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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:33:34 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Littérature et Philosophie mêlées + +Author: Victor Hugo + +Posting Date: November 25, 2011 [EBook #9644] +Release Date: January, 2006 +First Posted: October 13, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LITTÉRATURE ET PHILOSOPHIE MÊLÉES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + + + + + OEUVRES COMPLÈTES + + DE + + VICTOR HUGO + + + + PHILOSOPHIE + I + 1819-1834 + LITTÉRATURE ET PHILOSOPHIE + MÊLÉES + + + + +BUT DE CETTE PUBLICATION + +Mars 1834. + + +Il y a dans la vie de tout écrivain consciencieux un moment où il sent +le besoin de compter avec le passé, de classer en ordre et de dater +les diverses empreintes qu'il a prises de la forme de son esprit à +différentes époques, de coordonner, tout en les mettant franchement en +lumière, les contradictions plutôt superficielles que radicales de sa +vie, et de montrer, s'il y a lieu, par quels rapports mystérieux et +intimes les idées divergentes en apparence de sa première jeunesse se +rattachent à la pensée unique et centrale qui s'est peu à peu dégagée +du milieu d'elles et qui a fini par les résorber toutes. + +D'ordinaire, ces sortes d'examens de conscience, quand ils sont faits +avec bonne foi et candeur, produisent des livres du genre de celui-ci. + +Ces deux volumes, en effet, ne sont autre chose que la collection de +toutes les notes que l'auteur, dans la route littéraire et politique +qu'il a déjà parcourue, a écrites çà et là, chemin faisant, depuis +quinze ans qu'il marche. Ce livre, qui ne peut offrir d'ailleurs +quelque intérêt qu'aux personnes qui aimeraient à voir de quelle façon +et à quel point un esprit loyal peut se transformer par la critique de +lui-même, dans nos temps de révolution sociale et intellectuelle, ce +livre est le complément nécessaire et naturel de la série des oeuvres +de l'auteur. Chacune des sections qu'il renferme correspond à l'un +des termes de cette série; chacun de ces morceaux a été écrit en même +temps que quelqu'un des ouvrages qui la composent, et représente, pour +qui sait bien voir, le même groupe d'idées. Ainsi le _Journal d'un +jacobite de_ 1819 est du temps de _Han d'Islande_, le _Journal d'un +révolutionnaire de_ 1830 est du temps de _Notre-Dame de Paris_. En +consultant les dates qu'on a eu soin de placer en tête de tous +ces fragments, ceux des lecteurs qui se plaisent à ces sortes de +comparaisons, même lorsqu'il s'agit d'ouvrages aussi peu importants +que celui-ci, pourront voir aisément à quelle oeuvre de l'auteur, à +quel moment de sa manière, à quelle phase de sa pensée sur la société +et sur l'art se rattache chacune des divisions de ce livre. Ces deux +volumes côtoient tous les autres en les reflétant. On y retrouve, +de 1819 à 1834, sur une échelle plus rapide, mais qui n'a pas moins +d'échelons, tous les changements successifs de style et de +pensée, toutes les modifications d'opinion et de forme, tous les +élargissements d'horizon politique et littéraire que les personnes qui +veulent bien suivre le développement de son esprit ont pu remarquer en +gravissant la série totale de ses oeuvres. + +Ces changements, ces modifications, ces élargissements, est-ce +décadence, comme on l'a dit? est-ce progrès, comme il le croit? il +pose la question; le lecteur la décidera. + +Ce qui n'est une question pour personne, il l'espère du moins, c'est +le complet désintéressement qui a présidé aux diverses modifications +de ses opinions. Les guèbres ne s'agenouillaient que devant le soleil; +lui, il ne s'agenouille que devant la vérité. + +Il livre ce recueil au public en toute franchise et en toute +confiance. Dans des temps comme les nôtres, où les événements font si +rapidement changer d'aspect aux doctrines et aux hommes, il a pensé +que ce ne serait peut-être pas un spectacle sans enseignement que +le développement d'un esprit sérieux et droit qui n'a encore été +directement mêlé à aucune chose politique et qui a silencieusement +accompli toutes ses révolutions sur lui-même, sans autre but que la +satisfaction de sa conscience. Ceci est donc avant tout une oeuvre +de probité. Le premier de ces deux volumes ne contient que deux +divisions; l'une a pour titre: _Journal des idées, des opinions et des +lectures d'un jeune jacobite de_ 1819; l'autre: _Journal des idées +et des opinions d'un révolutionnaire de_ 1830. Comment et par quelle +série d'expériences successives le jacobite de 1819 est-il devenu le +révolutionnaire de 1830, c'est ce que l'auteur écrira peut-être un +jour; et cette toute modeste _Histoire des révolutions intérieures +d'une opinion politique honnête_ ne sera peut-être pas un appendice +inutile à la grande histoire des révolutions générales de notre temps. +Pourquoi, en effet, ne pas confronter plus souvent qu'on ne le fait +les révolutions de l'individu avec les révolutions de la société? Qui +sait? la petite chose éclaire quelquefois la grande. En attendant +qu'il essaye ce travail tout à la fois psychologique et historique, +individuel et universel, il croit devoir publier comme document, et +absolument tels qu'ils ont été écrits chacun dans leur temps, ces deux +_journaux d'idées_, l'un de 1819, l'autre de 1830, faits tous deux par +le même homme, et si différents. + +Ce ne sont pas des faits qu'il faut chercher dans ces journaux. Il n'y +en a pas. Nous le répétons, ce sont des idées. Des idées à l'état de +germe dans le premier, à l'état d'épanouissement dans le second. + +Le plus ancien de ces deux journaux surtout, celui qui occupe les +deux cents premières pages de ce volume, a besoin d'être lu avec une +extrême indulgence et sans que le lecteur en perde un seul instant la +date de vue, 1819. L'auteur l'offre ici, non comme oeuvre littéraire, +mais comme sujet d'étude et d'observation pour les esprits attentifs +et bienveillants qui ne dédaignent pas de chercher dans ce qu'un +enfant balbutie les rudiments de la pensée d'un homme. Aussi, pour que +cette partie du livre ait du moins le mérite de présenter une base +sincère aux études de ce genre, a-t-on eu soin de l'imprimer, sans y +rien changer, absolument telle qu'on l'a recueillie, soit dans des +publications du temps aujourd'hui oubliées, soit dans des dossiers de +notes restées manuscrites. Ce recueil représente durant deux années, +de l'âge de seize ans à l'âge de dix-huit ans, l'état de l'esprit +de l'auteur, et, par assimilation, autant qu'un échantillon aussi +incomplet peut permettre d'en juger, l'état de l'esprit d'une fraction +assez notable de la génération d'alors. Ce n'est même que parce qu'en +le généralisant ainsi, il peut offrir, jusqu'à un certain point, cette +sorte d'intérêt, qu'on a cru qu'il n'était peut-être pas tout a fait +inutile de le présenter au public. En se plaçant à ce point de vue, +tout ce que renferme ce _Journal des idées_ d'un royaliste adolescent +d'il y a quinze ans, acquiert, à défaut de la valeur biographique +qu'un nom plus considérable en tête de ce livre pourrait seul lui +donner, cette sorte de valeur historique qui s'attache à tous les +documents honnêtes où se retrouve la physionomie d'une époque, de +quelque part qu'ils viennent. Il y a de tout dans ce journal. C'est +le profil à demi effacé de tout ce que nous nous figurions en 1819. +C'est, comme dans nos cerveaux alors, le dialogue de tous les +contraires. Il y a des recherches historiques et des rêveries, des +élégies et des feuilletons, de la critique et de la poésie; pauvre +critique! pauvre poésie surtout! Il a de petits vers badins et de +grands vers pleureurs; d'honorables et furieuses déclamations contre +les tueurs de rois; des épîtres où les hommes de 1793 sont égratignés +avec des épigrammes de 1754, espèces de petites satires sans poésie +qui caractérisent assez bien le royalisme voltairien de 1818, nuance +perdue aujourd'hui. Il y a des rêves de réforme pour le théâtre et des +voeux d'immobilité pour l'état; tous les styles qui s'essayent à la +fois, depuis le sarcasme du pamphlet jusqu'à l'ampoule oratoire; +toutes sortes d'instincts classiques mis au service d'une pensée +d'innovation littéraire; des plans de tragédies faits au collège; des +plans de gouvernement faits à l'école. Tout cela va, vient, avance, +recule, se mêle, se coudoie, se heurte, se contredit, se querelle, +croit, doute, tâtonne, nie, affirme, sans but visible, sans ordre +extérieur, sans loi apparente; et cependant, au fond de toutes ces +choses, nous le croyons du moins, il y a une loi, un ordre, un but. +Au fond, comme à la surface, il y a ce qui fera peut-être pardonner +à l'auteur l'insuffisance du talent et la faillibilité de l'esprit, +droiture, honneur, conviction, désintéressement; et au milieu de +toutes les idées contradictoires qui bruissent à la fois dans ce chaos +d'illusions généreuses et de préjugés loyaux, sous le flot le plus +obscur, sous l'entassement le plus désordonné, on sent poindre et se +mouvoir un élément qui s'assimilera un jour tous les autres, l'esprit +de liberté, que les instincts de l'auteur appliqueront d'abord à +l'art, puis, par un irrésistible entraînement de logique, à la +société; de façon que chez lui, dans un temps donné, aidées, il est +vrai, par l'expérience et la récolte de faits de chaque jour, les +idées littéraires corrigeront les idées politiques. + +Tel qu'il est donc, ce _Journal d'un jeune jacobite de_ 1819 ne nous +paraît pas complètement dépourvu de signification, ne fût-ce qu'à +cause de l'espèce de jour douteux qui flotte sur toutes ces idées +ébauchées, sorte de lumière indécise faite de deux rayons opposés +qui viennent l'un du couchant, l'autre de l'orient, crépuscule du +monarchisme politique qui finit, aube de la révolution littéraire qui +commence. + +Immédiatement après ce _Journal des idées d'un royaliste de_ 1819, +l'auteur a cru devoir placer ce qu'il a intitulé: _Journal des idées +d'un révolutionnaire de_ 1830. A onze ans d'intervalle, voilà le même +esprit, transformé. L'auteur pense que tous ceux de nos contemporains +qui feront, de bonne foi le même repli sur eux-mêmes, ne trouveront +pas des modifications moins profondes dans leur pensée, s'ils ont +eu la sagesse et le désintéressement de lui laisser son libre +développement en présence des faits et des résultats. + +Quant à ce dernier résultat en lui-même, voici de quelle manière il +s'est formé. Après la révolution de juillet, pendant les derniers mois +de 1830 et les premiers mois de 1831, l'auteur reçut de l'ébranlement +que les événements donnaient alors à toute chose des impressions +telles, qu'il lui fut impossible de ne pas en laisser trace quelque +part. Il voulut constater, en s'en rendant compte sur-le-champ, de +quelle façon et jusqu'à quelle profondeur chacun des faits plus +ou moins inattendus qui se succédaient troublait la masse d'idées +politiques qu'il avait amassée goutte à goutte depuis dix ans. A +mesure qu'un fait nouveau dégageait en lui une idée nouvelle, il +enregistrait, non le fait, mais l'idée. De là ce journal. + +On a cru devoir donner ce titre, _journal_, aux deux divisions qui +composent le premier volume de ce livre, parce qu'il a semblé que, +de tous les titres possibles, c'était encore celui qui convenait le +mieux. Cependant, afin qu'on ne cherche pas dans ce livre autre chose +que ce qu'il renferme, et qu'on ne s'attende pas à trouver dans +ces deux journaux une peinture historique, ou biographique, ou +anecdotique, avec curiosités, particularités et noms propres, de +l'année 1819 et de l'année 1830, nous insistons sur ce point, que +ces deux journaux contiennent, non les faits, mais seulement le +retentissement des faits. + +La formation de la seconde partie de cette collection n'a besoin que +de quelques mots pour s'expliquer d'elle-même. + +C'est une série de fragments écrits à diverses époques, et publiés +pour la plupart dans les recueils du temps où ils ont été écrits. Ces +fragments sont disposés par ordre chronologique; et ceux des lecteurs +qui, en lisant chaque morceau, voudront ne point oublier la date qu'il +porte, pourront remarquer de quelle façon l'idée de l'auteur mûrit +d'année en année et dans la forme et dans le fond, depuis l'étude sur +Voltaire, qui est de 1823, jusqu'à l'étude sur Mirabeau, qui est +de 1834. C'est d'ailleurs peut-être la seule chose frappante de +ce volume, à la composition duquel n'a été mêlé aucun arrangement +artificiel, qu'il commence par le nom de Voltaire et finisse par le +nom de Mirabeau. Cela montrerait, s'il n'en existait pas d'ailleurs +beaucoup d'autres exemples à côté desquels celui-ci ne vaut pas la +peine d'être compté, à quel point le dix-huitième siècle préoccupe +le dix-neuvième. Voltaire, en effet, c'est le dix-huitième siècle +système; Mirabeau, c'est le dix-huitième siècle action. + +Le premier de ces deux volumes enserre onze années de la vie +intellectuelle de l'auteur, de 1819 à 1830. Le deuxième contient +également onze années, de 1823 à 1834. Mais comme une partie de ce +deuxième volume rentre dans l'intervalle de 1819 à 1830, les deux +volumes réunis n'offrent le mouvement en bien ou en mal de la pensée +de celui qui les a écrits que sur une échelle de quinze années, de +1819 à 1834. + +Nous ne ferons aucune observation sur les dépouillements de style +et de manière que la critique y pourra noter de saison en saison. +L'esprit de tout écrivain progressif doit être comme le platane, dont +l'écorce se renouvelle à mesure que le tronc grossit. + +Pour finir ce que nous avons à dire de ce livre, si l'on nous +demandait de le caractériser d'un mot, nous dirions que ce n'est autre +chose qu'une sorte d'herbier où la pensée de l'auteur a déposé, +sous étiquette, un échantillon tel quel de ses diverses floraisons +successives. + +Que le lecteur de bonne foi compare, et juge si la loi selon laquelle +s'est développée cette pensée est bonne ou mauvaise. + +Maintenant il se rencontrera peut-être des esprits bienveillants et +sérieux qui demanderont à l'auteur quelle est la formule actuelle de +ses opinions sur la société et sur l'art. + +L'espace lui manque ici pour répondre à la première de ces deux +questions. Ce serait un livre tout entier à faire; il le fera quelque +jour. Des matières si graves veulent être traitées à fond et ne +sauraient être utilement abordées dans un avant-propos. Le peu de +pages qui nous reste morcellerait la pensée de l'auteur sans profit, +car il serait impossible de détacher, pour des proportions si exiguës, +rien de fini, d'organisé et de complet d'un bloc d'idées où tout se +tient et fait ensemble. De quelque façon que nous nous y prissions, il +y aurait toujours des afférences latérales sur lesquelles il faudrait +s'expliquer, des choses purement affirmées faute de marge pour +les démontrer, des préliminaires supposés admis, des conséquences +tronquées, d'autres qui se ramifieraient trop à l'étroit; en un mot, +des tangentes et des sécantes dont les extrémités dépasseraient les +limites de cette préface. + +En attendant qu'il puisse se dérouler complètement et à l'aise dans un +écrit spécial, l'auteur croit pouvoir dire dès à présent que, quoique +le _Journal d'un révolutionnaire de 1830_ renferme beaucoup de choses +radicalement vraies selon lui, sa pensée politique actuelle est +cependant plutôt représentée par les dernières pages du second de ces +deux volumes que par les dernières pages du premier. Si jamais, dans +ce grand concile des intelligences où se débattent de la presse à la +tribune tous les intérêts généraux de la civilisation du dix-neuvième +siècle, il avait la parole, lui si petit en présence de choses si +grandes, il la prendrait sur l'ordre du jour seulement, et il ne +demanderait qu'une chose pour commencer: la substitution des questions +sociales aux questions politiques. + +Une fois son intention politique ainsi esquissée, il croit pouvoir +répondre avec plus de détail aux personnes qui le questionneraient sur +son intention littéraire. Ici il peut être plus aisément et plus vite +compris; tout ce qu'il a écrit jusqu'à ce jour sert de commentaire à +ses paroles. Qu'on lui permette donc quelques développements sur un +sujet plus important qu'on ne le pense communément. Quand on creuse +l'art, au premier coup de pioche on entame les questions littéraires, +au second, les questions sociales. + +L'art est aujourd'hui à un bon point. Les querelles de mots ont fait +place à l'examen des choses. Les noms de guerre, les sobriquets de +parti n'ont plus de signification pour personne. Ces appellations de +_classiques_ et de _romantiques_, que celui qui écrit ces lignes +s'est toujours refusé à prononcer sérieusement, ont disparu de toute +conversation sensée aussi complètement que les ubiquitaires et les +antipaedobaptistes. Or c'est déjà un grand progrès dans une discussion +quand les mots de parti sont hors de combat. Tant qu'on en est à la +bataille des mots, il n'y a pas moyen de s'entendre; c'est une mêlée +furieuse, acharnée et aveugle. Cette bataille, qui a si longtemps +assourdi notre littérature dans les dernières années de la +restauration, est finie aujourd'hui. Le public commence à distinguer +nettement le contour des questions réelles trop longtemps cachées aux +yeux par la poussière que la polémique faisait autour d'elles. Le +pugilat des théories a cessé. Le terrain de l'art maintenant n'est +plus une arène, c'est un champ. On ne se bat plus, on laboure. + +A notre avis, la victoire est aux générations nouvelles. Elles ont +pris grandement position dans tous les arts. Nous essayerons peut-être +un jour de caractériser le point précis où elles en sont sous les +diverses formes, poésie, peinture, sculpture, musique et architecture, +et nous tâcherons d'indiquer par quels progrès et selon quelle loi il +nous semble que doit s'opérer la fusion entre les nuances différentes +des jeunes écoles, soit qu'elles cherchent plus spécialement le +_caractère_, comme les gothiques, ou le _style_, comme les grecs. + +En attendant, l'impulsion est donnée, la marée monte. Les doctrines +de la liberté littéraire ont ensemencé l'art tout entier. L'avenir +moissonnera. + +Ce n'est pas que nous, plus que d'autres, nous croyions l'art +perfectible. Nous savons qu'on ne dépassera ni Phidias, ni Raphaël. +Mais nous ne déclarons pas, en secouant tristement la tête, qu'il est +à jamais impossible de les égaler. Nous ne sommes pas ainsi, dans les +secrets de Dieu. Celui qui a créé ceux-là ne peut-il pas en créer +d'autres? Pourquoi vouloir arrêter l'esprit humain? Toutes les époques +lui conviennent, tous les climats lui sont bons. L'antiquité a Homère, +mais le moyen âge a Dante, Shakespeare et les cathédrales au nord; la +bible et les pyramides à l'orient. + +Et quelle époque que celle-ci! Nous l'avons déjà dit ailleurs et plus +d'une fois, le corollaire rigoureux d'une révolution politique, c'est +une révolution littéraire. Que voulez-vous que nous y fassions? Il y +a quelque chose de fatal dans ce perpétuel parallélisme de la +littérature et de la société. L'esprit humain ne marche pas d'un seul +pied. Les moeurs et les lois s'ébranlent d'abord; l'art suit. Pourquoi +lui clore l'avenir? Les magnifiques ambitions font faire les grandes +choses. Est-ce que le siècle qui a été assez grand pour avoir son +Charlemagne serait trop petit pour avoir son Shakespeare? + +Nous croyons donc fermement à l'avenir. On voit bien flotter encore çà +et là sur la surface de l'art quelques tronçons des vieilles poétiques +démâtées, lesquelles faisaient déjà eau de toutes parts il y dix ans. +On voit bien aussi quelques obstinés qui se cramponnent à cela. _Rari +nantes_. Nous les plaignons. Mais nous avons les yeux ailleurs. S'il +nous était permis, à nous qui sommes bien loin de nous compter parmi +les hommes prédestinés qui résoudront ces grandes questions par de +grandes oeuvres, s'il nous était permis de hasarder une conjecture sur +ce qui doit advenir de l'art, nous dirions qu'à notre avis, d'ici à +peu d'années, l'art, sans renoncer à toutes ses autres formes, se +résumera plus spécialement sous la forme essentielle et culminante du +drame. Nous avons expliqué pourquoi dans la préface d'un livre qui ne +vaut pas la peine d'être rappelé ici. + +Aussi les quelques mots que nous allons dire du drame s'appliquent +dans notre pensée, sauf de légères variantes de rédaction, à la poésie +tout entière, et ce qui s'applique à la poésie s'applique à l'art tout +entier. + +Selon nous donc, le drame de l'avenir, pour réaliser l'idée auguste +que nous nous en faisons, pour tenir dignement sa place entre la +presse et la tribune, pour jouer comme il convient son rôle dans les +choses civilisantes, doit être grand et sévère par la forme, grand et +sévère par le fond. + +Les questions de forme ont été toutes abordées depuis plusieurs +années. La forme importe dans les arts. La forme est chose beaucoup +plus absolue qu'on ne pense. C'est une erreur de croire, par exemple, +qu'une même pensée peut s'écrire de plusieurs manières, qu'une même +idée peut avoir plusieurs formes. Une idée n'a jamais qu'une forme, +qui lui est propre, qui est sa forme excellente, sa forme complète, sa +forme rigoureuse, sa forme essentielle, sa forme préférée par elle, et +qui jaillit toujours en bloc avec elle du cerveau de l'homme de génie. +Ainsi, chez les grands poëtes, rien de plus inséparable, rien de plus +adhèrent, rien de plus consubstantiel que l'idée et l'expression de +l'idée. Tuez la forme, presque toujours vous tuez l'idée. Otez sa +forme à Homère, vous avez Bitaubé. + +Aussi tout art qui veut vivre doit-il commencer par bien se poser à +lui-même les questions de forme, de langage et de style. + +Sous ce rapport, le progrès est sensible en France depuis dix ans. La +langue a subi un remaniement profond. + +Et pour que notre pensée soit claire, qu'on nous permette d'indiquer +ici en quelques mots les diverses formations de notre langue, qui +valent la peine d'être étudiées, à partir du seizième siècle surtout, +époque où la langue française a commencé à devenir la langue la plus +littéraire de l'Europe. + +On peut dire de la langue française au seizième siècle que c'est tout +à fait une _langue de la renaissance_. Au seizième siècle, l'esprit de +la renaissance est partout, dans la langue comme dans tous les arts. +Le goût romain-byzantin, que le grand événement de 1454 a fait refluer +sur l'occident, et qui avait par degrés envahi l'Italie dès la +seconde moitié du quinzième siècle, n'arrive guère en France qu'au +commencement du seizième; mais à l'instant même il s'empare de tout, +il fait irruption partout, il inonde tout. Rien ne résiste au flot. +Architecture, poésie, musique, tous les arts, toutes les études, +toutes les idées, jusqu'aux ameublements et aux costumes, jusqu'à +la législation, jusqu'à la théologie, jusqu'à la médecine, jusqu'au +blason, tout suit pêle-mêle et s'en va à vau-l'eau sur le torrent de +la renaissance. La langue est une des premières choses atteintes; en +un moment, elle se remplit de mots latins et grecs; elle déborde de +néologismes; son vieux sol gaulois disparaît presque entièrement sous +un chaos sonore de vocables homériques et virgiliens. A cette époque +d'enivrement et d'enthousiasme pour l'antiquité lettrée, la langue +française parle grec et latin comme l'architecture, avec un désordre, +un embarras et un charme infinis; c'est un bégayement classique +adorable. Moment curieux! c'est une langue qui n'est pas faite, une +langue sur laquelle on voit le mot grec et le mot latin à nu, comme +les veines et les nerfs sur l'écorché. Et pourtant, cette langue qui +n'est pas faite est une langue souvent bien belle; elle est riche, +ornée, amusante, copieuse, inépuisable en formes, haute en couleur; +elle est barbare à force d'aimer la Grèce et Rome; elle est pédante et +naïve. Observons en passant qu'elle semble parfois chargée, bourbeuse +et obscure. Ce n'est pas sans troubler profondément la limpidité de +notre vieil idiome gaulois que ces deux langues mortes, la latine +et la grecque, y ont si brusquement vidé leurs vocabulaires. Chose +remarquable et qui s'explique par tout ce que nous venons dire, +pour ceux qui ne comprennent que la langue courante, le français du +seizième siècle est moins intelligible que le français du quinzième. +Pour cette classe de lecteurs, Brantôme est moins clair que Jean de +Troyes. + +Au commencement du dix-septième siècle, cette langue trouble et +vaseuse subit une première filtration. Opération mystérieuse faite +tout à la fois par les années et par les hommes, par la foule et par +le lettré, par les événements et par les livres, par les moeurs et +par les idées, qui nous donne pour résultat l'admirable langue de P. +Mathieu et de Mathurin Régnier, qui sera plus tard celle de Molière +et de La Fontaine, et plus tard encore celle de Saint-Simon. Si les +langues se fixaient, ce qu'à Dieu ne plaise, la langue française +aurait dû en rester là. C'était une belle langue que cette poésie de +Régnier, que cette prose de Mathieu! c'était une langue déjà mûre, et +cependant toute jeune, une langue qui avait toutes les qualités les +plus contraires, selon le besoin du poëte; tantôt ferme, adroite, +svelte, vive, serrée, étroitement ajustée sur l'intention de +l'écrivain, sobre, austère, précise, elle allait à pied et sans images +et droit au but; tantôt majestueuse, lente et tout empanachée de +métaphores, elle tournait largement autour de la pensée, comme les +carrosses à huit chevaux dans un carrousel. C'était une langue +élastique et souple, facile à nouer et à dénouer au gré de toutes +les fantaisies de la période, une langue toute moirée de figures et +d'accidents pittoresques; une langue neuve, sans aucun mauvais pli, +qui prenait merveilleusement la forme de l'idée, et qui, par moments, +flottait quelque peu à l'entour, autant qu'il le fallait pour la grâce +du style. C'était une langue pleine de fières allures, de propriétés +élégantes, de caprices amusants; commode et naturelle à écrire; +donnant parfois aux écrivains les plus vulgaires toutes sortes de +bonheurs d'expressions qui faisaient partie de son fonds naturel. +C'était une langue forte et savoureuse, tout à la fois claire et +colorée, pleine d'esprit, excellente au goût, ayant bien la senteur de +ses origines, très française, et pourtant laissant voir distinctement +sous chaque mot sa racine hellénique, romaine ou castillane; une +langue calme et transparente, au fond de laquelle on distinguait +nettement toutes ces magnifiques étymologies grecques, latines ou +espagnoles, comme les perles et les coraux sous l'eau d'une mer +limpide. + +Cependant, dans la deuxième moitié du dix-septième siècle, il s'éleva +une mémorable école de lettrés qui soumit à un nouveau débat toutes +les questions de poésie et de grammaire dont avait été remplie la +première moitié du même siècle, et qui décida, à tort selon nous, pour +Malherbe contre Régnier. La langue de Régnier, qui semblait encore +très bonne à Molière, parut trop verte et trop peu faite à ces sévères +et discrets écrivains. Racine la clarifia une seconde fois. Cette +deuxième distillation, beaucoup plus artificielle que la première, +beaucoup plus littéraire et beaucoup moins populaire, n'ajouta à la +pureté et à la limpidité de l'idiome qu'en le dépouillant de presque +toutes ses propriétés savoureuses et colorantes, et en le rendant plus +propre désormais à l'abstraction qu'à l'image; mais il est impossible +de s'en plaindre quand on songe qu'il en est résulté _Britannicus, +Esther_, et _Athalie_, oeuvres belles et graves, dont le style sera +toujours religieusement admiré de quiconque acceptera avec bonne foi +les conditions sous lesquelles il s'est formé. + +Toute chose va à sa fin. Le dix-huitième siècle filtra et tamisa la +langue une troisième fois. La langue de Rabelais, d'abord épurée par +Régnier, puis distillée par Racine, acheva de déposer dans l'alambic +de Voltaire les dernières molécules de la vase natale du seizième +siècle. De là cette langue du dix-huitième siècle, parfaitement +claire, sèche, dure, neutre, incolore et insipide, langue +admirablement propre à ce qu'elle avait à faire, langue du +raisonnement et non du sentiment, langue incapable de colorer le +style, langue encore souvent charmante dans la prose, et en même temps +très haïssable dans le vers, langue de philosophes en un mot, et non +de poëtes. Car la philosophie du dix-huitième siècle, qui est l'esprit +d'analyse arrivé à sa plus complète expression, n'est pas moins +hostile à la poésie qu'à la religion, parce que la poésie comme la +religion n'est qu'une grande synthèse. Voltaire ne se hérisse pas +moins devant Homère que devant Jésus. + +Au dix-neuvième siècle, un changement s'est fait dans les idées à la +suite du changement qui s'était fait dans les choses. Les esprits +ont déserté cet aride sol voltairien, sur lequel le soc de l'art +s'ébréchait depuis si longtemps pour de maigres moissons. Au vent +philosophique a succédé un souffle religieux, à l'esprit d'analyse +l'esprit de synthèse, au démon démolisseur le génie de la +reconstruction, comme à la convention avait succédé l'empire, à +Robespierre Napoléon. Il est apparu des hommes doués de la faculté +de créer, et ayant tous les instincts mystérieux qui tracent son +itinéraire au génie. Ces hommes, que nous pouvons d'autant plus louer +que nous sommes personnellement bien éloignés de prétendre à l'honneur +de figurer parmi eux, ces hommes se sont mis à l'oeuvre. L'art, qui, +depuis cent ans, n'était plus en France qu'une littérature, est +redevenu une poésie. + +Au dix-huitième siècle il avait fallu une langue philosophique, au +dix-neuvième il fallait une langue poétique. + +C'est en présence de ce besoin que, par instinct et presque à leur +insu, les poëtes de nos jours, aidés d'une sorte de sympathie et de +concours populaire, ont soumis la langue à cette élaboration radicale +qui était si mal comprise il y a quelques années, qui a été prise +d'abord pour une levée en masse de tous les solécismes et de tous les +barbarismes possibles, et qui a si longtemps fait taxer d'ignorance +et d'incorrection tel pauvre jeune écrivain consciencieux, honnête et +courageux, philologue comme Dante en même temps que poëte, nourri des +meilleures études classiques, lequel avait peut-être passé sa jeunesse +à ne remporter dans les collèges que des prix de grammaire. + +Les poëtes ont fait ce travail, comme les abeilles leur miel, en +songeant à autre chose, sans calcul, sans préméditation, sans système, +mais avec la rare et naturelle intelligence des abeilles et des +poëtes. Il fallait d'abord colorer la langue, il fallait lui faire +reprendre du corps et de la saveur; il a donc été bon de la mélanger +selon certaines doses avec la fange féconde des vieux mots du seizième +siècle. Les contraires se corrigent souvent l'un par l'autre. Nous ne +pensons pas qu'on ait eu tort de faire infuser Ronsard dans cet idiome +affadi par Dorat. + +L'opération d'ailleurs s'est accomplie, on le voit bien maintenant, +selon les lois grammaticales les plus rigoureuses. La langue a été +retrempée à ses origines. Voilà tout. Seulement, et encore avec une +réserve extrême, on a remis en circulation un certain nombre d'anciens +mots nécessaires ou utiles. Nous ne sachons pas qu'on ait fait des +mots nouveaux. Or ce sont les mots nouveaux, les mots inventés, les +mots faits artificiellement qui détruisent le tissu d'une langue. On +s'en est gardé. Quelques mots frustes ont été refrappés au coin de +leurs étymologies. D'autres, tombés en banalité, et détournés de leur +vraie signification, ont été ramassés sur le pavé et soigneusement +replacés dans leur sens propre. + +De toute cette élaboration, dont nous n'indiquons ici que quelques +détails pris au hasard, et surtout du travail simultané de toutes les +idées particulières à ce siècle (car ce sont les idées qui sont les +vraies et souveraines faiseuses de langues), il est sorti une langue +qui, certes, aura aussi ses grands écrivains, nous n'en doutons pas; +une langue forgée pour tous les accidents possibles de la pensée; +langue qui, selon le besoin de celui qui s'en sert, a la grâce et la +naïveté des allures comme au seizième siècle, la fierté des tournures +et la phrase à grands plis comme au dix-septième siècle, le calme, +l'équilibre et la clarté comme au dix-huitième; langue propre à ce +siècle, qui résume trois formes excellentes de notre idiome sous une +forme plus développée et plus complète, et avec laquelle aujourd'hui +l'écrivain qui en aurait le génie pourrait sentir comme Rousseau, +penser comme Corneille, et peindre comme Mathieu. + +Cette langue est aujourd'hui à peu près faite. Comme prose, ceux qui +l'étudient dans les notables écrivains qu'elle possède déjà, et que +nous pourrions nommer, savent qu'elle a mille lois à elle, mille +secrets, mille propriétés, mille ressources nées tant de son fonds +personnel que de la mise en commun du fonds des trois langues qui +l'ont précédée et qu'elle multiplie les unes par les autres. Elle a +aussi sa prosodie particulière et toutes sortes de petites règles +intérieures connues seulement de ceux qui pratiquent, et sans +lesquelles il n'y a pas plus de prose que de vers. Comme poésie, elle +est aussi bien construite pour la rêverie que pour la pensée, pour +l'ode que pour le drame. Elle a été remaniée dans le vers par le +mètre, dans la strophe par le rhythme. De là, une harmonie toute +neuve, plus riche que l'ancienne, plus compliquée, plus profonde, et +qui gagne tous les jours de nouvelles octaves. + +Telle est, avec tous les développements que nous ne pouvons donner +ici à notre pensée, la langue que l'art du dix-neuvième siècle s'est +faite, et avec laquelle en particulier il va parler aux masses du +haut de la scène. Sans doute la scène, qui a ses lois d'optique et de +concentration, modifiera cette langue d'une certaine façon, mais sans +y rien altérer d'essentiel. Il faudra par exemple à la scène une prose +aussi en saillie que possible, très fermement sculptée, très nettement +ciselée, ne jetant aucune ombre douteuse sur la pensée, et presque en +ronde bosse; il faudra à la scène un vers où les charnières soient +assez multipliées pour qu'on puisse les plier et les superposer à +toutes les formes les plus brusques et les plus saccadées du dialogue +et de la passion. La prose en relief, c'est un besoin du théâtre; le +vers brisé, c'est un besoin du drame. + +Ceci une fois posé et admis, nous croyons que désormais tous les +progrès de forme sérieux qui seront dans le sens grammatical de la +langue doivent être étudiés, applaudis et adoptés. Et qu'on ne se +méprenne pas sur notre pensée, appeler les progrès, ce n'est pas +encourager les modes. Les modes dans les arts font autant de mal que +les révolutions font de bien. Les modes substituent le chic, le poncif +et le procédé d'atelier à l'étude austère de chaque chose et aux +originalités individuelles. Les modes mettent à la disposition de tout +le monde une manière vernissée et chatoyante, peu solide sans doute, +mais qui a quelquefois un éclat de surface plus vif et plus amusant à +l'oeil que le rayonnement tranquille du talent. Les modes défigurent +tout, font la grimace de tout profil et la parodie de toute oeuvre. +Gardons-nous des modes dans le style; espérons cette réserve de la +sagesse des jeunes et brillants écrivains qui mènent au progrès les +générations de leur âge. Il serait fâcheux qu'on en vînt un jour à +posséder des recettes courantes pour faire du style original comme +les chimistes de cabaret font du vin de Champagne en mêlant, selon +certaines doses, à n'importe quel vin blanc convenablement édulcoré, +de l'acide tartrique et du bicarbonate de soude. + +Ce style et ce vin moussent, la grosse foule s'en grise, mais le +connaisseur n'en boit pas. + +Nous n'en viendrons pas là. Il y a un esprit de mesure et de critique +en même temps qu'un grand souffle d'enthousiasme dans les nouvelles +générations. La langue a été amenée à un point excellent depuis quinze +années. Ce qui a été fait par les idées ne sera pas détruit par les +fantaisies. + +Réformons, ne déformons pas. + +Si le nom qui signe ces lignes était un nom illustre, si la voix qui +parle ici était une voix puissante, nous supplierions les jeunes et +grands talents sur qui repose le sort futur de notre littérature, si +magnifique depuis trois siècles, de songer combien c'est une mission +imposante que la leur, et de conserver dans leur manière d'écrire les +habitudes les plus dignes et les plus sévères. L'avenir, qu'on y +pense bien, n'appartient qu'aux hommes de style. Sans parler ici des +admirables livres de l'antiquité, et pour nous renfermer dans nos +lettres nationales, essayez d'ôter à la pensée de nos grands écrivains +l'expression qui lui est propre; ôtez à Molière son vers si vif, si +chaud, si franc, si amusant, si bien fait, si bien tourné, si bien +peint; ôtez à La Fontaine la perfection naïve et gauloise du détail; +ôtez à la phrase de Corneille ces muscles vigoureux, ces larges +attaches, ces belles formes de vigueur exagérée qui feraient du vieux +poëte, demi-romain, demi-espagnol, le Michel-Ange de notre tragédie, +s'il entrait dans la composition de son génie autant d'imagination que +de pensée; ôtez à Racine la ligne qu'il a dans le style comme Raphaël, +ligne chaste, harmonieuse et discrète comme celle de Raphaël, quoique +d'un goût inférieur, aussi pure, mais moins grande, aussi parfaite, +quoique moins sublime; ôtez à Fénelon, l'homme de son siècle qui a le +mieux senti la beauté antique, cette prose aussi mélodieuse et aussi +sereine que le vers de Racine, dont elle est soeur; ôtez à Bossuet le +magnifique port de tête de sa période; ôtez à Boileau sa manière sobre +et grave, admirablement colorée quand il le faut; ôtez à Pascal ce +style inventé et mathématique qui a tant de propriété dans le mot, +tant de logique dans la métaphore; ôtez à Voltaire cette prose claire, +solide, indestructible, cette prose de cristal de _Candide_ et du +_Dictionnaire philosophique_; ôtez à tous ces grands hommes cette +simple et petite chose, le style; et de Voltaire, de Pascal, de +Boileau, de Bossuet, de Fénelon, de Racine, de Corneille, de La +Fontaine, de Molière, de ces maîtres, que vous restera-t-il? Nous +l'avons dit plus haut, ce qui reste d'Homère après qu'il a passé par +Bitaubé. + +C'est le style qui fait la durée de l'oeuvre et l'immortalité du +poëte. La belle expression embellit la belle pensée et la conserve; +c'est tout à la fois une parure et une armure. Le style sur l'idée, +c'est l'émail sur la dent. + +Dans tout grand écrivain il doit y avoir un grand grammairien, comme +un grand algébriste dans tout grand astronome. Pascal contient +Vaugelas; Lagrange contient Bezout. + +Aussi l'étude de la langue est-elle aujourd'hui, autant que jamais, la +première condition pour tout artiste qui veut que son oeuvre naisse +viable. Cela est admirablement compris maintenant par les nouvelles +générations littéraires. Nous voyons avec joie que les jeunes +écoles de peinture et de sculpture, si haut placées à cette heure, +comprennent de leur côté combien est importante pour elles aussi la +science de leur langue, qui est le dessin. Le dessin! le dessin! c'est +la loi première de tout art. Et ne croyez pas que cette loi retranche +rien à la liberté, à la fantaisie, à la nature. Le dessin n'est ennemi +ni de la chair, ni de la couleur. Quoi qu'en disent les exclusifs et +les incomplets, le dessin ne fait obstacle ni à Puget, ni à +Rubens. Aujourd'hui donc, dans toutes les directions de l'activité +intellectuelle, sculpture, peinture ou poésie, que tous ceux qui ne +savent pas dessiner, l'apprennent. Le style est la clef de l'avenir. +Sans le style et sans le dessin, vous pourrez avoir le succès du +moment, l'applaudissement, le bruit, la fanfare, les couronnes, +l'acclamation enivrée des multitudes; vous n'aurez pas le vrai +triomphe, la vraie gloire, la vraie conquête, le vrai laurier. Comme +dit Cicéron, _insignia victoriae, non victoriam_. + +Sévérité donc et grandeur dans la forme; et, pour que l'oeuvre soit +complète, grandeur et sévérité dans le fond. Telle est la loi actuelle +de l'art; sinon il aura peut-être le présent, mais il n'aura pas +l'avenir. + +Dans le drame surtout, le fond importe, non moins certes que la +forme. Et ici, s'il nous était permis de nous citer nous-mêmes, nous +transcririons ce que nous disions il y a un an dans la préface d'une +pièce récemment jouée: «L'auteur de ce drame sait combien c'est une +grande et sérieuse chose que le théâtre; il sait que le drame, sans +sortir des limites impartiales de l'art, a une mission nationale, une +mission sociale, une mission humaine. Quand il voit chaque soir ce +peuple si intelligent et si avancé, qui a fait de Paris la cité +centrale du progrès, s'entasser en foule devant un rideau que sa +pensée, à lui chétif poëte, va soulever le moment d'après, il sent +combien il est peu de chose, lui, devant tant d'attente et de +curiosité; il sent que si son talent n'est rien, il faut que sa +probité soit tout; il s'interroge avec sévérité et recueillement sur +la portée philosophique de son oeuvre; car il se sait responsable, et +il ne veut pas que cette foule puisse lui demander compte un jour de +ce qu'il lui aura enseigné. Le poëte aussi a charge d'âmes. Il ne faut +pas que la multitude sorte du théâtre sans emporter avec elle quelque +moralité austère et profonde. Aussi espère-t-il bien, Dieu aidant, ne +développer jamais sur la scène (du moins tant que dureront les temps +sérieux où nous sommes) que des choses pleines de leçons et de +conseils. Il fera toujours apparaître volontiers le cercueil dans +la salle du banquet, la prière des morts à travers les refrains de +l'orgie, la cagoule à côté du masque. Il laissera quelquefois le +carnaval débraillé chanter à tue-tête sur l'avant-scène; mais il lui +criera du fond du théâtre: _Memento quia pulvis es_! Il sait bien que +l'art seul, l'art pur, l'art proprement dit n'exige pas tout cela +du poëte; mais il pense qu'au théâtre surtout, il ne suffit pas de +remplir seulement les conditions de l'art.» + +Le théâtre, nous le répétons, est une chose qui enseigne et qui +civilise. Dans nos temps de doute et de curiosité, le théâtre est +devenu pour les multitudes ce qu'était l'église au moyen âge, le lieu +attrayant et central. Tant que ceci durera, la fonction du poëte +dramatique sera plus qu'une magistrature et presque un sacerdoce. Il +pourra faillir comme homme; comme poëte, il devra être pur, digne et +sérieux. + +Désormais, à notre avis, au point de maturité où cette époque +est venue, l'art, quoi qu'il fasse, dans ses fantaisies les plus +flottantes et les plus échevelées, dans ses calques les plus sévères +de la nature, dans ses créations les plus échafaudées sur des rêves +hors du possible et du réel, dans ses plus délicates explorations +de la métaphysique du coeur, dans ses plus larges peintures de la +passion, de la passion chaude, vivante et irréfléchie; l'art, et en +particulier le drame, qui est aujourd'hui son expression la plus +puissante et la plus saisissable à tous, doit avoir sans cesse +présente, comme un témoin austère de ses travaux, la pensée du temps +où nous vivons, la responsabilité qu'il encourt, la règle que la foule +demande et attend de partout, la pente des idées et des événements sur +laquelle notre époque est lancée, la perturbation fatale qu'un pouvoir +spirituel mal dirigé pourrait causer au milieu de cet ensemble de +forces qui élaborent en commun, les unes au grand jour, les autres +dans l'ombre, notre civilisation future. L'art d'à présent ne doit +plus chercher seulement le beau, mais encore le bien. + +Ce n'est pas d'ailleurs que nous soyons le moins du monde partisan de +l'_utilité directe_ de l'art, théorie puérile émise dans ces derniers +temps par des sectes philosophiques qui n'avaient pas étudié le fond +de la question. Le drame, oeuvre d'avenir et de durée, ne peut que +tout perdre à se faire le prédicateur immédiat des trois ou quatre +vérités d'occasion que la polémique des partis met à la mode tous les +cinq ans. Les partis ont besoin d'enlever une position politique. Ils +prennent les deux ou trois idées qui leur sont nécessaires pour cela, +et avec ces idées ils creusent le sol nuit et jour autour du pouvoir. +C'est un siège en règle. La tranchée, les épaulements, la sape et la +mine. Un beau jour les partis donnent l'assaut comme en juillet 1789, +ou le pouvoir fait une sortie comme en juillet 1830, et la position +est prise. Une fois la forteresse enlevée, les travaux du siége +sont abandonnés, bien entendu; rien ne paraît plus inutile, plus +déraisonnable et plus absurde que les travaux d'un siége quand la +ville est prise; on comble les tranchées, la charrue passe sur +les sapes, et les fameuses vérités politiques qui avaient servi à +bouleverser toute cette plaine, vieux outils, sont jetées là et +oubliées à terre jusqu'à ce qu'un historien chercheur ait la bonté de +les ramasser et de les classer dans sa collection des erreurs et des +illusions de l'humanité. Si quelque oeuvre d'art a eu le malheur de +faire cause commune avec les _vérités politiques_, et de se mêler à +elles dans le combat, tant pis pour l'oeuvre d'art; après la victoire +elle sera hors de service, rejetée comme le reste, et ira se rouiller +dans le tas. Disons-le donc bien haut, toutes les larges et éternelles +vérités qui constituent chez tous les peuples et dans tous les temps +le fond même des sentiments humains, voilà la matière première de +l'art, de l'art immortel et divin; mais il n'y a pas de matériaux pour +lui dans ces constructions expédientes que la stratégie des partis +multiplie, selon ses besoins, sur le terrain de la petite guerre +politique. Les idées utiles ou vraies un jour ou deux, avec lesquelles +les partis enlèvent une position, ne constituent pas plus un système +coordonné de vérités sociales ou philosophiques, que les zigzags et +les parallèles qui ont servi à forcer une citadelle ne sont des rues +et des chemins. + +Le produit le plus notable de l'_art utile_, de l'art enrôlé, +discipliné et assaillant, de l'art prenant fait et cause dans +le détail des querelles politiques, c'est le drame pamphlet du +dix-huitième siècle, la _tragédie philosophique_, poëme bizarre où la +tirade obstrue le dialogue, où la maxime remplace la pensée; oeuvre de +dérision et de colère qui s'évertue étourdiment à battre en brèche une +société dont les ruines l'enterreront. Certes, bien de l'esprit, bien +du talent, bien du génie a été dépensé dans ces drames faits exprès +qui ont démoli la Bastille; mais la postérité ne s'en inquiétera pas. +C'est une pauvre besogne à ses yeux que d'avoir mis en tragédies la +préface de l'_Encyclopédie_. La postérité s'occupera moins encore de +la tragédie politique de la restauration, qu'a engendrée la tragédie +philosophique du dix-huitième siècle, comme la maxime a engendré +l'allusion. Tout cela a été fort applaudi de son temps, et est fort +oublié du nôtre. Il faut, après tout, que l'art soit son propre but à +lui-même, et qu'il enseigne, qu'il moralise, qu'il civilise, et qu'il +édifie chemin faisant, mais sans se détourner, et tout en allant +devant lui. Plus il sera impartial et calme, plus il dédaignera le +passager des questions politiques quotidiennes, plus il s'adaptera +grandement à l'homme de tous les temps et de tous les lieux; plus il +aura la forme de l'avenir. Ce n'est pas en se passionnant petitement +pour ou contre tel pouvoir ou tel parti qui a deux jours à vivre, que +le créateur dramatique agira puissamment sur son siècle et sur ses +contemporains. C'est par des peintures vraies de la nature éternelle +que chacun porte en soi; c'est en nous prenant, vous, moi, nous, eux +tous, par nos irrésistibles sentiments de père, de fils, de mère, de +frère et de soeur, d'ami et d'ennemi, d'amant et de maîtresse, d'homme +et de femme; c'est en mêlant la loi de la providence au jeu de nos +passions; c'est en nous montrant d'où viennent le bien et le mal +moral, et où ils mènent; c'est en nous faisant rire et pleurer sur +des choses qui nous ressemblent, quoique souvent plus grandes, plus +choisies et plus idéales que nous; c'est en sondant avec le _speculum_ +du génie notre conscience, nos opinions, nos illusions, nos préjugés; +c'est en remuant tout ce qui est dans l'ombre au fond de nos +entrailles; en un mot, c'est en jetant, tantôt par des rayons, tantôt +par des éclairs, de larges jours sur le coeur humain, ce chaos d'où +le _fiat lux_ du poëte tire un monde!--C'est ainsi, et pas +autrement.--Et, nous le répétons, plus le créateur dramatique sera +profond, désintéressé, général et universel dans son oeuvre, mieux +il accomplira sa mission et près des contemporains et près de la +postérité. Plus le point de vue du poëte ira s'élargissant, plus le +poëte sera grand et vraiment utile à l'humanité. Nous comprenons +l'enseignement du poëte dramatique plutôt comme Molière que comme +Voltaire, plutôt comme Shakespeare que comme Molière. Nous préférons +Tartuffe à Mahomet; nous préférons Iago à Tartuffe. A mesure que vous +passez d'un de ces trois poëtes à l'autre, voyez comme l'horizon +s'agrandit. Voltaire parle à un parti, Molière parle à la société, +Shakespeare parle à l'homme. + +Poëtes dramatiques, c'est un homme bien convaincu qui vous conseille +ici, que ceux d'entre vous qui sentent en eux quelque chose de +puissant, de généreux et de fort, se mettent au-dessus des haines de +parti, au-dessus même de leurs propres petites haines personnelles, +s'ils en ont. Ne soyez ni de l'opposition ni du pouvoir, soyez de la +société, comme Molière, et de l'humanité comme Shakespeare. Ne +prenez part aux révolutions matérielles que par les révolutions +intellectuelles. N'ameutez pas des passions d'un jour autour de votre +oeuvre immortelle. Puisez profondément vos tragédies dans l'histoire, +dans l'invention, dans le passé, dans le présent, dans votre coeur, +dans le coeur des autres, et laissez à de moins dignes le drame de +libelle, de personnalité et de scandale, comme vous laissez aux +fabricants de littérature le drame de pacotille, le drame-marchandise, +le drame prétexte à décorations. Que votre oeuvre soit haute et +grande, et vivante, et féconde, et aille toujours au fond des âmes. +La belle gloire de courtiser des opinions qui se laissent faire, bien +entendu, et qui vous donnent un applaudissement pour une caresse! +Inspirez-vous donc plutôt, si vous voulez la vraie renommée et la +vraie puissance, des passions purement humaines, qui sont éternelles, +que des passions politiques, qui sont passagères. Soyez plus fiers +d'un vers proverbe que d'un vers cocarde. + +Attirer la foule à un drame comme l'oiseau à un miroir; passionner la +multitude autour de la glorieuse fantaisie du poëte, et faire oublier +au peuple le gouvernement qu'il a pour l'instant, faire pleurer les +femmes sur une femme, les mères sur une mère, les hommes sur un +homme; montrer, quand l'occasion s'en présente, le beau moral sous la +difformité physique; pénétrer sous toutes les surfaces pour extraire +l'essence de tout; donner aux grands le respect des petits et aux +petits la mesure des grands; enseigner qu'il y a souvent un peu de mal +dans les meilleurs et presque toujours un peu de bien dans les pires, +et, par là, inspirer aux mauvais l'espérance et l'indulgence aux bons; +tout ramener, dans les événements de la vie possible, à ces grandes +lignes providentielles ou fatales entre lesquelles se meut la liberté +humaine; profiter de l'attention des masses pour leur enseigner à leur +insu, à travers le plaisir que vous leur donnez, les sept ou huit +grandes vérités sociales, morales ou philosophiques, sans lesquelles +elles n'auraient pas l'intelligence de leur temps; voilà, à notre +avis, pour le poëte, la vraie utilité, la vraie influence, la vraie +collaboration dans l'oeuvre civilisatrice. C'est par cette voie +magnifique et large, et non par la tracasserie politique, qu'un art +devient un pouvoir. + +Afin d'atteindre à ce but, il importe que le théâtre conserve des +proportions grandes et pures. Il ne faut pas que le drame du siècle de +Napoléon ait une configuration moins auguste que la tragédie de Louis +XIV. Son influence sur les masses d'ailleurs sera toujours en raison +directe de sa propre élévation et de sa propre dignité. Plus le drame +sera placé haut, plus il sera vu de loin. C'est pourquoi, disons-le +ici en passant, il est à souhaiter que les hommes de talent n'oublient +pas l'excellence du grandiose et de l'idéal dans tout art qui +s'adresse aux masses. Les masses ont l'instinct de l'idéal. Sans doute +c'est un des principaux besoins du poëte contemporain de peindre +la société contemporaine, et ce besoin a déjà produit de notables +ouvrages; mais il faut se garder de faire prévaloir sur le haut drame +universel la prosaïque tragédie de boutique et de salon, pédestre, +laide, maniérée, épileptique, sentimentale et pleureuse. Le bourgeois +n'est pas le populaire. Ne dégringolons pas de Shakespeare à Kotzebue. + +L'art est grand. Quel que soit le sujet qu'il traite, qu'il s'adresse +au passé ou au contemporain, lors même qu'il mêle le rire et l'ironie +au groupe sévère des vices, des vertus, des crimes et des passions, +l'art doit être grave, candide, moral et religieux. Au théâtre +surtout, il n'y a que deux choses auxquelles l'art puisse dignement +aboutir. Dieu et le peuple. Dieu d'où tout vient, le peuple où tout +va; Dieu qui est le principe, le peuple qui est la fin. Dieu manifesté +au peuple, la providence expliquée à l'homme, voilà le fond un et +simple de toute tragédie, depuis _Oedipe roi_ jusqu'à _Macbeth_. La +providence est le centre des drames comme des choses. Dieu est le +grand milieu. _Deus centrum et locus rerum_, dit Filesac. + +En se conformant aux diverses lois que nous venons d'énumérer, avec le +regret de ne pouvoir, faute de temps, développer davantage nos idées, +on comprendra que la mission du théâtre peut être grande dans l'époque +où nous vivons. C'est une belle tâche de ramener toute une société des +passions artificielles aux passions naturelles. Le drame, tel que nous +le concevons, tel que les générations nouvelles nous le donneront, +suivra une série de progrès et d'avenir si irrésistible qu'il prendra +peu de souci des chutes et des succès, accidents momentanés qui +n'importent qu'au bonheur temporel du poëte et qui ne décident jamais +le fond des questions. Loin de là, il grandira souvent plus par un +revers que par une victoire. Le drame que veut notre temps sera bien +placé vis-à-vis du peuple, bien placé vis-à-vis du pouvoir. Il ne +se laissera ôter sa liberté ni par la foule que la mode entraîne +quelquefois, ni par les gouvernements qu'un égoïsme mesquin conseille +trop souvent. Sûr de sa conscience, fort de sa dignité, il saura dans +l'occasion dire son fait au pouvoir, si le pouvoir était assez gauche +et assez maladroit pour se laisser reprendre en flagrant délit de +censure comme cela lui est arrivé il y a dix-huit mois, à l'époque de +la chute d'une pièce intitulée _le Roi s'amuse_. + +Ainsi, pour résumer ce que nous avons dit, grandeur et sévérité +dans l'intention, grandeur et sévérité dans l'exécution, voilà les +conditions selon lesquelles doit se développer, s'il veut vivre et +régner, le drame contemporain. Moral par le fond. Littéraire par la +forme. Populaire par la forme et par le fond. + +Et puisqu'il résulte de tout ce que nous venons d'écrire que l'art +et le théâtre doivent être populaires, qu'on nous permette, pour +terminer, d'expliquer en deux mots notre pensée, tout en déclarant que +par cette explication nous ne prétendons infirmer ni restreindre rien +de ce que nous avons dit plus haut. Sans doute la popularité est le +complément magnifique des conditions d'un art bien rempli; mais, en +ceci comme en tout, qui n'a que la popularité n'a rien. Et puis, entre +popularité et popularité il faut distinguer. Il y a une popularité +misérable qui n'est dévolue qu'au banal, au trivial, au commun. Rien +de plus populaire en ce sens que la chanson _Au clair de la lune_ et +_Ah! qu'on est fier d'être français_! Cette popularité n'est que de la +vulgarité. L'art la dédaigne. L'art ne recherche l'influence populaire +sur les contemporains qu'autant qu'il peut l'obtenir en restant +dans ses conditions d'art. Et si par hasard cette influence lui est +refusée, ce qui est rare en tout temps et en particulier impossible +dans le nôtre, il y a pour lui une autre popularité qui se forme +du suffrage successif du petit nombre d'hommes d'élite de chaque +génération; à force de siècles, cela fait une foule aussi; c'est là, +il faut bien le dire, le vrai peuple du génie. En fait de masses, +le génie s'adresse encore plus aux siècles qu'aux multitudes, aux +agglomérations d'années qu'aux agglomérations d'hommes. Cette lente +consécration des temps fait ces grands noms, souvent moqués des +contemporains, cela est vrai, mais que la foule, un jour venu, +accepte, subit et ne discute plus. Peu d'hommes dans chaque génération +lisent avec intelligence Homère, Dante, Shakespeare; tous s'inclinent +devant ces colosses. Les grands hommes sont de hautes montagnes dont +la cime reste inhabitée, mais domine toujours l'horizon. Villes, +collines, plaines, charrues, cabanes, sont au bas. Depuis cinquante +ans, douze hommes seulement ont gravi au haut du mont Blanc. Combien +peu d'esprits sont montés sur le sommet de Dante et de Shakespeare! +Combien peu de regards ont pu contempler l'immense mappemonde qui se +découvre de ces hauteurs! Qu'importe! tous les yeux n'en sont +pas moins éternellement fixés à ces points culminants du monde +intellectuel, montagnes dont la cime est si haute que le dernier rayon +des siècles depuis longtemps couchés derrière l'horizon y resplendit +encore! + + + + + JOURNAL DES IDÉES + DES OPINIONS ET DES LECTURES + D'UN JEUNE JACOBITE DE 1819 + + + + + HISTOIRE + + +Chez les anciens, l'occupation d'écrire l'histoire était le +délassement des grands hommes historiques; c'était Xénophon, chef des +Dix mille; c'était Tacite, prince du sénat. Chez les modernes, comme +les grands hommes historiques ne savaient pas lire, il fallut que +l'histoire se laissât écrire par des lettrés et des savants, gens qui +n'étaient savants et lettrés que parce qu'ils étaient restés toute +leur vie étrangers aux intérêts de ce bas monde, c'est-à-dire à +l'histoire. + +De là, dans l'histoire, telle que les modernes l'ont écrite, quelque +chose de petit et de peu intelligent. + +Il est à remarquer que les premiers historiens anciens écrivirent +d'après des traditions, et les premiers historiens modernes d'après +des chroniques. + +Les anciens, écrivant d'après des traditions, suivirent cette grande +idée morale qu'il ne suffisait pas qu'un homme eût vécu ou même qu'un +siècle eût existé pour qu'il fût de l'histoire, mais qu'il fallait +encore qu'il eût légué de grands exemples à la mémoire des hommes. +Voilà pourquoi l'histoire ancienne ne languit jamais. Elle est ce +qu'elle doit être, le tableau raisonné des grands hommes et des +grandes choses, et non pas, comme on l'a voulu faire de notre temps, +le registre de vie de quelques hommes, ou le procès-verbal de quelques +siècles. + +Les historiens modernes, écrivant d'après des chroniques, ne virent +dans les livres que ce qui y était, des faits contradictoires à +rétablir et des dates à concilier. Ils écrivirent en savants, +s'occupant beaucoup des faits et rarement des conséquences, ne +s'étendant pas sur les événements d'après l'intérêt moral qu'ils +étaient susceptibles de présenter, mais d'après l'intérêt de curiosité +qui leur restait encore, eu égard aux événements de leur siècle. +Voilà pourquoi la plupart de nos histoires commencent par des abrégés +chronologiques et se terminent par des gazettes. + +On a calculé qu'il faudrait huit cents ans à un homme qui lirait +quatorze heures par jour pour lire seulement les ouvrages écrits sur +l'histoire qui se trouvent à la Bibliothèque royale; et parmi ces +ouvrages il faut en compter plus de vingt mille, la plupart en +plusieurs volumes, sur la seule histoire de France, depuis MM. Royou, +Fantin-Désodoards et Anquetil, qui ont donné des histoires complètes, +jusqu'à ces braves chroniqueurs, Froissard, Comines et Jean de Troyes, +par lesquels nous savons que _ung tel jour le roi estoit malade_, et +que _ung tel autre jour un homme se noya dans la Seine_. + +Parmi ces ouvrages, il en est quatre généralement connus sous le nom +des quatre grandes histoires de France; celle de Dupleix, qu'on ne lit +plus; celle de Mézeray, qu'on lira toujours, non parce qu'il est aussi +exact et aussi vrai que Boileau l'a dit pour la rime, mais parce qu'il +est original et satirique, ce qui vaut encore mieux pour des lecteurs +français; celle du P. Daniel, jésuite, fameux par ses descriptions de +batailles, qui a fait en vingt ans une histoire où il n'y a d'autre +mérite que l'érudition, et dans laquelle le comte de Boulainvillers +ne trouvait guère que dix mille erreurs; et enfin, celle de Vély, +continuée par Villaret et par Garnier. + +«Il y a des morceaux bien faits dans Vély, dit Voltaire dont +les jugements sont précieux; on lui doit des éloges et de la +reconnaissance; mais il faudrait avoir le style de son sujet, et +pour faire une bonne histoire de France il ne suffit pas d'avoir du +discernement et du goût.» + +Villaret, qui avait été comédien, écrit d'un style prétentieux et +ampoulé; il fatigue par une affectation continuelle de sensibilité et +d'énergie; il est souvent inexact et rarement impartial. Garnier, plus +raisonnable, plus instruit, n'est guère meilleur écrivain; sa manière +est terne, son style est lâche et prolixe. Il n'y a entre Garnier et +Villaret que la différence du médiocre au pire, et si la première +condition de vie pour un ouvrage doit être de se faire lire, le +travail de ces deux auteurs peut être à juste titre regardé comme non +avenu. + +Au reste, écrire l'histoire d'une seule nation, c'est oeuvre +incomplète, sans tenants et sans aboutissants, et par conséquent +manquée et difforme. Il ne peut y avoir de bonnes histoires locales +que dans les compartiments bien proportionnés d'une histoire générale. +Il n'y a que deux tâches dignes d'un historien dans ce monde, la +chronique, le journal, ou l'histoire universelle. Tacite ou Bossuet. + +Sous un point de vue restreint, Comines a écrit une assez bonne +histoire de France en six lignes: «Dieu n'a créé aucune chose en ce +monde, ny hommes, ny bestes, à qui il n'ait fait quelque chose son +contraire, pour la tenir en crainte et en humilité. C'est pourquoi il +a fait France et Angleterre voisines.» + + +La France, l'Angleterre et la Russie sont de nos jours les trois +géants de l'Europe. Depuis nos récentes commotions politiques, ces +colosses ont chacun une attitude particulière; l'Angleterre se +soutient, la France se relève, la Russie se lève. Ce dernier empire, +jeune encore au milieu du vieux continent, grandit depuis un siècle +avec une rapidité singulière. Son avenir est d'un poids immense dans +nos destinées. Il n'est pas impossible que sa _barbarie_ vienne un +jour retremper notre civilisation, et le sol russe semble tenir en +réserve des populations sauvages pour nos régions policées. + +Cet avenir de la Russie, si important aujourd'hui pour l'Europe, donne +une haute importance à son passé. Pour bien deviner ce que sera ce +peuple, on doit étudier soigneusement ce qu'il a été. Mais rien de +plus difficile qu'une pareille étude. Il faut marcher comme perdu au +milieu d'un chaos de traditions confuses, de récits incomplets, de +contes, de contradictions, de chroniques tronquées. Le passé de cette +nation est aussi ténébreux que son ciel, et il y a des déserts dans +ses annales comme dans son territoire. + +Ce n'est donc pas une chose aisée à faire qu'une bonne histoire de +Russie. Ce n'est pas une médiocre entreprise que de traverser cette +nuit des temps, pour aller, parmi tant de faits et de récits qui se +croisent et se heurtent, à la découverte de la vérité. Il faut que +l'écrivain saisisse hardiment le fil de ce dédale; qu'il en débrouille +les ténèbres; que son érudition laborieuse jette de vives lumières sur +toutes les sommités de cette histoire. Sa critique consciencieuse et +savante aura soin de rétablir les causes en combinant les résultats. +Son style fixera les physionomies, encore indécises, des personnages +et des époques. Certes, ce n'est point une tâche facile de remettre à +flot et de faire repasser sous nos yeux tous ces événements depuis si +longtemps disparus du cours des siècles. + +L'historien devra, ce nous semble, pour être complet, donner un peu +plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'ici à l'époque qui précède +l'invasion des tartares, et consacrer tout un volume peut-être à +l'histoire de ces tribus vagabondes qui reconnaissent la souveraineté +de la Russie. Ce travail jetterait sans doute un grand jour sur +l'ancienne civilisation qui a probablement existé dans le nord, et +l'historien pourrait s'y aider des savantes recherches de M. Klaproth. + +Lévesque a déjà raconté, il est vrai, en deux volumes ajoutés à son +long ouvrage, l'histoire de ces peuplades tributaires; mais cette +matière attend encore un véritable historien. Il faudrait aussi +traiter avec plus de développement que Lévesque, et surtout avec plus +de sincérité, certaines époques d'un grand intérêt, comme le règne +fameux de Catherine. L'historien digne de ce nom flétrirait avec le +fer chaud de Tacite et la verge de Juvénal cette courtisane couronnée, +à laquelle les altiers sophistes du dernier siècle avaient voué +un culte qu'ils refusaient à leur dieu et à leur roi; cette reine +régicide, qui avait choisi pour ses tableaux de boudoir un massacre[1] +et un incendie[2]. + +Sans nul doute, une bonne _Histoire de Russie_ éveillerait vivement +l'attention. Les destins futurs de la Russie sont aujourd'hui le champ +ouvert à toutes les méditations. Ces terres du septentrion ont déjà +plusieurs fois jeté le torrent de leurs peuples à travers l'Europe. +Les français de ce temps ont vu, entre autres merveilles, paître dans +les gazons des Tuileries des chevaux qui avaient coutume de brouter +l'herbe au pied de la grande muraille de la Chine; et des vicissitudes +inouïes dans le cours des choses ont réduit de nos jours les nations +méridionales à adresser à un autre Alexandre le voeu de Diogène: +_Retire-toi de notre soleil_. + + +Il y aurait un livre curieux à faire sur la condition des juifs au +moyen âge. Ils étaient bien haïs, mais ils étaient bien odieux; ils +étaient bien méprisés, mais ils étaient bien vils. Le peuple déicide +était aussi un peuple voleur. Malgré les avis du rabbin Beccaï[3], ils +ne se faisaient aucun scrupule de piller les _nazaréens_, ainsi qu'ils +nommaient les chrétiens; aussi étaient-ils souvent les victimes de +leur propre cupidité. Dans la première expédition de Pierre l'Hermite, +des croisés, emportés par le zèle, firent le voeu d'égorger tous les +juifs qui se trouveraient sur leur route, et ils le remplirent. Cette +exécution était une représaille sanglante des bibliques massacres +commis par les juifs. Suarez observe seulement que _les hébreux +avaient souvent égorgé leurs voisins par une piété bien entendue, et +que les croisés massacraient les hébreux par_ UNE PIÉTÉ MAL ENTENDUE. + +Voilà un échantillon de haine; voici un échantillon, de mépris. + +En 1262, une mémorable conférence eut lieu devant le roi et la reine +d'Aragon, entre le savant rabbin Zéchiel et le frère Paul Ciriaque, +dominicain très érudit. Quand le docteur juif eut cité le Toldos +Jeschut, le Targum, les archives du Sanhédrin, le Nissachou Vetus, le +Talmud, etc., la reine finit la dispute en lui demandant _pourquoi +les juifs puaient_. Il est vrai que cette haine et ce mépris +s'affaiblirent avec le temps. En 1687, on imprima les controverses de +l'israélite Orobio et de l'arménien Philippe Limborch, dans lesquelles +le rabbin présente des objections au très illustre et très savant +chrétien, et où le chrétien réfute les assertions du très savant +et très illustre juif. On vit dans le même dix-septième siècle le +professeur Rittangel, de Koenigsberg, et Antoine, ministre chrétien +à Genève, embrasser la loi mosaïque; ce qui prouve que la prévention +contre les juifs n'était plus aussi forte à cette époque. + +Aujourd'hui, il y a fort peu de juifs qui soient juifs, fort peu de +chrétiens qui soient chrétiens. On ne méprise plus, on ne hait plus, +parce qu'on ne croit plus. Immense malheur! Jérusalem et Salomon, +choses mortes, Rome et Grégoire VII, choses mortes. Il y a Paris et +Voltaire. + + +L'homme masqué, qui se fit si longtemps passer pour dieu dans la +province de Khorassan, avait d'abord été greffier de la chancellerie +d'Abou Moslem, gouverneur de Khorassan, sous le khalife Almanzor. +D'après l'auteur du _Lobbtarikh_, il se nommait Hakem Ben Haschem. +Sous le règne du khalife Mahadi, troisième abasside, vers l'an 160 de +l'hégire, il se fit soldat, puis devint capitaine et chef de secte. La +cicatrice d'un fer de flèche ayant rendu son visage hideux, il prit +un voile et fut surnommé _Burcâi_, voilé. Ses adorateurs étaient +convaincus que ce voile ne servait qu'à leur cacher la splendeur +foudroyante de son visage. Khondemir, qui s'accorde avec Ben Schahnah +pour le nommer Hakem Ben Atha, lui donne le titre de Mocannâ, +_masqué_, en arabe, et prétend qu'il portait un masque d'or. +Observons, en passant, qu'un poëte irlandais contemporain a changé +le masque d'or en un voile d'argent. Abou Giafar al Thabari donne +un exposé de sa doctrine. Cependant, la rébellion de cet imposteur +devenant de plus en plus inquiétante, Mahadi envoya à sa rencontre +l'émir Abusâid qui défit le Prophète-Voilé, le chassa de Mérou et le +força à se renfermer dans Nekhscheb, où il était né et où il devait +mourir. L'imposteur, assiégé, ranima le courage de son armée fanatique +par des miracles qui semblent encore incroyables. Il faisait sortir, +toutes les nuits, du fond d'un puits, un globe lumineux qui, suivant +Khondemir, jetait sa clarté à plusieurs milles à la ronde; ce qui le +fit surnommer Sazendèh Mah, _le faiseur de lunes_. Enfin, réduit au +désespoir, il empoisonna le reste de ses séides dans un banquet, et, +afin qu'on le crût remonté au ciel, il s'engloutit lui-même dans une +cuve remplie de matières corrosives. Ben Schahnah assure que ses +cheveux surnagèrent et ne furent pas consumés. Il ajoute qu'une de ses +concubines, qui s'était cachée pour se dérober au poison, survécut +à cette destruction générale, et ouvrit les portes de Nekhscheb à +Abusâid. Le Prophète-Masqué, que d'ignorants chroniqueurs ont confondu +avec le Vieux de la Montagne, avait choisi pour ses drapeaux la +couleur blanche, en haine des abbassides dont l'étendard était noir. +Sa secte subsista longtemps après lui, et, par un capricieux hasard, +il y eut parmi les turcomans une distinction de Blancs et de Noirs à +la même époque où les Bianchi et les Neri divisaient l'Italie en deux +grandes factions. + + +Voltaire, comme historien, est souvent admirable; il laisse crier les +faits. L'histoire n'est pour lui qu'une longue galerie de médailles à +double empreinte. Il la réduit presque toujours à cette phrase de son +_Essai sur les moeurs_: «Il y eut des choses horribles, il y en eut de +ridicules.» En effet, toute l'histoire des hommes tient là. Puis il +ajoute: «L'échanson Montecuculli fut écartelé; voilà l'horrible. +Charles-Quint fut déclaré rebelle par le parlement de Paris; voilà le +ridicule.» Cependant, s'il eût écrit soixante ans plus tard, ces deux +expressions ne lui auraient plus suffi. Lorsqu'il aurait eu dit: «Le +roi de France et trois cent mille citoyens furent égorgés, fusillés, +noyés... La Convention nationale décréta Pitt et Cobourg ennemis +du genre humain.» Quels mots aurait-il mis au-dessous de pareilles +choses? + +Un spectacle curieux, ce serait celui-ci: Voltaire jugeant Marat, la +cause jugeant l'effet. + + +Il y aurait pourtant quelque injustice à ne trouver dans les annales +du monde qu'horreur et rire. Démocrite et Héraclite étaient deux fous, +et les deux folies réunies dans le même homme n'en feraient point un +sage. Voltaire mérite donc un reproche grave; ce beau génie écrivit +l'histoire des hommes pour lancer un long sarcasme contre l'humanité. +Peut-être n'eût-il point eu ce tort s'il se fût borné à la France. Le +sentiment national eût émoussé la pointe amère de son esprit. +Pourquoi ne pas se faire cette illusion? Il est à remarquer que Hume, +Tite-Live, et en général les narrateurs nationaux, sont les plus +bénins des historiens. Cette bienveillance, quoique parfois mal +fondée, attache à la lecture de leurs ouvrages. Pour moi, bien que +l'historien cosmopolite soit plus grand et plus à mon gré, je ne hais +pas l'historien patriote. Le premier est plus selon l'humanité, le +second est plus selon la cité. Le conteur domestique d'une nation me +charme souvent, même dans sa partialité étroite, et je trouve quelque +chose de fier qui me plaît dans ce mot d'un arabe à Hagyage: Je ne +sais que des histoires de mon pays. + +Voltaire a toujours l'ironie à sa gauche et sous sa main, comme les +marquis de son temps ont toujours l'épée au côté. C'est fin, brillant, +luisant, poli, joli, c'est monté en or, c'est garni en diamants, mais +cela tue. + + +Il est des convenances de langage qui ne sont révélées à l'écrivain +que par l'esprit de nation. Le mot _barbares_, qui sied à un romain +parlant des gaulois, sonnerait mal dans la bouche d'un français. Un +historien étranger ne trouverait jamais certaines expressions qui +sentent l'homme du pays. Nous disons que Henri IV gouverna son peuple +avec une bonté paternelle; une inscription chinoise, traduite par les +jésuites, parle d'un empereur qui régna avec une bonté maternelle. +Nuance toute chinoise et toute charmante. + + +[1: Le massacre des Polonais dans le faubourg de Praga. + +[2: L'incendie de la flotte ottomane dans la baie de Tchesmé. Ces deux +peintures étaient les seules qui décorassent le boudoir de Catherine. + +[3: Ce sage docteur voulait empêcher les juifs d'être subjugués par +les chrétiens. Voici ses paroles, qu'on ne sera peut-être pas fâché de +retrouver: «Les sages défendent de prêter de l'argent à un chrétien, +de peur que le créancier ne soit corrompu par le débiteur; mais un +juif peut emprunter d'un chrétien sans crainte d'être séduit par lui, +car le débiteur évite toujours son créancier.» Juif complet, qui met +l'expérience de l'usurier au service de la doctrine du rabbin. + + + + + A UN HISTORIEN + + +Vos descriptions de bataille sont bien supérieures aux tableaux +poudreux et confus, sans perspective, sans dessin et sans couleur, que +nous a laissés Mézeray, et aux interminables bulletins du P. Daniel; +toutefois, vous nous permettrez une observation dont nous croyons que +vous pourrez profiter dans la suite de votre ouvrage. + +Si vous vous êtes rapproché de la manière des anciens, vous ne vous +êtes pas encore assez dégagé de la routine des historiens modernes; +vous vous arrêtez trop aux détails, et vous ne vous attachez pas assez +à peindre les masses. Que nous importe, en effet, que Brissac ait +exécuté une charge contre d'Andelot, que Lanoue ait été renversé de +cheval, et que Montpensier ait passé le ruisseau? La plupart de ces +noms, qui apparaissent là pour la première fois dans le cours de +l'ouvrage, jettent de la confusion dans un endroit où l'auteur ne +saurait être trop clair, et lorsqu'il devrait entraîner l'esprit par +une succession rapide de tableaux. Le lecteur s'arrête à chercher à +quel parti tels ou tels noms appartiennent, pour pouvoir suivre le fil +de l'action. Ce n'est point ainsi qu'en usait Polybe, et après lui +Tacite, les deux premiers peintres de batailles de l'antiquité. Ces +grands historiens commencent par nous donner une idée exacte de la +position des deux armées par quelque image sensible tirée de l'ordre +physique; l'armée était rangée en demi-cercle, elle avait la forme +d'un aigle aux ailes étendues; ensuite viennent les détails. Les +espagnols formaient la première ligne, les africains la seconde, les +numides étaient jetés aux deux ailes, les éléphants marchaient en +tête, etc. Mais, nous vous le demandons à vous-même, si nous lisions +dans Tacite: «Vibulenus exécute une charge contre Rusticus, Lentulus +est renversé de cheval, Civilis passe le ruisseau», il serait très +possible que ce petit bulletin eût paru très clair et très intéressant +aux contemporains; mais nous doutons fort qu'il eût trouvé le même +degré de faveur auprès de la postérité. Et c'est une erreur dans +laquelle sont tombés la plupart des historiens modernes; l'habitude de +lire les chroniques leur rend familiers les personnages inférieurs de +l'histoire, qui ne doivent point y paraître; le désir de tout dire, +lorsqu'ils ne devraient dire que ce qui est intéressant, les leur fait +employer comme acteurs dans les occasions les plus importantes. De là +vient qu'ils nous donnent des descriptions qu'ils comprennent fort +bien, eux et les érudits, parce qu'ils connaissent les masques, mais +dans lesquelles la plupart des lecteurs, qui ne sont pas obligés +d'avoir lu les chroniques pour pouvoir lire l'histoire, ne voient +guère autre chose que des noms et de l'ennui. En général, il ne faut +dire à la postérité que ce qui peut l'intéresser. Et pour intéresser +la postérité, il ne suffit pas d'avoir bien exécuté une charge ou +d'avoir été renversé de cheval, il faut avoir combattu de la main et +des dents comme Cynégire, être mort comme d'Assas, ou avoir embrassé +les piques comme Vinkelried. + + + EXTRAIT DU _COURRIER FRANÇAIS_ + DU JEUDI 14 SEPTEMBHE 1792 (IV DE LA LIBERTÉ).--N° 257. + +«La municipalité d'Herespian, département de l'Hérault, a signifié à +M. François, son pasteur, qu'elle entendait à l'avenir avoir un curé +qui ne fût pas célibataire. Le curé François a répondu d'une manière +qui a surpassé les espérances de ses paroissiens. Il entend, lui, +avoir cinq enfants; le premier s'appellera _J.-J. Rousseau_; le +second, _Mirabeau_; le troisième, _Pétion_; le quatrième, _Brissot_; +le cinquième, _Club-des-Jacobins_. Le bon curé léguera son patriotisme +à ses enfants, et il les remettra aux soins de la patrie qui veille +sur tous les citoyens vertueux.» + + + APRÈS UNE LECTURE DU _MONITEUR + +Proëthès et Cyestris, vieux philosophes dont on ne parle plus, que +je sache, soutinrent jadis contradictoirement une thèse à peu près +oubliée de nos jours. Il s'agissait de savoir s'il était possible à +l'homme de rire à gorge déployée et de pleurer à chaudes larmes tout à +la fois. Cette querelle resta sans décision, et ne fit que rendre un +peu plus irréconciliables les disciples d'Héraclite et les sectateurs +de Démocrite. Depuis 1789, la question est résolue affirmativement; je +connais un in-folio qui opère ce phénomène, et il est convenable que +la solution d'une dispute philosophique se trouve dans un in-folio. +Cet in-folio est le _Moniteur_. Vous qui voulez rire, ouvrez le +_Moniteur_; vous qui voulez pleurer, ouvrez le _Moniteur_; vous qui +voulez rire et pleurer tout ensemble, ouvrez encore le _Moniteur_. + +Quelque bonne volonté que l'on apporte à juger l'époque de notre +régénération, on ne peut s'empêcher de trouver singulière la façon +dont cet âge de raison préparait notre âge de lumières. Les académies, +collèges des lettres, étaient détruites; les universités, séminaires +des sciences, étaient dissoutes; les inégalités de génie et de talent +étaient punies de mort, comme les inégalités de rang et de fortune. +Cependant il se trouvait encore, pour célébrer la ruine des arts, des +orateurs éclos dans les tavernes, des poëtes vomis des échoppes. Sur +nos théâtres, d'où étaient bannis les chefs-d'oeuvre, on hurlait +d'atroces rapsodies de circonstance, ou de dégoûtants éloges des +vertus dites civiques. Je viens de tomber, en ouvrant le _Moniteur_ au +hasard, sur les spectacles du 4 octobre 1793; cette affiche justifie +du reste les réflexions qu'elle m'a suggérées: + +«THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE NATIONAL. La première représentation de +_la Fête civique_, comédie en cinq actes. + +--THÉÂTRE NATIONAL. _La Journée de Marathon_; ou _le Triomphe de la +Liberté_, pièce héroïque en quatre actes. + +--THÉÂTRE DU VAUDEVILLE. _La Matinée et la Veillée villageoises; le +Divorce; l'Union villageoise_. + +--THÉÂTRE DU LYCÉE DES ARTS. _Le Retour de la flotte nationale_. + +--THÉÂTRE DE LA RÉPUBLIQUE. _Le Divorce tartare_, comédie en cinq +actes. + +--THÉÂTRE FRANÇAIS COMIQUE ET LYRIQUE. _Buzot, roi du Calvados_.» + +En ces dix lignes littéraires, la révolution est caractérisée. Des +lois immorales dignement vantées dans d'immorales parades; des +opéras-comiques sur les morts. Cependant je n'aurais point dû +prostituer le noble nom de poëtes aux auteurs de ces farces lugubres; +la guillotine, et non le théâtre, était alors pour les poëtes. + +Après l'odieux vient le risible. Tournez la page. Vous êtes à une +séance des jacobins. En voici le début: «La section de la Croix-Rouge, +craignant que cette dénomination ne perpétue le poison du fanatisme, +déclare au conseil qu'elle y substituera celle de la section du +Bonnet-Rouge...» Je proteste que la citation est exacte. + +Veut-on à la fois de l'atroce et du ridicule? Qu'on lise une lettre +du représentant Dumont à la Convention, en date du 1er octobre 1793: +«Citoyens collègues, je vous marquais, il y a deux jours, la cruelle +situation dans laquelle se trouvaient les sans-culottes de Boulogne, +et la criminelle gestion des administrateurs et officiers municipaux. +Je vous en dis autant de Montreuil, et j'ai usé en cette dernière +ville de mon excellent remède--la guillotine.--Après avoir ainsi agi +au gré de tous les patriotes, j'ai eu le doux avantage d'entendre, +comme à Montreuil, les cris répétés de _vive la Montagne!_ +Quarante-quatre charrettes ont emmené devant moi les personnes...» + +Le _Moniteur_, livre si fécond en méditations, est à peu près le +seul avantage que nous ayons retiré de trente ans de malheurs. +Notre révolution de boue et de sang a laissé un monument unique et +indélébile, un monument d'encre et de papier. + + +L'hermine de premier président du parlement de Paris fut plus d'une +fois ensanglantée par des meurtres populaires ou juridiques; et +l'histoire recueillera ce fait singulier, que le premier titulaire de +cette charge, Simon de Bucy, pour qui elle fut instituée en 1440, +et le dernier qui en fut revêtu, Bochard de Saron, furent tous deux +victimes des troubles révolutionnaires. Fatalité digne de méditation! + + +Tout historien qui se laisse faire par l'histoire, et qui n'en domine +pas l'ensemble, est infailliblement submergé sous les détails. + +Sindbad le marin, ou je ne sais quel autre personnage des _Mille et +une Nuits_, trouva un jour, au bord d'un torrent, un vieillard exténué +qui ne pouvait passer. Sindbad lui prêta le secours de ses épaules, et +le bonhomme s'y cramponnant alors avec une vigueur diabolique, devint +tout à coup le plus impérieux des maîtres et le plus opiniâtre des +écuyers. Voilà, à mon sens, le cas de tout homme aventureux qui +s'avise de prendre le temps passé sur son dos pour lui faire traverser +le Léthé, c'est-à-dire d'écrire l'histoire. Le quinteux vieillard lui +trace, avec une capricieuse minutie, une route tortueuse et difficile; +si l'esclave obéit à tous ses écarts, et n'a pas la force de se faire +un chemin plus droit et plus court, il le noie malicieusement dans le +fleuve. + + + + + FRAGMENTS DE CRITIQUE + A PROPOS D'UN LIVRE POLITIQUE + ÉCRIT PAR UNE FEMME + + Décembre 1819. + + + I + +Le Baile Molino demandant un jour au fameux Ahmed pacha pourquoi +Mahomet défendait le vin à ses disciples: Pourquoi il nous le défend? +s'écria le vainqueur de Candie; c'est pour que nous trouvions plus de +plaisir à le boire.» Et en effet, la défense assaisonne. C'est ce qui +donne la pointe à la sauce, dit Montaigne; et, depuis Martial, qui +chantait à sa maîtresse: _Galla, nega, satiatur amor_, jusqu'à ce +grand Caton, qui regretta sa femme quand elle ne fut plus à lui, il +n'est aucun point sur lequel les hommes de tous les temps et de tous +les lieux se soient montrés aussi souvent les vrais et dignes enfants +de la bonne Ève. + +Je ne voudrais donc pas qu'on défendît aux femmes d'écrire; ce serait +en effet le vrai moyen de leur faire prendre la plume à toutes. Bien +au contraire, je voudrais qu'on le leur ordonnât expressément, comme à +ces savants des universités d'Allemagne, qui remplissaient l'Europe +de leurs doctes commentaires, et dont on n'entend plus parler depuis +qu'il leur est enjoint de faire un livre au moins par an. + +Et en effet c'est une chose bien remarquable et bien peu remarquée, +que la progression effrayante suivant laquelle l'esprit féminin s'est +depuis quelque temps développé. Sous Louis XIV, on avait des amants, +et l'on traduisait Homère; sous Louis XV, on n'avait plus que des +amis, et l'on commentait Newton; sous Louis XVI, une femme s'est +rencontrée qui corrigeait Montesquieu à un âge où l'on ne sait encore +que faire des robes à une poupée. Je le demande, où en sommes-nous? +où allons-nous? que nous annoncent ces prodiges? quelles sont ces +nouvelles révolutions qui se préparent? + +Il y a une idée qui me tourmente, une idée qui nous a souvent occupés, +mes vieux amis et moi; idée si simple, si naturelle, que si une chose +m'étonne, c'est qu'on ne s'en soit pas encore avisé, dans un siècle où +il semble que l'on s'avise de tout et où les récureurs de peuples en +sont aux expédients. + +Je songeais, dis-je, en voyant cette émancipation graduelle du +sexe féminin, à ce qu'il pourrait arriver s'il prenait tout à coup +fantaisie à quelque forte tête de jeter dans la balance politique +cette moitié du genre humain, qui jusqu'ici s'est contentée de régner +au coin du feu et ailleurs. Et puis les femmes ne peuvent-elles pas se +lasser de suivre sans cesse la destinée des hommes? Gouvernons-nous +assez bien pour leur ôter l'espérance de gouverner mieux? aiment-elles +assez peu la domination pour que nous puissions raisonnablement +espérer qu'elles n'en aient jamais l'envie? En vérité, plus je médite +et plus je vois que nous sommes sur un abîme. Il est vrai que nous +avons pour nous les canons et les bayonnettes, et que les femmes nous +semblent sans grands moyens de révolte. Cela vous rassure, et moi, +c'est ce qui m'épouvante. + +On connaît cette inscription terrible placée par Fonseca sur la route +de Torre del Greco: _Posteri, posteri, vestra res agitur_! Torre del +Greco n'est plus; la pierre prophétique est encore debout. + +C'est ainsi que je trace ces lignes, dans l'espoir qu'elles seront +lues, sinon de mon siècle, du moins de la postérité. Il est bon que, +lorsque les malheurs que je prévois seront arrivés, nos neveux sachent +du moins que, dans cette Troie nouvelle, il existait une Cassandre, +cachée dans un grenier, rue Mézières, n° 10. Et s'il fallait, après +tout, que je dusse voir de mes yeux les hommes devenus esclaves et +l'univers tombé en quenouille, je pourrai du moins me faire honneur +de ma sagacité; et, qui sait? je ne serai peut-être pas le premier +honnête homme qui se sera consolé d'un malheur public en songeant +qu'il l'avait prédit. + + + II + + +La politique, disait Charles XII, c'est mon épée. C'est l'art de +tromper, pensait Machiavel. Selon Mme de M----, ce serait le moyen +de gouverner les hommes par la prudence et la vertu. La première +définition est d'un fou, la seconde d'un méchant, celle de Mme de +M---- est la seule qui soit d'un honnête homme. C'est dommage qu'elle +soit si vieille et que l'application en ait été si rare. + +Après avoir établi cette définition, Mme de M---- expose l'origine des +sociétés. Jean-Jacques les fait commencer par un planteur de pieux, +et Vitruve par un grand vent, probablement parce que le système de la +famille était trop simple. Avec ce bon sens de la femme, supérieur +au génie des philosophes, Mme de M---- se contente d'en chercher le +principe dans la nature de l'homme, dans ses affections, dans sa +faiblesse, dans ses besoins. Tout le passage dénote dans l'auteur +beaucoup d'érudition et de sagacité. Il est curieux de voir une femme +citer tour à tour Locke et Sénèque, _l'Esprit des lois_ et le _Contrat +social_; mais, ce qui est encore plus remarquable, c'est l'accent de +bonne foi et de raison auquel nous n'étions plus accoutumés, et qui +contraste si étrangement avec le ton rogue et sauvage qu'ont adopté +depuis quelque temps les précepteurs du genre humain. + +L'auteur, suivant la marche des idées, s'occupe ensuite des chefs des +sociétés. On a beaucoup écrit sur les devoirs des rois, beaucoup plus +que sur les devoirs des peuples. Il en a été des portraits d'un bon +souverain comme de ces pyramides placées sur le bord des routes du +Mexique, où chaque voyageur se faisait un devoir d'apporter sa pierre. +Il n'y a si mince grimaud qui n'ait voulu charbonner à son tour le +maître des nations. On dirait que les philosophes eux-mêmes se sont +étudiés à inventer de nouvelles vertus pour les imposer aux princes, +probablement parce que les princes sont exposés à plus de faiblesses +que les autres hommes, et comme si leur présenter un modèle +inimitable, ce n'était pas par cela seul les dispenser d'y atteindre. +Mme de M---- ne donne pas dans ce travers. Elle convient qu'un +monarque peut être bon sans posséder pour cela des qualités +surhumaines. Elle ne se sert point non plus de l'idéal d'une royauté +parfaite pour décrier les royautés vivantes, et ensuite des royautés +vivantes pour décrier la royauté en elle-même, grande pétition de +principes sur laquelle a roulé toute la philosophie du dix-huitième +siècle. L'auteur cite, comme renfermant toutes les obligations d'un +souverain, l'instruction que Gustave-Adolphe reçut de son père. +L'histoire fait mention de plusieurs instructions pareilles laissées +par des rois à leurs successeurs; mais celle-ci a cela de remarquable +qu'elle est peut-être la seule à laquelle le successeur se soit +conformé. En voici quelques passages: + +«Qu'il emploie toutes ses finesses et son industrie à n'être ni trompé +ni trompeur. + +«Qu'il sache que le sang de l'innocent répandu, et le sang du méchant +conservé crient également vengeance. + +«Qu'il ne paraisse jamais inquiet ni chagrin, si ce n'est lorsqu'un de +ses bons serviteurs sera mort ou tombé dans quelque faute. + +«Enfin, qu'en toutes ses actions il se conduise de telle sorte qu'il +soit avoué de Dieu.» + +Charles IX, dans cette instruction, glisse légèrement sur le +danger des flatteurs. Peut-être les rois en sentent-ils moins les +inconvénients que leurs sujets. Peut-être aussi serait-ce pour +Montesquieu une occasion de glisser sa théorie de climat, espèce de +fausse clef qui lui sert à crocheter la serrure de tous les problèmes +de l'histoire. C'est en se rapprochant du midi, dirait-il, que les +exemples du favoritisme deviennent plus fréquents; sous le ciel +énervant de l'Asie et de l'Afrique, les princes règnent rarement par +eux-mêmes; au contraire, chez les peuples du nord, le climat est +tonique, nous voyons beaucoup plus de tyrans que de favoris. Mais +peut-être l'observation tomberait-elle si nous étions mieux instruits +dans leur histoire. Nous sommes si disposés à faire science de tout, +même de notre ignorance! + +Il y a, dans un de nos vieux manuscrits du treizième siècle, attribué +à Philippe de Mayzières, un passage qui peut servir de complément à +l'instruction du monarque suédois. C'est ainsi que la reine Vérité +parle à Charles VI dans _le songe du vieil pèlerin s'adressant au +blanc faucon, à bec et piés dorés_. + +«Guarde-toi, beau fils, de ces chevaliers qui ont coutume de bien +plumer les rois par leurs soubtiles pratiques, qui s'en vont récitant +souvent le proverbe du maréchal Bouciquault, disant: Il n'est peschier +que en la mer, et ainsi n'est don que de roi; et te feront vaillant et +large comme Alexandre, attrayant de toy tant d'eau à leur moulin +qu'il suffiroit à trente-sept moulins qui les deux parts du jour sont +oiseulx, etc.» + +Je cite ce passage: 1° parce qu'il montre que dans ces temps gothiques +on ne parlait pas aux rois avec autant de servilité qu'on voudrait +bien nous le faire croire; 2° parce qu'il donne l'origine d'un +proverbe, ce qui peut être utile aux antiquaires; 3° parce qu'il peut +servir à résoudre une question d'hydraulique en prouvant que les +moulins à eau existaient en 1389, ce qui est toujours bon à savoir +pour ceux qui ne savent pas que les moulins à eau existent depuis un +temps immémorial. + + + III + + +Après s'être occupée des sociétés en général, Mme de M---- consacre un +chapitre à la guerre, c'est-à-dire au rapport le plus ordinaire des +sociétés humaines entre elles. + +Ce chapitre devait présenter bien des difficultés à une femme. Mme +de M----, comme dans le reste de son ouvrage, y fait preuve de +connaissances peu communes; elle établit, avec beaucoup de bonheur, la +distinction entre les guerres permises et les guerres injustes; elle +range, avec raison, parmi ces dernières, toutes les entreprises de +conquête. + +«II y a cette différence entre les conquérants et les voleurs de grand +chemin, a dit un auteur remarquable que cite Mme de M----, que le +conquérant est un voleur illustre, et l'autre un voleur obscur; l'un +reçoit des lauriers et de l'encens pour le prix de ses violences, et +l'autre la corde.» Il fallait être bien philosophe pour écrire ce +passage de la même main qui signa la prise de possession de la +Silésie. + +Arrivée à ce fameux axiome que «l'argent c'est le nerf de la guerre», +axiome que Mme de M---- attribue à Quinte-Curce, mais qu'elle trouvera +également dans Végèce, dans Montecuculli, dans Santa-Cruz, et dans +tous les auteurs qui ont écrit sur la guerre, Mme de M---- s'arrête. +Ce n'est pas l'argent, dit-elle, c'est le fer. D'accord, ce n'est +pas avec des écus que l'on se bat, c'est avec des soldats; toute la +question se réduit à savoir s'il est plus facile d'avoir des soldats +sans argent que d'en avoir avec de l'argent. Le premier moyen sera +plus économique. Il ne paraît pas cependant qu'il fût du goût de +Sully. + +Je lisais dernièrement dans Grotius la définition de la guerre: «La +guerre est l'état de ceux qui tâchent de vider leurs différends par la +voie de la force.» Il est évident que cette définition est la même que +celle du duel. + +Mais, a-t-on dit aux duellistes, vous allez à la mort en riant, vous +vous battez par partie de plaisir. Il en a été absolument de même de +la guerre. Avant la révolution on ne s'égorgeait plus que le chapeau à +la main. Le grand Condé fait donner l'assaut à Lérida avec trente-six +violons en tête des colonnes; et dans les champs d'Ettingen et de +Clostersevern, on vit les jeunes officiers marcher aux batteries comme +à un bal, en bas de soie et en perruque poudrée à blanc. + +Il prit un jour fantaisie à Rousseau, le don Quichotte du paradoxe, +de soutenir une vérité. C'était pour lui chose nouvelle. Il s'y prit +comme pour une mauvaise cause, il alla chercher des autorités comme +les gens qui ne trouvent pas de bonnes raisons. C'est ainsi qu'à +propos du duel il a cité les anciens. Il est probable que Rousseau +n'avait pas lu Quinte-Curce. Il y aurait vu qu'il n'y avait guère de +festin chez Alexandre où il n'y eût quelques combats singuliers entre +les convives. Qu'était-ce d'ailleurs que le combat d'Étéocle et de +Polynice? Et, dans l'_Iliade_, est-il probable que si Minerve n'était +pas venue prendre Achille par les oreilles, Agamemnon aurait laissé +son épée dans le fourreau? + +Mais, ont dit les philosophes, les grecs! Ah! les grecs! Il est bien +vrai que les grecs ne se battaient pas comme nos aïeux, avec juges +et parrains, ainsi que nous le voyons dans La Colombière; mais +voulez-vous savoir ce que faisaient sur ce point ces grecs dont +on nous cite si souvent l'exemple? Les grecs faisaient mieux, ils +assassinaient. Voyez, par exemple, Plutarque, dans la vie de Cléomène. +On tuait son homme en trahison, cela ne tirait point à conséquence. Il +lui tendit des embûches, disait tranquillement l'historien, à peu près +comme nous dirions aujourd'hui: Il lui avait fait un serment. + +De cela que veut-on conclure? Que je plaide pour le duel? Bien au +contraire; c'est seulement une des mille et une inconséquences +humaines que je m'amuse à relever; occupation philosophique. On +s'étonne que nos lois ne défendent pas le duel; ce qui m'étonne, c'est +qu'elles ne l'aient pas encore autorisé. Pourquoi, en effet, nos +sottises n'obtiendraient-elles pas, comme nos vices, droit de vivre +en payant patente, et n'est-ce pas une injustice véritable que +d'interdire aux duellistes ce qui est permis à tant d'honnêtes gens, +d'échapper au code en se réfugiant dans le budget? + + + IV + + +S'il n'y a point de sociétés sans guerre, il est difficile qu'il y ait +des guerres sans armées. Ainsi Mme de M---- est pleinement justifiée +de se livrer dans le chapitre suivant aux détails d'un camp. Mme de +M---- est, je crois, le premier auteur de son sexe qui se soit occupé +de cette matière après la chevalière d'Éon; non que je veuille établir +la comparaison entre Mme de M---- et l'amazone du siècle dernier; +c'est purement un rapprochement bibliographique, et ma remarque +subsiste. + +Mme de M----, comme tous les auteurs militaires, se montre grand +partisan de l'obéissance absolue; c'est une question qui a été souvent +agitée par les philosophes, mais qui est tous les jours parfaitement +résolue à la plaine de Grenelle. + +Il y a sur cette question une opinion de Hobbes que Mme de M---- +aurait pu citer, et qui ne laisse pas que d'être assez singulière: «Si +notre maître, dit-il, nous ordonne une action coupable, nous devons +l'exécuter, à moins que cette action ne puisse être réputée nôtre.» +C'est-à-dire que Hobbes, pour règle des actions humaines, n'admettrait +plus que l'égoïsme. + +Mme de M---- rapporte, d'après Folard, quelques-unes des qualités +que doit posséder un vrai capitaine. Quant à moi, je me défie de ces +définitions si parfaites par lesquelles il n'y aurait plus que des +exceptions dans la nature. C'est une chose épouvantable à voir que la +nomenclature des études préparatoires auxquelles doit se livrer un +apprenti général; mais combien y a-t-il eu d'excellents généraux qui +ne savaient pas lire? Il semblerait que la première condition, la +condition _sine qua non_ de tout homme qui se destine à la guerre, +serait d'avoir de bons yeux, ou tout au moins d'être robuste et +dispos. Eh bien! une foule de grands guerriers ont été borgnes ou +boiteux. Philippe était borgne, boiteux, et de plus manchot; Agésilas +était boiteux et contrefait; Annibal était borgne; Bajazet et +Tamerlan, les deux foudres de guerre de leur temps, étaient l'un +borgne et l'autre boiteux; Luxembourg était bossu. Il semble même que +la nature, pour dérouter toutes nos idées, ait voulu nous montrer le +phénomène d'un général totalement aveugle, guidant une armée, rangeant +ses troupes en bataille, et remportant des victoires. Tel fut Ziska, +chef des hussites. + + + V + + +Historiens! historiens! faiseurs d'emphase! Mes amis, n'y croyez pas. + +Le sénat marche au-devant de Varron qui s'est sauvé de la bataille, et +le remercie de n'avoir pas désespéré de la république...--Qu'est-ce +que cela prouve? Que la faction qui avait fait nommer Varron général, +pour ôter le commandement à Fabius, fut encore assez puissante pour +empêcher qu'il fût puni. Elle voulait même qu'il fût nommé dictateur, +afin que Fabius, le seul homme qui pût sauver la république, ne fût +pas appelé à la tête des affaires. Il n'y a malheureusement là rien +que de très naturel, s'il n'y a rien d'héroïque. Croit-on, par +exemple, qu'après la déroute de Moscou, si Buonaparte l'avait voulu, +tout son sénat n'aurait pas marché en corps au-devant de lui? + +Le sénat déclare qu'il ne rachètera point les prisonniers. Qu'est-ce +que cela prouve? Que le sénat n'avait pas d'argent. Il fit comme tant +d'honnêtes gens qui ne sont pas des romains; il fut dur, ne voulant +pas paraître pauvre. Pouvait-il en effet accuser de lâcheté des +soldats qui s'étaient battus depuis le lever du soleil jusqu'à la +nuit, et qui n'avaient laissé que soixante-dix mille morts sur le +champ de bataille? Voilà les faits, et en histoire des faits valent au +moins des phrases.--Voyez tout ce passage dans Folard. + +On objectera le témoignage de Montesquieu. Montesquieu a fait un +fort beau livre sur les causes de la grandeur et de la décadence des +romains; mais il en a oublié une, c'est que la cavalerie d'Annibal ait +eu les jambes lassées le jour qu'il vint camper à quatre milles de +Rome. Il est toujours curieux de voir un français trouver chez les +romains des choses dont ni Salluste, ni Cicéron, ni Tacite, ni +Tite-Live ne s'étaient jamais doutés; et pourtant les romains étaient +un peu comme nous; en fait de louange et de bonne opinion d'eux-mêmes, +ils ne laissaient guère à dire aux autres. + +Les historiens qui n'écrivent que pour briller veulent voir partout +des crimes et du génie; il leur faut des géants, mais leurs géants +sont comme les girafes, grands par devant et petits par derrière. En +général, c'est une occupation amusante de rechercher les véritables +causes des événements; on est tout étonné en voyant la source du +fleuve; je me souviens encore de la joie que j'éprouvai, dans mon +enfance, en enjambant le Rhône. Il me semble que la providence +elle-même se plaise à ce contraste entre les causes et les effets. La +peste fut une fois apportée en Italie par une corneille, et c'est en +disséquant une souris qu'on découvrit le galvanisme. + +Ce qui me dégoûte, disait une femme, c'est que ce que je vois sera +un jour de l'histoire. Eh bien! ce qui dégoûtait cette femme est +aujourd'hui de l'histoire, et cette histoire-là en vaut bien +une autre. Qu'en conclure? Que les objets grandissent dans les +imaginations des hommes comme les rochers dans les brouillards, à +mesure qu'ils s'éloignent. + + + Mars 1820[1]. + +M. le duc de Berry vient d'être assassiné. Il y a six semaines à +peine. La pierre de Saint-Denis n'est pas encore recelée, et voici +déjà que les oraisons funèbres et les apologies pleuvent sur cette +tombe. Le tout tronqué, incorrect, mal pensé, mal écrit; des +adulations plates ou sonores; pas de conviction, pas d'accent, pas de +vrai regret. Le sujet était beau cependant. Quand donc interdira-t-on +les grands sujets aux petits talents? Il y avait dans les temples de +l'antiquité certains vases sacrés qui ne pouvaient être portés par des +mains profanes. + +Et en effet, quoi de plus vaste pour le poëte, et de plus fécond +que cette vie pieuse et guerrière, qui embrasse tant de déplorables +événements, que cette mort héroïque et chrétienne, qui entraîne tant +de fatales conséquences? Un noble triomphe est réservé au grand +écrivain qui nous retracera et la trop courte carrière et le caractère +chevaleresque de celui qui sera peut-être le dernier descendant de +Louis XIV. Ce prince, repoussé dès l'adolescence du sol de la patrie, +fit avant l'âge le rude apprentissage du casque et de l'épée. Les +premières et longtemps les seules prérogatives qu'il dut à son rang +auguste furent l'exil et la proscription. Passant d'un palais dans un +camp, tantôt accueilli sous les tentes de l'Autriche, tantôt errant +sur les flottes de l'Angleterre, il fut, durant bien des années, avec +toute son illustre famille, un éclatant exemple de l'inconstance de la +fortune et de l'ingratitude des hommes. Longtemps, mêlé à des chefs +étrangers, il eut à combattre des soldats qui étaient nés pour servir +sous lui; mais du moins sa constance et sa bravoure ne démentirent +jamais le sang et le nom de ses aïeux. Il fut le digne élève de +l'héritier des Condé, exilé comme lui, le digne capitaine de la +vieille troupe des gentilshommes proscrits avec leurs rois. Dans ces +temps de guerres, le pain des soldats valait à ses yeux les festins +des princes, et, à défaut de couche royale, il savait conquérir le +jour le canon sur lequel il devait reposer la nuit. Revenu enfin parmi +les peuples que gouvernaient ses pères, il n'était pas réservé à jouir +paisiblement de ce bonheur qu'une auguste union semblait devoir rendre +durable pour lui, et éternel pour notre postérité. Hélas! après quatre +ans d'une vie simple et bienfaisante, le plus jeune des derniers +Bourbons, entouré de l'amour et des espérances de la nation, est tombé +sous le poignard d'un français, poignard que n'a pu rencontrer sur son +passage, durant les onze années de son ombrageuse tyrannie, un corse +gardé par un mameluck! + +Ce loyal enfant du Béarnais, destiné sans doute à commander notre +brave et fidèle armée, promis peut-être aux héroïques plaines de la +Vendée, est mort à la fleur et dans la force de l'âge, sans avoir +même eu la consolation d'expirer, comme Épaminondas, étendu sur son +bouclier. + +Et quand l'historien d'une si noble vie aura rappelé le dernier pardon +et les derniers adieux, il sera de son devoir de remonter, ou plutôt +de descendre aux causes et aux auteurs de cet abominable forfait. +Qu'il écoute alors pour dévoiler des trames ténébreuses, qu'il écoute +la France désespérée, elle criera, comme l'impératrice romaine: _Je +reconnais les coups!_ + +Nous ne nous livrerons pas ici à une discussion qui outrepasserait +nos forces; mais nous pensons qu'il est des questions graves et +importantes que doit résoudre l'historien du duc de Berry assassiné, +au sujet du misérable auteur de cet attentat. Louvel est-il un +fanatique? de quelle espèce est son fanatisme? appartient-il à la +classe des assassins exaltés et désintéressés comme les Sand, les +Ravaillac et les Clément? N'est-il pas plutôt de ces gens à qui +l'on paye leur fanatisme, en ajoutant à la récompense convenue des +assurances de protection et de salut?... Nous nous arrêtons à ces +mots. On n'a plus droit aujourd'hui de s'étonner des choses les +plus inouïes. Nous voyons d'exécrables scélérats étaler aux yeux de +l'Europe leur impunité, plus monstrueuse peut-être que leurs crimes, +et leur audace plus effrayante encore que leur impunité. + +Il faudra de plus que, pour remplir entièrement son objet, celui de +nos écrivains célèbres qui écrira l'histoire de M. le duc de Berry, +se charge d'un autre devoir, humiliant sans doute, mais néanmoins +indispensable; je veux dire qu'il aura à défendre l'héroïque mémoire +du prince contre les insinuations perfides et les calomnies atroces +dont la faction ennemie des trônes légitimes s'efforce déjà de la +noircir. En d'autres temps, un pareil soin eût été injurieux pour +le royal défunt, dont la bonté, la bravoure et la franchise ne sont +comparables qu'aux vertus du grand Henri. Mais aujourd'hui qu'une +faction régicide encense les plus abominables idoles, ne sommes-nous +pas forcés chaque jour, nous autres, les vrais libéraux et les vrais +royalistes, de défendre contre ses impudentes déclamations les +plus nobles gloires, les réputations les plus pures, les plus +irréprochables renommées? N'avons-nous pas chaque jour à venger de +nouvelles insultes les Pichegru ou les Cathelineau, les Moreau ou les +La Rochejaquelein? Et, à chaque nouvelle attaque portée à ces hommes +illustres, nous recommençons notre pénible plaidoyer, sans même +espérer qu'une voix pleine d'une indignation généreuse nous +interrompra en criant comme cet homme de l'ancienne Grèce: Qui donc +ose outrager Alcide? + + +[1: Nous avons cru devoir réimprimer textuellement tout ce morceau, +enfoui sans signature dans un recueil oublié, d'où rien ne nous +forçait à le tirer. Mais il nous a semblé qu'il y avait quelque chose +d'instructif, pour les passions politiques d'une époque, dans le +spectacle des passions politiques d'une autre époque. Dans le morceau +qu'on va lire, la douleur va jusqu'à la rage, l'éloge jusqu'à +l'apothéose, l'exagération dans tous les sens jusqu'à la folie. Tel +était en 1820 l'état de l'esprit d'un _jeune jacobite_ de dix-sept +ans, bien désintéressé, certes, et bien convaincu. Leçon, nous le +répétons, pour tous les fanatismes politiques. Il y a encore beaucoup +de passages dans ce volume auxquels nous prions le lecteur d'appliquer +cette note. + + + Avril 1820. + +Il a paru ces jours-ci un recueil de _Lettres de Mme de Graffigny_ sur +Voltaire et sur Ferney. Cet ouvrage tient beaucoup moins que ne promet +son titre. Le nom de Voltaire, placé en tête d'un livre quelconque, +inspire une curiosité vive et tellement étendue dans ses désirs, qu'il +est bien difficile de la satisfaire. Il semble que la vie privée +de Voltaire devrait offrir au lecteur une foule de détails +pleins d'agrément et d'intérêt, si le caractère de cet écrivain +extraordinaire était reproduit par une peinture fidèle avec toute sa +mobilité originale et ses brusques inégalités. Il semble encore que le +pinceau fin et délicat d'une femme serait plus que tout autre +capable de saisir cette foule de nuances variées dont se compose la +physionomie morale de l'homme universel, surtout dans sa liaison avec +l'impérieuse marquise du Châtelet. Il aurait été piquant et peut-être +plus facile à une femme qu'à un homme de débrouiller les causes de cet +attachement bizarre, qui rendit un homme de génie esclave d'une femme +d'esprit, et résista si longtemps aux tracasseries fatigantes, aux +violentes querelles que faisaient naître inopinément et à toute heure +l'irascibilité de l'un et l'orgueil de l'autre. Si la collection des +lettres de Voltaire à sa _respectable Émilie_ n'avait été détruite, +nous pourrions espérer encore d'obtenir le mot de cette énigme; car +les lettres de Mme de Graffigny ne nous présentent sous ce rapport +aucun aperçu satisfaisant. Il faut le dire et le croire pour son +honneur, l'auteur des _Lettres péruviennes_ n'avait sans doute pas +écrit ces lettres sur Cirey avec l'idée qu'elles seraient imprimées +un jour. On ne doit pas savoir beaucoup de gré à l'éditeur d'avoir +extrait ce manuscrit du portefeuille de M. de Boufflers. Mme de +Graffigny n'a pas le talent d'observer, et surtout d'observer les +grands hommes. Son style, au moins insipide, gâte l'intérêt de son +sujet. Mme de Graffigny, arrivée à Cirey en 1738, adresse à son ami M. +Devaux, lecteur du roi Stanislas de Pologne, ses réflexions sur les +habitants de ce château. M. Devaux, qu'elle appelle dans l'intimité de +sa correspondance Pampan et quelquefois Pampichon par un redoublement +de tendresse, reçoit ses confidences sur Voltaire et sa marquise, +qu'elle désigne par plusieurs sobriquets, tous plus fades les uns que +les autres, Atys, ton idole, Dorothée, etc. Elle lui transmet en style +niais et précieux un journal détaillé de toutes ses occupations. +A-t-elle vu le lever du jour? elle a assisté à _la toilette du +soleil_. Je suis, dit-elle à M. Devaux, _bien jolie de t'écrire_, +etc., etc. On aurait cependant tort de rejeter tout à fait ce livre; +parmi beaucoup de redites et de détails pleins de mauvais goût, les +_Lettres de Mme de Graffigny_ renferment des faits curieux et ignorés; +et les morceaux inédits de Voltaire, qui complètent le volume, +suffiraient pour mériter l'attention. Plusieurs de ces cinquante +épîtres présentent un haut intérêt; elles sont adressées presque +toutes à des personnages éminents du dernier siècle, tels que les +duchesses du Maine et d'Aiguillon, les ducs de Richelieu et de +Praslin, le chancelier d'Aguesseau, le président Hénault, etc. +Les lettres à la duchesse du Maine en particulier forment une +correspondance entièrement inédite et vraiment charmante et curieuse. +Il y a encore dans cette collection une épître au pape Benoît XIV, +écrite en italien, et signé _il devotissimo Voltaire_. Cela veut dire +le _très dévot_ ou le _très dévoué_, peut-être l'un et l'autre, et à +coup sûr ni l'un ni l'autre. Puisque vous voulez des citations, voici +un billet assez joli de forme et de tournure, adressé au comte de +Choiseul alors ministre. Vous reconnaîtrez dans ce peu de mots la +touche de cet homme toujours plein d'idées neuves et piquantes; il +était difficile d'échapper d'une manière plus originale aux formules +banales et cérémonieuses des recommandations de cour. + +«Permettez que je vous informe de ce qui vient de m'arriver avec M. +Makartney, gentilhomme anglais très jeune et pourtant très sage; très +instruit, mais modeste; fort riche et fort simple; et qui criera +bientôt au parlement mieux qu'un autre. Il m'a nié que vous eussiez +des bontés pour moi. Je me suis échauffé, je me suis vanté de votre +protection; il m'a répondu que si je disais vrai, je prendrais +la liberté de vous écrire; j'ai les passions vives. Pardonnez, +monseigneur, au zèle, à l'attachement et au profond respect du vieux +montagnard.» + +Le _vieux suisse libre_ est bon courtisan, comme on voit. Vous +retrouverez dans la plupart des autres lettres la gaîté communicative, +la vivacité et souvent la témérité de jugement, la flatterie adroite, +la raillerie tantôt douce et tantôt mordante, auxquelles on reconnaît +la touche inimitable de Voltaire prosateur. Parmi le petit nombre de +pièces de vers, mêlées aux morceaux de prose, la suivante, adressée à +la fameuse Mlle Raucourt, n'a jamais été imprimée: + + Raucourt, tes talents enchanteurs + Chaque jour te font des conquêtes; + Tu fais soupirer tous les coeurs, + Tu fais tourner toutes les têtes. + Tu joins au prestige de l'art + Le charme heureux de la nature, + Et la victoire toujours sûre + Se range sous ton étendard. + Es-tu Didon, es-tu Monime, + Avec toi nous versons des pleurs; + Nous gémissons de tes malheurs + Et du sort cruel qui t'opprime. + L'art d'attendrir et de charmer + A paré ta brillante aurore; + Mais ton coeur est fait pour aimer, + Et ton coeur ne dit rien encore. + Défends ce coeur du vain désir + De richesse et de renommée; + L'amour seul donne le plaisir, + Et le plaisir est d'être aimée. + Déjà l'amour brille en tes yeux, + Il naîtra bientôt dans ton âme; + Bientôt un mortel amoureux + Te fera partager sa flamme. + Heureux! trop heureux cet amant + Pour qui ton coeur deviendra tendre, + Si tu goûtes le sentiment + Comme tu sais si bien le rendre! + +De _jolis vers_ sans doute. J'avoue pourtant que j'ai peu de sympathie +pour cette espèce de poésie. J'aime mieux Homère. + + + + + SUR UN POËTE APPARU EN 1820 + + Mai 1820. + + + I + + +Vous en rirez, gens du monde, vous hausserez les épaules, hommes de +lettres, mes contemporains, car, je je vous le dis entre nous, il n'en +est peut-être pas un de vous qui comprenne ce que c'est qu'un poëte. +Le rencontrera-t-on dans vos palais? Le trouvera-t-on dans vos +retraites? Et d'abord, pour ce qui regarde l'âme du poëte, la première +condition n'est-elle pas, comme l'a dit une bouche éloquente, de +_n'avoir jamais calculé le prix d'une bassesse ou le salaire d'un +mensonge_? Poëtes de mon siècle, cet homme-là se voit-il parmi vous? +Est-il dans vos rangs l'homme qui possède l'_os magna sonaturum_, la +bouche capable de dire de grandes choses, le _ferrea vox_, la voix de +fer? l'homme qui ne fléchira pas devant les caprices d'un tyran ou +les fureurs d'une faction? N'avez-vous pas été tous, au contraire, +semblables aux cordes de la lyre, dont le son varie quand le temps +change. + + + II + + +Franchement, on trouvera parmi vous des affranchis, prêts à invoquer +la licence après avoir déifié le despotisme; des transfuges, prêts à +flatter le pouvoir après avoir chanté l'anarchie, et des insensés qui +ont baisé hier des fers illégitimes, et, comme le serpent de la fable, +veulent aujourd'hui briser leurs dents sur le frein des lois; mais on +n'y découvrira pas un poëte. Car, pour ceux qui ne prostituent pas les +titres, sans un esprit droit, sans un coeur pur, sans une âme noble et +élevée, il n'est point de véritable poëte. Tenez-vous cela pour dit, +non pas en mon nom, car je ne suis rien, mais au nom de tous les gens +qui raisonnent, et qui pensent--je veux bien ne choisir mon exemple +que dans l'antiquité--que ces mots: _Dulce et decorum est pro patria +mori_, sonnent mal dans la bouche d'un fuyard. Je l'avouerai donc, +j'ai cherché jusqu'ici autour de moi un poëte, et je n'en ai pas +rencontré; de là, il s'est formé dans mon imagination un modèle idéal +que je voudrais dépeindre, et, comme Milton aveugle, je suis tenté +quelquefois de chanter ce soleil que je ne vois pas. + + + III + + +L'autre jour, j'ouvris un livre qui venait de paraître, sans nom +d'auteur, avec ce simple titre, _Méditations poétiques_. C'étaient des +vers. + +Je trouvai dans ces vers quelque chose d'André de Chénier. Continuant +à les feuilleter, j'établis involontairement un parallèle entre +l'auteur de ce livre et le malheureux poëte de _la Jeune Captive_. +Dans tous les deux, même originalité, même fraîcheur d'idées, même +luxe d'images neuves et vraies; seulement l'un est plus grave et même +plus mystique dans ses peintures; l'autre a plus d'enjouement, plus de +grâce, avec beaucoup moins de goût et de correction. Tous deux sont +inspirés par l'amour. Mais dans Chénier ce sentiment est toujours +profane; dans l'auteur que je lui compare, la passion terrestre est +presque toujours épurée par l'amour divin. Le premier s'est étudié à +donner à sa muse les formes simples et sévères de la muse antique; le +second, qui a souvent adopté le style des pères et des prophètes, ne +dédaigne pas de suivre quelquefois la muse rêveuse d'Ossian et les +déesses fantastiques de Klopstock et de Schiller. Enfin, si je +comprends bien des distinctions, du reste assez insignifiantes, le +premier est romantique parmi les classiques, le second est classique +parmi les romantiques. + + + IV + + +Voici donc enfin des poëmes d'un poëte, des poésies qui sont de la +poésie! + +Je lus en entier ce livre singulier; je le relus encore, et, malgré +les négligences, le néologisme, les répétitions et l'obscurité que je +pus quelquefois y remarquer, je fus tenté de dire à l'auteur: +--Courage, jeune homme! vous êtes de ceux que Platon voulait combler +d'honneurs et bannir de sa république. Vous devez vous attendre aussi +à vous voir bannir de notre terre d'anarchie et d'ignorance, et il +manquera à votre exil le triomphe que Platon accordait du moins au +poëte, les palmes, les fanfares et la couronne de fleurs. + + + + + THÉATRE + + + I + + +On nomme _action_ au théâtre la lutte de deux forces opposées. Plus +ces forces se contre-balancent, plus la lutte est incertaine, plus il +y a alternative de crainte ou d'espérance, plus il y a d'intérêt. Il +ne faut pas confondre cet intérêt qui naît de l'action avec une autre +sorte d'intérêt que doit inspirer le héros de toute tragédie, et qui +n'est qu'un sentiment de terreur, d'admiration ou de pitié. Ainsi, il +se pourrait très bien que le principal personnage d'une pièce excitât +de l'intérêt, parce que son caractère est noble et sa situation +touchante, et que la pièce manquât d'intérêt, parce qu'il n'y aurait +point d'alternative de crainte et d'espérance. Si cela n'était pas, +plus une situation terrible serait prolongée, plus elle serait belle, +et le sublime de la tragédie serait le comte Ugolin enfermé dans une +tour avec ses fils pour y mourir de faim; scène de terreur monotone +qui n'a pu réussir, même en Allemagne, pays de penseurs profonds, +attentifs et fixes. + + + II + + +Dans une oeuvre dramatique, quand l'incertitude des événements ne naît +plus que de l'incertitude des caractères, ce n'est plus la tragédie +par force, mais la tragédie par faiblesse. C'est, si l'on veut, le +spectacle de la vie humaine; les grands effets par les petites causes; +ce sont des hommes; mais au théâtre, il faut des anges ou des géants. + + + III + + +Il y a des poëtes qui inventent des ressorts dramatiques, et ne savent +pas ou ne peuvent pas les faire jouer, semblables à cet artisan grec +qui n'eut pas la force de tendre l'arc qu'il avait forgé. + + + IV + + +L'amour au théâtre doit toujours marcher en première ligne, au-dessus +de toutes les vaines considérations qui modifient d'ordinaire les +volontés et les passions des hommes. Il est la plus petite des choses +de la terre, s'il n'en est la plus grande. On objectera que, dans +cette hypothèse, le Cid ne devrait point se battre avec don Gormas. +Eh! point du tout. Le Cid connaît Chimène; il aime mieux encourir sa +colère que son mépris, parce que le mépris tue l'amour. L'amour, dans +les grandes âmes, c'est une estime céleste. + + + V + + +Il est à remarquer que le dénoûment de _Mahomet_ est plus manqué qu'on +ne le croit généralement. Il suffit, pour s'en convaincre, de le +comparer avec celui de _Britannicus_. La situation est semblable. Dans +les deux tragédies, c'est un tyran qui perd sa maîtresse au moment où +il croit s'en être assuré la possession. La pièce de Racine laisse +dans l'âme une impression triste, mais qui n'est pas sans quelque +consolation, parce que l'on sent que Britannicus est vengé, et que +Néron n'est pas moins malheureux que ses victimes. Il semble qu'il +devrait en être de même dans Voltaire; cependant le coeur, qui ne se +trompe pas, reste abattu; et en effet Mahomet n'est nullement puni. +Son amour pour Palmire n'est qu'une petitesse dans son caractère et +qu'un moyen dérisoire dans l'action. Lorsque le spectateur voit cet +homme songer à sa grandeur au moment où sa maîtresse se poignarde sous +ses yeux, il sent bien qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'avant deux +heures il se sera consolé de sa perte. + +Le sujet de Racine est mieux choisi que celui de Voltaire. Pour le +poëte tragique, il y a une profonde et radicale différence entre +l'empereur romain et le chamelier-prophète. Néron peut être amoureux, +Mahomet non. Néron, c'est un phallus; Mahomet, c'est un cerveau. + + + VI + + +Le propre des sujets bien choisis est de porter leur auteur: +_Bérénice_ n'a pu faire tomber Racine; Lamotte n'a pu faire tomber +_Inès_. + + + VII + + +La différence qui existe entre la tragédie allemande et la tragédie +française provient de ce que les auteurs allemands voulurent créer +tout d'abord, tandis que les français se contentèrent de corriger les +anciens. La plupart de nos chefs-d'oeuvre ne sont parvenus au point où +nous les voyons qu'après avoir passé par les mains des premiers hommes +de plusieurs siècles. Voilà pourquoi il est si injuste de s'en faire +un titre pour écraser les productions originales. + +La tragédie allemande n'est autre chose que la tragédie des grecs, +avec les modifications qu'a dû y apporter la différence des époques. +Les grecs aussi avaient voulu faire concourir le faste de la scène aux +jeux du théâtre; de là, ces masques, ces choeurs, ces cothurnes; mais, +comme chez eux les arts qui tiennent des sciences étaient dans le +premier état d'enfance, ils furent bientôt ramenés à cette simplicité +que nous admirons. Voyez dans Servius ce qu'il fallait faire pour +changer une décoration sur le théâtre des anciens. + +Au contraire, les auteurs allemands, arrivant au milieu de toutes les +inventions modernes, se servirent des moyens qui étaient à leur portée +pour couvrir les défauts de leurs tragédies. Lorsqu'ils ne pouvaient +parler au coeur, ils parlèrent aux yeux. Heureux s'ils avaient su se +renfermer dans de justes bornes! Voilà pourquoi la plupart des pièces +allemandes ou anglaises qu'on transporte sur notre scène produisent +moins d'effet que dans l'original; on leur laisse des défauts qui +tiennent aux plans et aux caractères, et on leur ôte cette pompe +théâtrale qui en est la compensation. + +Mme de Staël attribue encore à une autre raison la prééminence des +auteurs français sur les auteurs allemands, et elle a observé juste. +Les grands hommes français étaient réunis dans le même foyer de +lumières; et les grands hommes allemands étaient disséminés comme dans +des patries différentes. Il en est de deux hommes de génie comme des +deux fluides sur la batterie; il faut les mettre en contact pour +qu'ils vous donnent la foudre. + + + VIII + + +On peut observer qu'il y a deux sortes de tragédies; l'une qui est +faite avec des sentiments, l'autre qui est faite avec des événements. +La première considère les hommes sous le point de vue des rapports +établis entre eux par la nature; la seconde, sous le point de vue des +rapports établis entre eux par la société. Dans l'une, l'intérêt naît +du développement d'une des grandes affections auxquelles l'homme est +soumis par cela même qu'il est homme, telles que l'amour, l'amitié, +l'amour filial et paternel; dans l'autre, il s'agit toujours d'une +volonté politique appliquée à la défense ou au renversement des +institutions établies. Dans le premier cas, le personnage est +évidemment passif, c'est-à-dire qu'il ne peut se soustraire à +l'influence des objets extérieurs; un jaloux ne peut s'empêcher d'être +jaloux, un père ne peut s'empêcher de craindre pour son fils; et peu +importe comment ces impressions sont amenées, pourvu qu'elles soient +intéressantes; le spectateur appartient toujours à ce qu'il craint ou +à ce qu'il désire. Dans le second cas, au contraire, le personnage est +essentiellement actif, parce qu'il n'a qu'une volonté immuable, et que +la volonté ne peut se manifester que par des actions. On peut comparer +ces deux tragédies, l'une à une statue que l'on taille dans le bloc, +l'autre à une statue que l'on jette en fonte. Dans le premier cas, le +bloc existe, il lui suffit pour devenir la statue d'être soumis à une +influence extérieure; dans le second, il faut que le métal ait en +lui-même la faculté de parcourir le moule qu'il doit remplir. A mesure +que toutes les tragédies se rapprochent plus ou moins de ces deux +types, elles participent plus ou moins de l'un ou de l'autre; il faut +une forte constitution aux tragédies de tête pour se soutenir; les +tragédies de coeur ont à peine besoin de s'astreindre à un plan. Voyez +_Mahomet_ et _le Cid_. + + + IX + + +E.--vient d'écrire ceci aujourd'hui 27 avril 1819: + +«En général, une chose nous a frappés dans les compositions de cette +jeunesse qui se presse maintenant sur nos théâtres: ils en sont encore +à se contenter facilement d'eux-mêmes. Ils perdent à ramasser des +couronnes un temps qu'ils devraient consacrer à de courageuses +méditations. Ils réussissent, mais leurs rivaux sortent joyeux de +leurs triomphes. Veillez! veillez! jeunes gens, recueillez vos forces, +vous en aurez besoin le jour de la bataille. Les faibles oiseaux +prennent leur vol tout d'un trait; les aigles rampent avant de +s'élever sur leurs ailes.» + + + + + FANTAISIE + + + Février 1819. + +Ce que je veux, c'est ce que tout le monde veut, ce que tout le monde +demande, c'est-à-dire du pouvoir pour le roi et des garanties pour le +peuple. + +Et, en cela, je suis bien différent de certains honnêtes gens de +ma connaissance, qui professent hautement la même maxime, et qui, +lorsqu'on en vient aux applications, se trouvent n'en vouloir +réellement, les uns qu'une moitié, les autres qu'une autre, +c'est-à-dire les uns qu'un peu de despotisme, et les autres que +beaucoup de licence, à peu près comme feu mon grand-oncle, qui avait +sans cesse à la bouche le fameux précepte de l'école de Salerne: +_manger peu, mais souvent_; mais qui n'en admettait que la première +partie pour l'usage de la maison. + + + Février 1819. + +L'autre jour je trouvai dans Cicéron ce passage: «Et il faut que +l'orateur, en toutes circonstances, sache prouver le pour et le +contre. »_In omni causa duas contrarias orationes explicari_. Eh! +dis-je, c'est justement ce qu'il faut dans un siècle où l'on a +découvert deux sortes de consciences, celle du coeur et celle de +l'estomac. + +Voilà pour la conscience de l'orateur selon Cicéron, _vir probus +dicendi peritus_. Pour ce qui est de ses moeurs,--ce que j'en écris +ici n'est que pour l'instruction de la jeunesse de nos collèges,--on +connaît la simplicité des moeurs antiques. Nous n'avons aucune raison +de croire que les orateurs fissent autrement que les guerriers. Après +qu'Achille et Patrocle ont tant pleuré Briséis, Achille, dit madame +Dacier, conduit vers sa tente la belle Diomède, fille du sage Phorbas, +et Patrocle s'abandonne au doux sommeil entre les bras de la jeune +Iphis, amenée captive de Scyros. C'est comme Pétrarque, qui, après +avoir perdu Laure, mourut de douleur à soixante-dix ans, en laissant +un fils et une fille. + +Et à Athènes, où les pères envoyaient leurs fils à l'école +chez Aspasie, à Athènes, cette ville de la politesse et de +l'éloquence:--Qu'as-tu fait des cent écus que t'a valus le soufflet +que tu reçus l'autre jour de Midias en plein théâtre? criait Eschine +à Démosthène.--Eh quoi! athéniens, vous voulez couronner le front qui +s'écorche lui-même à dessein d'intenter des accusations lucratives aux +citoyens? En vérité, ce n'est pas une tête que porte cet homme sur ses +épaules, c'est une ferme. + +Que dirai-je du barreau romain? des honnêtetés que se faisaient +mutuellement les Scaurus et les Catulus, en présence de toute la +canaille de Rome assemblée? On ne m'écoute pas, je suis Cassandre, +criait Sextius. Je ne suis pas assez sur de n'être jamais lu que par +des hommes pour rapporter la sanglante réplique de Marc-Antoine. Et au +triomphe de César, qui était aussi un orateur: Citoyens, cachez vos +femmes! chantaient ses propres soldats. _Urbani, claudite uxores, +moechum caluum adducimus_. + +Je saisis cette occasion pour déclarer que je me repens bien +sincèrement de n'être pas né dans les siècles antiques; je compte même +écrire contre mon siècle un gros livre dont mon libraire vous prie, +en passant, monsieur, de vouloir bien lui prendre quelques petites +souscriptions. + +Et, en effet, ce devait être un bien beau temps que celui où, quand le +peuple avait faim, on l'apaisait avec une fable longue, et plate, +qui pis est! _O tempora! ô mores_! vont à leur tour s'écrier nos +ministres. + +Et où, monsieur, pourvu que l'on ne fût ni borgne, ni bossu, ni +boiteux, ni bancal, ni aveugle; + +Pourvu, d'ailleurs, que l'on ne fût ni trop faible ni trop puissant, +ni trop méchant homme, ni trop homme de bien; + +Et surtout, ce qui était de rigueur, pourvu que l'on eût la précaution +de ne point bâtir sa maison sur une butte; + +Alors, dis-je, en tant que l'on ne fût point emporté par la lèpre +ou par la peste, on pouvait raisonnablement espérer de mourir +tranquillement dans son lit; ce qui, à la vérité, n'est guère +héroïque; + +Et où, monsieur, pour peu que l'on se sentit tant soit peu grand +homme,--comme vous et moi, monsieur,--c'est-à-dire que l'on eût le +noble désir d'être utile à la patrie par quelque action vaillante ou +quelque invention merveilleuse,--désir qui, comme on sait, n'engage +à rien,--alors, monsieur, il n'y avait rien aussi à quoi un honnête +citoyen ne pût raisonnablement prétendre, qui sait? peut-être même +à être pendu comme Phocion, ou, comme Duilius, l'accrocheur de +vaisseaux, à être conduit par la ville avec une flûte et deux +lanternes, à peu près comme de nos jours l'âne savant. + + + Avril 1819. + +Il pourrait, à mon sens, jaillir des réflexions utiles de la +comparaison entre les romans de Le Sage et ceux de Walter Scott, tous +deux supérieurs dans leur genre. Le Sage, ce me semble, est plus +spirituel, Walter Scott est plus original; l'un excelle à raconter +les aventures d'un homme, l'autre mêle à l'histoire d'un individu la +peinture de tout un peuple, de tout un siècle; le premier se rit +de toute vérité de lieux, de moeurs, d'histoire; le second, +scrupuleusement fidèle à cette vérité même, lui doit l'éclat magique +de ses tableaux. Dans tous les deux, les caractères sont tracés avec +art; mais dans Walter Scott ils paraissent mieux soutenus, parce +qu'ils sont plus saillants, d'une nature plus fraîche et moins polie. +Le Sage sacrifie souvent la conscience de ses héros au comique d'une +intrigue; Walter Scott donne à ses héros des âmes plus sévères; leurs +principes, leurs préjugés même ont quelque chose de noble en ce qu'ils +ne savent point plier devant les événements. On s'étonne, après avoir +lu un roman de Le Sage, de la prodigieuse variété du plan; on s'étonne +encore plus, en achevant un roman de Scott, de la simplicité du +canevas; c'est que le premier met son imagination dans les faits, et +le second dans les détails. L'un peint la vie, l'autre peint le coeur. +Enfin, la lecture des ouvrages de Le Sage donne, en quelque sorte, +l'expérience du sort; la lecture de ceux de Walter Scott donne +l'expérience des hommes. + + +«C'était un homme merveilleux et aussi grotesque qu'il y en ait +jamais eu dans le peuple latin. Il mettait ses collections dans ses +chaussons, et quand, dans l'ardeur de la dispute, nous lui contestions +quelque chose, il appelait son valet:--Hem, hem, hem, Dave, +apporte-moi le chausson de la tempérance, le chausson de la justice, +ou le chausson de Platon, ou celui d'Aristote,--selon les matières qui +étaient mises sur le tapis. Cent choses de cette sorte me faisaient +rire de tout mon coeur, et j'en ris encore à présent comme si j'étais +à même.» Les savants chaussons de Giraldo Giraldi méritaient, certes, +d'être aussi célèbres que la perruque de Kant, laquelle s'est vendue +30,000 florins à la mort du philosophe, et n'a plus été payée que +1,200 écus à la dernière foire de Leipzick; ce qui prouverait, à +mon sens, que l'enthousiasme pour Kant et son idéologie diminue en +Allemagne. Cette perruque, dans les variations de son prix, pourrait +être considérée comme le thermomètre des progrès du système de Kant. + + + Avril 1820. + +L'année littéraire s'annonce médiocrement. Aucun livre important, +aucune parole forte; rien qui enseigne, rien qui émeuve. Il serait +temps cependant que quelqu'un sortît de la foule, et dît: me voilà! +Il serait temps qu'il parût un livre ou une doctrine, un Homère ou +un Aristote. Les oisifs pourraient du moins se disputer, cela les +dérouillerait. + +Mais que faire de la littérature de 1820, encore plus plate que celle +de 1810, et plus impardonnable, puisqu'il n'y a plus là de Napoléon +pour résorber tous les génies et en faire des généraux? Qui sait? +Ney, Murat et Davout auraient peut-être été de grands poëtes. Ils se +battaient comme on voudrait écrire. + +Pauvre temps que le nôtre! Force vers, point de poésie; force +vaudevilles, point de théâtre. Talma, voilà tout. + +J'aimerais mieux Molière. + +On nous promet le _Monastère_, nouveau roman de Walter Scott. Tant +mieux, qu'il se hâte, car tous nos faiseurs semblent possédés de la +rage des mauvais romans. J'en ai là une pile que je n'ouvrirai jamais, +car je ne serais pas sûr d'y trouver seulement ce que le chien dont +parle Rabelais demandait en rongeant son os: _rien qu'ung peu de +mouëlle_. + +L'année littéraire est médiocre, l'année politique est lugubre. M. le +duc de Berry poignardé à l'Opéra, des révolutions partout. + +M. le duc de Berry, c'est la tragédie. Voici la parodie maintenant. + +Une grande querelle politique vient de s'émouvoir, ces jours-ci, à +propos de M. Decazes. M. Donnadieu contre M. Decazes. M. d'Argout +contre M. Donnadieu. M. Clausel de Coussergues contre M. d'Argout. + +M. Decazes s'en mêlera-t-il enfin lui-même? Toutes ces batailles nous +rappellent les anciens temps où de preux chevaliers allaient provoquer +dans son fort quelque géant félon. Au bruit du cor un nain paraissait. + +Nous avons déjà vu plusieurs nains apparaître; nous n'attendons plus +que le géant. + +Le fait politique de l'année 1820, c'est l'assassinat de M. le duc de +Berry; le fait littéraire, c'est je ne sais quel vaudeville. Il y a +trop de disproportion. Quand donc ce siècle aura-t-il une littérature +au niveau de son mouvement social, des poëtes aussi grands que ses +événements? + + +C'est sans doute par une conviction intime de mon ignorance que je +tremble à l'approche d'une tête savante et que je recule à l'aspect +d'un livre érudit. Quand le talent de critique se trouva dans mon +cerveau, je savais tout juste assez de latin pour entendre ce que +signifiait _genus irritabile_, et j'avais tout juste assez d'esprit +et d'expérience pour comprendre que cette qualification s'applique +au moins aussi bien aux savants qu'aux poëtes. Me voyant donc forcé +d'exercer mon talent de critique sur l'une ou l'autre de ces deux +classes constituantes du _genus irritabile_, je me promis bien de +n'établir jamais ma juridiction que sur la dernière, parce qu'elle est +réellement la seule qui ne puisse démontrer l'ineptie ou l'ignorance +d'un critique. Vous dites à un poëte tout ce qui vous passe par la +tête, vous lui dictez des arrêts, vous lui inventez des défauts. S'il +se fâche, vous citez Aristote, Quintilien, Longin, Horace, Boileau. +S'il n'est pas étourdi de tous ces grands noms, vous invoquez le +_goût_; qu'a-t-il à répondre? Le goût est semblable à ces anciennes +divinités païennes qu'on respectait d'autant plus qu'on ne savait où +les trouver, ni sous quelle forme les adorer. Il n'en est pas de même +avec les savants. _Ce sont gens_, comme disait Laclos, _qui ne se +battent qu'à coups de faits_; et il est fort désagréable pour un grave +journaliste, lequel n'a ordinairement d'un érudit que le pédantisme, +de se voir rendre, par quelque savant irrité, les coups de férule +qu'il lui avait administrés étourdiment. Joignez à cela qu'il n'y a +rien de terrible comme la colère d'un savant attaqué sur son terrain +favori. Cette espèce d'hommes-là ne sait dire d'injures que par +in-folio; il semble que la langue ne leur fournisse point de termes +assez forts pour exprimer leur indignation. Visdelou, cet amant +platonique de la Lexicologie, raconte, dans son _Supplément à la +bibliothèque orientale_, que l'impératrice chinoise Uu-Heu commit +plusieurs _crimes_, tels que d'assassiner son mari, son frère, ses +fils; mais un surtout qu'il appelle un _attentat inouï_, c'est d'avoir +ordonné, au mépris de toutes les lois de la grammaire, qu'on l'appelât +_empereur_ et non _impératrice_. + + +Tout le monde a entendu parler de Jean Alary, l'inventeur de la +_pierre philosophale des sciences_, voici quelques détails sur cet +homme célèbre pour le peintre qui se proposera de faire son portrait: + +«Alary portait au milieu de la cour même une longue et épaisse barbe, +un chapeau d'une forme haute et carrée qui n'était pas celle du temps, +et un long manteau doublé de longue peluche qui lui descendait plus +bas que les talons, et qu'il portait même souvent pendant les grandes +chaleurs de l'été, ce qui le distinguait des autres hommes, et le +faisait connaître du peuple, qui l'appelait hautement le _philosophe +crotté_, de quoi, dit Colletet, sa modestie ne s'offensait jamais.» + +Colletet appelait Alary le _philosophe crotté_, Boileau appelait +Colletet le _poëte crotté_. C'est qu'alors l'esprit et le savoir, ces +deux démons si redoutés aujourd'hui, étaient de fort pauvres diables. +Aujourd'hui ce qui salit le poëte et le philosophe, ce n'est pas la +pauvreté, c'est la vénalité; ce n'est pas la crotte, c'est la boue. + + +On considère maintenant en France, et avec raison, comme le +complètement nécessaire d'une éducation élégante, une certaine +facilité à manier ce qu'on est convenu d'appeler le style épistolaire. +En effet, le genre auquel on donne ce nom--s'il est vrai que ce soit +un genre--est dans la littérature comme ces champs du domaine public +que tout le monde est en droit de cultiver. Cela vient de ce que +le genre épistolaire tient plus de la nature que de l'art. Les +productions de cette sorte sont, en quelque façon, comme les fleurs, +qui croissent d'elles-mêmes, tandis que toutes les autres compositions +de l'esprit humain ressemblent, pour ainsi dire, à des édifices +qui, depuis leurs fondements jusqu'à leur faîte, doivent être +laborieusement bâtis d'après des lois générales et des combinaisons +particulières. La plupart des auteurs épistolaires ont ignoré qu'ils +fussent auteurs; ils ont fait des ouvrages comme ce M. Jourdain, tant +de fois cité, faisait de la prose, sans le savoir. Ils n'écrivaient +point pour écrire, mais parce qu'ils avaient des parents et des amis, +des affaires et des affections. Ils n'étaient nullement préoccupés, +dans leurs correspondances, du souci de l'immortalité, mais tout +bourgeoisement des soins matériels de la vie. Leur style est simple +comme l'intimité, et cette simplicité en fait le charme. C'est parce +qu'ils n'ont envoyé leurs lettres qu'à leurs familles qu'elles sont +parvenues à la postérité. Nous croyons qu'il est impossible de dire +quels sont les éléments du style épistolaire; les autres genres ont +des règles, celui-là n'a que des secrets. + + + + + SATIRIQUES ET MORALISTES + + +Celui qui, tourmenté du généreux démon de la satire, prétend dire +des vérités dures à son siècle, doit, pour mieux terrasser le vice, +attaquer en face l'homme vicieux; pour le flétrir, il doit le nommer; +mais il ne peut acquérir ce droit qu'en se nommant lui-même. De cette +manière il s'assure en quelque sorte la victoire; car, plus son ennemi +est puissant, plus il se montre courageux, lui, et la puissance recule +toujours devant le courage. D'ailleurs, la vérité veut être dite à +haute voix, et une médisance anonyme est peut-être plus honteuse +qu'une calomnie signée. Il n'en est pas de même du moraliste paisible +qui ne se mêle dans la société que pour en observer en silence les +ridicules et les travers, le tout à l'avantage de l'humanité. S'il +examine les individus en particulier, il ne critique que l'espèce en +général. L'étude à laquelle il se livre est donc absolument innocente, +puisqu'il cherche à guérir tout le monde sans blesser personne. +Cependant pour remplir avec fruit son utile fonction, sa première +précaution doit être de garder l'incognito. Quelque bonne opinion +que nous ayons de nous-mêmes, il y a toujours en nous une certaine +conscience qui nous fait considérer comme hostile la démarche de tout +homme qui vient scruter notre caractère. Cette conscience est celle de + + L'endroit que l'on sent faible et qu'on veut se cacher. + +Aussi, si nous sommes forcés de vivre avec celui que nous regarderons +comme un importun surveillant, nous envelopperons nos actions d'un +voile de dissimulation, et il perdra toutes ses peines. Si, au +contraire, nous pouvons l'éviter, nous le ferons fuir de tout le +monde, en le dénonçant comme un fâcheux. Le philosophe observateur, à +la manière des acteurs anciens, ne peut remplir son rôle s'il ne porte +un masque. Nous recevrons fort mal le maladroit qui nous dira: Je +viens compter vos défauts et étudier vos vices. Il faut, comme dit +Horace, qu'il mette du foin à ses cornes, autrement nous crierons +tous haro! Et celui qui se charge d'exploiter le domaine du ridicule, +toujours si vaste en France, doit se glisser plutôt que se présenter +dans la société, remarquer tout sans se faire remarquer lui-même, et +ne jamais oublier ce vers de _Mahomet_: + + Mon empire est détruit si l'homme est reconnu. + + +Il ne faut pas juger Voltaire sur ses comédies, Boileau sur ses odes +pindariques, ou Rousseau sur ses _allégories_ marotiques. Le critique +ne doit pas s'emparer méchamment des faiblesses que présentent souvent +les plus beaux talents, de même que l'histoire ne doit point abuser +des petitesses qui se rencontrent dans presque tous les grands +caractères. Louis XIV se serait cru déshonoré si son valet de chambre +l'eût vu sans perruque; Turenne, seul dans l'obscurité, tremblait +comme un enfant; et l'on sait que César avait peur de verser en +montant sur son char de triomphe. + + +En 1676, Corneille, l'homme que les siècles n'oublieront pas, était +oublié de ses contemporains, lorsque Louis XIV fit représenter à +Versailles plusieurs de ses tragédies. Ce souvenir du roi excita la +reconnaissance du grand homme, la _veine_ de Corneille se ranima, et +le dernier cri de joie du vieillard fut peut-être un des plus beaux +chants du poëte, + + Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter + Que tu prennes plaisir à me ressusciter? + Qu'au bout de quarante ans, Cinna, Pompée, Horace, + Reviennent à la mode et retrouvent leur place, + Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux + N'ôte point leur vieux lustre à mes premiers travaux? + + Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes, + Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines, + Diraient-ils à l'envi, lorsque Oedipe aux abois + De ses juges pour lui gagna toutes les voix. + Je n'irai pas si loin, et, si mes quinze lustres + Font encor quelque peine aux modernes illustres, + S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner, + Je n'aurai pas longtemps à les importuner. + Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre + C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre; + Au moment d'expirer il tâche d'éblouir, + Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir. + +Ces vers m'ont toujours profondément ému. Corneille, aigri par +l'envie, rebuté par l'indifférence, y laisse entrevoir toute la fière +mélancolie de sa grande âme. Il sentait sa force, et il n'en était que +plus amer pour lui de se voir méconnu. Ce mâle génie avait reçu à +un haut degré de la nature la conscience de lui-même. Qu'on juge +cependant à quel point les attaques réitérées de ses Zoïles durent +influer sur ses idées pour l'amener à dire avec une sorte de +conviction: + + Sed neque Godaeis accedat musa tropaeis, + Nec Capellanum fas mihi velle sequi. + +De pareils vers, écrits sérieusement par Corneille, sont une bien +sanglante épigramme contre son siècle. + + + + + SUR ANDRÉ DE CHÉNIER + + + 1819. + +Un livre de poésie vient de paraître, et, quoique l'auteur soit mort, +les critiques pleuvent. Peu d'ouvrages ont été plus rudement traités +par les _connaisseurs_ que ce livre. Il ne s'agit pas cependant de +torturer un vivant, de décourager un jeune homme, d'éteindre un talent +naissant, de tuer un avenir, de ternir une aurore. Non, cette fois, la +critique, chose étrange, s'acharne sur un cercueil! Pourquoi? En voici +la raison en deux mots: c'est que c'est bien un poëte mort, il est +vrai, mais c'est aussi une poésie nouvelle qui vient de naître. Le +tombeau du poëte n'obtient pas grâce pour le berceau de sa muse. + +Pour nous, nous laisserons à d'autres le triste courage de triompher +de ce jeune lion arrêté au milieu de ses forces. Qu'on invective ce +style incorrect et parfois barbare, ces idées vagues et incohérentes, +cette effervescence d'imagination, rêves tumultueux du talent qui +s'éveille; cette manie de mutiler la phrase, et, pour ainsi dire, +de la tailler à la grecque; les mots dérivés des langues anciennes +employés dans toute l'étendue de leur acception maternelle; des coupes +bizarres, etc. Chacun de ces défauts du poëte est peut-être le germe +d'un perfectionnement pour la poésie. En tout cas, ces défauts ne sont +point dangereux, et il s'agit de rendre justice à un homme qui n'a +point joui de sa gloire. Qui osera lui reprocher ses imperfections +lorsque la hache révolutionnaire repose encore toute sanglante au +milieu de ses travaux inachevés? + +Si d'ailleurs l'on vient à considérer quel fut celui dont nous +recueillons aujourd'hui l'héritage, nous ne pensons pas que le +sourire effleure facilement les lèvres. On verra ce jeune homme, d'un +caractère noble et modeste, enclin à toutes les douces affections de +l'âme, ami de l'étude, enthousiaste de la nature. En ce même temps, +la révolution est imminente, la renaissance des siècles antiques est +proclamée, Chénier devait être trompé, il le fut. Jeunes gens, qui de +nous n'aurait point voulu l'être? Il suit le fantôme, il se mêle à +tout ce peuple qui marche avec une ivresse délirante par le chemin des +abîmes. Plus tard on ouvrit les yeux, les hommes égarés tournèrent la +tête, il n'était plus temps pour revenir en arrière, il était encore +temps pour mourir avec honneur. Plus heureux que son frère, Chénier +vint désavouer son siècle sur l'échafaud. + +Il s'était présenté pour défendre Louis XVI, et, quand le martyr fut +envoyé au ciel, il rédigea cette lettre par laquelle la dernière +ressource de l'appel au peuple fut en vain offerte à la conscience des +bourreaux. + +Cet homme si digne de sympathie n'eut pas le temps de devenir un poëte +parfait; mais, en parcourant les fragments qu'il nous a laissés, on +rencontre des détails qui font oublier tout ce qui lui manque. Nous +allons en signaler quelques-uns. Voyons d'abord le tableau de Thésée +tuant un centaure: + + Il va fendre sa tête; + Soudain le fils d'Égée, invincible, sanglant, + L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brûlant, + Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible, + S'élance, va saisir sa chevelure horrible, + L'entraîne, et quand sa bouche ouverte avec effort + Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort. + +Ce morceau présente ce qui constitue l'originalité des poëtes anciens, +la trivialité dans la grandeur. D'ailleurs, l'action est vive, +toutes les circonstances sont bien saisies et les épithètes sont +pittoresques. Que lui manquer-t-il? Une coupe _élégante_? Nous +préférons cependant une pareille «barbarie» à ces vers qui n'ont +d'autre mérite qu'une irréprochable médiocrité. + +Il y a dans Ovide: + + Nec dicere Rhaetus + Plura sinit, rutilasque ferox per aperta loquentis + Condidit ora viri, perque os in pectore flammas. + +C'est ainsi que Chénier imite. En maître. Il avait dit des serviles +imitateurs: + + La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit. + +Voyez encore ces vers de l'apothéose d'Hercule: + + Il monte, sous ses pieds + Étend du vieux lion la dépouille héroïque, + Et, l'oeil au ciel, la main sur la massue antique, + Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu. + Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu + Brille autour du héros, et la flamme rapide + Porte aux palais divins l'âme du grand Alcide. + +Nous préférons cette image à celle d'Ovide, qui peint Hercule étendu +sur son bûcher, avec un visage aussi calme que s'il était couché sur +le lit des festins. Remarquons seulement que l'image d'Ovide est +païenne, celle d'André de Chénier est chrétienne. + +Veut-on maintenant des vers bien faits, des vers où brille le mérite +de la difficulté vaincue? tournons la page, car, pour citer, on n'a +guère que l'embarras du choix: + + Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche, + Quand, lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche, + Riant et m'asseyant près de lui, sur son coeur, + M'appelait son rival et déjà son vainqueur; + Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre + A souffler une haleine harmonieuse et pure, + Et ses savantes mains, prenant mes jeunes doigts, + Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois, + Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore, + A fermer tour à tour les trous du buis sonore. + +Veut-on des images gracieuses? + + J'étais un faible enfant, qu'elle était grande et belle; + Elle me souriait et m'appelait près d'elle; + Debout sur ses genoux, mon innocente main + Parcourait ses cheveux, son visage, son sein; + Et sa main, quelquefois aimable et caressante, + Feignait de châtier mon enfance imprudente. + C'est devant ses amants, auprès d'elle confus, + Que la fière beauté me caressait le plus. + Que de fois (mais, hélas! que sent-on à cet âge?) + Que de fois ses baisers ont pressé mon visage! + Et les bergers disaient, me voyant triomphant: + Oh! que de biens perdus! O trop heureux enfant! + +Les idylles de Chénier sont la partie la moins travaillée de ses +ouvrages, et cependant nous connaissons peu de poëmes dans la langue +française dont la lecture soit plus attachante; cela tient à cette +vérité de détails, à cette abondance d'images qui caractérisent la +poésie antique. On a observé que telle églogue de Virgile pourrait +fournir des sujets à toute une galerie de tableaux. + +Mais c'est surtout dans l'élégie qu'éclate le talent d'André de +Chénier. C'est là qu'il est original, c'est là qu'il laisse tous ses +rivaux en arrière. Peut-être l'habitude de l'antiquité nous égare, +peut-être avons-nous lu avec trop de complaisance les premiers essais +d'un poëte malheureux; cependant nous osons croire, et nous ne +craignons pas de le dire, que, malgré tous ses défauts, André de +Chénier sera regardé parmi nous comme le père et le modèle de la +véritable élégie. C'est ici qu'on est saisi d'un profond regret, en +voyant combien ce jeune talent marchait déjà de lui-même vers un +perfectionnement rapide. En effet, élevé au milieu des muses antiques, +il ne lui manquait que la familiarité de sa langue; d'ailleurs, il +n'était dépourvu ni de sens ni de lecture, et encore moins de ce goût +qui n'est que l'instinct du vrai beau. Aussi voit-on ses défauts faire +rapidement place à des beautés hardies, et, s'il se débarrasse encore +quelquefois des entraves grammaticales, ce n'est plus guère qu'à la +manière de La Fontaine, pour donner à son style plus de mouvement, de +grâce et d'énergie. Nous citerons ces vers: + + Et c'est Glycère, amis, chez qui la table est prête! + Et la belle Amélie est aussi de la fête! + Et Rose, qui jamais ne lasse les désirs, + Et dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs! + + J'y consens, avec vous je suis prêt à m'y rendre, + Allons! Mais si Camille, ô dieux! vient à l'apprendre! + Quel orage suivra ce banquet tant vanté, + S'il faut qu'à son oreille un mot en soit porté! + Oh! vous ne savez pas jusqu'où va son empire. + Si j'ai loué des yeux, une bouche, un sourire, + Ou si, près d'une belle assis en un repas, + Nos lèvres en riant ont murmuré tout bas, + Elle a tout vu. Bientôt cris, reproches, injure, + Un mot, un geste, un rien, tout était un parjure. + «Chacun, pour cette belle avait vu mes égards; + «Je lui parlais des yeux, je cherchais ses regards.» + Et puis des pleurs, des pleurs... que Memnon sur sa cendre + A sa mère immortelle en a moins fait répandre! + Que dis-je? sa colère ose en venir aux coups... + +Et ceux-ci, où éclatent, à un égal degré, la variété des coupes et la +vivacité des tournures: + + Une amante moins belle aime mieux, et du moins, + Humble et timide, à plaire elle est pleine de soins; + Elle est tendre, elle a peur de pleurer votre absence; + Fidèle, peu d'amants attaquent sa constance; + Et son égale humeur, sa facile gaîté, + L'habitude, à son front tiennent lieu de beauté. + Mais celle qui partout fait conquête nouvelle, + Celle qu'on ne voit point sans dire: Qu'elle est belle! + Insulte en son triomphe aux soupirs de l'amour. + Souveraine au milieu d'une tremblante cour, + Dans son léger caprice inégale et soudaine, + Tendre et bonne aujourd'hui, demain froide et hautaine, + Si quelqu'un se dérobe à ses enchantements, + Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans un peuple d'amants? + On brigue ses regards, elle s'aime et s'admire, + Et ne connaît d'amour que celui qu'elle inspire. + +En général, quelle que soit l'inégalité du style de Chénier, il est +peu de pages dans lesquelles on ne rencontre des images pareilles à +celle-ci: + + Oh! si tu la voyais, cette belle coupable, + Rougir, et s'accuser, et se justifier, + Sans implorer sa grâce et sans s'humilier! + Pourtant, de l'obtenir doucement inquiète, + Et, les cheveux épars, immobile, muette, + Les bras, la gorge nue, en un mol abandon, + Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon, + Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche, + Tes baisers porteraient le pardon sur sa bouche! + +Voici encore un morceau d'un genre différent, aussi énergique que +celui-là est gracieux. On croirait lire des vers de quelqu'un de nos +vieux poëtes: + + Souvent las d'être esclave et de boire la lie + De ce calice amer que l'on nomme la vie, + Las du mépris des sots qui suit la pauvreté, + Je regarde la tombe, asile souhaité! + Je souris à la mort volontaire et prochaine. + Je me prie en pleurant d'oser rompre ma chaîne. + Le fer libérateur qui percerait mon sein + Déjà frappe mes yeux et frémit sous ma main; + Et puis mon coeur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse; + Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse, + Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux, + L'homme sait se cacher d'un voile spécieux... + A quelque noir destin qu'elle soit asservie, + D'une étreinte invincible il embrasse la vie, + Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir, + Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir. + Il a souffert, il souffre, aveugle d'espérance, + Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance, + Et la mort, de nos maux ce remède si doux, + Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous! + +Il est hors de doute que si Chénier avait vécu, il se serait placé +un jour au rang des premiers poëtes lyriques. Jusque dans ses +essais informes on trouve déjà tout le mérite du genre, la verve, +l'entraînement, et cette fierté d'idées d'un homme qui pense par +lui-même; d'ailleurs, partout la même flexibilité de style; là des +images gracieuses, ici des détails rendus avec la plus énergique +trivialité. Ses odes à la manière antique, écrites en latin, seraient +citées comme des modèles d'élévation et d'énergie; encore, toutes +latines qu'elles sont, il n'est point rare d'y trouver des strophes +dont aucun poëte français ne désavouerait la teinte ferme et +originale. + + Vain espoir! inutile soin! + Ramper est des humains l'ambition commune; + C'est leur plaisir, c'est leur besoin. + Voir fatigue leurs yeux, juger les importune. + Ils laissent juger la fortune, + Qui fait juste celui qu'elle fait tout-puissant. + Ce n'est point la vertu, c'est la seule victoire + Qui donne et l'honneur et la gloire. + Teint du sang des vaincus, tout glaive est innocent. + +Et plus loin: + + C'est bien. Fais-toi justice, ô peuple souverain! + Dit cette cour lâche et hardie. + Ils avaient dit: C'est bien, quand, la lyre à la main, + L'incestueux chanteur, ivre de sang romain, + Applaudissait à l'incendie. + +Il n'y aura point d'opinion mixte sur André de Chénier. Il faut jeter +le livre ou se résoudre à le relire souvent; ses vers ne veulent +pas être jugés, mais sentis. Ils survivront à bien d'autres qui +aujourd'hui paraissent meilleurs. Peut-être, comme le disait naïvement +La Harpe, peut-être parce qu'ils renferment en effet quelque chose. En +général, en lisant Chénier, substituez aux termes qui vous choquent +leurs équivalents latins, il sera rare que vous ne rencontriez pas de +beaux vers. D'ailleurs, vous trouverez dans Chénier la manière franche +et large des anciens; rarement de vaines antithèses, plus souvent des +pensées nouvelles, des peintures vivantes, partout l'empreinte de +cette sensibilité profonde sans laquelle il n'est point de génie, +et qui est peut-être le génie elle-même. Qu'est-ce, en effet, qu'un +poëte? Un homme qui sent fortement, exprimant ses sensations dans une +langue expressive. La poésie, ce n'est presque que sentiment. + + +Il y a déjà dans la nouvelle génération née avec ce siècle des +commencements de grands poëtes. + +Attendez quelques années encore. + +Les fils des dents du dragon n'avaient pas besoin d'être entièrement +sortis de la terre pour qu'on reconnût en eux des guerriers; et, +lorsque vous aviez vu seulement les gantelets d'Érix, vous pouviez +juger les forces de l'athlète. + + + + + A UN TRADUCTEUR D'HOMÈRE + + +Les grands poëtes sont comme les grandes montagnes, ils ont beaucoup +d'échos. Leurs chants sont répétés dans toutes les langues, parce que +leurs noms se trouvent dans toutes les bouches. Homère a dû, plus que +tout autre, à son immense renommée le privilège ou le malheur d'une +foule d'interprètes. Chez tous les peuples, d'impuissants copistes +et d'insipides traducteurs ont défiguré ses poëmes; et depuis Accius +Labeo, qui s'écriait: + + Crudum manduces Priamum Priamique puellos; + «Mange tout crus Priam et ses enfants»; + +jusqu'à ce brave contemporain de Marot qui faisait dire au chantre +d'Achille: + + Lors, face à face, on vit ces deux grands ducs + Piteusement sur la terre étendus; + +depuis le siècle du grammairien Zoïle jusqu'à nos jours, il est +impossible de calculer le nombre des pygmées qui ont tour à tour +essayé de soulever la massue d'Hercule. + +Croyez-moi, ne vous mêlez pas à ces nains. Votre traduction est encore +en portefeuille; vous êtes bien heureux d'être à temps pour la brûler. + +Une traduction d'Homère en vers français! c'est monstrueux et +insoutenable, monsieur. Je vous affirme, en toute conscience, que je +suis indigné de votre traduction. + +Je ne la lirai certes pas. Je veux en être quitte pour la peur. Je +déclare qu'une traduction en vers de n'importe qui, par n'importe +qui, me semble chose absurde, impossible et chimérique. Et j'en +sais quelque chose, moi, qui ai rimé en français (ce que j'ai caché +soigneusement jusqu'à ce jour) quatre ou cinq mille vers d'Horace, de +Lucain et de Virgile; moi, qui sais tout ce qui se perd d'un hexamètre +qu'on transvase dans un alexandrin. + +Mais Homère, monsieur! traduire Homère! + +Savez-vous bien que la seule simplicité d'Homère a, de tout temps, +été l'écueil des traducteurs? Madame Dacier l'a changée en platitude; +Lamotte-Houdard, en sécheresse; Bitaubé, en fadaise. François Porto +dit qu'il faudrait être un second Homère pour louer dignement le +premier. Qui faudrait-il donc être pour le traduire? + + + + + EN VOYANT LES ENFANTS + SORTIR DE L'ÉCOLE + + + Juin 1820. + +Je ris quand chaque soir de l'école voisine +Sort et s'échappe en foule une troupe enfantine, +Quand j'entends sur le seuil le sévère mentor +Dont les derniers avis les poursuivent encor: +--Hâtez-vous, il est tard, vos mères vous attendent! +--Inutiles clameurs que les vents seuls entendent! +Il rentre. Alors la bande, avec des gris aigus, +Se sépare, oubliant les ordres de l'argus. +Les uns courent sans peur, pendant qu'il fait un somme, +Simuler des assauts sur le foin du bonhomme; +D'autres jusqu'en leurs nids surprennent les oiseaux +Qui le soir le charmaient, errants sous ses berceaux; +Ou, se glissant sans bruit, vont voir avec mystère +S'ils ont laissé des noix au clos du presbytère. + +Sans doute vous blâmez tous ces jeux dont je ris; +Mais Montaigne, en songeant qu'il naquit dans Paris, +Vantait son air impur, la fange de ses rues; +Montaigne _aimait Paris jusque dans ses verrues_. +J'ai passé par l'enfance, et cet âge chéri +Plaît, même en ses écarts, à mon coeur attendri. +Je ne sais, mais pour moi sa naïve ignorance +Couvre encor ses défauts d'un voile d'innocence. +Le lierre des rochers déguise le contour, +Et tout paraît charmant aux premiers feux du jour. + +Age serein où l'âme, étrangère à l'envie, +Se prépare en riant aux douleurs de la vie, +Prend son penchant pour guide, et, simple en ses transports, +Fait le bien sans orgueil et le mal sans remords! + + + + + A DES PETITS ENFANTS EN CLASSE + + + Juin 1820. + +Vous qui, les yeux fixés sur un gros caractère, +L'imitez vainement sur l'arène légère, +Et voyez chaque fois, malgré vos soins nouveaux, +Le cylindre fatal effacer vos travaux, +Ce triste passe-temps, mes enfants, c'est la vie. +Un jour, vers le bonheur tournant un oeil d'envie, +Vous ferez comme moi, sur ce modèle heureux, +Bien des projets charmants, bien des plans généreux; +Et puis viendra le sort, dont la main inquiète +Détruira dans un jour votre ébauche imparfaite! + +Êtres purs et joyeux, meilleurs que nous ne sommes, +Enfants, pourquoi faut-il que vous deveniez hommes? +Pourquoi faut-il qu'un jour vous soyez comme nous, +Esclaves ou tyrans, enviés ou jaloux? + + +Il n'y a plus rien d'original aujourd'hui à pécher contre +la grammaire; beaucoup d'écrivains nous ont lassés de cette +originalité-là. Il faut aussi éviter de tirer parti des petits +détails, genre qui montre de la recherche et de l'affectation. Il +faut laisser ces puérils moyens d'amuser à ces gens qui mettent des +intentions dans une virgule et des réflexions dans un trait suspensif, +font de l'esprit sur tout et de l'érudition sur rien, et qui, +dernièrement encore, à propos de ces piqueurs qui ont alarmé tout +Paris, remirent sur la scène les hommes de tous les siècles et de +tous les pays, depuis Caligula, qui piquait les mouches, jusqu'à don +Quichotte, qui piquait les moines. + + +Campistron, comme Lagrange-Chancel, avait montré de bonne heure des +dispositions pour la poésie, et cependant ils ne se sont jamais élevés +tous les deux au-dessus du médiocre. Il est rare, en effet, que des +talents si précoces parviennent jamais à la maturité du génie. C'est +une vérité dont nous pouvons tous les jours nous convaincre davantage. +Nous voyons des jeunes gens faire à dix-neuf ans ce que Racine +n'aurait pas fait à vingt-cinq; mais à vingt-cinq ils sont arrivés à +l'apogée de leur talent, et à vingt-huit ans ils ont déjà défait la +moitié de leur gloire. On nous objectera que Voltaire aussi avait fait +des vers dès son enfance; mais il est à remarquer que, dès quinze +ans, Campistron et Lagrange-Chancel étaient connus dans les salons +et considérés comme de petits grands hommes; tandis qu'au même âge +Voltaire était déjà en fuite de chez son père; et, en général, ce +n'est pas dans des cages, fussent-elles dorées, qu'il faut élever les +aigles. + + +Quand un écrivain a pour qualité principale l'originalité, il perd +souvent quelque chose à être cité. Ses peintures et ses réflexions, +dictées par un esprit organisé d'une façon particulière, veulent être +vues à la place où l'auteur les a disposées, précédées de ce qui +les amène, suivies de ce qu'elles entraînent. Liées à l'ouvrage, +la couleur bien appareillée des parties concourt à l'harmonie de +l'ensemble; détachées du tout, cette même couleur devient disparate +et forme une dissonance avec tout ce dont on l'entoure. Le style du +critique, qui doit être simple et coulant, et qui est maintes fois +plat et commun, présente un contraste choquant avec le style large, +hardi et souvent brusque de l'auteur original. Une citation de tel +grand poëte ou de tel grand écrivain, encadrée dans la prose luisante, +récurée et bourgeoise de tel critique, c'est un effet pareil à +celui que ferait une figure de Michel-Ange au milieu des casseroles +trompe-l'oeil de M. Drolling. + + +Il est difficile de ne point avoir de prévention contre cette manie, +aujourd'hui si commune à nos auteurs, de réunir des imaginations +toujours diverses et souvent contraires pour concourir au même +ouvrage. Cowley, pressé par le marquis de Twickenham de s'adjoindre +dans ses travaux je ne sais quel poëte obscur, répondit à Sa +Seigneurie qu'un âne et un cheval traîneraient mal un chariot. Deux +auteurs perdent souvent, en le mettant en commun, tout le talent +qu'ils pourraient avoir chacun séparément. Il est impossible que deux +têtes humaines conçoivent le même sujet absolument de la même manière; +et l'absolue unité de la conception est la première qualité d'un +ouvrage. Autrement les idées des divers collaborateurs se heurtent +sans se lier, et il résulte de l'ensemble une discordance inévitable +qui choque sans qu'on s'en rende raison. Les auteurs excellents, +anciens et modernes, ont toujours travaillé seuls, et voilà pourquoi +ils sont excellents. + + + + + UN FEUILLETON + + + Décembre 1820. + + THÉATRE-FRANÇAIS + + _JEAN DE BOURGOGNE_ + + Tragédie en cinq actes. + + +C'est un inconvénient des sujets historiques d'embarrasser +l'intelligence de notre savant parterre. Il arrive devant la toile +sans rien connaître des événements qui vont se passer sous ses yeux, +et auxquels ne l'initie qu'assez superficiellement une exposition +toujours mal écoutée ou mal entendue. C'est dans le journal du +lendemain que les spectateurs iront le plus souvent chercher de quelle +race sortait le héros, à quelle famille appartenait l'héroïne, sur +quel pays régnait le tyran, désappointés si le critique n'éclaire pas +leur ignorance, et ne leur dit pas, comme au valet Hector, de quel +pays était le _galant homme Sénèque_. + +Nous nous dispenserons toutefois d'obéir à l'usage, d'abord parce que +longtemps avant que nous ne nous mêlassions de régenter les théâtres, +les petits précis historiques des feuilletons nous avaient toujours +paru fort ennuyeux; ensuite parce que nous ne pouvons décemment nous +flatter de réussir mieux au métier d'historien que tant de critiques +plus habiles que nous, nos devanciers; et, sur ce, fort de l'avis de +Barnes, qu'il suffît, pour gagner une cause, de trouver _deux raisons, +bonnes ou mauvaises_, nous passons à _Jean de Bourgogne_. + +Dès les premières scènes de cette pièce, nous voyons se dessiner trois +principaux caractères, ce qui nous donne deux actions distinctes, ou, +si l'on veut, deux faits en question différents, savoir: la question +entre le dauphin et le duc de Bourgogne, ou la France sera-t-elle +sauvée? et la question entre le duc de Bourgogne et Valentine de +Milan, ou la mort du duc d'Orléans sera-t-elle vengée? A cette +inadvertance de diviser ainsi l'attention du spectateur en présentant +deux héros à son affection, l'auteur a joint le tort beaucoup plus +grand de ne pas réunir les deux affections qui en résultent en un seul +et même intérêt. En effet, s'il nous montre le dauphin prêt à tout +sacrifier pour sauver la France, il nous montre en même temps la +duchesse prête à tout sacrifier, même la France, pour sauver son mari; +il suit de là que le spectateur, qui s'intéresse à l'une des deux +actions, ne s'intéresse pas à l'autre, et réciproquement, de telle +sorte que la moitié de la pièce est frappée de mort. Cette combinaison +est d'autant plus malheureuse, qu'elle ne paraissait nullement +nécessaire. Dès que l'auteur voulait commencer sa pièce par rappeler +les crimes de Jean de Bourgogne, idée juste et tragique, il n'avait +pas besoin de l'intervention personnelle de la duchesse d'Orléans; une +lettre eût suffi, et le spectateur se serait trouvé transporté tout +de suite au milieu des scènes animées du second acte, seul point +véritable de la pièce où commence l'action. + +Lorsque nous disons que l'action commence, nous sentons avec peine +que nous nous servons d'une expression impropre; c'est _paraît devoir +commencer_ que nous devrions dire. En effet, la tragédie nouvelle, +estimable sous d'autres rapports, n'est encore, quant au plan, qu'une +pièce comme tant d'autres, une tragédie sans action, une sorte de +lanterne magique où tous les personnages courent les uns après les +autres sans pouvoir jamais s'atteindre. + +Ainsi, lorsque le dauphin est à délibérer dans son conseil sur +l'accusation portée contre le duc de Bourgogne, tout à coup celui-ci +se présente, et, loin de se justifier, déclare la guerre à son +souverain. Voilà une situation; mais que produit-elle? Rien. Les +deux partis se séparent avec des menaces réciproques. Cependant +Tanneguy-Duchâtel est là qui doit assassiner le prince un jour et qui +devrait, ce semble, profiter de l'occasion. Et de deux choses l'une: +ou le duc de Bourgogne a les moyens de s'emparer de la personne de +son maître, et alors pourquoi ne le fait-il pas? ou il n'en a pas +le pouvoir, et alors pourquoi vient-il s'exposer, par une bravade +inutile, aux suites d'un premier mouvement, incalculables dans tout +autre personnage qu'un héros aussi patient que le dauphin? + +Et plus loin encore, nous retrouvons la même situation, mais dégagée +de tout ce qui peut la rendre décisive. On vient annoncer au dauphin +que le duc de Bourgogne est maître de Paris et qu'il marche sur le +palais. Voilà le dauphin en péril, comment fera-t-il pour en sortir? +Rien de plus simple; il sort par une porte et le duc de Bourgogne +entre par l'autre. Mais, dira l'auteur, le dauphin se laisse +entraîner. Et voilà justement le malheur, les grands caractères +doivent toujours agir par eux-mêmes, autrement était-ce la peine de +nous annoncer des géants, si auparavant vous aviez pris soin de leur +attacher les jambes? + +Cependant le duc de Bourgogne, resté seul, se garde bien de poursuivre +le dauphin, ce qui le mettrait dans la nécessité d'être vainqueur ou +d'être vaincu. Il s'amuse à composer avec les Armagnacs, à rabattre +les prétentions des anglais, et même à offrir des places au +chancelier. Puis il part pour Montereau. Tout à coup on apprend qu'il +y a accepté une entrevue avec le dauphin et qu'il y a été assassiné. +Il est évident que, si le commencement de la pièce nous a fait voir de +grands événements ne produisant que de petits résultats, la balance +se rétablit bien au dernier acte, et qu'il est difficile de voir un +événement plus important produit par une cause plus légère et plus +inattendue. + +Nous venons d'exposer en peu de mots le plan de _Jean de Bourgogne_, +dégagé de toutes les scènes épisodiques; il nous reste à examiner +comment un auteur, qui est loin de manquer de talent, a pu être +conduit à travailler sur un canevas aussi imparfait. + +Le malheur de l'auteur vient d'avoir confondu les deux espèces de +tragédie, la tragédie de sentiments et la tragédie d'événements. +Il suffit, pour s'en convaincre, d'établir entre ses deux héros +quelques-uns des rapports naturels de frère à frère ou de père à fils; +nous allons voir disparaître toutes les difformités de son action. Par +exemple, qu'un fils accusé d'un crime déclare la guerre à son père, +doit-on être étonné que les deux personnages, eussent-ils la faculté +de s'exterminer mutuellement, se séparent avec de simples menaces? Y +a-t-il rien de honteux dans la fuite d'un père devant un fils rebelle? +Et si ce fils périt assassiné malgré les ordres du père, la situation +de celui-ci en sera-t-elle moins noble et moins touchante? Nous +venons, sans nous en apercevoir, de retracer l'aventure de David et +d'Absalon, l'une des plus tragiques qui soient dans les livres saints. + +Dans le cas actuel, dès que l'auteur voulait nous représenter la mort +du duc de Bourgogne, il fallait choisir entre les deux hypothèses +d'un meurtre fortuit ou d'un assassinat prémédité. La première était +impraticable, puisqu'une tragédie doit avoir un commencement, une fin +et un milieu. En admettant la seconde, il fallait, dès les premières +scènes, poser la question tragique: le duc sera-t-il assassiné, ou +ne le sera-t-il pas? et faire naître l'intérêt de la lutte des +circonstances qui le détournent de sa perte ou qui l'y entraînent. +Mais, dans la tragédie telle qu'elle est faite, le spectateur, conduit +d'incidents en incidents vers la catastrophe, sans que rien lie +la catastrophe aux incidents, aperçoit à peine çà et là quelques +intentions dramatiques, quelques combinaisons théâtrales qui font +naufrage au milieu du flux et du reflux des épisodes. + + +Walter Scott cache son nom sous le nom de Jedediah Cleisbotham. Je ne +vois pas pourquoi on l'en blâme. + +Si un sot parvient à la célébrité, il ne lâche plus deux pages de son +écriture sans les protéger de son nom, espérant que sa réputation fera +celle de son livre, tandis que souvent celle de son livre défait la +sienne. L'homme de mérite, dès qu'il est arrivé à la gloire, évite +quelquefois de décorer de son nom les nouveaux écrits qu'il livre au +public. Il a assez d'orgueil pour savoir que son nom influerait sur +l'opinion, et assez de modestie pour ne le pas vouloir. Il aime à +redevenir ignoré, pour se ménager, en quelque sorte, une nouvelle +gloire. Il y a quelque chose du fanfaron dans ces guerriers +d'Homère qui préludaient au combat en déclinant leurs noms et leurs +généalogies; ce sont des héros plus vrais, ces chevaliers français qui +combattaient la visière baissée, et ne découvraient le visage qu'après +que le bras avait été reconnu. + + + + + LES _VOUS_ ET LES _TU_ + + D'APRÈS LA RÉVOLUTION + + + ARISTIDE A BRUTUS + + + Quien haga aplicaciones + Con su pan se lo coma. + + YRIARTE. + + + Brutus, te souvient-il, dis-moi, + Du temps où, las de ta livrée, + Tu vins en veste déchirée + Te joindre à ce bon peuple-roi + Fier de sa majesté sacrée + Et formé de gueux comme toi? + Dans ce beau temps de république, + Boire et jurer fut ton emploi. + Ton bonnet, ton jargon cynique, + Ton air sombre, inspiraient l'effroi; + Et, plein d'un feu patriotique, + Pour gagner le laurier civique, + Tous nos hameaux t'ont vu, je croi, + Fraterniser à coups de pique + Et piller au nom de la loi. + + Las! l'autre jour, monsieur le prince, + Pour vous parler des intérêts + D'un vieil ami de ma province, + J'entrai dans votre beau palais. + D'abord, je fis, de mon air mince, + Rire un régiment de valets; + Puis, relégué dans l'antichambre, + Tout mouillé des pleurs de décembre, + J'attendis, près du feu cloué, + Et, comme un sage du Pirée, + Opposant, de tous bafoué, + Au sot orgueil de la livrée + La fierté du manteau troué. + On m'appelle enfin. Je m'élance, + Et l'huissier de votre grandeur + Me fait traverser en silence + Quatre salons «dont l'élégance + «Égalait seule la splendeur». + Bientôt, monseigneur, plein de joie, + Je vois, sur des carreaux de soie, + Votre altesse en son cabinet, + Portant sur son sein, avec gloire, + Un beau cordon, brillant de moire, + De la couleur de ton bonnet. + + Quoi! c'était donc un prince en herbe + Que mon cher Brutus d'autrefois! + On vous admire, je le vois; + Votre savoir passe en proverbe; + Vos festins sont dignes des rois; + Vos cadeaux sont d'un goût superbe; + Homme d'état, votre talent + Éclate en vos moindres saillies, + Et si vous dites des folies, + Vous les dites d'un ton galant. + Quant à moi, je ris en silence; + Car, puisqu'aujourd'hui l'opulence + Donne tout, grâce, esprit, vertus, + Les bons mots de votre excellence + Étaient les jurons de Brutus. + + Adieu, monseigneur, sans rancune! + Briguez les sourires des rois + Et les faveurs de la fortune. + Pour moi, je n'en attends aucune. + Ma bourse, vide tous les mois, + Me force à changer de retraites; + Vous, dans un poste hasardeux, + Tâchez de rester où vous êtes, + Et puissions-nous vivre tous deux, + Vous sans remords, et moi sans dettes. + Excusez si, parfois encor, + J'ose rire de la bassesse + De ces courtisans brillants d'or + Dont la foule à grands flots vous presse, + Lorsque, entrant d'un air de noblesse + Dans les salons éblouissants + Du pouvoir et de la richesse, + L'illustre pied de votre altesse + Vient salir ces parquets glissants + Que tu frottais dans ta jeunesse. + + +Combien de malheureux, qui auraient pu mieux faire, se sont mis en +tête d'écrire, parce qu'en fermant un beau livre ils s'étaient dit: +J'en pourrais faire autant! Et cette réflexion-là ne prouvait rien, +sinon que l'ouvrage était inimitable. En littérature comme en morale, +plus une chose est belle, plus elle semble facile. Il y a quelque +chose dans le coeur de l'homme qui lui fait prendre quelquefois le +désir pour le pouvoir. C'est ainsi qu'il croit aisé de mourir comme +d'Assas ou d'écrire comme Voltaire. + + +Si Walter Scott est écossais, ses romans suffiraient pour nous +l'apprendre. Son amour exclusif pour les sujets écossais prouve son +amour pour l'Écosse; passionné pour les vieilles coutumes de sa +patrie, il se dédommage, en les peignant fidèlement, de ne pouvoir +plus les suivre avec religion, et son admiration pieuse pour le +caractère national éclate jusque dans sa complaisance à en détailler +les défauts. Une irlandaise, lady Morgan, s'est offerte, pour ainsi +dire, comme la rivale naturelle de Walter Scott, en s'obstinant, comme +lui, à ne traiter que des sujets nationaux[1], mais il y a dans ses +écrits beaucoup plus d'amour pour la célébrité que d'attachement +pour son pays, et beaucoup moins d'orgueil national que de vanité +personnelle. Lady Morgan paraît peindre avec plaisir les irlandais; +mais il est une irlandaise qu'elle peint surtout et partout avec +enthousiasme, et cette irlandaise, c'est elle. Miss O'Hallogan dans +_O'Donnell_, et lady Clancare dans _Florence Maccarthy_, ne sont autre +chose que lady Morgan, flattée par elle-même. + +Il faut le dire, auprès des tableaux pleins de vie et de chaleur de +Scott, les croquis de lady Morgan ne sont que de pâles et froides +esquisses. Les romans historiques de cette dame se laissent lire; les +histoires romanesques de l'écossais se font admirer. La raison en est +simple; lady Morgan a assez de tact pour observer ce qu'elle voit, +assez de mémoire pour retenir ce qu'elle observe, et assez de finesse +pour rapporter à propos ce qu'elle a retenu; sa science ne va pas plus +loin. Voilà pourquoi ses caractères, bien tracés quelquefois, ne sont +pas soutenus; à côté d'un trait dont la vérité vous frappe, parce +qu'elle l'a copié sur la nature, vous en trouvez un autre choquant de +fausseté, parce qu'elle l'invente. Walter Scott, au contraire, conçoit +un caractère, après n'en avoir souvent observé qu'un trait; il le voit +dans un mot, et le peint de même. Son excellent jugement fait qu'il ne +s'égare point, et ce qu'il crée est presque toujours aussi vrai que ce +qu'il observe. Quand le talent est poussé à ce point, il est plus +que du talent; aussi peut-on réduire le parallèle en deux mots: lady +Morgan est une femme d'esprit; Walter Scott est un homme de génie. + + +[1: Il faut en excepter toutefois son roman sur la France. + + + + + LA SAINT-CHARLES DE 1820 + + +--Je disais l'an passé: Voici le jour de fête, +Charles m'attend; je veux, ceignant de fleurs ma tête, +M'offrir avec ma fille à son premier coup d'oeil; +Quand ce jour reviendra, ramené par l'année, +Si je lui porte un fils, fruit de mon hyménée, + Mon bonheur sera de l'orgueil. + + L'année a fui; voici le jour de fête! + Est-ce une fête, hélas! que l'on apprête? + Qu'est devenu ce jour jadis si doux? + De pleurs amers j'ai salué l'aurore; + Pourtant un Charle à mes voeux reste encore, + J'embrasse un fils, mais je n'ai plus d'époux. + +Veuve, deux orphelins m'attachent à la terre. +Mon bien-aimé près d'eux ne viendra pas s'asseoir; +Ils ne dormiront pas sous les yeux de leur père, +Et j'irai sur leurs fronts, plaintive et solitaire, + Déposer le baiser du soir. + + O vain regret! félicité passée! + Voici le jour où, sur son sein pressée, + A mon époux je redisais ma foi, + Et je gémis sur une urne glacée, + Près de ce coeur qui ne bat plus pour moi!