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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:33:34 -0700 |
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diff --git a/9645-8.txt b/9645-8.txt new file mode 100644 index 0000000..c4c0537 --- /dev/null +++ b/9645-8.txt @@ -0,0 +1,16658 @@ +The Project Gutenberg EBook of Quatrevingt-Treize, by Victor Hugo + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Quatrevingt-Treize + +Author: Victor Hugo + +Posting Date: November 19, 2011 [EBook #9645] +Release Date: January, 2006 +First Posted: October 13, 2003 +[Last updated: January 8, 2017] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUATREVINGT-TREIZE *** + + + + +Produced by Stan Goodman, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + + + + + + + + + +VICTOR HUGO + + +QUATREVINGT-TREIZE + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + +EN MER + + + + +LIVRE PREMIER + + + +LE BOIS DE LA SAUDRAIE + +Dans les derniers jours de mai 1793, un des bataillons parisiens amenés en +Bretagne par Santerre fouillait le redoutable bois de la Saudraie en +Astillé. On n'était pas plus de trois cents, car le bataillon était décimé +par cette rude guerre. C'était l'époque où, après l'Argonne, Jemmapes et +Valmy, du premier bataillon de Paris, qui était de six cents volontaires, +il restait vingt-sept hommes, du deuxième trente-trois, et du troisième +cinquante-sept. Temps des luttes épiques. + +Les bataillons envoyés de Paris en Vendée comptaient neuf cent douze +hommes. Chaque bataillon avait trois pièces de canon. Ils avaient été +rapidement mis sur pied. Le 25 avril, Gohier étant ministre de la justice +et Bouchotte étant ministre de la guerre, la section du Bon-Conseil avait +proposé d'envoyer des bataillons de volontaires en Vendée; le membre +de la commune Lubin avait fait le rapport; le 1er mai, Santerre était prêt +à faire partir douze mille soldats, trente pièces de campagne et un +bataillon de canonniers. Ces bataillons, faits si vite, furent si bien +faits, qu'ils servent aujourd'hui de modèles; c'est d'après leur mode de +composition qu'on forme les compagnies de ligne, ils ont changé +l'ancienne proportion entre le nombre des soldats et le nombre des +sous-officiers. + +Le 28 avril, la commune de Paris avait donné aux volontaires de Santerre +cette consigne: _Point de grâce. Point de quartier_. A la fin de mai, sur +les douze mille partis de Paris, huit mille étaient morts. + +Le bataillon engagé dans le bois de la Saudraie se tenait sur ses gardes. +On ne se hâtait point. On regardait à la fois à droite et à gauche, devant +soi et derrière soi; Kléber a dit: _Le soldat a un oeil dans le dos_. Il y +avait longtemps qu'on marchait. Quelle heure pouvait-il être? à quel moment +du jour en était-on? Il eût été difficile de le dire, car il y a toujours +une sorte de soir dans de si sauvages halliers, et il ne fait jamais clair +dans ce bois-là. + +Le bois de la Saudraie était tragique. C'était dans ce taillis que, dès le +mois de novembre 1792, la guerre civile avait commencé ses crimes; +Mousqueton, le boiteux féroce, était sorti de ces épaisseurs funestes; la +quantité de meurtres qui s'étaient commis là faisait dresser les cheveux. +Pas de lieu plus épouvantable. Les soldats s'y enfonçaient avec précaution. +Tout était plein de fleurs; on avait autour de soi une tremblante muraille +de branches d'où tombait la charmante fraîcheur des feuilles; des rayons de +soleil trouaient çà et là ces ténèbres vertes; à terre, le glaïeul, la +flambe des marais, le narcisse des prés, la gênotte, cette petite fleur qui +annonce le beau temps, le safran printanier, brodaient et passementaient un +profond tapis de végétation où fourmillaient toutes les formes de la +mousse, depuis celle qui ressemble à la chenille jusqu'à celle qui +ressemble à l'étoile. Les soldats avançaient pas à pas, en silence, en +écartant doucement les broussailles. Les oiseaux gazouillaient au-dessus +des bayonnettes. + +La Saudraie était un de ces halliers où jadis, dans les temps paisibles, on +avait fait la Houiche-ba, qui est la chasse aux oiseaux pendant la nuit; +maintenant on y faisait la chasse aux hommes. + +Le taillis était tout de bouleaux, de hêtres et de chênes; le sol plat; la +mousse et l'herbe épaisse amortissaient le bruit des hommes en marche; +aucun sentier, ou des sentiers tout de suite perdus; des houx, des +prunelliers sauvages, des fougères, des haies d'arrête-boeuf, de hautes +ronces; impossibilité de voir un homme à dix pas. Par instants passait dans +le branchage un héron ou une poule d'eau indiquant le voisinage des marais. + +On marchait. On allait à l'aventure, avec inquiétude, et en craignant de +trouver ce qu'on cherchait. + +De temps en temps on rencontrait des traces de campements, des places +brûlées, des herbes foulées, des bâtons en croix, des branches sanglantes. +Là on avait fait la soupe, là on avait dit la messe, là on avait pansé des +blessés. Mais ceux qui avaient passé avaient disparu. Où étaient-ils? Bien +loin peut-être? peut-être là tout près, cachés, l'espingole au poing? Le +bois semblait désert. Le bataillon redoublait de prudence. Solitude, donc +défiance. On ne voyait personne; raison de plus pour redouter quelqu'un. On +avait affaire à une forêt mal famée. + +Une embuscade était probable. + +Trente grenadiers, détachés en éclaireurs, et commandés par un sergent, +marchaient en avant à une assez grande distance du gros de la troupe. La +vivandière du bataillon les accompagnait. Les vivandières se joignent +volontiers aux avant-gardes. On court des dangers, mais on va voir quelque +chose. La curiosité est une des formes de la bravoure féminine. + +Tout à coup les soldats de cette petite troupe d'avant-garde eurent ce +tressaillement connu des chasseurs qui indique qu'on touche au gîte. On +avait entendu comme un souffle au centre d'un fourré, et il semblait qu'on +venait de voir un mouvement dans les feuilles. Les soldats se firent signe. + +Dans l'espèce de guet et de quête confiée aux éclaireurs, les officiers +n'ont pas besoin de s'en mêler; ce qui doit être fait se fait de soi-même. + +En moins d'une minute le point où l'on avait remué fut cerné, un cercle de +fusils braqués l'entoura; le centre obscur du hallier fut couché en joue de +tous les côtés à la fois, et les soldats, le doigt sur la détente, l'oeil +sur le lieu suspect, n'attendirent plus pour le mitrailler que le +commandement du sergent. + +Cependant la vivandière s'était hasardée à regarder à travers les +broussailles, et, au moment où le sergent allait crier: Feu! cette femme +cria: Halte! + +Et se tournant vers les soldats:--Ne tirez pas, camarades! + +Et elle se précipita dans le taillis. On l'y suivit. + +Il y avait quelqu'un là en effet. + +Au plus épais du fourré, au bord d'une de ces petites clairières rondes que +font dans les bois les fourneaux à charbon en brûlant les racines des +arbres, dans une sorte de trou de branches, espèce de chambre de feuillage, +entr'ouverte comme une alcôve, une femme était assise sur la mousse, ayant +au sein un enfant qui tétait et sur ses genoux les deux têtes blondes de +deux enfants endormis. + +C'était là l'embuscade. + +--Qu'est-ce que vous faites ici, vous? cria la vivandière. + +La femme leva la tête. + +La vivandière ajouta, furieuse: + +--Etes-vous folle d'être là! + +Et elle reprit: + +--Un peu plus, vous étiez exterminée! + +Et, s'adressant aux soldats, la vivandière ajouta: + +--C'est une femme. + +--Pardine, nous le voyons bien! dit un grenadier. + +La vivandière poursuivit: + +--Venir dans les bois se faire massacrer! a-t-on idée de faire des bêtises +comme ça! + +La femme stupéfaite, effarée, pétrifiée, regardait autour d'elle, comme à +travers un rêve, ces fusils, ces sabres, ces bayonnettes, ces faces +farouches. + +Les deux enfants se réveillèrent et crièrent. + +--J'ai faim, dit l'un. + +--J'ai peur, dit l'autre. + +Le petit continuait de téter. + +La vivandière lui adressa la parole. + +--C'est toi qui as raison, lui dit-elle. + +La mère était muette d'effroi. + +Le sergent lui cria: + +--N'ayez pas peur, nous sommes le bataillon du Bonnet-Rouge. + +La femme trembla de la tête aux pieds. Elle regarda le sergent, rude visage +dont on ne voyait que les sourcils, les moustaches, et deux braises qui +étaient les deux yeux. + +--Le bataillon de la ci-devant Croix-Rouge, ajouta la vivandière. + +Et le sergent continua: + +--Qui es-tu, madame? + +La femme le considérait, terrifiée. Elle était maigre, jeune, pâle, en +haillons; elle avait le gros capuchon des paysannes bretonnes et la +couverture de laine rattachée au cou avec une ficelle. Elle laissait voir +son sein nu avec une indifférence de femelle. Ses pieds, sans bas ni +souliers, saignaient. + +--C'est une pauvre, dit le sergent. + +Et la vivandière reprit de sa voix soldatesque et féminine, douce en +dessous: + +--Comment vous appelez-vous? + +La femme murmura dans un bégaiement presque indistinct: + +--Michelle Fléchard. + +Cependant la vivandière caressait avec sa grosse main la petite tête du +nourrisson. + +--Quel âge a ce môme? demanda-t-elle. + +La mère ne comprit pas. La vivandière insista. + +--Je vous demande l'âge de ça. + +--Ah! dit la mère. Dix-huit mois. + +--C'est vieux, dit la vivandière. Ça ne doit plus téter. Il faudra me +sevrer ça. Nous lui donnerons de la soupe. + +La mère commençait à se rassurer. Les deux petits qui s'étaient réveillés +étaient plus curieux qu'effrayés. Ils admiraient les plumets. + +--Ah! dit la mère, ils ont bien faim. + +Et elle ajouta: + +--Je n'ai plus de lait. + +--On leur donnera à manger, cria le sergent, et à toi aussi. Mais ce n'est +pas tout ça. Quelles sont tes opinions politiques? + +La femme regarda le sergent et ne répondit pas. + +--Entends-tu ma question? + +Elle balbutia: + +--J'ai été mise au couvent toute jeune, mais je me suis mariée, je ne suis +pas religieuse. Les soeurs m'ont appris à parler français. On a mis le feu +au village. Nous nous sommes sauvés si vite que je n'ai pas eu le temps de +mettre des souliers. + +--Je te demande quelles sont tes opinions politiques? + +--Je ne sais pas ça. + +Le sergent poursuivit: + +--C'est qu'il y a des espionnes. Ça se fusille, les espionnes. Voyons. +Parle. Tu n'es pas bohémienne? Quelle est ta patrie? + +Elle continua de le regarder comme ne comprenant pas. +Le sergent répéta: + +--Quelle est ta patrie? + +--Je ne sais pas, dit-elle. + +--Comment! tu ne sais pas quel est ton pays? + +--Ah! mon pays. Si fait. + +--Eh bien, quel est ton pays? + +La femme répondit: + +--C'est la métairie de Siscoignard, dans la paroisse d'Azé. + +Ce fut le tour du sergent d'être stupéfait. Il demeura un moment pensif. +Puis il reprit: + +--Tu dis? + +--Siscoignard. + +--Ce n'est pas une patrie, ça. + +--C'est mon pays. + +Et la femme, après un instant de réflexion, ajouta: + +--Je comprends, monsieur. Vous êtes de France, moi je suis de Bretagne. + +--Eh bien? + +--Ce n'est pas le même pays. + +--Mais c'est la même patrie! cria le sergent. + +La femme se borna à répondre: + +--Je suis de Siscoignard! + +--Va pour Siscoignard! reprit le sergent. C'est de là qu'est ta famille? + +--Oui. + +--Que fait-elle? + +--Elle est toute morte. Je n'ai plus personne. + +Le sergent, qui était un peu beau parleur, continua l'interrogatoire. + +--On a des parents, que diable! ou on en a eu. Qui es-tu? Parle. + +La femme écouta, ahurie, cet--_ou on en a eu_--qui ressemblait plus à un +cri de bête fauve qu'à une parole humaine. + +La vivandière sentit le besoin d'intervenir. Elle se remit à caresser +l'enfant qui tétait, et donna une tape sur la joue aux deux autres. + +--Comment s'appelle la téteuse? demanda-t-elle; car c'est une fille, ça. + +La mère répondit: Georgette. + +--Et l'aîné? Car c'est un homme, ce polisson-là. + +--René-Jean. + +--Et le cadet? car lui aussi, il est un homme, et joufflu encore! + +--Gros-Alain, dit la mère. + +--Ils sont gentils, ces petits, dit la vivandière; ça vous a déjà des airs +d'être des personnes. + +Cependant le sergent insistait. + +--Parle donc, madame. As-tu une maison? + +--J'en avais une. + +--Où ça? + +--A Azé. + +--Pourquoi n'es-tu pas dans ta maison? + +--Parce qu'on l'a brûlée. + +--Qui ça? + +--Je ne sais pas. Une bataille. + +--D'où viens-tu? + +--De là. + +--Où vas-tu? + +--Je ne sais pas. + +--Arrive au fait. Qui es-tu? + +--Je ne sais pas. + +--Tu ne sais pas qui tu es? + +--Nous sommes des gens qui nous sauvons. + +--De quel parti es-tu? + +--Je ne sais pas. + +--Es-tu des bleus? Es-tu des blancs? Avec qui es-tu? + +--Je suis avec mes enfants. + +Il y eut une pause. La vivandière dit: + +--Moi, je n'ai pas eu d'enfants. Je n'ai pas eu le temps. +Le sergent recommença. + +--Mais tes parents! Voyons, madame, mets-nous au fait de tes parents. Moi, +je m'appelle Radoub, je suis sergent, je suis de la rue du Cherche-Midi, +mon père et ma mère en étaient, je peux parler de mes parents. Parle-nous +des tiens. Dis-nous ce que c'était que tes parents. + +--C'étaient les Fléchard. Voilà tout. + +--Oui, les Fléchard sont les Fléchard, comme les Radoub sont les Radoub. +Mais on a un état. Quel était l'état de tes parents? Qu'est-ce qu'ils +faisaient? Qu'est-ce qu'ils font? Qu'est-ce qu'ils fléchardaient, tes +Fléchard? + +--C'étaient des laboureurs. Mon père était infirme et ne pouvait travailler +à cause qu'il avait reçu des coups de bâton que le seigneur, son seigneur, +notre seigneur, lui avait fait donner, ce qui était une bonté, parce que +mon père avait pris un lapin, pour le fait de quoi on était jugé à mort; +mais le seigneur avait fait grâce, et avait dit: Donnez-lui seulement cent +coups de bâton; et mon père était demeuré estropié. + +--Et puis? + +--Mon grand-père était huguenot. Monsieur le curé l'a fait envoyer aux +galères. J'étais toute petite. + +--Et puis? + +--Le père de mon mari était un faux-saulnier. Le roi l'a fait pendre. + +--Et ton mari, qu'est-ce qu'il fait? + +--Ces jours-ci, il se battait. + +--Pour qui? + +--Pour le roi. + +--Et puis? + +--Dame, pour son seigneur. + +--Et puis? + +--Dame, pour monsieur le curé. + +--Sacré mille noms de noms de brutes! cria un grenadier. + +La femme eut un soubresaut d'épouvante. + +--Vous voyez, madame, nous sommes des Parisiens, dit gracieusement la +vivandière. + +La femme joignit les mains et cria: + +--O mon Dieu seigneur Jésus! + +--Pas de superstitions! reprit le sergent. + +La vivandière s'assit à côté de la femme et attira entre ses genoux l'aîné +des enfants, qui se laissa faire. Les enfants sont rassurés comme ils sont +effarouchés, sans qu'on sache pourquoi. Ils ont on ne sait quels +avertissements intérieurs. + +--Ma pauvre bonne femme de ce pays-ci, vous avez de jolis mioches, c'est +toujours ça. On devine leur âge. Le grand a quatre ans, son frère a trois +ans. Par exemple, la momignarde qui tette est fameusement gouliafre. Ah! la +monstre! Veux-tu bien ne pas manger ta mère comme ça! Voyez-vous, madame, +ne craignez rien. Vous devriez entrer dans le bataillon. Vous feriez comme +moi. Je m'appelle Houzarde. C'est un sobriquet. Mais j'aime mieux m'appeler +Houzarde que mamzelle Bicorneau, comme ma mère. Je suis la cantinière, +comme qui dirait celle qui donne à boire quand on se mitraille et qu'on +s'assassine. Le diable et son train. Nous avons à peu près le même pied, je +vous donnerai des souliers à moi. J'étais à Paris le l0 août. J'ai donné à +boire à Westermann. Ça a marché. J'ai vu guillotiner Louis XVI. Louis +Capet, qu'on appelle. Il ne voulait pas. Dame, écoutez donc. Dire que le 13 +janvier il faisait cuire des marrons et qu'il riait avec sa famille! Quand +on l'a couché de force sur la bascule, qu'on appelle, il n'avait plus ni +habit ni souliers; il n'avait que sa chemise, une veste piquée, une culotte +de drap gris et des bas de soie gris. J'ai vu ça, moi. Le fiacre où on l'a +amené était peint en vert. Voyez-vous, venez avec nous. On est des bons +garçons dans le bataillon, vous serez la cantinière numéro deux, je vous +montrerai l'état. Oh! c'est bien simple! on a son bidon et sa clochette, on +s'en va dans le vacarme, dans les feux de peloton, dans les coups de canon, +dans le hourvari, en criant: Qui est-ce qui veut boire un coup, les +enfants? Ce n'est pas plus malaisé que ça. Moi, je verse à boire à tout le +monde. Ma foi oui. Aux blancs comme aux bleus, quoique je sois une bleue. +Et même une bonne bleue. Mais je donne à boire à tous. Les blessés, ça a +soif. On meurt sans distinction d'opinion. Les gens qui meurent, ca devrait +se serrer la main. Comme c'est godiche de se battre! Venez avec nous. Si je +suis tuée, vous aurez ma survivance. Voyez-vous, j'ai l'air comme ça, mais +je suis une bonne femme et un brave homme. Ne craignez rien. + +Quand la vivandière eut cessé de parler, la femme murmura: + +--Notre voisine s'appelait Marie-Jeanne et notre servante s'appelait +Marie-Claude. + +Cependant le sergent Radoub admonestait le grenadier. + +--Tais-toi. Tu as fait peur à madame. On ne jure pas devant les dames. + +--C'est que c'est tout de même un véritable massacrement pour l'entendement +d'un honnête homme, répliqua le grenadier, que de voir des iroquois de la +Chine qui ont eu leur beau-père estropié par le seigneur, leur grand-père +galérien par le curé, et leur père pendu par le roi, et qui se battent, nom +d'un petit bonhomme! et qui se fichent en révolte, et qui se font +écrabouiller pour le seigneur, le curé et le roi! + +Le sergent cria: + +--Silence dans les rangs! + +--On se tait, sergent, reprit le grenadier; mais ça n'empêche pas que c'est +ennuyeux qu'une jolie femme comme ça s'expose à se faire casser la gueule +pour les beaux yeux d'un calotin. + +--Grenadier, dit le sergent, nous ne sommes pas ici au club de la section +des Piques. Pas d'éloquence. + +Et il se tourna vers la femme. + +--Et ton mari, madame? que fait-il? Qu'est-ce qu'il est devenu? + +--Il est devenu rien, puisqu'on l'a tué. + +--Où ça? + +--Dans la haie. + +--Quand ça? + +--Il y a trois jours. + +--Qui ça? + +--Je ne sais pas. + +--Comment! tu ne sais pas qui a tué ton mari? + +--Non. + +--Est-ce un bleu? Est-ce un blanc? + +--C'est un coup de fusil. + +--Et il y a trois jours? + +--Oui. + +--De quel côté? + +--Du côté d'Ernée. Mon mari est tombé. Voilà. + +--Et depuis que ton mari est mort, qu'est-ce que tu fais? + +--J'emporte mes petits. + +--Où les emportes-tu? + +--Devant moi. + +--Où couches-tu? + +--Par terre. + +--Qu'est-ce que tu manges? + +--Rien. + +Le sergent eut cette moue militaire qui fait toucher le nez par les +moustaches. + +--Rien? + +--C'est-à-dire des prunelles, des mûres dans les ronces, quand il y en a de +reste de l'an passé, des graines de myrtille, des pousses de fougère. + +--Oui. Autant dire rien. + +L'aîné des enfants, qui semblait comprendre, dit: J'ai faim. + +Le sergent tira de sa poche un morceau de pain de munition et le tendit à +la mère. La mère rompit le pain en deux morceaux et les donna aux enfants. +Les petits mordirent avidement. + +--Elle n'en a pas gardé pour elle, grommela le sergent. + +--C'est qu'elle n'a pas faim, dit un soldat. + +--C'est qu'elle est la mère, dit le sergent. + +Les enfants s'interrompirent. + +--A boire, dit l'un. + +--A boire, répéta l'autre. + +--Il n'y a pas de ruisseau dans ce bois du diable, dit le sergent. + +La vivandière prit le gobelet de cuivre qui pendait à sa ceinture à côté de +sa clochette, tourna le robinet du bidon qu'elle avait en bandoulière, +versa quelques gouttes dans le gobelet et approcha le gobelet des lèvres +des enfants. + +Le premier but et fit la grimace. + +Le second but et cracha. + +--C'est pourtant bon, dit la vivandière. + +--C'est du coupe-figure? demanda le sergent. + +--Oui, et du meilleur. Mais ce sont des paysans. + +Et elle essuya son gobelet. + +Le sergent reprit: + +--Et comme ça, madame, tu te sauves? + +--Il faut bien. + +--A travers champs, va comme je te pousse? + +--Je cours de toutes mes forces, et puis je marche, et puis je tombe. + +--Pauvre paroissienne! dit la vivandière. + +--Les gens se battent, balbutia la femme. Je suis tout entourée de coups de +fusil. Je ne sais pas ce qu'on se veut. On m'a tué mon mari. Je n'ai +compris que ça. + +Le sergent fit sonner à terre la crosse de son fusil, et cria: + +--Quelle bête de guerre! nom d'une bourrique! + +La femme continua: + +--La nuit passée, nous avons couché dans une émousse. + +--Tous les quatre? + +--Tous les quatre. + +--Couché? + +--Couché. + +--Alors, dit le sergent, couché debout. + +Et il se tourna vers les soldats. + +--Camarades, un gros vieux arbre creux et mort où un homme peut se fourrer +comme dans une gaîne, ces sauvages appellent ça une émousse. Qu'est-ce que +vous voulez? Ils ne sont pas forcés d'être de Paris. + +--Coucher dans le creux d'un arbre! dit la vivandière, et avec trois +enfants! + +--Et, reprit le sergent, quand les petits gueulaient, pour les gens qui +passaient et qui ne voyaient rien du tout, ça devait être drôle d'entendre +un arbre crier _papa, maman_! + +--Heureusement, c'est l'été, soupira la femme. + +Elle regardait la terre, résignée, ayant dans les yeux l'étonnement des +catastrophes. + +Les soldats silencieux faisaient cercle autour de cette misère. + +Une veuve, trois orphelins, la fuite, l'abandon, la solitude, la guerre +grondant tout autour de l'horizon, la faim, la soif, pas d'autre nourriture +que l'herbe, pas d'autre toit que le ciel. + +Le sergent s'approcha de la femme et fixa ses yeux sur l'enfant qui tétait. +La petite quitta le sein, tourna doucement la tête, regarda avec ses belles +prunelles bleues l'effrayante face velue, hérissée et fauve qui se penchait +sur elle, et se mit à sourire. + +Le sergent se redressa, et l'on vit une grosse larme rouler sur sa joue et +s'arrêter au bout de sa moustache comme une perle. + +Il éleva la voix. + +--Camarades, de tout ça je conclus que le bataillon va devenir père. Est-ce +convenu? Nous adoptons ces trois enfants-là. + +--Vive la République! crièrent les grenadiers. + +--C'est dit, fit le sergent. + +Et il étendit les deux mains au-dessus de la mère et des enfants. + +--Voilà, dit-il, les enfants du bataillon du Bonnet-Rouge. + +La vivandière sauta de joie. + +--Trois têtes dans un bonnet! cria-t-elle. + +Puis elle éclata en sanglots, embrassa éperdument la pauvre veuve, et lui +dit: + +--Comme la petite a déjà l'air gamine! + +--Vive la République! répétèrent les soldats. + +Et le sergent dit à la mère: + +--Venez, citoyenne. + + + + + + +LIVRE DEUXIÈME + +LA CORVETTE CLAYMORE + + + +I. ANGLETERRE ET FRANCE MÊLÉES + +Au printemps de 1793, au moment où la France, attaquée à la fois à toutes +ses frontières, avait la pathétique distraction de la chute des Girondins, +voici ce qui se passait dans l'archipel de la Manche. + +Un soir, le 1er juin, à Jersey, dans la petite baie déserte de Bonnenuit, +une heure environ avant le coucher du soleil, par un de ces temps brumeux +qui sont commodes pour s'enfuir parce qu'ils sont dangereux pour naviguer, +une corvette mettait à la voile. Ce bâtiment, était monté par un équipage +français, mais faisait partie de la flottille anglaise placée en station et +comme en sentinelle à la pointe orientale de l'île. Le prince de La +Tour-d'Auvergne, qui était de la maison de Bouillon, commandait la +flottille anglaise, et c'était par ses ordres, et pour un service urgent et +Spécial, que la corvette en avait été détachée. + +Cette corvette, immatriculée à la Trinity-House sous le nom de _The +Claymore_, était en apparence une corvette de charge, mais en réalité une +corvette de guerre. Elle avait la lourde et pacifique allure marchande; il +ne fallait pas s'y fier pourtant. Elle avait été construite à deux fins, +ruse et force: tromper, s'il est possible, combattre, s'il est nécessaire. +Pour le service qu'elle avait à faire cette nuit-là, le chargement avait été +remplacé dans l'entre-pont par trente caronades de fort calibre. Ces trente +caronades, soit qu'on prévit une tempête, soit plutôt, qu'on voulût donner +une figure débonnaire au navire, étaient à la serre, c'est-à-dire fortement +amarrées en dedans par de triples chaînes et la volée appuyée aux +écoutilles lamponnées; rien ne se voyait au dehors; les sabords étaient +aveuglés: les panneaux étaient fermé; c'était comme un masque mis à la +corvette. Ces caronades étaient à roue de bronze à rayons, ancien modèle, +dit «modèle radié». Les corvettes d'ordonnance n'ont de canons que sur le +pont; celle-ci, faite pour la surprise et l'embûche, était à pont désarmé, +et avait été construite de façon à pouvoir porter, comme on vient de le +voir, une batterie d'entre-pont. _La Claymore_ était d'un gabarit +massif et trapu, et pourtant bonne marcheuse: c'était la coque la plus +solide de toute la marine anglaise, et au combat elle valait presque une +frégate, quoiqu'elle n'eût pour mât d'artimon qu'un mâtereau avec une +simple brigantine. Son gouvernail, de forme rare et savante, avait une +membrure courbe presque unique qui avait coûté cinquante livres sterling +dans les chantiers de Southampton. + +L'équipage, tout français, était composé d'officiers émigrés et de matelots +déserteurs. Ces hommes étaient triés; pas un qui ne fût bon marin, bon +soldat et bon royaliste. Ils avaient le triple fanatisme du navire, de +l'épée et du roi. + +Un demi bataillon d'infanterie de marine, pouvant au besoin être débarqué, +était amalgamé à l'équipage. + +La corvette _Claymore_ avait pour capitaine un chevalier de Saint-Louis, le +comte du Boisberthelot, un des meilleurs officiers de l'ancienne marine +royale, pour second le chevalier de La Vieuville qui avait commandé aux +gardes-françaises la compagnie où Hoche avait été sergent, et pour pilote +le plus sagace patron de Jersey, Philip Gacquoit. + +On devinait que ce navire avait à faire quelque chose d'extraordinaire. Un +homme en effet venait de s'y embarquer, qui avait tout l'air d'entrer dans +une aventure. C'était un haut vieillard, droit et robuste, à figure sévère, +dont il eût été difficile de préciser l'âge, parce qu'il semblait à la fois +vieux et jeune; un de ces hommes qui sont pleins d'années et pleins de +force, qui ont des cheveux blancs sur le front et un éclair dans le regard; +quarante ans pour la rigueur et quatre-vingts ans pour l'autorité. Au +moment où il était monté sur la corvette, son manteau de mer s'était +entr'ouvert, et l'on avait pu le voir vêtu, sous ce manteau, de larges +braies dites _bragou-bras_, de bottes-jambières, et d'une veste en peau de +chèvre montrant en dessus le cuir passementé de soie, et en dessous le poil +hérissé et sauvage, costume complet du paysan breton. Ces anciennes vestes +bretonnes étaient à deux fins, servaient aux jours de fête comme aux jours +de travail, et se retournaient, offrant à volonté le côté velu ou le côté +brodé; peaux de bête toute la semaine, habits de gala le dimanche. Le +vêtement de paysan que portait ce vieillard était, comme pour ajouter à une +vraisemblance cherchée et voulue, usé aux genoux et aux coudes, et +paraissait avoir été longtemps porté, et le manteau de mer, de grosse +étoffe, ressemblait à un haillon de pêcheur. Ce vieillard avait sur la tête +le chapeau rond du temps, à haute forme et à large bord, qui, rabattu, a +l'aspect campagnard, et, relevé d'un côté par une ganse à cocarde, a +l'aspect militaire. Il portait ce chapeau rabaissé à la paysanne, sans +ganse ni cocarde. + +Lord Balcarras, gouverneur de l'île, et le prince de la Tour-d'Auvergne, +l'avaient en personne conduit et installé à bord. L'agent secret des +princes, Gélambre, ancien garde du corps de M. le comte d'Artois, avait +lui-même veillé à l'aménagement de sa cabine, poussant le soin et le +respect, quoique fort bon gentilhomme, jusqu'à porter derrière ce vieillard +sa valise. En le quittant pour retourner à terre, M. de Gélambre avait fait +à ce paysan un profond salut; lord Balcarras lui avait dit: _Bonne chance, +général_, et le prince de la Tour-d'Auvergne lui avait dit: _Au revoir, mon +cousin_. + +«Le paysan», c'était en effet le nom sous lequel les gens de l'équipage +s'étaient mis tout de suite à désigner leur passager, dans les courts +dialogues que les hommes de mer ont entre eux; mais, sans en savoir plus +long, ils comprenaient que ce paysan n'était pas plus un paysan que la +corvette de guerre n'était une corvette de charge. + + +Il y avait peu de vent. _La Claymore_ quitta Bonnenuit, passa devant +Boulay-Bay, et fut quelque temps en vue, courant des bordées; puis elle +décrut dans la nuit croissante, et s'effaça. + +Une heure après, Gélambre, rentré chez lui à Saint-Hélier, expédia, par +l'exprès de Southampton, à M. le comte d'Artois, au quartier général du duc +d'York, les quatre lignes qui suivent: + +«Monseigneur, le départ vient d'avoir lieu. Succès certain. Dans huit jours +toute la côte sera en feu, de Granville à Saint-Malo.» + +Quatre jours auparavant, par émissaire secret, le représentant Prieur de la +Marne, en mission près de l'armée des côtes de Cherbourg, et momentanément +en résidence à Granville, avait reçu, écrit de la même écriture que la +dépêche précédente, le message qu'on va lire: + +«Citoyen représentant, le 1er juin, à l'heure de la marée, la corvette de +guerre _Claymore_, à batterie masquée, appareillera pour déposer sur +la côte de France un homme dont voici le signalement: haute taille, vieux, +cheveux blancs, habits de paysan, mains d'aristocrate. Je vous enverrai +demain plus de détails. Il débarquera le 2 au matin. Avertissez la +croisière, capturez la corvette, faites guillotiner l'homme.» + + + + +II. NUIT SUR LE NAVIRE ET SUR LE PASSAGER + +La corvette, au lieu de prendre par le sud et de se diriger vers +Sainte-Catherine, avait mis le cap au nord, puis avait tourné à l'ouest et +s'était résolument engagée entre Serk et Jersey dans le bras de mer qu'on +appelle le Passage de la Déroute. Il n'y avait alors de phare sur aucun +point de ces deux côtes. + +Le soleil s'était bien couché; la nuit était noire, plus que ne le sont +d'ordinaire les nuits d'été; c'était une nuit de lune, mais de vastes +nuages, plutôt de l'équinoxe que du solstice, plafonnaient le ciel, et, +selon toute apparence, la lune ne serait visible que lorsqu'elle toucherait +l'horizon, au moment de son coucher. Quelques nuées pendaient jusque sur la +mer et la couvraient de brume. + +Toute cette obscurité était favorable. + +L'intention du pilote Gacquoil était de laisser Jersey à gauche et +Guernesey à droite, et de gagner, par une marche hardie entre les Hanois et +les Douvres, une baie quelconque du littoral de Saint-Malo, route moins +courte que par les Minquiers, mais plus sûre, la croisière française ayant +pour consigne habituelle de faire surtout le guet entre Saint-Hélier et +Granville. + +Si le vent s'y prêtait, si rien ne survenait, et en couvrant la corvette de +toile, Gacquoil espérait toucher la côte de France au point du jour. + +Tout allait bien, la corvette venait de dépasser Gros-Nez; vers neuf +heures, le temps fit mine de bouder, comme disent les marins, et il y eut +du vent et de la mer; mais ce vent était bon, et cette mer était forte sans +être violente. Pourtant, à de certains coups de lame, l'avant de la +Corvette embarquait. + +Le «paysan» que lord Balcarras avait appelé _général_, et auquel le +prince de La Tour-d'Auvergne avait dit: _mon cousin_, avait le pied +marin et se promenait avec une gravité tranquille sur le pont de la +corvette. Il n'avait pas l'air de s'apercevoir qu'elle était fort secouée. +De temps en temps il tirait de la poche de sa veste une tablette de +chocolat dont il cassait et mâchait un morceau, ses cheveux blancs +n'empêchant pas qu'il eût toutes ses dents. + +Il ne parlait à personne, si ce n'est, par instants, bas et brièvement, au +capitaine, qui l'écoutait avec déférence et semblait considérer ce passager +comme plus commandant que lui-même. + +_La Claymore_, habilement pilotée, côtoya, inaperçue dans le +brouillard, le long escarpement nord de Jersey, serrant de près la côte, à +cause du redoutable écueil Pierres-de-Leeq qui est au milieu du bras de mer +entre Jersey et Serk. Gacquoil, debout à la barre, signalant tour à tour la +Grève de Leeq, Gros-Nez, Plémont, faisait glisser la corvette parmi ces +chaînes de récifs, en quelque sorte à tâtons, mais avec certitude, comme un +homme qui est de la maison et qui connaît les êtres de l'océan. La corvette +n'avait pas de feu à l'avant, de crainte de dénoncer son passage dans ces +mers surveillées. On se félicitait du brouillard. On atteignit la +Grande-Etape; la brume était si épaisse qu'à peine distinguait-on la haute +silhouette du Pinacle. On entendit dix heures sonner au clocher de +Saint-Ouen, signe que le vent se maintenait vent-arrière. Tout continuait +d'aller bien; la mer devenait plus houleuse à cause du voisinage de la +Corbière. + +Un peu après dix heures, le comte du Boisberthelot et le chevalier de La +Vieuville reconduisirent l'homme aux habits de paysan jusqu'à sa cabine, +qui était la propre chambre du capitaine. An moment d'y entrer, il leur dit +en baissant la voix: + +--Vous le savez, messieurs, le secret importe. Silence jusqu'au moment de +l'explosion. Vous seuls connaissez ici mon nom. + +--Nous l'emporterons au tombeau, répondit Boisberthelot. + +--Quant à moi, repartit le vieillard, fussé-je devant la mort, je ne le +dirais pas. + +Et il entra dans sa chambre. + + + + +III. NOBLESSE ET ROTURE MÊLÉES + +Le commandant et le second remontèrent sur le pont et se mirent à marcher +côte à côte en causant. Ils parlaient évidemment de leur passager, et voici +à peu près le dialogue que le vent dispersait dans les ténèbres. + +Boisberthelot grommela à demi-voix à l'oreille de La Vieuville: + +--Nous allons voir si c'est un chef. + +La Vieuville répondit: + +--En attendant, c'est un prince. + +--Presque. + +--Gentilhomme en France, mais prince en Bretagne. + +--Comme les La Trémoille, comme les Rohan. + +--Dont il est l'allié. + +Boisberthelot reprit: + +--En France et dans les carrosses du roi, il est marquis comme je suis +comte et comme vous êtes chevalier. + +--Ils sont loin les carrosses! s'écria La Vieuville. Nous en sommes au +tombereau. + +Il y eut un silence. + +Boisberthelot repartit: + +--A défaut d'un prince français, on prend un prince breton. + +--Faute de grives... Non, faute d'un aigle, on prend un corbeau. + +--J'aimerais mieux un vautour, dit Boisberthelot. Et la Vieuville répliqua: + +--Certes! un bec et des griffes. + +--Nous allons voir. + +--Oui, reprit La Vieuville, il est temps qu'il y ait un chef. Je suis de +l'avis de Tinténiac: _un chef, et de la poudre_! Tenez, commandant, je +connais à peu près tous les chefs possibles et impossibles; ceux d'hier, +ceux d'aujourd'hui et ceux de demain; pas un n'est la caboche de guerre +qu'il nous faut. Dans cette diable de Vendée, il faut un général qui soit +en même temps un procureur; il faut ennuyer l'ennemi, lui disputer le +moulin, le buisson, le fossé, le caillou, lui faire de mauvaises querelles, +tirer parti de tout, veiller à tout, massacrer beaucoup, faire des +exemples, n'avoir ni sommeil ni pitié. À cette heure, dans cette armée de +paysans, il y a des héros, il n'y a pas de capitaines. D'Elbée est nul, +Leseure est malade, Bonchamps fait grâce; il est bon, c'est bête. La +Rochejaquelein est un magnifique sous-lieutenant; Silz est un officier de +rase campagne, impropre à la guerre d'expédients; Cathelineau est un +Charretier naïf, Stofflet est un garde-chasse rusé, Bérard est inepte, +Boulainvilliers est ridicule, Charette est horrible. Et je ne parle pas du +barbier Gaston. Car, Mordemonbleu! À quoi bon chamailler la révolution et +quelle différence y a-t-il entre les républicains et nous si nous faisons +commander les gentilshommes par les perruquiers? + +--C'est que cette chienne de révolution nous gagne, nous aussi. + +--Une gale qu'a la France? + +--Gale du tiers état, reprit Boisberthelot. L'Angleterre seule peut nous +tirer de là. + +--Elle nous en tirera, n'en doutez pas, capitaine. + +--En attendant, c'est laid. + +--Certes, des manants partout; la monarchie qui a pour général en chef +Stofflet, garde-chasse de M. de Maulevrier, n'a rien à envier à la +république qui a pour ministre Pache, fils du portier du duc de Castries. +Quel vis-à-vis que cette guerre de la Vendée: d'un côté Santerre le +brasseur, de l'autre Gaston le merlan! + +--Mon cher La Vieuville, je fais un certain cas de ce Gaston. Il n'a point +mal agi dans son commandement de Guéménée. Il a gentiment arquebusé trois +cents bleus après leur avoir fait creuser leur fosse par eux-mêmes. + +--A la bonne heure, mais je l'eusse fait tout aussi bien que lui. + +--Pardieu, sans doute. Et moi aussi. + +--Les grands actes de guerre, reprit La Vieuville, veulent de la noblesse +dans qui les accomplit. Ce sont choses de chevaliers et non de perruquiers. + +--Il y a pourtant dans ce tiers état, répliqua Boisberthelot, des hommes +estimables. Tenez, par exemple, cet horloger Joly. Il avait été sergent au +régiment de Flandre, il se fait chef vendéen, il commande une bande de la +côte; il a un fils, qui est républicain, et, pendant que le père sert dans +les blancs, le fils sert dans les bleus. Rencontre. Bataille. Le père fait +prisonnier son fils, et lui brûle la cervelle. + +--Celui-là est bien, dit La Vieuville. + +--Un Brutus royaliste, reprit Boisberthelot. + +--Cela n'empêche pas qu'il est insupportable d'être commandé par un +Coquereau, un Jean-Jean, un Moulins, un Focart, un Bouju, un Chouppes! + +--Mon cher chevalier, la colère est la même de l'autre côté. Nous sommes +pleins de bourgeois; ils sont pleins de nobles. Croyez-vous que les +sans-culottes soient contents d'être commandés par le comte de Canclaux, le +vicomte de Miranda, le vicomte de Beauharnais, le comte de Valence, le +marquis de Custine et le duc de Biron! + +--Quel gâchis! + +--Et le duc de Chartres! + +--Fils d'Egalité. Ah çà, quand sera-t-il roi, celui-là? + +--Jamais. + +--Il monte au trône. Il est servi par ses crimes. + +--Et desservi par ses vices, dit Boisberthelot. + +Il y eut encore un silence, et Boisberthelot poursuivit: + +--Il avait pourtant voulu se réconcilier. Il était venu voir le roi. +J'étais là, à Versailles, quand on lui a craché dans le dos. + +--Du haut du grand escalier? + +--Oui. + +--On a bien fait. + +--Nous l'appelions Bourbon le Bourbeux. + +--Il est chauve, il a des pustules, il est régicide, pouah! + +Et La Vieuville ajouta: + +--Moi, j'étais à Ouessant avec lui. + +--Sur le _Saint-Esprit?_ + +--Oui. + +--S'il eût obéi au signal de tenir le vent que lui faisait l'amiral +d'Orvilliers, il empêchait les anglais de passer. + +--Certes. + +--Est-il vrai qu'il se soit, caché à fond de cale? + +--Non. Mais il faut le dire tout de même. + +Et La Vieuville éclata de rire. + +Boisberthelot reprit: + +--Il y a des imbéciles. Tenez, ce Boulaivilliers dont vous parliez, La +Vieuville, je l'ai connu, je l'ai vu de près. Au commencement, les paysans +étaient armés de piques; ne s'était-il pas fourré dans la tête d'en faire +des piquiers? Il voulait leur apprendre l'exercice de la pique-en-biais et +de la pique-traînante-le-fer-devant. Il avait rêvé de transformer ces +sauvages en soldats de ligne. Il prétendait leur enseigner à émousser les +angles d'un carré et à faire des bataillons à centre vide. Il leur +baragouinait la vieille langue militaire; pour dire un chef d'escouade, il +disait, un _cap d'escadre_, ce qui était l'appellation des caporaux sous +Louis XIV. Il s'obstinait à créer un régiment avec tous ces braconniers; il +avait des compagnies régulières dont les sergents se rangeaient en rond +tous les soirs, recevant le mot, et le contre-mot du sergent de la +colonelle qui les disait tout bas au sergent de la lieutenance, lequel les +disait à son voisin qui les transmettait au plus proche, et ainsi d'oreille +en oreille jusqu'au dernier. Il cassa un officier qui ne s'était pas levé +tète nue pour recevoir le mot d'ordre de la bouche du sergent. Vous jugez +comme cela a réussi. Ce butor ne comprenait pas que les paysans veulent +être menés à la paysanne, et qu'on ne fait pas des hommes de caserne avec +des hommes des bois. Oui, j'ai connu ce Boulainvilliers-là. + +Ils firent quelques pas, chacun songeant de son côté. + +Puis la causerie continua. + +--A propos, se confirme-t-il que Dampierre soit tué? + +--Oui, commandant. + +--Devant Condé? + +--Au camp de Pamars. D'un boulet de canon. + +Boisberthelot soupira. + +--Le comte de Dampierre. Encore un des nôtres qui était des leurs! + +--Bon voyage! dit La Vieuville. + +--Et Mesdames? où sont-elles? + +--A Trieste. + +--Toujours? + +--Toujours. + +Et La Vieuville s'écria: + +--Ah! cette république! que de dégâts pour peu de chose! Quand on pense que +cette révolution est venue pour un déficit de quelques millions! + +--Se défier des petits points de départ, dit Boisberthelot. + +--Tout va mal, reprit La Vieuville. + +--Oui, La Rouarie est mort, Du Dresnay est idiot. Quels tristes meneurs que +tous ces évêques, ce Coucy, l'évêque de la Rochelle, ce Beaupoil +Saint-Aulaire, l'évêque de Poitiers, ce Mercy, l'évêque de Luçon, amant de +madame de L'Eschasserie!... + +--Laquelle s'appelle Servanteau, vous savez, commandant; L'Eschasserie est +un nom de terre. + +--Et ce faux évêque d'Agra, qui est curé de je ne sais quoi! + +--De Dol. Il s'appelle Guillot de Folleville. Il est brave, du reste, et se +bat. + +--Des prêtres quand il faudrait des soldats! Des évêques qui ne sont pas +des évêques! des généraux qui ne sont pas des généraux! + +La Vieuville interrompit Boisberthelot. + +--Commandant, vous avez le _Moniteur_ dans votre cabine? + +--Oui. + +--Qu'est-ce donc qu'on joue à Paris dans ce moment-ci? + +--_Adèle et Paulin_, et _la Caverne_. + +--Je voudrais voir ça. + +--Vous le verrez. Nous serons à Paris dans un mois. + +Boisberthelot réfléchit un instant et ajouta: + +--Au plus tard. M. Windham l'a dit à milord Hood. + +--Mais alors, commandant, tout ne va pas si mal? + +--Tout irait bien, parbleu, à la condition que la guerre de Bretagne fût +bien conduite. + +La Vieuville hocha la tête. + +--Commandant, reprit-il, débarquerons-nous l'infanterie de marine? + +--Oui, si la côte est pour nous; non, si elle est hostile. Quelquefois il +faut que la guerre enfonce les portes, quelquefois il faut qu'elle se +lisse. La guerre civile doit toujours avoir dans sa poche une fausse clef. +On fera le possible. Ce qui importe, c'est le chef. + +Et Boisberthelot, pensif, ajouta: + +--La Vieuville, que penseriez-vous du chevalier de Dieuzie? + +--Du jeune? + +--Oui. + +--Pour commander? + +--Oui. + +--Que c'est encore un officier de plaine et de bataille rangée. La +broussaille ne connaît que le paysan. + +--Alors, résignez-vous au général Stofflet et au général Cathelineau. + +La Vieuville rêva un moment, et dit: + +--Il faudrait un prince, un prince de France, un prince du sang. Un vrai +prince. + +--Pourquoi? Qui dit prince... + +--Dit poltron. Je le sais, commandant. Niais c'est pour l'effet sur les +gros yeux bêtes des gars. + +--Mon cher chevalier, les princes ne veulent pas venir. + +--On s'en passera. + +Boisberthelot fit ce mouvement machinal qui consiste à se presser le front +avec la main, comme pour en faire sortir une idée. + +Il reprit: + +--Enfin, essayons de ce général-ci. + +--C'est un grand gentilhomme. + +--Croyez-vous qu'il suffira? + +--Pourvu qu'il soit bon, dit La Vieuville. + +--C'est-à-dire féroce, dit Boisberthelot. + +Le comte et le chevalier se regardèrent. + +--Monsieur du Boisberthelot, vous avez dit le mot. Féroce. Oui, c'est là ce +qu'il nous faut. Ceci est la guerre sans miséricorde. L'heure est aux +sanguinaires. Les régicides ont coupé la tête à Louis XVI, nous arracherons +les quatre membres aux régicides. Oui, le général nécessaire est le général +inexorable. Dans l'Anjou et dans le haut Poitou, les chefs font les +magnanimes, on patauge dans la générosité, rien ne va. Dans le Marais et +dans le pays de Retz, les chefs sont atroces, tout marche. C'est parce que +Charette est féroce qu'il tient tête à Parrein. Hyène contre hyène. + +Boisberthelot n'eut pas le temps de répondre à La Vieuville. La Vieuville +eut la parole brusquement coupée par un cri désespéré, et en même temps on +entendit un bruit qui ne ressemblait à aucun des bruits qu'on entend. Ce +cri et ces bruits venaient du dedans du navire. + +Le capitaine et le lieutenant se précipitèrent vers l'entrepont, mais ne +purent y entrer. Tous les canonniers remontaient éperdus. + +Une chose effrayante venait d'arriver. + + + + +IV. TORMENTUM BELLI + +Une des caronades de la batterie, une pièce de vingt-quatre, s'était +détachée. + +Ceci est le plus redoutable peut-être des évènements de mer. Rien de plus +terrible ne peut arriver à un navire de guerre au large et en pleine +marche. + +Un canon qui casse son amarre devient brusquement on ne sait quelle bête +surnaturelle. C'est une machine qui se transforme en un monstre. Cette +masse court sur ses roues, a des mouvements de bille de billard, penche +avec le roulis, plonge avec le tangage, va, vient, s'arrête, paraît +méditer, reprend sa course, traverse comme une flèche le navire d'un bout à +l'autre, pirouette, se dérobe, s'évade, se cabre, heurte, ébrèche, tue, +extermine. C'est un bélier qui bat à sa fantaisie une muraille. Ajoutez +ceci: le bélier est de fer, la muraille est de bois. C'est l'entrée en +liberté de la matière; on dirait que cet esclave éternel se venge; il +semble que la méchanceté qui est dans ce que nous appelons les objets +inertes sorte et éclate tout à coup; cela a l'air de perdre patience et de +prendre une étrange revanche obscure; rien de plus inexorable que la colère +de l'inanimé. Ce bloc forcené a les sauts de la panthère, la lourdeur de +l'éléphant, l'agilité de la souris, l'opiniâtreté de la cognée, l'inattendu +de la houle, les coups de coude de l'éclair, la surdité du sépulcre. Il +pèse dix mille, et il ricoche comme une balle d'enfant. Ce sont des +tournoiements brusquement coupés d'angles droits. Et que faire? Comment en +venir à bout? Une tempête cesse, un cyclone passe, un vent tombe, un mât +brisé se remplace, une voie d'eau se bouche, un incendie s'éteint: mais que +devenir avec cette énorme brute de bronze? De quelle façon s'y prendre? +Vous pouvez raisonner un dogue, étonner un taureau, fasciner un boa, +effrayer un tigre, attendrir un lion; aucune ressource avec ce monstre, un +canon lâché. Vous ne pouvez pas le tuer, il est mort. Et en même temps, +il vit. Il vit d'une vie sinistre qui lui vient de l'infini. Il a sous lui +son plancher qui le balance. Il est remué par le navire qui est remué par +la mer qui est remuée par le vent. Cet exterminateur est un jouet. Le +navire, les flots, les souffles, tout cela le tient; de là sa vie affreuse. +Que faire à cet engrenage? Comment entraver ce mécanisme monstrueux du +naufrage? Comment prévoir ces allées et venues, ces retours, ces arrêts, +ces chocs? Chacun de ses coups au bordage peut défoncer le navire. Comment +deviner ces affreux méandres? On a affaire à un projectile qui se ravise, +qui a l'air d'avoir des idées, et qui change à chaque instant de direction. +Comment arrêter ce qu'il faut éviter? L'horrible canon se démène, mange, +recule, frappe à droite, frappe à gauche, fuit, passe, déconcerte +l'attente, broie l'obstacle, écrase les hommes comme des mouches. Toute la +terreur de la situation est dans la mobilité du plancher. Comment combattre +un plan incliné qui a des caprices? Le navire a, pour ainsi dire, dans le +ventre la foudre prisonnière qui cherche à s'échapper; quelque chose comme +un tonnerre roulant sur un tremblement de terre. + + +En un instant tout l'équipage fut sur pied. La faute était au chef de pièce +qui avait négligé de serrer l'écrou de la chaîne d'amarrage et mal entravé +les quatre roues de la caronade; ce qui donnait du jeu à la semelle et au +châssis, désaccordait les deux plateaux, et avait fini par disloquer la +brague. Le combleau s'était cassé, de sorte que le canon n'était plus ferme +à l'affût. La brague fixe, qui empêche le recul, n'était pas encore en +usage a cette époque. Un paquet de mer étant venu frapper le sabord, la +caronade mal amarrée avait reculé et brisé sa chaîne, et s'était mise à +errer formidablement dans l'entre-pont. + +Qu'on se figure, pour avoir une idée de ce glissement étrange, une goutte +d'eau courant sur une vitre. + +Au moment où l'amarre cassa, les canonniers étaient dans la batterie. Les +uns groupés, les autres épars, occupés aux ouvrages de mer que font les +marins en prévoyance d'un branle-bas de combat. La caronade, lancée par le +tangage, fit un trouée dans ce tas d'hommes et en écrasa quatre du premier +coup, puis, reprise et décochée par le roulis, elle coupa en deux un +cinquième misérable, et alla heurter à la muraille de bâbord une pièce de +la batterie qu'elle démonta. De là le cri de détresse qu'on venait +d'entendre. Tous les hommes se pressèrent à l'escalier-échelle. La batterie +se vida en un clin d'oeil. + +L'énorme pièce avait été laissée seule. Elle était livrée à elle-même. Elle +était sa maîtresse, et la maîtresse du navire. Elle pouvait en faire ce +qu'elle voulait. Tout cet équipage d'hommes accoutumés à rire dans la +bataille tremblait. Dire l'épouvante est impossible. + +Le capitaine Boisberthelot et le lieutenant La Vieuville, deux intrépides +pourtant, s'étaient arrêtés au haut de l'escalier, et, muets, pâles, +hésitants, regardaient dans l'entre-pont. Quelqu'un les écarta du coude et +descendit. + +C'était leur passager, le paysan, l'homme dont ils venaient de parler le +moment d'auparavant. + +Arrivé au bas de l'escalier-échelle, il s'arrêta. + + + + +V. VIS ET VIR + +Le canon allait et venait dans l'entre-pont. On eût dit le chariot vivant +de l'Apocalypse. Le falot de marine, oscillant sous l'étrave de la +batterie, ajoutait à cette vision un vertigineux balancement d'ombre et de +lumière. La forme du canon s'effaçait dans la violence de sa course, et il +apparaissait, tantôt noir dans la clarté, tantôt reflétant de vagues +blancheurs dans l'obscurité. + +Il continuait l'exécution du navire. Il avait déjà fracassé quatre autres +pièces et fait dans la muraille deux crevasses, heureusement au-dessus de +la flottaison, mais par où l'eau entrerait, s'il survenait une bourrasque. +Il se ruait frénétiquement sur la membrure; les porques très robustes +résistaient, les bois courbes ont une solidité particulière; mais on +entendait leurs craquements sous cette massue démesurée, frappant, avec une +sorte d'ubiquité inouïe, de tous les côtés à la fois. Un grain de plomb +secoué dans une bouteille n'a pas des percussions plus insensées et plus +rapides. Les quatre roues passaient et repassaient sur les hommes tués, les +coupaient, les dépeçaient et les déchiquetaient, et des cinq cadavres +avaient fait vingt tronçons qui roulaient à travers la batterie; les têtes +mortes semblaient crier; des ruisseaux de sang se tordaient sur le plancher +selon les balancements du roulis. Le vaigrage, avarié en plusieurs +endroits, commençait à s'entr'ouvrir. Tout le navire était plein d'un bruit +monstrueux. + +Le capitaine avait promptement repris son sang-froid, et sur son ordre ou +avait jeté par le carré, dans l'entre-pont, tout ce qui pouvait amortir et +entraver la course effrénée du canon, les matelas, les hamacs, les +rechanges de voiles, les rouleaux de cordages, les sacs d'équipage, et les +ballots de faux assignats dont la corvette avait tout un chargement, cette +infamie anglaise étant regardée comme de bonne guerre. + +Mais que pouvaient faire ces chiffons, personne n'osant descendre pour les +disposer comme il eût fallu? En quelques minutes ce fut de la charpie. + +Il y avait juste assez de mer pour que l'accident fût aussi complet que +possible. Une tempête eût été désirable; elle eût peut-être culbuté le +canon, et une fois les quatre roues en l'air, on eût pu s'en rendre maître. + +Cependant le ravage s'aggravait. Il y avait des écorchures et même des +fractures aux mâts, qui, emboîtés dans la charpente de la quille, +traversent les étages des navires et y font comme de gros piliers ronds. +Sous les frappements convulsifs du canon, le mât de misaine s'était +lézardé, le grand mât lui-même était entamé. La batterie se disloquait. +Dix pièces sur trente étaient hors de combat; les brèches au bordage se +multipliaient, et la corvette commençait à faire eau. + +Le vieux passager descendu dans l'entre-pont semblait un homme de pierre au +bas de l'escalier. Il jetait sur cette dévastation un oeil sévère. Il ne +bougeait point. Il paraissait impossible de faire un pas dans la batterie. + +Chaque mouvement de la caronade en liberté ébauchait l'effondrement du +navire. Encore quelques instants, et le naufrage était inévitable. + +Il fallait périr ou couper court au désastre; prendre un parti; mais +lequel? + +Quelle combattante que cette caronade! + +Il s'agissait d'arrêter cette épouvantable folle. + +Il s'agissait de colleter cet éclair. + +Il s'agissait de terrasser cette foudre. + +Boisberthelot dit à La Vieuville: + +--Croyez-vous en Dieu, chevalier? + +La Vieuville répondit: + +--Oui. Non. Quelquefois. + +--Dans la tempête? + +--Oui. Et dans des moments comme celui-ci. + +--Il n'y a en effet que Dieu qui puisse nous tirer de là, dit +Boisberthelot. + +Tous se taisaient, laissant la caronade faire son fracas horrible. + +Du dehors, le flot battant le navire répondait aux chocs du canon par des +coups de mer. On eût dit deux marteaux alternant. + +Tout à coup, dans cette espèce de cirque inabordable où bondissait le canon +échappé, on vit un homme apparaître, une barre de fer à la main. C'était +l'auteur de la catastrophe, le chef de pièce coupable de négligence et +cause de l'accident, le maître de la caronade. Avant fait le mal, il +voulait le réparer. Il avait empoigné une barre d'anspect d'une main, une +drosse à nœud coulant de l'autre main, et il avait sauté par le carré dans +l'entre-pont. + +Alors une chose farouche commença; spectacle titanique; le combat du canon +contre le canonnier; la bataille de la matière et de l'intelligence, le +duel de la chose contre l'homme. + +L'homme s'était posté dans un angle, et, sa barre et sa corde dans ses deux +poings, adossé à une porque, affermi sur ses jarrets qui semblaient deux +piliers d'acier, livide, calme, tragique, comme enraciné dans le plancher, +il attendait. + +Il attendait que le canon passât près de lui. + +Le canonnier connaissait sa pièce, et il lui semblait qu'elle devait le +connaître. Il vivait depuis longtemps avec elle. Que de fois il lui avait +fourré la main dans la gueule! C'était son monstre familier. Il se mit à +lui parler comme à son chien.--Viens, disait-il. Il l'aimait peut-être. + +Il paraissait souhaiter qu'elle vînt à lui. + +Mais venir à lui, c'était venir sur lui. Et alors il était perdu. Comment +éviter l'écrasement? Là était la question. Tous regardaient, terrifiés. Pas +une poitrine ne respirait librement, excepté peut-être celle du vieillard +qui était seul dans l'entre-pont avec les deux combattants, témoin +sinistre. + +Il pouvait lui-même être broyé par la pièce. Il ne bougeait pas. + +Sous eux le flot, aveugle, dirigeait le combat. + +Au moment où, acceptant ce corps-à-corps effroyable, le canonnier vint +provoquer le canon, un hasard des balancements de la mer fit que la +caronade demeura un moment immobile et comme stupéfaite.--Viens donc! lui +disait l'homme. Elle semblait écouter. + +Subitement elle sauta sur lui. L'homme esquiva le choc. + +La lutte s'engagea. Lutte inouïe. Le fragile se colletant avec +l'invulnérable. Le belluaire de chair attaquant la bête d'airain. D'un côté +une force, de l'autre une âme. + +Tout cela se passait dans une pénombre. C'était comme la vision indistincte +d'un prodige. + +Une âme, chose étrange, on eût dit que le canon en avait une, lui aussi; +mais une âme de haine et de rage. Cette cécité paraissait avoir des yeux. +Le monstre avait l'air de guetter l'homme. Il y avait, on l'eût pu croire +du moins, de la ruse dans cette masse. Elle aussi choisissait son moment. +C'était on ne sait quel gigantesque insecte de fer ayant ou semblant avoir +une volonté de démon. Par moments, cette sauterelle colossale cognait le +plafond bas de la batterie, puis elle retombait sur ses quatre roues comme +un tigre sur ses quatre griffes, et se remettait à courir sur l'homme. Lui, +souple, agile, adroit, se tordait comme une couleuvre sous tous ces +mouvements de foudre. Il évitait les rencontres, mais les coups auxquels il +se dérobait tombaient sur le navire et continuaient de le démolir. + +Un bout de chaîne cassée était resté accroché à la caronade. Cette chaîne +s'était enroulée on ne sait comment dans la vis du bouton de culasse. Une +extrémité de la chaîne était fixée à l'affût. L'autre, libre, tournoyait +éperdument autour du canon dont elle exagérait tous les soubresauts. La vis +la tenait comme une main fermée, et cette chaîne, multipliant les coups de +bélier par des coups de lanière, faisait autour du canon un tourbillon +terrible, fouet de fer dans un poing d'airain. Cette chaîne compliquait le +combat. + +Pourtant l'homme luttait. Même, par instants, c'était l'homme qui attaquait +le canon; il rampait le long du bordage, sa barre et sa corde à la main; et +le canon avait l'air de comprendre, et, comme s'il devinait un piège, +fuyait. L'homme, formidable, le poursuivait. + +De telles choses ne peuvent durer longtemps. Le canon sembla se dire tout à +coup: Allons! il faut en finir! et il s'arrêta. On sentit l'approche du +dénoûment. Le canon, comme en suspens, semblait avoir ou avait, car pour +tous c'était un être, une préméditation féroce. Brusquement, il se +précipita sur le canonnier. Le canonnier se rangea de côté, le laissa +passer, et lui cria en riant: A refaire! Le canon, comme furieux, brisa une +caronade à bâbord; puis, ressaisi par la fronde invisible qui le tenait, il +s'élança à tribord sur l'homme, qui échappa. Trois caronades s'effondrèrent +sous la poussée du canon; alors, comme aveugle et ne sachant plus ce qu'il +faisait, il tourna le dos à l'homme, roula de l'arrière à l'avant, détraqua +l'étrave, et alla faire une brèche à la muraille de la proue. L'homme +s'était réfugié au pied de l'escalier, à quelques pas du vieillard témoin. +Le canonnier tenait sa barre d'anspect en arrêt. Le canon parut +l'apercevoir, et, sans prendre la peine de se retourner, recula sur l'homme +avec une promptitude de coup de hache. L'homme acculé au bordage était +perdu. Tout l'équipage poussa un cri. + +Mais le vieux passager jusqu'alors immobile s'était élancé, lui-même plus +rapide que toutes ces rapidités farouches. Il avait saisi un ballot de faux +assignats, et, au risque d'être écrasé, il avait réussi à le jeter entre +les roues de la caronade. Ce mouvement décisif et périlleux n'eût pas été +exécuté avec plus de justesse et de précision par un homme rompu à tous les +exercices décrits dans le livre de Durosel sur la _Manoeuvre du canon de +mer_. + +Le ballot fit l'effet d'un tampon. Le caillou enraye un bloc, une branche +d'arbre détourne une avalanche. La caronade trébucha. Le canonnier à son +tour, saisissant ce joint redoutable, plongea sa barre de fer entre les +rayons d'une des roues d'arrière. Le canon s'arrêta. + +Il penchait. L'homme, d'un mouvement de levier imprimé à la barre, le fit +basculer. La lourde masse se renversa, avec le bruit d'une cloche qui +s'écroule, et l'homme se ruant à corps perdu, ruisselant de sueur, passa le +noeud coulant de la drosse au cou de bronze du monstre terrassé. + +C'était fini. L'homme avait vaincu. La fourmi avait eu raison du +mastodonte; le pygmée avait fait le tonnerre prisonnier. + +Les soldats et les marins battirent des mains. + +Tout l'équipage se précipita avec des câbles et des chaînes, et en un +instant le canon fut amarré. + +Le canonnier salua le passager. + +--Monsieur, lui dit-il, vous m'avez sauvé la vie. + +Le vieillard avait repris son attitude impassible, et ne répondit pas. + + + + + +VI. LES DEUX PLATEAUX DE LA BALANCE + +L'homme avait vaincu, mais on pouvait dire que le canon avait vaincu aussi. +Le naufrage immédiat était évité, mais la corvette n'était point sauvée. Le +délabrement du navire paraissait irrémédiable. Le bordage avait cinq +brèches, dont une fort grande à l'avant; vingt caronades sur trente +gisaient dans leur cadre. La caronade ressaisie et remise à la chaîne +était elle-même hors de service; la vis du bouton de culasse était forcée, +et par conséquent le pointage impossible. La batterie était réduite à neuf +pièces. La cale faisait eau. Il fallait tout de suite courir aux avaries et +faire jouer les pompes. + +L'entre-pont, maintenant qu'on le pouvait regarder, était effroyable à +voir. Le dedans d'une cage d'éléphant furieux n'est pas plus démantelé. + +Quelle que fût pour la corvette la nécessité de ne pas être aperçue, il y +avait une nécessité plus impérieuse encore, le sauvetage immédiat. Il avait +fallu éclairer le pont par quelques falots plantés çà et là dans le +bordage. + +Cependant, tout le temps qu'avait duré cette diversion tragique, l'équipage +étant absorbé par une question de vie ou de mort, on n'avait guère su ce +qui se passait hors de la corvette. Le brouillard s'était épaissi; le temps +avait changé; le vent avait fait du navire ce qu'il avait voulu; on était +hors de route, à découvert de Jersey et de Guernesey, plus au sud qu'on ne +devait l'être; on se trouvait en présence d'une mer démontée. De grosses +vagues venaient baiser les plaies béantes de la corvette, baisers +redoutables. Le bercement de la mer était menaçant. La brise devenait bise. +Une bourrasque, une tempête peut-être, se dessinait. On ne voyait pas à +quatre lames devant soi. + +Pendant que les hommes d'équipage réparaient en hâte et sommairement les +ravages de l'entre-pont, aveuglaient les voies d'eau et remettaient en +batterie les pièces échappées au désastre, le vieux passager était remonté +sur le pont. + +Il s'était adossé au grand mât. + +Il n'avait point pris garde à un mouvement qui avait eu lieu dans le +navire. Le chevalier de La Vieuville avait fait mettre en bataille des deux +côtés du grand mât les soldats d'infanterie de marine, et, sur un coup de +sifflet du maître d'équipage, les matelots occupés à la manoeuvre s'étaient +rangés debout sur les vergues. + +Le comte du Boisberthelot s'avança vers le passager. + +Derrière le capitaine marchait un homme hagard, haletant, les habits en +désordre, l'air satisfait pourtant. + +C'était le canonnier qui venait de se montrer si à propos dompteur de +monstres, et qui avait eu raison du canon. + +Le comte fit au vieillard vêtu en paysan le salut militaire, et lui dit: + +--Mon général, voilà l'homme. + +Le canonnier se tenait debout, les yeux baissés, dans l'attitude +d'ordonnance. + +Le comte du Boisberthelot reprit: + +--Mon général, en présence de ce qu'a fait cet homme, ne pensez-vous pas +qu'il y a pour ses chefs quelque chose à faire? + +--Je le pense, dit le vieillard. + +--Veuillez donner des ordres, repartit Boisberthelot. + +--C'est à vous de les donner. Vous êtes le capitaine. + +--Mais vous êtes le général, reprit Boisberthelot. + +Le vieillard regarda le canonnier. + +--Approche, dit-il. + +Le canonnier fit un pas. + +Le vieillard se tourna vers le comte du Boisberthelot, +détacha la croix de Saint-Louis du capitaine, et la noua à la +vareuse du canonnier. + +--Hurrah! crièrent les matelots. + +Les soldats de marine présentèrent les armes. + +Et le vieux passager, montrant du doigt le canonnier ébloui, ajouta: + +--Maintenant, qu'on fusille cet homme. + +La stupeur succéda à l'acclamation. + +Alors, au milieu d'un silence de tombe, le vieillard éleva la voix. Il dit: + +--Une négligence a compromis ce navire. A cette heure il est peut-être +perdu. Etre en mer, c'est être devant l'ennemi. Un navire qui fait une +traversée est une armée qui livre une bataille. La tempête se cache, mais +ne s'absente pas. Toute la mer est une embuscade. Peine de mort à toute +faute commise en présence de l'ennemi. Il n'y a pas de faute réparable. Le +courage doit être récompensé, et la négligence doit être punie. + +Ces paroles tombaient l'une après l'autre, lentement, gravement, avec une +sorte de mesure inexorable, comme des coups de cognée sur un chêne. + +Et le vieillard, regardant les soldats, ajouta: + +--Faites. + +L'homme à la veste duquel brillait la croix de Saint-Louis courba la tête. + +Sur un signe du comte du Boisberthelot, deux matelots descendirent dans +l'entre-pont, puis revinrent apportant le hamac-suaire; l'aumônier du bord, +qui depuis le départ était en prière dans le carré des officiers, +accompagnait les deux matelots; un sergent détacha de la ligne de bataille +douze soldats qu'il rangea sur deux rangs, six par six; le canonnier, +sans dire un mot, se plaça entre les deux files. L'aumônier, le crucifix à +la main, s'avança et se mit près de lui. + +--Marche, dit le sergent. Le peloton se dirigea à pas lents vers l'avant; +les deux matelots, portant le suaire, suivaient. + +Un morne silence se fit sur la corvette. Un ouragan lointain soufflait. + +Quelques instants après, une détonation éclata dans les ténèbres, une lueur +passa, puis tout se tut, et l'on entendit le bruit que fait un corps en +tombant dans la mer. + +Le vieux passager, toujours adossé au grand mât, avait croisé les bras, et +songeait. Boisberthelot, dirigeant vers lui l'index de sa main gauche, dit +bas à La Vieuville: + +--La Vendée a une tête. + + + + +VII. QUI MET A LA VOILE MET A LA LOTERIE + +Mais qu'allait devenir la corvette? + +Les nuages, qui toute la nuit s'étaient mêlés aux vagues, avaient fini par +s'abaisser tellement qu'il n'y avait plus d'horizon et que toute la mer +était comme sous un manteau. Rien que le brouillard. Situation toujours +périlleuse, même pour un navire bien portant. + +A la brume s'ajoutait la houle. + +On avait mis le temps à profit; on avait allégé la corvette en jetant à la +mer tout ce qu'on avait pu déblayer du dégât. fait par la caronade, les +canons démontés, les affûts brisés, les membrures tordues ou déclouées, les +pièces de bois ou de fer fracassées; on avait ouvert les sabords, et l'on +avait fait glisser sur des planches dans les vagues les cadavres et les +débris humains enveloppés dans des prélarts. + +La mer commençait à n'être plus tenable. Non que la tempête devînt +précisément imminente; il semblait au contraire qu'on entendît décroître +l'ouragan qui bruissait derrière l'horizon, et la rafale s'en allait au +nord; mais les lames restaient très hautes, ce qui indiquait un mauvais +fond de mer, et, malade comme était la corvette, elle était peu résistante +aux secousses, et les grandes vagues pouvaient lui être funestes. + +Gacquoil était à la barre, pensif. + +Faire bonne mine à mauvais jeu, c'est l'habitude des commandants de mer. + +La Vieuville, qui était une nature d'homme gai dans les désastres, accosta +Gacquoil. + + +--Eh bien, pilote, dit-il, l'ouragan rate. L'envie d'éternuer n'aboutit +pas. Nous nous en tirerons. Nous aurons du vent. Voilà tout. + +Gacquoil, sérieux, répondit: + +--Qui a du vent a du flot. + +Ni riant, ni triste, tel est le marin. La réponse avait un sens inquiétant. +Pour un navire qui fait eau, avoir du flot c'est s'emplir vite. Gacquoil +avait souligné ce pronostic d'un vague froncement de sourcil. Peut-être, +après la catastrophe; du canon et du canonnier, La Vieuville avait-il dit, +un peu trop tôt, des paroles presque joviales et légères. Il y a des choses +qui portent malheur quand on est au large. La mer est secrète; on ne sait +jamais ce qu'elle a. Il faut prendre garde. + +La Vieuville, sentit le besoin de redevenir grave. + +--Où sommes-nous, pilote? demanda-t-il. + +Le pilote répondit: + +--Nous sommes dans la volonté de Dieu. + +Un pilote est un maître; il faut toujours le laisser faire et il faut +souvent le laisser dire. D'ailleurs cette espèce d'homme parle peu. La +Vieuville s'éloigna. + +La Vieuville avait fait une question au pilote, ce fut l'horizon qui +répondit. + +La mer se découvrit tout à coup. + +Les brumes qui traînaient sur les vagues se déchirèrent, tout l'obscur +bouleversement des flots s'étala à perte de vue dans un demi-jour +crépusculaire, et voici ce qu'on vit. + +Le ciel avait comme un couvercle de nuages; mais les nuages ne touchaient +plus la mer; à l'est apparaissait une blancheur qui était le lever du jour, +à l'ouest blêmissait une autre blancheur qui était le coucher de la lune. +Ce deux blancheurs faisaient sur l'horizon, vis-à-vis l'une de l'autre; +deux bandes étroites de lueur pâle entre la mer sombre et le ciel +ténébreux. + +Sur ces deux clartés se dessinaient, droites et immobiles, des silhouettes +noires. + +Au couchant, sur le ciel éclairé par la lune se découpaient trois hautes +roches, debout comme des peulvens celtiques. + +Au levant, sur l'horizon pâle du matin se dressaient huit voiles rangées en +ordre et espacées d'une façon redoutable. + +Les trois roches étaient un écueil; les huit voiles étaient une escadre. + +On avait derrière soi les Minquiers, un rocher qui avait mauvaise +réputation, devant soi la croisière française. A l'ouest l'abîme, à l'est +le carnage; on était entre un naufrage et un combat. + +Pour faire face à l'écueil, la corvette avait titre coque trouée, un +gréement disloqué, une mâture ébranlée dans sa racine; pour faire face à +la bataille, elle avait une artillerie dont vingt et un canons sur trente +étaient démontés, et dont les meilleurs canonniers étaient morts. + +Le point du jour était très faible, et l'on avait un peu de nuit devant +soi. Cette nuit pouvait même durer encore assez longtemps, étant surtout +faite par les nuages, qui étaient hauts, épais et profonds, et avaient +l'aspect solide d'une voûte. + +Le vent qui avait fini par emporter les brumes d'en bas drossait la +corvette sur les Minquiers. + +Dans l'excès de fatigue et de délabrement où elle était, elle n'obéissait +presque plus à la barre, elle roulait plutôt qu'elle ne voguait, et, +souffletée par le flot, elle se laissait faire par lui. + +Les Minquiers, écueil tragique, étaient plus âpres encore en ce temps-là +qu'aujourd'hui. Plusieurs tours de cette citadelle de l'abîme ont été +rasées par l'incessant dépècement que fait la mer; la configuration des +écueils change; ce n'est pas en vain que les flots s'appellent les lames, +chaque marée est un trait de scie. A cette époque, toucher les Minquiers, +c'était périr. + +Quant à la croisière, c'était cette escadre de Cancale, devenue depuis +célèbre sous le commandement de ce capitaine Duchesne que Léquinio appelait +«le Père Duchène». + +La situation était critique. La corvette avait, sans le savoir, pendant le +déchaînement de la caronade, dévié et marché plutôt vers Granville que vers +Saint-Malo. Quand même elle eût pu naviguer et faire voile, les Minquiers +lui barraient le retour vers Jersey et la croisière lui barrait +l'arrivée en France. + +Du reste, de tempête point. Mais, comme l'avait dit le pilote, il y avait +du flot. La mer, roulant sous un vent rude et sur un fond déchirant, était +sauvage. + +La mer ne dit jamais tout de suite ce qu'elle veut. Il y a de tout dans le +gouffre, même de la chicane. On pourrait presque dire que la mer a une +procédure, elle avance et recule, elle propose et se dédit, elle ébauche +une bourrasque et elle y renonce, elle promet l'abîme et ne le tient pas, +elle menace le nord et frappe le sud. Toute la nuit la corvette la Claymore +avait eu le brouillard et craint la tourmente; la mer venait de se +démentir, mais d'une façon farouche; elle avait esquissé la tempête et +réalisé l'écueil. C'était toujours, sous une autre forme, le naufrage. + +Et à la perte sur les brisants s'ajoutait l'extermination par le combat. Un +ennemi complétait l'autre. + +La Vieuville s'écria à travers son vaillant rire: + +--Naufrage ici, bataille là. Des deux côtés nous avons le quine. + + + + + +VIII. 9 = 380 + +La corvette n'était presque plus qu'une épave. + +Dans la blême clarté éparse, dans la noirceur des nuées, dans les mobilités +confuses de l'horizon, dans les mystérieux froncements des vagues, il y +avait une solennité sépulcrale. Excepté le vent soufflant d'un souffle +hostile, tout se taisait. La catastrophe sortait du gouffre avec majesté. +Elle ressemblait plutôt à une apparition qu'à une attaque. Rien ne bougeait +dans les rochers, rien ne remuait dans les navires. C'était on ne sait quel +colossal silence. Avait-on affaire à quelque chose de réel? On eût dit un +rêve passant sur la mer. Les légendes ont de ces visions; la corvette était +en quelque sorte entre l'écueil démon et la flotte fantôme. + +Le comte du Boisberthelot donna à demi-voix des ordres à La Vieuville qui +descendit dans la batterie, puis le capitaine saisit sa longue-vue et vint +se placer à l'arrière à côté du pilote. + +Tout l'effort de Gacquoil était de maintenir la corvette debout au flot; +car, prise de côté par le vent et par la mer, elle eût inévitablement +chaviré. + +--Pilote, dit le capitaine, où sommes-nous? + +--Sur les Minquiers. + +--De quel côté? + +--Du mauvais. + +--Quel fond? + +--Roche criarde. + +--Peut-on s'embosser? + +--On peut toujours mourir, dit le pilote. + +Le capitaine dirigea sa lunette d'approche vers l'ouest et examina les +Minquiers; puis il la tourna vers l'est et considéra les voiles en vue. + +Le pilote continua, comme se parlant à lui-même: + +--C'est les Minquiers. Cela sert de reposoir à la mouette rieuse quand +elle s'en va de Hollande et au grand goëland à manteau noir. + +Cependant le capitaine avait compté les voiles. + +Il y avait bien en effet huit navires correctement disposés et dressant sur +l'eau leur profil de guerre. On apercevait au centre la haute stature d'un +vaisseau à trois ponts. + +Le capitaine questionna le pilote. + +--Connaissez-vous ces voiles? + +--Certes! répondit Gacquoil. + +--Qu'est-ce? + +--C'est l'escadre. + +--De France. + +--Du diable. + +Il y eut un silence. Le capitaine reprit: + +--Toute la croisière est-elle là? + +--Pas toute. + +En effet, le 2 avril, Valazé avait annoncé à la Convention que dix frégates +et six vaisseaux de ligne croisaient dans la Manche. Ce souvenir revint à +l'esprit du capitaine. + +--Au fait, dit-il, l'escadre est de seize bâtiments. Il n'y en a ici que +huit. + +--Le reste, dit Gacquoil, traîne par là-bas sur toute la côte, et espionne. + +Le capitaine, tout en regardant à travers sa longue-vue, murmura: + +--Un vaisseau à trois ponts, deux frégates de premier rang, cinq de +deuxième rang. + +--Mais moi aussi, grommela Gacquoil, je les ai espionnés. + +--Bons bâtiments, dit le capitaine. J'ai un peu commandé tout cela. + +--Moi, dit Gacquoil, je les ai vus de près. Je ne prends pas l'un pour +l'autre. J'ai leur signalement dans la cervelle. + +Le capitaine passa sa longue-vue au pilote. + +--Pilote, distinguez-vous bien le bâtiment de haut bord? + +--Oui, mon commandant, c'est, le vaisseau _la Côte-d'Or_. + +--Qu'ils ont débaptisé, dit le capitaine. C'était autrefois _Les +États-de-Bourgogne_. Un navire neuf. Cent vingt-huit canons. + +Il tira de sa poche un carnet et un crayon, et écrivit sur le carnet le +chiffre 128. + +Il poursuivit: + +--Pilote, quelle est la première voile à bâbord? + +--C'est _l'Expérimentée_. + +--Frégate de premier rang. Cinquante-deux canons. Elle était en armement à +Brest il y a deux mois. + +Le capitaine marqua sur son carnet le chiffre 52. + +--Pilote, reprit-il, quelle est la deuxième voile à bâbord? + +--_La Dryade_. + +--Frégate de premier rang. Quarante canons de dix-huit. Elle a été dans +l'Inde. Elle a une belle histoire militaire. + +Et il écrivit au-dessous du chiffre 52 le chiffre 40; puis, relevant la +tête: + +--A tribord, maintenant. + +--Mon commandant, ce sont toutes des frégates de second rang. Il y en a +cinq. + +--Quelle est la première à partir du vaisseau? + +--_La Résolue_. + +--Trente-deux pièces de dix-huit. Et la seconde? + +--_Le Richemont_. + +--Même force. Après? + +--_L'Athée_[1] + +[Footnote 1: _Archive de la Marine_. Etat de la flotte en mars 1793.] + +--Drôle de nom pour aller en mer. Après? + +--_La Calypso_. + +--Après? + +--_La Preneuse_. + +--Cinq frégates de trente-deux chacune. + +Le capitaine écrivit au-dessous des premiers chiffres, 160. + +--Pilote, dit-il, vous les reconnaissez bien. + +--Et vous, répondit Gacquoil, vous les connaissez bien, mon commandant. +Reconnaître est quelque chose, connaître est mieux. + +Le capitaine avait l'oeil fixé sur son carnet et additionnait entre ses +dents. + +--Cent vingt-huit, cinquante-deux, quarante, cent soixante. + +En ce moment, La Vieuville remontait sur le pont. + +--Chevalier, lui cria le capitaine, nous sommes en présence de trois +cent quatre-vingts pièces. + +--Soit, dit La Vieuville. + +--Vous revenez de l'inspection, La Vieuville; combien décidément avons-nous +de pièces en état de faire feu? + +--Neuf. + +--Soit, dit à son tour Boisberthelot. + +Il reprit la longue-vue des mains du pilote, et regarda l'horizon. + +Les huit navires silencieux et noirs semblaient immobiles, mais ils +grandissaient. + +Ils se rapprochaient insensiblement. + +La Vieuville fit le salut militaire. + + +--Commandant, dit La Vieuville, voici mon rapport. Je me défiais de cette +corvette _Claymore_. C'est toujours ennuyeux d'être embarqué +brusquement sur un navire qui ne vous connaît pas ou qui ne vous aime pas. +Navire anglais, traître aux français. La chienne de caronade l'a prouvé. +J'ai fait la visite. Bonnes ancres. Ce n'est pas du fer de loupe; c'est +forgé avec des barres soudées au martinet. Les cigales des ancres sont +solides. Câbles excellents, faciles à débiter, ayant la longueur +d'ordonnance, cent vingt brasses. Force munitions. Six canonniers morts. +Cent soixante-onze coups à tirer par pièce. + +--Parce qu'il n'y a plus que neuf pièces, murmura le capitaine. + +Boisberthelot braqua sa longue-vue sur l'horizon. La lente approche de +l'escadre continuait. + +Les caronades ont un avantage, trois hommes suffisent pour les manoeuvrer; +mais elles ont un inconvénient, elles portent moins loin et tirent moins +juste que les canons. Il fallait donc laisser arriver l'escadre à portée de +caronade. + +Le capitaine donna ses ordres à voix basse. Le silence se fit dans le +navire. On ne sonna point le branle-bas, mais on l'exécuta. La corvette +était aussi hors de combat contre les hommes que contre les flots. On tira +tout le parti possible de ce reste d'un navire de guerre. On accumula près +des drosses, sur le passavant, tout ce qu'il y avait d'aussières et de +grelins de rechange pour raffermir au besoin la mâture. Ou mit en ordre le +poste des blessés. Selon la mode navale d'alors, on bastingua le pont, ce +qui est une garantie contre les balles, mais non contre les boulets. On +apporta les passe-balles, bien qu'il fût un peu tard pour vérifier les +calibres; mais on n'avait pas prévu tant d'incidents. Chaque matelot reçut +une giberne et mit dans sa ceinture une paire de pistolets et un poignard. +On plia les branles; on pointa l'artillerie; on prépara la mousqueterie; on +disposa les haches et les grappins; on tint prêtes les soutes à gargousses +et les soutes à boulets; ou ouvrit la soute aux poudres. Chaque homme prit +son poste. Tout cela sans dire une parole et comme dans la chambre d'un +mourant. Ce fut rapide et lugubre. + +Puis on embossa la corvette. Elle avait six ancres comme une frégate. On +les mouilla toutes les six; l'ancre de veille à l'avant, l'ancre de toue à +l'arrière, l'ancre de flot du côté du large, l'ancre de jusant du côté des +brisants, l'ancre d'affourche à tribord, et la maîtresse-ancre à bâbord. + +Le neuf caronades qui restaient vivantes furent mises en batterie toutes +les neuf d'un seul côté, du côté de l'ennemi. + +L'escadre, non moins silencieuse, avait, elle aussi, complété sa manoeuvre. +Les huit bâtiments formaient maintenant un demi-cercle dont les Minquiers +faisaient la corde. _La Claymore_, enfermée dans ce demi-cercle, et +d'ailleurs garrottée par ses propres ancres, était adossée à l'écueil, +c'est-à-dire au naufrage. + +C'était comme une meute autour d'un sanglier, ne donnant pas de voix, mais +montrant les dents. + +Il semblait de part et d'autre qu'on s'attendait. + +Les canonniers de _la Claymore_ étaient à leurs pièces. + +Boisberthelot dit à La Vieuville: + +--Je tiendrais à commencer le feu. + +--Plaisir de coquette, dit La Vieuville. + + + + + +IX. QUELQU'UN ÉCHAPPE + +Le passager n'avait pas quitté le pont, il observait tout, impassible. + +Boisberthelot s'approcha de lui. + +--Monsieur, lui dit-il, les préparatifs sont faits. Nous voilà maintenant +cramponnés à notre tombeau, nous ne lâcherons pas prise. Nous sommes +prisonniers de l'escadre ou de l'écueil. Nous rendre à l'ennemi ou sombrer +dans les brisants, nous n'avons pas d'autre choix. Il nous reste une +ressource, mourir. Combattre vaut mieux que naufrager. J'aime mieux être +mitraillé que noyé; en fait de mort, je préfère le feu à l'eau. Mais +mourir, c'est notre affaire à nous autres, ce n'est pas la vôtre, à vous. +Vous êtes l'homme choisi par les princes, vous avez une grande mission, +diriger la guerre de Vendée. Vous de moins, c'est peut-être la monarchie +perdue; vous devez donc vivre. Notre honneur à nous est de rester ici, le +vôtre est d'en sortir. Vous allez, mon général, quitter le navire. Je vais +vous donner un homme et un canot. Gagner la côte par un détour n'est pas +impossible. Il n'est pas encore jour. Les lames sont hautes, la mer est +obscure, vous échapperez. Il y a des cas où fuir, c'est vaincre. + +Le vieillard fit, de sa tète sévère, un grave signe d'acquiescement. + +Le comte du Boisberthelot éleva la voix. + +--Soldats et matelots! cria-t-il. + +Tous les mouvements s'arrêtèrent, et, de tous les points du navire, les +visages se tournèrent vers le capitaine. + +Il poursuivit: + +--L'homme qui est parmi nous représente le roi. Il nous est confié, nous +devons le conserver. Il est nécessaire au trône de France; à défaut d'un +prince, il sera, c'est du moins notre attente, le chef de la Vendée. C'est +un grand officier de guerre. Il devait aborder en France avec nous, il faut +qu'il y aborde sans nous. Sauver la tète, c'est tout sauver. + +--Oui! oui! oui! crièrent toutes les voix de l'équipage. + +Le capitaine continua: + +--Il va courir, lui aussi, de sérieux dangers. Atteindre la côte n'est pas +aisé. Il faudrait que le canot fût grand pour affronter la haute mer, et il +faut qu'il soit petit pour échapper à la croisière. Il s'agit d'aller +atterrir à un point quelconque, qui soit sûr, et plutôt du côté de Fougères +que du côté de Coutances. Il faut un matelot solide, bon rameur et, bon +nageur; qui soit du pays et qui connaisse les passes. Il y a encore assez +de nuit pour que le canot puisse s'éloigner de la corvette sans être +aperçu. Et puis, il va avoir de la fumée qui achèvera de le cacher. Sa +petitesse l'aidera à se tirer des bas-fonds. Où la panthère est prise, la +belette échappe. Il n'y a pas d'issue pour nous, il y en a pour lui. +Le canot s'éloignera à force de rames, les navires ennemis ne le verront +pas; et d'ailleurs, pendant ce temps-là, nous ici, nous allons les amuser. +Est-ce dit? + +--Oui! oui! oui! cria l'équipage. + +--Il n'y a pas une minute à perdre, reprit le capitaine. Y a-t-il un homme +de bonne volonté? + +Un matelot dans l'obscurité sortit des rangs, et dit: + +--Moi. + + + + + +X. ÉCHAPPE-T-IL? + +Quelques instants après, un de ces petits canots qu'on appelle you-you et +qui sont spécialement affectés au service des capitaines s'éloignait du +navire. Dans ce canot il y avait deux hommes, le vieux passager qui était à +l'arrière, et le matelot «de bonne volonté» qui était à l'avant. La nuit +était encore très obscure. Le matelot, conformément aux indications du +capitaine, ramait vigoureusement dans la direction des Minquiers. Aucune +autre issue n'était d'ailleurs possible. + +On avait jeté au fond du canot quelques provisions, un sac de biscuit, une +longe de boeuf fumé et un baril d'eau. + +Au moment où le you-you prit la mer, La Vieuville, goguenard devant le +gouffre, se pencha par-dessus l'étambot du gouvernail de la corvette, et +ricana cet adieu au canot: + +--C'est bon pour s'échapper, et excellent pour se noyer. + +--Monsieur, dit le pilote, ne rions plus. + +L'écart se fit vite et il y eut promptement bonne distance entre la +corvette et le canot. Le vent et le flot étaient d'accord avec le rameur, +et la petite barque fuyait rapidement, ondulant dans le crépuscule et +cachée par les grands plis des vagues. + +Il y avait sur la mer on ne sait quelle sombre attente. + +Tout à coup, dans ce vaste et tumultueux silence de l'océan, il s'éleva une +voix qui, grossie par le porte-voix comme par le masque d'airain de la +tragédie antique, semblait presque surhumaine. + +C'était le capitaine Boisberthelot qui prenait la parole. + +--Marins du roi, cria-t-il, clouez le pavillon blanc au grand mât. Nous +allons voir se lever notre dernier soleil. + +Et un coup de canon partit de la corvette. + +--Vive le roi! cria l'équipage. + +Alors on entendit au fond de l'horizon un autre cri, immense, lointain, +confus, distinct pourtant: + +--Vive la République! + +Et un bruit pareil au bruit de trois cents foudres éclata dans les +profondeurs de l'océan. + +La lutte commençait. + +La mer se couvrit de fumée et de feu. + +Les jets d'écume que font les boulets en tombant dans l'eau piquèrent les +vagues de tous les côtés. + +_La Claymore_ se mit à cracher de la flamme sur les huit navires. En +même temps toute l'escadre groupée en demi-lune autour de _la Claymore_ +faisait feu de toutes ses batteries. L'horizon s'incendia. On eût dit un +volcan qui sort de la mer. Le vent tordait cette immense pourpre de la +bataille où les navires apparaissaient et disparaissaient comme des +spectres. Au premier plan, le squelette noir de la corvette se dessinait +sur ce fond rouge. + +On distinguait à la pointe du grand mât le pavillon fleurdelysé. + +Les deux hommes qui étaient dans le canot se taisaient. + +La bas-fond triangulaire des Minquiers, sorte de trinacrie sous-marine, est +plus vaste que l'île entière de Jersey: la mer le couvre; il a pour point +culminant un plateau qui émerge des plus hautes marées et duquel se +détachent au nord-est six puissants rochers rangés en droite ligne, qui +font l'effet d'une grande muraille écroulée çà et là. Le détroit entre le +plateau et les six écueils n'est praticable qu'aux barques d'un très faible +tirant d'eau. Au delà de ce détroit on trouve le large. + +Le matelot qui s'était chargé du sauvetage du canot engagea l'embarcation +dans le détroit. De cette façon il mettait les Minquiers entre la bataille +et le canot. Il nagea avec adresse dans l'étroit chenal, évitant les récifs +à bâbord comme à tribord; les rochers maintenant masquaient la bataille. La +lueur de l'horizon et le fracas furieux de la canonnade commençaient à +décroître, à cause de la distance qui augmentait; mais, à la continuité des +détonations, on pouvait comprendre que la corvette tenait bon et qu'elle +voulait épuiser, jusqu'à la dernière, ses cent quatrevingt-onze bordées. + +Bientôt le canot se trouva dans une eau libre, hors de l'écueil, hors de la +bataille, hors de la portée des projectiles. + +Peu à peu le modelé de la mer devenait moins sombre, les luisants +brusquement noyés de noirceurs s'élargissaient, les écumes compliquées se +brisaient en jets de lumière, des blancheurs flottaient sur les méplats des +vagues. Le jour parut. + +Le canot était hors de l'atteinte de l'ennemi; mais