune. Que lui importe qu'Hébert +expire sur l'échafaud, s'il lui reste des traîtres d'une autre espèce, pour +venir à bout de ses projets? Vous n'avez donc rien fait s'il vous reste une +faction à détruire, et la convention est résolue à les immoler toutes +jusqu'à la dernière.» + +Ainsi le comité avait senti la nécessité de se laver du reproche de +modération par un nouveau sacrifice. Robespierre avait défendu Danton, +quand une faction audacieuse venait ainsi frapper à ses côtés un des +patriotes les plus renommés. Alors la politique, un danger commun, tout +l'engageait à défendre son vieux collègue; mais aujourd'hui cette faction +hardie n'était plus. En défendant plus long-temps ce collègue dépopularisé, +il se compromettait lui-même. D'ailleurs, la conduite de Danton devait +réveiller bien des réflexions dans son âme jalouse. Que faisait Danton loin +du comité? Entouré de Philippeau, de Camille Desmoulins, il semblait +l'instigateur et le chef de cette nouvelle opposition qui poursuivait le +gouvernement de censures et de railleries amères. Depuis quelque temps, +assis vis-à-vis de cette tribune où venaient figurer les membres du comité, +Danton avait quelque chose de menaçant et de méprisant à la fois. Son +attitude, ses propos répétés de bouche en bouche, ses liaisons, tout +prouvait qu'après s'être isolé du gouvernement, il s'en était fait le +censeur, et qu'il se tenait en dehors, comme pour lui faire obstacle avec +sa vaste renommée. Ce n'est pas tout: quoique dépopularisé, Danton avait +néanmoins une réputation d'audace et de génie politique extraordinaire. +Danton immolé, il ne restait plus un grand nom hors du comité; et, dans le +comité, il n'y avait plus que des réputations secondaires, Saint-Just, +Couthon, Collot-d'Herbois. En consentant à ce sacrifice, Robespierre du +même coup détruisait un rival, rendait au gouvernement sa réputation +d'énergie, et augmentait surtout son renom de vertu en frappant un homme +accusé d'avoir recherché l'argent et les plaisirs. Il était en outre engagé +à ce sacrifice par tous ses collègues, encore plus jaloux de Danton qu'il +ne l'était lui-même. Couthon et Collot-d'Herbois n'ignoraient pas qu'ils +étaient méprisés par ce célèbre tribun. Billaud, froid, bas et +sanguinaire, trouvait chez lui quelque chose de grand et d'écrasant. +Saint-Just, dogmatique, austère et orgueilleux, était antipathique avec un +révolutionnaire agissant, généreux et facile, et il voyait que, Danton +mort, il devenait le second personnage de la république. Tous enfin +savaient que Danton, dans son projet de faire renouveler le comité, croyait +ne devoir conserver que Robespierre. Ils entourèrent donc celui-ci, et +n'eurent pas de grands efforts à faire pour lui arracher une détermination +si agréable à son orgueil. On ne sait quelles explications amenèrent cette +résolution, quel jour elle fut prise; mais tout à coup ils devinrent tous +menaçans et mystérieux. Il ne fut plus question de leurs projets. À la +convention, aux Jacobins, ils gardèrent un silence absolu. Mais des bruits +sinistres se répandirent sourdement. On dit que Danton, Camille, +Philippeau, Lacroix, allaient être immolés à l'autorité de leurs collègues. +Des amis communs de Danton et de Robespierre, effrayés de ces bruits, et +voyant qu'après un tel acte il n'y avait plus une seule tête qui dût être +en sécurité, que Robespierre lui-même ne devait pas être tranquille, +voulurent rapprocher Robespierre et Danton, et les engagèrent à +s'expliquer. Robespierre, se renfermant dans un silence obstiné, refusa de +répondre à ces ouvertures, et garda une réserve farouche. Comme on lui +parlait de l'ancienne amitié qu'il avait témoignée à Danton, il répondit +hypocritement qu'il ne pouvait rien, ni pour ni contre son collègue; que la +justice était là pour défendre l'innocence; que pour lui, sa vie entière +avait été un sacrifice continuel de ses affections à la patrie; et que si +son ami était coupable, il le sacrifierait à regret, mais il le +sacrifierait comme tous les autres à la république. + +On vit bien que c'en était fait, que cet hypocrite rival ne voulait prendre +aucun engagement envers Danton, et qu'il se réservait la liberté de le +livrer à ses collègues. En effet, le bruit des prochaines arrestations +acquit plus de consistance. Les amis de Danton l'entouraient, le pressaient +de sortir de son espèce de sommeil, de secouer sa paresse, et de montrer +enfin ce front révolutionnaire qui ne s'était jamais montré en vain dans +l'orage. «Je le sais, disait Danton, ils veulent m'arrêter!... Mais non, +ajoutait-il, ils n'oseront pas....» D'ailleurs, que pouvait-il faire? Fuir +était impossible. Quel pays voudrait donner asile à ce révolutionnaire +formidable? Devait-il autoriser par sa fuite toutes les calomnies de ses +ennemis? et puis, il aimait son pays. «Emporte-t-on, s'écriait-il, sa +patrie _à la semelle de ses souliers_?» D'autre part, demeurant en France, +il lui restait peu de moyens à employer. Les cordeliers appartenaient aux +_ultra-révolutionnaires_, les jacobins à Robespierre. La convention était +tremblante. Sur quelle forcé s'appuyer?... Voilà ce que n'ont pas assez +considéré ceux qui, ayant vu cet homme si puissant foudroyer le trône au 10 +août, soulever le peuple contre les étrangers, n'ont pu concevoir qu'il +soit tombé sans résistance. Le génie révolutionnaire ne consiste point à +refaire une popularité perdue, à créer des forces qui n'existent pas, mais +à diriger hardiment les affections d'un peuple quand on les possède. La +générosité de Danton, son éloignement des affaires, lui avaient presque +aliéné la faveur populaire, ou du moins ne lui en avaient pas laissé assez +pour renverser l'autorité régnante. Dans cette conviction de son +impuissance, il attendait, et répétait: _Ils n'oseront pas_. Il était +permis, en effet, de croire que devant un si grand nom, de si grands +services, ses adversaires hésiteraient. Puis il retombait dans sa paresse +et dans cette insouciance des êtres forts qui attendent le danger sans se +trop agiter pour s'y soustraire. + +Le comité gardait toujours le plus grand silence, et des bruits sinistres +continuaient de se répandre. Six jours s'étaient écoulés depuis la mort +d'Hébert; c'était le 9 germinal. Tout à coup les hommes paisibles, qui +avaient conçu des espérances indiscrètes en voyant succomber le parti des +forcenés, disent