-- + + Ainsi la veuve désolée, + Digne du martyr au cercueil, + D'un doux souvenir accablée, + Pleurait auprès du mausolée + Son court bonheur et son long deuil. + +Nous voyions cependant, échappés aux naufrages, +Briller l'arc du salut au milieu des orages; +Le ciel ne s'armait plus de présages d'effroi; +De l'héroïque mère exauçant l'espérance, +Le Dieu qui fut enfant avait à notre France + Donné l'enfant qui sera roi. + + +Défiez-vous de ces gens armés d'un lorgnon qui s'en vont partout +criant: J'observe mon siècle! Tantôt leurs lunettes grossissent les +objets, et alors des chats leur semblent des tigres; tantôt elles les +rapetissent, et alors des tigres leur paraissent des chats. Il faut +observer avec ses yeux. Le moraliste, en effet, ne doit jamais parler +que d'après son expérience immédiate, s'il veut jouir du bonheur +ineffable, vanté par Addison, de trouver un jour dans la bibliothèque +d'un inconnu son livre relié en maroquin, doré sur tranche, et plié en +plusieurs endroits. + +Il est encore pour le moraliste une condition dont nous avons déjà +parlé ailleurs, celle de rester inconnu des individus qu'il étudie; +il faut qu'il entre chez eux, disait encore le même Addison, aussi +librement qu'un chien, un chat, ou tout autre animal domestique. + +Là-dessus nous pensons comme le _Spectateur_. L'observateur qui se +vante de son rôle ressemble à Argus changé en paon, orgueilleux de ses +cent yeux qui ne peuvent plus voir. + + +Quand une langue a déjà eu, comme la nôtre, plusieurs siècles de +littérature, qu'elle a été créée et perfectionnée, maniée et torturée, +qu'elle est faite à presque tous les styles, pliée à presque tous +les genres, qu'elle a passé non-seulement par toutes les formes +matérielles du rhythme, mais encore par je ne sais combien de cerveaux +comiques, tragiques et lyriques, il s'échappe, comme une écume, de +l'ensemble des ouvrages qui composent sa richesse littéraire, une +certaine quantité, ou, pour ainsi dire, une certaine masse flottante +de phrases convenues, d'hémistiches plus ou moins insignifiants, + + Qui sont à tout le monde et ne sont à personne. + +C'est alors que l'homme le moins inventif pourra, avec un peu de +mémoire, s'amasser, en puisant dans ce réservoir public, une tragédie, +un poëme, une ode, qui seront en vers de douze, ou huit, ou six +syllabes, lesquels auront de bonnes rimes et d'excellentes césures, et +ne manqueront même pas, si l'on veut, d'une élégance, d'une harmonie, +d'une facilité quelconque. Là-dessus notre homme publiera son oeuvre +en un bon gros volume vide, et se croira poëte lyrique, épique ou +tragique, à la façon de ce fou qui se croyait propriétaire de son +hôpital. Cependant l'envie, protectrice de la médiocrité, sourira à +son ouvrage; d'altiers critiques, qui voudront faire comme Dieu et +créer quelque chose de rien, s'amuseront à lui bâtir une réputation; +des connaisseurs, qui ne s'obstineront pas ridiculement à vouloir que +des mots expriment des idées, vanteront, d'après le journal du matin, +la clarté, la sagesse, le goût du nouveau poëte; les salons, échos +des journaux, s'extasieront, et la publication dudit ouvrage n'aura +d'autre inconvénient que d'user les bords du chapeau de Piron. + + +Ceux qui ne savent pas admirer par eux-mêmes se lassent bien vite +d'admirer. Il y a au fond de presque tous les hommes je ne sais quel +sentiment d'envie qui veille incessamment sur leur coeur pour y +comprimer l'expression de la louange méritée, ou y enchaîner l'élan du +juste enthousiasme. L'homme le plus vulgaire n'accordera à l'ouvrage +le plus supérieur qu'un éloge assez restreint, pour qu'on ne puisse le +croire incapable d'en faire autant. Il pensera presque que louer un +autre, c'est prescrire son propre droit à la louange, et ne consentira +au génie de tel poëte qu'autant qu'il ne paraîtra pas abdiquer le +sien; et je parle ici, non de ceux qui écrivent, mais de ceux qui +lisent, de ceux qui, la plupart, n'écriront jamais. D'ailleurs, il est +de mauvais ton d'applaudir, l'admiration donne à la physionomie une +expression ridicule, et un transport d'enthousiasme peut déranger le +pli d'une cravate. + +Voilà, certes, de hautes raisons pour que des hommes immortels, qui +honorent leur siècle parmi les siècles, traînent des vies d'amertume +et de dégoût, pour que le génie s'éteigne découragé sur un +chef-d'oeuvre, pour qu'un Camoëns mendie, pour qu'un Milton languisse +dans la misère, pour que d'autres que nous ignorons, plus infortunés +et plus grands peut-être, meurent sans même avoir pu révéler leurs +noms et leurs talents, comme ces lampes qui s'allument et s'éteignent +dans un tombeau! + +Ajoutez à cela que, tandis que les illustrations les plus méritées +sont refusées au génie, il voit s'élever sur lui une foule de +réputations inexplicables et de renommées usurpées; il voit le petit +nombre d'écrivains plus ou moins médiocres qui dirigent pour le +moment l'opinion, exalter les médiocrités qu'ils ne craignent pas, +en déprimant sa supériorité qu'ils redoutent. Qu'importe toute cette +sollicitude du néant pour le néant! On réussira, à la vérité, à user +l'âme, à empoisonner l'existence du grand homme; mais le temps et +la mort viendront et feront justice. Les réputations dans l'opinion +publique sont comme des liquides de différents poids dans un même +vase. Qu'on agite le vase, on parviendra aisément à mêler les +liqueurs; qu'on le laisse reposer, elles reprendront toutes, lentement +et d'elles-mêmes, l'ordre que leurs pesanteurs et la nature leur +assignent. + + +Des réflexions amères viennent à l'esprit quand on songe à +l'extinction, aujourd'hui inévitable, de cette illustre race de +Condé, qui, sans jamais s'asseoir sur le trône, avait toujours été +remarquable entre toutes les races royales de l'Europe, et avait fondé +dans la maison de France une sorte de dynastie militaire, accoutumée +à régner au milieu des camps et des champs de bataille. Si, dans +quelques années, de nouvelles convulsions politiques amenaient (ce +qu'à Dieu ne plaise!) de nouvelles guerres civiles, nous tous qui +servons aujourd'hui la cause monarchique, nous serions bien alors des +exilés, des bannis, des proscrits; mais nous ne serions plus, comme +les vainqueurs de Berstheim et de Biberach, des Condéens. Car, du +moins, pour ces fidèles guerriers sans foyer et sans asile, le nom de +leur chef sexagénaire, ce grand nom de Condé, était devenu comme une +patrie. + + +La peinture des passions, variables comme le coeur humain, est une +source inépuisable d'expressions et d'idées neuves; il n'en est pas de +même de la volupté. Là, tout est matériel, et, quand vous avez épuisé +l'albâtre, la rose et la neige, tout est dit. + + +Ceux qui observent avec un curieux plaisir les divers changements que +le temps et les temps amènent dans l'esprit d'une nation considérée +comme grand individu peuvent remarquer en ce moment un singulier +phénomène littéraire, né d'un autre phénomène politique, la révolution +française. Il y a aujourd'hui en France combat entre une opinion +littéraire encore trop puissante et le génie de ce siècle. Cette +opinion, aride héritage légué à notre époque par le siècle de +Voltaire, ne veut marcher qu'escortée de toutes les gloires du siècle +de Louis XIV. C'est elle qui ne voit de poésie que sous la forme +étroite du vers; qui, semblable aux juges de Galilée, ne veut pas que +la terre tourne et que le talent crée; qui ordonne aux aigles de +ne voler qu'avec des ailes de cire; qui mêle, dans son aveugle +admiration, à des renommées immortelles, qu'elle eût persécutées +si elles avaient paru de nos jours, je ne sais quelles vieilles +réputations usurpées que les siècles se passent avec indifférence et +dont elle se fait des autorités contre les réputations contemporaines; +en un mot, qui poursuivrait du nom de Corneille mort Corneille +renaissant. + +Cette opinion décourageante et injurieuse condamne toute originalité +comme une hérésie. Elle crie que le règne des lettres est passé, que +les muses se sont exilées et ne reviendront plus; et chaque jour de +jeunes lyres lui donnent d'harmonieux démentis, et la poésie française +se renouvelle glorieusement autour de nous. Nous sommes à l'aurore +d'une grande ère littéraire, et cette flétrissante opinion voudrait +que notre époque, si éclatante de son propre éclat, ne fût que le pâle +reflet des deux époques précédentes! La littérature funeste du siècle +passé a, pour ainsi parler, exhalé cette opinion antipoétique dans +notre siècle comme un miasme chargé de principes de mort, et, pour +dire la vérité entière, nous conviendrons qu'elle dirige l'immense +majorité des esprits qui composent parmi nous le public littéraire. +Les chefs qui l'ont donnée ont disparu; mais elle gouverne toujours +la masse, elle surnage encore comme un navire qui a perdu ses mâts. +Cependant il s'élève de jeunes têtes, pleines de sève et de vigueur, +qui ont médité la Bible, Homère et Dante, qui se sont abreuvées aux +sources primitives de l'inspiration, et qui portent en elles la gloire +de notre siècle. Ces jeunes hommes seront les chefs d'une école +nouvelle et pure, rivale et non ennemie des écoles anciennes, d'une +opinion poétique qui sera un jour aussi celle de la masse. En +attendant, ils auront bien des combats à livrer, bien des luttes +à soutenir; mais ils supporteront avec le courage du génie les +adversités de la gloire. La routine reculera bien lentement devant +eux, mais il viendra un jour où elle tombera pour leur faire place, +comme la scorie desséchée d'une vieille plaie qui se cicatrise. + + +Tous ces hommes graves qui sont si clairvoyants en grammaire, en +versification, en prosodie, et si aveugles en poésie, nous rappellent +ces médecins qui connaissent la moindre fibre de la machine humaine, +mais qui nient l'âme et ignorent la vertu. + + + + + DU GÉNIE + + +Toute passion est éloquente; tout homme persuadé persuade; pour +arracher des pleurs, il faut pleurer; l'enthousiasme est contagieux, +a-t-on dit. + +Prenez une femme et arrachez-lui son enfant; rassemblez tous les +rhéteurs de la terre, et vous pourrez dire: _A la mort, et allons +dîner_. Écoutez la mère; d'où vient qu'elle a trouvé des cris, des +pleurs qui vous ont attendri, et que la sentence vous est tombée +des mains? On a parlé comme d'une chose étonnante de l'éloquence de +Cicéron et de la clémence de César; si Cicéron eût été le père de +Ligarius, qu'en eût-on dit? Il n'y avait rien là que de simple. + +Et en effet, il est un langage qui ne trompe point, que tous les +hommes entendent, et qui a été donné à tous les hommes, c'est celui +des grandes passions comme des grands événements, _sunt lacrymae +rerum_; il est des moments où toutes les âmes se comprennent, où +Israël se lève tout entier comme un seul homme. + +Qu'est-ce que l'éloquence? dit Démosthène. L'action, l'action, et puis +encore l'action.--Mais, en morale comme en physique, pour imprimer du +mouvement, il faut en posséder soi-même. Comment se communique-t-il? +Ceci vient de plus haut; qu'il vous suffise que les choses se passent +ainsi. Voulez-vous émouvoir, soyez ému; pleurez, vous tirerez des +pleurs; c'est un cercle où tout vous ramène et d'où vous ne pouvez +sortir. Je vous le demande, à quoi nous eût servi le don de nous +communiquer nos idées si, comme à Cassandre, il nous eût été refusé +la faculté de nous faire croire? Quel fut le plus beau moment de +l'orateur romain? Celui où les tribuns du peuple lui interdisaient la +parole.--Romains, s'écria-t-il, je jure que j'ai sauvé la république! +Et tout le peuple se leva, criant: Nous jurons qu'il a dit la vérité. + +Et tout ce que nous venons de dire de l'éloquence, nous le dirons +de tous les arts, car tous les arts ne sont que la même langue +différemment parlée. Et en effet, qu'est-ce que nos idées? Des +sensations, et des sensations comparées. Qu'est-ce que les arts, sinon +les diverses manières d'exprimer nos idées? + +Rousseau, s'examinant soi-même et se confrontant avec ce modèle idéal +que tous les hommes portent gravé dans leur conscience, traça un plan +d'éducation par lequel il garantissait son élève de tous ses vices, +mais en même temps de toutes ses vertus. Le grand homme ne s'aperçut +pas qu'en donnant à son Émile ce qui lui manquait, il lui ôtait ce +qu'il possédait lui-même. Cet homme élevé au milieu du rire et de la +joie serait comme un athlète élevé loin des combats. Pour être un +Hercule, il faut avoir étouffé les serpents dès le berceau. Tu veux +lui épargner la lutte des passions, mais est-ce donc vivre que d'avoir +évité la vie? Qu'est-ce qu'exister? dit Locke. C'est sentir. Les +grands hommes sont ceux qui ont beaucoup senti, beaucoup vécu; et +souvent, en quelques années, on a vécu bien des vies. Qu'on ne s'y +trompe pas, les hauts sapins ne croissent que dans la région des +orages. Athènes, ville de tumulte, eut mille grands hommes; Sparte, +ville de l'ordre, n'en eut qu'un, Lycurgue; et Lycurgue était né avant +ses lois. + +Aussi voyons-nous la plupart des grands hommes apparaître au milieu +des grandes fermentations populaires; Homère, au milieu des siècles +héroïques de la Grèce; Virgile, sous le triumvirat; Ossian, sur les +débris de sa patrie et de ses dieux; Dante, l'Arioste, le Tasse, au +milieu des convulsions renaissantes de l'Italie; Corneille et Racine, +au siècle de la Fronde; et enfin Milton, entonnant la première révolte +au pied de l'échafaud sanglant de White-Hall. + +Et si nous examinons quel fut en particulier le destin de ces grands +hommes, nous les voyons tous tourmentés par une vie agitée et +misérable. Camoëns fend les mers son poëme à la main; d'Ercilla écrit +ses vers sur des peaux de bêtes dans les forêts du Mexique. Ceux-là +que les souffrances du corps ne distraient pas des souffrances de +l'âme traînent une vie orageuse, dévorés par une irritabilité de +caractère qui les rend à charge à eux-mêmes et à ceux qui les +entourent. Heureux ceux qui ne meurent pas avant le temps, consumés +par l'activité de leur propre génie, comme Pascal; de douleur, +comme Molière et Racine; ou vaincus par les terreurs de leur propre +imagination, comme ce Tasse infortuné! + +Admettant donc ce principe reconnu de toute l'antiquité, que les +grandes passions font les grands hommes, nous reconnaîtrons en même +temps que, de même qu'il y a des passions plus ou moins fortes, de +même il existe divers degrés de génie. + +Et, examinant maintenant quelles sont les choses les plus capables +d'exciter la violence de nos passions, c'est-à-dire de nos désirs, qui +ne sont eux-mêmes que des volontés plus ou moins prononcées, jusqu'à +cette volonté ferme et constante par laquelle on désire une chose +toute sa vie, tout ou rien, comme César, levier terrible par lequel +l'homme se brise lui-même, nous tomberons d'accord que, s'il existe +une chose capable d'exciter une volonté pareille dans une âme noble et +ferme, ce doit être sans contredit ce qu'il y a de plus grand parmi +les hommes. + +Or, jetant maintenant les yeux autour de nous, considérons s'il est +une chose à laquelle cette dénomination sublime ait été justement +attribuée par le consentement unanime de tous les temps et de tous les +peuples. + +Et nous voici, jeunes gens, arrivés en peu de paroles à cette vérité +ravissante devant laquelle toute la philosophie antique et le grand +Platon lui-même avaient reculé. Que le génie, c'est la vertu! + + +Poëtes, ayez toujours l'austérité d'un but moral devant les yeux. +N'oubliez jamais que par hasard des enfants peuvent vous lire. Ayez +pitié des têtes blondes. + +On doit encore plus de respect à la jeunesse qu'à la vieillesse. + + +L'homme de génie ne doit reculer devant aucune difficulté; il fallait +de petites armes aux hommes ordinaires; aux grands athlètes, il leur +fallait les cestes d'Hercule. + + + + + _PLAN DE TRAGÉDIE FAIT AU COLLÈGE_ + + +Deux des successeurs d'Alexandre, Cassandre et Alexandre, fils de +Polyperchon, se disputent l'empire de la Grèce. Le premier est +retranché dans la citadelle d'Athènes, le second campe sous les +murailles. Athènes, entre ces deux puissants ennemis, menacée à +tout moment de sa ruine, est encore tourmentée par des dissensions +intérieures. Le peuple penche pour le parti d'Alexandre, qui promet de +rétablir le gouvernement populaire; le sénat tient pour Cassandre, qui +a rétabli le gouvernement aristocratique. De là la haine violente du +peuple contre Phocion, chef du sénat, et le plus grand ennemi des +caprices de la multitude. Phocion, dans cette crise, où il s'agit de +lui autant que de l'état, insensible à tout autre intérêt qu'à celui +de ses concitoyens, ne songe qu'au salut de la république; il y +travaille avec toute l'imprudence d'une belle âme. Les moyens qu'il +emploie pour sauver la patrie sont ceux qu'on emploie pour le perdre +lui-même. Il parvient à déterminer les deux chefs rivaux à s'éloigner +de l'Attique et à respecter Athènes; et dans le même moment il est +accusé de trahison, traduit devant le peuple, et condamné. Voilà, en +peu de mots, toute l'action de la tragédie; elle est simple, et peut +être noble pourtant. C'est le tableau des agitations populaires et de +la vertu malheureuse, c'est-à-dire le plus grand exemple qu'on puisse +mettre sous les yeux des hommes, et le spectacle digne des dieux. + +D'un côté, la haine du peuple, les ennemis de Phocion, sa vertu +imprudente, qui leur donne des armes contre lui, enfin Alexandre et +son armée; de l'autre, les troupes de Cassandre, le parti des bons +citoyens, la vieille autorité du sénat, enfin l'ascendant éternel de +la vertu, qui fait triompher Phocion toutes les fois qu'il se trouve +en présence de la multitude. Ainsi la balance théâtrale est établie; +l'action se déroule par une suite de révolutions inattendues; les +moyens d'attaque et de résistance ont entre eux des proportions qui +rendent l'anxiété possible. + +Ainsi, lorsqu'au troisième acte Phocion n'a pas craint de se rendre au +camp d'Alexandre, son ennemi, et qu'il l'a déterminé à accepter une +entrevue avec Cassandre, il semble que cette démarche courageuse +va désarmer l'ingratitude du peuple et fermer la bouche à ses +accusateurs. Mais Phocion s'est exposé à la mort sans mandat; il a +méprisé, pour sauver le peuple, un décret populaire qui le destituait +de sa charge, décret que le sénat n'avait pas sanctionné. Ainsi, +lorsque le spectateur croit que l'action marche vers un heureux +dénoûment, il se trouve que le péril est au comble. Le peuple, en +pleine révolte, assiège la demeure de Phocion. Il ne se présente +aucun moyen de salut. Le sénat est sans force, et Cassandre est trop +éloigné. Il n'y a plus qu'à mourir. On propose à Phocion d'armer ses +esclaves et de vendre chèrement sa vie. Mais le grand homme refuse. Le +peuple se précipite sur la scène en criant:--La mort! la mort! Phocion +n'en est point ému. Les orateurs agitent la multitude par leurs cris. +Phocion la harangue; mais, voyant que le tumulte redouble et qu'il ne +peut parvenir à la ramener à des sentiments humains, il monte sur son +tribunal, et à ce mouvement la révolution théâtrale est opérée. Ce +n'est plus le vieillard disputant sa vie contre une populace effrénée, +c'est un juge suprême qui foudroie des révoltés. Les assassins tombent +aux genoux de Phocion. Le vieillard, profondément ému de l'ingratitude +de ses concitoyens, ne leur demande pas vengeance, il ne leur demande +pas même la vie, il ne leur demande que de le laisser vivre encore un +jour pour les sauver. Ainsi la face de la scène est changée; le peuple +est apaisé; les deux rois vont se rendre dans la ville pour conclure +une trêve; il semble que Phocion n'ait plus rien à craindre. Tout à +coup Agnonide se lève et conseille de se saisir des deux rois et +de mettre ainsi fin aux malheurs de la Grèce. A cette proposition +perfide, dont il ne développe que trop bien les avantages, +l'incertitude renaît; on sent tout de suite quel effet la réponse de +Phocion va produire sur un peuple chez qui Aristide n'osa pas une +seconde fois préférer le juste à l'utile. Phocion voit le piège, et +il n'en est point étonné. Il fait ce qu'Aristide n'aurait point osé +faire, il reste du parti de la chose juste contre la chose utile. +L'entrevue des deux rois est rompue, et Phocion est cité devant +l'assemblée du peuple comme coupable d'avoir laissé échapper +l'occasion de sauver la république. + +Ici l'action se presse. Phocion est sur le point d'être traîné devant +cette assemblée, composée d'un ramassis d'esclaves et d'étrangers +ameutés par ses ennemis, lorsqu'on apprend que Cassandre descend de +l'Acropolis et marche à son secours. Le vieillard, quoique l'on viole +les lois pour le faire condamner, ne veut pas être sauvé malgré les +lois. Il marche lui-même au-devant de ses libérateurs et les force à +rentrer dans la citadelle; il revient ensuite se présenter devant le +peuple. Il est au moment d'être absous, lorsque tout à coup l'armée +d'Alexandre paraît sous les remparts. Le peuple se révolte, l'autorité +du sénat est méconnue, et Phocion est condamné. Il prend la coupe et +boit gravement le poison. + +Cette tragédie pourrait être belle; cependant elle n'obtiendrait qu'un +succès d'estime. Cela tient à ce qu'elle serait froide; au théâtre un +conte d'amour vaut mieux que toute l'histoire. + +Campistron a déjà mis le sujet de Phocion sur la scène. Sa pièce, +comme toutes celles qu'il a faites, est assez bien conçue et n'est pas +mal conduite. Il y a quelque invention dans les caractères, mais il +n'a point su les soutenir. C'est ce qui arrive souvent aux gens qui, +comme lui, n'ont ni vu ni observé, et qui s'imaginent qu'on fait de +l'amour avec des exclamations, et de la vertu avec des maximes. + +Ainsi, dans une scène, d'ailleurs assez bien écrite, si l'on admet que +le style des tragédies de Voltaire est un bon style, entre le tyran et +Phocion, celui-ci, après avoir dit en vrai capitan: + + Un homme tel que moi, loin de s'humilier, + Conte ce qu'il a fait pour se justifier. + Ose toi-même ici rappeler mon histoire. + Elle ne t'offrira que des jours pleins de gloire; + Chaque instant est marqué par quelque exploit fameux... + +se reprend tout à coup, et il ajoute avec une emphase de modestie +aussi ridicule que sa jactance: + + Mais que dis-je? où m'emporte un mouvement honteux? + Est-ce à moi de conter la gloire de ma vie? + D'en retracer le cours quand Athènes l'oublie? + J'en rougis; je suis prêt à me désavouer. + Prononce; j'aime mieux mourir que me louer. + +Et plus loin, Campistron, ne sachant comment faire revenir Phocion +mourant sur la scène, s'avise de lui faire demander une entrevue au +tyran. Le tyran, très surpris, accorde par pur motif de curiosité; +mais, comme ce ne serait pas le compte de l'auteur de mettre en +tête-à-tête deux personnages qui n'ont réellement rien à se dire, +au moment d'entretenir Phocion, on vient chercher le tyran pour une +révolte. Celui-ci, comme de raison, oublie de donner contre-ordre pour +l'entrevue. Phocion arrive, et, ne trouvant pas le tyran, il cherche +dans sa tête quelle raison peut lui avoir fait quitter la scène, et il +n'en trouve pas de meilleure, sinon que c'est qu'il lui fait peur, et +il ajoute, avec une bonhomie tout à fait comique: + + Sans armes et mourant je le force à me craindre. + Que le sort d'un tyran, justes dieux! est à plaindre! + +Et plus loin encore, Phocion mourant, qui se promène durant tout le +cinquième acte au milieu de la sédition, se rencontre avec sa fille +Chrysis, et il s'occupe, en bon père, à lui chercher un mari. Le +passage est réellement curieux. Savez-vous sur qui son choix s'arrête? +Sur le fils du tyran. Il semble, comme dit le proverbe, qu'il n'y a +qu'à se baisser et en prendre. + + Et voulant, en mourant, vous choisir un époux, + Je ne trouve que lui qui soit digne de vous. + +La réponse de la fille est peut-être encore plus singulière: + + Qu'entends-je! ô ciel! seigneur, m'en croyez-vous capable? + Je ne vous cèle point qu'il me paraît aimable. + +C'est cette même Chrysis qui, voyant mourir son père et son amant, +trop bien élevée pour les suivre, s'écrie avec une naïveté si +touchante: + + O fortune contraire, +J'ose, après de tels coups, défier ta colère! + +Elle s'en va, et la toile tombe. En pareil cas Corneille est sublime, +il fait dire à Eurydice: + + Non, je ne pleure pas, madame, mais je meurs. + + +En 1793, la France faisait front à l'Europe, la Vendée tenait tête à +la France. La France était plus grande que l'Europe, la Vendée était +plus grande que la France. + + + Décembre 1820. +Le tout jeune homme qui s'éveille de nos jours aux idées politiques +est dans une perplexité étrange. En général, nos pères sont +bonapartistes, nos mères sont royalistes. + +Nos pères ne voient dans Napoléon que l'homme qui leur donnait des +épaulettes; nos mères ne voient dans Buonaparte que l'homme qui leur +prenait leurs fils. + +Pour nos pères, la révolution, c'est la plus grande chose qu'ait pu +faire le génie d'une assemblée; l'empire, c'est la plus grande chose +qu'ait pu faire le génie d'un homme. Pour nos mères, la révolution, +c'est une guillotine; l'empire, c'est un sabre. + +Nous autres enfants nés sous le consulat, nous avons tous grandi sur +les genoux de nos mères, nos pères étant au camp; et, bien souvent +privées, par la fantaisie conquérante d'un homme, de leurs maris, de +leurs frères, elles ont fixé sur nous, frais écoliers de huit ou dix +ans, leurs doux yeux maternels remplis de larmes, en songeant que nous +aurions dix-huit ans en 1820, et qu'en 1825 nous serions colonels ou +morts. + +L'acclamation qui a salué Louis XVIII en 1814, ç'a été un cri de joie +des mères. + +En général, il est peu d'adolescents de notre génération qui n'aient +sucé avec le lait de leurs mères la haine des deux époques violentes +qui ont précédé la restauration. Le croquemitaine des enfants de 1802, +c'était Robespierre; le croquemitaine des enfants de 1815, c'était +Buonaparte. + +Dernièrement, je venais de soutenir ardemment, en présence de mon +père, mes opinions vendéennes. Mon père m'a écouté parler en silence, +puis il s'est tourné vers le général L----, qui était là, et il lui a +dit: _Laissons faire le temps. L'enfant est de l'opinion de sa mère, +l'homme sera de l'opinion de son père_. + +Cette prédiction m'a laissé tout pensif. + +Quoi qu'il arrive, et en admettant même jusqu'à un certain point que +l'expérience puisse modifier l'impression que nous fait le premier +aspect des choses à notre entrée dans la vie, l'honnête homme est sûr +de ne point errer en soumettant toutes ces modifications à la sévère +critique de sa conscience. Une bonne conscience qui veille dans un +esprit le sauve de toutes les mauvaises directions où l'honnêteté peut +se perdre. Au moyen âge, on croyait que tout liquide où un saphir +avait séjourné était un préservatif contre la peste, le charbon et la +lèpre et _toutes ses espèces_, dit Jean-Baptiste de Rocoles. + +Ce saphir, c'est la conscience. + + + + + JOURNAL + DES IDÉES ET DES OPINIONS + D'UN RÉVOLUTIONNAIRE DE 1830 + + + + + AOUT + + +Après juillet 1830, il nous faut la chose _république_ et le mot +_monarchie_. + + +A ne considérer les choses que sous le point de vue de l'expédient +politique, la révolution de juillet nous a fait passer brusquement +du constitutionalisme au républicanisme. La machine anglaise est +désormais hors de service en France; les whigs siégeraient à l'extrême +droite de notre Chambre. L'opposition a changé de terrain comme le +reste. Avant le 30 juillet elle était en Angleterre, aujourd'hui elle +est en Amérique. + + +Les sociétés ne sont bien gouvernées en fait et en droit que lorsque +ces deux forces, l'intelligence et le pouvoir, se superposent. Si +l'intelligence n'éclaire encore qu'une tête au sommet du corps social, +que cette tête règne; les théocraties ont leur logique et leur beauté. +Dès que plusieurs ont la lumière, que plusieurs gouvernent; les +aristocraties sont alors légitimes. Mais lorsqu'enfin l'ombre a +disparu de partout, quand toutes les têtes sont dans la lumière, que +tous régissent tout. Le peuple est mûr à la république; qu'il ait la +république. + + +Tout ce que nous voyons maintenant, c'est une aurore. Rien n'y manque, +pas même le coq. + + +La fatalité, que les anciens disaient aveugle, y voit clair et +raisonne. Les événements se suivent, s'enchaînent et se déduisent +dans l'histoire avec une logique qui effraye. En se plaçant un peu +à distance, on peut saisir toutes leurs démonstrations dans leurs +rigoureuses et colossales proportions, et la raison humaine brise sa +courte mesure devant ces grands syllogismes du destin. + + +Il ne peut y avoir rien que de factice, d'artificiel et de plâtré +dans un ordre de choses où les inégalités sociales contrarient les +inégalités naturelles. + + +L'équilibre parfait de la société résulte de la superposition +immédiate de ces deux inégalités. + + +Les rois ont le jour, les peuples ont le lendemain. + + +Donneurs de places! preneurs de places! demandeurs de places! gardeurs +de places!--C'est pitié de voir tous ces gens qui mettent une cocarde +tricolore à leur marmite. + + +Il y a, dit Hippocrate, l'inconnu, le mystérieux, le _divin_ des +maladies. _Quid divinum_. Ce qu'il dit des maladies, on peut le dire +des révolutions. + + +La dernière raison des rois, le boulet. La dernière raison des +peuples, le pavé. + + +Je ne suis pas de vos gens coiffés du bonnet rouge et entêtés de la +guillotine. + +Pour beaucoup de raisonneurs à froid qui font après coup la théorie +de la Terreur, 93 a été une amputation brutale, mais nécessaire. +Robespierre est un Dupuytren politique. Ce que nous appelons la +guillotine n'est qu'un bistouri. + + +C'est possible. Mais il faut désormais que les maux de la société +soient traités non par le bistouri, mais par la lente et graduelle +purification du sang, par la résorption prudente des humeurs +extravasées, par la saine alimentation, par l'exercice des forces et +des facultés, par le bon régime. Ne nous adressons plus au chirurgien, +mais au médecin. + + +Beaucoup de bonnes choses sont ébranlées et toutes tremblantes encore +de la brusque secousse qui vient d'avoir lieu. Les hommes d'art en +particulier sont fort stupéfaits et courent dans toutes les directions +après leurs idées éparpillées. Qu'ils se rassurent. Ce tremblement +de terre passé, j'ai la ferme conviction que nous retrouverons notre +édifice de poésie debout et plus solide de toutes les secousses +auxquelles il aura résisté. C'est aussi une question de liberté que la +nôtre, c'est aussi une révolution. Elle marchera intacte à côté de sa +soeur la politique. Les révolutions, comme les loups, ne se mangent +pas. + + + + + SEPTEMBRE + + +Notre maladie depuis six semaines, c'est le ministère et la majorité +de la Chambre qui nous l'ont faite; c'est une révolution rentrée. + + +On a tort de croire que l'équilibre européen ne sera pas dérangé par +notre révolution. Il le sera. Ce qui nous rend forts, c'est que nous +pouvons lâcher son peuple sur tout roi qui nous lâchera son armée. Une +révolution combattra pour nous partout où nous le voudrons. + +L'Angleterre seule est redoutable pour mille raisons. + +Le ministère anglais nous fait bonne mine parce que nous avons +inspiré au peuple anglais un enthousiasme qui pousse le gouvernement. +Cependant Wellington sait par où nous prendre; il nous entamera, +l'heure venue, par Alger ou par la Belgique. Or nous devions chercher +à nous lier de plus en plus étroitement avec la population anglaise, +pour tenir en respect son ministère; et, pour cela, envoyer en +Angleterre un ambassadeur populaire, Benjamin Constant, par exemple, +dont on eût dételé la voiture de Douvres à Londres avec douze cent +mille anglais en cortège. De cette façon, notre ambassadeur eût été +le premier personnage d'Angleterre, et qu'on juge le beau contrecoup +qu'eût produit à Londres, à Manchester, à Birmingham, une déclaration +de guerre à la France! Planter l'idée française dans le sol anglais, +c'eût été grand et politique. + +L'union de la France et de l'Angleterre peut produire des résultats +immenses pour l'avenir de l'humanité. + +La France et l'Angleterre sont les deux pieds de la civilisation. + + +Chose étrange que la figure des gens qui passent dans les rues le +lendemain d'une révolution! A tout moment vous êtes coudoyé par le +vice et l'impopularité en personne avec cocarde tricolore. Beaucoup +s'imaginent que la cocarde couvre le front. + + +Nous assistons en ce moment à une averse de places qui a des effets +singuliers. Cela débarbouille les uns. Cela crotte les autres. + + +On est tout stupéfait des existences qui surgissent toutes faites dans +la nuit qui suit une révolution. Il y a du champignon dans l'homme +politique. Hasard et intrigue. Coterie et loterie. + + +Charles X croit que la révolution qui l'a renversé est une +conspiration creusée, minée, chauffée de longue main. Erreur! c'est +tout simplement une ruade du peuple. + + +Mon ancienne conviction royaliste-catholique de 1820 s'est écroulée +pièce à pièce depuis dix ans devant l'âge et l'expérience. Il en reste +pourtant encore quelque chose dans mon esprit, mais ce n'est qu'une +religieuse et poétique ruine. Je me détourne quelquefois pour la +considérer avec respect, mais je n'y viens plus prier. + + +L'ordre sous la tyrannie, c'est, dit Alfieri quelque part, _une vie +sans âme_. + + +L'idée de Dieu et l'idée du roi sont deux et doivent être deux. La +monarchie à la Louis XIV les confond au détriment de l'ordre temporel, +au détriment de l'ordre spirituel. Il résulte de ce monarchisme une +sorte de mysticisme politique, de fétichisme royaliste, je ne sais +quelle religion de la personne du roi, du corps du roi, qui a un +palais pour temple et des gentilshommes de la chambre pour prêtres, +avec l'étiquette pour décalogue. De là toutes ces fictions qu'on +appelle _droit divin, légitimité, grâce de Dieu_, et qui sont tout au +rebours du véritable droit divin, qui est la justice, de la véritable +légitimité, qui est l'intelligence, de la véritable grâce de Dieu, qui +est la raison. Cette religion des courtisans n'aboutit à autre chose +qu'à substituer la chemise d'un homme à la bannière de l'église. + + +Nous sommes dans le moment des peurs paniques. Un club, par exemple, +effraye, et c'est tout simple; c'est un mot que la masse traduit par +un chiffre, 93. Et, pour les basses classes, 93, c'est la disette; +pour les classes moyennes, c'est le maximum; pour les hautes classes, +c'est la guillotine. + +Mais nous sommes en 1830. + + +La république, comme l'entendent certaines gens, c'est la guerre de +ceux qui n'ont ni un sou, ni une idée, ni une vertu, contre quiconque +a l'une de ces trois choses. + +La république, selon moi, la république, qui n'est pas encore mûre, +mais qui aura l'Europe dans un siècle, c'est la société souveraine +de la société; se protégeant, garde nationale; se jugeant, jury; +s'administrant, commune; se gouvernant, collège électoral. + +Les quatre membres de la monarchie, l'armée, la magistrature, +l'administration, la pairie, ne sont pour cette république que quatre +excroissances gênantes qui s'atrophient et meurent bientôt. + + +--Ma vie a été pleine d'épines. + +--Est-ce pour cela que votre conscience est si déchirée? + + +Il y a toujours deux choses dans une charte, la solution d'un peuple +et d'un siècle, et une feuille de papier. Tout le secret, pour bien +gouverner le progrès politique d'une nation, consiste à savoir +distinguer ce qui est la solution sociale de ce qui est la feuille +de papier. Tous les principes que les révolutions antécédentes ont +dégagés forment le fonds, l'essence même de la charte; respectez-les. +Ainsi, liberté de culte, liberté de pensée, liberté de presse, liberté +d'association, liberté de commerce, liberté d'industrie, liberté de +chaire, de tribune, de théâtre, de tréteau, égalité devant la loi, +libre accessibilité de toutes les capacités à tous les emplois, toutes +choses sacrées et qui font choir, comme la torpille, les rois qui +osent y toucher. Mais de la feuille de papier, de la forme, de la +rédaction, de la lettre, des questions d'âge, de cens, d'éligibilité, +d'hérédité, d'inamovibilité, de pénalité, inquiétez-vous-en peu et +réformez à mesure que le temps et la société marchent. La lettre ne +doit jamais se pétrifier quand les choses sont progressives. Si la +lettre résiste, il faut la briser. + + +Il faut quelquefois violer les chartes pour leur faire des enfants. + + +En matière de pouvoir, toutes les fois que le fait n'a pas besoin +d'être violent pour être, le fait est droit. + + +Une guerre générale éclatera quelque jour en Europe, la guerre des +royaumes contre les patries. + + +M. de Talleyrand a dit à Louis-Philippe, avec un gracieux sourire, en +lui prêtant serment:--Hé! hé! sire, c'est le treizième. + + +M. de Talleyrand disait il y a un an, à une époque où l'on parlait +beaucoup trilogie en littérature:--Je veux avoir fait aussi, moi, +ma trilogie; j'ai fait Napoléon, j'ai fait la maison de Bourbon, je +finirai par la maison d'Orléans. + + +Pourvu que la pièce que M. de Talleyrand nous joue n'ait en effet que +trois actes! + + +Les révolutions sont de magnifiques improvisatrices. Un peu échevelées +quelquefois. + + +Effrayante charrue que celle des révolutions! ce sont des têtes +humaines qui roulent au tranchant du soc des deux côtés du sillon. + + +Ne détruisez pas notre architecture gothique. Grâce pour les vitraux +tricolores! + + +Napoléon disait: Je ne veux pas du coq, le renard le mange. Et il prit +l'aigle. La France a repris le coq. Or, voici tous les renards qui +reviennent dans l'ombre à la file, se cachant l'un derrière l'autre; +P---- derrière T----, V---- derrière M----. _Eia! vigila, Galle!_ + + +Il y a des gens qui se croient bien avancés et qui ne sont encore +qu'en 1688. Il y a pourtant longtemps déjà que nous avons dépassé +1789. + + +La nouvelle génération a fait la révolution de 1830, l'ancienne +prétend la féconder. Folie, impuissance! Une révolution de vingt-cinq +ans, un parlement de soixante, que peut-il résulter de l'accouplement? + + +Vieillard, ne vous barricadez pas ainsi dans la législature; ouvrez +la porte bien plutôt, et laissez passer la jeunesse. Songez qu'en lui +fermant la Chambre, vous la laissez sur la place publique. + + +Vous avez une belle tribune en marbre, avec des bas-reliefs de M. +Lemot, et vous n'en voulez que pour vous; c'est fort bien. Un beau +matin, la génération nouvelle renversera un tonneau sur le cul, et +cette tribune-là sera en contact immédiat avec le pavé qui a écrasé +une monarchie de huit siècles. Songez-y. + + +Remarquez d'ailleurs que, tout vénérables que vous êtes par votre +âge, ce que vous faites depuis août 1830 n'est que précipitation, +étourderie et imprudence. Des jeunes gens n'auraient peut-être pas +fait la part au feu si large. Il y avait dans la monarchie de la +branche aînée beaucoup de choses utiles que vous vous êtes trop hâtés +de brûler et qui auraient pu servir, ne fût-ce que comme fascines, +pour combler le fossé profond qui nous sépare de l'avenir. Nous +autres, jeunes ilotes politiques, nous vous avons blâmés plus d'une +fois, dans l'ombre oisive où vous nous laissez, de tout démolir trop +vite et sans discernement, nous qui rêvons pourtant une reconstruction +générale et complète. Mais pour la démolition comme pour la +reconstruction, il fallait une longue et patiente attention, beaucoup +de temps, et le respect de tous les intérêts qui s'abritent et +poussent si souvent de jeunes et vertes branches sous les vieux +édifices sociaux. Au jour de l'écroulement, il faut faire aux intérêts +un toit provisoire. + +Chose étrange! vous avez la vieillesse, et vous n'avez pas la +maturité. + + +Voici des paroles de Mirabeau qu'il est l'heure de méditer: + +«Nous ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de +l'Orénoque pour former une société. Nous sommes une nation vieille, et +sans doute trop vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement +préexistant, un roi préexistant, des préjugés préexistants; il faut, +autant qu'il est possible, assortir toutes ces choses à la révolution +et sauver la soudaineté du passage.» + + +Dans la constitution actuelle de l'Europe, chaque état a son esclave, +chaque royaume traîne son boulet. La Turquie a la Grèce, la Russie +a la Pologne, la Suède a la Norvège, la Prusse a le grand-duché +de Posen, l'Autriche a la Lombardie, la Sardaigne a le Piémont, +l'Angleterre a l'Irlande, la France a la Corse, la Hollande a la +Belgique. Ainsi, à côté de chaque peuple maître, un peuple esclave; à +côté de chaque nation dans l'état naturel, une nation hors de l'état +naturel. Edifice mal bâti; moitié marbre, moitié plâtras. + + + + + OCTOBRE + + +L'esprit de Dieu, comme le soleil, donne toujours à la fois toute sa +lumière. L'esprit de l'homme ressemble à cette pâle lune, qui a ses +phases, ses absences et ses retours, sa lucidité et ses taches, sa +plénitude et sa disparition, qui emprunte toute sa lumière des rayons +du soleil, et qui pourtant ose les intercepter quelquefois. + + +Avec beaucoup d'idées, beaucoup de vues, beaucoup de probité, les +saint-simoniens se trompent. On ne fonde pas une religion avec la +seule morale. Il faut le dogme, il faut le culte. Pour asseoir le +culte et le dogme, il faut les mystères. Pour faire croire aux +mystères, il faut des miracles.--Faites donc des miracles.--Soyez +prophètes, soyez dieux d'abord, si vous pouvez, et puis après prêtres, +si vous voulez. + + +L'église affirme, la raison nie. Entre le _oui_ du prêtre et le _non_ +de l'homme, il n'y a plus que Dieu qui puisse placer son mot. + + +Tout ce qui se fait maintenant dans l'ordre politique n'est qu'un pont +de bateaux. Cela sert à passer d'une rive à l'autre. Mais cela n'a pas +de racines dans le fleuve d'idées qui coule dessous et qui a emporté +dernièrement le vieux pont de pierre des Bourbons. + + +Les têtes comme celle de Napoléon sont le point d'intersection de +toutes les facultés humaines. Il faut bien des siècles pour reproduire +le même accident. + + +Avant une république, ayons, s'il se peut, une chose publique. + + +J'admire encore La Rochejaquelein, Lescure, Cathelineau, Charette +même; je ne les aime plus. J'admire toujours Mirabeau et Napoléon; je +ne les hais plus. + + +Le sentiment de respect que m'inspire la Vendée n'est plus chez moi +qu'une affaire d'imagination et de vertu. Je ne suis plus vendéen de +coeur, mais d'âme seulement. + + +_Copie textuelle d'une lettre anonyme adressée ces jours-ci à M. +Dupin._ + +«Monsieur le sauveur, vous vous f... sur le pied de vexer les +mendiants! Pas tant de bagou, ou tu sauteras le pas! J'en ai tordu de +plus malins que toi! A revoir, porte-toi bien, en attendant que je te +tue.» + + +Mauvais éloge d'un homme que de dire: son opinion politique n'a pas +varié depuis quarante ans. C'est dire que pour lui il n'y a eu ni +expérience de chaque jour, ni réflexion, ni repli de la pensée sur les +faits. C'est louer une eau d'être stagnante, un arbre d'être mort; +c'est préférer l'huître à l'aigle. Tout est variable au contraire dans +l'opinion; rien n'est absolu dans les choses politiques, excepté la +moralité intérieure de ces choses. Or cette moralité est affaire de +conscience et non d'opinion. L'opinion d'un homme peut donc changer +honorablement, pourvu que sa conscience ne change pas. Progressif ou +rétrograde, le mouvement est essentiellement vital, humain, social. + +Ce qui est honteux, c'est de changer d'opinion pour son intérêt, et +que ce soit un écu ou un galon qui vous fasse brusquement passer du +blanc au tricolore, et vice versa. + + +Nos chambres décrépites procréent à cette heure une infinité de +petites lois culs-de-jatte, qui, à peine nées, branlent la tête comme +de vieilles femmes et n'ont plus de dents pour mordre les abus. + + +L'égalité devant la loi, c'est l'égalité devant Dieu traduite en +langue politique. Toute charte doit être une version de l'évangile. + + +Les whigs? dit O'Connell, des tories sans places. + + +Toute doctrine sociale qui cherche à détruire la famille est mauvaise, +et, qui plus est, inapplicable. Sauf à se recomposer plus tard, la +société est soluble, la famille non. C'est qu'il n'entre dans la +composition de la famille que des lois naturelles; la société, elle, +est soluble par tout l'alliage de lois factices, artificielles, +transitoires, expédientes, contingentes, accidentelles, qui se mêle à +sa constitution. Il peut souvent être utile, être nécessaire, être bon +de dissoudre une société quand elle est mauvaise, ou trop vieille, ou +mal venue. Il n'est jamais utile, ni nécessaire, ni bon, de mettre en +poussière la famille. Quand vous décomposez une société, ce que +vous trouvez pour dernier résidu, ce n'est pas l'individu, c'est la +famille. La famille est le cristal de la société. + + + + + NOVEMBRE + + +Il y a de grandes choses qui ne sont pas l'oeuvre d'un homme, mais +d'un peuple. Les pyramides d'Égypte sont anonymes; les journées de +juillet aussi. + + +Au printemps, il y aura une fonte de russes. + + + TRÈS BONNE LOI ÉLECTORALE + + (Quand le peuple saura lire.) + + ARTICLE Ier.--Tout français est électeur. + + ARTICLE II.--Tout français est éligible. + + + + + DÉCEMBRE + + +9 décembre 1830.--Benjamin Constant, qui est mort hier, était un de +ces hommes rares qui fourbissent, polissent et aiguisent les idées +générales de leur temps, ces armes des peuples qui brisent toutes +celles des armées. Il n'y a que les révolutions qui puissent jeter de +ces hommes-là dans la société. Pour faire la pierre ponce, il faut le +volcan. + + +On vient d'annoncer dans la même journée la mort de Goethe, la mort de +Benjamin Constant, la mort de Pie VIII[1]. Trois papes de morts. + +[1: Cette triple nouvelle circula en effet dans Paris le même jour. +Elle ne se réalisa pour Goethe que quinze mois plus tard. + + + NAPOLÉON. + + Voyez-vous cette étoile? + + CAULAINCOURT + + Non. + + NAPOLÉON. + + Eh bien, moi, je la vois. + + +Si le clergé n'y prend garde et ne change de vie, on ne croira bientôt +plus en France à d'autre trinité qu'à celle du drapeau tricolore. + + +Citadelle inexpugnable que la France aujourd'hui! Pour remparts, au +midi, les Pyrénées; au levant, les Alpes; au nord, la Belgique avec +sa haie de forteresses; au couchant, l'Océan pour fossé. En deçà +des Pyrénées, en deçà des Alpes, en deçà du Rhin et des forteresses +belges, trois peuples en révolution, Espagne, Italie, Belgique, nous +montent la garde; en deçà de la mer, la république américaine. Et, +dans cette France imprenable, pour garnison, trois millions de +bayonnettes; pour veiller aux créneaux des Alpes, des Pyrénées et de +la Belgique, quatre cent mille soldats; pour défendre le terrain, un +garde national par pied carré. Enfin, nous tenons le bout de mèche +de toutes les révolutions dont l'Europe est minée. Nous n'avons qu'à +dire: Feu! + + +J'ai assisté à une séance du procès des ministres, à l'avant-dernière, +à la plus lugubre, à celle où l'on entendait le mieux rugir le peuple +dehors. J'écrirai cette journée-là. + +Une pensée m'occupait pendant la séance, c'est que le pouvoir +occulte qui a poussé Charles X à sa ruine, le mauvais génie de la +restauration, ce gouvernement qui traitait la France en accusée, en +criminelle, et lui faisait sans relâche son procès, avait fini, tant +il y a une raison intérieure dans les choses, par ne plus pouvoir +avoir pour ministres que des procureurs généraux. + +Et en effet, quels étaient les trois hommes assis près de M. de +Polignac comme ses agents les plus immédiats? M. de Peyronnet, +procureur général; M. de Chantelauze, procureur général; M. de +Guernon-Ranville, procureur général. Qu'est-ce que M. Mangin, qui eût +probablement figuré à côté d'eux, si la révolution de juillet avait +pu se saisir de lui? Un procureur général. Plus de ministre de +l'intérieur, plus de ministre de l'instruction publique, plus de +préfet de police; des procureurs généraux partout. La France n'était +plus ni administrée, ni gouvernée au conseil du roi, mais accusée, +mais jugée, mais condamnée. + +Ce qui est dans les choses sort toujours au dehors par quelque côté. + + +La licence se crève ses cent yeux avec ses cent bras. + + +Quelques rochers n'arrêtent pas un fleuve; à travers les résistances +humaines, les événements s'écoulent sans se détourner. + + +Chacun se dépopularise à son tour. Le peuple finira peut-être par se +dépopulariser. + + +Il y a des hommes malheureux; Christophe Colomb ne peut attacher +son nom à sa découverte; Guillotin ne peut détacher le sien de son +invention. + + +Le mouvement se propage du centre à la circonférence; le travail se +fait en dessous; mais il se fait. Les pères ont vu la révolution de +France, les fils verront la révolution d'Europe. + + +Les droits politiques, les fonctions de juré, d'électeur et de garde +national, entrent évidemment dans la constitution normale de tout +membre de la cité. Tout homme du peuple est, à priori, homme de la +cité. + +Cependant les droits politiques doivent, évidemment aussi, sommeiller +dans l'individu jusqu'à ce que l'individu sache clairement ce que +c'est que des droits politiques, ce que cela signifie, et ce qu'on +en fait. Pour exercer il faut comprendre. En bonne logique, +l'intelligence de la chose doit toujours précéder l'action sur la +chose. + +Il faut donc, on ne saurait trop insister sur ce point, éclairer le +peuple pour pouvoir le constituer un jour. Et c'est un devoir sacré +pour les gouvernants de se hâter de répandre la lumière dans ces +masses obscures où le droit définitif repose. Tout tuteur honnête +presse l'émancipation de son pupille. Multipliez donc les chemins qui +mènent à l'intelligence, à la science, à l'aptitude. La Chambre, j'ai +presque dit le trône, doit être le dernier échelon d'une échelle dont +le premier échelon est une école. + +Et puis, instruire le peuple, c'est l'améliorer; éclairer le peuple, +c'est le moraliser; lettrer le peuple, c'est le civiliser. Toute +brutalité se fond au feu doux des bonnes lectures quotidiennes. +_Humaniores litterae_. Il faut faire faire au peuple ses humanités. + +Ne demandez pas de droits pour le peuple, tant que le peuple demandera +des têtes. + + + + + JANVIER + + +La chose la plus remarquable de ce mois-ci, c'est cet échantillon de +style de tribune. La phrase a été textuellement prononcée à la Chambre +des députés par un des principaux orateurs: + +«... C'est proscrire les véritables bases du lien social.» + + + + + FÉVRIER + + +Le roi Ferdinand de Naples, père de celui qui vient de mourir, disait +qu'il ne fallait que trois F. pour gouverner un peuple: _Festa, Força, +Farina_. + + +On veut démolir Saint-Germain l'Auxerrois pour un alignement de place +ou de rue; quelque jour on détruira Notre-Dame pour agrandir le +parvis; quelque jour on rasera Paris pour agrandir la plaine des +Sablons. + + +Alignement, nivellement, grands mots, grands principes, pour lesquels +on démolit tous les édifices, au propre et au figuré, ceux de l'ordre +intellectuel comme ceux de l'ordre matériel, dans la société comme +dans la cité. + + +Il faut des monuments aux cités de l'homme; autrement où serait la +différence entre la ville et la fourmilière? + + + + + MARS + + +Il y avait quelque chose de plus beau que la brochure de M. de C----; +c'était son silence. Il a eu tort de le rompre. Les Achilles dans leur +tente sont plus formidables que sur le champ de bataille. + + +13 mars.--Combinaison Casimir Périer. Un homme qui engourdira la +plaie, mais ne la fermera pas; un palliatif, non la guérison; un +ministère au laudanum. + + +«Quelle administration! quelle époque! où il faut tout craindre et +tout braver; où le tumulte renaît du tumulte; où l'on produit une +émeute par les moyens qu'on prend pour la prévenir; où il faut +sans cesse de la mesure, et où la mesure paraît équivoque, timide, +pusillanime; où il faut déployer beaucoup de force, et où la force +paraît tyrannie; où l'on est assiégé de mille conseils, et où il faut +prendre conseil de soi-même; où l'on est obligé de redouter jusqu'à +des citoyens dont les intentions sont pures, mais que la défiance, +l'inquiétude, l'exagération, rendent presque aussi redoutables que des +conspirateurs; où l'on est réduit même, dans des occasions difficiles, +à céder par sagesse, à conduire le désordre pour le retenir, à se +charger d'un emploi glorieux, il est vrai, mais environné d'alarmes +cruelles; où il faut encore, au milieu de si grandes difficultés, +déployer un front serein, être toujours calme, mettre de l'ordre +jusque dans les plus petits objets, n'offenser personne, guérir toutes +les jalousies, servir sans cesse, et chercher à plaire comme si l'on +ne servait point!» + +Voilà, certes, des paroles qui caractérisent admirablement le moment +présent, et qui se superposent étroitement dans leurs moindres détails +aux moindres détails de notre situation politique. Elles ont quarante +ans de date. Elles ont été prononcées par Mirabeau, le 19 octobre +1789. Ainsi les révolutions ont de certaines phases qui reviennent +invariablement. La révolution de 1789 en était alors où en est la +révolution de 1830 aujourd'hui, à la période des insurrections. + +Une révolution, quand elle passe de l'état de théorie à l'état +d'action, débouche d'ordinaire par l'émeute. L'émeute est la première +des diverses formes violentes qu'il est dans la loi d'une révolution +de prendre. L'émeute, c'est l'engorgement des intérêts nouveaux, +des idées nouvelles, des besoins nouveaux, à toutes les portes trop +étroites du vieil édifice politique. Tous veulent entrer à la fois +dans toutes les jouissances sociales. Aussi est-il rare qu'une +révolution ne commence pas par enfoncer les portes. Il est de +l'essence de l'émeute révolutionnaire, qu'il ne faut pas confondre +avec les autres sortes d'émeute, d'avoir presque toujours tort dans la +forme et raison dans le fond. + + + + + DERNIERS FEUILLETS SANS DATE + + +Une ancienne prophétie de Mahomet dit qu'un _soleil se lèvera au +couchant_. Est-ce de Napoléon qu'il voulait parler? + + +Vous voyez ces deux hommes, Robespierre et Mirabeau. L'un est de +plomb, l'autre est de fer. La fournaise de la révolution fera fondre +l'un, qui s'y dissoudra; l'autre y rougira, y flamboiera, y deviendra +éclatant et superbe. + + +Il fallait être géant comme Annibal, comme Charlemagne, comme +Napoléon, pour enjamber les Alpes. + + +Les révolutions sont commencées par des hommes que font les +circonstances, et terminées par des hommes qui font les événements. + + +Sous la monarchie, une lettre de cachet prenait la liberté d'un +individu, et la mettait dans la Bastille. + +Toute la liberté individuelle de France était venue ainsi s'accumuler +goutte à goutte, homme à homme, dans la Bastille, depuis plusieurs +siècles. Aussi, la Bastille brisée, la liberté s'est répandue à flots +par la France et par l'Europe. + + +Un classique jacobin: un bonnet rouge sur une perruque. + + +Plusieurs ont créé des mots dans la langue; Vaugelas a fait _pudeur_; +Corneille, _invaincu_; Richelieu, _généralissime_. + + +La civilisation est toute-puissante. Tantôt elle s'accommode d'un +désert de sable, comme, sous Rome, de l'Afrique; tantôt d'une région +de neiges, comme actuellement de la Russie. + + +L'empereur disait: officiers français et soldats russes. + + +Gloire, ambition, armées, flottes, trônes, couronnes; polichinelles +des grands enfants. + + +Le boucher Legendre assommait Lanjuinais de coups de poing à la +tribune de la Convention:--Fais donc d'abord décréter que je suis un +boeuf!--dit Lanjuinais. + + +La France est toujours à la mode en Europe. + + +L'Ecriture conte qu'il y a eu un roi qui fut pendant sept ans bête +fauve dans les bois, puis reprit sa forme humaine. Il arrive parfois +que c'est le tour du peuple. Il fait aussi ses sept années de +bête féroce, puis redevient homme. Ces métamorphoses s'appellent +révolutions. + + +Le peuple, comme le roi, y gagne la sagesse. + + + TOAST: + +A l'abolition de la loi salique! + +Que désormais la France soit régie par une reine, et que cette reine +s'appelle la loi. + + +Singulier parallélisme des destinées de Rome! après un sénat qui +faisait des dieux, un conclave qui fait des saints. + + +Qu'est-ce que c'est donc que cette sagesse humaine qui ressemble si +fort à la folie quand on la voit d'un peu haut? + + +Les empires ont leurs crises comme les montagnes ont leur hiver. Une +parole dite trop haut y produit une avalanche. + + +En 1797, on disait: la coterie de Bonaparte; en 1807: l'empire de +Napoléon. + + +Les grands hommes sont les coefficients de leur siècle. + + +Richelieu s'appelait le _marquis du Chillou_; Mirabeau, _Riquetti_; +Napoléon, _Buonaparte_. + + +Décret publié à Pékin, dans la _Gazette de la Chine_, vers la fin +d'août 1830: + +«L'académie astronomique a rendu compte que, dans la nuit du 15e +jour de la 7e lune (20 août), deux étoiles ont été observées, et des +vapeurs blanches sont tombées près du signe du zodiaque Tsyvéitchoun. +Elles se sont fait voir à l'heure où la garde de nuit est relevée pour +la quatrième fois (à près de minuit) _et annoncent des troubles dans +l'ouest_.» + + +Napoléon disait: Avec Anvers, je tiens un pistolet chargé sur le coeur +de l'Angleterre. + + +Dieu nous garde de ces réformateurs qui _lisent les lois de Minos, +parce qu'ils ont une constitution à faire pour mardi_! + + +Le cocher qui conduisait Bonaparte le soir du 3 nivôse s'appelait +César. + + +L'Espagne a eu, l'Angleterre a la plus grande marine de la terre. + +Le midi de l'Amérique parle espagnol, le nord parle anglais. + + +L'incendie de Moscou, aurore boréale allumée par Napoléon. + + + NOBLESSE. PEUPLE. + +Le comte de Mirabeau. Franklin. +Napoléon Buonaparte, gentilhomme corse. Washington. +Le marquis Simon de Bolivar. Sieyès. +Le marquis de La Fayette. Bentham. +Lord Byron. Schiller. +M. de Goethe. Canaris. +Sir Walter Scott. Danton. +Le comte Henri de Saint-Simon. Talma. +Le vicomte de Chateaubriand. Cuvier. +Madame de Staël. +Le comte de Maistre. +F. de Lamennais. +O'Connell, gentilhomme irlandais. +Mina, hidalgo catalan. +Benjamin de Constant. +La Rochejaquelein. +Riego. + + +Luther disait: _Je bouleverse le monde en buvant mon pot de bière_. +Cromwell disait: _J'ai le roi dans mon sac et le parlement dans ma +poche_. Napoléon disait: _Lavons notre linge sale en famille_. + +Avis aux faiseurs de tragédies qui ne comprennent pas les grandes +choses sans les grands mots. + + +Echecs d'hommes secondaires, éclipses de lune. + + +«Il avait (Louis XIV) beaucoup d'esprit naturel, mais il était très +ignorant; il en avait honte. Aussi était-on obligé de tourner les +savants en ridicule.» + +(_Mémoires de la Princesse palatine_.) + + +Genève; une république et un océan en petit. + + +Je reviens d'Angleterre, écrivait, il y a vingt ans, Henri de +Saint-Simon, et je n'y ai trouvé sur le chantier aucune idée capitale +neuve. + + +Il en est d'un grand homme comme du soleil. Il n'est jamais plus beau +pour nous qu'au moment où nous le voyons près de la terre, à son +lever, à son coucher. + + +Parmi les colosses de l'histoire, Cromwell, demi-fanatique et +demi-politique, marque la transition de Mahomet à Napoléon. + + +Les gaulois brûlèrent Lutèce devant César (_vid. Comm_). Deux mille +ans après les russes brûlent Moscou devant Napoléon. + + +Il ne faut pas voir toutes les choses de la vie à travers le prisme +de la poésie. Il ressemble à ces verres ingénieux qui grandissent les +objets. Ils vous montrent dans toute leur lumière et dans toute leur +majesté les sphères du ciel; rabaissez-les sur la terre, et vous ne +verrez plus que des formes gigantesques, à la vérité, mais pâles, +vagues et confuses. + + +Napoléon exprimé en blason, c'est une couronne gigantale surmontée +d'une couronne royale. + + +Une révolution est la larve d'une civilisation. + + +La providence est ménagère de ses grands hommes. Elle ne les prodigue +pas; elle ne les gaspille pas. Elle les émet et les retire au bon +moment, et ne leur donne jamais à gouverner que des événements de leur +taille. Quand elle a quelque mauvaise besogne à faire, elle la fait +faire par de mauvaises mains; elle ne remue le sang et la boue qu'avec +de vils outils. Ainsi Mirabeau s'en va avant la Terreur; Napoléon +ne vient qu'après. Entre les deux géants, la fourmilière des hommes +petits et méchants, la guillotine, les massacres, les noyades, 93. Et +à 93 Robespierre suffit; il est assez bon pour cela. + + +J'ai entendu des hommes éminents du siècle, en politique, en +littérature, en science, se plaindre de l'envie, des haines, des +calomnies, etc. Ils avaient tort. C'est la loi, c'est la gloire. +Les hautes renommées subissent ces épreuves. La haine les poursuit +partout. Rien ne lui est sacré. Le théâtre lui livrait plus à nu +Shakespeare et Molière; la prison ne lui dérobait pas Christophe +Colomb; le cloître n'en préservait pas saint Bernard; le trône n'en +sauvait pas Napoléon. Il n'y a pour le génie qu'un lieu sur la terre +qui jouisse du droit d'asile, c'est le tombeau. + + + + + 1823-1824 + + + + + SUR VOLTAIRE + + + Décembre 1823. + +François-Marie Arouet, si célèbre sous le nom de Voltaire, naquit à +Chatenay le 20 février 1694, d'une famille de magistrature. Il fut +élevé au collège des jésuites, où l'un de ses régents, le père Lejay, +lui prédit, à ce qu'on assure, qu'il serait en France le coryphée du +déisme. + +A peine sorti du collège, Arouet, dont le talent s'éveillait avec +toute la force et toute la naïveté de la jeunesse, trouva d'un côté, +dans son père, un inflexible contempteur, et, de l'autre, dans son +parrain, l'abbé de Châteauneuf, un pervertisseur complaisant. Le +père condamnait toute étude littéraire sans savoir pourquoi, et +par conséquent avec une obstination insurmontable. Le parrain, qui +encourageait au contraire les essais d'Arouet, aimait beaucoup les +vers, surtout ceux que rehaussait une certaine saveur de licence +ou d'impiété. L'un voulait emprisonner le poëte dans une étude de +procureur; l'autre égarait le jeune homme dans tous les salons. M. +Arouet interdisait toute lecture à son fils; Ninon de Lenclos léguait +une bibliothèque à l'élève de son ami Châteauneuf. Ainsi, le génie de +Voltaire subit dès sa naissance le malheur de deux actions contraires +et également funestes; l'une qui tendait à étouffer violemment ce +feu sacré qu'on ne peut éteindre; l'autre qui l'alimentait +inconsidérément, aux dépens de tout ce qu'il y a de noble et de +respectable dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre social. Ce sont +peut-être ces deux impulsions opposées, imprimées à la fois au premier +essor de cette imagination puissante, qui en ont vicié pour jamais +la direction. Du moins peut-on leur attribuer les premiers écarts +du talent de Voltaire, tourmenté ainsi tout ensemble du frein et de +l'éperon. + +Aussi, dès le commencement de sa carrière, lui attribua-t-on d'assez +méchants vers fort impertinents qui le firent mettre à la Bastille, +punition rigoureuse pour de mauvaises rimes. C'est durant ce loisir +forcé que Voltaire, âgé de vingt-deux ans, ébaucha son poëme blafard +de la _Ligue_, depuis la _Henriade_, et termina son remarquable drame +d'_Oedipe_. Après quelques mois de Bastille, il fut à la fois délivré +et pensionné par le régent d'Orléans, qu'il remercia de vouloir bien +se charger de son entretien, en le priant de ne plus se charger de son +logement. + +_Oedipe_ fut joué avec succès en 1718. Lamotte, l'oracle de +cette époque, daigna consacrer ce triomphe par quelques paroles +sacramentelles, et la renommée de Voltaire commença. Aujourd'hui +Lamotte n'est peut-être immortel que pour avoir été nommé dans les +écrits de Voltaire. + +La tragédie d'_Artémire_ succéda à _Oedipe_. Elle tomba. Voltaire +fit un voyage à Bruxelles pour y voir J.-B. Rousseau, qu'on a si +singulièrement appelé grand. Les deux poëtes s'estimaient avant de +se connaître, ils se séparèrent ennemis. On a dit qu'ils étaient +réciproquement envieux l'un de l'autre. Ce ne serait pas un signe de +supériorité. + +_Artémire_, refaite et rejouée en 1724 sous le nom de _Marianne_, eut +beaucoup de succès sans être meilleure. Vers la même époque parut la +_Ligue_ ou la _Henriade_, et la France n'eut pas un poëme épique. +Voltaire substitua dans son poëme Mornay à Sully, parce qu'il avait à +se plaindre du descendant de ce grand ministre. Cette vengeance peu +philosophique est cependant excusable, parce que Voltaire, insulté +lâchement devant l'hôtel de Sully par je ne sais quel chevalier de +Rohan, et abandonné par l'autorité judiciaire, ne put en exercer +d'autre. + +Justement indigné du silence des lois envers son méprisable agresseur, +Voltaire, déjà célèbre, se retira en Angleterre, où il étudia des +sophistes. Cependant tous ses loisirs n'y furent pas perdus; il fit +deux nouvelles tragédies, _Brutus_ et _César_, dont Corneille eût +avoué plusieurs scènes. + +Revenu en France, il donna successivement _Éryphile_, qui tomba, et +_Zaïre_, chef-d'oeuvre conçu et terminé en dix-huit jours, auquel il +ne manque que la couleur du lieu et une certaine sévérité de style. +_Zaïre_ eut un succès prodigieux et mérité. La tragédie d'_Adélaïde +Du Guesclin_ (depuis le _Duc de Foix_) succéda à _Zaïre_ et fut loin +d'obtenir le même succès. Quelques publications moins importantes, le +_Temple du goût_, les _Lettres sur les anglais_, etc., tourmentèrent +pendant quelques années la vie de Voltaire. + +Cependant son nom remplissait déjà l'Europe. Retiré à Cirey, chez la +marquise du Châtelet, femme qui fut, suivant l'expression même de +Voltaire, propre à toutes les sciences, excepté à celle de la vie, +il desséchait sa belle imagination dans l'algèbre et la géométrie, +écrivait _Alzire_, _Mahomet_, l'_Histoire_ spirituelle _de Charles +XII_, amassait les matériaux du _Siècle de Louis XIV_, préparait +_l'Essai sur les moeurs des nations_, et envoyait des madrigaux à +Frédéric, prince héréditaire de Prusse. _Mérope_, également composée +à Cirey, mit le sceau à la réputation dramatique de Voltaire. Il crut +pouvoir alors se présenter pour remplacer le cardinal de Fleury à +l'académie française. Il ne fut pas admis. Il n'avait encore que du +génie. Quelque temps après, cependant, il se mit à flatter madame de +Pompadour; il le fit avec une si opiniâtre complaisance, qu'il obtint +tout à la fois le fauteuil académique, la charge de gentilhomme de la +chambre et la place d'historiographe de France. Cette faveur dura peu. +Voltaire se retira tour à tour à Lunéville, chez le bon Stanislas, roi +de Pologne et duc de Lorraine; à Sceaux, chez madame du Maine, où +il fit _Sémiramis_, _Oreste_ et _Rome sauvée_, et à Berlin, chez +Frédéric, devenu roi de Prusse. Il passa plusieurs années dans cette +dernière retraite avec le titre de chambellan, la croix du Mérite +de Prusse et une pension. Il était admis aux soupers royaux avec +Maupertuis, d'Argens, et Lamettrie, athée du roi, de ce roi qui, comme +le dit Voltaire même, vivait sans cour, sans conseil et sans culte. Ce +n'était point l'amitié sublime d'Aristote et d'Alexandre, de Térence +et de Scipion. Quelques années de frottement suffirent pour user ce +qu'avaient de commun l'âme du despote philosophe et l'âme du sophiste +poëte. Voltaire voulut s'enfuir de Berlin. Frédéric le chassa. + +Renvoyé de Prusse, repoussé de France, Voltaire passa deux ans en +Allemagne, où il publia ses _Annales de l'Empire_, rédigées par +complaisance pour la duchesse de Saxe-Gotha; puis il vint se fixer aux +portes de Genève avec Mme Denis, sa nièce. + +L'_Orphelin de la Chine_, tragédie où brille encore presque tout son +talent, fut le premier fruit de sa retraite, où il eût vécu en paix, +si d'avides libraires n'eussent publié son odieuse _Pucelle_. C'est +encore à cette époque et dans ses diverses résidences des Délices, de +Tournay et de Ferney, qu'il fit le poëme sur le _Tremblement de terre +de Lisbonne_, la tragédie de _Tancrède_, quelques contes et différents +opuscules. C'est alors qu'il défendit, avec une générosité mêlée +de trop d'ostentation, Calas, Sirven, La Barre, Montbailli, Lally, +déplorables victimes des méprises judiciaires. C'est alors qu'il se +brouilla avec Jean-Jacques, se lia avec Catherine de Russie, pour +laquelle il écrivit l'histoire de son aïeul Pierre 1er, et se +réconcilia avec Frédéric. C'est encore du même temps que date sa +coopération à l'_Encyclopédie_, ouvrage où des hommes qui avaient +voulu prouver leur force ne prouvèrent que leur faiblesse, monument +monstrueux dont le _Moniteur_ de notre révolution est l'effroyable +pendant. + +Accablé d'années, Voltaire voulut revoir Paris. Il revint dans cette +Babylone qui sympathisait avec son génie. Salué d'acclamations +universelles, le malheureux vieillard put voir, avant de mourir, +combien son oeuvre était avancée. Il put jouir ou s'épouvanter de sa +gloire. Il ne lui restait plus assez de puissance vitale pour soutenir +les émotions de ce voyage, et Paris le vit expirer le 30 mai 1778. +Les esprits forts prétendirent qu'il avait emporté l'incrédulité au +tombeau. Nous ne le poursuivrons pas jusque-là. + +Nous avons raconté la vie privée de Voltaire; nous allons essayer de +peindre son existence publique et littéraire. + +Nommer Voltaire, c'est caractériser tout le dix-huitième siècle; c'est +fixer d'un seul trait la double physionomie historique et littéraire +de cette époque, qui ne fut, quoi qu'on en dise, qu'une époque de +transition, pour la société comme pour la poésie. Le dix-huitième +siècle paraîtra toujours dans l'histoire comme étouffé entre le siècle +qui le précède et le siècle qui le suit. Voltaire en est le personnage +principal et en quelque sorte typique, et, quelque prodigieux que fût +cet homme, ses proportions semblent bien mesquines entre la grande +image de Louis XIV et la gigantesque figure de Napoléon. + +Il y a deux êtres dans Voltaire. Sa vie eut deux influences. Ses +écrits eurent deux résultats. C'est sur cette double action, dont +l'une domina les lettres, dont l'autre se manifesta dans les +événements, que nous allons jeter un coup d'oeil. Nous étudierons +séparément chacun de ces deux règnes du génie de Voltaire. Il ne +faut pas oublier toutefois que leur double puissance fut intimement +coordonnée, et que les effets de cette puissance, plutôt mêlés que +liés, ont toujours eu quelque chose de simultané et de commun. Si, +dans cette note, nous en divisons l'examen, c'est uniquement parce +qu'il serait au-dessus de nos forces d'embrasser d'un seul regard cet +ensemble insaisissable; imitant en cela l'artifice de ces artistes +orientaux qui, dans l'impuissance de peindre une figure de face, +parviennent cependant à la représenter entièrement, en enfermant les +deux profils dans un même cadre. + +En littérature, Voltaire a laissé un de ces monuments dont l'aspect +étonne plutôt par son étendue qu'il n'impose par sa grandeur. +L'édifice qu'il a construit n'a rien d'auguste. Ce n'est point le +palais des rois, ce n'est point l'hospice du pauvre. C'est un bazar +élégant et vaste, irrégulier et commode; étalant dans la boue +d'innombrables richesses; donnant à tous les intérêts, à toutes les +vanités, à toutes les passions, ce qui leur convient; éblouissant +et fétide; offrant des prostitutions pour des voluptés; peuplé de +vagabonds, de marchands et d'oisifs, peu fréquenté du prêtre et de +l'indigent. Là, d'éclatantes galeries inondées incessamment d'une +foule émerveillée; là, des antres secrets où nul ne se vante +d'avoir pénétré. Vous trouverez sous ces arcades somptueuses mille +chefs-d'oeuvre de goût et d'art, tout reluisants d'or et de diamants; +mais n'y cherchez pas la statue de bronze aux formes antiques et +sévères. Vous y trouverez des parures pour vos salons et pour +vos boudoirs; n'y cherchez pas les ornements qui conviennent au +sanctuaire. Et malheur au faible qui n'a qu'une âme pour fortune +et qui l'expose aux séductions de ce magnifique repaire; temple +monstrueux où il y a des témoignages pour tout ce qui n'est pas la +vérité, un culte pour tout ce qui n'est pas Dieu! + +Certes, si nous voulons bien parler d'un monument de ce genre avec +admiration, on n'exigera pas que nous en parlions avec respect. + +Nous plaindrions une cité où la foule serait au bazar et la solitude à +l'église; nous plaindrions une littérature qui déserterait le sentier +de Corneille et de Bossuet pour courir sur la trace de Voltaire. + +Loin de nous toutefois la pensée de nier le génie de cet homme +extraordinaire. C'est parce que, dans notre conviction, ce génie +était peut-être un des plus beaux qui aient jamais été donnés à aucun +écrivain, que nous en déplorons plus amèrement le frivole et funeste +emploi. Nous regrettons, pour lui comme pour les lettres, qu'il ait +tourné contre le ciel cette puissance intellectuelle qu'il avait reçue +du ciel. Nous gémissons sur ce beau génie qui n'a point compris sa +sublime mission, sur cet ingrat qui a profané la chasteté de la muse +et la sainteté de la patrie, sur ce transfuge qui ne s'est pas souvenu +que le trépied du poëte a sa place près de l'autel. Et (ce qui est +d'une profonde et inévitable vérité) sa faute même renfermait son +châtiment. Sa gloire est beaucoup moins grande qu'elle ne devait +l'être, parce qu'il a tenté toutes les gloires, même celle +d'Érostrate. Il a défriché tous les champs, on ne peut dire qu'il en +ait cultivé un seul. Et, parce qu'il eut la coupable ambition d'y +semer également les germes nourriciers et les germes vénéneux, ce +sont, pour sa honte éternelle, les poisons qui ont le plus fructifié. +La _Henriade_, comme composition littéraire, est encore bien +inférieure à la _Pucelle_ (ce qui ne signifie certes pas que ce +coupable ouvrage soit supérieur, même dans son genre honteux). +Ses satires, empreintes parfois d'un stigmate infernal, sont fort +au-dessus de ses comédies, plus innocentes. On préfère ses poésies +légères, où son cynisme éclate souvent à nu, à ses poésies lyriques, +dans lesquelles on trouve parfois des vers religieux et graves[1]. Ses +contes, enfin, si désolants d'incrédulité et de scepticisme, valent +mieux que ses histoires, où le même défaut se fait un peu moins +sentir, mais où l'absence perpétuelle de dignité est en contradiction +avec le genre même de ces ouvrages. Quant à ses tragédies, où il +se montre réellement grand poëte, où il trouve souvent le trait du +caractère, le mot du coeur, on ne peut disconvenir, malgré tant +d'admirables scènes, qu'il ne soit encore resté assez loin de Racine, +et surtout du vieux Corneille. Et ici notre opinion est d'autant moins +suspecte, qu'un examen approfondi de l'oeuvre dramatique de Voltaire +nous a convaincu de sa haute supériorité au théâtre. Nous ne doutons +pas que si Voltaire, au lieu de disperser les forces colossales de sa +pensée sur vingt points différents, les eût toutes réunies vers un +même but, la tragédie, il n'eût surpassé Racine et peut-être +égalé Corneille. Mais il dépensa le génie en esprit. Aussi fut-il +prodigieusement spirituel. Aussi le sceau du génie est-il plutôt +empreint sur le vaste ensemble de ses ouvrages que sur chacun d'eux en +particulier. Sans cesse préoccupé de son siècle, il négligeait trop la +postérité, cette image austère qui doit dominer toutes les méditations +du poëte. Luttant de caprice et de frivolité avec ses frivoles et +capricieux contemporains, il voulait leur plaire et se moquer d'eux. +Sa muse, qui eût été si belle de sa beauté, emprunta souvent ses +prestiges aux enluminures du fard et aux grimaces de la coquetterie, +et l'on est perpétuellement tenté de lui adresser ce conseil d'amant +jaloux: + + Épargne-toi ce soin; +L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin. + +Voltaire paraissait ignorer qu'il y a beaucoup de grâce dans la force, +et que ce qu'il y a de plus sublime dans les oeuvres de l'esprit +humain est peut-être aussi ce qu'il y a de plus naïf. Car +l'imagination sait révéler sa céleste origine sans recourir à des +artifices étrangers. Elle n'a qu'à marcher pour se montrer déesse. _Et +vera incessu patuit dea_. + +S'il était possible de résumer l'idée multiple que présente +l'existence littéraire de Voltaire, nous ne pourrions que la classer +parmi ces prodiges que les latins appelaient _monstra_. Voltaire, en +effet, est un phénomène peut-être unique, qui ne pouvait naître qu'en +France et au dix-huitième siècle. Il y a cette différence entre sa +littérature et celle du grand siècle, que Corneille, Molière et Pascal +appartiennent davantage à la société, Voltaire à la civilisation. On +sent, en le lisant, qu'il est l'écrivain d'un âge énervé et affadi. Il +a de l'agrément et point de grâce, du prestige et point de charme, +de l'éclat et point de majesté. Il sait flatter et ne sait point +consoler. Il fascine et ne persuade pas. Excepté dans la tragédie, qui +lui est propre, son talent manque de tendresse et de franchise. On +sent que tout cela est le résultat d'une organisation, et non l'effet +d'une inspiration; et, quand un médecin athée vient vous dire que tout +Voltaire était dans ses tendons et dans ses nerfs, vous frémissez +qu'il n'ait raison. Au reste, comme un autre ambitieux plus moderne, +qui rêvait la suprématie politique, c'est en vain que Voltaire a +essayé la suprématie littéraire. La monarchie absolue ne convient pas +à l'homme. Si Voltaire eût compris la véritable grandeur, il eût placé +sa gloire dans l'unité plutôt que dans l'universalité. La force ne +se révèle point par un déplacement perpétuel, par des métamorphoses +indéfinies, mais bien par une majestueuse immobilité. La force, ce +n'est pas Protée, c'est Jupiter. + +Ici commence la seconde partie de notre tâche; elle sera plus courte, +parce que, grâce à la révolution française, les résultats politiques +de la philosophie de Voltaire sont malheureusement d'une effrayante +notoriété. Il serait cependant souverainement injuste de n'attribuer +qu'aux écrits du «patriarche de Ferney» cette fatale révolution. Il +faut y voir avant tout l'effet d'une décomposition sociale depuis +longtemps commencée. Voltaire et l'époque où il vécut doivent +s'accuser et s'excuser réciproquement. Trop fort pour obéir à son +siècle, Voltaire était aussi trop faible pour le dominer. De cette +égalité d'influence résultait entre son siècle et lui une perpétuelle +réaction, un échange mutuel d'impiétés et de folies, un continuel flux +et reflux de nouveautés qui entraînait toujours dans ses oscillations +quelque vieux pilier de l'édifice social. Qu'on se représente la face +politique du dix-huitième siècle, les scandales de la Régence, les +turpitudes de Louis XV; la violence dans le ministère, la violence +dans les parlements, la force nulle part; la corruption morale +descendant par degrés de la tête au coeur, des grands au peuple; les +prélats de cour, les abbés de toilette; l'antique monarchie, l'antique +société chancelant sur leur base commune, et ne résistant plus aux +attaques des novateurs que par la magie de ce beau nom de Bourbon[2]; +qu'on se figure Voltaire jeté sur cette société en dissolution comme +un serpent dans un marais, et l'on ne s'étonnera plus de voir l'action +contagieuse de sa pensée hâter la fin de cet ordre politique que +Montaigne et Rabelais avaient inutilement attaqué dans sa jeunesse et +dans sa vigueur. Ce n'est pas lui qui rendit la maladie mortelle, mais +c'est lui qui en développa le germe, c'est lui qui en exaspéra les +accès. Il fallait tout le venin de Voltaire pour mettre cette fange en +ébullition; aussi doit-on imputer à cet infortuné une grande partie +des choses monstrueuses de la révolution. Quant à cette révolution en +elle-même, elle dut être inouïe. La providence voulut la placer entre +le plus redoutable des sophistes et le plus formidable des despotes. +A son aurore, Voltaire apparaît dans une saturnale funèbre[3]; à son +déclin, Buonaparte se lève dans un massacre[4]. + + +[1: M. le comte de Maistre, dans son sévère et remarquable portrait de +Voltaire, observe qu'il est nul dans l'ode, et attribue avec raison +cette nullité au défaut d'enthousiasme. Voltaire, en effet, qui ne +se livrait à la poésie lyrique qu'avec antipathie, et seulement pour +justifier sa prétention à l'universalité, Voltaire était étranger à +toute profonde exaltation; il ne connaissait d'émotion véritable que +celle de la colère, et encore cette colère n'allait-elle pas jusqu'à +l'indignation, jusqu'à cette indignation qui fait poëte, comme dit +Juvénal, _facit indignatio versum_. + +[2: Il faut que la démoralisation universelle ait jeté de +bienprofondes racines, pour que le ciel ait vainement envoyé, vers la +fin de ce siècle, Louis XVI, ce vénérable martyr, qui éleva sa vertu +jusqu'à la sainteté. + +[3: Translation des restes de Voltaire au Panthéon. + +[4: Mitraillade de Saint-Roch. + + + + + SUR WALTER SCOTT + + A PROPOS DE _QUENTIN DURWARD_ + + + Juin 1823. + +Certes, il y a quelque chose de bizarre et de merveilleux dans le +talent de cet homme, qui dispose de son lecteur comme le vent dispose +d'une feuille; qui le promène à son gré dans tous les lieux et dans +tous les temps; lui dévoile, en se jouant, le plus secret repli du +coeur, comme le plus mystérieux phénomène de la nature, comme la page +la plus obscure de l'histoire; dont l'imagination domine et caresse +toutes les imaginations, revêt avec la même étonnante vérité le +haillon du mendiant et la robe du roi, prend toutes les allures, +adopte tous les vêtements, parle tous les langages; laisse à la +physionomie des siècles ce que la sagesse de Dieu a mis d'immuable et +d'éternel dans leurs traits, et ce que les folies des hommes y ont +jeté de variable et de passager; ne force pas, ainsi que certains +romanciers ignorants, les personnages des jours passés à s'enluminer +de notre fard, à se frotter de notre vernis; mais contraint, par son +pouvoir magique, les lecteurs contemporains à reprendre, du moins pour +quelques heures, l'esprit, aujourd'hui si dédaigné, des vieux temps, +comme un sage et adroit conseiller qui invite des fils ingrats à +revenir chez leur père. L'habile magicien veut cependant avant tout +être exact. Il ne refuse à sa plume aucune vérité, pas même celle qui +naît de la peinture de l'erreur, cette fille des hommes qu'on pourrait +croire immortelle si son humeur capricieuse et changeante ne rassurait +sur son éternité. Peu d'historiens sont aussi fidèles que ce +romancier. On sent qu'il a voulu que ses portraits fussent des +tableaux, et ses tableaux des portraits. Il nous peint nos devanciers +avec leurs passions, leurs vices et leurs crimes, mais de sorte que +l'instabilité des superstitions et l'impiété du fanatisme n'en fassent +que mieux ressortir la pérennité de la religion et la sainteté des +croyances. Nous aimons d'ailleurs à retrouver nos ancêtres avec leurs +préjugés, souvent si nobles et si salutaires, comme avec leurs beaux +panaches et leurs bonnes cuirasses. + +Walter Scott a su puiser aux sources de la nature et de la vérité un +genre inconnu, qui est nouveau parce qu'il se fait aussi ancien qu'il +le veut. Walter Scott allie à la minutieuse exactitude des chroniques +la majestueuse grandeur de l'histoire et l'intérêt pressant du roman; +génie puissant et curieux qui devine le passé; pinceau vrai qui +trace un portrait fidèle d'après une ombre confuse, et nous force à +reconnaître même ce que nous n'avons pas vu; esprit flexible et solide +qui s'empreint du cachet particulier de chaque siècle et de chaque +pays, comme une cire molle, et conserve cette empreinte pour la +postérité comme un bronze indélébile. + +Peu d'écrivains ont aussi bien rempli que Walter Scott les devoirs du +romancier relativement à son art et à son siècle; car ce serait une +erreur presque coupable dans l'homme de lettres que de se croire +au-dessus de l'intérêt général et des besoins nationaux, d'exempter +son esprit de toute action sur les contemporains, et d'isoler sa vie +égoïste de la grande vie du corps social. Et qui donc se dévouera, si +ce n'est le poëte? Quelle voix s'élèvera dans l'orage, si ce n'est +celle de la lyre qui peut le calmer? Et qui bravera les haines de +l'anarchie et les dédains du despotisme, sinon celui auquel la sagesse +antique attribuait le pouvoir de réconcilier les peuples et les rois, +et auquel la sagesse moderne a donné celui de les diviser? + +Ce n'est donc point à de doucereuses galanteries, à de mesquines +intrigues, à de sales aventures, que Walter Scott voue son talent. +Averti par l'instinct de sa gloire, il a senti qu'il fallait quelque +chose de plus à une génération qui vient d'écrire de son sang et de +ses larmes la page la plus extraordinaire de toutes les histoires +humaines. Les temps qui ont immédiatement précédé et immédiatement +suivi notre convulsive révolution étaient de ces époques +d'affaissement que le fiévreux éprouve avant et après ses accès. Alors +les livres les plus platement atroces, les plus stupidement impies, +les plus monstrueusement obscènes, étaient avidement dévorés par une +société malade; dont les goûts dépravés et les facultés engourdies +eussent rejeté tout aliment savoureux ou salutaire. C'est ce qui +explique ces triomphes scandaleux, décernés alors par les plébéiens +des salons et les patriciens des échoppes à des écrivains ineptes ou +graveleux, que nous dédaignerons de nommer, lesquels en sont réduits +aujourd'hui à mendier l'applaudissement des laquais et le rire des +prostituées. Maintenant la popularité n'est plus distribuée par la +populace, elle vient de la seule source qui puisse lui imprimer un +caractère d'immortalité ainsi que d'universalité, du suffrage de ce +petit nombre d'esprits délicats, d'âmes exaltées et de têtes sérieuses +qui représentent moralement les peuples civilisés. C'est celle-là que +Scott a obtenue en empruntant aux annales des nations des compositions +faites pour toutes les nations, en puisant dans les fastes des siècles +des livres écrits pour tous les siècles. Nul romancier n'a caché plus +d'enseignement sous plus de charme, plus de vérité sous la fiction. Il +y a une alliance visible entre la forme qui lui est propre et toutes +les formes littéraires du passé et de l'avenir, et l'on pourrait +considérer les romans épiques de Scott comme une transition de la +littérature actuelle aux romans grandioses, aux grandes épopées en +vers ou en prose que notre ère poétique nous promet et nous donnera. + +Quelle doit être l'intention du romancier? C'est d'exprimer dans +une fable intéressante une vérité utile. Et, une fois cette idée +fondamentale choisie, cette action explicative inventée, l'auteur ne +doit-il pas chercher, pour la développer, un mode d'exécution qui +rende son roman semblable à la vie, l'imitation pareille au modèle? +Et la vie n'est-elle pas un drame bizarre où se mêlent le bon et le +mauvais, le beau et le laid, le haut et le bas, loi dont le pouvoir +n'expire que hors de la création? Faudra-t-il donc se borner à +composer, comme certains peintres flamands, des tableaux entièrement +ténébreux, ou, comme les chinois, des tableaux tout lumineux, quand +la nature montre partout la lutte de l'ombre et de la lumière? Or +les romanciers, avant Walter Scott, avaient adopté généralement deux +méthodes de composition contraires; toutes deux vicieuses, précisément +parce qu'elles sont contraires. Les uns donnaient à leur ouvrage la +forme d'une narration divisée arbitrairement en chapitres, sans qu'on +devinât trop pourquoi, ou même uniquement pour délasser l'esprit du +lecteur, comme l'avoue assez naïvement le titre de _descanso_ (repos), +placé par un vieil auteur espagnol en tête de ses chapitres[1]. +Les autres déroulaient leur fable dans une série de lettres qu'on +supposait écrites par les divers acteurs du roman. Dans la narration, +les personnages disparaissent, l'auteur seul se montre toujours; dans +les lettres, l'auteur s'éclipse pour ne laisser jamais voir que ses +personnages. Le romancier narrateur ne peut donner place au dialogue +naturel, à l'action véritable; il faut qu'il leur substitue un certain +mouvement monotone de style, qui est comme un moule où les événements +les plus divers prennent la même forme, et sous lequel les créations +les plus élevées, les inventions les plus profondes, s'effacent, de +même que les aspérités d'un champ s'aplanissent sous le rouleau. Dans +le roman par lettres, la même monotonie provient d'une autre cause. +Chaque personnage arrive à son tour avec son épître, à la manière de +ces acteurs forains qui, ne pouvant paraître que l'un après l'autre, +et n'ayant pas la permission de parler sur leurs tréteaux, se +présentent successivement, portant au-dessus de leur tête un grand +écriteau sur lequel le public lit leur rôle. On peut encore comparer +le roman par lettres à ces laborieuses conversations de sourds-muets +qui s'écrivent réciproquement ce qu'ils ont à se dire, de sorte que +leur colère ou leur joie est tenue d'avoir sans cesse la plume à +la main et l'écritoire en poche. Or, je le demande, que devient +l'à-propos d'un tendre reproche qu'il faut porter à la poste? Et +l'explosion fougueuse des passions n'est-elle pas un peu gênée entre +le préambule obligé et la formule polie qui sont l'avant-garde et +l'arrière-garde de toute lettre écrite par un homme bien né? Croit-on +que le cortège des compliments, le bagage des civilités, accélèrent la +progression de l'intérêt et pressent la marche de l'action? Ne doit-on +pas enfin supposer quelque vice radical et insurmontable dans un +genre de composition qui a pu refroidir parfois l'éloquence même de +Rousseau? + +Supposons donc qu'au roman narratif, où il semble qu'on ait songé +à tout, excepté à l'intérêt, en adoptant l'absurde usage de faire +précéder chaque chapitre d'un sommaire, souvent très détaillé, qui est +comme le récit du récit; supposons qu'au roman épistolaire, dont la +forme même interdit toute véhémence et toute rapidité, un esprit +créateur substitue le roman dramatique, dans lequel l'action +imaginaire se déroule en tableaux vrais et variés, comme se déroulent +les événements réels de la vie; qui ne connaisse d'autre division que +celle des différentes scènes à développer; qui enfin soit un long +drame, où les descriptions suppléeraient aux décorations et aux +costumes, où les personnages pourraient se peindre par eux-mêmes, et +représenter, par leurs chocs divers et multipliés, toutes les formes +de l'idée unique de l'ouvrage. Vous trouverez, dans ce genre +nouveau, les avantages réunis des deux genres anciens, sans leurs +inconvénients. Ayant à votre disposition les ressorts pittoresques, et +en quelque façon magiques, du drame, vous pourrez laisser derrière +la scène ces mille détails oiseux et transitoires que le simple +narrateur, obligé de suivre ses acteurs pas à pas comme des enfants +aux lisières, doit exposer longuement s'il veut être clair; et vous +pourrez profiter de ces traits profonds et soudains, plus féconds en +méditations que des pages entières que fait jaillir le mouvement d'une +scène, mais qu'exclut la rapidité d'un récit. + +Après le roman pittoresque, mais prosaïque, de Walter Scott, il +restera un autre roman à créer, plus beau et plus complet encore selon +nous. C'est le roman à la fois drame et épopée, pittoresque mais +poétique, réel mais idéal, vrai mais grand, qui enchâssera Walter +Scott dans Homère. + +Comme tout créateur, Walter Scott a été assailli jusqu'à présent par +d'inextinguibles critiques. Il faut que celui qui défriche un marais +se résigne à entendre les grenouilles coasser autour de lui. + +Quant à nous, nous remplissons un devoir de conscience en plaçant +Walter Scott très haut parmi les romanciers, et en particulier +_Quentin Durward_ très haut parmi les romans. _Quentin Durward_ est +un beau livre. Il est difficile de voir un roman mieux tissu, et des +effets moraux mieux attachés aux effets dramatiques. + +L'auteur a voulu montrer, ce nous semble, combien la loyauté, même +dans un être obscur, jeune et pauvre, arrive plus sûrement à son but +que la perfidie, fût-elle aidée de toutes les ressources du pouvoir, +de la richesse et de l'expérience. Il a chargé du premier de ces rôles +son écossais Quentin Durward, orphelin jeté au milieu des écueils les +plus multipliés, des pièges les mieux préparés, sans autre boussole +qu'un amour presque insensé; mais c'est souvent quand il ressemble à +une folie que l'amour est une vertu. Le second est confié à Louis XI, +roi plus adroit que le plus adroit courtisan, vieux renard armé des +ongles du lion, puissant et fin, servi dans l'ombre comme au jour, +incessamment couvert de ses gardes comme d'un bouclier, et accompagné +de ses bourreaux comme d'une épée. Ces deux personnages si différents +réagissent l'un sur l'autre de manière à exprimer l'idée fondamentale +avec une vérité singulièrement frappante. C'est en obéissant +fidèlement au roi que le loyal Quentin sert, sans le savoir, ses +propres intérêts, tandis que les projets de Louis XI, dont Quentin +devait être à la fois l'instrument et la victime, tournent en même +temps à la confusion du rusé vieillard et à l'avantage du simple jeune +homme. + +Un examen superficiel pourrait faire croire d'abord que l'intention +première du poëte est dans le contraste historique, peint avec tant +de talent, du roi de France Louis de Valois et du duc de Bourgogne +Charles le Téméraire. Ce bel épisode est peut-être en effet un défaut +dans la composition de l'ouvrage, en ce qu'il rivalise d'intérêt avec +le sujet lui-même; mais cette faute, si elle existe, n'ôte rien à ce +que présente d'imposant et de comique tout ensemble cette opposition +de deux princes, dont l'un, despote souple et ambitieux, méprise +l'autre, tyran dur et belliqueux, qui le dédaignerait s'il l'osait. +Tous deux se haïssent; mais Louis brave la haine de Charles parce +qu'elle est rude et sauvage, Charles craint la haine de Louis parce +qu'elle est caressante. Le duc de Bourgogne, au milieu de son camp et +de ses états, s'inquiète près du roi de France sans défense, comme +le limier dans le voisinage du chat. La cruauté du duc naît de ses +passions, celle du roi de son caractère. Le bourguignon est loyal +parce qu'il est violent; il n'a jamais songé à cacher ses mauvaises +actions; il n'a point de remords, car il a oublié ses crimes comme ses +colères. Louis est superstitieux, peut-être parce qu'il est hypocrite; +la religion ne suffit pas à celui que sa conscience tourmente et +qui ne veut pas se repentir; mais il a beau croire à d'impuissantes +expiations, la mémoire du mal qu'il a fait vit sans cesse en lui près +de la pensée du mal qu'il va faire, parce qu'on se rappelle toujours +ce qu'on a médité longtemps et qu'il faut bien que le crime, lorsqu'il +a été un désir et une espérance, devienne aussi un souvenir. Les deux +princes sont dévots; mais Charles jure par son épée avant de jurer +par Dieu, tandis que Louis tâche de gagner les saints par des dons +d'argent ou des charges de cour, mêle de la diplomatie à sa prière et +intrigue même avec le ciel. En cas de guerre, Louis en examine encore +le danger, que Charles se repose déjà de la victoire. La politique du +Téméraire est toute dans son bras, mais l'oeil du roi atteint plus +loin que le bras du duc. Enfin Walter Scott prouve, en mettant en jeu +les deux rivaux, combien la prudence est plus forte que l'audace, et +combien celui qui paraît ne rien craindre a peur de celui qui semble +tout redouter. + +Avec quel art l'illustre écrivain nous peint le roi de France se +présentant, par un raffinement de fourberie, chez son beau cousin de +Bourgogne, et lui demandant l'hospitalité au moment où l'orgueilleux +vassal va lui apporter la guerre! Et quoi de plus dramatique que la +nouvelle d'une révolte fomentée dans les états du duc par les agents +du roi, tombant comme la foudre entre les deux princes à l'instant où +la même table les réunit! Ainsi la fraude est déjouée par la fraude, +et c'est le prudent Louis qui s'est lui-même livré sans défense à la +vengeance d'un ennemi justement irrité. L'histoire dit bien quelque +chose de tout cela; mais ici j'aime mieux croire au roman qu'à +l'histoire, parce que je préfère la vérité morale à la vérité +historique. Une scène plus remarquable encore peut-être, c'est celle +où les deux princes, que les conseils les plus sages n'ont encore pu +rapprocher, se réconcilient par un acte de cruauté que l'un imagine +et que l'autre exécute. Pour la première fois ils rient ensemble de +cordialité et de plaisir; et ce rire, excité par un supplice, efface +pour un moment leur discorde. Cette idée terrible fait frissonner +d'admiration. + +Nous avons entendu critiquer, comme hideuse et révoltante, la peinture +de l'orgie. C'est, à notre avis, un des plus beaux chapitres de ce +livre. Walter Scott, ayant entrepris de peindre ce fameux brigand +surnommé le Sanglier des Ardennes, aurait manqué son tableau s'il +n'eût excité l'horreur. Il faut toujours entrer franchement dans une +donnée dramatique, et chercher en tout le fond des choses. L'émotion +et l'intérêt ne se trouvent que là. Il n'appartient qu'aux esprits +timides de capituler avec une conception forte et de reculer dans la +voie qu'ils se sont tracée. + +Nous justifierons, d'après le même principe, deux autres passages qui +ne nous paraissent pas moins dignes de méditation et de louange. Le +premier est l'exécution de ce Hayraddin, personnage singulier dont +l'auteur aurait peut-être pu tirer encore plus de parti. Le second est +le chapitre où le roi Louis XI, arrêté par ordre du duc de Bourgogne, +fait préparer dans sa prison, par Tristan l'Hermite, le châtiment de +l'astrologue qui l'a trompé. C'est une idée étrangement belle que de +nous faire voir ce roi cruel, trouvant encore dans son cachot assez +d'espace pour sa vengeance, réclamant des bourreaux pour derniers +serviteurs, et éprouvant ce qui lui reste d'autorité par l'ordre d'un +supplice. + +Nous pourrions multiplier ces observations et tâcher de faire voir +en quoi le nouveau drame de sir Walter Scott nous semble défectueux, +particulièrement dans le dénoûment; mais le romancier aurait sans +doute pour se justifier des raisons beaucoup meilleures que nous n'en +aurions pour l'attaquer, et ce n'est point contre un si formidable +champion que nous essayerions avec avantage nos faibles armes. Nous +nous bornerons à lui faire observer que le mot placé par lui dans la +bouche du fou du duc de Bourgogne sur l'arrivée du roi Louis XI à +Péronne appartient au fou de François 1er, qui le prononça lors du +passage de Charles-Quint en France, en 1535. L'immortalité de ce +pauvre Triboulet ne tient qu'à ce mot, il faut le lui laisser. Nous +croyons également que l'expédient ingénieux qu'emploie l'astrologue +Galeotti pour échapper à Louis XI avait déjà été imaginé quelque mille +ans auparavant par un philosophe que voulait mettre à mort Denis de +Syracuse. Nous n'attachons pas à ces remarques plus d'importance +qu'elles n'en méritent; un romancier n'est pas un chroniqueur. Nous +sommes étonné seulement que le roi adresse la parole, dans le conseil +de Bourgogne, à des chevaliers du saint-esprit, cet ordre n'ayant été +fondé qu'un siècle plus tard par Henri III. Nous croyons même que +l'ordre de Saint-Michel, dont le noble auteur décore son brave lord +Crawford, ne fut institué par Louis XI qu'après sa captivité. Que sir +Walter Scott nous permette ces petites chicanes chronologiques. +En remportant un léger triomphe de pédant sur un aussi illustre +_antiquaire_, nous ne pouvons nous défendre de cette innocente joie +qui transportait son Quentin Durward lorsqu'il eut désarçonné le duc +d'Orléans et tenu tête à Dunois, et nous serions tenté de lui demander +pardon de notre victoire, comme Charles-Quint au pape: _Sanctissime +pater, indulge victori_. + + +[1: Marcos Obregon de la Ronda. + + + + + SUR L'ABBÉ DE LAMENNAIS + + A PROPOS DE + + L'ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE EN MATIÈRE DE RELIGION + + + Juillet 1823. + +Serait-il vrai qu'il existe dans la destinée des nations un moment où +les mouvements du corps social semblent ne plus être que les dernières +convulsions d'un mourant? Serait-il vrai qu'on puisse voir la lumière +disparaître peu à peu de l'intelligence des peuples, ainsi qu'on voit +s'effacer graduellement dans le ciel le crépuscule du soir? Alors, +disent des voix prophétiques, le bien et le mal, la vie et la mort, +l'être et le néant, sont en présence; et les hommes errent de l'un à +l'autre, comme s'ils avaient à choisir. L'action de la société n'est +plus une action, c'est un tressaillement faible et violent à la fois, +comme une secousse de l'agonie. Les développements de l'esprit humain +s'arrêtent, ses révolutions commencent. Le fleuve ne féconde plus, +il engloutit; le flambeau n'éclaire plus, il consume. La pensée, +la volonté, la liberté, ces facultés divines, concédées par la +toute-puissance divine à l'association humaine, font place à +l'orgueil, à la révolte, à l'instinct individuel. A la prévoyance +sociale succède cette profonde cécité animale à laquelle il n'a pas +été donné de distinguer les approches de la mort. Bientôt, en effet, +la rébellion des membres amène le déchirement du corps, que suivra +la dissolution du cadavre. La lutte des intérêts passagers remplace +l'accord des croyances éternelles. Quelque chose de la brute s'éveille +dans l'homme, et fraternise avec son âme dégradée; il abdique le ciel +et végète au-dessous de sa destinée. Alors deux camps se tracent dans +la nation. La société n'est plus qu'une mêlée opiniâtre dans une nuit +profonde, où ne brille d'autre lumière que l'éclair des glaives qui +se heurtent et l'étincelle des armures qui se brisent. Le soleil se +lèverait en vain sur ces malheureux pour leur faire reconnaître qu'ils +sont frères; acharnés à leur oeuvre sanglante, ils ne verraient pas. +La poussière de leur combat les aveugle. + +Alors, pour emprunter l'expression solennelle de Bossuet, _un peuple +cesse d'être un peuple_. Les événements qui se précipitent avec une +rapidité toujours croissante s'imprègnent de plus en plus d'un sombre +caractère de providence et de fatalité, et le petit nombre d'hommes +simples, restés fidèles aux prédictions antiques, regardent avec +terreur si des signes ne se manifestent pas dans les cieux. + +Espérons que nos vieilles monarchies n'en sont point encore là. On +conserve quelque espoir de guérison tant que le malade ne repousse pas +le médecin, et l'enthousiasme avide qu'éveillent les premiers chants +de poésie religieuse que ce siècle a entendus prouve qu'il y a encore +une âme dans la société. + +C'est à fortifier ce souffle divin, à ranimer cette flamme céleste, +que tendent aujourd'hui tous les esprits vraiment supérieurs. Chacun +apporte son étincelle au foyer commun, et, grâce à leur généreuse +activité, l'édifice social peut se reconstruire rapidement, comme ces +magiques palais des contes arabes, qu'une légion de génies achevait +dans une nuit. Aussi trouvons-nous des méditations dans nos écrivains, +et des inspirations dans nos poëtes. Il s'élève de toutes parts une +génération sérieuse et douce, pleine de souvenirs et d'espérances. +Elle redemande son avenir aux prétendus philosophes du dernier siècle, +qui voudraient lui faire recommencer leur passé. Elle est pure, et par +conséquent indulgente, même pour ces vieux et effrontés coupables qui +osent réclamer son admiration; mais son pardon pour les criminels +n'exclut pas son horreur pour les crimes. Elle ne veut pas baser son +existence sur des abîmes, sur l'athéisme et sur l'anarchie; elle +répudie l'héritage de mort dont la révolution la poursuit; elle +revient à la religion, parce que la jeunesse ne renonce pas volontiers +à la vie; c'est pourquoi elle exige du poëte plus que les générations +antiques n'en ont reçu. Il ne donnait au peuple que des lois, elle lui +demande des croyances. + +Un des écrivains qui ont le plus puissamment contribué à éveiller +parmi nous cette soif d'émotions religieuses, un de ceux qui savent +le mieux l'étancher, c'est sans contredit M. l'abbé F. de Lamennais. +Parvenu, dès ses premiers pas, au sommet de l'illustration littéraire, +ce prêtre vénérable semble n'avoir rencontré la gloire humaine qu'en +passant. Il va plus loin. L'époque de l'apparition de l'_Essai sur +l'indifférence_ sera une des dates de ce siècle. Il faut qu'il y +ait un mystère bien étrange dans ce livre que nul ne peut lire sans +espérance ou sans terreur, comme s'il cachait quelque haute révélation +de notre destinée. Tour à tour majestueux et passionné, simple +et magnifique, grave et véhément, profond et sublime, l'écrivain +s'adresse au coeur par toutes les tendresses, à l'esprit par tous +les artifices, à l'âme par tous les enthousiasmes. Il éclaire comme +Pascal, il brûle comme Rousseau, il foudroie comme Bossuet. Sa pensée +laisse toujours dans les esprits trace de son passage; elle abat tous +ceux qu'elle ne relève pas. Il faut qu'elle console, à moins qu'elle +ne désespère. Elle flétrit tout ce qui ne peut fructifier. Il n'y a +point d'opinion mixte sur un pareil ouvrage; on l'attaque comme un +ennemi ou on le défend comme un sauveur. Chose frappante! ce livre +était un besoin de notre époque, et la mode s'est mêlée de son succès! +C'est la première fois sans doute que la mode aura été du parti de +l'éternité. Tout en dévorant cet écrit, on a adressé à l'auteur une +foule de reproches que chacun en particulier aurait dû adresser à sa +conscience. Tous ces vices qu'il voulait bannir du coeur humain ont +crié comme les vendeurs chassés du temple. On a craint que l'âme ne +restât vide lorsqu'il en aurait expulsé les passions. Nous avons +entendu dire que ce livre austère attristait la vie, que ce prêtre +morose arrachait les fleurs du sentier de l'homme. D'accord; mais les +fleurs qu'il arrache sont celles qui cachaient l'abîme. + +Cet ouvrage a encore produit un autre phénomène, bien remarquable de +nos jours; c'est la discussion publique d'une question de théologie. +Et ce qu'il y a de singulier, et ce qu'on doit attribuer à l'intérêt +extraordinaire excité par l'_Essai_, la frivolité des gens du monde et +la préoccupation des hommes d'état ont disparu un instant devant un +débat scolastique et religieux. On a cru voir un moment la Sorbonne +renaître entre les deux Chambres. + +M. de Lamennais, aidé dans sa force par la force d'en haut, a +accoutumé ses lecteurs à le voir porter, sans perdre haleine, d'un +bout à l'autre de son immense composition, le fardeau d'une idée +fondamentale, vaste et unique. Partout se révèle en lui la possession +d'une grande pensée. Il la développe dans toutes ses parties, +l'illumine dans tous ses détails, l'explique dans tous ses mystères, +la critique dans tous ses résultats. Il remonte à toutes les causes +comme il redescend à toutes les conséquences. + +Un des bienfaits de ces sortes d'ouvrages, c'est qu'ils dégoûtent +profondément de tout ce qu'ont écrit de dérisoire et d'ironique les +chefs de la secte incrédule. Quand une fois on est monté si haut, on +ne peut plus redescendre aussi bas. Dès qu'on a respiré l'air et vu la +lumière, on ne saurait rentrer dans ces ténèbres et dans ce vide. On +est saisi d'une inexprimable compassion en voyant des hommes épuiser +leur souffle d'un jour à forger ou à éteindre Dieu. On est tenté de +croire que l'athée est un être à part, organisé à sa façon, et qu'il a +raison de réclamer sa place parmi les bêtes; car on ne conçoit rien à +la révolte de l'intelligence contre l'intelligence. Et puis, n'est-ce +pas une étrange société que celle de ces individus ayant chacun un +créateur de leur création, une foi selon leur opinion, disposant de +l'éternité pendant que le temps les emporte, et cherchant à réaliser +cette _multiplex religio_, mot monstrueux trouvé par un païen? On +dirait le chaos à la poursuite du néant. Tandis que l'âme du chrétien, +pareille à la flamme tourmentée en vain par les caprices de l'air, se +relève incessamment vers le ciel, l'esprit de ces infidèles est comme +le nuage qui change de forme et de route selon le vent qui le pousse. +Et l'on rit de les voir juger les choses éternelles du haut de +la philosophie humaine, ainsi que des malheureux qui graviraient +péniblement au sommet d'une montagne pour mieux examiner les étoiles. + +Ceux qui apportent aux nations enivrées par tant de poisons la +véritable nourriture de vie et d'intelligence, doivent se confier en +la sainteté de leur entreprise. Tôt ou tard, les peuples désabusés se +pressent autour d'eux, et leur disent comme Jean à Jésus: _Ad quem +ibimus? verba vitae aeternae habes_. «A qui irons-nous? vous avez les +paroles de la vie éternelle.» + + + + + SUR LORD BYRON + + A PROPOS DE SA MORT + + +Nous sommes en juin 1824. Lord Byron vient de mourir. + +On nous demande notre pensée sur lord Byron, et sur lord Byron mort. +Qu'importe notre pensée? à quoi bon l'écrire, à moins qu'on ne suppose +qu'il est impossible à qui que ce soit de ne pas dire quelques paroles +dignes d'être recueillies en présence d'un aussi grand poëte et d'un +aussi grand événement? A en croire les ingénieuses fables de l'orient, +une larme devient perle en tombant dans la mer. + +Dans l'existence particulière que nous a faite le goût des lettres, +dans la région paisible où nous a placé l'amour de l'indépendance et +de la poésie, la mort de Byron a dû nous frapper, en quelque sorte, +comme une calamité domestique. Elle a été pour nous un de ces malheurs +qui touchent de près. L'homme qui a dévoué ses jours au culte des +lettres sent le cercle de sa vie physique se resserrer autour de +lui, en même temps que la sphère de son existence intellectuelle +s'agrandit. Un petit nombre d'êtres chers occupent les tendresses +de son coeur, tandis que tous les poëtes morts et contemporains, +étrangers et compatriotes, s'emparent des affections de son âme. La +nature lui avait donné une famille, la poésie lui en crée une seconde. +Ses sympathies, que si peu d'êtres éveillent auprès de lui, s'en vont +chercher, à travers le tourbillon des relations sociales, au delà des +temps, au delà des espaces, quelques hommes qu'il comprend et dont il +se sent digne d'être compris. Tandis que, dans la rotation monotone +des habitudes et des affaires, la foule des indifférents le froisse et +le heurte sans émouvoir son attention, il s'établit, entre lui et ces +hommes épars que son penchant a choisis, d'intimes rapports et des +communications, pour ainsi dire, électriques. Une douce communauté +de pensées l'attache, comme un lien invisible et indissoluble, à ces +êtres d'élite, isolés dans leur monde ainsi qu'il l'est dans le sien; +de sorte que, lorsque par hasard il vient à rencontrer l'un d'entre +eux, un regard leur suffit pour se révéler l'un à l'autre; une parole, +pour pénétrer mutuellement le fond de leurs âmes et en reconnaître +l'équilibre; et, au bout de quelques instants, ces deux étrangers +sont ensemble comme deux frères nourris du même lait, comme deux amis +éprouvés par la même infortune. + +Qu'il nous soit permis de le dire, et, s'il le faut, de nous en +glorifier, une sympathie du genre de celle que nous venons d'expliquer +nous entraînait vers Byron. Ce n'était pas certainement l'attrait +que le génie inspire au génie; c'était du moins un sentiment sincère +d'admiration, d'enthousiasme et de reconnaissance; car on doit de la +reconnaissance aux hommes dont les oeuvres et les actions font battre +noblement le coeur. Quand on nous a annoncé la mort de ce poëte, il +nous a semblé qu'on nous enlevait une part de notre avenir. Nous +n'avons renoncé qu'avec amertume à jamais nouer avec Byron une de ces +poétiques amitiés qu'il nous est si doux et si glorieux d'entretenir +avec la plupart des principaux esprits de notre époque, et nous lui +avons adressé ce beau vers dont un poëte de son école saluait l'ombre +généreuse d'André Chénier: + + Adieu donc, jeune ami que je n'ai pas connu. + +Puisque nous venons de laisser échapper un mot sur l'école +particulière de lord Byron, il ne sera peut-être pas hors de propos +d'examiner ici quelle place elle occupe dans l'ensemble de la +littérature actuelle, que l'on attaque comme si elle pouvait être +vaincue, que l'on calomnie comme si elle pouvait être condamnée. Des +esprits faux, habiles à déplacer toutes les questions, cherchent à +accréditer parmi nous une erreur bien singulière. Ils ont imaginé que +la société présente était exprimée en France par deux littératures +absolument opposées, c'est-à-dire que le même arbre portait +naturellement à la fois deux fruits d'espèces contraires, que la même +cause produisait simultanément deux effets incompatibles. Mais ces +ennemis des innovations ne se sont pas même aperçus qu'ils créaient là +une logique toute nouvelle. Ils continuent chaque jour de traiter la +littérature qu'ils nomment classique comme si elle vivait encore, et +celle qu'ils appellent romantique comme si elle allait périr. Ces +doctes rhéteurs, qui vont proposant sans cesse de changer ce qui +existe contre ce qui a existé, nous rappellent involontairement le +Roland fou de l'Arioste qui prie gravement un passant d'accepter une +jument morte en échange d'un cheval vivant. Roland, il est vrai, +convient que sa jument est morte, tout en ajoutant que c'est là son +seul défaut. Mais les Rolands du prétendu genre classique ne sont pas +encore à cette hauteur, en fait de jugement ou de bonne foi. Il faut +donc leur arracher ce qu'ils ne veulent pas accorder, et leur déclarer +qu'il n'existe aujourd'hui qu'une littérature comme il n'existe qu'une +société; que les littératures antérieures, tout en laissant des +monuments immortels, ont dû disparaître et ont disparu avec les +générations dont elles ont exprimé les habitudes sociales et les +émotions politiques. Le génie de notre époque peut être aussi beau que +celui des époques les plus illustres, il ne peut être le même; et il +ne dépend pas plus des écrivains contemporains de ressusciter une +littérature[1] passée, qu'il ne dépend du jardinier de faire reverdir +les feuilles de l'automne sur les rameaux du printemps. + +Qu'on ne s'y trompe pas, c'est en vain surtout qu'un petit nombre +de petits esprits essayent de ramener les idées générales vers +le désolant système littéraire du dernier siècle. Ce terrain, +naturellement aride, est depuis longtemps desséché. D'ailleurs on +ne recommence pas les madrigaux de Dorat après les guillotines de +Robespierre, et ce n'est pas au siècle de Bonaparte qu'on peut +continuer Voltaire. La littérature réelle de notre âge, celle dont les +auteurs sont proscrits à la façon d'Aristide; celle qui, répudiée par +toutes les plumes, est adoptée par toutes les lyres; celle qui, malgré +une persécution vaste et calculée, voit tous les talents éclore dans +sa sphère orageuse, comme ces fleurs qui ne croissent qu'en des lieux +battus des vents; celle enfin qui, réprouvée par ceux qui décident +sans méditer, est défendue par ceux qui pensent avec leur âme, jugent +avec leur esprit et sentent avec leur coeur; cette littérature n'a +point l'allure molle et effrontée de la muse qui chanta le cardinal +Dubois, flatta la Pompadour et outragea notre Jeanne d'Arc. Elle +n'interroge ni le creuset de l'athée ni le scalpel du matérialiste. +Elle n'emprunte pas au sceptique cette balance de plomb dont l'intérêt +seul rompt l'équilibre. Elle n'enfante pas dans les orgies des chants +pour les massacres. Elle ne connaît ni l'adulation ni l'injure. Elle +ne prête point de séductions au mensonge. Elle n'enlève point leur +charme aux illusions. Étrangère à tout ce qui n'est pas son but +véritable, elle puise la poésie aux sources de la vérité. Son +imagination se féconde par la croyance. Elle suit les progrès du +temps, mais d'un pas grave et mesuré. Son caractère est sérieux, sa +voix est mélodieuse et sonore. Elle est, en un mot, ce que doit être +la commune pensée d'une grande nation après de grandes calamités, +triste, fière et religieuse. Quand il le faut, elle n'hésite pas à se +mêler aux discordes publiques pour les juger ou pour les apaiser. Car +nous ne sommes plus au temps des chansons bucoliques, et ce n'est pas +la muse du dix-neuvième siècle qui peut dire: + + Non me agitant populi fasces, aut purpura regum. + +Cette littérature cependant, comme toutes les choses de l'humanité, +présente, dans son unité même, son côté sombre et son côté consolant. +Deux écoles se sont formées dans son sein, qui représentent la double +situation où nos malheurs politiques ont respectivement laissé les +esprits, la résignation et le désespoir. Toutes deux reconnaissent +ce qu'une philosophie moqueuse avait nié, l'éternité de Dieu, l'âme +immortelle, les vérités primordiales et les vérités révélées; mais +celle-ci pour adorer, celle-là pour maudire. L'une voit tout du haut +du ciel, l'autre du fond de l'enfer. La première place au berceau de +l'homme un ange qu'il retrouve encore assis au chevet de son lit +de mort; l'autre environne ses pas de démons, de fantômes et +d'apparitions sinistres. La première lui dit de se confier, parce +qu'il n'est jamais seul; la seconde l'effraye en l'isolant sans +cesse. Toutes deux possèdent également l'art d'esquisser des scènes +gracieuses et de crayonner des figures terribles; mais la première, +attentive à ne jamais briser le coeur, donne encore aux plus sombres +tableaux je ne sais quel reflet divin; la seconde, toujours soigneuse +d'attrister, répand sur les images les plus riantes comme une +lueur infernale. L'une, enfin, ressemble à Emmanuel, doux et fort, +parcourant son royaume sur un char de foudre et de lumière; l'autre +est ce superbe Satan[2] qui entraîna tant d'étoiles dans sa chute +lorsqu'il fut précipité du ciel. Ces deux écoles jumelles, fondées +sur la même base, et nées, pour ainsi dire, au même berceau, nous +paraissent spécialement représentées dans la littérature européenne +par deux illustres génies, Chateaubriand et Byron. + +Au sortir de nos prodigieuses révolutions, deux ordres politiques +luttaient sur le même sol. Une vieille société achevait de s'écrouler; +une société nouvelle commençait à s'élever. Ici des ruines, là des +ébauches. Lord Byron, dans ses lamentations funèbres, a exprimé les +dernières convulsions de la société expirante. M. de Chateaubriand, +avec ses inspirations sublimes, a satisfait aux premiers besoins de la +société ranimée. La voix de l'un est comme l'adieu du cygne à l'heure +de la mort; la voix de l'autre est pareille au chant du phénix +renaissant de sa cendre. + +Par la tristesse de son génie, par l'orgueil de son caractère, par les +tempêtes de sa vie, lord Byron est le type du genre de poésie dont il +a été le poëte. Tous ses ouvrages sont profondément marqués du sceau +de son individualité. C'est toujours une figure sombre et hautaine que +le lecteur voit passer dans chaque poëme comme à travers un crêpe de +deuil. Sujet quelquefois, comme tous les penseurs profonds, au vague +et à l'obscurité, il a des paroles qui sondent toute une âme, des +soupirs qui racontent toute une existence. Il semble que son coeur +s'entr'ouvre à chaque pensée qui en jaillit comme un volcan qui vomit +des éclairs. Les douleurs, les joies, les passions n'ont point pour +lui de mystères, et s'il ne fait voir les objets réels qu'à travers un +voile, il montre à nu les régions idéales. On peut lui reprocher de +négliger absolument l'ordonnance de ses poëmes; défaut grave, car un +poëme qui manque d'ordonnance est un édifice sans charpente ou un +tableau sans perspective. Il pousse également trop loin le lyrique +dédain des transitions; et l'on désirerait parfois que ce peintre si +fidèle des émotions intérieures jetât sur les descriptions physiques +des clartés moins fantastiques et des teintes moins vaporeuses. Son +génie ressemble trop souvent à un promeneur sans but qui rêve en +marchant, et qui, absorbé dans une intuition profonde, ne rapporte +qu'une image confuse des lieux qu'il a parcourus. Quoi qu'il en soit, +même dans ses moins belles oeuvres, cette capricieuse imagination +s'élève à des hauteurs où l'on ne parvient pas sans des ailes. L'aigle +a beau fixer ses yeux sur la terre, il n'en conserve pas moins le +regard sublime dont la portée s'étend jusqu'au soleil[3]. On a +prétendu que l'auteur de _Don Juan_ appartenait, par un côté de +son esprit, à l'école de l'auteur de _Candide_. Erreur! il y a une +différence profonde entre le rire de Byron et le rire de Voltaire. +Voltaire n'avait pas souffert. + +Ce serait ici le moment de dire quelque chose de la vie si tourmentée +du noble poëte; mais, dans l'incertitude où nous sommes sur les causes +réelles des malheurs domestiques qui avaient aigri son caractère, nous +aimons mieux nous taire, de peur que notre plume ne s'égare malgré +nous. Ne connaissant lord Byron que d'après ses poëmes, il nous est +doux de lui supposer une vie selon son âme et son génie. Comme tous +les hommes supérieurs, il a certainement été en proie à la calomnie. +Nous n'attribuons qu'à elle les bruits injurieux qui ont si longtemps +accompagné l'illustre nom du poëte. D'ailleurs celle que ses torts ont +offensée les a sans doute oubliés la première en présence de sa mort. +Nous espérons qu'elle lui a pardonné; car nous sommes de ceux qui ne +pensent pas que la haine et la vengeance aient quelque chose à graver +sur la pierre d'un tombeau. + +Et nous, pardonnons-lui de même ses fautes, ses erreurs, et jusqu'aux +ouvrages où il a paru descendre de la double hauteur de son caractère +et de son talent; pardonnons-lui, il est mort si noblement! il est si +bien tombé! Il semblait là comme un belliqueux représentant de la muse +moderne dans la patrie des muses antiques. Généreux auxiliaire de la +gloire, de la religion et de la liberté, il avait apporté son épée et +sa lyre aux descendants des premiers guerriers et des premiers poëtes; +et déjà le poids de ses lauriers faisait pencher la balance en faveur +des malheureux hellènes. Nous lui devons, nous particulièrement, une +reconnaissance profonde. Il a prouvé à l'Europe que les poëtes de +l'école nouvelle, quoiqu'ils n'adorent plus les dieux de la Grèce +païenne, admirent toujours ses héros; et que, s'ils ont déserté +l'Olympe, du moins ils n'ont jamais dit adieu aux Thermopyles. + +La mort de Byron a été accueillie dans tout le continent par les +signes d'une douleur universelle. Le canon des grecs a longtemps salué +ses restes, et un deuil national a consacré la perte de cet étranger +parmi les calamités publiques. Les portes orgueilleuses de Westminster +se sont ouvertes comme d'elles-mêmes, afin que la tombe du poëte +vînt honorer le sépulcre des rois. Le dirons-nous? Au milieu de ces +glorieuses marques de l'affliction générale, nous avons cherché quel +témoignage solennel d'enthousiasme Paris, cette capitale de l'Europe, +rendait à l'ombre héroïque de Byron, et nous avons vu une marotte qui +insultait sa lyre et des tréteaux qui outrageaient son cercueil[4]! + + +[1: Il ne faut pas perdre de vue, en lisant ceci, que par les mots +littérature d'un siècle, on doit entendre non-seulement l'ensemble +des ouvrages produits durant ce siècle, mais encore l'ordre général +d'idées et de sentiments qui--le plus souvent à l'insu des auteurs +mêmes--a présidé à leur composition. + +[2: Ce n'est ici qu'un simple rapport qui ne saurait justifier le +titre d'école _satanique_ sous lequel un homme de talent a désigné +l'école de lord Byron. + +[3: Dans un moment où l'Europe entière rend un éclatant hommage au +génie de lord Byron, avoué grand homme depuis qu'il est mort, le +lecteur sera curieux de relire ici quelques phrases de l'article +remarquable dont la _Revue d'Édimbourg_, journal accrédité, salua +l'illustre poëte à son début. C'est d'ailleurs sur ce ton que certains +journaux nous entretiennent chaque matin ou chaque soir des premiers +talents de notre époque. + +«La poésie de notre jeune lord est de cette classe que ni les dieux ni +les hommes ne tolèrent. Ses inspirations sont si plates qu'on pourrait +les comparer à une eau stagnante. Comme pour s'excuser, le noble +auteur ne cesse de rappeler qu'il est mineur... Peut-être veut-il nous +dire: «Voyez comme un mineur écrit.» Mais hélas! nous nous rappelons +tous la poésie de Cowley à dix ans, et celle de Pope à douze. Loin +d'apprendre avec surprise que de mauvais vers ont été écrits par un +écolier au sortir du collège, nous croyons la chose très commune, +et, sur dix écoliers, neuf peuvent en faire autant et mieux que lord +Byron. + +«Dans le fait, cette seule considération (celle du rang de l'auteur) +nous fait donner une place à lord Byron dans notre journal, outre +notre désir de lui conseiller d'abandonner la poésie pour mieux +employer ses talents. + +«Dans cette intention, nous lui dirons que la rime et le nombre des +pieds, quand ce nombre serait toujours régulier, ne constituent pas +toute la poésie, nous voudrions lui persuader qu'un peu d'esprit et +d'imagination sont indispensables, et que pour être lu un poëme a +besoin aujourd'hui de quelque pensée ou nouvelle ou exprimée de façon +à paraître telle. + +«Lord Byron devrait aussi prendre garde de tenter ce que de grands +poëtes ont tenté avant lui; car les comparaisons ne sont nullement +agréables, comme il a pu l'apprendre de son maître d'écriture. + +«Quant à ses imitations de la poésie ossianique, nous nous y +connaissons si peu que nous risquerions de critiquer du Macpherson +tout pur en voulant exprimer notre opinion sur les rapsodies de ce +nouvel imitateur... Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'elles +ressemblent à du Macpherson, et nous sommes sûr qu'elles sont tout +aussi stupides et ennuyeuses que celles de notre compatriote. + +«Une grande partie du volume est consacrée à immortaliser les +occupations de l'auteur pendant son éducation. Nous sommes fâché de +donner une mauvaise idée de la psalmodie du collége par la citation de +ces stances attiques: (Suit la citation)... + +«Mais quelque jugement qu'on puisse prononcer sur les poésies du noble +mineur, il nous semble que nous devons les prendre comme nous les +trouvons et nous en contenter; car ce sont les dernières que nous +recevrons de lui... Qu'il réussisse ou non, il est très peu probable +qu'il condescende de nouveau à devenir auteur. Prenons donc ce qui +nous est offert et soyons reconnaissants. De quel droit ferions-nous +les délicats, pauvres diables que nous sommes! C'est trop d'honneur +pour nous de tant recevoir d'un homme du rang de ce lord. Soyons +reconnaissants, nous le répétons, et ajoutons avec le bon Sancho: Que +Dieu bénisse celui qui nous donne! ne regardons pas le cheval à la +bouche quand il ne coûte rien.» + +Lord Byron daigna se venger de ce misérable fatras de lieux communs, +thème perpétuel que la médiocrité envieuse reproduit sans cesse contre +le génie. Les auteurs de la _Revue d'Édimbourg_ furent contraints +de reconnaître son talent sous les coups de son fouet satirique. +L'exemple paraît bon à suivre, nous avouerons cependant que nous +eussions mieux aimé voir lord Byron garder à leur égard le silence du +mépris. Si ce n'eût été le conseil de son intérêt, c'eût été du moins +celui de sa dignité. + +[4: Quelques jours après la nouvelle de la mort de lord Byron, on +représentait encore à je ne sais quel théâtre du boulevard je ne sais +quelle facétie de mauvais ton et de mauvais goût, où ce noble poëte +est personnellement mis en scène sous le nom ridicule de _lord +Trois-Étoiles_. + + + + + IDÉES AU HASARD + + + Juillet 1824. + + + I + + +Il faut bien que toutes les oreilles possibles s'habituent à +l'entendre dire et redire, une révolution est faite dans les arts. +Elle a commencé par la poésie, elle s'est continuée dans la musique; +la voilà qui renouvelle la peinture; et avant peu elle ressuscitera +infailliblement la sculpture et l'architecture, depuis longtemps +mortes comme meurent toujours les arts, en pleine académie. Au reste, +cette révolution n'est qu'un retour universel à la nature et à la +vérité. C'est l'extirpation du faux goût qui, depuis près de trois +siècles, substituant sans cesse les conventions de l'école à toutes +les réalités, a vicié tant de beaux génies. La génération nouvelle a +décidément jeté là le haillon classique, la guenille philosophique, +l'oripeau mythologique. Elle a revêtu la robe virile, et s'est +débarrassée des préjugés, tout en étudiant les traditions. + +Il est risible d'entendre disserter, sur un changement invinciblement +amené par le cours des événements, cette tourbe innombrable d'esprits +faux, de petits docteurs, de grands pédants, de lourds railleurs, de +_jugeurs_ à verbe haut, de critiques superficiels, également propres +à raisonner sur tout parce qu'ils ignorent tout au même degré; +d'artistes médiocres, qui ne connaissent le talent que par l'envie +dont il les tourmente et l'impuissance dont il les accable. Ces bonnes +gens s'imaginent qu'à force de cris, de colère et d'anathèmes, ils +parviendront à détruire ou à modifier selon leur fantaisie un ordre +d'idées qui résulte nécessairement d'un ordre de choses. Ils +ne comprennent pas que, de même qu'un orage change l'état de +l'atmosphère, une révolution change l'état de la société. On les voit +s'évertuant en efforts inutiles pour corriger la littérature et les +arts nés de cette révolution. Je serais curieux de savoir comment ils +s'y prendraient pour repeindre l'arc-en-ciel. + +En attendant qu'ils aient résolu ce problème, l'arc-en-ciel brillera, +et ce siècle sera ce qu'il est dans sa destinée d'être. + +Que la nouvelle génération laisse donc des critiques accrédités ou non +affirmer, avec une grotesque assurance, que _l'art est chez nous en +pleine décadence_. Il faut se souvenir que l'académie a condamné _le +Cid_; que MM. Morellet et Hoffman ont donné des férules à l'auteur du +_Génie du christianisme_; que la _Revue d'Édimbourg_ a renvoyé lord +Byron à l'école; il faut laisser la médiocrité peser de toutes ses +petites forces sur le talent naissant. Elle ne l'étouffera pas. Et, à +tout prendre, est-ce donc un spectacle moins amusant qu'un autre, que +de voir un homme de génie foudroyé par un professeur de gazette ou +d'athénée? C'est l'aigle dans les serres du moineau franc. + + + II + + +L'expression de l'amour, dans les poëtes de l'école antique (à quelque +nation et à quelque époque qu'ils appartiennent), manque en général de +chasteté et de pudeur. Cette observation, peu importante au premier +aspect, se rattache cependant aux plus hautes considérations. Si nous +voulions l'examiner sérieusement, nous trouverions au fond de cette +question toutes les sociétés païennes et tous les cultes idolâtriques. +L'_absence de chasteté dans l'amour_ est peut-être le signe +caractéristique des civilisations et des littératures que n'a point +purifiées le christianisme. Sans parler de ces poésies monstrueuses +par lesquelles Anacréon, Horace, Virgile même ont immortalisé +d'infâmes débauches et de honteuses habitudes, les chants amoureux des +poëtes païens anciens et modernes, de Catulle, de Tibulle, de Bertin, +de Bernis, de Parny, ne nous offrent rien de cette délicatesse, de +cette modestie, de cette retenue sans lesquelles l'amour n'est plus +qu'un instinct animal et qu'un appétit charnel. Il est vrai que +l'amour chez ces poëtes est aussi raffiné qu'il est grossier. Il est +difficile d'exprimer plus ingénieusement ce que sentent les brutes; et +c'est sans doute pour qu'il y ait une différence entre leurs amours et +ceux des animaux que ces galants diseurs font des élégies. Ils en sont +même venus à convertir en _science_ ce qu'il y a de plus naturel au +monde; et _l'art d'aimer_ a été enseigné par Ovide aux païens du +siècle d'Auguste, par Gentil Bernard aux païens du siècle de Voltaire. + +Avec quelque attention, on reconnaît qu'il existe une différence entre +les premiers et les derniers _artistes_ en amour. A une nuance près, +leur vermillon est le même. Tous chantent la volupté matérielle. Mais +les poëtes païens, grecs et romains, semblent le plus souvent des +maîtres qui commandent à des _esclaves_, tandis que les poëtes païens +français sont toujours des esclaves implorant leurs _maîtresses_. +Et le secret des deux civilisations différentes est tout entier +là-dedans. Les sociétés polies, mais idolâtres, de Rome et d'Athènes +ignoraient la céleste dignité de la femme, révélée plus tard aux +hommes par le Dieu qui voulut naître d'une fille d'Ève. Aussi l'amour, +chez ces peuples, ne s'adressant qu'aux esclaves et aux courtisanes, +avait-il quelque chose d'impérieux et de méprisant. Tout, dans la +civilisation chrétienne, tend au contraire à l'ennoblissement du sexe +faible et beau; et l'évangile paraît avoir rendu leur rang aux femmes, +afin qu'elles conduisissent les hommes au plus haut degré possible de +perfectionnement social. Ce sont elles qui ont créé la chevalerie; +et cette institution merveilleuse, en disparaissant des monarchies +modernes, y a laissé l'honneur comme une âme; l'honneur, cet instinct +de nature, qui est aussi une superstition de société; cette seule +puissance dont un français, supporte patiemment la tyrannie; ce +sentiment mystérieux inconnu aux anciens justes, qui est tout à la +fois plus et moins que la vertu. A l'heure qu'il est, remarquons bien +ceci, l'_honneur_ est ignoré des peuples à qui l'évangile n'a pas +encore été révélé, ou chez lesquels l'influence morale des femmes est +nulle. Dans notre civilisation, si les lois donnent la première +place à l'homme, l'honneur donne le premier rang à la femme. Tout +l'équilibre des sociétés chrétiennes est là. + + + III + + +Je ne sais par quelle bizarre manie on prétend aujourd'hui refuser +au génie le droit d'admirer hautement le génie; on insulte à +l'enthousiasme que le chant du poëte inspire à un poëte; et l'on veut +que ceux qui ont du talent ne soient jugés que par ceux qui n'en ont +pas. On dirait que, depuis le siècle dernier, nous ne sommes plus +accoutumés qu'aux jalousies littéraires. Notre âge envieux se raille +de cette fraternité poétique, si douce et si noble entre rivaux. Il a +oublié l'exemple de ces antiques amitiés qui se resserraient dans +la gloire; et il accueillerait d'un rire dédaigneux l'allocution +touchante qu'Horace adressait au vaisseau de Virgile. + + + IV + + +La composition poétique résulte de deux phénomènes intellectuels, +la méditation et l'inspiration. La méditation est une faculté; +l'inspiration est un don. Tous les hommes, jusqu'à un certain degré, +peuvent méditer; bien peu sont inspirés. _Spiritus flat ubi vult_. +Dans la méditation, l'esprit agit; dans l'inspiration, il obéit; parce +que la première est en l'homme, tandis que la seconde vient de plus +haut. Celui qui nous donne cette force est plus fort que nous. Ces +deux opérations de la pensée se lient intimement dans l'âme du poëte. +Le poëte appelle l'inspiration par la méditation, comme les prophètes +s'élevaient à l'extase par la prière. Pour que la muse se révèle à +lui, il faut qu'il ait en quelque sorte dépouillé toute son existence +matérielle dans le calme, dans le silence et dans le recueillement. +Il faut qu'il se soit isolé de la vie extérieure, pour jouir avec +plénitude de cette vie intérieure qui développe en lui comme un être +nouveau; et ce n'est que lorsque le monde physique a tout à fait +disparu de ses yeux, que le monde idéal peut lui être manifesté. Il +semble que l'exaltation poétique ait quelque chose de trop sublime +pour la nature commune de l'homme. L'enfantement du génie ne saurait +s'accomplir, si l'âme ne s'est d'abord purifiée de toutes ces +préoccupations vulgaires que l'on traîne après soi dans la vie; car +la pensée ne peut prendre des ailes avant d'avoir déposé son fardeau. +Voilà sans doute pourquoi l'inspiration ne vient que précédée de la +méditation. Chez les juifs, ce peuple dont l'histoire est si féconde +en symboles mystérieux, quand le prêtre avait édifié l'autel, il y +allumait le feu terrestre, et c'est alors seulement que le rayon divin +y descendait du ciel. + +Si l'on s'accoutumait à considérer les compositions littéraires sous +ce point de vue, la critique prendrait probablement une direction +nouvelle; car il est certain que le véritable poëte, s'il est maître +du choix de ses méditations, ne l'est nullement de la nature de ses +inspirations. Son génie, qu'il a reçu et qu'il n'a point acquis, le +domine le plus souvent; et il serait singulier et peut-être vrai de +dire que l'on est parfois étranger comme homme à ce que l'on a écrit +comme poëte. Cette idée paraîtra sans doute paradoxale au premier +aperçu. C'est pourtant une question, de savoir jusqu'à quel point le +chant appartient à la voix, et la poésie au poëte. + +Heureux celui qui sent dans sa pensée cette double puissance de +méditation et d'inspiration, qui est le génie! Quel que soit son +siècle, quel que soit son pays, fût-il né au sein des calamités +domestiques, fût-il jeté dans un temps de révolutions, ou, ce qui +est plus déplorable encore, dans une époque d'indifférence, qu'il se +confie à l'avenir; car si le présent appartient aux autres hommes, +l'avenir est à lui. Il est du nombre de ces êtres choisis qui doivent +venir à un jour marqué. Tôt ou tard ce jour arrive, et c'est alors +que, nourri de pensées et abreuvé d'inspirations, il peut se montrer +hardiment à la foule, en répétant le cri sublime du poëte: + + Voici mon orient; peuples, levez les yeux! + + + V + + +Si jamais composition littéraire a profondément porté l'empreinte +ineffaçable de la méditation et de l'inspiration, c'est le _Paradis +perdu_. Une idée morale, qui touche à la fois aux deux natures de +l'homme; une leçon terrible donnée en vers sublimes; une des plus +hautes vérités de la religion et de la philosophie, développée dans +une des plus belles fictions de la poésie; l'échelle entière de la +création parcourue depuis le degré le plus élevé jusqu'au degré le +plus bas; une action qui commence par Jésus et se termine par Satan; +Ève entraînée par la curiosité, la compassion et l'imprudence, jusqu'à +la perdition; la première femme en contact avec le premier démon; +voilà ce que présente l'oeuvre de Milton; drame simple et immense, +dont tous les ressorts sont des sentiments; tableau magique qui fait +graduellement succéder à toutes les teintes de lumière toutes les +nuances de ténèbres; poëme singulier, qui charme et qui effraye! + + + VI + + +Quand les défauts d'une tragédie ont cela de particulier qu'il faut, +pour en être choqué, avoir lu l'histoire et connaître les règles, le +grand nombre des spectateurs s'en aperçoit peu, parce qu'il ne sait +que sentir. Aussi le grand nombre juge-t-il toujours bien. Et en +effet, pourquoi trouver si mauvais qu'un auteur tragique viole +quelquefois l'histoire? Si cette licence n'est pas poussée trop loin, +que m'importe la vérité historique, pourvu que la vérité morale soit +observée! Voulez-vous donc que l'on dise de l'histoire ce qu'on a +dit de la _Poétique_ d'Aristote: _elle fait faire de bien mauvaises +tragédies_? Soyez peintre fidèle de la nature et des caractères, et +non copiste servile de l'histoire. Sur la scène, j'aime mieux l'homme +vrai que le fait vrai. + + + VII + + +Quand on suit attentivement et siècle par siècle, dans les fastes +de la France, l'histoire des arts, si étroitement liée à l'histoire +politique des peuples, on est frappé, en arrivant jusqu'à notre temps, +d'un phénomène singulier. Après avoir retrouvé sur les vitraux des +merveilleuses cathédrales du moyen âge comme un reflet de cette belle +époque de la grande féodalité, des croisades, de la chevalerie, époque +qui n'a laissé ni dans la mémoire des hommes, ni sur la face de la +terre, aucun vestige qui n'ait quelque chose de monumental, on passe +au règne de François 1er, si étourdiment appelé _ère de la renaissance +des arts_. On voit distinctement le fil qui lie ce siècle ingénieux +au moyen âge. Ce sont déjà, moins leur pureté et leur originalité +propres, les formes grecques; mais c'est toujours l'imagination +gothique. La poésie, naïve encore dans Marot, a pourtant cessé d'être +populaire pour devenir mythologique. On sent qu'on vient de changer +de route. Déjà les études classiques ont gâté le goût national. Sous +Louis XIII, la dégénération est sensible; on subit les conséquences +du mauvais système où les arts se sont engagés. On n'a plus de Jean +Goujon, plus de Jean Cousin, plus de Germain Pilon; et les types +vicieux, que leur génie corrigeait par tant de grâce et d'élégance, +redeviennent lourds et bâtards entre les mains de leurs copistes. +A cette décadence se mêle je ne sais quel faux goût florentin, +naturalisé en France par les Médicis. Tout se relève sous le sceptre +éclatant de Louis XIV, mais rien ne se redresse. Au contraire, le +principe de l'_imitation des anciens_ devient loi pour les arts, et +les arts restent froids, parce qu'ils restent faux. Quoique imposant, +il faut le dire, le génie de ce siècle illustre est incomplet. Sa +richesse n'est que de la pompe, sa grandeur n'est que de la majesté. + +Enfin, sous Louis XV, tous les germes ont porté leurs fruits. Les +arts selon Aristote tombent de décrépitude avec la monarchie selon +Richelieu. Cette noblesse factice que leur imprimait Louis XIV meurt +avec lui. L'esprit philosophique achève de mûrir l'oeuvre classique; +et, dans ce siècle de turpitudes, les arts ne sont qu'une turpitude de +plus. Architecture, sculpture, peinture, poésie, musique, tout, à bien +peu d'exceptions près, montre les mêmes difformités. Voltaire amuse +une courtisane régnante des tortures d'une vierge martyre. Les vers de +Dorat naissent pour les bergères de Boucher. Siècle ignoble quand +il n'est pas ridicule, ridicule quand il n'est pas hideux; et qui, +commençant au cabaret pour finir à la guillotine, couronnant ses fêtes +par des massacres et ses danses par la carmagnole, ne mérite place +qu'entre le chaos et le néant. + +Le siècle de Louis XIV ressemble à une cérémonie de cour réglée par +l'étiquette; le siècle de Louis XV est une orgie de taverne, où la +démence s'accouple au vice. Cependant, quelque différentes qu'elles +paraissent au premier abord, une cohésion intime existe entre ces deux +époques. D'une solennité d'apparat ôtez l'étiquette, il vous restera +une cohue; du règne de Louis XIV ôtez la dignité, vous aurez le règne +de Louis XV. + +Heureusement, et c'est là que nous voulions en venir, le même lien +est loin d'enchaîner le dix-neuvième siècle au dix-huitième. Chose +étrange! quand on compare notre époque si austère, si contemplative, +et déjà si féconde en événements prodigieux, aux trois siècles qui +l'ont précédée, et surtout à son devancier immédiat, on a d'abord +peine à comprendre comment il se fait qu'elle vienne à leur suite; et +son histoire, après la leur, a l'air d'un livre dépareillé. On serait +tenté de croire que Dieu s'est trompé de siècle dans sa distribution +alternative des temps. De notre siècle à l'autre, on ne peut découvrir +la transition. C'est qu'en effet il n'en existe pas. Entre Frédéric et +Bonaparte, Voltaire et Byron, Vanloo et Géricault, Boucher et Charlet, +il y a un abîme, la révolution. + + + + + 1827 + + + FRAGMENT D'HISTOIRE + + +Ce ne serait pas, à notre avis, un tableau sans grandeur et sans +nouveauté que celui où l'on essayerait de dérouler sous nos yeux +l'histoire entière de la civilisation. On pourrait la montrer se +propageant par degrés de siècle en siècle sur le globe, et envahissant +tour à tour toutes les parties du monde. On la verrait poindre en +Asie, dans cette Inde centrale et mystérieuse où la tradition des +peuples a placé le paradis terrestre. Comme le jour, la civilisation +a son aurore en orient. Peu à peu elle s'éveille et s'étend dans son +vieux berceau asiatique. D'un bras, elle dépose dans un coin du monde +la Chine, avec les hiéroglyphes, l'artillerie et l'imprimerie, comme +une première ébauche de ses oeuvres futures, comme un immuable +échantillon de ce qu'elle fera un jour. De l'autre, elle jette à +l'occident ces grands empires d'Assyrie, de Perse, de Chaldée, ces +villes prodigieuses, Babylone, Suse, Persépolis, métropoles de la +terre, qui n'a pas même gardé leur trace. Alors, tandis que tout le +reste du globe est submergé sous de profondes ténèbres, resplendit +dans tout son éclat cette haute civilisation théocratique de l'orient, +dont on entrevoit à peine, à travers tant de siècles, quelques rayons +éblouissants, quelques gigantesques vestiges, et qui nous paraît +fabuleuse, tant elle est lointaine, vague et confuse! Cependant la +civilisation marche et se développe toujours. L'intérieur des terres +ne lui suffit plus, elle colonise le bord des mers. Aux populations +de laboureurs et de bergers succèdent des races de pêcheurs et de +commerçants. De là, les phéniciens, les phrygiens, Sidon, Troie, +Sarepta, et Tyr, qui bat les mers, comme dit l'Écriture, avec les +_ailes de mille vaisseaux_. Enfin, prête à déborder l'Asie, elle fonde +sur la limite de l'Afrique cette énigmatique Égypte, ce peuple de +prêtres et de marchands, de laboureurs et de matelots, qui est +en quelque sorte la transition de la civilisation asiatique à la +civilisation africaine, des empires théocratiques aux républiques +commerçantes, de Babylone à Carthage. + +Sur l'Égypte, en effet, s'appuient les trois civilisations successives +d'Asie, d'Afrique et d'Europe. L'Égypte est la clef de voûte de +l'ancien continent. + +Ici la civilisation se bifurque, pour ainsi parler. Elle prend deux +routes, l'une au nord, l'autre au couchant; et, tandis que l'Égypte +crée la Grèce en Europe, Sidon apporte Carthage en Afrique. Alors +la scène change. L'Asie s'éteint. C'est le tour de l'Afrique. Les +carthaginois complètent l'oeuvre des phéniciens, leurs pères. Pendant +que derrière eux s'élèvent, comme les arcs-boutants de leur empire, +ces royaumes de Nubie, d'Abyssinie, de Nigritie, d'Éthiopie, de +Numidie; pendant que se peuple et se féconde cette terre de feu qui +doit porter les Juba et les Jugurtha, Carthage s'empare des mers et +court les aventures. Elle débarque en Sicile, en Corse, en Sardaigne. +Puis la Méditerranée ne lui suffit plus. Ses innombrables vaisseaux +franchissent les colonnes d'Hercule, où plus tard la timide navigation +des grecs et des romains croira voir les bornes du monde. Bientôt les +colonies carthaginoises, risquées sur l'océan, dépassent la péninsule +hispanique. Elles montent hardiment vers le nord, et, tout en côtoyant +la rive occidentale de l'Europe, apportent le dialecte phénicien, +d'abord en Biscaye, où on le retrouve colorant de mots étranges +l'ancienne langue ibérique, puis en Irlande, au pays de Galles, en +Armorique, où il subsiste encore aujourd'hui, mêlé au celte primitif. +Elles enseignent à ces sauvages peuplades quelque chose de leurs arts, +de leur commerce, de leur religion; le culte monstrueux du Saturne +carthaginois, qui devient le Teutatès celte; les sacrifices humains; +et jusqu'au mode de ces sacrifices, les victimes brûlées vives dans +des cages d'osier à forme humaine. Ainsi Carthage donne aux celtes +ce qu'elle a de la théocratie asiatique, dénaturé par sa féroce +civilisation. Les druides sont des mages; seulement ils ont passé par +l'Afrique. Tout, chez ces peuples, se ressent de leur contact avec +l'orient. Leurs monuments bruts prennent quelque chose d'égyptien. +De grossiers hiéroglyphes, les caractères runiques, commencent à en +marquer la face, que jusque-là le fer n'avait pas touchée; et il n'est +pas prouvé que ce ne soit point la puissante navigation carthaginoise +qui ait déposé sur la grève armoricaine cet autre hiéroglyphe +monumental, Karnac, livre colossal et éternel dont les siècles ont +perdu le sens et dont chaque lettre est un obélisque de granit. Comme +Thèbes, la Bretagne a son palais de Karnac. + +L'audace punique ne s'est peut-être pas arrêtée là. Qui sait jusqu'où +est allée Carthage? N'est-il pas étrange qu'après tant de siècles on +ait retrouvé vivant en Amérique le culte du soleil, le Bélus assyrien, +le Mithra persan? N'est-il pas étonnant qu'on y ait retrouvé des +vestales (les filles du soleil), débris du sacerdoce asiatique et +africain, emprunté aussi par Rome à Carthage? N'est-il pas merveilleux +enfin que ces ruines du Pérou et du Mexique, magnifiques témoins d'une +ancienne civilisation éteinte, ressemblent si fort par leur caractère +et par leurs ornements aux monuments syriaques; par leur forme et par +leurs hiéroglyphes, à l'architecture égyptienne?... + +Quoi qu'il en soit, le colosse carthaginois, maître des mers, héritier +de la civilisation d'Asie, d'un bras s'appuyant sur l'Egypte, de +l'autre environnant déjà l'Europe, est un moment le centre des +nations, le pivot du globe. L'Afrique domine le monde. + +Cependant la civilisation a déposé son germe en Grèce[1]. Il y a pris +racine, il s'y est développé, et du premier jet a produit un peuple +capable de le défendre contre les irruptions de l'Asie, contre les +revendications hautaines de cette vieille mère des nations. Mais, +si ce peuple a su défendre le feu sacré, il ne saurait le propager. +Manquant de métropole et d'unité, divisée en petites républiques qui +luttent entre elles, et dans l'intérieur desquelles se heurtent +déjà toutes les formes de gouvernement, démocratie, oligarchie, +aristocratie, royauté, ici énervée par des arts précoces, là nouée +par des lois étroites, la société grecque a plus de beauté que de +puissance, plus d'élégance que de grandeur, et la civilisation s'y +raffine avant de se fortifier. Aussi Rome se hâte-t-elle d'arracher à +la Grèce le flambeau de l'Europe, elle le secoue du haut du Capitole +et lui fait jeter des rayons inattendus. Rome, pareille à l'aigle, son +redoutable symbole, étend largement ses ailes, déploie puissamment ses +serres, saisit la foudre et s'envole. Carthage est le soleil du monde, +c'est sur Carthage que se fixent ses yeux. Carthage est maîtresse des +océans, maîtresse des royaumes, maîtresse des nations. C'est une ville +magnifique, pleine de splendeur et d'opulence, toute rayonnante des +arts étranges de l'orient. C'est une société complète, finie, achevée, +à laquelle rien ne manque du travail du temps et des hommes. Enfin, la +métropole d'Afrique est à l'apogée de sa civilisation, elle ne peut +plus monter, et chaque progrès désormais sera un déclin. Rome au +contraire n'a rien. Elle a bien pris déjà tout ce qui était à sa +portée; mais elle a pris pour prendre plutôt que pour s'enrichir. Elle +est à demi sauvage, à demi barbare. Elle a son éducation ensemble et +sa fortune à faire. Tout devant elle, rien derrière. + +Quelque temps les deux peuples existent de front. L'un se repose dans +sa splendeur, l'autre grandit dans l'ombre. Mais peu à peu l'air et la +place leur manquent à tous deux pour se développer. Rome commence à +gêner Carthage. Il y a longtemps que Carthage importune Rome. Assises +sur les deux rives opposées de la Méditerranée, les deux cités se +regardent en face. Cette mer ne suffit plus pour les séparer. L'Europe +et l'Afrique pèsent l'une sur l'autre. Comme deux nuages surchargés +d'électricité, elles se côtoient de trop près. Elles vont se mêler +dans la foudre. + +Ici est la péripétie de ce grand drame. Quels acteurs sont en +présence! deux races, celle-ci de marchands et de marins, celle-là de +laboureurs et de soldats; deux peuples, l'un régnant par l'or, +l'autre par le fer; deux républiques, l'une théocratique, l'autre +aristocratique; Rome et Carthage; Rome avec son armée, Carthage avec +sa flotte; Carthage vieille, riche, rusée, Rome jeune, pauvre et +forte; le passé et l'avenir; l'esprit de découverte et l'esprit de +conquête; le génie des voyages et du commerce, le démon de la guerre +et de l'ambition; l'orient et le midi d'une part, l'occident et le +nord de l'autre; enfin, deux mondes, la civilisation d'Afrique et la +civilisation d'Europe. + +Toutes deux se mesurent des yeux. Leur attitude avant le combat est +également formidable. Rome, déjà à l'étroit dans ce qu'elle connaît du +monde, ramasse toutes ses forces et tous ses peuples. Carthage, qui +tient en laisse l'Espagne, l'Armorique et cette Bretagne que les +romains croyaient au fond de l'univers, Carthage a déjà jeté son ancre +d'abordage sur l'Europe. + +La bataille éclate. Rome copie grossièrement la marine de sa rivale. +La guerre s'allume d'abord dans la Péninsule et dans les îles. Rome +heurte Carthage dans cette Sicile où déjà la Grèce a rencontré +l'Égypte, dans cette Espagne où plus tard lutteront encore l'Europe et +l'Afrique, l'orient et l'occident, le midi et le septentrion. + +Peu à peu le combat s'engage, le monde prend feu. Les colosses +s'attaquent corps à corps, ils se prennent, se quittent, se +reprennent. Ils se cherchent et se repoussent. Carthage franchit les +Alpes, Rome passe les mers. Les deux peuples, personnifiés en deux +hommes, Annibal et Scipion, s'étreignent et s'acharnent pour en finir. +C'est un duel à outrance, un combat à mort. Rome chancelle, elle +pousse un cri d'angoisse: _Annibal ad portas_! Mais elle se relève, +épuise ses forces pour un dernier coup, se jette sur Carthage, et +l'efface du monde. + +C'est là le plus grand spectacle qui soit dans l'histoire. Ce n'est +pas seulement un trône qui tombe, une ville qui s'écroule, un peuple +qui meurt. C'est une chose qu'on n'a vue qu'une fois, c'est un astre +qui s'éteint; c'est tout un monde qui s'en va; c'est une société qui +en étouffe une autre. + +Elle l'étouffé sans pitié. Il faut qu'il ne reste rien de Carthage. +Les siècles futurs, ne sauront d'elle que ce qu'il plaira à son +implacable rivale. Ils ne distingueront qu'à travers d'épaisses +ténèbres cette capitale de l'Afrique, sa civilisation barbare, son +gouvernement difforme, sa religion sanglante, son peuple, ses arts, +ses monuments gigantesques, ses flottes qui vomissaient le feu +grégeois, et cet autre univers connu de ses pilotes, et que +l'antiquité romaine nommera dédaigneusement le _monde perdu_. + +Rien n'en restera. Seulement, longtemps après encore, Rome, haletant +et comme essoufflée de sa victoire, se recueillera en elle-même, et +dira dans une sorte de rêverie profonde: _Africa portentosa_! + +Prenons haleine avec elle; voilà le grand oeuvre accompli. La querelle +des deux moitiés de la terre, la voilà décidée. Cette réaction de +l'occident sur l'orient, déjà la Grèce l'avait tentée deux fois. Argos +avait démoli Troie. Alexandre avait été frapper l'Inde à travers la +Perse. Mais les rois grecs n'avaient détruit qu'une ville, qu'un +empire. Mais l'aventurier macédonien n'avait fait qu'une trouée dans +la vieille Asie, qui s'était promptement refermée sur lui. Pour jouer +le rôle de l'Europe dans ce drame immense, pour tuer la civilisation +orientale, il fallait plus qu'Achille, il fallait plus qu'Alexandre; +il fallait Rome. + +Les esprits qui aiment à sonder les abîmes ne peuvent s'empêcher de +se demander ici ce qui serait advenu du genre humain, si Carthage +eût triomphé dans cette lutte. Le théâtre de vingt siècles eût été +déplacé. Les marchands eussent régné, et non les soldats. L'Europe eût +été laissée aux brouillards et aux forêts. Il se serait établi sur la +terre quelque chose d'inconnu. + +Il n'en pouvait être ainsi. Les sables et le désert réclamaient +l'Afrique; il fallait qu'elle cédât la scène à l'Europe. + +A dater de la chute de Carthage, en effet, la civilisation européenne +prévaut. Rome prend un accroissement prodigieux; elle se développe +tant, qu'elle commence à se diviser. Conquérante de l'univers connu, +quand elle ne peut plus faire la guerre étrangère, elle fait la guerre +civile. Comme un vieux chêne, elle s'élargit, mais elle se creuse. + +Cependant la civilisation se fixe sur elle. Elle en a été la racine, +elle en devient la tige, elle en devient la tête. En vain les Césars, +dans la folie de leur pouvoir, veulent casser la ville éternelle et +reporter la métropole du monde à l'orient. Ce sont eux qui s'en vont; +la civilisation ne les suit pas, et ils s'en vont à la barbarie. +Byzance deviendra Stamboul. Rome restera Rome. + +Le Vatican remplace le Capitole; voilà tout. Tout s'est écroulé de +vétusté autour d'elle; la cité sainte se renouvelle. Elle régnait par +la force, la voici qui règne par la croyance, plus forte que la force. +Pierre hérite de César. Rome n'agit plus, elle parle; et sa parole est +un tonnerre. Ses foudres désormais frappent les âmes. A l'esprit de +conquête succède l'esprit de prosélytisme. Foyer du globe, elle a des +échos dans toutes les nations; et ce qu'un homme, du haut du balcon +papal, dit à la ville sacrée, est dit aussi pour l'univers. _Urbi et +orbi_. + +Ainsi une théocratie fait l'Europe, comme une théocratie a fait +l'Afrique, comme une théocratie a fait l'Asie. Tout se résume en trois +cités, Babylone, Carthage, Rome. Un docteur dans sa chaire préside +les rois sur leurs trônes. Chef-lieu du christianisme, Rome est le +chef-lieu nécessaire de la société. Comme une mère vigilante, elle +garde la grande famille européenne, et la sauve deux fois des +irruptions du nord, des invasions du midi. Ses murs font rebrousser +Attila et les vandales. C'est elle qui forge le martel dont Charles +pulvérise Abdérame et les arabes. + +On dirait même que Rome chrétienne a hérité de la haine de Rome +païenne pour l'orient. Quand elle voit l'Europe assez forte pour +combattre, elle lui prêche les croisades, guerre éclatante et +singulière, guerre de chevalerie et de religion, pour laquelle la +théocratie arme la féodalité. + +Voilà deux mille ans que les choses vont ainsi. Voilà vingt +siècles que domine la civilisation européenne, la troisième grande +civilisation qui ait ombragé la terre. + +Peut-être touchons-nous à sa fin. Notre édifice est bien vieux. Il se +lézarde de toutes parts. Rome n'en est plus le centre. Chaque peuple +tire de son côté. Plus d'unité, ni religieuse ni politique. L'opinion +a remplacé la foi. Le dogme n'a plus la discipline des consciences. +La révolution française a consommé l'oeuvre de la réforme; elle a +décapité le catholicisme comme la monarchie; elle a ôté la vie à Rome. +Napoléon, en rudoyant la papauté, l'a achevée; il a ôté son prestige +au fantôme. Que fera l'avenir de cette société européenne, qui perd de +plus en plus, chaque jour, sa forme papale et monarchique? Le moment +ne serait-il pas venu où la civilisation, que nous avons vue tour à +tour déserter l'Asie pour l'Afrique, l'Afrique pour l'Europe, va se +remettre en route et continuer son majestueux voyage autour du monde? +Ne semble-t-elle pas se pencher vers l'Amérique? N'a-t-elle pas +inventé des moyens de franchir l'Océan plus vite qu'elle ne traversait +autrefois la Méditerranée? D'ailleurs, lui reste-t-il beaucoup à faire +en Europe? Est-il si hasardé de supposer qu'usée et dénaturée dans +l'ancien continent, elle aille chercher une terre neuve et vierge +pour se rajeunir et la féconder? Et pour cette terre nouvelle, ne +tient-elle pas tout prêt un principe nouveau; nouveau, quoiqu'il +jaillisse aussi, lui, de cet évangile qui a deux mille ans, si +toutefois l'évangile a un âge? Nous voulons parler ici du principe +d'émancipation, de progrès et de liberté, qui semble devoir être +désormais la loi de l'humanité. C'est en Amérique que jusqu'ici l'on +en a fait les plus larges applications. Là, l'échelle d'essai est +immense. Là, les nouveautés sont à l'aise. Rien ne les gêne. Elles +ne trébuchent point à chaque pas contre des tronçons de vieilles +institutions en ruines. Aussi, si ce principe est appelé, comme nous +le croyons avec joie, à refaire la société des hommes, l'Amérique +en sera le centre. De ce foyer s'épandra sur le monde la lumière +nouvelle, qui, loin de dessécher les anciens continents, leur +redonnera peut-être chaleur, vie et jeunesse. Les quatre mondes +deviendront frères dans un perpétuel embrassement. Aux trois +théocraties successives d'Asie, d'Afrique et d'Europe succédera la +famille universelle. Le principe d'autorité fera place au principe de +liberté, qui, pour être plus humain, n'est pas moins divin. + +Nous ne savons, mais, si cela doit être, si l'Amérique doit offrir +le quatrième acte de ce drame des siècles, il sera certainement bien +remarquable qu'à la même époque où naissait l'homme qui devait, +préparant l'anarchie politique par l'anarchie religieuse, introduire +le germe de mort dans la vieille société royale et pontificale +d'Europe, un autre homme ait découvert une nouvelle terre, futur asile +de la civilisation fugitive; qu'en un mot, Christophe Colomb ait +trouvé un monde au moment où Luther en allait détruire un autre. + +_Aliquis providet_. + + +[1: Ceci n'est qu'un premier chapitre. L'auteur n'a pu y indiquer et y +classer que les faits les plus généraux et les plus sommaires. Il +n'a point négligé pour cela d'autres faits, qui, pour être du second +ordre, n'en ont pas moins une haute valeur. On verra dans la suite +du livre dont ceci est un fragment, si jamais il termine ce livre, +comment il les coordonne et les rattache à l'idée principale. Les +preuves arriveront aussi. Il y a bien des cavités à fouiller dans +l'histoire, bien des fonds perdus dans cette mer, là même où elle +a été le plus explorée, le plus sondée. Et par exemple, la grande +civilisation dominante d'Europe, celle qui d'abord apparaît aux yeux, +la civilisation grecque et romaine, n'est qu'un grand palimpseste, +sous lequel, la première couche enlevée, on retrouve les pélages, les +étrusques, les ibères et les celtes. Rien que cela ferait un livre. + + + + + 1830 + + + SUR M. DOVALLE + + +Il y a du talent dans les poésies de M. Dovalle; et pourtant sans +preneurs, sans coterie, sans appui extérieur, ce recueil, on peut +le prédire, aura tout de suite le succès qu'il mérite. C'est que M. +Dovalle n'a besoin maintenant de qui que ce soit pour réussir. En +littérature, le plus sûr moyen d'avoir raison, c'est d'être mort. + +Et puis, ce manuscrit du poëte tué à vingt ans réveille de si +douloureux souvenirs! Tant d'émotions se soulèvent en foule sous +chacune de ces pages inachevées! On est saisi d'une si profonde pitié +au milieu de ces odes, de ces ballades orphelines, de ces chansons +toutes saignantes encore! Quelle critique faire après une si poignante +lecture? Comment raisonner ce qu'on a senti? Quelle tâche impossible +pour nous autres surtout, critiques peu déterminés, simples hommes +d'art et de poésie! Aussi, après avoir lu ce manuscrit, n'est-ce pas +de l'opinion, mais de l'impression qui m'en reste que je parlerais +volontiers. + +Et d'abord, ce qui frappe en commençant cette lecture, ce qui frappe +en la terminant, c'est que tout dans ce livre d'un poëte si fatalement +prédestiné, tout est grâce, tendresse, fraîcheur, douceur harmonieuse, +suave et molle rêverie. Et, en y réfléchissant, la chose semble plus +singulière encore. Un grand mouvement, un vaste progrès, avec lequel +sympathisait complètement M. Dovalle, s'accomplit dans l'art. +Ce mouvement, nous l'avons déjà dit bien des fois, n'est qu'une +conséquence naturelle, qu'un corollaire immédiat de notre grand +mouvement social de 1789. C'est le principe de liberté qui, après +s'être établi dans l'état et y avoir changé la face de toute chose, +poursuit sa marche, passe du monde matériel au monde intellectuel, +et vient renouveler l'art comme il a renouvelé la société. Cette +régénération, comme l'autre, est générale, universelle, irrésistible. +Elle s'adresse à tout, recrée tout, réédifie tout, refait à la fois +l'ensemble et le détail, rayonne en tous sens et chemine en toutes +voies. Or (pour n'envisager ici que cette particularité), par cela +même qu'elle est complète, la révolution de l'art a ses cauchemars, +comme la révolution politique a eu ses échafauds. Cela est fatal. Il +faut les uns après les madrigaux de Dorat, comme il fallait les autres +après les petits soupers de Louis XV. Les esprits, affadis par la +comédie en paniers et l'élégie en pleureuses, avaient besoin de +secousses, et de secousses fortes. Cette soif d'émotions violentes, de +beaux et sombres génies sont venus de nos jours la satisfaire. Et +il ne faut pas leur en vouloir d'avoir jeté dans vos âmes tant de +sinistres imaginations, tant de rêves horribles, tant de visions +sanglantes. Qu'y pouvaient-ils faire? Ces hommes, qui paraissent si +fantasques et si désordonnés, ont obéi à une loi de leur nature et +de leur siècle. Leur littérature, si capricieuse qu'elle semble et +qu'elle soit, n'est pas un des résultats les moins nécessaires du +principe de liberté qui désormais gouverne et régit tout d'en haut, +même le génie. C'est de la fantaisie, soit; mais il y a une logique +dans cette fantaisie. + +Et puis, le grand malheur après tout! Bonnes gens, soyons tranquilles. +Pour avoir vu 93, ne nous effrayons pas tant de la _terreur_ en fait +de révolutions littéraires. En conscience, tout _satanique_ qu'est le +premier, et tout _frénétique_ qu'est le second, Byron et Mathurin me +font moins peur que Marat et Robespierre. + +Si sérieux que l'on soit, il est difficile de ne pas sourire +quelquefois en répondant aux objections que l'ancien régime littéraire +emprunte à l'ancien régime politique pour combattre toutes les +tentatives de la liberté dans l'art. Certes, après les catastrophes +qui, depuis quarante ans, ont ensanglanté la société et décimé la +famille, après une puissante révolution qui a fait des places de Grève +dans toutes nos villes et des champs de bataille dans toute l'Europe, +ce qu'il y a de triste, d'amer, de sanglant dans les esprits, et par +conséquent dans la poésie, n'a besoin ni d'être expliqué ni d'être +justifié. Sans doute la contemplation des quarante dernières années +de notre histoire, la liberté d'un grand peuple qui éclôt géante +et écrase une Bastille à son premier pas, la marche de cette haute +république qui va les pieds dans le sang et la tête dans la gloire, +sans doute ce spectacle, quand la raison nous montre qu'après tout et +enfin c'est un progrès et un bien, ne doit pas inspirer moins de joie +que de tristesse; mais, s'il nous réjouit par notre côté divin, il +nous déchire par notre côté humain, et notre joie même y est triste; +de là, pour longtemps, de sombres visions dans les imaginations et un +deuil profond mêlé de fierté et d'orgueil dans la poésie. + +Heureux pour lui-même le poëte qui, né avec le goût des choses +fraîches et douces, aura su isoler son âme de toutes ces impressions +douloureuses; et, dans cette atmosphère flamboyante et sombre qui +rougit l'horizon longtemps encore après une révolution, aura conservé +rayonnant et pur son petit monde de fleurs, de rosée et de soleil! + +M. Dovalle a eu ce bonheur, d'autant plus remarquable, d'autant plus +étrange chez lui, qui devait finir d'une telle fin et interrompre +sitôt sa chanson à peine commencée! Il semblerait d'abord qu'à défaut +de douloureux souvenirs, on rencontrera dans son livre quelque +pressentiment vague et sinistre. Non, rien de sombre, rien d'amer, +rien de fatal. Bien au contraire, une poésie toute jeune, enfantine +parfois; tantôt les désirs de Chérubin, tantôt une sorte de +nonchalance créole; un vers à gracieuse allure, trop peu métrique, +trop peu rhythmique, il est vrai, mais toujours plein d'une harmonie +plutôt naturelle que musicale; la joie, la volupté, l'amour; la femme +surtout, la femme divinisée, la femme faite muse; et puis partout des +fleurs, des fêtes, le printemps, le matin, la jeunesse; voilà ce +qu'on trouve dans ce portefeuille d'élégies déchiré par une balle de +pistolet. + +Ou, si quelquefois cette douce muse se voile de mélancolie, c'est, +comme dans le _Premier chagrin_, un accent confus, indistinct, presque +inarticulé, à peine un soupir dans les feuilles de l'arbre, à peine +une ride à la face transparente du lac, à peine une blanche nuée dans +le ciel bleu. Si même, comme dans la touchante personnification +du _Sylphe_, l'idée de la mort se présente au poëte, elle est si +charmante encore et si suave, si loin de ce que sera la réalité, que +les larmes en viennent aux yeux. + + Oh! respectez mes jeux et ma faiblesse, + Vous qui savez le secret de mon coeur! + Oh! laissez-moi pour unique richesse + De l'eau dans une fleur; + L'air frais du soir; au bois une humble couche, + Un arbre vert pour me garder du jour... + Le sylphe après ne voudra qu'une bouche + Pour y mourir d'amour. + +Certes, cela ne ressemble guère à un pressentiment. Il me semble que +cette grâce, cette harmonie, cette joie qui s'épanouit à tous les +vers de M. Dovalle, donnent à cette lecture un charme et un intérêt +singuliers. André Chénier, qui est mort bien jeune également et qui +pourtant avait dix ans de plus que M. Dovalle, André Chénier a laissé +aussi un livre de douces et _folles élégies_, comme il dit lui-même, +où se rencontrent bien çà et là quelques ïambes ardents, fruit de +ses trente ans, et tout rouges des réverbérations de la lave +révolutionnaire; mais dans lequel dominent, ainsi que dans le livre +charmant de M. Dovalle, la grâce, l'amour, la volupté. Aussi quiconque +lira le recueil de M. Dovalle sera-t-il longtemps poursuivi par la +jeune et pâle figure de ce poëte, souriant comme André Chénier, et +sanglant comme lui. + +Et puis cette réflexion me vient en terminant: dans ce moment de mêlée +et de tourmente littéraire, qui faut-il plaindre, ceux qui meurent +ou ceux qui combattent? Sans doute, c'est triste de voir un poëte +de vingt ans qui s'en va, une lyre qui se brise, un avenir qui +s'évanouit; mais n'est-ce pas quelque chose aussi que le repos? +N'est-il pas permis à ceux autour desquels s'amassent incessamment +calomnies, injures, haines, jalousies, sourdes menées, basses +trahisons; hommes loyaux auxquels on fait une guerre déloyale; hommes +dévoués qui ne voudraient enfin que doter le pays d'une liberté de +plus, celle de l'art, celle de l'intelligence; hommes laborieux qui +poursuivent paisiblement leur oeuvre de conscience, en proie, d'un +côté, à de viles machinations de censure et de police, en butte, de +l'autre, trop souvent, à l'ingratitude des esprits mêmes pour lesquels +ils travaillent; ne leur est-il pas permis de retourner quelquefois la +tête avec envie vers ceux qui sont tombés derrière eux et qui dorment +dans le tombeau? _Invideo_, disait Luther dans le cimetière de Worms, +_invideo, quia quiescunt_. + +Qu'importe toutefois! Jeunes gens, ayons bon courage; si rude qu'on +nous veuille faire le présent, l'avenir sera beau. Le romantisme, tant +de fois mal défini, n'est, à tout prendre, et c'est là sa définition +réelle, que le _libéralisme_ en littérature. Cette vérité est déjà +comprise à peu près de tous les bons esprits, et le nombre en est +grand; et bientôt, car l'oeuvre est déjà bien avancée, le libéralisme +littéraire ne sera pas moins populaire que le libéralisme politique. +La liberté dans l'art, la liberté dans la société, voilà le double but +auquel doivent tendre d'un même pas tous les esprits conséquents +et logiques; voilà la double bannière qui rallie, à bien peu +d'intelligences près (lesquelles s'éclaireront), toute la jeunesse si +forte et si patiente d'aujourd'hui; puis avec la jeunesse, et à sa +tête, l'élite de la génération qui nous a précédés, tous ces sages +vieillards qui, après le premier moment de défiance et d'examen, ont +reconnu que ce que font leurs fils est une conséquence de ce qu'ils +ont fait eux-mêmes, et que la liberté littéraire est fille de la +liberté politique. Ce principe est celui du siècle et prévaudra. Les +_ultras_ de tout genre, classiques ou monarchiques, auront beau se +prêter secours pour refaire l'ancien régime de toutes pièces, société +et littérature, chaque progrès du pays, chaque développement des +intelligences, chaque pas de la liberté fera crouler tout ce qu'ils +auront échafaudé. Et, en définitive, leurs efforts de réaction auront +été utiles. En révolution, tout mouvement fait avancer. La vérité et +la liberté ont cela d'excellent que tout ce qu'on fait pour elles et +tout ce qu'on fait contre elles les sert également. Or, après tant de +grandes choses que nos pères ont faites et que nous avons vues, nous +voilà sortis de la vieille forme sociale, comment ne sortirions-nous +pas de la vieille forme poétique? A peuple nouveau, art nouveau. +Tout en admirant la littérature de Louis XIV, si bien adaptée à +sa monarchie, elle saura bien avoir sa littérature propre, et +personnelle, et nationale, cette France actuelle, cette France du +dix-neuvième siècle, à qui Mirabeau a fait sa liberté et Napoléon sa +puissance. + + + + + 1825-1832 + + GUERRE AUX DÉMOLISSEURS! + + + + + 1825 + + +Si les choses vont encore quelque temps de ce train, il ne restera +bientôt plus à la France d'autre monument national que celui des +_Voyages pittoresques et romantiques_, où rivalisent de grâce, +d'imagination et de poésie le crayon de Taylor et la plume de Ch. +Nodier, dont il nous est bien permis de prononcer le nom avec +admiration, quoiqu'il ait quelquefois prononcé le nôtre avec amitié. + +Le moment est venu où il n'est plus permis à qui que ce soit de garder +le silence. Il faut qu'un cri universel appelle enfin la nouvelle +France au secours de l'ancienne. Tous les genres de profanation, de +dégradation et de ruine menacent à la fois le peu qui nous reste de +ces admirables monuments du moyen âge, où s'est imprimée la vieille +gloire nationale, auxquels s'attachent à la fois la mémoire des rois +et la tradition du peuple. Tandis que l'on construit à grands frais +je ne sais quels édifices bâtards, qui, avec la ridicule prétention +d'être grecs ou romains en France, ne sont ni romains ni grecs, +d'autres édifices admirables et originaux tombent sans qu'on daigne +s'en informer, et leur seul tort cependant, c'est d'être français par +leur origine, par leur histoire et par leur but. A Blois, le château +des états sert de caserne, et la belle tour octogone de Catherine +de Médicis croule ensevelie sous les charpentes d'un quartier de +cavalerie. A Orléans, le dernier vestige des murs défendus par Jeanne +vient de disparaître. A Paris, nous savons ce qu'on a fait des +vieilles tours de Vincennes, qui faisaient une si magnifique compagnie +au donjon. L'abbaye de Sorbonne, si élégante et si ornée, tombe en ce +moment sous le marteau. La belle église romane de Saint-Germain des +Prés, d'où Henri IV avait observé Paris, avait trois flèches, les +seules de ce genre qui embellissent la silhouette de la capitale. +Deux de ces aiguilles menaçaient ruine. Il fallait les étayer ou +les abattre; on a trouvé plus court de les abattre. Puis, afin de +raccorder, autant que possible, ce vénérable monument avec le mauvais +portique dans le style de Louis XIII qui en masque le portail, les +_restaurateurs_ ont remplacé quelques-unes des anciennes chapelles par +de petites bonbonnières à chapiteaux corinthiens dans le goût de celle +de Saint-Sulpice; et on a badigeonné le reste en beau jaune serin. +La cathédrale gothique d'Autun a subi le même outrage. Lorsque nous +passions à Lyon, en août 1825, il y a deux mois, on faisait également +disparaître sous une couche de détrempe rose la belle couleur que les +siècles avaient donnée à la cathédrale du primat des Gaules. Nous +avons vu démolir encore, près de Lyon, le château renommé de +l'Arbresle. Je me trompe, le propriétaire a conservé une des tours, il +la loue à la commune, elle sert de prison. Une petite ville +historique dans le Forez, Crozet, tombe en ruines, avec le manoir +des d'Aillecourt, la maison seigneuriale où naquit Tourville, et des +monuments qui embelliraient Nuremberg. A Nevers, deux églises du +onzième siècle servent d'écurie. Il y en avait une troisième du même +temps, nous ne l'avons pas vue; à notre passage, elle était effacée du +sol. Seulement nous en avons admiré à la porte d'une chaumière, où ils +étaient jetés, deux chapiteaux romans qui attestaient par leur beauté +celle de l'édifice dont ils étaient les seuls vestiges. On a détruit +l'antique église de Mauriac. A Soissons, on laisse crouler le riche +cloître de Saint-Jean et ses deux flèches si légères et si hardies. +C'est dans ces magnifiques ruines que le tailleur de pierres choisit +des matériaux. Même indifférence pour la charmante église de Braisne, +dont la voûte démantelée laisse arriver la pluie sur les dix tombes +royales qu'elle renferme. + +A la Charité-sur-Loire, près Bourges, il y a une église romane qui, +par l'immensité de son enceinte et la richesse de son architecture, +rivaliserait avec les plus célèbres cathédrales de l'Europe; mais elle +est à demi ruinée. Elle tombe pierre à pierre, aussi inconnue que +les pagodes orientales dans leurs déserts de sable. Il passe là six +diligences par jour. Nous avons visité Chambord, cet Alhambra de la +France. Il chancelle déjà, miné par les eaux du ciel, qui ont filtré +à travers la pierre tendre de ses toits dégarnis de plomb. Nous le +déclarons avec douleur, si l'on n'y songe promptement, avant peu +d'années, la souscription, souscription qui, certes, méritait d'être +nationale, qui a rendu le chef-d'oeuvre du Primatice au pays aura été +inutile; et bien peu de chose restera debout de cet édifice, beau +comme un palais de fées, grand comme un palais de rois. + +Nous écrivons ceci à la hâte, sans préparation et en choisissant au +hasard quelques-uns des souvenirs qui nous sont restés d'une excursion +rapide dans une petite portion de la France. Qu'on y réfléchisse, nous +n'avons dévoilé qu'un bord de la plaie. Nous n'avons cité que des +faits, et des faits que nous avions vérifiés. Que se passe-t-il +ailleurs? + +On nous a dit que des anglais avaient acheté _trois cents francs_ +le droit d'emballer tout ce qui leur plairait dans les débris de +l'admirable abbaye de Jumiéges. Ainsi les profanations de lord Elgin +se renouvellent chez nous, et nous en tirons profit. Les turcs ne +vendaient que les monuments grecs; nous faisons mieux, nous +vendons les nôtres. On affirme encore que le cloître si beau de +Saint-Wandrille est débité, pièce à pièce, par je ne sais quel +propriétaire ignorant et cupide, qui ne voit dans un monument qu'une +carrière de pierres. _Proh pudor!_ au moment où nous traçons ces +lignes, à Paris, au lieu même dit _École des beaux-arts_, un escalier +de bois, sculpté par les merveilleux artistes du quatorzième +siècle, sert d'échelle à des maçons; d'admirables menuiseries de la +renaissance, quelques-unes encore peintes, dorées et blasonnées, des +boiseries, des portes touchées par le ciseau si tendre et si délicat +qui a ouvré le château d'Anet, se rencontrent là, brisées, disloquées, +gisantes en tas sur le sol, dans les greniers, dans les combles, et +jusque dans l'antichambre du cabinet d'un individu qui s'est installé +là, et qui s'intitule _architecte de l'École des beaux-arts_, et qui +marche tous les jours stupidement là-dessus. Et nous allons chercher +bien loin et payer bien cher des ornements à nos musées! + +Il serait temps enfin de mettre un terme à ces désordres, sur +lesquels nous appelons l'attention du pays. Quoique appauvrie par les +dévastateurs révolutionnaires, par les spéculateurs mercantiles, et +surtout par les restaurateurs classiques, la France est riche encore +en monuments français. Il faut arrêter le marteau qui mutile la face +du pays. Une loi suffirait; qu'on la fasse. Quels que soient les +droits de la propriété, la destruction d'un édifice historique et +monumental ne doit pas être permise à ces ignobles spéculateurs que +leur intérêt aveugle sur leur honneur; misérables hommes, et si +imbéciles, qu'ils ne comprennent même pas qu'ils sont des barbares! +Il y a deux choses dans un édifice, son usage et sa beauté. Son usage +appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde; c'est donc +dépasser son droit que le détruire. + +Une surveillance active devrait être exercée sur nos monuments. +Avec de légers sacrifices, on sauverait des constructions qui, +indépendamment du reste, représentent des capitaux énormes. La seule +église de Brou, bâtie vers la fin du quinzième siècle, a coûté +vingt-quatre millions, à une époque où la journée d'un ouvrier se +payait deux sous. Aujourd'hui ce serait plus de cent cinquante +millions. Il ne faut pas plus de trois jours et de trois cents francs +pour la jeter bas. + +Et puis, un louable regret s'emparerait de nous, nous voudrions +reconstruire ces prodigieux édifices, que nous ne le pourrions. Nous +n'avons plus le génie de ces siècles. L'industrie a remplacé l'art. + +Terminons ici cette note; aussi bien c'est encore là un sujet qui +exigerait un livre. Celui qui écrit ces lignes y reviendra souvent, +à propos et hors de propos; et, comme ce vieux romain qui disait +toujours: _Hoc censeo, et delendam esse Carthaginem_, l'auteur de +cette note répétera sans cesse: Je pense cela, et qu'il ne faut pas +démolir la France. + + + + + 1832. + + +Il faut le dire, et le dire haut, cette démolition de la vieille +France, que nous avons dénoncée plusieurs fois sous la restauration, +se continue avec plus d'acharnement et de barbarie que jamais. Depuis +la révolution de juillet, avec la démocratie, quelque ignorance a +débordé et quelque brutalité aussi. Dans beaucoup d'endroits, le +pouvoir local, l'influence municipale, la curatelle communale a passé +des gentilshommes qui ne savaient pas écrire aux paysans qui ne savent +pas lire. On est tombé d'un cran. En attendant que ces braves gens +sachent épeler, ils gouvernent. La bévue administrative, produit +naturel et normal de cette machine de Marly qu'on appelle la +_centralisation_, la bévue administrative s'engendre toujours, comme +par le passé, du maire au sous-préfet, du sous-préfet au préfet, du +préfet au ministre. Seulement elle est plus grosse. + +Notre intention est de n'envisager ici qu'une seule des innombrables +formes sous lesquelles elle se produit aux yeux du pays émerveillé. +Nous ne voulons traiter de la _bévue administrative_ qu'en matière de +monuments, et encore ne ferons-nous qu'effleurer cet immense sujet, +que vingt-cinq volumes in-folio n'épuiseraient pas. + +Nous posons donc en fait qu'il n'y a peut-être pas en France, +à l'heure qu'il est, une seule ville, pas un seul chef-lieu +d'arrondissement, pas un seul chef-lieu de canton, où il ne se médite, +où il ne se commence, où il ne s'achève la destruction de quelque +monument historique national, soit par le fait de l'autorité centrale, +soit par le fait de l'autorité locale de l'aveu de l'autorité +centrale, soit par le fait des particuliers sous les yeux et avec la +tolérance de l'autorité locale. + +Nous avançons ceci avec la profonde conviction de ne pas nous tromper, +et nous en appelons à la conscience de quiconque a fait, sur un +point quelconque de la France, la moindre excursion d'artiste et +d'antiquaire. Chaque jour quelque vieux souvenir de la France s'en va +avec la pierre sur laquelle il était écrit. Chaque jour nous brisons +quelque lettre du vénérable livre de la tradition. Et bientôt, quand +la ruine de toutes ces ruines sera achevée, il ne nous restera plus +qu'à nous écrier avec ce troyen, qui du moins emportait ses dieux: + + ...Fuit Ilium et ingens + Gloria! + +Et à l'appui de ce que nous venons de dire, qu'on permette à celui qui +écrit ces lignes de citer, entre une foule de documents qu'il pourrait +produire, l'extrait d'une lettre à lui envoyée. Il n'en connaît pas +personnellement le signataire, qui est, comme sa lettre l'annonce, +homme de goût et de coeur; mais il le remercie de s'être adressé à +lui. Il ne fera jamais faute à quiconque lui signalera une injustice +ou une absurdité nuisible à dénoncer. Il regrette seulement que sa +voix n'ait pas plus d'autorité et de retentissement. Qu'on lise donc +cette lettre, et qu'on songe, en la lisant, que le fait qu'elle +atteste n'est pas un fait isolé, mais un des mille épisodes du grand +fait général, la _démolition successive et incessante de tous les +monuments de l'ancienne France_. + + Charleville, 14 février 1832. + + «Monsieur, + +Au mois de septembre dernier, je fis un voyage à Laon (Aisne), mon +pays natal. Je l'avais quitté depuis plusieurs années; aussi, à peine +arrivé, mon premier soin fut de parcourir la ville... Arrivé sur la +place du Bourg, au moment où mes yeux se levaient sur la vieille tour +de Louis d'Outremer, quelle fut ma surprise de la voir de toutes parts +bardée d'échelles, de leviers et de tous les instruments possibles +de destruction! Je l'avouerai, cette vue me fit mal. Je cherchais à +deviner pourquoi ces échelles et ces pioches, quand vint à passer M. +Th----, homme simple et instruit, plein de goût pour les lettres et +fort ami de tout ce qui touche à la science et aux arts. Je lui +fis part à l'instant de l'impression douloureuse que me causait la +destruction de ce vieux monument. M. Th----, qui la partageait, +m'apprit que, resté seul des membres de l'ancien conseil municipal, +il avait été seul pour combattre l'acte dont nous étions en ce moment +témoins; que ses efforts n'avaient rien pu. Raisonnements, paroles, +tout avait échoué. Les nouveaux conseillers, réunis en majorité contre +lui, l'avaient emporté. Pour avoir pris un peu chaudement le parti de +cette tour innocente, M. Th---- avait été même accusé de carlisme. +Ces messieurs s'étaient écriés que cette tour ne rappelait que les +souvenirs des temps féodaux, et la destruction avait été votée par +acclamation. Bien plus, la ville a offert au soumissionnaire qui +se charge de l'exécution une somme de plusieurs mille francs, les +matériaux en sus. Voilà le prix du meurtre, car c'est un véritable +meurtre! M. Th---- me fit remarquer sur le mur voisin l'affiche +d'adjudication, en papier jaune. En tête était écrit en énormes +caractères: DESTRUCTION DE LA TOUR DITE DE LOUIS D'OUTREMER. _Le +public est prévenu,_ etc. + +«Cette tour occupait un espace de quelques toises. Pour agrandir le +marché qui l'avoisine, si c'est là le but qu'on a cherché, on pouvait +sacrifier une maison particulière, _dont le prix n'eût peut-être pas +dépassé la somme offerte au soumissionnaire._ Ils ont préféré anéantir +la tour. Je suis affligé de le dire à la honte des Laonnois, leur +ville possédait un monument rare, un monument des rois de la seconde +race; il n'y en existe plus aujourd'hui un seul. Celui de Louis IV +était le dernier. Après un pareil acte de vandalisme, on apprendra +quelque jour sans surprise qu'ils démolissent leur belle cathédrale du +onzième siècle, pour faire une halle aux grains[1].» + +Les réflexions abondent et se pressent devant de tels faits. + +Et d'abord, ne voilà-t-il pas une excellente comédie? Vous +représentez-vous ces dix ou douze conseillers municipaux mettant +en délibération la grande _destruction de la tour dite de Louis +d'Outremer?_ Les voilà tous, rangés en cercle, et sans doute assis +sur la table, jambes croisées et babouches aux pieds, à la façon des +turcs. Écoutez-les. Il s'agit d'agrandir le carré aux choux et de +faire disparaître un _monument féodal_. Les voilà qui mettent en +commun tout ce qu'ils savent de grands mots, depuis quinze ans qu'ils +se font anucher le _Constitutionnel_ par le magister de leur village. +Ils se cotisent. Les bonnes raisons pleuvent. L'un argue de la +_féodalité_, et s'y tient; l'autre allègue la _dîme_; l'autre, la +_corvée_; l'autre, les _serfs qui battaient l'eau des fossés pour +faire taire les grenouilles_; un cinquième, le _droit de jambage et +de cuissage_; un sixième, les éternels _prêtres_ et les éternels +_nobles_; un autre, les _horreurs de la Saint-Barthélemy_; un autre, +qui est probablement avocat, les _jésuites_; puis ceci, puis cela, +puis encore cela et ceci; et tout est dit, la tour de Louis d'Outremer +est condamnée. + +Vous figurez-vous bien, au milieu du grotesque sanhédrin, la situation +de ce pauvre homme, représentant unique de la science, de l'art, du +goût, de l'histoire? Remarquez-vous l'attitude humble et opprimée de +ce paria? L'écoutez-vous hasarder quelques mots timides en faveur du +vénérable monument? Et voyez-vous l'orage éclater contre lui? Le voilà +qui ploie sous les invectives. Voilà qu'on l'appelle de toutes parts +_carliste_, et probablement _carlisse_. Que répondre à cela? C'est +fini. La chose est faite. La démolition du «monument des âges de +barbarie» est définitivement votée avec enthousiasme, et vous entendez +le hourra des braves conseillers municipaux de Laon, qui ont pris +d'assaut la tour de Louis d'Outremer. + +Croyez-vous que jamais Rabelais, que jamais Hogarth, auraient pu +trouver quelque part faces plus drôlatiques, profils plus bouffons, +silhouettes plus réjouissantes à charbonner sur les murs d'un cabaret +ou sur les pages d'une batrachomyomachie? + +Oui, riez.--Mais, pendant que les prud'hommes jargonnaient, +croassaient et délibéraient, la vieille tour, si longtemps +inébranlable, se sentait trembler dans ses fondements. Voilà tout à +coup que, par les fenêtres, par les portes, par les barbacanes, par +les meurtrières, par les lucarnes, par les gouttières, de partout, les +démolisseurs lui sortent comme les vers d'un cadavre. Elle sue des +maçons. Ces pucerons la piquent. Cette vermine la dévore. La pauvre +tour commence à tomber pierre à pierre; ses sculptures se brisent +sur le pavé; elle éclabousse les maisons de ses débris; son flanc +s'éventre; son profil s'ébrèche, et le bourgeois inutile, qui passe à +côté sans trop savoir ce qu'on lui fait, s'étonne de la voir chargée +de cordes, de poulies et d'échelles plus qu'elle ne le fut jamais par +un assaut d'anglais ou de bourguignons. + +Ainsi, pour jeter bas cette tour de Louis d'Outremer, presque +contemporaine des tours romaines de l'ancienne Bibrax, pour faire +ce que n'avaient fait ni béliers, ni balistes, ni scorpions, ni +catapultes, ni haches, ni dolabres, ni engins, ni bombardes, ni +serpentines, ni fauconneaux, ni couleuvrines, ni les boulets de fer +des forges de Creil, ni les pierres à bombarde des carrières de +Péronne, ni le canon, ni le tonnerre, ni la tempête, ni la bataille, +ni le feu des hommes, ni le feu du ciel, il a suffi au dix-neuvième +siècle, merveilleux progrès! d'une plume d'oie, promenée à peu près +au hasard sur une feuille de papier par quelques infiniment petits! +méchante plume d'un conseil municipal du vingtième ordre! plume qui +formule boiteusement les fetfas imbéciles d'un divan de paysans! plume +imperceptible du sénat de Lilliput! plume qui fait des fautes de +français! plume qui ne sait pas l'orthographe! plume qui, à coup sûr, +a tracé plus de croix que de signatures au bas de l'inepte arrêté! + +Et la tour a été démolie! et cela s'est fait! et la ville a payé pour +cela! On lui a volé sa couronne, et elle a payé le voleur! + +Quel nom donner à toutes ces choses? + +Et, nous le répétons pour qu'on y songe bien, le fait de Laon n'est +pas un fait isolé. A l'heure où nous écrivons, il n'est pas un point +en France où il ne se passe quelque chose d'analogue. C'est plus ou +c'est moins, c'est peu ou c'est beaucoup, c'est petit ou c'est grand, +mais c'est toujours et partout du vandalisme. La liste des démolitions +est inépuisable. Elle a été commencée par nous et par d'autres +écrivains qui ont plus d'importance que nous. Il serait facile de la +grossir, il serait impossible de la clore. + +On vient de voir une prouesse de conseil municipal. Ailleurs, c'est un +maire qui déplace un peulven pour marquer la limite du champ communal; +c'est un évêque qui ratisse et badigeonne sa cathédrale; c'est un +préfet qui jette bas une abbaye du quatorzième siècle pour démasquer +les fenêtres de son salon; c'est un artilleur qui rase un cloître +de 1460 pour rallonger un polygone; c'est un adjoint qui fait du +sarcophage de Théodeberthe une auge aux pourceaux. + +Nous pourrions citer les noms. Nous en avons pitié. Nous les taisons. + +Cependant il ne mérite pas d'être épargné, ce curé de Fécamp qui a +fait démolir le jubé de son église, donnant pour raison que ce massif +incommode, ciselé et fouillé par les mains miraculeuses du quinzième +siècle, privait ses paroissiens du bonheur de le contempler, lui curé, +dans sa splendeur à l'autel. Le maçon qui a exécuté l'ordre du béat +s'est fait des débris du jubé une admirable maisonnette qu'on peut +voir à Fécamp. Quelle honte! Qu'est devenu le temps où le prêtre était +le suprême architecte? Maintenant le maçon enseigne le prêtre! + +N'y a-t-il pas aussi un dragon ou un housard qui veut faire de +l'église de Brou, de cette merveille, son grenier à foin, et qui en +demande ingénument la permission au ministre? N'était-on pas en train +de gratter du haut en bas la belle cathédrale d'Angers quand le +tonnerre est tombé sur la flèche, noire et intacte encore, et l'a +brûlée, comme si le tonnerre avait eu, lui, de l'intelligence et avait +mieux aimé abolir le vieux clocher que de le laisser égratigner par +des conseillers municipaux! Un ministre de la restauration n'a-t-il +pas rogné à Vincennes ses admirables tours et à Toulouse ses beaux +remparts? N'y a-t-il pas eu, à Saint-Omer, un préfet qui a détruit aux +trois quarts les magnifiques ruines de Saint-Bertin, sous prétexte +de donner du _travail aux ouvriers_? Dérision! si vous êtes des +administrateurs tellement médiocres, des cerveaux tellement stériles, +qu'en présence des routes à ferrer, des canaux à creuser, des rues à +macadamiser, des ports à curer, des landes à défricher, des écoles à +bâtir, vous ne sachiez que faire de vos ouvriers, du moins ne leur +livrez pas comme une proie nos édifices nationaux à démolir, ne leur +dites pas de se faire du pain avec ces pierres. Partagez-les plutôt, +ces ouvriers, en deux bandes; que toutes deux creusent un grand trou, +et que chacune ensuite comble le sien avec la terre de l'autre. Et +puis payez-leur ce travail. Voilà une idée. J'aime mieux l'inutile que +le nuisible. + +A Paris, le vandalisme fleurit et prospère sous nos yeux. Le +vandalisme est architecte. Le vandalisme se carre et se prélasse. Le +vandalisme est fêté, applaudi, encouragé, admiré, caressé, protégé, +consulté, subventionné, défrayé, naturalisé. Le vandalisme est +entrepreneur de travaux pour le compte du gouvernement. Il s'est +installé sournoisement dans le budget, et il le grignote à petit +bruit, comme le rat son fromage. Et, certes, il gagne bien son argent. +Tous les jours il démolit quelque chose du peu qui nous reste de +cet admirable vieux Paris. Que sais-je? le vandalisme a badigeonné +Notre-Dame, le vandalisme a retouché les tours du Palais de Justice, +le vandalisme a rasé Saint-Magloire, le vandalisme a détruit le +cloître des Jacobins, le vandalisme a amputé deux flèches sur trois +à Saint-Germain-des-Prés. Nous parlerons peut-être dans quelques +instants des édifices qu'il bâtit. Le vandalisme a ses journaux, +ses coteries, ses écoles, ses chaires, son public, ses raisons. Le +vandalisme a pour lui les bourgeois. Il est bien nourri, bien renté, +bouffi d'orgueil, presque savant, très classique, bon logicien, fort +théoricien, joyeux, puissant, affable au besoin, beau parleur, et +content de lui. Il tranche du Mécène. Il protège les jeunes talents. +Il est professeur. Il donne de grands prix d'architecture. Il envoie +des élèves à Rome. Il porte habit brodé, épée au côté et culotte +française. Il est de l'institut. Il va à la cour. Il donne le bras +au roi, et flâne avec lui dans les rues, lui soufflant ses plans à +l'oreille. Vous avez dû le rencontrer. + +Quelquefois il se fait propriétaire, et il change la tour magnifique +de Saint-Jacques de la Boucherie en fabrique de plomb de chasse, +impitoyablement fermée à l'antiquaire fureteur; et il fait de la nef +de Saint-Pierre-aux-Boeufs un magasin de futailles vides, de l'hôtel +de Sens une écurie à rouliers, de la maison de la Couronne d'or une +draperie, de la chapelle de Cluny une imprimerie. Quelquefois il se +fait peintre en bâtiments, et il démolit Saint-Landry pour construire +sur l'emplacement de cette simple et belle église une grande laide +maison qui ne se loue pas. Quelquefois il se fait greffier, et il +encombre de paperasses la Sainte-Chapelle, cette église qui sera la +plus admirable parure de Paris, quand il aura détruit Notre-Dame. +Quelquefois il se fait spéculateur, et dans la nef déshonorée de +Saint-Benoît il emboîte violemment un théâtre, et quel théâtre! +Opprobre! le cloître saint, docte et grave des bénédictins, +métamorphosé en je ne sais quel mauvais lieu littéraire. + +Sous la restauration, il prenait ses aises et s'ébattait d'une manière +tout aussi charmante, nous en convenons. Chacun se rappelle comment +le vandalisme, qui alors aussi était architecte du roi, a traité la +cathédrale de Reims. Un homme d'honneur, de science et de talent, M. +Vitet, a déjà signalé le fait. Cette cathédrale est, comme on sait, +chargée du haut en bas de sculptures excellentes qui débordent +de toutes parts son profil. A l'époque du sacre de Charles X, le +vandalisme, qui est bon courtisan, eut peur qu'une pierre ne se +détachât par aventure de toutes ces sculptures en surplomb, et ne vînt +tomber incongrûment sur le roi, au moment où sa majesté passerait; et +sans pitié, et à grands coups de maillet, et trois grands mois durant, +il ébarba la vieille église! Celui qui écrit ceci a chez lui une belle +tête de Christ, débris curieux de cette exécution. + +Depuis juillet, il en a fait une autre qui peut servir de pendant à +celle-là, c'est l'exécution du jardin des Tuileries. Nous reparlerons +quelque jour et longuement de ce bouleversement barbare. Nous ne +le citons ici que pour mémoire. Mais qui n'a haussé les épaules en +passant devant ces deux petits enclos usurpés sur une promenade +publique? On a fait mordre au roi le jardin des Tuileries, et voilà +les deux bouchées qu'il se réserve. Toute l'harmonie d'une oeuvre +royale et tranquille est troublée, la symétrie des parterres est +éborgnée, les bassins entaillent la terrasse; c'est égal, on a ses +deux jardinets. Que dirait-on d'un fabricant de vaudevilles qui se +taillerait un couplet ou deux dans les choeurs d'_Athalie!_ Les +Tuileries, c'était l'_Athalie_ de Le Nôtre. + +On dit que le vandalisme a déjà condamné notre vieille et irréparable +église de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le vandalisme a son idée à lui. +Il veut faire tout à travers Paris une grande, grande, grande rue. +Une rue d'une lieue! Que de magnifiques dévastations chemin faisant! +Saint-Germain-l'Auxerrois y passera, l'admirable tour de Saint-Jacques +de la Boucherie y passera peut-être aussi. Mais qu'importe! une rue +d'une lieue! comprenez-vous comme cela sera beau! une ligne droite +tirée du Louvre à la barrière du Trône; d'un bout de la rue, de la +barrière, on contemplera la façade du Louvre. Il est vrai que tout le +mérite de la colonnade de Perrault, si mérite il y a, est dans ses +proportions, et que ce mérite s'évanouira dans la distance; mais +qu'est-ce que cela fait? on aura une rue d'une lieue! de l'autre +bout, du Louvre, on verra la barrière du Trône, les deux colonnes +proverbiales que vous savez, maigres, fluettes et risibles comme les +jambes de Potier. O merveilleuse perspective! + +Espérons que ce burlesque projet ne s'accomplira pas. Si l'on essayait +de le réaliser, espérons qu'il y aura une émeute d'artistes. Nous y +pousserons de notre mieux. + +Les dévastateurs ne manquent jamais de prétextes. Sous la +restauration, on gâtait, on mutilait, on défigurait, on profanait les +édifices catholiques du moyen âge, le plus dévotement du monde. La +congrégation avait développé sur les églises la même excroissance +que sur la religion. Le sacré-coeur s'était fait marbre, bronze, +badigeonnage et bois doré. Il se produisait le plus souvent dans +les églises sous la forme d'une petite chapelle peinte, dorée, +mystérieuse, élégiaque, pleine d'anges bouffis, coquette, galante, +ronde et à faux jour, comme celle de Saint-Sulpice. Pas de cathédrale, +pas de paroisse en France à laquelle il ne poussât, soit au front, +soit au côté, une chapelle de ce genre. Cette chapelle constituait +pour les églises une véritable maladie. C'était la verrue de +Saint-Acheul. + +Depuis la révolution de juillet, les profanations continuent, plus +funestes et plus mortelles encore, et avec d'autres semblants. Au +prétexte dévot a succédé le prétexte national, libéral, patriote, +philosophe, voltairien. On ne _restaure_ plus, on ne gâte plus, on +n'enlaidit plus un moment, on le jette bas. Et l'on a de bonnes +raisons pour cela. Une église, c'est le fanatisme; un donjon, c'est la +féodalité. On dénonce un monument, on massacre un tas de pierres, on +septembrise des ruines. A peine si nos pauvres églises parviennent +à se sauver en prenant cocarde. Pas une Notre-Dame en France, si +colossale, si vénérable, si magnifique, si impartiale, si historique, +si calme et si majestueuse qu'elle soit, qui n'ait son petit drapeau +tricolore sur l'oreille. Quelquefois on sauve une admirable église en +écrivant dessus: _Mairie_. Rien de moins populaire parmi nous que ces +édifices faits par le peuple et pour le peuple. Nous leur en voulons +de tous ces crimes des temps passés dont ils ont été les témoins. Nous +voudrions effacer le tout de notre histoire. Nous dévastons, nous +pulvérisons, nous détruisons, nous démolissons par esprit national. A +force d'être bons français, nous devenons d'excellents welches. + +Dans le nombre, on rencontre certaines gens auxquels répugne ce qu'il +y a d'un peu banal dans le magnifique pathos de juillet, et qui +applaudissent aux démolisseurs par d'autres raisons, des raisons +doctes et importantes, des raisons d'économiste et de banquier. + +--A quoi servent ces monuments? disent-ils. Cela coûte des frais +d'entretien, et voilà tout. Jetez-les à terre et vendez les matériaux. +C'est toujours cela de gagné.--Sous le pur rapport économique, le +raisonnement est mauvais. Nous l'avons déjà établi plus haut, ces +monuments sont des capitaux. Beaucoup d'entre eux, dont la renommée +attire les étrangers riches en France, rapportent au pays bien au delà +de l'intérêt de l'argent qu'ils ont coûté. Les détruire, c'est priver +le pays d'un revenu. + +Mais quittons ce point de vue aride, et raisonnons de plus haut. +Depuis quand ose-t-on, en pleine civilisation, questionner l'art sur +son _utilité_? Malheur à vous si vous ne savez pas à quoi l'art sert! +On n'a rien de plus à vous dire. Allez! démolissez! utilisez! Faites +des moellons avec Notre-Dame de Paris. Faites des gros sous avec la +Colonne. + +D'autres acceptent et veulent l'art; mais, à les entendre, les +monuments du moyen âge sont des constructions de mauvais goût, des +oeuvres barbares, des monstres en architecture, qu'on ne saurait trop +vite et trop soigneusement abolir. A ceux-là non plus il n'y a rien à +répondre. C'en est fini d'eux. La terre a tourné, le monde a marché +depuis eux; ils ont les préjugés d'un autre siècle; ils ne sont plus +de la génération qui voit le soleil. Car, il faut bien, nous le +répétons, que les oreilles de toute grandeur s'habituent à l'entendre +dire et redire, en même temps qu'une glorieuse révolution politique +s'est accomplie dans la société, une glorieuse révolution +intellectuelle s'est accomplie dans l'art. Voilà vingt-cinq ans que +Charles Nodier et Mme de Staël l'ont annoncée en France; et, s'il +était permis de citer un nom obscur après ces noms célèbres, nous +ajouterions que voilà quatorze ans que nous luttons pour elle. +Maintenant elle est faite. Le ridicule duel des classiques et des +romantiques s'est arrangé de lui-même, tout le monde étant à la fin du +même avis. Il n'y a plus de question. Tout ce qui a de l'avenir est +pour l'avenir. A peine y a-t-il encore, dans l'arrière-parloir des +collèges, dans la pénombre des académies, quelques bons vieux enfants +qui font joujou dans leur coin avec les poétiques et les méthodes d'un +autre âge; qui poëtes, qui architectes; celui-ci s'ébattant avec les +trois unités, celui-là avec les cinq ordres; les uns gâchant du plâtre +selon Vignole, les autres gâchant des vers selon Boileau. + +Cela est respectable. N'en parlons plus. + +Or, dans ce renouvellement complet de l'art et de la critique, la +cause de l'architecture du moyen âge, plaidée sérieusement pour la +première fois depuis trois siècles, a été gagnée en même temps que la +bonne cause générale; gagnée par toutes les raisons de la science, +gagnée par toutes les raisons de l'histoire, gagnée par toutes les +raisons de l'art, gagnée par l'intelligence, par l'imagination et par +le coeur. Ne revenons donc pas sur la chose jugée et bien jugée; et +disons de haut au gouvernement, aux communes, aux particuliers, qu'ils +sont responsables de tous les monuments nationaux que le hasard met +dans leurs mains. Nous devons compte du passé à l'avenir. _Posteri, +posteri, vestra res agitur_. + +Quant aux édifices qu'on nous bâtit pour ceux qu'on nous détruit, nous +ne prenons pas le change, nous n'en voulons pas. Ils sont mauvais. +L'auteur de ces lignes maintient tout ce qu'il a dit ailleurs[2] sur +les monuments modernes du Paris actuel. Il n'a rien de plus doux à +dire des monuments en construction. Que nous importe les trois ou +quatre petites églises cubiques que vous bâtissez piteusement çà et +là! Laissez donc crouler votre ruine du quai d'Orsay avec ses lourds +cintres et ses vilaines colonnes engagées! Laissez crouler votre +palais de la chambre des députés, qui ne demandait pas mieux! N'est-ce +pas une insulte, au lieu dit _École des beaux-arts_, que cette +construction hybride et fastidieuse dont l'épure a si longtemps sali +le pignon de la maison voisine, étalant effrontément sa nudité et +sa laideur à côté de l'admirable façade du château de Gaillon? +Sommes-nous tombés à ce point de misère qu'il nous faille absolument +admirer les barrières de Paris? Y a-t-il rien au monde de plus +bossu et de plus rachitique que votre monument expiatoire (ah çà! +décidément, qu'est-ce qu'il expie?) de la rue de Richelieu? N'est-ce +pas une belle chose, en vérité, que votre Madeleine, ce tome deux de +la Bourse, avec son lourd tympan qui écrase sa maigre colonnade? Oh! +qui me délivrera des colonnades? + +De grâce, employez mieux nos millions. + +Ne les employez même pas à parfaire le Louvre. Vous voudriez achever +d'enclore ce que vous appelez le parallélogramme du Louvre. Mais nous +vous prévenons que ce parallélogramme est un trapèze; et, pour un +trapèze, c'est trop d'argent. D'ailleurs, le Louvre, hors ce qui est +de la renaissance, le Louvre, voyez-vous, n'est pas beau. Il ne faut +pas admirer et continuer, comme si c'était de droit divin, tous les +monuments du dix-septième siècle, quoiqu'ils vaillent mieux que ceux +du dix-huitième, et surtout que ceux du dix-neuvième. Quel que +soit leur bon air, quelle que soit leur grande mine, il en est des +monuments de Louis XIV comme de ses enfants. Il y en a beaucoup de +bâtards. + +Le Louvre, dont les fenêtres entaillent l'architrave, le Louvre est de +ceux-là. + +S'il est vrai, comme nous le croyons, que l'architecture, seule entre +tous les arts, n'ait plus d'avenir, employez vos millions à conserver, +à entretenir, à éterniser les monuments nationaux et historiques qui +appartiennent à l'état, et à racheter ceux qui sont aux particuliers. +La rançon sera modique. Vous les aurez à bon marché. Tel propriétaire +ignorant vendra le Parthénon pour le prix de la pierre. + +Faites réparer ces beaux et graves édifices. Faites-les réparer avec +soin, avec intelligence, avec sobriété. Vous avez autour de vous des +hommes de science et de goût qui vous éclaireront dans ce travail. +Surtout que l'architecte restaurateur soit frugal de ses propres +imaginations; qu'il étudie curieusement le caractère de chaque +édifice, selon chaque siècle et chaque climat. Qu'il se pénètre de la +ligne générale et de la ligne particulière du monument qu'on lui met +entre les mains, et qu'il sache habilement souder son génie au génie +de l'architecte ancien. + +Vous tenez les communes en tutelle, défendez-leur de démolir. + +Quant aux particuliers, quant aux propriétaires qui voudraient +s'entêter à démolir, que la loi le leur défende; que leur propriété +soit estimée, payée et adjugée à l'état. Qu'on nous permette de +transcrire ici ce que nous disions à ce sujet en 1825: «Il faut +arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait; +qu'on la fasse. Quels que soient les droits de la propriété, la +destruction d'un édifice historique et monumental ne doit pas être +permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur +honneur; misérables hommes, et si imbéciles, qu'ils ne comprennent +même pas qu'ils sont des barbares! Il y a deux choses dans un édifice, +son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa +beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, le détruire, +c'est dépasser son droit.» + +Ceci est une question d'intérêt général, d'intérêt national. Tous les +jours, quand l'intérêt général élève la voix, la loi fait taire les +glapissements de l'intérêt privé. La propriété particulière a été +souvent et est encore à tous moments modifiée dans le sens de la +communauté sociale. On vous achète de force votre champ pour en faire +une place, votre maison pour en faire un hospice. On vous achètera +votre monument. + +S'il faut une loi, répétons-le, qu'on la fasse. Ici, nous entendons +les objections s'élever de toutes parts: + +--Est-ce que les chambres ont le temps?--Une loi pour si peu de chose! + +Pour si peu de chose! + +Comment! nous avons quarante-quatre mille lois dont nous ne savons que +faire, quarante-quatre mille lois sur lesquelles il y en a à peine dix +de bonnes. Tous les ans, quand les chambres sont en chaleur, elles en +pondent par centaines, et, dans la couvée, il y en a tout au plus deux +ou trois qui naissent viables. On fait des lois sur tout, pour tout, +contre tout, à propos de tout. Pour transporter les cartons de tel +ministère d'un côté de la rue de Grenelle à l'autre, on fait une loi. +Et une loi pour les monuments, une loi pour l'art, une loi pour la +nationalité de la France, une loi pour les souvenirs, une loi pour les +cathédrales, une loi pour les plus grands produits de l'intelligence +humaine, une loi pour l'oeuvre collective de nos pères, une loi pour +l'histoire, une loi pour l'irréparable qu'on détruit, une loi pour ce +qu'une nation a de plus sacré après l'avenir, une loi pour le passé, +cette loi juste, bonne, excellente, sainte, utile, nécessaire, +indispensable, urgente, on n'a pas le temps, on ne la fera pas! + +Risible! risible! risible! + + +[1: Nous ne publions pas le nom du signataire de la lettre, n'y étant +point formellement autorisé par lui; mais nous le tenons en réserve +pour notre garantie. Nous avons cru devoir aussi retrancher les +passages qui n'étaient que l'expression trop bienveillante de la +sympathie de notre correspondant pour nous personnellement. + +[2: Notre-Dame de Paris. + + + + + 1833 + + YMBERT GALLOIX + + +Ymbert Galloix était un pauvre jeune homme de Genève, fils ou +petit-fils, si notre mémoire est bonne, d'un vieux maître d'écriture +du pays; un pauvre genevois, disons-nous, bien élevé et bien lettré +d'ailleurs, qui vint à Paris, il y a six ans, n'ayant pas devant lui +de quoi vivre plus d'un mois, mais avec cette pensée, qui en a leurré +tant d'autres, que Paris est une ville de chance et de loterie, où +quiconque joue bien le jeu de sa destinée finit par gagner; une +métropole bénie où il y a des avenirs tout faits et à choisir, que +chacun peut ajuster à son existence; une terre de promission qui ouvre +des horizons magnifiques à toutes les intelligences dans toutes les +directions; un vaste atelier de civilisation où toute capacité trouve +du travail et fait fortune; un océan où se fait chaque jour la pêche +miraculeuse; une cité prodigieuse, en un mot, une cité de prompt +succès et d'activité excellente, d'où en moins d'un an l'homme de +talent qui y est entré sans souliers ressort en carrosse. + +Il y est arrivé au mois d'octobre 1827, il y est mort de misère au +mois d'octobre 1828. + +Il n'y a en ceci aucune hyperbole, ce jeune homme est mort de misère à +Paris. Ce n'est pas que quelques hommes de ces classes intelligentes +et humaines qu'on est convenu de désigner sous le nom vague +d'_artistes_, ce n'est pas que quelques jeunes gens de la bonne +jeunesse qui pense et qui étudie, au milieu desquels il tomba à son +arrivée à Paris, inconnu de tous, ne lui aient serré la main, ne lui +aient donné conseil et secours, ne lui aient, dans l'occasion, ouvert +leur bourse quand il avait faim et leur coeur quand il pleurait. Il va +sans dire que plusieurs d'entre eux se sont tout naturellement cotisés +pour payer son dernier loyer et son dernier médecin, et que ce n'est +pas au charpentier qu'il doit sa bière. Mais qu'est-ce que tout cela, +si ce n'est mourir de misère? + +A son arrivée à Paris, il se présenta de lui-même, avec quelque +assurance, dans trois ou quatre maisons. Voici à ce sujet ce que nous +disait encore, il y a peu de jours, un de ceux qui l'ont accueilli +dans ses premières illusions et assisté dans ses dernières angoisses. + +--C'était en octobre 1827, un matin qu'il faisait déjà froid, je +déjeunais; la porte s'ouvre, un jeune homme entre. Un grand jeune +homme un peu courbé, l'oeil brillant, des cheveux noirs, les pommettes +rouges, une redingote blanche assez neuve, un vieux chapeau. Je me +lève et je le fais asseoir. Il balbutie une phrase embarrassée d'où je +ne vis saillir distinctement que trois mots: _Ymbert Galloix, Genève, +Paris_. Je compris que c'était son nom, le lieu où il avait été +enfant, et le lieu où il voulait être homme. Il me parla poésie. Il +avait un rouleau de papiers sous le bras. Je l'accueillis bien; je +remarquai seulement qu'il cachait ses pieds sous sa chaise avec un +air gauche et presque honteux. Il toussait un peu. Le lendemain, il +pleuvait à verse, le jeune homme revint. Il resta trois heures. Il +était d'une belle humeur et tout rayonnant. Il me parla des poëtes +anglais, sur lesquels je suis peu lettré, Shakespeare et Byron +exceptés. Il toussait beaucoup. Il cachait toujours ses pieds sous sa +chaise. Au bout de trois heures, je m'aperçus qu'il avait des souliers +percés et qui prenaient l'eau. Je n'osai lui en rien dire. Il s'en +alla sans m'avoir parlé d'autre chose que des poëtes anglais... + +Il se présenta à peu près de cette façon partout où il alla, +c'est-à-dire chez trois ou quatre hommes spécialement voués aux études +d'art et de poésie. Il fut bien reçu partout, toujours encouragé, +souvent aidé. Cela ne l'a pas empêché de mourir de misère, à la +lettre, comme il a été dit plus haut. + +Ce qui le caractérisait dans les premiers mois de son séjour à Paris, +c'était une ardente et fiévreuse curiosité. Il voulait voir Paris, +entendre Paris, respirer Paris, toucher Paris. Non le Paris qui parle +politique et lit le _Constitutionnel_ et monte la garde à la mairie; +non le Paris que viennent admirer les provinciaux désoeuvrés, le +Paris-monument, le Paris-Saint-Sulpice, le Paris-Panthéon, pas même le +Paris des bibliothèques et des musées. Non, ce qui l'occupait avant +tout, ce qui éveillait sans relâche sa curiosité, ce qu'il examinait, +ce qu'il questionnait sans cesse, c'est la pensée de Paris, c'est la +mission littéraire de Paris, c'est la mission civilisatrice de Paris, +c'est le progrès que contient Paris. C'est surtout sous le point de +vue des développements nouveaux de l'art que ce jeune homme étudiait +Paris. Partout où il entendait résonner une enclume littéraire, il +arrivait. Il y mettait ses idées, il les laissait marteler à plaisir +par la discussion, et souvent, à force de les reforger ainsi sans +cesse, il les déformait. Ymbert Galloix est un des plus frappants +exemples du péril de la controverse pour les esprits de second ordre. +Quand il est mort, il n'avait plus une seule idée droite dans le +cerveau. + +Ce qui le caractérisa dans les derniers mois de son séjour, qui furent +les derniers mois de sa vie, c'est un profond découragement. Il +ne voulait plus rien voir, plus rien entendre, plus rien dire. En +quelques mois, par une transition dont nous laissons le lecteur rêver +les nuances, le pauvre jeune homme était arrivé de la curiosité au +dégoût. Ici il se présente plusieurs questions, que nous posons sans +les résoudre. De quel côté ses illusions étaient-elles ruinées? +Était-ce à l'intérieur ou à l'extérieur? Avait-il cessé de croire en +lui ou au monde? Paris, après examen, lui avait-il semblé chose trop +grande ou chose trop petite? S'était-il jugé trop faible ou trop fort +pour prendre joyeusement de l'ouvrage dans cet immense atelier de +civilisation? La mesure idéale de lui-même qu'il portait en lui +s'était-elle trouvée trop courte ou trop haute quand il l'avait +superposée aux réalités d'une existence à faire et d'une carrière à +parcourir? En un mot, la cause de l'inaction volontaire qui hâta sa +mort, était-ce effroi ou dédain? Nous ne savons. Ce qu'il y a de +certain, c'est qu'après avoir bien regardé Paris, il croisa tristement +les bras et refusa de rien faire. Était-ce paresse? était-ce fatigue? +était-ce stupeur? Selon nous, c'était les trois choses à la fois. Il +n'avait trouvé ni dans Paris ni en lui-même ce qu'il cherchait. La +ville qu'il avait cru voir dans Paris n'existait pas. L'homme qu'il +avait cru voir en lui ne se réalisait pas. Son double rêve évanoui, il +se laissa mourir. + +Nous disons qu'il se laissa mourir. C'est qu'en effet, au physique +comme au moral, sa mort fut une espèce de suicide. On nous permettra +de ne pas éclairer davantage un des côtés de notre pensée. Le fait est +qu'il refusa de travailler. On lui avait trouvé des besognes à faire +(misérables besognes, il est vrai, où s'usent tant de jeunes gens +capables peut-être de grandes choses), des dictionnaires, des +compilations, des biographies de contemporains à vingt francs la +colonne. Il s'essaya pendant un temps d'écrire quelques lignes pour +ces divers labeurs. Puis le coeur lui manqua; il refusa tout. Il fut +invinciblement pris d'oisiveté comme un voyageur est pris de sommeil +dans la neige. Une maladie lente qu'il avait depuis l'enfance +s'aggrava. La fièvre survint. Il traîna deux ou trois mois, et mourut. +Il avait vingt-deux ans. + +A proprement parler, le pays de son choix, ce n'était pas la France, +c'était l'Angleterre. Son rêve, ce n'était pas Paris, c'était Londres. +On le va voir dans les lignes qu'il a laissées. Vers les derniers +temps de sa vie, quand la souffrance commençait à déranger sa raison, +quand ses idées à demi éteintes ne jetaient plus que quelques lueurs +dans son cerveau épuisé, il disait, bizarre chimère, que la principale +condition pour être heureux, c'était d'être _né anglais_. Il voulait +aller en Angleterre pour y devenir lord, grand poëte, et y faire +fortune. Il apprenait l'anglais ardemment. C'était le seul travail +auquel il fût resté fidèle. Le jour de sa mort, sachant qu'il allait +mourir, il avait une grammaire sur son lit et il étudiait l'anglais. +Qu'en voulait-il faire? + +Ymbert Galloix est mort triste, anéanti, désespéré, sans une seule +vision de gloire à son chevet. Il avait enfoui quelques colonnes de +prose fort vulgaire, disait-il, dans le recoin le plus obscur d'une de +ces tours de Babel littéraires que la librairie appelle _dictionnaires +biographiques_. Il espérait bien que personne ne viendrait jamais +déterrer cette prose de là. Quant aux rares essais de poésie qu'il +avait tentés, sur les derniers temps, découragé comme il l'était, il +en parlait d'un ton morose et fort sévèrement. Sa poésie, en effet, ne +se produisait jamais guère qu'à l'état d'ébauche. Dans l'ode, son vers +était trop haletant et avait trop courte haleine pour courir fermement +jusqu'au bout de la strophe. Sa pensée, toujours déchirée par de +laborieux enfantements, n'emplissait qu'à grand peine les sinuosités +du rhythme et y laissait souvent des lacunes partout. Il avait des +curiosités de rime et de forme qui peuvent être, dans des talents +complets, une qualité de plus, précieuse sans doute, mais secondaire +après tout, et qui ne supplée à aucune qualité essentielle. Qu'un vers +ait une bonne forme, cela n'est pas tout; il faut absolument, pour +qu'il y ait parfum, couleur et saveur, qu'il contienne une idée, une +image ou un sentiment. L'abeille construit artistement les six pans de +son alvéole de cire, et puis elle l'emplit de miel. L'alvéole, c'est +le vers; le miel, c'est la poésie. + +Galloix était plus à l'aise dans l'élégie. Là, sa poésie était parfois +aussi palpitante que son coeur, mais là aussi la faculté d'exprimer +tout lui manquait souvent. En général son cerveau résistait à la +production littéraire proprement dite. Quelquefois, à force de +souffrir, le poëte devenait un homme, son élégie devenait une +confidence, son chant devenait un cri; alors c'était beau. + +Comme il croyait peu à la valeur essentielle et durable de sa prose +ou de ses vers, comme il n'avait eu le temps de réaliser aucun de ses +rêves d'artiste, il est mort avec la conviction désolante que rien de +lui ne resterait après lui. Il se trompait. + +Il restera de lui une lettre. + +Une lettre admirable, selon nous, une lettre éloquente, profonde, +maladive, fébrile, douloureuse, folle, unique; une lettre qui raconte +toute une âme, toute une vie, toute une mort; une lettre étrange, +vraie lettre de poëte, pleine de vision et de vérité. + +Cette lettre, l'ami auquel Ymbert Galloix l'adressait a bien voulu +nous la confier. La voici. Elle fera mieux connaître Ymbert Galloix +que tout ce que nous pourrions dire. Nous la publions telle qu'elle +est, avec les répétitions, les néologismes, les fautes de français (il +y en a), et tous ces embarras d'expression propres au style genevois. +Les deux ou trois suppressions qu'on y remarquera étaient imposées +à celui qui écrit ceci par des convenances rigoureuses qui seraient +approuvées de tout le monde. On a tâché que cette publication, toute +dans l'intérêt de l'art, fût aussi impersonnelle que possible. Ainsi +les noms propres qui sont écrits en toutes lettres dans l'original ne +sont ici désignés que par des initiales, afin de ménager les vanités +et surtout les modesties. + +Cela posé, nous devons redire que l'essence même de la lettre est +religieusement respectée. Pas un mot n'a été changé, pas un détail n'a +été déformé. Nous croyons qu'on lira avec le même intérêt que nous +cette confession mystérieuse d'une âme qui ressemble fort peu aux +autres âmes, et qui nous peint presque tous cependant. Voilà, à notre +sens, ce qui caractérise cette singulière lettre. C'est une exception, +et c'est tout le monde. + + + Paris, 11 décembre 1827. + + Mon pauvre D----, + +Il y a bien des jours que je me propose de vous écrire. Mais la +douleur, la maladie que vous me connaissez, les distances de Paris, +qui mangent la moitié des journées, tout m'en a empêché. Oh! que je +souffre et que j'ai souffert! Il m'est impossible de songer à mettre +de l'ordre dans ma lettre, à vous dépeindre même l'état de mon âme, +à matérialiser par des mots glacés ces navrantes et perpétuellement +successives impressions, sensations, terreurs, abîmes de mélancolie, +de désespoir, etc. Nous sommes aujourd'hui le 11 décembre. Il est +trois heures. J'ai marché, j'ai lu, le ciel est beau, et je souffre +horriblement. Arrivé ici le 27 octobre, voici donc un mois que je +languis et végète sans espoir. J'ai eu des heures, des journées +entières où mon désespoir approchait de la folie. Fatigué, crispé +physiquement et moralement, crispé à l'âme, j'errais sans cesse dans +ces rues boueuses et enfumées, inconnu, solitaire au milieu d'une +immense foule d'êtres, les uns pour les autres inconnus aussi. + +Un soir, je m'appuyai contre les murs d'un pont sur la Seine. Des +milliers de lumières se prolongeaient à l'infini, le fleuve coulait. +J'étais si fatigué, que je ne pouvais plus marcher, et là, regardé +par quelques passants comme un fou probablement, là, je souffrais +tellement, que je ne pouvais pleurer. Vous me plaisantiez quelquefois +à Genève sur mes sensations. Eh bien, ici je les dévore solitaire. +Elles me tourmentent, m'agitent sans cesse, et tout se réunit pour +me déchirer l'âme, ce sentiment immense et continuel du néant de nos +vanités, de nos joies, de nos douleurs, de nos pensées; l'incertitude +de ma situation, la peur de la misère, ma maladie nerveuse, mon +obscurité, l'inutilité des démarches, l'isolement, l'indifférence, +l'égoïsme, la solitude du coeur, le besoin du ciel, des champs, des +montagnes, les pensées philosophiques même, et par-dessus tout cela, +oh! oui, par-dessus tout cela, les regrets _lacérants_[1] du pays de +ses aïeux. Il est des moments où je rêve à tout ce que j'aimais, où +je me promène encore sur Saint-Antoine, où je me rappelle toutes mes +douleurs de Genève, et les joies que j'y ai connues, bien rarement, il +est vrai. + +Il est des moments où les traits de mes amis, de mes parents, un lieu +consacré par un souvenir, un arbre, un rocher, un coin de rue, sont +là devant mes yeux, et les cris d'un porteur d'eau de Paris me +réveillent. Oh! que je souffre alors! Souvent, rentré dans ma chambre +solitaire, harassé de corps et d'esprit, là je m'assieds, je rêve, +mais d'une rêverie amère, sombre, délirante. Tout me rappelle +ces pauvres parents que je n'ai pas rendus heureux; les soins de +blanchisseuse, etc., etc., tout cela m'étouffe. Les heures des repas +changées! Oh! que je regrette et ma chambre de Genève, où j'ai tant +souffert, et la classe, et mon oncle, et votre coin de feu, et les +visages connus, et les rues accoutumées! Souvent un rien, la vue de +l'objet le plus trivial, d'un bas, d'une jarretière, tout cela me rend +le passé vivant, et m'accable de toute la douleur du présent. Misère +de l'homme qui regrette ce qu'il maudirait bientôt quand il le +retrouverait! Je ne puis même jouir de ma douleur, l'esprit d'analyse +est toujours là qui désenchante tout. + +Ennui d'une âme flétrie à vingt et un ans, doutes arides, vagues +regrets d'un bonheur entrevu plus vaguement encore comme ces gloires +du couchant sur la cime de nos montagnes, douleurs positives, douleurs +idéales, persuasion du malheur enracinée dans l'âme, certitude que +la fortune, quoique un grand bien, ne nous rendrait pas parfaitement +heureux: voilà ce qui tourmente ma pauvre âme. Oh! mon unique ami, +qu'ils sont malheureux, ceux qui sont nés malheureux! + +Et quelquefois pourtant, il semble qu'une musique aérienne résonne à +mes oreilles, qu'une harmonie mélancolique et étrangère au tourbillon +des hommes vibre de sphère en sphère jusqu'à moi; il semble qu'une +possibilité de douleurs tranquilles et majestueuses s'offre à +l'horizon de ma pensée comme les fleuves des pays lointains à +l'horizon de l'imagination. Mais tout s'évanouit par un cruel retour +sur la vie positive, tout! + +Que de fois j'ai dit avec Rousseau: O ville de boue et de fumée! Que +cette âme tendre a dû souffrir ici! Isolé, errant, tourmenté comme +moi, mais moins malheureux de soixante ans d'un siècle sérieux et +de grands événements, il gémirait à Paris; j'y gémis, d'autres y +viendront gémir. O néant! néant! + +J'ai pourtant eu deux ou trois moments d'extase. Un jour, à l'Opéra, +la musique enchantée du _Siège de Corinthe_ m'avait fait oublier mes +peines. Vous savez combien j'aime l'élégance, la somptuosité, les +titres, tout enfin, tout ce qui nous place dans un monde aussi beau +que possible ici-bas, du moins à l'extérieur. Eh bien, ces impressions +que m'apportaient à Genève tant de physionomies étrangères et +distinguées, tant de belles âmes, de grands personnages, tant de +livrées, d'équipages, enfin ce spectacle ravissant des pompes de la +civilisation au milieu des pompes de la nature, spectacle qui fait +de Genève une ville peut-être unique en Europe relativement à sa +grandeur; ces impressions, je ne les ai retrouvées à Paris qu'à +l'Opéra, et en relisant avec passion la Vie d'Alfieri, écrite par +lui-même, que je n'avais pas lue depuis quatre ans. Que de choses pour +moi et pour chaque âme dans ces quatre ans! J'étais donc à l'Opéra. +Les prestiges de la musique, la magnificence du théâtre, les toilettes +et les physionomies qui garnissaient les loges, je respirais tout +cela, je me croyais prince, riche, honoré; les portiques d'un monde +qui n'est beau pour moi que parce que je l'ignore, se dessinaient à ma +vue entourés d'une auréole d'élégance et de recherche. J'avais oublié +ma situation, ou plutôt je cherchais à me convaincre qu'elle allait +cesser. Quoique entouré des simples mises du parterre, c'était bien +aux loges que j'étais. Je ne voyais qu'au-dessus de moi. J'étais +plongé dans un océan d'illusions, d'espérances démesurées, d'harmonie, +de splendeurs, de vanités, etc. Cet état dura une demi-heure. Oh! +qu'ils furent tristes, les moments qui suivirent! qu'ils furent amers! +Il en est de même de la vie errante de ce riche, noble et malheureux +Alfieri. On n'y voit que des ambassadeurs nobles, des voyages en +poste continuels, des valets de chambre, etc. Oh! qu'il fait bon être +malheureux avec trente mille francs de rente! Non, non; excusez cette +phrase. Vous savez combien je sais dépouiller le malheur de son +entourage positif et le contempler dans son affreuse nudité, qui est +la même pour toutes les conditions lorsqu'on a dans l'âme quelque +chose qui bat plus fortement pour nous que pour la foule. Les +sensations m'accablent. Je quitte la plume; je vais rêver. Riez, car +là vous me reconnaissez tout entier, n'est-ce pas? + +Je reprends la plume aujourd'hui 27 décembre. Je souffre, et toujours. +J'ai eu des moments horribles; mais je ne veux pas vous lasser encore +de mes plaintes. Il est minuit et quelques minutes. Nous sommes donc +le 28. Qu'importe! Quelques voitures roulent encore de loin en loin; +mais on est sorti de l'Odéon. La tristesse, l'hiver, la solitude et la +nuit règnent. Je veille au coin d'un feu au quatrième étage de la rue +des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Ma chambre, assez élégante, +est seule, et je suis face à face avec ma tristesse et mon ennui. +Croiriez-vous que je n'aime plus les femmes? Pas le moindre désir +physique. Il faut que la douleur m'absorbe entièrement. Mais je me +laisserai facilement aller à de nouvelles rêveries. Venons au fait. +Depuis longtemps je suis très lié avec ----. + + +Je suis encore lié intimement avec Ch. N----. Celui-là est encore plus +expansif que ----; il vous plairait davantage, surtout les premières +fois. N---- a souvent les larmes sur le bord des paupières, tout en +vous parlant. Il a ce que vous nommez de _l'humectant_ dans toute sa +personne. Il me témoigne une affection toute paternelle. On +pourrait lui reprocher peut-être d'avoir trop d'indulgence pour les +médiocrités, mais cela tient à sa grande bonté. ---- tomberait dans +l'excès contraire; il ne verrait pas avec plaisir, je crois, un homme +qu'il jugerait ordinaire. Vous me direz qu'il y a de l'amour-propre +là; mais si j'étais obligé de me gêner avec vous, autant vaudrait ne +pas vous écrire. + +Je passe tous les dimanches soirs chez N----. Là se réunissent +plusieurs hommes de lettres. J'y ai vu madame T----, j'y ai causé avec +E---- D----, P----, le baron T----, M. de C----, savant célèbre qui +s'intéresse beaucoup à moi; M. de R----, antiquaire et historien. +Enfin M. J----, que j'ai connu là, est un ami que j'espère avoir +acquis. Il est colossal par la pensée. S'il avait un peu plus de +poésie dans l'âme, je n'hésiterais pas à le regarder comme un homme +étonnant! Vous avez lu ses articles sur Walter Scott et d'autres. Ce +n'est pas un médiocre dédommagement à ma douleur que d'être apprécié +par un tel homme, d'autant plus qu'il est froid, sec, au premier +abord, et surtout désespérant pour les médiocrités, qu'il méprise, +lors même qu'il les voit célèbres. M. J---- ressemble à L----, il +est beau de visage. Dessous sa sécheresse, il y a aussi beaucoup +d'humectant, et dans tout lui, dans son accent, dans ses manières, +une couleur montagnarde et anglaise. Il est né dans le Jura. Il a été +souvent à Genève. Nous sympathisons par la pensée, par les inductions, +et par la difficulté de rendre ce que nous éprouvons. + + +Je reviens à N----. Pour en finir sur lui, il a l'air et les goûts +d'un gentilhomme de campagne. Je lui ai prêté vos poésies; il en est +enchanté. P. L---- va publier ses _Voyages en Grèce_, en vers. Je lui +en ai entendu lire un fragment, c'est ravissant, c'est poétique comme +Byron; mais il n'y a ni cette pensée féconde, ni ce génie vaste et +souffrant qui nous prennent à la gorge dans le barde anglais et dans +son rival de Florence. M. L---- ressemble à Goethe (vous reconnaissez +là ma manie de ressemblance). Il lit ses vers d'une manière tout à +fait particulière et pleine de charme; il est simple, tranquille, +réservé; il a quelque chose de protestant dans sa personne. Il a +beaucoup voyagé. Il a un recueil de poésies en portefeuille, mais il +a de la répugnance à les publier toutes, parce qu'il les trouve trop +individuelles. Il a beaucoup goûté _ma vie_. Je vous dis en passant +que ---- et N---- font de mes poésies plus de cas peut-être qu'elles +ne méritent. J'en ai plusieurs nouvelles, faites soit à Genève, soit +ici. Je suis très lié avec de B----, le fils du poëte, homme d'un +esprit élevé. F---- fait jouer son P---- dans un mois. C'est un drame +tout à fait romantique. F---- a été au Cap et à la Martinique; +du reste, c'est un homme d'un ton de cabaret. Il a un poëme en +portefeuille. On ne peut lui refuser un talent frais et gracieux; +mais il ne faut pas le connaître pour aimer ses poésies. Quel +désenchantement! Je me rappelle que son _Pêcheur_, avant que V---- +allât en Russie, nous émut jusqu'aux larmes, et je prêtais à l'auteur +quelque chose d'idéal, n'ayant jamais vu ce nom, et le lisant au bas +d'un morceau tout rêveur, tout maritime; j'en faisais un jeune ondin, +etc.; et c'est un mélange de commun et de soldat. V---- (que j'ai vu +une heure chez ----) est un homme de sept pieds. Quand il parle à +un honnête homme, son estomac dessine une arcade et ses genoux un +triangle. S'il est assis, il se divise en deux pièces qui forment +l'angle aigu. Ajoutez qu'il ne dit pas six mots sans un _comme ça_, +qu'il est homme de bon ton de l'ancien régime, et maigre comme +un lézard. Il fait peur à contempler. Vous savez qu'il a fait la +charmante bluette intitulée _Sainte-P----_. Il connaît L----. A----, +l'historien duelliste, a l'air d'un boucher civilisé. Quelque chose +d'âpre, et pourtant d'imposant, le caractérise. Il ne me reste pas de +place pour vous parler d'Al----, des V---- père et fils, de D---- et +M----, rédacteurs du _G_----, et de plusieurs autres littérateurs que +je connais. Un mot sur S----: c'est un homme qui me paraît tenir du +charlatan, de l'illuminé, du Durand, du Swedenborg, et aussi du vrai +poëte. Il a un talent descriptif remarquable. Je n'ai eu qu'une +entrevue avec lui; j'en ai assez. Il est vrai que le tête-à-tête +a duré trois heures. Mais il y a trop de crème fouettée dans ce +cerveau-là pour que je m'amuse à le faire mousser encore davantage. +Je dois être présenté à Benjamin Constant par C----, bon garçon (le +rédacteur de la _Rev---- prot_----). Je m'attendais à trouver en C---- +un grave pasteur, et c'est un étourdi que j'ai trouvé, mais du moins +un étourdi d'esprit et de mérite, quoique sans génie. J'aurais encore +mille choses intéressantes à vous dire, mais il faut clore ma lettre. + +Vos _Mélodies_ ont paru. Jolie édition. Je les ai lues et relues avec +charme. Elles ont eu un article dans _la R_. J'en fais un pour _le +F._; je les ai recommandées au _G_. On en parlera dans _la N_. Mais il +faudrait, pour le succès, des prôneurs que vous n'avez pas. Il s'en +vendra peu, je le crains. La poésie est dans un discrédit si complet, +qu'il faut être sur les lieux pour en avoir une idée. C'est cent fois +pis qu'à Genève, personne ne lit de vers. On en achète encore moins. +L., D. et ---- font seuls exception à la règle. D'ailleurs tout le +monde fait bien les vers à Paris. On en lit tant de manuscrits, qu'un +auteur étranger, qui n'a d'autre protection que son talent, ne peut +percer que par un heureux hasard. Votre éloignement de Paris est +nuisible aussi au succès de votre livre; mais il est favorable à votre +bonheur. La grande Babylone vous saturerait de dégoût, de boue, de +fatigue et de tristesse. J'ignore l'état de votre âme à Florence; mais +à coup sûr il serait pire à Paris; sans parler de l'extrême difficulté +d'y vivre. Jusqu'à présent je ne gagne rien, et j'ai pourtant de vrais +amis qui font leurs efforts pour me trouver quelque chose. On m'a +écrit que vous étiez lié avec L----. Décrivez-le-moi de la cravate à +la pantoufle. Est-ce bien ce que j'ai rêvé, un lord Byron français, de +l'insouciance, de la vanité, de l'affectation, du malheur, une pensée +dévorante, du génie à flots, du bon ton, de l'élégance; enfin une +atmosphère poétique étrangère qui n'a rien de commun avec la sale +atmosphère de nos hommes de lettres parisiens? L---- n'est-il pas cet +idéal de mon âme, où j'aime à retrouver jusqu'à ces petits défauts de +vanité, de puérile affectation, qu'anciennement vous détestiez, et +que vous avez finalement découverts en vous, comme on les découvrira +toujours chez la plupart des poëtes qui auront l'esprit d'analyse +et la bonne foi de l'homme supérieur? Il est une heure et demie, +j'interromps ma lettre. Je compte vous mettre encore quelques mots +derrière la copie de deux élégies que vous trouverez ci-incluses. + + +Mon ami, je continue ma lettre bien après l'avoir commencée et +reprise. Il est huit heures du soir, et nous sommes le 31 mars. Je +suis fou de douleur, mon désespoir surpasse mes forces. J'ai souffert +aujourd'hui ce qu'il est à peine possible à un homme de se figurer. +Enfin, un accès de fièvre m'a pris ce soir, c'était l'excès de la +peine morale. Écoutez. Si du moins je pouvais me persuader qu'un jour +je serai heureux! mais l'avenir rembrunit encore le présent. Vous me +connaissez; vous savez les bizarreries de mon caractère. J'ai fait une +découverte en moi, c'est que je ne suis réellement point malheureux +pour telle ou telle chose, mais j'ai en moi une douleur permanente qui +prend différentes formes. Vous savez pour combien de choses jusqu'ici +j'ai été malheureux, ou plutôt sous combien de formes le foie, la +bile, ou enfin le principe qui me tourmente s'est reproduit. Tantôt, +vous le savez, c'était de n'être pas né anglais qui m'affligeait, +tantôt de n'être pas propre aux sciences; plus habituellement encore +de n'être pas riche, de lutter avec la misère et les préjugés, d'être +inconnu. Vous savez encore que depuis Genève il me semblait que si +jamais je parvenais à percer à Paris je serais enfin heureux. Eh bien, +mon ami, je suis lié avec presque tous les littérateurs les plus +distingués. Quelques-uns, tels que ----, Ch. N----, etc., sont +d'illustres amis avec qui je suis presque aussi familier qu'avec vous. +Eh bien, ma vanité est satisfaite; souvent dans les salons j'ai des +moments de satisfaction mondaine; enfin quelquefois je suis enivré +de ces petits triomphes d'une soirée, d'un instant; et avec cela, +le fond, la presque totalité de ma vie, c'est je ne dirais pas le +malheur, mais un chancre aride; un plomb liquide me coule dans les +veines; si l'on voyait mon âme, je ferais pitié, j'ai peur de devenir +fou. Depuis que je suis ici, ma douleur a pris cinq à six formes: +d'abord ç'a été le regret de ma patrie, et mon incertitude de +l'avenir; ensuite le sentiment de mon isolement, de mon _néant_; puis +un vide occupé par cet affreux tumulte de sensations dont je vous ai +tant parlé; enfin, depuis deux mois, toutes mes facultés de douleur +se sont réunies sur un point. J'ose à peine vous le dire, tant il est +fou; mais, je vous en supplie, ne voyez là-dedans qu'une forme de +douleur, qu'une des apparences de l'ulcère qui me ronge; ne me jugez +pas d'après les règles ordinaires, et voyez le mal et non pas son +objet. Eh bien, ce point central de mes maux, c'est de n'être pas né +anglais. Ne riez pas, je vous en supplie; je souffre tant! Les gens +vraiment amoureux sont des monomanes comme moi, qui ont une seule +idée, laquelle absorbe toutes leurs sensations. Moi, dont l'âme a été +en butte si longtemps à un tumulte si varié, je suis monomane aussi +maintenant. + +Je lisais dernièrement _Valérie_ de Mme de Krudener; je ne puis vous +exprimer les sensations que j'en ai reçues. Ce livre étonnant m'avait +ennuyé jadis; maintenant il m'a déchiré. C'est que Gustave est comme +moi victime d'une passion dévorante, ou plutôt d'une énergie de +sensations qui le dévore, et qui s'est portée sur un aliment naturel, +l'amour, tandis que cette même énergie, luttant dans mon âme avec le +vide, y enfante des fantômes. Je lisais ce roman, aux premiers +rayons du soleil du printemps, dans les vastes et tristes allées du +Luxembourg. A chaque instant, je m'arrêtais anéanti. + +Maintenant, voici l'origine de ma passion pour l'Angleterre. D'abord +vous savez que j'aime à revivre avec les morts, à connaître leur vie +d'autrefois, à habiter avec eux, à les suivre dans les circonstances +de leur existence, à me créer enfin des sympathies que pare l'illusion +du temps et que la présence des individus ne puisse plus détruire. Eh +bien, là, en Angleterre, j'aurais au moins cinquante poëtes d'une vie +aventureuse, et dont les livres sont pleins d'imagination, de pensée, +etc.; en France, je n'en ai pas trois. Outre cela, j'aurais eu une +patrie dont j'aurais aimé jusqu'aux préjugés; il y a tant de poésie +dans les vieilles moeurs de l'Angleterre, et tant d'imagination dans +tout ce qui est de ce pays-là! D'abord, au lieu d'une littérature, il +y en a quatre: l'américaine, l'anglaise, l'écossaise, l'irlandaise; et +elles ont toutes avec la même langue un caractère différent. Quelles +richesses littéraires! la vie du maniaque Cowper, si grand poëte, a +été écrite en trois volumes in-octavo; celle de Johnson en quatre. +C'est de celle-là que Walter Scott dit qu'on la trouve dans toutes +les maisons de campagne, etc. Et encore, qu'au seul nom de Johnson un +anglais a devant les yeux une individualité, un personnage qui a le +privilège d'être encore vivant, agissant, au physique comme au moral. +Il y a trente poëtes vivants, tous originaux, tous individuels, ne +marchant point sur les traces les uns des autres, et très féconds. +Que de richesses! Enfin quelles aventures que celles de ce malheureux +Savage, de Shelley! quel colosse qu'un Byron! Que de trésors pour une +âme qui aime à fuir le monde, et à chercher ses amis dans son cabinet! +Quels soins ont les anglais de leurs auteurs! ils les réimpriment sous +tous les formats. Quel goût dans leurs éditions! quelle imagination +dans leurs vignettes! Voyez la nation elle-même; les hommes qui ont un +air ignoble sont aussi rares en Angleterre que le sont en France ceux +qui ont l'air distingué! Tout est _excentric_ dans cette nation; +j'aime jusqu'à leur originalité, leurs vêtements bizarres. Ce n'est +que là que l'enthousiasme règne sous mille formes; que là, qu'à côté +des idées positives les plus sévères, on trouve les billevesées les +plus pittoresques. Ce pays réunit tout, le positif et l'idéal, la +France et l'Allemagne. C'est le seul qui soit assez fort pour tout +comprendre, assez grand pour ne rien rejeter. + +Quelle individualité! on reconnaît un anglais entre mille, un français +ressemble à tout le monde. + +L'abondance des sectes religieuses en Angleterre prouve au moins de la +bonne foi, des âmes qui ont besoin d'espoir, que la matière n'a +pas desséchées. Les extravagances individuelles des jeunes anglais +prouvent des âmes agitées. Oh! si vous voyiez la France, que vous +en seriez dégoûté! Pour tout homme au monde, c'est un chagrin de se +sentir déplacé. Cela vous faisait souffrir à Genève. Eh bien, je suis +cruellement déplacé, moi qui ne me sens aucune sympathie avec la +France, et qui m'en trouve sur tous les points avec l'Angleterre; +je me trouve cruellement déplacé, au milieu d'une nation frivole, +bavarde, impie, aride, et vaine et froide, quand je songe qu'il en +est une religieuse ou terriblement sceptique, mais au moins pas +indifférente; une où l'on trouve des amis fidèles; des âmes exaltées, +et où la frivolité même, extravagante et bizarre, n'a pas ce +ton railleur et fadement insipide qu'elle a en France. Chez le +restaurateur où je dine, il y a des français et des anglais. Quelle +différence! Presque tous les français y sont gascons, braillards et +communs; tous les anglais, nobles et décents. Enfin, mon ami, je sens +qu'un amant peut entretenir un ami de son amour, parce que cette +passion trouve un écho dans toutes les âmes, il n'y a rien là de +ridicule; mais tel est le surcroît de mes douleurs, que je n'ose les +confier, parce qu'elles sont trop individuelles, et doivent paraître +trop ridicules à qui ne les a pas naturellement éprouvées. Et +cependant (je vous en conjure, soyez assez exempt de préjugés pour me +croire), cette folie me fait souffrir des douleurs _épouvantables_. +Tout la réveille, la vue d'un anglais, d'un livre anglais en vente +chez Baudry, les moqueries mêmes dont ils sont l'objet, tout cela me +dévore; ce sont autant de coups de poignard qui ravivent ma douleur, +comme, sans doute, tout ce qui rappelle une maîtresse morte à un amant +passionné. Enfin, ma manie me dégoûte même de la gloire. Je voudrais +être célèbre en Angleterre, et, par conséquent, écrire en anglais. +D'ailleurs, mes douleurs m'agitent trop pour je puisse écrire autre +chose et ne sont malheureusement pas des sujets poétiques. Je sais +que, si (supposition absurde, comme toutes les suppositions) j'étais +anglais, je ne souffrirais pas moins avec mon tempérament maladif, +mais cela me fait un effet tout différent. C'est ma raison seule qui +me donne cette persuasion; car, si je n'écoutais que la sensation, il +me semble que, né anglais, je pourrais supporter tous mes maux. Je +me représente ce que je suis d'organisation et d'âme; mais né lord +anglais et riche. Tous mes goûts, toutes mes vanités, tout serait +satisfait! Lorsque je compare ce sort au mien je deviens presque fou. + +Une réflexion pourtant m'est souvent venue; mais que peuvent les +réflexions contre les passions? C'est celle-ci: si je n'étais pas +exactement ce que je suis, je n'existerais pas; ce serait un autre +que moi; mon moi homogène, identique et individuel serait détruit; +j'aurais d'autres idées! Nul ne voudrait se changer contre un +autre, et nul n'est content de ce qu'il est. Quelle contradiction! +Acceptons-nous ce que nous sommes. Je souffre tant, qu'il me semble +que je changerais volontiers; degré de douleur où je n'étais pas +arrivé jusqu'ici. Dans le fait accepter le sort d'un autre, si c'était +possible, ce serait mourir. La mort n'est que la destruction du moi. +Mais que fais-je? quelle irrésistible manie m'entraîne? Ah! mon +ami, plus je sonde notre nature, et plus je me persuade que, pièces +nécessaires d'un ensemble que nous ne voyons pas, nous jouons un rôle +qui nous sera révélé un jour. Si l'on me demandait: Croyez-vous à +l'existence de Dieu, à l'immortalité de l'âme? je dirais: Absurdes +questions! Dieu est parce qu'il est nécessaire; et je crois que +nous sommes ici-bas dans un état faux, transitoire, intermédiaire. +Avons-nous existé ailleurs? devons-nous revivre? Comment, avec nos +langues bornées, et nos idées tourmentées, aborder le grand inconnu? +Oh! Dieu! Dieu! je le vois partout. Ce désir ardent de le connaître +et de deviner notre nature, ces pressentiments de l'infini et ce mur +d'airain, ce mur de l'impossible, du défendu, contre lequel viennent +se briser non-seulement nos systèmes, mais jusqu'à nos élancements +d'idées, tout cela me prouve un _être_. Non, la terre n'aurait pas, +avec de la boue, produit des êtres si complexes et si bizarres. +Ensuite, aller plus loin me paraît impossible. J'espère et je me tais. +Je sais seulement qu'ici-bas je me débats sous la douleur comme un +torturé. Ces douleurs seront-elles compensées en ce monde ou ailleurs? +Je n'en sais rien. + +Mes maux ont été si vifs aujourd'hui, que ce qui m'effraye le plus +ordinairement, je le regardais presque sans peur. A force de souffrir, +la gloire, le bonheur, l'avenir, tout me semblait impossible, +indifférent. Oh! si vous saviez les suggestions infernales qui se +mêlent à tout cela! les idées affreuses qui me passent par la tête, +les tourments du doute! Malheureux! je sais que je le suis. C'est là +tout... + +Ce qui me tourmente le plus, c'est que je vois des hommes que leur +caractère pousse au bonheur. Je me dis alors: Si tous souffraient, +une compensation générale, un paradis après la vie, me semblerait de +rigueur. Mais il en est, quoi qu'on en dise, il en est d'heureux (par +le caractère). Ceux-là souvent s'embarrassent peu de l'avenir, ils +vivent imprévoyants et satisfaits; ici-bas tout est pour eux. Le +malheur ne serait-il donc qu'une cruelle maladie? les malheureux, des +pestiférés atteints d'une plaie incurable que leur organisation fait +souffrir comme celle des heureux les fait jouir? Avec tout cela, +j'espère, et j'avoue que Dieu me paraît tellement mêlé à toutes les +choses d'ici-bas, qu'au résumé je me confie en lui. Courbons la tête, +amis. Que sert de se rebiffer contre l'impossible? Souvent j'anatomise +mes douleurs, je les contemple froidement. L'idée qui prédomine chez +moi, c'est que je n'y peux rien. + +Depuis deux mois j'ai repris l'étude de l'anglais avec une telle +énergie, que je lis facilement la poésie. _Rasselas_, que je lie +dans ce moment, voilà un livre prodigieux. Mon idée est d'aller en +Angleterre, et, après quelques années, d'écrire en anglais. J. L----, +avec lequel je suis très lié, me prête les poètes lakistes modernes dé +l'Angleterre; ils sont ravissants. J'ai changé votre Gérando contre un +Byron en un volume. J'en ai lu un petit poëme, _le Rêve_, qui m'a +fait une impression foudroyante. Une dame anglaise, qui me donne +des leçons, m'a dit qu'au bout de deux ans de séjour en Angleterre +j'écrirai très bien en anglais, parce que, dit-elle, j'écris déjà +comme très peu de français. En effet, j'ai traduit du L---- presque +sans faute. Il est vrai que je travaille à l'anglais la moitié du +jour. + +Mes manies sont toujours cruelles. Quel ennui! Enfin, partout où je +tourne les yeux, je vois des douleurs. Mes moyens d'existence sont +encore un tourment. Je travaille maintenant à une biographie; mais +j'ai besoin d'argent, je suis même dans un grand embarras. + +Y. G. + + +[1: Le mot est souligné dans la lettre que nous avons sous les yeux. + + +Quand on songe que l'homme qui a écrit ceci est mort là-dessus, des +réflexions de toutes sortes débordent autour de chacune des lignes de +cette longue lettre. + +Quel roman, quelle histoire, quelle biographie que cette lettre! +Certes, ce n'est pas nous qui répéterons les banalités convenues; +ce n'est pas nous qui exigerons que toutes souffrances peintes par +l'artiste soient constamment éprouvées par l'artiste; ce n'est pas +nous qui trouverons mauvais que Byron pleure dans une élégie et rie à +son billard; ce n'est pas nous qui poserons des limites à la création +littéraire et qui blâmerons le poëte de se donner artificiellement +telle ou telle douleur pour l'analyser dans ses convulsions comme +le médecin s'inocule telle ou telle fièvre pour l'épier dans ses +paroxysmes. Nous reconnaissons plus que personne tout ce qu'il y a +de réel, de vrai, de beau et de profond dans certaines études +psychologiques faites sur des souffrances d'exception et sur des états +singuliers du coeur par d'éminents poëtes contemporains qui n'en sont +pas morts. Mais nous ne pouvons nous empêcher d'observer que ce qu'il +y a de particulièrement poignant dans la lettre que nous venons de +citer, c'est que celui qui l'a écrite en est mort. Ce n'est pas un +homme qui dit: Je souffre, c'est un homme qui souffre; ce n'est pas +un homme qui dit: Je meurs; c'est un homme qui meurt. Ce n'est pas +l'anatomie étudiée sur la cire, ni même sur la chair morte; c'est +l'anatomie étudiée nerf à nerf, fibre à fibre, veine à veine, sur la +chair qui vit, sur la chair qui saigne, sur la chair qui hurle. Vous +voyez la plaie, vous entendez le cri. Cette lettre, ce n'est pas chose +littéraire, chose philosophique, chose poétique, oeuvre de profond +artiste, fantaisie du génie, vision d'Hoffmann, cauchemar de +Jean-Paul; non, c'est une chose réelle, c'est un homme dans un bouge +qui écrit. Le voilà avec sa table chargée de livres anglais, avec sa +plume, avec son encre, avec son papier, pressant les lignes sur les +lignes, souffrant et disant qu'il souffre, pleurant et disant qu'il +pleure, cherchant la date au calendrier, l'heure à l'horloge, quittant +sa lettre, la reprenant, la quittant, allumant sa chandelle pour la +continuer; puis il va dîner à vingt sous, il rentre, il a froid, il se +remet à écrire, parfois même sans trop savoir ce qu'il écrit; car son +cerveau est tellement secoué par la douleur, qu'il laisse ses idées +tomber pêle-mêle sur le papier et s'éparpiller et courir en désordre, +comme un arbre ses feuilles dans un grand vent. + +Et s'il était permis de remarquer dans quel style un homme agonise, il +y aurait plus d'une observation à faire sur le style de cette lettre. +En général, les lettres qu'on publie tous les jours, lettres de grands +hommes et de gens célèbres, manquent de naïveté, d'insouciance et de +simplicité. On sent toujours, en les lisant, qu'elles ont été écrites +pour être imprimées un jour. M. Paul-Louis Courier faisait jusqu'à +dix-sept brouillons d'un billet de quinze lignes. Chose étrange, +certes, et que nous n'avons jamais pu comprendre! Mais la lettre +d'Ymbert Galloix, c'est bien, selon nous, une vraie lettre, bien +écrite comme doit être écrite une lettre, bien flottante, bien +décousue, bien lâchée, bien ignorante de la publicité qu'elle peut +avoir un jour, bien certaine d'être perdue. C'est l'idée qui se fait +jour comme elle peut, qui vient à vous toute naïve dans l'état où elle +se trouve, et qui pose le pied au hasard dans la phrase sans craindre +d'en déranger le pli. Quelquefois, ce que celui qui l'a écrite voulait +dire s'en va dans un _et caetera_, et vous laisse rêver. C'est +un homme qui souffre et qui le dit à un autre homme. Voilà tout. +Remarquez ceci, _à un autre homme_, pas à vingt, pas à dix, pas à +deux, car, au lieu d'un ami, s'il avait deux auditeurs seulement, ce +poëte, ce qu'il fait là, ce serait une élégie, ce serait un chapitre, +ce ne serait plus une lettre. Adieu la nature, l'abandon, le +laisser-aller, la réalité, la vérité; la prétention viendrait. Il se +draperait avec son haillon. Pour écrire une lettre pareille, aussi +négligée, aussi poignante, aussi belle, sans être malheureux comme +l'était Ymbert Galloix, par le seul effort de la création littéraire, +il faudrait du génie. Ymbert Galloix qui souffre vaut Byron. + +Toutes les qualités pénétrantes, métaphysiques, intimes, ce style les +a; il a aussi, ce qui est remarquable, toutes les qualités mordantes, +incisives, pittoresques. La lettre contient quelques portraits. +Plusieurs ont été crayonnés trop à la hâte, et l'on sent que les +modèles ont à peine posé un instant devant le peintre; mais comme ceux +qui sont vrais sont vrais! comme tous sont en général bien touchés et +détachés sur le fond d'une manière qui n'est pas commune! métamorphose +frappante, et qui prouve, pour la millième fois, qu'il n'y a que deux +choses qui fassent un homme poëte, le génie ou la passion! Cet homme +qui n'avait pour les biographies qu'une prose assez incolore et pour +ses élégies qu'une poésie assez languissante, le voilà tout à coup +admirable écrivain dans une lettre. Du moment où il ne songe plus à +être prosateur ni poëte, il est grand poëte et grand prosateur. + +Nous le redisons, cette lettre restera. C'est l'amalgame d'idées le +plus extraordinaire peut-être qu'ait encore produit dans un cerveau +humain la double action combinée de la douleur physique et de la +douleur morale. Pour ceux qui ont connu Galloix, c'est une autopsie +effrayante, l'autopsie d'une âme. Voilà donc ce qu'il y avait au fond +de cette âme. Il y avait cette lettre. Lettre fatale, convulsive, +interminable, où la douleur a suinté goutte à goutte durant des +semaines, durant des mois, où un homme qui saigne se regarde saigner, +où un homme qui crie s'écoute crier, où il y a une larme dans chaque +mot. + +Quand on raconte une histoire comme celle d'Ymbert Galloix, ce n'est +pas la biographie des faits qu'il faut écrire, c'est la biographie des +idées. Cet homme, en effet, n'a pas agi, n'a pas aimé, n'a pas vécu; +il a pensé; il n'a fait que penser, et, à force de penser, il a rêvé; +et, à force de rêver, il s'est évanoui de douleur. Ymbert Galloix est +un des chiffres qui serviront un jour à la solution de ce lugubre et +singulier problème:--Combien la pensée qui ne peut se faire jour et +qui reste emprisonnée sous le crâne met-elle de temps à ronger un +cerveau?--Nous le répétons, dans une vie pareille il n'y a pas +d'événements, il n'y a que des idées. Analysez les idées, vous avez +raconté l'homme. Un grand fait pourtant domine cette morne histoire; +_c'est un penseur qui meurt de misère_! Voilà ce que Paris, la cité +intelligente, a fait d'une intelligence. Ceci est à méditer. En +général, la société a parfois d'étranges façons de traiter les poëtes. +Le rôle qu'elle joue dans leur vie est tantôt passif, tantôt actif, +mais toujours triste. En temps de paix, elle les laisse mourir comme +Malfilàtre; en temps de révolution, elle les fait mourir comme André +Chénier. + +Ymbert Galloix, pour nous, n'est pas seulement Ymbert Galloix, il +est un symbole. Il représente à nos yeux une notable portion de la +généreuse jeunesse d'à présent. Au dedans d'elle, un génie mal compris +qui la dévore; au dehors, une société mal posée qui l'étouffe. Pas +d'issue pour le génie pris dans le cerveau; pas d'issue pour l'homme +pris sous la société. + +En général, gens qui pensent et gens qui gouvernent ne s'occupent pas +assez de nos jours du sort de cette jeunesse pleine d'instincts de +toutes sortes qui se précipite avec une ardeur si intelligente et une +patience si résignée dans toutes les directions de l'art. Cette foule +de jeunes esprits qui fermentent dans l'ombre a besoin de portes +ouvertes, d'air, de jour, de travail, d'espace, d'horizon. Que +de grandes choses on ferait, si l'on voulait, avec cette légion +d'intelligences! que de canaux à creuser, que de chemins à frayer dans +la science! que de provinces à conquérir, que de mondes à découvrir +dans l'art! Mais non, toutes les carrières sont fermées ou obstruées. +On laisse toutes ces activités si diverses, et qui pourraient être si +utiles, s'entasser, s'engorger, s'étouffer dans des culs-de-sac. Ce +pourrait être une armée, ce n'est qu'une cohue. La société est mal +faite pour les nouveaux venus. Tout esprit a pourtant droit à un +avenir. N'est-il pas triste de voir toutes ces jeunes intelligences +en peine, l'oeil fixé sur la rive lumineuse où il y a tant de choses +resplendissantes, gloire, puissance, renommée, fortune, se presser, +sur la rive obscure, comme les ombres de Virgile. + + Palus inamabilis unda + Alligat, et novies Styx interfusa coercet. + +Le Styx, pour le pauvre jeune artiste inconnu, c'est le libraire qui +dit, en lui rendant son manuscrit: Faites-vous une réputation. C'est +le théâtre qui dit: Faites-vous une réputation. C'est le musée qui +dit: Faites-vous une réputation. Eh mais! laissez-les commencer! +aidez-les! Ceux qui sont célèbres n'ont-ils pas d'abord été obscurs? +Et comment se faire une réputation, quel que soit leur génie, sans +musée pour leur tableau, sans théâtre pour leur pièce, sans libraire +pour leur livre? Pour que l'oiseau vole, des ailes ne lui suffisent +pas, il lui faut de l'air. + +Pour nous, nous pensons que, dans l'art surtout, où un but +désintéressé doit passionner tous les génies, il est du devoir de ceux +qui sont arrivés d'aplanir la route à ceux qui arrivent. Vous êtes +sur le plateau, tant mieux, tendez la main à ceux qui gravissent. +Disons-le à l'honneur des lettres, en général cela a toujours été +ainsi. Nous ne pouvons pas croire à l'existence réelle de ces espèces +d'araignées littéraires qui tendent leur toile, dit-on, à la porte des +théâtres, par exemple, et qui se jettent sans pitié sur tout pauvre +jeune homme obscur qui passe là avec un manuscrit. Qu'on arrache ainsi +les ailes à la mouche, la renommée, l'oeuvre, et jusqu'à l'argent au +malheureux poëte inconnu et impuissant, pour l'honneur de quiconque +écrit, nous voulons l'ignorer, si cela est, et nous ne croyons pas que +cela soit. Quant à celui qui écrit ces lignes, tout poëte qui commence +lui est sacré. Si peu de place qu'il tienne personnellement en +littérature, il se rangera toujours pour laisser passer le début d'un +jeune homme. Qui sait si ce pauvre étudiant que vous coudoyez ne sera +pas Schiller un jour? Pour nous, tout écolier qui fait des ronds et +des barres sur le mur, c'est peut-être Pascal; tout enfant qui ébauche +un profil sur le sable, c'est peut-être Giotto. + +Et puis, dans notre opinion, les générations présentes sont appelées à +de hautes destinées. Ce siècle a fait de grandes choses par l'épée, +il fera de grandes choses par la plume. Il lui reste à nous donner +un grand homme littéraire de la taille de son grand homme politique. +Préparons donc les voies. Ouvrons les rangs. + +Toute grande ère a deux faces; tout siècle est un binôme, _a_ + _b_, +l'homme d'action plus l'homme de pensée, qui se multiplient l'un par +l'autre et expriment la valeur de leur temps. L'homme d'action, plus +l'homme de pensée; l'homme de la civilisation, plus l'homme de l'art; +Luther, plus Shakespeare; Richelieu, plus Corneille; Cromwell, plus +Milton; Napoléon, plus l'_inconnu_. Laissez donc se dégager l'Inconnu! +Jusqu'ici vous n'avez qu'un profil de ce siècle, Napoléon; laissez se +dessiner l'autre. Après l'empereur, le poëte. La physionomie de cette +époque ne sera fixée que lorsque la révolution française, qui s'est +faite homme dans la société sous la forme de Bonaparte, se sera faite +homme dans l'art. Et cela sera. Notre siècle tout entier s'encadrera +et se mettra de lui-même en perspective entre ces deux grandes vies +parallèles, l'une du soldat, l'autre de l'écrivain, l'une toute +d'action, l'autre toute de pensée, qui s'expliqueront et se +commenteront sans cesse l'une par l'autre. Marengo, les Pyramides, +Austerlitz, la Moskowa, Montereau, Waterloo, quelles épopées! Napoléon +a ses poëmes; le poëte aura ses batailles. Laissons-le donc venir, le +poëte! et répétons ce cri sans nous lasser! Laissons-le sortir des +rangs de cette jeunesse, où son front plonge encore dans l'ombre, ce +prédestiné qui doit, en se combinant un jour avec Napoléon selon la +mystérieuse algèbre de la providence, donner complète à l'avenir la +formule générale du dix-neuvième siècle. + + + + + 1834 + + SUR MIRABEAU + + + I + + +En 1781, un sérieux débat s'agitait en France, au sein d'une famille, +entre un père et un oncle. Il s'agissait d'un mauvais sujet dont cette +famille ne savait plus que faire. Cet homme, déjà hors de la première +phase ardente de la jeunesse, et pourtant plongé encore tout entier +dans les frénésies de l'âge passionné, obéré de dettes, perdu de +folies, s'était séparé de sa femme, avait enlevé celle d'un autre, +avait été condamné à mort et décapité en effigie pour ce fait, s'était +enfui de France, puis il venait d'y reparaître, corrigé et repentant, +disait-il, et, sa contumace purgée, il demandait à rentrer dans sa +famille et à reprendre sa femme. Le père souhaitait cet arrangement, +voulant avoir des petits-fils et perpétuer son nom, espérant, +d'ailleurs, être plus heureux comme aïeul que comme père. Mais +l'enfant prodigue avait trente-trois ans. Il était à refaire en +entier. Éducation difficile! Une fois replacé dans la société, à +quelles mains le confier? qui se chargerait de redresser l'épine +dorsale d'un pareil caractère? De là, controverse entre les vieux +parents. Le père voulait le donner à l'oncle, l'oncle voulait le +laisser au père. + +--Prends-le, disait le père. + +--Je n'en veux pas, disait l'oncle. + +«--Pose d'abord en fait, répliquait le père, que cet homme-là n'est +rien, mais rien du tout. Il a du goût, du charlatanisme, l'air +de l'acquis, de l'action, de la turbulence, de l'audace, du +boute-en-train, de la dignité quelquefois. Ni dur ni odieux dans le +commandement. Eh bien, tout cela n'est que pour le faire voir livré +à l'oubli de la veille, au désouci du lendemain, à l'impulsion du +moment, enfant perroquet, homme avorté, qui ne connaît ni le possible +ni l'impossible, ni le malaise ni la commodité, ni le plaisir ni la +peine, ni l'action ni le repos, et qui s'abandonne tout aussitôt que +les choses résistent. Cependant, je pense qu'on en peut faire un +excellent outil en l'empoignant par le manche de la vanité. Il ne +t'échapperait pas. Je ne lui épargne pas les ratiocinations du matin. +Il saisit ma morale bien appuyée et mes leçons toujours vivantes, +parce qu'elles portent sur un pivot toujours réel, à savoir, que sans +doute on ne change guère de nature, mais que la raison sert à couvrir +le côté faible et à le bien connaître pour éviter l'abordage par là.» + +«--Te voilà donc, reprenait l'oncle, grâce à ta postéromanie, occupé +à régenter un poulet de trente-trois ans! C'est prendre une furieuse +tâche que de vouloir arrondir un caractère qui n'est qu'un hérisson +tout en pointes avec très peu de corps!» + +Le père insistait: «--Aie pitié de ton neveu l'Ouragan. Il avoue +toutes ses sottises, car c'est le plus grand avoueur de l'univers; +mais il est impossible d'avoir plus de facilité et d'esprit. C'est +un foudre de travail et d'expédition. Au fond, il n'a pas plus +trente-trois ans que moi soixante-six, et il n'est pas plus rare +de voir un homme de mon âge suffire, quoique blanchi par les +contre-temps, à fatiguer les jambes et l'esprit des jeunes gens +par huit heures de courses et de cabinet, que de voir un tonneau +boursouflé, gravé, et l'air vieux, dire _papa_, et ne pas savoir se +conduire. Il a un besoin immense d'être gouverné. Il le sent fort +bien. Il faut que tu t'en charges. Il sait que tu me fus toujours et +que tu lui dois être et pilote et boussole. Il met sa vanité en son +oncle. Je te le donne pour un sujet rare au futur. Tu as tout le +saturne qui manque à son mercure. Mais quand tu le tiendras, ne le +laisse pas aller. Fit-il des miracles, tiens-le toujours et le tire +par la manche; le pauvre diable en a besoin. Si tu lui es père, il te +contentera; si tu lui es oncle, il est perdu. Aime ce jeune homme!» + +«--Non, disait l'oncle; je sais que les sujets d'une certaine trempe +savent faire patte de velours quelque temps; et lui-même autrefois, +quand il vivait près de moi, était comme une belle-fille pour peu que +je fronçasse le sourcil. Mais je n'en veux pas. Je ne suis plus d'âge +ni de goût à me colleter avec l'impossible.» + +«--O frère! reprenait le vieillard suppliant, si cette créature +disloquée peut jamais être recousue, ce ne peut être que par toi. +Puisqu'il est à retailler, je ne saurais lui donner un meilleur patron +que toi. Prends-le, sois-lui bon et ferme, et tu seras son sauveur, +et tu en feras ton chef-d'oeuvre. Qu'il sache que sous ta longue mine +roide et froide habite le meilleur homme qui fut jamais! un homme de +la rognure des anges! Sonde-lui le coeur, élève-lui la tête. _Tu es +omnis spes et fortuna nostri nominis_!» + +«--Point, répliquait l'oncle. Ce n'est pas qu'il ait, à mon sens, +commis un si grand crime dans la conjoncture. Ce ne devrait être +une affaire. Une jeune et jolie femme va trouver un jeune homme de +vingt-six ans. Quel est le jeune homme qui ne ramasse pas ce qu'il +trouve en son chemin en ce genre? Mais c'est un esprit, turbulent, +orgueilleux, avantageux, insubordonné! un tempérament méchant et +vicieux! Pourquoi m'en charger? Il fait de son grossier mieux pour te +plaire. C'est bien. Je sais qu'il est séduisant, qu'il est le soleil +levant. Raison de plus pour ne pas m'exposer à être sa dupe. La +jeunesse a toujours raison contre les vieux.» + +«--Tu n'as pas toujours pensé ainsi, répondait tristement le père; il +fut un temps où tu m'écrivais: _Quant à moi, cet enfant m'ouvre la +poitrine_.» + +«--Oui, disait l'oncle, et où tu me répondais: _Défie-toi, tiens-toi +en garde contre la dorure de son bec._» + +«--Que veux-tu donc que je fasse? s'écriait le père forcé dans ses +derniers raisonnements. Tu es trop équitable pour ne pas sentir qu'on +ne se coupe pas un fils comme un bras. Si cela se pouvait, il y a +longtemps que je serais manchot. Après tout, on a tiré race de dix +mille plus faibles et plus fols. Or, frère, nous l'avons comme nous +l'avons. Je passe, moi. Si je ne t'avais, je ne serais qu'un pauvre +vieillard terrassé. Et pendant que nous lui durons encore, il faut le +secourir.» + +Mais l'oncle, homme péremptoire, coupait enfin court à toute prière +par ces nettes paroles: + +«--Je n'en veux pas! C'est une folie que de vouloir faire quelque +chose de cet homme. Il faudrait l'envoyer, comme dit sa bonne femme, +aux _insurgents_, se faire casser la tête. Tu es bon, ton fils est +méchant. La fureur de la postéromanie te tient à présent; mais tu +devrais songer que Cyrus et Marc-Aurèle auraient été fort heureux de +n'avoir ni Cambyse ni Commode!» + +Ne semble-t-il pas en lisant ceci qu'on assiste à l'une de ces belles +scènes de haute comédie domestique où la gravité de Molière équivaut +presque à la grandeur de Corneille? Y a-t-il dans Molière quelque +chose de plus frappant en beau style et en grand air, quelque chose de +plus profondément humain et vrai que ces deux imposants vieillards +que le dix-septième siècle semble avoir oubliés dans le dix-huitième, +comme deux échantillons de moeurs meilleures? Ne les voyez-vous pas +venir tous les deux, affairés et sévères, appuyés sur leurs longues +cannes, rappelant par leur costume plutôt Louis XIV que Louis XV, +plutôt Louis XIII que Louis XIV? La langue qu'ils parlent, n'est-ce +pas la langue même de Molière et de Saint-Simon? Ce père et cet oncle, +ce sont les deux types éternels de la comédie; ce sont les deux +bouches sévères par lesquelles elle gourmande, enseigne et moralise au +milieu de tant d'autres bouches qui ne font que rire; c'est le marquis +et le commandeur, c'est Géronte et Ariste, c'est la bonté et la +sagesse, admirable duo auquel Molière revient toujours. + + L'ONCLE + + Où voulez-vous courir? + + LE PÈRE. + + Las! que sais-je? + + L'ONCLE. + + Il me semble + Que l'on doit commencer par consulter ensemble + Les choses qu'on peut faire en cet événement. + +La scène est complète; rien n'y manque, pas même le _coquin de neveu_. + +Ce qu'il y a de frappant dans le cas présent, c'est que la scène qu'on +vient de retracer est une chose réelle, c'est que ce dialogue du père +et de l'oncle a eu textuellement lieu par lettres, par lettres que le +public peut lire à l'heure qu'il est[1]; c'est qu'à l'insu des deux +vieillards il y avait au fond de leur grave contestation un des plus +grands hommes de notre histoire; c'est que le marquis et le commandeur +ici sont un vrai marquis et un vrai commandeur. L'un se nommait Victor +de Riquetti, marquis de Mirabeau; l'autre, Jean-Antoine de Mirabeau, +bailli de l'ordre de Malte. Le _coquin de_ neveu_, c'était +Honoré-Gabriel de Riquetti, qu'en 1781 sa famille appelait +_l'Ouragan_, et que le monde appelle aujourd'hui MIRABEAU. + +Ainsi, un _homme avorté_, une _créature disloquée_, un sujet _dont on +ne peut rien faire_, une tête bonne _à faire casser_ aux insurgents, +un criminel flétri par la justice, un fléau d'ailleurs, voilà ce que +Mirabeau était pour sa famille en 1781. + +Dix ans après, en 1791, le 1er avril, une foule immense encombrait les +abords d'une maison de la chaussée d'Antin. Cette foule était morne, +silencieuse, consternée, profondément triste. Il y avait dans la +maison un homme qui agonisait. + +Tout ce peuple inondait la rue, la cour, l'escalier, l'antichambre. +Plusieurs étaient là depuis trois jours. On parlait bas, on semblait +craindre de respirer, on interrogeait avec anxiété ceux qui allaient +et venaient. Cette foule était pour cet homme comme une mère pour son +enfant. Les médecins n'avaient plus d'espoir. De temps en temps, +des bulletins, arrachés par mille mains, se dispersaient dans la +multitude, et l'on entendait des femmes sangloter. Un jeune homme, +exaspéré de douleur, offrait à haute voix de s'ouvrir l'artère pour +infuser son sang riche et pur dans les veines appauvries du mourant. +Tous, les moins intelligents même, semblaient accablés sous cette +pensée que ce n'était pas seulement un homme, que c'était peut-être un +peuple qui allait mourir. + +On ne s'adressait plus qu'une question dans la ville. + +Cet homme expira. + +Quelques minutes après que le médecin qui était debout au chevet de +son lit, eut dit: Il est mort! le président de l'assemblée nationale +se leva de son siège et dit: Il est mort! tant ce cri fatal avait +en peu d'instants rempli Paris. Un des principaux orateurs de +l'assemblée, M. Barrère de Vieuzac, se leva en pleurant et dit ceci +d'une voix qui laissait échapper plus de sanglots que de paroles: +«Je demande que l'assemblée dépose dans le procès-verbal de ce jour +funèbre le témoignage des regrets qu'elle donne à la perte de ce grand +homme, et qu'il soit fait, au nom de la patrie, une invitation à tous +les membres de l'assemblée d'assister à ses funérailles.» + +Un prêtre, membre du côté droit, s'écria: «Hier, au milieu des +souffrances, il a fait appeler M. l'évêque d'Autun, et en lui +remettant un travail qu'il venait de terminer sur les successions, il +lui a demandé, comme une dernière marque d'amitié, qu'il voulût bien +le lire à l'assemblée. C'est un devoir sacré. M. l'évêque d'Autun doit +exercer ici les fonctions d'exécuteur testamentaire du grand homme que +nous pleurons tous.» + +Tronchet, le président, proposa une députation aux funérailles. +L'assemblée répondit: Nous irons tous! + +Les sections de Paris demandèrent qu'il fût inhumé «au champ de la +fédération, sous l'autel de la patrie». + +Le directoire du département proposa de lui donner pour tombe la +«nouvelle église de Sainte-Geneviève», et de décréter que «cet édifice +serait désormais destiné à recevoir les cendres des grands hommes». + +A ce sujet, M. Pastoret, procureur général syndic de la commune, dit: +«Les larmes que fait couler la perte d'un grand homme ne doivent pas +être des larmes stériles. Plusieurs peuples anciens renfermèrent dans +des monuments séparés leurs prêtres et leurs héros. Cette espèce +de culte qu'ils rendaient à la piété et au courage, rendons-le +aujourd'hui à l'amour du bonheur et de la liberté des hommes. Que le +temple de la religion devienne le temple de la patrie! que la tombe +d'un grand homme devienne l'autel de la liberté!» + +L'assemblée applaudit. + +Barnave s'écria: «Il a en effet mérité les honneurs qui doivent être +décernés par la nation aux grands hommes qui l'ont bien servie!» + +Robespierre, c'est-à-dire l'envie, se leva aussi et dit: «Ce n'est +pas au moment où l'on entend de toutes parts les regrets qu'excite la +perte de cet homme illustre, qui, dans les époques les plus critiques, +a déployé tant de courage contre le despotisme, que l'on pourrait +s'opposer à ce qu'il lui fût décerné des marques d'honneur. +J'appuie la proposition de tout mon pouvoir, ou plutôt de toute ma +sensibilité.» + +Il n'y eut plus, ce jour-là, ni côté gauche ni côté droit dans +l'assemblée nationale, qui rendit tout d'une voix ce décret: + +«Le nouvel édifice de Sainte-Geneviève sera destiné à réunir les +cendres des grands hommes. + +«Seront gravés au-dessus du fronton ces mots: + + AUX GRANDS HOMMES + LA PATRIE RECONNAISSANTE + +«Le corps législatif décidera seul à quels hommes cet honneur sera +décerné. + +«Honoré Riquetti Mirabeau est jugé digne de recevoir cet honneur.» + +Cet homme qui venait de mourir, c'était Honoré de Mirabeau. Le _grand +homme_ de 1791, c'était _l'homme avorté_ de 1781. + +Le lendemain, le peuple fit à ses funérailles un cortège de plus d'une +lieue, auquel manqua son père, mort, comme il convenait à un vieux +gentilhomme de sa sorte, le 13 juillet 1789, la veille de la chute de +la Bastille. + +Ce n'est pas sans intention que nous avons rapproché ces deux dates, +1781 et 1791, les mémoires et l'histoire, Mirabeau avant et Mirabeau +après, Mirabeau jugé par sa famille, Mirabeau jugé par le peuple. Il y +a dans ce contraste une source inépuisable de méditations. Comment, en +dix ans, ce démon d'une famille est-il devenu le dieu d'une nation? +Question profonde. + + +[1: Voyez les _Mémoires de Mirabeau_, ou plutôt _sur Mirabeau_, +récemment publiés, t. III. Ce travail, fait malheureusement d'une +façon peu intelligente, contient sur Mirabeau et de Mirabeau un +certain nombre de choses curieuses, authentiques et inédites. Mais ce +qu'il renferme de plus intéressant, à notre gré, ce sont des extraits +de la correspondance intime du marquis de Mirabeau avec le bailli, son +frère. Tout un côté peu éclairé jusqu'à présent du dix-huitième siècle +apparaît dans cette correspondance, où le père et l'oncle de Mirabeau, +personnages originaux d'ailleurs, tous deux grands écrivains sans le +savoir, grands écrivains dans des lettres, dessinent admirablement, +dans un cercle d'idées qui va s'élargissant et se rétrécissant selon +leur fantaisie et les accidents, leur coeur, leur famille, leur +époque. Nous conseillons à l'éditeur de multiplier les citations de +cette correspondance; nous regrettons même qu'on n'ait pas songé à en +faire une publication à part aussi complète que possible, dans tous +les cas très sobrement élaguée. _Les Lettres du marquis et du bailli +de Mirabeau, père et oncle de Mirabeau_, eussent été un des testaments +les plus importants du dix-huitième siècle. Doublement riches sous +le rapport biographique et sous le rapport littéraire, ces _Lettres_ +eussent été pour l'historien une mine, pour l'écrivain un livre. +Ces lettres, qui sont du meilleur style, continuent jusqu'en 1789 +l'excellente langue française de Mme de Sévigné, de Mme de Maintenon, +de M. de Saint-Simon. La correspondance publiée en entier ferait un +précieux pendant aux _Lettres de Diderot_. Les lettres de Diderot +peignent le dix-huitième siècle du point de vue des philosophes, les +lettres des Mirabeau le peindraient du point de vue des gentilshommes; +face, certes, non moins curieuse. Cette dernière collection +n'importerait pas moins que la première aux études de ceux qui +voudraient savoir complètement quelle est définitivement l'idée que le +dix-huitième siècle a léguée au dix-neuvième. + +Espérons que la personne entre les mains de laquelle se trouve cette +volumineuse correspondance comprendra la responsabilité qui résulte +pour elle d'un pareil dépôt, et, dans tous les cas, le conservera +intact à l'avenir. D'aussi précieux documents sont le patrimoine d'une +nation et non d'une famille. + + + II + + +Il ne faudrait pas croire cependant que du moment où cet homme sortit +de la famille pour apparaître au peuple, il ait été tout de suite +et par acclamation accepté _dieu_. Les choses ne vont jamais ainsi +d'elles-mêmes. Où le génie se lève, l'envie se dresse. Bien au +contraire, jusqu'à l'heure de sa mort, jamais homme ne fut plus +complètement et plus constamment nié dans tous les sens que Mirabeau. + +Lorsqu'il arriva comme député d'Aix aux états généraux, il n'excitait +la jalousie de personne. Obscur et mal famé, les bonnes renommées s'en +inquiétaient peu; laid et mal bâti, les seigneurs de belle mine +en avaient pitié. Sa noblesse disparaissait sous l'habit noir, sa +physionomie sous la petite vérole. Qui donc eût songé à être jaloux de +cette espèce d'aventurier, repris de justice, difforme de corps et de +visage, ruiné d'ailleurs, que les petites gens d'Aix avaient député +aux états généraux dans un moment de fièvre et par mégarde sans doute +et sans savoir pourquoi? Cet homme, en vérité, ne comptait pas. Le +premier venu était beau, riche et considérable à côté de lui. +Il n'offusquait aucune vanité, il ne gênait les coudes d'aucune +prétention. C'était un chiffre quelconque que les ambitions qui se +jalousaient comptaient à peine dans leurs calculs. + +Peu à peu cependant, comme le crépuscule de toutes les choses +anciennes arrivait, il se fit assez d'ombre autour de la monarchie +pour que le sombre éclat propre aux grands hommes révolutionnaires +devînt visible aux yeux. Mirabeau commença à rayonner. + +L'envie alors vint à ce rayonnement comme tout oiseau de nuit à toute +lumière. A dater de ce moment, l'envie prit Mirabeau et ne le quitta +plus. Avant tout, chose qui semble étrange et qui ne l'est pas, ce +qu'elle lui contesta jusqu'à son dernier souffle, ce qu'elle lui nia +sans cesse en face, sans lui épargner d'ailleurs les autres injures, +ce fut précisément ce qui est la véritable couronne de cet homme dans +la postérité, son génie d'orateur. Marche que l'envie suit toujours +d'ailleurs; c'est toujours à la plus belle façade d'un édifice qu'elle +jette des pierres. Et puis, à l'égard de Mirabeau, l'envie, il faut en +convenir, était inépuisable en bonnes raisons. _Probitas_, l'orateur +doit être sans reproche, M. de Mirabeau est reprochable de toutes +parts; _praestantia_, l'orateur doit être beau, M. de Mirabeau est +laid; _vox amaena_, l'orateur doit avoir un organe agréable, M. de +Mirabeau a la voix dure, sèche, criarde, tonnant toujours et ne +parlant jamais; _subrisus audientium_, l'orateur doit être bienvenu +de son auditoire, M. de Mirabeau est haï de l'assemblée, etc.; et une +foule de gens, fort contents d'eux-mêmes, concluaient: _M. de Mirabeau +n'est pas orateur_. + +Or, loin de prouver cela, tous ces raisonnements ne prouvaient qu'une +chose, c'est que les Mirabeaux ne sont pas prévus par les Cicérons. + +Certes, il n'était pas orateur à la manière dont ces gens +l'entendaient; il était orateur selon lui, selon sa nature, selon son +organisation, selon son âme, selon sa vie. Il était orateur parce +qu'il était haï, comme Cicéron parce qu'il était aimé. Il était +orateur parce qu'il était laid, comme Hortensius parce qu'il était +beau. Il était orateur parce qu'il avait souffert, parce qu'il avait +failli, parce qu'il avait été, bien jeune encore et dans l'âge où +s'épanouissent toutes les ouvertures du coeur, repoussé, moqué, +humilié, méprisé, diffamé, chassé, spolié, interdit, exilé, +emprisonné, condamné; parce que, comme le peuple de 1789 dont il était +le plus complet symbole, il avait été tenu en minorité et en tutelle +beaucoup au delà de l'âge de raison; parce que la paternité avait été +dure pour lui comme la royauté pour le peuple; parce que, comme le +peuple, il avait été mal élevé; parce que, comme au peuple, une +mauvaise éducation lui avait fait croître un vice sur la racine de +chaque vertu. Il était orateur, parce que, grâce aux larges issues +ouvertes par les ébranlements de 1789, il avait enfin pu extravaser +dans la société tous ses bouillonnements intérieurs si longtemps +comprimés dans la famille; parce que, brusque, inégal, violent, +vicieux, cynique, sublime, diffus, incohérent, plus rempli d'instincts +encore que de pensées, les pieds souillés, la tête rayonnante, il +était en tout semblable aux années ardentes dans lesquelles il a +resplendi, et dont chaque jour passait marqué au front par sa parole. +Enfin à ces hommes imbéciles qui comprenaient assez peu leur temps +pour lui adresser, à travers mille objections, d'ailleurs souvent +ingénieuses, cette question: s'il se croyait sérieusement orateur? il +aurait pu répondre d'un seul mot: Demandez à la monarchie qui finit, +demandez à la révolution qui commence! + +On a peine à croire, aujourd'hui que c'est chose jugée, qu'en 1790 +beaucoup de gens, et dans le nombre de doucereux amis, conseillaient +à Mirabeau, _dans son propre intérêt, de quitter la tribune, où il +n'aurait jamais de succès complet, ou du moins d'y paraître moins +souvent_. Nous avons les lettres sous les yeux. On a peine à croire +que dans ces mémorables séances où il remuait l'assemblée comme de +l'eau dans un vase, où il entre-choquait si puissamment dans sa main +toutes les idées sonores du moment, où il forgeait et amalgamait si +habilement dans sa parole sa passion personnelle et la passion de +tous, après qu'il avait parlé et pendant qu'il parlait et avant qu'il +parlât, les applaudissements étaient toujours mêlés de huées, de rires +et de sifflets. Misérables détails criards que la gloire a estompés +aujourd'hui! Les journaux et les pamphlets du temps ne sont +qu'injures, violences et voies de fait contre le génie de cet homme. +On lui reproche tout à propos de tout. Mais le reproche qui revient +sans cesse, et comme par manie, c'est _sa voix rude et âpre_, et _sa +parole toujours tonnante_. Que répondre à cela? Il a la voix rude, +parce qu'apparemment le temps des douces voix est passé. Il a la +parole tonnante, parce que les événements tonnent de leur côté, et que +c'est le propre des grands hommes d'être de la stature des grandes +choses. + +Et puis, et ceci est une tactique qui a été de tout temps +invariablement suivie contre les génies, non seulement les hommes de +la monarchie, mais encore ceux de son parti, car on n'est jamais mieux +haï que dans son propre parti, étaient toujours d'accord, comme par +une sorte de convention tacite, pour lui opposer sans cesse et lui +préférer en toute occasion un autre orateur, fort adroitement choisi +par l'envie en ce sens qu'il servait les mêmes sympathies politiques +que Mirabeau, Barnave. Et la chose sera toujours ainsi. Il arrive +souvent que, dans une époque donnée, la même idée est représentée à la +fois à des degrés différents par un homme de génie et par un homme de +talent. Cette position est une heureuse chance pour l'homme de talent. +Le succès présent et incontesté lui appartient (il est vrai que cette +espèce de succès-là ne prouve rien et s'évanouit vite). La jalousie et +la haine vont droit au plus fort. La médiocrité serait bien importunée +par l'homme de talent si l'homme de génie n'était pas là; mais l'homme +de génie est là, elle soutient l'homme de talent et se sert de lui +contre le maître. Elle se leurre de l'espoir chimérique de renverser +le premier, et dans ce cas-là (qui ne peut se réaliser d'ailleurs) +elle compte avoir ensuite bon marché du second; en attendant, elle +l'appuie et le porte le plus haut qu'elle peut. La médiocrité est pour +celui qui la gêne le moins et qui lui ressemble le plus. Dans cette +situation, tout ce qui est ennemi à l'homme de génie est ami à l'homme +de talent. La comparaison qui devrait écraser celui-ci l'exhausse. +De toutes les pierres que le pic et la pioche, et la calomnie, et la +diatribe, et l'injure, peuvent arracher à la base du grand homme, on +fait un piédestal à l'homme secondaire. Ce qu'on fait crouler de +l'un sert à la construction de l'autre. C'est ainsi que vers 1790 on +bâtissait Barnave avec tout ce qu'on ruinait de Mirabeau. + +Rivarol disait: _M. Mirabeau est plus écrivain, M. Barnave est plus +orateur_.--Pelletier disait: _Le Barnave oui, le Mirabeau non_.--_La +mémorable séance du 13_, écrivait Chamfort, _a prouvé plus que jamais +la prééminence déjà démontrée depuis longtemps de M. Barnave sur M. de +Mirabeau comme orateur_.--_Mirabeau est mort_, murmurait M. Target +en serrant la main de Barnave, _son discours sur la formule de +promulgation l'a tué_.--_Barnave, vous avez enterré Mirabeau_, +ajoutait Duport, appuyé du sourire de Lameth, lequel était à Duport +comme Duport à Barnave, un diminutif.--_M. Barnave fait plaisir_, +disait M. Goupil, _et M. Mirabeau fait peine_.--_Le comte de Mirabeau +a des éclairs_, disait M. Camus, _mais il ne fera jamais un discours, +il ne saura même jamais ce que c'est. Parlez-moi de Barnave_!--_M. +de Mirabeau a beau se fatiguer et suer_, disait Robespierre, _il +n'atteindra jamais Barnave, qui n'a pas l'air de prétendre tant que +lui, et qui vaut plus_[1]. Toutes ces pauvres petites injustices +égratignaient Mirabeau et le faisaient souffrir au milieu de sa +puissance et de ses triomphes. Coups d'épingle au porte-massue. + +Et si la haine, dans son besoin de lui opposer quelqu'un, n'importe +qui, n'avait pas eu un homme de talent sous la main, elle aurait +pris un homme médiocre. Elle ne s'embarrasse jamais de la qualité de +l'étoffe dont elle fait son drapeau. Mairet a été préféré à Corneille, +Pradon à Racine. Voltaire s'écriait, il n'y a pas cent ans: + + On m'ose préférer Crébillon le barbare! + +En 1808, Geoffroy, le critique le plus écouté qui fût en Europe, +mettait «M. Lafon fort au-dessus de M. Talma». Merveilleux instinct +des coteries! En 1798, on préférait Moreau à Bonaparte; en 1815, +Wellington à Napoléon. + +Nous le répétons, parce que, selon nous, la chose est singulière, +Mirabeau daignait s'irriter de ces misères. Le parallèle avec Barnave +l'offusquait. S'il avait regardé dans l'avenir, il aurait souri; mais +c'est en général le défaut des orateurs politiques, hommes du présent +avant tout, d'avoir l'oeil trop fixé sur les contemporains et pas +assez sur la postérité. + +Ces deux hommes, Barnave et Mirabeau, présentaient d'ailleurs un +contraste parfait. Dans l'assemblée, quand l'un ou l'autre se levait, +Barnave était toujours accueilli par un sourire, et Mirabeau par une +tempête. Barnave avait en propre l'ovation du moment, le triomphe du +quart d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous, +même du côté droit. Mirabeau avait la lutte et l'orage. Barnave était +un assez beau jeune homme, et un très beau parleur. Mirabeau, comme +disait spirituellement Rivarol, était un _monstrueux bavard_. Barnave +était de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur +auditoire; qui tâtent le pouls de leur public; qui ne se hasardent +jamais hors de la possibilité d'être applaudis; qui baisent toujours +humblement le talon du succès; qui arrivent à la tribune, quelquefois +avec l'idée du jour, le plus souvent avec l'idée de la veille, jamais +avec l'idée du lendemain, de peur d'aventure; qui ont une faconde +bien nivelée, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et +circulent à petit bruit avec leurs divers bagages toutes les idées +communes de leur temps; qui, de crainte d'avoir des pensées trop peu +imprégnées de l'atmosphère de tout le monde, mettent sans cesse leur +jugement dans la rue comme un thermomètre à leur fenêtre. Mirabeau, au +contraire, était l'homme de l'idée neuve, de l'illumination soudaine, +de la proposition risquée; fougueux, échevelé, imprudent, toujours +inattendu partout, choquant, blessant, renversant, n'obéissant qu'à +lui-même; cherchant le succès sans doute, mais après beaucoup d'autres +choses, et aimant mieux encore être applaudi par ses passions dans son +coeur que par le peuple dans les tribunes; bruyant, trouble, rapide, +profond, rarement transparent, jamais guéable, et roulant pêle-mêle +dans son écume toutes les idées de son époque, souvent fort rudoyées +dans leur rencontre avec les siennes. L'éloquence de Barnave à côté +de l'éloquence de Mirabeau, c'était un grand chemin côtoyé par un +torrent. + +Aujourd'hui que le nom de Mirabeau est si grand et si accepté, on a +peine à se faire une idée de la façon excessive dont il était traité +par ses collègues et par ses contemporains. C'était M. de Guillermy +s'écriant tandis qu'il parlait: _M. Mirabeau est un scélérat, un +assassin_! C'étaient MM. d'Ambly et de Lautrec vociférant: _Ce +Mirabeau est un grand gueux_! Après quoi M. de Foucault lui montrait +le poing, et M. de Virieu disait: _Monsieur Mirabeau, vous nous +insultez_! Quand la haine ne parlait pas, c'était le mépris. _Ce petit +Mirabeau_! disait M. de Castellanet au côté droit. _Cet extravagant_! +disait M. Lapoule au côté gauche. Et, lorsqu'il avait parlé, +Robespierre grommelait entre ses dents: _Cela ne vaut rien_. + +Quelquefois cette haine d'une si grande partie de son auditoire +laissait trace dans son éloquence, et, au milieu de son magnifique +discours _sur la régence_, par exemple, il échappait à ses lèvres +dédaigneuses des paroles comme celles-ci, paroles mélancoliques, +simples, résignées et hautaines, que tout homme dans une situation +pareille devrait méditer: «Pendant que je parlais et que j'exprimais +mes premières idées sur la régence, j'ai entendu dire avec cette +indubitabilité charmante à laquelle je suis dès longtemps apprivoisé: +_Cela est absurde! cela est extravagant! cela n'est pas proposable_! +Mais il faudrait réfléchir.» Il parlait ainsi le 25 mars 1791, sept +jours avant sa mort. + +Au dehors de l'assemblée, la presse le déchirait avec une étrange +fureur. C'était une pluie battante de pamphlets sur cet homme. Les +partis extrêmes le mettaient au même pilori. Ce nom, _Mirabeau_, était +prononcé avec le même accent à la caserne des gardes du corps et au +club des Cordeliers. M. de Champcenetz disait: _Cet homme a la petite +vérole à l'âme_. M. de Lambesc proposait de le faire enlever par vingt +cavaliers et _conduire aux galères_. Marat écrivait: «Citoyens, élevez +huit cents potences, pendez-y tous ces traîtres, et à leur tête +l'infâme Riquetti l'aîné!» Et Mirabeau ne voulait pas que l'assemblée +nationale poursuivit Marat, se contentant de répondre: «Il paraît +qu'on publie des extravagances. C'est un paragraphe d'homme ivre.» + +Ainsi, jusqu'au 1er avril 1791, Mirabeau est _un gueux[2], un +extravagant[3], un scélérat, un assassin[4], un fou[5], un orateur +du second ordre[6], un homme médiocre[7], un homme mort[8], un homme +enterré[9], _un monstrueux bavard[10], hué, sifflé, conspué plus +encore qu'applaudi_[11]; Lambesc propose pour lui les _galères_. +Marat la _potence_. Il meurt le 2 avril. Le 3, on invente pour lui le +Panthéon. + +Grands hommes! voulez-vous avoir raison demain, mourez aujourd'hui. + + +[1: Faute de français. Il faudrait, _qui vaut davantage_. + +[2: MM. d'Ambly et de Lautrec. + +[3: M. Lapoule. + +[4: M. de Guillermy. + +[5: Journaux et pamphlets du temps. + +[6: Id. Id. + +[7: Id. Id. + +[8: Target. + +[9: Duport. + +[10: Rivarol. + +[11: Pelletier. + + + III + + +Le peuple, cependant, qui a un sens particulier et le rayon visuel +toujours singulièrement droit, qui n'est pas haineux parce qu'il est +fort, qui n'est pas envieux parce qu'il est grand, le peuple, qui +connaît les hommes, tout enfant qu'il est, le peuple était pour +Mirabeau. Mirabeau était selon le peuple de 89, et le peuple de 89 +était selon Mirabeau. Il n'est pas de plus beaux spectacles pour le +penseur que ces embrassements étroits du génie et de la foule. + +L'influence de Mirabeau était niée et était immense. C'était toujours +lui, après tout, qui avait raison; mais il n'avait raison sur +l'assemblée que par le peuple, et il gouvernait les chaises curules +par les tribunes. Ce que Mirabeau avait dit en mots précis, la +foule le redisait en applaudissements; et, sous la dictée de ces +applaudissements, bien à contre-coeur souvent, la législature +écrivait. Libelles, pamphlets, calomnies, injures, interruptions, +menaces, huées, éclats de rire, sifflets, n'étaient tout au plus que +des cailloux jetés dans le courant de sa parole, qui servaient par +moments à la faire écumer. Voilà tout. Quand l'orateur souverain, pris +d'une subite pensée, montait à la tribune; quand cet homme se trouvait +face à face avec son peuple; quand il était là debout et marchant +sur l'envieuse assemblée, comme l'homme-Dieu sur la mer, sans être +englouti par elle; quand son regard sardonique et lumineux, fixé du +haut de cette tribune sur les hommes et sur les idées de son temps, +avait l'air de mesurer la petitesse des hommes sur la grandeur des +idées, alors il n'était plus ni calomnié, ni hué, ni injurié; ses +ennemis avaient beau faire, avaient beau dire, avaient beau amonceler +contre lui, le premier souffle de sa bouche ouverte pour parler +faisait crouler tous ces entassements. Quand cet homme était à la +tribune dans la fonction de son génie, sa figure devenait splendide et +tout s'évanouissait devant elle. + +Mirabeau, en 1791, était donc tout à la fois bien haï et bien aimé; +génie haï par les beaux esprits, homme aimé par le peuple. C'était une +illustre et désirable existence que celle de cet homme qui disposait à +son gré de toutes les âmes alors ouvertes vers l'avenir; qui, avec +de magiques paroles et par une sorte d'alchimie mystérieuse, +convertissait en pensées, en systèmes, en volontés raisonnées, en +plans précis d'amélioration et de réforme, les vagues instincts des +multitudes; qui nourrissait l'esprit de son temps de toutes les idées +que sa grande intelligence émiettait sur la foule; qui, sans relâche +et à tour de bras, battait et flagellait sur la table de la tribune, +comme le blé sur l'aire, les hommes et les choses de son siècle, pour +séparer la paille que la république devait consumer, du grain que la +révolution devait féconder; qui donnait à la fois des insomnies à +Louis XVI et à Robespierre, à Louis XVI, dont il attaquait le trône, +à Robespierre, dont il eût attaqué la guillotine; qui pouvait se dire +chaque matin en s'éveillant: Quelle ruine ferai-je aujourd'hui avec ma +parole? qui était pape, en ce sens qu'il menait les esprits; qui était +Dieu, en ce sens qu'il menait les événements. + +Il mourut à temps. C'était une tête souveraine et sublime. 