le plus difficile +restait à faire. Le canot était sauvé de la mitraille, mais non du +naufrage. Il était en haute mer, coque imperceptible, sans pont, sans +voile, sans mât, sans boussole, n'ayant de ressource que la rame, en +présence de l'océan et de l'ouragan, atome à la merci des colosses. + +Alors, dans cette immensité, dans cette solitude, levant sa face que +blêmissait le matin, l'homme qui était à l'avant du canot regarda fixement +l'homme qui était à l'arrière, et lui dit: + +--Je suis le frère de celui que vous avez fait fusiller. + + + + + +LIVRE TROISIÈME + +HALMALO + + + + + +I. LA PAROLE, C'EST LE VERBE + +Le vieillard redressa lentement la tête. + +L'homme qui lui parlait avait environ trente ans. Il avait sur le front le +hâle de la mer; ses yeux étaient étranges; c'était le regard sagace du +matelot dans la prunelle candide du paysan. Il tenait puissamment les rames +dans ses deux poings. Il avait l'air doux. + +On voyait à sa ceinture un poignard, deux pistolets et un rosaire. + +--Qui êtes-vous? dit le vieillard. + +--Je viens de vous le dire. + +--Qu'est-ce que vous me voulez? + +L'homme quitta les avirons, croisa les bras et répondit: + +--Vous tuer. + +--Comme vous voudrez, dit le vieillard. + +L'homme haussa la voix. + +--Préparez-vous. + +--A quoi? + +--A mourir. + +--Pourquoi? demanda le vieillard. + +Il y eut un silence. L'homme sembla un moment comme interdit de la +question. Il reprit: + +--Je dis que je veux vous tuer. + +--Et je vous demande pourquoi. + +Un éclair passa dans les yeux du matelot. + +--Parce que vous avez tué mon frère. + +Le vieillard repartit avec calme: + +--J'ai commencé par lui sauver la vie. + +--C'est vrai. Vous l'avez sauvé d'abord et tué ensuite. + +--Ce n'est pas moi qui l'ai tué. + +--Qui donc l'a tué? + +--Sa faute. + +Le matelot, béant, regarda le vieillard; puis ses sourcils reprirent leur +froncement farouche. + +--Comment vous appelez-vous? dit le vieillard. + +--Je m'appelle Halmalo, mais vous n'avez pas besoin de savoir mon nom pour +être tué par moi. + +En ce moment le soleil se leva. Un rayon frappa le matelot en plein visage +et éclaira vivement cette figure sauvage. Le vieillard le considérait +attentivement. + +La canonnade, qui se prolongeait toujours, avait maintenant des +interruptions et des saccades d'agonie. Une vaste fumée s'affaissait sur +l'horizon. Le canot, que ne maniait plus le rameur, allait à la dérive. + +Le matelot saisit de sa main droite un des pistolets de sa ceinture et de +sa main gauche son chapelet. + +Le vieillard se dressa debout. + +--Tu crois en Dieu? dit-il. + +--Notre Père qui est au ciel, répondit le matelot. Et il fit le signe de la +croix. + +--As-tu ta mère? + +--Oui. + +Il fit un deuxième signe de croix. Puis il reprit: + +--C'est dit. Je vous donne une minute, monseigneur. Et il arma le pistolet. + +--Pourquoi m'appelles-tu monseigneur? + +--Parce que vous êtes un seigneur. Cela se voit. + +--As-tu un seigneur, toi? + +--Oui. Et un grand. Est-ce qu'on vit sans seigneur? + +--Où est-il? + +--Je ne sais pas. Il a quitté le pays. Il s'appelle monsieur le marquis de +Lantenac, vicomte de Fontenay, prince en Bretagne; il est le seigneur des +Sept-Forêts. Je ne l'ai jamais vu, ce qui ne l'empêche pas d'être mon +maître. + +--Et si tu le voyais, lui obéirais-tu? + +--Certes. Je serais donc un païen, si je ne lui obéissais pas! on doit +obéissance à Dieu, et puis au roi qui est comme Dieu, et puis au seigneur +qui est comme le roi. Mais ce n'est pas tout ça, vous avez tué mon frère, +il faut que je vous tue. + +Le vieillard répondit: + +--D'abord, j'ai tué ton frère, j'ai bien fait. + +Le matelot crispa son poing sur son pistolet. + +--Allons, dit-il. + +--Soit, dit le vieillard. + +Et, tranquille, il ajouta: + +--Où est le prêtre? + +Le matelot le regarda. + +--Le prêtre? + +--Oui, le prêtre. J'ai donné un prêtre à ton frère. Tu me dois un prêtre. + +--Je n'en ai pas, dit le matelot. + +Et il continua: + +--Est-ce qu'on a des prêtres en pleine mer? + +On entendait les détonations convulsives du combat de plus en plus +lointain. + +--Ceux qui meurent là-bas ont le leur, dit le vieillard. + +--C'est vrai, murmura le matelot. Ils ont monsieur l'aumônier. + +Le vieillard poursuivit: + +--Tu perds mon âme, ce qui est grave. + +Le matelot baissa la tête, pensif. + +--Et en perdant mon âme, reprit le vieillard, tu perds la tienne. Écoute. +J'ai pitié de toi. Tu feras ce que tu voudras. Moi, j'ai fait mon devoir +tout à l'heure, d'abord en sauvant la vie à ton frère et ensuite en la lui +ôtant, et je fais mon devoir à présent en tâchant de sauver ton âme. +Réfléchis. Cela te regarde. Entends-tu les coups de canon dans ce +moment-ci? Il y a là des hommes qui périssent, il y a là des désespérés qui +agonisent, il y a là des maris qui ne reverront plus leur femme, des pères +qui ne reverront plus leur enfant, des frères qui, comme toi, ne reverront +plus leur frère. Et par la faute de qui? par la faute de ton frère à toi. +Tu crois en Dieu, n'est-ce pas? Eh bien, tu sais que Dieu souffre en ce +moment; Dieu souffre dans son fils très chrétien le roi de France qui est +enfant comme l'enfant Jésus et qui est en prison dans la tour du Temple; +Dieu souffre dans son église de Bretagne; Dieu souffre dans ses cathédrales +insultées, dans ses évangiles déchirés, dans ses maisons de prière violées; +Dieu souffre dans ses prêtres assassinés. Qu'est-ce que nous venions faire, +nous, dans ce navire qui périt en ce moment? Nous venions secourir Dieu. Si +ton frère avait été un bon serviteur, s'il avait fidèlement fait son office +d'homme sage et utile, le malheur de la canonnade ne serait pas arrivé, la +corvette n'eût pas été désemparée, elle n'eût pas manqué sa route, elle ne +fût pas tombée dans cette flotte de perdition, et nous débarquerions à +cette heure en France, tous, en vaillants hommes de guerre et de mer que +nous sommes, sabre au poing, drapeau blanc déployé, nombreux, contents, +joyeux, et nous viendrions aider les braves paysans de Vendée à sauver la +France, à sauver le roi, à sauver Dieu. Voilà ce que nous venions faire, +voilà ce que nous ferions. Voilà ce que, moi, le seul qui reste, je viens +faire. Mais tu t'y opposes. Dans cette lutte des impies contre les prêtres, +dans cette lutte des régicides contre le roi, dans cette lutte de Satan +contre Dieu, tu es pour Satan. Ton frère a été le premier auxiliaire du +démon, tu es le second. Il a commencé, tu achèves. Tu es pour les régicides +contre le trône, tu es pour les impies contre l'église. Tu ôtes à Dieu sa +dernière ressource. Parce que je ne serai point là, moi qui représente le +roi, les hameaux vont continuer de brûler, les familles de pleurer, les +prêtres de saigner, la Bretagne de souffrir, et le roi d'être en prison, et +Jésus-Christ d'être en détresse. Et qui aura fait cela? Toi. Va, c'est ton +affaire. Je comptais sur toi pour tout le contraire. Je me suis trompé. Ah +oui, c'est vrai, tu as raison, j'ai tué ton frère. Ton frère avait été +courageux, je l'ai récompensé; il avait été coupable, je l'ai puni. Il +avait manqué à son devoir, je n'ai pas manqué au mien. Ce que j'ai fait, je +le ferais encore. Et, je le jure par la grande sainte Anne d'Auray qui nous +regarde, en pareil cas, de même que j'ai fait fusiller ton frère, je ferais +fusiller mon fils. Maintenant, tu es le maître. Oui, je te plains. Tu as +menti à ton capitaine. Toi, chrétien, tu es sans foi; toi, breton, tu es +sans honneur; j'ai été confié à ta loyauté et accepté par ta trahison; tu +donnes ma mort à ceux à qui tu as promis ma vie. Sais-tu qui tu perds ici? +C'est toi. Tu prends ma vie au roi et tu donnes ton éternité au démon. Va, +commets ton crime, c'est bien. Tu fais bon marché de ta part de paradis. +Grâce à toi, le diable vaincra, grâce à toi, les églises tomberont, grâce à +toi, les païens continueront de fondre les cloches et d'en faire des +canons; on mitraillera les hommes avec ce qui sauvait les âmes. En ce +moment où je parle, la cloche qui a sonné ton baptême tue peut-être ta +mère. Va, aide le démon. Ne t'arrête pas. Oui, j'ai condamné ton frère, +mais, sache cela, je suis un instrument de Dieu. Ah! tu juges les moyens de +Dieu! tu vas donc te mettre à juger la foudre qui est dans le ciel? +Malheureux, tu seras jugé par elle. Prends garde à ce que tu vas faire. +Sais-tu seulement si je suis en état de grâce! Non. Va tout de même. Fais +ce que tu voudras. Tu es libre de me jeter en enfer et de t'y jeter avec +moi. Nos deux damnations sont dans ta main. Le responsable devant Dieu, ce +sera toi. Nous sommes seuls et face à face dans l'abîme. Continue, termine, +achève. Je suis vieux et tu es jeune, je suis sans armes et tu es armé; +tue-moi. + +Pendant que le vieillard, debout, d'une voix plus haute que le bruit de la +mer, disait ces paroles, les ondulations de la vague le faisaient +apparaître tantôt dans l'ombre, tantôt dans la lumière; le matelot était +devenu livide; de grosses gouttes de sueur lui tombaient du front; il +tremblait comme la feuille; par moments il baisait son rosaire; quand le +vieillard eut fini, il jeta son pistolet et tomba à genoux. + +--Grâce, monseigneur! pardonnez-moi! cria-t-il; vous parlez comme le bon +Dieu. J'ai tort. Mon frère a eu tort. Je ferai tout pour réparer son crime. +Disposez de moi Ordonnez. J'obéirai. + +--Je te fais grâce, dit le vieillard. + + + + + +II. MÉMOIRE DE PAYSAN VAUT SCIENCE DE CAPITAINE + +Les provisions qui étaient dans le canot ne furent pas inutiles. + +Les deux fugitifs, obligés à de longs détours, mirent trente-six heures a +atteindre la côte. Ils passèrent une nuit en mer; mais la nuit fut belle, +avec trop de lune cependant pour des gens qui cherchaient à se dérober. + +Ils durent d'abord s'éloigner de France et gagner le large vers Jersey. + +Ils entendirent la suprême canonnade de la corvette foudroyée, comme on +entend le dernier rugissement du lion que les chasseurs tuent dans les +bois. Puis le silence se fit sur la mer. + +Cette corvette _la Claymore_ mourut de la même façon que _le +Vengeur_: mais la gloire l'a ignoré. On n'est pas héros contre son pays. + +Halmalo était un marin surprenant. Il fit des miracles de dextérité et +d'intelligence; cette improvisation d'un itinéraire à travers les écueils, +les vagues et le guet de l'ennemi fut un chef-d'oeuvre. Le vent avait décru +et la mer était devenue maniable. + +Halmalo évita les Caux des Minquiers, contourna la Chaussée-aux-Boeufs, s'y +abrita, afin de prendre quelques heures de repos dans la petite crique qui +s'y fait au nord à mer basse, et, redescendant au sud, trouva moyen de +passer entre Granville et les îles Chausey sans être aperçu ni de la vigie +de Chausey ni de la vigie de Granville. Il s'engagea dans la baie de +Saint-Michel, ce qui était hardi à cause du voisinage de Cancale, lieu +d'ancrage de la croisière. + +Le soir du second jour, environ une heure avant le coucher du soleil, il +laissa derrière lui le mont Saint-Michel, et vint atterrir à une grève qui +est toujours déserte, parce qu'elle est dangereuse; on s'y enlise. + +Heureusement la marée était haute. + +Halmalo poussa l'embarcation le plus avant qu'il put, tâta le sable, le +trouva solide, y échoua le canot et sauta à terre. + +Le vieillard après lui enjamba le bord et examina l'horizon. + +--Monseigneur, dit Halmalo, nous sommes ici à l'embouchure du Couesnon. +Voilà Beauvoir à tribord et Huisnes à bâbord. Le clocher devant nous, c'est +Ardevon. + +Le vieillard se pencha dans le canot, y prit un biscuit qu'il mit dans sa +poche, et dit à Halmalo: + +--Prends le reste. + +Halmalo mit dans le sac ce qui restait de viande avec ce qui restait de +biscuit, et chargea le sac sur son épaule. Cela fait, il dit: + +--Monseigneur, faut-il vous conduire ou vous suivre? + +--Ni l'un ni l'autre. + +Halmalo stupéfait regarda le vieillard. + +Le vieillard continua: + +--Halmalo, nous allons nous séparer. Être deux ne vaut rien. Il faut être +mille, ou seul. + +Il s'interrompit et tira d'une de ses poches un noeud de soie verte, assez +pareil à une cocarde, au centre duquel était brodée une fleur de lys en or. +Il reprit: + +--Sais-tu lire? + +--Non. + +--C'est bien. Un homme qui lit, ça gêne. As-tu bonne mémoire? + +--Oui. + +--C'est bien. Écoute, Halmalo. Tu vas prendre à droite et moi à gauche. +J'irai du côté de Fougères, toi du côté de Bazouges. Garde ton sac qui te +donne l'air d'un paysan. Cache tes armes. Coupe-toi un bâton dans les +haies. Rampe dans les seigles qui sont hauts. Glisse-toi derrière les +clôtures. Enjambe les échaliers pour aller à travers champs. Laisse à +distance les passants. Evite les chemins et les ponts. N'entre pas à +Pontorson. Ah! tu auras à traverser le Couesnon. Comment le passeras-tu? + +--A la nage. + +--C'est bien. Et puis il y a un gué. Sais-tu où il est? + +--Entre Ancey et Vieux-Viel. + +--C'est bien. Tu es vraiment du pays. + +--Mais la nuit vient. Où monseigneur couchera-t-il? + +--Je me charge de moi. Et toi, où coucheras-tu? + +--Il y a des émousses. Avant d'être matelot, j'ai été paysan. + +--Jette ton chapeau de marin qui te trahirait. Tu trouveras bien quelque +part une carapousse. + +--Oh! un tapabor, cela se trouve partout. Le premier pêcheur venu me vendra +le sien. + +--C'est bien. Maintenant, écoute. Tu connais les bois? + +--Tous. + +--De tout le pays? + +--Depuis Noirmoutier jusqu'à Laval. + +--Connais-tu aussi les noms? + +--Je connais les bois, je connais les noms, je connais tout. + +--Tu n'oublieras rien? + +--Rien. + +--C'est bien. A présent, attention. Combien peux-tu faire de lieues par +jour? + +--Dix, quinze, dix-huit. Vingt, s'il le faut. + +--Il le faudra. Ne perds pas un mot de ce que je vais te dire. Tu iras au +bois de saint-Aubin. + +--Près de Lamballe? + +--Oui. Sur la lisière du ravin qui est entre Saint-Rieul et Plédéliac il a +un gros châtaignier. Tu t'arrêteras là. Tu ne verras personne. + +--Ce qui n'empêche pas qu'il y aura quelqu'un. Je sais. + +--Tu feras l'appel. Sais-tu faire l'appel? + +Halmalo enfla ses joues, se tourna du côté de la mer, et l'on entendit le +hou-hou de la chouette. + +On eût dit que cela venait des profondeurs nocturnes. C'était ressemblant +et sinistre. + +--Bien, dit le vieillard. Tu en es. + +Il tendit à Halmalo le noeud de soie verte. + +--Voici mon noeud de commandement. Prends-le. Il importe que personne +encore ne sache mon nom. Mais ce noeud suffit. La fleur de lys a été brodée +par Madame Royale dans la prison du Temple. + +Halmalo mit un genou en terre. Il reçu avec un tremblement le noeud +fleurdelysé, et en approcha ses lèvres puis s'arrêtant, comme effrayé de ce +baiser: + +--Le puis-je? demanda-t-il. + +--Oui, puisque tu baises le crucifix. + +Halmalo baisa la fleur de lys. + +--Relève-toi, dit le vieillard. + +Halmalo se releva et mit le noeud dans sa poitrine. Le vieillard +poursuivit: + +-Écoute bien ceci. Voici l'ordre: _Insurgez-vous. Pas de quartier._ Donc, +sur la lisière du bois de Saint-Aubin tu feras l'appel. Tu le feras trois +fois. A la troisième fois tu verras un homme sortir de terre. + +--D'un trou sous les arbres. Je sais. + +--Cet homme, c'est Planchenault, qu'on appelle aussi Coeur-de-Roi. Tu lui +montreras ce noeud. Il comprendra. Tu iras ensuite, par des chemins que tu +inventeras, au bois d'Astillé; tu y trouveras un homme cagneux qui est +surnommé Mousqueton, et qui ne fait miséricorde à personne. Tu lui diras +que je l'aime, et qu'il mette en branle ses paroisses. Tu iras ensuite au +bois de Couesbon qui est à une lieue de Ploërmel. Tu feras l'appel de la +chouette; un homme sortira d'un trou; c'est M. Thuault, sénéchal de +Ploërmel, qui a été de ce qu'on appelle l'assemblée constituante, mais du +bon côté. Tu lui diras d'armer le château de Couesbon, qui est au marquis +de Guer, émigré. Ravins, petits bois, terrain inégal, bon endroit. M. +Thuault est un homme droit et d'esprit. Tu iras ensuite à +Saint-Ouen-les-Toits, et tu parleras à Jean Chouan, qui est à mes yeux le +vrai chef. Tu iras ensuite an bois de Ville-Anglose, tu y verras Guitter, +qu'on appelle Saint-Martin, tu lui diras d'avoir l'oeil sur un certain +Courmesnil, qui est gendre du vieux Goupil de Préfeln et qui mène la +jacobinière d'Argentan. Retiens bien tout. Je n'écris rien parce qu'il ne +faut rien écrire. La Rouarie a écrit une liste; cela a tout perdu. Tu iras +ensuite au bois de Rougefeu où est Miélette qui saute par-dessus les ravins +en s'arc-boutant sur une longue perche. + +--Cela s'appelle une ferte. + +--Sais-tu t'en servir? + +--Je ne serais donc pas breton et je ne serais donc pas paysan? La ferte, +c'est notre amie. Elle agrandit nos bras et allonge nos jambes. + +--C'est-à-dire qu'elle rapetisse l'ennemi et raccourcit le chemin. Bon +engin. + +--Une fois, avec ma ferte, j'ai tenu tète à trois gabelous qui avaient des +sabres. + +--Quand ca? + +--Il y a dix ans. + +--Sous le roi? + +--Mais oui. + +--Tu t'es donc battu sous le roi? + +--Mais oui. + +--Contre qui? + +--Ma foi, je ne sais pas. J'étais faux-saulnier. + +--C'est bien. + +--On appelait cela se battre contre les gabelles. Les gabelles, est-ce que +c'est la même chose que le roi? + +--Oui. Non. Mais il n'est pas nécessaire que tu comprennes cela. + +--Je demande pardon â monseigneur d'avoir fait une question à monseigneur. + +--Continuons. Connais-tu la Tourgue? + +--Si je connais la Tourgue? j'en suis. + +--Comment? + +--Oui, puisque je suis de Parigué. + + +--En effet, la Tourgue est voisine de Parigué. + +Si je connais la Tourgue? le gros château rond qui est le château de +famille de mes seigneurs! Il y a une grosse porte de fer qui sépare le +bâtiment neuf du bâtiment vieux et qu'on n'enfoncerait pas avec du canon. +C'est dans le bâtiment neuf qu'est le fameux livre sur saint Barthélemy +qu'on venait voir par curiosité. Il y a des grenouilles dans l'herbe. J'ai +joué tout petit avec ces grenouilles-là. Et la passe souterraine! je la +connais. Il n'y a peut-être plus que moi qui la connaisse. + +--Quelle passe souterraine? Je ne sais pas ce que tu veux dire. + +--C'était pour autrefois, dans les temps, quand la Tourgue était assiégée. +Les gens du dedans pouvaient se sauver dehors en passant par un passage +sous terre qui va aboutir à la forêt. + +--En effet, il y a un passage souterrain de ce genre au château de la +Jupellière, et au château de la Hunaudaye, et à la tour de Campéon; mais il +n'y a rien de pareil à la Tourgue. + +--Si fait, monseigneur. Je ne connais pas ces passages-là dont monseigneur +parle. Je ne connais que celui de la Tourgue, parce que je suis du pays. Et +encore, il n'y a guère que moi qui sache cette passe-là. On n'en parlait +pas. C'était défendu, parce que ce passage avait servi du temps des guerres +de M. de Rohan. Mon père savait le secret et il me l'a montré. Je connais +le secret pour entrer et le secret pour sortir. Si je suis dans la forêt, +je puis aller dans la tour, et si je suis dans la tour, je puis aller dans +la forêt. Sans qu'on me voie. Et quand les ennemis entrent, il n'y a plus +personne. Voilà ce que c'est que la Tourgue. Ah! je la connais. + +Le vieillard demeura un moment silencieux. + +--Tu te trompes évidemment; s'il y avait un tel secret, je le saurais. + +--Monseigneur, j'en suis sûr. Il y a une pierre qui tourne. + +--Ah bon! Vous autres paysans, vous croyez aux pierres qui tournent, aux +pierres qui chantent, aux pierres qui vont boire la nuit au ruisseau d'à +côté. Tas de contes. + +--Mais puisque je l'ai fait tourner, la pierre... + +--Comme d'autres l'ont entendue chanter. Camarade, la Tourgue est une +bastille sûre et forte, facile à défendre; mais celui qui compterait sur +une issue souterraine pour s'en tirer serait naïf. + +--Mais, monseigneur... + +Le vieillard haussa les épaules. + +--Ne perdons pas de temps. Parlons de nos affaires. + +Ce ton péremptoire coupa court à l'insistance de Halmalo. + +Le vieillard reprit: + +--Poursuivons. Ecoute. De Rougefeu tu iras au bois de Montchevrier, où est +Bénédicité, qui est le chef des Douze. C'est encore un bon. Il dit son +_Benedicite_ pendant qu'il fait arquebuser les gens. En guerre, pas de +sensiblerie. De Montchevrier, tu iras... + +Il s'interrompit. + +--J'oubliais l'argent. + +Il prit dans sa poche et mit dans la main de Halmalo une bourse et un +portefeuille. + +--Voilà dans ce portefeuille trente mille francs en assignats, quelque +chose comme trois livres dix sous; il faut dire que les assignats sont +faux, mais les vrais valent juste autant; et voici dans cette bourse, +attention, cent louis en or. Je te donne tout ce que j'ai. Je n'ai plus +besoin de rien ici. D'ailleurs, il vaut mieux qu'on ne puisse pas trouver +d'argent sur moi. Je reprends. De Montchevrier, tu iras à Antrain, où tu +verras M. de Frotté; d'Antrain, à la Jupellière, où tu verras M. de +Rochecotte; de la Jupellière, à Noirieux, où tu verras l'abbé Baudouin. Te +rappelleras-tu tout cela? + +--Comme mon _Pater_. + +--Tu verras M. Dubois-Guy à Saint-Brice-en-Cogle, M. de Turpin à Morannes, +qui est un bourg fortifié, et le prince de Talmont à Château-Gonthier. + +--Est-ce qu'un prince me parlera? + +--Puisque je te parle. + +Halmalo ôta son chapeau. + +--Tout le monde te recevra bien en voyant cette fleur de lys de Madame. +N'oublie pas qu'il faut que tu ailles dans des endroits où il y a des +montagnards et des patauds. Tu te déguiseras. C'est facile. Ces +républicains sont si bêtes, qu'avec un habit bleu, un chapeau à trois +cornes et une cocarde tricolore on passe partout. Il n'y a plus de +régiments, il n'y a plus d'uniformes, les corps n'ont pas de numéros; +chacun met la guenille qu'il veut. Tu iras à Saint-Mhervé. Tu y verras +Gaulier, dit Grand-Pierre. Tu iras au cantonnement de Parné où sont les +hommes aux visages noircis. Ils mettent du gravier dans leurs fusils et +double charge de poudre pour faire plus de bruit; ils font bien. Mais +surtout dis-leur de tuer, de tuer, de tuer. Tu iras au camp de la +Vache-Noire qui est sur une hauteur au milieu du bois de la Charnie, puis +au camp de l'Avoine, puis au camp Vert, puis au camp des Fourmis. Tu iras +au Grand-Bordage, qu'on appelle aussi le Haut-des-Prés, et qui est habité +par une veuve dont Treton, dit l'Anglais, a épousé la fille. Le +Grand-Bordage est dans la paroisse de Quélaines. Tu visiteras +Epineux-le-Chevreuil, Sillé-le-Guillaume, Parannes, et tous les hommes qui +sont dans tous les bois. Tu auras des amis, et tu les enverras sur la +lisière du Haut et du Bas Maine; tu verras Jean Treton dans la paroisse de +Vaisges, Sans-Regret au Bignon, Chambord à Bonchamps, les frères Corbin à +Maisoncelles, et le Petit-Sans-Peur à Saint-Jean-sur-Erve. C'est le même +qui s'appelle Bourdoiseau. Tout cela fait, et le mot d'ordre, +_Insurgez-vous, Pas de quartier_, donné partout, tu joindras la grande +armée, l'armée catholique et royale, où elle sera. Tu verras MM. d'Elbée, +de Lescure, de La Rochejaquelein, ceux des chefs qui vivront alors. Tu +leur montreras mon noeud de commandement. Ils savent ce que c'est. Tu n'es +qu'un matelot, mais Cathelineau n'est qu'un charretier. Tu leur diras de +ma part ceci: Il est temps de faire les deux guerres ensemble; la grande +et la petite. La grande fait plus de tapage, la petite plus de besogne. +La Vendée est bonne, la Chouannerie est pire; et en guerre civile, c'est +la pire qui est la meilleure. La bonté d'une guerre se juge à la quantité +de mal qu'elle fait. + +Il s'interrompit. + +--Halmalo, je te dis tout cela. Tu ne comprends pas les mots, mais tu +comprends les choses. J'ai pris confiance en toi en te voyant manœuvrer le +canot; tu ne sais pas la géométrie et tu fais des mouvements de mer +surprenants; qui sait mener une barque peut piloter une insurrection; à la +façon dont tu as manié l'intrigue de la mer, j'affirme que tu te tireras +bien de toutes mes commissions. Je reprends. Tu diras donc ceci aux chefs, +à peu près, comme tu pourras, mais ce sera bien; J'aime mieux la guerre des +forêts que la guerre des plaines; je ne tiens pas à aligner cent mille +paysans sous la mitraille des soldats bleus et sous l'artillerie de +monsieur Carnot; avant un mois je veux avoir cinq cent mille tueurs +embusqués dans les bois. L'armée républicaine est mon gibier. Braconner, +c'est guerroyer. Je suis le stratège des broussailles. Bon, voilà encore un +mot que tu ne saisiras pas, c'est égal, tu saisiras ceci: Pas de quartier! +et des embuscades partout! Je veux faire plus de Chouannerie que de Vendée. +Tu ajouteras que les anglais sont avec nous. Prenons la république entre +deux feux. L'Europe nous aide. Finissons-en avec la révolution. Les rois +lui font la guerre des royaumes, faisons-lui la guerre des paroisses. Tu +diras cela. As-tu compris? + +--Oui. Il faut tout mettre à feu et à sang. + +--C'est ça. + +--Pas de quartier. + +--A personne. C'est ça. + +--J'irai partout. + +--Et prends garde. Car dans ce pays-ci on est facilement un homme mort. + +--La mort, cela ne me regarde point. Qui fait son premier pas use peut-être +ses derniers souliers. + +--Tu es un brave. + +--Et si l'on me demande le nom de monseigneur? + +--On ne doit pas le savoir encore. Tu diras que tu ne le sais pas, et ce +sera la vérité. + +--Où reverrai-je monseigneur? + +--Où je serai. + +--Comment le saurai-je? + +--Parce que tout le monde le saura. Avant huit jours on parlera de moi, je +ferai des exemples, je vengerai le roi et la religion, et tu reconnaîtras +bien que c'est de moi qu'on parle. + +--J'entends. + +--N'oublie rien. + +--Soyez tranquille. + +--Pars maintenant. Que Dieu te conduise. Va. + +--Je ferai tout ce que vous m'avez dit. J'irai. Je parlerai. J'obéirai. Je +commanderai. + +--Bien. + +--Et si je réussis.... + +--Je te ferai chevalier de Saint-Louis. + +--Comme mon frère. Et si je ne réussis pas, vous me ferez fusiller. + +--Comme ton frère. + +--C'est dit, monseigneur. + +Le vieillard baissa la tête et sembla tomber dans une sévère rêverie. Quand +il releva les yeux, il était seul. Halmalo n'était plus qu'un point noir +s'enfonçant dans l'horizon. + +Le soleil venait de se coucher. + +Les goëlands et les mouettes à capuchon rentraient; la mer, c'est dehors. + +On sentait dans l'espace cette espèce d'inquiétude qui précède la nuit; les +rainettes coassaient les jaquets s'envolaient des flaques d'eau en +sifflant, les mauves, les freux, les carabins, les grolles, faisaient leur +vacarme du soir; les oiseaux de rivage s'appelaient; mais pas un bruit +humain. La solitude était profonde. Pas une voile dans la baie, pas un +paysan dans la campagne. A perte de vue l'étendue déserte. Les grands +chardons des sables frissonnaient. Le ciel blanc du crépuscule jetait sur +la grève une vaste clarté livide. Au loin les étangs dans la plaine sombre +ressemblaient à des plaques d'étain posées à plat sur le sol. Le vent +soufflait du large. + + + + +LIVRE QUATRIÈME + +TELLMARCH + + + + +I. LE HAUT DE LA DUNE + + +Le vieillard laissa disparaître Halmalo, puis serra son manteau de mer +autour de lui, et se mit en marche. Il cheminait à pas lents, pensif. Il se +dirigeait vers Huisnes, pendant que Halmalo s'en allait vers Beauvoir. + +Derrière lui se dressait, énorme triangle noir, avec sa tiare de cathédrale +et sa cuirasse de forteresse, avec ses deux grosses tours du levant, l'une +ronde, l'autre carrée, qui aident la montagne à porter le poids de l'église +et du village, le mont Saint-Michel, qui est à l'océan ce que Chéops est au +désert. + +Les sables mouvants de la baie du mont Saint-Michel déplacent +insensiblement leurs dunes. Il y avait à cette époque entre Huisnes et +Ardevon une dune très haute, effacée aujourd'hui. Cette dune, qu'un coup +d'équinoxe a nivelée, avait cette rareté d'être ancienne et de porter à son +Sommet une pierre milliaire érigée au XIIe siècle en commémoration du +concile tenu à Avranches contre les assassins de saint Thomas de +Cantorbéry. Du haut de cette dune on découvrait tout le pays, et l'on +pouvait s'orienter. + +Le vieillard marcha vers cette dune et y monta. + +Quand il fut sur le sommet, il s'adossa à la pierre milliaire, s'assit sur +une des quatre bornes qui en marquaient les angles, et se mit à examiner +l'espèce de carte de géographie qu'il avait sous les pieds. Il semblait +chercher une route dans un pays d'ailleurs connu. Dans ce vaste paysage, +trouble à cause du crépuscule, il n'y avait de précis que l'horizon, noir +sur le ciel blanc. + +On y apercevait les groupes de toits de onze bourgs et villages; on +distinguait à plusieurs lieues de distance tous les clochers de la côte, +qui sont très hauts, afin de servir au besoin de points de repère aux gens +qui sont en mer. + +Au bout de quelques instants, le vieillard sembla avoir trouvé dans ce +clair-obscur ce qu'il cherchait; son regard s'arrêta sur un enclos +d'arbres, de murs et de toitures, à peu près visible au milieu de la plaine +et des bois, et qui était une métairie; il eut ce hochement de tête +satisfait d'un homme qui se dit mentalement: C'est là; et il se mit à +tracer avec son doigt dans l'espace l'ébauche d'un itinéraire à travers les +haies et les cultures. De temps en temps il examinait un objet informe et +peu distinct, qui s'agitait au-dessus du toit principal de la métairie, et +il semblait se demander: Qu'est-ce que c'est? Cela était incolore et confus +à cause de l'heure; ce n'était pas une girouette puisque cela flottait, et +il n'y avait aucune raison pour que ce fût un drapeau. + +Il était las, il restait volontiers assis sur cette borne où il était, et +il se laissait aller à cette sorte de vague oubli que donne aux hommes +fatigués la première minute de repos. + +Il y a une heure du jour qu'on pourrait appeler l'absence de bruit, c'est +l'heure sereine, l'heure du soir. On était dans cette heure-là. Il en +jouissait; il regardait, il écoutait, quoi? la tranquillité. Les farouches +eux-mêmes ont leur instant de mélancolie. Subitement, cette tranquillité +fut, non troublée, mais accentuée par des voix qui passaient; c'étaient des +voix de femmes et d'enfants. Il y a parfois dans l'ombre de ces carillons +de joie inattendus. On ne voyait point, à cause des broussailles, le groupe +d'où sortaient les voix, mais ce groupe cheminait au pied de la dune et +s'en allait vers la plaine et la forêt. Ces voix montaient claires et +fraîches jusqu'au vieillard pensif; elles étaient si près qu'il n'en +perdait rien. + +Une voix de femme disait: + +--Dépêchons-nous, la Flécharde. Est-ce par ici? + +--Non, c'est par là. + +Et le dialogue continuait entre les deux voix, l'une haute, l'autre timide. + +--Comment appelez-vous cette métairie que nous habitons en ce moment? + +--L'Herbe-en-Pail. + +--En sommes-nous encore loin? + +--A un bon quart d'heure. + +--Dépêchons-nous d'aller manger la soupe. + +--C'est vrai que nous sommes en retard. + +--Il faudrait courir. Mais vos mômes sont fatigués. Nous ne sommes que deux +femmes, nous ne pouvons pas porter trois mioches. Et puis, vous en portez +déjà un, vous, la Flécharde. Un vrai plomb. Vous l'avez sevrée, cette +goinfre, mais vous la portez toujours. Mauvaise habitude. Faites-moi donc +marcher ça. Ah! tant pis, la soupe sera froide. + + +--Ah! les bons souliers que vous m'avez donnés là! On dirait qu'ils sont +faits pour moi. + +--Ça vaut mieux que d'aller nu-pattes. + +--Dépêche-toi donc, René-Jean. + +--C'est pourtant lui qui nous a retardées. Il faut qu'il parle à toutes les +petites paysannes qu'on rencontre. Ça fait son homme. + +--Dame, il va sur cinq ans. + +--Dis-donc, René-Jean, pourquoi as-tu parlé à cette petite dans le village? + +Une voix d'enfant, qui était une voix de garçon, répondit: + +--Parce que c'est une que je connais. + +La femme reprit. + +--Comment! tu la connais? + +--Oui, répondit le petit garçon, puisqu'elle m'a donné des bêtes ce matin. + +--Voilà qui est fort! s'écria la femme, nous ne sommes dans le pays que +depuis trois jours, c'est gros comme le poing, et ça vous a déjà une +amoureuse! + +Les voix s'éloignèrent. Tout bruit cessa. + + + + +II. AURES HABET. ET NON AUDIET + +Le vieillard restait immobile. Il ne pensait pas: à peine songeait-il. +Autour de lui tout était sérénité, assoupissement, confiance, solitude. Il +faisait grand jour encore sur la dune, mais presque nuit dans la plaine et +tout à fait nuit dans les bois. La lune montait à l'orient. Quelques +étoiles piquaient le bleu pâle du zénith. Cet homme, bien que plein de +préoccupations violentes, s'abîmait dans l'inexprimable mansuétude de +l'infini. Il sentait monter en lui cette aube obscure, l'espérance, si le +mot espérance peut s'appliquer aux attentes de la guerre civile. Pour +l'instant, il lui semblait qu'en sortant de cette mer qui venait d'être si +inexorable, et en touchant la terre, tout danger s'était évanoui. Personne +ne savait son nom, il était seul, perdu pour l'ennemi, sans trace derrière +lui, car la surface de la mer ne garde rien, caché, ignoré, pas même +soupçonné. Il sentait on ne sait quel apaisement suprême. Un peu plus il se +serait endormi. + +Ce qui, pour cet homme en proie, au dedans comme au dehors, à tant de +tumultes, donnait un charme étrange à cette heure calme qu'il traversait, +c'était, sur la terre comme au ciel, un profond silence. + +On n'entendait que le vent qui venait de la mer; mais le vent est une basse +continue, et cesse presque d'être un bruit, tant il devient une habitude. + +Tout à coup il se dressa debout. + +Son attention venait d'être brusquement réveillée; il considéra l'horizon. +Quelque chose donnait à son regard une fixité particulière. + +Ce qu'il regardait, c'était le clocher de Cormeray qu'il avait devant lui +au fond de la plaine. On ne sait quoi d'extraordinaire se passait en effet +dans ce clocher. + +La silhouette de ce clocher se découpait nettement; on voyait la tour +surmontée de sa pyramide, et, entre la tour et la pyramide, la cage de la +cloche, carrée, à jour, sans abat-vent, et ouverte aux regards des quatre +côtés, ce qui est la mode des clochers bretons. + +Or, cette cage apparaissait alternativement ouverte et fermée; à +intervalles égaux, sa haute fenêtre se dessinait toute blanche, puis toute +noire; on voyait le ciel à travers, puis on ne le voyait plus; il y avait +clarté, puis occultation; et l'ouverture et la fermeture se succédaient +d'une seconde à l'autre avec la régularité du marteau sur l'enclume. + +Le vieillard avait ce clocher de Cormeray devant lui, à une distance +d'environ deux lieues; il regarda à sa droite le clocher de Baguer-Pican, +également droit sur l'horizon; la cage de ce clocher s'ouvrait et se +fermait comme celle de Cormeray. + +Il regarda à sa gauche le clocher de Tanis; la cage du clocher de Tanis +s'ouvrait et se fermait comme celle de Baguer-Pican. + +Il regarda tous les clochers de l'horizon l'un après l'autre, à sa gauche +les clochers de Courtils, de Précey, de Crollon et de la Croix-Avranchin; à +sa droite les clochers de Raz-sur-Couesnon, de Mordrey et des Pas; en face +de lui, le clocher de Pontorson. La cage de tous ces clochers était +alternativement noire et blanche. + +Qu'est-ce que cela voulait dire? + +Cela signifiait que toutes les cloches étaient en branle. + +Il fallait, pour apparaître ainsi, qu'elles fussent furieusement secouées. + +Qu'était-ce donc? Évidemment le tocsin. + +On sonnait le tocsin, on le sonnait frénétiquement, on le sonnait partout, +dans tous les clochers, dans tous les villages, et l'on n'entendait rien. + +Cela tenait à la distance qui empêchait les sons d'arriver et au vent de +mer qui soufflait du côté opposé et qui emportait tous les bruits de la +terre hors de l'horizon. + +Toutes ces cloches forcenées appelant de toutes parts, et en même temps ce +silence, rien de plus sinistre. + +Le vieillard regardait et écoutait. + +Il n'entendait pas le tocsin, et il le voyait. Voir le tocsin, sensation +étrange. + +A qui en voulaient ces cloches? + +Contre qui ce tocsin? + + + + +III. UTILITÉ DES GROS CARACTÈRES + +Certainement, quelqu'un était traqué. + +Qui? + +Cet homme d'acier eut un frémissement. + +Ce ne pouvait être lui. On n'avait pu deviner son arrivée. Il était +impossible que les représentants en mission fussent déjà informés; il +venait à peine de débarquer. La corvette avait évidemment sombré sans qu'un +homme échappât. Et dans la corvette même, excepté Boisberthelot et La +Vieuville, personne ne savait son nom. + +Les clochers continuaient leur jeu farouche. Il les examinait et les +comptait machinalement, et sa rêverie, poussée d'une conjecture à l'autre, +avait cette fluctuation que donne le passage d'une sécurité profonde à une +incertitude terrible. Pourtant, après tout, ce tocsin pouvait s'expliquer +de bien des façons, et il finissait par se rassurer en se répétant: En +somme, personne ne sait mon arrivée et personne ne sait mon nom. + +Depuis quelques instants il se faisait un léger bruit au-dessus de lui et +derrière lui. Ce bruit ressemblait au froissement d'une feuille d'arbre +agitée. Il n'y prit d'abord pas garde; puis, comme le bruit persistait, on +pourrait dire insistait, il finit par se retourner. C'était une feuille en +effet, mais une feuille de papier. Le vent était en train de décoller +au-dessus de sa tête une large affiche appliquée sur la pierre milliaire. +Cette affiche était placardée depuis peu de temps, par elle était encore +humide et donnait prise au vent qui s'était mis à jouer avec elle et qui la +détachait. + +Le vieillard avait gravi la dune du côté opposé et n'avait pas vu cette +affiche en arrivant. + +Il monta sur la borne où il était assis, et posa sa main sur le coin du +placard que le vent soulevait; le ciel était serein, les crépuscules sont +longs en juin; le bas de la dune était ténébreux, mais le haut était +éclairé; une partie de l'affiche était imprimée en grosses lettres, et il +faisait encore assez de jour pour qu'on pût les lire. Il lut ceci: + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, UNE ET INDIVISIBLE. + +«Nous, Prieur de la Marne, représentant du peuple en mission près de +l'armée des Côtes-de-Cherbourg,--ordonnons:--Le ci-devant marquis de +Lantenac, vicomte de Fontenay, soi-disant prince breton, furtivement +débarqué sur la côte de Granville, est mis hors la loi.--Sa tête est mise +à prix.--Il sera payé à qui le livrera, mort ou vivant, la somme de +soixante mille livres.--Cette somme ne sera point payée en assignats, mais +en or.--Un bataillon de l'armée des Côtes-de-Cherbourg sera immédiatement +envoyé à la rencontre et à la recherche du ci-devant marquis de Lantenac. +--Les communes sont requises de prêter main-forte.--Fait en la maison +commune de Granville, le 2 juin 1793.--Signé: + +«PRIEUR DE LA MARNE.» + +Au-dessous de ce nom il y avait une autre signature, qui était en beaucoup +plus petit caractère, et qu'on ne pouvait lire à cause du peu de jour qui +restait. + +Le vieillard rabaissa son chapeau sur ses yeux, croisa sa cape de mer +jusque sous son menton, et descendit rapidement la dune. Il était +évidemment inutile de s'attarder sur ce sommet éclairé. + +Il y avait été peut-être trop longtemps déjà; le haut de la dune était le +seul point du paysage qui fût resté visible. + +Quand il fut en bas et dans l'obscurité, il ralentit le pas. + +Il se dirigeait dans le sens de l'itinéraire qu'il s'était tracé vers la +métairie, ayant probablement des raisons de sécurité de ce côté-là. + +Tout était désert. C'était l'heure où il n'y a plus de passants. + +Derrière une broussaille, il s'arrêta, défit son manteau, retourna sa veste +du côté velu, rattacha à sou cou son manteau qui était une guenille nouée +d'une corde, et se remit en route. + +Il faisait clair de lune. + +Il arriva à un embranchement de deux chemins où se dressait une vieille +croix de pierre. Sur le piédestal de la croix on distinguait un carré blanc +qui était vraisemblablement une affiche pareille à celle qu'il venait de +lire. Il s'en approcha. + +--Où allez-vous? lui dit une voix. + +Il se retourna. + +Un homme était là dans les haies, de haute taille comme lui, vieux comme +lui, comme lui en cheveux blancs, et plus en haillons encore que lui-même. +Presque son pareil. Cet homme s'appuyait sur un long bâton. + +L'homme reprit: + +--Je vous demande où vous allez. + +--D'abord où suis-je? dit-il avec un calme presque hautain. + +L'homme répondit: + +--Vous êtes dans la seigneurie de Tanis, et j'en suis le mendiant, et vous +en êtes le seigneur. + +--Moi? + +--Oui, vous, monsieur le marquis de Lantenac. + + + + +IV. LE CAIMAND + +Le marquis de Lantenac, nous le nommerons par son nom désormais, répondit +gravement: + +--Soit. Livrez-moi. + +L'homme poursuivit: + +--Nous sommes tous deux chez nous ici, vous dans le château, moi dans le +buisson. + +--Finissons. Faites. Livrez-moi, dit le marquis. L'homme continua: + +--Vous alliez à la métairie d'herbe-en-Pail, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--N'y allez point. + +--Pourquoi? + +--Parce que les bleus y sont. + +--Depuis quand? + +--Depuis trois jours. + +--Les habitants de la ferme et du hameau ont-ils résisté? + +--Non. Ils ont ouvert toutes les portes. + +--Ah! dit le marquis. + +L'homme montra du doigt le toit de la métairie qu'on apercevait à quelque +distance par-dessus les arbres. + +--Voyez-vous le toit, monsieur le marquis? + +--Oui. + +--Voyez-vous ce qu'il y a dessus? + +--Qui flotte? + +--Oui. + +--C'est un drapeau. + +--Tricolore, dit l'homme. + +C'était l'objet qui avait déjà attiré l'attention du marquis quand il était +au haut de la dune. + +--Ne sonne-t-on pas le tocsin? demanda le marquis. + +--Oui. + +--À cause de quoi? + +--Évidemment à cause de vous. + +--Mais on ne l'entend pas? + +--C'est le vent qui empêche. + +L'homme continua: + +--Vous avez vu votre affiche? + +--Oui. + +--On vous cherche. + +Et, jetant un regard du côté de la métairie, il ajouta: + +--Il y a là un demi-bataillon. + +--De républicains? + +--Parisiens. + +--Eh bien, dit le marquis, marchons + +Et il fit un pas vers la métairie. + +L'homme lui saisit le bras. + +--N'y allez pas. + +--Et où voulez-vous que j'aille? + +--Chez moi. + +Le marquis regarda le mendiant. + +--Écoutez, monsieur le marquis, ce n'est pas beau chez moi, mais c'est +sûr. Une cabane plus basse qu'une cave. Pour plancher un lit de varech, +pour plafond un toit de branches et d'herbes. Venez. A la métairie vous +seriez fusillé. Chez moi vous dormirez. Vous devez être las; et demain +matin les bleus se seront remis en marche, et vous irez où vous voudrez. + +Le marquis considérait cet homme. + +--De quel côté êtes-vous donc? demanda le marquis; êtes-vous républicain? +êtes-vous royaliste? + +--Je suis un pauvre. + +--Ni royaliste, ni républicain? + +--Je ne crois pas. + +--Etes-vous pour ou contre le roi? + +--Je n'ai pas le temps de ça. + +--Qu'est-ce que vous pensez de ce qui se passe? + +--Je n'ai pas de quoi vivre. + +--Pourtant vous venez à mon secours. + +--J'ai vu que vous étiez hors la loi. Qu'est-ce que cela la loi? On peut +donc être dehors. Je ne comprends pas. Quant à moi, suis-je dans la loi? +suis-je hors la loi? Je n'en sais rien. Mourir de faim, est-ce être dans la +loi? + +--Depuis quand mourez-sous de faim? + +--Depuis toute ma vie. + +--Et vous me sauvez? + +--Oui. + +--Pourquoi? + +--Parce que j'ai dit: Voilà encore un plus pauvre que moi. J'ai le droit +de respirer, lui, il ne l'a pas. + +--C'est vrai. Et vous me sauvez! + +--Sans doute. Nous voilà frères, monseigneur. Je demande du pain, vous +demandez la vie. Nous sommes deux mendiants. + +--Mais savez-vous que ma tête est mise à prix? + +--Oui. + +--Comment le savez-sous? + +--J'ai lu l'affiche. + +--Vous savez lire? + +--Oui. Et écrire aussi. Pourquoi serais-je une brute? + +--Alors, puisque vous savez lire, et puisque vous, avez lu l'affiche, vous +savez qu'un homme qui me livrerait gagnerait soixante mille francs? + +--Je le sais. + +--Pas en assignats. + +--Oui, je sais, en or. + +--Vous savez que soixante mille francs, c'est une fortune? + +--Oui. + +--Et que quelqu'un qui me livrerait ferait sa fortune? + +--Eh bien, après? + +--Sa fortune. + +--C'est justement ce que j'ai pensé. En vous voyant, je me suis dit: Quand +je pense que quelqu'un qui livrerait cet homme-ci gagnerait soixante mille +francs et ferait sa fortune! Dépêchons-nous de le cacher. + +Le marquis suivit le pauvre. + +Ils entrèrent dans un fourré. La tanière du mendiant était là. C'était une +sorte de chambre qu'un grand vieux chêne avait laissé prendre chez lui à +cet homme; elle était creusée sous ses racines et couverte de ses branches. +C'était obscur, bas, caché, invisible. Il y avait place pour deux. + +--J'ai prévu que je pouvais avoir un hôte, dit le mendiant. + +Cette espèce de logis sous terre, moins rare en Bretagne qu'on ne croit, +s'appelle en langue paysanne _carnichot_. Ce nom s'applique aussi à +des cachettes pratiquées dans l'épaisseur des murs. + +C'est meublé de quelques pots, d'un grabat de paille ou de goëmon lavé et +séché, d'une grosse couverture de créseau, et de quelques mèches de suif +avec un briquet et des tiges creuses de brane-ursine pour allumettes. + +Ils se courbèrent, rampèrent un peu, pénétrèrent dans la chambre où les +gosses racines de l'arbre découpaient des compartiments bizarres; et +s'assirent sur un tas de varech sec qui était le lit. L'intervalle de deux +racines par où l'on entrait et qui servait de porte donnait quelque clarté. +La nuit était venue, mais le regard se proportionne à la lumière, et l'on +finit par trouver toujours un peu de jour dans l'ombre. Un reflet du clair +de lune blanchissait vaguement l'entrée. Il y avait dans un coin une cruche +d'eau, une galette de sarrasin et des châtaignes. + +--Soupons, dit le pauvre. + +Ils se partagèrent les châtaignes, le marquis donna son morceau de biscuit, +ils mordirent à la même miche de blé noir et burent à la cruche l'un après +l'autre. + +Ils causèrent. + +Le marquis se mit à interroger cet homme. + +--Ainsi, tout ce qui arrive ou rien, c'est pour vous la même chose? + +--A peu près. Vous êtes des seigneurs, vous autres. Ce sont vos affaires. + +--Mais enfin, ce qui se passe... + +--Ça se passe là-haut. + +Le mendiant ajouta: + +--Et puis il y a des choses qui se passent encore plus haut, le soleil qui +se lève, la lune qui augmente ou diminue, c'est de celles-là que je +m'occupe. + +Il but une gorgée à la cruche, et dit: + +--La bonne eau fraîche! + +Et il reprit: + +--Comment trouvez-vous cette eau, monseigneur? + +--Comment vous appelez-vous? dit le marquis. + +--Je m'appelle Tellmarch, et l'on m'appelle le Caimand. + +--Je sais. Caimand est un mot du pays. + +--Qui veut dire mendiant. On me surnomme aussi le Vieux. + +Il poursuivit: + +--Voilà quarante ans qu'on m'appelle le Vieux. + +--Quarante ans! mais vous étiez jeune. + +--Je n'ai jamais été jeune. Vous l'êtes toujours, vous, +monsieur le marquis. Vous avez des jambes de vingt ans, vous escaladez la +grande dune; moi, je commence à ne plus marcher, au bout d'un quart de +lieue je suis las. Nous sommes pourtant du même âge; mais les riches, ça a +sur nous un avantage, c'est que ça mange tous les jours. Manger conserve. + +Le mendiant, après un silence, continua: + +--Les pauvres, les riches, c'est une terrible affaire. C'est ce qui +produit les catastrophes. Du moins, ça me fait cet effet-là. Les pauvres +veulent être riches, les riches ne veulent pas être pauvres. Je crois que +c'est un peu là le fond. Je ne m'en mêle pas. Les évènements sont les +évènements. Je ne suis ni pour le créancier, ni pour le débiteur. Je sais +qu'il y a une dette et qu'on la paye. Voilà tout. J'aurais mieux aimé qu'on +ne tuât pas le roi, mais il me serait difficile de dire pourquoi. Après ça, +on me répond: Mais, autrefois, comme on vous accrochait les gens aux arbres +pour rien du tout! Tenez, moi, pour un méchant coup de fusil tiré à un +chevreuil du roi, j'ai vu pendre un homme qui avait une femme et sept +enfants. Il y a à dire des deux côtés. + +Il se tut encore, puis ajouta: + +--Vous comprenez, je ne sais pas au juste, on va, on vient, il se passe +des choses: moi, je suis là sous les étoiles. + +Tellmarch eut encore une interruption de rêverie, puis continua: + +--Je suis un peu rebouteux, un peu médecin, je connais les herbes, je tire +parti des plantes, les paysans me voient attentif devant rien, et cela me +fait passer pour sorcier. Parce que je songe, on croit que je sais. + +--Vous êtes du pays? dit le marquis. + +--Je n'en suis jamais sorti. + +--Vous me connaissez? + +--Sans doute. La dernière fois que je vous ai vu, c'est à votre dernier +passage, il y a deux ans. Vous êtes allé d'ici en Angleterre. Tout à +l'heure j'ai aperçu un homme au haut de la dune. Un homme de grande taille. +Les hommes grands sont rares; c'est un pays d'hommes petits, la Bretagne. +J'ai bien regardé, j'avais lu l'affiche. J'ai dit: Tiens! Et quand vous +êtes descendu, il y avait de la lune, je vous ai reconnu. + +--Pourtant, moi, je ne vous connais pas. + +--Vous m'avez vu, mais vous ne m'avez pas vu. + +Et Tellmarch le Caimand ajouta: + +--Je vous voyais, moi. De mendiant à passant, le regard n'est pas le même. + +--Est-ce que je vous avais rencontré autrefois? + +--Souvent, puisque je suis votre mendiant. J'étais le pauvre du bas du +chemin de votre château. Vous m'avez dans l'occasion fait l'aumône; mais +celui qui donne ne regarde pas, celui qui reçoit examine et observe. Qui +dit mendiant, dit espion. Mais moi, quoique souvent triste, je tâche de ne +pas être un mauvais espion. Je tendais la main, vous ne voyiez que la main, +et vous y jetiez l'aumône dont j'avais besoin le matin pour ne pas mourir +de faim le soir. On est des fois des vingt-quatre heures sans manger. +Quelquefois un sou c'est la vie. Je vous dois la vie, je vous la rends. + +--C'est vrai, vous me sauvez. + +--Oui, je vous sauve, monseigneur. + +Et la voix de Tellmarch devint grave. + +--À une condition. + +--Laquelle? + +--C'est que vous ne venez pas ici pour faire le mal. + +--Je viens ici pour faire le bien, dit le marquis. + +--Dormons, dit le mendiant. + +Ils se couchèrent côte à côte sur le lit de varech. Le mendiant fut tout +De suite endormi. Le marquis, bien que très las, resta un moment rêveur, +puis, dans cette ombre, il regarda le pauvre et se coucha. Se coucher sur +ce lit, c'était se coucher sur le sol; il en profita pour coller son +oreille à terre, et il écouta. Il y avait sous la terre un sombre +bourdonnement: on sait que le son se propage dans les profondeurs du sol; +on entendait le bruit des cloches. + +Le tocsin continuait. + +Le marquis s'endormit. + + + + + +V. SIGNÉ GAUVAIN + +Quand il se réveilla, il faisait jour. + +Le mendiant était debout, non dans la tanière, car on ne pouvait s'y tenir +droit, mais dehors et sur le seuil. Il était appuyé sur son bâton. Il avait +du soleil sur son visage. + +Monseigneur, dit Tellmarch, quatre heures du matin viennent de sonner an +clocher de Tanis. J'ai entendu les quatre coups; donc le vent a changé, +c'est le vent de terre. Je n'entends aucun autre bruit; donc le tocsin a +cessé. Tout est tranquille dans la métairie et dans le hameau +d'Herbe-en-Pail. Les bleus dorment ou sont partis. Le plus fort du +danger est passé; il est sage de nous séparer. C'est mon heure de m'en +aller. + +Il désigna un point de l'horizon. + +--Je m'en vais par là. + +Et il désigna le point opposé. + +--Vous, allez-vous-en par ici. + +Le mendiant fit au marquis un grave salut de la main. Il ajouta en montrant +ce qui restait, du souper: + +--Emportez des châtaignes, si vous avez faim. + +Un moment après, il avait disparu sous les arbres. + +Le marquis se leva, et s'en alla du côté que lui avait indiqué Tellmarch. + +C'était l'heure charmante que la vieille langue paysanne normande appelle +la «piperette du jour». On entendait jaser les cardrounettes et les +moineaux de haie. Le marquis suivit le sentier par où ils étaient venus la +veille. Il sortit du fourré et se retrouva à l'embranchement de routes +marqué par la crois de pierre. L'affiche y était, blanche et comme gaie au +soleil levant. Il se rappela qu'il y avait au bas de l'affiche quelque +chose qu'il n'avait pu lire la veille à cause de la finesse des lettres et +du peu de jour qu'il faisait. Il alla au piédestal de la croix. L'affiche +se terminait en effet, au-dessous de la signature PRIEUR DE LA MARNE, par +ces deux lignes en petits caractères: + +«L'identité du ci-devant marquis de Lantenac constatée, il sera +immédiatement passé par les armes.--Signé: _Le chef de bataillon, +commandant la colonne d'expédition,_ GAUVAIN.» + +--Gauvain! dit le marquis. + +Il s'arrêta profondément pensif, l'oeil fixé sur l'affiche. + +--Gauvain! répéta-t-il. + +Il se remit en marche, se retourna, regarda la croix, revint sur ses pas, +et lut l'affiche encore une fois. + +Puis il s'éloigna à pas lents. Quelqu'un qui eût été près de lui l'eût +entendu murmurer à demi-voix: «Gauvain!» + +Du fond des chemins creux où il se glissait, on ne voyait pas les toits de +la métairie qu'il avait laissée à sa gauche. Il côtoyait une éminence +abrupte, toute couverte d'ajoncs en fleur, de l'espèce dite longue-épine. +Cette éminence avait pour sommet une de ces pointes de terre qu'on appelle +dans le pays une «hure». Au pied de l'éminence, le regard se perdait tout +de suite sous les arbres. Les feuillages étaient comme trempés de lumière. +Toute la nature avait la joie profonde du matin. + +Tout à coup ce paysage fut terrible. Ce fut comme une embuscade qui éclate. +On ne sait quelle trombe faite de cris sauvages et de coups de fusil +s'abattit sur ces champs et ces bois pleins de rayons, et l'on vit +s'élever, du côté où était la métairie, une grande fumée coupée de flammes +claires, comme si le hameau et la ferme n'étaient plus qu'une botte de +paille qui brûlait. Ce fut subit et lugubre, le passage brusque du calme à +la furie, une explosion de l'enfer en pleine aurore, l'horreur sans +transition. On se battait du côté d'Herbe-en-Pail. Le marquis s'arrêta. + +Il n'est personne qui, en pareil cas, ne l'ait éprouvé, la curiosité est +plus forte que le danger; on veut savoir, dût-on périr. Il monta sur +l'éminence au bas de laquelle passait le chemin creux. De là on était vu, +mais on voyait. Il fut sur la hure en quelques minutes. Il regarda. + +En effet, il y avait une fusillade et un incendie. On entendait des +clameurs, on voyait du feu. La métairie était comme le centre d'on ne sait +quelle catastrophe. Qu'était-ce? La métairie d'Herbe-en-Pail était-elle +attaquée? Mais par qui? Etait-ce un combat? N'était-ce pas plutôt une +exécution militaire? Les bleus, et cela leur était ordonné par un décret +révolutionnaire, punissaient très souvent, en y mettant le feu, les fermes +et les villages réfractaires; on brillait, pour l'exemple, toute métairie +et tout hameau qui n'avaient point fait les abattis d'arbres prescrits par +la loi et qui n'avaient pas ouvert et taillé dans les fourrés des passages +pour la cavalerie républicaine. On avait notamment exécuté ainsi tout +récemment la paroisse de Bourgon, près d'Ernée. Herbe-en-Pail était-il dans +le même cas? Il était visible qu'aucune des percées stratégiques commandées +par le décret n'avait été faite dans les halliers et dans les enclos de +Tanis et l'Herbe-en-Pail. Etait-ce le châtiment? Etait-il arrivé un ordre à +l'avant-garde qui occupait la métairie? Cette avant-garde ne faisait-elle +pas partie d'une de ces colonnes d'expédition surnommées _colonnes +Infernales?_ + +Un fourré très hérissé et très fauve entourait de toutes part l'éminence au +sommet de laquelle le marquis s'était placé en observation. Ce fourré, +qu'on appelait le bocage d'Herbe-en-Pail, mais qui avait les proportions +d'un bois s'étendait jusqu'à la métairie, et cachait, comme tous les +halliers bretons, un réseau de ravins, de sentiers et de chemins creux, +labyrinthes où les armées républicaines se perdaient. + +L'exécution, si c'était une exécution, avait dû être féroce, car elle fut +courte. Ce fut, comme toutes les choses brutales, tout de suite fait. +L'atrocité des guerres civiles comporte ces sauvageries. Pendant que le +marquis, multipliant les conjonctures, hésitant à descendre, hésitant à +rester, écoutait et épiait, ce fracas d'extermination cessa, ou pour mieux +dire se dispersa. Le marquis constata dans le hallier comme l'éparpillement +d'une troupe furieuse et joyeuse. Un effrayant fourmillement se fit sous +les arbres. De la métairie on se jetait dans le bois. Il y avait des +tambours qui battaient la charge. On ne tirait plus de coup de fusil; cela +ressemblait maintenant à une battue; on semblait fouiller, poursuivre, +traquer; il était évident qu'on cherchait quelqu'un; le bruit était diffus +et profond; c'était une confusion de paroles de colère et de triomphe, une +rumeur composée de clameurs; on n'y distinguait rien. Brusquement, comme un +linéament se dessine dans une fumée, quelque chose devint articulé et +précis dans ce tumulte, c'était un nom, un nom répété par mille voix, et le +marquis entendit nettement ce cri:--Lantenac! Lantenac! le marquis de +Lantenac! + +C'était lui qu'on cherchait. + + + + +VI. LES PÉRIPÉTIES DE LA GUERRE CIVILE + +Et subitement, autour de lui, et de tous les côtés à la fois, le fourré se +remplit de fusils, de bayonnettes et de sabres, un drapeau tricolore se +dressa dans la pénombre, le cri _Lantenac!_ éclata à son oreille, et à +ses pieds, à travers les ronces et les branches, des faces violentes +apparurent. + +Le marquis était seul, debout sur un sommet, visible de tous les points du +bois. Il voyait à peine ceux qui criaient son nom, mais il était vu de +tous. S'il y avait mille fusils dans le bois, il était là comme une cible. +Il ne distinguait rien dans le taillis que des prunelles ardentes fixées +sur lui. + +Il ôta son chapeau, en retroussa le bord, arracha une longue épine sèche à +un ajonc, tira de sa poche une cocarde blanche, fixa avec l'épine le bord +retroussé et la cocarde à la forme du chapeau, et, remettant sur la tête le +chapeau dont le bord relevé laissait voir son front et sa cocarde, il dit +d'une voix haute, parlant à toute la forêt à la fois: + +--Je suis l'homme que vous cherchez. Je suis le marquis de Lantenac, +vicomte de Fontenay, prince breton, lieutenant-général des armées du roi. +Finissons-en. En joue! Feu! + +Et, écartant de ses deux mains sa veste de peau de chèvre, il montra sa +poitrine nue. + +Il baissa les yeux, cherchant du regard les fusils braqués, et se vit +entouré d'hommes à genoux. + +Un immense cri s'éleva:--Vive Lantenac! Vive monseigneur! Vive le général! + +En même temps des chapeaux sautaient en l'air, des sabres tournoyaient +joyeusement, et l'on voyait dans tout le taillis se dresser des bâtons au +bout desquels s'agitaient des bonnets de laine brune. + +Ce qu'il avait autour de lui, c'était une bande vendéenne. + +Cette bande s'était agenouillée en le voyant. + +La légende raconte qu'il y avait dans les vieilles forêts thuringiennes +des, êtres étranges, race des géants, plus et moins qu'hommes, qui étaient +considérés par les romains comme des animaux horribles, et par les germains +comme des incarnations divines, et qui, selon la rencontre, couraient la +chance d'être exterminés ou adorés. + +Le marquis éprouva quelque chose de pareil à ce que devait ressentir un de +ces êtres quand, s'attendant à être traité comme un monstre, il était +brusquement traité comme un dieu. + +Tous ces yeux pleins d'éclairs redoutables se fixaient sur le marquis avec +une sorte de sauvage amour. + +Cette cohue était armée de fusils, de sabres, de faulx, de pioches, de +bêtons; tous avaient de grands feutres ou des bonnets bruns, avec des +cocardes blanche, une profusion de rosaires et d'amulettes, de larges +culottes ouvertes au genou, des casaques de poil, des guêtres de cuir, le +jarret nu, les cheveux longs, quelques-uns l'air féroce, tous l'oeil naïf. + +Un homme, jeune et de belle mine, traversa ces gens agenouillés et monta à +grands pas vers le marquis. Cet homme était, comme les paysans, coiffé d'un +feutre à bord relevé et à cocarde blanche, et vêtu d'une casaque de poil, +mais il avait les mains blanches et une chemise fine, et il portait +par-dessus sa veste une écharpe de soie blanche à laquelle pendait une épée +à poignée dorée. + +Parvenu sur la hure, il jeta son chapeau, détacha son écharpe, mit un genou +en terre, présenta au marquis l'écharpe et l'épée, et dit: + +--Nous vous cherchions en effet, nous vous avons trouvé. Voici l'épée de +commandement. Ces hommes sont maintenait à vous. J'étais leur commandant, +je monte en grade, je suis votre soldat. Acceptez notre hommage, +monseigneur. Donnez vos ordres, mon général. + +Puis il fit un signe, et des hommes qui portaient un drapeau tricolore +sortirent du bois. Ces hommes montèrent jusqu'au marquis et déposèrent le +drapeau à ses pieds. C'était le drapeau qu'il venait d'entrevoir à travers +les arbres. + +--Mon général, dit le jeune homme qui lui avait présenté l'épée et +l'écharpe, ceci est le drapeau que nous venons de prendre aux bleus qui +étaient dans la ferme d'Herbe-en-pail. Monseigneur, je m'appelle Gavard. +J'ai été au marquis de La Rouarie. + +--C'est bien, dit le marquis. + +Et, calme et grave, il ceignit l'écharpe. + +Puis il tira l'épée, et, l'agitant nue au-dessus de sa tète:--Debout! +dit-il, et vive le roi! + +Tous se levèrent. + +Et l'on entendit dans les profondeurs du bois une clameur éperdue et +triomphante: _Vive le roi! Vive notre marquis! Vive Lantenac!_ + +Le marquis se tourna vers Gavard. + +--Combien donc êtes-vous? + +--Sept mille. + +Et tout en descendant de l'éminence, pendant que les paysans écartaient les +ajoncs devant les pas du marquis de Lantenac, Gavard continua: + +--Monseigneur, rien de plus simple. Tout cela s'explique d'un mot. On +n'attendait qu'une étincelle. L'affiche de la République, en révélant votre +présence, a insurgé le pays pour le roi. Nous avions en outre été avertis +sous main par le maire de Granville qui est un homme à nous; le même qui a +sauvé l'abbé Olivier. Cette nuit, on a sonné le tocsin. + +--Pour qui? + +--Pour vous. + +--Ah! dit le marquis. + +--Et nous voilà, reprit Gavard. + +--Et vous êtes sept mille? + +--Aujourd'hui. Nous serons quinze mille demain. C'est le rendement du pays. +quand M. Henri de La Rochejaquelein est parti pour l'armée catholique, ou +a sonné le tocsin, et en une nuit six paroisses, Isernay, Corqueux, les +Echaubroigues, les Aubiers, Saint-Aubin et Nueil, lui ont amené dix mille +hommes. Ou n'avait pas de munitions, on a trouvé chez un maçon soixante +livres de poudre de mine, et M. de La Rochejaquelein est parti avec cela. +Nous pensions bien que vous deviez être quelque part dans cette forêt, et +nous vous cherchions. + +--Et vous avez attaqué les bleus dans la ferme d'Herbe-en-Pail? + +--Le vent les avait empêchés d'entendre le tocsin. Ils ne se défiaient pas; +les gens du hameau, qui sont patauds, les avaient bien reçus. Ce matin, +nous avons investi la ferme, les bleus dormaient, et en un tour de main la +chose a été faite. J'ai un cheval. Daignez-vous l'accepter, mon général? + +--Oui. + +Un paysan amena un cheval blanc militairement harnaché. Le marquis, sans +user de l'aide que lui offrait Gavard, monta à cheval. + +--Hurrah! crièrent les paysans. Car les cris anglais sont fort usités sur +la côte bretonne-normande, en commerce perpétuel avec les îles de la +Manche. + +Gavard fit le salut militaire et demanda: + +--Quel sera votre quartier général, monseigneur? + +--D'abord la forêt de Fougères. + +--C'est une de vos sept forêts, monsieur le marquis. + +--Il faut un prêtre. + +--Nous en avons un. + +--Qui? + +--Le vicaire de la Chapelle-Erbrée. + +--Je le connais. Il a fait le voyage de Jersey. + +Un prêtre sortit des rangs, et dit: + +--Trois fois. + +Le marquis tourna la tête. + +--Bonjour, monsieur le vicaire. Vous allez avoir de la besogne. + +--Tant mieux, monsieur le marquis. + +--Vous aurez du monde à confesser. Ceux qui voudront. On ne force personne. + +--Monsieur le marquis, dit le prêtre, Gaston, à Guéménée, force les +républicains à se confesser. + +--C'est un perruquier, dit le marquis. Mais la mort doit être libre. + +Gavard, qui était allé donner quelques consignes, revint. + +--Mon général, j'attends vos commandements. + +--D'abord, le rendez-vous est à la forêt de Fougères. Qu'on se disperse et +qu'on y aille. + +--L'ordre est donné. + +--Ne m'avez-vous pas dit que les gens d'Herbe-en-Pail avaient bien reçu les +bleus? + +--Oui, mon général. + +--Vous avez brûlé la ferme? + +--Oui. + +--Avez-vous brûlé le hameau? + +--Non. + +--Brûlez-le. + +--Les bleus ont essayé de se défendre; mais ils étaient cent cinquante et +nous étions sept mille. + +--Qu'est-ce que c'est que ces bleus-là? + +--Des bleus de Santerre. + +--Qui a commandé le roulement de tambours pendant qu'on coupait la tête au +roi. Alors c'est un bataillon de Paris? + +--Un demi-bataillon. + +--Comment s'appelle ce bataillon? + +--Mon général, il y a sur le drapeau: Bataillon du Bonnet-Rouge. + +--Des bêtes féroces. + +--Que faut-il faire des blessés? + +--Achevez-les. + +--Que faut-il faire des prisonniers? + +--Fusillez-les. + +--Il y en a environ quatre-vingts. + +--Fusillez-les tous. + +--Il y a deux femmes. + +--Aussi. + +--Il y a trois enfants. + +--Emmenez-les. On verra ce qu'on en fera. Et le marquis poussa son cheval. + + + + + +VII. PAS DE GRACE (MOT D'ORDRE DE LA COMMUNE) + PAS DE QUARTIER (MOT D'ORDRE DES PRINCES) + +Pendant que ceci se passait près de Tanis, le mendiant s'en était allé vers +Grollon. Il s'était enfoncé dans les ravins, sous les vastes feuillées +sourdes, inattentif à tout et attentif à rien, comme il l'avait dit +lui-même, rêveur plutôt que pensif, car le pensif a un but et le rêveur +n'en a pas, errant, rôdant, s'arrêtant, mangeant çà et là une pousse +d'oseille sauvage, buvant aux sources, dressant la tête par moments à des +fracas lointains, puis rentrant dans l'éblouissante fascination de la +nature, offrant ses haillons au soleil, entendant peut-être le bruit des +hommes, mais écoutant le chant des oiseaux. + +Il était vieux et lent; il ne pouvait aller loin; comme il l'avait dit au +marquis de Lantenac, un quart de lieue le fatiguait; il fit un court +circuit vers la Croix-Avranchin, et le soir était venu quand il s'en +retourna. + +Un peu au delà de Macey, le sentier qu'il suivait le conduisit sur une +sorte de point culminant dégagé d'arbres, d'où l'on voit de très loin et +d'où l'on découvre tout l'horizon de l'ouest jusqu'à la mer. + +Une fumée appela son attention. + +Rien de plus doux qu'une fumée, rien de plus effrayant. Il y a les fumées +paisibles et il y a les fumées scélérates. Une fumée, l'épaisseur et la +couleur d'une fumée, c'est toute la différence entre la paix et la guerre, +entre la fraternité et la haine, entre l'hospitalité et le sépulcre, entre +la vie et la mort. Une fumée qui monte dans les arbres peut signifier ce +qu'il y a de plus charmant au monde, le foyer, ou ce qu'il y a de plus +affreux, l'incendie; et tout le bonheur comme tout le malheur de l'homme +sont parfois dans cette chose éparse au vent. + +La fumée que regardait Tellmarch était inquiétante. + +Elle était noire avec des rougeurs subtiles, comme si le brasier d'où elle +sortait avait des intermittences et achevait de s'éteindre, et elle +s'élevait au-dessus d'Herbe-en-Pail. + +Tellmarch hâta le pas et se dirigea vers cette fumée. Il était bien las, +mais il voulait savoir ce que c'était. + +Il arriva au sommet d'un coteau auquel étaient adossés le hameau et la +métairie. + +Il n'y avait plus ni métairie ni hameau. + +Un tas de masures brûlait, et c'était là Herbe-en-Pail. + +Il y a quelque chose de plus poignant à voir brûler qu'un palais, c'est une +chaumière. Une chaumière en feu est lamentable. La dévastation s'abattant +sur la misère, le vautour s'acharnant sur le ver de terre, il y a là on ne +sait quel contre-sens qui serre le coeur. + +A en croire la légende biblique, un incendie regardé change une créature +humaine eu statue; Tellmarch fut un moment cette statue. Le spectacle qu'il +avait sous les yeux le fit immobile. Cette destruction s'accomplissait en +silence. Pas un cri ne s'élevait; pas un soupir humain ne se mêlait à +cette fumée; cette fournaise travaillait, et achevait de dévorer ce village +sans qu'on entendit d'autre bruit que le craquement des charpentes et le +pétillement des chaumes. Par moments la fumée se déchirait, les toits +effondrés laissaient voir les chambres béantes, le brasier montrait tous +ses rubis, des guenilles écarlates et de pauvres vieux meubles couleur de +pourpre se dressait dans des intérieurs vermeils, et Tellmarch avait le +sinistre éblouissement du désastre. + +Quelques arbres d'une châtaigneraie contiguë aux maisons avaient pris feu +et flambaient. + +Il écoutait, tâchant d'entendre une voix, un appel, une clameur; rien ne +remuait, excepté les flammes; tout se taisait, excepté l'incendie. Est-ce +donc que tous avaient fui? + +Où était ce groupe vivant et travaillant d'Herbe-en-Pail? Qu'était devenu +tout ce petit peuple? + +Tellmarch descendit du coteau. + +Une énigme funèbre était devant lui. Il s'en approchait sans hâte et l'œil +fixe. Il avançait vers cette ruine avec une lenteur d'ombre; il se sentait +fantôme dans cette tombe. + +Il arriva à ce qui avait été la porte de la métairie, et il regarda dans la +cour qui, maintenant, n'avait plus de murailles et se confondait avec le +hameau groupé autour d'elle. + +Ce qu'il avait, vu n'était rien. Il n'avait encore aperçu que le terrible. +L'horrible lui apparut. + +Au milieu de la cour il y avait un monceau noir, vaguement modelé d'un côté +par la flamme, de l'autre par la lune; ce monceau était un tas d'hommes, +ces hommes étaient morts. + +Il y avait autour de ce tas une grande mare qui fumait un peu; l'incendie +se reflétait dans cette mare, mais elle n'avait pas besoin du feu pour être +rouge; c'était du sang. + +Tellmarch s'approcha. Il se mit à examiner, l'un après l'autre, ces corps +gisants: tous étaient des cadavres. + +La lune éclairait, l'incendie aussi. + +Ces cadavres étaient des soldats. Tous étaient pieds nus; on leur avait +pris leurs souliers; ou leur avait aussi pris leurs armes; ils avaient +encore leurs uniformes qui étaient bleus; çà et là on distinguait, dans +l'amoncellement des membres et des têtes, du chapeaux troués avec des +cocardes tricolores. C'étaient des républicains. C'étaient ces Parisiens +qui, la veille encore, étaient là tous vivants, et tenaient garnison dans +la ferme d'Herbe-en-Pail. Ces hommes avaient été suppliciés, ce +qu'indiquait la chute symétrique des corps; ils avaient été foudroyés sur +place, et avec soin. Ils étaient tous morts. Pas un râle ne sortait du tas. + +Tellmarch passa cette revue des cadavres, sans en omettre un seul; tous +étaient criblés de balles. + +Ceux qui les avaient mitraillés, pressés probablement d'aller ailleurs, +n'avaient pas pris le temps de les enterrer. + +Comme il allait se retirer, ses yeux tombèrent sur un mur bas qui était +dans la cour, et il vit quatre pieds qui passaient derrière l'angle de ce +mur. + +Ces pieds avaient des souliers; ils étaient plus petits que les autres; +Tellmarch approcha. C'étaient des pieds de femmes. + +Deux femmes étaient gisantes côte à côte derrière le mur, fusillées aussi. + +Tellmarch se pencha sur elles. L'une de ces femmes avait une sorte +d'uniforme; à côté d'elle était un bidon brisé et vidé; c'était une +vivandière. Elle avait quatre balles dans la tête. Elle était morte. + +Tellmarch examina l'autre. C'était une paysanne. Elle était blême et +béante. Ses yeux étaient fermés. Elle n'avait aucune plaie à la tête. Ses +vêtements, dont les fatigues sans doute avaient fait des haillons, +s'étaient ouverts dans sa chute, et laissaient voir son torse à demi nu. +Tellmarch acheva de les écarter, et vit à une épaule la plaie ronde que +fait une balle; la clavicule était cassée. Il regarda ce sein livide. + +--Mère et nourrice, murmura-t-il. + +Il la toucha. Elle n'était pas froide. + +Elle n'avait pas d'autre blessure que la clavicule cassée et la plaie à +l'épaule. + +Il posa la main sur le coeur et sentit un faible battement. Elle n'était +pas morte. + +Tellmarch se redressa debout et cria d'une voix terrible: + +--Il n'y a donc personne ici? + +--C'est toi, le caimand! répondit une voix, si basse qu'on l'entendait à +peine. + +Et en même temps une tête sortit d'un trou de ruine. + +Puis une autre face apparut dans une autre masure. C'étaient deux paysans +qui s'étaient cachés; les seuls qui survécussent. + +La voix connue du caimand les avait rassurés et les avait fait sortir des +recoins où ils se blottissaient. + +Ils avancèrent vers Tellmarch, fort tremblants encore. + +Tellmarch avait pu crier, mais ne pouvait parler: les émotions profondes +sont ainsi. + +Il leur montra du doigt la femme étendue à ses pieds. + +--Est-ce qu'elle est encore en vie? dit l'un des paysans. + +Tellmarch fit de la tête signe que oui. + +--L'autre femme est-elle vivante? demanda l'autre paysan. + +Tellmarch fit signe que non. + +Le paysan qui s'était montré le premier reprit: + +--Tous les autres sont morts, n'est-ce pas? J'ai vu cela. J'étais dans ma +cave. Comme on remercie Dieu dans ces moments-là de n'avoir pas de famille! +Ma maison brûlait. Seigneur Jésus! on a tout tué. Cette femme-ci avait des +enfants. Trois enfants. Tout petits! Les enfants criaient: Mère! La mère +criait: Mes enfants! On a tué la mère et on a emmené les enfants. J'ai vu +cela, mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! Ceux qui ont tout massacré sont partis. +Ils étaient contents. Ils out emmené les petits et tué la mère. Mais elle +n'est pas morte, n'est-ce pas, elle n'est pas morte? Dis donc, le caimand, +est-ce que tu crois que tu pourrais la sauver? Veux-tu que nous t'aidions à +la porter dans ton carnichot? + +Tellmarch fit signe que oui. + +Le bois touchait à la ferme. Ils eurent vite fait un brancard avec des +feuillages et des fougères. Ils placèrent sur le brancard la femme toujours +immobile, et se mirent en marche dans le hallier, les deux paysans +portant le brancard l'un à la tète, l'autre aux pieds, Tellmarch soutenant +le bras de la femme, et lui tâtant le pouls. + +Tout en cheminant, les deux paysans causaient, et, par-dessus la femme +sanglante dont la lune éclairait la face pâle, ils échangeaient des +exclamations effarées. + + +--Tout tuer! + +--Tout brûler! + +--Ah! monseigneur Dieu! est-ce qu'on va être comme ça à présent? + +--C'est ce grand homme vieux qui l'a voulu. + +--Oui, c'est lui qui commandait. + +--Je ne l'ai pas vu quand on a fusillé. Est-ce qu'il était là? + +--Non. Il était parti. Mais c'est égal, tout s'est fait par son +commandement. + +--Alors, c'est lui qui a tout fait. + +--Il avait dit: Tuez! brûlez! pas de quartier! + +--C'est un marquis. + +--Oui, puisque c'est notre marquis. + +--Comment s'appelle-t-il donc déjà? + +--C'est monsieur de Lantenac. + +Tellmarch leva les yeux au ciel et murmura entre ses dents: + +--Si j'avais su! + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +A PARIS + + + +LIVRE PREMIER + +CIMOURDAIN + + + +I. LES RUES DE PARIS DANS CE TEMPS-LA + +On vivait en public; on mangeait sur des tables dressées devant les portes; +les femmes assises sur les perrons des églises faisaient de la charpie en +chantant _la Marseillaise_; le parc Monceaux et le Luxembourg étaient +des champs de manoeuvre; il y avait dans tous les carrefours des armureries +en plein travail, on fabriquait des fusils sous les yeux des passants qui +battaient des mains; on n'entendait que ce mot dans toutes les bouches: +_Patience. Nous sommes en révolution._ On souriait héroïquement. On +allait au spectacle comme à Athènes pendant la guerre du Péloponnèse; on +voyait affichés au coin des rues: _Le Siège de Thionville.--La Mère de +famille sauvée des flammes.--Le Club des Sans-Soucis.--L'Aînée des papesses +Jeanne.--Les Philosophes soldats.--L'Art d'aimer au village.--_ +Les allemands étaient aux portes; le bruit courait que le roi de Prusse +avait fait retenir des loges à l'Opéra. Tout était effrayant et personne +n'était effrayé. La ténébreuse loi des suspects, qui est le crime de Merlin +de Douai, faisait la guillotine visible au-dessus de toutes les têtes. Un +procureur nommé Séran, dénoncé, attendait qu'on vint l'arrêter, en robe de +chambre et en pantoufles, et en jouant de la flûte à sa fenêtre. Personne +ne semblait avoir le temps. Tout le monde se hâtait. Pas un chapeau qui +n'eût une cocarde. Les femmes disaient: _Nous sommes jolies sous le bonnet +rouge._ Paris semblait plein d'un déménagement. Les marchands de +bric-à-brac étaient encombrés de couronnes, de mitres, de sceptres en bois +doré et de fleurs de lys, défroques des maisons royales. C'était la +démolition de la monarchie qui passait. On voyait chez les fripiers des +chapes et des rochets à vendre au _décrochez-moi-ça_. Aux Porcherons et +chez Ramponneau, des hommes affublés de surplis et d'étoles, montés sur des +ânes caparaçonnés de chasubles, se faisaient verser le vin du cabaret dans +les ciboires des cathédrales. Rue Saint-Jacques, des paveurs, pieds nus, +arrêtaient la brouette d'un colporteur qui offrait des chaussures à vendre, +se cotisaient, et achetaient quinze paires de souliers qu'ils envoyaient à +la Convention pour nos soldats. Les bustes de Franklin, de Rousseau, de +Brutus, et il faut ajouter de Marat, abondaient; au-dessous d'un de ces +bustes de Marat, rue Cloche-Perce, était accroché sous verre, dans un cadre +de bois noir, un réquisitoire contre Malouet, avec faits à l'appui, et ces +deux lignes en marge: «Ces détails m'ont été donnés par la maîtresse de +Sylvain Bailly, bonne patriote qui a des bontés pour moi.--Signé: MARAT.» +Sur la place du Palais-Royal, l'inscription de la fontaine: _Quantos +effundit in usus!_ était cachée par deux grandes toiles peintes à la +détrempe, représentant l'une, Cahier de Gerville dénonçant à l'Assemblée +nationale le signe de ralliement des «chiffonnistes» d'Arles, l'autre Louis +XVI ramené de Varennes dans son carrosse royal, et sous ce carrosse une +planche liée par des cordes portant à ses deux bouts deux grenadiers, la +bayonnette au fusil. Peu de grandes boutiques étaient ouvertes; des +merceries et des bimbeloteries roulantes circulaient traînées par des +femmes, éclairées par des chandelles, les suifs fondant sur les +marchandises; des boutiques en plein vent étaient tenues par des +ex-religieuses en perruque blonde; telle ravaudeuse, raccommodant des bas +dans une échoppe, était une comtesse; telle couturière était une marquise; +madame de Boufflers habitait un grenier d'où elle voyait son hôtel. Des +crieurs couraient, offrant les «papiers-nouvelles». On appelait +_écrouelleux_ ceux qui cachaient leur menton dans leur cravate. Les +chanteurs ambulants pullulaient. La foule huait Pitou, le chansonnier +royaliste, vaillant d'ailleurs, car il fut emprisonné vingt-deux fois, et +fut traduit devant le tribunal révolutionnaire pour s'être frappé le bas +des reins en prononçant le mot _civisme_; voyant sa tête en danger, il +s'écria: _Mais c'est le contraire de ma tête qui est coupable!_ ce qui fit +rire les juges et le sauva. Ce Pitou raillait la mode des noms grecs et +latins; sa chanson favorite était sur un savetier qu'il appelait _Cujus_, +et dont il appelait la femme _Cujusdam_. On faisait des rondes de +carmagnole; on ne disait pas le _cavalier et la dame_, on disait «le +citoyen et la citoyenne». On dansait dans les cloîtres en ruine, avec des +lampions sur l'autel, à la voûte deux bâtons en croix portant quatre +chandelles, et des tombes sous la danse. On portait des vestes bleu de +tyran. On avait des épingles de chemise «au bonnet de la Liberté» faites +de pierres blanches, bleues et rouges. La rue de Richelieu se nommait rue +de la Loi; le faubourg Saint-Antoine se nommait le faubourg de Gloire; il y +avait sur la place de la Bastille une statue de la Nature. On se montrait +certains passants connus, Chatelet, Didier, Nicolas, et Garnier-Delaunay, +qui veillaient à la porte du menuisier Duplay; Voullant, qui ne manquait +pas un jour de guillotine et suivait les charretées de condamnés, et qui +appelait cela «aller à la messe rouge»; Montflabert, juré révolutionnaire +et marquis, lequel se faisait appeler _Dix-Août_. On regardait défiler +les élèves de l'Ecole militaire, qualifiés par les décrets de la Convention +«aspirants à l'école de Mars», et par le peuple «pages de Robespierre». On +lisait les proclamations de Fréron, dénonçant les suspects du crime de +«négociantisme». Les «muscadins», ameutés aux portes des mairies, +raillaient les mariages civils, s'attroupaient au passage de l'épousée et +de l'époux, et disaient: «mariés _municipaliter_». Aux Invalides, les +statues des rois et des saints étaient coiffées du bonnet phrygien. On +jouait aux cartes sur la borne des carrefours; les jeux de cartes étaient, +eux aussi, en pleine révolution, les rois étaient remplacés par les génies, +les dames par les libertés, les valets par les égalités, et les as par les +lois. On labourait les jardins publics; la charrue travaillait aux +Tuileries. A tout cela était mêlée, surtout dans les partis vaincus, on ne +sait quelle hautaine lassitude de vivre; un homme écrivait à +Fouquier-Tinville; «Ayez la bonté de me délivrer de la vie. Voici mon +adresse.» Champrenetz était arrêté pour s'être écrié en plein Palais-Royal: +A quand la révolution de Turquie? Je voudrais voir la république à la +Porte.» Partout des journaux. Des garçons perruquiers crêpaient en public +des perruques de femmes, pendant que le patron lisait à haute voix le +_Moniteur_; d'autres commentaient au milieu des groupes, avec force gestes, +le journal _Entendons-nous_, de Dubois-Crancé, ou la _Trompette du +Père Bellerose. Quelquefois les barbiers étaient en même temps +charcutiers, et l'on voyait des jambons et des andouilles pendre à côté +d'une poupée coiffée de cheveux d'or. Des marchands vendaient sur la voie +publique «des vins d'émigrés»; un marchand affichait des vins de cinquante- +deux espèces; d'autres brocantaient des pendules en lyre et des sophas à la +duchesse; un perruquier avait pour enseigne ceci; «Je rase le clergé, je +peigne la noblesse, j'accommode le tiers-état.» On allait se faire tirer +les cartes par Martin, au no. 175 de la rue d'Anjou, ci-devant Dauphine. Le +pain manquait, le charbon manquait, le savon manquait; on voyait passer des +bandes de vaches laitières arrivant des provinces. A la Vallée, l'agneau se +vendait quinze francs la livre. Une affiche de la Commune assignait à +chaque bouche une livre de viande par décade. On faisait queue aux portes +des marchands; une de ces queues est restée légendaire, elle allait de la +porte d'un épicier de la rue du Petit-Carreau jusqu'au milieu de la rue +Montorgueil Faire queue, cela s'appelait «tenir la ficelle», à pause d'une +longue corde que prenaient dans leur main, l'un derrière l'autre, ceux qui +étaient à la file. Les femmes dans cette misère étaient vaillantes et +douces. Elles passaient les nuits à attendre leur tour d'entrer chez le +boulanger. Les expédients réussissaient à la révolution; elle soulevait +cette détresse avec deux moyens périlleux, l'assignat et le maximum; +l'assignat était le levier, le maximum était le point d'appui. Cet +empirisme sauva la France. L'ennemi, aussi bien l'ennemi de Coblentz que +l'ennemi de Londres, agiotait sur l'assignat. Des filles allaient et +venaient, offrant de l'eau de lavande, des jarretières et des cadenettes, +et faisant l'agio; il y avait les agioteurs du Perron de la rue Vivienne, +en souliers crottés, en cheveux gras, en bonnet à poil à queue de renard, +et les mayolets de la rue de Valois en bottes cirées, le cure-dents à la +bouche, le chapeau velu sur la tête, tutoyés par les filles. Le peuple leur +faisait la chasse, ainsi qu'aux voleurs, que les royalistes appelaient +«citoyens actifs». Du reste, très peu de vols. Un dénûment farouche, une +probité stoïque. Les va-nu-pieds et les meurt-de-faim passaient, les yeux +gravement baissés, devant les devantures des bijoutiers du Palais-Égalité. +Dans une visite domiciliaire que fit la section Antoine chez Beaumarchais, +une femme cueillit dans le jardin une fleur; le peuple la souffleta. Le +bois coûtait quatre cents francs, argent, la corde; on voyait dans les rues +des gens scier leur bois de lit; l'hiver, les fontaines étaient gelées; +l'eau coûtait vingt sous la voie; tout le monde se faisait porteur d'eau. +Le louis d'or valait trois mille neuf cent cinquante francs. Une course en +fiacre coûtait six cents francs. Après une journée de fiacre on entendait +ce dialogue:--Cocher, combien vous dois-je?--Six mille livres. Une +marchande d'herbe vendait pour vingt mille francs par jour. Un mendiant +disait: _Par charité, secourez-moi! il me manque deux cent trente livres +pour payer mes souliers._ A l'entrée des ponts, on voyait des colosses +sculptés et peints par David que Mercier insultait: _Énormes +polichinelles de bois_, disait-il. Ces colosses figuraient le +fédéralisme et la coalition terrassés. Aucune défaillance dans ce peuple. +La sombre joie d'en avoir fini avec les trônes. Les volontaires affluaient, +offrant leurs poitrines. Chaque rue donnait un bataillon. Les drapeaux des +districts allaient et venaient, chacun avec sa devise. Sur le drapeau du +district des Capucins on lisait: _Nul ne nous fera la barbe_. Sur un +autre: _Plus de noblesse que dans le cœur_. Sur tous les murs, des +affiches, grandes, petites, blanches, jaunes, vertes, rouges, imprimées, +manuscrites, où on lisait ce cri: _Vive la République!_ Les petits +enfants bégayaient _Ça ira!