que bientôt on sera délivré des deux saints, Marat et +Chalier, et que l'on a trouvé dans leur vie de quoi les transformer, aussi +vite qu'Hébert, de grands patriotes en scélérats. Ce bruit, qui tenait à +l'idée d'un mouvement rétrograde, se propage avec une singulière rapidité, +et on entend répéter de tous côtés que les bustes de Marat et de Chalier +vont être brisés. Le maladroit Legendre dénonce ces propos à la convention +et aux Jacobins, comme pour protester, au nom de ses amis les modérés, +contre un projet pareil. «Soyez tranquilles, s'écrie Collot aux Jacobins, +de tels propos seront démentis. Nous avons fait tomber la foudre sur les +hommes infâmes qui trompaient le peuple, nous leur avons arraché le masque, +mais ils ne sont pas les seuls!... Nous arracherons tous les masques +possibles. Que les _indulgens_ ne s'imaginent pas que c'est pour eux que +nous avons combattu, que c'est pour eux que nous avons tenu ici des séances +glorieuses. Bientôt nous saurons les détromper....» + +Le lendemain, en effet, 10 germinal (31 mars), le comité de salut public +appelle dans son sein le comité de sûreté générale, et, pour donner plus +d'autorité à ses mesures, le comité de législation lui-même. Dès que tous +les membres sont réunis, Saint-Just prend la parole, et, dans un de ces +rapports violens et perfides qu'il savait si bien rédiger, il dénonce +Danton, Desmoulins, Philippeau, Lacroix, et propose leur arrestation. Les +membres des deux autres comités, consternés mais tremblans, n'osent pas +résister, et croient éloigner le danger de leur personne en donnant leur +adhésion. Le plus grand silence est commandé, et, dans la nuit du 10 au 11 +germinal, Danton, Lacroix, Philippeau, Camille Desmoulins, sont arrêtés à +l'improviste et conduits au Luxembourg. + +Dès le matin, le bruit en était répandu dans Paris, et y avait causé une +espèce de stupeur. Les membres de la convention se réunissent, et gardent +un silence mêlé d'effroi. Le comité, qui toujours se faisait attendre, et +avait déjà toute l'insolence du pouvoir, n'était point encore arrivé. +Legendre, qui n'était pas assez important pour avoir été arrêté avec ses +amis, s'empresse de prendre la parole: «Citoyens, dit-il, quatre membres de +cette assemblée sont arrêtés de cette nuit; je sais que Danton en est un, +j'ignore le nom des autres; mais, quels qu'ils soient, je demande qu'ils +puissent être entendus à la barre. Citoyens, je le déclare, je crois Danton +aussi pur que moi-même, et je ne crois pas que personne ait rien à me +reprocher; je n'attaquerai aucun membre des comités de salut public et de +sûreté générale, mais j'ai le droit de craindre que des haines +particulières et des passions individuelles n'arrachent à la liberté des +hommes qui lui ont rendu les plus grands et plus utiles services. L'homme +qui, en septembre 92, sauva la France par son énergie, mérite d'être +entendu, et doit avoir la faculté de s'expliquer lorsqu'on l'accuse d'avoir +trahi la patrie.» + +Procurer à Danton la faculté de parler à la convention était le meilleur +moyen de le sauver, et de démasquer ses adversaires. Beaucoup de membres, +en effet, opinaient pour qu'il fût entendu; mais, dans ce moment, +Robespierre, devançant le comité, arrive au milieu de la discussion, monte +à la tribune, et, avec un ton colère et menaçant, parle en ces termes: «Au +trouble depuis longtemps inconnu qui règne dans cette assemblée, à +l'agitation qu'a produite le préopinant, on voit bien qu'il est question +ici d'un grand intérêt, qu'il s'agit de savoir si quelques hommes +l'emporteront aujourd'hui sur la patrie. Mais comment pouvez-vous oublier +vos principes, jusqu'à vouloir accorder aujourd'hui à certains individus ce +que vous avez naguère refusé à Chabot, Delaunay et Fabre-d'Églantine? +Pourquoi cette différence en faveur de quelques hommes? Que m'importent à +moi les éloges qu'on se donne à soi et à ses amis?... Une trop grande +expérience nous a appris à nous défier de ces éloges. Il ne s'agit plus de +savoir si un homme a commis tel ou tel acte patriotique, mais quelle a été +toute sa carrière. + +«Legendre paraît ignorer le nom de ceux qui sont arrêtés. Toute la +convention les connaît. Son ami Lacroix est du nombre des détenus; pourquoi +Legendre feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut, sans +impudeur, défendre Lacroix. Il a parlé de Danton, parce qu'il croit qu'à ce +nom sans doute est attaché un privilège.... Non, nous ne voulons pas de +privilèges, nous ne voulons point d'idoles!...» + +A ces derniers mots, des applaudissemens éclatent, et les lâches, tremblant +en ce moment devant une idole, applaudissent néanmoins au renversement de +celle qui n'est plus à craindre. Robespierre continue: «En quoi Danton +est-il supérieur à Lafayette, à Dumouriez, à Brissot, à Fabre, à Chabot, à +Hébert? Que ne dit-on de lui qu'on ne puisse dire d'eux? Cependant les +avez-vous ménagés? On vous parle du despotisme des comités, comme si la +confiance que le peuple vous a donnée, et que vous avez transmise à ces +comités, n'était pas un sûr garant de leur patriotisme. On affecte des +craintes; mais, je le dis, quiconque tremble en ce moment est coupable, car +jamais l'innocence ne redoute la surveillance publique.» + +Ici, nouveaux applaudissemens de ces mêmes lâches qui tremblent, et +veulent prouver qu'ils n'ont pas peur. «Et moi aussi, ajoute Robespierre, +on a voulu m'inspirer des terreurs. On a voulu me faire croire qu'en +approchant de Danton, le danger pouvait arriver jusqu'à moi. On m'a écrit. +Les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsédé de leurs +discours; ils ont cru que le souvenir d'une vieille liaison, qu'une foi +ancienne dans de fausses vertus, me détermineraient à ralentir mon zèle et +ma passion pour la liberté. Eh bien! je déclare que si les dangers de +Danton devaient devenir les miens, cette considération ne m'arrêterait pas +un instant. C'est ici qu'il nous faut à tous quelque courage et quelque +grandeur d'âme. Les âmes vulgaires ou les hommes coupables craignent +toujours de voir tomber leurs semblables, parce que, n'ayant plus devant +eux une barrière de coupables, ils restent exposés au jour de la vérité; +mais s'il existe des âmes vulgaires, il en est d'héroïques dans cette +assemblée, et elles sauront braver toutes les fausses terreurs. D'ailleurs +le nombre des coupables n'est