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@@ -0,0 +1,16658 @@
+The Project Gutenberg EBook of Quatrevingt-Treize, by Victor Hugo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Quatrevingt-Treize
+
+Author: Victor Hugo
+
+Posting Date: November 19, 2011 [EBook #9645]
+Release Date: January, 2006
+First Posted: October 13, 2003
+[Last updated: January 8, 2017]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUATREVINGT-TREIZE ***
+
+
+
+
+Produced by Stan Goodman, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders
+
+
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+
+
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+
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+
+
+VICTOR HUGO
+
+
+QUATREVINGT-TREIZE
+
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+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+EN MER
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+
+LE BOIS DE LA SAUDRAIE
+
+Dans les derniers jours de mai 1793, un des bataillons parisiens amenés en
+Bretagne par Santerre fouillait le redoutable bois de la Saudraie en
+Astillé. On n'était pas plus de trois cents, car le bataillon était décimé
+par cette rude guerre. C'était l'époque où, après l'Argonne, Jemmapes et
+Valmy, du premier bataillon de Paris, qui était de six cents volontaires,
+il restait vingt-sept hommes, du deuxième trente-trois, et du troisième
+cinquante-sept. Temps des luttes épiques.
+
+Les bataillons envoyés de Paris en Vendée comptaient neuf cent douze
+hommes. Chaque bataillon avait trois pièces de canon. Ils avaient été
+rapidement mis sur pied. Le 25 avril, Gohier étant ministre de la justice
+et Bouchotte étant ministre de la guerre, la section du Bon-Conseil avait
+proposé d'envoyer des bataillons de volontaires en Vendée; le membre
+de la commune Lubin avait fait le rapport; le 1er mai, Santerre était prêt
+à faire partir douze mille soldats, trente pièces de campagne et un
+bataillon de canonniers. Ces bataillons, faits si vite, furent si bien
+faits, qu'ils servent aujourd'hui de modèles; c'est d'après leur mode de
+composition qu'on forme les compagnies de ligne, ils ont changé
+l'ancienne proportion entre le nombre des soldats et le nombre des
+sous-officiers.
+
+Le 28 avril, la commune de Paris avait donné aux volontaires de Santerre
+cette consigne: _Point de grâce. Point de quartier_. A la fin de mai, sur
+les douze mille partis de Paris, huit mille étaient morts.
+
+Le bataillon engagé dans le bois de la Saudraie se tenait sur ses gardes.
+On ne se hâtait point. On regardait à la fois à droite et à gauche, devant
+soi et derrière soi; Kléber a dit: _Le soldat a un oeil dans le dos_. Il y
+avait longtemps qu'on marchait. Quelle heure pouvait-il être? à quel moment
+du jour en était-on? Il eût été difficile de le dire, car il y a toujours
+une sorte de soir dans de si sauvages halliers, et il ne fait jamais clair
+dans ce bois-là.
+
+Le bois de la Saudraie était tragique. C'était dans ce taillis que, dès le
+mois de novembre 1792, la guerre civile avait commencé ses crimes;
+Mousqueton, le boiteux féroce, était sorti de ces épaisseurs funestes; la
+quantité de meurtres qui s'étaient commis là faisait dresser les cheveux.
+Pas de lieu plus épouvantable. Les soldats s'y enfonçaient avec précaution.
+Tout était plein de fleurs; on avait autour de soi une tremblante muraille
+de branches d'où tombait la charmante fraîcheur des feuilles; des rayons de
+soleil trouaient çà et là ces ténèbres vertes; à terre, le glaïeul, la
+flambe des marais, le narcisse des prés, la gênotte, cette petite fleur qui
+annonce le beau temps, le safran printanier, brodaient et passementaient un
+profond tapis de végétation où fourmillaient toutes les formes de la
+mousse, depuis celle qui ressemble à la chenille jusqu'à celle qui
+ressemble à l'étoile. Les soldats avançaient pas à pas, en silence, en
+écartant doucement les broussailles. Les oiseaux gazouillaient au-dessus
+des bayonnettes.
+
+La Saudraie était un de ces halliers où jadis, dans les temps paisibles, on
+avait fait la Houiche-ba, qui est la chasse aux oiseaux pendant la nuit;
+maintenant on y faisait la chasse aux hommes.
+
+Le taillis était tout de bouleaux, de hêtres et de chênes; le sol plat; la
+mousse et l'herbe épaisse amortissaient le bruit des hommes en marche;
+aucun sentier, ou des sentiers tout de suite perdus; des houx, des
+prunelliers sauvages, des fougères, des haies d'arrête-boeuf, de hautes
+ronces; impossibilité de voir un homme à dix pas. Par instants passait dans
+le branchage un héron ou une poule d'eau indiquant le voisinage des marais.
+
+On marchait. On allait à l'aventure, avec inquiétude, et en craignant de
+trouver ce qu'on cherchait.
+
+De temps en temps on rencontrait des traces de campements, des places
+brûlées, des herbes foulées, des bâtons en croix, des branches sanglantes.
+Là on avait fait la soupe, là on avait dit la messe, là on avait pansé des
+blessés. Mais ceux qui avaient passé avaient disparu. Où étaient-ils? Bien
+loin peut-être? peut-être là tout près, cachés, l'espingole au poing? Le
+bois semblait désert. Le bataillon redoublait de prudence. Solitude, donc
+défiance. On ne voyait personne; raison de plus pour redouter quelqu'un. On
+avait affaire à une forêt mal famée.
+
+Une embuscade était probable.
+
+Trente grenadiers, détachés en éclaireurs, et commandés par un sergent,
+marchaient en avant à une assez grande distance du gros de la troupe. La
+vivandière du bataillon les accompagnait. Les vivandières se joignent
+volontiers aux avant-gardes. On court des dangers, mais on va voir quelque
+chose. La curiosité est une des formes de la bravoure féminine.
+
+Tout à coup les soldats de cette petite troupe d'avant-garde eurent ce
+tressaillement connu des chasseurs qui indique qu'on touche au gîte. On
+avait entendu comme un souffle au centre d'un fourré, et il semblait qu'on
+venait de voir un mouvement dans les feuilles. Les soldats se firent signe.
+
+Dans l'espèce de guet et de quête confiée aux éclaireurs, les officiers
+n'ont pas besoin de s'en mêler; ce qui doit être fait se fait de soi-même.
+
+En moins d'une minute le point où l'on avait remué fut cerné, un cercle de
+fusils braqués l'entoura; le centre obscur du hallier fut couché en joue de
+tous les côtés à la fois, et les soldats, le doigt sur la détente, l'oeil
+sur le lieu suspect, n'attendirent plus pour le mitrailler que le
+commandement du sergent.
+
+Cependant la vivandière s'était hasardée à regarder à travers les
+broussailles, et, au moment où le sergent allait crier: Feu! cette femme
+cria: Halte!
+
+Et se tournant vers les soldats:--Ne tirez pas, camarades!
+
+Et elle se précipita dans le taillis. On l'y suivit.
+
+Il y avait quelqu'un là en effet.
+
+Au plus épais du fourré, au bord d'une de ces petites clairières rondes que
+font dans les bois les fourneaux à charbon en brûlant les racines des
+arbres, dans une sorte de trou de branches, espèce de chambre de feuillage,
+entr'ouverte comme une alcôve, une femme était assise sur la mousse, ayant
+au sein un enfant qui tétait et sur ses genoux les deux têtes blondes de
+deux enfants endormis.
+
+C'était là l'embuscade.
+
+--Qu'est-ce que vous faites ici, vous? cria la vivandière.
+
+La femme leva la tête.
+
+La vivandière ajouta, furieuse:
+
+--Etes-vous folle d'être là!
+
+Et elle reprit:
+
+--Un peu plus, vous étiez exterminée!
+
+Et, s'adressant aux soldats, la vivandière ajouta:
+
+--C'est une femme.
+
+--Pardine, nous le voyons bien! dit un grenadier.
+
+La vivandière poursuivit:
+
+--Venir dans les bois se faire massacrer! a-t-on idée de faire des bêtises
+comme ça!
+
+La femme stupéfaite, effarée, pétrifiée, regardait autour d'elle, comme à
+travers un rêve, ces fusils, ces sabres, ces bayonnettes, ces faces
+farouches.
+
+Les deux enfants se réveillèrent et crièrent.
+
+--J'ai faim, dit l'un.
+
+--J'ai peur, dit l'autre.
+
+Le petit continuait de téter.
+
+La vivandière lui adressa la parole.
+
+--C'est toi qui as raison, lui dit-elle.
+
+La mère était muette d'effroi.
+
+Le sergent lui cria:
+
+--N'ayez pas peur, nous sommes le bataillon du Bonnet-Rouge.
+
+La femme trembla de la tête aux pieds. Elle regarda le sergent, rude visage
+dont on ne voyait que les sourcils, les moustaches, et deux braises qui
+étaient les deux yeux.
+
+--Le bataillon de la ci-devant Croix-Rouge, ajouta la vivandière.
+
+Et le sergent continua:
+
+--Qui es-tu, madame?
+
+La femme le considérait, terrifiée. Elle était maigre, jeune, pâle, en
+haillons; elle avait le gros capuchon des paysannes bretonnes et la
+couverture de laine rattachée au cou avec une ficelle. Elle laissait voir
+son sein nu avec une indifférence de femelle. Ses pieds, sans bas ni
+souliers, saignaient.
+
+--C'est une pauvre, dit le sergent.
+
+Et la vivandière reprit de sa voix soldatesque et féminine, douce en
+dessous:
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+La femme murmura dans un bégaiement presque indistinct:
+
+--Michelle Fléchard.
+
+Cependant la vivandière caressait avec sa grosse main la petite tête du
+nourrisson.
+
+--Quel âge a ce môme? demanda-t-elle.
+
+La mère ne comprit pas. La vivandière insista.
+
+--Je vous demande l'âge de ça.
+
+--Ah! dit la mère. Dix-huit mois.
+
+--C'est vieux, dit la vivandière. Ça ne doit plus téter. Il faudra me
+sevrer ça. Nous lui donnerons de la soupe.
+
+La mère commençait à se rassurer. Les deux petits qui s'étaient réveillés
+étaient plus curieux qu'effrayés. Ils admiraient les plumets.
+
+--Ah! dit la mère, ils ont bien faim.
+
+Et elle ajouta:
+
+--Je n'ai plus de lait.
+
+--On leur donnera à manger, cria le sergent, et à toi aussi. Mais ce n'est
+pas tout ça. Quelles sont tes opinions politiques?
+
+La femme regarda le sergent et ne répondit pas.
+
+--Entends-tu ma question?
+
+Elle balbutia:
+
+--J'ai été mise au couvent toute jeune, mais je me suis mariée, je ne suis
+pas religieuse. Les soeurs m'ont appris à parler français. On a mis le feu
+au village. Nous nous sommes sauvés si vite que je n'ai pas eu le temps de
+mettre des souliers.
+
+--Je te demande quelles sont tes opinions politiques?
+
+--Je ne sais pas ça.
+
+Le sergent poursuivit:
+
+--C'est qu'il y a des espionnes. Ça se fusille, les espionnes. Voyons.
+Parle. Tu n'es pas bohémienne? Quelle est ta patrie?
+
+Elle continua de le regarder comme ne comprenant pas.
+Le sergent répéta:
+
+--Quelle est ta patrie?
+
+--Je ne sais pas, dit-elle.
+
+--Comment! tu ne sais pas quel est ton pays?
+
+--Ah! mon pays. Si fait.
+
+--Eh bien, quel est ton pays?
+
+La femme répondit:
+
+--C'est la métairie de Siscoignard, dans la paroisse d'Azé.
+
+Ce fut le tour du sergent d'être stupéfait. Il demeura un moment pensif.
+Puis il reprit:
+
+--Tu dis?
+
+--Siscoignard.
+
+--Ce n'est pas une patrie, ça.
+
+--C'est mon pays.
+
+Et la femme, après un instant de réflexion, ajouta:
+
+--Je comprends, monsieur. Vous êtes de France, moi je suis de Bretagne.
+
+--Eh bien?
+
+--Ce n'est pas le même pays.
+
+--Mais c'est la même patrie! cria le sergent.
+
+La femme se borna à répondre:
+
+--Je suis de Siscoignard!
+
+--Va pour Siscoignard! reprit le sergent. C'est de là qu'est ta famille?
+
+--Oui.
+
+--Que fait-elle?
+
+--Elle est toute morte. Je n'ai plus personne.
+
+Le sergent, qui était un peu beau parleur, continua l'interrogatoire.
+
+--On a des parents, que diable! ou on en a eu. Qui es-tu? Parle.
+
+La femme écouta, ahurie, cet--_ou on en a eu_--qui ressemblait plus à un
+cri de bête fauve qu'à une parole humaine.
+
+La vivandière sentit le besoin d'intervenir. Elle se remit à caresser
+l'enfant qui tétait, et donna une tape sur la joue aux deux autres.
+
+--Comment s'appelle la téteuse? demanda-t-elle; car c'est une fille, ça.
+
+La mère répondit: Georgette.
+
+--Et l'aîné? Car c'est un homme, ce polisson-là.
+
+--René-Jean.
+
+--Et le cadet? car lui aussi, il est un homme, et joufflu encore!
+
+--Gros-Alain, dit la mère.
+
+--Ils sont gentils, ces petits, dit la vivandière; ça vous a déjà des airs
+d'être des personnes.
+
+Cependant le sergent insistait.
+
+--Parle donc, madame. As-tu une maison?
+
+--J'en avais une.
+
+--Où ça?
+
+--A Azé.
+
+--Pourquoi n'es-tu pas dans ta maison?
+
+--Parce qu'on l'a brûlée.
+
+--Qui ça?
+
+--Je ne sais pas. Une bataille.
+
+--D'où viens-tu?
+
+--De là.
+
+--Où vas-tu?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Arrive au fait. Qui es-tu?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Tu ne sais pas qui tu es?
+
+--Nous sommes des gens qui nous sauvons.
+
+--De quel parti es-tu?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Es-tu des bleus? Es-tu des blancs? Avec qui es-tu?
+
+--Je suis avec mes enfants.
+
+Il y eut une pause. La vivandière dit:
+
+--Moi, je n'ai pas eu d'enfants. Je n'ai pas eu le temps.
+Le sergent recommença.
+
+--Mais tes parents! Voyons, madame, mets-nous au fait de tes parents. Moi,
+je m'appelle Radoub, je suis sergent, je suis de la rue du Cherche-Midi,
+mon père et ma mère en étaient, je peux parler de mes parents. Parle-nous
+des tiens. Dis-nous ce que c'était que tes parents.
+
+--C'étaient les Fléchard. Voilà tout.
+
+--Oui, les Fléchard sont les Fléchard, comme les Radoub sont les Radoub.
+Mais on a un état. Quel était l'état de tes parents? Qu'est-ce qu'ils
+faisaient? Qu'est-ce qu'ils font? Qu'est-ce qu'ils fléchardaient, tes
+Fléchard?
+
+--C'étaient des laboureurs. Mon père était infirme et ne pouvait travailler
+à cause qu'il avait reçu des coups de bâton que le seigneur, son seigneur,
+notre seigneur, lui avait fait donner, ce qui était une bonté, parce que
+mon père avait pris un lapin, pour le fait de quoi on était jugé à mort;
+mais le seigneur avait fait grâce, et avait dit: Donnez-lui seulement cent
+coups de bâton; et mon père était demeuré estropié.
+
+--Et puis?
+
+--Mon grand-père était huguenot. Monsieur le curé l'a fait envoyer aux
+galères. J'étais toute petite.
+
+--Et puis?
+
+--Le père de mon mari était un faux-saulnier. Le roi l'a fait pendre.
+
+--Et ton mari, qu'est-ce qu'il fait?
+
+--Ces jours-ci, il se battait.
+
+--Pour qui?
+
+--Pour le roi.
+
+--Et puis?
+
+--Dame, pour son seigneur.
+
+--Et puis?
+
+--Dame, pour monsieur le curé.
+
+--Sacré mille noms de noms de brutes! cria un grenadier.
+
+La femme eut un soubresaut d'épouvante.
+
+--Vous voyez, madame, nous sommes des Parisiens, dit gracieusement la
+vivandière.
+
+La femme joignit les mains et cria:
+
+--O mon Dieu seigneur Jésus!
+
+--Pas de superstitions! reprit le sergent.
+
+La vivandière s'assit à côté de la femme et attira entre ses genoux l'aîné
+des enfants, qui se laissa faire. Les enfants sont rassurés comme ils sont
+effarouchés, sans qu'on sache pourquoi. Ils ont on ne sait quels
+avertissements intérieurs.
+
+--Ma pauvre bonne femme de ce pays-ci, vous avez de jolis mioches, c'est
+toujours ça. On devine leur âge. Le grand a quatre ans, son frère a trois
+ans. Par exemple, la momignarde qui tette est fameusement gouliafre. Ah! la
+monstre! Veux-tu bien ne pas manger ta mère comme ça! Voyez-vous, madame,
+ne craignez rien. Vous devriez entrer dans le bataillon. Vous feriez comme
+moi. Je m'appelle Houzarde. C'est un sobriquet. Mais j'aime mieux m'appeler
+Houzarde que mamzelle Bicorneau, comme ma mère. Je suis la cantinière,
+comme qui dirait celle qui donne à boire quand on se mitraille et qu'on
+s'assassine. Le diable et son train. Nous avons à peu près le même pied, je
+vous donnerai des souliers à moi. J'étais à Paris le l0 août. J'ai donné à
+boire à Westermann. Ça a marché. J'ai vu guillotiner Louis XVI. Louis
+Capet, qu'on appelle. Il ne voulait pas. Dame, écoutez donc. Dire que le 13
+janvier il faisait cuire des marrons et qu'il riait avec sa famille! Quand
+on l'a couché de force sur la bascule, qu'on appelle, il n'avait plus ni
+habit ni souliers; il n'avait que sa chemise, une veste piquée, une culotte
+de drap gris et des bas de soie gris. J'ai vu ça, moi. Le fiacre où on l'a
+amené était peint en vert. Voyez-vous, venez avec nous. On est des bons
+garçons dans le bataillon, vous serez la cantinière numéro deux, je vous
+montrerai l'état. Oh! c'est bien simple! on a son bidon et sa clochette, on
+s'en va dans le vacarme, dans les feux de peloton, dans les coups de canon,
+dans le hourvari, en criant: Qui est-ce qui veut boire un coup, les
+enfants? Ce n'est pas plus malaisé que ça. Moi, je verse à boire à tout le
+monde. Ma foi oui. Aux blancs comme aux bleus, quoique je sois une bleue.
+Et même une bonne bleue. Mais je donne à boire à tous. Les blessés, ça a
+soif. On meurt sans distinction d'opinion. Les gens qui meurent, ca devrait
+se serrer la main. Comme c'est godiche de se battre! Venez avec nous. Si je
+suis tuée, vous aurez ma survivance. Voyez-vous, j'ai l'air comme ça, mais
+je suis une bonne femme et un brave homme. Ne craignez rien.
+
+Quand la vivandière eut cessé de parler, la femme murmura:
+
+--Notre voisine s'appelait Marie-Jeanne et notre servante s'appelait
+Marie-Claude.
+
+Cependant le sergent Radoub admonestait le grenadier.
+
+--Tais-toi. Tu as fait peur à madame. On ne jure pas devant les dames.
+
+--C'est que c'est tout de même un véritable massacrement pour l'entendement
+d'un honnête homme, répliqua le grenadier, que de voir des iroquois de la
+Chine qui ont eu leur beau-père estropié par le seigneur, leur grand-père
+galérien par le curé, et leur père pendu par le roi, et qui se battent, nom
+d'un petit bonhomme! et qui se fichent en révolte, et qui se font
+écrabouiller pour le seigneur, le curé et le roi!
+
+Le sergent cria:
+
+--Silence dans les rangs!
+
+--On se tait, sergent, reprit le grenadier; mais ça n'empêche pas que c'est
+ennuyeux qu'une jolie femme comme ça s'expose à se faire casser la gueule
+pour les beaux yeux d'un calotin.
+
+--Grenadier, dit le sergent, nous ne sommes pas ici au club de la section
+des Piques. Pas d'éloquence.
+
+Et il se tourna vers la femme.
+
+--Et ton mari, madame? que fait-il? Qu'est-ce qu'il est devenu?
+
+--Il est devenu rien, puisqu'on l'a tué.
+
+--Où ça?
+
+--Dans la haie.
+
+--Quand ça?
+
+--Il y a trois jours.
+
+--Qui ça?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Comment! tu ne sais pas qui a tué ton mari?
+
+--Non.
+
+--Est-ce un bleu? Est-ce un blanc?
+
+--C'est un coup de fusil.
+
+--Et il y a trois jours?
+
+--Oui.
+
+--De quel côté?
+
+--Du côté d'Ernée. Mon mari est tombé. Voilà.
+
+--Et depuis que ton mari est mort, qu'est-ce que tu fais?
+
+--J'emporte mes petits.
+
+--Où les emportes-tu?
+
+--Devant moi.
+
+--Où couches-tu?
+
+--Par terre.
+
+--Qu'est-ce que tu manges?
+
+--Rien.
+
+Le sergent eut cette moue militaire qui fait toucher le nez par les
+moustaches.
+
+--Rien?
+
+--C'est-à-dire des prunelles, des mûres dans les ronces, quand il y en a de
+reste de l'an passé, des graines de myrtille, des pousses de fougère.
+
+--Oui. Autant dire rien.
+
+L'aîné des enfants, qui semblait comprendre, dit: J'ai faim.
+
+Le sergent tira de sa poche un morceau de pain de munition et le tendit à
+la mère. La mère rompit le pain en deux morceaux et les donna aux enfants.
+Les petits mordirent avidement.
+
+--Elle n'en a pas gardé pour elle, grommela le sergent.
+
+--C'est qu'elle n'a pas faim, dit un soldat.
+
+--C'est qu'elle est la mère, dit le sergent.
+
+Les enfants s'interrompirent.
+
+--A boire, dit l'un.
+
+--A boire, répéta l'autre.
+
+--Il n'y a pas de ruisseau dans ce bois du diable, dit le sergent.
+
+La vivandière prit le gobelet de cuivre qui pendait à sa ceinture à côté de
+sa clochette, tourna le robinet du bidon qu'elle avait en bandoulière,
+versa quelques gouttes dans le gobelet et approcha le gobelet des lèvres
+des enfants.
+
+Le premier but et fit la grimace.
+
+Le second but et cracha.
+
+--C'est pourtant bon, dit la vivandière.
+
+--C'est du coupe-figure? demanda le sergent.
+
+--Oui, et du meilleur. Mais ce sont des paysans.
+
+Et elle essuya son gobelet.
+
+Le sergent reprit:
+
+--Et comme ça, madame, tu te sauves?
+
+--Il faut bien.
+
+--A travers champs, va comme je te pousse?
+
+--Je cours de toutes mes forces, et puis je marche, et puis je tombe.
+
+--Pauvre paroissienne! dit la vivandière.
+
+--Les gens se battent, balbutia la femme. Je suis tout entourée de coups de
+fusil. Je ne sais pas ce qu'on se veut. On m'a tué mon mari. Je n'ai
+compris que ça.
+
+Le sergent fit sonner à terre la crosse de son fusil, et cria:
+
+--Quelle bête de guerre! nom d'une bourrique!
+
+La femme continua:
+
+--La nuit passée, nous avons couché dans une émousse.
+
+--Tous les quatre?
+
+--Tous les quatre.
+
+--Couché?
+
+--Couché.
+
+--Alors, dit le sergent, couché debout.
+
+Et il se tourna vers les soldats.
+
+--Camarades, un gros vieux arbre creux et mort où un homme peut se fourrer
+comme dans une gaîne, ces sauvages appellent ça une émousse. Qu'est-ce que
+vous voulez? Ils ne sont pas forcés d'être de Paris.
+
+--Coucher dans le creux d'un arbre! dit la vivandière, et avec trois
+enfants!
+
+--Et, reprit le sergent, quand les petits gueulaient, pour les gens qui
+passaient et qui ne voyaient rien du tout, ça devait être drôle d'entendre
+un arbre crier _papa, maman_!
+
+--Heureusement, c'est l'été, soupira la femme.
+
+Elle regardait la terre, résignée, ayant dans les yeux l'étonnement des
+catastrophes.
+
+Les soldats silencieux faisaient cercle autour de cette misère.
+
+Une veuve, trois orphelins, la fuite, l'abandon, la solitude, la guerre
+grondant tout autour de l'horizon, la faim, la soif, pas d'autre nourriture
+que l'herbe, pas d'autre toit que le ciel.
+
+Le sergent s'approcha de la femme et fixa ses yeux sur l'enfant qui tétait.
+La petite quitta le sein, tourna doucement la tête, regarda avec ses belles
+prunelles bleues l'effrayante face velue, hérissée et fauve qui se penchait
+sur elle, et se mit à sourire.
+
+Le sergent se redressa, et l'on vit une grosse larme rouler sur sa joue et
+s'arrêter au bout de sa moustache comme une perle.
+
+Il éleva la voix.
+
+--Camarades, de tout ça je conclus que le bataillon va devenir père. Est-ce
+convenu? Nous adoptons ces trois enfants-là.
+
+--Vive la République! crièrent les grenadiers.
+
+--C'est dit, fit le sergent.
+
+Et il étendit les deux mains au-dessus de la mère et des enfants.
+
+--Voilà, dit-il, les enfants du bataillon du Bonnet-Rouge.
+
+La vivandière sauta de joie.
+
+--Trois têtes dans un bonnet! cria-t-elle.
+
+Puis elle éclata en sanglots, embrassa éperdument la pauvre veuve, et lui
+dit:
+
+--Comme la petite a déjà l'air gamine!
+
+--Vive la République! répétèrent les soldats.
+
+Et le sergent dit à la mère:
+
+--Venez, citoyenne.
+
+
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+LA CORVETTE CLAYMORE
+
+
+
+I. ANGLETERRE ET FRANCE MÊLÉES
+
+Au printemps de 1793, au moment où la France, attaquée à la fois à toutes
+ses frontières, avait la pathétique distraction de la chute des Girondins,
+voici ce qui se passait dans l'archipel de la Manche.
+
+Un soir, le 1er juin, à Jersey, dans la petite baie déserte de Bonnenuit,
+une heure environ avant le coucher du soleil, par un de ces temps brumeux
+qui sont commodes pour s'enfuir parce qu'ils sont dangereux pour naviguer,
+une corvette mettait à la voile. Ce bâtiment, était monté par un équipage
+français, mais faisait partie de la flottille anglaise placée en station et
+comme en sentinelle à la pointe orientale de l'île. Le prince de La
+Tour-d'Auvergne, qui était de la maison de Bouillon, commandait la
+flottille anglaise, et c'était par ses ordres, et pour un service urgent et
+Spécial, que la corvette en avait été détachée.
+
+Cette corvette, immatriculée à la Trinity-House sous le nom de _The
+Claymore_, était en apparence une corvette de charge, mais en réalité une
+corvette de guerre. Elle avait la lourde et pacifique allure marchande; il
+ne fallait pas s'y fier pourtant. Elle avait été construite à deux fins,
+ruse et force: tromper, s'il est possible, combattre, s'il est nécessaire.
+Pour le service qu'elle avait à faire cette nuit-là, le chargement avait été
+remplacé dans l'entre-pont par trente caronades de fort calibre. Ces trente
+caronades, soit qu'on prévit une tempête, soit plutôt, qu'on voulût donner
+une figure débonnaire au navire, étaient à la serre, c'est-à-dire fortement
+amarrées en dedans par de triples chaînes et la volée appuyée aux
+écoutilles lamponnées; rien ne se voyait au dehors; les sabords étaient
+aveuglés: les panneaux étaient fermé; c'était comme un masque mis à la
+corvette. Ces caronades étaient à roue de bronze à rayons, ancien modèle,
+dit «modèle radié». Les corvettes d'ordonnance n'ont de canons que sur le
+pont; celle-ci, faite pour la surprise et l'embûche, était à pont désarmé,
+et avait été construite de façon à pouvoir porter, comme on vient de le
+voir, une batterie d'entre-pont. _La Claymore_ était d'un gabarit
+massif et trapu, et pourtant bonne marcheuse: c'était la coque la plus
+solide de toute la marine anglaise, et au combat elle valait presque une
+frégate, quoiqu'elle n'eût pour mât d'artimon qu'un mâtereau avec une
+simple brigantine. Son gouvernail, de forme rare et savante, avait une
+membrure courbe presque unique qui avait coûté cinquante livres sterling
+dans les chantiers de Southampton.
+
+L'équipage, tout français, était composé d'officiers émigrés et de matelots
+déserteurs. Ces hommes étaient triés; pas un qui ne fût bon marin, bon
+soldat et bon royaliste. Ils avaient le triple fanatisme du navire, de
+l'épée et du roi.
+
+Un demi bataillon d'infanterie de marine, pouvant au besoin être débarqué,
+était amalgamé à l'équipage.
+
+La corvette _Claymore_ avait pour capitaine un chevalier de Saint-Louis, le
+comte du Boisberthelot, un des meilleurs officiers de l'ancienne marine
+royale, pour second le chevalier de La Vieuville qui avait commandé aux
+gardes-françaises la compagnie où Hoche avait été sergent, et pour pilote
+le plus sagace patron de Jersey, Philip Gacquoit.
+
+On devinait que ce navire avait à faire quelque chose d'extraordinaire. Un
+homme en effet venait de s'y embarquer, qui avait tout l'air d'entrer dans
+une aventure. C'était un haut vieillard, droit et robuste, à figure sévère,
+dont il eût été difficile de préciser l'âge, parce qu'il semblait à la fois
+vieux et jeune; un de ces hommes qui sont pleins d'années et pleins de
+force, qui ont des cheveux blancs sur le front et un éclair dans le regard;
+quarante ans pour la rigueur et quatre-vingts ans pour l'autorité. Au
+moment où il était monté sur la corvette, son manteau de mer s'était
+entr'ouvert, et l'on avait pu le voir vêtu, sous ce manteau, de larges
+braies dites _bragou-bras_, de bottes-jambières, et d'une veste en peau de
+chèvre montrant en dessus le cuir passementé de soie, et en dessous le poil
+hérissé et sauvage, costume complet du paysan breton. Ces anciennes vestes
+bretonnes étaient à deux fins, servaient aux jours de fête comme aux jours
+de travail, et se retournaient, offrant à volonté le côté velu ou le côté
+brodé; peaux de bête toute la semaine, habits de gala le dimanche. Le
+vêtement de paysan que portait ce vieillard était, comme pour ajouter à une
+vraisemblance cherchée et voulue, usé aux genoux et aux coudes, et
+paraissait avoir été longtemps porté, et le manteau de mer, de grosse
+étoffe, ressemblait à un haillon de pêcheur. Ce vieillard avait sur la tête
+le chapeau rond du temps, à haute forme et à large bord, qui, rabattu, a
+l'aspect campagnard, et, relevé d'un côté par une ganse à cocarde, a
+l'aspect militaire. Il portait ce chapeau rabaissé à la paysanne, sans
+ganse ni cocarde.
+
+Lord Balcarras, gouverneur de l'île, et le prince de la Tour-d'Auvergne,
+l'avaient en personne conduit et installé à bord. L'agent secret des
+princes, Gélambre, ancien garde du corps de M. le comte d'Artois, avait
+lui-même veillé à l'aménagement de sa cabine, poussant le soin et le
+respect, quoique fort bon gentilhomme, jusqu'à porter derrière ce vieillard
+sa valise. En le quittant pour retourner à terre, M. de Gélambre avait fait
+à ce paysan un profond salut; lord Balcarras lui avait dit: _Bonne chance,
+général_, et le prince de la Tour-d'Auvergne lui avait dit: _Au revoir, mon
+cousin_.
+
+«Le paysan», c'était en effet le nom sous lequel les gens de l'équipage
+s'étaient mis tout de suite à désigner leur passager, dans les courts
+dialogues que les hommes de mer ont entre eux; mais, sans en savoir plus
+long, ils comprenaient que ce paysan n'était pas plus un paysan que la
+corvette de guerre n'était une corvette de charge.
+
+
+Il y avait peu de vent. _La Claymore_ quitta Bonnenuit, passa devant
+Boulay-Bay, et fut quelque temps en vue, courant des bordées; puis elle
+décrut dans la nuit croissante, et s'effaça.
+
+Une heure après, Gélambre, rentré chez lui à Saint-Hélier, expédia, par
+l'exprès de Southampton, à M. le comte d'Artois, au quartier général du duc
+d'York, les quatre lignes qui suivent:
+
+«Monseigneur, le départ vient d'avoir lieu. Succès certain. Dans huit jours
+toute la côte sera en feu, de Granville à Saint-Malo.»
+
+Quatre jours auparavant, par émissaire secret, le représentant Prieur de la
+Marne, en mission près de l'armée des côtes de Cherbourg, et momentanément
+en résidence à Granville, avait reçu, écrit de la même écriture que la
+dépêche précédente, le message qu'on va lire:
+
+«Citoyen représentant, le 1er juin, à l'heure de la marée, la corvette de
+guerre _Claymore_, à batterie masquée, appareillera pour déposer sur
+la côte de France un homme dont voici le signalement: haute taille, vieux,
+cheveux blancs, habits de paysan, mains d'aristocrate. Je vous enverrai
+demain plus de détails. Il débarquera le 2 au matin. Avertissez la
+croisière, capturez la corvette, faites guillotiner l'homme.»
+
+
+
+
+II. NUIT SUR LE NAVIRE ET SUR LE PASSAGER
+
+La corvette, au lieu de prendre par le sud et de se diriger vers
+Sainte-Catherine, avait mis le cap au nord, puis avait tourné à l'ouest et
+s'était résolument engagée entre Serk et Jersey dans le bras de mer qu'on
+appelle le Passage de la Déroute. Il n'y avait alors de phare sur aucun
+point de ces deux côtes.
+
+Le soleil s'était bien couché; la nuit était noire, plus que ne le sont
+d'ordinaire les nuits d'été; c'était une nuit de lune, mais de vastes
+nuages, plutôt de l'équinoxe que du solstice, plafonnaient le ciel, et,
+selon toute apparence, la lune ne serait visible que lorsqu'elle toucherait
+l'horizon, au moment de son coucher. Quelques nuées pendaient jusque sur la
+mer et la couvraient de brume.
+
+Toute cette obscurité était favorable.
+
+L'intention du pilote Gacquoil était de laisser Jersey à gauche et
+Guernesey à droite, et de gagner, par une marche hardie entre les Hanois et
+les Douvres, une baie quelconque du littoral de Saint-Malo, route moins
+courte que par les Minquiers, mais plus sûre, la croisière française ayant
+pour consigne habituelle de faire surtout le guet entre Saint-Hélier et
+Granville.
+
+Si le vent s'y prêtait, si rien ne survenait, et en couvrant la corvette de
+toile, Gacquoil espérait toucher la côte de France au point du jour.
+
+Tout allait bien, la corvette venait de dépasser Gros-Nez; vers neuf
+heures, le temps fit mine de bouder, comme disent les marins, et il y eut
+du vent et de la mer; mais ce vent était bon, et cette mer était forte sans
+être violente. Pourtant, à de certains coups de lame, l'avant de la
+Corvette embarquait.
+
+Le «paysan» que lord Balcarras avait appelé _général_, et auquel le
+prince de La Tour-d'Auvergne avait dit: _mon cousin_, avait le pied
+marin et se promenait avec une gravité tranquille sur le pont de la
+corvette. Il n'avait pas l'air de s'apercevoir qu'elle était fort secouée.
+De temps en temps il tirait de la poche de sa veste une tablette de
+chocolat dont il cassait et mâchait un morceau, ses cheveux blancs
+n'empêchant pas qu'il eût toutes ses dents.
+
+Il ne parlait à personne, si ce n'est, par instants, bas et brièvement, au
+capitaine, qui l'écoutait avec déférence et semblait considérer ce passager
+comme plus commandant que lui-même.
+
+_La Claymore_, habilement pilotée, côtoya, inaperçue dans le
+brouillard, le long escarpement nord de Jersey, serrant de près la côte, à
+cause du redoutable écueil Pierres-de-Leeq qui est au milieu du bras de mer
+entre Jersey et Serk. Gacquoil, debout à la barre, signalant tour à tour la
+Grève de Leeq, Gros-Nez, Plémont, faisait glisser la corvette parmi ces
+chaînes de récifs, en quelque sorte à tâtons, mais avec certitude, comme un
+homme qui est de la maison et qui connaît les êtres de l'océan. La corvette
+n'avait pas de feu à l'avant, de crainte de dénoncer son passage dans ces
+mers surveillées. On se félicitait du brouillard. On atteignit la
+Grande-Etape; la brume était si épaisse qu'à peine distinguait-on la haute
+silhouette du Pinacle. On entendit dix heures sonner au clocher de
+Saint-Ouen, signe que le vent se maintenait vent-arrière. Tout continuait
+d'aller bien; la mer devenait plus houleuse à cause du voisinage de la
+Corbière.
+
+Un peu après dix heures, le comte du Boisberthelot et le chevalier de La
+Vieuville reconduisirent l'homme aux habits de paysan jusqu'à sa cabine,
+qui était la propre chambre du capitaine. An moment d'y entrer, il leur dit
+en baissant la voix:
+
+--Vous le savez, messieurs, le secret importe. Silence jusqu'au moment de
+l'explosion. Vous seuls connaissez ici mon nom.
+
+--Nous l'emporterons au tombeau, répondit Boisberthelot.
+
+--Quant à moi, repartit le vieillard, fussé-je devant la mort, je ne le
+dirais pas.
+
+Et il entra dans sa chambre.
+
+
+
+
+III. NOBLESSE ET ROTURE MÊLÉES
+
+Le commandant et le second remontèrent sur le pont et se mirent à marcher
+côte à côte en causant. Ils parlaient évidemment de leur passager, et voici
+à peu près le dialogue que le vent dispersait dans les ténèbres.
+
+Boisberthelot grommela à demi-voix à l'oreille de La Vieuville:
+
+--Nous allons voir si c'est un chef.
+
+La Vieuville répondit:
+
+--En attendant, c'est un prince.
+
+--Presque.
+
+--Gentilhomme en France, mais prince en Bretagne.
+
+--Comme les La Trémoille, comme les Rohan.
+
+--Dont il est l'allié.
+
+Boisberthelot reprit:
+
+--En France et dans les carrosses du roi, il est marquis comme je suis
+comte et comme vous êtes chevalier.
+
+--Ils sont loin les carrosses! s'écria La Vieuville. Nous en sommes au
+tombereau.
+
+Il y eut un silence.
+
+Boisberthelot repartit:
+
+--A défaut d'un prince français, on prend un prince breton.
+
+--Faute de grives... Non, faute d'un aigle, on prend un corbeau.
+
+--J'aimerais mieux un vautour, dit Boisberthelot. Et la Vieuville répliqua:
+
+--Certes! un bec et des griffes.
+
+--Nous allons voir.
+
+--Oui, reprit La Vieuville, il est temps qu'il y ait un chef. Je suis de
+l'avis de Tinténiac: _un chef, et de la poudre_! Tenez, commandant, je
+connais à peu près tous les chefs possibles et impossibles; ceux d'hier,
+ceux d'aujourd'hui et ceux de demain; pas un n'est la caboche de guerre
+qu'il nous faut. Dans cette diable de Vendée, il faut un général qui soit
+en même temps un procureur; il faut ennuyer l'ennemi, lui disputer le
+moulin, le buisson, le fossé, le caillou, lui faire de mauvaises querelles,
+tirer parti de tout, veiller à tout, massacrer beaucoup, faire des
+exemples, n'avoir ni sommeil ni pitié. À cette heure, dans cette armée de
+paysans, il y a des héros, il n'y a pas de capitaines. D'Elbée est nul,
+Leseure est malade, Bonchamps fait grâce; il est bon, c'est bête. La
+Rochejaquelein est un magnifique sous-lieutenant; Silz est un officier de
+rase campagne, impropre à la guerre d'expédients; Cathelineau est un
+Charretier naïf, Stofflet est un garde-chasse rusé, Bérard est inepte,
+Boulainvilliers est ridicule, Charette est horrible. Et je ne parle pas du
+barbier Gaston. Car, Mordemonbleu! À quoi bon chamailler la révolution et
+quelle différence y a-t-il entre les républicains et nous si nous faisons
+commander les gentilshommes par les perruquiers?
+
+--C'est que cette chienne de révolution nous gagne, nous aussi.
+
+--Une gale qu'a la France?
+
+--Gale du tiers état, reprit Boisberthelot. L'Angleterre seule peut nous
+tirer de là.
+
+--Elle nous en tirera, n'en doutez pas, capitaine.
+
+--En attendant, c'est laid.
+
+--Certes, des manants partout; la monarchie qui a pour général en chef
+Stofflet, garde-chasse de M. de Maulevrier, n'a rien à envier à la
+république qui a pour ministre Pache, fils du portier du duc de Castries.
+Quel vis-à-vis que cette guerre de la Vendée: d'un côté Santerre le
+brasseur, de l'autre Gaston le merlan!
+
+--Mon cher La Vieuville, je fais un certain cas de ce Gaston. Il n'a point
+mal agi dans son commandement de Guéménée. Il a gentiment arquebusé trois
+cents bleus après leur avoir fait creuser leur fosse par eux-mêmes.
+
+--A la bonne heure, mais je l'eusse fait tout aussi bien que lui.
+
+--Pardieu, sans doute. Et moi aussi.
+
+--Les grands actes de guerre, reprit La Vieuville, veulent de la noblesse
+dans qui les accomplit. Ce sont choses de chevaliers et non de perruquiers.
+
+--Il y a pourtant dans ce tiers état, répliqua Boisberthelot, des hommes
+estimables. Tenez, par exemple, cet horloger Joly. Il avait été sergent au
+régiment de Flandre, il se fait chef vendéen, il commande une bande de la
+côte; il a un fils, qui est républicain, et, pendant que le père sert dans
+les blancs, le fils sert dans les bleus. Rencontre. Bataille. Le père fait
+prisonnier son fils, et lui brûle la cervelle.
+
+--Celui-là est bien, dit La Vieuville.
+
+--Un Brutus royaliste, reprit Boisberthelot.
+
+--Cela n'empêche pas qu'il est insupportable d'être commandé par un
+Coquereau, un Jean-Jean, un Moulins, un Focart, un Bouju, un Chouppes!
+
+--Mon cher chevalier, la colère est la même de l'autre côté. Nous sommes
+pleins de bourgeois; ils sont pleins de nobles. Croyez-vous que les
+sans-culottes soient contents d'être commandés par le comte de Canclaux, le
+vicomte de Miranda, le vicomte de Beauharnais, le comte de Valence, le
+marquis de Custine et le duc de Biron!
+
+--Quel gâchis!
+
+--Et le duc de Chartres!
+
+--Fils d'Egalité. Ah çà, quand sera-t-il roi, celui-là?
+
+--Jamais.
+
+--Il monte au trône. Il est servi par ses crimes.
+
+--Et desservi par ses vices, dit Boisberthelot.
+
+Il y eut encore un silence, et Boisberthelot poursuivit:
+
+--Il avait pourtant voulu se réconcilier. Il était venu voir le roi.
+J'étais là, à Versailles, quand on lui a craché dans le dos.
+
+--Du haut du grand escalier?
+
+--Oui.
+
+--On a bien fait.
+
+--Nous l'appelions Bourbon le Bourbeux.
+
+--Il est chauve, il a des pustules, il est régicide, pouah!
+
+Et La Vieuville ajouta:
+
+--Moi, j'étais à Ouessant avec lui.
+
+--Sur le _Saint-Esprit?_
+
+--Oui.
+
+--S'il eût obéi au signal de tenir le vent que lui faisait l'amiral
+d'Orvilliers, il empêchait les anglais de passer.
+
+--Certes.
+
+--Est-il vrai qu'il se soit, caché à fond de cale?
+
+--Non. Mais il faut le dire tout de même.
+
+Et La Vieuville éclata de rire.
+
+Boisberthelot reprit:
+
+--Il y a des imbéciles. Tenez, ce Boulaivilliers dont vous parliez, La
+Vieuville, je l'ai connu, je l'ai vu de près. Au commencement, les paysans
+étaient armés de piques; ne s'était-il pas fourré dans la tête d'en faire
+des piquiers? Il voulait leur apprendre l'exercice de la pique-en-biais et
+de la pique-traînante-le-fer-devant. Il avait rêvé de transformer ces
+sauvages en soldats de ligne. Il prétendait leur enseigner à émousser les
+angles d'un carré et à faire des bataillons à centre vide. Il leur
+baragouinait la vieille langue militaire; pour dire un chef d'escouade, il
+disait, un _cap d'escadre_, ce qui était l'appellation des caporaux sous
+Louis XIV. Il s'obstinait à créer un régiment avec tous ces braconniers; il
+avait des compagnies régulières dont les sergents se rangeaient en rond
+tous les soirs, recevant le mot, et le contre-mot du sergent de la
+colonelle qui les disait tout bas au sergent de la lieutenance, lequel les
+disait à son voisin qui les transmettait au plus proche, et ainsi d'oreille
+en oreille jusqu'au dernier. Il cassa un officier qui ne s'était pas levé
+tète nue pour recevoir le mot d'ordre de la bouche du sergent. Vous jugez
+comme cela a réussi. Ce butor ne comprenait pas que les paysans veulent
+être menés à la paysanne, et qu'on ne fait pas des hommes de caserne avec
+des hommes des bois. Oui, j'ai connu ce Boulainvilliers-là.
+
+Ils firent quelques pas, chacun songeant de son côté.
+
+Puis la causerie continua.
+
+--A propos, se confirme-t-il que Dampierre soit tué?
+
+--Oui, commandant.
+
+--Devant Condé?
+
+--Au camp de Pamars. D'un boulet de canon.
+
+Boisberthelot soupira.
+
+--Le comte de Dampierre. Encore un des nôtres qui était des leurs!
+
+--Bon voyage! dit La Vieuville.
+
+--Et Mesdames? où sont-elles?
+
+--A Trieste.
+
+--Toujours?
+
+--Toujours.
+
+Et La Vieuville s'écria:
+
+--Ah! cette république! que de dégâts pour peu de chose! Quand on pense que
+cette révolution est venue pour un déficit de quelques millions!
+
+--Se défier des petits points de départ, dit Boisberthelot.
+
+--Tout va mal, reprit La Vieuville.
+
+--Oui, La Rouarie est mort, Du Dresnay est idiot. Quels tristes meneurs que
+tous ces évêques, ce Coucy, l'évêque de la Rochelle, ce Beaupoil
+Saint-Aulaire, l'évêque de Poitiers, ce Mercy, l'évêque de Luçon, amant de
+madame de L'Eschasserie!...
+
+--Laquelle s'appelle Servanteau, vous savez, commandant; L'Eschasserie est
+un nom de terre.
+
+--Et ce faux évêque d'Agra, qui est curé de je ne sais quoi!
+
+--De Dol. Il s'appelle Guillot de Folleville. Il est brave, du reste, et se
+bat.
+
+--Des prêtres quand il faudrait des soldats! Des évêques qui ne sont pas
+des évêques! des généraux qui ne sont pas des généraux!
+
+La Vieuville interrompit Boisberthelot.
+
+--Commandant, vous avez le _Moniteur_ dans votre cabine?
+
+--Oui.
+
+--Qu'est-ce donc qu'on joue à Paris dans ce moment-ci?
+
+--_Adèle et Paulin_, et _la Caverne_.
+
+--Je voudrais voir ça.
+
+--Vous le verrez. Nous serons à Paris dans un mois.
+
+Boisberthelot réfléchit un instant et ajouta:
+
+--Au plus tard. M. Windham l'a dit à milord Hood.
+
+--Mais alors, commandant, tout ne va pas si mal?
+
+--Tout irait bien, parbleu, à la condition que la guerre de Bretagne fût
+bien conduite.
+
+La Vieuville hocha la tête.
+
+--Commandant, reprit-il, débarquerons-nous l'infanterie de marine?
+
+--Oui, si la côte est pour nous; non, si elle est hostile. Quelquefois il
+faut que la guerre enfonce les portes, quelquefois il faut qu'elle se
+lisse. La guerre civile doit toujours avoir dans sa poche une fausse clef.
+On fera le possible. Ce qui importe, c'est le chef.
+
+Et Boisberthelot, pensif, ajouta:
+
+--La Vieuville, que penseriez-vous du chevalier de Dieuzie?
+
+--Du jeune?
+
+--Oui.
+
+--Pour commander?
+
+--Oui.
+
+--Que c'est encore un officier de plaine et de bataille rangée. La
+broussaille ne connaît que le paysan.
+
+--Alors, résignez-vous au général Stofflet et au général Cathelineau.
+
+La Vieuville rêva un moment, et dit:
+
+--Il faudrait un prince, un prince de France, un prince du sang. Un vrai
+prince.
+
+--Pourquoi? Qui dit prince...
+
+--Dit poltron. Je le sais, commandant. Niais c'est pour l'effet sur les
+gros yeux bêtes des gars.
+
+--Mon cher chevalier, les princes ne veulent pas venir.
+
+--On s'en passera.
+
+Boisberthelot fit ce mouvement machinal qui consiste à se presser le front
+avec la main, comme pour en faire sortir une idée.
+
+Il reprit:
+
+--Enfin, essayons de ce général-ci.
+
+--C'est un grand gentilhomme.
+
+--Croyez-vous qu'il suffira?
+
+--Pourvu qu'il soit bon, dit La Vieuville.
+
+--C'est-à-dire féroce, dit Boisberthelot.
+
+Le comte et le chevalier se regardèrent.
+
+--Monsieur du Boisberthelot, vous avez dit le mot. Féroce. Oui, c'est là ce
+qu'il nous faut. Ceci est la guerre sans miséricorde. L'heure est aux
+sanguinaires. Les régicides ont coupé la tête à Louis XVI, nous arracherons
+les quatre membres aux régicides. Oui, le général nécessaire est le général
+inexorable. Dans l'Anjou et dans le haut Poitou, les chefs font les
+magnanimes, on patauge dans la générosité, rien ne va. Dans le Marais et
+dans le pays de Retz, les chefs sont atroces, tout marche. C'est parce que
+Charette est féroce qu'il tient tête à Parrein. Hyène contre hyène.
+
+Boisberthelot n'eut pas le temps de répondre à La Vieuville. La Vieuville
+eut la parole brusquement coupée par un cri désespéré, et en même temps on
+entendit un bruit qui ne ressemblait à aucun des bruits qu'on entend. Ce
+cri et ces bruits venaient du dedans du navire.
+
+Le capitaine et le lieutenant se précipitèrent vers l'entrepont, mais ne
+purent y entrer. Tous les canonniers remontaient éperdus.
+
+Une chose effrayante venait d'arriver.
+
+
+
+
+IV. TORMENTUM BELLI
+
+Une des caronades de la batterie, une pièce de vingt-quatre, s'était
+détachée.
+
+Ceci est le plus redoutable peut-être des évènements de mer. Rien de plus
+terrible ne peut arriver à un navire de guerre au large et en pleine
+marche.
+
+Un canon qui casse son amarre devient brusquement on ne sait quelle bête
+surnaturelle. C'est une machine qui se transforme en un monstre. Cette
+masse court sur ses roues, a des mouvements de bille de billard, penche
+avec le roulis, plonge avec le tangage, va, vient, s'arrête, paraît
+méditer, reprend sa course, traverse comme une flèche le navire d'un bout à
+l'autre, pirouette, se dérobe, s'évade, se cabre, heurte, ébrèche, tue,
+extermine. C'est un bélier qui bat à sa fantaisie une muraille. Ajoutez
+ceci: le bélier est de fer, la muraille est de bois. C'est l'entrée en
+liberté de la matière; on dirait que cet esclave éternel se venge; il
+semble que la méchanceté qui est dans ce que nous appelons les objets
+inertes sorte et éclate tout à coup; cela a l'air de perdre patience et de
+prendre une étrange revanche obscure; rien de plus inexorable que la colère
+de l'inanimé. Ce bloc forcené a les sauts de la panthère, la lourdeur de
+l'éléphant, l'agilité de la souris, l'opiniâtreté de la cognée, l'inattendu
+de la houle, les coups de coude de l'éclair, la surdité du sépulcre. Il
+pèse dix mille, et il ricoche comme une balle d'enfant. Ce sont des
+tournoiements brusquement coupés d'angles droits. Et que faire? Comment en
+venir à bout? Une tempête cesse, un cyclone passe, un vent tombe, un mât
+brisé se remplace, une voie d'eau se bouche, un incendie s'éteint: mais que
+devenir avec cette énorme brute de bronze? De quelle façon s'y prendre?
+Vous pouvez raisonner un dogue, étonner un taureau, fasciner un boa,
+effrayer un tigre, attendrir un lion; aucune ressource avec ce monstre, un
+canon lâché. Vous ne pouvez pas le tuer, il est mort. Et en même temps,
+il vit. Il vit d'une vie sinistre qui lui vient de l'infini. Il a sous lui
+son plancher qui le balance. Il est remué par le navire qui est remué par
+la mer qui est remuée par le vent. Cet exterminateur est un jouet. Le
+navire, les flots, les souffles, tout cela le tient; de là sa vie affreuse.
+Que faire à cet engrenage? Comment entraver ce mécanisme monstrueux du
+naufrage? Comment prévoir ces allées et venues, ces retours, ces arrêts,
+ces chocs? Chacun de ses coups au bordage peut défoncer le navire. Comment
+deviner ces affreux méandres? On a affaire à un projectile qui se ravise,
+qui a l'air d'avoir des idées, et qui change à chaque instant de direction.
+Comment arrêter ce qu'il faut éviter? L'horrible canon se démène, mange,
+recule, frappe à droite, frappe à gauche, fuit, passe, déconcerte
+l'attente, broie l'obstacle, écrase les hommes comme des mouches. Toute la
+terreur de la situation est dans la mobilité du plancher. Comment combattre
+un plan incliné qui a des caprices? Le navire a, pour ainsi dire, dans le
+ventre la foudre prisonnière qui cherche à s'échapper; quelque chose comme
+un tonnerre roulant sur un tremblement de terre.
+
+
+En un instant tout l'équipage fut sur pied. La faute était au chef de pièce
+qui avait négligé de serrer l'écrou de la chaîne d'amarrage et mal entravé
+les quatre roues de la caronade; ce qui donnait du jeu à la semelle et au
+châssis, désaccordait les deux plateaux, et avait fini par disloquer la
+brague. Le combleau s'était cassé, de sorte que le canon n'était plus ferme
+à l'affût. La brague fixe, qui empêche le recul, n'était pas encore en
+usage a cette époque. Un paquet de mer étant venu frapper le sabord, la
+caronade mal amarrée avait reculé et brisé sa chaîne, et s'était mise à
+errer formidablement dans l'entre-pont.
+
+Qu'on se figure, pour avoir une idée de ce glissement étrange, une goutte
+d'eau courant sur une vitre.
+
+Au moment où l'amarre cassa, les canonniers étaient dans la batterie. Les
+uns groupés, les autres épars, occupés aux ouvrages de mer que font les
+marins en prévoyance d'un branle-bas de combat. La caronade, lancée par le
+tangage, fit un trouée dans ce tas d'hommes et en écrasa quatre du premier
+coup, puis, reprise et décochée par le roulis, elle coupa en deux un
+cinquième misérable, et alla heurter à la muraille de bâbord une pièce de
+la batterie qu'elle démonta. De là le cri de détresse qu'on venait
+d'entendre. Tous les hommes se pressèrent à l'escalier-échelle. La batterie
+se vida en un clin d'oeil.
+
+L'énorme pièce avait été laissée seule. Elle était livrée à elle-même. Elle
+était sa maîtresse, et la maîtresse du navire. Elle pouvait en faire ce
+qu'elle voulait. Tout cet équipage d'hommes accoutumés à rire dans la
+bataille tremblait. Dire l'épouvante est impossible.
+
+Le capitaine Boisberthelot et le lieutenant La Vieuville, deux intrépides
+pourtant, s'étaient arrêtés au haut de l'escalier, et, muets, pâles,
+hésitants, regardaient dans l'entre-pont. Quelqu'un les écarta du coude et
+descendit.
+
+C'était leur passager, le paysan, l'homme dont ils venaient de parler le
+moment d'auparavant.
+
+Arrivé au bas de l'escalier-échelle, il s'arrêta.
+
+
+
+
+V. VIS ET VIR
+
+Le canon allait et venait dans l'entre-pont. On eût dit le chariot vivant
+de l'Apocalypse. Le falot de marine, oscillant sous l'étrave de la
+batterie, ajoutait à cette vision un vertigineux balancement d'ombre et de
+lumière. La forme du canon s'effaçait dans la violence de sa course, et il
+apparaissait, tantôt noir dans la clarté, tantôt reflétant de vagues
+blancheurs dans l'obscurité.
+
+Il continuait l'exécution du navire. Il avait déjà fracassé quatre autres
+pièces et fait dans la muraille deux crevasses, heureusement au-dessus de
+la flottaison, mais par où l'eau entrerait, s'il survenait une bourrasque.
+Il se ruait frénétiquement sur la membrure; les porques très robustes
+résistaient, les bois courbes ont une solidité particulière; mais on
+entendait leurs craquements sous cette massue démesurée, frappant, avec une
+sorte d'ubiquité inouïe, de tous les côtés à la fois. Un grain de plomb
+secoué dans une bouteille n'a pas des percussions plus insensées et plus
+rapides. Les quatre roues passaient et repassaient sur les hommes tués, les
+coupaient, les dépeçaient et les déchiquetaient, et des cinq cadavres
+avaient fait vingt tronçons qui roulaient à travers la batterie; les têtes
+mortes semblaient crier; des ruisseaux de sang se tordaient sur le plancher
+selon les balancements du roulis. Le vaigrage, avarié en plusieurs
+endroits, commençait à s'entr'ouvrir. Tout le navire était plein d'un bruit
+monstrueux.
+
+Le capitaine avait promptement repris son sang-froid, et sur son ordre ou
+avait jeté par le carré, dans l'entre-pont, tout ce qui pouvait amortir et
+entraver la course effrénée du canon, les matelas, les hamacs, les
+rechanges de voiles, les rouleaux de cordages, les sacs d'équipage, et les
+ballots de faux assignats dont la corvette avait tout un chargement, cette
+infamie anglaise étant regardée comme de bonne guerre.
+
+Mais que pouvaient faire ces chiffons, personne n'osant descendre pour les
+disposer comme il eût fallu? En quelques minutes ce fut de la charpie.
+
+Il y avait juste assez de mer pour que l'accident fût aussi complet que
+possible. Une tempête eût été désirable; elle eût peut-être culbuté le
+canon, et une fois les quatre roues en l'air, on eût pu s'en rendre maître.
+
+Cependant le ravage s'aggravait. Il y avait des écorchures et même des
+fractures aux mâts, qui, emboîtés dans la charpente de la quille,
+traversent les étages des navires et y font comme de gros piliers ronds.
+Sous les frappements convulsifs du canon, le mât de misaine s'était
+lézardé, le grand mât lui-même était entamé. La batterie se disloquait.
+Dix pièces sur trente étaient hors de combat; les brèches au bordage se
+multipliaient, et la corvette commençait à faire eau.
+
+Le vieux passager descendu dans l'entre-pont semblait un homme de pierre au
+bas de l'escalier. Il jetait sur cette dévastation un oeil sévère. Il ne
+bougeait point. Il paraissait impossible de faire un pas dans la batterie.
+
+Chaque mouvement de la caronade en liberté ébauchait l'effondrement du
+navire. Encore quelques instants, et le naufrage était inévitable.
+
+Il fallait périr ou couper court au désastre; prendre un parti; mais
+lequel?
+
+Quelle combattante que cette caronade!
+
+Il s'agissait d'arrêter cette épouvantable folle.
+
+Il s'agissait de colleter cet éclair.
+
+Il s'agissait de terrasser cette foudre.
+
+Boisberthelot dit à La Vieuville:
+
+--Croyez-vous en Dieu, chevalier?
+
+La Vieuville répondit:
+
+--Oui. Non. Quelquefois.
+
+--Dans la tempête?
+
+--Oui. Et dans des moments comme celui-ci.
+
+--Il n'y a en effet que Dieu qui puisse nous tirer de là, dit
+Boisberthelot.
+
+Tous se taisaient, laissant la caronade faire son fracas horrible.
+
+Du dehors, le flot battant le navire répondait aux chocs du canon par des
+coups de mer. On eût dit deux marteaux alternant.
+
+Tout à coup, dans cette espèce de cirque inabordable où bondissait le canon
+échappé, on vit un homme apparaître, une barre de fer à la main. C'était
+l'auteur de la catastrophe, le chef de pièce coupable de négligence et
+cause de l'accident, le maître de la caronade. Avant fait le mal, il
+voulait le réparer. Il avait empoigné une barre d'anspect d'une main, une
+drosse à nœud coulant de l'autre main, et il avait sauté par le carré dans
+l'entre-pont.
+
+Alors une chose farouche commença; spectacle titanique; le combat du canon
+contre le canonnier; la bataille de la matière et de l'intelligence, le
+duel de la chose contre l'homme.
+
+L'homme s'était posté dans un angle, et, sa barre et sa corde dans ses deux
+poings, adossé à une porque, affermi sur ses jarrets qui semblaient deux
+piliers d'acier, livide, calme, tragique, comme enraciné dans le plancher,
+il attendait.
+
+Il attendait que le canon passât près de lui.
+
+Le canonnier connaissait sa pièce, et il lui semblait qu'elle devait le
+connaître. Il vivait depuis longtemps avec elle. Que de fois il lui avait
+fourré la main dans la gueule! C'était son monstre familier. Il se mit à
+lui parler comme à son chien.--Viens, disait-il. Il l'aimait peut-être.
+
+Il paraissait souhaiter qu'elle vînt à lui.
+
+Mais venir à lui, c'était venir sur lui. Et alors il était perdu. Comment
+éviter l'écrasement? Là était la question. Tous regardaient, terrifiés. Pas
+une poitrine ne respirait librement, excepté peut-être celle du vieillard
+qui était seul dans l'entre-pont avec les deux combattants, témoin
+sinistre.
+
+Il pouvait lui-même être broyé par la pièce. Il ne bougeait pas.
+
+Sous eux le flot, aveugle, dirigeait le combat.
+
+Au moment où, acceptant ce corps-à-corps effroyable, le canonnier vint
+provoquer le canon, un hasard des balancements de la mer fit que la
+caronade demeura un moment immobile et comme stupéfaite.--Viens donc! lui
+disait l'homme. Elle semblait écouter.
+
+Subitement elle sauta sur lui. L'homme esquiva le choc.
+
+La lutte s'engagea. Lutte inouïe. Le fragile se colletant avec
+l'invulnérable. Le belluaire de chair attaquant la bête d'airain. D'un côté
+une force, de l'autre une âme.
+
+Tout cela se passait dans une pénombre. C'était comme la vision indistincte
+d'un prodige.
+
+Une âme, chose étrange, on eût dit que le canon en avait une, lui aussi;
+mais une âme de haine et de rage. Cette cécité paraissait avoir des yeux.
+Le monstre avait l'air de guetter l'homme. Il y avait, on l'eût pu croire
+du moins, de la ruse dans cette masse. Elle aussi choisissait son moment.
+C'était on ne sait quel gigantesque insecte de fer ayant ou semblant avoir
+une volonté de démon. Par moments, cette sauterelle colossale cognait le
+plafond bas de la batterie, puis elle retombait sur ses quatre roues comme
+un tigre sur ses quatre griffes, et se remettait à courir sur l'homme. Lui,
+souple, agile, adroit, se tordait comme une couleuvre sous tous ces
+mouvements de foudre. Il évitait les rencontres, mais les coups auxquels il
+se dérobait tombaient sur le navire et continuaient de le démolir.
+
+Un bout de chaîne cassée était resté accroché à la caronade. Cette chaîne
+s'était enroulée on ne sait comment dans la vis du bouton de culasse. Une
+extrémité de la chaîne était fixée à l'affût. L'autre, libre, tournoyait
+éperdument autour du canon dont elle exagérait tous les soubresauts. La vis
+la tenait comme une main fermée, et cette chaîne, multipliant les coups de
+bélier par des coups de lanière, faisait autour du canon un tourbillon
+terrible, fouet de fer dans un poing d'airain. Cette chaîne compliquait le
+combat.
+
+Pourtant l'homme luttait. Même, par instants, c'était l'homme qui attaquait
+le canon; il rampait le long du bordage, sa barre et sa corde à la main; et
+le canon avait l'air de comprendre, et, comme s'il devinait un piège,
+fuyait. L'homme, formidable, le poursuivait.
+
+De telles choses ne peuvent durer longtemps. Le canon sembla se dire tout à
+coup: Allons! il faut en finir! et il s'arrêta. On sentit l'approche du
+dénoûment. Le canon, comme en suspens, semblait avoir ou avait, car pour
+tous c'était un être, une préméditation féroce. Brusquement, il se
+précipita sur le canonnier. Le canonnier se rangea de côté, le laissa
+passer, et lui cria en riant: A refaire! Le canon, comme furieux, brisa une
+caronade à bâbord; puis, ressaisi par la fronde invisible qui le tenait, il
+s'élança à tribord sur l'homme, qui échappa. Trois caronades s'effondrèrent
+sous la poussée du canon; alors, comme aveugle et ne sachant plus ce qu'il
+faisait, il tourna le dos à l'homme, roula de l'arrière à l'avant, détraqua
+l'étrave, et alla faire une brèche à la muraille de la proue. L'homme
+s'était réfugié au pied de l'escalier, à quelques pas du vieillard témoin.
+Le canonnier tenait sa barre d'anspect en arrêt. Le canon parut
+l'apercevoir, et, sans prendre la peine de se retourner, recula sur l'homme
+avec une promptitude de coup de hache. L'homme acculé au bordage était
+perdu. Tout l'équipage poussa un cri.
+
+Mais le vieux passager jusqu'alors immobile s'était élancé, lui-même plus
+rapide que toutes ces rapidités farouches. Il avait saisi un ballot de faux
+assignats, et, au risque d'être écrasé, il avait réussi à le jeter entre
+les roues de la caronade. Ce mouvement décisif et périlleux n'eût pas été
+exécuté avec plus de justesse et de précision par un homme rompu à tous les
+exercices décrits dans le livre de Durosel sur la _Manoeuvre du canon de
+mer_.
+
+Le ballot fit l'effet d'un tampon. Le caillou enraye un bloc, une branche
+d'arbre détourne une avalanche. La caronade trébucha. Le canonnier à son
+tour, saisissant ce joint redoutable, plongea sa barre de fer entre les
+rayons d'une des roues d'arrière. Le canon s'arrêta.
+
+Il penchait. L'homme, d'un mouvement de levier imprimé à la barre, le fit
+basculer. La lourde masse se renversa, avec le bruit d'une cloche qui
+s'écroule, et l'homme se ruant à corps perdu, ruisselant de sueur, passa le
+noeud coulant de la drosse au cou de bronze du monstre terrassé.
+
+C'était fini. L'homme avait vaincu. La fourmi avait eu raison du
+mastodonte; le pygmée avait fait le tonnerre prisonnier.
+
+Les soldats et les marins battirent des mains.
+
+Tout l'équipage se précipita avec des câbles et des chaînes, et en un
+instant le canon fut amarré.
+
+Le canonnier salua le passager.
+
+--Monsieur, lui dit-il, vous m'avez sauvé la vie.
+
+Le vieillard avait repris son attitude impassible, et ne répondit pas.
+
+
+
+
+
+VI. LES DEUX PLATEAUX DE LA BALANCE
+
+L'homme avait vaincu, mais on pouvait dire que le canon avait vaincu aussi.
+Le naufrage immédiat était évité, mais la corvette n'était point sauvée. Le
+délabrement du navire paraissait irrémédiable. Le bordage avait cinq
+brèches, dont une fort grande à l'avant; vingt caronades sur trente
+gisaient dans leur cadre. La caronade ressaisie et remise à la chaîne
+était elle-même hors de service; la vis du bouton de culasse était forcée,
+et par conséquent le pointage impossible. La batterie était réduite à neuf
+pièces. La cale faisait eau. Il fallait tout de suite courir aux avaries et
+faire jouer les pompes.
+
+L'entre-pont, maintenant qu'on le pouvait regarder, était effroyable à
+voir. Le dedans d'une cage d'éléphant furieux n'est pas plus démantelé.
+
+Quelle que fût pour la corvette la nécessité de ne pas être aperçue, il y
+avait une nécessité plus impérieuse encore, le sauvetage immédiat. Il avait
+fallu éclairer le pont par quelques falots plantés çà et là dans le
+bordage.
+
+Cependant, tout le temps qu'avait duré cette diversion tragique, l'équipage
+étant absorbé par une question de vie ou de mort, on n'avait guère su ce
+qui se passait hors de la corvette. Le brouillard s'était épaissi; le temps
+avait changé; le vent avait fait du navire ce qu'il avait voulu; on était
+hors de route, à découvert de Jersey et de Guernesey, plus au sud qu'on ne
+devait l'être; on se trouvait en présence d'une mer démontée. De grosses
+vagues venaient baiser les plaies béantes de la corvette, baisers
+redoutables. Le bercement de la mer était menaçant. La brise devenait bise.
+Une bourrasque, une tempête peut-être, se dessinait. On ne voyait pas à
+quatre lames devant soi.
+
+Pendant que les hommes d'équipage réparaient en hâte et sommairement les
+ravages de l'entre-pont, aveuglaient les voies d'eau et remettaient en
+batterie les pièces échappées au désastre, le vieux passager était remonté
+sur le pont.
+
+Il s'était adossé au grand mât.
+
+Il n'avait point pris garde à un mouvement qui avait eu lieu dans le
+navire. Le chevalier de La Vieuville avait fait mettre en bataille des deux
+côtés du grand mât les soldats d'infanterie de marine, et, sur un coup de
+sifflet du maître d'équipage, les matelots occupés à la manoeuvre s'étaient
+rangés debout sur les vergues.
+
+Le comte du Boisberthelot s'avança vers le passager.
+
+Derrière le capitaine marchait un homme hagard, haletant, les habits en
+désordre, l'air satisfait pourtant.
+
+C'était le canonnier qui venait de se montrer si à propos dompteur de
+monstres, et qui avait eu raison du canon.
+
+Le comte fit au vieillard vêtu en paysan le salut militaire, et lui dit:
+
+--Mon général, voilà l'homme.
+
+Le canonnier se tenait debout, les yeux baissés, dans l'attitude
+d'ordonnance.
+
+Le comte du Boisberthelot reprit:
+
+--Mon général, en présence de ce qu'a fait cet homme, ne pensez-vous pas
+qu'il y a pour ses chefs quelque chose à faire?
+
+--Je le pense, dit le vieillard.
+
+--Veuillez donner des ordres, repartit Boisberthelot.
+
+--C'est à vous de les donner. Vous êtes le capitaine.
+
+--Mais vous êtes le général, reprit Boisberthelot.
+
+Le vieillard regarda le canonnier.
+
+--Approche, dit-il.
+
+Le canonnier fit un pas.
+
+Le vieillard se tourna vers le comte du Boisberthelot,
+détacha la croix de Saint-Louis du capitaine, et la noua à la
+vareuse du canonnier.
+
+--Hurrah! crièrent les matelots.
+
+Les soldats de marine présentèrent les armes.
+
+Et le vieux passager, montrant du doigt le canonnier ébloui, ajouta:
+
+--Maintenant, qu'on fusille cet homme.
+
+La stupeur succéda à l'acclamation.
+
+Alors, au milieu d'un silence de tombe, le vieillard éleva la voix. Il dit:
+
+--Une négligence a compromis ce navire. A cette heure il est peut-être
+perdu. Etre en mer, c'est être devant l'ennemi. Un navire qui fait une
+traversée est une armée qui livre une bataille. La tempête se cache, mais
+ne s'absente pas. Toute la mer est une embuscade. Peine de mort à toute
+faute commise en présence de l'ennemi. Il n'y a pas de faute réparable. Le
+courage doit être récompensé, et la négligence doit être punie.
+
+Ces paroles tombaient l'une après l'autre, lentement, gravement, avec une
+sorte de mesure inexorable, comme des coups de cognée sur un chêne.
+
+Et le vieillard, regardant les soldats, ajouta:
+
+--Faites.
+
+L'homme à la veste duquel brillait la croix de Saint-Louis courba la tête.
+
+Sur un signe du comte du Boisberthelot, deux matelots descendirent dans
+l'entre-pont, puis revinrent apportant le hamac-suaire; l'aumônier du bord,
+qui depuis le départ était en prière dans le carré des officiers,
+accompagnait les deux matelots; un sergent détacha de la ligne de bataille
+douze soldats qu'il rangea sur deux rangs, six par six; le canonnier,
+sans dire un mot, se plaça entre les deux files. L'aumônier, le crucifix à
+la main, s'avança et se mit près de lui.
+
+--Marche, dit le sergent. Le peloton se dirigea à pas lents vers l'avant;
+les deux matelots, portant le suaire, suivaient.
+
+Un morne silence se fit sur la corvette. Un ouragan lointain soufflait.
+
+Quelques instants après, une détonation éclata dans les ténèbres, une lueur
+passa, puis tout se tut, et l'on entendit le bruit que fait un corps en
+tombant dans la mer.
+
+Le vieux passager, toujours adossé au grand mât, avait croisé les bras, et
+songeait. Boisberthelot, dirigeant vers lui l'index de sa main gauche, dit
+bas à La Vieuville:
+
+--La Vendée a une tête.
+
+
+
+
+VII. QUI MET A LA VOILE MET A LA LOTERIE
+
+Mais qu'allait devenir la corvette?
+
+Les nuages, qui toute la nuit s'étaient mêlés aux vagues, avaient fini par
+s'abaisser tellement qu'il n'y avait plus d'horizon et que toute la mer
+était comme sous un manteau. Rien que le brouillard. Situation toujours
+périlleuse, même pour un navire bien portant.
+
+A la brume s'ajoutait la houle.
+
+On avait mis le temps à profit; on avait allégé la corvette en jetant à la
+mer tout ce qu'on avait pu déblayer du dégât. fait par la caronade, les
+canons démontés, les affûts brisés, les membrures tordues ou déclouées, les
+pièces de bois ou de fer fracassées; on avait ouvert les sabords, et l'on
+avait fait glisser sur des planches dans les vagues les cadavres et les
+débris humains enveloppés dans des prélarts.
+
+La mer commençait à n'être plus tenable. Non que la tempête devînt
+précisément imminente; il semblait au contraire qu'on entendît décroître
+l'ouragan qui bruissait derrière l'horizon, et la rafale s'en allait au
+nord; mais les lames restaient très hautes, ce qui indiquait un mauvais
+fond de mer, et, malade comme était la corvette, elle était peu résistante
+aux secousses, et les grandes vagues pouvaient lui être funestes.
+
+Gacquoil était à la barre, pensif.
+
+Faire bonne mine à mauvais jeu, c'est l'habitude des commandants de mer.
+
+La Vieuville, qui était une nature d'homme gai dans les désastres, accosta
+Gacquoil.
+
+
+--Eh bien, pilote, dit-il, l'ouragan rate. L'envie d'éternuer n'aboutit
+pas. Nous nous en tirerons. Nous aurons du vent. Voilà tout.
+
+Gacquoil, sérieux, répondit:
+
+--Qui a du vent a du flot.
+
+Ni riant, ni triste, tel est le marin. La réponse avait un sens inquiétant.
+Pour un navire qui fait eau, avoir du flot c'est s'emplir vite. Gacquoil
+avait souligné ce pronostic d'un vague froncement de sourcil. Peut-être,
+après la catastrophe; du canon et du canonnier, La Vieuville avait-il dit,
+un peu trop tôt, des paroles presque joviales et légères. Il y a des choses
+qui portent malheur quand on est au large. La mer est secrète; on ne sait
+jamais ce qu'elle a. Il faut prendre garde.
+
+La Vieuville, sentit le besoin de redevenir grave.
+
+--Où sommes-nous, pilote? demanda-t-il.
+
+Le pilote répondit:
+
+--Nous sommes dans la volonté de Dieu.
+
+Un pilote est un maître; il faut toujours le laisser faire et il faut
+souvent le laisser dire. D'ailleurs cette espèce d'homme parle peu. La
+Vieuville s'éloigna.
+
+La Vieuville avait fait une question au pilote, ce fut l'horizon qui
+répondit.
+
+La mer se découvrit tout à coup.
+
+Les brumes qui traînaient sur les vagues se déchirèrent, tout l'obscur
+bouleversement des flots s'étala à perte de vue dans un demi-jour
+crépusculaire, et voici ce qu'on vit.
+
+Le ciel avait comme un couvercle de nuages; mais les nuages ne touchaient
+plus la mer; à l'est apparaissait une blancheur qui était le lever du jour,
+à l'ouest blêmissait une autre blancheur qui était le coucher de la lune.
+Ce deux blancheurs faisaient sur l'horizon, vis-à-vis l'une de l'autre;
+deux bandes étroites de lueur pâle entre la mer sombre et le ciel
+ténébreux.
+
+Sur ces deux clartés se dessinaient, droites et immobiles, des silhouettes
+noires.
+
+Au couchant, sur le ciel éclairé par la lune se découpaient trois hautes
+roches, debout comme des peulvens celtiques.
+
+Au levant, sur l'horizon pâle du matin se dressaient huit voiles rangées en
+ordre et espacées d'une façon redoutable.
+
+Les trois roches étaient un écueil; les huit voiles étaient une escadre.
+
+On avait derrière soi les Minquiers, un rocher qui avait mauvaise
+réputation, devant soi la croisière française. A l'ouest l'abîme, à l'est
+le carnage; on était entre un naufrage et un combat.
+
+Pour faire face à l'écueil, la corvette avait titre coque trouée, un
+gréement disloqué, une mâture ébranlée dans sa racine; pour faire face à
+la bataille, elle avait une artillerie dont vingt et un canons sur trente
+étaient démontés, et dont les meilleurs canonniers étaient morts.
+
+Le point du jour était très faible, et l'on avait un peu de nuit devant
+soi. Cette nuit pouvait même durer encore assez longtemps, étant surtout
+faite par les nuages, qui étaient hauts, épais et profonds, et avaient
+l'aspect solide d'une voûte.
+
+Le vent qui avait fini par emporter les brumes d'en bas drossait la
+corvette sur les Minquiers.
+
+Dans l'excès de fatigue et de délabrement où elle était, elle n'obéissait
+presque plus à la barre, elle roulait plutôt qu'elle ne voguait, et,
+souffletée par le flot, elle se laissait faire par lui.
+
+Les Minquiers, écueil tragique, étaient plus âpres encore en ce temps-là
+qu'aujourd'hui. Plusieurs tours de cette citadelle de l'abîme ont été
+rasées par l'incessant dépècement que fait la mer; la configuration des
+écueils change; ce n'est pas en vain que les flots s'appellent les lames,
+chaque marée est un trait de scie. A cette époque, toucher les Minquiers,
+c'était périr.
+
+Quant à la croisière, c'était cette escadre de Cancale, devenue depuis
+célèbre sous le commandement de ce capitaine Duchesne que Léquinio appelait
+«le Père Duchène».
+
+La situation était critique. La corvette avait, sans le savoir, pendant le
+déchaînement de la caronade, dévié et marché plutôt vers Granville que vers
+Saint-Malo. Quand même elle eût pu naviguer et faire voile, les Minquiers
+lui barraient le retour vers Jersey et la croisière lui barrait
+l'arrivée en France.
+
+Du reste, de tempête point. Mais, comme l'avait dit le pilote, il y avait
+du flot. La mer, roulant sous un vent rude et sur un fond déchirant, était
+sauvage.
+
+La mer ne dit jamais tout de suite ce qu'elle veut. Il y a de tout dans le
+gouffre, même de la chicane. On pourrait presque dire que la mer a une
+procédure, elle avance et recule, elle propose et se dédit, elle ébauche
+une bourrasque et elle y renonce, elle promet l'abîme et ne le tient pas,
+elle menace le nord et frappe le sud. Toute la nuit la corvette la Claymore
+avait eu le brouillard et craint la tourmente; la mer venait de se
+démentir, mais d'une façon farouche; elle avait esquissé la tempête et
+réalisé l'écueil. C'était toujours, sous une autre forme, le naufrage.
+
+Et à la perte sur les brisants s'ajoutait l'extermination par le combat. Un
+ennemi complétait l'autre.
+
+La Vieuville s'écria à travers son vaillant rire:
+
+--Naufrage ici, bataille là. Des deux côtés nous avons le quine.
+
+
+
+
+
+VIII. 9 = 380
+
+La corvette n'était presque plus qu'une épave.
+
+Dans la blême clarté éparse, dans la noirceur des nuées, dans les mobilités
+confuses de l'horizon, dans les mystérieux froncements des vagues, il y
+avait une solennité sépulcrale. Excepté le vent soufflant d'un souffle
+hostile, tout se taisait. La catastrophe sortait du gouffre avec majesté.
+Elle ressemblait plutôt à une apparition qu'à une attaque. Rien ne bougeait
+dans les rochers, rien ne remuait dans les navires. C'était on ne sait quel
+colossal silence. Avait-on affaire à quelque chose de réel? On eût dit un
+rêve passant sur la mer. Les légendes ont de ces visions; la corvette était
+en quelque sorte entre l'écueil démon et la flotte fantôme.
+
+Le comte du Boisberthelot donna à demi-voix des ordres à La Vieuville qui
+descendit dans la batterie, puis le capitaine saisit sa longue-vue et vint
+se placer à l'arrière à côté du pilote.
+
+Tout l'effort de Gacquoil était de maintenir la corvette debout au flot;
+car, prise de côté par le vent et par la mer, elle eût inévitablement
+chaviré.
+
+--Pilote, dit le capitaine, où sommes-nous?
+
+--Sur les Minquiers.
+
+--De quel côté?
+
+--Du mauvais.
+
+--Quel fond?
+
+--Roche criarde.
+
+--Peut-on s'embosser?
+
+--On peut toujours mourir, dit le pilote.
+
+Le capitaine dirigea sa lunette d'approche vers l'ouest et examina les
+Minquiers; puis il la tourna vers l'est et considéra les voiles en vue.
+
+Le pilote continua, comme se parlant à lui-même:
+
+--C'est les Minquiers. Cela sert de reposoir à la mouette rieuse quand
+elle s'en va de Hollande et au grand goëland à manteau noir.
+
+Cependant le capitaine avait compté les voiles.
+
+Il y avait bien en effet huit navires correctement disposés et dressant sur
+l'eau leur profil de guerre. On apercevait au centre la haute stature d'un
+vaisseau à trois ponts.
+
+Le capitaine questionna le pilote.
+
+--Connaissez-vous ces voiles?
+
+--Certes! répondit Gacquoil.
+
+--Qu'est-ce?
+
+--C'est l'escadre.
+
+--De France.
+
+--Du diable.
+
+Il y eut un silence. Le capitaine reprit:
+
+--Toute la croisière est-elle là?
+
+--Pas toute.
+
+En effet, le 2 avril, Valazé avait annoncé à la Convention que dix frégates
+et six vaisseaux de ligne croisaient dans la Manche. Ce souvenir revint à
+l'esprit du capitaine.
+
+--Au fait, dit-il, l'escadre est de seize bâtiments. Il n'y en a ici que
+huit.
+
+--Le reste, dit Gacquoil, traîne par là-bas sur toute la côte, et espionne.
+
+Le capitaine, tout en regardant à travers sa longue-vue, murmura:
+
+--Un vaisseau à trois ponts, deux frégates de premier rang, cinq de
+deuxième rang.
+
+--Mais moi aussi, grommela Gacquoil, je les ai espionnés.
+
+--Bons bâtiments, dit le capitaine. J'ai un peu commandé tout cela.
+
+--Moi, dit Gacquoil, je les ai vus de près. Je ne prends pas l'un pour
+l'autre. J'ai leur signalement dans la cervelle.
+
+Le capitaine passa sa longue-vue au pilote.
+
+--Pilote, distinguez-vous bien le bâtiment de haut bord?
+
+--Oui, mon commandant, c'est, le vaisseau _la Côte-d'Or_.
+
+--Qu'ils ont débaptisé, dit le capitaine. C'était autrefois _Les
+États-de-Bourgogne_. Un navire neuf. Cent vingt-huit canons.
+
+Il tira de sa poche un carnet et un crayon, et écrivit sur le carnet le
+chiffre 128.
+
+Il poursuivit:
+
+--Pilote, quelle est la première voile à bâbord?
+
+--C'est _l'Expérimentée_.
+
+--Frégate de premier rang. Cinquante-deux canons. Elle était en armement à
+Brest il y a deux mois.
+
+Le capitaine marqua sur son carnet le chiffre 52.
+
+--Pilote, reprit-il, quelle est la deuxième voile à bâbord?
+
+--_La Dryade_.
+
+--Frégate de premier rang. Quarante canons de dix-huit. Elle a été dans
+l'Inde. Elle a une belle histoire militaire.
+
+Et il écrivit au-dessous du chiffre 52 le chiffre 40; puis, relevant la
+tête:
+
+--A tribord, maintenant.
+
+--Mon commandant, ce sont toutes des frégates de second rang. Il y en a
+cinq.
+
+--Quelle est la première à partir du vaisseau?
+
+--_La Résolue_.
+
+--Trente-deux pièces de dix-huit. Et la seconde?
+
+--_Le Richemont_.
+
+--Même force. Après?
+
+--_L'Athée_[1]
+
+[Footnote 1: _Archive de la Marine_. Etat de la flotte en mars 1793.]
+
+--Drôle de nom pour aller en mer. Après?
+
+--_La Calypso_.
+
+--Après?
+
+--_La Preneuse_.
+
+--Cinq frégates de trente-deux chacune.
+
+Le capitaine écrivit au-dessous des premiers chiffres, 160.
+
+--Pilote, dit-il, vous les reconnaissez bien.
+
+--Et vous, répondit Gacquoil, vous les connaissez bien, mon commandant.
+Reconnaître est quelque chose, connaître est mieux.
+
+Le capitaine avait l'oeil fixé sur son carnet et additionnait entre ses
+dents.
+
+--Cent vingt-huit, cinquante-deux, quarante, cent soixante.
+
+En ce moment, La Vieuville remontait sur le pont.
+
+--Chevalier, lui cria le capitaine, nous sommes en présence de trois
+cent quatre-vingts pièces.
+
+--Soit, dit La Vieuville.
+
+--Vous revenez de l'inspection, La Vieuville; combien décidément avons-nous
+de pièces en état de faire feu?
+
+--Neuf.
+
+--Soit, dit à son tour Boisberthelot.
+
+Il reprit la longue-vue des mains du pilote, et regarda l'horizon.
+
+Les huit navires silencieux et noirs semblaient immobiles, mais ils
+grandissaient.
+
+Ils se rapprochaient insensiblement.
+
+La Vieuville fit le salut militaire.
+
+
+--Commandant, dit La Vieuville, voici mon rapport. Je me défiais de cette
+corvette _Claymore_. C'est toujours ennuyeux d'être embarqué
+brusquement sur un navire qui ne vous connaît pas ou qui ne vous aime pas.
+Navire anglais, traître aux français. La chienne de caronade l'a prouvé.
+J'ai fait la visite. Bonnes ancres. Ce n'est pas du fer de loupe; c'est
+forgé avec des barres soudées au martinet. Les cigales des ancres sont
+solides. Câbles excellents, faciles à débiter, ayant la longueur
+d'ordonnance, cent vingt brasses. Force munitions. Six canonniers morts.
+Cent soixante-onze coups à tirer par pièce.
+
+--Parce qu'il n'y a plus que neuf pièces, murmura le capitaine.
+
+Boisberthelot braqua sa longue-vue sur l'horizon. La lente approche de
+l'escadre continuait.
+
+Les caronades ont un avantage, trois hommes suffisent pour les manoeuvrer;
+mais elles ont un inconvénient, elles portent moins loin et tirent moins
+juste que les canons. Il fallait donc laisser arriver l'escadre à portée de
+caronade.
+
+Le capitaine donna ses ordres à voix basse. Le silence se fit dans le
+navire. On ne sonna point le branle-bas, mais on l'exécuta. La corvette
+était aussi hors de combat contre les hommes que contre les flots. On tira
+tout le parti possible de ce reste d'un navire de guerre. On accumula près
+des drosses, sur le passavant, tout ce qu'il y avait d'aussières et de
+grelins de rechange pour raffermir au besoin la mâture. Ou mit en ordre le
+poste des blessés. Selon la mode navale d'alors, on bastingua le pont, ce
+qui est une garantie contre les balles, mais non contre les boulets. On
+apporta les passe-balles, bien qu'il fût un peu tard pour vérifier les
+calibres; mais on n'avait pas prévu tant d'incidents. Chaque matelot reçut
+une giberne et mit dans sa ceinture une paire de pistolets et un poignard.
+On plia les branles; on pointa l'artillerie; on prépara la mousqueterie; on
+disposa les haches et les grappins; on tint prêtes les soutes à gargousses
+et les soutes à boulets; ou ouvrit la soute aux poudres. Chaque homme prit
+son poste. Tout cela sans dire une parole et comme dans la chambre d'un
+mourant. Ce fut rapide et lugubre.
+
+Puis on embossa la corvette. Elle avait six ancres comme une frégate. On
+les mouilla toutes les six; l'ancre de veille à l'avant, l'ancre de toue à
+l'arrière, l'ancre de flot du côté du large, l'ancre de jusant du côté des
+brisants, l'ancre d'affourche à tribord, et la maîtresse-ancre à bâbord.
+
+Le neuf caronades qui restaient vivantes furent mises en batterie toutes
+les neuf d'un seul côté, du côté de l'ennemi.
+
+L'escadre, non moins silencieuse, avait, elle aussi, complété sa manoeuvre.
+Les huit bâtiments formaient maintenant un demi-cercle dont les Minquiers
+faisaient la corde. _La Claymore_, enfermée dans ce demi-cercle, et
+d'ailleurs garrottée par ses propres ancres, était adossée à l'écueil,
+c'est-à-dire au naufrage.
+
+C'était comme une meute autour d'un sanglier, ne donnant pas de voix, mais
+montrant les dents.
+
+Il semblait de part et d'autre qu'on s'attendait.
+
+Les canonniers de _la Claymore_ étaient à leurs pièces.
+
+Boisberthelot dit à La Vieuville:
+
+--Je tiendrais à commencer le feu.
+
+--Plaisir de coquette, dit La Vieuville.
+
+
+
+
+
+IX. QUELQU'UN ÉCHAPPE
+
+Le passager n'avait pas quitté le pont, il observait tout, impassible.
+
+Boisberthelot s'approcha de lui.
+
+--Monsieur, lui dit-il, les préparatifs sont faits. Nous voilà maintenant
+cramponnés à notre tombeau, nous ne lâcherons pas prise. Nous sommes
+prisonniers de l'escadre ou de l'écueil. Nous rendre à l'ennemi ou sombrer
+dans les brisants, nous n'avons pas d'autre choix. Il nous reste une
+ressource, mourir. Combattre vaut mieux que naufrager. J'aime mieux être
+mitraillé que noyé; en fait de mort, je préfère le feu à l'eau. Mais
+mourir, c'est notre affaire à nous autres, ce n'est pas la vôtre, à vous.
+Vous êtes l'homme choisi par les princes, vous avez une grande mission,
+diriger la guerre de Vendée. Vous de moins, c'est peut-être la monarchie
+perdue; vous devez donc vivre. Notre honneur à nous est de rester ici, le
+vôtre est d'en sortir. Vous allez, mon général, quitter le navire. Je vais
+vous donner un homme et un canot. Gagner la côte par un détour n'est pas
+impossible. Il n'est pas encore jour. Les lames sont hautes, la mer est
+obscure, vous échapperez. Il y a des cas où fuir, c'est vaincre.
+
+Le vieillard fit, de sa tète sévère, un grave signe d'acquiescement.
+
+Le comte du Boisberthelot éleva la voix.
+
+--Soldats et matelots! cria-t-il.
+
+Tous les mouvements s'arrêtèrent, et, de tous les points du navire, les
+visages se tournèrent vers le capitaine.
+
+Il poursuivit:
+
+--L'homme qui est parmi nous représente le roi. Il nous est confié, nous
+devons le conserver. Il est nécessaire au trône de France; à défaut d'un
+prince, il sera, c'est du moins notre attente, le chef de la Vendée. C'est
+un grand officier de guerre. Il devait aborder en France avec nous, il faut
+qu'il y aborde sans nous. Sauver la tète, c'est tout sauver.
+
+--Oui! oui! oui! crièrent toutes les voix de l'équipage.
+
+Le capitaine continua:
+
+--Il va courir, lui aussi, de sérieux dangers. Atteindre la côte n'est pas
+aisé. Il faudrait que le canot fût grand pour affronter la haute mer, et il
+faut qu'il soit petit pour échapper à la croisière. Il s'agit d'aller
+atterrir à un point quelconque, qui soit sûr, et plutôt du côté de Fougères
+que du côté de Coutances. Il faut un matelot solide, bon rameur et, bon
+nageur; qui soit du pays et qui connaisse les passes. Il y a encore assez
+de nuit pour que le canot puisse s'éloigner de la corvette sans être
+aperçu. Et puis, il va avoir de la fumée qui achèvera de le cacher. Sa
+petitesse l'aidera à se tirer des bas-fonds. Où la panthère est prise, la
+belette échappe. Il n'y a pas d'issue pour nous, il y en a pour lui.
+Le canot s'éloignera à force de rames, les navires ennemis ne le verront
+pas; et d'ailleurs, pendant ce temps-là, nous ici, nous allons les amuser.
+Est-ce dit?
+
+--Oui! oui! oui! cria l'équipage.
+
+--Il n'y a pas une minute à perdre, reprit le capitaine. Y a-t-il un homme
+de bonne volonté?
+
+Un matelot dans l'obscurité sortit des rangs, et dit:
+
+--Moi.
+
+
+
+
+
+X. ÉCHAPPE-T-IL?
+
+Quelques instants après, un de ces petits canots qu'on appelle you-you et
+qui sont spécialement affectés au service des capitaines s'éloignait du
+navire. Dans ce canot il y avait deux hommes, le vieux passager qui était à
+l'arrière, et le matelot «de bonne volonté» qui était à l'avant. La nuit
+était encore très obscure. Le matelot, conformément aux indications du
+capitaine, ramait vigoureusement dans la direction des Minquiers. Aucune
+autre issue n'était d'ailleurs possible.
+
+On avait jeté au fond du canot quelques provisions, un sac de biscuit, une
+longe de boeuf fumé et un baril d'eau.
+
+Au moment où le you-you prit la mer, La Vieuville, goguenard devant le
+gouffre, se pencha par-dessus l'étambot du gouvernail de la corvette, et
+ricana cet adieu au canot:
+
+--C'est bon pour s'échapper, et excellent pour se noyer.
+
+--Monsieur, dit le pilote, ne rions plus.
+
+L'écart se fit vite et il y eut promptement bonne distance entre la
+corvette et le canot. Le vent et le flot étaient d'accord avec le rameur,
+et la petite barque fuyait rapidement, ondulant dans le crépuscule et
+cachée par les grands plis des vagues.
+
+Il y avait sur la mer on ne sait quelle sombre attente.
+
+Tout à coup, dans ce vaste et tumultueux silence de l'océan, il s'éleva une
+voix qui, grossie par le porte-voix comme par le masque d'airain de la
+tragédie antique, semblait presque surhumaine.
+
+C'était le capitaine Boisberthelot qui prenait la parole.
+
+--Marins du roi, cria-t-il, clouez le pavillon blanc au grand mât. Nous
+allons voir se lever notre dernier soleil.
+
+Et un coup de canon partit de la corvette.
+
+--Vive le roi! cria l'équipage.
+
+Alors on entendit au fond de l'horizon un autre cri, immense, lointain,
+confus, distinct pourtant:
+
+--Vive la République!
+
+Et un bruit pareil au bruit de trois cents foudres éclata dans les
+profondeurs de l'océan.
+
+La lutte commençait.
+
+La mer se couvrit de fumée et de feu.
+
+Les jets d'écume que font les boulets en tombant dans l'eau piquèrent les
+vagues de tous les côtés.
+
+_La Claymore_ se mit à cracher de la flamme sur les huit navires. En
+même temps toute l'escadre groupée en demi-lune autour de _la Claymore_
+faisait feu de toutes ses batteries. L'horizon s'incendia. On eût dit un
+volcan qui sort de la mer. Le vent tordait cette immense pourpre de la
+bataille où les navires apparaissaient et disparaissaient comme des
+spectres. Au premier plan, le squelette noir de la corvette se dessinait
+sur ce fond rouge.
+
+On distinguait à la pointe du grand mât le pavillon fleurdelysé.
+
+Les deux hommes qui étaient dans le canot se taisaient.
+
+La bas-fond triangulaire des Minquiers, sorte de trinacrie sous-marine, est
+plus vaste que l'île entière de Jersey: la mer le couvre; il a pour point
+culminant un plateau qui émerge des plus hautes marées et duquel se
+détachent au nord-est six puissants rochers rangés en droite ligne, qui
+font l'effet d'une grande muraille écroulée çà et là. Le détroit entre le
+plateau et les six écueils n'est praticable qu'aux barques d'un très faible
+tirant d'eau. Au delà de ce détroit on trouve le large.
+
+Le matelot qui s'était chargé du sauvetage du canot engagea l'embarcation
+dans le détroit. De cette façon il mettait les Minquiers entre la bataille
+et le canot. Il nagea avec adresse dans l'étroit chenal, évitant les récifs
+à bâbord comme à tribord; les rochers maintenant masquaient la bataille. La
+lueur de l'horizon et le fracas furieux de la canonnade commençaient à
+décroître, à cause de la distance qui augmentait; mais, à la continuité des
+détonations, on pouvait comprendre que la corvette tenait bon et qu'elle
+voulait épuiser, jusqu'à la dernière, ses cent quatrevingt-onze bordées.
+
+Bientôt le canot se trouva dans une eau libre, hors de l'écueil, hors de la
+bataille, hors de la portée des projectiles.
+
+Peu à peu le modelé de la mer devenait moins sombre, les luisants
+brusquement noyés de noirceurs s'élargissaient, les écumes compliquées se
+brisaient en jets de lumière, des blancheurs flottaient sur les méplats des
+vagues. Le jour parut.
+
+Le canot était hors de l'atteinte de l'ennemi; mais le plus difficile
+restait à faire. Le canot était sauvé de la mitraille, mais non du
+naufrage. Il était en haute mer, coque imperceptible, sans pont, sans
+voile, sans mât, sans boussole, n'ayant de ressource que la rame, en
+présence de l'océan et de l'ouragan, atome à la merci des colosses.