_ + +Ces petits enfants, c'était l'immense avenir. + +Plus tard, à la ville tragique succéda la ville cynique; les rues de Paris +ont eu deux aspects révolutionnaires très distincts, avant et après le 9 +thermidor; le Paris de Saint-Just fit place au Paris de Tallien; et, ce +sont là les continuelles antithèses de Dieu, immédiatement après le Sinaï, +la Courtille apparut. + +Un accès de folie publique, cela se voit. Cela s'était déjà vu quatrevingts +ans auparavant. On sort de Louis XIV comme on sort de Robespierre, avec un +grand besoin de respirer; de là la Régence qui ouvre le siècle et le +Directoire qui le termine. Deux saturnales après deux terrorismes. La +France prend la clef des champs, hors du cloître puritain comme hors du +cloître monarchique, avec une joie de nation échappée. + +Après le 9 thermidor, Paris fut gai, d'une gaîté égarée. Une joie malsaine +déborda. A la frénésie de mourir succéda la frénésie de vivre, et la +grandeur s'éclipsa. On eut un Trimalcion qui s'appela Grimod de La +Reynière: on eut l'_Almanach des Gourmands_. On dîna au bruit des +fanfares dans les entre-sols du Palais-Royal, avec des orchestres de femmes +battant du tambour et sonnant de la trompette; «le rigaudinier», l'archet +au poing, régna; on soupa «à l'orientale» chez Méot, au milieu des +cassolettes pleines de parfums. Le peintre Boze peignait ses filles, +innocentes et charmantes têtes de seize ans, «en guillotinées», +c'est-à-dire décolletées avec des chemises rouges. Aux danses violentes +dans les églises en ruine succédèrent les bals de Ruggieri, de Luquet, de +Wenzel, de Mauduit, de la Montansier; aux graves citoyennes qui faisaient +de la charpie succédèrent les sultanes, les sauvages, les nymphes; aux +pieds nus des soldats couverts de sang, de boue et de poussière succédèrent +les pieds nus des femmes ornés de diamants; en même temps que l'impudeur, +l'improbité reparut; il y eut en haut les fournisseurs et en bas «la petite +pègre»; un fourmillement du filous emplit Paris, et chacun dut veiller sur +son «luc», c'est-à-dire sur son portefeuille; un des passe-temps était +d'aller voir, place du Palais-de-Justice, les voleuses au tabouret, on +était obligé de leur lier les jupes; à la sortie des théâtres, des gamins +offraient des cabriolets en disant: _Citoyen et citoyenne, il y a place +pour deux_; on ne criait plus _le Vieux Cordelier_ et _l'Ami du +Peuple_, on criait _la Lettre de Polichinelle_ et _la Pétition +des Galopins_: le marquis de Sade présidait la section des Piques, place +Vendôme. La réaction était joviale et féroce; les _Dragons de la +Liberté_ de 92 renaissaient sous le nom de _Chevaliers du +Poignard_. En même temps surgit sur les tréteaux ce type, Jocrisse. On +eut les «merveilleuses», et au delà des merveilleuses les «inconcevables»; +on jura par sa _paole victimée_ et par sa _paole vele_; on recula de +Mirabeau jusqu'à Bobèche. C'est ainsi que Paris va et vient: il est +l'énorme pendule de la civilisation; il touche tour à tour un pôle et +l'autre, les Thermopyles et Gomorrhe. Après 93 la révolution traversa une +occultation singulière, le siècle sembla oublier de finir ce qu'il avait +commencé, on ne sait quelle orgie s'interposa, prit le premier plan, fit +reculer au second l'effrayante apocalypse, voila la vision démesurée, et +éclata de rire après l'épouvante; la tragédie disparut dans la parodie, +et au fond de l'horizon une fumée de carnaval effaça vaguement Méduse. + + +Mais en 93, où nous sommes, les rues de Paris avaient encore tout l'aspect +grandiose et farouche des commencements. Elles avaient leurs orateurs, +Varlet qui promenait une baraque roulante du haut de laquelle il haranguait +les passants; leurs héros, dont un s'appelait, «le capitaine des bâtons +ferrés»; leurs favoris, Guffroy, l'auteur du pamphlet _Rougiff_. +Quelques-unes de ces popularités étaient malfaisantes; d'autres étaient +saines. Une entre toutes était honnête et fatale; c'était celle de +Cimourdain. + + + + +II. CIMOURDAIN + +Cimourdain était une conscience pure, mais sombre. Il avait en lui +l'absolu. Il avait été prêtre, ce qui est grave. L'homme peut, comme le +ciel, avoir une sérénité noire; il suffit que quelque chose fasse eu lui la +nuit. La prêtrise avait fait la nuit dans Cimourdain. Qui a été prêtre +l'est. + +Ce qui fait la nuit en nous peut laisser en nous les étoiles. Cimourdain +était plein de vertus et de vérités, mais qui brillaient dans le ténèbres. + +Son histoire était courte à faire. Il avait été curé de village et +précepteur dans une grande maison; puis un petit héritage lui était venu, +et il s'était fait libre. + +C'était par-dessus tout un opiniâtre. Il se servait de la méditation comme +on se sert d'une tenaille; il ne se croyait le droit de quitter une idée +que lorsqu'il était arrivé au bout; il pensait avec acharnement. Il savait +toutes les langues de l'Europe et un peu les autres; cet homme étudiait +sans cesse, ce qui l'aidait à porter sa chasteté; mais rien de plus +dangereux qu'un tel refoulement. + +Prêtre, il avait, par orgueil, hasard ou hauteur d'âme, observé ses voeux; +mais il n'avait pu garder sa croyance. La science avait démoli sa foi; le +dogme s'était évanoui en lui. Alors, s'examinant, il s'était senti comme +mutilé, et ne pouvant se défaire prêtre, il avait travaillé à se refaire +homme; mais d'une façon austère; on lui avait ôté la famille, il avait +adopté la patrie; on lui avait refusé une femme, il avait épousé +l'humanité. Cette plénitude énorme, au fond, c'est le vide. + +Ses parents, paysans, en le faisant prêtre, avaient voulu le faire sortir +du peuple; il était rentré dans le peuple. + +Et il y était rentré passionnément. Il regardait les souffrants avec une +tendresse redoutable. De prêtre il était devenu philosophe, et de +philosophe athlète. Louis XV vivait encore que déjà Cimourdain se sentait +vaguement républicain. De quelle république? De la république de Platon +peut-être, et peut-être aussi de la république de Dracon. + +Défense lui était faite d'aimer, il s'était mis à haïr. Il haïssait les +mensonges, la monarchie, la théocratie, son habit de prêtre; il haïssait le +présent; et il appelait à grands cris l'avenir; il le pressentait, il +l'entrevoyait d'avance, il le devinait effrayant et magnifique; il +comprenait, pour le dénoûment de la lamentable misère humaine, quelque +chose comme un vengeur qui serait un libérateur. Il adorait de loin la +catastrophe. + +En 1789, cette catastrophe était arrivée, et l'avait trouvé prêt. +Cimourdain s'était jeté dans ce vaste renouvellement humain avec logique, +c'est-à-dire, pour un esprit de sa trempe, inexorablement. La logique ne +s'attendrit pas. Il avait vécu les grandes années révolutionnaires, et +avait eu le tressaillement de tous ces souffles, 89, la chute de la +Bastille, la fin du supplice des peuples; 90, le 19 juin, la fin de la +féodalité; 91, Varennes, la fin de la royauté; 92, l'avènement de la +république. Il avait vu se lever la révolution; il n'était pas homme à +avoir peur de cette géante; loin de là, cette croissance de tout l'avait +vivifié; et, quoique déjà presque vieux, il avait cinquante ans et un +prêtre est plus vite vieux qu'un autre homme,--il s'était mis à croître, +lui aussi. D'année en année, il avait regardé les évènements grandir, et il +avait grandi comme eux. Il avait craint d'abord que la révolution +n'avortât, il l'observait, elle avait la raison et le droit, il exigeait +qu'elle eût le succès et, à mesure qu'elle effrayait, il se sentait +rassuré. Il voulait que cette Minerve, couronnée des étoiles de l'avenir, +fût aussi Pallas, et eût pour bouclier le masque aux serpents. Il voulait +que son oeil divin pût au besoin jeter aux démons la lueur infernale, et +leur rendre terreur pour terreur. + +Il était arrivé ainsi à 93. + +93 est la guerre de l'Europe contre la France et de la France contre Paris. +Et qu'est-ce la révolution? C'est la victoire de la France sur l'Europe et +de Paris sur la France. De là l'immensité de cette minute épouvantable, 93, +plus grande que tout le reste du siècle. + +Rien de plus tragique. L'Europe attaquant la France et la France attaquant +Paris. Drame qui a la stature de l'épopée. + +93 est une année intense. L'orage est là dans toute sa colère et dans toute +sa grandeur. Cimourdain s'y sentait à l'aise. Ce milieu éperdu, sauvage et +splendide convenait à son envergure. Cet homme avait, comme l'aigle de mer, +un profond calme intérieur, avec le goût du risque au dehors. Certaines +natures ailées, farouches et tranquilles sont faites pour les grands vents. +Les âmes de tempête, cela existe. + +Il avait une pitié à part, réservée seulement aux misérables. Devant +l'espèce de souffrance qui fait horreur, il se dévouait. Rien ne lui +répugnait. C'était là son genre de bonté. Il était hideusement secourable, +et divinement. Il cherchait les ulcères pour les baiser. Les belles actions +laides à voir sont les plus difficiles à faire: il préférait celles-là. +Un jour à l'Hôtel-Dieu, un homme allait mourir, étouffé par une tumeur à la +gorge, abcès fétide, affreux, contagieux peut-être, et qu'il fallait vider +sur-le-champ. Cimourdain était là; il appliqua sa bouche à la tumeur, la +pompa, recrachant à mesure que sa bouche était pleine, vida l'abcès, et +sauva l'homme. Comme il portait encore à cette époque son habit de prêtre, +quelqu'un lui dit:--Si vous faisiez cela au roi, vous seriez évêque.--Je ne +le ferais pas au roi, répondit Cimourdain. L'acte et la réponse le firent +populaire dans les quartiers sombres de Paris. + +Si bien qu'il faisait de ceux qui souffrent, qui pleurent et qui menacent +ce qu'il voulait. A l'époque des colères contre les accapareurs, colères si +fécondes en méprises, ce fut Cimourdain qui, d'un mot, empêcha le pillage +d'un bateau chargé de savon sur le port Saint-Nicolas, et qui dissipa les +attroupements furieux arrêtant les voitures à la barrière Saint-Lazare. + +Ce fut lui qui, dix jours après le 10 août, mena le peuple jeter bas les +statues des rois. En tombant elles tuèrent. Place Vendòme, une femme, Reine +Violet, fut écrasée par Louis XIV au cou duquel elle avait mis une corde +qu'elle tirait. Cette statue de Louis XIV avait été cent ans debout; elle +avait été érigée le 12 août 1692; elle fut reversée le 12 août 1792. Place +de la Concorde, un nommé Guinguerlot ayant appelé les démolisseurs: +canailles! fut assommé sur le piédestal de Louis XV. La statue fut mise en +pièces. Plus tard on en fit des sous. Le bras seul échappa; c'était le bras +droit que Louis XV étendait avec un geste d'empereur romain. Ce fut sur la +demande de Cimourdain que le peuple donna et qu'une députation porta ce +bras à Latude, l'homme enterré trente-sept ans à la Bastille. Quand Latude, +le carcan an cou, la chaîne au ventre, pourrissait vivant au fond de cette +prison par ordre de ce roi dont la statue dominait Paris, qui lui eût dit +que cette prison tomberait, que cette statue tomberait, qu'il sortirait du +sépulcre et que la monarchie y entrerait, que lui, le prisonnier, il serait +le maître de cette main de bronze qui avait signé son écrou, et que de ce +roi de boue il ne resterait que ce bras d'airain? + +Cimourdain était de ces hommes qui ont en eux une voix, et qui l'écoutent. +Ces hommes-là semblent distraits; point; ils sont attentifs. + +Cimourdain savait tout et ignorait tout. Il savait tout de la science et +ignorait tout de la vie. De là sa rigidité. Il avait les yeux bandés comme +la Thémis d'Homère. Il avait la certitude aveugle de la flèche qui ne voit +que le but et qui y va. En révolution rien de redoutable comme la ligne +droite. Cimourdain allait devant lui, fatal. + +Cimourdain croyait que, dans les genèses sociales, le point extrême est le +terrain solide; erreur propre aux esprits qui remplacent la raison par la +logique. Il dépassait la Convention; il dépassait la Commune; il était de +l'Evêché. + +La réunion, dite l'Evêché, parce qu'elle tenait ses séances dans une salle +du vieux palais épiscopal, était plutôt une complication d'hommes qu'une +réunion. Là assistaient, comme à la Commune, ces spectateurs silencieux et +significatifs qui avaient sur eux, comme dit Garat, «autant de pistolets +que de poches». L'Evêché était un pêle-mêle étrange; pêle-mêle cosmopolite +et parisien, ce qui ne s'exclut point, Paris étant le lieu où bat le coeur +des peuples. Là était la grande incandescence plébéienne. Près de l'Evêché +la Convention était froide et la Commune était tiède. L'Evêché était une de +ces formations révolutionnaires, pareilles aux formations volcaniques; +l'Evêché contenait de tout, de l'ignorance, de la bêtise, de la probité, +de l'héroïsme, de la colère, et de la police. Brunswick y avait des agents. +Il y avait là des hommes dignes de Sparte et des hommes dignes du bagne. La +plupart étaient forcenés et honnêtes. La Gironde, par la bouche d'Isnard, +président momentané de la Convention, avait dit un mot monstrueux: + _--Prenez garde, Parisiens. Il ne restera pas pierre sur pierre de notre +ville, et l'on cherchera un jour la place où fut Paris.--_ Ce mot avait +créé l'Evêché. Des hommes, et, nous venons de le dire, des hommes de toutes +nations, avaient senti la nécessité de se serrer autour de Paris. +Cimourdain s'était rallié à ce groupe. + +Ce groupe réagissait contre les réacteurs. Il était né de ce besoin public +de violence qui est le côté redoutable et mystérieux des révolutions. Fort +de cette force, l'Evêché s'était tout de suite fait sa part. Dans les +commotions de Paris, c'était la Commune qui tirait le canon, c'était +l'Evêché qui sonnait le tocsin. + +Cimourdain croyait, dans son ingénuité implacable, que tout est équité au +service du vrai; ce qui le rendait propre à dominer les partis extrêmes. +Les coquins le sentaient honnête, et étaient contents. Des crimes sont +flattés d'être présidés par une vertu. Cela les gène, et leur plaît. +Palloy, l'architecte qui avait exploité la démolition de la Bastille, +vendant ces pierres à son profit, et qui chargé de badigeonner le cachot de +Louis XVI, avait, par zèle, couvert le mur de barreaux, de chaînes et de +carcans; Gonchon, l'orateur suspect du faubourg Saint-Antoine, dont on a +retrouvé plus tard les quittances; Fournier, l'Américain qui, le 17 +juillet, avait tiré sur Lafayette un coup de pistolet payé, disait-on, par +Lafayette; Henriot, qui sortait de Bicètre, et qui avait été valet, +saltimbanque, voleur et espion avant d'être général et de pointer des +canons sur la Convention, La Reynie, l'ancien grand vicaire de Chartres, +qui avait remplacé son bréviaire par le Père Duchêne, tous ces hommes +étaient tenus en respect par Cimourdain, et, à de certains moments, pour +empêcher les pires de broncher, il suffisait qu'ils sentissent en arrêt +devant eux cette redoutable candeur convaincue. C'est ainsi que Saint-Just +terrifiait Schneider. En même temps, la majorité de l'Evêché, composée +surtout de pauvres et d'hommes violents, qui étaient bons, croyaient en +Cimourdain et le suivait. I1 avait pour vicaire, ou pour aide de camp, +comme on voudra, cet autre prêtre républicain, Danjou, que le peuple aimait +pour sa haute taille et avait baptisé l'abbé Six-Pieds. Cimourdain eût mené +où il eût voulu cet intrépide chef qu'on appelait le général la Pique, et +ce hardi Trunchon, dit le Grand-Nicolas, qui avait voulu sauver madame +Lamballe, et lui avait donné le bras et fait enjamber les cadavres; ce qui +eût réussi sans la féroce plaisanterie du barbier Charlot. + +La Commune surveillait la Convention, l'Evêché surveillait la Commune. +Cimourdain, esprit droit et répugnant à l'intrigue, avait cassé plus d'un +lit mystérieux, dans la main de Pache, que Beurnonville appelait «l'homme +noir». Cimourdain, à l'Evêché, était de plain-pied avec tous. Il était +consulté par Dobsent et Momoro. Il parlait espagnol à Gusman, italien +à Pio, anglais à Arthur, flamand à Pereyra, allemand à l'Autrichien Proly, +bâtard d'un prince. Il créait l'entente entre ces discordances. De là une +situation obscure et forte, Hébert le craignait. + +Cimourdain avait, dans ces temps et dans ces groupes tragiques, la +puissance des inexorables. C'était un impeccable qui se croit infaillible. +Personne ne l'avait vu pleurer. Vertu inaccessible et glaciale. Il était +l'effrayant homme juste. + +Pas de milieu pour un prêtre dans la révolution. Un prêtre ne pouvait se +donner à la prodigieuse aventure flagrante que pour les motifs les plus bas +ou les plus hauts; il fallait qu'il fût infâme ou qu'il fût sublime. +Cimourdain était sublime, mais sublime dans l'isolement, dans +l'escarpement, dans la lividité inhospitalière; sublime dans un entourage +de précipices. Les hautes montagnes ont cette virginité sinistre. + +Cimourdain avait l'apparence d'un homme ordinaire, vêtu de vêtements +quelconques, d'aspect pauvre. Jeune, il avait été tonsuré; vieux, il était +chauve. Le peu de cheveux qu'il avait étaient gris. Son front était large, +et sur ce front il y avait pour l'observateur un signe. Cimourdain avait +une façon de parler brusque, passionnée et solennelle, la voix brève, +l'accent péremptoire, la bouche triste et amère, l'oeil clair et profond, +et sur tout le visage on ne sait quel air indigné. + +Tel était Cimourdain. + +Personne aujourd'hui ne sait son nom. L'histoire a de ces inconnus +terribles. + + + + +III. UN COIN NON TREMPÉ DANS LE STYX + +Un tel homme était-il un homme? Le serviteur du genre humain pouvait-il +avoir une affection? N'était-il pas trop une âme pour être un coeur? Cet +embrassement énorme qui admettait tout et tous, pouvait-il se réserver à +quelqu'un? Cimourdain pouvait-il aimer? Disons-le. Oui. + +Etant jeune, et précepteur dans une maison presque princière, il avait eu +un élève, fils et héritier de la maison, et il l'aimait. Aimer un enfant +est si facile. Que ne pardonne-t-on pas à un enfant? On lui pardonne d'être +seigneur, d'être prince, d'être roi. L'innocence de l'âge fait oublier les +crimes de la race; la faiblesse de l'être fait oublier l'exagération du +rang. Il est si petit qu'on lui pardonne d'être grand. L'esclave lui +pardonne d'être le maître. Le vieillard nègre idolâtre le marmot blanc. +Cimourdain avait pris en passion son élève. L'enfance a cela d'ineffable +qu'on peut épuiser sur elle tous les amours. Tout ce qui pouvait aimer dans +Cimourdain s'était abattu, pour ainsi dire, sur cet enfant; ce doux être +innocent était devenu une sorte de proie pour ce cœur condamné à la +solitude. Il l'aimait de toutes les tendresses à la fois, comme père, comme +frère, comme ami, comme créateur. C'était son fils; le fils, non de sa +chair, mais de son esprit. Il n'était pas le père, et ce n'était pas son +œuvre; mais il était le maître, et c'était son chef-d'oeuvre. De ce petit +seigneur, il avait fait un homme. Qui sait? un grand homme peut-être. Car +tels sont les rêves. A l'insu de la famille,--a-t-on besoin de permission +pour créer une intelligence, une volonté et une droiture?--il avait +communiqué au jeune vicomte, son élève, tout le progrès qu'il avait en lui; +il lui avait inoculé le virus redoutable de sa vertu; il lui avait infusé +dans les veines sa conviction, sa conscience, son idéal; dans ce cerveau +d'aristocrate, il avait versé l'âme du peuple. + +L'esprit allaite, l'intelligence est une mamelle. Il y a analogie entre la +nourrice qui donne son lait et le précepteur qui donne sa pensée. +Quelquefois le précepteur est plus père que le père, de même que souvent la +nourrice est plus mère que la mère. + +Cette profonde paternité spirituelle liait Cimourdain à son élève. La seule +vue de cet enfant l'attendrissait. + +Ajoutons ceci: remplacer le père était facile, l'enfant n'en avait plus; il +était orphelin; son père était mort, sa mère était morte; il n'avait pour +veiller sur lui qu'une grand-mère aveugle et un grand-oncle absent. La +grand-mère mourut; le grand-oncle, chef de la famille, homme d'épée et de +grande seigneurie, pourvu de charges à la cour, fuyait le vieux donjon de +famille, vivait à Versailles, allait aux armés, et laissait l'orphelin seul +dans le château solitaire. Le précepteur était donc le maître, dans toute +l'acception du mot. + +Ajoutons ceci encore: Cimourdain avait vu naître l'enfant qui avait été son +élève. L'enfant, orphelin tout petit, avait eu une maladie grave. +Cimourdain, en ce danger de mort, l'avait veillé jour et nuit; c'est le +médecin qui soigne, c'est le garde-malade qui sauve, et Cimourdain avait +sauvé l'enfant. Non seulement son élève lui avait dû l'éducation, +l'instruction, la science; mais il lui avait dû la convalescence et la +santé; non seulement son élève lui devait de penser, mais il lui devait de +vivre. Ceux qui nous doivent tout on les adore; Cimourdain adorait cet +enfant. + +L'écart naturel de la vie s'était fait. L'éducation finie, Cimourdain +avait, du quitter l'enfant devenu jeune homme. Avec quelle froide et +inconsciente cruauté; ces séparations-là se font! Comme les familles +congédient tranquillement le précepteur qui laisse sa pensée dans un enfant +et la nourrice qui y laisse ses entrailles! Cimourdain, payé et mis dehors, +était sorti du monde d'en haut et rentré dans le monde d'en bas; la cloison +entre les grands et les petit s'était renfermée jeune seigneur, officier de +naissance et fait d'emblée capitaine, était parti pour une garnison +quelconque; l'humble précepteur, déjà au fond de son coeur prêtre insoumis, +s'était hâté de redescendre dans cet obscur rez-de-chaussée de l'église +qu'on appelait le bas clergé: et Cimourdain avait perdu de vue son élève. + +La révolution était venue; le souvenir de cet être dont il avait fait un +homme avait continué de couver en lui, caché, mais non éteint, par +l'immensité des choses publiques. + +Modeler une statue et lui donner la vie, c'est beau; modeler une +intelligence et lui donner la vérité, c'est plus beau encore. Cimourdain +était le Pygmalion d'une âme. + +Un esprit peut avoir un enfant. + +Cet élève, cet enfant, cet orphelin, était le seul être qu'il aimât sur la +terre. + +Mais, même dans une telle affection, un tel homme était-il vulnérable? + +On va le voir. + + + + +LIVRE DEUXIÈME + +LE CABARET DE LA RUE DE PAON + + + + +I. MINOS, ÉAQUE ET RADAMANTE + +Il y avait rue du Paon un cabaret qu'on appelait café. Ce café avait une +arrière-chambre, aujourd'hui historique. C'était là que se rencontraient +parfois à peu près secrètement, des hommes tellement puissants et tellement +surveillés qu'ils hésitaient à se parler en public. C'était là qu'avait été +échangé, le 25 octobre 1792, un baiser fameux entre la Montagne et la +Gironde. C'était là que Garat, bien qu'il n'en convienne pas dans ses +_Mémoires,_ était venu aux renseignements dans cette nuit lugubre où, +après avoir mis Clavière en sûreté rue de Beaune, il arrêta sa voiture sur +le Pont-Royal pour écouter le tocsin. + +Le 28 juin 1793, trois hommes étaient réunis autour d'une table dans cette +arrière-chambre. Leurs chaises ne se touchaient pas: ils étaient assis +chacun à un des côtés de la table, laissant vide le quatrième. Il était +environ huit heures du soir; il faisait jour encore dans la rue, mais il +faisait nuit dans l'arrière-chambre, et un quinquet accroché au plafond, +luxe d'alors, éclairait la table. + +Le premier de ces trois hommes était pâle, jeune, grave, avec les lèvres +minces et le regard froid. Il avait dans la joue un tic nerveux qui devait +le gêner pour sourire. Il était poudré, ganté, brossé, boutonné. Son habit +bleu clair ne faisait pas un pli. Il avait une culotte de nankin, des bas +blancs, une haute cravate, un jabot plissé, des souliers à boucles +d'argent. Les deux autres hommes étaient, l'un une espèce de géant, l'autre +une espèce de nain. Le grand, débraillé dans un vaste habit de drap +écarlate, le col nu dans une cravate dénouée tombant plus bas que le jabot, +la veste ouverte avec des boutons arrachés, était botté de bottes à revers +et avait les cheveux tout hérissés, quoiqu'on y vit un reste de coiffure et +d'apprêt: il y avait de la crinière dans sa perruque. Il avait la petite +vérole sur la face, une ride de colère entre les sourcils, le pli de la +bonté au coin de la bouche, les lèvres épaisses, les dents grandes, un +poing de portefaix, l'oeil éclatant. Le petit était un homme jaune qui, +assis, semblait difforme: il avait la tête renversée en arrière, les yeux +injectés de sang, des plaques livides sur le visage, un mouchoir noué sur +ses cheveux gras et plats, pas de front, une bouche énorme et terrible. Il +avait un pantalon à pied, de larges souliers, un gilet qui semblait avoir +été de satin blanc, et par-dessus ce gilet une rouppe dans les plis de +laquelle une ligne dure et droite laissait deviner un poignard. + +Le premier de ces hommes s'appelait Robespierre, le second Danton, le +troisième Marat. + +Ils étaient seuls dans cette salle. Il y avait devant Danton un verre et +une bouteille de vin couverte de poussière, rappelant la choppe de bière de +Luther, devant Marat une tasse de café, devant Robespierre des papiers. + +Auprès des papiers on voyait un de ces lourds encriers de plomb, ronds et +striés, que se rappellent ceux qui étaient écoliers au commencement de ce +siècle. Une plume était jetée à côté de l'écritoire. Sur les papiers était +posé un gros cachet de cuivre sur lequel on lisait _Palloy fecil,_ et +qui figurait un petit modèle exact de la Bastille. + +Une carte de France était étalée au milieu de la table. + +A la porte et dehors se tenait le chien de garde de Marat, ce Laurent +Basse, commissionnaire du numéro 18 de la rue des Cordeliers, qui, le 15 +juillet, environ quinze jours après ce 28 juin, devait asséner un coup de +chaise sur la tête d'une femme nommée Charlotte Corday, laquelle en ce +moment-là était à Caen, songeant vaguement. Laurent Basse était le porteur +d'épreuves de l'_Ami du peuple_. Ce soir-là, amené par son maître au +café de la rue du Paon, il avait la consigne de tenir fermée la salle où +étaient Marat, Danton et Robespierre, et de n'y laisser pénétrer personne, +à moins que ce ne fût quelqu'un du comité de salut public, de la Commune +ou de l'Evêché. + +Robespierre ne voulait pas fermer la porte à Saint-Just, Danton ne voulait +pas la fermer à Pache, Marat ne voulait pas la fermer à Gusman. + +La conférence durait depuis longtemps déjà. Elle avait pour sujet les +papiers étalés sur la table et dont Robespierre avait donné lecture. Les +voix commençaient à s'élever. Quelque chose comme de la colère grondait +entre ces trois hommes. Du dehors ou entendait par moments des éclats de +parole. A cette époque l'habitude des tribunes publiques semblait avoir +créé le droit d'écouter. C'était le temps où l'expéditionnaire Fabricius +Pâris regardait par le trou de la serrure ce que faisait le comité de salut +public. Ce qui, soit dit en passant, ne fut pas inutile, car ce fut ce +Pâris qui avertit Danton la nuit du 30 au 31 mars 1794. Laurent Basse avait +appliqué son oreille contre la porte de l'arrière-salle où étaient Danton, +Marat et Robespierre. Laurent Basse servait Marat, mais il était de +l'Evêché. + + + + +II. MAGNA TESTANTUR VOCE PER UMBRAS + +Danton venait de se lever; il avait vivement reculé sa chaise. + +--Ecoutez, cria-t-il. Il n'y a qu'une urgence, la république en danger. Je +ne connais qu'une chose, délivrer la France de l'ennemi. Pour cela tous les +moyens sont bons. Tous! Tous! tous! Quand j'ai affaire à tous les périls, +j'ai recours à toutes les ressources, et quand je crains tout, je brave +tout. Ma pensée est une lionne. Pas de demi-mesures, pas de pruderie en +révolution. Némésis n'est pas une bégueule. Soyons épouvantables, et +utiles. Est-ce que l'éléphant regarde où il met sa patte? Ecrasons +l'ennemi. + +Robespierre répondit avec douceur: + +--Je veux bien. + +Et il ajouta: + +--La question est de savoir où est l'ennemi. + +--Il est dehors et je l'ai chassé, dit Danton. + +--Il est dedans, et je le surveille, dit Robespierre. + +--Et je le chasserai encore, reprit Danton. + +--On ne chasse pas l'ennemi du dedans. + +--Qu'est-ce donc qu'on fait? + +--On l'extermine. + +--J'y consens, dit à son tour Danton. + +Et il reprit: + +--Je vous dis qu'il est dehors, Robespierre. + +--Danton, je vous dis qu'il est dedans. + +--Robespierre, il est à la frontière. + +--Danton, il est en Vendée. + +--Calmez-vous, dit une troisième voix, il est partout; et vous êtes perdus. +C'était Marat qui parlait. + +Robespierre regarda Marat et repartit tranquillement: + +--Trêve aux généralités. Je précise. Voici des faits. + +--Pédant! grommela Marat. + +Robespierre posa la main sur les papiers étalés devant lui et continua: + +--Je viens de vous lire les dépêches de Prieur de la Marne. Je viens de +vous communiquer les renseignements donnés par ce Gélambre. Danton, +écoutez, la guerre étrangère n'est rien, la guerre civile est tout. La +guerre étrangère, c'est une écorchure qu'on a au coude; la guerre civile, +C'est l'ulcère qui vous mange le foie. De tout ce que je viens de vous +lire, il résulte ceci: la Vendée, jusqu'à ce jour éparse entre plusieurs +chefs, est au moment de se concentrer. Elle va désormais avoir un capitaine +unique... + +--Un brigand central, murmura Danton. + +--C'est, poursuivit Robespierre, l'homme débarqué près de Pontorson le 2 +juin. Vous avez vu ce qu'il est. Remarquez que ce débarquement coïncide +avec l'arrestation des représentants en mission, Prieur de la Côte-d'Or et +Romme à Bayeux, par ce district traître du Calvados, le 2 juin, le même +jour. + +--Et leur translation au château de Caen, dit Danton. Robespierre reprit: + +--Je continue de résumer les dépêches. La guerre de forêt s'organise sur +une vaste échelle. En même temps une descente anglaise se prépare; vendéens +et anglais, c'est Bretagne avec Bretagne. Les hurons du Finistère parlent +la même langue que les topinambous de Cornouailles. J'ai mis sous vos yeux +une lettre interceptée de Puisaye où il est dit que «vingt mille habits +rouges distribués aux insurgés en feront lever cent mille». Quand +l'insurrection paysanne sera complète, la descente anglaise se fera. Voici +le plan. Suivez-le sur la carte. + +Robespierre posa le doigt sur la carte, et poursuivi: + +--Les anglais ont le choix du point de descente, de Cancale à Paimpol. +Craig préférerait la baie de Saint-Brieuc, Cornwallis la baie de +Saint-Cast. C'est un détail. La rive gauche de la Loire est gardée par +l'armée vendéenne royale, et, quant aux vingt-huit lieues à découvert entre +Ancenis et Pontorson, quarante paroisses normandes ont promis leur +concours. La descente se fera sur trois points, Plérin, Iffiniac et +Pléneuf; de Plérin on ira à Saint-Brieuc, et de Pléneuf à Lamballe; le +deuxième jour on gagnera Dinan où il y a neuf cents prisonniers anglais, et +l'on occupera en même temps Saint-Jouan et Saint-Méen; on y laissera de la +cavalerie; le troisième jour, deux colonnes se dirigeront l'une de Jouan +sur Bédée, l'autre de Dinan sur Becherel qui est une forteresse naturelle, +et où l'on établira deux batteries; le quatrième jour, on est à Rennes. +Rennes, c'est la clef de la Bretagne. Qui a Rennes a tout. Rennes prise, +Châteanneuf et Saint-Malo tombent. Il y a à Rennes un million de cartouches +et cinquante pièces d'artillerie de campagne... + +--Qu'ils rafleraient, murmura Danton. + +Robespierre continua: + +--Je termine. De Rennes, trois colonnes se jetteront l'une sur Fougères, +l'autre sur Vitré, l'autre sur Redon. Comme les ponts sont coupés, les +ennemis se muniront, vous avez vu ce fait précisé, de pontons et de +madriers, et ils auront des guides pour les points guéables à la cavalerie. +De Fougères on rayonnera sur Avranches, de Bedon Sur Ancenis, de Vitré sur +Laval. Nantes se rendra, Brest se rendra. Redon donne tout le cours de la +Vilaine, Fougères donne la route de Normandie, Vitré donne la route de +Paris. Dans quinze jours, on aura une armée de brigands de trois cent mille +hommes, et toute la Bretagne sera au roi de France. + +--C'est-à-dire au roi d'Angleterre, dit Danton. + +--Non. Au roi de France. + +Et Robespierre ajouta: + +--Le roi de France est pire. Il faut quinze jours pour chasser l'étranger, +et dix-huit cents ans pour éliminer la monarchie. + +Danton, qui s'était rassis, mit ses coudes sur la table et sa tête dans ses +mains, rêveur. + +--Vous voyez le péril, dit Robespierre. Vitré donne la route de Paris aux +Anglais. + +Danton redressa le front et abattit ses deux grosses mains crispés sur la +carte, comme sur une enclume. + +--Robespierre, est-ce que Verdun ne donnait pas la route de Paris aux +prussiens? + +Eh bien? + +--Eh bien, on chassera les anglais comme on a chassé les prussiens. + +Et Danton se leva de nouveau. + +Robespierre posa sa main froide sur le poing fièvreux de Danton. + +--Danton, la Champagne n'était pas pour les prussiens, et la Bretagne est +pour les anglais. Reprendre Verdun, c'est de la guerre étrangère; reprendre +Vitré, c'est de la guerre civile. + +--Et Robespierre murmura avec un accent froid et profond: + +--Sérieuse différence. + +Il reprit: + +--Rasseyez-vous, Danton, et regardez la carte au lieu de lui donner des +coups de poing. + +Mais Danton était tout à sa pensée. + +--Voilà qui est fort! s'écria-t-il, de voir la catastrophe à l'ouest quand +elle est à l'est. Robespierre, je vous accorde que l'Angleterre se dresse +sur l'Océan; mais l'Espagne se dresse aux Pyrénées, mais l'Italie se dresse +aux Alpes, mais l'Allemagne se dresse sur le Rhin. Et le grand ours russe +est au fond. Robespierre, le danger est un cercle et nous sommes dedans. A +l'extérieur la coalition, à l'intérieur la trahison. Au midi Servant +entre-bâille la porte de la France au roi d'Espagne, an nord Dumouriez +passe à l'ennemi. Au reste il avait toujours moins menacé la Hollande que +Paris. Nerwinde efface Jemmapes et Valmy. Le philosophe Rabaut +Saint-Etienne, traître comme un protestant qu'il est, correspond avec le +courtisan Montesquieu. L'armée est décimée. Pas un bataillon qui ait +maintenant plus de quatre cents hommes; le vaillant régiment de Deux-Ponts +est réduit à cent cinquante hommes; le camp de Pamars est livré; il ne +reste plus à Givet que cinq cents sacs de farine; nous rétrogradons sur +Landau; Wurmser presse Kléber; Mayence succombe vaillamment, Condé +lâchement. Valenciennes aussi. Ce qui n'empêche pas Chancel qui défend +Valenciennes et le vieux Férand qui défend Condé d'être deux héros, aussi +bien que Meunier qui défendait Mayence. Mais tous les autres trahissent. +Dharville trahit à Aix-la-Chapelle, Manton trahit à Bruxelles, Valence +trahit à Bréda, Neuilly trahit à Limbourg, Miranda trahit à Maëstrich: +Stengel, traître, Lanoue, traître, Ligonier, traître, Menon traître, +Dillon, traître; monnaie hideuse de Dumouriez. Il faut des exemples. Les +contre-marches de Custine me sont suspectes; je soupçonne Custine de +préférer la prise lucrative de Francfort à la prise utile de Coblentz. +Francfort peut payer quatre millions de contributions de guerre, soit. +Qu'est-ce que cela à côté du nid des émigrés écrasé? Trahison, dis-je. +Meunier est mort le 13 juin. Voilà Kléber seul. En attendant, Brunswick +grossit et avance. Il arbore le drapeau allemand sur toutes les places +françaises qu'il prend. Le margrave de Brandebourg est aujourd'hui +l'arbitre de l'Europe; empoche nos provinces; il s'adjugera la Belgique, +vous verrez; on dirait que c'est pour Berlin que nous travaillons; si cela +continue, et si nous n'y mettons ordre, la révolution française se sera +faite au profit de Potsdam, elle aura eu pour unique résultat d'agrandir le +petit état de Frédéric II, et nous aurons tué le roi de France pour le roi +de Prusse. + +Et Danton, terrible, éclata de rire. + +Le rire de Danton fit sourire Marat. + +--Vous avez chacun votre dada; vous, Danton, la Prusse; vous, Robespierre, +la Vendée. Je vais préciser, moi aussi. Vous ne voyez pas le vrai péril; le +voici: les cafés et les tripots. Le café de Choiseul est jacobin, le café +Patin est royaliste, le café du Rendez-vous attaque la garde nationale, le +café de la Porte-Saint-Martin la défend, le café de la Régence est contre +Brissot, le café Corazza est pour, le café Procope jure par Diderot, le +café du Théàtre-Français jure par Voltaire, à la Rotonde on déchire les +assignats, les cafés Saint-Marceau sont en fureur, le café Manouri agite la +question des farines, au café de Foy tapages et gourmades, au Perron +bourdonnement des frelons de finances. Voilà ce qui est sérieux. + +Danton ne riait plus. Marat souriait toujours. Sourire de nain pire qu'un +rire de colosse. + +--Vous moquez-vous, Marat? gronda Danton. + +Marat eut ce mouvement de hanche convulsif, qui était célèbre. Son sourire +s'était effacé. + +--Ah! je vous retrouve, citoyen Danton. C'est bien vous qui en pleine +Convention m'avez appelé «l'individu Marat». Ecoutez. Je vous pardonne. +Nous traversons un moment imbécile. Ah! je me moque! En effet, quel homme +suis-je? J'ai dénoncé Chazot, j'ai dénoncé Pétion, j'ai dénoncé Kersaint, +j'ai dénoncé Moreton, j'ai dénoncé Dufriche-Valazé, j'ai dénoncé Ligonnier, +j'ai dénoncé Menou, j'ai dénoncé Banneville, j'ai dénoncé Gensonné, j'ai +dénoncé Biron, j'ai dénoncé Lidon et Chambon; ai-je eu tort? je flaire la +trahison dans le traître, et je trouve utile de dénoncer le criminel avant +le crime. J'ai l'habitude de dire la veille ce que vous autres vous dites +le lendemain. Je suis l'homme qui a proposé à l'assemblée un plan complet +de législation criminelle. Qu'ai-je fait jusqu'à présent? J'ai demandé +qu'on instruise les sections afin de les discipliner à la révolution, j'ai +fait lever les scellés des trente-deux cartons, j'ai réclamé les diamants +déposés dans les mains de Boland, j'ai prouvé que les brissotins avaient +donné au comité de sûreté générale des mandats d'arrêt en blanc, j'ai +signalé les omissions du rapport de Lindet sur les crimes de Capet, j'ai +voté le supplice du tyran dans les vingt-quatre heures, j'ai défendu les +bataillons le Manconseil et le Républicain, j'ai empêché la lecture de la +lettre de Narbonne et de Malhouet, j'ai fait une motion pour les soldats +blessés, j'ai fait supprimer la commission des six, j'ai pressenti dans +l'affaire de Mons la trahison de Dumouriez, j'ai demandé qu'on prit cent +mille parents d'émigrés comme otages pour les commissaires livrés à +l'ennemi, j'ai proposé de déclarer traître tout représentant qui passerait +les barrières, j'ai démasqué la faction rolandine dans les troubles de +Marseille, j'ai insisté pour qu'on mit à prix la tête d'Egalité fils, j'ai +défendu Bouchotte, j'ai voulu l'appel nominal pour chasser Isnard du +fauteuil, j'ai fait déclarer que les parisiens ont bien mérité de la +patrie; c'est pourquoi je suis traité de pantin par Louvet, le Ministère +demande qu'on m'expulse, la ville de Loudun souhaite qu'on m'exile, la +ville d'Amiens désire qu'on me mette une muselière, Cobourg veut qu'on +m'arrête, et Lecointe-Puyraveau propose à la Convention de me décréter fou. +Ah ça! citoyen Danton, pourquoi m'avez-vous fait venir à votre +conciliabule, si ce n'est pour avoir mon avis? Est-ce que je vous demandais +d'en être? loin de là. Je n'ai aucun goût pour les tête-à-tête avec des +contre-révolutionnaires tels que Robespierre et vous. Du reste, je devais +m'y attendre, vous ne m'avez pas compris; pas plus vous que Robespierre, +pas plus Robespierre que vous. Il n'y a donc pas d'homme, d'état ici? Il +faut donc vous faire épeler la politique, il faut donc vous mettre les +points sur les _i?_ Ce que je vous ai dit voulait dire ceci: Vous vous +trompez tous les deux. Le danger n'est ni à Londres, comme le croit +Robespierre, ni à Berlin comme le croit Danton; il est à Paris. Il est dans +l'absence d'unité, dans le droit qu'a chacun de tirer de son côté, à +commencer par vous deux, dans la mise en poussière des esprits, dans +l'anarchie des volontés... + +--L'anarchie! interrompit Danton, qui la fait, si ce n'est vous? + +Marat ne s'arrêta pas. + +--Robespierre, Danton, le danger est dans ce tas de cafés, dans ce tas de +brelans, dans ce tas de clubs, club des Noirs, club des Fédérés, club des +Dames, club des Impartiaux, qui date de Clermont-Tonnerre et qui a été le +club monarchique de 1790, cercle social imaginé par le prêtre Claude +Fauchet, club des Bonnets de laine fondé par le gazetier Prudhomme, _et +Coetera_; sans compter votre club des Cordeliers, Danton. Le danger est, +dans la famine, qui fait que le porte-sacs Blin a accroché à la lanterne de +l'Hôtel-de-ville le boulanger du marché Palu, François Denis, et dans la +justice, qui a pendu le porte-sacs Blin pour avoir pendu le boulanger +Denis. Le danger est dans le papier-monnaie qu'on déprécie. Rue du Temple, +un assignat de cent francs est tombé à terre, et un passant, un homme du +peuple, a dit: _Il ne vaut pas la peine d'être ramassé._ Les +agioteurs et les accapareurs, voilà le danger. Arborer le drapeau noir à +l'Hôtel-de-Ville, la belle avance! Vous arrêtez le baron de Trenck, cela ne +suffit pas. Tordez-moi le cou à ce vieil intrigant de prison. Vous croyez +vous tirer d'affaire parce que le président de la Convention pose une +couronne civique sur la tête de Labertèche, qui a reçu quarante et un coups +de sabre à Jemmapes, et dont Chénier se fait le cornac? Comédies et +batelages. Ah! vous ne regardez pas Paris! Ah! Vous cherchez le danger +loin, quand il est près! A quoi vous sert votre police, Robespierre? Car +vous avez vos espions, Payan, à la Commune, Coffinhal, au tribunal +révolutionnaire, David, au comité de sûreté générale, Couthon, au comité de +salut public. Vous voyez que je suis bien informé. Eh bien, sachez ceci: le +danger est sur vos têtes, le danger est sous vos pieds; on conspire, on +conspire, on conspire; les passants dans les rues s'entre-lisent les +journaux et se font des signes de tête; six mille hommes, sans cartes de +civisme, émigrés rentrés, muscadins et mathevons, sont cachés dans les +caves et dans les greniers, et dans les galeries de bois du Palais-Royal; +on fait queue chez les boulangers; les bonnes femmes, sur le pas des +portes, joignent les mains et disent: Quand aura-t-on la paix? Vous avez +beau aller vous enfermer, pour être entre vous, dans la salle du conseil +exécutif, on sait tout ce que vous y dites; et la preuve, Robespierre, +c'est que voici les paroles que vous avez dites hier soir à Saint-Just: +«Barbaroux commence à prendre du ventre, cela va le gêner dans sa fuite.» +Oui, le danger est partout, et surtout au centre, à Paris. Les ci-devant +complotent, les patriotes vont pieds nus, les aristocrates arrêtés le 9 +mars sont déjà relâchés, les chevaux de luxe qui devraient être attelés aux +canons sur la frontière nous éclaboussent dans les rues, le pain de quatre +livres vaut trois francs douze sous, les théâtres jouent des pièces +impures, et Robespierre fera guillotiner Danton. + +--Ouiche! dit Danton. + +Robespierre regardait attentivement la carte. + +--Ce qu'il faut, cria brusquement Marat, c'est un dictateur. Robespierre, +vous savez que je veux un dictateur. + +Robespierre releva la tête. + +--Je sais, Marat, vous ou moi. + +--Moi ou vous, dit Marat. + +Danton grommela entre ses dents: + +--La dictature, touchez-y! + +Marat vit le froncement de sourcil de Danton. + +--Tenez, reprit-il. Un dernier effort. Mettons-nous d'accord. La situation +en vaut la peine. Ne nous sommes-nous déjà pas mis d'accord pour la journée +du 31 mai? La question d'ensemble est plus grave encore que le girondinisme +qui est une question de détail. Il y a du vrai dans ce que vous dites; mais +le vrai, tout le vrai, le vrai vrai, c'est ce que je dis. Au midi, le +fédéralisme; à l'ouest, le royalisme; à Paris, le duel de la Convention et +de la Commune; aux frontières, la reculade de Custine et la trahison de +Dumouriez. Qu'est-ce que tout cela? Le démembrement. Que nous faut-il? +L'unité. Là est le salut. Mais hâtons-nous. Il faut que Paris prenne le +gouvernement de la révolution. Si nous perdons une heure demain les +vendéens peuvent être à Orléans les prussiens à Paris. Je vous accorde +ceci, Danton, je vous concède cela, Robespierre. Soit. Eh bien, la +conclusion, c'est la dictature. A nous trois nous représentons la +révolution. Nous sommes les trois têtes de Cerbère. De ces trois tètes, +l'une parle, c'est vous, Robespierre; l'autre rugit, vous, Danton.... + +--L'autre mord, dit Danton, c'est vous, Marat. + +--Toutes trois mordent, dit Robespierre. + +Il y eut un silence. Puis le dialogue, plein de secousses sombres, +recommença. + +--Ecoutez, Marat, avant de s'épouser, il faut se connaître. Comment +avez-vous su le mot que j'ai dit hier à Saint-Just? + +--Ceci me regarde, Robespierre. + +--Marat! + +--C'est mon devoir de m'éclairer, et c'est mon affaire de me renseigner. + +--Marat! + +--J'aime à savoir. + +--Marat! + +--Robespierre, je sais ce que vous dites à Saint-Just, comme je sais ce que +Danton dit à Lacroix; comme je sais ce qui se passe quai des Théatins, à +l'hôtel de Labriffe, repaire où se rendent les nymphes de l'émigration; +comme je sais ce qui se passe dans la maison des Thilles, près Gonesse, qui +est à Valmerange, l'ancien administrateur des postes, où allaient jadis +Maury et Cazales, où sont allés depuis Sieyès et Vergniaud, et où, +maintenant, on va une fois par semaine. + +En prononçant cet _on_, Marat regarda Danton. + +Danton s'écria: + +--Si j'avais deux liards de pouvoir, ce serait terrible. + +Marat poursuivit: + +--Je sais ce que vous dites, Robespierre, comme je sais ce qui se passait à +la tour du Temple quand on y engraissait Louis XVI, si bien que, seulement +dans le mois de septembre, le loup, la louve et les louveteaux ont mangé +quatre-vingt-six paniers de pêches. Pendant ce temps-là le peuple est +affamé. Je sais cela, comme je sais que Roland a été caché dans un logis +donnant sur une arrière-cour, rue de la Harpe; comme je sais que six cents +des piques du 14 juillet avaient eté fabriquées par Faure, serrurier du duc +d'Orléans; comme je sais ce qu'on fait chez la Saint-Hilaire, maîtresse +de Sillery; les jours de bal, c'est le vieux Sillery qui frotte lui-même, +avec de la craie, les parquets du salon jaune de la rue +Neuve-des-Mathurins; Buzot et Kersaint y dînaient. Saladin y a dîné le 27, +et avec qui, Robespierre? Avec votre ami, Lasource. + +--Verbiage, murmura Robespierre. Lasource n'est pas mon ami. + +Et il ajouta, pensif: + +--En attendant il y a à Londres dix-huit fabriques de faux assignats. + +Marat continua d'une voix tranquille, mais avec un léger tremblement, qui +était effrayant: + +--Vous êtes la faction des importants. Oui, je sais tout, malgré ce que +Saint-Just appelle _le silence d'état_... + +Marat souligna ce mot par l'accent, regarda Robespierre, et poursuivit: + +--Je sais ce qu'on dit à votre table les jours où Lebas invite David à +venir manger la cuisine faite par sa promise, Elisabeth Duplay, votre +future belle-soeur, Robespierre. Je suis l'oeil énorme du peuple, et, du +fond de ma cave, je regarde. Oui, je vois, oui, j'entends, oui, je sais. +Les petites choses vous suffisent. Vous vous admirez. Robespierre se +fait contempler par sa madame de Chalabre, la fille de ce marquis de +Chalabre qui fit le whist avec Louis XV le soir de l'exécution de Damiens. +Oui, on porte haut la tète. Saint-Just habite une cravate. Legendre est +correct, lévite neuve et gilet blanc, et un jabot, pour faire oublier son +tablier. Robespierre s'imagine que l'histoire voudra savoir qu'il avait +une redingote olive à la Constituante et un habit bleu-ciel à la +Convention. Il a son portrait sur tous les murs de sa chambre... + +Robespierre interrompit d'une voix plus calme encore que celle de Marat. + +--Et vous, Marat, vous avez le vôtre dans tous les égouts. + +Ils continuèrent sur un ton de causerie dont la lenteur accentuait la +violence des répliques et des ripostes, et ajoutait on ne sait quelle +ironie à la menace. + +--Robespierre, vous avez qualifié ceux qui veulent le renversement des +trônes, _les Don Quichottes du genre humain_. + +--Et vous, Marat, après le 4 août, dans votre numéro 559 de _l'Ami du +Peuple_, ah! j'ai retenu le chiffre, c'est utile, vous avez demandé +qu'on rendît aux nobles leurs titres. Vous avez dit: _Un duc est toujours +un duc_. + +--Robespierre, dans la séance du 7 décembre, vous avez défendu la femme +Roland contre Viard. + +--De même que mon frère vous a défendu, Marat, quand on vous a attaqué aux +Jacobins. Qu'est-ce que cela prouve? rien. + +--Robespierre, on connaît le cabinet des Tuileries où vous avez dit à +Garat: _Je suis las de la Révolution_. + +--Marat, c'est ici, dans ce cabaret, que, le 29 octobre, vous avez embrassé +Barbaroux. + +--Robespierre, vous avez dit à Buzot: _La république, qu'est-ce que +Cela?_ + +--Marat, c'est dans ce cabaret que vous avez invité à déjeuner trois +Marseillais par compagnie. + +--Robespierre, vous vous faites escorter d'un fort de la halle armé d'un +bâton. + +--Et vous, Marat, la veille du 10 août, vous avez demandé à Buzot de vous +aider à fuir à Marseille déguisé en jockey. + +--Pendant les justices de septembre, vous vous êtes caché, Robespierre. + +--Et vous, Marat, vous vous êtes montré. + +--Robespierre, vous avez jeté à terre le bonnet rouge. + +--Oui, quand un traître l'arborait. Ce qui pare Dumouriez souille +Robespierre. + +--Robespierre, vous avez refusé, pendant le passage des soldats de +Chateauvieux, de couvrir d'un voile la tête de Louis XVI. + +--J'ai fait mieux que lui voiler la tête, je la lui ai coupée. + +Danton intervint, mais comme l'huile intervient dans le feu. + +--Robespierre, Marat, dit-il, calmez-vous. + +Marat n'aimait pas à être nommé le second. Il se retourna. + +--De quoi se mêle Danton? dit-il. + +Danton bondit. + +--De quoi je me mêle? De ceci. Qu'il ne faut pas de fratricide; qu'il ne +faut pas de lutte entre deux hommes qui servent le peuple; que c'est assez +de la guerre étrangère, que c'est assez de la guerre civile, et que ce +serait trop de la guerre domestique; que c'est moi qui ai fait la +révolution, et que je ne veux pas qu'on la défasse. Voilà de quoi +je me mêle. + +Marat répondit sans élever la voix. + +--Mêlez-vous de rendre vos comptes. + +--Mes comptes! cria Danton. Allez les demander aux défilés de l'Argonne, à +la Champagne délivrée, à la Belgique conquise, aux armées où j'ai été +quatre fois déjà offrir ma poitrine à la mitraille! allez les demander à la +place de la Révolution, à l'échafaud du 21 janvier, au trône jeté à terre, +à la guillotine, cette veuve... + +Marat interrompit Danton. + +--La guillotine est une vierge; on se couche sur elle, on ne la féconde +pas. + +--Qu'en savez-vous? répliqua Danton, je la féconderais, moi! + +--Nous verrons, dit Marat. + +Et il sourit. + +Danton vit ce sourire. + +--Marat, cria-t-il, vous êtes l'homme caché, moi je suis l'homme du grand +air et du grand jour. Je hais la vie reptile. Etre cloporte ne me va pas. +Vous habitez une cave; moi j'habite la rue. Vous ne communiquez avec +personne; moi, quiconque passe peut me voir et me parler. + +--Joli garçon, voulez-vous monter chez moi? Grommela Marat. + +Et cessant de sourire, il reprit d'un accent péremptoire: + +--Danton, rendez compte des trente-trois mille écus, argent sonnant, que +Montmorin vous a payés au nom du roi, sous prétexte de vous indemniser de +votre charge de procureur au Châtelet. + +--J'étais du 14 juillet, dit Danton avec hauteur. + +--Et le garde-meuble? et les diamants de la couronne? + +--J'étais du 6 octobre. + +--Et les vols de votre _alter ego_ Lacroix en Belgique? + +--J'étais du 20 juin. + +--Et les prêts faits à la Montansier? + +--Je poussais le peuple au retour de Varennes. + +--Et la salle de l'Opéra qu'on bâtit avec l'argent fourni par vous? + +--J'ai armé les sections de Paris. + +--Et les cent mille livres de fonds secrets du ministère de la justice? + +--J'ai fait le 10 août. + +--Et les deux millions de dépenses secrètes de l'Assemblée, dont vous avez +pris le quart? + +--J'ai arrêté l'ennemi en marche et barré le passage aux rois coalisés. + +--Prostitué! dit Marat. + +Danton se dressa, effrayant. + +--Oui, cria-t-il, je suis une fille publique, j'ai vendu mon ventre, mais +j'ai sauvé le monde. + +Robespierre s'était remis à se ronger les ongles. Il ne pouvait, lui, ni +rire, ni sourire. Le rire, éclair de Danton, et le sourire, piqûre de +Marat, lui manquaient. + +Danton reprit: + +--Je suis comme l'océan; j'ai mon flux et mon reflux; à mer basse on voit +ses bas-fonds, à mer haute on voit mes flots. + +--Votre écume, dit Marat. + +--Ma tempête, dit Danton. + +En même temps que Danton, Marat s'était levé. Lui aussi éclate. Le +couleuvre devint subitement dragon. + +--Ah! cria-t-il, ah! Robespierre! ah! Danton! vous ne voulez pas m'écouter! +Eh bien, je vous le dis, vous êtes perdus. Votre politique aboutit à des +impossibilités d'aller plus loin; vous n'avez plus d'issue; et vous faites +des choses qui ferment devant vous toutes les portes, excepté celle du +tombeau. + +--C'est notre grandeur, dit Danton. + +Et il haussa les épaules. + +Marat continua: + +--Danton, prends garde. Vergniaud aussi a la bouche large et les lèvres +épaisses et les sourcils en colère, Vergniaud aussi est grêlé comme +Mirabeau et comme toi, cela n'a pas empêché le 31 mai. Ah! tu hausses les +épaules. Quelquefois hausser les épaules fait tomber la tête. Danton, je te +le dis, ta grosse voix, ta cravate lâche, tes bottes molles, tes petits +soupers, tes grandes poches, cela regarde Louisette. + +Louisette était le nom d'amitié que Marat donnait à guillotine. + +Il poursuivit: + +--Et quant à toi, Robespierre, tu es un modéré, mais cela ne te servira de +rien. Va, poudre-toi, coiffe-toi, brosse-toi, fais le faraud, aie du linge, +sois pincé, frisé, calamistré, tu n'en iras pas moins en place de Grève, +lis la déclaration de Brunstwick, tu n'en sera pas moins traité comme le +régicide Damiens, et tu es tiré à quatre épingles en attendant que tu sois +tiré à quatre chevaux. + +--Echo de Coblentz! dit Robespierre entre ses dents. + +--Robespierre, je ne suis l'écho de rien, je suis le cri de tout. Ah! vous +êtes jeunes, vous. Quel âge as-tu, Danton? trente-quatre ans. Quel âge +as-tu, Robespierre? trente-trois ans. Eh bien, moi, j'ai toujours vécu, je +suis la vieille souffrance humaine, j'ai six mille ans. + +--C'est vrai, répliqua Danton, depuis six mille ans, Caïn s'est conservé +dans la haine comme le crapaud dans la pierre, le bloc se casse, Caïn saute +parmi les hommes, et c'est Marat. + +--Danton! cria Marat. Et une lueur livide apparut dans ses yeux. + +--Eh bien quoi? dit Danton. + +Ainsi parlaient ces trois hommes formidables. Querelle de tonnerres. + + + + + +III. TRESSAILLEMENT DES FIBRES PROFONDES + +Le dialogue eut un répit; ces titans rentrèrent un moment chacun dans sa +pensée. + +Les lions s'inquiètent des hydres. Robespierre était devenu très pâle et +Danton très rouge. Tous deux avaient un frémissement. La prunelle fauve de +Marat s'était éteinte; le calme, un calme impérieux, s'était refait sur la +face de cet homme, redouté des redoutables. + +Danton se sentait vaincu, mais ne voulait pas se rendre. Il reprit: + +--Marat parle très haut de dictature et d'unité, mais il n'a qu'une +puissance, dissoudre. + +Robespierre, desserrant ses lèvres étroites, ajouta: + +--Moi, je suis de l'avis d'Anacharsis Cloots; je dis: Ni Roland, ni Marat. + +--Et moi, répondit Marat, je dis: Ni Danton, ni Robespierre. + +Il les regarda tous deux fixement et ajouta: + +--Laissez-moi vous donner un conseil, Danton. Vous êtes amoureux, vous +songez à vous remarier, ne vous mêlez plus de politique, soyez sage. + +Et, reculant d'un pas vers la porte pour sortir, il leur fit ce salut +sinistre: + +--Adieu, messieurs. + +Danton et Robespierre eurent un frisson. + +En ce moment une voix s'éleva au fond de la salle, et dit: + +--Tu as tort, Marat. + +Tous se retournèrent. Pendant l'explosion de Marat, et sans qu'ils s'en +fussent aperçus, quelqu'un était entré par la porte du fond. + +--C'est toi, citoyen Cimourdain, dit Marat. Bonjour. + +C'était Cimourdain en effet. + +--Je dis que tu as tort, Marat, reprit-il. + +Marat verdit, ce qui était sa façon de pâlir. + +Cimourdain ajouta: + +--Tu es utile, mais Robespierre et Danton sont nécessaires. Pourquoi les +menacer? Union, union, citoyens! Le peuple veut qu'on soit uni. + +Cette entrée fit un effet d'eau froide, et, comme l'arrivée d'un étranger +dans une querelle de ménage, apaisa, sinon le fond, du moins la surface. + +Cimourdain s'avança vers la table. + +Danton et Robespierre le connaissaient. Ils avaient souvent remarqué dans +les tribunes publiques de la Convention ce puissant homme obscur que le +peuple saluait. Robespierre pourtant, formaliste, demanda: + +--Citoyen, comment êtes-vous entré? + +--Il est de l'Evêché, répondit Marat d'une voix où l'on sentait on ne sait +quelle soumission. + +Marat bravait la Convention, menait la Commune et craignait l'Evêché. + +Ceci est une loi. + +Mirabeau sent remuer à une profondeur inconnue Robespierre, Robespierre +sent remuer Marat, Marat sent remuer Hébert, Hébert sent remuer Babeuf. +Tant que les couches souterraines sont tranquilles, l'homme politique peut +marcher; mais sous le plus révolutionnaire il y a un sous-sol, et +les plus hardis s'arrêtent inquiets quand ils sentent sous leurs pieds le +mouvement qu'ils ont créé sur leur tête. + +Savoir distinguer le mouvement qui vient des convoitises du mouvement qui +vient des principes, combattre l'un et seconder l'autre, c'est là le génie +et la vertu des grands révolutionnaires. + +Danton vit plier Marat. + +--Oh! le citoyen Cimourdain n'est pas de trop, dit-il. + +Et il tendit la main à Cimourdain. + +Puis: + +--Parbleu, dit-il, expliquons la situation au citoyen Cimourdain. Il vient +à propos. Je représente la Montagne, Robespierre représente le comité de +salut public, Marat représente la Commune, Cimourdain représente l'Evêché. +Il va nous départager. + +--Soit, dit Cimourdain, grave et simple. De quoi s'agit-il? + +--De la Vendée, répondit Robespierre. + +--La Vendée! dit Cimourdain. + +Et il reprit: + +--C'est la grande menace. Si la Révolution meurt, elle mourra par la +Vendée. Une Vendée est plus redoutable que dix Allemagnes. Pour que la +France vive, il faut tuer la Vendée. + +Ces quelques mots lui gagnèrent Robespierre. + +Robespierre pourtant fit cette question: + +--N'êtes-vous pas un ancien prêtre? + +L'air prêtre n'échappait pas à Robespierre. Il reconnaissait hors de lui ce +qu'il avait au dedans de lui. + +Cimourdain répondit: + +--Oui, citoyen. + +--Qu'est-ce que cela fait? s'écria Danton. Quand les prêtres sont bons, ils +valent mieux que les autres. En temps de révolution, les prêtres se fondent +en citoyens comme les cloches en sous et en canons. Danjou est prêtre, +Daunou est prêtre. Thomas Lindet est évêque d'Evreux. Robespierre, vous +vous asseyez à la Convention coude à coude avec Massieu, évêque de +Beauvais. Le grand-vicaire Vaugeois était du comité d'insurrection du 10 +août. Chabot est capucin. C'est dom Gerle qui a fait le serment du Jeu de +paume; c'est l'abbé Audran qui a fait déclarer l'Assemblée nationale +supérieure au roi; c'est l'abbé Goutte qui a demandé à la Législative qu'on +ôtât le dais du fauteuil de Louis XVI; c'est l'abbé Grégoire qui a provoqué +l'abolition de la royauté. + +--Appuyé, ricana Marat, par l'histrion Collot-d'Herbois. A eux deux, il ont +fait la besogne; le prêtre a renversé le trône, le comédien a jeté bas le +roi. + +--Revenons à la Vendée, dit Robespierre. + +--Eh bien, demanda Cimourdain, qu'y a-t-il? qu'est-ce qu'elle fait, cette +Vendée? + +Robespierre répondit: + +--Ceci: elle a un chef. Elle va devenir épouvantable. + +--Qui est ce chef, citoyen Robespierre? + +--C'est un ci-devant marquis de Lantenac, qui s'intitule prince breton. + +Cimourdain fit un mouvement. + +--Je le connais, dit-il. J'ai été prêtre chez lui. + +Il songea un moment, et reprit: + +--C'était un homme à femmes avant d'être un homme de guerre. + +--Comme Biron qui a été Lauzun, dit Danton. + +Et Cimourdain, pensif, ajouta: + +--Oui, c'est un ancien homme de plaisir. Il doit être terrible. + +--Affreux, dit Robespierre. Il brûle les villages, achève les blessés, +massacre les prisonniers, fusille les femmes. + +--Les femmes? + +--Oui. Il a fait fusiller entre autres une mère de trois enfants. On ne +sait ce que les enfants sont devenus. En outre, c'est un capitaine. Il sait +la guerre. + +--En effet, répondit Cimourdain. Il a fait la guerre de Hanovre, et les +soldats disaient: Richelieu en dessus, Lantenac en dessous; c'est Lantenac +qui a été le vrai général. Parlez-en à Dussaulx, votre collègue. + +Robespierre resta un moment pensif, puis le dialogue reprit entre lui et +Cimourdain. + +--Eh bien, citoyen Cimourdain, cet homme-là est en Vendée. + +--Depuis quand? + +--Depuis trois semaines. + +--Il faut le mettre hors la loi. + +--C'est fait. + +--Il faut mettre sa tête à prix. + +--C'est fait. + +--Il faut offrir, à qui le prendra, beaucoup d'argent. + +--C'est fait. + +--Pas en assignats. + +--C'est fait. + +--En or. + +--C'est fait. + +--Et il faut le guillotiner. + +--Ce sera fait. + +--Par qui? + +--Par vous. + +--Par moi? + +--Oui, vous serez délégué du Comité de salut public, avec pleins pouvoirs. + +--J'accepte, dit Cimourdain. + +Robespierre était rapide dans ses choix; qualité d'homme d'état. Il prit +dans le dossier qui était devant lui une feuille de papier blanc sur +laquelle on lisait cet en-tête imprimé: RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, UNE ET +INDIVISIBLE. COMITÉ DE SALUT PUBLIC. + +Cimourdain continua: + +--Oui, j'accepte. Terrible contre terrible. Lantenac est féroce, je le +serai. Guerre à mort avec cet homme. J'en délivrerai la République, s'il +plaît à Dieu. + +Il s'arrêta, puis reprit: + +--Je suis prêtre; c'est égal, je crois en Dieu. + +--Dieu a vieilli, dit Danton. + +--Je crois en Dieu, dit Cimourdain impassible. + +D'un signe de tête, Robespierre, sinistre, approuva. + +Cimourdain reprit: + +--Près de qui serai-je délégué? + +Robespierre répondit: + +--Près du commandant de la colonne expéditionnaire envoyée contre Lantenac. +Seulement, je vous en préviens, c'est un noble. + +Danton s'écria: + +--Voilà encore de quoi je me moque. Un noble? Eh bien, après? Il en est du +noble comme du prêtre. Quand il est bon, il est excellent. La noblesse est +un préjugé; mais il ne faut pas plus l'avoir dans un sens que dans l'autre, +pas plus contre que pour. Robespierre, est-ce que Saint-Just n'est pas un +noble? Florelle de Saint-Just, parbleu! Anacharsis Cloots est baron. Notre +ami Charles Hesse, qui ne manque pas une séance des Cordeliers, est prince +et frère du landgrave régnant de Hesse-Rothenbourg. Montaut, l'intime de +Marat, est marquis de Montaut. Il y a dans le tribunal révolutionnaire un +juré qui est prêtre, Vilate, et un juré qui est noble, Leroy, marquis de +Montflabert. Tous deux sont sûrs. + +--Et vous oubliez, ajouta Robespierre, le chef du jury révolutionnaire.... + +--Antonelle? + +--Qui est le marquis Antonelle, dit Robespierre. + +Danton reprit: + +--C'est un noble, Dampierre, qui vient de se faire tuer devant Condé pour +la République, et c'est un noble, Beaurepaire, qui s'est brûlé la cervelle +plutôt que d'ouvrir les portes de Verdun aux Prussiens. + +--Ce qui n'empêche pas, grommela Marat, que, le jour où Condorcet a dit: +_Les Gracques étaient des nobles_, Danton n'ait crié à Condorcet: _Tous +les nobles sont des traîtres, à commencer par Mirabeau et à finir par toi_. + +La voix grave de Cimourdain s'éleva. + +--Citoyen Danton, citoyen Robespierre, vous avez raison peut-être de vous +confier, mais le peuple se défie, et il n'a pas tort de se défier. Quand +c'est un prêtre qui est chargé de surveiller un noble, la responsabilité +est double, et il faut que le prêtre soit inflexible. + +--Certes, dit Robespierre. + +Cimourdain ajouta: + +--Et inexorable. + +Robespierre reprit: + +--C'est bien dit, citoyen Cimourdain. Vous aurez affaire à un jeune homme. +Vous aurez de l'ascendant sur lui, ayant le double de son âge. Il faut le +diriger, mais le ménager. Il paraît qu'il a des talents militaires, tous +les rapports sont unanimes là-dessus. Il fait partie d'un corps qu'on a +détaché de l'armée du Rhin pour aller en Vendée. Il arrive de la frontière +où il a été admirable d'intelligence et de bravoure. Il mène supérieurement +la colonne expéditionnaire. Depuis quinze jours, il tient en échec ce vieux +marquis de Lantenac. Il le réprime et le chasse devant lui. Il finira par +l'acculer à la mer, et par l'y culbuter. Lantenac a la ruse d'un vieux +général, et lui a l'audace d'un jeune capitaine. Ce jeune homme a déjà des +ennemis et des envieux. L'adjudant-général Léchelle est jaloux de lui. + +--Ce Léchelle, interrompit Danton, il veut être général en chef, il n'a +pour lui qu'un calembour: _Il faut Léchelle pour monter sur Charette_. En +attendant, Charette le bat. + +--Et il ne veut pas, poursuivit Robespierre, qu'un autre que lui batte +Lantenac. Le malheur de la guerre de Vendée est dans ces rivalités-là. Des +héros mal commandés, voilà nos soldats. Un simple capitaine de hussards, +Chambon, entre dans Saumur avec un trompette en sonnant _Ça ira_; il +pourrait continuer et prendre Cholet, mais il n'a pas d'ordres, et il +s'arrête. Il faut remanier tous les commandements de la Vendée. On +éparpille les corps de garde, on disperse les forces; une armée éparse est +une armée paralysée; c'est un bloc dont on fait de la poussière. Au camp de +Paramé il n'y a plus que des lentes. Il y a entre Tréguier et Dinan cent +petits postes inutiles avec lesquels on pourrait faire une division et +couvrir tout le littoral. Léchelle, appuyé par Parrein, dégarnit la côte +nord sous prétexte de protéger la côte sud, et ouvre ainsi la France aux +anglais. Un demi-million de paysans soulevés, et une descente de +l'Angleterre en France, tel est le plan de Lantenac. Le jeune commandant +de la colonne expéditionnaire met l'épée aux reins à ce Lantenac et le +presse et le bat, sans la permission de Léchelle; or Léchelle est son chef; +aussi Léchelle le dénonce. Les avis sont partagés sur ce jeune homme. +Léchelle veut le faire fusiller. Prieur de la Marne veut le faire +adjudant-général. + +--Ce jeune homme, dit Cimourdain, me semble avoir de grandes qualités. + +--Mais il a un défaut! + +L'interruption était de Marat. + +--Lequel? demanda Cimourdain. + +--La clémence, dit Marat. + +Et Marat poursuivit: + +--C'est ferme au combat, et mou après. Ça donne dans l'indulgence, ça +pardonne, ça fait grâce, ça protège les religieuses et les nonnes, ça sauve +les femmes et les filles des aristocrates, ça relâche les prisonniers, ça +met en liberté les prêtres. + +--Grave faute, murmura Cimourdain. + +--Crime, dit Marat. + +--Quelquefois, dit Danton. + +--Souvent, dit Robespierre. + +--Presque toujours, reprit Marat. + +--Quand ou a affaire aux ennemis de la patrie, toujours, dit Cimourdain. + +Marat se tourna vers Cimourdain. + +--Et que ferais-tu donc d'un chef républicain qui mettrait en liberté un +chef royaliste? + +--Je serais de l'avis de Léchelle, je le ferais fusiller. + +--Ou guillotiner, dit Marat. + +--Au choix, dit Cimourdain. + +Danton se mit à rire. + +--J'aime autant l'un que l'autre. + +--Tu es sûr d'avoir l'un ou l'autre, grommela Marat. Et son regard, +quittant Danton, revint sur Cimourdain. + +--Ainsi, citoyen Cimourdain, si un chef républicain bronchait, tu lui +ferais couper la tête? + +--Dans les vingt-quatre heures. + +--Et bien, repartit Marat, je suis de l'avis de Robespierre, il faut +envoyer le citoyen Cimourdain comme commissaire délégué du comité de salut +public près du commandant de la colonne expéditionnaire de l'armée des +côtes. Comment s'appelle-t-il déjà, ce commandant? + +Robespierre répondit: + +--C'est un ci-devant, un noble. + +Et il se mit à feuilleter le dossier. + +--Donnons au prêtre le noble à garder, dit Danton. Je me défie d'un prêtre +qui est seul; je me défie d'un noble qui est seul; quand ils sont ensemble, +je ne les crains pas: l'un surveille l'autre, et ils vont. + +L'indignation propre au sourcil de Cimourdain s'accentua: mais trouvant +sans doute l'observation juste au fond, il ne se tourna point vers Danton, +et il éleva sa voix sévère. + +--Si le commandant républicain qui m'est confié fait un faux pas, peine de +mort. + +Robespierre, les yeux sur le dossier, dit: + +--Voici le nom, Citoyen Cimourdain, le commandant sur qui vous aurez pleins +pouvoirs est un ci-devant vicomte. Il s'appelle Gauvain. + +Cimourdain pâlit. + +--Gauvain! s'écria-t-il. + +Marat vit la pâleur de Cimourdain. + +--Le vicomte Gauvain! répéta Cimourdain. + +--Oui, dit Robespierre. + +--Eh bien? dit Marat, l'oeil fixé sur Cimourdain. + +Il y eut un temps d'arrêt. Marat reprit: + +--Citoyen Cimourdain, aux conditions indiquées par vous-mêmes, +acceptez-vous la commission de commissaire délégué près le commandant +Gauvain? Est-ce dit? + +--C'est dit, répondit Cimourdain. + +Il était de plus en plus pâle. + +Robespierre prit la plume qui était près de lui, écrivit de son écriture +lente et correcte quatre lignes sur la feuille de papier portant en tête: +COMITÉ DE SALUT PUBLIC, signa, et passa la feuille et la plume à Danton; +Danton signa, et Marat, qui ne quittait pas des yeux la face livide de +Cimourdain, signa après Danton. + +Robespierre, reprenant la feuille, la data, et la remit à Cimourdain, qui +lut: + +_AN II DE LA RÉPUBLIQUE_ + +«Pleins pouvoirs sont donnés an citoyen Cimourdain, commissaire délégué du +comité de salut public près le citoyen Gauvain, commandant la colonne +expéditionnaire de l'armée des côtes. + +«ROBESPIERRE.--DANTON.--MARAT.» + +Et au-dessous des signatures: + +«28 juin 1793.» + +Le calendrier révolutionnaire, dit calendrier civil, n'existait pas encore +légalement à cette époque, et ne devait être adopté par la Convention, sur +la proposition de Romme, que le 5 octobre 1793. + +Pendant que Cimourdain lisait, Marat le regardait. + +Marat dit à demi-voix, comme se parlant à lui-même: + +--Il faudra faire préciser tout cela par un décret de la Convention ou par +un arrêté spécial du comité de salut public. Il reste quelque chose à +faire. + +--Citoyen Cimourdain, demanda Robespierre, où demeurez-vous? + +--Cour du Commerce. + +--Tiens, moi aussi, dit Danton, vous êtes mon voisin. + +Robespierre reprit: + +--Il n'y a pas un moment à perdre. Demain vous recevrez votre commission en +règle, signée de tous les membres du comité de salut public. Ceci est une +confirmation de la commission, qui vous accréditera spécialement près des +représentants en mission, Philippeaux, Prieur de la Marne, Lecointre, +Alquier et les autres. Nous savons qui vous êtes. Vous pouvez faire Gauvain +général ou l'envoyer à l'échafaud. Vous aurez votre commission demain à +trois heures. Quand partirez-vous? + +--A quatre heures, dit Cimourdain. + +Et ils se séparèrent. + +En rentrant chez lui, Marat prévint Simonne Evrard qu'il irait le lendemain +à la Convention. + + + +LIVRE TROISIÈME + +LA CONVENTION + + + + +I. LA CONVENTION + +i. + +Nous approchons de la grande cime. + +Voici la Convention. + +Le regard devient fixe en présence de ce sommet. + +Jamais rien de plus haut n'est apparu sur l'horizon des hommes. + +Il y a l'Himalaya et il y a la Convention. + +La Convention est peut-ètre le point culminant de l'histoire. + +Du vivant de la Convention, car cela vit, une assemblée, on ne se rendait +pas compte de ce qu'elle était. Ce qui échappait aux contemporains, c'était +précisément sa grandeur; on était trop effrayé pour être ébloui. Tout ce +qui est grand a une horreur sacrée. Admirer les médiocres et les collines, +c'est aisé; mais ce qui est trop haut, un génie aussi bien qu'une montagne, +une assemblée aussi bien qu'un chef-d'œuvre, vus de trop près, épouvantent. +Toute cime semble une exagération. Gravir fatigue. On s'essouffle aux +escarpements, ou glisse sur les pentes, on se blesse à des aspérités qui +sont des beautés; les torrents, en écumant, dénoncent les précipices, les +nuages cachent les sommets; l'ascension terrifie autant que la chute. De là +plus d'effroi que d'admiration. On éprouve ce sentiment bizarre, l'aversion +du grand. On voit les abîmes, on ne voit pas les sublimités; on voit le +monstre, on ne voit pas le prodige. Ainsi fut d'abord jugée La Convention. +La Convention fut toisée par les myopes, elle, faite pour être contemplée +par les aigles. + +Aujourd'hui elle est en perspective, et elle dessine sur le ciel profond, +dans un lointain serein et tragique, l'immense profil de la révolution +française. + + + +ii + +Le 14 juillet avait délivré. + +Le 10 août avait foudroyé. + +Le 21 septembre fonda. + + +Le 21 septembre, l'équinoxe, l'équilibre. _Libra_. La balance. Ce fut, +suivant la remarque de Romme, sous ce signe de l'Égalité et de la Justice +que la république fut proclamée. Une constellation fit l'annonce. + +La Convention est le premier avatar du peuple. C'est par la Convention que +s'ouvrit la grande page nouvelle et que l'avenir d'aujourd'hui commença. + +A toute idée il faut une enveloppe visible, à tout principe il faut une +habitation; une église, c'est Dieu entre quatre murs, à tout dogme il faut +un temple. Quand la Convention fut, il y eut un dernier problème à +résoudre, loger la Convention. + +On prit d'abord le Manège, puis les Tuileries. On y dressa un châssis, un +décor, une grande grisaille peinte par David, des bancs symétriques, une +tribune carrée, des pilastres parallèles, des socles pareils à des billots, +de longues étraves rectilignes, des alvéoles rectangulaire où se pressait +la multitude et qu'on appelait les tribunes publiques, un velarium romain, +des draperies grecques, et dans ces angles droits et dans ces lignes +droites on installa la Convention: dans cette géométrie on mit la tempête. +Sur la tribune le bonnet rouge était peint en gris. Les royalistes +commencèrent par rire de ce bonnet rouge gris, de cette salle postiche, de +ce monument de carton, de ce sanctuaire de papier mâché, de ce panthéon de +boue et de crachat. Comme cela devait, disparaître vite! Les colonnes +étaient en douves de tonneau, les voûtes étaient en volige, les bas-reliefs +étaient en mastic, les entablements étaient en sapin, les statues étaient +en plâtre, les marbres étaient en peinture, les murailles étaient en toile; +et dans ce provisoire la France a fait de l'éternel. + +Les murailles de la salle du Manège, quand la Convention vint y tenir +séance, étaient toutes couvertes des affiches qui avaient pullulé dans +Paris à l'époque du retour de Varennes. On lisait sur l'une:--_Le roi +rentre. Bâtonner qui l'applaudira, pendre qui l'insultera_.--Sur une +autre:--Paix là. Chapeaux sur la tête. Il va passer devant ses +juges.--Sur une autre:--Le roi a couché la nation en joue. Il a +fait long feu. À la nation de tirer maintenant.--Sur une autre: +--_La Loi! La Loi!_ Ce fut entre ces murs-là que la Convention jugea +Louis XVI. + +Aux Tuileries, où la Convention vint siéger le 10 mai 1793, et qui +s'appelèrent le Palais-National, la salle des séances occupait tout +l'intervalle entre le pavillon de l'horloge appelé pavillon-Unité et le +pavillon Marsan appelé pavillon-Liberté. Le pavillon de Flore s'appelait +pavillon-Égalité. C'est par le grand-escalier de Jean Bullant qu'on montait +à la salle des séances. Sous le premier étage occupé par l'assemblée, tout +le rez-de-chaussée du palais était une sorte de longue salle des gardes, +encombrée des faisceaux et des lits de camp des troupes de toutes armes qui +veillaient autour de la Convention. L'assemblée avait une garde d'honneur +qu'on appelait «les grenadiers de la Convention». + +Un ruban tricolore séparait le château où était l'assemblée du jardin où le +peuple allait et venait. + +Ce qu'était la salle des séances, achevons de le dire. Tout intéresse de ce +lieu terrible. + +Ce qui, en entrant, frappait d'abord le regard, c'était, entre deux larges +fenêtres, une haute statue de la Liberté. + +Quarante-deux mètres de longueur, dix mètres de largeur, onze mètres de +hauteur, telles étaient les dimensions de ce qui avait été le théâtre du +roi et de ce qui devint le théâtre de la révolution. L'élégante et +magnifique salle bâtie par Vigarani pour les courtisans disparut sous la +sauvage charpente qui en 93 dut subir le poids du peuple. Cette charpente, +sur laquelle s'échafaudaient les tribunes publiques, avait, détail qui vaut +la peine d'être noté, pour point d'appui unique un poteau. Ce poteau était +d'un seul morceau, et avait dix mètres de portée. Peu de cariatides ont +travaillé comme ce poteau: il a soutenu pendant des années la rude poussée +de la révolution. Il a porté l'acclamation, l'enthousiasme, l'injure, le +bruit, le tumulte, l'immense chaos des colères, l'émeute. Il n'a pas +fléchi. Après la Convention, il a vu le conseil des Anciens. Le 18 brumaire +l'a relayé. + +Percier alors remplaça le pilier de bois par des colonnes de marbre, qui +ont moins duré. + +L'idéal des architectes est parfois singulier; l'architecte de la rue de +Rivoli a eu pour idéal la trajectoire d'un boulet de canon, l'architecte de +Carlsruhe a eu pour idéal un éventail; un gigantesque tiroir de commode, +tel semble avoir été l'idéal dr l'architecte qui construisit la salle où la +Convention vint siéger le 10 mai 1793; c'était long, haut et plat. À l'un +des grands côtés du parallélogramme était adossé un vaste demi-cirque; +c'était l'amphithéâtre des bancs des représentants, sans tables ni +pupitres: Garan-Coulon, qui écrivait beaucoup, écrivait sur son genou: en +face des bancs, la tribune; devant la tribune, le buste de +Lepelletier-Saint-Fargeau; derrière la tribune, le fauteuil du président. + +La tête du buste dépassait un peu le rebord de la tribune; ce qui fit que, +plus tard, on l'ôta de là. + +L'amphithéâtre se composait de dix-neuf bancs demi-circulaires, étagés les +uns derrière les autres; des tronçons de bancs prolongeaient cet +amphithéâtre dans les deux encoignures. + +En bas, dans le fer à cheval au pied de la tribune, se tenaient les +huissiers. + +D'un côté de la tribune, dans un cadre de bois noir, était appliqué au mur +une pancarte de neuf pieds de haut, portant, sur deux pages séparées par +une sorte de sceptre, la Déclaration des droits de l'homme; de l'autre +côté, il y avait une place vide qui plus tard fut occupée par un cadre +pareil contenant la Constitution de l'an II, dont les deux pages étaient +séparées par un glaive. Au-dessus de la tribune, au-dessus de la tête de +l'orateur, frissonnaient, sortant d'une profonde loge à deux compartiments +pleine de peuple, trois immenses drapeaux tricolores, presque horizontaux, +appuyés à un autel sur lequel on lisait: LA LOI. Derrière cet autel, se +dressait, comme la sentinelle de la parole libre, un énorme faisceau +romain, haut comme une colonne. Des statues colossales, droites contre le +mur, faisaient face aux représentants. Le président avait à sa droite +Lycurgue et à sa gauche Solon; au-dessus de la Montagne il y avait Platon. + +Ces statues avaient pour piédestaux de simples dés, posés sur une longue +corniche saillante qui faisait le tour de la salle et séparait le peuple de +l'assemblée. Les spectateurs s'accoudaient à cette corniche. + +Le cadre de bois noir du placard des _Droits de l'Homme_ montait jusqu'à +la corniche et entamait le dessin de l'entablement, effraction de la ligne +droite qui faisait murmurer Chabot.--_C'est laid_, disait-il à Vadier. + +Sur les têtes des statues, alternaient des couronnes de chêne et de +laurier. + + +Une draperie verte, où étaient peintes en vert plus foncé les mêmes +couronnes, descendait à gros plis droits de la corniche de pourtour et +tapissait tout le rez-de-chaussée de la salle occupée par l'assemblée. +Au-dessus de cette draperie la muraille était blanche et froide. Dans cette +muraille se creusaient, coupés comme à l'emporte-pièce, sans moulure ni +rinceau, deux étages de tribunes publiques, les carrées en bas, les rondes +en haut; selon la règle, car Vitruve n'était pas détrôné, les archivoltes +étaient superposées aux architraves. Il y avait dix tribunes sur chacun des +grands côtés de la salle, et à chacune des deux extrémités deux loges +démesurées: en tout vingt-quatre. Là s'entassaient les foules. + +Les spectateurs des tribunes inférieures débordaient sur tous les +plats-bords et se groupaient sur tous les reliefs de l'architecture. Une +longue barre de fer, solidement scellée à hauteur d'appui servait de +garde-fou aux tribunes hautes, et garantissait les spectateurs contre la +pression des cohues montant les escaliers. Une fois pourtant, un homme fut +précipité dans l'assemblée, il tomba un peu sur Massieu, évêque de +Beauvais, ne se tua pas, et dit: _Tiens! C'est donc bon à quelque chose +un évêque!_ + +La salle de la Convention pouvait contenir deux mille personnes, et, les +jours d'insurrection, trois mille. + +La Convention avait deux séances, une du jour, une du soir. + +Le dossier du président était rond, à clous dorés. Sa table était +contrebutée par quatre monstres ailés à un seul pied, qu'on eût dit sortis +de l'apocalypse pour assister à la révolution. Ils semblaient avoir été +dételés du char d'Ézéchiel pour venir traîner le tombereau de Sanson. + +Sur la table du président il y avait une grosse sonnette, presque une +cloche, un large encrier de cuivre, et un in-folio relié en parchemin qui +était le livre des procès-verbaux. + +Des têtes coupées, portées au bout d'une pique, se sont égouttées sur cette +table. + +On montait à la tribune par un degré de neuf marches. Ces marches étaient +hautes, roides, et assez difficiles; elles firent un jour trébucher +Gensonné qui les gravissait. _C'est un escalier d'échafaud!_dit-il. +--_Fais ton apprentissage_, lui cria Carrier. + +Là où le mur avait paru trop nu, dans les angles de la salle, l'architecte +avait appliqué pour ornements des faisceaux, la hache en dehors. + +À droite et à gauche de la tribune, des socles portaient deux candélabres +de douze pieds de haut, ayant à leur sommet quatre paires de quinquets. Il +y avait dans chaque loge publique un candélabre pareil. Sur les socles de +ces candélabres étaient sculptés des ronds que le peuple appelait «colliers +de guillotine». + +Les bancs de l'assemblée montaient presque jusqu'à la corniche des +tribunes; les représentants et le peuple pouvaient dialoguer. + +Les vomitoires des tribunes se dégorgeaient dans un labyrinthe de +corridors, plein parfois d'un bruit farouche. + +La Convention encombrait le palais et refluait jusque dans les hôtels +voisins, l'hôtel de Longueville, l'hôtel de Coigny. C'est à l'hôtel de +Coigny qu'après le 10 août, si l'on en croit une lettre de lord Bradford, +on transporta le mobilier royal. Il fallut deux mois pour vider les +Tuileries. + +Les comités étaient logés aux environs de la salle; au pavillon-Egalité, la +législation, l'agriculture et le commerce; au pavillon-Liberté, la marine, +les colonies, les finances, les assignats, le salut public; au +pavillon-Unité, la guerre. + +Le comité de sûreté générale communiquait directement avec le comité de +salut public par un couloir obscur, éclairé nuit et jour d'un réverbère, où +allaient et venaient les espions de tous les partis. On y parlait bas. + +La barre de la Convention a été plusieurs fois déplacée. Habituellement +elle était à la droite du président. + +Aux deux extrémités se la salle, les deux cloisons verticales qui fermaient +du côté droit et du coté gauche les demi-cercles concentriques de +l'amphithéâtre laissaient entre elles et le mur deux couloirs étroits et +profonds sur lesquels s'ouvraient deux sombres portes carrées. On entrait +et on sortait par là. + +Les représentants entraient directement dans la salle par une porte donnant +sur la terrasse des Feuillants. + +Cette salle, peu éclairée le jour par de pâles fenêtres, mal éclairée quand +venait le crépuscule par des flambeaux livides, avait on ne sait quoi de +nocturne. Ce demi-éclairage s'ajoutait aux ténèbres du soir; les séances +aux lampes étaient lugubres. On ne se voyait pas; d'un bout de la salle à +l'autre, de la droite à la gauche, des groupes de faces vagues +s'insultaient. On se rencontrait sans se reconnaître. Un jour Laignelot, +courant à la tribune, se heurte, dans le couloir de descente, à quelqu'un. +--Pardon, Robespierre, dit-il.--Pour qui me prends-tu? répond une voix +rauque.--Pardon, Marat, dit Laignelot. + +En bas, à droite et à gauche du président, deux tribunes étaient réservées; +car, chose étrange, il y avait à la Convention des spectateurs privilégiés. +Ces tribunes étaient, les seules qui eussent une draperie. Au milieu de +l'architrave, deux glands d'or relevaient cette draperie. Les tribunes du +peuple étaient nues. + +Tout cet ensemble était violent, sauvage, régulier. Le correct dans le +farouche; c'est un peu toute la révolution. La salle de la Convention +offrait le plus complet spécimen de ce que les artistes ont appelé depuis +«l'architecture messidor». C'était massif et grêle. Les bâtisseurs de ce +temps-là prenaient le symétrique pour le beau. Le dernier mot de la +renaissance avait été dit sous Louis XV, et une réaction s'était faite. On +avait poussé le noble jusqu'au fade, et la pureté jusqu'à l'ennui. La +pruderie existe en architecture. Après les éblouissantes orgies de forme et +de couleur du dix-huitième siècle, l'art s'était mis à la diète, et ne se +permettait plus que la ligne droite. Ce genre de progrès aboutit à la +laideur. L'art réduit au squelette, tel est le phénomène. C'est +l'inconvénient de ces sortes de sagesses et d'abstinences; le style est si +sobre qu'il devient maigre. + +Eu dehors de toute émotion politique, et à ne voir que l'architecture, un +certain frisson se dégageait de cette salle. On se rappelait confusément +l'ancien théâtre, les loges enguirlandées, le plafond d'azur et de pourpre, +le lustre à facettes, les girandoles à reflets de diamants, les tentures +gorge de pigeon, la profusion d'amours et de nymphes sur le rideau et sur +les draperies, toute l'idylle royale et galante, peinte, sculptée et +dorée, qui avait empli de son sourire ce lieu sévère, et l'on regardait +partout autour de soi ces durs angles rectilignes, froids et tranchants +comme l'acier; c'était quelque chose comme Boucher guillotiné par David. + + + + + +iv + +Qui voyait l'assemblée ne songeait plus à la salle. Qui voyait le drame ne +pensait plus au théâtre. Rien de plus difforme et de plus sublime. Un tas +de héros, un troupeau de lâches. Des faunes sur une montagne, des reptiles +dans un marais. Là fourmillaient, se coudoyaient, se provoquaient, se +menaçaient, luttaient et vivaient tous ces combattants qui sont aujourd'hui +des fantômes. + +Dénombrement titanique. + +À droite, la Gironde, légion de penseurs; à gauche, la Montagne, troupe +d'athlètes. D'un côté, Brissot, qui avait reçu les clefs de la Bastille; +Barbaroux, auquel obéissaient les Marseillais; Kervélégan, qui avait sous +la main le bataillon de Brest, caserné au faubourg Saint-Marceau; Gensonné, +qui avait établi la suprématie des représentants sur les généraux; le fatal +Guadet, auquel une nuit, aux Tuileries, la reine avait montré le dauphin +endormi; Guadet baisa le front de l'enfant et fit tomber la tête du père; +Salles, le dénonciateur chimérique des intimités de la Montagne avec +l'Autriche; Sillery, le boiteux de la droite, comme Couthon était le +cul-de-jatte de la gauche; Lause-Duperret, qui, traité de _scélérat_ +par un journaliste, l'invita à dîner en disant: «_Je sais que «scélérat +veut simplement dire l'homme qui ne pense pas comme nous._» +Banant-Saint-Étienne, qui avait commencé son almanach de 1790 par ce mot: +_La révolution est finie_; Quinette, un de ceux qui précipitèrent +Louis XVI; le janséniste Camus, qui rédigeait la constitution civile du +clergé, croyait aux miracles du diacre Paris, et se prosternait toutes les +nuits devant un christ de sept pieds de haut cloué au mur de sa chambre; +Fauchet, un prêtre qui, avec Camille Desmoulins, avait fait le 14 juillet; +Isnard, qui commit le crime de dire: _Paris sera détruit_, au moment +même où Brunswick disait: _Paris sera brûlé_; Jacob Dupont, le premier +qui cria: _Je suis athée_, et à qui Robespierre répondit:_L'athéisme +est aristocratique_; Lanjuinais, dure, sagace et vaillante tête +bretonne, Ducos, l'Euryale de Boyer-Fonfrède; Rebecqui, le Pylade de +Barbaroux, Rebecqui donnait sa démission parce qu'on n'avait pas encore +guillotiné Robespierre; Richaud, qui combattait la permanence des sections; +Lasource, qui avait émis cet apophtegme meurtrier: _Malheur aux nations +Reconnaissantes!_ et qui, au pied de l'échafaud, devait se contredire +par cette fière parole jetée aux montagnards: _Nous mourons parce que le +peuple dort, et vous mourrez parce que le peuple se réveillera_; +Birotteau, qui fit décréter l'abolition de l'inviolabilité, fut ainsi, sans +le savoir, le forgeron du couperet, et dressa l'échafaud pour lui-même; +Charles Villette, qui abrita sa conscience sous cette protestation: +_Je ne veux pas voter sous les couteaux_; Louvet, l'auteur de +_Faublas_, qui devait finir libraire au Palais-Royal avec Lodoïska au +comptoir; Mercier, l'auteur du _Tableau de Paris_, qui s'écriait: +_Tous les rois ont senti sur leur nuque le 21 janvier_; Marec, qui +avait pour souci «la faction des anciennes limites»; le journaliste Carra +qui, au pied de l'échafaud, dit au bourreau: _Ça m'ennuie de mourir. +J'aurais voulu voir la suite_; Vigée, qui s'intitulait grenadier dans le +deuxième bataillon de Loire, et qui, menacé par les tribunes publiques, +s'écriait: _Je demande qu'au premier murmure des tribunes, nous nous +retirions tous, et marchions à Versailles le sabre à la main!