91 la +couronna. 93 l'eût coupée. + + + IV + + +Quand on suit pas à pas la vie de Mirabeau depuis sa naissance jusqu'à +sa mort, depuis l'humble piscine baptismale du Bignon jusqu'au +Panthéon, on voit que, comme tous les hommes de sa trempe et de sa +mesure, il était prédestiné. + +Un tel enfant ne pouvait manquer d'être un grand homme. + +Au moment où il vient au monde, la grosseur surhumaine de sa tête met +la vie de sa mère en danger. Quand la vieille monarchie française, son +autre mère, mit au monde sa renommée, elle manqua aussi en mourir. + +A l'âge de cinq ans, Poisson, son précepteur, lui dit d'_écrire ce qui +lui viendrait dans la tête_. «Le petit», comme dit son père, écrivit +littéralement ceci: «Monsieur moi, je vous prie de prendre attention à +votre écriture et de ne pas faire de pâtés sur votre exemple; d'être +attentif à ce qu'on fait; obéir à son père, à son maître, à sa +mère; ne point contrarier; point de détours, de l'honneur surtout. +N'attaquez personne, hors qu'on ne vous attaque. _Défendez votre +patrie_. Ne soyez point méchant avec les domestiques. Ne familiarisez +pas avec eux. Cacher les défauts de son prochain, parce que cela peut +arriver à soi-même[1].» + +A onze ans, voici ce que le duc de Nivernois écrit de lui au bailli de +Mirabeau, dans une lettre datée de Saint-Maur, du 11 septembre 1760: +«L'autre jour, dans des prix qu'on gagne chez moi à la course, il +gagne le prix, qui était un chapeau, se retourne vers un adolescent +qui avait un bonnet, et, lui mettant sur la tête le sien, qui était +encore fort bon: _Tiens_, dit-il, _je n'ai pas deux têtes_. Ce jeune +homme me parut alors l'empereur du monde; je ne sais quoi de divin +transpira rapidement dans son attitude; j'y rêvai, j'en pleurai, et la +leçon me fut fort bonne.» + +A douze ans, son père disait de lui: «C'est un coeur haut sous la +jaquette d'un bambin. Cela a un étrange instinct d'orgueil, noble +pourtant. C'est un embryon de matamore ébouriffé qui veut avaler tout +le monde avant d'avoir douze ans[2].» + +A seize ans, il avait la mine si hardie et si hautaine, que le prince +de Conti lui demande: _Que ferais-tu si je te donnais un soufflet?_ Il +répond: _Cette question eût été embarrassante avant l'invention des +pistolets à deux coups_. + +A vingt et un ans (1770), il commence à écrire une histoire de la +Corse au moment où quelqu'un venait d'y naître[3]. Singulier instinct +des grands hommes! + +A cette même époque, son père qui le tenait bien sévèrement, porte sur +lui ce pronostic étrange: _C'est une bouteille ficelée depuis vingt-un +ans. Si elle est jamais débouchée tout à coup sans précaution, tout +s'en ira_. + +A vingt-deux ans, il est présenté à la cour. Mme Élisabeth, alors âgée +de six ans, lui demande _s'il a été inoculé_. Et toute la cour de +rire. Non, il n'avait pas été inoculé. Il portait en lui le germe +d'une contagion qui plus tard devait gagner tout un peuple. + +Il se produit à la cour avec une extrême assurance, portant déjà le +front aussi haut que le roi, étrange pour tous, odieux pour beaucoup. +_Il est aussi entrant que j'étais farouche_, dit le père, qui n'avait +jamais voulu s'_enversailler_, lui, «oiseau hagard dont le nid fut +entre quatre tourelles».--«Il retourne les grands comme fagots. Il a +_ce terrible don de la familiarité_, comme disait Grégoire le Grand.» +Et puis, le vieux et fier gentilhomme ajoute: «Comme depuis cinq cents +ans on a toujours souffert des Mirabeaux qui n'ont jamais été faits +comme les autres, on souffrira encore celui-ci.» + +A vingt-quatre ans, le père, philosophe agricole, veut prendre son +fils avec lui «et le faire rural». Il n'y peut réussir. «Il est bien +malaisé de manier la bouche de cet animal fougueux!» s'écrie le +vieillard. + +L'oncle, le bailli, examine froidement le jeune homme et dit: «S'il +n'est pas pire que Néron, il sera meilleur que Marc-Aurèle». + +_En tout, laissons mûrir ce fruit vert_, répond le marquis. + +Le père et l'oncle correspondent entre eux sur l'avenir du jeune homme +déjà si aventuré dans la mauvaise vie. _Ton neveu l'Ouragan_, dit +le père. _Ton fils, monsieur le comte de la Bourrasque_, réplique +l'oncle. + +Le bailli, vieux marin, ajoute: _Les trente-deux vents de la boussole +sont dans sa tête._ + +A trente ans, _le fruit mûrit_. Déjà les nouveautés commencent à +reluire dans l'oeil profond de Mirabeau. On voit qu'il est plein de +pensées. _Ce cerveau est un fourneau encombré_, dit le prudent bailli. +Dans un autre moment, l'oncle écrit cette observation d'homme effrayé: +«Quand il passe quelque chose dans sa tête, il avance le front, et ne +regarde plus nulle part.» + +De son côté, le père s'étonne de _ce hachement d'idées qui voit par +éclairs_. Il s'écrie: «Fouillis dans sa tête, bibliothèque renversée, +talent pour éblouir par des superficies, il a humé toutes les formules +et ne sait rien substancier!» Il ajoute, ne comprenant déjà plus sa +créature: «Dans son enfance, ce n'était qu'un mâle monstrueux au moral +comme au physique.» Aujourd'hui c'est un homme _tout de reflet et de +réverbère_, un fou «tiré à droite par le coeur et à gauche par la +tête, qu'il a toujours à quatre pas de lui». Et puis le vieillard +ajoute, avec un sourire mélancolique et résigné: «Je tâche de verser +sur cet homme ma tête, mon âme et mon coeur.» Enfin, comme l'oncle, il +a aussi par moments ses pressentiments, ses terreurs, ses anxiétés, +ses doutes. Il sent, lui père, tout ce qui se remue dans la tête de +son fils, _comme la racine sent l'ébranlement des feuilles_. + +Voilà ce qu'est Mirabeau à trente ans. Il était fils d'un père qui +s'était défini ainsi lui-même: «Et moi aussi, madame, tout gourd et +lourd que vous me voyez, je prêchais à trois ans; à six, j'étais un +prodige; à douze, un objet d'espoir; à vingt, un brûlot; à trente, un +politique de théorie; à quarante, je ne suis plus qu'un bonhomme.» + +A quarante ans, Mirabeau est un grand homme. + +A quarante ans, il est l'homme d'une révolution. + +A quarante ans, il se déclare autour de lui en France une de ces +formidables anarchies d'idées où se fondent les sociétés qui ont fait +leur temps. Mirabeau en est le despote. + +C'est lui qui, silencieux jusqu'alors, crie, le 23 juin 1789, à M. de +Brézé: _Allez dire à_ VOTRE MAÎTRE... _Votre maître!_ c'est le roi de +France déclaré étranger. C'est toute une frontière tracée entre le +trône, et le peuple. C'est la révolution qui laisse échapper son cri. +Personne ne l'eût osé avant Mirabeau. Il n'appartient qu'aux grands +hommes de prononcer les mots décisifs des époques. + +Plus tard, on insultera Louis XVI plus gravement en apparence, on +le battra à terre, on le raillera dans les fers, on le huera sur +l'échafaud. La République en bonnet rouge mettra ses poings sur ses +hanches, et lui dira des gros mots, et l'appellera _Louis Capet_. Mais +il ne sera plus rien dit à Louis XVI d'aussi redoutable et d'aussi +effectif que cette parole fatale de Mirabeau. _Louis Capet_, c'est la +royauté frappée au visage; _votre maître_, c'est la royauté frappée au +coeur. + +Aussi, à dater de ce mot, Mirabeau est l'homme du pays, l'homme de +la grande émeute sociale, l'homme dont la fin de ce siècle a besoin. +Populaire sans être plébéien, chose rare en des temps pareils! Sa vie +privée est résorbée par sa vie publique. Honoré de Riquetti, cet homme +perdu, est désormais illustre, écouté et considérable. L'amour du +peuple lui fait une cuirasse aux sarcasmes de ses ennemis. Sa personne +est la plus éclairée de toutes celles que la foule regarde. Les +passants s'arrêtent quand il traverse une rue; et, pendant les deux +années qu'il remplit, sur tous les coins de murs de Paris les petits +enfants du peuple écrivent sans faute son nom, que, quatrevingts ans +auparavant, Saint-Simon, avec son dédain de duc et pair, écrivait +_Mirebaut_, sans se douter qu'un jour Mirebaut ferait _Mirabeau_. + +Il y a des parallélismes bien frappants dans la vie de certains +hommes. Cromwell, encore obscur, désespérant de son avenir en +Angleterre, veut partir pour la Jamaïque; les règlements de Charles +Ier l'en empêchent. Le père de Mirabeau, ne voyant aucune existence +possible en France pour son fils, veut envoyer le jeune homme aux +colonies hollandaises; un ordre du roi s'y oppose. Or, ôtez Cromwell +de la révolution d'Angleterre, ôtez Mirabeau de la révolution de +France, vous ôtez peut-être des deux révolutions deux échafauds. Qui +sait si la Jamaïque n'eût pas sauvé Charles Ier, et Batavia Louis XVI? + +Mais non, c'est le roi d'Angleterre qui veut garder Cromwell; c'est le +roi de France qui veut garder Mirabeau. Quand un roi est condamné à +mort, la providence lui bande les yeux. + +Chose étrange que ce qu'il y a de plus grand dans l'histoire d'une +société tienne si souvent à ce qu'il y a de plus petit dans la vie +d'un homme! + +La première partie de la vie de Mirabeau est remplie par Sophie, +la seconde par la révolution. Un orage domestique, puis, un orage +politique, voilà Mirabeau. Quand on examine de près sa destinée, on se +rend raison de ce qu'il y eut en elle de fatal et de nécessaire. Les +déviations de son coeur s'expliquent par les secousses de sa vie. + +Voyez. Jamais les causes n'ont été nouées de plus près aux effets. Le +hasard lui donne un père qui lui enseigne le mépris de sa mère; une +mère qui lui enseigne la haine de son père; un précepteur, c'est +Poisson, qui n'aime pas les enfants, et qui lui est dur parce qu'il +est petit et parce qu'il est laid; un valet, c'est Grévin, le lâche +espion de ses ennemis; un colonel, c'est le marquis de Lambert, qui +est aussi impitoyable pour le jeune homme que Poisson l'a été pour +l'enfant; une belle-mère (non mariée), c'est madame de Pailly, qui le +hait parce qu'il n'est pas d'elle; une femme, c'est mademoiselle de +Marignane, qui le repousse; une caste, c'est la noblesse, qui le +renie; des juges, c'est le parlement de Besançon, qui le condamnent +à mort; un roi, c'est Louis XV, qui l'embastille. Ainsi, père, mère, +femme, son précepteur, son colonel, la magistrature, la noblesse, le +roi, c'est-à-dire tout ce qui entoure et côtoie l'existence d'un +homme dans l'ordre légitime et naturel, tout est pour lui traverse, +obstacle, occasion de chute et de contusion, pierre dure à ses pieds +nus, buisson d'épines qui le déchire au passage. La famille et la +société tout ensemble lui sont marâtres. Il ne rencontre dans la vie +que deux choses qui le traitent bien et qui l'aiment, deux choses +irrégulières et révoltées contre l'ordre, une maîtresse et une +révolution. + +Ne vous étonnez donc pas que pour la maîtresse il brise tous les liens +domestiques, que pour la révolution il brise tous les liens sociaux. + +Ne vous étonnez pas, pour résoudre la question dans les termes où +nous l'avons posée en commençant, que ce démon d'une famille devienne +l'idole d'une femme en rébellion contre son mari, et le dieu d'une +nation en divorce avec son roi. + + +[1: Ce singulier document est cité textuellement dans une lettre +inédite du marquis au bailli de Mirabeau, du 9 décembre 1754. + +[2: Lettre inédite à Mme la comtesse de Rochefort, 29 novembre 1761. + +[3: 15 août 1769. + + + V + + +La douleur que causa la mort de Mirabeau fut une douleur générale, +universelle, nationale. On sentit que quelque chose de la pensée +publique venait de s'en aller avec cette âme. Mais un fait frappant, +et qu'il faut bien dire parce qu'il serait ingénu de l'attribuer à +l'admiration emportée et irréfléchie des contemporains, c'est que la +cour porta son deuil comme le peuple. + +Un sentiment de pudeur insurmontable nous empêche de sonder ici de +certains mystères, parties honteuses du grand homme, qui d'ailleurs, +selon nous, se perdent heureusement dans les colossales proportions de +l'ensemble; mais il paraît prouvé que dans les derniers temps de sa +vie la cour affirmait avoir quelques raisons d'espérer en lui. Il +est patent qu'à cette époque Mirabeau se cabra plus d'une fois sous +l'entraînement révolutionnaire; qu'il manifesta par moments l'envie +de faire halte et de laisser rejoindre; que lui, qui avait tant +d'haleine, il ne suivit pas sans essoufflement la marche de plus +en plus accélérée des idées nouvelles, et qu'il essaya en quelques +occasions d'enrayer cette révolution à laquelle il avait forgé des +roues. + +Roues fatales, qui écrasaient tant de choses vénérables en passant! + +Il y a encore aujourd'hui beaucoup de personnes qui pensent que +si Mirabeau avait eu plus longue vie, il aurait fini par mater le +mouvement qu'il avait déchaîné. A leur sens, la révolution française +pouvait être arrêtée, par un seul homme à la vérité, qui était +Mirabeau. Dans cette opinion, qui s'autorise d'une parole que Mirabeau +mourant n'a évidemment pas prononcée[1], Mirabeau expiré, la monarchie +était perdue; si Mirabeau avait vécu, Louis XVI ne serait pas mort; et +le 2 avril 1791 a engendré le 21 janvier 1793. + +Selon nous, ceux qui avaient cette persuasion alors, ceux qui l'ont +eue aujourd'hui, Mirabeau lui-même, s'il croyait cela possible de lui, +tous se sont trompés. Pure illusion d'optique chez Mirabeau comme chez +les autres, et qui prouverait qu'un grand homme n'a pas toujours une +idée nette de l'espèce de puissance qui est en lui! + +La révolution française n'était pas un fait simple. Il y avait plus et +autre chose que Mirabeau en elle. + +Il ne suffisait pas à Mirabeau d'en sortir pour la vider. + +Il y avait dans la révolution française du passé et de l'avenir. +Mirabeau n'était que le présent. + +Pour n'indiquer ici que deux points culminants, la révolution +française se compliquait de Richelieu dans le passé et de Bonaparte +dans l'avenir. + +Les révolutions ont cela de particulier que ce n'est pas quand elles +sont encore grosses qu'on peut les tuer. + +D'ailleurs, en supposant même la question moins abondante qu'elle ne +l'est, il est à observer que, dans les choses politiques surtout, ce +qu'un homme a fait ne peut guère jamais être défait que par un autre +homme. + +Le Mirabeau de 91 était impuissant contre le Mirabeau de 89. Son +oeuvre était plus forte que lui. + +Et puis les hommes comme Mirabeau ne sont pas la serrure avec laquelle +on peut fermer la porte des révolutions. Ils ne sont que le gond sur +lequel elle tourne, pour se clore, il est vrai, comme pour s'ouvrir. +Pour fermer cette fatale porte, sur les panneaux de laquelle font +incessamment effort toutes les idées, tous les intérêts, toutes +les passions mal à l'aise dans la société, il faut mettre dans les +ferrures une épée en guise de verrou. + + +[1: _J'emporte le deuil de la monarchie. Après moi les factieux +s'endisputeront les morceaux_. Cabanis a cru entendre cela. + + + VI + + +Nous avons essayé de caractériser ce qu'a été Mirabeau dans la +famille, puis ce qu'il a été dans la nation. Il nous reste à examiner +ce qu'il sera dans la postérité. + +Quelques reproches qu'on ait pu justement lui faire, nous croyons que +Mirabeau restera grand. + +Devant la postérité, tout homme et toute chose s'absout par la +grandeur. + +Aujourd'hui que presque toutes les choses qu'il a semées ont donné +leurs fruits dont nous avons goûté, la plupart bons et sains, +quelques-uns amers; aujourd'hui que le haut et le bas de sa vie n'ont +plus rien de disparate aux yeux, tant les années qui s'écoulent +mettent bien les hommes en perspective; aujourd'hui qu'il n'y a +plus pour son génie ni adoration ni exécration, et que cet homme, +furieusement ballotté, tant qu'il vécut, d'une extrémité à l'autre, a +pris l'attitude calme et sereine que la mort donne aux grandes figures +historiques; aujourd'hui que sa mémoire, si longtemps traînée dans la +fange et baisée sur l'autel, a été retirée du panthéon de Voltaire et +de l'égout de Marat, nous pouvons froidement le dire: Mirabeau est +grand. Il lui est resté l'odeur du panthéon et non de l'égout. +L'impartialité historique, en nettoyant sa chevelure souillée dans le +ruisseau, ne lui a pas de la même main enlevé son auréole. On a lavé +la boue de ce visage, et il continue de rayonner. + +Après qu'on s'est rendu compte de l'immense résultat politique que le +total de ses facultés a produit, on peut envisager Mirabeau sous un +double aspect, comme écrivain et comme orateur. Ici nous prenons la +liberté de ne pas être de l'avis de Rivarol, nous croyons Mirabeau +plus grand comme orateur que comme écrivain. + +Le marquis de Mirabeau son père avait deux espèces de style, et comme +deux plumes dans son écritoire. Quand il écrivait un livre, un bon +livre pour le public, pour l'effet, pour la cour, pour la Bastille, +pour le grand escalier du Palais de justice, le digne seigneur se +drapait, se roidissait, se boursouflait, couvrait sa pensée, déjà fort +obscure par elle-même, de toutes les ampoules de l'expression; et l'on +ne peut se figurer sous quel style à la fois plat et bouffi, lourd +et traînant en longues queues de phrases interminables, chargé de +néologismes au point de n'avoir plus nulle cohésion dans le tissu, +sous quel style, disons-nous, tout ensemble incolore et incorrect, se +travestissait l'originalité naturelle et incontestable de cet étrange +écrivain, moitié gentilhomme et moitié philosophe; préférant Quesnay +à Socrate et Lefranc de Pompignan à Pindare; dédaignant Montesquieu +comme arriéré et tenant à être harangué par son curé; habitant +amphibie des rêveries du dix-huitième siècle et des préjugés du +seizième. Mais, quand cet homme, ce même homme, voulait écrire une +lettre, quand il oubliait le public et ne s'adressait plus qu'à la +_longue mine roide et froide_ de son vénérable frère le bailli, ou à +sa fille la _petite Saillannette_[1], «la plus émolliente femme qui +fut jamais», ou encore à la jolie tête rieuse de madame de Rochefort, +alors cet esprit tuméfié de prétention se détendait; plus d'effort, +plus de fatigue, plus de gonflement apoplectique dans l'expression; +sa pensée se répandait sur la lettre de famille et d'intimité, vive, +originale, colorée, curieuse, amusante, profonde, gracieuse, naturelle +enfin, à travers ce beau style grand seigneur du temps de Louis XIV, +que Saint-Simon parlait avec toutes les qualités de l'homme et madame +de Sévigné avec toutes les qualités de la femme. On a pu en juger +par les fragments que nous avons cités. Après un livre du marquis de +Mirabeau, une lettre de lui, c'est une révélation. On a peine à y +croire. Buffon ne comprendrait pas cette variété de l'écrivain. Vous +avez deux styles et vous n'avez qu'un homme. + +Sous ce rapport, le fils tenait quelque peu du père. On pourrait dire, +avec beaucoup d'adoucissements et de restrictions néanmoins, qu'il y +a la même différence entre son style écrit et son style parlé. Notons +seulement ceci, que le père était à l'aise dans une lettre, le fils +dans un discours. Pour être lui, pour être naturel, pour être dans son +milieu, il fallait à l'un sa famille, à l'autre une nation. + +Mirabeau qui écrit, c'est quelque chose de moins que Mirabeau. Soit +qu'il démontre à la jeune république américaine l'inanité de son +_ordre de Cincinnatus_, et ce qu'il y a de gauche et d'inconsistant +dans une chevalerie de laboureurs; soit qu'il taquine _sur la liberté +de l'Escaut_ Joseph II, cet empereur philosophe, ce Titus selon +Voltaire, ce buste de césar romain dans le goût Pompadour; soit qu'il +fouille dans les doubles fonds du cabinet de Berlin et qu'il en +tire cette _Histoire secrète_ que la cour de France fait livrer +juridiquement aux flammes sur l'escalier du Palais; maladressé +insigne, car de ces livres brûlés par la main du bourreau il +s'échappait toujours des flammèches et des étincelles, lesquelles +se dispersaient au loin, selon le vent qui soufflait, sur le toit +vermoulu de la grande société européenne, sur la charpente des +monarchies, sur tous les esprits, pleins d'idées inflammables, sur +toutes les têtes, faites d'étoupe alors; soit qu'il invective au +passage cette charretée de charlatans qui a fait tant de bruit sur le +pavé du dix-huitième siècle, Necker, Beaumarchais, Lavater, Calonne et +Cagliostro; quel que soit le livre qu'il écrit enfin, sa pensée suffit +toujours au sujet, mais son style ne suffit pas toujours à sa pensée. +Son idée est constamment grande et haute; mais, pour sortir de son +esprit, elle se courbe et se rapetisse sous l'expression comme sous +une porte trop basse. Excepté dans ses éloquentes lettres à madame de +Monnier, où il est lui tout entier, où il parle plutôt qu'il n'écrit, +et qui sont des harangues d'amour[2] comme ses discours à la +Constituante sont des harangues de révolution; excepté là, +disons-nous, le style qu'il trouve dans son écritoire est en général +d'une forme médiocre, pâteux, mal lié, mou aux extrémités des phrases, +sec d'ailleurs, se composant une couleur terne avec des épithètes +banales, pauvre en images, ou n'offrant par places, et bien rarement +encore, que des mosaïques bizarres de métaphores peu adhérentes entre +elles. On sent en le lisant que les idées de cet homme ne sont pas, +comme celles des grands prosateurs-nés, faites de cette substance +particulière qui se prête, souple et molle, à toutes les ciselures +de l'expression, qui s'insinue bouillante et liquide dans tous les +recoins du moule où l'écrivain la verse, et se fige ensuite; lave +d'abord, granit après. On sent, en le lisant, que bien des choses +regrettables sont restées dans sa tête, que le papier n'a qu'un à +peu près, que ce génie n'est pas conformé de façon à s'exprimer +complètement dans un livre, et qu'une plume n'est pas le meilleur +conducteur possible pour tous les fluides comprimés dans ce cerveau +plein de tonnerres. + +Mirabeau qui parle, c'est Mirabeau. Mirabeau qui parle, c'est l'eau +qui coule, c'est le flot qui écume, c'est le feu qui étincelle, c'est +l'oiseau qui vole, c'est une chose qui fait son bruit propre, c'est +une nature qui accomplit sa loi. Spectacle toujours sublime et +harmonieux! + +Mirabeau à la tribune, tous les contemporains sont unanimes sur ce +point maintenant, c'est quelque chose de magnifique. Là, il est bien +lui, lui tout entier, lui tout-puissant. Là, plus de table, plus +de papier, plus d'écritoire hérissée de plumes, plus de cabinet +solitaire, plus de silence et de méditation; mais un marbre qu'on peut +frapper, un escalier qu'on peut monter en courant, une tribune, espèce +de cage de cette sorte de bête fauve, où l'on peut aller et venir, +marcher, s'arrêter, souffler, haleter, croiser ses bras, crisper ses +poings, peindre sa parole avec son geste, et illuminer une idée avec +un coup d'oeil; un tas d'hommes qu'on peut regarder fixement; un grand +tumulte, magnifique accompagnement pour une grande voix; une foule qui +hait l'orateur, l'assemblée, enveloppée d'une foule qui l'aime, le +peuple; autour de lui toutes ces intelligences, toutes ces âmes, +toutes ces passions, toutes ces médiocrités, toutes ces ambitions, +toutes ces natures diverses et qu'il connaît, et desquelles il peut +tirer le son qu'il veut comme des touches d'un immense clavecin; +au-dessus de lui la voûte de la salle de l'assemblée constituante, +vers laquelle ses yeux se lèvent souvent comme pour y chercher des +pensées, car on renverse les monarchies avec les idées qui tombent +d'une pareille voûte sur une pareille tête. + +Oh! qu'il est bien là sur son terrain, cet homme! qu'il y a bien le +pied ferme et sûr! Que ce génie qui s'amoindrissait dans des livres +est grand dans un discours! comme la tribune change heureusement +les conditions de la production extérieure pour cette pensée! Après +Mirabeau écrivain, Mirabeau orateur, quelle transfiguration! + +Tout en lui était puissant. Son geste brusque et saccadé était plein +d'empire. A la tribune, il avait un colossal mouvement d'épaules comme +l'éléphant qui porte sa tour armée en guerre. Lui, il portait sa +pensée. Sa voix, lors même qu'il ne jetait qu'un mot de son banc, +avait un accent formidable et révolutionnaire qu'on démêlait dans +l'assemblée comme le rugissement du lion dans la ménagerie. Sa +chevelure, quand il secouait la tête, avait quelque chose d'une +crinière. Son sourcil remuait tout, comme celui de Jupiter, _cuncta +surpercilio moventis_. Ses mains quelquefois semblaient pétrir le +marbre de la tribune. Tout son visage, toute son attitude, toute sa +personne était bouffie d'un orgueil pléthorique qui avait sa grandeur. +Sa tête avait une laideur grandiose et fulgurante dont l'effet par +moments était électrique et terrible. Dans les premiers temps, quand +rien n'était encore visiblement décidé pour ou contre la royauté; +quand la partie avait l'air presque égale entre la monarchie encore +forte et les théories encore faibles; quand aucune des idées qui +devaient plus tard avoir l'avenir n'était encore arrivée à sa +croissance complète; quand la révolution, mal gardée et mal armée, +paraissait facile à prendre d'assaut, il arrivait quelquefois que le +côté droit, croyant avoir jeté bas quelque mur de la forteresse, se +ruait en masse sur elle avec des cris de victoire; alors la tête +monstrueuse de Mirabeau apparaissait à la brèche et pétrifiait les +assaillants. Le génie de la révolution s'était forgé une égide avec +toutes les doctrines amalgamées de Voltaire, d'Helvétius, de Diderot, +de Bayle, de Montesquieu, de Hobbes, de Locke et de Rousseau, il avait +mis la tête de Mirabeau au milieu. + +Il n'était pas seulement grand à la tribune, il était grand sur son +siège; l'interrupteur égalait en lui l'orateur. Il mettait souvent +autant de choses dans un mot que dans un discours. _La Fayette a une +armée_, disait-il à M. de Suleau, _mais j'ai ma tête_. Il interrompait +Robespierre avec cette parole profonde: _Cet homme ira loin, car il +croit tout ce qu'il dit._ + +Il interpellait la cour dans l'occasion: _La cour affame le peuple. +Trahison! Le peuple lui vendra la constitution pour du pain_. Tout +l'instinct du grand révolutionnaire est dans ce mot. + +_L'abbé Sieyès_! disait-il, _métaphysicien voyageant sur une +mappemonde_. Posant ainsi une touche vive sur l'homme de théorie +toujours prêt à enjamber les mers et les montagnes. + +Il était par moments d'une simplicité admirable. Un jour, ou plutôt +un soir, dans son discours du 3 mai, au moment où il luttait, comme +l'athlète à deux cestes, du bras gauche contre l'abbé Maury et du bras +droit contre Robespierre, M. de Cazalès, avec son assurance d'homme +médiocre, lui jette cette interruption:--_Vous êtes un bavard, et +voilà tout_. Mirabeau se tourne vers l'abbé Goutes, qui occupait le +fauteuil: _Monsieur le président_, dit-il avec une grandeur d'enfant, +_faites donc taire M. de Cazalès, qui m'appelle bavard_. + +L'assemblée nationale voulait commencer une adresse au roi par cette +phrase: _L'assemblée apporte aux pieds de votre majesté une offrande, +etc.--La majesté n'a pas de pieds_, dit froidement Mirabeau. + +L'assemblée veut dire un peu plus loin qu'elle _est ivre de la gloire +de son roi_.--Y pensez-vous? objecte Mirabeau; _des gens qui font des +lois et qui sont ivres_! + +Quelquefois il caractérisait d'un mot qu'on eût dit traduit de Tacite, +l'histoire et le genre de génie de toute une maison souveraine. Il +criait aux ministres par exemple: _Ne me parlez pas de votre duc de +Savoie, mauvais voisin de toute liberté_! + +Quelquefois il riait. Le rire de Mirabeau, chose formidable. + +Il raillait la Bastille. «Il y a eu, disait-il, cinquante-quatre +lettres de cachet dans ma famille, et j'en ai eu dix-sept pour ma +part. Vous voyez que j'ai été traité en aîné de Normandie.» + +Il se raillait lui-même. Il est accusé par M. de Valfond d'avoir +parcouru, le 6 octobre, les rangs du régiment de Flandre, un sabre +nu à la main, et parlant aux soldats. Quelqu'un démontre que le fait +concerne M. de Gamaches, et non pas Mirabeau; et Mirabeau ajoute: +«Ainsi, tout pesé, tout examiné, la déposition de M. de Valfond n'a +rien de bien fâcheux que pour M. de Gamaches, qui se trouve légalement +et véhémentement soupçonné d'être fort laid, puisqu'il me ressemble.» + +Quelquefois il souriait. Lorsque la question de la régence se débat +devant l'assemblée, le côté gauche pense à M. le duc d'Orléans, et +le côté droit à M. le prince de Condé, alors émigré en Allemagne. +Mirabeau demande qu'aucun prince ne puisse être régent sans avoir +prêté serment à la constitution. M. de Montlosier objecte qu'un prince +peut avoir des raisons pour ne pas avoir prêté serment; par exemple, +il peut avoir fait un voyage outre-mer...--Mirabeau répond: «Le +discours du préopinant va être imprimé; je demande à en rédiger +l'erratum. _Outre-mer_, lisez: _outre-Rhin_.» Et cette plaisanterie +décide la question. Le grand orateur jouait ainsi quelquefois avec +ce qu'il tuait. A en croire les naturalistes, il y a du chat dans le +lion. + +Une autre fois, comme les procureurs de l'assemblée avaient barbouillé +un texte de loi de leur mauvaise rédaction, Mirabeau se lève: «Je +demande à faire quelques réflexions timides sur les convenances qu'il +y aurait à ce que l'assemblée nationale de France parlât français, et +même écrivît en français les lois qu'elle propose.» + +Par moments, au beau milieu de ses plus violentes déclamations +populaires, il se rappelait tout à coup qui il était, et il avait de +fières saillies de gentilhomme. C'était une mode oratoire alors de +jeter dans tout discours une imprécation quelconque sur les massacres +de la Saint-Barthélemy. Mirabeau faisait son imprécation comme tout le +monde; mais il disait en passant: _Monsieur l'amiral de Coligny, +qui, par parenthèse, était mon cousin_. La parenthèse était digne de +l'homme dont le père écrivait: _Il n'y a qu'une mésalliance dans ma +famille, les Médicis.--Mon cousin monsieur l'amiral de Coligny_, c'eût +été impertinent à la cour de Louis XIV, c'était sublime à la cour du +peuple de 1791. + +Dans un autre instant il parlait aussi de _son digne cousin monsieur +le garde des sceaux_[3]; mais c'était d'un autre ton. + +Le 22 septembre 1789, le roi fait offrir à l'assemblée l'abandon de +son argenterie et de sa vaisselle pour les besoins de l'état. Le côté +droit admire, s'extasie et pleure. _Quant à moi_, s'écrie Mirabeau, +_je ne m'apitoie pas aisément sur la faïence des grands_. + +Son dédain était beau, son rire était beau, mais sa colère était +sublime. + +Quand on avait réussi à l'irriter, quand on lui avait tout à coup +enfoncé dans le flanc quelqu'une de ces pointes aiguës qui font bondir +l'orateur et le taureau, si c'était au milieu d'un discours, par +exemple, il quittait tout sur-le-champ, il laissait là les idées +entamées; il s'inquiétait peu que la voûte de raisonnements qu'il +avait commencé à bâtir s'écroulât derrière lui faute de couronnement; +il abandonnait la question net et se ruait tête baissée sur +l'incident. Alors, malheur à l'interrupteur! malheur au toréador qui +lui avait jeté la vanderille! Mirabeau fondait sur lui, le prenait au +ventre, l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait +sur lui, il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole +l'homme tout entier, quel qu'il fût, grand ou petit, méchant ou nul, +boue ou poussière, avec sa vie, avec son caractère, avec son ambition, +avec ses vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'épargnait +rien, il ne manquait rien; il cognait désespérément son ennemi sur les +angles de la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot +portait coup, toute phrase était flèche; il avait la furie au coeur, +c'était terrible et superbe. C'était une colère lionne. Grand et +puissant orateur, beau surtout dans ce moment-là! C'est alors +qu'il fallait voir comme il chassait au loin tous les nuages de la +discussion! C'est alors qu'il fallait voir comme son souffle orageux +faisait moutonner toutes les têtes de l'assemblée! Chose singulière! +il ne raisonnait jamais mieux que dans l'emportement. L'irritation la +plus violente, loin de disjoindre son éloquence dans les secousses +qu'elle lui donnait, dégageait en lui une sorte de logique supérieure, +et il trouvait des arguments dans la fureur comme un autre des +métaphores. Soit qu'il fit rugir son sarcasme aux dents acérées sur le +front pâle de Robespierre, ce redoutable inconnu qui, deux ans plus +tard, devait traiter les têtes comme Phocion les discours; soit qu'il +mâchât avec rage les dilemmes filandreux de l'abbé Maury, et qu'il les +recrachât au côté droit, tordus, déchirés, disloqués, dévorés à demi +et tout couverts de l'écume de sa colère; soit qu'il enfonçât les +ongles de son syllogisme dans la phrase molle et flasque de l'avocat +Target, il était grand et magnifique, et il avait une sorte de majesté +formidable que ne dérangeaient pas ses bonds les plus effrénés. Nos +pères nous l'ont dit, qui n'avait pas vu Mirabeau en colère n'avait +pas vu Mirabeau. Dans la colère son génie faisait la roue et étalait +toutes ses splendeurs. La colère allait bien à cet homme, comme la +tempête à l'océan. + +Et, sans le vouloir, dans ce que nous venons d'écrire pour figurer +la surnaturelle éloquence de cet homme, nous l'avons peinte par +la confusion même des images. Mirabeau, en effet, ce n'était pas +seulement le taureau, ou le lion, ou le tigre, ou l'athlète, ou +l'archer, ou l'aigle, ou le paon, ou l'aquilon, ou l'océan; c'était, +dans une série indéfinie de surprenantes métamorphoses, tout cela à la +fois. C'était Protée. + +Pour qui l'a vu, pour qui l'a entendu, ses discours sont aujourd'hui +lettre morte. Tout ce qui était saillie, relief, couleur, haleine, +mouvement, vie et âme, a disparu. Tout dans ces belles harangues +aujourd'hui est gisant à terre, à plat sur le sol. Où est le souffle +qui faisait tourbillonner toutes ces idées comme les feuilles dans +l'ouragan? Voilà bien le mot; mais où est le geste? Voilà le cri, où +est l'accent? Voilà la parole, où est le regard? Voilà le discours, où +est la comédie de ce discours? Car, il faut le dire, dans tout orateur +il y a deux choses, un penseur et un comédien. Le penseur reste, le +comédien s'en va avec l'homme. Talma meurt tout entier, Mirabeau à +demi. + +Dans l'assemblée constituante il y avait une chose qui épouvantait +ceux qui regardaient attentivement, c'était la convention. Pour +quiconque a étudié cette époque, il est évident que dès 1789 la +convention était dans l'assemblée constituante. Elle y était à l'état +de germe, à l'état de foetus, à l'état d'ébauche. C'était encore +quelque chose d'indistinct pour la foule, c'était déjà quelque chose +de terrible pour qui savait voir. Un rien sans doute; une nuance +plus foncée que la couleur générale; une note détonnant parfois +dans l'orchestre; un refrain morose dans un choeur d'espérances +et d'illusions; un détail qui offrait quelque discordance avec +l'ensemble; un groupe sombre dans un coin obscur; quelques bouches +donnant un certain accent à de certains mots; trente voix, rien +que trente voix, qui devaient plus tard se ramifier, suivant une +effrayante loi de multiplication, en Girondins, en Plaine et en +Montagne; 93, en un mot, point noir dans le ciel bleu de 89. Tout +était déjà dans ce point noir, le 21 janvier, le 31 mai, le 9 +thermidor, sanglante trilogie; Buzot qui devait dévorer Louis XVI, +Robespierre qui devait dévorer Buzot, Vadier qui devait dévorer +Robespierre, trinité sinistre. Parmi ces hommes, les plus médiocres et +les plus ignorés, Hébrard et Putraink, par exemple, avaient un sourire +étrange dans les discussions, et semblaient garder sur l'avenir une +pensée quelconque qu'ils ne disaient pas. A notre avis, l'historien +devrait avoir des microscopes pour examiner la formation d'une +assemblée dans le ventre d'une autre assemblée. C'est une sorte de +gestation qui se reproduit souvent dans l'histoire, et qui, selon +nous, n'a pas été assez observée. Dans le cas présent, ce n'était +certes pas un détail insignifiant sur la surface du corps législatif +que cette excroissance mystérieuse qui contenait l'échafaud déjà tout +dressé du roi de France. C'était une chose qui devait avoir une +forme monstrueuse que l'embryon de la convention dans le flanc de la +constituante. Oeuf de vautour porté par une aigle. + +Dès lors, beaucoup de bons esprits dans l'assemblée constituante +s'effrayaient de la présence de ces quelques hommes impénétrables qui +semblaient se tenir en réserve pour une autre époque. Ils sentaient +qu'il y avait bien des ouragans dans ces poitrines dont il s'échappait +à peine quelques souffles. Ils se demandaient si ces aquilons ne se +déchaîneraient pas un jour, et ce que deviendraient alors toutes les +choses essentielles à la civilisation que 89 n'avait pas déracinées. +Rabaut Saint-Étienne, qui croyait la révolution finie et qui le disait +tout haut, flairait avec inquiétude Robespierre, qui ne la croyait pas +commencée et qui le disait tout bas. Les démolisseurs présents de la +monarchie tremblaient devant les démolisseurs futurs de la société. +Ceux-ci, comme tous les hommes qui ont l'avenir et qui le savent, +étaient hautains, hargneux et arrogants, et le moindre d'entre eux +coudoyait dédaigneusement les principaux de l'assemblée. Les plus nuls +et les plus obscurs jetaient, selon leur humeur et leur fantaisie, +d'insolentes interruptions aux plus graves orateurs; et, comme tout +le monde savait qu'il y avait des événements pour ces hommes dans +un prochain avenir, personne n'osait leur répliquer. C'est dans +ces moments où l'assemblée qui devait venir un jour faisait peur +à l'assemblée qui existait, c'est alors que se manifestait avec +splendeur le pouvoir d'exception de Mirabeau. Dans le sentiment de sa +toute-puissance, et sans se douter qu'il fît une chose si grande, il +criait au groupe sinistre qui coupait la parole à la constituante: +_Silence aux trente voix_! et la convention se taisait. + +Cet antre d'Éole resta silencieux et contenu tant que Mirabeau tint le +pied sur le couvercle. + +Mirabeau mort, toutes les arrière-pensées anarchiques firent +irruption. + +Nous le répétons d'ailleurs, nous croyons que Mirabeau est mort à +propos. Après avoir déchaîné bien des orages dans l'état, il est +évident que pendant un temps il a comprimé sous son poids toutes les +forces divergentes auxquelles il était réservé d'achever la ruine +qu'il avait commencée; mais elles se condensaient par cette +compression même, et tôt ou tard, selon nous, l'explosion +révolutionnaire devait trouver issue et jeter au loin Mirabeau, tout +géant qu'il était. + +Concluons. + +Si nous avions à résumer Mirabeau d'un mot, nous dirions: Mirabeau, +ce n'est pas un homme, ce n'est pas un peuple, c'est un événement qui +parle. + +Un immense événement! la chute de la forme monarchique en France. + +Sous Mirabeau, ni la monarchie ni la république n'étaient possibles. +La monarchie l'excluait par sa hiérarchie, la république par son +niveau. Mirabeau est un homme qui passe dans une époque qui prépare. +Pour que l'envergure de Mirabeau s'y déployât à l'aise, il fallait que +l'atmosphère sociale fût dans cet état particulier où rien de précis +et d'enraciné dans le sol ne résiste, où tout obstacle à l'essor des +théories se refoule aisément, où les principes qui feront un jour le +fond solide de la société future sont encore en suspension, sans trop +de forme ni de consistance, attendant, dans ce milieu où ils flottent +pêle-mêle en tourbillon, l'instant de se précipiter et de se +cristalliser. Toute institution assise a des angles auxquels le génie +de Mirabeau se fût peut-être brisé l'aile. + +Mirabeau avait un sens profond des choses, il avait aussi un sens +profond des hommes. A son arrivée aux états généraux, il observa +longtemps en silence, dans l'assemblée et hors de l'assemblée, le +groupe alors si pittoresque des partis. Il devina l'insuffisance de +Mounier, de Malouet et de Rabaut Saint-Étienne, qui rêvaient une +conclusion anglaise. Il jugea froidement la passion de Chapelier, la +brièveté d'esprit de Pétion, la mauvaise emphase littéraire de Volney; +l'abbé Maury, qui avait besoin d'une position; d'Éprémesnil et Adrien +Duport, parlementaires de mauvaise humeur et non tribuns; Roland, ce +zéro dont la femme était le chiffre; Grégoire, qui était à l'état de +somnambulisme politique. Il vit tout de suite le fond de Sieyès, si +peu pénétrable qu'il fût. Il enivra de ses idées Camille Desmoulins, +dont la tête n'était pas assez forte pour les porter. Il fascina +Danton, qui lui ressemblait en moins grand et en plus laid. Il +n'essaya aucune séduction près des Guillermy, des Lautrec et des +Cazalès, sortes de caractères insolubles dans les révolutions. Il +sentait que tout allait marcher si vite, qu'on n'avait pas de temps à +perdre. D'ailleurs, plein de courage et n'ayant jamais peur de l'homme +du jour, ce qui est rare, ni de l'homme du lendemain, ce qui est +plus rare encore, toute sa vie il fut hardi avec ceux qui étaient +puissants; il attaqua successivement dans leur temps Maupeou et +Terray, Calonne et Necker. Il s'approcha du duc d'Orléans, le toucha +et le quitta aussitôt. Il regarda Robespierre en face et Marat de +travers. + +Il avait été successivement enfermé à l'île de Rhé, au château d'If, +au fort de Joux, au donjon de Vincennes. Il se vengea de toutes ces +prisons sur la Bastille. + +Dans ses captivités, il lisait Tacite. Il le dévorait, il s'en +nourrissait; et, quand il arriva à la tribune en 1789, il avait +encore la bouche pleine de cette moelle de lion. On s'en aperçut aux +premières paroles qu'il prononça. + +Il n'avait pas l'intelligence de ce que voulaient Robespierre et +Marat. Il regardait l'un comme un avocat sans causes et l'autre comme +un médecin sans malades, et il supposait que c'était le dépit qui +les faisait divaguer. Opinion qui d'ailleurs avait son côté vrai. Il +tournait le dos complètement aux choses qui venaient à si grands pas +derrière lui. Comme tous les régénérateurs radicaux, il avait l'oeil +bien plus fixé sur les questions sociales que sur les questions +politiques. Son oeuvre, à lui, ce n'est pas la république, c'est la +révolution. + +Ce qui prouve qu'il est le vrai grand homme essentiel de ces temps-là, +c'est qu'il est resté plus grand qu'aucun des hommes qui ont grandi +après lui dans le même ordre d'idées que lui. + +Son père, qui ne le comprenait pas plus, quoiqu'il l'eût engendré, que +la constituante ne comprenait la convention, disait de lui: _Cet homme +n'est ni la fin ni le commencement d'un homme_. Il avait raison. «Cet +homme» était la fin d'une société et le commencement d'une autre. + +Mirabeau n'importe pas moins à l'oeuvre générale du dix-huitième +siècle que Voltaire. Ces deux hommes avaient des missions semblables, +détruire les vieilles choses et préparer les nouvelles. Le travail de +l'un a été continu et l'a occupé, aux yeux de l'Europe, durant toute +sa longue vie. L'autre n'a paru sur la scène que peu d'instants. Pour +faire leur besogne commune, le temps a été donné à Voltaire par années +et à Mirabeau par journées. Cependant Mirabeau n'a pas moins fait que +Voltaire. Seulement l'orateur s'y prend autrement que le philosophe. +Chacun attaque la vie du corps social à sa façon. Voltaire décompose, +Mirabeau écrase. Le procédé de Voltaire est en quelque sorte chimique, +celui de Mirabeau est tout physique. Après Voltaire, une société est +en dissolution; après Mirabeau, en poussière. Voltaire, c'est un +acide; Mirabeau, c'est une massue. + + +[1: Mme du Saillant. + +[2: Nous entendons ne qualifier ainsi que celles de ces lettres qui +sont passion pure. Nous jetons sur les autres le voile qui convient. + +[3: M. de Barentin. Séance du 24 juin 1789. + + + VII + + +Si maintenant, pour compléter l'ensemble que nous avons essayé +d'ébaucher de Mirabeau et de son époque, nous reportons les yeux +sur nous, il est aisé de voir, au point où se trouve aujourd'hui le +mouvement social commencé en 89, que nous n'aurons plus d'hommes comme +Mirabeau, sans que personne puisse dire d'ailleurs précisément de +quelle forme seront les grands hommes politiques que nous réserve +l'avenir. + +Les Mirabeau ne sont plus nécessaires, donc ils ne sont plus +possibles. + +La providence ne crée pas des hommes pareils quand ils sont inutiles. +Elle ne jette pas de cette graine-là au vent. + +Et en effet, à quoi pourrait servir maintenant un Mirabeau? Un +Mirabeau, c'est une foudre. Qu'y a-t-il à foudroyer? Où sont dans la +région politique les objets trop haut placés qui attirent le tonnerre? +Nous ne sommes plus comme en 1789, où il y avait dans l'ordre social +tant de choses disproportionnées. + +Aujourd'hui le sol est à peu près nivelé; tout est plan, ras, uni. Un +orage comme Mirabeau qui passerait sur nous ne trouverait pas un seul +sommet où s'accrocher. + +Ce n'est pas à dire, parce que nous n'aurons plus besoin d'un +Mirabeau, que nous n'ayons plus besoin de grands hommes. Bien au +contraire. Il y a certes beaucoup à travailler encore. Tout est +défait, rien n'est refait. + +Dans les moments comme celui où nous sommes, le parti de l'avenir +se divise en deux classes, les hommes de révolution, les hommes de +progrès. Ce sont les hommes de révolution qui déchirent la vieille +terre politique, creusent le sillon, jettent la semence; mais leur +temps est court. Aux hommes de progrès appartiennent la lente et +laborieuse culture des principes, l'étude des saisons propices à +la greffe de telle ou telle idée, le travail au jour le jour, +l'arrosement de la jeune plante, l'engrais du sol, la récolte pour +tous. Ils vont courbés et patients, sous le soleil ou sous la pluie, +dans le champ public, épierrant cette terre couverte de ruines, +extirpant les chicots du passé qui accrochent encore çà et là, +déracinant les souches mortes des anciens régimes, sarclant les abus, +cette mauvaise herbe qui pousse si vite dans toutes les lacunes de +la loi. Il leur faut bon oeil, bon pied, bonne main. Dignes et +consciencieux travailleurs, souvent bien mal payés! + +Or, selon nous, à l'heure qu'il est, les hommes de révolution ont +accompli leur tâche. Ils ont eu tout récemment encore leurs trois +jours de semailles en juillet. Qu'ils laissent faire maintenant les +hommes de progrès. Après le sillon, l'épi. + +Mirabeau, c'est un grand homme de révolution. Il nous faut maintenant +le grand homme du progrès. + +Nous l'aurons. La France a une initiative trop importante dans la +civilisation du globe, pour que les hommes spéciaux lui fassent jamais +faute. La France est la mère majestueuse de toutes les idées qui sont +aujourd'hui en mission chez tous les peuples. On peut dire que la +France, depuis deux siècles, nourrit le monde du lait de ses mamelles. +La grande nation a le sang généreux et riche et les entrailles +fécondes; elle est inépuisable en génies; elle tire de son sein toutes +les grandes intelligences dont elle a besoin; elle a toujours des +hommes à la mesure de ses événements, et il ne lui manque dans +l'occasion ni des Mirabeau pour commencer ses révolutions ni des +Napoléon pour les finir. + +La providence ne lui refusera certainement pas le grand homme social, +et non plus seulement politique, dont l'avenir a besoin. + +En attendant qu'il vienne, sans doute, à peu d'exceptions près, les +hommes qui font de l'histoire pour le moment sont petits; sans +doute il est triste que les grands corps de l'état manquent d'idées +générales et de larges sympathies; sans doute il est affligeant qu'on +emploie à des badigeonnages le temps qu'on devrait donner à des +constructions; sans doute il est étrange qu'on oublie que la +souveraineté véritable est celle de l'intelligence, qu'il faut avant +tout éclairer les masses, et que, quand le peuple sera intelligent, +alors seulement le peuple sera souverain; sans doute il est honteux +que les magnifiques prémisses de 89 aient amené de certains +corollaires comme une tête de sirène amène une queue de poisson, et +que des gâcheurs aient pauvrement plaqué tant de lois de plâtre sur +des idées de granit; sans doute il est déplorable que la révolution +française ait eu de si maladroits accoucheurs; sans doute. Mais rien +d'irréparable n'a encore été fait; aucun principe essentiel n'a été +étouffé dans l'enfantement révolutionnaire; aucun avortement n'a eu +lieu; toutes les idées qui importent à la civilisation future sont +nées viables, et prennent chaque jour force, taille et santé. Certes, +quand 1814 est arrivé, toutes ces idées, filles de la révolution, +étaient bien jeunes et bien petites encore, et tout à fait au berceau; +et la restauration, il faut en convenir, leur a été une maigre et +mauvaise nourrice. Cependant, il faut en convenir aussi, elle n'en a +tué aucune. Le groupe des principes est complet. + +A l'heure où nous sommes, toute critique est possible; mais l'homme +sage doit avoir pour l'époque entière un regard bienveillant. Il doit +espérer, se confier, attendre. Il doit tenir compte aux hommes de +théorie de la lenteur avec laquelle poussent les idées; aux hommes +de pratique, de cet étroit et utile amour des choses qui sont, sans +lequel la société se désorganiserait dans les expériences successives; +aux passions, de leurs digressions généreuses et fécondantes; aux +intérêts, de leurs calculs qui rattachent les classes entre elles à +défaut de croyances; aux gouvernements, de leurs tâtonnements vers le +bien dans l'ombre; aux oppositions, de l'aiguillon qu'elles ont sans +cesse au poing et qui fait tracer au boeuf le sillon; aux partis +mitoyens, de l'adoucissement qu'ils apportent aux transitions; aux +partis extrêmes, de l'activité qu'ils impriment à la circulation des +idées, lesquelles sont le sang même de la civilisation; aux amis +du passé, du soin qu'ils prennent de quelques racines vivaces; aux +zélateurs de l'avenir, de leur amour pour ces belles fleurs qui seront +un jour de beaux fruits; aux hommes mûrs, de leur modération; aux +hommes jeunes, de leur patience; à ceux-ci, de ce qu'ils font; à +ceux-là, de ce qu'ils veulent faire; à tous, de la difficulté de tout. + +Nous ne nierons pas d'ailleurs tout ce que l'époque où nous vivons a +d'orageux et de troublé. La plupart des hommes qui font quelque chose +dans l'état ne savent pas ce qu'ils font. Ils travaillent dans la nuit +sans y voir. Demain, quand il fera jour, ils seront peut-être tout +surpris de leur oeuvre. Charmés ou effrayés, qui sait? Il n'y a plus +rien de certain dans la science politique; toutes les boussoles sont +perdues; la société chasse sur ses ancres; depuis vingt ans on lui a +déjà changé trois fois ce grand mât qu'on appelle la _dynastie_, et +qui est toujours le premier frappé de la foudre. + +La loi définitive de rien ne se révèle encore. Le gouvernement, tel +qu'il est, n'est l'affirmation d'aucune chose; la presse, si grande et +si utile d'ailleurs, n'est qu'une négation perpétuelle de tout. Aucune +formule nette de civilisation et de progrès n'a encore été rédigée. + +La révolution française a ouvert pour toutes les théories sociales un +livre immense, une sorte de grand testament. Mirabeau y a écrit son +mot, Robespierre le sien, Napoléon le sien. Louis XVIII y a fait une +rature. Charles X a déchiré la page. La chambre du 7 août l'a recollée +à peu près, mais voilà tout. Le livre est là, la plume est là. Qui +osera écrire? + +Les hommes actuels semblent peu de chose sans doute; cependant +quiconque pense doit fixer sur l'ébullition sociale un regard +attentif. + +Certes, nous avons ferme confiance et ferme espoir. + +Eh! qui ne sent que, dans ce tumulte et dans cette tempête, au milieu +de ce combat de tous les systèmes et de toutes les ambitions qui fait +tant de fumée et tant de poussière, sous ce voile qui cache encore aux +yeux la statue sociale et providentielle à peine ébauchée, derrière +ce nuage de théories, de passions, de chimères qui se croisent, se +heurtent et s'entre-dévorent dans l'espèce de jour brumeux qu'elles +déchirent de leurs éclairs, à travers ce bruit de la parole humaine +qui parle à la fois toutes les langues par toutes les bouches, sous +ce violent tourbillon de choses, d'hommes et d'idées qu'on appelle le +dix-neuvième siècle, quelque chose de grand s'accomplit? + +Dieu reste calme et fait son oeuvre. + + + + + TABLE + + + + + BUT DE CETTE PUBLICATION + + + JOURNAL DES IDÉES + DES OPINIONS ET DES LECTURES + D'UN JEUNE JACOBITE DE 1819 + + HISTOIRE + FRAGMENTS DE CRITIQUE + THÉÂTRE + FANTAISIE + + + JOURNAL DES IDÉES + ET DES OPINIONS D'UN RÉVOLUTIONNAIRE DE 1830 + + AOUT + SEPTEMBRE + OCTOBRE + NOVEMBRE + DÉCEMBRE + JANVIER + FÉVRIER + MARS + DERNIERS FEUILLETS SANS DATE + + + 1823-1824 + + SUR VOLTAIRE + SUR WALTER SCOTT, A PROPOS DE _Quentin Durward_. + SUR L'ABBÉ DE LAMENNAIS, A PROPOS DE L'_Essai sur + l'indifférence en matière de religion_ + SUR LORD BYRON, A PROPOS DE SA MORT + IDÉES AU HASARD + + + 1827 + + FRAGMENT D'HISTOIRE + + + 1830 + + SUR M. DOVALLE + + + 1825-1832 + + GUERRE AUX DÉMOLISSEURS! + 1825 + 1832 + + + 1833 + + YMBERT GALLOIX + + + 1834 + + SUR MIRABEAU + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Littérature et Philosophie mêlées, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LITTÉRATURE ET PHILOSOPHIE MÊLÉES *** + +***** This file should be named 9644-8.txt or 9644-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/9/6/4/9644/ + +Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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Ce livre, qui ne peut offrir d'ailleurs +quelque interet qu'aux personnes qui aimeraient a voir de quelle facon +et a quel point un esprit loyal peut se transformer par la critique de +lui-meme, dans nos temps de revolution sociale et intellectuelle, ce +livre est le complement necessaire et naturel de la serie des oeuvres +de l'auteur. Chacune des sections qu'il renferme correspond a l'un +des termes de cette serie; chacun de ces morceaux a ete ecrit en meme +temps que quelqu'un des ouvrages qui la composent, et represente, pour +qui sait bien voir, le meme groupe d'idees. Ainsi le _Journal d'un +jacobite de_ 1819 est du temps de _Han d'Islande_, le _Journal d'un +revolutionnaire de_ 1830 est du temps de _Notre-Dame de Paris_. En +consultant les dates qu'on a eu soin de placer en tete de tous +ces fragments, ceux des lecteurs qui se plaisent a ces sortes de +comparaisons, meme lorsqu'il s'agit d'ouvrages aussi peu importants +que celui-ci, pourront voir aisement a quelle oeuvre de l'auteur, a +quel moment de sa maniere, a quelle phase de sa pensee sur la societe +et sur l'art se rattache chacune des divisions de ce livre. Ces deux +volumes cotoient tous les autres en les refletant. On y retrouve, +de 1819 a 1834, sur une echelle plus rapide, mais qui n'a pas moins +d'echelons, tous les changements successifs de style et de +pensee, toutes les modifications d'opinion et de forme, tous les +elargissements d'horizon politique et litteraire que les personnes qui +veulent bien suivre le developpement de son esprit ont pu remarquer en +gravissant la serie totale de ses oeuvres. + +Ces changements, ces modifications, ces elargissements, est-ce +decadence, comme on l'a dit? est-ce progres, comme il le croit? il +pose la question; le lecteur la decidera. + +Ce qui n'est une question pour personne, il l'espere du moins, c'est +le complet desinteressement qui a preside aux diverses modifications +de ses opinions. Les guebres ne s'agenouillaient que devant le soleil; +lui, il ne s'agenouille que devant la verite. + +Il livre ce recueil au public en toute franchise et en toute +confiance. Dans des temps comme les notres, ou les evenements font si +rapidement changer d'aspect aux doctrines et aux hommes, il a pense +que ce ne serait peut-etre pas un spectacle sans enseignement que +le developpement d'un esprit serieux et droit qui n'a encore ete +directement mele a aucune chose politique et qui a silencieusement +accompli toutes ses revolutions sur lui-meme, sans autre but que la +satisfaction de sa conscience. Ceci est donc avant tout une oeuvre +de probite. Le premier de ces deux volumes ne contient que deux +divisions; l'une a pour titre: _Journal des idees, des opinions et des +lectures d'un jeune jacobite de_ 1819; l'autre: _Journal des idees +et des opinions d'un revolutionnaire de_ 1830. Comment et par quelle +serie d'experiences successives le jacobite de 1819 est-il devenu le +revolutionnaire de 1830, c'est ce que l'auteur ecrira peut-etre un +jour; et cette toute modeste _Histoire des revolutions interieures +d'une opinion politique honnete_ ne sera peut-etre pas un appendice +inutile a la grande histoire des revolutions generales de notre temps. +Pourquoi, en effet, ne pas confronter plus souvent qu'on ne le fait +les revolutions de l'individu avec les revolutions de la societe? Qui +sait? la petite chose eclaire quelquefois la grande. En attendant +qu'il essaye ce travail tout a la fois psychologique et historique, +individuel et universel, il croit devoir publier comme document, et +absolument tels qu'ils ont ete ecrits chacun dans leur temps, ces deux +_journaux d'idees_, l'un de 1819, l'autre de 1830, faits tous deux par +le meme homme, et si differents. + +Ce ne sont pas des faits qu'il faut chercher dans ces journaux. Il n'y +en a pas. Nous le repetons, ce sont des idees. Des idees a l'etat de +germe dans le premier, a l'etat d'epanouissement dans le second. + +Le plus ancien de ces deux journaux surtout, celui qui occupe les +deux cents premieres pages de ce volume, a besoin d'etre lu avec une +extreme indulgence et sans que le lecteur en perde un seul instant la +date de vue, 1819. L'auteur l'offre ici, non comme oeuvre litteraire, +mais comme sujet d'etude et d'observation pour les esprits attentifs +et bienveillants qui ne dedaignent pas de chercher dans ce qu'un +enfant balbutie les rudiments de la pensee d'un homme. Aussi, pour que +cette partie du livre ait du moins le merite de presenter une base +sincere aux etudes de ce genre, a-t-on eu soin de l'imprimer, sans y +rien changer, absolument telle qu'on l'a recueillie, soit dans des +publications du temps aujourd'hui oubliees, soit dans des dossiers de +notes restees manuscrites. Ce recueil represente durant deux annees, +de l'age de seize ans a l'age de dix-huit ans, l'etat de l'esprit +de l'auteur, et, par assimilation, autant qu'un echantillon aussi +incomplet peut permettre d'en juger, l'etat de l'esprit d'une fraction +assez notable de la generation d'alors. Ce n'est meme que parce qu'en +le generalisant ainsi, il peut offrir, jusqu'a un certain point, cette +sorte d'interet, qu'on a cru qu'il n'etait peut-etre pas tout a fait +inutile de le presenter au public. En se placant a ce point de vue, +tout ce que renferme ce _Journal des idees_ d'un royaliste adolescent +d'il y a quinze ans, acquiert, a defaut de la valeur biographique +qu'un nom plus considerable en tete de ce livre pourrait seul lui +donner, cette sorte de valeur historique qui s'attache a tous les +documents honnetes ou se retrouve la physionomie d'une epoque, de +quelque part qu'ils viennent. Il y a de tout dans ce journal. C'est +le profil a demi efface de tout ce que nous nous figurions en 1819. +C'est, comme dans nos cerveaux alors, le dialogue de tous les +contraires. Il y a des recherches historiques et des reveries, des +elegies et des feuilletons, de la critique et de la poesie; pauvre +critique! pauvre poesie surtout! Il a de petits vers badins et de +grands vers pleureurs; d'honorables et furieuses declamations contre +les tueurs de rois; des epitres ou les hommes de 1793 sont egratignes +avec des epigrammes de 1754, especes de petites satires sans poesie +qui caracterisent assez bien le royalisme voltairien de 1818, nuance +perdue aujourd'hui. Il y a des reves de reforme pour le theatre et des +voeux d'immobilite pour l'etat; tous les styles qui s'essayent a la +fois, depuis le sarcasme du pamphlet jusqu'a l'ampoule oratoire; +toutes sortes d'instincts classiques mis au service d'une pensee +d'innovation litteraire; des plans de tragedies faits au college; des +plans de gouvernement faits a l'ecole. Tout cela va, vient, avance, +recule, se mele, se coudoie, se heurte, se contredit, se querelle, +croit, doute, tatonne, nie, affirme, sans but visible, sans ordre +exterieur, sans loi apparente; et cependant, au fond de toutes ces +choses, nous le croyons du moins, il y a une loi, un ordre, un but. +Au fond, comme a la surface, il y a ce qui fera peut-etre pardonner +a l'auteur l'insuffisance du talent et la faillibilite de l'esprit, +droiture, honneur, conviction, desinteressement; et au milieu de +toutes les idees contradictoires qui bruissent a la fois dans ce chaos +d'illusions genereuses et de prejuges loyaux, sous le flot le plus +obscur, sous l'entassement le plus desordonne, on sent poindre et se +mouvoir un element qui s'assimilera un jour tous les autres, l'esprit +de liberte, que les instincts de l'auteur appliqueront d'abord a +l'art, puis, par un irresistible entrainement de logique, a la +societe; de facon que chez lui, dans un temps donne, aidees, il est +vrai, par l'experience et la recolte de faits de chaque jour, les +idees litteraires corrigeront les idees politiques. + +Tel qu'il est donc, ce _Journal d'un jeune jacobite de_ 1819 ne nous +parait pas completement depourvu de signification, ne fut-ce qu'a +cause de l'espece de jour douteux qui flotte sur toutes ces idees +ebauchees, sorte de lumiere indecise faite de deux rayons opposes +qui viennent l'un du couchant, l'autre de l'orient, crepuscule du +monarchisme politique qui finit, aube de la revolution litteraire qui +commence. + +Immediatement apres ce _Journal des idees d'un royaliste de_ 1819, +l'auteur a cru devoir placer ce qu'il a intitule: _Journal des idees +d'un revolutionnaire de_ 1830. A onze ans d'intervalle, voila le meme +esprit, transforme. L'auteur pense que tous ceux de nos contemporains +qui feront, de bonne foi le meme repli sur eux-memes, ne trouveront +pas des modifications moins profondes dans leur pensee, s'ils ont +eu la sagesse et le desinteressement de lui laisser son libre +developpement en presence des faits et des resultats. + +Quant a ce dernier resultat en lui-meme, voici de quelle maniere il +s'est forme. Apres la revolution de juillet, pendant les derniers mois +de 1830 et les premiers mois de 1831, l'auteur recut de l'ebranlement +que les evenements donnaient alors a toute chose des impressions +telles, qu'il lui fut impossible de ne pas en laisser trace quelque +part. Il voulut constater, en s'en rendant compte sur-le-champ, de +quelle facon et jusqu'a quelle profondeur chacun des faits plus +ou moins inattendus qui se succedaient troublait la masse d'idees +politiques qu'il avait amassee goutte a goutte depuis dix ans. A +mesure qu'un fait nouveau degageait en lui une idee nouvelle, il +enregistrait, non le fait, mais l'idee. De la ce journal. + +On a cru devoir donner ce titre, _journal_, aux deux divisions qui +composent le premier volume de ce livre, parce qu'il a semble que, +de tous les titres possibles, c'etait encore celui qui convenait le +mieux. Cependant, afin qu'on ne cherche pas dans ce livre autre chose +que ce qu'il renferme, et qu'on ne s'attende pas a trouver dans +ces deux journaux une peinture historique, ou biographique, ou +anecdotique, avec curiosites, particularites et noms propres, de +l'annee 1819 et de l'annee 1830, nous insistons sur ce point, que +ces deux journaux contiennent, non les faits, mais seulement le +retentissement des faits. + +La formation de la seconde partie de cette collection n'a besoin que +de quelques mots pour s'expliquer d'elle-meme. + +C'est une serie de fragments ecrits a diverses epoques, et publies +pour la plupart dans les recueils du temps ou ils ont ete ecrits. Ces +fragments sont disposes par ordre chronologique; et ceux des lecteurs +qui, en lisant chaque morceau, voudront ne point oublier la date qu'il +porte, pourront remarquer de quelle facon l'idee de l'auteur murit +d'annee en annee et dans la forme et dans le fond, depuis l'etude sur +Voltaire, qui est de 1823, jusqu'a l'etude sur Mirabeau, qui est +de 1834. C'est d'ailleurs peut-etre la seule chose frappante de +ce volume, a la composition duquel n'a ete mele aucun arrangement +artificiel, qu'il commence par le nom de Voltaire et finisse par le +nom de Mirabeau. Cela montrerait, s'il n'en existait pas d'ailleurs +beaucoup d'autres exemples a cote desquels celui-ci ne vaut pas la +peine d'etre compte, a quel point le dix-huitieme siecle preoccupe +le dix-neuvieme. Voltaire, en effet, c'est le dix-huitieme siecle +systeme; Mirabeau, c'est le dix-huitieme siecle action. + +Le premier de ces deux volumes enserre onze annees de la vie +intellectuelle de l'auteur, de 1819 a 1830. Le deuxieme contient +egalement onze annees, de 1823 a 1834. Mais comme une partie de ce +deuxieme volume rentre dans l'intervalle de 1819 a 1830, les deux +volumes reunis n'offrent le mouvement en bien ou en mal de la pensee +de celui qui les a ecrits que sur une echelle de quinze annees, de +1819 a 1834. + +Nous ne ferons aucune observation sur les depouillements de style +et de maniere que la critique y pourra noter de saison en saison. +L'esprit de tout ecrivain progressif doit etre comme le platane, dont +l'ecorce se renouvelle a mesure que le tronc grossit. + +Pour finir ce que nous avons a dire de ce livre, si l'on nous +demandait de le caracteriser d'un mot, nous dirions que ce n'est autre +chose qu'une sorte d'herbier ou la pensee de l'auteur a depose, +sous etiquette, un echantillon tel quel de ses diverses floraisons +successives. + +Que le lecteur de bonne foi compare, et juge si la loi selon laquelle +s'est developpee cette pensee est bonne ou mauvaise. + +Maintenant il se rencontrera peut-etre des esprits bienveillants et +serieux qui demanderont a l'auteur quelle est la formule actuelle de +ses opinions sur la societe et sur l'art. + +L'espace lui manque ici pour repondre a la premiere de ces deux +questions. Ce serait un livre tout entier a faire; il le fera quelque +jour. Des matieres si graves veulent etre traitees a fond et ne +sauraient etre utilement abordees dans un avant-propos. Le peu de +pages qui nous reste morcellerait la pensee de l'auteur sans profit, +car il serait impossible de detacher, pour des proportions si exigues, +rien de fini, d'organise et de complet d'un bloc d'idees ou tout se +tient et fait ensemble. De quelque facon que nous nous y prissions, il +y aurait toujours des afferences laterales sur lesquelles il faudrait +s'expliquer, des choses purement affirmees faute de marge pour +les demontrer, des preliminaires supposes admis, des consequences +tronquees, d'autres qui se ramifieraient trop a l'etroit; en un mot, +des tangentes et des secantes dont les extremites depasseraient les +limites de cette preface. + +En attendant qu'il puisse se derouler completement et a l'aise dans un +ecrit special, l'auteur croit pouvoir dire des a present que, quoique +le _Journal d'un revolutionnaire de 1830_ renferme beaucoup de choses +radicalement vraies selon lui, sa pensee politique actuelle est +cependant plutot representee par les dernieres pages du second de ces +deux volumes que par les dernieres pages du premier. Si jamais, dans +ce grand concile des intelligences ou se debattent de la presse a la +tribune tous les interets generaux de la civilisation du dix-neuvieme +siecle, il avait la parole, lui si petit en presence de choses si +grandes, il la prendrait sur l'ordre du jour seulement, et il ne +demanderait qu'une chose pour commencer: la substitution des questions +sociales aux questions politiques. + +Une fois son intention politique ainsi esquissee, il croit pouvoir +repondre avec plus de detail aux personnes qui le questionneraient sur +son intention litteraire. Ici il peut etre plus aisement et plus vite +compris; tout ce qu'il a ecrit jusqu'a ce jour sert de commentaire a +ses paroles. Qu'on lui permette donc quelques developpements sur un +sujet plus important qu'on ne le pense communement. Quand on creuse +l'art, au premier coup de pioche on entame les questions litteraires, +au second, les questions sociales. + +L'art est aujourd'hui a un bon point. Les querelles de mots ont fait +place a l'examen des choses. Les noms de guerre, les sobriquets de +parti n'ont plus de signification pour personne. Ces appellations de +_classiques_ et de _romantiques_, que celui qui ecrit ces lignes +s'est toujours refuse a prononcer serieusement, ont disparu de toute +conversation sensee aussi completement que les ubiquitaires et les +antipaedobaptistes. Or c'est deja un grand progres dans une discussion +quand les mots de parti sont hors de combat. Tant qu'on en est a la +bataille des mots, il n'y a pas moyen de s'entendre; c'est une melee +furieuse, acharnee et aveugle. Cette bataille, qui a si longtemps +assourdi notre litterature dans les dernieres annees de la +restauration, est finie aujourd'hui. Le public commence a distinguer +nettement le contour des questions reelles trop longtemps cachees aux +yeux par la poussiere que la polemique faisait autour d'elles. Le +pugilat des theories a cesse. Le terrain de l'art maintenant n'est +plus une arene, c'est un champ. On ne se bat plus, on laboure. + +A notre avis, la victoire est aux generations nouvelles. Elles ont +pris grandement position dans tous les arts. Nous essayerons peut-etre +un jour de caracteriser le point precis ou elles en sont sous les +diverses formes, poesie, peinture, sculpture, musique et architecture, +et nous tacherons d'indiquer par quels progres et selon quelle loi il +nous semble que doit s'operer la fusion entre les nuances differentes +des jeunes ecoles, soit qu'elles cherchent plus specialement le +_caractere_, comme les gothiques, ou le _style_, comme les grecs. + +En attendant, l'impulsion est donnee, la maree monte. Les doctrines +de la liberte litteraire ont ensemence l'art tout entier. L'avenir +moissonnera. + +Ce n'est pas que nous, plus que d'autres, nous croyions l'art +perfectible. Nous savons qu'on ne depassera ni Phidias, ni Raphael. +Mais nous ne declarons pas, en secouant tristement la tete, qu'il est +a jamais impossible de les egaler. Nous ne sommes pas ainsi, dans les +secrets de Dieu. Celui qui a cree ceux-la ne peut-il pas en creer +d'autres? Pourquoi vouloir arreter l'esprit humain? Toutes les epoques +lui conviennent, tous les climats lui sont bons. L'antiquite a Homere, +mais le moyen age a Dante, Shakespeare et les cathedrales au nord; la +bible et les pyramides a l'orient. + +Et quelle epoque que celle-ci! Nous l'avons deja dit ailleurs et plus +d'une fois, le corollaire rigoureux d'une revolution politique, c'est +une revolution litteraire. Que voulez-vous que nous y fassions? Il y +a quelque chose de fatal dans ce perpetuel parallelisme de la +litterature et de la societe. L'esprit humain ne marche pas d'un seul +pied. Les moeurs et les lois s'ebranlent d'abord; l'art suit. Pourquoi +lui clore l'avenir? Les magnifiques ambitions font faire les grandes +choses. Est-ce que le siecle qui a ete assez grand pour avoir son +Charlemagne serait trop petit pour avoir son Shakespeare? + +Nous croyons donc fermement a l'avenir. On voit bien flotter encore ca +et la sur la surface de l'art quelques troncons des vieilles poetiques +dematees, lesquelles faisaient deja eau de toutes parts il y dix ans. +On voit bien aussi quelques obstines qui se cramponnent a cela. _Rari +nantes_. Nous les plaignons. Mais nous avons les yeux ailleurs. S'il +nous etait permis, a nous qui sommes bien loin de nous compter parmi +les hommes predestines qui resoudront ces grandes questions par de +grandes oeuvres, s'il nous etait permis de hasarder une conjecture sur +ce qui doit advenir de l'art, nous dirions qu'a notre avis, d'ici a +peu d'annees, l'art, sans renoncer a toutes ses autres formes, se +resumera plus specialement sous la forme essentielle et culminante du +drame. Nous avons explique pourquoi dans la preface d'un livre qui ne +vaut pas la peine d'etre rappele ici. + +Aussi les quelques mots que nous allons dire du drame s'appliquent +dans notre pensee, sauf de legeres variantes de redaction, a la poesie +tout entiere, et ce qui s'applique a la poesie s'applique a l'art tout +entier. + +Selon nous donc, le drame de l'avenir, pour realiser l'idee auguste +que nous nous en faisons, pour tenir dignement sa place entre la +presse et la tribune, pour jouer comme il convient son role dans les +choses civilisantes, doit etre grand et severe par la forme, grand et +severe par le fond. + +Les questions de forme ont ete toutes abordees depuis plusieurs +annees. La forme importe dans les arts. La forme est chose beaucoup +plus absolue qu'on ne pense. C'est une erreur de croire, par exemple, +qu'une meme pensee peut s'ecrire de plusieurs manieres, qu'une meme +idee peut avoir plusieurs formes. Une idee n'a jamais qu'une forme, +qui lui est propre, qui est sa forme excellente, sa forme complete, sa +forme rigoureuse, sa forme essentielle, sa forme preferee par elle, et +qui jaillit toujours en bloc avec elle du cerveau de l'homme de genie. +Ainsi, chez les grands poetes, rien de plus inseparable, rien de plus +adherent, rien de plus consubstantiel que l'idee et l'expression de +l'idee. Tuez la forme, presque toujours vous tuez l'idee. Otez sa +forme a Homere, vous avez Bitaube. + +Aussi tout art qui veut vivre doit-il commencer par bien se poser a +lui-meme les questions de forme, de langage et de style. + +Sous ce rapport, le progres est sensible en France depuis dix ans. La +langue a subi un remaniement profond. + +Et pour que notre pensee soit claire, qu'on nous permette d'indiquer +ici en quelques mots les diverses formations de notre langue, qui +valent la peine d'etre etudiees, a partir du seizieme siecle surtout, +epoque ou la langue francaise a commence a devenir la langue la plus +litteraire de l'Europe. + +On peut dire de la langue francaise au seizieme siecle que c'est tout +a fait une _langue de la renaissance_. Au seizieme siecle, l'esprit de +la renaissance est partout, dans la langue comme dans tous les arts. +Le gout romain-byzantin, que le grand evenement de 1454 a fait refluer +sur l'occident, et qui avait par degres envahi l'Italie des la +seconde moitie du quinzieme siecle, n'arrive guere en France qu'au +commencement du seizieme; mais a l'instant meme il s'empare de tout, +il fait irruption partout, il inonde tout. Rien ne resiste au flot. +Architecture, poesie, musique, tous les arts, toutes les etudes, +toutes les idees, jusqu'aux ameublements et aux costumes, jusqu'a +la legislation, jusqu'a la theologie, jusqu'a la medecine, jusqu'au +blason, tout suit pele-mele et s'en va a vau-l'eau sur le torrent de +la renaissance. La langue est une des premieres choses atteintes; en +un moment, elle se remplit de mots latins et grecs; elle deborde de +neologismes; son vieux sol gaulois disparait presque entierement sous +un chaos sonore de vocables homeriques et virgiliens. A cette epoque +d'enivrement et d'enthousiasme pour l'antiquite lettree, la langue +francaise parle grec et latin comme l'architecture, avec un desordre, +un embarras et un charme infinis; c'est un begayement classique +adorable. Moment curieux! c'est une langue qui n'est pas faite, une +langue sur laquelle on voit le mot grec et le mot latin a nu, comme +les veines et les nerfs sur l'ecorche. Et pourtant, cette langue qui +n'est pas faite est une langue souvent bien belle; elle est riche, +ornee, amusante, copieuse, inepuisable en formes, haute en couleur; +elle est barbare a force d'aimer la Grece et Rome; elle est pedante et +naive. Observons en passant qu'elle semble parfois chargee, bourbeuse +et obscure. Ce n'est pas sans troubler profondement la limpidite de +notre vieil idiome gaulois que ces deux langues mortes, la latine +et la grecque, y ont si brusquement vide leurs vocabulaires. Chose +remarquable et qui s'explique par tout ce que nous venons dire, +pour ceux qui ne comprennent que la langue courante, le francais du +seizieme siecle est moins intelligible que le francais du quinzieme. +Pour cette classe de lecteurs, Brantome est moins clair que Jean de +Troyes. + +Au commencement du dix-septieme siecle, cette langue trouble et +vaseuse subit une premiere filtration. Operation mysterieuse faite +tout a la fois par les annees et par les hommes, par la foule et par +le lettre, par les evenements et par les livres, par les moeurs et +par les idees, qui nous donne pour resultat l'admirable langue de P. +Mathieu et de Mathurin Regnier, qui sera plus tard celle de Moliere +et de La Fontaine, et plus tard encore celle de Saint-Simon. Si les +langues se fixaient, ce qu'a Dieu ne plaise, la langue francaise +aurait du en rester la. C'etait une belle langue que cette poesie de +Regnier, que cette prose de Mathieu! c'etait une langue deja mure, et +cependant toute jeune, une langue qui avait toutes les qualites les +plus contraires, selon le besoin du poete; tantot ferme, adroite, +svelte, vive, serree, etroitement ajustee sur l'intention de +l'ecrivain, sobre, austere, precise, elle allait a pied et sans images +et droit au but; tantot majestueuse, lente et tout empanachee de +metaphores, elle tournait largement autour de la pensee, comme les +carrosses a huit chevaux dans un carrousel. C'etait une langue +elastique et souple, facile a nouer et a denouer au gre de toutes +les fantaisies de la periode, une langue toute moiree de figures et +d'accidents pittoresques; une langue neuve, sans aucun mauvais pli, +qui prenait merveilleusement la forme de l'idee, et qui, par moments, +flottait quelque peu a l'entour, autant qu'il le fallait pour la grace +du style. C'etait une langue pleine de fieres allures, de proprietes +elegantes, de caprices amusants; commode et naturelle a ecrire; +donnant parfois aux ecrivains les plus vulgaires toutes sortes de +bonheurs d'expressions qui faisaient partie de son fonds naturel. +C'etait une langue forte et savoureuse, tout a la fois claire et +coloree, pleine d'esprit, excellente au gout, ayant bien la senteur de +ses origines, tres francaise, et pourtant laissant voir distinctement +sous chaque mot sa racine hellenique, romaine ou castillane; une +langue calme et transparente, au fond de laquelle on distinguait +nettement toutes ces magnifiques etymologies grecques, latines ou +espagnoles, comme les perles et les coraux sous l'eau d'une mer +limpide. + +Cependant, dans la deuxieme moitie du dix-septieme siecle, il s'eleva +une memorable ecole de lettres qui soumit a un nouveau debat toutes +les questions de poesie et de grammaire dont avait ete remplie la +premiere moitie du meme siecle, et qui decida, a tort selon nous, pour +Malherbe contre Regnier. La langue de Regnier, qui semblait encore +tres bonne a Moliere, parut trop verte et trop peu faite a ces severes +et discrets ecrivains. Racine la clarifia une seconde fois. Cette +deuxieme distillation, beaucoup plus artificielle que la premiere, +beaucoup plus litteraire et beaucoup moins populaire, n'ajouta a la +purete et a la limpidite de l'idiome qu'en le depouillant de presque +toutes ses proprietes savoureuses et colorantes, et en le rendant plus +propre desormais a l'abstraction qu'a l'image; mais il est impossible +de s'en plaindre quand on songe qu'il en est resulte _Britannicus, +Esther_, et _Athalie_, oeuvres belles et graves, dont le style sera +toujours religieusement admire de quiconque acceptera avec bonne foi +les conditions sous lesquelles il s'est forme. + +Toute chose va a sa fin. Le dix-huitieme siecle filtra et tamisa la +langue une troisieme fois. La langue de Rabelais, d'abord epuree par +Regnier, puis distillee par Racine, acheva de deposer dans l'alambic +de Voltaire les dernieres molecules de la vase natale du seizieme +siecle. De la cette langue du dix-huitieme siecle, parfaitement +claire, seche, dure, neutre, incolore et insipide, langue +admirablement propre a ce qu'elle avait a faire, langue du +raisonnement et non du sentiment, langue incapable de colorer le +style, langue encore souvent charmante dans la prose, et en meme temps +tres haissable dans le vers, langue de philosophes en un mot, et non +de poetes. Car la philosophie du dix-huitieme siecle, qui est l'esprit +d'analyse arrive a sa plus complete expression, n'est pas moins +hostile a la poesie qu'a la religion, parce que la poesie comme la +religion n'est qu'une grande synthese. Voltaire ne se herisse pas +moins devant Homere que devant Jesus. + +Au dix-neuvieme siecle, un changement s'est fait dans les idees a la +suite du changement qui s'etait fait dans les choses. Les esprits +ont deserte cet aride sol voltairien, sur lequel le soc de l'art +s'ebrechait depuis si longtemps pour de maigres moissons. Au vent +philosophique a succede un souffle religieux, a l'esprit d'analyse +l'esprit de synthese, au demon demolisseur le genie de la +reconstruction, comme a la convention avait succede l'empire, a +Robespierre Napoleon. Il est apparu des hommes doues de la faculte +de creer, et ayant tous les instincts mysterieux qui tracent son +itineraire au genie. Ces hommes, que nous pouvons d'autant plus louer +que nous sommes personnellement bien eloignes de pretendre a l'honneur +de figurer parmi eux, ces hommes se sont mis a l'oeuvre. L'art, qui, +depuis cent ans, n'etait plus en France qu'une litterature, est +redevenu une poesie. + +Au dix-huitieme siecle il avait fallu une langue philosophique, au +dix-neuvieme il fallait une langue poetique. + +C'est en presence de ce besoin que, par instinct et presque a leur +insu, les poetes de nos jours, aides d'une sorte de sympathie et de +concours populaire, ont soumis la langue a cette elaboration radicale +qui etait si mal comprise il y a quelques annees, qui a ete prise +d'abord pour une levee en masse de tous les solecismes et de tous les +barbarismes possibles, et qui a si longtemps fait taxer d'ignorance +et d'incorrection tel pauvre jeune ecrivain consciencieux, honnete et +courageux, philologue comme Dante en meme temps que poete, nourri des +meilleures etudes classiques, lequel avait peut-etre passe sa jeunesse +a ne remporter dans les colleges que des prix de grammaire. + +Les poetes ont fait ce travail, comme les abeilles leur miel, en +songeant a autre chose, sans calcul, sans premeditation, sans systeme, +mais avec la rare et naturelle intelligence des abeilles et des +poetes. Il fallait d'abord colorer la langue, il fallait lui faire +reprendre du corps et de la saveur; il a donc ete bon de la melanger +selon certaines doses avec la fange feconde des vieux mots du seizieme +siecle. Les contraires se corrigent souvent l'un par l'autre. Nous ne +pensons pas qu'on ait eu tort de faire infuser Ronsard dans cet idiome +affadi par Dorat. + +L'operation d'ailleurs s'est accomplie, on le voit bien maintenant, +selon les lois grammaticales les plus rigoureuses. La langue a ete +retrempee a ses origines. Voila tout. Seulement, et encore avec une +reserve extreme, on a remis en circulation un certain nombre d'anciens +mots necessaires ou utiles. Nous ne sachons pas qu'on ait fait des +mots nouveaux. Or ce sont les mots nouveaux, les mots inventes, les +mots faits artificiellement qui detruisent le tissu d'une langue. On +s'en est garde. Quelques mots frustes ont ete refrappes au coin de +leurs etymologies. D'autres, tombes en banalite, et detournes de leur +vraie signification, ont ete ramasses sur le pave et soigneusement +replaces dans leur sens propre. + +De toute cette elaboration, dont nous n'indiquons ici que quelques +details pris au hasard, et surtout du travail simultane de toutes les +idees particulieres a ce siecle (car ce sont les idees qui sont les +vraies et souveraines faiseuses de langues), il est sorti une langue +qui, certes, aura aussi ses grands ecrivains, nous n'en doutons pas; +une langue forgee pour tous les accidents possibles de la pensee; +langue qui, selon le besoin de celui qui s'en sert, a la grace et la +naivete des allures comme au seizieme siecle, la fierte des tournures +et la phrase a grands plis comme au dix-septieme siecle, le calme, +l'equilibre et la clarte comme au dix-huitieme; langue propre a ce +siecle, qui resume trois formes excellentes de notre idiome sous une +forme plus developpee et plus complete, et avec laquelle aujourd'hui +l'ecrivain qui en aurait le genie pourrait sentir comme Rousseau, +penser comme Corneille, et peindre comme Mathieu. + +Cette langue est aujourd'hui a peu pres faite. Comme prose, ceux qui +l'etudient dans les notables ecrivains qu'elle possede deja, et que +nous pourrions nommer, savent qu'elle a mille lois a elle, mille +secrets, mille proprietes, mille ressources nees tant de son fonds +personnel que de la mise en commun du fonds des trois langues qui +l'ont precedee et qu'elle multiplie les unes par les autres. Elle a +aussi sa prosodie particuliere et toutes sortes de petites regles +interieures connues seulement de ceux qui pratiquent, et sans +lesquelles il n'y a pas plus de prose que de vers. Comme poesie, elle +est aussi bien construite pour la reverie que pour la pensee, pour +l'ode que pour le drame. Elle a ete remaniee dans le vers par le +metre, dans la strophe par le rhythme. De la, une harmonie toute +neuve, plus riche que l'ancienne, plus compliquee, plus profonde, et +qui gagne tous les jours de nouvelles octaves. + +Telle est, avec tous les developpements que nous ne pouvons donner +ici a notre pensee, la langue que l'art du dix-neuvieme siecle s'est +faite, et avec laquelle en particulier il va parler aux masses du +haut de la scene. Sans doute la scene, qui a ses lois d'optique et de +concentration, modifiera cette langue d'une certaine facon, mais sans +y rien alterer d'essentiel. Il faudra par exemple a la scene une prose +aussi en saillie que possible, tres fermement sculptee, tres nettement +ciselee, ne jetant aucune ombre douteuse sur la pensee, et presque en +ronde bosse; il faudra a la scene un vers ou les charnieres soient +assez multipliees pour qu'on puisse les plier et les superposer a +toutes les formes les plus brusques et les plus saccadees du dialogue +et de la passion. La prose en relief, c'est un besoin du theatre; le +vers brise, c'est un besoin du drame. + +Ceci une fois pose et admis, nous croyons que desormais tous les +progres de forme serieux qui seront dans le sens grammatical de la +langue doivent etre etudies, applaudis et adoptes. Et qu'on ne se +meprenne pas sur notre pensee, appeler les progres, ce n'est pas +encourager les modes. Les modes dans les arts font autant de mal que +les revolutions font de bien. Les modes substituent le chic, le poncif +et le procede d'atelier a l'etude austere de chaque chose et aux +originalites individuelles. Les modes mettent a la disposition de tout +le monde une maniere vernissee et chatoyante, peu solide sans doute, +mais qui a quelquefois un eclat de surface plus vif et plus amusant a +l'oeil que le rayonnement tranquille du talent. Les modes defigurent +tout, font la grimace de tout profil et la parodie de toute oeuvre. +Gardons-nous des modes dans le style; esperons cette reserve de la +sagesse des jeunes et brillants ecrivains qui menent au progres les +generations de leur age. Il serait facheux qu'on en vint un jour a +posseder des recettes courantes pour faire du style original comme +les chimistes de cabaret font du vin de Champagne en melant, selon +certaines doses, a n'importe quel vin blanc convenablement edulcore, +de l'acide tartrique et du bicarbonate de soude. + +Ce style et ce vin moussent, la grosse foule s'en grise, mais le +connaisseur n'en boit pas. + +Nous n'en viendrons pas la. Il y a un esprit de mesure et de critique +en meme temps qu'un grand souffle d'enthousiasme dans les nouvelles +generations. La langue a ete amenee a un point excellent depuis quinze +annees. Ce qui a ete fait par les idees ne sera pas detruit par les +fantaisies. + +Reformons, ne deformons pas. + +Si le nom qui signe ces lignes etait un nom illustre, si la voix qui +parle ici etait une voix puissante, nous supplierions les jeunes et +grands talents sur qui repose le sort futur de notre litterature, si +magnifique depuis trois siecles, de songer combien c'est une mission +imposante que la leur, et de conserver dans leur maniere d'ecrire les +habitudes les plus dignes et les plus severes. L'avenir, qu'on y +pense bien, n'appartient qu'aux hommes de style. Sans parler ici des +admirables livres de l'antiquite, et pour nous renfermer dans nos +lettres nationales, essayez d'oter a la pensee de nos grands ecrivains +l'expression qui lui est propre; otez a Moliere son vers si vif, si +chaud, si franc, si amusant, si bien fait, si bien tourne, si bien +peint; otez a La Fontaine la perfection naive et gauloise du detail; +otez a la phrase de Corneille ces muscles vigoureux, ces larges +attaches, ces belles formes de vigueur exageree qui feraient du vieux +poete, demi-romain, demi-espagnol, le Michel-Ange de notre tragedie, +s'il entrait dans la composition de son genie autant d'imagination que +de pensee; otez a Racine la ligne qu'il a dans le style comme Raphael, +ligne chaste, harmonieuse et discrete comme celle de Raphael, quoique +d'un gout inferieur, aussi pure, mais moins grande, aussi parfaite, +quoique moins sublime; otez a Fenelon, l'homme de son siecle qui a le +mieux senti la beaute antique, cette prose aussi melodieuse et aussi +sereine que le vers de Racine, dont elle est soeur; otez a Bossuet le +magnifique port de tete de sa periode; otez a Boileau sa maniere sobre +et grave, admirablement coloree quand il le faut; otez a Pascal ce +style invente et mathematique qui a tant de propriete dans le mot, +tant de logique dans la metaphore; otez a Voltaire cette prose claire, +solide, indestructible, cette prose de cristal de _Candide_ et du +_Dictionnaire philosophique_; otez a tous ces grands hommes cette +simple et petite chose, le style; et de Voltaire, de Pascal, de +Boileau, de Bossuet, de Fenelon, de Racine, de Corneille, de La +Fontaine, de Moliere, de ces maitres, que vous restera-t-il? Nous +l'avons dit plus haut, ce qui reste d'Homere apres qu'il a passe par +Bitaube. + +C'est le style qui fait la duree de l'oeuvre et l'immortalite du +poete. La belle expression embellit la belle pensee et la conserve; +c'est tout a la fois une parure et une armure. Le style sur l'idee, +c'est l'email sur la dent. + +Dans tout grand ecrivain il doit y avoir un grand grammairien, comme +un grand algebriste dans tout grand astronome. Pascal contient +Vaugelas; Lagrange contient Bezout. + +Aussi l'etude de la langue est-elle aujourd'hui, autant que jamais, la +premiere condition pour tout artiste qui veut que son oeuvre naisse +viable. Cela est admirablement compris maintenant par les nouvelles +generations litteraires. Nous voyons avec joie que les jeunes +ecoles de peinture et de sculpture, si haut placees a cette heure, +comprennent de leur cote combien est importante pour elles aussi la +science de leur langue, qui est le dessin. Le dessin! le dessin! c'est +la loi premiere de tout art. Et ne croyez pas que cette loi retranche +rien a la liberte, a la fantaisie, a la nature. Le dessin n'est ennemi +ni de la chair, ni de la couleur. Quoi qu'en disent les exclusifs et +les incomplets, le dessin ne fait obstacle ni a Puget, ni a +Rubens. Aujourd'hui donc, dans toutes les directions de l'activite +intellectuelle, sculpture, peinture ou poesie, que tous ceux qui ne +savent pas dessiner, l'apprennent. Le style est la clef de l'avenir. +Sans le style et sans le dessin, vous pourrez avoir le succes du +moment, l'applaudissement, le bruit, la fanfare, les couronnes, +l'acclamation enivree des multitudes; vous n'aurez pas le vrai +triomphe, la vraie gloire, la vraie conquete, le vrai laurier. Comme +dit Ciceron, _insignia victoriae, non victoriam_. + +Severite donc et grandeur dans la forme; et, pour que l'oeuvre soit +complete, grandeur et severite dans le fond. Telle est la loi actuelle +de l'art; sinon il aura peut-etre le present, mais il n'aura pas +l'avenir. + +Dans le drame surtout, le fond importe, non moins certes que la +forme. Et ici, s'il nous etait permis de nous citer nous-memes, nous +transcririons ce que nous disions il y a un an dans la preface d'une +piece recemment jouee: "L'auteur de ce drame sait combien c'est une +grande et serieuse chose que le theatre; il sait que le drame, sans +sortir des limites impartiales de l'art, a une mission nationale, une +mission sociale, une mission humaine. Quand il voit chaque soir ce +peuple si intelligent et si avance, qui a fait de Paris la cite +centrale du progres, s'entasser en foule devant un rideau que sa +pensee, a lui chetif poete, va soulever le moment d'apres, il sent +combien il est peu de chose, lui, devant tant d'attente et de +curiosite; il sent que si son talent n'est rien, il faut que sa +probite soit tout; il s'interroge avec severite et recueillement sur +la portee philosophique de son oeuvre; car il se sait responsable, et +il ne veut pas que cette foule puisse lui demander compte un jour de +ce qu'il lui aura enseigne. Le poete aussi a charge d'ames. Il ne faut +pas que la multitude sorte du theatre sans emporter avec elle quelque +moralite austere et profonde. Aussi espere-t-il bien, Dieu aidant, ne +developper jamais sur la scene (du moins tant que dureront les temps +serieux ou nous sommes) que des choses pleines de lecons et de +conseils. Il fera toujours apparaitre volontiers le cercueil dans +la salle du banquet, la priere des morts a travers les refrains de +l'orgie, la cagoule a cote du masque. Il laissera quelquefois le +carnaval debraille chanter a tue-tete sur l'avant-scene; mais il lui +criera du fond du theatre: _Memento quia pulvis es_! Il sait bien que +l'art seul, l'art pur, l'art proprement dit n'exige pas tout cela +du poete; mais il pense qu'au theatre surtout, il ne suffit pas de +remplir seulement les conditions de l'art." + +Le theatre, nous le repetons, est une chose qui enseigne et qui +civilise. Dans nos temps de doute et de curiosite, le theatre est +devenu pour les multitudes ce qu'etait l'eglise au moyen age, le lieu +attrayant et central. Tant que ceci durera, la fonction du poete +dramatique sera plus qu'une magistrature et presque un sacerdoce. Il +pourra faillir comme homme; comme poete, il devra etre pur, digne et +serieux. + +Desormais, a notre avis, au point de maturite ou cette epoque +est venue, l'art, quoi qu'il fasse, dans ses fantaisies les plus +flottantes et les plus echevelees, dans ses calques les plus severes +de la nature, dans ses creations les plus echafaudees sur des reves +hors du possible et du reel, dans ses plus delicates explorations +de la metaphysique du coeur, dans ses plus larges peintures de la +passion, de la passion chaude, vivante et irreflechie; l'art, et en +particulier le drame, qui est aujourd'hui son expression la plus +puissante et la plus saisissable a tous, doit avoir sans cesse +presente, comme un temoin austere de ses travaux, la pensee du temps +ou nous vivons, la responsabilite qu'il encourt, la regle que la foule +demande et attend de partout, la pente des idees et des evenements sur +laquelle notre epoque est lancee, la perturbation fatale qu'un pouvoir +spirituel mal dirige pourrait causer au milieu de cet ensemble de +forces qui elaborent en commun, les unes au grand jour, les autres +dans l'ombre, notre civilisation future. L'art d'a present ne doit +plus chercher seulement le beau, mais encore le bien. + +Ce n'est pas d'ailleurs que nous soyons le moins du monde partisan de +l'_utilite directe_ de l'art, theorie puerile emise dans ces derniers +temps par des sectes philosophiques qui n'avaient pas etudie le fond +de la question. Le drame, oeuvre d'avenir et de duree, ne peut que +tout perdre a se faire le predicateur immediat des trois ou quatre +verites d'occasion que la polemique des partis met a la mode tous les +cinq ans. Les partis ont besoin d'enlever une position politique. Ils +prennent les deux ou trois idees qui leur sont necessaires pour cela, +et avec ces idees ils creusent le sol nuit et jour autour du pouvoir. +C'est un siege en regle. La tranchee, les epaulements, la sape et la +mine. Un beau jour les partis donnent l'assaut comme en juillet 1789, +ou le pouvoir fait une sortie comme en juillet 1830, et la position +est prise. Une fois la forteresse enlevee, les travaux du siege +sont abandonnes, bien entendu; rien ne parait plus inutile, plus +deraisonnable et plus absurde que les travaux d'un siege quand la +ville est prise; on comble les tranchees, la charrue passe sur +les sapes, et les fameuses verites politiques qui avaient servi a +bouleverser toute cette plaine, vieux outils, sont jetees la et +oubliees a terre jusqu'a ce qu'un historien chercheur ait la bonte de +les ramasser et de les classer dans sa collection des erreurs et des +illusions de l'humanite. Si quelque oeuvre d'art a eu le malheur de +faire cause commune avec les _verites politiques_, et de se meler a +elles dans le combat, tant pis pour l'oeuvre d'art; apres la victoire +elle sera hors de service, rejetee comme le reste, et ira se rouiller +dans le tas. Disons-le donc bien haut, toutes les larges et eternelles +verites qui constituent chez tous les peuples et dans tous les temps +le fond meme des sentiments humains, voila la matiere premiere de +l'art, de l'art immortel et divin; mais il n'y a pas de materiaux pour +lui dans ces constructions expedientes que la strategie des partis +multiplie, selon ses besoins, sur le terrain de la petite guerre +politique. Les idees utiles ou vraies un jour ou deux, avec lesquelles +les partis enlevent une position, ne constituent pas plus un systeme +coordonne de verites sociales ou philosophiques, que les zigzags et +les paralleles qui ont servi a forcer une citadelle ne sont des rues +et des chemins. + +Le produit le plus notable de l'_art utile_, de l'art enrole, +discipline et assaillant, de l'art prenant fait et cause dans +le detail des querelles politiques, c'est le drame pamphlet du +dix-huitieme siecle, la _tragedie philosophique_, poeme bizarre ou la +tirade obstrue le dialogue, ou la maxime remplace la pensee; oeuvre de +derision et de colere qui s'evertue etourdiment a battre en breche une +societe dont les ruines l'enterreront. Certes, bien de l'esprit, bien +du talent, bien du genie a ete depense dans ces drames faits expres +qui ont demoli la Bastille; mais la posterite ne s'en inquietera pas. +C'est une pauvre besogne a ses yeux que d'avoir mis en tragedies la +preface de l'_Encyclopedie_. La posterite s'occupera moins encore de +la tragedie politique de la restauration, qu'a engendree la tragedie +philosophique du dix-huitieme siecle, comme la maxime a engendre +l'allusion. Tout cela a ete fort applaudi de son temps, et est fort +oublie du notre. Il faut, apres tout, que l'art soit son propre but a +lui-meme, et qu'il enseigne, qu'il moralise, qu'il civilise, et qu'il +edifie chemin faisant, mais sans se detourner, et tout en allant +devant lui. Plus il sera impartial et calme, plus il dedaignera le +passager des questions politiques quotidiennes, plus il s'adaptera +grandement a l'homme de tous les temps et de tous les lieux; plus il +aura la forme de l'avenir. Ce n'est pas en se passionnant petitement +pour ou contre tel pouvoir ou tel parti qui a deux jours a vivre, que +le createur dramatique agira puissamment sur son siecle et sur ses +contemporains. C'est par des peintures vraies de la nature eternelle +que chacun porte en soi; c'est en nous prenant, vous, moi, nous, eux +tous, par nos irresistibles sentiments de pere, de fils, de mere, de +frere et de soeur, d'ami et d'ennemi, d'amant et de maitresse, d'homme +et de femme; c'est en melant la loi de la providence au jeu de nos +passions; c'est en nous montrant d'ou viennent le bien et le mal +moral, et ou ils menent; c'est en nous faisant rire et pleurer sur +des choses qui nous ressemblent, quoique souvent plus grandes, plus +choisies et plus ideales que nous; c'est en sondant avec le _speculum_ +du genie notre conscience, nos opinions, nos illusions, nos prejuges; +c'est en remuant tout ce qui est dans l'ombre au fond de nos +entrailles; en un mot, c'est en jetant, tantot par des rayons, tantot +par des eclairs, de larges jours sur le coeur humain, ce chaos d'ou +le _fiat lux_ du poete tire un monde!--C'est ainsi, et pas +autrement.--Et, nous le repetons, plus le createur dramatique sera +profond, desinteresse, general et universel dans son oeuvre, mieux +il accomplira sa mission et pres des contemporains et pres de la +posterite. Plus le point de vue du poete ira s'elargissant, plus le +poete sera grand et vraiment utile a l'humanite. Nous comprenons +l'enseignement du poete dramatique plutot comme Moliere que comme +Voltaire, plutot comme Shakespeare que comme Moliere. Nous preferons +Tartuffe a Mahomet; nous preferons Iago a Tartuffe. A mesure que vous +passez d'un de ces trois poetes a l'autre, voyez comme l'horizon +s'agrandit. Voltaire parle a un parti, Moliere parle a la societe, +Shakespeare parle a l'homme. + +Poetes dramatiques, c'est un homme bien convaincu qui vous conseille +ici, que ceux d'entre vous qui sentent en eux quelque chose de +puissant, de genereux et de fort, se mettent au-dessus des haines de +parti, au-dessus meme de leurs propres petites haines personnelles, +s'ils en ont. Ne soyez ni de l'opposition ni du pouvoir, soyez de la +societe, comme Moliere, et de l'humanite comme Shakespeare. Ne +prenez part aux revolutions materielles que par les revolutions +intellectuelles. N'ameutez pas des passions d'un jour autour de votre +oeuvre immortelle. Puisez profondement vos tragedies dans l'histoire, +dans l'invention, dans le passe, dans le present, dans votre coeur, +dans le coeur des autres, et laissez a de moins dignes le drame de +libelle, de personnalite et de scandale, comme vous laissez aux +fabricants de litterature le drame de pacotille, le drame-marchandise, +le drame pretexte a decorations. Que votre oeuvre soit haute et +grande, et vivante, et feconde, et aille toujours au fond des ames. +La belle gloire de courtiser des opinions qui se laissent faire, bien +entendu, et qui vous donnent un applaudissement pour une caresse! +Inspirez-vous donc plutot, si vous voulez la vraie renommee et la +vraie puissance, des passions purement humaines, qui sont eternelles, +que des passions politiques, qui sont passageres. Soyez plus fiers +d'un vers proverbe que d'un vers cocarde. + +Attirer la foule a un drame comme l'oiseau a un miroir; passionner la +multitude autour de la glorieuse fantaisie du poete, et faire oublier +au peuple le gouvernement qu'il a pour l'instant, faire pleurer les +femmes sur une femme, les meres sur une mere, les hommes sur un +homme; montrer, quand l'occasion s'en presente, le beau moral sous la +difformite physique; penetrer sous toutes les surfaces pour extraire +l'essence de tout; donner aux grands le respect des petits et aux +petits la mesure des grands; enseigner qu'il y a souvent un peu de mal +dans les meilleurs et presque toujours un peu de bien dans les pires, +et, par la, inspirer aux mauvais l'esperance et l'indulgence aux bons; +tout ramener, dans les evenements de la vie possible, a ces grandes +lignes providentielles ou fatales entre lesquelles se meut la liberte +humaine; profiter de l'attention des masses pour leur enseigner a leur +insu, a travers le plaisir que vous leur donnez, les sept ou huit +grandes verites sociales, morales ou philosophiques, sans lesquelles +elles n'auraient pas l'intelligence de leur temps; voila, a notre +avis, pour le poete, la vraie utilite, la vraie influence, la vraie +collaboration dans l'oeuvre civilisatrice. C'est par cette voie +magnifique et large, et non par la tracasserie politique, qu'un art +devient un pouvoir. + +Afin d'atteindre a ce but, il importe que le theatre conserve des +proportions grandes et pures. Il ne faut pas que le drame du siecle de +Napoleon ait une configuration moins auguste que la tragedie de Louis +XIV. Son influence sur les masses d'ailleurs sera toujours en raison +directe de sa propre elevation et de sa propre dignite. Plus le drame +sera place haut, plus il sera vu de loin. C'est pourquoi, disons-le +ici en passant, il est a souhaiter que les hommes de talent n'oublient +pas l'excellence du grandiose et de l'ideal dans tout art qui +s'adresse aux masses. Les masses ont l'instinct de l'ideal. Sans doute +c'est un des principaux besoins du poete contemporain de peindre +la societe contemporaine, et ce besoin a deja produit de notables +ouvrages; mais il faut se garder de faire prevaloir sur le haut drame +universel la prosaique tragedie de boutique et de salon, pedestre, +laide, manieree, epileptique, sentimentale et pleureuse. Le bourgeois +n'est pas le populaire. Ne degringolons pas de Shakespeare a Kotzebue. + +L'art est grand. Quel que soit le sujet qu'il traite, qu'il s'adresse +au passe ou au contemporain, lors meme qu'il mele le rire et l'ironie +au groupe severe des vices, des vertus, des crimes et des passions, +l'art doit etre grave, candide, moral et religieux. Au theatre +surtout, il n'y a que deux choses auxquelles l'art puisse dignement +aboutir. Dieu et le peuple. Dieu d'ou tout vient, le peuple ou tout +va; Dieu qui est le principe, le peuple qui est la fin. Dieu manifeste +au peuple, la providence expliquee a l'homme, voila le fond un et +simple de toute tragedie, depuis _Oedipe roi_ jusqu'a _Macbeth_. La +providence est le centre des drames comme des choses. Dieu est le +grand milieu. _Deus centrum et locus rerum_, dit Filesac. + +En se conformant aux diverses lois que nous venons d'enumerer, avec le +regret de ne pouvoir, faute de temps, developper davantage nos idees, +on comprendra que la mission du theatre peut etre grande dans l'epoque +ou nous vivons. C'est une belle tache de ramener toute une societe des +passions artificielles aux passions naturelles. Le drame, tel que nous +le concevons, tel que les generations nouvelles nous le donneront, +suivra une serie de progres et d'avenir si irresistible qu'il prendra +peu de souci des chutes et des succes, accidents momentanes qui +n'importent qu'au bonheur temporel du poete et qui ne decident jamais +le fond des questions. Loin de la, il grandira souvent plus par un +revers que par une victoire. Le drame que veut notre temps sera bien +place vis-a-vis du peuple, bien place vis-a-vis du pouvoir. Il ne +se laissera oter sa liberte ni par la foule que la mode entraine +quelquefois, ni par les gouvernements qu'un egoisme mesquin conseille +trop souvent. Sur de sa conscience, fort de sa dignite, il saura dans +l'occasion dire son fait au pouvoir, si le pouvoir etait assez gauche +et assez maladroit pour se laisser reprendre en flagrant delit de +censure comme cela lui est arrive il y a dix-huit mois, a l'epoque de +la chute d'une piece intitulee _le Roi s'amuse_. + +Ainsi, pour resumer ce que nous avons dit, grandeur et severite +dans l'intention, grandeur et severite dans l'execution, voila les +conditions selon lesquelles doit se developper, s'il veut vivre et +regner, le drame contemporain. Moral par le fond. Litteraire par la +forme. Populaire par la forme et par le fond. + +Et puisqu'il resulte de tout ce que nous venons d'ecrire que l'art +et le theatre doivent etre populaires, qu'on nous permette, pour +terminer, d'expliquer en deux mots notre pensee, tout en declarant que +par cette explication nous ne pretendons infirmer ni restreindre rien +de ce que nous avons dit plus haut. Sans doute la popularite est le +complement magnifique des conditions d'un art bien rempli; mais, en +ceci comme en tout, qui n'a que la popularite n'a rien. Et puis, entre +popularite et popularite il faut distinguer. Il y a une popularite +miserable qui n'est devolue qu'au banal, au trivial, au commun. Rien +de plus populaire en ce sens que la chanson _Au clair de la lune_ et +_Ah! qu'on est fier d'etre francais_! Cette popularite n'est que de la +vulgarite. L'art la dedaigne. L'art ne recherche l'influence populaire +sur les contemporains qu'autant qu'il peut l'obtenir en restant +dans ses conditions d'art. Et si par hasard cette influence lui est +refusee, ce qui est rare en tout temps et en particulier impossible +dans le notre, il y a pour lui une autre popularite qui se forme +du suffrage successif du petit nombre d'hommes d'elite de chaque +generation; a force de siecles, cela fait une foule aussi; c'est la, +il faut bien le dire, le vrai peuple du genie. En fait de masses, +le genie s'adresse encore plus aux siecles qu'aux multitudes, aux +agglomerations d'annees qu'aux agglomerations d'hommes. Cette lente +consecration des temps fait ces grands noms, souvent moques des +contemporains, cela est vrai, mais que la foule, un jour venu, +accepte, subit et ne discute plus. Peu d'hommes dans chaque generation +lisent avec intelligence Homere, Dante, Shakespeare; tous s'inclinent +devant ces colosses. Les grands hommes sont de hautes montagnes dont +la cime reste inhabitee, mais domine toujours l'horizon. Villes, +collines, plaines, charrues, cabanes, sont au bas. Depuis cinquante +ans, douze hommes seulement ont gravi au haut du mont Blanc. Combien +peu d'esprits sont montes sur le sommet de Dante et de Shakespeare! +Combien peu de regards ont pu contempler l'immense mappemonde qui se +decouvre de ces hauteurs! Qu'importe! tous les yeux n'en sont +pas moins eternellement fixes a ces points culminants du monde +intellectuel, montagnes dont la cime est si haute que le dernier rayon +des siecles depuis longtemps couches derriere l'horizon y resplendit +encore! + + + + + JOURNAL DES IDEES + DES OPINIONS ET DES LECTURES + D'UN JEUNE JACOBITE DE 1819 + + + + + HISTOIRE + + +Chez les anciens, l'occupation d'ecrire l'histoire etait le +delassement des grands hommes historiques; c'etait Xenophon, chef des +Dix mille; c'etait Tacite, prince du senat. Chez les modernes, comme +les grands hommes historiques ne savaient pas lire, il fallut que +l'histoire se laissat ecrire par des lettres et des savants, gens qui +n'etaient savants et lettres que parce qu'ils etaient restes toute +leur vie etrangers aux interets de ce bas monde, c'est-a-dire a +l'histoire. + +De la, dans l'histoire, telle que les modernes l'ont ecrite, quelque +chose de petit et de peu intelligent. + +Il est a remarquer que les premiers historiens anciens ecrivirent +d'apres des traditions, et les premiers historiens modernes d'apres +des chroniques. + +Les anciens, ecrivant d'apres des traditions, suivirent cette grande +idee morale qu'il ne suffisait pas qu'un homme eut vecu ou meme qu'un +siecle eut existe pour qu'il fut de l'histoire, mais qu'il fallait +encore qu'il eut legue de grands exemples a la memoire des hommes. +Voila pourquoi l'histoire ancienne ne languit jamais. Elle est ce +qu'elle doit etre, le tableau raisonne des grands hommes et des +grandes choses, et non pas, comme on l'a voulu faire de notre temps, +le registre de vie de quelques hommes, ou le proces-verbal de quelques +siecles. + +Les historiens modernes, ecrivant d'apres des chroniques, ne virent +dans les livres que ce qui y etait, des faits contradictoires a +retablir et des dates a concilier. Ils ecrivirent en savants, +s'occupant beaucoup des faits et rarement des consequences, ne +s'etendant pas sur les evenements d'apres l'interet moral qu'ils +etaient susceptibles de presenter, mais d'apres l'interet de curiosite +qui leur restait encore, eu egard aux evenements de leur siecle. +Voila pourquoi la plupart de nos histoires commencent par des abreges +chronologiques et se terminent par des gazettes. + +On a calcule qu'il faudrait huit cents ans a un homme qui lirait +quatorze heures par jour pour lire seulement les ouvrages ecrits sur +l'histoire qui se trouvent a la Bibliotheque royale; et parmi ces +ouvrages il faut en compter plus de vingt mille, la plupart en +plusieurs volumes, sur la seule histoire de France, depuis MM. Royou, +Fantin-Desodoards et Anquetil, qui ont donne des histoires completes, +jusqu'a ces braves chroniqueurs, Froissard, Comines et Jean de Troyes, +par lesquels nous savons que _ung tel jour le roi estoit malade_, et +que _ung tel autre jour un homme se noya dans la Seine_. + +Parmi ces ouvrages, il en est quatre generalement connus sous le nom +des quatre grandes histoires de France; celle de Dupleix, qu'on ne lit +plus; celle de Mezeray, qu'on lira toujours, non parce qu'il est aussi +exact et aussi vrai que Boileau l'a dit pour la rime, mais parce qu'il +est original et satirique, ce qui vaut encore mieux pour des lecteurs +francais; celle du P. Daniel, jesuite, fameux par ses descriptions de +batailles, qui a fait en vingt ans une histoire ou il n'y a d'autre +merite que l'erudition, et dans laquelle le comte de Boulainvillers +ne trouvait guere que dix mille erreurs; et enfin, celle de Vely, +continuee par Villaret et par Garnier. + +"Il y a des morceaux bien faits dans Vely, dit Voltaire dont +les jugements sont precieux; on lui doit des eloges et de la +reconnaissance; mais il faudrait avoir le style de son sujet, et +pour faire une bonne histoire de France il ne suffit pas d'avoir du +discernement et du gout." + +Villaret, qui avait ete comedien, ecrit d'un style pretentieux et +ampoule; il fatigue par une affectation continuelle de sensibilite et +d'energie; il est souvent inexact et rarement impartial. Garnier, plus +raisonnable, plus instruit, n'est guere meilleur ecrivain; sa maniere +est terne, son style est lache et prolixe. Il n'y a entre Garnier et +Villaret que la difference du mediocre au pire, et si la premiere +condition de vie pour un ouvrage doit etre de se faire lire, le +travail de ces deux auteurs peut etre a juste titre regarde comme non +avenu. + +Au reste, ecrire l'histoire d'une seule nation, c'est oeuvre +incomplete, sans tenants et sans aboutissants, et par consequent +manquee et difforme. Il ne peut y avoir de bonnes histoires locales +que dans les compartiments bien proportionnes d'une histoire generale. +Il n'y a que deux taches dignes d'un historien dans ce monde, la +chronique, le journal, ou l'histoire universelle. Tacite ou Bossuet. + +Sous un point de vue restreint, Comines a ecrit une assez bonne +histoire de France en six lignes: "Dieu n'a cree aucune chose en ce +monde, ny hommes, ny bestes, a qui il n'ait fait quelque chose son +contraire, pour la tenir en crainte et en humilite. C'est pourquoi il +a fait France et Angleterre voisines." + + +La France, l'Angleterre et la Russie sont de nos jours les trois +geants de l'Europe. Depuis nos recentes commotions politiques, ces +colosses ont chacun une attitude particuliere; l'Angleterre se +soutient, la France se releve, la Russie se leve. Ce dernier empire, +jeune encore au milieu du vieux continent, grandit depuis un siecle +avec une rapidite singuliere. Son avenir est d'un poids immense dans +nos destinees. Il n'est pas impossible que sa _barbarie_ vienne un +jour retremper notre civilisation, et le sol russe semble tenir en +reserve des populations sauvages pour nos regions policees. + +Cet avenir de la Russie, si important aujourd'hui pour l'Europe, donne +une haute importance a son passe. Pour bien deviner ce que sera ce +peuple, on doit etudier soigneusement ce qu'il a ete. Mais rien de +plus difficile qu'une pareille etude. Il faut marcher comme perdu au +milieu d'un chaos de traditions confuses, de recits incomplets, de +contes, de contradictions, de chroniques tronquees. Le passe de cette +nation est aussi tenebreux que son ciel, et il y a des deserts dans +ses annales comme dans son territoire. + +Ce n'est donc pas une chose aisee a faire qu'une bonne histoire de +Russie. Ce n'est pas une mediocre entreprise que de traverser cette +nuit des temps, pour aller, parmi tant de faits et de recits qui se +croisent et se heurtent, a la decouverte de la verite. Il faut que +l'ecrivain saisisse hardiment le fil de ce dedale; qu'il en debrouille +les tenebres; que son erudition laborieuse jette de vives lumieres sur +toutes les sommites de cette histoire. Sa critique consciencieuse et +savante aura soin de retablir les causes en combinant les resultats. +Son style fixera les physionomies, encore indecises, des personnages +et des epoques. Certes, ce n'est point une tache facile de remettre a +flot et de faire repasser sous nos yeux tous ces evenements depuis si +longtemps disparus du cours des siecles. + +L'historien devra, ce nous semble, pour etre complet, donner un peu +plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'ici a l'epoque qui precede +l'invasion des tartares, et consacrer tout un volume peut-etre a +l'histoire de ces tribus vagabondes qui reconnaissent la souverainete +de la Russie. Ce travail jetterait sans doute un grand jour sur +l'ancienne civilisation qui a probablement existe dans le nord, et +l'historien pourrait s'y aider des savantes recherches de M. Klaproth. + +Levesque a deja raconte, il est vrai, en deux volumes ajoutes a son +long ouvrage, l'histoire de ces peuplades tributaires; mais cette +matiere attend encore un veritable historien. Il faudrait aussi +traiter avec plus de developpement que Levesque, et surtout avec plus +de sincerite, certaines epoques d'un grand interet, comme le regne +fameux de Catherine. L'historien digne de ce nom fletrirait avec le +fer chaud de Tacite et la verge de Juvenal cette courtisane couronnee, +a laquelle les altiers sophistes du dernier siecle avaient voue +un culte qu'ils refusaient a leur dieu et a leur roi; cette reine +regicide, qui avait choisi pour ses tableaux de boudoir un massacre[1] +et un incendie[2]. + +Sans nul doute, une bonne _Histoire de Russie_ eveillerait vivement +l'attention. Les destins futurs de la Russie sont aujourd'hui le champ +ouvert a toutes les meditations. Ces terres du septentrion ont deja +plusieurs fois jete le torrent de leurs peuples a travers l'Europe. +Les francais de ce temps ont vu, entre autres merveilles, paitre dans +les gazons des Tuileries des chevaux qui avaient coutume de brouter +l'herbe au pied de la grande muraille de la Chine; et des vicissitudes +inouies dans le cours des choses ont reduit de nos jours les nations +meridionales a adresser a un autre Alexandre le voeu de Diogene: +_Retire-toi de notre soleil_. + + +Il y aurait un livre curieux a faire sur la condition des juifs au +moyen age. Ils etaient bien hais, mais ils etaient bien odieux; ils +etaient bien meprises, mais ils etaient bien vils. Le peuple deicide +etait aussi un peuple voleur. Malgre les avis du rabbin Beccai[3], ils +ne se faisaient aucun scrupule de piller les _nazareens_, ainsi qu'ils +nommaient les chretiens; aussi etaient-ils souvent les victimes de +leur propre cupidite. Dans la premiere expedition de Pierre l'Hermite, +des croises, emportes par le zele, firent le voeu d'egorger tous les +juifs qui se trouveraient sur leur route, et ils le remplirent. Cette +execution etait une represaille sanglante des bibliques massacres +commis par les juifs. Suarez observe seulement que _les hebreux +avaient souvent egorge leurs voisins par une piete bien entendue, et +que les croises massacraient les hebreux par_ UNE PIETE MAL ENTENDUE. + +Voila un echantillon de haine; voici un echantillon, de mepris. + +En 1262, une memorable conference eut lieu devant le roi et la reine +d'Aragon, entre le savant rabbin Zechiel et le frere Paul Ciriaque, +dominicain tres erudit. Quand le docteur juif eut cite le Toldos +Jeschut, le Targum, les archives du Sanhedrin, le Nissachou Vetus, le +Talmud, etc., la reine finit la dispute en lui demandant _pourquoi +les juifs puaient_. Il est vrai que cette haine et ce mepris +s'affaiblirent avec le temps. En 1687, on imprima les controverses de +l'israelite Orobio et de l'armenien Philippe Limborch, dans lesquelles +le rabbin presente des objections au tres illustre et tres savant +chretien, et ou le chretien refute les assertions du tres savant +et tres illustre juif. On vit dans le meme dix-septieme siecle le +professeur Rittangel, de Koenigsberg, et Antoine, ministre chretien +a Geneve, embrasser la loi mosaique; ce qui prouve que la prevention +contre les juifs n'etait plus aussi forte a cette epoque. + +Aujourd'hui, il y a fort peu de juifs qui soient juifs, fort peu de +chretiens qui soient chretiens. On ne meprise plus, on ne hait plus, +parce qu'on ne croit plus. Immense malheur! Jerusalem et Salomon, +choses mortes, Rome et Gregoire VII, choses mortes. Il y a Paris et +Voltaire. + + +L'homme masque, qui se fit si longtemps passer pour dieu dans la +province de Khorassan, avait d'abord ete greffier de la chancellerie +d'Abou Moslem, gouverneur de Khorassan, sous le khalife Almanzor. +D'apres l'auteur du _Lobbtarikh_, il se nommait Hakem Ben Haschem. +Sous le regne du khalife Mahadi, troisieme abasside, vers l'an 160 de +l'hegire, il se fit soldat, puis devint capitaine et chef de secte. La +cicatrice d'un fer de fleche ayant rendu son visage hideux, il prit +un voile et fut surnomme _Burcai_, voile. Ses adorateurs etaient +convaincus que ce voile ne servait qu'a leur cacher la splendeur +foudroyante de son visage. Khondemir, qui s'accorde avec Ben Schahnah +pour le nommer Hakem Ben Atha, lui donne le titre de Mocanna, +_masque_, en arabe, et pretend qu'il portait un masque d'or. +Observons, en passant, qu'un poete irlandais contemporain a change +le masque d'or en un voile d'argent. Abou Giafar al Thabari donne +un expose de sa doctrine. Cependant, la rebellion de cet imposteur +devenant de plus en plus inquietante, Mahadi envoya a sa rencontre +l'emir Abusaid qui defit le Prophete-Voile, le chassa de Merou et le +forca a se renfermer dans Nekhscheb, ou il etait ne et ou il devait +mourir. L'imposteur, assiege, ranima le courage de son armee fanatique +par des miracles qui semblent encore incroyables. Il faisait sortir, +toutes les nuits, du fond d'un puits, un globe lumineux qui, suivant +Khondemir, jetait sa clarte a plusieurs milles a la ronde; ce qui le +fit surnommer Sazendeh Mah, _le faiseur de lunes_. Enfin, reduit au +desespoir, il empoisonna le reste de ses seides dans un banquet, et, +afin qu'on le crut remonte au ciel, il s'engloutit lui-meme dans une +cuve remplie de matieres corrosives. Ben Schahnah assure que ses +cheveux surnagerent et ne furent pas consumes. Il ajoute qu'une de ses +concubines, qui s'etait cachee pour se derober au poison, survecut +a cette destruction generale, et ouvrit les portes de Nekhscheb a +Abusaid. Le Prophete-Masque, que d'ignorants chroniqueurs ont confondu +avec le Vieux de la Montagne, avait choisi pour ses drapeaux la +couleur blanche, en haine des abbassides dont l'etendard etait noir. +Sa secte subsista longtemps apres lui, et, par un capricieux hasard, +il y eut parmi les turcomans une distinction de Blancs et de Noirs a +la meme epoque ou les Bianchi et les Neri divisaient l'Italie en deux +grandes factions. + + +Voltaire, comme historien, est souvent admirable; il laisse crier les +faits. L'histoire n'est pour lui qu'une longue galerie de medailles a +double empreinte. Il la reduit presque toujours a cette phrase de son +_Essai sur les moeurs_: "Il y eut des choses horribles, il y en eut de +ridicules." En effet, toute l'histoire des hommes tient la. Puis il +ajoute: "L'echanson Montecuculli fut ecartele; voila l'horrible. +Charles-Quint fut declare rebelle par le parlement de Paris; voila le +ridicule." Cependant, s'il eut ecrit soixante ans plus tard, ces deux +expressions ne lui auraient plus suffi. Lorsqu'il aurait eu dit: "Le +roi de France et trois cent mille citoyens furent egorges, fusilles, +noyes... La Convention nationale decreta Pitt et Cobourg ennemis +du genre humain." Quels mots aurait-il mis au-dessous de pareilles +choses? + +Un spectacle curieux, ce serait celui-ci: Voltaire jugeant Marat, la +cause jugeant l'effet. + + +Il y aurait pourtant quelque injustice a ne trouver dans les annales +du monde qu'horreur et rire. Democrite et Heraclite etaient deux fous, +et les deux folies reunies dans le meme homme n'en feraient point un +sage. Voltaire merite donc un reproche grave; ce beau genie ecrivit +l'histoire des hommes pour lancer un long sarcasme contre l'humanite. +Peut-etre n'eut-il point eu ce tort s'il se fut borne a la France. Le +sentiment national eut emousse la pointe amere de son esprit. +Pourquoi ne pas se faire cette illusion? Il est a remarquer que Hume, +Tite-Live, et en general les narrateurs nationaux, sont les plus +benins des historiens. Cette bienveillance, quoique parfois mal +fondee, attache a la lecture de leurs ouvrages. Pour moi, bien que +l'historien cosmopolite soit plus grand et plus a mon gre, je ne hais +pas l'historien patriote. Le premier est plus selon l'humanite, le +second est plus selon la cite. Le conteur domestique d'une nation me +charme souvent, meme dans sa partialite etroite, et je trouve quelque +chose de fier qui me plait dans ce mot d'un arabe a Hagyage: Je ne +sais que des histoires de mon pays. + +Voltaire a toujours l'ironie a sa gauche et sous sa main, comme les +marquis de son temps ont toujours l'epee au cote. C'est fin, brillant, +luisant, poli, joli, c'est monte en or, c'est garni en diamants, mais +cela tue. + + +Il est des convenances de langage qui ne sont revelees a l'ecrivain +que par l'esprit de nation. Le mot _barbares_, qui sied a un romain +parlant des gaulois, sonnerait mal dans la bouche d'un francais. Un +historien etranger ne trouverait jamais certaines expressions qui +sentent l'homme du pays. Nous disons que Henri IV gouverna son peuple +avec une bonte paternelle; une inscription chinoise, traduite par les +jesuites, parle d'un empereur qui regna avec une bonte maternelle. +Nuance toute chinoise et toute charmante. + + +[1: Le massacre des Polonais dans le faubourg de Praga. + +[2: L'incendie de la flotte ottomane dans la baie de Tchesme. Ces deux +peintures etaient les seules qui decorassent le boudoir de Catherine. + +[3: Ce sage docteur voulait empecher les juifs d'etre subjugues par +les chretiens. Voici ses paroles, qu'on ne sera peut-etre pas fache de +retrouver: "Les sages defendent de preter de l'argent a un chretien, +de peur que le creancier ne soit corrompu par le debiteur; mais un +juif peut emprunter d'un chretien sans crainte d'etre seduit par lui, +car le debiteur evite toujours son creancier." Juif complet, qui met +l'experience de l'usurier au service de la doctrine du rabbin. + + + + + A UN HISTORIEN + + +Vos descriptions de bataille sont bien superieures aux tableaux +poudreux et confus, sans perspective, sans dessin et sans couleur, que +nous a laisses Mezeray, et aux interminables bulletins du P. Daniel; +toutefois, vous nous permettrez une observation dont nous croyons que +vous pourrez profiter dans la suite de votre ouvrage. + +Si vous vous etes rapproche de la maniere des anciens, vous ne vous +etes pas encore assez degage de la routine des historiens modernes; +vous vous arretez trop aux details, et vous ne vous attachez pas assez +a peindre les masses. Que nous importe, en effet, que Brissac ait +execute une charge contre d'Andelot, que Lanoue ait ete renverse de +cheval, et que Montpensier ait passe le ruisseau? La plupart de ces +noms, qui apparaissent la pour la premiere fois dans le cours de +l'ouvrage, jettent de la confusion dans un endroit ou l'auteur ne +saurait etre trop clair, et lorsqu'il devrait entrainer l'esprit par +une succession rapide de tableaux. Le lecteur s'arrete a chercher a +quel parti tels ou tels noms appartiennent, pour pouvoir suivre le fil +de l'action. Ce n'est point ainsi qu'en usait Polybe, et apres lui +Tacite, les deux premiers peintres de batailles de l'antiquite. Ces +grands historiens commencent par nous donner une idee exacte de la +position des deux armees par quelque image sensible tiree de l'ordre +physique; l'armee etait rangee en demi-cercle, elle avait la forme +d'un aigle aux ailes etendues; ensuite viennent les details. Les +espagnols formaient la premiere ligne, les africains la seconde, les +numides etaient jetes aux deux ailes, les elephants marchaient en +tete, etc. Mais, nous vous le demandons a vous-meme, si nous lisions +dans Tacite: "Vibulenus execute une charge contre Rusticus, Lentulus +est renverse de cheval, Civilis passe le ruisseau", il serait tres +possible que ce petit bulletin eut paru tres clair et tres interessant +aux contemporains; mais nous doutons fort qu'il eut trouve le meme +degre de faveur aupres de la posterite. Et c'est une erreur dans +laquelle sont tombes la plupart des historiens modernes; l'habitude de +lire les chroniques leur rend familiers les personnages inferieurs de +l'histoire, qui ne doivent point y paraitre; le desir de tout dire, +lorsqu'ils ne devraient dire que ce qui est interessant, les leur fait +employer comme acteurs dans les occasions les plus importantes. De la +vient qu'ils nous donnent des descriptions qu'ils comprennent fort +bien, eux et les erudits, parce qu'ils connaissent les masques, mais +dans lesquelles la plupart des lecteurs, qui ne sont pas obliges +d'avoir lu les chroniques pour pouvoir lire l'histoire, ne voient +guere autre chose que des noms et de l'ennui. En general, il ne faut +dire a la posterite que ce qui peut l'interesser. Et pour interesser +la posterite, il ne suffit pas d'avoir bien execute une charge ou +d'avoir ete renverse de cheval, il faut avoir combattu de la main et +des dents comme Cynegire, etre mort comme d'Assas, ou avoir embrasse +les piques comme Vinkelried. + + + EXTRAIT DU _COURRIER FRANCAIS_ + DU JEUDI 14 SEPTEMBHE 1792 (IV DE LA LIBERTE).--N deg. 257. + +"La municipalite d'Herespian, departement de l'Herault, a signifie a +M. Francois, son pasteur, qu'elle entendait a l'avenir avoir un cure +qui ne fut pas celibataire. Le cure Francois a repondu d'une maniere +qui a surpasse les esperances de ses paroissiens. Il entend, lui, +avoir cinq enfants; le premier s'appellera _J.-J. Rousseau_; le +second, _Mirabeau_; le troisieme, _Petion_; le quatrieme, _Brissot_; +le cinquieme, _Club-des-Jacobins_. Le bon cure leguera son patriotisme +a ses enfants, et il les remettra aux soins de la patrie qui veille +sur tous les citoyens vertueux." + + + APRES UNE LECTURE DU _MONITEUR + +Proethes et Cyestris, vieux philosophes dont on ne parle plus, que +je sache, soutinrent jadis contradictoirement une these a peu pres +oubliee de nos jours. Il s'agissait de savoir s'il etait possible a +l'homme de rire a gorge deployee et de pleurer a chaudes larmes tout a +la fois. Cette querelle resta sans decision, et ne fit que rendre un +peu plus irreconciliables les disciples d'Heraclite et les sectateurs +de Democrite. Depuis 1789, la question est resolue affirmativement; je +connais un in-folio qui opere ce phenomene, et il est convenable que +la solution d'une dispute philosophique se trouve dans un in-folio. +Cet in-folio est le _Moniteur_. Vous qui voulez rire, ouvrez le +_Moniteur_; vous qui voulez pleurer, ouvrez le _Moniteur_; vous qui +voulez rire et pleurer tout ensemble, ouvrez encore le _Moniteur_. + +Quelque bonne volonte que l'on apporte a juger l'epoque de notre +regeneration, on ne peut s'empecher de trouver singuliere la facon +dont cet age de raison preparait notre age de lumieres. Les academies, +colleges des lettres, etaient detruites; les universites, seminaires +des sciences, etaient dissoutes; les inegalites de genie et de talent +etaient punies de mort, comme les inegalites de rang et de fortune. +Cependant il se trouvait encore, pour celebrer la ruine des arts, des +orateurs eclos dans les tavernes, des poetes vomis des echoppes. Sur +nos theatres, d'ou etaient bannis les chefs-d'oeuvre, on hurlait +d'atroces rapsodies de circonstance, ou de degoutants eloges des +vertus dites civiques. Je viens de tomber, en ouvrant le _Moniteur_ au +hasard, sur les spectacles du 4 octobre 1793; cette affiche justifie +du reste les reflexions qu'elle m'a suggerees: + +"THEATRE DE L'OPERA-COMIQUE NATIONAL. La premiere representation de +_la Fete civique_, comedie en cinq actes. + +--THEATRE NATIONAL. _La Journee de Marathon_; ou _le Triomphe de la +Liberte_, piece heroique en quatre actes. + +--THEATRE DU VAUDEVILLE. _La Matinee et la Veillee villageoises; le +Divorce; l'Union villageoise_. + +--THEATRE DU LYCEE DES ARTS. _Le Retour de la flotte nationale_. + +--THEATRE DE LA REPUBLIQUE. _Le Divorce tartare_, comedie en cinq +actes. + +--THEATRE FRANCAIS COMIQUE ET LYRIQUE. _Buzot, roi du Calvados_." + +En ces dix lignes litteraires, la revolution est caracterisee. Des +lois immorales dignement vantees dans d'immorales parades; des +operas-comiques sur les morts. Cependant je n'aurais point du +prostituer le noble nom de poetes aux auteurs de ces farces lugubres; +la guillotine, et non le theatre, etait alors pour les poetes. + +Apres l'odieux vient le risible. Tournez la page. Vous etes a une +seance des jacobins. En voici le debut: "La section de la Croix-Rouge, +craignant que cette denomination ne perpetue le poison du fanatisme, +declare au conseil qu'elle y substituera celle de la section du +Bonnet-Rouge..." Je proteste que la citation est exacte. + +Veut-on a la fois de l'atroce et du ridicule? Qu'on lise une lettre +du representant Dumont a la Convention, en date du 1er octobre 1793: +"Citoyens collegues, je vous marquais, il y a deux jours, la cruelle +situation dans laquelle se trouvaient les sans-culottes de Boulogne, +et la criminelle gestion des administrateurs et officiers municipaux. +Je vous en dis autant de Montreuil, et j'ai use en cette derniere +ville de mon excellent remede--la guillotine.--Apres avoir ainsi agi +au gre de tous les patriotes, j'ai eu le doux avantage d'entendre, +comme a Montreuil, les cris repetes de _vive la Montagne!_ +Quarante-quatre charrettes ont emmene devant moi les personnes..." + +Le _Moniteur_, livre si fecond en meditations, est a peu pres le +seul avantage que nous ayons retire de trente ans de malheurs. +Notre revolution de boue et de sang a laisse un monument unique et +indelebile, un monument d'encre et de papier. + + +L'hermine de premier president du parlement de Paris fut plus d'une +fois ensanglantee par des meurtres populaires ou juridiques; et +l'histoire recueillera ce fait singulier, que le premier titulaire de +cette charge, Simon de Bucy, pour qui elle fut instituee en 1440, +et le dernier qui en fut revetu, Bochard de Saron, furent tous deux +victimes des troubles revolutionnaires. Fatalite digne de meditation! + + +Tout historien qui se laisse faire par l'histoire, et qui n'en domine +pas l'ensemble, est infailliblement submerge sous les details. + +Sindbad le marin, ou je ne sais quel autre personnage des _Mille et +une Nuits_, trouva un jour, au bord d'un torrent, un vieillard extenue +qui ne pouvait passer. Sindbad lui preta le secours de ses epaules, et +le bonhomme s'y cramponnant alors avec une vigueur diabolique, devint +tout a coup le plus imperieux des maitres et le plus opiniatre des +ecuyers. Voila, a mon sens, le cas de tout homme aventureux qui +s'avise de prendre le temps passe sur son dos pour lui faire traverser +le Lethe, c'est-a-dire d'ecrire l'histoire. Le quinteux vieillard lui +trace, avec une capricieuse minutie, une route tortueuse et difficile; +si l'esclave obeit a tous ses ecarts, et n'a pas la force de se faire +un chemin plus droit et plus court, il le noie malicieusement dans le +fleuve. + + + + + FRAGMENTS DE CRITIQUE + A PROPOS D'UN LIVRE POLITIQUE + ECRIT PAR UNE FEMME + + Decembre 1819. + + + I + +Le Baile Molino demandant un jour au fameux Ahmed pacha pourquoi +Mahomet defendait le vin a ses disciples: Pourquoi il nous le defend? +s'ecria le vainqueur de Candie; c'est pour que nous trouvions plus de +plaisir a le boire." Et en effet, la defense assaisonne. C'est ce qui +donne la pointe a la sauce, dit Montaigne; et, depuis Martial, qui +chantait a sa maitresse: _Galla, nega, satiatur amor_, jusqu'a ce +grand Caton, qui regretta sa femme quand elle ne fut plus a lui, il +n'est aucun point sur lequel les hommes de tous les temps et de tous +les lieux se soient montres aussi souvent les vrais et dignes enfants +de la bonne Eve. + +Je ne voudrais donc pas qu'on defendit aux femmes d'ecrire; ce serait +en effet le vrai moyen de leur faire prendre la plume a toutes. Bien +au contraire, je voudrais qu'on le leur ordonnat expressement, comme a +ces savants des universites d'Allemagne, qui remplissaient l'Europe +de leurs doctes commentaires, et dont on n'entend plus parler depuis +qu'il leur est enjoint de faire un livre au moins par an. + +Et en effet c'est une chose bien remarquable et bien peu remarquee, +que la progression effrayante suivant laquelle l'esprit feminin s'est +depuis quelque temps developpe. Sous Louis XIV, on avait des amants, +et l'on traduisait Homere; sous Louis XV, on n'avait plus que des +amis, et l'on commentait Newton; sous Louis XVI, une femme s'est +rencontree qui corrigeait Montesquieu a un age ou l'on ne sait encore +que faire des robes a une poupee. Je le demande, ou en sommes-nous? +ou allons-nous? que nous annoncent ces prodiges? quelles sont ces +nouvelles revolutions qui se preparent? + +Il y a une idee qui me tourmente, une idee qui nous a souvent occupes, +mes vieux amis et moi; idee si simple, si naturelle, que si une chose +m'etonne, c'est qu'on ne s'en soit pas encore avise, dans un siecle ou +il semble que l'on s'avise de tout et ou les recureurs de peuples en +sont aux expedients. + +Je songeais, dis-je, en voyant cette emancipation graduelle du +sexe feminin, a ce qu'il pourrait arriver s'il prenait tout a coup +fantaisie a quelque forte tete de jeter dans la balance politique +cette moitie du genre humain, qui jusqu'ici s'est contentee de regner +au coin du feu et ailleurs. Et puis les femmes ne peuvent-elles pas se +lasser de suivre sans cesse la destinee des hommes? Gouvernons-nous +assez bien pour leur oter l'esperance de gouverner mieux? aiment-elles +assez peu la domination pour que nous puissions raisonnablement +esperer qu'elles n'en aient jamais l'envie? En verite, plus je medite +et plus je vois que nous sommes sur un abime. Il est vrai que nous +avons pour nous les canons et les bayonnettes, et que les femmes nous +semblent sans grands moyens de revolte. Cela vous rassure, et moi, +c'est ce qui m'epouvante. + +On connait cette inscription terrible placee par Fonseca sur la route +de Torre del Greco: _Posteri, posteri, vestra res agitur_! Torre del +Greco n'est plus; la pierre prophetique est encore debout. + +C'est ainsi que je trace ces lignes, dans l'espoir qu'elles seront +lues, sinon de mon siecle, du moins de la posterite. Il est bon que, +lorsque les malheurs que je prevois seront arrives, nos neveux sachent +du moins que, dans cette Troie nouvelle, il existait une Cassandre, +cachee dans un grenier, rue Mezieres, n deg. 10. Et s'il fallait, apres +tout, que je dusse voir de mes yeux les hommes devenus esclaves et +l'univers tombe en quenouille, je pourrai du moins me faire honneur +de ma sagacite; et, qui sait? je ne serai peut-etre pas le premier +honnete homme qui se sera console d'un malheur public en songeant +qu'il l'avait predit. + + + II + + +La politique, disait Charles XII, c'est mon epee. C'est l'art de +tromper, pensait Machiavel. Selon Mme de M----, ce serait le moyen +de gouverner les hommes par la prudence et la vertu. La premiere +definition est d'un fou, la seconde d'un mechant, celle de Mme de +M---- est la seule qui soit d'un honnete homme. C'est dommage qu'elle +soit si vieille et que l'application en ait ete si rare. + +Apres avoir etabli cette definition, Mme de M---- expose l'origine des +societes. Jean-Jacques les fait commencer par un planteur de pieux, +et Vitruve par un grand vent, probablement parce que le systeme de la +famille etait trop simple. Avec ce bon sens de la femme, superieur +au genie des philosophes, Mme de M---- se contente d'en chercher le +principe dans la nature de l'homme, dans ses affections, dans sa +faiblesse, dans ses besoins. Tout le passage denote dans l'auteur +beaucoup d'erudition et de sagacite. Il est curieux de voir une femme +citer tour a tour Locke et Seneque, _l'Esprit des lois_ et le _Contrat +social_; mais, ce qui est encore plus remarquable, c'est l'accent de +bonne foi et de raison auquel nous n'etions plus accoutumes, et qui +contraste si etrangement avec le ton rogue et sauvage qu'ont adopte +depuis quelque temps les precepteurs du genre humain. + +L'auteur, suivant la marche des idees, s'occupe ensuite des chefs des +societes. On a beaucoup ecrit sur les devoirs des rois, beaucoup plus +que sur les devoirs des peuples. Il en a ete des portraits d'un bon +souverain comme de ces pyramides placees sur le bord des routes du +Mexique, ou chaque voyageur se faisait un devoir d'apporter sa pierre. +Il n'y a si mince grimaud qui n'ait voulu charbonner a son tour le +maitre des nations. On dirait que les philosophes eux-memes se sont +etudies a inventer de nouvelles vertus pour les imposer aux princes, +probablement parce que les princes sont exposes a plus de faiblesses +que les autres hommes, et comme si leur presenter un modele +inimitable, ce n'etait pas par cela seul les dispenser d'y atteindre. +Mme de M---- ne donne pas dans ce travers. Elle convient qu'un +monarque peut etre bon sans posseder pour cela des qualites +surhumaines. Elle ne se sert point non plus de l'ideal d'une royaute +parfaite pour decrier les royautes vivantes, et ensuite des royautes +vivantes pour decrier la royaute en elle-meme, grande petition de +principes sur laquelle a roule toute la philosophie du dix-huitieme +siecle. L'auteur cite, comme renfermant toutes les obligations d'un +souverain, l'instruction que Gustave-Adolphe recut de son pere. +L'histoire fait mention de plusieurs instructions pareilles laissees +par des rois a leurs successeurs; mais celle-ci a cela de remarquable +qu'elle est peut-etre la seule a laquelle le successeur se soit +conforme. En voici quelques passages: + +"Qu'il emploie toutes ses finesses et son industrie a n'etre ni trompe +ni trompeur. + +"Qu'il sache que le sang de l'innocent repandu, et le sang du mechant +conserve crient egalement vengeance. + +"Qu'il ne paraisse jamais inquiet ni chagrin, si ce n'est lorsqu'un de +ses bons serviteurs sera mort ou tombe dans quelque faute. + +"Enfin, qu'en toutes ses actions il se conduise de telle sorte qu'il +soit avoue de Dieu." + +Charles IX, dans cette instruction, glisse legerement sur le +danger des flatteurs. Peut-etre les rois en sentent-ils moins les +inconvenients que leurs sujets. Peut-etre aussi serait-ce pour +Montesquieu une occasion de glisser sa theorie de climat, espece de +fausse clef qui lui sert a crocheter la serrure de tous les problemes +de l'histoire. C'est en se rapprochant du midi, dirait-il, que les +exemples du favoritisme deviennent plus frequents; sous le ciel +enervant de l'Asie et de l'Afrique, les princes regnent rarement par +eux-memes; au contraire, chez les peuples du nord, le climat est +tonique, nous voyons beaucoup plus de tyrans que de favoris. Mais +peut-etre l'observation tomberait-elle si nous etions mieux instruits +dans leur histoire. Nous sommes si disposes a faire science de tout, +meme de notre ignorance! + +Il y a, dans un de nos vieux manuscrits du treizieme siecle, attribue +a Philippe de Mayzieres, un passage qui peut servir de complement a +l'instruction du monarque suedois. C'est ainsi que la reine Verite +parle a Charles VI dans _le songe du vieil pelerin s'adressant au +blanc faucon, a bec et pies dores_. + +"Guarde-toi, beau fils, de ces chevaliers qui ont coutume de bien +plumer les rois par leurs soubtiles pratiques, qui s'en vont recitant +souvent le proverbe du marechal Bouciquault, disant: Il n'est peschier +que en la mer, et ainsi n'est don que de roi; et te feront vaillant et +large comme Alexandre, attrayant de toy tant d'eau a leur moulin +qu'il suffiroit a trente-sept moulins qui les deux parts du jour sont +oiseulx, etc." + +Je cite ce passage: 1 deg. parce qu'il montre que dans ces temps gothiques +on ne parlait pas aux rois avec autant de servilite qu'on voudrait +bien nous le faire croire; 2 deg. parce qu'il donne l'origine d'un +proverbe, ce qui peut etre utile aux antiquaires; 3 deg. parce qu'il peut +servir a resoudre une question d'hydraulique en prouvant que les +moulins a eau existaient en 1389, ce qui est toujours bon a savoir +pour ceux qui ne savent pas que les moulins a eau existent depuis un +temps immemorial. + + + III + + +Apres s'etre occupee des societes en general, Mme de M---- consacre un +chapitre a la guerre, c'est-a-dire au rapport le plus ordinaire des +societes humaines entre elles. + +Ce chapitre devait presenter bien des difficultes a une femme. Mme +de M----, comme dans le reste de son ouvrage, y fait preuve de +connaissances peu communes; elle etablit, avec beaucoup de bonheur, la +distinction entre les guerres permises et les guerres injustes; elle +range, avec raison, parmi ces dernieres, toutes les entreprises de +conquete. + +"II y a cette difference entre les conquerants et les voleurs de grand +chemin, a dit un auteur remarquable que cite Mme de M----, que le +conquerant est un voleur illustre, et l'autre un voleur obscur; l'un +recoit des lauriers et de l'encens pour le prix de ses violences, et +l'autre la corde." Il fallait etre bien philosophe pour ecrire ce +passage de la meme main qui signa la prise de possession de la +Silesie. + +Arrivee a ce fameux axiome que "l'argent c'est le nerf de la guerre", +axiome que Mme de M---- attribue a Quinte-Curce, mais qu'elle trouvera +egalement dans Vegece, dans Montecuculli, dans Santa-Cruz, et dans +tous les auteurs qui ont ecrit sur la guerre, Mme de M---- s'arrete. +Ce n'est pas l'argent, dit-elle, c'est le fer. D'accord, ce n'est +pas avec des ecus que l'on se bat, c'est avec des soldats; toute la +question se reduit a savoir s'il est plus facile d'avoir des soldats +sans argent que d'en avoir avec de l'argent. Le premier moyen sera +plus economique. Il ne parait pas cependant qu'il fut du gout de +Sully. + +Je lisais dernierement dans Grotius la definition de la guerre: "La +guerre est l'etat de ceux qui tachent de vider leurs differends par la +voie de la force." Il est evident que cette definition est la meme que +celle du duel. + +Mais, a-t-on dit aux duellistes, vous allez a la mort en riant, vous +vous battez par partie de plaisir. Il en a ete absolument de meme de +la guerre. Avant la revolution on ne s'egorgeait plus que le chapeau a +la main. Le grand Conde fait donner l'assaut a Lerida avec trente-six +violons en tete des colonnes; et dans les champs d'Ettingen et de +Clostersevern, on vit les jeunes officiers marcher aux batteries comme +a un bal, en bas de soie et en perruque poudree a blanc. + +Il prit un jour fantaisie a Rousseau, le don Quichotte du paradoxe, +de soutenir une verite. C'etait pour lui chose nouvelle. Il s'y prit +comme pour une mauvaise cause, il alla chercher des autorites comme +les gens qui ne trouvent pas de bonnes raisons. C'est ainsi qu'a +propos du duel il a cite les anciens. Il est probable que Rousseau +n'avait pas lu Quinte-Curce. Il y aurait vu qu'il n'y avait guere de +festin chez Alexandre ou il n'y eut quelques combats singuliers entre +les convives. Qu'etait-ce d'ailleurs que le combat d'Eteocle et de +Polynice? Et, dans l'_Iliade_, est-il probable que si Minerve n'etait +pas venue prendre Achille par les oreilles, Agamemnon aurait laisse +son epee dans le fourreau? + +Mais, ont dit les philosophes, les grecs! Ah! les grecs! Il est bien +vrai que les grecs ne se battaient pas comme nos aieux, avec juges +et parrains, ainsi que nous le voyons dans La Colombiere; mais +voulez-vous savoir ce que faisaient sur ce point ces grecs dont +on nous cite si souvent l'exemple? Les grecs faisaient mieux, ils +assassinaient. Voyez, par exemple, Plutarque, dans la vie de Cleomene. +On tuait son homme en trahison, cela ne tirait point a consequence. Il +lui tendit des embuches, disait tranquillement l'historien, a peu pres +comme nous dirions aujourd'hui: Il lui avait fait un serment. + +De cela que veut-on conclure? Que je plaide pour le duel? Bien au +contraire; c'est seulement une des mille et une inconsequences +humaines que je m'amuse a relever; occupation philosophique. On +s'etonne que nos lois ne defendent pas le duel; ce qui m'etonne, c'est +qu'elles ne l'aient pas encore autorise. Pourquoi, en effet, nos +sottises n'obtiendraient-elles pas, comme nos vices, droit de vivre +en payant patente, et n'est-ce pas une injustice veritable que +d'interdire aux duellistes ce qui est permis a tant d'honnetes gens, +d'echapper au code en se refugiant dans le budget? + + + IV + + +S'il n'y a point de societes sans guerre, il est difficile qu'il y ait +des guerres sans armees. Ainsi Mme de M---- est pleinement justifiee +de se livrer dans le chapitre suivant aux details d'un camp. Mme de +M---- est, je crois, le premier auteur de son sexe qui se soit occupe +de cette matiere apres la chevaliere d'Eon; non que je veuille etablir +la comparaison entre Mme de M---- et l'amazone du siecle dernier; +c'est purement un rapprochement bibliographique, et ma remarque +subsiste. + +Mme de M----, comme tous les auteurs militaires, se montre grand +partisan de l'obeissance absolue; c'est une question qui a ete souvent +agitee par les philosophes, mais qui est tous les jours parfaitement +resolue a la plaine de Grenelle. + +Il y a sur cette question une opinion de Hobbes que Mme de M---- +aurait pu citer, et qui ne laisse pas que d'etre assez singuliere: "Si +notre maitre, dit-il, nous ordonne une action coupable, nous devons +l'executer, a moins que cette action ne puisse etre reputee notre." +C'est-a-dire que Hobbes, pour regle des actions humaines, n'admettrait +plus que l'egoisme. + +Mme de M---- rapporte, d'apres Folard, quelques-unes des qualites +que doit posseder un vrai capitaine. Quant a moi, je me defie de ces +definitions si parfaites par lesquelles il n'y aurait plus que des +exceptions dans la nature. C'est une chose epouvantable a voir que la +nomenclature des etudes preparatoires auxquelles doit se livrer un +apprenti general; mais combien y a-t-il eu d'excellents generaux qui +ne savaient pas lire? Il semblerait que la premiere condition, la +condition _sine qua non_ de tout homme qui se destine a la guerre, +serait d'avoir de bons yeux, ou tout au moins d'etre robuste et +dispos. Eh bien! une foule de grands guerriers ont ete borgnes ou +boiteux. Philippe etait borgne, boiteux, et de plus manchot; Agesilas +etait boiteux et contrefait; Annibal etait borgne; Bajazet et +Tamerlan, les deux foudres de guerre de leur temps, etaient l'un +borgne et l'autre boiteux; Luxembourg etait bossu. Il semble meme que +la nature, pour derouter toutes nos idees, ait voulu nous montrer le +phenomene d'un general totalement aveugle, guidant une armee, rangeant +ses troupes en bataille, et remportant des victoires. Tel fut Ziska, +chef des hussites. + + + V + + +Historiens! historiens! faiseurs d'emphase! Mes amis, n'y croyez pas. + +Le senat marche au-devant de Varron qui s'est sauve de la bataille, et +le remercie de n'avoir pas desespere de la republique...--Qu'est-ce +que cela prouve? Que la faction qui avait fait nommer Varron general, +pour oter le commandement a Fabius, fut encore assez puissante pour +empecher qu'il fut puni. Elle voulait meme qu'il fut nomme dictateur, +afin que Fabius, le seul homme qui put sauver la republique, ne fut +pas appele a la tete des affaires. Il n'y a malheureusement la rien +que de tres naturel, s'il n'y a rien d'heroique. Croit-on, par +exemple, qu'apres la deroute de Moscou, si Buonaparte l'avait voulu, +tout son senat n'aurait pas marche en corps au-devant de lui? + +Le senat declare qu'il ne rachetera point les prisonniers. Qu'est-ce +que cela prouve? Que le senat n'avait pas d'argent. Il fit comme tant +d'honnetes gens qui ne sont pas des romains; il fut dur, ne voulant +pas paraitre pauvre. Pouvait-il en effet accuser de lachete des +soldats qui s'etaient battus depuis le lever du soleil jusqu'a la +nuit, et qui n'avaient laisse que soixante-dix mille morts sur le +champ de bataille? Voila les faits, et en histoire des faits valent au +moins des phrases.--Voyez tout ce passage dans Folard. + +On objectera le temoignage de Montesquieu. Montesquieu a fait un +fort beau livre sur les causes de la grandeur et de la decadence des +romains; mais il en a oublie une, c'est que la cavalerie d'Annibal ait +eu les jambes lassees le jour qu'il vint camper a quatre milles de +Rome. Il est toujours curieux de voir un francais trouver chez les +romains des choses dont ni Salluste, ni Ciceron, ni Tacite, ni +Tite-Live ne s'etaient jamais doutes; et pourtant les romains etaient +un peu comme nous; en fait de louange et de bonne opinion d'eux-memes, +ils ne laissaient guere a dire aux autres. + +Les historiens qui n'ecrivent que pour briller veulent voir partout +des crimes et du genie; il leur faut des geants, mais leurs geants +sont comme les girafes, grands par devant et petits par derriere. En +general, c'est une occupation amusante de rechercher les veritables +causes des evenements; on est tout etonne en voyant la source du +fleuve; je me souviens encore de la joie que j'eprouvai, dans mon +enfance, en enjambant le Rhone. Il me semble que la providence +elle-meme se plaise a ce contraste entre les causes et les effets. La +peste fut une fois apportee en Italie par une corneille, et c'est en +dissequant une souris qu'on decouvrit le galvanisme. + +Ce qui me degoute, disait une femme, c'est que ce que je vois sera +un jour de l'histoire. Eh bien! ce qui degoutait cette femme est +aujourd'hui de l'histoire, et cette histoire-la en vaut bien +une autre. Qu'en conclure? Que les objets grandissent dans les +imaginations des hommes comme les rochers dans les brouillards, a +mesure qu'ils s'eloignent. + + + Mars 1820[1]. + +M. le duc de Berry vient d'etre assassine. Il y a six semaines a +peine. La pierre de Saint-Denis n'est pas encore recelee, et voici +deja que les oraisons funebres et les apologies pleuvent sur cette +tombe. Le tout tronque, incorrect, mal pense, mal ecrit; des +adulations plates ou sonores; pas de conviction, pas d'accent, pas de +vrai regret. Le sujet etait beau cependant. Quand donc interdira-t-on +les grands sujets aux petits talents? Il y avait dans les temples de +l'antiquite certains vases sacres qui ne pouvaient etre portes par des +mains profanes. + +Et en effet, quoi de plus vaste pour le poete, et de plus fecond +que cette vie pieuse et guerriere, qui embrasse tant de deplorables +evenements, que cette mort heroique et chretienne, qui entraine tant +de fatales consequences? Un noble triomphe est reserve au grand +ecrivain qui nous retracera et la trop courte carriere et le caractere +chevaleresque de celui qui sera peut-etre le dernier descendant de +Louis XIV. Ce prince, repousse des l'adolescence du sol de la patrie, +fit avant l'age le rude apprentissage du casque et de l'epee. Les +premieres et longtemps les seules prerogatives qu'il dut a son rang +auguste furent l'exil et la proscription. Passant d'un palais dans un +camp, tantot accueilli sous les tentes de l'Autriche, tantot errant +sur les flottes de l'Angleterre, il fut, durant bien des annees, avec +toute son illustre famille, un eclatant exemple de l'inconstance de la +fortune et de l'ingratitude des hommes. Longtemps, mele a des chefs +etrangers, il eut a combattre des soldats qui etaient nes pour servir +sous lui; mais du moins sa constance et sa bravoure ne dementirent +jamais le sang et le nom de ses aieux. Il fut le digne eleve de +l'heritier des Conde, exile comme lui, le digne capitaine de la +vieille troupe des gentilshommes proscrits avec leurs rois. Dans ces +temps de guerres, le pain des soldats valait a ses yeux les festins +des princes, et, a defaut de couche royale, il savait conquerir le +jour le canon sur lequel il devait reposer la nuit. Revenu enfin parmi +les peuples que gouvernaient ses peres, il n'etait pas reserve a jouir +paisiblement de ce bonheur qu'une auguste union semblait devoir rendre +durable pour lui, et eternel pour notre posterite. Helas! apres quatre +ans d'une vie simple et bienfaisante, le plus jeune des derniers +Bourbons, entoure de l'amour et des esperances de la nation, est tombe +sous le poignard d'un francais, poignard que n'a pu rencontrer sur son +passage, durant les onze annees de son ombrageuse tyrannie, un corse +garde par un mameluck! + +Ce loyal enfant du Bearnais, destine sans doute a commander notre +brave et fidele armee, promis peut-etre aux heroiques plaines de la +Vendee, est mort a la fleur et dans la force de l'age, sans avoir +meme eu la consolation d'expirer, comme Epaminondas, etendu sur son +bouclier. + +Et quand l'historien d'une si noble vie aura rappele le dernier pardon +et les derniers adieux, il sera de son devoir de remonter, ou plutot +de descendre aux causes et aux auteurs de cet abominable forfait. +Qu'il ecoute alors pour devoiler des trames tenebreuses, qu'il ecoute +la France desesperee, elle criera, comme l'imperatrice romaine: _Je +reconnais les coups!