+
+Alors, dans cette immensité, dans cette solitude, levant sa face que
+blêmissait le matin, l'homme qui était à l'avant du canot regarda fixement
+l'homme qui était à l'arrière, et lui dit:
+
+--Je suis le frère de celui que vous avez fait fusiller.
+
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+HALMALO
+
+
+
+
+
+I. LA PAROLE, C'EST LE VERBE
+
+Le vieillard redressa lentement la tête.
+
+L'homme qui lui parlait avait environ trente ans. Il avait sur le front le
+hâle de la mer; ses yeux étaient étranges; c'était le regard sagace du
+matelot dans la prunelle candide du paysan. Il tenait puissamment les rames
+dans ses deux poings. Il avait l'air doux.
+
+On voyait à sa ceinture un poignard, deux pistolets et un rosaire.
+
+--Qui êtes-vous? dit le vieillard.
+
+--Je viens de vous le dire.
+
+--Qu'est-ce que vous me voulez?
+
+L'homme quitta les avirons, croisa les bras et répondit:
+
+--Vous tuer.
+
+--Comme vous voudrez, dit le vieillard.
+
+L'homme haussa la voix.
+
+--Préparez-vous.
+
+--A quoi?
+
+--A mourir.
+
+--Pourquoi? demanda le vieillard.
+
+Il y eut un silence. L'homme sembla un moment comme interdit de la
+question. Il reprit:
+
+--Je dis que je veux vous tuer.
+
+--Et je vous demande pourquoi.
+
+Un éclair passa dans les yeux du matelot.
+
+--Parce que vous avez tué mon frère.
+
+Le vieillard repartit avec calme:
+
+--J'ai commencé par lui sauver la vie.
+
+--C'est vrai. Vous l'avez sauvé d'abord et tué ensuite.
+
+--Ce n'est pas moi qui l'ai tué.
+
+--Qui donc l'a tué?
+
+--Sa faute.
+
+Le matelot, béant, regarda le vieillard; puis ses sourcils reprirent leur
+froncement farouche.
+
+--Comment vous appelez-vous? dit le vieillard.
+
+--Je m'appelle Halmalo, mais vous n'avez pas besoin de savoir mon nom pour
+être tué par moi.
+
+En ce moment le soleil se leva. Un rayon frappa le matelot en plein visage
+et éclaira vivement cette figure sauvage. Le vieillard le considérait
+attentivement.
+
+La canonnade, qui se prolongeait toujours, avait maintenant des
+interruptions et des saccades d'agonie. Une vaste fumée s'affaissait sur
+l'horizon. Le canot, que ne maniait plus le rameur, allait à la dérive.
+
+Le matelot saisit de sa main droite un des pistolets de sa ceinture et de
+sa main gauche son chapelet.
+
+Le vieillard se dressa debout.
+
+--Tu crois en Dieu? dit-il.
+
+--Notre Père qui est au ciel, répondit le matelot. Et il fit le signe de la
+croix.
+
+--As-tu ta mère?
+
+--Oui.
+
+Il fit un deuxième signe de croix. Puis il reprit:
+
+--C'est dit. Je vous donne une minute, monseigneur. Et il arma le pistolet.
+
+--Pourquoi m'appelles-tu monseigneur?
+
+--Parce que vous êtes un seigneur. Cela se voit.
+
+--As-tu un seigneur, toi?
+
+--Oui. Et un grand. Est-ce qu'on vit sans seigneur?
+
+--Où est-il?
+
+--Je ne sais pas. Il a quitté le pays. Il s'appelle monsieur le marquis de
+Lantenac, vicomte de Fontenay, prince en Bretagne; il est le seigneur des
+Sept-Forêts. Je ne l'ai jamais vu, ce qui ne l'empêche pas d'être mon
+maître.
+
+--Et si tu le voyais, lui obéirais-tu?
+
+--Certes. Je serais donc un païen, si je ne lui obéissais pas! on doit
+obéissance à Dieu, et puis au roi qui est comme Dieu, et puis au seigneur
+qui est comme le roi. Mais ce n'est pas tout ça, vous avez tué mon frère,
+il faut que je vous tue.
+
+Le vieillard répondit:
+
+--D'abord, j'ai tué ton frère, j'ai bien fait.
+
+Le matelot crispa son poing sur son pistolet.
+
+--Allons, dit-il.
+
+--Soit, dit le vieillard.
+
+Et, tranquille, il ajouta:
+
+--Où est le prêtre?
+
+Le matelot le regarda.
+
+--Le prêtre?
+
+--Oui, le prêtre. J'ai donné un prêtre à ton frère. Tu me dois un prêtre.
+
+--Je n'en ai pas, dit le matelot.
+
+Et il continua:
+
+--Est-ce qu'on a des prêtres en pleine mer?
+
+On entendait les détonations convulsives du combat de plus en plus
+lointain.
+
+--Ceux qui meurent là-bas ont le leur, dit le vieillard.
+
+--C'est vrai, murmura le matelot. Ils ont monsieur l'aumônier.
+
+Le vieillard poursuivit:
+
+--Tu perds mon âme, ce qui est grave.
+
+Le matelot baissa la tête, pensif.
+
+--Et en perdant mon âme, reprit le vieillard, tu perds la tienne. Écoute.
+J'ai pitié de toi. Tu feras ce que tu voudras. Moi, j'ai fait mon devoir
+tout à l'heure, d'abord en sauvant la vie à ton frère et ensuite en la lui
+ôtant, et je fais mon devoir à présent en tâchant de sauver ton âme.
+Réfléchis. Cela te regarde. Entends-tu les coups de canon dans ce
+moment-ci? Il y a là des hommes qui périssent, il y a là des désespérés qui
+agonisent, il y a là des maris qui ne reverront plus leur femme, des pères
+qui ne reverront plus leur enfant, des frères qui, comme toi, ne reverront
+plus leur frère. Et par la faute de qui? par la faute de ton frère à toi.
+Tu crois en Dieu, n'est-ce pas? Eh bien, tu sais que Dieu souffre en ce
+moment; Dieu souffre dans son fils très chrétien le roi de France qui est
+enfant comme l'enfant Jésus et qui est en prison dans la tour du Temple;
+Dieu souffre dans son église de Bretagne; Dieu souffre dans ses cathédrales
+insultées, dans ses évangiles déchirés, dans ses maisons de prière violées;
+Dieu souffre dans ses prêtres assassinés. Qu'est-ce que nous venions faire,
+nous, dans ce navire qui périt en ce moment? Nous venions secourir Dieu. Si
+ton frère avait été un bon serviteur, s'il avait fidèlement fait son office
+d'homme sage et utile, le malheur de la canonnade ne serait pas arrivé, la
+corvette n'eût pas été désemparée, elle n'eût pas manqué sa route, elle ne
+fût pas tombée dans cette flotte de perdition, et nous débarquerions à
+cette heure en France, tous, en vaillants hommes de guerre et de mer que
+nous sommes, sabre au poing, drapeau blanc déployé, nombreux, contents,
+joyeux, et nous viendrions aider les braves paysans de Vendée à sauver la
+France, à sauver le roi, à sauver Dieu. Voilà ce que nous venions faire,
+voilà ce que nous ferions. Voilà ce que, moi, le seul qui reste, je viens
+faire. Mais tu t'y opposes. Dans cette lutte des impies contre les prêtres,
+dans cette lutte des régicides contre le roi, dans cette lutte de Satan
+contre Dieu, tu es pour Satan. Ton frère a été le premier auxiliaire du
+démon, tu es le second. Il a commencé, tu achèves. Tu es pour les régicides
+contre le trône, tu es pour les impies contre l'église. Tu ôtes à Dieu sa
+dernière ressource. Parce que je ne serai point là, moi qui représente le
+roi, les hameaux vont continuer de brûler, les familles de pleurer, les
+prêtres de saigner, la Bretagne de souffrir, et le roi d'être en prison, et
+Jésus-Christ d'être en détresse. Et qui aura fait cela? Toi. Va, c'est ton
+affaire. Je comptais sur toi pour tout le contraire. Je me suis trompé. Ah
+oui, c'est vrai, tu as raison, j'ai tué ton frère. Ton frère avait été
+courageux, je l'ai récompensé; il avait été coupable, je l'ai puni. Il
+avait manqué à son devoir, je n'ai pas manqué au mien. Ce que j'ai fait, je
+le ferais encore. Et, je le jure par la grande sainte Anne d'Auray qui nous
+regarde, en pareil cas, de même que j'ai fait fusiller ton frère, je ferais
+fusiller mon fils. Maintenant, tu es le maître. Oui, je te plains. Tu as
+menti à ton capitaine. Toi, chrétien, tu es sans foi; toi, breton, tu es
+sans honneur; j'ai été confié à ta loyauté et accepté par ta trahison; tu
+donnes ma mort à ceux à qui tu as promis ma vie. Sais-tu qui tu perds ici?
+C'est toi. Tu prends ma vie au roi et tu donnes ton éternité au démon. Va,
+commets ton crime, c'est bien. Tu fais bon marché de ta part de paradis.
+Grâce à toi, le diable vaincra, grâce à toi, les églises tomberont, grâce à
+toi, les païens continueront de fondre les cloches et d'en faire des
+canons; on mitraillera les hommes avec ce qui sauvait les âmes. En ce
+moment où je parle, la cloche qui a sonné ton baptême tue peut-être ta
+mère. Va, aide le démon. Ne t'arrête pas. Oui, j'ai condamné ton frère,
+mais, sache cela, je suis un instrument de Dieu. Ah! tu juges les moyens de
+Dieu! tu vas donc te mettre à juger la foudre qui est dans le ciel?
+Malheureux, tu seras jugé par elle. Prends garde à ce que tu vas faire.
+Sais-tu seulement si je suis en état de grâce! Non. Va tout de même. Fais
+ce que tu voudras. Tu es libre de me jeter en enfer et de t'y jeter avec
+moi. Nos deux damnations sont dans ta main. Le responsable devant Dieu, ce
+sera toi. Nous sommes seuls et face à face dans l'abîme. Continue, termine,
+achève. Je suis vieux et tu es jeune, je suis sans armes et tu es armé;
+tue-moi.
+
+Pendant que le vieillard, debout, d'une voix plus haute que le bruit de la
+mer, disait ces paroles, les ondulations de la vague le faisaient
+apparaître tantôt dans l'ombre, tantôt dans la lumière; le matelot était
+devenu livide; de grosses gouttes de sueur lui tombaient du front; il
+tremblait comme la feuille; par moments il baisait son rosaire; quand le
+vieillard eut fini, il jeta son pistolet et tomba à genoux.
+
+--Grâce, monseigneur! pardonnez-moi! cria-t-il; vous parlez comme le bon
+Dieu. J'ai tort. Mon frère a eu tort. Je ferai tout pour réparer son crime.
+Disposez de moi Ordonnez. J'obéirai.
+
+--Je te fais grâce, dit le vieillard.
+
+
+
+
+
+II. MÉMOIRE DE PAYSAN VAUT SCIENCE DE CAPITAINE
+
+Les provisions qui étaient dans le canot ne furent pas inutiles.
+
+Les deux fugitifs, obligés à de longs détours, mirent trente-six heures a
+atteindre la côte. Ils passèrent une nuit en mer; mais la nuit fut belle,
+avec trop de lune cependant pour des gens qui cherchaient à se dérober.
+
+Ils durent d'abord s'éloigner de France et gagner le large vers Jersey.
+
+Ils entendirent la suprême canonnade de la corvette foudroyée, comme on
+entend le dernier rugissement du lion que les chasseurs tuent dans les
+bois. Puis le silence se fit sur la mer.
+
+Cette corvette _la Claymore_ mourut de la même façon que _le
+Vengeur_: mais la gloire l'a ignoré. On n'est pas héros contre son pays.
+
+Halmalo était un marin surprenant. Il fit des miracles de dextérité et
+d'intelligence; cette improvisation d'un itinéraire à travers les écueils,
+les vagues et le guet de l'ennemi fut un chef-d'oeuvre. Le vent avait décru
+et la mer était devenue maniable.
+
+Halmalo évita les Caux des Minquiers, contourna la Chaussée-aux-Boeufs, s'y
+abrita, afin de prendre quelques heures de repos dans la petite crique qui
+s'y fait au nord à mer basse, et, redescendant au sud, trouva moyen de
+passer entre Granville et les îles Chausey sans être aperçu ni de la vigie
+de Chausey ni de la vigie de Granville. Il s'engagea dans la baie de
+Saint-Michel, ce qui était hardi à cause du voisinage de Cancale, lieu
+d'ancrage de la croisière.
+
+Le soir du second jour, environ une heure avant le coucher du soleil, il
+laissa derrière lui le mont Saint-Michel, et vint atterrir à une grève qui
+est toujours déserte, parce qu'elle est dangereuse; on s'y enlise.
+
+Heureusement la marée était haute.
+
+Halmalo poussa l'embarcation le plus avant qu'il put, tâta le sable, le
+trouva solide, y échoua le canot et sauta à terre.
+
+Le vieillard après lui enjamba le bord et examina l'horizon.
+
+--Monseigneur, dit Halmalo, nous sommes ici à l'embouchure du Couesnon.
+Voilà Beauvoir à tribord et Huisnes à bâbord. Le clocher devant nous, c'est
+Ardevon.
+
+Le vieillard se pencha dans le canot, y prit un biscuit qu'il mit dans sa
+poche, et dit à Halmalo:
+
+--Prends le reste.
+
+Halmalo mit dans le sac ce qui restait de viande avec ce qui restait de
+biscuit, et chargea le sac sur son épaule. Cela fait, il dit:
+
+--Monseigneur, faut-il vous conduire ou vous suivre?
+
+--Ni l'un ni l'autre.
+
+Halmalo stupéfait regarda le vieillard.
+
+Le vieillard continua:
+
+--Halmalo, nous allons nous séparer. Être deux ne vaut rien. Il faut être
+mille, ou seul.
+
+Il s'interrompit et tira d'une de ses poches un noeud de soie verte, assez
+pareil à une cocarde, au centre duquel était brodée une fleur de lys en or.
+Il reprit:
+
+--Sais-tu lire?
+
+--Non.
+
+--C'est bien. Un homme qui lit, ça gêne. As-tu bonne mémoire?
+
+--Oui.
+
+--C'est bien. Écoute, Halmalo. Tu vas prendre à droite et moi à gauche.
+J'irai du côté de Fougères, toi du côté de Bazouges. Garde ton sac qui te
+donne l'air d'un paysan. Cache tes armes. Coupe-toi un bâton dans les
+haies. Rampe dans les seigles qui sont hauts. Glisse-toi derrière les
+clôtures. Enjambe les échaliers pour aller à travers champs. Laisse à
+distance les passants. Evite les chemins et les ponts. N'entre pas à
+Pontorson. Ah! tu auras à traverser le Couesnon. Comment le passeras-tu?
+
+--A la nage.
+
+--C'est bien. Et puis il y a un gué. Sais-tu où il est?
+
+--Entre Ancey et Vieux-Viel.
+
+--C'est bien. Tu es vraiment du pays.
+
+--Mais la nuit vient. Où monseigneur couchera-t-il?
+
+--Je me charge de moi. Et toi, où coucheras-tu?
+
+--Il y a des émousses. Avant d'être matelot, j'ai été paysan.
+
+--Jette ton chapeau de marin qui te trahirait. Tu trouveras bien quelque
+part une carapousse.
+
+--Oh! un tapabor, cela se trouve partout. Le premier pêcheur venu me vendra
+le sien.
+
+--C'est bien. Maintenant, écoute. Tu connais les bois?
+
+--Tous.
+
+--De tout le pays?
+
+--Depuis Noirmoutier jusqu'à Laval.
+
+--Connais-tu aussi les noms?
+
+--Je connais les bois, je connais les noms, je connais tout.
+
+--Tu n'oublieras rien?
+
+--Rien.
+
+--C'est bien. A présent, attention. Combien peux-tu faire de lieues par
+jour?
+
+--Dix, quinze, dix-huit. Vingt, s'il le faut.
+
+--Il le faudra. Ne perds pas un mot de ce que je vais te dire. Tu iras au
+bois de saint-Aubin.
+
+--Près de Lamballe?
+
+--Oui. Sur la lisière du ravin qui est entre Saint-Rieul et Plédéliac il a
+un gros châtaignier. Tu t'arrêteras là. Tu ne verras personne.
+
+--Ce qui n'empêche pas qu'il y aura quelqu'un. Je sais.
+
+--Tu feras l'appel. Sais-tu faire l'appel?
+
+Halmalo enfla ses joues, se tourna du côté de la mer, et l'on entendit le
+hou-hou de la chouette.
+
+On eût dit que cela venait des profondeurs nocturnes. C'était ressemblant
+et sinistre.
+
+--Bien, dit le vieillard. Tu en es.
+
+Il tendit à Halmalo le noeud de soie verte.
+
+--Voici mon noeud de commandement. Prends-le. Il importe que personne
+encore ne sache mon nom. Mais ce noeud suffit. La fleur de lys a été brodée
+par Madame Royale dans la prison du Temple.
+
+Halmalo mit un genou en terre. Il reçu avec un tremblement le noeud
+fleurdelysé, et en approcha ses lèvres puis s'arrêtant, comme effrayé de ce
+baiser:
+
+--Le puis-je? demanda-t-il.
+
+--Oui, puisque tu baises le crucifix.
+
+Halmalo baisa la fleur de lys.
+
+--Relève-toi, dit le vieillard.
+
+Halmalo se releva et mit le noeud dans sa poitrine. Le vieillard
+poursuivit:
+
+-Écoute bien ceci. Voici l'ordre: _Insurgez-vous. Pas de quartier._ Donc,
+sur la lisière du bois de Saint-Aubin tu feras l'appel. Tu le feras trois
+fois. A la troisième fois tu verras un homme sortir de terre.
+
+--D'un trou sous les arbres. Je sais.
+
+--Cet homme, c'est Planchenault, qu'on appelle aussi Coeur-de-Roi. Tu lui
+montreras ce noeud. Il comprendra. Tu iras ensuite, par des chemins que tu
+inventeras, au bois d'Astillé; tu y trouveras un homme cagneux qui est
+surnommé Mousqueton, et qui ne fait miséricorde à personne. Tu lui diras
+que je l'aime, et qu'il mette en branle ses paroisses. Tu iras ensuite au
+bois de Couesbon qui est à une lieue de Ploërmel. Tu feras l'appel de la
+chouette; un homme sortira d'un trou; c'est M. Thuault, sénéchal de
+Ploërmel, qui a été de ce qu'on appelle l'assemblée constituante, mais du
+bon côté. Tu lui diras d'armer le château de Couesbon, qui est au marquis
+de Guer, émigré. Ravins, petits bois, terrain inégal, bon endroit. M.
+Thuault est un homme droit et d'esprit. Tu iras ensuite à
+Saint-Ouen-les-Toits, et tu parleras à Jean Chouan, qui est à mes yeux le
+vrai chef. Tu iras ensuite an bois de Ville-Anglose, tu y verras Guitter,
+qu'on appelle Saint-Martin, tu lui diras d'avoir l'oeil sur un certain
+Courmesnil, qui est gendre du vieux Goupil de Préfeln et qui mène la
+jacobinière d'Argentan. Retiens bien tout. Je n'écris rien parce qu'il ne
+faut rien écrire. La Rouarie a écrit une liste; cela a tout perdu. Tu iras
+ensuite au bois de Rougefeu où est Miélette qui saute par-dessus les ravins
+en s'arc-boutant sur une longue perche.
+
+--Cela s'appelle une ferte.
+
+--Sais-tu t'en servir?
+
+--Je ne serais donc pas breton et je ne serais donc pas paysan? La ferte,
+c'est notre amie. Elle agrandit nos bras et allonge nos jambes.
+
+--C'est-à-dire qu'elle rapetisse l'ennemi et raccourcit le chemin. Bon
+engin.
+
+--Une fois, avec ma ferte, j'ai tenu tète à trois gabelous qui avaient des
+sabres.
+
+--Quand ca?
+
+--Il y a dix ans.
+
+--Sous le roi?
+
+--Mais oui.
+
+--Tu t'es donc battu sous le roi?
+
+--Mais oui.
+
+--Contre qui?
+
+--Ma foi, je ne sais pas. J'étais faux-saulnier.
+
+--C'est bien.
+
+--On appelait cela se battre contre les gabelles. Les gabelles, est-ce que
+c'est la même chose que le roi?
+
+--Oui. Non. Mais il n'est pas nécessaire que tu comprennes cela.
+
+--Je demande pardon â monseigneur d'avoir fait une question à monseigneur.
+
+--Continuons. Connais-tu la Tourgue?
+
+--Si je connais la Tourgue? j'en suis.
+
+--Comment?
+
+--Oui, puisque je suis de Parigué.
+
+
+--En effet, la Tourgue est voisine de Parigué.
+
+Si je connais la Tourgue? le gros château rond qui est le château de
+famille de mes seigneurs! Il y a une grosse porte de fer qui sépare le
+bâtiment neuf du bâtiment vieux et qu'on n'enfoncerait pas avec du canon.
+C'est dans le bâtiment neuf qu'est le fameux livre sur saint Barthélemy
+qu'on venait voir par curiosité. Il y a des grenouilles dans l'herbe. J'ai
+joué tout petit avec ces grenouilles-là. Et la passe souterraine! je la
+connais. Il n'y a peut-être plus que moi qui la connaisse.
+
+--Quelle passe souterraine? Je ne sais pas ce que tu veux dire.
+
+--C'était pour autrefois, dans les temps, quand la Tourgue était assiégée.
+Les gens du dedans pouvaient se sauver dehors en passant par un passage
+sous terre qui va aboutir à la forêt.
+
+--En effet, il y a un passage souterrain de ce genre au château de la
+Jupellière, et au château de la Hunaudaye, et à la tour de Campéon; mais il
+n'y a rien de pareil à la Tourgue.
+
+--Si fait, monseigneur. Je ne connais pas ces passages-là dont monseigneur
+parle. Je ne connais que celui de la Tourgue, parce que je suis du pays. Et
+encore, il n'y a guère que moi qui sache cette passe-là. On n'en parlait
+pas. C'était défendu, parce que ce passage avait servi du temps des guerres
+de M. de Rohan. Mon père savait le secret et il me l'a montré. Je connais
+le secret pour entrer et le secret pour sortir. Si je suis dans la forêt,
+je puis aller dans la tour, et si je suis dans la tour, je puis aller dans
+la forêt. Sans qu'on me voie. Et quand les ennemis entrent, il n'y a plus
+personne. Voilà ce que c'est que la Tourgue. Ah! je la connais.
+
+Le vieillard demeura un moment silencieux.
+
+--Tu te trompes évidemment; s'il y avait un tel secret, je le saurais.
+
+--Monseigneur, j'en suis sûr. Il y a une pierre qui tourne.
+
+--Ah bon! Vous autres paysans, vous croyez aux pierres qui tournent, aux
+pierres qui chantent, aux pierres qui vont boire la nuit au ruisseau d'à
+côté. Tas de contes.
+
+--Mais puisque je l'ai fait tourner, la pierre...
+
+--Comme d'autres l'ont entendue chanter. Camarade, la Tourgue est une
+bastille sûre et forte, facile à défendre; mais celui qui compterait sur
+une issue souterraine pour s'en tirer serait naïf.
+
+--Mais, monseigneur...
+
+Le vieillard haussa les épaules.
+
+--Ne perdons pas de temps. Parlons de nos affaires.
+
+Ce ton péremptoire coupa court à l'insistance de Halmalo.
+
+Le vieillard reprit:
+
+--Poursuivons. Ecoute. De Rougefeu tu iras au bois de Montchevrier, où est
+Bénédicité, qui est le chef des Douze. C'est encore un bon. Il dit son
+_Benedicite_ pendant qu'il fait arquebuser les gens. En guerre, pas de
+sensiblerie. De Montchevrier, tu iras...
+
+Il s'interrompit.
+
+--J'oubliais l'argent.
+
+Il prit dans sa poche et mit dans la main de Halmalo une bourse et un
+portefeuille.
+
+--Voilà dans ce portefeuille trente mille francs en assignats, quelque
+chose comme trois livres dix sous; il faut dire que les assignats sont
+faux, mais les vrais valent juste autant; et voici dans cette bourse,
+attention, cent louis en or. Je te donne tout ce que j'ai. Je n'ai plus
+besoin de rien ici. D'ailleurs, il vaut mieux qu'on ne puisse pas trouver
+d'argent sur moi. Je reprends. De Montchevrier, tu iras à Antrain, où tu
+verras M. de Frotté; d'Antrain, à la Jupellière, où tu verras M. de
+Rochecotte; de la Jupellière, à Noirieux, où tu verras l'abbé Baudouin. Te
+rappelleras-tu tout cela?
+
+--Comme mon _Pater_.
+
+--Tu verras M. Dubois-Guy à Saint-Brice-en-Cogle, M. de Turpin à Morannes,
+qui est un bourg fortifié, et le prince de Talmont à Château-Gonthier.
+
+--Est-ce qu'un prince me parlera?
+
+--Puisque je te parle.
+
+Halmalo ôta son chapeau.
+
+--Tout le monde te recevra bien en voyant cette fleur de lys de Madame.
+N'oublie pas qu'il faut que tu ailles dans des endroits où il y a des
+montagnards et des patauds. Tu te déguiseras. C'est facile. Ces
+républicains sont si bêtes, qu'avec un habit bleu, un chapeau à trois
+cornes et une cocarde tricolore on passe partout. Il n'y a plus de
+régiments, il n'y a plus d'uniformes, les corps n'ont pas de numéros;
+chacun met la guenille qu'il veut. Tu iras à Saint-Mhervé. Tu y verras
+Gaulier, dit Grand-Pierre. Tu iras au cantonnement de Parné où sont les
+hommes aux visages noircis. Ils mettent du gravier dans leurs fusils et
+double charge de poudre pour faire plus de bruit; ils font bien. Mais
+surtout dis-leur de tuer, de tuer, de tuer. Tu iras au camp de la
+Vache-Noire qui est sur une hauteur au milieu du bois de la Charnie, puis
+au camp de l'Avoine, puis au camp Vert, puis au camp des Fourmis. Tu iras
+au Grand-Bordage, qu'on appelle aussi le Haut-des-Prés, et qui est habité
+par une veuve dont Treton, dit l'Anglais, a épousé la fille. Le
+Grand-Bordage est dans la paroisse de Quélaines. Tu visiteras
+Epineux-le-Chevreuil, Sillé-le-Guillaume, Parannes, et tous les hommes qui
+sont dans tous les bois. Tu auras des amis, et tu les enverras sur la
+lisière du Haut et du Bas Maine; tu verras Jean Treton dans la paroisse de
+Vaisges, Sans-Regret au Bignon, Chambord à Bonchamps, les frères Corbin à
+Maisoncelles, et le Petit-Sans-Peur à Saint-Jean-sur-Erve. C'est le même
+qui s'appelle Bourdoiseau. Tout cela fait, et le mot d'ordre,
+_Insurgez-vous, Pas de quartier_, donné partout, tu joindras la grande
+armée, l'armée catholique et royale, où elle sera. Tu verras MM. d'Elbée,
+de Lescure, de La Rochejaquelein, ceux des chefs qui vivront alors. Tu
+leur montreras mon noeud de commandement. Ils savent ce que c'est. Tu n'es
+qu'un matelot, mais Cathelineau n'est qu'un charretier. Tu leur diras de
+ma part ceci: Il est temps de faire les deux guerres ensemble; la grande
+et la petite. La grande fait plus de tapage, la petite plus de besogne.
+La Vendée est bonne, la Chouannerie est pire; et en guerre civile, c'est
+la pire qui est la meilleure. La bonté d'une guerre se juge à la quantité
+de mal qu'elle fait.
+
+Il s'interrompit.
+
+--Halmalo, je te dis tout cela. Tu ne comprends pas les mots, mais tu
+comprends les choses. J'ai pris confiance en toi en te voyant manœuvrer le
+canot; tu ne sais pas la géométrie et tu fais des mouvements de mer
+surprenants; qui sait mener une barque peut piloter une insurrection; à la
+façon dont tu as manié l'intrigue de la mer, j'affirme que tu te tireras
+bien de toutes mes commissions. Je reprends. Tu diras donc ceci aux chefs,
+à peu près, comme tu pourras, mais ce sera bien; J'aime mieux la guerre des
+forêts que la guerre des plaines; je ne tiens pas à aligner cent mille
+paysans sous la mitraille des soldats bleus et sous l'artillerie de
+monsieur Carnot; avant un mois je veux avoir cinq cent mille tueurs
+embusqués dans les bois. L'armée républicaine est mon gibier. Braconner,
+c'est guerroyer. Je suis le stratège des broussailles. Bon, voilà encore un
+mot que tu ne saisiras pas, c'est égal, tu saisiras ceci: Pas de quartier!
+et des embuscades partout! Je veux faire plus de Chouannerie que de Vendée.
+Tu ajouteras que les anglais sont avec nous. Prenons la république entre
+deux feux. L'Europe nous aide. Finissons-en avec la révolution. Les rois
+lui font la guerre des royaumes, faisons-lui la guerre des paroisses. Tu
+diras cela. As-tu compris?
+
+--Oui. Il faut tout mettre à feu et à sang.
+
+--C'est ça.
+
+--Pas de quartier.
+
+--A personne. C'est ça.
+
+--J'irai partout.
+
+--Et prends garde. Car dans ce pays-ci on est facilement un homme mort.
+
+--La mort, cela ne me regarde point. Qui fait son premier pas use peut-être
+ses derniers souliers.
+
+--Tu es un brave.
+
+--Et si l'on me demande le nom de monseigneur?
+
+--On ne doit pas le savoir encore. Tu diras que tu ne le sais pas, et ce
+sera la vérité.
+
+--Où reverrai-je monseigneur?
+
+--Où je serai.
+
+--Comment le saurai-je?
+
+--Parce que tout le monde le saura. Avant huit jours on parlera de moi, je
+ferai des exemples, je vengerai le roi et la religion, et tu reconnaîtras
+bien que c'est de moi qu'on parle.
+
+--J'entends.
+
+--N'oublie rien.
+
+--Soyez tranquille.
+
+--Pars maintenant. Que Dieu te conduise. Va.
+
+--Je ferai tout ce que vous m'avez dit. J'irai. Je parlerai. J'obéirai. Je
+commanderai.
+
+--Bien.
+
+--Et si je réussis....
+
+--Je te ferai chevalier de Saint-Louis.
+
+--Comme mon frère. Et si je ne réussis pas, vous me ferez fusiller.
+
+--Comme ton frère.
+
+--C'est dit, monseigneur.
+
+Le vieillard baissa la tête et sembla tomber dans une sévère rêverie. Quand
+il releva les yeux, il était seul. Halmalo n'était plus qu'un point noir
+s'enfonçant dans l'horizon.
+
+Le soleil venait de se coucher.
+
+Les goëlands et les mouettes à capuchon rentraient; la mer, c'est dehors.
+
+On sentait dans l'espace cette espèce d'inquiétude qui précède la nuit; les
+rainettes coassaient les jaquets s'envolaient des flaques d'eau en
+sifflant, les mauves, les freux, les carabins, les grolles, faisaient leur
+vacarme du soir; les oiseaux de rivage s'appelaient; mais pas un bruit
+humain. La solitude était profonde. Pas une voile dans la baie, pas un
+paysan dans la campagne. A perte de vue l'étendue déserte. Les grands
+chardons des sables frissonnaient. Le ciel blanc du crépuscule jetait sur
+la grève une vaste clarté livide. Au loin les étangs dans la plaine sombre
+ressemblaient à des plaques d'étain posées à plat sur le sol. Le vent
+soufflait du large.
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME
+
+TELLMARCH
+
+
+
+
+I. LE HAUT DE LA DUNE
+
+
+Le vieillard laissa disparaître Halmalo, puis serra son manteau de mer
+autour de lui, et se mit en marche. Il cheminait à pas lents, pensif. Il se
+dirigeait vers Huisnes, pendant que Halmalo s'en allait vers Beauvoir.
+
+Derrière lui se dressait, énorme triangle noir, avec sa tiare de cathédrale
+et sa cuirasse de forteresse, avec ses deux grosses tours du levant, l'une
+ronde, l'autre carrée, qui aident la montagne à porter le poids de l'église
+et du village, le mont Saint-Michel, qui est à l'océan ce que Chéops est au
+désert.
+
+Les sables mouvants de la baie du mont Saint-Michel déplacent
+insensiblement leurs dunes. Il y avait à cette époque entre Huisnes et
+Ardevon une dune très haute, effacée aujourd'hui. Cette dune, qu'un coup
+d'équinoxe a nivelée, avait cette rareté d'être ancienne et de porter à son
+Sommet une pierre milliaire érigée au XIIe siècle en commémoration du
+concile tenu à Avranches contre les assassins de saint Thomas de
+Cantorbéry. Du haut de cette dune on découvrait tout le pays, et l'on
+pouvait s'orienter.
+
+Le vieillard marcha vers cette dune et y monta.
+
+Quand il fut sur le sommet, il s'adossa à la pierre milliaire, s'assit sur
+une des quatre bornes qui en marquaient les angles, et se mit à examiner
+l'espèce de carte de géographie qu'il avait sous les pieds. Il semblait
+chercher une route dans un pays d'ailleurs connu. Dans ce vaste paysage,
+trouble à cause du crépuscule, il n'y avait de précis que l'horizon, noir
+sur le ciel blanc.
+
+On y apercevait les groupes de toits de onze bourgs et villages; on
+distinguait à plusieurs lieues de distance tous les clochers de la côte,
+qui sont très hauts, afin de servir au besoin de points de repère aux gens
+qui sont en mer.
+
+Au bout de quelques instants, le vieillard sembla avoir trouvé dans ce
+clair-obscur ce qu'il cherchait; son regard s'arrêta sur un enclos
+d'arbres, de murs et de toitures, à peu près visible au milieu de la plaine
+et des bois, et qui était une métairie; il eut ce hochement de tête
+satisfait d'un homme qui se dit mentalement: C'est là; et il se mit à
+tracer avec son doigt dans l'espace l'ébauche d'un itinéraire à travers les
+haies et les cultures. De temps en temps il examinait un objet informe et
+peu distinct, qui s'agitait au-dessus du toit principal de la métairie, et
+il semblait se demander: Qu'est-ce que c'est? Cela était incolore et confus
+à cause de l'heure; ce n'était pas une girouette puisque cela flottait, et
+il n'y avait aucune raison pour que ce fût un drapeau.
+
+Il était las, il restait volontiers assis sur cette borne où il était, et
+il se laissait aller à cette sorte de vague oubli que donne aux hommes
+fatigués la première minute de repos.
+
+Il y a une heure du jour qu'on pourrait appeler l'absence de bruit, c'est
+l'heure sereine, l'heure du soir. On était dans cette heure-là. Il en
+jouissait; il regardait, il écoutait, quoi? la tranquillité. Les farouches
+eux-mêmes ont leur instant de mélancolie. Subitement, cette tranquillité
+fut, non troublée, mais accentuée par des voix qui passaient; c'étaient des
+voix de femmes et d'enfants. Il y a parfois dans l'ombre de ces carillons
+de joie inattendus. On ne voyait point, à cause des broussailles, le groupe
+d'où sortaient les voix, mais ce groupe cheminait au pied de la dune et
+s'en allait vers la plaine et la forêt. Ces voix montaient claires et
+fraîches jusqu'au vieillard pensif; elles étaient si près qu'il n'en
+perdait rien.
+
+Une voix de femme disait:
+
+--Dépêchons-nous, la Flécharde. Est-ce par ici?
+
+--Non, c'est par là.
+
+Et le dialogue continuait entre les deux voix, l'une haute, l'autre timide.
+
+--Comment appelez-vous cette métairie que nous habitons en ce moment?
+
+--L'Herbe-en-Pail.
+
+--En sommes-nous encore loin?
+
+--A un bon quart d'heure.
+
+--Dépêchons-nous d'aller manger la soupe.
+
+--C'est vrai que nous sommes en retard.
+
+--Il faudrait courir. Mais vos mômes sont fatigués. Nous ne sommes que deux
+femmes, nous ne pouvons pas porter trois mioches. Et puis, vous en portez
+déjà un, vous, la Flécharde. Un vrai plomb. Vous l'avez sevrée, cette
+goinfre, mais vous la portez toujours. Mauvaise habitude. Faites-moi donc
+marcher ça. Ah! tant pis, la soupe sera froide.
+
+
+--Ah! les bons souliers que vous m'avez donnés là! On dirait qu'ils sont
+faits pour moi.
+
+--Ça vaut mieux que d'aller nu-pattes.
+
+--Dépêche-toi donc, René-Jean.
+
+--C'est pourtant lui qui nous a retardées. Il faut qu'il parle à toutes les
+petites paysannes qu'on rencontre. Ça fait son homme.
+
+--Dame, il va sur cinq ans.
+
+--Dis-donc, René-Jean, pourquoi as-tu parlé à cette petite dans le village?
+
+Une voix d'enfant, qui était une voix de garçon, répondit:
+
+--Parce que c'est une que je connais.
+
+La femme reprit.
+
+--Comment! tu la connais?
+
+--Oui, répondit le petit garçon, puisqu'elle m'a donné des bêtes ce matin.
+
+--Voilà qui est fort! s'écria la femme, nous ne sommes dans le pays que
+depuis trois jours, c'est gros comme le poing, et ça vous a déjà une
+amoureuse!
+
+Les voix s'éloignèrent. Tout bruit cessa.
+
+
+
+
+II. AURES HABET. ET NON AUDIET
+
+Le vieillard restait immobile. Il ne pensait pas: à peine songeait-il.
+Autour de lui tout était sérénité, assoupissement, confiance, solitude. Il
+faisait grand jour encore sur la dune, mais presque nuit dans la plaine et
+tout à fait nuit dans les bois. La lune montait à l'orient. Quelques
+étoiles piquaient le bleu pâle du zénith. Cet homme, bien que plein de
+préoccupations violentes, s'abîmait dans l'inexprimable mansuétude de
+l'infini. Il sentait monter en lui cette aube obscure, l'espérance, si le
+mot espérance peut s'appliquer aux attentes de la guerre civile. Pour
+l'instant, il lui semblait qu'en sortant de cette mer qui venait d'être si
+inexorable, et en touchant la terre, tout danger s'était évanoui. Personne
+ne savait son nom, il était seul, perdu pour l'ennemi, sans trace derrière
+lui, car la surface de la mer ne garde rien, caché, ignoré, pas même
+soupçonné. Il sentait on ne sait quel apaisement suprême. Un peu plus il se
+serait endormi.
+
+Ce qui, pour cet homme en proie, au dedans comme au dehors, à tant de
+tumultes, donnait un charme étrange à cette heure calme qu'il traversait,
+c'était, sur la terre comme au ciel, un profond silence.
+
+On n'entendait que le vent qui venait de la mer; mais le vent est une basse
+continue, et cesse presque d'être un bruit, tant il devient une habitude.
+
+Tout à coup il se dressa debout.
+
+Son attention venait d'être brusquement réveillée; il considéra l'horizon.
+Quelque chose donnait à son regard une fixité particulière.
+
+Ce qu'il regardait, c'était le clocher de Cormeray qu'il avait devant lui
+au fond de la plaine. On ne sait quoi d'extraordinaire se passait en effet
+dans ce clocher.
+
+La silhouette de ce clocher se découpait nettement; on voyait la tour
+surmontée de sa pyramide, et, entre la tour et la pyramide, la cage de la
+cloche, carrée, à jour, sans abat-vent, et ouverte aux regards des quatre
+côtés, ce qui est la mode des clochers bretons.
+
+Or, cette cage apparaissait alternativement ouverte et fermée; à
+intervalles égaux, sa haute fenêtre se dessinait toute blanche, puis toute
+noire; on voyait le ciel à travers, puis on ne le voyait plus; il y avait
+clarté, puis occultation; et l'ouverture et la fermeture se succédaient
+d'une seconde à l'autre avec la régularité du marteau sur l'enclume.
+
+Le vieillard avait ce clocher de Cormeray devant lui, à une distance
+d'environ deux lieues; il regarda à sa droite le clocher de Baguer-Pican,
+également droit sur l'horizon; la cage de ce clocher s'ouvrait et se
+fermait comme celle de Cormeray.
+
+Il regarda à sa gauche le clocher de Tanis; la cage du clocher de Tanis
+s'ouvrait et se fermait comme celle de Baguer-Pican.
+
+Il regarda tous les clochers de l'horizon l'un après l'autre, à sa gauche
+les clochers de Courtils, de Précey, de Crollon et de la Croix-Avranchin; à
+sa droite les clochers de Raz-sur-Couesnon, de Mordrey et des Pas; en face
+de lui, le clocher de Pontorson. La cage de tous ces clochers était
+alternativement noire et blanche.
+
+Qu'est-ce que cela voulait dire?
+
+Cela signifiait que toutes les cloches étaient en branle.
+
+Il fallait, pour apparaître ainsi, qu'elles fussent furieusement secouées.
+
+Qu'était-ce donc? Évidemment le tocsin.
+
+On sonnait le tocsin, on le sonnait frénétiquement, on le sonnait partout,
+dans tous les clochers, dans tous les villages, et l'on n'entendait rien.
+
+Cela tenait à la distance qui empêchait les sons d'arriver et au vent de
+mer qui soufflait du côté opposé et qui emportait tous les bruits de la
+terre hors de l'horizon.
+
+Toutes ces cloches forcenées appelant de toutes parts, et en même temps ce
+silence, rien de plus sinistre.
+
+Le vieillard regardait et écoutait.
+
+Il n'entendait pas le tocsin, et il le voyait. Voir le tocsin, sensation
+étrange.
+
+A qui en voulaient ces cloches?
+
+Contre qui ce tocsin?
+
+
+
+
+III. UTILITÉ DES GROS CARACTÈRES
+
+Certainement, quelqu'un était traqué.
+
+Qui?
+
+Cet homme d'acier eut un frémissement.
+
+Ce ne pouvait être lui. On n'avait pu deviner son arrivée. Il était
+impossible que les représentants en mission fussent déjà informés; il
+venait à peine de débarquer. La corvette avait évidemment sombré sans qu'un
+homme échappât. Et dans la corvette même, excepté Boisberthelot et La
+Vieuville, personne ne savait son nom.
+
+Les clochers continuaient leur jeu farouche. Il les examinait et les
+comptait machinalement, et sa rêverie, poussée d'une conjecture à l'autre,
+avait cette fluctuation que donne le passage d'une sécurité profonde à une
+incertitude terrible. Pourtant, après tout, ce tocsin pouvait s'expliquer
+de bien des façons, et il finissait par se rassurer en se répétant: En
+somme, personne ne sait mon arrivée et personne ne sait mon nom.
+
+Depuis quelques instants il se faisait un léger bruit au-dessus de lui et
+derrière lui. Ce bruit ressemblait au froissement d'une feuille d'arbre
+agitée. Il n'y prit d'abord pas garde; puis, comme le bruit persistait, on
+pourrait dire insistait, il finit par se retourner. C'était une feuille en
+effet, mais une feuille de papier. Le vent était en train de décoller
+au-dessus de sa tête une large affiche appliquée sur la pierre milliaire.
+Cette affiche était placardée depuis peu de temps, par elle était encore
+humide et donnait prise au vent qui s'était mis à jouer avec elle et qui la
+détachait.
+
+Le vieillard avait gravi la dune du côté opposé et n'avait pas vu cette
+affiche en arrivant.
+
+Il monta sur la borne où il était assis, et posa sa main sur le coin du
+placard que le vent soulevait; le ciel était serein, les crépuscules sont
+longs en juin; le bas de la dune était ténébreux, mais le haut était
+éclairé; une partie de l'affiche était imprimée en grosses lettres, et il
+faisait encore assez de jour pour qu'on pût les lire. Il lut ceci:
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, UNE ET INDIVISIBLE.
+
+«Nous, Prieur de la Marne, représentant du peuple en mission près de
+l'armée des Côtes-de-Cherbourg,--ordonnons:--Le ci-devant marquis de
+Lantenac, vicomte de Fontenay, soi-disant prince breton, furtivement
+débarqué sur la côte de Granville, est mis hors la loi.--Sa tête est mise
+à prix.--Il sera payé à qui le livrera, mort ou vivant, la somme de
+soixante mille livres.--Cette somme ne sera point payée en assignats, mais
+en or.--Un bataillon de l'armée des Côtes-de-Cherbourg sera immédiatement
+envoyé à la rencontre et à la recherche du ci-devant marquis de Lantenac.
+--Les communes sont requises de prêter main-forte.--Fait en la maison
+commune de Granville, le 2 juin 1793.--Signé:
+
+«PRIEUR DE LA MARNE.»
+
+Au-dessous de ce nom il y avait une autre signature, qui était en beaucoup
+plus petit caractère, et qu'on ne pouvait lire à cause du peu de jour qui
+restait.
+
+Le vieillard rabaissa son chapeau sur ses yeux, croisa sa cape de mer
+jusque sous son menton, et descendit rapidement la dune. Il était
+évidemment inutile de s'attarder sur ce sommet éclairé.
+
+Il y avait été peut-être trop longtemps déjà; le haut de la dune était le
+seul point du paysage qui fût resté visible.
+
+Quand il fut en bas et dans l'obscurité, il ralentit le pas.
+
+Il se dirigeait dans le sens de l'itinéraire qu'il s'était tracé vers la
+métairie, ayant probablement des raisons de sécurité de ce côté-là.
+
+Tout était désert. C'était l'heure où il n'y a plus de passants.
+
+Derrière une broussaille, il s'arrêta, défit son manteau, retourna sa veste
+du côté velu, rattacha à sou cou son manteau qui était une guenille nouée
+d'une corde, et se remit en route.
+
+Il faisait clair de lune.
+
+Il arriva à un embranchement de deux chemins où se dressait une vieille
+croix de pierre. Sur le piédestal de la croix on distinguait un carré blanc
+qui était vraisemblablement une affiche pareille à celle qu'il venait de
+lire. Il s'en approcha.
+
+--Où allez-vous? lui dit une voix.
+
+Il se retourna.
+
+Un homme était là dans les haies, de haute taille comme lui, vieux comme
+lui, comme lui en cheveux blancs, et plus en haillons encore que lui-même.
+Presque son pareil. Cet homme s'appuyait sur un long bâton.
+
+L'homme reprit:
+
+--Je vous demande où vous allez.
+
+--D'abord où suis-je? dit-il avec un calme presque hautain.
+
+L'homme répondit:
+
+--Vous êtes dans la seigneurie de Tanis, et j'en suis le mendiant, et vous
+en êtes le seigneur.
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous, monsieur le marquis de Lantenac.
+
+
+
+
+IV. LE CAIMAND
+
+Le marquis de Lantenac, nous le nommerons par son nom désormais, répondit
+gravement:
+
+--Soit. Livrez-moi.
+
+L'homme poursuivit:
+
+--Nous sommes tous deux chez nous ici, vous dans le château, moi dans le
+buisson.
+
+--Finissons. Faites. Livrez-moi, dit le marquis. L'homme continua:
+
+--Vous alliez à la métairie d'herbe-en-Pail, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--N'y allez point.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que les bleus y sont.
+
+--Depuis quand?
+
+--Depuis trois jours.
+
+--Les habitants de la ferme et du hameau ont-ils résisté?
+
+--Non. Ils ont ouvert toutes les portes.
+
+--Ah! dit le marquis.
+
+L'homme montra du doigt le toit de la métairie qu'on apercevait à quelque
+distance par-dessus les arbres.
+
+--Voyez-vous le toit, monsieur le marquis?
+
+--Oui.
+
+--Voyez-vous ce qu'il y a dessus?
+
+--Qui flotte?
+
+--Oui.
+
+--C'est un drapeau.
+
+--Tricolore, dit l'homme.
+
+C'était l'objet qui avait déjà attiré l'attention du marquis quand il était
+au haut de la dune.
+
+--Ne sonne-t-on pas le tocsin? demanda le marquis.
+
+--Oui.
+
+--À cause de quoi?
+
+--Évidemment à cause de vous.
+
+--Mais on ne l'entend pas?
+
+--C'est le vent qui empêche.
+
+L'homme continua:
+
+--Vous avez vu votre affiche?
+
+--Oui.
+
+--On vous cherche.
+
+Et, jetant un regard du côté de la métairie, il ajouta:
+
+--Il y a là un demi-bataillon.
+
+--De républicains?
+
+--Parisiens.
+
+--Eh bien, dit le marquis, marchons
+
+Et il fit un pas vers la métairie.
+
+L'homme lui saisit le bras.
+
+--N'y allez pas.
+
+--Et où voulez-vous que j'aille?
+
+--Chez moi.
+
+Le marquis regarda le mendiant.
+
+--Écoutez, monsieur le marquis, ce n'est pas beau chez moi, mais c'est
+sûr. Une cabane plus basse qu'une cave. Pour plancher un lit de varech,
+pour plafond un toit de branches et d'herbes. Venez. A la métairie vous
+seriez fusillé. Chez moi vous dormirez. Vous devez être las; et demain
+matin les bleus se seront remis en marche, et vous irez où vous voudrez.
+
+Le marquis considérait cet homme.
+
+--De quel côté êtes-vous donc? demanda le marquis; êtes-vous républicain?
+êtes-vous royaliste?
+
+--Je suis un pauvre.
+
+--Ni royaliste, ni républicain?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Etes-vous pour ou contre le roi?
+
+--Je n'ai pas le temps de ça.
+
+--Qu'est-ce que vous pensez de ce qui se passe?
+
+--Je n'ai pas de quoi vivre.
+
+--Pourtant vous venez à mon secours.
+
+--J'ai vu que vous étiez hors la loi. Qu'est-ce que cela la loi? On peut
+donc être dehors. Je ne comprends pas. Quant à moi, suis-je dans la loi?
+suis-je hors la loi? Je n'en sais rien. Mourir de faim, est-ce être dans la
+loi?
+
+--Depuis quand mourez-sous de faim?
+
+--Depuis toute ma vie.
+
+--Et vous me sauvez?
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'ai dit: Voilà encore un plus pauvre que moi. J'ai le droit
+de respirer, lui, il ne l'a pas.
+
+--C'est vrai. Et vous me sauvez!
+
+--Sans doute. Nous voilà frères, monseigneur. Je demande du pain, vous
+demandez la vie. Nous sommes deux mendiants.
+
+--Mais savez-vous que ma tête est mise à prix?
+
+--Oui.
+
+--Comment le savez-sous?
+
+--J'ai lu l'affiche.
+
+--Vous savez lire?
+
+--Oui. Et écrire aussi. Pourquoi serais-je une brute?
+
+--Alors, puisque vous savez lire, et puisque vous, avez lu l'affiche, vous
+savez qu'un homme qui me livrerait gagnerait soixante mille francs?
+
+--Je le sais.
+
+--Pas en assignats.
+
+--Oui, je sais, en or.
+
+--Vous savez que soixante mille francs, c'est une fortune?
+
+--Oui.
+
+--Et que quelqu'un qui me livrerait ferait sa fortune?
+
+--Eh bien, après?
+
+--Sa fortune.
+
+--C'est justement ce que j'ai pensé. En vous voyant, je me suis dit: Quand
+je pense que quelqu'un qui livrerait cet homme-ci gagnerait soixante mille
+francs et ferait sa fortune! Dépêchons-nous de le cacher.
+
+Le marquis suivit le pauvre.
+
+Ils entrèrent dans un fourré. La tanière du mendiant était là. C'était une
+sorte de chambre qu'un grand vieux chêne avait laissé prendre chez lui à
+cet homme; elle était creusée sous ses racines et couverte de ses branches.
+C'était obscur, bas, caché, invisible. Il y avait place pour deux.
+
+--J'ai prévu que je pouvais avoir un hôte, dit le mendiant.
+
+Cette espèce de logis sous terre, moins rare en Bretagne qu'on ne croit,
+s'appelle en langue paysanne _carnichot_. Ce nom s'applique aussi à
+des cachettes pratiquées dans l'épaisseur des murs.
+
+C'est meublé de quelques pots, d'un grabat de paille ou de goëmon lavé et
+séché, d'une grosse couverture de créseau, et de quelques mèches de suif
+avec un briquet et des tiges creuses de brane-ursine pour allumettes.
+
+Ils se courbèrent, rampèrent un peu, pénétrèrent dans la chambre où les
+gosses racines de l'arbre découpaient des compartiments bizarres; et
+s'assirent sur un tas de varech sec qui était le lit. L'intervalle de deux
+racines par où l'on entrait et qui servait de porte donnait quelque clarté.
+La nuit était venue, mais le regard se proportionne à la lumière, et l'on
+finit par trouver toujours un peu de jour dans l'ombre. Un reflet du clair
+de lune blanchissait vaguement l'entrée. Il y avait dans un coin une cruche
+d'eau, une galette de sarrasin et des châtaignes.
+
+--Soupons, dit le pauvre.
+
+Ils se partagèrent les châtaignes, le marquis donna son morceau de biscuit,
+ils mordirent à la même miche de blé noir et burent à la cruche l'un après
+l'autre.
+
+Ils causèrent.
+
+Le marquis se mit à interroger cet homme.
+
+--Ainsi, tout ce qui arrive ou rien, c'est pour vous la même chose?
+
+--A peu près. Vous êtes des seigneurs, vous autres. Ce sont vos affaires.
+
+--Mais enfin, ce qui se passe...
+
+--Ça se passe là-haut.
+
+Le mendiant ajouta:
+
+--Et puis il y a des choses qui se passent encore plus haut, le soleil qui
+se lève, la lune qui augmente ou diminue, c'est de celles-là que je
+m'occupe.
+
+Il but une gorgée à la cruche, et dit:
+
+--La bonne eau fraîche!
+
+Et il reprit:
+
+--Comment trouvez-vous cette eau, monseigneur?
+
+--Comment vous appelez-vous? dit le marquis.
+
+--Je m'appelle Tellmarch, et l'on m'appelle le Caimand.
+
+--Je sais. Caimand est un mot du pays.
+
+--Qui veut dire mendiant. On me surnomme aussi le Vieux.
+
+Il poursuivit:
+
+--Voilà quarante ans qu'on m'appelle le Vieux.
+
+--Quarante ans! mais vous étiez jeune.
+
+--Je n'ai jamais été jeune. Vous l'êtes toujours, vous,
+monsieur le marquis. Vous avez des jambes de vingt ans, vous escaladez la
+grande dune; moi, je commence à ne plus marcher, au bout d'un quart de
+lieue je suis las. Nous sommes pourtant du même âge; mais les riches, ça a
+sur nous un avantage, c'est que ça mange tous les jours. Manger conserve.
+
+Le mendiant, après un silence, continua:
+
+--Les pauvres, les riches, c'est une terrible affaire. C'est ce qui
+produit les catastrophes. Du moins, ça me fait cet effet-là. Les pauvres
+veulent être riches, les riches ne veulent pas être pauvres. Je crois que
+c'est un peu là le fond. Je ne m'en mêle pas. Les évènements sont les
+évènements. Je ne suis ni pour le créancier, ni pour le débiteur. Je sais
+qu'il y a une dette et qu'on la paye. Voilà tout. J'aurais mieux aimé qu'on
+ne tuât pas le roi, mais il me serait difficile de dire pourquoi. Après ça,
+on me répond: Mais, autrefois, comme on vous accrochait les gens aux arbres
+pour rien du tout! Tenez, moi, pour un méchant coup de fusil tiré à un
+chevreuil du roi, j'ai vu pendre un homme qui avait une femme et sept
+enfants. Il y a à dire des deux côtés.
+
+Il se tut encore, puis ajouta:
+
+--Vous comprenez, je ne sais pas au juste, on va, on vient, il se passe
+des choses: moi, je suis là sous les étoiles.
+
+Tellmarch eut encore une interruption de rêverie, puis continua:
+
+--Je suis un peu rebouteux, un peu médecin, je connais les herbes, je tire
+parti des plantes, les paysans me voient attentif devant rien, et cela me
+fait passer pour sorcier. Parce que je songe, on croit que je sais.
+
+--Vous êtes du pays? dit le marquis.
+
+--Je n'en suis jamais sorti.
+
+--Vous me connaissez?
+
+--Sans doute. La dernière fois que je vous ai vu, c'est à votre dernier
+passage, il y a deux ans. Vous êtes allé d'ici en Angleterre. Tout à
+l'heure j'ai aperçu un homme au haut de la dune. Un homme de grande taille.
+Les hommes grands sont rares; c'est un pays d'hommes petits, la Bretagne.
+J'ai bien regardé, j'avais lu l'affiche. J'ai dit: Tiens! Et quand vous
+êtes descendu, il y avait de la lune, je vous ai reconnu.
+
+--Pourtant, moi, je ne vous connais pas.
+
+--Vous m'avez vu, mais vous ne m'avez pas vu.
+
+Et Tellmarch le Caimand ajouta:
+
+--Je vous voyais, moi. De mendiant à passant, le regard n'est pas le même.
+
+--Est-ce que je vous avais rencontré autrefois?
+
+--Souvent, puisque je suis votre mendiant. J'étais le pauvre du bas du
+chemin de votre château. Vous m'avez dans l'occasion fait l'aumône; mais
+celui qui donne ne regarde pas, celui qui reçoit examine et observe. Qui
+dit mendiant, dit espion. Mais moi, quoique souvent triste, je tâche de ne
+pas être un mauvais espion. Je tendais la main, vous ne voyiez que la main,
+et vous y jetiez l'aumône dont j'avais besoin le matin pour ne pas mourir
+de faim le soir. On est des fois des vingt-quatre heures sans manger.
+Quelquefois un sou c'est la vie. Je vous dois la vie, je vous la rends.
+
+--C'est vrai, vous me sauvez.
+
+--Oui, je vous sauve, monseigneur.
+
+Et la voix de Tellmarch devint grave.
+
+--À une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que vous ne venez pas ici pour faire le mal.
+
+--Je viens ici pour faire le bien, dit le marquis.
+
+--Dormons, dit le mendiant.
+
+Ils se couchèrent côte à côte sur le lit de varech. Le mendiant fut tout
+De suite endormi. Le marquis, bien que très las, resta un moment rêveur,
+puis, dans cette ombre, il regarda le pauvre et se coucha. Se coucher sur
+ce lit, c'était se coucher sur le sol; il en profita pour coller son
+oreille à terre, et il écouta. Il y avait sous la terre un sombre
+bourdonnement: on sait que le son se propage dans les profondeurs du sol;
+on entendait le bruit des cloches.
+
+Le tocsin continuait.
+
+Le marquis s'endormit.
+
+
+
+
+
+V. SIGNÉ GAUVAIN
+
+Quand il se réveilla, il faisait jour.
+
+Le mendiant était debout, non dans la tanière, car on ne pouvait s'y tenir
+droit, mais dehors et sur le seuil. Il était appuyé sur son bâton. Il avait
+du soleil sur son visage.
+
+Monseigneur, dit Tellmarch, quatre heures du matin viennent de sonner an
+clocher de Tanis. J'ai entendu les quatre coups; donc le vent a changé,
+c'est le vent de terre. Je n'entends aucun autre bruit; donc le tocsin a
+cessé. Tout est tranquille dans la métairie et dans le hameau
+d'Herbe-en-Pail. Les bleus dorment ou sont partis. Le plus fort du
+danger est passé; il est sage de nous séparer. C'est mon heure de m'en
+aller.
+
+Il désigna un point de l'horizon.
+
+--Je m'en vais par là.
+
+Et il désigna le point opposé.
+
+--Vous, allez-vous-en par ici.
+
+Le mendiant fit au marquis un grave salut de la main. Il ajouta en montrant
+ce qui restait, du souper:
+
+--Emportez des châtaignes, si vous avez faim.
+
+Un moment après, il avait disparu sous les arbres.
+
+Le marquis se leva, et s'en alla du côté que lui avait indiqué Tellmarch.
+
+C'était l'heure charmante que la vieille langue paysanne normande appelle
+la «piperette du jour». On entendait jaser les cardrounettes et les
+moineaux de haie. Le marquis suivit le sentier par où ils étaient venus la
+veille. Il sortit du fourré et se retrouva à l'embranchement de routes
+marqué par la crois de pierre. L'affiche y était, blanche et comme gaie au
+soleil levant. Il se rappela qu'il y avait au bas de l'affiche quelque
+chose qu'il n'avait pu lire la veille à cause de la finesse des lettres et
+du peu de jour qu'il faisait. Il alla au piédestal de la croix. L'affiche
+se terminait en effet, au-dessous de la signature PRIEUR DE LA MARNE, par
+ces deux lignes en petits caractères:
+
+«L'identité du ci-devant marquis de Lantenac constatée, il sera
+immédiatement passé par les armes.--Signé: _Le chef de bataillon,
+commandant la colonne d'expédition,_ GAUVAIN.»
+
+--Gauvain! dit le marquis.
+
+Il s'arrêta profondément pensif, l'oeil fixé sur l'affiche.
+
+--Gauvain! répéta-t-il.
+
+Il se remit en marche, se retourna, regarda la croix, revint sur ses pas,
+et lut l'affiche encore une fois.
+
+Puis il s'éloigna à pas lents. Quelqu'un qui eût été près de lui l'eût
+entendu murmurer à demi-voix: «Gauvain!»
+
+Du fond des chemins creux où il se glissait, on ne voyait pas les toits de
+la métairie qu'il avait laissée à sa gauche. Il côtoyait une éminence
+abrupte, toute couverte d'ajoncs en fleur, de l'espèce dite longue-épine.
+Cette éminence avait pour sommet une de ces pointes de terre qu'on appelle
+dans le pays une «hure». Au pied de l'éminence, le regard se perdait tout
+de suite sous les arbres. Les feuillages étaient comme trempés de lumière.
+Toute la nature avait la joie profonde du matin.
+
+Tout à coup ce paysage fut terrible. Ce fut comme une embuscade qui éclate.
+On ne sait quelle trombe faite de cris sauvages et de coups de fusil
+s'abattit sur ces champs et ces bois pleins de rayons, et l'on vit
+s'élever, du côté où était la métairie, une grande fumée coupée de flammes
+claires, comme si le hameau et la ferme n'étaient plus qu'une botte de
+paille qui brûlait. Ce fut subit et lugubre, le passage brusque du calme à
+la furie, une explosion de l'enfer en pleine aurore, l'horreur sans
+transition. On se battait du côté d'Herbe-en-Pail. Le marquis s'arrêta.
+
+Il n'est personne qui, en pareil cas, ne l'ait éprouvé, la curiosité est
+plus forte que le danger; on veut savoir, dût-on périr. Il monta sur
+l'éminence au bas de laquelle passait le chemin creux. De là on était vu,
+mais on voyait. Il fut sur la hure en quelques minutes. Il regarda.
+
+En effet, il y avait une fusillade et un incendie. On entendait des
+clameurs, on voyait du feu. La métairie était comme le centre d'on ne sait
+quelle catastrophe. Qu'était-ce? La métairie d'Herbe-en-Pail était-elle
+attaquée? Mais par qui? Etait-ce un combat? N'était-ce pas plutôt une
+exécution militaire? Les bleus, et cela leur était ordonné par un décret
+révolutionnaire, punissaient très souvent, en y mettant le feu, les fermes
+et les villages réfractaires; on brillait, pour l'exemple, toute métairie
+et tout hameau qui n'avaient point fait les abattis d'arbres prescrits par
+la loi et qui n'avaient pas ouvert et taillé dans les fourrés des passages
+pour la cavalerie républicaine. On avait notamment exécuté ainsi tout
+récemment la paroisse de Bourgon, près d'Ernée. Herbe-en-Pail était-il dans
+le même cas? Il était visible qu'aucune des percées stratégiques commandées
+par le décret n'avait été faite dans les halliers et dans les enclos de
+Tanis et l'Herbe-en-Pail. Etait-ce le châtiment? Etait-il arrivé un ordre à
+l'avant-garde qui occupait la métairie? Cette avant-garde ne faisait-elle
+pas partie d'une de ces colonnes d'expédition surnommées _colonnes
+Infernales?_
+
+Un fourré très hérissé et très fauve entourait de toutes part l'éminence au
+sommet de laquelle le marquis s'était placé en observation. Ce fourré,
+qu'on appelait le bocage d'Herbe-en-Pail, mais qui avait les proportions
+d'un bois s'étendait jusqu'à la métairie, et cachait, comme tous les
+halliers bretons, un réseau de ravins, de sentiers et de chemins creux,
+labyrinthes où les armées républicaines se perdaient.
+
+L'exécution, si c'était une exécution, avait dû être féroce, car elle fut
+courte. Ce fut, comme toutes les choses brutales, tout de suite fait.
+L'atrocité des guerres civiles comporte ces sauvageries. Pendant que le
+marquis, multipliant les conjonctures, hésitant à descendre, hésitant à
+rester, écoutait et épiait, ce fracas d'extermination cessa, ou pour mieux
+dire se dispersa. Le marquis constata dans le hallier comme l'éparpillement
+d'une troupe furieuse et joyeuse. Un effrayant fourmillement se fit sous
+les arbres. De la métairie on se jetait dans le bois. Il y avait des
+tambours qui battaient la charge. On ne tirait plus de coup de fusil; cela
+ressemblait maintenant à une battue; on semblait fouiller, poursuivre,
+traquer; il était évident qu'on cherchait quelqu'un; le bruit était diffus
+et profond; c'était une confusion de paroles de colère et de triomphe, une
+rumeur composée de clameurs; on n'y distinguait rien. Brusquement, comme un
+linéament se dessine dans une fumée, quelque chose devint articulé et
+précis dans ce tumulte, c'était un nom, un nom répété par mille voix, et le
+marquis entendit nettement ce cri:--Lantenac! Lantenac! le marquis de
+Lantenac!
+
+C'était lui qu'on cherchait.
+
+
+
+
+VI. LES PÉRIPÉTIES DE LA GUERRE CIVILE
+
+Et subitement, autour de lui, et de tous les côtés à la fois, le fourré se
+remplit de fusils, de bayonnettes et de sabres, un drapeau tricolore se
+dressa dans la pénombre, le cri _Lantenac!_ éclata à son oreille, et à
+ses pieds, à travers les ronces et les branches, des faces violentes
+apparurent.
+
+Le marquis était seul, debout sur un sommet, visible de tous les points du
+bois. Il voyait à peine ceux qui criaient son nom, mais il était vu de
+tous. S'il y avait mille fusils dans le bois, il était là comme une cible.
+Il ne distinguait rien dans le taillis que des prunelles ardentes fixées
+sur lui.
+
+Il ôta son chapeau, en retroussa le bord, arracha une longue épine sèche à
+un ajonc, tira de sa poche une cocarde blanche, fixa avec l'épine le bord
+retroussé et la cocarde à la forme du chapeau, et, remettant sur la tête le
+chapeau dont le bord relevé laissait voir son front et sa cocarde, il dit
+d'une voix haute, parlant à toute la forêt à la fois:
+
+--Je suis l'homme que vous cherchez. Je suis le marquis de Lantenac,
+vicomte de Fontenay, prince breton, lieutenant-général des armées du roi.
+Finissons-en. En joue! Feu!
+
+Et, écartant de ses deux mains sa veste de peau de chèvre, il montra sa
+poitrine nue.
+
+Il baissa les yeux, cherchant du regard les fusils braqués, et se vit
+entouré d'hommes à genoux.
+
+Un immense cri s'éleva:--Vive Lantenac! Vive monseigneur! Vive le général!
+
+En même temps des chapeaux sautaient en l'air, des sabres tournoyaient
+joyeusement, et l'on voyait dans tout le taillis se dresser des bâtons au
+bout desquels s'agitaient des bonnets de laine brune.
+
+Ce qu'il avait autour de lui, c'était une bande vendéenne.
+
+Cette bande s'était agenouillée en le voyant.
+
+La légende raconte qu'il y avait dans les vieilles forêts thuringiennes
+des, êtres étranges, race des géants, plus et moins qu'hommes, qui étaient
+considérés par les romains comme des animaux horribles, et par les germains
+comme des incarnations divines, et qui, selon la rencontre, couraient la
+chance d'être exterminés ou adorés.
+
+Le marquis éprouva quelque chose de pareil à ce que devait ressentir un de
+ces êtres quand, s'attendant à être traité comme un monstre, il était
+brusquement traité comme un dieu.
+
+Tous ces yeux pleins d'éclairs redoutables se fixaient sur le marquis avec
+une sorte de sauvage amour.
+
+Cette cohue était armée de fusils, de sabres, de faulx, de pioches, de
+bêtons; tous avaient de grands feutres ou des bonnets bruns, avec des
+cocardes blanche, une profusion de rosaires et d'amulettes, de larges
+culottes ouvertes au genou, des casaques de poil, des guêtres de cuir, le
+jarret nu, les cheveux longs, quelques-uns l'air féroce, tous l'oeil naïf.
+
+Un homme, jeune et de belle mine, traversa ces gens agenouillés et monta à
+grands pas vers le marquis. Cet homme était, comme les paysans, coiffé d'un
+feutre à bord relevé et à cocarde blanche, et vêtu d'une casaque de poil,
+mais il avait les mains blanches et une chemise fine, et il portait
+par-dessus sa veste une écharpe de soie blanche à laquelle pendait une épée
+à poignée dorée.
+
+Parvenu sur la hure, il jeta son chapeau, détacha son écharpe, mit un genou
+en terre, présenta au marquis l'écharpe et l'épée, et dit:
+
+--Nous vous cherchions en effet, nous vous avons trouvé. Voici l'épée de
+commandement. Ces hommes sont maintenait à vous. J'étais leur commandant,
+je monte en grade, je suis votre soldat. Acceptez notre hommage,
+monseigneur. Donnez vos ordres, mon général.
+
+Puis il fit un signe, et des hommes qui portaient un drapeau tricolore
+sortirent du bois. Ces hommes montèrent jusqu'au marquis et déposèrent le
+drapeau à ses pieds. C'était le drapeau qu'il venait d'entrevoir à travers
+les arbres.
+
+--Mon général, dit le jeune homme qui lui avait présenté l'épée et
+l'écharpe, ceci est le drapeau que nous venons de prendre aux bleus qui
+étaient dans la ferme d'Herbe-en-pail. Monseigneur, je m'appelle Gavard.
+J'ai été au marquis de La Rouarie.
+
+--C'est bien, dit le marquis.
+
+Et, calme et grave, il ceignit l'écharpe.
+
+Puis il tira l'épée, et, l'agitant nue au-dessus de sa tète:--Debout!
+dit-il, et vive le roi!
+
+Tous se levèrent.
+
+Et l'on entendit dans les profondeurs du bois une clameur éperdue et
+triomphante: _Vive le roi! Vive notre marquis! Vive Lantenac!_
+
+Le marquis se tourna vers Gavard.
+
+--Combien donc êtes-vous?
+
+--Sept mille.
+
+Et tout en descendant de l'éminence, pendant que les paysans écartaient les
+ajoncs devant les pas du marquis de Lantenac, Gavard continua:
+
+--Monseigneur, rien de plus simple. Tout cela s'explique d'un mot. On
+n'attendait qu'une étincelle. L'affiche de la République, en révélant votre
+présence, a insurgé le pays pour le roi. Nous avions en outre été avertis
+sous main par le maire de Granville qui est un homme à nous; le même qui a
+sauvé l'abbé Olivier. Cette nuit, on a sonné le tocsin.
+
+--Pour qui?
+
+--Pour vous.
+
+--Ah! dit le marquis.
+
+--Et nous voilà, reprit Gavard.
+
+--Et vous êtes sept mille?
+
+--Aujourd'hui. Nous serons quinze mille demain. C'est le rendement du pays.
+quand M. Henri de La Rochejaquelein est parti pour l'armée catholique, ou
+a sonné le tocsin, et en une nuit six paroisses, Isernay, Corqueux, les
+Echaubroigues, les Aubiers, Saint-Aubin et Nueil, lui ont amené dix mille
+hommes. Ou n'avait pas de munitions, on a trouvé chez un maçon soixante
+livres de poudre de mine, et M. de La Rochejaquelein est parti avec cela.
+Nous pensions bien que vous deviez être quelque part dans cette forêt, et
+nous vous cherchions.
+
+--Et vous avez attaqué les bleus dans la ferme d'Herbe-en-Pail?
+
+--Le vent les avait empêchés d'entendre le tocsin. Ils ne se défiaient pas;
+les gens du hameau, qui sont patauds, les avaient bien reçus. Ce matin,
+nous avons investi la ferme, les bleus dormaient, et en un tour de main la
+chose a été faite. J'ai un cheval. Daignez-vous l'accepter, mon général?
+
+--Oui.
+
+Un paysan amena un cheval blanc militairement harnaché. Le marquis, sans
+user de l'aide que lui offrait Gavard, monta à cheval.
+
+--Hurrah! crièrent les paysans. Car les cris anglais sont fort usités sur
+la côte bretonne-normande, en commerce perpétuel avec les îles de la
+Manche.
+
+Gavard fit le salut militaire et demanda:
+
+--Quel sera votre quartier général, monseigneur?
+
+--D'abord la forêt de Fougères.
+
+--C'est une de vos sept forêts, monsieur le marquis.
+
+--Il faut un prêtre.
+
+--Nous en avons un.
+
+--Qui?
+
+--Le vicaire de la Chapelle-Erbrée.
+
+--Je le connais. Il a fait le voyage de Jersey.
+
+Un prêtre sortit des rangs, et dit:
+
+--Trois fois.
+
+Le marquis tourna la tête.
+
+--Bonjour, monsieur le vicaire. Vous allez avoir de la besogne.
+
+--Tant mieux, monsieur le marquis.
+
+--Vous aurez du monde à confesser. Ceux qui voudront. On ne force personne.
+
+--Monsieur le marquis, dit le prêtre, Gaston, à Guéménée, force les
+républicains à se confesser.
+
+--C'est un perruquier, dit le marquis. Mais la mort doit être libre.
+
+Gavard, qui était allé donner quelques consignes, revint.
+
+--Mon général, j'attends vos commandements.
+
+--D'abord, le rendez-vous est à la forêt de Fougères. Qu'on se disperse et
+qu'on y aille.
+
+--L'ordre est donné.
+
+--Ne m'avez-vous pas dit que les gens d'Herbe-en-Pail avaient bien reçu les
+bleus?
+
+--Oui, mon général.
+
+--Vous avez brûlé la ferme?
+
+--Oui.
+
+--Avez-vous brûlé le hameau?
+
+--Non.
+
+--Brûlez-le.
+
+--Les bleus ont essayé de se défendre; mais ils étaient cent cinquante et
+nous étions sept mille.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ces bleus-là?
+
+--Des bleus de Santerre.
+
+--Qui a commandé le roulement de tambours pendant qu'on coupait la tête au
+roi. Alors c'est un bataillon de Paris?
+
+--Un demi-bataillon.
+
+--Comment s'appelle ce bataillon?
+
+--Mon général, il y a sur le drapeau: Bataillon du Bonnet-Rouge.
+
+--Des bêtes féroces.
+
+--Que faut-il faire des blessés?
+
+--Achevez-les.
+
+--Que faut-il faire des prisonniers?
+
+--Fusillez-les.
+
+--Il y en a environ quatre-vingts.
+
+--Fusillez-les tous.
+
+--Il y a deux femmes.
+
+--Aussi.
+
+--Il y a trois enfants.
+
+--Emmenez-les. On verra ce qu'on en fera. Et le marquis poussa son cheval.
+
+
+
+
+
+VII. PAS DE GRACE (MOT D'ORDRE DE LA COMMUNE)
+ PAS DE QUARTIER (MOT D'ORDRE DES PRINCES)
+
+Pendant que ceci se passait près de Tanis, le mendiant s'en était allé vers
+Grollon. Il s'était enfoncé dans les ravins, sous les vastes feuillées
+sourdes, inattentif à tout et attentif à rien, comme il l'avait dit
+lui-même, rêveur plutôt que pensif, car le pensif a un but et le rêveur
+n'en a pas, errant, rôdant, s'arrêtant, mangeant çà et là une pousse
+d'oseille sauvage, buvant aux sources, dressant la tête par moments à des
+fracas lointains, puis rentrant dans l'éblouissante fascination de la
+nature, offrant ses haillons au soleil, entendant peut-être le bruit des
+hommes, mais écoutant le chant des oiseaux.
+
+Il était vieux et lent; il ne pouvait aller loin; comme il l'avait dit au
+marquis de Lantenac, un quart de lieue le fatiguait; il fit un court
+circuit vers la Croix-Avranchin, et le soir était venu quand il s'en
+retourna.
+
+Un peu au delà de Macey, le sentier qu'il suivait le conduisit sur une
+sorte de point culminant dégagé d'arbres, d'où l'on voit de très loin et
+d'où l'on découvre tout l'horizon de l'ouest jusqu'à la mer.
+
+Une fumée appela son attention.
+
+Rien de plus doux qu'une fumée, rien de plus effrayant. Il y a les fumées
+paisibles et il y a les fumées scélérates. Une fumée, l'épaisseur et la
+couleur d'une fumée, c'est toute la différence entre la paix et la guerre,
+entre la fraternité et la haine, entre l'hospitalité et le sépulcre, entre
+la vie et la mort. Une fumée qui monte dans les arbres peut signifier ce
+qu'il y a de plus charmant au monde, le foyer, ou ce qu'il y a de plus
+affreux, l'incendie; et tout le bonheur comme tout le malheur de l'homme
+sont parfois dans cette chose éparse au vent.
+
+La fumée que regardait Tellmarch était inquiétante.
+
+Elle était noire avec des rougeurs subtiles, comme si le brasier d'où elle
+sortait avait des intermittences et achevait de s'éteindre, et elle
+s'élevait au-dessus d'Herbe-en-Pail.
+
+Tellmarch hâta le pas et se dirigea vers cette fumée. Il était bien las,
+mais il voulait savoir ce que c'était.
+
+Il arriva au sommet d'un coteau auquel étaient adossés le hameau et la
+métairie.
+
+Il n'y avait plus ni métairie ni hameau.
+
+Un tas de masures brûlait, et c'était là Herbe-en-Pail.
+
+Il y a quelque chose de plus poignant à voir brûler qu'un palais, c'est une
+chaumière. Une chaumière en feu est lamentable. La dévastation s'abattant
+sur la misère, le vautour s'acharnant sur le ver de terre, il y a là on ne
+sait quel contre-sens qui serre le coeur.
+
+A en croire la légende biblique, un incendie regardé change une créature
+humaine eu statue; Tellmarch fut un moment cette statue. Le spectacle qu'il
+avait sous les yeux le fit immobile. Cette destruction s'accomplissait en
+silence. Pas un cri ne s'élevait; pas un soupir humain ne se mêlait à
+cette fumée; cette fournaise travaillait, et achevait de dévorer ce village
+sans qu'on entendit d'autre bruit que le craquement des charpentes et le
+pétillement des chaumes. Par moments la fumée se déchirait, les toits
+effondrés laissaient voir les chambres béantes, le brasier montrait tous
+ses rubis, des guenilles écarlates et de pauvres vieux meubles couleur de
+pourpre se dressait dans des intérieurs vermeils, et Tellmarch avait le
+sinistre éblouissement du désastre.
+
+Quelques arbres d'une châtaigneraie contiguë aux maisons avaient pris feu
+et flambaient.
+
+Il écoutait, tâchant d'entendre une voix, un appel, une clameur; rien ne
+remuait, excepté les flammes; tout se taisait, excepté l'incendie. Est-ce
+donc que tous avaient fui?
+
+Où était ce groupe vivant et travaillant d'Herbe-en-Pail? Qu'était devenu
+tout ce petit peuple?
+
+Tellmarch descendit du coteau.
+
+Une énigme funèbre était devant lui. Il s'en approchait sans hâte et l'œil
+fixe. Il avançait vers cette ruine avec une lenteur d'ombre; il se sentait
+fantôme dans cette tombe.
+
+Il arriva à ce qui avait été la porte de la métairie, et il regarda dans la
+cour qui, maintenant, n'avait plus de murailles et se confondait avec le
+hameau groupé autour d'elle.
+
+Ce qu'il avait, vu n'était rien. Il n'avait encore aperçu que le terrible.
+L'horrible lui apparut.
+
+Au milieu de la cour il y avait un monceau noir, vaguement modelé d'un côté
+par la flamme, de l'autre par la lune; ce monceau était un tas d'hommes,
+ces hommes étaient morts.
+
+Il y avait autour de ce tas une grande mare qui fumait un peu; l'incendie
+se reflétait dans cette mare, mais elle n'avait pas besoin du feu pour être
+rouge; c'était du sang.
+
+Tellmarch s'approcha. Il se mit à examiner, l'un après l'autre, ces corps
+gisants: tous étaient des cadavres.
+
+La lune éclairait, l'incendie aussi.
+
+Ces cadavres étaient des soldats. Tous étaient pieds nus; on leur avait
+pris leurs souliers; ou leur avait aussi pris leurs armes; ils avaient
+encore leurs uniformes qui étaient bleus; çà et là on distinguait, dans
+l'amoncellement des membres et des têtes, du chapeaux troués avec des
+cocardes tricolores. C'étaient des républicains. C'étaient ces Parisiens
+qui, la veille encore, étaient là tous vivants, et tenaient garnison dans
+la ferme d'Herbe-en-Pail. Ces hommes avaient été suppliciés, ce
+qu'indiquait la chute symétrique des corps; ils avaient été foudroyés sur
+place, et avec soin. Ils étaient tous morts. Pas un râle ne sortait du tas.
+
+Tellmarch passa cette revue des cadavres, sans en omettre un seul; tous
+étaient criblés de balles.
+
+Ceux qui les avaient mitraillés, pressés probablement d'aller ailleurs,
+n'avaient pas pris le temps de les enterrer.
+
+Comme il allait se retirer, ses yeux tombèrent sur un mur bas qui était
+dans la cour, et il vit quatre pieds qui passaient derrière l'angle de ce
+mur.
+
+Ces pieds avaient des souliers; ils étaient plus petits que les autres;
+Tellmarch approcha. C'étaient des pieds de femmes.
+
+Deux femmes étaient gisantes côte à côte derrière le mur, fusillées aussi.
+
+Tellmarch se pencha sur elles. L'une de ces femmes avait une sorte
+d'uniforme; à côté d'elle était un bidon brisé et vidé; c'était une
+vivandière. Elle avait quatre balles dans la tête. Elle était morte.
+
+Tellmarch examina l'autre. C'était une paysanne. Elle était blême et
+béante. Ses yeux étaient fermés. Elle n'avait aucune plaie à la tête. Ses
+vêtements, dont les fatigues sans doute avaient fait des haillons,
+s'étaient ouverts dans sa chute, et laissaient voir son torse à demi nu.
+Tellmarch acheva de les écarter, et vit à une épaule la plaie ronde que
+fait une balle; la clavicule était cassée. Il regarda ce sein livide.
+
+--Mère et nourrice, murmura-t-il.
+
+Il la toucha. Elle n'était pas froide.
+
+Elle n'avait pas d'autre blessure que la clavicule cassée et la plaie à
+l'épaule.
+
+Il posa la main sur le coeur et sentit un faible battement. Elle n'était
+pas morte.
+
+Tellmarch se redressa debout et cria d'une voix terrible:
+
+--Il n'y a donc personne ici?
+
+--C'est toi, le caimand! répondit une voix, si basse qu'on l'entendait à
+peine.
+
+Et en même temps une tête sortit d'un trou de ruine.
+
+Puis une autre face apparut dans une autre masure. C'étaient deux paysans
+qui s'étaient cachés; les seuls qui survécussent.
+
+La voix connue du caimand les avait rassurés et les avait fait sortir des
+recoins où ils se blottissaient.
+
+Ils avancèrent vers Tellmarch, fort tremblants encore.
+
+Tellmarch avait pu crier, mais ne pouvait parler: les émotions profondes
+sont ainsi.
+
+Il leur montra du doigt la femme étendue à ses pieds.
+
+--Est-ce qu'elle est encore en vie? dit l'un des paysans.
+
+Tellmarch fit de la tête signe que oui.
+
+--L'autre femme est-elle vivante? demanda l'autre paysan.
+
+Tellmarch fit signe que non.
+
+Le paysan qui s'était montré le premier reprit:
+
+--Tous les autres sont morts, n'est-ce pas? J'ai vu cela. J'étais dans ma
+cave. Comme on remercie Dieu dans ces moments-là de n'avoir pas de famille!
+Ma maison brûlait. Seigneur Jésus! on a tout tué. Cette femme-ci avait des
+enfants. Trois enfants. Tout petits! Les enfants criaient: Mère! La mère
+criait: Mes enfants! On a tué la mère et on a emmené les enfants. J'ai vu
+cela, mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! Ceux qui ont tout massacré sont partis.
+Ils étaient contents. Ils out emmené les petits et tué la mère. Mais elle
+n'est pas morte, n'est-ce pas, elle n'est pas morte? Dis donc, le caimand,
+est-ce que tu crois que tu pourrais la sauver? Veux-tu que nous t'aidions à
+la porter dans ton carnichot?
+
+Tellmarch fit signe que oui.
+
+Le bois touchait à la ferme. Ils eurent vite fait un brancard avec des
+feuillages et des fougères. Ils placèrent sur le brancard la femme toujours
+immobile, et se mirent en marche dans le hallier, les deux paysans
+portant le brancard l'un à la tète, l'autre aux pieds, Tellmarch soutenant
+le bras de la femme, et lui tâtant le pouls.
+
+Tout en cheminant, les deux paysans causaient, et, par-dessus la femme
+sanglante dont la lune éclairait la face pâle, ils échangeaient des
+exclamations effarées.
+
+
+--Tout tuer!
+
+--Tout brûler!
+
+--Ah! monseigneur Dieu! est-ce qu'on va être comme ça à présent?
+
+--C'est ce grand homme vieux qui l'a voulu.
+
+--Oui, c'est lui qui commandait.
+
+--Je ne l'ai pas vu quand on a fusillé. Est-ce qu'il était là?
+
+--Non. Il était parti. Mais c'est égal, tout s'est fait par son
+commandement.
+
+--Alors, c'est lui qui a tout fait.
+
+--Il avait dit: Tuez! brûlez! pas de quartier!
+
+--C'est un marquis.
+
+--Oui, puisque c'est notre marquis.
+
+--Comment s'appelle-t-il donc déjà?
+
+--C'est monsieur de Lantenac.
+
+Tellmarch leva les yeux au ciel et murmura entre ses dents:
+
+--Si j'avais su!
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+A PARIS
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+CIMOURDAIN
+
+
+
+I. LES RUES DE PARIS DANS CE TEMPS-LA
+
+On vivait en public; on mangeait sur des tables dressées devant les portes;
+les femmes assises sur les perrons des églises faisaient de la charpie en
+chantant _la Marseillaise_; le parc Monceaux et le Luxembourg étaient
+des champs de manoeuvre; il y avait dans tous les carrefours des armureries
+en plein travail, on fabriquait des fusils sous les yeux des passants qui
+battaient des mains; on n'entendait que ce mot dans toutes les bouches:
+_Patience. Nous sommes en révolution._ On souriait héroïquement. On
+allait au spectacle comme à Athènes pendant la guerre du Péloponnèse; on
+voyait affichés au coin des rues: _Le Siège de Thionville.--La Mère de
+famille sauvée des flammes.--Le Club des Sans-Soucis.--L'Aînée des papesses
+Jeanne.--Les Philosophes soldats.--L'Art d'aimer au village.--_
+Les allemands étaient aux portes; le bruit courait que le roi de Prusse
+avait fait retenir des loges à l'Opéra. Tout était effrayant et personne
+n'était effrayé. La ténébreuse loi des suspects, qui est le crime de Merlin
+de Douai, faisait la guillotine visible au-dessus de toutes les têtes. Un
+procureur nommé Séran, dénoncé, attendait qu'on vint l'arrêter, en robe de
+chambre et en pantoufles, et en jouant de la flûte à sa fenêtre. Personne
+ne semblait avoir le temps. Tout le monde se hâtait. Pas un chapeau qui
+n'eût une cocarde. Les femmes disaient: _Nous sommes jolies sous le bonnet
+rouge._ Paris semblait plein d'un déménagement. Les marchands de
+bric-à-brac étaient encombrés de couronnes, de mitres, de sceptres en bois
+doré et de fleurs de lys, défroques des maisons royales. C'était la
+démolition de la monarchie qui passait. On voyait chez les fripiers des
+chapes et des rochets à vendre au _décrochez-moi-ça_. Aux Porcherons et
+chez Ramponneau, des hommes affublés de surplis et d'étoles, montés sur des
+ânes caparaçonnés de chasubles, se faisaient verser le vin du cabaret dans
+les ciboires des cathédrales. Rue Saint-Jacques, des paveurs, pieds nus,
+arrêtaient la brouette d'un colporteur qui offrait des chaussures à vendre,
+se cotisaient, et achetaient quinze paires de souliers qu'ils envoyaient à
+la Convention pour nos soldats. Les bustes de Franklin, de Rousseau, de
+Brutus, et il faut ajouter de Marat, abondaient; au-dessous d'un de ces
+bustes de Marat, rue Cloche-Perce, était accroché sous verre, dans un cadre
+de bois noir, un réquisitoire contre Malouet, avec faits à l'appui, et ces
+deux lignes en marge: «Ces détails m'ont été donnés par la maîtresse de
+Sylvain Bailly, bonne patriote qui a des bontés pour moi.--Signé: MARAT.»
+Sur la place du Palais-Royal, l'inscription de la fontaine: _Quantos
+effundit in usus!_ était cachée par deux grandes toiles peintes à la
+détrempe, représentant l'une, Cahier de Gerville dénonçant à l'Assemblée
+nationale le signe de ralliement des «chiffonnistes» d'Arles, l'autre Louis
+XVI ramené de Varennes dans son carrosse royal, et sous ce carrosse une
+planche liée par des cordes portant à ses deux bouts deux grenadiers, la
+bayonnette au fusil. Peu de grandes boutiques étaient ouvertes; des
+merceries et des bimbeloteries roulantes circulaient traînées par des
+femmes, éclairées par des chandelles, les suifs fondant sur les
+marchandises; des boutiques en plein vent étaient tenues par des
+ex-religieuses en perruque blonde; telle ravaudeuse, raccommodant des bas
+dans une échoppe, était une comtesse; telle couturière était une marquise;
+madame de Boufflers habitait un grenier d'où elle voyait son hôtel. Des
+crieurs couraient, offrant les «papiers-nouvelles». On appelait
+_écrouelleux_ ceux qui cachaient leur menton dans leur cravate. Les
+chanteurs ambulants pullulaient. La foule huait Pitou, le chansonnier
+royaliste, vaillant d'ailleurs, car il fut emprisonné vingt-deux fois, et
+fut traduit devant le tribunal révolutionnaire pour s'être frappé le bas
+des reins en prononçant le mot _civisme_; voyant sa tête en danger, il
+s'écria: _Mais c'est le contraire de ma tête qui est coupable!_ ce qui fit
+rire les juges et le sauva. Ce Pitou raillait la mode des noms grecs et
+latins; sa chanson favorite était sur un savetier qu'il appelait _Cujus_,
+et dont il appelait la femme _Cujusdam_. On faisait des rondes de
+carmagnole; on ne disait pas le _cavalier et la dame_, on disait «le
+citoyen et la citoyenne». On dansait dans les cloîtres en ruine, avec des
+lampions sur l'autel, à la voûte deux bâtons en croix portant quatre
+chandelles, et des tombes sous la danse. On portait des vestes bleu de
+tyran. On avait des épingles de chemise «au bonnet de la Liberté» faites
+de pierres blanches, bleues et rouges. La rue de Richelieu se nommait rue
+de la Loi; le faubourg Saint-Antoine se nommait le faubourg de Gloire; il y
+avait sur la place de la Bastille une statue de la Nature. On se montrait
+certains passants connus, Chatelet, Didier, Nicolas, et Garnier-Delaunay,
+qui veillaient à la porte du menuisier Duplay; Voullant, qui ne manquait
+pas un jour de guillotine et suivait les charretées de condamnés, et qui
+appelait cela «aller à la messe rouge»; Montflabert, juré révolutionnaire
+et marquis, lequel se faisait appeler _Dix-Août_. On regardait défiler
+les élèves de l'Ecole militaire, qualifiés par les décrets de la Convention
+«aspirants à l'école de Mars», et par le peuple «pages de Robespierre». On
+lisait les proclamations de Fréron, dénonçant les suspects du crime de
+«négociantisme». Les «muscadins», ameutés aux portes des mairies,
+raillaient les mariages civils, s'attroupaient au passage de l'épousée et
+de l'époux, et disaient: «mariés _municipaliter_». Aux Invalides, les
+statues des rois et des saints étaient coiffées du bonnet phrygien. On
+jouait aux cartes sur la borne des carrefours; les jeux de cartes étaient,
+eux aussi, en pleine révolution, les rois étaient remplacés par les génies,
+les dames par les libertés, les valets par les égalités, et les as par les
+lois. On labourait les jardins publics; la charrue travaillait aux
+Tuileries. A tout cela était mêlée, surtout dans les partis vaincus, on ne
+sait quelle hautaine lassitude de vivre; un homme écrivait à
+Fouquier-Tinville; «Ayez la bonté de me délivrer de la vie. Voici mon
+adresse.» Champrenetz était arrêté pour s'être écrié en plein Palais-Royal:
+A quand la révolution de Turquie? Je voudrais voir la république à la
+Porte.» Partout des journaux. Des garçons perruquiers crêpaient en public
+des perruques de femmes, pendant que le patron lisait à haute voix le
+_Moniteur_; d'autres commentaient au milieu des groupes, avec force gestes,
+le journal _Entendons-nous_, de Dubois-Crancé, ou la _Trompette du
+Père Bellerose. Quelquefois les barbiers étaient en même temps
+charcutiers, et l'on voyait des jambons et des andouilles pendre à côté
+d'une poupée coiffée de cheveux d'or. Des marchands vendaient sur la voie
+publique «des vins d'émigrés»; un marchand affichait des vins de cinquante-
+deux espèces; d'autres brocantaient des pendules en lyre et des sophas à la
+duchesse; un perruquier avait pour enseigne ceci; «Je rase le clergé, je
+peigne la noblesse, j'accommode le tiers-état.» On allait se faire tirer
+les cartes par Martin, au no. 175 de la rue d'Anjou, ci-devant Dauphine. Le
+pain manquait, le charbon manquait, le savon manquait; on voyait passer des
+bandes de vaches laitières arrivant des provinces. A la Vallée, l'agneau se
+vendait quinze francs la livre. Une affiche de la Commune assignait à
+chaque bouche une livre de viande par décade. On faisait queue aux portes
+des marchands; une de ces queues est restée légendaire, elle allait de la
+porte d'un épicier de la rue du Petit-Carreau jusqu'au milieu de la rue
+Montorgueil Faire queue, cela s'appelait «tenir la ficelle», à pause d'une
+longue corde que prenaient dans leur main, l'un derrière l'autre, ceux qui
+étaient à la file. Les femmes dans cette misère étaient vaillantes et
+douces. Elles passaient les nuits à attendre leur tour d'entrer chez le
+boulanger. Les expédients réussissaient à la révolution; elle soulevait
+cette détresse avec deux moyens périlleux, l'assignat et le maximum;
+l'assignat était le levier, le maximum était le point d'appui. Cet
+empirisme sauva la France. L'ennemi, aussi bien l'ennemi de Coblentz que
+l'ennemi de Londres, agiotait sur l'assignat. Des filles allaient et
+venaient, offrant de l'eau de lavande, des jarretières et des cadenettes,
+et faisant l'agio; il y avait les agioteurs du Perron de la rue Vivienne,
+en souliers crottés, en cheveux gras, en bonnet à poil à queue de renard,
+et les mayolets de la rue de Valois en bottes cirées, le cure-dents à la
+bouche, le chapeau velu sur la tête, tutoyés par les filles. Le peuple leur
+faisait la chasse, ainsi qu'aux voleurs, que les royalistes appelaient
+«citoyens actifs». Du reste, très peu de vols. Un dénûment farouche, une
+probité stoïque. Les va-nu-pieds et les meurt-de-faim passaient, les yeux
+gravement baissés, devant les devantures des bijoutiers du Palais-Égalité.
+Dans une visite domiciliaire que fit la section Antoine chez Beaumarchais,
+une femme cueillit dans le jardin une fleur; le peuple la souffleta. Le
+bois coûtait quatre cents francs, argent, la corde; on voyait dans les rues
+des gens scier leur bois de lit; l'hiver, les fontaines étaient gelées;
+l'eau coûtait vingt sous la voie; tout le monde se faisait porteur d'eau.
+Le louis d'or valait trois mille neuf cent cinquante francs. Une course en
+fiacre coûtait six cents francs. Après une journée de fiacre on entendait
+ce dialogue:--Cocher, combien vous dois-je?--Six mille livres. Une
+marchande d'herbe vendait pour vingt mille francs par jour. Un mendiant
+disait: _Par charité, secourez-moi! il me manque deux cent trente livres
+pour payer mes souliers._ A l'entrée des ponts, on voyait des colosses
+sculptés et peints par David que Mercier insultait: _Énormes
+polichinelles de bois_, disait-il. Ces colosses figuraient le
+fédéralisme et la coalition terrassés. Aucune défaillance dans ce peuple.
+La sombre joie d'en avoir fini avec les trônes. Les volontaires affluaient,
+offrant leurs poitrines. Chaque rue donnait un bataillon. Les drapeaux des
+districts allaient et venaient, chacun avec sa devise. Sur le drapeau du
+district des Capucins on lisait: _Nul ne nous fera la barbe_. Sur un
+autre: _Plus de noblesse que dans le cœur_. Sur tous les murs, des
+affiches, grandes, petites, blanches, jaunes, vertes, rouges, imprimées,
+manuscrites, où on lisait ce cri: _Vive la République!_ Les petits
+enfants bégayaient _Ça ira!_
+
+Ces petits enfants, c'était l'immense avenir.
+
+Plus tard, à la ville tragique succéda la ville cynique; les rues de Paris
+ont eu deux aspects révolutionnaires très distincts, avant et après le 9
+thermidor; le Paris de Saint-Just fit place au Paris de Tallien; et, ce
+sont là les continuelles antithèses de Dieu, immédiatement après le Sinaï,
+la Courtille apparut.
+
+Un accès de folie publique, cela se voit. Cela s'était déjà vu quatrevingts
+ans auparavant. On sort de Louis XIV comme on sort de Robespierre, avec un
+grand besoin de respirer; de là la Régence qui ouvre le siècle et le
+Directoire qui le termine. Deux saturnales après deux terrorismes. La
+France prend la clef des champs, hors du cloître puritain comme hors du
+cloître monarchique, avec une joie de nation échappée.