pas grand; le crime n'a trouvé que peu de +partisans parmi nous, et en frappant quelques têtes la patrie sera +délivrée.» + +Robespierre avait acquis de l'assurance, de l'habileté pour dire ce qu'il +voulait, et jamais il n'avait su être aussi habile et aussi perfide. +Parler du sacrifice qu'il faisait en abandonnant Danton, s'en faire un +mérite, entrer en partage du danger s'il y en avait, et rassurer les lâches +en parlant du petit nombre des coupables, était le comble de l'hypocrisie +et de l'adresse. Aussi, tous ses collègues décident à l'unanimité que les +quatre députés arrêtés dans la nuit ne seront pas entendus par la +convention. Dans ce moment, Saint-Just arrive, et lit son rapport. C'est +lui qu'on déchaînait contre les victimes, parce qu'à la subtilité +nécessaire pour faire mentir les faits et leur donner une signification +qu'ils n'avaient pas, il joignait une violence et une vigueur de style +rares. Jamais il n'avait été ni plus horriblement éloquent, ni plus faux; +car, quelque grande que fût sa haine, elle ne pouvait lui persuader tout ce +qu'il avançait. Après avoir longuement calomnié Philippeau, Camille +Desmoulins, Hérault-Séchelles, et accusé Lacroix, il arrive enfin à Danton, +et imagine les faits les plus faux, ou dénature d'une manière atroce les +faits connus. Selon lui, Danton, avide, paresseux, menteur, et même lâche, +s'est vendu à Mirabeau, puis aux Lameth, et a rédigé avec Brissot la +pétition qui amena la fusillade du Champ-de-Mars, non pas pour abolir la +royauté, mais pour faire fusiller les meilleurs citoyens: puis il est allé +impunément se délasser, et dévorer à Arcis-sur-Aube le fruit de ses +perfidies. Il s'est caché au 10 août, et n'a reparu que pour se faire +ministre; alors il s'est lié au parti d'Orléans, et a fait nommer d'Orléans +et Fabre à la députation. Ligué avec Dumouriez, n'ayant pour les girondins +qu'une haine affectée, et sachant toujours s'entendre avec eux, il était +entièrement opposé au 31 mai, et avait voulu faire arrêter Henriot. Lorsque +Dumouriez, d'Orléans, les girondins, ont été punis, il a traité avec le +parti qui voulait rétablir Louis XVII. Prenant de l'argent, de toute main, +de d'Orléans, des Bourbons, de l'étranger, dînant avec les banquiers et les +aristocrates, mêlé dans toutes les intrigues, prodigue d'espérances envers +tous les partis, vrai Catilina enfin, cupide débauché, paresseux, +corrupteur des moeurs publiques, il est allé s'ensevelir une dernière fois +à Arcis-sur-Aube, pour jouir de ses rapines. Il en est enfin revenu, et +s'est entendu récemment avec tous les ennemis de l'état, avec Hébert et +consorts, par le lien commun de l'étranger, pour attaquer le comité et les +hommes que la convention avait investis de sa confiance. + +A la suite de ce rapport inique, la convention décréta d'accusation Danton, +Camille Desmoulins, Philippeau, Hérault-Séchelles et Lacroix. + +Ces infortunés avaient été conduits au Luxembourg. Lacroix disait à Danton: +«Nous arrêter! nous!... Je ne m'en serais jamais douté!--Tu ne t'en serais +jamais douté? reprit Danton; je le savais, moi, on m'en avait averti.--Tu +le savais, s'écria Lacroix, et tu n'as pas agi! voilà l'effet de ta paresse +accoutumée; elle nous a perdus.--Je ne croyais pas, répondit Danton, qu'ils +osassent jamais exécuter leur projet.» + +Tous les prisonniers étaient accourus en foule au guichet, pour voir ce +célèbre Danton, et cet intéressant Camille, qui avait fait reluire un peu +d'espérance dans les cachots. Danton était, selon son usage, calme, fier et +assez jovial; Camille, étonné et triste; Philippeau, ému et élevé par le +danger. Hérault-Séchelles, qui les avait devancés au Luxembourg de quelques +jours, accourut au-devant de ses amis, et les embrassa gaiement. «Quand les +hommes, dit Danton, font des sottises, il faut savoir en rire.» Puis +apercevant Thomas Payne, il lui dit: «Ce que tu as fait pour le bonheur et +la liberté de ton pays, j'ai en vain essayé de le faire pour le mien; j'ai +été moins heureux, mais non pas plus coupable.... On m'envoie à l'échafaud; +eh bien! mes amis, il faut y aller gaiement....» + +Le lendemain 12, l'acte d'accusation fut envoyé au Luxembourg, et les +accusés furent transférés à la Conciergerie, pour aller de là au tribunal +révolutionnaire. Camille devint furieux en lisant cet acte plein de +mensonges odieux. Bientôt il se calma et dit avec affliction: «Je vais à +l'échafaud pour avoir versé quelques larmes sur le sort de tant de +malheureux. Mon seul regret, en mourant, est de n'avoir pu les servir.» +Tous les détenus, quel que fût leur rang et leur opinion, lui portaient +l'intérêt le plus vif, et faisaient pour lui des voeux ardens. Philippeau +dit quelques mots de sa femme, et resta calme et serein. Hérault-Séchelles +conserva cette grâce d'esprit et de manières qui le distinguait même entre +les hommes de son rang; il embrassa son fidèle domestique, qui l'avait +suivi au Luxembourg, et qui ne pouvait le suivre à la Conciergerie; il le +consola et lui rendit le courage. On transféra, en même temps, Fabre, +Chabot, Bazire, Delaunay, qu'on voulait juger conjointement avec Danton, +pour souiller son procès par une apparence de complicité avec des +faussaires. Fabre était malade et presque mourant. Chabot, qui du fond de +sa prison n'avait cessé d'écrire à Robespierre, de l'implorer, de lui +prodiguer les plus basses flatteries sans parvenir à le toucher, voyait sa +mort assurée, et la honte non moins certaine pour lui que l'échafaud: il +voulut alors s'empoisonner. Il avala du sublimé corrosif; mais la douleur +lui ayant arraché des cris, il avoua sa tentative, accepta des soins, et +fut transporté aussi malade que Fabre à la Conciergerie. Un sentiment un +peu plus noble parut l'animer au milieu de ses tourmens, ce fut un vif +regret d'avoir compromis son ami Bazire, qui n'avait pris aucune part au +crime. «Bazire, s'écriait-il, mon pauvre Bazire, qu'as-tu fait?» + +A la Conciergerie, les accusés inspirèrent la même curiosité qu'au +Luxembourg. Ils occupaient le cachot des girondins. Danton parla avec la +même énergie. «C'est à pareil jour, dit-il, que j'ai fait instituer le +tribunal révolutionnaire. J'en demande pardon à Dieu et aux hommes. Mon but +était de prévenir un nouveau septembre, et non de déchaîner un fléau sur +l'humanité.» Puis revenant à son mépris pour ses collègues qui +l'assassinaient: «Ces frères Caïn, dit-il, n'entendent rien au +gouvernement. Je laisse tout dans un désordre épouvantable....» Il employa +alors, pour caractériser l'impuissance du paralytique Couthon et du lâche +Robespierre, des expressions obscènes, mais originales, qui annonçaient +encore une singulière gaieté d'esprit. Un seul instant il montra un léger +regret d'avoir pris part à la révolution: «Il vaudrait mieux, dit-il, être +un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes.» Ce fut le seul mot de ce +genre qu'il prononça. + +Lacroix parut étonné en voyant dans les cachots le nombre et le malheureux +état des prisonniers. «Quoi! lui dit-on, des charrettes chargées de +victimes ne vous avaient pas appris, ce qui se passait dans Paris!» +L'étonnement de Lacroix était sincère, et c'est une leçon pour les hommes +qui, poursuivant un but politique, ne se figurent pas assez les souffrances +individuelles des victimes, et semblent ne pas y croire parce qu'ils ne les +voient pas. + +Le lendemain 13 germinal, les accusés furent conduits au tribunal au nombre +de quinze. On avait réuni ensemble les cinq chefs modérés, Danton, +Hérault-Séchelles, Camille, Philippeau, Lacroix; les quatre accusés de +faux, Chabot, Bazire, Delaunay, Fabre-d'Églantine; les deux beaux-frères de +Chabot, Junius et Emmanuel Frey; le fournisseur d'Espagnac, le malheureux +Westermann, accusé d'avoir partagé la corruption et les complots de Danton; +enfin deux étrangers, amis des accusés, l'Espagnol Gusman, et le Danois +Diederichs. Le but du comité, en faisant cet amalgame, était de confondre +les modérés avec les corrompus et avec les étrangers, pour prouver toujours +que la modération provenait à la fois du défaut de vertu républicaine et de +la séduction de l'or de l'étranger. La foule accourue pour voir les accusés +était immense. Un reste de l'intérêt qu'avait inspiré Danton s'était +réveillé en sa présence. Fouquier-Tinville, les juges et les jurés, tous +révolutionnaires subalternes tirés du néant par sa main puissante, étaient +embarrassés en sa présence: son assurance, sa fierté, leur imposaient, et +il semblait plutôt l'accusateur que l'accusé. Le président Hermann et +Fouquier-Tinville, au lieu de tirer les jurés au sort, comme le voulait la +loi, firent un choix, et prirent ce qu'ils appelaient _les solides_. On +interrogea ensuite les accusés. Quand on adressa à Danton les questions +d'usage sur son âge et son domicile, il répondit fièrement qu'il avait +trente-quatre ans, et que bientôt son nom serait au Panthéon, et lui dans +le néant. Camille répondit qu'il avait trente-trois ans, l'âge du +_sans-culotte Jésus-Christ lorsqu'il mourut_. Bazire en avait vingt-neuf. +Hérault-Séchelles, Philippeau, en avaient trente-quatre. Ainsi le talent, +le courage, le patriotisme, la jeunesse, tout se trouvait encore réuni dans +ce nouvel holocauste, comme dans celui des girondins. + +Danton, Camille, Hérault-Séchelles et les autres, se plaignirent de voir +leur cause confondue avec celle de plusieurs faussaires. Cependant on passa +outre. On examina d'abord l'accusation dirigée contre Chabot, Bazire, +Delaunay et Fabre d'Églantine. Chabot persista dans son système, et soutint +qu'il n'avait pris part à la conspiration des agioteurs que pour la +dévoiler. Il ne persuada personne, car il était étrange qu'en y entrant, il +n'eût pas secrètement prévenu quelque membre des comités; qu'il l'eût +dévoilée si tard, et qu'il eût gardé les fonds dans ses mains. Delaunay fut +convaincu; Fabre, malgré son adroite défense, consistant à dire qu'en +surchargeant de ratures la copie du décret, il avait cru ne raturer qu'un +projet, fut convaincu par Cambon, dont la déposition franche et +désintéressée était accablante. Il prouva, en effet, à Fabre que les +projets de décrets n'étaient jamais signés, que la copie qu'il avait +raturée l'était par tous les membres de la commission des cinq, et que par +conséquent il n'avait pu croire ne raturer qu'un simple projet. Bazire, +dont la complicité consistait dans la non-révélation, fut à peine écouté +dans sa défense, et fut assimilé aux autres par le tribunal. On passa +ensuite à d'Espagnac, que l'on accusait d'avoir corrompu Julien de Toulouse +pour faire appuyer ses marchés, et d'avoir pris part à l'intrigue de la +compagnie des Indes. Ici, des lettres prouvaient les faits, et tout +l'esprit de d'Espagnac ne put rien contre cette preuve. On interrogea +ensuite Hérault-Séchelles. Bazire était déclaré coupable comme ami de +Chabot; Hérault le fut pour avoir été ami de Bazire, pour avoir eu quelque +connaissance par lui de l'intrigue des agioteurs, pour avoir favorisé une +émigrée, pour avoir été ami des modérés, et pour avoir fait supposer, par +sa douceur, sa grâce, sa fortune et ses regrets mal déguisés, qu'il était +modéré lui-même. Après Hérault vint le tour de Danton. Un silence profond +régna dans l'assemblée quand il se leva pour prendre la parole. «Danton, +lui dit le président, la convention vous accuse d'avoir conspiré avec +Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orléans, avec les girondins, avec +l'étranger, et avec la faction qui veut rétablir Louis XVII.--Ma voix, +répondit Danton avec son organe puissant, ma voix qui tant de fois s'est +fait entendre pour la cause du peuple, n'aura pas de peine à repousser la +calomnie. Que les lâches qui m'accusent paraissent, et je les couvrirai +d'ignominie.... Que les comités se rendent ici, je ne répondrai que devant +eux; il me les faut pour accusateurs et pour témoins.... Qu'ils +paraissent.... Au reste, peu m'importe, vous et votre jugement.... Je vous +l'ai dit: le néant sera bientôt mon asile. La vie m'est à charge, qu'on me +l'arrache.... Il me tarde d'en être délivré.» En achevant ces paroles, +Danton était indigné, son coeur était soulevé d'avoir à répondre à de +pareils hommes. Sa demande de faire comparaître les comités, et sa volonté +prononcée de ne répondre que devant eux, avaient intimidé le tribunal, et +causé une grande agitation. Une telle confrontation, en effet, eût été +cruelle pour eux; ils auraient été couverts de confusion, et la +condamnation fût peut-être devenue impossible. «Danton, dit le président, +l'audace est le propre du crime; le calme est celui de l'innocence.» A ce +mot, Danton s'écrie: «L'audace individuelle est réprimable sans doute; mais +cette audace nationale