_ + +Nous ne nous livrerons pas ici a une discussion qui outrepasserait +nos forces; mais nous pensons qu'il est des questions graves et +importantes que doit resoudre l'historien du duc de Berry assassine, +au sujet du miserable auteur de cet attentat. Louvel est-il un +fanatique? de quelle espece est son fanatisme? appartient-il a la +classe des assassins exaltes et desinteresses comme les Sand, les +Ravaillac et les Clement? N'est-il pas plutot de ces gens a qui +l'on paye leur fanatisme, en ajoutant a la recompense convenue des +assurances de protection et de salut?... Nous nous arretons a ces +mots. On n'a plus droit aujourd'hui de s'etonner des choses les +plus inouies. Nous voyons d'execrables scelerats etaler aux yeux de +l'Europe leur impunite, plus monstrueuse peut-etre que leurs crimes, +et leur audace plus effrayante encore que leur impunite. + +Il faudra de plus que, pour remplir entierement son objet, celui de +nos ecrivains celebres qui ecrira l'histoire de M. le duc de Berry, +se charge d'un autre devoir, humiliant sans doute, mais neanmoins +indispensable; je veux dire qu'il aura a defendre l'heroique memoire +du prince contre les insinuations perfides et les calomnies atroces +dont la faction ennemie des trones legitimes s'efforce deja de la +noircir. En d'autres temps, un pareil soin eut ete injurieux pour +le royal defunt, dont la bonte, la bravoure et la franchise ne sont +comparables qu'aux vertus du grand Henri. Mais aujourd'hui qu'une +faction regicide encense les plus abominables idoles, ne sommes-nous +pas forces chaque jour, nous autres, les vrais liberaux et les vrais +royalistes, de defendre contre ses impudentes declamations les +plus nobles gloires, les reputations les plus pures, les plus +irreprochables renommees? N'avons-nous pas chaque jour a venger de +nouvelles insultes les Pichegru ou les Cathelineau, les Moreau ou les +La Rochejaquelein? Et, a chaque nouvelle attaque portee a ces hommes +illustres, nous recommencons notre penible plaidoyer, sans meme +esperer qu'une voix pleine d'une indignation genereuse nous +interrompra en criant comme cet homme de l'ancienne Grece: Qui donc +ose outrager Alcide? + + +[1: Nous avons cru devoir reimprimer textuellement tout ce morceau, +enfoui sans signature dans un recueil oublie, d'ou rien ne nous +forcait a le tirer. Mais il nous a semble qu'il y avait quelque chose +d'instructif, pour les passions politiques d'une epoque, dans le +spectacle des passions politiques d'une autre epoque. Dans le morceau +qu'on va lire, la douleur va jusqu'a la rage, l'eloge jusqu'a +l'apotheose, l'exageration dans tous les sens jusqu'a la folie. Tel +etait en 1820 l'etat de l'esprit d'un _jeune jacobite_ de dix-sept +ans, bien desinteresse, certes, et bien convaincu. Lecon, nous le +repetons, pour tous les fanatismes politiques. Il y a encore beaucoup +de passages dans ce volume auxquels nous prions le lecteur d'appliquer +cette note. + + + Avril 1820. + +Il a paru ces jours-ci un recueil de _Lettres de Mme de Graffigny_ sur +Voltaire et sur Ferney. Cet ouvrage tient beaucoup moins que ne promet +son titre. Le nom de Voltaire, place en tete d'un livre quelconque, +inspire une curiosite vive et tellement etendue dans ses desirs, qu'il +est bien difficile de la satisfaire. Il semble que la vie privee +de Voltaire devrait offrir au lecteur une foule de details +pleins d'agrement et d'interet, si le caractere de cet ecrivain +extraordinaire etait reproduit par une peinture fidele avec toute sa +mobilite originale et ses brusques inegalites. Il semble encore que le +pinceau fin et delicat d'une femme serait plus que tout autre +capable de saisir cette foule de nuances variees dont se compose la +physionomie morale de l'homme universel, surtout dans sa liaison avec +l'imperieuse marquise du Chatelet. Il aurait ete piquant et peut-etre +plus facile a une femme qu'a un homme de debrouiller les causes de cet +attachement bizarre, qui rendit un homme de genie esclave d'une femme +d'esprit, et resista si longtemps aux tracasseries fatigantes, aux +violentes querelles que faisaient naitre inopinement et a toute heure +l'irascibilite de l'un et l'orgueil de l'autre. Si la collection des +lettres de Voltaire a sa _respectable Emilie_ n'avait ete detruite, +nous pourrions esperer encore d'obtenir le mot de cette enigme; car +les lettres de Mme de Graffigny ne nous presentent sous ce rapport +aucun apercu satisfaisant. Il faut le dire et le croire pour son +honneur, l'auteur des _Lettres peruviennes_ n'avait sans doute pas +ecrit ces lettres sur Cirey avec l'idee qu'elles seraient imprimees +un jour. On ne doit pas savoir beaucoup de gre a l'editeur d'avoir +extrait ce manuscrit du portefeuille de M. de Boufflers. Mme de +Graffigny n'a pas le talent d'observer, et surtout d'observer les +grands hommes. Son style, au moins insipide, gate l'interet de son +sujet. Mme de Graffigny, arrivee a Cirey en 1738, adresse a son ami M. +Devaux, lecteur du roi Stanislas de Pologne, ses reflexions sur les +habitants de ce chateau. M. Devaux, qu'elle appelle dans l'intimite de +sa correspondance Pampan et quelquefois Pampichon par un redoublement +de tendresse, recoit ses confidences sur Voltaire et sa marquise, +qu'elle designe par plusieurs sobriquets, tous plus fades les uns que +les autres, Atys, ton idole, Dorothee, etc. Elle lui transmet en style +niais et precieux un journal detaille de toutes ses occupations. +A-t-elle vu le lever du jour? elle a assiste a _la toilette du +soleil_. Je suis, dit-elle a M. Devaux, _bien jolie de t'ecrire_, +etc., etc. On aurait cependant tort de rejeter tout a fait ce livre; +parmi beaucoup de redites et de details pleins de mauvais gout, les +_Lettres de Mme de Graffigny_ renferment des faits curieux et ignores; +et les morceaux inedits de Voltaire, qui completent le volume, +suffiraient pour meriter l'attention. Plusieurs de ces cinquante +epitres presentent un haut interet; elles sont adressees presque +toutes a des personnages eminents du dernier siecle, tels que les +duchesses du Maine et d'Aiguillon, les ducs de Richelieu et de +Praslin, le chancelier d'Aguesseau, le president Henault, etc. +Les lettres a la duchesse du Maine en particulier forment une +correspondance entierement inedite et vraiment charmante et curieuse. +Il y a encore dans cette collection une epitre au pape Benoit XIV, +ecrite en italien, et signe _il devotissimo Voltaire_. Cela veut dire +le _tres devot_ ou le _tres devoue_, peut-etre l'un et l'autre, et a +coup sur ni l'un ni l'autre. Puisque vous voulez des citations, voici +un billet assez joli de forme et de tournure, adresse au comte de +Choiseul alors ministre. Vous reconnaitrez dans ce peu de mots la +touche de cet homme toujours plein d'idees neuves et piquantes; il +etait difficile d'echapper d'une maniere plus originale aux formules +banales et ceremonieuses des recommandations de cour. + +"Permettez que je vous informe de ce qui vient de m'arriver avec M. +Makartney, gentilhomme anglais tres jeune et pourtant tres sage; tres +instruit, mais modeste; fort riche et fort simple; et qui criera +bientot au parlement mieux qu'un autre. Il m'a nie que vous eussiez +des bontes pour moi. Je me suis echauffe, je me suis vante de votre +protection; il m'a repondu que si je disais vrai, je prendrais +la liberte de vous ecrire; j'ai les passions vives. Pardonnez, +monseigneur, au zele, a l'attachement et au profond respect du vieux +montagnard." + +Le _vieux suisse libre_ est bon courtisan, comme on voit. Vous +retrouverez dans la plupart des autres lettres la gaite communicative, +la vivacite et souvent la temerite de jugement, la flatterie adroite, +la raillerie tantot douce et tantot mordante, auxquelles on reconnait +la touche inimitable de Voltaire prosateur. Parmi le petit nombre de +pieces de vers, melees aux morceaux de prose, la suivante, adressee a +la fameuse Mlle Raucourt, n'a jamais ete imprimee: + + Raucourt, tes talents enchanteurs + Chaque jour te font des conquetes; + Tu fais soupirer tous les coeurs, + Tu fais tourner toutes les tetes. + Tu joins au prestige de l'art + Le charme heureux de la nature, + Et la victoire toujours sure + Se range sous ton etendard. + Es-tu Didon, es-tu Monime, + Avec toi nous versons des pleurs; + Nous gemissons de tes malheurs + Et du sort cruel qui t'opprime. + L'art d'attendrir et de charmer + A pare ta brillante aurore; + Mais ton coeur est fait pour aimer, + Et ton coeur ne dit rien encore. + Defends ce coeur du vain desir + De richesse et de renommee; + L'amour seul donne le plaisir, + Et le plaisir est d'etre aimee. + Deja l'amour brille en tes yeux, + Il naitra bientot dans ton ame; + Bientot un mortel amoureux + Te fera partager sa flamme. + Heureux! trop heureux cet amant + Pour qui ton coeur deviendra tendre, + Si tu goutes le sentiment + Comme tu sais si bien le rendre! + +De _jolis vers_ sans doute. J'avoue pourtant que j'ai peu de sympathie +pour cette espece de poesie. J'aime mieux Homere. + + + + + SUR UN POETE APPARU EN 1820 + + Mai 1820. + + + I + + +Vous en rirez, gens du monde, vous hausserez les epaules, hommes de +lettres, mes contemporains, car, je je vous le dis entre nous, il n'en +est peut-etre pas un de vous qui comprenne ce que c'est qu'un poete. +Le rencontrera-t-on dans vos palais? Le trouvera-t-on dans vos +retraites? Et d'abord, pour ce qui regarde l'ame du poete, la premiere +condition n'est-elle pas, comme l'a dit une bouche eloquente, de +_n'avoir jamais calcule le prix d'une bassesse ou le salaire d'un +mensonge_? Poetes de mon siecle, cet homme-la se voit-il parmi vous? +Est-il dans vos rangs l'homme qui possede l'_os magna sonaturum_, la +bouche capable de dire de grandes choses, le _ferrea vox_, la voix de +fer? l'homme qui ne flechira pas devant les caprices d'un tyran ou +les fureurs d'une faction? N'avez-vous pas ete tous, au contraire, +semblables aux cordes de la lyre, dont le son varie quand le temps +change. + + + II + + +Franchement, on trouvera parmi vous des affranchis, prets a invoquer +la licence apres avoir deifie le despotisme; des transfuges, prets a +flatter le pouvoir apres avoir chante l'anarchie, et des insenses qui +ont baise hier des fers illegitimes, et, comme le serpent de la fable, +veulent aujourd'hui briser leurs dents sur le frein des lois; mais on +n'y decouvrira pas un poete. Car, pour ceux qui ne prostituent pas les +titres, sans un esprit droit, sans un coeur pur, sans une ame noble et +elevee, il n'est point de veritable poete. Tenez-vous cela pour dit, +non pas en mon nom, car je ne suis rien, mais au nom de tous les gens +qui raisonnent, et qui pensent--je veux bien ne choisir mon exemple +que dans l'antiquite--que ces mots: _Dulce et decorum est pro patria +mori_, sonnent mal dans la bouche d'un fuyard. Je l'avouerai donc, +j'ai cherche jusqu'ici autour de moi un poete, et je n'en ai pas +rencontre; de la, il s'est forme dans mon imagination un modele ideal +que je voudrais depeindre, et, comme Milton aveugle, je suis tente +quelquefois de chanter ce soleil que je ne vois pas. + + + III + + +L'autre jour, j'ouvris un livre qui venait de paraitre, sans nom +d'auteur, avec ce simple titre, _Meditations poetiques_. C'etaient des +vers. + +Je trouvai dans ces vers quelque chose d'Andre de Chenier. Continuant +a les feuilleter, j'etablis involontairement un parallele entre +l'auteur de ce livre et le malheureux poete de _la Jeune Captive_. +Dans tous les deux, meme originalite, meme fraicheur d'idees, meme +luxe d'images neuves et vraies; seulement l'un est plus grave et meme +plus mystique dans ses peintures; l'autre a plus d'enjouement, plus de +grace, avec beaucoup moins de gout et de correction. Tous deux sont +inspires par l'amour. Mais dans Chenier ce sentiment est toujours +profane; dans l'auteur que je lui compare, la passion terrestre est +presque toujours epuree par l'amour divin. Le premier s'est etudie a +donner a sa muse les formes simples et severes de la muse antique; le +second, qui a souvent adopte le style des peres et des prophetes, ne +dedaigne pas de suivre quelquefois la muse reveuse d'Ossian et les +deesses fantastiques de Klopstock et de Schiller. Enfin, si je +comprends bien des distinctions, du reste assez insignifiantes, le +premier est romantique parmi les classiques, le second est classique +parmi les romantiques. + + + IV + + +Voici donc enfin des poemes d'un poete, des poesies qui sont de la +poesie! + +Je lus en entier ce livre singulier; je le relus encore, et, malgre +les negligences, le neologisme, les repetitions et l'obscurite que je +pus quelquefois y remarquer, je fus tente de dire a l'auteur: +--Courage, jeune homme! vous etes de ceux que Platon voulait combler +d'honneurs et bannir de sa republique. Vous devez vous attendre aussi +a vous voir bannir de notre terre d'anarchie et d'ignorance, et il +manquera a votre exil le triomphe que Platon accordait du moins au +poete, les palmes, les fanfares et la couronne de fleurs. + + + + + THEATRE + + + I + + +On nomme _action_ au theatre la lutte de deux forces opposees. Plus +ces forces se contre-balancent, plus la lutte est incertaine, plus il +y a alternative de crainte ou d'esperance, plus il y a d'interet. Il +ne faut pas confondre cet interet qui nait de l'action avec une autre +sorte d'interet que doit inspirer le heros de toute tragedie, et qui +n'est qu'un sentiment de terreur, d'admiration ou de pitie. Ainsi, il +se pourrait tres bien que le principal personnage d'une piece excitat +de l'interet, parce que son caractere est noble et sa situation +touchante, et que la piece manquat d'interet, parce qu'il n'y aurait +point d'alternative de crainte et d'esperance. Si cela n'etait pas, +plus une situation terrible serait prolongee, plus elle serait belle, +et le sublime de la tragedie serait le comte Ugolin enferme dans une +tour avec ses fils pour y mourir de faim; scene de terreur monotone +qui n'a pu reussir, meme en Allemagne, pays de penseurs profonds, +attentifs et fixes. + + + II + + +Dans une oeuvre dramatique, quand l'incertitude des evenements ne nait +plus que de l'incertitude des caracteres, ce n'est plus la tragedie +par force, mais la tragedie par faiblesse. C'est, si l'on veut, le +spectacle de la vie humaine; les grands effets par les petites causes; +ce sont des hommes; mais au theatre, il faut des anges ou des geants. + + + III + + +Il y a des poetes qui inventent des ressorts dramatiques, et ne savent +pas ou ne peuvent pas les faire jouer, semblables a cet artisan grec +qui n'eut pas la force de tendre l'arc qu'il avait forge. + + + IV + + +L'amour au theatre doit toujours marcher en premiere ligne, au-dessus +de toutes les vaines considerations qui modifient d'ordinaire les +volontes et les passions des hommes. Il est la plus petite des choses +de la terre, s'il n'en est la plus grande. On objectera que, dans +cette hypothese, le Cid ne devrait point se battre avec don Gormas. +Eh! point du tout. Le Cid connait Chimene; il aime mieux encourir sa +colere que son mepris, parce que le mepris tue l'amour. L'amour, dans +les grandes ames, c'est une estime celeste. + + + V + + +Il est a remarquer que le denoument de _Mahomet_ est plus manque qu'on +ne le croit generalement. Il suffit, pour s'en convaincre, de le +comparer avec celui de _Britannicus_. La situation est semblable. Dans +les deux tragedies, c'est un tyran qui perd sa maitresse au moment ou +il croit s'en etre assure la possession. La piece de Racine laisse +dans l'ame une impression triste, mais qui n'est pas sans quelque +consolation, parce que l'on sent que Britannicus est venge, et que +Neron n'est pas moins malheureux que ses victimes. Il semble qu'il +devrait en etre de meme dans Voltaire; cependant le coeur, qui ne se +trompe pas, reste abattu; et en effet Mahomet n'est nullement puni. +Son amour pour Palmire n'est qu'une petitesse dans son caractere et +qu'un moyen derisoire dans l'action. Lorsque le spectateur voit cet +homme songer a sa grandeur au moment ou sa maitresse se poignarde sous +ses yeux, il sent bien qu'il ne l'a jamais aimee, et qu'avant deux +heures il se sera console de sa perte. + +Le sujet de Racine est mieux choisi que celui de Voltaire. Pour le +poete tragique, il y a une profonde et radicale difference entre +l'empereur romain et le chamelier-prophete. Neron peut etre amoureux, +Mahomet non. Neron, c'est un phallus; Mahomet, c'est un cerveau. + + + VI + + +Le propre des sujets bien choisis est de porter leur auteur: +_Berenice_ n'a pu faire tomber Racine; Lamotte n'a pu faire tomber +_Ines_. + + + VII + + +La difference qui existe entre la tragedie allemande et la tragedie +francaise provient de ce que les auteurs allemands voulurent creer +tout d'abord, tandis que les francais se contenterent de corriger les +anciens. La plupart de nos chefs-d'oeuvre ne sont parvenus au point ou +nous les voyons qu'apres avoir passe par les mains des premiers hommes +de plusieurs siecles. Voila pourquoi il est si injuste de s'en faire +un titre pour ecraser les productions originales. + +La tragedie allemande n'est autre chose que la tragedie des grecs, +avec les modifications qu'a du y apporter la difference des epoques. +Les grecs aussi avaient voulu faire concourir le faste de la scene aux +jeux du theatre; de la, ces masques, ces choeurs, ces cothurnes; mais, +comme chez eux les arts qui tiennent des sciences etaient dans le +premier etat d'enfance, ils furent bientot ramenes a cette simplicite +que nous admirons. Voyez dans Servius ce qu'il fallait faire pour +changer une decoration sur le theatre des anciens. + +Au contraire, les auteurs allemands, arrivant au milieu de toutes les +inventions modernes, se servirent des moyens qui etaient a leur portee +pour couvrir les defauts de leurs tragedies. Lorsqu'ils ne pouvaient +parler au coeur, ils parlerent aux yeux. Heureux s'ils avaient su se +renfermer dans de justes bornes! Voila pourquoi la plupart des pieces +allemandes ou anglaises qu'on transporte sur notre scene produisent +moins d'effet que dans l'original; on leur laisse des defauts qui +tiennent aux plans et aux caracteres, et on leur ote cette pompe +theatrale qui en est la compensation. + +Mme de Stael attribue encore a une autre raison la preeminence des +auteurs francais sur les auteurs allemands, et elle a observe juste. +Les grands hommes francais etaient reunis dans le meme foyer de +lumieres; et les grands hommes allemands etaient dissemines comme dans +des patries differentes. Il en est de deux hommes de genie comme des +deux fluides sur la batterie; il faut les mettre en contact pour +qu'ils vous donnent la foudre. + + + VIII + + +On peut observer qu'il y a deux sortes de tragedies; l'une qui est +faite avec des sentiments, l'autre qui est faite avec des evenements. +La premiere considere les hommes sous le point de vue des rapports +etablis entre eux par la nature; la seconde, sous le point de vue des +rapports etablis entre eux par la societe. Dans l'une, l'interet nait +du developpement d'une des grandes affections auxquelles l'homme est +soumis par cela meme qu'il est homme, telles que l'amour, l'amitie, +l'amour filial et paternel; dans l'autre, il s'agit toujours d'une +volonte politique appliquee a la defense ou au renversement des +institutions etablies. Dans le premier cas, le personnage est +evidemment passif, c'est-a-dire qu'il ne peut se soustraire a +l'influence des objets exterieurs; un jaloux ne peut s'empecher d'etre +jaloux, un pere ne peut s'empecher de craindre pour son fils; et peu +importe comment ces impressions sont amenees, pourvu qu'elles soient +interessantes; le spectateur appartient toujours a ce qu'il craint ou +a ce qu'il desire. Dans le second cas, au contraire, le personnage est +essentiellement actif, parce qu'il n'a qu'une volonte immuable, et que +la volonte ne peut se manifester que par des actions. On peut comparer +ces deux tragedies, l'une a une statue que l'on taille dans le bloc, +l'autre a une statue que l'on jette en fonte. Dans le premier cas, le +bloc existe, il lui suffit pour devenir la statue d'etre soumis a une +influence exterieure; dans le second, il faut que le metal ait en +lui-meme la faculte de parcourir le moule qu'il doit remplir. A mesure +que toutes les tragedies se rapprochent plus ou moins de ces deux +types, elles participent plus ou moins de l'un ou de l'autre; il faut +une forte constitution aux tragedies de tete pour se soutenir; les +tragedies de coeur ont a peine besoin de s'astreindre a un plan. Voyez +_Mahomet_ et _le Cid_. + + + IX + + +E.--vient d'ecrire ceci aujourd'hui 27 avril 1819: + +"En general, une chose nous a frappes dans les compositions de cette +jeunesse qui se presse maintenant sur nos theatres: ils en sont encore +a se contenter facilement d'eux-memes. Ils perdent a ramasser des +couronnes un temps qu'ils devraient consacrer a de courageuses +meditations. Ils reussissent, mais leurs rivaux sortent joyeux de +leurs triomphes. Veillez! veillez! jeunes gens, recueillez vos forces, +vous en aurez besoin le jour de la bataille. Les faibles oiseaux +prennent leur vol tout d'un trait; les aigles rampent avant de +s'elever sur leurs ailes." + + + + + FANTAISIE + + + Fevrier 1819. + +Ce que je veux, c'est ce que tout le monde veut, ce que tout le monde +demande, c'est-a-dire du pouvoir pour le roi et des garanties pour le +peuple. + +Et, en cela, je suis bien different de certains honnetes gens de +ma connaissance, qui professent hautement la meme maxime, et qui, +lorsqu'on en vient aux applications, se trouvent n'en vouloir +reellement, les uns qu'une moitie, les autres qu'une autre, +c'est-a-dire les uns qu'un peu de despotisme, et les autres que +beaucoup de licence, a peu pres comme feu mon grand-oncle, qui avait +sans cesse a la bouche le fameux precepte de l'ecole de Salerne: +_manger peu, mais souvent_; mais qui n'en admettait que la premiere +partie pour l'usage de la maison. + + + Fevrier 1819. + +L'autre jour je trouvai dans Ciceron ce passage: "Et il faut que +l'orateur, en toutes circonstances, sache prouver le pour et le +contre. "_In omni causa duas contrarias orationes explicari_. Eh! +dis-je, c'est justement ce qu'il faut dans un siecle ou l'on a +decouvert deux sortes de consciences, celle du coeur et celle de +l'estomac. + +Voila pour la conscience de l'orateur selon Ciceron, _vir probus +dicendi peritus_. Pour ce qui est de ses moeurs,--ce que j'en ecris +ici n'est que pour l'instruction de la jeunesse de nos colleges,--on +connait la simplicite des moeurs antiques. Nous n'avons aucune raison +de croire que les orateurs fissent autrement que les guerriers. Apres +qu'Achille et Patrocle ont tant pleure Briseis, Achille, dit madame +Dacier, conduit vers sa tente la belle Diomede, fille du sage Phorbas, +et Patrocle s'abandonne au doux sommeil entre les bras de la jeune +Iphis, amenee captive de Scyros. C'est comme Petrarque, qui, apres +avoir perdu Laure, mourut de douleur a soixante-dix ans, en laissant +un fils et une fille. + +Et a Athenes, ou les peres envoyaient leurs fils a l'ecole +chez Aspasie, a Athenes, cette ville de la politesse et de +l'eloquence:--Qu'as-tu fait des cent ecus que t'a valus le soufflet +que tu recus l'autre jour de Midias en plein theatre? criait Eschine +a Demosthene.--Eh quoi! atheniens, vous voulez couronner le front qui +s'ecorche lui-meme a dessein d'intenter des accusations lucratives aux +citoyens? En verite, ce n'est pas une tete que porte cet homme sur ses +epaules, c'est une ferme. + +Que dirai-je du barreau romain? des honnetetes que se faisaient +mutuellement les Scaurus et les Catulus, en presence de toute la +canaille de Rome assemblee? On ne m'ecoute pas, je suis Cassandre, +criait Sextius. Je ne suis pas assez sur de n'etre jamais lu que par +des hommes pour rapporter la sanglante replique de Marc-Antoine. Et au +triomphe de Cesar, qui etait aussi un orateur: Citoyens, cachez vos +femmes! chantaient ses propres soldats. _Urbani, claudite uxores, +moechum caluum adducimus_. + +Je saisis cette occasion pour declarer que je me repens bien +sincerement de n'etre pas ne dans les siecles antiques; je compte meme +ecrire contre mon siecle un gros livre dont mon libraire vous prie, +en passant, monsieur, de vouloir bien lui prendre quelques petites +souscriptions. + +Et, en effet, ce devait etre un bien beau temps que celui ou, quand le +peuple avait faim, on l'apaisait avec une fable longue, et plate, +qui pis est! _O tempora! o mores_! vont a leur tour s'ecrier nos +ministres. + +Et ou, monsieur, pourvu que l'on ne fut ni borgne, ni bossu, ni +boiteux, ni bancal, ni aveugle; + +Pourvu, d'ailleurs, que l'on ne fut ni trop faible ni trop puissant, +ni trop mechant homme, ni trop homme de bien; + +Et surtout, ce qui etait de rigueur, pourvu que l'on eut la precaution +de ne point batir sa maison sur une butte; + +Alors, dis-je, en tant que l'on ne fut point emporte par la lepre +ou par la peste, on pouvait raisonnablement esperer de mourir +tranquillement dans son lit; ce qui, a la verite, n'est guere +heroique; + +Et ou, monsieur, pour peu que l'on se sentit tant soit peu grand +homme,--comme vous et moi, monsieur,--c'est-a-dire que l'on eut le +noble desir d'etre utile a la patrie par quelque action vaillante ou +quelque invention merveilleuse,--desir qui, comme on sait, n'engage +a rien,--alors, monsieur, il n'y avait rien aussi a quoi un honnete +citoyen ne put raisonnablement pretendre, qui sait? peut-etre meme +a etre pendu comme Phocion, ou, comme Duilius, l'accrocheur de +vaisseaux, a etre conduit par la ville avec une flute et deux +lanternes, a peu pres comme de nos jours l'ane savant. + + + Avril 1819. + +Il pourrait, a mon sens, jaillir des reflexions utiles de la +comparaison entre les romans de Le Sage et ceux de Walter Scott, tous +deux superieurs dans leur genre. Le Sage, ce me semble, est plus +spirituel, Walter Scott est plus original; l'un excelle a raconter +les aventures d'un homme, l'autre mele a l'histoire d'un individu la +peinture de tout un peuple, de tout un siecle; le premier se rit +de toute verite de lieux, de moeurs, d'histoire; le second, +scrupuleusement fidele a cette verite meme, lui doit l'eclat magique +de ses tableaux. Dans tous les deux, les caracteres sont traces avec +art; mais dans Walter Scott ils paraissent mieux soutenus, parce +qu'ils sont plus saillants, d'une nature plus fraiche et moins polie. +Le Sage sacrifie souvent la conscience de ses heros au comique d'une +intrigue; Walter Scott donne a ses heros des ames plus severes; leurs +principes, leurs prejuges meme ont quelque chose de noble en ce qu'ils +ne savent point plier devant les evenements. On s'etonne, apres avoir +lu un roman de Le Sage, de la prodigieuse variete du plan; on s'etonne +encore plus, en achevant un roman de Scott, de la simplicite du +canevas; c'est que le premier met son imagination dans les faits, et +le second dans les details. L'un peint la vie, l'autre peint le coeur. +Enfin, la lecture des ouvrages de Le Sage donne, en quelque sorte, +l'experience du sort; la lecture de ceux de Walter Scott donne +l'experience des hommes. + + +"C'etait un homme merveilleux et aussi grotesque qu'il y en ait +jamais eu dans le peuple latin. Il mettait ses collections dans ses +chaussons, et quand, dans l'ardeur de la dispute, nous lui contestions +quelque chose, il appelait son valet:--Hem, hem, hem, Dave, +apporte-moi le chausson de la temperance, le chausson de la justice, +ou le chausson de Platon, ou celui d'Aristote,--selon les matieres qui +etaient mises sur le tapis. Cent choses de cette sorte me faisaient +rire de tout mon coeur, et j'en ris encore a present comme si j'etais +a meme." Les savants chaussons de Giraldo Giraldi meritaient, certes, +d'etre aussi celebres que la perruque de Kant, laquelle s'est vendue +30,000 florins a la mort du philosophe, et n'a plus ete payee que +1,200 ecus a la derniere foire de Leipzick; ce qui prouverait, a +mon sens, que l'enthousiasme pour Kant et son ideologie diminue en +Allemagne. Cette perruque, dans les variations de son prix, pourrait +etre consideree comme le thermometre des progres du systeme de Kant. + + + Avril 1820. + +L'annee litteraire s'annonce mediocrement. Aucun livre important, +aucune parole forte; rien qui enseigne, rien qui emeuve. Il serait +temps cependant que quelqu'un sortit de la foule, et dit: me voila! +Il serait temps qu'il parut un livre ou une doctrine, un Homere ou +un Aristote. Les oisifs pourraient du moins se disputer, cela les +derouillerait. + +Mais que faire de la litterature de 1820, encore plus plate que celle +de 1810, et plus impardonnable, puisqu'il n'y a plus la de Napoleon +pour resorber tous les genies et en faire des generaux? Qui sait? +Ney, Murat et Davout auraient peut-etre ete de grands poetes. Ils se +battaient comme on voudrait ecrire. + +Pauvre temps que le notre! Force vers, point de poesie; force +vaudevilles, point de theatre. Talma, voila tout. + +J'aimerais mieux Moliere. + +On nous promet le _Monastere_, nouveau roman de Walter Scott. Tant +mieux, qu'il se hate, car tous nos faiseurs semblent possedes de la +rage des mauvais romans. J'en ai la une pile que je n'ouvrirai jamais, +car je ne serais pas sur d'y trouver seulement ce que le chien dont +parle Rabelais demandait en rongeant son os: _rien qu'ung peu de +mouelle_. + +L'annee litteraire est mediocre, l'annee politique est lugubre. M. le +duc de Berry poignarde a l'Opera, des revolutions partout. + +M. le duc de Berry, c'est la tragedie. Voici la parodie maintenant. + +Une grande querelle politique vient de s'emouvoir, ces jours-ci, a +propos de M. Decazes. M. Donnadieu contre M. Decazes. M. d'Argout +contre M. Donnadieu. M. Clausel de Coussergues contre M. d'Argout. + +M. Decazes s'en melera-t-il enfin lui-meme? Toutes ces batailles nous +rappellent les anciens temps ou de preux chevaliers allaient provoquer +dans son fort quelque geant felon. Au bruit du cor un nain paraissait. + +Nous avons deja vu plusieurs nains apparaitre; nous n'attendons plus +que le geant. + +Le fait politique de l'annee 1820, c'est l'assassinat de M. le duc de +Berry; le fait litteraire, c'est je ne sais quel vaudeville. Il y a +trop de disproportion. Quand donc ce siecle aura-t-il une litterature +au niveau de son mouvement social, des poetes aussi grands que ses +evenements? + + +C'est sans doute par une conviction intime de mon ignorance que je +tremble a l'approche d'une tete savante et que je recule a l'aspect +d'un livre erudit. Quand le talent de critique se trouva dans mon +cerveau, je savais tout juste assez de latin pour entendre ce que +signifiait _genus irritabile_, et j'avais tout juste assez d'esprit +et d'experience pour comprendre que cette qualification s'applique +au moins aussi bien aux savants qu'aux poetes. Me voyant donc force +d'exercer mon talent de critique sur l'une ou l'autre de ces deux +classes constituantes du _genus irritabile_, je me promis bien de +n'etablir jamais ma juridiction que sur la derniere, parce qu'elle est +reellement la seule qui ne puisse demontrer l'ineptie ou l'ignorance +d'un critique. Vous dites a un poete tout ce qui vous passe par la +tete, vous lui dictez des arrets, vous lui inventez des defauts. S'il +se fache, vous citez Aristote, Quintilien, Longin, Horace, Boileau. +S'il n'est pas etourdi de tous ces grands noms, vous invoquez le +_gout_; qu'a-t-il a repondre? Le gout est semblable a ces anciennes +divinites paiennes qu'on respectait d'autant plus qu'on ne savait ou +les trouver, ni sous quelle forme les adorer. Il n'en est pas de meme +avec les savants. _Ce sont gens_, comme disait Laclos, _qui ne se +battent qu'a coups de faits_; et il est fort desagreable pour un grave +journaliste, lequel n'a ordinairement d'un erudit que le pedantisme, +de se voir rendre, par quelque savant irrite, les coups de ferule +qu'il lui avait administres etourdiment. Joignez a cela qu'il n'y a +rien de terrible comme la colere d'un savant attaque sur son terrain +favori. Cette espece d'hommes-la ne sait dire d'injures que par +in-folio; il semble que la langue ne leur fournisse point de termes +assez forts pour exprimer leur indignation. Visdelou, cet amant +platonique de la Lexicologie, raconte, dans son _Supplement a la +bibliotheque orientale_, que l'imperatrice chinoise Uu-Heu commit +plusieurs _crimes_, tels que d'assassiner son mari, son frere, ses +fils; mais un surtout qu'il appelle un _attentat inoui_, c'est d'avoir +ordonne, au mepris de toutes les lois de la grammaire, qu'on l'appelat +_empereur_ et non _imperatrice_. + + +Tout le monde a entendu parler de Jean Alary, l'inventeur de la +_pierre philosophale des sciences_, voici quelques details sur cet +homme celebre pour le peintre qui se proposera de faire son portrait: + +"Alary portait au milieu de la cour meme une longue et epaisse barbe, +un chapeau d'une forme haute et carree qui n'etait pas celle du temps, +et un long manteau double de longue peluche qui lui descendait plus +bas que les talons, et qu'il portait meme souvent pendant les grandes +chaleurs de l'ete, ce qui le distinguait des autres hommes, et le +faisait connaitre du peuple, qui l'appelait hautement le _philosophe +crotte_, de quoi, dit Colletet, sa modestie ne s'offensait jamais." + +Colletet appelait Alary le _philosophe crotte_, Boileau appelait +Colletet le _poete crotte_. C'est qu'alors l'esprit et le savoir, ces +deux demons si redoutes aujourd'hui, etaient de fort pauvres diables. +Aujourd'hui ce qui salit le poete et le philosophe, ce n'est pas la +pauvrete, c'est la venalite; ce n'est pas la crotte, c'est la boue. + + +On considere maintenant en France, et avec raison, comme le +completement necessaire d'une education elegante, une certaine +facilite a manier ce qu'on est convenu d'appeler le style epistolaire. +En effet, le genre auquel on donne ce nom--s'il est vrai que ce soit +un genre--est dans la litterature comme ces champs du domaine public +que tout le monde est en droit de cultiver. Cela vient de ce que +le genre epistolaire tient plus de la nature que de l'art. Les +productions de cette sorte sont, en quelque facon, comme les fleurs, +qui croissent d'elles-memes, tandis que toutes les autres compositions +de l'esprit humain ressemblent, pour ainsi dire, a des edifices +qui, depuis leurs fondements jusqu'a leur faite, doivent etre +laborieusement batis d'apres des lois generales et des combinaisons +particulieres. La plupart des auteurs epistolaires ont ignore qu'ils +fussent auteurs; ils ont fait des ouvrages comme ce M. Jourdain, tant +de fois cite, faisait de la prose, sans le savoir. Ils n'ecrivaient +point pour ecrire, mais parce qu'ils avaient des parents et des amis, +des affaires et des affections. Ils n'etaient nullement preoccupes, +dans leurs correspondances, du souci de l'immortalite, mais tout +bourgeoisement des soins materiels de la vie. Leur style est simple +comme l'intimite, et cette simplicite en fait le charme. C'est parce +qu'ils n'ont envoye leurs lettres qu'a leurs familles qu'elles sont +parvenues a la posterite. Nous croyons qu'il est impossible de dire +quels sont les elements du style epistolaire; les autres genres ont +des regles, celui-la n'a que des secrets. + + + + + SATIRIQUES ET MORALISTES + + +Celui qui, tourmente du genereux demon de la satire, pretend dire +des verites dures a son siecle, doit, pour mieux terrasser le vice, +attaquer en face l'homme vicieux; pour le fletrir, il doit le nommer; +mais il ne peut acquerir ce droit qu'en se nommant lui-meme. De cette +maniere il s'assure en quelque sorte la victoire; car, plus son ennemi +est puissant, plus il se montre courageux, lui, et la puissance recule +toujours devant le courage. D'ailleurs, la verite veut etre dite a +haute voix, et une medisance anonyme est peut-etre plus honteuse +qu'une calomnie signee. Il n'en est pas de meme du moraliste paisible +qui ne se mele dans la societe que pour en observer en silence les +ridicules et les travers, le tout a l'avantage de l'humanite. S'il +examine les individus en particulier, il ne critique que l'espece en +general. L'etude a laquelle il se livre est donc absolument innocente, +puisqu'il cherche a guerir tout le monde sans blesser personne. +Cependant pour remplir avec fruit son utile fonction, sa premiere +precaution doit etre de garder l'incognito. Quelque bonne opinion +que nous ayons de nous-memes, il y a toujours en nous une certaine +conscience qui nous fait considerer comme hostile la demarche de tout +homme qui vient scruter notre caractere. Cette conscience est celle de + + L'endroit que l'on sent faible et qu'on veut se cacher. + +Aussi, si nous sommes forces de vivre avec celui que nous regarderons +comme un importun surveillant, nous envelopperons nos actions d'un +voile de dissimulation, et il perdra toutes ses peines. Si, au +contraire, nous pouvons l'eviter, nous le ferons fuir de tout le +monde, en le denoncant comme un facheux. Le philosophe observateur, a +la maniere des acteurs anciens, ne peut remplir son role s'il ne porte +un masque. Nous recevrons fort mal le maladroit qui nous dira: Je +viens compter vos defauts et etudier vos vices. Il faut, comme dit +Horace, qu'il mette du foin a ses cornes, autrement nous crierons +tous haro! Et celui qui se charge d'exploiter le domaine du ridicule, +toujours si vaste en France, doit se glisser plutot que se presenter +dans la societe, remarquer tout sans se faire remarquer lui-meme, et +ne jamais oublier ce vers de _Mahomet_: + + Mon empire est detruit si l'homme est reconnu. + + +Il ne faut pas juger Voltaire sur ses comedies, Boileau sur ses odes +pindariques, ou Rousseau sur ses _allegories_ marotiques. Le critique +ne doit pas s'emparer mechamment des faiblesses que presentent souvent +les plus beaux talents, de meme que l'histoire ne doit point abuser +des petitesses qui se rencontrent dans presque tous les grands +caracteres. Louis XIV se serait cru deshonore si son valet de chambre +l'eut vu sans perruque; Turenne, seul dans l'obscurite, tremblait +comme un enfant; et l'on sait que Cesar avait peur de verser en +montant sur son char de triomphe. + + +En 1676, Corneille, l'homme que les siecles n'oublieront pas, etait +oublie de ses contemporains, lorsque Louis XIV fit representer a +Versailles plusieurs de ses tragedies. Ce souvenir du roi excita la +reconnaissance du grand homme, la _veine_ de Corneille se ranima, et +le dernier cri de joie du vieillard fut peut-etre un des plus beaux +chants du poete, + + Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter + Que tu prennes plaisir a me ressusciter? + Qu'au bout de quarante ans, Cinna, Pompee, Horace, + Reviennent a la mode et retrouvent leur place, + Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux + N'ote point leur vieux lustre a mes premiers travaux? + + Tel Sophocle a cent ans charmait encore Athenes, + Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines, + Diraient-ils a l'envi, lorsque Oedipe aux abois + De ses juges pour lui gagna toutes les voix. + Je n'irai pas si loin, et, si mes quinze lustres + Font encor quelque peine aux modernes illustres, + S'il en est de facheux jusqu'a s'en chagriner, + Je n'aurai pas longtemps a les importuner. + Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien a craindre + C'est le dernier eclat d'un feu pret a s'eteindre; + Au moment d'expirer il tache d'eblouir, + Et ne frappe les yeux que pour s'evanouir. + +Ces vers m'ont toujours profondement emu. Corneille, aigri par +l'envie, rebute par l'indifference, y laisse entrevoir toute la fiere +melancolie de sa grande ame. Il sentait sa force, et il n'en etait que +plus amer pour lui de se voir meconnu. Ce male genie avait recu a +un haut degre de la nature la conscience de lui-meme. Qu'on juge +cependant a quel point les attaques reiterees de ses Zoiles durent +influer sur ses idees pour l'amener a dire avec une sorte de +conviction: + + Sed neque Godaeis accedat musa tropaeis, + Nec Capellanum fas mihi velle sequi. + +De pareils vers, ecrits serieusement par Corneille, sont une bien +sanglante epigramme contre son siecle. + + + + + SUR ANDRE DE CHENIER + + + 1819. + +Un livre de poesie vient de paraitre, et, quoique l'auteur soit mort, +les critiques pleuvent. Peu d'ouvrages ont ete plus rudement traites +par les _connaisseurs_ que ce livre. Il ne s'agit pas cependant de +torturer un vivant, de decourager un jeune homme, d'eteindre un talent +naissant, de tuer un avenir, de ternir une aurore. Non, cette fois, la +critique, chose etrange, s'acharne sur un cercueil! Pourquoi? En voici +la raison en deux mots: c'est que c'est bien un poete mort, il est +vrai, mais c'est aussi une poesie nouvelle qui vient de naitre. Le +tombeau du poete n'obtient pas grace pour le berceau de sa muse. + +Pour nous, nous laisserons a d'autres le triste courage de triompher +de ce jeune lion arrete au milieu de ses forces. Qu'on invective ce +style incorrect et parfois barbare, ces idees vagues et incoherentes, +cette effervescence d'imagination, reves tumultueux du talent qui +s'eveille; cette manie de mutiler la phrase, et, pour ainsi dire, +de la tailler a la grecque; les mots derives des langues anciennes +employes dans toute l'etendue de leur acception maternelle; des coupes +bizarres, etc. Chacun de ces defauts du poete est peut-etre le germe +d'un perfectionnement pour la poesie. En tout cas, ces defauts ne sont +point dangereux, et il s'agit de rendre justice a un homme qui n'a +point joui de sa gloire. Qui osera lui reprocher ses imperfections +lorsque la hache revolutionnaire repose encore toute sanglante au +milieu de ses travaux inacheves? + +Si d'ailleurs l'on vient a considerer quel fut celui dont nous +recueillons aujourd'hui l'heritage, nous ne pensons pas que le +sourire effleure facilement les levres. On verra ce jeune homme, d'un +caractere noble et modeste, enclin a toutes les douces affections de +l'ame, ami de l'etude, enthousiaste de la nature. En ce meme temps, +la revolution est imminente, la renaissance des siecles antiques est +proclamee, Chenier devait etre trompe, il le fut. Jeunes gens, qui de +nous n'aurait point voulu l'etre? Il suit le fantome, il se mele a +tout ce peuple qui marche avec une ivresse delirante par le chemin des +abimes. Plus tard on ouvrit les yeux, les hommes egares tournerent la +tete, il n'etait plus temps pour revenir en arriere, il etait encore +temps pour mourir avec honneur. Plus heureux que son frere, Chenier +vint desavouer son siecle sur l'echafaud. + +Il s'etait presente pour defendre Louis XVI, et, quand le martyr fut +envoye au ciel, il redigea cette lettre par laquelle la derniere +ressource de l'appel au peuple fut en vain offerte a la conscience des +bourreaux. + +Cet homme si digne de sympathie n'eut pas le temps de devenir un poete +parfait; mais, en parcourant les fragments qu'il nous a laisses, on +rencontre des details qui font oublier tout ce qui lui manque. Nous +allons en signaler quelques-uns. Voyons d'abord le tableau de Thesee +tuant un centaure: + + Il va fendre sa tete; + Soudain le fils d'Egee, invincible, sanglant, + L'apercoit, a l'autel prend un chene brulant, + Sur sa croupe indomptee, avec un cri terrible, + S'elance, va saisir sa chevelure horrible, + L'entraine, et quand sa bouche ouverte avec effort + Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort. + +Ce morceau presente ce qui constitue l'originalite des poetes anciens, +la trivialite dans la grandeur. D'ailleurs, l'action est vive, +toutes les circonstances sont bien saisies et les epithetes sont +pittoresques. Que lui manquer-t-il? Une coupe _elegante_? Nous +preferons cependant une pareille "barbarie" a ces vers qui n'ont +d'autre merite qu'une irreprochable mediocrite. + +Il y a dans Ovide: + + Nec dicere Rhaetus + Plura sinit, rutilasque ferox per aperta loquentis + Condidit ora viri, perque os in pectore flammas. + +C'est ainsi que Chenier imite. En maitre. Il avait dit des serviles +imitateurs: + + La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit. + +Voyez encore ces vers de l'apotheose d'Hercule: + + Il monte, sous ses pieds + Etend du vieux lion la depouille heroique, + Et, l'oeil au ciel, la main sur la massue antique, + Attend sa recompense et l'heure d'etre un dieu. + Le vent souffle et mugit, le bucher tout en feu + Brille autour du heros, et la flamme rapide + Porte aux palais divins l'ame du grand Alcide. + +Nous preferons cette image a celle d'Ovide, qui peint Hercule etendu +sur son bucher, avec un visage aussi calme que s'il etait couche sur +le lit des festins. Remarquons seulement que l'image d'Ovide est +paienne, celle d'Andre de Chenier est chretienne. + +Veut-on maintenant des vers bien faits, des vers ou brille le merite +de la difficulte vaincue? tournons la page, car, pour citer, on n'a +guere que l'embarras du choix: + + Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche, + Quand, lui-meme, appliquant la flute sur ma bouche, + Riant et m'asseyant pres de lui, sur son coeur, + M'appelait son rival et deja son vainqueur; + Il faconnait ma levre inhabile et peu sure + A souffler une haleine harmonieuse et pure, + Et ses savantes mains, prenant mes jeunes doigts, + Les levaient, les baissaient, recommencaient vingt fois, + Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore, + A fermer tour a tour les trous du buis sonore. + +Veut-on des images gracieuses? + + J'etais un faible enfant, qu'elle etait grande et belle; + Elle me souriait et m'appelait pres d'elle; + Debout sur ses genoux, mon innocente main + Parcourait ses cheveux, son visage, son sein; + Et sa main, quelquefois aimable et caressante, + Feignait de chatier mon enfance imprudente. + C'est devant ses amants, aupres d'elle confus, + Que la fiere beaute me caressait le plus. + Que de fois (mais, helas! que sent-on a cet age?) + Que de fois ses baisers ont presse mon visage! + Et les bergers disaient, me voyant triomphant: + Oh! que de biens perdus! O trop heureux enfant! + +Les idylles de Chenier sont la partie la moins travaillee de ses +ouvrages, et cependant nous connaissons peu de poemes dans la langue +francaise dont la lecture soit plus attachante; cela tient a cette +verite de details, a cette abondance d'images qui caracterisent la +poesie antique. On a observe que telle eglogue de Virgile pourrait +fournir des sujets a toute une galerie de tableaux. + +Mais c'est surtout dans l'elegie qu'eclate le talent d'Andre de +Chenier. C'est la qu'il est original, c'est la qu'il laisse tous ses +rivaux en arriere. Peut-etre l'habitude de l'antiquite nous egare, +peut-etre avons-nous lu avec trop de complaisance les premiers essais +d'un poete malheureux; cependant nous osons croire, et nous ne +craignons pas de le dire, que, malgre tous ses defauts, Andre de +Chenier sera regarde parmi nous comme le pere et le modele de la +veritable elegie. C'est ici qu'on est saisi d'un profond regret, en +voyant combien ce jeune talent marchait deja de lui-meme vers un +perfectionnement rapide. En effet, eleve au milieu des muses antiques, +il ne lui manquait que la familiarite de sa langue; d'ailleurs, il +n'etait depourvu ni de sens ni de lecture, et encore moins de ce gout +qui n'est que l'instinct du vrai beau. Aussi voit-on ses defauts faire +rapidement place a des beautes hardies, et, s'il se debarrasse encore +quelquefois des entraves grammaticales, ce n'est plus guere qu'a la +maniere de La Fontaine, pour donner a son style plus de mouvement, de +grace et d'energie. Nous citerons ces vers: + + Et c'est Glycere, amis, chez qui la table est prete! + Et la belle Amelie est aussi de la fete! + Et Rose, qui jamais ne lasse les desirs, + Et dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs! + + J'y consens, avec vous je suis pret a m'y rendre, + Allons! Mais si Camille, o dieux! vient a l'apprendre! + Quel orage suivra ce banquet tant vante, + S'il faut qu'a son oreille un mot en soit porte! + Oh! vous ne savez pas jusqu'ou va son empire. + Si j'ai loue des yeux, une bouche, un sourire, + Ou si, pres d'une belle assis en un repas, + Nos levres en riant ont murmure tout bas, + Elle a tout vu. Bientot cris, reproches, injure, + Un mot, un geste, un rien, tout etait un parjure. + "Chacun, pour cette belle avait vu mes egards; + "Je lui parlais des yeux, je cherchais ses regards." + Et puis des pleurs, des pleurs... que Memnon sur sa cendre + A sa mere immortelle en a moins fait repandre! + Que dis-je? sa colere ose en venir aux coups... + +Et ceux-ci, ou eclatent, a un egal degre, la variete des coupes et la +vivacite des tournures: + + Une amante moins belle aime mieux, et du moins, + Humble et timide, a plaire elle est pleine de soins; + Elle est tendre, elle a peur de pleurer votre absence; + Fidele, peu d'amants attaquent sa constance; + Et son egale humeur, sa facile gaite, + L'habitude, a son front tiennent lieu de beaute. + Mais celle qui partout fait conquete nouvelle, + Celle qu'on ne voit point sans dire: Qu'elle est belle! + Insulte en son triomphe aux soupirs de l'amour. + Souveraine au milieu d'une tremblante cour, + Dans son leger caprice inegale et soudaine, + Tendre et bonne aujourd'hui, demain froide et hautaine, + Si quelqu'un se derobe a ses enchantements, + Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans un peuple d'amants? + On brigue ses regards, elle s'aime et s'admire, + Et ne connait d'amour que celui qu'elle inspire. + +En general, quelle que soit l'inegalite du style de Chenier, il est +peu de pages dans lesquelles on ne rencontre des images pareilles a +celle-ci: + + Oh! si tu la voyais, cette belle coupable, + Rougir, et s'accuser, et se justifier, + Sans implorer sa grace et sans s'humilier! + Pourtant, de l'obtenir doucement inquiete, + Et, les cheveux epars, immobile, muette, + Les bras, la gorge nue, en un mol abandon, + Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon, + Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche, + Tes baisers porteraient le pardon sur sa bouche! + +Voici encore un morceau d'un genre different, aussi energique que +celui-la est gracieux. On croirait lire des vers de quelqu'un de nos +vieux poetes: + + Souvent las d'etre esclave et de boire la lie + De ce calice amer que l'on nomme la vie, + Las du mepris des sots qui suit la pauvrete, + Je regarde la tombe, asile souhaite! + Je souris a la mort volontaire et prochaine. + Je me prie en pleurant d'oser rompre ma chaine. + Le fer liberateur qui percerait mon sein + Deja frappe mes yeux et fremit sous ma main; + Et puis mon coeur s'ecoute et s'ouvre a la faiblesse; + Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse, + Mes ecrits imparfaits; car, a ses propres yeux, + L'homme sait se cacher d'un voile specieux... + A quelque noir destin qu'elle soit asservie, + D'une etreinte invincible il embrasse la vie, + Et va chercher bien loin, plutot que de mourir, + Quelque pretexte ami de vivre et de souffrir. + Il a souffert, il souffre, aveugle d'esperance, + Il se traine au tombeau de souffrance en souffrance, + Et la mort, de nos maux ce remede si doux, + Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous! + +Il est hors de doute que si Chenier avait vecu, il se serait place +un jour au rang des premiers poetes lyriques. Jusque dans ses +essais informes on trouve deja tout le merite du genre, la verve, +l'entrainement, et cette fierte d'idees d'un homme qui pense par +lui-meme; d'ailleurs, partout la meme flexibilite de style; la des +images gracieuses, ici des details rendus avec la plus energique +trivialite. Ses odes a la maniere antique, ecrites en latin, seraient +citees comme des modeles d'elevation et d'energie; encore, toutes +latines qu'elles sont, il n'est point rare d'y trouver des strophes +dont aucun poete francais ne desavouerait la teinte ferme et +originale. + + Vain espoir! inutile soin! + Ramper est des humains l'ambition commune; + C'est leur plaisir, c'est leur besoin. + Voir fatigue leurs yeux, juger les importune. + Ils laissent juger la fortune, + Qui fait juste celui qu'elle fait tout-puissant. + Ce n'est point la vertu, c'est la seule victoire + Qui donne et l'honneur et la gloire. + Teint du sang des vaincus, tout glaive est innocent. + +Et plus loin: + + C'est bien. Fais-toi justice, o peuple souverain! + Dit cette cour lache et hardie. + Ils avaient dit: C'est bien, quand, la lyre a la main, + L'incestueux chanteur, ivre de sang romain, + Applaudissait a l'incendie. + +Il n'y aura point d'opinion mixte sur Andre de Chenier. Il faut jeter +le livre ou se resoudre a le relire souvent; ses vers ne veulent +pas etre juges, mais sentis. Ils survivront a bien d'autres qui +aujourd'hui paraissent meilleurs. Peut-etre, comme le disait naivement +La Harpe, peut-etre parce qu'ils renferment en effet quelque chose. En +general, en lisant Chenier, substituez aux termes qui vous choquent +leurs equivalents latins, il sera rare que vous ne rencontriez pas de +beaux vers. D'ailleurs, vous trouverez dans Chenier la maniere franche +et large des anciens; rarement de vaines antitheses, plus souvent des +pensees nouvelles, des peintures vivantes, partout l'empreinte de +cette sensibilite profonde sans laquelle il n'est point de genie, +et qui est peut-etre le genie elle-meme. Qu'est-ce, en effet, qu'un +poete? Un homme qui sent fortement, exprimant ses sensations dans une +langue expressive. La poesie, ce n'est presque que sentiment. + + +Il y a deja dans la nouvelle generation nee avec ce siecle des +commencements de grands poetes. + +Attendez quelques annees encore. + +Les fils des dents du dragon n'avaient pas besoin d'etre entierement +sortis de la terre pour qu'on reconnut en eux des guerriers; et, +lorsque vous aviez vu seulement les gantelets d'Erix, vous pouviez +juger les forces de l'athlete. + + + + + A UN TRADUCTEUR D'HOMERE + + +Les grands poetes sont comme les grandes montagnes, ils ont beaucoup +d'echos. Leurs chants sont repetes dans toutes les langues, parce que +leurs noms se trouvent dans toutes les bouches. Homere a du, plus que +tout autre, a son immense renommee le privilege ou le malheur d'une +foule d'interpretes. Chez tous les peuples, d'impuissants copistes +et d'insipides traducteurs ont defigure ses poemes; et depuis Accius +Labeo, qui s'ecriait: + + Crudum manduces Priamum Priamique puellos; + "Mange tout crus Priam et ses enfants"; + +jusqu'a ce brave contemporain de Marot qui faisait dire au chantre +d'Achille: + + Lors, face a face, on vit ces deux grands ducs + Piteusement sur la terre etendus; + +depuis le siecle du grammairien Zoile jusqu'a nos jours, il est +impossible de calculer le nombre des pygmees qui ont tour a tour +essaye de soulever la massue d'Hercule. + +Croyez-moi, ne vous melez pas a ces nains. Votre traduction est encore +en portefeuille; vous etes bien heureux d'etre a temps pour la bruler. + +Une traduction d'Homere en vers francais! c'est monstrueux et +insoutenable, monsieur. Je vous affirme, en toute conscience, que je +suis indigne de votre traduction. + +Je ne la lirai certes pas. Je veux en etre quitte pour la peur. Je +declare qu'une traduction en vers de n'importe qui, par n'importe +qui, me semble chose absurde, impossible et chimerique. Et j'en +sais quelque chose, moi, qui ai rime en francais (ce que j'ai cache +soigneusement jusqu'a ce jour) quatre ou cinq mille vers d'Horace, de +Lucain et de Virgile; moi, qui sais tout ce qui se perd d'un hexametre +qu'on transvase dans un alexandrin. + +Mais Homere, monsieur! traduire Homere! + +Savez-vous bien que la seule simplicite d'Homere a, de tout temps, +ete l'ecueil des traducteurs? Madame Dacier l'a changee en platitude; +Lamotte-Houdard, en secheresse; Bitaube, en fadaise. Francois Porto +dit qu'il faudrait etre un second Homere pour louer dignement le +premier. Qui faudrait-il donc etre pour le traduire? + + + + + EN VOYANT LES ENFANTS + SORTIR DE L'ECOLE + + + Juin 1820. + +Je ris quand chaque soir de l'ecole voisine +Sort et s'echappe en foule une troupe enfantine, +Quand j'entends sur le seuil le severe mentor +Dont les derniers avis les poursuivent encor: +--Hatez-vous, il est tard, vos meres vous attendent! +--Inutiles clameurs que les vents seuls entendent! +Il rentre. Alors la bande, avec des gris aigus, +Se separe, oubliant les ordres de l'argus. +Les uns courent sans peur, pendant qu'il fait un somme, +Simuler des assauts sur le foin du bonhomme; +D'autres jusqu'en leurs nids surprennent les oiseaux +Qui le soir le charmaient, errants sous ses berceaux; +Ou, se glissant sans bruit, vont voir avec mystere +S'ils ont laisse des noix au clos du presbytere. + +Sans doute vous blamez tous ces jeux dont je ris; +Mais Montaigne, en songeant qu'il naquit dans Paris, +Vantait son air impur, la fange de ses rues; +Montaigne _aimait Paris jusque dans ses verrues_. +J'ai passe par l'enfance, et cet age cheri +Plait, meme en ses ecarts, a mon coeur attendri. +Je ne sais, mais pour moi sa naive ignorance +Couvre encor ses defauts d'un voile d'innocence. +Le lierre des rochers deguise le contour, +Et tout parait charmant aux premiers feux du jour. + +Age serein ou l'ame, etrangere a l'envie, +Se prepare en riant aux douleurs de la vie, +Prend son penchant pour guide, et, simple en ses transports, +Fait le bien sans orgueil et le mal sans remords! + + + + + A DES PETITS ENFANTS EN CLASSE + + + Juin 1820. + +Vous qui, les yeux fixes sur un gros caractere, +L'imitez vainement sur l'arene legere, +Et voyez chaque fois, malgre vos soins nouveaux, +Le cylindre fatal effacer vos travaux, +Ce triste passe-temps, mes enfants, c'est la vie. +Un jour, vers le bonheur tournant un oeil d'envie, +Vous ferez comme moi, sur ce modele heureux, +Bien des projets charmants, bien des plans genereux; +Et puis viendra le sort, dont la main inquiete +Detruira dans un jour votre ebauche imparfaite! + +Etres purs et joyeux, meilleurs que nous ne sommes, +Enfants, pourquoi faut-il que vous deveniez hommes? +Pourquoi faut-il qu'un jour vous soyez comme nous, +Esclaves ou tyrans, envies ou jaloux? + + +Il n'y a plus rien d'original aujourd'hui a pecher contre +la grammaire; beaucoup d'ecrivains nous ont lasses de cette +originalite-la. Il faut aussi eviter de tirer parti des petits +details, genre qui montre de la recherche et de l'affectation. Il +faut laisser ces puerils moyens d'amuser a ces gens qui mettent des +intentions dans une virgule et des reflexions dans un trait suspensif, +font de l'esprit sur tout et de l'erudition sur rien, et qui, +dernierement encore, a propos de ces piqueurs qui ont alarme tout +Paris, remirent sur la scene les hommes de tous les siecles et de +tous les pays, depuis Caligula, qui piquait les mouches, jusqu'a don +Quichotte, qui piquait les moines. + + +Campistron, comme Lagrange-Chancel, avait montre de bonne heure des +dispositions pour la poesie, et cependant ils ne se sont jamais eleves +tous les deux au-dessus du mediocre. Il est rare, en effet, que des +talents si precoces parviennent jamais a la maturite du genie. C'est +une verite dont nous pouvons tous les jours nous convaincre davantage. +Nous voyons des jeunes gens faire a dix-neuf ans ce que Racine +n'aurait pas fait a vingt-cinq; mais a vingt-cinq ils sont arrives a +l'apogee de leur talent, et a vingt-huit ans ils ont deja defait la +moitie de leur gloire. On nous objectera que Voltaire aussi avait fait +des vers des son enfance; mais il est a remarquer que, des quinze +ans, Campistron et Lagrange-Chancel etaient connus dans les salons +et consideres comme de petits grands hommes; tandis qu'au meme age +Voltaire etait deja en fuite de chez son pere; et, en general, ce +n'est pas dans des cages, fussent-elles dorees, qu'il faut elever les +aigles. + + +Quand un ecrivain a pour qualite principale l'originalite, il perd +souvent quelque chose a etre cite. Ses peintures et ses reflexions, +dictees par un esprit organise d'une facon particuliere, veulent etre +vues a la place ou l'auteur les a disposees, precedees de ce qui +les amene, suivies de ce qu'elles entrainent. Liees a l'ouvrage, +la couleur bien appareillee des parties concourt a l'harmonie de +l'ensemble; detachees du tout, cette meme couleur devient disparate +et forme une dissonance avec tout ce dont on l'entoure. Le style du +critique, qui doit etre simple et coulant, et qui est maintes fois +plat et commun, presente un contraste choquant avec le style large, +hardi et souvent brusque de l'auteur original. Une citation de tel +grand poete ou de tel grand ecrivain, encadree dans la prose luisante, +recuree et bourgeoise de tel critique, c'est un effet pareil a +celui que ferait une figure de Michel-Ange au milieu des casseroles +trompe-l'oeil de M. Drolling. + + +Il est difficile de ne point avoir de prevention contre cette manie, +aujourd'hui si commune a nos auteurs, de reunir des imaginations +toujours diverses et souvent contraires pour concourir au meme +ouvrage. Cowley, presse par le marquis de Twickenham de s'adjoindre +dans ses travaux je ne sais quel poete obscur, repondit a Sa +Seigneurie qu'un ane et un cheval traineraient mal un chariot. Deux +auteurs perdent souvent, en le mettant en commun, tout le talent +qu'ils pourraient avoir chacun separement. Il est impossible que deux +tetes humaines concoivent le meme sujet absolument de la meme maniere; +et l'absolue unite de la conception est la premiere qualite d'un +ouvrage. Autrement les idees des divers collaborateurs se heurtent +sans se lier, et il resulte de l'ensemble une discordance inevitable +qui choque sans qu'on s'en rende raison. Les auteurs excellents, +anciens et modernes, ont toujours travaille seuls, et voila pourquoi +ils sont excellents. + + + + + UN FEUILLETON + + + Decembre 1820. + + THEATRE-FRANCAIS + + _JEAN DE BOURGOGNE_ + + Tragedie en cinq actes. + + +C'est un inconvenient des sujets historiques d'embarrasser +l'intelligence de notre savant parterre. Il arrive devant la toile +sans rien connaitre des evenements qui vont se passer sous ses yeux, +et auxquels ne l'initie qu'assez superficiellement une exposition +toujours mal ecoutee ou mal entendue. C'est dans le journal du +lendemain que les spectateurs iront le plus souvent chercher de quelle +race sortait le heros, a quelle famille appartenait l'heroine, sur +quel pays regnait le tyran, desappointes si le critique n'eclaire pas +leur ignorance, et ne leur dit pas, comme au valet Hector, de quel +pays etait le _galant homme Seneque_. + +Nous nous dispenserons toutefois d'obeir a l'usage, d'abord parce que +longtemps avant que nous ne nous melassions de regenter les theatres, +les petits precis historiques des feuilletons nous avaient toujours +paru fort ennuyeux; ensuite parce que nous ne pouvons decemment nous +flatter de reussir mieux au metier d'historien que tant de critiques +plus habiles que nous, nos devanciers; et, sur ce, fort de l'avis de +Barnes, qu'il suffit, pour gagner une cause, de trouver _deux raisons, +bonnes ou mauvaises_, nous passons a _Jean de Bourgogne_. + +Des les premieres scenes de cette piece, nous voyons se dessiner trois +principaux caracteres, ce qui nous donne deux actions distinctes, ou, +si l'on veut, deux faits en question differents, savoir: la question +entre le dauphin et le duc de Bourgogne, ou la France sera-t-elle +sauvee? et la question entre le duc de Bourgogne et Valentine de +Milan, ou la mort du duc d'Orleans sera-t-elle vengee? A cette +inadvertance de diviser ainsi l'attention du spectateur en presentant +deux heros a son affection, l'auteur a joint le tort beaucoup plus +grand de ne pas reunir les deux affections qui en resultent en un seul +et meme interet. En effet, s'il nous montre le dauphin pret a tout +sacrifier pour sauver la France, il nous montre en meme temps la +duchesse prete a tout sacrifier, meme la France, pour sauver son mari; +il suit de la que le spectateur, qui s'interesse a l'une des deux +actions, ne s'interesse pas a l'autre, et reciproquement, de telle +sorte que la moitie de la piece est frappee de mort. Cette combinaison +est d'autant plus malheureuse, qu'elle ne paraissait nullement +necessaire. Des que l'auteur voulait commencer sa piece par rappeler +les crimes de Jean de Bourgogne, idee juste et tragique, il n'avait +pas besoin de l'intervention personnelle de la duchesse d'Orleans; une +lettre eut suffi, et le spectateur se serait trouve transporte tout +de suite au milieu des scenes animees du second acte, seul point +veritable de la piece ou commence l'action. + +Lorsque nous disons que l'action commence, nous sentons avec peine +que nous nous servons d'une expression impropre; c'est _parait devoir +commencer_ que nous devrions dire. En effet, la tragedie nouvelle, +estimable sous d'autres rapports, n'est encore, quant au plan, qu'une +piece comme tant d'autres, une tragedie sans action, une sorte de +lanterne magique ou tous les personnages courent les uns apres les +autres sans pouvoir jamais s'atteindre. + +Ainsi, lorsque le dauphin est a deliberer dans son conseil sur +l'accusation portee contre le duc de Bourgogne, tout a coup celui-ci +se presente, et, loin de se justifier, declare la guerre a son +souverain. Voila une situation; mais que produit-elle? Rien. Les +deux partis se separent avec des menaces reciproques. Cependant +Tanneguy-Duchatel est la qui doit assassiner le prince un jour et qui +devrait, ce semble, profiter de l'occasion. Et de deux choses l'une: +ou le duc de Bourgogne a les moyens de s'emparer de la personne de +son maitre, et alors pourquoi ne le fait-il pas? ou il n'en a pas +le pouvoir, et alors pourquoi vient-il s'exposer, par une bravade +inutile, aux suites d'un premier mouvement, incalculables dans tout +autre personnage qu'un heros aussi patient que le dauphin? + +Et plus loin encore, nous retrouvons la meme situation, mais degagee +de tout ce qui peut la rendre decisive. On vient annoncer au dauphin +que le duc de Bourgogne est maitre de Paris et qu'il marche sur le +palais. Voila le dauphin en peril, comment fera-t-il pour en sortir? +Rien de plus simple; il sort par une porte et le duc de Bourgogne +entre par l'autre. Mais, dira l'auteur, le dauphin se laisse +entrainer. Et voila justement le malheur, les grands caracteres +doivent toujours agir par eux-memes, autrement etait-ce la peine de +nous annoncer des geants, si auparavant vous aviez pris soin de leur +attacher les jambes? + +Cependant le duc de Bourgogne, reste seul, se garde bien de poursuivre +le dauphin, ce qui le mettrait dans la necessite d'etre vainqueur ou +d'etre vaincu. Il s'amuse a composer avec les Armagnacs, a rabattre +les pretentions des anglais, et meme a offrir des places au +chancelier. Puis il part pour Montereau. Tout a coup on apprend qu'il +y a accepte une entrevue avec le dauphin et qu'il y a ete assassine. +Il est evident que, si le commencement de la piece nous a fait voir de +grands evenements ne produisant que de petits resultats, la balance +se retablit bien au dernier acte, et qu'il est difficile de voir un +evenement plus important produit par une cause plus legere et plus +inattendue. + +Nous venons d'exposer en peu de mots le plan de _Jean de Bourgogne_, +degage de toutes les scenes episodiques; il nous reste a examiner +comment un auteur, qui est loin de manquer de talent, a pu etre +conduit a travailler sur un canevas aussi imparfait. + +Le malheur de l'auteur vient d'avoir confondu les deux especes de +tragedie, la tragedie de sentiments et la tragedie d'evenements. +Il suffit, pour s'en convaincre, d'etablir entre ses deux heros +quelques-uns des rapports naturels de frere a frere ou de pere a fils; +nous allons voir disparaitre toutes les difformites de son action. Par +exemple, qu'un fils accuse d'un crime declare la guerre a son pere, +doit-on etre etonne que les deux personnages, eussent-ils la faculte +de s'exterminer mutuellement, se separent avec de simples menaces? Y +a-t-il rien de honteux dans la fuite d'un pere devant un fils rebelle? +Et si ce fils perit assassine malgre les ordres du pere, la situation +de celui-ci en sera-t-elle moins noble et moins touchante? Nous +venons, sans nous en apercevoir, de retracer l'aventure de David et +d'Absalon, l'une des plus tragiques qui soient dans les livres saints. + +Dans le cas actuel, des que l'auteur voulait nous representer la mort +du duc de Bourgogne, il fallait choisir entre les deux hypotheses +d'un meurtre fortuit ou d'un assassinat premedite. La premiere etait +impraticable, puisqu'une tragedie doit avoir un commencement, une fin +et un milieu. En admettant la seconde, il fallait, des les premieres +scenes, poser la question tragique: le duc sera-t-il assassine, ou +ne le sera-t-il pas? et faire naitre l'interet de la lutte des +circonstances qui le detournent de sa perte ou qui l'y entrainent. +Mais, dans la tragedie telle qu'elle est faite, le spectateur, conduit +d'incidents en incidents vers la catastrophe, sans que rien lie +la catastrophe aux incidents, apercoit a peine ca et la quelques +intentions dramatiques, quelques combinaisons theatrales qui font +naufrage au milieu du flux et du reflux des episodes. + + +Walter Scott cache son nom sous le nom de Jedediah Cleisbotham. Je ne +vois pas pourquoi on l'en blame. + +Si un sot parvient a la celebrite, il ne lache plus deux pages de son +ecriture sans les proteger de son nom, esperant que sa reputation fera +celle de son livre, tandis que souvent celle de son livre defait la +sienne. L'homme de merite, des qu'il est arrive a la gloire, evite +quelquefois de decorer de son nom les nouveaux ecrits qu'il livre au +public. Il a assez d'orgueil pour savoir que son nom influerait sur +l'opinion, et assez de modestie pour ne le pas vouloir. Il aime a +redevenir ignore, pour se menager, en quelque sorte, une nouvelle +gloire. Il y a quelque chose du fanfaron dans ces guerriers +d'Homere qui preludaient au combat en declinant leurs noms et leurs +genealogies; ce sont des heros plus vrais, ces chevaliers francais qui +combattaient la visiere baissee, et ne decouvraient le visage qu'apres +que le bras avait ete reconnu. + + + + + LES _VOUS_ ET LES _TU_ + + D'APRES LA REVOLUTION + + + ARISTIDE A BRUTUS + + + Quien haga aplicaciones + Con su pan se lo coma. + + YRIARTE. + + + Brutus, te souvient-il, dis-moi, + Du temps ou, las de ta livree, + Tu vins en veste dechiree + Te joindre a ce bon peuple-roi + Fier de sa majeste sacree + Et forme de gueux comme toi? + Dans ce beau temps de republique, + Boire et jurer fut ton emploi. + Ton bonnet, ton jargon cynique, + Ton air sombre, inspiraient l'effroi; + Et, plein d'un feu patriotique, + Pour gagner le laurier civique, + Tous nos hameaux t'ont vu, je croi, + Fraterniser a coups de pique + Et piller au nom de la loi. + + Las! l'autre jour, monsieur le prince, + Pour vous parler des interets + D'un vieil ami de ma province, + J'entrai dans votre beau palais. + D'abord, je fis, de mon air mince, + Rire un regiment de valets; + Puis, relegue dans l'antichambre, + Tout mouille des pleurs de decembre, + J'attendis, pres du feu cloue, + Et, comme un sage du Piree, + Opposant, de tous bafoue, + Au sot orgueil de la livree + La fierte du manteau troue. + On m'appelle enfin. Je m'elance, + Et l'huissier de votre grandeur + Me fait traverser en silence + Quatre salons "dont l'elegance + "Egalait seule la splendeur". + Bientot, monseigneur, plein de joie, + Je vois, sur des carreaux de soie, + Votre altesse en son cabinet, + Portant sur son sein, avec gloire, + Un beau cordon, brillant de moire, + De la couleur de ton bonnet. + + Quoi! c'etait donc un prince en herbe + Que mon cher Brutus d'autrefois! + On vous admire, je le vois; + Votre savoir passe en proverbe; + Vos festins sont dignes des rois; + Vos cadeaux sont d'un gout superbe; + Homme d'etat, votre talent + Eclate en vos moindres saillies, + Et si vous dites des folies, + Vous les dites d'un ton galant. + Quant a moi, je ris en silence; + Car, puisqu'aujourd'hui l'opulence + Donne tout, grace, esprit, vertus, + Les bons mots de votre excellence + Etaient les jurons de Brutus. + + Adieu, monseigneur, sans rancune! + Briguez les sourires des rois + Et les faveurs de la fortune. + Pour moi, je n'en attends aucune. + Ma bourse, vide tous les mois, + Me force a changer de retraites; + Vous, dans un poste hasardeux, + Tachez de rester ou vous etes, + Et puissions-nous vivre tous deux, + Vous sans remords, et moi sans dettes. + Excusez si, parfois encor, + J'ose rire de la bassesse + De ces courtisans brillants d'or + Dont la foule a grands flots vous presse, + Lorsque, entrant d'un air de noblesse + Dans les salons eblouissants + Du pouvoir et de la richesse, + L'illustre pied de votre altesse + Vient salir ces parquets glissants + Que tu frottais dans ta jeunesse. + + +Combien de malheureux, qui auraient pu mieux faire, se sont mis en +tete d'ecrire, parce qu'en fermant un beau livre ils s'etaient dit: +J'en pourrais faire autant! Et cette reflexion-la ne prouvait rien, +sinon que l'ouvrage etait inimitable. En litterature comme en morale, +plus une chose est belle, plus elle semble facile. Il y a quelque +chose dans le coeur de l'homme qui lui fait prendre quelquefois le +desir pour le pouvoir. C'est ainsi qu'il croit aise de mourir comme +d'Assas ou d'ecrire comme Voltaire. + + +Si Walter Scott est ecossais, ses romans suffiraient pour nous +l'apprendre. Son amour exclusif pour les sujets ecossais prouve son +amour pour l'Ecosse; passionne pour les vieilles coutumes de sa +patrie, il se dedommage, en les peignant fidelement, de ne pouvoir +plus les suivre avec religion, et son admiration pieuse pour le +caractere national eclate jusque dans sa complaisance a en detailler +les defauts. Une irlandaise, lady Morgan, s'est offerte, pour ainsi +dire, comme la rivale naturelle de Walter Scott, en s'obstinant, comme +lui, a ne traiter que des sujets nationaux[1], mais il y a dans ses +ecrits beaucoup plus d'amour pour la celebrite que d'attachement +pour son pays, et beaucoup moins d'orgueil national que de vanite +personnelle. Lady Morgan parait peindre avec plaisir les irlandais; +mais il est une irlandaise qu'elle peint surtout et partout avec +enthousiasme, et cette irlandaise, c'est elle. Miss O'Hallogan dans +_O'Donnell_, et lady Clancare dans _Florence Maccarthy_, ne sont autre +chose que lady Morgan, flattee par elle-meme. + +Il faut le dire, aupres des tableaux pleins de vie et de chaleur de +Scott, les croquis de lady Morgan ne sont que de pales et froides +esquisses. Les romans historiques de cette dame se laissent lire; les +histoires romanesques de l'ecossais se font admirer. La raison en est +simple; lady Morgan a assez de tact pour observer ce qu'elle voit, +assez de memoire pour retenir ce qu'elle observe, et assez de finesse +pour rapporter a propos ce qu'elle a retenu; sa science ne va pas plus +loin. Voila pourquoi ses caracteres, bien traces quelquefois, ne sont +pas soutenus; a cote d'un trait dont la verite vous frappe, parce +qu'elle l'a copie sur la nature, vous en trouvez un autre choquant de +faussete, parce qu'elle l'invente. Walter Scott, au contraire, concoit +un caractere, apres n'en avoir souvent observe qu'un trait; il le voit +dans un mot, et le peint de meme. Son excellent jugement fait qu'il ne +s'egare point, et ce qu'il cree est presque toujours aussi vrai que ce +qu'il observe. Quand le talent est pousse a ce point, il est plus +que du talent; aussi peut-on reduire le parallele en deux mots: lady +Morgan est une femme d'esprit; Walter Scott est un homme de genie. + + +[1: Il faut en excepter toutefois son roman sur la France. + + + + + LA SAINT-CHARLES DE 1820 + + +--Je disais l'an passe: Voici le jour de fete, +Charles m'attend; je veux, ceignant de fleurs ma tete, +M'offrir avec ma fille a son premier coup d'oeil; +Quand ce jour reviendra, ramene par l'annee, +Si je lui porte un fils, fruit de mon hymenee, + Mon bonheur sera de l'orgueil. + + L'annee a fui; voici le jour de fete! + Est-ce une fete, helas! que l'on apprete? + Qu'est devenu ce jour jadis si doux? + De pleurs amers j'ai salue l'aurore; + Pourtant un Charle a mes voeux reste encore, + J'embrasse un fils, mais je n'ai plus d'epoux. + +Veuve, deux orphelins m'attachent a la terre. +Mon bien-aime pres d'eux ne viendra pas s'asseoir; +Ils ne dormiront pas sous les yeux de leur pere, +Et j'irai sur leurs fronts, plaintive et solitaire, + Deposer le baiser du soir. + + O vain regret! felicite passee! + Voici le jour ou, sur son sein pressee, + A mon epoux je redisais ma foi, + Et je gemis sur une urne glacee, + Pres de ce coeur qui ne bat plus pour moi!-- + + Ainsi la veuve desolee, + Digne du martyr au cercueil, + D'un doux souvenir accablee, + Pleurait aupres du mausolee + Son court bonheur et son long deuil. + +Nous voyions cependant, echappes aux naufrages, +Briller l'arc du salut au milieu des orages; +Le ciel ne s'armait plus de presages d'effroi; +De l'heroique mere exaucant l'esperance, +Le Dieu qui fut enfant avait a notre France + Donne l'enfant qui sera roi. + + +Defiez-vous de ces gens armes d'un lorgnon qui s'en vont partout +criant: J'observe mon siecle! Tantot leurs lunettes grossissent les +objets, et alors des chats leur semblent des tigres; tantot elles les +rapetissent, et alors des tigres leur paraissent des chats. Il faut +observer avec ses yeux. Le moraliste, en effet, ne doit jamais parler +que d'apres son experience immediate, s'il veut jouir du bonheur +ineffable, vante par Addison, de trouver un jour dans la bibliotheque +d'un inconnu son livre relie en maroquin, dore sur tranche, et plie en +plusieurs endroits. + +Il est encore pour le moraliste une condition dont nous avons deja +parle ailleurs, celle de rester inconnu des individus qu'il etudie; +il faut qu'il entre chez eux, disait encore le meme Addison, aussi +librement qu'un chien, un chat, ou tout autre animal domestique. + +La-dessus nous pensons comme le _Spectateur_. L'observateur qui se +vante de son role ressemble a Argus change en paon, orgueilleux de ses +cent yeux qui ne peuvent plus voir. + + +Quand une langue a deja eu, comme la notre, plusieurs siecles de +litterature, qu'elle a ete creee et perfectionnee, maniee et torturee, +qu'elle est faite a presque tous les styles, pliee a presque tous +les genres, qu'elle a passe non-seulement par toutes les formes +materielles du rhythme, mais encore par je ne sais combien de cerveaux +comiques, tragiques et lyriques, il s'echappe, comme une ecume, de +l'ensemble des ouvrages qui composent sa richesse litteraire, une +certaine quantite, ou, pour ainsi dire, une certaine masse flottante +de phrases convenues, d'hemistiches plus ou moins insignifiants, + + Qui sont a tout le monde et ne sont a personne. + +C'est alors que l'homme le moins inventif pourra, avec un peu de +memoire, s'amasser, en puisant dans ce reservoir public, une tragedie, +un poeme, une ode, qui seront en vers de douze, ou huit, ou six +syllabes, lesquels auront de bonnes rimes et d'excellentes cesures, et +ne manqueront meme pas, si l'on veut, d'une elegance, d'une harmonie, +d'une facilite quelconque. La-dessus notre homme publiera son oeuvre +en un bon gros volume vide, et se croira poete lyrique, epique ou +tragique, a la facon de ce fou qui se croyait proprietaire de son +hopital. Cependant l'envie, protectrice de la mediocrite, sourira a +son ouvrage; d'altiers critiques, qui voudront faire comme Dieu et +creer quelque chose de rien, s'amuseront a lui batir une reputation; +des connaisseurs, qui ne s'obstineront pas ridiculement a vouloir que +des mots expriment des idees, vanteront, d'apres le journal du matin, +la clarte, la sagesse, le gout du nouveau poete; les salons, echos +des journaux, s'extasieront, et la publication dudit ouvrage n'aura +d'autre inconvenient que d'user les bords du chapeau de Piron. + + +Ceux qui ne savent pas admirer par eux-memes se lassent bien vite +d'admirer. Il y a au fond de presque tous les hommes je ne sais quel +sentiment d'envie qui veille incessamment sur leur coeur pour y +comprimer l'expression de la louange meritee, ou y enchainer l'elan du +juste enthousiasme. L'homme le plus vulgaire n'accordera a l'ouvrage +le plus superieur qu'un eloge assez restreint, pour qu'on ne puisse le +croire incapable d'en faire autant. Il pensera presque que louer un +autre, c'est prescrire son propre droit a la louange, et ne consentira +au genie de tel poete qu'autant qu'il ne paraitra pas abdiquer le +sien; et je parle ici, non de ceux qui ecrivent, mais de ceux qui +lisent, de ceux qui, la plupart, n'ecriront jamais. D'ailleurs, il est +de mauvais ton d'applaudir, l'admiration donne a la physionomie une +expression ridicule, et un transport d'enthousiasme peut deranger le +pli d'une cravate. + +Voila, certes, de hautes raisons pour que des hommes immortels, qui +honorent leur siecle parmi les siecles, trainent des vies d'amertume +et de degout, pour que le genie s'eteigne decourage sur un +chef-d'oeuvre, pour qu'un Camoens mendie, pour qu'un Milton languisse +dans la misere, pour que d'autres que nous ignorons, plus infortunes +et plus grands peut-etre, meurent sans meme avoir pu reveler leurs +noms et leurs talents, comme ces lampes qui s'allument et s'eteignent +dans un tombeau! + +Ajoutez a cela que, tandis que les illustrations les plus meritees +sont refusees au genie, il voit s'elever sur lui une foule de +reputations inexplicables et de renommees usurpees; il voit le petit +nombre d'ecrivains plus ou moins mediocres qui dirigent pour le +moment l'opinion, exalter les mediocrites qu'ils ne craignent pas, +en deprimant sa superiorite qu'ils redoutent. Qu'importe toute cette +sollicitude du neant pour le neant! On reussira, a la verite, a user +l'ame, a empoisonner l'existence du grand homme; mais le temps et +la mort viendront et feront justice. Les reputations dans l'opinion +publique sont comme des liquides de differents poids dans un meme +vase. Qu'on agite le vase, on parviendra aisement a meler les +liqueurs; qu'on le laisse reposer, elles reprendront toutes, lentement +et d'elles-memes, l'ordre que leurs pesanteurs et la nature leur +assignent. + + +Des reflexions ameres viennent a l'esprit quand on songe a +l'extinction, aujourd'hui inevitable, de cette illustre race de +Conde, qui, sans jamais s'asseoir sur le trone, avait toujours ete +remarquable entre toutes les races royales de l'Europe, et avait fonde +dans la maison de France une sorte de dynastie militaire, accoutumee +a regner au milieu des camps et des champs de bataille. Si, dans +quelques annees, de nouvelles convulsions politiques amenaient (ce +qu'a Dieu ne plaise!) de nouvelles guerres civiles, nous tous qui +servons aujourd'hui la cause monarchique, nous serions bien alors des +exiles, des bannis, des proscrits; mais nous ne serions plus, comme +les vainqueurs de Berstheim et de Biberach, des Condeens. Car, du +moins, pour ces fideles guerriers sans foyer et sans asile, le nom de +leur chef sexagenaire, ce grand nom de Conde, etait devenu comme une +patrie. + + +La peinture des passions, variables comme le coeur humain, est une +source inepuisable d'expressions et d'idees neuves; il n'en est pas de +meme de la volupte. La, tout est materiel, et, quand vous avez epuise +l'albatre, la rose et la neige, tout est dit. + + +Ceux qui observent avec un curieux plaisir les divers changements que +le temps et les temps amenent dans l'esprit d'une nation consideree +comme grand individu peuvent remarquer en ce moment un singulier +phenomene litteraire, ne d'un autre phenomene politique, la revolution +francaise. Il y a aujourd'hui en France combat entre une opinion +litteraire encore trop puissante et le genie de ce siecle. Cette +opinion, aride heritage legue a notre epoque par le siecle de +Voltaire, ne veut marcher qu'escortee de toutes les gloires du siecle +de Louis XIV. C'est elle qui ne voit de poesie que sous la forme +etroite du vers; qui, semblable aux juges de Galilee, ne veut pas que +la terre tourne et que le talent cree; qui ordonne aux aigles de +ne voler qu'avec des ailes de cire; qui mele, dans son aveugle +admiration, a des renommees immortelles, qu'elle eut persecutees +si elles avaient paru de nos jours, je ne sais quelles vieilles +reputations usurpees que les siecles se passent avec indifference et +dont elle se fait des autorites contre les reputations contemporaines; +en un mot, qui poursuivrait du nom de Corneille mort Corneille +renaissant. + +Cette opinion decourageante et injurieuse condamne toute originalite +comme une heresie. Elle crie que le regne des lettres est passe, que +les muses se sont exilees et ne reviendront plus; et chaque jour de +jeunes lyres lui donnent d'harmonieux dementis, et la poesie francaise +se renouvelle glorieusement autour de nous. Nous sommes a l'aurore +d'une grande ere litteraire, et cette fletrissante opinion voudrait +que notre epoque, si eclatante de son propre eclat, ne fut que le pale +reflet des deux epoques precedentes! La litterature funeste du siecle +passe a, pour ainsi parler, exhale cette opinion antipoetique dans +notre siecle comme un miasme charge de principes de mort, et, pour +dire la verite entiere, nous conviendrons qu'elle dirige l'immense +majorite des esprits qui composent parmi nous le public litteraire. +Les chefs qui l'ont donnee ont disparu; mais elle gouverne toujours +la masse, elle surnage encore comme un navire qui a perdu ses mats. +Cependant il s'eleve de jeunes tetes, pleines de seve et de vigueur, +qui ont medite la Bible, Homere et Dante, qui se sont abreuvees aux +sources primitives de l'inspiration, et qui portent en elles la gloire +de notre siecle. Ces jeunes hommes seront les chefs d'une ecole +nouvelle et pure, rivale et non ennemie des ecoles anciennes, d'une +opinion poetique qui sera un jour aussi celle de la masse. En +attendant, ils auront bien des combats a livrer, bien des luttes +a soutenir; mais ils supporteront avec le courage du genie les +adversites de la gloire. La routine reculera bien lentement devant +eux, mais il viendra un jour ou elle tombera pour leur faire place, +comme la scorie dessechee d'une vieille plaie qui se cicatrise. + + +Tous ces hommes graves qui sont si clairvoyants en grammaire, en +versification, en prosodie, et si aveugles en poesie, nous rappellent +ces medecins qui connaissent la moindre fibre de la machine humaine, +mais qui nient l'ame et ignorent la vertu. + + + + + DU GENIE + + +Toute passion est eloquente; tout homme persuade persuade; pour +arracher des pleurs, il faut pleurer; l'enthousiasme est contagieux, +a-t-on dit. + +Prenez une femme et arrachez-lui son enfant; rassemblez tous les +rheteurs de la terre, et vous pourrez dire: _A la mort, et allons +diner_. Ecoutez la mere; d'ou vient qu'elle a trouve des cris, des +pleurs qui vous ont attendri, et que la sentence vous est tombee +des mains? On a parle comme d'une chose etonnante de l'eloquence de +Ciceron et de la clemence de Cesar; si Ciceron eut ete le pere de +Ligarius, qu'en eut-on dit? Il n'y avait rien la que de simple. + +Et en effet, il est un langage qui ne trompe point, que tous les +hommes entendent, et qui a ete donne a tous les hommes, c'est celui +des grandes passions comme des grands evenements, _sunt lacrymae +rerum_; il est des moments ou toutes les ames se comprennent, ou +Israel se leve tout entier comme un seul homme. + +Qu'est-ce que l'eloquence? dit Demosthene. L'action, l'action, et puis +encore l'action.--Mais, en morale comme en physique, pour imprimer du +mouvement, il faut en posseder soi-meme. Comment se communique-t-il? +Ceci vient de plus haut; qu'il vous suffise que les choses se passent +ainsi. Voulez-vous emouvoir, soyez emu; pleurez, vous tirerez des +pleurs; c'est un cercle ou tout vous ramene et d'ou vous ne pouvez +sortir. Je vous le demande, a quoi nous eut servi le don de nous +communiquer nos idees si, comme a Cassandre, il nous eut ete refuse +la faculte de nous faire croire? Quel fut le plus beau moment de +l'orateur romain? Celui ou les tribuns du peuple lui interdisaient la +parole.--Romains, s'ecria-t-il, je jure que j'ai sauve la republique! +Et tout le peuple se leva, criant: Nous jurons qu'il a dit la verite. + +Et tout ce que nous venons de dire de l'eloquence, nous le dirons +de tous les arts, car tous les arts ne sont que la meme langue +differemment parlee. Et en effet, qu'est-ce que nos idees? Des +sensations, et des sensations comparees. Qu'est-ce que les arts, sinon +les diverses manieres d'exprimer nos idees? + +Rousseau, s'examinant soi-meme et se confrontant avec ce modele ideal +que tous les hommes portent grave dans leur conscience, traca un plan +d'education par lequel il garantissait son eleve de tous ses vices, +mais en meme temps de toutes ses vertus. Le grand homme ne s'apercut +pas qu'en donnant a son Emile ce qui lui manquait, il lui otait ce +qu'il possedait lui-meme. Cet homme eleve au milieu du rire et de la +joie serait comme un athlete eleve loin des combats. Pour etre un +Hercule, il faut avoir etouffe les serpents des le berceau. Tu veux +lui epargner la lutte des passions, mais est-ce donc vivre que d'avoir +evite la vie? Qu'est-ce qu'exister? dit Locke. C'est sentir. Les +grands hommes sont ceux qui ont beaucoup senti, beaucoup vecu; et +souvent, en quelques annees, on a vecu bien des vies. Qu'on ne s'y +trompe pas, les hauts sapins ne croissent que dans la region des +orages. Athenes, ville de tumulte, eut mille grands hommes; Sparte, +ville de l'ordre, n'en eut qu'un, Lycurgue; et Lycurgue etait ne avant +ses lois. + +Aussi voyons-nous la plupart des grands hommes apparaitre au milieu +des grandes fermentations populaires; Homere, au milieu des siecles +heroiques de la Grece; Virgile, sous le triumvirat; Ossian, sur les +debris de sa patrie et de ses dieux; Dante, l'Arioste, le Tasse, au +milieu des convulsions renaissantes de l'Italie; Corneille et Racine, +au siecle de la Fronde; et enfin Milton, entonnant la premiere revolte +au pied de l'echafaud sanglant de White-Hall. + +Et si nous examinons quel fut en particulier le destin de ces grands +hommes, nous les voyons tous tourmentes par une vie agitee et +miserable. Camoens fend les mers son poeme a la main; d'Ercilla ecrit +ses vers sur des peaux de betes dans les forets du Mexique. Ceux-la +que les souffrances du corps ne distraient pas des souffrances de +l'ame trainent une vie orageuse, devores par une irritabilite de +caractere qui les rend a charge a eux-memes et a ceux qui les +entourent. Heureux ceux qui ne meurent pas avant le temps, consumes +par l'activite de leur propre genie, comme Pascal; de douleur, +comme Moliere et Racine; ou vaincus par les terreurs de leur propre +imagination, comme ce Tasse infortune! + +Admettant donc ce principe reconnu de toute l'antiquite, que les +grandes passions font les grands hommes, nous reconnaitrons en meme +temps que, de meme qu'il y a des passions plus ou moins fortes, de +meme il existe divers degres de genie. + +Et, examinant maintenant quelles sont les choses les plus capables +d'exciter la violence de nos passions, c'est-a-dire de nos desirs, qui +ne sont eux-memes que des volontes plus ou moins prononcees, jusqu'a +cette volonte ferme et constante par laquelle on desire une chose +toute sa vie, tout ou rien, comme Cesar, levier terrible par lequel +l'homme se brise lui-meme, nous tomberons d'accord que, s'il existe +une chose capable d'exciter une volonte pareille dans une ame noble et +ferme, ce doit etre sans contredit ce qu'il y a de plus grand parmi +les hommes. + +Or, jetant maintenant les yeux autour de nous, considerons s'il est +une chose a laquelle cette denomination sublime ait ete justement +attribuee par le consentement unanime de tous les temps et de tous les +peuples. + +Et nous voici, jeunes gens, arrives en peu de paroles a cette verite +ravissante devant laquelle toute la philosophie antique et le grand +Platon lui-meme avaient recule. Que le genie, c'est la vertu! + + +Poetes, ayez toujours l'austerite d'un but moral devant les yeux. +N'oubliez jamais que par hasard des enfants peuvent vous lire. Ayez +pitie des tetes blondes. + +On doit encore plus de respect a la jeunesse qu'a la vieillesse. + + +L'homme de genie ne doit reculer devant aucune difficulte; il fallait +de petites armes aux hommes ordinaires; aux grands athletes, il leur +fallait les cestes d'Hercule. + + + + + _PLAN DE TRAGEDIE FAIT AU COLLEGE_ + + +Deux des successeurs d'Alexandre, Cassandre et Alexandre, fils de +Polyperchon, se disputent l'empire de la Grece. Le premier est +retranche dans la citadelle d'Athenes, le second campe sous les +murailles. Athenes, entre ces deux puissants ennemis, menacee a +tout moment de sa ruine, est encore tourmentee par des dissensions +interieures. Le peuple penche pour le parti d'Alexandre, qui promet de +retablir le gouvernement populaire; le senat tient pour Cassandre, qui +a retabli le gouvernement aristocratique. De la la haine violente du +peuple contre Phocion, chef du senat, et le plus grand ennemi des +caprices de la multitude. Phocion, dans cette crise, ou il s'agit de +lui autant que de l'etat, insensible a tout autre interet qu'a celui +de ses concitoyens, ne songe qu'au salut de la republique; il y +travaille avec toute l'imprudence d'une belle ame. Les moyens qu'il +emploie pour sauver la patrie sont ceux qu'on emploie pour le perdre +lui-meme. Il parvient a determiner les deux chefs rivaux a s'eloigner +de l'Attique et a respecter Athenes; et dans le meme moment il est +accuse de trahison, traduit devant le peuple, et condamne. Voila, en +peu de mots, toute l'action de la tragedie; elle est simple, et peut +etre noble pourtant. C'est le tableau des agitations populaires et de +la vertu malheureuse, c'est-a-dire le plus grand exemple qu'on puisse +mettre sous les yeux des hommes, et le spectacle digne des dieux. + +D'un cote, la haine du peuple, les ennemis de Phocion, sa vertu +imprudente, qui leur donne des armes contre lui, enfin Alexandre et +son armee; de l'autre, les troupes de Cassandre, le parti des bons +citoyens, la vieille autorite du senat, enfin l'ascendant eternel de +la vertu, qui fait triompher Phocion toutes les fois qu'il se trouve +en presence de la multitude. Ainsi la balance theatrale est etablie; +l'action se deroule par une suite de revolutions inattendues; les +moyens d'attaque et de resistance ont entre eux des proportions qui +rendent l'anxiete possible. + +Ainsi, lorsqu'au troisieme acte Phocion n'a pas craint de se rendre au +camp d'Alexandre, son ennemi, et qu'il l'a determine a accepter une +entrevue avec Cassandre, il semble que cette demarche courageuse +va desarmer l'ingratitude du peuple et fermer la bouche a ses +accusateurs. Mais Phocion s'est expose a la mort sans mandat; il a +meprise, pour sauver le peuple, un decret populaire qui le destituait +de sa charge, decret que le senat n'avait pas sanctionne. Ainsi, +lorsque le spectateur croit que l'action marche vers un heureux +denoument, il se trouve que le peril est au comble. Le peuple, en +pleine revolte, assiege la demeure de Phocion. Il ne se presente +aucun moyen de salut. Le senat est sans force, et Cassandre est trop +eloigne. Il n'y a plus qu'a mourir. On propose a Phocion d'armer ses +esclaves et de vendre cherement sa vie. Mais le grand homme refuse. Le +peuple se precipite sur la scene en criant:--La mort! la mort! Phocion +n'en est point emu. Les orateurs agitent la multitude par leurs cris. +Phocion la harangue; mais, voyant que le tumulte redouble et qu'il ne +peut parvenir a la ramener a des sentiments humains, il monte sur son +tribunal, et a ce mouvement la revolution theatrale est operee. Ce +n'est plus le vieillard disputant sa vie contre une populace effrenee, +c'est un juge supreme qui foudroie des revoltes. Les assassins tombent +aux genoux de Phocion. Le vieillard, profondement emu de l'ingratitude +de ses concitoyens, ne leur demande pas vengeance, il ne leur demande +pas meme la vie, il ne leur demande que de le laisser vivre encore un +jour pour les sauver. Ainsi la face de la scene est changee; le peuple +est apaise; les deux rois vont se rendre dans la ville pour conclure +une treve; il semble que Phocion n'ait plus rien a craindre. Tout a +coup Agnonide se leve et conseille de se saisir des deux rois et +de mettre ainsi fin aux malheurs de la Grece. A cette proposition +perfide, dont il ne developpe que trop bien les avantages, +l'incertitude renait; on sent tout de suite quel effet la reponse de +Phocion va produire sur un peuple chez qui Aristide n'osa pas une +seconde fois preferer le juste a l'utile. Phocion voit le piege, et +il n'en est point etonne. Il fait ce qu'Aristide n'aurait point ose +faire, il reste du parti de la chose juste contre la chose utile. +L'entrevue des deux rois est rompue, et Phocion est cite devant +l'assemblee du peuple comme coupable d'avoir laisse echapper +l'occasion de sauver la republique. + +Ici l'action se presse. Phocion est sur le point d'etre traine devant +cette assemblee, composee d'un ramassis d'esclaves et d'etrangers +ameutes par ses ennemis, lorsqu'on apprend que Cassandre descend de +l'Acropolis et marche a son secours. Le vieillard, quoique l'on viole +les lois pour le faire condamner, ne veut pas etre sauve malgre les +lois. Il marche lui-meme au-devant de ses liberateurs et les force a +rentrer dans la citadelle; il revient ensuite se presenter devant le +peuple. Il est au moment d'etre absous, lorsque tout a coup l'armee +d'Alexandre parait sous les remparts. Le peuple se revolte, l'autorite +du senat est meconnue, et Phocion est condamne. Il prend la coupe et +boit gravement le poison. + +Cette tragedie pourrait etre belle; cependant elle n'obtiendrait qu'un +succes d'estime. Cela tient a ce qu'elle serait froide; au theatre un +conte d'amour vaut mieux que toute l'histoire. + +Campistron a deja mis le sujet de Phocion sur la scene. Sa piece, +comme toutes celles qu'il a faites, est assez bien concue et n'est pas +mal conduite. Il y a quelque invention dans les caracteres, mais il +n'a point su les soutenir. C'est ce qui arrive souvent aux gens qui, +comme lui, n'ont ni vu ni observe, et qui s'imaginent qu'on fait de +l'amour avec des exclamations, et de la vertu avec des maximes. + +Ainsi, dans une scene, d'ailleurs assez bien ecrite, si l'on admet que +le style des tragedies de Voltaire est un bon style, entre le tyran et +Phocion, celui-ci, apres avoir dit en vrai capitan: + + Un homme tel que moi, loin de s'humilier, + Conte ce qu'il a fait pour se justifier. + Ose toi-meme ici rappeler mon histoire. + Elle ne t'offrira que des jours pleins de gloire; + Chaque instant est marque par quelque exploit fameux... + +se reprend tout a coup, et il ajoute avec une emphase de modestie +aussi ridicule que sa jactance: + + Mais que dis-je? ou m'emporte un mouvement honteux? + Est-ce a moi de conter la gloire de ma vie? + D'en retracer le cours quand Athenes l'oublie? + J'en rougis; je suis pret a me desavouer. + Prononce; j'aime mieux mourir que me louer. + +Et plus loin, Campistron, ne sachant comment faire revenir Phocion +mourant sur la scene, s'avise de lui faire demander une entrevue au +tyran. Le tyran, tres surpris, accorde par pur motif de curiosite; +mais, comme ce ne serait pas le compte de l'auteur de mettre en +tete-a-tete deux personnages qui n'ont reellement rien a se dire, +au moment d'entretenir Phocion, on vient chercher le tyran pour une +revolte. Celui-ci, comme de raison, oublie de donner contre-ordre pour +l'entrevue. Phocion arrive, et, ne trouvant pas le tyran, il cherche +dans sa tete quelle raison peut lui avoir fait quitter la scene, et il +n'en trouve pas de meilleure, sinon que c'est qu'il lui fait peur, et +il ajoute, avec une bonhomie tout a fait comique: + + Sans armes et mourant je le force a me craindre. + Que le sort d'un tyran, justes dieux! est a plaindre! + +Et plus loin encore, Phocion mourant, qui se promene durant tout le +cinquieme acte au milieu de la sedition, se rencontre avec sa fille +Chrysis, et il s'occupe, en bon pere, a lui chercher un mari. Le +passage est reellement curieux. Savez-vous sur qui son choix s'arrete? +Sur le fils du tyran. Il semble, comme dit le proverbe, qu'il n'y a +qu'a se baisser et en prendre. + + Et voulant, en mourant, vous choisir un epoux, + Je ne trouve que lui qui soit digne de vous. + +La reponse de la fille est peut-etre encore plus singuliere: + + Qu'entends-je! o ciel! seigneur, m'en croyez-vous capable? + Je ne vous cele point qu'il me parait aimable. + +C'est cette meme Chrysis qui, voyant mourir son pere et son amant, +trop bien elevee pour les suivre, s'ecrie avec une naivete si +touchante: + + O fortune contraire, +J'ose, apres de tels coups, defier ta colere! + +Elle s'en va, et la toile tombe. En pareil cas Corneille est sublime, +il fait dire a Eurydice: + + Non, je ne pleure pas, madame, mais je meurs. + + +En 1793, la France faisait front a l'Europe, la Vendee tenait tete a +la France. La France etait plus grande que l'Europe, la Vendee etait +plus grande que la France. + + + Decembre 1820. +Le tout jeune homme qui s'eveille de nos jours aux idees politiques +est dans une perplexite etrange. En general, nos peres sont +bonapartistes, nos meres sont royalistes. + +Nos peres ne voient dans Napoleon que l'homme qui leur donnait des +epaulettes; nos meres ne voient dans Buonaparte que l'homme qui leur +prenait leurs fils. + +Pour nos peres, la revolution, c'est la plus grande chose qu'ait pu +faire le genie d'une assemblee; l'empire, c'est la plus grande chose +qu'ait pu faire le genie d'un homme. Pour nos meres, la revolution, +c'est une guillotine; l'empire, c'est un sabre. + +Nous autres enfants nes sous le consulat, nous avons tous grandi sur +les genoux de nos meres, nos peres etant au camp; et, bien souvent +privees, par la fantaisie conquerante d'un homme, de leurs maris, de +leurs freres, elles ont fixe sur nous, frais ecoliers de huit ou dix +ans, leurs doux yeux maternels remplis de larmes, en songeant que nous +aurions dix-huit ans en 1820, et qu'en 1825 nous serions colonels ou +morts. + +L'acclamation qui a salue Louis XVIII en 1814, c'a ete un cri de joie +des meres. + +En general, il est peu d'adolescents de notre generation qui n'aient +suce avec le lait de leurs meres la haine des deux epoques violentes +qui ont precede la restauration. Le croquemitaine des enfants de 1802, +c'etait Robespierre; le croquemitaine des enfants de 1815, c'etait +Buonaparte. + +Dernierement, je venais de soutenir ardemment, en presence de mon +pere, mes opinions vendeennes. Mon pere m'a ecoute parler en silence, +puis il s'est tourne vers le general L----, qui etait la, et il lui a +dit: _Laissons faire le temps. L'enfant est de l'opinion de sa mere, +l'homme sera de l'opinion de son pere_. + +Cette prediction m'a laisse tout pensif. + +Quoi qu'il arrive, et en admettant meme jusqu'a un certain point que +l'experience puisse modifier l'impression que nous fait le premier +aspect des choses a notre entree dans la vie, l'honnete homme est sur +de ne point errer en soumettant toutes ces modifications a la severe +critique de sa conscience. Une bonne conscience qui veille dans un +esprit le sauve de toutes les mauvaises directions ou l'honnetete peut +se perdre. Au moyen age, on croyait que tout liquide ou un saphir +avait sejourne etait un preservatif contre la peste, le charbon et la +lepre et _toutes ses especes_, dit Jean-Baptiste de Rocoles. + +Ce saphir, c'est la conscience. + + + + + JOURNAL + DES IDEES ET DES OPINIONS + D'UN REVOLUTIONNAIRE DE 1830 + + + + + AOUT + + +Apres juillet 1830, il nous faut la chose _republique_ et le mot +_monarchie_. + + +A ne considerer les choses que sous le point de vue de l'expedient +politique, la revolution de juillet nous a fait passer brusquement +du constitutionalisme au republicanisme. La machine anglaise est +desormais hors de service en France; les whigs siegeraient a l'extreme +droite de notre Chambre. L'opposition a change de terrain comme le +reste. Avant le 30 juillet elle etait en Angleterre, aujourd'hui elle +est en Amerique. + + +Les societes ne sont bien gouvernees en fait et en droit que lorsque +ces deux forces, l'intelligence et le pouvoir, se superposent. Si +l'intelligence n'eclaire encore qu'une tete au sommet du corps social, +que cette tete regne; les theocraties ont leur logique et leur beaute. +Des que plusieurs ont la lumiere, que plusieurs gouvernent; les +aristocraties sont alors legitimes. Mais lorsqu'enfin l'ombre a +disparu de partout, quand toutes les tetes sont dans la lumiere, que +tous regissent tout. Le peuple est mur a la republique; qu'il ait la +republique. + + +Tout ce que nous voyons maintenant, c'est une aurore. Rien n'y manque, +pas meme le coq. + + +La fatalite, que les anciens disaient aveugle, y voit clair et +raisonne. Les evenements se suivent, s'enchainent et se deduisent +dans l'histoire avec une logique qui effraye. En se placant un peu +a distance, on peut saisir toutes leurs demonstrations dans leurs +rigoureuses et colossales proportions, et la raison humaine brise sa +courte mesure devant ces grands syllogismes du destin. + + +Il ne peut y avoir rien que de factice, d'artificiel et de platre +dans un ordre de choses ou les inegalites sociales contrarient les +inegalites naturelles. + + +L'equilibre parfait de la societe resulte de la superposition +immediate de ces deux inegalites. + + +Les rois ont le jour, les peuples ont le lendemain. + + +Donneurs de places! preneurs de places! demandeurs de places! gardeurs +de places!--C'est pitie de voir tous ces gens qui mettent une cocarde +tricolore a leur marmite. + + +Il y a, dit Hippocrate, l'inconnu, le mysterieux, le _divin_ des +maladies. _Quid divinum_. Ce qu'il dit des maladies, on peut le dire +des revolutions. + + +La derniere raison des rois, le boulet. La derniere raison des +peuples, le pave. + + +Je ne suis pas de vos gens coiffes du bonnet rouge et entetes de la +guillotine. + +Pour beaucoup de raisonneurs a froid qui font apres coup la theorie +de la Terreur, 93 a ete une amputation brutale, mais necessaire. +Robespierre est un Dupuytren politique. Ce que nous appelons la +guillotine n'est qu'un bistouri. + + +C'est possible. Mais il faut desormais que les maux de la societe +soient traites non par le bistouri, mais par la lente et graduelle +purification du sang, par la resorption prudente des humeurs +extravasees, par la saine alimentation, par l'exercice des forces et +des facultes, par le bon regime. Ne nous adressons plus au chirurgien, +mais au medecin. + + +Beaucoup de bonnes choses sont ebranlees et toutes tremblantes encore +de la brusque secousse qui vient d'avoir lieu. Les hommes d'art en +particulier sont fort stupefaits et courent dans toutes les directions +apres leurs idees eparpillees. Qu'ils se rassurent. Ce tremblement +de terre passe, j'ai la ferme conviction que nous retrouverons notre +edifice de poesie debout et plus solide de toutes les secousses +auxquelles il aura resiste. C'est aussi une question de liberte que la +notre, c'est aussi une revolution. Elle marchera intacte a cote de sa +soeur la politique. Les revolutions, comme les loups, ne se mangent +pas. + + + + + SEPTEMBRE + + +Notre maladie depuis six semaines, c'est le ministere et la majorite +de la Chambre qui nous l'ont faite; c'est une revolution rentree. + + +On a tort de croire que l'equilibre europeen ne sera pas derange par +notre revolution. Il le sera. Ce qui nous rend forts, c'est que nous +pouvons lacher son peuple sur tout roi qui nous lachera son armee. Une +revolution combattra pour nous partout ou nous le voudrons. + +L'Angleterre seule est redoutable pour mille raisons. + +Le ministere anglais nous fait bonne mine parce que nous avons +inspire au peuple anglais un enthousiasme qui pousse le gouvernement. +Cependant Wellington sait par ou nous prendre; il nous entamera, +l'heure venue, par Alger ou par la Belgique. Or nous devions chercher +a nous lier de plus en plus etroitement avec la population anglaise, +pour tenir en respect son ministere; et, pour cela, envoyer en +Angleterre un ambassadeur populaire, Benjamin Constant, par exemple, +dont on eut detele la voiture de Douvres a Londres avec douze cent +mille anglais en cortege. De cette facon, notre ambassadeur eut ete +le premier personnage d'Angleterre, et qu'on juge le beau contrecoup +qu'eut produit a Londres, a Manchester, a Birmingham, une declaration +de guerre a la France! Planter l'idee francaise dans le sol anglais, +c'eut ete grand et politique. + +L'union de la France et de l'Angleterre peut produire des resultats +immenses pour l'avenir de l'humanite. + +La France et l'Angleterre sont les deux pieds de la civilisation. + + +Chose etrange que la figure des gens qui passent dans les rues le +lendemain d'une revolution! A tout moment vous etes coudoye par le +vice et l'impopularite en personne avec cocarde tricolore. Beaucoup +s'imaginent que la cocarde couvre le front. + + +Nous assistons en ce moment a une averse de places qui a des effets +singuliers. Cela debarbouille les uns. Cela crotte les autres. + + +On est tout stupefait des existences qui surgissent toutes faites dans +la nuit qui suit une revolution. Il y a du champignon dans l'homme +politique. Hasard et intrigue. Coterie et loterie. + + +Charles X croit que la revolution qui l'a renverse est une +conspiration creusee, minee, chauffee de longue main. Erreur! c'est +tout simplement une ruade du peuple. + + +Mon ancienne conviction royaliste-catholique de 1820 s'est ecroulee +piece a piece depuis dix ans devant l'age et l'experience. Il en reste +pourtant encore quelque chose dans mon esprit, mais ce n'est qu'une +religieuse et poetique ruine. Je me detourne quelquefois pour la +considerer avec respect, mais je n'y viens plus prier. + + +L'ordre sous la tyrannie, c'est, dit Alfieri quelque part, _une vie +sans ame_. + + +L'idee de Dieu et l'idee du roi sont deux et doivent etre deux. La +monarchie a la Louis XIV les confond au detriment de l'ordre temporel, +au detriment de l'ordre spirituel. Il resulte de ce monarchisme une +sorte de mysticisme politique, de fetichisme royaliste, je ne sais +quelle religion de la personne du roi, du corps du roi, qui a un +palais pour temple et des gentilshommes de la chambre pour pretres, +avec l'etiquette pour decalogue. De la toutes ces fictions qu'on +appelle _droit divin, legitimite, grace de Dieu_, et qui sont tout au +rebours du veritable droit divin, qui est la justice, de la veritable +legitimite, qui est l'intelligence, de la veritable grace de Dieu, qui +est la raison. Cette religion des courtisans n'aboutit a autre chose +qu'a substituer la chemise d'un homme a la banniere de l'eglise. + + +Nous sommes dans le moment des peurs paniques. Un club, par exemple, +effraye, et c'est tout simple; c'est un mot que la masse traduit par +un chiffre, 93. Et, pour les basses classes, 93, c'est la disette; +pour les classes moyennes, c'est le maximum; pour les hautes classes, +c'est la guillotine. + +Mais nous sommes en 1830. + + +La republique, comme l'entendent certaines gens, c'est la guerre de +ceux qui n'ont ni un sou, ni une idee, ni une vertu, contre quiconque +a l'une de ces trois choses. + +La republique, selon moi, la republique, qui n'est pas encore mure, +mais qui aura l'Europe dans un siecle, c'est la societe souveraine +de la societe; se protegeant, garde nationale; se jugeant, jury; +s'administrant, commune; se gouvernant, college electoral. + +Les quatre membres de la monarchie, l'armee, la magistrature, +l'administration, la pairie, ne sont pour cette republique que quatre +excroissances genantes qui s'atrophient et meurent bientot. + + +--Ma vie a ete pleine d'epines. + +--Est-ce pour cela que votre conscience est si dechiree? + + +Il y a toujours deux choses dans une charte, la solution d'un peuple +et d'un siecle, et une feuille de papier. Tout le secret, pour bien +gouverner le progres politique d'une nation, consiste a savoir +distinguer ce qui est la solution sociale de ce qui est la feuille +de papier. Tous les principes que les revolutions antecedentes ont +degages forment le fonds, l'essence meme de la charte; respectez-les. +Ainsi, liberte de culte, liberte de pensee, liberte de presse, liberte +d'association, liberte de commerce, liberte d'industrie, liberte de +chaire, de tribune, de theatre, de treteau, egalite devant la loi, +libre accessibilite de toutes les capacites a tous les emplois, toutes +choses sacrees et qui font choir, comme la torpille, les rois qui +osent y toucher. Mais de la feuille de papier, de la forme, de la +redaction, de la lettre, des questions d'age, de cens, d'eligibilite, +d'heredite, d'inamovibilite, de penalite, inquietez-vous-en peu et +reformez a mesure que le temps et la societe marchent. La lettre ne +doit jamais se petrifier quand les choses sont progressives. Si la +lettre resiste, il faut la briser. + + +Il faut quelquefois violer les chartes pour leur faire des enfants. + + +En matiere de pouvoir, toutes les fois que le fait n'a pas besoin +d'etre violent pour etre, le fait est droit. + + +Une guerre generale eclatera quelque jour en Europe, la guerre des +royaumes contre les patries. + + +M. de Talleyrand a dit a Louis-Philippe, avec un gracieux sourire, en +lui pretant serment:--He! he! sire, c'est le treizieme. + + +M. de Talleyrand disait il y a un an, a une epoque ou l'on parlait +beaucoup trilogie en litterature:--Je veux avoir fait aussi, moi, +ma trilogie; j'ai fait Napoleon, j'ai fait la maison de Bourbon, je +finirai par la maison d'Orleans. + + +Pourvu que la piece que M. de Talleyrand nous joue n'ait en effet que +trois actes! + + +Les revolutions sont de magnifiques improvisatrices. Un peu echevelees +quelquefois. + + +Effrayante charrue que celle des revolutions! ce sont des tetes +humaines qui roulent au tranchant du soc des deux cotes du sillon. + + +Ne detruisez pas notre architecture gothique. Grace pour les vitraux +tricolores! + + +Napoleon disait: Je ne veux pas du coq, le renard le mange. Et il prit +l'aigle. La France a repris le coq. Or, voici tous les renards qui +reviennent dans l'ombre a la file, se cachant l'un derriere l'autre; +P---- derriere T----, V---- derriere M----. _Eia! vigila, Galle!_ + + +Il y a des gens qui se croient bien avances et qui ne sont encore +qu'en 1688. Il y a pourtant longtemps deja que nous avons depasse +1789. + + +La nouvelle generation a fait la revolution de 1830, l'ancienne +pretend la feconder. Folie, impuissance! Une revolution de vingt-cinq +ans, un parlement de soixante, que peut-il resulter de l'accouplement? + + +Vieillard, ne vous barricadez pas ainsi dans la legislature; ouvrez +la porte bien plutot, et laissez passer la jeunesse. Songez qu'en lui +fermant la Chambre, vous la laissez sur la place publique. + + +Vous avez une belle tribune en marbre, avec des bas-reliefs de M. +Lemot, et vous n'en voulez que pour vous; c'est fort bien. Un beau +matin, la generation nouvelle renversera un tonneau sur le cul, et +cette tribune-la sera en contact immediat avec le pave qui a ecrase +une monarchie de huit siecles. Songez-y. + + +Remarquez d'ailleurs que, tout venerables que vous etes par votre +age, ce que vous faites depuis aout 1830 n'est que precipitation, +etourderie et imprudence. Des jeunes gens n'auraient peut-etre pas +fait la part au feu si large. Il y avait dans la monarchie de la +branche ainee beaucoup de choses utiles que vous vous etes trop hates +de bruler et qui auraient pu servir, ne fut-ce que comme fascines, +pour combler le fosse profond qui nous separe de l'avenir. Nous +autres, jeunes ilotes politiques, nous vous avons blames plus d'une +fois, dans l'ombre oisive ou vous nous laissez, de tout demolir trop +vite et sans discernement, nous qui revons pourtant une reconstruction +generale et complete. Mais pour la demolition comme pour la +reconstruction, il fallait une longue et patiente attention, beaucoup +de temps, et le respect de tous les interets qui s'abritent et +poussent si souvent de jeunes et vertes branches sous les vieux +edifices sociaux. Au jour de l'ecroulement, il faut faire aux interets +un toit provisoire. + +Chose etrange! vous avez la vieillesse, et vous n'avez pas la +maturite. + + +Voici des paroles de Mirabeau qu'il est l'heure de mediter: + +"Nous ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de +l'Orenoque pour former une societe. Nous sommes une nation vieille, et +sans doute trop vieille pour notre epoque. Nous avons un gouvernement +preexistant, un roi preexistant, des prejuges preexistants; il faut, +autant qu'il est possible, assortir toutes ces choses a la revolution +et sauver la soudainete du passage." + + +Dans la constitution actuelle de l'Europe, chaque etat a son esclave, +chaque royaume traine son boulet. La Turquie a la Grece, la Russie +a la Pologne, la Suede a la Norvege, la Prusse a le grand-duche +de Posen, l'Autriche a la Lombardie, la Sardaigne a le Piemont, +l'Angleterre a l'Irlande, la France a la Corse, la Hollande a la +Belgique. Ainsi, a cote de chaque peuple maitre, un peuple esclave; a +cote de chaque nation dans l'etat naturel, une nation hors de l'etat +naturel. Edifice mal bati; moitie marbre, moitie platras. + + + + + OCTOBRE + + +L'esprit de Dieu, comme le soleil, donne toujours a la fois toute sa +lumiere. L'esprit de l'homme ressemble a cette pale lune, qui a ses +phases, ses absences et ses retours, sa lucidite et ses taches, sa +plenitude et sa disparition, qui emprunte toute sa lumiere des rayons +du soleil, et qui pourtant ose les intercepter quelquefois. + + +Avec beaucoup d'idees, beaucoup de vues, beaucoup de probite, les +saint-simoniens se trompent. On ne fonde pas une religion avec la +seule morale. Il faut le dogme, il faut le culte. Pour asseoir le +culte et le dogme, il faut les mysteres. Pour faire croire aux +mysteres, il faut des miracles.--Faites donc des miracles.--Soyez +prophetes, soyez dieux d'abord, si vous pouvez, et puis apres pretres, +si vous voulez. + + +L'eglise affirme, la raison nie. Entre le _oui_ du pretre et le _non_ +de l'homme, il n'y a plus que Dieu qui puisse placer son mot. + + +Tout ce qui se fait maintenant dans l'ordre politique n'est qu'un pont +de bateaux. Cela sert a passer d'une rive a l'autre. Mais cela n'a pas +de racines dans le fleuve d'idees qui coule dessous et qui a emporte +dernierement le vieux pont de pierre des Bourbons. + + +Les tetes comme celle de Napoleon sont le point d'intersection de +toutes les facultes humaines. Il faut bien des siecles pour reproduire +le meme accident. + + +Avant une republique, ayons, s'il se peut, une chose publique. + + +J'admire encore La Rochejaquelein, Lescure, Cathelineau, Charette +meme; je ne les aime plus. J'admire toujours Mirabeau et Napoleon; je +ne les hais plus. + + +Le sentiment de respect que m'inspire la Vendee n'est plus chez moi +qu'une affaire d'imagination et de vertu. Je ne suis plus vendeen de +coeur, mais d'ame seulement. + + +_Copie textuelle d'une lettre anonyme adressee ces jours-ci a M. +Dupin._ + +"Monsieur le sauveur, vous vous f... sur le pied de vexer les +mendiants! Pas tant de bagou, ou tu sauteras le pas! J'en ai tordu de +plus malins que toi! A revoir, porte-toi bien, en attendant que je te +tue." + + +Mauvais eloge d'un homme que de dire: son opinion politique n'a pas +varie depuis quarante ans. C'est dire que pour lui il n'y a eu ni +experience de chaque jour, ni reflexion, ni repli de la pensee sur les +faits. C'est louer une eau d'etre stagnante, un arbre d'etre mort; +c'est preferer l'huitre a l'aigle. Tout est variable au contraire dans +l'opinion; rien n'est absolu dans les choses politiques, excepte la +moralite interieure de ces choses. Or cette moralite est affaire de +conscience et non d'opinion. L'opinion d'un homme peut donc changer +honorablement, pourvu que sa conscience ne change pas. Progressif ou +retrograde, le mouvement est essentiellement vital, humain, social. + +Ce qui est honteux, c'est de changer d'opinion pour son interet, et +que ce soit un ecu ou un galon qui vous fasse brusquement passer du +blanc au tricolore, et vice versa. + + +Nos chambres decrepites procreent a cette heure une infinite de +petites lois culs-de-jatte, qui, a peine nees, branlent la tete comme +de vieilles femmes et n'ont plus de dents pour mordre les abus. + + +L'egalite devant la loi, c'est l'egalite devant Dieu traduite en +langue politique. Toute charte doit etre une version de l'evangile. + + +Les whigs? dit O'Connell, des tories sans places. + + +Toute doctrine sociale qui cherche a detruire la famille est mauvaise, +et, qui plus est, inapplicable. Sauf a se recomposer plus tard, la +societe est soluble, la famille non. C'est qu'il n'entre dans la +composition de la famille que des lois naturelles; la societe, elle, +est soluble par tout l'alliage de lois factices, artificielles, +transitoires, expedientes, contingentes, accidentelles, qui se mele a +sa constitution. Il peut souvent etre utile, etre necessaire, etre bon +de dissoudre une societe quand elle est mauvaise, ou trop vieille, ou +mal venue. Il n'est jamais utile, ni necessaire, ni bon, de mettre en +poussiere la famille. Quand vous decomposez une societe, ce que +vous trouvez pour dernier residu, ce n'est pas l'individu, c'est la +famille. La famille est le cristal de la societe. + + + + + NOVEMBRE + + +Il y a de grandes choses qui ne sont pas l'oeuvre d'un homme, mais +d'un peuple. Les pyramides d'Egypte sont anonymes; les journees de +juillet aussi. + + +Au printemps, il y aura une fonte de russes. + + + TRES BONNE LOI ELECTORALE + + (Quand le peuple saura lire.) + + ARTICLE Ier.--Tout francais est electeur. + + ARTICLE II.--Tout francais est eligible. + + + + + DECEMBRE + + +9 decembre 1830.--Benjamin Constant, qui est mort hier, etait un de +ces hommes rares qui fourbissent, polissent et aiguisent les idees +generales de leur temps, ces armes des peuples qui brisent toutes +celles des armees. Il n'y a que les revolutions qui puissent jeter de +ces hommes-la dans la societe. Pour faire la pierre ponce, il faut le +volcan. + + +On vient d'annoncer dans la meme journee la mort de Goethe, la mort de +Benjamin Constant, la mort de Pie VIII[1]. Trois papes de morts. + +[1: Cette triple nouvelle circula en effet dans Paris le meme jour. +Elle ne se realisa pour Goethe que quinze mois plus tard. + + + NAPOLEON. + + Voyez-vous cette etoile? + + CAULAINCOURT + + Non. + + NAPOLEON. + + Eh bien, moi, je la vois. + + +Si le clerge n'y prend garde et ne change de vie, on ne croira bientot +plus en France a d'autre trinite qu'a celle du drapeau tricolore. + + +Citadelle inexpugnable que la France aujourd'hui! Pour remparts, au +midi, les Pyrenees; au levant, les Alpes; au nord, la Belgique avec +sa haie de forteresses; au couchant, l'Ocean pour fosse. En deca +des Pyrenees, en deca des Alpes, en deca du Rhin et des forteresses +belges, trois peuples en revolution, Espagne, Italie, Belgique, nous +montent la garde; en deca de la mer, la republique americaine. Et, +dans cette France imprenable, pour garnison, trois millions de +bayonnettes; pour veiller aux creneaux des Alpes, des Pyrenees et de +la Belgique, quatre cent mille soldats; pour defendre le terrain, un +garde national par pied carre. Enfin, nous tenons le bout de meche +de toutes les revolutions dont l'Europe est minee. Nous n'avons qu'a +dire: Feu! + + +J'ai assiste a une seance du proces des ministres, a l'avant-derniere, +a la plus lugubre, a celle ou l'on entendait le mieux rugir le peuple +dehors. J'ecrirai cette journee-la. + +Une pensee m'occupait pendant la seance, c'est que le pouvoir +occulte qui a pousse Charles X a sa ruine, le mauvais genie de la +restauration, ce gouvernement qui traitait la France en accusee, en +criminelle, et lui faisait sans relache son proces, avait fini, tant +il y a une raison interieure dans les choses, par ne plus pouvoir +avoir pour ministres que des procureurs generaux. + +Et en effet, quels etaient les trois hommes assis pres de M. de +Polignac comme ses agents les plus immediats? M. de Peyronnet, +procureur general; M. de Chantelauze, procureur general; M. de +Guernon-Ranville, procureur general. Qu'est-ce que M. Mangin, qui eut +probablement figure a cote d'eux, si la revolution de juillet avait +pu se saisir de lui? Un procureur general. Plus de ministre de +l'interieur, plus de ministre de l'instruction publique, plus de +prefet de police; des procureurs generaux partout. La France n'etait +plus ni administree, ni gouvernee au conseil du roi, mais accusee, +mais jugee, mais condamnee. + +Ce qui est dans les choses sort toujours au dehors par quelque cote. + + +La licence se creve ses cent yeux avec ses cent bras. + + +Quelques rochers n'arretent pas un fleuve; a travers les resistances +humaines, les evenements s'ecoulent sans se detourner. + + +Chacun se depopularise a son tour. Le peuple finira peut-etre par se +depopulariser. + + +Il y a des hommes malheureux; Christophe Colomb ne peut attacher +son nom a sa decouverte; Guillotin ne peut detacher le sien de son +invention. + + +Le mouvement se propage du centre a la circonference; le travail se +fait en dessous; mais il se fait. Les peres ont vu la revolution de +France, les fils verront la revolution d'Europe. + + +Les droits politiques, les fonctions de jure, d'electeur et de garde +national, entrent evidemment dans la constitution normale de tout +membre de la cite. Tout homme du peuple est, a priori, homme de la +cite. + +Cependant les droits politiques doivent, evidemment aussi, sommeiller +dans l'individu jusqu'a ce que l'individu sache clairement ce que +c'est que des droits politiques, ce que cela signifie, et ce qu'on +en fait. Pour exercer il faut comprendre. En bonne logique, +l'intelligence de la chose doit toujours preceder l'action sur la +chose. + +Il faut donc, on ne saurait trop insister sur ce point, eclairer le +peuple pour pouvoir le constituer un jour. Et c'est un devoir sacre +pour les gouvernants de se hater de repandre la lumiere dans ces +masses obscures ou le droit definitif repose. Tout tuteur honnete +presse l'emancipation de son pupille. Multipliez donc les chemins qui +menent a l'intelligence, a la science, a l'aptitude. La Chambre, j'ai +presque dit le trone, doit etre le dernier echelon d'une echelle dont +le premier echelon est une ecole. + +Et puis, instruire le peuple, c'est l'ameliorer; eclairer le peuple, +c'est le moraliser; lettrer le peuple, c'est le civiliser. Toute +brutalite se fond au feu doux des bonnes lectures quotidiennes. +_Humaniores litterae_. Il faut faire faire au peuple ses humanites. + +Ne demandez pas de droits pour le peuple, tant que le peuple demandera +des tetes. + + + + + JANVIER + + +La chose la plus remarquable de ce mois-ci, c'est cet echantillon de +style de tribune. La phrase a ete textuellement prononcee a la Chambre +des deputes par un des principaux orateurs: + +"... C'est proscrire les veritables bases du lien social." + + + + + FEVRIER + + +Le roi Ferdinand de Naples, pere de celui qui vient de mourir, disait +qu'il ne fallait que trois F. pour gouverner un peuple: _Festa, Forca, +Farina_. + + +On veut demolir Saint-Germain l'Auxerrois pour un alignement de place +ou de rue; quelque jour on detruira Notre-Dame pour agrandir le +parvis; quelque jour on rasera Paris pour agrandir la plaine des +Sablons. + + +Alignement, nivellement, grands mots, grands principes, pour lesquels +on demolit tous les edifices, au propre et au figure, ceux de l'ordre +intellectuel comme ceux de l'ordre materiel, dans la societe comme +dans la cite. + + +Il faut des monuments aux cites de l'homme; autrement ou serait la +difference entre la ville et la fourmiliere? + + + + + MARS + + +Il y avait quelque chose de plus beau que la brochure de M. de C----; +c'etait son silence. Il a eu tort de le rompre. Les Achilles dans leur +tente sont plus formidables que sur le champ de bataille. + + +13 mars.--Combinaison Casimir Perier. Un homme qui engourdira la +plaie, mais ne la fermera pas; un palliatif, non la guerison; un +ministere au laudanum. + + +"Quelle administration! quelle epoque! ou il faut tout craindre et +tout braver; ou le tumulte renait du tumulte; ou l'on produit une +emeute par les moyens qu'on prend pour la prevenir; ou il faut +sans cesse de la mesure, et ou la mesure parait equivoque, timide, +pusillanime; ou il faut deployer beaucoup de force, et ou la force +parait tyrannie; ou l'on est assiege de mille conseils, et ou il faut +prendre conseil de soi-meme; ou l'on est oblige de redouter jusqu'a +des citoyens dont les intentions sont pures, mais que la defiance, +l'inquietude, l'exageration, rendent presque aussi redoutables que des +conspirateurs; ou l'on est reduit meme, dans des occasions difficiles, +a ceder par sagesse, a conduire le desordre pour le retenir, a se +charger d'un emploi glorieux, il est vrai, mais environne d'alarmes +cruelles; ou il faut encore, au milieu de si grandes difficultes, +deployer un front serein, etre toujours calme, mettre de l'ordre +jusque dans les plus petits objets, n'offenser personne, guerir toutes +les jalousies, servir sans cesse, et chercher a plaire comme si l'on +ne servait point!" + +Voila, certes, des paroles qui caracterisent admirablement le moment +present, et qui se superposent etroitement dans leurs moindres details +aux moindres details de notre situation politique. Elles ont quarante +ans de date. Elles ont ete prononcees par Mirabeau, le 19 octobre +1789. Ainsi les revolutions ont de certaines phases qui reviennent +invariablement. La revolution de 1789 en etait alors ou en est la +revolution de 1830 aujourd'hui, a la periode des insurrections. + +Une revolution, quand elle passe de l'etat de theorie a l'etat +d'action, debouche d'ordinaire par l'emeute. L'emeute est la premiere +des diverses formes violentes qu'il est dans la loi d'une revolution +de prendre. L'emeute, c'est l'engorgement des interets nouveaux, +des idees nouvelles, des besoins nouveaux, a toutes les portes trop +etroites du vieil edifice politique. Tous veulent entrer a la fois +dans toutes les jouissances sociales. Aussi est-il rare qu'une +revolution ne commence pas par enfoncer les portes. Il est de +l'essence de l'emeute revolutionnaire, qu'il ne faut pas confondre +avec les autres sortes d'emeute, d'avoir presque toujours tort dans la +forme et raison dans le fond. + + + + + DERNIERS FEUILLETS SANS DATE + + +Une ancienne prophetie de Mahomet dit qu'un _soleil se levera au +couchant_. Est-ce de Napoleon qu'il voulait parler? + + +Vous voyez ces deux hommes, Robespierre et Mirabeau. L'un est de +plomb, l'autre est de fer. La fournaise de la revolution fera fondre +l'un, qui s'y dissoudra; l'autre y rougira, y flamboiera, y deviendra +eclatant et superbe. + + +Il fallait etre geant comme Annibal, comme Charlemagne, comme +Napoleon, pour enjamber les Alpes. + + +Les revolutions sont commencees par des hommes que font les +circonstances, et terminees par des hommes qui font les evenements. + + +Sous la monarchie, une lettre de cachet prenait la liberte d'un +individu, et la mettait dans la Bastille. + +Toute la liberte individuelle de France etait venue ainsi s'accumuler +goutte a goutte, homme a homme, dans la Bastille, depuis plusieurs +siecles. Aussi, la Bastille brisee, la liberte s'est repandue a flots +par la France et par l'Europe. + + +Un classique jacobin: un bonnet rouge sur une perruque. + + +Plusieurs ont cree des mots dans la langue; Vaugelas a fait _pudeur_; +Corneille, _invaincu_; Richelieu, _generalissime_. + + +La civilisation est toute-puissante. Tantot elle s'accommode d'un +desert de sable, comme, sous Rome, de l'Afrique; tantot d'une region +de neiges, comme actuellement de la Russie. + + +L'empereur disait: officiers francais et soldats russes. + + +Gloire, ambition, armees, flottes, trones, couronnes; polichinelles +des grands enfants. + + +Le boucher Legendre assommait Lanjuinais de coups de poing a la +tribune de la Convention:--Fais donc d'abord decreter que je suis un +boeuf!--dit Lanjuinais. + + +La France est toujours a la mode en Europe. + + +L'Ecriture conte qu'il y a eu un roi qui fut pendant sept ans bete +fauve dans les bois, puis reprit sa forme humaine. Il arrive parfois +que c'est le tour du peuple. Il fait aussi ses sept annees de +bete feroce, puis redevient homme. Ces metamorphoses s'appellent +revolutions. + + +Le peuple, comme le roi, y gagne la sagesse. + + + TOAST: + +A l'abolition de la loi salique! + +Que desormais la France soit regie par une reine, et que cette reine +s'appelle la loi. + + +Singulier parallelisme des destinees de Rome! apres un senat qui +faisait des dieux, un conclave qui fait des saints. + + +Qu'est-ce que c'est donc que cette sagesse humaine qui ressemble si +fort a la folie quand on la voit d'un peu haut? + + +Les empires ont leurs crises comme les montagnes ont leur hiver. Une +parole dite trop haut y produit une avalanche. + + +En 1797, on disait: la coterie de Bonaparte; en 1807: l'empire de +Napoleon. + + +Les grands hommes sont les coefficients de leur siecle. + + +Richelieu s'appelait le _marquis du Chillou_; Mirabeau, _Riquetti_; +Napoleon, _Buonaparte_. + + +Decret publie a Pekin, dans la _Gazette de la Chine_, vers la fin +d'aout 1830: + +"L'academie astronomique a rendu compte que, dans la nuit du 15e +jour de la 7e lune (20 aout), deux etoiles ont ete observees, et des +vapeurs blanches sont tombees pres du signe du zodiaque Tsyveitchoun. +Elles se sont fait voir a l'heure ou la garde de nuit est relevee pour +la quatrieme fois (a pres de minuit) _et annoncent des troubles dans +l'ouest_." + + +Napoleon disait: Avec Anvers, je tiens un pistolet charge sur le coeur +de l'Angleterre. + + +Dieu nous garde de ces reformateurs qui _lisent les lois de Minos, +parce qu'ils ont une constitution a faire pour mardi_! + + +Le cocher qui conduisait Bonaparte le soir du 3 nivose s'appelait +Cesar. + + +L'Espagne a eu, l'Angleterre a la plus grande marine de la terre. + +Le midi de l'Amerique parle espagnol, le nord parle anglais. + + +L'incendie de Moscou, aurore boreale allumee par Napoleon. + + + NOBLESSE. PEUPLE. + +Le comte de Mirabeau. Franklin. +Napoleon Buonaparte, gentilhomme corse. Washington. +Le marquis Simon de Bolivar. Sieyes. +Le marquis de La Fayette. Bentham. +Lord Byron. Schiller. +M. de Goethe. Canaris. +Sir Walter Scott. Danton. +Le comte Henri de Saint-Simon. Talma. +Le vicomte de Chateaubriand. Cuvier. +Madame de Stael. +Le comte de Maistre. +F. de Lamennais. +O'Connell, gentilhomme irlandais. +Mina, hidalgo catalan. +Benjamin de Constant. +La Rochejaquelein. +Riego. + + +Luther disait: _Je bouleverse le monde en buvant mon pot de biere_. +Cromwell disait: _J'ai le roi dans mon sac et le parlement dans ma +poche_. Napoleon disait: _Lavons notre linge sale en famille_. + +Avis aux faiseurs de tragedies qui ne comprennent pas les grandes +choses sans les grands mots. + + +Echecs d'hommes secondaires, eclipses de lune. + + +"Il avait (Louis XIV) beaucoup d'esprit naturel, mais il etait tres +ignorant; il en avait honte. Aussi etait-on oblige de tourner les +savants en ridicule." + +(_Memoires de la Princesse palatine_.) + + +Geneve; une republique et un ocean en petit. + + +Je reviens d'Angleterre, ecrivait, il y a vingt ans, Henri de +Saint-Simon, et je n'y ai trouve sur le chantier aucune idee capitale +neuve. + + +Il en est d'un grand homme comme du soleil. Il n'est jamais plus beau +pour nous qu'au moment ou nous le voyons pres de la terre, a son +lever, a son coucher. + + +Parmi les colosses de l'histoire, Cromwell, demi-fanatique et +demi-politique, marque la transition de Mahomet a Napoleon. + + +Les gaulois brulerent Lutece devant Cesar (_vid. Comm_). Deux mille +ans apres les russes brulent Moscou devant Napoleon. + + +Il ne faut pas voir toutes les choses de la vie a travers le prisme +de la poesie. Il ressemble a ces verres ingenieux qui grandissent les +objets. Ils vous montrent dans toute leur lumiere et dans toute leur +majeste les spheres du ciel; rabaissez-les sur la terre, et vous ne +verrez plus que des formes gigantesques, a la verite, mais pales, +vagues et confuses. + + +Napoleon exprime en blason, c'est une couronne gigantale surmontee +d'une couronne royale. + + +Une revolution est la larve d'une civilisation. + + +La providence est menagere de ses grands hommes. Elle ne les prodigue +pas; elle ne les gaspille pas. Elle les emet et les retire au bon +moment, et ne leur donne jamais a gouverner que des evenements de leur +taille. Quand elle a quelque mauvaise besogne a faire, elle la fait +faire par de mauvaises mains; elle ne remue le sang et la boue qu'avec +de vils outils. Ainsi Mirabeau s'en va avant la Terreur; Napoleon +ne vient qu'apres. Entre les deux geants, la fourmiliere des hommes +petits et mechants, la guillotine, les massacres, les noyades, 93. Et +a 93 Robespierre suffit; il est assez bon pour cela. + + +J'ai entendu des hommes eminents du siecle, en politique, en +litterature, en science, se plaindre de l'envie, des haines, des +calomnies, etc. Ils avaient tort. C'est la loi, c'est la gloire. +Les hautes renommees subissent ces epreuves. La haine les poursuit +partout. Rien ne lui est sacre. Le theatre lui livrait plus a nu +Shakespeare et Moliere; la prison ne lui derobait pas Christophe +Colomb; le cloitre n'en preservait pas saint Bernard; le trone n'en +sauvait pas Napoleon. Il n'y a pour le genie qu'un lieu sur la terre +qui jouisse du droit d'asile, c'est le tombeau. + + + + + 1823-1824 + + + + + SUR VOLTAIRE + + + Decembre 1823. + +Francois-Marie Arouet, si celebre sous le nom de Voltaire, naquit a +Chatenay le 20 fevrier 1694, d'une famille de magistrature. Il fut +eleve au college des jesuites, ou l'un de ses regents, le pere Lejay, +lui predit, a ce qu'on assure, qu'il serait en France le coryphee du +deisme. + +A peine sorti du college, Arouet, dont le talent s'eveillait avec +toute la force et toute la naivete de la jeunesse, trouva d'un cote, +dans son pere, un inflexible contempteur, et, de l'autre, dans son +parrain, l'abbe de Chateauneuf, un pervertisseur complaisant. Le +pere condamnait toute etude litteraire sans savoir pourquoi, et +par consequent avec une obstination insurmontable. Le parrain, qui +encourageait au contraire les essais d'Arouet, aimait beaucoup les +vers, surtout ceux que rehaussait une certaine saveur de licence +ou d'impiete. L'un voulait emprisonner le poete dans une etude de +procureur; l'autre egarait le jeune homme dans tous les salons. M. +Arouet interdisait toute lecture a son fils; Ninon de Lenclos leguait +une bibliotheque a l'eleve de son ami Chateauneuf. Ainsi, le genie de +Voltaire subit des sa naissance le malheur de deux actions contraires +et egalement funestes; l'une qui tendait a etouffer violemment ce +feu sacre qu'on ne peut eteindre; l'autre qui l'alimentait +inconsiderement, aux depens de tout ce qu'il y a de noble et de +respectable dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre social. Ce sont +peut-etre ces deux impulsions opposees, imprimees a la fois au premier +essor de cette imagination puissante, qui en ont vicie pour jamais +la direction. Du moins peut-on leur attribuer les premiers ecarts +du talent de Voltaire, tourmente ainsi tout ensemble du frein et de +l'eperon. + +Aussi, des le commencement de sa carriere, lui attribua-t-on d'assez +mechants vers fort impertinents qui le firent mettre a la Bastille, +punition rigoureuse pour de mauvaises rimes. C'est durant ce loisir +force que Voltaire, age de vingt-deux ans, ebaucha son poeme blafard +de la _Ligue_, depuis la _Henriade_, et termina son remarquable drame +d'_Oedipe_. Apres quelques mois de Bastille, il fut a la fois delivre +et pensionne par le regent d'Orleans, qu'il remercia de vouloir bien +se charger de son entretien, en le priant de ne plus se charger de son +logement. + +_Oedipe_ fut joue avec succes en 1718. Lamotte, l'oracle de +cette epoque, daigna consacrer ce triomphe par quelques paroles +sacramentelles, et la renommee de Voltaire commenca. Aujourd'hui +Lamotte n'est peut-etre immortel que pour avoir ete nomme dans les +ecrits de Voltaire. + +La tragedie d'_Artemire_ succeda a _Oedipe_. Elle tomba. Voltaire +fit un voyage a Bruxelles pour y voir J.