+
+Après le 9 thermidor, Paris fut gai, d'une gaîté égarée. Une joie malsaine
+déborda. A la frénésie de mourir succéda la frénésie de vivre, et la
+grandeur s'éclipsa. On eut un Trimalcion qui s'appela Grimod de La
+Reynière: on eut l'_Almanach des Gourmands_. On dîna au bruit des
+fanfares dans les entre-sols du Palais-Royal, avec des orchestres de femmes
+battant du tambour et sonnant de la trompette; «le rigaudinier», l'archet
+au poing, régna; on soupa «à l'orientale» chez Méot, au milieu des
+cassolettes pleines de parfums. Le peintre Boze peignait ses filles,
+innocentes et charmantes têtes de seize ans, «en guillotinées»,
+c'est-à-dire décolletées avec des chemises rouges. Aux danses violentes
+dans les églises en ruine succédèrent les bals de Ruggieri, de Luquet, de
+Wenzel, de Mauduit, de la Montansier; aux graves citoyennes qui faisaient
+de la charpie succédèrent les sultanes, les sauvages, les nymphes; aux
+pieds nus des soldats couverts de sang, de boue et de poussière succédèrent
+les pieds nus des femmes ornés de diamants; en même temps que l'impudeur,
+l'improbité reparut; il y eut en haut les fournisseurs et en bas «la petite
+pègre»; un fourmillement du filous emplit Paris, et chacun dut veiller sur
+son «luc», c'est-à-dire sur son portefeuille; un des passe-temps était
+d'aller voir, place du Palais-de-Justice, les voleuses au tabouret, on
+était obligé de leur lier les jupes; à la sortie des théâtres, des gamins
+offraient des cabriolets en disant: _Citoyen et citoyenne, il y a place
+pour deux_; on ne criait plus _le Vieux Cordelier_ et _l'Ami du
+Peuple_, on criait _la Lettre de Polichinelle_ et _la Pétition
+des Galopins_: le marquis de Sade présidait la section des Piques, place
+Vendôme. La réaction était joviale et féroce; les _Dragons de la
+Liberté_ de 92 renaissaient sous le nom de _Chevaliers du
+Poignard_. En même temps surgit sur les tréteaux ce type, Jocrisse. On
+eut les «merveilleuses», et au delà des merveilleuses les «inconcevables»;
+on jura par sa _paole victimée_ et par sa _paole vele_; on recula de
+Mirabeau jusqu'à Bobèche. C'est ainsi que Paris va et vient: il est
+l'énorme pendule de la civilisation; il touche tour à tour un pôle et
+l'autre, les Thermopyles et Gomorrhe. Après 93 la révolution traversa une
+occultation singulière, le siècle sembla oublier de finir ce qu'il avait
+commencé, on ne sait quelle orgie s'interposa, prit le premier plan, fit
+reculer au second l'effrayante apocalypse, voila la vision démesurée, et
+éclata de rire après l'épouvante; la tragédie disparut dans la parodie,
+et au fond de l'horizon une fumée de carnaval effaça vaguement Méduse.
+
+
+Mais en 93, où nous sommes, les rues de Paris avaient encore tout l'aspect
+grandiose et farouche des commencements. Elles avaient leurs orateurs,
+Varlet qui promenait une baraque roulante du haut de laquelle il haranguait
+les passants; leurs héros, dont un s'appelait, «le capitaine des bâtons
+ferrés»; leurs favoris, Guffroy, l'auteur du pamphlet _Rougiff_.
+Quelques-unes de ces popularités étaient malfaisantes; d'autres étaient
+saines. Une entre toutes était honnête et fatale; c'était celle de
+Cimourdain.
+
+
+
+
+II. CIMOURDAIN
+
+Cimourdain était une conscience pure, mais sombre. Il avait en lui
+l'absolu. Il avait été prêtre, ce qui est grave. L'homme peut, comme le
+ciel, avoir une sérénité noire; il suffit que quelque chose fasse eu lui la
+nuit. La prêtrise avait fait la nuit dans Cimourdain. Qui a été prêtre
+l'est.
+
+Ce qui fait la nuit en nous peut laisser en nous les étoiles. Cimourdain
+était plein de vertus et de vérités, mais qui brillaient dans le ténèbres.
+
+Son histoire était courte à faire. Il avait été curé de village et
+précepteur dans une grande maison; puis un petit héritage lui était venu,
+et il s'était fait libre.
+
+C'était par-dessus tout un opiniâtre. Il se servait de la méditation comme
+on se sert d'une tenaille; il ne se croyait le droit de quitter une idée
+que lorsqu'il était arrivé au bout; il pensait avec acharnement. Il savait
+toutes les langues de l'Europe et un peu les autres; cet homme étudiait
+sans cesse, ce qui l'aidait à porter sa chasteté; mais rien de plus
+dangereux qu'un tel refoulement.
+
+Prêtre, il avait, par orgueil, hasard ou hauteur d'âme, observé ses voeux;
+mais il n'avait pu garder sa croyance. La science avait démoli sa foi; le
+dogme s'était évanoui en lui. Alors, s'examinant, il s'était senti comme
+mutilé, et ne pouvant se défaire prêtre, il avait travaillé à se refaire
+homme; mais d'une façon austère; on lui avait ôté la famille, il avait
+adopté la patrie; on lui avait refusé une femme, il avait épousé
+l'humanité. Cette plénitude énorme, au fond, c'est le vide.
+
+Ses parents, paysans, en le faisant prêtre, avaient voulu le faire sortir
+du peuple; il était rentré dans le peuple.
+
+Et il y était rentré passionnément. Il regardait les souffrants avec une
+tendresse redoutable. De prêtre il était devenu philosophe, et de
+philosophe athlète. Louis XV vivait encore que déjà Cimourdain se sentait
+vaguement républicain. De quelle république? De la république de Platon
+peut-être, et peut-être aussi de la république de Dracon.
+
+Défense lui était faite d'aimer, il s'était mis à haïr. Il haïssait les
+mensonges, la monarchie, la théocratie, son habit de prêtre; il haïssait le
+présent; et il appelait à grands cris l'avenir; il le pressentait, il
+l'entrevoyait d'avance, il le devinait effrayant et magnifique; il
+comprenait, pour le dénoûment de la lamentable misère humaine, quelque
+chose comme un vengeur qui serait un libérateur. Il adorait de loin la
+catastrophe.
+
+En 1789, cette catastrophe était arrivée, et l'avait trouvé prêt.
+Cimourdain s'était jeté dans ce vaste renouvellement humain avec logique,
+c'est-à-dire, pour un esprit de sa trempe, inexorablement. La logique ne
+s'attendrit pas. Il avait vécu les grandes années révolutionnaires, et
+avait eu le tressaillement de tous ces souffles, 89, la chute de la
+Bastille, la fin du supplice des peuples; 90, le 19 juin, la fin de la
+féodalité; 91, Varennes, la fin de la royauté; 92, l'avènement de la
+république. Il avait vu se lever la révolution; il n'était pas homme à
+avoir peur de cette géante; loin de là, cette croissance de tout l'avait
+vivifié; et, quoique déjà presque vieux, il avait cinquante ans et un
+prêtre est plus vite vieux qu'un autre homme,--il s'était mis à croître,
+lui aussi. D'année en année, il avait regardé les évènements grandir, et il
+avait grandi comme eux. Il avait craint d'abord que la révolution
+n'avortât, il l'observait, elle avait la raison et le droit, il exigeait
+qu'elle eût le succès et, à mesure qu'elle effrayait, il se sentait
+rassuré. Il voulait que cette Minerve, couronnée des étoiles de l'avenir,
+fût aussi Pallas, et eût pour bouclier le masque aux serpents. Il voulait
+que son oeil divin pût au besoin jeter aux démons la lueur infernale, et
+leur rendre terreur pour terreur.
+
+Il était arrivé ainsi à 93.
+
+93 est la guerre de l'Europe contre la France et de la France contre Paris.
+Et qu'est-ce la révolution? C'est la victoire de la France sur l'Europe et
+de Paris sur la France. De là l'immensité de cette minute épouvantable, 93,
+plus grande que tout le reste du siècle.
+
+Rien de plus tragique. L'Europe attaquant la France et la France attaquant
+Paris. Drame qui a la stature de l'épopée.
+
+93 est une année intense. L'orage est là dans toute sa colère et dans toute
+sa grandeur. Cimourdain s'y sentait à l'aise. Ce milieu éperdu, sauvage et
+splendide convenait à son envergure. Cet homme avait, comme l'aigle de mer,
+un profond calme intérieur, avec le goût du risque au dehors. Certaines
+natures ailées, farouches et tranquilles sont faites pour les grands vents.
+Les âmes de tempête, cela existe.
+
+Il avait une pitié à part, réservée seulement aux misérables. Devant
+l'espèce de souffrance qui fait horreur, il se dévouait. Rien ne lui
+répugnait. C'était là son genre de bonté. Il était hideusement secourable,
+et divinement. Il cherchait les ulcères pour les baiser. Les belles actions
+laides à voir sont les plus difficiles à faire: il préférait celles-là.
+Un jour à l'Hôtel-Dieu, un homme allait mourir, étouffé par une tumeur à la
+gorge, abcès fétide, affreux, contagieux peut-être, et qu'il fallait vider
+sur-le-champ. Cimourdain était là; il appliqua sa bouche à la tumeur, la
+pompa, recrachant à mesure que sa bouche était pleine, vida l'abcès, et
+sauva l'homme. Comme il portait encore à cette époque son habit de prêtre,
+quelqu'un lui dit:--Si vous faisiez cela au roi, vous seriez évêque.--Je ne
+le ferais pas au roi, répondit Cimourdain. L'acte et la réponse le firent
+populaire dans les quartiers sombres de Paris.
+
+Si bien qu'il faisait de ceux qui souffrent, qui pleurent et qui menacent
+ce qu'il voulait. A l'époque des colères contre les accapareurs, colères si
+fécondes en méprises, ce fut Cimourdain qui, d'un mot, empêcha le pillage
+d'un bateau chargé de savon sur le port Saint-Nicolas, et qui dissipa les
+attroupements furieux arrêtant les voitures à la barrière Saint-Lazare.
+
+Ce fut lui qui, dix jours après le 10 août, mena le peuple jeter bas les
+statues des rois. En tombant elles tuèrent. Place Vendòme, une femme, Reine
+Violet, fut écrasée par Louis XIV au cou duquel elle avait mis une corde
+qu'elle tirait. Cette statue de Louis XIV avait été cent ans debout; elle
+avait été érigée le 12 août 1692; elle fut reversée le 12 août 1792. Place
+de la Concorde, un nommé Guinguerlot ayant appelé les démolisseurs:
+canailles! fut assommé sur le piédestal de Louis XV. La statue fut mise en
+pièces. Plus tard on en fit des sous. Le bras seul échappa; c'était le bras
+droit que Louis XV étendait avec un geste d'empereur romain. Ce fut sur la
+demande de Cimourdain que le peuple donna et qu'une députation porta ce
+bras à Latude, l'homme enterré trente-sept ans à la Bastille. Quand Latude,
+le carcan an cou, la chaîne au ventre, pourrissait vivant au fond de cette
+prison par ordre de ce roi dont la statue dominait Paris, qui lui eût dit
+que cette prison tomberait, que cette statue tomberait, qu'il sortirait du
+sépulcre et que la monarchie y entrerait, que lui, le prisonnier, il serait
+le maître de cette main de bronze qui avait signé son écrou, et que de ce
+roi de boue il ne resterait que ce bras d'airain?
+
+Cimourdain était de ces hommes qui ont en eux une voix, et qui l'écoutent.
+Ces hommes-là semblent distraits; point; ils sont attentifs.
+
+Cimourdain savait tout et ignorait tout. Il savait tout de la science et
+ignorait tout de la vie. De là sa rigidité. Il avait les yeux bandés comme
+la Thémis d'Homère. Il avait la certitude aveugle de la flèche qui ne voit
+que le but et qui y va. En révolution rien de redoutable comme la ligne
+droite. Cimourdain allait devant lui, fatal.
+
+Cimourdain croyait que, dans les genèses sociales, le point extrême est le
+terrain solide; erreur propre aux esprits qui remplacent la raison par la
+logique. Il dépassait la Convention; il dépassait la Commune; il était de
+l'Evêché.
+
+La réunion, dite l'Evêché, parce qu'elle tenait ses séances dans une salle
+du vieux palais épiscopal, était plutôt une complication d'hommes qu'une
+réunion. Là assistaient, comme à la Commune, ces spectateurs silencieux et
+significatifs qui avaient sur eux, comme dit Garat, «autant de pistolets
+que de poches». L'Evêché était un pêle-mêle étrange; pêle-mêle cosmopolite
+et parisien, ce qui ne s'exclut point, Paris étant le lieu où bat le coeur
+des peuples. Là était la grande incandescence plébéienne. Près de l'Evêché
+la Convention était froide et la Commune était tiède. L'Evêché était une de
+ces formations révolutionnaires, pareilles aux formations volcaniques;
+l'Evêché contenait de tout, de l'ignorance, de la bêtise, de la probité,
+de l'héroïsme, de la colère, et de la police. Brunswick y avait des agents.
+Il y avait là des hommes dignes de Sparte et des hommes dignes du bagne. La
+plupart étaient forcenés et honnêtes. La Gironde, par la bouche d'Isnard,
+président momentané de la Convention, avait dit un mot monstrueux:
+ _--Prenez garde, Parisiens. Il ne restera pas pierre sur pierre de notre
+ville, et l'on cherchera un jour la place où fut Paris.--_ Ce mot avait
+créé l'Evêché. Des hommes, et, nous venons de le dire, des hommes de toutes
+nations, avaient senti la nécessité de se serrer autour de Paris.
+Cimourdain s'était rallié à ce groupe.
+
+Ce groupe réagissait contre les réacteurs. Il était né de ce besoin public
+de violence qui est le côté redoutable et mystérieux des révolutions. Fort
+de cette force, l'Evêché s'était tout de suite fait sa part. Dans les
+commotions de Paris, c'était la Commune qui tirait le canon, c'était
+l'Evêché qui sonnait le tocsin.
+
+Cimourdain croyait, dans son ingénuité implacable, que tout est équité au
+service du vrai; ce qui le rendait propre à dominer les partis extrêmes.
+Les coquins le sentaient honnête, et étaient contents. Des crimes sont
+flattés d'être présidés par une vertu. Cela les gène, et leur plaît.
+Palloy, l'architecte qui avait exploité la démolition de la Bastille,
+vendant ces pierres à son profit, et qui chargé de badigeonner le cachot de
+Louis XVI, avait, par zèle, couvert le mur de barreaux, de chaînes et de
+carcans; Gonchon, l'orateur suspect du faubourg Saint-Antoine, dont on a
+retrouvé plus tard les quittances; Fournier, l'Américain qui, le 17
+juillet, avait tiré sur Lafayette un coup de pistolet payé, disait-on, par
+Lafayette; Henriot, qui sortait de Bicètre, et qui avait été valet,
+saltimbanque, voleur et espion avant d'être général et de pointer des
+canons sur la Convention, La Reynie, l'ancien grand vicaire de Chartres,
+qui avait remplacé son bréviaire par le Père Duchêne, tous ces hommes
+étaient tenus en respect par Cimourdain, et, à de certains moments, pour
+empêcher les pires de broncher, il suffisait qu'ils sentissent en arrêt
+devant eux cette redoutable candeur convaincue. C'est ainsi que Saint-Just
+terrifiait Schneider. En même temps, la majorité de l'Evêché, composée
+surtout de pauvres et d'hommes violents, qui étaient bons, croyaient en
+Cimourdain et le suivait. I1 avait pour vicaire, ou pour aide de camp,
+comme on voudra, cet autre prêtre républicain, Danjou, que le peuple aimait
+pour sa haute taille et avait baptisé l'abbé Six-Pieds. Cimourdain eût mené
+où il eût voulu cet intrépide chef qu'on appelait le général la Pique, et
+ce hardi Trunchon, dit le Grand-Nicolas, qui avait voulu sauver madame
+Lamballe, et lui avait donné le bras et fait enjamber les cadavres; ce qui
+eût réussi sans la féroce plaisanterie du barbier Charlot.
+
+La Commune surveillait la Convention, l'Evêché surveillait la Commune.
+Cimourdain, esprit droit et répugnant à l'intrigue, avait cassé plus d'un
+lit mystérieux, dans la main de Pache, que Beurnonville appelait «l'homme
+noir». Cimourdain, à l'Evêché, était de plain-pied avec tous. Il était
+consulté par Dobsent et Momoro. Il parlait espagnol à Gusman, italien
+à Pio, anglais à Arthur, flamand à Pereyra, allemand à l'Autrichien Proly,
+bâtard d'un prince. Il créait l'entente entre ces discordances. De là une
+situation obscure et forte, Hébert le craignait.
+
+Cimourdain avait, dans ces temps et dans ces groupes tragiques, la
+puissance des inexorables. C'était un impeccable qui se croit infaillible.
+Personne ne l'avait vu pleurer. Vertu inaccessible et glaciale. Il était
+l'effrayant homme juste.
+
+Pas de milieu pour un prêtre dans la révolution. Un prêtre ne pouvait se
+donner à la prodigieuse aventure flagrante que pour les motifs les plus bas
+ou les plus hauts; il fallait qu'il fût infâme ou qu'il fût sublime.
+Cimourdain était sublime, mais sublime dans l'isolement, dans
+l'escarpement, dans la lividité inhospitalière; sublime dans un entourage
+de précipices. Les hautes montagnes ont cette virginité sinistre.
+
+Cimourdain avait l'apparence d'un homme ordinaire, vêtu de vêtements
+quelconques, d'aspect pauvre. Jeune, il avait été tonsuré; vieux, il était
+chauve. Le peu de cheveux qu'il avait étaient gris. Son front était large,
+et sur ce front il y avait pour l'observateur un signe. Cimourdain avait
+une façon de parler brusque, passionnée et solennelle, la voix brève,
+l'accent péremptoire, la bouche triste et amère, l'oeil clair et profond,
+et sur tout le visage on ne sait quel air indigné.
+
+Tel était Cimourdain.
+
+Personne aujourd'hui ne sait son nom. L'histoire a de ces inconnus
+terribles.
+
+
+
+
+III. UN COIN NON TREMPÉ DANS LE STYX
+
+Un tel homme était-il un homme? Le serviteur du genre humain pouvait-il
+avoir une affection? N'était-il pas trop une âme pour être un coeur? Cet
+embrassement énorme qui admettait tout et tous, pouvait-il se réserver à
+quelqu'un? Cimourdain pouvait-il aimer? Disons-le. Oui.
+
+Etant jeune, et précepteur dans une maison presque princière, il avait eu
+un élève, fils et héritier de la maison, et il l'aimait. Aimer un enfant
+est si facile. Que ne pardonne-t-on pas à un enfant? On lui pardonne d'être
+seigneur, d'être prince, d'être roi. L'innocence de l'âge fait oublier les
+crimes de la race; la faiblesse de l'être fait oublier l'exagération du
+rang. Il est si petit qu'on lui pardonne d'être grand. L'esclave lui
+pardonne d'être le maître. Le vieillard nègre idolâtre le marmot blanc.
+Cimourdain avait pris en passion son élève. L'enfance a cela d'ineffable
+qu'on peut épuiser sur elle tous les amours. Tout ce qui pouvait aimer dans
+Cimourdain s'était abattu, pour ainsi dire, sur cet enfant; ce doux être
+innocent était devenu une sorte de proie pour ce cœur condamné à la
+solitude. Il l'aimait de toutes les tendresses à la fois, comme père, comme
+frère, comme ami, comme créateur. C'était son fils; le fils, non de sa
+chair, mais de son esprit. Il n'était pas le père, et ce n'était pas son
+œuvre; mais il était le maître, et c'était son chef-d'oeuvre. De ce petit
+seigneur, il avait fait un homme. Qui sait? un grand homme peut-être. Car
+tels sont les rêves. A l'insu de la famille,--a-t-on besoin de permission
+pour créer une intelligence, une volonté et une droiture?--il avait
+communiqué au jeune vicomte, son élève, tout le progrès qu'il avait en lui;
+il lui avait inoculé le virus redoutable de sa vertu; il lui avait infusé
+dans les veines sa conviction, sa conscience, son idéal; dans ce cerveau
+d'aristocrate, il avait versé l'âme du peuple.
+
+L'esprit allaite, l'intelligence est une mamelle. Il y a analogie entre la
+nourrice qui donne son lait et le précepteur qui donne sa pensée.
+Quelquefois le précepteur est plus père que le père, de même que souvent la
+nourrice est plus mère que la mère.
+
+Cette profonde paternité spirituelle liait Cimourdain à son élève. La seule
+vue de cet enfant l'attendrissait.
+
+Ajoutons ceci: remplacer le père était facile, l'enfant n'en avait plus; il
+était orphelin; son père était mort, sa mère était morte; il n'avait pour
+veiller sur lui qu'une grand-mère aveugle et un grand-oncle absent. La
+grand-mère mourut; le grand-oncle, chef de la famille, homme d'épée et de
+grande seigneurie, pourvu de charges à la cour, fuyait le vieux donjon de
+famille, vivait à Versailles, allait aux armés, et laissait l'orphelin seul
+dans le château solitaire. Le précepteur était donc le maître, dans toute
+l'acception du mot.
+
+Ajoutons ceci encore: Cimourdain avait vu naître l'enfant qui avait été son
+élève. L'enfant, orphelin tout petit, avait eu une maladie grave.
+Cimourdain, en ce danger de mort, l'avait veillé jour et nuit; c'est le
+médecin qui soigne, c'est le garde-malade qui sauve, et Cimourdain avait
+sauvé l'enfant. Non seulement son élève lui avait dû l'éducation,
+l'instruction, la science; mais il lui avait dû la convalescence et la
+santé; non seulement son élève lui devait de penser, mais il lui devait de
+vivre. Ceux qui nous doivent tout on les adore; Cimourdain adorait cet
+enfant.
+
+L'écart naturel de la vie s'était fait. L'éducation finie, Cimourdain
+avait, du quitter l'enfant devenu jeune homme. Avec quelle froide et
+inconsciente cruauté; ces séparations-là se font! Comme les familles
+congédient tranquillement le précepteur qui laisse sa pensée dans un enfant
+et la nourrice qui y laisse ses entrailles! Cimourdain, payé et mis dehors,
+était sorti du monde d'en haut et rentré dans le monde d'en bas; la cloison
+entre les grands et les petit s'était renfermée jeune seigneur, officier de
+naissance et fait d'emblée capitaine, était parti pour une garnison
+quelconque; l'humble précepteur, déjà au fond de son coeur prêtre insoumis,
+s'était hâté de redescendre dans cet obscur rez-de-chaussée de l'église
+qu'on appelait le bas clergé: et Cimourdain avait perdu de vue son élève.
+
+La révolution était venue; le souvenir de cet être dont il avait fait un
+homme avait continué de couver en lui, caché, mais non éteint, par
+l'immensité des choses publiques.
+
+Modeler une statue et lui donner la vie, c'est beau; modeler une
+intelligence et lui donner la vérité, c'est plus beau encore. Cimourdain
+était le Pygmalion d'une âme.
+
+Un esprit peut avoir un enfant.
+
+Cet élève, cet enfant, cet orphelin, était le seul être qu'il aimât sur la
+terre.
+
+Mais, même dans une telle affection, un tel homme était-il vulnérable?
+
+On va le voir.
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+LE CABARET DE LA RUE DE PAON
+
+
+
+
+I. MINOS, ÉAQUE ET RADAMANTE
+
+Il y avait rue du Paon un cabaret qu'on appelait café. Ce café avait une
+arrière-chambre, aujourd'hui historique. C'était là que se rencontraient
+parfois à peu près secrètement, des hommes tellement puissants et tellement
+surveillés qu'ils hésitaient à se parler en public. C'était là qu'avait été
+échangé, le 25 octobre 1792, un baiser fameux entre la Montagne et la
+Gironde. C'était là que Garat, bien qu'il n'en convienne pas dans ses
+_Mémoires,_ était venu aux renseignements dans cette nuit lugubre où,
+après avoir mis Clavière en sûreté rue de Beaune, il arrêta sa voiture sur
+le Pont-Royal pour écouter le tocsin.
+
+Le 28 juin 1793, trois hommes étaient réunis autour d'une table dans cette
+arrière-chambre. Leurs chaises ne se touchaient pas: ils étaient assis
+chacun à un des côtés de la table, laissant vide le quatrième. Il était
+environ huit heures du soir; il faisait jour encore dans la rue, mais il
+faisait nuit dans l'arrière-chambre, et un quinquet accroché au plafond,
+luxe d'alors, éclairait la table.
+
+Le premier de ces trois hommes était pâle, jeune, grave, avec les lèvres
+minces et le regard froid. Il avait dans la joue un tic nerveux qui devait
+le gêner pour sourire. Il était poudré, ganté, brossé, boutonné. Son habit
+bleu clair ne faisait pas un pli. Il avait une culotte de nankin, des bas
+blancs, une haute cravate, un jabot plissé, des souliers à boucles
+d'argent. Les deux autres hommes étaient, l'un une espèce de géant, l'autre
+une espèce de nain. Le grand, débraillé dans un vaste habit de drap
+écarlate, le col nu dans une cravate dénouée tombant plus bas que le jabot,
+la veste ouverte avec des boutons arrachés, était botté de bottes à revers
+et avait les cheveux tout hérissés, quoiqu'on y vit un reste de coiffure et
+d'apprêt: il y avait de la crinière dans sa perruque. Il avait la petite
+vérole sur la face, une ride de colère entre les sourcils, le pli de la
+bonté au coin de la bouche, les lèvres épaisses, les dents grandes, un
+poing de portefaix, l'oeil éclatant. Le petit était un homme jaune qui,
+assis, semblait difforme: il avait la tête renversée en arrière, les yeux
+injectés de sang, des plaques livides sur le visage, un mouchoir noué sur
+ses cheveux gras et plats, pas de front, une bouche énorme et terrible. Il
+avait un pantalon à pied, de larges souliers, un gilet qui semblait avoir
+été de satin blanc, et par-dessus ce gilet une rouppe dans les plis de
+laquelle une ligne dure et droite laissait deviner un poignard.
+
+Le premier de ces hommes s'appelait Robespierre, le second Danton, le
+troisième Marat.
+
+Ils étaient seuls dans cette salle. Il y avait devant Danton un verre et
+une bouteille de vin couverte de poussière, rappelant la choppe de bière de
+Luther, devant Marat une tasse de café, devant Robespierre des papiers.
+
+Auprès des papiers on voyait un de ces lourds encriers de plomb, ronds et
+striés, que se rappellent ceux qui étaient écoliers au commencement de ce
+siècle. Une plume était jetée à côté de l'écritoire. Sur les papiers était
+posé un gros cachet de cuivre sur lequel on lisait _Palloy fecil,_ et
+qui figurait un petit modèle exact de la Bastille.
+
+Une carte de France était étalée au milieu de la table.
+
+A la porte et dehors se tenait le chien de garde de Marat, ce Laurent
+Basse, commissionnaire du numéro 18 de la rue des Cordeliers, qui, le 15
+juillet, environ quinze jours après ce 28 juin, devait asséner un coup de
+chaise sur la tête d'une femme nommée Charlotte Corday, laquelle en ce
+moment-là était à Caen, songeant vaguement. Laurent Basse était le porteur
+d'épreuves de l'_Ami du peuple_. Ce soir-là, amené par son maître au
+café de la rue du Paon, il avait la consigne de tenir fermée la salle où
+étaient Marat, Danton et Robespierre, et de n'y laisser pénétrer personne,
+à moins que ce ne fût quelqu'un du comité de salut public, de la Commune
+ou de l'Evêché.
+
+Robespierre ne voulait pas fermer la porte à Saint-Just, Danton ne voulait
+pas la fermer à Pache, Marat ne voulait pas la fermer à Gusman.
+
+La conférence durait depuis longtemps déjà. Elle avait pour sujet les
+papiers étalés sur la table et dont Robespierre avait donné lecture. Les
+voix commençaient à s'élever. Quelque chose comme de la colère grondait
+entre ces trois hommes. Du dehors ou entendait par moments des éclats de
+parole. A cette époque l'habitude des tribunes publiques semblait avoir
+créé le droit d'écouter. C'était le temps où l'expéditionnaire Fabricius
+Pâris regardait par le trou de la serrure ce que faisait le comité de salut
+public. Ce qui, soit dit en passant, ne fut pas inutile, car ce fut ce
+Pâris qui avertit Danton la nuit du 30 au 31 mars 1794. Laurent Basse avait
+appliqué son oreille contre la porte de l'arrière-salle où étaient Danton,
+Marat et Robespierre. Laurent Basse servait Marat, mais il était de
+l'Evêché.
+
+
+
+
+II. MAGNA TESTANTUR VOCE PER UMBRAS
+
+Danton venait de se lever; il avait vivement reculé sa chaise.
+
+--Ecoutez, cria-t-il. Il n'y a qu'une urgence, la république en danger. Je
+ne connais qu'une chose, délivrer la France de l'ennemi. Pour cela tous les
+moyens sont bons. Tous! Tous! tous! Quand j'ai affaire à tous les périls,
+j'ai recours à toutes les ressources, et quand je crains tout, je brave
+tout. Ma pensée est une lionne. Pas de demi-mesures, pas de pruderie en
+révolution. Némésis n'est pas une bégueule. Soyons épouvantables, et
+utiles. Est-ce que l'éléphant regarde où il met sa patte? Ecrasons
+l'ennemi.
+
+Robespierre répondit avec douceur:
+
+--Je veux bien.
+
+Et il ajouta:
+
+--La question est de savoir où est l'ennemi.
+
+--Il est dehors et je l'ai chassé, dit Danton.
+
+--Il est dedans, et je le surveille, dit Robespierre.
+
+--Et je le chasserai encore, reprit Danton.
+
+--On ne chasse pas l'ennemi du dedans.
+
+--Qu'est-ce donc qu'on fait?
+
+--On l'extermine.
+
+--J'y consens, dit à son tour Danton.
+
+Et il reprit:
+
+--Je vous dis qu'il est dehors, Robespierre.
+
+--Danton, je vous dis qu'il est dedans.
+
+--Robespierre, il est à la frontière.
+
+--Danton, il est en Vendée.
+
+--Calmez-vous, dit une troisième voix, il est partout; et vous êtes perdus.
+C'était Marat qui parlait.
+
+Robespierre regarda Marat et repartit tranquillement:
+
+--Trêve aux généralités. Je précise. Voici des faits.
+
+--Pédant! grommela Marat.
+
+Robespierre posa la main sur les papiers étalés devant lui et continua:
+
+--Je viens de vous lire les dépêches de Prieur de la Marne. Je viens de
+vous communiquer les renseignements donnés par ce Gélambre. Danton,
+écoutez, la guerre étrangère n'est rien, la guerre civile est tout. La
+guerre étrangère, c'est une écorchure qu'on a au coude; la guerre civile,
+C'est l'ulcère qui vous mange le foie. De tout ce que je viens de vous
+lire, il résulte ceci: la Vendée, jusqu'à ce jour éparse entre plusieurs
+chefs, est au moment de se concentrer. Elle va désormais avoir un capitaine
+unique...
+
+--Un brigand central, murmura Danton.
+
+--C'est, poursuivit Robespierre, l'homme débarqué près de Pontorson le 2
+juin. Vous avez vu ce qu'il est. Remarquez que ce débarquement coïncide
+avec l'arrestation des représentants en mission, Prieur de la Côte-d'Or et
+Romme à Bayeux, par ce district traître du Calvados, le 2 juin, le même
+jour.
+
+--Et leur translation au château de Caen, dit Danton. Robespierre reprit:
+
+--Je continue de résumer les dépêches. La guerre de forêt s'organise sur
+une vaste échelle. En même temps une descente anglaise se prépare; vendéens
+et anglais, c'est Bretagne avec Bretagne. Les hurons du Finistère parlent
+la même langue que les topinambous de Cornouailles. J'ai mis sous vos yeux
+une lettre interceptée de Puisaye où il est dit que «vingt mille habits
+rouges distribués aux insurgés en feront lever cent mille». Quand
+l'insurrection paysanne sera complète, la descente anglaise se fera. Voici
+le plan. Suivez-le sur la carte.
+
+Robespierre posa le doigt sur la carte, et poursuivi:
+
+--Les anglais ont le choix du point de descente, de Cancale à Paimpol.
+Craig préférerait la baie de Saint-Brieuc, Cornwallis la baie de
+Saint-Cast. C'est un détail. La rive gauche de la Loire est gardée par
+l'armée vendéenne royale, et, quant aux vingt-huit lieues à découvert entre
+Ancenis et Pontorson, quarante paroisses normandes ont promis leur
+concours. La descente se fera sur trois points, Plérin, Iffiniac et
+Pléneuf; de Plérin on ira à Saint-Brieuc, et de Pléneuf à Lamballe; le
+deuxième jour on gagnera Dinan où il y a neuf cents prisonniers anglais, et
+l'on occupera en même temps Saint-Jouan et Saint-Méen; on y laissera de la
+cavalerie; le troisième jour, deux colonnes se dirigeront l'une de Jouan
+sur Bédée, l'autre de Dinan sur Becherel qui est une forteresse naturelle,
+et où l'on établira deux batteries; le quatrième jour, on est à Rennes.
+Rennes, c'est la clef de la Bretagne. Qui a Rennes a tout. Rennes prise,
+Châteanneuf et Saint-Malo tombent. Il y a à Rennes un million de cartouches
+et cinquante pièces d'artillerie de campagne...
+
+--Qu'ils rafleraient, murmura Danton.
+
+Robespierre continua:
+
+--Je termine. De Rennes, trois colonnes se jetteront l'une sur Fougères,
+l'autre sur Vitré, l'autre sur Redon. Comme les ponts sont coupés, les
+ennemis se muniront, vous avez vu ce fait précisé, de pontons et de
+madriers, et ils auront des guides pour les points guéables à la cavalerie.
+De Fougères on rayonnera sur Avranches, de Bedon Sur Ancenis, de Vitré sur
+Laval. Nantes se rendra, Brest se rendra. Redon donne tout le cours de la
+Vilaine, Fougères donne la route de Normandie, Vitré donne la route de
+Paris. Dans quinze jours, on aura une armée de brigands de trois cent mille
+hommes, et toute la Bretagne sera au roi de France.
+
+--C'est-à-dire au roi d'Angleterre, dit Danton.
+
+--Non. Au roi de France.
+
+Et Robespierre ajouta:
+
+--Le roi de France est pire. Il faut quinze jours pour chasser l'étranger,
+et dix-huit cents ans pour éliminer la monarchie.
+
+Danton, qui s'était rassis, mit ses coudes sur la table et sa tête dans ses
+mains, rêveur.
+
+--Vous voyez le péril, dit Robespierre. Vitré donne la route de Paris aux
+Anglais.
+
+Danton redressa le front et abattit ses deux grosses mains crispés sur la
+carte, comme sur une enclume.
+
+--Robespierre, est-ce que Verdun ne donnait pas la route de Paris aux
+prussiens?
+
+Eh bien?
+
+--Eh bien, on chassera les anglais comme on a chassé les prussiens.
+
+Et Danton se leva de nouveau.
+
+Robespierre posa sa main froide sur le poing fièvreux de Danton.
+
+--Danton, la Champagne n'était pas pour les prussiens, et la Bretagne est
+pour les anglais. Reprendre Verdun, c'est de la guerre étrangère; reprendre
+Vitré, c'est de la guerre civile.
+
+--Et Robespierre murmura avec un accent froid et profond:
+
+--Sérieuse différence.
+
+Il reprit:
+
+--Rasseyez-vous, Danton, et regardez la carte au lieu de lui donner des
+coups de poing.
+
+Mais Danton était tout à sa pensée.
+
+--Voilà qui est fort! s'écria-t-il, de voir la catastrophe à l'ouest quand
+elle est à l'est. Robespierre, je vous accorde que l'Angleterre se dresse
+sur l'Océan; mais l'Espagne se dresse aux Pyrénées, mais l'Italie se dresse
+aux Alpes, mais l'Allemagne se dresse sur le Rhin. Et le grand ours russe
+est au fond. Robespierre, le danger est un cercle et nous sommes dedans. A
+l'extérieur la coalition, à l'intérieur la trahison. Au midi Servant
+entre-bâille la porte de la France au roi d'Espagne, an nord Dumouriez
+passe à l'ennemi. Au reste il avait toujours moins menacé la Hollande que
+Paris. Nerwinde efface Jemmapes et Valmy. Le philosophe Rabaut
+Saint-Etienne, traître comme un protestant qu'il est, correspond avec le
+courtisan Montesquieu. L'armée est décimée. Pas un bataillon qui ait
+maintenant plus de quatre cents hommes; le vaillant régiment de Deux-Ponts
+est réduit à cent cinquante hommes; le camp de Pamars est livré; il ne
+reste plus à Givet que cinq cents sacs de farine; nous rétrogradons sur
+Landau; Wurmser presse Kléber; Mayence succombe vaillamment, Condé
+lâchement. Valenciennes aussi. Ce qui n'empêche pas Chancel qui défend
+Valenciennes et le vieux Férand qui défend Condé d'être deux héros, aussi
+bien que Meunier qui défendait Mayence. Mais tous les autres trahissent.
+Dharville trahit à Aix-la-Chapelle, Manton trahit à Bruxelles, Valence
+trahit à Bréda, Neuilly trahit à Limbourg, Miranda trahit à Maëstrich:
+Stengel, traître, Lanoue, traître, Ligonier, traître, Menon traître,
+Dillon, traître; monnaie hideuse de Dumouriez. Il faut des exemples. Les
+contre-marches de Custine me sont suspectes; je soupçonne Custine de
+préférer la prise lucrative de Francfort à la prise utile de Coblentz.
+Francfort peut payer quatre millions de contributions de guerre, soit.
+Qu'est-ce que cela à côté du nid des émigrés écrasé? Trahison, dis-je.
+Meunier est mort le 13 juin. Voilà Kléber seul. En attendant, Brunswick
+grossit et avance. Il arbore le drapeau allemand sur toutes les places
+françaises qu'il prend. Le margrave de Brandebourg est aujourd'hui
+l'arbitre de l'Europe; empoche nos provinces; il s'adjugera la Belgique,
+vous verrez; on dirait que c'est pour Berlin que nous travaillons; si cela
+continue, et si nous n'y mettons ordre, la révolution française se sera
+faite au profit de Potsdam, elle aura eu pour unique résultat d'agrandir le
+petit état de Frédéric II, et nous aurons tué le roi de France pour le roi
+de Prusse.
+
+Et Danton, terrible, éclata de rire.
+
+Le rire de Danton fit sourire Marat.
+
+--Vous avez chacun votre dada; vous, Danton, la Prusse; vous, Robespierre,
+la Vendée. Je vais préciser, moi aussi. Vous ne voyez pas le vrai péril; le
+voici: les cafés et les tripots. Le café de Choiseul est jacobin, le café
+Patin est royaliste, le café du Rendez-vous attaque la garde nationale, le
+café de la Porte-Saint-Martin la défend, le café de la Régence est contre
+Brissot, le café Corazza est pour, le café Procope jure par Diderot, le
+café du Théàtre-Français jure par Voltaire, à la Rotonde on déchire les
+assignats, les cafés Saint-Marceau sont en fureur, le café Manouri agite la
+question des farines, au café de Foy tapages et gourmades, au Perron
+bourdonnement des frelons de finances. Voilà ce qui est sérieux.
+
+Danton ne riait plus. Marat souriait toujours. Sourire de nain pire qu'un
+rire de colosse.
+
+--Vous moquez-vous, Marat? gronda Danton.
+
+Marat eut ce mouvement de hanche convulsif, qui était célèbre. Son sourire
+s'était effacé.
+
+--Ah! je vous retrouve, citoyen Danton. C'est bien vous qui en pleine
+Convention m'avez appelé «l'individu Marat». Ecoutez. Je vous pardonne.
+Nous traversons un moment imbécile. Ah! je me moque! En effet, quel homme
+suis-je? J'ai dénoncé Chazot, j'ai dénoncé Pétion, j'ai dénoncé Kersaint,
+j'ai dénoncé Moreton, j'ai dénoncé Dufriche-Valazé, j'ai dénoncé Ligonnier,
+j'ai dénoncé Menou, j'ai dénoncé Banneville, j'ai dénoncé Gensonné, j'ai
+dénoncé Biron, j'ai dénoncé Lidon et Chambon; ai-je eu tort? je flaire la
+trahison dans le traître, et je trouve utile de dénoncer le criminel avant
+le crime. J'ai l'habitude de dire la veille ce que vous autres vous dites
+le lendemain. Je suis l'homme qui a proposé à l'assemblée un plan complet
+de législation criminelle. Qu'ai-je fait jusqu'à présent? J'ai demandé
+qu'on instruise les sections afin de les discipliner à la révolution, j'ai
+fait lever les scellés des trente-deux cartons, j'ai réclamé les diamants
+déposés dans les mains de Boland, j'ai prouvé que les brissotins avaient
+donné au comité de sûreté générale des mandats d'arrêt en blanc, j'ai
+signalé les omissions du rapport de Lindet sur les crimes de Capet, j'ai
+voté le supplice du tyran dans les vingt-quatre heures, j'ai défendu les
+bataillons le Manconseil et le Républicain, j'ai empêché la lecture de la
+lettre de Narbonne et de Malhouet, j'ai fait une motion pour les soldats
+blessés, j'ai fait supprimer la commission des six, j'ai pressenti dans
+l'affaire de Mons la trahison de Dumouriez, j'ai demandé qu'on prit cent
+mille parents d'émigrés comme otages pour les commissaires livrés à
+l'ennemi, j'ai proposé de déclarer traître tout représentant qui passerait
+les barrières, j'ai démasqué la faction rolandine dans les troubles de
+Marseille, j'ai insisté pour qu'on mit à prix la tête d'Egalité fils, j'ai
+défendu Bouchotte, j'ai voulu l'appel nominal pour chasser Isnard du
+fauteuil, j'ai fait déclarer que les parisiens ont bien mérité de la
+patrie; c'est pourquoi je suis traité de pantin par Louvet, le Ministère
+demande qu'on m'expulse, la ville de Loudun souhaite qu'on m'exile, la
+ville d'Amiens désire qu'on me mette une muselière, Cobourg veut qu'on
+m'arrête, et Lecointe-Puyraveau propose à la Convention de me décréter fou.
+Ah ça! citoyen Danton, pourquoi m'avez-vous fait venir à votre
+conciliabule, si ce n'est pour avoir mon avis? Est-ce que je vous demandais
+d'en être? loin de là. Je n'ai aucun goût pour les tête-à-tête avec des
+contre-révolutionnaires tels que Robespierre et vous. Du reste, je devais
+m'y attendre, vous ne m'avez pas compris; pas plus vous que Robespierre,
+pas plus Robespierre que vous. Il n'y a donc pas d'homme, d'état ici? Il
+faut donc vous faire épeler la politique, il faut donc vous mettre les
+points sur les _i?_ Ce que je vous ai dit voulait dire ceci: Vous vous
+trompez tous les deux. Le danger n'est ni à Londres, comme le croit
+Robespierre, ni à Berlin comme le croit Danton; il est à Paris. Il est dans
+l'absence d'unité, dans le droit qu'a chacun de tirer de son côté, à
+commencer par vous deux, dans la mise en poussière des esprits, dans
+l'anarchie des volontés...
+
+--L'anarchie! interrompit Danton, qui la fait, si ce n'est vous?
+
+Marat ne s'arrêta pas.
+
+--Robespierre, Danton, le danger est dans ce tas de cafés, dans ce tas de
+brelans, dans ce tas de clubs, club des Noirs, club des Fédérés, club des
+Dames, club des Impartiaux, qui date de Clermont-Tonnerre et qui a été le
+club monarchique de 1790, cercle social imaginé par le prêtre Claude
+Fauchet, club des Bonnets de laine fondé par le gazetier Prudhomme, _et
+Coetera_; sans compter votre club des Cordeliers, Danton. Le danger est,
+dans la famine, qui fait que le porte-sacs Blin a accroché à la lanterne de
+l'Hôtel-de-ville le boulanger du marché Palu, François Denis, et dans la
+justice, qui a pendu le porte-sacs Blin pour avoir pendu le boulanger
+Denis. Le danger est dans le papier-monnaie qu'on déprécie. Rue du Temple,
+un assignat de cent francs est tombé à terre, et un passant, un homme du
+peuple, a dit: _Il ne vaut pas la peine d'être ramassé._ Les
+agioteurs et les accapareurs, voilà le danger. Arborer le drapeau noir à
+l'Hôtel-de-Ville, la belle avance! Vous arrêtez le baron de Trenck, cela ne
+suffit pas. Tordez-moi le cou à ce vieil intrigant de prison. Vous croyez
+vous tirer d'affaire parce que le président de la Convention pose une
+couronne civique sur la tête de Labertèche, qui a reçu quarante et un coups
+de sabre à Jemmapes, et dont Chénier se fait le cornac? Comédies et
+batelages. Ah! vous ne regardez pas Paris! Ah! Vous cherchez le danger
+loin, quand il est près! A quoi vous sert votre police, Robespierre? Car
+vous avez vos espions, Payan, à la Commune, Coffinhal, au tribunal
+révolutionnaire, David, au comité de sûreté générale, Couthon, au comité de
+salut public. Vous voyez que je suis bien informé. Eh bien, sachez ceci: le
+danger est sur vos têtes, le danger est sous vos pieds; on conspire, on
+conspire, on conspire; les passants dans les rues s'entre-lisent les
+journaux et se font des signes de tête; six mille hommes, sans cartes de
+civisme, émigrés rentrés, muscadins et mathevons, sont cachés dans les
+caves et dans les greniers, et dans les galeries de bois du Palais-Royal;
+on fait queue chez les boulangers; les bonnes femmes, sur le pas des
+portes, joignent les mains et disent: Quand aura-t-on la paix? Vous avez
+beau aller vous enfermer, pour être entre vous, dans la salle du conseil
+exécutif, on sait tout ce que vous y dites; et la preuve, Robespierre,
+c'est que voici les paroles que vous avez dites hier soir à Saint-Just:
+«Barbaroux commence à prendre du ventre, cela va le gêner dans sa fuite.»
+Oui, le danger est partout, et surtout au centre, à Paris. Les ci-devant
+complotent, les patriotes vont pieds nus, les aristocrates arrêtés le 9
+mars sont déjà relâchés, les chevaux de luxe qui devraient être attelés aux
+canons sur la frontière nous éclaboussent dans les rues, le pain de quatre
+livres vaut trois francs douze sous, les théâtres jouent des pièces
+impures, et Robespierre fera guillotiner Danton.
+
+--Ouiche! dit Danton.
+
+Robespierre regardait attentivement la carte.
+
+--Ce qu'il faut, cria brusquement Marat, c'est un dictateur. Robespierre,
+vous savez que je veux un dictateur.
+
+Robespierre releva la tête.
+
+--Je sais, Marat, vous ou moi.
+
+--Moi ou vous, dit Marat.
+
+Danton grommela entre ses dents:
+
+--La dictature, touchez-y!
+
+Marat vit le froncement de sourcil de Danton.
+
+--Tenez, reprit-il. Un dernier effort. Mettons-nous d'accord. La situation
+en vaut la peine. Ne nous sommes-nous déjà pas mis d'accord pour la journée
+du 31 mai? La question d'ensemble est plus grave encore que le girondinisme
+qui est une question de détail. Il y a du vrai dans ce que vous dites; mais
+le vrai, tout le vrai, le vrai vrai, c'est ce que je dis. Au midi, le
+fédéralisme; à l'ouest, le royalisme; à Paris, le duel de la Convention et
+de la Commune; aux frontières, la reculade de Custine et la trahison de
+Dumouriez. Qu'est-ce que tout cela? Le démembrement. Que nous faut-il?
+L'unité. Là est le salut. Mais hâtons-nous. Il faut que Paris prenne le
+gouvernement de la révolution. Si nous perdons une heure demain les
+vendéens peuvent être à Orléans les prussiens à Paris. Je vous accorde
+ceci, Danton, je vous concède cela, Robespierre. Soit. Eh bien, la
+conclusion, c'est la dictature. A nous trois nous représentons la
+révolution. Nous sommes les trois têtes de Cerbère. De ces trois tètes,
+l'une parle, c'est vous, Robespierre; l'autre rugit, vous, Danton....
+
+--L'autre mord, dit Danton, c'est vous, Marat.
+
+--Toutes trois mordent, dit Robespierre.
+
+Il y eut un silence. Puis le dialogue, plein de secousses sombres,
+recommença.
+
+--Ecoutez, Marat, avant de s'épouser, il faut se connaître. Comment
+avez-vous su le mot que j'ai dit hier à Saint-Just?
+
+--Ceci me regarde, Robespierre.
+
+--Marat!
+
+--C'est mon devoir de m'éclairer, et c'est mon affaire de me renseigner.
+
+--Marat!
+
+--J'aime à savoir.
+
+--Marat!
+
+--Robespierre, je sais ce que vous dites à Saint-Just, comme je sais ce que
+Danton dit à Lacroix; comme je sais ce qui se passe quai des Théatins, à
+l'hôtel de Labriffe, repaire où se rendent les nymphes de l'émigration;
+comme je sais ce qui se passe dans la maison des Thilles, près Gonesse, qui
+est à Valmerange, l'ancien administrateur des postes, où allaient jadis
+Maury et Cazales, où sont allés depuis Sieyès et Vergniaud, et où,
+maintenant, on va une fois par semaine.
+
+En prononçant cet _on_, Marat regarda Danton.
+
+Danton s'écria:
+
+--Si j'avais deux liards de pouvoir, ce serait terrible.
+
+Marat poursuivit:
+
+--Je sais ce que vous dites, Robespierre, comme je sais ce qui se passait à
+la tour du Temple quand on y engraissait Louis XVI, si bien que, seulement
+dans le mois de septembre, le loup, la louve et les louveteaux ont mangé
+quatre-vingt-six paniers de pêches. Pendant ce temps-là le peuple est
+affamé. Je sais cela, comme je sais que Roland a été caché dans un logis
+donnant sur une arrière-cour, rue de la Harpe; comme je sais que six cents
+des piques du 14 juillet avaient eté fabriquées par Faure, serrurier du duc
+d'Orléans; comme je sais ce qu'on fait chez la Saint-Hilaire, maîtresse
+de Sillery; les jours de bal, c'est le vieux Sillery qui frotte lui-même,
+avec de la craie, les parquets du salon jaune de la rue
+Neuve-des-Mathurins; Buzot et Kersaint y dînaient. Saladin y a dîné le 27,
+et avec qui, Robespierre? Avec votre ami, Lasource.
+
+--Verbiage, murmura Robespierre. Lasource n'est pas mon ami.
+
+Et il ajouta, pensif:
+
+--En attendant il y a à Londres dix-huit fabriques de faux assignats.
+
+Marat continua d'une voix tranquille, mais avec un léger tremblement, qui
+était effrayant:
+
+--Vous êtes la faction des importants. Oui, je sais tout, malgré ce que
+Saint-Just appelle _le silence d'état_...
+
+Marat souligna ce mot par l'accent, regarda Robespierre, et poursuivit:
+
+--Je sais ce qu'on dit à votre table les jours où Lebas invite David à
+venir manger la cuisine faite par sa promise, Elisabeth Duplay, votre
+future belle-soeur, Robespierre. Je suis l'oeil énorme du peuple, et, du
+fond de ma cave, je regarde. Oui, je vois, oui, j'entends, oui, je sais.
+Les petites choses vous suffisent. Vous vous admirez. Robespierre se
+fait contempler par sa madame de Chalabre, la fille de ce marquis de
+Chalabre qui fit le whist avec Louis XV le soir de l'exécution de Damiens.
+Oui, on porte haut la tète. Saint-Just habite une cravate. Legendre est
+correct, lévite neuve et gilet blanc, et un jabot, pour faire oublier son
+tablier. Robespierre s'imagine que l'histoire voudra savoir qu'il avait
+une redingote olive à la Constituante et un habit bleu-ciel à la
+Convention. Il a son portrait sur tous les murs de sa chambre...
+
+Robespierre interrompit d'une voix plus calme encore que celle de Marat.
+
+--Et vous, Marat, vous avez le vôtre dans tous les égouts.
+
+Ils continuèrent sur un ton de causerie dont la lenteur accentuait la
+violence des répliques et des ripostes, et ajoutait on ne sait quelle
+ironie à la menace.
+
+--Robespierre, vous avez qualifié ceux qui veulent le renversement des
+trônes, _les Don Quichottes du genre humain_.
+
+--Et vous, Marat, après le 4 août, dans votre numéro 559 de _l'Ami du
+Peuple_, ah! j'ai retenu le chiffre, c'est utile, vous avez demandé
+qu'on rendît aux nobles leurs titres. Vous avez dit: _Un duc est toujours
+un duc_.
+
+--Robespierre, dans la séance du 7 décembre, vous avez défendu la femme
+Roland contre Viard.
+
+--De même que mon frère vous a défendu, Marat, quand on vous a attaqué aux
+Jacobins. Qu'est-ce que cela prouve? rien.
+
+--Robespierre, on connaît le cabinet des Tuileries où vous avez dit à
+Garat: _Je suis las de la Révolution_.
+
+--Marat, c'est ici, dans ce cabaret, que, le 29 octobre, vous avez embrassé
+Barbaroux.
+
+--Robespierre, vous avez dit à Buzot: _La république, qu'est-ce que
+Cela?_
+
+--Marat, c'est dans ce cabaret que vous avez invité à déjeuner trois
+Marseillais par compagnie.
+
+--Robespierre, vous vous faites escorter d'un fort de la halle armé d'un
+bâton.
+
+--Et vous, Marat, la veille du 10 août, vous avez demandé à Buzot de vous
+aider à fuir à Marseille déguisé en jockey.
+
+--Pendant les justices de septembre, vous vous êtes caché, Robespierre.
+
+--Et vous, Marat, vous vous êtes montré.
+
+--Robespierre, vous avez jeté à terre le bonnet rouge.
+
+--Oui, quand un traître l'arborait. Ce qui pare Dumouriez souille
+Robespierre.
+
+--Robespierre, vous avez refusé, pendant le passage des soldats de
+Chateauvieux, de couvrir d'un voile la tête de Louis XVI.
+
+--J'ai fait mieux que lui voiler la tête, je la lui ai coupée.
+
+Danton intervint, mais comme l'huile intervient dans le feu.
+
+--Robespierre, Marat, dit-il, calmez-vous.
+
+Marat n'aimait pas à être nommé le second. Il se retourna.
+
+--De quoi se mêle Danton? dit-il.
+
+Danton bondit.
+
+--De quoi je me mêle? De ceci. Qu'il ne faut pas de fratricide; qu'il ne
+faut pas de lutte entre deux hommes qui servent le peuple; que c'est assez
+de la guerre étrangère, que c'est assez de la guerre civile, et que ce
+serait trop de la guerre domestique; que c'est moi qui ai fait la
+révolution, et que je ne veux pas qu'on la défasse. Voilà de quoi
+je me mêle.
+
+Marat répondit sans élever la voix.
+
+--Mêlez-vous de rendre vos comptes.
+
+--Mes comptes! cria Danton. Allez les demander aux défilés de l'Argonne, à
+la Champagne délivrée, à la Belgique conquise, aux armées où j'ai été
+quatre fois déjà offrir ma poitrine à la mitraille! allez les demander à la
+place de la Révolution, à l'échafaud du 21 janvier, au trône jeté à terre,
+à la guillotine, cette veuve...
+
+Marat interrompit Danton.
+
+--La guillotine est une vierge; on se couche sur elle, on ne la féconde
+pas.
+
+--Qu'en savez-vous? répliqua Danton, je la féconderais, moi!
+
+--Nous verrons, dit Marat.
+
+Et il sourit.
+
+Danton vit ce sourire.
+
+--Marat, cria-t-il, vous êtes l'homme caché, moi je suis l'homme du grand
+air et du grand jour. Je hais la vie reptile. Etre cloporte ne me va pas.
+Vous habitez une cave; moi j'habite la rue. Vous ne communiquez avec
+personne; moi, quiconque passe peut me voir et me parler.
+
+--Joli garçon, voulez-vous monter chez moi? Grommela Marat.
+
+Et cessant de sourire, il reprit d'un accent péremptoire:
+
+--Danton, rendez compte des trente-trois mille écus, argent sonnant, que
+Montmorin vous a payés au nom du roi, sous prétexte de vous indemniser de
+votre charge de procureur au Châtelet.
+
+--J'étais du 14 juillet, dit Danton avec hauteur.
+
+--Et le garde-meuble? et les diamants de la couronne?
+
+--J'étais du 6 octobre.
+
+--Et les vols de votre _alter ego_ Lacroix en Belgique?
+
+--J'étais du 20 juin.
+
+--Et les prêts faits à la Montansier?
+
+--Je poussais le peuple au retour de Varennes.
+
+--Et la salle de l'Opéra qu'on bâtit avec l'argent fourni par vous?
+
+--J'ai armé les sections de Paris.
+
+--Et les cent mille livres de fonds secrets du ministère de la justice?
+
+--J'ai fait le 10 août.
+
+--Et les deux millions de dépenses secrètes de l'Assemblée, dont vous avez
+pris le quart?
+
+--J'ai arrêté l'ennemi en marche et barré le passage aux rois coalisés.
+
+--Prostitué! dit Marat.
+
+Danton se dressa, effrayant.
+
+--Oui, cria-t-il, je suis une fille publique, j'ai vendu mon ventre, mais
+j'ai sauvé le monde.
+
+Robespierre s'était remis à se ronger les ongles. Il ne pouvait, lui, ni
+rire, ni sourire. Le rire, éclair de Danton, et le sourire, piqûre de
+Marat, lui manquaient.
+
+Danton reprit:
+
+--Je suis comme l'océan; j'ai mon flux et mon reflux; à mer basse on voit
+ses bas-fonds, à mer haute on voit mes flots.
+
+--Votre écume, dit Marat.
+
+--Ma tempête, dit Danton.
+
+En même temps que Danton, Marat s'était levé. Lui aussi éclate. Le
+couleuvre devint subitement dragon.
+
+--Ah! cria-t-il, ah! Robespierre! ah! Danton! vous ne voulez pas m'écouter!
+Eh bien, je vous le dis, vous êtes perdus. Votre politique aboutit à des
+impossibilités d'aller plus loin; vous n'avez plus d'issue; et vous faites
+des choses qui ferment devant vous toutes les portes, excepté celle du
+tombeau.
+
+--C'est notre grandeur, dit Danton.
+
+Et il haussa les épaules.
+
+Marat continua:
+
+--Danton, prends garde. Vergniaud aussi a la bouche large et les lèvres
+épaisses et les sourcils en colère, Vergniaud aussi est grêlé comme
+Mirabeau et comme toi, cela n'a pas empêché le 31 mai. Ah! tu hausses les
+épaules. Quelquefois hausser les épaules fait tomber la tête. Danton, je te
+le dis, ta grosse voix, ta cravate lâche, tes bottes molles, tes petits
+soupers, tes grandes poches, cela regarde Louisette.
+
+Louisette était le nom d'amitié que Marat donnait à guillotine.
+
+Il poursuivit:
+
+--Et quant à toi, Robespierre, tu es un modéré, mais cela ne te servira de
+rien. Va, poudre-toi, coiffe-toi, brosse-toi, fais le faraud, aie du linge,
+sois pincé, frisé, calamistré, tu n'en iras pas moins en place de Grève,
+lis la déclaration de Brunstwick, tu n'en sera pas moins traité comme le
+régicide Damiens, et tu es tiré à quatre épingles en attendant que tu sois
+tiré à quatre chevaux.
+
+--Echo de Coblentz! dit Robespierre entre ses dents.
+
+--Robespierre, je ne suis l'écho de rien, je suis le cri de tout. Ah! vous
+êtes jeunes, vous. Quel âge as-tu, Danton? trente-quatre ans. Quel âge
+as-tu, Robespierre? trente-trois ans. Eh bien, moi, j'ai toujours vécu, je
+suis la vieille souffrance humaine, j'ai six mille ans.
+
+--C'est vrai, répliqua Danton, depuis six mille ans, Caïn s'est conservé
+dans la haine comme le crapaud dans la pierre, le bloc se casse, Caïn saute
+parmi les hommes, et c'est Marat.
+
+--Danton! cria Marat. Et une lueur livide apparut dans ses yeux.
+
+--Eh bien quoi? dit Danton.
+
+Ainsi parlaient ces trois hommes formidables. Querelle de tonnerres.
+
+
+
+
+
+III. TRESSAILLEMENT DES FIBRES PROFONDES
+
+Le dialogue eut un répit; ces titans rentrèrent un moment chacun dans sa
+pensée.
+
+Les lions s'inquiètent des hydres. Robespierre était devenu très pâle et
+Danton très rouge. Tous deux avaient un frémissement. La prunelle fauve de
+Marat s'était éteinte; le calme, un calme impérieux, s'était refait sur la
+face de cet homme, redouté des redoutables.
+
+Danton se sentait vaincu, mais ne voulait pas se rendre. Il reprit:
+
+--Marat parle très haut de dictature et d'unité, mais il n'a qu'une
+puissance, dissoudre.
+
+Robespierre, desserrant ses lèvres étroites, ajouta:
+
+--Moi, je suis de l'avis d'Anacharsis Cloots; je dis: Ni Roland, ni Marat.
+
+--Et moi, répondit Marat, je dis: Ni Danton, ni Robespierre.
+
+Il les regarda tous deux fixement et ajouta:
+
+--Laissez-moi vous donner un conseil, Danton. Vous êtes amoureux, vous
+songez à vous remarier, ne vous mêlez plus de politique, soyez sage.
+
+Et, reculant d'un pas vers la porte pour sortir, il leur fit ce salut
+sinistre:
+
+--Adieu, messieurs.
+
+Danton et Robespierre eurent un frisson.
+
+En ce moment une voix s'éleva au fond de la salle, et dit:
+
+--Tu as tort, Marat.
+
+Tous se retournèrent. Pendant l'explosion de Marat, et sans qu'ils s'en
+fussent aperçus, quelqu'un était entré par la porte du fond.
+
+--C'est toi, citoyen Cimourdain, dit Marat. Bonjour.
+
+C'était Cimourdain en effet.
+
+--Je dis que tu as tort, Marat, reprit-il.
+
+Marat verdit, ce qui était sa façon de pâlir.
+
+Cimourdain ajouta:
+
+--Tu es utile, mais Robespierre et Danton sont nécessaires. Pourquoi les
+menacer? Union, union, citoyens! Le peuple veut qu'on soit uni.
+
+Cette entrée fit un effet d'eau froide, et, comme l'arrivée d'un étranger
+dans une querelle de ménage, apaisa, sinon le fond, du moins la surface.
+
+Cimourdain s'avança vers la table.
+
+Danton et Robespierre le connaissaient. Ils avaient souvent remarqué dans
+les tribunes publiques de la Convention ce puissant homme obscur que le
+peuple saluait. Robespierre pourtant, formaliste, demanda:
+
+--Citoyen, comment êtes-vous entré?
+
+--Il est de l'Evêché, répondit Marat d'une voix où l'on sentait on ne sait
+quelle soumission.
+
+Marat bravait la Convention, menait la Commune et craignait l'Evêché.
+
+Ceci est une loi.
+
+Mirabeau sent remuer à une profondeur inconnue Robespierre, Robespierre
+sent remuer Marat, Marat sent remuer Hébert, Hébert sent remuer Babeuf.
+Tant que les couches souterraines sont tranquilles, l'homme politique peut
+marcher; mais sous le plus révolutionnaire il y a un sous-sol, et
+les plus hardis s'arrêtent inquiets quand ils sentent sous leurs pieds le
+mouvement qu'ils ont créé sur leur tête.
+
+Savoir distinguer le mouvement qui vient des convoitises du mouvement qui
+vient des principes, combattre l'un et seconder l'autre, c'est là le génie
+et la vertu des grands révolutionnaires.
+
+Danton vit plier Marat.
+
+--Oh! le citoyen Cimourdain n'est pas de trop, dit-il.
+
+Et il tendit la main à Cimourdain.
+
+Puis:
+
+--Parbleu, dit-il, expliquons la situation au citoyen Cimourdain. Il vient
+à propos. Je représente la Montagne, Robespierre représente le comité de
+salut public, Marat représente la Commune, Cimourdain représente l'Evêché.
+Il va nous départager.
+
+--Soit, dit Cimourdain, grave et simple. De quoi s'agit-il?
+
+--De la Vendée, répondit Robespierre.
+
+--La Vendée! dit Cimourdain.
+
+Et il reprit:
+
+--C'est la grande menace. Si la Révolution meurt, elle mourra par la
+Vendée. Une Vendée est plus redoutable que dix Allemagnes. Pour que la
+France vive, il faut tuer la Vendée.
+
+Ces quelques mots lui gagnèrent Robespierre.
+
+Robespierre pourtant fit cette question:
+
+--N'êtes-vous pas un ancien prêtre?
+
+L'air prêtre n'échappait pas à Robespierre. Il reconnaissait hors de lui ce
+qu'il avait au dedans de lui.
+
+Cimourdain répondit:
+
+--Oui, citoyen.
+
+--Qu'est-ce que cela fait? s'écria Danton. Quand les prêtres sont bons, ils
+valent mieux que les autres. En temps de révolution, les prêtres se fondent
+en citoyens comme les cloches en sous et en canons. Danjou est prêtre,
+Daunou est prêtre. Thomas Lindet est évêque d'Evreux. Robespierre, vous
+vous asseyez à la Convention coude à coude avec Massieu, évêque de
+Beauvais. Le grand-vicaire Vaugeois était du comité d'insurrection du 10
+août. Chabot est capucin. C'est dom Gerle qui a fait le serment du Jeu de
+paume; c'est l'abbé Audran qui a fait déclarer l'Assemblée nationale
+supérieure au roi; c'est l'abbé Goutte qui a demandé à la Législative qu'on
+ôtât le dais du fauteuil de Louis XVI; c'est l'abbé Grégoire qui a provoqué
+l'abolition de la royauté.
+
+--Appuyé, ricana Marat, par l'histrion Collot-d'Herbois. A eux deux, il ont
+fait la besogne; le prêtre a renversé le trône, le comédien a jeté bas le
+roi.
+
+--Revenons à la Vendée, dit Robespierre.
+
+--Eh bien, demanda Cimourdain, qu'y a-t-il? qu'est-ce qu'elle fait, cette
+Vendée?
+
+Robespierre répondit:
+
+--Ceci: elle a un chef. Elle va devenir épouvantable.
+
+--Qui est ce chef, citoyen Robespierre?
+
+--C'est un ci-devant marquis de Lantenac, qui s'intitule prince breton.
+
+Cimourdain fit un mouvement.
+
+--Je le connais, dit-il. J'ai été prêtre chez lui.
+
+Il songea un moment, et reprit:
+
+--C'était un homme à femmes avant d'être un homme de guerre.
+
+--Comme Biron qui a été Lauzun, dit Danton.
+
+Et Cimourdain, pensif, ajouta:
+
+--Oui, c'est un ancien homme de plaisir. Il doit être terrible.
+
+--Affreux, dit Robespierre. Il brûle les villages, achève les blessés,
+massacre les prisonniers, fusille les femmes.
+
+--Les femmes?
+
+--Oui. Il a fait fusiller entre autres une mère de trois enfants. On ne
+sait ce que les enfants sont devenus. En outre, c'est un capitaine. Il sait
+la guerre.
+
+--En effet, répondit Cimourdain. Il a fait la guerre de Hanovre, et les
+soldats disaient: Richelieu en dessus, Lantenac en dessous; c'est Lantenac
+qui a été le vrai général. Parlez-en à Dussaulx, votre collègue.
+
+Robespierre resta un moment pensif, puis le dialogue reprit entre lui et
+Cimourdain.
+
+--Eh bien, citoyen Cimourdain, cet homme-là est en Vendée.
+
+--Depuis quand?
+
+--Depuis trois semaines.
+
+--Il faut le mettre hors la loi.
+
+--C'est fait.
+
+--Il faut mettre sa tête à prix.
+
+--C'est fait.
+
+--Il faut offrir, à qui le prendra, beaucoup d'argent.
+
+--C'est fait.
+
+--Pas en assignats.
+
+--C'est fait.
+
+--En or.
+
+--C'est fait.
+
+--Et il faut le guillotiner.
+
+--Ce sera fait.
+
+--Par qui?
+
+--Par vous.
+
+--Par moi?
+
+--Oui, vous serez délégué du Comité de salut public, avec pleins pouvoirs.
+
+--J'accepte, dit Cimourdain.
+
+Robespierre était rapide dans ses choix; qualité d'homme d'état. Il prit
+dans le dossier qui était devant lui une feuille de papier blanc sur
+laquelle on lisait cet en-tête imprimé: RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, UNE ET
+INDIVISIBLE. COMITÉ DE SALUT PUBLIC.
+
+Cimourdain continua:
+
+--Oui, j'accepte. Terrible contre terrible. Lantenac est féroce, je le
+serai. Guerre à mort avec cet homme. J'en délivrerai la République, s'il
+plaît à Dieu.
+
+Il s'arrêta, puis reprit:
+
+--Je suis prêtre; c'est égal, je crois en Dieu.
+
+--Dieu a vieilli, dit Danton.
+
+--Je crois en Dieu, dit Cimourdain impassible.
+
+D'un signe de tête, Robespierre, sinistre, approuva.
+
+Cimourdain reprit:
+
+--Près de qui serai-je délégué?
+
+Robespierre répondit:
+
+--Près du commandant de la colonne expéditionnaire envoyée contre Lantenac.
+Seulement, je vous en préviens, c'est un noble.
+
+Danton s'écria:
+
+--Voilà encore de quoi je me moque. Un noble? Eh bien, après? Il en est du
+noble comme du prêtre. Quand il est bon, il est excellent. La noblesse est
+un préjugé; mais il ne faut pas plus l'avoir dans un sens que dans l'autre,
+pas plus contre que pour. Robespierre, est-ce que Saint-Just n'est pas un
+noble? Florelle de Saint-Just, parbleu! Anacharsis Cloots est baron. Notre
+ami Charles Hesse, qui ne manque pas une séance des Cordeliers, est prince
+et frère du landgrave régnant de Hesse-Rothenbourg. Montaut, l'intime de
+Marat, est marquis de Montaut. Il y a dans le tribunal révolutionnaire un
+juré qui est prêtre, Vilate, et un juré qui est noble, Leroy, marquis de
+Montflabert. Tous deux sont sûrs.
+
+--Et vous oubliez, ajouta Robespierre, le chef du jury révolutionnaire....
+
+--Antonelle?
+
+--Qui est le marquis Antonelle, dit Robespierre.
+
+Danton reprit:
+
+--C'est un noble, Dampierre, qui vient de se faire tuer devant Condé pour
+la République, et c'est un noble, Beaurepaire, qui s'est brûlé la cervelle
+plutôt que d'ouvrir les portes de Verdun aux Prussiens.
+
+--Ce qui n'empêche pas, grommela Marat, que, le jour où Condorcet a dit:
+_Les Gracques étaient des nobles_, Danton n'ait crié à Condorcet: _Tous
+les nobles sont des traîtres, à commencer par Mirabeau et à finir par toi_.
+
+La voix grave de Cimourdain s'éleva.
+
+--Citoyen Danton, citoyen Robespierre, vous avez raison peut-être de vous
+confier, mais le peuple se défie, et il n'a pas tort de se défier. Quand
+c'est un prêtre qui est chargé de surveiller un noble, la responsabilité
+est double, et il faut que le prêtre soit inflexible.
+
+--Certes, dit Robespierre.
+
+Cimourdain ajouta:
+
+--Et inexorable.
+
+Robespierre reprit:
+
+--C'est bien dit, citoyen Cimourdain. Vous aurez affaire à un jeune homme.
+Vous aurez de l'ascendant sur lui, ayant le double de son âge. Il faut le
+diriger, mais le ménager. Il paraît qu'il a des talents militaires, tous
+les rapports sont unanimes là-dessus. Il fait partie d'un corps qu'on a
+détaché de l'armée du Rhin pour aller en Vendée. Il arrive de la frontière
+où il a été admirable d'intelligence et de bravoure. Il mène supérieurement
+la colonne expéditionnaire. Depuis quinze jours, il tient en échec ce vieux
+marquis de Lantenac. Il le réprime et le chasse devant lui. Il finira par
+l'acculer à la mer, et par l'y culbuter. Lantenac a la ruse d'un vieux
+général, et lui a l'audace d'un jeune capitaine. Ce jeune homme a déjà des
+ennemis et des envieux. L'adjudant-général Léchelle est jaloux de lui.
+
+--Ce Léchelle, interrompit Danton, il veut être général en chef, il n'a
+pour lui qu'un calembour: _Il faut Léchelle pour monter sur Charette_. En
+attendant, Charette le bat.
+
+--Et il ne veut pas, poursuivit Robespierre, qu'un autre que lui batte
+Lantenac. Le malheur de la guerre de Vendée est dans ces rivalités-là. Des
+héros mal commandés, voilà nos soldats. Un simple capitaine de hussards,
+Chambon, entre dans Saumur avec un trompette en sonnant _Ça ira_; il
+pourrait continuer et prendre Cholet, mais il n'a pas d'ordres, et il
+s'arrête. Il faut remanier tous les commandements de la Vendée. On
+éparpille les corps de garde, on disperse les forces; une armée éparse est
+une armée paralysée; c'est un bloc dont on fait de la poussière. Au camp de
+Paramé il n'y a plus que des lentes. Il y a entre Tréguier et Dinan cent
+petits postes inutiles avec lesquels on pourrait faire une division et
+couvrir tout le littoral. Léchelle, appuyé par Parrein, dégarnit la côte
+nord sous prétexte de protéger la côte sud, et ouvre ainsi la France aux
+anglais. Un demi-million de paysans soulevés, et une descente de
+l'Angleterre en France, tel est le plan de Lantenac. Le jeune commandant
+de la colonne expéditionnaire met l'épée aux reins à ce Lantenac et le
+presse et le bat, sans la permission de Léchelle; or Léchelle est son chef;
+aussi Léchelle le dénonce. Les avis sont partagés sur ce jeune homme.
+Léchelle veut le faire fusiller. Prieur de la Marne veut le faire
+adjudant-général.
+
+--Ce jeune homme, dit Cimourdain, me semble avoir de grandes qualités.
+
+--Mais il a un défaut!
+
+L'interruption était de Marat.
+
+--Lequel? demanda Cimourdain.
+
+--La clémence, dit Marat.
+
+Et Marat poursuivit:
+
+--C'est ferme au combat, et mou après. Ça donne dans l'indulgence, ça
+pardonne, ça fait grâce, ça protège les religieuses et les nonnes, ça sauve
+les femmes et les filles des aristocrates, ça relâche les prisonniers, ça
+met en liberté les prêtres.
+
+--Grave faute, murmura Cimourdain.
+
+--Crime, dit Marat.
+
+--Quelquefois, dit Danton.
+
+--Souvent, dit Robespierre.
+
+--Presque toujours, reprit Marat.
+
+--Quand ou a affaire aux ennemis de la patrie, toujours, dit Cimourdain.
+
+Marat se tourna vers Cimourdain.
+
+--Et que ferais-tu donc d'un chef républicain qui mettrait en liberté un
+chef royaliste?
+
+--Je serais de l'avis de Léchelle, je le ferais fusiller.
+
+--Ou guillotiner, dit Marat.
+
+--Au choix, dit Cimourdain.
+
+Danton se mit à rire.
+
+--J'aime autant l'un que l'autre.
+
+--Tu es sûr d'avoir l'un ou l'autre, grommela Marat. Et son regard,
+quittant Danton, revint sur Cimourdain.
+
+--Ainsi, citoyen Cimourdain, si un chef républicain bronchait, tu lui
+ferais couper la tête?
+
+--Dans les vingt-quatre heures.
+
+--Et bien, repartit Marat, je suis de l'avis de Robespierre, il faut
+envoyer le citoyen Cimourdain comme commissaire délégué du comité de salut
+public près du commandant de la colonne expéditionnaire de l'armée des
+côtes. Comment s'appelle-t-il déjà, ce commandant?
+
+Robespierre répondit:
+
+--C'est un ci-devant, un noble.
+
+Et il se mit à feuilleter le dossier.
+
+--Donnons au prêtre le noble à garder, dit Danton. Je me défie d'un prêtre
+qui est seul; je me défie d'un noble qui est seul; quand ils sont ensemble,
+je ne les crains pas: l'un surveille l'autre, et ils vont.
+
+L'indignation propre au sourcil de Cimourdain s'accentua: mais trouvant
+sans doute l'observation juste au fond, il ne se tourna point vers Danton,
+et il éleva sa voix sévère.
+
+--Si le commandant républicain qui m'est confié fait un faux pas, peine de
+mort.
+
+Robespierre, les yeux sur le dossier, dit:
+
+--Voici le nom, Citoyen Cimourdain, le commandant sur qui vous aurez pleins
+pouvoirs est un ci-devant vicomte. Il s'appelle Gauvain.
+
+Cimourdain pâlit.
+
+--Gauvain! s'écria-t-il.
+
+Marat vit la pâleur de Cimourdain.
+
+--Le vicomte Gauvain! répéta Cimourdain.
+
+--Oui, dit Robespierre.
+
+--Eh bien? dit Marat, l'oeil fixé sur Cimourdain.
+
+Il y eut un temps d'arrêt. Marat reprit:
+
+--Citoyen Cimourdain, aux conditions indiquées par vous-mêmes,
+acceptez-vous la commission de commissaire délégué près le commandant
+Gauvain? Est-ce dit?
+
+--C'est dit, répondit Cimourdain.
+
+Il était de plus en plus pâle.
+
+Robespierre prit la plume qui était près de lui, écrivit de son écriture
+lente et correcte quatre lignes sur la feuille de papier portant en tête:
+COMITÉ DE SALUT PUBLIC, signa, et passa la feuille et la plume à Danton;
+Danton signa, et Marat, qui ne quittait pas des yeux la face livide de
+Cimourdain, signa après Danton.
+
+Robespierre, reprenant la feuille, la data, et la remit à Cimourdain, qui
+lut:
+
+_AN II DE LA RÉPUBLIQUE_
+
+«Pleins pouvoirs sont donnés an citoyen Cimourdain, commissaire délégué du
+comité de salut public près le citoyen Gauvain, commandant la colonne
+expéditionnaire de l'armée des côtes.
+
+«ROBESPIERRE.--DANTON.--MARAT.»
+
+Et au-dessous des signatures:
+
+«28 juin 1793.»
+
+Le calendrier révolutionnaire, dit calendrier civil, n'existait pas encore
+légalement à cette époque, et ne devait être adopté par la Convention, sur
+la proposition de Romme, que le 5 octobre 1793.
+
+Pendant que Cimourdain lisait, Marat le regardait.
+
+Marat dit à demi-voix, comme se parlant à lui-même:
+
+--Il faudra faire préciser tout cela par un décret de la Convention ou par
+un arrêté spécial du comité de salut public. Il reste quelque chose à
+faire.
+
+--Citoyen Cimourdain, demanda Robespierre, où demeurez-vous?
+
+--Cour du Commerce.
+
+--Tiens, moi aussi, dit Danton, vous êtes mon voisin.
+
+Robespierre reprit:
+
+--Il n'y a pas un moment à perdre. Demain vous recevrez votre commission en
+règle, signée de tous les membres du comité de salut public. Ceci est une
+confirmation de la commission, qui vous accréditera spécialement près des
+représentants en mission, Philippeaux, Prieur de la Marne, Lecointre,
+Alquier et les autres. Nous savons qui vous êtes. Vous pouvez faire Gauvain
+général ou l'envoyer à l'échafaud. Vous aurez votre commission demain à
+trois heures. Quand partirez-vous?
+
+--A quatre heures, dit Cimourdain.
+
+Et ils se séparèrent.
+
+En rentrant chez lui, Marat prévint Simonne Evrard qu'il irait le lendemain
+à la Convention.
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+LA CONVENTION
+
+
+
+
+I. LA CONVENTION
+
+i.
+
+Nous approchons de la grande cime.
+
+Voici la Convention.
+
+Le regard devient fixe en présence de ce sommet.
+
+Jamais rien de plus haut n'est apparu sur l'horizon des hommes.
+
+Il y a l'Himalaya et il y a la Convention.
+
+La Convention est peut-ètre le point culminant de l'histoire.
+
+Du vivant de la Convention, car cela vit, une assemblée, on ne se rendait
+pas compte de ce qu'elle était. Ce qui échappait aux contemporains, c'était
+précisément sa grandeur; on était trop effrayé pour être ébloui. Tout ce
+qui est grand a une horreur sacrée. Admirer les médiocres et les collines,
+c'est aisé; mais ce qui est trop haut, un génie aussi bien qu'une montagne,
+une assemblée aussi bien qu'un chef-d'œuvre, vus de trop près, épouvantent.
+Toute cime semble une exagération. Gravir fatigue. On s'essouffle aux
+escarpements, ou glisse sur les pentes, on se blesse à des aspérités qui
+sont des beautés; les torrents, en écumant, dénoncent les précipices, les
+nuages cachent les sommets; l'ascension terrifie autant que la chute. De là
+plus d'effroi que d'admiration. On éprouve ce sentiment bizarre, l'aversion
+du grand. On voit les abîmes, on ne voit pas les sublimités; on voit le
+monstre, on ne voit pas le prodige. Ainsi fut d'abord jugée La Convention.
+La Convention fut toisée par les myopes, elle, faite pour être contemplée
+par les aigles.
+
+Aujourd'hui elle est en perspective, et elle dessine sur le ciel profond,
+dans un lointain serein et tragique, l'immense profil de la révolution
+française.
+
+
+
+ii
+
+Le 14 juillet avait délivré.
+
+Le 10 août avait foudroyé.
+
+Le 21 septembre fonda.
+
+
+Le 21 septembre, l'équinoxe, l'équilibre. _Libra_. La balance. Ce fut,
+suivant la remarque de Romme, sous ce signe de l'Égalité et de la Justice
+que la république fut proclamée. Une constellation fit l'annonce.
+
+La Convention est le premier avatar du peuple. C'est par la Convention que
+s'ouvrit la grande page nouvelle et que l'avenir d'aujourd'hui commença.
+
+A toute idée il faut une enveloppe visible, à tout principe il faut une
+habitation; une église, c'est Dieu entre quatre murs, à tout dogme il faut
+un temple. Quand la Convention fut, il y eut un dernier problème à
+résoudre, loger la Convention.
+
+On prit d'abord le Manège, puis les Tuileries. On y dressa un châssis, un
+décor, une grande grisaille peinte par David, des bancs symétriques, une
+tribune carrée, des pilastres parallèles, des socles pareils à des billots,
+de longues étraves rectilignes, des alvéoles rectangulaire où se pressait
+la multitude et qu'on appelait les tribunes publiques, un velarium romain,
+des draperies grecques, et dans ces angles droits et dans ces lignes
+droites on installa la Convention: dans cette géométrie on mit la tempête.
+Sur la tribune le bonnet rouge était peint en gris. Les royalistes
+commencèrent par rire de ce bonnet rouge gris, de cette salle postiche, de
+ce monument de carton, de ce sanctuaire de papier mâché, de ce panthéon de
+boue et de crachat. Comme cela devait, disparaître vite! Les colonnes
+étaient en douves de tonneau, les voûtes étaient en volige, les bas-reliefs
+étaient en mastic, les entablements étaient en sapin, les statues étaient
+en plâtre, les marbres étaient en peinture, les murailles étaient en toile;
+et dans ce provisoire la France a fait de l'éternel.
+
+Les murailles de la salle du Manège, quand la Convention vint y tenir
+séance, étaient toutes couvertes des affiches qui avaient pullulé dans
+Paris à l'époque du retour de Varennes. On lisait sur l'une:--_Le roi
+rentre. Bâtonner qui l'applaudira, pendre qui l'insultera_.--Sur une
+autre:--Paix là. Chapeaux sur la tête. Il va passer devant ses
+juges.--Sur une autre:--Le roi a couché la nation en joue. Il a
+fait long feu. À la nation de tirer maintenant.--Sur une autre:
+--_La Loi! La Loi!_ Ce fut entre ces murs-là que la Convention jugea
+Louis XVI.
+
+Aux Tuileries, où la Convention vint siéger le 10 mai 1793, et qui
+s'appelèrent le Palais-National, la salle des séances occupait tout
+l'intervalle entre le pavillon de l'horloge appelé pavillon-Unité et le
+pavillon Marsan appelé pavillon-Liberté. Le pavillon de Flore s'appelait
+pavillon-Égalité. C'est par le grand-escalier de Jean Bullant qu'on montait
+à la salle des séances. Sous le premier étage occupé par l'assemblée, tout
+le rez-de-chaussée du palais était une sorte de longue salle des gardes,
+encombrée des faisceaux et des lits de camp des troupes de toutes armes qui
+veillaient autour de la Convention. L'assemblée avait une garde d'honneur
+qu'on appelait «les grenadiers de la Convention».
+
+Un ruban tricolore séparait le château où était l'assemblée du jardin où le
+peuple allait et venait.
+
+Ce qu'était la salle des séances, achevons de le dire. Tout intéresse de ce
+lieu terrible.
+
+Ce qui, en entrant, frappait d'abord le regard, c'était, entre deux larges
+fenêtres, une haute statue de la Liberté.
+
+Quarante-deux mètres de longueur, dix mètres de largeur, onze mètres de
+hauteur, telles étaient les dimensions de ce qui avait été le théâtre du
+roi et de ce qui devint le théâtre de la révolution. L'élégante et
+magnifique salle bâtie par Vigarani pour les courtisans disparut sous la
+sauvage charpente qui en 93 dut subir le poids du peuple. Cette charpente,
+sur laquelle s'échafaudaient les tribunes publiques, avait, détail qui vaut
+la peine d'être noté, pour point d'appui unique un poteau. Ce poteau était
+d'un seul morceau, et avait dix mètres de portée. Peu de cariatides ont
+travaillé comme ce poteau: il a soutenu pendant des années la rude poussée
+de la révolution. Il a porté l'acclamation, l'enthousiasme, l'injure, le
+bruit, le tumulte, l'immense chaos des colères, l'émeute. Il n'a pas
+fléchi. Après la Convention, il a vu le conseil des Anciens. Le 18 brumaire
+l'a relayé.
+
+Percier alors remplaça le pilier de bois par des colonnes de marbre, qui
+ont moins duré.
+
+L'idéal des architectes est parfois singulier; l'architecte de la rue de
+Rivoli a eu pour idéal la trajectoire d'un boulet de canon, l'architecte de
+Carlsruhe a eu pour idéal un éventail; un gigantesque tiroir de commode,
+tel semble avoir été l'idéal dr l'architecte qui construisit la salle où la
+Convention vint siéger le 10 mai 1793; c'était long, haut et plat. À l'un
+des grands côtés du parallélogramme était adossé un vaste demi-cirque;
+c'était l'amphithéâtre des bancs des représentants, sans tables ni
+pupitres: Garan-Coulon, qui écrivait beaucoup, écrivait sur son genou: en
+face des bancs, la tribune; devant la tribune, le buste de
+Lepelletier-Saint-Fargeau; derrière la tribune, le fauteuil du président.
+
+La tête du buste dépassait un peu le rebord de la tribune; ce qui fit que,
+plus tard, on l'ôta de là.
+
+L'amphithéâtre se composait de dix-neuf bancs demi-circulaires, étagés les
+uns derrière les autres; des tronçons de bancs prolongeaient cet
+amphithéâtre dans les deux encoignures.
+
+En bas, dans le fer à cheval au pied de la tribune, se tenaient les
+huissiers.
+
+D'un côté de la tribune, dans un cadre de bois noir, était appliqué au mur
+une pancarte de neuf pieds de haut, portant, sur deux pages séparées par
+une sorte de sceptre, la Déclaration des droits de l'homme; de l'autre
+côté, il y avait une place vide qui plus tard fut occupée par un cadre
+pareil contenant la Constitution de l'an II, dont les deux pages étaient
+séparées par un glaive. Au-dessus de la tribune, au-dessus de la tête de
+l'orateur, frissonnaient, sortant d'une profonde loge à deux compartiments
+pleine de peuple, trois immenses drapeaux tricolores, presque horizontaux,
+appuyés à un autel sur lequel on lisait: LA LOI. Derrière cet autel, se
+dressait, comme la sentinelle de la parole libre, un énorme faisceau
+romain, haut comme une colonne. Des statues colossales, droites contre le
+mur, faisaient face aux représentants. Le président avait à sa droite
+Lycurgue et à sa gauche Solon; au-dessus de la Montagne il y avait Platon.
+
+Ces statues avaient pour piédestaux de simples dés, posés sur une longue
+corniche saillante qui faisait le tour de la salle et séparait le peuple de
+l'assemblée. Les spectateurs s'accoudaient à cette corniche.
+
+Le cadre de bois noir du placard des _Droits de l'Homme_ montait jusqu'à
+la corniche et entamait le dessin de l'entablement, effraction de la ligne
+droite qui faisait murmurer Chabot.--_C'est laid_, disait-il à Vadier.
+
+Sur les têtes des statues, alternaient des couronnes de chêne et de
+laurier.
+
+
+Une draperie verte, où étaient peintes en vert plus foncé les mêmes
+couronnes, descendait à gros plis droits de la corniche de pourtour et
+tapissait tout le rez-de-chaussée de la salle occupée par l'assemblée.
+Au-dessus de cette draperie la muraille était blanche et froide. Dans cette
+muraille se creusaient, coupés comme à l'emporte-pièce, sans moulure ni
+rinceau, deux étages de tribunes publiques, les carrées en bas, les rondes
+en haut; selon la règle, car Vitruve n'était pas détrôné, les archivoltes
+étaient superposées aux architraves. Il y avait dix tribunes sur chacun des
+grands côtés de la salle, et à chacune des deux extrémités deux loges
+démesurées: en tout vingt-quatre. Là s'entassaient les foules.
+
+Les spectateurs des tribunes inférieures débordaient sur tous les
+plats-bords et se groupaient sur tous les reliefs de l'architecture. Une
+longue barre de fer, solidement scellée à hauteur d'appui servait de
+garde-fou aux tribunes hautes, et garantissait les spectateurs contre la
+pression des cohues montant les escaliers. Une fois pourtant, un homme fut
+précipité dans l'assemblée, il tomba un peu sur Massieu, évêque de
+Beauvais, ne se tua pas, et dit: _Tiens! C'est donc bon à quelque chose
+un évêque!_
+
+La salle de la Convention pouvait contenir deux mille personnes, et, les
+jours d'insurrection, trois mille.
+
+La Convention avait deux séances, une du jour, une du soir.
+
+Le dossier du président était rond, à clous dorés. Sa table était
+contrebutée par quatre monstres ailés à un seul pied, qu'on eût dit sortis
+de l'apocalypse pour assister à la révolution. Ils semblaient avoir été
+dételés du char d'Ézéchiel pour venir traîner le tombereau de Sanson.
+
+Sur la table du président il y avait une grosse sonnette, presque une
+cloche, un large encrier de cuivre, et un in-folio relié en parchemin qui
+était le livre des procès-verbaux.
+
+Des têtes coupées, portées au bout d'une pique, se sont égouttées sur cette
+table.
+
+On montait à la tribune par un degré de neuf marches. Ces marches étaient
+hautes, roides, et assez difficiles; elles firent un jour trébucher
+Gensonné qui les gravissait. _C'est un escalier d'échafaud!_dit-il.
+--_Fais ton apprentissage_, lui cria Carrier.
+
+Là où le mur avait paru trop nu, dans les angles de la salle, l'architecte
+avait appliqué pour ornements des faisceaux, la hache en dehors.
+
+À droite et à gauche de la tribune, des socles portaient deux candélabres
+de douze pieds de haut, ayant à leur sommet quatre paires de quinquets. Il
+y avait dans chaque loge publique un candélabre pareil. Sur les socles de
+ces candélabres étaient sculptés des ronds que le peuple appelait «colliers
+de guillotine».
+
+Les bancs de l'assemblée montaient presque jusqu'à la corniche des
+tribunes; les représentants et le peuple pouvaient dialoguer.
+
+Les vomitoires des tribunes se dégorgeaient dans un labyrinthe de
+corridors, plein parfois d'un bruit farouche.
+
+La Convention encombrait le palais et refluait jusque dans les hôtels
+voisins, l'hôtel de Longueville, l'hôtel de Coigny. C'est à l'hôtel de
+Coigny qu'après le 10 août, si l'on en croit une lettre de lord Bradford,
+on transporta le mobilier royal. Il fallut deux mois pour vider les
+Tuileries.
+
+Les comités étaient logés aux environs de la salle; au pavillon-Egalité, la
+législation, l'agriculture et le commerce; au pavillon-Liberté, la marine,
+les colonies, les finances, les assignats, le salut public; au
+pavillon-Unité, la guerre.
+
+Le comité de sûreté générale communiquait directement avec le comité de
+salut public par un couloir obscur, éclairé nuit et jour d'un réverbère, où
+allaient et venaient les espions de tous les partis. On y parlait bas.
+
+La barre de la Convention a été plusieurs fois déplacée. Habituellement
+elle était à la droite du président.
+
+Aux deux extrémités se la salle, les deux cloisons verticales qui fermaient
+du côté droit et du coté gauche les demi-cercles concentriques de
+l'amphithéâtre laissaient entre elles et le mur deux couloirs étroits et
+profonds sur lesquels s'ouvraient deux sombres portes carrées. On entrait
+et on sortait par là.
+
+Les représentants entraient directement dans la salle par une porte donnant
+sur la terrasse des Feuillants.
+
+Cette salle, peu éclairée le jour par de pâles fenêtres, mal éclairée quand
+venait le crépuscule par des flambeaux livides, avait on ne sait quoi de
+nocturne. Ce demi-éclairage s'ajoutait aux ténèbres du soir; les séances
+aux lampes étaient lugubres. On ne se voyait pas; d'un bout de la salle à
+l'autre, de la droite à la gauche, des groupes de faces vagues
+s'insultaient. On se rencontrait sans se reconnaître. Un jour Laignelot,
+courant à la tribune, se heurte, dans le couloir de descente, à quelqu'un.
+--Pardon, Robespierre, dit-il.--Pour qui me prends-tu? répond une voix
+rauque.--Pardon, Marat, dit Laignelot.
+
+En bas, à droite et à gauche du président, deux tribunes étaient réservées;
+car, chose étrange, il y avait à la Convention des spectateurs privilégiés.
+Ces tribunes étaient, les seules qui eussent une draperie. Au milieu de
+l'architrave, deux glands d'or relevaient cette draperie. Les tribunes du
+peuple étaient nues.
+
+Tout cet ensemble était violent, sauvage, régulier. Le correct dans le
+farouche; c'est un peu toute la révolution. La salle de la Convention
+offrait le plus complet spécimen de ce que les artistes ont appelé depuis
+«l'architecture messidor». C'était massif et grêle. Les bâtisseurs de ce
+temps-là prenaient le symétrique pour le beau. Le dernier mot de la
+renaissance avait été dit sous Louis XV, et une réaction s'était faite. On
+avait poussé le noble jusqu'au fade, et la pureté jusqu'à l'ennui. La
+pruderie existe en architecture. Après les éblouissantes orgies de forme et
+de couleur du dix-huitième siècle, l'art s'était mis à la diète, et ne se
+permettait plus que la ligne droite. Ce genre de progrès aboutit à la
+laideur. L'art réduit au squelette, tel est le phénomène. C'est
+l'inconvénient de ces sortes de sagesses et d'abstinences; le style est si
+sobre qu'il devient maigre.
+
+Eu dehors de toute émotion politique, et à ne voir que l'architecture, un
+certain frisson se dégageait de cette salle. On se rappelait confusément
+l'ancien théâtre, les loges enguirlandées, le plafond d'azur et de pourpre,
+le lustre à facettes, les girandoles à reflets de diamants, les tentures
+gorge de pigeon, la profusion d'amours et de nymphes sur le rideau et sur
+les draperies, toute l'idylle royale et galante, peinte, sculptée et
+dorée, qui avait empli de son sourire ce lieu sévère, et l'on regardait
+partout autour de soi ces durs angles rectilignes, froids et tranchants
+comme l'acier; c'était quelque chose comme Boucher guillotiné par David.
+
+
+
+
+
+iv
+
+Qui voyait l'assemblée ne songeait plus à la salle. Qui voyait le drame ne
+pensait plus au théâtre. Rien de plus difforme et de plus sublime. Un tas
+de héros, un troupeau de lâches. Des faunes sur une montagne, des reptiles
+dans un marais. Là fourmillaient, se coudoyaient, se provoquaient, se
+menaçaient, luttaient et vivaient tous ces combattants qui sont aujourd'hui
+des fantômes.
+
+Dénombrement titanique.
+
+À droite, la Gironde, légion de penseurs; à gauche, la Montagne, troupe
+d'athlètes. D'un côté, Brissot, qui avait reçu les clefs de la Bastille;
+Barbaroux, auquel obéissaient les Marseillais; Kervélégan, qui avait sous
+la main le bataillon de Brest, caserné au faubourg Saint-Marceau; Gensonné,
+qui avait établi la suprématie des représentants sur les généraux; le fatal
+Guadet, auquel une nuit, aux Tuileries, la reine avait montré le dauphin
+endormi; Guadet baisa le front de l'enfant et fit tomber la tête du père;
+Salles, le dénonciateur chimérique des intimités de la Montagne avec
+l'Autriche; Sillery, le boiteux de la droite, comme Couthon était le
+cul-de-jatte de la gauche; Lause-Duperret, qui, traité de _scélérat_
+par un journaliste, l'invita à dîner en disant: «_Je sais que «scélérat
+veut simplement dire l'homme qui ne pense pas comme nous._»
+Banant-Saint-Étienne, qui avait commencé son almanach de 1790 par ce mot:
+_La révolution est finie_; Quinette, un de ceux qui précipitèrent
+Louis XVI; le janséniste Camus, qui rédigeait la constitution civile du
+clergé, croyait aux miracles du diacre Paris, et se prosternait toutes les
+nuits devant un christ de sept pieds de haut cloué au mur de sa chambre;
+Fauchet, un prêtre qui, avec Camille Desmoulins, avait fait le 14 juillet;
+Isnard, qui commit le crime de dire: _Paris sera détruit_, au moment
+même où Brunswick disait: _Paris sera brûlé_; Jacob Dupont, le premier
+qui cria: _Je suis athée_, et à qui Robespierre répondit:_L'athéisme
+est aristocratique_; Lanjuinais, dure, sagace et vaillante tête
+bretonne, Ducos, l'Euryale de Boyer-Fonfrède; Rebecqui, le Pylade de
+Barbaroux, Rebecqui donnait sa démission parce qu'on n'avait pas encore
+guillotiné Robespierre; Richaud, qui combattait la permanence des sections;
+Lasource, qui avait émis cet apophtegme meurtrier: _Malheur aux nations
+Reconnaissantes!_ et qui, au pied de l'échafaud, devait se contredire
+par cette fière parole jetée aux montagnards: _Nous mourons parce que le
+peuple dort, et vous mourrez parce que le peuple se réveillera_;
+Birotteau, qui fit décréter l'abolition de l'inviolabilité, fut ainsi, sans
+le savoir, le forgeron du couperet, et dressa l'échafaud pour lui-même;
+Charles Villette, qui abrita sa conscience sous cette protestation:
+_Je ne veux pas voter sous les couteaux_; Louvet, l'auteur de
+_Faublas_, qui devait finir libraire au Palais-Royal avec Lodoïska au
+comptoir; Mercier, l'auteur du _Tableau de Paris_, qui s'écriait:
+_Tous les rois ont senti sur leur nuque le 21 janvier_; Marec, qui
+avait pour souci «la faction des anciennes limites»; le journaliste Carra
+qui, au pied de l'échafaud, dit au bourreau: _Ça m'ennuie de mourir.