dont j'ai tant de fois donné l'exemple, que j'ai +tant de fois mise au service de la liberté, est la plus méritoire de toutes +les vertus. Cette audace est la mienne; c'est celle dont je fais ici usage +pour la république contre les lâches qui m'accusent. Lorsque je me vois si +bassement calomnié, puis-je me contenir? Ce n'est pas d'un révolutionnaire +comme moi qu'il faut attendre une défense froide ... les hommes de ma +trempe sont inappréciables dans les révolutions ... c'est sur leur front +qu'est empreint le génie de la liberté.» En disant ces mots, Danton agitait +sa tête et bravait le tribunal. Ses traits si redoutés produisaient une +impression profonde. Le peuple, que la force touche, laissait échapper un +murmure approbateur. «Moi, continuait Danton, moi accusé d'avoir conspiré +avec Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orléans; d'avoir rampé aux pieds de +vils despotes! c'est moi que l'on somme de répondre à la _justice +inévitable, inflexible!_[17]... Et toi, lâche Saint-Just, tu répondras à la +postérité de ton accusation contre le meilleur soutien de la liberté.... En +parcourant cette liste d'horreurs, ajouta Danton en montrant l'acte +d'accusation, je sens tout mon être frémir.» Le président lui recommande +de nouveau d'être calme, et lui cite l'exemple de Marat, qui répondit avec +respect au tribunal. Danton reprend et dit que, puisqu'on le veut, il va +raconter sa vie. Alors il rappelle la peine qu'il eut à parvenir aux +fonctions municipales, les efforts que firent les constituans pour l'en +empêcher, la résistance qu'il opposa aux projets de Mirabeau, et surtout ce +qu'il fit dans cette journée fameuse où, entourant la voiture royale d'un +peuple immense, il empêcha le voyage à Saint-Cloud. Puis il rapporte sa +conduite lorsqu'il amena le peuple au Champ-de-Mars, pour signer une +pétition contre la royauté, et le motif de cette pétition fameuse; l'audace +avec laquelle il proposa le premier le renversement du trône en 92; le +courage avec lequel il proclama l'insurrection le 9 août au soir; la +fermeté qu'il déploya pendant les douze heures de l'insurrection. Suffoqué +ici d'indignation, en songeant au reproche qu'on lui fait de s'être caché +au moment du 10 août: «Où sont, s'écrie-t-il, les hommes qui eurent besoin +de presser Danton pour l'engager à se montrer dans cette journée? Où sont +les êtres privilégiés dont il a emprunté l'énergie? Qu'on les fasse +paraître, mes accusateurs!... j'ai toute la plénitude de ma tête lorsque je +les demande ... je dévoilerai les trois plats coquins qui ont entouré et +perdu Robespierre ... qu'ils se produisent ici, et je les plongerai dans le +néant, dont ils n'auraient jamais dû sortir....» Le président veut +interrompre de nouveau Danton, et agite sa sonnette. Danton en couvre le +bruit avec sa voix terrible. «Est-ce que vous ne m'entendez pas? lui dit le +président.--La voix d'un homme, reprend Danton, qui défend son honneur et +sa vie, doit vaincre le bruit de ta sonnette.» Cependant il était fatigué +d'indignation; sa voix était altérée; alors le président l'engage avec +égard à prendre quelque repos, pour recommencer sa défense avec plus de +calme et de tranquillité. + +Danton se tait. On passe à Camille, dont on lit _le Vieux Cordelier_, et +qui se révolte en vain contre l'interprétation donnée à ses écrits. On +s'occupe ensuite de Lacroix dont on rappelle amèrement la conduite en +Belgique, et qui, à l'exemple de Danton, demande la comparution de +plusieurs membres de la convention, et insiste formellement pour l'obtenir. + +Cette première séance causa une sensation générale. La foule qui entourait +le Palais de Justice, et s'étendait jusque sur les ponts, parut +singulièrement émue. Les juges étaient épouvantés; Vadier, Vouland, Amar, +les membres les plus méchans du comité de sûreté générale, avaient assisté +aux débats, cachés dans l'imprimerie attenant à la salle du tribunal, et +communiquant avec cette salle par une petite lucarne. De là ils avaient vu +avec effroi l'audace de Danton et les dispositions du public. Ils +commençaient à douter que la condamnation fût possible. Hermann et Fouquier +s'étaient rendus, immédiatement après l'audience, au comité de salut +public, et lui avaient fait part de la demande des accusés qui voulaient +faire paraître plusieurs membres de la convention. Le comité commençait à +hésiter; Robespierre s'était retiré chez lui; Billaud et Saint-Just étaient +seuls présens. Ils défendent à Fouquier de répondre, lui enjoignent de +prolonger les débats, d'arriver à la fin des trois jours sans s'être +expliqué, et de faire déclarer alors par les jurés qu'ils sont suffisamment +instruits. + +Pendant que ces choses se passaient au tribunal, au comité et dans Paris, +l'émotion n'était pas moindre dans les prisons, où l'on portait un vif +intérêt aux accusés, et où l'on ne voyait plus d'espérance pour personne, +si de tels révolutionnaires étaient immolés. Il y avait au Luxembourg le +malheureux Dillon, ami de Desmoulins et défendu par lui; il avait appris +par Chaumette, qui, exposé au même danger, faisait cause commune avec les +modérés, ce qui s'était passé au tribunal. Chaumette le tenait de sa femme. +Dillon, dont la tête était vive, et qui, en vieux militaire, cherchait +quelquefois dans le vin des distractions à ses peines, parla +inconsidérément à un nommé Laflotte, enfermé dans la même prison; il lui +dit qu'il était temps que les bons républicains levassent la tête contre de +vils oppresseurs, que le peuple avait paru se réveiller, que Danton +demandait à répondre devant les comités, que sa condamnation était loin +d'être assurée, que la femme de Camille Desmoulins, en répandant des +assignats, pourrait soulever le peuple, et que si lui parvenait à +s'échapper, il réunirait assez d'hommes résolus pour sauver les +républicains près d'être sacrifiés par le tribunal. Ce n'étaient là que de +vains propos prononcés dans l'ivresse et la douleur. Cependant il paraît +qu'il fut question aussi de faire passer mille écus et une lettre à la +femme de Camille. Le lâche Laflotte, croyant obtenir la vie et la liberté +en dénonçant un complot, courut faire au concierge du Luxembourg une +déclaration, dans laquelle il supposa une conspiration près d'éclater au +dedans et au dehors des prisons, pour enlever les accusés, et assassiner +les membres des deux comités. On