-B. Rousseau, qu'on a si +singulierement appele grand. Les deux poetes s'estimaient avant de +se connaitre, ils se separerent ennemis. On a dit qu'ils etaient +reciproquement envieux l'un de l'autre. Ce ne serait pas un signe de +superiorite. + +_Artemire_, refaite et rejouee en 1724 sous le nom de _Marianne_, eut +beaucoup de succes sans etre meilleure. Vers la meme epoque parut la +_Ligue_ ou la _Henriade_, et la France n'eut pas un poeme epique. +Voltaire substitua dans son poeme Mornay a Sully, parce qu'il avait a +se plaindre du descendant de ce grand ministre. Cette vengeance peu +philosophique est cependant excusable, parce que Voltaire, insulte +lachement devant l'hotel de Sully par je ne sais quel chevalier de +Rohan, et abandonne par l'autorite judiciaire, ne put en exercer +d'autre. + +Justement indigne du silence des lois envers son meprisable agresseur, +Voltaire, deja celebre, se retira en Angleterre, ou il etudia des +sophistes. Cependant tous ses loisirs n'y furent pas perdus; il fit +deux nouvelles tragedies, _Brutus_ et _Cesar_, dont Corneille eut +avoue plusieurs scenes. + +Revenu en France, il donna successivement _Eryphile_, qui tomba, et +_Zaire_, chef-d'oeuvre concu et termine en dix-huit jours, auquel il +ne manque que la couleur du lieu et une certaine severite de style. +_Zaire_ eut un succes prodigieux et merite. La tragedie d'_Adelaide +Du Guesclin_ (depuis le _Duc de Foix_) succeda a _Zaire_ et fut loin +d'obtenir le meme succes. Quelques publications moins importantes, le +_Temple du gout_, les _Lettres sur les anglais_, etc., tourmenterent +pendant quelques annees la vie de Voltaire. + +Cependant son nom remplissait deja l'Europe. Retire a Cirey, chez la +marquise du Chatelet, femme qui fut, suivant l'expression meme de +Voltaire, propre a toutes les sciences, excepte a celle de la vie, +il dessechait sa belle imagination dans l'algebre et la geometrie, +ecrivait _Alzire_, _Mahomet_, l'_Histoire_ spirituelle _de Charles +XII_, amassait les materiaux du _Siecle de Louis XIV_, preparait +_l'Essai sur les moeurs des nations_, et envoyait des madrigaux a +Frederic, prince hereditaire de Prusse. _Merope_, egalement composee +a Cirey, mit le sceau a la reputation dramatique de Voltaire. Il crut +pouvoir alors se presenter pour remplacer le cardinal de Fleury a +l'academie francaise. Il ne fut pas admis. Il n'avait encore que du +genie. Quelque temps apres, cependant, il se mit a flatter madame de +Pompadour; il le fit avec une si opiniatre complaisance, qu'il obtint +tout a la fois le fauteuil academique, la charge de gentilhomme de la +chambre et la place d'historiographe de France. Cette faveur dura peu. +Voltaire se retira tour a tour a Luneville, chez le bon Stanislas, roi +de Pologne et duc de Lorraine; a Sceaux, chez madame du Maine, ou +il fit _Semiramis_, _Oreste_ et _Rome sauvee_, et a Berlin, chez +Frederic, devenu roi de Prusse. Il passa plusieurs annees dans cette +derniere retraite avec le titre de chambellan, la croix du Merite +de Prusse et une pension. Il etait admis aux soupers royaux avec +Maupertuis, d'Argens, et Lamettrie, athee du roi, de ce roi qui, comme +le dit Voltaire meme, vivait sans cour, sans conseil et sans culte. Ce +n'etait point l'amitie sublime d'Aristote et d'Alexandre, de Terence +et de Scipion. Quelques annees de frottement suffirent pour user ce +qu'avaient de commun l'ame du despote philosophe et l'ame du sophiste +poete. Voltaire voulut s'enfuir de Berlin. Frederic le chassa. + +Renvoye de Prusse, repousse de France, Voltaire passa deux ans en +Allemagne, ou il publia ses _Annales de l'Empire_, redigees par +complaisance pour la duchesse de Saxe-Gotha; puis il vint se fixer aux +portes de Geneve avec Mme Denis, sa niece. + +L'_Orphelin de la Chine_, tragedie ou brille encore presque tout son +talent, fut le premier fruit de sa retraite, ou il eut vecu en paix, +si d'avides libraires n'eussent publie son odieuse _Pucelle_. C'est +encore a cette epoque et dans ses diverses residences des Delices, de +Tournay et de Ferney, qu'il fit le poeme sur le _Tremblement de terre +de Lisbonne_, la tragedie de _Tancrede_, quelques contes et differents +opuscules. C'est alors qu'il defendit, avec une generosite melee +de trop d'ostentation, Calas, Sirven, La Barre, Montbailli, Lally, +deplorables victimes des meprises judiciaires. C'est alors qu'il se +brouilla avec Jean-Jacques, se lia avec Catherine de Russie, pour +laquelle il ecrivit l'histoire de son aieul Pierre 1er, et se +reconcilia avec Frederic. C'est encore du meme temps que date sa +cooperation a l'_Encyclopedie_, ouvrage ou des hommes qui avaient +voulu prouver leur force ne prouverent que leur faiblesse, monument +monstrueux dont le _Moniteur_ de notre revolution est l'effroyable +pendant. + +Accable d'annees, Voltaire voulut revoir Paris. Il revint dans cette +Babylone qui sympathisait avec son genie. Salue d'acclamations +universelles, le malheureux vieillard put voir, avant de mourir, +combien son oeuvre etait avancee. Il put jouir ou s'epouvanter de sa +gloire. Il ne lui restait plus assez de puissance vitale pour soutenir +les emotions de ce voyage, et Paris le vit expirer le 30 mai 1778. +Les esprits forts pretendirent qu'il avait emporte l'incredulite au +tombeau. Nous ne le poursuivrons pas jusque-la. + +Nous avons raconte la vie privee de Voltaire; nous allons essayer de +peindre son existence publique et litteraire. + +Nommer Voltaire, c'est caracteriser tout le dix-huitieme siecle; c'est +fixer d'un seul trait la double physionomie historique et litteraire +de cette epoque, qui ne fut, quoi qu'on en dise, qu'une epoque de +transition, pour la societe comme pour la poesie. Le dix-huitieme +siecle paraitra toujours dans l'histoire comme etouffe entre le siecle +qui le precede et le siecle qui le suit. Voltaire en est le personnage +principal et en quelque sorte typique, et, quelque prodigieux que fut +cet homme, ses proportions semblent bien mesquines entre la grande +image de Louis XIV et la gigantesque figure de Napoleon. + +Il y a deux etres dans Voltaire. Sa vie eut deux influences. Ses +ecrits eurent deux resultats. C'est sur cette double action, dont +l'une domina les lettres, dont l'autre se manifesta dans les +evenements, que nous allons jeter un coup d'oeil. Nous etudierons +separement chacun de ces deux regnes du genie de Voltaire. Il ne +faut pas oublier toutefois que leur double puissance fut intimement +coordonnee, et que les effets de cette puissance, plutot meles que +lies, ont toujours eu quelque chose de simultane et de commun. Si, +dans cette note, nous en divisons l'examen, c'est uniquement parce +qu'il serait au-dessus de nos forces d'embrasser d'un seul regard cet +ensemble insaisissable; imitant en cela l'artifice de ces artistes +orientaux qui, dans l'impuissance de peindre une figure de face, +parviennent cependant a la representer entierement, en enfermant les +deux profils dans un meme cadre. + +En litterature, Voltaire a laisse un de ces monuments dont l'aspect +etonne plutot par son etendue qu'il n'impose par sa grandeur. +L'edifice qu'il a construit n'a rien d'auguste. Ce n'est point le +palais des rois, ce n'est point l'hospice du pauvre. C'est un bazar +elegant et vaste, irregulier et commode; etalant dans la boue +d'innombrables richesses; donnant a tous les interets, a toutes les +vanites, a toutes les passions, ce qui leur convient; eblouissant +et fetide; offrant des prostitutions pour des voluptes; peuple de +vagabonds, de marchands et d'oisifs, peu frequente du pretre et de +l'indigent. La, d'eclatantes galeries inondees incessamment d'une +foule emerveillee; la, des antres secrets ou nul ne se vante +d'avoir penetre. Vous trouverez sous ces arcades somptueuses mille +chefs-d'oeuvre de gout et d'art, tout reluisants d'or et de diamants; +mais n'y cherchez pas la statue de bronze aux formes antiques et +severes. Vous y trouverez des parures pour vos salons et pour +vos boudoirs; n'y cherchez pas les ornements qui conviennent au +sanctuaire. Et malheur au faible qui n'a qu'une ame pour fortune +et qui l'expose aux seductions de ce magnifique repaire; temple +monstrueux ou il y a des temoignages pour tout ce qui n'est pas la +verite, un culte pour tout ce qui n'est pas Dieu! + +Certes, si nous voulons bien parler d'un monument de ce genre avec +admiration, on n'exigera pas que nous en parlions avec respect. + +Nous plaindrions une cite ou la foule serait au bazar et la solitude a +l'eglise; nous plaindrions une litterature qui deserterait le sentier +de Corneille et de Bossuet pour courir sur la trace de Voltaire. + +Loin de nous toutefois la pensee de nier le genie de cet homme +extraordinaire. C'est parce que, dans notre conviction, ce genie +etait peut-etre un des plus beaux qui aient jamais ete donnes a aucun +ecrivain, que nous en deplorons plus amerement le frivole et funeste +emploi. Nous regrettons, pour lui comme pour les lettres, qu'il ait +tourne contre le ciel cette puissance intellectuelle qu'il avait recue +du ciel. Nous gemissons sur ce beau genie qui n'a point compris sa +sublime mission, sur cet ingrat qui a profane la chastete de la muse +et la saintete de la patrie, sur ce transfuge qui ne s'est pas souvenu +que le trepied du poete a sa place pres de l'autel. Et (ce qui est +d'une profonde et inevitable verite) sa faute meme renfermait son +chatiment. Sa gloire est beaucoup moins grande qu'elle ne devait +l'etre, parce qu'il a tente toutes les gloires, meme celle +d'Erostrate. Il a defriche tous les champs, on ne peut dire qu'il en +ait cultive un seul. Et, parce qu'il eut la coupable ambition d'y +semer egalement les germes nourriciers et les germes veneneux, ce +sont, pour sa honte eternelle, les poisons qui ont le plus fructifie. +La _Henriade_, comme composition litteraire, est encore bien +inferieure a la _Pucelle_ (ce qui ne signifie certes pas que ce +coupable ouvrage soit superieur, meme dans son genre honteux). +Ses satires, empreintes parfois d'un stigmate infernal, sont fort +au-dessus de ses comedies, plus innocentes. On prefere ses poesies +legeres, ou son cynisme eclate souvent a nu, a ses poesies lyriques, +dans lesquelles on trouve parfois des vers religieux et graves[1]. Ses +contes, enfin, si desolants d'incredulite et de scepticisme, valent +mieux que ses histoires, ou le meme defaut se fait un peu moins +sentir, mais ou l'absence perpetuelle de dignite est en contradiction +avec le genre meme de ces ouvrages. Quant a ses tragedies, ou il +se montre reellement grand poete, ou il trouve souvent le trait du +caractere, le mot du coeur, on ne peut disconvenir, malgre tant +d'admirables scenes, qu'il ne soit encore reste assez loin de Racine, +et surtout du vieux Corneille. Et ici notre opinion est d'autant moins +suspecte, qu'un examen approfondi de l'oeuvre dramatique de Voltaire +nous a convaincu de sa haute superiorite au theatre. Nous ne doutons +pas que si Voltaire, au lieu de disperser les forces colossales de sa +pensee sur vingt points differents, les eut toutes reunies vers un +meme but, la tragedie, il n'eut surpasse Racine et peut-etre +egale Corneille. Mais il depensa le genie en esprit. Aussi fut-il +prodigieusement spirituel. Aussi le sceau du genie est-il plutot +empreint sur le vaste ensemble de ses ouvrages que sur chacun d'eux en +particulier. Sans cesse preoccupe de son siecle, il negligeait trop la +posterite, cette image austere qui doit dominer toutes les meditations +du poete. Luttant de caprice et de frivolite avec ses frivoles et +capricieux contemporains, il voulait leur plaire et se moquer d'eux. +Sa muse, qui eut ete si belle de sa beaute, emprunta souvent ses +prestiges aux enluminures du fard et aux grimaces de la coquetterie, +et l'on est perpetuellement tente de lui adresser ce conseil d'amant +jaloux: + + Epargne-toi ce soin; +L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin. + +Voltaire paraissait ignorer qu'il y a beaucoup de grace dans la force, +et que ce qu'il y a de plus sublime dans les oeuvres de l'esprit +humain est peut-etre aussi ce qu'il y a de plus naif. Car +l'imagination sait reveler sa celeste origine sans recourir a des +artifices etrangers. Elle n'a qu'a marcher pour se montrer deesse. _Et +vera incessu patuit dea_. + +S'il etait possible de resumer l'idee multiple que presente +l'existence litteraire de Voltaire, nous ne pourrions que la classer +parmi ces prodiges que les latins appelaient _monstra_. Voltaire, en +effet, est un phenomene peut-etre unique, qui ne pouvait naitre qu'en +France et au dix-huitieme siecle. Il y a cette difference entre sa +litterature et celle du grand siecle, que Corneille, Moliere et Pascal +appartiennent davantage a la societe, Voltaire a la civilisation. On +sent, en le lisant, qu'il est l'ecrivain d'un age enerve et affadi. Il +a de l'agrement et point de grace, du prestige et point de charme, +de l'eclat et point de majeste. Il sait flatter et ne sait point +consoler. Il fascine et ne persuade pas. Excepte dans la tragedie, qui +lui est propre, son talent manque de tendresse et de franchise. On +sent que tout cela est le resultat d'une organisation, et non l'effet +d'une inspiration; et, quand un medecin athee vient vous dire que tout +Voltaire etait dans ses tendons et dans ses nerfs, vous fremissez +qu'il n'ait raison. Au reste, comme un autre ambitieux plus moderne, +qui revait la suprematie politique, c'est en vain que Voltaire a +essaye la suprematie litteraire. La monarchie absolue ne convient pas +a l'homme. Si Voltaire eut compris la veritable grandeur, il eut place +sa gloire dans l'unite plutot que dans l'universalite. La force ne +se revele point par un deplacement perpetuel, par des metamorphoses +indefinies, mais bien par une majestueuse immobilite. La force, ce +n'est pas Protee, c'est Jupiter. + +Ici commence la seconde partie de notre tache; elle sera plus courte, +parce que, grace a la revolution francaise, les resultats politiques +de la philosophie de Voltaire sont malheureusement d'une effrayante +notoriete. Il serait cependant souverainement injuste de n'attribuer +qu'aux ecrits du "patriarche de Ferney" cette fatale revolution. Il +faut y voir avant tout l'effet d'une decomposition sociale depuis +longtemps commencee. Voltaire et l'epoque ou il vecut doivent +s'accuser et s'excuser reciproquement. Trop fort pour obeir a son +siecle, Voltaire etait aussi trop faible pour le dominer. De cette +egalite d'influence resultait entre son siecle et lui une perpetuelle +reaction, un echange mutuel d'impietes et de folies, un continuel flux +et reflux de nouveautes qui entrainait toujours dans ses oscillations +quelque vieux pilier de l'edifice social. Qu'on se represente la face +politique du dix-huitieme siecle, les scandales de la Regence, les +turpitudes de Louis XV; la violence dans le ministere, la violence +dans les parlements, la force nulle part; la corruption morale +descendant par degres de la tete au coeur, des grands au peuple; les +prelats de cour, les abbes de toilette; l'antique monarchie, l'antique +societe chancelant sur leur base commune, et ne resistant plus aux +attaques des novateurs que par la magie de ce beau nom de Bourbon[2]; +qu'on se figure Voltaire jete sur cette societe en dissolution comme +un serpent dans un marais, et l'on ne s'etonnera plus de voir l'action +contagieuse de sa pensee hater la fin de cet ordre politique que +Montaigne et Rabelais avaient inutilement attaque dans sa jeunesse et +dans sa vigueur. Ce n'est pas lui qui rendit la maladie mortelle, mais +c'est lui qui en developpa le germe, c'est lui qui en exaspera les +acces. Il fallait tout le venin de Voltaire pour mettre cette fange en +ebullition; aussi doit-on imputer a cet infortune une grande partie +des choses monstrueuses de la revolution. Quant a cette revolution en +elle-meme, elle dut etre inouie. La providence voulut la placer entre +le plus redoutable des sophistes et le plus formidable des despotes. +A son aurore, Voltaire apparait dans une saturnale funebre[3]; a son +declin, Buonaparte se leve dans un massacre[4]. + + +[1: M. le comte de Maistre, dans son severe et remarquable portrait de +Voltaire, observe qu'il est nul dans l'ode, et attribue avec raison +cette nullite au defaut d'enthousiasme. Voltaire, en effet, qui ne +se livrait a la poesie lyrique qu'avec antipathie, et seulement pour +justifier sa pretention a l'universalite, Voltaire etait etranger a +toute profonde exaltation; il ne connaissait d'emotion veritable que +celle de la colere, et encore cette colere n'allait-elle pas jusqu'a +l'indignation, jusqu'a cette indignation qui fait poete, comme dit +Juvenal, _facit indignatio versum_. + +[2: Il faut que la demoralisation universelle ait jete de +bienprofondes racines, pour que le ciel ait vainement envoye, vers la +fin de ce siecle, Louis XVI, ce venerable martyr, qui eleva sa vertu +jusqu'a la saintete. + +[3: Translation des restes de Voltaire au Pantheon. + +[4: Mitraillade de Saint-Roch. + + + + + SUR WALTER SCOTT + + A PROPOS DE _QUENTIN DURWARD_ + + + Juin 1823. + +Certes, il y a quelque chose de bizarre et de merveilleux dans le +talent de cet homme, qui dispose de son lecteur comme le vent dispose +d'une feuille; qui le promene a son gre dans tous les lieux et dans +tous les temps; lui devoile, en se jouant, le plus secret repli du +coeur, comme le plus mysterieux phenomene de la nature, comme la page +la plus obscure de l'histoire; dont l'imagination domine et caresse +toutes les imaginations, revet avec la meme etonnante verite le +haillon du mendiant et la robe du roi, prend toutes les allures, +adopte tous les vetements, parle tous les langages; laisse a la +physionomie des siecles ce que la sagesse de Dieu a mis d'immuable et +d'eternel dans leurs traits, et ce que les folies des hommes y ont +jete de variable et de passager; ne force pas, ainsi que certains +romanciers ignorants, les personnages des jours passes a s'enluminer +de notre fard, a se frotter de notre vernis; mais contraint, par son +pouvoir magique, les lecteurs contemporains a reprendre, du moins pour +quelques heures, l'esprit, aujourd'hui si dedaigne, des vieux temps, +comme un sage et adroit conseiller qui invite des fils ingrats a +revenir chez leur pere. L'habile magicien veut cependant avant tout +etre exact. Il ne refuse a sa plume aucune verite, pas meme celle qui +nait de la peinture de l'erreur, cette fille des hommes qu'on pourrait +croire immortelle si son humeur capricieuse et changeante ne rassurait +sur son eternite. Peu d'historiens sont aussi fideles que ce +romancier. On sent qu'il a voulu que ses portraits fussent des +tableaux, et ses tableaux des portraits. Il nous peint nos devanciers +avec leurs passions, leurs vices et leurs crimes, mais de sorte que +l'instabilite des superstitions et l'impiete du fanatisme n'en fassent +que mieux ressortir la perennite de la religion et la saintete des +croyances. Nous aimons d'ailleurs a retrouver nos ancetres avec leurs +prejuges, souvent si nobles et si salutaires, comme avec leurs beaux +panaches et leurs bonnes cuirasses. + +Walter Scott a su puiser aux sources de la nature et de la verite un +genre inconnu, qui est nouveau parce qu'il se fait aussi ancien qu'il +le veut. Walter Scott allie a la minutieuse exactitude des chroniques +la majestueuse grandeur de l'histoire et l'interet pressant du roman; +genie puissant et curieux qui devine le passe; pinceau vrai qui +trace un portrait fidele d'apres une ombre confuse, et nous force a +reconnaitre meme ce que nous n'avons pas vu; esprit flexible et solide +qui s'empreint du cachet particulier de chaque siecle et de chaque +pays, comme une cire molle, et conserve cette empreinte pour la +posterite comme un bronze indelebile. + +Peu d'ecrivains ont aussi bien rempli que Walter Scott les devoirs du +romancier relativement a son art et a son siecle; car ce serait une +erreur presque coupable dans l'homme de lettres que de se croire +au-dessus de l'interet general et des besoins nationaux, d'exempter +son esprit de toute action sur les contemporains, et d'isoler sa vie +egoiste de la grande vie du corps social. Et qui donc se devouera, si +ce n'est le poete? Quelle voix s'elevera dans l'orage, si ce n'est +celle de la lyre qui peut le calmer? Et qui bravera les haines de +l'anarchie et les dedains du despotisme, sinon celui auquel la sagesse +antique attribuait le pouvoir de reconcilier les peuples et les rois, +et auquel la sagesse moderne a donne celui de les diviser? + +Ce n'est donc point a de doucereuses galanteries, a de mesquines +intrigues, a de sales aventures, que Walter Scott voue son talent. +Averti par l'instinct de sa gloire, il a senti qu'il fallait quelque +chose de plus a une generation qui vient d'ecrire de son sang et de +ses larmes la page la plus extraordinaire de toutes les histoires +humaines. Les temps qui ont immediatement precede et immediatement +suivi notre convulsive revolution etaient de ces epoques +d'affaissement que le fievreux eprouve avant et apres ses acces. Alors +les livres les plus platement atroces, les plus stupidement impies, +les plus monstrueusement obscenes, etaient avidement devores par une +societe malade; dont les gouts depraves et les facultes engourdies +eussent rejete tout aliment savoureux ou salutaire. C'est ce qui +explique ces triomphes scandaleux, decernes alors par les plebeiens +des salons et les patriciens des echoppes a des ecrivains ineptes ou +graveleux, que nous dedaignerons de nommer, lesquels en sont reduits +aujourd'hui a mendier l'applaudissement des laquais et le rire des +prostituees. Maintenant la popularite n'est plus distribuee par la +populace, elle vient de la seule source qui puisse lui imprimer un +caractere d'immortalite ainsi que d'universalite, du suffrage de ce +petit nombre d'esprits delicats, d'ames exaltees et de tetes serieuses +qui representent moralement les peuples civilises. C'est celle-la que +Scott a obtenue en empruntant aux annales des nations des compositions +faites pour toutes les nations, en puisant dans les fastes des siecles +des livres ecrits pour tous les siecles. Nul romancier n'a cache plus +d'enseignement sous plus de charme, plus de verite sous la fiction. Il +y a une alliance visible entre la forme qui lui est propre et toutes +les formes litteraires du passe et de l'avenir, et l'on pourrait +considerer les romans epiques de Scott comme une transition de la +litterature actuelle aux romans grandioses, aux grandes epopees en +vers ou en prose que notre ere poetique nous promet et nous donnera. + +Quelle doit etre l'intention du romancier? C'est d'exprimer dans +une fable interessante une verite utile. Et, une fois cette idee +fondamentale choisie, cette action explicative inventee, l'auteur ne +doit-il pas chercher, pour la developper, un mode d'execution qui +rende son roman semblable a la vie, l'imitation pareille au modele? +Et la vie n'est-elle pas un drame bizarre ou se melent le bon et le +mauvais, le beau et le laid, le haut et le bas, loi dont le pouvoir +n'expire que hors de la creation? Faudra-t-il donc se borner a +composer, comme certains peintres flamands, des tableaux entierement +tenebreux, ou, comme les chinois, des tableaux tout lumineux, quand +la nature montre partout la lutte de l'ombre et de la lumiere? Or +les romanciers, avant Walter Scott, avaient adopte generalement deux +methodes de composition contraires; toutes deux vicieuses, precisement +parce qu'elles sont contraires. Les uns donnaient a leur ouvrage la +forme d'une narration divisee arbitrairement en chapitres, sans qu'on +devinat trop pourquoi, ou meme uniquement pour delasser l'esprit du +lecteur, comme l'avoue assez naivement le titre de _descanso_ (repos), +place par un vieil auteur espagnol en tete de ses chapitres[1]. +Les autres deroulaient leur fable dans une serie de lettres qu'on +supposait ecrites par les divers acteurs du roman. Dans la narration, +les personnages disparaissent, l'auteur seul se montre toujours; dans +les lettres, l'auteur s'eclipse pour ne laisser jamais voir que ses +personnages. Le romancier narrateur ne peut donner place au dialogue +naturel, a l'action veritable; il faut qu'il leur substitue un certain +mouvement monotone de style, qui est comme un moule ou les evenements +les plus divers prennent la meme forme, et sous lequel les creations +les plus elevees, les inventions les plus profondes, s'effacent, de +meme que les asperites d'un champ s'aplanissent sous le rouleau. Dans +le roman par lettres, la meme monotonie provient d'une autre cause. +Chaque personnage arrive a son tour avec son epitre, a la maniere de +ces acteurs forains qui, ne pouvant paraitre que l'un apres l'autre, +et n'ayant pas la permission de parler sur leurs treteaux, se +presentent successivement, portant au-dessus de leur tete un grand +ecriteau sur lequel le public lit leur role. On peut encore comparer +le roman par lettres a ces laborieuses conversations de sourds-muets +qui s'ecrivent reciproquement ce qu'ils ont a se dire, de sorte que +leur colere ou leur joie est tenue d'avoir sans cesse la plume a +la main et l'ecritoire en poche. Or, je le demande, que devient +l'a-propos d'un tendre reproche qu'il faut porter a la poste? Et +l'explosion fougueuse des passions n'est-elle pas un peu genee entre +le preambule oblige et la formule polie qui sont l'avant-garde et +l'arriere-garde de toute lettre ecrite par un homme bien ne? Croit-on +que le cortege des compliments, le bagage des civilites, accelerent la +progression de l'interet et pressent la marche de l'action? Ne doit-on +pas enfin supposer quelque vice radical et insurmontable dans un +genre de composition qui a pu refroidir parfois l'eloquence meme de +Rousseau? + +Supposons donc qu'au roman narratif, ou il semble qu'on ait songe +a tout, excepte a l'interet, en adoptant l'absurde usage de faire +preceder chaque chapitre d'un sommaire, souvent tres detaille, qui est +comme le recit du recit; supposons qu'au roman epistolaire, dont la +forme meme interdit toute vehemence et toute rapidite, un esprit +createur substitue le roman dramatique, dans lequel l'action +imaginaire se deroule en tableaux vrais et varies, comme se deroulent +les evenements reels de la vie; qui ne connaisse d'autre division que +celle des differentes scenes a developper; qui enfin soit un long +drame, ou les descriptions suppleeraient aux decorations et aux +costumes, ou les personnages pourraient se peindre par eux-memes, et +representer, par leurs chocs divers et multiplies, toutes les formes +de l'idee unique de l'ouvrage. Vous trouverez, dans ce genre +nouveau, les avantages reunis des deux genres anciens, sans leurs +inconvenients. Ayant a votre disposition les ressorts pittoresques, et +en quelque facon magiques, du drame, vous pourrez laisser derriere +la scene ces mille details oiseux et transitoires que le simple +narrateur, oblige de suivre ses acteurs pas a pas comme des enfants +aux lisieres, doit exposer longuement s'il veut etre clair; et vous +pourrez profiter de ces traits profonds et soudains, plus feconds en +meditations que des pages entieres que fait jaillir le mouvement d'une +scene, mais qu'exclut la rapidite d'un recit. + +Apres le roman pittoresque, mais prosaique, de Walter Scott, il +restera un autre roman a creer, plus beau et plus complet encore selon +nous. C'est le roman a la fois drame et epopee, pittoresque mais +poetique, reel mais ideal, vrai mais grand, qui enchassera Walter +Scott dans Homere. + +Comme tout createur, Walter Scott a ete assailli jusqu'a present par +d'inextinguibles critiques. Il faut que celui qui defriche un marais +se resigne a entendre les grenouilles coasser autour de lui. + +Quant a nous, nous remplissons un devoir de conscience en placant +Walter Scott tres haut parmi les romanciers, et en particulier +_Quentin Durward_ tres haut parmi les romans. _Quentin Durward_ est +un beau livre. Il est difficile de voir un roman mieux tissu, et des +effets moraux mieux attaches aux effets dramatiques. + +L'auteur a voulu montrer, ce nous semble, combien la loyaute, meme +dans un etre obscur, jeune et pauvre, arrive plus surement a son but +que la perfidie, fut-elle aidee de toutes les ressources du pouvoir, +de la richesse et de l'experience. Il a charge du premier de ces roles +son ecossais Quentin Durward, orphelin jete au milieu des ecueils les +plus multiplies, des pieges les mieux prepares, sans autre boussole +qu'un amour presque insense; mais c'est souvent quand il ressemble a +une folie que l'amour est une vertu. Le second est confie a Louis XI, +roi plus adroit que le plus adroit courtisan, vieux renard arme des +ongles du lion, puissant et fin, servi dans l'ombre comme au jour, +incessamment couvert de ses gardes comme d'un bouclier, et accompagne +de ses bourreaux comme d'une epee. Ces deux personnages si differents +reagissent l'un sur l'autre de maniere a exprimer l'idee fondamentale +avec une verite singulierement frappante. C'est en obeissant +fidelement au roi que le loyal Quentin sert, sans le savoir, ses +propres interets, tandis que les projets de Louis XI, dont Quentin +devait etre a la fois l'instrument et la victime, tournent en meme +temps a la confusion du ruse vieillard et a l'avantage du simple jeune +homme. + +Un examen superficiel pourrait faire croire d'abord que l'intention +premiere du poete est dans le contraste historique, peint avec tant +de talent, du roi de France Louis de Valois et du duc de Bourgogne +Charles le Temeraire. Ce bel episode est peut-etre en effet un defaut +dans la composition de l'ouvrage, en ce qu'il rivalise d'interet avec +le sujet lui-meme; mais cette faute, si elle existe, n'ote rien a ce +que presente d'imposant et de comique tout ensemble cette opposition +de deux princes, dont l'un, despote souple et ambitieux, meprise +l'autre, tyran dur et belliqueux, qui le dedaignerait s'il l'osait. +Tous deux se haissent; mais Louis brave la haine de Charles parce +qu'elle est rude et sauvage, Charles craint la haine de Louis parce +qu'elle est caressante. Le duc de Bourgogne, au milieu de son camp et +de ses etats, s'inquiete pres du roi de France sans defense, comme +le limier dans le voisinage du chat. La cruaute du duc nait de ses +passions, celle du roi de son caractere. Le bourguignon est loyal +parce qu'il est violent; il n'a jamais songe a cacher ses mauvaises +actions; il n'a point de remords, car il a oublie ses crimes comme ses +coleres. Louis est superstitieux, peut-etre parce qu'il est hypocrite; +la religion ne suffit pas a celui que sa conscience tourmente et +qui ne veut pas se repentir; mais il a beau croire a d'impuissantes +expiations, la memoire du mal qu'il a fait vit sans cesse en lui pres +de la pensee du mal qu'il va faire, parce qu'on se rappelle toujours +ce qu'on a medite longtemps et qu'il faut bien que le crime, lorsqu'il +a ete un desir et une esperance, devienne aussi un souvenir. Les deux +princes sont devots; mais Charles jure par son epee avant de jurer +par Dieu, tandis que Louis tache de gagner les saints par des dons +d'argent ou des charges de cour, mele de la diplomatie a sa priere et +intrigue meme avec le ciel. En cas de guerre, Louis en examine encore +le danger, que Charles se repose deja de la victoire. La politique du +Temeraire est toute dans son bras, mais l'oeil du roi atteint plus +loin que le bras du duc. Enfin Walter Scott prouve, en mettant en jeu +les deux rivaux, combien la prudence est plus forte que l'audace, et +combien celui qui parait ne rien craindre a peur de celui qui semble +tout redouter. + +Avec quel art l'illustre ecrivain nous peint le roi de France se +presentant, par un raffinement de fourberie, chez son beau cousin de +Bourgogne, et lui demandant l'hospitalite au moment ou l'orgueilleux +vassal va lui apporter la guerre! Et quoi de plus dramatique que la +nouvelle d'une revolte fomentee dans les etats du duc par les agents +du roi, tombant comme la foudre entre les deux princes a l'instant ou +la meme table les reunit! Ainsi la fraude est dejouee par la fraude, +et c'est le prudent Louis qui s'est lui-meme livre sans defense a la +vengeance d'un ennemi justement irrite. L'histoire dit bien quelque +chose de tout cela; mais ici j'aime mieux croire au roman qu'a +l'histoire, parce que je prefere la verite morale a la verite +historique. Une scene plus remarquable encore peut-etre, c'est celle +ou les deux princes, que les conseils les plus sages n'ont encore pu +rapprocher, se reconcilient par un acte de cruaute que l'un imagine +et que l'autre execute. Pour la premiere fois ils rient ensemble de +cordialite et de plaisir; et ce rire, excite par un supplice, efface +pour un moment leur discorde. Cette idee terrible fait frissonner +d'admiration. + +Nous avons entendu critiquer, comme hideuse et revoltante, la peinture +de l'orgie. C'est, a notre avis, un des plus beaux chapitres de ce +livre. Walter Scott, ayant entrepris de peindre ce fameux brigand +surnomme le Sanglier des Ardennes, aurait manque son tableau s'il +n'eut excite l'horreur. Il faut toujours entrer franchement dans une +donnee dramatique, et chercher en tout le fond des choses. L'emotion +et l'interet ne se trouvent que la. Il n'appartient qu'aux esprits +timides de capituler avec une conception forte et de reculer dans la +voie qu'ils se sont tracee. + +Nous justifierons, d'apres le meme principe, deux autres passages qui +ne nous paraissent pas moins dignes de meditation et de louange. Le +premier est l'execution de ce Hayraddin, personnage singulier dont +l'auteur aurait peut-etre pu tirer encore plus de parti. Le second est +le chapitre ou le roi Louis XI, arrete par ordre du duc de Bourgogne, +fait preparer dans sa prison, par Tristan l'Hermite, le chatiment de +l'astrologue qui l'a trompe. C'est une idee etrangement belle que de +nous faire voir ce roi cruel, trouvant encore dans son cachot assez +d'espace pour sa vengeance, reclamant des bourreaux pour derniers +serviteurs, et eprouvant ce qui lui reste d'autorite par l'ordre d'un +supplice. + +Nous pourrions multiplier ces observations et tacher de faire voir +en quoi le nouveau drame de sir Walter Scott nous semble defectueux, +particulierement dans le denoument; mais le romancier aurait sans +doute pour se justifier des raisons beaucoup meilleures que nous n'en +aurions pour l'attaquer, et ce n'est point contre un si formidable +champion que nous essayerions avec avantage nos faibles armes. Nous +nous bornerons a lui faire observer que le mot place par lui dans la +bouche du fou du duc de Bourgogne sur l'arrivee du roi Louis XI a +Peronne appartient au fou de Francois 1er, qui le prononca lors du +passage de Charles-Quint en France, en 1535. L'immortalite de ce +pauvre Triboulet ne tient qu'a ce mot, il faut le lui laisser. Nous +croyons egalement que l'expedient ingenieux qu'emploie l'astrologue +Galeotti pour echapper a Louis XI avait deja ete imagine quelque mille +ans auparavant par un philosophe que voulait mettre a mort Denis de +Syracuse. Nous n'attachons pas a ces remarques plus d'importance +qu'elles n'en meritent; un romancier n'est pas un chroniqueur. Nous +sommes etonne seulement que le roi adresse la parole, dans le conseil +de Bourgogne, a des chevaliers du saint-esprit, cet ordre n'ayant ete +fonde qu'un siecle plus tard par Henri III. Nous croyons meme que +l'ordre de Saint-Michel, dont le noble auteur decore son brave lord +Crawford, ne fut institue par Louis XI qu'apres sa captivite. Que sir +Walter Scott nous permette ces petites chicanes chronologiques. +En remportant un leger triomphe de pedant sur un aussi illustre +_antiquaire_, nous ne pouvons nous defendre de cette innocente joie +qui transportait son Quentin Durward lorsqu'il eut desarconne le duc +d'Orleans et tenu tete a Dunois, et nous serions tente de lui demander +pardon de notre victoire, comme Charles-Quint au pape: _Sanctissime +pater, indulge victori_. + + +[1: Marcos Obregon de la Ronda. + + + + + SUR L'ABBE DE LAMENNAIS + + A PROPOS DE + + L'ESSAI SUR L'INDIFFERENCE EN MATIERE DE RELIGION + + + Juillet 1823. + +Serait-il vrai qu'il existe dans la destinee des nations un moment ou +les mouvements du corps social semblent ne plus etre que les dernieres +convulsions d'un mourant? Serait-il vrai qu'on puisse voir la lumiere +disparaitre peu a peu de l'intelligence des peuples, ainsi qu'on voit +s'effacer graduellement dans le ciel le crepuscule du soir? Alors, +disent des voix prophetiques, le bien et le mal, la vie et la mort, +l'etre et le neant, sont en presence; et les hommes errent de l'un a +l'autre, comme s'ils avaient a choisir. L'action de la societe n'est +plus une action, c'est un tressaillement faible et violent a la fois, +comme une secousse de l'agonie. Les developpements de l'esprit humain +s'arretent, ses revolutions commencent. Le fleuve ne feconde plus, +il engloutit; le flambeau n'eclaire plus, il consume. La pensee, +la volonte, la liberte, ces facultes divines, concedees par la +toute-puissance divine a l'association humaine, font place a +l'orgueil, a la revolte, a l'instinct individuel. A la prevoyance +sociale succede cette profonde cecite animale a laquelle il n'a pas +ete donne de distinguer les approches de la mort. Bientot, en effet, +la rebellion des membres amene le dechirement du corps, que suivra +la dissolution du cadavre. La lutte des interets passagers remplace +l'accord des croyances eternelles. Quelque chose de la brute s'eveille +dans l'homme, et fraternise avec son ame degradee; il abdique le ciel +et vegete au-dessous de sa destinee. Alors deux camps se tracent dans +la nation. La societe n'est plus qu'une melee opiniatre dans une nuit +profonde, ou ne brille d'autre lumiere que l'eclair des glaives qui +se heurtent et l'etincelle des armures qui se brisent. Le soleil se +leverait en vain sur ces malheureux pour leur faire reconnaitre qu'ils +sont freres; acharnes a leur oeuvre sanglante, ils ne verraient pas. +La poussiere de leur combat les aveugle. + +Alors, pour emprunter l'expression solennelle de Bossuet, _un peuple +cesse d'etre un peuple_. Les evenements qui se precipitent avec une +rapidite toujours croissante s'impregnent de plus en plus d'un sombre +caractere de providence et de fatalite, et le petit nombre d'hommes +simples, restes fideles aux predictions antiques, regardent avec +terreur si des signes ne se manifestent pas dans les cieux. + +Esperons que nos vieilles monarchies n'en sont point encore la. On +conserve quelque espoir de guerison tant que le malade ne repousse pas +le medecin, et l'enthousiasme avide qu'eveillent les premiers chants +de poesie religieuse que ce siecle a entendus prouve qu'il y a encore +une ame dans la societe. + +C'est a fortifier ce souffle divin, a ranimer cette flamme celeste, +que tendent aujourd'hui tous les esprits vraiment superieurs. Chacun +apporte son etincelle au foyer commun, et, grace a leur genereuse +activite, l'edifice social peut se reconstruire rapidement, comme ces +magiques palais des contes arabes, qu'une legion de genies achevait +dans une nuit. Aussi trouvons-nous des meditations dans nos ecrivains, +et des inspirations dans nos poetes. Il s'eleve de toutes parts une +generation serieuse et douce, pleine de souvenirs et d'esperances. +Elle redemande son avenir aux pretendus philosophes du dernier siecle, +qui voudraient lui faire recommencer leur passe. Elle est pure, et par +consequent indulgente, meme pour ces vieux et effrontes coupables qui +osent reclamer son admiration; mais son pardon pour les criminels +n'exclut pas son horreur pour les crimes. Elle ne veut pas baser son +existence sur des abimes, sur l'atheisme et sur l'anarchie; elle +repudie l'heritage de mort dont la revolution la poursuit; elle +revient a la religion, parce que la jeunesse ne renonce pas volontiers +a la vie; c'est pourquoi elle exige du poete plus que les generations +antiques n'en ont recu. Il ne donnait au peuple que des lois, elle lui +demande des croyances. + +Un des ecrivains qui ont le plus puissamment contribue a eveiller +parmi nous cette soif d'emotions religieuses, un de ceux qui savent +le mieux l'etancher, c'est sans contredit M. l'abbe F. de Lamennais. +Parvenu, des ses premiers pas, au sommet de l'illustration litteraire, +ce pretre venerable semble n'avoir rencontre la gloire humaine qu'en +passant. Il va plus loin. L'epoque de l'apparition de l'_Essai sur +l'indifference_ sera une des dates de ce siecle. Il faut qu'il y +ait un mystere bien etrange dans ce livre que nul ne peut lire sans +esperance ou sans terreur, comme s'il cachait quelque haute revelation +de notre destinee. Tour a tour majestueux et passionne, simple +et magnifique, grave et vehement, profond et sublime, l'ecrivain +s'adresse au coeur par toutes les tendresses, a l'esprit par tous +les artifices, a l'ame par tous les enthousiasmes. Il eclaire comme +Pascal, il brule comme Rousseau, il foudroie comme Bossuet. Sa pensee +laisse toujours dans les esprits trace de son passage; elle abat tous +ceux qu'elle ne releve pas. Il faut qu'elle console, a moins qu'elle +ne desespere. Elle fletrit tout ce qui ne peut fructifier. Il n'y a +point d'opinion mixte sur un pareil ouvrage; on l'attaque comme un +ennemi ou on le defend comme un sauveur. Chose frappante! ce livre +etait un besoin de notre epoque, et la mode s'est melee de son succes! +C'est la premiere fois sans doute que la mode aura ete du parti de +l'eternite. Tout en devorant cet ecrit, on a adresse a l'auteur une +foule de reproches que chacun en particulier aurait du adresser a sa +conscience. Tous ces vices qu'il voulait bannir du coeur humain ont +crie comme les vendeurs chasses du temple. On a craint que l'ame ne +restat vide lorsqu'il en aurait expulse les passions. Nous avons +entendu dire que ce livre austere attristait la vie, que ce pretre +morose arrachait les fleurs du sentier de l'homme. D'accord; mais les +fleurs qu'il arrache sont celles qui cachaient l'abime. + +Cet ouvrage a encore produit un autre phenomene, bien remarquable de +nos jours; c'est la discussion publique d'une question de theologie. +Et ce qu'il y a de singulier, et ce qu'on doit attribuer a l'interet +extraordinaire excite par l'_Essai_, la frivolite des gens du monde et +la preoccupation des hommes d'etat ont disparu un instant devant un +debat scolastique et religieux. On a cru voir un moment la Sorbonne +renaitre entre les deux Chambres. + +M. de Lamennais, aide dans sa force par la force d'en haut, a +accoutume ses lecteurs a le voir porter, sans perdre haleine, d'un +bout a l'autre de son immense composition, le fardeau d'une idee +fondamentale, vaste et unique. Partout se revele en lui la possession +d'une grande pensee. Il la developpe dans toutes ses parties, +l'illumine dans tous ses details, l'explique dans tous ses mysteres, +la critique dans tous ses resultats. Il remonte a toutes les causes +comme il redescend a toutes les consequences. + +Un des bienfaits de ces sortes d'ouvrages, c'est qu'ils degoutent +profondement de tout ce qu'ont ecrit de derisoire et d'ironique les +chefs de la secte incredule. Quand une fois on est monte si haut, on +ne peut plus redescendre aussi bas. Des qu'on a respire l'air et vu la +lumiere, on ne saurait rentrer dans ces tenebres et dans ce vide. On +est saisi d'une inexprimable compassion en voyant des hommes epuiser +leur souffle d'un jour a forger ou a eteindre Dieu. On est tente de +croire que l'athee est un etre a part, organise a sa facon, et qu'il a +raison de reclamer sa place parmi les betes; car on ne concoit rien a +la revolte de l'intelligence contre l'intelligence. Et puis, n'est-ce +pas une etrange societe que celle de ces individus ayant chacun un +createur de leur creation, une foi selon leur opinion, disposant de +l'eternite pendant que le temps les emporte, et cherchant a realiser +cette _multiplex religio_, mot monstrueux trouve par un paien? On +dirait le chaos a la poursuite du neant. Tandis que l'ame du chretien, +pareille a la flamme tourmentee en vain par les caprices de l'air, se +releve incessamment vers le ciel, l'esprit de ces infideles est comme +le nuage qui change de forme et de route selon le vent qui le pousse. +Et l'on rit de les voir juger les choses eternelles du haut de +la philosophie humaine, ainsi que des malheureux qui graviraient +peniblement au sommet d'une montagne pour mieux examiner les etoiles. + +Ceux qui apportent aux nations enivrees par tant de poisons la +veritable nourriture de vie et d'intelligence, doivent se confier en +la saintete de leur entreprise. Tot ou tard, les peuples desabuses se +pressent autour d'eux, et leur disent comme Jean a Jesus: _Ad quem +ibimus? verba vitae aeternae habes_. "A qui irons-nous? vous avez les +paroles de la vie eternelle." + + + + + SUR LORD BYRON + + A PROPOS DE SA MORT + + +Nous sommes en juin 1824. Lord Byron vient de mourir. + +On nous demande notre pensee sur lord Byron, et sur lord Byron mort. +Qu'importe notre pensee? a quoi bon l'ecrire, a moins qu'on ne suppose +qu'il est impossible a qui que ce soit de ne pas dire quelques paroles +dignes d'etre recueillies en presence d'un aussi grand poete et d'un +aussi grand evenement? A en croire les ingenieuses fables de l'orient, +une larme devient perle en tombant dans la mer. + +Dans l'existence particuliere que nous a faite le gout des lettres, +dans la region paisible ou nous a place l'amour de l'independance et +de la poesie, la mort de Byron a du nous frapper, en quelque sorte, +comme une calamite domestique. Elle a ete pour nous un de ces malheurs +qui touchent de pres. L'homme qui a devoue ses jours au culte des +lettres sent le cercle de sa vie physique se resserrer autour de +lui, en meme temps que la sphere de son existence intellectuelle +s'agrandit. Un petit nombre d'etres chers occupent les tendresses +de son coeur, tandis que tous les poetes morts et contemporains, +etrangers et compatriotes, s'emparent des affections de son ame. La +nature lui avait donne une famille, la poesie lui en cree une seconde. +Ses sympathies, que si peu d'etres eveillent aupres de lui, s'en vont +chercher, a travers le tourbillon des relations sociales, au dela des +temps, au dela des espaces, quelques hommes qu'il comprend et dont il +se sent digne d'etre compris. Tandis que, dans la rotation monotone +des habitudes et des affaires, la foule des indifferents le froisse et +le heurte sans emouvoir son attention, il s'etablit, entre lui et ces +hommes epars que son penchant a choisis, d'intimes rapports et des +communications, pour ainsi dire, electriques. Une douce communaute +de pensees l'attache, comme un lien invisible et indissoluble, a ces +etres d'elite, isoles dans leur monde ainsi qu'il l'est dans le sien; +de sorte que, lorsque par hasard il vient a rencontrer l'un d'entre +eux, un regard leur suffit pour se reveler l'un a l'autre; une parole, +pour penetrer mutuellement le fond de leurs ames et en reconnaitre +l'equilibre; et, au bout de quelques instants, ces deux etrangers +sont ensemble comme deux freres nourris du meme lait, comme deux amis +eprouves par la meme infortune. + +Qu'il nous soit permis de le dire, et, s'il le faut, de nous en +glorifier, une sympathie du genre de celle que nous venons d'expliquer +nous entrainait vers Byron. Ce n'etait pas certainement l'attrait +que le genie inspire au genie; c'etait du moins un sentiment sincere +d'admiration, d'enthousiasme et de reconnaissance; car on doit de la +reconnaissance aux hommes dont les oeuvres et les actions font battre +noblement le coeur. Quand on nous a annonce la mort de ce poete, il +nous a semble qu'on nous enlevait une part de notre avenir. Nous +n'avons renonce qu'avec amertume a jamais nouer avec Byron une de ces +poetiques amities qu'il nous est si doux et si glorieux d'entretenir +avec la plupart des principaux esprits de notre epoque, et nous lui +avons adresse ce beau vers dont un poete de son ecole saluait l'ombre +genereuse d'Andre Chenier: + + Adieu donc, jeune ami que je n'ai pas connu. + +Puisque nous venons de laisser echapper un mot sur l'ecole +particuliere de lord Byron, il ne sera peut-etre pas hors de propos +d'examiner ici quelle place elle occupe dans l'ensemble de la +litterature actuelle, que l'on attaque comme si elle pouvait etre +vaincue, que l'on calomnie comme si elle pouvait etre condamnee. Des +esprits faux, habiles a deplacer toutes les questions, cherchent a +accrediter parmi nous une erreur bien singuliere. Ils ont imagine que +la societe presente etait exprimee en France par deux litteratures +absolument opposees, c'est-a-dire que le meme arbre portait +naturellement a la fois deux fruits d'especes contraires, que la meme +cause produisait simultanement deux effets incompatibles. Mais ces +ennemis des innovations ne se sont pas meme apercus qu'ils creaient la +une logique toute nouvelle. Ils continuent chaque jour de traiter la +litterature qu'ils nomment classique comme si elle vivait encore, et +celle qu'ils appellent romantique comme si elle allait perir. Ces +doctes rheteurs, qui vont proposant sans cesse de changer ce qui +existe contre ce qui a existe, nous rappellent involontairement le +Roland fou de l'Arioste qui prie gravement un passant d'accepter une +jument morte en echange d'un cheval vivant. Roland, il est vrai, +convient que sa jument est morte, tout en ajoutant que c'est la son +seul defaut. Mais les Rolands du pretendu genre classique ne sont pas +encore a cette hauteur, en fait de jugement ou de bonne foi. Il faut +donc leur arracher ce qu'ils ne veulent pas accorder, et leur declarer +qu'il n'existe aujourd'hui qu'une litterature comme il n'existe qu'une +societe; que les litteratures anterieures, tout en laissant des +monuments immortels, ont du disparaitre et ont disparu avec les +generations dont elles ont exprime les habitudes sociales et les +emotions politiques. Le genie de notre epoque peut etre aussi beau que +celui des epoques les plus illustres, il ne peut etre le meme; et il +ne depend pas plus des ecrivains contemporains de ressusciter une +litterature[1] passee, qu'il ne depend du jardinier de faire reverdir +les feuilles de l'automne sur les rameaux du printemps. + +Qu'on ne s'y trompe pas, c'est en vain surtout qu'un petit nombre +de petits esprits essayent de ramener les idees generales vers +le desolant systeme litteraire du dernier siecle. Ce terrain, +naturellement aride, est depuis longtemps desseche. D'ailleurs on +ne recommence pas les madrigaux de Dorat apres les guillotines de +Robespierre, et ce n'est pas au siecle de Bonaparte qu'on peut +continuer Voltaire. La litterature reelle de notre age, celle dont les +auteurs sont proscrits a la facon d'Aristide; celle qui, repudiee par +toutes les plumes, est adoptee par toutes les lyres; celle qui, malgre +une persecution vaste et calculee, voit tous les talents eclore dans +sa sphere orageuse, comme ces fleurs qui ne croissent qu'en des lieux +battus des vents; celle enfin qui, reprouvee par ceux qui decident +sans mediter, est defendue par ceux qui pensent avec leur ame, jugent +avec leur esprit et sentent avec leur coeur; cette litterature n'a +point l'allure molle et effrontee de la muse qui chanta le cardinal +Dubois, flatta la Pompadour et outragea notre Jeanne d'Arc. Elle +n'interroge ni le creuset de l'athee ni le scalpel du materialiste. +Elle n'emprunte pas au sceptique cette balance de plomb dont l'interet +seul rompt l'equilibre. Elle n'enfante pas dans les orgies des chants +pour les massacres. Elle ne connait ni l'adulation ni l'injure. Elle +ne prete point de seductions au mensonge. Elle n'enleve point leur +charme aux illusions. Etrangere a tout ce qui n'est pas son but +veritable, elle puise la poesie aux sources de la verite. Son +imagination se feconde par la croyance. Elle suit les progres du +temps, mais d'un pas grave et mesure. Son caractere est serieux, sa +voix est melodieuse et sonore. Elle est, en un mot, ce que doit etre +la commune pensee d'une grande nation apres de grandes calamites, +triste, fiere et religieuse. Quand il le faut, elle n'hesite pas a se +meler aux discordes publiques pour les juger ou pour les apaiser. Car +nous ne sommes plus au temps des chansons bucoliques, et ce n'est pas +la muse du dix-neuvieme siecle qui peut dire: + + Non me agitant populi fasces, aut purpura regum. + +Cette litterature cependant, comme toutes les choses de l'humanite, +presente, dans son unite meme, son cote sombre et son cote consolant. +Deux ecoles se sont formees dans son sein, qui representent la double +situation ou nos malheurs politiques ont respectivement laisse les +esprits, la resignation et le desespoir. Toutes deux reconnaissent +ce qu'une philosophie moqueuse avait nie, l'eternite de Dieu, l'ame +immortelle, les verites primordiales et les verites revelees; mais +celle-ci pour adorer, celle-la pour maudire. L'une voit tout du haut +du ciel, l'autre du fond de l'enfer. La premiere place au berceau de +l'homme un ange qu'il retrouve encore assis au chevet de son lit +de mort; l'autre environne ses pas de demons, de fantomes et +d'apparitions sinistres. La premiere lui dit de se confier, parce +qu'il n'est jamais seul; la seconde l'effraye en l'isolant sans +cesse. Toutes deux possedent egalement l'art d'esquisser des scenes +gracieuses et de crayonner des figures terribles; mais la premiere, +attentive a ne jamais briser le coeur, donne encore aux plus sombres +tableaux je ne sais quel reflet divin; la seconde, toujours soigneuse +d'attrister, repand sur les images les plus riantes comme une +lueur infernale. L'une, enfin, ressemble a Emmanuel, doux et fort, +parcourant son royaume sur un char de foudre et de lumiere; l'autre +est ce superbe Satan[2] qui entraina tant d'etoiles dans sa chute +lorsqu'il fut precipite du ciel. Ces deux ecoles jumelles, fondees +sur la meme base, et nees, pour ainsi dire, au meme berceau, nous +paraissent specialement representees dans la litterature europeenne +par deux illustres genies, Chateaubriand et Byron. + +Au sortir de nos prodigieuses revolutions, deux ordres politiques +luttaient sur le meme sol. Une vieille societe achevait de s'ecrouler; +une societe nouvelle commencait a s'elever. Ici des ruines, la des +ebauches. Lord Byron, dans ses lamentations funebres, a exprime les +dernieres convulsions de la societe expirante. M. de Chateaubriand, +avec ses inspirations sublimes, a satisfait aux premiers besoins de la +societe ranimee. La voix de l'un est comme l'adieu du cygne a l'heure +de la mort; la voix de l'autre est pareille au chant du phenix +renaissant de sa cendre. + +Par la tristesse de son genie, par l'orgueil de son caractere, par les +tempetes de sa vie, lord Byron est le type du genre de poesie dont il +a ete le poete. Tous ses ouvrages sont profondement marques du sceau +de son individualite. C'est toujours une figure sombre et hautaine que +le lecteur voit passer dans chaque poeme comme a travers un crepe de +deuil. Sujet quelquefois, comme tous les penseurs profonds, au vague +et a l'obscurite, il a des paroles qui sondent toute une ame, des +soupirs qui racontent toute une existence. Il semble que son coeur +s'entr'ouvre a chaque pensee qui en jaillit comme un volcan qui vomit +des eclairs. Les douleurs, les joies, les passions n'ont point pour +lui de mysteres, et s'il ne fait voir les objets reels qu'a travers un +voile, il montre a nu les regions ideales. On peut lui reprocher de +negliger absolument l'ordonnance de ses poemes; defaut grave, car un +poeme qui manque d'ordonnance est un edifice sans charpente ou un +tableau sans perspective. Il pousse egalement trop loin le lyrique +dedain des transitions; et l'on desirerait parfois que ce peintre si +fidele des emotions interieures jetat sur les descriptions physiques +des clartes moins fantastiques et des teintes moins vaporeuses. Son +genie ressemble trop souvent a un promeneur sans but qui reve en +marchant, et qui, absorbe dans une intuition profonde, ne rapporte +qu'une image confuse des lieux qu'il a parcourus. Quoi qu'il en soit, +meme dans ses moins belles oeuvres, cette capricieuse imagination +s'eleve a des hauteurs ou l'on ne parvient pas sans des ailes. L'aigle +a beau fixer ses yeux sur la terre, il n'en conserve pas moins le +regard sublime dont la portee s'etend jusqu'au soleil[3]. On a +pretendu que l'auteur de _Don Juan_ appartenait, par un cote de +son esprit, a l'ecole de l'auteur de _Candide_. Erreur! il y a une +difference profonde entre le rire de Byron et le rire de Voltaire. +Voltaire n'avait pas souffert. + +Ce serait ici le moment de dire quelque chose de la vie si tourmentee +du noble poete; mais, dans l'incertitude ou nous sommes sur les causes +reelles des malheurs domestiques qui avaient aigri son caractere, nous +aimons mieux nous taire, de peur que notre plume ne s'egare malgre +nous. Ne connaissant lord Byron que d'apres ses poemes, il nous est +doux de lui supposer une vie selon son ame et son genie. Comme tous +les hommes superieurs, il a certainement ete en proie a la calomnie. +Nous n'attribuons qu'a elle les bruits injurieux qui ont si longtemps +accompagne l'illustre nom du poete. D'ailleurs celle que ses torts ont +offensee les a sans doute oublies la premiere en presence de sa mort. +Nous esperons qu'elle lui a pardonne; car nous sommes de ceux qui ne +pensent pas que la haine et la vengeance aient quelque chose a graver +sur la pierre d'un tombeau. + +Et nous, pardonnons-lui de meme ses fautes, ses erreurs, et jusqu'aux +ouvrages ou il a paru descendre de la double hauteur de son caractere +et de son talent; pardonnons-lui, il est mort si noblement! il est si +bien tombe! Il semblait la comme un belliqueux representant de la muse +moderne dans la patrie des muses antiques. Genereux auxiliaire de la +gloire, de la religion et de la liberte, il avait apporte son epee et +sa lyre aux descendants des premiers guerriers et des premiers poetes; +et deja le poids de ses lauriers faisait pencher la balance en faveur +des malheureux hellenes. Nous lui devons, nous particulierement, une +reconnaissance profonde. Il a prouve a l'Europe que les poetes de +l'ecole nouvelle, quoiqu'ils n'adorent plus les dieux de la Grece +paienne, admirent toujours ses heros; et que, s'ils ont deserte +l'Olympe, du moins ils n'ont jamais dit adieu aux Thermopyles. + +La mort de Byron a ete accueillie dans tout le continent par les +signes d'une douleur universelle. Le canon des grecs a longtemps salue +ses restes, et un deuil national a consacre la perte de cet etranger +parmi les calamites publiques. Les portes orgueilleuses de Westminster +se sont ouvertes comme d'elles-memes, afin que la tombe du poete +vint honorer le sepulcre des rois. Le dirons-nous? Au milieu de ces +glorieuses marques de l'affliction generale, nous avons cherche quel +temoignage solennel d'enthousiasme Paris, cette capitale de l'Europe, +rendait a l'ombre heroique de Byron, et nous avons vu une marotte qui +insultait sa lyre et des treteaux qui outrageaient son cercueil[4]! + + +[1: Il ne faut pas perdre de vue, en lisant ceci, que par les mots +litterature d'un siecle, on doit entendre non-seulement l'ensemble +des ouvrages produits durant ce siecle, mais encore l'ordre general +d'idees et de sentiments qui--le plus souvent a l'insu des auteurs +memes--a preside a leur composition. + +[2: Ce n'est ici qu'un simple rapport qui ne saurait justifier le +titre d'ecole _satanique_ sous lequel un homme de talent a designe +l'ecole de lord Byron. + +[3: Dans un moment ou l'Europe entiere rend un eclatant hommage au +genie de lord Byron, avoue grand homme depuis qu'il est mort, le +lecteur sera curieux de relire ici quelques phrases de l'article +remarquable dont la _Revue d'Edimbourg_, journal accredite, salua +l'illustre poete a son debut. C'est d'ailleurs sur ce ton que certains +journaux nous entretiennent chaque matin ou chaque soir des premiers +talents de notre epoque. + +"La poesie de notre jeune lord est de cette classe que ni les dieux ni +les hommes ne tolerent. Ses inspirations sont si plates qu'on pourrait +les comparer a une eau stagnante. Comme pour s'excuser, le noble +auteur ne cesse de rappeler qu'il est mineur... Peut-etre veut-il nous +dire: "Voyez comme un mineur ecrit." Mais helas! nous nous rappelons +tous la poesie de Cowley a dix ans, et celle de Pope a douze. Loin +d'apprendre avec surprise que de mauvais vers ont ete ecrits par un +ecolier au sortir du college, nous croyons la chose tres commune, +et, sur dix ecoliers, neuf peuvent en faire autant et mieux que lord +Byron. + +"Dans le fait, cette seule consideration (celle du rang de l'auteur) +nous fait donner une place a lord Byron dans notre journal, outre +notre desir de lui conseiller d'abandonner la poesie pour mieux +employer ses talents. + +"Dans cette intention, nous lui dirons que la rime et le nombre des +pieds, quand ce nombre serait toujours regulier, ne constituent pas +toute la poesie, nous voudrions lui persuader qu'un peu d'esprit et +d'imagination sont indispensables, et que pour etre lu un poeme a +besoin aujourd'hui de quelque pensee ou nouvelle ou exprimee de facon +a paraitre telle. + +"Lord Byron devrait aussi prendre garde de tenter ce que de grands +poetes ont tente avant lui; car les comparaisons ne sont nullement +agreables, comme il a pu l'apprendre de son maitre d'ecriture. + +"Quant a ses imitations de la poesie ossianique, nous nous y +connaissons si peu que nous risquerions de critiquer du Macpherson +tout pur en voulant exprimer notre opinion sur les rapsodies de ce +nouvel imitateur... Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'elles +ressemblent a du Macpherson, et nous sommes sur qu'elles sont tout +aussi stupides et ennuyeuses que celles de notre compatriote. + +"Une grande partie du volume est consacree a immortaliser les +occupations de l'auteur pendant son education. Nous sommes fache de +donner une mauvaise idee de la psalmodie du college par la citation de +ces stances attiques: (Suit la citation)... + +"Mais quelque jugement qu'on puisse prononcer sur les poesies du noble +mineur, il nous semble que nous devons les prendre comme nous les +trouvons et nous en contenter; car ce sont les dernieres que nous +recevrons de lui... Qu'il reussisse ou non, il est tres peu probable +qu'il condescende de nouveau a devenir auteur. Prenons donc ce qui +nous est offert et soyons reconnaissants. De quel droit ferions-nous +les delicats, pauvres diables que nous sommes! C'est trop d'honneur +pour nous de tant recevoir d'un homme du rang de ce lord. Soyons +reconnaissants, nous le repetons, et ajoutons avec le bon Sancho: Que +Dieu benisse celui qui nous donne! ne regardons pas le cheval a la +bouche quand il ne coute rien." + +Lord Byron daigna se venger de ce miserable fatras de lieux communs, +theme perpetuel que la mediocrite envieuse reproduit sans cesse contre +le genie. Les auteurs de la _Revue d'Edimbourg_ furent contraints +de reconnaitre son talent sous les coups de son fouet satirique. +L'exemple parait bon a suivre, nous avouerons cependant que nous +eussions mieux aime voir lord Byron garder a leur egard le silence du +mepris. Si ce n'eut ete le conseil de son interet, c'eut ete du moins +celui de sa dignite. + +[4: Quelques jours apres la nouvelle de la mort de lord Byron, on +representait encore a je ne sais quel theatre du boulevard je ne sais +quelle facetie de mauvais ton et de mauvais gout, ou ce noble poete +est personnellement mis en scene sous le nom ridicule de _lord +Trois-Etoiles_. + + + + + IDEES AU HASARD + + + Juillet 1824. + + + I + + +Il faut bien que toutes les oreilles possibles s'habituent a +l'entendre dire et redire, une revolution est faite dans les arts. +Elle a commence par la poesie, elle s'est continuee dans la musique; +la voila qui renouvelle la peinture; et avant peu elle ressuscitera +infailliblement la sculpture et l'architecture, depuis longtemps +mortes comme meurent toujours les arts, en pleine academie. Au reste, +cette revolution n'est qu'un retour universel a la nature et a la +verite. C'est l'extirpation du faux gout qui, depuis pres de trois +siecles, substituant sans cesse les conventions de l'ecole a toutes +les realites, a vicie tant de beaux genies. La generation nouvelle a +decidement jete la le haillon classique, la guenille philosophique, +l'oripeau mythologique. Elle a revetu la robe virile, et s'est +debarrassee des prejuges, tout en etudiant les traditions. + +Il est risible d'entendre disserter, sur un changement invinciblement +amene par le cours des evenements, cette tourbe innombrable d'esprits +faux, de petits docteurs, de grands pedants, de lourds railleurs, de +_jugeurs_ a verbe haut, de critiques superficiels, egalement propres +a raisonner sur tout parce qu'ils ignorent tout au meme degre; +d'artistes mediocres, qui ne connaissent le talent que par l'envie +dont il les tourmente et l'impuissance dont il les accable. Ces bonnes +gens s'imaginent qu'a force de cris, de colere et d'anathemes, ils +parviendront a detruire ou a modifier selon leur fantaisie un ordre +d'idees qui resulte necessairement d'un ordre de choses. Ils +ne comprennent pas que, de meme qu'un orage change l'etat de +l'atmosphere, une revolution change l'etat de la societe. On les voit +s'evertuant en efforts inutiles pour corriger la litterature et les +arts nes de cette revolution. Je serais curieux de savoir comment ils +s'y prendraient pour repeindre l'arc-en-ciel. + +En attendant qu'ils aient resolu ce probleme, l'arc-en-ciel brillera, +et ce siecle sera ce qu'il est dans sa destinee d'etre. + +Que la nouvelle generation laisse donc des critiques accredites ou non +affirmer, avec une grotesque assurance, que _l'art est chez nous en +pleine decadence_. Il faut se souvenir que l'academie a condamne _le +Cid_; que MM. Morellet et Hoffman ont donne des ferules a l'auteur du +_Genie du christianisme_; que la _Revue d'Edimbourg_ a renvoye lord +Byron a l'ecole; il faut laisser la mediocrite peser de toutes ses +petites forces sur le talent naissant. Elle ne l'etouffera pas. Et, a +tout prendre, est-ce donc un spectacle moins amusant qu'un autre, que +de voir un homme de genie foudroye par un professeur de gazette ou +d'athenee? C'est l'aigle dans les serres du moineau franc. + + + II + + +L'expression de l'amour, dans les poetes de l'ecole antique (a quelque +nation et a quelque epoque qu'ils appartiennent), manque en general de +chastete et de pudeur. Cette observation, peu importante au premier +aspect, se rattache cependant aux plus hautes considerations. Si nous +voulions l'examiner serieusement, nous trouverions au fond de cette +question toutes les societes paiennes et tous les cultes idolatriques. +L'_absence de chastete dans l'amour_ est peut-etre le signe +caracteristique des civilisations et des litteratures que n'a point +purifiees le christianisme. Sans parler de ces poesies monstrueuses +par lesquelles Anacreon, Horace, Virgile meme ont immortalise +d'infames debauches et de honteuses habitudes, les chants amoureux des +poetes paiens anciens et modernes, de Catulle, de Tibulle, de Bertin, +de Bernis, de Parny, ne nous offrent rien de cette delicatesse, de +cette modestie, de cette retenue sans lesquelles l'amour n'est plus +qu'un instinct animal et qu'un appetit charnel. Il est vrai que +l'amour chez ces poetes est aussi raffine qu'il est grossier. Il est +difficile d'exprimer plus ingenieusement ce que sentent les brutes; et +c'est sans doute pour qu'il y ait une difference entre leurs amours et +ceux des animaux que ces galants diseurs font des elegies. Ils en sont +meme venus a convertir en _science_ ce qu'il y a de plus naturel au +monde; et _l'art d'aimer_ a ete enseigne par Ovide aux paiens du +siecle d'Auguste, par Gentil Bernard aux paiens du siecle de Voltaire. + +Avec quelque attention, on reconnait qu'il existe une difference entre +les premiers et les derniers _artistes_ en amour. A une nuance pres, +leur vermillon est le meme. Tous chantent la volupte materielle. Mais +les poetes paiens, grecs et romains, semblent le plus souvent des +maitres qui commandent a des _esclaves_, tandis que les poetes paiens +francais sont toujours des esclaves implorant leurs _maitresses_. +Et le secret des deux civilisations differentes est tout entier +la-dedans. Les societes polies, mais idolatres, de Rome et d'Athenes +ignoraient la celeste dignite de la femme, revelee plus tard aux +hommes par le Dieu qui voulut naitre d'une fille d'Eve. Aussi l'amour, +chez ces peuples, ne s'adressant qu'aux esclaves et aux courtisanes, +avait-il quelque chose d'imperieux et de meprisant. Tout, dans la +civilisation chretienne, tend au contraire a l'ennoblissement du sexe +faible et beau; et l'evangile parait avoir rendu leur rang aux femmes, +afin qu'elles conduisissent les hommes au plus haut degre possible de +perfectionnement social. Ce sont elles qui ont cree la chevalerie; +et cette institution merveilleuse, en disparaissant des monarchies +modernes, y a laisse l'honneur comme une ame; l'honneur, cet instinct +de nature, qui est aussi une superstition de societe; cette seule +puissance dont un francais, supporte patiemment la tyrannie; ce +sentiment mysterieux inconnu aux anciens justes, qui est tout a la +fois plus et moins que la vertu. A l'heure qu'il est, remarquons bien +ceci, l'_honneur_ est ignore des peuples a qui l'evangile n'a pas +encore ete revele, ou chez lesquels l'influence morale des femmes est +nulle. Dans notre civilisation, si les lois donnent la premiere +place a l'homme, l'honneur donne le premier rang a la femme. Tout +l'equilibre des societes chretiennes est la. + + + III + + +Je ne sais par quelle bizarre manie on pretend aujourd'hui refuser +au genie le droit d'admirer hautement le genie; on insulte a +l'enthousiasme que le chant du poete inspire a un poete; et l'on veut +que ceux qui ont du talent ne soient juges que par ceux qui n'en ont +pas. On dirait que, depuis le siecle dernier, nous ne sommes plus +accoutumes qu'aux jalousies litteraires. Notre age envieux se raille +de cette fraternite poetique, si douce et si noble entre rivaux. Il a +oublie l'exemple de ces antiques amities qui se resserraient dans +la gloire; et il accueillerait d'un rire dedaigneux l'allocution +touchante qu'Horace adressait au vaisseau de Virgile. + + + IV + + +La composition poetique resulte de deux phenomenes intellectuels, +la meditation et l'inspiration. La meditation est une faculte; +l'inspiration est un don. Tous les hommes, jusqu'a un certain degre, +peuvent mediter; bien peu sont inspires. _Spiritus flat ubi vult_. +Dans la meditation, l'esprit agit; dans l'inspiration, il obeit; parce +que la premiere est en l'homme, tandis que la seconde vient de plus +haut. Celui qui nous donne cette force est plus fort que nous. Ces +deux operations de la pensee se lient intimement dans l'ame du poete. +Le poete appelle l'inspiration par la meditation, comme les prophetes +s'elevaient a l'extase par la priere. Pour que la muse se revele a +lui, il faut qu'il ait en quelque sorte depouille toute son existence +materielle dans le calme, dans le silence et dans le recueillement. +Il faut qu'il se soit isole de la vie exterieure, pour jouir avec +plenitude de cette vie interieure qui developpe en lui comme un etre +nouveau; et ce n'est que lorsque le monde physique a tout a fait +disparu de ses yeux, que le monde ideal peut lui etre manifeste. Il +semble que l'exaltation poetique ait quelque chose de trop sublime +pour la nature commune de l'homme. L'enfantement du genie ne saurait +s'accomplir, si l'ame ne s'est d'abord purifiee de toutes ces +preoccupations vulgaires que l'on traine apres soi dans la vie; car +la pensee ne peut prendre des ailes avant d'avoir depose son fardeau. +Voila sans doute pourquoi l'inspiration ne vient que precedee de la +meditation. Chez les juifs, ce peuple dont l'histoire est si feconde +en symboles mysterieux, quand le pretre avait edifie l'autel, il y +allumait le feu terrestre, et c'est alors seulement que le rayon divin +y descendait du ciel. + +Si l'on s'accoutumait a considerer les compositions litteraires sous +ce point de vue, la critique prendrait probablement une direction +nouvelle; car il est certain que le veritable poete, s'il est maitre +du choix de ses meditations, ne l'est nullement de la nature de ses +inspirations. Son genie, qu'il a recu et qu'il n'a point acquis, le +domine le plus souvent; et il serait singulier et peut-etre vrai de +dire que l'on est parfois etranger comme homme a ce que l'on a ecrit +comme poete. Cette idee paraitra sans doute paradoxale au premier +apercu. C'est pourtant une question, de savoir jusqu'a quel point le +chant appartient a la voix, et la poesie au poete. + +Heureux celui qui sent dans sa pensee cette double puissance de +meditation et d'inspiration, qui est le genie! Quel que soit son +siecle, quel que soit son pays, fut-il ne au sein des calamites +domestiques, fut-il jete dans un temps de revolutions, ou, ce qui +est plus deplorable encore, dans une epoque d'indifference, qu'il se +confie a l'avenir; car si le present appartient aux autres hommes, +l'avenir est a lui. Il est du nombre de ces etres choisis qui doivent +venir a un jour marque. Tot ou tard ce jour arrive, et c'est alors +que, nourri de pensees et abreuve d'inspirations, il peut se montrer +hardiment a la foule, en repetant le cri sublime du poete: + + Voici mon orient; peuples, levez les yeux! + + + V + + +Si jamais composition litteraire a profondement porte l'empreinte +ineffacable de la meditation et de l'inspiration, c'est le _Paradis +perdu_. Une idee morale, qui touche a la fois aux deux natures de +l'homme; une lecon terrible donnee en vers sublimes; une des plus +hautes verites de la religion et de la philosophie, developpee dans +une des plus belles fictions de la poesie; l'echelle entiere de la +creation parcourue depuis le degre le plus eleve jusqu'au degre le +plus bas; une action qui commence par Jesus et se termine par Satan; +Eve entrainee par la curiosite, la compassion et l'imprudence, jusqu'a +la perdition; la premiere femme en contact avec le premier demon; +voila ce que presente l'oeuvre de Milton; drame simple et immense, +dont tous les ressorts sont des sentiments; tableau magique qui fait +graduellement succeder a toutes les teintes de lumiere toutes les +nuances de tenebres; poeme singulier, qui charme et qui effraye! + + + VI + + +Quand les defauts d'une tragedie ont cela de particulier qu'il faut, +pour en etre choque, avoir lu l'histoire et connaitre les regles, le +grand nombre des spectateurs s'en apercoit peu, parce qu'il ne sait +que sentir. Aussi le grand nombre juge-t-il toujours bien. Et en +effet, pourquoi trouver si mauvais qu'un auteur tragique viole +quelquefois l'histoire? Si cette licence n'est pas poussee trop loin, +que m'importe la verite historique, pourvu que la verite morale soit +observee! Voulez-vous donc que l'on dise de l'histoire ce qu'on a +dit de la _Poetique_ d'Aristote: _elle fait faire de bien mauvaises +tragedies_? Soyez peintre fidele de la nature et des caracteres, et +non copiste servile de l'histoire. Sur la scene, j'aime mieux l'homme +vrai que le fait vrai. + + + VII + + +Quand on suit attentivement et siecle par siecle, dans les fastes +de la France, l'histoire des arts, si etroitement liee a l'histoire +politique des peuples, on est frappe, en arrivant jusqu'a notre temps, +d'un phenomene singulier. Apres avoir retrouve sur les vitraux des +merveilleuses cathedrales du moyen age comme un reflet de cette belle +epoque de la grande feodalite, des croisades, de la chevalerie, epoque +qui n'a laisse ni dans la memoire des hommes, ni sur la face de la +terre, aucun vestige qui n'ait quelque chose de monumental, on passe +au regne de Francois 1er, si etourdiment appele _ere de la renaissance +des arts_. On voit distinctement le fil qui lie ce siecle ingenieux +au moyen age. Ce sont deja, moins leur purete et leur originalite +propres, les formes grecques; mais c'est toujours l'imagination +gothique. La poesie, naive encore dans Marot, a pourtant cesse d'etre +populaire pour devenir mythologique. On sent qu'on vient de changer +de route. Deja les etudes classiques ont gate le gout national. Sous +Louis XIII, la degeneration est sensible; on subit les consequences +du mauvais systeme ou les arts se sont engages. On n'a plus de Jean +Goujon, plus de Jean Cousin, plus de Germain Pilon; et les types +vicieux, que leur genie corrigeait par tant de grace et d'elegance, +redeviennent lourds et batards entre les mains de leurs copistes. +A cette decadence se mele je ne sais quel faux gout florentin, +naturalise en France par les Medicis. Tout se releve sous le sceptre +eclatant de Louis XIV, mais rien ne se redresse. Au contraire, le +principe de l'_imitation des anciens_ devient loi pour les arts, et +les arts restent froids, parce qu'ils restent faux. Quoique imposant, +il faut le dire, le genie de ce siecle illustre est incomplet. Sa +richesse n'est que de la pompe, sa grandeur n'est que de la majeste. + +Enfin, sous Louis XV, tous les germes ont porte leurs fruits. Les +arts selon Aristote tombent de decrepitude avec la monarchie selon +Richelieu. Cette noblesse factice que leur imprimait Louis XIV meurt +avec lui. L'esprit philosophique acheve de murir l'oeuvre classique; +et, dans ce siecle de turpitudes, les arts ne sont qu'une turpitude de +plus. Architecture, sculpture, peinture, poesie, musique, tout, a bien +peu d'exceptions pres, montre les memes difformites. Voltaire amuse +une courtisane regnante des tortures d'une vierge martyre. Les vers de +Dorat naissent pour les bergeres de Boucher. Siecle ignoble quand +il n'est pas ridicule, ridicule quand il n'est pas hideux; et qui, +commencant au cabaret pour finir a la guillotine, couronnant ses fetes +par des massacres et ses danses par la carmagnole, ne merite place +qu'entre le chaos et le neant. + +Le siecle de Louis XIV ressemble a une ceremonie de cour reglee par +l'etiquette; le siecle de Louis XV est une orgie de taverne, ou la +demence s'accouple au vice. Cependant, quelque differentes qu'elles +paraissent au premier abord, une cohesion intime existe entre ces deux +epoques. D'une solennite d'apparat otez l'etiquette, il vous restera +une cohue; du regne de Louis XIV otez la dignite, vous aurez le regne +de Louis XV. + +Heureusement, et c'est la que nous voulions en venir, le meme lien +est loin d'enchainer le dix-neuvieme siecle au dix-huitieme. Chose +etrange! quand on compare notre epoque si austere, si contemplative, +et deja si feconde en evenements prodigieux, aux trois siecles qui +l'ont precedee, et surtout a son devancier immediat, on a d'abord +peine a comprendre comment il se fait qu'elle vienne a leur suite; et +son histoire, apres la leur, a l'air d'un livre depareille. On serait +tente de croire que Dieu s'est trompe de siecle dans sa distribution +alternative des temps. De notre siecle a l'autre, on ne peut decouvrir +la transition. C'est qu'en effet il n'en existe pas. Entre Frederic et +Bonaparte, Voltaire et Byron, Vanloo et Gericault, Boucher et Charlet, +il y a un abime, la revolution. + + + + + 1827 + + + FRAGMENT D'HISTOIRE + + +Ce ne serait pas, a notre avis, un tableau sans grandeur et sans +nouveaute que celui ou l'on essayerait de derouler sous nos yeux +l'histoire entiere de la civilisation. On pourrait la montrer se +propageant par degres de siecle en siecle sur le globe, et envahissant +tour a tour toutes les parties du monde. On la verrait poindre en +Asie, dans cette Inde centrale et mysterieuse ou la tradition des +peuples a place le paradis terrestre. Comme le jour, la civilisation +a son aurore en orient. Peu a peu elle s'eveille et s'etend dans son +vieux berceau asiatique. D'un bras, elle depose dans un coin du monde +la Chine, avec les hieroglyphes, l'artillerie et l'imprimerie, comme +une premiere ebauche de ses oeuvres futures, comme un immuable +echantillon de ce qu'elle fera un jour. De l'autre, elle jette a +l'occident ces grands empires d'Assyrie, de Perse, de Chaldee, ces +villes prodigieuses, Babylone, Suse, Persepolis, metropoles de la +terre, qui n'a pas meme garde leur trace. Alors, tandis que tout le +reste du globe est submerge sous de profondes tenebres, resplendit +dans tout son eclat cette haute civilisation theocratique de l'orient, +dont on entrevoit a peine, a travers tant de siecles, quelques rayons +eblouissants, quelques gigantesques vestiges, et qui nous parait +fabuleuse, tant elle est lointaine, vague et confuse! Cependant la +civilisation marche et se developpe toujours. L'interieur des terres +ne lui suffit plus, elle colonise le bord des mers. Aux populations +de laboureurs et de bergers succedent des races de pecheurs et de +commercants. De la, les pheniciens, les phrygiens, Sidon, Troie, +Sarepta, et Tyr, qui bat les mers, comme dit l'Ecriture, avec les +_ailes de mille vaisseaux_. Enfin, prete a deborder l'Asie, elle fonde +sur la limite de l'Afrique cette enigmatique Egypte, ce peuple de +pretres et de marchands, de laboureurs et de matelots, qui est +en quelque sorte la transition de la civilisation asiatique a la +civilisation africaine, des empires theocratiques aux republiques +commercantes, de Babylone a Carthage. + +Sur l'Egypte, en effet, s'appuient les trois civilisations successives +d'Asie, d'Afrique et d'Europe. L'Egypte est la clef de voute de +l'ancien continent. + +Ici la civilisation se bifurque, pour ainsi parler. Elle prend deux +routes, l'une au nord, l'autre au couchant; et, tandis que l'Egypte +cree la Grece en Europe, Sidon apporte Carthage en Afrique. Alors +la scene change. L'Asie s'eteint. C'est le tour de l'Afrique. Les +carthaginois completent l'oeuvre des pheniciens, leurs peres. Pendant +que derriere eux s'elevent, comme les arcs-boutants de leur empire, +ces royaumes de Nubie, d'Abyssinie, de Nigritie, d'Ethiopie, de +Numidie; pendant que se peuple et se feconde cette terre de feu qui +doit porter les Juba et les Jugurtha, Carthage s'empare des mers et +court les aventures. Elle debarque en Sicile, en Corse, en Sardaigne. +Puis la Mediterranee ne lui suffit plus. Ses innombrables vaisseaux +franchissent les colonnes d'Hercule, ou plus tard la timide navigation +des grecs et des romains croira voir les bornes du monde. Bientot les +colonies carthaginoises, risquees sur l'ocean, depassent la peninsule +hispanique. Elles montent hardiment vers le nord, et, tout en cotoyant +la rive occidentale de l'Europe, apportent le dialecte phenicien, +d'abord en Biscaye, ou on le retrouve colorant de mots etranges +l'ancienne langue iberique, puis en Irlande, au pays de Galles, en +Armorique, ou il subsiste encore aujourd'hui, mele au celte primitif. +Elles enseignent a ces sauvages peuplades quelque chose de leurs arts, +de leur commerce, de leur religion; le culte monstrueux du Saturne +carthaginois, qui devient le Teutates celte; les sacrifices humains; +et jusqu'au mode de ces sacrifices, les victimes brulees vives dans +des cages d'osier a forme humaine. Ainsi Carthage donne aux celtes +ce qu'elle a de la theocratie asiatique, denature par sa feroce +civilisation. Les druides sont des mages; seulement ils ont passe par +l'Afrique. Tout, chez ces peuples, se ressent de leur contact avec +l'orient. Leurs monuments bruts prennent quelque chose d'egyptien. +De grossiers hieroglyphes, les caracteres runiques, commencent a en +marquer la face, que jusque-la le fer n'avait pas touchee; et il n'est +pas prouve que ce ne soit point la puissante navigation carthaginoise +qui ait depose sur la greve armoricaine cet autre hieroglyphe +monumental, Karnac, livre colossal et eternel dont les siecles ont +perdu le sens et dont chaque lettre est un obelisque de granit. Comme +Thebes, la Bretagne a son palais de Karnac. + +L'audace punique ne s'est peut-etre pas arretee la. Qui sait jusqu'ou +est allee Carthage? N'est-il pas etrange qu'apres tant de siecles on +ait retrouve vivant en Amerique le culte du soleil, le Belus assyrien, +le Mithra persan? N'est-il pas etonnant qu'on y ait retrouve des +vestales (les filles du soleil), debris du sacerdoce asiatique et +africain, emprunte aussi par Rome a Carthage? N'est-il pas merveilleux +enfin que ces ruines du Perou et du Mexique, magnifiques temoins d'une +ancienne civilisation eteinte, ressemblent si fort par leur caractere +et par leurs ornements aux monuments syriaques; par leur forme et par +leurs hieroglyphes, a l'architecture egyptienne?... + +Quoi qu'il en soit, le colosse carthaginois, maitre des mers, heritier +de la civilisation d'Asie, d'un bras s'appuyant sur l'Egypte, de +l'autre environnant deja l'Europe, est un moment le centre des +nations, le pivot du globe. L'Afrique domine le monde. + +Cependant la civilisation a depose son germe en Grece[1]. Il y a pris +racine, il s'y est developpe, et du premier jet a produit un peuple +capable de le defendre contre les irruptions de l'Asie, contre les +revendications hautaines de cette vieille mere des nations. Mais, +si ce peuple a su defendre le feu sacre, il ne saurait le propager. +Manquant de metropole et d'unite, divisee en petites republiques qui +luttent entre elles, et dans l'interieur desquelles se heurtent +deja toutes les formes de gouvernement, democratie, oligarchie, +aristocratie, royaute, ici enervee par des arts precoces, la nouee +par des lois etroites, la societe grecque a plus de beaute que de +puissance, plus d'elegance que de grandeur, et la civilisation s'y +raffine avant de se fortifier. Aussi Rome se hate-t-elle d'arracher a +la Grece le flambeau de l'Europe, elle le secoue du haut du Capitole +et lui fait jeter des rayons inattendus. Rome, pareille a l'aigle, son +redoutable symbole, etend largement ses ailes, deploie puissamment ses +serres, saisit la foudre et s'envole. Carthage est le soleil du monde, +c'est sur Carthage que se fixent ses yeux. Carthage est maitresse des +oceans, maitresse des royaumes, maitresse des nations. C'est une ville +magnifique, pleine de splendeur et d'opulence, toute rayonnante des +arts etranges de l'orient. C'est une societe complete, finie, achevee, +a laquelle rien ne manque du travail du temps et des hommes. Enfin, la +metropole d'Afrique est a l'apogee de sa civilisation, elle ne peut +plus monter, et chaque progres desormais sera un declin. Rome au +contraire n'a rien. Elle a bien pris deja tout ce qui etait a sa +portee; mais elle a pris pour prendre plutot que pour s'enrichir. Elle +est a demi sauvage, a demi barbare. Elle a son education ensemble et +sa fortune a faire. Tout devant elle, rien derriere. + +Quelque temps les deux peuples existent de front. L'un se repose dans +sa splendeur, l'autre grandit dans l'ombre. Mais peu a peu l'air et la +place leur manquent a tous deux pour se developper. Rome commence a +gener Carthage. Il y a longtemps que Carthage importune Rome. Assises +sur les deux rives opposees de la Mediterranee, les deux cites se +regardent en face. Cette mer ne suffit plus pour les separer. L'Europe +et l'Afrique pesent l'une sur l'autre. Comme deux nuages surcharges +d'electricite, elles se cotoient de trop pres. Elles vont se meler +dans la foudre. + +Ici est la peripetie de ce grand drame. Quels acteurs sont en +presence! deux races, celle-ci de marchands et de marins, celle-la de +laboureurs et de soldats; deux peuples, l'un regnant par l'or, +l'autre par le fer; deux republiques, l'une theocratique, l'autre +aristocratique; Rome et Carthage; Rome avec son armee, Carthage avec +sa flotte; Carthage vieille, riche, rusee, Rome jeune, pauvre et +forte; le passe et l'avenir; l'esprit de decouverte et l'esprit de +conquete; le genie des voyages et du commerce, le demon de la guerre +et de l'ambition; l'orient et le midi d'une part, l'occident et le +nord de l'autre; enfin, deux mondes, la civilisation d'Afrique et la +civilisation d'Europe. + +Toutes deux se mesurent des yeux. Leur attitude avant le combat est +egalement formidable. Rome, deja a l'etroit dans ce qu'elle connait du +monde, ramasse toutes ses forces et tous ses peuples. Carthage, qui +tient en laisse l'Espagne, l'Armorique et cette Bretagne que les +romains croyaient au fond de l'univers, Carthage a deja jete son ancre +d'abordage sur l'Europe. + +La bataille eclate. Rome copie grossierement la marine de sa rivale. +La guerre s'allume d'abord dans la Peninsule et dans les iles. Rome +heurte Carthage dans cette Sicile ou deja la Grece a rencontre +l'Egypte, dans cette Espagne ou plus tard lutteront encore l'Europe et +l'Afrique, l'orient et l'occident, le midi et le septentrion. + +Peu a peu le combat s'engage, le monde prend feu. Les colosses +s'attaquent corps a corps, ils se prennent, se quittent, se +reprennent. Ils se cherchent et se repoussent. Carthage franchit les +Alpes, Rome passe les mers. Les deux peuples, personnifies en deux +hommes, Annibal et Scipion, s'etreignent et s'acharnent pour en finir. +C'est un duel a outrance, un combat a mort. Rome chancelle, elle +pousse un cri d'angoisse: _Annibal ad portas_! Mais elle se releve, +epuise ses forces pour un dernier coup, se jette sur Carthage, et +l'efface du monde. + +C'est la le plus grand spectacle qui soit dans l'histoire. Ce n'est +pas seulement un trone qui tombe, une ville qui s'ecroule, un peuple +qui meurt. C'est une chose qu'on n'a vue qu'une fois, c'est un astre +qui s'eteint; c'est tout un monde qui s'en va; c'est une societe qui +en etouffe une autre. + +Elle l'etouffe sans pitie. Il faut qu'il ne reste rien de Carthage. +Les siecles futurs, ne sauront d'elle que ce qu'il plaira a son +implacable rivale. Ils ne distingueront qu'a travers d'epaisses +tenebres cette capitale de l'Afrique, sa civilisation barbare, son +gouvernement difforme, sa religion sanglante, son peuple, ses arts, +ses monuments gigantesques, ses flottes qui vomissaient le feu +gregeois, et cet autre univers connu de ses pilotes, et que +l'antiquite romaine nommera dedaigneusement le _monde perdu_. + +Rien n'en restera. Seulement, longtemps apres encore, Rome, haletant +et comme essoufflee de sa victoire, se recueillera en elle-meme, et +dira dans une sorte de reverie profonde: _Africa portentosa_! + +Prenons haleine avec elle; voila le grand oeuvre accompli. La querelle +des deux moities de la terre, la voila decidee. Cette reaction de +l'occident sur l'orient, deja la Grece l'avait tentee deux fois. Argos +avait demoli Troie. Alexandre avait ete frapper l'Inde a travers la +Perse. Mais les rois grecs n'avaient detruit qu'une ville, qu'un +empire. Mais l'aventurier macedonien n'avait fait qu'une trouee dans +la vieille Asie, qui s'etait promptement refermee sur lui. Pour jouer +le role de l'Europe dans ce drame immense, pour tuer la civilisation +orientale, il fallait plus qu'Achille, il fallait plus qu'Alexandre; +il fallait Rome. + +Les esprits qui aiment a sonder les abimes ne peuvent s'empecher de +se demander ici ce qui serait advenu du genre humain, si Carthage +eut triomphe dans cette lutte. Le theatre de vingt siecles eut ete +deplace. Les marchands eussent regne, et non les soldats. L'Europe eut +ete laissee aux brouillards et aux forets. Il se serait etabli sur la +terre quelque chose d'inconnu. + +Il n'en pouvait etre ainsi. Les sables et le desert reclamaient +l'Afrique; il fallait qu'elle cedat la scene a l'Europe. + +A dater de la chute de Carthage, en effet, la civilisation europeenne +prevaut. Rome prend un accroissement prodigieux; elle se developpe +tant, qu'elle commence a se diviser. Conquerante de l'univers connu, +quand elle ne peut plus faire la guerre etrangere, elle fait la guerre +civile. Comme un vieux chene, elle s'elargit, mais elle se creuse. + +Cependant la civilisation se fixe sur elle. Elle en a ete la racine, +elle en devient la tige, elle en devient la tete. En vain les Cesars, +dans la folie de leur pouvoir, veulent casser la ville eternelle et +reporter la metropole du monde a l'orient. Ce sont eux qui s'en vont; +la civilisation ne les suit pas, et ils s'en vont a la barbarie. +Byzance deviendra Stamboul. Rome restera Rome. + +Le Vatican remplace le Capitole; voila tout. Tout s'est ecroule de +vetuste autour d'elle; la cite sainte se renouvelle. Elle regnait par +la force, la voici qui regne par la croyance, plus forte que la force. +Pierre herite de Cesar. Rome n'agit plus, elle parle; et sa parole est +un tonnerre. Ses foudres desormais frappent les ames. A l'esprit de +conquete succede l'esprit de proselytisme. Foyer du globe, elle a des +echos dans toutes les nations; et ce qu'un homme, du haut du balcon +papal, dit a la ville sacree, est dit aussi pour l'univers. _Urbi et +orbi_. + +Ainsi une theocratie fait l'Europe, comme une theocratie a fait +l'Afrique, comme une theocratie a fait l'Asie. Tout se resume en trois +cites, Babylone, Carthage, Rome. Un docteur dans sa chaire preside +les rois sur leurs trones. Chef-lieu du christianisme, Rome est le +chef-lieu necessaire de la societe. Comme une mere vigilante, elle +garde la grande famille europeenne, et la sauve deux fois des +irruptions du nord, des invasions du midi. Ses murs font rebrousser +Attila et les vandales. C'est elle qui forge le martel dont Charles +pulverise Abderame et les arabes. + +On dirait meme que Rome chretienne a herite de la haine de Rome +paienne pour l'orient. Quand elle voit l'Europe assez forte pour +combattre, elle lui preche les croisades, guerre eclatante et +singuliere, guerre de chevalerie et de religion, pour laquelle la +theocratie arme la feodalite. + +Voila deux mille ans que les choses vont ainsi. Voila vingt +siecles que domine la civilisation europeenne, la troisieme grande +civilisation qui ait ombrage la terre. + +Peut-etre touchons-nous a sa fin. Notre edifice est bien vieux. Il se +lezarde de toutes parts. Rome n'en est plus le centre. Chaque peuple +tire de son cote. Plus d'unite, ni religieuse ni politique. L'opinion +a remplace la foi. Le dogme n'a plus la discipline des consciences. +La revolution francaise a consomme l'oeuvre de la reforme; elle a +decapite le catholicisme comme la monarchie; elle a ote la vie a Rome. +Napoleon, en rudoyant la papaute, l'a achevee; il a ote son prestige +au fantome. Que fera l'avenir de cette societe europeenne, qui perd de +plus en plus, chaque jour, sa forme papale et monarchique? Le moment +ne serait-il pas venu ou la civilisation, que nous avons vue tour a +tour deserter l'Asie pour l'Afrique, l'Afrique pour l'Europe, va se +remettre en route et continuer son majestueux voyage autour du monde? +Ne semble-t-elle pas se pencher vers l'Amerique? N'a-t-elle pas +invente des moyens de franchir l'Ocean plus vite qu'elle ne traversait +autrefois la Mediterranee? D'ailleurs, lui reste-t-il beaucoup a faire +en Europe? Est-il si hasarde de supposer qu'usee et denaturee dans +l'ancien continent, elle aille chercher une terre neuve et vierge +pour se rajeunir et la feconder? Et pour cette terre nouvelle, ne +tient-elle pas tout pret un principe nouveau; nouveau, quoiqu'il +jaillisse aussi, lui, de cet evangile qui a deux mille ans, si +toutefois l'evangile a un age? Nous voulons parler ici du principe +d'emancipation, de progres et de liberte, qui semble devoir etre +desormais la loi de l'humanite. C'est en Amerique que jusqu'ici l'on +en a fait les plus larges applications. La, l'echelle d'essai est +immense. La, les nouveautes sont a l'aise. Rien ne les gene. Elles +ne trebuchent point a chaque pas contre des troncons de vieilles +institutions en ruines. Aussi, si ce principe est appele, comme nous +le croyons avec joie, a refaire la societe des hommes, l'Amerique +en sera le centre. De ce foyer s'epandra sur le monde la lumiere +nouvelle, qui, loin de dessecher les anciens continents, leur +redonnera peut-etre chaleur, vie et jeunesse. Les quatre mondes +deviendront freres dans un perpetuel embrassement. Aux trois +theocraties successives d'Asie, d'Afrique et d'Europe succedera la +famille universelle. Le principe d'autorite fera place au principe de +liberte, qui, pour etre plus humain, n'est pas moins divin. + +Nous ne savons, mais, si cela doit etre, si l'Amerique doit offrir +le quatrieme acte de ce drame des siecles, il sera certainement bien +remarquable qu'a la meme epoque ou naissait l'homme qui devait, +preparant l'anarchie politique par l'anarchie religieuse, introduire +le germe de mort dans la vieille societe royale et pontificale +d'Europe, un autre homme ait decouvert une nouvelle terre, futur asile +de la civilisation fugitive; qu'en un mot, Christophe Colomb ait +trouve un monde au moment ou Luther en allait detruire un autre. + +_Aliquis providet_. + + +[1: Ceci n'est qu'un premier chapitre. L'auteur n'a pu y indiquer et y +classer que les faits les plus generaux et les plus sommaires. Il +n'a point neglige pour cela d'autres faits, qui, pour etre du second +ordre, n'en ont pas moins une haute valeur. On verra dans la suite +du livre dont ceci est un fragment, si jamais il termine ce livre, +comment il les coordonne et les rattache a l'idee principale. Les +preuves arriveront aussi. Il y a bien des cavites a fouiller dans +l'histoire, bien des fonds perdus dans cette mer, la meme ou elle +a ete le plus exploree, le plus sondee. Et par exemple, la grande +civilisation dominante d'Europe, celle qui d'abord apparait aux yeux, +la civilisation grecque et romaine, n'est qu'un grand palimpseste, +sous lequel, la premiere couche enlevee, on retrouve les pelages, les +etrusques, les iberes et les celtes. Rien que cela ferait un livre. + + + + + 1830 + + + SUR M. DOVALLE + + +Il y a du talent dans les poesies de M. Dovalle; et pourtant sans +preneurs, sans coterie, sans appui exterieur, ce recueil, on peut +le predire, aura tout de suite le succes qu'il merite. C'est que M. +Dovalle n'a besoin maintenant de qui que ce soit pour reussir. En +litterature, le plus sur moyen d'avoir raison, c'est d'etre mort. + +Et puis, ce manuscrit du poete tue a vingt ans reveille de si +douloureux souvenirs! Tant d'emotions se soulevent en foule sous +chacune de ces pages inachevees! On est saisi d'une si profonde pitie +au milieu de ces odes, de ces ballades orphelines, de ces chansons +toutes saignantes encore! Quelle critique faire apres une si poignante +lecture? Comment raisonner ce qu'on a senti? Quelle tache impossible +pour nous autres surtout, critiques peu determines, simples hommes +d'art et de poesie! Aussi, apres avoir lu ce manuscrit, n'est-ce pas +de l'opinion, mais de l'impression qui m'en reste que je parlerais +volontiers. + +Et d'abord, ce qui frappe en commencant cette lecture, ce qui frappe +en la terminant, c'est que tout dans ce livre d'un poete si fatalement +predestine, tout est grace, tendresse, fraicheur, douceur harmonieuse, +suave et molle reverie. Et, en y reflechissant, la chose semble plus +singuliere encore. Un grand mouvement, un vaste progres, avec lequel +sympathisait completement M. Dovalle, s'accomplit dans l'art. +Ce mouvement, nous l'avons deja dit bien des fois, n'est qu'une +consequence naturelle, qu'un corollaire immediat de notre grand +mouvement social de 1789. C'est le principe de liberte qui, apres +s'etre etabli dans l'etat et y avoir change la face de toute chose, +poursuit sa marche, passe du monde materiel au monde intellectuel, +et vient renouveler l'art comme il a renouvele la societe. Cette +regeneration, comme l'autre, est generale, universelle, irresistible. +Elle s'adresse a tout, recree tout, reedifie tout, refait a la fois +l'ensemble et le detail, rayonne en tous sens et chemine en toutes +voies. Or (pour n'envisager ici que cette particularite), par cela +meme qu'elle est complete, la revolution de l'art a ses cauchemars, +comme la revolution politique a eu ses echafauds. Cela est fatal. Il +faut les uns apres les madrigaux de Dorat, comme il fallait les autres +apres les petits soupers de Louis XV. Les esprits, affadis par la +comedie en paniers et l'elegie en pleureuses, avaient besoin de +secousses, et de secousses fortes. Cette soif d'emotions violentes, de +beaux et sombres genies sont venus de nos jours la satisfaire. Et +il ne faut pas leur en vouloir d'avoir jete dans vos ames tant de +sinistres imaginations, tant de reves horribles, tant de visions +sanglantes. Qu'y pouvaient-ils faire? Ces hommes, qui paraissent si +fantasques et si desordonnes, ont obei a une loi de leur nature et +de leur siecle. Leur litterature, si capricieuse qu'elle semble et +qu'elle soit, n'est pas un des resultats les moins necessaires du +principe de liberte qui desormais gouverne et regit tout d'en haut, +meme le genie. C'est de la fantaisie, soit; mais il y a une logique +dans cette fantaisie. + +Et puis, le grand malheur apres tout! Bonnes gens, soyons tranquilles. +Pour avoir vu 93, ne nous effrayons pas tant de la _terreur_ en fait +de revolutions litteraires. En conscience, tout _satanique_ qu'est le +premier, et tout _frenetique_ qu'est le second, Byron et Mathurin me +font moins peur que Marat et Robespierre. + +Si serieux que l'on soit, il est difficile de ne pas sourire +quelquefois en repondant aux objections que l'ancien regime litteraire +emprunte a l'ancien regime politique pour combattre toutes les +tentatives de la liberte dans l'art. Certes, apres les catastrophes +qui, depuis quarante ans, ont ensanglante la societe et decime la +famille, apres une puissante revolution qui a fait des places de Greve +dans toutes nos villes et des champs de bataille dans toute l'Europe, +ce qu'il y a de triste, d'amer, de sanglant dans les esprits, et par +consequent dans la poesie, n'a besoin ni d'etre explique ni d'etre +justifie. Sans doute la contemplation des quarante dernieres annees +de notre histoire, la liberte d'un grand peuple qui eclot geante +et ecrase une Bastille a son premier pas, la marche de cette haute +republique qui va les pieds dans le sang et la tete dans la gloire, +sans doute ce spectacle, quand la raison nous montre qu'apres tout et +enfin c'est un progres et un bien, ne doit pas inspirer moins de joie +que de tristesse; mais, s'il nous rejouit par notre cote divin, il +nous dechire par notre cote humain, et notre joie meme y est triste; +de la, pour longtemps, de sombres visions dans les imaginations et un +deuil profond mele de fierte et d'orgueil dans la poesie. + +Heureux pour lui-meme le poete qui, ne avec le gout des choses +fraiches et douces, aura su isoler son ame de toutes ces impressions +douloureuses; et, dans cette atmosphere flamboyante et sombre qui +rougit l'horizon longtemps encore apres une revolution, aura conserve +rayonnant et pur son petit monde de fleurs, de rosee et de soleil! + +M. Dovalle a eu ce bonheur, d'autant plus remarquable, d'autant plus +etrange chez lui, qui devait finir d'une telle fin et interrompre +sitot sa chanson a peine commencee! Il semblerait d'abord qu'a defaut +de douloureux souvenirs, on rencontrera dans son livre quelque +pressentiment vague et sinistre. Non, rien de sombre, rien d'amer, +rien de fatal. Bien au contraire, une poesie toute jeune, enfantine +parfois; tantot les desirs de Cherubin, tantot une sorte de +nonchalance creole; un vers a gracieuse allure, trop peu metrique, +trop peu rhythmique, il est vrai, mais toujours plein d'une harmonie +plutot naturelle que musicale; la joie, la volupte, l'amour; la femme +surtout, la femme divinisee, la femme faite muse; et puis partout des +fleurs, des fetes, le printemps, le matin, la jeunesse; voila ce +qu'on trouve dans ce portefeuille d'elegies dechire par une balle de +pistolet. + +Ou, si quelquefois cette douce muse se voile de melancolie, c'est, +comme dans le _Premier chagrin_, un accent confus, indistinct, presque +inarticule, a peine un soupir dans les feuilles de l'arbre, a peine +une ride a la face transparente du lac, a peine une blanche nuee dans +le ciel bleu. Si meme, comme dans la touchante personnification +du _Sylphe_, l'idee de la mort se presente au poete, elle est si +charmante encore et si suave, si loin de ce que sera la realite, que +les larmes en viennent aux yeux. + + Oh! respectez mes jeux et ma faiblesse, + Vous qui savez le secret de mon coeur! + Oh! laissez-moi pour unique richesse + De l'eau dans une fleur; + L'air frais du soir; au bois une humble couche, + Un arbre vert pour me garder du jour... + Le sylphe apres ne voudra qu'une bouche + Pour y mourir d'amour. + +Certes, cela ne ressemble guere a un pressentiment. Il me semble que +cette grace, cette harmonie, cette joie qui s'epanouit a tous les +vers de M. Dovalle, donnent a cette lecture un charme et un interet +singuliers. Andre Chenier, qui est mort bien jeune egalement et qui +pourtant avait dix ans de plus que M. Dovalle, Andre Chenier a laisse +aussi un livre de douces et _folles elegies_, comme il dit lui-meme, +ou se rencontrent bien ca et la quelques iambes ardents, fruit de +ses trente ans, et tout rouges des reverberations de la lave +revolutionnaire; mais dans lequel dominent, ainsi que dans le livre +charmant de M. Dovalle, la grace, l'amour, la volupte. Aussi quiconque +lira le recueil de M. Dovalle sera-t-il longtemps poursuivi par la +jeune et pale figure de ce poete, souriant comme Andre Chenier, et +sanglant comme lui. + +Et puis cette reflexion me vient en terminant: dans ce moment de melee +et de tourmente litteraire, qui faut-il plaindre, ceux qui meurent +ou ceux qui combattent? Sans doute, c'est triste de voir un poete +de vingt ans qui s'en va, une lyre qui se brise, un avenir qui +s'evanouit; mais n'est-ce pas quelque chose aussi que le repos? +N'est-il pas permis a ceux autour desquels s'amassent incessamment +calomnies, injures, haines, jalousies, sourdes menees, basses +trahisons; hommes loyaux auxquels on fait une guerre deloyale; hommes +devoues qui ne voudraient enfin que doter le pays d'une liberte de +plus, celle de l'art, celle de l'intelligence; hommes laborieux qui +poursuivent paisiblement leur oeuvre de conscience, en proie, d'un +cote, a de viles machinations de censure et de police, en butte, de +l'autre, trop souvent, a l'ingratitude des esprits memes pour lesquels +ils travaillent; ne leur est-il pas permis de retourner quelquefois la +tete avec envie vers ceux qui sont tombes derriere eux et qui dorment +dans le tombeau? _Invideo_, disait Luther dans le cimetiere de Worms, +_invideo, quia quiescunt_. + +Qu'importe toutefois! Jeunes gens, ayons bon courage; si rude qu'on +nous veuille faire le present, l'avenir sera beau. Le romantisme, tant +de fois mal defini, n'est, a tout prendre, et c'est la sa definition +reelle, que le _liberalisme_ en litterature. Cette verite est deja +comprise a peu pres de tous les bons esprits, et le nombre en est +grand; et bientot, car l'oeuvre est deja bien avancee, le liberalisme +litteraire ne sera pas moins populaire que le liberalisme politique. +La liberte dans l'art, la liberte dans la societe, voila le double but +auquel doivent tendre d'un meme pas tous les esprits consequents +et logiques; voila la double banniere qui rallie, a bien peu +d'intelligences pres (lesquelles s'eclaireront), toute la jeunesse si +forte et si patiente d'aujourd'hui; puis avec la jeunesse, et a sa +tete, l'elite de la generation qui nous a precedes, tous ces sages +vieillards qui, apres le premier moment de defiance et d'examen, ont +reconnu que ce que font leurs fils est une consequence de ce qu'ils +ont fait eux-memes, et que la liberte litteraire est fille de la +liberte politique. Ce principe est celui du siecle et prevaudra. Les +_ultras_ de tout genre, classiques ou monarchiques, auront beau se +preter secours pour refaire l'ancien regime de toutes pieces, societe +et litterature, chaque progres du pays, chaque developpement des +intelligences, chaque pas de la liberte fera crouler tout ce qu'ils +auront echafaude. Et, en definitive, leurs efforts de reaction auront +ete utiles. En revolution, tout mouvement fait avancer. La verite et +la liberte ont cela d'excellent que tout ce qu'on fait pour elles et +tout ce qu'on fait contre elles les sert egalement. Or, apres tant de +grandes choses que nos peres ont faites et que nous avons vues, nous +voila sortis de la vieille forme sociale, comment ne sortirions-nous +pas de la vieille forme poetique? A peuple nouveau, art nouveau. +Tout en admirant la litterature de Louis XIV, si bien adaptee a +sa monarchie, elle saura bien avoir sa litterature propre, et +personnelle, et nationale, cette France actuelle, cette France du +dix-neuvieme siecle, a qui Mirabeau a fait sa liberte et Napoleon sa +puissance. + + + + + 1825-1832 + + GUERRE AUX DEMOLISSEURS! + + + + + 1825 + + +Si les choses vont encore quelque temps de ce train, il ne restera +bientot plus a la France d'autre monument national que celui des +_Voyages pittoresques et romantiques_, ou rivalisent de grace, +d'imagination et de poesie le crayon de Taylor et la plume de Ch. +Nodier, dont il nous est bien permis de prononcer le nom avec +admiration, quoiqu'il ait quelquefois prononce le notre avec amitie. + +Le moment est venu ou il n'est plus permis a qui que ce soit de garder +le silence. Il faut qu'un cri universel appelle enfin la nouvelle +France au secours de l'ancienne. Tous les genres de profanation, de +degradation et de ruine menacent a la fois le peu qui nous reste de +ces admirables monuments du moyen age, ou s'est imprimee la vieille +gloire nationale, auxquels s'attachent a la fois la memoire des rois +et la tradition du peuple. Tandis que l'on construit a grands frais +je ne sais quels edifices batards, qui, avec la ridicule pretention +d'etre grecs ou romains en France, ne sont ni romains ni grecs, +d'autres edifices admirables et originaux tombent sans qu'on daigne +s'en informer, et leur seul tort cependant, c'est d'etre francais par +leur origine, par leur histoire et par leur but. A Blois, le chateau +des etats sert de caserne, et la belle tour octogone de Catherine +de Medicis croule ensevelie sous les charpentes d'un quartier de +cavalerie. A Orleans, le dernier vestige des murs defendus par Jeanne +vient de disparaitre. A Paris, nous savons ce qu'on a fait des +vieilles tours de Vincennes, qui faisaient une si magnifique compagnie +au donjon. L'abbaye de Sorbonne, si elegante et si ornee, tombe en ce +moment sous le marteau. La belle eglise romane de Saint-Germain des +Pres, d'ou Henri IV avait observe Paris, avait trois fleches, les +seules de ce genre qui embellissent la silhouette de la capitale. +Deux de ces aiguilles menacaient ruine. Il fallait les etayer ou +les abattre; on a trouve plus court de les abattre. Puis, afin de +raccorder, autant que possible, ce venerable monument avec le mauvais +portique dans le style de Louis XIII qui en masque le portail, les +_restaurateurs_ ont remplace quelques-unes des anciennes chapelles par +de petites bonbonnieres a chapiteaux corinthiens dans le gout de celle +de Saint-Sulpice; et on a badigeonne le reste en beau jaune serin. +La cathedrale gothique d'Autun a subi le meme outrage. Lorsque nous +passions a Lyon, en aout 1825, il y a deux mois, on faisait egalement +disparaitre sous une couche de detrempe rose la belle couleur que les +siecles avaient donnee a la cathedrale du primat des Gaules. Nous +avons vu demolir encore, pres de Lyon, le chateau renomme de +l'Arbresle. Je me trompe, le proprietaire a conserve une des tours, il +la loue a la commune, elle sert de prison. Une petite ville +historique dans le Forez, Crozet, tombe en ruines, avec le manoir +des d'Aillecourt, la maison seigneuriale ou naquit Tourville, et des +monuments qui embelliraient Nuremberg. A Nevers, deux eglises du +onzieme siecle servent d'ecurie. Il y en avait une troisieme du meme +temps, nous ne l'avons pas vue; a notre passage, elle etait effacee du +sol. Seulement nous en avons admire a la porte d'une chaumiere, ou ils +etaient jetes, deux chapiteaux romans qui attestaient par leur beaute +celle de l'edifice dont ils etaient les seuls vestiges. On a detruit +l'antique eglise de Mauriac. A Soissons, on laisse crouler le riche +cloitre de Saint-Jean et ses deux fleches si legeres et si hardies. +C'est dans ces magnifiques ruines que le tailleur de pierres choisit +des materiaux. Meme indifference pour la charmante eglise de Braisne, +dont la voute demantelee laisse arriver la pluie sur les dix tombes +royales qu'elle renferme. + +A la Charite-sur-Loire, pres Bourges, il y a une eglise romane qui, +par l'immensite de son enceinte et la richesse de son architecture, +rivaliserait avec les plus celebres cathedrales de l'Europe; mais elle +est a demi ruinee. Elle tombe pierre a pierre, aussi inconnue que +les pagodes orientales dans leurs deserts de sable. Il passe la six +diligences par jour. Nous avons visite Chambord, cet Alhambra de la +France. Il chancelle deja, mine par les eaux du ciel, qui ont filtre +a travers la pierre tendre de ses toits degarnis de plomb. Nous le +declarons avec douleur, si l'on n'y songe promptement, avant peu +d'annees, la souscription, souscription qui, certes, meritait d'etre +nationale, qui a rendu le chef-d'oeuvre du Primatice au pays aura ete +inutile; et bien peu de chose restera debout de cet edifice, beau +comme un palais de fees, grand comme un palais de rois. + +Nous ecrivons ceci a la hate, sans preparation et en choisissant au +hasard quelques-uns des souvenirs qui nous sont restes d'une excursion +rapide dans une petite portion de la France. Qu'on y reflechisse, nous +n'avons devoile qu'un bord de la plaie. Nous n'avons cite que des +faits, et des faits que nous avions verifies. Que se passe-t-il +ailleurs? + +On nous a dit que des anglais avaient achete _trois cents francs_ +le droit d'emballer tout ce qui leur plairait dans les debris de +l'admirable abbaye de Jumieges. Ainsi les profanations de lord Elgin +se renouvellent chez nous, et nous en tirons profit. Les turcs ne +vendaient que les monuments grecs; nous faisons mieux, nous +vendons les notres. On affirme encore que le cloitre si beau de +Saint-Wandrille est debite, piece a piece, par je ne sais quel +proprietaire ignorant et cupide, qui ne voit dans un monument qu'une +carriere de pierres. _Proh pudor!_ au moment ou nous tracons ces +lignes, a Paris, au lieu meme dit _Ecole des beaux-arts_, un escalier +de bois, sculpte par les merveilleux artistes du quatorzieme +siecle, sert d'echelle a des macons; d'admirables menuiseries de la +renaissance, quelques-unes encore peintes, dorees et blasonnees, des +boiseries, des portes touchees par le ciseau si tendre et si delicat +qui a ouvre le chateau d'Anet, se rencontrent la, brisees, disloquees, +gisantes en tas sur le sol, dans les greniers, dans les combles, et +jusque dans l'antichambre du cabinet d'un individu qui s'est installe +la, et qui s'intitule _architecte de l'Ecole des beaux-arts_, et qui +marche tous les jours stupidement la-dessus. Et nous allons chercher +bien loin et payer bien cher des ornements a nos musees! + +Il serait temps enfin de mettre un terme a ces desordres, sur +lesquels nous appelons l'attention du pays. Quoique appauvrie par les +devastateurs revolutionnaires, par les speculateurs mercantiles, et +surtout par les restaurateurs classiques, la France est riche encore +en monuments francais. Il faut arreter le marteau qui mutile la face +du pays. Une loi suffirait; qu'on la fasse. Quels que soient les +droits de la propriete, la destruction d'un edifice historique et +monumental ne doit pas etre permise a ces ignobles speculateurs que +leur interet aveugle sur leur honneur; miserables hommes, et si +imbeciles, qu'ils ne comprennent meme pas qu'ils sont des barbares! +Il y a deux choses dans un edifice, son usage et sa beaute. Son usage +appartient au proprietaire, sa beaute a tout le monde; c'est donc +depasser son droit que le detruire. + +Une surveillance active devrait etre exercee sur nos monuments. +Avec de legers sacrifices, on sauverait des constructions qui, +independamment du reste, representent des capitaux enormes. La seule +eglise de Brou, batie vers la fin du quinzieme siecle, a coute +vingt-quatre millions, a une epoque ou la journee d'un ouvrier se +payait deux sous. Aujourd'hui ce serait plus de cent cinquante +millions. Il ne faut pas plus de trois jours et de trois cents francs +pour la jeter bas. + +Et puis, un louable regret s'emparerait de nous, nous voudrions +reconstruire ces prodigieux edifices, que nous ne le pourrions. Nous +n'avons plus le genie de ces siecles. L'industrie a remplace l'art. + +Terminons ici cette note; aussi bien c'est encore la un sujet qui +exigerait un livre. Celui qui ecrit ces lignes y reviendra souvent, +a propos et hors de propos; et, comme ce vieux romain qui disait +toujours: _Hoc censeo, et delendam esse Carthaginem_, l'auteur de +cette note repetera sans cesse: Je pense cela, et qu'il ne faut pas +demolir la France. + + + + + 1832. + + +Il faut le dire, et le dire haut, cette demolition de la vieille +France, que nous avons denoncee plusieurs fois sous la restauration, +se continue avec plus d'acharnement et de barbarie que jamais. Depuis +la revolution de juillet, avec la democratie, quelque ignorance a +deborde et quelque brutalite aussi. Dans beaucoup d'endroits, le +pouvoir local, l'influence municipale, la curatelle communale a passe +des gentilshommes qui ne savaient pas ecrire aux paysans qui ne savent +pas lire. On est tombe d'un cran. En attendant que ces braves gens +sachent epeler, ils gouvernent. La bevue administrative, produit +naturel et normal de cette machine de Marly qu'on appelle la +_centralisation_, la bevue administrative s'engendre toujours, comme +par le passe, du maire au sous-prefet, du sous-prefet au prefet, du +prefet au ministre. Seulement elle est plus grosse. + +Notre intention est de n'envisager ici qu'une seule des innombrables +formes sous lesquelles elle se produit aux yeux du pays emerveille. +Nous ne voulons traiter de la _bevue administrative_ qu'en matiere de +monuments, et encore ne ferons-nous qu'effleurer cet immense sujet, +que vingt-cinq volumes in-folio n'epuiseraient pas. + +Nous posons donc en fait qu'il n'y a peut-etre pas en France, +a l'heure qu'il est, une seule ville, pas un seul chef-lieu +d'arrondissement, pas un seul chef-lieu de canton, ou il ne se medite, +ou il ne se commence, ou il ne s'acheve la destruction de quelque +monument historique national, soit par le fait de l'autorite centrale, +soit par le fait de l'autorite locale de l'aveu de l'autorite +centrale, soit par le fait des particuliers sous les yeux et avec la +tolerance de l'autorite locale. + +Nous avancons ceci avec la profonde conviction de ne pas nous tromper, +et nous en appelons a la conscience de quiconque a fait, sur un +point quelconque de la France, la moindre excursion d'artiste et +d'antiquaire. Chaque jour quelque vieux souvenir de la France s'en va +avec la pierre sur laquelle il etait ecrit. Chaque jour nous brisons +quelque lettre du venerable livre de la tradition. Et bientot, quand +la ruine de toutes ces ruines sera achevee, il ne nous restera plus +qu'a nous ecrier avec ce troyen, qui du moins emportait ses dieux: + + ...Fuit Ilium et ingens + Gloria! + +Et a l'appui de ce que nous venons de dire, qu'on permette a celui qui +ecrit ces lignes de citer, entre une foule de documents qu'il pourrait +produire, l'extrait d'une lettre a lui envoyee. Il n'en connait pas +personnellement le signataire, qui est, comme sa lettre l'annonce, +homme de gout et de coeur; mais il le remercie de s'etre adresse a +lui. Il ne fera jamais faute a quiconque lui signalera une injustice +ou une absurdite nuisible a denoncer. Il regrette seulement que sa +voix n'ait pas plus d'autorite et de retentissement. Qu'on lise donc +cette lettre, et qu'on songe, en la lisant, que le fait qu'elle +atteste n'est pas un fait isole, mais un des mille episodes du grand +fait general, la _demolition successive et incessante de tous les +monuments de l'ancienne France_. + + Charleville, 14 fevrier 1832. + + "Monsieur, + +Au mois de septembre dernier, je fis un voyage a Laon (Aisne), mon +pays natal. Je l'avais quitte depuis plusieurs annees; aussi, a peine +arrive, mon premier soin fut de parcourir la ville... Arrive sur la +place du Bourg, au moment ou mes yeux se levaient sur la vieille tour +de Louis d'Outremer, quelle fut ma surprise de la voir de toutes parts +bardee d'echelles, de leviers et de tous les instruments possibles +de destruction! Je l'avouerai, cette vue me fit mal. Je cherchais a +deviner pourquoi ces echelles et ces pioches, quand vint a passer M. +Th----, homme simple et instruit, plein de gout pour les lettres et +fort ami de tout ce qui touche a la science et aux arts. Je lui +fis part a l'instant de l'impression douloureuse que me causait la +destruction de ce vieux monument. M. Th----, qui la partageait, +m'apprit que, reste seul des membres de l'ancien conseil municipal, +il avait ete seul pour combattre l'acte dont nous etions en ce moment +temoins; que ses efforts n'avaient rien pu. Raisonnements, paroles, +tout avait echoue. Les nouveaux conseillers, reunis en majorite contre +lui, l'avaient emporte. Pour avoir pris un peu chaudement le parti de +cette tour innocente, M. Th---- avait ete meme accuse de carlisme. +Ces messieurs s'etaient ecries que cette tour ne rappelait que les +souvenirs des temps feodaux, et la destruction avait ete votee par +acclamation. Bien plus, la ville a offert au soumissionnaire qui +se charge de l'execution une somme de plusieurs mille francs, les +materiaux en sus. Voila le prix du meurtre, car c'est un veritable +meurtre! M. Th---- me fit remarquer sur le mur voisin l'affiche +d'adjudication, en papier jaune. En tete etait ecrit en enormes +caracteres: DESTRUCTION DE LA TOUR DITE DE LOUIS D'OUTREMER. _Le +public est prevenu,_ etc. + +"Cette tour occupait un espace de quelques toises. Pour agrandir le +marche qui l'avoisine, si c'est la le but qu'on a cherche, on pouvait +sacrifier une maison particuliere, _dont le prix n'eut peut-etre pas +depasse la somme offerte au soumissionnaire._ Ils ont prefere aneantir +la tour. Je suis afflige de le dire a la honte des Laonnois, leur +ville possedait un monument rare, un monument des rois de la seconde +race; il n'y en existe plus aujourd'hui un seul. Celui de Louis IV +etait le dernier. Apres un pareil acte de vandalisme, on apprendra +quelque jour sans surprise qu'ils demolissent leur belle cathedrale du +onzieme siecle, pour faire une halle aux grains[1]." + +Les reflexions abondent et se pressent devant de tels faits. + +Et d'abord, ne voila-t-il pas une excellente comedie? Vous +representez-vous ces dix ou douze conseillers municipaux mettant +en deliberation la grande _destruction de la tour dite de Louis +d'Outremer?_ Les voila tous, ranges en cercle, et sans doute assis +sur la table, jambes croisees et babouches aux pieds, a la facon des +turcs. Ecoutez-les. Il s'agit d'agrandir le carre aux choux et de +faire disparaitre un _monument feodal_. Les voila qui mettent en +commun tout ce qu'ils savent de grands mots, depuis quinze ans qu'ils +se font anucher le _Constitutionnel_ par le magister de leur village. +Ils se cotisent. Les bonnes raisons pleuvent. L'un argue de la +_feodalite_, et s'y tient; l'autre allegue la _dime_; l'autre, la +_corvee_; l'autre, les _serfs qui battaient l'eau des fosses pour +faire taire les grenouilles_; un cinquieme, le _droit de jambage et +de cuissage_; un sixieme, les eternels _pretres_ et les eternels +_nobles_; un autre, les _horreurs de la Saint-Barthelemy_; un autre, +qui est probablement avocat, les _jesuites_; puis ceci, puis cela, +puis encore cela et ceci; et tout est dit, la tour de Louis d'Outremer +est condamnee. + +Vous figurez-vous bien, au milieu du grotesque sanhedrin, la situation +de ce pauvre homme, representant unique de la science, de l'art, du +gout, de l'histoire? Remarquez-vous l'attitude humble et opprimee de +ce paria? L'ecoutez-vous hasarder quelques mots timides en faveur du +venerable monument? Et voyez-vous l'orage eclater contre lui? Le voila +qui ploie sous les invectives. Voila qu'on l'appelle de toutes parts +_carliste_, et probablement _carlisse_. Que repondre a cela? C'est +fini. La chose est faite. La demolition du "monument des ages de +barbarie" est definitivement votee avec enthousiasme, et vous entendez +le hourra des braves conseillers municipaux de Laon, qui ont pris +d'assaut la tour de Louis d'Outremer. + +Croyez-vous que jamais Rabelais, que jamais Hogarth, auraient pu +trouver quelque part faces plus drolatiques, profils plus bouffons, +silhouettes plus rejouissantes a charbonner sur les murs d'un cabaret +ou sur les pages d'une batrachomyomachie? + +Oui, riez.--Mais, pendant que les prud'hommes jargonnaient, +croassaient et deliberaient, la vieille tour, si longtemps +inebranlable, se sentait trembler dans ses fondements. Voila tout a +coup que, par les fenetres, par les portes, par les barbacanes, par +les meurtrieres, par les lucarnes, par les gouttieres, de partout, les +demolisseurs lui sortent comme les vers d'un cadavre. Elle sue des +macons. Ces pucerons la piquent. Cette vermine la devore. La pauvre +tour commence a tomber pierre a pierre; ses sculptures se brisent +sur le pave; elle eclabousse les maisons de ses debris; son flanc +s'eventre; son profil s'ebreche, et le bourgeois inutile, qui passe a +cote sans trop savoir ce qu'on lui fait, s'etonne de la voir chargee +de cordes, de poulies et d'echelles plus qu'elle ne le fut jamais par +un assaut d'anglais ou de bourguignons. + +Ainsi, pour jeter bas cette tour de Louis d'Outremer, presque +contemporaine des tours romaines de l'ancienne Bibrax, pour faire +ce que n'avaient fait ni beliers, ni balistes, ni scorpions, ni +catapultes, ni haches, ni dolabres, ni engins, ni bombardes, ni +serpentines, ni fauconneaux, ni couleuvrines, ni les boulets de fer +des forges de Creil, ni les pierres a bombarde des carrieres de +Peronne, ni le canon, ni le tonnerre, ni la tempete, ni la bataille, +ni le feu des hommes, ni le feu du ciel, il a suffi au dix-neuvieme +siecle, merveilleux progres! d'une plume d'oie, promenee a peu pres +au hasard sur une feuille de papier par quelques infiniment petits! +mechante plume d'un conseil municipal du vingtieme ordre! plume qui +formule boiteusement les fetfas imbeciles d'un divan de paysans! plume +imperceptible du senat de Lilliput! plume qui fait des fautes de +francais! plume qui ne sait pas l'orthographe! plume qui, a coup sur, +a trace plus de croix que de signatures au bas de l'inepte arrete! + +Et la tour a ete demolie! et cela s'est fait! et la ville a paye pour +cela! On lui a vole sa couronne, et elle a paye le voleur! + +Quel nom donner a toutes ces choses? + +Et, nous le repetons pour qu'on y songe bien, le fait de Laon n'est +pas un fait isole. A l'heure ou nous ecrivons, il n'est pas un point +en France ou il ne se passe quelque chose d'analogue. C'est plus ou +c'est moins, c'est peu ou c'est beaucoup, c'est petit ou c'est grand, +mais c'est toujours et partout du vandalisme. La liste des demolitions +est inepuisable. Elle a ete commencee par nous et par d'autres +ecrivains qui ont plus d'importance que nous. Il serait facile de la +grossir, il serait impossible de la clore. + +On vient de voir une prouesse de conseil municipal. Ailleurs, c'est un +maire qui deplace un peulven pour marquer la limite du champ communal; +c'est un eveque qui ratisse et badigeonne sa cathedrale; c'est un +prefet qui jette bas une abbaye du quatorzieme siecle pour demasquer +les fenetres de son salon; c'est un artilleur qui rase un cloitre +de 1460 pour rallonger un polygone; c'est un adjoint qui fait du +sarcophage de Theodeberthe une auge aux pourceaux. + +Nous pourrions citer les noms. Nous en avons pitie. Nous les taisons. + +Cependant il ne merite pas d'etre epargne, ce cure de Fecamp qui a +fait demolir le jube de son eglise, donnant pour raison que ce massif +incommode, cisele et fouille par les mains miraculeuses du quinzieme +siecle, privait ses paroissiens du bonheur de le contempler, lui cure, +dans sa splendeur a l'autel. Le macon qui a execute l'ordre du beat +s'est fait des debris du jube une admirable maisonnette qu'on peut +voir a Fecamp. Quelle honte! Qu'est devenu le temps ou le pretre etait +le supreme architecte? Maintenant le macon enseigne le pretre! + +N'y a-t-il pas aussi un dragon ou un housard qui veut faire de +l'eglise de Brou, de cette merveille, son grenier a foin, et qui en +demande ingenument la permission au ministre? N'etait-on pas en train +de gratter du haut en bas la belle cathedrale d'Angers quand le +tonnerre est tombe sur la fleche, noire et intacte encore, et l'a +brulee, comme si le tonnerre avait eu, lui, de l'intelligence et avait +mieux aime abolir le vieux clocher que de le laisser egratigner par +des conseillers municipaux! Un ministre de la restauration n'a-t-il +pas rogne a Vincennes ses admirables tours et a Toulouse ses beaux +remparts? N'y a-t-il pas eu, a Saint-Omer, un prefet qui a detruit aux +trois quarts les magnifiques ruines de Saint-Bertin, sous pretexte +de donner du _travail aux ouvriers_? Derision! si vous etes des +administrateurs tellement mediocres, des cerveaux tellement steriles, +qu'en presence des routes a ferrer, des canaux a creuser, des rues a +macadamiser, des ports a curer, des landes a defricher, des ecoles a +batir, vous ne sachiez que faire de vos ouvriers, du moins ne leur +livrez pas comme une proie nos edifices nationaux a demolir, ne leur +dites pas de se faire du pain avec ces pierres. Partagez-les plutot, +ces ouvriers, en deux bandes; que toutes deux creusent un grand trou, +et que chacune ensuite comble le sien avec la terre de l'autre. Et +puis payez-leur ce travail. Voila une idee. J'aime mieux l'inutile que +le nuisible. + +A Paris, le vandalisme fleurit et prospere sous nos yeux. Le +vandalisme est architecte. Le vandalisme se carre et se prelasse. Le +vandalisme est fete, applaudi, encourage, admire, caresse, protege, +consulte, subventionne, defraye, naturalise. Le vandalisme est +entrepreneur de travaux pour le compte du gouvernement. Il s'est +installe sournoisement dans le budget, et il le grignote a petit +bruit, comme le rat son fromage. Et, certes, il gagne bien son argent. +Tous les jours il demolit quelque chose du peu qui nous reste de +cet admirable vieux Paris. Que sais-je? le vandalisme a badigeonne +Notre-Dame, le vandalisme a retouche les tours du Palais de Justice, +le vandalisme a rase Saint-Magloire, le vandalisme a detruit le +cloitre des Jacobins, le vandalisme a ampute deux fleches sur trois +a Saint-Germain-des-Pres. Nous parlerons peut-etre dans quelques +instants des edifices qu'il batit. Le vandalisme a ses journaux, +ses coteries, ses ecoles, ses chaires, son public, ses raisons. Le +vandalisme a pour lui les bourgeois. Il est bien nourri, bien rente, +bouffi d'orgueil, presque savant, tres classique, bon logicien, fort +theoricien, joyeux, puissant, affable au besoin, beau parleur, et +content de lui. Il tranche du Mecene. Il protege les jeunes talents. +Il est professeur. Il donne de grands prix d'architecture. Il envoie +des eleves a Rome. Il porte habit brode, epee au cote et culotte +francaise. Il est de l'institut. Il va a la cour. Il donne le bras +au roi, et flane avec lui dans les rues, lui soufflant ses plans a +l'oreille. Vous avez du le rencontrer. + +Quelquefois il se fait proprietaire, et il change la tour magnifique +de Saint-Jacques de la Boucherie en fabrique de plomb de chasse, +impitoyablement fermee a l'antiquaire fureteur; et il fait de la nef +de Saint-Pierre-aux-Boeufs un magasin de futailles vides, de l'hotel +de Sens une ecurie a rouliers, de la maison de la Couronne d'or une +draperie, de la chapelle de Cluny une imprimerie. Quelquefois il se +fait peintre en batiments, et il demolit Saint-Landry pour construire +sur l'emplacement de cette simple et belle eglise une grande laide +maison qui ne se loue pas. Quelquefois il se fait greffier, et il +encombre de paperasses la Sainte-Chapelle, cette eglise qui sera la +plus admirable parure de Paris, quand il aura detruit Notre-Dame. +Quelquefois il se fait speculateur, et dans la nef deshonoree de +Saint-Benoit il emboite violemment un theatre, et quel theatre! +Opprobre! le cloitre saint, docte et grave des benedictins, +metamorphose en je ne sais quel mauvais lieu litteraire. + +Sous la restauration, il prenait ses aises et s'ebattait d'une maniere +tout aussi charmante, nous en convenons. Chacun se rappelle comment +le vandalisme, qui alors aussi etait architecte du roi, a traite la +cathedrale de Reims. Un homme d'honneur, de science et de talent, M. +Vitet, a deja signale le fait. Cette cathedrale est, comme on sait, +chargee du haut en bas de sculptures excellentes qui debordent +de toutes parts son profil. A l'epoque du sacre de Charles X, le +vandalisme, qui est bon courtisan, eut peur qu'une pierre ne se +detachat par aventure de toutes ces sculptures en surplomb, et ne vint +tomber incongrument sur le roi, au moment ou sa majeste passerait; et +sans pitie, et a grands coups de maillet, et trois grands mois durant, +il ebarba la vieille eglise! Celui qui ecrit ceci a chez lui une belle +tete de Christ, debris curieux de cette execution. + +Depuis juillet, il en a fait une autre qui peut servir de pendant a +celle-la, c'est l'execution du jardin des Tuileries. Nous reparlerons +quelque jour et longuement de ce bouleversement barbare. Nous ne +le citons ici que pour memoire. Mais qui n'a hausse les epaules en +passant devant ces deux petits enclos usurpes sur une promenade +publique? On a fait mordre au roi le jardin des Tuileries, et voila +les deux bouchees qu'il se reserve. Toute l'harmonie d'une oeuvre +royale et tranquille est troublee, la symetrie des parterres est +eborgnee, les bassins entaillent la terrasse; c'est egal, on a ses +deux jardinets. Que dirait-on d'un fabricant de vaudevilles qui se +taillerait un couplet ou deux dans les choeurs d'_Athalie!_ Les +Tuileries, c'etait l'_Athalie_ de Le Notre. + +On dit que le vandalisme a deja condamne notre vieille et irreparable +eglise de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le vandalisme a son idee a lui. +Il veut faire tout a travers Paris une grande, grande, grande rue. +Une rue d'une lieue! Que de magnifiques devastations chemin faisant! +Saint-Germain-l'Auxerrois y passera, l'admirable tour de Saint-Jacques +de la Boucherie y passera peut-etre aussi. Mais qu'importe! une rue +d'une lieue! comprenez-vous comme cela sera beau! une ligne droite +tiree du Louvre a la barriere du Trone; d'un bout de la rue, de la +barriere, on contemplera la facade du Louvre. Il est vrai que tout le +merite de la colonnade de Perrault, si merite il y a, est dans ses +proportions, et que ce merite s'evanouira dans la distance; mais +qu'est-ce que cela fait? on aura une rue d'une lieue! de l'autre +bout, du Louvre, on verra la barriere du Trone, les deux colonnes +proverbiales que vous savez, maigres, fluettes et risibles comme les +jambes de Potier. O merveilleuse perspective! + +Esperons que ce burlesque projet ne s'accomplira pas. Si l'on essayait +de le realiser, esperons qu'il y aura une emeute d'artistes. Nous y +pousserons de notre mieux. + +Les devastateurs ne manquent jamais de pretextes. Sous la +restauration, on gatait, on mutilait, on defigurait, on profanait les +edifices catholiques du moyen age, le plus devotement du monde. La +congregation avait developpe sur les eglises la meme excroissance +que sur la religion. Le sacre-coeur s'etait fait marbre, bronze, +badigeonnage et bois dore. Il se produisait le plus souvent dans +les eglises sous la forme d'une petite chapelle peinte, doree, +mysterieuse, elegiaque, pleine d'anges bouffis, coquette, galante, +ronde et a faux jour, comme celle de Saint-Sulpice. Pas de cathedrale, +pas de paroisse en France a laquelle il ne poussat, soit au front, +soit au cote, une chapelle de ce genre. Cette chapelle constituait +pour les eglises une veritable maladie. C'etait la verrue de +Saint-Acheul. + +Depuis la revolution de juillet, les profanations continuent, plus +funestes et plus mortelles encore, et avec d'autres semblants. Au +pretexte devot a succede le pretexte national, liberal, patriote, +philosophe, voltairien. On ne _restaure_ plus, on ne gate plus, on +n'enlaidit plus un moment, on le jette bas. Et l'on a de bonnes +raisons pour cela. Une eglise, c'est le fanatisme; un donjon, c'est la +feodalite. On denonce un monument, on massacre un tas de pierres, on +septembrise des ruines. A peine si nos pauvres eglises parviennent +a se sauver en prenant cocarde. Pas une Notre-Dame en France, si +colossale, si venerable, si magnifique, si impartiale, si historique, +si calme et si majestueuse qu'elle soit, qui n'ait son petit drapeau +tricolore sur l'oreille. Quelquefois on sauve une admirable eglise en +ecrivant dessus: _Mairie_. Rien de moins populaire parmi nous que ces +edifices faits par le peuple et pour le peuple. Nous leur en voulons +de tous ces crimes des temps passes dont ils ont ete les temoins. Nous +voudrions effacer le tout de notre histoire. Nous devastons, nous +pulverisons, nous detruisons, nous demolissons par esprit national. A +force d'etre bons francais, nous devenons d'excellents welches. + +Dans le nombre, on rencontre certaines gens auxquels repugne ce qu'il +y a d'un peu banal dans le magnifique pathos de juillet, et qui +applaudissent aux demolisseurs par d'autres raisons, des raisons +doctes et importantes, des raisons d'economiste et de banquier. + +--A quoi servent ces monuments? disent-ils. Cela coute des frais +d'entretien, et voila tout. Jetez-les a terre et vendez les materiaux. +C'est toujours cela de gagne.--Sous le pur rapport economique, le +raisonnement est mauvais. Nous l'avons deja etabli plus haut, ces +monuments sont des capitaux. Beaucoup d'entre eux, dont la renommee +attire les etrangers riches en France, rapportent au pays bien au dela +de l'interet de l'argent qu'ils ont coute. Les detruire, c'est priver +le pays d'un revenu. + +Mais quittons ce point de vue aride, et raisonnons de plus haut. +Depuis quand ose-t-on, en pleine civilisation, questionner l'art sur +son _utilite_? Malheur a vous si vous ne savez pas a quoi l'art sert! +On n'a rien de plus a vous dire. Allez! demolissez! utilisez! Faites +des moellons avec Notre-Dame de Paris. Faites des gros sous avec la +Colonne. + +D'autres acceptent et veulent l'art; mais, a les entendre, les +monuments du moyen age sont des constructions de mauvais gout, des +oeuvres barbares, des monstres en architecture, qu'on ne saurait trop +vite et trop soigneusement abolir. A ceux-la non plus il n'y a rien a +repondre. C'en est fini d'eux. La terre a tourne, le monde a marche +depuis eux; ils ont les prejuges d'un autre siecle; ils ne sont plus +de la generation qui voit le soleil. Car, il faut bien, nous le +repetons, que les oreilles de toute grandeur s'habituent a l'entendre +dire et redire, en meme temps qu'une glorieuse revolution politique +s'est accomplie dans la societe, une glorieuse revolution +intellectuelle s'est accomplie dans l'art. Voila vingt-cinq ans que +Charles Nodier et Mme de Stael l'ont annoncee en France; et, s'il +etait permis de citer un nom obscur apres ces noms celebres, nous +ajouterions que voila quatorze ans que nous luttons pour elle. +Maintenant elle est faite. Le ridicule duel des classiques et des +romantiques s'est arrange de lui-meme, tout le monde etant a la fin du +meme avis. Il n'y a plus de question. Tout ce qui a de l'avenir est +pour l'avenir. A peine y a-t-il encore, dans l'arriere-parloir des +colleges, dans la penombre des academies, quelques bons vieux enfants +qui font joujou dans leur coin avec les poetiques et les methodes d'un +autre age; qui poetes, qui architectes; celui-ci s'ebattant avec les +trois unites, celui-la avec les cinq ordres; les uns gachant du platre +selon Vignole, les autres gachant des vers selon Boileau. + +Cela est respectable. N'en parlons plus. + +Or, dans ce renouvellement complet de l'art et de la critique, la +cause de l'architecture du moyen age, plaidee serieusement pour la +premiere fois depuis trois siecles, a ete gagnee en meme temps que la +bonne cause generale; gagnee par toutes les raisons de la science, +gagnee par toutes les raisons de l'histoire, gagnee par toutes les +raisons de l'art, gagnee par l'intelligence, par l'imagination et par +le coeur. Ne revenons donc pas sur la chose jugee et bien jugee; et +disons de haut au gouvernement, aux communes, aux particuliers, qu'ils +sont responsables de tous les monuments nationaux que le hasard met +dans leurs mains. Nous devons compte du passe a l'avenir. _Posteri, +posteri, vestra res agitur_. + +Quant aux edifices qu'on nous batit pour ceux qu'on nous detruit, nous +ne prenons pas le change, nous n'en voulons pas. Ils sont mauvais. +L'auteur de ces lignes maintient tout ce qu'il a dit ailleurs[2] sur +les monuments modernes du Paris actuel. Il n'a rien de plus doux a +dire des monuments en construction. Que nous importe les trois ou +quatre petites eglises cubiques que vous batissez piteusement ca et +la! Laissez donc crouler votre ruine du quai d'Orsay avec ses lourds +cintres et ses vilaines colonnes engagees! Laissez crouler votre +palais de la chambre des deputes, qui ne demandait pas mieux! N'est-ce +pas une insulte, au lieu dit _Ecole des beaux-arts_, que cette +construction hybride et fastidieuse dont l'epure a si longtemps sali +le pignon de la maison voisine, etalant effrontement sa nudite et +sa laideur a cote de l'admirable facade du chateau de Gaillon? +Sommes-nous tombes a ce point de misere qu'il nous faille absolument +admirer les barrieres de Paris? Y a-t-il rien au monde de plus +bossu et de plus rachitique que votre monument expiatoire (ah ca! +decidement, qu'est-ce qu'il expie?) de la rue de Richelieu? N'est-ce +pas une belle chose, en verite, que votre Madeleine, ce tome deux de +la Bourse, avec son lourd tympan qui ecrase sa maigre colonnade? Oh! +qui me delivrera des colonnades? + +De grace, employez mieux nos millions. + +Ne les employez meme pas a parfaire le Louvre. Vous voudriez achever +d'enclore ce que vous appelez le parallelogramme du Louvre. Mais nous +vous prevenons que ce parallelogramme est un trapeze; et, pour un +trapeze, c'est trop d'argent. D'ailleurs, le Louvre, hors ce qui est +de la renaissance, le Louvre, voyez-vous, n'est pas beau. Il ne faut +pas admirer et continuer, comme si c'etait de droit divin, tous les +monuments du dix-septieme siecle, quoiqu'ils vaillent mieux que ceux +du dix-huitieme, et surtout que ceux du dix-neuvieme. Quel que +soit leur bon air, quelle que soit leur grande mine, il en est des +monuments de Louis XIV comme de ses enfants. Il y en a beaucoup de +batards. + +Le Louvre, dont les fenetres entaillent l'architrave, le Louvre est de +ceux-la. + +S'il est vrai, comme nous le croyons, que l'architecture, seule entre +tous les arts, n'ait plus d'avenir, employez vos millions a conserver, +a entretenir, a eterniser les monuments nationaux et historiques qui +appartiennent a l'etat, et a racheter ceux qui sont aux particuliers. +La rancon sera modique. Vous les aurez a bon marche. Tel proprietaire +ignorant vendra le Parthenon pour le prix de la pierre. + +Faites reparer ces beaux et graves edifices. Faites-les reparer avec +soin, avec intelligence, avec sobriete. Vous avez autour de vous des +hommes de science et de gout qui vous eclaireront dans ce travail. +Surtout que l'architecte restaurateur soit frugal de ses propres +imaginations; qu'il etudie curieusement le caractere de chaque +edifice, selon chaque siecle et chaque climat. Qu'il se penetre de la +ligne generale et de la ligne particuliere du monument qu'on lui met +entre les mains, et qu'il sache habilement souder son genie au genie +de l'architecte ancien. + +Vous tenez les communes en tutelle, defendez-leur de demolir. + +Quant aux particuliers, quant aux proprietaires qui voudraient +s'enteter a demolir, que la loi le leur defende; que leur propriete +soit estimee, payee et adjugee a l'etat. Qu'on nous permette de +transcrire ici ce que nous disions a ce sujet en 1825: "Il faut +arreter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait; +qu'on la fasse. Quels que soient les droits de la propriete, la +destruction d'un edifice historique et monumental ne doit pas etre +permise a ces ignobles speculateurs que leur interet aveugle sur leur +honneur; miserables hommes, et si imbeciles, qu'ils ne comprennent +meme pas qu'ils sont des barbares! Il y a deux choses dans un edifice, +son usage et sa beaute. Son usage appartient au proprietaire, sa +beaute a tout le monde, a vous, a moi, a nous tous. Donc, le detruire, +c'est depasser son droit." + +Ceci est une question d'interet general, d'interet national. Tous les +jours, quand l'interet general eleve la voix, la loi fait taire les +glapissements de l'interet prive. La propriete particuliere a ete +souvent et est encore a tous moments modifiee dans le sens de la +communaute sociale. On vous achete de force votre champ pour en faire +une place, votre maison pour en faire un hospice. On vous achetera +votre monument. + +S'il faut une loi, repetons-le, qu'on la fasse. Ici, nous entendons +les objections s'elever de toutes parts: + +--Est-ce que les chambres ont le temps?--Une loi pour si peu de chose! + +Pour si peu de chose! + +Comment! nous avons quarante-quatre mille lois dont nous ne savons que +faire, quarante-quatre mille lois sur lesquelles il y en a a peine dix +de bonnes. Tous les ans, quand les chambres sont en chaleur, elles en +pondent par centaines, et, dans la couvee, il y en a tout au plus deux +ou trois qui naissent viables. On fait des lois sur tout, pour tout, +contre tout, a propos de tout. Pour transporter les cartons de tel +ministere d'un cote de la rue de Grenelle a l'autre, on fait une loi. +Et une loi pour les monuments, une loi pour l'art, une loi pour la +nationalite de la France, une loi pour les souvenirs, une loi pour les +cathedrales, une loi pour les plus grands produits de l'intelligence +humaine, une loi pour l'oeuvre collective de nos peres, une loi pour +l'histoire, une loi pour l'irreparable qu'on detruit, une loi pour ce +qu'une nation a de plus sacre apres l'avenir, une loi pour le passe, +cette loi juste, bonne, excellente, sainte, utile, necessaire, +indispensable, urgente, on n'a pas le temps, on ne la fera pas! + +Risible! risible! risible! + + +[1: Nous ne publions pas le nom du signataire de la lettre, n'y etant +point formellement autorise par lui; mais nous le tenons en reserve +pour notre garantie. Nous avons cru devoir aussi retrancher les +passages qui n'etaient que l'expression trop bienveillante de la +sympathie de notre correspondant pour nous personnellement. + +[2: Notre-Dame de Paris. + + + + + 1833 + + YMBERT GALLOIX + + +Ymbert Galloix etait un pauvre jeune homme de Geneve, fils ou +petit-fils, si notre memoire est bonne, d'un vieux maitre d'ecriture +du pays; un pauvre genevois, disons-nous, bien eleve et bien lettre +d'ailleurs, qui vint a Paris, il y a six ans, n'ayant pas devant lui +de quoi vivre plus d'un mois, mais avec cette pensee, qui en a leurre +tant d'autres, que Paris est une ville de chance et de loterie, ou +quiconque joue bien le jeu de sa destinee finit par gagner; une +metropole benie ou il y a des avenirs tout faits et a choisir, que +chacun peut ajuster a son existence; une terre de promission qui ouvre +des horizons magnifiques a toutes les intelligences dans toutes les +directions; un vaste atelier de civilisation ou toute capacite trouve +du travail et fait fortune; un ocean ou se fait chaque jour la peche +miraculeuse; une cite prodigieuse, en un mot, une cite de prompt +succes et d'activite excellente, d'ou en moins d'un an l'homme de +talent qui y est entre sans souliers ressort en carrosse. + +Il y est arrive au mois d'octobre 1827, il y est mort de misere au +mois d'octobre 1828. + +Il n'y a en ceci aucune hyperbole, ce jeune homme est mort de misere a +Paris. Ce n'est pas que quelques hommes de ces classes intelligentes +et humaines qu'on est convenu de designer sous le nom vague +d'_artistes_, ce n'est pas que quelques jeunes gens de la bonne +jeunesse qui pense et qui etudie, au milieu desquels il tomba a son +arrivee a Paris, inconnu de tous, ne lui aient serre la main, ne lui +aient donne conseil et secours, ne lui aient, dans l'occasion, ouvert +leur bourse quand il avait faim et leur coeur quand il pleurait. Il va +sans dire que plusieurs d'entre eux se sont tout naturellement cotises +pour payer son dernier loyer et son dernier medecin, et que ce n'est +pas au charpentier qu'il doit sa biere. Mais qu'est-ce que tout cela, +si ce n'est mourir de misere? + +A son arrivee a Paris, il se presenta de lui-meme, avec quelque +assurance, dans trois ou quatre maisons. Voici a ce sujet ce que nous +disait encore, il y a peu de jours, un de ceux qui l'ont accueilli +dans ses premieres illusions et assiste dans ses dernieres angoisses. + +--C'etait en octobre 1827, un matin qu'il faisait deja froid, je +dejeunais; la porte s'ouvre, un jeune homme entre. Un grand jeune +homme un peu courbe, l'oeil brillant, des cheveux noirs, les pommettes +rouges, une redingote blanche assez neuve, un vieux chapeau. Je me +leve et je le fais asseoir. Il balbutie une phrase embarrassee d'ou je +ne vis saillir distinctement que trois mots: _Ymbert Galloix, Geneve, +Paris_. Je compris que c'etait son nom, le lieu ou il avait ete +enfant, et le lieu ou il voulait etre homme. Il me parla poesie. Il +avait un rouleau de papiers sous le bras. Je l'accueillis bien; je +remarquai seulement qu'il cachait ses pieds sous sa chaise avec un +air gauche et presque honteux. Il toussait un peu. Le lendemain, il +pleuvait a verse, le jeune homme revint. Il resta trois heures. Il +etait d'une belle humeur et tout rayonnant. Il me parla des poetes +anglais, sur lesquels je suis peu lettre, Shakespeare et Byron +exceptes. Il toussait beaucoup. Il cachait toujours ses pieds sous sa +chaise. Au bout de trois heures, je m'apercus qu'il avait des souliers +perces et qui prenaient l'eau. Je n'osai lui en rien dire. Il s'en +alla sans m'avoir parle d'autre chose que des poetes anglais... + +Il se presenta a peu pres de cette facon partout ou il alla, +c'est-a-dire chez trois ou quatre hommes specialement voues aux etudes +d'art et de poesie. Il fut bien recu partout, toujours encourage, +souvent aide. Cela ne l'a pas empeche de mourir de misere, a la +lettre, comme il a ete dit plus haut. + +Ce qui le caracterisait dans les premiers mois de son sejour a Paris, +c'etait une ardente et fievreuse curiosite. Il voulait voir Paris, +entendre Paris, respirer Paris, toucher Paris. Non le Paris qui parle +politique et lit le _Constitutionnel_ et monte la garde a la mairie; +non le Paris que viennent admirer les provinciaux desoeuvres, le +Paris-monument, le Paris-Saint-Sulpice, le Paris-Pantheon, pas meme le +Paris des bibliotheques et des musees. Non, ce qui l'occupait avant +tout, ce qui eveillait sans relache sa curiosite, ce qu'il examinait, +ce qu'il questionnait sans cesse, c'est la pensee de Paris, c'est la +mission litteraire de Paris, c'est la mission civilisatrice de Paris, +c'est le progres que contient Paris. C'est surtout sous le point de +vue des developpements nouveaux de l'art que ce jeune homme etudiait +Paris. Partout ou il entendait resonner une enclume litteraire, il +arrivait. Il y mettait ses idees, il les laissait marteler a plaisir +par la discussion, et souvent, a force de les reforger ainsi sans +cesse, il les deformait. Ymbert Galloix est un des plus frappants +exemples du peril de la controverse pour les esprits de second ordre. +Quand il est mort, il n'avait plus une seule idee droite dans le +cerveau. + +Ce qui le caracterisa dans les derniers mois de son sejour, qui furent +les derniers mois de sa vie, c'est un profond decouragement. Il +ne voulait plus rien voir, plus rien entendre, plus rien dire. En +quelques mois, par une transition dont nous laissons le lecteur rever +les nuances, le pauvre jeune homme etait arrive de la curiosite au +degout. Ici il se presente plusieurs questions, que nous posons sans +les resoudre. De quel cote ses illusions etaient-elles ruinees? +Etait-ce a l'interieur ou a l'exterieur? Avait-il cesse de croire en +lui ou au monde? Paris, apres examen, lui avait-il semble chose trop +grande ou chose trop petite? S'etait-il juge trop faible ou trop fort +pour prendre joyeusement de l'ouvrage dans cet immense atelier de +civilisation? La mesure ideale de lui-meme qu'il portait en lui +s'etait-elle trouvee trop courte ou trop haute quand il l'avait +superposee aux realites d'une existence a faire et d'une carriere a +parcourir? En un mot, la cause de l'inaction volontaire qui hata sa +mort, etait-ce effroi ou dedain? Nous ne savons. Ce qu'il y a de +certain, c'est qu'apres avoir bien regarde Paris, il croisa tristement +les bras et refusa de rien faire. Etait-ce paresse? etait-ce fatigue? +etait-ce stupeur? Selon nous, c'etait les trois choses a la fois. Il +n'avait trouve ni dans Paris ni en lui-meme ce qu'il cherchait. La +ville qu'il avait cru voir dans Paris n'existait pas. L'homme qu'il +avait cru voir en lui ne se realisait pas. Son double reve evanoui, il +se laissa mourir. + +Nous disons qu'il se laissa mourir. C'est qu'en effet, au physique +comme au moral, sa mort fut une espece de suicide. On nous permettra +de ne pas eclairer davantage un des cotes de notre pensee. Le fait est +qu'il refusa de travailler. On lui avait trouve des besognes a faire +(miserables besognes, il est vrai, ou s'usent tant de jeunes gens +capables peut-etre de grandes choses), des dictionnaires, des +compilations, des biographies de contemporains a vingt francs la +colonne. Il s'essaya pendant un temps d'ecrire quelques lignes pour +ces divers labeurs. Puis le coeur lui manqua; il refusa tout. Il fut +invinciblement pris d'oisivete comme un voyageur est pris de sommeil +dans la neige. Une maladie lente qu'il avait depuis l'enfance +s'aggrava. La fievre survint. Il traina deux ou trois mois, et mourut. +Il avait vingt-deux ans. + +A proprement parler, le pays de son choix, ce n'etait pas la France, +c'etait l'Angleterre. Son reve, ce n'etait pas Paris, c'etait Londres. +On le va voir dans les lignes qu'il a laissees. Vers les derniers +temps de sa vie, quand la souffrance commencait a deranger sa raison, +quand ses idees a demi eteintes ne jetaient plus que quelques lueurs +dans son cerveau epuise, il disait, bizarre chimere, que la principale +condition pour etre heureux, c'etait d'etre _ne anglais_. Il voulait +aller en Angleterre pour y devenir lord, grand poete, et y faire +fortune. Il apprenait l'anglais ardemment. C'etait le seul travail +auquel il fut reste fidele. Le jour de sa mort, sachant qu'il allait +mourir, il avait une grammaire sur son lit et il etudiait l'anglais. +Qu'en voulait-il faire? + +Ymbert Galloix est mort triste, aneanti, desespere, sans une seule +vision de gloire a son chevet. Il avait enfoui quelques colonnes de +prose fort vulgaire, disait-il, dans le recoin le plus obscur d'une de +ces tours de Babel litteraires que la librairie appelle _dictionnaires +biographiques_. Il esperait bien que personne ne viendrait jamais +deterrer cette prose de la. Quant aux rares essais de poesie qu'il +avait tentes, sur les derniers temps, decourage comme il l'etait, il +en parlait d'un ton morose et fort severement. Sa poesie, en effet, ne +se produisait jamais guere qu'a l'etat d'ebauche. Dans l'ode, son vers +etait trop haletant et avait trop courte haleine pour courir fermement +jusqu'au bout de la strophe. Sa pensee, toujours dechiree par de +laborieux enfantements, n'emplissait qu'a grand peine les sinuosites +du rhythme et y laissait souvent des lacunes partout. Il avait des +curiosites de rime et de forme qui peuvent etre, dans des talents +complets, une qualite de plus, precieuse sans doute, mais secondaire +apres tout, et qui ne supplee a aucune qualite essentielle. Qu'un vers +ait une bonne forme, cela n'est pas tout; il faut absolument, pour +qu'il y ait parfum, couleur et saveur, qu'il contienne une idee, une +image ou un sentiment. L'abeille construit artistement les six pans de +son alveole de cire, et puis elle l'emplit de miel. L'alveole, c'est +le vers; le miel, c'est la poesie. + +Galloix etait plus a l'aise dans l'elegie. La, sa poesie etait parfois +aussi palpitante que son coeur, mais la aussi la faculte d'exprimer +tout lui manquait souvent. En general son cerveau resistait a la +production litteraire proprement dite. Quelquefois, a force de +souffrir, le poete devenait un homme, son elegie devenait une +confidence, son chant devenait un cri; alors c'etait beau. + +Comme il croyait peu a la valeur essentielle et durable de sa prose +ou de ses vers, comme il n'avait eu le temps de realiser aucun de ses +reves d'artiste, il est mort avec la conviction desolante que rien de +lui ne resterait apres lui. Il se trompait. + +Il restera de lui une lettre. + +Une lettre admirable, selon nous, une lettre eloquente, profonde, +maladive, febrile, douloureuse, folle, unique; une lettre qui raconte +toute une ame, toute une vie, toute une mort; une lettre etrange, +vraie lettre de poete, pleine de vision et de verite. + +Cette lettre, l'ami auquel Ymbert Galloix l'adressait a bien voulu +nous la confier. La voici. Elle fera mieux connaitre Ymbert Galloix +que tout ce que nous pourrions dire. Nous la publions telle qu'elle +est, avec les repetitions, les neologismes, les fautes de francais (il +y en a), et tous ces embarras d'expression propres au style genevois. +Les deux ou trois suppressions qu'on y remarquera etaient imposees +a celui qui ecrit ceci par des convenances rigoureuses qui seraient +approuvees de tout le monde. On a tache que cette publication, toute +dans l'interet de l'art, fut aussi impersonnelle que possible. Ainsi +les noms propres qui sont ecrits en toutes lettres dans l'original ne +sont ici designes que par des initiales, afin de menager les vanites +et surtout les modesties. + +Cela pose, nous devons redire que l'essence meme de la lettre est +religieusement respectee. Pas un mot n'a ete change, pas un detail n'a +ete deforme. Nous croyons qu'on lira avec le meme interet que nous +cette confession mysterieuse d'une ame qui ressemble fort peu aux +autres ames, et qui nous peint presque tous cependant. Voila, a notre +sens, ce qui caracterise cette singuliere lettre. C'est une exception, +et c'est tout le monde. + + + Paris, 11 decembre 1827. + + Mon pauvre D----, + +Il y a bien des jours que je me propose de vous ecrire. Mais la +douleur, la maladie que vous me connaissez, les distances de Paris, +qui mangent la moitie des journees, tout m'en a empeche. Oh! que je +souffre et que j'ai souffert! Il m'est impossible de songer a mettre +de l'ordre dans ma lettre, a vous depeindre meme l'etat de mon ame, +a materialiser par des mots glaces ces navrantes et perpetuellement +successives impressions, sensations, terreurs, abimes de melancolie, +de desespoir, etc. Nous sommes aujourd'hui le 11 decembre. Il est +trois heures. J'ai marche, j'ai lu, le ciel est beau, et je souffre +horriblement. Arrive ici le 27 octobre, voici donc un mois que je +languis et vegete sans espoir. J'ai eu des heures, des journees +entieres ou mon desespoir approchait de la folie. Fatigue, crispe +physiquement et moralement, crispe a l'ame, j'errais sans cesse dans +ces rues boueuses et enfumees, inconnu, solitaire au milieu d'une +immense foule d'etres, les uns pour les autres inconnus aussi. + +Un soir, je m'appuyai contre les murs d'un pont sur la Seine. Des +milliers de lumieres se prolongeaient a l'infini, le fleuve coulait. +J'etais si fatigue, que je ne pouvais plus marcher, et la, regarde +par quelques passants comme un fou probablement, la, je souffrais +tellement, que je ne pouvais pleurer. Vous me plaisantiez quelquefois +a Geneve sur mes sensations. Eh bien, ici je les devore solitaire. +Elles me tourmentent, m'agitent sans cesse, et tout se reunit pour +me dechirer l'ame, ce sentiment immense et continuel du neant de nos +vanites, de nos joies, de nos douleurs, de nos pensees; l'incertitude +de ma situation, la peur de la misere, ma maladie nerveuse, mon +obscurite, l'inutilite des demarches, l'isolement, l'indifference, +l'egoisme, la solitude du coeur, le besoin du ciel, des champs, des +montagnes, les pensees philosophiques meme, et par-dessus tout cela, +oh! oui, par-dessus tout cela, les regrets _lacerants_[1] du pays de +ses aieux. Il est des moments ou je reve a tout ce que j'aimais, ou +je me promene encore sur Saint-Antoine, ou je me rappelle toutes mes +douleurs de Geneve, et les joies que j'y ai connues, bien rarement, il +est vrai. + +Il est des moments ou les traits de mes amis, de mes parents, un lieu +consacre par un souvenir, un arbre, un rocher, un coin de rue, sont +la devant mes yeux, et les cris d'un porteur d'eau de Paris me +reveillent. Oh! que je souffre alors! Souvent, rentre dans ma chambre +solitaire, harasse de corps et d'esprit, la je m'assieds, je reve, +mais d'une reverie amere, sombre, delirante. Tout me rappelle +ces pauvres parents que je n'ai pas rendus heureux; les soins de +blanchisseuse, etc., etc., tout cela m'etouffe. Les heures des repas +changees! Oh! que je regrette et ma chambre de Geneve, ou j'ai tant +souffert, et la classe, et mon oncle, et votre coin de feu, et les +visages connus, et les rues accoutumees! Souvent un rien, la vue de +l'objet le plus trivial, d'un bas, d'une jarretiere, tout cela me rend +le passe vivant, et m'accable de toute la douleur du present. Misere +de l'homme qui regrette ce qu'il maudirait bientot quand il le +retrouverait! Je ne puis meme jouir de ma douleur, l'esprit d'analyse +est toujours la qui desenchante tout. + +Ennui d'une ame fletrie a vingt et un ans, doutes arides, vagues +regrets d'un bonheur entrevu plus vaguement encore comme ces gloires +du couchant sur la cime de nos montagnes, douleurs positives, douleurs +ideales, persuasion du malheur enracinee dans l'ame, certitude que +la fortune, quoique un grand bien, ne nous rendrait pas parfaitement +heureux: voila ce qui tourmente ma pauvre ame. Oh! mon unique ami, +qu'ils sont malheureux, ceux qui sont nes malheureux! + +Et quelquefois pourtant, il semble qu'une musique aerienne resonne a +mes oreilles, qu'une harmonie melancolique et etrangere au tourbillon +des hommes vibre de sphere en sphere jusqu'a moi; il semble qu'une +possibilite de douleurs tranquilles et majestueuses s'offre a +l'horizon de ma pensee comme les fleuves des pays lointains a +l'horizon de l'imagination. Mais tout s'evanouit par un cruel retour +sur la vie positive, tout! + +Que de fois j'ai dit avec Rousseau: O ville de boue et de fumee! Que +cette ame tendre a du souffrir ici! Isole, errant, tourmente comme +moi, mais moins malheureux de soixante ans d'un siecle serieux et +de grands evenements, il gemirait a Paris; j'y gemis, d'autres y +viendront gemir. O neant! neant! + +J'ai pourtant eu deux ou trois moments d'extase. Un jour, a l'Opera, +la musique enchantee du _Siege de Corinthe_ m'avait fait oublier mes +peines. Vous savez combien j'aime l'elegance, la somptuosite, les +titres, tout enfin, tout ce qui nous place dans un monde aussi beau +que possible ici-bas, du moins a l'exterieur. Eh bien, ces impressions +que m'apportaient a Geneve tant de physionomies etrangeres et +distinguees, tant de belles ames, de grands personnages, tant de +livrees, d'equipages, enfin ce spectacle ravissant des pompes de la +civilisation au milieu des pompes de la nature, spectacle qui fait +de Geneve une ville peut-etre unique en Europe relativement a sa +grandeur; ces impressions, je ne les ai retrouvees a Paris qu'a +l'Opera, et en relisant avec passion la Vie d'Alfieri, ecrite par +lui-meme, que je n'avais pas lue depuis quatre ans. Que de choses pour +moi et pour chaque ame dans ces quatre ans! J'etais donc a l'Opera. +Les prestiges de la musique, la magnificence du theatre, les toilettes +et les physionomies qui garnissaient les loges, je respirais tout +cela, je me croyais prince, riche, honore; les portiques d'un monde +qui n'est beau pour moi que parce que je l'ignore, se dessinaient a ma +vue entoures d'une aureole d'elegance et de recherche. J'avais oublie +ma situation, ou plutot je cherchais a me convaincre qu'elle allait +cesser. Quoique entoure des simples mises du parterre, c'etait bien +aux loges que j'etais. Je ne voyais qu'au-dessus de moi. J'etais +plonge dans un ocean d'illusions, d'esperances demesurees, d'harmonie, +de splendeurs, de vanites, etc. Cet etat dura une demi-heure. Oh! +qu'ils furent tristes, les moments qui suivirent! qu'ils furent amers! +Il en est de meme de la vie errante de ce riche, noble et malheureux +Alfieri. On n'y voit que des ambassadeurs nobles, des voyages en +poste continuels, des valets de chambre, etc. Oh! qu'il fait bon etre +malheureux avec trente mille francs de rente! Non, non; excusez cette +phrase. Vous savez combien je sais depouiller le malheur de son +entourage positif et le contempler dans son affreuse nudite, qui est +la meme pour toutes les conditions lorsqu'on a dans l'ame quelque +chose qui bat plus fortement pour nous que pour la foule. Les +sensations m'accablent. Je quitte la plume; je vais rever. Riez, car +la vous me reconnaissez tout entier, n'est-ce pas? + +Je reprends la plume aujourd'hui 27 decembre. Je souffre, et toujours. +J'ai eu des moments horribles; mais je ne veux pas vous lasser encore +de mes plaintes. Il est minuit et quelques minutes. Nous sommes donc +le 28. Qu'importe! Quelques voitures roulent encore de loin en loin; +mais on est sorti de l'Odeon. La tristesse, l'hiver, la solitude et la +nuit regnent. Je veille au coin d'un feu au quatrieme etage de la rue +des Fosses-Saint-Germain-des-Pres. Ma chambre, assez elegante, +est seule, et je suis face a face avec ma tristesse et mon ennui. +Croiriez-vous que je n'aime plus les femmes? Pas le moindre desir +physique. Il faut que la douleur m'absorbe entierement. Mais je me +laisserai facilement aller a de nouvelles reveries. Venons au fait. +Depuis longtemps je suis tres lie avec ----. + + +Je suis encore lie intimement avec Ch. N----. Celui-la est encore plus +expansif que ----; il vous plairait davantage, surtout les premieres +fois. N---- a souvent les larmes sur le bord des paupieres, tout en +vous parlant. Il a ce que vous nommez de _l'humectant_ dans toute sa +personne. Il me temoigne une affection toute paternelle. On +pourrait lui reprocher peut-etre d'avoir trop d'indulgence pour les +mediocrites, mais cela tient a sa grande bonte. ---- tomberait dans +l'exces contraire; il ne verrait pas avec plaisir, je crois, un homme +qu'il jugerait ordinaire. Vous me direz qu'il y a de l'amour-propre +la; mais si j'etais oblige de me gener avec vous, autant vaudrait ne +pas vous ecrire. + +Je passe tous les dimanches soirs chez N----. La se reunissent +plusieurs hommes de lettres. J'y ai vu madame T----, j'y ai cause avec +E---- D----, P----, le baron T----, M. de C----, savant celebre qui +s'interesse beaucoup a moi; M. de R----, antiquaire et historien. +Enfin M. J----, que j'ai connu la, est un ami que j'espere avoir +acquis. Il est colossal par la pensee. S'il avait un peu plus de +poesie dans l'ame, je n'hesiterais pas a le regarder comme un homme +etonnant! Vous avez lu ses articles sur Walter Scott et d'autres. Ce +n'est pas un mediocre dedommagement a ma douleur que d'etre apprecie +par un tel homme, d'autant plus qu'il est froid, sec, au premier +abord, et surtout desesperant pour les mediocrites, qu'il meprise, +lors meme qu'il les voit celebres. M. J---- ressemble a L----, il +est beau de visage. Dessous sa secheresse, il y a aussi beaucoup +d'humectant, et dans tout lui, dans son accent, dans ses manieres, +une couleur montagnarde et anglaise. Il est ne dans le Jura. Il a ete +souvent a Geneve. Nous sympathisons par la pensee, par les inductions, +et par la difficulte de rendre ce que nous eprouvons. + + +Je reviens a N----. Pour en finir sur lui, il a l'air et les gouts +d'un gentilhomme de campagne. Je lui ai prete vos poesies; il en est +enchante. P. L---- va publier ses _Voyages en Grece_, en vers. Je lui +en ai entendu lire un fragment, c'est ravissant, c'est poetique comme +Byron; mais il n'y a ni cette pensee feconde, ni ce genie vaste et +souffrant qui nous prennent a la gorge dans le barde anglais et dans +son rival de Florence. M. L---- ressemble a Goethe (vous reconnaissez +la ma manie de ressemblance). Il lit ses vers d'une maniere tout a +fait particuliere et pleine de charme; il est simple, tranquille, +reserve; il a quelque chose de protestant dans sa personne. Il a +beaucoup voyage. Il a un recueil de poesies en portefeuille, mais il +a de la repugnance a les publier toutes, parce qu'il les trouve trop +individuelles. Il a beaucoup goute _ma vie_. Je vous dis en passant +que ---- et N---- font de mes poesies plus de cas peut-etre qu'elles +ne meritent. J'en ai plusieurs nouvelles, faites soit a Geneve, soit +ici. Je suis tres lie avec de B----, le fils du poete, homme d'un +esprit eleve. F---- fait jouer son P---- dans un mois. C'est un drame +tout a fait romantique. F---- a ete au Cap et a la Martinique; +du reste, c'est un homme d'un ton de cabaret. Il a un poeme en +portefeuille. On ne peut lui refuser un talent frais et gracieux; +mais il ne faut pas le connaitre pour aimer ses poesies. Quel +desenchantement! Je me rappelle que son _Pecheur_, avant que V---- +allat en Russie, nous emut jusqu'aux larmes, et je pretais a l'auteur +quelque chose d'ideal, n'ayant jamais vu ce nom, et le lisant au bas +d'un morceau tout reveur, tout maritime; j'en faisais un jeune ondin, +etc.; et c'est un melange de commun et de soldat. V---- (que j'ai vu +une heure chez ----) est un homme de sept pieds. Quand il parle a +un honnete homme, son estomac dessine une arcade et ses genoux un +triangle. S'il est assis, il se divise en deux pieces qui forment +l'angle aigu. Ajoutez qu'il ne dit pas six mots sans un _comme ca_, +qu'il est homme de bon ton de l'ancien regime, et maigre comme +un lezard. Il fait peur a contempler. Vous savez qu'il a fait la +charmante bluette intitulee _Sainte-P----_. Il connait L----. A----, +l'historien duelliste, a l'air d'un boucher civilise. Quelque chose +d'apre, et pourtant d'imposant, le caracterise. Il ne me reste pas de +place pour vous parler d'Al----, des V---- pere et fils, de D---- et +M----, redacteurs du _G_----, et de plusieurs autres litterateurs que +je connais. Un mot sur S----: c'est un homme qui me parait tenir du +charlatan, de l'illumine, du Durand, du Swedenborg, et aussi du vrai +poete. Il a un talent descriptif remarquable. Je n'ai eu qu'une +entrevue avec lui; j'en ai assez. Il est vrai que le tete-a-tete +a dure trois heures. Mais il y a trop de creme fouettee dans ce +cerveau-la pour que je m'amuse a le faire mousser encore davantage. +Je dois etre presente a Benjamin Constant par C----, bon garcon (le +redacteur de la _Rev---- prot_----). Je m'attendais a trouver en C---- +un grave pasteur, et c'est un etourdi que j'ai trouve, mais du moins +un etourdi d'esprit et de merite, quoique sans genie. J'aurais encore +mille choses interessantes a vous dire, mais il faut clore ma lettre. + +Vos _Melodies_ ont paru. Jolie edition. Je les ai lues et relues avec +charme. Elles ont eu un article dans _la R_. J'en fais un pour _le +F._; je les ai recommandees au _G_. On en parlera dans _la N_. Mais il +faudrait, pour le succes, des proneurs que vous n'avez pas. Il s'en +vendra peu, je le crains. La poesie est dans un discredit si complet, +qu'il faut etre sur les lieux pour en avoir une idee. C'est cent fois +pis qu'a Geneve, personne ne lit de vers. On en achete encore moins. +L., D. et ---- font seuls exception a la regle. D'ailleurs tout le +monde fait bien les vers a Paris. On en lit tant de manuscrits, qu'un +auteur etranger, qui n'a d'autre protection que son talent, ne peut +percer que par un heureux hasard. Votre eloignement de Paris est +nuisible aussi au succes de votre livre; mais il est favorable a votre +bonheur. La grande Babylone vous saturerait de degout, de boue, de +fatigue et de tristesse. J'ignore l'etat de votre ame a Florence; mais +a coup sur il serait pire a Paris; sans parler de l'extreme difficulte +d'y vivre. Jusqu'a present je ne gagne rien, et j'ai pourtant de vrais +amis qui font leurs efforts pour me trouver quelque chose. On m'a +ecrit que vous etiez lie avec L----. Decrivez-le-moi de la cravate a +la pantoufle. Est-ce bien ce que j'ai reve, un lord Byron francais, de +l'insouciance, de la vanite, de l'affectation, du malheur, une pensee +devorante, du genie a flots, du bon ton, de l'elegance; enfin une +atmosphere poetique etrangere qui n'a rien de commun avec la sale +atmosphere de nos hommes de lettres parisiens? L---- n'est-il pas cet +ideal de mon ame, ou j'aime a retrouver jusqu'a ces petits defauts de +vanite, de puerile affectation, qu'anciennement vous detestiez, et +que vous avez finalement decouverts en vous, comme on les decouvrira +toujours chez la plupart des poetes qui auront l'esprit d'analyse +et la bonne foi de l'homme superieur? Il est une heure et demie, +j'interromps ma lettre. Je compte vous mettre encore quelques mots +derriere la copie de deux elegies que vous trouverez ci-incluses. + + +Mon ami, je continue ma lettre bien apres l'avoir commencee et +reprise. Il est huit heures du soir, et nous sommes le 31 mars. Je +suis fou de douleur, mon desespoir surpasse mes forces. J'ai souffert +aujourd'hui ce qu'il est a peine possible a un homme de se figurer. +Enfin, un acces de fievre m'a pris ce soir, c'etait l'exces de la +peine morale. Ecoutez. Si du moins je pouvais me persuader qu'un jour +je serai heureux! mais l'avenir rembrunit encore le present. Vous me +connaissez; vous savez les bizarreries de mon caractere. J'ai fait une +decouverte en moi, c'est que je ne suis reellement point malheureux +pour telle ou telle chose, mais j'ai en moi une douleur permanente qui +prend differentes formes. Vous savez pour combien de choses jusqu'ici +j'ai ete malheureux, ou plutot sous combien de formes le foie, la +bile, ou enfin le principe qui me tourmente s'est reproduit. Tantot, +vous le savez, c'etait de n'etre pas ne anglais qui m'affligeait, +tantot de n'etre pas propre aux sciences; plus habituellement encore +de n'etre pas riche, de lutter avec la misere et les prejuges, d'etre +inconnu. Vous savez encore que depuis Geneve il me semblait que si +jamais je parvenais a percer a Paris je serais enfin heureux. Eh bien, +mon ami, je suis lie avec presque tous les litterateurs les plus +distingues. Quelques-uns, tels que ----, Ch. N----, etc., sont +d'illustres amis avec qui je suis presque aussi familier qu'avec vous. +Eh bien, ma vanite est satisfaite; souvent dans les salons j'ai des +moments de satisfaction mondaine; enfin quelquefois je suis enivre +de ces petits triomphes d'une soiree, d'un instant; et avec cela, +le fond, la presque totalite de ma vie, c'est je ne dirais pas le +malheur, mais un chancre aride; un plomb liquide me coule dans les +veines; si l'on voyait mon ame, je ferais pitie, j'ai peur de devenir +fou. Depuis que je suis ici, ma douleur a pris cinq a six formes: +d'abord c'a ete le regret de ma patrie, et mon incertitude de +l'avenir; ensuite le sentiment de mon isolement, de mon _neant_; puis +un vide occupe par cet affreux tumulte de sensations dont je vous ai +tant parle; enfin, depuis deux mois, toutes mes facultes de douleur +se sont reunies sur un point. J'ose a peine vous le dire, tant il est +fou; mais, je vous en supplie, ne voyez la-dedans qu'une forme de +douleur, qu'une des apparences de l'ulcere qui me ronge; ne me jugez +pas d'apres les regles ordinaires, et voyez le mal et non pas son +objet. Eh bien, ce point central de mes maux, c'est de n'etre pas ne +anglais. Ne riez pas, je vous en supplie; je souffre tant! Les gens +vraiment amoureux sont des monomanes comme moi, qui ont une seule +idee, laquelle absorbe toutes leurs sensations. Moi, dont l'ame a ete +en butte si longtemps a un tumulte si varie, je suis monomane aussi +maintenant. + +Je lisais dernierement _Valerie_ de Mme de Krudener; je ne puis vous +exprimer les sensations que j'en ai recues. Ce livre etonnant m'avait +ennuye jadis; maintenant il m'a dechire. C'est que Gustave est comme +moi victime d'une passion devorante, ou plutot d'une energie de +sensations qui le devore, et qui s'est portee sur un aliment naturel, +l'amour, tandis que cette meme energie, luttant dans mon ame avec le +vide, y enfante des fantomes. Je lisais ce roman, aux premiers +rayons du soleil du printemps, dans les vastes et tristes allees du +Luxembourg. A chaque instant, je m'arretais aneanti. + +Maintenant, voici l'origine de ma passion pour l'Angleterre. D'abord +vous savez que j'aime a revivre avec les morts, a connaitre leur vie +d'autrefois, a habiter avec eux, a les suivre dans les circonstances +de leur existence, a me creer enfin des sympathies que pare l'illusion +du temps et que la presence des individus ne puisse plus detruire. Eh +bien, la, en Angleterre, j'aurais au moins cinquante poetes d'une vie +aventureuse, et dont les livres sont pleins d'imagination, de pensee, +etc.; en France, je n'en ai pas trois. Outre cela, j'aurais eu une +patrie dont j'aurais aime jusqu'aux prejuges; il y a tant de poesie +dans les vieilles moeurs de l'Angleterre, et tant d'imagination dans +tout ce qui est de ce pays-la! D'abord, au lieu d'une litterature, il +y en a quatre: l'americaine, l'anglaise, l'ecossaise, l'irlandaise; et +elles ont toutes avec la meme langue un caractere different. Quelles +richesses litteraires! la vie du maniaque Cowper, si grand poete, a +ete ecrite en trois volumes in-octavo; celle de Johnson en quatre. +C'est de celle-la que Walter Scott dit qu'on la trouve dans toutes +les maisons de campagne, etc. Et encore, qu'au seul nom de Johnson un +anglais a devant les yeux une individualite, un personnage qui a le +privilege d'etre encore vivant, agissant, au physique comme au moral. +Il y a trente poetes vivants, tous originaux, tous individuels, ne +marchant point sur les traces les uns des autres, et tres feconds. +Que de richesses! Enfin quelles aventures que celles de ce malheureux +Savage, de Shelley! quel colosse qu'un Byron! Que de tresors pour une +ame qui aime a fuir le monde, et a chercher ses amis dans son cabinet! +Quels soins ont les anglais de leurs auteurs! ils les reimpriment sous +tous les formats. Quel gout dans leurs editions! quelle imagination +dans leurs vignettes! Voyez la nation elle-meme; les hommes qui ont un +air ignoble sont aussi rares en Angleterre que le sont en France ceux +qui ont l'air distingue! Tout est _excentric_ dans cette nation; +j'aime jusqu'a leur originalite, leurs vetements bizarres. Ce n'est +que la que l'enthousiasme regne sous mille formes; que la, qu'a cote +des idees positives les plus severes, on trouve les billevesees les +plus pittoresques. Ce pays reunit tout, le positif et l'ideal, la +France et l'Allemagne. C'est le seul qui soit assez fort pour tout +comprendre, assez grand pour ne rien rejeter. + +Quelle individualite! on reconnait un anglais entre mille, un francais +ressemble a tout le monde. + +L'abondance des sectes religieuses en Angleterre prouve au moins de la +bonne foi, des ames qui ont besoin d'espoir, que la matiere n'a +pas dessechees. Les extravagances individuelles des jeunes anglais +prouvent des ames agitees. Oh! si vous voyiez la France, que vous +en seriez degoute! Pour tout homme au monde, c'est un chagrin de se +sentir deplace. Cela vous faisait souffrir a Geneve. Eh bien, je suis +cruellement deplace, moi qui ne me sens aucune sympathie avec la +France, et qui m'en trouve sur tous les points avec l'Angleterre; +je me trouve cruellement deplace, au milieu d'une nation frivole, +bavarde, impie, aride, et vaine et froide, quand je songe qu'il en +est une religieuse ou terriblement sceptique, mais au moins pas +indifferente; une ou l'on trouve des amis fideles; des ames exaltees, +et ou la frivolite meme, extravagante et bizarre, n'a pas ce +ton railleur et fadement insipide qu'elle a en France. Chez le +restaurateur ou je dine, il y a des francais et des anglais. Quelle +difference! Presque tous les francais y sont gascons, braillards et +communs; tous les anglais, nobles et decents. Enfin, mon ami, je sens +qu'un amant peut entretenir un ami de son amour, parce que cette +passion trouve un echo dans toutes les ames, il n'y a rien la de +ridicule; mais tel est le surcroit de mes douleurs, que je n'ose les +confier, parce qu'elles sont trop individuelles, et doivent paraitre +trop ridicules a qui ne les a pas naturellement eprouvees. Et +cependant (je vous en conjure, soyez assez exempt de prejuges pour me +croire), cette folie me fait souffrir des douleurs _epouvantables_. +Tout la reveille, la vue d'un anglais, d'un livre anglais en vente +chez Baudry, les moqueries memes dont ils sont l'objet, tout cela me +devore; ce sont autant de coups de poignard qui ravivent ma douleur, +comme, sans doute, tout ce qui rappelle une maitresse morte a un amant +passionne. Enfin, ma manie me degoute meme de la gloire. Je voudrais +etre celebre en Angleterre, et, par consequent, ecrire en anglais. +D'ailleurs, mes douleurs m'agitent trop pour je puisse ecrire autre +chose et ne sont malheureusement pas des sujets poetiques. Je sais +que, si (supposition absurde, comme toutes les suppositions) j'etais +anglais, je ne souffrirais pas moins avec mon temperament maladif, +mais cela me fait un effet tout different. C'est ma raison seule qui +me donne cette persuasion; car, si je n'ecoutais que la sensation, il +me semble que, ne anglais, je pourrais supporter tous mes maux. Je +me represente ce que je suis d'organisation et d'ame; mais ne lord +anglais et riche. Tous mes gouts, toutes mes vanites, tout serait +satisfait! Lorsque je compare ce sort au mien je deviens presque fou. + +Une reflexion pourtant m'est souvent venue; mais que peuvent les +reflexions contre les passions? C'est celle-ci: si je n'etais pas +exactement ce que je suis, je n'existerais pas; ce serait un autre +que moi; mon moi homogene, identique et individuel serait detruit; +j'aurais d'autres idees! Nul ne voudrait se changer contre un +autre, et nul n'est content de ce qu'il est. Quelle contradiction! +Acceptons-nous ce que nous sommes. Je souffre tant, qu'il me semble +que je changerais volontiers; degre de douleur ou je n'etais pas +arrive jusqu'ici. Dans le fait accepter le sort d'un autre, si c'etait +possible, ce serait mourir. La mort n'est que la destruction du moi. +Mais que fais-je? quelle irresistible manie m'entraine? Ah! mon +ami, plus je sonde notre nature, et plus je me persuade que, pieces +necessaires d'un ensemble que nous ne voyons pas, nous jouons un role +qui nous sera revele un jour. Si l'on me demandait: Croyez-vous a +l'existence de Dieu, a l'immortalite de l'ame? je dirais: Absurdes +questions! Dieu est parce qu'il est necessaire; et je crois que +nous sommes ici-bas dans un etat faux, transitoire, intermediaire. +Avons-nous existe ailleurs? devons-nous revivre? Comment, avec nos +langues bornees, et nos idees tourmentees, aborder le grand inconnu? +Oh! Dieu! Dieu! je le vois partout. Ce desir ardent de le connaitre +et de deviner notre nature, ces pressentiments de l'infini et ce mur +d'airain, ce mur de l'impossible, du defendu, contre lequel viennent +se briser non-seulement nos systemes, mais jusqu'a nos elancements +d'idees, tout cela me prouve un _etre_. Non, la terre n'aurait pas, +avec de la boue, produit des etres si complexes et si bizarres. +Ensuite, aller plus loin me parait impossible. J'espere et je me tais. +Je sais seulement qu'ici-bas je me debats sous la douleur comme un +torture. Ces douleurs seront-elles compensees en ce monde ou ailleurs? +Je n'en sais rien. + +Mes maux ont ete si vifs aujourd'hui, que ce qui m'effraye le plus +ordinairement, je le regardais presque sans peur. A force de souffrir, +la gloire, le bonheur, l'avenir, tout me semblait impossible, +indifferent. Oh! si vous saviez les suggestions infernales qui se +melent a tout cela! les idees affreuses qui me passent par la tete, +les tourments du doute! Malheureux! je sais que je le suis. C'est la +tout... + +Ce qui me tourmente le plus, c'est que je vois des hommes que leur +caractere pousse au bonheur. Je me dis alors: Si tous souffraient, +une compensation generale, un paradis apres la vie, me semblerait de +rigueur. Mais il en est, quoi qu'on en dise, il en est d'heureux (par +le caractere). Ceux-la souvent s'embarrassent peu de l'avenir, ils +vivent imprevoyants et satisfaits; ici-bas tout est pour eux. Le +malheur ne serait-il donc qu'une cruelle maladie? les malheureux, des +pestiferes atteints d'une plaie incurable que leur organisation fait +souffrir comme celle des heureux les fait jouir? Avec tout cela, +j'espere, et j'avoue que Dieu me parait tellement mele a toutes les +choses d'ici-bas, qu'au resume je me confie en lui. Courbons la tete, +amis. Que sert de se rebiffer contre l'impossible? Souvent j'anatomise +mes douleurs, je les contemple froidement. L'idee qui predomine chez +moi, c'est que je n'y peux rien. + +Depuis deux mois j'ai repris l'etude de l'anglais avec une telle +energie, que je lis facilement la poesie. _Rasselas_, que je lie +dans ce moment, voila un livre prodigieux. Mon idee est d'aller en +Angleterre, et, apres quelques annees, d'ecrire en anglais. J. L----, +avec lequel je suis tres lie, me prete les poetes lakistes modernes de +l'Angleterre; ils sont ravissants. J'ai change votre Gerando contre un +Byron en un volume. J'en ai lu un petit poeme, _le Reve_, qui m'a +fait une impression foudroyante. Une dame anglaise, qui me donne +des lecons, m'a dit qu'au bout de deux ans de sejour en Angleterre +j'ecrirai tres bien en anglais, parce que, dit-elle, j'ecris deja +comme tres peu de francais. En effet, j'ai traduit du L---- presque +sans faute. Il est vrai que je travaille a l'anglais la moitie du +jour. + +Mes manies sont toujours cruelles. Quel ennui! Enfin, partout ou je +tourne les yeux, je vois des douleurs. Mes moyens d'existence sont +encore un tourment. Je travaille maintenant a une biographie; mais +j'ai besoin d'argent, je suis meme dans un grand embarras. + +Y. G. + + +[1: Le mot est souligne dans la lettre que nous avons sous les yeux. + + +Quand on songe que l'homme qui a ecrit ceci est mort la-dessus, des +reflexions de toutes sortes debordent autour de chacune des lignes de +cette longue lettre. + +Quel roman, quelle histoire, quelle biographie que cette lettre! +Certes, ce n'est pas nous qui repeterons les banalites convenues; +ce n'est pas nous qui exigerons que toutes souffrances peintes par +l'artiste soient constamment eprouvees par l'artiste; ce n'est pas +nous qui trouverons mauvais que Byron pleure dans une elegie et rie a +son billard; ce n'est pas nous qui poserons des limites a la creation +litteraire et qui blamerons le poete de se donner artificiellement +telle ou telle douleur pour l'analyser dans ses convulsions comme +le medecin s'inocule telle ou telle fievre pour l'epier dans ses +paroxysmes. Nous reconnaissons plus que personne tout ce qu'il y a +de reel, de vrai, de beau et de profond dans certaines etudes +psychologiques faites sur des souffrances d'exception et sur des etats +singuliers du coeur par d'eminents poetes contemporains qui n'en sont +pas morts. Mais nous ne pouvons nous empecher d'observer que ce qu'il +y a de particulierement poignant dans la lettre que nous venons de +citer, c'est que celui qui l'a ecrite en est mort. Ce n'est pas un +homme qui dit: Je souffre, c'est un homme qui souffre; ce n'est pas +un homme qui dit: Je meurs; c'est un homme qui meurt. Ce n'est pas +l'anatomie etudiee sur la cire, ni meme sur la chair morte; c'est +l'anatomie etudiee nerf a nerf, fibre a fibre, veine a veine, sur la +chair qui vit, sur la chair qui saigne, sur la chair qui hurle. Vous +voyez la plaie, vous entendez le cri. Cette lettre, ce n'est pas chose +litteraire, chose philosophique, chose poetique, oeuvre de profond +artiste, fantaisie du genie, vision d'Hoffmann, cauchemar de +Jean-Paul; non, c'est une chose reelle, c'est un homme dans un bouge +qui ecrit. Le voila avec sa table chargee de livres anglais, avec sa +plume, avec son encre, avec son papier, pressant les lignes sur les +lignes, souffrant et disant qu'il souffre, pleurant et disant qu'il +pleure, cherchant la date au calendrier, l'heure a l'horloge, quittant +sa lettre, la reprenant, la quittant, allumant sa chandelle pour la +continuer; puis il va diner a vingt sous, il rentre, il a froid, il se +remet a ecrire, parfois meme sans trop savoir ce qu'il ecrit; car son +cerveau est tellement secoue par la douleur, qu'il laisse ses idees +tomber pele-mele sur le papier et s'eparpiller et courir en desordre, +comme un arbre ses feuilles dans un grand vent. + +Et s'il etait permis de remarquer dans quel style un homme agonise, il +y aurait plus d'une observation a faire sur le style de cette lettre. +En general, les lettres qu'on publie tous les jours, lettres de grands +hommes et de gens celebres, manquent de naivete, d'insouciance et de +simplicite. On sent toujours, en les lisant, qu'elles ont ete ecrites +pour etre imprimees un jour. M. Paul-Louis Courier faisait jusqu'a +dix-sept brouillons d'un billet de quinze lignes. Chose etrange, +certes, et que nous n'avons jamais pu comprendre! Mais la lettre +d'Ymbert Galloix, c'est bien, selon nous, une vraie lettre, bien +ecrite comme doit etre ecrite une lettre, bien flottante, bien +decousue, bien lachee, bien ignorante de la publicite qu'elle peut +avoir un jour, bien certaine d'etre perdue. C'est l'idee qui se fait +jour comme elle peut, qui vient a vous toute naive dans l'etat ou elle +se trouve, et qui pose le pied au hasard dans la phrase sans craindre +d'en deranger le pli. Quelquefois, ce que celui qui l'a ecrite voulait +dire s'en va dans un _et caetera_, et vous laisse rever. C'est +un homme qui souffre et qui le dit a un autre homme. Voila tout. +Remarquez ceci, _a un autre homme_, pas a vingt, pas a dix, pas a +deux, car, au lieu d'un ami, s'il avait deux auditeurs seulement, ce +poete, ce qu'il fait la, ce serait une elegie, ce serait un chapitre, +ce ne serait plus une lettre. Adieu la nature, l'abandon, le +laisser-aller, la realite, la verite; la pretention viendrait. Il se +draperait avec son haillon. Pour ecrire une lettre pareille, aussi +negligee, aussi poignante, aussi belle, sans etre malheureux comme +l'etait Ymbert Galloix, par le seul effort de la creation litteraire, +il faudrait du genie. Ymbert Galloix qui souffre vaut Byron. + +Toutes les qualites penetrantes, metaphysiques, intimes, ce style les +a; il a aussi, ce qui est remarquable, toutes les qualites mordantes, +incisives, pittoresques. La lettre contient quelques portraits. +Plusieurs ont ete crayonnes trop a la hate, et l'on sent que les +modeles ont a peine pose un instant devant le peintre; mais comme ceux +qui sont vrais sont vrais! comme tous sont en general bien touches et +detaches sur le fond d'une maniere qui n'est pas commune! metamorphose +frappante, et qui prouve, pour la millieme fois, qu'il n'y a que deux +choses qui fassent un homme poete, le genie ou la passion! Cet homme +qui n'avait pour les biographies qu'une prose assez incolore et pour +ses elegies qu'une poesie assez languissante, le voila tout a coup +admirable ecrivain dans une lettre. Du moment ou il ne songe plus a +etre prosateur ni poete, il est grand poete et grand prosateur. + +Nous le redisons, cette lettre restera. C'est l'amalgame d'idees le +plus extraordinaire peut-etre qu'ait encore produit dans un cerveau +humain la double action combinee de la douleur physique et de la +douleur morale. Pour ceux qui ont connu Galloix, c'est une autopsie +effrayante, l'autopsie d'une ame. Voila donc ce qu'il y avait au fond +de cette ame. Il y avait cette lettre. Lettre fatale, convulsive, +interminable, ou la douleur a suinte goutte a goutte durant des +semaines, durant des mois, ou un homme qui saigne se regarde saigner, +ou un homme qui crie s'ecoute crier, ou il y a une larme dans chaque +mot. + +Quand on raconte une histoire comme celle d'Ymbert Galloix, ce n'est +pas la biographie des faits qu'il faut ecrire, c'est la biographie des +idees. Cet homme, en effet, n'a pas agi, n'a pas aime, n'a pas vecu; +il a pense; il n'a fait que penser, et, a force de penser, il a reve; +et, a force de rever, il s'est evanoui de douleur. Ymbert Galloix est +un des chiffres qui serviront un jour a la solution de ce lugubre et +singulier probleme:--Combien la pensee qui ne peut se faire jour et +qui reste emprisonnee sous le crane met-elle de temps a ronger un +cerveau?