+J'aurais voulu voir la suite_; Vigée, qui s'intitulait grenadier dans le
+deuxième bataillon de Loire, et qui, menacé par les tribunes publiques,
+s'écriait: _Je demande qu'au premier murmure des tribunes, nous nous
+retirions tous, et marchions à Versailles le sabre à la main!_ Buzot,
+réservé à la mort de faim; Valazé, promis à son propre poignard; Condorcet,
+qui devait mourir à Bourg-la-Reine devenu Bourg-Egalité, dénoncé par
+l'Horace qu'il avait dans sa poche; Pétion, dont la destinée était d'être
+adoré par la foule en 1792 et dévoré par les loups en 1794; vingt autres
+encore, Pontécoulant, Marboz, Lidon, Saint-Martin, Dussaulx, traducteur de
+Juvénal, qui avait fait la campagne du Hanovre; Boilleau, Bertrand,
+Lesterp-Beauvais, Lesage, Gomaire, Gardien, Minvielle, Duplantier,
+Lacaze, Antiboul, et en tête un Barnave qu'on appelait Vergniaud.
+
+De l'autre côté, Antoine-Louis-Léon Florelle de Saint-Just, pâle, front
+bas, profil correct, oeil mystérieux, tristesse profonde, vingt-trois ans;
+Merlin de Thionville, que les allemands appelaient Feuer-Teufel, «le diable
+de feu»; Merlin de Douai, le coupable auteur de la loi des suspects;
+Soubrany, que le peuple de Paris, au premier prairial demanda pour général;
+l'ancien curé Lebon, tenant un sabre de la main qui avait jeté de l'eau
+bénite; Billaud-Varenne, qui entrevoyait la magistrature de l'avenir: pas
+de juges, des arbitres; Fabre d'Eglantine, qui eut une trouvaille
+charmante, le calendrier républicain, comme Rouget de Lisle eut une
+inspiration sublime, _la Marseillaise_, mais l'un et l'autre sans
+récidive; Manuel, le procureur de la Commune, qui avait dit: _Un roi mort
+n'est pas un homme de moins;_ Gonjon, qui était entré dans Tripstadt,
+dans Newtadt et dans Spire, et avait vu fuir l'armée prussienne; Lacroix,
+avocat changé en général, fait chevalier de Saint-Louis six jours avant le
+10 août; Fréron-Thersite, fils de Fréron-Zoile; Ruhl, l'inexorable
+fouilleur de l'armoire de fer, prédestiné au grand suicide républicain,
+devant se tuer le jour où mourrait la république; Fouché, âme de démon,
+face de cadavre; Camboulas, l'ami du père Duchêne, lequel disait à
+Guillotin: _Tu es du club des Feuillants, mais ta fille est du club des
+Jacobins;_ Jagot, qui à ceux qui plaignaient la nudité des prisonniers
+répondait: _Une prison est un habit de pierre;_ Javogues, l'effrayant
+déterreur des tombeaux de Saint-Denis; Osselin; proscripteur qui cachait
+chez lui une proscrite, madame Charry; Bentabole, qui, lorsqu'il présidait,
+faisait signe aux tribunes d'applaudir et de huer; le journaliste Robert,
+mari de mademoiselle de Kéralio, laquelle écrivait: _Ni Robespierre ni
+Marat ne viennent chez moi; Robespierre y viendra quand il voudra, Marat,
+Jamais;_ Garan-Coulon, qui avait fièrement demandé, quand l'Espagne
+était intervenue dans le procès de Louis XVI, que l'assemblée ne daignât
+pas lire la lettre d'un roi pour un roi; Grégoire, évêque digne d'abord de
+la primitive église, mais qui plus tard sous l'empire effaça le républicain
+Grégoire par le comte Grégoire; Amar, qui disait:_Toute la terre
+condamne Louis XVI. A qui donc appeler du jugement? Aux planètes;_
+Rouyer, qui s'était opposé, le 21 janvier, à ce qu'on tirât le canon du
+Pont-Neuf, disant: _Une tête de roi ne doit pas faire en tombant plus de
+bruit que la tête d'un autre homme;_ Chénier, frère d'André; Vadier, un
+de ceux qui posaient un pistolet sur la tribune; Tanis, qui disait à
+Momoro: _Je veux que Marat et Robespierre s'embrassent à ma table chez
+moi.--Où demeures-tu?--A Charenton.--Ailleurs, m'eût étonné_, disait
+Momoro; Legendre, qui fut le boucher de la révolution de France comme Pride
+avait été le boucher de la révolution d'Angleterre:--_Viens, que je
+T'assomme!_ criait-il à Lanjuinais. Et Lanjuinais répondait: _Fais
+d'abord décréter que je suis un bœuf_; Collot d'Herbois, ce lugubre
+comédien, ayant sur la face l'antique masque aux deux bouches qui disent
+Oui et Non, approuvant par l'une ce qu'il blâmait par l'autre, flétrissant
+Carrier à Nantes et déifiant Châlier à Lyon, envoyant Robespierre à
+l'échafaud et Marat au Panthéon; Génissieux, qui demandait la peine de mort
+contre quiconque aurait sur lui la médaille _Louis XVI martyrisé_;
+Léonard Bourdon, le maître d'école, qui avait offert sa maison au vieillard
+du Mont-Jura; Topsent, marin, Goupilleau, avocat, Laurent Lecointre,
+marchand, Duhem, médecin, Sergent, statuaire, David, peintre, Joseph
+Egalité, prince. D'autres encore; Lecointe-Puiraveau, qui demandait
+que Marat fût déclaré par décret «en état de démence»; Robert Lindet,
+l'inquiétant créateur de cette pieuvre dont la tête était le comité de
+sûreté générale et qui couvrait la France de vingt et un mille bras qu'on
+appelait les comités révolutionnaires; Leboeuf, sur qui Girey-Dupré, dans
+son _Noël des faux patriotes_, avait fait ce vers:
+
+Leboeuf vit Legendre et beugla.
+
+Thomas Paine, américain, et clément; Anacharsis Cloots, allemand, baron
+millionnaire, athée, hébertiste, candide; l'intègre Lebas, l'ami des
+Duplay; Rovère, un des rares hommes qui sont méchants pour la méchanceté,
+car l'art pour l'art existe plus qu'on ne croit; Charlier, qui voulait
+qu'on dît _vous_ aux aristocrates; Tallien, élégiaque et féroce, qui
+fera le 9 thermidor par amour; Cambacérès, procureur qui sera prince,
+Carrier, procureur qui sera tigre; Laplanche, qui s'écria un jour: _Je
+demande la priorité pour le canon d'alarme_; Thuriot, qui voulait le vote à
+haute voix des jurés du tribunal révolutionnaire; Bourdon de l'Oise, qui
+provoquait en duel Chambon, dénonçait Paine, et était dénoncé par Hébert;
+Fayau, qui proposait «l'envoi d'une armée incendiaire» dans la Vendée;
+Travot, qui le 15 avril fut presque un médiateur entre la Gironde et la
+Montagne; Vernier, qui demandait que les chefs girondins et les chefs
+montagnards allassent servir comme simples soldats; Rewbell, qui s'enferma
+dans Mayence; Bourbotte, qui eut son cheval tué sous lui à la prise de
+Saumur; Guimberteau, qui dirigea l'armée des Côtes de Cherbourg;
+Jard-Panvillier, qui dirigea l'armée des Côtes de la Rochelle;
+Lecarpentier, qui dirigea l'escadre de Cancale; Roberjot, qu'attendait le
+guet-apens de Rastadt; Prieur de la Marne, qui portait dans les camps sa
+vieille contre-épaulette de chef d'escadron; Levasseur de la Sarthe, qui,
+d'un mot, décidait Serrent, commandant du bataillon de Saint-Amand, à se
+faire tuer; Reverchon, Maure, Bernard de Saintes, Charles Richard,
+Lequinio, et au sommet de ce groupe un Mirabeau qu'on appelait Danton.
+
+En dehors de ces deux camps, et les tenant tous deux en respect, se
+dressait un homme, Robespierre.
+
+
+
+
+
+v
+
+Au-dessous se courbaient l'épouvante, qui peut être noble, et la peur, qui
+est basse. Sous les passions, sous les héroïsmes, sous les dévouements,
+sous les rages, la morne cohue des anonymes. Les bas-fonds de l'assemblée
+s'appelaient la Plaine. Il y avait là tout ce qui flotte; les hommes qui
+doutent, qui hésitent, qui reculent, qui ajournent, qui épient, chacun
+craignant quelqu'un. La Montagne, c'était une élite, la Gironde, c'était
+une élite: la Plaine, c'était la foule. La Plaine se résumait et se
+condensait en Sieyès.
+
+Sieyès, homme profond qui était devenu creux. Il s'était arrêté au
+tiers-état, et n'avait pu monter jusqu'au peuple. De certains esprits sont
+faits pour rester à mi-côte. Sieyès appelait tigre Robespierre qui
+l'appelait taupe. Ce métaphysicien avait abouti, non à la sagesse, mais à
+la prudence. Il était courtisan et non serviteur de la révolution. Il
+prenait une pelle et allait, avec le peuple, travailler au Champ de Mars,
+attelé à la même charrette qu'Alexandre de Beauharnais. Il conseillait
+l'énergie dont il n'usait point. Il disait aux Girondins: _Mettez le
+canon de votre parti_. Il y a les penseurs qui sont les lutteurs;
+ceux-là étaient, comme Condorcet, avec Vergniaud, ou, comme Camille
+Desmoulins, avec Danton. Il y a les penseurs qui veulent vivre, ceux-ci
+étaient avec Sieyès.
+
+Les cuves les plus généreuses ont leur lie. Au-dessous même de la Plaine,
+il y avait le marais. Stagnation hideuse laissant voir les transparences de
+l'égoïsme. Là grelottait l'attente muette des trembleurs. Rien de plus
+misérable. Tous les opprobres, et aucune honte; la colère latente; la
+révolte sous la servitude. Ils étaient cyniquement effrayés; ils avaient
+tous les courages de la lâcheté; ils préféraient la Gironde et
+choisissaient la Montagne; le dénoûment dépendait d'eux; ils versaient du
+côté qui réussissait; ils livraient Louis XVI à Vergniaud, Vergniaud à
+Danton, Danton à Robespierre, Robespierre à Tallien. Ils piloriaient Marat
+vivant et divinisaient Marat mort. Ils soutenaient tout jusqu'au jour où
+ils renversaient tout. Ils avaient l'instinct de la poussée décisive à
+donner à tout ce qui chancelle. À leurs yeux, comme ils s'étaient mis en
+service à la condition qu'on fût solide, chanceler, c'était les trahir. Ils
+étaient le nombre, ils étaient la force, ils étaient la peur. De là
+l'audace des turpitudes.
+
+De là le 31 mai, le 11 germinal, le 9 thermidor; tragédies nouées par les
+géants et dénouées par les nains.
+
+
+
+
+
+vi
+
+À ces hommes pleins de passions étaient mêlés les hommes pleins de songes.
+L'utopie était là sous toutes ses formes, sous sa forme belliqueuse qui
+admettait l'échafaud, et sous sa forme innocente qui abolissait la peine de
+mort; spectre du côté des trônes, ange du côté des peuples. En regard des
+esprits qui combattaient, il y avait les esprits qui couvaient. Les uns
+avaient dans la tête la guerre, les autres la paix; un cerveau, Carnot,
+enfantait quatorze armées; un autre cerveau, Jean Debry, méditait une
+fédération démocratique universelle. Parmi ces éloquences furieuses, parmi
+ces voix hurlantes et grondantes, il y avait des silences féconds. Lakanal
+se taisait, et combinait dans sa pensée l'éducation publique nationale;
+Lanthenas se taisait, et créait les écoles primaires; La Revellière-Lepeaux
+se taisait, et rêvait l'élévation de la philosophie à la dignité de
+religion. D'autres s'occupaient de questions de détail, plus petites et
+plus pratiques Guyton de Morveau étudiait l'assainissement des hôpitaux,
+Maire l'abolition des servitudes réelles, Jean-Bon-Saint-André la
+suppression de la prison pour dettes et de la contrainte par corps, Romme
+la proposition de Chappe, Duboë la mise en ordre des archives,
+Coren-Fustier la création du cabinet d'anatomie et du muséum d'histoire
+naturelle, Guyomard la navigation fluviale et le barrage de l'Escaut. L'art
+avait ses fanatiques et même ses monomanes; le 21 janvier, pendant que la
+tête de la monarchie tombait sur la place de la Révolution, Bézard,
+représentant de l'Oise, allait voir un tableau de Rubens trouvé dans un
+galetas de la rue Saint-Lazare. Artistes, orateurs, prophètes,
+hommes-colosses comme Danton, hommes-enfants, comme Cloots, gladiateurs et
+philosophes,tous allaient au même but, le progrès. Rien ne les
+déconcertait. La grandeur de la Convention fut de chercher la quantité de
+réel qui est dans ce que les hommes appellent l'impossible. A l'une de ses
+extrémités, Robespierre avait l'œil fixé sur le droit; à l'autre extrémité,
+Condorcet avait l'œil fixé sur le devoir.
+
+Condorcet était un homme de rêverie et de clarté; Robespierre était un
+homme d'exécution; et quelquefois, dans les crises finales des sociétés
+vieillies, exécution signifie extermination. Les révolutions ont deux
+versants, montée et descente, et portent étagées sur ces versants toutes
+les saisons, depuis la glace jusqu'aux fleurs. Chaque zone de ces versants
+produit les hommes qui conviennent à son climat, depuis ceux qui vivent
+dans le soleil jusqu'à ceux qui vivent dans la foudre.
+
+
+
+
+vii
+
+On se montrait le repli du couloir de gauche où Robespierre avait dit bas à
+l'oreille de Garat, l'ami de Clavière, ce mot redoutable: _Clavière a
+conspiré partout où il a respiré._ Dans ce même recoin, commode aux
+apartés et aux colères à demi-voix, Fabre d'Eglantine avait querellé Romme
+et lui avait reproché de défigurer son calendrier par le changement de
+_Fervidor_ en _Thermidor_. On se montrait l'angle où siégeaient,
+se touchant le coude, les sept représentants de la Haute-Garonne qui,
+appelés les premiers à prononcer leur verdict sur Louis XVI, avaient ainsi
+répondu l'un après l'autre: Mailhe: la mort.--Delmas: la mort.--Projean:
+la mort.--Calès: la mort:--Ayral: la mort.--Julien: la mort.--Desasey:
+la mort. Éternelle répercussion qui emplit toute l'histoire, et qui, depuis
+que la justice humaine existe, a toujours mis l'écho du sépulcre sur le mur
+du tribunal. On désignait du doigt, dans la tumultueuse mêlée des visages,
+tous ces hommes d'où était sorti le brouhaha des votes tragiques; Paganel,
+qui avait dit: _La mort. Un roi n'est utile que par sa mort_; Millaud,
+qui avait dit: _Aujourd'hui, si la mort n'existait pas, il faudrait
+L'inventer_; le vieux Raffron du Trouillet, qui avait dit: _La mort
+Vite_! Goupilleau, qui avait crié: _L'échafaud tout de suite. La
+lenteur aggrave la mort_; Sieyès, qui avait eu cette concision funèbre:
+_La mort_; Thuriot, qui avait rejeté l'appel au peuple proposé par
+Buzot: _Quoi! les assemblées primaires! quoi! quarante mille tribunaux!
+Procès sans terme. La tête de Louis XVI aurait le temps de blanchir avant
+de tomber_; Augustin-Bon Robespierre, qui, après son frère, s'était
+écrié: _Je ne connais point l'humanité qui égorge les peuples et qui
+pardonne aux despotes. La mort! Demander un sursis, c'est substituer à
+l'appel au peuple un appel aux tyrans_; Foussedoire, le remplaçant de
+Bernardin de Saint-Pierre, qui avait dit: _J'ai en horreur l'effusion du
+sang humain, mais le sang d'un roi n'est pas le sang d'un homme. La
+Mort_; Jean-Bon-Saint-André, qui avait dit: _Pas de peuple libre sans
+le tyran mort_; Lavicomterie, qui avait proclamé cette formule: _Tant
+que le tyran respire, la liberté étouffe. La mort_; Chateauneuf-Randon,
+qui avait jeté ce cri: _La mort de Louis le Dernier_! Guyardin, qui
+avait émis ce vœu: _Qu'on l'exécute Barrière Renversée_! la Barrière
+Renversée c'était la barrière du Trône; Tellier, qui avait dit: _Qu'on
+forge, pour tirer contre l'ennemi, un canon du calibre de la tête de Louis
+XVI_. Et les indulgents: Gentil, qui avait dit: _Je vote la réclusion.
+Faire un Charles Ier, c'est faire un Cromwell_; Bancal, qui avait dit:
+_L'exil. Je veux voir le premier roi de l'univers condamné à faire un
+métier pour gagner sa vie_; Albouys, qui avait dit: _Le bannissement.
+Que ce spectre vivant aille errer autour des trônes_; Zangiacomi, qui
+avait dit: _La détention. Gardons Capet vivant comme épouvantail_;
+Chaillon, qui avait dit: _Qu'il vive. Je ne veux pas faire un mort dont
+Rome fera un saint_. Pendant que ces sentences tombaient de ces lèvres
+sévères et, l'une après l'autre, se dispersaient dans l'histoire, dans les
+tribunes des femmes décolletées et parées comptaient les voix, une liste à
+la main, et piquaient des épingles sous chaque vote.
+
+Où est entrée la tragédie, l'horreur et la pitié restent.
+
+Voir la Convention, à quelque époque de son règne que ce fût, c'était
+revoir le jugement du dernier Capet; la légende du 21 janvier semblait
+mêlée à tous ses actes; la redoutable assemblée était pleine de ces
+haleines fatales qui avaient passé sur le vieux flambeau monarchique allumé
+depuis dix-huit siècles, et l'avaient éteint; le décisif procès de tous
+les rois dans un roi était comme le point de départ de la grande guerre
+qu'elle faisait au passé; quelle que fût la séance de la Convention à
+laquelle on assistât, on voyait s'y projeter l'ombre portée de l'échafaud
+de Louis XVI; les spectateurs se racontaient les uns aux autres la
+démission de Kersaint, la démission de Roland, Duchâtel le député des
+Deux-Sèvres, qui se fit apporter malade sur son lit, et, mourant, vota la
+vie, ce qui fit rire Marat; et l'on cherchait des yeux le représentant,
+oublié par l'histoire aujourd'hui, qui, après cette séance de trente-sept
+heures, tombé de lassitude et de sommeil sur son banc, et réveillé par
+l'huissier quand ce fut son tour de voter, entr'ouvrit les yeux, dit: _La
+Mort!_ et se rendormit.
+
+Au moment où ils condamnèrent à mort Louis XVI, Robespierre avait encore
+dix-huit mois à vivre, Danton quinze mois, Vergniaud neuf mois, Marat cinq
+mois et trois semaines, Lepelletier-Saint-Fargeau un jour. Court et
+terrible souffle des bouches humaines!
+
+
+
+
+viii
+
+Le peuple avait sur la Convention une fenêtre ouverte, les tribunes
+publiques, et, quand la fenêtre ne suffisait pas, il ouvrait la porte, et
+la rue entrait dans l'assemblée. Ces invasions de la foule dans ce sénat
+sont une des plus surprenantes visions de l'histoire. Habituellement, ces
+irruptions étaient cordiales. Le carrefour fraternisait avec la chaise
+curule. Mais c'est une cordialité redoutable que celle d'un peuple qui, un
+jour, en trois heures, avait pris les canons des Invalides et quarante
+mille fusils. A chaque instant, un défilé interrompait la séance; c'étaient
+des députations admises à la barre, des pétitions, des hommages, des
+offrandes. La pique d'honneur du faubourg Saint-Autoine entrait, portée par
+des femmes. Des anglais offraient vingt mille souliers aux pieds nus de nos
+soldats. «Le citoyen Arnoux, disait le _Moniteur_, curé d'Aubignan,
+commandant du bataillon de la Drôme, demande à marcher aux frontières, et
+que sa cure lui soit conservée.» Les délégués des sections arrivaient
+apportant sur des brancards des plats, des patènes, des calices, des
+ostensoirs, des monceaux d'or, d'argent et de vermeil, offerts à la patrie
+par cette multitude en haillons, et demandaient pour récompense la
+permission de danser la carmagnole devant la Convention. Chenard, Narbonne
+et Vallière venaient chanter des couplets en l'honneur de la Montagne. La
+section du Mont-Blanc apportait le buste de Lepelletier, et une femme
+posait un bonnet rouge sur la tête du président qui l'embrassait; «les
+citoyennes de la section du Mail» jetaient des fleurs «aux législateurs»;
+les «élèves de la patrie» venaient, musique en tête, remercier la
+Convention d'avoir «préparé la prospérité du siècle»; les femmes de la
+section des Gardes-Françaises offraient des roses; les femmes de la section
+des Champs-Élysées offraient une couronne de chêne; les femmes de la
+section du Temple venaient à la barre jurer _de ne s'unir qu'à de vrais
+Républicains_; la section de Molière présentait une médaille de Franklin
+qu'on suspendait, par décret, à la couronne de la statue de la Liberté; les
+enfants-trouvés, déclarés enfants de la république, défilaient, revêtus de
+l'uniforme national; les jeunes filles de la section de Quatre-vingt-douze
+arrivaient en longues robes blanches, et le lendemain le _Moniteur_
+contenait cette ligne: «Le président reçoit un bouquet des mains innocentes
+d'une jeune beauté.» Les orateurs saluaient les foules; parfois ils les
+flattaient; ils disaient à la multitude:--_Tu es infaillible, tu es
+irréprochable, tu es sublime_;--le peuple a un côté enfant, il aime
+ces sucreries. Quelquefois l'émeute traversait l'assemblée, y entrait
+furieuse et sortait apaisée comme le Rhône qui traverse le lac Léman, et
+qui est de fange en y entrant et d'azur en en sortant.
+
+Parfois c'était moins pacifique, et Henriot faisait apporter devant la
+porte des Tuileries des grils à rougir les boulets.
+
+
+
+ix
+
+En même temps qu'elle dégageait de la révolution, cette assemblée
+produisait de la civilisation. Fournaise, mais forge. Dans cette cuve où
+bouillonnait la terreur, le progrès fermentait. De ce chaos d'ombre et de
+cette tumultueuse fuite de nuages, sortaient d'immenses rayons de lumière
+parallèles aux lois éternelles. Rayons restés sur l'horizon, visibles à
+jamais dans le ciel des peuples, et qui sont l'un la justice, l'autre la
+tolérance, l'autre la bonté, l'autre la raison, l'autre la vérité, l'autre
+l'amour. La Convention promulguait ce grand axiome: _La liberté du citoyen
+finit où la liberté d'un autre citoyen commence_; ce qui résume en deux
+lignes toute la sociabilité humaine. Elle déclarait l'indigence sacrée;
+elle déclarait l'infirmité sacrée dans l'aveugle et dans le sourd-muet
+devenus pupilles de l'état, la maternité sacrée dans la fille-mère qu'elle
+consolait et relevait, l'enfance sacrée dans l'orphelin qu'elle faisait
+adopter par la patrie, l'innocence sacrée dans l'accusé acquitté qu'elle
+indemnisait. Elle flétrissait la traite des noirs, elle abolissait
+l'esclavage. Elle proclamait la solidarité civique. Elle décrétait
+l'instruction gratuite. Elle organisait l'éducation nationale par l'école
+normale à Paris, l'école centrale au chef-lieu, et l'école primaire dans la
+commune. Elle créait les conservatoires et les musées. Elle décrétait
+l'unité de code, l'unité de poids et de mesures, et l'unité de calcul par
+le système décimal. Elle fondait les finances de la France, et à la longue
+banqueroute monarchique elle faisait succéder le crédit public. Elle
+donnait à la circulation le télégraphe, à la vieillesse les hospices dotés,
+à la maladie les hôpitaux purifiés, à l'enseignement l'école polytechnique,
+à la science le bureau des longitudes, à l'esprit humain l'institut. En
+même temps que nationale, elle était cosmopolite. Des onze mille deux cent
+dix décrets qui sont sortis de la Convention, un tiers a un but politique,
+les deux tiers ont un but humain. Elle déclarait la morale universelle base
+de la société et la conscience universelle base de la loi. Et tout cela,
+servitude abolie, fraternité proclamée, humanité protégée, conscience
+humaine rectifiée, loi du travail transformée en droit et d'onéreuse
+devenue secourable, richesse nationale consolidée, enfance éclairée et
+assistée, lettres et sciences propagées, lumière allumée sur tous les
+sommets, aide à toutes les misères, promulgation de tous les principes, la
+Convention le faisait, ayant dans les entrailles cette hydre, la Vendée, et
+sur les épaules ce tas de tigres, les rois.
+
+
+
+
+x
+
+Lieu immense. Tous les types humains, inhumains et surhumains étaient là.
+Amas épique d'antagonismes. Guillotin évitant David, Bazire insultant
+Chabot, Guadet raillant Saint-Just, Vergniaud dédaignant Danton, Louvet
+attaquant Robespierre, Buzot dénonçant Egalité, Chambon flétrissant Pache,
+tous exécrant Marat. Et que de noms encore il faudrait enregistrer!
+Arnonville dit Bonnet-Rouge, parce qu'il ne siégeait qu'en bonnet phrygien,
+ami de Robespierre, et voulant «après Louis XVI, guillotiner Robespierre»
+par goût de l'équilibre; Massieu, collègue et ménechme de ce bon
+Lamourette, évêque fait pour laisser son nom à un baiser: Lehardy du
+Morbihan stigmatisant les prêtres de Bretagne; Barère, l'homme des
+majorités, qui présidait quand Louis XVI parut à la barre, et qui était à
+Paméla ce que Louvet était à Lodoïska; l'oratorien Daunou qui disait:
+_Gagnons du temps_; Dubois-Crancé, à l'oreille de qui se penchait
+Marat; le marquis de Chateauneuf, Laclos, Hérault de Séchelles qui reculait
+devant Henriot criant: _Canonniers, à vos pièces_! Julien, qui
+comparait la Montagne aux Thermopyles; Gamon, qui voulait une tribune
+publique réservée uniquement aux femmes; Laloy qui décerna les honneurs de
+la séance à l'évêque Gobel venant à la Convention déposer la mitre et
+coiffer le bonnet rouge; Lecomte, qui s'écriait: _C'est donc à qui se
+déprêtrisera! Féraud, dont Boissy-d'Anglas saluera la tête, laissant. à
+l'histoire cette question:--Boissy-d'Anglas a-t-il salué la tête,
+c'est-à-dire la victime, ou la pique, c'est-à-dire les assassins?
+--Les deux frères Duprat, l'un montagnard, l'autre girondin, qui se
+haïssaient comme les deux frères Chénier.
+
+Il s'est dit à cette tribune de ces vertigineuses paroles qui ont
+quelquefois à l'insu même de celui qui les prononce, l'accent fatidique des
+révolutions, et à la suite desquelles les faits matériels paraissent avoir
+brusquement on ne sait quoi de mécontent et de passionné, comme s'ils
+avaient mal pris les choses qu'on vient d'entendre. Ce qui se passe semble
+courroucé de ce qui se dit; les catastrophes surviennent furieuses et comme
+exaspérées par les paroles des hommes. Ainsi une voix dans la montagne
+suffit pour détacher l'avalanche. Un mot de trop peut être suivi d'un
+écroulement. Si l'on n'avait pas parlé, cela ne serait pas arrivé. On
+dirait parfois que les évènements sont irascibles.
+
+C'est de cette façon, c'est par le hasard d'un mot d'orateur mal compris
+qu'est tombée la tête de madame Elisabeth.
+
+A la Convention, l'intempérance de langage était de droit.
+
+Les menaces volaient et se croisaient dans la discussion comme les
+flammèches dans l'incendie.--PETION: Robespierre, venez au fait.
+--ROBESPIERRE: Le fait, c'est vous, Pétion, J'y viendrai, et vous le
+verrez.--UNE VOIX: Mort à Marat!--MARAT: Le jour où Marat mourra, il n'y
+aura plus de Paris, et le jour où Paris périra, il n'y aura plus de
+république.--Billaud-Varenne se lève et dit: Nous voulons...--Barère
+l'interrompt: Tu parles comme un roi.--Un autre jour, PHILIPPEAUX: Un
+membre a tiré l'épée contre moi.--AUDOIN: Président, rappelez à l'ordre
+l'assassin. Le Président: Attendez.--PANIS: Président, je vous rappelle à
+l'ordre moi.--On riait aussi, rudement.--LECOINTRE: Le curé de
+Chant-de-Bout se plaint de Fauchet son évêque, qui lui défend de se marier.
+--UNE VOIX: Je ne vois pas pourquoi Fauchet, qui a des maîtresses, veut
+empêcher les autres d'avoir des épouses.--UNE AUTRE VOIX: Prêtre, prends
+femme!--Les tribunes se mêlaient à la conversation. Elles tutoyaient
+l'assemblée. Un jour le représentant Ruamps monte à la tribune. Il avait
+une «hanche» beaucoup plus grosse que l'autre. Un des spectateurs lui cria:
+--Tourne ça du côté de la droite, puisque tu as une «joue» à la David!
+--Telles étaient les libertés que le peuple prenait avec la Convention. Une
+fois pourtant, dans le tumulte du 11 avril 1795, le président fit arrêter
+un interrupteur des tribunes.
+
+Un jour, cette séance a eu pour témoin le vieux Buonarotti, Robespierre
+prend la parole et parle deux heures. Regardant Danton tantôt fixement, ce
+qui était grave, tantôt obliquement, ce qui était pire. Il foudroie à bout
+portant. Il termine par une explosion indignée, pleine de mots funèbres:
+--On connaît les intrigants, on connaît les corrupteurs et les corrompus,
+on connaît les traîtres; ils sont dans cette assemblée. Ils nous entendent,
+nous les voyons et nous ne les quittons pas des yeux. Qu'ils regardent
+au-dessus de leur tête, et ils y verront le glaive de la loi. Qu'ils
+regardent dans leur conscience, et ils y verront leur infamie. Qu'ils
+prennent garde à eux.--Et, quand Robespierre a fini, Danton, la face au
+plafond, les yeux à demi fermés, un bras pendant par-dessus le dossier de
+son banc, se renverse en arrière, et on l'entend fredonner:
+
+Cadet Roussel fait des discours
+Qui ne sont pas longs quand ils sont courts.
+
+
+Les imprécations se donnaient la réplique.--Conspirateur!--Assassin!
+--Scélérat!--Factieux!--Modéré!--On se dénonçait au buste de Brutus qui
+était là. Apostrophes, injures, défis. Regards furieux d'un côté à l'autre.
+Poings montrés, pistolets entrevus, poignards à demi tirés. Enorme
+flamboiement de la tribune. Quelques-uns parlaient comme s'ils étaient
+adossés à la guillotine. Les têtes ondulaient, épouvantées et terribles.
+Montagnards, girondins, feuillants, modérantistes, terroristes, jacobins,
+cordeliers; dix-huit prêtres régicides.
+
+Tous ces hommes! tas de fumées poussées dans tous les sens.
+
+
+
+
+xi
+
+Esprits en proie au vent.
+
+Mais ce vent était un vent de prodige.
+
+Etre un membre de la Convention, c'était être une vague de l'océan. Et ceci
+était vrai des plus grands. La force d'impulsion venait d'en haut. Il y
+avait dans la Convention une volonté qui était celle de tous et n'était
+celle de personne. Cette volonté était une idée, idée indomptable et
+démesurée qui soufflait dans l'ombre du haut du ciel. Nous appelons cela la
+Révolution. Quand cette idée passait, elle abattait l'un et soulevait
+l'autre; elle emportait celui-ci en écume et brisait celui-là aux écueils.
+Cette idée savait où elle allait, et poussait le gouffre devant elle.
+Imputer la révolution aux hommes, c'est imputer la marée aux flots.
+
+La révolution est une action de l'Inconnu. Appelez-la bonne action ou
+mauvaise action, selon que vous aspirez à l'avenir ou au passé, mais
+laissez-la à celui qui l'a faite. Elle semble l'œuvre en commun des grands
+évènements et des grands individus mêlés, mais elle est en réalité la
+résultante des évènements. Les évènements dépensent, les hommes payent. Les
+évènements dictent, les hommes signent. Le 14 juillet est signé Camille
+Desmoulins, le 10 août est signé Danton, le 2 septembre est signé Marat, le
+21 septembre est signé Grégoire, le 21 janvier est signé Robespierre; mais
+Desmoulins, Danton, Marat, Grégoire et Robespierre ne sont que des
+greffiers. Le rédacteur énorme et sinistre de ces grandes pages a un nom,
+Dieu, et un masque, Destin. Robespierre croyait en Dieu. Certes!
+
+La révolution est une forme du phénomène immanent qui nous presse de toutes
+parts et que nous appelons la Nécessité.
+
+Devant cette mystérieuse complication de bienfaits et de souffrances se
+dresse le Pourquoi? de l'histoire.
+
+_Parce que_. Cette réponse de celui qui ne sait rien est aussi la réponse
+de celui qui sait tout.
+
+En présence de ces catastrophes climatériques qui dévastent et vivifient la
+civilisation, on hésite à juger le détail. Blâmer ou louer les hommes à
+cause du résultat, c'est presque comme si on louait ou blâmait les chiffres
+à cause du total. Ce qui doit passer passe, ce qui doit souffler souffle.
+La sérénité éternelle ne souffre pas de ces aquilons. Au-dessus des
+révolutions la vérité et la justice demeurent comme le ciel étoilé
+au-dessus des tempêtes.
+
+
+
+
+
+xii
+
+Telle était cette Convention démesurée; camp retranché du genre humain
+attaqué par toutes les ténèbres à la fois, feux nocturnes d'une armée
+d'idées assiégées, immense bivouac d'esprits sur un versant d'abîme. Rien
+dans l'histoire n'est comparable à ce groupe, à la fois sénat et populace,
+conclave et carrefour, aéropage et place publique, tribunal et accusé.
+
+La Convention a toujours ployé au vent: mais ce vent sortait de la bouche
+du peuple et était le souffle de Dieu.
+
+Et aujourd'hui, après quatre-vingts ans écoulés, chaque fois que devant la
+pensée d'un homme, quel qu'il soit, historien ou philosophe, la Convention
+apparaît, cet homme s'arrête et médite. Impossible de ne pas être attentif
+à ce grand passage d'ombres.
+
+
+
+
+
+II. MARAT DANS LA COULISSE
+
+Comme il l'avait annoncé à Simonne Evrard, Marat, le lendemain de la
+rencontre de la rue du Paon, alla à la Convention.
+
+Il y avait à la Convention un marquis maratiste, Louis de Montaut, celui
+qui plus tard offrit à la Convention une pendule décimale surmontée du
+buste de Marat.
+
+Au moment où Marat entrait, Chabot venait de s'approcher de Montaut.
+
+--Ci-devant..., dit-il.
+
+Montaut leva les yeux.
+
+--Pourquoi m'appelles-tu ci-devant?
+
+--Parce que tu l'es.
+
+--Moi?
+
+--Puisque tu étais marquis.
+
+--Jamais.
+
+--Bah!
+
+--Mon père était soldat, mon grand-père était tisserand.
+
+--Qu'est-ce que tu nous chantes là, Montaut?
+
+--Je ne m'appelle pas Montaut.
+
+--Comment donc t'appelles-tu?
+
+--Je m'appelle Maribon.
+
+--Au fait, dit Chabot, cela m'est égal.
+
+Et il ajouta entre ses dents:
+
+--C'est à qui ne sera pas marquis.
+
+Marat s'était arrêté dans le couloir de gauche et regardait Montaut et
+Chabot.
+
+Toutes les fois que Marat entrait, il y avait une rumeur; mais loin de lui.
+Autour de lui on se taisait. Marat n'y prenait pas garde. Il dédaignait le
+«coassement du marais».
+
+Dans la pénombre des bancs obscurs d'en bas. Coupé de l'Oise, Prunelle,
+Villars, évêque, qui plus tard fut membre de l'Académie française,
+Boutroue, Petit, Plaichard, Bonet, Thibaudeau, Valdruche, se le montraient
+du doigt.
+
+--Tiens! Marat!
+
+--Il n'est donc pas malade?
+
+--Si, puisqu'il est en robe de chambre.
+
+--En robe de chambre?
+
+--Pardieu oui!
+
+--Il se permet tout!
+
+--Il ose venir ainsi à la Convention!
+
+--Puisqu'un jour il y est venu coiffé de lauriers, il peut bien y venir en
+robe de chambre!
+
+--Face de cuivre et dents de vert-de-gris.
+
+--Sa robe de chambre paraît neuve.
+
+--En quoi est-elle?
+
+--En reps.
+
+--Rayé.
+
+--Regardez donc les revers.
+
+--Ils sont en peau.
+
+--De tigre.
+
+--Non, d'hermine.
+
+--Fausse.
+
+--Et il a des bas!
+
+--C'est étrange.
+
+--Et des souliers à boucles.
+
+--D'argent!
+
+--Voilà ce que les sabots de Camboulas ne lui pardonneront pas.
+
+Sur d'autres bancs on affectait de ne pas voir Marat. On causait d'autre
+chose. Santhonax abordait Dussaulx.
+
+--Vous savez, Dussaulx?
+
+--Quoi?
+
+--Le ci-devant comte de Brienne?
+
+--Qui était à la Force avec le ci-devant duc de Villeroy?
+
+--Oui.
+
+--Je les ai connus tous les deux. Eh bien?
+
+--Ils avaient si grand'peur qu'ils saluaient tous les bonnets rouges de
+tous les guichetiers, et qu'un jour ils ont refusé de jouer une partie de
+piquet parce qu'on leur présentait un jeu de cartes à rois et à reines.
+
+--Eh bien?
+
+--On les a guillotinés hier.
+
+--Tous les deux?
+
+--Tous les deux.
+
+--En somme, comment avaient-ils été dans la prison?
+
+--Lâches.
+
+--Et comment ont-ils été sur l'échafaud?
+
+--Intrépides.
+
+Et Dussaulx jetait cette exclamation:
+
+--Mourir est plus facile que vivre.
+
+Barère était en train de lire un rapport: il s'agissait de la Vendée. Neuf
+cents hommes du Morbihan étaient partis avec du canon pour secourir Nantes.
+Redon était menacé par les paysans. Paimboeuf était attaqué. Une station
+navale croisait à Maindrin pour empêcher les descentes. Depuis Ingrande
+jusqu'à Maure, toute la rive gauche de la Loire était hérissée de batteries
+royalistes. Trois mille paysans étaient maîtres de Pornic. Ils criaient
+_Vivent les Anglais!_ Une lettre de Santerre à la Convention, que Barère
+lisait, se terminait ainsi: «Sept mille paysans ont attaqué Vannes. Nous
+les avons repoussés, et ils ont laissé dans nos mains quatre canons...»
+
+--Et combien de prisonniers? interrompit une voix.
+
+Barère continua...--Post-scriptum de la lettre: «Nous n'avons pas de
+prisonniers, parce que nous n'en faisons plus[1].»
+
+[Footnote 1: _Moniteur_, t. XIX, p. 81.]
+
+Marat toujours immobile n'écoutait pas, il était comme absorbé par une
+préoccupation sévère.
+
+Il tenait dans sa main et froissait entre ses doigts un papier sur lequel
+quelqu'un qui l'eût déplié eût pu lire ces lignes, qui étaient de
+l'écriture de Momoro et qui étaient probablement une réponse à une question
+posée par Marat:
+
+«--Il n'y a rien à faire contre l'omnipotence des commissaires délégués,
+surtout contre les délégués du Comité de salut public. Génissieux a eu beau
+dire dans la séance du 6 mai: «_Chaque commissaire est plus qu'un
+Roi_», cela n'y fait rien. Ils ont pouvoir de vie et de mort. Massade à
+Angers, Trullard à Saint-Amand, Nyon près du général Marcé, Parrein à
+l'armée des Sables, Millier à l'armée de Niort, sont tout-puissants. Le
+club des Jacobins a été jusqu'à nommer Parrein général de brigade. Les
+circonstances absolvent tout. Un délégué du Comité de salut public tient en
+échec un général en chef.»
+
+Marat acheva de froisser le papier, le mit dans sa poche, et s'avança
+lentement vers Montaut et Chabot qui continuaient à causer et qui ne
+l'avaient pas vu entrer.
+
+Chabot disait:
+
+--Maribon ou Montaut, écoute ceci: je sors du comité de salut public.
+
+--Et qu'y fait-on?
+
+--On y donne un noble à garder à un prêtre.
+
+--Ah!
+
+--Un noble comme toi...
+
+--Je ne suis pas noble, dit Montaut.
+
+--A un prêtre...
+
+--Comme toi.
+
+--Je ne suis pas prêtre, dit Chabot.
+
+Tous deux se mirent à rire.
+
+--Précise l'anecdote, repartit Montaut.
+
+Voici ce que c'est. Un prêtre appelé Cimourdain est délégué avec pleins
+pouvoirs près d'un vicomte nommé Gauvain; ce vicomte commande la colonne
+expéditionnaire de l'armée des Côtes. Il s'agit d'empêcher le noble de
+tricher et le prêtre de trahir.
+
+--C'est bien simple, répondit Montaut. Il n'y a qu'à mettre la mort dans
+l'aventure.
+
+--Je viens pour cela, dit Marat.
+
+Ils levèrent la tête.
+
+--Bonjour, Marat, dit Chabot, tu assistes rarement à nos séances.
+
+--Mon médecin me commande les bains, répondit Marat.
+
+--Il faut se défier des bains, reprit Chabot; Sénèque est mort dans un
+bain.
+
+Marat sourit:
+
+--Chabot, il n'y a pas ici de Néron.
+
+--Il y a toi, dit une voix rude.
+
+C'était Danton qui passait et qui montait à son banc.
+
+Marat ne se retourna pas.
+
+Il pencha sa tête entre les deux visages de Montaut et de Chabot.
+
+--Ecoutez. Je viens pour une chose sérieuse. Il faut qu'un de nous trois
+propose aujourd'hui un projet de décret à la Convention.
+
+--Pas moi, dit Montaut; on ne m'écoute pas, je suis marquis.
+
+--Moi, dit Chabot, on ne m'écoute pas, je suis capucin.
+
+--Et moi, dit Marat, on ne m'écoute pas, je suis Marat.
+
+Il y eut entre eux un silence.
+
+Marat préoccupé n'était pas aisé à interroger. Montaut pourtant hasarda une
+question.
+
+--Marat, quel est le décret que tu désires?
+
+--Un décret qui punisse de mort tout chef militaire qui fait évader un
+rebelle prisonnier.
+
+Chabot intervint.
+
+--Ce décret existe. On a voté cela fin avril.
+
+--Alors c'est comme s'il n'existait pas, dit Marat. Partout, dans toute la
+Vendée, c'est à qui fera évader les prisonniers, et l'asile est impuni.
+
+--Marat, c'est que le décret est en désuétude.
+
+--Chabot, il faut le remettre en vigueur.
+
+--Sans doute.
+
+--Et pour cela parler à la Convention.
+
+--Marat, la Convention n'est pas nécessaire; le comité de salut public
+suffit.
+
+--Le but est atteint, ajouta Montaut, si le comité de salut public fait
+placarder le décret dans toutes les communes de la Vendée, et fait deux ou
+trois bons exemples.
+
+--Sur les grandes têtes, reprit Chabot. Sur les généraux.
+
+Marat grommela:--En effet, cela suffira.
+
+--Marat, repartit Chabot, va toi-même dire cela au comité de salut public.
+
+Marat le regarda entre les deux yeux, ce qui n'était pas agréable, même
+pour Chabot.
+
+--Chabot, dit-il, le comité de salut public, c'est chez Robespierre. Je ne
+vais pas chez Robespierre.
+
+--J'irai, moi, dit Montaut.
+
+--Bien, dit Marat.
+
+Le lendemain était expédié dans toutes les directions un ordre du comité de
+salut public enjoignant d'afficher dans les villes et villages de Vendée et
+de faire exécuter strictement le décret portant peine de mort contre toute
+connivence dans les évasions de brigands et d'insurgés prisonniers.
+
+Ce décret n'était qu'un premier pas. La Convention devait aller plus loin
+encore. Quelques mois après, le 11 brumaire au 11 novembre 1795, à propos
+de Laval qui avait ouvert ses portes aux Vendéens fugitifs, elle décréta
+que toute ville qui donnerait asile aux rebelles serait démolie et
+détruite.
+
+De leur côté, les princes de l'Europe, dans le manifeste du duc de
+Brunswick, inspiré par les émigrés et rédigé par le marquis de Linnon,
+intendant du duc d'Orléans, avaient déclaré que tout français pris les
+armes à la main serait fusillé, et que, si un cheveu tombait de la tête du
+roi, Paris serait rasé.
+
+Sauvagerie contre barbarie.
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+EN VENDÉE
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+LA VENDÉE
+
+
+
+
+
+I. LES FORÊTS
+
+Il y avait alors en Bretagne sept forêts horribles. La Vendée, c'est la
+révolte-prêtre. Cette révolte a eu pour auxiliaire la forêt. Les ténèbres
+s'entr'aident.
+
+Les sept forêts-Noires de Bretagne étaient la forêt de Fougères qui barre
+le passage entre Dol et Avranches; la forêt de Princé qui a huit lieues de
+tour; la forêt de Paimpont, pleine de ravines et de ruisseaux, presque
+inaccessible du côté de Baignon, avec une retraite facile sur Concornet qui
+était un bourg royaliste; la forêt de Rennes d'où l'on entendait le tocsin
+des paroisses républicaines, toujours nombreuses près des villes; c'est là
+que Puysaye perdit Focard; la forêt de Machecoul qui avait Charette pour
+bête fauve; la forêt de la Garnache qui était aux La Trémoille, aux Gauvain
+et aux Rohan; la forêt de Brocéliande qui était aux fées.
+
+Un gentilhomme en Bretagne avait le titre de _seigneur des Sept-Forêts_.
+C'était le vicomte de Fontenay, prince breton.
+
+Car le prince breton existait, distinct du prince français. Les Rohan
+étaient princes bretons. Garnier de Saintes, dans son rapport à la
+Convention, 13 nivôse an II, qualifie ainsi le prince de Talmont: «Ce Capet
+des brigands, souverain du Maine et de la Normandie.»
+
+L'histoire des forêts bretonnes, de 1792 à 1800 pourrait être faite à part,
+et elle se mêlerait de la vaste aventure de la Vendée comme une légende.
+
+L'histoire a sa vérité, la légende a la sienne. La vérité légendaire est
+d'une autre nature que la vérité historique. La vérité légendaire, c'est
+l'invention ayant pour résultat la réalité. Du reste, l'histoire et la
+légende ont le même but, peindre sous l'homme momentané l'homme éternel.
+
+La Vendée ne peut être complètement expliquée que si la légende complète
+l'histoire; il faut l'histoire pour l'ensemble et la légende pour le
+détail.
+
+Disons que la Vendée en vaut la peine. La Vendée est un prodige.
+
+Cette Guerre des Ignorants, si stupide et si splendide, abominable et
+magnifique, a désolé et enorgueilli la France. La Vendée est une plaie qui
+est une gloire.
+
+A de certaines heures la société humaine a ses énigmes, énigmes qui pour
+les sages se résolvent en lumière et pour les ignorants en obscurité, en
+violence et en barbarie. Le philosophe hésite à accuser. Il tient compte du
+trouble que produisent les problèmes. Les problèmes ne passent point
+sans jeter au-dessous d'eux une ombre comme les nuages.
+
+Si l'on veut comprendre la Vendée, qu'on se figure cet antagonisme, d'un
+côté la révolution française, de l'autre le paysan breton. En face de ces
+évènements incomparables, menace immense de tous les bienfaits à la fois,
+accès de colère de la civilisation, excès du progrès furieux, amélioration
+démesurée et inintelligible, qu'on place ce sauvage grave et singulier, cet
+homme à l'œil clair et aux longs cheveux, vivant de lait et de châtaignes,
+borné à son toit de chaume, à sa haie et à son fossé, distinguant chaque
+hameau du voisinage au son de la cloche, ne se servant de l'eau que pour
+boire, ayant sur le dos une veste de cuir avec des arabesques de soie,
+inculte et brodé, tatouant ses habits, comme ses ancêtres les celtes
+avaient tatoué leurs visages, respectant son maître dans son bourreau,
+Parlant une langue morte, ce qui est faire habiter une tombe à sa pensée,
+piquant ses bœufs, aiguisant sa faulx, sarclant son blé noir, pétrissant sa
+galette de sarrasin, vénérant sa charrue d'abord, sa grand'mère ensuite,
+croyant à la sainte Vierge et à la Dame blanche, dévot à l'autel et aussi à
+la haute pierre mystérieuse debout au milieu de la lande, laboureur dans la
+plaine, pêcheur sur la côte, braconnier dans le hallier, aimant ses rois,
+ses seigneurs, ses prêtres, ses poux: pensif, immobile souvent des heures
+entières sur la grande grève déserte, sombre écouteur de la mer.
+
+
+Et qu'on se demande si cet aveugle pouvait accepter cette clarté.
+
+
+
+
+II. LES HOMMES
+
+Le paysan a deux points d'appui: le champ qui le nourrit, le bois qui le
+cache.
+
+Ce qu'étaient les forêts bretonnes, on se le figurerait difficilement;
+c'étaient des villes. Rien de plus sourd, de plus muet et de plus sauvage
+que ces inextricables enchevêtrements d'épines et de branchages, ces vastes
+broussailles étaient des gîtes d'immobilité et de silence; pas de solitude
+d'apparence plus morte et plus sépulcrale; si l'on eût pu, subitement et
+d'un seul coup pareil à l'éclair, couper les arbres, on eût brusquement vu
+dans cette ombre un fourmillement d'hommes.
+
+Des puits ronds et étroits, masqués au dehors par des le couvercles de
+pierre et de branches, verticaux, puis horizontaux, s'élargissant sous
+terre en entonnoir, et aboutissant à des chambres ténébreuses, voilà ce que
+Cambyse trouva en Egypte et ce que Westermann trouva en Bretagne; là
+c'était dans le désert, ici c'était dans la forêt; dans les caves d'Egypte
+il y avait des morts, dans les caves de Bretagne il y avait des vivants.
+Une des plus sauvages clairières du bois de Misdon, toute perforée de
+galeries et de cellules où allait et venait un peuple mystérieux,
+s'appelait «la Grande ville». Une autre clairière non moins déserte en
+dessus et non moins habitée en dessous, s'appelait «la Place royale».
+
+Cette vie souterraine était immémoriale en Bretagne. De tout temps l'homme
+y avait été en fuite devant l'homme. De là les tanières de reptiles
+creusées sous les racines des arbres. Cela datait des druides, et
+quelques-unes de ces cryptes étaient aussi anciennes que les dolmens. Les
+larves de la légende et les monstres de l'histoire, tout avait passé sur ce
+noir pays. Teutatès, César, Noël, Néomène, Geoffroy d'Angleterre,
+Alain-gant-de-fer, Pierre Mauclair, la maison française de Blois, la maison
+anglaise de Montfort, les rois et les ducs, les neuf barons de Bretagne,
+les juges des Grands-Jours, les comtes de Nantes querellant les comtes de
+Rennes, les routiers, les malandrins, les grandes compagnies, René II,
+vicomte de Rohan, les gouverneurs pour le roi, le «bon duc de Chaulnes»
+branchant les paysans sous les fenêtres de madame de Sévigné, au quinzième
+siècle les boucheries seigneuriales, au seizième et au dix-septième siècles
+les guerres de religion, au dix-huitième siècle les trente mille chiens
+dressés à chasser aux hommes; sous ce piétinement effroyable le peuple
+avait pris le parti de disparaître. Tour à tour les troglodytes pour
+échapper aux celtes, les celtes pour échapper aux romains, les bretons pour
+échapper aux normands, les huguenots pour échapper aux catholiques, les
+contrebandiers pour échapper aux gabelous, s'étaient réfugiés d'abord dans
+les forêts, puis sous la terre. Ressource des bêtes. C'est là que la
+tyrannie réduit les nations. Depuis deux mille ans, le despotisme sous
+toutes ses espèces, la conquête, la féodalité, le fanatisme, le fisc,
+traquaient cette misérable Bretagne éperdue, sorte de battue inexorable qui
+ne cessait sous une forme que pour recommencer sous l'autre. Les hommes se
+terraient.
+
+
+L'épouvante, qui est une sorte de colère, était toute prête dans les âmes,
+et les tanières étaient toutes prêtes dans les bois, quand la république
+française éclata. La Bretagne se révolta, se trouvant opprimée par cette
+délivrance de force. Méprise habituelle aux esclaves.
+
+
+
+
+III. CONNIVENCE DES HOMMES ET DES FORÊTS
+
+Les tragiques forêts bretonnes reprirent leur vieux rôle et furent
+servantes et complices de cette rébellion, comme elles l'avaient été de
+toutes les autres.
+
+Le sous-sol de telle forêt était une sorte de madrépore percé et traversé
+en tous sens par une voirie inconnue de sapes, de cellules et de galeries.
+Chacune de ces cellules aveugles abritait cinq ou six hommes. La difficulté
+était d'y respirer. On a de certains chiffres étranges qui font comprendre
+cette puissante organisation de la vaste émeute paysanne.
+En Ille-et-Vilaine, dans la forêt du Pertre, asile du de Talmont, on
+n'entendait pas un souffle, on ne trouvait pas une trace humaine, et il y
+avait six mille hommes avec Focard; en Morbihan, dans la forêt de Meulac,
+on ne voyait personne, et il avait huit mille hommes. Ces deux forêts, le
+Pertre et Meulac, ne comptent pourtant pas parmi les grandes forêts
+bretonnes. Si l'on marchait là-dessus, c'était terrible. Ces halliers
+hypocrites, pleins de combattants tapis dans une sorte de labyrinthe
+sous-jacent, étaient comme d'énormes éponges obscures d'où, sous la
+pression de ce pied gigantesque, la révolution, jaillissait la guerre
+civile.
+
+Des bataillons invisibles guettaient. Ces armées ignorées serpentaient sous
+les armées républicaines, sortaient de terre tout à coup et y rentraient,
+bondissaient innombrables et s'évanouissaient, douées d'ubiquité et de
+dispersion, avalanche puis poussière, colosses ayant le don de
+rapetissement, géants pour combattre, nains pour disparaître. Des jaguars
+ayant des mœurs de taupes.
+
+Il n'y avait pas que les forêts, il y avait les bois. De même qu'au-dessous
+des cités il y a les villages, au-dessous des forêts il y avait les
+broussailles. Les forêts se reliaient entre elles par le dédale, partout
+épars, des bois. Les anciens châteaux qui étaient des forteresses, les
+hameaux qui étaient des camps, les fermes qui étaient des enclos faits
+d'embûches et de pièges, les métairies, ravinées de fossés et palissadées
+d'arbres, étaient les mailles de ce filet où se prirent les armées
+républicaines.
+
+Cet ensemble était ce qu'on appelait le Bocage.
+
+Il y avait le bois de Misdon, au centre duquel était un étang, et qui était
+à Jean Chouan; il y avait le bois de Gennes qui était à Taillefer; il y
+avait le bois de la Huisserie qui était à Gouge-le-Bruant; le bois de la
+Charnie qui était à Courtillé-le-Bâtard, dit l'Apôtre saint Paul, chef du
+camp de la Vache-Noire; le bois de Burgault qui était à cet énigmatique
+Monsieur Jacques, réservé à une fin mystérieuse dans le souterrain de
+Juvardeil; il y avait le bois de Charreau où Pimousse et Petit-Prince,
+attaqués par la garnison de Châteauneuf, allaient prendre à bras-le-corps
+dans les rangs républicains des grenadiers qu'ils rapportaient prisonniers;
+le bois de la Heureuserie, témoin de la déroute du poste de Longue-Faye; le
+bois de l'Aulne d'où l'on épiait la route entre Rennes et Laval; le bois de
+la Gravelle qu'un prince de la Trémoille avait gagné eu jouant à la boule;
+le bois de Lorges dans les Côtes-du-Nord, où Charles de Boishardy régna
+après Bernard de Villeneuve; le bois de Bagnard près Foutenay, où Lescure
+offrit le combat à Chalbos qui, étant un contre cinq, l'accepta; le bois de
+la Durondais que se disputèrent jadis Alain le Redru et Hérispoux, fils de
+Charles le Chauve; le bois de Croqueloup, sur la lisière de cette lande où
+Coquereau tondait les prisonniers; le bois de la Croix-Bataille qui assista
+aux insultes homériques de Jambe-d'Argent à Morière et de Morière à
+Jambe-d'Argent; le bois de la Saudraie que nous avons vu fouiller par un
+bataillon de Paris. Bien d'autres encore.
+
+Dans plusieurs de ces forêts et de ces bois, il n'y avait pas seulement des
+villages souterrains groupés autour du terrier du chef; mais il y avait
+encore de véritables hameaux de huttes basses cachés sous les arbres, et si
+nombreux que parfois la forêt en était remplie. Souvent les fumées les
+trahissaient. Deux de ces hameaux du bois de Misdon sont restés célèbres,
+Lorrière, près de Létang, et, du côté de Saint-Ouen-les-Toits, le groupe de
+cabanes appelé la Rue-de-Bau.
+
+Les femmes vivaient dans les huttes et les hommes dans les cryptes. Ils
+utilisaient pour cette guerre les galeries des fées et les vieilles sapes
+celtiques. On apportait à manger aux hommes enfouis. Il y en eut qui,
+oubliés, moururent de faim. C'étaient d'ailleurs des maladroits qui
+n'avaient pas su rouvrir leurs puits. Habituellement le couvercle fait
+de mousse et de branches était si artistement façonné, qu'impossible à
+distinguer du dehors dans l'herbe. Il était très facile à ouvrir et à
+fermer du dedans. Ces repaires étaient creusés avec soin. On allait jeter à
+quelque étang voisin la terre qu'on ôtait du puits. La paroi intérieure et
+le sol étaient tapissés de fougère et de mousse. Ils appelaient ce réduit
+«la loge». On était bien là, à cela près qu'on était sans jour, sans feu,
+sans pain et sans air.
+
+Remonter sans précaution parmi les vivants et se déterrer hors de propos
+était grave. On pouvait se trouver entre les jambes d'une armée en marche.
+Bois redoutables; pièges à doubles trappes. Les bleus n'osaient entrer, les
+blancs n'osaient sortir.
+
+
+
+
+IV. LEUR VIE SOUS TERRE
+
+Les hommes dans ces caves de bêtes s'ennuyaient. La nuit, quelquefois, à
+tout risque, ils sortaient et s'en allaient danser sur la lande voisine. Ou
+bien ils priaient pour tuer le temps. _Tout le jour_, dit Bourdoiseau,
+_Jean Chouan nous faisait chapeletter_.
+
+Il était presque impossible, la saison venue, d'empêcher ceux du Bas-Maine
+de sortir pour se rendre à la Fête de la Gerbe. Quelques-uns avaient des
+idées à eux. Denys, dit Tranche-Montagne, se déguisait en femme pour aller
+à la comédie à Laval; puis il rentrait dans son trou.
+
+Brusquement ils allaient se faire tuer, quittant le cachot pour le
+sépulcre.
+
+Quelquefois ils soulevaient le couvercle de leur fosse, et ils écoutaient
+si l'on se battait au loin; ils suivaient de l'oreille le combat. Le feu
+des républicains était régulier, le feu des royalistes était éparpillé;
+ceci les guidait. Si les feux de peloton cessaient subitement, c'était
+signe que les royalistes avaient le dessous; si les feux saccadés
+continuaient et s'enfonçaient à l'horizon, c'était signe qu'ils avaient le
+dessus. Les blancs poursuivaient toujours: les bleus jamais, ayant le pays
+contre eux.
+
+Ces belligérants souterrains étaient admirablement renseignés. Bien de plus
+rapide que leurs communications, rien de plus mystérieux. Ils avaient rompu
+tous les ponts, ils avaient démonté toutes les charrettes, et ils
+trouvaient moyen de tout se dire et de s'avertir de tout. Des relais
+d'émissaires étaient établis de forêt à forêt, de village à village, de
+ferme à ferme, de chaumière à chaumière, de buisson à buisson.
+
+Tel paysan qui avait l'air stupide passait portant des dépêches dans son
+bâton, qui était creux.
+
+Un ancien constituant, Boétidoux, leur fournissait, pour aller et venir
+d'un bout à l'autre de la Bretagne, des passeports républicains nouveau
+modèle, avec les noms en blanc, dont ce traître avait des liasses. Il était
+impossible de les surprendre. _Des secrets livres_, dit Puysaye à
+_plus de quatre cent mille individus ont été religieusement gardés_.
+
+Il semblait, que ce quadrilatère fermé au sud par la ligne des Sables à
+Thouars, à l'est par la ligne de Thouars à Saumur et par la rivière de
+Thoué, au nord par la Loire et à l'ouest par l'Océan, eût un même appareil
+nerveux, et qu'un point de ce sol ne pût tressaillir sans que tout
+s'ébranlât. En un clin d'oeil on était informé de Noirmoutier à Luçon, et
+le camp de la Loué savait ce que faisait le camp de la Croix-Morineau. Ou
+eût dit que les oiseaux s'en mêlaient. Hoche écrivait, 7 messidor, an III:
+_On croirait qu'ils ont des télégraphes_.
+
+C'étaient des clans, comme eu Ecosse. Chaque paroisse avait son capitaine.
+Cette guerre, mon père l'a faite, et j'en puis parler.
+
+
+
+
+V. LEUR VIE EN GUERRE
+
+Beaucoup n'avaient que des piques. Les bonnes carabines de chasse
+abondaient. Pas de plus adroits tireurs que les braconniers du Bocage et
+les contrebandiers du Loroux.
+
+C'étaient des combattants étranges, affreux et intrépides. Le décret de la
+levée de trois cent mille hommes avait fait sonner le tocsin dans six
+cents villages. Le pétillement de l'incendie éclata sur tous les points à
+la fois. Le Poitou et l'Anjou firent explosion le même jour. Disons qu'un
+premier grondement s'était fait entendre dès 1792, le 8 juillet, un mois
+avant le 10 août, sur la lande de Kerbader. Alain Redeler, aujourd'hui
+ignoré, fut le précurseur de La Rochejaquelein et de Jean Chouan. Les
+royalistes forçaient, sous peine de mort, tous les hommes valides à
+marcher. Ils réquisitionnaient les attelages, les chariots, les vivres.
+Tout de suite, Sapinaud eut trois mille soldats. Cathelineau dix mille,
+Stofflet vingt mille, et Charette fut maître de Noirmoutier. Le vicomte de
+Scépeaux remua le Haut-Anjou, le chevalier de Dieuzie l'Entre-Vilaine-et-
+Loire, Tristan-l'Hermite le Bas-Maine, le barbier Gaston la ville de
+Guéménée, et l'abbé Bernier tout le reste. Pour soulever ces multitudes,
+peu de chose suffisait. On plaçait dans le tabernacle d'un curé
+assermenté, d'un _prêtre jureur_, comme ils disaient, un gros chat noir
+qui sautait brusquement dehors pendant la messe--_C'est le diable!_
+criaient les paysans, et tout un canton s'insurgeait. Un souffle de feu
+sortait des confessionnaux. Pour assaillir les bleds et pour franchir les
+ravins, ils avaient leur long bâton de quinze pieds de long, _la ferte_,
+arme de combat et de fuite. Au plus fort des mêlées, quand les paysans
+attaquaient les carrés républicains, s'ils rencontraient sur le champ de
+combat une croix ou une chapelle, tous tombaient, à genoux et disaient
+leur prière sous la mitraille; le rosaire fini, ceux qui restaient se
+relevaient et se ruaient sur l'ennemi. Quels géants, hélas! Ils
+chargeaient leur fusil en courant; c'était leur talent. On leur faisait
+accroire ce qu'on voulait: les prêtres leur montraient d'autres prêtres
+dont ils avaient rougi le cou avec une ficelle serrée, et leur disaient:
+_Ce sont des guillotinés ressuscités._ Ils avaient leurs accès de
+chevalerie; ils honorèrent Fresque, un porte-drapeau républicain qui
+s'était fait sabrer sans lâcher son drapeau. Ces paysans raillaient; ils
+appelaient les prêtres mariés républicains des _sans-calottes devenus
+sans-culottes_. Ils commencèrent par avoir peur des canons; puis ils se
+jetèrent dessus avec des bâtons, et ils en prirent. Ils prirent d'abord un
+beau canon de bronze qu'ils baptisèrent _le Missionnaire_: puis un autre
+qui datait des guerres catholiques et où étaient gravées les armes de
+Richelieu et une figure de la Vierge; ils l'appelèrent _Marie-Jeanne_.
+Quand ils perdirent Fontenay, ils perdirent Marie-Jeanne, autour de
+laquelle tombèrent sans broncher six cents paysans; puis ils reprirent
+Fontenay afin de reprendre Marie-Jeanne, et ils la ramenèrent sous le
+drapeau fleurdelysé en la couvrant de fleurs et en la faisant baiser aux
+femmes qui passaient. Mais deux canons, c'était peu. Stofflet avait pris
+Marie-Jeanne; Cathelineau, jaloux, partit de Pin-en-Mauge, donna l'assaut
+à Jallais, et prit un troisième canon; Forest attaqua Saint-Florent et eu
+prit un quatrième. Deux autres capitaines, Chouppes et Saint-Pol, firent
+mieux: ils figurèrent des canons par des troncs d'arbres coupés, et des
+canonniers par des mannequins, et avec cette artillerie, dont ils riaient
+vaillamment, ils firent reculer les bleus à Mareuil. C'était là leur
+grande époque. Plus tard, quand Chalbos mit en déroute La Marsonnière, les
+paysans laissèrent derrière eux sur le champ de bataille déshonoré trente-
+deux canons aux armes d'Angleterre. L'Angleterre alors payait les princes
+français, et l'on envoyait «des fonds à monseigneur, écrivait Nantiat le
+10 mai 1794, parce qu'on a dit à M. Pitt que cela était décent». Mélinet,
+dans un rapport du 31 mars, dit: «Le cri des rebelles est _Vivent les
+Anglais!_» Les paysans s'attardaient à piller. Ces dévots étaient des
+voleurs. Les sauvages ont des vices. C'est par là que les prend plus tard
+la civilisation. Puysaye dit, tome II, page 187: «J'ai préservé plusieurs
+fois le bourg de Pélan du pillage.» Et plus loin, page 454, il se prive
+d'entrer à Montfort: «Je fis un circuit pour éviter le pillage des maisons
+des jacobins.» Ils détroussèrent Chollet; ils mirent à sac Challans. Après
+avoir manqué Granville, ils pillèrent Ville-Dieu. Ils appelaient _masse
+jacobine_ ceux des campagnards qui s'étaient ralliés aux bleus, et ils les
+exterminaient plus que les autres. Ils aimaient le carnage comme des
+soldats et le massacre comme des brigands. Fusiller les «patauds», c'est-
+à-dire les bourgeois, leur plaisait; ils appelaient cela «se décarêmer». A
+Fontenay, un de leurs prêtres, le curé Barbotin, abattit un vieillard d'un
+coup de sabre. A Saint-Germain-sur-Ille, un de leurs capitaines,
+gentilhomme, tua d'un coup de fusil le procureur de la commune et lui prit
+sa montre. A Machecoul, ils mirent les républicains en coupe réglée, à
+trente par jour; cela dura cinq semaines; chaque chaîne de trente
+s'appelait «le chapelet». On adossait la chaîne à une fosse creusée et
+l'on fusillait; les fusillés tombaient dans la fosse parfois vivants; on
+les enterrait tout de même. Nous avons revu ces mœurs. Joubert, président
+du district, eut les poings sciés. Ils mettaient aux prisonniers bleus des
+menottes coupantes, forgées exprès. Ils les assommaient sur les places
+publiques en sonnant l'hallali. Charette, qui signait: _Fraternité; le
+chevalier Charrette_, et qui avait pour coiffure, comme Marat, un mouchoir
+noué sur les sourcils, brûla la ville de Pornic et les habitants dans les
+maisons. Pendant ce temps-là, Carrier était épouvantable. La terreur
+répliquait à la terreur. L'insurgé breton avait presque la figure de
+l'insurgé grec, veste courte, fusil en bandoulière, jambières, larges
+braies pareilles à la fustanelle; le gars ressemblait au klephte. Henri de
+La Rochejaquelein, à vingt et un ans, partait pour cette guerre avec un
+bâton et une paire de pistolets. L'armée vendéenne comptait cent
+cinquante-quatre divisions. Ils faisaient des sièges en règle; ils tinrent
+trois jours Bressuire bloquée. Dix mille paysans, un vendredi saint,
+canonnèrent la ville des Sables à boulets rouges. Il leur arriva de
+détruire en un seul jour quatorze cantonnements républicains, de Montigné
+à Courbeveilles. À Thouars, sur la haute muraille, on entendait ce
+dialogue superbe entre La Rochejaquelein et un gars:--Carle!--Me voilà.--
+Tes épaules que je monte dessus.--Faites.--Ton fusil.--Prenez.--Et La
+Rochejaquelein sauta dans la ville, et l'on prit sans échelles ces tours
+qu'avait assiégées Duguesclin. Ils préféraient une cartouche à un louis
+d'or. Ils pleuraient quand ils perdaient de vue leur clocher. Fuir leur
+semblait simple; alors les chefs criaient: _Jetez vos sabots, gardez vos
+Fusils!_ Quand les munitions manquaient, ils disaient leur chapelet et
+allaient prendre de la poudre dans les caissons de l'artillerie
+républicaine; plus tard d'Elbée en demanda aux anglais. Quand l'ennemi
+approchait, s'ils avaient des blessés, ils les cachaient dans les blés ou
+dans les fougères vierges, et, l'affaire finie, venaient les reprendre.
+D'uniformes point. Leurs vêtements se délabraient. Paysans et
+gentilshommes s'habillaient des premiers haillons venus. Roger Mouliniers
+portait un turban et un dolman pris au magasin de costumes du théâtre de
+la Flèche; Le chevalier de Beauvilliers avait une robe de procureur et un
+chapeau de femme par-dessus un bonnet de laine. Tous portaient l'écharpe
+et la ceinture blanches; les grades se distinguaient par le noeud.
+Stofflet avait un noeud rouge; La Rochejaquelein avait un noeud noir;
+Wimpfen, demi-girondin, qui du reste ne sortit pas de Normandie, portait
+le brassard des carabots de Caen. Ils avaient dans leurs rangs des femmes,
+madame de Lescure, qui fut plus tard madame de La Rochejaquelein; Thérèse
+de Mollien, maitresse de La Rouarie, laquelle brûla la liste des chefs de
+paroisse; madame de La Rochefoucauld, belle, jeune, le sabre à la main,
+ralliant les paysans au pied de la grosse tour du chàteau du Puy-Rousseau,
+et cette Antoinette Adams, dite le chevalier Adams, si vaillante que,
+prise, on la fusilla, mais debout, par respect. Ce temps épique était
+cruel. On était des furieux. Madame de Lescure faisait exprès marcher son
+cheval sur les républicains gisant hors de combat: _morts_, dit-elle:
+blessés, peut-être. Quelquefois les hommes trahirent, les femmes jamais.
+Madeleine Fleury, du Théâtre-Français; passa de La Rouarie à Marat, mais
+par amour. Les capitaines étaient souvent aussi ignorants que les soldats;
+M. de Sapinaud ne savait pas l'orthographe, il écrivait: «nous _orions_ de
+notre _cauté._» Les chefs s'entre-haïssaient; les capitaines du marais
+criaient: _A bas ceux du pays haut!_ Leur cavalerie était peu nombreuse et
+difficile à former. Puysaye écrit: _Tel homme qui me donne gaîment ses
+deux fils devient froid si je lui demande un de ses Chevaux._ Fertes,
+fourches, faulx, fusils vieux et neufs, couteaux de braconnage, broches
+gourdins ferrés et cloutés, c'étaient là leurs armes; quelques-uns
+portaient en sautoir une croix faite de deux os de mort. Ils attaquaient à
+grands cris, surgissaient subitement de partout, des bois, des collines,
+des cépées, des chemins creux, s'égaillaient, c'est-à-dire faisaient le
+croissant, tuaient, exterminaient, foudroyaient et se dissipaient. Quand
+ils traversaient un bourg républicain, ils coupaient l'arbre de la
+liberté, le brûlaient, et dansaient en rond autour du feu. Toutes leurs
+allures étaient nocturnes. Règle du vendéen: être toujours inattendu. Ils
+faisaient quinze lieues en silence, sans courber une herbe sur leur
+passage. Le soir venu, après avoir fixé, entre chefs et en conseil de
+guerre, le lieu où le lendemain matin ils surprendraient les postes
+républicains, ils chargeaient leurs fusils, marmottaient leur prière,
+ôtaient leurs sabots, et filaient en longues colonnes, à travers les bois,
+pieds nus sur la bruyère et sur la mousse, sans un bruit, sans un mot,
+sans un souffle. Marche de chats dans les ténèbres.
+
+
+
+
+
+VI. L'AME DE LA TERRE PASSE DANS L'HOMME
+
+La Vendée insurgée ne peut être évaluée à moins de cinq cent mille hommes,
+femmes et enfants. Un demi-million de combattants, c'est le chiffre donné
+par Tuffin de la Rouarie.
+
+Les fédéralistes aidaient; la Vendée eut pour complice la Gironde. La
+Lozère envoyait au Bocage trente mille hommes. Huit départements se
+coalisaient, cinq en Bretagne, trois en Normandie. Evreux, qui fraternisait
+avec Caen, se faisait représenter dans la rébellion par Chaumont, son
+maire, et Gardembas, notable. Buzot, Gorsas et Barbaroux à Caen, Brissot à
+Mondins, Chassan à Lyon, Rabant-Saint-Etienne à Nîmes, Meillan et Duchâtel
+en Bretagne, toutes ces bouches soufflaient sur la fournaise.
+
+Il y a en deux Vendées: la grande, qui faisait la guerre des forêts, la
+petite, qui faisait la guerre des buissons; là est la nuance qui sépare
+Charette de Jean Chouan. La petite Vendée était naïve, la grande était
+corrompue; la petite valait mieux. Charette fut fait marquis,
+lieutenant-général des armées du roi, et grand-croix de Saint-Louis; Jean
+Chouan resta Jean Chouan. Charette confine au bandit, Jean Chouan au
+paladin.
+
+Quant à ces chefs magnanimes: Bonchamp, Leseure, La Rochejaquelein, ils se
+trompèrent. La grande armée catholique a été un effort insensé; le désastre
+devait suivre. Se figure-t-on une tempête paysanne attaquant Paris, une
+coalition de villages assiégeant le Panthéon, une meute de noëls et
+d'oremus aboyant autour de _la Marseillaise_, la cohue des sabots se
+ruant sur la légion des esprits? Le Mans et Savenay châtièrent cette folie.
+Passer la Loire était impossible à la Vendée. Elle pouvait tout, excepté
+cette enjambée. La guerre civile ne conquiert point. Passer le Rhin
+complète César et augmente Napoléon; passer la Loire tue La Rochejaquelein.
+La vraie Vendée, c'est la Vendée chez elle; là elle est plus
+qu'invulnérable, elle est insaisissable. Le vendéen chez lui est
+contrebandier, laboureur, soldat, pâtre, braconnier, franc-tireur,
+chevrier, sonneur de cloches, paysan, espion, assassin, sacristain, bête
+des bois.
+
+La Rochejaquelein n'est qu'Achille, Jean Chouan est Protée.
+
+La Vendée a avorté. D'autres révoltes ont réussi, la Suisse par exemple. Il
+y a cette différence entre l'insurgé de montagne comme le suisse et
+l'insurgé de forêt comme le vendéen, que, presque toujours, fatale
+influence du milieu, l'un se bat pour un idéal, et l'autre pour des
+préjugés. L'un plane, l'autre rampe. L'un combat pour l'humanité, l'autre
+pour la solitude; l'un veut la liberté, l'autre veut l'isolement; l'un
+défend la commune, l'autre la paroisse. Communes! communes! criaient les
+héros de Morat. L'un a affaire aux précipices, l'autre aux fondrières; l'un
+est l'homme des torrents et des écumes, l'autre est l'homme des flaques
+stagnantes d'où sort la fièvre; l'un a sur la tête l'azur, l'autre une
+broussaille; l'un est sur une cime, l'autre est dans une ombre.
+
+L'éducation n'est point la même, faite par les sommets ou par les
+bas-fonds.
+
+La montagne est une citadelle, la forêt est une embuscade; l'une inspire
+l'audace, l'autre le piège. L'antiquité plaçait les dieux sur les faites et
+les satyres dans les halliers. Le satyre c'est le sauvage; demi-homme,
+demi-bête. Les pays libres ont des Apennins, des Alpes, des Pyrénées, un
+Olympe. Le Parnasse est un mont. Le mont Blanc était le colossal auxiliaire
+de Guillaume Tell; au fond et au-dessus des immenses luttes des esprits
+contre la nuit qui emplissent les poèmes de l'Inde, on apertçoit
+l'Himalaya. La Grèce, l'Espagne, l'Italie, l'Helvétie, ont pour figure la
+montagne; la Cimmérie, Germanie ou Bretagne, a le bois. La forêt est
+barbare.
+
+La configuration du sol conseille à l'homme beaucoup d'actions. Elle est
+complice, plus qu'on ne croit. En présence de certains paysages féroces, on
+est tenté d'exonérer l'homme et d'incriminer la création; on sent une
+sourde provocation de la nature; le désert est parfois malsain à la
+conscience, surtout à la conscience peu éclairée: la conscience peut être
+géante, cela fait Socrate et Jésus; elle peut être naine, cela fait Attrée
+et Judas. La conscience petite est vite reptile; les futaies
+crépusculaires, les ronces, les épines, les marais sous les branches, sont
+une fatale fréquentation pour elle; elle subit là la mystérieuse
+infiltration des persuasions mauvaises. Les illusions d'optique, les
+mirages inexpliqués, les effarements d'heure ou de lieu jettent l'homme
+dans une sorte d'effroi, demi-religieux, demi-bestial, qui engendre, en
+temps ordinaires, la superstition, et dans les époques violentes, la
+brutalité. Les hallucinations tiennent la torche qui éclaire le chemin du
+meurtre. Il y a du vertige dans le brigand. La prodigieuse nature a un
+double sens qui éblouit les grands esprits et aveugle les âmes fauves.
+Quand l'homme est ignorant, quand le désert est visionnaire, l'obscurité de
+la solitude s'ajoute à l'obscurité de l'intelligence; de là dans l'homme
+des ouvertures d'abîmes. De certains rochers, de certains ravins, de
+certains taillis, de certaines claires-voies farouches du soir à travers
+les arbres, poussent l'homme aux actions folles et atroces. On pourrait
+presque dire qu'il y a des lieux scélérats.
+
+Que de choses tragiques a vues la sombre colline qui est entre Baignon et
+Plélan!
+
+Les vastes horizons conduisent l'âme aux idées générales; les horizons
+circonscrits engendrent les idées partielles; ce qui condamne quelquefois
+de grands coeurs à être de petits esprits; témoin Jean Chouan.
+
+Les idées générales haïes par les idées partielles, c'est là la lutte même
+du progrès.
+
+Pays, Patrie, ces deux mots résument toute la guerre de Vendée; querelle de
+l'idée locale contre l'idée universelle. Paysans contre patriotes.
+
+
+
+
+VII. LA VENDÉE A FINI LA BRETAGNE
+
+La Bretagne est une vieille rebelle. Toutes les fois qu'elle s'était
+révoltée pendant deux mille ans, elle avait eu raison; la dernière fois,
+elle a eu tort. Et pourtant au fond, contre la révolution comme contre la
+monarchie, contre les représentants en mission comme contre les gouverneurs
+ducs et pairs, contre la planche aux assignats comme contre la ferme des
+gabelles, quels que fussent les personnages combattant. Nicolas Rapin,
+François de La Noue, le capitaine Pluviaut et la dame de la Garnache, ou
+Stofflet, Coquereau et Lechandelier de Pierreville, sous M. de Rohan contre
+le roi et sous M. de La Rochejaquelein pour le roi, c'était toujours la
+même guerre que la Bretagne faisait, la guerre de l'esprit local contre
+l'esprit central.
+
+Ces antiques provinces étaient un étang; courir répugnait à cette eau
+dormante; le vent qui soufflait ne les vivifiait pas, il les irritait.
+Finisterre; c'était là que finissait la France, que le champ donné à
+l'homme se terminait et que la marche des générations s'arrêtait. Halte!
+criait l'océan à la terre et la barbarie à la civilisation. Toutes les fois
+que le centre, Paris, donne une impulsion, que cette impulsion vienne de la
+royauté ou de la république, qu'elle soit dans le sens du despotisme ou
+dans le sens de la liberté, c'est une nouveauté, et la Bretagne se hérisse.
+Laissez-nous tranquilles. Qu'est-ce qu'on nous veut? Le Marais prend sa
+fourche, le Bocage prend sa carabine. Toutes nos tentatives, notre
+initiative en législation et en éducation, nos encyclopédies, nos
+philosophies, nos génies, nos gloires, viennent échouer devant le Houroux;
+le tocsin de Bazouges menace la révolution française, la lande du Faon
+s'insurge contre nos orageuses places publiques, et la cloche du
+Haut-des-Prés déclare la guerre à la Tour du Louvre.
+
+Surdité terrible.
+
+L'insurrection vendéenne est un lugubre malentendu.
+
+Échauffourée colossale, chicane de titans, rébellion démesurée, destinée à
+ne laisser à l'histoire qu'un mot, la Vendée, mot illustre et noir; se
+suicidant pour des absents, dévouée à l'égoïsme, passant son temps à faire
+à la lâcheté l'offre d'une immense bravoure; sans calcul, sans stratégie,
+sans tactique, sans plan, sans but, sans chef, sans responsabilité;
+montrant à quel point la volonté peut être l'impuissance; chevaleresque et
+sauvage; l'absurdité en rut, bâtissant contre la lumière un garde-fou de
+ténèbres; l'ignorance faisant à la vérité, à la justice, au droit, à la
+raison, à la délivrance, une longue résistance bête et superbe; l'épouvante
+de huit années, le ravage de quatorze départements, la dévastation des
+champs, l'écrasement des moissons, l'incendie des villages, la ruine des
+villes, le pillage des maisons, le massacre des femmes et des enfants, la
+torche dans les chaumes, l'épée dans les coeurs, l'effroi de la
+civilisation, l'espérance de M. Pitt; telle fut cette guerre, essai
+inconscient de parricide.
+
+En somme, en démontrant la nécessité de trouer dans tous les sens la
+vieille ombre bretonne et de percer cette broussaille de toutes les flèches
+de la lumière à la fois, la Vendée a servi le progrès. Les catastrophes ont
+une sombre façon d'arranger les choses.
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+LES TROIS ENFANTS
+
+
+
+
+I. _PLUS QUAM CIVILIA BELLA_
+
+L'été de 1792 avait été très pluvieux; l'été de 1793 fut très chaud. Par
+suite de la guerre civile, il n'y avait, pour ainsi dire plus de chemins en
+Bretagne. On y voyageait pourtant, grâce à la beauté de l'été. La meilleure
+route est une terre sèche.
+
+A la fin d'une sereine journée de juillet, une heure environ après le
+soleil couché, un homme à cheval, qui venait du côté d'Avranches, s'arrêta
+devant la petite auberge dite la Croix-Branchard, qui était à l'entrée de
+Pontorson, et dont l'enseigne portait cette inscription qu'on y lisait
+encore il y a quelques années: _Bon cidre à depoteyer._ Il avait fait chaud
+tout le jour, mais le vent commençait à souffler.
+
+Ce voyageur était enveloppé d'un ample manteau qui couvrait la croupe de
+son cheval. Il portait un large chapeau avec cocarde tricolore, ce qui
+n'était point sans hardiesse dans ce pays de haies et de coups de fusil où
+une cocarde était une cible. Le manteau noué au cou s'écartait pour laisser
+les bras libres, et dessous on pouvait entrevoir une ceinture tricolore et
+deux pommeaux de pistolets sortant de la ceinture. Un sabre qui pendait
+dépassait le manteau.
+
+Au bruit du cheval qui s'arrêtait, la porte de l'auberge s'ouvrit, et
+l'aubergiste parut, une lanterne à la main. C'était l'heure intermédiaire;
+il faisait jour sur la route et nuit dans la maison.
+
+L'hôte regarda la cocarde.
+
+--Citoyen, dit-il, vous arrêtez-vous ici?
+
+--Non.
+
+--Où donc allez-vous?
+
+--A Dol.
+
+--En ce cas, retournez à Avranches ou restez à Pontorson.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'on se bat à Dol.
+
+--Ah! dit le cavalier.
+
+Et il reprit:
+
+--Donnez l'avoine à mon cheval.
+
+L'hôte apporta l'auge, y vida un sac d'avoine, et débrida le cheval qui se
+mit souffler et à manger.
+
+Le dialogue continua.
+
+--Citoyen, est-ce un cheval de réquisition?
+
+--Non.
+
+--Il est à vous?
+
+--Oui. Je l'ai acheté et payé.
+
+--D'où venez-vous?
+
+--De Paris.
+
+--Pas directement?
+
+--Non.
+
+--Je crois bien, les routes sont interceptées. Mais la poste marche encore.
+
+--Jusqu'à Alençon. J'ai quitté la poste là.
+
+--Ah! il n'y aura bientôt plus de postes en France. Il n'y a plus de
+chevaux. Un cheval de trois cents francs se paye six cents francs, et les
+fourrages sont hors de prix. J'ai été maître de poste et me voilà
+gargotier. Sur treize cent treize maîtres de poste qu'il y avait, deux
+cents ont donné leur démission. Citoyen, vous avez voyagé d'après le
+nouveau tarif?
+
+--Du premier mai. Oui.
+
+--Vingt sous par poste dans la voiture, douze sous dans le cabriolet, cinq
+sous dans le fourgon. C'est à Alençon que vous avez acheté ce cheval?
+
+--Oui.
+
+--Vous avez marché aujourd'hui toute la journée?
+
+--Depuis l'aube.
+
+--Et hier?
+
+--Et avant-hier.
+
+--Je vois cela. Vous êtes venu par Domfront et Mortain.
+
+--Et Avranches.
+
+--Croyez-moi, reposez-sous, citoyen. Vous devez être fatigué, votre cheval
+l'est.
+
+--Les chevaux ont droit à la fatigue, les hommes non.
+
+Le regard de l'hôte se fixa de nouveau sur le voyageur. C'était une figure
+grave, calme et sévère, encadrée de cheveux gris.
+
+L'hôtelier jeta un coup d'oeil sur la route qui était déserte à perte de
+vue, et dit:
+
+--Et vous voyagez seul comme cela?
+
+--J'ai une escorte.
+
+--Où ça?
+
+--Mon sabre et mes pistolets.
+
+L'aubergiste alla chercher un seau d'eau et fit boire le cheval, et,
+pendant que le cheval buvait, l'hôte considérait le voyageur et se disait
+en lui-même:--C'est égal, il a l'air d'un prêtre.
+
+Le cavalier reprit:
+
+--Vous dites qu'on se bat à Dol?
+
+--Oui. Ça doit commencer dans ce moment-ci.
+
+--Qui est-ce qui se bat?
+
+--Un ci-devant contre un ci-devant.
+
+--Vous dites?
+
+--Je dis qu'un ci-devant qui est pour la république se bat contre un
+ci-devant qui est pour le roi.
+
+--Mais il n'y a plus de roi.
+
+--Il y a le petit. Et le curieux, c'est que les deux ci-devant sont deux
+parents.
+
+Le cavalier écoutait attentivement. L'aubergiste poursuivit:
+
+--L'un est jeune, l'autre est vieux. C'est le petit-neveu qui se bat
+contre le grand-oncle. L'oncle est royaliste, le neveu est patriote.
+L'oncle commande les blancs, le neveu commande les bleus. Ah! ils ne se
+feront pas quartier, allez. C'est une guerre à mort.
+
+--A mort?
+
+--Oui, citoyen. Tenez, voulez-vous voir les politesses qu'ils se jettent à
+la tête? Ceci est une affiche que le vieux trouve moyen de faire placarder
+partout, sur toutes les maisons et sur tous les arbres, et qu'il a fait
+coller jusque sur ma porte.
+
+L'hôte approcha sa lanterne d'un carré de papier appliqué sur un des
+battants de sa porte, et, comme l'affiche était en très gros caractères, le
+cavalier, du haut de son cheval, put lire:
+
+«--Le marquis de Lantenac a l'honneur d'informer son petit-neveu, monsieur
+le vicomte Gauvain, que, si monsieur le marquis a la bonne fortune de se
+saisir de sa personne, il fera bellement arquebuser monsieur le vicomte.»
+
+--Et, poursuivit l'hôtelier, voici la réponse.
+
+Il se retourna, et éclaira de sa lanterne une autre affiche placée en
+regard de la première sur l'autre battant de la porte. Le voyageur lut:
+
+«--Gauvain prévient Lantenac que s'il le prend il le fera fusiller.»
+
+--Hier, dit l'hôte, le premier placard a été collé sur ma porte, et ce
+matin le second. La réplique ne s'est pas fait attendre.
+
+Le voyageur, à demi-voix, et comme se parlant à lui-même, prononça ces
+quelques mots, que l'aubergiste entendit sans trop les comprendre:
+
+--Oui, c'est plus que la guerre dans la patrie, c'est la guerre dans la
+famille. Il le faut, et c'est bien. Les grands rajeunissements des peuples
+sont à ce prix.
+
+Et le voyageur portant la main à son chapeau, l'œil fixé sur la deuxième
+affiche, la salua.
+
+L'hôte continua:
+
+--Voyez-vous, citoyen, voici l'affaire. Dans les villes et dans les gros
+bourgs nous sommes pour la révolution, dans la campagne ils sont contre;
+autant dire dans les villes on est français et dans les villages on est
+breton. C'est une guerre de bourgeois à pays. Ils nous appellent patauds,
+nous les appelons rustauds. Les nobles et les prêtres sont avec eux.
+
+
+--Pas tous, interrompit le cavalier.
+
+--Sans doute, citoyen, puisque nous avons ici un vicomte contre un marquis.
+
+Et il ajouta à part lui:
+
+--Et que je crois bien que je parle à un prêtre.
+
+Le cavalier continua:
+
+--Et lequel des deux l'emporte?
+
+--Jusqu'à présent, le vicomte. Mais il a de la peine. Le vieux est rude.
+Ces gens-là, c'est la famille Gauvain, des nobles d'ici. C'est une famille
+à deux branches; il y a la grande branche dont le chef s'appelle le marquis
+de Lantenac, et la petite branche dont le chef s'appelle le vicomte
+Gauvain. Aujourd'hui les deux branches se battent. Cela ne se voit pas chez
+les arbres, mais cela se voit chez les hommes. Ce marquis de Lantenac est
+tout-puissant en Bretagne; pour les paysans, c'est un prince. Le jour de
+son débarquement, il a eu tout de suite huit mille hommes; en une semaine
+trois cents paroisses ont été soulevées. S'il avait pu prendre un coin de
+la côte, les Anglais débarquaient. Heureusement ce Gauvain s'est trouvé là,
+qui est son petit-neveu, drôle d'aventure. Il est commandant républicain,
+et il a rembarré son grand-oncle. Et puis le bonheur a voulu que ce
+Lantenac, en arrivant et en massacrant une masse de prisonniers, ait fait
+fusiller deux femmes, dont une avait trois enfants qui étaient adoptés par
+un bataillon de Paris. Alors cela a fait un bataillon terrible. Il
+s'appelle le bataillon du Bonnet-Rouge. Il n'en reste pas beaucoup de ces
+parisiens-là, mais ce sont de furieuses bayonnettes. Ils ont été incorporés
+dans la colonne du commandant Gauvain. Rien ne leur résiste. Ils veulent
+venger les femmes et ravoir les enfants. On ne sait pas ce que le vieux en
+a fait, de ces petits. C'est ce qui enrage les grenadiers de Paris.
+Supposez que ces enfants n'y soient pas mêlés, cette guerre-là ne serait
+pas ce qu'elle est. Le vicomte est un bon et brave jeune homme. Mais le
+vieux est un effroyable marquis. Les paysans appellent ça la guerre de
+saint Michel contre Belzébuth. Vous savez peut-être que saint Michel est un
+ange du pays. Il a une montagne à lui au milieu de la mer dans la baie. Il
+passe pour avoir fait tomber le démon et pour l'avoir enterré sous une
+autre montagne qui est près d'ici, et qu'on appelle Tombelaine.
+
+--Oui, murmura le cavalier, Tumba Beleni, la tombe de Belenus, de Belus,
+de Bel, de Bélial, de Belzébuth.
+
+--Je vois que vous êtes informé.
+
+Et l'hôte se dit en aparté:
+
+--Décidément, il sait le latin, c'est un prêtre.
+
+Puis il reprit:
+
+--Eh bien, citoyen, pour les paysans, c'est cette guerre-là qui
+recommence. Il va sans dire que pour eux saint Michel, c'est le général
+royaliste, et Belzébuth, c'est le commandant patriote; mais s'il y a un
+diable, c'est bien Lantenac, et s'il y a un ange, c'est Gauvain. Vous ne
+prenez rien, citoyen?
+
+--J'ai ma gourde et un morceau de pain. Mais vous ne me dites pas ce qui
+se passe à Dol.
+
+--Voici. Gauvain commande la colonne d'expédition de la côte. Le but de
+Lantenac était d'insurger tout, d'appuyer la Basse-Bretagne sur la
+Basse-Normandie, d'ouvrir la porte à Pitt, et de donner un coup d'épaule à
+la grande armée vendéenne avec vingt mille Anglais et deux cent mille
+Paysans. Gauvain a coupé court à ce plan. Il tient la côte, et il repousse
+Lantenac dans l'intérieur et les Anglais dans la mer. Lantenac était ici,
+et il l'en a délogé; il lui a repris le Pont-au-Beau; il l'a chassé
+d'Avranches, il l'a chassé de Villedieu, il l'a empêché d'arriver à
+Granville. Il manœuvre pour le refouler dans la forêt de Fougères, et l'y
+cerner. Tout allait bien. Le vieux, qui est habile, a fait une pointe; on
+apprend qu'il a marché sur Dol. S'il prend Dol, et s'il établit sur le
+Mont-Dol une batterie, car il a du canon, voilà un point de la côte où les
+anglais peuvent aborder, et tout est perdu. C'est pourquoi, comme il n'y
+avait pas une minute à perdre. Gauvain, que est un home de tête, n'a pris
+conseil de lui-même, n'a pas demandé d'ordre et n'en a pas attendu, a sonné
+le boute-selle, attelé son artillerie, ramassé sa troupe, tiré son sabre,
+et voilà comment, pendant que Lantenac se jette sur Dol, Gauvain se jette
+sur Lantenac. C'est à Dol que ces deux fronts bretons vont se cogner. Ce
+sera un fier choc. Ils y sont maintenant.
+
+--Combien de temps faut-il pour aller à Dol?
+
+--A une troupe qui a des chariots, au moins trois heures; mais ils y sont.
+
+Le voyageur prêta l'oreille et dit:
+
+--En effet, il me semble que j'entends le canon.
+
+L'hôte écouta.
+
+--Oui, citoyen. Et la fusillade. On déchire de la toile. Vous devriez
+passer la nuit ici. Il n'y a rien de bon à attraper par là.
+
+--Je ne puis m'arrêter. Je dois continuer ma route.
+
+--Vous avez tort. Je ne connais pas vos affaires, mais le risque est
+grand, et, à moins qu'il ne s'agisse de ce que vous avez de plus cher au
+monde...
+
+--C'est en effet de cela qu'il s'agit, répondit le cavalier.
+
+--... De quelque chose comme votre fils...
+
+--A peu près, dit le cavalier.
+
+L'aubergiste leva la tête et se dit à part soi:
+
+--Ce citoyen me fait pourtant l'effet d'être un prêtre. Puis, après
+réflexion:
+
+--Après ça, un prêtre, ça a des enfants.
+
+--Rebridez mon cheval, dit le voyageur. Combien vous dois-je?
+
+Et il paya.
+
+L'hôte rangea l'auge et le seau le long de son mur, et revint vers le
+voyageur.
+
+--Puisque vous êtes décidé à partir, écoutez mon conseil. Il est clair que
+vous allez à Saint-Malo. Eh bien, n'allez pas par Dol. Il y a deux chemins,
+le chemin par Dol, et le chemin le long de la mer. L'un n'est guère plus
+court que l'autre. Le chemin le long de la mer va par Saint-Georges de
+Brehaigne, Cherrueix, et Hirel-le-Vivier. Vous laissez Dol au sud et
+Cancale au nord. Citoyen, au bout de la rue, vous allez trouver
+l'embranchement des deux routes; celle de Dol est à gauche, celle de
+Saint-Georges de Brehaigne est à droite. Ecoutez-moi bien, si vous allez
+par Dol, vous tombez dans le massacre. C'est pourquoi ne prenez pas à
+gauche, prenez à droite.
+
+--Merci, dit le voyageur.
+
+Et il piqua son cheval.
+
+L'obscurité s'était faite, il s'enfonça dans la nuit.
+
+L'aubergiste le perdit de vue.
+
+Quand le voyageur fut au bout de la rue à l'embranchement des deux chemins,
+il entendit la voix de l'aubergiste qui lui criait de loin:
+
+--Prenez à droite!
+
+Il prit à gauche.
+
+
+
+
+II. DOL
+
+Dol, ville espagnole de France en Bretagne, ainsi la qualifient les
+cartulaires, n'est pas une ville, c'est une rue. Grande vieille rue
+gothique, toute bordée à droite et à gauche de maisons à piliers, point
+alignées, qui font des caps et des coudes dans la rue, d'ailleurs très
+large. Le reste de la ville n'est qu'un réseau de ruelles se rattachant
+à cette grande rue diamétrale et y aboutissant comme des ruisseaux à une
+rivière. La ville, sans portes ni murailles, ouverte, dominée par le
+Mont-Dol, ne pourrait soutenir un siège; mais la rue en peut soutenir un.