verra bientôt quel usage on fit de cette +fatale déposition. + +Le lendemain l'affluence était la même au tribunal. Danton et ses +collègues, aussi fermes et aussi opiniâtres, demandent encore la +comparution de plusieurs membres de la convention et des deux comités. +Fouquier, pressé de répondre, dit qu'il ne s'oppose pas à ce qu'on appelle +les témoins nécessaires. Mais il ne suffit pas, ajoutent les accusés, qu'il +n'y mette aucun obstacle, il faut de plus qu'il les appelle lui-même. A +cela Fouquier réplique qu'il appellera tous ceux qu'on désignera, excepté +les membres de la convention, parce que c'est à l'assemblée qu'il +appartient de décider si ses membres peuvent être cités. Les accusés se +récrient de nouveau qu'on leur refuse les moyens de se défendre. Le tumulte +est à son comble. Le président interroge encore quelques accusés, +Westermann, les deux Frey, Gusman, et se hâte de lever la séance. + +Fouquier écrivit sur-le-champ une lettre au comité pour lui faire part de +ce qui s'était passé, et pour obtenir un moyen de répondre aux demandes des +accusés. La situation était difficile, et tout le monde commençait à +hésiter. Robespierre affectait de ne pas donner son avis. Saint-Just seul, +plus opiniâtre et plus hardi, pensait qu'on ne devait pas reculer, qu'il +fallait fermer la bouche aux accusés, et les envoyer à la mort. Dans ce +moment, il venait de recevoir la déposition du prisonnier Laflotte, +adressée à la police par le guichetier du Luxembourg. Saint-Just y voit le +germe d'une conspiration tramée par les accusés, et le prétexte d'un +décret qui terminera la lutte du tribunal avec eux. Le lendemain matin, en +effet, il se présente à la convention, lui dit qu'un grand danger menace la +patrie, mais que c'est le dernier, et qu'en le bravant avec courage elle +l'aura bientôt surmonté. «Les accusés, dit-il, présens au tribunal +révolutionnaire, sont en pleine révolte; ils menacent le tribunal; ils +poussent l'insolence jusqu'à jeter au nez des juges des boules de mie de +pain; ils excitent le peuple, et peuvent même l'égarer. Ce n'est d'ailleurs +pas tout; ils ont préparé une conspiration dans les prisons; la femme de +Camille a reçu de l'argent pour provoquer une insurrection; le général +Dillon doit sortir du Luxembourg, se mettre à la tête de quelques +conspirateurs, égorger les deux comités, et élargir les coupables.» A ce +récit hypocrite et faux, les complaisans se récrient que c'est horrible, et +la convention vote à l'unanimité le décret proposé par Saint-Just. En vertu +de ce décret, le tribunal doit continuer, sans désemparer, le procès de +Danton et de ses complices; et il est autorisé à mettre hors des débats les +accusés qui manqueraient de respect à la justice, ou qui voudraient +provoquer du trouble. Une copie du décret est expédiée sur-le-champ. +Vouland et Vadier viennent l'apporter au tribunal, où la troisième séance +était commencée, et où l'audace redoublée des accusés jetait Fouquier dans +le plus grand embarras. + +Le troisième jour, en effet, les accusés avaient résolu de renouveler leurs +sommations. Tous à la fois se lèvent, et pressent Fouquier de faire +comparaître les témoins qu'ils ont demandés. Ils exigent plus encore; ils +veulent que la convention nomme une commission pour recevoir les +dénonciations qu'ils ont à faire contre le projet de dictature qui se +manifeste chez les comités. Fouquier, embarrassé, ne sait plus quelle +réponse leur faire. Dans le moment, un huissier vient l'appeler. Il passe +dans la salle voisine, et trouve Amar et Vouland, qui, tout essoufflés +encore, lui disent: «Nous tenons les scélérats, voilà de quoi vous tirer +d'embarras;» et ils lui remettent le décret que Saint-Just venait de faire +rendre. Fouquier s'en saisit avec joie, rentre à l'audience, demande la +parole, et lit le décret affreux. Danton, indigné, se lève alors: «Je +prends, dit-il, l'auditoire à témoin que nous n'avons pas insulté le +tribunal.--C'est vrai! disent plusieurs voix dans la salle.» Le public +entier est étonné, indigné même du déni de justice commis envers les +accusés. L'émotion est générale; le tribunal est intimidé. «Un jour, ajoute +Danton, la vérité sera connue.... Je vois de grands malheurs fondre sur la +France.... Voilà la dictature; elle se montre à découvert et sans +voile....» Camille, en entendant parler du Luxembourg, de Dillon, de sa +femme, s'écrie avec désespoir: «Les scélérats! non contens de m'égorger, +moi, ils veulent égorger ma femme!» Danton aperçoit dans le fond de la +salle et dans le corridor, Amar et Vouland, qui se cachaient pour juger de +l'effet du décret. Il les montre du poing: «Voyez, s'écrie-t-il, ces lâches +assassins; ils nous poursuivent, ils ne nous quitteront pas jusqu'à la +mort!» Vadier et Vouland, effrayés, disparaissent. Le tribunal, pour toute +réponse, lève la séance. + +Le lendemain était le quatrième jour, et le jury avait la faculté de +clôturer les débats, en se déclarant suffisamment instruit. En conséquence, +sans donner aux accusés le temps de se défendre le jury demande la clôture +des débats. Camille entre en fureur, déclare aux jurés qu'ils sont des +assassins, et prend le peuple à témoin de cette iniquité. On l'entraîne +alors avec ses compagnons d'infortune hors de la salle. Il résiste, et on +l'emporte de force. Pendant ce temps, Vadier, Vouland, parlent vivement aux +jurés, qui, du reste, n'avaient pas besoin d'être excités. Le président +Hermann et Fouquier les suivent dans leur salle. Hermann a l'audace de leur +dire qu'on a intercepté une lettre écrite à l'étranger, qui prouve la +complicité de Danton avec la coalition. Trois ou quatre jurés seulement +osent appuyer les accusés, mais la majorité l'emporte. Le président du +jury, le nommé Trinchard, rentre plein d'une joie féroce, et prononce de +l'air d'un furieux la condamnation inique. + +[Illustration: CAMILLE DESMOULINS Publié par Furne, Paris.] + +On ne voulut pas s'exposer à une nouvelle explosion des condamnés, en les +faisant remonter de la prison à la salle du tribunal pour entendre leur +sentence; un greffier descendit la leur lire. Ils le renvoyèrent sans +vouloir le laisser achever, et en s'écriant qu'on pouvait les conduire à la +mort. Une fois la condamnation prononcée, Danton, qui avait été soulevé +d'indignation, redevint calme et fut rendu à tout son mépris pour ses +adversaires. Camille, bientôt