_ Buzot, +réservé à la mort de faim; Valazé, promis à son propre poignard; Condorcet, +qui devait mourir à Bourg-la-Reine devenu Bourg-Egalité, dénoncé par +l'Horace qu'il avait dans sa poche; Pétion, dont la destinée était d'être +adoré par la foule en 1792 et dévoré par les loups en 1794; vingt autres +encore, Pontécoulant, Marboz, Lidon, Saint-Martin, Dussaulx, traducteur de +Juvénal, qui avait fait la campagne du Hanovre; Boilleau, Bertrand, +Lesterp-Beauvais, Lesage, Gomaire, Gardien, Minvielle, Duplantier, +Lacaze, Antiboul, et en tête un Barnave qu'on appelait Vergniaud. + +De l'autre côté, Antoine-Louis-Léon Florelle de Saint-Just, pâle, front +bas, profil correct, oeil mystérieux, tristesse profonde, vingt-trois ans; +Merlin de Thionville, que les allemands appelaient Feuer-Teufel, «le diable +de feu»; Merlin de Douai, le coupable auteur de la loi des suspects; +Soubrany, que le peuple de Paris, au premier prairial demanda pour général; +l'ancien curé Lebon, tenant un sabre de la main qui avait jeté de l'eau +bénite; Billaud-Varenne, qui entrevoyait la magistrature de l'avenir: pas +de juges, des arbitres; Fabre d'Eglantine, qui eut une trouvaille +charmante, le calendrier républicain, comme Rouget de Lisle eut une +inspiration sublime, _la Marseillaise_, mais l'un et l'autre sans +récidive; Manuel, le procureur de la Commune, qui avait dit: _Un roi mort +n'est pas un homme de moins;_ Gonjon, qui était entré dans Tripstadt, +dans Newtadt et dans Spire, et avait vu fuir l'armée prussienne; Lacroix, +avocat changé en général, fait chevalier de Saint-Louis six jours avant le +10 août; Fréron-Thersite, fils de Fréron-Zoile; Ruhl, l'inexorable +fouilleur de l'armoire de fer, prédestiné au grand suicide républicain, +devant se tuer le jour où mourrait la république; Fouché, âme de démon, +face de cadavre; Camboulas, l'ami du père Duchêne, lequel disait à +Guillotin: _Tu es du club des Feuillants, mais ta fille est du club des +Jacobins;_ Jagot, qui à ceux qui plaignaient la nudité des prisonniers +répondait: _Une prison est un habit de pierre;_ Javogues, l'effrayant +déterreur des tombeaux de Saint-Denis; Osselin; proscripteur qui cachait +chez lui une proscrite, madame Charry; Bentabole, qui, lorsqu'il présidait, +faisait signe aux tribunes d'applaudir et de huer; le journaliste Robert, +mari de mademoiselle de Kéralio, laquelle écrivait: _Ni Robespierre ni +Marat ne viennent chez moi; Robespierre y viendra quand il voudra, Marat, +Jamais;_ Garan-Coulon, qui avait fièrement demandé, quand l'Espagne +était intervenue dans le procès de Louis XVI, que l'assemblée ne daignât +pas lire la lettre d'un roi pour un roi; Grégoire, évêque digne d'abord de +la primitive église, mais qui plus tard sous l'empire effaça le républicain +Grégoire par le comte Grégoire; Amar, qui disait:_Toute la terre +condamne Louis XVI. A qui donc appeler du jugement? Aux planètes;_ +Rouyer, qui s'était opposé, le 21 janvier, à ce qu'on tirât le canon du +Pont-Neuf, disant: _Une tête de roi ne doit pas faire en tombant plus de +bruit que la tête d'un autre homme;_ Chénier, frère d'André; Vadier, un +de ceux qui posaient un pistolet sur la tribune; Tanis, qui disait à +Momoro: _Je veux que Marat et Robespierre s'embrassent à ma table chez +moi.--Où demeures-tu?--A Charenton.--Ailleurs, m'eût étonné_, disait +Momoro; Legendre, qui fut le boucher de la révolution de France comme Pride +avait été le boucher de la révolution d'Angleterre:--_Viens, que je +T'assomme!_ criait-il à Lanjuinais. Et Lanjuinais répondait: _Fais +d'abord décréter que je suis un bœuf_; Collot d'Herbois, ce lugubre +comédien, ayant sur la face l'antique masque aux deux bouches qui disent +Oui et Non, approuvant par l'une ce qu'il blâmait par l'autre, flétrissant +Carrier à Nantes et déifiant Châlier à Lyon, envoyant Robespierre à +l'échafaud et Marat au Panthéon; Génissieux, qui demandait la peine de mort +contre quiconque aurait sur lui la médaille _Louis XVI martyrisé_; +Léonard Bourdon, le maître d'école, qui avait offert sa maison au vieillard +du Mont-Jura; Topsent, marin, Goupilleau, avocat, Laurent Lecointre, +marchand, Duhem, médecin, Sergent, statuaire, David, peintre, Joseph +Egalité, prince. D'autres encore; Lecointe-Puiraveau, qui demandait +que Marat fût déclaré par décret «en état de démence»; Robert Lindet, +l'inquiétant créateur de cette pieuvre dont la tête était le comité de +sûreté générale et qui couvrait la France de vingt et un mille bras qu'on +appelait les comités révolutionnaires; Leboeuf, sur qui Girey-Dupré, dans +son _Noël des faux patriotes_, avait fait ce vers: + +Leboeuf vit Legendre et beugla. + +Thomas Paine, américain, et clément; Anacharsis Cloots, allemand, baron +millionnaire, athée, hébertiste, candide; l'intègre Lebas, l'ami des +Duplay; Rovère, un des rares hommes qui sont méchants pour la méchanceté, +car l'art pour l'art existe plus qu'on ne croit; Charlier, qui voulait +qu'on dît _vous_ aux aristocrates; Tallien, élégiaque et féroce, qui +fera le 9 thermidor par amour; Cambacérès, procureur qui sera prince, +Carrier, procureur qui sera tigre; Laplanche, qui s'écria un jour: _Je +demande la priorité pour le canon d'alarme_; Thuriot, qui voulait le vote à +haute voix des jurés du tribunal révolutionnaire; Bourdon de l'Oise, qui +provoquait en duel Chambon, dénonçait Paine, et était dénoncé par Hébert; +Fayau, qui proposait «l'envoi d'une armée incendiaire» dans la Vendée; +Travot, qui le 15 avril fut presque un médiateur entre la Gironde et la +Montagne; Vernier, qui demandait que les chefs girondins et les chefs +montagnards allassent servir comme simples soldats; Rewbell, qui s'enferma +dans Mayence; Bourbotte, qui eut son cheval tué sous lui à la prise de +Saumur; Guimberteau, qui dirigea l'armée des Côtes de Cherbourg; +Jard-Panvillier, qui dirigea l'armée des Côtes de la Rochelle; +Lecarpentier, qui dirigea l'escadre de Cancale; Roberjot, qu'attendait le +guet-apens de Rastadt; Prieur de la Marne, qui portait dans les camps sa +vieille contre-épaulette de chef d'escadron; Levasseur de la Sarthe, qui, +d'un mot, décidait Serrent, commandant du bataillon de Saint-Amand, à se +faire tuer; Reverchon, Maure, Bernard de Saintes, Charles Richard, +Lequinio, et au sommet de ce groupe un Mirabeau qu'on appelait Danton. + +En dehors de ces deux camps, et les tenant tous deux en respect, se +dressait un homme, Robespierre. + + + + + +v + +Au-dessous se courbaient l'épouvante, qui peut être noble, et la peur, qui +est basse. Sous les passions, sous les héroïsmes, sous les dévouements, +sous les rages, la morne cohue des anonymes. Les bas-fonds de l'assemblée +s'appelaient la Plaine. Il y avait là tout ce qui flotte; les hommes qui +doutent, qui hésitent, qui reculent, qui ajournent, qui épient, chacun +craignant quelqu'un. La Montagne, c'était une élite, la Gironde, c'était +une élite: la Plaine, c'était la foule. La Plaine se résumait et se +condensait en Sieyès. + +Sieyès, homme profond qui était devenu creux. Il s'était arrêté au +tiers-état, et n'avait pu monter jusqu'au peuple. De certains esprits sont +faits pour rester à mi-côte. Sieyès appelait tigre Robespierre qui +l'appelait taupe. Ce métaphysicien avait abouti, non à la sagesse, mais à +la prudence. Il était courtisan et non serviteur de la révolution. Il +prenait une pelle et allait, avec le peuple, travailler au Champ de Mars, +attelé à la même charrette qu'Alexandre de Beauharnais. Il conseillait +l'énergie dont il n'usait point. Il disait aux Girondins: _Mettez le +canon de votre parti_. Il y a les penseurs qui sont les lutteurs; +ceux-là étaient, comme Condorcet, avec Vergniaud, ou, comme Camille +Desmoulins, avec Danton. Il y a les penseurs qui veulent vivre, ceux-ci +étaient avec Sieyès. + +Les cuves les plus généreuses ont leur lie. Au-dessous même de la Plaine, +il y avait le marais. Stagnation hideuse laissant voir les transparences de +l'égoïsme. Là grelottait l'attente muette des trembleurs. Rien de plus +misérable. Tous les opprobres, et aucune honte; la colère latente; la +révolte sous la servitude. Ils étaient cyniquement effrayés; ils avaient +tous les courages de la lâcheté; ils préféraient la Gironde et +choisissaient la Montagne; le dénoûment dépendait d'eux; ils versaient du +côté qui réussissait; ils livraient Louis XVI à Vergniaud, Vergniaud à +Danton, Danton à Robespierre, Robespierre à Tallien. Ils piloriaient Marat +vivant et divinisaient Marat mort. Ils soutenaient tout jusqu'au jour où +ils renversaient tout. Ils avaient l'instinct de la poussée décisive à +donner à tout ce qui chancelle. À leurs yeux, comme ils s'étaient mis en +service à la condition qu'on fût solide, chanceler, c'était les trahir. Ils +étaient le nombre, ils étaient la force, ils étaient la peur. De là +l'audace des turpitudes. + +De là le 31 mai, le 11 germinal, le 9 thermidor; tragédies nouées par les +géants et dénouées par les nains. + + + + + +vi + +À ces hommes pleins de passions étaient mêlés les hommes pleins de songes. +L'utopie était là sous toutes ses formes, sous sa forme belliqueuse qui +admettait l'échafaud, et sous sa forme innocente qui abolissait la peine de +mort; spectre du côté des trônes, ange du côté des peuples. En regard des +esprits qui combattaient, il y avait les esprits qui couvaient. Les uns +avaient dans la tête la guerre, les autres la paix; un cerveau, Carnot, +enfantait quatorze armées; un autre cerveau, Jean Debry, méditait une +fédération démocratique universelle. Parmi ces éloquences furieuses, parmi +ces voix hurlantes et grondantes, il y avait des silences féconds. Lakanal +se taisait, et combinait dans sa pensée l'éducation publique nationale; +Lanthenas se taisait, et créait les écoles primaires; La Revellière-Lepeaux +se taisait, et rêvait l'élévation de la philosophie à la dignité de +religion. D'autres s'occupaient de questions de détail, plus petites et +plus pratiques Guyton de Morveau étudiait l'assainissement des hôpitaux, +Maire l'abolition des servitudes réelles, Jean-Bon-Saint-André la +suppression de la prison pour dettes et de la contrainte par corps, Romme +la proposition de Chappe, Duboë la mise en ordre des archives, +Coren-Fustier la création du cabinet d'anatomie et du muséum d'histoire +naturelle, Guyomard la navigation fluviale et le barrage de l'Escaut. L'art +avait ses fanatiques et même ses monomanes; le 21 janvier, pendant que la +tête de la monarchie tombait sur la place de la Révolution, Bézard, +représentant de l'Oise, allait voir un tableau de Rubens trouvé dans un +galetas de la rue Saint-Lazare. Artistes, orateurs, prophètes, +hommes-colosses comme Danton, hommes-enfants, comme Cloots, gladiateurs et +philosophes,tous allaient au même but, le progrès. Rien ne les +déconcertait. La grandeur de la Convention fut de chercher la quantité de +réel qui est dans ce que les hommes appellent l'impossible. A l'une de ses +extrémités, Robespierre avait l'œil fixé sur le droit; à l'autre extrémité, +Condorcet avait l'œil fixé sur le devoir. + +Condorcet était un homme de rêverie et de clarté; Robespierre était un +homme d'exécution; et quelquefois, dans les crises finales des sociétés +vieillies, exécution signifie extermination. Les révolutions ont deux +versants, montée et descente, et portent étagées sur ces versants toutes +les saisons, depuis la glace jusqu'aux fleurs. Chaque zone de ces versants +produit les hommes qui conviennent à son climat, depuis ceux qui vivent +dans le soleil jusqu'à ceux qui vivent dans la foudre. + + + + +vii + +On se montrait le repli du couloir de gauche où Robespierre avait dit bas à +l'oreille de Garat, l'ami de Clavière, ce mot redoutable: _Clavière a +conspiré partout où il a respiré._ Dans ce même recoin, commode aux +apartés et aux colères à demi-voix, Fabre d'Eglantine avait querellé Romme +et lui avait reproché de défigurer son calendrier par le changement de +_Fervidor_ en _Thermidor_. On se montrait l'angle où siégeaient, +se touchant le coude, les sept représentants de la Haute-Garonne qui, +appelés les premiers à prononcer leur verdict sur Louis XVI, avaient ainsi +répondu l'un après l'autre: Mailhe: la mort.--Delmas: la mort.--Projean: +la mort.--Calès: la mort:--Ayral: la mort.--Julien: la mort.--Desasey: +la mort. Éternelle répercussion qui emplit toute l'histoire, et qui, depuis +que la justice humaine existe, a toujours mis l'écho du sépulcre sur le mur +du tribunal. On désignait du doigt, dans la tumultueuse mêlée des visages, +tous ces hommes d'où était sorti le brouhaha des votes tragiques; Paganel, +qui avait dit: _La mort. Un roi n'est utile que par sa mort_; Millaud, +qui avait dit: _Aujourd'hui, si la mort n'existait pas, il faudrait +L'inventer_; le vieux Raffron du Trouillet, qui avait dit: _La mort +Vite_! Goupilleau, qui avait crié: _L'échafaud tout de suite. La +lenteur aggrave la mort_; Sieyès, qui avait eu cette concision funèbre: +_La mort_; Thuriot, qui avait rejeté l'appel au peuple proposé par +Buzot: _Quoi! les assemblées primaires! quoi! quarante mille tribunaux! +Procès sans terme. La tête de Louis XVI aurait le temps de blanchir avant +de tomber_; Augustin-Bon Robespierre, qui, après son frère, s'était +écrié: _Je ne connais point l'humanité qui égorge les peuples et qui +pardonne aux despotes. La mort! Demander un sursis, c'est substituer à +l'appel au peuple un appel aux tyrans_; Foussedoire, le remplaçant de +Bernardin de Saint-Pierre, qui avait dit: _J'ai en horreur l'effusion du +sang humain, mais le sang d'un roi n'est pas le sang d'un homme. La +Mort_; Jean-Bon-Saint-André, qui avait dit: _Pas de peuple libre sans +le tyran mort_; Lavicomterie, qui avait proclamé cette formule: _Tant +que le tyran respire, la liberté étouffe. La mort_; Chateauneuf-Randon, +qui avait jeté ce cri: _La mort de Louis le Dernier_! Guyardin, qui +avait émis ce vœu: _Qu'on l'exécute Barrière Renversée_! la Barrière +Renversée c'était la barrière du Trône; Tellier, qui avait dit: _Qu'on +forge, pour tirer contre l'ennemi, un canon du calibre de la tête de Louis +XVI_. Et les indulgents: Gentil, qui avait dit: _Je vote la réclusion. +Faire un Charles Ier, c'est faire un Cromwell_; Bancal, qui avait dit: +_L'exil. Je veux voir le premier roi de l'univers condamné à faire un +métier pour gagner sa vie_; Albouys, qui avait dit: _Le bannissement. +Que ce spectre vivant aille errer autour des trônes_; Zangiacomi, qui +avait dit: _La détention. Gardons Capet vivant comme épouvantail_; +Chaillon, qui avait dit: _Qu'il vive. Je ne veux pas faire un mort dont +Rome fera un saint_. Pendant que ces sentences tombaient de ces lèvres +sévères et, l'une après l'autre, se dispersaient dans l'histoire, dans les +tribunes des femmes décolletées et parées comptaient les voix, une liste à +la main, et piquaient des épingles sous chaque vote. + +Où est entrée la tragédie, l'horreur et la pitié restent. + +Voir la Convention, à quelque époque de son règne que ce fût, c'était +revoir le jugement du dernier Capet; la légende du 21 janvier semblait +mêlée à tous ses actes; la redoutable assemblée était pleine de ces +haleines fatales qui avaient passé sur le vieux flambeau monarchique allumé +depuis dix-huit siècles, et l'avaient éteint; le décisif procès de tous +les rois dans un roi était comme le point de départ de la grande guerre +qu'elle faisait au passé; quelle que fût la séance de la Convention à +laquelle on assistât, on voyait s'y projeter l'ombre portée de l'échafaud +de Louis XVI; les spectateurs se racontaient les uns aux autres la +démission de Kersaint, la démission de Roland, Duchâtel le député des +Deux-Sèvres, qui se fit apporter malade sur son lit, et, mourant, vota la +vie, ce qui fit rire Marat; et l'on cherchait des yeux le représentant, +oublié par l'histoire aujourd'hui, qui, après cette séance de trente-sept +heures, tombé de lassitude et de sommeil sur son banc, et réveillé par +l'huissier quand ce fut son tour de voter, entr'ouvrit les yeux, dit: _La +Mort!_ et se rendormit. + +Au moment où ils condamnèrent à mort Louis XVI, Robespierre avait encore +dix-huit mois à vivre, Danton quinze mois, Vergniaud neuf mois, Marat cinq +mois et trois semaines, Lepelletier-Saint-Fargeau un jour. Court et +terrible souffle des bouches humaines! + + + + +viii + +Le peuple avait sur la Convention une fenêtre ouverte, les tribunes +publiques, et, quand la fenêtre ne suffisait pas, il ouvrait la porte, et +la rue entrait dans l'assemblée. Ces invasions de la foule dans ce sénat +sont une des plus surprenantes visions de l'histoire. Habituellement, ces +irruptions étaient cordiales. Le carrefour fraternisait avec la chaise +curule. Mais c'est une cordialité redoutable que celle d'un peuple qui, un +jour, en trois heures, avait pris les canons des Invalides et quarante +mille fusils. A chaque instant, un défilé interrompait la séance; c'étaient +des députations admises à la barre, des pétitions, des hommages, des +offrandes. La pique d'honneur du faubourg Saint-Autoine entrait, portée par +des femmes. Des anglais offraient vingt mille souliers aux pieds nus de nos +soldats. «Le citoyen Arnoux, disait le _Moniteur_, curé d'Aubignan, +commandant du bataillon de la Drôme, demande à marcher aux frontières, et +que sa cure lui soit conservée.» Les délégués des sections arrivaient +apportant sur des brancards des plats, des patènes, des calices, des +ostensoirs, des monceaux d'or, d'argent et de vermeil, offerts à la patrie +par cette multitude en haillons, et demandaient pour récompense la +permission de danser la carmagnole devant la Convention. Chenard, Narbonne +et Vallière venaient chanter des couplets en l'honneur de la Montagne. La +section du Mont-Blanc apportait le buste de Lepelletier, et une femme +posait un bonnet rouge sur la tête du président qui l'embrassait; «les +citoyennes de la section du Mail» jetaient des fleurs «aux législateurs»; +les «élèves de la patrie» venaient, musique en tête, remercier la +Convention d'avoir «préparé la prospérité du siècle»; les femmes de la +section des Gardes-Françaises offraient des roses; les femmes de la section +des Champs-Élysées offraient une couronne de chêne; les femmes de la +section du Temple venaient à la barre jurer _de ne s'unir qu'à de vrais +Républicains_; la section de Molière présentait une médaille de Franklin +qu'on suspendait, par décret, à la couronne de la statue de la Liberté; les +enfants-trouvés, déclarés enfants de la république, défilaient, revêtus de +l'uniforme national; les jeunes filles de la section de Quatre-vingt-douze +arrivaient en longues robes blanches, et le lendemain le _Moniteur_ +contenait cette ligne: «Le président reçoit un bouquet des mains innocentes +d'une jeune beauté.» Les orateurs saluaient les foules; parfois ils les +flattaient; ils disaient à la multitude:--_Tu es infaillible, tu es +irréprochable, tu es sublime_;--le peuple a un côté enfant, il aime +ces sucreries. Quelquefois l'émeute traversait l'assemblée, y entrait +furieuse et sortait apaisée comme le Rhône qui traverse le lac Léman, et +qui est de fange en y entrant et d'azur en en sortant. + +Parfois c'était moins pacifique, et Henriot faisait apporter devant la +porte des Tuileries des grils à rougir les boulets. + + + +ix + +En même temps qu'elle dégageait de la révolution, cette assemblée +produisait de la civilisation. Fournaise, mais forge. Dans cette cuve où +bouillonnait la terreur, le progrès fermentait. De ce chaos d'ombre et de +cette tumultueuse fuite de nuages, sortaient d'immenses rayons de lumière +parallèles aux lois éternelles. Rayons restés sur l'horizon, visibles à +jamais dans le ciel des peuples, et qui sont l'un la justice, l'autre la +tolérance, l'autre la bonté, l'autre la raison, l'autre la vérité, l'autre +l'amour. La Convention promulguait ce grand axiome: _La liberté du citoyen +finit où la liberté d'un autre citoyen commence_; ce qui résume en deux +lignes toute la sociabilité humaine. Elle déclarait l'indigence sacrée; +elle déclarait l'infirmité sacrée dans l'aveugle et dans le sourd-muet +devenus pupilles de l'état, la maternité sacrée dans la fille-mère qu'elle +consolait et relevait, l'enfance sacrée dans l'orphelin qu'elle faisait +adopter par la patrie, l'innocence sacrée dans l'accusé acquitté qu'elle +indemnisait. Elle flétrissait la traite des noirs, elle abolissait +l'esclavage. Elle proclamait la solidarité civique. Elle décrétait +l'instruction gratuite. Elle organisait l'éducation nationale par l'école +normale à Paris, l'école centrale au chef-lieu, et l'école primaire dans la +commune. Elle créait les conservatoires et les musées. Elle décrétait +l'unité de code, l'unité de poids et de mesures, et l'unité de calcul par +le système décimal. Elle fondait les finances de la France, et à la longue +banqueroute monarchique elle faisait succéder le crédit public. Elle +donnait à la circulation le télégraphe, à la vieillesse les hospices dotés, +à la maladie les hôpitaux purifiés, à l'enseignement l'école polytechnique, +à la science le bureau des longitudes, à l'esprit humain l'institut. En +même temps que nationale, elle était cosmopolite. Des onze mille deux cent +dix décrets qui sont sortis de la Convention, un tiers a un but politique, +les deux tiers ont un but humain. Elle déclarait la morale universelle base +de la société et la conscience universelle base de la loi. Et tout cela, +servitude abolie, fraternité proclamée, humanité protégée, conscience +humaine rectifiée, loi du travail transformée en droit et d'onéreuse +devenue secourable, richesse nationale consolidée, enfance éclairée et +assistée, lettres et sciences propagées, lumière allumée sur tous les +sommets, aide à toutes les misères, promulgation de tous les principes, la +Convention le faisait, ayant dans les entrailles cette hydre, la Vendée, et +sur les épaules ce tas de tigres, les rois. + + + + +x + +Lieu immense. Tous les types humains, inhumains et surhumains étaient là. +Amas épique d'antagonismes. Guillotin évitant David, Bazire insultant +Chabot, Guadet raillant Saint-Just, Vergniaud dédaignant Danton, Louvet +attaquant Robespierre, Buzot dénonçant Egalité, Chambon flétrissant Pache, +tous exécrant Marat. Et que de noms encore il faudrait enregistrer! +Arnonville dit Bonnet-Rouge, parce qu'il ne siégeait qu'en bonnet phrygien, +ami de Robespierre, et voulant «après Louis XVI, guillotiner Robespierre» +par goût de l'équilibre; Massieu, collègue et ménechme de ce bon +Lamourette, évêque fait pour laisser son nom à un baiser: Lehardy du +Morbihan stigmatisant les prêtres de Bretagne; Barère, l'homme des +majorités, qui présidait quand Louis XVI parut à la barre, et qui était à +Paméla ce que Louvet était à Lodoïska; l'oratorien Daunou qui disait: +_Gagnons du temps_; Dubois-Crancé, à l'oreille de qui se penchait +Marat; le marquis de Chateauneuf, Laclos, Hérault de Séchelles qui reculait +devant Henriot criant: _Canonniers, à vos pièces_! Julien, qui +comparait la Montagne aux Thermopyles; Gamon, qui voulait une tribune +publique réservée uniquement aux femmes; Laloy qui décerna les honneurs de +la séance à l'évêque Gobel venant à la Convention déposer la mitre et +coiffer le bonnet rouge; Lecomte, qui s'écriait: _C'est donc à qui se +déprêtrisera! Féraud, dont Boissy-d'Anglas saluera la tête, laissant. à +l'histoire cette question:--Boissy-d'Anglas a-t-il salué la tête, +c'est-à-dire la victime, ou la pique, c'est-à-dire les assassins? +--Les deux frères Duprat, l'un montagnard, l'autre girondin, qui se +haïssaient comme les deux frères Chénier. + +Il s'est dit à cette tribune de ces vertigineuses paroles qui ont +quelquefois à l'insu même de celui qui les prononce, l'accent fatidique des +révolutions, et à la suite desquelles les faits matériels paraissent avoir +brusquement on ne sait quoi de mécontent et de passionné, comme s'ils +avaient mal pris les choses qu'on vient d'entendre. Ce qui se passe semble +courroucé de ce qui se dit; les catastrophes surviennent furieuses et comme +exaspérées par les paroles des hommes. Ainsi une voix dans la montagne +suffit pour détacher l'avalanche. Un mot de trop peut être suivi d'un +écroulement. Si l'on n'avait pas parlé, cela ne serait pas arrivé. On +dirait parfois que les évènements sont irascibles. + +C'est de cette façon, c'est par le hasard d'un mot d'orateur mal compris +qu'est tombée la tête de madame Elisabeth. + +A la Convention, l'intempérance de langage était de droit. + +Les menaces volaient et se croisaient dans la discussion comme les +flammèches dans l'incendie.--PETION: Robespierre, venez au fait. +--ROBESPIERRE: Le fait, c'est vous, Pétion, J'y viendrai, et vous le +verrez.--UNE VOIX: Mort à Marat!--MARAT: Le jour où Marat mourra, il n'y +aura plus de Paris, et le jour où Paris périra, il n'y aura plus de +république.--Billaud-Varenne se lève et dit: Nous voulons...--Barère +l'interrompt: Tu parles comme un roi.--Un autre jour, PHILIPPEAUX: Un +membre a tiré l'épée contre moi.--AUDOIN: Président, rappelez à l'ordre +l'assassin. Le Président: Attendez.--PANIS: Président, je vous rappelle à +l'ordre moi.--On riait aussi, rudement.--LECOINTRE: Le curé de +Chant-de-Bout se plaint de Fauchet son évêque, qui lui défend de se marier. +--UNE VOIX: Je ne vois pas pourquoi Fauchet, qui a des maîtresses, veut +empêcher les autres d'avoir des épouses.--UNE AUTRE VOIX: Prêtre, prends +femme!--Les tribunes se mêlaient à la conversation. Elles tutoyaient +l'assemblée. Un jour le représentant Ruamps monte à la tribune. Il avait +une «hanche» beaucoup plus grosse que l'autre. Un des spectateurs lui cria: +--Tourne ça du côté de la droite, puisque tu as une «joue» à la David! +--Telles étaient les libertés que le peuple prenait avec la Convention. Une +fois pourtant, dans le tumulte du 11 avril 1795, le président fit arrêter +un interrupteur des tribunes. + +Un jour, cette séance a eu pour témoin le vieux Buonarotti, Robespierre +prend la parole et parle deux heures. Regardant Danton tantôt fixement, ce +qui était grave, tantôt obliquement, ce qui était pire. Il foudroie à bout +portant. Il termine par une explosion indignée, pleine de mots funèbres: +--On connaît les intrigants, on connaît les corrupteurs et les corrompus, +on connaît les traîtres; ils sont dans cette assemblée. Ils nous entendent, +nous les voyons et nous ne les quittons pas des yeux. Qu'ils regardent +au-dessus de leur tête, et ils y verront le glaive de la loi. Qu'ils +regardent dans leur conscience, et ils y verront leur infamie. Qu'ils +prennent garde à eux.--Et, quand Robespierre a fini, Danton, la face au +plafond, les yeux à demi fermés, un bras pendant par-dessus le dossier de +son banc, se renverse en arrière, et on l'entend fredonner: + +Cadet Roussel fait des discours +Qui ne sont pas longs quand ils sont courts. + + +Les imprécations se donnaient la réplique.--Conspirateur!--Assassin! +--Scélérat!--Factieux!--Modéré!--On se dénonçait au buste de Brutus qui +était là. Apostrophes, injures, défis. Regards furieux d'un côté à l'autre. +Poings montrés, pistolets entrevus, poignards à demi tirés. Enorme +flamboiement de la tribune. Quelques-uns parlaient comme s'ils étaient +adossés à la guillotine. Les têtes ondulaient, épouvantées et terribles. +Montagnards, girondins, feuillants, modérantistes, terroristes, jacobins, +cordeliers; dix-huit prêtres régicides. + +Tous ces hommes! tas de fumées poussées dans tous les sens. + + + + +xi + +Esprits en proie au vent. + +Mais ce vent était un vent de prodige. + +Etre un membre de la Convention, c'était être une vague de l'océan. Et ceci +était vrai des plus grands. La force d'impulsion venait d'en haut. Il y +avait dans la Convention une volonté qui était celle de tous et n'était +celle de personne. Cette volonté était une idée, idée indomptable et +démesurée qui soufflait dans l'ombre du haut du ciel. Nous appelons cela la +Révolution. Quand cette idée passait, elle abattait l'un et soulevait +l'autre; elle emportait celui-ci en écume et brisait celui-là aux écueils. +Cette idée savait où elle allait, et poussait le gouffre devant elle. +Imputer la révolution aux hommes, c'est imputer la marée aux flots. + +La révolution est une action de l'Inconnu. Appelez-la bonne action ou +mauvaise action, selon que vous aspirez à l'avenir ou au passé, mais +laissez-la à celui qui l'a faite. Elle semble l'œuvre en commun des grands +évènements et des grands individus mêlés, mais elle est en réalité la +résultante des évènements. Les évènements dépensent, les hommes payent. Les +évènements dictent, les hommes signent. Le 14 juillet est signé Camille +Desmoulins, le 10 août est signé Danton, le 2 septembre est signé Marat, le +21 septembre est signé Grégoire, le 21 janvier est signé Robespierre; mais +Desmoulins, Danton, Marat, Grégoire et Robespierre ne sont que des +greffiers. Le rédacteur énorme et sinistre de ces grandes pages a un nom, +Dieu, et un masque, Destin. Robespierre croyait en Dieu. Certes! + +La révolution est une forme du phénomène immanent qui nous presse de toutes +parts et que nous appelons la Nécessité. + +Devant cette mystérieuse complication de bienfaits et de souffrances se +dresse le Pourquoi? de l'histoire. + +_Parce que_. Cette réponse de celui qui ne sait rien est aussi la réponse +de celui qui sait tout. + +En présence de ces catastrophes climatériques qui dévastent et vivifient la +civilisation, on hésite à juger le détail. Blâmer ou louer les hommes à +cause du résultat, c'est presque comme si on louait ou blâmait les chiffres +à cause du total. Ce qui doit passer passe, ce qui doit souffler souffle. +La sérénité éternelle ne souffre pas de ces aquilons. Au-dessus des +révolutions la vérité et la justice demeurent comme le ciel étoilé +au-dessus des tempêtes. + + + + + +xii + +Telle était cette Convention démesurée; camp retranché du genre humain +attaqué par toutes les ténèbres à la fois, feux nocturnes d'une armée +d'idées assiégées, immense bivouac d'esprits sur un versant d'abîme. Rien +dans l'histoire n'est comparable à ce groupe, à la fois sénat et populace, +conclave et carrefour, aéropage et place publique, tribunal et accusé. + +La Convention a toujours ployé au vent: mais ce vent sortait de la bouche +du peuple et était le souffle de Dieu. + +Et aujourd'hui, après quatre-vingts ans écoulés, chaque fois que devant la +pensée d'un homme, quel qu'il soit, historien ou philosophe, la Convention +apparaît, cet homme s'arrête et médite. Impossible de ne pas être attentif +à ce grand passage d'ombres. + + + + + +II. MARAT DANS LA COULISSE + +Comme il l'avait annoncé à Simonne Evrard, Marat, le lendemain de la +rencontre de la rue du Paon, alla à la Convention. + +Il y avait à la Convention un marquis maratiste, Louis de Montaut, celui +qui plus tard offrit à la Convention une pendule décimale surmontée du +buste de Marat. + +Au moment où Marat entrait, Chabot venait de s'approcher de Montaut. + +--Ci-devant..., dit-il. + +Montaut leva les yeux. + +--Pourquoi m'appelles-tu ci-devant? + +--Parce que tu l'es. + +--Moi? + +--Puisque tu étais marquis. + +--Jamais. + +--Bah! + +--Mon père était soldat, mon grand-père était tisserand. + +--Qu'est-ce que tu nous chantes là, Montaut? + +--Je ne m'appelle pas Montaut. + +--Comment donc t'appelles-tu? + +--Je m'appelle Maribon. + +--Au fait, dit Chabot, cela m'est égal. + +Et il ajouta entre ses dents: + +--C'est à qui ne sera pas marquis. + +Marat s'était arrêté dans le couloir de gauche et regardait Montaut et +Chabot. + +Toutes les fois que Marat entrait, il y avait une rumeur; mais loin de lui. +Autour de lui on se taisait. Marat n'y prenait pas garde. Il dédaignait le +«coassement du marais». + +Dans la pénombre des bancs obscurs d'en bas. Coupé de l'Oise, Prunelle, +Villars, évêque, qui plus tard fut membre de l'Académie française, +Boutroue, Petit, Plaichard, Bonet, Thibaudeau, Valdruche, se le montraient +du doigt. + +--Tiens! Marat! + +--Il n'est donc pas malade? + +--Si, puisqu'il est en robe de chambre. + +--En robe de chambre? + +--Pardieu oui! + +--Il se permet tout! + +--Il ose venir ainsi à la Convention! + +--Puisqu'un jour il y est venu coiffé de lauriers, il peut bien y venir en +robe de chambre! + +--Face de cuivre et dents de vert-de-gris. + +--Sa robe de chambre paraît neuve. + +--En quoi est-elle? + +--En reps. + +--Rayé. + +--Regardez donc les revers. + +--Ils sont en peau. + +--De tigre. + +--Non, d'hermine. + +--Fausse. + +--Et il a des bas! + +--C'est étrange. + +--Et des souliers à boucles. + +--D'argent! + +--Voilà ce que les sabots de Camboulas ne lui pardonneront pas. + +Sur d'autres bancs on affectait de ne pas voir Marat. On causait d'autre +chose. Santhonax abordait Dussaulx. + +--Vous savez, Dussaulx? + +--Quoi? + +--Le ci-devant comte de Brienne? + +--Qui était à la Force avec le ci-devant duc de Villeroy? + +--Oui. + +--Je les ai connus tous les deux. Eh bien? + +--Ils avaient si grand'peur qu'ils saluaient tous les bonnets rouges de +tous les guichetiers, et qu'un jour ils ont refusé de jouer une partie de +piquet parce qu'on leur présentait un jeu de cartes à rois et à reines. + +--Eh bien? + +--On les a guillotinés hier. + +--Tous les deux? + +--Tous les deux. + +--En somme, comment avaient-ils été dans la prison? + +--Lâches. + +--Et comment ont-ils été sur l'échafaud? + +--Intrépides. + +Et Dussaulx jetait cette exclamation: + +--Mourir est plus facile que vivre. + +Barère était en train de lire un rapport: il s'agissait de la Vendée. Neuf +cents hommes du Morbihan étaient partis avec du canon pour secourir Nantes. +Redon était menacé par les paysans. Paimboeuf était attaqué. Une station +navale croisait à Maindrin pour empêcher les descentes. Depuis Ingrande +jusqu'à Maure, toute la rive gauche de la Loire était hérissée de batteries +royalistes. Trois mille paysans étaient maîtres de Pornic. Ils criaient +_Vivent les Anglais!_ Une lettre de Santerre à la Convention, que Barère +lisait, se terminait ainsi: «Sept mille paysans ont attaqué Vannes. Nous +les avons repoussés, et ils ont laissé dans nos mains quatre canons...» + +--Et combien de prisonniers? interrompit une voix. + +Barère continua...--Post-scriptum de la lettre: «Nous n'avons pas de +prisonniers, parce que nous n'en faisons plus[1].» + +[Footnote 1: _Moniteur_, t. XIX, p. 81.] + +Marat toujours immobile n'écoutait pas, il était comme absorbé par une +préoccupation sévère. + +Il tenait dans sa main et froissait entre ses doigts un papier sur lequel +quelqu'un qui l'eût déplié eût pu lire ces lignes, qui étaient de +l'écriture de Momoro et qui étaient probablement une réponse à une question +posée par Marat: + +«--Il n'y a rien à faire contre l'omnipotence des commissaires délégués, +surtout contre les délégués du Comité de salut public. Génissieux a eu beau +dire dans la séance du 6 mai: «_Chaque commissaire est plus qu'un +Roi_», cela n'y fait rien. Ils ont pouvoir de vie et de mort. Massade à +Angers, Trullard à Saint-Amand, Nyon près du général Marcé, Parrein à +l'armée des Sables, Millier à l'armée de Niort, sont tout-puissants. Le +club des Jacobins a été jusqu'à nommer Parrein général de brigade. Les +circonstances absolvent tout. Un délégué du Comité de salut public tient en +échec un général en chef.» + +Marat acheva de froisser le papier, le mit dans sa poche, et s'avança +lentement vers Montaut et Chabot qui continuaient à causer et qui ne +l'avaient pas vu entrer. + +Chabot disait: + +--Maribon ou Montaut, écoute ceci: je sors du comité de salut public. + +--Et qu'y fait-on? + +--On y donne un noble à garder à un prêtre. + +--Ah! + +--Un noble comme toi... + +--Je ne suis pas noble, dit Montaut. + +--A un prêtre... + +--Comme toi. + +--Je ne suis pas prêtre, dit Chabot. + +Tous deux se mirent à rire. + +--Précise l'anecdote, repartit Montaut. + +Voici ce que c'est. Un prêtre appelé Cimourdain est délégué avec pleins +pouvoirs près d'un vicomte nommé Gauvain; ce vicomte commande la colonne +expéditionnaire de l'armée des Côtes. Il s'agit d'empêcher le noble de +tricher et le prêtre de trahir. + +--C'est bien simple, répondit Montaut. Il n'y a qu'à mettre la mort dans +l'aventure. + +--Je viens pour cela, dit Marat. + +Ils levèrent la tête. + +--Bonjour, Marat, dit Chabot, tu assistes rarement à nos séances. + +--Mon médecin me commande les bains, répondit Marat. + +--Il faut se défier des bains, reprit Chabot; Sénèque est mort dans un +bain. + +Marat sourit: + +--Chabot, il n'y a pas ici de Néron. + +--Il y a toi, dit une voix rude. + +C'était Danton qui passait et qui montait à son banc. + +Marat ne se retourna pas. + +Il pencha sa tête entre les deux visages de Montaut et de Chabot. + +--Ecoutez. Je viens pour une chose sérieuse. Il faut qu'un de nous trois +propose aujourd'hui un projet de décret à la Convention. + +--Pas moi, dit Montaut; on ne m'écoute pas, je suis marquis. + +--Moi, dit Chabot, on ne m'écoute pas, je suis capucin. + +--Et moi, dit Marat, on ne m'écoute pas, je suis Marat. + +Il y eut entre eux un silence. + +Marat préoccupé n'était pas aisé à interroger. Montaut pourtant hasarda une +question. + +--Marat, quel est le décret que tu désires? + +--Un décret qui punisse de mort tout chef militaire qui fait évader un +rebelle prisonnier. + +Chabot intervint. + +--Ce décret existe. On a voté cela fin avril. + +--Alors c'est comme s'il n'existait pas, dit Marat. Partout, dans toute la +Vendée, c'est à qui fera évader les prisonniers, et l'asile est impuni. + +--Marat, c'est que le décret est en désuétude. + +--Chabot, il faut le remettre en vigueur. + +--Sans doute. + +--Et pour cela parler à la Convention. + +--Marat, la Convention n'est pas nécessaire; le comité de salut public +suffit. + +--Le but est atteint, ajouta Montaut, si le comité de salut public fait +placarder le décret dans toutes les communes de la Vendée, et fait deux ou +trois bons exemples. + +--Sur les grandes têtes, reprit Chabot. Sur les généraux. + +Marat grommela:--En effet, cela suffira. + +--Marat, repartit Chabot, va toi-même dire cela au comité de salut public. + +Marat le regarda entre les deux yeux, ce qui n'était pas agréable, même +pour Chabot. + +--Chabot, dit-il, le comité de salut public, c'est chez Robespierre. Je ne +vais pas chez Robespierre. + +--J'irai, moi, dit Montaut. + +--Bien, dit Marat. + +Le lendemain était expédié dans toutes les directions un ordre du comité de +salut public enjoignant d'afficher dans les villes et villages de Vendée et +de faire exécuter strictement le décret portant peine de mort contre toute +connivence dans les évasions de brigands et d'insurgés prisonniers. + +Ce décret n'était qu'un premier pas. La Convention devait aller plus loin +encore. Quelques mois après, le 11 brumaire au 11 novembre 1795, à propos +de Laval qui avait ouvert ses portes aux Vendéens fugitifs, elle décréta +que toute ville qui donnerait asile aux rebelles serait démolie et +détruite. + +De leur côté, les princes de l'Europe, dans le manifeste du duc de +Brunswick, inspiré par les émigrés et rédigé par le marquis de Linnon, +intendant du duc d'Orléans, avaient déclaré que tout français pris les +armes à la main serait fusillé, et que, si un cheveu tombait de la tête du +roi, Paris serait rasé. + +Sauvagerie contre barbarie. + + + +TROISIÈME PARTIE + +EN VENDÉE + + + + +LIVRE PREMIER + +LA VENDÉE + + + + + +I. LES FORÊTS + +Il y avait alors en Bretagne sept forêts horribles. La Vendée, c'est la +révolte-prêtre. Cette révolte a eu pour auxiliaire la forêt. Les ténèbres +s'entr'aident. + +Les sept forêts-Noires de Bretagne étaient la forêt de Fougères qui barre +le passage entre Dol et Avranches; la forêt de Princé qui a huit lieues de +tour; la forêt de Paimpont, pleine de ravines et de ruisseaux, presque +inaccessible du côté de Baignon, avec une retraite facile sur Concornet qui +était un bourg royaliste; la forêt de Rennes d'où l'on entendait le tocsin +des paroisses républicaines, toujours nombreuses près des villes; c'est là +que Puysaye perdit Focard; la forêt de Machecoul qui avait Charette pour +bête fauve; la forêt de la Garnache qui était aux La Trémoille, aux Gauvain +et aux Rohan; la forêt de Brocéliande qui était aux fées. + +Un gentilhomme en Bretagne avait le titre de _seigneur des Sept-Forêts_. +C'était le vicomte de Fontenay, prince breton. + +Car le prince breton existait, distinct du prince français. Les Rohan +étaient princes bretons. Garnier de Saintes, dans son rapport à la +Convention, 13 nivôse an II, qualifie ainsi le prince de Talmont: «Ce Capet +des brigands, souverain du Maine et de la Normandie.» + +L'histoire des forêts bretonnes, de 1792 à 1800 pourrait être faite à part, +et elle se mêlerait de la vaste aventure de la Vendée comme une légende. + +L'histoire a sa vérité, la légende a la sienne. La vérité légendaire est +d'une autre nature que la vérité historique. La vérité légendaire, c'est +l'invention ayant pour résultat la réalité. Du reste, l'histoire et la +légende ont le même but, peindre sous l'homme momentané l'homme éternel. + +La Vendée ne peut être complètement expliquée que si la légende complète +l'histoire; il faut l'histoire pour l'ensemble et la légende pour le +détail. + +Disons que la Vendée en vaut la peine. La Vendée est un prodige. + +Cette Guerre des Ignorants, si stupide et si splendide, abominable et +magnifique, a désolé et enorgueilli la France. La Vendée est une plaie qui +est une gloire. + +A de certaines heures la société humaine a ses énigmes, énigmes qui pour +les sages se résolvent en lumière et pour les ignorants en obscurité, en +violence et en barbarie. Le philosophe hésite à accuser. Il tient compte du +trouble que produisent les problèmes. Les problèmes ne passent point +sans jeter au-dessous d'eux une ombre comme les nuages. + +Si l'on veut comprendre la Vendée, qu'on se figure cet antagonisme, d'un +côté la révolution française, de l'autre le paysan breton. En face de ces +évènements incomparables, menace immense de tous les bienfaits à la fois, +accès de colère de la civilisation, excès du progrès furieux, amélioration +démesurée et inintelligible, qu'on place ce sauvage grave et singulier, cet +homme à l'œil clair et aux longs cheveux, vivant de lait et de châtaignes, +borné à son toit de chaume, à sa haie et à son fossé, distinguant chaque +hameau du voisinage au son de la cloche, ne se servant de l'eau que pour +boire, ayant sur le dos une veste de cuir avec des arabesques de soie, +inculte et brodé, tatouant ses habits, comme ses ancêtres les celtes +avaient tatoué leurs visages, respectant son maître dans son bourreau, +Parlant une langue morte, ce qui est faire habiter une tombe à sa pensée, +piquant ses bœufs, aiguisant sa faulx, sarclant son blé noir, pétrissant sa +galette de sarrasin, vénérant sa charrue d'abord, sa grand'mère ensuite, +croyant à la sainte Vierge et à la Dame blanche, dévot à l'autel et aussi à +la haute pierre mystérieuse debout au milieu de la lande, laboureur dans la +plaine, pêcheur sur la côte, braconnier dans le hallier, aimant ses rois, +ses seigneurs, ses prêtres, ses poux: pensif, immobile souvent des heures +entières sur la grande grève déserte, sombre écouteur de la mer. + + +Et qu'on se demande si cet aveugle pouvait accepter cette clarté. + + + + +II. LES HOMMES + +Le paysan a deux points d'appui: le champ qui le nourrit, le bois qui le +cache. + +Ce qu'étaient les forêts bretonnes, on se le figurerait difficilement; +c'étaient des villes. Rien de plus sourd, de plus muet et de plus sauvage +que ces inextricables enchevêtrements d'épines et de branchages, ces vastes +broussailles étaient des gîtes d'immobilité et de silence; pas de solitude +d'apparence plus morte et plus sépulcrale; si l'on eût pu, subitement et +d'un seul coup pareil à l'éclair, couper les arbres, on eût brusquement vu +dans cette ombre un fourmillement d'hommes. + +Des puits ronds et étroits, masqués au dehors par des le couvercles de +pierre et de branches, verticaux, puis horizontaux, s'élargissant sous +terre en entonnoir, et aboutissant à des chambres ténébreuses, voilà ce que +Cambyse trouva en Egypte et ce que Westermann trouva en Bretagne; là +c'était dans le désert, ici c'était dans la forêt; dans les caves d'Egypte +il y avait des morts, dans les caves de Bretagne il y avait des vivants. +Une des plus sauvages clairières du bois de Misdon, toute perforée de +galeries et de cellules où allait et venait un peuple mystérieux, +s'appelait «la Grande ville». Une autre clairière non moins déserte en +dessus et non moins habitée en dessous, s'appelait «la Place royale». + +Cette vie souterraine était immémoriale en Bretagne. De tout temps l'homme +y avait été en fuite devant l'homme. De là les tanières de reptiles +creusées sous les racines des arbres. Cela datait des druides, et +quelques-unes de ces cryptes étaient aussi anciennes que les dolmens. Les +larves de la légende et les monstres de l'histoire, tout avait passé sur ce +noir pays. Teutatès, César, Noël, Néomène, Geoffroy d'Angleterre, +Alain-gant-de-fer, Pierre Mauclair, la maison française de Blois, la maison +anglaise de Montfort, les rois et les ducs, les neuf barons de Bretagne, +les juges des Grands-Jours, les comtes de Nantes querellant les comtes de +Rennes, les routiers, les malandrins, les grandes compagnies, René II, +vicomte de Rohan, les gouverneurs pour le roi, le «bon duc de Chaulnes» +branchant les paysans sous les fenêtres de madame de Sévigné, au quinzième +siècle les boucheries seigneuriales, au seizième et au dix-septième siècles +les guerres de religion, au dix-huitième siècle les trente mille chiens +dressés à chasser aux hommes; sous ce piétinement effroyable le peuple +avait pris le parti de disparaître. Tour à tour les troglodytes pour +échapper aux celtes, les celtes pour échapper aux romains, les bretons pour +échapper aux normands, les huguenots pour échapper aux catholiques, les +contrebandiers pour échapper aux gabelous, s'étaient réfugiés d'abord dans +les forêts, puis sous la terre. Ressource des bêtes. C'est là que la +tyrannie réduit les nations. Depuis deux mille ans, le despotisme sous +toutes ses espèces, la conquête, la féodalité, le fanatisme, le fisc, +traquaient cette misérable Bretagne éperdue, sorte de battue inexorable qui +ne cessait sous une forme que pour recommencer sous l'autre. Les hommes se +terraient. + + +L'épouvante, qui est une sorte de colère, était toute prête dans les âmes, +et les tanières étaient toutes prêtes dans les bois, quand la république +française éclata. La Bretagne se révolta, se trouvant opprimée par cette +délivrance de force. Méprise habituelle aux esclaves. + + + + +III. CONNIVENCE DES HOMMES ET DES FORÊTS + +Les tragiques forêts bretonnes reprirent leur vieux rôle et furent +servantes et complices de cette rébellion, comme elles l'avaient été de +toutes les autres. + +Le sous-sol de telle forêt était une sorte de madrépore percé et traversé +en tous sens par une voirie inconnue de sapes, de cellules et de galeries. +Chacune de ces cellules aveugles abritait cinq ou six hommes. La difficulté +était d'y respirer. On a de certains chiffres étranges qui font comprendre +cette puissante organisation de la vaste émeute paysanne. +En Ille-et-Vilaine, dans la forêt du Pertre, asile du de Talmont, on +n'entendait pas un souffle, on ne trouvait pas une trace humaine, et il y +avait six mille hommes avec Focard; en Morbihan, dans la forêt de Meulac, +on ne voyait personne, et il avait huit mille hommes. Ces deux forêts, le +Pertre et Meulac, ne comptent pourtant pas parmi les grandes forêts +bretonnes. Si l'on marchait là-dessus, c'était terrible. Ces halliers +hypocrites, pleins de combattants tapis dans une sorte de labyrinthe +sous-jacent, étaient comme d'énormes éponges obscures d'où, sous la +pression de ce pied gigantesque, la révolution, jaillissait la guerre +civile. + +Des bataillons invisibles guettaient. Ces armées ignorées serpentaient sous +les armées républicaines, sortaient de terre tout à coup et y rentraient, +bondissaient innombrables et s'évanouissaient, douées d'ubiquité et de +dispersion, avalanche puis poussière, colosses ayant le don de +rapetissement, géants pour combattre, nains pour disparaître. Des jaguars +ayant des mœurs de taupes. + +Il n'y avait pas que les forêts, il y avait les bois. De même qu'au-dessous +des cités il y a les villages, au-dessous des forêts il y avait les +broussailles. Les forêts se reliaient entre elles par le dédale, partout +épars, des bois. Les anciens châteaux qui étaient des forteresses, les +hameaux qui étaient des camps, les fermes qui étaient des enclos faits +d'embûches et de pièges, les métairies, ravinées de fossés et palissadées +d'arbres, étaient les mailles de ce filet où se prirent les armées +républicaines. + +Cet ensemble était ce qu'on appelait le Bocage. + +Il y avait le bois de Misdon, au centre duquel était un étang, et qui était +à Jean Chouan; il y avait le bois de Gennes qui était à Taillefer; il y +avait le bois de la Huisserie qui était à Gouge-le-Bruant; le bois de la +Charnie qui était à Courtillé-le-Bâtard, dit l'Apôtre saint Paul, chef du +camp de la Vache-Noire; le bois de Burgault qui était à cet énigmatique +Monsieur Jacques, réservé à une fin mystérieuse dans le souterrain de +Juvardeil; il y avait le bois de Charreau où Pimousse et Petit-Prince, +attaqués par la garnison de Châteauneuf, allaient prendre à bras-le-corps +dans les rangs républicains des grenadiers qu'ils rapportaient prisonniers; +le bois de la Heureuserie, témoin de la déroute du poste de Longue-Faye; le +bois de l'Aulne d'où l'on épiait la route entre Rennes et Laval; le bois de +la Gravelle qu'un prince de la Trémoille avait gagné eu jouant à la boule; +le bois de Lorges dans les Côtes-du-Nord, où Charles de Boishardy régna +après Bernard de Villeneuve; le bois de Bagnard près Foutenay, où Lescure +offrit le combat à Chalbos qui, étant un contre cinq, l'accepta; le bois de +la Durondais que se disputèrent jadis Alain le Redru et Hérispoux, fils de +Charles le Chauve; le bois de Croqueloup, sur la lisière de cette lande où +Coquereau tondait les prisonniers; le bois de la Croix-Bataille qui assista +aux insultes homériques de Jambe-d'Argent à Morière et de Morière à +Jambe-d'Argent; le bois de la Saudraie que nous avons vu fouiller par un +bataillon de Paris. Bien d'autres encore. + +Dans plusieurs de ces forêts et de ces bois, il n'y avait pas seulement des +villages souterrains groupés autour du terrier du chef; mais il y avait +encore de véritables hameaux de huttes basses cachés sous les arbres, et si +nombreux que parfois la forêt en était remplie. Souvent les fumées les +trahissaient. Deux de ces hameaux du bois de Misdon sont restés célèbres, +Lorrière, près de Létang, et, du côté de Saint-Ouen-les-Toits, le groupe de +cabanes appelé la Rue-de-Bau. + +Les femmes vivaient dans les huttes et les hommes dans les cryptes. Ils +utilisaient pour cette guerre les galeries des fées et les vieilles sapes +celtiques. On apportait à manger aux hommes enfouis. Il y en eut qui, +oubliés, moururent de faim. C'étaient d'ailleurs des maladroits qui +n'avaient pas su rouvrir leurs puits. Habituellement le couvercle fait +de mousse et de branches était si artistement façonné, qu'impossible à +distinguer du dehors dans l'herbe. Il était très facile à ouvrir et à +fermer du dedans. Ces repaires étaient creusés avec soin. On allait jeter à +quelque étang voisin la terre qu'on ôtait du puits. La paroi intérieure et +le sol étaient tapissés de fougère et de mousse. Ils appelaient ce réduit +«la loge». On était bien là, à cela près qu'on était sans jour, sans feu, +sans pain et sans air. + +Remonter sans précaution parmi les vivants et se déterrer hors de propos +était grave. On pouvait se trouver entre les jambes d'une armée en marche. +Bois redoutables; pièges à doubles trappes. Les bleus n'osaient entrer, les +blancs n'osaient sortir. + + + + +IV. LEUR VIE SOUS TERRE + +Les hommes dans ces caves de bêtes s'ennuyaient. La nuit, quelquefois, à +tout risque, ils sortaient et s'en allaient danser sur la lande voisine. Ou +bien ils priaient pour tuer le temps. _Tout le jour_, dit Bourdoiseau, +_Jean Chouan nous faisait chapeletter_. + +Il était presque impossible, la saison venue, d'empêcher ceux du Bas-Maine +de sortir pour se rendre à la Fête de la Gerbe. Quelques-uns avaient des +idées à eux. Denys, dit Tranche-Montagne, se déguisait en femme pour aller +à la comédie à Laval; puis il rentrait dans son trou. + +Brusquement ils allaient se faire tuer, quittant le cachot pour le +sépulcre. + +Quelquefois ils soulevaient le couvercle de leur fosse, et ils écoutaient +si l'on se battait au loin; ils suivaient de l'oreille le combat. Le feu +des républicains était régulier, le feu des royalistes était éparpillé; +ceci les guidait. Si les feux de peloton cessaient subitement, c'était +signe que les royalistes avaient le dessous; si les feux saccadés +continuaient et s'enfonçaient à l'horizon, c'était signe qu'ils avaient le +dessus. Les blancs poursuivaient toujours: les bleus jamais, ayant le pays +contre eux. + +Ces belligérants souterrains étaient admirablement renseignés. Bien de plus +rapide que leurs communications, rien de plus mystérieux. Ils avaient rompu +tous les ponts, ils avaient démonté toutes les charrettes, et ils +trouvaient moyen de tout se dire et de s'avertir de tout. Des relais +d'émissaires étaient établis de forêt à forêt, de village à village, de +ferme à ferme, de chaumière à chaumière, de buisson à buisson. + +Tel paysan qui avait l'air stupide passait portant des dépêches dans son +bâton, qui était creux. + +Un ancien constituant, Boétidoux, leur fournissait, pour aller et venir +d'un bout à l'autre de la Bretagne, des passeports républicains nouveau +modèle, avec les noms en blanc, dont ce traître avait des liasses. Il était +impossible de les surprendre. _Des secrets livres_, dit Puysaye à +_plus de quatre cent mille individus ont été religieusement gardés_. + +Il semblait, que ce quadrilatère fermé au sud par la ligne des Sables à +Thouars, à l'est par la ligne de Thouars à Saumur et par la rivière de +Thoué, au nord par la Loire et à l'ouest par l'Océan, eût un même appareil +nerveux, et qu'un point de ce sol ne pût tressaillir sans que tout +s'ébranlât. En un clin d'oeil on était informé de Noirmoutier à Luçon, et +le camp de la Loué savait ce que faisait le camp de la Croix-Morineau. Ou +eût dit que les oiseaux s'en mêlaient. Hoche écrivait, 7 messidor, an III: +_On croirait qu'ils ont des télégraphes_. + +C'étaient des clans, comme eu Ecosse. Chaque paroisse avait son capitaine. +Cette guerre, mon père l'a faite, et j'en puis parler. + + + + +V. LEUR VIE EN GUERRE + +Beaucoup n'avaient que des piques. Les bonnes carabines de chasse +abondaient. Pas de plus adroits tireurs que les braconniers du Bocage et +les contrebandiers du Loroux. + +C'étaient des combattants étranges, affreux et intrépides. Le décret de la +levée de trois cent mille hommes avait fait sonner le tocsin dans six +cents villages. Le pétillement de l'incendie éclata sur tous les points à +la fois. Le Poitou et l'Anjou firent explosion le même jour. Disons qu'un +premier grondement s'était fait entendre dès 1792, le 8 juillet, un mois +avant le 10 août, sur la lande de Kerbader. Alain Redeler, aujourd'hui +ignoré, fut le précurseur de La Rochejaquelein et de Jean Chouan. Les +royalistes forçaient, sous peine de mort, tous les hommes valides à +marcher. Ils réquisitionnaient les attelages, les chariots, les vivres. +Tout de suite, Sapinaud eut trois mille soldats. Cathelineau dix mille, +Stofflet vingt mille, et Charette fut maître de Noirmoutier. Le vicomte de +Scépeaux remua le Haut-Anjou, le chevalier de Dieuzie l'Entre-Vilaine-et- +Loire, Tristan-l'Hermite le Bas-Maine, le barbier Gaston la ville de +Guéménée, et l'abbé Bernier tout le reste. Pour soulever ces multitudes, +peu de chose suffisait. On plaçait dans le tabernacle d'un curé +assermenté, d'un _prêtre jureur_, comme ils disaient, un gros chat noir +qui sautait brusquement dehors pendant la messe--_C'est le diable!_ +criaient les paysans, et tout un canton s'insurgeait. Un souffle de feu +sortait des confessionnaux. Pour assaillir les bleds et pour franchir les +ravins, ils avaient leur long bâton de quinze pieds de long, _la ferte_, +arme de combat et de fuite. Au plus fort des mêlées, quand les paysans +attaquaient les carrés républicains, s'ils rencontraient sur le champ de +combat une croix ou une chapelle, tous tombaient, à genoux et disaient +leur prière sous la mitraille; le rosaire fini, ceux qui restaient se +relevaient et se ruaient sur l'ennemi. Quels géants, hélas! Ils +chargeaient leur fusil en courant; c'était leur talent. On leur faisait +accroire ce qu'on voulait: les prêtres leur montraient d'autres prêtres +dont ils avaient rougi le cou avec une ficelle serrée, et leur disaient: +_Ce sont des guillotinés ressuscités._ Ils avaient leurs accès de +chevalerie; ils honorèrent Fresque, un porte-drapeau républicain qui +s'était fait sabrer sans lâcher son drapeau. Ces paysans raillaient; ils +appelaient les prêtres mariés républicains des _sans-calottes devenus +sans-culottes_. Ils commencèrent par avoir peur des canons; puis ils se +jetèrent dessus avec des bâtons, et ils en prirent. Ils prirent d'abord un +beau canon de bronze qu'ils baptisèrent _le Missionnaire_: puis un autre +qui datait des guerres catholiques et où étaient gravées les armes de +Richelieu et une figure de la Vierge; ils l'appelèrent _Marie-Jeanne_. +Quand ils perdirent Fontenay, ils perdirent Marie-Jeanne, autour de +laquelle tombèrent sans broncher six cents paysans; puis ils reprirent +Fontenay afin de reprendre Marie-Jeanne, et ils la ramenèrent sous le +drapeau fleurdelysé en la couvrant de fleurs et en la faisant baiser aux +femmes qui passaient. Mais deux canons, c'était peu. Stofflet avait pris +Marie-Jeanne; Cathelineau, jaloux, partit de Pin-en-Mauge, donna l'assaut +à Jallais, et prit un troisième canon; Forest attaqua Saint-Florent et eu +prit un quatrième. Deux autres capitaines, Chouppes et Saint-Pol, firent +mieux: ils figurèrent des canons par des troncs d'arbres coupés, et des +canonniers par des mannequins, et avec cette artillerie, dont ils riaient +vaillamment, ils firent reculer les bleus à Mareuil. C'était là leur +grande époque. Plus tard, quand Chalbos mit en déroute La Marsonnière, les +paysans laissèrent derrière eux sur le champ de bataille déshonoré trente- +deux canons aux armes d'Angleterre. L'Angleterre alors payait les princes +français, et l'on envoyait «des fonds à monseigneur, écrivait Nantiat le +10 mai 1794, parce qu'on a dit à M. Pitt que cela était décent». Mélinet, +dans un rapport du 31 mars, dit: «Le cri des rebelles est _Vivent les +Anglais!_» Les paysans s'attardaient à piller. Ces dévots étaient des +voleurs. Les sauvages ont des vices. C'est par là que les prend plus tard +la civilisation. Puysaye dit, tome II, page 187: «J'ai préservé plusieurs +fois le bourg de Pélan du pillage.» Et plus loin, page 454, il se prive +d'entrer à Montfort: «Je fis un circuit pour éviter le pillage des maisons +des jacobins.» Ils détroussèrent Chollet; ils mirent à sac Challans. Après +avoir manqué Granville, ils pillèrent Ville-Dieu. Ils appelaient _masse +jacobine_ ceux des campagnards qui s'étaient ralliés aux bleus, et ils les +exterminaient plus que les autres. Ils aimaient le carnage comme des +soldats et le massacre comme des brigands. Fusiller les «patauds», c'est- +à-dire les bourgeois, leur plaisait; ils appelaient cela «se décarêmer». A +Fontenay, un de leurs prêtres, le curé Barbotin, abattit un vieillard d'un +coup de sabre. A Saint-Germain-sur-Ille, un de leurs capitaines, +gentilhomme, tua d'un coup de fusil le procureur de la commune et lui prit +sa montre. A Machecoul, ils mirent les républicains en coupe réglée, à +trente par jour; cela dura cinq semaines; chaque chaîne de trente +s'appelait «le chapelet». On adossait la chaîne à une fosse creusée et +l'on fusillait; les fusillés tombaient dans la fosse parfois vivants; on +les enterrait tout de même. Nous avons revu ces mœurs. Joubert, président +du district, eut les poings sciés. Ils mettaient aux prisonniers bleus des +menottes coupantes, forgées exprès. Ils les assommaient sur les places +publiques en sonnant l'hallali. Charette, qui signait: _Fraternité; le +chevalier Charrette_, et qui avait pour coiffure, comme Marat, un mouchoir +noué sur les sourcils, brûla la ville de Pornic et les habitants dans les +maisons. Pendant ce temps-là, Carrier était épouvantable. La terreur +répliquait à la terreur. L'insurgé breton avait presque la figure de +l'insurgé grec, veste courte, fusil en bandoulière, jambières, larges +braies pareilles à la fustanelle; le gars ressemblait au klephte. Henri de +La Rochejaquelein, à vingt et un ans, partait pour cette guerre avec un +bâton et une paire de pistolets. L'armée vendéenne comptait cent +cinquante-quatre divisions. Ils faisaient des sièges en règle; ils tinrent +trois jours Bressuire bloquée. Dix mille paysans, un vendredi saint, +canonnèrent la ville des Sables à boulets rouges. Il leur arriva de +détruire en un seul jour quatorze cantonnements républicains, de Montigné +à Courbeveilles. À Thouars, sur la haute muraille, on entendait ce +dialogue superbe entre La Rochejaquelein et un gars:--Carle!--Me voilà.-- +Tes épaules que je monte dessus.--Faites.--Ton fusil.--Prenez.--Et La +Rochejaquelein sauta dans la ville, et l'on prit sans échelles ces tours +qu'avait assiégées Duguesclin. Ils préféraient une cartouche à un louis +d'or. Ils pleuraient quand ils perdaient de vue leur clocher. Fuir leur +semblait simple; alors les chefs criaient: _Jetez vos sabots, gardez vos +Fusils!_ Quand les munitions manquaient, ils disaient leur chapelet et +allaient prendre de la poudre dans les caissons de l'artillerie +républicaine; plus tard d'Elbée en demanda aux anglais. Quand l'ennemi +approchait, s'ils avaient des blessés, ils les cachaient dans les blés ou +dans les fougères vierges, et, l'affaire finie, venaient les reprendre. +D'uniformes point. Leurs vêtements se délabraient. Paysans et +gentilshommes s'habillaient des premiers haillons venus. Roger Mouliniers +portait un turban et un dolman pris au magasin de costumes du théâtre de +la Flèche; Le chevalier de Beauvilliers avait une robe de procureur et un +chapeau de femme par-dessus un bonnet de laine. Tous portaient l'écharpe +et la ceinture blanches; les grades se distinguaient par le noeud. +Stofflet avait un noeud rouge; La Rochejaquelein avait un noeud noir; +Wimpfen, demi-girondin, qui du reste ne sortit pas de Normandie, portait +le brassard des carabots de Caen. Ils avaient dans leurs rangs des femmes, +madame de Lescure, qui fut plus tard madame de La Rochejaquelein; Thérèse +de Mollien, maitresse de La Rouarie, laquelle brûla la liste des chefs de +paroisse; madame de La Rochefoucauld, belle, jeune, le sabre à la main, +ralliant les paysans au pied de la grosse tour du chàteau du Puy-Rousseau, +et cette Antoinette Adams, dite le chevalier Adams, si vaillante que, +prise, on la fusilla, mais debout, par respect. Ce temps épique était +cruel. On était des furieux. Madame de Lescure faisait exprès marcher son +cheval sur les républicains gisant hors de combat: _morts_, dit-elle: +blessés, peut-être. Quelquefois les hommes trahirent, les femmes jamais. +Madeleine Fleury, du Théâtre-Français; passa de La Rouarie à Marat, mais +par amour. Les capitaines étaient souvent aussi ignorants que les soldats; +M. de Sapinaud ne savait pas l'orthographe, il écrivait: «nous _orions_ de +notre _cauté._» Les chefs s'entre-haïssaient; les capitaines du marais +criaient: _A bas ceux du pays haut!_ Leur cavalerie était peu nombreuse et +difficile à former. Puysaye écrit: _Tel homme qui me donne gaîment ses +deux fils devient froid si je lui demande un de ses Chevaux._ Fertes, +fourches, faulx, fusils vieux et neufs, couteaux de braconnage, broches +gourdins ferrés et cloutés, c'étaient là leurs armes; quelques-uns +portaient en sautoir une croix faite de deux os de mort. Ils attaquaient à +grands cris, surgissaient subitement de partout, des bois, des collines, +des cépées, des chemins creux, s'égaillaient, c'est-à-dire faisaient le +croissant, tuaient, exterminaient, foudroyaient et se dissipaient. Quand +ils traversaient un bourg républicain, ils coupaient l'arbre de la +liberté, le brûlaient, et dansaient en rond autour du feu. Toutes leurs +allures étaient nocturnes. Règle du vendéen: être toujours inattendu. Ils +faisaient quinze lieues en silence, sans courber une herbe sur leur +passage. Le soir venu, après avoir fixé, entre chefs et en conseil de +guerre, le lieu où le lendemain matin ils surprendraient les postes +républicains, ils chargeaient leurs fusils, marmottaient leur prière, +ôtaient leurs sabots, et filaient en longues colonnes, à travers les bois, +pieds nus sur la bruyère et sur la mousse, sans un bruit, sans un mot, +sans un souffle. Marche de chats dans les ténèbres. + + + + + +VI. L'AME DE LA TERRE PASSE DANS L'HOMME + +La Vendée insurgée ne peut être évaluée à moins de cinq cent mille hommes, +femmes et enfants. Un demi-million de combattants, c'est le chiffre donné +par Tuffin de la Rouarie. + +Les fédéralistes aidaient; la Vendée eut pour complice la Gironde. La +Lozère envoyait au Bocage trente mille hommes. Huit départements se +coalisaient, cinq en Bretagne, trois en Normandie. Evreux, qui fraternisait +avec Caen, se faisait représenter dans la rébellion par Chaumont, son +maire, et Gardembas, notable. Buzot, Gorsas et Barbaroux à Caen, Brissot à +Mondins, Chassan à Lyon, Rabant-Saint-Etienne à Nîmes, Meillan et Duchâtel +en Bretagne, toutes ces bouches soufflaient sur la fournaise. + +Il y a en deux Vendées: la grande, qui faisait la guerre des forêts, la +petite, qui faisait la guerre des buissons; là est la nuance qui sépare +Charette de Jean Chouan. La petite Vendée était naïve, la grande était +corrompue; la petite valait mieux. Charette fut fait marquis, +lieutenant-général des armées du roi, et grand-croix de Saint-Louis; Jean +Chouan resta Jean Chouan. Charette confine au bandit, Jean Chouan au +paladin. + +Quant à ces chefs magnanimes: Bonchamp, Leseure, La Rochejaquelein, ils se +trompèrent. La grande armée catholique a été un effort insensé; le désastre +devait suivre. Se figure-t-on une tempête paysanne attaquant Paris, une +coalition de villages assiégeant le Panthéon, une meute de noëls et +d'oremus aboyant autour de _la Marseillaise_, la cohue des sabots se +ruant sur la légion des esprits? Le Mans et Savenay châtièrent cette folie. +Passer la Loire était impossible à la Vendée. Elle pouvait tout, excepté +cette enjambée. La guerre civile ne conquiert point. Passer le Rhin +complète César et augmente Napoléon; passer la Loire tue La Rochejaquelein. +La vraie Vendée, c'est la Vendée chez elle; là elle est plus +qu'invulnérable, elle est insaisissable. Le vendéen chez lui est +contrebandier, laboureur, soldat, pâtre, braconnier, franc-tireur, +chevrier, sonneur de cloches, paysan, espion, assassin, sacristain, bête +des bois. + +La Rochejaquelein n'est qu'Achille, Jean Chouan est Protée. + +La Vendée a avorté. D'autres révoltes ont réussi, la Suisse par exemple. Il +y a cette différence entre l'insurgé de montagne comme le suisse et +l'insurgé de forêt comme le vendéen, que, presque toujours, fatale +influence du milieu, l'un se bat pour un idéal, et l'autre pour des +préjugés. L'un plane, l'autre rampe. L'un combat pour l'humanité, l'autre +pour la solitude; l'un veut la liberté, l'autre veut l'isolement; l'un +défend la commune, l'autre la paroisse. Communes! communes! criaient les +héros de Morat. L'un a affaire aux précipices, l'autre aux fondrières; l'un +est l'homme des torrents et des écumes, l'autre est l'homme des flaques +stagnantes d'où sort la fièvre; l'un a sur la tête l'azur, l'autre une +broussaille; l'un est sur une cime, l'autre est dans une ombre. + +L'éducation n'est point la même, faite par les sommets ou par les +bas-fonds. + +La montagne est une citadelle, la forêt est une embuscade; l'une inspire +l'audace, l'autre le piège. L'antiquité plaçait les dieux sur les faites et +les satyres dans les halliers. Le satyre c'est le sauvage; demi-homme, +demi-bête. Les pays libres ont des Apennins, des Alpes, des Pyrénées, un +Olympe. Le Parnasse est un mont. Le mont Blanc était le colossal auxiliaire +de Guillaume Tell; au fond et au-dessus des immenses luttes des esprits +contre la nuit qui emplissent les poèmes de l'Inde, on apertçoit +l'Himalaya. La Grèce, l'Espagne, l'Italie, l'Helvétie, ont pour figure la +montagne; la Cimmérie, Germanie ou Bretagne, a le bois. La forêt est +barbare. + +La configuration du sol conseille à l'homme beaucoup d'actions. Elle est +complice, plus qu'on ne croit. En présence de certains paysages féroces, on +est tenté d'exonérer l'homme et d'incriminer la création; on sent une +sourde provocation de la nature; le désert est parfois malsain à la +conscience, surtout à la conscience peu éclairée: la conscience peut être +géante, cela fait Socrate et Jésus; elle peut être naine, cela fait Attrée +et Judas. La conscience petite est vite reptile; les futaies +crépusculaires, les ronces, les épines, les marais sous les branches, sont +une fatale fréquentation pour elle; elle subit là la mystérieuse +infiltration des persuasions mauvaises. Les illusions d'optique, les +mirages inexpliqués, les effarements d'heure ou de lieu jettent l'homme +dans une sorte d'effroi, demi-religieux, demi-bestial, qui engendre, en +temps ordinaires, la superstition, et dans les époques violentes, la +brutalité. Les hallucinations tiennent la torche qui éclaire le chemin du +meurtre. Il y a du vertige dans le brigand. La prodigieuse nature a un +double sens qui éblouit les grands esprits et aveugle les âmes fauves. +Quand l'homme est ignorant, quand le désert est visionnaire, l'obscurité de +la solitude s'ajoute à l'obscurité de l'intelligence; de là dans l'homme +des ouvertures d'abîmes. De certains rochers, de certains ravins, de +certains taillis, de certaines claires-voies farouches du soir à travers +les arbres, poussent l'homme aux actions folles et atroces. On pourrait +presque dire qu'il y a des lieux scélérats. + +Que de choses tragiques a vues la sombre colline qui est entre Baignon et +Plélan! + +Les vastes horizons conduisent l'âme aux idées générales; les horizons +circonscrits engendrent les idées partielles; ce qui condamne quelquefois +de grands coeurs à être de petits esprits; témoin Jean Chouan. + +Les idées générales haïes par les idées partielles, c'est là la lutte même +du progrès. + +Pays, Patrie, ces deux mots résument toute la guerre de Vendée; querelle de +l'idée locale contre l'idée universelle. Paysans contre patriotes. + + + + +VII. LA VENDÉE A FINI LA BRETAGNE + +La Bretagne est une vieille rebelle. Toutes les fois qu'elle s'était +révoltée pendant deux mille ans, elle avait eu raison; la dernière fois, +elle a eu tort. Et pourtant au fond, contre la révolution comme contre la +monarchie, contre les représentants en mission comme contre les gouverneurs +ducs et pairs, contre la planche aux assignats comme contre la ferme des +gabelles, quels que fussent les personnages combattant. Nicolas Rapin, +François de La Noue, le capitaine Pluviaut et la dame de la Garnache, ou +Stofflet, Coquereau et Lechandelier de Pierreville, sous M. de Rohan contre +le roi et sous M. de La Rochejaquelein pour le roi, c'était toujours la +même guerre que la Bretagne faisait, la guerre de l'esprit local contre +l'esprit central. + +Ces antiques provinces étaient un étang; courir répugnait à cette eau +dormante; le vent qui soufflait ne les vivifiait pas, il les irritait. +Finisterre; c'était là que finissait la France, que le champ donné à +l'homme se terminait et que la marche des générations s'arrêtait. Halte! +criait l'océan à la terre et la barbarie à la civilisation. Toutes les fois +que le centre, Paris, donne une impulsion, que cette impulsion vienne de la +royauté ou de la république, qu'elle soit dans le sens du despotisme ou +dans le sens de la liberté, c'est une nouveauté, et la Bretagne se hérisse. +Laissez-nous tranquilles. Qu'est-ce qu'on nous veut? Le Marais prend sa +fourche, le Bocage prend sa carabine. Toutes nos tentatives, notre +initiative en législation et en éducation, nos encyclopédies, nos +philosophies, nos génies, nos gloires, viennent échouer devant le Houroux; +le tocsin de Bazouges menace la révolution française, la lande du Faon +s'insurge contre nos orageuses places publiques, et la cloche du +Haut-des-Prés déclare la guerre à la Tour du Louvre. + +Surdité terrible. + +L'insurrection vendéenne est un lugubre malentendu. + +Échauffourée colossale, chicane de titans, rébellion démesurée, destinée à +ne laisser à l'histoire qu'un mot, la Vendée, mot illustre et noir; se +suicidant pour des absents, dévouée à l'égoïsme, passant son temps à faire +à la lâcheté l'offre d'une immense bravoure; sans calcul, sans stratégie, +sans tactique, sans plan, sans but, sans chef, sans responsabilité; +montrant à quel point la volonté peut être l'impuissance; chevaleresque et +sauvage; l'absurdité en rut, bâtissant contre la lumière un garde-fou de +ténèbres; l'ignorance faisant à la vérité, à la justice, au droit, à la +raison, à la délivrance, une longue résistance bête et superbe; l'épouvante +de huit années, le ravage de quatorze départements, la dévastation des +champs, l'écrasement des moissons, l'incendie des villages, la ruine des +villes, le pillage des maisons, le massacre des femmes et des enfants, la +torche dans les chaumes, l'épée dans les coeurs, l'effroi de la +civilisation, l'espérance de M. Pitt; telle fut cette guerre, essai +inconscient de parricide. + +En somme, en démontrant la nécessité de trouer dans tous les sens la +vieille ombre bretonne et de percer cette broussaille de toutes les flèches +de la lumière à la fois, la Vendée a servi le progrès. Les catastrophes ont +une sombre façon d'arranger les choses. + + + + +LIVRE DEUXIÈME + +LES TROIS ENFANTS + + + + +I. _PLUS QUAM CIVILIA BELLA_ + +L'été de 1792 avait été très pluvieux; l'été de 1793 fut très chaud. Par +suite de la guerre civile, il n'y avait, pour ainsi dire plus de chemins en +Bretagne. On y voyageait pourtant, grâce à la beauté de l'été. La meilleure +route est une terre sèche. + +A la fin d'une sereine journée de juillet, une heure environ après le +soleil couché, un homme à cheval, qui venait du côté d'Avranches, s'arrêta +devant la petite auberge dite la Croix-Branchard, qui était à l'entrée de +Pontorson, et dont l'enseigne portait cette inscription qu'on y lisait +encore il y a quelques années: _Bon cidre à depoteyer._ Il avait fait chaud +tout le jour, mais le vent commençait à souffler. + +Ce voyageur était enveloppé d'un ample manteau qui couvrait la croupe de +son cheval. Il portait un large chapeau avec cocarde tricolore, ce qui +n'était point sans hardiesse dans ce pays de haies et de coups de fusil où +une cocarde était une cible. Le manteau noué au cou s'écartait pour laisser +les bras libres, et dessous on pouvait entrevoir une ceinture tricolore et +deux pommeaux de pistolets sortant de la ceinture. Un sabre qui pendait +dépassait le manteau. + +Au bruit du cheval qui s'arrêtait, la porte de l'auberge s'ouvrit, et +l'aubergiste parut, une lanterne à la main. C'était l'heure intermédiaire; +il faisait jour sur la route et nuit dans la maison. + +L'hôte regarda la cocarde. + +--Citoyen, dit-il, vous arrêtez-vous ici? + +--Non. + +--Où donc allez-vous? + +--A Dol. + +--En ce cas, retournez à Avranches ou restez à Pontorson. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'on se bat à Dol. + +--Ah! dit le cavalier. + +Et il reprit: + +--Donnez l'avoine à mon cheval. + +L'hôte apporta l'auge, y vida un sac d'avoine, et débrida le cheval qui se +mit souffler et à manger. + +Le dialogue continua. + +--Citoyen, est-ce un cheval de réquisition? + +--Non. + +--Il est à vous? + +--Oui. Je l'ai acheté et payé. + +--D'où venez-vous? + +--De Paris. + +--Pas directement? + +--Non. + +--Je crois bien, les routes sont interceptées. Mais la poste marche encore. + +--Jusqu'à Alençon. J'ai quitté la poste là. + +--Ah! il n'y aura bientôt plus de postes en France. Il n'y a plus de +chevaux. Un cheval de trois cents francs se paye six cents francs, et les +fourrages sont hors de prix. J'ai été maître de poste et me voilà +gargotier. Sur treize cent treize maîtres de poste qu'il y avait, deux +cents ont donné leur démission. Citoyen, vous avez voyagé d'après le +nouveau tarif? + +--Du premier mai. Oui. + +--Vingt sous par poste dans la voiture, douze sous dans le cabriolet, cinq +sous dans le fourgon. C'est à Alençon que vous avez acheté ce cheval? + +--Oui. + +--Vous avez marché aujourd'hui toute la journée? + +--Depuis l'aube. + +--Et hier? + +--Et avant-hier. + +--Je vois cela. Vous êtes venu par Domfront et Mortain. + +--Et Avranches. + +--Croyez-moi, reposez-sous, citoyen. Vous devez être fatigué, votre cheval +l'est. + +--Les chevaux ont droit à la fatigue, les hommes non. + +Le regard de l'hôte se fixa de nouveau sur le voyageur. C'était une figure +grave, calme et sévère, encadrée de cheveux gris. + +L'hôtelier jeta un coup d'oeil sur la route qui était déserte à perte de +vue, et dit: + +--Et vous voyagez seul comme cela? + +--J'ai une escorte. + +--Où ça? + +--Mon sabre et mes pistolets. + +L'aubergiste alla chercher un seau d'eau et fit boire le cheval, et, +pendant que le cheval buvait, l'hôte considérait le voyageur et se disait +en lui-même:--C'est égal, il a l'air d'un prêtre. + +Le cavalier reprit: + +--Vous dites qu'on se bat à Dol? + +--Oui. Ça doit commencer dans ce moment-ci. + +--Qui est-ce qui se bat? + +--Un ci-devant contre un ci-devant. + +--Vous dites? + +--Je dis qu'un ci-devant qui est pour la république se bat contre un +ci-devant qui est pour le roi. + +--Mais il n'y a plus de roi. + +--Il y a le petit. Et le curieux, c'est que les deux ci-devant sont deux +parents. + +Le cavalier écoutait attentivement. L'aubergiste poursuivit: + +--L'un est jeune, l'autre est vieux. C'est le petit-neveu qui se bat +contre le grand-oncle. L'oncle est royaliste, le neveu est patriote. +L'oncle commande les blancs, le neveu commande les bleus. Ah! ils ne se +feront pas quartier, allez. C'est une guerre à mort. + +--A mort? + +--Oui, citoyen. Tenez, voulez-vous voir les politesses qu'ils se jettent à +la tête? Ceci est une affiche que le vieux trouve moyen de faire placarder +partout, sur toutes les maisons et sur tous les arbres, et qu'il a fait +coller jusque sur ma porte. + +L'hôte approcha sa lanterne d'un carré de papier appliqué sur un des +battants de sa porte, et, comme l'affiche était en très gros caractères, le +cavalier, du haut de son cheval, put lire: + +«--Le marquis de Lantenac a l'honneur d'informer son petit-neveu, monsieur +le vicomte Gauvain, que, si monsieur le marquis a la bonne fortune de se +saisir de sa personne, il fera bellement arquebuser monsieur le vicomte.» + +--Et, poursuivit l'hôtelier, voici la réponse. + +Il se retourna, et éclaira de sa lanterne une autre affiche placée en +regard de la première sur l'autre battant de la porte. Le voyageur lut: + +«--Gauvain prévient Lantenac que s'il le prend il le fera fusiller.» + +--Hier, dit l'hôte, le premier placard a été collé sur ma porte, et ce +matin le second. La réplique ne s'est pas fait attendre. + +Le voyageur, à demi-voix, et comme se parlant à lui-même, prononça ces +quelques mots, que l'aubergiste entendit sans trop les comprendre: + +--Oui, c'est plus que la guerre dans la patrie, c'est la guerre dans la +famille. Il le faut, et c'est bien. Les grands rajeunissements des peuples +sont à ce prix. + +Et le voyageur portant la main à son chapeau, l'œil fixé sur la deuxième +affiche, la salua. + +L'hôte continua: + +--Voyez-vous, citoyen, voici l'affaire. Dans les villes et dans les gros +bourgs nous sommes pour la révolution, dans la campagne ils sont contre; +autant dire dans les villes on est français et dans les villages on est +breton. C'est une guerre de bourgeois à pays. Ils nous appellent patauds, +nous les appelons rustauds. Les nobles et les prêtres sont avec eux. + + +--Pas tous, interrompit le cavalier. + +--Sans doute, citoyen, puisque nous avons ici un vicomte contre un marquis. + +Et il ajouta à part lui: + +--Et que je crois bien que je parle à un prêtre. + +Le cavalier continua: + +--Et lequel des deux l'emporte? + +--Jusqu'à présent, le vicomte. Mais il a de la peine. Le vieux est rude. +Ces gens-là, c'est la famille Gauvain, des nobles d'ici. C'est une famille +à deux branches; il y a la grande branche dont le chef s'appelle le marquis +de Lantenac, et la petite branche dont le chef s'appelle le vicomte +Gauvain. Aujourd'hui les deux branches se battent. Cela ne se voit pas chez +les arbres, mais cela se voit chez les hommes. Ce marquis de Lantenac est +tout-puissant en Bretagne; pour les paysans, c'est un prince. Le jour de +son débarquement, il a eu tout de suite huit mille hommes; en une semaine +trois cents paroisses ont été soulevées. S'il avait pu prendre un coin de +la côte, les Anglais débarquaient. Heureusement ce Gauvain s'est trouvé là, +qui est son petit-neveu, drôle d'aventure. Il est commandant républicain, +et il a rembarré son grand-oncle. Et puis le bonheur a voulu que ce +Lantenac, en arrivant et en massacrant une masse de prisonniers, ait fait +fusiller deux femmes, dont une avait trois enfants qui étaient adoptés par +un bataillon de Paris. Alors cela a fait un bataillon terrible. Il +s'appelle le bataillon du Bonnet-Rouge. Il n'en reste pas beaucoup de ces +parisiens-là, mais ce sont de furieuses bayonnettes. Ils ont été incorporés +dans la colonne du commandant Gauvain. Rien ne leur résiste. Ils veulent +venger les femmes et ravoir les enfants. On ne sait pas ce que le vieux en +a fait, de ces petits. C'est ce qui enrage les grenadiers de Paris. +Supposez que ces enfants n'y soient pas mêlés, cette guerre-là ne serait +pas ce qu'elle est. Le vicomte est un bon et brave jeune homme. Mais le +vieux est un effroyable marquis. Les paysans appellent ça la guerre de +saint Michel contre Belzébuth. Vous savez peut-être que saint Michel est un +ange du pays. Il a une montagne à lui au milieu de la mer dans la baie. Il +passe pour avoir fait tomber le démon et pour l'avoir enterré sous une +autre montagne qui est près d'ici, et qu'on appelle Tombelaine. + +--Oui, murmura le cavalier, Tumba Beleni, la tombe de Belenus, de Belus, +de Bel, de Bélial, de Belzébuth. + +--Je vois que vous êtes informé. + +Et l'hôte se dit en aparté: + +--Décidément, il sait le latin, c'est un prêtre. + +Puis il reprit: + +--Eh bien, citoyen, pour les paysans, c'est cette guerre-là qui +recommence. Il va sans dire que pour eux saint Michel, c'est le général +royaliste, et Belzébuth, c'est le commandant patriote; mais s'il y a un +diable, c'est bien Lantenac, et s'il y a un ange, c'est Gauvain. Vous ne +prenez rien, citoyen? + +--J'ai ma gourde et un morceau de pain. Mais vous ne me dites pas ce qui +se passe à Dol. + +--Voici. Gauvain commande la colonne d'expédition de la côte. Le but de +Lantenac était d'insurger tout, d'appuyer la Basse-Bretagne sur la +Basse-Normandie, d'ouvrir la porte à Pitt, et de donner un coup d'épaule à +la grande armée vendéenne avec vingt mille Anglais et deux cent mille +Paysans. Gauvain a coupé court à ce plan. Il tient la côte, et il repousse +Lantenac dans l'intérieur et les Anglais dans la mer. Lantenac était ici, +et il l'en a délogé; il lui a repris le Pont-au-Beau; il l'a chassé +d'Avranches, il l'a chassé de Villedieu, il l'a empêché d'arriver à +Granville. Il manœuvre pour le refouler dans la forêt de Fougères, et l'y +cerner. Tout allait bien. Le vieux, qui est habile, a fait une pointe; on +apprend qu'il a marché sur Dol. S'il prend Dol, et s'il établit sur le +Mont-Dol une batterie, car il a du canon, voilà un point de la côte où les +anglais peuvent aborder, et tout est perdu. C'est pourquoi, comme il n'y +avait pas une minute à perdre. Gauvain, que est un home de tête, n'a pris +conseil de lui-même, n'a pas demandé d'ordre et n'en a pas attendu, a sonné +le boute-selle, attelé son artillerie, ramassé sa troupe, tiré son sabre, +et voilà comment, pendant que Lantenac se jette sur Dol, Gauvain se jette +sur Lantenac. C'est à Dol que ces deux fronts bretons vont se cogner. Ce +sera un fier choc. Ils y sont maintenant. + +--Combien de temps faut-il pour aller à Dol? + +--A une troupe qui a des chariots, au moins trois heures; mais ils y sont. + +Le voyageur prêta l'oreille et dit: + +--En effet, il me semble que j'entends le canon. + +L'hôte écouta. + +--Oui, citoyen. Et la fusillade. On déchire de la toile. Vous devriez +passer la nuit ici. Il n'y a rien de bon à attraper par là. + +--Je ne puis m'arrêter. Je dois continuer ma route. + +--Vous avez tort. Je ne connais pas vos affaires, mais le risque est +grand, et, à moins qu'il ne s'agisse de ce que vous avez de plus cher au +monde... + +--C'est en effet de cela qu'il s'agit, répondit le cavalier. + +--... De quelque chose comme votre fils... + +--A peu près, dit le cavalier. + +L'aubergiste leva la tête et se dit à part soi: + +--Ce citoyen me fait pourtant l'effet d'être un prêtre. Puis, après +réflexion: + +--Après ça, un prêtre, ça a des enfants. + +--Rebridez mon cheval, dit le voyageur. Combien vous dois-je? + +Et il paya. + +L'hôte rangea l'auge et le seau le long de son mur, et revint vers le +voyageur. + +--Puisque vous êtes décidé à partir, écoutez mon conseil. Il est clair que +vous allez à Saint-Malo. Eh bien, n'allez pas par Dol. Il y a deux chemins, +le chemin par Dol, et le chemin le long de la mer. L'un n'est guère plus +court que l'autre. Le chemin le long de la mer va par Saint-Georges de +Brehaigne, Cherrueix, et Hirel-le-Vivier. Vous laissez Dol au sud et +Cancale au nord. Citoyen, au bout de la rue, vous allez trouver +l'embranchement des deux routes; celle de Dol est à gauche, celle de +Saint-Georges de Brehaigne est à droite. Ecoutez-moi bien, si vous allez +par Dol, vous tombez dans le massacre. C'est pourquoi ne prenez pas à +gauche, prenez à droite. + +--Merci, dit le voyageur. + +Et il piqua son cheval. + +L'obscurité s'était faite, il s'enfonça dans la nuit. + +L'aubergiste le perdit de vue. + +Quand le voyageur fut au bout de la rue à l'embranchement des deux chemins, +il entendit la voix de l'aubergiste qui lui criait de loin: + +--Prenez à droite! + +Il prit à gauche. + + + + +II. DOL + +Dol, ville espagnole de France en Bretagne, ainsi la qualifient les +cartulaires, n'est pas une ville, c'est une rue. Grande vieille rue +gothique, toute bordée à droite et à gauche de maisons à piliers, point +alignées, qui font des caps et des coudes dans la rue, d'ailleurs très +large. Le reste de la ville n'est qu'un réseau de ruelles se rattachant +à cette grande rue diamétrale et y aboutissant comme des ruisseaux à une +rivière. La ville, sans portes ni murailles, ouverte, dominée par le +Mont-Dol, ne pourrait soutenir un siège; mais la rue en peut soutenir un. +Les promontoires de maisons qu'on y voyait encore il y a cinquante ans, et +les deux galeries sous piliers qui la bordent en faisaient un lieu de +combat très solide et très résistant. Autant de maisons, autant de +forteresses; et il fallait enlever l'une après l'autre. La vieille halle +était à peu près au milieu de la rue. + +L'aubergiste de la Croix-Branchard avait dit vrai, une mêlée forcenée +emplissait Dol au moment où il parlait. Un duel nocturne entre les blancs +arrivés le matin et les bleus survenus le soir avait brusquement éclaté +dans la ville. Les forces étaient inégales, les blancs étaient six mille, +les bleus étaient quinze cents, mais il y avait égalité d'acharnement. +Chose remarquable, c'étaient les quinze cents qui avaient attaqué les six +mille. + +D'un côté une cohue, de l'autre une phalange. D'un côté six mille paysans, +avec des coeurs-de-Jésus sur leurs vestes de cuir, des rubans blancs à +leurs chapeaux ronds, des devises chrétiennes sur leurs brassards, des +chapelets à leurs ceinturons, ayant plus de fourches que de sabres et des +carabines sans bayonnettes, traînant des canons attelés de cordes, mal +équipés, mal disciplinés, mal armés, mais frénétiques. De l'autre quinze +cents soldats avec le tricorne à cocarde tricolore, l'habit à grandes +basques et à grands revers, le baudrier croisé, le briquet à poignée de +cuivre et le fusil à longue bayonnette, dressés, alignés, dociles et +farouches, sachant obéir en gens qui sauraient commander, volontaires eux +aussi, mais volontaires de la patrie, en haillons du reste, et sans +souliers; pour la monarchie, des paysans paladins, pour la révolution, des +héros va-nu-pieds; et chacune des deux troupes ayant pour âme son chef; les +royalistes un vieillard, les républicains un jeune homme. D'un côté +Lantenac, de l'autre Gauvain. + +La révolution, à côté des jeunes figures gigantesques, telles que Danton, +Saint-Just, et Robespierre, a les jeunes figures idéales, comme Hoche et +Marceau. Gauvain était une de ces figures. + +Gauvain avait trente ans, une encolure d'Hercule, l'oeil sérieux d'un +prophète et le rire d'un enfant. Il ne fumait pas, il ne buvait pas, il ne +jurait pas. Il emportait à travers la guerre un nécessaire de toilette; il +avait grand soin de ses ongles, de ses dents, de ses cheveux qui étaient +bruns et superbes; et dans les haltes il secouait lui-même au vent son +habit de capitaine qui était troué de balles et blanc de poussière. +Toujours rué éperdument dans les mêlées, il n'avait jamais été blessé. Sa +voix très douce avait à propos les éclats brusques du commandement. Il +donnait l'exemple de coucher à terre, sous la bise, sous la pluie, dans la +neige, roulé dans son manteau, et sa tête charmante posée sur une pierre. +C'était une âme héroïque et innocente. Le sabre au poing le transfigurait. +Il avait cet air efféminé qui dans la bataille est formidable. + +Avec cela penseur et philosophe, un jeune sage; Alcibiade pour qui le +voyait, Socrate pour qui l'entendait. + +Dans cette immense improvisation qui est la révolution française, ce jeune +homme avait été tout de suite un chef de guerre. + +Sa colonne, formée par lui, était comme la légion romaine, une sorte de +petite armée complète; elle se composait d'infanterie et de cavalerie; elle +avait des éclaireurs, des pionniers, des sapeurs, des pontonniers; et, de +même que la légion romaine avait des catapultes, elle avait des canons. +Trois pièces bien attelées faisaient la colonne forte en la laissant +maniable. + +Lantenac aussi était un chef de guerre, pire encore. Il était à la fois +plus réfléchi et plus hardi. Les vrais vieux héros ont plus de froideur que +les jeunes parce qu'ils sont loin de l'aurore, et plus d'audace parce +qu'ils sont près de la mort. Qu'ont-ils à perdre? si peu de chose. De là +les manoeuvres téméraires, en même temps que savantes, de Lantenac. Mais en +somme, et presque toujours, dans cet opiniâtre corps-à-corps du vieux et du +jeune. Gauvain avait le dessus. C'était plutôt fortune qu'autre chose. Tous +les bonheurs, même le bonheur terrible, font partie de la jeunesse. La +victoire est un peu fille. + +Lantenac était exaspéré contre Gauvain; d'abord parce que Gauvain le +battait, ensuite parce que c'était son parent. Quelle idée a-t-il d'être +jacobin? ce Gauvain! ce polisson! son héritier, car le marquis n'avait pas +d'enfants, un petit-neveu, presque un petit-fils?