+Les promontoires de maisons qu'on y voyait encore il y a cinquante ans, et
+les deux galeries sous piliers qui la bordent en faisaient un lieu de
+combat très solide et très résistant. Autant de maisons, autant de
+forteresses; et il fallait enlever l'une après l'autre. La vieille halle
+était à peu près au milieu de la rue.
+
+L'aubergiste de la Croix-Branchard avait dit vrai, une mêlée forcenée
+emplissait Dol au moment où il parlait. Un duel nocturne entre les blancs
+arrivés le matin et les bleus survenus le soir avait brusquement éclaté
+dans la ville. Les forces étaient inégales, les blancs étaient six mille,
+les bleus étaient quinze cents, mais il y avait égalité d'acharnement.
+Chose remarquable, c'étaient les quinze cents qui avaient attaqué les six
+mille.
+
+D'un côté une cohue, de l'autre une phalange. D'un côté six mille paysans,
+avec des coeurs-de-Jésus sur leurs vestes de cuir, des rubans blancs à
+leurs chapeaux ronds, des devises chrétiennes sur leurs brassards, des
+chapelets à leurs ceinturons, ayant plus de fourches que de sabres et des
+carabines sans bayonnettes, traînant des canons attelés de cordes, mal
+équipés, mal disciplinés, mal armés, mais frénétiques. De l'autre quinze
+cents soldats avec le tricorne à cocarde tricolore, l'habit à grandes
+basques et à grands revers, le baudrier croisé, le briquet à poignée de
+cuivre et le fusil à longue bayonnette, dressés, alignés, dociles et
+farouches, sachant obéir en gens qui sauraient commander, volontaires eux
+aussi, mais volontaires de la patrie, en haillons du reste, et sans
+souliers; pour la monarchie, des paysans paladins, pour la révolution, des
+héros va-nu-pieds; et chacune des deux troupes ayant pour âme son chef; les
+royalistes un vieillard, les républicains un jeune homme. D'un côté
+Lantenac, de l'autre Gauvain.
+
+La révolution, à côté des jeunes figures gigantesques, telles que Danton,
+Saint-Just, et Robespierre, a les jeunes figures idéales, comme Hoche et
+Marceau. Gauvain était une de ces figures.
+
+Gauvain avait trente ans, une encolure d'Hercule, l'oeil sérieux d'un
+prophète et le rire d'un enfant. Il ne fumait pas, il ne buvait pas, il ne
+jurait pas. Il emportait à travers la guerre un nécessaire de toilette; il
+avait grand soin de ses ongles, de ses dents, de ses cheveux qui étaient
+bruns et superbes; et dans les haltes il secouait lui-même au vent son
+habit de capitaine qui était troué de balles et blanc de poussière.
+Toujours rué éperdument dans les mêlées, il n'avait jamais été blessé. Sa
+voix très douce avait à propos les éclats brusques du commandement. Il
+donnait l'exemple de coucher à terre, sous la bise, sous la pluie, dans la
+neige, roulé dans son manteau, et sa tête charmante posée sur une pierre.
+C'était une âme héroïque et innocente. Le sabre au poing le transfigurait.
+Il avait cet air efféminé qui dans la bataille est formidable.
+
+Avec cela penseur et philosophe, un jeune sage; Alcibiade pour qui le
+voyait, Socrate pour qui l'entendait.
+
+Dans cette immense improvisation qui est la révolution française, ce jeune
+homme avait été tout de suite un chef de guerre.
+
+Sa colonne, formée par lui, était comme la légion romaine, une sorte de
+petite armée complète; elle se composait d'infanterie et de cavalerie; elle
+avait des éclaireurs, des pionniers, des sapeurs, des pontonniers; et, de
+même que la légion romaine avait des catapultes, elle avait des canons.
+Trois pièces bien attelées faisaient la colonne forte en la laissant
+maniable.
+
+Lantenac aussi était un chef de guerre, pire encore. Il était à la fois
+plus réfléchi et plus hardi. Les vrais vieux héros ont plus de froideur que
+les jeunes parce qu'ils sont loin de l'aurore, et plus d'audace parce
+qu'ils sont près de la mort. Qu'ont-ils à perdre? si peu de chose. De là
+les manoeuvres téméraires, en même temps que savantes, de Lantenac. Mais en
+somme, et presque toujours, dans cet opiniâtre corps-à-corps du vieux et du
+jeune. Gauvain avait le dessus. C'était plutôt fortune qu'autre chose. Tous
+les bonheurs, même le bonheur terrible, font partie de la jeunesse. La
+victoire est un peu fille.
+
+Lantenac était exaspéré contre Gauvain; d'abord parce que Gauvain le
+battait, ensuite parce que c'était son parent. Quelle idée a-t-il d'être
+jacobin? ce Gauvain! ce polisson! son héritier, car le marquis n'avait pas
+d'enfants, un petit-neveu, presque un petit-fils?--_Ah!_ disait ce
+quasi grand-père, _si je mets la main dessus, je le tue comme un chien!_
+
+Du reste, la république avait raison de s'inquiéter de ce marquis de
+Lantenac. A peine débarqué, il faisait trembler. Son nom avait couru dans
+l'insurrection vendéenne comme une traînée de poudre, et Lantenac était
+tout de suite devenu centre. Dans une révolte de cette nature où tous se
+jalousent et où chacun a son buisson ou son ravin, quelqu'un de haut qui
+survient rallie les chefs épars égaux entre eux. Presque tous les
+capitaines des bois s'étaient joints à Lantenac, et, de près ou de loin,
+lui obéissaient.
+
+Un seul l'avait quitté, c'était le premier qui s'était joint à lui, Gavard.
+Pourquoi? C'est que c'était un homme de confiance. Gavard avait eu tous les
+secrets et adopté tous les plans de l'ancien système de guerre civile que
+Lantenac venait supplanter et remplacer. On n'hérite pas d'un homme de
+confiance; le soulier de La Rouarie n'avait pu chausser Lantenac. Gavard
+était allé rejoindre Bonchamp.
+
+Lantenac, comme homme de guerre, était de l'école de Frédéric II; il
+entendait combiner la grande guerre avec la petite. Il ne voulait ni d'une
+«masse confuse», comme la grosse armée catholique et royale, foule destinée
+à l'écrasement; ni d'un éparpillement dans les halliers et les taillis, bon
+pour harceler, impuissant pour terrasser. La guérilla ne conclut pas, ou
+conclut mal; on commence par attaquer une république et l'on finit par
+détrousser une diligence. Lantenac ne comprenait cette guerre bretonne, ni
+toute en rase campagne comme La Rochejaquelein, ni toute dans la forêt
+comme Jean Chouan; ni Vendée, ni Chouanerie; il voulait la vraie guerre; se
+servir du paysan, mais l'appuyer sur le soldat. Il voulait des bandes pour
+la stratégie et des régiments pour la tactique. Il trouvait excellentes
+pour l'attaque, l'embuscade et la surprise, ces armées de village, tout de
+suite assemblées, tout de suite dispersées, mais il les sentait trop
+fluides; elles étaient dans sa main comme de l'eau; il voulait dans cette
+guerre flottante et diffuse créer un point solide; il voulait ajouter à la
+sauvage armée des forêts une troupe régulière qui fût le pivot de manoeuvre
+des paysans. Pensée profonde et affreuse; si elle eût réussi, la Vendée eût
+été inexpugnable.
+
+Mais où trouver une troupe régulière? où trouver des soldats? où trouver
+des régiments? où trouver une armée toute faite? En Angleterre. De là
+l'idée fixe de Lantenac: faire débarquer les anglais. Ainsi capitule la
+conscience des partis; la cocarde blanche lui cachait l'habit rouge.
+Lantenac; n'avait qu'une pensée: s'emparer d'un point du littoral, et
+le livrer à Pitt. C'est pourquoi, voyant Dol sans défense, il s'était jeté
+dessus, afin d'avoir par Dol le Mont-Dol, et par le Mont-Dol la côte.
+
+Le lieu était bien choisi. Le canon du Mont-Dol balayerait d'un côté le
+Fresnois, de l'autre Saint-Brelade, tiendrait à distance la croisière de
+Cancale et ferait toute la plage libre à une descente, du Ras-sur-Couesnon
+à Saint-Mèloir-des-Ondes.
+
+Pour faire réussir cette tentative décisive, Lantenac avait amené avec lui
+un peu plus de six mille hommes, ce qu'il avait de plus robuste dans les
+bandes dont il disposait, et toute son artillerie, dix couleuvrines de
+seize, une bâtarde de huit et une pièce de régiment de quatre livres de
+balles. Il entendait établir une forte batterie sur le Mont-Dol, d'après ce
+principe que mille coups tirés avec dix canons font plus de besogne que
+quinze cents coups tirés avec cinq canons.
+
+Le succès semblait certain. On était six mille hommes. On n'avait à
+craindre, vers Avranches, que Gauvain et ses quinze cents hommes, et vers
+Dinan que Léchelle. Léchelle, il est vrai, avait, vingt-cinq mille hommes,
+mais il était à vingt lieues. Lantenac était donc rassuré, du côté de
+Léchelle, par la grande distance contre le grand nombre, et, du côté de
+Gauvain, par le petit nombre contre la petite distance. Ajoutons que
+Léchelle était imbécile, et que, plus tard, il fit écraser ses vingt-cinq
+mille hommes aux landes de la Croix-Bataille, échec qu'il paya de son
+suicide.
+
+
+Lantenac avait donc une sécurité complète. Son entrée à Dol fut brusque et
+dure. Le marquis de Lantenac avait une rude renommée; on le savait sans
+miséricorde. Aucune résistance ne fut essayée. Les habitants terrifiés se
+barricadèrent dans leurs maisons. Les six mille vendéens s'installèrent
+dans la ville avec la confusion campagnarde, presque en champ de foire,
+sans fourriers, sans logis marqués, bivouaquant au hasard, faisant la
+cuisine en plein vent, s'éparpillant dans les églises, quittant les fusils
+pour les rosaires. Lantenac alla en hâte avec quelques officiers
+d'artillerie reconnaître le Mont-Dol, laissant la lieutenance à
+Gouge-le-Bruant, qu'il avait nommé sergent de bataille.
+
+Ce Gouge-le-Brouant a laissé une vague trace dans l'histoire. Il avait,
+deux surnoms, _Brise-bleu_, a cause de ses carnages de patriotes, et
+_l'Imânus_, parce qu'il avait en lui ou ne sait quoi d'inexprimablement
+horrible. _Imânus_, dérivé D'_immanis_, est un vieux mot bas-normand qui
+exprime la laideur surhumaine, et quasi divine, dans l'épouvante, le démon,
+le satyre, l'ogre. Un ancien manuscrit dit: _d'mes daeux iers j'vis
+L'imânus_. Les vieillards du Bocage ne savent plus aujourd'hui ce que c'est
+que Gouge-le-Bruant, ni ce que signifie Brise-Bleu; mais ils connaissent
+confusément l'Imânus. L'Imânus est mêlé aux superstitions locales. On parle
+encore de l'Imânus à Trémorel et à Plumangat, deux villages où
+Gouge-le-Bruant a laissé la marque de son pied sinistre. Dans la Vendée,
+les autres étaient les sauvages, Gouge-le-Bruant était le barbare. C'était
+une espèce de cacique, tatoué de croix-de-par-Dieu et de Fleurs-de-lys; il
+avait sur sa face la lueur hideuse, et presque surnaturelle, d'une âme à
+laquelle ne ressemblait aucune autre âme humaine. Il était infernalement
+brave dans le combat, ensuite atroce. C'était un cœur plein
+d'aboutissements tortueux, porté à tous les dévouements, enclin à toutes
+les fureurs. Raisonnait-il? Oui, mais comme les serpents rampent, en
+spirale. Il partait de l'héroïsme pour arriver à l'assassinat. Il était
+impossible de deviner d'où lui venaient ses résolutions, parfois grandioses
+à force d'être monstrueuses. Il était capable de tous les inattendus
+horribles. Il avait la férocité épique.
+
+De là ce surnom difforme, _l'Imânus_.
+
+Le marquis de Lantenac avait confiance en sa cruauté.
+
+Cruauté, c'était juste, l'Imânus y excellait: mais en stratégie et en
+tactique il était moins supérieur, et peut-être le marquis avait-il tort
+d'en faire son sergent de bataille. Quoi qu'il en soit, il laissa derrière
+lui l'Imânus avec charge de le remplacer et de veiller à tout.
+
+Gouge-le-Bruant, homme plus guerrier que militaire, était plus propre à
+égorger un clan qu'à garder une ville. Pourtant il posa des grand'gardes.
+
+Le soir venu, comme le marquis de Lantenac, après avoir reconnu
+l'emplacement de la batterie projetée, s'en retournait vers Dol, tout à
+coup, il entendit le canon. I1 regarda. Une fumée rouge s'élevait de la
+grande rue. Il y avait surprise, irruption, assaut: on se battait dans la
+ville.
+
+Bien que difficile à étonner, il fut stupéfait. Il ne s'attendait à rien de
+pareil. Qui cela pouvait-il être? Evidemment ce n'était pas Gauvain. On
+n'attaque pas à un contre quatre. Etait-ce Léchelle? Mais alors quelle
+marche forcée! Léchelle était improbable, Gauvain impossible.
+
+Lantenac poussa son cheval: chemin faisant il rencontra des habitants qui
+s'enfuyaient, il les questionna, ils étaient fous de peur. Ils criaient:
+Les bleus! les bleus! et quand il arriva la situation était mauvaise.
+
+Voici ce qui s'était passé.
+
+
+
+
+
+III. PETITES ARMÉES ET GRANDES BATAILLES
+
+En arrivant à Dol, les paysans, on vient de le voir, s'étaient dispersés
+dans la ville, chacun faisant à sa guise, comme cela arrive quand _«on
+obéit d'amitié»_, c'était le mot des vendéens. Genre d'obéissance qui fait
+des héros, mais non des troupiers. Ils avaient garé leur artillerie avec
+les bagages sous les voûtes de vieille halle, et, las, buvant, mangeant,
+«chapelettant», ils s'étaient couchés pèle-mêle en travers de la grande
+rue, plutôt encombrée que gardée. Comme la nuit tombait, la plupart
+s'endormirent, la tête sur leurs sacs, quelques-uns ayant leur femme à
+côté d'eux; car souvent les paysannes suivaient les paysans: en Vendée, les
+femmes grosses servaient d'espions. C'était une douce nuit de juillet; les
+constellations resplendissaient dans le profond bleu noir du ciel. Tout ce
+bivouac, qui était plutôt une halte de caravane qu'un campement d'armée, se
+mit à sommeiller paisiblement. Tout à coup, à la lueur du crépuscule, ceux
+qui n'avaient pas encore fermé les yeux virent trois pièces de canons
+braquées à l'entrée de la grande rue.
+
+C'était Gauvain. Il avait surpris les grand'gardes, il était dans la ville,
+et il tenait avec sa colonne la tête de la rue.
+
+Un paysan se dressa, cria: qui vive? et lâcha son coup de fusil: un coup de
+canon répliqua. Puis une mousqueterie furieuse éclata. Toute la cohue
+assoupie se leva en sursaut. Rude secousse. S'endormir sous les étoiles et
+se réveiller sous la mitraille.
+
+Le premier moment fut terrible. Rien de tragique comme le fourmillement
+d'une foule foudroyée. Ils se jetèrent sur leurs armes. On criait, on
+courait, beaucoup tombaient. Les assaillis, ne savaient plus ce qu'ils
+faisaient et s'arquebusaient les uns les autres. Il y avait des gens ahuris
+qui sortaient des maisons, qui y rentraient, qui sortaient encore, et qui
+erraient dans la bagarre, éperdus. Des familles s'appelaient. Combat
+lugubre, mêlé de femmes et d'enfants. Les balles sifflantes rayaient
+l'obscurité. La fusillade partait de tous les coins noirs. Tout était fumée
+et tumulte. L'enchevêtrement des fourgons et des charrois s'y ajoutait. Les
+chevaux ruaient. On marchait sur les blessés. On entendait à terre des
+hurlement. Horreur de ceux-ci, stupeur de ceux-là. Les soldats et les
+officiers se cherchaient. Au milieu de tout cela, de sombres indifférences.
+Une femme allaitait son nouveau-né, assise contre un pan de mur auquel
+était adossé son mari qui avait la jambe cassée et qui, pendant que son
+sang coulait, chargeait tranquillement sa carabine et tirait au hasard,
+tuant devant lui dans l'ombre. Des hommes à plat ventre tiraient à travers
+les roues des charrettes. Par moments il s'élevait un hourvari de
+clameurs. La grosse voix du canon couvrait tout. C'était épouvantable.
+
+Ce fut, comme un abatis d'arbres; tous tombaient les uns sur les autres.
+Gauvain, embusqué, mitraillait à coup sûr et perdait peu de monde.
+
+Pourtant l'intrépide désordre des paysans finit par se mettre sur la
+défensive; ils se replièrent sous la halle, vaste redoute obscure, forêt de
+piliers de pierre. Là ils reprirent pied; tout ce qui ressemblait à un bois
+leur donnait confiance. L'Imânus suppléait de son mieux à l'absence de
+Lantenac. Ils avaient du canon, mais, au grand étonnement de Gauvain, ils
+ne s'en servaient point; cela tenait à ce que, les officiers d'artillerie
+étant allés avec le marquis reconnaître le Mont-Dol, les gars ne savaient
+que faire des couleuvrines et des bâtardes; mais ils criblaient de balles
+les bleus qui les canonnaient. Les paysans ripostaient par la mousqueterie
+à la mitraille. C'étaient eux maintenant qui étaient abrités. Ils avaient
+entassé les baquets, les tombereaux, les bagages, toutes les futailles de
+la vieille halle, et improvisé une haute barricade avec des claires-voies
+par où passaient leurs carabines. Par ces trous leur fusillade était
+meurtrière. Tout cela se fit vite. En un quart d'heure la halle eut un
+front imprenable.
+
+Ceci devenait grave pour Gauvain. Cette halle brusquement transformée en
+citadelle, c'était l'inattendu. Les paysans étaient là, massés et solides.
+Gauvain avait réussi la surprise et manqué la déroute. Il avait mis pied à
+terre. Attentif, ayant son épée au poing sous ses bras croisés, debout dans
+la lueur d'une torche qui éclairait sa batterie, il regardait toute cette
+ombre.
+
+Sa haute taille dans cette clarté le faisait visible aux hommes de la
+barricade. Il était le point de mire, mais il n'y songeait pas.
+
+Les volées de balles qu'envoyait la barricade s'abattaient autour de
+Gauvain pensif.
+
+Mais contre toutes ces carabines il avait du canon. Le boulet finit
+toujours par avoir raison. Qui a l'artillerie a la victoire. Sa batterie,
+bien servie, lui assurait la supériorité.
+
+Subitement, un éclair jaillit de la halle pleine de ténèbres, on entendit
+comme un coup de foudre, et un boulet vint trouer une maison au-dessus de
+la tête de Gauvain.
+
+La barricade répondait au canon par le canon.
+
+Que se passait-il? Il y avait du nouveau. L'artillerie maintenant n'était
+plus d'un seul côté.
+
+Un second boulet suivit le premier et vint s'enfoncer dans le mur tout près
+de Gauvain. Un troisième boulet jeta à terre son chapeau.
+
+Ces boulets étaient de gros calibre. C'était une pièce de seize qui tirait.
+
+--On vous vise, commandant, crièrent les artilleurs.
+
+Et ils éteignirent la torche. Gauvain, rêveur, ramassa son chapeau.
+
+Quelqu'un, en effet, visait Gauvain, c'était Lantenac.
+
+Le marquis venait d'arriver dans la barricade par le côté opposé.
+
+L'Imânus avait couru à lui.
+
+--Monseigneur, nous sommes surpris.
+
+--Par qui?
+
+--Je ne sais.
+
+--La route de Dinan est-elle libre?
+
+--Je le crois.
+
+--Il faut commencer la retraite.
+
+--Elle commence. Beaucoup se sont déjà sauvés.
+
+--Il ne faut pas se sauver; il faut se retirer. Pourquoi ne vous
+servez-vous pas de l'artillerie?
+
+--On a perdu la tête, et puis les officiers n'étaient pas là.
+
+--J'y vais.
+
+--Monseigneur, j'ai dirigé sur Fougères le plus que j'ai pu des bagages,
+les femmes, tout l'inutile. Que faut-il faire des trois petits prisonniers?
+
+--Ah! ces enfants?
+
+--Oui.
+
+--Ils sont nos otages. Fais-les conduire à la Tourgue.
+
+Cela dit, le marquis alla à la barricade. Le chef venu, tout changea de
+face. La barricade était mal faite pour l'artillerie, il n'y avait place
+que pour deux canons: le marquis mit en batterie deux pièces de seize,
+auxquelles on fit des embrasures. Comme il était penché sur un des canons,
+observant la batterie ennemie par l'embrasure, il aperçut Gauvain.
+
+--C'est lui! cria-t-il.
+
+Alors il prit lui-même l'écouvillon et le fouloir, chargea la pièce, fixa
+le fronton de mire, et pointa.
+
+Trois fois il ajusta Gauvain, et le manqua. Le troisième coup ne réussit
+qu'à le décoiffer.
+
+--Maladroit! murmura Lantenac. Un peu plus bas, j'avais la tête.
+
+Brusquement la torche s'éteignit, et il n'eut plus devant lui que les
+ténèbres.
+
+--Soit, dit-il.
+
+Et se tournant vers les canonniers paysans, il cria:
+
+--A mitraille!
+
+Gauvain de son côté n'était pas moins sérieux. La situation s'aggravait.
+Une phase nouvelle du combat se dessinait. La barricade en était à le
+canonner. Qui sait si elle n'allait point passer de la défensive à
+l'offensive? Il avait devant lui, en défalquant les morts et les fuyards,
+au moins cinq mille combattants, et il ne lui restait à lui que douze cents
+hommes maniables. Que deviendraient les républicains si l'ennemi
+s'apercevait de leur petit nombre? Les rôles seraient intervertis. On était
+assaillant, on serait assailli. Que la barricade fit une sortie, tout
+pouvait être perdu.
+
+Que faire? Il ne fallait point songer à attaquer la barricade de front; un
+coup de vive force était chimérique: douze cents hommes ne débusquent pas
+cinq mille hommes. Brusquer était impossible, attendre était funeste. Il
+fallait en finir. Mais comment?
+
+Gauvain était du pays, il connaissait la ville; il savait que la vieille
+halle, où les vendéens s'étaient crénelés, était adossée à un dédale de
+ruelles étroites et tortueuses.
+
+Il se tourna vers son lieutenant qui était ce vaillant capitaine Guéchamp,
+fameux plus tard pour avoir nettoyé la forêt de Concise où était né Jean
+Chouan, et pour avoir, en barrant aux rebelles la chaussée de l'étang de la
+Chaîne, empêché la prise de Bourgneuf.
+
+--Guéchamp, dit-il, je vous remets le commandement. Faites tout le feu que
+vous pourrez. Trouez la barricade à coups de canon. Occupez-moi tous ces
+gars-là.
+
+--C'est compris, dit Guéchamp.
+
+--Massez toute la colonne, armes chargées, et tenez-la prête à l'attaque.
+
+Il ajouta quelques mots à l'oreille de Guéchamp.
+
+--C'est entendu, dit Guéchamp.
+
+Gauvain reprit:
+
+--Tous nos tambours sont-ils sur pied?
+
+--Oui.
+
+--Nous en avons neuf. Gardez-en deux, donnez-m'en sept.
+
+Les sept tambours vinrent en silence se ranger devant Gauvain.
+
+Alors Gauvain cria:
+
+--A moi le bataillon du Bonnet-Rouge!
+
+Douze hommes, dont un sergent, sortirent du gros de la troupe.
+
+--Je demande tout le bataillon, dit Gauvain.
+
+--Le voilà, répondit le sergent.
+
+--Vous êtes douze!
+
+--Nous restons douze.
+
+--C'est bien, dit Gauvain.
+
+Ce sergent était le bon et rude troupier Radoub, qui avait adopté au nom du
+bataillon les trois enfants rencontrés dans le bois de la Saudraie.
+
+Un demi-bataillon seulement, on s'en souvient, avait été exterminé à
+Herbe-en-Pail, et Radoub avait eu ce bon hasard de n'en point faire partie.
+
+Un fourgon de fourrage était proche; Gauvain le montra du doigt au sergent.
+
+--Sergent, faites faire à vos hommes des liens de paillé, et qu'on torde
+cette paille autour des fusils pour qu'on n'entende pas de bruit s'ils
+s'entre-choquent.
+
+Une minute s'écoula, l'ordre fut exécuté, en silence et dans l'obscurité.
+
+--C'est fait, dit le sergent.
+
+--Soldats, ôtez vos souliers, reprit Gauvain.
+
+--Nous n'en avons pas, dit le sergent.
+
+Cela faisait, avec les sept tambours, dix-neuf hommes: Gauvain était le
+vingtième.
+
+Il cria:
+
+--Sur une seule file. Suivez-moi. Les tambours derrière moi. Le bataillon
+ensuite. Sergent, vous commanderez le bataillon.
+
+Il prit la tête de la colonne, et, pendant que la canonnade continuait des
+deux côtés, ces vingt hommes, glissant comme des ombres s'enfoncèrent dans
+les ruelles désertes.
+
+Ils marchèrent quelque temp de la sorte, serpentant le long des maisons.
+Tout semblait mort dans la ville; les bourgeois s'étaient blottis dans les
+caves. Pas une porte qui ne fût barrée, pas un volet qui ne fût fermé. De
+lumière nulle part.
+
+La grande rue faisait dans ce silence un fracas furieux; le combat au canon
+continuait; la batterie républicaine et la barricade royaliste se
+crachaient toute leur mitraille avec rage.
+
+Après vingt minutes de marche tortueuse, Gauvain, qui dans cette obscurité
+cheminait avec certitude, arriva à l'extrémité d'une ruelle d'où l'on
+rentrait dans la grande rue; seulement on était de l'autre côté de la
+halle.
+
+La position était tournée. De ce côté-ci il n'y avait pas de retranchement,
+ceci est l'éternelle imprudence des constructeurs de barricades, la halle
+était ouverte, et l'on pouvait entrer sous les piliers où étaient attelés
+quelques chariots de bagages prêts à partir. Gauvain et ses dix-neuf hommes
+avaient devant eux les cinq mille Vendéens, mais de dos et non de front.
+
+Gauvin parla à voix basse au sergent; on défit la paille nouée autour des
+fusils; les douze grenadiers se postèrent en bataille derrière l'angle de
+la ruelle, et les sept tambours, la baguette haute, attendirent.
+
+Les décharges d'artillerie étaient intermittentes. Tout à coup, dans un
+intervalle, entre deux détonations, Gauvain leva son épée, et d'une voix
+qui, dans ce silence, sembla un éclat de clairon, il cria:
+
+--Deux cents hommes par la droite, deux cents hommes par la gauche, tout le
+reste sur le centre!
+
+Les douze coups de fusil partirent, et les sept tambours sonnèrent la
+charge.
+
+Et Gauvain jeta le cri redoutable des bleus:
+
+--A la bayonnette! Fonçons!
+
+L'effet fut inouï.
+
+Toute cette masse paysanne se sentit prise à revers, et s'imagina avoir une
+nouvelle armée dans le dos. En même temps, entendant le tambour, la colonne
+qui tenait le haut de la grande rue et que commandait Guéchamp s'ébranla,
+battant la charge de son côté, et se jeta au pas de course sur la
+barricade; les paysans se virent entre deux feux; la panique est un
+grossissement, dans la panique un coup de pistolet fait le bruit d'un coup
+de canon, toute clameur est fantôme, et l'aboiement d'un chien semble le
+rugissement d'un lion. Ajoutons que le paysan prend peur comme le chaume
+prend feu, et, aussi aisément qu'un feu de chaume devient incendie, une
+peur de paysan devient déroute. Ce fut une fuite inexprimable.
+
+En quelques instants la halle fut vide, les gars terrifiés se
+désagrégèrent, rien à faire pour les officiers. L'Imânus tua inutilement
+deux ou trois fuyards, on n'entendait que ce cri: _Sauve qui peut!_ et
+cette armée, à travers les rues de la ville comme à travers les trous d'un
+crible, se dispersa dans la campagne, avec une rapidité de nuée emportée
+par l'ouragan.
+
+Les uns s'enfuirent vers Châteanneuf, les autres vers Merguer, les autres
+vers Antrain.
+
+Le marquis de Lantenac vit cette déroute. Il encloua de sa main les canons,
+puis il se retira, le dernier, lentement et froidement, et il dit:
+
+--Décidément les paysans ne tiennent pas. Il nous faut les anglais.
+
+
+
+
+
+IV. C'EST LA SECONDE FOIS
+
+La victoire était complète.
+
+Gauvain se tourna vers les hommes du bataillon du Bonnet-Rouge, et leur
+dit:
+
+--Vous êtes douze, mais vous en valez mille.
+
+Un mot du chef, c'était la croix d'honneur de ce temps-là.
+
+Guéchamp, lancé par Gauvain hors de la ville, poursuivit les fuyards et en
+prit beaucoup.
+
+On alluma des torches et l'on fouilla la ville.
+
+Tout ce qui ne put s'évader se rendit. On illumina la grande rue avec des
+pots à feu. Elle était jonchée de morts et de blessés. La fin d'un combat
+s'arrache toujours, quelques groupes désespérés résistaient encore çà et
+là, on les cerna, et ils mirent bas les armes.
+
+Gauvain avait remarqué dans le pèle-mêle effréné de la déroute un homme
+intrépide, espèce de faune agile et robuste, qui avait protégé la fuite des
+autres et ne s'était pas enfui. Ce paysan s'était magistralement servi de
+sa carabine, fusillant avec le canon, assommant avec la crosse, si bien
+qu'il l'avait cassée; maintenant il avait un pistolet dans un poing et un
+sabre dans l'autre. On n'osait l'approcher. Tout à coup Gauvain le vit qui
+chancelait et qui s'adossait à un pilier de la grande rue. Cet homme venait
+d'être blessé. Mais il avait toujours aux poings son sabre et son pistolet.
+Gauvain mit son épée sous son bras et alla à lui.
+
+--Rends-toi, dit-il.
+
+L'homme le regarda fixement. Sou sang coulait sous ses vêtements d'une
+blessure qu'il avait, et faisait une mare à ses pieds.
+
+--Tu es mon prisonnier, reprit Gauvain.
+
+L'homme resta muet.
+
+--Comment t'appelles-tu?
+
+L'homme dit:
+
+--Je m'appelle Danse-à-l'Ombre.
+
+--Tu es un vaillant, dit Gauvain.
+
+Et il lui tendit la main.
+
+L'homme répondit:
+
+--Vive le roi!
+
+Et ramassant ce qui lui restait de force, levant les deux bras à la fois,
+il tira au cœur de Gauvain un coup de pistolet et lui asséna sur la tête un
+coup de sabre.
+
+Il fit cela avec une promptitude de tigre; mais quelqu'un fut plus prompt
+encore. Ce fut un homme à cheval qui venait d'arriver et qui était là
+depuis quelques instants, sans qu'on eût fait attention à lui. Cet homme,
+voyant le vendéen lever le sabre et le pistolet, se jeta entre lui et
+Gauvain. Sans cet homme, Gauvain était mort. Le cheval reçut le coup
+pistolet, l'homme reçut le coup de sabre, et tous deux tombèrent. Tout cela
+se fit le temps de jeter un cri.
+
+Le vendéen de son côté s'était affaissé sur le pavé.
+
+Le coup de sabre avait frappé l'homme en plein visage: il était à terre,
+évanoui. Le cheval était tué.
+
+Gauvain s'approcha.
+
+--Qui est cet homme? dit-il.
+
+Il le considéra. Le sang de la balafre inondait le blessé et lui faisait un
+masque rouge. Il était impossible de distinguer sa figure. On lui voyait
+des cheveux gris.
+
+--Cet homme m'a sauté la vie, poursuivit Gauvain. Quelqu'un d'ici le
+connaît-il?
+
+Mon commandant, dit un soldat, cet homme est entré dans la ville tout à
+l'heure. Je l'ai vu arriver. Il venait par la route de Pontorson.
+
+Le chirurgien-major de la colonne était accouru avec sa trousse. Le blessé
+était toujours sans connaissance. Le chirurgien l'examina et dit:
+
+--Une simple balafre. Ce n'est rien. Cela se recoud. Dans huit jours il
+sera sur pied. C'est un beau coup de sabre.
+
+Le blessé avait un manteau, une ceinture tricolore, des pistolets, un
+sabre. On le coucha sur une civière. On le déshabilla. On apporta un seau
+d'eau fraîche, le chirurgien lava la plaie. Le visage commença à
+apparaître. Gauvain le regardait avec une attention profonde.
+
+--A-t-il des papiers sur lui? demanda Gauvain.
+
+Le chirurgien tâta la poche de côté et en tira un portefeuille, qu'il
+tendit à Gauvain.
+
+Cependant le blessé, ranimé par l'eau froide, revenait à lui. Ses paupières
+remuaient vaguement. Gauvain fouillait le portefeuille; il y trouva une
+feuille de papier pliée en quatre, il la déplia, il lut:
+
+«Comité de salut public. Le citoyen Cimourdain...»
+
+Il jeta un cri:
+
+--Cimourdain!
+
+Ce cri fit ouvrir les yeux au blessé.
+
+Gauvain était éperdu.
+
+--Cimourdain! c'est vous! C'est la seconde fois que vous me sauvez la vie.
+
+Cimourdain regardait Gauvain. Un ineffable éclair de joie illuminait sa
+face sanglante.
+
+Gauvain tomba à genoux devant le blessé en criant:
+
+--Mon maître!
+
+--Ton père, dit Cimourdain.
+
+
+
+
+V. LA GOUTTE D'EAU FROIDE
+
+Ils ne s'étaient pas vus depuis beaucoup d'années, mais leurs cœurs ne
+s'étaient jamais quittés; ils se reconnurent comme s'ils s'étaient séparés
+la veille.
+
+On avait improvisé une ambulance à l'hôtel de ville de Dol. On porta
+Cimourdain sur un lit dans une petite chambre contiguë à la grande salle
+commune aux blessés. Le chirurgien, qui avait recousu la balafre, mit fin
+aux épanchements entre ces deux hommes, et jugea qu'il fallait laisser
+dormir Cimourdain. Gauvain d'ailleurs était réclamé par ces mille soins qui
+sont les devoirs et les soucis de la victoire. Cimourdain resta seul; mais
+il ne dormit pas; il avait deux fièvres, la fièvre de sa blessure et la
+fièvre de sa joie.
+
+Il ne dormit pas, et pourtant il ne lui semblait pas être éveillé. Etait-ce
+possible? son rêve était réalisé. Cimourdain était de ceux qui ne croient
+pas au quine, et il l'avait. Il retrouvait Gauvain. Il l'avait quitté
+enfant, il le retrouvait homme: il la retrouvait, grand, redoutable,
+intrépide. Il le retrouvait triomphant, et triomphant pour le peuple.
+Gauvain était en Vendée le point d'appui de la révolution, et c'était lui,
+Cimourdain, qui avait fait cette colonne à la république. Ce victorieux
+était son élève. Ce qu'il voyait rayonner à travers cette jeune figure
+réservée peut-être au panthéon républicain, c'était sa pensée, à lui
+Cimourdain; son disciple, l'enfant de son esprit, était dès à présent un
+héros et serait avant peu une gloire; il semblait à Cimourdain qu'il
+revoyait sa propre âme faite Génie. Il venait de voir de ses yeux comment
+Gauvain faisait la guerre; il était comme Chiron ayant va combattre
+Achille. Rapport mystérieux entre le prêtre et le centaure; car le prêtre
+n'est homme qu'à mi-corps.
+
+Tous les hasards de cette aventure, mêlés à l'insomnie de sa blessure,
+emplissaient Cimourdain d'une sorte d'enivrement mystérieux. Une jeune
+destinée se levait, magnifique, et, ce qui ajoutait à sa joie profonde, il
+avait plein pouvoir sur cette destinée; encore un succès comme celui qu'il
+venait de voir, et Cimourdain n'aurait qu'un mot à dire pour que la
+république confiât à Gauvain une armée. Rien n'éblouit comme l'étonnement
+de voir tout réussir. C'était le temps où chacun avait son rêve militaire;
+chacun voulait faire un général; Danton voulait faire Westermann, Marat
+voulait faire Rossignol, Hébert voulait faire Ronsin; Robespierre voulait
+les défaire tous. Pourquoi pas Gauvain? Se disait Cimourdain; et il
+songeait. L'illimité était devant lui; il passait d'une hypothèse à
+l'autre; tons les obstacles s'évanouissaient; une fois qu'on a mis le pied
+sur cette échelle-là, on ne s'arrête plus, c'est la montée infinie, on part
+de l'homme et l'on arrive à l'étoile. Un grand général n'est qu'un chef
+d'armées; un grand capitaine est en même temps un chef d'idées; Cimourdain
+rêvait Gauvain grand capitaine. Il lui semblait, car la rêverie va vite,
+voir Gauvain sur l'Océan, chassant les anglais; sur le Rhin, châtiant les
+rois du Nord; aux Pyrénées, repoussant l'Espagne; aux Alpes, faisant signe
+à Rome de se lever. Il y avait en Cimourdain deux hommes, un homme tendre
+et un homme sombre; tous deux étaient contents; car, l'inexorable étant son
+idéal en même temps qu'il voyait Gauvain superbe, il le voyait terrible.
+Cimourdain pensait à tout ce qu'il fallait détruire avant de construire,
+et, certes, se disait-il, ce n'est pas l'heure des attendrissements.
+Gauvain sera «à la hauteur», mot du temps. Cimourdain se figurait Gauvain
+écrasant du pied les ténèbres, cuirassé de lumière, avec une lueur de
+météore au front, ouvrant les grandes ailes idéales de la justice, de la
+raison et du progrès, et une épée là la main; ange, mais exterminateur.
+
+Au plus fort de cette rêverie qui était presque une extase, il entendit,
+par la porte entr'ouverte, qu'on parlait dans la grande salle de
+l'ambulance, voisine de sa chambre; il reconnut la voix de l'homme. Il
+écouta. Il y avait un bruit de pas. Des soldats disaient:
+
+--Mon commandant, cet homme-ci est celui qui a tiré sur vous. Pendant qu'on
+ne le voyait pas, il s'était traîné dans une cave. Nous l'avons trouvé. Le
+voilà.
+
+Alors Cimourdain entendit ce dialogue entre Gauvain et l'homme:
+
+--Tu es blessé?
+
+--Je me porte assez bien pour être fusillé.
+
+--Mettez cet homme dans un lit. Pansez-le, soignez-le, guérissez-le.
+
+--Je veux mourir.
+
+--Tu vivras. Tu as voulu me tuer au nom du roi; je te fais grâce au nom de
+la république.
+
+Une ombre passa sur le front de Cimourdain. Il eut comme un réveil en
+sursaut, et il murmura avec une sorte d'accablement sinistre:
+
+--En effet, c'est un clément.
+
+
+
+
+VI. SEIN GUÉRI, CŒUR SAIGNANT
+
+Une balafre se guérit vite; mais il y avait quelque part quelqu'un de plus
+gravement blessé que Cimourdain. C'était la femme fusillée que le mendiant
+Tellmarch avait ramassée dans la grande mare de sang de la ferme
+d'Herbe-en-Pail.
+
+Michelle Fléchard était plus en danger encore que Tellmarch ne l'avait cru:
+au trou qu'elle avait au-dessus du sein correspondait un trou dans
+l'omoplate; en même temps qu'une balle lui cassait la clavicule, une autre
+balle lui traversait l'épaule; mais, comme le poumon n'avait pas été
+touché, elle put guérir. Tellmarch était un «philosophe», mot de paysans
+qui signifie un peu médecin, un peu chirurgien et un peu sorcier. Il soigna
+la blessée dans sa tanière de bête sur son grabat de varech, avec ces
+choses mystérieuses qu'on appelle des «simples», et, grâce à lui, elle
+vécut.
+
+La clavicule se ressouda, les trous de la poitrine et de l'épaule se
+fermèrent; après quelques semaines, la blessée fut convalescente.
+
+Un matin, elle put sortir du carnichot, appuyée sur Tellmarch; elle alla
+s'asseoir sous les arbres au soleil. Tellmarch savait d'elle peu de chose,
+les plaies de poitrine exigent le silence, et, pendant la quasi-agonie qui
+avait précédé sa guérison, elle avait à peine dit quelques paroles. Quand
+elle voulait parler, Tellmarch la faisait taire: mais elle avait une
+rêverie opiniâtre, et Tellmarch observait dans ses yeux une sombre allée et
+venue de pensées poignantes. Ce matin-là elle était forte, elle pouvait
+presque marcher seule; une cure, c'est une paternité, et Tellmarch la
+regardait, heureux. Ce bon vieux homme se mit à sourire. Il lui parla.
+
+--Eh bien, nous sommes debout. Nous n'avons plus de plaie.
+
+--Qu'au coeur, dit-elle.
+
+Et elle reprit:
+
+--Alors vous ne savez pas du tout où ils sont?
+
+--Qui ça? demanda Tellmarch.
+
+--Mes enfants.
+
+Cet «alors» exprimait tout un monde de pensées; cela signifiait: «puisque
+vous ne m'en parlez pas, puisque depuis tant de jours vous êtes près de moi
+sans m'en ouvrir la bouche, puisque vous me faites taire chaque fois que je
+veux rompre le silence, puisque vous semblez craindre que je n'en parle,
+c'est que vous n'avez rien à m'en dire.» Souvent dans la fièvre, dans
+l'égarement, dans le délire, elle avait appelé ses enfants, et elle avait
+bien vu, car le délire fait ses remarques, que le vieux homme ne lui
+répondait pas.
+
+C'est en effet Tellmarch ne savait que lui dire. Ce n'est pas aisé de
+parler à une mère de ses enfants perdus. Et puis, que savait-il? rien. Il
+savait qu'une mère avait été fusillée, que cette mère avait été trouvée à
+terre par lui, que lorsqu'il l'avait ramassée, c'était à peu près un
+cadavre, que ce cadavre avait trois enfants, et que le marquis de Lantenac,
+après avoir fait fusiller la mère, avait emmené les enfants.
+
+Toutes ses informations s'arrêtaient là. Qu'est-ce que ces enfants étaient
+devenus? Etaient-ils même encore vivants? Il savait, pour s'en être
+informé, qu'il y avait deux garçons et une petite fille, à peine sevrée.
+Rien de plus. Il se faisait sur ce groupe infortuné une foule de questions,
+mais il n'y pouvait répondre. Les gens du pays qu'il avait interrogés
+s'étaient bornés à hocher la tête. M. de Lantenac était un homme dont on ne
+causait pas volontiers.
+
+On ne parlait pas volontiers de Lantenac et on ne parlait pas volontiers à
+Tellmarch. Les paysans ont un genre de soupçon à eux. Ils n'aimaient pas
+Tellmarch. Tellmarch-le-Caimand était un homme inquiétant. Qu'avait-il à
+regarder toujours le ciel? que faisait-il, et à quoi pensait-il dans ses
+longues heures d'immobilité? Certes, il était étrange. Dans ce pays en
+pleine guerre, en pleine déflagration, en pleine combustion, où tous les
+hommes n'avaient qu'une affaire, la dévastation, et qu'un travail, le
+carnage, où c'était à qui brûlerait une maison, égorgerait une famille,
+massacrerait un poste, saccagerait un village, où l'on ne songeait qu'à se
+tendre des embuscades, qu'à s'attirer dans des pièges, et qu'à s'entre-tuer
+les uns les autres, ce solitaire, absorbé dans la nature, comme submergé
+dans la paix immense des choses, cueillant des herbes et des plantes,
+uniquement occupé des fleurs, des oiseaux et des étoiles, était évidemment
+dangereux. Visiblement, il n'avait pas sa raison; il ne s'embusquait
+derrière aucun buisson, il ne tirait aucun coup de fusil à personne. De là
+une certaine crainte autour de lui.
+
+--Cet homme est fou, disaient les passants.
+
+Tellmarch était plus qu'un homme isolé, c'était un homme évité.
+
+On ne lui faisait pas de questions, et on ne lui faisait guère de réponses.
+Il n'avait donc pu se renseigner autant qu'il l'aurait voulu. La guerre
+s'était répandue ailleurs, on était allé se battre plus loin, le marquis de
+Lantenac avait disparu de l'horizon, et dans l'état d'esprit où était
+Tellmarch, pour qu'il s'aperçût de la guerre, il fallait qu'elle mît le
+pied sur lui.
+
+Après ce mot,--_mes enfants_,--Tellmarch avait cessé de sourire, et la
+mère s'était mise à penser. Que se passait-il dans cette âme? Elle était
+comme au fond d'un gouffre. Brusquement elle regarda Tellmarch, et cria de
+nouveau et presque avec un accent de colère: Mes enfants!
+
+Tellmarch baissa la tête comme un coupable.
+
+Il songeait à ce marquis de Lantenac qui certes ne pensait pas à lui, et
+qui, probablement, ne savait même plus qu'il existât. Il s'en rendait
+compte, il se disait: Un seigneur, quand c'est dans le danger, ça vous
+connaît; quand c'est dehors, ça ne vous connaît plus.
+
+Et il se demandait:--Mais alors pourquoi ai-je sauvé ce seigneur?
+
+Et il se répondait:--Parce que c'est un homme.
+
+Il fut là-dessus quelque temps pensif, et il reprit en lui-même:
+
+--En suis-je bien sûr?
+
+Et il se répéta son mot amer:--Si j'avais su!
+
+Toute cette aventure l'accablait; car dans ce qu'il avait fait il voyait
+une sorte d'énigme. Il méditait douloureusement.
+
+Une bonne action peut donc être une mauvaise action. Qui sauve le loup tue
+les brebis. Qui raccommode l'aile du vautour est responsable de sa griffe.
+
+Il se sentait en effet coupable. La colère inconsciente de cette mère
+avait raison.
+
+Pourtant, avoir sauvé cette mère le consolait d'avoir sauvé ce marquis.
+
+Mais les enfants?
+
+La mère aussi songeait. Ces deux pensées se côtoyaient et, sans se le dire,
+se rencontraient peut-être, dans les ténèbres de la rêverie.
+
+Cependant son regard, au fond duquel était la nuit, se fixa de nouveau sur
+Tellmarch.
+
+--Ça ne peut pourtant pas se passer comme ça, dit-elle.
+
+--Chut! fit Tellmarch, et il mit le doigt sur sa bouche.
+
+Elle poursuivit:
+
+--Vous avez eu tort de ne sauver, et je vous en veux. J'aimerais mieux être
+morte, parce que je suis sûre que je les verrais. Je saurais où ils sont.
+Ils ne me verraient pas, mais je serais près d'eux. Une morte, ça doit
+pouvoir protéger.
+
+Il lui prit le bras et lui tâta le pouls.
+
+--Calmez-vous, vous vous redonnez la fièvre.
+
+Elle lui demanda presque durement:
+
+--Quand pourrai-je m'en aller?
+
+--Vous en aller?
+
+--Oui. Marcher.
+
+--Jamais, si vous n'êtes pas raisonnable. Demain, si vous êtes sage.
+
+--Qu'appelez-vous être sage?
+
+--Avoir confiance en Dieu.
+
+--Dieu! où m'a-t-il mis mes enfants?
+
+Elle était comme égarée. Sa voix devint très douce.
+
+--Vous comprenez, lui dit-elle, je ne peux pas rester comme cela. Vous
+n'avez pas eu d'enfants, moi j'en ai eu. Cela fait une différence. On ne
+peut pas juger d'une chose quand on ne sait pas ce que c'est. Vous n'avez
+pas eu d'enfants, n'est-ce pas?
+
+--Non, répondit Tellmarch.
+
+--Moi, je n'ai eu que ça. Sans mes enfants, est-ce que je suis? Je voudrais
+qu'on m'expliquât pourquoi je n'ai pas mes enfants. Je sens bien qu'il se
+passe quelque chose, puisque je ne comprends pas. Ou a tué mon mari, on m'a
+fusillée, mais c'est égal, je ne comprends pas.
+
+--Allons, dit Tellmarch, voilà que la fièvre vous reprend.
+Ne parlez plus.
+
+Elle le regarda, et se tut.
+
+A partir de ce jour, elle ne parla plus.
+
+Tellmarch fut obéi plus qu'il ne voulait. Elle passait de longues heures
+accroupie au pied du vieux mur, stupéfaite. Elle songeait et se taisait. Le
+silence offre ou ne sait quel abri aux âmes simples qui ont subi
+l'approfondissement sinistre de la douleur. Elle semblait renoncer à
+comprendre. A un certain degré le désespoir est inintelligible au
+désespéré.
+
+Tellmarch l'examinait, ému. En présence de cette souffrance, ce vieux homme
+avait des pensées de femme.--Oh oui, se disait-il, ses lèvres ne parlent
+pas, mais ses yeux parlent, je vois bien ce qu'elle a, une idée fixe. Avoir
+été mère, et ne plus l'être! avoir été nourrice, et ne plus l'être! Elle ne
+peut pas se résigner. Elle pense à la toute petite qu'elle allaitait il n'y
+a pas longtemps. Elle y pense, elle y pense, elle y pense. Au fait, ce doit
+être si charmant de sentir une petite bouche rose qui vous tire votre âme
+de dedans le corps et qui avec votre vie à vous se fait une vie à elle!
+
+Il se taisait de son côté, comprenant, devant un tel accablement,
+l'impuissance de la parole. Le silence d'une idée fixe est terrible. Et
+comment faire entendre raison à l'idée fixe d'une mère? La maternité est
+sans issue; on ne discute pas avec elle. Ce qui fait qu'une mère est
+sublime, c'est que c'est une espèce de bête. L'instinct maternel est
+divinement animal. La mère n'est plus femme, elle est femelle. Les enfants
+sont des petits.
+
+De là dans la mère quelque chose d'inférieur et de supérieur au
+raisonnement. Une mère a un flair. L'immense volonté ténébreuse de la
+création est en elle, et la mène. Aveuglement plein de clairvoyance.
+
+Tellmarch maintenant voulait faire parler cette malheureuse; il n'y
+réussissait pas. Une fois, il lui dit:
+
+--Par malheur, je suis vieux, et je ne marche plus. J'ai plus vite trouvé
+le bout de ma force que le bout de mon chemin. Après un quart d'heure, mes
+jambes refusent, et il faut que je m'arrête; sans quoi je pourrais vous
+accompagner. Au fait, c'est peut-être un bien que je ne puisse pas. Je
+serais pour vous plus dangereux qu'utile: on me tolère ici; mais je suis
+suspect aux bleus comme paysan et aux paysans comme sorcier.
+
+Il attendit ce quelle répondrait. Elle ne leva même pas les yeux.
+
+Une idée fixe aboutit à la folie ou à l'héroïsme. Mais de quel héroïsme
+peut être capable une pauvre paysanne? d'aucun. Elle peut être mère, et
+voilà tout. Chaque jour elle s'enfonçait davantage dans sa rêverie.
+Tellmarch l'observait.
+
+Il chercha à l'occuper; il lui apporta du fil, des aiguilles, un dé: et en
+effet, ce qui fit plaisir au pauvre caimand, elle se mit à coudre; elle
+songeait, mais elle travaillait, signe de santé; ses forces lui revenaient
+peu à peu; elle raccommoda son linge, ses vêtements, ses souliers; mais sa
+prunelle restait vitreuse. Tout en cousant elle chantait à demi-voix
+des chansons obscures. Elle murmurait des noms, probablement des noms
+d'enfants, pas assez distinctement pour que Tellmarch les entendît. Elle
+s'interrompait et écoutait les oiseaux, comme s'ils avaient des nouvelles à
+lui donner. Elle regardait le temps qu'il faisait. Ses lèvres remuaient.
+Elle se parlait bas. Elle fit un sac, et elle le remplit de châtaignes.
+Un matin Tellmarch la vit qui se mettait en marche, l'œil fixé au hasard
+sur les profondeurs de la forêt.
+
+--Où allez-vous? lui demanda-t-il.
+
+Elle répondit:
+
+--Je vais les chercher.
+
+Il n'essaya pas de la retenir.
+
+
+
+
+VII. LES DEUX POLES DU VRAI
+
+Au bout de quelques semaines pleines de tous les va-et-vient de la guerre
+civile, il n'était bruit dans le pays de Fougères que de deux hommes dont
+l'un était l'opposé de l'autre, et qui cependant faisaient la même oeuvre,
+c'est-à-dire combattaient côte à côte le grand combat révolutionnaire.
+
+Le sauvage duel vendéen continuait, mais la Vendée perdait du terrain. Dans
+l'Ille-et-Vilaine en particulier, grâce au jeune commandant qui, à Dol,
+avait si à propos riposté à l'audace des six mille royalistes par l'audace
+des quinze cents patriotes, l'insurrection était, sinon éteinte, du moins
+très amoindrie et très circonscrite. Plusieurs coups heureux avaient suivi
+celui-là, et de ces succès multipliés était née une situation nouvelle.
+
+Les choses avaient changé de face, mais une singulière complication était
+survenue.
+
+Dans toute cette partie de la Vendée, la république avait le dessus, ceci
+était hors de doute; mais quelle république? Dans le triomphe qui
+s'ébauchait, deux formes de la république étaient en présence, la
+république de la terreur et la république de la clémence, l'une voulant
+vaincre par la rigueur et l'autre par la douceur. Laquelle prévaudrait? Ces
+deux formes, la forme conciliante et la forme implacable, étaient
+représentées par deux hommes ayant chacun son influence et son autorité,
+l'un commandant militaire, l'autre délégué civil; lequel de ces deux hommes
+l'emporterait? De ces deux hommes, l'un, le délégué, avait de redoutables
+points d'appui; il était arrivé apportant la menaçante consigne de la
+commune de Paris aux bataillons de Santerre: «_Pas de grâce, pas de
+quartier!_» Il avait, pour tout soumettre à son autorité, le décret de la
+Convention portant «peine de mort contre quiconque mettrait en liberté et
+ferait évader un chef rebelle prisonnier», de pleins pouvoirs émanés du
+comité de salut public, et une injonction de lui obéir, à lui délégué,
+signée: ROBESPIERRE, DANTON, MARAT. L'autre, le soldat, n'avait pour lui
+que cette force, la pitié.
+
+Il n'avait pour lui que son bras, qui battait les ennemis, et son coeur,
+qui leur faisait grâce. Vainqueur, il se croyait le droit d'épargner les
+vaincus.
+
+De là un conflit latent, mais profond, entre ces deux hommes. Ils étaient
+tous les deux dans des nuages différents, tous les deux combattant la
+rébellion, et chacun ayant sa foudre à lui, l'un la victoire, l'autre la
+terreur.
+
+Dans tout le Bocage on ne parlait que d'eux; et, ce qui ajoutait à
+l'anxiété des regards fixés sur eux de toutes parts, c'est que ces deux
+hommes, si absolument opposés, étaient en même temps étroitement unis. Ces
+deux antagonistes étaient deux amis. Jamais sympathie plus haute et plus
+profonde n'avait rapproché deux coeurs; le farouche avait sauvé la vie au
+débonnaire, et il en avait la balafre au visage. Ces deux hommes
+incarnaient, l'un la mort, l'autre la vie; l'un était le principe terrible,
+l'autre le principe pacifique, et ils s'aimaient. Problème étrange. Qu'on
+se figure Oreste miséricordieux et Pylade inclément. Qu'on se figure
+Arimane frère d'Ormus.
+
+Ajoutons que celui des deux qu'on appelait «le féroce» était en même temps
+le plus fraternel des hommes; il pansait les blessés, soignait les malades,
+passait ses jours et ses nuits dans les ambulances et les hôpitaux,
+s'attendrissait sur des enfants pieds nus, n'avait rien à lui, donnait tout
+aux pauvres. Quand on se battait, il y allait; il marchait à la tête des
+colonnes et au plus fort du combat, armé, car il avait à sa ceinture un
+sabre et deux pistolets, et désarmé, car jamais on ne l'avait vu tirer son
+sabre et toucher à ses pistolets. Il affrontait les coups et n'en rendait
+pas. On disait qu'il avait été prêtre.
+
+L'un de ces hommes était Gauvain, l'autre était Cimourdain.
+
+L'amitié était entre les deux hommes, mais la haine était entre les deux
+principes; c'était comme une âme coupée en deux, et partagée; Gauvain, en
+effet, avait reçu une moitié de l'âme de Cimourdain, mais la moitié douce.
+Il semblait que Gauvain avait eu le rayon blanc et que Cimourdain avait
+gardé pour lui ce qu'on pourrait appeler le rayon noir. De là un désaccord
+intime. Cette sourde guerre ne pouvait pas ne point éclater. Un matin la
+bataille commença.
+
+Cimourdain dit à Gauvain:
+
+--Où en sommes-nous?
+
+Gauvain répondit:
+
+--Vous le savez aussi bien que moi. J'ai dispersé les bandes de Lantenac.
+Il n'a plus avec lui que quelques hommes. Le voilà acculé à la forêt de
+Fougères. Dans huit jours, il sera cerné.
+
+--Et dans quinze jours?
+
+--Il sera pris.
+
+--Et puis?
+
+--Vous avez lu mon affiche?
+
+--Oui. Eh bien?
+
+--Il sera fusillé.
+
+--Encore de la clémence. Il faut qu'il soit guillotiné.
+
+--Moi, dit, Gauvain, je suis pour la mort militaire.
+
+--Et moi, répliqua Cimourdain, pour la mort révolutionnaire.
+
+Il regarda Gauvain en face et lui dit:
+
+--Pourquoi as-tu fait mettre en liberté ces religieuses du couvent de
+Saint-Marc-le-Blanc?
+
+--Je ne fais pas la guerre aux femmes, répondit Gauvain.
+
+--Ces femmes-là haïssent le peuple. Et, pour la haine une femme vaut dix
+hommes. Pourquoi as-tu refusé d'envoyer au tribunal révolutionnaire tout ce
+troupeau de vieux prêtres fanatiques pris à Louvigné?
+
+--Je ne fais pas la guerre aux vieillards.
+
+--Un vieux prêtre est pire qu'un jeune. La rébellion est plus dangereuse,
+prêchée par les cheveux blancs. On a foi dans les rides. Pas de fausse
+pitié, Gauvain. Les régicides sont les libérateurs. Aie l'oeil fixé sur la
+tour du Temple.
+
+--La tour du Temple. J'en ferais sortir le dauphin. Je ne fais pas la
+guerre aux enfants.
+
+L'oeil de Cimourdain devint sévère.
+
+--Gauvain, sache qu'il faut faire la guerre à la femme quand elle se nomme
+Marie-Antoinette, au vieillard quand il se nomme Pie VI, pape, et à
+l'enfant quand il se nomme Louis Capet.
+
+--Mon maître, je ne suis pas un homme politique.
+
+--Tâche de ne pas être un homme dangereux. Pourquoi, à l'attaque du poste
+de Cossé, quand le rebelle Jean Treton, acculé et perdu, s'est rué seul, le
+sabre au poing, contre toute ta colonne, as-tu crié: _Ouvrez les rangs.
+Laissez passer?_
+
+--Parce qu'on ne se met pas à quinze cents pour tuer un homme.
+
+--Pourquoi, à la Cailleterie d'Astillé, quand tu as vu que tes soldats
+allaient tuer le Vendéen Joseph Bézier, qui était blessé et qui se
+traînait, as-tu crié: _Allez en avant! J'en fais mon affaire!_ et as-tu
+tiré ton coup de pistolet en l'air?
+
+--Parce qu'on ne tue pas un homme à terre.
+
+--Et tu as eu tort. Tous deux sont aujourd'hui chefs de bande; Joseph
+Bézier, c'est Moustache, et Jean Treton, c'est Jambe-d'Argent. En sauvant
+ces deux hommes, tu as donné deux ennemis à la république.
+
+--Certes, je voudrais lui faire des amis, et non lui donner des ennemis.
+
+--Pourquoi, après la victoire de Landéan, n'as-tu pas fait fusiller tes
+trois cents paysans prisonniers?
+
+--Parce que, Bonchamp ayant fait grâce aux prisonniers républicains, j'ai
+voulu qu'il fût dit que la république faisait grâce aux prisonniers
+royalistes.
+
+--Mais alors, si tu prends Lantenac, tu lui feras grâce?
+
+--Non.
+
+--Pourquoi? Puisque tu as fait grâce aux trois cents paysans?
+
+--Les paysans sont des ignorants; Lantenac sait ce qu'il fait.
+
+--Mais Lantenac est ton parent?
+
+--La France est la grande parente.
+
+--Lantenac est un vieillard.
+
+--Lantenac est un étranger. Lantenac n'a pas d'âge. Lantenac appelle les
+Anglais. Lantenac c'est l'invasion. Lantenac est l'ennemi de la patrie. Le
+duel entre lui et moi ne peut finir que par sa mort, ou par la mienne.
+
+--Gauvain, souviens-toi de cette parole.
+
+--Elle est dite.
+
+Il y eut un silence, et tous deux se regardèrent.
+
+Et Gauvain reprit:
+
+--Ce sera une date sanglante que cette année 93 où nous sommes.
+
+--Prends garde, s'écria Cimourdain. Les devoirs terribles existent.
+N'accuse pas qui n'est point accusable. Depuis quand la maladie est-elle la
+faute du médecin? Oui, ce qui caractérise cette année énorme, c'est d'être
+sans pitié. Pourquoi? parce qu'elle est la grande année révolutionnaire.
+Cette année où nous sommes incarne la révolution. La révolution a un
+ennemi, le vieux monde, et elle est sans pitié pour lui, de même que le
+chirurgien a un ennemi, la gangrène, et est sans pitié pour elle. La
+révolution extirpe la royauté dans le roi, l'aristocratie dans le noble, le
+despotisme dans le soldat, la superstition dans le prêtre, la barbarie dans
+le juge, en un mot, tout ce qui est la tyrannie dans tout ce qui est le
+tyran. L'opération est effrayante, la révolution la fait d'une main sûre.
+Quant à la quantité de chair saine qu'elle sacrifie, demande à Boerhave ce
+qu'il en pense. Quelle tumeur à couper n'entraîne une perte de sang? Quel
+incendie à éteindre n'exige la part du feu? Ces nécessités redoutables sont
+la condition même du succès. Un chirurgien ressemble à un boucher; un
+guérisseur peut faire l'effet d'un bourreau. La révolution se dévoue à son
+œuvre fatale. Elle mutile, mais elle sauve. Quoi! vous lui demandez grâce
+pour le virus! vous voulez qu'elle soit clémente pour ce qui est vénéneux!
+Elle n'écoute pas. Elle tient le passé, elle l'achèvera. Elle fait à la
+civilisation une incision profonde, d'où sortira la santé du genre humain.
+Vous souffrez? sans doute. Combien de temps cela durera-t-il? Le temps de
+l'opération. Ensuite vous vivrez. La révolution ampute le monde. De là
+cette hémorragie, 93.
+
+--Le chirurgien est calme, dit Gauvain, et les hommes que je vois sont
+violents.
+
+--La révolution, répliqua Cimourdain, veut pour l'aider des ouvriers
+farouches. Elle repousse toute main qui tremble. Elle n'a foi qu'aux
+inexorables. Danton, c'est le terrible, Robespierre, c'est l'inflexible,
+Saint-Just, c'est l'irréductible, Marat, c'est l'implacable. Prends-y
+garde, Gauvain. Ces noms-là sont nécessaires. Ils valent pour nous des
+armées. Ils terrifieront l'Europe.
+
+--Et peut-être aussi l'avenir, dit Gauvain.
+
+Il s'arrêta et repartit:
+
+--Du reste, mon maître, vous faites erreur, je n'accuse personne. Selon
+moi, le vrai point de vue de la révolution, c'est l'irresponsabilité.
+Personne n'est innocent, personne n'est coupable. Louis XVI, c'est un
+mouton jeté parmi des lions. Il veut fuir, il veut se sauver, il cherche à
+se défendre; il mordrait, s'il pouvait. Mais n'est pas lion qui veut. Sa
+velléité passe pour crime. Ce mouton en colère montre les dents. Le
+traître! disent les lions. Et ils le mangent. Cela fait, ils se battent
+entre eux.
+
+--Le mouton est une bête.
+
+--Et les lions, que sont-ils?
+
+Cette réplique fit songer Cimourdain. Il releva la tête et dit:
+
+--Ces lions-là sont des consciences. Ces lions-là sont des idées. Ces
+lions-là sont des principes.
+
+--Ils font la terreur.
+
+--Un jour, la révolution sera la justification de la terreur.
+
+--Craignez que la terreur ne soit la calomnie de la révolution.
+
+Et Gauvain reprit:
+
+--Liberté, Egalité, Fraternité, ce sont des dogmes de paix et d'harmonie.
+Pourquoi leur donner un aspect effrayant? Que voulons-nous? conquérir les
+peuples à la république universelle. Eh bien, ne leur faisons pas peur. A
+quoi bon l'intimidation? Pas plus que les oiseaux, les peuples ne sont
+attirés par l'épouvantail. Il ne faut pas faire le mal pour faire le bien.
+On ne renverse pas le trône pour laisser l'échafaud debout. Mort aux rois,
+et vie aux nations. Abattons les couronnes, épargnons les têtes. La
+révolution, c'est la concorde, et non l'effroi. Les idées douces sont mal
+servies par les hommes incléments. Amnistie est pour moi le plus beau mot
+de la langue humaine. Je ne veux verser de sang qu'en risquant le mien. Du
+reste je ne sais que combattre, et je ne suis qu'un soldat. Mais si l'on ne
+peut pardonner, cela ne vaut pas la peine de vaincre. Soyons pendant la
+bataille les ennemis de nos ennemis, et après la victoire leurs frères.
+
+--Prends garde! répéta Cimourdain pour la troisième fois. Gauvain, tu es
+pour moi plus que mon fils, prends garde!
+
+Et il ajouta, pensif:
+
+--Dans des temps comme les nôtres, la pitié peut être une des formes de la
+trahison.
+
+En entendant parler ces deux hommes, on eût cru entendre le dialogue de
+l'épée et de la hache.
+
+
+
+
+
+VIII. DOLOROSA
+
+Cependant la mère cherchait ses petits.
+
+Elle allait devant elle. Comment vivait-elle? Impossible de le dire. Elle
+ne le savait pas elle-même. Elle marcha des jours et des nuits; elle
+mendia, elle mangea de l'herbe, elle coucha à terre, elle dormit en plein
+air, dans les broussailles, sous les étoiles, quelquefois sous la pluie et
+la bise.
+
+Elle rôdait de village en village, de métairie en métairie, s'informant.
+Elle s'arrêtait aux seuils. Sa robe était en haillons. Quelquefois on
+l'accueillait, quelquefois on la chassait. Quand elle ne pouvait entrer
+dans les maisons, elle allait dans les bois.
+
+Elle ne connaissait pas le pays, elle ignorait tout, excepté Siscoignard et
+la paroisse d'Azé, elle n'avait point d'itinéraire, elle revenait sur ses
+pas, recommençait une route déjà parcourue, faisait du chemin inutile. Elle
+suivait tantôt le pavé, tantôt l'ornière d'une charrette, tantôt les
+sentiers dans les taillis. A cette vie au hasard, elle avait usé ses
+misérables vêtements. Elle avait marché d'abord avec ses souliers, puis
+avec ses pieds nus, puis avec ses pieds sanglants.
+
+Elle allait à travers la guerre, à travers les coups de fusil, sans rien
+entendre, sans rien voir, sans rien éviter, cherchant ses enfants. Tout
+étant en révolte, il n'y avait plus de gendarmes, plus de maires, plus
+d'autorité. Elle n'avait affaire qu'aux passants.
+
+Elle leur parlait. Elle demandait:
+
+--Avez-vous vu quelque part trois petits enfants?
+
+Les passants levaient la tête.
+
+--Deux garçons et une fille, disait-elle.
+
+Elle continuait:
+
+--René-Jean, Gros-Alain, Georgette? Vous n'avez pas vu ça?
+
+Elle poursuivait:
+
+--L'aîné a quatre ans et demi, la petite a vingt mois.
+
+Elle ajoutait:
+
+--Savez-vous où ils sont? on me les a pris.
+
+On la regardait et c'était tout.
+
+Voyant qu'on ne la comprenait pas, elle disait:
+
+--C'est qu'ils sont à moi. Voilà pourquoi.
+
+Les gens passaient leur chemin. Alors elle s'arrêtait et ne disait plus
+rien, et se déchirait le sein avec les ongles.
+
+Un jour pourtant un paysan l'écouta. Le bonhomme se mit à réfléchir.
+
+--Attendez donc, dit-il. Trois enfants?
+
+--Oui.
+
+--Deux garçons?...
+
+--Et une fille.
+
+--C'est ça que vous cherchez?
+
+--Oui.
+
+--J'ai ouï parler d'un seigneur qui avait pris trois petits enfants et qui
+les avait avec lui.
+
+--Où est cet homme? cria-t-elle. Où sont-ils?
+
+Le paysan répondit:
+
+--Allez à la Tourgue.
+
+--Est-ce que c'est là que je trouverai mes enfants?
+
+--Peut-être bien que oui.
+
+--Vous dites?...
+
+--La Tourgue.
+
+--Qu'est-ce que c'est que la Tourgue?
+
+--C'est un endroit.
+
+--Est-ce un village? un château? une métairie?
+
+--Je n'y suis jamais allé.
+
+--Est-ce loin?
+
+--Ce n'est pas près.
+
+--De quel côté?
+
+--Du côté de Fougères.
+
+--Par où y va-t-on?
+
+--Vous êtes à Vantortes, dit le paysan, vous laisserez Ernée à gauche et
+Coxelles à droite, vous passerez par Lorchamp et vous traverserez le
+Leroux.
+
+Et le paysan leva sa main vers l'occident.
+
+--Toujours droit devant vous en allant du côté où le soleil se couche.
+
+Avant que le paysan eût baissé son bras, elle était en marche.
+
+Le paysan lui cria:
+
+--Mais prenez garde. On se bat par là.
+
+Elle ne se retourna point pour lui répondre, et continua d'aller en avant.
+
+
+
+
+IX. UNE BASTILLE DE PROVINCE
+
+
+i LA TOURGUE
+
+Le voyageur qui, il y a quarante ans, entré dans la forêt de Fougères du
+côté de Laignelet, en ressortait du côté de Parigné, faisait, sur la
+lisière de cette profonde futaie, une rencontre sinistre. En débouchant du
+hallier, il avait brusquement devant lui la Tourgue.
+
+Non la Tourgue vivante, mais la Tourgue morte. La Tourgue lézardée,
+sabordée, balafrée, démantelée. La ruine est à l'édifice ce que le fantôme
+est à l'homme. Pas de plus lugubre vision que la Tourgue. Ce qu'on avait
+sous les yeux, c'était une haute tour ronde, toute seule au coin du bois
+comme un malfaiteur. Cette tour, droite sur un bloc de roche à pic, avait
+presque l'aspect romain tant elle était correcte et solide, et tant dans
+cette masse robuste l'idée de la puissance était mêlée à l'idée de la
+chute. Romaine, elle l'était même un peu, car elle était romane. Commencée
+au neuvième siècle, elle avait été achevée au douzième, après la troisième
+croisade. Les impostes à oreillons de ses baies disaient son âge. On
+approchait, on gravissait l'escarpement, on apercevait une brèche, on se
+risquait à entrer, on était dedans, c'était vide. C'était quelque chose
+comme l'intérieur d'un clairon de pierre posé debout sur le sol. Du haut en
+bas, aucun diaphragme; pas de toit, pas de plafonds, pas de planchers, des
+arrachements de voûtes et de cheminées, des embrasures à fauconneaux, à des
+hauteurs diverses, des cordons de corbeaux de granit et quelques poutres
+transversales marquant les étages; sur les poutres les fientes des oiseaux
+de nuit, la muraille colossale, quinze pieds d'épaisseur à la base et douze
+au sommet, çà et là des crevasses et des trous qui avaient été des portes,
+par où l'on entrevoyait des escaliers dans l'intérieur ténébreux du mur. Le
+passant qui pénétrait là le soir entendait crier les hulottes, les
+tette-chèvres, les bihoreaux et les crapauds-volants, et voyait sous ses
+pieds des ronces, des pierres, des reptiles, et sur sa tête, à travers une
+rondeur noire qui était le haut de la tour et qui semblait la bouche d'un
+puits énorme, les étoiles.
+
+C'était la tradition du pays qu'aux étages supérieurs de cette tour il y
+avait des portes secrètes faites, comme les portes des tombeaux des rois de
+Juda, d'une grosse pierre tournant sur pivot, s'ouvrant, puis se refermant,
+et s'effaçant dans la muraille; mode architecturale rapportée des croisades
+avec l'ogive. Quand ces portes étaient closes, il était impossible de les
+retrouver, tant elles étaient bien mêlées aux autres pierres du mur. On
+voit encore aujourd'hui de ces portes-là dans les mystérieuses cités de
+l'Anti-Liban, échappées au tremblement des douze villes sous Tibère.
+
+
+
+
+ii. LA BRÈCHE
+
+La brèche par où l'on entrait dans la ruine était une trouée de mine. Pour
+un connaisseur, familier avec Errard, Sardi et Pagan, cette mine avait été
+savamment faite. La chambre à feu en bonnet de prêtre était proportionnée à
+la puissance du donjon qu'elle avait à éventrer. Elle avait dû contenir au
+moins deux quintaux de poudre. On y arrivait par un canal serpentant qui
+vaut mieux que le canal droit; l'écroulement produit par la mine montrait à
+nu dans le déchirement de la pierre le saucisson, qui avait le diamètre
+voulu d'un oeuf de poule. L'explosion avait fait à la muraille une blessure
+profonde par où les assiégeants avaient dû pouvoir entrer. Cette tour avait
+évidemment soutenu, à diverses époques, de vrais sièges en règle; elle
+était criblée de mitrailles; et ces mitrailles n'étaient pas toutes du même
+temps; chaque projectile a sa façon de marquer un rempart; et tous avaient
+laissé à ce donjon leur balafre, depuis les boulets de pierre du
+quatorzième siècle jusqu'aux boulets de fer du dix-huitième.
+
+La brèche donnait entrée dans ce qui avait dû être le rez-de-chaussée.
+Vis-à-vis de la brèche, dans le mur de la tour, s'ouvrait le guichet d'une
+crypte taillée dans le roc et se prolongeant dans les fondations de la tour
+jusque sous la salle du rez-de-chaussée.
+
+Cette crypte, aux trois quarts comblée, a été déblayée en 1855 par les
+soins de M. Auguste Le Prévost, l'antiquaire de Bernay.
+
+
+
+
+iii. L'OUBLIETTE
+
+Cette crypte était l'oubliette. Tout donjon avait la sienne. Cette crypte,
+comme beaucoup de caves pénales des mêmes époques, avait deux étages. Le
+premier étage, où l'on pénétrait par le guichet, était une chambre voûtée
+assez vaste, de plain-pied avec la salle du rez-de-chaussée. On voyait sur
+la paroi de cette chambre deux sillons parallèles et verticaux qui allaient
+d'un mur à l'autre en passant par la voûte où ils étaient profondément
+empreints, et qui donnaient l'idée de deux ornières. C'étaient deux
+ornières en effet. Ces deux sillons avaient été creusés par deux roues.
+Jadis, aux temps féodaux, c'était dans cette chambre que se faisait
+l'écartèlement, par un procédé moins tapageur que les quatre chevaux. Il y
+avait là deux roues, si fortes et si grandes qu'elles touchaient les murs
+et la voûte. On attachait à chacune de ces roues un bras et une jambe du
+patient, puis on faisait tourner les deux roues en sens inverse, ce qui
+arrachait l'homme. Il fallait de l'effort; de là les ornières creusées dans
+la pierre que les roues effleuraient. On peut voir encore aujourd'hui une
+chambre de ce genre à Vianden.
+
+Au-dessous de cette chambre il y en avait une autre. C'était l'oubliette
+véritable. On n'y entrait point par une porte, on y pénétrait par un trou;
+le patient, nu, était descendu, au moyen d'une corde sous les aisselles,
+dans la chambre d'en bas par un soupirail pratiqué au milieu du dallage de
+la chambre d'en haut. S'il s'obstinait à vivre, on lui jetait sa nourriture
+par ce trou. On voit encore aujourd'hui un trou de ce genre à Bouillon.
+
+Par ce trou il venait du vent. La chambre d'en bas, creusée sous la salle
+du rez-de-chaussée, était plutôt un puits qu'une chambre. Elle aboutissait
+à de l'eau, et un souffle glacial l'emplissait. Ce vent qui faisait mourir
+le prisonnier d'en bas faisait vivre le prisonnier d'en haut. Il rendait la
+prison respirable. Le prisonnier d'en haut, à tâtons sous sa voûte, ne
+recevait d'air que par ce trou. Du reste, qui y entrait, ou qui y tombait,
+n'en sortait plus. C'était au prisonnier à s'en garer dans l'obscurité. Un
+faux pas pouvait du patient d'en haut faire le patient d'en bas. Cela le
+regardait. S'il tenait à la vie, ce trou était son danger; s'il s'ennuyait,
+ce trou était sa ressource. L'étage supérieur était le cachot, l'étage
+inférieur était le tombeau. Superposition ressemblante à la société
+d'alors.
+
+C'est là ce que nos aïeux appelaient «un cul-de-basse-fosse». La chose
+ayant disparu, le nom pour nous n'a plus de sens. Grâce à la révolution,
+nous entendons prononcer ces mots-là avec indifférence.
+
+Du dehors de la tour, au-dessus de la brèche qui en était, il y a quarante
+ans, l'entrée unique, on apercevait une embrasure plus large que les autres
+meurtrières, à laquelle pendait un grillage de fer descellé et défoncé.
+
+
+
+
+iv. LE PONT-CHATELET
+
+A cette tour, et du côté opposé à la brèche, se rattachait un pont de
+pierre de trois arches peu endommagées. Le pont avait porté un corps de
+logis dont il restait quelques tronçons. Ce corps de logis, où étaient
+visibles les marques d'un incendie, n'avait plus que sa charpente noircie,
+sorte d'ossature à travers laquelle passait le jour, et qui se dressait
+auprès de la tour, comme un squelette à côté d'un fantôme.
+
+Cette ruine est aujourd'hui tout à fait démolie, et il n'en reste aucune
+trace. Ce qu'ont fait beaucoup de siècles et beaucoup de rois, il suffit
+d'un jour et d'un paysan pour le défaire.
+
+_La Tourgue_, abréviation paysanne, signifie la Tour-Gauvain, de même que
+_la Jupelle_ signifie la Jupellière, et que ce nom d'un bossu chef de
+bande, _Pinson-le-Tort_, signifie Pinson-le-Tortu.
+
+La Tourgue, qui il y a quarante ans était une ruine et qui aujourd'hui est
+une ombre, était en 1793 une forteresse. C'était la vieille bastille des
+Gauvain, gardant à l'occident l'entrée de la forêt de Fougères, forêt qui,
+elle-même, est à peine un bois maintenant.
+
+On avait construit cette citadelle sur un de ces gros blocs de schiste qui
+abondent entre Mayenne et Dinan, et qui sont partout épars parmi les
+halliers et les bruyères, comme si les titans s'étaient jeté des pavés à la
+tête.
+
+La tour était toute la forteresse; sous la tour le rocher, au pied du
+rocher un de ces cours d'eau que le mois de janvier change en torrents et
+que le mois de juin met à sec.
+
+Simplifiée à ce point, cette forteresse était, au moyen-âge, à peu près
+imprenable. Le pont l'affaiblissait. Les Gauvain gothiques l'avaient bâtie
+sans pont. On y abordait par une de ces passerelles branlantes qu'un coup
+de hache suffisait à rompre. Tant que les Gauvain furent vicomtes, elle
+leur plut ainsi, et ils s'en contentèrent; mais quand ils furent marquis,
+et quand ils quittèrent la caverne pour la cour, ils jetèrent trois arches
+sur le torrent, et ils se firent accessibles du côté de la plaine de même
+qu'ils s'étaient faits accessibles du côté du roi. Les marquis au
+dix-septième siècle et les marquises au dix-huitième, ne tenaient plus à
+être imprenables. Copier Versailles remplaça ceci: continuer les aïeux.
+
+En face de la tour, du côté occidental, il y avait un plateau assez élevé
+allant aboutir aux plaines; ce plateau venait presque toucher la tour, et
+n'en était séparé que par un ravin très creux où coulait le cours d'eau qui
+est un affluent du Couesnon. Le pont, trait d'union entre la forteresse et
+le plateau, fut fait haut sur piles; et sur ces piles on construisit, comme
+à Chenonceaux, un édifice en style Mansard, plus logeable que la tour. Mais
+les moeurs étaient encore très rudes; les seigneurs gardèrent la coutume
+d'habiter les chambres du donjon pareilles à des cachots. Quant au bâtiment
+sur le pont, qui était une sorte de petit châtelet, on y pratiqua un long
+couloir qui servait d'entrée et qu'on appela la salle des gardes; au-dessus
+de cette salle des gardes, qui était une sorte d'entresol, on mit une
+bibliothèque, au-dessus de la bibliothèque un grenier. De longues fenêtres
+à petites vitres en verre de Bohême, des pilastres entre les fenêtres, des
+médaillons sculptés dans le mur; trois étages; en bas, des pertuisanes
+Et des mousquets; au milieu, des livres; en haut, des sacs d'avoine; tout
+Cela était un peu sauvage et fort noble.
+
+La tour à côté était farouche.
+
+Elle dominait cette bâtisse coquette de toute sa hauteur lugubre. De la
+plate-forme on pouvait foudroyer le pont.
+
+Les deux édifices, l'un abrupt, l'autre poli, se choquaient plus qu'ils ne
+s'accostaient. Les deux styles n'étaient point d'accord; bien que deux
+demi-cercles semblent devoir être identiques, rien ne ressemble moins à un
+plein-cintre roman qu'une archivolte classique. Cette tour digne des forêts
+était une étrange voisine pour ce pont digne de Versailles. Qu'on se figure
+Alain Barbe-Torte donnant le bras à Louis XIV. L'ensemble terrifiait. Des
+deux majestés mêlées sortait on ne sait quoi de féroce.
+
+Au point de vue militaire, le pont, insistons-y, livrait presque la tour.
+Il l'embellissait et la désarmait; en gagnant de l'ornement elle avait
+perdu de la force. Le pont la mettait de plain pied avec le plateau.
+Toujours inexpugnable du côté de la forêt, elle était maintenant vulnérable
+du côté de la plaine. Autrefois elle commandait le plateau, à présent le
+plateau la commandait. Un ennemi installé là serait vite maître du pont. La
+bibliothèque et le grenier étaient pour l'assiégeant, et contre la
+forteresse. Une bibliothèque et un grenier se ressemblent en ceci que les
+livres et la paille sont du combustible. Pour un assiégeant qui utilise
+l'incendie, brûler Homère ou brûler une botte de foin, pourvu que cela
+brûle, c'est la même chose. Les français l'ont prouvé aux allemands en
+brûlant la bibliothèque de Heidelberg, et les allemands l'ont prouvé aux
+français en brûlant la bibliothèque de Strasbourg. Ce pont, ajouté à la
+Tourgue, était donc stratégiquement une faute; mais au dix-septième siècle,
+sous Colbert et Louvois, les princes Gauvain, pas plus que les princes de
+Rohan ou les princes de la Trémoille, ne se croyaient désormais
+assiégeables. Pourtant les constructeurs du pont avaient pris quelques
+précautions. Premièrement, ils avaient prévu l'incendie; au-dessous des
+trois fenêtres du côté aval, ils avaient accroché transversalement, à des
+crampons qu'on voyait encore il y a un demi-siècle, une forte échelle de
+sauvetage ayant pour longueur la hauteur des deux premiers étages du pont,
+hauteur qui dépassait celle de trois étages ordinaires; deuxièmement, ils
+avaient prévu l'assaut; ils avaient isolé le pont de la tour au moyen d'une
+lourde et basse porte de fer; cette porte était cintrée; on la fermait avec
+une grosse clef qui était dans une cachette connue du maître seul, et, une
+fois fermée, cette porte pouvait défier le bélier, et presque braver le
+boulet.
+
+Il fallait passer par le pont pour arriver à cette porte, et passer par
+cette porte pour pénétrer dans la tour. Pas d'autre entrée.
+
+
+
+
+v. LA PORTE DE FER
+
+Le deuxième étage du châtelet du pont, surélevé à cause des piles,
+correspondait avec le deuxième étage de la tour; c'est à cette hauteur que,
+pour plus de sûreté, avait été placée la porte de fer.
+
+La porte de fer s'ouvrait du côté du pont sur la bibliothèque et du côté de
+la tour sur une grande salle voûtée avec pilier au centre. Cette salle, on
+vient de le dire, était le second étage du donjon. Elle était ronde comme
+la tour; de longues meurtrières, donnant sur la campagne, l'éclairaient. La
+muraille, toute sauvage, était nue, et rien n'en cachait les pierres,
+d'ailleurs très symétriquement ajustées. On arrivait à cette salle par un
+escalier en colimaçon pratiqué dans la muraille, chose toute simple quand
+les murs ont quinze pieds d'épaisseur. Au moyen-âge on prenait une ville
+rue par rue, une rue maison par maison, une maison chambre par chambre. On
+assiégeait une forteresse étage par étage. La Tourgue était sous ce rapport
+fort savamment disposée et très revêche et très difficile. On montait d'un
+étage à l'autre par un escalier en spirale d'un abord malaisé; les portes
+étaient de biais et n'avaient pas hauteur d'homme, et il fallait baisser la
+tête pour y passer; or, tête baissée c'est tête assommée; et, à chaque
+porte, l'assiégé attendait l'assiégeant.
+
+Il y avait au-dessous de la salle ronde à pilier deux chambres pareilles,
+qui étaient le premier étage et le rez-de-chaussée, et au-dessus trois; sur
+ces six chambres superposées la tour se fermait par un couvercle de pierre
+qui était la plate-forme, et où l'on arrivait par une étroite guérite.
+
+Les quinze pieds d'épaisseur de muraille qu'on avait dû percer pour y
+placer la porte de fer, et au milieu desquels elle était scellée,
+l'emboîtaient dans une longue voussure; de sorte que la porte, quand elle
+était fermée, était, tant du côté de la tour que du côté du pont, sous un
+porche de six ou sept pieds de profondeur; quand elle était ouverte, ces
+deux porches se confondaient et faisaient la voûte d'entrée.
+
+Sous le porche du côté du pont s'ouvrait dans l'épaisseur du mur le guichet
+bas d'une vis-de-Saint-Gilles qui menait au couloir du premier étage sous
+la bibliothèque; c'était encore là une difficulté pour l'assiégeant. Le
+châtelet sur le pont n'offrait à son extrémité du côté du plateau qu'un mur
+à pic, et le pont était coupé là. Un pont-levis, appliqué contre une porte
+basse, le mettait en communication avec le plateau, et ce pont-levis, qui,
+à cause de la hauteur du plateau, ne s'abaissait jamais qu'en plan incliné,
+donnait dans le long couloir dit salle des gardes. Une fois maître de ce
+couloir, l'assiégeant, pour arriver à la porte de fer, était forcé
+d'enlever de vive force l'escalier en vis-de-Saint-Gilles qui montait au
+deuxième étage.
+
+
+
+vi. LA BIBLIOTHEQUE
+
+Quant à la bibliothèque, c'était une salle oblongue ayant la largeur et la
+longueur du pont, et une porte unique, la porte de fer. Une fausse porte
+battante, capitonnée de drap vert, et qu'il suffisait de pousser, masquait
+à l'intérieur la voussure d'entrée de la tour. Le mur de la bibliothèque
+était du haut en bas, et du plancher au plafond, revêtu d'armoires vitrées
+dans le beau goût de menuiserie du dix-septième siècle. Six grandes
+fenêtres, trois de chaque côté, une au-dessus de chaque arche, éclairaient
+cette bibliothèque. Par ces fenêtres, du dehors et du haut du plateau, on
+en voyait l'intérieur. Dans les entre-deux de ces fenêtres se dressaient
+sur des gaines de chêne sculpté six bustes de marbre, Hermolaüs de Byzance,
+Athénée, grammairien naucratique, Suidas, Casaubon, Clovis, roi de France,
+et son chancelier Anachalus, lequel, du reste n'était pas plus chancelier
+que Clovis n'était roi.
+
+Il y avait dans cette bibliothèque des livres quelconques.
+
+Un est resté célèbre. C'était un vieil in-quarto avec estampes, portant
+pour titre en grosses lettres SAINT-BARTHÉLEMY, et pour sous-titre
+_Evangile selon saint Barthélemy, précédé d'une dissertation de Pantoenus,
+philosophe chrétien, sur la question de savoir si cet évangile doit être
+réputé apocryphe et si saint Barthélemy est le même que Nathanaél_. Ce
+livre, considéré comme exemplaire unique, était sur un pupitre au milieu de
+la bibliothèque. Au dernier siècle, on le venait voir par curiosité.
+
+
+
+vii. LE GRENIER
+
+Quant au grenier, qui avait, comme la bibliothèque, la forme oblongue du
+pont, c'était simplement le dessous de la charpente du toit. Cela faisait
+une grande halle encombrée de paille et de foin, et éclairée par six
+mansardes. Pas d'autre ornement qu'une figure de saint Barnabé sculptée
+sur la porte et au-dessous ce vers:
+
+_Barnabus sanctus falcem jubet ire per herbam_.
+
+Ainsi une haute et large tour, à six étages, percée çà et là de quelques
+meurtrières, ayant pour entrée et pour issue unique une porte de fer
+donnant sur un pont-châtelet fermé par un pont-levis; derrière la tour, la
+forêt; devant la tour un plateau de bruyères, plus haut que le pont, plus
+bas que la tour; sous le pont, entre la tour et le plateau, un ravin
+profond, étroit, plein de broussailles, torrent en hiver, ruisseau au
+printemps, fossé pierreux l'été, voilà ce que c'était que la Tour-Gauvain,
+dite la Tourgue.
+
+
+
+
+X. LES OTAGES
+
+Juillet s'écoula, août vint, un souffle héroïque et féroce passait sur la
+France, deux spectres venaient de traverser l'horizon, Marat un couteau au
+flanc, Charlotte Corday sans tête, tout devenait formidable. Quant à la
+Vendée, battue dans la grande stratégie, elle se réfugiait dans la petite,
+plus redoutable, nous l'avons dit; cette guerre était maintenant une
+immense bataille, déchiquetée dans les bois; les désastres de la grosse
+armée, dite catholique et royale, commençaient; un décret envoyait en
+Vendée l'armée de Mayence; huit mille vendéens étaient morts à Ancenis; les
+vendéens étaient repoussés de Nantes, débusqués de Montaigu, expulsés de
+Thouars, chassés de Noirmoutier, culbutés hors de Cholet, de Mortagne et de
+Saumur; ils évacuaient Parthenay; ils abandonnaient Clisson; ils lâchaient
+pied à Châtillon; ils perdaient un drapeau à Saint-Hilaire; ils étaient
+battus à Pornic, aux Sables, à Fontenay, à Doué, au Château-d'Eau, aux
+Ponts-de-Cé; ils étaient en échec à Luçon, en retraite à la Châtaigneraye,
+en déroute à la Roche-sur-Yon; mais, d'une part, ils menaçaient la
+Rochelle, et d'autre part, dans les eaux de Guernesey, une flotte anglaise,
+aux ordres du général Craig, portant, mêlés aux meilleurs officiers de la
+marine française, plusieurs régiments anglais, n'attendait qu'un signal du
+marquis de Lantenac pour débarquer. Ce débarquement pouvait redonner la
+victoire à la révolte royaliste. Pitt était d'ailleurs un malfaiteur
+d'état; dans la politique il y a la trahison de même que dans la panoplie
+il y a le poignard; Pitt poignardait notre pays et trahissait le sien;
+c'est trahir son pays que de le déshonorer; l'Angleterre, sous lui et par
+lui, faisait la guerre punique. Elle espionnait, fraudait, mentait.
+Braconnière et faussaire, rien ne lui répugnait; elle descendait jusqu'aux
+minuties de la haine. Elle faisait accaparer le suif, qui coûtait cinq
+francs la livre; on saisissait à Lille, sur un anglais, une lettre de
+Prigent, agent de Pitt en Vendée, où on lisait ces lignes: «Je vous prie de
+ne pas épargner l'argent. Nous espérons que les assassinats se feront avec
+prudence, les prêtres déguisés et les femmes sont les personnes les plus
+propres à cette opération. Envoyez soixante mille livres à Rouen et
+cinquante mille livres à Caen.» Cette lettre fut lue par Barère à la
+Convention le 1er août. A ces perfidies ripostaient les sauvageries de
+Parrein et plus tard les atrocités de Carrier. Les républicains de Metz et
+les républicains du Midi demandaient à marcher contre les rebelles. Un
+décret ordonnait la formation de vingt-quatre compagnies de pionniers pour
+incendier les haies et les clôtures du Bocage. Crise inouïe. La guerre ne
+cessait sur un point que pour recommencer sur l'autre. Pas de grâce! pas de
+prisonniers! était le cri des deux partis. L'histoire était pleine d'une
+ombre terrible.
+
+Dans ce mois d'août la Tourgue était assiégée.
+
+Un soir, pendant le lever des étoiles, dans le calme d'un crépuscule
+caniculaire, pas une feuille ne remuant dans la forêt, pas une herbe ne
+frissonnant dans la plaine, à travers le silence de la nuit tombante, un
+son de trompe se fit entendre. Ce son de trompe venait du haut de la tour.
+
+A ce son de trompe répondit un coup de clairon qui venait d'en bas.
+
+Au haut de la tour il y avait un homme armé; en bas, dans l'ombre, il y
+avait un camp.
+
+On distinguait confusément dans l'obscurité autour de la Tour-Gauvain un
+fourmillement de formes noires. Ce fourmillement était un bivouac.
+Quelques feux commençaient à s'y allumer sous les arbres de la forêt et
+parmi les bruyères du plateau, et piquaient çà et là de points lumineux les
+ténèbres, comme si la terre voulait s'étoiler en même temps que le ciel.
+Sombres étoiles que celles de la guerre! Le bivouac du côté du plateau se
+prolongeait jusqu'aux plaines et du côté de la forêt s'enfonçait dans le
+hallier. La Tourgue était bloquée.
+
+L'étendue du bivouac des assiégeants indiquait une troupe nombreuse.
+
+Le camp serrait la forteresse étroitement, et venait du côté de la tour
+jusqu'au rocher et du côté du pont jusqu'au ravin.
+
+Il y eut un deuxième bruit de trompe que suivit un deuxième coup de
+clairon.
+
+Cette trompe interrogeait et ce clairon répondait.
+
+Cette trompe, c'était la tour qui demandait au camp: Peut-on vous parler?
+et ce clairon, c'était le camp qui répondait: Oui.
+
+A cette époque, les vendéens n'étant pas considérés par la Convention comme
+belligérants, et défense étant faite par décret d'échanger avec les
+«brigands» des parlementaires, on suppléait comme on pouvait aux
+communications que le droit des gens autorise dans la guerre ordinaire et
+interdit dans la guerre civile. De là, dans l'occasion, une certaine
+entente entre la trompe paysanne et le clairon militaire. Le premier appel
+n'était qu'une entrée en matière, le second appel posait la question:
+Voulez-vous écouter? Si, à ce second appel, le clairon se taisait, refus;
+si le clairon répondait, consentement. Cela signifiait: Trêve de quelques
+instants.
+
+Le clairon ayant répondu au deuxième appel, l'homme qui était au haut de la
+tour parla, et l'on entendit ceci:
+
+«--Hommes qui m'écoutez, je suis Gouge-le-Bruant, surnommé Brise-Bleu,
+parce que j'ai exterminé beaucoup des vôtres, et surnommé aussi l'Imânus,
+parce que j'en tuerai encore plus que je n'en ai tué; j'ai eu le doigt
+coupé d'un coup de sabre sur le canon de mon fusil à l'attaque de
+Granville, et vous avez fait guillotiner à Laval mon père et ma mère et ma
+soeur Jacqueline, âgée de dix-huit ans. Voilà ce que je suis.
+
+«Je vous parle au nom de monseigneur le marquis Gauvain de Lantenac,
+vicomte de Fontenay, prince breton, seigneur des sept forêts, mon maître.
+
+«Sachez d'abord que monseigneur le marquis, avant de s'enfermer dans cette
+tour où vous le tenez bloqué, a distribué la guerre entre six chefs, ses
+lieutenants; il a donné à Delière le pays entre la route de Brest et la
+route d'Entrée; à Treton le pays entre la Roë et Laval; à Jacquet, dit
+Taillefer, la lisière du Haut-Maine; à Gaulier, dit Grand-Pierre,
+Château-Gontier; à Lecomte, Craon; Fougères, à monsieur Dubois-Guy; et
+toute la Mayenne à monsieur de Rochambeau; de sorte que rien n'est fini
+pour vous par la prise de cette forteresse, et que, lors même que
+monseigneur le marquis mourrait, la Vendée de Dieu et du roi ne mourra pas.
+
+«Ce que j'en dis, sachez cela, est pour vous avertir. Monseigneur est là, à
+mes côtés. Je suis la bouche par où passent ses paroles. Hommes qui nous
+assiégez, faites silence.
+
+«Voici ce qu'il importe que vous entendiez:
+
+«N'oubliez pas que la guerre que vous nous faites n'est point juste. Nous
+sommes des gens qui habitons notre pays, et nous combattons honnêtement, et
+nous sommes simples et purs sous la volonté de Dieu comme l'herbe sous la
+rosée. C'est la république qui nous a attaqués; elle est venue nous
+troubler dans nos campagnes, et elle a brûlé nos maisons et nos récoltes et
+mitraillé nos métairies, et nos femmes et nos enfants ont été obligés de
+s'enfuir pieds nus dans les bois pendant que la fauvette d'hiver chantait
+encore.
+
+«Vous qui êtes ici et qui m'entendez, vous nous avez traqués dans la forêt,
+et vous nous cernez dans cette tour; vous avez tué ou dispersé ceux qui
+s'étaient joints à nous; vous avez du canon; vous avez réuni à votre
+colonne les garnisons et postes de Mortain, de Barenton, de Teilleul, de
+Landivy, d'Evran, de Tinténiac et de Vitré, ce qui fait que vous êtes
+quatre mille cinq cents soldats qui nous attaquez; et nous, nous sommes
+dix-neuf hommes qui nous défendons.
+
+«Nous avons des vivres et des munitions.