apaisé, versa quelques larmes sur son épouse; +et, grâce à son heureuse imprévoyance, n'imagina pas qu'elle fût menacée de +la mort, ce qui aurait rendu ses derniers momens insupportables. Hérault +fut gai comme à l'ordinaire. Tous les accusés furent fermes, et Westermann +se montra digne de sa bravoure si célèbre. + +Ils furent exécutés le 16 germinal (5 avril). La troupe infâme, payée pour +outrager les victimes, suivait les charrettes. Camille, à cette vue, +éprouvant un mouvement d'indignation, voulut parler à la multitude, et il +vomit contre le lâche et hypocrite Robespierre les plus véhémentes +imprécations. Les misérables envoyés pour l'outrager lui répondirent par +des injures. Dans son action violente, il avait déchiré sa chemise et avait +les épaules nues. Danton, promenant sur cette troupe un regard calme et +plein de mépris, dit à Camille: «Reste donc tranquille, et laisse là cette +vile canaille.» Arrivé au pied de l'échafaud, Danton allait embrasser +Hérault-Séchelles, qui lui tendait les bras: l'exécuteur s'y opposant, il +lui adressa, avec un sourire, ces expressions terribles: «Tu peux donc être +plus cruel que la mort! Va, tu n'empêcheras pas que dans un moment nos +têtes s'embrassent dans le fond du panier.» + +Telle fut la fin de ce Danton qui avait jeté un si grand éclat dans la +révolution, et qui lui avait été si utile. Audacieux, ardent, avide +d'émotions et de plaisirs, il s'était précipité dans la carrière des +troubles, et il dut briller surtout les jours de terreur. Prompt et +positif, n'étant étonné ni par la difficulté ni par la nouveauté d'une +situation extraordinaire, il savait juger les moyens nécessaires, et +n'avait peur ni scrupule d'aucun. Il pensa qu'il devenait urgent de +terminer les luttes de la monarchie et de la révolution, et il fit le 10 +août. En présence des Prussiens, il pensa qu'il fallait contenir la France +et l'engager dans le système de la révolution; il ordonna, dit-on, les +journées horribles de septembre, et tout en les ordonnant, il sauva une +foule de victimes. Au commencement de la grande année 1793, la +convention était étonnée à la vue de l'Europe armée; il prononça, en les +comprenant dans toute leur profondeur, ces paroles remarquables: «Une +nation en révolution est plus près de conquérir ses voisins que d'en être +conquise.» Il jugea que vingt-cinq millions d'hommes qu'on oserait mouvoir +n'auraient rien à craindre de quelques centaines de mille hommes armés par +les trônes. Il proposa de soulever le peuple, de faire payer les riches; il +imagina enfin toutes les mesures révolutionnaires qui ont laissé un si +terrible souvenir, mais qui ont sauvé la France. Cet homme, si puissant +dans l'action, retombait pendant l'intervalle des dangers dans l'indolence +et les plaisirs qu'il avait toujours aimés. Il recherchait même les +jouissances les plus innocentes, celles que procurent les champs, une +épouse adorée et des amis. Alors il oubliait les vaincus, ne pouvait plus +les haïr, savait même leur rendre justice, les plaindre et les défendre. +Mais pendant ces intervalles de repos, nécessaires à son âme ardente, ses +rivaux gagnaient peu à peu, par leur persévérance, la renommée et +l'influence qu'il avait acquises en un seul jour de péril. Les fanatiques +lui reprochaient son amollissement et sa bonté, et oubliaient qu'en fait de +cruautés politiques il les avait égalés tous dans les journées de +septembre. Tandis qu'il se confiait en sa renommée, tandis qu'il différait +par paresse, et qu'il roulait dans sa tête de nobles projets, pour ramener +les lois douces, pour borner le règne de la violence aux jours de danger, +pour séparer les exterminateurs irrévocablement engagés dans le sang, des +hommes qui n'avaient cédé qu'aux circonstances, pour organiser enfin la +France et la réconcilier avec l'Europe, il fut surpris par ses collègues +auxquels il avait abandonné le gouvernement. Ceux-ci, en frappant un coup +sur les ultra-révolutionnaires, devaient, pour ne point paraître +rétrograder, frapper un coup sur les modérés. La politique demandait des +victimes; l'envie les choisit, et immola l'homme le plus célèbre et le plus +redouté du temps. Danton succomba avec sa renommée et ses services, devant +le gouvernement formidable qu'il avait contribué à organiser: mais du +moins, par son audace, il rendit un moment sa chute douteuse. + +[Illustration: DANTON. Publié par Furne, Paris] + +Danton avait un esprit inculte, mais grand, profond, et surtout simple et +solide. Il ne savait s'en servir que pour ses besoins, et jamais pour +briller; aussi parlait-il peu, et dédaignait d'écrire. Suivant un +contemporain, il n'avait aucune prétention, pas même celle de deviner ce +qu'il ignorait, prétention si commune aux hommes de sa trempe. Il écoutait +Fabre-d'Églantine, et faisait parler sans cesse son jeune et intéressant +ami, Camille Desmoulins, dont l'esprit faisait ses délices, et qu'il eut +la douleur d'entraîner dans sa chute. Il mourut avec sa force ordinaire, et +la communiqua à son jeune ami. Comme Mirabeau, il expira fier de lui-même, +et croyant ses fautes et sa vie assez couvertes par ses grands services et +ses derniers projets. + +Les chefs des deux partis venaient d'être immolés. On leur adjoignit +bientôt les restes de ces partis, et on mêla et jugea ensemble les hommes +les plus opposés, pour accréditer davantage l'opinion qu'ils étaient +complices d'un même complot. Chaumette et Gobel comparurent à côté d'Arthur +Dillon et de Simon. Les Grammont père et fils, les Lapallu et autres +membres de l'armée révolutionnaire, figurèrent à côté du général Beysser; +enfin la femme d'Hébert, ancienne religieuse, comparut à côté de la jeune +épouse de Camille Desmoulins, âgée à peine de vingt-trois ans, éclatante de +beauté, de grâce et de jeunesse. Chaumette qu'on a vu si soumis et si +docile, fut accusé d'avoir conspiré à la commune contre le gouvernement, +d'avoir affamé le peuple, et cherché à le soulever par ses réquisitoires +extravagans. Gobel fut regardé comme complice de Clootz et de Chaumette. +Arthur Dillon avait voulu, dit-on, ouvrir les prisons de Paris, puis +égorger la convention et le tribunal pour sauver ses amis. Les membres de +l'armée révolutionnaire furent condamnés comme agens de Ronsin. Le général +Beysser, qui avait si puissamment contribué à sauver Nantes, à côté de +Canclaux, et