--Nous le repetons, dans une vie pareille il n'y a pas +d'evenements, il n'y a que des idees. Analysez les idees, vous avez +raconte l'homme. Un grand fait pourtant domine cette morne histoire; +_c'est un penseur qui meurt de misere_! Voila ce que Paris, la cite +intelligente, a fait d'une intelligence. Ceci est a mediter. En +general, la societe a parfois d'etranges facons de traiter les poetes. +Le role qu'elle joue dans leur vie est tantot passif, tantot actif, +mais toujours triste. En temps de paix, elle les laisse mourir comme +Malfilatre; en temps de revolution, elle les fait mourir comme Andre +Chenier. + +Ymbert Galloix, pour nous, n'est pas seulement Ymbert Galloix, il +est un symbole. Il represente a nos yeux une notable portion de la +genereuse jeunesse d'a present. Au dedans d'elle, un genie mal compris +qui la devore; au dehors, une societe mal posee qui l'etouffe. Pas +d'issue pour le genie pris dans le cerveau; pas d'issue pour l'homme +pris sous la societe. + +En general, gens qui pensent et gens qui gouvernent ne s'occupent pas +assez de nos jours du sort de cette jeunesse pleine d'instincts de +toutes sortes qui se precipite avec une ardeur si intelligente et une +patience si resignee dans toutes les directions de l'art. Cette foule +de jeunes esprits qui fermentent dans l'ombre a besoin de portes +ouvertes, d'air, de jour, de travail, d'espace, d'horizon. Que +de grandes choses on ferait, si l'on voulait, avec cette legion +d'intelligences! que de canaux a creuser, que de chemins a frayer dans +la science! que de provinces a conquerir, que de mondes a decouvrir +dans l'art! Mais non, toutes les carrieres sont fermees ou obstruees. +On laisse toutes ces activites si diverses, et qui pourraient etre si +utiles, s'entasser, s'engorger, s'etouffer dans des culs-de-sac. Ce +pourrait etre une armee, ce n'est qu'une cohue. La societe est mal +faite pour les nouveaux venus. Tout esprit a pourtant droit a un +avenir. N'est-il pas triste de voir toutes ces jeunes intelligences +en peine, l'oeil fixe sur la rive lumineuse ou il y a tant de choses +resplendissantes, gloire, puissance, renommee, fortune, se presser, +sur la rive obscure, comme les ombres de Virgile. + + Palus inamabilis unda + Alligat, et novies Styx interfusa coercet. + +Le Styx, pour le pauvre jeune artiste inconnu, c'est le libraire qui +dit, en lui rendant son manuscrit: Faites-vous une reputation. C'est +le theatre qui dit: Faites-vous une reputation. C'est le musee qui +dit: Faites-vous une reputation. Eh mais! laissez-les commencer! +aidez-les! Ceux qui sont celebres n'ont-ils pas d'abord ete obscurs? +Et comment se faire une reputation, quel que soit leur genie, sans +musee pour leur tableau, sans theatre pour leur piece, sans libraire +pour leur livre? Pour que l'oiseau vole, des ailes ne lui suffisent +pas, il lui faut de l'air. + +Pour nous, nous pensons que, dans l'art surtout, ou un but +desinteresse doit passionner tous les genies, il est du devoir de ceux +qui sont arrives d'aplanir la route a ceux qui arrivent. Vous etes +sur le plateau, tant mieux, tendez la main a ceux qui gravissent. +Disons-le a l'honneur des lettres, en general cela a toujours ete +ainsi. Nous ne pouvons pas croire a l'existence reelle de ces especes +d'araignees litteraires qui tendent leur toile, dit-on, a la porte des +theatres, par exemple, et qui se jettent sans pitie sur tout pauvre +jeune homme obscur qui passe la avec un manuscrit. Qu'on arrache ainsi +les ailes a la mouche, la renommee, l'oeuvre, et jusqu'a l'argent au +malheureux poete inconnu et impuissant, pour l'honneur de quiconque +ecrit, nous voulons l'ignorer, si cela est, et nous ne croyons pas que +cela soit. Quant a celui qui ecrit ces lignes, tout poete qui commence +lui est sacre. Si peu de place qu'il tienne personnellement en +litterature, il se rangera toujours pour laisser passer le debut d'un +jeune homme. Qui sait si ce pauvre etudiant que vous coudoyez ne sera +pas Schiller un jour? Pour nous, tout ecolier qui fait des ronds et +des barres sur le mur, c'est peut-etre Pascal; tout enfant qui ebauche +un profil sur le sable, c'est peut-etre Giotto. + +Et puis, dans notre opinion, les generations presentes sont appelees a +de hautes destinees. Ce siecle a fait de grandes choses par l'epee, +il fera de grandes choses par la plume. Il lui reste a nous donner +un grand homme litteraire de la taille de son grand homme politique. +Preparons donc les voies. Ouvrons les rangs. + +Toute grande ere a deux faces; tout siecle est un binome, _a_ + _b_, +l'homme d'action plus l'homme de pensee, qui se multiplient l'un par +l'autre et expriment la valeur de leur temps. L'homme d'action, plus +l'homme de pensee; l'homme de la civilisation, plus l'homme de l'art; +Luther, plus Shakespeare; Richelieu, plus Corneille; Cromwell, plus +Milton; Napoleon, plus l'_inconnu_. Laissez donc se degager l'Inconnu! +Jusqu'ici vous n'avez qu'un profil de ce siecle, Napoleon; laissez se +dessiner l'autre. Apres l'empereur, le poete. La physionomie de cette +epoque ne sera fixee que lorsque la revolution francaise, qui s'est +faite homme dans la societe sous la forme de Bonaparte, se sera faite +homme dans l'art. Et cela sera. Notre siecle tout entier s'encadrera +et se mettra de lui-meme en perspective entre ces deux grandes vies +paralleles, l'une du soldat, l'autre de l'ecrivain, l'une toute +d'action, l'autre toute de pensee, qui s'expliqueront et se +commenteront sans cesse l'une par l'autre. Marengo, les Pyramides, +Austerlitz, la Moskowa, Montereau, Waterloo, quelles epopees! Napoleon +a ses poemes; le poete aura ses batailles. Laissons-le donc venir, le +poete! et repetons ce cri sans nous lasser! Laissons-le sortir des +rangs de cette jeunesse, ou son front plonge encore dans l'ombre, ce +predestine qui doit, en se combinant un jour avec Napoleon selon la +mysterieuse algebre de la providence, donner complete a l'avenir la +formule generale du dix-neuvieme siecle. + + + + + 1834 + + SUR MIRABEAU + + + I + + +En 1781, un serieux debat s'agitait en France, au sein d'une famille, +entre un pere et un oncle. Il s'agissait d'un mauvais sujet dont cette +famille ne savait plus que faire. Cet homme, deja hors de la premiere +phase ardente de la jeunesse, et pourtant plonge encore tout entier +dans les frenesies de l'age passionne, obere de dettes, perdu de +folies, s'etait separe de sa femme, avait enleve celle d'un autre, +avait ete condamne a mort et decapite en effigie pour ce fait, s'etait +enfui de France, puis il venait d'y reparaitre, corrige et repentant, +disait-il, et, sa contumace purgee, il demandait a rentrer dans sa +famille et a reprendre sa femme. Le pere souhaitait cet arrangement, +voulant avoir des petits-fils et perpetuer son nom, esperant, +d'ailleurs, etre plus heureux comme aieul que comme pere. Mais +l'enfant prodigue avait trente-trois ans. Il etait a refaire en +entier. Education difficile! Une fois replace dans la societe, a +quelles mains le confier? qui se chargerait de redresser l'epine +dorsale d'un pareil caractere? De la, controverse entre les vieux +parents. Le pere voulait le donner a l'oncle, l'oncle voulait le +laisser au pere. + +--Prends-le, disait le pere. + +--Je n'en veux pas, disait l'oncle. + +"--Pose d'abord en fait, repliquait le pere, que cet homme-la n'est +rien, mais rien du tout. Il a du gout, du charlatanisme, l'air +de l'acquis, de l'action, de la turbulence, de l'audace, du +boute-en-train, de la dignite quelquefois. Ni dur ni odieux dans le +commandement. Eh bien, tout cela n'est que pour le faire voir livre +a l'oubli de la veille, au desouci du lendemain, a l'impulsion du +moment, enfant perroquet, homme avorte, qui ne connait ni le possible +ni l'impossible, ni le malaise ni la commodite, ni le plaisir ni la +peine, ni l'action ni le repos, et qui s'abandonne tout aussitot que +les choses resistent. Cependant, je pense qu'on en peut faire un +excellent outil en l'empoignant par le manche de la vanite. Il ne +t'echapperait pas. Je ne lui epargne pas les ratiocinations du matin. +Il saisit ma morale bien appuyee et mes lecons toujours vivantes, +parce qu'elles portent sur un pivot toujours reel, a savoir, que sans +doute on ne change guere de nature, mais que la raison sert a couvrir +le cote faible et a le bien connaitre pour eviter l'abordage par la." + +"--Te voila donc, reprenait l'oncle, grace a ta posteromanie, occupe +a regenter un poulet de trente-trois ans! C'est prendre une furieuse +tache que de vouloir arrondir un caractere qui n'est qu'un herisson +tout en pointes avec tres peu de corps!" + +Le pere insistait: "--Aie pitie de ton neveu l'Ouragan. Il avoue +toutes ses sottises, car c'est le plus grand avoueur de l'univers; +mais il est impossible d'avoir plus de facilite et d'esprit. C'est +un foudre de travail et d'expedition. Au fond, il n'a pas plus +trente-trois ans que moi soixante-six, et il n'est pas plus rare +de voir un homme de mon age suffire, quoique blanchi par les +contre-temps, a fatiguer les jambes et l'esprit des jeunes gens +par huit heures de courses et de cabinet, que de voir un tonneau +boursoufle, grave, et l'air vieux, dire _papa_, et ne pas savoir se +conduire. Il a un besoin immense d'etre gouverne. Il le sent fort +bien. Il faut que tu t'en charges. Il sait que tu me fus toujours et +que tu lui dois etre et pilote et boussole. Il met sa vanite en son +oncle. Je te le donne pour un sujet rare au futur. Tu as tout le +saturne qui manque a son mercure. Mais quand tu le tiendras, ne le +laisse pas aller. Fit-il des miracles, tiens-le toujours et le tire +par la manche; le pauvre diable en a besoin. Si tu lui es pere, il te +contentera; si tu lui es oncle, il est perdu. Aime ce jeune homme!" + +"--Non, disait l'oncle; je sais que les sujets d'une certaine trempe +savent faire patte de velours quelque temps; et lui-meme autrefois, +quand il vivait pres de moi, etait comme une belle-fille pour peu que +je froncasse le sourcil. Mais je n'en veux pas. Je ne suis plus d'age +ni de gout a me colleter avec l'impossible." + +"--O frere! reprenait le vieillard suppliant, si cette creature +disloquee peut jamais etre recousue, ce ne peut etre que par toi. +Puisqu'il est a retailler, je ne saurais lui donner un meilleur patron +que toi. Prends-le, sois-lui bon et ferme, et tu seras son sauveur, +et tu en feras ton chef-d'oeuvre. Qu'il sache que sous ta longue mine +roide et froide habite le meilleur homme qui fut jamais! un homme de +la rognure des anges! Sonde-lui le coeur, eleve-lui la tete. _Tu es +omnis spes et fortuna nostri nominis_!" + +"--Point, repliquait l'oncle. Ce n'est pas qu'il ait, a mon sens, +commis un si grand crime dans la conjoncture. Ce ne devrait etre +une affaire. Une jeune et jolie femme va trouver un jeune homme de +vingt-six ans. Quel est le jeune homme qui ne ramasse pas ce qu'il +trouve en son chemin en ce genre? Mais c'est un esprit, turbulent, +orgueilleux, avantageux, insubordonne! un temperament mechant et +vicieux! Pourquoi m'en charger? Il fait de son grossier mieux pour te +plaire. C'est bien. Je sais qu'il est seduisant, qu'il est le soleil +levant. Raison de plus pour ne pas m'exposer a etre sa dupe. La +jeunesse a toujours raison contre les vieux." + +"--Tu n'as pas toujours pense ainsi, repondait tristement le pere; il +fut un temps ou tu m'ecrivais: _Quant a moi, cet enfant m'ouvre la +poitrine_." + +"--Oui, disait l'oncle, et ou tu me repondais: _Defie-toi, tiens-toi +en garde contre la dorure de son bec._" + +"--Que veux-tu donc que je fasse? s'ecriait le pere force dans ses +derniers raisonnements. Tu es trop equitable pour ne pas sentir qu'on +ne se coupe pas un fils comme un bras. Si cela se pouvait, il y a +longtemps que je serais manchot. Apres tout, on a tire race de dix +mille plus faibles et plus fols. Or, frere, nous l'avons comme nous +l'avons. Je passe, moi. Si je ne t'avais, je ne serais qu'un pauvre +vieillard terrasse. Et pendant que nous lui durons encore, il faut le +secourir." + +Mais l'oncle, homme peremptoire, coupait enfin court a toute priere +par ces nettes paroles: + +"--Je n'en veux pas! C'est une folie que de vouloir faire quelque +chose de cet homme. Il faudrait l'envoyer, comme dit sa bonne femme, +aux _insurgents_, se faire casser la tete. Tu es bon, ton fils est +mechant. La fureur de la posteromanie te tient a present; mais tu +devrais songer que Cyrus et Marc-Aurele auraient ete fort heureux de +n'avoir ni Cambyse ni Commode!" + +Ne semble-t-il pas en lisant ceci qu'on assiste a l'une de ces belles +scenes de haute comedie domestique ou la gravite de Moliere equivaut +presque a la grandeur de Corneille? Y a-t-il dans Moliere quelque +chose de plus frappant en beau style et en grand air, quelque chose de +plus profondement humain et vrai que ces deux imposants vieillards +que le dix-septieme siecle semble avoir oublies dans le dix-huitieme, +comme deux echantillons de moeurs meilleures? Ne les voyez-vous pas +venir tous les deux, affaires et severes, appuyes sur leurs longues +cannes, rappelant par leur costume plutot Louis XIV que Louis XV, +plutot Louis XIII que Louis XIV? La langue qu'ils parlent, n'est-ce +pas la langue meme de Moliere et de Saint-Simon? Ce pere et cet oncle, +ce sont les deux types eternels de la comedie; ce sont les deux +bouches severes par lesquelles elle gourmande, enseigne et moralise au +milieu de tant d'autres bouches qui ne font que rire; c'est le marquis +et le commandeur, c'est Geronte et Ariste, c'est la bonte et la +sagesse, admirable duo auquel Moliere revient toujours. + + L'ONCLE + + Ou voulez-vous courir? + + LE PERE. + + Las! que sais-je? + + L'ONCLE. + + Il me semble + Que l'on doit commencer par consulter ensemble + Les choses qu'on peut faire en cet evenement. + +La scene est complete; rien n'y manque, pas meme le _coquin de neveu_. + +Ce qu'il y a de frappant dans le cas present, c'est que la scene qu'on +vient de retracer est une chose reelle, c'est que ce dialogue du pere +et de l'oncle a eu textuellement lieu par lettres, par lettres que le +public peut lire a l'heure qu'il est[1]; c'est qu'a l'insu des deux +vieillards il y avait au fond de leur grave contestation un des plus +grands hommes de notre histoire; c'est que le marquis et le commandeur +ici sont un vrai marquis et un vrai commandeur. L'un se nommait Victor +de Riquetti, marquis de Mirabeau; l'autre, Jean-Antoine de Mirabeau, +bailli de l'ordre de Malte. Le _coquin de_ neveu_, c'etait +Honore-Gabriel de Riquetti, qu'en 1781 sa famille appelait +_l'Ouragan_, et que le monde appelle aujourd'hui MIRABEAU. + +Ainsi, un _homme avorte_, une _creature disloquee_, un sujet _dont on +ne peut rien faire_, une tete bonne _a faire casser_ aux insurgents, +un criminel fletri par la justice, un fleau d'ailleurs, voila ce que +Mirabeau etait pour sa famille en 1781. + +Dix ans apres, en 1791, le 1er avril, une foule immense encombrait les +abords d'une maison de la chaussee d'Antin. Cette foule etait morne, +silencieuse, consternee, profondement triste. Il y avait dans la +maison un homme qui agonisait. + +Tout ce peuple inondait la rue, la cour, l'escalier, l'antichambre. +Plusieurs etaient la depuis trois jours. On parlait bas, on semblait +craindre de respirer, on interrogeait avec anxiete ceux qui allaient +et venaient. Cette foule etait pour cet homme comme une mere pour son +enfant. Les medecins n'avaient plus d'espoir. De temps en temps, +des bulletins, arraches par mille mains, se dispersaient dans la +multitude, et l'on entendait des femmes sangloter. Un jeune homme, +exaspere de douleur, offrait a haute voix de s'ouvrir l'artere pour +infuser son sang riche et pur dans les veines appauvries du mourant. +Tous, les moins intelligents meme, semblaient accables sous cette +pensee que ce n'etait pas seulement un homme, que c'etait peut-etre un +peuple qui allait mourir. + +On ne s'adressait plus qu'une question dans la ville. + +Cet homme expira. + +Quelques minutes apres que le medecin qui etait debout au chevet de +son lit, eut dit: Il est mort! le president de l'assemblee nationale +se leva de son siege et dit: Il est mort! tant ce cri fatal avait +en peu d'instants rempli Paris. Un des principaux orateurs de +l'assemblee, M. Barrere de Vieuzac, se leva en pleurant et dit ceci +d'une voix qui laissait echapper plus de sanglots que de paroles: +"Je demande que l'assemblee depose dans le proces-verbal de ce jour +funebre le temoignage des regrets qu'elle donne a la perte de ce grand +homme, et qu'il soit fait, au nom de la patrie, une invitation a tous +les membres de l'assemblee d'assister a ses funerailles." + +Un pretre, membre du cote droit, s'ecria: "Hier, au milieu des +souffrances, il a fait appeler M. l'eveque d'Autun, et en lui +remettant un travail qu'il venait de terminer sur les successions, il +lui a demande, comme une derniere marque d'amitie, qu'il voulut bien +le lire a l'assemblee. C'est un devoir sacre. M. l'eveque d'Autun doit +exercer ici les fonctions d'executeur testamentaire du grand homme que +nous pleurons tous." + +Tronchet, le president, proposa une deputation aux funerailles. +L'assemblee repondit: Nous irons tous! + +Les sections de Paris demanderent qu'il fut inhume "au champ de la +federation, sous l'autel de la patrie". + +Le directoire du departement proposa de lui donner pour tombe la +"nouvelle eglise de Sainte-Genevieve", et de decreter que "cet edifice +serait desormais destine a recevoir les cendres des grands hommes". + +A ce sujet, M. Pastoret, procureur general syndic de la commune, dit: +"Les larmes que fait couler la perte d'un grand homme ne doivent pas +etre des larmes steriles. Plusieurs peuples anciens renfermerent dans +des monuments separes leurs pretres et leurs heros. Cette espece +de culte qu'ils rendaient a la piete et au courage, rendons-le +aujourd'hui a l'amour du bonheur et de la liberte des hommes. Que le +temple de la religion devienne le temple de la patrie! que la tombe +d'un grand homme devienne l'autel de la liberte!" + +L'assemblee applaudit. + +Barnave s'ecria: "Il a en effet merite les honneurs qui doivent etre +decernes par la nation aux grands hommes qui l'ont bien servie!" + +Robespierre, c'est-a-dire l'envie, se leva aussi et dit: "Ce n'est +pas au moment ou l'on entend de toutes parts les regrets qu'excite la +perte de cet homme illustre, qui, dans les epoques les plus critiques, +a deploye tant de courage contre le despotisme, que l'on pourrait +s'opposer a ce qu'il lui fut decerne des marques d'honneur. +J'appuie la proposition de tout mon pouvoir, ou plutot de toute ma +sensibilite." + +Il n'y eut plus, ce jour-la, ni cote gauche ni cote droit dans +l'assemblee nationale, qui rendit tout d'une voix ce decret: + +"Le nouvel edifice de Sainte-Genevieve sera destine a reunir les +cendres des grands hommes. + +"Seront graves au-dessus du fronton ces mots: + + AUX GRANDS HOMMES + LA PATRIE RECONNAISSANTE + +"Le corps legislatif decidera seul a quels hommes cet honneur sera +decerne. + +"Honore Riquetti Mirabeau est juge digne de recevoir cet honneur." + +Cet homme qui venait de mourir, c'etait Honore de Mirabeau. Le _grand +homme_ de 1791, c'etait _l'homme avorte_ de 1781. + +Le lendemain, le peuple fit a ses funerailles un cortege de plus d'une +lieue, auquel manqua son pere, mort, comme il convenait a un vieux +gentilhomme de sa sorte, le 13 juillet 1789, la veille de la chute de +la Bastille. + +Ce n'est pas sans intention que nous avons rapproche ces deux dates, +1781 et 1791, les memoires et l'histoire, Mirabeau avant et Mirabeau +apres, Mirabeau juge par sa famille, Mirabeau juge par le peuple. Il y +a dans ce contraste une source inepuisable de meditations. Comment, en +dix ans, ce demon d'une famille est-il devenu le dieu d'une nation? +Question profonde. + + +[1: Voyez les _Memoires de Mirabeau_, ou plutot _sur Mirabeau_, +recemment publies, t. III. Ce travail, fait malheureusement d'une +facon peu intelligente, contient sur Mirabeau et de Mirabeau un +certain nombre de choses curieuses, authentiques et inedites. Mais ce +qu'il renferme de plus interessant, a notre gre, ce sont des extraits +de la correspondance intime du marquis de Mirabeau avec le bailli, son +frere. Tout un cote peu eclaire jusqu'a present du dix-huitieme siecle +apparait dans cette correspondance, ou le pere et l'oncle de Mirabeau, +personnages originaux d'ailleurs, tous deux grands ecrivains sans le +savoir, grands ecrivains dans des lettres, dessinent admirablement, +dans un cercle d'idees qui va s'elargissant et se retrecissant selon +leur fantaisie et les accidents, leur coeur, leur famille, leur +epoque. Nous conseillons a l'editeur de multiplier les citations de +cette correspondance; nous regrettons meme qu'on n'ait pas songe a en +faire une publication a part aussi complete que possible, dans tous +les cas tres sobrement elaguee. _Les Lettres du marquis et du bailli +de Mirabeau, pere et oncle de Mirabeau_, eussent ete un des testaments +les plus importants du dix-huitieme siecle. Doublement riches sous +le rapport biographique et sous le rapport litteraire, ces _Lettres_ +eussent ete pour l'historien une mine, pour l'ecrivain un livre. +Ces lettres, qui sont du meilleur style, continuent jusqu'en 1789 +l'excellente langue francaise de Mme de Sevigne, de Mme de Maintenon, +de M. de Saint-Simon. La correspondance publiee en entier ferait un +precieux pendant aux _Lettres de Diderot_. Les lettres de Diderot +peignent le dix-huitieme siecle du point de vue des philosophes, les +lettres des Mirabeau le peindraient du point de vue des gentilshommes; +face, certes, non moins curieuse. Cette derniere collection +n'importerait pas moins que la premiere aux etudes de ceux qui +voudraient savoir completement quelle est definitivement l'idee que le +dix-huitieme siecle a leguee au dix-neuvieme. + +Esperons que la personne entre les mains de laquelle se trouve cette +volumineuse correspondance comprendra la responsabilite qui resulte +pour elle d'un pareil depot, et, dans tous les cas, le conservera +intact a l'avenir. D'aussi precieux documents sont le patrimoine d'une +nation et non d'une famille. + + + II + + +Il ne faudrait pas croire cependant que du moment ou cet homme sortit +de la famille pour apparaitre au peuple, il ait ete tout de suite +et par acclamation accepte _dieu_. Les choses ne vont jamais ainsi +d'elles-memes. Ou le genie se leve, l'envie se dresse. Bien au +contraire, jusqu'a l'heure de sa mort, jamais homme ne fut plus +completement et plus constamment nie dans tous les sens que Mirabeau. + +Lorsqu'il arriva comme depute d'Aix aux etats generaux, il n'excitait +la jalousie de personne. Obscur et mal fame, les bonnes renommees s'en +inquietaient peu; laid et mal bati, les seigneurs de belle mine +en avaient pitie. Sa noblesse disparaissait sous l'habit noir, sa +physionomie sous la petite verole. Qui donc eut songe a etre jaloux de +cette espece d'aventurier, repris de justice, difforme de corps et de +visage, ruine d'ailleurs, que les petites gens d'Aix avaient depute +aux etats generaux dans un moment de fievre et par megarde sans doute +et sans savoir pourquoi? Cet homme, en verite, ne comptait pas. Le +premier venu etait beau, riche et considerable a cote de lui. +Il n'offusquait aucune vanite, il ne genait les coudes d'aucune +pretention. C'etait un chiffre quelconque que les ambitions qui se +jalousaient comptaient a peine dans leurs calculs. + +Peu a peu cependant, comme le crepuscule de toutes les choses +anciennes arrivait, il se fit assez d'ombre autour de la monarchie +pour que le sombre eclat propre aux grands hommes revolutionnaires +devint visible aux yeux. Mirabeau commenca a rayonner. + +L'envie alors vint a ce rayonnement comme tout oiseau de nuit a toute +lumiere. A dater de ce moment, l'envie prit Mirabeau et ne le quitta +plus. Avant tout, chose qui semble etrange et qui ne l'est pas, ce +qu'elle lui contesta jusqu'a son dernier souffle, ce qu'elle lui nia +sans cesse en face, sans lui epargner d'ailleurs les autres injures, +ce fut precisement ce qui est la veritable couronne de cet homme dans +la posterite, son genie d'orateur. Marche que l'envie suit toujours +d'ailleurs; c'est toujours a la plus belle facade d'un edifice qu'elle +jette des pierres. Et puis, a l'egard de Mirabeau, l'envie, il faut en +convenir, etait inepuisable en bonnes raisons. _Probitas_, l'orateur +doit etre sans reproche, M. de Mirabeau est reprochable de toutes +parts; _praestantia_, l'orateur doit etre beau, M. de Mirabeau est +laid; _vox amaena_, l'orateur doit avoir un organe agreable, M. de +Mirabeau a la voix dure, seche, criarde, tonnant toujours et ne +parlant jamais; _subrisus audientium_, l'orateur doit etre bienvenu +de son auditoire, M. de Mirabeau est hai de l'assemblee, etc.; et une +foule de gens, fort contents d'eux-memes, concluaient: _M. de Mirabeau +n'est pas orateur_. + +Or, loin de prouver cela, tous ces raisonnements ne prouvaient qu'une +chose, c'est que les Mirabeaux ne sont pas prevus par les Cicerons. + +Certes, il n'etait pas orateur a la maniere dont ces gens +l'entendaient; il etait orateur selon lui, selon sa nature, selon son +organisation, selon son ame, selon sa vie. Il etait orateur parce +qu'il etait hai, comme Ciceron parce qu'il etait aime. Il etait +orateur parce qu'il etait laid, comme Hortensius parce qu'il etait +beau. Il etait orateur parce qu'il avait souffert, parce qu'il avait +failli, parce qu'il avait ete, bien jeune encore et dans l'age ou +s'epanouissent toutes les ouvertures du coeur, repousse, moque, +humilie, meprise, diffame, chasse, spolie, interdit, exile, +emprisonne, condamne; parce que, comme le peuple de 1789 dont il etait +le plus complet symbole, il avait ete tenu en minorite et en tutelle +beaucoup au dela de l'age de raison; parce que la paternite avait ete +dure pour lui comme la royaute pour le peuple; parce que, comme le +peuple, il avait ete mal eleve; parce que, comme au peuple, une +mauvaise education lui avait fait croitre un vice sur la racine de +chaque vertu. Il etait orateur, parce que, grace aux larges issues +ouvertes par les ebranlements de 1789, il avait enfin pu extravaser +dans la societe tous ses bouillonnements interieurs si longtemps +comprimes dans la famille; parce que, brusque, inegal, violent, +vicieux, cynique, sublime, diffus, incoherent, plus rempli d'instincts +encore que de pensees, les pieds souilles, la tete rayonnante, il +etait en tout semblable aux annees ardentes dans lesquelles il a +resplendi, et dont chaque jour passait marque au front par sa parole. +Enfin a ces hommes imbeciles qui comprenaient assez peu leur temps +pour lui adresser, a travers mille objections, d'ailleurs souvent +ingenieuses, cette question: s'il se croyait serieusement orateur? il +aurait pu repondre d'un seul mot: Demandez a la monarchie qui finit, +demandez a la revolution qui commence! + +On a peine a croire, aujourd'hui que c'est chose jugee, qu'en 1790 +beaucoup de gens, et dans le nombre de doucereux amis, conseillaient +a Mirabeau, _dans son propre interet, de quitter la tribune, ou il +n'aurait jamais de succes complet, ou du moins d'y paraitre moins +souvent_. Nous avons les lettres sous les yeux. On a peine a croire +que dans ces memorables seances ou il remuait l'assemblee comme de +l'eau dans un vase, ou il entre-choquait si puissamment dans sa main +toutes les idees sonores du moment, ou il forgeait et amalgamait si +habilement dans sa parole sa passion personnelle et la passion de +tous, apres qu'il avait parle et pendant qu'il parlait et avant qu'il +parlat, les applaudissements etaient toujours meles de huees, de rires +et de sifflets. Miserables details criards que la gloire a estompes +aujourd'hui! Les journaux et les pamphlets du temps ne sont +qu'injures, violences et voies de fait contre le genie de cet homme. +On lui reproche tout a propos de tout. Mais le reproche qui revient +sans cesse, et comme par manie, c'est _sa voix rude et apre_, et _sa +parole toujours tonnante_. Que repondre a cela? Il a la voix rude, +parce qu'apparemment le temps des douces voix est passe. Il a la +parole tonnante, parce que les evenements tonnent de leur cote, et que +c'est le propre des grands hommes d'etre de la stature des grandes +choses. + +Et puis, et ceci est une tactique qui a ete de tout temps +invariablement suivie contre les genies, non seulement les hommes de +la monarchie, mais encore ceux de son parti, car on n'est jamais mieux +hai que dans son propre parti, etaient toujours d'accord, comme par +une sorte de convention tacite, pour lui opposer sans cesse et lui +preferer en toute occasion un autre orateur, fort adroitement choisi +par l'envie en ce sens qu'il servait les memes sympathies politiques +que Mirabeau, Barnave. Et la chose sera toujours ainsi. Il arrive +souvent que, dans une epoque donnee, la meme idee est representee a la +fois a des degres differents par un homme de genie et par un homme de +talent. Cette position est une heureuse chance pour l'homme de talent. +Le succes present et inconteste lui appartient (il est vrai que cette +espece de succes-la ne prouve rien et s'evanouit vite). La jalousie et +la haine vont droit au plus fort. La mediocrite serait bien importunee +par l'homme de talent si l'homme de genie n'etait pas la; mais l'homme +de genie est la, elle soutient l'homme de talent et se sert de lui +contre le maitre. Elle se leurre de l'espoir chimerique de renverser +le premier, et dans ce cas-la (qui ne peut se realiser d'ailleurs) +elle compte avoir ensuite bon marche du second; en attendant, elle +l'appuie et le porte le plus haut qu'elle peut. La mediocrite est pour +celui qui la gene le moins et qui lui ressemble le plus. Dans cette +situation, tout ce qui est ennemi a l'homme de genie est ami a l'homme +de talent. La comparaison qui devrait ecraser celui-ci l'exhausse. +De toutes les pierres que le pic et la pioche, et la calomnie, et la +diatribe, et l'injure, peuvent arracher a la base du grand homme, on +fait un piedestal a l'homme secondaire. Ce qu'on fait crouler de +l'un sert a la construction de l'autre. C'est ainsi que vers 1790 on +batissait Barnave avec tout ce qu'on ruinait de Mirabeau. + +Rivarol disait: _M. Mirabeau est plus ecrivain, M. Barnave est plus +orateur_.--Pelletier disait: _Le Barnave oui, le Mirabeau non_.--_La +memorable seance du 13_, ecrivait Chamfort, _a prouve plus que jamais +la preeminence deja demontree depuis longtemps de M. Barnave sur M. de +Mirabeau comme orateur_.--_Mirabeau est mort_, murmurait M. Target +en serrant la main de Barnave, _son discours sur la formule de +promulgation l'a tue_.--_Barnave, vous avez enterre Mirabeau_, +ajoutait Duport, appuye du sourire de Lameth, lequel etait a Duport +comme Duport a Barnave, un diminutif.--_M. Barnave fait plaisir_, +disait M. Goupil, _et M. Mirabeau fait peine_.--_Le comte de Mirabeau +a des eclairs_, disait M. Camus, _mais il ne fera jamais un discours, +il ne saura meme jamais ce que c'est. Parlez-moi de Barnave_!--_M. +de Mirabeau a beau se fatiguer et suer_, disait Robespierre, _il +n'atteindra jamais Barnave, qui n'a pas l'air de pretendre tant que +lui, et qui vaut plus_[1]. Toutes ces pauvres petites injustices +egratignaient Mirabeau et le faisaient souffrir au milieu de sa +puissance et de ses triomphes. Coups d'epingle au porte-massue. + +Et si la haine, dans son besoin de lui opposer quelqu'un, n'importe +qui, n'avait pas eu un homme de talent sous la main, elle aurait +pris un homme mediocre. Elle ne s'embarrasse jamais de la qualite de +l'etoffe dont elle fait son drapeau. Mairet a ete prefere a Corneille, +Pradon a Racine. Voltaire s'ecriait, il n'y a pas cent ans: + + On m'ose preferer Crebillon le barbare! + +En 1808, Geoffroy, le critique le plus ecoute qui fut en Europe, +mettait "M. Lafon fort au-dessus de M. Talma". Merveilleux instinct +des coteries! En 1798, on preferait Moreau a Bonaparte; en 1815, +Wellington a Napoleon. + +Nous le repetons, parce que, selon nous, la chose est singuliere, +Mirabeau daignait s'irriter de ces miseres. Le parallele avec Barnave +l'offusquait. S'il avait regarde dans l'avenir, il aurait souri; mais +c'est en general le defaut des orateurs politiques, hommes du present +avant tout, d'avoir l'oeil trop fixe sur les contemporains et pas +assez sur la posterite. + +Ces deux hommes, Barnave et Mirabeau, presentaient d'ailleurs un +contraste parfait. Dans l'assemblee, quand l'un ou l'autre se levait, +Barnave etait toujours accueilli par un sourire, et Mirabeau par une +tempete. Barnave avait en propre l'ovation du moment, le triomphe du +quart d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous, +meme du cote droit. Mirabeau avait la lutte et l'orage. Barnave etait +un assez beau jeune homme, et un tres beau parleur. Mirabeau, comme +disait spirituellement Rivarol, etait un _monstrueux bavard_. Barnave +etait de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur +auditoire; qui tatent le pouls de leur public; qui ne se hasardent +jamais hors de la possibilite d'etre applaudis; qui baisent toujours +humblement le talon du succes; qui arrivent a la tribune, quelquefois +avec l'idee du jour, le plus souvent avec l'idee de la veille, jamais +avec l'idee du lendemain, de peur d'aventure; qui ont une faconde +bien nivelee, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et +circulent a petit bruit avec leurs divers bagages toutes les idees +communes de leur temps; qui, de crainte d'avoir des pensees trop peu +impregnees de l'atmosphere de tout le monde, mettent sans cesse leur +jugement dans la rue comme un thermometre a leur fenetre. Mirabeau, au +contraire, etait l'homme de l'idee neuve, de l'illumination soudaine, +de la proposition risquee; fougueux, echevele, imprudent, toujours +inattendu partout, choquant, blessant, renversant, n'obeissant qu'a +lui-meme; cherchant le succes sans doute, mais apres beaucoup d'autres +choses, et aimant mieux encore etre applaudi par ses passions dans son +coeur que par le peuple dans les tribunes; bruyant, trouble, rapide, +profond, rarement transparent, jamais gueable, et roulant pele-mele +dans son ecume toutes les idees de son epoque, souvent fort rudoyees +dans leur rencontre avec les siennes. L'eloquence de Barnave a cote +de l'eloquence de Mirabeau, c'etait un grand chemin cotoye par un +torrent. + +Aujourd'hui que le nom de Mirabeau est si grand et si accepte, on a +peine a se faire une idee de la facon excessive dont il etait traite +par ses collegues et par ses contemporains. C'etait M. de Guillermy +s'ecriant tandis qu'il parlait: _M. Mirabeau est un scelerat, un +assassin_! C'etaient MM. d'Ambly et de Lautrec vociferant: _Ce +Mirabeau est un grand gueux_! Apres quoi M. de Foucault lui montrait +le poing, et M. de Virieu disait: _Monsieur Mirabeau, vous nous +insultez_! Quand la haine ne parlait pas, c'etait le mepris. _Ce petit +Mirabeau_! disait M. de Castellanet au cote droit. _Cet extravagant_! +disait M. Lapoule au cote gauche. Et, lorsqu'il avait parle, +Robespierre grommelait entre ses dents: _Cela ne vaut rien_. + +Quelquefois cette haine d'une si grande partie de son auditoire +laissait trace dans son eloquence, et, au milieu de son magnifique +discours _sur la regence_, par exemple, il echappait a ses levres +dedaigneuses des paroles comme celles-ci, paroles melancoliques, +simples, resignees et hautaines, que tout homme dans une situation +pareille devrait mediter: "Pendant que je parlais et que j'exprimais +mes premieres idees sur la regence, j'ai entendu dire avec cette +indubitabilite charmante a laquelle je suis des longtemps apprivoise: +_Cela est absurde! cela est extravagant! cela n'est pas proposable_! +Mais il faudrait reflechir." Il parlait ainsi le 25 mars 1791, sept +jours avant sa mort. + +Au dehors de l'assemblee, la presse le dechirait avec une etrange +fureur. C'etait une pluie battante de pamphlets sur cet homme. Les +partis extremes le mettaient au meme pilori. Ce nom, _Mirabeau_, etait +prononce avec le meme accent a la caserne des gardes du corps et au +club des Cordeliers. M. de Champcenetz disait: _Cet homme a la petite +verole a l'ame_. M. de Lambesc proposait de le faire enlever par vingt +cavaliers et _conduire aux galeres_. Marat ecrivait: "Citoyens, elevez +huit cents potences, pendez-y tous ces traitres, et a leur tete +l'infame Riquetti l'aine!" Et Mirabeau ne voulait pas que l'assemblee +nationale poursuivit Marat, se contentant de repondre: "Il parait +qu'on publie des extravagances. C'est un paragraphe d'homme ivre." + +Ainsi, jusqu'au 1er avril 1791, Mirabeau est _un gueux[2], un +extravagant[3], un scelerat, un assassin[4], un fou[5], un orateur +du second ordre[6], un homme mediocre[7], un homme mort[8], un homme +enterre[9], _un monstrueux bavard[10], hue, siffle, conspue plus +encore qu'applaudi_[11]; Lambesc propose pour lui les _galeres_. +Marat la _potence_. Il meurt le 2 avril. Le 3, on invente pour lui le +Pantheon. + +Grands hommes! voulez-vous avoir raison demain, mourez aujourd'hui. + + +[1: Faute de francais. Il faudrait, _qui vaut davantage_. + +[2: MM. d'Ambly et de Lautrec. + +[3: M. Lapoule. + +[4: M. de Guillermy. + +[5: Journaux et pamphlets du temps. + +[6: Id. Id. + +[7: Id. Id. + +[8: Target. + +[9: Duport. + +[10: Rivarol. + +[11: Pelletier. + + + III + + +Le peuple, cependant, qui a un sens particulier et le rayon visuel +toujours singulierement droit, qui n'est pas haineux parce qu'il est +fort, qui n'est pas envieux parce qu'il est grand, le peuple, qui +connait les hommes, tout enfant qu'il est, le peuple etait pour +Mirabeau. Mirabeau etait selon le peuple de 89, et le peuple de 89 +etait selon Mirabeau. Il n'est pas de plus beaux spectacles pour le +penseur que ces embrassements etroits du genie et de la foule. + +L'influence de Mirabeau etait niee et etait immense. C'etait toujours +lui, apres tout, qui avait raison; mais il n'avait raison sur +l'assemblee que par le peuple, et il gouvernait les chaises curules +par les tribunes. Ce que Mirabeau avait dit en mots precis, la +foule le redisait en applaudissements; et, sous la dictee de ces +applaudissements, bien a contre-coeur souvent, la legislature +ecrivait. Libelles, pamphlets, calomnies, injures, interruptions, +menaces, huees, eclats de rire, sifflets, n'etaient tout au plus que +des cailloux jetes dans le courant de sa parole, qui servaient par +moments a la faire ecumer. Voila tout. Quand l'orateur souverain, pris +d'une subite pensee, montait a la tribune; quand cet homme se trouvait +face a face avec son peuple; quand il etait la debout et marchant +sur l'envieuse assemblee, comme l'homme-Dieu sur la mer, sans etre +englouti par elle; quand son regard sardonique et lumineux, fixe du +haut de cette tribune sur les hommes et sur les idees de son temps, +avait l'air de mesurer la petitesse des hommes sur la grandeur des +idees, alors il n'etait plus ni calomnie, ni hue, ni injurie; ses +ennemis avaient beau faire, avaient beau dire, avaient beau amonceler +contre lui, le premier souffle de sa bouche ouverte pour parler +faisait crouler tous ces entassements. Quand cet homme etait a la +tribune dans la fonction de son genie, sa figure devenait splendide et +tout s'evanouissait devant elle. + +Mirabeau, en 1791, etait donc tout a la fois bien hai et bien aime; +genie hai par les beaux esprits, homme aime par le peuple. C'etait une +illustre et desirable existence que celle de cet homme qui disposait a +son gre de toutes les ames alors ouvertes vers l'avenir; qui, avec +de magiques paroles et par une sorte d'alchimie mysterieuse, +convertissait en pensees, en systemes, en volontes raisonnees, en +plans precis d'amelioration et de reforme, les vagues instincts des +multitudes; qui nourrissait l'esprit de son temps de toutes les idees +que sa grande intelligence emiettait sur la foule; qui, sans relache +et a tour de bras, battait et flagellait sur la table de la tribune, +comme le ble sur l'aire, les hommes et les choses de son siecle, pour +separer la paille que la republique devait consumer, du grain que la +revolution devait feconder; qui donnait a la fois des insomnies a +Louis XVI et a Robespierre, a Louis XVI, dont il attaquait le trone, +a Robespierre, dont il eut attaque la guillotine; qui pouvait se dire +chaque matin en s'eveillant: Quelle ruine ferai-je aujourd'hui avec ma +parole? qui etait pape, en ce sens qu'il menait les esprits; qui etait +Dieu, en ce sens qu'il menait les evenements. + +Il mourut a temps. C'etait une tete souveraine et sublime. 91 la +couronna. 93 l'eut coupee. + + + IV + + +Quand on suit pas a pas la vie de Mirabeau depuis sa naissance jusqu'a +sa mort, depuis l'humble piscine baptismale du Bignon jusqu'au +Pantheon, on voit que, comme tous les hommes de sa trempe et de sa +mesure, il etait predestine. + +Un tel enfant ne pouvait manquer d'etre un grand homme. + +Au moment ou il vient au monde, la grosseur surhumaine de sa tete met +la vie de sa mere en danger. Quand la vieille monarchie francaise, son +autre mere, mit au monde sa renommee, elle manqua aussi en mourir. + +A l'age de cinq ans, Poisson, son precepteur, lui dit d'_ecrire ce qui +lui viendrait dans la tete_. "Le petit", comme dit son pere, ecrivit +litteralement ceci: "Monsieur moi, je vous prie de prendre attention a +votre ecriture et de ne pas faire de pates sur votre exemple; d'etre +attentif a ce qu'on fait; obeir a son pere, a son maitre, a sa +mere; ne point contrarier; point de detours, de l'honneur surtout. +N'attaquez personne, hors qu'on ne vous attaque. _Defendez votre +patrie_. Ne soyez point mechant avec les domestiques. Ne familiarisez +pas avec eux. Cacher les defauts de son prochain, parce que cela peut +arriver a soi-meme[1]." + +A onze ans, voici ce que le duc de Nivernois ecrit de lui au bailli de +Mirabeau, dans une lettre datee de Saint-Maur, du 11 septembre 1760: +"L'autre jour, dans des prix qu'on gagne chez moi a la course, il +gagne le prix, qui etait un chapeau, se retourne vers un adolescent +qui avait un bonnet, et, lui mettant sur la tete le sien, qui etait +encore fort bon: _Tiens_, dit-il, _je n'ai pas deux tetes_. Ce jeune +homme me parut alors l'empereur du monde; je ne sais quoi de divin +transpira rapidement dans son attitude; j'y revai, j'en pleurai, et la +lecon me fut fort bonne." + +A douze ans, son pere disait de lui: "C'est un coeur haut sous la +jaquette d'un bambin. Cela a un etrange instinct d'orgueil, noble +pourtant. C'est un embryon de matamore ebouriffe qui veut avaler tout +le monde avant d'avoir douze ans[2]." + +A seize ans, il avait la mine si hardie et si hautaine, que le prince +de Conti lui demande: _Que ferais-tu si je te donnais un soufflet?_ Il +repond: _Cette question eut ete embarrassante avant l'invention des +pistolets a deux coups_. + +A vingt et un ans (1770), il commence a ecrire une histoire de la +Corse au moment ou quelqu'un venait d'y naitre[3]. Singulier instinct +des grands hommes! + +A cette meme epoque, son pere qui le tenait bien severement, porte sur +lui ce pronostic etrange: _C'est une bouteille ficelee depuis vingt-un +ans. Si elle est jamais debouchee tout a coup sans precaution, tout +s'en ira_. + +A vingt-deux ans, il est presente a la cour. Mme Elisabeth, alors agee +de six ans, lui demande _s'il a ete inocule_. Et toute la cour de +rire. Non, il n'avait pas ete inocule. Il portait en lui le germe +d'une contagion qui plus tard devait gagner tout un peuple. + +Il se produit a la cour avec une extreme assurance, portant deja le +front aussi haut que le roi, etrange pour tous, odieux pour beaucoup. +_Il est aussi entrant que j'etais farouche_, dit le pere, qui n'avait +jamais voulu s'_enversailler_, lui, "oiseau hagard dont le nid fut +entre quatre tourelles".--"Il retourne les grands comme fagots. Il a +_ce terrible don de la familiarite_, comme disait Gregoire le Grand." +Et puis, le vieux et fier gentilhomme ajoute: "Comme depuis cinq cents +ans on a toujours souffert des Mirabeaux qui n'ont jamais ete faits +comme les autres, on souffrira encore celui-ci." + +A vingt-quatre ans, le pere, philosophe agricole, veut prendre son +fils avec lui "et le faire rural". Il n'y peut reussir. "Il est bien +malaise de manier la bouche de cet animal fougueux!" s'ecrie le +vieillard. + +L'oncle, le bailli, examine froidement le jeune homme et dit: "S'il +n'est pas pire que Neron, il sera meilleur que Marc-Aurele". + +_En tout, laissons murir ce fruit vert_, repond le marquis. + +Le pere et l'oncle correspondent entre eux sur l'avenir du jeune homme +deja si aventure dans la mauvaise vie. _Ton neveu l'Ouragan_, dit +le pere. _Ton fils, monsieur le comte de la Bourrasque_, replique +l'oncle. + +Le bailli, vieux marin, ajoute: _Les trente-deux vents de la boussole +sont dans sa tete._ + +A trente ans, _le fruit murit_. Deja les nouveautes commencent a +reluire dans l'oeil profond de Mirabeau. On voit qu'il est plein de +pensees. _Ce cerveau est un fourneau encombre_, dit le prudent bailli. +Dans un autre moment, l'oncle ecrit cette observation d'homme effraye: +"Quand il passe quelque chose dans sa tete, il avance le front, et ne +regarde plus nulle part." + +De son cote, le pere s'etonne de _ce hachement d'idees qui voit par +eclairs_. Il s'ecrie: "Fouillis dans sa tete, bibliotheque renversee, +talent pour eblouir par des superficies, il a hume toutes les formules +et ne sait rien substancier!" Il ajoute, ne comprenant deja plus sa +creature: "Dans son enfance, ce n'etait qu'un male monstrueux au moral +comme au physique." Aujourd'hui c'est un homme _tout de reflet et de +reverbere_, un fou "tire a droite par le coeur et a gauche par la +tete, qu'il a toujours a quatre pas de lui". Et puis le vieillard +ajoute, avec un sourire melancolique et resigne: "Je tache de verser +sur cet homme ma tete, mon ame et mon coeur." Enfin, comme l'oncle, il +a aussi par moments ses pressentiments, ses terreurs, ses anxietes, +ses doutes. Il sent, lui pere, tout ce qui se remue dans la tete de +son fils, _comme la racine sent l'ebranlement des feuilles_. + +Voila ce qu'est Mirabeau a trente ans. Il etait fils d'un pere qui +s'etait defini ainsi lui-meme: "Et moi aussi, madame, tout gourd et +lourd que vous me voyez, je prechais a trois ans; a six, j'etais un +prodige; a douze, un objet d'espoir; a vingt, un brulot; a trente, un +politique de theorie; a quarante, je ne suis plus qu'un bonhomme." + +A quarante ans, Mirabeau est un grand homme. + +A quarante ans, il est l'homme d'une revolution. + +A quarante ans, il se declare autour de lui en France une de ces +formidables anarchies d'idees ou se fondent les societes qui ont fait +leur temps. Mirabeau en est le despote. + +C'est lui qui, silencieux jusqu'alors, crie, le 23 juin 1789, a M. de +Breze: _Allez dire a_ VOTRE MAITRE... _Votre maitre!_ c'est le roi de +France declare etranger. C'est toute une frontiere tracee entre le +trone, et le peuple. C'est la revolution qui laisse echapper son cri. +Personne ne l'eut ose avant Mirabeau. Il n'appartient qu'aux grands +hommes de prononcer les mots decisifs des epoques. + +Plus tard, on insultera Louis XVI plus gravement en apparence, on +le battra a terre, on le raillera dans les fers, on le huera sur +l'echafaud. La Republique en bonnet rouge mettra ses poings sur ses +hanches, et lui dira des gros mots, et l'appellera _Louis Capet_. Mais +il ne sera plus rien dit a Louis XVI d'aussi redoutable et d'aussi +effectif que cette parole fatale de Mirabeau. _Louis Capet_, c'est la +royaute frappee au visage; _votre maitre_, c'est la royaute frappee au +coeur. + +Aussi, a dater de ce mot, Mirabeau est l'homme du pays, l'homme de +la grande emeute sociale, l'homme dont la fin de ce siecle a besoin. +Populaire sans etre plebeien, chose rare en des temps pareils! Sa vie +privee est resorbee par sa vie publique. Honore de Riquetti, cet homme +perdu, est desormais illustre, ecoute et considerable. L'amour du +peuple lui fait une cuirasse aux sarcasmes de ses ennemis. Sa personne +est la plus eclairee de toutes celles que la foule regarde. Les +passants s'arretent quand il traverse une rue; et, pendant les deux +annees qu'il remplit, sur tous les coins de murs de Paris les petits +enfants du peuple ecrivent sans faute son nom, que, quatrevingts ans +auparavant, Saint-Simon, avec son dedain de duc et pair, ecrivait +_Mirebaut_, sans se douter qu'un jour Mirebaut ferait _Mirabeau_. + +Il y a des parallelismes bien frappants dans la vie de certains +hommes. Cromwell, encore obscur, desesperant de son avenir en +Angleterre, veut partir pour la Jamaique; les reglements de Charles +Ier l'en empechent. Le pere de Mirabeau, ne voyant aucune existence +possible en France pour son fils, veut envoyer le jeune homme aux +colonies hollandaises; un ordre du roi s'y oppose. Or, otez Cromwell +de la revolution d'Angleterre, otez Mirabeau de la revolution de +France, vous otez peut-etre des deux revolutions deux echafauds. Qui +sait si la Jamaique n'eut pas sauve Charles Ier, et Batavia Louis XVI? + +Mais non, c'est le roi d'Angleterre qui veut garder Cromwell; c'est le +roi de France qui veut garder Mirabeau. Quand un roi est condamne a +mort, la providence lui bande les yeux. + +Chose etrange que ce qu'il y a de plus grand dans l'histoire d'une +societe tienne si souvent a ce qu'il y a de plus petit dans la vie +d'un homme! + +La premiere partie de la vie de Mirabeau est remplie par Sophie, +la seconde par la revolution. Un orage domestique, puis, un orage +politique, voila Mirabeau. Quand on examine de pres sa destinee, on se +rend raison de ce qu'il y eut en elle de fatal et de necessaire. Les +deviations de son coeur s'expliquent par les secousses de sa vie. + +Voyez. Jamais les causes n'ont ete nouees de plus pres aux effets. Le +hasard lui donne un pere qui lui enseigne le mepris de sa mere; une +mere qui lui enseigne la haine de son pere; un precepteur, c'est +Poisson, qui n'aime pas les enfants, et qui lui est dur parce qu'il +est petit et parce qu'il est laid; un valet, c'est Grevin, le lache +espion de ses ennemis; un colonel, c'est le marquis de Lambert, qui +est aussi impitoyable pour le jeune homme que Poisson l'a ete pour +l'enfant; une belle-mere (non mariee), c'est madame de Pailly, qui le +hait parce qu'il n'est pas d'elle; une femme, c'est mademoiselle de +Marignane, qui le repousse; une caste, c'est la noblesse, qui le +renie; des juges, c'est le parlement de Besancon, qui le condamnent +a mort; un roi, c'est Louis XV, qui l'embastille. Ainsi, pere, mere, +femme, son precepteur, son colonel, la magistrature, la noblesse, le +roi, c'est-a-dire tout ce qui entoure et cotoie l'existence d'un +homme dans l'ordre legitime et naturel, tout est pour lui traverse, +obstacle, occasion de chute et de contusion, pierre dure a ses pieds +nus, buisson d'epines qui le dechire au passage. La famille et la +societe tout ensemble lui sont maratres. Il ne rencontre dans la vie +que deux choses qui le traitent bien et qui l'aiment, deux choses +irregulieres et revoltees contre l'ordre, une maitresse et une +revolution. + +Ne vous etonnez donc pas que pour la maitresse il brise tous les liens +domestiques, que pour la revolution il brise tous les liens sociaux. + +Ne vous etonnez pas, pour resoudre la question dans les termes ou +nous l'avons posee en commencant, que ce demon d'une famille devienne +l'idole d'une femme en rebellion contre son mari, et le dieu d'une +nation en divorce avec son roi. + + +[1: Ce singulier document est cite textuellement dans une lettre +inedite du marquis au bailli de Mirabeau, du 9 decembre 1754. + +[2: Lettre inedite a Mme la comtesse de Rochefort, 29 novembre 1761. + +[3: 15 aout 1769. + + + V + + +La douleur que causa la mort de Mirabeau fut une douleur generale, +universelle, nationale. On sentit que quelque chose de la pensee +publique venait de s'en aller avec cette ame. Mais un fait frappant, +et qu'il faut bien dire parce qu'il serait ingenu de l'attribuer a +l'admiration emportee et irreflechie des contemporains, c'est que la +cour porta son deuil comme le peuple. + +Un sentiment de pudeur insurmontable nous empeche de sonder ici de +certains mysteres, parties honteuses du grand homme, qui d'ailleurs, +selon nous, se perdent heureusement dans les colossales proportions de +l'ensemble; mais il parait prouve que dans les derniers temps de sa +vie la cour affirmait avoir quelques raisons d'esperer en lui. Il +est patent qu'a cette epoque Mirabeau se cabra plus d'une fois sous +l'entrainement revolutionnaire; qu'il manifesta par moments l'envie +de faire halte et de laisser rejoindre; que lui, qui avait tant +d'haleine, il ne suivit pas sans essoufflement la marche de plus +en plus acceleree des idees nouvelles, et qu'il essaya en quelques +occasions d'enrayer cette revolution a laquelle il avait forge des +roues. + +Roues fatales, qui ecrasaient tant de choses venerables en passant! + +Il y a encore aujourd'hui beaucoup de personnes qui pensent que +si Mirabeau avait eu plus longue vie, il aurait fini par mater le +mouvement qu'il avait dechaine. A leur sens, la revolution francaise +pouvait etre arretee, par un seul homme a la verite, qui etait +Mirabeau. Dans cette opinion, qui s'autorise d'une parole que Mirabeau +mourant n'a evidemment pas prononcee[1], Mirabeau expire, la monarchie +etait perdue; si Mirabeau avait vecu, Louis XVI ne serait pas mort; et +le 2 avril 1791 a engendre le 21 janvier 1793. + +Selon nous, ceux qui avaient cette persuasion alors, ceux qui l'ont +eue aujourd'hui, Mirabeau lui-meme, s'il croyait cela possible de lui, +tous se sont trompes. Pure illusion d'optique chez Mirabeau comme chez +les autres, et qui prouverait qu'un grand homme n'a pas toujours une +idee nette de l'espece de puissance qui est en lui! + +La revolution francaise n'etait pas un fait simple. Il y avait plus et +autre chose que Mirabeau en elle. + +Il ne suffisait pas a Mirabeau d'en sortir pour la vider. + +Il y avait dans la revolution francaise du passe et de l'avenir. +Mirabeau n'etait que le present. + +Pour n'indiquer ici que deux points culminants, la revolution +francaise se compliquait de Richelieu dans le passe et de Bonaparte +dans l'avenir. + +Les revolutions ont cela de particulier que ce n'est pas quand elles +sont encore grosses qu'on peut les tuer. + +D'ailleurs, en supposant meme la question moins abondante qu'elle ne +l'est, il est a observer que, dans les choses politiques surtout, ce +qu'un homme a fait ne peut guere jamais etre defait que par un autre +homme. + +Le Mirabeau de 91 etait impuissant contre le Mirabeau de 89. Son +oeuvre etait plus forte que lui. + +Et puis les hommes comme Mirabeau ne sont pas la serrure avec laquelle +on peut fermer la porte des revolutions. Ils ne sont que le gond sur +lequel elle tourne, pour se clore, il est vrai, comme pour s'ouvrir. +Pour fermer cette fatale porte, sur les panneaux de laquelle font +incessamment effort toutes les idees, tous les interets, toutes +les passions mal a l'aise dans la societe, il faut mettre dans les +ferrures une epee en guise de verrou. + + +[1: _J'emporte le deuil de la monarchie. Apres moi les factieux +s'endisputeront les morceaux_. Cabanis a cru entendre cela. + + + VI + + +Nous avons essaye de caracteriser ce qu'a ete Mirabeau dans la +famille, puis ce qu'il a ete dans la nation. Il nous reste a examiner +ce qu'il sera dans la posterite. + +Quelques reproches qu'on ait pu justement lui faire, nous croyons que +Mirabeau restera grand. + +Devant la posterite, tout homme et toute chose s'absout par la +grandeur. + +Aujourd'hui que presque toutes les choses qu'il a semees ont donne +leurs fruits dont nous avons goute, la plupart bons et sains, +quelques-uns amers; aujourd'hui que le haut et le bas de sa vie n'ont +plus rien de disparate aux yeux, tant les annees qui s'ecoulent +mettent bien les hommes en perspective; aujourd'hui qu'il n'y a +plus pour son genie ni adoration ni execration, et que cet homme, +furieusement ballotte, tant qu'il vecut, d'une extremite a l'autre, a +pris l'attitude calme et sereine que la mort donne aux grandes figures +historiques; aujourd'hui que sa memoire, si longtemps trainee dans la +fange et baisee sur l'autel, a ete retiree du pantheon de Voltaire et +de l'egout de Marat, nous pouvons froidement le dire: Mirabeau est +grand. Il lui est reste l'odeur du pantheon et non de l'egout. +L'impartialite historique, en nettoyant sa chevelure souillee dans le +ruisseau, ne lui a pas de la meme main enleve son aureole. On a lave +la boue de ce visage, et il continue de rayonner. + +Apres qu'on s'est rendu compte de l'immense resultat politique que le +total de ses facultes a produit, on peut envisager Mirabeau sous un +double aspect, comme ecrivain et comme orateur. Ici nous prenons la +liberte de ne pas etre de l'avis de Rivarol, nous croyons Mirabeau +plus grand comme orateur que comme ecrivain. + +Le marquis de Mirabeau son pere avait deux especes de style, et comme +deux plumes dans son ecritoire. Quand il ecrivait un livre, un bon +livre pour le public, pour l'effet, pour la cour, pour la Bastille, +pour le grand escalier du Palais de justice, le digne seigneur se +drapait, se roidissait, se boursouflait, couvrait sa pensee, deja fort +obscure par elle-meme, de toutes les ampoules de l'expression; et l'on +ne peut se figurer sous quel style a la fois plat et bouffi, lourd +et trainant en longues queues de phrases interminables, charge de +neologismes au point de n'avoir plus nulle cohesion dans le tissu, +sous quel style, disons-nous, tout ensemble incolore et incorrect, se +travestissait l'originalite naturelle et incontestable de cet etrange +ecrivain, moitie gentilhomme et moitie philosophe; preferant Quesnay +a Socrate et Lefranc de Pompignan a Pindare; dedaignant Montesquieu +comme arriere et tenant a etre harangue par son cure; habitant +amphibie des reveries du dix-huitieme siecle et des prejuges du +seizieme. Mais, quand cet homme, ce meme homme, voulait ecrire une +lettre, quand il oubliait le public et ne s'adressait plus qu'a la +_longue mine roide et froide_ de son venerable frere le bailli, ou a +sa fille la _petite Saillannette_[1], "la plus emolliente femme qui +fut jamais", ou encore a la jolie tete rieuse de madame de Rochefort, +alors cet esprit tumefie de pretention se detendait; plus d'effort, +plus de fatigue, plus de gonflement apoplectique dans l'expression; +sa pensee se repandait sur la lettre de famille et d'intimite, vive, +originale, coloree, curieuse, amusante, profonde, gracieuse, naturelle +enfin, a travers ce beau style grand seigneur du temps de Louis XIV, +que Saint-Simon parlait avec toutes les qualites de l'homme et madame +de Sevigne avec toutes les qualites de la femme. On a pu en juger +par les fragments que nous avons cites. Apres un livre du marquis de +Mirabeau, une lettre de lui, c'est une revelation. On a peine a y +croire. Buffon ne comprendrait pas cette variete de l'ecrivain. Vous +avez deux styles et vous n'avez qu'un homme. + +Sous ce rapport, le fils tenait quelque peu du pere. On pourrait dire, +avec beaucoup d'adoucissements et de restrictions neanmoins, qu'il y +a la meme difference entre son style ecrit et son style parle. Notons +seulement ceci, que le pere etait a l'aise dans une lettre, le fils +dans un discours. Pour etre lui, pour etre naturel, pour etre dans son +milieu, il fallait a l'un sa famille, a l'autre une nation. + +Mirabeau qui ecrit, c'est quelque chose de moins que Mirabeau. Soit +qu'il demontre a la jeune republique americaine l'inanite de son +_ordre de Cincinnatus_, et ce qu'il y a de gauche et d'inconsistant +dans une chevalerie de laboureurs; soit qu'il taquine _sur la liberte +de l'Escaut_ Joseph II, cet empereur philosophe, ce Titus selon +Voltaire, ce buste de cesar romain dans le gout Pompadour; soit qu'il +fouille dans les doubles fonds du cabinet de Berlin et qu'il en +tire cette _Histoire secrete_ que la cour de France fait livrer +juridiquement aux flammes sur l'escalier du Palais; maladresse +insigne, car de ces livres brules par la main du bourreau il +s'echappait toujours des flammeches et des etincelles, lesquelles +se dispersaient au loin, selon le vent qui soufflait, sur le toit +vermoulu de la grande societe europeenne, sur la charpente des +monarchies, sur tous les esprits, pleins d'idees inflammables, sur +toutes les tetes, faites d'etoupe alors; soit qu'il invective au +passage cette charretee de charlatans qui a fait tant de bruit sur le +pave du dix-huitieme siecle, Necker, Beaumarchais, Lavater, Calonne et +Cagliostro; quel que soit le livre qu'il ecrit enfin, sa pensee suffit +toujours au sujet, mais son style ne suffit pas toujours a sa pensee. +Son idee est constamment grande et haute; mais, pour sortir de son +esprit, elle se courbe et se rapetisse sous l'expression comme sous +une porte trop basse. Excepte dans ses eloquentes lettres a madame de +Monnier, ou il est lui tout entier, ou il parle plutot qu'il n'ecrit, +et qui sont des harangues d'amour[2] comme ses discours a la +Constituante sont des harangues de revolution; excepte la, +disons-nous, le style qu'il trouve dans son ecritoire est en general +d'une forme mediocre, pateux, mal lie, mou aux extremites des phrases, +sec d'ailleurs, se composant une couleur terne avec des epithetes +banales, pauvre en images, ou n'offrant par places, et bien rarement +encore, que des mosaiques bizarres de metaphores peu adherentes entre +elles. On sent en le lisant que les idees de cet homme ne sont pas, +comme celles des grands prosateurs-nes, faites de cette substance +particuliere qui se prete, souple et molle, a toutes les ciselures +de l'expression, qui s'insinue bouillante et liquide dans tous les +recoins du moule ou l'ecrivain la verse, et se fige ensuite; lave +d'abord, granit apres. On sent, en le lisant, que bien des choses +regrettables sont restees dans sa tete, que le papier n'a qu'un a +peu pres, que ce genie n'est pas conforme de facon a s'exprimer +completement dans un livre, et qu'une plume n'est pas le meilleur +conducteur possible pour tous les fluides comprimes dans ce cerveau +plein de tonnerres. + +Mirabeau qui parle, c'est Mirabeau. Mirabeau qui parle, c'est l'eau +qui coule, c'est le flot qui ecume, c'est le feu qui etincelle, c'est +l'oiseau qui vole, c'est une chose qui fait son bruit propre, c'est +une nature qui accomplit sa loi. Spectacle toujours sublime et +harmonieux! + +Mirabeau a la tribune, tous les contemporains sont unanimes sur ce +point maintenant, c'est quelque chose de magnifique. La, il est bien +lui, lui tout entier, lui tout-puissant. La, plus de table, plus +de papier, plus d'ecritoire herissee de plumes, plus de cabinet +solitaire, plus de silence et de meditation; mais un marbre qu'on peut +frapper, un escalier qu'on peut monter en courant, une tribune, espece +de cage de cette sorte de bete fauve, ou l'on peut aller et venir, +marcher, s'arreter, souffler, haleter, croiser ses bras, crisper ses +poings, peindre sa parole avec son geste, et illuminer une idee avec +un coup d'oeil; un tas d'hommes qu'on peut regarder fixement; un grand +tumulte, magnifique accompagnement pour une grande voix; une foule qui +hait l'orateur, l'assemblee, enveloppee d'une foule qui l'aime, le +peuple; autour de lui toutes ces intelligences, toutes ces ames, +toutes ces passions, toutes ces mediocrites, toutes ces ambitions, +toutes ces natures diverses et qu'il connait, et desquelles il peut +tirer le son qu'il veut comme des touches d'un immense clavecin; +au-dessus de lui la voute de la salle de l'assemblee constituante, +vers laquelle ses yeux se levent souvent comme pour y chercher des +pensees, car on renverse les monarchies avec les idees qui tombent +d'une pareille voute sur une pareille tete. + +Oh! qu'il est bien la sur son terrain, cet homme! qu'il y a bien le +pied ferme et sur! Que ce genie qui s'amoindrissait dans des livres +est grand dans un discours! comme la tribune change heureusement +les conditions de la production exterieure pour cette pensee! Apres +Mirabeau ecrivain, Mirabeau orateur, quelle transfiguration! + +Tout en lui etait puissant. Son geste brusque et saccade etait plein +d'empire. A la tribune, il avait un colossal mouvement d'epaules comme +l'elephant qui porte sa tour armee en guerre. Lui, il portait sa +pensee. Sa voix, lors meme qu'il ne jetait qu'un mot de son banc, +avait un accent formidable et revolutionnaire qu'on demelait dans +l'assemblee comme le rugissement du lion dans la menagerie. Sa +chevelure, quand il secouait la tete, avait quelque chose d'une +criniere. Son sourcil remuait tout, comme celui de Jupiter, _cuncta +surpercilio moventis_. Ses mains quelquefois semblaient petrir le +marbre de la tribune. Tout son visage, toute son attitude, toute sa +personne etait bouffie d'un orgueil plethorique qui avait sa grandeur. +Sa tete avait une laideur grandiose et fulgurante dont l'effet par +moments etait electrique et terrible. Dans les premiers temps, quand +rien n'etait encore visiblement decide pour ou contre la royaute; +quand la partie avait l'air presque egale entre la monarchie encore +forte et les theories encore faibles; quand aucune des idees qui +devaient plus tard avoir l'avenir n'etait encore arrivee a sa +croissance complete; quand la revolution, mal gardee et mal armee, +paraissait facile a prendre d'assaut, il arrivait quelquefois que le +cote droit, croyant avoir jete bas quelque mur de la forteresse, se +ruait en masse sur elle avec des cris de victoire; alors la tete +monstrueuse de Mirabeau apparaissait a la breche et petrifiait les +assaillants. Le genie de la revolution s'etait forge une egide avec +toutes les doctrines amalgamees de Voltaire, d'Helvetius, de Diderot, +de Bayle, de Montesquieu, de Hobbes, de Locke et de Rousseau, il avait +mis la tete de Mirabeau au milieu. + +Il n'etait pas seulement grand a la tribune, il etait grand sur son +siege; l'interrupteur egalait en lui l'orateur. Il mettait souvent +autant de choses dans un mot que dans un discours. _La Fayette a une +armee_, disait-il a M. de Suleau, _mais j'ai ma tete_. Il interrompait +Robespierre avec cette parole profonde: _Cet homme ira loin, car il +croit tout ce qu'il dit._ + +Il interpellait la cour dans l'occasion: _La cour affame le peuple. +Trahison! Le peuple lui vendra la constitution pour du pain_. Tout +l'instinct du grand revolutionnaire est dans ce mot. + +_L'abbe Sieyes_! disait-il, _metaphysicien voyageant sur une +mappemonde_. Posant ainsi une touche vive sur l'homme de theorie +toujours pret a enjamber les mers et les montagnes. + +Il etait par moments d'une simplicite admirable. Un jour, ou plutot +un soir, dans son discours du 3 mai, au moment ou il luttait, comme +l'athlete a deux cestes, du bras gauche contre l'abbe Maury et du bras +droit contre Robespierre, M. de Cazales, avec son assurance d'homme +mediocre, lui jette cette interruption:--_Vous etes un bavard, et +voila tout_. Mirabeau se tourne vers l'abbe Goutes, qui occupait le +fauteuil: _Monsieur le president_, dit-il avec une grandeur d'enfant, +_faites donc taire M. de Cazales, qui m'appelle bavard_. + +L'assemblee nationale voulait commencer une adresse au roi par cette +phrase: _L'assemblee apporte aux pieds de votre majeste une offrande, +etc.--La majeste n'a pas de pieds_, dit froidement Mirabeau. + +L'assemblee veut dire un peu plus loin qu'elle _est ivre de la gloire +de son roi_.--Y pensez-vous? objecte Mirabeau; _des gens qui font des +lois et qui sont ivres_! + +Quelquefois il caracterisait d'un mot qu'on eut dit traduit de Tacite, +l'histoire et le genre de genie de toute une maison souveraine. Il +criait aux ministres par exemple: _Ne me parlez pas de votre duc de +Savoie, mauvais voisin de toute liberte_! + +Quelquefois il riait. Le rire de Mirabeau, chose formidable. + +Il raillait la Bastille. "Il y a eu, disait-il, cinquante-quatre +lettres de cachet dans ma famille, et j'en ai eu dix-sept pour ma +part. Vous voyez que j'ai ete traite en aine de Normandie." + +Il se raillait lui-meme. Il est accuse par M. de Valfond d'avoir +parcouru, le 6 octobre, les rangs du regiment de Flandre, un sabre +nu a la main, et parlant aux soldats. Quelqu'un demontre que le fait +concerne M. de Gamaches, et non pas Mirabeau; et Mirabeau ajoute: +"Ainsi, tout pese, tout examine, la deposition de M. de Valfond n'a +rien de bien facheux que pour M. de Gamaches, qui se trouve legalement +et vehementement soupconne d'etre fort laid, puisqu'il me ressemble." + +Quelquefois il souriait. Lorsque la question de la regence se debat +devant l'assemblee, le cote gauche pense a M. le duc d'Orleans, et +le cote droit a M. le prince de Conde, alors emigre en Allemagne. +Mirabeau demande qu'aucun prince ne puisse etre regent sans avoir +prete serment a la constitution. M. de Montlosier objecte qu'un prince +peut avoir des raisons pour ne pas avoir prete serment; par exemple, +il peut avoir fait un voyage outre-mer...--Mirabeau repond: "Le +discours du preopinant va etre imprime; je demande a en rediger +l'erratum. _Outre-mer_, lisez: _outre-Rhin_." Et cette plaisanterie +decide la question. Le grand orateur jouait ainsi quelquefois avec +ce qu'il tuait. A en croire les naturalistes, il y a du chat dans le +lion. + +Une autre fois, comme les procureurs de l'assemblee avaient barbouille +un texte de loi de leur mauvaise redaction, Mirabeau se leve: "Je +demande a faire quelques reflexions timides sur les convenances qu'il +y aurait a ce que l'assemblee nationale de France parlat francais, et +meme ecrivit en francais les lois qu'elle propose." + +Par moments, au beau milieu de ses plus violentes declamations +populaires, il se rappelait tout a coup qui il etait, et il avait de +fieres saillies de gentilhomme. C'etait une mode oratoire alors de +jeter dans tout discours une imprecation quelconque sur les massacres +de la Saint-Barthelemy. Mirabeau faisait son imprecation comme tout le +monde; mais il disait en passant: _Monsieur l'amiral de Coligny, +qui, par parenthese, etait mon cousin_. La parenthese etait digne de +l'homme dont le pere ecrivait: _Il n'y a qu'une mesalliance dans ma +famille, les Medicis.--Mon cousin monsieur l'amiral de Coligny_, c'eut +ete impertinent a la cour de Louis XIV, c'etait sublime a la cour du +peuple de 1791. + +Dans un autre instant il parlait aussi de _son digne cousin monsieur +le garde des sceaux_[3]; mais c'etait d'un autre ton. + +Le 22 septembre 1789, le roi fait offrir a l'assemblee l'abandon de +son argenterie et de sa vaisselle pour les besoins de l'etat. Le cote +droit admire, s'extasie et pleure. _Quant a moi_, s'ecrie Mirabeau, +_je ne m'apitoie pas aisement sur la faience des grands_. + +Son dedain etait beau, son rire etait beau, mais sa colere etait +sublime. + +Quand on avait reussi a l'irriter, quand on lui avait tout a coup +enfonce dans le flanc quelqu'une de ces pointes aigues qui font bondir +l'orateur et le taureau, si c'etait au milieu d'un discours, par +exemple, il quittait tout sur-le-champ, il laissait la les idees +entamees; il s'inquietait peu que la voute de raisonnements qu'il +avait commence a batir s'ecroulat derriere lui faute de couronnement; +il abandonnait la question net et se ruait tete baissee sur +l'incident. Alors, malheur a l'interrupteur! malheur au toreador qui +lui avait jete la vanderille! Mirabeau fondait sur lui, le prenait au +ventre, l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait +sur lui, il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole +l'homme tout entier, quel qu'il fut, grand ou petit, mechant ou nul, +boue ou poussiere, avec sa vie, avec son caractere, avec son ambition, +avec ses vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'epargnait +rien, il ne manquait rien; il cognait desesperement son ennemi sur les +angles de la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot +portait coup, toute phrase etait fleche; il avait la furie au coeur, +c'etait terrible et superbe. C'etait une colere lionne. Grand et +puissant orateur, beau surtout dans ce moment-la! C'est alors +qu'il fallait voir comme il chassait au loin tous les nuages de la +discussion! C'est alors qu'il fallait voir comme son souffle orageux +faisait moutonner toutes les tetes de l'assemblee! Chose singuliere! +il ne raisonnait jamais mieux que dans l'emportement. L'irritation la +plus violente, loin de disjoindre son eloquence dans les secousses +qu'elle lui donnait, degageait en lui une sorte de logique superieure, +et il trouvait des arguments dans la fureur comme un autre des +metaphores. Soit qu'il fit rugir son sarcasme aux dents acerees sur le +front pale de Robespierre, ce redoutable inconnu qui, deux ans plus +tard, devait traiter les tetes comme Phocion les discours; soit qu'il +machat avec rage les dilemmes filandreux de l'abbe Maury, et qu'il les +recrachat au cote droit, tordus, dechires, disloques, devores a demi +et tout couverts de l'ecume de sa colere; soit qu'il enfoncat les +ongles de son syllogisme dans la phrase molle et flasque de l'avocat +Target, il etait grand et magnifique, et il avait une sorte de majeste +formidable que ne derangeaient pas ses bonds les plus effrenes. Nos +peres nous l'ont dit, qui n'avait pas vu Mirabeau en colere n'avait +pas vu Mirabeau. Dans la colere son genie faisait la roue et etalait +toutes ses splendeurs. La colere allait bien a cet homme, comme la +tempete a l'ocean. + +Et, sans le vouloir, dans ce que nous venons d'ecrire pour figurer +la surnaturelle eloquence de cet homme, nous l'avons peinte par +la confusion meme des images. Mirabeau, en effet, ce n'etait pas +seulement le taureau, ou le lion, ou le tigre, ou l'athlete, ou +l'archer, ou l'aigle, ou le paon, ou l'aquilon, ou l'ocean; c'etait, +dans une serie indefinie de surprenantes metamorphoses, tout cela a la +fois. C'etait Protee. + +Pour qui l'a vu, pour qui l'a entendu, ses discours sont aujourd'hui +lettre morte. Tout ce qui etait saillie, relief, couleur, haleine, +mouvement, vie et ame, a disparu. Tout dans ces belles harangues +aujourd'hui est gisant a terre, a plat sur le sol. Ou est le souffle +qui faisait tourbillonner toutes ces idees comme les feuilles dans +l'ouragan? Voila bien le mot; mais ou est le geste? Voila le cri, ou +est l'accent? Voila la parole, ou est le regard? Voila le discours, ou +est la comedie de ce discours? Car, il faut le dire, dans tout orateur +il y a deux choses, un penseur et un comedien. Le penseur reste, le +comedien s'en va avec l'homme. Talma meurt tout entier, Mirabeau a +demi. + +Dans l'assemblee constituante il y avait une chose qui epouvantait +ceux qui regardaient attentivement, c'etait la convention. Pour +quiconque a etudie cette epoque, il est evident que des 1789 la +convention etait dans l'assemblee constituante. Elle y etait a l'etat +de germe, a l'etat de foetus, a l'etat d'ebauche. C'etait encore +quelque chose d'indistinct pour la foule, c'etait deja quelque chose +de terrible pour qui savait voir. Un rien sans doute; une nuance +plus foncee que la couleur generale; une note detonnant parfois +dans l'orchestre; un refrain morose dans un choeur d'esperances +et d'illusions; un detail qui offrait quelque discordance avec +l'ensemble; un groupe sombre dans un coin obscur; quelques bouches +donnant un certain accent a de certains mots; trente voix, rien +que trente voix, qui devaient plus tard se ramifier, suivant une +effrayante loi de multiplication, en Girondins, en Plaine et en +Montagne; 93, en un mot, point noir dans le ciel bleu de 89. Tout +etait deja dans ce point noir, le 21 janvier, le 31 mai, le 9 +thermidor, sanglante trilogie; Buzot qui devait devorer Louis XVI, +Robespierre qui devait devorer Buzot, Vadier qui devait devorer +Robespierre, trinite sinistre. Parmi ces hommes, les plus mediocres et +les plus ignores, Hebrard et Putraink, par exemple, avaient un sourire +etrange dans les discussions, et semblaient garder sur l'avenir une +pensee quelconque qu'ils ne disaient pas. A notre avis, l'historien +devrait avoir des microscopes pour examiner la formation d'une +assemblee dans le ventre d'une autre assemblee. C'est une sorte de +gestation qui se reproduit souvent dans l'histoire, et qui, selon +nous, n'a pas ete assez observee. Dans le cas present, ce n'etait +certes pas un detail insignifiant sur la surface du corps legislatif +que cette excroissance mysterieuse qui contenait l'echafaud deja tout +dresse du roi de France. C'etait une chose qui devait avoir une +forme monstrueuse que l'embryon de la convention dans le flanc de la +constituante. Oeuf de vautour porte par une aigle. + +Des lors, beaucoup de bons esprits dans l'assemblee constituante +s'effrayaient de la presence de ces quelques hommes impenetrables qui +semblaient se tenir en reserve pour une autre epoque. Ils sentaient +qu'il y avait bien des ouragans dans ces poitrines dont il s'echappait +a peine quelques souffles. Ils se demandaient si ces aquilons ne se +dechaineraient pas un jour, et ce que deviendraient alors toutes les +choses essentielles a la civilisation que 89 n'avait pas deracinees. +Rabaut Saint-Etienne, qui croyait la revolution finie et qui le disait +tout haut, flairait avec inquietude Robespierre, qui ne la croyait pas +commencee et qui le disait tout bas. Les demolisseurs presents de la +monarchie tremblaient devant les demolisseurs futurs de la societe. +Ceux-ci, comme tous les hommes qui ont l'avenir et qui le savent, +etaient hautains, hargneux et arrogants, et le moindre d'entre eux +coudoyait dedaigneusement les principaux de l'assemblee. Les plus nuls +et les plus obscurs jetaient, selon leur humeur et leur fantaisie, +d'insolentes interruptions aux plus graves orateurs; et, comme tout +le monde savait qu'il y avait des evenements pour ces hommes dans +un prochain avenir, personne n'osait leur repliquer. C'est dans +ces moments ou l'assemblee qui devait venir un jour faisait peur +a l'assemblee qui existait, c'est alors que se manifestait avec +splendeur le pouvoir d'exception de Mirabeau. Dans le sentiment de sa +toute-puissance, et sans se douter qu'il fit une chose si grande, il +criait au groupe sinistre qui coupait la parole a la constituante: +_Silence aux trente voix_! et la convention se taisait. + +Cet antre d'Eole resta silencieux et contenu tant que Mirabeau tint le +pied sur le couvercle. + +Mirabeau mort, toutes les arriere-pensees anarchiques firent +irruption. + +Nous le repetons d'ailleurs, nous croyons que Mirabeau est mort a +propos. Apres avoir dechaine bien des orages dans l'etat, il est +evident que pendant un temps il a comprime sous son poids toutes les +forces divergentes auxquelles il etait reserve d'achever la ruine +qu'il avait commencee; mais elles se condensaient par cette +compression meme, et tot ou tard, selon nous, l'explosion +revolutionnaire devait trouver issue et jeter au loin Mirabeau, tout +geant qu'il etait. + +Concluons. + +Si nous avions a resumer Mirabeau d'un mot, nous dirions: Mirabeau, +ce n'est pas un homme, ce n'est pas un peuple, c'est un evenement qui +parle. + +Un immense evenement! la chute de la forme monarchique en France. + +Sous Mirabeau, ni la monarchie ni la republique n'etaient possibles. +La monarchie l'excluait par sa hierarchie, la republique par son +niveau. Mirabeau est un homme qui passe dans une epoque qui prepare. +Pour que l'envergure de Mirabeau s'y deployat a l'aise, il fallait que +l'atmosphere sociale fut dans cet etat particulier ou rien de precis +et d'enracine dans le sol ne resiste, ou tout obstacle a l'essor des +theories se refoule aisement, ou les principes qui feront un jour le +fond solide de la societe future sont encore en suspension, sans trop +de forme ni de consistance, attendant, dans ce milieu ou ils flottent +pele-mele en tourbillon, l'instant de se precipiter et de se +cristalliser. Toute institution assise a des angles auxquels le genie +de Mirabeau se fut peut-etre brise l'aile. + +Mirabeau avait un sens profond des choses, il avait aussi un sens +profond des hommes. A son arrivee aux etats generaux, il observa +longtemps en silence, dans l'assemblee et hors de l'assemblee, le +groupe alors si pittoresque des partis. Il devina l'insuffisance de +Mounier, de Malouet et de Rabaut Saint-Etienne, qui revaient une +conclusion anglaise. Il jugea froidement la passion de Chapelier, la +brievete d'esprit de Petion, la mauvaise emphase litteraire de Volney; +l'abbe Maury, qui avait besoin d'une position; d'Epremesnil et Adrien +Duport, parlementaires de mauvaise humeur et non tribuns; Roland, ce +zero dont la femme etait le chiffre; Gregoire, qui etait a l'etat de +somnambulisme politique. Il vit tout de suite le fond de Sieyes, si +peu penetrable qu'il fut. Il enivra de ses idees Camille Desmoulins, +dont la tete n'etait pas assez forte pour les porter. Il fascina +Danton, qui lui ressemblait en moins grand et en plus laid. Il +n'essaya aucune seduction pres des Guillermy, des Lautrec et des +Cazales, sortes de caracteres insolubles dans les revolutions. Il +sentait que tout allait marcher si vite, qu'on n'avait pas de temps a +perdre. D'ailleurs, plein de courage et n'ayant jamais peur de l'homme +du jour, ce qui est rare, ni de l'homme du lendemain, ce qui est +plus rare encore, toute sa vie il fut hardi avec ceux qui etaient +puissants; il attaqua successivement dans leur temps Maupeou et +Terray, Calonne et Necker. Il s'approcha du duc d'Orleans, le toucha +et le quitta aussitot. Il regarda Robespierre en face et Marat de +travers. + +Il avait ete successivement enferme a l'ile de Rhe, au chateau d'If, +au fort de Joux, au donjon de Vincennes. Il se vengea de toutes ces +prisons sur la Bastille. + +Dans ses captivites, il lisait Tacite. Il le devorait, il s'en +nourrissait; et, quand il arriva a la tribune en 1789, il avait +encore la bouche pleine de cette moelle de lion. On s'en apercut aux +premieres paroles qu'il prononca. + +Il n'avait pas l'intelligence de ce que voulaient Robespierre et +Marat. Il regardait l'un comme un avocat sans causes et l'autre comme +un medecin sans malades, et il supposait que c'etait le depit qui +les faisait divaguer. Opinion qui d'ailleurs avait son cote vrai. Il +tournait le dos completement aux choses qui venaient a si grands pas +derriere lui. Comme tous les regenerateurs radicaux, il avait l'oeil +bien plus fixe sur les questions sociales que sur les questions +politiques. Son oeuvre, a lui, ce n'est pas la republique, c'est la +revolution. + +Ce qui prouve qu'il est le vrai grand homme essentiel de ces temps-la, +c'est qu'il est reste plus grand qu'aucun des hommes qui ont grandi +apres lui dans le meme ordre d'idees que lui. + +Son pere, qui ne le comprenait pas plus, quoiqu'il l'eut engendre, que +la constituante ne comprenait la convention, disait de lui: _Cet homme +n'est ni la fin ni le commencement d'un homme_. Il avait raison. "Cet +homme" etait la fin d'une societe et le commencement d'une autre. + +Mirabeau n'importe pas moins a l'oeuvre generale du dix-huitieme +siecle que Voltaire. Ces deux hommes avaient des missions semblables, +detruire les vieilles choses et preparer les nouvelles. Le travail de +l'un a ete continu et l'a occupe, aux yeux de l'Europe, durant toute +sa longue vie. L'autre n'a paru sur la scene que peu d'instants. Pour +faire leur besogne commune, le temps a ete donne a Voltaire par annees +et a Mirabeau par journees. Cependant Mirabeau n'a pas moins fait que +Voltaire. Seulement l'orateur s'y prend autrement que le philosophe. +Chacun attaque la vie du corps social a sa facon. Voltaire decompose, +Mirabeau ecrase. Le procede de Voltaire est en quelque sorte chimique, +celui de Mirabeau est tout physique. Apres Voltaire, une societe est +en dissolution; apres Mirabeau, en poussiere. Voltaire, c'est un +acide; Mirabeau, c'est une massue. + + +[1: Mme du Saillant. + +[2: Nous entendons ne qualifier ainsi que celles de ces lettres qui +sont passion pure. Nous jetons sur les autres le voile qui convient. + +[3: M. de Barentin. Seance du 24 juin 1789. + + + VII + + +Si maintenant, pour completer l'ensemble que nous avons essaye +d'ebaucher de Mirabeau et de son epoque, nous reportons les yeux +sur nous, il est aise de voir, au point ou se trouve aujourd'hui le +mouvement social commence en 89, que nous n'aurons plus d'hommes comme +Mirabeau, sans que personne puisse dire d'ailleurs precisement de +quelle forme seront les grands hommes politiques que nous reserve +l'avenir. + +Les Mirabeau ne sont plus necessaires, donc ils ne sont plus +possibles. + +La providence ne cree pas des hommes pareils quand ils sont inutiles. +Elle ne jette pas de cette graine-la au vent. + +Et en effet, a quoi pourrait servir maintenant un Mirabeau? Un +Mirabeau, c'est une foudre. Qu'y a-t-il a foudroyer? Ou sont dans la +region politique les objets trop haut places qui attirent le tonnerre? +Nous ne sommes plus comme en 1789, ou il y avait dans l'ordre social +tant de choses disproportionnees. + +Aujourd'hui le sol est a peu pres nivele; tout est plan, ras, uni. Un +orage comme Mirabeau qui passerait sur nous ne trouverait pas un seul +sommet ou s'accrocher. + +Ce n'est pas a dire, parce que nous n'aurons plus besoin d'un +Mirabeau, que nous n'ayons plus besoin de grands hommes. Bien au +contraire. Il y a certes beaucoup a travailler encore. Tout est +defait, rien n'est refait. + +Dans les moments comme celui ou nous sommes, le parti de l'avenir +se divise en deux classes, les hommes de revolution, les hommes de +progres. Ce sont les hommes de revolution qui dechirent la vieille +terre politique, creusent le sillon, jettent la semence; mais leur +temps est court. Aux hommes de progres appartiennent la lente et +laborieuse culture des principes, l'etude des saisons propices a +la greffe de telle ou telle idee, le travail au jour le jour, +l'arrosement de la jeune plante, l'engrais du sol, la recolte pour +tous. Ils vont courbes et patients, sous le soleil ou sous la pluie, +dans le champ public, epierrant cette terre couverte de ruines, +extirpant les chicots du passe qui accrochent encore ca et la, +deracinant les souches mortes des anciens regimes, sarclant les abus, +cette mauvaise herbe qui pousse si vite dans toutes les lacunes de +la loi. Il leur faut bon oeil, bon pied, bonne main. Dignes et +consciencieux travailleurs, souvent bien mal payes! + +Or, selon nous, a l'heure qu'il est, les hommes de revolution ont +accompli leur tache. Ils ont eu tout recemment encore leurs trois +jours de semailles en juillet. Qu'ils laissent faire maintenant les +hommes de progres. Apres le sillon, l'epi. + +Mirabeau, c'est un grand homme de revolution. Il nous faut maintenant +le grand homme du progres. + +Nous l'aurons. La France a une initiative trop importante dans la +civilisation du globe, pour que les hommes speciaux lui fassent jamais +faute. La France est la mere majestueuse de toutes les idees qui sont +aujourd'hui en mission chez tous les peuples. On peut dire que la +France, depuis deux siecles, nourrit le monde du lait de ses mamelles. +La grande nation a le sang genereux et riche et les entrailles +fecondes; elle est inepuisable en genies; elle tire de son sein toutes +les grandes intelligences dont elle a besoin; elle a toujours des +hommes a la mesure de ses evenements, et il ne lui manque dans +l'occasion ni des Mirabeau pour commencer ses revolutions ni des +Napoleon pour les finir. + +La providence ne lui refusera certainement pas le grand homme social, +et non plus seulement politique, dont l'avenir a besoin. + +En attendant qu'il vienne, sans doute, a peu d'exceptions pres, les +hommes qui font de l'histoire pour le moment sont petits; sans +doute il est triste que les grands corps de l'etat manquent d'idees +generales et de larges sympathies; sans doute il est affligeant qu'on +emploie a des badigeonnages le temps qu'on devrait donner a des +constructions; sans doute il est etrange qu'on oublie que la +souverainete veritable est celle de l'intelligence, qu'il faut avant +tout eclairer les masses, et que, quand le peuple sera intelligent, +alors seulement le peuple sera souverain; sans doute il est honteux +que les magnifiques premisses de 89 aient amene de certains +corollaires comme une tete de sirene amene une queue de poisson, et +que des gacheurs aient pauvrement plaque tant de lois de platre sur +des idees de granit; sans doute il est deplorable que la revolution +francaise ait eu de si maladroits accoucheurs; sans doute. Mais rien +d'irreparable n'a encore ete fait; aucun principe essentiel n'a ete +etouffe dans l'enfantement revolutionnaire; aucun avortement n'a eu +lieu; toutes les idees qui importent a la civilisation future sont +nees viables, et prennent chaque jour force, taille et sante. Certes, +quand 1814 est arrive, toutes ces idees, filles de la revolution, +etaient bien jeunes et bien petites encore, et tout a fait au berceau; +et la restauration, il faut en convenir, leur a ete une maigre et +mauvaise nourrice. Cependant, il faut en convenir aussi, elle n'en a +tue aucune. Le groupe des principes est complet. + +A l'heure ou nous sommes, toute critique est possible; mais l'homme +sage doit avoir pour l'epoque entiere un regard bienveillant. Il doit +esperer, se confier, attendre. Il doit tenir compte aux hommes de +theorie de la lenteur avec laquelle poussent les idees; aux hommes +de pratique, de cet etroit et utile amour des choses qui sont, sans +lequel la societe se desorganiserait dans les experiences successives; +aux passions, de leurs digressions genereuses et fecondantes; aux +interets, de leurs calculs qui rattachent les classes entre elles a +defaut de croyances; aux gouvernements, de leurs tatonnements vers le +bien dans l'ombre; aux oppositions, de l'aiguillon qu'elles ont sans +cesse au poing et qui fait tracer au boeuf le sillon; aux partis +mitoyens, de l'adoucissement qu'ils apportent aux transitions; aux +partis extremes, de l'activite qu'ils impriment a la circulation des +idees, lesquelles sont le sang meme de la civilisation; aux amis +du passe, du soin qu'ils prennent de quelques racines vivaces; aux +zelateurs de l'avenir, de leur amour pour ces belles fleurs qui seront +un jour de beaux fruits; aux hommes murs, de leur moderation; aux +hommes jeunes, de leur patience; a ceux-ci, de ce qu'ils font; a +ceux-la, de ce qu'ils veulent faire; a tous, de la difficulte de tout. + +Nous ne nierons pas d'ailleurs tout ce que l'epoque ou nous vivons a +d'orageux et de trouble. La plupart des hommes qui font quelque chose +dans l'etat ne savent pas ce qu'ils font. Ils travaillent dans la nuit +sans y voir. Demain, quand il fera jour, ils seront peut-etre tout +surpris de leur oeuvre. Charmes ou effrayes, qui sait? Il n'y a plus +rien de certain dans la science politique; toutes les boussoles sont +perdues; la societe chasse sur ses ancres; depuis vingt ans on lui a +deja change trois fois ce grand mat qu'on appelle la _dynastie_, et +qui est toujours le premier frappe de la foudre. + +La loi definitive de rien ne se revele encore. Le gouvernement, tel +qu'il est, n'est l'affirmation d'aucune chose; la presse, si grande et +si utile d'ailleurs, n'est qu'une negation perpetuelle de tout. Aucune +formule nette de civilisation et de progres n'a encore ete redigee. + +La revolution francaise a ouvert pour toutes les theories sociales un +livre immense, une sorte de grand testament. Mirabeau y a ecrit son +mot, Robespierre le sien, Napoleon le sien. Louis XVIII y a fait une +rature. Charles X a dechire la page. La chambre du 7 aout l'a recollee +a peu pres, mais voila tout. Le livre est la, la plume est la. Qui +osera ecrire? + +Les hommes actuels semblent peu de chose sans doute; cependant +quiconque pense doit fixer sur l'ebullition sociale un regard +attentif. + +Certes, nous avons ferme confiance et ferme espoir. + +Eh! qui ne sent que, dans ce tumulte et dans cette tempete, au milieu +de ce combat de tous les systemes et de toutes les ambitions qui fait +tant de fumee et tant de poussiere, sous ce voile qui cache encore aux +yeux la statue sociale et providentielle a peine ebauchee, derriere +ce nuage de theories, de passions, de chimeres qui se croisent, se +heurtent et s'entre-devorent dans l'espece de jour brumeux qu'elles +dechirent de leurs eclairs, a travers ce bruit de la parole humaine +qui parle a la fois toutes les langues par toutes les bouches, sous +ce violent tourbillon de choses, d'hommes et d'idees qu'on appelle le +dix-neuvieme siecle, quelque chose de grand s'accomplit? + +Dieu reste calme et fait son oeuvre. + + + + + TABLE + + + + + BUT DE CETTE PUBLICATION + + + JOURNAL DES IDEES + DES OPINIONS ET DES LECTURES + D'UN JEUNE JACOBITE DE 1819 + + HISTOIRE + FRAGMENTS DE CRITIQUE + THEATRE + FANTAISIE + + + JOURNAL DES IDEES + ET DES OPINIONS D'UN REVOLUTIONNAIRE DE 1830 + + AOUT + SEPTEMBRE + OCTOBRE + NOVEMBRE + DECEMBRE + JANVIER + FEVRIER + MARS + DERNIERS FEUILLETS SANS DATE + + + 1823-1824 + + SUR VOLTAIRE + SUR WALTER SCOTT, A PROPOS DE _Quentin Durward_. + SUR L'ABBE DE LAMENNAIS, A PROPOS DE L'_Essai sur + l'indifference en matiere de religion_ + SUR LORD BYRON, A PROPOS DE SA MORT + IDEES AU HASARD + + + 1827 + + FRAGMENT D'HISTOIRE + + + 1830 + + SUR M. DOVALLE + + + 1825-1832 + + GUERRE AUX DEMOLISSEURS! + 1825 + 1832 + + + 1833 + + YMBERT GALLOIX + + + 1834 + + SUR MIRABEAU + + + + + +End of Project Gutenberg's Litterature et Philosophie melees, by Victor Hugo + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LITTERATURE ET PHILOSOPHIE MELEES *** + +This file should be named 7ltph10.txt or 7ltph10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7ltph11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7ltph10a.txt + +Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze and PG Distributed Proofreaders. +This file was produced from images generously made available by the +Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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Ce livre, qui ne peut offrir d'ailleurs +quelque intérêt qu'aux personnes qui aimeraient à voir de quelle façon +et à quel point un esprit loyal peut se transformer par la critique de +lui-même, dans nos temps de révolution sociale et intellectuelle, ce +livre est le complément nécessaire et naturel de la série des oeuvres +de l'auteur. Chacune des sections qu'il renferme correspond à l'un +des termes de cette série; chacun de ces morceaux a été écrit en même +temps que quelqu'un des ouvrages qui la composent, et représente, pour +qui sait bien voir, le même groupe d'idées. Ainsi le _Journal d'un +jacobite de_ 1819 est du temps de _Han d'Islande_, le _Journal d'un +révolutionnaire de_ 1830 est du temps de _Notre-Dame de Paris_. En +consultant les dates qu'on a eu soin de placer en tête de tous +ces fragments, ceux des lecteurs qui se plaisent à ces sortes de +comparaisons, même lorsqu'il s'agit d'ouvrages aussi peu importants +que celui-ci, pourront voir aisément à quelle oeuvre de l'auteur, à +quel moment de sa manière, à quelle phase de sa pensée sur la société +et sur l'art se rattache chacune des divisions de ce livre. Ces deux +volumes côtoient tous les autres en les reflétant. On y retrouve, +de 1819 à 1834, sur une échelle plus rapide, mais qui n'a pas moins +d'échelons, tous les changements successifs de style et de +pensée, toutes les modifications d'opinion et de forme, tous les +élargissements d'horizon politique et littéraire que les personnes qui +veulent bien suivre le développement de son esprit ont pu remarquer en +gravissant la série totale de ses oeuvres. + +Ces changements, ces modifications, ces élargissements, est-ce +décadence, comme on l'a dit? est-ce progrès, comme il le croit? il +pose la question; le lecteur la décidera. + +Ce qui n'est une question pour personne, il l'espère du moins, c'est +le complet désintéressement qui a présidé aux diverses modifications +de ses opinions. Les guèbres ne s'agenouillaient que devant le soleil; +lui, il ne s'agenouille que devant la vérité. + +Il livre ce recueil au public en toute franchise et en toute +confiance. Dans des temps comme les nôtres, où les événements font si +rapidement changer d'aspect aux doctrines et aux hommes, il a pensé +que ce ne serait peut-être pas un spectacle sans enseignement que +le développement d'un esprit sérieux et droit qui n'a encore été +directement mêlé à aucune chose politique et qui a silencieusement +accompli toutes ses révolutions sur lui-même, sans autre but que la +satisfaction de sa conscience. Ceci est donc avant tout une oeuvre +de probité. Le premier de ces deux volumes ne contient que deux +divisions; l'une a pour titre: _Journal des idées, des opinions et des +lectures d'un jeune jacobite de_ 1819; l'autre: _Journal des idées +et des opinions d'un révolutionnaire de_ 1830. Comment et par quelle +série d'expériences successives le jacobite de 1819 est-il devenu le +révolutionnaire de 1830, c'est ce que l'auteur écrira peut-être un +jour; et cette toute modeste _Histoire des révolutions intérieures +d'une opinion politique honnête_ ne sera peut-être pas un appendice +inutile à la grande histoire des révolutions générales de notre temps. +Pourquoi, en effet, ne pas confronter plus souvent qu'on ne le fait +les révolutions de l'individu avec les révolutions de la société? Qui +sait? la petite chose éclaire quelquefois la grande. En attendant +qu'il essaye ce travail tout à la fois psychologique et historique, +individuel et universel, il croit devoir publier comme document, et +absolument tels qu'ils ont été écrits chacun dans leur temps, ces deux +_journaux d'idées_, l'un de 1819, l'autre de 1830, faits tous deux par +le même homme, et si différents. + +Ce ne sont pas des faits qu'il faut chercher dans ces journaux. Il n'y +en a pas. Nous le répétons, ce sont des idées. Des idées à l'état de +germe dans le premier, à l'état d'épanouissement dans le second. + +Le plus ancien de ces deux journaux surtout, celui qui occupe les +deux cents premières pages de ce volume, a besoin d'être lu avec une +extrême indulgence et sans que le lecteur en perde un seul instant la +date de vue, 1819. L'auteur l'offre ici, non comme oeuvre littéraire, +mais comme sujet d'étude et d'observation pour les esprits attentifs +et bienveillants qui ne dédaignent pas de chercher dans ce qu'un +enfant balbutie les rudiments de la pensée d'un homme. Aussi, pour que +cette partie du livre ait du moins le mérite de présenter une base +sincère aux études de ce genre, a-t-on eu soin de l'imprimer, sans y +rien changer, absolument telle qu'on l'a recueillie, soit dans des +publications du temps aujourd'hui oubliées, soit dans des dossiers de +notes restées manuscrites. Ce recueil représente durant deux années, +de l'âge de seize ans à l'âge de dix-huit ans, l'état de l'esprit +de l'auteur, et, par assimilation, autant qu'un échantillon aussi +incomplet peut permettre d'en juger, l'état de l'esprit d'une fraction +assez notable de la génération d'alors. Ce n'est même que parce qu'en +le généralisant ainsi, il peut offrir, jusqu'à un certain point, cette +sorte d'intérêt, qu'on a cru qu'il n'était peut-être pas tout a fait +inutile de le présenter au public. En se plaçant à ce point de vue, +tout ce que renferme ce _Journal des idées_ d'un royaliste adolescent +d'il y a quinze ans, acquiert, à défaut de la valeur biographique +qu'un nom plus considérable en tête de ce livre pourrait seul lui +donner, cette sorte de valeur historique qui s'attache à tous les +documents honnêtes où se retrouve la physionomie d'une époque, de +quelque part qu'ils viennent. Il y a de tout dans ce journal. C'est +le profil à demi effacé de tout ce que nous nous figurions en 1819. +C'est, comme dans nos cerveaux alors, le dialogue de tous les +contraires. Il y a des recherches historiques et des rêveries, des +élégies et des feuilletons, de la critique et de la poésie; pauvre +critique! pauvre poésie surtout! Il a de petits vers badins et de +grands vers pleureurs; d'honorables et furieuses déclamations contre +les tueurs de rois; des épîtres où les hommes de 1793 sont égratignés +avec des épigrammes de 1754, espèces de petites satires sans poésie +qui caractérisent assez bien le royalisme voltairien de 1818, nuance +perdue aujourd'hui. Il y a des rêves de réforme pour le théâtre et des +voeux d'immobilité pour l'état; tous les styles qui s'essayent à la +fois, depuis le sarcasme du pamphlet jusqu'à l'ampoule oratoire; +toutes sortes d'instincts classiques mis au service d'une pensée +d'innovation littéraire; des plans de tragédies faits au collège; des +plans de gouvernement faits à l'école. Tout cela va, vient, avance, +recule, se mêle, se coudoie, se heurte, se contredit, se querelle, +croit, doute, tâtonne, nie, affirme, sans but visible, sans ordre +extérieur, sans loi apparente; et cependant, au fond de toutes ces +choses, nous le croyons du moins, il y a une loi, un ordre, un but. +Au fond, comme à la surface, il y a ce qui fera peut-être pardonner +à l'auteur l'insuffisance du talent et la faillibilité de l'esprit, +droiture, honneur, conviction, désintéressement; et au milieu de +toutes les idées contradictoires qui bruissent à la fois dans ce chaos +d'illusions généreuses et de préjugés loyaux, sous le flot le plus +obscur, sous l'entassement le plus désordonné, on sent poindre et se +mouvoir un élément qui s'assimilera un jour tous les autres, l'esprit +de liberté, que les instincts de l'auteur appliqueront d'abord à +l'art, puis, par un irrésistible entraînement de logique, à la +société; de façon que chez lui, dans un temps donné, aidées, il est +vrai, par l'expérience et la récolte de faits de chaque jour, les +idées littéraires corrigeront les idées politiques. + +Tel qu'il est donc, ce _Journal d'un jeune jacobite de_ 1819 ne nous +paraît pas complètement dépourvu de signification, ne fût-ce qu'à +cause de l'espèce de jour douteux qui flotte sur toutes ces idées +ébauchées, sorte de lumière indécise faite de deux rayons opposés +qui viennent l'un du couchant, l'autre de l'orient, crépuscule du +monarchisme politique qui finit, aube de la révolution littéraire qui +commence. + +Immédiatement après ce _Journal des idées d'un royaliste de_ 1819, +l'auteur a cru devoir placer ce qu'il a intitulé: _Journal des idées +d'un révolutionnaire de_ 1830. A onze ans d'intervalle, voilà le même +esprit, transformé. L'auteur pense que tous ceux de nos contemporains +qui feront, de bonne foi le même repli sur eux-mêmes, ne trouveront +pas des modifications moins profondes dans leur pensée, s'ils ont +eu la sagesse et le désintéressement de lui laisser son libre +développement en présence des faits et des résultats. + +Quant à ce dernier résultat en lui-même, voici de quelle manière il +s'est formé. Après la révolution de juillet, pendant les derniers mois +de 1830 et les premiers mois de 1831, l'auteur reçut de l'ébranlement +que les événements donnaient alors à toute chose des impressions +telles, qu'il lui fut impossible de ne pas en laisser trace quelque +part. Il voulut constater, en s'en rendant compte sur-le-champ, de +quelle façon et jusqu'à quelle profondeur chacun des faits plus +ou moins inattendus qui se succédaient troublait la masse d'idées +politiques qu'il avait amassée goutte à goutte depuis dix ans. A +mesure qu'un fait nouveau dégageait en lui une idée nouvelle, il +enregistrait, non le fait, mais l'idée. De là ce journal. + +On a cru devoir donner ce titre, _journal_, aux deux divisions qui +composent le premier volume de ce livre, parce qu'il a semblé que, +de tous les titres possibles, c'était encore celui qui convenait le +mieux. Cependant, afin qu'on ne cherche pas dans ce livre autre chose +que ce qu'il renferme, et qu'on ne s'attende pas à trouver dans +ces deux journaux une peinture historique, ou biographique, ou +anecdotique, avec curiosités, particularités et noms propres, de +l'année 1819 et de l'année 1830, nous insistons sur ce point, que +ces deux journaux contiennent, non les faits, mais seulement le +retentissement des faits. + +La formation de la seconde partie de cette collection n'a besoin que +de quelques mots pour s'expliquer d'elle-même. + +C'est une série de fragments écrits à diverses époques, et publiés +pour la plupart dans les recueils du temps où ils ont été écrits. Ces +fragments sont disposés par ordre chronologique; et ceux des lecteurs +qui, en lisant chaque morceau, voudront ne point oublier la date qu'il +porte, pourront remarquer de quelle façon l'idée de l'auteur mûrit +d'année en année et dans la forme et dans le fond, depuis l'étude sur +Voltaire, qui est de 1823, jusqu'à l'étude sur Mirabeau, qui est +de 1834. C'est d'ailleurs peut-être la seule chose frappante de +ce volume, à la composition duquel n'a été mêlé aucun arrangement +artificiel, qu'il commence par le nom de Voltaire et finisse par le +nom de Mirabeau. Cela montrerait, s'il n'en existait pas d'ailleurs +beaucoup d'autres exemples à côté desquels celui-ci ne vaut pas la +peine d'être compté, à quel point le dix-huitième siècle préoccupe +le dix-neuvième. Voltaire, en effet, c'est le dix-huitième siècle +système; Mirabeau, c'est le dix-huitième siècle action. + +Le premier de ces deux volumes enserre onze années de la vie +intellectuelle de l'auteur, de 1819 à 1830. Le deuxième contient +également onze années, de 1823 à 1834. Mais comme une partie de ce +deuxième volume rentre dans l'intervalle de 1819 à 1830, les deux +volumes réunis n'offrent le mouvement en bien ou en mal de la pensée +de celui qui les a écrits que sur une échelle de quinze années, de +1819 à 1834. + +Nous ne ferons aucune observation sur les dépouillements de style +et de manière que la critique y pourra noter de saison en saison. +L'esprit de tout écrivain progressif doit être comme le platane, dont +l'écorce se renouvelle à mesure que le tronc grossit. + +Pour finir ce que nous avons à dire de ce livre, si l'on nous +demandait de le caractériser d'un mot, nous dirions que ce n'est autre +chose qu'une sorte d'herbier où la pensée de l'auteur a déposé, +sous étiquette, un échantillon tel quel de ses diverses floraisons +successives. + +Que le lecteur de bonne foi compare, et juge si la loi selon laquelle +s'est développée cette pensée est bonne ou mauvaise. + +Maintenant il se rencontrera peut-être des esprits bienveillants et +sérieux qui demanderont à l'auteur quelle est la formule actuelle de +ses opinions sur la société et sur l'art. + +L'espace lui manque ici pour répondre à la première de ces deux +questions. Ce serait un livre tout entier à faire; il le fera quelque +jour. Des matières si graves veulent être traitées à fond et ne +sauraient être utilement abordées dans un avant-propos. Le peu de +pages qui nous reste morcellerait la pensée de l'auteur sans profit, +car il serait impossible de détacher, pour des proportions si exiguës, +rien de fini, d'organisé et de complet d'un bloc d'idées où tout se +tient et fait ensemble. De quelque façon que nous nous y prissions, il +y aurait toujours des afférences latérales sur lesquelles il faudrait +s'expliquer, des choses purement affirmées faute de marge pour +les démontrer, des préliminaires supposés admis, des conséquences +tronquées, d'autres qui se ramifieraient trop à l'étroit; en un mot, +des tangentes et des sécantes dont les extrémités dépasseraient les +limites de cette préface. + +En attendant qu'il puisse se dérouler complètement et à l'aise dans un +écrit spécial, l'auteur croit pouvoir dire dès à présent que, quoique +le _Journal d'un révolutionnaire de 1830_ renferme beaucoup de choses +radicalement vraies selon lui, sa pensée politique actuelle est +cependant plutôt représentée par les dernières pages du second de ces +deux volumes que par les dernières pages du premier. Si jamais, dans +ce grand concile des intelligences où se débattent de la presse à la +tribune tous les intérêts généraux de la civilisation du dix-neuvième +siècle, il avait la parole, lui si petit en présence de choses si +grandes, il la prendrait sur l'ordre du jour seulement, et il ne +demanderait qu'une chose pour commencer: la substitution des questions +sociales aux questions politiques. + +Une fois son intention politique ainsi esquissée, il croit pouvoir +répondre avec plus de détail aux personnes qui le questionneraient sur +son intention littéraire. Ici il peut être plus aisément et plus vite +compris; tout ce qu'il a écrit jusqu'à ce jour sert de commentaire à +ses paroles. Qu'on lui permette donc quelques développements sur un +sujet plus important qu'on ne le pense communément. Quand on creuse +l'art, au premier coup de pioche on entame les questions littéraires, +au second, les questions sociales. + +L'art est aujourd'hui à un bon point. Les querelles de mots ont fait +place à l'examen des choses. Les noms de guerre, les sobriquets de +parti n'ont plus de signification pour personne. Ces appellations de +_classiques_ et de _romantiques_, que celui qui écrit ces lignes +s'est toujours refusé à prononcer sérieusement, ont disparu de toute +conversation sensée aussi complètement que les ubiquitaires et les +antipaedobaptistes. Or c'est déjà un grand progrès dans une discussion +quand les mots de parti sont hors de combat. Tant qu'on en est à la +bataille des mots, il n'y a pas moyen de s'entendre; c'est une mêlée +furieuse, acharnée et aveugle. Cette bataille, qui a si longtemps +assourdi notre littérature dans les dernières années de la +restauration, est finie aujourd'hui. Le public commence à distinguer +nettement le contour des questions réelles trop longtemps cachées aux +yeux par la poussière que la polémique faisait autour d'elles. Le +pugilat des théories a cessé. Le terrain de l'art maintenant n'est +plus une arène, c'est un champ. On ne se bat plus, on laboure. + +A notre avis, la victoire est aux générations nouvelles. Elles ont +pris grandement position dans tous les arts. Nous essayerons peut-être +un jour de caractériser le point précis où elles en sont sous les +diverses formes, poésie, peinture, sculpture, musique et architecture, +et nous tâcherons d'indiquer par quels progrès et selon quelle loi il +nous semble que doit s'opérer la fusion entre les nuances différentes +des jeunes écoles, soit qu'elles cherchent plus spécialement le +_caractère_, comme les gothiques, ou le _style_, comme les grecs. + +En attendant, l'impulsion est donnée, la marée monte. Les doctrines +de la liberté littéraire ont ensemencé l'art tout entier. L'avenir +moissonnera. + +Ce n'est pas que nous, plus que d'autres, nous croyions l'art +perfectible. Nous savons qu'on ne dépassera ni Phidias, ni Raphaël. +Mais nous ne déclarons pas, en secouant tristement la tête, qu'il est +à jamais impossible de les égaler. Nous ne sommes pas ainsi, dans les +secrets de Dieu. Celui qui a créé ceux-là ne peut-il pas en créer +d'autres? Pourquoi vouloir arrêter l'esprit humain? Toutes les époques +lui conviennent, tous les climats lui sont bons. L'antiquité a Homère, +mais le moyen âge a Dante, Shakespeare et les cathédrales au nord; la +bible et les pyramides à l'orient. + +Et quelle époque que celle-ci! Nous l'avons déjà dit ailleurs et plus +d'une fois, le corollaire rigoureux d'une révolution politique, c'est +une révolution littéraire. Que voulez-vous que nous y fassions? Il y +a quelque chose de fatal dans ce perpétuel parallélisme de la +littérature et de la société. L'esprit humain ne marche pas d'un seul +pied. Les moeurs et les lois s'ébranlent d'abord; l'art suit. Pourquoi +lui clore l'avenir? Les magnifiques ambitions font faire les grandes +choses. Est-ce que le siècle qui a été assez grand pour avoir son +Charlemagne serait trop petit pour avoir son Shakespeare? + +Nous croyons donc fermement à l'avenir. On voit bien flotter encore çà +et là sur la surface de l'art quelques tronçons des vieilles poétiques +démâtées, lesquelles faisaient déjà eau de toutes parts il y dix ans. +On voit bien aussi quelques obstinés qui se cramponnent à cela. _Rari +nantes_. Nous les plaignons. Mais nous avons les yeux ailleurs. S'il +nous était permis, à nous qui sommes bien loin de nous compter parmi +les hommes prédestinés qui résoudront ces grandes questions par de +grandes oeuvres, s'il nous était permis de hasarder une conjecture sur +ce qui doit advenir de l'art, nous dirions qu'à notre avis, d'ici à +peu d'années, l'art, sans renoncer à toutes ses autres formes, se +résumera plus spécialement sous la forme essentielle et culminante du +drame. Nous avons expliqué pourquoi dans la préface d'un livre qui ne +vaut pas la peine d'être rappelé ici. + +Aussi les quelques mots que nous allons dire du drame s'appliquent +dans notre pensée, sauf de légères variantes de rédaction, à la poésie +tout entière, et ce qui s'applique à la poésie s'applique à l'art tout +entier. + +Selon nous donc, le drame de l'avenir, pour réaliser l'idée auguste +que nous nous en faisons, pour tenir dignement sa place entre la +presse et la tribune, pour jouer comme il convient son rôle dans les +choses civilisantes, doit être grand et sévère par la forme, grand et +sévère par le fond. + +Les questions de forme ont été toutes abordées depuis plusieurs +années. La forme importe dans les arts. La forme est chose beaucoup +plus absolue qu'on ne pense. C'est une erreur de croire, par exemple, +qu'une même pensée peut s'écrire de plusieurs manières, qu'une même +idée peut avoir plusieurs formes. Une idée n'a jamais qu'une forme, +qui lui est propre, qui est sa forme excellente, sa forme complète, sa +forme rigoureuse, sa forme essentielle, sa forme préférée par elle, et +qui jaillit toujours en bloc avec elle du cerveau de l'homme de génie. +Ainsi, chez les grands poëtes, rien de plus inséparable, rien de plus +adhèrent, rien de plus consubstantiel que l'idée et l'expression de +l'idée. Tuez la forme, presque toujours vous tuez l'idée. Otez sa +forme à Homère, vous avez Bitaubé. + +Aussi tout art qui veut vivre doit-il commencer par bien se poser à +lui-même les questions de forme, de langage et de style. + +Sous ce rapport, le progrès est sensible en France depuis dix ans. La +langue a subi un remaniement profond. + +Et pour que notre pensée soit claire, qu'on nous permette d'indiquer +ici en quelques mots les diverses formations de notre langue, qui +valent la peine d'être étudiées, à partir du seizième siècle surtout, +époque où la langue française a commencé à devenir la langue la plus +littéraire de l'Europe. + +On peut dire de la langue française au seizième siècle que c'est tout +à fait une _langue de la renaissance_. Au seizième siècle, l'esprit de +la renaissance est partout, dans la langue comme dans tous les arts. +Le goût romain-byzantin, que le grand événement de 1454 a fait refluer +sur l'occident, et qui avait par degrés envahi l'Italie dès la +seconde moitié du quinzième siècle, n'arrive guère en France qu'au +commencement du seizième; mais à l'instant même il s'empare de tout, +il fait irruption partout, il inonde tout. Rien ne résiste au flot. +Architecture, poésie, musique, tous les arts, toutes les études, +toutes les idées, jusqu'aux ameublements et aux costumes, jusqu'à +la législation, jusqu'à la théologie, jusqu'à la médecine, jusqu'au +blason, tout suit pêle-mêle et s'en va à vau-l'eau sur le torrent de +la renaissance. La langue est une des premières choses atteintes; en +un moment, elle se remplit de mots latins et grecs; elle déborde de +néologismes; son vieux sol gaulois disparaît presque entièrement sous +un chaos sonore de vocables homériques et virgiliens. A cette époque +d'enivrement et d'enthousiasme pour l'antiquité lettrée, la langue +française parle grec et latin comme l'architecture, avec un désordre, +un embarras et un charme infinis; c'est un bégayement classique +adorable. Moment curieux! c'est une langue qui n'est pas faite, une +langue sur laquelle on voit le mot grec et le mot latin à nu, comme +les veines et les nerfs sur l'écorché. Et pourtant, cette langue qui +n'est pas faite est une langue souvent bien belle; elle est riche, +ornée, amusante, copieuse, inépuisable en formes, haute en couleur; +elle est barbare à force d'aimer la Grèce et Rome; elle est pédante et +naïve. Observons en passant qu'elle semble parfois chargée, bourbeuse +et obscure. Ce n'est pas sans troubler profondément la limpidité de +notre vieil idiome gaulois que ces deux langues mortes, la latine +et la grecque, y ont si brusquement vidé leurs vocabulaires. Chose +remarquable et qui s'explique par tout ce que nous venons dire, +pour ceux qui ne comprennent que la langue courante, le français du +seizième siècle est moins intelligible que le français du quinzième. +Pour cette classe de lecteurs, Brantôme est moins clair que Jean de +Troyes. + +Au commencement du dix-septième siècle, cette langue trouble et +vaseuse subit une première filtration. Opération mystérieuse faite +tout à la fois par les années et par les hommes, par la foule et par +le lettré, par les événements et par les livres, par les moeurs et +par les idées, qui nous donne pour résultat l'admirable langue de P. +Mathieu et de Mathurin Régnier, qui sera plus tard celle de Molière +et de La Fontaine, et plus tard encore celle de Saint-Simon. Si les +langues se fixaient, ce qu'à Dieu ne plaise, la langue française +aurait dû en rester là. C'était une belle langue que cette poésie de +Régnier, que cette prose de Mathieu! c'était une langue déjà mûre, et +cependant toute jeune, une langue qui avait toutes les qualités les +plus contraires, selon le besoin du poëte; tantôt ferme, adroite, +svelte, vive, serrée, étroitement ajustée sur l'intention de +l'écrivain, sobre, austère, précise, elle allait à pied et sans images +et droit au but; tantôt majestueuse, lente et tout empanachée de +métaphores, elle tournait largement autour de la pensée, comme les +carrosses à huit chevaux dans un carrousel. C'était une langue +élastique et souple, facile à nouer et à dénouer au gré de toutes +les fantaisies de la période, une langue toute moirée de figures et +d'accidents pittoresques; une langue neuve, sans aucun mauvais pli, +qui prenait merveilleusement la forme de l'idée, et qui, par moments, +flottait quelque peu à l'entour, autant qu'il le fallait pour la grâce +du style. C'était une langue pleine de fières allures, de propriétés +élégantes, de caprices amusants; commode et naturelle à écrire; +donnant parfois aux écrivains les plus vulgaires toutes sortes de +bonheurs d'expressions qui faisaient partie de son fonds naturel. +C'était une langue forte et savoureuse, tout à la fois claire et +colorée, pleine d'esprit, excellente au goût, ayant bien la senteur de +ses origines, très française, et pourtant laissant voir distinctement +sous chaque mot sa racine hellénique, romaine ou castillane; une +langue calme et transparente, au fond de laquelle on distinguait +nettement toutes ces magnifiques étymologies grecques, latines ou +espagnoles, comme les perles et les coraux sous l'eau d'une mer +limpide. + +Cependant, dans la deuxième moitié du dix-septième siècle, il s'éleva +une mémorable école de lettrés qui soumit à un nouveau débat toutes +les questions de poésie et de grammaire dont avait été remplie la +première moitié du même siècle, et qui décida, à tort selon nous, pour +Malherbe contre Régnier. La langue de Régnier, qui semblait encore +très bonne à Molière, parut trop verte et trop peu faite à ces sévères +et discrets écrivains. Racine la clarifia une seconde fois. Cette +deuxième distillation, beaucoup plus artificielle que la première, +beaucoup plus littéraire et beaucoup moins populaire, n'ajouta à la +pureté et à la limpidité de l'idiome qu'en le dépouillant de presque +toutes ses propriétés savoureuses et colorantes, et en le rendant plus +propre désormais à l'abstraction qu'à l'image; mais il est impossible +de s'en plaindre quand on songe qu'il en est résulté _Britannicus, +Esther_, et _Athalie_, oeuvres belles et graves, dont le style sera +toujours religieusement admiré de quiconque acceptera avec bonne foi +les conditions sous lesquelles il s'est formé. + +Toute chose va à sa fin. Le dix-huitième siècle filtra et tamisa la +langue une troisième fois. La langue de Rabelais, d'abord épurée par +Régnier, puis distillée par Racine, acheva de déposer dans l'alambic +de Voltaire les dernières molécules de la vase natale du seizième +siècle. De là cette langue du dix-huitième siècle, parfaitement +claire, sèche, dure, neutre, incolore et insipide, langue +admirablement propre à ce qu'elle avait à faire, langue du +raisonnement et non du sentiment, langue incapable de colorer le +style, langue encore souvent charmante dans la prose, et en même temps +très haïssable dans le vers, langue de philosophes en un mot, et non +de poëtes. Car la philosophie du dix-huitième siècle, qui est l'esprit +d'analyse arrivé à sa plus complète expression, n'est pas moins +hostile à la poésie qu'à la religion, parce que la poésie comme la +religion n'est qu'une grande synthèse. Voltaire ne se hérisse pas +moins devant Homère que devant Jésus. + +Au dix-neuvième siècle, un changement s'est fait dans les idées à la +suite du changement qui s'était fait dans les choses. Les esprits +ont déserté cet aride sol voltairien, sur lequel le soc de l'art +s'ébréchait depuis si longtemps pour de maigres moissons. Au vent +philosophique a succédé un souffle religieux, à l'esprit d'analyse +l'esprit de synthèse, au démon démolisseur le génie de la +reconstruction, comme à la convention avait succédé l'empire, à +Robespierre Napoléon. Il est apparu des hommes doués de la faculté +de créer, et ayant tous les instincts mystérieux qui tracent son +itinéraire au génie. Ces hommes, que nous pouvons d'autant plus louer +que nous sommes personnellement bien éloignés de prétendre à l'honneur +de figurer parmi eux, ces hommes se sont mis à l'oeuvre. L'art, qui, +depuis cent ans, n'était plus en France qu'une littérature, est +redevenu une poésie. + +Au dix-huitième siècle il avait fallu une langue philosophique, au +dix-neuvième il fallait une langue poétique. + +C'est en présence de ce besoin que, par instinct et presque à leur +insu, les poëtes de nos jours, aidés d'une sorte de sympathie et de +concours populaire, ont soumis la langue à cette élaboration radicale +qui était si mal comprise il y a quelques années, qui a été prise +d'abord pour une levée en masse de tous les solécismes et de tous les +barbarismes possibles, et qui a si longtemps fait taxer d'ignorance +et d'incorrection tel pauvre jeune écrivain consciencieux, honnête et +courageux, philologue comme Dante en même temps que poëte, nourri des +meilleures études classiques, lequel avait peut-être passé sa jeunesse +à ne remporter dans les collèges que des prix de grammaire. + +Les poëtes ont fait ce travail, comme les abeilles leur miel, en +songeant à autre chose, sans calcul, sans préméditation, sans système, +mais avec la rare et naturelle intelligence des abeilles et des +poëtes. Il fallait d'abord colorer la langue, il fallait lui faire +reprendre du corps et de la saveur; il a donc été bon de la mélanger +selon certaines doses avec la fange féconde des vieux mots du seizième +siècle. Les contraires se corrigent souvent l'un par l'autre. Nous ne +pensons pas qu'on ait eu tort de faire infuser Ronsard dans cet idiome +affadi par Dorat. + +L'opération d'ailleurs s'est accomplie, on le voit bien maintenant, +selon les lois grammaticales les plus rigoureuses. La langue a été +retrempée à ses origines. Voilà tout. Seulement, et encore avec une +réserve extrême, on a remis en circulation un certain nombre d'anciens +mots nécessaires ou utiles. Nous ne sachons pas qu'on ait fait des +mots nouveaux. Or ce sont les mots nouveaux, les mots inventés, les +mots faits artificiellement qui détruisent le tissu d'une langue. On +s'en est gardé. Quelques mots frustes ont été refrappés au coin de +leurs étymologies. D'autres, tombés en banalité, et détournés de leur +vraie signification, ont été ramassés sur le pavé et soigneusement +replacés dans leur sens propre. + +De toute cette élaboration, dont nous n'indiquons ici que quelques +détails pris au hasard, et surtout du travail simultané de toutes les +idées particulières à ce siècle (car ce sont les idées qui sont les +vraies et souveraines faiseuses de langues), il est sorti une langue +qui, certes, aura aussi ses grands écrivains, nous n'en doutons pas; +une langue forgée pour tous les accidents possibles de la pensée; +langue qui, selon le besoin de celui qui s'en sert, a la grâce et la +naïveté des allures comme au seizième siècle, la fierté des tournures +et la phrase à grands plis comme au dix-septième siècle, le calme, +l'équilibre et la clarté comme au dix-huitième; langue propre à ce +siècle, qui résume trois formes excellentes de notre idiome sous une +forme plus développée et plus complète, et avec laquelle aujourd'hui +l'écrivain qui en aurait le génie pourrait sentir comme Rousseau, +penser comme Corneille, et peindre comme Mathieu. + +Cette langue est aujourd'hui à peu près faite. Comme prose, ceux qui +l'étudient dans les notables écrivains qu'elle possède déjà, et que +nous pourrions nommer, savent qu'elle a mille lois à elle, mille +secrets, mille propriétés, mille ressources nées tant de son fonds +personnel que de la mise en commun du fonds des trois langues qui +l'ont précédée et qu'elle multiplie les unes par les autres. Elle a +aussi sa prosodie particulière et toutes sortes de petites règles +intérieures connues seulement de ceux qui pratiquent, et sans +lesquelles il n'y a pas plus de prose que de vers. Comme poésie, elle +est aussi bien construite pour la rêverie que pour la pensée, pour +l'ode que pour le drame. Elle a été remaniée dans le vers par le +mètre, dans la strophe par le rhythme. De là, une harmonie toute +neuve, plus riche que l'ancienne, plus compliquée, plus profonde, et +qui gagne tous les jours de nouvelles octaves. + +Telle est, avec tous les développements que nous ne pouvons donner +ici à notre pensée, la langue que l'art du dix-neuvième siècle s'est +faite, et avec laquelle en particulier il va parler aux masses du +haut de la scène. Sans doute la scène, qui a ses lois d'optique et de +concentration, modifiera cette langue d'une certaine façon, mais sans +y rien altérer d'essentiel. Il faudra par exemple à la scène une prose +aussi en saillie que possible, très fermement sculptée, très nettement +ciselée, ne jetant aucune ombre douteuse sur la pensée, et presque en +ronde bosse; il faudra à la scène un vers où les charnières soient +assez multipliées pour qu'on puisse les plier et les superposer à +toutes les formes les plus brusques et les plus saccadées du dialogue +et de la passion. La prose en relief, c'est un besoin du théâtre; le +vers brisé, c'est un besoin du drame. + +Ceci une fois posé et admis, nous croyons que désormais tous les +progrès de forme sérieux qui seront dans le sens grammatical de la +langue doivent être étudiés, applaudis et adoptés. Et qu'on ne se +méprenne pas sur notre pensée, appeler les progrès, ce n'est pas +encourager les modes. Les modes dans les arts font autant de mal que +les révolutions font de bien. Les modes substituent le chic, le poncif +et le procédé d'atelier à l'étude austère de chaque chose et aux +originalités individuelles. Les modes mettent à la disposition de tout +le monde une manière vernissée et chatoyante, peu solide sans doute, +mais qui a quelquefois un éclat de surface plus vif et plus amusant à +l'oeil que le rayonnement tranquille du talent. Les modes défigurent +tout, font la grimace de tout profil et la parodie de toute oeuvre. +Gardons-nous des modes dans le style; espérons cette réserve de la +sagesse des jeunes et brillants écrivains qui mènent au progrès les +générations de leur âge. Il serait fâcheux qu'on en vînt un jour à +posséder des recettes courantes pour faire du style original comme +les chimistes de cabaret font du vin de Champagne en mêlant, selon +certaines doses, à n'importe quel vin blanc convenablement édulcoré, +de l'acide tartrique et du bicarbonate de soude. + +Ce style et ce vin moussent, la grosse foule s'en grise, mais le +connaisseur n'en boit pas. + +Nous n'en viendrons pas là. Il y a un esprit de mesure et de critique +en même temps qu'un grand souffle d'enthousiasme dans les nouvelles +générations. La langue a été amenée à un point excellent depuis quinze +années. Ce qui a été fait par les idées ne sera pas détruit par les +fantaisies. + +Réformons, ne déformons pas. + +Si le nom qui signe ces lignes était un nom illustre, si la voix qui +parle ici était une voix puissante, nous supplierions les jeunes et +grands talents sur qui repose le sort futur de notre littérature, si +magnifique depuis trois siècles, de songer combien c'est une mission +imposante que la leur, et de conserver dans leur manière d'écrire les +habitudes les plus dignes et les plus sévères. L'avenir, qu'on y +pense bien, n'appartient qu'aux hommes de style. Sans parler ici des +admirables livres de l'antiquité, et pour nous renfermer dans nos +lettres nationales, essayez d'ôter à la pensée de nos grands écrivains +l'expression qui lui est propre; ôtez à Molière son vers si vif, si +chaud, si franc, si amusant, si bien fait, si bien tourné, si bien +peint; ôtez à La Fontaine la perfection naïve et gauloise du détail; +ôtez à la phrase de Corneille ces muscles vigoureux, ces larges +attaches, ces belles formes de vigueur exagérée qui feraient du vieux +poëte, demi-romain, demi-espagnol, le Michel-Ange de notre tragédie, +s'il entrait dans la composition de son génie autant d'imagination que +de pensée; ôtez à Racine la ligne qu'il a dans le style comme Raphaël, +ligne chaste, harmonieuse et discrète comme celle de Raphaël, quoique +d'un goût inférieur, aussi pure, mais moins grande, aussi parfaite, +quoique moins sublime; ôtez à Fénelon, l'homme de son siècle qui a le +mieux senti la beauté antique, cette prose aussi mélodieuse et aussi +sereine que le vers de Racine, dont elle est soeur; ôtez à Bossuet le +magnifique port de tête de sa période; ôtez à Boileau sa manière sobre +et grave, admirablement colorée quand il le faut; ôtez à Pascal ce +style inventé et mathématique qui a tant de propriété dans le mot, +tant de logique dans la métaphore; ôtez à Voltaire cette prose claire, +solide, indestructible, cette prose de cristal de _Candide_ et du +_Dictionnaire philosophique_; ôtez à tous ces grands hommes cette +simple et petite chose, le style; et de Voltaire, de Pascal, de +Boileau, de Bossuet, de Fénelon, de Racine, de Corneille, de La +Fontaine, de Molière, de ces maîtres, que vous restera-t-il? Nous +l'avons dit plus haut, ce qui reste d'Homère après qu'il a passé par +Bitaubé. + +C'est le style qui fait la durée de l'oeuvre et l'immortalité du +poëte. La belle expression embellit la belle pensée et la conserve; +c'est tout à la fois une parure et une armure. Le style sur l'idée, +c'est l'émail sur la dent. + +Dans tout grand écrivain il doit y avoir un grand grammairien, comme +un grand algébriste dans tout grand astronome. Pascal contient +Vaugelas; Lagrange contient Bezout. + +Aussi l'étude de la langue est-elle aujourd'hui, autant que jamais, la +première condition pour tout artiste qui veut que son oeuvre naisse +viable. Cela est admirablement compris maintenant par les nouvelles +générations littéraires. Nous voyons avec joie que les jeunes +écoles de peinture et de sculpture, si haut placées à cette heure, +comprennent de leur côté combien est importante pour elles aussi la +science de leur langue, qui est le dessin. Le dessin! le dessin! c'est +la loi première de tout art. Et ne croyez pas que cette loi retranche +rien à la liberté, à la fantaisie, à la nature. Le dessin n'est ennemi +ni de la chair, ni de la couleur. Quoi qu'en disent les exclusifs et +les incomplets, le dessin ne fait obstacle ni à Puget, ni à +Rubens. Aujourd'hui donc, dans toutes les directions de l'activité +intellectuelle, sculpture, peinture ou poésie, que tous ceux qui ne +savent pas dessiner, l'apprennent. Le style est la clef de l'avenir. +Sans le style et sans le dessin, vous pourrez avoir le succès du +moment, l'applaudissement, le bruit, la fanfare, les couronnes, +l'acclamation enivrée des multitudes; vous n'aurez pas le vrai +triomphe, la vraie gloire, la vraie conquête, le vrai laurier. Comme +dit Cicéron, _insignia victoriae, non victoriam_. + +Sévérité donc et grandeur dans la forme; et, pour que l'oeuvre soit +complète, grandeur et sévérité dans le fond. Telle est la loi actuelle +de l'art; sinon il aura peut-être le présent, mais il n'aura pas +l'avenir. + +Dans le drame surtout, le fond importe, non moins certes que la +forme. Et ici, s'il nous était permis de nous citer nous-mêmes, nous +transcririons ce que nous disions il y a un an dans la préface d'une +pièce récemment jouée: «L'auteur de ce drame sait combien c'est une +grande et sérieuse chose que le théâtre; il sait que le drame, sans +sortir des limites impartiales de l'art, a une mission nationale, une +mission sociale, une mission humaine. Quand il voit chaque soir ce +peuple si intelligent et si avancé, qui a fait de Paris la cité +centrale du progrès, s'entasser en foule devant un rideau que sa +pensée, à lui chétif poëte, va soulever le moment d'après, il sent +combien il est peu de chose, lui, devant tant d'attente et de +curiosité; il sent que si son talent n'est rien, il faut que sa +probité soit tout; il s'interroge avec sévérité et recueillement sur +la portée philosophique de son oeuvre; car il se sait responsable, et +il ne veut pas que cette foule puisse lui demander compte un jour de +ce qu'il lui aura enseigné. Le poëte aussi a charge d'âmes. Il ne faut +pas que la multitude sorte du théâtre sans emporter avec elle quelque +moralité austère et profonde. Aussi espère-t-il bien, Dieu aidant, ne +développer jamais sur la scène (du moins tant que dureront les temps +sérieux où nous sommes) que des choses pleines de leçons et de +conseils. Il fera toujours apparaître volontiers le cercueil dans +la salle du banquet, la prière des morts à travers les refrains de +l'orgie, la cagoule à côté du masque. Il laissera quelquefois le +carnaval débraillé chanter à tue-tête sur l'avant-scène; mais il lui +criera du fond du théâtre: _Memento quia pulvis es_! Il sait bien que +l'art seul, l'art pur, l'art proprement dit n'exige pas tout cela +du poëte; mais il pense qu'au théâtre surtout, il ne suffit pas de +remplir seulement les conditions de l'art.» + +Le théâtre, nous le répétons, est une chose qui enseigne et qui +civilise. Dans nos temps de doute et de curiosité, le théâtre est +devenu pour les multitudes ce qu'était l'église au moyen âge, le lieu +attrayant et central. Tant que ceci durera, la fonction du poëte +dramatique sera plus qu'une magistrature et presque un sacerdoce. Il +pourra faillir comme homme; comme poëte, il devra être pur, digne et +sérieux. + +Désormais, à notre avis, au point de maturité où cette époque +est venue, l'art, quoi qu'il fasse, dans ses fantaisies les plus +flottantes et les plus échevelées, dans ses calques les plus sévères +de la nature, dans ses créations les plus échafaudées sur des rêves +hors du possible et du réel, dans ses plus délicates explorations +de la métaphysique du coeur, dans ses plus larges peintures de la +passion, de la passion chaude, vivante et irréfléchie; l'art, et en +particulier le drame, qui est aujourd'hui son expression la plus +puissante et la plus saisissable à tous, doit avoir sans cesse +présente, comme un témoin austère de ses travaux, la pensée du temps +où nous vivons, la responsabilité qu'il encourt, la règle que la foule +demande et attend de partout, la pente des idées et des événements sur +laquelle notre époque est lancée, la perturbation fatale qu'un pouvoir +spirituel mal dirigé pourrait causer au milieu de cet ensemble de +forces qui élaborent en commun, les unes au grand jour, les autres +dans l'ombre, notre civilisation future. L'art d'à présent ne doit +plus chercher seulement le beau, mais encore le bien. + +Ce n'est pas d'ailleurs que nous soyons le moins du monde partisan de +l'_utilité directe_ de l'art, théorie puérile émise dans ces derniers +temps par des sectes philosophiques qui n'avaient pas étudié le fond +de la question. Le drame, oeuvre d'avenir et de durée, ne peut que +tout perdre à se faire le prédicateur immédiat des trois ou quatre +vérités d'occasion que la polémique des partis met à la mode tous les +cinq ans. Les partis ont besoin d'enlever une position politique. Ils +prennent les deux ou trois idées qui leur sont nécessaires pour cela, +et avec ces idées ils creusent le sol nuit et jour autour du pouvoir. +C'est un siège en règle. La tranchée, les épaulements, la sape et la +mine. Un beau jour les partis donnent l'assaut comme en juillet 1789, +ou le pouvoir fait une sortie comme en juillet 1830, et la position +est prise. Une fois la forteresse enlevée, les travaux du siége +sont abandonnés, bien entendu; rien ne paraît plus inutile, plus +déraisonnable et plus absurde que les travaux d'un siége quand la +ville est prise; on comble les tranchées, la charrue passe sur +les sapes, et les fameuses vérités politiques qui avaient servi à +bouleverser toute cette plaine, vieux outils, sont jetées là et +oubliées à terre jusqu'à ce qu'un historien chercheur ait la bonté de +les ramasser et de les classer dans sa collection des erreurs et des +illusions de l'humanité. Si quelque oeuvre d'art a eu le malheur de +faire cause commune avec les _vérités politiques_, et de se mêler à +elles dans le combat, tant pis pour l'oeuvre d'art; après la victoire +elle sera hors de service, rejetée comme le reste, et ira se rouiller +dans le tas. Disons-le donc bien haut, toutes les larges et éternelles +vérités qui constituent chez tous les peuples et dans tous les temps +le fond même des sentiments humains, voilà la matière première de +l'art, de l'art immortel et divin; mais il n'y a pas de matériaux pour +lui dans ces constructions expédientes que la stratégie des partis +multiplie, selon ses besoins, sur le terrain de la petite guerre +politique. Les idées utiles ou vraies un jour ou deux, avec lesquelles +les partis enlèvent une position, ne constituent pas plus un système +coordonné de vérités sociales ou philosophiques, que les zigzags et +les parallèles qui ont servi à forcer une citadelle ne sont des rues +et des chemins. + +Le produit le plus notable de l'_art utile_, de l'art enrôlé, +discipliné et assaillant, de l'art prenant fait et cause dans +le détail des querelles politiques, c'est le drame pamphlet du +dix-huitième siècle, la _tragédie philosophique_, poëme bizarre où la +tirade obstrue le dialogue, où la maxime remplace la pensée; oeuvre de +dérision et de colère qui s'évertue étourdiment à battre en brèche une +société dont les ruines l'enterreront. Certes, bien de l'esprit, bien +du talent, bien du génie a été dépensé dans ces drames faits exprès +qui ont démoli la Bastille; mais la postérité ne s'en inquiétera pas. +C'est une pauvre besogne à ses yeux que d'avoir mis en tragédies la +préface de l'_Encyclopédie_. La postérité s'occupera moins encore de +la tragédie politique de la restauration, qu'a engendrée la tragédie +philosophique du dix-huitième siècle, comme la maxime a engendré +l'allusion. Tout cela a été fort applaudi de son temps, et est fort +oublié du nôtre. Il faut, après tout, que l'art soit son propre but à +lui-même, et qu'il enseigne, qu'il moralise, qu'il civilise, et qu'il +édifie chemin faisant, mais sans se détourner, et tout en allant +devant lui. Plus il sera impartial et calme, plus il dédaignera le +passager des questions politiques quotidiennes, plus il s'adaptera +grandement à l'homme de tous les temps et de tous les lieux; plus il +aura la forme de l'avenir. Ce n'est pas en se passionnant petitement +pour ou contre tel pouvoir ou tel parti qui a deux jours à vivre, que +le créateur dramatique agira puissamment sur son siècle et sur ses +contemporains. C'est par des peintures vraies de la nature éternelle +que chacun porte en soi; c'est en nous prenant, vous, moi, nous, eux +tous, par nos irrésistibles sentiments de père, de fils, de mère, de +frère et de soeur, d'ami et d'ennemi, d'amant et de maîtresse, d'homme +et de femme; c'est en mêlant la loi de la providence au jeu de nos +passions; c'est en nous montrant d'où viennent le bien et le mal +moral, et où ils mènent; c'est en nous faisant rire et pleurer sur +des choses qui nous ressemblent, quoique souvent plus grandes, plus +choisies et plus idéales que nous; c'est en sondant avec le _speculum_ +du génie notre conscience, nos opinions, nos illusions, nos préjugés; +c'est en remuant tout ce qui est dans l'ombre au fond de nos +entrailles; en un mot, c'est en jetant, tantôt par des rayons, tantôt +par des éclairs, de larges jours sur le coeur humain, ce chaos d'où +le _fiat lux_ du poëte tire un monde!--C'est ainsi, et pas +autrement.