+
+«Vous avez réussi à pratiquer une mine et à faire sauter un morceau de
+notre rocher et un morceau de notre mur.
+
+«Cela a fait un trou au pied de la tour, et ce trou est une brèche par
+laquelle vous pouvez entrer, bien qu'elle ne soit pas à ciel ouvert et que
+la tour, toujours forte et debout, fasse voûte au-dessus d'elle.
+
+«Maintenant vous préparez l'assaut.
+
+«Et nous, d'abord monseigneur le marquis, qui est prince de Bretagne et
+prieur séculier de l'abbaye de Sainte-Marie de Lantenac, où une messe de
+tous les jours a été fondée par la reine Jeanne, ensuite les autres
+défenseurs de la tour, dont est monsieur l'abbé Turmeau, en guerre
+Grand-Francoeur, mon camarade Guinoiseau, qui est capitaine du Camp-Vert,
+mon camarade Chante-en-Hiver, qui est capitaine du camp de l'Avoine, mon
+camarade la Musette, qui est capitaine du camp des Fourmis, et moi, paysan,
+qui suis né au bourg de Daon, où coule le ruisseau Moriandre, nous tous,
+nous avons une chose à vous dire.
+
+«Hommes qui êtes au bas de cette tour, écoutez.
+
+«Nous avons en nos mains trois prisonniers, qui sont trois enfants. Ces
+enfants ont été adoptés par un de vos bataillons, et ils sont à vous. Nous
+vous offrons de vous rendre ces trois enfants.
+
+«A une condition.
+
+«C'est que nous aurons la sortie libre.
+
+«Si vous refusez, écoutez bien, vous ne pouvez attaquer que de deux façons,
+par la brèche, du côté de la forêt, ou par le pont, du côté du plateau. Le
+bâtiment sur le pont a trois étages; dans l'étage d'en bas, moi l'Imânus,
+moi qui vous parle, j'ai fait mettre six tonnes de goudron et cent fascines
+de bruyères sèches; dans l'étage d'en haut, il y a de la paille; dans
+l'étage du milieu, il y a des livres et des papiers; la porte de fer qui
+communique du pont avec la tour est fermée, et monseigneur en a la clef sur
+lui; moi, j'ai fait sous la porte un trou, et par ce trou passe une mèche
+soufrée dont un bout est dans une des tonnes de goudron et l'autre bout à
+la portée de ma main, dans l'intérieur de la tour; j'y mettrai le feu quand
+bon me semblera. Si vous refusez de nous laisser sortir, les trois enfants
+seront placés dans le deuxième étage du pont, entre l'étage où aboutit la
+mèche soufrée et où est le goudron, et l'étage où est la paille, et la
+porte de fer sera refermée sur eux. Si vous attaquez par le pont, ce sera
+vous qui incendierez le bâtiment; si vous attaquez à la fois par la brèche
+et par le pont, le feu sera mis à la fois par vous et par nous; et, dans
+tous les cas, les trois enfants périront.
+
+«A présent, acceptez ou refusez.
+
+«Si vous acceptez, nous sortons.
+
+«Si vous refusez, les enfants meurent.
+
+«J'ai dit.»
+
+L'homme qui parlait du haut de la tour se tut.
+
+Une voix d'en bas cria:
+
+--Nous refusons.
+
+Cette voix était brève et sévère. Une autre voix moins dure, ferme
+pourtant, ajouta:
+
+--Nous vous donnons vingt-quatre heures pour vous rendre à discrétion.
+
+Il y eut un silence, et la même voix continua:
+
+--Demain, à pareille heure, si vous n'êtes pas rendus, nous donnons
+l'assaut.
+
+Et la première voix reprit:
+
+--Et alors pas de quartier.
+
+A cette voix farouche, une autre voix répondit du haut de la tour. On vit
+entre deux créneaux se pencher une haute silhouette dans laquelle on put, à
+la lueur des étoiles, reconnaître la redoutable figure du marquis de
+Lantenac, et cette figure d'où un regard tombait dans l'ombre et semblait
+chercher quelqu'un, cria:
+
+--Tiens, c'est toi, prêtre!
+
+--Oui, c'est moi, traître! répondit la rude voix d'en bas.
+
+
+
+
+XI. AFFREUX COMME L'ANTIQUE
+
+La voix implacable en effet était la voix de Cimourdain; la voix plus jeune
+et moins absolue était celle de Gauvain.
+
+Le marquis de Lantenac, en reconnaissant l'abbé Cimourdain, ne s'était pas
+trompé.
+
+En peu de semaines, dans ce pays que la guerre civile faisait sanglant,
+Cimourdain, on le sait, était devenu fameux; pas de notoriété plus lugubre
+que la sienne; on disait: Marat à Paris, Châlier à Lyon, Cimourdain en
+Vendée. On flétrissait l'abbé Cimourdain de tout le respect qu'on avait eu
+pour lui autrefois; c'est là l'effet de l'habit de prêtre retourné.
+Cimourdain faisait horreur. Les sévères sont des infortunés; qui voit leurs
+actes les condamne, qui verrait leur conscience les absoudrait peut-être.
+Un Lycurgue qui n'est pas expliqué semble un Tibère. Quoi qu'il en fût,
+deux hommes, le marquis de Lantenac et l'abbé Cimourdain, étaient égaux
+dans la balance de haine; la malédiction des royalistes sur Cimourdain
+faisait contre-poids à l'exécration des républicains pour Lantenac. Chacun
+de ces deux hommes était, pour le camp opposé, le monstre; à tel point
+qu'il se produisit ce fait singulier que, tandis que Prieur de la Marne à
+Granville mettait à prix la tête de Lantenac, Charette à Noirmoutier
+mettait à prix la tête de Cimourdain.
+
+Disons-le, ces deux hommes, le marquis et le prêtre, étaient jusqu'à un
+certain point le même homme. Le masque de bronze de la guerre civile a deux
+profils, l'un tourné vers le passé, l'autre tourné vers l'avenir, mais
+aussi tragiques l'un que l'autre. Lantenac était le premier de ces profils,
+Cimourdain était le second; seulement l'amer rictus de Lantenac était
+couvert d'ombre et de nuit, et sur le front fatal de Cimourdain il y avait
+une lueur d'aurore.
+
+Cependant la Tourgue assiégée avait un répit.
+
+Grâce à l'intervention de Gauvain, on vient de le voir, une sorte de trêve
+de vingt-quatre heures avait été convenue.
+
+L'Imânus, du reste, était bien renseigné, et, par suite des réquisitions de
+Cimourdain, Gauvain avait maintenant sous ses ordres quatre mille cinq
+cents hommes, tant garde nationale que troupe de ligne, avec lesquels il
+cernait Lantenac dans la Tourgue, et il avait pu braquer contre la
+forteresse douze pièces de canon, six du côté de la tour, sur la lisière de
+la forêt, en batterie enterrée, et six du côté du pont, sur le plateau, en
+batterie haute. Il avait pu faire jouer la mine, et la brèche était ouverte
+au pied de la tour.
+
+Ainsi, sitôt les vingt-quatre heures de trêve expirées, la lutte allait
+s'engager dans les conditions que voici:
+
+Sur le plateau et dans la forêt, on était quatre mille cinq cents.
+
+Dans la tour, dix-neuf.
+
+Les noms de ces dix-neuf assiégés peuvent être retrouvés par l'histoire
+dans les affiches de mise hors la loi. Nous les rencontrerons peut-être.
+
+Pour commander à ces quatre mille cinq cents hommes qui étaient presque une
+armée, Cimourdain aurait voulu que Gauvain se laissât faire adjudant
+général. Gauvain avait refusé, et avait dit:--Quand Lantenac sera pris,
+nous verrons. Je n'ai encore rien mérité.
+
+Ces grands commandements avec d'humbles grades étaient d'ailleurs dans les
+moeurs républicaines. Bonaparte, plus tard, fut en même temps chef
+d'escadron d'artillerie et général en chef de l'armée d'Italie.
+
+La Tour-Gauvain avait une destinée étrange: un Gauvain l'attaquait, un
+Gauvain la défendait. De là, une certaine réserve dans l'attaque, mais non
+dans la défense, car M. de Lantenac était de ceux qui ne ménagent rien, et
+d'ailleurs il avait surtout habité Versailles et n'avait aucune
+superstition pour la Tourgue, qu'il connaissait à peine. Il était venu s'y
+réfugier, n'ayant plus d'autre asile, voilà tout; mais il l'eût démolie
+sans scrupule. Gauvain était plus respectueux.
+
+Le point faible de la forteresse était le pont; mais dans la bibliothèque,
+qui était sur le pont, il y avait les archives de la famille; si l'assaut
+était donné là, l'incendie du pont était inévitable; il semblait à Gauvain
+que brûler les archives, c'était attaquer ses pères. La Tourgue était le
+manoir de famille des Gauvain; c'est de cette tour que mouvaient tous
+leurs fiefs de Bretagne, de même que tous les fiefs de France mouvaient de
+la tour du Louvre: les souvenirs domestiques des Gauvain étaient là;
+lui-même, il y était né; les fatalités tortueuses de la vie l'amenaient à
+attaquer, homme, cette muraille vénérable qui l'avait protégé enfant.
+Serait-il impie envers cette demeure jusqu'à la mettre en cendres?
+Peut-être son propre berceau, à lui Gauvain, était-il dans quelque coin du
+grenier de la bibliothèque. Certaines réflexions sont des émotions.
+Gauvain, en présence de l'antique maison de famille, se sentait ému. C'est
+pourquoi il avait épargné le pont. Il s'était borné à rendre toute sortie
+ou toute évasion impossible par cette issue et à tenir le pont en respect
+par une batterie, et il avait choisi pour l'attaque le côté opposé.
+De là, la mine et la sape au pied de la tour.
+
+Cimourdain l'avait laissé faire; il se le reprochait; car son âpreté
+fronçait le sourcil devant toutes ces vieilleries gothiques, et il ne
+voulait pas plus l'indulgence pour les édifices que pour les hommes.
+Ménager un château, c'était un commencement de clémence. Or la clémence
+était le côté faible de Gauvain. Cimourdain, on le sait, le surveillait et
+l'arrêtait sur cette pente, à ses yeux funeste. Pourtant lui-même, et en ne
+se l'avouant qu'avec une sorte de colère, il n'avait pas revu la Tourgue
+sans un secret tressaillement; il se sentait attendri devant cette salle
+studieuse où étaient les premiers livres qu'il eût fait lire à Gauvain; il
+avait été curé du village voisin, Parigné; il avait, lui Cimourdain, habité
+les combles du châtelet du pont; c'est dans la bibliothèque qu'il tenait
+entre ses genoux le petit Gauvain épelant l'alphabet; c'est entre ces vieux
+quatre murs-là qu'il avait vu son élève bien-aimé, le fils de son âme,
+grandir comme homme et croître comme esprit. Cette bibliothèque, ce
+châtelet, ces murs pleins de ses bénédictions sur l'enfant, allait-il les
+foudroyer et les brûler? Il leur faisait grâce. Non sans remords.
+
+Il avait laissé Gauvain entamer le siège sur le point opposé. La Tourgue
+avait son côté sauvage, la tour, et son côté civilisé, la bibliothèque.
+Cimourdain avait permis à Gauvain de ne battre en brèche que le côté
+sauvage.
+
+Du reste, attaquée par un Gauvain, défendue par un Gauvain, cette vieille
+demeure revenait, en pleine révolution française, à ses habitudes féodales.
+Les guerres entre parents sont toute l'histoire du moyen-âge; les Etéocles
+et les Polynices sont gothiques aussi bien que grecs, et Hamlet fait dans
+Elseneur ce qu'Oreste a fait dans Argos.
+
+
+
+
+XII. LE SAUVETAGE S'EBAUCHE
+
+Toute la nuit se passa de part et d'autre en préparatifs.
+
+Sitôt le sombre pourparler qu'on vient d'entendre terminé, le premier soin
+de Gauvain fut d'appeler son lieutenant.
+
+Guéchamp, qu'il faut un peu connaître, était un homme de second plan,
+honnête, intrépide, médiocre, meilleur soldat que chef, rigoureusement
+intelligent jusqu'au point où c'est le devoir de ne plus comprendre, jamais
+attendri, inaccessible à la corruption, quelle qu'elle fût, aussi bien à la
+vénalité qui corrompt la conscience qu'à la pitié qui corrompt la justice.
+Il avait sur l'âme et sur le coeur ces deux abat-jour, la discipline et la
+consigne, comme un cheval a ses garde-vue sur les deux yeux, et il marchait
+devant lui dans l'espace que cela lui laissait libre. Son pas était droit,
+mais sa route était étroite.
+
+Du reste, homme sûr; rigide dans le commandement, exact dans l'obéissance.
+
+Gauvain adressa vivement la parole à Guéchamp.
+
+--Guéchamp, une échelle.
+
+--Mon commandant, nous n'en avons pas.
+
+--Il faut en avoir une.
+
+--Pour escalade?
+
+--Non. Pour sauvetage.
+
+Guéchamp réfléchit et répondit:
+
+--Je comprends. Mais pour ce que vous voulez, il la faut très haute.
+
+--D'au moins trois étages.
+
+--Oui, mon commandant, c'est à peu près la hauteur.
+
+Et il faut dépasser cette hauteur, car il faut être sûr de réussir.
+
+--Sans doute.
+
+--Comment se fait-il que vous n'ayez pas d'échelle?
+
+--Mon commandant, vous n'avez pas jugé à propos d'assiéger la Tourgue par
+le plateau; vous vous êtes contenté de la bloquer de ce côté-là; vous avez
+voulu attaquer, non par le pont, mais par la tour. On ne s'est plus occupé
+que de la mine, et l'on a renoncé à l'escalade. C'est pourquoi nous n'avons
+pas d'échelles.
+
+--Faites-en faire une sur-le-champ.
+
+--Une échelle de trois étages ne s'improvise pas.
+
+--Faites ajouter bout à bout plusieurs échelles courtes.
+
+--Il faut en avoir.
+
+--Trouvez-en.
+
+--On n'en trouvera pas. Partout les paysans détruisent les échelles, de
+même qu'ils démontent les charrettes et qu'ils coupent les ponts.
+
+--Ils veulent paralyser la république, c'est vrai.
+
+--Ils veulent que nous ne puissions ni traîner un charroi, ni passer une
+rivière, ni escalader un mur.
+
+--Il me faut une échelle, pourtant.
+
+--J'y songe, mon commandant, il y a à Javené, près de Fougères, une grande
+charpenterie. On peut en avoir une là.
+
+--Il n'y a pas une minute à perdre.
+
+--Quand voulez-vous avoir l'échelle?
+
+--Demain, à pareille heure, au plus tard.
+
+--Je vais envoyer à Javené un exprès à franc-étrier. Il portera l'ordre de
+réquisition. Il y a à Javené un poste de cavalerie qui fournira l'escorte.
+L'échelle pourra être ici demain avant le coucher du soleil.
+
+--C'est bien, cela suffira, dit Gauvain, faites vite. Allez.
+
+Dix minutes après, Guéchamp revint et dit à Gauvain:
+
+--Mon commandant, l'exprès est parti pour Javené.
+
+Gauvain monta sur le plateau et demeura longtemps l'œil fixé sur le
+pont-châtelet qui était en travers du ravin. Le pignon du châtelet, sans
+autre baie que la basse entrée fermée par le pont-levis dressé, faisait
+face à l'escarpement du ravin. Pour arriver du plateau au pied des piles du
+pont, il fallait descendre le long de cet escarpement, ce qui n'était pas
+impossible, de broussaille en broussaille. Mais une fois dans le fossé,
+l'assaillant serait exposé à tous les projectiles pouvant pleuvoir des
+trois étages. Gauvain acheva de se convaincre qu'au point où le siège en
+était, la véritable attaque était par la brèche de la tour.
+
+Il prit toutes ses mesures pour qu'aucune fuite ne fût possible; il
+compléta l'étroit blocus de la Tourgue; il resserra les mailles de ses
+bataillons de façon que rien ne pût passer au travers. Gauvain et
+Cimourdain se partagèrent l'investissement de la forteresse; Gauvain se
+réserva le côté de la forêt et donna à Cimourdain le côté du plateau. Il
+fut convenu que, tandis que Gauvain, secondé par Guéchamp, conduirait
+l'assaut par la sape, Cimourdain, toutes les mèches de la batterie haute
+allumées, observerait le pont et le ravin.
+
+
+
+
+XIII. CE QUE FAIT LE MARQUIS
+
+Pendant qu'au dehors tout s'apprêtait pour l'attaque, au dedans tout
+s'apprêtait pour la résistance.
+
+Ce n'est pas sans une réelle analogie qu'une tour se nomme une douve, et
+l'on frappe quelquefois une tour d'un coup de mine comme une douve d'un
+coup de poinçon. La muraille se perce comme une bonde. C'est ce qui était
+arrivé à la Tourgue.
+
+Le puissant coup de poinçon donné par deux ou trois quintaux de poudre
+avait troué de part en part le mur énorme. Ce trou partait du pied de la
+tour, traversait la muraille dans sa plus grande épaisseur et venait
+aboutir en arcade informe dans le rez-de-chaussée de la forteresse. Du
+dehors, les assiégeants, afin de rendre ce trou praticable à l'assaut,
+l'avaient élargi et façonné à coups de canon.
+
+Le rez-de-chaussée où pénétrait cette brèche était une grande salle ronde
+toute nue, avec pilier central portant la clef de voûte. Cette salle, qui
+était la plus vaste de tout le donjon, n'avait pas moins de quarante pieds
+de diamètre. Chacun des étages de la tour se composait d'une chambre
+pareille, mais moins large, avec des logettes dans les embrasures des
+meurtrières. La salle du rez-de-chaussée n'avait pas de meurtrières, pas de
+soupiraux, pas de lucarnes; juste autant de jour et d'air qu'une tombe.
+
+La porte des oubliettes, faite de plus de fer que de bois, était dans la
+salle du rez-de-chaussée. Une autre porte de cette salle ouvrait sur un
+escalier qui conduisait aux chambres supérieures. Tous les escaliers
+étaient pratiqués dans l'épaisseur du mur.
+
+C'est dans cette salle basse que les assiégeants avaient chance d'arriver
+par la brèche qu'ils avaient faite. Cette salle prise, il leur restait la
+tour à prendre.
+
+On n'avait jamais respiré dans cette salle basse. Nul n'y passait
+vingt-quatre heures sans être asphyxié. Maintenant, grâce à la brèche, on y
+pouvait vivre.
+
+C'est pourquoi les assiégés ne fermèrent pas la brèche.
+
+D'ailleurs, à quoi bon? Le canon l'eût rouverte.
+
+Ils piquèrent dans le mur une torchère de fer, y plantèrent une torche, et
+cela éclaira le rez-de-chaussée.
+
+Maintenant comment s'y défendre?
+
+Murer le trou était facile, mais inutile. Une retirade valait mieux. Une
+retirade, c'est un retranchement à angle rentrant, sorte de barricade
+chevronnée qui permet de faire converger les feux sur les assaillants, et
+qui, en laissant à l'extérieur la brèche ouverte, la bouche à l'intérieur.
+Les matériaux ne leur manquaient pas; ils construisirent une retirade, avec
+fissures pour le passage des canons de fusil. L'angle de la retirade
+s'appuyait au pilier central; les deux ailes touchaient le mur des deux
+côtés. Cela fait, on disposa dans les bons endroits des fougasses.
+
+Le marquis dirigeait tout. Inspirateur, ordonnateur, guide et maître, âme
+terrible. Lantenac était de cette race d'hommes de guerre du dix-huitième
+siècle qui, à quatre-vingts ans, sauvaient des villes. Il ressemblait à ce
+comte d'Alberg qui, presque centenaire, chassa de Riga le roi de Pologne.
+
+--Courage, amis! disait le marquis, au commencement de ce siècle, en 1715,
+à Bender, Charles XII, enfermé dans une maison, a tenu tête, avec trois
+cents suédois, à vingt mille turcs.
+
+On barricada les deux étages d'en bas, on fortifia les chambres, on crénela
+les alcôves, on contrebuta les portes avec des solives enfoncées à coups de
+maillet, qui faisaient comme des arcs-boutants; seulement on dut laisser
+libre l'escalier en spirale qui communiquait à tous les étages, car il
+fallait pouvoir y circuler; et l'entraver pour l'assiégeant, c'eût été
+l'entraver pour l'assiégé. La défense des places a toujours ainsi un côté
+faible.
+
+Le marquis, infatigable, robuste comme un jeune homme, soulevant des
+poutres, portant des pierres, donnait l'exemple, mettait la main à la
+besogne, commandait, aidait, fraternisait, riait avec ce clan féroce,
+toujours le seigneur pourtant, haut, familier, élégant, farouche.
+
+Il ne fallait pas lui répliquer. Il disait: _Si une moitié de vous se
+révoltait, je la ferais fusiller par l'autre, et je défendrais la place
+avec le reste_. Ces choses-là font qu'on adore un chef.
+
+
+
+
+XIV. CE QUE FAIT L'IMANUS
+
+Pendant que le marquis s'occupait de la brèche et de la tour, l'Imânus
+s'occupait du pont. Dès le commencement du siège, l'échelle de sauvetage
+suspendue transversalement en dehors et au-dessous des fenêtres du deuxième
+étage, avait été retirée par ordre du marquis, et placée par l'Imânus dans
+la salle de la bibliothèque. C'est peut-être à cette échelle-là que Gauvain
+voulait suppléer. Les fenêtres du premier étage entre-sol, dit salle des
+gardes, étaient défendues par une triple armature de barreaux de fer
+scellés dans la pierre, et l'on ne pouvait ni entrer ni sortir par là.
+
+Il n'y avait point de barreaux aux fenêtres de la bibliothèque, mais elles
+étaient très hautes.
+
+L'Imânus se fit accompagner de trois hommes, comme lui capables de tout et
+résolus à tout. Ces hommes étaient Hoisnard, dit Branche-d'Or, et les deux
+frères Pique-en-Bois. L'Imânus prit une lanterne sourde, ouvrit la porte de
+fer, et visita minutieusement les trois étages du châtelet du pont.
+Hoisnard Branche-d'Or était aussi implacable que l'Imânus, ayant eu un
+frère tué par les républicains.
+
+L'Imânus examina l'étage d'en haut, regorgeant de foin et de paille, et
+l'étage d'en bas, dans lequel il fit apporter quelques pots à feu, qu'il
+ajouta aux tonnes de goudron; il fit mettre le tas de fascines de bruyères
+en contact avec les tonnes de goudron, et il s'assura du bon état de la
+mèche soufrée dont une extrémité était dans le pont et l'autre dans la
+tour. Il répandit sur le plancher, sous les tonnes et sous les fascines,
+une mare de goudron où il immergea le bout de la mèche soufrée; puis il fit
+placer dans la salle de la bibliothèque, entre le rez-de-chaussée où était
+le goudron et le grenier où était la paille, les trois berceaux où étaient
+René-Jean, Gros-Alain et Georgette, plongés dans un profond sommeil. On
+apporta les berceaux très doucement pour ne point réveiller les petits.
+
+C'étaient de simples petites crèches de campagne, sorte de corbeilles
+d'osier très basses qu'on pose à terre, ce qui permet à l'enfant de sortir
+du berceau seul et sans aide. Près de chaque berceau, l'Imânus fit placer
+une écuelle de soupe avec une cuiller de bois. L'échelle de sauvetage
+décrochée de ses crampons avait été déposée sur le plancher, contre le
+mur; l'Imânus fit ranger les trois berceaux bout à bout le long de l'autre
+mur en regard de l'échelle. Puis, pensant que des courants d'air pouvaient
+être utiles, il ouvrit toutes grandes les six fenêtres de la bibliothèque.
+C'était une nuit d'été, bleue et tiède.
+
+Il envoya les frères Pique-en-Bois ouvrir les fenêtres de l'étage inférieur
+et de l'étage supérieur. Il avait remarqué, sur la façade orientale de
+l'édifice, un grand vieux lierre desséché, couleur d'amadou, qui couvrait
+tout un côté du pont du haut en bas et encadrait les fenêtres des trois
+étages. Il pensa que ce lierre ne nuirait pas. L'Imânus jeta partout un
+dernier coup d'oeil; après quoi, ces quatre hommes sortirent du châtelet et
+rentrèrent dans le donjon. L'Imânus referma la lourde porte de fer à double
+tour, considéra attentivement la serrure énorme et terrible, et examina,
+avec un signe de tête satisfait, la mèche soufrée qui passait par le trou
+pratiqué par lui, et était désormais la seule communication entre la tour
+et le pont. Cette mèche partait de la chambre ronde, passait sous la porte
+de fer, entrait sous la voussure, descendait l'escalier du rez-de-chaussée
+du pont, serpentait sur les degrés en spirale, rampait sur le plancher
+du couloir entre-sol, et allait aboutir à la mare de goudron sous le tas de
+fascines sèches. L'Imânus avait calculé qu'il fallait environ un quart
+d'heure pour que cette mèche, allumée dans l'intérieur de la tour, mit le
+feu à la mare de goudron sous la bibliothèque. Tous ces arrangements pris,
+et toutes ces inspections faites, il rapporta la clef de la porte de fer au
+marquis de Lantenac, qui la mit dans sa poche.
+
+Il importait de surveiller tous les mouvements des assiégeants. L'Imânus
+alla se poster en vedette, sa trompe de bouvier à la ceinture, dans la
+guérite de la plate-forme, au haut de la tour. Tout en observant, un oeil
+sur la forêt, un oeil sur le plateau, il avait près de lui, dans
+l'embrasure de la lucarne de la guérite, une poire à poudre, un sac de
+toile plein de balles de calibre, et de vieux journaux qu'il déchirait, et
+il faisait des cartouches.
+
+Quand le soleil parut, il éclaira dans la forêt huit bataillons, le sabre
+au côté, la giberne au dos, la bayonnette au fusil, prêts à l'assaut; sur
+le plateau, une batterie de canons, avec caissons, gargousses et boîtes à
+mitraille; dans la forteresse, dix-neuf hommes chargeant des tromblons, des
+mousquets, des pistolets et des espingoles; et dans les trois berceaux
+trois enfants endormis.
+
+
+
+
+
+
+LIVRE TROISIEME
+
+
+LE MASSACRE DE SAINT-BARTHELEMY
+
+
+
+i
+
+Les enfants se réveillèrent.
+
+Ce fut d'abord la petite.
+
+Un réveil d'enfants, c'est une ouverture de fleurs; il semble qu'un parfum
+sorte de ces fraîches âmes.
+
+Georgette, celle de vingt mois, la dernière née des trois, qui tétait
+encore en mai, souleva sa petite tête, se dressa sur son séant, regarda ses
+pieds, et se mit à jaser.
+
+Un rayon du matin était sur son berceau; il eût été difficile de dire quel
+était le plus rose, du pied de Georgette ou de l'aurore.
+
+Les deux autres dormaient encore; c'est plus lourd, les hommes; Georgette,
+gaie et calme, jasait.
+
+René-Jean était brun, Gros-Alain était châtain, Georgette était blonde. Ces
+nuances des cheveux, d'accord dans l'enfance avec l'âge, peuvent changer
+plus tard. René-Jean avait l'air d'un petit Hercule; il dormait sur le
+ventre, avec ses deux poings dans ses yeux. Gros-Alain avait les deux
+jambes hors de son petit lit.
+
+Tous trois étaient en haillons; les vêtements que leur avait donnés le
+bataillon du Bonnet-Rouge s'en étaient allés en loques; ce qu'ils avaient
+sur eux n'était même pas une chemise; les deux garçons étaient presque nus,
+Georgette était affublée d'une guenille qui avait été une jupe et qui
+n'était plus guère qu'une brassière. Qui avait soin de ces enfants? On
+n'eût pu le dire. Pas de mère. Ces sauvages paysans combattants, qui les
+traînaient avec eux de forêt en forêt, leur donnaient leur part de soupe.
+Voilà tout. Les petits s'en tiraient comme ils pouvaient. Ils avaient tout
+le monde pour maître et personne pour père. Mais les haillons des enfants,
+c'est plein de lumière. Ils étaient charmants.
+
+Georgette jasait.
+
+Ce qu'un oiseau chante, un enfant le jase. C'est le même hymne. Hymne
+indistinct, balbutié, profond. L'enfant a de plus que l'oiseau la sombre
+destinée humaine devant lui. De là la tristesse des hommes qui écoutent,
+mêlée à la joie du petit qui chante. Le cantique le plus sublime qu'on
+puisse entendre sur la terre, c'est le bégaiement de l'âme humaine sur les
+lèvres de l'enfance. Ce chuchotement confus d'une pensée qui n'est encore
+qu'un instinct contient on ne sait quel appel inconscient à la justice
+éternelle; peut-être est-ce une protestation sur le seuil avant d'entrer;
+protestation humble et poignante; cette ignorance souriant à l'infini
+compromet toute la création dans le sort qui sera fait à l'être faible et
+désarmé. Le malheur, s'il arrive, sera un abus de confiance.
+
+Le murmure de l'enfant, c'est plus et moins que la parole; ce ne sont pas
+des notes, et c'est un chant; ce ne sont pas des syllabes, et c'est un
+langage; ce murmure a eu son commencement dans le ciel et n'aura pas sa fin
+sur la terre; il est d'avant la naissance, et il continue; c'est une suite.
+Ce bégaiement se compose de ce que l'enfant disait quand il était ange et
+de ce qu'il dira quand il sera homme; le berceau a un Hier de même que la
+tombe a un Demain; ce demain et cet hier amalgament dans ce gazouillement
+obscur leur double inconnu; et rien ne prouve Dieu, l'éternité, la
+responsabilité, la dualité du destin, comme cette ombre formidable dans
+cette âme rose.
+
+Ce que balbutiait Georgette ne l'attristait pas, car tout son doux visage
+était un sourire. Sa bouche souriait, ses yeux souriaient, les fossettes de
+ses joues souriaient. Il se dégageait de ce sourire une mystérieuse
+acceptation du matin. L'âme a foi dans le rayon. Le ciel était bleu, il
+faisait chaud, il faisait beau. La frêle créature, sans rien savoir, sans
+rien connaître, sans rien comprendre, mollement noyée dans la rêverie qui
+ne pense pas, se sentait en sûreté dans cette nature, dans ces arbres
+honnêtes, dans cette verdure sincère, dans cette campagne pure et paisible,
+dans ces bruits de nids, de sources, de mouches, de feuilles, au-dessus
+desquels resplendissait l'immense innocence du soleil.
+
+Après Georgette, René-Jean, l'aîné, le grand, qui avait quatre ans passés,
+se réveilla. Il se leva debout, enjamba virilement son berceau, aperçut son
+écuelle, trouva cela tout simple, s'assit par terre et commença à manger sa
+soupe.
+
+La jaserie de Georgette n'avait pas éveillé Gros-Alain, mais au bruit de la
+cuiller dans l'écuelle, il se retourna en sursaut, et ouvrit les yeux.
+Gros-Alain était celui de trois ans. Il vit son écuelle, il n'avait que le
+bras à étendre, il la prit, et, sans sortir de son lit, son écuelle sur ses
+genoux, sa cuiller au poing, il fit comme René-Jean, il se mit à manger.
+
+Georgette ne les entendait pas, et les ondulations de sa voix semblaient
+moduler le bercement d'un rêve. Ses yeux grands ouverts regardaient en
+haut, et étaient divins; quel que soit le plafond ou la voûte qu'un enfant
+a au-dessus de sa tête, ce qui se reflète dans ses yeux, c'est le ciel.
+
+Quand René-Jean eut fini, il gratta avec la cuiller le fond de l'écuelle,
+soupira, et dit avec dignité:--J'ai mangé ma soupe.
+
+Ceci tira Georgette de sa rêverie.
+
+--Poupoupe, dit-elle.
+
+Et voyant que René-Jean avait mangé et que Gros-Alain mangeait, elle prit
+l'écuelle de soupe qui était à côté d'elle, et mangea, non sans porter sa
+cuiller beaucoup plus souvent à son oreille qu'à sa bouche.
+
+De temps en temps elle renonçait à la civilisation et mangeait avec ses
+doigts.
+
+Gros-Alain, après avoir, comme son frère, gratté le fond de l'écuelle,
+était allé le rejoindre et courait derrière lui.
+
+
+
+
+ii.
+
+Tout à coup on entendit au dehors, en bas, du côté de la forêt, un bruit de
+clairon, sorte de fanfare hautaine et sévère. A ce bruit de clairon
+répondit du haut de la tour un son de trompe.
+
+Cette fois, c'était le clairon qui appelait et la trompe qui donnait la
+réplique.
+
+Il y eut un deuxième coup de clairon que suivit un deuxième son de trompe.
+
+Puis, de la lisière de la forêt, s'éleva une voix lointaine, mais précise,
+qui cria distinctement ceci:
+
+--Brigands! sommation. Si vous n'êtes pas rendus à discrétion au coucher
+du soleil, nous attaquons.
+
+Une voix, qui ressemblait à un grondement, répondit de la plate-forme de la
+tour:
+
+--Attaquez.
+
+La voix d'en bas reprit:
+
+--Un coup de canon sera tiré, comme dernier avertissement, une demi-heure
+avant l'assaut.
+
+Et la voix d'en haut répéta:
+
+--Attaquez.
+
+Ces voix n'arrivaient pas jusqu'aux enfants, mais le clairon et la trompe
+portaient plus haut et plus loin, et Georgette, au premier coup de clairon,
+dressa le cou, et cessa de manger; au son de trompe, elle posa sa cuiller
+dans son écuelle; au deuxième coup de clairon, elle leva le petit index
+de sa main droite, et l'abaissant et le relevant tour à tour, marqua les
+cadences de la fanfare, que vint prolonger le deuxième son de trompe; quand
+la trompe et le clairon se turent, elle demeura pensive le doigt en l'air,
+et murmura à demi-voix:--Misique.
+
+Nous pensons qu'elle voulait dire «musique».
+
+Les deux aînés, René-Jean et Gros-Alain, n'avaient pas fait attention à la
+trompe et au clairon; ils étaient absorbés par autre chose; un cloporte
+était en train de traverser la bibliothèque.
+
+Gros-Alain l'aperçut et cria:
+
+--Une bête.
+
+René-Jean accourut.
+
+Gros-Alain reprit:
+
+--Ça pique.
+
+--Ne lui fais pas de mal, dit René-Jean.
+
+Et tous deux se mirent à regarder ce passant.
+
+Cependant Georgette avait fini sa soupe; elle chercha des yeux ses frères.
+René-Jean et Gros-Alain étaient dans l'embrasure d'une fenêtre, accroupis
+et graves au-dessus du cloporte; ils se touchaient du front et mêlaient
+leurs cheveux; ils retenaient leur respiration, émerveillés, et
+considéraient la bête, qui s'était arrêtée et ne bougeait plus, peu
+contente de tant d'admiration.
+
+Georgette, voyant ses frères en contemplation, voulut savoir ce que
+c'était. Il n'était pas aisé d'arriver jusqu'à eux, elle l'entreprit
+pourtant; le trajet était hérissé de difficultés; il y avait des choses par
+terre, des tabourets renversés, des tas de paperasses, des caisses
+d'emballage déclouées et vides, des bahuts, des monceaux quelconques autour
+desquels il fallait cheminer, tout un archipel d'écueils; Georgette s'y
+hasarda. Elle commença par sortir de son berceau, premier travail; puis
+elle s'engagea dans les récifs, serpenta dans les détroits, poussa un
+tabouret, rampa entre deux coffres, passa par-dessus une liasse de papiers,
+grimpant d'un côté, roulant de l'autre, montrant avec douceur sa pauvre
+petite nudité, et parvint ainsi à ce qu'un marin appellerait la mer libre,
+c'est-à-dire à un assez large espace de plancher qui n'était plus obstrué
+et où il n'y avait plus de périls; alors elle s'élança, traversa cet espace
+qui était tout le diamètre de la salle, à quatre pattes, avec une vitesse
+de chat, et arriva près de la fenêtre; là il y avait un obstacle
+redoutable; la grande échelle gisante le long du mur venait aboutir à cette
+fenêtre, et l'extrémité de l'échelle dépassait un peu le coin de
+l'embrasure; cela faisait entre Georgette et ses frères une sorte de cap à
+franchir; elle s'arrêta et médita; son monologue intérieur terminé, elle
+prit son parti; elle empoigna résolument de ses doigts roses un des
+échelons, lesquels étaient verticaux et non horizontaux, l'échelle étant
+couchée sur un de ses montants; elle essaya de se lever sur ses pieds
+et retomba; elle recommença deux fois, elle échoua; à la troisième fois,
+elle réussit; alors, droite et debout, s'appuyant successivement à chacun
+des échelons, elle se mit à marcher le long de l'échelle; arrivée à
+l'extrémité, le point d'appui lui manquait, elle trébucha, mais saisissant
+de ses petites mains le bout du montant qui était énorme, elle se redressa,
+doubla le promontoire, regarda René-Jean et Gros-Alain, et rit.
+
+
+
+
+iii.
+
+En ce moment-là, René-Jean, satisfait du résultat de ses observations sur
+le cloporte, relevait la tête et disait:
+
+--C'est une femelle.
+
+Le rire de Georgette fit rire René-Jean, et le rire de René-Jean fit rire
+Gros-Alain. Georgette opéra sa jonction avec ses frères, et cela fit un
+petit cénacle assis par terre.
+
+Mais le cloporte avait disparu.
+
+Il avait profité du rire de Georgette pour se fourrer dans un trou du
+plancher.
+
+D'autres événements suivirent le cloporte.
+
+D'abord des hirondelles passèrent.
+
+Leurs nids étaient probablement sous le rebord du toit. Elles vinrent voler
+tout près de la fenêtre, un peu inquiètes des enfants, décrivant de grands
+cercles dans l'air, et poussant leur doux cri du printemps. Cela fit lever
+les yeux aux trois enfants et le cloporte fut oublié.
+
+Georgette braqua son doigt sur les hirondelles et cria:--Cocos!
+
+René-Jean la réprimanda.
+
+--Mamoiselle, on ne dit pas des cocos, on dit des oseaux.
+
+--Zozo, dit Georgette.
+
+Et tous les trois regardèrent les hirondelles.
+
+Puis une abeille entra.
+
+Rien ne ressemble à une âme comme une abeille. Elle va de fleur en fleur
+comme une âme d'étoile en étoile, et elle rapporte le miel comme l'âme
+rapporte la lumière.
+
+Celle-ci fit grand bruit en entrant, elle bourdonnait à voix haute, et elle
+avait l'air de dire: J'arrive, je viens de voir les roses, maintenant je
+viens voir les enfants. Qu'est-ce qui se passe ici?
+
+Une abeille, c'est une ménagère, et cela gronde en chantant.
+
+Tant que l'abeille fut là, les trois petits ne la quittèrent
+pas des yeux.
+
+L'abeille explora toute la bibliothèque, fureta les recoins, voleta ayant
+l'air d'être chez elle et dans une ruche, et rôda, ailée et mélodieuse,
+d'armoire en armoire, regardant à travers les vitres les titres des livres,
+comme si elle eût été un esprit.
+
+Sa visite faite, elle partit.
+
+--Elle va dans sa maison, dit René-Jean.
+
+--C'est une bête, dit Gros-Alain.
+
+--Non, repartit René-Jean, c'est une mouche.
+
+--Muche, dit Georgette.
+
+Là-dessus, Gros-Alain, qui venait de trouver à terre une ficelle à
+l'extrémité de laquelle il y avait un noeud, prit entre son pouce et son
+index le bout opposé au noeud, fit de la ficelle une sorte de moulinet, et
+la regarda tourner avec une attention profonde.
+
+De son côté, Georgette, redevenue quadrupède et ayant repris son
+va-et-vient capricieux sur le plancher, avait découvert un vénérable
+fauteuil de tapisserie mangé des vers dont le crin sortait par plusieurs
+trous. Elle s'était arrêtée à ce fauteuil. Elle élargissait les trous et
+tirait le crin avec recueillement.
+
+Brusquement, elle leva un doigt, ce qui voulait dire: Écoutez.
+
+Les deux frères tournèrent la tête.
+
+Un fracas vague et lointain s'entendait au dehors; c'était probablement le
+camp d'attaque qui exécutait quelque mouvement stratégique dans la forêt;
+des chevaux hennissaient, des tambours battaient, des caissons roulaient,
+des chaînes s'entre-heurtaient, des sonneries militaires s'appelaient et se
+répondaient, confusion de bruits farouches qui en se mêlant devenaient une
+sorte d'harmonie; les enfants écoutaient, charmés.
+
+--C'est le mondieu qui fait ça, dit René-Jean.
+
+
+
+
+iv.
+
+Le bruit cessa.
+
+René-Jean était demeuré rêveur.
+
+Comment les idées se décomposent-elles et se recomposent-elles dans ces
+petits cerveaux-là? Quel est le remuement mystérieux de ces mémoires si
+troubles et si courtes encore? Il se fit dans cette douce tête pensive un
+mélange du mondieu, de la prière, des mains jointes, d'on ne sait quel
+tendre sourire qu'on avait sur soi autrefois, et qu'on n'avait plus, et
+René-Jean chuchota à demi-voix: Maman.
+
+--Maman, dit Gros-Alain.
+
+--Mman, dit Georgette.
+
+Et puis René-Jean se mit à sauter.
+
+Ce que voyant, Gros-Alain sauta.
+
+Gros-Alain reproduisait tous les mouvements et tous les gestes de
+René-Jean; Georgette moins. Trois ans, cela copie quatre ans; mais vingt
+mois, cela garde son indépendance. Georgette resta assise, disant de temps
+en temps un mot. Georgette ne faisait pas de phrases. C'était une penseuse;
+elle parlait par apophtegmes. Elle était monosyllabique.
+
+Au bout de quelque temps néanmoins, l'exemple la gagna, et elle finit par
+tâcher de faire comme ses frères, et ces trois petites paires de pieds nus
+se mirent à danser, à courir et à chanceler, dans la poussière du vieux
+parquet de chêne poli, sous le grave regard des bustes de marbre auxquels
+Georgette jetait de temps en temps de côté un oeil inquiet, en Murmurant:
+--Les momommes!
+
+Dans le langage de Georgette, un «momomme», c'était tout ce qui ressemblait
+à un homme et pourtant n'en était pas un. Les êtres n'apparaissent à
+l'enfant que mêlés aux fantômes.
+
+Georgette, marchant moins qu'elle n'oscillait, suivait ses frères, mais
+plus volontiers à quatre pattes.
+
+Subitement, René-Jean, s'étant approché d'une croisée, leva la tête, puis
+la baissa, et alla se réfugier derrière le coin du mur de l'embrasure de la
+fenêtre. Il venait d'apercevoir quelqu'un qui le regardait. C'était un
+soldat bleu du campement du plateau qui, profitant de la trêve et
+l'enfreignant peut-être un peu, s'était hasardé jusqu'à venir au bord de
+l'escarpement du ravin d'où l'on découvrait l'intérieur de la bibliothèque.
+Voyant René-Jean se réfugier, Gros-Alain se réfugia; il se blottit à côté
+de René-Jean, et Georgette vint se cacher derrière eux. Ils demeurèrent là
+en silence, immobiles, et Georgette mit son doigt sur ses lèvres. Au bout
+de quelques instants, René-Jean se risqua à avancer la tête; le soldat y
+était encore. René-Jean rentra sa tête vivement; et les trois petits
+n'osèrent plus souffler. Cela dura assez longtemps. Enfin cette peur ennuya
+Georgette, elle eut de l'audace, elle regarda. Le soldat s'en était allé.
+Ils se remirent à courir et à jouer.
+
+Gros-Alain, bien qu'imitateur et admirateur de René-Jean, avait une
+spécialité, les trouvailles. Son frère et sa soeur le virent tout à coup
+caracoler éperdument en tirant après lui un petit chariot à quatre roues
+qu'il avait déterré je ne sais où.
+
+Cette voiture à poupée était là depuis des années dans la poussière,
+oubliée, faisant bon voisinage avec les livres des génies et les bustes des
+sages. C'était peut-être un des hochets avec lesquels avait joué Gauvain
+enfant.
+
+Gros-Alain avait fait de sa ficelle un fouet qu'il faisait claquer; il
+était très fier. Tels sont les inventeurs. Quand on ne découvre pas
+l'Amérique, on découvre une petite charrette. C'est toujours cela.
+
+Mais il fallut partager. René-Jean voulut s'atteler à la voiture et
+Georgette voulut monter dedans.
+
+Elle essaya de s'y asseoir. René-Jean fut le cheval. Gros-Alain fut le
+cocher.
+
+Mais le cocher ne savait pas son métier, le cheval le lui apprit.
+
+René-Jean cria à Gros-Alain:
+
+--Dis: Hu!
+
+--Hu! répéta Gros-Alain.
+
+La voiture versa. Georgette roula. Cela crie, les anges, Georgette cria.
+
+Puis elle eut une vague envie de pleurer.
+
+--Mamoiselle, dit René-Jean, vous êtes trop grande.
+
+--J'ai grande, dit Georgette.
+
+Et sa grandeur la consola de sa chute.
+
+La corniche d'entablement au-dessous des fenêtres était fort large; la
+poussière des champs envolée du plateau de bruyère avait fini par s'y
+amasser, les pluies avaient refait de la terre avec cette poussière, le
+vent y avait apporté des graines, si bien qu'une ronce avait profité de ce
+peu de terre pour pousser là. Cette ronce était de l'espèce vivace dite
+_mûrier de renard_. On était en août, la ronce était couverte de mûres, et
+une branche de la ronce entrait par une fenêtre. Cette branche pendait
+presque jusqu'à terre.
+
+Gros-Alain, après avoir découvert la ficelle, après avoir découvert la
+charrette, découvrit cette ronce. Il s'en approcha.
+
+Il cueillit une mûre et la mangea.
+
+--J'ai faim, dit René-Jean.
+
+Et Georgette, galopant sur ses genoux et sur ses mains, arriva.
+
+A eux trois ils pillèrent la branche et mangèrent toutes les mûres. Ils
+s'en grisèrent et s'en barbouillèrent, et, tout vermeils de cette pourpre
+de la ronce, ces trois petits séraphins finirent par être trois petits
+faunes, ce qui eût choqué Dante et charmé Virgile. Ils riaient aux éclats.
+
+De temps en temps la ronce leur piquait les doigts. Rien pour rien.
+
+Georgette tendit à René-Jean son doigt où perlait une petite goutte de sang
+et dit en montrant la ronce: Pique.
+
+Gros-Alain, piqué aussi, regarda la ronce avec défiance et dit:
+
+--C'est une bête.
+
+--Non, répondit René-Jean, c'est un bâton.
+
+--Un bâton, c'est méchant, reprit Gros-Alain.
+
+Georgette, cette fois encore, eut envie de pleurer, mais elle se mit à
+rire.
+
+
+
+
+v.
+
+Cependant René-Jean, jaloux peut-être des découvertes de son frère cadet
+Gros-Alain, avait conçu un grand projet. Depuis quelque temps, tout en
+cueillant des mûres et en se piquant les doigts, ses yeux se tournaient
+fréquemment du côté du lutrin-pupitre monté sur pivot et isolé comme un
+monument au milieu de la bibliothèque. C'est sur ce lutrin que s'étalait le
+célèbre volume _Saint-Barthélemy_.
+
+C'était vraiment un in-quarto magnifique et mémorable. Ce
+_Saint-Barthélemy_ avait été publié à Cologne par le fameux éditeur de la
+Bible de 1682, Bloeuw, en latin Cœsius. Il avait été fabriqué par des
+presses à boîtes et à nerfs de boeuf; il était imprimé, non sur papier de
+Hollande, mais sur ce beau papier arabe, si admiré par Edrisi, qui est en
+soie et coton et toujours blanc; la reliure était de cuir doré et les
+fermoirs étaient d'argent; les gardes étaient de ce parchemin que les
+parcheminiers de Paris faisaient serment d'acheter à la salle
+Saint-Mathurin «et point ailleurs». Ce volume était plein de gravures sur
+bois et sur cuivre et de figures géographiques de beaucoup de pays; il
+était précédé d'une protestation des imprimeurs, papetiers et libraires
+contre l'édit de 1633 qui frappait d'un impôt «les cuirs, les bières, le
+pied fourché, le poisson de mer et le papier»; et au verso du frontispice
+on lisait une dédicace adressée aux Gryphes, qui sont à Lyon ce que les
+Elzévirs sont à Amsterdam. De tout cela, il résultait un exemplaire
+illustre, presque aussi rare que l'_Apostol_ de Moscou.
+
+Ce livre était beau; c'est pourquoi René-Jean le regardait, trop peut-être.
+Le volume était précisément ouvert à une grande estampe représentant saint
+Barthélemy portant sa peau sur son bras. Cette estampe se voyait d'en bas.
+Quand toutes les mûres furent mangées, René-Jean la considéra avec un
+regard d'amour terrible, et Georgette, dont l'oeil suivait la direction des
+yeux de son frère, aperçut l'estampe et dit:--Gimage.
+
+Ce mot sembla déterminer René-Jean. Alors, à la grande stupeur de
+Gros-Alain, il fit une chose extraordinaire.
+
+Une grosse chaise de chêne était dans un angle de la bibliothèque;
+René-Jean marcha à cette chaise, la saisit, et la traîna à lui tout seul
+jusqu'au pupitre. Puis, quand la chaise toucha le pupitre, il monta dessus
+et posa ses deux poings sur le livre.
+
+Parvenu à ce sommet, il sentit le besoin d'être magnifique; il prit la
+«gimage» par le coin d'en haut et la déchira soigneusement; cette déchirure
+de saint Barthélemy se fit de travers, mais ce ne fut pas la faute de
+René-Jean; il laissa dans le livre tout le côté gauche avec un oeil et un
+peu de l'auréole du vieil évangéliste apocryphe, et offrit à Georgette
+l'autre moitié du saint et toute sa peau. Georgette reçut le saint et dit:
+
+--Momomme.
+
+--Et moi! cria Gros-Alain.
+
+Il en est de la première page arrachée comme du premier sang versé. Cela
+décide le carnage.
+
+René-Jean tourna le feuillet; derrière le saint il y avait le commentateur,
+Pantoenus; René-Jean décerna Pantoenus à Gros-Alain.
+
+Cependant Georgette déchira son grand morceau en deux petits, puis les deux
+petits en quatre; si bien que l'histoire pourrait dire que saint
+Barthélemy, après avoir été écorché en Arménie, fut écartelé en Bretagne.
+
+
+
+
+vi.
+
+L'écartèlement terminé, Georgette tendit la main à René-Jean et dit:
+
+--Encore!
+
+Après le saint et le commentateur venaient, portraits rébarbatifs, les
+glossateurs. Le premier en date était Gavantus; René-Jean l'arracha et mit
+dans la main de Georgette Gavantus.
+
+Tous les glossateurs de saint Barthélemy y passèrent.
+
+Donner est une supériorité. René-Jean ne se réserva rien. Gros-Alain et
+Georgette le contemplaient; cela lui suffisait; il se contenta de
+l'admiration de son public.
+
+René-Jean, inépuisable et magnanime, offrit à Gros-Alain Fabricio
+Pignatelli et à Georgette le père Stilting; il offrit à Gros-Alain Alphonse
+Tostat et à Georgette _Cornelius a Lapide_; Gros-Alain eut Henri Hammond,
+et Georgette eut le père Roberti, augmenté d'une vue de la ville de Douai,
+où il naquit en 1619. Gros-Alain reçut la protestation des papetiers et
+Georgette obtint la dédicace aux Gryphes. Il y avait aussi des cartes.
+René-Jean les distribua. Il donna l'Ethiopie à Gros-Alain et la Lycaonie à
+Georgette. Cela fait, il jeta le livre à terre.
+
+Ce fut un moment effrayant. Gros-Alain et Georgette virent, avec une extase
+mêlée d'épouvante, René-Jean froncer ses sourcils, roidir ses jarrets,
+crisper ses poings et pousser hors du lutrin l'in-quarto massif. Un bouquin
+majestueux qui perd contenance, c'est tragique. Le lourd volume désarçonné
+pendit un moment, hésita, se balança, puis s'écroula, et, rompu, froissé,
+lacéré, déboîté dans sa reliure, disloqué dans ses fermoirs, s'aplatit
+lamentablement sur le plancher. Heureusement il ne tomba point sur eux.
+
+Ils furent éblouis, point écrasés. Toutes les aventures des conquérants ne
+finissent pas aussi bien.
+
+Comme toutes les gloires, cela fit un grand bruit et un nuage de poussière.
+
+Ayant terrassé le livre, René-Jean descendit de la chaise. Il y eut un
+instant de silence et de terreur, la victoire a ses effrois. Les trois
+enfants se prirent les mains et se tinrent à distance, considérant le vaste
+volume démantelé.
+
+Mais après un peu de rêverie, Gros-Alain s'approcha énergiquement et lui
+donna un coup de pied.
+
+Ce fut fini. L'appétit de la destruction existe. René-Jean donna son coup
+de pied, Georgette donna son coup de pied, ce qui la fit tomber par terre,
+mais assise; elle en profita pour se jeter sur Saint-Barthélemy; tout
+prestige disparut; René-Jean se précipita, Gros-Alain se rua, et joyeux,
+éperdus, triomphants, impitoyables, déchirant les estampes, balafrant
+les feuillets, arrachant les signets, égratignant la reliure, décollant le
+cuir doré, déclouant les clous des coins d'argent, cassant le parchemin,
+déchiquetant le texte auguste, travaillant des pieds, des mains, des
+ongles, des dents, roses, riants, féroces, les trois anges de proie
+s'abattirent sur l'évangéliste sans défense.
+
+Ils anéantirent l'Arménie, la Judée, le Bénévent où sont les reliques du
+saint, Nathanaël, qui est peut-être le même que Barthélemy, le pape Gélase,
+qui déclara apocryphe l'évangile Barthélemy-Nathanaël, toutes les figures,
+toutes les cartes, et l'exécution inexorable du vieux livre les absorba
+tellement qu'une souris passa sans qu'ils y prissent garde.
+
+Ce fut une extermination.
+
+Tailler en pièces l'histoire, la légende, la science, les miracles vrais ou
+faux, le latin d'église, les superstitions, les fanatismes, les mystères,
+déchirer toute une religion du haut en bas, c'est un travail pour trois
+géants, et même pour trois enfants; les heures s'écoulèrent dans ce labeur,
+mais ils en vinrent à bout; rien ne resta de Saint-Barthélemy.
+
+Quand ce fut fini, quand la dernière page fut détachée, quand la dernière
+estampe fut par terre, quand il ne resta plus du livre que des tronçons de
+texte et d'images dans un squelette de reliure, René-Jean se dressa debout,
+regarda le plancher jonché de toutes ces feuilles éparses, et battit des
+mains.
+
+Gros-Alain battit des mains.
+
+Georgette prit à terre une de ces feuilles, se leva, s'appuya contre la
+fenêtre qui lui venait au menton et se mit à déchiqueter par la croisée la
+grande page en petits morceaux.
+
+Ce que voyant, René-Jean et Gros-Alain en firent autant. Ils ramassèrent et
+déchirèrent, ramassèrent encore et déchirèrent encore, par la croisée comme
+Georgette; et, page à page, émietté par ces petits doigts acharnés, presque
+tout l'antique livre s'envola dans le vent. Georgette, pensive, regarda ces
+essaims de petits papiers blancs se disperser à tous les souffles de l'air,
+et dit:
+
+--Papillons.
+
+Et le massacre se termina par un évanouissement dans l'azur.
+
+
+vii.
+
+Telle fut la deuxième mise à mort de saint Barthélemy qui avait été déjà
+une première fois martyr l'an 49 de Jésus-Christ.
+
+Cependant le soir venait, la chaleur augmentait, la sieste était dans
+l'air, les yeux de Georgette devenaient vagues, René-Jean alla à son
+berceau, en tira le sac de paille qui lui tenait lieu de matelas, le traîna
+jusqu'à la fenêtre, s'allongea dessus et dit:--Couchons-nous.
+
+Gros-Alain mit sa tête sur René-Jean, Georgette mit sa tête sur Gros-Alain,
+et les trois malfaiteurs s'endormirent.
+
+Les souffles tièdes entraient par les fenêtres ouvertes; des parfums de
+fleurs sauvages, envolés des ravins et des collines, erraient mêlés aux
+haleines du soir; l'espace était calme et miséricordieux, tout rayonnait,
+tout s'apaisait, tout aimait tout; le soleil donnait à la création cette
+caresse, la lumière; on percevait par tous les pores l'harmonie qui se
+dégage de la douceur colossale des choses; il y avait de la maternité
+dans l'infini; la création est un prodige en plein épanouissement, elle
+complète son énormité par sa bonté; il semblait que l'on sentît quelqu'un
+d'invisible prendre ces mystérieuses précautions qui dans le redoutable
+conflit des êtres protègent les chétifs contre les forts; en même temps,
+c'était beau; la splendeur égalait la mansuétude. Le paysage, ineffablement
+assoupi, avait cette moire magnifique que font sur les prairies et sur les
+rivières les déplacements de l'ombre et de la clarté; les fumées montaient
+vers les nuages, comme des rêveries vers des visions; des vols d'oiseaux
+tourbillonnaient au-dessus de la Tourgue; les hirondelles regardaient par
+les croisées, et avaient l'air de venir voir si les enfants dormaient bien.
+Ils étaient gracieusement groupés l'un sur l'autre, immobiles, demi-nus
+dans des poses d'amours; ils étaient adorables et purs, à eux trois ils
+n'avaient pas neuf ans, ils faisaient des songes de paradis qui se
+reflétaient sur leurs bouches en vagues sourires, Dieu leur parlait
+peut-être à l'oreille, ils étaient ceux que toutes les langues humaines
+appellent les faibles et les bénis, ils étaient les innocents vénérables;
+tout faisait silence comme si le souffle de leurs douces poitrines était
+l'affaire de l'univers et était écouté de la création entière, les feuilles
+ne bruissaient pas, les herbes ne frissonnaient pas; il semblait que le
+vaste monde étoilé retînt sa respiration pour ne point troubler ces trois
+humbles dormeurs angéliques, et rien n'était sublime comme l'immense
+respect de la nature autour de cette petitesse.
+
+Le soleil allait se coucher et touchait presque à l'horizon. Tout à coup,
+dans cette paix profonde, éclata un éclair qui sortit de la forêt, puis un
+bruit farouche. On venait de tirer un coup de canon. Les échos s'emparèrent
+de ce bruit et en firent un fracas. Le grondement prolongé de colline en
+colline fut monstrueux. Il réveilla Georgette.
+
+Elle souleva un peu sa tête, dressa son petit doigt, écouta et dit:
+
+--Poum!
+
+Le bruit cessa, tout rentra dans le silence, Georgette remit sa tête sur
+Gros-Alain, et se rendormit.
+
+
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME
+
+LA MÈRE
+
+
+
+
+I. LA MORT PASSE
+
+Ce soir-là, la mère, qu'on a vue cheminant presque au hasard, avait marché
+toute la journée. C'était, du reste, son histoire de tous les jours; aller
+devant elle et ne jamais s'arrêter. Car ses sommeils d'accablement dans le
+premier coin venu n'étaient pas plus du repos que ce qu'elle mangeait çà et
+là, comme les oiseaux picorent, n'était de la nourriture. Elle mangeait et
+dormait juste autant qu'il fallait pour ne pas tomber morte.
+
+C'était dans une grange abandonnée qu'elle avait passé la nuit précédente;
+les guerres civiles font de ces masures-là; elle avait trouvé dans un champ
+désert quatre murs, une porte ouverte, un peu de paille sous un reste de
+toit, et elle s'était couchée sur cette paille et sous ce toit, sentant à
+travers la paille le glissement des rats et voyant à travers le toit le
+lever des astres. Elle avait dormi quelques heures; puis s'était réveillée
+au milieu de la nuit, et remise en route afin de faire le plus de chemin
+possible avant la grande chaleur du jour. Pour qui voyage à pied l'été,
+minuit est plus clément que midi.
+
+Elle suivait de son mieux l'itinéraire sommaire que lui avait indiqué le
+paysan de Vantortes; elle allait le plus possible au couchant. Qui eût été
+près d'elle l'eût entendue dire sans cesse à demi-voix:--La Tourgue.--Avec
+les noms de ses trois enfants, elle ne savait plus guère que ce mot-là.
+
+Tout en marchant, elle songeait. Elle pensait aux aventures qu'elle avait
+traversées; elle pensait à tout ce qu'elle avait souffert, à tout ce
+qu'elle avait accepté; aux rencontres, aux indignités, aux conditions
+faites, aux marchés proposés et subis, tantôt pour un asile, tantôt pour un
+morceau de pain, tantôt simplement pour obtenir qu'on lui montrât sa route.
+Une femme misérable est plus malheureuse qu'un homme misérable, parce
+qu'elle est instrument de plaisir. Affreuse marche errante! Du reste tout
+lui était bien égal pourvu qu'elle retrouvât ses enfants.
+
+Sa première rencontre, ce jour-là, avait été un village sur la route;
+l'aube paraissait à peine; tout était encore baigné du sombre de la nuit;
+pourtant quelques portes étaient déjà entre-bâillées dans la grande rue du
+village, et des têtes curieuses sortaient des fenêtres. Les habitants
+avaient l'agitation d'une ruche inquiétée. Cela tenait à un bruit de roues
+et de ferrailles qu'on avait entendu.
+
+Sur la place, devant l'église, un groupe ahuri, les yeux en l'air,
+regardait quelque chose descendre par la route vers le village du haut
+d'une colline. C'était un chariot à quatre roues traîné par cinq chevaux
+attelés de chaînes. Sur le chariot on distinguait un entassement qui
+ressemblait à un monceau de longues solives au milieu desquelles il y avait
+on ne sait quoi d'informe; c'était recouvert d'une grande bâche, qui avait
+l'air d'un linceul. Dix hommes à cheval marchaient en avant du chariot et
+dix autres en arrière. Ces hommes avaient des chapeaux à trois cornes et
+l'on voyait se dresser au-dessus de leurs épaules des pointes qui
+paraissaient être des sabres nus. Tout ce cortège, avançant lentement, se
+découpait en vive noirceur sur l'horizon. Le chariot semblait noir,
+l'attelage semblait noir, les cavaliers semblaient noirs. Le matin
+blêmissait derrière.
+
+Cela entra dans le village et se dirigea vers la place.
+
+Il s'était fait un peu de jour pendant la descente de ce chariot et l'on
+put voir distinctement le cortège, qui paraissait une marche d'ombres, car
+il n'en sortait pas une parole.
+
+Les cavaliers étaient des gendarmes. Ils avaient en effet le sabre nu. La
+bâche était noire.
+
+La misérable mère errante entra de son côté dans le village et s'approcha
+de l'attroupement des paysans au moment où arrivaient sur la place cette
+voiture et ces gendarmes. Dans l'attroupement, des voix chuchotaient des
+questions et des réponses.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--C'est la guillotine qui passe.
+
+--D'où vient-elle?
+
+--De Fougères.
+
+--Où va-t-elle?
+
+--Je ne sais pas. On dit qu'elle va à un château du côté de Parigné.
+
+--A Parigné!
+
+--Qu'elle aille où elle voudra, pourvu qu'elle ne s'arrête pas ici!
+
+Cette grande charrette avec son chargement voilé d'une sorte de suaire, cet
+attelage, ces gendarmes, le bruit de ces chaînes, le silence de ces hommes,
+l'heure crépusculaire, tout cet ensemble était spectral.
+
+Ce groupe traversa la place et sortit du village; le village était dans un
+fond entre une montée et une descente; au bout d'un quart d'heure, les
+paysans, restés là comme pétrifiés, virent reparaître la lugubre procession
+au sommet de la colline qui était à l'occident. Les ornières cahotaient
+les grosses roues, les chaînes de l'attelage grelottaient au vent du matin,
+les sabres brillaient; le soleil se levait, la route tourna, tout disparut.
+
+C'était le moment même où Georgette, dans la salle de la bibliothèque, se
+réveillait à côté de ses frères encore endormis, et disait bonjour à ses
+pieds roses.
+
+
+
+
+II. LA MORT PARLE
+
+La mère avait regardé cette chose obscure passer, mais n'avait pas compris
+ni cherché à comprendre, ayant devant les yeux une autre vision, ses
+enfants perdus dans les ténèbres.
+
+Elle sortit du village, elle aussi, peu après le cortège qui venait de
+défiler, et suivit la même route, à quelque distance en arrière de la
+deuxième escouade de gendarmes. Subitement le mot «guillotine» lui revint;
+«guillotine», pensa-t-elle; cette sauvage, Michelle Fléchard, ne savait pas
+ce que c'était; mais l'instinct avertit; elle eut, sans pouvoir dire
+pourquoi, un frémissement, il lui sembla horrible de marcher derrière cela,
+et elle prit à gauche, quitta la route, et s'engagea sous des arbres qui
+étaient la forêt de Fougères.
+
+Après avoir rôdé quelque temps, elle aperçut un clocher et des toits,
+c'était un des villages de la lisière du bois, elle y alla. Elle avait
+faim.
+
+Ce village était un de ceux où les républicains avaient établi des postes
+militaires.
+
+Elle pénétra jusqu'à la place de la mairie.
+
+Dans ce village-là aussi il y avait émoi et anxiété. Un rassemblement se
+pressait devant un perron de quelques marches qui était l'entrée de la
+mairie. Sur ce perron on apercevait un homme escorté de soldats qui tenait
+à la main un grand placard déployé. Cet homme avait à sa droite un tambour
+et à sa gauche un afficheur portant un pot à colle et un pinceau.
+
+Sur le balcon au-dessus de la porte le maire était debout, ayant son
+écharpe tricolore mêlée à ses habits de paysan.
+
+L'homme au placard était un crieur public.
+
+Il avait son baudrier de tournée auquel était suspendue une petite sacoche,
+ce qui indiquait qu'il allait de village en village, et qu'il avait quelque
+chose à crier dans tout le pays.
+
+Au moment où Michelle Fléchard approcha, il venait de déployer le placard,
+et il en commençait la lecture. Il dit d'une voix haute:
+
+--«République française. Une et indivisible.»
+
+Le tambour fit un roulement. Il y eut dans le rassemblement une sorte
+d'ondulation. Quelques-uns ôtèrent leurs bonnets; d'autres renfoncèrent
+leurs chapeaux. Dans ce temps-là et dans ce pays-là, on pouvait presque
+reconnaître l'opinion à la coiffure; les chapeaux étaient royalistes, les
+bonnets étaient républicains. Les murmures de voix confuses cessèrent, on
+écouta, le crieur lut:
+
+--«... En vertu des ordres à nous donnés et des pouvoirs à nous délégués
+par le comité de salut public...»
+
+Il y eut un deuxième roulement de tambour. Le crieur poursuivit:
+
+--«... Et en exécution du décret de la Convention nationale qui met hors la
+loi les rebelles pris les armes à la main, et qui frappe de la peine
+capitale quiconque leur donnera asile ou les fera évader...»
+
+Un paysan demanda bas à son voisin:
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça, la peine capitale?
+
+Le voisin répondit:
+
+--Je ne sais pas.
+
+Le crieur agita le placard:
+
+--«... Vu l'article 17 de la loi du 30 avril qui donne tout pouvoir aux
+délégués et aux subdélégués contre les rebelles.
+
+«Sont mis hors la loi...»
+
+Il fit une pause et reprit:
+
+--«... Les individus désignés sous les noms et surnoms qui suivent...»
+
+Tout l'attroupement prêta l'oreille.
+
+La voix du crieur devint tonnante. Il dit:
+
+--«... Lantenac, brigand.»
+
+--C'est monseigneur, murmura un paysan.
+
+Et l'on entendit dans la foule ce chuchotement: C'est monseigneur.
+
+Le crieur reprit:
+
+--«... Lantenac, ci-devant marquis, brigand.--L'Imânus, brigand...»
+
+Deux paysans se regardèrent de côté.
+
+--C'est Gouge-le-Bruant.
+
+--Oui, c'est Brise-Bleu.
+
+Le crieur continuait de lire la liste:
+
+--«... Grand-Francoeur, brigand...»
+
+Le rassemblement murmura:
+
+--C'est un prêtre.
+
+--Oui, monsieur l'abbé Turmeau.
+
+--Oui, quelque part, du côté du bois de la Chapelle, il est curé.
+
+--Et brigand, dit un homme à bonnet.
+
+Le crieur lut:
+
+--«... Boisnouveau, brigand.--Les deux frères Pique-en-bois, brigands.
+--Houzard, brigand...»
+
+--C'est monsieur de Quélen, dit un paysan.
+
+--«Panier, brigand...»
+
+--C'est monsieur Sepher.
+
+--«... Place-nette, brigand...»
+
+--C'est monsieur Jamois.
+
+Le crieur poursuivait sa lecture sans s'occuper de ces commentaires.
+
+--«... Guinoiseau, brigand.--Chatenay, dit Robi, brigand...»
+
+Un paysan chuchota:
+
+--Guinoiseau est le même que le Blond, Chatenay est de Saint-Ouen.
+
+--«... Hoisnard, brigand», reprit le crieur.
+
+Et l'on entendit dans la foule:
+
+--Il est de Ruillé.
+
+--Oui, c'est Branche-d'Or.
+
+--Il a eu son frère tué à l'attaque de Pontorson.
+
+--Oui, Hoisnard-Malonnière.
+
+--Un beau jeune homme de dix-neuf ans.
+
+--Attention, dit le crieur. Voici la fin de la liste:--«... Belle-Vigne,
+brigand.--La Musette, brigand.--Sabre-tout, brigand.--Brin-d'Amour,
+brigand...»
+
+Un garçon poussa le coude d'une fille. La fille sourit.
+
+Le crieur continua:
+
+--«... Chante-en-hiver, brigand.--Le Chat, brigand...»
+
+Un paysan dit:
+
+--C'est Moulard.
+
+--«... Tabouze, brigand...»
+
+Un paysan dit:
+
+--C'est Gauffre.
+
+--Ils sont deux, les Gauffre, ajouta une femme.
+
+--Tous des bons, grommela un gars.
+
+Le crieur secoua l'affiche et le tambour battit un ban.
+
+Le crieur reprit sa lecture:
+
+--«... Les susnommés, en quelque lieu qu'ils soient saisis, et après
+l'identité constatée, seront immédiatement mis à mort.»
+
+Il y eut un mouvement.
+
+Le crieur poursuivit:
+
+--«... Quiconque leur donnera asile ou aidera à leur évasion sera traduit
+en cour martiale, et mis à mort. Signé...»
+
+Le silence devint profond.
+
+--«... Signé: le délégué du Comité de salut public, CIMOURDAIN.»
+
+--Un prêtre, dit un paysan.
+
+--L'ancien curé de Parigné, dit un autre.
+
+Un bourgeois ajouta:
+
+--Turmeau et Cimourdain. Un prêtre blanc et un prêtre bleu.
+
+--Tous deux noirs, dit un autre bourgeois.
+
+Le maire, qui était sur le balcon, souleva son chapeau, et cria:
+
+--Vive la république!
+
+Un roulement de tambour annonça que le crieur n'avait pas fini. En effet il
+fit un signe de la main.
+
+--Attention, dit-il. Voici les quatre dernières lignes de l'affiche du
+gouvernement. Elles sont signées du chef de la colonne d'expédition des
+Côtes-du-Nord, qui est le commandant Gauvain.
+
+--Ecoutez! dirent les voix de la foule.
+
+Et le crieur lut:
+
+--«Sous peine de mort...»
+
+Tous se turent.
+
+--«... Défense est faite, en exécution de l'ordre ci-dessus, de porter aide
+et secours aux dix-neuf rebelles susnommés qui sont à cette heure investis
+et cernés dans la Tourgue.»
+
+--Hein? dit une voix.
+
+C'était une voix de femme. C'était la voix de la mère.
+
+
+
+
+III. BOURDONNEMENT DE PAYSANS
+
+Michelle Fléchard était mêlée à la foule. Elle n'avait rien écouté, mais ce
+qu'on n'écoute pas, on l'entend. Elle avait entendu ce mot, la Tourgue.
+Elle dressait la tête.
+
+--Hein? répéta-t-elle, la Tourgue?
+
+On la regarda. Elle avait l'air égaré. Elle était en haillons. Des voix
+murmurèrent:--Ça a l'air d'une brigande.
+
+Une paysanne qui portait des galettes de sarrasin dans un panier s'approcha
+et lui dit tout bas:
+
+--Taisez-vous.
+
+Michelle Fléchard considéra cette femme avec stupeur. De nouveau, elle ne
+comprenait plus. Ce nom, la Tourgue, avait passé comme un éclair, et la
+nuit se refaisait. Est-ce qu'elle n'avait pas le droit de s'informer?
+Qu'est-ce qu'on avait donc à la regarder ainsi?
+
+Cependant le tambour avait battu un dernier ban, l'afficheur avait collé
+l'affiche, le maire était rentré dans la mairie, le crieur était parti
+pour quelque autre village, et l'attroupement se dispersait.
+
+Un groupe était resté devant l'affiche. Michelle Fléchard alla à ce groupe.
+
+On commentait les noms des hommes mis hors la loi.
+
+Il y avait là des paysans et des bourgeois; c'est-à-dire des blancs et des
+bleus.
+
+Un paysan disait:
+
+--C'est égal, ils ne tiennent pas tout le monde. Dix-neuf, ça n'est que
+dix-neuf. Ils ne tiennent pas Priou, ils ne tiennent pas Benjamin Moulins,
+ils ne tiennent pas Goupil, de la paroisse d'Andouillé.
+
+--Ni Lorieul, de Monjean, dit un autre.
+
+D'autres ajoutèrent:
+
+--Ni Brice-Denys.
+
+--Ni François Dudouet.
+
+--Oui, celui de Laval.
+
+--Ni Huet, de Launey-Villiers.
+
+--Ni Grégis.
+
+--Ni Pilon.
+
+--Ni Filleul.
+
+--Ni Ménicent.
+
+--Ni Guéharrée.
+
+--Ni les trois frères Logerais.
+
+--Ni monsieur Lechandelier de Pierreville.
+
+--Imbéciles! dit un vieux sévère à cheveux blancs. Ils ont tout, s'ils ont
+Lantenac.
+
+--Ils ne l'ont pas encore, murmura un des jeunes.
+
+Le vieillard répliqua:
+
+--Lantenac pris, l'âme est prise. Lantenac mort, la Vendée est tuée.
+
+--Qu'est-ce que c'est donc que ce Lantenac? demanda un bourgeois.
+
+Un bourgeois répondit:
+
+--C'est un ci-devant.
+
+Et un autre reprit:
+
+--C'est un de ceux qui fusillent les femmes.
+
+Michelle Fléchard entendit, et dit:
+
+--C'est vrai.
+
+On se retourna.
+
+Et elle ajouta:
+
+--Puisqu'on m'a fusillée.
+
+Le mot était singulier; il fit l'effet d'une vivante qui se dit morte. On
+se mit à l'examiner, un peu de travers.
+
+Elle était inquiétante à voir en effet; tressaillant de tout, effarée,
+frissonnante, ayant une anxiété fauve, et si effrayée qu'elle était
+effrayante. Il y a dans le désespoir de la femme on ne sait quoi de faible
+qui est terrible. On croit voir un être suspendu à l'extrémité du sort.
+Mais les paysans prennent la chose plus en gros. L'un d'eux grommela:
+
+--Ça pourrait bien être une espionne.
+
+--Taisez-vous donc, et allez-vous-en, lui dit tout bas la bonne femme qui
+lui avait déjà parlé.
+
+Michelle Fléchard répondit:
+
+--Je ne fais pas de mal. Je cherche mes enfants.
+
+La bonne femme regarda ceux qui regardaient Michelle Fléchard, se toucha le
+front du doigt en clignant de l'œil, et dit:
+
+--C'est une innocente.
+
+Puis elle la prit à part, et lui donna une galette de sarrasin.
+
+Michelle Fléchard, sans remercier, mordit avidement dans la galette.
+
+--Oui, dirent les paysans, elle mange comme une bête, c'est une innocente.
+
+Et le reste du rassemblement se dissipa. Tous s'en allèrent l'un après
+l'autre.
+
+Quand Michelle Fléchard eut mangé, elle dit à la paysanne:
+
+--C'est bon, j'ai mangé. Maintenant, la Tourgue?
+
+--Voilà que ça la reprend! s'écria la paysanne.
+
+--Il faut que j'aille à la Tourgue. Dites-moi le chemin de la Tourgue.
+
+--Jamais! dit la paysanne. Pour vous faire tuer, n'est-ce pas? D'ailleurs,
+je ne sais pas. Ah ça, vous êtes donc vraiment folle? Ecoutez, pauvre
+femme, vous avez l'air fatiguée. Voulez-vous vous reposer chez moi?
+
+--Je ne me repose pas, dit la mère.
+
+--Elle a les pieds tout écorchés, murmura la paysanne.
+
+Michelle Fléchard reprit:
+
+--Puisque je vous dis qu'on m'a volé mes enfants. Une petite fille et deux
+petits garçons. Je viens du carnichot qui est dans la forêt. On peut parler
+de moi à Tellmarch-le-Caimand. Et puis à l'homme que j'ai rencontré dans le
+champ là-bas. C'est le caimand qui m'a guérie. Il paraît que j'avais
+quelque chose de cassé. Tout cela, ce sont des choses qui sont arrivées. Il
+y a encore le sergent Radoub. On peut lui parler. Il dira. Puisque c'est
+lui qui nous a rencontrés dans un bois. Trois. Je vous dis trois enfants.
+Même que l'aîné s'appelle René-Jean. Je puis prouver tout cela. L'autre
+s'appelle Gros-Alain, et l'autre s'appelle Georgette. Mon mari est mort. On
+l'a tué. Il était métayer à Siscoignard. Vous avez l'air d'une bonne femme.
+Enseignez-moi mon chemin. Je ne suis pas une folle, je suis une mère. J'ai
+perdu mes enfants. Je les cherche. Voilà tout. Je ne sais pas au juste d'où
+je viens. J'ai dormi cette nuit-ci sur de la paille dans une grange. La
+Tourgue, voilà où je vais. Je ne suis pas une voleuse. Vous voyez bien que
+je dis la vérité. On devrait m'aider à retrouver mes enfants. Je ne suis
+pas du pays. J'ai été fusillée, mais je ne sais pas où.
+
+La paysanne hocha la tête et dit:
+
+--Ecoutez, la passante. Dans des temps de révolution, il ne faut pas dire
+des choses qu'on ne comprend pas. Ça peut vous faire arrêter.
+
+--Mais la Tourgue! cria la mère. Madame, pour l'amour de l'enfant Jésus et
+de la sainte bonne Vierge du paradis, je vous en prie, madame, je vous en
+supplie, je vous en conjure, dites-moi par où l'on va pour aller à la
+Tourgue!
+
+La paysanne se mit en colère.
+
+--Je ne le sais pas! et je le saurais que je ne le dirais pas! Ce sont là
+de mauvais endroits. On ne va pas là.
+
+--J'y vais pourtant, dit la mère.
+
+Et elle se remit en route.
+
+La paysanne la regarda s'éloigner et grommela:
+
+--Il faut cependant qu'elle mange.
+
+Elle courut après Michelle Fléchard et lui mit une galette de blé noir dans
+la main.
+
+--Voilà pour votre souper.
+
+Michelle Fléchard prit le pain de sarrasin, ne répondit pas, ne tourna pas
+la tête, et continua de marcher.
+
+Elle sortit du village. Comme elle atteignait les dernières maisons, elle
+rencontra trois petits enfants déguenillés et pieds nus, qui passaient.
+Elle s'approcha d'eux et dit:
+
+--Ceux-ci, c'est deux filles et un garçon.
+
+Et voyant qu'ils regardaient son pain, elle le leur donna.
+
+Les enfants prirent le pain et eurent peur.
+
+Elle s'enfonça dans la forêt.
+
+
+
+
+IV. UNE MEPRISE
+
+Cependant, ce jour-là même, avant que l'aube parût, dans l'obscurité
+indistincte de la forêt, il s'était passé, sur le tronçon de chemin qui va
+de Javené à Lécousse, ceci:
+
+Tout est chemin creux dans le Bocage, et, entre toute, la route de Javené à
+Parigné par Lécousse est très encaissée. De plus, tortueuse. C'est plutôt
+un ravin qu'un chemin. Cette route vient de Vitré et a eu l'honneur de
+cahoter le carrosse de madame de Sévigné. Elle est comme murée à droite et
+à gauche par les haies. Pas de lieu meilleur pour une embuscade.
+
+Ce matin-là, une heure avant que Michelle Fléchard, sur un autre point de
+la forêt, arrivât dans ce premier village où elle avait eu la sépulcrale
+apparition de la charrette escortée de gendarmes, il y avait dans les
+halliers que la route de Javené traverse au sortir du pont sur le Couesnon,
+un pêle-mêle d'hommes invisibles. Les branches cachaient tout. Ces hommes
+étaient des paysans, tous vêtus du grigo, sayon de poil que portaient les
+rois de Bretagne au sixième siècle et les paysans au dix-huitième. Ces
+hommes étaient armés, les uns de fusils, les autres de cognées. Ceux qui
+avaient des cognées venaient de préparer dans une clairière une sorte de
+bûcher de fagots secs et de rondins auquel on n'avait plus qu'à mettre le
+feu. Ceux qui avaient des fusils étaient groupés des deux côtés du chemin
+dans une posture d'attente. Qui eût pu voir à travers les feuilles eût
+aperçu partout des doigts sur des détentes et des canons de carabine
+braqués dans les embrasures que font les entrecroisements des branchages.
+Ces gens étaient à l'affût. Tous les fusils convergeaient sur la route, que
+le point du jour blanchissait.
+
+Dans ce crépuscule des voix basses dialoguaient.
+
+--Es-tu sûr de ça?
+
+--Dame, on le dit.
+
+--Elle va passer?
+
+--On dit qu'elle est dans le pays.
+
+--Il ne faut pas qu'elle en sorte.
+
+--Il faut la brûler.
+
+--Nous sommes trois villages venus pour cela.
+
+--Oui, mais l'escorte?
+
+--On tuera l'escorte.
+
+--Mais est-ce que c'est par cette route-ci qu'elle passe?
+
+--On le dit.
+
+--C'est donc alors qu'elle viendrait de Vitré?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Mais c'est qu'on disait qu'elle venait de Fougères.
+
+--Qu'elle vienne de Fougères ou de Vitré, elle vient du diable.
+
+--Oui.
+
+--Et il faut qu'elle y retourne.
+
+--Oui.
+
+--C'est donc à Parigné qu'elle irait?
+
+--Il paraît.
+
+--Elle n'ira pas.
+
+--Non.
+
+--Non, non, non!
+
+--Attention.
+
+Il devenait utile de se taire en effet, car il commençait à faire un peu
+jour.
+
+Tout à coup les hommes embusqués retinrent leur respiration; on entendit un
+bruit de roues et de chevaux. Ils regardèrent à travers les branches et
+distinguèrent confusément dans le chemin creux une longue charrette, une
+escorte à cheval, quelque chose sur la charrette; cela venait à eux.
+
+--La voilà! dit celui qui paraissait le chef.
+
+--Oui, dit un des guetteurs, avec l'escorte.
+
+--Combien d'hommes d'escorte?
+
+--Douze.
+
+--On disait qu'ils étaient vingt.
+
+--Douze ou vingt, tuons tout.
+
+--Attendons qu'ils soient en pleine portée.
+
+Peu après, à un tournant du chemin, la charrette et l'escorte apparurent.
+
+--Vive le roi! cria le chef paysan.
+
+Cent coups de fusil partirent à la fois.
+
+Quand la fumée se dissipa, l'escorte aussi était dissipée. Sept cavaliers
+étaient tombés, cinq s'étaient enfuis. Les paysans coururent à la
+charrette.
+
+--Tiens, s'écria le chef, ce n'est pas la guillotine. C'est une échelle.
+
+La charrette avait en effet pour tout chargement une longue échelle.
+
+Les deux chevaux s'étaient abattus, blessés; le charretier avait été tué,
+mais pas exprès.
+
+--C'est égal, dit le chef, une échelle escortée est suspecte. Cela allait
+du côté de Parigné. C'était pour l'escalade de la Tourgue, bien sûr.
+
+--Brûlons l'échelle, crièrent les paysans.
+
+Et ils brûlèrent l'échelle.
+
+Quant à la funèbre charrette qu'ils attendaient, elle suivait une autre
+route, et elle était déjà à deux lieues plus loin, dans ce village où
+Michelle Fléchard la vit passer au soleil levant.
+
+
+
+
+
+V. VOX IN DESERTO
+
+Michelle Fléchard, en quittant les trois enfants auxquels elle avait donné
+son pain, s'était mise à marcher au hasard à travers le bois.
+
+Puisqu'on ne voulait pas lui montrer son chemin, il fallait bien qu'elle le
+trouvât toute seule. Par instants elle s'asseyait, et elle se relevait, et
+elle s'asseyait encore. Elle avait cette fatigue lugubre qu'on a d'abord
+dans les muscles, puis qui passe dans les os; fatigue d'esclave. Elle était
+esclave en effet. Esclave de ses enfants perdus. Il fallait les retrouver;
+chaque minute écoulée pouvait être leur perte; qui a un tel devoir n'a plus
+de droit; reprendre haleine lui était interdit. Mais elle était bien lasse.
+A ce degré d'épuisement, un pas de plus est une question. Le pourra-t-on
+faire? Elle marchait depuis le matin; elle n'avait plus rencontré de
+village, ni même de maison. Elle prit d'abord le sentier qu'il fallait,
+puis celui qu'il ne fallait pas, et elle finit par se perdre au milieu des
+branches pareilles les unes aux autres. Approchait-elle du but?
+Touchait-elle au terme de sa passion? Elle était dans la voie douloureuse,
+et elle sentait l'accablement de la dernière station. Allait-elle tomber
+sur la route et expirer là? À un certain moment, avancer encore lui sembla
+impossible, le soleil déclinait, la forêt était obscure, les sentiers
+s'étaient effacés sous l'herbe, et elle ne sut plus que devenir. Elle
+n'avait plus que Dieu. Elle se mit à appeler, personne ne répondit.
+
+Elle regarda autour d'elle, elle vit une claire-voie dans les branches,
+elle se dirigea de ce côté-là, et brusquement se trouva hors du bois.
+
+Elle avait devant elle un vallon étroit comme une tranchée, au fond duquel
+coulait dans les pierres un clair filet d'eau. Elle s'aperçut alors qu'elle
+avait une soif ardente. Elle alla à cette eau, s'agenouilla, et but.
+
+Elle profita de ce qu'elle était à genoux pour faire sa prière.
+
+En se relevant, elle chercha à s'orienter.
+
+Elle enjamba le ruisseau.
+
+Au delà du petit vallon se prolongeait à perte de vue un vaste plateau
+couvert de broussailles courtes, qui, à partir du ruisseau, montait en plan
+incliné et emplissait tout l'horizon. La forêt était une solitude, ce
+plateau était un désert. Dans la forêt, derrière chaque buisson on pouvait
+rencontrer quelqu'un; sur le plateau, aussi loin que le regard pouvait
+s'étendre, on ne voyait rien. Quelques oiseaux qui avaient l'air de fuir
+volaient dans les bruyères.
+
+Alors, en présence de cet abandon immense, sentant fléchir ses genoux, et
+comme devenue insensée, la mère éperdue jeta à la solitude ce cri étrange:
+
+--Y a-t-il quelqu'un ici?
+
+Et elle attendit la réponse.
+
+On répondit.
+
+Une voix sourde et profonde éclata, cette voix venait du fond de l'horizon,
+elle se répercuta d'écho en écho; cela ressemblait à un coup de tonnerre à
+moins que ce ne fût un coup de canon; et il semblait que cette voix
+répliquait à la question de la mère et qu'elle disait: Oui.
+
+Puis le silence se fit.
+
+La mère se dressa, ranimée; il y avait quelqu'un. Il lui paraissait qu'elle
+avait maintenant à qui parler; elle venait de boire et de prier; les forces
+lui revenaient, elle se mit à gravir le plateau du côté où elle avait
+entendu l'énorme voix lointaine.
+
+Tout à coup elle vit sortir de l'extrême horizon une haute tour. Cette tour
+était seule dans ce sauvage paysage; un rayon du soleil couchant
+l'empourprait. Elle était à plus d'une lieue de distance. Derrière cette
+tour se perdait dans la brume une grande verdure diffuse qui était la forêt
+de Fougères.
+
+Cette tour lui apparaissait sur le même point de l'horizon d'où était venu
+ce grondement qui lui avait semblé un appel. Etait-ce cette tour qui avait
+fait ce bruit?
+
+Michelle Fléchard était arrivée sur le sommet du plateau; elle n'avait plus
+devant elle que de la plaine.
+
+Elle marcha vers la tour.
+
+
+
+
+VI. SITUATION
+
+Le moment était venu.
+
+L'inexorable tenait l'impitoyable.
+
+Cimourdain avait Lantenac dans sa main.
+
+Le vieux royaliste rebelle était pris au gîte; évidemment il ne pouvait
+échapper; et Cimourdain entendait que le marquis fût décapité chez lui, sur
+place, sur ses terres, et en quelque sorte dans sa maison, afin que la
+demeure féodale vît tomber la tête de l'homme féodal, et que l'exemple fût
+mémorable.
+
+C'est pourquoi il avait envoyé chercher à Fougères la guillotine. On vient
+de la voir en route.
+
+Tuer Lantenac, c'était tuer la Vendée; tuer la Vendée, c'était sauver la
+France. Cimourdain n'hésitait pas. Cet homme était à l'aise dans la
+férocité du devoir.
+
+Le marquis semblait perdu; de ce côté Cimourdain était tranquille, mais il
+était inquiet d'un autre côté. La lutte serait certainement affreuse;
+Gauvain la dirigerait, et voudrait s'y mêler peut-être; il y avait du
+soldat dans ce jeune chef; il était homme à se jeter dans ce pugilat;
+pourvu qu'il n'y fût pas tué? Gauvain! son enfant! l'unique affection
+qu'il eût sur la terre! Gauvain avait eu du bonheur jusque-là, mais le
+bonheur se lasse. Cimourdain tremblait. Sa destinée avait cela d'étrange
+qu'il était entre deux Gauvain, l'un dont il voulait la mort, l'autre dont
+il voulait la vie.
+
+Le coup de canon qui avait secoué Georgette dans son berceau et appelé la
+mère du fond des solitudes n'avait pas fait que cela. Soit hasard, soit
+intention du pointeur, le boulet, qui n'était pourtant qu'un boulet
+d'avertissement, avait frappé, crevé et arraché à demi l'armature de
+barreaux de fer qui masquait et fermait la grande meurtrière du premier
+étage de la tour. Les assiégés n'avaient pas eu le temps de réparer cette
+avarie.
+
+Les assiégés s'étaient vantés. Ils avaient très peu de munitions. Leur
+situation, insistons-y, était plus critique encore que les assiégeants ne
+le supposaient. S'ils avaient eu assez de poudre, ils auraient fait sauter
+la Tourgue, eux et l'ennemi dedans; c'était leur rêve; mais toutes leurs
+réserves étaient épuisées. A peine avaient-ils trente coups à tirer par
+homme. Ils avaient beaucoup de fusils, d'espingoles et de pistolets, et peu
+de cartouches. Ils avaient chargé toutes les armes afin de pouvoir faire un
+feu continu; mais combien de temps durerait ce feu? Il fallait à la fois le
+nourrir et le ménager. Là était la difficulté. Heureusement--bonheur
+sinistre--la lutte serait surtout d'homme à homme, et à l'arme blanche; au
+sabre et au poignard. On se colleterait plus qu'on ne se fusillerait. On se
+hacherait; c'était là leur espérance.
+
+L'intérieur de la tour semblait inexpugnable. Dans la salle basse où
+aboutissait le trou de brèche, était la retirade, cette barricade savamment
+construite par Lantenac, qui obstruait l'entrée. En arrière de la retirade,
+une longue table était couverte d'armes chargées, tromblons, carabines et
+mousquetons, et de sabres, de haches et de poignards. N'ayant pu utiliser
+pour faire sauter la tour le cachot-crypte des oubliettes qui communiquait
+avec la salle basse, le marquis avait fait fermer la porte de ce caveau.
+Au-dessus de la salle basse était la chambre ronde du premier étage à
+laquelle on n'arrivait que par une vis-de-Saint-Gilles très étroite; cette
+chambre, meublée, comme la salle basse,d'une table couverte d'armes toutes
+prêtes et sur lesquelles on n'avait qu'à mettre la main, était éclairée par
+la grande meurtrière dont un boulet venait de défoncer le grillage;
+au-dessus de cette chambre, l'escalier en spirale menait à la chambre ronde
+du second étage où était la porte de fer donnant sur le pont-châtelet.
+Cette chambre du second s'appelait indistinctement _la chambre de la porte
+de fer_ ou _la chambre des miroirs_, à cause de beaucoup de petits miroirs,
+accrochés à cru sur la pierre nue à de vieux clous rouillés, bizarre
+recherche mêlée à la sauvagerie. Les chambres d'en haut ne pouvant être
+utilement défendues, cette chambre des miroirs était ce que
+Mannesson-Mallet, le législateur des places fortes, appelle «le dernier
+poste où les assiégés font une capitulation». Il s'agissait, nous l'avons
+dit déjà, d'empêcher les assiégeants d'arriver là.
+
+Cette chambre ronde du second étage était éclairée par des meurtrières;
+pourtant une torche y brûlait. Cette torche, plantée dans une torchère de
+fer pareille à celle de la salle basse, avait été allumée par l'Imânus, qui
+avait placé tout à côté l'extrémité de la mèche soufrée. Soins horribles.
+
+Au fond de la salle basse, sur un long tréteau, il y avait à manger, comme
+dans une caverne homérique; de grands plats de riz, du fur, qui est une
+bouillie de blé noir, de la godnivelle, qui est un hachis de veau, des
+rondeaux de houichepote, pâte de farine et de fruits cuits à l'eau, de la
+badrée, des pots de cidre. Buvait et mangeait qui voulait.
+
+Le coup de canon les mit tous en arrêt. On n'avait plus qu'une demi-heure
+devant soi.
+
+L'Imânus, du haut de la tour, surveillait l'approche des assiégeants.
+Lantenac avait commandé de ne pas tirer et de les laisser arriver. Il avait
+dit:
+
+--Ils sont quatre mille cinq cents. Tuer dehors est inutile. Ne tuez que
+dedans. Dedans, l'égalité se refait.
+
+Et il avait ajouté en riant:--Egalité, Fraternité.
+
+Il était convenu que lorsque l'ennemi commencerait son mouvement, l'Imânus,
+avec sa trompe, avertirait.
+
+Tous, en silence, postés derrière la retirade, ou sur les marches des
+escaliers, attendaient, une main sur leur mousquet, l'autre sur leur
+rosaire.
+
+La situation se précisait, et était ceci:
+
+Pour les assaillants, une brèche à gravir, une barricade à forcer, trois
+salles superposées à prendre de haute lutte l'une après l'autre, deux
+escaliers tournants à emporter marche par marche, sous une nuée de
+mitraille; pour les assiégés, mourir.
+
+
+
+
+VII. PRÉLIMINAIRES
+
+Gauvain de son côté mettait en ordre l'attaque. Il donnait ses dernières
+instructions à Cimourdain, qui, on s'en souvient, devait, sans prendre part
+à l'action, garder le plateau, et à Guéchamp qui devait rester en
+observation avec le gros de l'armée dans le camp de la forêt. Il était
+entendu que ni la batterie basse du bois ni la batterie haute du plateau ne
+tireraient, à moins qu'il n'y eût sortie ou tentative d'évasion. Gauvain se
+réservait le commandement de la colonne de brèche. C'est là ce qui
+troublait Cimourdain.
+
+Le soleil venait de se coucher.
+
+Une tour en rase campagne ressemble à un navire en pleine mer. Elle doit
+être attaquée de la même façon. C'est plutôt un abordage qu'un assaut. Pas
+de canon. Rien d'inutile. A quoi bon canonner des murs de quinze pieds
+d'épaisseur? Un trou dans le sabord, les uns qui le forcent, les autres qui
+le barrent, des haches, des couteaux, des pistolets, les poings et les
+dents. Telle est l'aventure.
+
+Gauvain sentait qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'enlever la Tourgue. Une
+attaque où l'on se voit le blanc des yeux, rien de plus meurtrier. Il
+connaissait le redoutable intérieur de la tour, y ayant été enfant.
+
+Il songeait profondément.
+
+Cependant, à quelques pas de lui, son lieutenant, Guéchamp, une longue-vue
+à la main, examinait l'horizon du côté de Parigné. Tout à coup Guéchamp
+s'écria:
+
+--Ah! enfin!
+
+Cette exclamation tira Gauvain de sa rêverie.
+
+--Qu'y a-t-il, Guéchamp?
+
+--Mon commandant, il y a que voici l'échelle.
+
+--L'échelle de sauvetage?
+
+--Oui.
+
+--Comment? nous ne l'avions pas encore?
+
+--Non, commandant. Et j'étais inquiet. L'exprès que j'avais envoyé à Javené
+était revenu.
+
+--Je le sais.
+
+--Il avait annoncé qu'il avait trouvé à la charpenterie de Javené l'échelle
+de la dimension voulue, qu'il l'avait réquisitionnée, qu'il avait fait
+mettre l'échelle sur une charrette, qu'il avait requis une escorte de douze
+cavaliers, et qu'il avait vu partir pour Parigné la charrette, l'escorte et
+l'échelle. Sur quoi, il était revenu à franc étrier.
+
+--Et nous avait fait ce rapport. Et il avait ajouté que la charrette, étant
+bien attelée et partie vers deux heures du matin, serait ici avant le
+coucher du soleil. Je sais tout cela. Eh bien?
+
+--Eh bien, mon commandant, le soleil vient de se coucher et la charrette
+qui apporte l'échelle n'est pas encore arrivée.
+
+--Est-ce possible? Mais il faut pourtant que nous attaquions. L'heure est
+venue. Si nous tardions, les assiégés croiraient que nous reculons.
+
+--Mon commandant, on peut attaquer.
+
+--Mais l'échelle de sauvetage est nécessaire.
+
+--Sans doute.
+
+--Mais nous ne l'avons pas.
+
+--Nous l'avons.
+
+--Comment?
+
+--C'est ce qui m'a fait dire: Ah! enfin! La charrette n'arrivait pas; j'ai
+pris ma longue-vue, et j'ai examiné la route de Parigné à la Tourgue, et,
+mon commandant, je suis content. La charrette est là-bas avec l'escorte.
+Elle descend une côte. Vous pouvez la voir.
+
+Gauvain prit la longue-vue et regarda.
+
+--En effet. La voici. Il ne fait plus assez de jour pour tout distinguer.
+Mais on voit l'escorte, c'est bien cela. Seulement l'escorte me paraît plus
+nombreuse que vous ne le disiez, Guéchamp.