qui était suspect de fédéralisme, fut considéré comme complice +des ultra-révolutionnaires. On sait quel rapprochement il pouvait exister +entre l'état-major de Nantes et celui de Saumur. La femme Hébert fut +condamnée comme complice de son mari. Assise sur le même banc que la femme +de Camille, elle lui disait: «Vous êtes heureuse, vous; aucune charge ne +s'élève contre vous. Vous serez sauvée.» En effet, tout ce qu'on pouvait +reprocher à cette jeune femme, c'était d'avoir aimé son époux avec passion, +d'avoir sans cesse erré avec ses enfans autour de la prison pour voir leur +père et le leur montrer. Néanmoins, toutes deux furent condamnées, et les +épouses d'Hébert et de Camille périrent comme coupables d'une même +conjuration. L'infortunée Desmoulins mourut avec un courage digne de son +mari et de sa vertu. Depuis Charlotte Corday et madame Roland, aucune +victime n'avait inspiré un intérêt plus tendre et des regrets plus +douloureux. + +FOOTNOTES: + +[Footnote 7: Ce montagnard, condamné par les fédéralistes lyonnais, avait +été mal exécuté par le bourreau, qui avait été obligé de revenir jusqu'à +trois fois pour faire tomber sa tête.] + +[Footnote 8: Nom qu'avait pris Chaumette.] + +[Footnote 9: Allusion à la pièce de _Paméla_, dont la représentation avait +été défendue.] + +[Footnote 10: Barrère s'appelait de _Vieux-sac_ quand il était noble.] + +[Footnote 11: Expression des colporteurs qui, en vendant les feuilles du +_Père Duchêne_, criaient dans les rues: _Il est bougrement en colère le +Père Duchêne!_] + +[Footnote 12: Le 14 pluviôse (2 février).] + +[Footnote 13: Expression de Camille lui-même.] + +[Footnote 14: Séance du 17 pluviôse an II (5 février).] + +[Footnote 15: Rapport du 8 ventôse (26 février).] + +[Footnote 16: Décrets des 8 et 13 ventôse an II.] + +[Footnote 17: Expressions de l'acte d'accusation.] + + + + +FIN DU TOME CINQUIÈME. + + + + +TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME CINQUIÈME. + + +CHAPITRE XIII. + +Mouvement des armées en août et septembre 1793.--Investissement de Lyon par +l'armée de la convention.--Trahison de Toulon qui se livre aux +Anglais.--Défaite de quarante mille Vendéens à Luçon. Plan général de +campagne contre la Vendée. Division des généraux républicains sur ce +théâtre de la guerre.--Opérations militaires dans le nord. Siége de +Dunkerque par le duc d'York.--Victoire de Hondschoote. Joie universelle +qu'elle cause en France.--Nouveaux revers. Déroutes à Menin, à Pirmasens, à +Perpignan, et à Torfou dans la Vendée. Retraite de Canclaux sur +Nantes.--Attaques contre le comité de salut public.--Etablissement du +_gouvernement révolutionnaire_.--Décret qui organise une armée +révolutionnaire de six mille hommes.--Loi des suspects.--Concentration du +pouvoir dictatorial dans le comité de salut public.--Procès de Custine; sa +condamnation et son supplice.--Décrets d'accusation contre les girondins; +arrestation de soixante-treize membres de la convention. + + +CHAPITRE XIV. + +Continuation du siége de Lyon. Prise de cette ville. Décret terrible contre +des Lyonnais révoltés.--Progrès de l'art de la guerre; influence de +Carnot.--Victoire de Watignies. Déblocus de Maubeuge.--Reprise des +opérations en Vendée. Victoire de Cholet. Fuite et dispersion des Vendéens +au-delà de la Loire. Mort de la plupart de leurs principaux chefs.--Echec +sur le Rhin. Perte des lignes de Wissembourg. + + +CHAPITRE XV. + +Effets des lois révolutionnaires; proscriptions à Lyon, à Marseille et à +Bordeaux.--Persécutions dirigées contre les _suspects_. Intérieur des +prisons de Paris; état des prisonniers à la Conciergerie.--La reine +Marie-Antoinette est séparée de sa famille et transférée à la Conciergerie; +tourmens qu'on lui fait subir. Conduite atroce d'Hébert. Son procès devant +le tribunal révolutionnaire. Elle est condamnée à mort et +exécutée.--Détails du procès et du supplice des girondins.--Exécution du +duc d'Orléans, de Bailly, de madame Roland.--Terreur générale. Seconde loi +du _maximum_.--Agiotage. Falsification d'un décret par quatre +députés.--Etablissement du nouveau système métrique et du calendrier +républicain.--Abolition des anciens cultes; abjuration de Gobel, évêque de +Paris. Etablissement du culte de la Raison. + + +CHAPITRE XVI. + +Retour de Danton.--Divisions dans le parti de la Montagne, dantonistes et +hébertistes.--Politique de Robespierre et du comité de salut +public.--Danton, accusé aux jacobins, se justifie; il est défendu par +Robespierre.--Abolition du culte de la Raison.--Derniers perfectionnemens +apportés au gouvernement dictatorial révolutionnaire.--Energie du comité +contre tous les partis.--Arrestation de Ronsin, de Vincent, des quatre +députés auteurs du faux décret et des agens présumés de l'étranger. + + +CHAPITRE XVII. + +Fin de la campagne de 1793. Manoeuvres de Hoche dans les Vosges. Retraite +des Autrichiens et des Prussiens. Déblocus de Landau.--Opérations à l'armée +d'Italie.--Siége et prise de Toulon par l'armée républicaine.--Derniers +combats et échecs aux Pyrénées.--Excursion des Vendéens au-delà de la +Loire. Nombreux combats; échecs de l'armée républicaine. Défaite des +Vendéens au Mans, et leur destruction complète à Savenay. Coup d'oeil +général sur la campagne de 1795. + + +CHAPITRE XVIII. + +Suite de la lutte des hébertistes et des dantonistes.--Camille Desmoulins +publie _le Vieux Cordelier_.--Le comité se place entre les deux partis, et +s'attache d'abord à réprimer les hébertistes.--Disette dans +Paris.--Rapports importans de Robespierre et de Saint-Just.--Mouvement +tenté par les hébertistes.--Arrestation et mort de Ronsin, Vincent, Hébert, +Chaumette, Momoro, etc.--Le comité de salut public fait subir le même sort +aux dantonistes.--Arrestation, procès et supplice de Danton, Camille +Desmoulins, Philippeau, Lacroix, Hérault-Séchelles, Fabre-d'Églantine, +Chabot, etc. + + +FIN DE LA TABLE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, +Tome Cinquième, by Adolphe Thiers + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION *** + +***** This file should be named 10953-8.txt or 10953-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/9/5/10953/ + +Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Wilelmina Malliére and PG +Distributed Proofreaders. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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