--_Ah!_ disait ce +quasi grand-père, _si je mets la main dessus, je le tue comme un chien!_ + +Du reste, la république avait raison de s'inquiéter de ce marquis de +Lantenac. A peine débarqué, il faisait trembler. Son nom avait couru dans +l'insurrection vendéenne comme une traînée de poudre, et Lantenac était +tout de suite devenu centre. Dans une révolte de cette nature où tous se +jalousent et où chacun a son buisson ou son ravin, quelqu'un de haut qui +survient rallie les chefs épars égaux entre eux. Presque tous les +capitaines des bois s'étaient joints à Lantenac, et, de près ou de loin, +lui obéissaient. + +Un seul l'avait quitté, c'était le premier qui s'était joint à lui, Gavard. +Pourquoi? C'est que c'était un homme de confiance. Gavard avait eu tous les +secrets et adopté tous les plans de l'ancien système de guerre civile que +Lantenac venait supplanter et remplacer. On n'hérite pas d'un homme de +confiance; le soulier de La Rouarie n'avait pu chausser Lantenac. Gavard +était allé rejoindre Bonchamp. + +Lantenac, comme homme de guerre, était de l'école de Frédéric II; il +entendait combiner la grande guerre avec la petite. Il ne voulait ni d'une +«masse confuse», comme la grosse armée catholique et royale, foule destinée +à l'écrasement; ni d'un éparpillement dans les halliers et les taillis, bon +pour harceler, impuissant pour terrasser. La guérilla ne conclut pas, ou +conclut mal; on commence par attaquer une république et l'on finit par +détrousser une diligence. Lantenac ne comprenait cette guerre bretonne, ni +toute en rase campagne comme La Rochejaquelein, ni toute dans la forêt +comme Jean Chouan; ni Vendée, ni Chouanerie; il voulait la vraie guerre; se +servir du paysan, mais l'appuyer sur le soldat. Il voulait des bandes pour +la stratégie et des régiments pour la tactique. Il trouvait excellentes +pour l'attaque, l'embuscade et la surprise, ces armées de village, tout de +suite assemblées, tout de suite dispersées, mais il les sentait trop +fluides; elles étaient dans sa main comme de l'eau; il voulait dans cette +guerre flottante et diffuse créer un point solide; il voulait ajouter à la +sauvage armée des forêts une troupe régulière qui fût le pivot de manoeuvre +des paysans. Pensée profonde et affreuse; si elle eût réussi, la Vendée eût +été inexpugnable. + +Mais où trouver une troupe régulière? où trouver des soldats? où trouver +des régiments? où trouver une armée toute faite? En Angleterre. De là +l'idée fixe de Lantenac: faire débarquer les anglais. Ainsi capitule la +conscience des partis; la cocarde blanche lui cachait l'habit rouge. +Lantenac; n'avait qu'une pensée: s'emparer d'un point du littoral, et +le livrer à Pitt. C'est pourquoi, voyant Dol sans défense, il s'était jeté +dessus, afin d'avoir par Dol le Mont-Dol, et par le Mont-Dol la côte. + +Le lieu était bien choisi. Le canon du Mont-Dol balayerait d'un côté le +Fresnois, de l'autre Saint-Brelade, tiendrait à distance la croisière de +Cancale et ferait toute la plage libre à une descente, du Ras-sur-Couesnon +à Saint-Mèloir-des-Ondes. + +Pour faire réussir cette tentative décisive, Lantenac avait amené avec lui +un peu plus de six mille hommes, ce qu'il avait de plus robuste dans les +bandes dont il disposait, et toute son artillerie, dix couleuvrines de +seize, une bâtarde de huit et une pièce de régiment de quatre livres de +balles. Il entendait établir une forte batterie sur le Mont-Dol, d'après ce +principe que mille coups tirés avec dix canons font plus de besogne que +quinze cents coups tirés avec cinq canons. + +Le succès semblait certain. On était six mille hommes. On n'avait à +craindre, vers Avranches, que Gauvain et ses quinze cents hommes, et vers +Dinan que Léchelle. Léchelle, il est vrai, avait, vingt-cinq mille hommes, +mais il était à vingt lieues. Lantenac était donc rassuré, du côté de +Léchelle, par la grande distance contre le grand nombre, et, du côté de +Gauvain, par le petit nombre contre la petite distance. Ajoutons que +Léchelle était imbécile, et que, plus tard, il fit écraser ses vingt-cinq +mille hommes aux landes de la Croix-Bataille, échec qu'il paya de son +suicide. + + +Lantenac avait donc une sécurité complète. Son entrée à Dol fut brusque et +dure. Le marquis de Lantenac avait une rude renommée; on le savait sans +miséricorde. Aucune résistance ne fut essayée. Les habitants terrifiés se +barricadèrent dans leurs maisons. Les six mille vendéens s'installèrent +dans la ville avec la confusion campagnarde, presque en champ de foire, +sans fourriers, sans logis marqués, bivouaquant au hasard, faisant la +cuisine en plein vent, s'éparpillant dans les églises, quittant les fusils +pour les rosaires. Lantenac alla en hâte avec quelques officiers +d'artillerie reconnaître le Mont-Dol, laissant la lieutenance à +Gouge-le-Bruant, qu'il avait nommé sergent de bataille. + +Ce Gouge-le-Brouant a laissé une vague trace dans l'histoire. Il avait, +deux surnoms, _Brise-bleu_, a cause de ses carnages de patriotes, et +_l'Imânus_, parce qu'il avait en lui ou ne sait quoi d'inexprimablement +horrible. _Imânus_, dérivé D'_immanis_, est un vieux mot bas-normand qui +exprime la laideur surhumaine, et quasi divine, dans l'épouvante, le démon, +le satyre, l'ogre. Un ancien manuscrit dit: _d'mes daeux iers j'vis +L'imânus_. Les vieillards du Bocage ne savent plus aujourd'hui ce que c'est +que Gouge-le-Bruant, ni ce que signifie Brise-Bleu; mais ils connaissent +confusément l'Imânus. L'Imânus est mêlé aux superstitions locales. On parle +encore de l'Imânus à Trémorel et à Plumangat, deux villages où +Gouge-le-Bruant a laissé la marque de son pied sinistre. Dans la Vendée, +les autres étaient les sauvages, Gouge-le-Bruant était le barbare. C'était +une espèce de cacique, tatoué de croix-de-par-Dieu et de Fleurs-de-lys; il +avait sur sa face la lueur hideuse, et presque surnaturelle, d'une âme à +laquelle ne ressemblait aucune autre âme humaine. Il était infernalement +brave dans le combat, ensuite atroce. C'était un cœur plein +d'aboutissements tortueux, porté à tous les dévouements, enclin à toutes +les fureurs. Raisonnait-il? Oui, mais comme les serpents rampent, en +spirale. Il partait de l'héroïsme pour arriver à l'assassinat. Il était +impossible de deviner d'où lui venaient ses résolutions, parfois grandioses +à force d'être monstrueuses. Il était capable de tous les inattendus +horribles. Il avait la férocité épique. + +De là ce surnom difforme, _l'Imânus_. + +Le marquis de Lantenac avait confiance en sa cruauté. + +Cruauté, c'était juste, l'Imânus y excellait: mais en stratégie et en +tactique il était moins supérieur, et peut-être le marquis avait-il tort +d'en faire son sergent de bataille. Quoi qu'il en soit, il laissa derrière +lui l'Imânus avec charge de le remplacer et de veiller à tout. + +Gouge-le-Bruant, homme plus guerrier que militaire, était plus propre à +égorger un clan qu'à garder une ville. Pourtant il posa des grand'gardes. + +Le soir venu, comme le marquis de Lantenac, après avoir reconnu +l'emplacement de la batterie projetée, s'en retournait vers Dol, tout à +coup, il entendit le canon. I1 regarda. Une fumée rouge s'élevait de la +grande rue. Il y avait surprise, irruption, assaut: on se battait dans la +ville. + +Bien que difficile à étonner, il fut stupéfait. Il ne s'attendait à rien de +pareil. Qui cela pouvait-il être? Evidemment ce n'était pas Gauvain. On +n'attaque pas à un contre quatre. Etait-ce Léchelle? Mais alors quelle +marche forcée! Léchelle était improbable, Gauvain impossible. + +Lantenac poussa son cheval: chemin faisant il rencontra des habitants qui +s'enfuyaient, il les questionna, ils étaient fous de peur. Ils criaient: +Les bleus! les bleus! et quand il arriva la situation était mauvaise. + +Voici ce qui s'était passé. + + + + + +III. PETITES ARMÉES ET GRANDES BATAILLES + +En arrivant à Dol, les paysans, on vient de le voir, s'étaient dispersés +dans la ville, chacun faisant à sa guise, comme cela arrive quand _«on +obéit d'amitié»_, c'était le mot des vendéens. Genre d'obéissance qui fait +des héros, mais non des troupiers. Ils avaient garé leur artillerie avec +les bagages sous les voûtes de vieille halle, et, las, buvant, mangeant, +«chapelettant», ils s'étaient couchés pèle-mêle en travers de la grande +rue, plutôt encombrée que gardée. Comme la nuit tombait, la plupart +s'endormirent, la tête sur leurs sacs, quelques-uns ayant leur femme à +côté d'eux; car souvent les paysannes suivaient les paysans: en Vendée, les +femmes grosses servaient d'espions. C'était une douce nuit de juillet; les +constellations resplendissaient dans le profond bleu noir du ciel. Tout ce +bivouac, qui était plutôt une halte de caravane qu'un campement d'armée, se +mit à sommeiller paisiblement. Tout à coup, à la lueur du crépuscule, ceux +qui n'avaient pas encore fermé les yeux virent trois pièces de canons +braquées à l'entrée de la grande rue. + +C'était Gauvain. Il avait surpris les grand'gardes, il était dans la ville, +et il tenait avec sa colonne la tête de la rue. + +Un paysan se dressa, cria: qui vive? et lâcha son coup de fusil: un coup de +canon répliqua. Puis une mousqueterie furieuse éclata. Toute la cohue +assoupie se leva en sursaut. Rude secousse. S'endormir sous les étoiles et +se réveiller sous la mitraille. + +Le premier moment fut terrible. Rien de tragique comme le fourmillement +d'une foule foudroyée. Ils se jetèrent sur leurs armes. On criait, on +courait, beaucoup tombaient. Les assaillis, ne savaient plus ce qu'ils +faisaient et s'arquebusaient les uns les autres. Il y avait des gens ahuris +qui sortaient des maisons, qui y rentraient, qui sortaient encore, et qui +erraient dans la bagarre, éperdus. Des familles s'appelaient. Combat +lugubre, mêlé de femmes et d'enfants. Les balles sifflantes rayaient +l'obscurité. La fusillade partait de tous les coins noirs. Tout était fumée +et tumulte. L'enchevêtrement des fourgons et des charrois s'y ajoutait. Les +chevaux ruaient. On marchait sur les blessés. On entendait à terre des +hurlement. Horreur de ceux-ci, stupeur de ceux-là. Les soldats et les +officiers se cherchaient. Au milieu de tout cela, de sombres indifférences. +Une femme allaitait son nouveau-né, assise contre un pan de mur auquel +était adossé son mari qui avait la jambe cassée et qui, pendant que son +sang coulait, chargeait tranquillement sa carabine et tirait au hasard, +tuant devant lui dans l'ombre. Des hommes à plat ventre tiraient à travers +les roues des charrettes. Par moments il s'élevait un hourvari de +clameurs. La grosse voix du canon couvrait tout. C'était épouvantable. + +Ce fut, comme un abatis d'arbres; tous tombaient les uns sur les autres. +Gauvain, embusqué, mitraillait à coup sûr et perdait peu de monde. + +Pourtant l'intrépide désordre des paysans finit par se mettre sur la +défensive; ils se replièrent sous la halle, vaste redoute obscure, forêt de +piliers de pierre. Là ils reprirent pied; tout ce qui ressemblait à un bois +leur donnait confiance. L'Imânus suppléait de son mieux à l'absence de +Lantenac. Ils avaient du canon, mais, au grand étonnement de Gauvain, ils +ne s'en servaient point; cela tenait à ce que, les officiers d'artillerie +étant allés avec le marquis reconnaître le Mont-Dol, les gars ne savaient +que faire des couleuvrines et des bâtardes; mais ils criblaient de balles +les bleus qui les canonnaient. Les paysans ripostaient par la mousqueterie +à la mitraille. C'étaient eux maintenant qui étaient abrités. Ils avaient +entassé les baquets, les tombereaux, les bagages, toutes les futailles de +la vieille halle, et improvisé une haute barricade avec des claires-voies +par où passaient leurs carabines. Par ces trous leur fusillade était +meurtrière. Tout cela se fit vite. En un quart d'heure la halle eut un +front imprenable. + +Ceci devenait grave pour Gauvain. Cette halle brusquement transformée en +citadelle, c'était l'inattendu. Les paysans étaient là, massés et solides. +Gauvain avait réussi la surprise et manqué la déroute. Il avait mis pied à +terre. Attentif, ayant son épée au poing sous ses bras croisés, debout dans +la lueur d'une torche qui éclairait sa batterie, il regardait toute cette +ombre. + +Sa haute taille dans cette clarté le faisait visible aux hommes de la +barricade. Il était le point de mire, mais il n'y songeait pas. + +Les volées de balles qu'envoyait la barricade s'abattaient autour de +Gauvain pensif. + +Mais contre toutes ces carabines il avait du canon. Le boulet finit +toujours par avoir raison. Qui a l'artillerie a la victoire. Sa batterie, +bien servie, lui assurait la supériorité. + +Subitement, un éclair jaillit de la halle pleine de ténèbres, on entendit +comme un coup de foudre, et un boulet vint trouer une maison au-dessus de +la tête de Gauvain. + +La barricade répondait au canon par le canon. + +Que se passait-il? Il y avait du nouveau. L'artillerie maintenant n'était +plus d'un seul côté. + +Un second boulet suivit le premier et vint s'enfoncer dans le mur tout près +de Gauvain. Un troisième boulet jeta à terre son chapeau. + +Ces boulets étaient de gros calibre. C'était une pièce de seize qui tirait. + +--On vous vise, commandant, crièrent les artilleurs. + +Et ils éteignirent la torche. Gauvain, rêveur, ramassa son chapeau. + +Quelqu'un, en effet, visait Gauvain, c'était Lantenac. + +Le marquis venait d'arriver dans la barricade par le côté opposé. + +L'Imânus avait couru à lui. + +--Monseigneur, nous sommes surpris. + +--Par qui? + +--Je ne sais. + +--La route de Dinan est-elle libre? + +--Je le crois. + +--Il faut commencer la retraite. + +--Elle commence. Beaucoup se sont déjà sauvés. + +--Il ne faut pas se sauver; il faut se retirer. Pourquoi ne vous +servez-vous pas de l'artillerie? + +--On a perdu la tête, et puis les officiers n'étaient pas là. + +--J'y vais. + +--Monseigneur, j'ai dirigé sur Fougères le plus que j'ai pu des bagages, +les femmes, tout l'inutile. Que faut-il faire des trois petits prisonniers? + +--Ah! ces enfants? + +--Oui. + +--Ils sont nos otages. Fais-les conduire à la Tourgue. + +Cela dit, le marquis alla à la barricade. Le chef venu, tout changea de +face. La barricade était mal faite pour l'artillerie, il n'y avait place +que pour deux canons: le marquis mit en batterie deux pièces de seize, +auxquelles on fit des embrasures. Comme il était penché sur un des canons, +observant la batterie ennemie par l'embrasure, il aperçut Gauvain. + +--C'est lui! cria-t-il. + +Alors il prit lui-même l'écouvillon et le fouloir, chargea la pièce, fixa +le fronton de mire, et pointa. + +Trois fois il ajusta Gauvain, et le manqua. Le troisième coup ne réussit +qu'à le décoiffer. + +--Maladroit! murmura Lantenac. Un peu plus bas, j'avais la tête. + +Brusquement la torche s'éteignit, et il n'eut plus devant lui que les +ténèbres. + +--Soit, dit-il. + +Et se tournant vers les canonniers paysans, il cria: + +--A mitraille! + +Gauvain de son côté n'était pas moins sérieux. La situation s'aggravait. +Une phase nouvelle du combat se dessinait. La barricade en était à le +canonner. Qui sait si elle n'allait point passer de la défensive à +l'offensive? Il avait devant lui, en défalquant les morts et les fuyards, +au moins cinq mille combattants, et il ne lui restait à lui que douze cents +hommes maniables. Que deviendraient les républicains si l'ennemi +s'apercevait de leur petit nombre? Les rôles seraient intervertis. On était +assaillant, on serait assailli. Que la barricade fit une sortie, tout +pouvait être perdu. + +Que faire? Il ne fallait point songer à attaquer la barricade de front; un +coup de vive force était chimérique: douze cents hommes ne débusquent pas +cinq mille hommes. Brusquer était impossible, attendre était funeste. Il +fallait en finir. Mais comment? + +Gauvain était du pays, il connaissait la ville; il savait que la vieille +halle, où les vendéens s'étaient crénelés, était adossée à un dédale de +ruelles étroites et tortueuses. + +Il se tourna vers son lieutenant qui était ce vaillant capitaine Guéchamp, +fameux plus tard pour avoir nettoyé la forêt de Concise où était né Jean +Chouan, et pour avoir, en barrant aux rebelles la chaussée de l'étang de la +Chaîne, empêché la prise de Bourgneuf. + +--Guéchamp, dit-il, je vous remets le commandement. Faites tout le feu que +vous pourrez. Trouez la barricade à coups de canon. Occupez-moi tous ces +gars-là. + +--C'est compris, dit Guéchamp. + +--Massez toute la colonne, armes chargées, et tenez-la prête à l'attaque. + +Il ajouta quelques mots à l'oreille de Guéchamp. + +--C'est entendu, dit Guéchamp. + +Gauvain reprit: + +--Tous nos tambours sont-ils sur pied? + +--Oui. + +--Nous en avons neuf. Gardez-en deux, donnez-m'en sept. + +Les sept tambours vinrent en silence se ranger devant Gauvain. + +Alors Gauvain cria: + +--A moi le bataillon du Bonnet-Rouge! + +Douze hommes, dont un sergent, sortirent du gros de la troupe. + +--Je demande tout le bataillon, dit Gauvain. + +--Le voilà, répondit le sergent. + +--Vous êtes douze! + +--Nous restons douze. + +--C'est bien, dit Gauvain. + +Ce sergent était le bon et rude troupier Radoub, qui avait adopté au nom du +bataillon les trois enfants rencontrés dans le bois de la Saudraie. + +Un demi-bataillon seulement, on s'en souvient, avait été exterminé à +Herbe-en-Pail, et Radoub avait eu ce bon hasard de n'en point faire partie. + +Un fourgon de fourrage était proche; Gauvain le montra du doigt au sergent. + +--Sergent, faites faire à vos hommes des liens de paillé, et qu'on torde +cette paille autour des fusils pour qu'on n'entende pas de bruit s'ils +s'entre-choquent. + +Une minute s'écoula, l'ordre fut exécuté, en silence et dans l'obscurité. + +--C'est fait, dit le sergent. + +--Soldats, ôtez vos souliers, reprit Gauvain. + +--Nous n'en avons pas, dit le sergent. + +Cela faisait, avec les sept tambours, dix-neuf hommes: Gauvain était le +vingtième. + +Il cria: + +--Sur une seule file. Suivez-moi. Les tambours derrière moi. Le bataillon +ensuite. Sergent, vous commanderez le bataillon. + +Il prit la tête de la colonne, et, pendant que la canonnade continuait des +deux côtés, ces vingt hommes, glissant comme des ombres s'enfoncèrent dans +les ruelles désertes. + +Ils marchèrent quelque temp de la sorte, serpentant le long des maisons. +Tout semblait mort dans la ville; les bourgeois s'étaient blottis dans les +caves. Pas une porte qui ne fût barrée, pas un volet qui ne fût fermé. De +lumière nulle part. + +La grande rue faisait dans ce silence un fracas furieux; le combat au canon +continuait; la batterie républicaine et la barricade royaliste se +crachaient toute leur mitraille avec rage. + +Après vingt minutes de marche tortueuse, Gauvain, qui dans cette obscurité +cheminait avec certitude, arriva à l'extrémité d'une ruelle d'où l'on +rentrait dans la grande rue; seulement on était de l'autre côté de la +halle. + +La position était tournée. De ce côté-ci il n'y avait pas de retranchement, +ceci est l'éternelle imprudence des constructeurs de barricades, la halle +était ouverte, et l'on pouvait entrer sous les piliers où étaient attelés +quelques chariots de bagages prêts à partir. Gauvain et ses dix-neuf hommes +avaient devant eux les cinq mille Vendéens, mais de dos et non de front. + +Gauvin parla à voix basse au sergent; on défit la paille nouée autour des +fusils; les douze grenadiers se postèrent en bataille derrière l'angle de +la ruelle, et les sept tambours, la baguette haute, attendirent. + +Les décharges d'artillerie étaient intermittentes. Tout à coup, dans un +intervalle, entre deux détonations, Gauvain leva son épée, et d'une voix +qui, dans ce silence, sembla un éclat de clairon, il cria: + +--Deux cents hommes par la droite, deux cents hommes par la gauche, tout le +reste sur le centre! + +Les douze coups de fusil partirent, et les sept tambours sonnèrent la +charge. + +Et Gauvain jeta le cri redoutable des bleus: + +--A la bayonnette! Fonçons! + +L'effet fut inouï. + +Toute cette masse paysanne se sentit prise à revers, et s'imagina avoir une +nouvelle armée dans le dos. En même temps, entendant le tambour, la colonne +qui tenait le haut de la grande rue et que commandait Guéchamp s'ébranla, +battant la charge de son côté, et se jeta au pas de course sur la +barricade; les paysans se virent entre deux feux; la panique est un +grossissement, dans la panique un coup de pistolet fait le bruit d'un coup +de canon, toute clameur est fantôme, et l'aboiement d'un chien semble le +rugissement d'un lion. Ajoutons que le paysan prend peur comme le chaume +prend feu, et, aussi aisément qu'un feu de chaume devient incendie, une +peur de paysan devient déroute. Ce fut une fuite inexprimable. + +En quelques instants la halle fut vide, les gars terrifiés se +désagrégèrent, rien à faire pour les officiers. L'Imânus tua inutilement +deux ou trois fuyards, on n'entendait que ce cri: _Sauve qui peut!_ et +cette armée, à travers les rues de la ville comme à travers les trous d'un +crible, se dispersa dans la campagne, avec une rapidité de nuée emportée +par l'ouragan. + +Les uns s'enfuirent vers Châteanneuf, les autres vers Merguer, les autres +vers Antrain. + +Le marquis de Lantenac vit cette déroute. Il encloua de sa main les canons, +puis il se retira, le dernier, lentement et froidement, et il dit: + +--Décidément les paysans ne tiennent pas. Il nous faut les anglais. + + + + + +IV. C'EST LA SECONDE FOIS + +La victoire était complète. + +Gauvain se tourna vers les hommes du bataillon du Bonnet-Rouge, et leur +dit: + +--Vous êtes douze, mais vous en valez mille. + +Un mot du chef, c'était la croix d'honneur de ce temps-là. + +Guéchamp, lancé par Gauvain hors de la ville, poursuivit les fuyards et en +prit beaucoup. + +On alluma des torches et l'on fouilla la ville. + +Tout ce qui ne put s'évader se rendit. On illumina la grande rue avec des +pots à feu. Elle était jonchée de morts et de blessés. La fin d'un combat +s'arrache toujours, quelques groupes désespérés résistaient encore çà et +là, on les cerna, et ils mirent bas les armes. + +Gauvain avait remarqué dans le pèle-mêle effréné de la déroute un homme +intrépide, espèce de faune agile et robuste, qui avait protégé la fuite des +autres et ne s'était pas enfui. Ce paysan s'était magistralement servi de +sa carabine, fusillant avec le canon, assommant avec la crosse, si bien +qu'il l'avait cassée; maintenant il avait un pistolet dans un poing et un +sabre dans l'autre. On n'osait l'approcher. Tout à coup Gauvain le vit qui +chancelait et qui s'adossait à un pilier de la grande rue. Cet homme venait +d'être blessé. Mais il avait toujours aux poings son sabre et son pistolet. +Gauvain mit son épée sous son bras et alla à lui. + +--Rends-toi, dit-il. + +L'homme le regarda fixement. Sou sang coulait sous ses vêtements d'une +blessure qu'il avait, et faisait une mare à ses pieds. + +--Tu es mon prisonnier, reprit Gauvain. + +L'homme resta muet. + +--Comment t'appelles-tu? + +L'homme dit: + +--Je m'appelle Danse-à-l'Ombre. + +--Tu es un vaillant, dit Gauvain. + +Et il lui tendit la main. + +L'homme répondit: + +--Vive le roi! + +Et ramassant ce qui lui restait de force, levant les deux bras à la fois, +il tira au cœur de Gauvain un coup de pistolet et lui asséna sur la tête un +coup de sabre. + +Il fit cela avec une promptitude de tigre; mais quelqu'un fut plus prompt +encore. Ce fut un homme à cheval qui venait d'arriver et qui était là +depuis quelques instants, sans qu'on eût fait attention à lui. Cet homme, +voyant le vendéen lever le sabre et le pistolet, se jeta entre lui et +Gauvain. Sans cet homme, Gauvain était mort. Le cheval reçut le coup +pistolet, l'homme reçut le coup de sabre, et tous deux tombèrent. Tout cela +se fit le temps de jeter un cri. + +Le vendéen de son côté s'était affaissé sur le pavé. + +Le coup de sabre avait frappé l'homme en plein visage: il était à terre, +évanoui. Le cheval était tué. + +Gauvain s'approcha. + +--Qui est cet homme? dit-il. + +Il le considéra. Le sang de la balafre inondait le blessé et lui faisait un +masque rouge. Il était impossible de distinguer sa figure. On lui voyait +des cheveux gris. + +--Cet homme m'a sauté la vie, poursuivit Gauvain. Quelqu'un d'ici le +connaît-il? + +Mon commandant, dit un soldat, cet homme est entré dans la ville tout à +l'heure. Je l'ai vu arriver. Il venait par la route de Pontorson. + +Le chirurgien-major de la colonne était accouru avec sa trousse. Le blessé +était toujours sans connaissance. Le chirurgien l'examina et dit: + +--Une simple balafre. Ce n'est rien. Cela se recoud. Dans huit jours il +sera sur pied. C'est un beau coup de sabre. + +Le blessé avait un manteau, une ceinture tricolore, des pistolets, un +sabre. On le coucha sur une civière. On le déshabilla. On apporta un seau +d'eau fraîche, le chirurgien lava la plaie. Le visage commença à +apparaître. Gauvain le regardait avec une attention profonde. + +--A-t-il des papiers sur lui? demanda Gauvain. + +Le chirurgien tâta la poche de côté et en tira un portefeuille, qu'il +tendit à Gauvain. + +Cependant le blessé, ranimé par l'eau froide, revenait à lui. Ses paupières +remuaient vaguement. Gauvain fouillait le portefeuille; il y trouva une +feuille de papier pliée en quatre, il la déplia, il lut: + +«Comité de salut public. Le citoyen Cimourdain...» + +Il jeta un cri: + +--Cimourdain! + +Ce cri fit ouvrir les yeux au blessé. + +Gauvain était éperdu. + +--Cimourdain! c'est vous! C'est la seconde fois que vous me sauvez la vie. + +Cimourdain regardait Gauvain. Un ineffable éclair de joie illuminait sa +face sanglante. + +Gauvain tomba à genoux devant le blessé en criant: + +--Mon maître! + +--Ton père, dit Cimourdain. + + + + +V. LA GOUTTE D'EAU FROIDE + +Ils ne s'étaient pas vus depuis beaucoup d'années, mais leurs cœurs ne +s'étaient jamais quittés; ils se reconnurent comme s'ils s'étaient séparés +la veille. + +On avait improvisé une ambulance à l'hôtel de ville de Dol. On porta +Cimourdain sur un lit dans une petite chambre contiguë à la grande salle +commune aux blessés. Le chirurgien, qui avait recousu la balafre, mit fin +aux épanchements entre ces deux hommes, et jugea qu'il fallait laisser +dormir Cimourdain. Gauvain d'ailleurs était réclamé par ces mille soins qui +sont les devoirs et les soucis de la victoire. Cimourdain resta seul; mais +il ne dormit pas; il avait deux fièvres, la fièvre de sa blessure et la +fièvre de sa joie. + +Il ne dormit pas, et pourtant il ne lui semblait pas être éveillé. Etait-ce +possible? son rêve était réalisé. Cimourdain était de ceux qui ne croient +pas au quine, et il l'avait. Il retrouvait Gauvain. Il l'avait quitté +enfant, il le retrouvait homme: il la retrouvait, grand, redoutable, +intrépide. Il le retrouvait triomphant, et triomphant pour le peuple. +Gauvain était en Vendée le point d'appui de la révolution, et c'était lui, +Cimourdain, qui avait fait cette colonne à la république. Ce victorieux +était son élève. Ce qu'il voyait rayonner à travers cette jeune figure +réservée peut-être au panthéon républicain, c'était sa pensée, à lui +Cimourdain; son disciple, l'enfant de son esprit, était dès à présent un +héros et serait avant peu une gloire; il semblait à Cimourdain qu'il +revoyait sa propre âme faite Génie. Il venait de voir de ses yeux comment +Gauvain faisait la guerre; il était comme Chiron ayant va combattre +Achille. Rapport mystérieux entre le prêtre et le centaure; car le prêtre +n'est homme qu'à mi-corps. + +Tous les hasards de cette aventure, mêlés à l'insomnie de sa blessure, +emplissaient Cimourdain d'une sorte d'enivrement mystérieux. Une jeune +destinée se levait, magnifique, et, ce qui ajoutait à sa joie profonde, il +avait plein pouvoir sur cette destinée; encore un succès comme celui qu'il +venait de voir, et Cimourdain n'aurait qu'un mot à dire pour que la +république confiât à Gauvain une armée. Rien n'éblouit comme l'étonnement +de voir tout réussir. C'était le temps où chacun avait son rêve militaire; +chacun voulait faire un général; Danton voulait faire Westermann, Marat +voulait faire Rossignol, Hébert voulait faire Ronsin; Robespierre voulait +les défaire tous. Pourquoi pas Gauvain? Se disait Cimourdain; et il +songeait. L'illimité était devant lui; il passait d'une hypothèse à +l'autre; tons les obstacles s'évanouissaient; une fois qu'on a mis le pied +sur cette échelle-là, on ne s'arrête plus, c'est la montée infinie, on part +de l'homme et l'on arrive à l'étoile. Un grand général n'est qu'un chef +d'armées; un grand capitaine est en même temps un chef d'idées; Cimourdain +rêvait Gauvain grand capitaine. Il lui semblait, car la rêverie va vite, +voir Gauvain sur l'Océan, chassant les anglais; sur le Rhin, châtiant les +rois du Nord; aux Pyrénées, repoussant l'Espagne; aux Alpes, faisant signe +à Rome de se lever. Il y avait en Cimourdain deux hommes, un homme tendre +et un homme sombre; tous deux étaient contents; car, l'inexorable étant son +idéal en même temps qu'il voyait Gauvain superbe, il le voyait terrible. +Cimourdain pensait à tout ce qu'il fallait détruire avant de construire, +et, certes, se disait-il, ce n'est pas l'heure des attendrissements. +Gauvain sera «à la hauteur», mot du temps. Cimourdain se figurait Gauvain +écrasant du pied les ténèbres, cuirassé de lumière, avec une lueur de +météore au front, ouvrant les grandes ailes idéales de la justice, de la +raison et du progrès, et une épée là la main; ange, mais exterminateur. + +Au plus fort de cette rêverie qui était presque une extase, il entendit, +par la porte entr'ouverte, qu'on parlait dans la grande salle de +l'ambulance, voisine de sa chambre; il reconnut la voix de l'homme. Il +écouta. Il y avait un bruit de pas. Des soldats disaient: + +--Mon commandant, cet homme-ci est celui qui a tiré sur vous. Pendant qu'on +ne le voyait pas, il s'était traîné dans une cave. Nous l'avons trouvé. Le +voilà. + +Alors Cimourdain entendit ce dialogue entre Gauvain et l'homme: + +--Tu es blessé? + +--Je me porte assez bien pour être fusillé. + +--Mettez cet homme dans un lit. Pansez-le, soignez-le, guérissez-le. + +--Je veux mourir. + +--Tu vivras. Tu as voulu me tuer au nom du roi; je te fais grâce au nom de +la république. + +Une ombre passa sur le front de Cimourdain. Il eut comme un réveil en +sursaut, et il murmura avec une sorte d'accablement sinistre: + +--En effet, c'est un clément. + + + + +VI. SEIN GUÉRI, CŒUR SAIGNANT + +Une balafre se guérit vite; mais il y avait quelque part quelqu'un de plus +gravement blessé que Cimourdain. C'était la femme fusillée que le mendiant +Tellmarch avait ramassée dans la grande mare de sang de la ferme +d'Herbe-en-Pail. + +Michelle Fléchard était plus en danger encore que Tellmarch ne l'avait cru: +au trou qu'elle avait au-dessus du sein correspondait un trou dans +l'omoplate; en même temps qu'une balle lui cassait la clavicule, une autre +balle lui traversait l'épaule; mais, comme le poumon n'avait pas été +touché, elle put guérir. Tellmarch était un «philosophe», mot de paysans +qui signifie un peu médecin, un peu chirurgien et un peu sorcier. Il soigna +la blessée dans sa tanière de bête sur son grabat de varech, avec ces +choses mystérieuses qu'on appelle des «simples», et, grâce à lui, elle +vécut. + +La clavicule se ressouda, les trous de la poitrine et de l'épaule se +fermèrent; après quelques semaines, la blessée fut convalescente. + +Un matin, elle put sortir du carnichot, appuyée sur Tellmarch; elle alla +s'asseoir sous les arbres au soleil. Tellmarch savait d'elle peu de chose, +les plaies de poitrine exigent le silence, et, pendant la quasi-agonie qui +avait précédé sa guérison, elle avait à peine dit quelques paroles. Quand +elle voulait parler, Tellmarch la faisait taire: mais elle avait une +rêverie opiniâtre, et Tellmarch observait dans ses yeux une sombre allée et +venue de pensées poignantes. Ce matin-là elle était forte, elle pouvait +presque marcher seule; une cure, c'est une paternité, et Tellmarch la +regardait, heureux. Ce bon vieux homme se mit à sourire. Il lui parla. + +--Eh bien, nous sommes debout. Nous n'avons plus de plaie. + +--Qu'au coeur, dit-elle. + +Et elle reprit: + +--Alors vous ne savez pas du tout où ils sont? + +--Qui ça? demanda Tellmarch. + +--Mes enfants. + +Cet «alors» exprimait tout un monde de pensées; cela signifiait: «puisque +vous ne m'en parlez pas, puisque depuis tant de jours vous êtes près de moi +sans m'en ouvrir la bouche, puisque vous me faites taire chaque fois que je +veux rompre le silence, puisque vous semblez craindre que je n'en parle, +c'est que vous n'avez rien à m'en dire.» Souvent dans la fièvre, dans +l'égarement, dans le délire, elle avait appelé ses enfants, et elle avait +bien vu, car le délire fait ses remarques, que le vieux homme ne lui +répondait pas. + +C'est en effet Tellmarch ne savait que lui dire. Ce n'est pas aisé de +parler à une mère de ses enfants perdus. Et puis, que savait-il? rien. Il +savait qu'une mère avait été fusillée, que cette mère avait été trouvée à +terre par lui, que lorsqu'il l'avait ramassée, c'était à peu près un +cadavre, que ce cadavre avait trois enfants, et que le marquis de Lantenac, +après avoir fait fusiller la mère, avait emmené les enfants. + +Toutes ses informations s'arrêtaient là. Qu'est-ce que ces enfants étaient +devenus? Etaient-ils même encore vivants? Il savait, pour s'en être +informé, qu'il y avait deux garçons et une petite fille, à peine sevrée. +Rien de plus. Il se faisait sur ce groupe infortuné une foule de questions, +mais il n'y pouvait répondre. Les gens du pays qu'il avait interrogés +s'étaient bornés à hocher la tête. M. de Lantenac était un homme dont on ne +causait pas volontiers. + +On ne parlait pas volontiers de Lantenac et on ne parlait pas volontiers à +Tellmarch. Les paysans ont un genre de soupçon à eux. Ils n'aimaient pas +Tellmarch. Tellmarch-le-Caimand était un homme inquiétant. Qu'avait-il à +regarder toujours le ciel? que faisait-il, et à quoi pensait-il dans ses +longues heures d'immobilité? Certes, il était étrange. Dans ce pays en +pleine guerre, en pleine déflagration, en pleine combustion, où tous les +hommes n'avaient qu'une affaire, la dévastation, et qu'un travail, le +carnage, où c'était à qui brûlerait une maison, égorgerait une famille, +massacrerait un poste, saccagerait un village, où l'on ne songeait qu'à se +tendre des embuscades, qu'à s'attirer dans des pièges, et qu'à s'entre-tuer +les uns les autres, ce solitaire, absorbé dans la nature, comme submergé +dans la paix immense des choses, cueillant des herbes et des plantes, +uniquement occupé des fleurs, des oiseaux et des étoiles, était évidemment +dangereux. Visiblement, il n'avait pas sa raison; il ne s'embusquait +derrière aucun buisson, il ne tirait aucun coup de fusil à personne. De là +une certaine crainte autour de lui. + +--Cet homme est fou, disaient les passants. + +Tellmarch était plus qu'un homme isolé, c'était un homme évité. + +On ne lui faisait pas de questions, et on ne lui faisait guère de réponses. +Il n'avait donc pu se renseigner autant qu'il l'aurait voulu. La guerre +s'était répandue ailleurs, on était allé se battre plus loin, le marquis de +Lantenac avait disparu de l'horizon, et dans l'état d'esprit où était +Tellmarch, pour qu'il s'aperçût de la guerre, il fallait qu'elle mît le +pied sur lui. + +Après ce mot,--_mes enfants_,--Tellmarch avait cessé de sourire, et la +mère s'était mise à penser. Que se passait-il dans cette âme? Elle était +comme au fond d'un gouffre. Brusquement elle regarda Tellmarch, et cria de +nouveau et presque avec un accent de colère: Mes enfants! + +Tellmarch baissa la tête comme un coupable. + +Il songeait à ce marquis de Lantenac qui certes ne pensait pas à lui, et +qui, probablement, ne savait même plus qu'il existât. Il s'en rendait +compte, il se disait: Un seigneur, quand c'est dans le danger, ça vous +connaît; quand c'est dehors, ça ne vous connaît plus. + +Et il se demandait:--Mais alors pourquoi ai-je sauvé ce seigneur? + +Et il se répondait:--Parce que c'est un homme. + +Il fut là-dessus quelque temps pensif, et il reprit en lui-même: + +--En suis-je bien sûr? + +Et il se répéta son mot amer:--Si j'avais su! + +Toute cette aventure l'accablait; car dans ce qu'il avait fait il voyait +une sorte d'énigme. Il méditait douloureusement. + +Une bonne action peut donc être une mauvaise action. Qui sauve le loup tue +les brebis. Qui raccommode l'aile du vautour est responsable de sa griffe. + +Il se sentait en effet coupable. La colère inconsciente de cette mère +avait raison. + +Pourtant, avoir sauvé cette mère le consolait d'avoir sauvé ce marquis. + +Mais les enfants? + +La mère aussi songeait. Ces deux pensées se côtoyaient et, sans se le dire, +se rencontraient peut-être, dans les ténèbres de la rêverie. + +Cependant son regard, au fond duquel était la nuit, se fixa de nouveau sur +Tellmarch. + +--Ça ne peut pourtant pas se passer comme ça, dit-elle. + +--Chut! fit Tellmarch, et il mit le doigt sur sa bouche. + +Elle poursuivit: + +--Vous avez eu tort de ne sauver, et je vous en veux. J'aimerais mieux être +morte, parce que je suis sûre que je les verrais. Je saurais où ils sont. +Ils ne me verraient pas, mais je serais près d'eux. Une morte, ça doit +pouvoir protéger. + +Il lui prit le bras et lui tâta le pouls. + +--Calmez-vous, vous vous redonnez la fièvre. + +Elle lui demanda presque durement: + +--Quand pourrai-je m'en aller? + +--Vous en aller? + +--Oui. Marcher. + +--Jamais, si vous n'êtes pas raisonnable. Demain, si vous êtes sage. + +--Qu'appelez-vous être sage? + +--Avoir confiance en Dieu. + +--Dieu! où m'a-t-il mis mes enfants? + +Elle était comme égarée. Sa voix devint très douce. + +--Vous comprenez, lui dit-elle, je ne peux pas rester comme cela. Vous +n'avez pas eu d'enfants, moi j'en ai eu. Cela fait une différence. On ne +peut pas juger d'une chose quand on ne sait pas ce que c'est. Vous n'avez +pas eu d'enfants, n'est-ce pas? + +--Non, répondit Tellmarch. + +--Moi, je n'ai eu que ça. Sans mes enfants, est-ce que je suis? Je voudrais +qu'on m'expliquât pourquoi je n'ai pas mes enfants. Je sens bien qu'il se +passe quelque chose, puisque je ne comprends pas. Ou a tué mon mari, on m'a +fusillée, mais c'est égal, je ne comprends pas. + +--Allons, dit Tellmarch, voilà que la fièvre vous reprend. +Ne parlez plus. + +Elle le regarda, et se tut. + +A partir de ce jour, elle ne parla plus. + +Tellmarch fut obéi plus qu'il ne voulait. Elle passait de longues heures +accroupie au pied du vieux mur, stupéfaite. Elle songeait et se taisait. Le +silence offre ou ne sait quel abri aux âmes simples qui ont subi +l'approfondissement sinistre de la douleur. Elle semblait renoncer à +comprendre. A un certain degré le désespoir est inintelligible au +désespéré. + +Tellmarch l'examinait, ému. En présence de cette souffrance, ce vieux homme +avait des pensées de femme.--Oh oui, se disait-il, ses lèvres ne parlent +pas, mais ses yeux parlent, je vois bien ce qu'elle a, une idée fixe. Avoir +été mère, et ne plus l'être! avoir été nourrice, et ne plus l'être! Elle ne +peut pas se résigner. Elle pense à la toute petite qu'elle allaitait il n'y +a pas longtemps. Elle y pense, elle y pense, elle y pense. Au fait, ce doit +être si charmant de sentir une petite bouche rose qui vous tire votre âme +de dedans le corps et qui avec votre vie à vous se fait une vie à elle! + +Il se taisait de son côté, comprenant, devant un tel accablement, +l'impuissance de la parole. Le silence d'une idée fixe est terrible. Et +comment faire entendre raison à l'idée fixe d'une mère? La maternité est +sans issue; on ne discute pas avec elle. Ce qui fait qu'une mère est +sublime, c'est que c'est une espèce de bête. L'instinct maternel est +divinement animal. La mère n'est plus femme, elle est femelle. Les enfants +sont des petits. + +De là dans la mère quelque chose d'inférieur et de supérieur au +raisonnement. Une mère a un flair. L'immense volonté ténébreuse de la +création est en elle, et la mène. Aveuglement plein de clairvoyance. + +Tellmarch maintenant voulait faire parler cette malheureuse; il n'y +réussissait pas. Une fois, il lui dit: + +--Par malheur, je suis vieux, et je ne marche plus. J'ai plus vite trouvé +le bout de ma force que le bout de mon chemin. Après un quart d'heure, mes +jambes refusent, et il faut que je m'arrête; sans quoi je pourrais vous +accompagner. Au fait, c'est peut-être un bien que je ne puisse pas. Je +serais pour vous plus dangereux qu'utile: on me tolère ici; mais je suis +suspect aux bleus comme paysan et aux paysans comme sorcier. + +Il attendit ce quelle répondrait. Elle ne leva même pas les yeux. + +Une idée fixe aboutit à la folie ou à l'héroïsme. Mais de quel héroïsme +peut être capable une pauvre paysanne? d'aucun. Elle peut être mère, et +voilà tout. Chaque jour elle s'enfonçait davantage dans sa rêverie. +Tellmarch l'observait. + +Il chercha à l'occuper; il lui apporta du fil, des aiguilles, un dé: et en +effet, ce qui fit plaisir au pauvre caimand, elle se mit à coudre; elle +songeait, mais elle travaillait, signe de santé; ses forces lui revenaient +peu à peu; elle raccommoda son linge, ses vêtements, ses souliers; mais sa +prunelle restait vitreuse. Tout en cousant elle chantait à demi-voix +des chansons obscures. Elle murmurait des noms, probablement des noms +d'enfants, pas assez distinctement pour que Tellmarch les entendît. Elle +s'interrompait et écoutait les oiseaux, comme s'ils avaient des nouvelles à +lui donner. Elle regardait le temps qu'il faisait. Ses lèvres remuaient. +Elle se parlait bas. Elle fit un sac, et elle le remplit de châtaignes. +Un matin Tellmarch la vit qui se mettait en marche, l'œil fixé au hasard +sur les profondeurs de la forêt. + +--Où allez-vous? lui demanda-t-il. + +Elle répondit: + +--Je vais les chercher. + +Il n'essaya pas de la retenir. + + + + +VII. LES DEUX POLES DU VRAI + +Au bout de quelques semaines pleines de tous les va-et-vient de la guerre +civile, il n'était bruit dans le pays de Fougères que de deux hommes dont +l'un était l'opposé de l'autre, et qui cependant faisaient la même oeuvre, +c'est-à-dire combattaient côte à côte le grand combat révolutionnaire. + +Le sauvage duel vendéen continuait, mais la Vendée perdait du terrain. Dans +l'Ille-et-Vilaine en particulier, grâce au jeune commandant qui, à Dol, +avait si à propos riposté à l'audace des six mille royalistes par l'audace +des quinze cents patriotes, l'insurrection était, sinon éteinte, du moins +très amoindrie et très circonscrite. Plusieurs coups heureux avaient suivi +celui-là, et de ces succès multipliés était née une situation nouvelle. + +Les choses avaient changé de face, mais une singulière complication était +survenue. + +Dans toute cette partie de la Vendée, la république avait le dessus, ceci +était hors de doute; mais quelle république? Dans le triomphe qui +s'ébauchait, deux formes de la république étaient en présence, la +république de la terreur et la république de la clémence, l'une voulant +vaincre par la rigueur et l'autre par la douceur. Laquelle prévaudrait? Ces +deux formes, la forme conciliante et la forme implacable, étaient +représentées par deux hommes ayant chacun son influence et son autorité, +l'un commandant militaire, l'autre délégué civil; lequel de ces deux hommes +l'emporterait? De ces deux hommes, l'un, le délégué, avait de redoutables +points d'appui; il était arrivé apportant la menaçante consigne de la +commune de Paris aux bataillons de Santerre: «_Pas de grâce, pas de +quartier!_» Il avait, pour tout soumettre à son autorité, le décret de la +Convention portant «peine de mort contre quiconque mettrait en liberté et +ferait évader un chef rebelle prisonnier», de pleins pouvoirs émanés du +comité de salut public, et une injonction de lui obéir, à lui délégué, +signée: ROBESPIERRE, DANTON, MARAT. L'autre, le soldat, n'avait pour lui +que cette force, la pitié. + +Il n'avait pour lui que son bras, qui battait les ennemis, et son coeur, +qui leur faisait grâce. Vainqueur, il se croyait le droit d'épargner les +vaincus. + +De là un conflit latent, mais profond, entre ces deux hommes. Ils étaient +tous les deux dans des nuages différents, tous les deux combattant la +rébellion, et chacun ayant sa foudre à lui, l'un la victoire, l'autre la +terreur. + +Dans tout le Bocage on ne parlait que d'eux; et, ce qui ajoutait à +l'anxiété des regards fixés sur eux de toutes parts, c'est que ces deux +hommes, si absolument opposés, étaient en même temps étroitement unis. Ces +deux antagonistes étaient deux amis. Jamais sympathie plus haute et plus +profonde n'avait rapproché deux coeurs; le farouche avait sauvé la vie au +débonnaire, et il en avait la balafre au visage. Ces deux hommes +incarnaient, l'un la mort, l'autre la vie; l'un était le principe terrible, +l'autre le principe pacifique, et ils s'aimaient. Problème étrange. Qu'on +se figure Oreste miséricordieux et Pylade inclément. Qu'on se figure +Arimane frère d'Ormus. + +Ajoutons que celui des deux qu'on appelait «le féroce» était en même temps +le plus fraternel des hommes; il pansait les blessés, soignait les malades, +passait ses jours et ses nuits dans les ambulances et les hôpitaux, +s'attendrissait sur des enfants pieds nus, n'avait rien à lui, donnait tout +aux pauvres. Quand on se battait, il y allait; il marchait à la tête des +colonnes et au plus fort du combat, armé, car il avait à sa ceinture un +sabre et deux pistolets, et désarmé, car jamais on ne l'avait vu tirer son +sabre et toucher à ses pistolets. Il affrontait les coups et n'en rendait +pas. On disait qu'il avait été prêtre. + +L'un de ces hommes était Gauvain, l'autre était Cimourdain. + +L'amitié était entre les deux hommes, mais la haine était entre les deux +principes; c'était comme une âme coupée en deux, et partagée; Gauvain, en +effet, avait reçu une moitié de l'âme de Cimourdain, mais la moitié douce. +Il semblait que Gauvain avait eu le rayon blanc et que Cimourdain avait +gardé pour lui ce qu'on pourrait appeler le rayon noir. De là un désaccord +intime. Cette sourde guerre ne pouvait pas ne point éclater. Un matin la +bataille commença. + +Cimourdain dit à Gauvain: + +--Où en sommes-nous? + +Gauvain répondit: + +--Vous le savez aussi bien que moi. J'ai dispersé les bandes de Lantenac. +Il n'a plus avec lui que quelques hommes. Le voilà acculé à la forêt de +Fougères. Dans huit jours, il sera cerné. + +--Et dans quinze jours? + +--Il sera pris. + +--Et puis? + +--Vous avez lu mon affiche? + +--Oui. Eh bien? + +--Il sera fusillé. + +--Encore de la clémence. Il faut qu'il soit guillotiné. + +--Moi, dit, Gauvain, je suis pour la mort militaire. + +--Et moi, répliqua Cimourdain, pour la mort révolutionnaire. + +Il regarda Gauvain en face et lui dit: + +--Pourquoi as-tu fait mettre en liberté ces religieuses du couvent de +Saint-Marc-le-Blanc? + +--Je ne fais pas la guerre aux femmes, répondit Gauvain. + +--Ces femmes-là haïssent le peuple. Et, pour la haine une femme vaut dix +hommes. Pourquoi as-tu refusé d'envoyer au tribunal révolutionnaire tout ce +troupeau de vieux prêtres fanatiques pris à Louvigné? + +--Je ne fais pas la guerre aux vieillards. + +--Un vieux prêtre est pire qu'un jeune. La rébellion est plus dangereuse, +prêchée par les cheveux blancs. On a foi dans les rides. Pas de fausse +pitié, Gauvain. Les régicides sont les libérateurs. Aie l'oeil fixé sur la +tour du Temple. + +--La tour du Temple. J'en ferais sortir le dauphin. Je ne fais pas la +guerre aux enfants. + +L'oeil de Cimourdain devint sévère. + +--Gauvain, sache qu'il faut faire la guerre à la femme quand elle se nomme +Marie-Antoinette, au vieillard quand il se nomme Pie VI, pape, et à +l'enfant quand il se nomme Louis Capet. + +--Mon maître, je ne suis pas un homme politique. + +--Tâche de ne pas être un homme dangereux. Pourquoi, à l'attaque du poste +de Cossé, quand le rebelle Jean Treton, acculé et perdu, s'est rué seul, le +sabre au poing, contre toute ta colonne, as-tu crié: _Ouvrez les rangs. +Laissez passer?_ + +--Parce qu'on ne se met pas à quinze cents pour tuer un homme. + +--Pourquoi, à la Cailleterie d'Astillé, quand tu as vu que tes soldats +allaient tuer le Vendéen Joseph Bézier, qui était blessé et qui se +traînait, as-tu crié: _Allez en avant! J'en fais mon affaire!_ et as-tu +tiré ton coup de pistolet en l'air? + +--Parce qu'on ne tue pas un homme à terre. + +--Et tu as eu tort. Tous deux sont aujourd'hui chefs de bande; Joseph +Bézier, c'est Moustache, et Jean Treton, c'est Jambe-d'Argent. En sauvant +ces deux hommes, tu as donné deux ennemis à la république. + +--Certes, je voudrais lui faire des amis, et non lui donner des ennemis. + +--Pourquoi, après la victoire de Landéan, n'as-tu pas fait fusiller tes +trois cents paysans prisonniers? + +--Parce que, Bonchamp ayant fait grâce aux prisonniers républicains, j'ai +voulu qu'il fût dit que la république faisait grâce aux prisonniers +royalistes. + +--Mais alors, si tu prends Lantenac, tu lui feras grâce? + +--Non. + +--Pourquoi? Puisque tu as fait grâce aux trois cents paysans? + +--Les paysans sont des ignorants; Lantenac sait ce qu'il fait. + +--Mais Lantenac est ton parent? + +--La France est la grande parente. + +--Lantenac est un vieillard. + +--Lantenac est un étranger. Lantenac n'a pas d'âge. Lantenac appelle les +Anglais. Lantenac c'est l'invasion. Lantenac est l'ennemi de la patrie. Le +duel entre lui et moi ne peut finir que par sa mort, ou par la mienne. + +--Gauvain, souviens-toi de cette parole. + +--Elle est dite. + +Il y eut un silence, et tous deux se regardèrent. + +Et Gauvain reprit: + +--Ce sera une date sanglante que cette année 93 où nous sommes. + +--Prends garde, s'écria Cimourdain. Les devoirs terribles existent. +N'accuse pas qui n'est point accusable. Depuis quand la maladie est-elle la +faute du médecin? Oui, ce qui caractérise cette année énorme, c'est d'être +sans pitié. Pourquoi? parce qu'elle est la grande année révolutionnaire. +Cette année où nous sommes incarne la révolution. La révolution a un +ennemi, le vieux monde, et elle est sans pitié pour lui, de même que le +chirurgien a un ennemi, la gangrène, et est sans pitié pour elle. La +révolution extirpe la royauté dans le roi, l'aristocratie dans le noble, le +despotisme dans le soldat, la superstition dans le prêtre, la barbarie dans +le juge, en un mot, tout ce qui est la tyrannie dans tout ce qui est le +tyran. L'opération est effrayante, la révolution la fait d'une main sûre. +Quant à la quantité de chair saine qu'elle sacrifie, demande à Boerhave ce +qu'il en pense. Quelle tumeur à couper n'entraîne une perte de sang? Quel +incendie à éteindre n'exige la part du feu? Ces nécessités redoutables sont +la condition même du succès. Un chirurgien ressemble à un boucher; un +guérisseur peut faire l'effet d'un bourreau. La révolution se dévoue à son +œuvre fatale. Elle mutile, mais elle sauve. Quoi! vous lui demandez grâce +pour le virus! vous voulez qu'elle soit clémente pour ce qui est vénéneux! +Elle n'écoute pas. Elle tient le passé, elle l'achèvera. Elle fait à la +civilisation une incision profonde, d'où sortira la santé du genre humain. +Vous souffrez? sans doute. Combien de temps cela durera-t-il? Le temps de +l'opération. Ensuite vous vivrez. La révolution ampute le monde. De là +cette hémorragie, 93. + +--Le chirurgien est calme, dit Gauvain, et les hommes que je vois sont +violents. + +--La révolution, répliqua Cimourdain, veut pour l'aider des ouvriers +farouches. Elle repousse toute main qui tremble. Elle n'a foi qu'aux +inexorables. Danton, c'est le terrible, Robespierre, c'est l'inflexible, +Saint-Just, c'est l'irréductible, Marat, c'est l'implacable. Prends-y +garde, Gauvain. Ces noms-là sont nécessaires. Ils valent pour nous des +armées. Ils terrifieront l'Europe. + +--Et peut-être aussi l'avenir, dit Gauvain. + +Il s'arrêta et repartit: + +--Du reste, mon maître, vous faites erreur, je n'accuse personne. Selon +moi, le vrai point de vue de la révolution, c'est l'irresponsabilité. +Personne n'est innocent, personne n'est coupable. Louis XVI, c'est un +mouton jeté parmi des lions. Il veut fuir, il veut se sauver, il cherche à +se défendre; il mordrait, s'il pouvait. Mais n'est pas lion qui veut. Sa +velléité passe pour crime. Ce mouton en colère montre les dents. Le +traître! disent les lions. Et ils le mangent. Cela fait, ils se battent +entre eux. + +--Le mouton est une bête. + +--Et les lions, que sont-ils? + +Cette réplique fit songer Cimourdain. Il releva la tête et dit: + +--Ces lions-là sont des consciences. Ces lions-là sont des idées. Ces +lions-là sont des principes. + +--Ils font la terreur. + +--Un jour, la révolution sera la justification de la terreur. + +--Craignez que la terreur ne soit la calomnie de la révolution. + +Et Gauvain reprit: + +--Liberté, Egalité, Fraternité, ce sont des dogmes de paix et d'harmonie. +Pourquoi leur donner un aspect effrayant? Que voulons-nous? conquérir les +peuples à la république universelle. Eh bien, ne leur faisons pas peur. A +quoi bon l'intimidation? Pas plus que les oiseaux, les peuples ne sont +attirés par l'épouvantail. Il ne faut pas faire le mal pour faire le bien. +On ne renverse pas le trône pour laisser l'échafaud debout. Mort aux rois, +et vie aux nations. Abattons les couronnes, épargnons les têtes. La +révolution, c'est la concorde, et non l'effroi. Les idées douces sont mal +servies par les hommes incléments. Amnistie est pour moi le plus beau mot +de la langue humaine. Je ne veux verser de sang qu'en risquant le mien. Du +reste je ne sais que combattre, et je ne suis qu'un soldat. Mais si l'on ne +peut pardonner, cela ne vaut pas la peine de vaincre. Soyons pendant la +bataille les ennemis de nos ennemis, et après la victoire leurs frères. + +--Prends garde! répéta Cimourdain pour la troisième fois. Gauvain, tu es +pour moi plus que mon fils, prends garde! + +Et il ajouta, pensif: + +--Dans des temps comme les nôtres, la pitié peut être une des formes de la +trahison. + +En entendant parler ces deux hommes, on eût cru entendre le dialogue de +l'épée et de la hache. + + + + + +VIII. DOLOROSA + +Cependant la mère cherchait ses petits. + +Elle allait devant elle. Comment vivait-elle? Impossible de le dire. Elle +ne le savait pas elle-même. Elle marcha des jours et des nuits; elle +mendia, elle mangea de l'herbe, elle coucha à terre, elle dormit en plein +air, dans les broussailles, sous les étoiles, quelquefois sous la pluie et +la bise. + +Elle rôdait de village en village, de métairie en métairie, s'informant. +Elle s'arrêtait aux seuils. Sa robe était en haillons. Quelquefois on +l'accueillait, quelquefois on la chassait. Quand elle ne pouvait entrer +dans les maisons, elle allait dans les bois. + +Elle ne connaissait pas le pays, elle ignorait tout, excepté Siscoignard et +la paroisse d'Azé, elle n'avait point d'itinéraire, elle revenait sur ses +pas, recommençait une route déjà parcourue, faisait du chemin inutile. Elle +suivait tantôt le pavé, tantôt l'ornière d'une charrette, tantôt les +sentiers dans les taillis. A cette vie au hasard, elle avait usé ses +misérables vêtements. Elle avait marché d'abord avec ses souliers, puis +avec ses pieds nus, puis avec ses pieds sanglants. + +Elle allait à travers la guerre, à travers les coups de fusil, sans rien +entendre, sans rien voir, sans rien éviter, cherchant ses enfants. Tout +étant en révolte, il n'y avait plus de gendarmes, plus de maires, plus +d'autorité. Elle n'avait affaire qu'aux passants. + +Elle leur parlait. Elle demandait: + +--Avez-vous vu quelque part trois petits enfants? + +Les passants levaient la tête. + +--Deux garçons et une fille, disait-elle. + +Elle continuait: + +--René-Jean, Gros-Alain, Georgette? Vous n'avez pas vu ça? + +Elle poursuivait: + +--L'aîné a quatre ans et demi, la petite a vingt mois. + +Elle ajoutait: + +--Savez-vous où ils sont? on me les a pris. + +On la regardait et c'était tout. + +Voyant qu'on ne la comprenait pas, elle disait: + +--C'est qu'ils sont à moi. Voilà pourquoi. + +Les gens passaient leur chemin. Alors elle s'arrêtait et ne disait plus +rien, et se déchirait le sein avec les ongles. + +Un jour pourtant un paysan l'écouta. Le bonhomme se mit à réfléchir. + +--Attendez donc, dit-il. Trois enfants? + +--Oui. + +--Deux garçons?... + +--Et une fille. + +--C'est ça que vous cherchez? + +--Oui. + +--J'ai ouï parler d'un seigneur qui avait pris trois petits enfants et qui +les avait avec lui. + +--Où est cet homme? cria-t-elle. Où sont-ils? + +Le paysan répondit: + +--Allez à la Tourgue. + +--Est-ce que c'est là que je trouverai mes enfants? + +--Peut-être bien que oui. + +--Vous dites?... + +--La Tourgue. + +--Qu'est-ce que c'est que la Tourgue? + +--C'est un endroit. + +--Est-ce un village? un château? une métairie? + +--Je n'y suis jamais allé. + +--Est-ce loin? + +--Ce n'est pas près. + +--De quel côté? + +--Du côté de Fougères. + +--Par où y va-t-on? + +--Vous êtes à Vantortes, dit le paysan, vous laisserez Ernée à gauche et +Coxelles à droite, vous passerez par Lorchamp et vous traverserez le +Leroux. + +Et le paysan leva sa main vers l'occident. + +--Toujours droit devant vous en allant du côté où le soleil se couche. + +Avant que le paysan eût baissé son bras, elle était en marche. + +Le paysan lui cria: + +--Mais prenez garde. On se bat par là. + +Elle ne se retourna point pour lui répondre, et continua d'aller en avant. + + + + +IX. UNE BASTILLE DE PROVINCE + + +i LA TOURGUE + +Le voyageur qui, il y a quarante ans, entré dans la forêt de Fougères du +côté de Laignelet, en ressortait du côté de Parigné, faisait, sur la +lisière de cette profonde futaie, une rencontre sinistre. En débouchant du +hallier, il avait brusquement devant lui la Tourgue. + +Non la Tourgue vivante, mais la Tourgue morte. La Tourgue lézardée, +sabordée, balafrée, démantelée. La ruine est à l'édifice ce que le fantôme +est à l'homme. Pas de plus lugubre vision que la Tourgue. Ce qu'on avait +sous les yeux, c'était une haute tour ronde, toute seule au coin du bois +comme un malfaiteur. Cette tour, droite sur un bloc de roche à pic, avait +presque l'aspect romain tant elle était correcte et solide, et tant dans +cette masse robuste l'idée de la puissance était mêlée à l'idée de la +chute. Romaine, elle l'était même un peu, car elle était romane. Commencée +au neuvième siècle, elle avait été achevée au douzième, après la troisième +croisade. Les impostes à oreillons de ses baies disaient son âge. On +approchait, on gravissait l'escarpement, on apercevait une brèche, on se +risquait à entrer, on était dedans, c'était vide. C'était quelque chose +comme l'intérieur d'un clairon de pierre posé debout sur le sol. Du haut en +bas, aucun diaphragme; pas de toit, pas de plafonds, pas de planchers, des +arrachements de voûtes et de cheminées, des embrasures à fauconneaux, à des +hauteurs diverses, des cordons de corbeaux de granit et quelques poutres +transversales marquant les étages; sur les poutres les fientes des oiseaux +de nuit, la muraille colossale, quinze pieds d'épaisseur à la base et douze +au sommet, çà et là des crevasses et des trous qui avaient été des portes, +par où l'on entrevoyait des escaliers dans l'intérieur ténébreux du mur. Le +passant qui pénétrait là le soir entendait crier les hulottes, les +tette-chèvres, les bihoreaux et les crapauds-volants, et voyait sous ses +pieds des ronces, des pierres, des reptiles, et sur sa tête, à travers une +rondeur noire qui était le haut de la tour et qui semblait la bouche d'un +puits énorme, les étoiles. + +C'était la tradition du pays qu'aux étages supérieurs de cette tour il y +avait des portes secrètes faites, comme les portes des tombeaux des rois de +Juda, d'une grosse pierre tournant sur pivot, s'ouvrant, puis se refermant, +et s'effaçant dans la muraille; mode architecturale rapportée des croisades +avec l'ogive. Quand ces portes étaient closes, il était impossible de les +retrouver, tant elles étaient bien mêlées aux autres pierres du mur. On +voit encore aujourd'hui de ces portes-là dans les mystérieuses cités de +l'Anti-Liban, échappées au tremblement des douze villes sous Tibère. + + + + +ii. LA BRÈCHE + +La brèche par où l'on entrait dans la ruine était une trouée de mine. Pour +un connaisseur, familier avec Errard, Sardi et Pagan, cette mine avait été +savamment faite. La chambre à feu en bonnet de prêtre était proportionnée à +la puissance du donjon qu'elle avait à éventrer. Elle avait dû contenir au +moins deux quintaux de poudre. On y arrivait par un canal serpentant qui +vaut mieux que le canal droit; l'écroulement produit par la mine montrait à +nu dans le déchirement de la pierre le saucisson, qui avait le diamètre +voulu d'un oeuf de poule. L'explosion avait fait à la muraille une blessure +profonde par où les assiégeants avaient dû pouvoir entrer. Cette tour avait +évidemment soutenu, à diverses époques, de vrais sièges en règle; elle +était criblée de mitrailles; et ces mitrailles n'étaient pas toutes du même +temps; chaque projectile a sa façon de marquer un rempart; et tous avaient +laissé à ce donjon leur balafre, depuis les boulets de pierre du +quatorzième siècle jusqu'aux boulets de fer du dix-huitième. + +La brèche donnait entrée dans ce qui avait dû être le rez-de-chaussée. +Vis-à-vis de la brèche, dans le mur de la tour, s'ouvrait le guichet d'une +crypte taillée dans le roc et se prolongeant dans les fondations de la tour +jusque sous la salle du rez-de-chaussée. + +Cette crypte, aux trois quarts comblée, a été déblayée en 1855 par les +soins de M. Auguste Le Prévost, l'antiquaire de Bernay. + + + + +iii. L'OUBLIETTE + +Cette crypte était l'oubliette. Tout donjon avait la sienne. Cette crypte, +comme beaucoup de caves pénales des mêmes époques, avait deux étages. Le +premier étage, où l'on pénétrait par le guichet, était une chambre voûtée +assez vaste, de plain-pied avec la salle du rez-de-chaussée. On voyait sur +la paroi de cette chambre deux sillons parallèles et verticaux qui allaient +d'un mur à l'autre en passant par la voûte où ils étaient profondément +empreints, et qui donnaient l'idée de deux ornières. C'étaient deux +ornières en effet. Ces deux sillons avaient été creusés par deux roues. +Jadis, aux temps féodaux, c'était dans cette chambre que se faisait +l'écartèlement, par un procédé moins tapageur que les quatre chevaux. Il y +avait là deux roues, si fortes et si grandes qu'elles touchaient les murs +et la voûte. On attachait à chacune de ces roues un bras et une jambe du +patient, puis on faisait tourner les deux roues en sens inverse, ce qui +arrachait l'homme. Il fallait de l'effort; de là les ornières creusées dans +la pierre que les roues effleuraient. On peut voir encore aujourd'hui une +chambre de ce genre à Vianden. + +Au-dessous de cette chambre il y en avait une autre. C'était l'oubliette +véritable. On n'y entrait point par une porte, on y pénétrait par un trou; +le patient, nu, était descendu, au moyen d'une corde sous les aisselles, +dans la chambre d'en bas par un soupirail pratiqué au milieu du dallage de +la chambre d'en haut. S'il s'obstinait à vivre, on lui jetait sa nourriture +par ce trou. On voit encore aujourd'hui un trou de ce genre à Bouillon. + +Par ce trou il venait du vent. La chambre d'en bas, creusée sous la salle +du rez-de-chaussée, était plutôt un puits qu'une chambre. Elle aboutissait +à de l'eau, et un souffle glacial l'emplissait. Ce vent qui faisait mourir +le prisonnier d'en bas faisait vivre le prisonnier d'en haut. Il rendait la +prison respirable. Le prisonnier d'en haut, à tâtons sous sa voûte, ne +recevait d'air que par ce trou. Du reste, qui y entrait, ou qui y tombait, +n'en sortait plus. C'était au prisonnier à s'en garer dans l'obscurité. Un +faux pas pouvait du patient d'en haut faire le patient d'en bas. Cela le +regardait. S'il tenait à la vie, ce trou était son danger; s'il s'ennuyait, +ce trou était sa ressource. L'étage supérieur était le cachot, l'étage +inférieur était le tombeau. Superposition ressemblante à la société +d'alors. + +C'est là ce que nos aïeux appelaient «un cul-de-basse-fosse». La chose +ayant disparu, le nom pour nous n'a plus de sens. Grâce à la révolution, +nous entendons prononcer ces mots-là avec indifférence. + +Du dehors de la tour, au-dessus de la brèche qui en était, il y a quarante +ans, l'entrée unique, on apercevait une embrasure plus large que les autres +meurtrières, à laquelle pendait un grillage de fer descellé et défoncé. + + + + +iv. LE PONT-CHATELET + +A cette tour, et du côté opposé à la brèche, se rattachait un pont de +pierre de trois arches peu endommagées. Le pont avait porté un corps de +logis dont il restait quelques tronçons. Ce corps de logis, où étaient +visibles les marques d'un incendie, n'avait plus que sa charpente noircie, +sorte d'ossature à travers laquelle passait le jour, et qui se dressait +auprès de la tour, comme un squelette à côté d'un fantôme. + +Cette ruine est aujourd'hui tout à fait démolie, et il n'en reste aucune +trace. Ce qu'ont fait beaucoup de siècles et beaucoup de rois, il suffit +d'un jour et d'un paysan pour le défaire. + +_La Tourgue_, abréviation paysanne, signifie la Tour-Gauvain, de même que +_la Jupelle_ signifie la Jupellière, et que ce nom d'un bossu chef de +bande, _Pinson-le-Tort_, signifie Pinson-le-Tortu. + +La Tourgue, qui il y a quarante ans était une ruine et qui aujourd'hui est +une ombre, était en 1793 une forteresse. C'était la vieille bastille des +Gauvain, gardant à l'occident l'entrée de la forêt de Fougères, forêt qui, +elle-même, est à peine un bois maintenant. + +On avait construit cette citadelle sur un de ces gros blocs de schiste qui +abondent entre Mayenne et Dinan, et qui sont partout épars parmi les +halliers et les bruyères, comme si les titans s'étaient jeté des pavés à la +tête. + +La tour était toute la forteresse; sous la tour le rocher, au pied du +rocher un de ces cours d'eau que le mois de janvier change en torrents et +que le mois de juin met à sec. + +Simplifiée à ce point, cette forteresse était, au moyen-âge, à peu près +imprenable. Le pont l'affaiblissait. Les Gauvain gothiques l'avaient bâtie +sans pont. On y abordait par une de ces passerelles branlantes qu'un coup +de hache suffisait à rompre. Tant que les Gauvain furent vicomtes, elle +leur plut ainsi, et ils s'en contentèrent; mais quand ils furent marquis, +et quand ils quittèrent la caverne pour la cour, ils jetèrent trois arches +sur le torrent, et ils se firent accessibles du côté de la plaine de même +qu'ils s'étaient faits accessibles du côté du roi. Les marquis au +dix-septième siècle et les marquises au dix-huitième, ne tenaient plus à +être imprenables. Copier Versailles remplaça ceci: continuer les aïeux. + +En face de la tour, du côté occidental, il y avait un plateau assez élevé +allant aboutir aux plaines; ce plateau venait presque toucher la tour, et +n'en était séparé que par un ravin très creux où coulait le cours d'eau qui +est un affluent du Couesnon. Le pont, trait d'union entre la forteresse et +le plateau, fut fait haut sur piles; et sur ces piles on construisit, comme +à Chenonceaux, un édifice en style Mansard, plus logeable que la tour. Mais +les moeurs étaient encore très rudes; les seigneurs gardèrent la coutume +d'habiter les chambres du donjon pareilles à des cachots. Quant au bâtiment +sur le pont, qui était une sorte de petit châtelet, on y pratiqua un long +couloir qui servait d'entrée et qu'on appela la salle des gardes; au-dessus +de cette salle des gardes, qui était une sorte d'entresol, on mit une +bibliothèque, au-dessus de la bibliothèque un grenier. De longues fenêtres +à petites vitres en verre de Bohême, des pilastres entre les fenêtres, des +médaillons sculptés dans le mur; trois étages; en bas, des pertuisanes +Et des mousquets; au milieu, des livres; en haut, des sacs d'avoine; tout +Cela était un peu sauvage et fort noble. + +La tour à côté était farouche. + +Elle dominait cette bâtisse coquette de toute sa hauteur lugubre. De la +plate-forme on pouvait foudroyer le pont. + +Les deux édifices, l'un abrupt, l'autre poli, se choquaient plus qu'ils ne +s'accostaient. Les deux styles n'étaient point d'accord; bien que deux +demi-cercles semblent devoir être identiques, rien ne ressemble moins à un +plein-cintre roman qu'une archivolte classique. Cette tour digne des forêts +était une étrange voisine pour ce pont digne de Versailles. Qu'on se figure +Alain Barbe-Torte donnant le bras à Louis XIV. L'ensemble terrifiait. Des +deux majestés mêlées sortait on ne sait quoi de féroce. + +Au point de vue militaire, le pont, insistons-y, livrait presque la tour. +Il l'embellissait et la désarmait; en gagnant de l'ornement elle avait +perdu de la force. Le pont la mettait de plain pied avec le plateau. +Toujours inexpugnable du côté de la forêt, elle était maintenant vulnérable +du côté de la plaine. Autrefois elle commandait le plateau, à présent le +plateau la commandait. Un ennemi installé là serait vite maître du pont. La +bibliothèque et le grenier étaient pour l'assiégeant, et contre la +forteresse. Une bibliothèque et un grenier se ressemblent en ceci que les +livres et la paille sont du combustible. Pour un assiégeant qui utilise +l'incendie, brûler Homère ou brûler une botte de foin, pourvu que cela +brûle, c'est la même chose. Les français l'ont prouvé aux allemands en +brûlant la bibliothèque de Heidelberg, et les allemands l'ont prouvé aux +français en brûlant la bibliothèque de Strasbourg. Ce pont, ajouté à la +Tourgue, était donc stratégiquement une faute; mais au dix-septième siècle, +sous Colbert et Louvois, les princes Gauvain, pas plus que les princes de +Rohan ou les princes de la Trémoille, ne se croyaient désormais +assiégeables. Pourtant les constructeurs du pont avaient pris quelques +précautions. Premièrement, ils avaient prévu l'incendie; au-dessous des +trois fenêtres du côté aval, ils avaient accroché transversalement, à des +crampons qu'on voyait encore il y a un demi-siècle, une forte échelle de +sauvetage ayant pour longueur la hauteur des deux premiers étages du pont, +hauteur qui dépassait celle de trois étages ordinaires; deuxièmement, ils +avaient prévu l'assaut; ils avaient isolé le pont de la tour au moyen d'une +lourde et basse porte de fer; cette porte était cintrée; on la fermait avec +une grosse clef qui était dans une cachette connue du maître seul, et, une +fois fermée, cette porte pouvait défier le bélier, et presque braver le +boulet. + +Il fallait passer par le pont pour arriver à cette porte, et passer par +cette porte pour pénétrer dans la tour. Pas d'autre entrée. + + + + +v. LA PORTE DE FER + +Le deuxième étage du châtelet du pont, surélevé à cause des piles, +correspondait avec le deuxième étage de la tour; c'est à cette hauteur que, +pour plus de sûreté, avait été placée la porte de fer. + +La porte de fer s'ouvrait du côté du pont sur la bibliothèque et du côté de +la tour sur une grande salle voûtée avec pilier au centre. Cette salle, on +vient de le dire, était le second étage du donjon. Elle était ronde comme +la tour; de longues meurtrières, donnant sur la campagne, l'éclairaient. La +muraille, toute sauvage, était nue, et rien n'en cachait les pierres, +d'ailleurs très symétriquement ajustées. On arrivait à cette salle par un +escalier en colimaçon pratiqué dans la muraille, chose toute simple quand +les murs ont quinze pieds d'épaisseur. Au moyen-âge on prenait une ville +rue par rue, une rue maison par maison, une maison chambre par chambre. On +assiégeait une forteresse étage par étage. La Tourgue était sous ce rapport +fort savamment disposée et très revêche et très difficile. On montait d'un +étage à l'autre par un escalier en spirale d'un abord malaisé; les portes +étaient de biais et n'avaient pas hauteur d'homme, et il fallait baisser la +tête pour y passer; or, tête baissée c'est tête assommée; et, à chaque +porte, l'assiégé attendait l'assiégeant. + +Il y avait au-dessous de la salle ronde à pilier deux chambres pareilles, +qui étaient le premier étage et le rez-de-chaussée, et au-dessus trois; sur +ces six chambres superposées la tour se fermait par un couvercle de pierre +qui était la plate-forme, et où l'on arrivait par une étroite guérite. + +Les quinze pieds d'épaisseur de muraille qu'on avait dû percer pour y +placer la porte de fer, et au milieu desquels elle était scellée, +l'emboîtaient dans une longue voussure; de sorte que la porte, quand elle +était fermée, était, tant du côté de la tour que du côté du pont, sous un +porche de six ou sept pieds de profondeur; quand elle était ouverte, ces +deux porches se confondaient et faisaient la voûte d'entrée. + +Sous le porche du côté du pont s'ouvrait dans l'épaisseur du mur le guichet +bas d'une vis-de-Saint-Gilles qui menait au couloir du premier étage sous +la bibliothèque; c'était encore là une difficulté pour l'assiégeant. Le +châtelet sur le pont n'offrait à son extrémité du côté du plateau qu'un mur +à pic, et le pont était coupé là. Un pont-levis, appliqué contre une porte +basse, le mettait en communication avec le plateau, et ce pont-levis, qui, +à cause de la hauteur du plateau, ne s'abaissait jamais qu'en plan incliné, +donnait dans le long couloir dit salle des gardes. Une fois maître de ce +couloir, l'assiégeant, pour arriver à la porte de fer, était forcé +d'enlever de vive force l'escalier en vis-de-Saint-Gilles qui montait au +deuxième étage. + + + +vi. LA BIBLIOTHEQUE + +Quant à la bibliothèque, c'était une salle oblongue ayant la largeur et la +longueur du pont, et une porte unique, la porte de fer. Une fausse porte +battante, capitonnée de drap vert, et qu'il suffisait de pousser, masquait +à l'intérieur la voussure d'entrée de la tour. Le mur de la bibliothèque +était du haut en bas, et du plancher au plafond, revêtu d'armoires vitrées +dans le beau goût de menuiserie du dix-septième siècle. Six grandes +fenêtres, trois de chaque côté, une au-dessus de chaque arche, éclairaient +cette bibliothèque. Par ces fenêtres, du dehors et du haut du plateau, on +en voyait l'intérieur. Dans les entre-deux de ces fenêtres se dressaient +sur des gaines de chêne sculpté six bustes de marbre, Hermolaüs de Byzance, +Athénée, grammairien naucratique, Suidas, Casaubon, Clovis, roi de France, +et son chancelier Anachalus, lequel, du reste n'était pas plus chancelier +que Clovis n'était roi. + +Il y avait dans cette bibliothèque des livres quelconques. + +Un est resté célèbre. C'était un vieil in-quarto avec estampes, portant +pour titre en grosses lettres SAINT-BARTHÉLEMY, et pour sous-titre +_Evangile selon saint Barthélemy, précédé d'une dissertation de Pantoenus, +philosophe chrétien, sur la question de savoir si cet évangile doit être +réputé apocryphe et si saint Barthélemy est le même que Nathanaél_. Ce +livre, considéré comme exemplaire unique, était sur un pupitre au milieu de +la bibliothèque. Au dernier siècle, on le venait voir par curiosité. + + + +vii. LE GRENIER + +Quant au grenier, qui avait, comme la bibliothèque, la forme oblongue du +pont, c'était simplement le dessous de la charpente du toit. Cela faisait +une grande halle encombrée de paille et de foin, et éclairée par six +mansardes. Pas d'autre ornement qu'une figure de saint Barnabé sculptée +sur la porte et au-dessous ce vers: + +_Barnabus sanctus falcem jubet ire per herbam_. + +Ainsi une haute et large tour, à six étages, percée çà et là de quelques +meurtrières, ayant pour entrée et pour issue unique une porte de fer +donnant sur un pont-châtelet fermé par un pont-levis; derrière la tour, la +forêt; devant la tour un plateau de bruyères, plus haut que le pont, plus +bas que la tour; sous le pont, entre la tour et le plateau, un ravin +profond, étroit, plein de broussailles, torrent en hiver, ruisseau au +printemps, fossé pierreux l'été, voilà ce que c'était que la Tour-Gauvain, +dite la Tourgue. + + + + +X. LES OTAGES + +Juillet s'écoula, août vint, un souffle héroïque et féroce passait sur la +France, deux spectres venaient de traverser l'horizon, Marat un couteau au +flanc, Charlotte Corday sans tête, tout devenait formidable. Quant à la +Vendée, battue dans la grande stratégie, elle se réfugiait dans la petite, +plus redoutable, nous l'avons dit; cette guerre était maintenant une +immense bataille, déchiquetée dans les bois; les désastres de la grosse +armée, dite catholique et royale, commençaient; un décret envoyait en +Vendée l'armée de Mayence; huit mille vendéens étaient morts à Ancenis; les +vendéens étaient repoussés de Nantes, débusqués de Montaigu, expulsés de +Thouars, chassés de Noirmoutier, culbutés hors de Cholet, de Mortagne et de +Saumur; ils évacuaient Parthenay; ils abandonnaient Clisson; ils lâchaient +pied à Châtillon; ils perdaient un drapeau à Saint-Hilaire; ils étaient +battus à Pornic, aux Sables, à Fontenay, à Doué, au Château-d'Eau, aux +Ponts-de-Cé; ils étaient en échec à Luçon, en retraite à la Châtaigneraye, +en déroute à la Roche-sur-Yon; mais, d'une part, ils menaçaient la +Rochelle, et d'autre part, dans les eaux de Guernesey, une flotte anglaise, +aux ordres du général Craig, portant, mêlés aux meilleurs officiers de la +marine française, plusieurs régiments anglais, n'attendait qu'un signal du +marquis de Lantenac pour débarquer. Ce débarquement pouvait redonner la +victoire à la révolte royaliste. Pitt était d'ailleurs un malfaiteur +d'état; dans la politique il y a la trahison de même que dans la panoplie +il y a le poignard; Pitt poignardait notre pays et trahissait le sien; +c'est trahir son pays que de le déshonorer; l'Angleterre, sous lui et par +lui, faisait la guerre punique. Elle espionnait, fraudait, mentait. +Braconnière et faussaire, rien ne lui répugnait; elle descendait jusqu'aux +minuties de la haine. Elle faisait accaparer le suif, qui coûtait cinq +francs la livre; on saisissait à Lille, sur un anglais, une lettre de +Prigent, agent de Pitt en Vendée, où on lisait ces lignes: «Je vous prie de +ne pas épargner l'argent. Nous espérons que les assassinats se feront avec +prudence, les prêtres déguisés et les femmes sont les personnes les plus +propres à cette opération. Envoyez soixante mille livres à Rouen et +cinquante mille livres à Caen.» Cette lettre fut lue par Barère à la +Convention le 1er août. A ces perfidies ripostaient les sauvageries de +Parrein et plus tard les atrocités de Carrier. Les républicains de Metz et +les républicains du Midi demandaient à marcher contre les rebelles. Un +décret ordonnait la formation de vingt-quatre compagnies de pionniers pour +incendier les haies et les clôtures du Bocage. Crise inouïe. La guerre ne +cessait sur un point que pour recommencer sur l'autre. Pas de grâce! pas de +prisonniers! était le cri des deux partis. L'histoire était pleine d'une +ombre terrible. + +Dans ce mois d'août la Tourgue était assiégée. + +Un soir, pendant le lever des étoiles, dans le calme d'un crépuscule +caniculaire, pas une feuille ne remuant dans la forêt, pas une herbe ne +frissonnant dans la plaine, à travers le silence de la nuit tombante, un +son de trompe se fit entendre. Ce son de trompe venait du haut de la tour. + +A ce son de trompe répondit un coup de clairon qui venait d'en bas. + +Au haut de la tour il y avait un homme armé; en bas, dans l'ombre, il y +avait un camp. + +On distinguait confusément dans l'obscurité autour de la Tour-Gauvain un +fourmillement de formes noires. Ce fourmillement était un bivouac. +Quelques feux commençaient à s'y allumer sous les arbres de la forêt et +parmi les bruyères du plateau, et piquaient çà et là de points lumineux les +ténèbres, comme si la terre voulait s'étoiler en même temps que le ciel. +Sombres étoiles que celles de la guerre! Le bivouac du côté du plateau se +prolongeait jusqu'aux plaines et du côté de la forêt s'enfonçait dans le +hallier. La Tourgue était bloquée. + +L'étendue du bivouac des assiégeants indiquait une troupe nombreuse. + +Le camp serrait la forteresse étroitement, et venait du côté de la tour +jusqu'au rocher et du côté du pont jusqu'au ravin. + +Il y eut un deuxième bruit de trompe que suivit un deuxième coup de +clairon. + +Cette trompe interrogeait et ce clairon répondait. + +Cette trompe, c'était la tour qui demandait au camp: Peut-on vous parler? +et ce clairon, c'était le camp qui répondait: Oui. + +A cette époque, les vendéens n'étant pas considérés par la Convention comme +belligérants, et défense étant faite par décret d'échanger avec les +«brigands» des parlementaires, on suppléait comme on pouvait aux +communications que le droit des gens autorise dans la guerre ordinaire et +interdit dans la guerre civile. De là, dans l'occasion, une certaine +entente entre la trompe paysanne et le clairon militaire. Le premier appel +n'était qu'une entrée en matière, le second appel posait la question: +Voulez-vous écouter? Si, à ce second appel, le clairon se taisait, refus; +si le clairon répondait, consentement. Cela signifiait: Trêve de quelques +instants. + +Le clairon ayant répondu au deuxième appel, l'homme qui était au haut de la +tour parla, et l'on entendit ceci: + +«--Hommes qui m'écoutez, je suis Gouge-le-Bruant, surnommé Brise-Bleu, +parce que j'ai exterminé beaucoup des vôtres, et surnommé aussi l'Imânus, +parce que j'en tuerai encore plus que je n'en ai tué; j'ai eu le doigt +coupé d'un coup de sabre sur le canon de mon fusil à l'attaque de +Granville, et vous avez fait guillotiner à Laval mon père et ma mère et ma +soeur Jacqueline, âgée de dix-huit ans. Voilà ce que je suis. + +«Je vous parle au nom de monseigneur le marquis Gauvain de Lantenac, +vicomte de Fontenay, prince breton, seigneur des sept forêts, mon maître. + +«Sachez d'abord que monseigneur le marquis, avant de s'enfermer dans cette +tour où vous le tenez bloqué, a distribué la guerre entre six chefs, ses +lieutenants; il a donné à Delière le pays entre la route de Brest et la +route d'Entrée; à Treton le pays entre la Roë et Laval; à Jacquet, dit +Taillefer, la lisière du Haut-Maine; à Gaulier, dit Grand-Pierre, +Château-Gontier; à Lecomte, Craon; Fougères, à monsieur Dubois-Guy; et +toute la Mayenne à monsieur de Rochambeau; de sorte que rien n'est fini +pour vous par la prise de cette forteresse, et que, lors même que +monseigneur le marquis mourrait, la Vendée de Dieu et du roi ne mourra pas. + +«Ce que j'en dis, sachez cela, est pour vous avertir. Monseigneur est là, à +mes côtés. Je suis la bouche par où passent ses paroles. Hommes qui nous +assiégez, faites silence. + +«Voici ce qu'il importe que vous entendiez: + +«N'oubliez pas que la guerre que vous nous faites n'est point juste. Nous +sommes des gens qui habitons notre pays, et nous combattons honnêtement, et +nous sommes simples et purs sous la volonté de Dieu comme l'herbe sous la +rosée. C'est la république qui nous a attaqués; elle est venue nous +troubler dans nos campagnes, et elle a brûlé nos maisons et nos récoltes et +mitraillé nos métairies, et nos femmes et nos enfants ont été obligés de +s'enfuir pieds nus dans les bois pendant que la fauvette d'hiver chantait +encore. + +«Vous qui êtes ici et qui m'entendez, vous nous avez traqués dans la forêt, +et vous nous cernez dans cette tour; vous avez tué ou dispersé ceux qui +s'étaient joints à nous; vous avez du canon; vous avez réuni à votre +colonne les garnisons et postes de Mortain, de Barenton, de Teilleul, de +Landivy, d'Evran, de Tinténiac et de Vitré, ce qui fait que vous êtes +quatre mille cinq cents soldats qui nous attaquez; et nous, nous sommes +dix-neuf hommes qui nous défendons. + +«Nous avons des vivres et des munitions. + +«Vous avez réussi à pratiquer