+
+--Et à moi aussi.
+
+--Ils sont à environ un quart de lieue.
+
+--Mon commandant, l'échelle de sauvetage sera ici dans un quart d'heure.
+
+--On peut attaquer.
+
+C'était bien une charrette en effet qui arrivait, mais ce n'était pas celle
+qu'ils croyaient.
+
+Gauvain, en se retournant, vit derrière lui le sergent Radoub, droit, les
+yeux baissés, dans l'attitude du salut militaire.
+
+--Qu'est-ce, sergent Radoub?
+
+--Citoyen commandant, nous, les hommes du bataillon du Bonnet-Rouge, nous
+avons une grâce à vous demander.
+
+--Laquelle?
+
+--De nous faire tuer.
+
+--Ah! dit Gauvain.
+
+--Voulez-vous avoir cette bonté?
+
+--Mais ... c'est selon, dit Gauvain.
+
+--Voici, commandant. Depuis l'affaire de Dol, vous nous ménagez. Nous
+sommes encore douze.
+
+--Eh bien?
+
+--Ça nous humilie.
+
+--Vous êtes la réserve.
+
+--Nous aimons mieux être l'avant-garde.
+
+--Mais j'ai besoin de vous pour décider le succès à la fin d'une action. Je
+vous conserve.
+
+--Trop.
+
+--C'est égal. Vous êtes dans la colonne. Vous marchez.
+
+--Derrière. C'est le droit de Paris de marcher devant.
+
+--J'y penserai, sergent Radoub.
+
+--Pensez-y aujourd'hui, mon commandant. Voici une occasion. Il va y avoir
+un rude croc-en-jambe à donner ou à recevoir. Ce sera dru. La Tourgue
+brûlera les doigts de ceux qui y toucheront. Nous demandons la faveur d'en
+être.
+
+Le sergent s'interrompit, se tordit la moustache, et reprit d'une voix
+Altérée:
+
+--Et puis, voyez-vous, mon commandant, dans cette tour, il y a nos mômes.
+Nous avons là nos enfants, les enfants du bataillon, nos trois enfants.
+Cette affreuse face de Gribouille-mon-cul-te-baise, le nommé Brise-Bleu, le
+nommé Imânus, ce Gouge-le-Bruant, ce Bouge-le-Gruand, ce Fouge-le-Truand,
+ce tonnerre de Dieu d'homme du diable, menace nos enfants. Nos enfants, nos
+mioches, mon commandant! Quand tous les tremblements s'en mêleraient, nous
+ne voulons pas qu'il leur arrive malheur. Entendez-vous ça, autorité? Nous
+ne le voulons pas. Tantôt, j'ai profité de ce qu'on ne se battait pas, et
+je suis monté sur le plateau, et je les ai regardés par une fenêtre, oui,
+ils sont vraiment là, on peut les voir du bord du ravin, et je les ai vus,
+et je leur ai fait peur, à ces amours. Mon commandant, s'il tombe un seul
+cheveu de leurs petites caboches de chérubins, je le jure, mille noms de
+noms de tout ce qu'il y a de sacré, moi le sergent Radoub, je m'en prends à
+la carcasse du Père Eternel. Et voici ce que dit le bataillon: nous voulons
+que les mômes soient sauvés, ou être tous tués. C'est notre droit,
+ventraboumine! oui, tous tués. Et maintenant, salut et respect.
+
+Gauvain tendit la main à Radoub, et dit:
+
+--Vous êtes des braves. Vous serez de la colonne d'attaque. Je vous partage
+en deux. Je mets six de vous à l'avant-garde, afin qu'on avance, et j'en
+mets six à l'arrière-garde, afin qu'on ne recule pas.
+
+--Est-ce toujours moi qui commande les douze?
+
+--Certes.
+
+--Alors, mon commandant, merci. Car je suis de l'avant-garde.
+
+Radoub refit le salut militaire et regagna le rang.
+
+Gauvain tira sa montre, dit quelques mots à l'oreille de Guéchamp, et la
+colonne d'attaque commença à se former.
+
+
+
+
+VIII. LE VERBE ET LE RUGISSEMENT
+
+Cependant Cimourdain, qui n'avait pas encore gagné son poste du plateau, et
+qui était à côté de Gauvain, s'approcha d'un clairon.
+
+--Sonne à la trompe, lui dit-il.
+
+Le clairon sonna, la trompe répondit.
+
+Un son de clairon et un son de trompe s'échangèrent encore.
+
+--Qu'est-ce que c'est? demanda Gauvain à Guéchamp. Que veut Cimourdain?
+
+Cimourdain s'était avancé vers la tour, un mouchoir blanc à la main.
+
+Il éleva la voix.
+
+--Hommes qui êtes dans la tour, me connaissez-vous?
+
+Une voix, la voix de l'Imânus, répliqua du haut de la tour:
+
+--Oui.
+
+Les deux voix alors se parlèrent et se répondirent et l'on entendit ceci:
+
+--Je suis l'envoyé de la république.
+
+--Tu es l'ancien curé de Parigné.
+
+--Je suis le délégué du comité du salut public.
+
+--Tu es un prêtre.
+
+--Je suis le représentant de la loi.
+
+--Tu es un renégat.
+
+--Je suis le commissaire de la révolution.
+
+--Tu es un apostat.
+
+--Je suis Cimourdain.
+
+--Tu es le démon.
+
+--Vous me connaissez?
+
+--Nous t'exécrons.
+
+--Seriez-vous contents de me tenir en votre pouvoir?
+
+--Nous sommes ici dix-huit qui donnerions nos têtes pour avoir la tienne.
+
+--Eh bien, je viens me livrer à vous.
+
+On entendit au haut de la tour un éclat de rire sauvage et ce cri:
+
+--Viens!
+
+Il y avait dans le camp un profond silence d'attente.
+
+Cimourdain reprit:
+
+--A une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--Ecoutez.
+
+--Parle.
+
+--Vous me haïssez?
+
+--Oui.
+
+--Moi, je vous aime. Je suis votre frère.
+
+La voix du haut de la tour répondit:
+
+--Oui, Caïn.
+
+Cimourdain repartit avec une inflexion singulière, qui était à la fois
+haute et douce:
+
+--Insultez, mais écoutez. Je viens ici en parlementaire. Oui, vous êtes
+mes frères. Vous êtes de pauvres hommes égarés. Je suis votre ami. Je suis
+la lumière et je parle à l'ignorance. La lumière contient toujours de la
+fraternité. D'ailleurs, est-ce que nous n'avons pas tous la même mère, la
+patrie? Eh bien, écoutez-moi. Vous saurez plus tard, ou vos enfants
+sauront, ou les enfants de vos enfants sauront que tout ce qui se fait en
+ce moment se fait par l'accomplissement des lois d'en haut, et que ce qu'il
+y a dans la révolution, c'est Dieu. En attendant le moment où toutes les
+consciences, même les vôtres, comprendront, et où tous les fanatismes, même
+les nôtres, s'évanouiront, en attendant que cette grande clarté soit faite,
+personne n'aura-t-il pitié de vos ténèbres? Je viens à vous, je vous offre
+ma tête; je fais plus, je vous tends la main. Je vous demande la grâce de
+me perdre pour vous sauver. J'ai pleins pouvoirs, et ce que je dis, je le
+puis. C'est un instant suprême; je fais un dernier effort. Oui, celui qui
+vous parle est un citoyen, et dans ce citoyen, oui, il y a un prêtre. Le
+citoyen vous combat, mais le prêtre vous supplie. Ecoutez-moi. Beaucoup
+d'entre vous ont des femmes et des enfants. Je prends la défense de vos
+enfants et de vos femmes. Je prends leur défense contre vous. O mes
+frères...
+
+--Va, prêche! ricana l'Imânus.
+
+Cimourdain continua:
+
+--Mes frères, ne laissez pas sonner l'heure exécrable. On va ici
+s'entr'égorger. Beaucoup d'entre nous qui sommes ici devant vous ne verront
+pas le soleil de demain; oui, beaucoup d'entre nous périront, et vous, vous
+tous, vous allez mourir. Faites-vous grâce à vous-mêmes. Pourquoi verser
+tout ce sang quand c'est inutile? Pourquoi tuer tant d'hommes quand deux
+suffisent?
+
+--Deux? dit l'Imânus.
+
+--Oui. Deux.
+
+--Qui?
+
+--Lantenac et moi.
+
+Et Cimourdain éleva la voix:
+
+--Deux hommes sont de trop, Lantenac pour nous, moi pour vous. Voici ce que
+je vous offre, et vous aurez tous la vie sauve: donnez-nous Lantenac, et
+prenez-moi. Lantenac sera guillotiné, et vous ferez de moi ce que vous
+voudrez.
+
+--Prêtre, hurla l'Imânus, si nous t'avions, nous te brûlerions à petit feu.
+
+--J'y consens, dit Cimourdain.
+
+Et il reprit:
+
+--Vous, les condamnés qui êtes dans cette tour, vous pouvez tous dans une
+heure être vivants et libres. Je vous apporte le salut. Acceptez-vous?
+
+L'Imânus éclata.
+
+--Tu n'es pas seulement scélérat, tu es fou. Ah çà, pourquoi viens-tu nous
+déranger? Qui est-ce qui te prie de venir nous parler? Nous, livrer
+monseigneur! Qu'est-ce que tu veux?
+
+--Sa tête. Et je vous offre...
+
+--Ta peau. Car nous t'écorcherions comme un chien, curé Cimourdain. Eh
+bien, non, ta peau ne vaut pas sa tête. Va-t'en.
+
+--Cela va être horrible. Une dernière fois, réfléchissez.
+
+La nuit venait pendant ces paroles sombres qu'on entendait au dedans de la
+tour comme au dehors. Le marquis de Lantenac se taisait et laissait faire.
+Les chefs ont de ces sinistres égoïsmes. C'est un des droits de la
+responsabilité.
+
+L'Imânus jeta sa voix par-dessus Cimourdain, et cria:
+
+--Hommes qui nous attaquez, nous vous avons dit nos propositions, elles
+sont faites, et nous n'avons rien à y changer. Acceptez-les, sinon,
+malheur! Consentez-vous? Nous vous rendrons les trois enfants qui sont là,
+et vous nous donnerez la sortie libre et la vie sauve, à tous.
+
+--A tous, oui, répondit Cimourdain, excepté un.
+
+--Lequel?
+
+--Lantenac.
+
+--Monseigneur! Livrer monseigneur! Jamais.
+
+--Il nous faut Lantenac.
+
+--Jamais.
+
+--Nous ne pouvons traiter qu'à cette condition.
+
+--Alors commencez.
+
+Le silence se fit.
+
+L'Imânus, après avoir sonné avec sa trompe le coup de signal, redescendit;
+le marquis mit l'épée à la main; les dix-neuf assiégés se groupèrent en
+silence dans la salle basse, en arrière de la retirade, et se mirent à
+genoux; ils entendaient le pas mesuré de la colonne d'attaque qui avançait
+vers la tour dans l'obscurité; ce bruit se rapprochait; tout à coup ils le
+sentirent tout près d'eux, à la bouche même de la brèche. Alors tous,
+agenouillés, épaulèrent à travers les fentes de la retirade leurs fusils et
+leurs espingoles, et l'un d'eux, Grand-Francoeur, qui était le prêtre
+Turmeau, se leva, et, un sabre nu dans la main droite, un crucifix dans
+la main gauche, dit d'une voix grave:
+
+--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!
+
+Tous firent feu à la fois, et la lutte s'engagea.
+
+
+
+
+IX. TITANS CONTRE GÉANTS
+
+Cela fut en effet épouvantable.
+
+Ce corps à corps dépassa tout ce qu'on avait pu rêver.
+
+Pour trouver quelque chose de pareil, il faudrait remonter aux grands duels
+d'Eschyle ou aux antiques tueries féodales; à ces «_attaques à armes
+courtes_» qui ont duré jusqu'au dix-septième siècle, quand on pénétrait
+dans les places fortes par les fausses brayes; assauts tragiques, où, dit
+le vieux sergent de la province d'Alentejo, «les fourneaux ayant fait leur
+effet, les assiégeants s'avanceront portant des planches couvertes de lames
+de fer-blanc, armés de rondaches et de mantelets, et fournis de quantité de
+grenades, faisant abandonner les retranchements ou retirades à ceux de la
+place, et s'en rendront maîtres, poussant vigoureusement les assiégés».
+
+Le lieu d'attaque était horrible; c'était une de ces brèches qu'on appelle
+en langue du métier _brèches sans voûte_, c'est-à-dire, on se le rappelle,
+une crevasse traversant le mur de part en part et non une fracture évasée à
+ciel ouvert. La poudre avait agi comme une vrille. L'effet de la mine avait
+été si violent que la tour avait été fendue par l'explosion à plus de
+quarante pieds au-dessus du fourneau, mais ce n'était qu'une lézarde, et la
+déchirure praticable qui servait de brèche et donnait entrée dans la salle
+basse ressemblait plutôt au coup de lance qui perce qu'au coup de hache
+qui entaille.
+
+C'était une ponction au flanc de la tour, une longue fracture pénétrante,
+quelque chose comme un puits couché à terre, un couloir serpentant et
+montant comme un intestin à travers une muraille de quinze pieds
+d'épaisseur, on ne sait quel informe cylindre encombré d'obstacles, de
+pièges, d'explosions, où l'on se heurtait le front aux granits, les pieds
+aux gravats, les yeux aux ténèbres.
+
+Les assaillants avaient devant eux ce porche noir, bouche de gouffre ayant
+pour mâchoires, en bas et en haut, toutes les pierres de la muraille
+déchiquetée; une gueule de requin n'a pas plus de dents que cet arrachement
+effroyable. Il fallait entrer dans ce trou, et en sortir.
+
+Dedans éclatait la mitraille, dehors se dressait la retirade. Dehors,
+c'est-à-dire dans la salle basse du rez-de-chaussée.
+
+Les rencontres de sapeurs dans les galeries couvertes quand la contre-mine
+vient couper la mine, les boucheries à la hache sous les entre-ponts des
+vaisseaux qui s'abordent dans les batailles navales, ont seules cette
+férocité. Se battre au fond d'une fosse, c'est le dernier degré de
+l'horreur. Il est affreux de s'entre-tuer avec un plafond sur la tête. Au
+moment où le premier flot des assiégeants entra, toute la retirade se
+couvrit d'éclairs, et ce fut quelque chose comme la foudre éclatant sous
+terre. Le tonnerre assaillant répliqua au tonnerre embusqué. Les
+détonations se ripostèrent; le cri de Gauvain s'éleva: Fonçons! Puis le cri
+de Lantenac: Faites ferme contre l'ennemi! Puis le cri de l'Imânus: A moi
+les Mainiaux! Puis des cliquetis, sabres contre sabres, et, coup sur coup,
+d'effroyables décharges tuant tout. La torche accrochée au mur éclairait
+vaguement toute cette épouvante. Impossible de rien distinguer; on était
+dans une noirceur rougeâtre; qui entrait là était subitement sourd et
+aveugle, sourd du bruit, aveugle de la fumée. Les hommes mis hors de combat
+gisaient parmi les décombres, on marchait sur des cadavres, on écrasait des
+plaies, on broyait des membres cassés d'où sortaient des hurlements, on
+avait les pieds mordus par des mourants. Par instants, il y avait des
+silences plus hideux que le bruit. On se colletait, on entendait
+l'effrayant souffle des bouches, puis des grincements, des râles, des
+imprécations, et le tonnerre recommençait. Un ruisseau de sang sortait de
+la tour par la brèche, et se répandait dans l'ombre. Cette flaque sombre
+fumait dehors dans l'herbe.
+
+On eût dit que c'était la tour elle-même qui saignait et que la géante
+était blessée.
+
+Chose surprenante, cela ne faisait presque pas de bruit dehors. La nuit
+était très noire, et dans la plaine et dans la forêt il y avait autour de
+la forteresse attaquée une sorte de paix funèbre. Dedans c'était l'enfer,
+dehors c'était le sépulcre. Ce choc d'hommes s'exterminant dans les
+ténèbres, ces mousqueteries, ces clameurs, ces rages, tout ce tumulte
+expirait sous la masse des murs et des voûtes, l'air manquait au bruit, et
+au carnage s'ajoutait l'étouffement. Hors de la tour, cela s'entendait à
+peine. Les petits enfants dormaient pendant ce temps-là.
+
+L'acharnement augmentait. La retirade tenait bon. Rien de plus malaisé à
+forcer que ce genre de barricade en chevron rentrant. Si les assiégés
+avaient contre eux le nombre, ils avaient pour eux la position. La colonne
+d'attaque perdait beaucoup de monde. Alignée et allongée dehors au pied de
+la tour, elle s'enfonçait lentement dans l'ouverture de la brèche, et se
+raccourcissait, comme une couleuvre qui entre dans son trou.
+
+Gauvain, qui avait des imprudences de jeune chef, était dans la salle basse
+au plus fort de la mêlée, avec toute la mitraille autour de lui. Ajoutons
+qu'il avait la confiance de l'homme qui n'a jamais été blessé.
+
+Comme il se retournait pour donner un ordre, une lueur de mousqueterie
+éclaira un visage tout près de lui.
+
+--Cimourdain! s'écria-t-il, qu'est-ce que vous venez faire ici?
+
+C'était Cimourdain en effet. Cimourdain répondit:
+
+--Je viens être près de toi.
+
+--Mais vous allez vous faire tuer!
+
+--Hé bien, toi, qu'est-ce que tu fais donc?
+
+--Mais je suis nécessaire ici. Vous pas.
+
+--Puisque tu y es, il faut que j'y sois.
+
+--Non, mon maître.
+
+--Si, mon enfant!
+
+Et Cimourdain resta près de Gauvain.
+
+Les morts s'entassaient sur les pavés de la salle basse.
+
+Bien que la retirade ne fût pas forcée encore, le nombre évidemment devait
+finir par vaincre. Les assaillants étaient à l'abri; dix assiégeants
+tombaient contre un assiégé, mais les assiégeants se renouvelaient. Les
+assiégeants croissaient et les assiégés décroissaient.
+
+Les dix-neuf assiégés étaient tous derrière la retirade, l'attaque étant
+là. Ils avaient des morts et des blessés. Quinze tout au plus combattaient
+encore. Un des plus farouches, Chante-en-hiver, avait été affreusement
+mutilé. C'était un breton trapu et crépu, de l'espèce petite et vivace. Il
+avait un oeil crevé et la mâchoire brisée. Il pouvait encore marcher. Il se
+traîna dans l'escalier en spirale, et monta dans la chambre du premier
+étage, espérant pouvoir là prier et mourir.
+
+Il s'était adossé au mur près de la meurtrière pour tâcher de respirer un
+peu.
+
+En bas la boucherie devant la retirade était de plus en plus horrible. Dans
+une intermittence, entre deux décharges, Cimourdain éleva la voix:
+
+--Assiégés! cria-t-il. Pourquoi faire couler le sang plus longtemps? Vous
+êtes pris. Rendez-vous. Songez que nous sommes quatre mille cinq cents
+contre dix-neuf, c'est-à-dire plus de deux cents contre un. Rendez-vous.
+
+--Cessons ce marivaudage, répondit le marquis de Lantenac.
+
+Et vingt balles ripostèrent à Cimourdain.
+
+La retirade ne montait pas jusqu'à la voûte; cela permettait aux assiégés
+de tirer par-dessus, mais cela permettait aux assiégeants de l'escalader.
+
+--L'assaut à la retirade! cria Gauvain. Y a-t-il quelqu'un de bonne volonté
+pour escalader la retirade?
+
+--Moi, dit le sergent Radoub.
+
+
+
+
+X. RADOUB
+
+Ici les assaillants eurent une stupeur. Radoub était entré par le trou de
+brèche, à la tête de la colonne d'attaque, lui sixième, et sur ces six
+hommes du bataillon parisien, quatre étaient déjà tombés. Après qu'il eut
+jeté ce cri: Moi! on le vit, non avancer, mais reculer, et, baissé, courbé,
+rampant presque entre les jambes des combattants, regagner l'ouverture de
+la brèche, et sortir. Etait-ce une fuite? Un tel homme fuir? Qu'est-ce que
+cela voulait dire?
+
+Arrivé hors de la brèche, Radoub, encore aveuglé par la fumée, se frotta
+les yeux comme pour en ôter l'horreur et la nuit, et, à la lueur des
+étoiles, regarda la muraille de la tour. Il fit ce signe de tête satisfait
+qui veut dire: Je ne m'étais pas trompé.
+
+Radoub avait remarqué que la lézarde profonde de l'explosion de la mine
+montait au-dessus de la brèche jusqu'à cette meurtrière du premier étage
+dont un boulet avait défoncé et disloqué l'armature de fer. Le réseau des
+barreaux rompus pendait à demi arraché, et un homme pouvait passer.
+
+Un homme pouvait passer, mais un homme pouvait-il monter? Par la lézarde,
+oui, à la condition d'être un chat.
+
+C'est ce qu'était Radoub. Il était de cette race que Pindare appelle «les
+athlètes agiles». On peut être vieux soldat et homme jeune; Radoub, qui
+avait été garde-française, n'avait pas quarante ans. C'était un Hercule
+leste.
+
+Radoub posa à terre son mousqueton, ôta sa buffleterie, quitta son habit et
+sa veste, et ne garda que ses deux pistolets qu'il mit dans la ceinture de
+son pantalon et son sabre nu qu'il prit entre ses dents. La crosse des deux
+pistolets passait au-dessus de sa ceinture.
+
+Ainsi allégé de l'inutile, et suivi des yeux dans l'obscurité par tous ceux
+de la colonne d'attaque qui n'étaient pas encore entrés dans la brèche, il
+se mit à gravir les pierres de la lézarde du mur comme les marches d'un
+escalier. N'avoir pas de souliers lui fut utile; rien ne grimpe comme un
+pied nu; il crispait ses orteils dans les trous des pierres. Il se hissait
+avec ses poings et s'affermissait avec ses genoux. La montée était rude.
+C'était quelque chose comme une ascension le long des dents d'une scie.
+--Heureusement, pensait-il, qu'il n'y a personne dans la chambre du premier
+étage, car on ne me laisserait pas escalader ainsi.
+
+Il n'avait pas moins de quarante pieds à gravir de cette façon. A mesure
+qu'il montait, un peu gêné par les pommeaux saillants de ses pistolets, la
+lézarde allait se rétrécissant, et l'ascension devenait de plus en plus
+difficile. Le risque de la chute augmentait en même temps que la profondeur
+du précipice.
+
+Enfin il parvint au rebord de la meurtrière; il écarta le grillage tordu et
+descellé, il avait largement de quoi passer; il se souleva d'un effort
+puissant, appuya son genou sur la corniche du rebord, saisit d'une main un
+tronçon de barreau à droite, de l'autre main un tronçon à gauche, et se
+dressa jusqu'à mi-corps devant l'embrasure de la meurtrière, le sabre aux
+dents, suspendu par ses deux poings sur l'abîme.
+
+Il n'avait plus qu'une enjambée à faire pour sauter dans la salle du
+premier étage.
+
+Mais une face apparut dans la meurtrière.
+
+Radoub vit brusquement devant lui dans l'ombre quelque chose d'effroyable;
+un oeil crevé, une mâchoire fracassée, un masque sanglant.
+
+Ce masque, qui n'avait plus qu'une prunelle, le regardait.
+
+Ce masque avait deux mains; ces deux mains sortirent de l'ombre et
+s'avancèrent vers Radoub; l'une, d'une seule poignée, lui prit ses deux
+pistolets dans sa ceinture, l'autre lui ôta son sabre des dents.
+
+Radoub était désarmé. Son genou glissait sur le plan incliné de la
+corniche, ses deux poings crispés aux tronçons du grillage suffisaient à
+peine à le soutenir, et il avait derrière lui quarante pieds de précipice.
+
+Ce masque et ces mains, c'était Chante-en-hiver.
+
+Chante-en-hiver, suffoqué par la fumée qui montait d'en bas, avait réussi à
+entrer dans l'embrasure de la meurtrière, là l'air extérieur l'avait
+ranimé, la fraîcheur de la nuit avait figé son sang, et il avait repris un
+peu de force; tout à coup il avait vu surgir au dehors devant l'ouverture
+le torse de Radoub; alors, Radoub ayant les mains cramponnées aux barreaux
+et n'ayant que le choix de se laisser tomber ou de se laisser désarmer,
+Chante-en-hiver, épouvantable et tranquille, lui avait cueilli ses
+pistolets à sa ceinture et son sabre entre les dents.
+
+Un duel inouï commença. Le duel du désarmé et du blessé.
+
+Evidemment, le vainqueur c'était le mourant. Une balle suffisait pour jeter
+Radoub dans le gouffre béant sous ses pieds.
+
+Par bonheur pour Radoub, Chante-en-hiver, ayant les deux pistolets dans une
+seule main, ne put en tirer un et fut forcé de se servir du sabre. Il porta
+un coup de pointe à l'épaule de Radoub. Ce coup de sabre blessa Radoub et
+le sauva.
+
+Radoub, sans armes, mais ayant toute sa force, dédaigna sa blessure qui
+d'ailleurs n'avait pas entamé l'os, fit un soubresaut en avant, lâcha les
+barreaux et bondit dans l'embrasure.
+
+Là il se trouva face à face avec Chante-en-hiver, qui avait jeté le sabre
+derrière lui et qui tenait les deux pistolets dans ses deux poings.
+
+Chante-en-hiver, dressé sur ses genoux, ajusta Radoub presque à bout
+portant, mais son bras affaibli tremblait, et il ne tira pas tout de suite.
+
+Radoub profita de ce répit pour éclater de rire.
+
+--Dis donc, cria-t-il, Vilain-à-voir! est-ce que tu crois me faire peur
+avec ta gueule en boeuf à la mode? Sapristi, comme on t'a délabré le
+minois!
+
+Chante-en-hiver le visait.
+
+Radoub continua:
+
+--Ce n'est pas pour dire, mais tu as eu la gargoine joliment chiffonnée par
+la mitraille. Mon pauvre garçon, Bellone t'a fracassé la physionomie.
+Allons, allons, crache ton petit coup de pistolet, mon bonhomme.
+
+Le coup partit et passa si près de la tête qu'il arracha à Radoub la moitié
+de l'oreille. Chante-en-hiver éleva l'autre bras armé du second pistolet,
+mais Radoub ne lui laissa pas le temps de viser.
+
+--J'ai assez d'une oreille de moins, cria-t-il. Tu m'as blessé deux fois. A
+moi la belle!
+
+Et il se rua sur Chante-en-hiver, lui rejeta le bras en l'air, fit partir
+le coup qui alla n'importe où, et lui saisit et lui mania sa mâchoire
+disloquée.
+
+Chante-en-hiver poussa un rugissement et s'évanouit.
+
+Radoub l'enjamba et le laissa dans l'embrasure.
+
+--Maintenant que je t'ai fait savoir mon ultimatum, dit-il, ne bouge plus.
+Reste là, méchant traîne-à-terre. Tu penses bien que je ne vais pas à
+présent m'amuser à te massacrer. Rampe à ton aise sur le sol, concitoyen de
+mes savates. Meurs, c'est toujours ça de fait. C'est tout à l'heure que tu
+vas savoir que ton curé ne te disait que des bêtises. Va-t'en dans le grand
+mystère, paysan.
+
+Et il sauta dans la salle du premier étage.
+
+--On n'y voit goutte, grommela-t-il.
+
+Chante-en-hiver s'agitait convulsivement et hurlait à travers l'agonie.
+Radoub se retourna.
+
+--Silence! fais-moi le plaisir de te taire, citoyen sans le savoir. Je ne
+me mêle plus de ton affaire. Je méprise de t'achever. Fiche-moi la paix.
+
+Et, inquiet, il fourra son poing dans ses cheveux, tout en considérant
+Chante-en-hiver.
+
+--Ah çà, qu'est-ce que je vais faire? C'est bon tout ça, mais me voilà
+désarmé. J'avais deux coups à tirer. Tu me les as gaspillés, animal! Et
+avec ça une fumée qui vous fait aux yeux un mal de chien!
+
+Et rencontrant son oreille déchirée:
+
+--Aïe! dit-il.
+
+Et il reprit:
+
+--Te voilà bien avancé de m'avoir confisqué une oreille! Au fait, j'aime
+mieux avoir ça de moins qu'autre chose, ça n'est guère qu'un ornement. Tu
+m'as aussi égratigné à l'épaule, mais ce n'est rien. Expire, villageois, je
+te pardonne.
+
+Il écouta. Le bruit dans la salle basse était effrayant. Le combat était
+plus forcené que jamais.
+
+--Ça va bien en bas. C'est égal, ils gueulent vive le roi. Ils crèvent
+noblement.
+
+Ses pieds cognèrent son sabre à terre. Il le ramassa, et il dit à
+Chante-en-hiver qui ne bougeait plus et qui était peut-être mort:
+
+--Vois-tu, homme des bois, pour ce que je voulais faire, mon sabre ou zut,
+c'est la même chose. Je le reprends par amitié. Mais il me fallait mes
+pistolets. Que le diable t'emporte, sauvage! Ah çà, qu'est-ce que je vais
+faire? Je ne suis bon à rien ici.
+
+Il avança dans la salle tâchant de voir et de s'orienter. Tout à coup dans
+la pénombre, derrière le pilier du milieu, il aperçut une longue table, et
+sur cette table quelque chose qui brillait vaguement. Il tâta. C'étaient
+des tromblons, des pistolets, des carabines, une rangée d'armes à feu
+disposées en ordre et semblant n'attendre que des mains pour les saisir;
+c'était la réserve de combat préparée par les assiégés pour la deuxième
+phase de l'assaut; tout un arsenal.
+
+--Un buffet! s'écria Radoub.
+
+Et il se jeta dessus, ébloui.
+
+Alors il devint formidable.
+
+La porte de l'escalier communiquant aux étages d'en haut et d'en bas était
+visible, toute grande ouverte, à côté de la table chargée d'armes. Radoub
+laissa tomber son sabre, prit dans ses deux mains deux pistolets à deux
+coups et les déchargea à la fois au hasard sous la porte dans la spirale
+de l'escalier, puis il saisit une espingole et la déchargea, puis il
+empoigna un tromblon gorgé de chevrotines et le déchargea. Le tromblon,
+vomissant quinze balles, sembla un coup de mitraille. Alors Radoub,
+reprenant haleine, cria d'une voix tonnante dans l'escalier: Vive Paris!
+
+Et s'emparant d'un deuxième tromblon plus gros que le premier, il le braqua
+sous la voûte tortueuse de la vis-de-Saint-Gilles, et attendit.
+
+Le désarroi dans la salle basse fut indescriptible. Ces étonnements
+imprévus désagrègent la résistance.
+
+Deux des balles de la triple décharge de Radoub avaient porté; l'une avait
+tué Houzard, qui était M. de Quélen.
+
+--Ils sont en haut! cria le marquis.
+
+Ce cri détermina l'abandon de la retirade, une volée d'oiseaux n'est pas
+plus vite en déroute, et ce fut à qui se précipiterait dans l'escalier. Le
+marquis encourageait cette fuite.
+
+--Faites vite, disait-il. Le courage est d'échapper. Montons tous au
+deuxième étage! Là nous recommencerons.
+
+Il quitta la retirade le dernier.
+
+Cette bravoure le sauva.
+
+Radoub, embusqué au haut du premier étage de l'escalier, le doigt sur la
+détente du tromblon, guettait la déroute. Les premiers qui apparurent au
+tournant de la spirale reçurent la décharge en pleine face, et tombèrent
+foudroyés. Si le marquis en eût été, il était mort. Avant que Radoub eût eu
+le temps de saisir une nouvelle arme, les autres passèrent, le marquis
+après tous, et plus lent que les autres. Ils croyaient la chambre du
+premier pleine d'assiégeants, ils ne s'y arrêtèrent pas, et gagnèrent la
+salle du second étage, la chambre des miroirs. C'est là qu'était la porte
+de fer, c'est là qu'était la mèche soufrée, c'est là qu'il fallait
+capituler ou mourir.
+
+Gauvain, aussi surpris qu'eux-mêmes des détonations de l'escalier et ne
+s'expliquant pas le secours qui lui arrivait, en avait profité sans
+chercher à comprendre, avait sauté, lui et les siens, par-dessus la
+retirade, et avait poussé les assiégés l'épée aux reins jusqu'au premier
+étage.
+
+Là il trouva Radoub.
+
+Radoub commença par le salut militaire et dit:
+
+--Une minute, mon commandant. C'est moi qui ai fait ça. Je me suis souvenu
+de Dol. J'ai fait comme vous. J'ai pris l'ennemi entre deux feux.
+
+--Bon élève, dit Gauvain en souriant.
+
+Quand on est un certain temps dans l'obscurité, les yeux finissent par se
+faire à l'ombre comme ceux des oiseaux de nuit; Gauvain s'aperçut que
+Radoub était tout en sang.
+
+--Mais tu es blessé, camarade!
+
+--Ne faites pas attention, mon commandant. Qu'est-ce que c'est que ça, une
+oreille de plus ou de moins? J'ai aussi un coup de sabre, je m'en fiche.
+Quand on casse un carreau, on s'y coupe toujours un peu. D'ailleurs il n'y
+a pas que de mon sang.
+
+On fit une sorte de halte dans la salle du premier étage, conquise par
+Radoub. On apporta une lanterne. Cimourdain rejoignit Gauvain. Ils
+délibérèrent. Il y avait lieu à réfléchir en effet. Les assiégeants
+n'étaient pas dans le secret des assiégés; ils ignoraient leur pénurie de
+munitions; ils ne savaient pas que les défenseurs de la place étaient à
+court de poudre; le deuxième étage était le dernier poste de résistance;
+les assiégeants pouvaient croire l'escalier miné.
+
+Ce qui était certain, c'est que l'ennemi ne pouvait échapper. Ceux qui
+n'étaient pas morts étaient là comme sous clef. Lantenac était dans la
+souricière.
+
+Avec cette certitude, on pouvait se donner un peu le temps de chercher le
+meilleur dénoûment possible. On avait déjà bien des morts. Il fallait
+tâcher de ne pas perdre trop de monde dans ce dernier assaut.
+
+Le risque de cette suprême attaque serait grand. Il y aurait probablement
+un rude premier feu à essuyer.
+
+Le combat était interrompu. Les assiégeants, maîtres du rez-de-chaussée et
+du premier étage, attendaient, pour continuer, le commandement du chef.
+Gauvain et Cimourdain tenaient conseil. Radoub assistait en silence à leur
+délibération.
+
+Il hasarda un nouveau salut militaire, timide.
+
+--Mon commandant?
+
+--Qu'est-ce, Radoub?
+
+--Ai-je droit à une petite récompense?
+
+--Certes. Demande ce que tu voudras.
+
+--Je demande à monter le premier.
+
+On ne pouvait le lui refuser. D'ailleurs il l'eût fait sans permission.
+
+
+
+
+XI. LES DÉSESPÉRÉS
+
+Pendant qu'on délibérait au premier étage, on se barricadait au second. Le
+succès est une fureur, la défaite est une rage. Les deux étages allaient se
+heurter éperdument. Toucher à la victoire, c'est une ivresse. En bas il y
+avait l'espérance, qui serait la plus grande des forces humaines si le
+désespoir n'existait pas.
+
+Le désespoir était en haut.
+
+Un désespoir calme, froid, sinistre.
+
+En arrivant à cette salle de refuge, au delà de laquelle il n'y avait rien
+pour eux, le premier soin des assiégés fut de barrer l'entrée. Fermer la
+porte était inutile, encombrer l'escalier valait mieux. En pareil cas, un
+obstacle à travers lequel on peut voir et combattre vaut mieux qu'une porte
+fermée.
+
+La torche plantée dans la torchère du mur par l'Imânus près de la mèche
+soufrée les éclairait.
+
+Il y avait dans cette salle du second un de ces gros et lourds coffres de
+chêne où l'on serrait les vêtements et le linge avant l'invention des
+meubles à tiroirs.
+
+Ils traînèrent ce coffre et le dressèrent debout sous la porte de
+l'escalier. Il s'y emboîtait solidement et bouchait l'entrée. Il ne
+laissait d'ouvert, près de la voûte, qu'un espace étroit, pouvant laisser
+passer un homme, excellent pour tuer les assaillants un à un. Il était
+douteux qu'on s'y risquât.
+
+L'entrée obstruée leur donnait un répit.
+
+Ils se comptèrent.
+
+Les dix-neuf n'étaient plus que sept, dont l'Imânus. Excepté l'Imânus et le
+marquis, tous étaient blessés.
+
+Les cinq qui étaient blessés, mais très vivants, car, dans la chaleur du
+combat, toute blessure qui n'est pas mortelle vous laisse aller et venir,
+étaient Chatenay, dit Robi, Guinoiseau, Hoisnard Branche-d'Or, Brin-d'Amour
+et Grand-Francœur. Tout le reste était mort.
+
+Ils n'avaient plus de munitions. Les gibernes étaient épuisées. Ils
+comptèrent les cartouches. Combien, à eux sept, avaient-ils de coups à
+tirer? Quatre.
+
+On était arrivé à ce moment où il n'y a plus qu'à tomber. On était acculé à
+l'escarpement, béant et terrible. Il était difficile d'être plus près du
+bord.
+
+Cependant l'attaque venait de recommencer; mais lente et d'autant plus
+sûre. On entendait les coups de crosse des assiégeants sondant l'escalier
+marche à marche.
+
+Nul moyen de fuir. Par la bibliothèque? Il y avait là sur le plateau six
+canons braqués, mèche allumée. Par les chambres d'en haut? A quoi bon?
+elles aboutissaient à la plate-forme. Là on trouvait la ressource de se
+jeter du haut en bas de la tour.
+
+Les sept survivants de cette bande épique se voyaient inexorablement
+enfermés et saisis par cette épaisse muraille qui les protégeait et qui les
+livrait. Ils n'étaient pas encore pris; mais ils étaient déjà prisonniers.
+
+Le marquis éleva la voix:
+
+--Mes amis, tout est fini.
+
+Et après un silence, il ajouta:
+
+--Grand-Francoeur redevient l'abbé Turmeau.
+
+Tous s'agenouillèrent, le rosaire à la main. Les coups de crosse des
+assaillants se rapprochaient.
+
+Grand-Francoeur, tout sanglant d'une balle qui lui avait effleuré le crâne
+et arraché le cuir chevelu, dressa de la main droite son crucifix. Le
+marquis, sceptique au fond, mit un genou en terre.
+
+--Que chacun, dit Grand-Francoeur, confesse ses fautes à haute voix.
+Monseigneur, parlez.
+
+Le marquis répondit:
+
+--J'ai tué.
+
+--J'ai tué, dit Hoisnard.
+
+--J'ai tué, dit Guinoiseau.
+
+--J'ai tué, dit Brin-d'Amour.
+
+--J'ai tué, dit Châtenay.
+
+--J'ai tué, dit l'Imânus.
+
+Et Grand-Francoeur reprit:
+
+--Au nom de la très sainte Trinité, je vous absous. Que vos âmes aillent en
+paix.
+
+--Ainsi soit-il, répondirent toutes les voix.
+
+Le marquis se releva.
+
+--Maintenant, dit-il, mourons.
+
+--Et tuons, dit l'Imânus.
+
+Les coups de crosse commençaient à ébranler le coffre qui barrait la porte.
+
+--Pensez à Dieu, dit le prêtre. La terre n'existe plus pour vous.
+
+--Oui, reprit le marquis, nous sommes dans la tombe.
+
+Tous courbèrent le front et se frappèrent la poitrine. Le marquis seul et
+le prêtre étaient debout. Les yeux étaient fixés à terre, le prêtre priait,
+les paysans priaient, le marquis songeait. Le coffre, battu comme par des
+marteaux, sonnait lugubrement.
+
+En ce moment une voix vive et forte, éclatant brusquement derrière eux,
+cria:
+
+--Je vous l'avais bien dit, monseigneur!
+
+Toutes les têtes se retournèrent, stupéfaites.
+
+Un trou venait de s'ouvrir dans le mur.
+
+Une pierre, parfaitement rejointoyée avec les autres, mais non cimentée, et
+ayant un piton en haut et un piton en bas, venait de pivoter sur elle-même
+à la façon des tourniquets, et en tournant avait ouvert la muraille. La
+pierre ayant évolué sur son axe, l'ouverture était double et offrait deux
+passages, l'un à droite, l'autre à gauche, étroits, mais suffisants
+Pour laisser passer un homme. Au delà de cette porte inattendue on
+apercevait les premières marches d'un escalier en spirale. Une face d'homme
+apparaissait à l'ouverture.
+
+Le marquis reconnut Halmalo.
+
+
+
+
+XII. SAUVEUR
+
+--C'est toi, Halmalo?
+
+--Moi, monseigneur. Vous voyez bien que les pierres qui tournent, cela
+existe, et qu'on peut sortir d'ici. J'arrive à temps, mais faites vite.
+Dans dix minutes, vous serez en pleine forêt.
+
+--Dieu est grand, dit le prêtre.
+
+--Sauvez-vous, monseigneur, crièrent toutes les voix.
+
+--Vous tous d'abord, dit le marquis.
+
+--Vous le premier, monseigneur, dit l'abbé Turmeau.
+
+--Moi le dernier.
+
+Et le marquis reprit d'une voix sévère:
+
+--Pas de combat de générosité. Nous n'avons pas le temps d'être magnanimes.
+Vous êtes blessés. Je vous ordonne de vivre et de fuir. Vite! et profitez
+de cette issue. Merci, Halmalo.
+
+--Monsieur le marquis, dit l'abbé Turmeau, nous allons nous séparer?
+
+--En bas, sans doute. On ne s'échappe jamais qu'un à un.
+
+--Monseigneur nous assigne-t-il un rendez-vous?
+
+--Oui. Une clairière dans la forêt. La Pierre-Gauvaine. Connaissez-vous
+l'endroit?
+
+--Nous le connaissons tous.
+
+--J'y serai demain, à midi. Que tous ceux qui pourront marcher s'y
+trouvent.
+
+--On y sera.
+
+--Et nous recommencerons la guerre, dit le marquis.
+
+Cependant Halmalo, en pesant sur la pierre tournante, venait de
+s'apercevoir qu'elle ne bougeait plus. L'ouverture ne pouvait plus se
+clore.
+
+--Monseigneur, dit-il, dépêchons-nous, la pierre résiste à présent. J'ai
+pu ouvrir le passage, mais je ne pourrai le fermer.
+
+
+La pierre, en effet, après une longue désuétude, était comme ankylosée dans
+sa charnière. Impossible désormais de lui imprimer un mouvement.
+
+--Monseigneur, reprit Halmalo, j'espérais refermer le passage, et que les
+bleus, quand ils entreraient, ne trouveraient plus personne, et n'y
+comprendraient rien, et vous croiraient en allés en fumée. Mais voilà la
+pierre qui ne veut pas. L'ennemi verra la sortie ouverte et pourra
+poursuivre. Au moins ne perdons pas une minute. Vite, tous dans l'escalier.
+
+L'Imânus posa la main sur l'épaule de Halmalo:
+
+--Camarade, combien de temps faut-il pour qu'on sorte par cette passe et
+qu'on soit en sûreté dans la forêt?
+
+--Personne n'est blessé grièvement? demanda Halmalo.
+
+Ils répondirent:--Personne.
+
+--En ce cas, un quart d'heure suffit.
+
+--Ainsi, repartit l'Imânus, si l'ennemi n'entrait ici que dans un quart
+d'heure?
+
+--Il pourrait nous poursuivre, il ne nous atteindrait pas.
+
+--Mais, dit le marquis, ils seront ici dans cinq minutes, ce vieux coffre
+n'est pas pour les gêner longtemps. Quelques coups de crosse en viendront à
+bout. Un quart d'heure! Qui est-ce qui les arrêtera un quart d'heure?
+
+--Moi, dit l'Imânus.
+
+--Toi, Gouge-le-Bruant?
+
+--Moi, monseigneur. Ecoutez. Sur six, vous êtes cinq blessés. Moi je n'ai
+pas une égratignure.
+
+--Ni moi, dit le marquis.
+
+--Vous êtes le chef, monseigneur. Je suis le soldat. Le chef et le soldat,
+c'est deux.
+
+--Je le sais, nous avons chacun un devoir différent.
+
+--Non, monseigneur, nous avons, vous et moi, le même devoir, qui est de
+vous sauver.
+
+L'Imânus se tourna vers ses camarades.
+
+--Camarades, il s'agit de tenir en échec l'ennemi et de retarder la
+poursuite le plus possible. Ecoutez. J'ai toute ma force, je n'ai pas perdu
+une goutte de sang; n'étant pas blessé, je durerai plus longtemps qu'un
+autre. Partez tous. Laissez-moi vos armes. J'en ferai bon usage. Je me
+charge d'arrêter l'ennemi une bonne demi-heure. Combien y a-t-il de
+pistolets chargés?
+
+--Quatre.
+
+--Mettez-les à terre.
+
+On fit ce qu'il voulait.
+
+
+--C'est bien. Je reste. Ils trouveront à qui parler. Maintenant, vite,
+allez-vous-en.
+
+Les situations à pic suppriment les remerciements. A peine prit-on le temps
+de lui serrer la main.
+
+--A bientôt, lui dit le marquis.
+
+--Non, monseigneur. J'espère que non. Pas à bientôt; car je vais mourir.
+
+Tous s'engagèrent l'un après l'autre dans l'étroit escalier, les blessés
+d'abord. Pendant qu'ils descendaient, le marquis prit le crayon de son
+carnet de poche, et écrivit quelques mots sur la pierre qui ne pouvait plus
+tourner et qui laissait le passage béant.
+
+--Venez, monseigneur, il n'y a plus que vous, dit Halmalo.
+
+Et Halmalo commença à descendre.
+
+Le marquis le suivit.
+
+L'Imânus resta seul.
+
+
+
+
+XIII. BOURREAU
+
+Les quatre pistolets avaient été posés sur les dalles, car cette salle
+n'avait pas de plancher. L'Imânus en prit deux, un dans chaque main.
+
+Il s'avança obliquement vers l'entrée de l'escalier que le coffre obstruait
+et masquait.
+
+Les assaillants craignaient évidemment quelque surprise, une de ces
+explosions finales qui sont la catastrophe du vainqueur en même temps que
+celle du vaincu. Autant la première attaque avait été impétueuse, autant la
+dernière était lente et prudente. Ils n'avaient pas pu, ils n'avaient pas
+voulu peut-être, enfoncer violemment le coffre; ils en avaient démoli le
+fond à coups de crosse, et troué le couvercle à coups de bayonnette, et par
+ces trous ils tâchaient de voir dans la salle avant de se risquer à y
+pénétrer.
+
+La lueur des lanternes dont ils éclairaient l'escalier passait à travers
+ces trous.
+
+L'Imânus aperçut à un de ces trous une de ces prunelles qui regardaient. Il
+ajusta brusquement à ce trou le canon d'un de ses pistolets et pressa la
+détente. Le coup partit, et l'Imânus, joyeux, entendit un cri horrible. La
+balle avait crevé l'oeil et traversé la tête, et le soldat qui regardait
+venait de tomber dans l'escalier à la renverse.
+
+Les assaillants avaient entamé assez largement le bas du couvercle en deux
+endroits, et y avaient pratiqué deux espèces de meurtrières, l'Imânus
+profita de l'une de ces entailles, y passa le bras, et lâcha au hasard dans
+le tas des assiégeants son deuxième coup de pistolet. La balle ricocha
+probablement, car on entendit plusieurs cris, comme si trois ou quatre
+étaient tués ou blessés, et il se fit dans l'escalier un grand tumulte
+d'hommes qui lâchent pied et qui reculent.
+
+L'Imânus jeta les deux pistolets qu'il venait de décharger, et prit les
+deux qui restaient, puis, les deux pistolets à ses deux poings, il regarda
+par les trous du coffre.
+
+Il constata le premier effet produit.
+
+Les assaillants avaient redescendu l'escalier. Des mourants se tordaient
+sur les marches; le tournant de la spirale ne laissait voir que trois ou
+quatre degrés.
+
+L'Imânus attendit.
+
+--C'est du temps de gagné, pensait-il.
+
+Cependant il vit un homme, à plat ventre, monter en rampant les marches de
+l'escalier, et en même temps, plus bas, une tête de soldat apparut derrière
+le pilier central de la spirale. L'Imânus visa cette tête et tira. Il y eut
+un cri, le soldat tomba, et l'Imânus fit passer de sa main gauche dans sa
+main droite le dernier pistolet chargé qui lui restait.
+
+En ce moment-là il sentit une affreuse douleur, et ce fut lui qui, à son
+tour, jeta un hurlement. Un sabre lui fouillait les entrailles. Un poing,
+le poing de l'homme qui rampait, venait de passer à travers la deuxième
+meurtrière du bas du coffre, et ce poing avait plongé un sabre dans le
+ventre de l'Imânus.
+
+La blessure était effroyable. Le ventre était fendu de part en part.
+
+L'Imânus ne tomba pas. Il grinça des dents, et dit: C'est bon!
+
+Puis chancelant et se traînant, il recula jusqu'à la torche qui brûlait à
+côté de la porte de fer, il posa son pistolet à terre et empoigna la
+torche, et, soutenant de la main gauche ses intestins qui sortaient, de la
+main droite il abaissa la torche et mit le feu à la mèche soufrée.
+
+Le feu prit, la mèche flamba. L'Imânus lâcha la torche, qui continua de
+brûler à terre, ressaisit son pistolet, et, tombé sur la dalle, mais se
+soulevant encore, attisa la mèche du peu de souffle qui lui restait.
+
+La flamme courut, passa sous la porte de fer et gagna le pont-châtelet.
+
+Alors, voyant cette exécrable réussite, plus satisfait peut-être de son
+crime que de sa vertu, cet homme qui venait d'être un héros et qui n'était
+plus qu'un assassin, et qui allait mourir, sourit.
+
+--Ils se souviendront de moi, murmura-t-il. Je venge, sur leurs petits,
+notre petit à nous, le roi qui est au Temple.
+
+
+
+
+XIV. L'IMANUS AUSSI S'EVADE
+
+En cet instant-là, un grand bruit se fit, le coffre violemment poussé
+s'effondra, et livra passage à un homme qui se rua dans la salle, le sabre
+à la main.
+
+--C'est moi, Radoub. Qui en veut? Ça m'ennuie d'attendre. Je me risque.
+C'est égal, je viens toujours d'en éventrer un. Maintenant je vous attaque
+tous. Qu'on me suive ou qu'on ne me suive pas, me voilà. Combien êtes-vous?
+
+C'était Radoub, en effet, et il était seul. Après le massacre que l'Imânus
+venait de faire dans l'escalier, Gauvain, redoutant quelque fougasse
+masquée, avait fait replier ses hommes et se concertait avec Cimourdain.
+
+Radoub, le sabre à la main sur le seuil, dans cette obscurité où la torche
+presque éteinte jetait à peine une lueur, répéta sa question:
+
+--Je suis un. Combien êtes-vous?
+
+N'entendant rien, il avança. Un de ces jets de clarté qu'exhalent par
+instants les foyers agonisants et qu'on pourrait appeler des sanglots de
+lumière, jaillit de la torche et illumina toute la salle.
+
+Radoub avisa un des petits miroirs accrochés au mur, s'en approcha, regarda
+sa face ensanglantée et son oreille pendante, et dit:
+
+--Démantibulage hideux.
+
+Puis il se retourna, stupéfait de voir la salle vide.
+
+--Il n'y a personne! s'écria-t-il. Zéro d'effectif.
+
+Il aperçut la pierre qui avait tourné, l'ouverture et l'escalier.
+
+--Ah! je comprends. Clef des champs. Venez donc tous! camarades, venez! ils
+s'en sont allés. Ils ont filé, fusé, fouiné, fichu le camp. Cette cruche de
+vieille tour était fêlée. Voici le trou par où ils ont passé, canailles!
+Comment veut-on qu'on vienne à bout de Pitt et Cobourg avec des farces
+comme ça! C'est le bon Dieu du diable qui est venu à leur secours! Il n'y a
+plus personne! Un coup de pistolet partit, une balle lui effleura le coude
+et s'aplatit contre le mur.
+
+--Mais si! il y a quelqu'un. Qui est-ce qui a la bonté de me faire cette
+politesse?
+
+--Moi, dit une voix.
+
+Radoub avança la tête et distingua dans le clair-obscur quelque chose qui
+était l'Imânus.
+
+--Ah! cria-t-il. J'en tiens un. Les autres se sont échappés, mais toi, tu
+n'échapperas pas.
+
+--Crois-tu? répondit l'Imânus.
+
+Radoub fit un pas et s'arrêta.
+
+--Hé, l'homme qui es par terre, qui es-tu?
+
+--Je suis celui qui est par terre et qui se moque de ceux qui sont debout.
+
+--Qu'est-ce que tu as dans ta main droite?
+
+--Un pistolet.
+
+--Et dans ta main gauche?
+
+--Mes boyaux.
+
+--Je te fais prisonnier.
+
+--Je t'en défie.
+
+Et l'Imânus, se penchant sur la mèche en combustion, soufflant son dernier
+soupir sur l'incendie, expira.
+
+Quelques instants après, Gauvain et Cimourdain, et tous, étaient dans la
+salle. Tous virent l'ouverture. On fouilla les recoins, on sonda
+l'escalier; il aboutissait à une sortie dans le ravin. On constata
+l'évasion. On secoua l'Imânus, il était mort. Gauvain, une lanterne à la
+main, examina la pierre qui avait donné issue aux assiégés; il avait
+entendu parler de cette pierre tournante, mais lui aussi tenait cette
+légende pour une fable. Tout en considérant la pierre, il aperçut quelque
+chose qui était écrit au crayon; il approcha la lanterne et lut ceci:
+
+--_Au revoir, monsieur le vicomte._--
+
+LANTENAC.
+
+Guéchamp avait rejoint Gauvain. La poursuite était évidemment inutile, la
+fuite était consommée et complète, les évadés avaient pour eux tout le
+pays, le buisson, le ravin, le taillis, l'habitant; ils étaient sans doute
+déjà bien loin; nul moyen de les retrouver; et la forêt de Fougères tout
+entière était une immense cachette. Que faire? Tout était à recommencer.
+Gauvain et Guéchamp échangeaient leurs désappointements et leurs
+conjectures.
+
+Cimourdain écoutait, grave, sans dire une parole.
+
+--A propos, Guéchamp, dit Gauvain, et l'échelle?
+
+--Commandant, elle n'est pas arrivée.
+
+--Mais pourtant nous avons vu venir une voiture escortée par des
+gendarmes.
+
+Guéchamp répondit:
+
+--Elle n'apportait pas l'échelle.
+
+--Qu'est-ce donc qu'elle apportait?
+
+--La guillotine, dit Cimourdain.
+
+
+
+
+
+XV. NE PAS METTRE DANS LA MÊME POCHE
+ UNE MONTRE ET UNE CLEF
+
+Le marquis de Lantenac n'était pas si loin qu'ils le croyaient.
+
+Il n'en était pas moins entièrement en sûreté et hors de leur atteinte.
+
+Il avait suivi Halmalo.
+
+L'escalier par où Halmalo et lui étaient descendus, à la suite des autres
+fugitifs, se terminait tout près du ravin et des arches du pont par un
+étroit couloir voûté. Ce couloir s'ouvrait sur une profonde fissure
+naturelle du sol qui d'un côté aboutissait au ravin, et de l'autre à la
+forêt. Cette fissure, absolument dérobée aux regards, serpentait sous des
+végétations impénétrables. Impossible de reprendre là un homme. Un évadé,
+une fois parvenu dans cette fissure, n'avait plus qu'à faire une fuite de
+couleuvre, et était introuvable. L'entrée du couloir secret de l'escalier
+était tellement obstruée de ronces que les constructeurs du passage
+souterrain avaient considéré comme inutile de la fermer autrement.
+
+Le marquis n'avait plus maintenant qu'à s'en aller. Il n'avait pas à
+s'inquiéter d'un déguisement. Depuis son arrivée en Bretagne, il n'avait
+pas quitté ses habits de paysan, se jugeant plus grand seigneur ainsi.
+
+Il s'était borné à ôter son épée, dont il avait débouclé et jeté le
+ceinturon.
+
+Quand Halmalo et le marquis débouchèrent du couloir dans la fissure, les
+cinq autres, Guinoiseau, Hoisnard Branche-d'Or, Brin-d'Amour, Chatenay et
+l'abbé Turmeau, n'y étaient déjà plus.
+
+--Ils n'ont pas été longtemps à prendre leur volée, dit Halmalo.
+
+--Fais comme eux, dit le marquis.
+
+--Monseigneur veut que je le quitte?
+
+--Sans doute. Je te l'ai dit déjà. On ne s'évade bien que seul. Où un
+passe, deux ne passent pas. Ensemble nous appellerions l'attention. Tu me
+ferais prendre et je te ferais prendre.
+
+--Monseigneur connaît le pays?
+
+--Oui.
+
+--Monseigneur maintient le rendez-vous à la Pierre-Gauvaine?
+
+--Demain. A midi.
+
+--J'y serai. Nous y serons.
+
+Halmalo s'interrompit.
+
+--Ah! monseigneur, quand je pense que nous avons été en pleine mer, que
+nous étions seuls, que je voulais vous tuer, que vous étiez mon seigneur,
+que vous pouviez me le dire, et que vous ne me l'avez pas dit! Quel homme
+vous êtes!
+
+Le marquis reprit:
+
+--L'Angleterre. Il n'y a plus d'autre ressource. Il faut que dans quinze
+jours les Anglais soient en France.
+
+--J'aurai bien des comptes à rendre à monseigneur. J'ai fait ses
+commissions.
+
+--Nous parlerons de tout cela demain.
+
+--A demain, monseigneur.
+
+--A propos, as-tu faim?
+
+--Peut-être, monseigneur. J'étais si pressé d'arriver que je ne sais pas si
+j'ai mangé aujourd'hui.
+
+Le marquis tira de sa poche une tablette de chocolat, la cassa en deux, en
+donna une moitié à Halmalo et se mit à manger l'autre.
+
+--Monseigneur, dit Halmalo, à votre droite, c'est le ravin; à votre gauche,
+c'est la forêt.
+
+--C'est bien. Laisse-moi. Va de ton côté.
+
+Halmalo obéit. Il s'enfonça dans l'obscurité. On entendit un bruit de
+broussailles froissées, puis plus rien. Au bout de quelques secondes il eût
+été impossible de ressaisir sa trace. Cette terre du Bocage, hérissée et
+inextricable, était l'auxiliaire du fugitif. On ne disparaissait pas, on
+s'évanouissait. C'est cette facilité des dispersions rapides qui faisait
+hésiter nos armées devant cette Vendée toujours reculante, et devant ses
+combattants si formidablement fuyards.
+
+Le marquis demeura immobile. Il était de ces hommes qui s'efforcent de ne
+rien éprouver; mais il ne put se soustraire à l'émotion de respirer l'air
+libre après avoir respiré tant de sang et de carnage. Se sentir
+complètement sauvé après avoir été complètement perdu; après la tombe, vue
+de si près, prendre possession de la pleine sécurité; sortir de la mort et
+rentrer dans la vie, c'était là, même pour un homme comme Lantenac, une
+secousse; et, bien qu'il en eût déjà traversé de pareilles, il ne put
+soustraire son âme imperturbable à un ébranlement de quelques instants. Il
+s'avoua à lui-même qu'il était content. Il dompta vite ce mouvement qui
+ressemblait presque à de la joie.
+
+Il tira sa montre, et la fit sonner. Quelle heure était-il?
+
+A son grand étonnement, il n'était que dix heures. Quand on vient de subir
+une de ces péripéties de la vie humaine où tout a été mis en question, on
+est toujours stupéfait que des minutes si pleines ne soient pas plus
+longues que les autres. Le coup de canon d'avertissement avait été tiré un
+peu avant le coucher du soleil, et la Tourgue avait été abordée par la
+colonne d'attaque une demi-heure après, entre sept et huit heures, à la
+nuit tombante. Ainsi, ce colossal combat, commencé à huit heures, était
+fini à dix. Toute cette épopée avait duré cent vingt minutes. Quelquefois
+une rapidité d'éclair est mêlée aux catastrophes. Les événements ont de ces
+raccourcis surprenants.
+
+En y réfléchissant, c'est le contraire qui eût pu étonner; une résistance
+de deux heures d'un si petit nombre contre un si grand nombre était
+extraordinaire, et certes elle n'avait pas été courte, ni tout de suite
+finie, cette bataille de dix-neuf contre quatre mille.
+
+Cependant il était temps de s'en aller, Halmalo devait être loin, et le
+marquis jugea qu'il n'était pas nécessaire de rester là plus longtemps. Il
+remit sa montre dans sa veste, non dans la même poche, car il venait de
+remarquer qu'elle y était en contact avec la clef de la porte de fer que
+lui avait rapportée l'Imânus, et que le verre de sa montre pouvait se
+briser contre cette clef; et il se disposa à gagner à son tour la forêt.
+
+Comme il allait prendre à gauche, il lui sembla qu'une sorte de rayon vague
+pénétrait jusqu'à lui.
+
+Il se retourna, et, à travers les broussailles nettement découpées sur un
+fond rouge et devenues tout à coup visibles dans leurs moindres détails, il
+aperçut une grande lueur dans le ravin. Il y marcha, puis se ravisa,
+trouvant inutile de s'exposer à cette clarté; quelle qu'elle fût, ce
+n'était pas son affaire après tout; il reprit la direction que lui avait
+montrée Halmalo et fit quelques pas vers la forêt.
+
+Tout à coup, profondément enfoui et caché sous les ronces, il entendit sur
+sa tête un cri terrible; ce cri semblait partir du rebord même du plateau
+au-dessus du ravin. Le marquis leva les yeux, et s'arrêta.
+
+
+
+
+LIVRE CINQUIEME
+
+IN DAEMONE DEUS
+
+
+
+
+
+I. TROUVÉS, MAIS PERDUS
+
+Au moment où Michelle Fléchard avait aperçu la tour rougie par le soleil
+couchant, elle en était à plus d'une lieue. Elle qui pouvait à peine faire
+un pas, elle n'avait point hésité devant cette lieue à faire. Les femmes
+sont faibles, mais les mères sont fortes. Elle avait marché.
+
+Le soleil s'était couché; le crépuscule était venu, puis l'obscurité
+profonde; elle avait entendu, marchant toujours, sonner au loin, à un
+clocher qu'on ne voyait pas, huit heures, puis neuf heures. Ce clocher
+était probablement celui de Parigné. De temps en temps elle s'arrêtait pour
+écouter des espèces de coups sourds, qui étaient peut-être un des fracas
+vagues de la nuit.
+
+Elle avançait droit devant elle, cassant les ajoncs et les landes aiguës
+sous ses pieds sanglants. Elle était guidée par une faible clarté qui se
+dégageait du donjon lointain, le faisait saillir, et donnait dans l'ombre à
+cette tour un rayonnement mystérieux. Cette clarté devenait plus vive quand
+Les coups devenaient plus distincts, puis elle s'effaçait.
+
+Le vaste plateau où cheminait Michelle Fléchard n'était qu'herbe et
+bruyère, sans une maison ni un arbre; il s'élevait insensiblement, et, à
+perte de vue, appuyait sa longue ligne droite et dure sur le sombre horizon
+étoilé. Ce qui la soutint dans cette montée, c'est qu'elle avait toujours
+la tour sous les yeux.
+
+Elle la voyait grandir lentement. Les détonations étouffées et les lueurs
+pâles qui sortaient de la tour avaient, nous venons de le dire, des
+intermittences; elles s'interrompaient, puis reprenaient, proposant
+on ne sait quelle poignante énigme à la misérable mère en détresse.
+
+Brusquement elles cessèrent; tout s'éteignit, bruit et clarté; il y eut un
+moment de plein silence, une sorte de paix lugubre se fit.
+
+C'est en cet instant-là que Michelle Fléchard arriva au bord du plateau.
+
+Elle aperçut à ses pieds un ravin dont le fond se perdait dans une blême
+épaisseur de nuit; à quelque distance, sur le haut du plateau, un
+enchevêtrement de roues, de talus et d'embrasures qui était une batterie de
+canons, et devant elle, confusément éclairé par les mèches allumées de la
+batterie, un énorme édifice qui semblait bâti avec des ténèbres plus noires
+que toutes les autres ténèbres qui l'entouraient.
+
+Cet édifice se composait d'un pont dont les arches plongeaient dans le
+ravin, et d'une sorte de château qui s'élevait sur le pont, et le château
+et le pont s'appuyaient à une haute rondeur obscure, qui était la tour vers
+laquelle cette mère avait marché de si loin.
+
+On voyait des clartés aller et venir aux lucarnes de la tour, et, à une
+rumeur qui en sortait, on la devinait pleine d'une foule d'hommes dont
+quelques silhouettes débordaient en haut jusque sur la plate-forme.
+
+Il y avait près de la batterie un campement dont Michelle Fléchard
+distinguait les vedettes, mais, dans l'obscurité et dans les broussailles,
+elle n'en avait pas été aperçue.
+
+Elle était parvenue au bord du plateau, si près du pont qu'il lui semblait
+presque qu'elle y pouvait toucher avec la main. La profondeur du ravin l'en
+séparait. Elle distinguait dans l'ombre les trois étages du château du
+pont.
+
+Elle resta un temps quelconque, car les mesures du temps s'effaçaient dans
+son esprit, absorbée et muette devant ce ravin béant et cette bâtisse
+ténébreuse. Qu'était-ce que cela? Que se passait-il là? Etait-ce la
+Tourgue? Elle avait le vertige d'on ne sait quelle attente qui ressemblait
+à l'arrivée et au départ. Elle se demandait pourquoi elle était là.
+
+Elle regardait, elle écoutait.
+
+Subitement elle ne vit plus rien.
+
+Un voile de fumée venait de monter entre elle et ce qu'elle regardait. Une
+âcre cuisson lui fit fermer les yeux. A peine avait-elle clos les paupières
+qu'elles s'empourprèrent et devinrent lumineuses. Elle les rouvrit.
+
+Ce n'était plus la nuit qu'elle avait devant elle, c'était le jour; mais
+une espèce de jour funeste, le jour qui sort du feu. Elle avait sous les
+yeux un commencement d'incendie.
+
+La fumée de noire était devenue écarlate, et une grande flamme était
+dedans; cette flamme apparaissait, puis disparaissait, avec ces torsions
+farouches qu'ont les éclairs et les serpents.
+
+Cette flamme sortait comme une langue de quelque chose qui ressemblait à
+une gueule et qui était une fenêtre pleine de feu. Cette fenêtre, grillée
+de barreaux de fer déjà rouges, était une des croisées de l'étage inférieur
+du château construit sur le pont. De tout l'édifice on n'apercevait que
+cette fenêtre. La fumée couvrait tout, même le plateau, et l'on ne
+distinguait que le bord du ravin, noir sur la flamme vermeille.
+
+Michelle Fléchard, étonnée, regardait. La fumée est nuage, le nuage est
+rêve; elle ne savait plus ce qu'elle voyait. Devait-elle fuir? Devait-elle
+rester? Elle se sentait presque hors du réel.
+
+Un souffle de vent passa et fendit le rideau de fumée, et dans la déchirure
+la tragique bastille, soudainement démasquée, se dressa visible tout
+entière, donjon, pont, châtelet, éblouissante, horrible, avec la magnifique
+dorure de l'incendie, réverbéré sur elle de haut en bas. Michelle Fléchard
+put tout voir dans la netteté sinistre du feu.
+
+L'étage inférieur du château bâti sur le pont brûlait.
+
+Au-dessus on distinguait les deux autres étages encore intacts, mais comme
+portés par une corbeille de flammes. Du rebord du plateau, où était
+Michelle Fléchard, on en voyait vaguement l'intérieur à travers des
+interpositions de feu et de fumée. Toutes les fenêtres étaient ouvertes.
+
+Par les fenêtres du second étage qui étaient très grandes, Michelle
+Fléchard apercevait, le long des murs, des armoires qui lui semblaient
+pleines de livres, et, devant une des croisées, à terre, dans la pénombre,
+un petit groupe confus, quelque chose qui avait l'aspect indistinct et
+amoncelé d'un nid ou d'une couvée, et qui lui faisait l'effet de remuer par
+moments.
+
+Elle regardait cela.
+
+Qu'était-ce que ce petit groupe d'ombre?
+
+A de certains instants, il lui venait à l'esprit que cela ressemblait à des
+formes vivantes, elle avait la fièvre, elle n'avait pas mangé depuis le
+matin, elle avait marché sans relâche, elle était exténuée, elle se sentait
+dans une sorte d'hallucination dont elle se défiait instinctivement;
+pourtant ses yeux de plus en plus fixes ne pouvaient se détacher de cet
+obscur entassement d'objets quelconques, inanimés probablement, et en
+apparence inertes, qui gisait là sur le parquet de cette salle superposée à
+l'incendie.
+
+Tout à coup le feu, comme s'il avait une volonté, allongea d'en bas un de
+ses jets vers le grand lierre mort qui couvrait précisément cette façade
+que Michelle Fléchard regardait. On eût dit que la flamme venait de
+découvrir ce réseau de branches sèches; une étincelle s'en empara
+avidement, et se mit à monter le long des sarments avec l'agilité affreuse
+des traînées de poudre. En un clin d'oeil, la flamme atteignit le second
+étage. Alors, d'en haut, elle éclaira l'intérieur du premier. Une vive
+lueur mit subitement en relief trois petits êtres endormis.
+
+C'était un petit tas charmant, bras et jambes mêlés, paupières fermées,
+blondes têtes souriantes.
+
+La mère reconnut ses enfants.
+
+Elle jeta un cri effrayant.
+
+Ce cri de l'inexprimable angoisse n'est donné qu'aux mères. Rien n'est plus
+farouche et rien n'est plus touchant. Quand une femme le jette, on croit
+entendre une louve; quand une louve le pousse, on croit entendre une femme.
+
+Ce cri de Michelle Fléchard fut un hurlement. Hécube aboya, dit Homère.
+
+C'était ce cri que le marquis de Lantenac venait d'entendre.
+
+On a vu qu'il s'était arrêté.
+
+Le marquis était entre l'issue du passage par où Halmalo l'avait fait
+échapper, et le ravin. A travers les broussailles entre-croisées sur lui,
+il vit le pont en flammes, la Tourgue rouge de la réverbération, et, par
+l'écartement de deux branches, il aperçut au-dessus de sa tête, de l'autre
+côté, sur le rebord du plateau, vis-à-vis du château brûlant et dans le
+plein jour de l'incendie, une figure hagarde et lamentable, une femme
+penchée sur le ravin.
+
+C'était de cette femme qu'était venu ce cri.
+
+Cette figure, ce n'était plus Michelle Fléchard, c'était Gorgone. Les
+misérables sont les formidables. La paysanne s'était transfigurée en
+Euménide. Cette villageoise quelconque, vulgaire, ignorante, inconsciente,
+venait de prendre brusquement les proportions épiques du désespoir. Les
+grandes douleurs sont une dilatation gigantesque de l'âme; cette mère,
+c'était la maternité; tout ce qui résume l'humanité est surhumain; elle se
+dressait là, au bord de ce ravin, devant cet embrasement, devant ce crime,
+comme une puissance sépulcrale; elle avait le cri de la bête et le geste de
+la déesse; sa face, d'où tombaient des imprécations, semblait un masque de
+flamboiement. Rien de souverain comme l'éclair de ses yeux noyés de larmes;
+son regard foudroyait l'incendie.
+
+Le marquis écoutait. Cela tombait sur sa tête; il entendait on ne sait quoi
+d'inarticulé et de déchirant, plutôt des sanglots que des paroles.
+
+--Ah! mon Dieu! mes enfants! Ce sont mes enfants! Au secours! au feu! au
+feu! au feu! Mais vous êtes donc des bandits! Est-ce qu'il n'y a personne
+là? Mais mes enfants vont brûler! Ah! voilà une chose! Georgette! mes
+enfants! Gros-Alain, René-Jean! Mais qu'est-ce que cela veut dire? Qui donc
+a mis mes enfants là? Ils dorment. Je suis folle! C'est une chose
+impossible. Au secours!
+
+Cependant un grand mouvement se faisait dans la Tourgue et sur le plateau.
+Tout le camp accourait autour du feu qui venait d'éclater. Les assiégeants,
+après avoir eu affaire à la mitraille, avaient affaire à l'incendie.
+Gauvain, Cimourdain, Guéchamp donnaient des ordres. Que faire? Il y avait à
+peine quelques seaux d'eau à puiser dans le maigre ruisseau du ravin.
+L'angoisse allait croissant. Tout le rebord du plateau était couvert de
+visages effarés qui regardaient.
+
+Ce qu'on voyait était effroyable.
+
+On regardait, et l'on n'y pouvait rien.
+
+La flamme, par le lierre qui avait pris feu, avait gagné l'étage d'en haut.
+Là elle avait trouvé le grenier plein de paille et elle s'y était
+précipitée. Tout le grenier brûlait maintenant. La flamme dansait; la joie
+de la flamme, chose lugubre. Il semblait qu'un souffle scélérat attisait ce
+bûcher. On eût dit que l'épouvantable Imânus tout entier était là changé en
+tourbillon d'étincelles, vivant de la vie meurtrière du feu, et que cette
+âme monstre s'était faite incendie.
+
+L'étage de la bibliothèque n'était pas encore atteint, la hauteur de son
+plafond et l'épaisseur de ses murs retardaient l'instant où il prendrait
+feu, mais cette minute fatale approchait; il était léché par l'incendie du
+premier étage et caressé par celui du troisième. L'affreux baiser de la
+mort l'effleurait. En bas une cave de lave, en haut une voûte de braise;
+qu'un trou se fît au plancher, c'était l'écroulement dans la cendre rouge;
+qu'un trou se fît au plafond, c'était l'ensevelissement sous les charbons
+ardents. René-Jean, Gros-Alain et Georgette ne s'étaient pas encore
+réveillés, ils dormaient du sommeil profond et simple de l'enfance, et, à
+travers les plis de flamme et de fumée qui tour à tour couvraient et
+découvraient les fenêtres, on les apercevait dans cette grotte de feu, au
+fond d'une lueur de météore, paisibles, gracieux, immobiles, comme trois
+enfants-Jésus confiants endormis dans un enfer; et un tigre eût pleuré de
+voir ces roses dans cette fournaise et ces berceaux dans ce tombeau.
+
+Cependant la mère se tordait les bras:
+
+--Au feu! je crie au feu! on est donc des sourds qu'on ne vient pas! on me
+brûle mes enfants! arrivez donc, vous les hommes qui êtes là. Voilà des
+jours et des jours que je marche, et c'est comme ça que je les retrouve! Au
+feu! Au secours! des anges! dire que ce sont des anges! Qu'est-ce qu'ils
+ont fait, ces innocents-là! moi on m'a fusillée, eux on les brûle! Qui
+est-ce donc qui fait ces choses-là! Au secours! sauvez mes enfants! est-ce
+que vous ne m'entendez pas? Une chienne, on aurait pitié d'une chienne! Mes
+enfants! Mes enfants! ils dorment! Ah! Georgette! je vois son petit ventre
+à cet amour! René-Jean! Gros-Alain! c'est comme cela qu'ils s'appellent.
+Vous voyez bien que je suis leur mère. Ce qui se passe dans ce temps-ci est
+abominable. J'ai marché des jours et des nuits. Même que j'ai parlé ce
+matin à une femme. Au secours! au secours! au feu! On est donc des
+monstres! C'est une horreur! l'aîné n'a pas cinq ans, la petite n'a pas
+deux ans. Je vois leurs petites jambes nues. Ils dorment, bonne sainte
+Vierge! la main du ciel me les rend et la main de l'enfer me les reprend.
+Dire que j'ai tant marché! Mes enfants que j'ai nourris de mon lait! moi
+qui me croyais malheureuse de ne pas les retrouver! Ayez pitié de moi! Je
+veux mes enfants, il me faut mes enfants! C'est pourtant vrai qu'ils sont
+là dans le feu! Voyez mes pauvres pieds comme ils sont tout en sang. Au
+secours! Ce n'est pas possible qu'il y ait des hommes sur la terre et qu'on
+laisse ces pauvres petits mourir comme cela! au secours! à l'assassin! Des
+choses comme on n'en voit pas de pareilles. Ah! les brigands! Qu'est-ce que
+c'est que cette affreuse maison-là? On me les a volés pour me les tuer!
+Jésus misère! Je veux mes enfants. Oh! je ne sais pas ce que je ferais! Je
+ne veux pas qu'ils meurent! au secours! au secours! au secours! Oh! s'ils
+devaient mourir comme cela, je tuerais Dieu!
+
+En même temps que la supplication terrible de la mère, des voix s'élevaient
+sur le plateau et dans le ravin:
+
+--Une échelle!
+
+--On n'a pas d'échelle!
+
+--De l'eau!
+
+--On n'a pas d'eau!
+
+--Là-haut, dans la tour, au second étage, il y a une porte!
+
+--Elle est en fer.
+
+--Enfoncez-la!
+
+--On ne peut pas.
+
+Et la mère redoublait ses appels désespérés:
+
+--Au feu! au secours! Mais dépêchez-vous donc! Alors, tuez-moi! Mes
+enfants! mes enfants! Ah! l'horrible feu! qu'on les en ôte, ou qu'on m'y
+jette!
+
+Dans les intervalles de ces clameurs on entendait le pétillement tranquille
+de l'incendie.
+
+Le marquis tâta sa poche et y toucha la clef de la porte de fer. Alors, se
+courbant sous la voûte par laquelle il s'était évadé, il rentra dans le
+passage d'où il venait de sortir.
+
+
+
+
+II. DE LA PORTE DE PIERRE A LA PORTE DE FER
+
+Toute une armée éperdue autour d'un sauvetage impossible; quatre mille
+hommes ne pouvant secourir trois enfants; telle était la situation.
+
+On n'avait pas d'échelle en effet; l'échelle envoyée de Javené n'était pas
+arrivée; l'embrasement s'élargissait comme un cratère qui s'ouvre; essayer
+de l'éteindre avec le ruisseau du ravin presque à sec était dérisoire;
+autant jeter un verre d'eau sur un volcan.
+
+Cimourdain, Guéchamp et Radoub étaient descendus dans le ravin; Gauvain
+était remonté dans la salle du deuxième étage de la Tourgue où étaient la
+pierre tournante, l'issue secrète et la porte de fer de la bibliothèque.
+
+C'est là qu'avait été la mèche soufrée allumée par l'Imânus; c'était de là
+que l'incendie était parti.
+
+Gauvain avait amené avec lui vingt sapeurs. Enfoncer la porte de fer, il
+n'y avait plus que cette ressource. Elle était effroyablement bien fermée.
+
+On commença par des coups de hache. Les haches cassèrent. Un sapeur dit:
+
+--L'acier est du verre sur ce fer-là.
+
+La porte était en effet de fer battu, et faite de doubles lames boulonnées
+ayant chacune trois pouces d'épaisseur.
+
+On prit des barres de fer et l'on essaya des pesées sous la porte. Les
+barres de fer cassèrent.
+
+--Comme des allumettes, dit le sapeur.
+
+Gauvain, sombre, murmura:
+
+--Il n'y a qu'un boulet qui ouvrirait cette porte. Il faudrait pouvoir
+monter ici une pièce de canon.
+
+--Et encore! dit le sapeur.
+
+Il y eut un moment d'accablement. Tous ces bras impuissants s'arrêtèrent.
+Muets, vaincus, consternés, ces hommes considéraient l'horrible porte
+inébranlable. Une réverbération rouge passait par-dessous. Derrière,
+l'incendie croissait.
+
+L'affreux cadavre de l'Imânus était là, sinistre victorieux.
+
+Encore quelques minutes peut-être, et tout allait s'effondrer.
+
+Que faire? Il n'y avait plus d'espérance.
+
+Gauvain exaspéré s'écria, l'oeil fixé sur la pierre tournante du mur et sur
+l'issue ouverte de l'évasion:
+
+--C'est pourtant par là que le marquis de Lantenac s'en est allé!
+
+--Et qu'il revient, dit une voix.
+
+Et une tête blanche se dessina dans l'encadrement de pierre de l'issue
+secrète.
+
+C'était le marquis.
+
+Depuis bien des années Gauvain ne l'avait pas vu de si près. Il recula.
+
+Tous ceux qui étaient là restèrent dans l'attitude où ils étaient,
+pétrifiés.
+
+Le marquis avait une grosse clef à la main, il refoula d'un regard altier
+quelques-uns des sapeurs qui étaient devant lui, marcha droit à la porte de
+fer, se courba sous la voûte et mit la clef dans la serrure. La serrure
+grinça, la porte s'ouvrit, on vit un gouffre de flamme, le marquis y entra.
+
+Il y entra d'un pied ferme, la tête haute.
+
+Tous le suivaient des yeux, frissonnants.
+
+A peine le marquis eut-il fait quelques pas dans la salle incendiée que le
+parquet miné par le feu et ébranlé par son talon s'effondra derrière lui et
+mit entre lui et la porte un précipice. Le marquis ne tourna pas la tête et
+continua d'avancer. Il disparut dans la fumée.
+
+On ne vit plus rien.
+
+Avait-il pu aller plus loin? Une nouvelle fondrière de feu s'était-elle
+ouverte sous lui? N'avait-il réussi qu'à se perdre lui-même? On ne pouvait
+rien dire. On n'avait devant soi qu'une muraille de fumée et de flamme. Le
+marquis était au delà, mort ou vivant.
+
+
+
+
+
+III. OU L'ON VOIT SE REVEILLER LES ENFANTS
+ QU'ON A VUS SE RENDORMIR
+
+Cependant les enfants avaient fini par ouvrir les yeux.
+
+L'incendie, qui n'était pas encore entré dans la salle de la bibliothèque,
+jetait au plafond un reflet rose. Les enfants ne connaissaient pas cette
+espèce d'aurore-là. Ils la regardèrent. Georgette la contempla.
+
+Toutes les splendeurs de l'incendie se déployaient; l'hydre noire et le
+dragon écarlate apparaissaient dans la fumée difforme, superbement sombre
+et vermeille. De longues flammèches s'envolaient au loin et rayaient
+l'ombre, et l'on eût dit des comètes combattantes, courant les unes après
+les autres. Le feu est une prodigalité; les brasiers sont pleins d'écrins
+qu'ils sèment au vent; ce n'est pas pour rien que le charbon est identique
+au diamant. Il s'était fait au mur du troisième étage des crevasses par où
+la braise versait dans le ravin des cascades de pierreries; les tas de
+paille et d'avoine qui brûlaient dans le grenier commençaient à ruisseler
+parles fenêtres en avalanches de poudre d'or, et les avoines devenaient des
+améthystes, et les brins de paille devenaient des escarboucles.
+
+--Joli! dit Georgette.
+
+Ils s'étaient dressés tous les trois.
+
+--Ah! cria la mère, ils se réveillent!
+
+René-Jean se leva, alors Gros-Alain se leva, alors Georgette se leva.
+
+René-Jean étira ses bras, alla vers la croisée et dit:
+
+--J'ai chaud.
+
+--Ai chaud, répéta Georgette.
+
+La mère les appela.
+
+--Mes enfants! René! Alain! Georgette!
+
+Les enfants regardaient autour d'eux. Ils cherchaient à comprendre. Où les
+hommes sont terrifiés, les enfants sont curieux. Qui s'étonne aisément
+s'effraye difficilement; l'ignorance contient de l'intrépidité. Les enfants
+ont si peu droit à l'enfer que, s'ils le voyaient, ils l'admireraient.
+
+La mère répéta:
+
+--René! Alain! Georgette!
+
+René-Jean tourna la tête; cette voix le tira de sa distraction; les enfants
+ont la mémoire courte, mais ils ont le souvenir rapide; tout le passé est
+pour eux hier; René-Jean vit sa mère, trouva cela tout simple, et, entouré
+comme il l'était de choses étranges, sentant un vague besoin d'appui, il
+cria:
+
+--Maman!
+
+--Maman! dit Gros-Alain.
+
+--M'man! dit Georgette.
+
+Et elle tendit ses petits bras.
+
+Et la mère hurla:--Mes enfants!
+
+Tous les trois vinrent au bord de la fenêtre; par bonheur, l'embrasement
+n'était pas de ce côté-là.
+
+--J'ai trop chaud, dit René-Jean.
+
+Il ajouta:
+
+--Ça brûle.
+
+Et il chercha des yeux sa mère.
+
+--Viens donc, maman!
+
+--Don, m'man, répéta Georgette.
+
+La mère échevelée, déchirée, saignante, s'était laissé rouler de
+broussaille en broussaille dans le ravin. Cimourdain y était avec Guéchamp,
+aussi impuissants en bas que Gauvain en haut. Les soldats, désespérés
+d'être inutiles, fourmillaient autour d'eux. La chaleur était
+insupportable, personne ne la sentait. On considérait l'escarpement du
+pont, la hauteur des arches, l'élévation des étages, les fenêtres
+inaccessibles, et la nécessité d'agir vite. Trois étages à franchir. Nul
+moyen d'arriver là. Radoub, blessé, un coup de sabre à l'épaule, une
+oreille arrachée, ruisselant de sueur et de sang, était accouru; il vit
+Michelle Fléchard.
+
+--Tiens, dit-il, la fusillée, vous êtes donc ressuscitée!
+
+--Mes enfants! dit la mère.
+
+
+--C'est juste, répondit Radoub; nous n'avons pas le temps de nous occuper
+des revenants. Et il se mit à escalader le pont, essai inutile, il enfonça
+ses ongles dans la pierre, il grimpa quelques instants; mais les assises
+étaient lisses, pas une cassure, pas un relief, la muraille était aussi
+correctement rejointoyée qu'une muraille neuve, et Radoub retomba.
+L'incendie continuait, épouvantable; on apercevait, dans l'encadrement de
+la croisée toute rouge, les trois têtes blondes. Radoub, alors, montra le
+poing au ciel, comme s'il y cherchait quelqu'un du regard, et dit: C'est
+donc ça une conduite, bon Dieu! La mère embrassait à genoux les piles
+du pont en criant: Grâce!
+
+De sourds craquements se mêlaient aux pétillements du brasier. Les vitres
+des armoires de la bibliothèque se fêlaient, et tombaient avec bruit. Il
+était évident que la charpente cédait. Aucune force humaine n'y pouvait
+rien. Encore un moment et tout allait s'abîmer. On n'attendait plus que la
+catastrophe. On entendait les petites voix répéter: Maman! maman! On était
+au paroxysme de l'effroi.
+
+Tout à coup, à la fenêtre voisine de celle où étaient les enfants, sur le
+fond pourpre du flamboiement, une haute figure apparut.
+
+Toutes les têtes se levèrent, tous les yeux devinrent fixes. Un homme était
+là-haut, un homme était dans la salle de la bibliothèque, un homme était
+dans la fournaise. Cette figure se découpait en noir sur la flamme, mais
+elle avait des cheveux blancs. On reconnut le marquis de Lantenac.
+
+Il disparut, puis il reparut.
+
+L'effrayant vieillard se dressa à la fenêtre maniant une énorme échelle.
+C'était l'échelle de sauvetage déposée dans la bibliothèque qu'il était
+allé chercher le long du mur et qu'il avait traînée jusqu'à la fenêtre. Il
+la saisit par une extrémité, et, avec l'agilité magistrale d'un athlète, il
+la fit glisser hors de la croisée, sur le rebord de l'appui extérieur
+jusqu'au fond du ravin. Radoub, en bas, éperdu, tendit les mains, reçut
+l'échelle, la serra dans ses bras, et cria:
+
+--Vive la République!
+
+Le marquis répondit:--Vive le Roi!
+
+Et Radoub grommela:--Tu peux bien crier tout ce que tu voudras, et dire des
+bêtises si tu veux, tu es le bon Dieu.
+
+L'échelle était posée; la communication était établie entre la salle
+incendiée et la terre; vingt hommes accoururent, Radoub en tête, et en un
+clin d'oeil ils s'étagèrent du haut en bas, adossés aux échelons, comme les
+maçons qui montent et qui descendent des pierres. Cela fit sur l'échelle de
+bois une échelle humaine. Radoub, au faîte de l'échelle, touchait à la
+fenêtre. Il était, lui, tourné vers l'incendie.
+
+La petite armée, éparse dans les bruyères et sur les pentes, se pressait,
+bouleversée de toutes les émotions à la fois, sur le plateau, dans le
+ravin, sur la plate-forme de la tour.
+
+Le marquis disparut encore, puis reparut, apportant un enfant.
+
+Il y eut un immense battement de mains.
+
+C'était le premier que le marquis avait saisi au hasard. C'était
+Gros-Alain.
+
+Gros-Alain criait:--J'ai peur.
+
+Le marquis donna Gros-Alain à Radoub, qui le passa derrière lui et
+au-dessous de lui à un soldat qui le passa à un autre, et, pendant que
+Gros-Alain, très effrayé et criant, arrivait ainsi de bras en bras jusqu'au
+bas de l'échelle, le marquis, un moment absent, revint à la fenêtre avec
+René-Jean qui résistait et pleurait, et qui battit Radoub au moment où le
+marquis le passa au sergent.
+
+Le marquis rentra dans la salle pleine de flammes. Georgette était restée
+seule. Il alla à elle. Elle sourit. Cet homme de granit sentit quelque
+chose d'humide lui venir aux yeux. Il demanda:--Comment t'appelles-tu?
+
+--Orgette, dit-elle.
+
+Il la prit dans ses bras, elle souriait toujours, et au moment où il la
+remettait à Radoub, cette conscience si haute et si obscure eut
+l'éblouissement de l'innocence, le vieillard donna à l'enfant un baiser.
+
+--C'est la petite môme! dirent les soldats; et Georgette, à son tour,
+descendit de bras en bras jusqu'à terre parmi des cris d'adoration. On
+battait des mains, on trépignait; les vieux grenadiers sanglotaient, et
+elle leur souriait.
+
+La mère était au pied de l'échelle, haletante, insensée, ivre de tout cet
+inattendu, jetée sans transition de l'enfer dans le paradis. L'excès de
+joie meurtrit le coeur à sa façon. Elle tendait les bras, elle reçut
+d'abord Gros-Alain, ensuite René-Jean, ensuite Georgette, elle les couvrit
+pêle-mêle de baisers, puis elle éclata de rire et tomba évanouie.
+
+Un grand cri s'éleva:
+
+--Tous sont sauvés!
+
+Tous étaient sauvés, en effet, excepté le vieillard.
+
+Mais personne n'y songeait, pas même lui peut-être.
+
+Il resta quelques instants rêveur au bord de la fenêtre, comme s'il voulait
+laisser au gouffre de flamme le temps de prendre un parti. Puis sans se
+hâter, lentement, fièrement, il enjamba l'appui de la croisée, et, sans se
+retourner, droit, debout, adossé aux échelons, ayant derrière lui
+l'incendie, faisant face au précipice, il se mit à descendre l'échelle en
+silence avec une majesté de fantôme. Ceux qui étaient sur l'échelle se
+précipitèrent en bas, tous les assistants tressaillirent, il se fit autour
+de cet homme qui arrivait d'en haut un recul d'horreur sacré comme autour
+d'une vision. Lui, cependant, s'enfonçait gravement dans l'ombre qu'il
+avait devant lui; pendant qu'ils reculaient, il s'approchait d'eux; sa
+pâleur de marbre n'avait pas un pli, son regard de spectre n'avait pas un
+éclair; à chaque pas qu'il faisait vers ces hommes dont les prunelles
+effarées se fixaient sur lui dans les ténèbres, il semblait plus grand,
+l'échelle tremblait et sonnait sous son pied lugubre, et l'on eût dit la
+statue du commandeur redescendant dans le sépulcre.
+
+Quand le marquis fut en bas, quand il eut atteint le dernier échelon et
+posé son pied à terre, une main s'abattit sur son collet. Il se retourna.
+
+--Je t'arrête, dit Cimourdain.
+
+--Je t'approuve, dit Lantenac.
+
+
+
+
+LIVRE SIXIEME
+
+C'EST APRES LA VICTOIRE QU'A LIEU LE COMBAT
+
+
+
+I. LANTENAC PRIS
+
+C'était dans le sépulcre en effet que le marquis était redescendu.
+
+On l'emmena.
+
+La crypte-oubliette du rez-de-chaussée de la Tourgue fut immédiatement
+rouverte sous l'oeil sévère de Cimourdain; on y mit une lampe, une cruche
+d'eau et un pain de soldat, on y jeta une botte de paille, et, moins d'un
+quart d'heure après la minute où la main du prêtre avait saisi le marquis,
+la porte du cachot se refermait sur Lantenac.
+
+Cela fait, Cimourdain alla trouver Gauvain; en ce moment-là l'église
+lointaine de Parigné sonnait onze heures du soir; Cimourdain dit à Gauvain:
+
+--Je vais convoquer la cour martiale. Tu n'en seras pas. Tu es Gauvain et
+Lantenac est Gauvain. Tu es trop proche parent pour être juge, et je blâme
+Egalité d'avoir jugé Capet. La cour martiale sera composée de trois juges,
+un officier, le capitaine, Guéchamp, un sous-officier, le sergent Radoub,
+et moi, qui présiderai. Rien de tout cela ne te regarde plus. Nous nous
+conformerons au décret de la Convention; nous nous bornerons à constater
+l'identité du ci-devant marquis de Lantenac. Demain la cour martiale,
+après-demain la guillotine. La Vendée est morte.
+
+Gauvain ne répliqua pas une parole, et Cimourdain, préoccupé de la chose
+suprême qui lui restait à faire, le quitta. Cimourdain avait des heures à
+désigner et des emplacements à choisir. Il avait comme Lequinio à
+Granville, comme Tallien à Bordeaux, comme Châlier à Lyon, comme
+Saint-Just à Strasbourg, l'habitude, réputée de bon exemple, d'assister de
+sa personne aux exécutions; le juge venant voir travailler le bourreau;
+usage emprunté par la Terreur de 93 aux parlements de France et à
+l'inquisition d'Espagne.
+
+Gauvain aussi était préoccupé.
+
+Un vent froid soufflait de la forêt. Gauvain, laissant Guéchamp donner les
+ordres nécessaires, alla à sa tente qui était dans le pré de la lisière du
+bois, au pied de la Tourgue, et y prit son manteau à capuchon, dont il
+s'enveloppa. Ce manteau était bordé de ce simple galon qui, selon la mode
+républicaine, sobre d'ornements, désignait le commandant en chef. Il se mit
+à marcher dans ce pré sanglant où l'assaut avait commencé. Il était là
+seul. L'incendie continuait, désormais dédaigné; Radoub était près des
+enfants et de la mère, presque aussi maternel qu'elle; le châtelet du pont
+achevait de brûler, les sapeurs faisaient la part du feu, on creusait des
+fosses, on enterrait les morts, on pansait les blessés, on avait démoli la
+retirade, on désencombrait de cadavres les chambres et les escaliers, on
+nettoyait le lieu du carnage, on balayait le tas d'ordures terrible de la
+victoire, les soldats faisaient, avec la rapidité militaire, ce qu'on
+pourrait appeler le ménage de la bataille finie. Gauvain ne voyait rien de
+tout cela.
+
+A peine jetait-il un regard, à travers sa rêverie, au poste de la brèche
+doublé sur l'ordre de Cimourdain.
+
+Cette brèche, il la distinguait dans l'obscurité, à environ deux cents pas
+du coin de la prairie où il s'était comme réfugié. Il voyait cette
+ouverture noire. C'était par là que l'attaque avait commencé, il y avait
+trois heures de cela; c'était par là que lui Gauvain avait pénétré dans la
+tour; c'était là le rez-de-chaussée où était la retirade; c'était dans ce
+rez-de-haussée que s'ouvrait la porte du cachot où était le marquis. Ce
+poste de la brèche gardait ce cachot.
+
+En même temps que son regard apercevait vaguement cette brèche, son oreille
+entendait confusément revenir, comme un glas qui tinte, ces paroles: Demain
+la cour martiale, après-demain la guillotine.
+
+L'incendie, qu'on avait isolé et sur lequel les sapeurs lançaient toute
+l'eau qu'on avait pu se procurer, ne s'éteignait pas sans résistance et
+jetait des flammes intermittentes; on entendait par instants craquer les
+plafonds et se précipiter l'un sur l'autre les étages croulants; alors des
+tourbillons d'étincelles s'envolaient comme d'une torche secouée, une
+clarté d'éclair faisait visible l'extrême horizon, et l'ombre de la
+Tourgue, subitement gigantesque, s'allongeait jusqu'à la forêt.
+
+Gauvain allait et venait à pas lents dans cette ombre et devant la brèche
+de l'assaut. Par moments il croisait ses deux mains derrière sa tête
+recouverte de son capuchon de guerre. Il songeait.
+
+
+
+
+II. GAUVAIN PENSIF
+
+Sa rêverie était insondable.
+
+Un changement à vue inouï venait de se faire.
+
+Le marquis de Lantenac s'était transfiguré.
+
+Gauvain avait été témoin de cette transfiguration.
+
+Jamais il n'aurait cru que de telles choses pussent résulter d'une
+complication d'incidents, quels qu'ils fussent. Jamais il n'aurait, même en
+rêve, imaginé qu'il pût arriver rien de pareil. L'imprévu, cet on ne sait
+quoi de hautain qui joue avec l'homme, avait saisi Gauvain et le tenait.
+Gauvain avait devant lui l'impossible devenu réel, visible, palpable,
+inévitable, inexorable.
+
+Que pensait-il de cela, lui, Gauvain?
+
+Il ne s'agissait pas de tergiverser; il fallait conclure.
+
+Une question lui était posée; il ne pouvait prendre la fuite devant elle.
+
+Posée par qui?
+
+Par les événements.
+
+Et pas seulement par les événements.
+
+Car lorsque les événements, qui sont variables, nous font une question, la
+justice, qui est immuable, nous somme de répondre.
+
+Derrière le nuage, qui nous jette son ombre, il y a l'étoile, qui nous
+jette sa clarté.
+
+Nous ne pouvons pas plus nous soustraire à la clarté qu'à l'ombre.
+
+Gauvain subissait un interrogatoire.
+
+Il comparaissait devant quelqu'un.
+
+Devant quelqu'un de redoutable.
+
+Sa conscience.
+
+Gauvain sentait tout vaciller en lui. Ses résolutions les plus solides, ses
+promesses les plus fermement faites, ses décisions les plus irrévocables,
+tout cela chancelait dans les profondeurs de sa volonté.
+
+Il y a des tremblements d'âme.
+
+Plus il réfléchissait à ce qu'il venait de voir, plus il était bouleversé.
+
+Gauvain, républicain, croyait être, et était, dans l'absolu. Un absolu
+supérieur venait de se révéler.
+
+Au-dessus de l'absolu révolutionnaire, il y a l'absolu humain.
+
+Ce qui se passait ne pouvait être éludé; le fait était grave; Gauvain
+faisait partie de ce fait; il en était; il ne pouvait s'en retirer; et,
+bien que Cimourdain lui eût dit:--«Cela ne te regarde plus,»--il sentait
+en lui quelque chose comme ce qu'éprouve l'arbre au moment où on l'arrache
+de sa racine.
+
+Tout homme a une base; un ébranlement à cette base cause un trouble
+profond; Gauvain sentait ce trouble.
+
+Il pressait sa tête dans ses deux mains, comme pour en faire jaillir la
+vérité. Préciser une telle situation n'était pas facile; simplifier le
+complexe, rien de plus malaisé; il avait devant lui de redoutables chiffres
+dont il fallait faire le total; faire l'addition de la destinée, quel
+vertige! Il l'essayait; il tâchait de se rendre compte; il s'efforçait de
+rassembler ses idées, de discipliner les résistances qu'il sentait en lui,
+et de récapituler les faits.
+
+Il se les exposait à lui-même.
+
+A qui n'est-il pas arrivé de se faire un rapport, et de s'interroger, dans
+une circonstance suprême, sur l'itinéraire à suivre, soit pour avancer,
+soit pour reculer?
+
+Gauvain venait d'assister à un prodige.
+
+En même temps que le combat terrestre, il y avait eu un combat céleste.
+
+Le combat du bien contre le mal.
+
+Un coeur effrayant venait d'être vaincu.
+
+Etant donné l'homme avec tout ce qui est mauvais en lui, la violence,
+l'erreur, l'aveuglement, l'opiniâtreté malsaine, l'orgueil, l'égoïsme,
+Gauvain venait de voir un miracle.
+
+La victoire de l'humanité sur l'homme.
+
+L'humanité avait vaincu l'inhumain.
+
+Et par quel moyen? de quelle façon? comment avait-elle terrassé un colosse
+de colère et de haine? quelles armes avait-elle employées? quelle machine
+de guerre? Le berceau.
+
+Un éblouissement venait de passer sur Gauvain. En pleine guerre sociale, en
+pleine conflagration de toutes les inimitiés et de toutes les vengeances,
+au moment le plus obscur et le plus furieux du tumulte, à l'heure où le
+crime donnait toute sa flamme et la haine toutes ses ténèbres, à cet
+instant des luttes où tout devient projectile, où la mêlée est si funèbre
+qu'on ne sait plus où est le juste, où est l'honnête, où est le vrai;
+brusquement, l'Inconnu, l'avertisseur mystérieux des âmes, venait de faire
+resplendir, au-dessus des clartés et des noirceurs humaines, la grande
+lueur éternelle.
+
+Au-dessus du sombre duel entre le faux et le relatif, dans les profondeurs,
+la face de la vérité avait tout à coup apparu.
+
+Subitement la force des faibles était intervenue.
+
+On avait vu trois pauvres êtres, à peine nés, inconscients, abandonnés,
+souriants, ayant contre eux la guerre civile, le talion, l'affreuse logique
+des représailles, le meurtre, le carnage, le fratricide, la rage, la
+rancune, toutes les gorgones, triompher; on avait vu l'avortement et la
+défaite d'un infâme incendie, chargé de commettre un crime; on avait vu les
+préméditations atroces déconcertées et déjouées; on avait vu l'antique
+férocité féodale, le vieux dédain inexorable, la prétendue expérience des
+nécessités de la guerre, la raison d'état, tous les arrogants partis-pris
+de la vieillesse farouche, s'évanouir devant le bleu regard de ceux qui
+n'ont pas vécu; et c'est tout simple, car celui qui n'a pas vécu encore n'a
+pas fait le mal, il est la justice, il est la vérité, il est la blancheur,
+et les immenses anges du ciel sont dans les petits enfants.
+
+Spectacle utile; conseil; leçon; les combattants frénétiques de la guerre
+sans merci avaient soudainement vu, en face de tous les forfaits, de tous
+les attentats, de tous les fanatismes, de l'assassinat, de la vengeance
+attisant les bûchers, de la mort arrivant une torche à la main, au-dessus
+de l'énorme légion des crimes, se dresser cette toute-puissance,
+l'innocence.
+
+Et l'innocence avait vaincu.
+
+Et l'on pouvait dire: Non, la guerre civile n'existe pas, la barbarie
+n'existe pas, la haine n'existe pas, le crime n'existe pas, les ténèbres
+n'existent pas; pour dissiper ces spectres, il suffit de cette aurore,
+l'enfance.
+
+Jamais, dans aucun combat, Satan n'avait été plus visible, ni Dieu.
+
+Ce combat avait eu pour arène une conscience.
+
+La conscience de Lantenac.
+
+Maintenant il recommençait, plus acharné et plus décisif encore peut-être,
+dans une autre conscience.
+
+La conscience de Gauvain.
+
+Quel champ de bataille que l'homme!
+
+Nous sommes livrés à ces dieux, à ces monstres, à ces géants, nos pensées.
+
+Souvent ces belligérants terribles foulent aux pieds notre âme.
+
+Gauvain méditait.
+
+Le marquis de Lantenac, cerné, bloqué, condamné, mis hors la loi, serré,
+comme la bête dans le cirque, comme le clou dans la tenaille, enfermé dans
+son gîte devenu sa prison, étreint de toutes parts par une muraille de fer
+et de feu, était parvenu à se dérober. Il avait fait ce miracle d'échapper.
+Il avait réussi ce chef-d'oeuvre, le plus difficile de tous dans une telle
+guerre, la fuite. Il avait repris possession de la forêt pour s'y
+retrancher, du pays pour y combattre, de l'ombre pour y disparaître. Il
+était redevenu le redoutable allant et venant, l'errant sinistre, le
+capitaine des invisibles, le chef des hommes souterrains, le maître des
+bois. Gauvain avait la victoire, mais Lantenac avait la liberté. Lantenac
+désormais avait la sécurité, la course illimitée devant lui, le choix
+inépuisable des asiles. Il était insaisissable, introuvable, inaccessible.
+Le lion avait été pris au piège, et il en était sorti.
+
+Eh bien, il y était rentré.
+
+Le marquis de Lantenac avait volontairement, spontanément de sa pleine
+préférence, quitté la forêt, l'ombre, la sécurité, la liberté, pour rentrer
+dans le plus effroyable péril, intrépidement, une première fois, Gauvain
+l'avait vu, en se précipitant dans l'incendie au risque de s'y engouffrer,
+une deuxième fois, en descendant cette échelle qui le rendait à ses
+ennemis, et qui, échelle de sauvetage pour les autres, était pour lui
+échelle de perdition.
+
+Et pourquoi avait-il fait cela?
+
+Pour sauver trois enfants.
+
+Et maintenant qu'allait-on en faire de cet homme?
+
+Le guillotiner.
+
+Ainsi, cet homme, pour trois enfants, les siens? non; de sa famille? non;
+de sa caste? non; pour trois petits pauvres, les premiers venus, des
+enfants trouvés, des inconnus, des déguenillés, des va-nu-pieds, ce
+gentilhomme, ce prince, ce vieillard, sauvé, délivré, vainqueur, car
+l'évasion est un triomphe, avait tout risqué, tout compromis, tout remis en
+question, et, hautainement, en même temps qu'il rendait les enfants, il
+avait apporté sa tête, et cette tête, jusqu'alors terrible, maintenant
+auguste, il l'avait offerte.
+
+Et qu'allait-on faire?
+
+L'accepter.
+
+Le marquis de Lantenac avait eu le choix entre la vie d'autrui et la
+sienne; dans cette option superbe, il avait choisi sa mort.
+
+Et on allait la lui accorder.
+
+On allait le tuer.
+
+Quel salaire de l'héroïsme!
+
+Répondre à un acte généreux par un acte sauvage!
+
+Donner ce dessous à la révolution!
+
+Quel rapetissement pour la république!
+
+Tandis que l'homme des préjugés et des servitudes, subitement transformé,
+rentrait dans l'humanité, eux, les hommes de la délivrance et de
+l'affranchissement, ils resteraient dans la guerre civile, dans la routine
+du sang, dans le fratricide!
+
+Et la haute loi divine de pardon, d'abnégation, de rédemption, de
+sacrifice, existerait pour les combattants de l'erreur, et n'existerait pas
+pour les soldats de la vérité!
+
+Quoi! ne pas lutter de magnanimité! se résigner à cette défaite, étant les
+plus forts, d'être les plus faibles, étant les victorieux, d'être les
+meurtriers, et de faire dire qu'il y a, du côté de la monarchie, ceux qui
+sauvent les enfants, et du côté de la république, ceux qui tuent les
+vieillards!
+
+On verrait ce grand soldat, cet octogénaire puissant, ce combattant
+désarmé, volé plutôt que pris, saisi en pleine bonne action, garrotté avec
+sa permission, ayant encore au front la sueur d'un dévouement grandiose,
+monter les marches de l'échafaud comme on monte les degrés d'une apothéose!
+Et l'on mettrait sous le couperet cette tête, autour de laquelle voleraient
+suppliantes les trois âmes des petits anges sauvés! et, devant ce supplice
+infamant pour les bourreaux, on verrait le sourire sur la face de cet
+homme, et sur la face de la république la rougeur!
+
+Et cela s'accomplirait en présence de Gauvain, chef! Et pouvant l'empêcher,
+il s'abstiendrait! Et il se contenterait de ce congé altier,--_cela ne te
+regarde plus!_--Et il ne se dirait point qu'en pareil cas, abdication,
+c'est complicité! Et il ne s'apercevrait pas que, dans une action si
+énorme, entre celui qui fait et celui qui laisse faire, celui qui laisse
+faire est le pire, étant le lâche!
+
+Mais cette mort, ne l'avait-il pas promise? lui, Gauvain, l'homme clément,
+n'avait-il pas déclaré que Lantenac faisait exception à la clémence, et
+qu'il livrerait Lantenac à Cimourdain?
+
+Cette tête, il la devait. Eh bien, il la payait. Voilà tout.
+
+Mais était-ce bien la même tête?
+
+Jusqu'ici Gauvain n'avait vu dans Lantenac que le combattant barbare, le
+fanatique de royauté et de féodalité, le massacreur de prisonniers,
+l'assassin déchaîné par la guerre, l'homme sanglant. Cet homme-là, il ne le
+craignait pas; ce proscripteur, il le proscrirait; cet implacable le
+trouverait implacable. Rien de plus simple, le chemin était tracé et
+lugubrement facile à suivre, tout était prévu, on tuera celui qui tue, on
+était dans la ligne droite de l'horreur. Inopinément, cette ligne droite
+s'était rompue, un tournant imprévu révélait un horizon nouveau, une
+métamorphose avait eu lieu. Un Lantenac inattendu entrait en scène. Un
+héros sortait du monstre; plus qu'un héros, un homme. Plus qu'une âme, un
+coeur. Ce n'était plus un tueur que Gauvain avait devant lui, mais un
+sauveur. Gauvain était terrassé par un flot de clarté céleste. Lantenac
+venait de le frapper d'un coup de foudre de bonté.
+
+Et Lantenac transfiguré ne transfigurerait pas Gauvain! Quoi! ce coup de
+lumière serait sans contre-coup! L'homme du passé irait en avant, et
+l'homme de l'avenir en arrière! L'homme des barbaries et des superstitions
+ouvrirait des ailes subites, et planerait, et regarderait ramper sous lui,
+dans de la fange et dans de la nuit, l'homme de l'idéal! Gauvain resterait
+à plat ventre dans la vieille ornière féroce, tandis que Lantenac irait
+dans le sublime courir les aventures!
+
+Autre chose encore.
+
+Et la famille!
+
+Ce sang qu'il allait répandre,--car le laisser verser, c'est le verser
+soi-même,--est-ce que ce n'était pas son sang, à lui Gauvain? Son
+grand-père était mort, mais son grand-oncle vivait; et ce grand-oncle,
+c'était le marquis de Lantenac. Est-ce que celui des deux frères qui était
+dans le tombeau ne se dresserait pas pour empêcher l'autre d'y entrer?
+Est-ce qu'il n'ordonnerait pas à son petit-fils de respecter désormais
+cette couronne de cheveux blancs, soeur de sa propre auréole? Est-ce qu'il
+n'y avait pas là, entre Gauvain et Lantenac, le regard indigné d'un
+spectre?
+
+Est-ce donc que la révolution avait pour but de dénaturer l'homme? Est-ce
+pour briser la famille, est-ce pour étouffer l'humanité, qu'elle était
+faite? Loin de là. C'est pour affirmer ces réalités suprêmes, et non pour
+les nier, que 89 avait surgi. Renverser les bastilles, c'est délivrer
+l'humanité; abolir la féodalité, c'est fonder la famille. L'auteur étant le
+point de départ de l'autorité, et l'autorité étant incluse dans l'auteur,
+il n'y a point d'autre autorité que la paternité; de là la légitimité de la
+reine-abeille qui crée son peuple, et qui, étant mère, est reine; de là
+l'absurdité du roi-homme, qui, n'étant pas le père, ne peut être le maître;
+de là la suppression du roi; de là la république. Qu'est-ce que tout cela?
+C'est la famille, c'est l'humanité, c'est la révolution. La révolution,
+c'est l'avènement des peuples; et, au fond, le Peuple, c'est l'Homme.
+
+Il s'agissait de savoir si, quand Lantenac venait de rentrer dans
+l'humanité, Gauvain, allait, lui, rentrer dans la famille.
+
+Il s'agissait de savoir si l'oncle et le neveu allaient se rejoindre dans
+la lumière supérieure, ou bien si à un progrès de l'oncle répondrait un
+recul du neveu.
+
+La question, dans ce débat pathétique de Gauvain avec sa conscience,
+arrivait à se poser ainsi, et la solution semblait se dégager d'elle-même:
+sauver Lantenac.
+
+Oui, mais la France?
+
+Ici le vertigineux problème changeait de face brusquement.
+
+Quoi! la France était aux abois! la France était livrée, ouverte,
+démantelée! elle n'avait plus de fossé, l'Allemagne passait le Rhin; elle
+n'avait plus de muraille, l'Italie enjambait les Alpes et l'Espagne les
+Pyrénées. Il lui restait le grand abîme, l'Océan. Elle avait pour elle le
+gouffre. Elle pouvait s'y adosser, et, géante, appuyée à toute la mer,
+combattre toute la terre. Situation, après tout, inexpugnable. Eh bien non,
+cette situation allait lui manquer. Cet Océan n'était plus à elle. Dans cet
+Océan, il y avait l'Angleterre. L'Angleterre, il est vrai, ne savait
+comment passer. Eh bien, un homme allait lui jeter le pont, un homme allait
+lui tendre la main, un homme allait dire à Pitt, à Craig, à Cornwallis,
+à Dundas, aux pirates: venez! un homme allait crier: Angleterre, prends la
+France! Et cet homme était le marquis de Lantenac.
+
+Cet homme, on le tenait. Après trois mois de chasse, de poursuite,
+d'acharnement, on l'avait enfin saisi. La main de la révolution venait de
+s'abattre sur le maudit; le poing crispé de 93 avait pris le meurtrier
+royaliste au collet; par un de ces effets de la préméditation mystérieuse
+qui se mêle d'en haut aux choses humaines, c'était dans son propre cachot
+de famille que ce parricide attendait maintenant son châtiment; l'homme
+féodal était dans l'oubliette féodale; les pierres de son château se
+dressaient contre lui et se fermaient sur lui, et celui qui voulait livrer
+son pays était livré par sa maison. Dieu avait visiblement édifié tout
+cela; l'heure juste avait sonné; la révolution avait fait prisonnier cet
+ennemi public; il ne pouvait plus combattre, il ne pouvait plus lutter, il
+ne pouvait plus nuire; dans cette Vendée où il y avait tant de bras, il
+était le seul cerveau; lui fini, la guerre civile était finie; on l'avait;
+dénouement tragique et heureux; après tant de massacres et de carnages, il
+était là, l'homme qui avait tué, et c'était son tour de mourir.
+
+Et il se trouverait quelqu'un pour le sauver!
+
+Cimourdain, c'est-à-dire 93, tenait Lantenac, c'est-à-dire la monarchie, et
+il se trouverait quelqu'un pour ôter de cette serre de bronze cette proie!
+Lantenac, l'homme en qui se concentrait cette gerbe de fléaux qu'on nomme
+le passé, le marquis de Lantenac était dans la tombe, la lourde porte
+éternelle s'était refermée sur lui, et quelqu'un viendrait, du dehors,
+tirer le verrou! ce malfaiteur social était mort, et avec lui la révolte,
+la lutte fratricide, la guerre bestiale, et quelqu'un le ressusciterait!
+
+Oh! comme cette tête de mort rirait!
+
+Comme ce spectre dirait: c'est bon, me voilà vivant, imbéciles!
+
+Comme il se remettrait à son oeuvre hideuse! Comme Lantenac se
+replongerait, implacable et joyeux, dans le gouffre de haine et de guerre!
+comme on reverrait, dès le lendemain, les maisons brûlées, les prisonniers
+massacrés, les blessés achevés, les femmes fusillées!
+
+Et après tout, cette action qui fascinait Gauvain, Gauvain ne se
+l'exagérait-il pas?
+
+Trois enfants étaient perdus; Lantenac les avait sauvés.
+
+Mais qui donc les avait perdus?
+
+N'était-ce pas Lantenac?
+
+Qui avait mis ces berceaux dans cet incendie?
+
+N'était-ce pas l'Imânus?
+
+Qu'était-ce que l'Imânus?
+
+Le lieutenant du marquis.
+
+Le responsable, c'est le chef.
+
+Donc l'incendiaire et l'assassin, c'était Lantenac.
+
+Qu'avait-il donc fait de si admirable?
+
+Il n'avait point persisté, rien de plus.
+
+Après avoir construit le crime, il avait reculé devant. Il s'était fait
+horreur à lui-même. Le cri de la mère avait réveillé en lui ce fond de
+vieille pitié humaine, sorte de dépôt de la vie universelle, qui est dans
+toutes les âmes, même les plus fatales. A ce cri, il était revenu sur ses
+pas.
+
+De la nuit où il s'enfonçait, il avait rétrogradé vers le jour. Après avoir
+fait le crime, il l'avait défait. Tout son mérite était ceci: n'avoir pas
+été un monstre jusqu'au bout.
+
+Et pour si peu, lui rendre tout! lui rendre l'espace, les champs, les
+plaines, l'air, le jour, lui rendre la forêt dont il userait pour le
+banditisme, lui rendre la liberté dont il userait pour la servitude, lui
+rendre la vie dont il userait pour la mort!
+
+Quant à essayer de s'entendre avec lui, quant à vouloir traiter avec cette
+âme altière, quant à lui proposer sa délivrance sous condition, quant à lui
+demander s'il consentirait, moyennant la vie sauve, à s'abstenir désormais
+de toute hostilité et de toute révolte; quelle faute ce serait qu'une
+telle offre, quel avantage on lui donnerait, à quel dédain on se
+heurterait, comme il souffletterait la question par la réponse! comme il
+dirait: Gardez les hontes pour vous. Tuez-moi!
+
+Rien à faire en effet avec cet homme, que le tuer ou le délivrer. Cet homme
+était à pic: il était toujours prêt à s'envoler ou à se sacrifier; il était
+à lui-même son aigle et son précipice. Ame étrange.
+
+Le tuer? quelle anxiété! le délivrer? quelle responsabilité!
+
+Lantenac sauvé, tout serait à recommencer avec la Vendée comme avec l'hydre
+tant que la tête n'est pas coupée. En un clin d'oeil, et avec une course de
+météore, toute la flamme, éteinte par la disparition de cet homme, se
+rallumerait. Lantenac ne se reposerait pas tant qu'il n'aurait point
+réalisé ce plan exécrable, poser, comme un couvercle de tombe, la monarchie
+sur la république et l'Angleterre sur la France. Sauver Lantenac, c'était
+sacrifier la France; la vie de Lantenac, c'était la mort d'une foule
+d'êtres innocents, hommes, femmes, enfants, repris par la guerre
+domestique; c'était le débarquement des Anglais, le recul de la révolution,
+les villes saccagées, le peuple déchiré, la Bretagne sanglante, la proie
+rendue à la griffe. Et Gauvain, au milieu de toutes sortes de lueurs
+incertaines et de clartés en sens contraires, voyait vaguement s'ébaucher
+dans sa rêverie et se poser devant lui ce problème: la mise en liberté du
+tigre.
+
+Et puis, la question reparaissait sous son premier aspect; la pierre de
+Sisyphe, qui n'est pas autre chose que la querelle de l'homme avec
+lui-même, retombait: Lantenac, était-ce donc le tigre?
+
+Peut-être l'avait-il été; mais l'était-il encore? Gauvain subissait ces
+spirales vertigineuses de l'esprit revenant sur lui-même, qui font la
+pensée pareille à la couleuvre. Décidément, même après examen, pouvait-on
+nier le dévouement de Lantenac, son abnégation stoïque, son
+désintéressement superbe? Quoi! en présence de toutes les gueules de la
+guerre civile ouvertes, attester l'humanité! quoi! dans le conflit des
+vérités inférieures, apporter la vérité supérieure! quoi! Prouver
+qu'au-dessus des royautés, au-dessus des révolutions, au-dessus des
+questions terrestres, il y a l'immense attendrissement de l'âme humaine, la
+protection due aux faibles par les forts, le salut dû à ceux qui sont
+perdus par ceux qui sont sauvés, la paternité due à tous les enfants par
+tous les vieillards! Prouver ces choses magnifiques, et les prouver par le
+don de sa tête! Quoi! être un général et renoncer à la stratégie, à la
+bataille, à la revanche! Quoi! être un royaliste, prendre une balance,
+mettre dans un plateau le roi de France, une monarchie de quinze siècles,
+les vieilles lois à rétablir, l'antique société à restaurer, et dans
+l'autre, trois petits paysans quelconques, et trouver le roi, le trône, le
+sceptre et les quinze siècles de monarchie légers, pesés à ce poids de
+trois innocences! quoi! tout cela ne serait rien! quoi! celui qui a fait
+cela resterait le tigre et devrait être traité en bête fauve! non! non!
+non! ce n'était pas un monstre l'homme qui venait d'illuminer de la clarté
+d'une action divine le précipice des guerres civiles! le porte-glaive
+s'était métamorphosé en porte-lumière. L'infernal Satan était redevenu le
+Lucifer céleste. Lantenac s'était racheté de toutes ses barbaries par un
+acte de sacrifice; en se perdant matériellement il s'était sauvé
+moralement; il s'était refait innocent; il avait signé sa propre grâce.
+Est-ce que le droit de se pardonner à soi-même n'existe pas? Désormais il
+était vénérable.
+
+Lantenac venait d'être extraordinaire. C'était maintenant le tour de
+Gauvain.
+
+Gauvain était chargé de lui donner la réplique.
+
+La lutte des passions bonnes et des passions mauvaises faisait en ce moment
+sur le monde le chaos; Lantenac, dominant ce chaos, venait d'en dégager
+l'humanité; c'était à Gauvain maintenant d'en dégager la famille.
+
+Qu'allait-il faire?
+
+Gauvain allait-il tromper la confiance de Dieu?
+
+Non. Et il balbutiait en lui-même:--Sauvons Lantenac.
+
+Alors c'est bien. Va, fais les affaires des Anglais. Déserte. Passe à
+l'ennemi. Sauve Lantenac et trahis la France.
+
+Et il frémissait.
+
+Ta solution n'en est pas une, ô songeur!--Gauvain voyait dans l'ombre le
+sinistre sourire du sphinx.
+
+Cette situation était une sorte de carrefour redoutable où les vérités
+combattantes venaient aboutir et se confronter, et où se regardaient
+fixement les trois idées suprêmes de l'homme, l'humanité, la famille, la
+patrie.
+
+Chacune de ces voix prenait à son tour la parole, et chacune à son tour
+disait vrai. Comment choisir? chacune à son tour semblait trouver le joint
+de sagesse et de justice, et disait: Fais cela. Etait-ce cela qu'il fallait
+faire? Oui. Non. Le raisonnement disait une chose; le sentiment en disait
+une autre; les deux conseils étaient contraires. Le raisonnement n'est que
+la raison; le sentiment est souvent la conscience; l'un vient de l'homme,
+l'autre de plus haut.
+
+C'est ce qui fait que le sentiment a moins de clarté et plus de puissance.
+
+Quelle force pourtant dans la raison sévère!
+
+Gauvain hésitait.
+
+Perplexités farouches.
+
+Deux abîmes s'ouvraient devant Gauvain. Perdre le marquis? ou le sauver? Il
+fallait se précipiter dans l'un ou dans l'autre.
+
+Lequel de ces deux gouffres était le devoir?
+
+
+
+
+
+III. LE CAPUCHON DU CHEF
+
+C'est au devoir en effet qu'on avait affaire.
+
+Le devoir se dressait; sinistre devant Cimourdain, formidable devant
+Gauvain.
+
+Simple devant l'un; multiple, divers, tortueux, devant l'autre. Minuit
+sonna, puis une heure du matin.
+
+Gauvain s'était, sans s'en apercevoir, insensiblement rapproché de l'entrée
+de la brèche.
+
+L'incendie ne jetait plus qu'une réverbération diffuse et s'éteignait.
+
+Le plateau, de l'autre côté de la tour, en avait le reflet, et devenait
+visible par instants, puis s'éclipsait, quand la fumée couvrait le feu.
+Cette lueur, ravivée par soubresauts et coupée d'obscurités subites,
+disproportionnait les objets et donnait aux sentinelles du camp des aspects
+de larves. Gauvain, à travers sa méditation, considérait vaguement ces
+effacements de la fumée par le flamboiement et du flamboiement par la
+fumée. Ces apparitions et ces disparitions de la clarté devant ses yeux
+avaient on ne sait quelle analogie avec les apparitions et les disparitions
+de la vérité dans son esprit.
+
+Soudain, entre deux tourbillons de fumée une flammèche envolée du brasier
+décroissant éclaira vivement le sommet du plateau et y fit saillir la
+silhouette vermeille d'une charrette. Gauvain regarda cette charrette; elle
+était entourée de cavaliers qui avaient des chapeaux de gendarme. Il lui
+sembla que c'était la charrette que la longue-vue de Guéchamp lui avait
+fait voir à l'horizon, quelques heures auparavant, au moment où le soleil
+se couchait. Des hommes étaient sur la charrette et avaient l'air occupés à
+la décharger. Ce qu'ils retiraient de la charrette paraissait pesant, et
+rendait par moments un son de ferraille; il eût été difficile de dire ce
+que c'était; cela ressemblait à des charpentes; deux d'entre eux
+descendirent et posèrent à terre une caisse qui, à en juger par sa forme,
+devait contenir un objet triangulaire. La flammèche s'éteignit, tout rentra
+dans les ténèbres; Gauvain, l'oeil fixe, demeura pensif devant ce qu'il y
+avait là dans l'obscurité.
+
+Des lanternes s'étaient allumées, on allait et venait sur le plateau, mais
+les formes qui se mouvaient étaient confuses, et d'ailleurs Gauvain d'en
+bas, et de l'autre côté du ravin, ne pouvait voir que ce qui était tout à
+fait sur le bord du plateau.
+
+Des voix parlaient, mais on ne percevait pas les paroles. Çà et là, des
+chocs sonnaient sur du bois. On entendait aussi on ne sait quel grincement
+métallique pareil au bruit d'une faulx qu'on aiguise.
+
+Deux heures sonnèrent.
+
+Gauvain lentement, et comme quelqu'un qui ferait volontiers deux pas en
+avant et trois pas en arrière, se dirigea vers la brèche. A son approche,
+reconnaissant dans la pénombre le manteau et le capuchon galonné du
+commandant, la sentinelle présenta les armes. Gauvain pénétra dans la salle
+du rez-de-chaussée, transformée en corps de garde. Une lanterne était
+pendue à la voûte. Elle éclairait juste assez pour qu'on pût traverser la
+salle sans marcher sur les hommes du poste, gisant à terre sur de la
+paille, et la plupart endormis.
+
+Ils étaient couchés là; ils s'y étaient battus quelques heures auparavant;
+la mitraille, éparse sous eux en grains de fer et de plomb, et mal balayée,
+les gênait un peu pour dormir; mais ils étaient fatigués, et ils se
+reposaient. Cette salle avait été le lieu horrible; là on avait attaqué; là
+on avait rugi, hurlé, grincé, frappé, tué, expiré; beaucoup des leurs
+étaient tombés morts sur ce pavé où ils se couchaient assoupis; cette
+paille qui servait à leur sommeil buvait le sang de leurs camarades;
+maintenant c'était fini, le sang était étanché, les sabres étaient essuyés,
+les morts étaient morts; eux ils dormaient paisibles. Telle est la guerre.
+Et puis, demain, tout le monde aura le même sommeil.
+
+A l'entrée de Gauvain, quelques-uns de ces hommes assoupis se levèrent,
+entre autres l'officier qui commandait le poste. Gauvain lui désigna la
+porte du cachot:
+
+--Ouvrez-moi, dit-il.
+
+Les verrous furent tirés, la porte s'ouvrit.
+
+Gauvain entra dans le cachot.
+
+La porte se referma derrière lui.
+
+
+
+
+
+
+LIVRE SEPTIÈME
+
+FÉODALITÉ ET RÉVOLUTION
+
+
+
+
+I. L'ANCÊTRE
+
+Une lampe était posée sur la dalle de la crypte, à côté du soupirail carré
+de l'oubliette.
+
+On apercevait aussi sur la dalle la cruche pleine d'eau, le pain de
+munition et la botte de paille. La crypte étant taillée dans le roc, le
+prisonnier qui eût eu la fantaisie de mettre le feu à la paille eût perdu
+sa peine; aucun risque d'incendie pour la prison, certitude d'asphyxie pour
+le prisonnier.
+
+A l'instant où la porte tourna sur ses gonds, le marquis marchait dans son
+cachot; va-et-vient machinal propre à tous les fauves mis en cage.
+
+Au bruit que fit la porte en s'ouvrant puis en se refermant, il leva la
+tête, et la lampe qui était à terre entre Gauvain et le marquis éclaira ces
+deux hommes en plein visage.
+
+Ils se regardèrent, et ce regard était tel qu'il les fit tous deux
+immobiles.
+
+Le marquis éclata de rire et s'écria:
+
+--Bonjour, monsieur. Voilà pas mal d'années que je n'ai eu la bonne fortune
+de vous rencontrer. Vous me faites la grâce de venir me voir. Je vous
+remercie. Je ne demande pas mieux que de causer un peu. Je commençais à
+m'ennuyer. Vos amis perdent le temps, des constatations d'identité, des
+cours martiales, c'est long toutes ces manières-là. J'irais plus vite en
+besogne. Je suis ici chez moi. Donnez-vous la peine d'entrer. Eh bien,
+qu'est-ce que vous dites de tout ce qui se passe? C'est original, n'est-ce
+pas? Il y avait une fois un roi et une reine; le roi, c'était le roi; la
+reine, c'était la France. On a tranché la tête au roi et marié la reine à
+Robespierre; ce monsieur et cette dame ont eu une fille qu'on nomme la
+guillotine, et avec laquelle il paraît que je ferai connaissance demain
+matin. J'en serai charmé. Comme de vous voir. Venez-vous pour cela?
+Avez-vous monté en grade? Seriez-vous le bourreau? Si c'est une simple
+visite d'amitié, j'en suis touché. Monsieur le vicomte, vous ne savez
+peut-être plus ce que c'est qu'un gentilhomme. Eh bien, en voilà un; c'est
+moi. Regardez ça. C'est curieux; ça croit en Dieu, ça croit à la tradition,
+ça croit à la famille, ça croit à ses aïeux, ça croit à l'exemple de son
+père, à la fidélité, à la loyauté, au devoir envers son prince, au respect
+des vieilles lois, à la vertu, à la justice; et ça vous ferait fusiller
+avec plaisir. Ayez, je vous prie, la bonté de vous asseoir. Sur le pavé,
+c'est vrai; car il n'y a pas de fauteuil dans ce salon; mais qui vit dans
+la boue peut s'asseoir par terre. Je ne dis pas cela pour vous offenser,
+car ce que nous appelons la boue, vous l'appelez la nation. Vous n'exigez
+sans doute pas que je crie Liberté, Egalité, Fraternité? Ceci est une
+ancienne chambre de ma maison; jadis les seigneurs y mettaient les manants;
+maintenant les manants y mettent les seigneurs. Ces niaiseries-là se
+nomment une révolution. Il paraît qu'on me coupera le cou d'ici à
+trente-six heures. Je n'y vois pas d'inconvénient. Par exemple, si l'on
+était poli, on m'aurait envoyé ma tabatière, qui est là-haut dans la
+chambre des miroirs, où vous avez joué tout enfant et où je vous ai fait
+sauter sur mes genoux. Monsieur, je vais vous apprendre une chose, vous
+vous appelez Gauvain, et, chose bizarre, vous avez du sang noble dans les
+veines, pardieu, le même sang que le mien, et ce sang qui fait de moi un
+homme d'honneur fait de vous un gueusard. Telles sont les particularités.
+Vous me direz que ce n'est pas votre faute. Ni la mienne. Parbleu, on est
+un malfaiteur sans le savoir. Cela tient à l'air qu'on respire; dans des
+temps comme les nôtres, on n'est pas responsable de ce qu'on fait, la
+révolution est coquine pour tout le monde; et tous vos grands criminels
+sont de grands innocents. Quelles buses! A commencer par vous. Souffrez que
+je vous admire. Oui, j'admire un garçon tel que vous, qui, homme de
+qualité, bien situé dans l'état, ayant un grand sang à répandre pour les
+grandes causes, vicomte de cette Tour-Gauvain, prince de Bretagne, pouvant
+être duc par droit et pair de France par héritage, ce qui est à peu près
+tout ce que peut désirer ici-bas un homme de bon sens, s'amuse, étant ce
+qu'il est, à être ce que vous êtes, si bien qu'il fait à ses ennemis
+l'effet d'un scélérat et à ses amis l'effet d'un imbécile. A propos, faites
+mes compliments à monsieur l'abbé Cimourdain.
+
+Le marquis parlait à son aise, paisiblement, sans rien souligner, avec sa
+voix de bonne compagnie, avec son œil clair et tranquille, les deux mains
+dans ses goussets. Il s'interrompit, respira longuement, et reprit:
+
+--Je ne vous cache pas que j'ai fait ce que j'ai pu pour vous tuer. Tel que
+vous me voyez, j'ai trois fois, moi-même, en personne, pointé un canon sur
+vous. Procédé discourtois, je l'avoue; mais ce serait faire fond sur une
+mauvaise maxime que de s'imaginer qu'en guerre l'ennemi cherche à nous être
+agréable. Car nous sommes en guerre, monsieur mon neveu. Tout est à feu et
+à sang. C'est pourtant vrai qu'on a tué le roi. Joli siècle.
+
+Il s'arrêta encore, puis poursuivit:
+
+--Quand on pense que rien de tout cela ne serait arrivé si l'on avait pendu
+Voltaire et mis Rousseau aux galères! Ah! les gens d'esprit, quel fléau! Ah
+çà, qu'est-ce que vous lui reprochez à cette monarchie? c'est vrai, on
+envoyait l'abbé Pucelle à son abbaye de Corbigny, en lui laissant le choix
+de la voiture et tout le temps qu'il voudrait pour faire le chemin; et
+quant à votre monsieur Titon, qui avait été, s'il vous plaît, un fort
+débauché, et qui allait chez les filles avant d'aller aux miracles du
+diacre Pâris, on le transférait du château de Vincennes au château de Ham
+en Picardie, qui est, j'en conviens, un assez vilain endroit. Voilà les
+griefs; je m'en souviens; j'ai crié aussi dans mon temps; j'ai été aussi
+bête que vous.
+
+Le marquis tâta sa poche comme s'il y cherchait sa tabatière, et continua:
+
+--Mais pas aussi méchant. On parlait pour parler. Il y avait aussi la
+mutinerie des enquêtes et des requêtes; et puis ces messieurs les
+philosophes sont venus, on a brûlé les écrits au lieu de brûler les
+auteurs, les cabales de la cour s'en sont mêlées; il y a eu tous ces
+benêts, Turgot, Quesnay, Malesherbes, les physiocrates, et caetera, et le
+grabuge a commencé. Tout est venu des écrivailleurs et des rimailleurs.
+L'Encyclopédie! Diderot! d'Alembert! Ah! les méchants bélîtres! Un homme
+bien né comme ce roi de Prusse, avoir donné là-dedans! Moi, j'eusse
+supprimé tous les gratteurs de papier. Ah! nous étions des justiciers, nous
+autres. On peut voir ici, sur le mur, la marque des roues d'écartèlement.
+Nous ne plaisantions pas. Non, non, point d'écrivassiers! Tant qu'il y aura
+des Arouet, il y aura des Marat. Tant qu'il y aura des grimauds qui
+griffonnent, il y aura des gredins qui assassinent; tant qu'il y aura de
+l'encre, il y aura de la noirceur; tant que la patte de l'homme tiendra la
+plume de l'oie, les sottises frivoles engendreront les sottises atroces.
+Les livres font les crimes. Le mot chimère a deux sens, il signifie rêve,
+et il signifie monstre. Comme on se paye de billevesées! Qu'est-ce que vous
+nous chantez avec nos droits? Droits de l'homme! droits du peuple! Cela
+est-il assez creux, assez stupide, assez imaginaire, assez vide de sens!
+Moi, quand je dis: Havoise, soeur de Conan II, apporta le comté de Bretagne
+à Hoël, comte de Nantes et de Cornouailles, qui laissa le trône à Alain
+Fergant, oncle de Berthe, qui épousa Alain le Noir, seigneur de la
+Roche-sur-Yon, et en eut Conan le Petit, aïeul de Guy ou Gauvain de
+Thouars, notre ancêtre, je dis une chose claire, et voilà un droit. Mais
+vos drôles, vos marauds, vos croquants, qu'appellent-ils leurs droits? Le
+déicide et le régicide. Si ce n'est pas hideux! Ah! les maroufles! J'en
+suis fâché pour vous, monsieur; mais vous êtes de ce fier sang de Bretagne;
+vous et moi, nous avons Gauvain de Thouars pour grand-père; nous avons
+encore pour aïeul ce grand duc de Montbazon qui fut pair de France et
+honoré du collier des ordres, qui attaqua le faubourg de Tours et fut
+blessé au combat d'Arques, et qui mourut grand-veneur de France en sa
+maison de Couzières en Touraine, âgé de quatre-vingt-six ans. Je pourrais
+vous parler encore du duc de Laudunois, fils de la dame de la Garnache, de
+Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, et de Henri de Lenoncourt, et de
+Françoise de Laval-Boisdauphin. Mais à quoi bon? Monsieur a l'honneur
+d'être un idiot, et il tient à être l'égal de mon palefrenier. Sachez ceci,
+j'étais déjà un vieil homme que vous étiez encore un marmot. Je vous ai
+mouché, morveux, et je vous moucherai encore. En grandissant, vous avez
+trouvé moyen de vous rapetisser. Depuis que nous ne nous sommes vus, nous
+sommes allés chacun de notre côté, moi du côté de l'honnêteté, vous du côté
+opposé. Ah! je ne sais pas comment tout cela finira; mais messieurs vos
+amis sont de fiers misérables. Ah! oui, c'est beau, j'en tombe d'accord,
+les progrès sont superbes, on a supprimé dans l'armée la peine de la
+chopine d'eau infligée trois jours consécutifs au soldat ivrogne; on a le
+maximum, la Convention, l'évêque Gobel, monsieur Chaumette et monsieur
+Hébert, et l'on extermine en masse tout le passé, depuis la Bastille
+jusqu'à l'almanach. On remplace les saints par les légumes. Soit, messieurs
+les citoyens, soyez les maîtres, régnez, prenez vos aises, donnez-vous-en,
+ne vous gênez pas. Tout cela n'empêchera point que la religion ne soit la
+religion, que la royauté n'emplisse quinze cents ans de notre histoire, et
+que la vieille seigneurie française, même décapitée, ne soit plus haute que
+vous. Quant à vos chicanes sur le droit historique des races royales, nous
+en haussons les épaules. Chilpéric, au fond, n'était qu'un moine appelé
+Daniel; ce fut Rainfroy qui inventa Chilpéric pour ennuyer Charles Martel;
+nous savons ces choses-là aussi bien que vous. Ce n'est pas la question. La
+question est ceci: être un grand royaume; être la vieille France, être ce
+pays d'arrangement magnifique, où l'on considère premièrement la personne
+sacrée des monarques, seigneurs absolus de l'état, puis les princes, puis
+les officiers de la couronne, pour les armes sur terre et sur mer, pour
+l'artillerie, direction et surintendance des finances. Ensuite il y a la
+justice souveraine et subalterne, suivie du maniement des gabelles et
+recettes générales, et enfin la police du royaume dans ses trois ordres.
+Voilà qui était beau et noblement ordonné; vous l'avez détruit. Vous avez
+détruit les provinces, comme de lamentables ignorants que vous êtes, sans
+même vous douter de ce que c'était que les provinces. Le génie de la France
+est composé du génie même du continent, et chacune des provinces de France
+représentait une vertu de l'Europe; la franchise de l'Allemagne était en
+Picardie, la générosité de la Suède en Champagne, l'industrie de la
+Hollande en Bourgogne, l'activité de la Pologne en Languedoc, la gravité de
+l'Espagne en Gascogne, la sagesse de l'Italie en Provence, la subtilité de
+la Grèce en Normandie, la fidélité de la Suisse en Dauphiné. Vous ne saviez
+rien de tout cela; vous avez cassé, brisé, fracassé, démoli, et vous avez
+été tranquillement des bêtes brutes. Ah! vous ne voulez plus avoir de
+nobles! Eh bien, vous n'en aurez plus. Faites-en votre deuil. Vous n'aurez
+plus de paladins, vous n'aurez plus de héros. Bonsoir les grandeurs
+anciennes. Trouvez-moi un d'Assas à présent! Vous avez tous peur pour votre
+peau. Vous n'aurez plus les chevaliers de Fontenoy qui saluaient avant de
+tuer, vous n'aurez plus les combattants en bas de soie du siège de Lérida;
+vous n'aurez plus de ces fières journées militaires où les panaches
+passaient comme des météores; vous êtes un peuple fini; vous subirez ce
+viol, l'invasion; si Alaric II revient, il ne trouvera plus en face de lui
+Clovis; si Abdérame revient, il ne trouvera plus en face de lui Charles
+Martel; si les Saxons reviennent, ils ne trouveront plus devant eux Pépin;
+vous n'aurez plus Agnadel, Rocroy, Lens, Staffarde, Nerwinde, Steinkerque,
+la Marsaille, Raucoux, Lawfeld, Mahon; vous n'aurez plus Marignan avec
+François Ier; vous n'aurez plus Bouvines avec Philippe-Auguste faisant
+prisonnier, d'une main, Renaud, comte de Boulogne, et de l'autre, Ferrand,
+comte de Flandre. Vous aurez Azincourt, mais vous n'aurez plus pour s'y
+faire tuer, enveloppé de son drapeau, le sieur de Bacqueville, le grand
+porte-oriflamme! Allez! Allez! faites! Soyez les hommes nouveaux. Devenez
+petits!
+
+Le marquis fit un moment silence, et repartit:
+
+--Mais laissez-nous grands. Tuez les rois, tuez les nobles, tuez les
+prêtres, abattez, ruinez, massacrez, foulez tout aux pieds, mettez les
+maximes antiques sous le talon de vos bottes, piétinez le trône, trépignez
+l'autel, écrasez Dieu, dansez dessus! c'est votre affaire. Vous êtes des
+traîtres et des lâches, incapables de dévouement et de sacrifice. J'ai dit.
+Maintenant faites-moi guillotiner, monsieur le vicomte. J'ai l'honneur
+d'être votre très humble.
+
+Et il ajouta:
+
+--Ah! je vous dis vos vérités! Qu'est-ce que cela me fait? Je suis mort.
+
+--Vous êtes libre, dit Gauvain.
+
+Et Gauvain s'avança vers le marquis, défit son manteau de commandant, le
+lui jeta sur les épaules, et lui rabattit le capuchon sur les yeux. Tous
+deux étaient de même taille.
+
+--Eh bien, qu'est-ce que tu fais? dit le marquis.
+
+Gauvain éleva la voix et cria:
+
+--Lieutenant, ouvrez-moi.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+Gauvain cria:
+
+--Vous aurez soin de refermer la porte derrière moi.
+
+Et il poussa dehors le marquis stupéfait.
+
+La salle basse, transformée en corps de garde, avait, on s'en souvient,
+pour tout éclairage, une lanterne de corne qui faisait tout voir trouble,
+et donnait plus de nuit que de jour. Dans cette lueur confuse, ceux des
+soldats qui ne dormaient pas virent marcher au milieu d'eux, se dirigeant
+vers la sortie, un homme de haute stature ayant le manteau et le capuchon
+galonné de commandant en chef; ils firent le salut militaire, et l'homme
+passa.
+
+Le marquis, lentement, traversa le corps de garde, traversa la brèche, non
+sans s'y heurter la tête plus d'une fois, et sortit.
+
+La sentinelle, croyant voir Gauvain, lui présenta les armes.
+
+Quand il fut dehors, ayant sous ses pieds l'herbe des champs, à deux cents
+pas de la forêt, et devant lui l'espace, la nuit, la liberté, la vie, il
+s'arrêta et demeura un moment immobile comme un homme qui s'est laissé
+faire, qui a cédé à la surprise, et qui, ayant profité d'une porte ouverte,
+cherche s'il a bien ou mal agi, hésite avant d'aller plus loin, et donne
+audience à une dernière pensée. Après quelques secondes de rêverie
+attentive, il leva sa main droite, fit claquer son médius contre son pouce
+et dit: Ma foi!
+
+Et il s'en alla.
+
+
+
+
+II. LA COUR MARTIALE
+
+La porte du cachot s'était refermée. Gauvain était dedans.
+
+Tout alors dans les cours martiales était à peu près discrétionnaire.
+Dumas, à l'Assemblée législative, avait esquissé une ébauche de législation
+militaire, retravaillée plus tard par Talot au conseil des Cinq-Cents, mais
+le code définitif des conseils de guerre n'a été rédigé que sous l'empire.
+C'est de l'empire que date, par parenthèse, l'obligation imposée aux
+tribunaux militaires de ne recueillir les votes qu'en commençant par le
+grade inférieur. Sous la révolution cette loi n'existait pas.
+
+En 1793, le président d'un tribunal militaire était presque à lui seul tout
+le tribunal; il choisissait les membres, classait l'ordre des grades,
+réglait le mode du vote; il était le maître en même temps que le juge.
+
+Cimourdain avait désigné, pour prétoire de la cour martiale, cette salle
+même du rez-de-chaussée où avait été la retirade et où était maintenant le
+corps de garde. Il tenait à tout abréger, le chemin de la prison au
+tribunal et le trajet du tribunal à l'échafaud.
+
+A midi, conformément à ses ordres, la cour était en séance avec l'apparat
+que voici: trois chaises de paille, une table de sapin, deux chandelles
+allumées, un tabouret devant la table.
+
+Les chaises étaient pour les juges et le tabouret pour l'accusé. Aux deux
+bouts de la table il y avait deux autres tabourets, l'un pour le
+commissaire-auditeur qui était un fourrier, l'autre pour le greffier qui
+était un caporal.
+
+Il y avait sur la table un bâton de cire rouge, le sceau de la République
+en cuivre, deux écritoires, des dossiers de papier blanc, et deux affiches
+imprimées, étalées toutes grandes ouvertes, contenant l'une, la mise hors
+la loi, l'autre, le décret de la Convention.
+
+La chaise du milieu était adossée à un faisceau de drapeaux tricolores;
+dans ces temps de rude simplicité, un décor était vite posé, et il fallait
+peu de temps pour changer un corps de garde en cour de justice.
+
+La chaise du milieu, destinée au président, faisait face à la porte du
+cachot.
+
+Pour public, les soldats.
+
+Deux gendarmes gardaient la sellette.
+
+Cimourdain était assis sur la chaise du milieu, ayant à sa droite le
+capitaine Guéchamp, premier juge, et à sa gauche le sergent Radoub,
+deuxième juge.
+
+Il avait sur la tête son chapeau à panache tricolore, à son côté son sabre,
+dans sa ceinture ses deux pistolets. Sa balafre, qui était d'un rouge vif,
+ajoutait à son air farouche.
+
+Radoub avait fini par se faire panser. Il avait autour de la tête un
+mouchoir sur lequel s'élargissait lentement une plaque de sang.
+
+A midi, l'audience n'était pas encore ouverte, une estafette, dont on
+entendait dehors piaffer le cheval, était debout près de la table du
+tribunal. Cimourdain écrivait. Il écrivait ceci:
+
+«Citoyens membres du Comité de salut public.
+
+«Lantenac est pris. Il sera exécuté demain.»
+
+Il data et signa, plia et cacheta la dépêche, et la remit à l'estafette,
+qui partit.
+
+Cela fait, Cimourdain dit d'une voix haute:
+
+--Ouvrez le cachot.
+
+Les deux gendarmes tirèrent les verrous, ouvrirent le cachot, et y
+entrèrent.
+
+Cimourdain leva la tête, croisa les bras, regarda la porte, et cria:
+
+--Amenez le prisonnier.
+
+Un homme apparut entre les deux gendarmes, sous le cintre de la porte
+ouverte.
+
+C'était Gauvain.
+
+Cimourdain eut un tressaillement.
+
+--Gauvain! s'écria-t-il.
+
+Et il reprit:
+
+--Je demande le prisonnier.
+
+--C'est moi, dit Gauvain.
+
+--Toi?
+
+--Moi.
+
+--Et Lantenac?
+
+--Il est libre.
+
+--Libre!
+
+--Oui.
+
+--Evadé?
+
+--Evadé.
+
+Cimourdain balbutia avec un tremblement:
+
+--En effet, ce château est à lui, il en connaît toutes les issues,
+l'oubliette communique peut-être à quelque sortie, j'aurais dû y songer, il
+aura trouvé moyen de s'enfuir, il n'aura eu besoin pour cela de l'aide de
+personne.
+
+--Il a été aidé, dit Gauvain.
+
+--A s'évader?
+
+--A s'évader.
+
+--Qui l'a aidé?
+
+--Moi.
+
+--Toi!
+
+--Moi.
+
+--Tu rêves!
+
+--Je suis entré dans le cachot, j'étais seul avec le prisonnier, j'ai ôté
+mon manteau, je le lui ai mis sur le dos, je lui ai rabattu le capuchon sur
+le visage, il est sorti à ma place et je suis resté à la sienne. Me voici.
+
+--Tu n'as pas fait cela!
+
+--Je l'ai fait.
+
+--C'est impossible.
+
+--C'est réel.
+
+--Amenez-moi Lantenac!
+
+--Il n'est plus ici. Les soldats, lui voyant le manteau de commandant,
+l'ont pris pour moi et l'ont laissé passer. Il faisait encore nuit.
+
+--Tu es fou.
+
+--Je dis ce qui est.
+
+Il y eut un silence. Cimourdain bégaya:
+
+--Alors tu mérites...
+
+--La mort, dit Gauvain.
+
+Cimourdain était pâle comme une tête coupée. Il était immobile comme un
+homme sur qui vient de tomber la foudre. Il semblait ne plus respirer. Une
+grosse goutte de sueur perla sur son front.
+
+Il raffermit sa voix et dit:
+
+--Gendarmes, faites asseoir l'accusé.
+
+Gauvain se plaça sur le tabouret.
+
+Cimourdain reprit:
+
+--Gendarmes, tirez vos sabres.
+
+C'était la formule usitée quand l'accusé était sous le poids d'une sentence
+capitale.
+
+Les gendarmes tirèrent leurs sabres.
+
+La voix de Cimourdain avait repris son accent ordinaire.
+
+--Accusé, dit-il, levez-vous.
+
+Il ne tutoyait plus Gauvain.
+
+
+
+
+III. LES VOTES
+
+Gauvain se leva.
+
+--Comment vous nommez-vous? demanda Cimourdain.
+
+Gauvain répondit:
+
+--Gauvain.
+
+Cimourdain continua l'interrogatoire.
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Je suis commandant en chef de la colonne expéditionnaire des
+Côtes-du-Nord.
+
+--Etes-vous parent ou allié de l'homme évadé?
+
+--Je suis son petit-neveu.
+
+--Vous connaissez le décret de la Convention?
+
+--J'en vois l'affiche sur votre table.
+
+--Qu'avez-vous à dire sur ce décret?
+
+--Que je l'ai contresigné, que j'en ai ordonné l'exécution, et que c'est
+moi qui ai fait faire cette affiche au bas de laquelle est mon nom.
+
+--Faites choix d'un défenseur.
+
+--Je me défendrai moi-même.
+
+--Vous avez la parole.
+
+Cimourdain était redevenu impassible. Seulement son impassibilité
+ressemblait moins au calme d'un homme qu'à la tranquillité d'un rocher.
+
+Gauvain demeura un moment silencieux et comme recueilli.
+
+Cimourdain reprit:
+
+--Qu'avez-vous à dire pour votre défense?
+
+Gauvain leva lentement la tête, ne regarda personne, et répondit:
+
+--Ceci: une chose m'a empêché d'en voir une autre; une bonne action, vue de
+trop près, m'a caché cent actions criminelles; d'un côté un vieillard, de
+l'autre des enfants, tout cela s'est mis entre moi et le devoir. J'ai
+oublié les villages incendiés, les champs ravagés, les prisonniers
+massacrés, les blessés achevés, les femmes fusillées, j'ai oublié la France
+livrée à l'Angleterre; j'ai mis en liberté le meurtrier de la patrie. Je
+suis coupable. En parlant ainsi, je semble parler contre moi; c'est une
+erreur. Je parle pour moi. Quand le coupable reconnaît sa faute, il sauve
+la seule chose qui vaille la peine d'être sauvée, l'honneur.
+
+--Est-ce là, repartit Cimourdain, tout ce que vous avez à dire pour votre
+défense?
+
+--J'ajoute qu'étant le chef, je devais l'exemple, et qu'à votre tour, étant
+les juges, vous le devez.
+
+--Quel exemple demandez-vous?
+
+--Ma mort.
+
+--Vous la trouvez juste?
+
+--Et nécessaire.
+
+--Asseyez-vous.
+
+
+Le fourrier, commissaire-auditeur, se leva et donna lecture, premièrement,
+de l'arrêté qui mettait hors la loi le ci-devant marquis de Lantenac;
+deuxièmement, du décret de la Convention édictant la peine capitale contre
+quiconque favoriserait l'évasion d'un rebelle prisonnier. Il termina par
+les quelques lignes imprimées au bas du décret, intimant défense «de porter
+aide et secours» au rebelle susnommé «sous peine de mort», et signées: _le
+commandant en chef de la colonne expéditionnaire_, GAUVAIN.
+
+Ces lectures faites, le commissaire-auditeur se rassit.
+
+Cimourdain croisa les bras et dit:
+
+--Accusé, soyez attentif. Public, écoutez, regardez, et taisez-vous. Vous
+avez devant vous la loi. Il va être procédé au vote. La sentence sera
+rendue à la majorité simple. Chaque juge opinera à son tour, à haute voix,
+en présence de l'accusé, la justice n'ayant rien à cacher.
+
+Cimourdain continua:
+
+--La parole est au premier juge. Parlez, capitaine Guéchamp.
+
+Le capitaine Guéchamp ne semblait voir ni Cimourdain, ni Gauvain. Ses
+paupières abaissées cachaient ses yeux immobiles fixés sur l'affiche du
+décret et la considérant comme on considérerait un gouffre.
+
+Il dit:
+
+--La loi est formelle. Un juge est plus et moins qu'un homme; il est moins
+qu'un homme, car il n'a pas de cœur; il est plus qu'un homme, car il a le
+glaive. L'an 414 de Rome, Manlius fit mourir son fils pour le crime d'avoir
+vaincu sans son ordre. La discipline violée voulait une expiation. Ici,
+c'est la loi qui a été violée; et la loi est plus haute encore que la
+discipline. Par suite d'un accès de pitié, la patrie est remise en danger.
+La pitié peut avoir les proportions d'un crime. Le commandant Gauvain a
+fait évader le rebelle Lantenac. Gauvain est coupable. Je vote la mort.
+
+--Ecrivez, greffier, dit Cimourdain.
+
+Le greffier écrivit: «Capitaine Guéchamp: la mort.»
+
+Gauvain éleva la voix.
+
+--Guéchamp, dit-il, vous avez bien voté, et je vous remercie.
+
+Cimourdain reprit:
+
+--La parole est au deuxième juge. Parlez, sergent Radoub.
+
+Radoub se leva, se tourna vers Gauvain et fit à l'accusé le salut
+militaire. Puis il s'écria:
+
+--Si c'est ça, alors, guillotinez-moi, car j'en donne ici ma nom de Dieu de
+parole d'honneur la plus sacrée, je voudrais avoir fait, d'abord ce qu'a
+fait le vieux, et ensuite ce qu'a fait mon commandant. Quand j'ai vu cet
+individu de quatre-vingts ans se jeter dans le feu pour en tirer les trois
+mioches, j'ai dit: Bonhomme, tu es un brave homme! Et quand j'apprends que
+c'est mon commandant qui a sauvé ce vieux de votre bête de guillotine,
+mille noms de noms, je dis: Mon commandant, vous devriez être mon général,
+et vous êtes un vrai homme, et moi, tonnerre! je vous donnerais la croix de
+Saint-Louis, s'il y avait encore des croix, s'il y avait encore des saints,
+et s'il y avait encore des louis! Ah çà! est-ce qu'on va être des
+imbéciles, à présent? Si c'est pour des choses comme ça qu'on a gagné la
+bataille de Jemmapes, la bataille de Valmy, la bataille de Fleurus et la
+bataille de Wattignies, alors il faut le dire. Comment! voilà le commandant
+Gauvain qui depuis quatre mois mène toutes ces bourriques de royalistes
+tambour battant, et qui sauve la république à coups de sabre, et qui a fait
+la chose de Dol où il fallait joliment de l'esprit, et, quand vous avez cet
+homme-là, vous tâchez de ne plus l'avoir! et, au lieu d'en faire votre
+général, vous voulez lui couper le cou! je dis que c'est à se jeter la tête
+la première par-dessus le parapet du Pont-Neuf, et que vous-même, citoyen
+Gauvain, mon commandant, si, au lieu d'être mon général, vous étiez mon
+caporal, je vous dirais que vous avez dit de fichues bêtises tout à
+l'heure. Le vieux a bien fait de sauver les enfants, vous avez bien fait de
+sauver le vieux, et si l'on guillotine les gens parce qu'ils ont fait de
+bonnes actions, alors va-t'en à tous les diables, je ne sais plus du tout
+de quoi il est question. Il n'y a plus de raison pour qu'on s'arrête. C'est
+pas vrai, n'est-ce pas, tout ça? Je me pince pour savoir si je suis
+éveillé. Je ne comprends pas. Il fallait donc que le vieux laisse brûler
+les mômes tout vifs, il fallait donc que mon commandant laisse couper le
+cou au vieux. Tenez, oui, guillotinez-moi. J'aime autant ça. Une
+supposition, les mioches seraient morts, le bataillon du Bonnet-Rouge était
+déshonoré. Est-ce que c'est ça qu'on voulait? Alors mangeons-nous les
+uns les autres. Je me connais en politique aussi bien que vous qui êtes là,
+j'étais du club de la section des Piques. Sapristi! nous nous abrutissons à
+la fin! Je résume ma façon de voir. Je n'aime pas les choses qui ont
+l'inconvénient de faire qu'on ne sait plus du tout où on en est. Pourquoi
+diable nous faisons-nous tuer? Pour qu'on nous tue notre chef! Pas de ça,
+Lisette. Je veux mon chef! Il me faut mon chef! Je l'aime encore mieux
+aujourd'hui qu'hier. L'envoyer à la guillotine, mais vous me faites rire!
+Tout ça, nous n'en voulons pas. J'ai écouté. On dira tout ce qu'on voudra.
+D'abord, pas possible.
+
+Et Radoub se rassit. Sa blessure s'était rouverte. Un filet de sang qui
+sortait du bandeau coulait le long de son cou, de l'endroit où avait été
+son oreille.
+
+Cimourdain se tourna vers Radoub.
+
+--Vous votez pour que l'accusé soit absous?
+
+--Je vote, dit Radoub, pour qu'on le fasse général.
+
+--Je vous demande si vous votez pour qu'il soit acquitté.
+
+--Je vote pour qu'on le fasse le premier de la république.
+
+--Sergent Radoub, votez-vous pour que le commandant Gauvain soit acquitté,
+oui ou non?
+
+--Je vote pour qu'on me coupe la tête à sa place.
+
+--Acquittement, dit Cimourdain. Ecrivez, greffier.
+
+Le greffier écrivit: «Sergent Radoub: acquittement.»
+
+Puis le greffier dit:
+
+--Une voix pour la mort. Une voix pour l'acquittement. Partage.
+
+C'était à Cimourdain de voter.
+
+Il se leva. Il ôta son chapeau et le posa sur la table.
+
+Il n'était plus pâle ni livide. Sa face était couleur de terre.
+
+Tous ceux qui étaient là eussent été couchés dans des suaires que le
+silence n'eût pas été plus profond.
+
+Cimourdain dit d'une voix grave, lente et ferme:
+
+--Accusé Gauvain, la cause est entendue. Au nom de la république, la cour
+martiale, à la majorité de deux voix contre une....
+
+Il s'interrompit, il eut comme un temps d'arrêt; hésitait-il devant la
+mort? hésitait-il devant la vie? toutes les poitrines étaient haletantes.
+Cimourdain continua:
+
+--... Vous condamne à la peine de mort.
+
+Son visage exprimait la torture du triomphe sinistre. Quand Jacob dans les
+ténèbres se fit bénir par l'ange qu'il avait terrassé, il devait avoir ce
+sourire effrayant.
+
+Ce ne fut qu'une lueur, et cela passa. Cimourdain redevint de marbre, se
+rassit, remit son chapeau sur sa tête, et ajouta:
+
+--Gauvain, vous serez exécuté demain, au lever du soleil.
+
+Gauvain se leva, salua et dit:
+
+--Je remercie la cour.
+
+--Emmenez le condamné, dit Cimourdain.
+
+Cimourdain fit un signe, la porte du cachot se rouvrit, Gauvain y entra, le
+cachot se referma. Les deux gendarmes restèrent en faction des deux côtés
+de la porte, le sabre nu.
+
+On emporta Radoub, qui venait de tomber sans connaissance.
+
+
+
+
+IV. APRÈS CIMOURDAIN JUGE, CIMOURDAIN MAITRE
+
+Un camp, c'est un guêpier. En temps de révolution surtout. L'aiguillon
+civique, qui est dans le soldat, sort volontiers et vite, et ne se gêne pas
+pour piquer le chef après avoir chassé l'ennemi. La vaillante troupe qui
+avait pris la Tourgue eut des bourdonnements variés, d'abord contre le
+commandant Gauvain quand on apprit l'évasion de Lantenac. Lorsqu'on vit
+Gauvain sortir du cachot où l'on croyait tenir Lantenac, ce fut comme une
+commotion électrique, et en moins d'une minute tout le corps fut informé.
+Un murmure éclata dans la petite armée, ce premier murmure fut:--Ils
+sont en train de juger Gauvain. Mais c'est pour la frime. Fiez-vous donc
+aux ci-devant et aux calotins! Nous venons de voir un vicomte qui sauve un
+marquis, et nous allons voir un prêtre qui absout un noble!--Quand on sut
+la condamnation de Gauvain, il y eut un deuxième murmure:--Voilà qui est
+fort! notre chef, notre brave chef, notre jeune commandant, un héros! C'est
+un vicomte, eh bien, il n'en a que plus de mérite à être républicain!
+Comment! lui, le libérateur de Pontorson, de Villedieu, de Pont-au-Beau!
+le vainqueur de Dol et de la Tourgue! celui par qui nous sommes
+invincibles! celui qui est l'épée de la république dans la Vendée! l'homme
+qui depuis cinq mois tient tête aux chouans et répare toutes les sottises
+de Léchelle et des autres! ce Cimourdain ose le condamner à mort! pourquoi?
+parce qu'il a sauvé un vieillard qui avait sauvé trois enfants! un prêtre
+tuer un soldat!--
+
+Ainsi grondait le camp victorieux et mécontent. Une sombre colère entourait
+Cimourdain. Quatre mille hommes contre un seul, il semble que ce soit une
+force; ce n'en est pas une. Ces quatre mille hommes étaient une foule, et
+Cimourdain était une volonté. On savait que Cimourdain fronçait aisément le
+sourcil, et il n'en fallait pas davantage pour tenir l'armée en respect.
+Dans ces temps sévères, il suffisait que l'ombre du Comité de salut public
+fût derrière un homme pour faire cet homme redoutable et pour faire aboutir
+l'imprécation au chuchotement et le chuchotement au silence. Avant comme
+après les murmures, Cimourdain restait l'arbitre du sort de Gauvain comme
+du sort de tous. On savait qu'il n'y avait rien à lui demander et qu'il
+n'obéirait qu'à sa conscience, voix surhumaine entendue de lui seul. Tout
+dépendait de lui. Ce qu'il avait fait comme juge martial, seul, il pouvait
+le défaire comme délégué civil. Seul il pouvait faire grâce. Il avait
+pleins pouvoirs; d'un signe il pouvait mettre Gauvain en liberté; il était
+le maître de la vie et de la mort; il commandait à la guillotine. En ce
+moment tragique, il était l'homme suprême.
+
+On ne pouvait qu'attendre.
+
+La nuit vint.
+
+
+
+
+V. LE CACHOT
+
+La salle de justice était redevenue corps de garde; le poste était doublé
+comme la veille; deux factionnaires gardaient la porte du cachot fermée.
+
+Vers minuit, un homme, qui tenait une lanterne à la main, traversa le corps
+de garde, se fit reconnaître et se fit ouvrir le cachot.
+
+C'était Cimourdain.
+
+Il entra et la porte resta entr'ouverte derrière lui.
+
+Le cachot était ténébreux et silencieux. Cimourdain fit un pas dans cette
+obscurité, posa la lanterne à terre, et s'arrêta. On entendait dans l'ombre
+la respiration égale d'un homme endormi. Cimourdain écouta, pensif, ce
+bruit paisible.
+
+Gauvain était au fond du cachot, sur la botte de paille. C'était son
+souffle qu'on entendait. Il dormait profondément.
+
+Cimourdain s'avança avec le moins de bruit possible, vint tout près et se
+mit à regarder Gauvain; une mère regardant son nourrisson dormir n'aurait
+pas un plus tendre et plus inexprimable regard. Ce regard était plus fort
+peut-être que Cimourdain; Cimourdain appuya, comme font quelquefois les
+enfants, ses deux poings sur ses yeux, et demeura un moment immobile. Puis
+il s'agenouilla, souleva doucement la main de Gauvain et posa ses lèvres
+dessus.
+
+Gauvain fit un mouvement. Il ouvrit les yeux, avec le vague étonnement du
+réveil en sursaut. La lanterne éclairait faiblement la cave. Il reconnut
+Cimourdain.
+
+--Tiens, dit-il, c'est vous, mon maître.
+
+Et il ajouta:
+
+--Je rêvais que la mort me baisait la main.
+
+Cimourdain eut cette secousse que nous donne parfois la brusque invasion
+d'un flot de pensées; quelquefois ce flot est si haut et si orageux qu'il
+semble qu'il va éteindre l'âme. Rien ne sortit du profond coeur de
+Cimourdain. Il ne put dire que:--Gauvain!
+
+Et tous deux se regardèrent; Cimourdain avec des yeux pleins de ces flammes
+qui brûlent les larmes, Gauvain avec son plus doux sourire.
+
+Gauvain se souleva sur son coude et dit:
+
+--Cette balafre que je vois sur votre visage, c'est le coup de sabre que
+vous avez reçu pour moi. Hier encore vous étiez dans cette mêlée à côté de
+moi et à cause de moi. Si la providence ne vous avait pas mis près de mon
+berceau, où serais-je aujourd'hui? dans les ténèbres. Si j'ai la notion du
+devoir, c'est de vous qu'elle me vient. J'étais né noué. Les préjugés sont
+des ligatures, vous m'avez ôté ces bandelettes, vous avez remis ma
+croissance en liberté, et de ce qui n'était déjà plus qu'une momie, vous
+avez refait un enfant. Dans l'avorton probable vous avez mis une
+conscience. Sans vous, j'aurais grandi petit. J'existe par vous. Je n'étais
+qu'un seigneur, vous avez fait de moi un citoyen; je n'étais qu'un citoyen,
+vous avez fait de moi un esprit; vous m'avez fait propre, comme homme, à la
+vie terrestre, et, comme âme, à la vie céleste. Vous m'avez donné, pour
+aller dans la réalité humaine, la clef de vérité, et, pour aller au delà,
+la clef de lumière. O mon maître, je vous remercie. C'est vous qui m'avez
+créé.
+
+Cimourdain s'assit sur la paille à côté de Gauvain et lui dit:
+
+--Je viens souper avec toi.
+
+Gauvain rompit le pain noir, et le lui présenta. Cimourdain en prit un
+morceau; puis Gauvain lui tendit la cruche d'eau.
+
+--Bois le premier, dit Cimourdain.
+
+Gauvain but et passa la cruche à Cimourdain qui but après lui. Gauvain
+n'avait bu qu'une gorgée; Cimourdain but à longs traits.
+
+Dans ce souper, Gauvain mangeait et Cimourdain buvait. Signe du calme de
+l'un et de la fièvre de l'autre. On ne sait quelle sérénité terrible était
+dans ce cachot. Ces deux hommes causaient.
+
+Gauvain disait:
+
+--Les grandes choses s'ébauchent. Ce que la révolution fait en ce moment
+est mystérieux. Derrière l'oeuvre visible il y a l'oeuvre invisible. L'une
+cache l'autre. L'oeuvre visible est farouche, l'oeuvre invisible est
+sublime. En cet instant je distingue tout très nettement. C'est étrange et
+beau. Il a bien fallu se servir des matériaux du passé. De là cet
+extraordinaire 93. Sous un échafaudage de barbarie se construit un temple
+de civilisation.
+
+--Oui, répondit Cimourdain. De ce provisoire sortira le définitif. Le
+définitif, c'est-à-dire le droit et le devoir parallèles, l'impôt
+proportionnel et progressif, le service militaire obligatoire, le
+nivellement, aucune déviation, et, au-dessus de tous et de tout, cette
+ligne droite, la loi. La république de l'absolu.
+
+--Je préfère, dit Gauvain, la république de l'idéal.
+
+Il s'interrompit, puis continua:
+
+--O mon maître, dans tout ce que vous venez de dire, où placez-vous le
+dévouement, le sacrifice, l'abnégation, l'entrelacement magnanime des
+bienveillances, l'amour? Mettre tout en équilibre, c'est bien; mettre tout
+en harmonie, c'est mieux. Au-dessus de la balance il y a la lyre. Votre
+république dose, mesure et règle l'homme; la mienne l'emporte en plein
+azur; c'est la différence qu'il y a entre un théorème et un aigle.
+
+--Tu te perds dans le nuage.
+
+--Et vous dans le calcul.
+
+--Il y a du rêve dans l'harmonie.
+
+--Il y en a aussi dans l'algèbre.
+
+--Je voudrais l'homme fait par Euclide.
+
+--Et moi, dit Gauvain, je l'aimerais mieux fait par Homère.
+
+Le sourire sévère de Cimourdain s'arrêta sur Gauvain comme pour tenir cette
+âme en arrêt.
+
+--Poésie. Défie-toi des poètes.
+
+--Oui, je connais ce mot. Défie-toi des souffles, défie-toi des rayons,
+défie-toi des parfums, défie-toi des fleurs, défie-toi des constellations.
+
+--Rien de tout cela ne donne à manger.
+
+--Qu'en savez-vous? l'idée aussi est nourriture. Penser, c'est manger.
+
+--Pas d'abstraction. La république c'est deux et deux font quatre. Quand
+j'ai donné à chacun ce qui lui revient....
+
+--Il vous reste à donner à chacun ce qui ne lui revient pas.
+
+--Qu'entends-tu par là?
+
+--J'entends l'immense concession réciproque que chacun doit à tous et que
+tous doivent à chacun, et qui est toute la vie sociale.
+
+--Hors du droit strict, il n'y a rien.
+
+--Il y a tout.
+
+--Je ne vois que la justice.
+
+--Moi, je regarde plus haut.
+
+--Qu'y a-t-il donc au-dessus de la justice?
+
+--L'équité.
+
+Par moments ils s'arrêtaient comme si des lueurs passaient.
+
+Cimourdain reprit:
+
+--Précise, je t'en défie.
+
+--Soit. Vous voulez le service militaire obligatoire. Contre qui? contre
+d'autres hommes. Moi, je ne veux pas de service militaire. Je veux la paix.
+Vous voulez les misérables secourus, moi je veux la misère supprimée. Vous
+voulez l'impôt proportionnel. Je ne veux point d'impôt du tout. Je veux la
+dépense commune réduite à sa plus simple expression et payée par la
+plus-value sociale.
+
+--Qu'entends-tu par là?
+
+--Ceci: d'abord supprimez les parasitismes; le parasitisme du prêtre, le
+parasitisme du juge, le parasitisme du soldat. Ensuite, tirez parti de vos
+richesses; vous jetez l'engrais à l'égout, jetez-le au sillon. Les trois
+quarts du sol sont en friche, défrichez la France, supprimez les vaines
+pâtures; partagez les terres communales. Que tout homme ait une terre, et
+que toute terre ait un homme. Vous centuplerez le produit social. La
+France, à cette heure, ne donne à ses paysans que quatre jours de viande
+par an; bien cultivée, elle nourrirait trois cent millions d'hommes, toute
+l'Europe. Utilisez la nature, cette immense auxiliaire dédaignée. Faites
+travailler pour vous tous les souffles de vent, toutes les chutes d'eau,
+tous les effluves magnétiques. Le globe a un réseau veineux souterrain; il
+y a dans ce réseau une circulation prodigieuse d'eau, d'huile, de feu;
+piquez la veine du globe, et faites jaillir cette eau pour vos fontaines,
+cette huile pour vos lampes, ce feu pour vos foyers. Réfléchissez au
+mouvement des vagues, au flux et reflux, au va-et-vient des marées.
+Qu'est-ce que l'océan? une énorme force perdue. Comme la terre est bête! ne
+pas employer l'océan!
+
+--Te voilà en plein songe.
+
+--C'est-à-dire en pleine réalité.
+
+Gauvain reprit:
+
+--Et la femme? qu'en faites-vous?
+
+Cimourdain répondit:
+
+--Ce qu'elle est. La servante de l'homme.
+
+--Oui. A une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que l'homme sera le serviteur de la femme.
+
+--Y penses-tu? s'écria Cimourdain, l'homme serviteur! jamais. L'homme est
+maître. Je n'admets qu'une royauté, celle du foyer. L'homme chez lui est
+roi.
+
+--Oui. A une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que la femme y sera reine.
+
+--C'est-à-dire que tu veux pour l'homme et pour la femme....
+
+--L'égalité.
+
+--L'égalité! y songes-tu? les deux êtres sont divers.
+
+--J'ai dit l'égalité. Je n'ai pas dit l'identité.
+
+Il y eut encore une pause, comme une sorte de trêve entre ces deux esprits
+échangeant des éclairs. Cimourdain la rompit.
+
+--Et l'enfant! à qui le donnes-tu?
+
+--D'abord au père qui l'engendre, puis à la mère qui l'enfante, puis au
+maître qui l'élève, puis à la cité qui le virilise, puis à la patrie qui
+est la mère suprême, puis à l'humanité qui est la grande aïeule.
+
+--Tu ne parles pas de Dieu.
+
+--Chacun de ces degrés, père, mère, maître, cité, patrie, humanité, est un
+des échelons de l'échelle qui monte à Dieu.
+
+Cimourdain se taisait, Gauvain poursuivit:
+
+--Quand on est au haut de l'échelle, on est arrivé à Dieu. Dieu s'ouvre; on
+n'a plus qu'à entrer.
+
+Cimourdain fit le geste d'un homme qui en rappelle un autre.
+
+--Gauvain, reviens sur la terre. Nous voulons réaliser le possible.
+
+--Commencez par ne pas le rendre impossible.
+
+--Le possible se réalise toujours.
+
+--Pas toujours. Si l'on rudoie l'utopie, on la tue. Rien n'est plus sans
+défense que l'oeuf.
+
+--Il faut pourtant saisir l'utopie, lui imposer le joug du réel, et
+l'encadrer dans le fait. L'idée abstraite doit se transformer en idée
+concrète; ce qu'elle perd en beauté, elle le regagne en utilité; elle est
+moindre, mais meilleure. Il faut que le droit entre dans la loi; et, quand
+le droit s'est fait loi, il est absolu. C'est là ce que j'appelle le
+possible.
+
+--Le possible est plus que cela.
+
+--Ah! te revoilà dans le rêve.
+
+--Le possible est un oiseau mystérieux toujours planant au-dessus de
+l'homme.
+
+--Il faut le prendre.
+
+--Vivant.
+
+Gauvain continua:
+
+--Ma pensée est: Toujours en avant. Si Dieu avait voulu que l'homme
+reculât, il lui aurait mis un oeil derrière la tête. Regardons toujours du
+côté de l'aurore, de l'éclosion, de la naissance. Ce qui tombe encourage ce
+qui monte. Le craquement du vieil arbre est un appel à l'arbre nouveau.
+Chaque siècle fera son oeuvre, aujourd'hui civique, demain humaine.
+Aujourd'hui la question du droit, demain la question du salaire. Salaire et
+droit, au fond c'est le même mot. L'homme ne vit pas pour n'être point
+payé; Dieu en donnant la vie contracte une dette; le droit, c'est le
+salaire inné; le salaire, c'est le droit acquis.
+
+Gauvain parlait avec le recueillement d'un prophète. Cimourdain écoutait.
+Les rôles étaient intervertis, et maintenant il semblait que c'était
+l'élève qui était le maître.
+
+Cimourdain murmura:
+
+--Tu vas vite.
+
+--C'est que je suis peut-être un peu pressé, dit Gauvain en souriant.
+
+Et il reprit:
+
+--O mon maître, voici la différence entre nos deux utopies. Vous voulez la
+caserne obligatoire, moi, je veux l'école. Vous rêvez l'homme soldat, je
+rêve l'homme citoyen. Vous le voulez terrible, je le veux pensif. Vous
+fondez une république de glaives, je fonde....
+
+Il s'interrompit:
+
+--Je fonderais une république d'esprits.
+
+Cimourdain regarda le pavé du cachot, et dit:
+
+--Et en attendant que veux-tu?
+
+--Ce qui est.
+
+--Tu absous donc le moment présent?
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que c'est une tempête. Une tempête sait toujours ce qu'elle fait.
+Pour un chêne foudroyé, que de forêts assainies! La civilisation avait une
+peste, ce grand vent l'en délivre. Il ne choisit pas assez peut-être.
+Peut-il faire autrement? Il est chargé d'un si rude balayage! Devant
+l'horreur du miasme, je comprends la fureur du souffle.
+
+Gauvain continua:
+
+--D'ailleurs, que m'importe la tempête, si j'ai la boussole, et que me font
+les événements, si j'ai ma conscience!
+
+Et il ajouta de cette voix basse qui est aussi la voix solennelle:
+
+--Il y a quelqu'un qu'il faut toujours laisser faire.
+
+--Qui? demanda Cimourdain.
+
+Gauvain leva le doigt au-dessus de sa tête. Cimourdain suivit du regard la
+direction de ce doigt levé, et, à travers la voûte du cachot, il lui sembla
+voir le ciel étoilé.
+
+Ils se turent encore.
+
+Cimourdain reprit:
+
+--Société plus grande que nature. Je te le dis, ce n'est plus le possible,
+c'est le rêve.
+
+--C'est le but. Autrement, à quoi bon la société? Restez dans la nature.
+Soyez les sauvages. Otaïti est un paradis. Seulement, dans ce paradis on ne
+pense pas. Mieux vaudrait encore un enfer intelligent qu'un paradis bête.
+Mais non, point d'enfer. Soyons la société humaine. Plus grande que nature.
+Oui. Si vous n'ajoutez rien à la nature, pourquoi sortir de la nature?
+Alors, contentez-vous du travail comme la fourmi, et du miel comme
+l'abeille. Restez la bête ouvrière au lieu d'être l'intelligence reine. Si
+vous ajoutez quelque chose à la nature, vous serez nécessairement plus
+grand qu'elle; ajouter, c'est augmenter; augmenter, c'est grandir. La
+société, c'est la nature sublimée. Je veux tout ce qui manque aux ruches,
+tout ce qui manque aux fourmilières, les monuments, les arts, la poésie,
+les héros, les génies. Porter des fardeaux éternels, ce n'est pas la loi de
+l'homme. Non, non, non, plus de parias, plus d'esclaves, plus de forçats,
+plus de damnés! Je veux que chacun des attributs de l'homme soit un symbole
+de civilisation et un patron de progrès; je veux la liberté devant
+l'esprit, l'égalité devant le coeur, la fraternité devant l'âme. Non! plus
+de joug! l'homme est fait, non pour traîner des chaînes, mais pour ouvrir
+des ailes. Plus d'homme reptile. Je veux la transfiguration de la larve en
+lépidoptère; je veux que le ver de terre se change en une fleur vivante, et
+s'envole. Je veux....
+
+Il s'arrêta. Son oeil devint éclatant.
+
+Ses lèvres remuaient. Il cessa de parler.
+
+La porte était restée ouverte. Quelque chose des rumeurs du dehors
+pénétrait dans le cachot. On entendait de vagues clairons, c'était
+probablement la diane; puis des crosses de fusil sonnant à terre, c'étaient
+les sentinelles qu'on relevait; puis, assez près de la tour, autant qu'on
+en pouvait juger dans l'obscurité, un mouvement pareil à un remuement de
+planches et de madriers, avec des bruits sourds et intermittents qui
+ressemblaient à des coups de marteau.
+
+Cimourdain, pâle, écoutait. Gauvain n'entendait pas.
+
+Sa rêverie était de plus en plus profonde. Il semblait qu'il ne respirât
+plus, tant il était attentif à ce qu'il voyait sous la voûte visionnaire de
+son cerveau. Il avait de doux tressaillements. La clarté d'aurore qu'il
+avait dans la prunelle grandissait.
+
+Un certain temps se passa ainsi. Cimourdain lui demanda:
+
+--A quoi penses-tu?
+
+--A l'avenir, dit Gauvain.
+
+Et il retomba dans sa méditation. Cimourdain se leva du lit de paille où
+ils étaient assis tous les deux. Gauvain ne s'en aperçut pas. Cimourdain,
+couvant du regard le jeune homme pensif, recula lentement jusqu'à la porte,
+et sortit Le cachot se referma.
+
+
+
+
+VI. CEPENDANT LE SOLEIL SE LÈVE
+
+Le jour ne tarda pas à poindre à l'horizon.
+
+En même temps que le jour, une chose étrange, immobile, surprenante, et que
+les oiseaux du ciel ne connaissaient pas, apparut sur le plateau de la
+Tourgue au-dessus de la forêt de Fougères.
+
+Cela avait été mis là dans la nuit. C'était dressé, plutôt que bâti. De
+loin sur l'horizon c'était une silhouette faite de lignes droites et dures
+ayant l'aspect d'une lettre hébraïque ou d'un de ces hiéroglyphes d'Egypte
+qui faisaient partie de l'alphabet de l'antique énigme.
+
+Au premier abord, l'idée que cette chose éveillait était l'idée de
+l'inutile. Elle était là parmi les bruyères en fleur. On se demandait à
+quoi cela pouvait servir. Puis on sentait venir un frisson. C'était une
+sorte de tréteau ayant pour pieds quatre poteaux. A un bout du tréteau,
+deux hautes solives, debout et droites, reliées à leur sommet par une
+traverse, élevaient et tenaient suspendu un triangle qui semblait noir
+sur l'azur du matin. A l'autre bout du tréteau, il y avait une échelle.
+Entre les deux solives, en bas, au-dessous du triangle, on distinguait une
+sorte de panneau composé de deux sections mobiles qui, en s'ajustant l'une
+à l'autre, offraient au regard un trou rond à peu près de la dimension du
+cou d'un homme. La section supérieure du panneau glissait dans une rainure,
+de façon à pouvoir se hausser ou s'abaisser. Pour l'instant, les deux
+croissants qui en se rejoignant formaient le collier étaient écartés. On
+apercevait au pied des deux piliers portant le triangle une planche pouvant
+tourner sur charnière et ayant l'aspect d'une bascule. A côté de cette
+planche il y avait un panier long, et entre les deux piliers, en avant, et
+à l'extrémité du tréteau, un panier carré. C'était peint en rouge. Tout
+était en bois, excepté le triangle qui était en fer. On sentait que cela
+avait été construit par des hommes, tant c'était laid, mesquin et petit; et
+cela aurait mérité d'être apporté là par des génies, tant c'était
+formidable.
+
+Cette bâtisse difforme, c'était la guillotine.
+
+En face, à quelques pas, dans le ravin, il y avait un autre monstre, la
+Tourgue. Un monstre de pierre faisant pendant au monstre de bois. Et,
+disons-le, quand l'homme a touché au bois et à la pierre, le bois et la
+pierre ne sont plus ni bois ni pierre, et prennent quelque chose de
+l'homme. Un édifice est un dogme, une machine est une idée.
+
+La Tourgue était cette résultante fatale du passé qui s'appelait la
+Bastille à Paris, la Tour de Londres en Angleterre, le Spielberg en
+Allemagne, l'Escurial en Espagne, le Kremlin à Moscou, le château
+Saint-Ange à Rome.
+
+Dans la Tourgue étaient condensés quinze cents ans, le moyen âge, le
+vasselage, la glèbe, la féodalité; dans la guillotine une année, 93; et ces
+douze mois faisaient contre-poids à ces quinze siècles.
+
+La Tourgue, c'était la monarchie; la guillotine, c'était la révolution.
+
+Confrontation tragique.
+
+D'un côté, la dette; de l'autre, l'échéance. D'un côté, l'inextricable
+complication gothique, le serf, le seigneur, l'esclave, le maître, la
+roture, la noblesse, le code multiple ramifié en coutumes, le juge et le
+prêtre coalisés, les ligatures innombrables, le fisc, les gabelles, la
+mainmorte, les capitations, les exceptions, les prérogatives, les préjugés,
+les fanatismes, le privilège royal de banqueroute, le sceptre, le trône, le
+bon plaisir, le droit divin; de l'autre, cette chose simple, un couperet.
+
+D'un côté, le noeud; de l'autre, la hache.
+
+La Tourgue avait été longtemps seule dans ce désert. Elle était là avec ses
+mâchicoulis d'où avaient ruisselé l'huile bouillante, la poix enflammée et
+le plomb fondu, avec ses oubliettes pavées d'ossements, avec sa chambre aux
+écartèlements, avec la tragédie énorme dont elle était remplie; elle avait
+dominé de sa figure funeste cette forêt, elle avait eu dans cette ombre
+quinze siècles de tranquillité farouche, elle avait été dans ce pays
+l'unique puissance, l'unique respect et l'unique effroi; elle avait régné;
+elle avait été, sans partage, la barbarie; et tout à coup elle voyait se
+dresser devant elle et contre elle, quelque chose,--plus que quelque
+chose,--quelqu'un d'aussi horrible qu'elle, la guillotine.
+
+La pierre semble quelquefois avoir des yeux étranges. Une statue observe,
+une tour guette, une façade d'édifice contemple. La Tourgue avait l'air
+d'examiner la guillotine.
+
+Elle avait l'air de s'interroger.
+
+Qu'était-ce que cela?
+
+Il semblait que cela était sorti de terre.
+
+Et cela en était sorti en effet.
+
+Dans la terre fatale avait germé l'arbre sinistre. De cette terre, arrosée
+de tant de sueurs, de tant de sang, de cette terre où avaient été creusées
+tant de fosses, tant de tombes, tant de cavernes, tant d'embûches, de cette
+terre où avaient pourri toutes les espèces de morts faits par toutes les
+espèces de tyrannies, de cette terre superposée à tant d'abîmes, et où
+avaient été enfouis tant de forfaits, semences affreuses, de cette terre
+profonde, était sortie, au jour marqué, cette inconnue, cette vengeresse,
+cette féroce machine porte-glaive,et 93 avait dit au vieux monde:--Me
+voilà.
+
+Et la guillotine avait le droit de dire au donjon:--Je suis ta fille.
+
+Et en même temps le donjon, car ces choses fatales vivent d'une vie
+obscure, se sentait tué par elle.
+
+La Tourgue, devant la redoutable apparition, avait on ne sait quoi
+d'effaré. On eût dit qu'elle avait peur. La monstrueuse masse de granit
+était majestueuse et infâme, cette planche avec son triangle était pire. La
+toute-puissante déchue avait l'horreur de la toute-puissante nouvelle.
+L'histoire criminelle considérait l'histoire justicière. La violence
+d'autrefois se comparait à la violence d'à-présent; l'antique forteresse,
+l'antique prison, l'antique seigneurie, où avaient hurlé les patients
+démembrés, la construction de guerre et de meurtre, hors de service et hors
+de combat, violée, démantelée, découronnée, tas de pierres valant un tas de
+cendres, hideuse, magnifique et morte, toute pleine du vertige des siècles
+effrayants, regardait passer la terrible heure vivante. Hier frémissait
+devant Aujourd'hui, la vieille férocité constatait et subissait la nouvelle
+épouvante, ce qui n'était plus que le néant ouvrait des yeux d'ombre devant
+ce qui était la terreur, et le fantôme regardait le spectre.
+
+La nature est impitoyable; elle ne consent pas à retirer ses fleurs, ses
+musiques, ses parfums et ses rayons devant l'abomination humaine; elle
+accable l'homme du contraste de la beauté divine avec la laideur sociale;
+elle ne lui fait grâce ni d'une aile de papillon ni d'un chant d'oiseau; il
+faut qu'en plein meurtre, en pleine vengeance, en pleine barbarie, il
+subisse le regard des choses sacrées; il ne peut se soustraire à l'immense
+reproche de la douceur universelle et à l'implacable sérénité de l'azur. Il
+faut que la difformité des lois humaines se montre toute nue au milieu de
+l'éblouissement éternel. L'homme brise et broie, l'homme stérilise, l'homme
+tue; l'été reste l'été, le lys reste le lys, l'astre reste l'astre.
+
+Ce matin-là, jamais le ciel frais du jour levant n'avait été plus charmant.
+Un vent tiède remuait les bruyères, les vapeurs rampaient mollement dans
+les branchages, la forêt de Fougères, toute pénétrée de l'haleine qui sort
+des sources, fumait dans l'aube comme une vaste cassolette pleine
+d'encens; le bleu du firmament, la blancheur des nuées, la claire
+transparence des eaux, la verdure, cette gamme harmonieuse qui va de
+l'aigue-marine à l'émeraude, les groupes d'arbres fraternels, les nappes
+d'herbes, les plaines profondes, tout avait cette pureté qui est l'éternel
+conseil de la nature à l'homme. Au milieu de tout cela s'étalait l'affreuse
+impudeur humaine; au milieu de tout cela apparaissaient la forteresse et
+l'échafaud, la guerre et le supplice, les deux figures de l'âge sanguinaire
+et de la minute sanglante; la chouette de la nuit du passé et la
+chauve-souris du crépuscule de l'avenir. En présence de la création
+fleurie, embaumée, aimante et charmante, le ciel splendide inondait
+d'aurore la Tourgue et la guillotine, et semblait dire aux hommes: Regardez
+ce que je fais et ce que vous faites.
+
+Tels sont les formidables usages que le soleil fait de sa lumière.
+
+Ce spectacle avait des spectateurs.
+
+Les quatre mille hommes de la petite armée expéditionnaire étaient rangés
+en ordre de combat sur le plateau. Ils entouraient la guillotine de trois
+côtés, de façon à tracer autour d'elle, en plan géométral, la figure d'un
+E; la batterie placée au centre de la plus grande ligne faisait le cran de
+l'E. La machine rouge était comme enfermée dans ces trois fronts de
+bataille, sorte de muraille de soldats repliée des deux côtés jusqu'aux
+bords de l'escarpement du plateau; le quatrième côté, le côté ouvert, était
+le ravin même, et regardait la Tourgue.
+
+Cela faisait une place en carré long, au milieu de laquelle était
+l'échafaud. A mesure que le jour montait, l'ombre portée de la guillotine
+décroissait sur l'herbe.
+
+Les artilleurs étaient à leurs pièces, mèches allumées.
+
+Une douce fumée bleue s'élevait du ravin; c'était l'incendie du pont qui
+achevait d'expirer.
+
+Cette fumée estompait sans la voiler la Tourgue dont la haute plate-forme
+dominait tout l'horizon. Entre cette plate-forme et la guillotine il n'y
+avait que l'intervalle du ravin. De l'une à l'autre on pouvait se parler.
+
+Sur cette plate-forme avaient été transportées la table du tribunal et la
+chaise ombragée de drapeaux tricolores. Le jour se levait derrière la
+Tourgue et faisait saillir en noir la masse de la forteresse et, à son
+sommet, sur la chaise du tribunal et sous le faisceau de drapeaux, la
+figure d'un homme assis, immobile et les bras croisés.
+
+Cet homme était Cimourdain. Il avait, comme la veille, son costume de
+délégué civil, sur la tête le chapeau à panache tricolore, le sabre au côté
+et les pistolets à la ceinture.
+
+Il se taisait. Tous se taisaient. Les soldats avaient le fusil au pied et
+baissaient les yeux. Ils se touchaient du coude, mais ne se parlaient pas.
+Ils songeaient confusément à cette guerre, à tant de combats, aux
+fusillades des haies si vaillamment affrontées, aux citadelles prises, aux
+batailles gagnées, aux victoires, et il leur semblait maintenant que toute
+cette gloire leur tournait en honte. Une sombre attente serrait toutes les
+poitrines. On voyait sur l'estrade de la guillotine le bourreau qui allait
+et venait. La clarté grandissante du matin emplissait majestueusement le
+ciel.
+
+Soudain on entendit ce bruit voilé que font les tambours couverts d'un
+crêpe. Ce roulement funèbre approcha; les rangs s'ouvrirent, et un cortège
+entra dans le carré, et se dirigea vers l'échafaud.
+
+D'abord, les tambours noirs, puis une compagnie de grenadiers, l'arme
+basse, puis un peloton de gendarmes, le sabre nu, puis le
+condamné,--Gauvain.
+
+Gauvain marchait librement. Il n'avait de cordes ni aux pieds ni aux mains.
+Il était en petit uniforme; il avait son épée.
+
+Derrière lui venait un autre peloton de gendarmes.
+
+Gauvain avait encore sur le visage cette joie pensive qui l'avait illuminé
+au moment où il avait dit à Cimourdain: Je pense à l'avenir. Rien n'était
+ineffable et sublime comme ce sourire continué.
+
+En arrivant sur le lieu triste, son premier regard fut pour le haut de la
+tour. Il dédaigna la guillotine.
+
+Il savait que Cimourdain se ferait un devoir d'assister à l'exécution. Il
+le chercha des yeux sur la plate-forme. Il l'y trouva.
+
+Cimourdain était blême et froid. Ceux qui étaient près de lui n'entendaient
+pas son souffle.
+
+Quand il aperçut Gauvain, il n'eut pas un tressaillement.
+
+Gauvain cependant s'avançait vers l'échafaud.
+
+Tout en marchant, il regardait Cimourdain et Cimourdain le regardait. Il
+semblait que Cimourdain s'appuyât sur ce regard.
+
+Gauvain arriva au pied de l'échafaud. Il y monta. L'officier qui commandait
+les grenadiers l'y suivit. Il défit son épée et la remit à l'officier; il
+ôta sa cravate et la remit au bourreau.
+
+Il ressemblait à une vision. Jamais il n'avait apparu plus beau. Sa
+chevelure brune flottait au vent; on ne coupait pas les cheveux alors. Son
+cou blanc faisait songer à une femme, et son oeil héroïque et souverain
+faisait songer à un archange. Il était sur l'échafaud, rêveur. Ce lieu-là
+aussi est un sommet. Gauvain y était debout, superbe et tranquille. Le
+soleil, l'enveloppant, le mettait comme dans une gloire.
+
+Il fallait pourtant lier le patient. Le bourreau vint, une corde à la main.
+
+En ce moment-là, quand ils virent leur jeune capitaine si décidément engagé
+sous le couteau, les soldats n'y tinrent plus; le coeur de ces gens de
+guerre éclata. On entendit cette chose énorme, le sanglot d'une armée. Une
+clameur s'éleva. Grâce! grâce! Quelques-uns tombèrent à genoux; d'autres
+jetaient leurs fusils et levaient les bras vers la plate-forme où était
+Cimourdain. Un grenadier cria en montrant la guillotine:
+
+--Reçoit-on des remplaçants pour ça? Me voici.--Tous répétaient
+frénétiquement: Grâce! grâce! et des lions qui auraient entendu cela
+eussent été émus ou effrayés, car les larmes des soldats sont terribles.
+
+Le bourreau s'arrêta, ne sachant plus que faire.
+
+Alors une voix brève et basse, et que tous pourtant entendirent, tant elle
+était sinistre, cria du haut de la tour:
+
+--Force à la loi!
+
+On reconnut l'accent inexorable. Cimourdain avait parlé. L'armée frissonna.
+
+Le bourreau n'hésita plus. Il s'approcha tenant sa corde.
+
+--Attendez, dit Gauvain.
+
+Il se tourna vers Cimourdain, lui fit, de sa main droite encore libre, un
+geste d'adieu, puis se laissa lier.
+
+Quand il fut lié, il dit au bourreau:
+
+--Pardon. Un moment encore.
+
+Et il cria:
+
+--Vive la République!
+
+On le coucha sur la bascule. Cette tête charmante et fière s'emboîta dans
+l'infâme collier. Le bourreau lui releva doucement les cheveux, puis pressa
+le ressort; le triangle se détacha et glissa lentement d'abord, puis
+rapidement; on entendit un coup hideux...
+
+Au même instant on en entendit un autre. Au coup de hache répondit un coup
+de pistolet. Cimourdain venait de saisir un des pistolets qu'il avait à sa
+ceinture, et, au moment où la tête de Gauvain roulait dans le panier,
+Cimourdain se traversait le coeur d'une balle. Un flot de sang lui sortit
+de la bouche, il tomba mort.
+
+Et ces deux âmes, soeurs tragiques, s'envolèrent ensemble, l'ombre de l'une
+mêlée à la lumière de l'autre.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Quatrevingt-Treize, by Victor Hugo
+
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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