une mine et à faire sauter un morceau de +notre rocher et un morceau de notre mur. + +«Cela a fait un trou au pied de la tour, et ce trou est une brèche par +laquelle vous pouvez entrer, bien qu'elle ne soit pas à ciel ouvert et que +la tour, toujours forte et debout, fasse voûte au-dessus d'elle. + +«Maintenant vous préparez l'assaut. + +«Et nous, d'abord monseigneur le marquis, qui est prince de Bretagne et +prieur séculier de l'abbaye de Sainte-Marie de Lantenac, où une messe de +tous les jours a été fondée par la reine Jeanne, ensuite les autres +défenseurs de la tour, dont est monsieur l'abbé Turmeau, en guerre +Grand-Francoeur, mon camarade Guinoiseau, qui est capitaine du Camp-Vert, +mon camarade Chante-en-Hiver, qui est capitaine du camp de l'Avoine, mon +camarade la Musette, qui est capitaine du camp des Fourmis, et moi, paysan, +qui suis né au bourg de Daon, où coule le ruisseau Moriandre, nous tous, +nous avons une chose à vous dire. + +«Hommes qui êtes au bas de cette tour, écoutez. + +«Nous avons en nos mains trois prisonniers, qui sont trois enfants. Ces +enfants ont été adoptés par un de vos bataillons, et ils sont à vous. Nous +vous offrons de vous rendre ces trois enfants. + +«A une condition. + +«C'est que nous aurons la sortie libre. + +«Si vous refusez, écoutez bien, vous ne pouvez attaquer que de deux façons, +par la brèche, du côté de la forêt, ou par le pont, du côté du plateau. Le +bâtiment sur le pont a trois étages; dans l'étage d'en bas, moi l'Imânus, +moi qui vous parle, j'ai fait mettre six tonnes de goudron et cent fascines +de bruyères sèches; dans l'étage d'en haut, il y a de la paille; dans +l'étage du milieu, il y a des livres et des papiers; la porte de fer qui +communique du pont avec la tour est fermée, et monseigneur en a la clef sur +lui; moi, j'ai fait sous la porte un trou, et par ce trou passe une mèche +soufrée dont un bout est dans une des tonnes de goudron et l'autre bout à +la portée de ma main, dans l'intérieur de la tour; j'y mettrai le feu quand +bon me semblera. Si vous refusez de nous laisser sortir, les trois enfants +seront placés dans le deuxième étage du pont, entre l'étage où aboutit la +mèche soufrée et où est le goudron, et l'étage où est la paille, et la +porte de fer sera refermée sur eux. Si vous attaquez par le pont, ce sera +vous qui incendierez le bâtiment; si vous attaquez à la fois par la brèche +et par le pont, le feu sera mis à la fois par vous et par nous; et, dans +tous les cas, les trois enfants périront. + +«A présent, acceptez ou refusez. + +«Si vous acceptez, nous sortons. + +«Si vous refusez, les enfants meurent. + +«J'ai dit.» + +L'homme qui parlait du haut de la tour se tut. + +Une voix d'en bas cria: + +--Nous refusons. + +Cette voix était brève et sévère. Une autre voix moins dure, ferme +pourtant, ajouta: + +--Nous vous donnons vingt-quatre heures pour vous rendre à discrétion. + +Il y eut un silence, et la même voix continua: + +--Demain, à pareille heure, si vous n'êtes pas rendus, nous donnons +l'assaut. + +Et la première voix reprit: + +--Et alors pas de quartier. + +A cette voix farouche, une autre voix répondit du haut de la tour. On vit +entre deux créneaux se pencher une haute silhouette dans laquelle on put, à +la lueur des étoiles, reconnaître la redoutable figure du marquis de +Lantenac, et cette figure d'où un regard tombait dans l'ombre et semblait +chercher quelqu'un, cria: + +--Tiens, c'est toi, prêtre! + +--Oui, c'est moi, traître! répondit la rude voix d'en bas. + + + + +XI. AFFREUX COMME L'ANTIQUE + +La voix implacable en effet était la voix de Cimourdain; la voix plus jeune +et moins absolue était celle de Gauvain. + +Le marquis de Lantenac, en reconnaissant l'abbé Cimourdain, ne s'était pas +trompé. + +En peu de semaines, dans ce pays que la guerre civile faisait sanglant, +Cimourdain, on le sait, était devenu fameux; pas de notoriété plus lugubre +que la sienne; on disait: Marat à Paris, Châlier à Lyon, Cimourdain en +Vendée. On flétrissait l'abbé Cimourdain de tout le respect qu'on avait eu +pour lui autrefois; c'est là l'effet de l'habit de prêtre retourné. +Cimourdain faisait horreur. Les sévères sont des infortunés; qui voit leurs +actes les condamne, qui verrait leur conscience les absoudrait peut-être. +Un Lycurgue qui n'est pas expliqué semble un Tibère. Quoi qu'il en fût, +deux hommes, le marquis de Lantenac et l'abbé Cimourdain, étaient égaux +dans la balance de haine; la malédiction des royalistes sur Cimourdain +faisait contre-poids à l'exécration des républicains pour Lantenac. Chacun +de ces deux hommes était, pour le camp opposé, le monstre; à tel point +qu'il se produisit ce fait singulier que, tandis que Prieur de la Marne à +Granville mettait à prix la tête de Lantenac, Charette à Noirmoutier +mettait à prix la tête de Cimourdain. + +Disons-le, ces deux hommes, le marquis et le prêtre, étaient jusqu'à un +certain point le même homme. Le masque de bronze de la guerre civile a deux +profils, l'un tourné vers le passé, l'autre tourné vers l'avenir, mais +aussi tragiques l'un que l'autre. Lantenac était le premier de ces profils, +Cimourdain était le second; seulement l'amer rictus de Lantenac était +couvert d'ombre et de nuit, et sur le front fatal de Cimourdain il y avait +une lueur d'aurore. + +Cependant la Tourgue assiégée avait un répit. + +Grâce à l'intervention de Gauvain, on vient de le voir, une sorte de trêve +de vingt-quatre heures avait été convenue. + +L'Imânus, du reste, était bien renseigné, et, par suite des réquisitions de +Cimourdain, Gauvain avait maintenant sous ses ordres quatre mille cinq +cents hommes, tant garde nationale que troupe de ligne, avec lesquels il +cernait Lantenac dans la Tourgue, et il avait pu braquer contre la +forteresse douze pièces de canon, six du côté de la tour, sur la lisière de +la forêt, en batterie enterrée, et six du côté du pont, sur le plateau, en +batterie haute. Il avait pu faire jouer la mine, et la brèche était ouverte +au pied de la tour. + +Ainsi, sitôt les vingt-quatre heures de trêve expirées, la lutte allait +s'engager dans les conditions que voici: + +Sur le plateau et dans la forêt, on était quatre mille cinq cents. + +Dans la tour, dix-neuf. + +Les noms de ces dix-neuf assiégés peuvent être retrouvés par l'histoire +dans les affiches de mise hors la loi. Nous les rencontrerons peut-être. + +Pour commander à ces quatre mille cinq cents hommes qui étaient presque une +armée, Cimourdain aurait voulu que Gauvain se laissât faire adjudant +général. Gauvain avait refusé, et avait dit:--Quand Lantenac sera pris, +nous verrons. Je n'ai encore rien mérité. + +Ces grands commandements avec d'humbles grades étaient d'ailleurs dans les +moeurs républicaines. Bonaparte, plus tard, fut en même temps chef +d'escadron d'artillerie et général en chef de l'armée d'Italie. + +La Tour-Gauvain avait une destinée étrange: un Gauvain l'attaquait, un +Gauvain la défendait. De là, une certaine réserve dans l'attaque, mais non +dans la défense, car M. de Lantenac était de ceux qui ne ménagent rien, et +d'ailleurs il avait surtout habité Versailles et n'avait aucune +superstition pour la Tourgue, qu'il connaissait à peine. Il était venu s'y +réfugier, n'ayant plus d'autre asile, voilà tout; mais il l'eût démolie +sans scrupule. Gauvain était plus respectueux. + +Le point faible de la forteresse était le pont; mais dans la bibliothèque, +qui était sur le pont, il y avait les archives de la famille; si l'assaut +était donné là, l'incendie du pont était inévitable; il semblait à Gauvain +que brûler les archives, c'était attaquer ses pères. La Tourgue était le +manoir de famille des Gauvain; c'est de cette tour que mouvaient tous +leurs fiefs de Bretagne, de même que tous les fiefs de France mouvaient de +la tour du Louvre: les souvenirs domestiques des Gauvain étaient là; +lui-même, il y était né; les fatalités tortueuses de la vie l'amenaient à +attaquer, homme, cette muraille vénérable qui l'avait protégé enfant. +Serait-il impie envers cette demeure jusqu'à la mettre en cendres? +Peut-être son propre berceau, à lui Gauvain, était-il dans quelque coin du +grenier de la bibliothèque. Certaines réflexions sont des émotions. +Gauvain, en présence de l'antique maison de famille, se sentait ému. C'est +pourquoi il avait épargné le pont. Il s'était borné à rendre toute sortie +ou toute évasion impossible par cette issue et à tenir le pont en respect +par une batterie, et il avait choisi pour l'attaque le côté opposé. +De là, la mine et la sape au pied de la tour. + +Cimourdain l'avait laissé faire; il se le reprochait; car son âpreté +fronçait le sourcil devant toutes ces vieilleries gothiques, et il ne +voulait pas plus l'indulgence pour les édifices que pour les hommes. +Ménager un château, c'était un commencement de clémence. Or la clémence +était le côté faible de Gauvain. Cimourdain, on le sait, le surveillait et +l'arrêtait sur cette pente, à ses yeux funeste. Pourtant lui-même, et en ne +se l'avouant qu'avec une sorte de colère, il n'avait pas revu la Tourgue +sans un secret tressaillement; il se sentait attendri devant cette salle +studieuse où étaient les premiers livres qu'il eût fait lire à Gauvain; il +avait été curé du village voisin, Parigné; il avait, lui Cimourdain, habité +les combles du châtelet du pont; c'est dans la bibliothèque qu'il tenait +entre ses genoux le petit Gauvain épelant l'alphabet; c'est entre ces vieux +quatre murs-là qu'il avait vu son élève bien-aimé, le fils de son âme, +grandir comme homme et croître comme esprit. Cette bibliothèque, ce +châtelet, ces murs pleins de ses bénédictions sur l'enfant, allait-il les +foudroyer et les brûler? Il leur faisait grâce. Non sans remords. + +Il avait laissé Gauvain entamer le siège sur le point opposé. La Tourgue +avait son côté sauvage, la tour, et son côté civilisé, la bibliothèque. +Cimourdain avait permis à Gauvain de ne battre en brèche que le côté +sauvage. + +Du reste, attaquée par un Gauvain, défendue par un Gauvain, cette vieille +demeure revenait, en pleine révolution française, à ses habitudes féodales. +Les guerres entre parents sont toute l'histoire du moyen-âge; les Etéocles +et les Polynices sont gothiques aussi bien que grecs, et Hamlet fait dans +Elseneur ce qu'Oreste a fait dans Argos. + + + + +XII. LE SAUVETAGE S'EBAUCHE + +Toute la nuit se passa de part et d'autre en préparatifs. + +Sitôt le sombre pourparler qu'on vient d'entendre terminé, le premier soin +de Gauvain fut d'appeler son lieutenant. + +Guéchamp, qu'il faut un peu connaître, était un homme de second plan, +honnête, intrépide, médiocre, meilleur soldat que chef, rigoureusement +intelligent jusqu'au point où c'est le devoir de ne plus comprendre, jamais +attendri, inaccessible à la corruption, quelle qu'elle fût, aussi bien à la +vénalité qui corrompt la conscience qu'à la pitié qui corrompt la justice. +Il avait sur l'âme et sur le coeur ces deux abat-jour, la discipline et la +consigne, comme un cheval a ses garde-vue sur les deux yeux, et il marchait +devant lui dans l'espace que cela lui laissait libre. Son pas était droit, +mais sa route était étroite. + +Du reste, homme sûr; rigide dans le commandement, exact dans l'obéissance. + +Gauvain adressa vivement la parole à Guéchamp. + +--Guéchamp, une échelle. + +--Mon commandant, nous n'en avons pas. + +--Il faut en avoir une. + +--Pour escalade? + +--Non. Pour sauvetage. + +Guéchamp réfléchit et répondit: + +--Je comprends. Mais pour ce que vous voulez, il la faut très haute. + +--D'au moins trois étages. + +--Oui, mon commandant, c'est à peu près la hauteur. + +Et il faut dépasser cette hauteur, car il faut être sûr de réussir. + +--Sans doute. + +--Comment se fait-il que vous n'ayez pas d'échelle? + +--Mon commandant, vous n'avez pas jugé à propos d'assiéger la Tourgue par +le plateau; vous vous êtes contenté de la bloquer de ce côté-là; vous avez +voulu attaquer, non par le pont, mais par la tour. On ne s'est plus occupé +que de la mine, et l'on a renoncé à l'escalade. C'est pourquoi nous n'avons +pas d'échelles. + +--Faites-en faire une sur-le-champ. + +--Une échelle de trois étages ne s'improvise pas. + +--Faites ajouter bout à bout plusieurs échelles courtes. + +--Il faut en avoir. + +--Trouvez-en. + +--On n'en trouvera pas. Partout les paysans détruisent les échelles, de +même qu'ils démontent les charrettes et qu'ils coupent les ponts. + +--Ils veulent paralyser la république, c'est vrai. + +--Ils veulent que nous ne puissions ni traîner un charroi, ni passer une +rivière, ni escalader un mur. + +--Il me faut une échelle, pourtant. + +--J'y songe, mon commandant, il y a à Javené, près de Fougères, une grande +charpenterie. On peut en avoir une là. + +--Il n'y a pas une minute à perdre. + +--Quand voulez-vous avoir l'échelle? + +--Demain, à pareille heure, au plus tard. + +--Je vais envoyer à Javené un exprès à franc-étrier. Il portera l'ordre de +réquisition. Il y a à Javené un poste de cavalerie qui fournira l'escorte. +L'échelle pourra être ici demain avant le coucher du soleil. + +--C'est bien, cela suffira, dit Gauvain, faites vite. Allez. + +Dix minutes après, Guéchamp revint et dit à Gauvain: + +--Mon commandant, l'exprès est parti pour Javené. + +Gauvain monta sur le plateau et demeura longtemps l'œil fixé sur le +pont-châtelet qui était en travers du ravin. Le pignon du châtelet, sans +autre baie que la basse entrée fermée par le pont-levis dressé, faisait +face à l'escarpement du ravin. Pour arriver du plateau au pied des piles du +pont, il fallait descendre le long de cet escarpement, ce qui n'était pas +impossible, de broussaille en broussaille. Mais une fois dans le fossé, +l'assaillant serait exposé à tous les projectiles pouvant pleuvoir des +trois étages. Gauvain acheva de se convaincre qu'au point où le siège en +était, la véritable attaque était par la brèche de la tour. + +Il prit toutes ses mesures pour qu'aucune fuite ne fût possible; il +compléta l'étroit blocus de la Tourgue; il resserra les mailles de ses +bataillons de façon que rien ne pût passer au travers. Gauvain et +Cimourdain se partagèrent l'investissement de la forteresse; Gauvain se +réserva le côté de la forêt et donna à Cimourdain le côté du plateau. Il +fut convenu que, tandis que Gauvain, secondé par Guéchamp, conduirait +l'assaut par la sape, Cimourdain, toutes les mèches de la batterie haute +allumées, observerait le pont et le ravin. + + + + +XIII. CE QUE FAIT LE MARQUIS + +Pendant qu'au dehors tout s'apprêtait pour l'attaque, au dedans tout +s'apprêtait pour la résistance. + +Ce n'est pas sans une réelle analogie qu'une tour se nomme une douve, et +l'on frappe quelquefois une tour d'un coup de mine comme une douve d'un +coup de poinçon. La muraille se perce comme une bonde. C'est ce qui était +arrivé à la Tourgue. + +Le puissant coup de poinçon donné par deux ou trois quintaux de poudre +avait troué de part en part le mur énorme. Ce trou partait du pied de la +tour, traversait la muraille dans sa plus grande épaisseur et venait +aboutir en arcade informe dans le rez-de-chaussée de la forteresse. Du +dehors, les assiégeants, afin de rendre ce trou praticable à l'assaut, +l'avaient élargi et façonné à coups de canon. + +Le rez-de-chaussée où pénétrait cette brèche était une grande salle ronde +toute nue, avec pilier central portant la clef de voûte. Cette salle, qui +était la plus vaste de tout le donjon, n'avait pas moins de quarante pieds +de diamètre. Chacun des étages de la tour se composait d'une chambre +pareille, mais moins large, avec des logettes dans les embrasures des +meurtrières. La salle du rez-de-chaussée n'avait pas de meurtrières, pas de +soupiraux, pas de lucarnes; juste autant de jour et d'air qu'une tombe. + +La porte des oubliettes, faite de plus de fer que de bois, était dans la +salle du rez-de-chaussée. Une autre porte de cette salle ouvrait sur un +escalier qui conduisait aux chambres supérieures. Tous les escaliers +étaient pratiqués dans l'épaisseur du mur. + +C'est dans cette salle basse que les assiégeants avaient chance d'arriver +par la brèche qu'ils avaient faite. Cette salle prise, il leur restait la +tour à prendre. + +On n'avait jamais respiré dans cette salle basse. Nul n'y passait +vingt-quatre heures sans être asphyxié. Maintenant, grâce à la brèche, on y +pouvait vivre. + +C'est pourquoi les assiégés ne fermèrent pas la brèche. + +D'ailleurs, à quoi bon? Le canon l'eût rouverte. + +Ils piquèrent dans le mur une torchère de fer, y plantèrent une torche, et +cela éclaira le rez-de-chaussée. + +Maintenant comment s'y défendre? + +Murer le trou était facile, mais inutile. Une retirade valait mieux. Une +retirade, c'est un retranchement à angle rentrant, sorte de barricade +chevronnée qui permet de faire converger les feux sur les assaillants, et +qui, en laissant à l'extérieur la brèche ouverte, la bouche à l'intérieur. +Les matériaux ne leur manquaient pas; ils construisirent une retirade, avec +fissures pour le passage des canons de fusil. L'angle de la retirade +s'appuyait au pilier central; les deux ailes touchaient le mur des deux +côtés. Cela fait, on disposa dans les bons endroits des fougasses. + +Le marquis dirigeait tout. Inspirateur, ordonnateur, guide et maître, âme +terrible. Lantenac était de cette race d'hommes de guerre du dix-huitième +siècle qui, à quatre-vingts ans, sauvaient des villes. Il ressemblait à ce +comte d'Alberg qui, presque centenaire, chassa de Riga le roi de Pologne. + +--Courage, amis! disait le marquis, au commencement de ce siècle, en 1715, +à Bender, Charles XII, enfermé dans une maison, a tenu tête, avec trois +cents suédois, à vingt mille turcs. + +On barricada les deux étages d'en bas, on fortifia les chambres, on crénela +les alcôves, on contrebuta les portes avec des solives enfoncées à coups de +maillet, qui faisaient comme des arcs-boutants; seulement on dut laisser +libre l'escalier en spirale qui communiquait à tous les étages, car il +fallait pouvoir y circuler; et l'entraver pour l'assiégeant, c'eût été +l'entraver pour l'assiégé. La défense des places a toujours ainsi un côté +faible. + +Le marquis, infatigable, robuste comme un jeune homme, soulevant des +poutres, portant des pierres, donnait l'exemple, mettait la main à la +besogne, commandait, aidait, fraternisait, riait avec ce clan féroce, +toujours le seigneur pourtant, haut, familier, élégant, farouche. + +Il ne fallait pas lui répliquer. Il disait: _Si une moitié de vous se +révoltait, je la ferais fusiller par l'autre, et je défendrais la place +avec le reste_. Ces choses-là font qu'on adore un chef. + + + + +XIV. CE QUE FAIT L'IMANUS + +Pendant que le marquis s'occupait de la brèche et de la tour, l'Imânus +s'occupait du pont. Dès le commencement du siège, l'échelle de sauvetage +suspendue transversalement en dehors et au-dessous des fenêtres du deuxième +étage, avait été retirée par ordre du marquis, et placée par l'Imânus dans +la salle de la bibliothèque. C'est peut-être à cette échelle-là que Gauvain +voulait suppléer. Les fenêtres du premier étage entre-sol, dit salle des +gardes, étaient défendues par une triple armature de barreaux de fer +scellés dans la pierre, et l'on ne pouvait ni entrer ni sortir par là. + +Il n'y avait point de barreaux aux fenêtres de la bibliothèque, mais elles +étaient très hautes. + +L'Imânus se fit accompagner de trois hommes, comme lui capables de tout et +résolus à tout. Ces hommes étaient Hoisnard, dit Branche-d'Or, et les deux +frères Pique-en-Bois. L'Imânus prit une lanterne sourde, ouvrit la porte de +fer, et visita minutieusement les trois étages du châtelet du pont. +Hoisnard Branche-d'Or était aussi implacable que l'Imânus, ayant eu un +frère tué par les républicains. + +L'Imânus examina l'étage d'en haut, regorgeant de foin et de paille, et +l'étage d'en bas, dans lequel il fit apporter quelques pots à feu, qu'il +ajouta aux tonnes de goudron; il fit mettre le tas de fascines de bruyères +en contact avec les tonnes de goudron, et il s'assura du bon état de la +mèche soufrée dont une extrémité était dans le pont et l'autre dans la +tour. Il répandit sur le plancher, sous les tonnes et sous les fascines, +une mare de goudron où il immergea le bout de la mèche soufrée; puis il fit +placer dans la salle de la bibliothèque, entre le rez-de-chaussée où était +le goudron et le grenier où était la paille, les trois berceaux où étaient +René-Jean, Gros-Alain et Georgette, plongés dans un profond sommeil. On +apporta les berceaux très doucement pour ne point réveiller les petits. + +C'étaient de simples petites crèches de campagne, sorte de corbeilles +d'osier très basses qu'on pose à terre, ce qui permet à l'enfant de sortir +du berceau seul et sans aide. Près de chaque berceau, l'Imânus fit placer +une écuelle de soupe avec une cuiller de bois. L'échelle de sauvetage +décrochée de ses crampons avait été déposée sur le plancher, contre le +mur; l'Imânus fit ranger les trois berceaux bout à bout le long de l'autre +mur en regard de l'échelle. Puis, pensant que des courants d'air pouvaient +être utiles, il ouvrit toutes grandes les six fenêtres de la bibliothèque. +C'était une nuit d'été, bleue et tiède. + +Il envoya les frères Pique-en-Bois ouvrir les fenêtres de l'étage inférieur +et de l'étage supérieur. Il avait remarqué, sur la façade orientale de +l'édifice, un grand vieux lierre desséché, couleur d'amadou, qui couvrait +tout un côté du pont du haut en bas et encadrait les fenêtres des trois +étages. Il pensa que ce lierre ne nuirait pas. L'Imânus jeta partout un +dernier coup d'oeil; après quoi, ces quatre hommes sortirent du châtelet et +rentrèrent dans le donjon. L'Imânus referma la lourde porte de fer à double +tour, considéra attentivement la serrure énorme et terrible, et examina, +avec un signe de tête satisfait, la mèche soufrée qui passait par le trou +pratiqué par lui, et était désormais la seule communication entre la tour +et le pont. Cette mèche partait de la chambre ronde, passait sous la porte +de fer, entrait sous la voussure, descendait l'escalier du rez-de-chaussée +du pont, serpentait sur les degrés en spirale, rampait sur le plancher +du couloir entre-sol, et allait aboutir à la mare de goudron sous le tas de +fascines sèches. L'Imânus avait calculé qu'il fallait environ un quart +d'heure pour que cette mèche, allumée dans l'intérieur de la tour, mit le +feu à la mare de goudron sous la bibliothèque. Tous ces arrangements pris, +et toutes ces inspections faites, il rapporta la clef de la porte de fer au +marquis de Lantenac, qui la mit dans sa poche. + +Il importait de surveiller tous les mouvements des assiégeants. L'Imânus +alla se poster en vedette, sa trompe de bouvier à la ceinture, dans la +guérite de la plate-forme, au haut de la tour. Tout en observant, un oeil +sur la forêt, un oeil sur le plateau, il avait près de lui, dans +l'embrasure de la lucarne de la guérite, une poire à poudre, un sac de +toile plein de balles de calibre, et de vieux journaux qu'il déchirait, et +il faisait des cartouches. + +Quand le soleil parut, il éclaira dans la forêt huit bataillons, le sabre +au côté, la giberne au dos, la bayonnette au fusil, prêts à l'assaut; sur +le plateau, une batterie de canons, avec caissons, gargousses et boîtes à +mitraille; dans la forteresse, dix-neuf hommes chargeant des tromblons, des +mousquets, des pistolets et des espingoles; et dans les trois berceaux +trois enfants endormis. + + + + + + +LIVRE TROISIEME + + +LE MASSACRE DE SAINT-BARTHELEMY + + + +i + +Les enfants se réveillèrent. + +Ce fut d'abord la petite. + +Un réveil d'enfants, c'est une ouverture de fleurs; il semble qu'un parfum +sorte de ces fraîches âmes. + +Georgette, celle de vingt mois, la dernière née des trois, qui tétait +encore en mai, souleva sa petite tête, se dressa sur son séant, regarda ses +pieds, et se mit à jaser. + +Un rayon du matin était sur son berceau; il eût été difficile de dire quel +était le plus rose, du pied de Georgette ou de l'aurore. + +Les deux autres dormaient encore; c'est plus lourd, les hommes; Georgette, +gaie et calme, jasait. + +René-Jean était brun, Gros-Alain était châtain, Georgette était blonde. Ces +nuances des cheveux, d'accord dans l'enfance avec l'âge, peuvent changer +plus tard. René-Jean avait l'air d'un petit Hercule; il dormait sur le +ventre, avec ses deux poings dans ses yeux. Gros-Alain avait les deux +jambes hors de son petit lit. + +Tous trois étaient en haillons; les vêtements que leur avait donnés le +bataillon du Bonnet-Rouge s'en étaient allés en loques; ce qu'ils avaient +sur eux n'était même pas une chemise; les deux garçons étaient presque nus, +Georgette était affublée d'une guenille qui avait été une jupe et qui +n'était plus guère qu'une brassière. Qui avait soin de ces enfants? On +n'eût pu le dire. Pas de mère. Ces sauvages paysans combattants, qui les +traînaient avec eux de forêt en forêt, leur donnaient leur part de soupe. +Voilà tout. Les petits s'en tiraient comme ils pouvaient. Ils avaient tout +le monde pour maître et personne pour père. Mais les haillons des enfants, +c'est plein de lumière. Ils étaient charmants. + +Georgette jasait. + +Ce qu'un oiseau chante, un enfant le jase. C'est le même hymne. Hymne +indistinct, balbutié, profond. L'enfant a de plus que l'oiseau la sombre +destinée humaine devant lui. De là la tristesse des hommes qui écoutent, +mêlée à la joie du petit qui chante. Le cantique le plus sublime qu'on +puisse entendre sur la terre, c'est le bégaiement de l'âme humaine sur les +lèvres de l'enfance. Ce chuchotement confus d'une pensée qui n'est encore +qu'un instinct contient on ne sait quel appel inconscient à la justice +éternelle; peut-être est-ce une protestation sur le seuil avant d'entrer; +protestation humble et poignante; cette ignorance souriant à l'infini +compromet toute la création dans le sort qui sera fait à l'être faible et +désarmé. Le malheur, s'il arrive, sera un abus de confiance. + +Le murmure de l'enfant, c'est plus et moins que la parole; ce ne sont pas +des notes, et c'est un chant; ce ne sont pas des syllabes, et c'est un +langage; ce murmure a eu son commencement dans le ciel et n'aura pas sa fin +sur la terre; il est d'avant la naissance, et il continue; c'est une suite. +Ce bégaiement se compose de ce que l'enfant disait quand il était ange et +de ce qu'il dira quand il sera homme; le berceau a un Hier de même que la +tombe a un Demain; ce demain et cet hier amalgament dans ce gazouillement +obscur leur double inconnu; et rien ne prouve Dieu, l'éternité, la +responsabilité, la dualité du destin, comme cette ombre formidable dans +cette âme rose. + +Ce que balbutiait Georgette ne l'attristait pas, car tout son doux visage +était un sourire. Sa bouche souriait, ses yeux souriaient, les fossettes de +ses joues souriaient. Il se dégageait de ce sourire une mystérieuse +acceptation du matin. L'âme a foi dans le rayon. Le ciel était bleu, il +faisait chaud, il faisait beau. La frêle créature, sans rien savoir, sans +rien connaître, sans rien comprendre, mollement noyée dans la rêverie qui +ne pense pas, se sentait en sûreté dans cette nature, dans ces arbres +honnêtes, dans cette verdure sincère, dans cette campagne pure et paisible, +dans ces bruits de nids, de sources, de mouches, de feuilles, au-dessus +desquels resplendissait l'immense innocence du soleil. + +Après Georgette, René-Jean, l'aîné, le grand, qui avait quatre ans passés, +se réveilla. Il se leva debout, enjamba virilement son berceau, aperçut son +écuelle, trouva cela tout simple, s'assit par terre et commença à manger sa +soupe. + +La jaserie de Georgette n'avait pas éveillé Gros-Alain, mais au bruit de la +cuiller dans l'écuelle, il se retourna en sursaut, et ouvrit les yeux. +Gros-Alain était celui de trois ans. Il vit son écuelle, il n'avait que le +bras à étendre, il la prit, et, sans sortir de son lit, son écuelle sur ses +genoux, sa cuiller au poing, il fit comme René-Jean, il se mit à manger. + +Georgette ne les entendait pas, et les ondulations de sa voix semblaient +moduler le bercement d'un rêve. Ses yeux grands ouverts regardaient en +haut, et étaient divins; quel que soit le plafond ou la voûte qu'un enfant +a au-dessus de sa tête, ce qui se reflète dans ses yeux, c'est le ciel. + +Quand René-Jean eut fini, il gratta avec la cuiller le fond de l'écuelle, +soupira, et dit avec dignité:--J'ai mangé ma soupe. + +Ceci tira Georgette de sa rêverie. + +--Poupoupe, dit-elle. + +Et voyant que René-Jean avait mangé et que Gros-Alain mangeait, elle prit +l'écuelle de soupe qui était à côté d'elle, et mangea, non sans porter sa +cuiller beaucoup plus souvent à son oreille qu'à sa bouche. + +De temps en temps elle renonçait à la civilisation et mangeait avec ses +doigts. + +Gros-Alain, après avoir, comme son frère, gratté le fond de l'écuelle, +était allé le rejoindre et courait derrière lui. + + + + +ii. + +Tout à coup on entendit au dehors, en bas, du côté de la forêt, un bruit de +clairon, sorte de fanfare hautaine et sévère. A ce bruit de clairon +répondit du haut de la tour un son de trompe. + +Cette fois, c'était le clairon qui appelait et la trompe qui donnait la +réplique. + +Il y eut un deuxième coup de clairon que suivit un deuxième son de trompe. + +Puis, de la lisière de la forêt, s'éleva une voix lointaine, mais précise, +qui cria distinctement ceci: + +--Brigands! sommation. Si vous n'êtes pas rendus à discrétion au coucher +du soleil, nous attaquons. + +Une voix, qui ressemblait à un grondement, répondit de la plate-forme de la +tour: + +--Attaquez. + +La voix d'en bas reprit: + +--Un coup de canon sera tiré, comme dernier avertissement, une demi-heure +avant l'assaut. + +Et la voix d'en haut répéta: + +--Attaquez. + +Ces voix n'arrivaient pas jusqu'aux enfants, mais le clairon et la trompe +portaient plus haut et plus loin, et Georgette, au premier coup de clairon, +dressa le cou, et cessa de manger; au son de trompe, elle posa sa cuiller +dans son écuelle; au deuxième coup de clairon, elle leva le petit index +de sa main droite, et l'abaissant et le relevant tour à tour, marqua les +cadences de la fanfare, que vint prolonger le deuxième son de trompe; quand +la trompe et le clairon se turent, elle demeura pensive le doigt en l'air, +et murmura à demi-voix:--Misique. + +Nous pensons qu'elle voulait dire «musique». + +Les deux aînés, René-Jean et Gros-Alain, n'avaient pas fait attention à la +trompe et au clairon; ils étaient absorbés par autre chose; un cloporte +était en train de traverser la bibliothèque. + +Gros-Alain l'aperçut et cria: + +--Une bête. + +René-Jean accourut. + +Gros-Alain reprit: + +--Ça pique. + +--Ne lui fais pas de mal, dit René-Jean. + +Et tous deux se mirent à regarder ce passant. + +Cependant Georgette avait fini sa soupe; elle chercha des yeux ses frères. +René-Jean et Gros-Alain étaient dans l'embrasure d'une fenêtre, accroupis +et graves au-dessus du cloporte; ils se touchaient du front et mêlaient +leurs cheveux; ils retenaient leur respiration, émerveillés, et +considéraient la bête, qui s'était arrêtée et ne bougeait plus, peu +contente de tant d'admiration. + +Georgette, voyant ses frères en contemplation, voulut savoir ce que +c'était. Il n'était pas aisé d'arriver jusqu'à eux, elle l'entreprit +pourtant; le trajet était hérissé de difficultés; il y avait des choses par +terre, des tabourets renversés, des tas de paperasses, des caisses +d'emballage déclouées et vides, des bahuts, des monceaux quelconques autour +desquels il fallait cheminer, tout un archipel d'écueils; Georgette s'y +hasarda. Elle commença par sortir de son berceau, premier travail; puis +elle s'engagea dans les récifs, serpenta dans les détroits, poussa un +tabouret, rampa entre deux coffres, passa par-dessus une liasse de papiers, +grimpant d'un côté, roulant de l'autre, montrant avec douceur sa pauvre +petite nudité, et parvint ainsi à ce qu'un marin appellerait la mer libre, +c'est-à-dire à un assez large espace de plancher qui n'était plus obstrué +et où il n'y avait plus de périls; alors elle s'élança, traversa cet espace +qui était tout le diamètre de la salle, à quatre pattes, avec une vitesse +de chat, et arriva près de la fenêtre; là il y avait un obstacle +redoutable; la grande échelle gisante le long du mur venait aboutir à cette +fenêtre, et l'extrémité de l'échelle dépassait un peu le coin de +l'embrasure; cela faisait entre Georgette et ses frères une sorte de cap à +franchir; elle s'arrêta et médita; son monologue intérieur terminé, elle +prit son parti; elle empoigna résolument de ses doigts roses un des +échelons, lesquels étaient verticaux et non horizontaux, l'échelle étant +couchée sur un de ses montants; elle essaya de se lever sur ses pieds +et retomba; elle recommença deux fois, elle échoua; à la troisième fois, +elle réussit; alors, droite et debout, s'appuyant successivement à chacun +des échelons, elle se mit à marcher le long de l'échelle; arrivée à +l'extrémité, le point d'appui lui manquait, elle trébucha, mais saisissant +de ses petites mains le bout du montant qui était énorme, elle se redressa, +doubla le promontoire, regarda René-Jean et Gros-Alain, et rit. + + + + +iii. + +En ce moment-là, René-Jean, satisfait du résultat de ses observations sur +le cloporte, relevait la tête et disait: + +--C'est une femelle. + +Le rire de Georgette fit rire René-Jean, et le rire de René-Jean fit rire +Gros-Alain. Georgette opéra sa jonction avec ses frères, et cela fit un +petit cénacle assis par terre. + +Mais le cloporte avait disparu. + +Il avait profité du rire de Georgette pour se fourrer dans un trou du +plancher. + +D'autres événements suivirent le cloporte. + +D'abord des hirondelles passèrent. + +Leurs nids étaient probablement sous le rebord du toit. Elles vinrent voler +tout près de la fenêtre, un peu inquiètes des enfants, décrivant de grands +cercles dans l'air, et poussant leur doux cri du printemps. Cela fit lever +les yeux aux trois enfants et le cloporte fut oublié. + +Georgette braqua son doigt sur les hirondelles et cria:--Cocos! + +René-Jean la réprimanda. + +--Mamoiselle, on ne dit pas des cocos, on dit des oseaux. + +--Zozo, dit Georgette. + +Et tous les trois regardèrent les hirondelles. + +Puis une abeille entra. + +Rien ne ressemble à une âme comme une abeille. Elle va de fleur en fleur +comme une âme d'étoile en étoile, et elle rapporte le miel comme l'âme +rapporte la lumière. + +Celle-ci fit grand bruit en entrant, elle bourdonnait à voix haute, et elle +avait l'air de dire: J'arrive, je viens de voir les roses, maintenant je +viens voir les enfants. Qu'est-ce qui se passe ici? + +Une abeille, c'est une ménagère, et cela gronde en chantant. + +Tant que l'abeille fut là, les trois petits ne la quittèrent +pas des yeux. + +L'abeille explora toute la bibliothèque, fureta les recoins, voleta ayant +l'air d'être chez elle et dans une ruche, et rôda, ailée et mélodieuse, +d'armoire en armoire, regardant à travers les vitres les titres des livres, +comme si elle eût été un esprit. + +Sa visite faite, elle partit. + +--Elle va dans sa maison, dit René-Jean. + +--C'est une bête, dit Gros-Alain. + +--Non, repartit René-Jean, c'est une mouche. + +--Muche, dit Georgette. + +Là-dessus, Gros-Alain, qui venait de trouver à terre une ficelle à +l'extrémité de laquelle il y avait un noeud, prit entre son pouce et son +index le bout opposé au noeud, fit de la ficelle une sorte de moulinet, et +la regarda tourner avec une attention profonde. + +De son côté, Georgette, redevenue quadrupède et ayant repris son +va-et-vient capricieux sur le plancher, avait découvert un vénérable +fauteuil de tapisserie mangé des vers dont le crin sortait par plusieurs +trous. Elle s'était arrêtée à ce fauteuil. Elle élargissait les trous et +tirait le crin avec recueillement. + +Brusquement, elle leva un doigt, ce qui voulait dire: Écoutez. + +Les deux frères tournèrent la tête. + +Un fracas vague et lointain s'entendait au dehors; c'était probablement le +camp d'attaque qui exécutait quelque mouvement stratégique dans la forêt; +des chevaux hennissaient, des tambours battaient, des caissons roulaient, +des chaînes s'entre-heurtaient, des sonneries militaires s'appelaient et se +répondaient, confusion de bruits farouches qui en se mêlant devenaient une +sorte d'harmonie; les enfants écoutaient, charmés. + +--C'est le mondieu qui fait ça, dit René-Jean. + + + + +iv. + +Le bruit cessa. + +René-Jean était demeuré rêveur. + +Comment les idées se décomposent-elles et se recomposent-elles dans ces +petits cerveaux-là? Quel est le remuement mystérieux de ces mémoires si +troubles et si courtes encore? Il se fit dans cette douce tête pensive un +mélange du mondieu, de la prière, des mains jointes, d'on ne sait quel +tendre sourire qu'on avait sur soi autrefois, et qu'on n'avait plus, et +René-Jean chuchota à demi-voix: Maman. + +--Maman, dit Gros-Alain. + +--Mman, dit Georgette. + +Et puis René-Jean se mit à sauter. + +Ce que voyant, Gros-Alain sauta. + +Gros-Alain reproduisait tous les mouvements et tous les gestes de +René-Jean; Georgette moins. Trois ans, cela copie quatre ans; mais vingt +mois, cela garde son indépendance. Georgette resta assise, disant de temps +en temps un mot. Georgette ne faisait pas de phrases. C'était une penseuse; +elle parlait par apophtegmes. Elle était monosyllabique. + +Au bout de quelque temps néanmoins, l'exemple la gagna, et elle finit par +tâcher de faire comme ses frères, et ces trois petites paires de pieds nus +se mirent à danser, à courir et à chanceler, dans la poussière du vieux +parquet de chêne poli, sous le grave regard des bustes de marbre auxquels +Georgette jetait de temps en temps de côté un oeil inquiet, en Murmurant: +--Les momommes! + +Dans le langage de Georgette, un «momomme», c'était tout ce qui ressemblait +à un homme et pourtant n'en était pas un. Les êtres n'apparaissent à +l'enfant que mêlés aux fantômes. + +Georgette, marchant moins qu'elle n'oscillait, suivait ses frères, mais +plus volontiers à quatre pattes. + +Subitement, René-Jean, s'étant approché d'une croisée, leva la tête, puis +la baissa, et alla se réfugier derrière le coin du mur de l'embrasure de la +fenêtre. Il venait d'apercevoir quelqu'un qui le regardait. C'était un +soldat bleu du campement du plateau qui, profitant de la trêve et +l'enfreignant peut-être un peu, s'était hasardé jusqu'à venir au bord de +l'escarpement du ravin d'où l'on découvrait l'intérieur de la bibliothèque. +Voyant René-Jean se réfugier, Gros-Alain se réfugia; il se blottit à côté +de René-Jean, et Georgette vint se cacher derrière eux. Ils demeurèrent là +en silence, immobiles, et Georgette mit son doigt sur ses lèvres. Au bout +de quelques instants, René-Jean se risqua à avancer la tête; le soldat y +était encore. René-Jean rentra sa tête vivement; et les trois petits +n'osèrent plus souffler. Cela dura assez longtemps. Enfin cette peur ennuya +Georgette, elle eut de l'audace, elle regarda. Le soldat s'en était allé. +Ils se remirent à courir et à jouer. + +Gros-Alain, bien qu'imitateur et admirateur de René-Jean, avait une +spécialité, les trouvailles. Son frère et sa soeur le virent tout à coup +caracoler éperdument en tirant après lui un petit chariot à quatre roues +qu'il avait déterré je ne sais où. + +Cette voiture à poupée était là depuis des années dans la poussière, +oubliée, faisant bon voisinage avec les livres des génies et les bustes des +sages. C'était peut-être un des hochets avec lesquels avait joué Gauvain +enfant. + +Gros-Alain avait fait de sa ficelle un fouet qu'il faisait claquer; il +était très fier. Tels sont les inventeurs. Quand on ne découvre pas +l'Amérique, on découvre une petite charrette. C'est toujours cela. + +Mais il fallut partager. René-Jean voulut s'atteler à la voiture et +Georgette voulut monter dedans. + +Elle essaya de s'y asseoir. René-Jean fut le cheval. Gros-Alain fut le +cocher. + +Mais le cocher ne savait pas son métier, le cheval le lui apprit. + +René-Jean cria à Gros-Alain: + +--Dis: Hu! + +--Hu! répéta Gros-Alain. + +La voiture versa. Georgette roula. Cela crie, les anges, Georgette cria. + +Puis elle eut une vague envie de pleurer. + +--Mamoiselle, dit René-Jean, vous êtes trop grande. + +--J'ai grande, dit Georgette. + +Et sa grandeur la consola de sa chute. + +La corniche d'entablement au-dessous des fenêtres était fort large; la +poussière des champs envolée du plateau de bruyère avait fini par s'y +amasser, les pluies avaient refait de la terre avec cette poussière, le +vent y avait apporté des graines, si bien qu'une ronce avait profité de ce +peu de terre pour pousser là. Cette ronce était de l'espèce vivace dite +_mûrier de renard_. On était en août, la ronce était couverte de mûres, et +une branche de la ronce entrait par une fenêtre. Cette branche pendait +presque jusqu'à terre. + +Gros-Alain, après avoir découvert la ficelle, après avoir découvert la +charrette, découvrit cette ronce. Il s'en approcha. + +Il cueillit une mûre et la mangea. + +--J'ai faim, dit René-Jean. + +Et Georgette, galopant sur ses genoux et sur ses mains, arriva. + +A eux trois ils pillèrent la branche et mangèrent toutes les mûres. Ils +s'en grisèrent et s'en barbouillèrent, et, tout vermeils de cette pourpre +de la ronce, ces trois petits séraphins finirent par être trois petits +faunes, ce qui eût choqué Dante et charmé Virgile. Ils riaient aux éclats. + +De temps en temps la ronce leur piquait les doigts. Rien pour rien. + +Georgette tendit à René-Jean son doigt où perlait une petite goutte de sang +et dit en montrant la ronce: Pique. + +Gros-Alain, piqué aussi, regarda la ronce avec défiance et dit: + +--C'est une bête. + +--Non, répondit René-Jean, c'est un bâton. + +--Un bâton, c'est méchant, reprit Gros-Alain. + +Georgette, cette fois encore, eut envie de pleurer, mais elle se mit à +rire. + + + + +v. + +Cependant René-Jean, jaloux peut-être des découvertes de son frère cadet +Gros-Alain, avait conçu un grand projet. Depuis quelque temps, tout en +cueillant des mûres et en se piquant les doigts, ses yeux se tournaient +fréquemment du côté du lutrin-pupitre monté sur pivot et isolé comme un +monument au milieu de la bibliothèque. C'est sur ce lutrin que s'étalait le +célèbre volume _Saint-Barthélemy_. + +C'était vraiment un in-quarto magnifique et mémorable. Ce +_Saint-Barthélemy_ avait été publié à Cologne par le fameux éditeur de la +Bible de 1682, Bloeuw, en latin Cœsius. Il avait été fabriqué par des +presses à boîtes et à nerfs de boeuf; il était imprimé, non sur papier de +Hollande, mais sur ce beau papier arabe, si admiré par Edrisi, qui est en +soie et coton et toujours blanc; la reliure était de cuir doré et les +fermoirs étaient d'argent; les gardes étaient de ce parchemin que les +parcheminiers de Paris faisaient serment d'acheter à la salle +Saint-Mathurin «et point ailleurs». Ce volume était plein de gravures sur +bois et sur cuivre et de figures géographiques de beaucoup de pays; il +était précédé d'une protestation des imprimeurs, papetiers et libraires +contre l'édit de 1633 qui frappait d'un impôt «les cuirs, les bières, le +pied fourché, le poisson de mer et le papier»; et au verso du frontispice +on lisait une dédicace adressée aux Gryphes, qui sont à Lyon ce que les +Elzévirs sont à Amsterdam. De tout cela, il résultait un exemplaire +illustre, presque aussi rare que l'_Apostol_ de Moscou. + +Ce livre était beau; c'est pourquoi René-Jean le regardait, trop peut-être. +Le volume était précisément ouvert à une grande estampe représentant saint +Barthélemy portant sa peau sur son bras. Cette estampe se voyait d'en bas. +Quand toutes les mûres furent mangées, René-Jean la considéra avec un +regard d'amour terrible, et Georgette, dont l'oeil suivait la direction des +yeux de son frère, aperçut l'estampe et dit:--Gimage. + +Ce mot sembla déterminer René-Jean. Alors, à la grande stupeur de +Gros-Alain, il fit une chose extraordinaire. + +Une grosse chaise de chêne était dans un angle de la bibliothèque; +René-Jean marcha à cette chaise, la saisit, et la traîna à lui tout seul +jusqu'au pupitre. Puis, quand la chaise toucha le pupitre, il monta dessus +et posa ses deux poings sur le livre. + +Parvenu à ce sommet, il sentit le besoin d'être magnifique; il prit la +«gimage» par le coin d'en haut et la déchira soigneusement; cette déchirure +de saint Barthélemy se fit de travers, mais ce ne fut pas la faute de +René-Jean; il laissa dans le livre tout le côté gauche avec un oeil et un +peu de l'auréole du vieil évangéliste apocryphe, et offrit à Georgette +l'autre moitié du saint et toute sa peau. Georgette reçut le saint et dit: + +--Momomme. + +--Et moi! cria Gros-Alain. + +Il en est de la première page arrachée comme du premier sang versé. Cela +décide le carnage. + +René-Jean tourna le feuillet; derrière le saint il y avait le commentateur, +Pantoenus; René-Jean décerna Pantoenus à Gros-Alain. + +Cependant Georgette déchira son grand morceau en deux petits, puis les deux +petits en quatre; si bien que l'histoire pourrait dire que saint +Barthélemy, après avoir été écorché en Arménie, fut écartelé en Bretagne. + + + + +vi. + +L'écartèlement terminé, Georgette tendit la main à René-Jean et dit: + +--Encore! + +Après le saint et le commentateur venaient, portraits rébarbatifs, les +glossateurs. Le premier en date était Gavantus; René-Jean l'arracha et mit +dans la main de Georgette Gavantus. + +Tous les glossateurs de saint Barthélemy y passèrent. + +Donner est une supériorité. René-Jean ne se réserva rien. Gros-Alain et +Georgette le contemplaient; cela lui suffisait; il se contenta de +l'admiration de son public. + +René-Jean, inépuisable et magnanime, offrit à Gros-Alain Fabricio +Pignatelli et à Georgette le père Stilting; il offrit à Gros-Alain Alphonse +Tostat et à Georgette _Cornelius a Lapide_; Gros-Alain eut Henri Hammond, +et Georgette eut le père Roberti, augmenté d'une vue de la ville de Douai, +où il naquit en 1619. Gros-Alain reçut la protestation des papetiers et +Georgette obtint la dédicace aux Gryphes. Il y avait aussi des cartes. +René-Jean les distribua. Il donna l'Ethiopie à Gros-Alain et la Lycaonie à +Georgette. Cela fait, il jeta le livre à terre. + +Ce fut un moment effrayant. Gros-Alain et Georgette virent, avec une extase +mêlée d'épouvante, René-Jean froncer ses sourcils, roidir ses jarrets, +crisper ses poings et pousser hors du lutrin l'in-quarto massif. Un bouquin +majestueux qui perd contenance, c'est tragique. Le lourd volume désarçonné +pendit un moment, hésita, se balança, puis s'écroula, et, rompu, froissé, +lacéré, déboîté dans sa reliure, disloqué dans ses fermoirs, s'aplatit +lamentablement sur le plancher. Heureusement il ne tomba point sur eux. + +Ils furent éblouis, point écrasés. Toutes les aventures des conquérants ne +finissent pas aussi bien. + +Comme toutes les gloires, cela fit un grand bruit et un nuage de poussière. + +Ayant terrassé le livre, René-Jean descendit de la chaise. Il y eut un +instant de silence et de terreur, la victoire a ses effrois. Les trois +enfants se prirent les mains et se tinrent à distance, considérant le vaste +volume démantelé. + +Mais après un peu de rêverie, Gros-Alain s'approcha énergiquement et lui +donna un coup de pied. + +Ce fut fini. L'appétit de la destruction existe. René-Jean donna son coup +de pied, Georgette donna son coup de pied, ce qui la fit tomber par terre, +mais assise; elle en profita pour se jeter sur Saint-Barthélemy; tout +prestige disparut; René-Jean se précipita, Gros-Alain se rua, et joyeux, +éperdus, triomphants, impitoyables, déchirant les estampes, balafrant +les feuillets, arrachant les signets, égratignant la reliure, décollant le +cuir doré, déclouant les clous des coins d'argent, cassant le parchemin, +déchiquetant le texte auguste, travaillant des pieds, des mains, des +ongles, des dents, roses, riants, féroces, les trois anges de proie +s'abattirent sur l'évangéliste sans défense. + +Ils anéantirent l'Arménie, la Judée, le Bénévent où sont les reliques du +saint, Nathanaël, qui est peut-être le même que Barthélemy, le pape Gélase, +qui déclara apocryphe l'évangile Barthélemy-Nathanaël, toutes les figures, +toutes les cartes, et l'exécution inexorable du vieux livre les absorba +tellement qu'une souris passa sans qu'ils y prissent garde. + +Ce fut une extermination. + +Tailler en pièces l'histoire, la légende, la science, les miracles vrais ou +faux, le latin d'église, les superstitions, les fanatismes, les mystères, +déchirer toute une religion du haut en bas, c'est un travail pour trois +géants, et même pour trois enfants; les heures s'écoulèrent dans ce labeur, +mais ils en vinrent à bout; rien ne resta de Saint-Barthélemy. + +Quand ce fut fini, quand la dernière page fut détachée, quand la dernière +estampe fut par terre, quand il ne resta plus du livre que des tronçons de +texte et d'images dans un squelette de reliure, René-Jean se dressa debout, +regarda le plancher jonché de toutes ces feuilles éparses, et battit des +mains. + +Gros-Alain battit des mains. + +Georgette prit à terre une de ces feuilles, se leva, s'appuya contre la +fenêtre qui lui venait au menton et se mit à déchiqueter par la croisée la +grande page en petits morceaux. + +Ce que voyant, René-Jean et Gros-Alain en firent autant. Ils ramassèrent et +déchirèrent, ramassèrent encore et déchirèrent encore, par la croisée comme +Georgette; et, page à page, émietté par ces petits doigts acharnés, presque +tout l'antique livre s'envola dans le vent. Georgette, pensive, regarda ces +essaims de petits papiers blancs se disperser à tous les souffles de l'air, +et dit: + +--Papillons. + +Et le massacre se termina par un évanouissement dans l'azur. + + +vii. + +Telle fut la deuxième mise à mort de saint Barthélemy qui avait été déjà +une première fois martyr l'an 49 de Jésus-Christ. + +Cependant le soir venait, la chaleur augmentait, la sieste était dans +l'air, les yeux de Georgette devenaient vagues, René-Jean alla à son +berceau, en tira le sac de paille qui lui tenait lieu de matelas, le traîna +jusqu'à la fenêtre, s'allongea dessus et dit:--Couchons-nous. + +Gros-Alain mit sa tête sur René-Jean, Georgette mit sa tête sur Gros-Alain, +et les trois malfaiteurs s'endormirent. + +Les souffles tièdes entraient par les fenêtres ouvertes; des parfums de +fleurs sauvages, envolés des ravins et des collines, erraient mêlés aux +haleines du soir; l'espace était calme et miséricordieux, tout rayonnait, +tout s'apaisait, tout aimait tout; le soleil donnait à la création cette +caresse, la lumière; on percevait par tous les pores l'harmonie qui se +dégage de la douceur colossale des choses; il y avait de la maternité +dans l'infini; la création est un prodige en plein épanouissement, elle +complète son énormité par sa bonté; il semblait que l'on sentît quelqu'un +d'invisible prendre ces mystérieuses précautions qui dans le redoutable +conflit des êtres protègent les chétifs contre les forts; en même temps, +c'était beau; la splendeur égalait la mansuétude. Le paysage, ineffablement +assoupi, avait cette moire magnifique que font sur les prairies et sur les +rivières les déplacements de l'ombre et de la clarté; les fumées montaient +vers les nuages, comme des rêveries vers des visions; des vols d'oiseaux +tourbillonnaient au-dessus de la Tourgue; les hirondelles regardaient par +les croisées, et avaient l'air de venir voir si les enfants dormaient bien. +Ils étaient gracieusement groupés l'un sur l'autre, immobiles, demi-nus +dans des poses d'amours; ils étaient adorables et purs, à eux trois ils +n'avaient pas neuf ans, ils faisaient des songes de paradis qui se +reflétaient sur leurs bouches en vagues sourires, Dieu leur parlait +peut-être à l'oreille, ils étaient ceux que toutes les langues humaines +appellent les faibles et les bénis, ils étaient les innocents vénérables; +tout faisait silence comme si le souffle de leurs douces poitrines était +l'affaire de l'univers et était écouté de la création entière, les feuilles +ne bruissaient pas, les herbes ne frissonnaient pas; il semblait que le +vaste monde étoilé retînt sa respiration pour ne point troubler ces trois +humbles dormeurs angéliques, et rien n'était sublime comme l'immense +respect de la nature autour de cette petitesse. + +Le soleil allait se coucher et touchait presque à l'horizon. Tout à coup, +dans cette paix profonde, éclata un éclair qui sortit de la forêt, puis un +bruit farouche. On venait de tirer un coup de canon. Les échos s'emparèrent +de ce bruit et en firent un fracas. Le grondement prolongé de colline en +colline fut monstrueux. Il réveilla Georgette. + +Elle souleva un peu sa tête, dressa son petit doigt, écouta et dit: + +--Poum! + +Le bruit cessa, tout rentra dans le silence, Georgette remit sa tête sur +Gros-Alain, et se rendormit. + + + + + + +LIVRE QUATRIÈME + +LA MÈRE + + + + +I. LA MORT PASSE + +Ce soir-là, la mère, qu'on a vue cheminant presque au hasard, avait marché +toute la journée. C'était, du reste, son histoire de tous les jours; aller +devant elle et ne jamais s'arrêter. Car ses sommeils d'accablement dans le +premier coin venu n'étaient pas plus du repos que ce qu'elle mangeait çà et +là, comme les oiseaux picorent, n'était de la nourriture. Elle mangeait et +dormait juste autant qu'il fallait pour ne pas tomber morte. + +C'était dans une grange abandonnée qu'elle avait passé la nuit précédente; +les guerres civiles font de ces masures-là; elle avait trouvé dans un champ +désert quatre murs, une porte ouverte, un peu de paille sous un reste de +toit, et elle s'était couchée sur cette paille et sous ce toit, sentant à +travers la paille le glissement des rats et voyant à travers le toit le +lever des astres. Elle avait dormi quelques heures; puis s'était réveillée +au milieu de la nuit, et remise en route afin de faire le plus de chemin +possible avant la grande chaleur du jour. Pour qui voyage à pied l'été, +minuit est plus clément que midi. + +Elle suivait de son mieux l'itinéraire sommaire que lui avait indiqué le +paysan de Vantortes; elle allait le plus possible au couchant. Qui eût été +près d'elle l'eût entendue dire sans cesse à demi-voix:--La Tourgue.--Avec +les noms de ses trois enfants, elle ne savait plus guère que ce mot-là. + +Tout en marchant, elle songeait. Elle pensait aux aventures qu'elle avait +traversées; elle pensait à tout ce qu'elle avait souffert, à tout ce +qu'elle avait accepté; aux rencontres, aux indignités, aux conditions +faites, aux marchés proposés et subis, tantôt pour un asile, tantôt pour un +morceau de pain, tantôt simplement pour obtenir qu'on lui montrât sa route. +Une femme misérable est plus malheureuse qu'un homme misérable, parce +qu'elle est instrument de plaisir. Affreuse marche errante! Du reste tout +lui était bien égal pourvu qu'elle retrouvât ses enfants. + +Sa première rencontre, ce jour-là, avait été un village sur la route; +l'aube paraissait à peine; tout était encore baigné du sombre de la nuit; +pourtant quelques portes étaient déjà entre-bâillées dans la grande rue du +village, et des têtes curieuses sortaient des fenêtres. Les habitants +avaient l'agitation d'une ruche inquiétée. Cela tenait à un bruit de roues +et de ferrailles qu'on avait entendu. + +Sur la place, devant l'église, un groupe ahuri, les yeux en l'air, +regardait quelque chose descendre par la route vers le village du haut +d'une colline. C'était un chariot à quatre roues traîné par cinq chevaux +attelés de chaînes. Sur le chariot on distinguait un entassement qui +ressemblait à un monceau de longues solives au milieu desquelles il y avait +on ne sait quoi d'informe; c'était recouvert d'une grande bâche, qui avait +l'air d'un linceul. Dix hommes à cheval marchaient en avant du chariot et +dix autres en arrière. Ces hommes avaient des chapeaux à trois cornes et +l'on voyait se dresser au-dessus de leurs épaules des pointes qui +paraissaient être des sabres nus. Tout ce cortège, avançant lentement, se +découpait en vive noirceur sur l'horizon. Le chariot semblait noir, +l'attelage semblait noir, les cavaliers semblaient noirs. Le matin +blêmissait derrière. + +Cela entra dans le village et se dirigea vers la place. + +Il s'était fait un peu de jour pendant la descente de ce chariot et l'on +put voir distinctement le cortège, qui paraissait une marche d'ombres, car +il n'en sortait pas une parole. + +Les cavaliers étaient des gendarmes. Ils avaient en effet le sabre nu. La +bâche était noire. + +La misérable mère errante entra de son côté dans le village et s'approcha +de l'attroupement des paysans au moment où arrivaient sur la place cette +voiture et ces gendarmes. Dans l'attroupement, des voix chuchotaient des +questions et des réponses. + +--Qu'est-ce que c'est que ça? + +--C'est la guillotine qui passe. + +--D'où vient-elle? + +--De Fougères. + +--Où va-t-elle? + +--Je ne sais pas. On dit qu'elle va à un château du côté de Parigné. + +--A Parigné! + +--Qu'elle aille où elle voudra, pourvu qu'elle ne s'arrête pas ici! + +Cette grande charrette avec son chargement voilé d'une sorte de suaire, cet +attelage, ces gendarmes, le bruit de ces chaînes, le silence de ces hommes, +l'heure crépusculaire, tout cet ensemble était spectral. + +Ce groupe traversa la place et sortit du village; le village était dans un +fond entre une montée et une descente; au bout d'un quart d'heure, les +paysans, restés là comme pétrifiés, virent reparaître la lugubre procession +au sommet de la colline qui était à l'occident. Les ornières cahotaient +les grosses roues, les chaînes de l'attelage grelottaient au vent du matin, +les sabres brillaient; le soleil se levait, la route tourna, tout disparut. + +C'était le moment même où Georgette, dans la salle de la bibliothèque, se +réveillait à côté de ses frères encore endormis, et disait bonjour à ses +pieds roses. + + + + +II. LA MORT PARLE + +La mère avait regardé cette chose obscure passer, mais n'avait pas compris +ni cherché à comprendre, ayant devant les yeux une autre vision, ses +enfants perdus dans les ténèbres. + +Elle sortit du village, elle aussi, peu après le cortège qui venait de +défiler, et suivit la même route, à quelque distance en arrière de la +deuxième escouade de gendarmes. Subitement le mot «guillotine» lui revint; +«guillotine», pensa-t-elle; cette sauvage, Michelle Fléchard, ne savait pas +ce que c'était; mais l'instinct avertit; elle eut, sans pouvoir dire +pourquoi, un frémissement, il lui sembla horrible de marcher derrière cela, +et elle prit à gauche, quitta la route, et s'engagea sous des arbres qui +étaient la forêt de Fougères. + +Après avoir rôdé quelque temps, elle aperçut un clocher et des toits, +c'était un des villages de la lisière du bois, elle y alla. Elle avait +faim. + +Ce village était un de ceux où les républicains avaient établi des postes +militaires. + +Elle pénétra jusqu'à la place de la mairie. + +Dans ce village-là aussi il y avait émoi et anxiété. Un rassemblement se +pressait devant un perron de quelques marches qui était l'entrée de la +mairie. Sur ce perron on apercevait un homme escorté de soldats qui tenait +à la main un grand placard déployé. Cet homme avait à sa droite un tambour +et à sa gauche un afficheur portant un pot à colle et un pinceau. + +Sur le balcon au-dessus de la porte le maire était debout, ayant son +écharpe tricolore mêlée à ses habits de paysan. + +L'homme au placard était un crieur public. + +Il avait son baudrier de tournée auquel était suspendue une petite sacoche, +ce qui indiquait qu'il allait de village en village, et qu'il avait quelque +chose à crier dans tout le pays. + +Au moment où Michelle Fléchard approcha, il venait de déployer le placard, +et il en commençait la lecture. Il dit d'une voix haute: + +--«République française. Une et indivisible.» + +Le tambour fit un roulement. Il y eut dans le rassemblement une sorte +d'ondulation. Quelques-uns ôtèrent leurs bonnets; d'autres renfoncèrent +leurs chapeaux. Dans ce temps-là et dans ce pays-là, on pouvait presque +reconnaître l'opinion à la coiffure; les chapeaux étaient royalistes, les +bonnets étaient républicains. Les murmures de voix confuses cessèrent, on +écouta, le crieur lut: + +--«... En vertu des ordres à nous donnés et des pouvoirs à nous délégués +par le comité de salut public...» + +Il y eut un deuxième roulement de tambour. Le crieur poursuivit: + +--«... Et en exécution du décret de la Convention nationale qui met hors la +loi les rebelles pris les armes à la main, et qui frappe de la peine +capitale quiconque leur donnera asile ou les fera évader...» + +Un paysan demanda bas à son voisin: + +--Qu'est-ce que c'est que ça, la peine capitale? + +Le voisin répondit: + +--Je ne sais pas. + +Le crieur agita le placard: + +--«... Vu l'article 17 de la loi du 30 avril qui donne tout pouvoir aux +délégués et aux subdélégués contre les rebelles. + +«Sont mis hors la loi...» + +Il fit une pause et reprit: + +--«... Les individus désignés sous les noms et surnoms qui suivent...» + +Tout l'attroupement prêta l'oreille. + +La voix du crieur devint tonnante. Il dit: + +--«... Lantenac, brigand.» + +--C'est monseigneur, murmura un paysan. + +Et l'on entendit dans la foule ce chuchotement: C'est monseigneur. + +Le crieur reprit: + +--«... Lantenac, ci-devant marquis, brigand.--L'Imânus, brigand...» + +Deux paysans se regardèrent de côté. + +--C'est Gouge-le-Bruant. + +--Oui, c'est Brise-Bleu. + +Le crieur continuait de lire la liste: + +--«... Grand-Francoeur, brigand...» + +Le rassemblement murmura: + +--C'est un prêtre. + +--Oui, monsieur l'abbé Turmeau. + +--Oui, quelque part, du côté du bois de la Chapelle, il est curé. + +--Et brigand, dit un homme à bonnet. + +Le crieur lut: + +--«... Boisnouveau, brigand.--Les deux frères Pique-en-bois, brigands. +--Houzard, brigand...» + +--C'est monsieur de Quélen, dit un paysan. + +--«Panier, brigand...» + +--C'est monsieur Sepher. + +--«... Place-nette, brigand...» + +--C'est monsieur Jamois. + +Le crieur poursuivait sa lecture sans s'occuper de ces commentaires. + +--«... Guinoiseau, brigand.--Chatenay, dit Robi, brigand...» + +Un paysan chuchota: + +--Guinoiseau est le même que le Blond, Chatenay est de Saint-Ouen. + +--«... Hoisnard, brigand», reprit le crieur. + +Et l'on entendit dans la foule: + +--Il est de Ruillé. + +--Oui, c'est Branche-d'Or. + +--Il a eu son frère tué à l'attaque de Pontorson. + +--Oui, Hoisnard-Malonnière. + +--Un beau jeune homme de dix-neuf ans. + +--Attention, dit le crieur. Voici la fin de la liste:--«... Belle-Vigne, +brigand.--La Musette, brigand.--Sabre-tout, brigand.--Brin-d'Amour, +brigand...» + +Un garçon poussa le coude d'une fille. La fille sourit. + +Le crieur continua: + +--«... Chante-en-hiver, brigand.--Le Chat, brigand...» + +Un paysan dit: + +--C'est Moulard. + +--«... Tabouze, brigand...» + +Un paysan dit: + +--C'est Gauffre. + +--Ils sont deux, les Gauffre, ajouta une femme. + +--Tous des bons, grommela un gars. + +Le crieur secoua l'affiche et le tambour battit un ban. + +Le crieur reprit sa lecture: + +--«... Les susnommés, en quelque lieu qu'ils soient saisis, et après +l'identité constatée, seront immédiatement mis à mort.» + +Il y eut un mouvement. + +Le crieur poursuivit: + +--«... Quiconque leur donnera asile ou aidera à leur évasion sera traduit +en cour martiale, et mis à mort. Signé...» + +Le silence devint profond. + +--«... Signé: le délégué du Comité de salut public, CIMOURDAIN.» + +--Un prêtre, dit un paysan. + +--L'ancien curé de Parigné, dit un autre. + +Un bourgeois ajouta: + +--Turmeau et Cimourdain. Un prêtre blanc et un prêtre bleu. + +--Tous deux noirs, dit un autre bourgeois. + +Le maire, qui était sur le balcon, souleva son chapeau, et cria: + +--Vive la république! + +Un roulement de tambour annonça que le crieur n'avait pas fini. En effet il +fit un signe de la main. + +--Attention, dit-il. Voici les quatre dernières lignes de l'affiche du +gouvernement. Elles sont signées du chef de la colonne d'expédition des +Côtes-du-Nord, qui est le commandant Gauvain. + +--Ecoutez! dirent les voix de la foule. + +Et le crieur lut: + +--«Sous peine de mort...» + +Tous se turent. + +--«... Défense est faite, en exécution de l'ordre ci-dessus, de porter aide +et secours aux dix-neuf rebelles susnommés qui sont à cette heure investis +et cernés dans la Tourgue.» + +--Hein? dit une voix. + +C'était une voix de femme. C'était la voix de la mère. + + + + +III. BOURDONNEMENT DE PAYSANS + +Michelle Fléchard était mêlée à la foule. Elle n'avait rien écouté, mais ce +qu'on n'écoute pas, on l'entend. Elle avait entendu ce mot, la Tourgue. +Elle dressait la tête. + +--Hein? répéta-t-elle, la Tourgue? + +On la regarda. Elle avait l'air égaré. Elle était en haillons. Des voix +murmurèrent:--Ça a l'air d'une brigande. + +Une paysanne qui portait des galettes de sarrasin dans un panier s'approcha +et lui dit tout bas: + +--Taisez-vous. + +Michelle Fléchard considéra cette femme avec stupeur. De nouveau, elle ne +comprenait plus. Ce nom, la Tourgue, avait passé comme un éclair, et la +nuit se refaisait. Est-ce qu'elle n'avait pas le droit de s'informer? +Qu'est-ce qu'on avait donc à la regarder ainsi? + +Cependant le tambour avait battu un dernier ban, l'afficheur avait collé +l'affiche, le maire était rentré dans la mairie, le crieur était parti +pour quelque autre village, et l'attroupement se dispersait. + +Un groupe était resté devant l'affiche. Michelle Fléchard alla à ce groupe. + +On commentait les noms des hommes mis hors la loi. + +Il y avait là des paysans et des bourgeois; c'est-à-dire des blancs et des +bleus. + +Un paysan disait: + +--C'est égal, ils ne tiennent pas tout le monde. Dix-neuf, ça n'est que +dix-neuf. Ils ne tiennent pas Priou, ils ne tiennent pas Benjamin Moulins, +ils ne tiennent pas Goupil, de la paroisse d'Andouillé. + +--Ni Lorieul, de Monjean, dit un autre. + +D'autres ajoutèrent: + +--Ni Brice-Denys. + +--Ni François Dudouet. + +--Oui, celui de Laval. + +--Ni Huet, de Launey-Villiers. + +--Ni Grégis. + +--Ni Pilon. + +--Ni Filleul. + +--Ni Ménicent. + +--Ni Guéharrée. + +--Ni les trois frères Logerais. + +--Ni monsieur Lechandelier de Pierreville. + +--Imbéciles! dit un vieux sévère à cheveux blancs. Ils ont tout, s'ils ont +Lantenac. + +--Ils ne l'ont pas encore, murmura un des jeunes. + +Le vieillard répliqua: + +--Lantenac pris, l'âme est prise. Lantenac mort, la Vendée est tuée. + +--Qu'est-ce que c'est donc que ce Lantenac? demanda un bourgeois. + +Un bourgeois répondit: + +--C'est un ci-devant. + +Et un autre reprit: + +--C'est un de ceux qui fusillent les femmes. + +Michelle Fléchard entendit, et dit: + +--C'est vrai. + +On se retourna. + +Et elle ajouta: + +--Puisqu'on m'a fusillée. + +Le mot était singulier; il fit l'effet d'une vivante qui se dit morte. On +se mit à l'examiner, un peu de travers. + +Elle était inquiétante à voir en effet; tressaillant de tout, effarée, +frissonnante, ayant une anxiété fauve, et si effrayée qu'elle était +effrayante. Il y a dans le désespoir de la femme on ne sait quoi de faible +qui est terrible. On croit voir un être suspendu à l'extrémité du sort. +Mais les paysans prennent la chose plus en gros. L'un d'eux grommela: + +--Ça pourrait bien être une espionne. + +--Taisez-vous donc, et allez-vous-en, lui dit tout bas la bonne femme qui +lui avait déjà parlé. + +Michelle Fléchard répondit: + +--Je ne fais pas de mal. Je cherche mes enfants. + +La bonne femme regarda ceux qui regardaient Michelle Fléchard, se toucha le +front du doigt en clignant de l'œil, et dit: + +--C'est une innocente. + +Puis elle la prit à part, et lui donna une galette de sarrasin. + +Michelle Fléchard, sans remercier, mordit avidement dans la galette. + +--Oui, dirent les paysans, elle mange comme une bête, c'est une innocente. + +Et le reste du rassemblement se dissipa. Tous s'en allèrent l'un après +l'autre. + +Quand Michelle Fléchard eut mangé, elle dit à la paysanne: + +--C'est bon, j'ai mangé. Maintenant, la Tourgue? + +--Voilà que ça la reprend! s'écria la paysanne. + +--Il faut que j'aille à la Tourgue. Dites-moi le chemin de la Tourgue. + +--Jamais! dit la paysanne. Pour vous faire tuer, n'est-ce pas? D'ailleurs, +je ne sais pas. Ah ça, vous êtes donc vraiment folle? Ecoutez, pauvre +femme, vous avez l'air fatiguée. Voulez-vous vous reposer chez moi? + +--Je ne me repose pas, dit la mère. + +--Elle a les pieds tout écorchés, murmura la paysanne. + +Michelle Fléchard reprit: + +--Puisque je vous dis qu'on m'a volé mes enfants. Une petite fille et deux +petits garçons. Je viens du carnichot qui est dans la forêt. On peut parler +de moi à Tellmarch-le-Caimand. Et puis à l'homme que j'ai rencontré dans le +champ là-bas. C'est le caimand qui m'a guérie. Il paraît que j'avais +quelque chose de cassé. Tout cela, ce sont des choses qui sont arrivées. Il +y a encore le sergent Radoub. On peut lui parler. Il dira. Puisque c'est +lui qui nous a rencontrés dans un bois. Trois. Je vous dis trois enfants. +Même que l'aîné s'appelle René-Jean. Je puis prouver tout cela. L'autre +s'appelle Gros-Alain, et l'autre s'appelle Georgette. Mon mari est mort. On +l'a tué. Il était métayer à Siscoignard. Vous avez l'air d'une bonne femme. +Enseignez-moi mon chemin. Je ne suis pas une folle, je suis une mère. J'ai +perdu mes enfants. Je les cherche. Voilà tout. Je ne sais pas au juste d'où +je viens. J'ai dormi cette nuit-ci sur de la paille dans une grange. La +Tourgue, voilà où je vais. Je ne suis pas une voleuse. Vous voyez bien que +je dis la vérité. On devrait m'aider à retrouver mes enfants. Je ne suis +pas du pays. J'ai été fusillée, mais je ne sais pas où. + +La paysanne hocha la tête et dit: + +--Ecoutez, la passante. Dans des temps de révolution, il ne faut pas dire +des choses qu'on ne comprend pas. Ça peut vous faire arrêter. + +--Mais la Tourgue! cria la mère. Madame, pour l'amour de l'enfant Jésus et +de la sainte bonne Vierge du paradis, je vous en prie, madame, je vous en +supplie, je vous en conjure, dites-moi par où l'on va pour aller à la +Tourgue! + +La paysanne se mit en colère. + +--Je ne le sais pas! et je le saurais que je ne le dirais pas! Ce sont là +de mauvais endroits. On ne va pas là. + +--J'y vais pourtant, dit la mère. + +Et elle se remit en route. + +La paysanne la regarda s'éloigner et grommela: + +--Il faut cependant qu'elle mange. + +Elle courut après Michelle Fléchard et lui mit une galette de blé noir dans +la main. + +--Voilà pour votre souper. + +Michelle Fléchard prit le pain de sarrasin, ne répondit pas, ne tourna pas +la tête, et continua de marcher. + +Elle sortit du village. Comme elle atteignait les dernières maisons, elle +rencontra trois petits enfants déguenillés et pieds nus, qui passaient. +Elle s'approcha d'eux et dit: + +--Ceux-ci, c'est deux filles et un garçon. + +Et voyant qu'ils regardaient son pain, elle le leur donna. + +Les enfants prirent le pain et eurent peur. + +Elle s'enfonça dans la forêt. + + + + +IV. UNE MEPRISE + +Cependant, ce jour-là même, avant que l'aube parût, dans l'obscurité +indistincte de la forêt, il s'était passé, sur le tronçon de chemin qui va +de Javené à Lécousse, ceci: + +Tout est chemin creux dans le Bocage, et, entre toute, la route de Javené à +Parigné par Lécousse est très encaissée. De plus, tortueuse. C'est plutôt +un ravin qu'un chemin. Cette route vient de Vitré et a eu l'honneur de +cahoter le carrosse de madame de Sévigné. Elle est comme murée à droite et +à gauche par les haies. Pas de lieu meilleur pour une embuscade. + +Ce matin-là, une heure avant que Michelle Fléchard, sur un autre point de +la forêt, arrivât dans ce premier village où elle avait eu la sépulcrale +apparition de la charrette escortée de gendarmes, il y avait dans les +halliers que la route de Javené traverse au sortir du pont sur le Couesnon, +un pêle-mêle d'hommes invisibles. Les branches cachaient tout. Ces hommes +étaient des paysans, tous vêtus du grigo, sayon de poil que portaient les +rois de Bretagne au sixième siècle et les paysans au dix-huitième. Ces +hommes étaient armés, les uns de fusils, les autres de cognées. Ceux qui +avaient des cognées venaient de préparer dans une clairière une sorte de +bûcher de fagots secs et de rondins auquel on n'avait plus qu'à mettre le +feu. Ceux qui avaient des fusils étaient groupés des deux côtés du chemin +dans une posture d'attente. Qui eût pu voir à travers les feuilles eût +aperçu partout des doigts sur des détentes et des canons de carabine +braqués dans les embrasures que font les entrecroisements des branchages. +Ces gens étaient à l'affût. Tous les fusils convergeaient sur la route, que +le point du jour blanchissait. + +Dans ce crépuscule des voix basses dialoguaient. + +--Es-tu sûr de ça? + +--Dame, on le dit. + +--Elle va passer? + +--On dit qu'elle est dans le pays. + +--Il ne faut pas qu'elle en sorte. + +--Il faut la brûler. + +--Nous sommes trois villages venus pour cela. + +--Oui, mais l'escorte? + +--On tuera l'escorte. + +--Mais est-ce que c'est par cette route-ci qu'elle passe? + +--On le dit. + +--C'est donc alors qu'elle viendrait de Vitré? + +--Pourquoi pas? + +--Mais c'est qu'on disait qu'elle venait de Fougères. + +--Qu'elle vienne de Fougères ou de Vitré, elle vient du diable. + +--Oui. + +--Et il faut qu'elle y retourne. + +--Oui. + +--C'est donc à Parigné qu'elle irait? + +--Il paraît. + +--Elle n'ira pas. + +--Non. + +--Non, non, non! + +--Attention. + +Il devenait utile de se taire en effet, car il commençait à faire un peu +jour. + +Tout à coup les hommes embusqués retinrent leur respiration; on entendit un +bruit de roues et de chevaux. Ils regardèrent à travers les branches et +distinguèrent confusément dans le chemin creux une longue charrette, une +escorte à cheval, quelque chose sur la charrette; cela venait à eux. + +--La voilà! dit celui qui paraissait le chef. + +--Oui, dit un des guetteurs, avec l'escorte. + +--Combien d'hommes d'escorte? + +--Douze. + +--On disait qu'ils étaient vingt. + +--Douze ou vingt, tuons tout. + +--Attendons qu'ils soient en pleine portée. + +Peu après, à un tournant du chemin, la charrette et l'escorte apparurent. + +--Vive le roi! cria le chef paysan. + +Cent coups de fusil partirent à la fois. + +Quand la fumée se dissipa, l'escorte aussi était dissipée. Sept cavaliers +étaient tombés, cinq s'étaient enfuis. Les paysans coururent à la +charrette. + +--Tiens, s'écria le chef, ce n'est pas la guillotine. C'est une échelle. + +La charrette avait en effet pour tout chargement une longue échelle. + +Les deux chevaux s'étaient abattus, blessés; le charretier avait été tué, +mais pas exprès. + +--C'est égal, dit le chef, une échelle escortée est suspecte. Cela allait +du côté de Parigné. C'était pour l'escalade de la Tourgue, bien sûr. + +--Brûlons l'échelle, crièrent les paysans. + +Et ils brûlèrent l'échelle. + +Quant à la funèbre charrette qu'ils attendaient, elle suivait une autre +route, et elle était déjà à deux lieues plus loin, dans ce village où +Michelle Fléchard la vit passer au soleil levant. + + + + + +V. VOX IN DESERTO + +Michelle Fléchard, en quittant les trois enfants auxquels elle avait donné +son pain, s'était mise à marcher au hasard à travers le bois. + +Puisqu'on ne voulait pas lui montrer son chemin, il fallait bien qu'elle le +trouvât toute seule. Par instants elle s'asseyait, et elle se relevait, et +elle s'asseyait encore. Elle avait cette fatigue lugubre qu'on a d'abord +dans les muscles, puis qui passe dans les os; fatigue d'esclave. Elle était +esclave en effet. Esclave de ses enfants perdus. Il fallait les retrouver; +chaque minute écoulée pouvait être leur perte; qui a un tel devoir n'a plus +de droit; reprendre haleine lui était interdit. Mais elle était bien lasse. +A ce degré d'épuisement, un pas de plus est une question. Le pourra-t-on +faire? Elle marchait depuis le matin; elle n'avait plus rencontré de +village, ni même de maison. Elle prit d'abord le sentier qu'il fallait, +puis celui qu'il ne fallait pas, et elle finit par se perdre au milieu des +branches pareilles les unes aux autres. Approchait-elle du but? +Touchait-elle au terme de sa passion? Elle était dans la voie douloureuse, +et elle sentait l'accablement de la dernière station. Allait-elle tomber +sur la route et expirer là? À un certain moment, avancer encore lui sembla +impossible, le soleil déclinait, la forêt était obscure, les sentiers +s'étaient effacés sous l'herbe, et elle ne sut plus que devenir. Elle +n'avait plus que Dieu. Elle se mit à appeler, personne ne répondit. + +Elle regarda autour d'elle, elle vit une claire-voie dans les branches, +elle se dirigea de ce côté-là, et brusquement se trouva hors du bois. + +Elle avait devant elle un vallon étroit comme une tranchée, au fond duquel +coulait dans les pierres un clair filet d'eau. Elle s'aperçut alors qu'elle +avait une soif ardente. Elle alla à cette eau, s'agenouilla, et but. + +Elle profita de ce qu'elle était à genoux pour faire sa prière. + +En se relevant, elle chercha à s'orienter. + +Elle enjamba le ruisseau. + +Au delà du petit vallon se prolongeait à perte de vue un vaste plateau +couvert de broussailles courtes, qui, à partir du ruisseau, montait en plan +incliné et emplissait tout l'horizon. La forêt était une solitude, ce +plateau était un désert. Dans la forêt, derrière chaque buisson on pouvait +rencontrer quelqu'un; sur le plateau, aussi loin que le regard pouvait +s'étendre, on ne voyait rien. Quelques oiseaux qui avaient l'air de fuir +volaient dans les bruyères. + +Alors, en présence de cet abandon immense, sentant fléchir ses genoux, et +comme devenue insensée, la mère éperdue jeta à la solitude ce cri étrange: + +--Y a-t-il quelqu'un ici? + +Et elle attendit la réponse. + +On répondit. + +Une voix sourde et profonde éclata, cette voix venait du fond de l'horizon, +elle se répercuta d'écho en écho; cela ressemblait à un coup de tonnerre à +moins que ce ne fût un coup de canon; et il semblait que cette voix +répliquait à la question de la mère et qu'elle disait: Oui. + +Puis le silence se fit. + +La mère se dressa, ranimée; il y avait quelqu'un. Il lui paraissait qu'elle +avait maintenant à qui parler; elle venait de boire et de prier; les forces +lui revenaient, elle se mit à gravir le plateau du côté où elle avait +entendu l'énorme voix lointaine. + +Tout à coup elle vit sortir de l'extrême horizon une haute tour. Cette tour +était seule dans ce sauvage paysage; un rayon du soleil couchant +l'empourprait. Elle était à plus d'une lieue de distance. Derrière cette +tour se perdait dans la brume une grande verdure diffuse qui était la forêt +de Fougères. + +Cette tour lui apparaissait sur le même point de l'horizon d'où était venu +ce grondement qui lui avait semblé un appel. Etait-ce cette tour qui avait +fait ce bruit? + +Michelle Fléchard était arrivée sur le sommet du plateau; elle n'avait plus +devant elle que de la plaine. + +Elle marcha vers la tour. + + + + +VI. SITUATION + +Le moment était venu. + +L'inexorable tenait l'impitoyable. + +Cimourdain avait Lantenac dans sa main. + +Le vieux royaliste rebelle était pris au gîte; évidemment il ne pouvait +échapper; et Cimourdain entendait que le marquis fût décapité chez lui, sur +place, sur ses terres, et en quelque sorte dans sa maison, afin que la +demeure féodale vît tomber la tête de l'homme féodal, et que l'exemple fût +mémorable. + +C'est pourquoi il avait envoyé chercher à Fougères la guillotine. On vient +de la voir en route. + +Tuer Lantenac, c'était tuer la Vendée; tuer la Vendée, c'était sauver la +France. Cimourdain n'hésitait pas. Cet homme était à l'aise dans la +férocité du devoir. + +Le marquis semblait perdu; de ce côté Cimourdain était tranquille, mais il +était inquiet d'un autre côté. La lutte serait certainement affreuse; +Gauvain la dirigerait, et voudrait s'y mêler peut-être; il y avait du +soldat dans ce jeune chef; il était homme à se jeter dans ce pugilat; +pourvu qu'il n'y fût pas tué? Gauvain! son enfant! l'unique affection +qu'il eût sur la terre! Gauvain avait eu du bonheur jusque-là, mais le +bonheur se lasse. Cimourdain tremblait. Sa destinée avait cela d'étrange +qu'il était entre deux Gauvain, l'un dont il voulait la mort, l'autre dont +il voulait la vie. + +Le coup de canon qui avait secoué Georgette dans son berceau et appelé la +mère du fond des solitudes n'avait pas fait que cela. Soit hasard, soit +intention du pointeur, le boulet, qui n'était pourtant qu'un boulet +d'avertissement, avait frappé, crevé et arraché à demi l'armature de +barreaux de fer qui masquait et fermait la grande meurtrière du premier +étage de la tour. Les assiégés n'avaient pas eu le temps de réparer cette +avarie. + +Les assiégés s'étaient vantés. Ils avaient très peu de munitions. Leur +situation, insistons-y, était plus critique encore que les assiégeants ne +le supposaient. S'ils avaient eu assez de poudre, ils auraient fait sauter +la Tourgue, eux et l'ennemi dedans; c'était leur rêve; mais toutes leurs +réserves étaient épuisées. A peine avaient-ils trente coups à tirer par +homme. Ils avaient beaucoup de fusils, d'espingoles et de pistolets, et peu +de cartouches. Ils avaient chargé toutes les armes afin de pouvoir faire un +feu continu; mais combien de temps durerait ce feu? Il fallait à la fois le +nourrir et le ménager. Là était la difficulté. Heureusement--bonheur +sinistre--la lutte serait surtout d'homme à homme, et à l'arme blanche; au +sabre et au poignard. On se colleterait plus qu'on ne se fusillerait. On se +hacherait; c'était là leur espérance. + +L'intérieur de la tour semblait inexpugnable. Dans la salle basse où +aboutissait le trou de brèche, était la retirade, cette barricade savamment +construite par Lantenac, qui obstruait l'entrée. En arrière de la retirade, +une longue table était couverte d'armes chargées, tromblons, carabines et +mousquetons, et de sabres, de haches et de poignards. N'ayant pu utiliser +pour faire sauter la tour le cachot-crypte des oubliettes qui communiquait +avec la salle basse, le marquis avait fait fermer la porte de ce caveau. +Au-dessus de la salle basse était la chambre ronde du premier étage à +laquelle on n'arrivait que par une vis-de-Saint-Gilles très étroite; cette +chambre, meublée, comme la salle basse,d'une table couverte d'armes toutes +prêtes et sur lesquelles on n'avait qu'à mettre la main, était éclairée par +la grande meurtrière dont un boulet venait de défoncer le grillage; +au-dessus de cette chambre, l'escalier en spirale menait à la chambre ronde +du second étage où était la porte de fer donnant sur le pont-châtelet. +Cette chambre du second s'appelait indistinctement _la chambre de la porte +de fer_ ou _la chambre des miroirs_, à cause de beaucoup de petits miroirs, +accrochés à cru sur la pierre nue à de vieux clous rouillés, bizarre +recherche mêlée à la sauvagerie. Les chambres d'en haut ne pouvant être +utilement défendues, cette chambre des miroirs était ce que +Mannesson-Mallet, le législateur des places fortes, appelle «le dernier +poste où les assiégés font une capitulation». Il s'agissait, nous l'avons +dit déjà, d'empêcher les assiégeants d'arriver là. + +Cette chambre ronde du second étage était éclairée par des meurtrières; +pourtant une torche y brûlait. Cette torche, plantée dans une torchère de +fer pareille à celle de la salle basse, avait été allumée par l'Imânus, qui +avait placé tout à côté l'extrémité de la mèche soufrée. Soins horribles. + +Au fond de la salle basse, sur un long tréteau, il y avait à manger, comme +dans une caverne homérique; de grands plats de riz, du fur, qui est une +bouillie de blé noir, de la godnivelle, qui est un hachis de veau, des +rondeaux de houichepote, pâte de farine et de fruits cuits à l'eau, de la +badrée, des pots de cidre. Buvait et mangeait qui voulait. + +Le coup de canon les mit tous en arrêt. On n'avait plus qu'une demi-heure +devant soi. + +L'Imânus, du haut de la tour, surveillait l'approche des assiégeants. +Lantenac avait commandé de ne pas tirer et de les laisser arriver. Il avait +dit: + +--Ils sont quatre mille cinq cents. Tuer dehors est inutile. Ne tuez que +dedans. Dedans, l'égalité se refait. + +Et il avait ajouté en riant:--Egalité, Fraternité. + +Il était convenu que lorsque l'ennemi commencerait son mouvement, l'Imânus, +avec sa trompe, avertirait. + +Tous, en silence, postés derrière la retirade, ou sur les marches des +escaliers, attendaient, une main sur leur mousquet, l'autre sur leur +rosaire. + +La situation se précisait, et était ceci: + +Pour les assaillants, une brèche à gravir, une barricade à forcer, trois +salles superposées à prendre de haute lutte l'une après l'autre, deux +escaliers tournants à emporter marche par marche, sous une nuée de +mitraille; pour les assiégés, mourir. + + + + +VII. PRÉLIMINAIRES + +Gauvain de son côté mettait en ordre l'attaque. Il donnait ses dernières +instructions à Cimourdain, qui, on s'en souvient, devait, sans prendre part +à l'action, garder le plateau, et à Guéchamp qui devait rester en +observation avec le gros de l'armée dans le camp de la forêt. Il était +entendu que ni la batterie basse du bois ni la batterie haute du plateau ne +tireraient, à moins qu'il n'y eût sortie ou tentative d'évasion. Gauvain se +réservait le commandement de la colonne de brèche. C'est là ce qui +troublait Cimourdain. + +Le soleil venait de se coucher. + +Une tour en rase campagne ressemble à un navire en pleine mer. Elle doit +être attaquée de la même façon. C'est plutôt un abordage qu'un assaut. Pas +de canon. Rien d'inutile. A quoi bon canonner des murs de quinze pieds +d'épaisseur? Un trou dans le sabord, les uns qui le forcent, les autres qui +le barrent, des haches, des couteaux, des pistolets, les poings et les +dents. Telle est l'aventure. + +Gauvain sentait qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'enlever la Tourgue. Une +attaque où l'on se voit le blanc des yeux, rien de plus meurtrier. Il +connaissait le redoutable intérieur de la tour, y ayant été enfant. + +Il songeait profondément. + +Cependant, à quelques pas de lui, son lieutenant, Guéchamp, une longue-vue +à la main, examinait l'horizon du côté de Parigné. Tout à coup Guéchamp +s'écria: + +--Ah! enfin! + +Cette exclamation tira Gauvain de sa rêverie. + +--Qu'y a-t-il, Guéchamp? + +--Mon commandant, il y a que voici l'échelle. + +--L'échelle de sauvetage? + +--Oui. + +--Comment? nous ne l'avions pas encore? + +--Non, commandant. Et j'étais inquiet. L'exprès que j'avais envoyé à Javené +était revenu. + +--Je le sais. + +--Il avait annoncé qu'il avait trouvé à la charpenterie de Javené l'échelle +de la dimension voulue, qu'il l'avait réquisitionnée, qu'il avait fait +mettre l'échelle sur une charrette, qu'il avait requis une escorte de douze +cavaliers, et qu'il avait vu partir pour Parigné la charrette, l'escorte et +l'échelle. Sur quoi, il était revenu à franc étrier. + +--Et nous avait fait ce rapport. Et il avait ajouté que la charrette, étant +bien attelée et partie vers deux heures du matin, serait ici avant le +coucher du soleil. Je sais tout cela. Eh bien? + +--Eh bien, mon commandant, le soleil vient de se coucher et la charrette +qui apporte l'échelle n'est pas encore arrivée. + +--Est-ce possible? Mais il faut pourtant que nous attaquions. L'heure est +venue. Si nous tardions, les assiégés croiraient que nous reculons. + +--Mon commandant, on peut attaquer. + +--Mais l'échelle de sauvetage est nécessaire. + +--Sans doute. + +--Mais nous ne l'avons pas. + +--Nous l'avons. + +--Comment? + +--C'est ce qui m'a fait dire: Ah! enfin! La charrette n'arrivait pas; j'ai +pris ma longue-vue, et j'ai examiné la route de Parigné à la Tourgue, et, +mon commandant, je suis content. La charrette est là-bas avec l'escorte. +Elle descend une côte. Vous pouvez la voir. + +Gauvain prit la longue-vue et regarda. + +--En effet. La voici. Il ne fait plus assez de jour pour tout distinguer. +Mais on voit l'escorte, c'est bien cela. Seulement l'escorte me paraît plus +nombreuse que vous ne le disiez, Guéchamp. + +--Et à moi aussi. + +--Ils sont à environ un quart de lieue. + +--Mon commandant, l'échelle de sauvetage sera ici dans un quart d'heure. + +--On peut attaquer. + +C'était bien une charrette en effet qui arrivait, mais ce n'était pas celle +qu'ils croyaient. + +Gauvain, en se retournant, vit derrière lui le sergent Radoub, droit, les +yeux baissés, dans l'attitude du salut militaire. + +--Qu'est-ce, sergent Radoub? + +--Citoyen commandant, nous, les hommes du bataillon du Bonnet-Rouge, nous +avons une grâce à vous demander. + +--Laquelle? + +--De nous faire tuer. + +--Ah! dit Gauvain. + +--Voulez-vous avoir cette bonté? + +--Mais ... c'est selon, dit Gauvain. + +--Voici, commandant. Depuis l'affaire de Dol, vous nous ménagez. Nous +sommes encore douze. + +--Eh bien? + +--Ça nous humilie. + +--Vous êtes la réserve. + +--Nous aimons mieux être l'avant-garde. + +--Mais j'ai besoin de vous pour décider le succès à la fin d'une action. Je +vous conserve. + +--Trop. + +--C'est égal. Vous êtes dans la colonne. Vous marchez. + +--Derrière. C'est le droit de Paris de marcher devant. + +--J'y penserai, sergent Radoub. + +--Pensez-y aujourd'hui, mon commandant. Voici une occasion. Il va y avoir +un rude croc-en-jambe à donner ou à recevoir. Ce sera dru. La Tourgue +brûlera les doigts de ceux qui y toucheront. Nous demandons la faveur d'en +être. + +Le sergent s'interrompit, se tordit la moustache, et reprit d'une voix +Altérée: + +--Et puis, voyez-vous, mon commandant, dans cette tour, il y a nos mômes. +Nous avons là nos enfants, les enfants du bataillon, nos trois enfants. +Cette affreuse face de Gribouille-mon-cul-te-baise, le nommé Brise-Bleu, le +nommé Imânus, ce Gouge-le-Bruant, ce Bouge-le-Gruand, ce Fouge-le-Truand, +ce tonnerre de Dieu d'homme du diable, menace nos enfants. Nos enfants, nos +mioches, mon commandant! Quand tous les tremblements s'en mêleraient, nous +ne voulons pas qu'il leur arrive malheur. Entendez-vous ça, autorité? Nous +ne le voulons pas. Tantôt, j'ai profité de ce qu'on ne se battait pas, et +je suis monté sur le plateau, et je les ai regardés par une fenêtre, oui, +ils sont vraiment là, on peut les voir du bord du ravin, et je les ai vus, +et je leur ai fait peur, à ces amours. Mon commandant, s'il tombe un seul +cheveu de leurs petites caboches de chérubins, je le jure, mille noms de +noms de tout ce qu'il y a de sacré, moi le sergent Radoub, je m'en prends à +la carcasse du Père Eternel. Et voici ce que dit le bataillon: nous voulons +que les mômes soient sauvés, ou être tous tués. C'est notre droit, +ventraboumine! oui, tous tués. Et maintenant, salut et respect. + +Gauvain tendit la main à Radoub, et dit: + +--Vous êtes des braves. Vous serez de la colonne d'attaque. Je vous partage +en deux. Je mets six de vous à l'avant-garde, afin qu'on avance, et j'en +mets six à l'arrière-garde, afin qu'on ne recule pas. + +--Est-ce toujours moi qui commande les douze? + +--Certes. + +--Alors, mon commandant, merci. Car je suis de l'avant-garde. + +Radoub refit le salut militaire et regagna le rang. + +Gauvain tira sa montre, dit quelques mots à l'oreille de Guéchamp, et la +colonne d'attaque commença à se former. + + + + +VIII. LE VERBE ET LE RUGISSEMENT + +Cependant Cimourdain, qui n'avait pas encore gagné son poste du plateau, et +qui était à côté de Gauvain, s'approcha d'un clairon. + +--Sonne à la trompe, lui dit-il. + +Le clairon sonna, la trompe répondit. + +Un son de clairon et un son de trompe s'échangèrent encore. + +--Qu'est-ce que c'est? demanda Gauvain à Guéchamp. Que veut Cimourdain? + +Cimourdain s'était avancé vers la tour, un mouchoir blanc à la main. + +Il éleva la voix. + +--Hommes qui êtes dans la tour, me connaissez-vous? + +Une voix, la voix de l'Imânus, répliqua du haut de la tour: + +--Oui. + +Les deux voix alors se parlèrent et se répondirent et l'on entendit ceci: + +--Je suis l'envoyé de la république. + +--Tu es l'ancien curé de Parigné. + +--Je suis le délégué du comité du salut public. + +--Tu es un prêtre. + +--Je suis le représentant de la loi. + +--Tu es un renégat. + +--Je suis le commissaire de la révolution. + +--Tu es un apostat. + +--Je suis Cimourdain. + +--Tu es le démon. + +--Vous me connaissez? + +--Nous t'exécrons. + +--Seriez-vous contents de me tenir en votre pouvoir? + +--Nous sommes ici dix-huit qui donnerions nos têtes pour avoir la tienne. + +--Eh bien, je viens me livrer à vous. + +On entendit au haut de la tour un éclat de rire sauvage et ce cri: + +--Viens! + +Il y avait dans le camp un profond silence d'attente. + +Cimourdain reprit: + +--A une condition. + +--Laquelle? + +--Ecoutez. + +--Parle. + +--Vous me haïssez? + +--Oui. + +--Moi, je vous aime. Je suis votre frère. + +La voix du haut de la tour répondit: + +--Oui, Caïn. + +Cimourdain repartit avec une inflexion singulière, qui était à la fois +haute et douce: + +--Insultez, mais écoutez. Je viens ici en parlementaire. Oui, vous êtes +mes frères. Vous êtes de pauvres hommes égarés. Je suis votre ami. Je suis +la lumière et je parle à l'ignorance. La lumière contient toujours de la +fraternité. D'ailleurs, est-ce que nous n'avons pas tous la même mère, la +patrie? Eh bien, écoutez-moi. Vous saurez plus tard, ou vos enfants +sauront, ou les enfants de vos enfants sauront que tout ce qui se fait en +ce moment se fait par l'accomplissement des lois d'en haut, et que ce qu'il +y a dans la révolution, c'est Dieu. En attendant le moment où toutes les +consciences, même les vôtres, comprendront, et où tous les fanatismes, même +les nôtres, s'évanouiront, en attendant que cette grande clarté soit faite, +personne n'aura-t-il pitié de vos ténèbres? Je viens à vous, je vous offre +ma tête; je fais plus, je vous tends la main. Je vous demande la grâce de +me perdre pour vous sauver. J'ai pleins pouvoirs, et ce que je dis, je le +puis. C'est un instant suprême; je fais un dernier effort. Oui, celui qui +vous parle est un citoyen, et dans ce citoyen, oui, il y a un prêtre. Le +citoyen vous combat, mais le prêtre vous supplie. Ecoutez-moi. Beaucoup +d'entre vous ont des femmes et des enfants. Je prends la défense de vos +enfants et de vos femmes. Je prends leur défense contre vous. O mes +frères... + +--Va, prêche! ricana l'Imânus. + +Cimourdain continua: + +--Mes frères, ne laissez pas sonner l'heure exécrable. On va ici +s'entr'égorger. Beaucoup d'entre nous qui sommes ici devant vous ne verront +pas le soleil de demain; oui, beaucoup d'entre nous périront, et vous, vous +tous, vous allez mourir. Faites-vous grâce à vous-mêmes. Pourquoi verser +tout ce sang quand c'est inutile? Pourquoi tuer tant d'hommes quand deux +suffisent? + +--Deux? dit l'Imânus. + +--Oui. Deux. + +--Qui? + +--Lantenac et moi. + +Et Cimourdain éleva la voix: + +--Deux hommes sont de trop, Lantenac pour nous, moi pour vous. Voici ce que +je vous offre, et vous aurez tous la vie sauve: donnez-nous Lantenac, et +prenez-moi. Lantenac sera guillotiné, et vous ferez de moi ce que vous +voudrez. + +--Prêtre, hurla l'Imânus, si nous t'avions, nous te brûlerions à petit feu. + +--J'y consens, dit Cimourdain. + +Et il reprit: + +--Vous, les condamnés qui êtes dans cette tour, vous pouvez tous dans une +heure être vivants et libres. Je vous apporte le salut. Acceptez-vous? + +L'Imânus éclata. + +--Tu n'es pas seulement scélérat, tu es fou. Ah çà, pourquoi viens-tu nous +déranger? Qui est-ce qui te prie de venir nous parler? Nous, livrer +monseigneur! Qu'est-ce que tu veux? + +--Sa tête. Et je vous offre... + +--Ta peau. Car nous t'écorcherions comme un chien, curé Cimourdain. Eh +bien, non, ta peau ne vaut pas sa tête. Va-t'en. + +--Cela va être horrible. Une dernière fois, réfléchissez. + +La nuit venait pendant ces paroles sombres qu'on entendait au dedans de la +tour comme au dehors. Le marquis de Lantenac se taisait et laissait faire. +Les chefs ont de ces sinistres égoïsmes. C'est un des droits de la +responsabilité. + +L'Imânus jeta sa voix par-dessus Cimourdain, et cria: + +--Hommes qui nous attaquez, nous vous avons dit nos propositions, elles +sont faites, et nous n'avons rien à y changer. Acceptez-les, sinon, +malheur! Consentez-vous? Nous vous rendrons les trois enfants qui sont là, +et vous nous donnerez la sortie libre et la vie sauve, à tous. + +--A tous, oui, répondit Cimourdain, excepté un. + +--Lequel? + +--Lantenac. + +--Monseigneur! Livrer monseigneur! Jamais. + +--Il nous faut Lantenac. + +--Jamais. + +--Nous ne pouvons traiter qu'à cette condition. + +--Alors commencez. + +Le silence se fit. + +L'Imânus, après avoir sonné avec sa trompe le coup de signal, redescendit; +le marquis mit l'épée à la main; les dix-neuf assiégés se groupèrent en +silence dans la salle basse, en arrière de la retirade, et se mirent à +genoux; ils entendaient le pas mesuré de la colonne d'attaque qui avançait +vers la tour dans l'obscurité; ce bruit se rapprochait; tout à coup ils le +sentirent tout près d'eux, à la bouche même de la brèche. Alors tous, +agenouillés, épaulèrent à travers les fentes de la retirade leurs fusils et +leurs espingoles, et l'un d'eux, Grand-Francoeur, qui était le prêtre +Turmeau, se leva, et, un sabre nu dans la main droite, un crucifix dans +la main gauche, dit d'une voix grave: + +--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit! + +Tous firent feu à la fois, et la lutte s'engagea. + + + + +IX. TITANS CONTRE GÉANTS + +Cela fut en effet épouvantable. + +Ce corps à corps dépassa tout ce qu'on avait pu rêver. + +Pour trouver quelque chose de pareil, il faudrait remonter aux grands duels +d'Eschyle ou aux antiques tueries féodales; à ces «_attaques à armes +courtes_» qui ont duré jusqu'au dix-septième siècle, quand on pénétrait +dans les places fortes par les fausses brayes; assauts tragiques, où, dit +le vieux sergent de la province d'Alentejo, «les fourneaux ayant fait leur +effet, les assiégeants s'avanceront portant des planches couvertes de lames +de fer-blanc, armés de rondaches et de mantelets, et fournis de quantité de +grenades, faisant abandonner les retranchements ou retirades à ceux de la +place, et s'en rendront maîtres, poussant vigoureusement les assiégés». + +Le lieu d'attaque était horrible; c'était une de ces brèches qu'on appelle +en langue du métier _brèches sans voûte_, c'est-à-dire, on se le rappelle, +une crevasse traversant le mur de part en part et non une fracture évasée à +ciel ouvert. La poudre avait agi comme une vrille. L'effet de la mine avait +été si violent que la tour avait été fendue par l'explosion à plus de +quarante pieds au-dessus du fourneau, mais ce n'était qu'une lézarde, et la +déchirure praticable qui servait de brèche et donnait entrée dans la salle +basse ressemblait plutôt au coup de lance qui perce qu'au coup de hache +qui entaille. + +C'était une ponction au flanc de la tour, une longue fracture pénétrante, +quelque chose comme un puits couché à terre, un couloir serpentant et +montant comme un intestin à travers une muraille de quinze pieds +d'épaisseur, on ne sait quel informe cylindre encombré d'obstacles, de +pièges, d'explosions, où l'on se heurtait le front aux granits, les pieds +aux gravats, les yeux aux ténèbres. + +Les assaillants avaient devant eux ce porche noir, bouche de gouffre ayant +pour mâchoires, en bas et en haut, toutes les pierres de la muraille +déchiquetée; une gueule de requin n'a pas plus de dents que cet arrachement +effroyable. Il fallait entrer dans ce trou, et en sortir. + +Dedans éclatait la mitraille, dehors se dressait la retirade. Dehors, +c'est-à-dire dans la salle basse du rez-de-chaussée. + +Les rencontres de sapeurs dans les galeries couvertes quand la contre-mine +vient couper la mine, les boucheries à la hache sous les entre-ponts des +vaisseaux qui s'abordent dans les batailles navales, ont seules cette +férocité. Se battre au fond d'une fosse, c'est le dernier degré de +l'horreur. Il est affreux de s'entre-tuer avec un plafond sur la tête. Au +moment où le premier flot des assiégeants entra, toute la retirade se +couvrit d'éclairs, et ce fut quelque chose comme la foudre éclatant sous +terre. Le tonnerre assaillant répliqua au tonnerre embusqué. Les +détonations se ripostèrent; le cri de Gauvain s'éleva: Fonçons! Puis le cri +de Lantenac: Faites ferme contre l'ennemi! Puis le cri de l'Imânus: A moi +les Mainiaux! Puis des cliquetis, sabres contre sabres, et, coup sur coup, +d'effroyables décharges tuant tout. La torche accrochée au mur éclairait +vaguement toute cette épouvante. Impossible de rien distinguer; on était +dans une noirceur rougeâtre; qui entrait là était subitement sourd et +aveugle, sourd du bruit, aveugle de la fumée. Les hommes mis hors de combat +gisaient parmi les décombres, on marchait sur des cadavres, on écrasait des +plaies, on broyait des membres cassés d'où sortaient des hurlements, on +avait les pieds mordus par des mourants. Par instants, il y avait des +silences plus hideux que le bruit. On se colletait, on entendait +l'effrayant souffle des bouches, puis des grincements, des râles, des +imprécations, et le tonnerre recommençait. Un ruisseau de sang sortait de +la tour par la brèche, et se répandait dans l'ombre. Cette flaque sombre +fumait dehors dans l'herbe. + +On eût dit que c'était la tour elle-même qui saignait et que la géante +était blessée. + +Chose surprenante, cela ne faisait presque pas de bruit dehors. La nuit +était très noire, et dans la plaine et dans la forêt il y avait autour de +la forteresse attaquée une sorte de paix funèbre. Dedans c'était l'enfer, +dehors c'était le sépulcre. Ce choc d'hommes s'exterminant dans les +ténèbres, ces mousqueteries, ces clameurs, ces rages, tout ce tumulte +expirait sous la masse des murs et des voûtes, l'air manquait au bruit, et +au carnage s'ajoutait l'étouffement. Hors de la tour, cela s'entendait à +peine. Les petits enfants dormaient pendant ce temps-là. + +L'acharnement augmentait. La retirade tenait bon. Rien de plus malaisé à +forcer que ce genre de barricade en chevron rentrant. Si les assiégés +avaient contre eux le nombre, ils avaient pour eux la position. La colonne +d'attaque perdait beaucoup de monde. Alignée et allongée dehors au pied de +la tour, elle s'enfonçait lentement dans l'ouverture de la brèche, et se +raccourcissait, comme une couleuvre qui entre dans son trou. + +Gauvain, qui avait des imprudences de jeune chef, était dans la salle basse +au plus fort de la mêlée, avec toute la mitraille autour de lui. Ajoutons +qu'il avait la confiance de l'homme qui n'a jamais été blessé. + +Comme il se retournait pour donner un ordre, une lueur de mousqueterie +éclaira un visage tout près de lui. + +--Cimourdain! s'écria-t-il, qu'est-ce que vous venez faire ici? + +C'était Cimourdain en effet. Cimourdain répondit: + +--Je viens être près de toi. + +--Mais vous allez vous faire tuer! + +--Hé bien, toi, qu'est-ce que tu fais donc? + +--Mais je suis nécessaire ici. Vous pas. + +--Puisque tu y es, il faut que j'y sois. + +--Non, mon maître. + +--Si, mon enfant! + +Et Cimourdain resta près de Gauvain. + +Les morts s'entassaient sur les pavés de la salle basse. + +Bien que la retirade ne fût pas forcée encore, le nombre évidemment devait +finir par vaincre. Les assaillants étaient à l'abri; dix assiégeants +tombaient contre un assiégé, mais les assiégeants se renouvelaient. Les +assiégeants croissaient et les assiégés décroissaient. + +Les dix-neuf assiégés étaient tous derrière la retirade, l'attaque étant +là. Ils avaient des morts et des blessés. Quinze tout au plus combattaient +encore. Un des plus farouches, Chante-en-hiver, avait été affreusement +mutilé. C'était un breton trapu et crépu, de l'espèce petite et vivace. Il +avait un oeil crevé et la mâchoire brisée. Il pouvait encore marcher. Il se +traîna dans l'escalier en spirale, et monta dans la chambre du premier +étage, espérant pouvoir là prier et mourir. + +Il s'était adossé au mur près de la meurtrière pour tâcher de respirer un +peu. + +En bas la boucherie devant la retirade était de plus en plus horrible. Dans +une intermittence, entre deux décharges, Cimourdain éleva la voix: + +--Assiégés! cria-t-il. Pourquoi faire couler le sang plus longtemps? Vous +êtes pris. Rendez-vous. Songez que nous sommes quatre mille cinq cents +contre dix-neuf, c'est-à-dire plus de deux cents contre un. Rendez-vous. + +--Cessons ce marivaudage, répondit le marquis de Lantenac. + +Et vingt balles ripostèrent à Cimourdain. + +La retirade ne montait pas jusqu'à la voûte; cela permettait aux assiégés +de tirer par-dessus, mais cela permettait aux assiégeants de l'escalader. + +--L'assaut à la retirade! cria Gauvain. Y a-t-il quelqu'un de bonne volonté +pour escalader la retirade? + +--Moi, dit le sergent Radoub. + + + + +X. RADOUB + +Ici les assaillants eurent une stupeur. Radoub était entré par le trou de +brèche, à la tête de la colonne d'attaque, lui sixième, et sur ces six +hommes du bataillon parisien, quatre étaient déjà tombés. Après qu'il eut +jeté ce cri: Moi! on le vit, non avancer, mais reculer, et, baissé, courbé, +rampant presque entre les jambes des combattants, regagner l'ouverture de +la brèche, et sortir. Etait-ce une fuite? Un tel homme fuir? Qu'est-ce que +cela voulait dire? + +Arrivé hors de la brèche, Radoub, encore aveuglé par la fumée, se frotta +les yeux comme pour en ôter l'horreur et la nuit, et, à la lueur des +étoiles, regarda la muraille de la tour. Il fit ce signe de tête satisfait +qui veut dire: Je ne m'étais pas trompé. + +Radoub avait remarqué que la lézarde profonde de l'explosion de la mine +montait au-dessus de la brèche jusqu'à cette meurtrière du premier étage +dont un boulet avait défoncé et disloqué l'armature de fer. Le réseau des +barreaux rompus pendait à demi arraché, et un homme pouvait passer. + +Un homme pouvait passer, mais un homme pouvait-il monter? Par la lézarde, +oui, à la condition d'être un chat. + +C'est ce qu'était Radoub. Il était de cette race que Pindare appelle «les +athlètes agiles». On peut être vieux soldat et homme jeune; Radoub, qui +avait été garde-française, n'avait pas quarante ans. C'était un Hercule +leste. + +Radoub posa à terre son mousqueton, ôta sa buffleterie, quitta son habit et +sa veste, et ne garda que ses deux pistolets qu'il mit dans la ceinture de +son pantalon et son sabre nu qu'il prit entre ses dents. La crosse des deux +pistolets passait au-dessus de sa ceinture. + +Ainsi allégé de l'inutile, et suivi des yeux dans l'obscurité par tous ceux +de la colonne d'attaque qui n'étaient pas encore entrés dans la brèche, il +se mit à gravir les pierres de la lézarde du mur comme les marches d'un +escalier. N'avoir pas de souliers lui fut utile; rien ne grimpe comme un +pied nu; il crispait ses orteils dans les trous des pierres. Il se hissait +avec ses poings et s'affermissait avec ses genoux. La montée était rude. +C'était quelque chose comme une ascension le long des dents d'une scie. +--Heureusement, pensait-il, qu'il n'y a personne dans la chambre du premier +étage, car on ne me laisserait pas escalader ainsi. + +Il n'avait pas moins de quarante pieds à gravir de cette façon. A mesure +qu'il montait, un peu gêné par les pommeaux saillants de ses pistolets, la +lézarde allait se rétrécissant, et l'ascension devenait de plus en plus +difficile. Le risque de la chute augmentait en même temps que la profondeur +du précipice. + +Enfin il parvint au rebord de la meurtrière; il écarta le grillage tordu et +descellé, il avait largement de quoi passer; il se souleva d'un effort +puissant, appuya son genou sur la corniche du rebord, saisit d'une main un +tronçon de barreau à droite, de l'autre main un tronçon à gauche, et se +dressa jusqu'à mi-corps devant l'embrasure de la meurtrière, le sabre aux +dents, suspendu par ses deux poings sur l'abîme. + +Il n'avait plus qu'une enjambée à faire pour sauter dans la salle du +premier étage. + +Mais une face apparut dans la meurtrière. + +Radoub vit brusquement devant lui dans l'ombre quelque chose d'effroyable; +un oeil crevé, une mâchoire fracassée, un masque sanglant. + +Ce masque, qui n'avait plus qu'une prunelle, le regardait. + +Ce masque avait deux mains; ces deux mains sortirent de l'ombre et +s'avancèrent vers Radoub; l'une, d'une seule poignée, lui prit ses deux +pistolets dans sa ceinture, l'autre lui ôta son sabre des dents. + +Radoub était désarmé. Son genou glissait sur le plan incliné de la +corniche, ses deux poings crispés aux tronçons du grillage suffisaient à +peine à le soutenir, et il avait derrière lui quarante pieds de précipice. + +Ce masque et ces mains, c'était Chante-en-hiver. + +Chante-en-hiver, suffoqué par la fumée qui montait d'en bas, avait réussi à +entrer dans l'embrasure de la meurtrière, là l'air extérieur l'avait +ranimé, la fraîcheur de la nuit avait figé son sang, et il avait repris un +peu de force; tout à coup il avait vu surgir au dehors devant l'ouverture +le torse de Radoub; alors, Radoub ayant les mains cramponnées aux barreaux +et n'ayant que le choix de se laisser tomber ou de se laisser désarmer, +Chante-en-hiver, épouvantable et tranquille, lui avait cueilli ses +pistolets à sa ceinture et son sabre entre les dents. + +Un duel inouï commença. Le duel du désarmé et du blessé. + +Evidemment, le vainqueur c'était le mourant. Une balle suffisait pour jeter +Radoub dans le gouffre béant sous ses pieds. + +Par bonheur pour Radoub, Chante-en-hiver, ayant les deux pistolets dans une +seule main, ne put en tirer un et fut forcé de se servir du sabre. Il porta +un coup de pointe à l'épaule de Radoub. Ce coup de sabre blessa Radoub et +le sauva. + +Radoub, sans armes, mais ayant toute sa force, dédaigna sa blessure qui +d'ailleurs n'avait pas entamé l'os, fit un soubresaut en avant, lâcha les +barreaux et bondit dans l'embrasure. + +Là il se trouva face à face avec Chante-en-hiver, qui avait jeté le sabre +derrière lui et qui tenait les deux pistolets dans ses deux poings. + +Chante-en-hiver, dressé sur ses genoux, ajusta Radoub presque à bout +portant, mais son bras affaibli tremblait, et il ne tira pas tout de suite. + +Radoub profita de ce répit pour éclater de rire. + +--Dis donc, cria-t-il, Vilain-à-voir! est-ce que tu crois me faire peur +avec ta gueule en boeuf à la mode? Sapristi, comme on t'a délabré le +minois! + +Chante-en-hiver le visait. + +Radoub continua: + +--Ce n'est pas pour dire, mais tu as eu la gargoine joliment chiffonnée par +la mitraille. Mon pauvre garçon, Bellone t'a fracassé la physionomie. +Allons, allons, crache ton petit coup de pistolet, mon bonhomme. + +Le coup partit et passa si près de la tête qu'il arracha à Radoub la moitié +de l'oreille. Chante-en-hiver éleva l'autre bras armé du second pistolet, +mais Radoub ne lui laissa pas le temps de viser. + +--J'ai assez d'une oreille de moins, cria-t-il. Tu m'as blessé deux fois. A +moi la belle! + +Et il se rua sur Chante-en-hiver, lui rejeta le bras en l'air, fit partir +le coup qui alla n'importe où, et lui saisit et lui mania sa mâchoire +disloquée. + +Chante-en-hiver poussa un rugissement et s'évanouit. + +Radoub l'enjamba et le laissa dans l'embrasure. + +--Maintenant que je t'ai fait savoir mon ultimatum, dit-il, ne bouge plus. +Reste là, méchant traîne-à-terre. Tu penses bien que je ne vais pas à +présent m'amuser à te massacrer. Rampe à ton aise sur le sol, concitoyen de +mes savates. Meurs, c'est toujours ça de fait. C'est tout à l'heure que tu +vas savoir que ton curé ne te disait que des bêtises. Va-t'en dans le grand +mystère, paysan. + +Et il sauta dans la salle du premier étage. + +--On n'y voit goutte, grommela-t-il. + +Chante-en-hiver s'agitait convulsivement et hurlait à travers l'agonie. +Radoub se retourna. + +--Silence! fais-moi le plaisir de te taire, citoyen sans le savoir. Je ne +me mêle plus de ton affaire. Je méprise de t'achever. Fiche-moi la paix. + +Et, inquiet, il fourra son poing dans ses cheveux, tout en considérant +Chante-en-hiver. + +--Ah çà, qu'est-ce que je vais faire? C'est bon tout ça, mais me voilà +désarmé. J'avais deux coups à tirer. Tu me les as gaspillés, animal! Et +avec ça une fumée qui vous fait aux yeux un mal de chien! + +Et rencontrant son oreille déchirée: + +--Aïe! dit-il. + +Et il reprit: + +--Te voilà bien avancé de m'avoir confisqué une oreille! Au fait, j'aime +mieux avoir ça de moins qu'autre chose, ça n'est guère qu'un ornement. Tu +m'as aussi égratigné à l'épaule, mais ce n'est rien. Expire, villageois, je +te pardonne. + +Il écouta. Le bruit dans la salle basse était effrayant. Le combat était +plus forcené que jamais. + +--Ça va bien en bas. C'est égal, ils gueulent vive le roi. Ils crèvent +noblement. + +Ses pieds cognèrent son sabre à terre. Il le ramassa, et il dit à +Chante-en-hiver qui ne bougeait plus et qui était peut-être mort: + +--Vois-tu, homme des bois, pour ce que je voulais faire, mon sabre ou zut, +c'est la même chose. Je le reprends par amitié. Mais il me fallait mes +pistolets. Que le diable t'emporte, sauvage! Ah çà, qu'est-ce que je vais +faire? Je ne suis bon à rien ici. + +Il avança dans la salle tâchant de voir et de s'orienter. Tout à coup dans +la pénombre, derrière le pilier du milieu, il aperçut une longue table, et +sur cette table quelque chose qui brillait vaguement. Il tâta. C'étaient +des tromblons, des pistolets, des carabines, une rangée d'armes à feu +disposées en ordre et semblant n'attendre que des mains pour les saisir; +c'était la réserve de combat préparée par les assiégés pour la deuxième +phase de l'assaut; tout un arsenal. + +--Un buffet! s'écria Radoub. + +Et il se jeta dessus, ébloui. + +Alors il devint formidable. + +La porte de l'escalier communiquant aux étages d'en haut et d'en bas était +visible, toute grande ouverte, à côté de la table chargée d'armes. Radoub +laissa tomber son sabre, prit dans ses deux mains deux pistolets à deux +coups et les déchargea à la fois au hasard sous la porte dans la spirale +de l'escalier, puis il saisit une espingole et la déchargea, puis il +empoigna un tromblon gorgé de chevrotines et le déchargea. Le tromblon, +vomissant quinze balles, sembla un coup de mitraille. Alors Radoub, +reprenant haleine, cria d'une voix tonnante dans l'escalier: Vive Paris! + +Et s'emparant d'un deuxième tromblon plus gros que le premier, il le braqua +sous la voûte tortueuse de la vis-de-Saint-Gilles, et attendit. + +Le désarroi dans la salle basse fut indescriptible. Ces étonnements +imprévus désagrègent la résistance. + +Deux des balles de la triple décharge de Radoub avaient porté; l'une avait +tué Houzard, qui était M. de Quélen. + +--Ils sont en haut! cria le marquis. + +Ce cri détermina l'abandon de la retirade, une volée d'oiseaux n'est pas +plus vite en déroute, et ce fut à qui se précipiterait dans l'escalier. Le +marquis encourageait cette fuite. + +--Faites vite, disait-il. Le courage est d'échapper. Montons tous au +deuxième étage! Là nous recommencerons. + +Il quitta la retirade le dernier. + +Cette bravoure le sauva. + +Radoub, embusqué au haut du premier étage de l'escalier, le doigt sur la +détente du tromblon, guettait la déroute. Les premiers qui apparurent au +tournant de la spirale reçurent la décharge en pleine face, et tombèrent +foudroyés. Si le marquis en eût été, il était mort. Avant que Radoub eût eu +le temps de saisir une nouvelle arme, les autres passèrent, le marquis +après tous, et plus lent que les autres. Ils croyaient la chambre du +premier pleine d'assiégeants, ils ne s'y arrêtèrent pas, et gagnèrent la +salle du second étage, la chambre des miroirs. C'est là qu'était la porte +de fer, c'est là qu'était la mèche soufrée, c'est là qu'il fallait +capituler ou mourir. + +Gauvain, aussi surpris qu'eux-mêmes des détonations de l'escalier et ne +s'expliquant pas le secours qui lui arrivait, en avait profité sans +chercher à comprendre, avait sauté, lui et les siens, par-dessus la +retirade, et avait poussé les assiégés l'épée aux reins jusqu'au premier +étage. + +Là il trouva Radoub. + +Radoub commença par le salut militaire et dit: + +--Une minute, mon commandant. C'est moi qui ai fait ça. Je me suis souvenu +de Dol. J'ai fait comme vous. J'ai pris l'ennemi entre deux feux. + +--Bon élève, dit Gauvain en souriant. + +Quand on est un certain temps dans l'obscurité, les yeux finissent par se +faire à l'ombre comme ceux des oiseaux de nuit; Gauvain s'aperçut que +Radoub était tout en sang. + +--Mais tu es blessé, camarade! + +--Ne faites pas attention, mon commandant. Qu'est-ce que c'est que ça, une +oreille de plus ou de moins? J'ai aussi un coup de sabre, je m'en fiche. +Quand on casse un carreau, on s'y coupe toujours un peu. D'ailleurs il n'y +a pas que de mon sang. + +On fit une sorte de halte dans la salle du premier étage, conquise par +Radoub. On apporta une lanterne. Cimourdain rejoignit Gauvain. Ils +délibérèrent. Il y avait lieu à réfléchir en effet. Les assiégeants +n'étaient pas dans le secret des assiégés; ils ignoraient leur pénurie de +munitions; ils ne savaient pas que les défenseurs de la place étaient à +court de poudre; le deuxième étage était le dernier poste de résistance; +les assiégeants pouvaient croire l'escalier miné. + +Ce qui était certain, c'est que l'ennemi ne pouvait échapper. Ceux qui +n'étaient pas morts étaient là comme sous clef. Lantenac était dans la +souricière. + +Avec cette certitude, on pouvait se donner un peu le temps de chercher le +meilleur dénoûment possible. On avait déjà bien des morts. Il fallait +tâcher de ne pas perdre trop de monde dans ce dernier assaut. + +Le risque de cette suprême attaque serait grand. Il y aurait probablement +un rude premier feu à essuyer. + +Le combat était interrompu. Les assiégeants, maîtres du rez-de-chaussée et +du premier étage, attendaient, pour continuer, le commandement du chef. +Gauvain et Cimourdain tenaient conseil. Radoub assistait en silence à leur +délibération. + +Il hasarda un nouveau salut militaire, timide. + +--Mon commandant? + +--Qu'est-ce, Radoub? + +--Ai-je droit à une petite récompense? + +--Certes. Demande ce que tu voudras. + +--Je demande à monter le premier. + +On ne pouvait le lui refuser. D'ailleurs il l'eût fait sans permission. + + + + +XI. LES DÉSESPÉRÉS + +Pendant qu'on délibérait au premier étage, on se barricadait au second. Le +succès est une fureur, la défaite est une rage. Les deux étages allaient se +heurter éperdument. Toucher à la victoire, c'est une ivresse. En bas il y +avait l'espérance, qui serait la plus grande des forces humaines si le +désespoir n'existait pas. + +Le désespoir était en haut. + +Un désespoir calme, froid, sinistre. + +En arrivant à cette salle de refuge, au delà de laquelle il n'y avait rien +pour eux, le premier soin des assiégés fut de barrer l'entrée. Fermer la +porte était inutile, encombrer l'escalier valait mieux. En pareil cas, un +obstacle à travers lequel on peut voir et combattre vaut mieux qu'une porte +fermée. + +La torche plantée dans la torchère du mur par l'Imânus près de la mèche +soufrée les éclairait. + +Il y avait dans cette salle du second un de ces gros et lourds coffres de +chêne où l'on serrait les vêtements et le linge avant l'invention des +meubles à tiroirs. + +Ils traînèrent ce coffre et le dressèrent debout sous la porte de +l'escalier. Il s'y emboîtait solidement et bouchait l'entrée. Il ne +laissait d'ouvert, près de la voûte, qu'un espace étroit, pouvant laisser +passer un homme, excellent pour tuer les assaillants un à un. Il était +douteux qu'on s'y risquât. + +L'entrée obstruée leur donnait un répit. + +Ils se comptèrent. + +Les dix-neuf n'étaient plus que sept, dont l'Imânus. Excepté l'Imânus et le +marquis, tous étaient blessés. + +Les cinq qui étaient blessés, mais très vivants, car, dans la chaleur du +combat, toute blessure qui n'est pas mortelle vous laisse aller et venir, +étaient Chatenay, dit Robi, Guinoiseau, Hoisnard Branche-d'Or, Brin-d'Amour +et Grand-Francœur. Tout le reste était mort. + +Ils n'avaient plus de munitions. Les gibernes étaient épuisées. Ils +comptèrent les cartouches. Combien, à eux sept, avaient-ils de coups à +tirer? Quatre. + +On était arrivé à ce moment où il n'y a plus qu'à tomber. On était acculé à +l'escarpement, béant et terrible. Il était difficile d'être plus près du +bord. + +Cependant l'attaque venait de recommencer; mais lente et d'autant plus +sûre. On entendait les coups de crosse des assiégeants sondant l'escalier +marche à marche. + +Nul moyen de fuir. Par la bibliothèque? Il y avait là sur le plateau six +canons braqués, mèche allumée. Par les chambres d'en haut? A quoi bon? +elles aboutissaient à la plate-forme. Là on trouvait la ressource de se +jeter du haut en bas de la tour. + +Les sept survivants de cette bande épique se voyaient inexorablement +enfermés et saisis par cette épaisse muraille qui les protégeait et qui les +livrait. Ils n'étaient pas encore pris; mais ils étaient déjà prisonniers. + +Le marquis éleva la voix: + +--Mes amis, tout est fini. + +Et après un silence, il ajouta: + +--Grand-Francoeur redevient l'abbé Turmeau. + +Tous s'agenouillèrent, le rosaire à la main. Les coups de crosse des +assaillants se rapprochaient. + +Grand-Francoeur, tout sanglant d'une balle qui lui avait effleuré le crâne +et arraché le cuir chevelu, dressa de la main droite son crucifix. Le +marquis, sceptique au fond, mit un genou en terre. + +--Que chacun, dit Grand-Francoeur, confesse ses fautes à haute voix. +Monseigneur, parlez. + +Le marquis répondit: + +--J'ai tué. + +--J'ai tué, dit Hoisnard. + +--J'ai tué, dit Guinoiseau. + +--J'ai tué, dit Brin-d'Amour. + +--J'ai tué, dit Châtenay. + +--J'ai tué, dit l'Imânus. + +Et Grand-Francoeur reprit: + +--Au nom de la très sainte Trinité, je vous absous. Que vos âmes aillent en +paix. + +--Ainsi soit-il, répondirent toutes les voix. + +Le marquis se releva. + +--Maintenant, dit-il, mourons. + +--Et tuons, dit l'Imânus. + +Les coups de crosse commençaient à ébranler le coffre qui barrait la porte. + +--Pensez à Dieu, dit le prêtre. La terre n'existe plus pour vous. + +--Oui, reprit le marquis, nous sommes dans la tombe. + +Tous courbèrent le front et se frappèrent la poitrine. Le marquis seul et +le prêtre étaient debout. Les yeux étaient fixés à terre, le prêtre priait, +les paysans priaient, le marquis songeait. Le coffre, battu comme par des +marteaux, sonnait lugubrement. + +En ce moment une voix vive et forte, éclatant brusquement derrière eux, +cria: + +--Je vous l'avais bien dit, monseigneur! + +Toutes les têtes se retournèrent, stupéfaites. + +Un trou venait de s'ouvrir dans le mur. + +Une pierre, parfaitement rejointoyée avec les autres, mais non cimentée, et +ayant un piton en haut et un piton en bas, venait de pivoter sur elle-même +à la façon des tourniquets, et en tournant avait ouvert la muraille. La +pierre ayant évolué sur son axe, l'ouverture était double et offrait deux +passages, l'un à droite, l'autre à gauche, étroits, mais suffisants +Pour laisser passer un homme. Au delà de cette porte inattendue on +apercevait les premières marches d'un escalier en spirale. Une face d'homme +apparaissait à l'ouverture. + +Le marquis reconnut Halmalo. + + + + +XII. SAUVEUR + +--C'est toi, Halmalo? + +--Moi, monseigneur. Vous voyez bien que les pierres qui tournent, cela +existe, et qu'on peut sortir d'ici. J'arrive à temps, mais faites vite. +Dans dix minutes, vous serez en pleine forêt. + +--Dieu est grand, dit le prêtre. + +--Sauvez-vous, monseigneur, crièrent toutes les voix. + +--Vous tous d'abord, dit le marquis. + +--Vous le premier, monseigneur, dit l'abbé Turmeau. + +--Moi le dernier. + +Et le marquis reprit d'une voix sévère: + +--Pas de combat de générosité. Nous n'avons pas le temps d'être magnanimes. +Vous êtes blessés. Je vous ordonne de vivre et de fuir. Vite! et profitez +de cette issue. Merci, Halmalo. + +--Monsieur le marquis, dit l'abbé Turmeau, nous allons nous séparer? + +--En bas, sans doute. On ne s'échappe jamais qu'un à un. + +--Monseigneur nous assigne-t-il un rendez-vous? + +--Oui. Une clairière dans la forêt. La Pierre-Gauvaine. Connaissez-vous +l'endroit? + +--Nous le connaissons tous. + +--J'y serai demain, à midi. Que tous ceux qui pourront marcher s'y +trouvent. + +--On y sera. + +--Et nous recommencerons la guerre, dit le marquis. + +Cependant Halmalo, en pesant sur la pierre tournante, venait de +s'apercevoir qu'elle ne bougeait plus. L'ouverture ne pouvait plus se +clore. + +--Monseigneur, dit-il, dépêchons-nous, la pierre résiste à présent. J'ai +pu ouvrir le passage, mais je ne pourrai le fermer. + + +La pierre, en effet, après une longue désuétude, était comme ankylosée dans +sa charnière. Impossible désormais de lui imprimer un mouvement. + +--Monseigneur, reprit Halmalo, j'espérais refermer le passage, et que les +bleus, quand ils entreraient, ne trouveraient plus personne, et n'y +comprendraient rien, et vous croiraient en allés en fumée. Mais voilà la +pierre qui ne veut pas. L'ennemi verra la sortie ouverte et pourra +poursuivre. Au moins ne perdons pas une minute. Vite, tous dans l'escalier. + +L'Imânus posa la main sur l'épaule de Halmalo: + +--Camarade, combien de temps faut-il pour qu'on sorte par cette passe et +qu'on soit en sûreté dans la forêt? + +--Personne n'est blessé grièvement? demanda Halmalo. + +Ils répondirent:--Personne. + +--En ce cas, un quart d'heure suffit. + +--Ainsi, repartit l'Imânus, si l'ennemi n'entrait ici que dans un quart +d'heure? + +--Il pourrait nous poursuivre, il ne nous atteindrait pas. + +--Mais, dit le marquis, ils seront ici dans cinq minutes, ce vieux coffre +n'est pas pour les gêner longtemps. Quelques coups de crosse en viendront à +bout. Un quart d'heure! Qui est-ce qui les arrêtera un quart d'heure? + +--Moi, dit l'Imânus. + +--Toi, Gouge-le-Bruant? + +--Moi, monseigneur. Ecoutez. Sur six, vous êtes cinq blessés. Moi je n'ai +pas une égratignure. + +--Ni moi, dit le marquis. + +--Vous êtes le chef, monseigneur. Je suis le soldat. Le chef et le soldat, +c'est deux. + +--Je le sais, nous avons chacun un devoir différent. + +--Non, monseigneur, nous avons, vous et moi, le même devoir, qui est de +vous sauver. + +L'Imânus se tourna vers ses camarades. + +--Camarades, il s'agit de tenir en échec l'ennemi et de retarder la +poursuite le plus possible. Ecoutez. J'ai toute ma force, je n'ai pas perdu +une goutte de sang; n'étant pas blessé, je durerai plus longtemps qu'un +autre. Partez tous. Laissez-moi vos armes. J'en ferai bon usage. Je me +charge d'arrêter l'ennemi une bonne demi-heure. Combien y a-t-il de +pistolets chargés? + +--Quatre. + +--Mettez-les à terre. + +On fit ce qu'il voulait. + + +--C'est bien. Je reste. Ils trouveront à qui parler. Maintenant, vite, +allez-vous-en. + +Les situations à pic suppriment les remerciements. A peine prit-on le temps +de lui serrer la main. + +--A bientôt, lui dit le marquis. + +--Non, monseigneur. J'espère que non. Pas à bientôt; car je vais mourir. + +Tous s'engagèrent l'un après l'autre dans l'étroit escalier, les blessés +d'abord. Pendant qu'ils descendaient, le marquis prit le crayon de son +carnet de poche, et écrivit quelques mots sur la pierre qui ne pouvait plus +tourner et qui laissait le passage béant. + +--Venez, monseigneur, il n'y a plus que vous, dit Halmalo. + +Et Halmalo commença à descendre. + +Le marquis le suivit. + +L'Imânus resta seul. + + + + +XIII. BOURREAU + +Les quatre pistolets avaient été posés sur les dalles, car cette salle +n'avait pas de plancher. L'Imânus en prit deux, un dans chaque main. + +Il s'avança obliquement vers l'entrée de l'escalier que le coffre obstruait +et masquait. + +Les assaillants craignaient évidemment quelque surprise, une de ces +explosions finales qui sont la catastrophe du vainqueur en même temps que +celle du vaincu. Autant la première attaque avait été impétueuse, autant la +dernière était lente et prudente. Ils n'avaient pas pu, ils n'avaient pas +voulu peut-être, enfoncer violemment le coffre; ils en avaient démoli le +fond à coups de crosse, et troué le couvercle à coups de bayonnette, et par +ces trous ils tâchaient de voir dans la salle avant de se risquer à y +pénétrer. + +La lueur des lanternes dont ils éclairaient l'escalier passait à travers +ces trous. + +L'Imânus aperçut à un de ces trous une de ces prunelles qui regardaient. Il +ajusta brusquement à ce trou le canon d'un de ses pistolets et pressa la +détente. Le coup partit, et l'Imânus, joyeux, entendit un cri horrible. La +balle avait crevé l'oeil et traversé la tête, et le soldat qui regardait +venait de tomber dans l'escalier à la renverse. + +Les assaillants avaient entamé assez largement le bas du couvercle en deux +endroits, et y avaient pratiqué deux espèces de meurtrières, l'Imânus +profita de l'une de ces entailles, y passa le bras, et lâcha au hasard dans +le tas des assiégeants son deuxième coup de pistolet. La balle ricocha +probablement, car on entendit plusieurs cris, comme si trois ou quatre +étaient tués ou blessés, et il se fit dans l'escalier un grand tumulte +d'hommes qui lâchent pied et qui reculent. + +L'Imânus jeta les deux pistolets qu'il venait de décharger, et prit les +deux qui restaient, puis, les deux pistolets à ses deux poings, il regarda +par les trous du coffre. + +Il constata le premier effet produit. + +Les assaillants avaient redescendu l'escalier. Des mourants se tordaient +sur les marches; le tournant de la spirale ne laissait voir que trois ou +quatre degrés. + +L'Imânus attendit. + +--C'est du temps de gagné, pensait-il. + +Cependant il vit un homme, à plat ventre, monter en rampant les marches de +l'escalier, et en même temps, plus bas, une tête de soldat apparut derrière +le pilier central de la spirale. L'Imânus visa cette tête et tira. Il y eut +un cri, le soldat tomba, et l'Imânus fit passer de sa main gauche dans sa +main droite le dernier pistolet chargé qui lui restait. + +En ce moment-là il sentit une affreuse douleur, et ce fut lui qui, à son +tour, jeta un hurlement. Un sabre lui fouillait les entrailles. Un poing, +le poing de l'homme qui rampait, venait de passer à travers la deuxième +meurtrière du bas du coffre, et ce poing avait plongé un sabre dans le +ventre de l'Imânus. + +La blessure était effroyable. Le ventre était fendu de part en part. + +L'Imânus ne tomba pas. Il grinça des dents, et dit: C'est bon! + +Puis chancelant et se traînant, il recula jusqu'à la torche qui brûlait à +côté de la porte de fer, il posa son pistolet à terre et empoigna la +torche, et, soutenant de la main gauche ses intestins qui sortaient, de la +main droite il abaissa la torche et mit le feu à la mèche soufrée. + +Le feu prit, la mèche flamba. L'Imânus lâcha la torche, qui continua de +brûler à terre, ressaisit son pistolet, et, tombé sur la dalle, mais se +soulevant encore, attisa la mèche du peu de souffle qui lui restait. + +La flamme courut, passa sous la porte de fer et gagna le pont-châtelet. + +Alors, voyant cette exécrable réussite, plus satisfait peut-être de son +crime que de sa vertu, cet homme qui venait d'être un héros et qui n'était +plus qu'un assassin, et qui allait mourir, sourit. + +--Ils se souviendront de moi, murmura-t-il. Je venge, sur leurs petits, +notre petit à nous, le roi qui est au Temple. + + + + +XIV. L'IMANUS AUSSI S'EVADE + +En cet instant-là, un grand bruit se fit, le coffre violemment poussé +s'effondra, et livra passage à un homme qui se rua dans la salle, le sabre +à la main. + +--C'est moi, Radoub. Qui en veut? Ça m'ennuie d'attendre. Je me risque. +C'est égal, je viens toujours d'en éventrer un. Maintenant je vous attaque +tous. Qu'on me suive ou qu'on ne me suive pas, me voilà. Combien êtes-vous? + +C'était Radoub, en effet, et il était seul. Après le massacre que l'Imânus +venait de faire dans l'escalier, Gauvain, redoutant quelque fougasse +masquée, avait fait replier ses hommes et se concertait avec Cimourdain. + +Radoub, le sabre à la main sur le seuil, dans cette obscurité où la torche +presque éteinte jetait à peine une lueur, répéta sa question: + +--Je suis un. Combien êtes-vous? + +N'entendant rien, il avança. Un de ces jets de clarté qu'exhalent par +instants les foyers agonisants et qu'on pourrait appeler des sanglots de +lumière, jaillit de la torche et illumina toute la salle. + +Radoub avisa un des petits miroirs accrochés au mur, s'en approcha, regarda +sa face ensanglantée et son oreille pendante, et dit: + +--Démantibulage hideux. + +Puis il se retourna, stupéfait de voir la salle vide. + +--Il n'y a personne! s'écria-t-il. Zéro d'effectif. + +Il aperçut la pierre qui avait tourné, l'ouverture et l'escalier. + +--Ah! je comprends. Clef des champs. Venez donc tous! camarades, venez! ils +s'en sont allés. Ils ont filé, fusé, fouiné, fichu le camp. Cette cruche de +vieille tour était fêlée. Voici le trou par où ils ont passé, canailles! +Comment veut-on qu'on vienne à bout de Pitt et Cobourg avec des farces +comme ça! C'est le bon Dieu du diable qui est venu à leur secours! Il n'y a +plus personne! Un coup de pistolet partit, une balle lui effleura le coude +et s'aplatit contre le mur. + +--Mais si! il y a quelqu'un. Qui est-ce qui a la bonté de me faire cette +politesse? + +--Moi, dit une voix. + +Radoub avança la tête et distingua dans le clair-obscur quelque chose qui +était l'Imânus. + +--Ah! cria-t-il. J'en tiens un. Les autres se sont échappés, mais toi, tu +n'échapperas pas. + +--Crois-tu? répondit l'Imânus. + +Radoub fit un pas et s'arrêta. + +--Hé, l'homme qui es par terre, qui es-tu? + +--Je suis celui qui est par terre et qui se moque de ceux qui sont debout. + +--Qu'est-ce que tu as dans ta main droite? + +--Un pistolet. + +--Et dans ta main gauche? + +--Mes boyaux. + +--Je te fais prisonnier. + +--Je t'en défie. + +Et l'Imânus, se penchant sur la mèche en combustion, soufflant son dernier +soupir sur l'incendie, expira. + +Quelques instants après, Gauvain et Cimourdain, et tous, étaient dans la +salle. Tous virent l'ouverture. On fouilla les recoins, on sonda +l'escalier; il aboutissait à une sortie dans le ravin. On constata +l'évasion. On secoua l'Imânus, il était mort. Gauvain, une lanterne à la +main, examina la pierre qui avait donné issue aux assiégés; il avait +entendu parler de cette pierre tournante, mais lui aussi tenait cette +légende pour une fable. Tout en considérant la pierre, il aperçut quelque +chose qui était écrit au crayon; il approcha la lanterne et lut ceci: + +--_Au revoir, monsieur le vicomte._-- + +LANTENAC. + +Guéchamp avait rejoint Gauvain. La poursuite était évidemment inutile, la +fuite était consommée et complète, les évadés avaient pour eux tout le +pays, le buisson, le ravin, le taillis, l'habitant; ils étaient sans doute +déjà bien loin; nul moyen de les retrouver; et la forêt de Fougères tout +entière était une immense cachette. Que faire? Tout était à recommencer. +Gauvain et Guéchamp échangeaient leurs désappointements et leurs +conjectures. + +Cimourdain écoutait, grave, sans dire une parole. + +--A propos, Guéchamp, dit Gauvain, et l'échelle? + +--Commandant, elle n'est pas arrivée. + +--Mais pourtant nous avons vu venir une voiture escortée par des +gendarmes. + +Guéchamp répondit: + +--Elle n'apportait pas l'échelle. + +--Qu'est-ce donc qu'elle apportait? + +--La guillotine, dit Cimourdain. + + + + + +XV. NE PAS METTRE DANS LA MÊME POCHE + UNE MONTRE ET UNE CLEF + +Le marquis de Lantenac n'était pas si loin qu'ils le croyaient. + +Il n'en était pas moins entièrement en sûreté et hors de leur atteinte. + +Il avait suivi Halmalo. + +L'escalier par où Halmalo et lui étaient descendus, à la suite des autres +fugitifs, se terminait tout près du ravin et des arches du pont par un +étroit couloir voûté. Ce couloir s'ouvrait sur une profonde fissure +naturelle du sol qui d'un côté aboutissait au ravin, et de l'autre à la +forêt. Cette fissure, absolument dérobée aux regards, serpentait sous des +végétations impénétrables. Impossible de reprendre là un homme. Un évadé, +une fois parvenu dans cette fissure, n'avait plus qu'à faire une fuite de +couleuvre, et était introuvable. L'entrée du couloir secret de l'escalier +était tellement obstruée de ronces que les constructeurs du passage +souterrain avaient considéré comme inutile de la fermer autrement. + +Le marquis n'avait plus maintenant qu'à s'en aller. Il n'avait pas à +s'inquiéter d'un déguisement. Depuis son arrivée en Bretagne, il n'avait +pas quitté ses habits de paysan, se jugeant plus grand seigneur ainsi. + +Il s'était borné à ôter son épée, dont il avait débouclé et jeté le +ceinturon. + +Quand Halmalo et le marquis débouchèrent du couloir dans la fissure, les +cinq autres, Guinoiseau, Hoisnard Branche-d'Or, Brin-d'Amour, Chatenay et +l'abbé Turmeau, n'y étaient déjà plus. + +--Ils n'ont pas été longtemps à prendre leur volée, dit Halmalo. + +--Fais comme eux, dit le marquis. + +--Monseigneur veut que je le quitte? + +--Sans doute. Je te l'ai dit déjà. On ne s'évade bien que seul. Où un +passe, deux ne passent pas. Ensemble nous appellerions l'attention. Tu me +ferais prendre et je te ferais prendre. + +--Monseigneur connaît le pays? + +--Oui. + +--Monseigneur maintient le rendez-vous à la Pierre-Gauvaine? + +--Demain. A midi. + +--J'y serai. Nous y serons. + +Halmalo s'interrompit. + +--Ah! monseigneur, quand je pense que nous avons été en pleine mer, que +nous étions seuls, que je voulais vous tuer, que vous étiez mon seigneur, +que vous pouviez me le dire, et que vous ne me l'avez pas dit! Quel homme +vous êtes! + +Le marquis reprit: + +--L'Angleterre. Il n'y a plus d'autre ressource. Il faut que dans quinze +jours les Anglais soient en France. + +--J'aurai bien des comptes à rendre à monseigneur. J'ai fait ses +commissions. + +--Nous parlerons de tout cela demain. + +--A demain, monseigneur. + +--A propos, as-tu faim? + +--Peut-être, monseigneur. J'étais si pressé d'arriver que je ne sais pas si +j'ai mangé aujourd'hui. + +Le marquis tira de sa poche une tablette de chocolat, la cassa en deux, en +donna une moitié à Halmalo et se mit à manger l'autre. + +--Monseigneur, dit Halmalo, à votre droite, c'est le ravin; à votre gauche, +c'est la forêt. + +--C'est bien. Laisse-moi. Va de ton côté. + +Halmalo obéit. Il s'enfonça dans l'obscurité. On entendit un bruit de +broussailles froissées, puis plus rien. Au bout de quelques secondes il eût +été impossible de ressaisir sa trace. Cette terre du Bocage, hérissée et +inextricable, était l'auxiliaire du fugitif. On ne disparaissait pas, on +s'évanouissait. C'est cette facilité des dispersions rapides qui faisait +hésiter nos armées devant cette Vendée toujours reculante, et devant ses +combattants si formidablement fuyards. + +Le marquis demeura immobile. Il était de ces hommes qui s'efforcent de ne +rien éprouver; mais il ne put se soustraire à l'émotion de respirer l'air +libre après avoir respiré tant de sang et de carnage. Se sentir +complètement sauvé après avoir été complètement perdu; après la tombe, vue +de si près, prendre possession de la pleine sécurité; sortir de la mort et +rentrer dans la vie, c'était là, même pour un homme comme Lantenac, une +secousse; et, bien qu'il en eût déjà traversé de pareilles, il ne put +soustraire son âme imperturbable à un ébranlement de quelques instants. Il +s'avoua à lui-même qu'il était content. Il dompta vite ce mouvement qui +ressemblait presque à de la joie. + +Il tira sa montre, et la fit sonner. Quelle heure était-il? + +A son grand étonnement, il n'était que dix heures. Quand on vient de subir +une de ces péripéties de la vie humaine où tout a été mis en question, on +est toujours stupéfait que des minutes si pleines ne soient pas plus +longues que les autres. Le coup de canon d'avertissement avait été tiré un +peu avant le coucher du soleil, et la Tourgue avait été abordée par la +colonne d'attaque une demi-heure après, entre sept et huit heures, à la +nuit tombante. Ainsi, ce colossal combat, commencé à huit heures, était +fini à dix. Toute cette épopée avait duré cent vingt minutes. Quelquefois +une rapidité d'éclair est mêlée aux catastrophes. Les événements ont de ces +raccourcis surprenants. + +En y réfléchissant, c'est le contraire qui eût pu étonner; une résistance +de deux heures d'un si petit nombre contre un si grand nombre était +extraordinaire, et certes elle n'avait pas été courte, ni tout de suite +finie, cette bataille de dix-neuf contre quatre mille. + +Cependant il était temps de s'en aller, Halmalo devait être loin, et le +marquis jugea qu'il n'était pas nécessaire de rester là plus longtemps. Il +remit sa montre dans sa veste, non dans la même poche, car il venait de +remarquer qu'elle y était en contact avec la clef de la porte de fer que +lui avait rapportée l'Imânus, et que le verre de sa montre pouvait se +briser contre cette clef; et il se disposa à gagner à son tour la forêt. + +Comme il allait prendre à gauche, il lui sembla qu'une sorte de rayon vague +pénétrait jusqu'à lui. + +Il se retourna, et, à travers les broussailles nettement découpées sur un +fond rouge et devenues tout à coup visibles dans leurs moindres détails, il +aperçut une grande lueur dans le ravin. Il y marcha, puis se ravisa, +trouvant inutile de s'exposer à cette clarté; quelle qu'elle fût, ce +n'était pas son affaire après tout; il reprit la direction que lui avait +montrée Halmalo et fit quelques pas vers la forêt. + +Tout à coup, profondément enfoui et caché sous les ronces, il entendit sur +sa tête un cri terrible; ce cri semblait partir du rebord même du plateau +au-dessus du ravin. Le marquis leva les yeux, et s'arrêta. + + + + +LIVRE CINQUIEME + +IN DAEMONE DEUS + + + + + +I. TROUVÉS, MAIS PERDUS + +Au moment où Michelle Fléchard avait aperçu la tour rougie par le soleil +couchant, elle en était à plus d'une lieue. Elle qui pouvait à peine faire +un pas, elle n'avait point hésité devant cette lieue à faire. Les femmes +sont faibles, mais les mères sont fortes. Elle avait marché. + +Le soleil s'était couché; le crépuscule était venu, puis l'obscurité +profonde; elle avait entendu, marchant toujours, sonner au loin, à un +clocher qu'on ne voyait pas, huit heures, puis neuf heures. Ce clocher +était probablement celui de Parigné. De temps en temps elle s'arrêtait pour +écouter des espèces de coups sourds, qui étaient peut-être un des fracas +vagues de la nuit. + +Elle avançait droit devant elle, cassant les ajoncs et les landes aiguës +sous ses pieds sanglants. Elle était guidée par une faible clarté qui se +dégageait du donjon lointain, le faisait saillir, et donnait dans l'ombre à +cette tour un rayonnement mystérieux. Cette clarté devenait plus vive quand +Les coups devenaient plus distincts, puis elle s'effaçait. + +Le vaste plateau où cheminait Michelle Fléchard n'était qu'herbe et +bruyère, sans une maison ni un arbre; il s'élevait insensiblement, et, à +perte de vue, appuyait sa longue ligne droite et dure sur le sombre horizon +étoilé. Ce qui la soutint dans cette montée, c'est qu'elle avait toujours +la tour sous les yeux. + +Elle la voyait grandir lentement. Les détonations étouffées et les lueurs +pâles qui sortaient de la tour avaient, nous venons de le dire, des +intermittences; elles s'interrompaient, puis reprenaient, proposant +on ne sait quelle poignante énigme à la misérable mère en détresse. + +Brusquement elles cessèrent; tout s'éteignit, bruit et clarté; il y eut un +moment de plein silence, une sorte de paix lugubre se fit. + +C'est en cet instant-là que Michelle Fléchard arriva au bord du plateau. + +Elle aperçut à ses pieds un ravin dont le fond se perdait dans une blême +épaisseur de nuit; à quelque distance, sur le haut du plateau, un +enchevêtrement de roues, de talus et d'embrasures qui était une batterie de +canons, et devant elle, confusément éclairé par les mèches allumées de la +batterie, un énorme édifice qui semblait bâti avec des ténèbres plus noires +que toutes les autres ténèbres qui l'entouraient. + +Cet édifice se composait d'un pont dont les arches plongeaient dans le +ravin, et d'une sorte de château qui s'élevait sur le pont, et le château +et le pont s'appuyaient à une haute rondeur obscure, qui était la tour vers +laquelle cette mère avait marché de si loin. + +On voyait des clartés aller et venir aux lucarnes de la tour, et, à une +rumeur qui en sortait, on la devinait pleine d'une foule d'hommes dont +quelques silhouettes débordaient en haut jusque sur la plate-forme. + +Il y avait près de la batterie un campement dont Michelle Fléchard +distinguait les vedettes, mais, dans l'obscurité et dans les broussailles, +elle n'en avait pas été aperçue. + +Elle était parvenue au bord du plateau, si près du pont qu'il lui semblait +presque qu'elle y pouvait toucher avec la main. La profondeur du ravin l'en +séparait. Elle distinguait dans l'ombre les trois étages du château du +pont. + +Elle resta un temps quelconque, car les mesures du temps s'effaçaient dans +son esprit, absorbée et muette devant ce ravin béant et cette bâtisse +ténébreuse. Qu'était-ce que cela? Que se passait-il là? Etait-ce la +Tourgue? Elle avait le vertige d'on ne sait quelle attente qui ressemblait +à l'arrivée et au départ. Elle se demandait pourquoi elle était là. + +Elle regardait, elle écoutait. + +Subitement elle ne vit plus rien. + +Un voile de fumée venait de monter entre elle et ce qu'elle regardait. Une +âcre cuisson lui fit fermer les yeux. A peine avait-elle clos les paupières +qu'elles s'empourprèrent et devinrent lumineuses. Elle les rouvrit. + +Ce n'était plus la nuit qu'elle avait devant elle, c'était le jour; mais +une espèce de jour funeste, le jour qui sort du feu. Elle avait sous les +yeux un commencement d'incendie. + +La fumée de noire était devenue écarlate, et une grande flamme était +dedans; cette flamme apparaissait, puis disparaissait, avec ces torsions +farouches qu'ont les éclairs et les serpents. + +Cette flamme sortait comme une langue de quelque chose qui ressemblait à +une gueule et qui était une fenêtre pleine de feu. Cette fenêtre, grillée +de barreaux de fer déjà rouges, était une des croisées de l'étage inférieur +du château construit sur le pont. De tout l'édifice on n'apercevait que +cette fenêtre. La fumée couvrait tout, même le plateau, et l'on ne +distinguait que le bord du ravin, noir sur la flamme vermeille. + +Michelle Fléchard, étonnée, regardait. La fumée est nuage, le nuage est +rêve; elle ne savait plus ce qu'elle voyait. Devait-elle fuir? Devait-elle +rester? Elle se sentait presque hors du réel. + +Un souffle de vent passa et fendit le rideau de fumée, et dans la déchirure +la tragique bastille, soudainement démasquée, se dressa visible tout +entière, donjon, pont, châtelet, éblouissante, horrible, avec la magnifique +dorure de l'incendie, réverbéré sur elle de haut en bas. Michelle Fléchard +put tout voir dans la netteté sinistre du feu. + +L'étage inférieur du château bâti sur le pont brûlait. + +Au-dessus on distinguait les deux autres étages encore intacts, mais comme +portés par une corbeille de flammes. Du rebord du plateau, où était +Michelle Fléchard, on en voyait vaguement l'intérieur à travers des +interpositions de feu et de fumée. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. + +Par les fenêtres du second étage qui étaient très grandes, Michelle +Fléchard apercevait, le long des murs, des armoires qui lui semblaient +pleines de livres, et, devant une des croisées, à terre, dans la pénombre, +un petit groupe confus, quelque chose qui avait l'aspect indistinct et +amoncelé d'un nid ou d'une couvée, et qui lui faisait l'effet de remuer par +moments. + +Elle regardait cela. + +Qu'était-ce que ce petit groupe d'ombre? + +A de certains instants, il lui venait à l'esprit que cela ressemblait à des +formes vivantes, elle avait la fièvre, elle n'avait pas mangé depuis le +matin, elle avait marché sans relâche, elle était exténuée, elle se sentait +dans une sorte d'hallucination dont elle se défiait instinctivement; +pourtant ses yeux de plus en plus fixes ne pouvaient se détacher de cet +obscur entassement d'objets quelconques, inanimés probablement, et en +apparence inertes, qui gisait là sur le parquet de cette salle superposée à +l'incendie. + +Tout à coup le feu, comme s'il avait une volonté, allongea d'en bas un de +ses jets vers le grand lierre mort qui couvrait précisément cette façade +que Michelle Fléchard regardait. On eût dit que la flamme venait de +découvrir ce réseau de branches sèches; une étincelle s'en empara +avidement, et se mit à monter le long des sarments avec l'agilité affreuse +des traînées de poudre. En un clin d'oeil, la flamme atteignit le second +étage. Alors, d'en haut, elle éclaira l'intérieur du premier. Une vive +lueur mit subitement en relief trois petits êtres endormis. + +C'était un petit tas charmant, bras et jambes mêlés, paupières fermées, +blondes têtes souriantes. + +La mère reconnut ses enfants. + +Elle jeta un cri effrayant. + +Ce cri de l'inexprimable angoisse n'est donné qu'aux mères. Rien n'est plus +farouche et rien n'est plus touchant. Quand une femme le jette, on croit +entendre une louve; quand une louve le pousse, on croit entendre une femme. + +Ce cri de Michelle Fléchard fut un hurlement. Hécube aboya, dit Homère. + +C'était ce cri que le marquis de Lantenac venait d'entendre. + +On a vu qu'il s'était arrêté. + +Le marquis était entre l'issue du passage par où Halmalo l'avait fait +échapper, et le ravin. A travers les broussailles entre-croisées sur lui, +il vit le pont en flammes, la Tourgue rouge de la réverbération, et, par +l'écartement de deux branches, il aperçut au-dessus de sa tête, de l'autre +côté, sur le rebord du plateau, vis-à-vis du château brûlant et dans le +plein jour de l'incendie, une figure hagarde et lamentable, une femme +penchée sur le ravin. + +C'était de cette femme qu'était venu ce cri. + +Cette figure, ce n'était plus Michelle Fléchard, c'était Gorgone. Les +misérables sont les formidables. La paysanne s'était transfigurée en +Euménide. Cette villageoise quelconque, vulgaire, ignorante, inconsciente, +venait de prendre brusquement les proportions épiques du désespoir. Les +grandes douleurs sont une dilatation gigantesque de l'âme; cette mère, +c'était la maternité; tout ce qui résume l'humanité est surhumain; elle se +dressait là, au bord de ce ravin, devant cet embrasement, devant ce crime, +comme une puissance sépulcrale; elle avait le cri de la bête et le geste de +la déesse; sa face, d'où tombaient des imprécations, semblait un masque de +flamboiement. Rien de souverain comme l'éclair de ses yeux noyés de larmes; +son regard foudroyait l'incendie. + +Le marquis écoutait. Cela tombait sur sa tête; il entendait on ne sait quoi +d'inarticulé et de déchirant, plutôt des sanglots que des paroles. + +--Ah! mon Dieu! mes enfants! Ce sont mes enfants! Au secours! au feu! au +feu! au feu! Mais vous êtes donc des bandits! Est-ce qu'il n'y a personne +là? Mais mes enfants vont brûler! Ah! voilà une chose! Georgette! mes +enfants! Gros-Alain, René-Jean! Mais qu'est-ce que cela veut dire? Qui donc +a mis mes enfants là? Ils dorment. Je suis folle! C'est une chose +impossible. Au secours! + +Cependant un grand mouvement se faisait dans la Tourgue et sur le plateau. +Tout le camp accourait autour du feu qui venait d'éclater. Les assiégeants, +après avoir eu affaire à la mitraille, avaient affaire à l'incendie. +Gauvain, Cimourdain, Guéchamp donnaient des ordres. Que faire? Il y avait à +peine quelques seaux d'eau à puiser dans le maigre ruisseau du ravin. +L'angoisse allait croissant. Tout le rebord du plateau était couvert de +visages effarés qui regardaient. + +Ce qu'on voyait était effroyable. + +On regardait, et l'on n'y pouvait rien. + +La flamme, par le lierre qui avait pris feu, avait gagné l'étage d'en haut. +Là elle avait trouvé le grenier plein de paille et elle s'y était +précipitée. Tout le grenier brûlait maintenant. La flamme dansait; la joie +de la flamme, chose lugubre. Il semblait qu'un souffle scélérat attisait ce +bûcher. On eût dit que l'épouvantable Imânus tout entier était là changé en +tourbillon d'étincelles, vivant de la vie meurtrière du feu, et que cette +âme monstre s'était faite incendie. + +L'étage de la bibliothèque n'était pas encore atteint, la hauteur de son +plafond et l'épaisseur de ses murs retardaient l'instant où il prendrait +feu, mais cette minute fatale approchait; il était léché par l'incendie du +premier étage et caressé par celui du troisième. L'affreux baiser de la +mort l'effleurait. En bas une cave de lave, en haut une voûte de braise; +qu'un trou se fît au plancher, c'était l'écroulement dans la cendre rouge; +qu'un trou se fît au plafond, c'était l'ensevelissement sous les charbons +ardents. René-Jean, Gros-Alain et Georgette ne s'étaient pas encore +réveillés, ils dormaient du sommeil profond et simple de l'enfance, et, à +travers les plis de flamme et de fumée qui tour à tour couvraient et +découvraient les fenêtres, on les apercevait dans cette grotte de feu, au +fond d'une lueur de météore, paisibles, gracieux, immobiles, comme trois +enfants-Jésus confiants endormis dans un enfer; et un tigre eût pleuré de +voir ces roses dans cette fournaise et ces berceaux dans ce tombeau. + +Cependant la mère se tordait les bras: + +--Au feu! je crie au feu! on est donc des sourds qu'on ne vient pas! on me +brûle mes enfants! arrivez donc, vous les hommes qui êtes là. Voilà des +jours et des jours que je marche, et c'est comme ça que je les retrouve! Au +feu! Au secours! des anges! dire que ce sont des anges! Qu'est-ce qu'ils +ont fait, ces innocents-là! moi on m'a fusillée, eux on les brûle! Qui +est-ce donc qui fait ces choses-là! Au secours! sauvez mes enfants! est-ce +que vous ne m'entendez pas? Une chienne, on aurait pitié d'une chienne! Mes +enfants! Mes enfants! ils dorment! Ah! Georgette! je vois son petit ventre +à cet amour! René-Jean! Gros-Alain! c'est comme cela qu'ils s'appellent. +Vous voyez bien que je suis leur mère. Ce qui se passe dans ce temps-ci est +abominable. J'ai marché des jours et des nuits. Même que j'ai parlé ce +matin à une femme. Au secours! au secours! au feu! On est donc des +monstres! C'est une horreur! l'aîné n'a pas cinq ans, la petite n'a pas +deux ans. Je vois leurs petites jambes nues. Ils dorment, bonne sainte +Vierge! la main du ciel me les rend et la main de l'enfer me les reprend. +Dire que j'ai tant marché! Mes enfants que j'ai nourris de mon lait! moi +qui me croyais malheureuse de ne pas les retrouver! Ayez pitié de moi! Je +veux mes enfants, il me faut mes enfants! C'est pourtant vrai qu'ils sont +là dans le feu! Voyez mes pauvres pieds comme ils sont tout en sang. Au +secours! Ce n'est pas possible qu'il y ait des hommes sur la terre et qu'on +laisse ces pauvres petits mourir comme cela! au secours! à l'assassin! Des +choses comme on n'en voit pas de pareilles. Ah! les brigands! Qu'est-ce que +c'est que cette affreuse maison-là? On me les a volés pour me les tuer! +Jésus misère! Je veux mes enfants. Oh! je ne sais pas ce que je ferais! Je +ne veux pas qu'ils meurent! au secours! au secours! au secours! Oh! s'ils +devaient mourir comme cela, je tuerais Dieu! + +En même temps que la supplication terrible de la mère, des voix s'élevaient +sur le plateau et dans le ravin: + +--Une échelle! + +--On n'a pas d'échelle! + +--De l'eau! + +--On n'a pas d'eau! + +--Là-haut, dans la tour, au second étage, il y a une porte! + +--Elle est en fer. + +--Enfoncez-la! + +--On ne peut pas. + +Et la mère redoublait ses appels désespérés: + +--Au feu! au secours! Mais dépêchez-vous donc! Alors, tuez-moi! Mes +enfants! mes enfants! Ah! l'horrible feu! qu'on les en ôte, ou qu'on m'y +jette! + +Dans les intervalles de ces clameurs on entendait le pétillement tranquille +de l'incendie. + +Le marquis tâta sa poche et y toucha la clef de la porte de fer. Alors, se +courbant sous la voûte par laquelle il s'était évadé, il rentra dans le +passage d'où il venait de sortir. + + + + +II. DE LA PORTE DE PIERRE A LA PORTE DE FER + +Toute une armée éperdue autour d'un sauvetage impossible; quatre mille +hommes ne pouvant secourir trois enfants; telle était la situation. + +On n'avait pas d'échelle en effet; l'échelle envoyée de Javené n'était pas +arrivée; l'embrasement s'élargissait comme un cratère qui s'ouvre; essayer +de l'éteindre avec le ruisseau du ravin presque à sec était dérisoire; +autant jeter un verre d'eau sur un volcan. + +Cimourdain, Guéchamp et Radoub étaient descendus dans le ravin; Gauvain +était remonté dans la salle du deuxième étage de la Tourgue où étaient la +pierre tournante, l'issue secrète et la porte de fer de la bibliothèque. + +C'est là qu'avait été la mèche soufrée allumée par l'Imânus; c'était de là +que l'incendie était parti. + +Gauvain avait amené avec lui vingt sapeurs. Enfoncer la porte de fer, il +n'y avait plus que cette ressource. Elle était effroyablement bien fermée. + +On commença par des coups de hache. Les haches cassèrent. Un sapeur dit: + +--L'acier est du verre sur ce fer-là. + +La porte était en effet de fer battu, et faite de doubles lames boulonnées +ayant chacune trois pouces d'épaisseur. + +On prit des barres de fer et l'on essaya des pesées sous la porte. Les +barres de fer cassèrent. + +--Comme des allumettes, dit le sapeur. + +Gauvain, sombre, murmura: + +--Il n'y a qu'un boulet qui ouvrirait cette porte. Il faudrait pouvoir +monter ici une pièce de canon. + +--Et encore! dit le sapeur. + +Il y eut un moment d'accablement. Tous ces bras impuissants s'arrêtèrent. +Muets, vaincus, consternés, ces hommes considéraient l'horrible porte +inébranlable. Une réverbération rouge passait par-dessous. Derrière, +l'incendie croissait. + +L'affreux cadavre de l'Imânus était là, sinistre victorieux. + +Encore quelques minutes peut-être, et tout allait s'effondrer. + +Que faire? Il n'y avait plus d'espérance. + +Gauvain exaspéré s'écria, l'oeil fixé sur la pierre tournante du mur et sur +l'issue ouverte de l'évasion: + +--C'est pourtant par là que le marquis de Lantenac s'en est allé! + +--Et qu'il revient, dit une voix. + +Et une tête blanche se dessina dans l'encadrement de pierre de l'issue +secrète. + +C'était le marquis. + +Depuis bien des années Gauvain ne l'avait pas vu de si près. Il recula. + +Tous ceux qui étaient là restèrent dans l'attitude où ils étaient, +pétrifiés. + +Le marquis avait une grosse clef à la main, il refoula d'un regard altier +quelques-uns des sapeurs qui étaient devant lui, marcha droit à la porte de +fer, se courba sous la voûte et mit la clef dans la serrure. La serrure +grinça, la porte s'ouvrit, on vit un gouffre de flamme, le marquis y entra. + +Il y entra d'un pied ferme, la tête haute. + +Tous le suivaient des yeux, frissonnants. + +A peine le marquis eut-il fait quelques pas dans la salle incendiée que le +parquet miné par le feu et ébranlé par son talon s'effondra derrière lui et +mit entre lui et la porte un précipice. Le marquis ne tourna pas la tête et +continua d'avancer. Il disparut dans la fumée. + +On ne vit plus rien. + +Avait-il pu aller plus loin? Une nouvelle fondrière de feu s'était-elle +ouverte sous lui? N'avait-il réussi qu'à se perdre lui-même? On ne pouvait +rien dire. On n'avait devant soi qu'une muraille de fumée et de flamme. Le +marquis était au delà, mort ou vivant. + + + + + +III. OU L'ON VOIT SE REVEILLER LES ENFANTS + QU'ON A VUS SE RENDORMIR + +Cependant les enfants avaient fini par ouvrir les yeux. + +L'incendie, qui n'était pas encore entré dans la salle de la bibliothèque, +jetait au plafond un reflet rose. Les enfants ne connaissaient pas cette +espèce d'aurore-là. Ils la regardèrent. Georgette la contempla. + +Toutes les splendeurs de l'incendie se déployaient; l'hydre noire et le +dragon écarlate apparaissaient dans la fumée difforme, superbement sombre +et vermeille. De longues flammèches s'envolaient au loin et rayaient +l'ombre, et l'on eût dit des comètes combattantes, courant les unes après +les autres. Le feu est une prodigalité; les brasiers sont pleins d'écrins +qu'ils sèment au vent; ce n'est pas pour rien que le charbon est identique +au diamant. Il s'était fait au mur du troisième étage des crevasses par où +la braise versait dans le ravin des cascades de pierreries; les tas de +paille et d'avoine qui brûlaient dans le grenier commençaient à ruisseler +parles fenêtres en avalanches de poudre d'or, et les avoines devenaient des +améthystes, et les brins de paille devenaient des escarboucles. + +--Joli! dit Georgette. + +Ils s'étaient dressés tous les trois. + +--Ah! cria la mère, ils se réveillent! + +René-Jean se leva, alors Gros-Alain se leva, alors Georgette se leva. + +René-Jean étira ses bras, alla vers la croisée et dit: + +--J'ai chaud. + +--Ai chaud, répéta Georgette. + +La mère les appela. + +--Mes enfants! René! Alain! Georgette! + +Les enfants regardaient autour d'eux. Ils cherchaient à comprendre. Où les +hommes sont terrifiés, les enfants sont curieux. Qui s'étonne aisément +s'effraye difficilement; l'ignorance contient de l'intrépidité. Les enfants +ont si peu droit à l'enfer que, s'ils le voyaient, ils l'admireraient. + +La mère répéta: + +--René! Alain! Georgette! + +René-Jean tourna la tête; cette voix le tira de sa distraction; les enfants +ont la mémoire courte, mais ils ont le souvenir rapide; tout le passé est +pour eux hier; René-Jean vit sa mère, trouva cela tout simple, et, entouré +comme il l'était de choses étranges, sentant un vague besoin d'appui, il +cria: + +--Maman! + +--Maman! dit Gros-Alain. + +--M'man! dit Georgette. + +Et elle tendit ses petits bras. + +Et la mère hurla:--Mes enfants! + +Tous les trois vinrent au bord de la fenêtre; par bonheur, l'embrasement +n'était pas de ce côté-là. + +--J'ai trop chaud, dit René-Jean. + +Il ajouta: + +--Ça brûle. + +Et il chercha des yeux sa mère. + +--Viens donc, maman! + +--Don, m'man, répéta Georgette. + +La mère échevelée, déchirée, saignante, s'était laissé rouler de +broussaille en broussaille dans le ravin. Cimourdain y était avec Guéchamp, +aussi impuissants en bas que Gauvain en haut. Les soldats, désespérés +d'être inutiles, fourmillaient autour d'eux. La chaleur était +insupportable, personne ne la sentait. On considérait l'escarpement du +pont, la hauteur des arches, l'élévation des étages, les fenêtres +inaccessibles, et la nécessité d'agir vite. Trois étages à franchir. Nul +moyen d'arriver là. Radoub, blessé, un coup de sabre à l'épaule, une +oreille arrachée, ruisselant de sueur et de sang, était accouru; il vit +Michelle Fléchard. + +--Tiens, dit-il, la fusillée, vous êtes donc ressuscitée! + +--Mes enfants! dit la mère. + + +--C'est juste, répondit Radoub; nous n'avons pas le temps de nous occuper +des revenants. Et il se mit à escalader le pont, essai inutile, il enfonça +ses ongles dans la pierre, il grimpa quelques instants; mais les assises +étaient lisses, pas une cassure, pas un relief, la muraille était aussi +correctement rejointoyée qu'une muraille neuve, et Radoub retomba. +L'incendie continuait, épouvantable; on apercevait, dans l'encadrement de +la croisée toute rouge, les trois têtes blondes. Radoub, alors, montra le +poing au ciel, comme s'il y cherchait quelqu'un du regard, et dit: C'est +donc ça une conduite, bon Dieu! La mère embrassait à genoux les piles +du pont en criant: Grâce! + +De sourds craquements se mêlaient aux pétillements du brasier. Les vitres +des armoires de la bibliothèque se fêlaient, et tombaient avec bruit. Il +était évident que la charpente cédait. Aucune force humaine n'y pouvait +rien. Encore un moment et tout allait s'abîmer. On n'attendait plus que la +catastrophe. On entendait les petites voix répéter: Maman! maman! On était +au paroxysme de l'effroi. + +Tout à coup, à la fenêtre voisine de celle où étaient les enfants, sur le +fond pourpre du flamboiement, une haute figure apparut. + +Toutes les têtes se levèrent, tous les yeux devinrent fixes. Un homme était +là-haut, un homme était dans la salle de la bibliothèque, un homme était +dans la fournaise. Cette figure se découpait en noir sur la flamme, mais +elle avait des cheveux blancs. On reconnut le marquis de Lantenac. + +Il disparut, puis il reparut. + +L'effrayant vieillard se dressa à la fenêtre maniant une énorme échelle. +C'était l'échelle de sauvetage déposée dans la bibliothèque qu'il était +allé chercher le long du mur et qu'il avait traînée jusqu'à la fenêtre. Il +la saisit par une extrémité, et, avec l'agilité magistrale d'un athlète, il +la fit glisser hors de la croisée, sur le rebord de l'appui extérieur +jusqu'au fond du ravin. Radoub, en bas, éperdu, tendit les mains, reçut +l'échelle, la serra dans ses bras, et cria: + +--Vive la République! + +Le marquis répondit:--Vive le Roi! + +Et Radoub grommela:--Tu peux bien crier tout ce que tu voudras, et dire des +bêtises si tu veux, tu es le bon Dieu. + +L'échelle était posée; la communication était établie entre la salle +incendiée et la terre; vingt hommes accoururent, Radoub en tête, et en un +clin d'oeil ils s'étagèrent du haut en bas, adossés aux échelons, comme les +maçons qui montent et qui descendent des pierres. Cela fit sur l'échelle de +bois une échelle humaine. Radoub, au faîte de l'échelle, touchait à la +fenêtre. Il était, lui, tourné vers l'incendie. + +La petite armée, éparse dans les bruyères et sur les pentes, se pressait, +bouleversée de toutes les émotions à la fois, sur le plateau, dans le +ravin, sur la plate-forme de la tour. + +Le marquis disparut encore, puis reparut, apportant un enfant. + +Il y eut un immense battement de mains. + +C'était le premier que le marquis avait saisi au hasard. C'était +Gros-Alain. + +Gros-Alain criait:--J'ai peur. + +Le marquis donna Gros-Alain à Radoub, qui le passa derrière lui et +au-dessous de lui à un soldat qui le passa à un autre, et, pendant que +Gros-Alain, très effrayé et criant, arrivait ainsi de bras en bras jusqu'au +bas de l'échelle, le marquis, un moment absent, revint à la fenêtre avec +René-Jean qui résistait et pleurait, et qui battit Radoub au moment où le +marquis le passa au sergent. + +Le marquis rentra dans la salle pleine de flammes. Georgette était restée +seule. Il alla à elle. Elle sourit. Cet homme de granit sentit quelque +chose d'humide lui venir aux yeux. Il demanda:--Comment t'appelles-tu? + +--Orgette, dit-elle. + +Il la prit dans ses bras, elle souriait toujours, et au moment où il la +remettait à Radoub, cette conscience si haute et si obscure eut +l'éblouissement de l'innocence, le vieillard donna à l'enfant un baiser. + +--C'est la petite môme! dirent les soldats; et Georgette, à son tour, +descendit de bras en bras jusqu'à terre parmi des cris d'adoration. On +battait des mains, on trépignait; les vieux grenadiers sanglotaient, et +elle leur souriait. + +La mère était au pied de l'échelle, haletante, insensée, ivre de tout cet +inattendu, jetée sans transition de l'enfer dans le paradis. L'excès de +joie meurtrit le coeur à sa façon. Elle tendait les bras, elle reçut +d'abord Gros-Alain, ensuite René-Jean, ensuite Georgette, elle les couvrit +pêle-mêle de baisers, puis elle éclata de rire et tomba évanouie. + +Un grand cri s'éleva: + +--Tous sont sauvés! + +Tous étaient sauvés, en effet, excepté le vieillard. + +Mais personne n'y songeait, pas même lui peut-être. + +Il resta quelques instants rêveur au bord de la fenêtre, comme s'il voulait +laisser au gouffre de flamme le temps de prendre un parti. Puis sans se +hâter, lentement, fièrement, il enjamba l'appui de la croisée, et, sans se +retourner, droit, debout, adossé aux échelons, ayant derrière lui +l'incendie, faisant face au précipice, il se mit à descendre l'échelle en +silence avec une majesté de fantôme. Ceux qui étaient sur l'échelle se +précipitèrent en bas, tous les assistants tressaillirent, il se fit autour +de cet homme qui arrivait d'en haut un recul d'horreur sacré comme autour +d'une vision. Lui, cependant, s'enfonçait gravement dans l'ombre qu'il +avait devant lui; pendant qu'ils reculaient, il s'approchait d'eux; sa +pâleur de marbre n'avait pas un pli, son regard de spectre n'avait pas un +éclair; à chaque pas qu'il faisait vers ces hommes dont les prunelles +effarées se fixaient sur lui dans les ténèbres, il semblait plus grand, +l'échelle tremblait et sonnait sous son pied lugubre, et l'on eût dit la +statue du commandeur redescendant dans le sépulcre. + +Quand le marquis fut en bas, quand il eut atteint le dernier échelon et +posé son pied à terre, une main s'abattit sur son collet. Il se retourna. + +--Je t'arrête, dit Cimourdain. + +--Je t'approuve, dit Lantenac. + + + + +LIVRE SIXIEME + +C'EST APRES LA VICTOIRE QU'A LIEU LE COMBAT + + + +I. LANTENAC PRIS + +C'était dans le sépulcre en effet que le marquis était redescendu. + +On l'emmena. + +La crypte-oubliette du rez-de-chaussée de la Tourgue fut immédiatement +rouverte sous l'oeil sévère de Cimourdain; on y mit une lampe, une cruche +d'eau et un pain de soldat, on y jeta une botte de paille, et, moins d'un +quart d'heure après la minute où la main du prêtre avait saisi le marquis, +la porte du cachot se refermait sur Lantenac. + +Cela fait, Cimourdain alla trouver Gauvain; en ce moment-là l'église +lointaine de Parigné sonnait onze heures du soir; Cimourdain dit à Gauvain: + +--Je vais convoquer la cour martiale. Tu n'en seras pas. Tu es Gauvain et +Lantenac est Gauvain. Tu es trop proche parent pour être juge, et je blâme +Egalité d'avoir jugé Capet. La cour martiale sera composée de trois juges, +un officier, le capitaine, Guéchamp, un sous-officier, le sergent Radoub, +et moi, qui présiderai. Rien de tout cela ne te regarde plus. Nous nous +conformerons au décret de la Convention; nous nous bornerons à constater +l'identité du ci-devant marquis de Lantenac. Demain la cour martiale, +après-demain la guillotine. La Vendée est morte. + +Gauvain ne répliqua pas une parole, et Cimourdain, préoccupé de la chose +suprême qui lui restait à faire, le quitta. Cimourdain avait des heures à +désigner et des emplacements à choisir. Il avait comme Lequinio à +Granville, comme Tallien à Bordeaux, comme Châlier à Lyon, comme +Saint-Just à Strasbourg, l'habitude, réputée de bon exemple, d'assister de +sa personne aux exécutions; le juge venant voir travailler le bourreau; +usage emprunté par la Terreur de 93 aux parlements de France et à +l'inquisition d'Espagne. + +Gauvain aussi était préoccupé. + +Un vent froid soufflait de la forêt. Gauvain, laissant Guéchamp donner les +ordres nécessaires, alla à sa tente qui était dans le pré de la lisière du +bois, au pied de la Tourgue, et y prit son manteau à capuchon, dont il +s'enveloppa. Ce manteau était bordé de ce simple galon qui, selon la mode +républicaine, sobre d'ornements, désignait le commandant en chef. Il se mit +à marcher dans ce pré sanglant où l'assaut avait commencé. Il était là +seul. L'incendie continuait, désormais dédaigné; Radoub était près des +enfants et de la mère, presque aussi maternel qu'elle; le châtelet du pont +achevait de brûler, les sapeurs faisaient la part du feu, on creusait des +fosses, on enterrait les morts, on pansait les blessés, on avait démoli la +retirade, on désencombrait de cadavres les chambres et les escaliers, on +nettoyait le lieu du carnage, on balayait le tas d'ordures terrible de la +victoire, les soldats faisaient, avec la rapidité militaire, ce qu'on +pourrait appeler le ménage de la bataille finie. Gauvain ne voyait rien de +tout cela. + +A peine jetait-il un regard, à travers sa rêverie, au poste de la brèche +doublé sur l'ordre de Cimourdain. + +Cette brèche, il la distinguait dans l'obscurité, à environ deux cents pas +du coin de la prairie où il s'était comme réfugié. Il voyait cette +ouverture noire. C'était par là que l'attaque avait commencé, il y avait +trois heures de cela; c'était par là que lui Gauvain avait pénétré dans la +tour; c'était là le rez-de-chaussée où était la retirade; c'était dans ce +rez-de-haussée que s'ouvrait la porte du cachot où était le marquis. Ce +poste de la brèche gardait ce cachot. + +En même temps que son regard apercevait vaguement cette brèche, son oreille +entendait confusément revenir, comme un glas qui tinte, ces paroles: Demain +la cour martiale, après-demain la guillotine. + +L'incendie, qu'on avait isolé et sur lequel les sapeurs lançaient toute +l'eau qu'on avait pu se procurer, ne s'éteignait pas sans résistance et +jetait des flammes intermittentes; on entendait par instants craquer les +plafonds et se précipiter l'un sur l'autre les étages croulants; alors des +tourbillons d'étincelles s'envolaient comme d'une torche secouée, une +clarté d'éclair faisait visible l'extrême horizon, et l'ombre de la +Tourgue, subitement gigantesque, s'allongeait jusqu'à la forêt. + +Gauvain allait et venait à pas lents dans cette ombre et devant la brèche +de l'assaut. Par moments il croisait ses deux mains derrière sa tête +recouverte de son capuchon de guerre. Il songeait. + + + + +II. GAUVAIN PENSIF + +Sa rêverie était insondable. + +Un changement à vue inouï venait de se faire. + +Le marquis de Lantenac s'était transfiguré. + +Gauvain avait été témoin de cette transfiguration. + +Jamais il n'aurait cru que de telles choses pussent résulter d'une +complication d'incidents, quels qu'ils fussent. Jamais il n'aurait, même en +rêve, imaginé qu'il pût arriver rien de pareil. L'imprévu, cet on ne sait +quoi de hautain qui joue avec l'homme, avait saisi Gauvain et le tenait. +Gauvain avait devant lui l'impossible devenu réel, visible, palpable, +inévitable, inexorable. + +Que pensait-il de cela, lui, Gauvain? + +Il ne s'agissait pas de tergiverser; il fallait conclure. + +Une question lui était posée; il ne pouvait prendre la fuite devant elle. + +Posée par qui? + +Par les événements. + +Et pas seulement par les événements. + +Car lorsque les événements, qui sont variables, nous font une question, la +justice, qui est immuable, nous somme de répondre. + +Derrière le nuage, qui nous jette son ombre, il y a l'étoile, qui nous +jette sa clarté. + +Nous ne pouvons pas plus nous soustraire à la clarté qu'à l'ombre. + +Gauvain subissait un interrogatoire. + +Il comparaissait devant quelqu'un. + +Devant quelqu'un de redoutable. + +Sa conscience. + +Gauvain sentait tout vaciller en lui. Ses résolutions les plus solides, ses +promesses les plus fermement faites, ses décisions les plus irrévocables, +tout cela chancelait dans les profondeurs de sa volonté. + +Il y a des tremblements d'âme. + +Plus il réfléchissait à ce qu'il venait de voir, plus il était bouleversé. + +Gauvain, républicain, croyait être, et était, dans l'absolu. Un absolu +supérieur venait de se révéler. + +Au-dessus de l'absolu révolutionnaire, il y a l'absolu humain. + +Ce qui se passait ne pouvait être éludé; le fait était grave; Gauvain +faisait partie de ce fait; il en était; il ne pouvait s'en retirer; et, +bien que Cimourdain lui eût dit:--«Cela ne te regarde plus,»--il sentait +en lui quelque chose comme ce qu'éprouve l'arbre au moment où on l'arrache +de sa racine. + +Tout homme a une base; un ébranlement à cette base cause un trouble +profond; Gauvain sentait ce trouble. + +Il pressait sa tête dans ses deux mains, comme pour en faire jaillir la +vérité. Préciser une telle situation n'était pas facile; simplifier le +complexe, rien de plus malaisé; il avait devant lui de redoutables chiffres +dont il fallait faire le total; faire l'addition de la destinée, quel +vertige! Il l'essayait; il tâchait de se rendre compte; il s'efforçait de +rassembler ses idées, de discipliner les résistances qu'il sentait en lui, +et de récapituler les faits. + +Il se les exposait à lui-même. + +A qui n'est-il pas arrivé de se faire un rapport, et de s'interroger, dans +une circonstance suprême, sur l'itinéraire à suivre, soit pour avancer, +soit pour reculer? + +Gauvain venait d'assister à un prodige. + +En même temps que le combat terrestre, il y avait eu un combat céleste. + +Le combat du bien contre le mal. + +Un coeur effrayant venait d'être vaincu. + +Etant donné l'homme avec tout ce qui est mauvais en lui, la violence, +l'erreur, l'aveuglement, l'opiniâtreté malsaine, l'orgueil, l'égoïsme, +Gauvain venait de voir un miracle. + +La victoire de l'humanité sur l'homme. + +L'humanité avait vaincu l'inhumain. + +Et par quel moyen? de quelle façon? comment avait-elle terrassé un colosse +de colère et de haine? quelles armes avait-elle employées? quelle machine +de guerre? Le berceau. + +Un éblouissement venait de passer sur Gauvain. En pleine guerre sociale, en +pleine conflagration de toutes les inimitiés et de toutes les vengeances, +au moment le plus obscur et le plus furieux du tumulte, à l'heure où le +crime donnait toute sa flamme et la haine toutes ses ténèbres, à cet +instant des luttes où tout devient projectile, où la mêlée est si funèbre +qu'on ne sait plus où est le juste, où est l'honnête, où est le vrai; +brusquement, l'Inconnu, l'avertisseur mystérieux des âmes, venait de faire +resplendir, au-dessus des clartés et des noirceurs humaines, la grande +lueur éternelle. + +Au-dessus du sombre duel entre le faux et le relatif, dans les profondeurs, +la face de la vérité avait tout à coup apparu. + +Subitement la force des faibles était intervenue. + +On avait vu trois pauvres êtres, à peine nés, inconscients, abandonnés, +souriants, ayant contre eux la guerre civile, le talion, l'affreuse logique +des représailles, le meurtre, le carnage, le fratricide, la rage, la +rancune, toutes les gorgones, triompher; on avait vu l'avortement et la +défaite d'un infâme incendie, chargé de commettre un crime; on avait vu les +préméditations atroces déconcertées et déjouées; on avait vu l'antique +férocité féodale, le vieux dédain inexorable, la prétendue expérience des +nécessités de la guerre, la raison d'état, tous les arrogants partis-pris +de la vieillesse farouche, s'évanouir devant le bleu regard de ceux qui +n'ont pas vécu; et c'est tout simple, car celui qui n'a pas vécu encore n'a +pas fait le mal, il est la justice, il est la vérité, il est la blancheur, +et les immenses anges du ciel sont dans les petits enfants. + +Spectacle utile; conseil; leçon; les combattants frénétiques de la guerre +sans merci avaient soudainement vu, en face de tous les forfaits, de tous +les attentats, de tous les fanatismes, de l'assassinat, de la vengeance +attisant les bûchers, de la mort arrivant une torche à la main, au-dessus +de l'énorme légion des crimes, se dresser cette toute-puissance, +l'innocence. + +Et l'innocence avait vaincu. + +Et l'on pouvait dire: Non, la guerre civile n'existe pas, la barbarie +n'existe pas, la haine n'existe pas, le crime n'existe pas, les ténèbres +n'existent pas; pour dissiper ces spectres, il suffit de cette aurore, +l'enfance. + +Jamais, dans aucun combat, Satan n'avait été plus visible, ni Dieu. + +Ce combat avait eu pour arène une conscience. + +La conscience de Lantenac. + +Maintenant il recommençait, plus acharné et plus décisif encore peut-être, +dans une autre conscience. + +La conscience de Gauvain. + +Quel champ de bataille que l'homme! + +Nous sommes livrés à ces dieux, à ces monstres, à ces géants, nos pensées. + +Souvent ces belligérants terribles foulent aux pieds notre âme. + +Gauvain méditait. + +Le marquis de Lantenac, cerné, bloqué, condamné, mis hors la loi, serré, +comme la bête dans le cirque, comme le clou dans la tenaille, enfermé dans +son gîte devenu sa prison, étreint de toutes parts par une muraille de fer +et de feu, était parvenu à se dérober. Il avait fait ce miracle d'échapper. +Il avait réussi ce chef-d'oeuvre, le plus difficile de tous dans une telle +guerre, la fuite. Il avait repris possession de la forêt pour s'y +retrancher, du pays pour y combattre, de l'ombre pour y disparaître. Il +était redevenu le redoutable allant et venant, l'errant sinistre, le +capitaine des invisibles, le chef des hommes souterrains, le maître des +bois. Gauvain avait la victoire, mais Lantenac avait la liberté. Lantenac +désormais avait la sécurité, la course illimitée devant lui, le choix +inépuisable des asiles. Il était insaisissable, introuvable, inaccessible. +Le lion avait été pris au piège, et il en était sorti. + +Eh bien, il y était rentré. + +Le marquis de Lantenac avait volontairement, spontanément de sa pleine +préférence, quitté la forêt, l'ombre, la sécurité, la liberté, pour rentrer +dans le plus effroyable péril, intrépidement, une première fois, Gauvain +l'avait vu, en se précipitant dans l'incendie au risque de s'y engouffrer, +une deuxième fois, en descendant cette échelle qui le rendait à ses +ennemis, et qui, échelle de sauvetage pour les autres, était pour lui +échelle de perdition. + +Et pourquoi avait-il fait cela? + +Pour sauver trois enfants. + +Et maintenant qu'allait-on en faire de cet homme? + +Le guillotiner. + +Ainsi, cet homme, pour trois enfants, les siens? non; de sa famille? non; +de sa caste? non; pour trois petits pauvres, les premiers venus, des +enfants trouvés, des inconnus, des déguenillés, des va-nu-pieds, ce +gentilhomme, ce prince, ce vieillard, sauvé, délivré, vainqueur, car +l'évasion est un triomphe, avait tout risqué, tout compromis, tout remis en +question, et, hautainement, en même temps qu'il rendait les enfants, il +avait apporté sa tête, et cette tête, jusqu'alors terrible, maintenant +auguste, il l'avait offerte. + +Et qu'allait-on faire? + +L'accepter. + +Le marquis de Lantenac avait eu le choix entre la vie d'autrui et la +sienne; dans cette option superbe, il avait choisi sa mort. + +Et on allait la lui accorder. + +On allait le tuer. + +Quel salaire de l'héroïsme! + +Répondre à un acte généreux par un acte sauvage! + +Donner ce dessous à la révolution! + +Quel rapetissement pour la république! + +Tandis que l'homme des préjugés et des servitudes, subitement transformé, +rentrait dans l'humanité, eux, les hommes de la délivrance et de +l'affranchissement, ils resteraient dans la guerre civile, dans la routine +du sang, dans le fratricide! + +Et la haute loi divine de pardon, d'abnégation, de rédemption, de +sacrifice, existerait pour les combattants de l'erreur, et n'existerait pas +pour les soldats de la vérité! + +Quoi! ne pas lutter de magnanimité! se résigner à cette défaite, étant les +plus forts, d'être les plus faibles, étant les victorieux, d'être les +meurtriers, et de faire dire qu'il y a, du côté de la monarchie, ceux qui +sauvent les enfants, et du côté de la république, ceux qui tuent les +vieillards! + +On verrait ce grand soldat, cet octogénaire puissant, ce combattant +désarmé, volé plutôt que pris, saisi en pleine bonne action, garrotté avec +sa permission, ayant encore au front la sueur d'un dévouement grandiose, +monter les marches de l'échafaud comme on monte les degrés d'une apothéose! +Et l'on mettrait sous le couperet cette tête, autour de laquelle voleraient +suppliantes les trois âmes des petits anges sauvés! et, devant ce supplice +infamant pour les bourreaux, on verrait le sourire sur la face de cet +homme, et sur la face de la république la rougeur! + +Et cela s'accomplirait en présence de Gauvain, chef! Et pouvant l'empêcher, +il s'abstiendrait! Et il se contenterait de ce congé altier,--_cela ne te +regarde plus!_--Et il ne se dirait point qu'en pareil cas, abdication, +c'est complicité! Et il ne s'apercevrait pas que, dans une action si +énorme, entre celui qui fait et celui qui laisse faire, celui qui laisse +faire est le pire, étant le lâche! + +Mais cette mort, ne l'avait-il pas promise? lui, Gauvain, l'homme clément, +n'avait-il pas déclaré que Lantenac faisait exception à la clémence, et +qu'il livrerait Lantenac à Cimourdain? + +Cette tête, il la devait. Eh bien, il la payait. Voilà tout. + +Mais était-ce bien la même tête? + +Jusqu'ici Gauvain n'avait vu dans Lantenac que le combattant barbare, le +fanatique de royauté et de féodalité, le massacreur de prisonniers, +l'assassin déchaîné par la guerre, l'homme sanglant. Cet homme-là, il ne le +craignait pas; ce proscripteur, il le proscrirait; cet implacable le +trouverait implacable. Rien de plus simple, le chemin était tracé et +lugubrement facile à suivre, tout était prévu, on tuera celui qui tue, on +était dans la ligne droite de l'horreur. Inopinément, cette ligne droite +s'était rompue, un tournant imprévu révélait un horizon nouveau, une +métamorphose avait eu lieu. Un Lantenac inattendu entrait en scène. Un +héros sortait du monstre; plus qu'un héros, un homme. Plus qu'une âme, un +coeur. Ce n'était plus un tueur que Gauvain avait devant lui, mais un +sauveur. Gauvain était terrassé par un flot de clarté céleste. Lantenac +venait de le frapper d'un coup de foudre de bonté. + +Et Lantenac transfiguré ne transfigurerait pas Gauvain! Quoi! ce coup de +lumière serait sans contre-coup! L'homme du passé irait en avant, et +l'homme de l'avenir en arrière! L'homme des barbaries et des superstitions +ouvrirait des ailes subites, et planerait, et regarderait ramper sous lui, +dans de la fange et dans de la nuit, l'homme de l'idéal! Gauvain resterait +à plat ventre dans la vieille ornière féroce, tandis que Lantenac irait +dans le sublime courir les aventures! + +Autre chose encore. + +Et la famille! + +Ce sang qu'il allait répandre,--car le laisser verser, c'est le verser +soi-même,--est-ce que ce n'était pas son sang, à lui Gauvain? Son +grand-père était mort, mais son grand-oncle vivait; et ce grand-oncle, +c'était le marquis de Lantenac. Est-ce que celui des deux frères qui était +dans le tombeau ne se dresserait pas pour empêcher l'autre d'y entrer? +Est-ce qu'il n'ordonnerait pas à son petit-fils de respecter désormais +cette couronne de cheveux blancs, soeur de sa propre auréole? Est-ce qu'il +n'y avait pas là, entre Gauvain et Lantenac, le regard indigné d'un +spectre? + +Est-ce donc que la révolution avait pour but de dénaturer l'homme? Est-ce +pour briser la famille, est-ce pour étouffer l'humanité, qu'elle était +faite? Loin de là. C'est pour affirmer ces réalités suprêmes, et non pour +les nier, que 89 avait surgi. Renverser les bastilles, c'est délivrer +l'humanité; abolir la féodalité, c'est fonder la famille. L'auteur étant le +point de départ de l'autorité, et l'autorité étant incluse dans l'auteur, +il n'y a point d'autre autorité que la paternité; de là la légitimité de la +reine-abeille qui crée son peuple, et qui, étant mère, est reine; de là +l'absurdité du roi-homme, qui, n'étant pas le père, ne peut être le maître; +de là la suppression du roi; de là la république. Qu'est-ce que tout cela? +C'est la famille, c'est l'humanité, c'est la révolution. La révolution, +c'est l'avènement des peuples; et, au fond, le Peuple, c'est l'Homme. + +Il s'agissait de savoir si, quand Lantenac venait de rentrer dans +l'humanité, Gauvain, allait, lui, rentrer dans la famille. + +Il s'agissait de savoir si l'oncle et le neveu allaient se rejoindre dans +la lumière supérieure, ou bien si à un progrès de l'oncle répondrait un +recul du neveu. + +La question, dans ce débat pathétique de Gauvain avec sa conscience, +arrivait à se poser ainsi, et la solution semblait se dégager d'elle-même: +sauver Lantenac. + +Oui, mais la France? + +Ici le vertigineux problème changeait de face brusquement. + +Quoi! la France était aux abois! la France était livrée, ouverte, +démantelée! elle n'avait plus de fossé, l'Allemagne passait le Rhin; elle +n'avait plus de muraille, l'Italie enjambait les Alpes et l'Espagne les +Pyrénées. Il lui restait le grand abîme, l'Océan. Elle avait pour elle le +gouffre. Elle pouvait s'y adosser, et, géante, appuyée à toute la mer, +combattre toute la terre. Situation, après tout, inexpugnable. Eh bien non, +cette situation allait lui manquer. Cet Océan n'était plus à elle. Dans cet +Océan, il y avait l'Angleterre. L'Angleterre, il est vrai, ne savait +comment passer. Eh bien, un homme allait lui jeter le pont, un homme allait +lui tendre la main, un homme allait dire à Pitt, à Craig, à Cornwallis, +à Dundas, aux pirates: venez! un homme allait crier: Angleterre, prends la +France! Et cet homme était le marquis de Lantenac. + +Cet homme, on le tenait. Après trois mois de chasse, de poursuite, +d'acharnement, on l'avait enfin saisi. La main de la révolution venait de +s'abattre sur le maudit; le poing crispé de 93 avait pris le meurtrier +royaliste au collet; par un de ces effets de la préméditation mystérieuse +qui se mêle d'en haut aux choses humaines, c'était dans son propre cachot +de famille que ce parricide attendait maintenant son châtiment; l'homme +féodal était dans l'oubliette féodale; les pierres de son château se +dressaient contre lui et se fermaient sur lui, et celui qui voulait livrer +son pays était livré par sa maison. Dieu avait visiblement édifié tout +cela; l'heure juste avait sonné; la révolution avait fait prisonnier cet +ennemi public; il ne pouvait plus combattre, il ne pouvait plus lutter, il +ne pouvait plus nuire; dans cette Vendée où il y avait tant de bras, il +était le seul cerveau; lui fini, la guerre civile était finie; on l'avait; +dénouement tragique et heureux; après tant de massacres et de carnages, il +était là, l'homme qui avait tué, et c'était son tour de mourir. + +Et il se trouverait quelqu'un pour le sauver! + +Cimourdain, c'est-à-dire 93, tenait Lantenac, c'est-à-dire la monarchie, et +il se trouverait quelqu'un pour ôter de cette serre de bronze cette proie! +Lantenac, l'homme en qui se concentrait cette gerbe de fléaux qu'on nomme +le passé, le marquis de Lantenac était dans la tombe, la lourde porte +éternelle s'était refermée sur lui, et quelqu'un viendrait, du dehors, +tirer le verrou! ce malfaiteur social était mort, et avec lui la révolte, +la lutte fratricide, la guerre bestiale, et quelqu'un le ressusciterait! + +Oh! comme cette tête de mort rirait! + +Comme ce spectre dirait: c'est bon, me voilà vivant, imbéciles! + +Comme il se remettrait à son oeuvre hideuse! Comme Lantenac se +replongerait, implacable et joyeux, dans le gouffre de haine et de guerre! +comme on reverrait, dès le lendemain, les maisons brûlées, les prisonniers +massacrés, les blessés achevés, les femmes fusillées! + +Et après tout, cette action qui fascinait Gauvain, Gauvain ne se +l'exagérait-il pas? + +Trois enfants étaient perdus; Lantenac les avait sauvés. + +Mais qui donc les avait perdus? + +N'était-ce pas Lantenac? + +Qui avait mis ces berceaux dans cet incendie? + +N'était-ce pas l'Imânus? + +Qu'était-ce que l'Imânus? + +Le lieutenant du marquis. + +Le responsable, c'est le chef. + +Donc l'incendiaire et l'assassin, c'était Lantenac. + +Qu'avait-il donc fait de si admirable? + +Il n'avait point persisté, rien de plus. + +Après avoir construit le crime, il avait reculé devant. Il s'était fait +horreur à lui-même. Le cri de la mère avait réveillé en lui ce fond de +vieille pitié humaine, sorte de dépôt de la vie universelle, qui est dans +toutes les âmes, même les plus fatales. A ce cri, il était revenu sur ses +pas. + +De la nuit où il s'enfonçait, il avait rétrogradé vers le jour. Après avoir +fait le crime, il l'avait défait. Tout son mérite était ceci: n'avoir pas +été un monstre jusqu'au bout. + +Et pour si peu, lui rendre tout! lui rendre l'espace, les champs, les +plaines, l'air, le jour, lui rendre la forêt dont il userait pour le +banditisme, lui rendre la liberté dont il userait pour la servitude, lui +rendre la vie dont il userait pour la mort! + +Quant à essayer de s'entendre avec lui, quant à vouloir traiter avec cette +âme altière, quant à lui proposer sa délivrance sous condition, quant à lui +demander s'il consentirait, moyennant la vie sauve, à s'abstenir désormais +de toute hostilité et de toute révolte; quelle faute ce serait qu'une +telle offre, quel avantage on lui donnerait, à quel dédain on se +heurterait, comme il souffletterait la question par la réponse! comme il +dirait: Gardez les hontes pour vous. Tuez-moi! + +Rien à faire en effet avec cet homme, que le tuer ou le délivrer. Cet homme +était à pic: il était toujours prêt à s'envoler ou à se sacrifier; il était +à lui-même son aigle et son précipice. Ame étrange. + +Le tuer? quelle anxiété! le délivrer? quelle responsabilité! + +Lantenac sauvé, tout serait à recommencer avec la Vendée comme avec l'hydre +tant que la tête n'est pas coupée. En un clin d'oeil, et avec une course de +météore, toute la flamme, éteinte par la disparition de cet homme, se +rallumerait. Lantenac ne se reposerait pas tant qu'il n'aurait point +réalisé ce plan exécrable, poser, comme un couvercle de tombe, la monarchie +sur la république et l'Angleterre sur la France. Sauver Lantenac, c'était +sacrifier la France; la vie de Lantenac, c'était la mort d'une foule +d'êtres innocents, hommes, femmes, enfants, repris par la guerre +domestique; c'était le débarquement des Anglais, le recul de la révolution, +les villes saccagées, le peuple déchiré, la Bretagne sanglante, la proie +rendue à la griffe. Et Gauvain, au milieu de toutes sortes de lueurs +incertaines et de clartés en sens contraires, voyait vaguement s'ébaucher +dans sa rêverie et se poser devant lui ce problème: la mise en liberté du +tigre. + +Et puis, la question reparaissait sous son premier aspect; la pierre de +Sisyphe, qui n'est pas autre chose que la querelle de l'homme avec +lui-même, retombait: Lantenac, était-ce donc le tigre? + +Peut-être l'avait-il été; mais l'était-il encore? Gauvain subissait ces +spirales vertigineuses de l'esprit revenant sur lui-même, qui font la +pensée pareille à la couleuvre. Décidément, même après examen, pouvait-on +nier le dévouement de Lantenac, son abnégation stoïque, son +désintéressement superbe? Quoi! en présence de toutes les gueules de la +guerre civile ouvertes, attester l'humanité! quoi! dans le conflit des +vérités inférieures, apporter la vérité supérieure! quoi! Prouver +qu'au-dessus des royautés, au-dessus des révolutions, au-dessus des +questions terrestres, il y a l'immense attendrissement de l'âme humaine, la +protection due aux faibles par les forts, le salut dû à ceux qui sont +perdus par ceux qui sont sauvés, la paternité due à tous les enfants par +tous les vieillards! Prouver ces choses magnifiques, et les prouver par le +don de sa tête! Quoi! être un général et renoncer à la stratégie, à la +bataille, à la revanche! Quoi! être un royaliste, prendre une balance, +mettre dans un plateau le roi de France, une monarchie de quinze siècles, +les vieilles lois à rétablir, l'antique société à restaurer, et dans +l'autre, trois petits paysans quelconques, et trouver le roi, le trône, le +sceptre et les quinze siècles de monarchie légers, pesés à ce poids de +trois innocences! quoi! tout cela ne serait rien! quoi! celui qui a fait +cela resterait le tigre et devrait être traité en bête fauve! non! non! +non! ce n'était pas un monstre l'homme qui venait d'illuminer de la clarté +d'une action divine le précipice des guerres civiles! le porte-glaive +s'était métamorphosé en porte-lumière. L'infernal Satan était redevenu le +Lucifer céleste. Lantenac s'était racheté de toutes ses barbaries par un +acte de sacrifice; en se perdant matériellement il s'était sauvé +moralement; il s'était refait innocent; il avait signé sa propre grâce. +Est-ce que le droit de se pardonner à soi-même n'existe pas? Désormais il +était vénérable. + +Lantenac venait d'être extraordinaire. C'était maintenant le tour de +Gauvain. + +Gauvain était chargé de lui donner la réplique. + +La lutte des passions bonnes et des passions mauvaises faisait en ce moment +sur le monde le chaos; Lantenac, dominant ce chaos, venait d'en dégager +l'humanité; c'était à Gauvain maintenant d'en dégager la famille. + +Qu'allait-il faire? + +Gauvain allait-il tromper la confiance de Dieu? + +Non. Et il balbutiait en lui-même:--Sauvons Lantenac. + +Alors c'est bien. Va, fais les affaires des Anglais. Déserte. Passe à +l'ennemi. Sauve Lantenac et trahis la France. + +Et il frémissait. + +Ta solution n'en est pas une, ô songeur!--Gauvain voyait dans l'ombre le +sinistre sourire du sphinx. + +Cette situation était une sorte de carrefour redoutable où les vérités +combattantes venaient aboutir et se confronter, et où se regardaient +fixement les trois idées suprêmes de l'homme, l'humanité, la famille, la +patrie. + +Chacune de ces voix prenait à son tour la parole, et chacune à son tour +disait vrai. Comment choisir? chacune à son tour semblait trouver le joint +de sagesse et de justice, et disait: Fais cela. Etait-ce cela qu'il fallait +faire? Oui. Non. Le raisonnement disait une chose; le sentiment en disait +une autre; les deux conseils étaient contraires. Le raisonnement n'est que +la raison; le sentiment est souvent la conscience; l'un vient de l'homme, +l'autre de plus haut. + +C'est ce qui fait que le sentiment a moins de clarté et plus de puissance. + +Quelle force pourtant dans la raison sévère! + +Gauvain hésitait. + +Perplexités farouches. + +Deux abîmes s'ouvraient devant Gauvain. Perdre le marquis? ou le sauver? Il +fallait se précipiter dans l'un ou dans l'autre. + +Lequel de ces deux gouffres était le devoir? + + + + + +III. LE CAPUCHON DU CHEF + +C'est au devoir en effet qu'on avait affaire. + +Le devoir se dressait; sinistre devant Cimourdain, formidable devant +Gauvain. + +Simple devant l'un; multiple, divers, tortueux, devant l'autre. Minuit +sonna, puis une heure du matin. + +Gauvain s'était, sans s'en apercevoir, insensiblement rapproché de l'entrée +de la brèche. + +L'incendie ne jetait plus qu'une réverbération diffuse et s'éteignait. + +Le plateau, de l'autre côté de la tour, en avait le reflet, et devenait +visible par instants, puis s'éclipsait, quand la fumée couvrait le feu. +Cette lueur, ravivée par soubresauts et coupée d'obscurités subites, +disproportionnait les objets et donnait aux sentinelles du camp des aspects +de larves. Gauvain, à travers sa méditation, considérait vaguement ces +effacements de la fumée par le flamboiement et du flamboiement par la +fumée. Ces apparitions et ces disparitions de la clarté devant ses yeux +avaient on ne sait quelle analogie avec les apparitions et les disparitions +de la vérité dans son esprit. + +Soudain, entre deux tourbillons de fumée une flammèche envolée du brasier +décroissant éclaira vivement le sommet du plateau et y fit saillir la +silhouette vermeille d'une charrette. Gauvain regarda cette charrette; elle +était entourée de cavaliers qui avaient des chapeaux de gendarme. Il lui +sembla que c'était la charrette que la longue-vue de Guéchamp lui avait +fait voir à l'horizon, quelques heures auparavant, au moment où le soleil +se couchait. Des hommes étaient sur la charrette et avaient l'air occupés à +la décharger. Ce qu'ils retiraient de la charrette paraissait pesant, et +rendait par moments un son de ferraille; il eût été difficile de dire ce +que c'était; cela ressemblait à des charpentes; deux d'entre eux +descendirent et posèrent à terre une caisse qui, à en juger par sa forme, +devait contenir un objet triangulaire. La flammèche s'éteignit, tout rentra +dans les ténèbres; Gauvain, l'oeil fixe, demeura pensif devant ce qu'il y +avait là dans l'obscurité. + +Des lanternes s'étaient allumées, on allait et venait sur le plateau, mais +les formes qui se mouvaient étaient confuses, et d'ailleurs Gauvain d'en +bas, et de l'autre côté du ravin, ne pouvait voir que ce qui était tout à +fait sur le bord du plateau. + +Des voix parlaient, mais on ne percevait pas les paroles. Çà et là, des +chocs sonnaient sur du bois. On entendait aussi on ne sait quel grincement +métallique pareil au bruit d'une faulx qu'on aiguise. + +Deux heures sonnèrent. + +Gauvain lentement, et comme quelqu'un qui ferait volontiers deux pas en +avant et trois pas en arrière, se dirigea vers la brèche. A son approche, +reconnaissant dans la pénombre le manteau et le capuchon galonné du +commandant, la sentinelle présenta les armes. Gauvain pénétra dans la salle +du rez-de-chaussée, transformée en corps de garde. Une lanterne était +pendue à la voûte. Elle éclairait juste assez pour qu'on pût traverser la +salle sans marcher sur les hommes du poste, gisant à terre sur de la +paille, et la plupart endormis. + +Ils étaient couchés là; ils s'y étaient battus quelques heures auparavant; +la mitraille, éparse sous eux en grains de fer et de plomb, et mal balayée, +les gênait un peu pour dormir; mais ils étaient fatigués, et ils se +reposaient. Cette salle avait été le lieu horrible; là on avait attaqué; là +on avait rugi, hurlé, grincé, frappé, tué, expiré; beaucoup des leurs +étaient tombés morts sur ce pavé où ils se couchaient assoupis; cette +paille qui servait à leur sommeil buvait le sang de leurs camarades; +maintenant c'était fini, le sang était étanché, les sabres étaient essuyés, +les morts étaient morts; eux ils dormaient paisibles. Telle est la guerre. +Et puis, demain, tout le monde aura le même sommeil. + +A l'entrée de Gauvain, quelques-uns de ces hommes assoupis se levèrent, +entre autres l'officier qui commandait le poste. Gauvain lui désigna la +porte du cachot: + +--Ouvrez-moi, dit-il. + +Les verrous furent tirés, la porte s'ouvrit. + +Gauvain entra dans le cachot. + +La porte se referma derrière lui. + + + + + + +LIVRE SEPTIÈME + +FÉODALITÉ ET RÉVOLUTION + + + + +I. L'ANCÊTRE + +Une lampe était posée sur la dalle de la crypte, à côté du soupirail carré +de l'oubliette. + +On apercevait aussi sur la dalle la cruche pleine d'eau, le pain de +munition et la botte de paille. La crypte étant taillée dans le roc, le +prisonnier qui eût eu la fantaisie de mettre le feu à la paille eût perdu +sa peine; aucun risque d'incendie pour la prison, certitude d'asphyxie pour +le prisonnier. + +A l'instant où la porte tourna sur ses gonds, le marquis marchait dans son +cachot; va-et-vient machinal propre à tous les fauves mis en cage. + +Au bruit que fit la porte en s'ouvrant puis en se refermant, il leva la +tête, et la lampe qui était à terre entre Gauvain et le marquis éclaira ces +deux hommes en plein visage. + +Ils se regardèrent, et ce regard était tel qu'il les fit tous deux +immobiles. + +Le marquis éclata de rire et s'écria: + +--Bonjour, monsieur. Voilà pas mal d'années que je n'ai eu la bonne fortune +de vous rencontrer. Vous me faites la grâce de venir me voir. Je vous +remercie. Je ne demande pas mieux que de causer un peu. Je commençais à +m'ennuyer. Vos amis perdent le temps, des constatations d'identité, des +cours martiales, c'est long toutes ces manières-là. J'irais plus vite en +besogne. Je suis ici chez moi. Donnez-vous la peine d'entrer. Eh bien, +qu'est-ce que vous dites de tout ce qui se passe? C'est original, n'est-ce +pas? Il y avait une fois un roi et une reine; le roi, c'était le roi; la +reine, c'était la France. On a tranché la tête au roi et marié la reine à +Robespierre; ce monsieur et cette dame ont eu une fille qu'on nomme la +guillotine, et avec laquelle il paraît que je ferai connaissance demain +matin. J'en serai charmé. Comme de vous voir. Venez-vous pour cela? +Avez-vous monté en grade? Seriez-vous le bourreau? Si c'est une simple +visite d'amitié, j'en suis touché. Monsieur le vicomte, vous ne savez +peut-être plus ce que c'est qu'un gentilhomme. Eh bien, en voilà un; c'est +moi. Regardez ça. C'est curieux; ça croit en Dieu, ça croit à la tradition, +ça croit à la famille, ça croit à ses aïeux, ça croit à l'exemple de son +père, à la fidélité, à la loyauté, au devoir envers son prince, au respect +des vieilles lois, à la vertu, à la justice; et ça vous ferait fusiller +avec plaisir. Ayez, je vous prie, la bonté de vous asseoir. Sur le pavé, +c'est vrai; car il n'y a pas de fauteuil dans ce salon; mais qui vit dans +la boue peut s'asseoir par terre. Je ne dis pas cela pour vous offenser, +car ce que nous appelons la boue, vous l'appelez la nation. Vous n'exigez +sans doute pas que je crie Liberté, Egalité, Fraternité? Ceci est une +ancienne chambre de ma maison; jadis les seigneurs y mettaient les manants; +maintenant les manants y mettent les seigneurs. Ces niaiseries-là se +nomment une révolution. Il paraît qu'on me coupera le cou d'ici à +trente-six heures. Je n'y vois pas d'inconvénient. Par exemple, si l'on +était poli, on m'aurait envoyé ma tabatière, qui est là-haut dans la +chambre des miroirs, où vous avez joué tout enfant et où je vous ai fait +sauter sur mes genoux. Monsieur, je vais vous apprendre une chose, vous +vous appelez Gauvain, et, chose bizarre, vous avez du sang noble dans les +veines, pardieu, le même sang que le mien, et ce sang qui fait de moi un +homme d'honneur fait de vous un gueusard. Telles sont les particularités. +Vous me direz que ce n'est pas votre faute. Ni la mienne. Parbleu, on est +un malfaiteur sans le savoir. Cela tient à l'air qu'on respire; dans des +temps comme les nôtres, on n'est pas responsable de ce qu'on fait, la +révolution est coquine pour tout le monde; et tous vos grands criminels +sont de grands innocents. Quelles buses! A commencer par vous. Souffrez que +je vous admire. Oui, j'admire un garçon tel que vous, qui, homme de +qualité, bien situé dans l'état, ayant un grand sang à répandre pour les +grandes causes, vicomte de cette Tour-Gauvain, prince de Bretagne, pouvant +être duc par droit et pair de France par héritage, ce qui est à peu près +tout ce que peut désirer ici-bas un homme de bon sens, s'amuse, étant ce +qu'il est, à être ce que vous êtes, si bien qu'il fait à ses ennemis +l'effet d'un scélérat et à ses amis l'effet d'un imbécile. A propos, faites +mes compliments à monsieur l'abbé Cimourdain. + +Le marquis parlait à son aise, paisiblement, sans rien souligner, avec sa +voix de bonne compagnie, avec son œil clair et tranquille, les deux mains +dans ses goussets. Il s'interrompit, respira longuement, et reprit: + +--Je ne vous cache pas que j'ai fait ce que j'ai pu pour vous tuer. Tel que +vous me voyez, j'ai trois fois, moi-même, en personne, pointé un canon sur +vous. Procédé discourtois, je l'avoue; mais ce serait faire fond sur une +mauvaise maxime que de s'imaginer qu'en guerre l'ennemi cherche à nous être +agréable. Car nous sommes en guerre, monsieur mon neveu. Tout est à feu et +à sang. C'est pourtant vrai qu'on a tué le roi. Joli siècle. + +Il s'arrêta encore, puis poursuivit: + +--Quand on pense que rien de tout cela ne serait arrivé si l'on avait pendu +Voltaire et mis Rousseau aux galères! Ah! les gens d'esprit, quel fléau! Ah +çà, qu'est-ce que vous lui reprochez à cette monarchie? c'est vrai, on +envoyait l'abbé Pucelle à son abbaye de Corbigny, en lui laissant le choix +de la voiture et tout le temps qu'il voudrait pour faire le chemin; et +quant à votre monsieur Titon, qui avait été, s'il vous plaît, un fort +débauché, et qui allait chez les filles avant d'aller aux miracles du +diacre Pâris, on le transférait du château de Vincennes au château de Ham +en Picardie, qui est, j'en conviens, un assez vilain endroit. Voilà les +griefs; je m'en souviens; j'ai crié aussi dans mon temps; j'ai été aussi +bête que vous. + +Le marquis tâta sa poche comme s'il y cherchait sa tabatière, et continua: + +--Mais pas aussi méchant. On parlait pour parler. Il y avait aussi la +mutinerie des enquêtes et des requêtes; et puis ces messieurs les +philosophes sont venus, on a brûlé les écrits au lieu de brûler les +auteurs, les cabales de la cour s'en sont mêlées; il y a eu tous ces +benêts, Turgot, Quesnay, Malesherbes, les physiocrates, et caetera, et le +grabuge a commencé. Tout est venu des écrivailleurs et des rimailleurs. +L'Encyclopédie! Diderot! d'Alembert! Ah! les méchants bélîtres! Un homme +bien né comme ce roi de Prusse, avoir donné là-dedans! Moi, j'eusse +supprimé tous les gratteurs de papier. Ah! nous étions des justiciers, nous +autres. On peut voir ici, sur le mur, la marque des roues d'écartèlement. +Nous ne plaisantions pas. Non, non, point d'écrivassiers! Tant qu'il y aura +des Arouet, il y aura des Marat. Tant qu'il y aura des grimauds qui +griffonnent, il y aura des gredins qui assassinent; tant qu'il y aura de +l'encre, il y aura de la noirceur; tant que la patte de l'homme tiendra la +plume de l'oie, les sottises frivoles engendreront les sottises atroces. +Les livres font les crimes. Le mot chimère a deux sens, il signifie rêve, +et il signifie monstre. Comme on se paye de billevesées! Qu'est-ce que vous +nous chantez avec nos droits? Droits de l'homme! droits du peuple! Cela +est-il assez creux, assez stupide, assez imaginaire, assez vide de sens! +Moi, quand je dis: Havoise, soeur de Conan II, apporta le comté de Bretagne +à Hoël, comte de Nantes et de Cornouailles, qui laissa le trône à Alain +Fergant, oncle de Berthe, qui épousa Alain le Noir, seigneur de la +Roche-sur-Yon, et en eut Conan le Petit, aïeul de Guy ou Gauvain de +Thouars, notre ancêtre, je dis une chose claire, et voilà un droit. Mais +vos drôles, vos marauds, vos croquants, qu'appellent-ils leurs droits? Le +déicide et le régicide. Si ce n'est pas hideux! Ah! les maroufles! J'en +suis fâché pour vous, monsieur; mais vous êtes de ce fier sang de Bretagne; +vous et moi, nous avons Gauvain de Thouars pour grand-père; nous avons +encore pour aïeul ce grand duc de Montbazon qui fut pair de France et +honoré du collier des ordres, qui attaqua le faubourg de Tours et fut +blessé au combat d'Arques, et qui mourut grand-veneur de France en sa +maison de Couzières en Touraine, âgé de quatre-vingt-six ans. Je pourrais +vous parler encore du duc de Laudunois, fils de la dame de la Garnache, de +Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, et de Henri de Lenoncourt, et de +Françoise de Laval-Boisdauphin. Mais à quoi bon? Monsieur a l'honneur +d'être un idiot, et il tient à être l'égal de mon palefrenier. Sachez ceci, +j'étais déjà un vieil homme que vous étiez encore un marmot. Je vous ai +mouché, morveux, et je vous moucherai encore. En grandissant, vous avez +trouvé moyen de vous rapetisser. Depuis que nous ne nous sommes vus, nous +sommes allés chacun de notre côté, moi du côté de l'honnêteté, vous du côté +opposé. Ah! je ne sais pas comment tout cela finira; mais messieurs vos +amis sont de fiers misérables. Ah! oui, c'est beau, j'en tombe d'accord, +les progrès sont superbes, on a supprimé dans l'armée la peine de la +chopine d'eau infligée trois jours consécutifs au soldat ivrogne; on a le +maximum, la Convention, l'évêque Gobel, monsieur Chaumette et monsieur +Hébert, et l'on extermine en masse tout le passé, depuis la Bastille +jusqu'à l'almanach. On remplace les saints par les légumes. Soit, messieurs +les citoyens, soyez les maîtres, régnez, prenez vos aises, donnez-vous-en, +ne vous gênez pas. Tout cela n'empêchera point que la religion ne soit la +religion, que la royauté n'emplisse quinze cents ans de notre histoire, et +que la vieille seigneurie française, même décapitée, ne soit plus haute que +vous. Quant à vos chicanes sur le droit historique des races royales, nous +en haussons les épaules. Chilpéric, au fond, n'était qu'un moine appelé +Daniel; ce fut Rainfroy qui inventa Chilpéric pour ennuyer Charles Martel; +nous savons ces choses-là aussi bien que vous. Ce n'est pas la question. La +question est ceci: être un grand royaume; être la vieille France, être ce +pays d'arrangement magnifique, où l'on considère premièrement la personne +sacrée des monarques, seigneurs absolus de l'état, puis les princes, puis +les officiers de la couronne, pour les armes sur terre et sur mer, pour +l'artillerie, direction et surintendance des finances. Ensuite il y a la +justice souveraine et subalterne, suivie du maniement des gabelles et +recettes générales, et enfin la police du royaume dans ses trois ordres. +Voilà qui était beau et noblement ordonné; vous l'avez détruit. Vous avez +détruit les provinces, comme de lamentables ignorants que vous êtes, sans +même vous douter de ce que c'était que les provinces. Le génie de la France +est composé du génie même du continent, et chacune des provinces de France +représentait une vertu de l'Europe; la franchise de l'Allemagne était en +Picardie, la générosité de la Suède en Champagne, l'industrie de la +Hollande en Bourgogne, l'activité de la Pologne en Languedoc, la gravité de +l'Espagne en Gascogne, la sagesse de l'Italie en Provence, la subtilité de +la Grèce en Normandie, la fidélité de la Suisse en Dauphiné. Vous ne saviez +rien de tout cela; vous avez cassé, brisé, fracassé, démoli, et vous avez +été tranquillement des bêtes brutes. Ah! vous ne voulez plus avoir de +nobles! Eh bien, vous n'en aurez plus. Faites-en votre deuil. Vous n'aurez +plus de paladins, vous n'aurez plus de héros. Bonsoir les grandeurs +anciennes. Trouvez-moi un d'Assas à présent! Vous avez tous peur pour votre +peau. Vous n'aurez plus les chevaliers de Fontenoy qui saluaient avant de +tuer, vous n'aurez plus les combattants en bas de soie du siège de Lérida; +vous n'aurez plus de ces fières journées militaires où les panaches +passaient comme des météores; vous êtes un peuple fini; vous subirez ce +viol, l'invasion; si Alaric II revient, il ne trouvera plus en face de lui +Clovis; si Abdérame revient, il ne trouvera plus en face de lui Charles +Martel; si les Saxons reviennent, ils ne trouveront plus devant eux Pépin; +vous n'aurez plus Agnadel, Rocroy, Lens, Staffarde, Nerwinde, Steinkerque, +la Marsaille, Raucoux, Lawfeld, Mahon; vous n'aurez plus Marignan avec +François Ier; vous n'aurez plus Bouvines avec Philippe-Auguste faisant +prisonnier, d'une main, Renaud, comte de Boulogne, et de l'autre, Ferrand, +comte de Flandre. Vous aurez Azincourt, mais vous n'aurez plus pour s'y +faire tuer, enveloppé de son drapeau, le sieur de Bacqueville, le grand +porte-oriflamme! Allez! Allez! faites! Soyez les hommes nouveaux. Devenez +petits! + +Le marquis fit un moment silence, et repartit: + +--Mais laissez-nous grands. Tuez les rois, tuez les nobles, tuez les +prêtres, abattez, ruinez, massacrez, foulez tout aux pieds, mettez les +maximes antiques sous le talon de vos bottes, piétinez le trône, trépignez +l'autel, écrasez Dieu, dansez dessus! c'est votre affaire. Vous êtes des +traîtres et des lâches, incapables de dévouement et de sacrifice. J'ai dit. +Maintenant faites-moi guillotiner, monsieur le vicomte. J'ai l'honneur +d'être votre très humble. + +Et il ajouta: + +--Ah! je vous dis vos vérités! Qu'est-ce que cela me fait? Je suis mort. + +--Vous êtes libre, dit Gauvain. + +Et Gauvain s'avança vers le marquis, défit son manteau de commandant, le +lui jeta sur les épaules, et lui rabattit le capuchon sur les yeux. Tous +deux étaient de même taille. + +--Eh bien, qu'est-ce que tu fais? dit le marquis. + +Gauvain éleva la voix et cria: + +--Lieutenant, ouvrez-moi. + +La porte s'ouvrit. + +Gauvain cria: + +--Vous aurez soin de refermer la porte derrière moi. + +Et il poussa dehors le marquis stupéfait. + +La salle basse, transformée en corps de garde, avait, on s'en souvient, +pour tout éclairage, une lanterne de corne qui faisait tout voir trouble, +et donnait plus de nuit que de jour. Dans cette lueur confuse, ceux des +soldats qui ne dormaient pas virent marcher au milieu d'eux, se dirigeant +vers la sortie, un homme de haute stature ayant le manteau et le capuchon +galonné de commandant en chef; ils firent le salut militaire, et l'homme +passa. + +Le marquis, lentement, traversa le corps de garde, traversa la brèche, non +sans s'y heurter la tête plus d'une fois, et sortit. + +La sentinelle, croyant voir Gauvain, lui présenta les armes. + +Quand il fut dehors, ayant sous ses pieds l'herbe des champs, à deux cents +pas de la forêt, et devant lui l'espace, la nuit, la liberté, la vie, il +s'arrêta et demeura un moment immobile comme un homme qui s'est laissé +faire, qui a cédé à la surprise, et qui, ayant profité d'une porte ouverte, +cherche s'il a bien ou mal agi, hésite avant d'aller plus loin, et donne +audience à une dernière pensée. Après quelques secondes de rêverie +attentive, il leva sa main droite, fit claquer son médius contre son pouce +et dit: Ma foi! + +Et il s'en alla. + + + + +II. LA COUR MARTIALE + +La porte du cachot s'était refermée. Gauvain était dedans. + +Tout alors dans les cours martiales était à peu près discrétionnaire. +Dumas, à l'Assemblée législative, avait esquissé une ébauche de législation +militaire, retravaillée plus tard par Talot au conseil des Cinq-Cents, mais +le code définitif des conseils de guerre n'a été rédigé que sous l'empire. +C'est de l'empire que date, par parenthèse, l'obligation imposée aux +tribunaux militaires de ne recueillir les votes qu'en commençant par le +grade inférieur. Sous la révolution cette loi n'existait pas. + +En 1793, le président d'un tribunal militaire était presque à lui seul tout +le tribunal; il choisissait les membres, classait l'ordre des grades, +réglait le mode du vote; il était le maître en même temps que le juge. + +Cimourdain avait désigné, pour prétoire de la cour martiale, cette salle +même du rez-de-chaussée où avait été la retirade et où était maintenant le +corps de garde. Il tenait à tout abréger, le chemin de la prison au +tribunal et le trajet du tribunal à l'échafaud. + +A midi, conformément à ses ordres, la cour était en séance avec l'apparat +que voici: trois chaises de paille, une table de sapin, deux chandelles +allumées, un tabouret devant la table. + +Les chaises étaient pour les juges et le tabouret pour l'accusé. Aux deux +bouts de la table il y avait deux autres tabourets, l'un pour le +commissaire-auditeur qui était un fourrier, l'autre pour le greffier qui +était un caporal. + +Il y avait sur la table un bâton de cire rouge, le sceau de la République +en cuivre, deux écritoires, des dossiers de papier blanc, et deux affiches +imprimées, étalées toutes grandes ouvertes, contenant l'une, la mise hors +la loi, l'autre, le décret de la Convention. + +La chaise du milieu était adossée à un faisceau de drapeaux tricolores; +dans ces temps de rude simplicité, un décor était vite posé, et il fallait +peu de temps pour changer un corps de garde en cour de justice. + +La chaise du milieu, destinée au président, faisait face à la porte du +cachot. + +Pour public, les soldats. + +Deux gendarmes gardaient la sellette. + +Cimourdain était assis sur la chaise du milieu, ayant à sa droite le +capitaine Guéchamp, premier juge, et à sa gauche le sergent Radoub, +deuxième juge. + +Il avait sur la tête son chapeau à panache tricolore, à son côté son sabre, +dans sa ceinture ses deux pistolets. Sa balafre, qui était d'un rouge vif, +ajoutait à son air farouche. + +Radoub avait fini par se faire panser. Il avait autour de la tête un +mouchoir sur lequel s'élargissait lentement une plaque de sang. + +A midi, l'audience n'était pas encore ouverte, une estafette, dont on +entendait dehors piaffer le cheval, était debout près de la table du +tribunal. Cimourdain écrivait. Il écrivait ceci: + +«Citoyens membres du Comité de salut public. + +«Lantenac est pris. Il sera exécuté demain.» + +Il data et signa, plia et cacheta la dépêche, et la remit à l'estafette, +qui partit. + +Cela fait, Cimourdain dit d'une voix haute: + +--Ouvrez le cachot. + +Les deux gendarmes tirèrent les verrous, ouvrirent le cachot, et y +entrèrent. + +Cimourdain leva la tête, croisa les bras, regarda la porte, et cria: + +--Amenez le prisonnier. + +Un homme apparut entre les deux gendarmes, sous le cintre de la porte +ouverte. + +C'était Gauvain. + +Cimourdain eut un tressaillement. + +--Gauvain! s'écria-t-il. + +Et il reprit: + +--Je demande le prisonnier. + +--C'est moi, dit Gauvain. + +--Toi? + +--Moi. + +--Et Lantenac? + +--Il est libre. + +--Libre! + +--Oui. + +--Evadé? + +--Evadé. + +Cimourdain balbutia avec un tremblement: + +--En effet, ce château est à lui, il en connaît toutes les issues, +l'oubliette communique peut-être à quelque sortie, j'aurais dû y songer, il +aura trouvé moyen de s'enfuir, il n'aura eu besoin pour cela de l'aide de +personne. + +--Il a été aidé, dit Gauvain. + +--A s'évader? + +--A s'évader. + +--Qui l'a aidé? + +--Moi. + +--Toi! + +--Moi. + +--Tu rêves! + +--Je suis entré dans le cachot, j'étais seul avec le prisonnier, j'ai ôté +mon manteau, je le lui ai mis sur le dos, je lui ai rabattu le capuchon sur +le visage, il est sorti à ma place et je suis resté à la sienne. Me voici. + +--Tu n'as pas fait cela! + +--Je l'ai fait. + +--C'est impossible. + +--C'est réel. + +--Amenez-moi Lantenac! + +--Il n'est plus ici. Les soldats, lui voyant le manteau de commandant, +l'ont pris pour moi et l'ont laissé passer. Il faisait encore nuit. + +--Tu es fou. + +--Je dis ce qui est. + +Il y eut un silence. Cimourdain bégaya: + +--Alors tu mérites... + +--La mort, dit Gauvain. + +Cimourdain était pâle comme une tête coupée. Il était immobile comme un +homme sur qui vient de tomber la foudre. Il semblait ne plus respirer. Une +grosse goutte de sueur perla sur son front. + +Il raffermit sa voix et dit: + +--Gendarmes, faites asseoir l'accusé. + +Gauvain se plaça sur le tabouret. + +Cimourdain reprit: + +--Gendarmes, tirez vos sabres. + +C'était la formule usitée quand l'accusé était sous le poids d'une sentence +capitale. + +Les gendarmes tirèrent leurs sabres. + +La voix de Cimourdain avait repris son accent ordinaire. + +--Accusé, dit-il, levez-vous. + +Il ne tutoyait plus Gauvain. + + + + +III. LES VOTES + +Gauvain se leva. + +--Comment vous nommez-vous? demanda Cimourdain. + +Gauvain répondit: + +--Gauvain. + +Cimourdain continua l'interrogatoire. + +--Qui êtes-vous? + +--Je suis commandant en chef de la colonne expéditionnaire des +Côtes-du-Nord. + +--Etes-vous parent ou allié de l'homme évadé? + +--Je suis son petit-neveu. + +--Vous connaissez le décret de la Convention? + +--J'en vois l'affiche sur votre table. + +--Qu'avez-vous à dire sur ce décret? + +--Que je l'ai contresigné, que j'en ai ordonné l'exécution, et que c'est +moi qui ai fait faire cette affiche au bas de laquelle est mon nom. + +--Faites choix d'un défenseur. + +--Je me défendrai moi-même. + +--Vous avez la parole. + +Cimourdain était redevenu impassible. Seulement son impassibilité +ressemblait moins au calme d'un homme qu'à la tranquillité d'un rocher. + +Gauvain demeura un moment silencieux et comme recueilli. + +Cimourdain reprit: + +--Qu'avez-vous à dire pour votre défense? + +Gauvain leva lentement la tête, ne regarda personne, et répondit: + +--Ceci: une chose m'a empêché d'en voir une autre; une bonne action, vue de +trop près, m'a caché cent actions criminelles; d'un côté un vieillard, de +l'autre des enfants, tout cela s'est mis entre moi et le devoir. J'ai +oublié les villages incendiés, les champs ravagés, les prisonniers +massacrés, les blessés achevés, les femmes fusillées, j'ai oublié la France +livrée à l'Angleterre; j'ai mis en liberté le meurtrier de la patrie. Je +suis coupable. En parlant ainsi, je semble parler contre moi; c'est une +erreur. Je parle pour moi. Quand le coupable reconnaît sa faute, il sauve +la seule chose qui vaille la peine d'être sauvée, l'honneur. + +--Est-ce là, repartit Cimourdain, tout ce que vous avez à dire pour votre +défense? + +--J'ajoute qu'étant le chef, je devais l'exemple, et qu'à votre tour, étant +les juges, vous le devez. + +--Quel exemple demandez-vous? + +--Ma mort. + +--Vous la trouvez juste? + +--Et nécessaire. + +--Asseyez-vous. + + +Le fourrier, commissaire-auditeur, se leva et donna lecture, premièrement, +de l'arrêté qui mettait hors la loi le ci-devant marquis de Lantenac; +deuxièmement, du décret de la Convention édictant la peine capitale contre +quiconque favoriserait l'évasion d'un rebelle prisonnier. Il termina par +les quelques lignes imprimées au bas du décret, intimant défense «de porter +aide et secours» au rebelle susnommé «sous peine de mort», et signées: _le +commandant en chef de la colonne expéditionnaire_, GAUVAIN. + +Ces lectures faites, le commissaire-auditeur se rassit. + +Cimourdain croisa les bras et dit: + +--Accusé, soyez attentif. Public, écoutez, regardez, et taisez-vous. Vous +avez devant vous la loi. Il va être procédé au vote. La sentence sera +rendue à la majorité simple. Chaque juge opinera à son tour, à haute voix, +en présence de l'accusé, la justice n'ayant rien à cacher. + +Cimourdain continua: + +--La parole est au premier juge. Parlez, capitaine Guéchamp. + +Le capitaine Guéchamp ne semblait voir ni Cimourdain, ni Gauvain. Ses +paupières abaissées cachaient ses yeux immobiles fixés sur l'affiche du +décret et la considérant comme on considérerait un gouffre. + +Il dit: + +--La loi est formelle. Un juge est plus et moins qu'un homme; il est moins +qu'un homme, car il n'a pas de cœur; il est plus qu'un homme, car il a le +glaive. L'an 414 de Rome, Manlius fit mourir son fils pour le crime d'avoir +vaincu sans son ordre. La discipline violée voulait une expiation. Ici, +c'est la loi qui a été violée; et la loi est plus haute encore que la +discipline. Par suite d'un accès de pitié, la patrie est remise en danger. +La pitié peut avoir les proportions d'un crime. Le commandant Gauvain a +fait évader le rebelle Lantenac. Gauvain est coupable. Je vote la mort. + +--Ecrivez, greffier, dit Cimourdain. + +Le greffier écrivit: «Capitaine Guéchamp: la mort.» + +Gauvain éleva la voix. + +--Guéchamp, dit-il, vous avez bien voté, et je vous remercie. + +Cimourdain reprit: + +--La parole est au deuxième juge. Parlez, sergent Radoub. + +Radoub se leva, se tourna vers Gauvain et fit à l'accusé le salut +militaire. Puis il s'écria: + +--Si c'est ça, alors, guillotinez-moi, car j'en donne ici ma nom de Dieu de +parole d'honneur la plus sacrée, je voudrais avoir fait, d'abord ce qu'a +fait le vieux, et ensuite ce qu'a fait mon commandant. Quand j'ai vu cet +individu de quatre-vingts ans se jeter dans le feu pour en tirer les trois +mioches, j'ai dit: Bonhomme, tu es un brave homme! Et quand j'apprends que +c'est mon commandant qui a sauvé ce vieux de votre bête de guillotine, +mille noms de noms, je dis: Mon commandant, vous devriez être mon général, +et vous êtes un vrai homme, et moi, tonnerre! je vous donnerais la croix de +Saint-Louis, s'il y avait encore des croix, s'il y avait encore des saints, +et s'il y avait encore des louis! Ah çà! est-ce qu'on va être des +imbéciles, à présent? Si c'est pour des choses comme ça qu'on a gagné la +bataille de Jemmapes, la bataille de Valmy, la bataille de Fleurus et la +bataille de Wattignies, alors il faut le dire. Comment! voilà le commandant +Gauvain qui depuis quatre mois mène toutes ces bourriques de royalistes +tambour battant, et qui sauve la république à coups de sabre, et qui a fait +la chose de Dol où il fallait joliment de l'esprit, et, quand vous avez cet +homme-là, vous tâchez de ne plus l'avoir! et, au lieu d'en faire votre +général, vous voulez lui couper le cou! je dis que c'est à se jeter la tête +la première par-dessus le parapet du Pont-Neuf, et que vous-même, citoyen +Gauvain, mon commandant, si, au lieu d'être mon général, vous étiez mon +caporal, je vous dirais que vous avez dit de fichues bêtises tout à +l'heure. Le vieux a bien fait de sauver les enfants, vous avez bien fait de +sauver le vieux, et si l'on guillotine les gens parce qu'ils ont fait de +bonnes actions, alors va-t'en à tous les diables, je ne sais plus du tout +de quoi il est question. Il n'y a plus de raison pour qu'on s'arrête. C'est +pas vrai, n'est-ce pas, tout ça? Je me pince pour savoir si je suis +éveillé. Je ne comprends pas. Il fallait donc que le vieux laisse brûler +les mômes tout vifs, il fallait donc que mon commandant laisse couper le +cou au vieux. Tenez, oui, guillotinez-moi. J'aime autant ça. Une +supposition, les mioches seraient morts, le bataillon du Bonnet-Rouge était +déshonoré. Est-ce que c'est ça qu'on voulait? Alors mangeons-nous les +uns les autres. Je me connais en politique aussi bien que vous qui êtes là, +j'étais du club de la section des Piques. Sapristi! nous nous abrutissons à +la fin! Je résume ma façon de voir. Je n'aime pas les choses qui ont +l'inconvénient de faire qu'on ne sait plus du tout où on en est. Pourquoi +diable nous faisons-nous tuer? Pour qu'on nous tue notre chef! Pas de ça, +Lisette. Je veux mon chef! Il me faut mon chef! Je l'aime encore mieux +aujourd'hui qu'hier. L'envoyer à la guillotine, mais vous me faites rire! +Tout ça, nous n'en voulons pas. J'ai écouté. On dira tout ce qu'on voudra. +D'abord, pas possible. + +Et Radoub se rassit. Sa blessure s'était rouverte. Un filet de sang qui +sortait du bandeau coulait le long de son cou, de l'endroit où avait été +son oreille. + +Cimourdain se tourna vers Radoub. + +--Vous votez pour que l'accusé soit absous? + +--Je vote, dit Radoub, pour qu'on le fasse général. + +--Je vous demande si vous votez pour qu'il soit acquitté. + +--Je vote pour qu'on le fasse le premier de la république. + +--Sergent Radoub, votez-vous pour que le commandant Gauvain soit acquitté, +oui ou non? + +--Je vote pour qu'on me coupe la tête à sa place. + +--Acquittement, dit Cimourdain. Ecrivez, greffier. + +Le greffier écrivit: «Sergent Radoub: acquittement.» + +Puis le greffier dit: + +--Une voix pour la mort. Une voix pour l'acquittement. Partage. + +C'était à Cimourdain de voter. + +Il se leva. Il ôta son chapeau et le posa sur la table. + +Il n'était plus pâle ni livide. Sa face était couleur de terre. + +Tous ceux qui étaient là eussent été couchés dans des suaires que le +silence n'eût pas été plus profond. + +Cimourdain dit d'une voix grave, lente et ferme: + +--Accusé Gauvain, la cause est entendue. Au nom de la république, la cour +martiale, à la majorité de deux voix contre une.... + +Il s'interrompit, il eut comme un temps d'arrêt; hésitait-il devant la +mort? hésitait-il devant la vie? toutes les poitrines étaient haletantes. +Cimourdain continua: + +--... Vous condamne à la peine de mort. + +Son visage exprimait la torture du triomphe sinistre. Quand Jacob dans les +ténèbres se fit bénir par l'ange qu'il avait terrassé, il devait avoir ce +sourire effrayant. + +Ce ne fut qu'une lueur, et cela passa. Cimourdain redevint de marbre, se +rassit, remit son chapeau sur sa tête, et ajouta: + +--Gauvain, vous serez exécuté demain, au lever du soleil. + +Gauvain se leva, salua et dit: + +--Je remercie la cour. + +--Emmenez le condamné, dit Cimourdain. + +Cimourdain fit un signe, la porte du cachot se rouvrit, Gauvain y entra, le +cachot se referma. Les deux gendarmes restèrent en faction des deux côtés +de la porte, le sabre nu. + +On emporta Radoub, qui venait de tomber sans connaissance. + + + + +IV. APRÈS CIMOURDAIN JUGE, CIMOURDAIN MAITRE + +Un camp, c'est un guêpier. En temps de révolution surtout. L'aiguillon +civique, qui est dans le soldat, sort volontiers et vite, et ne se gêne pas +pour piquer le chef après avoir chassé l'ennemi. La vaillante troupe qui +avait pris la Tourgue eut des bourdonnements variés, d'abord contre le +commandant Gauvain quand on apprit l'évasion de Lantenac. Lorsqu'on vit +Gauvain sortir du cachot où l'on croyait tenir Lantenac, ce fut comme une +commotion électrique, et en moins d'une minute tout le corps fut informé. +Un murmure éclata dans la petite armée, ce premier murmure fut:--Ils +sont en train de juger Gauvain. Mais c'est pour la frime. Fiez-vous donc +aux ci-devant et aux calotins! Nous venons de voir un vicomte qui sauve un +marquis, et nous allons voir un prêtre qui absout un noble!--Quand on sut +la condamnation de Gauvain, il y eut un deuxième murmure:--Voilà qui est +fort! notre chef, notre brave chef, notre jeune commandant, un héros! C'est +un vicomte, eh bien, il n'en a que plus de mérite à être républicain! +Comment! lui, le libérateur de Pontorson, de Villedieu, de Pont-au-Beau! +le vainqueur de Dol et de la Tourgue! celui par qui nous sommes +invincibles! celui qui est l'épée de la république dans la Vendée! l'homme +qui depuis cinq mois tient tête aux chouans et répare toutes les sottises +de Léchelle et des autres! ce Cimourdain ose le condamner à mort! pourquoi? +parce qu'il a sauvé un vieillard qui avait sauvé trois enfants! un prêtre +tuer un soldat!-- + +Ainsi grondait le camp victorieux et mécontent. Une sombre colère entourait +Cimourdain. Quatre mille hommes contre un seul, il semble que ce soit une +force; ce n'en est pas une. Ces quatre mille hommes étaient une foule, et +Cimourdain était une volonté. On savait que Cimourdain fronçait aisément le +sourcil, et il n'en fallait pas davantage pour tenir l'armée en respect. +Dans ces temps sévères, il suffisait que l'ombre du Comité de salut public +fût derrière un homme pour faire cet homme redoutable et pour faire aboutir +l'imprécation au chuchotement et le chuchotement au silence. Avant comme +après les murmures, Cimourdain restait l'arbitre du sort de Gauvain comme +du sort de tous. On savait qu'il n'y avait rien à lui demander et qu'il +n'obéirait qu'à sa conscience, voix surhumaine entendue de lui seul. Tout +dépendait de lui. Ce qu'il avait fait comme juge martial, seul, il pouvait +le défaire comme délégué civil. Seul il pouvait faire grâce. Il avait +pleins pouvoirs; d'un signe il pouvait mettre Gauvain en liberté; il était +le maître de la vie et de la mort; il commandait à la guillotine. En ce +moment tragique, il était l'homme suprême. + +On ne pouvait qu'attendre. + +La nuit vint. + + + + +V. LE CACHOT + +La salle de justice était redevenue corps de garde; le poste était doublé +comme la veille; deux factionnaires gardaient la porte du cachot fermée. + +Vers minuit, un homme, qui tenait une lanterne à la main, traversa le corps +de garde, se fit reconnaître et se fit ouvrir le cachot. + +C'était Cimourdain. + +Il entra et la porte resta entr'ouverte derrière lui. + +Le cachot était ténébreux et silencieux. Cimourdain fit un pas dans cette +obscurité, posa la lanterne à terre, et s'arrêta. On entendait dans l'ombre +la respiration égale d'un homme endormi. Cimourdain écouta, pensif, ce +bruit paisible. + +Gauvain était au fond du cachot, sur la botte de paille. C'était son +souffle qu'on entendait. Il dormait profondément. + +Cimourdain s'avança avec le moins de bruit possible, vint tout près et se +mit à regarder Gauvain; une mère regardant son nourrisson dormir n'aurait +pas un plus tendre et plus inexprimable regard. Ce regard était plus fort +peut-être que Cimourdain; Cimourdain appuya, comme font quelquefois les +enfants, ses deux poings sur ses yeux, et demeura un moment immobile. Puis +il s'agenouilla, souleva doucement la main de Gauvain et posa ses lèvres +dessus. + +Gauvain fit un mouvement. Il ouvrit les yeux, avec le vague étonnement du +réveil en sursaut. La lanterne éclairait faiblement la cave. Il reconnut +Cimourdain. + +--Tiens, dit-il, c'est vous, mon maître. + +Et il ajouta: + +--Je rêvais que la mort me baisait la main. + +Cimourdain eut cette secousse que nous donne parfois la brusque invasion +d'un flot de pensées; quelquefois ce flot est si haut et si orageux qu'il +semble qu'il va éteindre l'âme. Rien ne sortit du profond coeur de +Cimourdain. Il ne put dire que:--Gauvain! + +Et tous deux se regardèrent; Cimourdain avec des yeux pleins de ces flammes +qui brûlent les larmes, Gauvain avec son plus doux sourire. + +Gauvain se souleva sur son coude et dit: + +--Cette balafre que je vois sur votre visage, c'est le coup de sabre que +vous avez reçu pour moi. Hier encore vous étiez dans cette mêlée à côté de +moi et à cause de moi. Si la providence ne vous avait pas mis près de mon +berceau, où serais-je aujourd'hui? dans les ténèbres. Si j'ai la notion du +devoir, c'est de vous qu'elle me vient. J'étais né noué. Les préjugés sont +des ligatures, vous m'avez ôté ces bandelettes, vous avez remis ma +croissance en liberté, et de ce qui n'était déjà plus qu'une momie, vous +avez refait un enfant. Dans l'avorton probable vous avez mis une +conscience. Sans vous, j'aurais grandi petit. J'existe par vous. Je n'étais +qu'un seigneur, vous avez fait de moi un citoyen; je n'étais qu'un citoyen, +vous avez fait de moi un esprit; vous m'avez fait propre, comme homme, à la +vie terrestre, et, comme âme, à la vie céleste. Vous m'avez donné, pour +aller dans la réalité humaine, la clef de vérité, et, pour aller au delà, +la clef de lumière. O mon maître, je vous remercie. C'est vous qui m'avez +créé. + +Cimourdain s'assit sur la paille à côté de Gauvain et lui dit: + +--Je viens souper avec toi. + +Gauvain rompit le pain noir, et le lui présenta. Cimourdain en prit un +morceau; puis Gauvain lui tendit la cruche d'eau. + +--Bois le premier, dit Cimourdain. + +Gauvain but et passa la cruche à Cimourdain qui but après lui. Gauvain +n'avait bu qu'une gorgée; Cimourdain but à longs traits. + +Dans ce souper, Gauvain mangeait et Cimourdain buvait. Signe du calme de +l'un et de la fièvre de l'autre. On ne sait quelle sérénité terrible était +dans ce cachot. Ces deux hommes causaient. + +Gauvain disait: + +--Les grandes choses s'ébauchent. Ce que la révolution fait en ce moment +est mystérieux. Derrière l'oeuvre visible il y a l'oeuvre invisible. L'une +cache l'autre. L'oeuvre visible est farouche, l'oeuvre invisible est +sublime. En cet instant je distingue tout très nettement. C'est étrange et +beau. Il a bien fallu se servir des matériaux du passé. De là cet +extraordinaire 93. Sous un échafaudage de barbarie se construit un temple +de civilisation. + +--Oui, répondit Cimourdain. De ce provisoire sortira le définitif. Le +définitif, c'est-à-dire le droit et le devoir parallèles, l'impôt +proportionnel et progressif, le service militaire obligatoire, le +nivellement, aucune déviation, et, au-dessus de tous et de tout, cette +ligne droite, la loi. La république de l'absolu. + +--Je préfère, dit Gauvain, la république de l'idéal. + +Il s'interrompit, puis continua: + +--O mon maître, dans tout ce que vous venez de dire, où placez-vous le +dévouement, le sacrifice, l'abnégation, l'entrelacement magnanime des +bienveillances, l'amour? Mettre tout en équilibre, c'est bien; mettre tout +en harmonie, c'est mieux. Au-dessus de la balance il y a la lyre. Votre +république dose, mesure et règle l'homme; la mienne l'emporte en plein +azur; c'est la différence qu'il y a entre un théorème et un aigle. + +--Tu te perds dans le nuage. + +--Et vous dans le calcul. + +--Il y a du rêve dans l'harmonie. + +--Il y en a aussi dans l'algèbre. + +--Je voudrais l'homme fait par Euclide. + +--Et moi, dit Gauvain, je l'aimerais mieux fait par Homère. + +Le sourire sévère de Cimourdain s'arrêta sur Gauvain comme pour tenir cette +âme en arrêt. + +--Poésie. Défie-toi des poètes. + +--Oui, je connais ce mot. Défie-toi des souffles, défie-toi des rayons, +défie-toi des parfums, défie-toi des fleurs, défie-toi des constellations. + +--Rien de tout cela ne donne à manger. + +--Qu'en savez-vous? l'idée aussi est nourriture. Penser, c'est manger. + +--Pas d'abstraction. La république c'est deux et deux font quatre. Quand +j'ai donné à chacun ce qui lui revient.... + +--Il vous reste à donner à chacun ce qui ne lui revient pas. + +--Qu'entends-tu par là? + +--J'entends l'immense concession réciproque que chacun doit à tous et que +tous doivent à chacun, et qui est toute la vie sociale. + +--Hors du droit strict, il n'y a rien. + +--Il y a tout. + +--Je ne vois que la justice. + +--Moi, je regarde plus haut. + +--Qu'y a-t-il donc au-dessus de la justice? + +--L'équité. + +Par moments ils s'arrêtaient comme si des lueurs passaient. + +Cimourdain reprit: + +--Précise, je t'en défie. + +--Soit. Vous voulez le service militaire obligatoire. Contre qui? contre +d'autres hommes. Moi, je ne veux pas de service militaire. Je veux la paix. +Vous voulez les misérables secourus, moi je veux la misère supprimée. Vous +voulez l'impôt proportionnel. Je ne veux point d'impôt du tout. Je veux la +dépense commune réduite à sa plus simple expression et payée par la +plus-value sociale. + +--Qu'entends-tu par là? + +--Ceci: d'abord supprimez les parasitismes; le parasitisme du prêtre, le +parasitisme du juge, le parasitisme du soldat. Ensuite, tirez parti de vos +richesses; vous jetez l'engrais à l'égout, jetez-le au sillon. Les trois +quarts du sol sont en friche, défrichez la France, supprimez les vaines +pâtures; partagez les terres communales. Que tout homme ait une terre, et +que toute terre ait un homme. Vous centuplerez le produit social. La +France, à cette heure, ne donne à ses paysans que quatre jours de viande +par an; bien cultivée, elle nourrirait trois cent millions d'hommes, toute +l'Europe. Utilisez la nature, cette immense auxiliaire dédaignée. Faites +travailler pour vous tous les souffles de vent, toutes les chutes d'eau, +tous les effluves magnétiques. Le globe a un réseau veineux souterrain; il +y a dans ce réseau une circulation prodigieuse d'eau, d'huile, de feu; +piquez la veine du globe, et faites jaillir cette eau pour vos fontaines, +cette huile pour vos lampes, ce feu pour vos foyers. Réfléchissez au +mouvement des vagues, au flux et reflux, au va-et-vient des marées. +Qu'est-ce que l'océan? une énorme force perdue. Comme la terre est bête! ne +pas employer l'océan! + +--Te voilà en plein songe. + +--C'est-à-dire en pleine réalité. + +Gauvain reprit: + +--Et la femme? qu'en faites-vous? + +Cimourdain répondit: + +--Ce qu'elle est. La servante de l'homme. + +--Oui. A une condition. + +--Laquelle? + +--C'est que l'homme sera le serviteur de la femme. + +--Y penses-tu? s'écria Cimourdain, l'homme serviteur! jamais. L'homme est +maître. Je n'admets qu'une royauté, celle du foyer. L'homme chez lui est +roi. + +--Oui. A une condition. + +--Laquelle? + +--C'est que la femme y sera reine. + +--C'est-à-dire que tu veux pour l'homme et pour la femme.... + +--L'égalité. + +--L'égalité! y songes-tu? les deux êtres sont divers. + +--J'ai dit l'égalité. Je n'ai pas dit l'identité. + +Il y eut encore une pause, comme une sorte de trêve entre ces deux esprits +échangeant des éclairs. Cimourdain la rompit. + +--Et l'enfant! à qui le donnes-tu? + +--D'abord au père qui l'engendre, puis à la mère qui l'enfante, puis au +maître qui l'élève, puis à la cité qui le virilise, puis à la patrie qui +est la mère suprême, puis à l'humanité qui est la grande aïeule. + +--Tu ne parles pas de Dieu. + +--Chacun de ces degrés, père, mère, maître, cité, patrie, humanité, est un +des échelons de l'échelle qui monte à Dieu. + +Cimourdain se taisait, Gauvain poursuivit: + +--Quand on est au haut de l'échelle, on est arrivé à Dieu. Dieu s'ouvre; on +n'a plus qu'à entrer. + +Cimourdain fit le geste d'un homme qui en rappelle un autre. + +--Gauvain, reviens sur la terre. Nous voulons réaliser le possible. + +--Commencez par ne pas le rendre impossible. + +--Le possible se réalise toujours. + +--Pas toujours. Si l'on rudoie l'utopie, on la tue. Rien n'est plus sans +défense que l'oeuf. + +--Il faut pourtant saisir l'utopie, lui imposer le joug du réel, et +l'encadrer dans le fait. L'idée abstraite doit se transformer en idée +concrète; ce qu'elle perd en beauté, elle le regagne en utilité; elle est +moindre, mais meilleure. Il faut que le droit entre dans la loi; et, quand +le droit s'est fait loi, il est absolu. C'est là ce que j'appelle le +possible. + +--Le possible est plus que cela. + +--Ah! te revoilà dans le rêve. + +--Le possible est un oiseau mystérieux toujours planant au-dessus de +l'homme. + +--Il faut le prendre. + +--Vivant. + +Gauvain continua: + +--Ma pensée est: Toujours en avant. Si Dieu avait voulu que l'homme +reculât, il lui aurait mis un oeil derrière la tête. Regardons toujours du +côté de l'aurore, de l'éclosion, de la naissance. Ce qui tombe encourage ce +qui monte. Le craquement du vieil arbre est un appel à l'arbre nouveau. +Chaque siècle fera son oeuvre, aujourd'hui civique, demain humaine. +Aujourd'hui la question du droit, demain la question du salaire. Salaire et +droit, au fond c'est le même mot. L'homme ne vit pas pour n'être point +payé; Dieu en donnant la vie contracte une dette; le droit, c'est le +salaire inné; le salaire, c'est le droit acquis. + +Gauvain parlait avec le recueillement d'un prophète. Cimourdain écoutait. +Les rôles étaient intervertis, et maintenant il semblait que c'était +l'élève qui était le maître. + +Cimourdain murmura: + +--Tu vas vite. + +--C'est que je suis peut-être un peu pressé, dit Gauvain en souriant. + +Et il reprit: + +--O mon maître, voici la différence entre nos deux utopies. Vous voulez la +caserne obligatoire, moi, je veux l'école. Vous rêvez l'homme soldat, je +rêve l'homme citoyen. Vous le voulez terrible, je le veux pensif. Vous +fondez une république de glaives, je fonde.... + +Il s'interrompit: + +--Je fonderais une république d'esprits. + +Cimourdain regarda le pavé du cachot, et dit: + +--Et en attendant que veux-tu? + +--Ce qui est. + +--Tu absous donc le moment présent? + +--Oui. + +--Pourquoi? + +--Parce que c'est une tempête. Une tempête sait toujours ce qu'elle fait. +Pour un chêne foudroyé, que de forêts assainies! La civilisation avait une +peste, ce grand vent l'en délivre. Il ne choisit pas assez peut-être. +Peut-il faire autrement? Il est chargé d'un si rude balayage! Devant +l'horreur du miasme, je comprends la fureur du souffle. + +Gauvain continua: + +--D'ailleurs, que m'importe la tempête, si j'ai la boussole, et que me font +les événements, si j'ai ma conscience! + +Et il ajouta de cette voix basse qui est aussi la voix solennelle: + +--Il y a quelqu'un qu'il faut toujours laisser faire. + +--Qui? demanda Cimourdain. + +Gauvain leva le doigt au-dessus de sa tête. Cimourdain suivit du regard la +direction de ce doigt levé, et, à travers la voûte du cachot, il lui sembla +voir le ciel étoilé. + +Ils se turent encore. + +Cimourdain reprit: + +--Société plus grande que nature. Je te le dis, ce n'est plus le possible, +c'est le rêve. + +--C'est le but. Autrement, à quoi bon la société? Restez dans la nature. +Soyez les sauvages. Otaïti est un paradis. Seulement, dans ce paradis on ne +pense pas. Mieux vaudrait encore un enfer intelligent qu'un paradis bête. +Mais non, point d'enfer. Soyons la société humaine. Plus grande que nature. +Oui. Si vous n'ajoutez rien à la nature, pourquoi sortir de la nature? +Alors, contentez-vous du travail comme la fourmi, et du miel comme +l'abeille. Restez la bête ouvrière au lieu d'être l'intelligence reine. Si +vous ajoutez quelque chose à la nature, vous serez nécessairement plus +grand qu'elle; ajouter, c'est augmenter; augmenter, c'est grandir. La +société, c'est la nature sublimée. Je veux tout ce qui manque aux ruches, +tout ce qui manque aux fourmilières, les monuments, les arts, la poésie, +les héros, les génies. Porter des fardeaux éternels, ce n'est pas la loi de +l'homme. Non, non, non, plus de parias, plus d'esclaves, plus de forçats, +plus de damnés! Je veux que chacun des attributs de l'homme soit un symbole +de civilisation et un patron de progrès; je veux la liberté devant +l'esprit, l'égalité devant le coeur, la fraternité devant l'âme. Non! plus +de joug! l'homme est fait, non pour traîner des chaînes, mais pour ouvrir +des ailes. Plus d'homme reptile. Je veux la transfiguration de la larve en +lépidoptère; je veux que le ver de terre se change en une fleur vivante, et +s'envole. Je veux.... + +Il s'arrêta. Son oeil devint éclatant. + +Ses lèvres remuaient. Il cessa de parler. + +La porte était restée ouverte. Quelque chose des rumeurs du dehors +pénétrait dans le cachot. On entendait de vagues clairons, c'était +probablement la diane; puis des crosses de fusil sonnant à terre, c'étaient +les sentinelles qu'on relevait; puis, assez près de la tour, autant qu'on +en pouvait juger dans l'obscurité, un mouvement pareil à un remuement de +planches et de madriers, avec des bruits sourds et intermittents qui +ressemblaient à des coups de marteau. + +Cimourdain, pâle, écoutait. Gauvain n'entendait pas. + +Sa rêverie était de plus en plus profonde. Il semblait qu'il ne respirât +plus, tant il était attentif à ce qu'il voyait sous la voûte visionnaire de +son cerveau. Il avait de doux tressaillements. La clarté d'aurore qu'il +avait dans la prunelle grandissait. + +Un certain temps se passa ainsi. Cimourdain lui demanda: + +--A quoi penses-tu? + +--A l'avenir, dit Gauvain. + +Et il retomba dans sa méditation. Cimourdain se leva du lit de paille où +ils étaient assis tous les deux. Gauvain ne s'en aperçut pas. Cimourdain, +couvant du regard le jeune homme pensif, recula lentement jusqu'à la porte, +et sortit Le cachot se referma. + + + + +VI. CEPENDANT LE SOLEIL SE LÈVE + +Le jour ne tarda pas à poindre à l'horizon. + +En même temps que le jour, une chose étrange, immobile, surprenante, et que +les oiseaux du ciel ne connaissaient pas, apparut sur le plateau de la +Tourgue au-dessus de la forêt de Fougères. + +Cela avait été mis là dans la nuit. C'était dressé, plutôt que bâti. De +loin sur l'horizon c'était une silhouette faite de lignes droites et dures +ayant l'aspect d'une lettre hébraïque ou d'un de ces hiéroglyphes d'Egypte +qui faisaient partie de l'alphabet de l'antique énigme. + +Au premier abord, l'idée que cette chose éveillait était l'idée de +l'inutile. Elle était là parmi les bruyères en fleur. On se demandait à +quoi cela pouvait servir. Puis on sentait venir un frisson. C'était une +sorte de tréteau ayant pour pieds quatre poteaux. A un bout du tréteau, +deux hautes solives, debout et droites, reliées à leur sommet par une +traverse, élevaient et tenaient suspendu un triangle qui semblait noir +sur l'azur du matin. A l'autre bout du tréteau, il y avait une échelle. +Entre les deux solives, en bas, au-dessous du triangle, on distinguait une +sorte de panneau composé de deux sections mobiles qui, en s'ajustant l'une +à l'autre, offraient au regard un trou rond à peu près de la dimension du +cou d'un homme. La section supérieure du panneau glissait dans une rainure, +de façon à pouvoir se hausser ou s'abaisser. Pour l'instant, les deux +croissants qui en se rejoignant formaient le collier étaient écartés. On +apercevait au pied des deux piliers portant le triangle une planche pouvant +tourner sur charnière et ayant l'aspect d'une bascule. A côté de cette +planche il y avait un panier long, et entre les deux piliers, en avant, et +à l'extrémité du tréteau, un panier carré. C'était peint en rouge. Tout +était en bois, excepté le triangle qui était en fer. On sentait que cela +avait été construit par des hommes, tant c'était laid, mesquin et petit; et +cela aurait mérité d'être apporté là par des génies, tant c'était +formidable. + +Cette bâtisse difforme, c'était la guillotine. + +En face, à quelques pas, dans le ravin, il y avait un autre monstre, la +Tourgue. Un monstre de pierre faisant pendant au monstre de bois. Et, +disons-le, quand l'homme a touché au bois et à la pierre, le bois et la +pierre ne sont plus ni bois ni pierre, et prennent quelque chose de +l'homme. Un édifice est un dogme, une machine est une idée. + +La Tourgue était cette résultante fatale du passé qui s'appelait la +Bastille à Paris, la Tour de Londres en Angleterre, le Spielberg en +Allemagne, l'Escurial en Espagne, le Kremlin à Moscou, le château +Saint-Ange à Rome. + +Dans la Tourgue étaient condensés quinze cents ans, le moyen âge, le +vasselage, la glèbe, la féodalité; dans la guillotine une année, 93; et ces +douze mois faisaient contre-poids à ces quinze siècles. + +La Tourgue, c'était la monarchie; la guillotine, c'était la révolution. + +Confrontation tragique. + +D'un côté, la dette; de l'autre, l'échéance. D'un côté, l'inextricable +complication gothique, le serf, le seigneur, l'esclave, le maître, la +roture, la noblesse, le code multiple ramifié en coutumes, le juge et le +prêtre coalisés, les ligatures innombrables, le fisc, les gabelles, la +mainmorte, les capitations, les exceptions, les prérogatives, les préjugés, +les fanatismes, le privilège royal de banqueroute, le sceptre, le trône, le +bon plaisir, le droit divin; de l'autre, cette chose simple, un couperet. + +D'un côté, le noeud; de l'autre, la hache. + +La Tourgue avait été longtemps seule dans ce désert. Elle était là avec ses +mâchicoulis d'où avaient ruisselé l'huile bouillante, la poix enflammée et +le plomb fondu, avec ses oubliettes pavées d'ossements, avec sa chambre aux +écartèlements, avec la tragédie énorme dont elle était remplie; elle avait +dominé de sa figure funeste cette forêt, elle avait eu dans cette ombre +quinze siècles de tranquillité farouche, elle avait été dans ce pays +l'unique puissance, l'unique respect et l'unique effroi; elle avait régné; +elle avait été, sans partage, la barbarie; et tout à coup elle voyait se +dresser devant elle et contre elle, quelque chose,--plus que quelque +chose,--quelqu'un d'aussi horrible qu'elle, la guillotine. + +La pierre semble quelquefois avoir des yeux étranges. Une statue observe, +une tour guette, une façade d'édifice contemple. La Tourgue avait l'air +d'examiner la guillotine. + +Elle avait l'air de s'interroger. + +Qu'était-ce que cela? + +Il semblait que cela était sorti de terre. + +Et cela en était sorti en effet. + +Dans la terre fatale avait germé l'arbre sinistre. De cette terre, arrosée +de tant de sueurs, de tant de sang, de cette terre où avaient été creusées +tant de fosses, tant de tombes, tant de cavernes, tant d'embûches, de cette +terre où avaient pourri toutes les espèces de morts faits par toutes les +espèces de tyrannies, de cette terre superposée à tant d'abîmes, et où +avaient été enfouis tant de forfaits, semences affreuses, de cette terre +profonde, était sortie, au jour marqué, cette inconnue, cette vengeresse, +cette féroce machine porte-glaive,et 93 avait dit au vieux monde:--Me +voilà. + +Et la guillotine avait le droit de dire au donjon:--Je suis ta fille. + +Et en même temps le donjon, car ces choses fatales vivent d'une vie +obscure, se sentait tué par elle. + +La Tourgue, devant la redoutable apparition, avait on ne sait quoi +d'effaré. On eût dit qu'elle avait peur. La monstrueuse masse de granit +était majestueuse et infâme, cette planche avec son triangle était pire. La +toute-puissante déchue avait l'horreur de la toute-puissante nouvelle. +L'histoire criminelle considérait l'histoire justicière. La violence +d'autrefois se comparait à la violence d'à-présent; l'antique forteresse, +l'antique prison, l'antique seigneurie, où avaient hurlé les patients +démembrés, la construction de guerre et de meurtre, hors de service et hors +de combat, violée, démantelée, découronnée, tas de pierres valant un tas de +cendres, hideuse, magnifique et morte, toute pleine du vertige des siècles +effrayants, regardait passer la terrible heure vivante. Hier frémissait +devant Aujourd'hui, la vieille férocité constatait et subissait la nouvelle +épouvante, ce qui n'était plus que le néant ouvrait des yeux d'ombre devant +ce qui était la terreur, et le fantôme regardait le spectre. + +La nature est impitoyable; elle ne consent pas à retirer ses fleurs, ses +musiques, ses parfums et ses rayons devant l'abomination humaine; elle +accable l'homme du contraste de la beauté divine avec la laideur sociale; +elle ne lui fait grâce ni d'une aile de papillon ni d'un chant d'oiseau; il +faut qu'en plein meurtre, en pleine vengeance, en pleine barbarie, il +subisse le regard des choses sacrées; il ne peut se soustraire à l'immense +reproche de la douceur universelle et à l'implacable sérénité de l'azur. Il +faut que la difformité des lois humaines se montre toute nue au milieu de +l'éblouissement éternel. L'homme brise et broie, l'homme stérilise, l'homme +tue; l'été reste l'été, le lys reste le lys, l'astre reste l'astre. + +Ce matin-là, jamais le ciel frais du jour levant n'avait été plus charmant. +Un vent tiède remuait les bruyères, les vapeurs rampaient mollement dans +les branchages, la forêt de Fougères, toute pénétrée de l'haleine qui sort +des sources, fumait dans l'aube comme une vaste cassolette pleine +d'encens; le bleu du firmament, la blancheur des nuées, la claire +transparence des eaux, la verdure, cette gamme harmonieuse qui va de +l'aigue-marine à l'émeraude, les groupes d'arbres fraternels, les nappes +d'herbes, les plaines profondes, tout avait cette pureté qui est l'éternel +conseil de la nature à l'homme. Au milieu de tout cela s'étalait l'affreuse +impudeur humaine; au milieu de tout cela apparaissaient la forteresse et +l'échafaud, la guerre et le supplice, les deux figures de l'âge sanguinaire +et de la minute sanglante; la chouette de la nuit du passé et la +chauve-souris du crépuscule de l'avenir. En présence de la création +fleurie, embaumée, aimante et charmante, le ciel splendide inondait +d'aurore la Tourgue et la guillotine, et semblait dire aux hommes: Regardez +ce que je fais et ce que vous faites. + +Tels sont les formidables usages que le soleil fait de sa lumière. + +Ce spectacle avait des spectateurs. + +Les quatre mille hommes de la petite armée expéditionnaire étaient rangés +en ordre de combat sur le plateau. Ils entouraient la guillotine de trois +côtés, de façon à tracer autour d'elle, en plan géométral, la figure d'un +E; la batterie placée au centre de la plus grande ligne faisait le cran de +l'E. La machine rouge était comme enfermée dans ces trois fronts de +bataille, sorte de muraille de soldats repliée des deux côtés jusqu'aux +bords de l'escarpement du plateau; le quatrième côté, le côté ouvert, était +le ravin même, et regardait la Tourgue. + +Cela faisait une place en carré long, au milieu de laquelle était +l'échafaud. A mesure que le jour montait, l'ombre portée de la guillotine +décroissait sur l'herbe. + +Les artilleurs étaient à leurs pièces, mèches allumées. + +Une douce fumée bleue s'élevait du ravin; c'était l'incendie du pont qui +achevait d'expirer. + +Cette fumée estompait sans la voiler la Tourgue dont la haute plate-forme +dominait tout l'horizon. Entre cette plate-forme et la guillotine il n'y +avait que l'intervalle du ravin. De l'une à l'autre on pouvait se parler. + +Sur cette plate-forme avaient été transportées la table du tribunal et la +chaise ombragée de drapeaux tricolores. Le jour se levait derrière la +Tourgue et faisait saillir en noir la masse de la forteresse et, à son +sommet, sur la chaise du tribunal et sous le faisceau de drapeaux, la +figure d'un homme assis, immobile et les bras croisés. + +Cet homme était Cimourdain. Il avait, comme la veille, son costume de +délégué civil, sur la tête le chapeau à panache tricolore, le sabre au côté +et les pistolets à la ceinture. + +Il se taisait. Tous se taisaient. Les soldats avaient le fusil au pied et +baissaient les yeux. Ils se touchaient du coude, mais ne se parlaient pas. +Ils songeaient confusément à cette guerre, à tant de combats, aux +fusillades des haies si vaillamment affrontées, aux citadelles prises, aux +batailles gagnées, aux victoires, et il leur semblait maintenant que toute +cette gloire leur tournait en honte. Une sombre attente serrait toutes les +poitrines. On voyait sur l'estrade de la guillotine le bourreau qui allait +et venait. La clarté grandissante du matin emplissait majestueusement le +ciel. + +Soudain on entendit ce bruit voilé que font les tambours couverts d'un +crêpe. Ce roulement funèbre approcha; les rangs s'ouvrirent, et un cortège +entra dans le carré, et se dirigea vers l'échafaud. + +D'abord, les tambours noirs, puis une compagnie de grenadiers, l'arme +basse, puis un peloton de gendarmes, le sabre nu, puis le +condamné,--Gauvain. + +Gauvain marchait librement. Il n'avait de cordes ni aux pieds ni aux mains. +Il était en petit uniforme; il avait son épée. + +Derrière lui venait un autre peloton de gendarmes. + +Gauvain avait encore sur le visage cette joie pensive qui l'avait illuminé +au moment où il avait dit à Cimourdain: Je pense à l'avenir. Rien n'était +ineffable et sublime comme ce sourire continué. + +En arrivant sur le lieu triste, son premier regard fut pour le haut de la +tour. Il dédaigna la guillotine. + +Il savait que Cimourdain se ferait un devoir d'assister à l'exécution. Il +le chercha des yeux sur la plate-forme. Il l'y trouva. + +Cimourdain était blême et froid. Ceux qui étaient près de lui n'entendaient +pas son souffle. + +Quand il aperçut Gauvain, il n'eut pas un tressaillement. + +Gauvain cependant s'avançait vers l'échafaud. + +Tout en marchant, il regardait Cimourdain et Cimourdain le regardait. Il +semblait que Cimourdain s'appuyât sur ce regard. + +Gauvain arriva au pied de l'échafaud. Il y monta. L'officier qui commandait +les grenadiers l'y suivit. Il défit son épée et la remit à l'officier; il +ôta sa cravate et la remit au bourreau. + +Il ressemblait à une vision. Jamais il n'avait apparu plus beau. Sa +chevelure brune flottait au vent; on ne coupait pas les cheveux alors. Son +cou blanc faisait songer à une femme, et son oeil héroïque et souverain +faisait songer à un archange. Il était sur l'échafaud, rêveur. Ce lieu-là +aussi est un sommet. Gauvain y était debout, superbe et tranquille. Le +soleil, l'enveloppant, le mettait comme dans une gloire. + +Il fallait pourtant lier le patient. Le bourreau vint, une corde à la main. + +En ce moment-là, quand ils virent leur jeune capitaine si décidément engagé +sous le couteau, les soldats n'y tinrent plus; le coeur de ces gens de +guerre éclata. On entendit cette chose énorme, le sanglot d'une armée. Une +clameur s'éleva. Grâce! grâce! Quelques-uns tombèrent à genoux; d'autres +jetaient leurs fusils et levaient les bras vers la plate-forme où était +Cimourdain. Un grenadier cria en montrant la guillotine: + +--Reçoit-on des remplaçants pour ça? Me voici.--Tous répétaient +frénétiquement: Grâce! grâce! et des lions qui auraient entendu cela +eussent été émus ou effrayés, car les larmes des soldats sont terribles. + +Le bourreau s'arrêta, ne sachant plus que faire. + +Alors une voix brève et basse, et que tous pourtant entendirent, tant elle +était sinistre, cria du haut de la tour: + +--Force à la loi! + +On reconnut l'accent inexorable. Cimourdain avait parlé. L'armée frissonna. + +Le bourreau n'hésita plus. Il s'approcha tenant sa corde. + +--Attendez, dit Gauvain. + +Il se tourna vers Cimourdain, lui fit, de sa main droite encore libre, un +geste d'adieu, puis se laissa lier. + +Quand il fut lié, il dit au bourreau: + +--Pardon. Un moment encore. + +Et il cria: + +--Vive la République! + +On le coucha sur la bascule. Cette tête charmante et fière s'emboîta dans +l'infâme collier. Le bourreau lui releva doucement les cheveux, puis pressa +le ressort; le triangle se détacha et glissa lentement d'abord, puis +rapidement; on entendit un coup hideux... + +Au même instant on en entendit un autre. Au coup de hache répondit un coup +de pistolet. Cimourdain venait de saisir un des pistolets qu'il avait à sa +ceinture, et, au moment où la tête de Gauvain roulait dans le panier, +Cimourdain se traversait le coeur d'une balle. Un flot de sang lui sortit +de la bouche, il tomba mort. + +Et ces deux âmes, soeurs tragiques, s'envolèrent ensemble, l'ombre de l'une +mêlée à la lumière de l'autre. + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Quatrevingt-Treize, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUATREVINGT-TREIZE *** + +***** This file should be named 9645-8.txt or 9645-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/9/6/4/9645/ + +Produced by Stan Goodman, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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