--Et, nous le répétons, plus le créateur dramatique sera +profond, désintéressé, général et universel dans son oeuvre, mieux +il accomplira sa mission et près des contemporains et près de la +postérité. Plus le point de vue du poëte ira s'élargissant, plus le +poëte sera grand et vraiment utile à l'humanité. Nous comprenons +l'enseignement du poëte dramatique plutôt comme Molière que comme +Voltaire, plutôt comme Shakespeare que comme Molière. Nous préférons +Tartuffe à Mahomet; nous préférons Iago à Tartuffe. A mesure que vous +passez d'un de ces trois poëtes à l'autre, voyez comme l'horizon +s'agrandit. Voltaire parle à un parti, Molière parle à la société, +Shakespeare parle à l'homme. + +Poëtes dramatiques, c'est un homme bien convaincu qui vous conseille +ici, que ceux d'entre vous qui sentent en eux quelque chose de +puissant, de généreux et de fort, se mettent au-dessus des haines de +parti, au-dessus même de leurs propres petites haines personnelles, +s'ils en ont. Ne soyez ni de l'opposition ni du pouvoir, soyez de la +société, comme Molière, et de l'humanité comme Shakespeare. Ne +prenez part aux révolutions matérielles que par les révolutions +intellectuelles. N'ameutez pas des passions d'un jour autour de votre +oeuvre immortelle. Puisez profondément vos tragédies dans l'histoire, +dans l'invention, dans le passé, dans le présent, dans votre coeur, +dans le coeur des autres, et laissez à de moins dignes le drame de +libelle, de personnalité et de scandale, comme vous laissez aux +fabricants de littérature le drame de pacotille, le drame-marchandise, +le drame prétexte à décorations. Que votre oeuvre soit haute et +grande, et vivante, et féconde, et aille toujours au fond des âmes. +La belle gloire de courtiser des opinions qui se laissent faire, bien +entendu, et qui vous donnent un applaudissement pour une caresse! +Inspirez-vous donc plutôt, si vous voulez la vraie renommée et la +vraie puissance, des passions purement humaines, qui sont éternelles, +que des passions politiques, qui sont passagères. Soyez plus fiers +d'un vers proverbe que d'un vers cocarde. + +Attirer la foule à un drame comme l'oiseau à un miroir; passionner la +multitude autour de la glorieuse fantaisie du poëte, et faire oublier +au peuple le gouvernement qu'il a pour l'instant, faire pleurer les +femmes sur une femme, les mères sur une mère, les hommes sur un +homme; montrer, quand l'occasion s'en présente, le beau moral sous la +difformité physique; pénétrer sous toutes les surfaces pour extraire +l'essence de tout; donner aux grands le respect des petits et aux +petits la mesure des grands; enseigner qu'il y a souvent un peu de mal +dans les meilleurs et presque toujours un peu de bien dans les pires, +et, par là, inspirer aux mauvais l'espérance et l'indulgence aux bons; +tout ramener, dans les événements de la vie possible, à ces grandes +lignes providentielles ou fatales entre lesquelles se meut la liberté +humaine; profiter de l'attention des masses pour leur enseigner à leur +insu, à travers le plaisir que vous leur donnez, les sept ou huit +grandes vérités sociales, morales ou philosophiques, sans lesquelles +elles n'auraient pas l'intelligence de leur temps; voilà, à notre +avis, pour le poëte, la vraie utilité, la vraie influence, la vraie +collaboration dans l'oeuvre civilisatrice. C'est par cette voie +magnifique et large, et non par la tracasserie politique, qu'un art +devient un pouvoir. + +Afin d'atteindre à ce but, il importe que le théâtre conserve des +proportions grandes et pures. Il ne faut pas que le drame du siècle de +Napoléon ait une configuration moins auguste que la tragédie de Louis +XIV. Son influence sur les masses d'ailleurs sera toujours en raison +directe de sa propre élévation et de sa propre dignité. Plus le drame +sera placé haut, plus il sera vu de loin. C'est pourquoi, disons-le +ici en passant, il est à souhaiter que les hommes de talent n'oublient +pas l'excellence du grandiose et de l'idéal dans tout art qui +s'adresse aux masses. Les masses ont l'instinct de l'idéal. Sans doute +c'est un des principaux besoins du poëte contemporain de peindre +la société contemporaine, et ce besoin a déjà produit de notables +ouvrages; mais il faut se garder de faire prévaloir sur le haut drame +universel la prosaïque tragédie de boutique et de salon, pédestre, +laide, maniérée, épileptique, sentimentale et pleureuse. Le bourgeois +n'est pas le populaire. Ne dégringolons pas de Shakespeare à Kotzebue. + +L'art est grand. Quel que soit le sujet qu'il traite, qu'il s'adresse +au passé ou au contemporain, lors même qu'il mêle le rire et l'ironie +au groupe sévère des vices, des vertus, des crimes et des passions, +l'art doit être grave, candide, moral et religieux. Au théâtre +surtout, il n'y a que deux choses auxquelles l'art puisse dignement +aboutir. Dieu et le peuple. Dieu d'où tout vient, le peuple où tout +va; Dieu qui est le principe, le peuple qui est la fin. Dieu manifesté +au peuple, la providence expliquée à l'homme, voilà le fond un et +simple de toute tragédie, depuis _Oedipe roi_ jusqu'à _Macbeth_. La +providence est le centre des drames comme des choses. Dieu est le +grand milieu. _Deus centrum et locus rerum_, dit Filesac. + +En se conformant aux diverses lois que nous venons d'énumérer, avec le +regret de ne pouvoir, faute de temps, développer davantage nos idées, +on comprendra que la mission du théâtre peut être grande dans l'époque +où nous vivons. C'est une belle tâche de ramener toute une société des +passions artificielles aux passions naturelles. Le drame, tel que nous +le concevons, tel que les générations nouvelles nous le donneront, +suivra une série de progrès et d'avenir si irrésistible qu'il prendra +peu de souci des chutes et des succès, accidents momentanés qui +n'importent qu'au bonheur temporel du poëte et qui ne décident jamais +le fond des questions. Loin de là, il grandira souvent plus par un +revers que par une victoire. Le drame que veut notre temps sera bien +placé vis-à-vis du peuple, bien placé vis-à-vis du pouvoir. Il ne +se laissera ôter sa liberté ni par la foule que la mode entraîne +quelquefois, ni par les gouvernements qu'un égoïsme mesquin conseille +trop souvent. Sûr de sa conscience, fort de sa dignité, il saura dans +l'occasion dire son fait au pouvoir, si le pouvoir était assez gauche +et assez maladroit pour se laisser reprendre en flagrant délit de +censure comme cela lui est arrivé il y a dix-huit mois, à l'époque de +la chute d'une pièce intitulée _le Roi s'amuse_. + +Ainsi, pour résumer ce que nous avons dit, grandeur et sévérité +dans l'intention, grandeur et sévérité dans l'exécution, voilà les +conditions selon lesquelles doit se développer, s'il veut vivre et +régner, le drame contemporain. Moral par le fond. Littéraire par la +forme. Populaire par la forme et par le fond. + +Et puisqu'il résulte de tout ce que nous venons d'écrire que l'art +et le théâtre doivent être populaires, qu'on nous permette, pour +terminer, d'expliquer en deux mots notre pensée, tout en déclarant que +par cette explication nous ne prétendons infirmer ni restreindre rien +de ce que nous avons dit plus haut. Sans doute la popularité est le +complément magnifique des conditions d'un art bien rempli; mais, en +ceci comme en tout, qui n'a que la popularité n'a rien. Et puis, entre +popularité et popularité il faut distinguer. Il y a une popularité +misérable qui n'est dévolue qu'au banal, au trivial, au commun. Rien +de plus populaire en ce sens que la chanson _Au clair de la lune_ et +_Ah! qu'on est fier d'être français_! Cette popularité n'est que de la +vulgarité. L'art la dédaigne. L'art ne recherche l'influence populaire +sur les contemporains qu'autant qu'il peut l'obtenir en restant +dans ses conditions d'art. Et si par hasard cette influence lui est +refusée, ce qui est rare en tout temps et en particulier impossible +dans le nôtre, il y a pour lui une autre popularité qui se forme +du suffrage successif du petit nombre d'hommes d'élite de chaque +génération; à force de siècles, cela fait une foule aussi; c'est là, +il faut bien le dire, le vrai peuple du génie. En fait de masses, +le génie s'adresse encore plus aux siècles qu'aux multitudes, aux +agglomérations d'années qu'aux agglomérations d'hommes. Cette lente +consécration des temps fait ces grands noms, souvent moqués des +contemporains, cela est vrai, mais que la foule, un jour venu, +accepte, subit et ne discute plus. Peu d'hommes dans chaque génération +lisent avec intelligence Homère, Dante, Shakespeare; tous s'inclinent +devant ces colosses. Les grands hommes sont de hautes montagnes dont +la cime reste inhabitée, mais domine toujours l'horizon. Villes, +collines, plaines, charrues, cabanes, sont au bas. Depuis cinquante +ans, douze hommes seulement ont gravi au haut du mont Blanc. Combien +peu d'esprits sont montés sur le sommet de Dante et de Shakespeare! +Combien peu de regards ont pu contempler l'immense mappemonde qui se +découvre de ces hauteurs! Qu'importe! tous les yeux n'en sont +pas moins éternellement fixés à ces points culminants du monde +intellectuel, montagnes dont la cime est si haute que le dernier rayon +des siècles depuis longtemps couchés derrière l'horizon y resplendit +encore! + + + + + JOURNAL DES IDÉES + DES OPINIONS ET DES LECTURES + D'UN JEUNE JACOBITE DE 1819 + + + + + HISTOIRE + + +Chez les anciens, l'occupation d'écrire l'histoire était le +délassement des grands hommes historiques; c'était Xénophon, chef des +Dix mille; c'était Tacite, prince du sénat. Chez les modernes, comme +les grands hommes historiques ne savaient pas lire, il fallut que +l'histoire se laissât écrire par des lettrés et des savants, gens qui +n'étaient savants et lettrés que parce qu'ils étaient restés toute +leur vie étrangers aux intérêts de ce bas monde, c'est-à-dire à +l'histoire. + +De là, dans l'histoire, telle que les modernes l'ont écrite, quelque +chose de petit et de peu intelligent. + +Il est à remarquer que les premiers historiens anciens écrivirent +d'après des traditions, et les premiers historiens modernes d'après +des chroniques. + +Les anciens, écrivant d'après des traditions, suivirent cette grande +idée morale qu'il ne suffisait pas qu'un homme eût vécu ou même qu'un +siècle eût existé pour qu'il fût de l'histoire, mais qu'il fallait +encore qu'il eût légué de grands exemples à la mémoire des hommes. +Voilà pourquoi l'histoire ancienne ne languit jamais. Elle est ce +qu'elle doit être, le tableau raisonné des grands hommes et des +grandes choses, et non pas, comme on l'a voulu faire de notre temps, +le registre de vie de quelques hommes, ou le procès-verbal de quelques +siècles. + +Les historiens modernes, écrivant d'après des chroniques, ne virent +dans les livres que ce qui y était, des faits contradictoires à +rétablir et des dates à concilier. Ils écrivirent en savants, +s'occupant beaucoup des faits et rarement des conséquences, ne +s'étendant pas sur les événements d'après l'intérêt moral qu'ils +étaient susceptibles de présenter, mais d'après l'intérêt de curiosité +qui leur restait encore, eu égard aux événements de leur siècle. +Voilà pourquoi la plupart de nos histoires commencent par des abrégés +chronologiques et se terminent par des gazettes. + +On a calculé qu'il faudrait huit cents ans à un homme qui lirait +quatorze heures par jour pour lire seulement les ouvrages écrits sur +l'histoire qui se trouvent à la Bibliothèque royale; et parmi ces +ouvrages il faut en compter plus de vingt mille, la plupart en +plusieurs volumes, sur la seule histoire de France, depuis MM. Royou, +Fantin-Désodoards et Anquetil, qui ont donné des histoires complètes, +jusqu'à ces braves chroniqueurs, Froissard, Comines et Jean de Troyes, +par lesquels nous savons que _ung tel jour le roi estoit malade_, et +que _ung tel autre jour un homme se noya dans la Seine_. + +Parmi ces ouvrages, il en est quatre généralement connus sous le nom +des quatre grandes histoires de France; celle de Dupleix, qu'on ne lit +plus; celle de Mézeray, qu'on lira toujours, non parce qu'il est aussi +exact et aussi vrai que Boileau l'a dit pour la rime, mais parce qu'il +est original et satirique, ce qui vaut encore mieux pour des lecteurs +français; celle du P. Daniel, jésuite, fameux par ses descriptions de +batailles, qui a fait en vingt ans une histoire où il n'y a d'autre +mérite que l'érudition, et dans laquelle le comte de Boulainvillers +ne trouvait guère que dix mille erreurs; et enfin, celle de Vély, +continuée par Villaret et par Garnier. + +«Il y a des morceaux bien faits dans Vély, dit Voltaire dont +les jugements sont précieux; on lui doit des éloges et de la +reconnaissance; mais il faudrait avoir le style de son sujet, et +pour faire une bonne histoire de France il ne suffit pas d'avoir du +discernement et du goût.» + +Villaret, qui avait été comédien, écrit d'un style prétentieux et +ampoulé; il fatigue par une affectation continuelle de sensibilité et +d'énergie; il est souvent inexact et rarement impartial. Garnier, plus +raisonnable, plus instruit, n'est guère meilleur écrivain; sa manière +est terne, son style est lâche et prolixe. Il n'y a entre Garnier et +Villaret que la différence du médiocre au pire, et si la première +condition de vie pour un ouvrage doit être de se faire lire, le +travail de ces deux auteurs peut être à juste titre regardé comme non +avenu. + +Au reste, écrire l'histoire d'une seule nation, c'est oeuvre +incomplète, sans tenants et sans aboutissants, et par conséquent +manquée et difforme. Il ne peut y avoir de bonnes histoires locales +que dans les compartiments bien proportionnés d'une histoire générale. +Il n'y a que deux tâches dignes d'un historien dans ce monde, la +chronique, le journal, ou l'histoire universelle. Tacite ou Bossuet. + +Sous un point de vue restreint, Comines a écrit une assez bonne +histoire de France en six lignes: «Dieu n'a créé aucune chose en ce +monde, ny hommes, ny bestes, à qui il n'ait fait quelque chose son +contraire, pour la tenir en crainte et en humilité. C'est pourquoi il +a fait France et Angleterre voisines.» + + +La France, l'Angleterre et la Russie sont de nos jours les trois +géants de l'Europe. Depuis nos récentes commotions politiques, ces +colosses ont chacun une attitude particulière; l'Angleterre se +soutient, la France se relève, la Russie se lève. Ce dernier empire, +jeune encore au milieu du vieux continent, grandit depuis un siècle +avec une rapidité singulière. Son avenir est d'un poids immense dans +nos destinées. Il n'est pas impossible que sa _barbarie_ vienne un +jour retremper notre civilisation, et le sol russe semble tenir en +réserve des populations sauvages pour nos régions policées. + +Cet avenir de la Russie, si important aujourd'hui pour l'Europe, donne +une haute importance à son passé. Pour bien deviner ce que sera ce +peuple, on doit étudier soigneusement ce qu'il a été. Mais rien de +plus difficile qu'une pareille étude. Il faut marcher comme perdu au +milieu d'un chaos de traditions confuses, de récits incomplets, de +contes, de contradictions, de chroniques tronquées. Le passé de cette +nation est aussi ténébreux que son ciel, et il y a des déserts dans +ses annales comme dans son territoire. + +Ce n'est donc pas une chose aisée à faire qu'une bonne histoire de +Russie. Ce n'est pas une médiocre entreprise que de traverser cette +nuit des temps, pour aller, parmi tant de faits et de récits qui se +croisent et se heurtent, à la découverte de la vérité. Il faut que +l'écrivain saisisse hardiment le fil de ce dédale; qu'il en débrouille +les ténèbres; que son érudition laborieuse jette de vives lumières sur +toutes les sommités de cette histoire. Sa critique consciencieuse et +savante aura soin de rétablir les causes en combinant les résultats. +Son style fixera les physionomies, encore indécises, des personnages +et des époques. Certes, ce n'est point une tâche facile de remettre à +flot et de faire repasser sous nos yeux tous ces événements depuis si +longtemps disparus du cours des siècles. + +L'historien devra, ce nous semble, pour être complet, donner un peu +plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'ici à l'époque qui précède +l'invasion des tartares, et consacrer tout un volume peut-être à +l'histoire de ces tribus vagabondes qui reconnaissent la souveraineté +de la Russie. Ce travail jetterait sans doute un grand jour sur +l'ancienne civilisation qui a probablement existé dans le nord, et +l'historien pourrait s'y aider des savantes recherches de M. Klaproth. + +Lévesque a déjà raconté, il est vrai, en deux volumes ajoutés à son +long ouvrage, l'histoire de ces peuplades tributaires; mais cette +matière attend encore un véritable historien. Il faudrait aussi +traiter avec plus de développement que Lévesque, et surtout avec plus +de sincérité, certaines époques d'un grand intérêt, comme le règne +fameux de Catherine. L'historien digne de ce nom flétrirait avec le +fer chaud de Tacite et la verge de Juvénal cette courtisane couronnée, +à laquelle les altiers sophistes du dernier siècle avaient voué +un culte qu'ils refusaient à leur dieu et à leur roi; cette reine +régicide, qui avait choisi pour ses tableaux de boudoir un massacre[1] +et un incendie[2]. + +Sans nul doute, une bonne _Histoire de Russie_ éveillerait vivement +l'attention. Les destins futurs de la Russie sont aujourd'hui le champ +ouvert à toutes les méditations. Ces terres du septentrion ont déjà +plusieurs fois jeté le torrent de leurs peuples à travers l'Europe. +Les français de ce temps ont vu, entre autres merveilles, paître dans +les gazons des Tuileries des chevaux qui avaient coutume de brouter +l'herbe au pied de la grande muraille de la Chine; et des vicissitudes +inouïes dans le cours des choses ont réduit de nos jours les nations +méridionales à adresser à un autre Alexandre le voeu de Diogène: +_Retire-toi de notre soleil_. + + +Il y aurait un livre curieux à faire sur la condition des juifs au +moyen âge. Ils étaient bien haïs, mais ils étaient bien odieux; ils +étaient bien méprisés, mais ils étaient bien vils. Le peuple déicide +était aussi un peuple voleur. Malgré les avis du rabbin Beccaï[3], ils +ne se faisaient aucun scrupule de piller les _nazaréens_, ainsi qu'ils +nommaient les chrétiens; aussi étaient-ils souvent les victimes de +leur propre cupidité. Dans la première expédition de Pierre l'Hermite, +des croisés, emportés par le zèle, firent le voeu d'égorger tous les +juifs qui se trouveraient sur leur route, et ils le remplirent. Cette +exécution était une représaille sanglante des bibliques massacres +commis par les juifs. Suarez observe seulement que _les hébreux +avaient souvent égorgé leurs voisins par une piété bien entendue, et +que les croisés massacraient les hébreux par_ UNE PIÉTÉ MAL ENTENDUE. + +Voilà un échantillon de haine; voici un échantillon, de mépris. + +En 1262, une mémorable conférence eut lieu devant le roi et la reine +d'Aragon, entre le savant rabbin Zéchiel et le frère Paul Ciriaque, +dominicain très érudit. Quand le docteur juif eut cité le Toldos +Jeschut, le Targum, les archives du Sanhédrin, le Nissachou Vetus, le +Talmud, etc., la reine finit la dispute en lui demandant _pourquoi +les juifs puaient_. Il est vrai que cette haine et ce mépris +s'affaiblirent avec le temps. En 1687, on imprima les controverses de +l'israélite Orobio et de l'arménien Philippe Limborch, dans lesquelles +le rabbin présente des objections au très illustre et très savant +chrétien, et où le chrétien réfute les assertions du très savant +et très illustre juif. On vit dans le même dix-septième siècle le +professeur Rittangel, de Koenigsberg, et Antoine, ministre chrétien +à Genève, embrasser la loi mosaïque; ce qui prouve que la prévention +contre les juifs n'était plus aussi forte à cette époque. + +Aujourd'hui, il y a fort peu de juifs qui soient juifs, fort peu de +chrétiens qui soient chrétiens. On ne méprise plus, on ne hait plus, +parce qu'on ne croit plus. Immense malheur! Jérusalem et Salomon, +choses mortes, Rome et Grégoire VII, choses mortes. Il y a Paris et +Voltaire. + + +L'homme masqué, qui se fit si longtemps passer pour dieu dans la +province de Khorassan, avait d'abord été greffier de la chancellerie +d'Abou Moslem, gouverneur de Khorassan, sous le khalife Almanzor. +D'après l'auteur du _Lobbtarikh_, il se nommait Hakem Ben Haschem. +Sous le règne du khalife Mahadi, troisième abasside, vers l'an 160 de +l'hégire, il se fit soldat, puis devint capitaine et chef de secte. La +cicatrice d'un fer de flèche ayant rendu son visage hideux, il prit +un voile et fut surnommé _Burcâi_, voilé. Ses adorateurs étaient +convaincus que ce voile ne servait qu'à leur cacher la splendeur +foudroyante de son visage. Khondemir, qui s'accorde avec Ben Schahnah +pour le nommer Hakem Ben Atha, lui donne le titre de Mocannâ, +_masqué_, en arabe, et prétend qu'il portait un masque d'or. +Observons, en passant, qu'un poëte irlandais contemporain a changé +le masque d'or en un voile d'argent. Abou Giafar al Thabari donne +un exposé de sa doctrine. Cependant, la rébellion de cet imposteur +devenant de plus en plus inquiétante, Mahadi envoya à sa rencontre +l'émir Abusâid qui défit le Prophète-Voilé, le chassa de Mérou et le +força à se renfermer dans Nekhscheb, où il était né et où il devait +mourir. L'imposteur, assiégé, ranima le courage de son armée fanatique +par des miracles qui semblent encore incroyables. Il faisait sortir, +toutes les nuits, du fond d'un puits, un globe lumineux qui, suivant +Khondemir, jetait sa clarté à plusieurs milles à la ronde; ce qui le +fit surnommer Sazendèh Mah, _le faiseur de lunes_. Enfin, réduit au +désespoir, il empoisonna le reste de ses séides dans un banquet, et, +afin qu'on le crût remonté au ciel, il s'engloutit lui-même dans une +cuve remplie de matières corrosives. Ben Schahnah assure que ses +cheveux surnagèrent et ne furent pas consumés. Il ajoute qu'une de ses +concubines, qui s'était cachée pour se dérober au poison, survécut +à cette destruction générale, et ouvrit les portes de Nekhscheb à +Abusâid. Le Prophète-Masqué, que d'ignorants chroniqueurs ont confondu +avec le Vieux de la Montagne, avait choisi pour ses drapeaux la +couleur blanche, en haine des abbassides dont l'étendard était noir. +Sa secte subsista longtemps après lui, et, par un capricieux hasard, +il y eut parmi les turcomans une distinction de Blancs et de Noirs à +la même époque où les Bianchi et les Neri divisaient l'Italie en deux +grandes factions. + + +Voltaire, comme historien, est souvent admirable; il laisse crier les +faits. L'histoire n'est pour lui qu'une longue galerie de médailles à +double empreinte. Il la réduit presque toujours à cette phrase de son +_Essai sur les moeurs_: «Il y eut des choses horribles, il y en eut de +ridicules.» En effet, toute l'histoire des hommes tient là. Puis il +ajoute: «L'échanson Montecuculli fut écartelé; voilà l'horrible. +Charles-Quint fut déclaré rebelle par le parlement de Paris; voilà le +ridicule.» Cependant, s'il eût écrit soixante ans plus tard, ces deux +expressions ne lui auraient plus suffi. Lorsqu'il aurait eu dit: «Le +roi de France et trois cent mille citoyens furent égorgés, fusillés, +noyés... La Convention nationale décréta Pitt et Cobourg ennemis +du genre humain.» Quels mots aurait-il mis au-dessous de pareilles +choses? + +Un spectacle curieux, ce serait celui-ci: Voltaire jugeant Marat, la +cause jugeant l'effet. + + +Il y aurait pourtant quelque injustice à ne trouver dans les annales +du monde qu'horreur et rire. Démocrite et Héraclite étaient deux fous, +et les deux folies réunies dans le même homme n'en feraient point un +sage. Voltaire mérite donc un reproche grave; ce beau génie écrivit +l'histoire des hommes pour lancer un long sarcasme contre l'humanité. +Peut-être n'eût-il point eu ce tort s'il se fût borné à la France. Le +sentiment national eût émoussé la pointe amère de son esprit. +Pourquoi ne pas se faire cette illusion? Il est à remarquer que Hume, +Tite-Live, et en général les narrateurs nationaux, sont les plus +bénins des historiens. Cette bienveillance, quoique parfois mal +fondée, attache à la lecture de leurs ouvrages. Pour moi, bien que +l'historien cosmopolite soit plus grand et plus à mon gré, je ne hais +pas l'historien patriote. Le premier est plus selon l'humanité, le +second est plus selon la cité. Le conteur domestique d'une nation me +charme souvent, même dans sa partialité étroite, et je trouve quelque +chose de fier qui me plaît dans ce mot d'un arabe à Hagyage: Je ne +sais que des histoires de mon pays. + +Voltaire a toujours l'ironie à sa gauche et sous sa main, comme les +marquis de son temps ont toujours l'épée au côté. C'est fin, brillant, +luisant, poli, joli, c'est monté en or, c'est garni en diamants, mais +cela tue. + + +Il est des convenances de langage qui ne sont révélées à l'écrivain +que par l'esprit de nation. Le mot _barbares_, qui sied à un romain +parlant des gaulois, sonnerait mal dans la bouche d'un français. Un +historien étranger ne trouverait jamais certaines expressions qui +sentent l'homme du pays. Nous disons que Henri IV gouverna son peuple +avec une bonté paternelle; une inscription chinoise, traduite par les +jésuites, parle d'un empereur qui régna avec une bonté maternelle. +Nuance toute chinoise et toute charmante. + + +[1: Le massacre des Polonais dans le faubourg de Praga. + +[2: L'incendie de la flotte ottomane dans la baie de Tchesmé. Ces deux +peintures étaient les seules qui décorassent le boudoir de Catherine. + +[3: Ce sage docteur voulait empêcher les juifs d'être subjugués par +les chrétiens. Voici ses paroles, qu'on ne sera peut-être pas fâché de +retrouver: «Les sages défendent de prêter de l'argent à un chrétien, +de peur que le créancier ne soit corrompu par le débiteur; mais un +juif peut emprunter d'un chrétien sans crainte d'être séduit par lui, +car le débiteur évite toujours son créancier.» Juif complet, qui met +l'expérience de l'usurier au service de la doctrine du rabbin. + + + + + A UN HISTORIEN + + +Vos descriptions de bataille sont bien supérieures aux tableaux +poudreux et confus, sans perspective, sans dessin et sans couleur, que +nous a laissés Mézeray, et aux interminables bulletins du P. Daniel; +toutefois, vous nous permettrez une observation dont nous croyons que +vous pourrez profiter dans la suite de votre ouvrage. + +Si vous vous êtes rapproché de la manière des anciens, vous ne vous +êtes pas encore assez dégagé de la routine des historiens modernes; +vous vous arrêtez trop aux détails, et vous ne vous attachez pas assez +à peindre les masses. Que nous importe, en effet, que Brissac ait +exécuté une charge contre d'Andelot, que Lanoue ait été renversé de +cheval, et que Montpensier ait passé le ruisseau? La plupart de ces +noms, qui apparaissent là pour la première fois dans le cours de +l'ouvrage, jettent de la confusion dans un endroit où l'auteur ne +saurait être trop clair, et lorsqu'il devrait entraîner l'esprit par +une succession rapide de tableaux. Le lecteur s'arrête à chercher à +quel parti tels ou tels noms appartiennent, pour pouvoir suivre le fil +de l'action. Ce n'est point ainsi qu'en usait Polybe, et après lui +Tacite, les deux premiers peintres de batailles de l'antiquité. Ces +grands historiens commencent par nous donner une idée exacte de la +position des deux armées par quelque image sensible tirée de l'ordre +physique; l'armée était rangée en demi-cercle, elle avait la forme +d'un aigle aux ailes étendues; ensuite viennent les détails. Les +espagnols formaient la première ligne, les africains la seconde, les +numides étaient jetés aux deux ailes, les éléphants marchaient en +tête, etc. Mais, nous vous le demandons à vous-même, si nous lisions +dans Tacite: «Vibulenus exécute une charge contre Rusticus, Lentulus +est renversé de cheval, Civilis passe le ruisseau», il serait très +possible que ce petit bulletin eût paru très clair et très intéressant +aux contemporains; mais nous doutons fort qu'il eût trouvé le même +degré de faveur auprès de la postérité. Et c'est une erreur dans +laquelle sont tombés la plupart des historiens modernes; l'habitude de +lire les chroniques leur rend familiers les personnages inférieurs de +l'histoire, qui ne doivent point y paraître; le désir de tout dire, +lorsqu'ils ne devraient dire que ce qui est intéressant, les leur fait +employer comme acteurs dans les occasions les plus importantes. De là +vient qu'ils nous donnent des descriptions qu'ils comprennent fort +bien, eux et les érudits, parce qu'ils connaissent les masques, mais +dans lesquelles la plupart des lecteurs, qui ne sont pas obligés +d'avoir lu les chroniques pour pouvoir lire l'histoire, ne voient +guère autre chose que des noms et de l'ennui. En général, il ne faut +dire à la postérité que ce qui peut l'intéresser. Et pour intéresser +la postérité, il ne suffit pas d'avoir bien exécuté une charge ou +d'avoir été renversé de cheval, il faut avoir combattu de la main et +des dents comme Cynégire, être mort comme d'Assas, ou avoir embrassé +les piques comme Vinkelried. + + + EXTRAIT DU _COURRIER FRANÇAIS_ + DU JEUDI 14 SEPTEMBHE 1792 (IV DE LA LIBERTÉ).--N° 257. + +«La municipalité d'Herespian, département de l'Hérault, a signifié à +M. François, son pasteur, qu'elle entendait à l'avenir avoir un curé +qui ne fût pas célibataire. Le curé François a répondu d'une manière +qui a surpassé les espérances de ses paroissiens. Il entend, lui, +avoir cinq enfants; le premier s'appellera _J.-J. Rousseau_; le +second, _Mirabeau_; le troisième, _Pétion_; le quatrième, _Brissot_; +le cinquième, _Club-des-Jacobins_. Le bon curé léguera son patriotisme +à ses enfants, et il les remettra aux soins de la patrie qui veille +sur tous les citoyens vertueux.» + + + APRÈS UNE LECTURE DU _MONITEUR + +Proëthès et Cyestris, vieux philosophes dont on ne parle plus, que +je sache, soutinrent jadis contradictoirement une thèse à peu près +oubliée de nos jours. Il s'agissait de savoir s'il était possible à +l'homme de rire à gorge déployée et de pleurer à chaudes larmes tout à +la fois. Cette querelle resta sans décision, et ne fit que rendre un +peu plus irréconciliables les disciples d'Héraclite et les sectateurs +de Démocrite. Depuis 1789, la question est résolue affirmativement; je +connais un in-folio qui opère ce phénomène, et il est convenable que +la solution d'une dispute philosophique se trouve dans un in-folio. +Cet in-folio est le _Moniteur_. Vous qui voulez rire, ouvrez le +_Moniteur_; vous qui voulez pleurer, ouvrez le _Moniteur_; vous qui +voulez rire et pleurer tout ensemble, ouvrez encore le _Moniteur_. + +Quelque bonne volonté que l'on apporte à juger l'époque de notre +régénération, on ne peut s'empêcher de trouver singulière la façon +dont cet âge de raison préparait notre âge de lumières. Les académies, +collèges des lettres, étaient détruites; les universités, séminaires +des sciences, étaient dissoutes; les inégalités de génie et de talent +étaient punies de mort, comme les inégalités de rang et de fortune. +Cependant il se trouvait encore, pour célébrer la ruine des arts, des +orateurs éclos dans les tavernes, des poëtes vomis des échoppes. Sur +nos théâtres, d'où étaient bannis les chefs-d'oeuvre, on hurlait +d'atroces rapsodies de circonstance, ou de dégoûtants éloges des +vertus dites civiques. Je viens de tomber, en ouvrant le _Moniteur_ au +hasard, sur les spectacles du 4 octobre 1793; cette affiche justifie +du reste les réflexions qu'elle m'a suggérées: + +«THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE NATIONAL. La première représentation de +_la Fête civique_, comédie en cinq actes. + +--THÉÂTRE NATIONAL. _La Journée de Marathon_; ou _le Triomphe de la +Liberté_, pièce héroïque en quatre actes. + +--THÉÂTRE DU VAUDEVILLE. _La Matinée et la Veillée villageoises; le +Divorce; l'Union villageoise_. + +--THÉÂTRE DU LYCÉE DES ARTS. _Le Retour de la flotte nationale_. + +--THÉÂTRE DE LA RÉPUBLIQUE. _Le Divorce tartare_, comédie en cinq +actes. + +--THÉÂTRE FRANÇAIS COMIQUE ET LYRIQUE. _Buzot, roi du Calvados_.» + +En ces dix lignes littéraires, la révolution est caractérisée. Des +lois immorales dignement vantées dans d'immorales parades; des +opéras-comiques sur les morts. Cependant je n'aurais point dû +prostituer le noble nom de poëtes aux auteurs de ces farces lugubres; +la guillotine, et non le théâtre, était alors pour les poëtes. + +Après l'odieux vient le risible. Tournez la page. Vous êtes à une +séance des jacobins. En voici le début: «La section de la Croix-Rouge, +craignant que cette dénomination ne perpétue le poison du fanatisme, +déclare au conseil qu'elle y substituera celle de la section du +Bonnet-Rouge...» Je proteste que la citation est exacte. + +Veut-on à la fois de l'atroce et du ridicule? Qu'on lise une lettre +du représentant Dumont à la Convention, en date du 1er octobre 1793: +«Citoyens collègues, je vous marquais, il y a deux jours, la cruelle +situation dans laquelle se trouvaient les sans-culottes de Boulogne, +et la criminelle gestion des administrateurs et officiers municipaux. +Je vous en dis autant de Montreuil, et j'ai usé en cette dernière +ville de mon excellent remède--la guillotine.--Après avoir ainsi agi +au gré de tous les patriotes, j'ai eu le doux avantage d'entendre, +comme à Montreuil, les cris répétés de _vive la Montagne!_ +Quarante-quatre charrettes ont emmené devant moi les personnes...» + +Le _Moniteur_, livre si fécond en méditations, est à peu près le +seul avantage que nous ayons retiré de trente ans de malheurs. +Notre révolution de boue et de sang a laissé un monument unique et +indélébile, un monument d'encre et de papier. + + +L'hermine de premier président du parlement de Paris fut plus d'une +fois ensanglantée par des meurtres populaires ou juridiques; et +l'histoire recueillera ce fait singulier, que le premier titulaire de +cette charge, Simon de Bucy, pour qui elle fut instituée en 1440, +et le dernier qui en fut revêtu, Bochard de Saron, furent tous deux +victimes des troubles révolutionnaires. Fatalité digne de méditation! + + +Tout historien qui se laisse faire par l'histoire, et qui n'en domine +pas l'ensemble, est infailliblement submergé sous les détails. + +Sindbad le marin, ou je ne sais quel autre personnage des _Mille et +une Nuits_, trouva un jour, au bord d'un torrent, un vieillard exténué +qui ne pouvait passer. Sindbad lui prêta le secours de ses épaules, et +le bonhomme s'y cramponnant alors avec une vigueur diabolique, devint +tout à coup le plus impérieux des maîtres et le plus opiniâtre des +écuyers. Voilà, à mon sens, le cas de tout homme aventureux qui +s'avise de prendre le temps passé sur son dos pour lui faire traverser +le Léthé, c'est-à-dire d'écrire l'histoire. Le quinteux vieillard lui +trace, avec une capricieuse minutie, une route tortueuse et difficile; +si l'esclave obéit à tous ses écarts, et n'a pas la force de se faire +un chemin plus droit et plus court, il le noie malicieusement dans le +fleuve. + + + + + FRAGMENTS DE CRITIQUE + A PROPOS D'UN LIVRE POLITIQUE + ÉCRIT PAR UNE FEMME + + Décembre 1819. + + + I + +Le Baile Molino demandant un jour au fameux Ahmed pacha pourquoi +Mahomet défendait le vin à ses disciples: Pourquoi il nous le défend? +s'écria le vainqueur de Candie; c'est pour que nous trouvions plus de +plaisir à le boire.» Et en effet, la défense assaisonne. C'est ce qui +donne la pointe à la sauce, dit Montaigne; et, depuis Martial, qui +chantait à sa maîtresse: _Galla, nega, satiatur amor_, jusqu'à ce +grand Caton, qui regretta sa femme quand elle ne fut plus à lui, il +n'est aucun point sur lequel les hommes de tous les temps et de tous +les lieux se soient montrés aussi souvent les vrais et dignes enfants +de la bonne Ève. + +Je ne voudrais donc pas qu'on défendît aux femmes d'écrire; ce serait +en effet le vrai moyen de leur faire prendre la plume à toutes. Bien +au contraire, je voudrais qu'on le leur ordonnât expressément, comme à +ces savants des universités d'Allemagne, qui remplissaient l'Europe +de leurs doctes commentaires, et dont on n'entend plus parler depuis +qu'il leur est enjoint de faire un livre au moins par an. + +Et en effet c'est une chose bien remarquable et bien peu remarquée, +que la progression effrayante suivant laquelle l'esprit féminin s'est +depuis quelque temps développé. Sous Louis XIV, on avait des amants, +et l'on traduisait Homère; sous Louis XV, on n'avait plus que des +amis, et l'on commentait Newton; sous Louis XVI, une femme s'est +rencontrée qui corrigeait Montesquieu à un âge où l'on ne sait encore +que faire des robes à une poupée. Je le demande, où en sommes-nous? +où allons-nous? que nous annoncent ces prodiges? quelles sont ces +nouvelles révolutions qui se préparent? + +Il y a une idée qui me tourmente, une idée qui nous a souvent occupés, +mes vieux amis et moi; idée si simple, si naturelle, que si une chose +m'étonne, c'est qu'on ne s'en soit pas encore avisé, dans un siècle où +il semble que l'on s'avise de tout et où les récureurs de peuples en +sont aux expédients. + +Je songeais, dis-je, en voyant cette émancipation graduelle du +sexe féminin, à ce qu'il pourrait arriver s'il prenait tout à coup +fantaisie à quelque forte tête de jeter dans la balance politique +cette moitié du genre humain, qui jusqu'ici s'est contentée de régner +au coin du feu et ailleurs. Et puis les femmes ne peuvent-elles pas se +lasser de suivre sans cesse la destinée des hommes? Gouvernons-nous +assez bien pour leur ôter l'espérance de gouverner mieux? aiment-elles +assez peu la domination pour que nous puissions raisonnablement +espérer qu'elles n'en aient jamais l'envie? En vérité, plus je médite +et plus je vois que nous sommes sur un abîme. Il est vrai que nous +avons pour nous les canons et les bayonnettes, et que les femmes nous +semblent sans grands moyens de révolte. Cela vous rassure, et moi, +c'est ce qui m'épouvante. + +On connaît cette inscription terrible placée par Fonseca sur la route +de Torre del Greco: _Posteri, posteri, vestra res agitur_! Torre del +Greco n'est plus; la pierre prophétique est encore debout. + +C'est ainsi que je trace ces lignes, dans l'espoir qu'elles seront +lues, sinon de mon siècle, du moins de la postérité. Il est bon que, +lorsque les malheurs que je prévois seront arrivés, nos neveux sachent +du moins que, dans cette Troie nouvelle, il existait une Cassandre, +cachée dans un grenier, rue Mézières, n° 10. Et s'il fallait, après +tout, que je dusse voir de mes yeux les hommes devenus esclaves et +l'univers tombé en quenouille, je pourrai du moins me faire honneur +de ma sagacité; et, qui sait? je ne serai peut-être pas le premier +honnête homme qui se sera consolé d'un malheur public en songeant +qu'il l'avait prédit. + + + II + + +La politique, disait Charles XII, c'est mon épée. C'est l'art de +tromper, pensait Machiavel. Selon Mme de M----, ce serait le moyen +de gouverner les hommes par la prudence et la vertu. La première +définition est d'un fou, la seconde d'un méchant, celle de Mme de +M---- est la seule qui soit d'un honnête homme. C'est dommage qu'elle +soit si vieille et que l'application en ait été si rare. + +Après avoir établi cette définition, Mme de M---- expose l'origine des +sociétés. Jean-Jacques les fait commencer par un planteur de pieux, +et Vitruve par un grand vent, probablement parce que le système de la +famille était trop simple. Avec ce bon sens de la femme, supérieur +au génie des philosophes, Mme de M---- se contente d'en chercher le +principe dans la nature de l'homme, dans ses affections, dans sa +faiblesse, dans ses besoins. Tout le passage dénote dans l'auteur +beaucoup d'érudition et de sagacité. Il est curieux de voir une femme +citer tour à tour Locke et Sénèque, _l'Esprit des lois_ et le _Contrat +social_; mais, ce qui est encore plus remarquable, c'est l'accent de +bonne foi et de raison auquel nous n'étions plus accoutumés, et qui +contraste si étrangement avec le ton rogue et sauvage qu'ont adopté +depuis quelque temps les précepteurs du genre humain. + +L'auteur, suivant la marche des idées, s'occupe ensuite des chefs des +sociétés. On a beaucoup écrit sur les devoirs des rois, beaucoup plus +que sur les devoirs des peuples. Il en a été des portraits d'un bon +souverain comme de ces pyramides placées sur le bord des routes du +Mexique, où chaque voyageur se faisait un devoir d'apporter sa pierre. +Il n'y a si mince grimaud qui n'ait voulu charbonner à son tour le +maître des nations. On dirait que les philosophes eux-mêmes se sont +étudiés à inventer de nouvelles vertus pour les imposer aux princes, +probablement parce que les princes sont exposés à plus de faiblesses +que les autres hommes, et comme si leur présenter un modèle +inimitable, ce n'était pas par cela seul les dispenser d'y atteindre. +Mme de M---- ne donne pas dans ce travers. Elle convient qu'un +monarque peut être bon sans posséder pour cela des qualités +surhumaines. Elle ne se sert point non plus de l'idéal d'une royauté +parfaite pour décrier les royautés vivantes, et ensuite des royautés +vivantes pour décrier la royauté en elle-même, grande pétition de +principes sur laquelle a roulé toute la philosophie du dix-huitième +siècle. L'auteur cite, comme renfermant toutes les obligations d'un +souverain, l'instruction que Gustave-Adolphe reçut de son père. +L'histoire fait mention de plusieurs instructions pareilles laissées +par des rois à leurs successeurs; mais celle-ci a cela de remarquable +qu'elle est peut-être la seule à laquelle le successeur se soit +conformé. En voici quelques passages: + +«Qu'il emploie toutes ses finesses et son industrie à n'être ni trompé +ni trompeur. + +«Qu'il sache que le sang de l'innocent répandu, et le sang du méchant +conservé crient également vengeance. + +«Qu'il ne paraisse jamais inquiet ni chagrin, si ce n'est lorsqu'un de +ses bons serviteurs sera mort ou tombé dans quelque faute. + +«Enfin, qu'en toutes ses actions il se conduise de telle sorte qu'il +soit avoué de Dieu.» + +Charles IX, dans cette instruction, glisse légèrement sur le +danger des flatteurs. Peut-être les rois en sentent-ils moins les +inconvénients que leurs sujets. Peut-être aussi serait-ce pour +Montesquieu une occasion de glisser sa théorie de climat, espèce de +fausse clef qui lui sert à crocheter la serrure de tous les problèmes +de l'histoire. C'est en se rapprochant du midi, dirait-il, que les +exemples du favoritisme deviennent plus fréquents; sous le ciel +énervant de l'Asie et de l'Afrique, les princes règnent rarement par +eux-mêmes; au contraire, chez les peuples du nord, le climat est +tonique, nous voyons beaucoup plus de tyrans que de favoris. Mais +peut-être l'observation tomberait-elle si nous étions mieux instruits +dans leur histoire. Nous sommes si disposés à faire science de tout, +même de notre ignorance! + +Il y a, dans un de nos vieux manuscrits du treizième siècle, attribué +à Philippe de Mayzières, un passage qui peut servir de complément à +l'instruction du monarque suédois. C'est ainsi que la reine Vérité +parle à Charles VI dans _le songe du vieil pèlerin s'adressant au +blanc faucon, à bec et piés dorés_. + +«Guarde-toi, beau fils, de ces chevaliers qui ont coutume de bien +plumer les rois par leurs soubtiles pratiques, qui s'en vont récitant +souvent le proverbe du maréchal Bouciquault, disant: Il n'est peschier +que en la mer, et ainsi n'est don que de roi; et te feront vaillant et +large comme Alexandre, attrayant de toy tant d'eau à leur moulin +qu'il suffiroit à trente-sept moulins qui les deux parts du jour sont +oiseulx, etc.» + +Je cite ce passage: 1° parce qu'il montre que dans ces temps gothiques +on ne parlait pas aux rois avec autant de servilité qu'on voudrait +bien nous le faire croire; 2° parce qu'il donne l'origine d'un +proverbe, ce qui peut être utile aux antiquaires; 3° parce qu'il peut +servir à résoudre une question d'hydraulique en prouvant que les +moulins à eau existaient en 1389, ce qui est toujours bon à savoir +pour ceux qui ne savent pas que les moulins à eau existent depuis un +temps immémorial. + + + III + + +Après s'être occupée des sociétés en général, Mme de M---- consacre un +chapitre à la guerre, c'est-à-dire au rapport le plus ordinaire des +sociétés humaines entre elles. + +Ce chapitre devait présenter bien des difficultés à une femme. Mme +de M----, comme dans le reste de son ouvrage, y fait preuve de +connaissances peu communes; elle établit, avec beaucoup de bonheur, la +distinction entre les guerres permises et les guerres injustes; elle +range, avec raison, parmi ces dernières, toutes les entreprises de +conquête. + +«II y a cette différence entre les conquérants et les voleurs de grand +chemin, a dit un auteur remarquable que cite Mme de M----, que le +conquérant est un voleur illustre, et l'autre un voleur obscur; l'un +reçoit des lauriers et de l'encens pour le prix de ses violences, et +l'autre la corde.» Il fallait être bien philosophe pour écrire ce +passage de la même main qui signa la prise de possession de la +Silésie. + +Arrivée à ce fameux axiome que «l'argent c'est le nerf de la guerre», +axiome que Mme de M---- attribue à Quinte-Curce, mais qu'elle trouvera +également dans Végèce, dans Montecuculli, dans Santa-Cruz, et dans +tous les auteurs qui ont écrit sur la guerre, Mme de M---- s'arrête. +Ce n'est pas l'argent, dit-elle, c'est le fer. D'accord, ce n'est +pas avec des écus que l'on se bat, c'est avec des soldats; toute la +question se réduit à savoir s'il est plus facile d'avoir des soldats +sans argent que d'en avoir avec de l'argent. Le premier moyen sera +plus économique. Il ne paraît pas cependant qu'il fût du goût de +Sully. + +Je lisais dernièrement dans Grotius la définition de la guerre: «La +guerre est l'état de ceux qui tâchent de vider leurs différends par la +voie de la force.» Il est évident que cette définition est la même que +celle du duel. + +Mais, a-t-on dit aux duellistes, vous allez à la mort en riant, vous +vous battez par partie de plaisir. Il en a été absolument de même de +la guerre. Avant la révolution on ne s'égorgeait plus que le chapeau à +la main. Le grand Condé fait donner l'assaut à Lérida avec trente-six +violons en tête des colonnes; et dans les champs d'Ettingen et de +Clostersevern, on vit les jeunes officiers marcher aux batteries comme +à un bal, en bas de soie et en perruque poudrée à blanc. + +Il prit un jour fantaisie à Rousseau, le don Quichotte du paradoxe, +de soutenir une vérité. C'était pour lui chose nouvelle. Il s'y prit +comme pour une mauvaise cause, il alla chercher des autorités comme +les gens qui ne trouvent pas de bonnes raisons. C'est ainsi qu'à +propos du duel il a cité les anciens. Il est probable que Rousseau +n'avait pas lu Quinte-Curce. Il y aurait vu qu'il n'y avait guère de +festin chez Alexandre où il n'y eût quelques combats singuliers entre +les convives. Qu'était-ce d'ailleurs que le combat d'Étéocle et de +Polynice? Et, dans l'_Iliade_, est-il probable que si Minerve n'était +pas venue prendre Achille par les oreilles, Agamemnon aurait laissé +son épée dans le fourreau? + +Mais, ont dit les philosophes, les grecs! Ah! les grecs! Il est bien +vrai que les grecs ne se battaient pas comme nos aïeux, avec juges +et parrains, ainsi que nous le voyons dans La Colombière; mais +voulez-vous savoir ce que faisaient sur ce point ces grecs dont +on nous cite si souvent l'exemple? Les grecs faisaient mieux, ils +assassinaient. Voyez, par exemple, Plutarque, dans la vie de Cléomène. +On tuait son homme en trahison, cela ne tirait point à conséquence. Il +lui tendit des embûches, disait tranquillement l'historien, à peu près +comme nous dirions aujourd'hui: Il lui avait fait un serment. + +De cela que veut-on conclure? Que je plaide pour le duel? Bien au +contraire; c'est seulement une des mille et une inconséquences +humaines que je m'amuse à relever; occupation philosophique. On +s'étonne que nos lois ne défendent pas le duel; ce qui m'étonne, c'est +qu'elles ne l'aient pas encore autorisé. Pourquoi, en effet, nos +sottises n'obtiendraient-elles pas, comme nos vices, droit de vivre +en payant patente, et n'est-ce pas une injustice véritable que +d'interdire aux duellistes ce qui est permis à tant d'honnêtes gens, +d'échapper au code en se réfugiant dans le budget? + + + IV + + +S'il n'y a point de sociétés sans guerre, il est difficile qu'il y ait +des guerres sans armées. Ainsi Mme de M---- est pleinement justifiée +de se livrer dans le chapitre suivant aux détails d'un camp. Mme de +M---- est, je crois, le premier auteur de son sexe qui se soit occupé +de cette matière après la chevalière d'Éon; non que je veuille établir +la comparaison entre Mme de M---- et l'amazone du siècle dernier; +c'est purement un rapprochement bibliographique, et ma remarque +subsiste. + +Mme de M----, comme tous les auteurs militaires, se montre grand +partisan de l'obéissance absolue; c'est une question qui a été souvent +agitée par les philosophes, mais qui est tous les jours parfaitement +résolue à la plaine de Grenelle. + +Il y a sur cette question une opinion de Hobbes que Mme de M---- +aurait pu citer, et qui ne laisse pas que d'être assez singulière: «Si +notre maître, dit-il, nous ordonne une action coupable, nous devons +l'exécuter, à moins que cette action ne puisse être réputée nôtre.» +C'est-à-dire que Hobbes, pour règle des actions humaines, n'admettrait +plus que l'égoïsme. + +Mme de M---- rapporte, d'après Folard, quelques-unes des qualités +que doit posséder un vrai capitaine. Quant à moi, je me défie de ces +définitions si parfaites par lesquelles il n'y aurait plus que des +exceptions dans la nature. C'est une chose épouvantable à voir que la +nomenclature des études préparatoires auxquelles doit se livrer un +apprenti général; mais combien y a-t-il eu d'excellents généraux qui +ne savaient pas lire? Il semblerait que la première condition, la +condition _sine qua non_ de tout homme qui se destine à la guerre, +serait d'avoir de bons yeux, ou tout au moins d'être robuste et +dispos. Eh bien! une foule de grands guerriers ont été borgnes ou +boiteux. Philippe était borgne, boiteux, et de plus manchot; Agésilas +était boiteux et contrefait; Annibal était borgne; Bajazet et +Tamerlan, les deux foudres de guerre de leur temps, étaient l'un +borgne et l'autre boiteux; Luxembourg était bossu. Il semble même que +la nature, pour dérouter toutes nos idées, ait voulu nous montrer le +phénomène d'un général totalement aveugle, guidant une armée, rangeant +ses troupes en bataille, et remportant des victoires. Tel fut Ziska, +chef des hussites. + + + V + + +Historiens! historiens! faiseurs d'emphase! Mes amis, n'y croyez pas. + +Le sénat marche au-devant de Varron qui s'est sauvé de la bataille, et +le remercie de n'avoir pas désespéré de la république...--Qu'est-ce +que cela prouve? Que la faction qui avait fait nommer Varron général, +pour ôter le commandement à Fabius, fut encore assez puissante pour +empêcher qu'il fût puni. Elle voulait même qu'il fût nommé dictateur, +afin que Fabius, le seul homme qui pût sauver la république, ne fût +pas appelé à la tête des affaires. Il n'y a malheureusement là rien +que de très naturel, s'il n'y a rien d'héroïque. Croit-on, par +exemple, qu'après la déroute de Moscou, si Buonaparte l'avait voulu, +tout son sénat n'aurait pas marché en corps au-devant de lui? + +Le sénat déclare qu'il ne rachètera point les prisonniers. Qu'est-ce +que cela prouve? Que le sénat n'avait pas d'argent. Il fit comme tant +d'honnêtes gens qui ne sont pas des romains; il fut dur, ne voulant +pas paraître pauvre. Pouvait-il en effet accuser de lâcheté des +soldats qui s'étaient battus depuis le lever du soleil jusqu'à la +nuit, et qui n'avaient laissé que soixante-dix mille morts sur le +champ de bataille? Voilà les faits, et en histoire des faits valent au +moins des phrases.--Voyez tout ce passage dans Folard. + +On objectera le témoignage de Montesquieu. Montesquieu a fait un +fort beau livre sur les causes de la grandeur et de la décadence des +romains; mais il en a oublié une, c'est que la cavalerie d'Annibal ait +eu les jambes lassées le jour qu'il vint camper à quatre milles de +Rome. Il est toujours curieux de voir un français trouver chez les +romains des choses dont ni Salluste, ni Cicéron, ni Tacite, ni +Tite-Live ne s'étaient jamais doutés; et pourtant les romains étaient +un peu comme nous; en fait de louange et de bonne opinion d'eux-mêmes, +ils ne laissaient guère à dire aux autres. + +Les historiens qui n'écrivent que pour briller veulent voir partout +des crimes et du génie; il leur faut des géants, mais leurs géants +sont comme les girafes, grands par devant et petits par derrière. En +général, c'est une occupation amusante de rechercher les véritables +causes des événements; on est tout étonné en voyant la source du +fleuve; je me souviens encore de la joie que j'éprouvai, dans mon +enfance, en enjambant le Rhône. Il me semble que la providence +elle-même se plaise à ce contraste entre les causes et les effets. La +peste fut une fois apportée en Italie par une corneille, et c'est en +disséquant une souris qu'on découvrit le galvanisme. + +Ce qui me dégoûte, disait une femme, c'est que ce que je vois sera +un jour de l'histoire. Eh bien! ce qui dégoûtait cette femme est +aujourd'hui de l'histoire, et cette histoire-là en vaut bien +une autre. Qu'en conclure? Que les objets grandissent dans les +imaginations des hommes comme les rochers dans les brouillards, à +mesure qu'ils s'éloignent. + + + Mars 1820[1]. + +M. le duc de Berry vient d'être assassiné. Il y a six semaines à +peine. La pierre de Saint-Denis n'est pas encore recelée, et voici +déjà que les oraisons funèbres et les apologies pleuvent sur cette +tombe. Le tout tronqué, incorrect, mal pensé, mal écrit; des +adulations plates ou sonores; pas de conviction, pas d'accent, pas de +vrai regret. Le sujet était beau cependant. Quand donc interdira-t-on +les grands sujets aux petits talents? Il y avait dans les temples de +l'antiquité certains vases sacrés qui ne pouvaient être portés par des +mains profanes. + +Et en effet, quoi de plus vaste pour le poëte, et de plus fécond +que cette vie pieuse et guerrière, qui embrasse tant de déplorables +événements, que cette mort héroïque et chrétienne, qui entraîne tant +de fatales conséquences? Un noble triomphe est réservé au grand +écrivain qui nous retracera et la trop courte carrière et le caractère +chevaleresque de celui qui sera peut-être le dernier descendant de +Louis XIV. Ce prince, repoussé dès l'adolescence du sol de la patrie, +fit avant l'âge le rude apprentissage du casque et de l'épée. Les +premières et longtemps les seules prérogatives qu'il dut à son rang +auguste furent l'exil et la proscription. Passant d'un palais dans un +camp, tantôt accueilli sous les tentes de l'Autriche, tantôt errant +sur les flottes de l'Angleterre, il fut, durant bien des années, avec +toute son illustre famille, un éclatant exemple de l'inconstance de la +fortune et de l'ingratitude des hommes. Longtemps, mêlé à des chefs +étrangers, il eut à combattre des soldats qui étaient nés pour servir +sous lui; mais du moins sa constance et sa bravoure ne démentirent +jamais le sang et le nom de ses aïeux. Il fut le digne élève de +l'héritier des Condé, exilé comme lui, le digne capitaine de la +vieille troupe des gentilshommes proscrits avec leurs rois. Dans ces +temps de guerres, le pain des soldats valait à ses yeux les festins +des princes, et, à défaut de couche royale, il savait conquérir le +jour le canon sur lequel il devait reposer la nuit. Revenu enfin parmi +les peuples que gouvernaient ses pères, il n'était pas réservé à jouir +paisiblement de ce bonheur qu'une auguste union semblait devoir rendre +durable pour lui, et éternel pour notre postérité. Hélas! après quatre +ans d'une vie simple et bienfaisante, le plus jeune des derniers +Bourbons, entouré de l'amour et des espérances de la nation, est tombé +sous le poignard d'un français, poignard que n'a pu rencontrer sur son +passage, durant les onze années de son ombrageuse tyrannie, un corse +gardé par un mameluck! + +Ce loyal enfant du Béarnais, destiné sans doute à commander notre +brave et fidèle armée, promis peut-être aux héroïques plaines de la +Vendée, est mort à la fleur et dans la force de l'âge, sans avoir +même eu la consolation d'expirer, comme Épaminondas, étendu sur son +bouclier. + +Et quand l'historien d'une si noble vie aura rappelé le dernier pardon +et les derniers adieux, il sera de son devoir de remonter, ou plutôt +de descendre aux causes et aux auteurs de cet abominable forfait. +Qu'il écoute alors pour dévoiler des trames ténébreuses, qu'il écoute +la France désespérée, elle criera, comme l'impératrice romaine: _Je +reconnais les coups!_ + +Nous ne nous livrerons pas ici à une discussion qui outrepasserait +nos forces; mais nous pensons qu'il est des questions graves et +importantes que doit résoudre l'historien du duc de Berry assassiné, +au sujet du misérable auteur de cet attentat. Louvel est-il un +fanatique? de quelle espèce est son fanatisme? appartient-il à la +classe des assassins exaltés et désintéressés comme les Sand, les +Ravaillac et les Clément? N'est-il pas plutôt de ces gens à qui +l'on paye leur fanatisme, en ajoutant à la récompense convenue des +assurances de protection et de salut?... Nous nous arrêtons à ces +mots. On n'a plus droit aujourd'hui de s'étonner des choses les +plus inouïes. Nous voyons d'exécrables scélérats étaler aux yeux de +l'Europe leur impunité, plus monstrueuse peut-être que leurs crimes, +et leur audace plus effrayante encore que leur impunité. + +Il faudra de plus que, pour remplir entièrement son objet, celui de +nos écrivains célèbres qui écrira l'histoire de M. le duc de Berry, +se charge d'un autre devoir, humiliant sans doute, mais néanmoins +indispensable; je veux dire qu'il aura à défendre l'héroïque mémoire +du prince contre les insinuations perfides et les calomnies atroces +dont la faction ennemie des trônes légitimes s'efforce déjà de la +noircir. En d'autres temps, un pareil soin eût été injurieux pour +le royal défunt, dont la bonté, la bravoure et la franchise ne sont +comparables qu'aux vertus du grand Henri. Mais aujourd'hui qu'une +faction régicide encense les plus abominables idoles, ne sommes-nous +pas forcés chaque jour, nous autres, les vrais libéraux et les vrais +royalistes, de défendre contre ses impudentes déclamations les +plus nobles gloires, les réputations les plus pures, les plus +irréprochables renommées? N'avons-nous pas chaque jour à venger de +nouvelles insultes les Pichegru ou les Cathelineau, les Moreau ou les +La Rochejaquelein? Et, à chaque nouvelle attaque portée à ces hommes +illustres, nous recommençons notre pénible plaidoyer, sans même +espérer qu'une voix pleine d'une indignation généreuse nous +interrompra en criant comme cet homme de l'ancienne Grèce: Qui donc +ose outrager Alcide? + + +[1: Nous avons cru devoir réimprimer textuellement tout ce morceau, +enfoui sans signature dans un recueil oublié, d'où rien ne nous +forçait à le tirer. Mais il nous a semblé qu'il y avait quelque chose +d'instructif, pour les passions politiques d'une époque, dans le +spectacle des passions politiques d'une autre époque. Dans le morceau +qu'on va lire, la douleur va jusqu'à la rage, l'éloge jusqu'à +l'apothéose, l'exagération dans tous les sens jusqu'à la folie. Tel +était en 1820 l'état de l'esprit d'un _jeune jacobite_ de dix-sept +ans, bien désintéressé, certes, et bien convaincu. Leçon, nous le +répétons, pour tous les fanatismes politiques. Il y a encore beaucoup +de passages dans ce volume auxquels nous prions le lecteur d'appliquer +cette note. + + + Avril 1820. + +Il a paru ces jours-ci un recueil de _Lettres de Mme de Graffigny_ sur +Voltaire et sur Ferney. Cet ouvrage tient beaucoup moins que ne promet +son titre. Le nom de Voltaire, placé en tête d'un livre quelconque, +inspire une curiosité vive et tellement étendue dans ses désirs, qu'il +est bien difficile de la satisfaire. Il semble que la vie privée +de Voltaire devrait offrir au lecteur une foule de détails +pleins d'agrément et d'intérêt, si le caractère de cet écrivain +extraordinaire était reproduit par une peinture fidèle avec toute sa +mobilité originale et ses brusques inégalités. Il semble encore que le +pinceau fin et délicat d'une femme serait plus que tout autre +capable de saisir cette foule de nuances variées dont se compose la +physionomie morale de l'homme universel, surtout dans sa liaison avec +l'impérieuse marquise du Châtelet. Il aurait été piquant et peut-être +plus facile à une femme qu'à un homme de débrouiller les causes de cet +attachement bizarre, qui rendit un homme de génie esclave d'une femme +d'esprit, et résista si longtemps aux tracasseries fatigantes, aux +violentes querelles que faisaient naître inopinément et à toute heure +l'irascibilité de l'un et l'orgueil de l'autre. Si la collection des +lettres de Voltaire à sa _respectable Émilie_ n'avait été détruite, +nous pourrions espérer encore d'obtenir le mot de cette énigme; car +les lettres de Mme de Graffigny ne nous présentent sous ce rapport +aucun aperçu satisfaisant. Il faut le dire et le croire pour son +honneur, l'auteur des _Lettres péruviennes_ n'avait sans doute pas +écrit ces lettres sur Cirey avec l'idée qu'elles seraient imprimées +un jour. On ne doit pas savoir beaucoup de gré à l'éditeur d'avoir +extrait ce manuscrit du portefeuille de M. de Boufflers. Mme de +Graffigny n'a pas le talent d'observer, et surtout d'observer les +grands hommes. Son style, au moins insipide, gâte l'intérêt de son +sujet. Mme de Graffigny, arrivée à Cirey en 1738, adresse à son ami M. +Devaux, lecteur du roi Stanislas de Pologne, ses réflexions sur les +habitants de ce château. M. Devaux, qu'elle appelle dans l'intimité de +sa correspondance Pampan et quelquefois Pampichon par un redoublement +de tendresse, reçoit ses confidences sur Voltaire et sa marquise, +qu'elle désigne par plusieurs sobriquets, tous plus fades les uns que +les autres, Atys, ton idole, Dorothée, etc. Elle lui transmet en style +niais et précieux un journal détaillé de toutes ses occupations. +A-t-elle vu le lever du jour? elle a assisté à _la toilette du +soleil_. Je suis, dit-elle à M. Devaux, _bien jolie de t'écrire_, +etc., etc. On aurait cependant tort de rejeter tout à fait ce livre; +parmi beaucoup de redites et de détails pleins de mauvais goût, les +_Lettres de Mme de Graffigny_ renferment des faits curieux et ignorés; +et les morceaux inédits de Voltaire, qui complètent le volume, +suffiraient pour mériter l'attention. Plusieurs de ces cinquante +épîtres présentent un haut intérêt; elles sont adressées presque +toutes à des personnages éminents du dernier siècle, tels que les +duchesses du Maine et d'Aiguillon, les ducs de Richelieu et de +Praslin, le chancelier d'Aguesseau, le président Hénault, etc. +Les lettres à la duchesse du Maine en particulier forment une +correspondance entièrement inédite et vraiment charmante et curieuse. +Il y a encore dans cette collection une épître au pape Benoît XIV, +écrite en italien, et signé _il devotissimo Voltaire_. Cela veut dire +le _très dévot_ ou le _très dévoué_, peut-être l'un et l'autre, et à +coup sûr ni l'un ni l'autre. Puisque vous voulez des citations, voici +un billet assez joli de forme et de tournure, adressé au comte de +Choiseul alors ministre. Vous reconnaîtrez dans ce peu de mots la +touche de cet homme toujours plein d'idées neuves et piquantes; il +était difficile d'échapper d'une manière plus originale aux formules +banales et cérémonieuses des recommandations de cour. + +«Permettez que je vous informe de ce qui vient de m'arriver avec M. +Makartney, gentilhomme anglais très jeune et pourtant très sage; très +instruit, mais modeste; fort riche et fort simple; et qui criera +bientôt au parlement mieux qu'un autre. Il m'a nié que vous eussiez +des bontés pour moi. Je me suis échauffé, je me suis vanté de votre +protection; il m'a répondu que si je disais vrai, je prendrais +la liberté de vous écrire; j'ai les passions vives. Pardonnez, +monseigneur, au zèle, à l'attachement et au profond respect du vieux +montagnard.» + +Le _vieux suisse libre_ est bon courtisan, comme on voit. Vous +retrouverez dans la plupart des autres lettres la gaîté communicative, +la vivacité et souvent la témérité de jugement, la flatterie adroite, +la raillerie tantôt douce et tantôt mordante, auxquelles on reconnaît +la touche inimitable de Voltaire prosateur. Parmi le petit nombre de +pièces de vers, mêlées aux morceaux de prose, la suivante, adressée à +la fameuse Mlle Raucourt, n'a jamais été imprimée: + + Raucourt, tes talents enchanteurs + Chaque jour te font des conquêtes; + Tu fais soupirer tous les coeurs, + Tu fais tourner toutes les têtes. + Tu joins au prestige de l'art + Le charme heureux de la nature, + Et la victoire toujours sûre + Se range sous ton étendard. + Es-tu Didon, es-tu Monime, + Avec toi nous versons des pleurs; + Nous gémissons de tes malheurs + Et du sort cruel qui t'opprime. + L'art d'attendrir et de charmer + A paré ta brillante aurore; + Mais ton coeur est fait pour aimer, + Et ton coeur ne dit rien encore. + Défends ce coeur du vain désir + De richesse et de renommée; + L'amour seul donne le plaisir, + Et le plaisir est d'être aimée. + Déjà l'amour brille en tes yeux, + Il naîtra bientôt dans ton âme; + Bientôt un mortel amoureux + Te fera partager sa flamme. + Heureux! trop heureux cet amant + Pour qui ton coeur deviendra tendre, + Si tu goûtes le sentiment + Comme tu sais si bien le rendre! + +De _jolis vers_ sans doute. J'avoue pourtant que j'ai peu de sympathie +pour cette espèce de poésie. J'aime mieux Homère. + + + + + SUR UN POËTE APPARU EN 1820 + + Mai 1820. + + + I + + +Vous en rirez, gens du monde, vous hausserez les épaules, hommes de +lettres, mes contemporains, car, je je vous le dis entre nous, il n'en +est peut-être pas un de vous qui comprenne ce que c'est qu'un poëte. +Le rencontrera-t-on dans vos palais? Le trouvera-t-on dans vos +retraites? Et d'abord, pour ce qui regarde l'âme du poëte, la première +condition n'est-elle pas, comme l'a dit une bouche éloquente, de +_n'avoir jamais calculé le prix d'une bassesse ou le salaire d'un +mensonge_? Poëtes de mon siècle, cet homme-là se voit-il parmi vous? +Est-il dans vos rangs l'homme qui possède l'_os magna sonaturum_, la +bouche capable de dire de grandes choses, le _ferrea vox_, la voix de +fer? l'homme qui ne fléchira pas devant les caprices d'un tyran ou +les fureurs d'une faction? N'avez-vous pas été tous, au contraire, +semblables aux cordes de la lyre, dont le son varie quand le temps +change. + + + II + + +Franchement, on trouvera parmi vous des affranchis, prêts à invoquer +la licence après avoir déifié le despotisme; des transfuges, prêts à +flatter le pouvoir après avoir chanté l'anarchie, et des insensés qui +ont baisé hier des fers illégitimes, et, comme le serpent de la fable, +veulent aujourd'hui briser leurs dents sur le frein des lois; mais on +n'y découvrira pas un poëte. Car, pour ceux qui ne prostituent pas les +titres, sans un esprit droit, sans un coeur pur, sans une âme noble et +élevée, il n'est point de véritable poëte. Tenez-vous cela pour dit, +non pas en mon nom, car je ne suis rien, mais au nom de tous les gens +qui raisonnent, et qui pensent--je veux bien ne choisir mon exemple +que dans l'antiquité--que ces mots: _Dulce et decorum est pro patria +mori_, sonnent mal dans la bouche d'un fuyard. Je l'avouerai donc, +j'ai cherché jusqu'ici autour de moi un poëte, et je n'en ai pas +rencontré; de là, il s'est formé dans mon imagination un modèle idéal +que je voudrais dépeindre, et, comme Milton aveugle, je suis tenté +quelquefois de chanter ce soleil que je ne vois pas. + + + III + + +L'autre jour, j'ouvris un livre qui venait de paraître, sans nom +d'auteur, avec ce simple titre, _Méditations poétiques_. C'étaient des +vers. + +Je trouvai dans ces vers quelque chose d'André de Chénier. Continuant +à les feuilleter, j'établis involontairement un parallèle entre +l'auteur de ce livre et le malheureux poëte de _la Jeune Captive_. +Dans tous les deux, même originalité, même fraîcheur d'idées, même +luxe d'images neuves et vraies; seulement l'un est plus grave et même +plus mystique dans ses peintures; l'autre a plus d'enjouement, plus de +grâce, avec beaucoup moins de goût et de correction. Tous deux sont +inspirés par l'amour. Mais dans Chénier ce sentiment est toujours +profane; dans l'auteur que je lui compare, la passion terrestre est +presque toujours épurée par l'amour divin. Le premier s'est étudié à +donner à sa muse les formes simples et sévères de la muse antique; le +second, qui a souvent adopté le style des pères et des prophètes, ne +dédaigne pas de suivre quelquefois la muse rêveuse d'Ossian et les +déesses fantastiques de Klopstock et de Schiller. Enfin, si je +comprends bien des distinctions, du reste assez insignifiantes, le +premier est romantique parmi les classiques, le second est classique +parmi les romantiques. + + + IV + + +Voici donc enfin des poëmes d'un poëte, des poésies qui sont de la +poésie! + +Je lus en entier ce livre singulier; je le relus encore, et, malgré +les négligences, le néologisme, les répétitions et l'obscurité que je +pus quelquefois y remarquer, je fus tenté de dire à l'auteur: +--Courage, jeune homme! vous êtes de ceux que Platon voulait combler +d'honneurs et bannir de sa république. Vous devez vous attendre aussi +à vous voir bannir de notre terre d'anarchie et d'ignorance, et il +manquera à votre exil le triomphe que Platon accordait du moins au +poëte, les palmes, les fanfares et la couronne de fleurs. + + + + + THÉATRE + + + I + + +On nomme _action_ au théâtre la lutte de deux forces opposées. Plus +ces forces se contre-balancent, plus la lutte est incertaine, plus il +y a alternative de crainte ou d'espérance, plus il y a d'intérêt. Il +ne faut pas confondre cet intérêt qui naît de l'action avec une autre +sorte d'intérêt que doit inspirer le héros de toute tragédie, et qui +n'est qu'un sentiment de terreur, d'admiration ou de pitié. Ainsi, il +se pourrait très bien que le principal personnage d'une pièce excitât +de l'intérêt, parce que son caractère est noble et sa situation +touchante, et que la pièce manquât d'intérêt, parce qu'il n'y aurait +point d'alternative de crainte et d'espérance. Si cela n'était pas, +plus une situation terrible serait prolongée, plus elle serait belle, +et le sublime de la tragédie serait le comte Ugolin enfermé dans une +tour avec ses fils pour y mourir de faim; scène de terreur monotone +qui n'a pu réussir, même en Allemagne, pays de penseurs profonds, +attentifs et fixes. + + + II + + +Dans une oeuvre dramatique, quand l'incertitude des événements ne naît +plus que de l'incertitude des caractères, ce n'est plus la tragédie +par force, mais la tragédie par faiblesse. C'est, si l'on veut, le +spectacle de la vie humaine; les grands effets par les petites causes; +ce sont des hommes; mais au théâtre, il faut des anges ou des géants. + + + III + + +Il y a des poëtes qui inventent des ressorts dramatiques, et ne savent +pas ou ne peuvent pas les faire jouer, semblables à cet artisan grec +qui n'eut pas la force de tendre l'arc qu'il avait forgé. + + + IV + + +L'amour au théâtre doit toujours marcher en première ligne, au-dessus +de toutes les vaines considérations qui modifient d'ordinaire les +volontés et les passions des hommes. Il est la plus petite des choses +de la terre, s'il n'en est la plus grande. On objectera que, dans +cette hypothèse, le Cid ne devrait point se battre avec don Gormas. +Eh! point du tout. Le Cid connaît Chimène; il aime mieux encourir sa +colère que son mépris, parce que le mépris tue l'amour. L'amour, dans +les grandes âmes, c'est une estime céleste. + + + V + + +Il est à remarquer que le dénoûment de _Mahomet_ est plus manqué qu'on +ne le croit généralement. Il suffit, pour s'en convaincre, de le +comparer avec celui de _Britannicus_. La situation est semblable. Dans +les deux tragédies, c'est un tyran qui perd sa maîtresse au moment où +il croit s'en être assuré la possession. La pièce de Racine laisse +dans l'âme une impression triste, mais qui n'est pas sans quelque +consolation, parce que l'on sent que Britannicus est vengé, et que +Néron n'est pas moins malheureux que ses victimes. Il semble qu'il +devrait en être de même dans Voltaire; cependant le coeur, qui ne se +trompe pas, reste abattu; et en effet Mahomet n'est nullement puni. +Son amour pour Palmire n'est qu'une petitesse dans son caractère et +qu'un moyen dérisoire dans l'action. Lorsque le spectateur voit cet +homme songer à sa grandeur au moment où sa maîtresse se poignarde sous +ses yeux, il sent bien qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'avant deux +heures il se sera consolé de sa perte. + +Le sujet de Racine est mieux choisi que celui de Voltaire. Pour le +poëte tragique, il y a une profonde et radicale différence entre +l'empereur romain et le chamelier-prophète. Néron peut être amoureux, +Mahomet non. Néron, c'est un phallus; Mahomet, c'est un cerveau. + + + VI + + +Le propre des sujets bien choisis est de porter leur auteur: +_Bérénice_ n'a pu faire tomber Racine; Lamotte n'a pu faire tomber +_Inès_. + + + VII + + +La différence qui existe entre la tragédie allemande et la tragédie +française provient de ce que les auteurs allemands voulurent créer +tout d'abord, tandis que les français se contentèrent de corriger les +anciens. La plupart de nos chefs-d'oeuvre ne sont parvenus au point où +nous les voyons qu'après avoir passé par les mains des premiers hommes +de plusieurs siècles. Voilà pourquoi il est si injuste de s'en faire +un titre pour écraser les productions originales. + +La tragédie allemande n'est autre chose que la tragédie des grecs, +avec les modifications qu'a dû y apporter la différence des époques. +Les grecs aussi avaient voulu faire concourir le faste de la scène aux +jeux du théâtre; de là, ces masques, ces choeurs, ces cothurnes; mais, +comme chez eux les arts qui tiennent des sciences étaient dans le +premier état d'enfance, ils furent bientôt ramenés à cette simplicité +que nous admirons. Voyez dans Servius ce qu'il fallait faire pour +changer une décoration sur le théâtre des anciens. + +Au contraire, les auteurs allemands, arrivant au milieu de toutes les +inventions modernes, se servirent des moyens qui étaient à leur portée +pour couvrir les défauts de leurs tragédies. Lorsqu'ils ne pouvaient +parler au coeur, ils parlèrent aux yeux. Heureux s'ils avaient su se +renfermer dans de justes bornes! Voilà pourquoi la plupart des pièces +allemandes ou anglaises qu'on transporte sur notre scène produisent +moins d'effet que dans l'original; on leur laisse des défauts qui +tiennent aux plans et aux caractères, et on leur ôte cette pompe +théâtrale qui en est la compensation. + +Mme de Staël attribue encore à une autre raison la prééminence des +auteurs français sur les auteurs allemands, et elle a observé juste. +Les grands hommes français étaient réunis dans le même foyer de +lumières; et les grands hommes allemands étaient disséminés comme dans +des patries différentes. Il en est de deux hommes de génie comme des +deux fluides sur la batterie; il faut les mettre en contact pour +qu'ils vous donnent la foudre. + + + VIII + + +On peut observer qu'il y a deux sortes de tragédies; l'une qui est +faite avec des sentiments, l'autre qui est faite avec des événements. +La première considère les hommes sous le point de vue des rapports +établis entre eux par la nature; la seconde, sous le point de vue des +rapports établis entre eux par la société. Dans l'une, l'intérêt naît +du développement d'une des grandes affections auxquelles l'homme est +soumis par cela même qu'il est homme, telles que l'amour, l'amitié, +l'amour filial et paternel; dans l'autre, il s'agit toujours d'une +volonté politique appliquée à la défense ou au renversement des +institutions établies. Dans le premier cas, le personnage est +évidemment passif, c'est-à-dire qu'il ne peut se soustraire à +l'influence des objets extérieurs; un jaloux ne peut s'empêcher d'être +jaloux, un père ne peut s'empêcher de craindre pour son fils; et peu +importe comment ces impressions sont amenées, pourvu qu'elles soient +intéressantes; le spectateur appartient toujours à ce qu'il craint ou +à ce qu'il désire. Dans le second cas, au contraire, le personnage est +essentiellement actif, parce qu'il n'a qu'une volonté immuable, et que +la volonté ne peut se manifester que par des actions. On peut comparer +ces deux tragédies, l'une à une statue que l'on taille dans le bloc, +l'autre à une statue que l'on jette en fonte. Dans le premier cas, le +bloc existe, il lui suffit pour devenir la statue d'être soumis à une +influence extérieure; dans le second, il faut que le métal ait en +lui-même la faculté de parcourir le moule qu'il doit remplir. A mesure +que toutes les tragédies se rapprochent plus ou moins de ces deux +types, elles participent plus ou moins de l'un ou de l'autre; il faut +une forte constitution aux tragédies de tête pour se soutenir; les +tragédies de coeur ont à peine besoin de s'astreindre à un plan. Voyez +_Mahomet_ et _le Cid_. + + + IX + + +E.--vient d'écrire ceci aujourd'hui 27 avril 1819: + +«En général, une chose nous a frappés dans les compositions de cette +jeunesse qui se presse maintenant sur nos théâtres: ils en sont encore +à se contenter facilement d'eux-mêmes. Ils perdent à ramasser des +couronnes un temps qu'ils devraient consacrer à de courageuses +méditations. Ils réussissent, mais leurs rivaux sortent joyeux de +leurs triomphes. Veillez! veillez! jeunes gens, recueillez vos forces, +vous en aurez besoin le jour de la bataille. Les faibles oiseaux +prennent leur vol tout d'un trait; les aigles rampent avant de +s'élever sur leurs ailes.» + + + + + FANTAISIE + + + Février 1819. + +Ce que je veux, c'est ce que tout le monde veut, ce que tout le monde +demande, c'est-à-dire du pouvoir pour le roi et des garanties pour le +peuple. + +Et, en cela, je suis bien différent de certains honnêtes gens de +ma connaissance, qui professent hautement la même maxime, et qui, +lorsqu'on en vient aux applications, se trouvent n'en vouloir +réellement, les uns qu'une moitié, les autres qu'une autre, +c'est-à-dire les uns qu'un peu de despotisme, et les autres que +beaucoup de licence, à peu près comme feu mon grand-oncle, qui avait +sans cesse à la bouche le fameux précepte de l'école de Salerne: +_manger peu, mais souvent_; mais qui n'en admettait que la première +partie pour l'usage de la maison. + + + Février 1819. + +L'autre jour je trouvai dans Cicéron ce passage: «Et il faut que +l'orateur, en toutes circonstances, sache prouver le pour et le +contre. »_In omni causa duas contrarias orationes explicari_. Eh! +dis-je, c'est justement ce qu'il faut dans un siècle où l'on a +découvert deux sortes de consciences, celle du coeur et celle de +l'estomac. + +Voilà pour la conscience de l'orateur selon Cicéron, _vir probus +dicendi peritus_. Pour ce qui est de ses moeurs,--ce que j'en écris +ici n'est que pour l'instruction de la jeunesse de nos collèges,--on +connaît la simplicité des moeurs antiques. Nous n'avons aucune raison +de croire que les orateurs fissent autrement que les guerriers. Après +qu'Achille et Patrocle ont tant pleuré Briséis, Achille, dit madame +Dacier, conduit vers sa tente la belle Diomède, fille du sage Phorbas, +et Patrocle s'abandonne au doux sommeil entre les bras de la jeune +Iphis, amenée captive de Scyros. C'est comme Pétrarque, qui, après +avoir perdu Laure, mourut de douleur à soixante-dix ans, en laissant +un fils et une fille. + +Et à Athènes, où les pères envoyaient leurs fils à l'école +chez Aspasie, à Athènes, cette ville de la politesse et de +l'éloquence:--Qu'as-tu fait des cent écus que t'a valus le soufflet +que tu reçus l'autre jour de Midias en plein théâtre? criait Eschine +à Démosthène.--Eh quoi! athéniens, vous voulez couronner le front qui +s'écorche lui-même à dessein d'intenter des accusations lucratives aux +citoyens? En vérité, ce n'est pas une tête que porte cet homme sur ses +épaules, c'est une ferme. + +Que dirai-je du barreau romain? des honnêtetés que se faisaient +mutuellement les Scaurus et les Catulus, en présence de toute la +canaille de Rome assemblée? On ne m'écoute pas, je suis Cassandre, +criait Sextius. Je ne suis pas assez sur de n'être jamais lu que par +des hommes pour rapporter la sanglante réplique de Marc-Antoine. Et au +triomphe de César, qui était aussi un orateur: Citoyens, cachez vos +femmes! chantaient ses propres soldats. _Urbani, claudite uxores, +moechum caluum adducimus_. + +Je saisis cette occasion pour déclarer que je me repens bien +sincèrement de n'être pas né dans les siècles antiques; je compte même +écrire contre mon siècle un gros livre dont mon libraire vous prie, +en passant, monsieur, de vouloir bien lui prendre quelques petites +souscriptions. + +Et, en effet, ce devait être un bien beau temps que celui où, quand le +peuple avait faim, on l'apaisait avec une fable longue, et plate, +qui pis est! _O tempora! ô mores_! vont à leur tour s'écrier nos +ministres. + +Et où, monsieur, pourvu que l'on ne fût ni borgne, ni bossu, ni +boiteux, ni bancal, ni aveugle; + +Pourvu, d'ailleurs, que l'on ne fût ni trop faible ni trop puissant, +ni trop méchant homme, ni trop homme de bien; + +Et surtout, ce qui était de rigueur, pourvu que l'on eût la précaution +de ne point bâtir sa maison sur une butte; + +Alors, dis-je, en tant que l'on ne fût point emporté par la lèpre +ou par la peste, on pouvait raisonnablement espérer de mourir +tranquillement dans son lit; ce qui, à la vérité, n'est guère +héroïque; + +Et où, monsieur, pour peu que l'on se sentit tant soit peu grand +homme,--comme vous et moi, monsieur,--c'est-à-dire que l'on eût le +noble désir d'être utile à la patrie par quelque action vaillante ou +quelque invention merveilleuse,--désir qui, comme on sait, n'engage +à rien,--alors, monsieur, il n'y avait rien aussi à quoi un honnête +citoyen ne pût raisonnablement prétendre, qui sait? peut-être même +à être pendu comme Phocion, ou, comme Duilius, l'accrocheur de +vaisseaux, à être conduit par la ville avec une flûte et deux +lanternes, à peu près comme de nos jours l'âne savant. + + + Avril 1819. + +Il pourrait, à mon sens, jaillir des réflexions utiles de la +comparaison entre les romans de Le Sage et ceux de Walter Scott, tous +deux supérieurs dans leur genre. Le Sage, ce me semble, est plus +spirituel, Walter Scott est plus original; l'un excelle à raconter +les aventures d'un homme, l'autre mêle à l'histoire d'un individu la +peinture de tout un peuple, de tout un siècle; le premier se rit +de toute vérité de lieux, de moeurs, d'histoire; le second, +scrupuleusement fidèle à cette vérité même, lui doit l'éclat magique +de ses tableaux. Dans tous les deux, les caractères sont tracés avec +art; mais dans Walter Scott ils paraissent mieux soutenus, parce +qu'ils sont plus saillants, d'une nature plus fraîche et moins polie. +Le Sage sacrifie souvent la conscience de ses héros au comique d'une +intrigue; Walter Scott donne à ses héros des âmes plus sévères; leurs +principes, leurs préjugés même ont quelque chose de noble en ce qu'ils +ne savent point plier devant les événements. On s'étonne, après avoir +lu un roman de Le Sage, de la prodigieuse variété du plan; on s'étonne +encore plus, en achevant un roman de Scott, de la simplicité du +canevas; c'est que le premier met son imagination dans les faits, et +le second dans les détails. L'un peint la vie, l'autre peint le coeur. +Enfin, la lecture des ouvrages de Le Sage donne, en quelque sorte, +l'expérience du sort; la lecture de ceux de Walter Scott donne +l'expérience des hommes. + + +«C'était un homme merveilleux et aussi grotesque qu'il y en ait +jamais eu dans le peuple latin. Il mettait ses collections dans ses +chaussons, et quand, dans l'ardeur de la dispute, nous lui contestions +quelque chose, il appelait son valet:--Hem, hem, hem, Dave, +apporte-moi le chausson de la tempérance, le chausson de la justice, +ou le chausson de Platon, ou celui d'Aristote,--selon les matières qui +étaient mises sur le tapis. Cent choses de cette sorte me faisaient +rire de tout mon coeur, et j'en ris encore à présent comme si j'étais +à même.» Les savants chaussons de Giraldo Giraldi méritaient, certes, +d'être aussi célèbres que la perruque de Kant, laquelle s'est vendue +30,000 florins à la mort du philosophe, et n'a plus été payée que +1,200 écus à la dernière foire de Leipzick; ce qui prouverait, à +mon sens, que l'enthousiasme pour Kant et son idéologie diminue en +Allemagne. Cette perruque, dans les variations de son prix, pourrait +être considérée comme le thermomètre des progrès du système de Kant. + + + Avril 1820. + +L'année littéraire s'annonce médiocrement. Aucun livre important, +aucune parole forte; rien qui enseigne, rien qui émeuve. Il serait +temps cependant que quelqu'un sortît de la foule, et dît: me voilà! +Il serait temps qu'il parût un livre ou une doctrine, un Homère ou +un Aristote. Les oisifs pourraient du moins se disputer, cela les +dérouillerait. + +Mais que faire de la littérature de 1820, encore plus plate que celle +de 1810, et plus impardonnable, puisqu'il n'y a plus là de Napoléon +pour résorber tous les génies et en faire des généraux? Qui sait? +Ney, Murat et Davout auraient peut-être été de grands poëtes. Ils se +battaient comme on voudrait écrire. + +Pauvre temps que le nôtre! Force vers, point de poésie; force +vaudevilles, point de théâtre. Talma, voilà tout. + +J'aimerais mieux Molière. + +On nous promet le _Monastère_, nouveau roman de Walter Scott. Tant +mieux, qu'il se hâte, car tous nos faiseurs semblent possédés de la +rage des mauvais romans. J'en ai là une pile que je n'ouvrirai jamais, +car je ne serais pas sûr d'y trouver seulement ce que le chien dont +parle Rabelais demandait en rongeant son os: _rien qu'ung peu de +mouëlle_. + +L'année littéraire est médiocre, l'année politique est lugubre. M. le +duc de Berry poignardé à l'Opéra, des révolutions partout. + +M. le duc de Berry, c'est la tragédie. Voici la parodie maintenant. + +Une grande querelle politique vient de s'émouvoir, ces jours-ci, à +propos de M. Decazes. M. Donnadieu contre M. Decazes. M. d'Argout +contre M. Donnadieu. M. Clausel de Coussergues contre M. d'Argout. + +M. Decazes s'en mêlera-t-il enfin lui-même? Toutes ces batailles nous +rappellent les anciens temps où de preux chevaliers allaient provoquer +dans son fort quelque géant félon. Au bruit du cor un nain paraissait. + +Nous avons déjà vu plusieurs nains apparaître; nous n'attendons plus +que le géant. + +Le fait politique de l'année 1820, c'est l'assassinat de M. le duc de +Berry; le fait littéraire, c'est je ne sais quel vaudeville. Il y a +trop de disproportion. Quand donc ce siècle aura-t-il une littérature +au niveau de son mouvement social, des poëtes aussi grands que ses +événements? + + +C'est sans doute par une conviction intime de mon ignorance que je +tremble à l'approche d'une tête savante et que je recule à l'aspect +d'un livre érudit. Quand le talent de critique se trouva dans mon +cerveau, je savais tout juste assez de latin pour entendre ce que +signifiait _genus irritabile_, et j'avais tout juste assez d'esprit +et d'expérience pour comprendre que cette qualification s'applique +au moins aussi bien aux savants qu'aux poëtes. Me voyant donc forcé +d'exercer mon talent de critique sur l'une ou l'autre de ces deux +classes constituantes du _genus irritabile_, je me promis bien de +n'établir jamais ma juridiction que sur la dernière, parce qu'elle est +réellement la seule qui ne puisse démontrer l'ineptie ou l'ignorance +d'un critique. Vous dites à un poëte tout ce qui vous passe par la +tête, vous lui dictez des arrêts, vous lui inventez des défauts. S'il +se fâche, vous citez Aristote, Quintilien, Longin, Horace, Boileau. +S'il n'est pas étourdi de tous ces grands noms, vous invoquez le +_goût_; qu'a-t-il à répondre? Le goût est semblable à ces anciennes +divinités païennes qu'on respectait d'autant plus qu'on ne savait où +les trouver, ni sous quelle forme les adorer. Il n'en est pas de même +avec les savants. _Ce sont gens_, comme disait Laclos, _qui ne se +battent qu'à coups de faits_; et il est fort désagréable pour un grave +journaliste, lequel n'a ordinairement d'un érudit que le pédantisme, +de se voir rendre, par quelque savant irrité, les coups de férule +qu'il lui avait administrés étourdiment. Joignez à cela qu'il n'y a +rien de terrible comme la colère d'un savant attaqué sur son terrain +favori. Cette espèce d'hommes-là ne sait dire d'injures que par +in-folio; il semble que la langue ne leur fournisse point de termes +assez forts pour exprimer leur indignation. Visdelou, cet amant +platonique de la Lexicologie, raconte, dans son _Supplément à la +bibliothèque orientale_, que l'impératrice chinoise Uu-Heu commit +plusieurs _crimes_, tels que d'assassiner son mari, son frère, ses +fils; mais un surtout qu'il appelle un _attentat inouï_, c'est d'avoir +ordonné, au mépris de toutes les lois de la grammaire, qu'on l'appelât +_empereur_ et non _impératrice_. + + +Tout le monde a entendu parler de Jean Alary, l'inventeur de la +_pierre philosophale des sciences_, voici quelques détails sur cet +homme célèbre pour le peintre qui se proposera de faire son portrait: + +«Alary portait au milieu de la cour même une longue et épaisse barbe, +un chapeau d'une forme haute et carrée qui n'était pas celle du temps, +et un long manteau doublé de longue peluche qui lui descendait plus +bas que les talons, et qu'il portait même souvent pendant les grandes +chaleurs de l'été, ce qui le distinguait des autres hommes, et le +faisait connaître du peuple, qui l'appelait hautement le _philosophe +crotté_, de quoi, dit Colletet, sa modestie ne s'offensait jamais.» + +Colletet appelait Alary le _philosophe crotté_, Boileau appelait +Colletet le _poëte crotté_. C'est qu'alors l'esprit et le savoir, ces +deux démons si redoutés aujourd'hui, étaient de fort pauvres diables. +Aujourd'hui ce qui salit le poëte et le philosophe, ce n'est pas la +pauvreté, c'est la vénalité; ce n'est pas la crotte, c'est la boue. + + +On considère maintenant en France, et avec raison, comme le +complètement nécessaire d'une éducation élégante, une certaine +facilité à manier ce qu'on est convenu d'appeler le style épistolaire. +En effet, le genre auquel on donne ce nom--s'il est vrai que ce soit +un genre--est dans la littérature comme ces champs du domaine public +que tout le monde est en droit de cultiver. Cela vient de ce que +le genre épistolaire tient plus de la nature que de l'art. Les +productions de cette sorte sont, en quelque façon, comme les fleurs, +qui croissent d'elles-mêmes, tandis que toutes les autres compositions +de l'esprit humain ressemblent, pour ainsi dire, à des édifices +qui, depuis leurs fondements jusqu'à leur faîte, doivent être +laborieusement bâtis d'après des lois générales et des combinaisons +particulières. La plupart des auteurs épistolaires ont ignoré qu'ils +fussent auteurs; ils ont fait des ouvrages comme ce M. Jourdain, tant +de fois cité, faisait de la prose, sans le savoir. Ils n'écrivaient +point pour écrire, mais parce qu'ils avaient des parents et des amis, +des affaires et des affections. Ils n'étaient nullement préoccupés, +dans leurs correspondances, du souci de l'immortalité, mais tout +bourgeoisement des soins matériels de la vie. Leur style est simple +comme l'intimité, et cette simplicité en fait le charme. C'est parce +qu'ils n'ont envoyé leurs lettres qu'à leurs familles qu'elles sont +parvenues à la postérité. Nous croyons qu'il est impossible de dire +quels sont les éléments du style épistolaire; les autres genres ont +des règles, celui-là n'a que des secrets. + + + + + SATIRIQUES ET MORALISTES + + +Celui qui, tourmenté du généreux démon de la satire, prétend dire +des vérités dures à son siècle, doit, pour mieux terrasser le vice, +attaquer en face l'homme vicieux; pour le flétrir, il doit le nommer; +mais il ne peut acquérir ce droit qu'en se nommant lui-même. De cette +manière il s'assure en quelque sorte la victoire; car, plus son ennemi +est puissant, plus il se montre courageux, lui, et la puissance recule +toujours devant le courage. D'ailleurs, la vérité veut être dite à +haute voix, et une médisance anonyme est peut-être plus honteuse +qu'une calomnie signée. Il n'en est pas de même du moraliste paisible +qui ne se mêle dans la société que pour en observer en silence les +ridicules et les travers, le tout à l'avantage de l'humanité. S'il +examine les individus en particulier, il ne critique que l'espèce en +général. L'étude à laquelle il se livre est donc absolument innocente, +puisqu'il cherche à guérir tout le monde sans blesser personne. +Cependant pour remplir avec fruit son utile fonction, sa première +précaution doit être de garder l'incognito. Quelque bonne opinion +que nous ayons de nous-mêmes, il y a toujours en nous une certaine +conscience qui nous fait considérer comme hostile la démarche de tout +homme qui vient scruter notre caractère. Cette conscience est celle de + + L'endroit que l'on sent faible et qu'on veut se cacher. + +Aussi, si nous sommes forcés de vivre avec celui que nous regarderons +comme un importun surveillant, nous envelopperons nos actions d'un +voile de dissimulation, et il perdra toutes ses peines. Si, au +contraire, nous pouvons l'éviter, nous le ferons fuir de tout le +monde, en le dénonçant comme un fâcheux. Le philosophe observateur, à +la manière des acteurs anciens, ne peut remplir son rôle s'il ne porte +un masque. Nous recevrons fort mal le maladroit qui nous dira: Je +viens compter vos défauts et étudier vos vices. Il faut, comme dit +Horace, qu'il mette du foin à ses cornes, autrement nous crierons +tous haro! Et celui qui se charge d'exploiter le domaine du ridicule, +toujours si vaste en France, doit se glisser plutôt que se présenter +dans la société, remarquer tout sans se faire remarquer lui-même, et +ne jamais oublier ce vers de _Mahomet_: + + Mon empire est détruit si l'homme est reconnu. + + +Il ne faut pas juger Voltaire sur ses comédies, Boileau sur ses odes +pindariques, ou Rousseau sur ses _allégories_ marotiques. Le critique +ne doit pas s'emparer méchamment des faiblesses que présentent souvent +les plus beaux talents, de même que l'histoire ne doit point abuser +des petitesses qui se rencontrent dans presque tous les grands +caractères. Louis XIV se serait cru déshonoré si son valet de chambre +l'eût vu sans perruque; Turenne, seul dans l'obscurité, tremblait +comme un enfant; et l'on sait que César avait peur de verser en +montant sur son char de triomphe. + + +En 1676, Corneille, l'homme que les siècles n'oublieront pas, était +oublié de ses contemporains, lorsque Louis XIV fit représenter à +Versailles plusieurs de ses tragédies. Ce souvenir du roi excita la +reconnaissance du grand homme, la _veine_ de Corneille se ranima, et +le dernier cri de joie du vieillard fut peut-être un des plus beaux +chants du poëte, + + Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter + Que tu prennes plaisir à me ressusciter? + Qu'au bout de quarante ans, Cinna, Pompée, Horace, + Reviennent à la mode et retrouvent leur place, + Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux + N'ôte point leur vieux lustre à mes premiers travaux? + + Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes, + Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines, + Diraient-ils à l'envi, lorsque Oedipe aux abois + De ses juges pour lui gagna toutes les voix. + Je n'irai pas si loin, et, si mes quinze lustres + Font encor quelque peine aux modernes illustres, + S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner, + Je n'aurai pas longtemps à les importuner. + Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre + C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre; + Au moment d'expirer il tâche d'éblouir, + Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir. + +Ces vers m'ont toujours profondément ému. Corneille, aigri par +l'envie, rebuté par l'indifférence, y laisse entrevoir toute la fière +mélancolie de sa grande âme. Il sentait sa force, et il n'en était que +plus amer pour lui de se voir méconnu. Ce mâle génie avait reçu à +un haut degré de la nature la conscience de lui-même. Qu'on juge +cependant à quel point les attaques réitérées de ses Zoïles durent +influer sur ses idées pour l'amener à dire avec une sorte de +conviction: + + Sed neque Godaeis accedat musa tropaeis, + Nec Capellanum fas mihi velle sequi. + +De pareils vers, écrits sérieusement par Corneille, sont une bien +sanglante épigramme contre son siècle. + + + + + SUR ANDRÉ DE CHÉNIER + + + 1819. + +Un livre de poésie vient de paraître, et, quoique l'auteur soit mort, +les critiques pleuvent. Peu d'ouvrages ont été plus rudement traités +par les _connaisseurs_ que ce livre. Il ne s'agit pas cependant de +torturer un vivant, de décourager un jeune homme, d'éteindre un talent +naissant, de tuer un avenir, de ternir une aurore. Non, cette fois, la +critique, chose étrange, s'acharne sur un cercueil! Pourquoi? En voici +la raison en deux mots: c'est que c'est bien un poëte mort, il est +vrai, mais c'est aussi une poésie nouvelle qui vient de naître. Le +tombeau du poëte n'obtient pas grâce pour le berceau de sa muse. + +Pour nous, nous laisserons à d'autres le triste courage de triompher +de ce jeune lion arrêté au milieu de ses forces. Qu'on invective ce +style incorrect et parfois barbare, ces idées vagues et incohérentes, +cette effervescence d'imagination, rêves tumultueux du talent qui +s'éveille; cette manie de mutiler la phrase, et, pour ainsi dire, +de la tailler à la grecque; les mots dérivés des langues anciennes +employés dans toute l'étendue de leur acception maternelle; des coupes +bizarres, etc. Chacun de ces défauts du poëte est peut-être le germe +d'un perfectionnement pour la poésie. En tout cas, ces défauts ne sont +point dangereux, et il s'agit de rendre justice à un homme qui n'a +point joui de sa gloire. Qui osera lui reprocher ses imperfections +lorsque la hache révolutionnaire repose encore toute sanglante au +milieu de ses travaux inachevés? + +Si d'ailleurs l'on vient à considérer quel fut celui dont nous +recueillons aujourd'hui l'héritage, nous ne pensons pas que le +sourire effleure facilement les lèvres. On verra ce jeune homme, d'un +caractère noble et modeste, enclin à toutes les douces affections de +l'âme, ami de l'étude, enthousiaste de la nature. En ce même temps, +la révolution est imminente, la renaissance des siècles antiques est +proclamée, Chénier devait être trompé, il le fut. Jeunes gens, qui de +nous n'aurait point voulu l'être? Il suit le fantôme, il se mêle à +tout ce peuple qui marche avec une ivresse délirante par le chemin des +abîmes. Plus tard on ouvrit les yeux, les hommes égarés tournèrent la +tête, il n'était plus temps pour revenir en arrière, il était encore +temps pour mourir avec honneur. Plus heureux que son frère, Chénier +vint désavouer son siècle sur l'échafaud. + +Il s'était présenté pour défendre Louis XVI, et, quand le martyr fut +envoyé au ciel, il rédigea cette lettre par laquelle la dernière +ressource de l'appel au peuple fut en vain offerte à la conscience des +bourreaux. + +Cet homme si digne de sympathie n'eut pas le temps de devenir un poëte +parfait; mais, en parcourant les fragments qu'il nous a laissés, on +rencontre des détails qui font oublier tout ce qui lui manque. Nous +allons en signaler quelques-uns. Voyons d'abord le tableau de Thésée +tuant un centaure: + + Il va fendre sa tête; + Soudain le fils d'Égée, invincible, sanglant, + L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brûlant, + Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible, + S'élance, va saisir sa chevelure horrible, + L'entraîne, et quand sa bouche ouverte avec effort + Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort. + +Ce morceau présente ce qui constitue l'originalité des poëtes anciens, +la trivialité dans la grandeur. D'ailleurs, l'action est vive, +toutes les circonstances sont bien saisies et les épithètes sont +pittoresques. Que lui manquer-t-il? Une coupe _élégante_? Nous +préférons cependant une pareille «barbarie» à ces vers qui n'ont +d'autre mérite qu'une irréprochable médiocrité. + +Il y a dans Ovide: + + Nec dicere Rhaetus + Plura sinit, rutilasque ferox per aperta loquentis + Condidit ora viri, perque os in pectore flammas. + +C'est ainsi que Chénier imite. En maître. Il avait dit des serviles +imitateurs: + + La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit. + +Voyez encore ces vers de l'apothéose d'Hercule: + + Il monte, sous ses pieds + Étend du vieux lion la dépouille héroïque, + Et, l'oeil au ciel, la main sur la massue antique, + Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu. + Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu + Brille autour du héros, et la flamme rapide + Porte aux palais divins l'âme du grand Alcide. + +Nous préférons cette image à celle d'Ovide, qui peint Hercule étendu +sur son bûcher, avec un visage aussi calme que s'il était couché sur +le lit des festins. Remarquons seulement que l'image d'Ovide est +païenne, celle d'André de Chénier est chrétienne. + +Veut-on maintenant des vers bien faits, des vers où brille le mérite +de la difficulté vaincue? tournons la page, car, pour citer, on n'a +guère que l'embarras du choix: + + Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche, + Quand, lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche, + Riant et m'asseyant près de lui, sur son coeur, + M'appelait son rival et déjà son vainqueur; + Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre + A souffler une haleine harmonieuse et pure, + Et ses savantes mains, prenant mes jeunes doigts, + Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois, + Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore, + A fermer tour à tour les trous du buis sonore. + +Veut-on des images gracieuses? + + J'étais un faible enfant, qu'elle était grande et belle; + Elle me souriait et m'appelait près d'elle; + Debout sur ses genoux, mon innocente main + Parcourait ses cheveux, son visage, son sein; + Et sa main, quelquefois aimable et caressante, + Feignait de châtier mon enfance imprudente. + C'est devant ses amants, auprès d'elle confus, + Que la fière beauté me caressait le plus. + Que de fois (mais, hélas! que sent-on à cet âge?) + Que de fois ses baisers ont pressé mon visage! + Et les bergers disaient, me voyant triomphant: + Oh! que de biens perdus! O trop heureux enfant! + +Les idylles de Chénier sont la partie la moins travaillée de ses +ouvrages, et cependant nous connaissons peu de poëmes dans la langue +française dont la lecture soit plus attachante; cela tient à cette +vérité de détails, à cette abondance d'images qui caractérisent la +poésie antique. On a observé que telle églogue de Virgile pourrait +fournir des sujets à toute une galerie de tableaux. + +Mais c'est surtout dans l'élégie qu'éclate le talent d'André de +Chénier. C'est là qu'il est original, c'est là qu'il laisse tous ses +rivaux en arrière. Peut-être l'habitude de l'antiquité nous égare, +peut-être avons-nous lu avec trop de complaisance les premiers essais +d'un poëte malheureux; cependant nous osons croire, et nous ne +craignons pas de le dire, que, malgré tous ses défauts, André de +Chénier sera regardé parmi nous comme le père et le modèle de la +véritable élégie. C'est ici qu'on est saisi d'un profond regret, en +voyant combien ce jeune talent marchait déjà de lui-même vers un +perfectionnement rapide. En effet, élevé au milieu des muses antiques, +il ne lui manquait que la familiarité de sa langue; d'ailleurs, il +n'était dépourvu ni de sens ni de lecture, et encore moins de ce goût +qui n'est que l'instinct du vrai beau. Aussi voit-on ses défauts faire +rapidement place à des beautés hardies, et, s'il se débarrasse encore +quelquefois des entraves grammaticales, ce n'est plus guère qu'à la +manière de La Fontaine, pour donner à son style plus de mouvement, de +grâce et d'énergie. Nous citerons ces vers: + + Et c'est Glycère, amis, chez qui la table est prête! + Et la belle Amélie est aussi de la fête! + Et Rose, qui jamais ne lasse les désirs, + Et dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs! + + J'y consens, avec vous je suis prêt à m'y rendre, + Allons! Mais si Camille, ô dieux! vient à l'apprendre! + Quel orage suivra ce banquet tant vanté, + S'il faut qu'à son oreille un mot en soit porté! + Oh! vous ne savez pas jusqu'où va son empire. + Si j'ai loué des yeux, une bouche, un sourire, + Ou si, près d'une belle assis en un repas, + Nos lèvres en riant ont murmuré tout bas, + Elle a tout vu. Bientôt cris, reproches, injure, + Un mot, un geste, un rien, tout était un parjure. + «Chacun, pour cette belle avait vu mes égards; + «Je lui parlais des yeux, je cherchais ses regards.» + Et puis des pleurs, des pleurs... que Memnon sur sa cendre + A sa mère immortelle en a moins fait répandre! + Que dis-je? sa colère ose en venir aux coups... + +Et ceux-ci, où éclatent, à un égal degré, la variété des coupes et la +vivacité des tournures: + + Une amante moins belle aime mieux, et du moins, + Humble et timide, à plaire elle est pleine de soins; + Elle est tendre, elle a peur de pleurer votre absence; + Fidèle, peu d'amants attaquent sa constance; + Et son égale humeur, sa facile gaîté, + L'habitude, à son front tiennent lieu de beauté. + Mais celle qui partout fait conquête nouvelle, + Celle qu'on ne voit point sans dire: Qu'elle est belle! + Insulte en son triomphe aux soupirs de l'amour. + Souveraine au milieu d'une tremblante cour, + Dans son léger caprice inégale et soudaine, + Tendre et bonne aujourd'hui, demain froide et hautaine, + Si quelqu'un se dérobe à ses enchantements, + Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans un peuple d'amants? + On brigue ses regards, elle s'aime et s'admire, + Et ne connaît d'amour que celui qu'elle inspire. + +En général, quelle que soit l'inégalité du style de Chénier, il est +peu de pages dans lesquelles on ne rencontre des images pareilles à +celle-ci: + + Oh! si tu la voyais, cette belle coupable, + Rougir, et s'accuser, et se justifier, + Sans implorer sa grâce et sans s'humilier! + Pourtant, de l'obtenir doucement inquiète, + Et, les cheveux épars, immobile, muette, + Les bras, la gorge nue, en un mol abandon, + Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon, + Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche, + Tes baisers porteraient le pardon sur sa bouche! + +Voici encore un morceau d'un genre différent, aussi énergique que +celui-là est gracieux. On croirait lire des vers de quelqu'un de nos +vieux poëtes: + + Souvent las d'être esclave et de boire la lie + De ce calice amer que l'on nomme la vie, + Las du mépris des sots qui suit la pauvreté, + Je regarde la tombe, asile souhaité! + Je souris à la mort volontaire et prochaine. + Je me prie en pleurant d'oser rompre ma chaîne. + Le fer libérateur qui percerait mon sein + Déjà frappe mes yeux et frémit sous ma main; + Et puis mon coeur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse; + Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse, + Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux, + L'homme sait se cacher d'un voile spécieux... + A quelque noir destin qu'elle soit asservie, + D'une étreinte invincible il embrasse la vie, + Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir, + Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir. + Il a souffert, il souffre, aveugle d'espérance, + Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance, + Et la mort, de nos maux ce remède si doux, + Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous! + +Il est hors de doute que si Chénier avait vécu, il se serait placé +un jour au rang des premiers poëtes lyriques. Jusque dans ses +essais informes on trouve déjà tout le mérite du genre, la verve, +l'entraînement, et cette fierté d'idées d'un homme qui pense par +lui-même; d'ailleurs, partout la même flexibilité de style; là des +images gracieuses, ici des détails rendus avec la plus énergique +trivialité. Ses odes à la manière antique, écrites en latin, seraient +citées comme des modèles d'élévation et d'énergie; encore, toutes +latines qu'elles sont, il n'est point rare d'y trouver des strophes +dont aucun poëte français ne désavouerait la teinte ferme et +originale. + + Vain espoir! inutile soin! + Ramper est des humains l'ambition commune; + C'est leur plaisir, c'est leur besoin. + Voir fatigue leurs yeux, juger les importune. + Ils laissent juger la fortune, + Qui fait juste celui qu'elle fait tout-puissant. + Ce n'est point la vertu, c'est la seule victoire + Qui donne et l'honneur et la gloire. + Teint du sang des vaincus, tout glaive est innocent. + +Et plus loin: + + C'est bien. Fais-toi justice, ô peuple souverain! + Dit cette cour lâche et hardie. + Ils avaient dit: C'est bien, quand, la lyre à la main, + L'incestueux chanteur, ivre de sang romain, + Applaudissait à l'incendie. + +Il n'y aura point d'opinion mixte sur André de Chénier. Il faut jeter +le livre ou se résoudre à le relire souvent; ses vers ne veulent +pas être jugés, mais sentis. Ils survivront à bien d'autres qui +aujourd'hui paraissent meilleurs. Peut-être, comme le disait naïvement +La Harpe, peut-être parce qu'ils renferment en effet quelque chose. En +général, en lisant Chénier, substituez aux termes qui vous choquent +leurs équivalents latins, il sera rare que vous ne rencontriez pas de +beaux vers. D'ailleurs, vous trouverez dans Chénier la manière franche +et large des anciens; rarement de vaines antithèses, plus souvent des +pensées nouvelles, des peintures vivantes, partout l'empreinte de +cette sensibilité profonde sans laquelle il n'est point de génie, +et qui est peut-être le génie elle-même. Qu'est-ce, en effet, qu'un +poëte? Un homme qui sent fortement, exprimant ses sensations dans une +langue expressive. La poésie, ce n'est presque que sentiment. + + +Il y a déjà dans la nouvelle génération née avec ce siècle des +commencements de grands poëtes. + +Attendez quelques années encore. + +Les fils des dents du dragon n'avaient pas besoin d'être entièrement +sortis de la terre pour qu'on reconnût en eux des guerriers; et, +lorsque vous aviez vu seulement les gantelets d'Érix, vous pouviez +juger les forces de l'athlète. + + + + + A UN TRADUCTEUR D'HOMÈRE + + +Les grands poëtes sont comme les grandes montagnes, ils ont beaucoup +d'échos. Leurs chants sont répétés dans toutes les langues, parce que +leurs noms se trouvent dans toutes les bouches. Homère a dû, plus que +tout autre, à son immense renommée le privilège ou le malheur d'une +foule d'interprètes. Chez tous les peuples, d'impuissants copistes +et d'insipides traducteurs ont défiguré ses poëmes; et depuis Accius +Labeo, qui s'écriait: + + Crudum manduces Priamum Priamique puellos; + «Mange tout crus Priam et ses enfants»; + +jusqu'à ce brave contemporain de Marot qui faisait dire au chantre +d'Achille: + + Lors, face à face, on vit ces deux grands ducs + Piteusement sur la terre étendus; + +depuis le siècle du grammairien Zoïle jusqu'à nos jours, il est +impossible de calculer le nombre des pygmées qui ont tour à tour +essayé de soulever la massue d'Hercule. + +Croyez-moi, ne vous mêlez pas à ces nains. Votre traduction est encore +en portefeuille; vous êtes bien heureux d'être à temps pour la brûler. + +Une traduction d'Homère en vers français! c'est monstrueux et +insoutenable, monsieur. Je vous affirme, en toute conscience, que je +suis indigné de votre traduction. + +Je ne la lirai certes pas. Je veux en être quitte pour la peur. Je +déclare qu'une traduction en vers de n'importe qui, par n'importe +qui, me semble chose absurde, impossible et chimérique. Et j'en +sais quelque chose, moi, qui ai rimé en français (ce que j'ai caché +soigneusement jusqu'à ce jour) quatre ou cinq mille vers d'Horace, de +Lucain et de Virgile; moi, qui sais tout ce qui se perd d'un hexamètre +qu'on transvase dans un alexandrin. + +Mais Homère, monsieur! traduire Homère! + +Savez-vous bien que la seule simplicité d'Homère a, de tout temps, +été l'écueil des traducteurs? Madame Dacier l'a changée en platitude; +Lamotte-Houdard, en sécheresse; Bitaubé, en fadaise. François Porto +dit qu'il faudrait être un second Homère pour louer dignement le +premier. Qui faudrait-il donc être pour le traduire? + + + + + EN VOYANT LES ENFANTS + SORTIR DE L'ÉCOLE + + + Juin 1820. + +Je ris quand chaque soir de l'école voisine +Sort et s'échappe en foule une troupe enfantine, +Quand j'entends sur le seuil le sévère mentor +Dont les derniers avis les poursuivent encor: +--Hâtez-vous, il est tard, vos mères vous attendent! +--Inutiles clameurs que les vents seuls entendent! +Il rentre. Alors la bande, avec des gris aigus, +Se sépare, oubliant les ordres de l'argus. +Les uns courent sans peur, pendant qu'il fait un somme, +Simuler des assauts sur le foin du bonhomme; +D'autres jusqu'en leurs nids surprennent les oiseaux +Qui le soir le charmaient, errants sous ses berceaux; +Ou, se glissant sans bruit, vont voir avec mystère +S'ils ont laissé des noix au clos du presbytère. + +Sans doute vous blâmez tous ces jeux dont je ris; +Mais Montaigne, en songeant qu'il naquit dans Paris, +Vantait son air impur, la fange de ses rues; +Montaigne _aimait Paris jusque dans ses verrues_. +J'ai passé par l'enfance, et cet âge chéri +Plaît, même en ses écarts, à mon coeur attendri. +Je ne sais, mais pour moi sa naïve ignorance +Couvre encor ses défauts d'un voile d'innocence. +Le lierre des rochers déguise le contour, +Et tout paraît charmant aux premiers feux du jour. + +Age serein où l'âme, étrangère à l'envie, +Se prépare en riant aux douleurs de la vie, +Prend son penchant pour guide, et, simple en ses transports, +Fait le bien sans orgueil et le mal sans remords! + + + + + A DES PETITS ENFANTS EN CLASSE + + + Juin 1820. + +Vous qui, les yeux fixés sur un gros caractère, +L'imitez vainement sur l'arène légère, +Et voyez chaque fois, malgré vos soins nouveaux, +Le cylindre fatal effacer vos travaux, +Ce triste passe-temps, mes enfants, c'est la vie. +Un jour, vers le bonheur tournant un oeil d'envie, +Vous ferez comme moi, sur ce modèle heureux, +Bien des projets charmants, bien des plans généreux; +Et puis viendra le sort, dont la main inquiète +Détruira dans un jour votre ébauche imparfaite! + +Êtres purs et joyeux, meilleurs que nous ne sommes, +Enfants, pourquoi faut-il que vous deveniez hommes? +Pourquoi faut-il qu'un jour vous soyez comme nous, +Esclaves ou tyrans, enviés ou jaloux? + + +Il n'y a plus rien d'original aujourd'hui à pécher contre +la grammaire; beaucoup d'écrivains nous ont lassés de cette +originalité-là. Il faut aussi éviter de tirer parti des petits +détails, genre qui montre de la recherche et de l'affectation. Il +faut laisser ces puérils moyens d'amuser à ces gens qui mettent des +intentions dans une virgule et des réflexions dans un trait suspensif, +font de l'esprit sur tout et de l'érudition sur rien, et qui, +dernièrement encore, à propos de ces piqueurs qui ont alarmé tout +Paris, remirent sur la scène les hommes de tous les siècles et de +tous les pays, depuis Caligula, qui piquait les mouches, jusqu'à don +Quichotte, qui piquait les moines. + + +Campistron, comme Lagrange-Chancel, avait montré de bonne heure des +dispositions pour la poésie, et cependant ils ne se sont jamais élevés +tous les deux au-dessus du médiocre. Il est rare, en effet, que des +talents si précoces parviennent jamais à la maturité du génie. C'est +une vérité dont nous pouvons tous les jours nous convaincre davantage. +Nous voyons des jeunes gens faire à dix-neuf ans ce que Racine +n'aurait pas fait à vingt-cinq; mais à vingt-cinq ils sont arrivés à +l'apogée de leur talent, et à vingt-huit ans ils ont déjà défait la +moitié de leur gloire. On nous objectera que Voltaire aussi avait fait +des vers dès son enfance; mais il est à remarquer que, dès quinze +ans, Campistron et Lagrange-Chancel étaient connus dans les salons +et considérés comme de petits grands hommes; tandis qu'au même âge +Voltaire était déjà en fuite de chez son père; et, en général, ce +n'est pas dans des cages, fussent-elles dorées, qu'il faut élever les +aigles. + + +Quand un écrivain a pour qualité principale l'originalité, il perd +souvent quelque chose à être cité. Ses peintures et ses réflexions, +dictées par un esprit organisé d'une façon particulière, veulent être +vues à la place où l'auteur les a disposées, précédées de ce qui +les amène, suivies de ce qu'elles entraînent. Liées à l'ouvrage, +la couleur bien appareillée des parties concourt à l'harmonie de +l'ensemble; détachées du tout, cette même couleur devient disparate +et forme une dissonance avec tout ce dont on l'entoure. Le style du +critique, qui doit être simple et coulant, et qui est maintes fois +plat et commun, présente un contraste choquant avec le style large, +hardi et souvent brusque de l'auteur original. Une citation de tel +grand poëte ou de tel grand écrivain, encadrée dans la prose luisante, +récurée et bourgeoise de tel critique, c'est un effet pareil à +celui que ferait une figure de Michel-Ange au milieu des casseroles +trompe-l'oeil de M. Drolling. + + +Il est difficile de ne point avoir de prévention contre cette manie, +aujourd'hui si commune à nos auteurs, de réunir des imaginations +toujours diverses et souvent contraires pour concourir au même +ouvrage. Cowley, pressé par le marquis de Twickenham de s'adjoindre +dans ses travaux je ne sais quel poëte obscur, répondit à Sa +Seigneurie qu'un âne et un cheval traîneraient mal un chariot. Deux +auteurs perdent souvent, en le mettant en commun, tout le talent +qu'ils pourraient avoir chacun séparément. Il est impossible que deux +têtes humaines conçoivent le même sujet absolument de la même manière; +et l'absolue unité de la conception est la première qualité d'un +ouvrage. Autrement les idées des divers collaborateurs se heurtent +sans se lier, et il résulte de l'ensemble une discordance inévitable +qui choque sans qu'on s'en rende raison. Les auteurs excellents, +anciens et modernes, ont toujours travaillé seuls, et voilà pourquoi +ils sont excellents. + + + + + UN FEUILLETON + + + Décembre 1820. + + THÉATRE-FRANÇAIS + + _JEAN DE BOURGOGNE_ + + Tragédie en cinq actes. + + +C'est un inconvénient des sujets historiques d'embarrasser +l'intelligence de notre savant parterre. Il arrive devant la toile +sans rien connaître des événements qui vont se passer sous ses yeux, +et auxquels ne l'initie qu'assez superficiellement une exposition +toujours mal écoutée ou mal entendue. C'est dans le journal du +lendemain que les spectateurs iront le plus souvent chercher de quelle +race sortait le héros, à quelle famille appartenait l'héroïne, sur +quel pays régnait le tyran, désappointés si le critique n'éclaire pas +leur ignorance, et ne leur dit pas, comme au valet Hector, de quel +pays était le _galant homme Sénèque_. + +Nous nous dispenserons toutefois d'obéir à l'usage, d'abord parce que +longtemps avant que nous ne nous mêlassions de régenter les théâtres, +les petits précis historiques des feuilletons nous avaient toujours +paru fort ennuyeux; ensuite parce que nous ne pouvons décemment nous +flatter de réussir mieux au métier d'historien que tant de critiques +plus habiles que nous, nos devanciers; et, sur ce, fort de l'avis de +Barnes, qu'il suffît, pour gagner une cause, de trouver _deux raisons, +bonnes ou mauvaises_, nous passons à _Jean de Bourgogne_. + +Dès les premières scènes de cette pièce, nous voyons se dessiner trois +principaux caractères, ce qui nous donne deux actions distinctes, ou, +si l'on veut, deux faits en question différents, savoir: la question +entre le dauphin et le duc de Bourgogne, ou la France sera-t-elle +sauvée? et la question entre le duc de Bourgogne et Valentine de +Milan, ou la mort du duc d'Orléans sera-t-elle vengée? A cette +inadvertance de diviser ainsi l'attention du spectateur en présentant +deux héros à son affection, l'auteur a joint le tort beaucoup plus +grand de ne pas réunir les deux affections qui en résultent en un seul +et même intérêt. En effet, s'il nous montre le dauphin prêt à tout +sacrifier pour sauver la France, il nous montre en même temps la +duchesse prête à tout sacrifier, même la France, pour sauver son mari; +il suit de là que le spectateur, qui s'intéresse à l'une des deux +actions, ne s'intéresse pas à l'autre, et réciproquement, de telle +sorte que la moitié de la pièce est frappée de mort. Cette combinaison +est d'autant plus malheureuse, qu'elle ne paraissait nullement +nécessaire. Dès que l'auteur voulait commencer sa pièce par rappeler +les crimes de Jean de Bourgogne, idée juste et tragique, il n'avait +pas besoin de l'intervention personnelle de la duchesse d'Orléans; une +lettre eût suffi, et le spectateur se serait trouvé transporté tout +de suite au milieu des scènes animées du second acte, seul point +véritable de la pièce où commence l'action. + +Lorsque nous disons que l'action commence, nous sentons avec peine +que nous nous servons d'une expression impropre; c'est _paraît devoir +commencer_ que nous devrions dire. En effet, la tragédie nouvelle, +estimable sous d'autres rapports, n'est encore, quant au plan, qu'une +pièce comme tant d'autres, une tragédie sans action, une sorte de +lanterne magique où tous les personnages courent les uns après les +autres sans pouvoir jamais s'atteindre. + +Ainsi, lorsque le dauphin est à délibérer dans son conseil sur +l'accusation portée contre le duc de Bourgogne, tout à coup celui-ci +se présente, et, loin de se justifier, déclare la guerre à son +souverain. Voilà une situation; mais que produit-elle? Rien. Les +deux partis se séparent avec des menaces réciproques. Cependant +Tanneguy-Duchâtel est là qui doit assassiner le prince un jour et qui +devrait, ce semble, profiter de l'occasion. Et de deux choses l'une: +ou le duc de Bourgogne a les moyens de s'emparer de la personne de +son maître, et alors pourquoi ne le fait-il pas? ou il n'en a pas +le pouvoir, et alors pourquoi vient-il s'exposer, par une bravade +inutile, aux suites d'un premier mouvement, incalculables dans tout +autre personnage qu'un héros aussi patient que le dauphin? + +Et plus loin encore, nous retrouvons la même situation, mais dégagée +de tout ce qui peut la rendre décisive. On vient annoncer au dauphin +que le duc de Bourgogne est maître de Paris et qu'il marche sur le +palais. Voilà le dauphin en péril, comment fera-t-il pour en sortir? +Rien de plus simple; il sort par une porte et le duc de Bourgogne +entre par l'autre. Mais, dira l'auteur, le dauphin se laisse +entraîner. Et voilà justement le malheur, les grands caractères +doivent toujours agir par eux-mêmes, autrement était-ce la peine de +nous annoncer des géants, si auparavant vous aviez pris soin de leur +attacher les jambes? + +Cependant le duc de Bourgogne, resté seul, se garde bien de poursuivre +le dauphin, ce qui le mettrait dans la nécessité d'être vainqueur ou +d'être vaincu. Il s'amuse à composer avec les Armagnacs, à rabattre +les prétentions des anglais, et même à offrir des places au +chancelier. Puis il part pour Montereau. Tout à coup on apprend qu'il +y a accepté une entrevue avec le dauphin et qu'il y a été assassiné. +Il est évident que, si le commencement de la pièce nous a fait voir de +grands événements ne produisant que de petits résultats, la balance +se rétablit bien au dernier acte, et qu'il est difficile de voir un +événement plus important produit par une cause plus légère et plus +inattendue. + +Nous venons d'exposer en peu de mots le plan de _Jean de Bourgogne_, +dégagé de toutes les scènes épisodiques; il nous reste à examiner +comment un auteur, qui est loin de manquer de talent, a pu être +conduit à travailler sur un canevas aussi imparfait. + +Le malheur de l'auteur vient d'avoir confondu les deux espèces de +tragédie, la tragédie de sentiments et la tragédie d'événements. +Il suffit, pour s'en convaincre, d'établir entre ses deux héros +quelques-uns des rapports naturels de frère à frère ou de père à fils; +nous allons voir disparaître toutes les difformités de son action. Par +exemple, qu'un fils accusé d'un crime déclare la guerre à son père, +doit-on être étonné que les deux personnages, eussent-ils la faculté +de s'exterminer mutuellement, se séparent avec de simples menaces? Y +a-t-il rien de honteux dans la fuite d'un père devant un fils rebelle? +Et si ce fils périt assassiné malgré les ordres du père, la situation +de celui-ci en sera-t-elle moins noble et moins touchante? Nous +venons, sans nous en apercevoir, de retracer l'aventure de David et +d'Absalon, l'une des plus tragiques qui soient dans les livres saints. + +Dans le cas actuel, dès que l'auteur voulait nous représenter la mort +du duc de Bourgogne, il fallait choisir entre les deux hypothèses +d'un meurtre fortuit ou d'un assassinat prémédité. La première était +impraticable, puisqu'une tragédie doit avoir un commencement, une fin +et un milieu. En admettant la seconde, il fallait, dès les premières +scènes, poser la question tragique: le duc sera-t-il assassiné, ou +ne le sera-t-il pas? et faire naître l'intérêt de la lutte des +circonstances qui le détournent de sa perte ou qui l'y entraînent. +Mais, dans la tragédie telle qu'elle est faite, le spectateur, conduit +d'incidents en incidents vers la catastrophe, sans que rien lie +la catastrophe aux incidents, aperçoit à peine çà et là quelques +intentions dramatiques, quelques combinaisons théâtrales qui font +naufrage au milieu du flux et du reflux des épisodes. + + +Walter Scott cache son nom sous le nom de Jedediah Cleisbotham. Je ne +vois pas pourquoi on l'en blâme. + +Si un sot parvient à la célébrité, il ne lâche plus deux pages de son +écriture sans les protéger de son nom, espérant que sa réputation fera +celle de son livre, tandis que souvent celle de son livre défait la +sienne. L'homme de mérite, dès qu'il est arrivé à la gloire, évite +quelquefois de décorer de son nom les nouveaux écrits qu'il livre au +public. Il a assez d'orgueil pour savoir que son nom influerait sur +l'opinion, et assez de modestie pour ne le pas vouloir. Il aime à +redevenir ignoré, pour se ménager, en quelque sorte, une nouvelle +gloire. Il y a quelque chose du fanfaron dans ces guerriers +d'Homère qui préludaient au combat en déclinant leurs noms et leurs +généalogies; ce sont des héros plus vrais, ces chevaliers français qui +combattaient la visière baissée, et ne découvraient le visage qu'après +que le bras avait été reconnu. + + + + + LES _VOUS_ ET LES _TU_ + + D'APRÈS LA RÉVOLUTION + + + ARISTIDE A BRUTUS + + + Quien haga aplicaciones + Con su pan se lo coma. + + YRIARTE. + + + Brutus, te souvient-il, dis-moi, + Du temps où, las de ta livrée, + Tu vins en veste déchirée + Te joindre à ce bon peuple-roi + Fier de sa majesté sacrée + Et formé de gueux comme toi? + Dans ce beau temps de république, + Boire et jurer fut ton emploi. + Ton bonnet, ton jargon cynique, + Ton air sombre, inspiraient l'effroi; + Et, plein d'un feu patriotique, + Pour gagner le laurier civique, + Tous nos hameaux t'ont vu, je croi, + Fraterniser à coups de pique + Et piller au nom de la loi. + + Las! l'autre jour, monsieur le prince, + Pour vous parler des intérêts + D'un vieil ami de ma province, + J'entrai dans votre beau palais. + D'abord, je fis, de mon air mince, + Rire un régiment de valets; + Puis, relégué dans l'antichambre, + Tout mouillé des pleurs de décembre, + J'attendis, près du feu cloué, + Et, comme un sage du Pirée, + Opposant, de tous bafoué, + Au sot orgueil de la livrée + La fierté du manteau troué. + On m'appelle enfin. Je m'élance, + Et l'huissier de votre grandeur + Me fait traverser en silence + Quatre salons «dont l'élégance + «Égalait seule la splendeur». + Bientôt, monseigneur, plein de joie, + Je vois, sur des carreaux de soie, + Votre altesse en son cabinet, + Portant sur son sein, avec gloire, + Un beau cordon, brillant de moire, + De la couleur de ton bonnet. + + Quoi! c'était donc un prince en herbe + Que mon cher Brutus d'autrefois! + On vous admire, je le vois; + Votre savoir passe en proverbe; + Vos festins sont dignes des rois; + Vos cadeaux sont d'un goût superbe; + Homme d'état, votre talent + Éclate en vos moindres saillies, + Et si vous dites des folies, + Vous les dites d'un ton galant. + Quant à moi, je ris en silence; + Car, puisqu'aujourd'hui l'opulence + Donne tout, grâce, esprit, vertus, + Les bons mots de votre excellence + Étaient les jurons de Brutus. + + Adieu, monseigneur, sans rancune! + Briguez les sourires des rois + Et les faveurs de la fortune. + Pour moi, je n'en attends aucune. + Ma bourse, vide tous les mois, + Me force à changer de retraites; + Vous, dans un poste hasardeux, + Tâchez de rester où vous êtes, + Et puissions-nous vivre tous deux, + Vous sans remords, et moi sans dettes. + Excusez si, parfois encor, + J'ose rire de la bassesse + De ces courtisans brillants d'or + Dont la foule à grands flots vous presse, + Lorsque, entrant d'un air de noblesse + Dans les salons éblouissants + Du pouvoir et de la richesse, + L'illustre pied de votre altesse + Vient salir ces parquets glissants + Que tu frottais dans ta jeunesse. + + +Combien de malheureux, qui auraient pu mieux faire, se sont mis en +tête d'écrire, parce qu'en fermant un beau livre ils s'étaient dit: +J'en pourrais faire autant! Et cette réflexion-là ne prouvait rien, +sinon que l'ouvrage était inimitable. En littérature comme en morale, +plus une chose est belle, plus elle semble facile. Il y a quelque +chose dans le coeur de l'homme qui lui fait prendre quelquefois le +désir pour le pouvoir. C'est ainsi qu'il croit aisé de mourir comme +d'Assas ou d'écrire comme Voltaire. + + +Si Walter Scott est écossais, ses romans suffiraient pour nous +l'apprendre. Son amour exclusif pour les sujets écossais prouve son +amour pour l'Écosse; passionné pour les vieilles coutumes de sa +patrie, il se dédommage, en les peignant fidèlement, de ne pouvoir +plus les suivre avec religion, et son admiration pieuse pour le +caractère national éclate jusque dans sa complaisance à en détailler +les défauts. Une irlandaise, lady Morgan, s'est offerte, pour ainsi +dire, comme la rivale naturelle de Walter Scott, en s'obstinant, comme +lui, à ne traiter que des sujets nationaux[1], mais il y a dans ses +écrits beaucoup plus d'amour pour la célébrité que d'attachement +pour son pays, et beaucoup moins d'orgueil national que de vanité +personnelle. Lady Morgan paraît peindre avec plaisir les irlandais; +mais il est une irlandaise qu'elle peint surtout et partout avec +enthousiasme, et cette irlandaise, c'est elle. Miss O'Hallogan dans +_O'Donnell_, et lady Clancare dans _Florence Maccarthy_, ne sont autre +chose que lady Morgan, flattée par elle-même. + +Il faut le dire, auprès des tableaux pleins de vie et de chaleur de +Scott, les croquis de lady Morgan ne sont que de pâles et froides +esquisses. Les romans historiques de cette dame se laissent lire; les +histoires romanesques de l'écossais se font admirer. La raison en est +simple; lady Morgan a assez de tact pour observer ce qu'elle voit, +assez de mémoire pour retenir ce qu'elle observe, et assez de finesse +pour rapporter à propos ce qu'elle a retenu; sa science ne va pas plus +loin. Voilà pourquoi ses caractères, bien tracés quelquefois, ne sont +pas soutenus; à côté d'un trait dont la vérité vous frappe, parce +qu'elle l'a copié sur la nature, vous en trouvez un autre choquant de +fausseté, parce qu'elle l'invente. Walter Scott, au contraire, conçoit +un caractère, après n'en avoir souvent observé qu'un trait; il le voit +dans un mot, et le peint de même. Son excellent jugement fait qu'il ne +s'égare point, et ce qu'il crée est presque toujours aussi vrai que ce +qu'il observe. Quand le talent est poussé à ce point, il est plus +que du talent; aussi peut-on réduire le parallèle en deux mots: lady +Morgan est une femme d'esprit; Walter Scott est un homme de génie. + + +[1: Il faut en excepter toutefois son roman sur la France. + + + + + LA SAINT-CHARLES DE 1820 + + +--Je disais l'an passé: Voici le jour de fête, +Charles m'attend; je veux, ceignant de fleurs ma tête, +M'offrir avec ma fille à son premier coup d'oeil; +Quand ce jour reviendra, ramené par l'année, +Si je lui porte un fils, fruit de mon hyménée, + Mon bonheur sera de l'orgueil. + + L'année a fui; voici le jour de fête! + Est-ce une fête, hélas! que l'on apprête? + Qu'est devenu ce jour jadis si doux? + De pleurs amers j'ai salué l'aurore; + Pourtant un Charle à mes voeux reste encore, + J'embrasse un fils, mais je n'ai plus d'époux. + +Veuve, deux orphelins m'attachent à la terre. +Mon bien-aimé près d'eux ne viendra pas s'asseoir; +Ils ne dormiront pas sous les yeux de leur père, +Et j'irai sur leurs fronts, plaintive et solitaire, + Déposer le baiser du soir. + + O vain regret! félicité passée! + Voici le jour où, sur son sein pressée, + A mon époux je redisais ma foi, + Et je gémis sur une urne glacée, + Près de ce coeur qui ne bat plus pour moi!-- + + Ainsi la veuve désolée, + Digne du martyr au cercueil, + D'un doux souvenir accablée, + Pleurait auprès du mausolée + Son court bonheur et son long deuil. + +Nous voyions cependant, échappés aux naufrages, +Briller l'arc du salut au milieu des orages; +Le ciel ne s'armait plus de présages d'effroi; +De l'héroïque mère exauçant l'espérance, +Le Dieu qui fut enfant avait à notre France + Donné l'enfant qui sera roi. + + +Défiez-vous de ces gens armés d'un lorgnon qui s'en vont partout +criant: J'observe mon siècle! Tantôt leurs lunettes grossissent les +objets, et alors des chats leur semblent des tigres; tantôt elles les +rapetissent, et alors des tigres leur paraissent des chats. Il faut +observer avec ses yeux. Le moraliste, en effet, ne doit jamais parler +que d'après son expérience immédiate, s'il veut jouir du bonheur +ineffable, vanté par Addison, de trouver un jour dans la bibliothèque +d'un inconnu son livre relié en maroquin, doré sur tranche, et plié en +plusieurs endroits. + +Il est encore pour le moraliste une condition dont nous avons déjà +parlé ailleurs, celle de rester inconnu des individus qu'il étudie; +il faut qu'il entre chez eux, disait encore le même Addison, aussi +librement qu'un chien, un chat, ou tout autre animal domestique. + +Là-dessus nous pensons comme le _Spectateur_. L'observateur qui se +vante de son rôle ressemble à Argus changé en paon, orgueilleux de ses +cent yeux qui ne peuvent plus voir. + + +Quand une langue a déjà eu, comme la nôtre, plusieurs siècles de +littérature, qu'elle a été créée et perfectionnée, maniée et torturée, +qu'elle est faite à presque tous les styles, pliée à presque tous +les genres, qu'elle a passé non-seulement par toutes les formes +matérielles du rhythme, mais encore par je ne sais combien de cerveaux +comiques, tragiques et lyriques, il s'échappe, comme une écume, de +l'ensemble des ouvrages qui composent sa richesse littéraire, une +certaine quantité, ou, pour ainsi dire, une certaine masse flottante +de phrases convenues, d'hémistiches plus ou moins insignifiants, + + Qui sont à tout le monde et ne sont à personne. + +C'est alors que l'homme le moins inventif pourra, avec un peu de +mémoire, s'amasser, en puisant dans ce réservoir public, une tragédie, +un poëme, une ode, qui seront en vers de douze, ou huit, ou six +syllabes, lesquels auront de bonnes rimes et d'excellentes césures, et +ne manqueront même pas, si l'on veut, d'une élégance, d'une harmonie, +d'une facilité quelconque. Là-dessus notre homme publiera son oeuvre +en un bon gros volume vide, et se croira poëte lyrique, épique ou +tragique, à la façon de ce fou qui se croyait propriétaire de son +hôpital. Cependant l'envie, protectrice de la médiocrité, sourira à +son ouvrage; d'altiers critiques, qui voudront faire comme Dieu et +créer quelque chose de rien, s'amuseront à lui bâtir une réputation; +des connaisseurs, qui ne s'obstineront pas ridiculement à vouloir que +des mots expriment des idées, vanteront, d'après le journal du matin, +la clarté, la sagesse, le goût du nouveau poëte; les salons, échos +des journaux, s'extasieront, et la publication dudit ouvrage n'aura +d'autre inconvénient que d'user les bords du chapeau de Piron. + + +Ceux qui ne savent pas admirer par eux-mêmes se lassent bien vite +d'admirer. Il y a au fond de presque tous les hommes je ne sais quel +sentiment d'envie qui veille incessamment sur leur coeur pour y +comprimer l'expression de la louange méritée, ou y enchaîner l'élan du +juste enthousiasme. L'homme le plus vulgaire n'accordera à l'ouvrage +le plus supérieur qu'un éloge assez restreint, pour qu'on ne puisse le +croire incapable d'en faire autant. Il pensera presque que louer un +autre, c'est prescrire son propre droit à la louange, et ne consentira +au génie de tel poëte qu'autant qu'il ne paraîtra pas abdiquer le +sien; et je parle ici, non de ceux qui écrivent, mais de ceux qui +lisent, de ceux qui, la plupart, n'écriront jamais. D'ailleurs, il est +de mauvais ton d'applaudir, l'admiration donne à la physionomie une +expression ridicule, et un transport d'enthousiasme peut déranger le +pli d'une cravate. + +Voilà, certes, de hautes raisons pour que des hommes immortels, qui +honorent leur siècle parmi les siècles, traînent des vies d'amertume +et de dégoût, pour que le génie s'éteigne découragé sur un +chef-d'oeuvre, pour qu'un Camoëns mendie, pour qu'un Milton languisse +dans la misère, pour que d'autres que nous ignorons, plus infortunés +et plus grands peut-être, meurent sans même avoir pu révéler leurs +noms et leurs talents, comme ces lampes qui s'allument et s'éteignent +dans un tombeau! + +Ajoutez à cela que, tandis que les illustrations les plus méritées +sont refusées au génie, il voit s'élever sur lui une foule de +réputations inexplicables et de renommées usurpées; il voit le petit +nombre d'écrivains plus ou moins médiocres qui dirigent pour le +moment l'opinion, exalter les médiocrités qu'ils ne craignent pas, +en déprimant sa supériorité qu'ils redoutent. Qu'importe toute cette +sollicitude du néant pour le néant! On réussira, à la vérité, à user +l'âme, à empoisonner l'existence du grand homme; mais le temps et +la mort viendront et feront justice. Les réputations dans l'opinion +publique sont comme des liquides de différents poids dans un même +vase. Qu'on agite le vase, on parviendra aisément à mêler les +liqueurs; qu'on le laisse reposer, elles reprendront toutes, lentement +et d'elles-mêmes, l'ordre que leurs pesanteurs et la nature leur +assignent. + + +Des réflexions amères viennent à l'esprit quand on songe à +l'extinction, aujourd'hui inévitable, de cette illustre race de +Condé, qui, sans jamais s'asseoir sur le trône, avait toujours été +remarquable entre toutes les races royales de l'Europe, et avait fondé +dans la maison de France une sorte de dynastie militaire, accoutumée +à régner au milieu des camps et des champs de bataille. Si, dans +quelques années, de nouvelles convulsions politiques amenaient (ce +qu'à Dieu ne plaise!) de nouvelles guerres civiles, nous tous qui +servons aujourd'hui la cause monarchique, nous serions bien alors des +exilés, des bannis, des proscrits; mais nous ne serions plus, comme +les vainqueurs de Berstheim et de Biberach, des Condéens. Car, du +moins, pour ces fidèles guerriers sans foyer et sans asile, le nom de +leur chef sexagénaire, ce grand nom de Condé, était devenu comme une +patrie. + + +La peinture des passions, variables comme le coeur humain, est une +source inépuisable d'expressions et d'idées neuves; il n'en est pas de +même de la volupté. Là, tout est matériel, et, quand vous avez épuisé +l'albâtre, la rose et la neige, tout est dit. + + +Ceux qui observent avec un curieux plaisir les divers changements que +le temps et les temps amènent dans l'esprit d'une nation considérée +comme grand individu peuvent remarquer en ce moment un singulier +phénomène littéraire, né d'un autre phénomène politique, la révolution +française. Il y a aujourd'hui en France combat entre une opinion +littéraire encore trop puissante et le génie de ce siècle. Cette +opinion, aride héritage légué à notre époque par le siècle de +Voltaire, ne veut marcher qu'escortée de toutes les gloires du siècle +de Louis XIV. C'est elle qui ne voit de poésie que sous la forme +étroite du vers; qui, semblable aux juges de Galilée, ne veut pas que +la terre tourne et que le talent crée; qui ordonne aux aigles de +ne voler qu'avec des ailes de cire; qui mêle, dans son aveugle +admiration, à des renommées immortelles, qu'elle eût persécutées +si elles avaient paru de nos jours, je ne sais quelles vieilles +réputations usurpées que les siècles se passent avec indifférence et +dont elle se fait des autorités contre les réputations contemporaines; +en un mot, qui poursuivrait du nom de Corneille mort Corneille +renaissant. + +Cette opinion décourageante et injurieuse condamne toute originalité +comme une hérésie. Elle crie que le règne des lettres est passé, que +les muses se sont exilées et ne reviendront plus; et chaque jour de +jeunes lyres lui donnent d'harmonieux démentis, et la poésie française +se renouvelle glorieusement autour de nous. Nous sommes à l'aurore +d'une grande ère littéraire, et cette flétrissante opinion voudrait +que notre époque, si éclatante de son propre éclat, ne fût que le pâle +reflet des deux époques précédentes! La littérature funeste du siècle +passé a, pour ainsi parler, exhalé cette opinion antipoétique dans +notre siècle comme un miasme chargé de principes de mort, et, pour +dire la vérité entière, nous conviendrons qu'elle dirige l'immense +majorité des esprits qui composent parmi nous le public littéraire. +Les chefs qui l'ont donnée ont disparu; mais elle gouverne toujours +la masse, elle surnage encore comme un navire qui a perdu ses mâts. +Cependant il s'élève de jeunes têtes, pleines de sève et de vigueur, +qui ont médité la Bible, Homère et Dante, qui se sont abreuvées aux +sources primitives de l'inspiration, et qui portent en elles la gloire +de notre siècle. Ces jeunes hommes seront les chefs d'une école +nouvelle et pure, rivale et non ennemie des écoles anciennes, d'une +opinion poétique qui sera un jour aussi celle de la masse. En +attendant, ils auront bien des combats à livrer, bien des luttes +à soutenir; mais ils supporteront avec le courage du génie les +adversités de la gloire. La routine reculera bien lentement devant +eux, mais il viendra un jour où elle tombera pour leur faire place, +comme la scorie desséchée d'une vieille plaie qui se cicatrise. + + +Tous ces hommes graves qui sont si clairvoyants en grammaire, en +versification, en prosodie, et si aveugles en poésie, nous rappellent +ces médecins qui connaissent la moindre fibre de la machine humaine, +mais qui nient l'âme et ignorent la vertu. + + + + + DU GÉNIE + + +Toute passion est éloquente; tout homme persuadé persuade; pour +arracher des pleurs, il faut pleurer; l'enthousiasme est contagieux, +a-t-on dit. + +Prenez une femme et arrachez-lui son enfant; rassemblez tous les +rhéteurs de la terre, et vous pourrez dire: _A la mort, et allons +dîner_. Écoutez la mère; d'où vient qu'elle a trouvé des cris, des +pleurs qui vous ont attendri, et que la sentence vous est tombée +des mains? On a parlé comme d'une chose étonnante de l'éloquence de +Cicéron et de la clémence de César; si Cicéron eût été le père de +Ligarius, qu'en eût-on dit? Il n'y avait rien là que de simple. + +Et en effet, il est un langage qui ne trompe point, que tous les +hommes entendent, et qui a été donné à tous les hommes, c'est celui +des grandes passions comme des grands événements, _sunt lacrymae +rerum_; il est des moments où toutes les âmes se comprennent, où +Israël se lève tout entier comme un seul homme. + +Qu'est-ce que l'éloquence? dit Démosthène. L'action, l'action, et puis +encore l'action.--Mais, en morale comme en physique, pour imprimer du +mouvement, il faut en posséder soi-même. Comment se communique-t-il? +Ceci vient de plus haut; qu'il vous suffise que les choses se passent +ainsi. Voulez-vous émouvoir, soyez ému; pleurez, vous tirerez des +pleurs; c'est un cercle où tout vous ramène et d'où vous ne pouvez +sortir. Je vous le demande, à quoi nous eût servi le don de nous +communiquer nos idées si, comme à Cassandre, il nous eût été refusé +la faculté de nous faire croire? Quel fut le plus beau moment de +l'orateur romain? Celui où les tribuns du peuple lui interdisaient la +parole.--Romains, s'écria-t-il, je jure que j'ai sauvé la république! +Et tout le peuple se leva, criant: Nous jurons qu'il a dit la vérité. + +Et tout ce que nous venons de dire de l'éloquence, nous le dirons +de tous les arts, car tous les arts ne sont que la même langue +différemment parlée. Et en effet, qu'est-ce que nos idées? Des +sensations, et des sensations comparées. Qu'est-ce que les arts, sinon +les diverses manières d'exprimer nos idées? + +Rousseau, s'examinant soi-même et se confrontant avec ce modèle idéal +que tous les hommes portent gravé dans leur conscience, traça un plan +d'éducation par lequel il garantissait son élève de tous ses vices, +mais en même temps de toutes ses vertus. Le grand homme ne s'aperçut +pas qu'en donnant à son Émile ce qui lui manquait, il lui ôtait ce +qu'il possédait lui-même. Cet homme élevé au milieu du rire et de la +joie serait comme un athlète élevé loin des combats. Pour être un +Hercule, il faut avoir étouffé les serpents dès le berceau. Tu veux +lui épargner la lutte des passions, mais est-ce donc vivre que d'avoir +évité la vie? Qu'est-ce qu'exister? dit Locke. C'est sentir. Les +grands hommes sont ceux qui ont beaucoup senti, beaucoup vécu; et +souvent, en quelques années, on a vécu bien des vies. Qu'on ne s'y +trompe pas, les hauts sapins ne croissent que dans la région des +orages. Athènes, ville de tumulte, eut mille grands hommes; Sparte, +ville de l'ordre, n'en eut qu'un, Lycurgue; et Lycurgue était né avant +ses lois. + +Aussi voyons-nous la plupart des grands hommes apparaître au milieu +des grandes fermentations populaires; Homère, au milieu des siècles +héroïques de la Grèce; Virgile, sous le triumvirat; Ossian, sur les +débris de sa patrie et de ses dieux; Dante, l'Arioste, le Tasse, au +milieu des convulsions renaissantes de l'Italie; Corneille et Racine, +au siècle de la Fronde; et enfin Milton, entonnant la première révolte +au pied de l'échafaud sanglant de White-Hall. + +Et si nous examinons quel fut en particulier le destin de ces grands +hommes, nous les voyons tous tourmentés par une vie agitée et +misérable. Camoëns fend les mers son poëme à la main; d'Ercilla écrit +ses vers sur des peaux de bêtes dans les forêts du Mexique. Ceux-là +que les souffrances du corps ne distraient pas des souffrances de +l'âme traînent une vie orageuse, dévorés par une irritabilité de +caractère qui les rend à charge à eux-mêmes et à ceux qui les +entourent. Heureux ceux qui ne meurent pas avant le temps, consumés +par l'activité de leur propre génie, comme Pascal; de douleur, +comme Molière et Racine; ou vaincus par les terreurs de leur propre +imagination, comme ce Tasse infortuné! + +Admettant donc ce principe reconnu de toute l'antiquité, que les +grandes passions font les grands hommes, nous reconnaîtrons en même +temps que, de même qu'il y a des passions plus ou moins fortes, de +même il existe divers degrés de génie. + +Et, examinant maintenant quelles sont les choses les plus capables +d'exciter la violence de nos passions, c'est-à-dire de nos désirs, qui +ne sont eux-mêmes que des volontés plus ou moins prononcées, jusqu'à +cette volonté ferme et constante par laquelle on désire une chose +toute sa vie, tout ou rien, comme César, levier terrible par lequel +l'homme se brise lui-même, nous tomberons d'accord que, s'il existe +une chose capable d'exciter une volonté pareille dans une âme noble et +ferme, ce doit être sans contredit ce qu'il y a de plus grand parmi +les hommes. + +Or, jetant maintenant les yeux autour de nous, considérons s'il est +une chose à laquelle cette dénomination sublime ait été justement +attribuée par le consentement unanime de tous les temps et de tous les +peuples. + +Et nous voici, jeunes gens, arrivés en peu de paroles à cette vérité +ravissante devant laquelle toute la philosophie antique et le grand +Platon lui-même avaient reculé. Que le génie, c'est la vertu! + + +Poëtes, ayez toujours l'austérité d'un but moral devant les yeux. +N'oubliez jamais que par hasard des enfants peuvent vous lire. Ayez +pitié des têtes blondes. + +On doit encore plus de respect à la jeunesse qu'à la vieillesse. + + +L'homme de génie ne doit reculer devant aucune difficulté; il fallait +de petites armes aux hommes ordinaires; aux grands athlètes, il leur +fallait les cestes d'Hercule. + + + + + _PLAN DE TRAGÉDIE FAIT AU COLLÈGE_ + + +Deux des successeurs d'Alexandre, Cassandre et Alexandre, fils de +Polyperchon, se disputent l'empire de la Grèce. Le premier est +retranché dans la citadelle d'Athènes, le second campe sous les +murailles. Athènes, entre ces deux puissants ennemis, menacée à +tout moment de sa ruine, est encore tourmentée par des dissensions +intérieures. Le peuple penche pour le parti d'Alexandre, qui promet de +rétablir le gouvernement populaire; le sénat tient pour Cassandre, qui +a rétabli le gouvernement aristocratique. De là la haine violente du +peuple contre Phocion, chef du sénat, et le plus grand ennemi des +caprices de la multitude. Phocion, dans cette crise, où il s'agit de +lui autant que de l'état, insensible à tout autre intérêt qu'à celui +de ses concitoyens, ne songe qu'au salut de la république; il y +travaille avec toute l'imprudence d'une belle âme. Les moyens qu'il +emploie pour sauver la patrie sont ceux qu'on emploie pour le perdre +lui-même. Il parvient à déterminer les deux chefs rivaux à s'éloigner +de l'Attique et à respecter Athènes; et dans le même moment il est +accusé de trahison, traduit devant le peuple, et condamné. Voilà, en +peu de mots, toute l'action de la tragédie; elle est simple, et peut +être noble pourtant. C'est le tableau des agitations populaires et de +la vertu malheureuse, c'est-à-dire le plus grand exemple qu'on puisse +mettre sous les yeux des hommes, et le spectacle digne des dieux. + +D'un côté, la haine du peuple, les ennemis de Phocion, sa vertu +imprudente, qui leur donne des armes contre lui, enfin Alexandre et +son armée; de l'autre, les troupes de Cassandre, le parti des bons +citoyens, la vieille autorité du sénat, enfin l'ascendant éternel de +la vertu, qui fait triompher Phocion toutes les fois qu'il se trouve +en présence de la multitude. Ainsi la balance théâtrale est établie; +l'action se déroule par une suite de révolutions inattendues; les +moyens d'attaque et de résistance ont entre eux des proportions qui +rendent l'anxiété possible. + +Ainsi, lorsqu'au troisième acte Phocion n'a pas craint de se rendre au +camp d'Alexandre, son ennemi, et qu'il l'a déterminé à accepter une +entrevue avec Cassandre, il semble que cette démarche courageuse +va désarmer l'ingratitude du peuple et fermer la bouche à ses +accusateurs. Mais Phocion s'est exposé à la mort sans mandat; il a +méprisé, pour sauver le peuple, un décret populaire qui le destituait +de sa charge, décret que le sénat n'avait pas sanctionné. Ainsi, +lorsque le spectateur croit que l'action marche vers un heureux +dénoûment, il se trouve que le péril est au comble. Le peuple, en +pleine révolte, assiège la demeure de Phocion. Il ne se présente +aucun moyen de salut. Le sénat est sans force, et Cassandre est trop +éloigné. Il n'y a plus qu'à mourir. On propose à Phocion d'armer ses +esclaves et de vendre chèrement sa vie. Mais le grand homme refuse. Le +peuple se précipite sur la scène en criant:--La mort! la mort! Phocion +n'en est point ému. Les orateurs agitent la multitude par leurs cris. +Phocion la harangue; mais, voyant que le tumulte redouble et qu'il ne +peut parvenir à la ramener à des sentiments humains, il monte sur son +tribunal, et à ce mouvement la révolution théâtrale est opérée. Ce +n'est plus le vieillard disputant sa vie contre une populace effrénée, +c'est un juge suprême qui foudroie des révoltés. Les assassins tombent +aux genoux de Phocion. Le vieillard, profondément ému de l'ingratitude +de ses concitoyens, ne leur demande pas vengeance, il ne leur demande +pas même la vie, il ne leur demande que de le laisser vivre encore un +jour pour les sauver. Ainsi la face de la scène est changée; le peuple +est apaisé; les deux rois vont se rendre dans la ville pour conclure +une trêve; il semble que Phocion n'ait plus rien à craindre. Tout à +coup Agnonide se lève et conseille de se saisir des deux rois et +de mettre ainsi fin aux malheurs de la Grèce. A cette proposition +perfide, dont il ne développe que trop bien les avantages, +l'incertitude renaît; on sent tout de suite quel effet la réponse de +Phocion va produire sur un peuple chez qui Aristide n'osa pas une +seconde fois préférer le juste à l'utile. Phocion voit le piège, et +il n'en est point étonné. Il fait ce qu'Aristide n'aurait point osé +faire, il reste du parti de la chose juste contre la chose utile. +L'entrevue des deux rois est rompue, et Phocion est cité devant +l'assemblée du peuple comme coupable d'avoir laissé échapper +l'occasion de sauver la république. + +Ici l'action se presse. Phocion est sur le point d'être traîné devant +cette assemblée, composée d'un ramassis d'esclaves et d'étrangers +ameutés par ses ennemis, lorsqu'on apprend que Cassandre descend de +l'Acropolis et marche à son secours. Le vieillard, quoique l'on viole +les lois pour le faire condamner, ne veut pas être sauvé malgré les +lois. Il marche lui-même au-devant de ses libérateurs et les force à +rentrer dans la citadelle; il revient ensuite se présenter devant le +peuple. Il est au moment d'être absous, lorsque tout à coup l'armée +d'Alexandre paraît sous les remparts. Le peuple se révolte, l'autorité +du sénat est méconnue, et Phocion est condamné. Il prend la coupe et +boit gravement le poison. + +Cette tragédie pourrait être belle; cependant elle n'obtiendrait qu'un +succès d'estime. Cela tient à ce qu'elle serait froide; au théâtre un +conte d'amour vaut mieux que toute l'histoire. + +Campistron a déjà mis le sujet de Phocion sur la scène. Sa pièce, +comme toutes celles qu'il a faites, est assez bien conçue et n'est pas +mal conduite. Il y a quelque invention dans les caractères, mais il +n'a point su les soutenir. C'est ce qui arrive souvent aux gens qui, +comme lui, n'ont ni vu ni observé, et qui s'imaginent qu'on fait de +l'amour avec des exclamations, et de la vertu avec des maximes. + +Ainsi, dans une scène, d'ailleurs assez bien écrite, si l'on admet que +le style des tragédies de Voltaire est un bon style, entre le tyran et +Phocion, celui-ci, après avoir dit en vrai capitan: + + Un homme tel que moi, loin de s'humilier, + Conte ce qu'il a fait pour se justifier. + Ose toi-même ici rappeler mon histoire. + Elle ne t'offrira que des jours pleins de gloire; + Chaque instant est marqué par quelque exploit fameux... + +se reprend tout à coup, et il ajoute avec une emphase de modestie +aussi ridicule que sa jactance: + + Mais que dis-je? où m'emporte un mouvement honteux? + Est-ce à moi de conter la gloire de ma vie? + D'en retracer le cours quand Athènes l'oublie? + J'en rougis; je suis prêt à me désavouer. + Prononce; j'aime mieux mourir que me louer. + +Et plus loin, Campistron, ne sachant comment faire revenir Phocion +mourant sur la scène, s'avise de lui faire demander une entrevue au +tyran. Le tyran, très surpris, accorde par pur motif de curiosité; +mais, comme ce ne serait pas le compte de l'auteur de mettre en +tête-à-tête deux personnages qui n'ont réellement rien à se dire, +au moment d'entretenir Phocion, on vient chercher le tyran pour une +révolte. Celui-ci, comme de raison, oublie de donner contre-ordre pour +l'entrevue. Phocion arrive, et, ne trouvant pas le tyran, il cherche +dans sa tête quelle raison peut lui avoir fait quitter la scène, et il +n'en trouve pas de meilleure, sinon que c'est qu'il lui fait peur, et +il ajoute, avec une bonhomie tout à fait comique: + + Sans armes et mourant je le force à me craindre. + Que le sort d'un tyran, justes dieux! est à plaindre! + +Et plus loin encore, Phocion mourant, qui se promène durant tout le +cinquième acte au milieu de la sédition, se rencontre avec sa fille +Chrysis, et il s'occupe, en bon père, à lui chercher un mari. Le +passage est réellement curieux. Savez-vous sur qui son choix s'arrête? +Sur le fils du tyran. Il semble, comme dit le proverbe, qu'il n'y a +qu'à se baisser et en prendre. + + Et voulant, en mourant, vous choisir un époux, + Je ne trouve que lui qui soit digne de vous. + +La réponse de la fille est peut-être encore plus singulière: + + Qu'entends-je! ô ciel! seigneur, m'en croyez-vous capable? + Je ne vous cèle point qu'il me paraît aimable. + +C'est cette même Chrysis qui, voyant mourir son père et son amant, +trop bien élevée pour les suivre, s'écrie avec une naïveté si +touchante: + + O fortune contraire, +J'ose, après de tels coups, défier ta colère! + +Elle s'en va, et la toile tombe. En pareil cas Corneille est sublime, +il fait dire à Eurydice: + + Non, je ne pleure pas, madame, mais je meurs. + + +En 1793, la France faisait front à l'Europe, la Vendée tenait tête à +la France. La France était plus grande que l'Europe, la Vendée était +plus grande que la France. + + + Décembre 1820. +Le tout jeune homme qui s'éveille de nos jours aux idées politiques +est dans une perplexité étrange. En général, nos pères sont +bonapartistes, nos mères sont royalistes. + +Nos pères ne voient dans Napoléon que l'homme qui leur donnait des +épaulettes; nos mères ne voient dans Buonaparte que l'homme qui leur +prenait leurs fils. + +Pour nos pères, la révolution, c'est la plus grande chose qu'ait pu +faire le génie d'une assemblée; l'empire, c'est la plus grande chose +qu'ait pu faire le génie d'un homme. Pour nos mères, la révolution, +c'est une guillotine; l'empire, c'est un sabre. + +Nous autres enfants nés sous le consulat, nous avons tous grandi sur +les genoux de nos mères, nos pères étant au camp; et, bien souvent +privées, par la fantaisie conquérante d'un homme, de leurs maris, de +leurs frères, elles ont fixé sur nous, frais écoliers de huit ou dix +ans, leurs doux yeux maternels remplis de larmes, en songeant que nous +aurions dix-huit ans en 1820, et qu'en 1825 nous serions colonels ou +morts. + +L'acclamation qui a salué Louis XVIII en 1814, ç'a été un cri de joie +des mères. + +En général, il est peu d'adolescents de notre génération qui n'aient +sucé avec le lait de leurs mères la haine des deux époques violentes +qui ont précédé la restauration. Le croquemitaine des enfants de 1802, +c'était Robespierre; le croquemitaine des enfants de 1815, c'était +Buonaparte. + +Dernièrement, je venais de soutenir ardemment, en présence de mon +père, mes opinions vendéennes. Mon père m'a écouté parler en silence, +puis il s'est tourné vers le général L----, qui était là, et il lui a +dit: _Laissons faire le temps. L'enfant est de l'opinion de sa mère, +l'homme sera de l'opinion de son père_. + +Cette prédiction m'a laissé tout pensif. + +Quoi qu'il arrive, et en admettant même jusqu'à un certain point que +l'expérience puisse modifier l'impression que nous fait le premier +aspect des choses à notre entrée dans la vie, l'honnête homme est sûr +de ne point errer en soumettant toutes ces modifications à la sévère +critique de sa conscience. Une bonne conscience qui veille dans un +esprit le sauve de toutes les mauvaises directions où l'honnêteté peut +se perdre. Au moyen âge, on croyait que tout liquide où un saphir +avait séjourné était un préservatif contre la peste, le charbon et la +lèpre et _toutes ses espèces_, dit Jean-Baptiste de Rocoles. + +Ce saphir, c'est la conscience. + + + + + JOURNAL + DES IDÉES ET DES OPINIONS + D'UN RÉVOLUTIONNAIRE DE 1830 + + + + + AOUT + + +Après juillet 1830, il nous faut la chose _république_ et le mot +_monarchie_. + + +A ne considérer les choses que sous le point de vue de l'expédient +politique, la révolution de juillet nous a fait passer brusquement +du constitutionalisme au républicanisme. La machine anglaise est +désormais hors de service en France; les whigs siégeraient à l'extrême +droite de notre Chambre. L'opposition a changé de terrain comme le +reste. Avant le 30 juillet elle était en Angleterre, aujourd'hui elle +est en Amérique. + + +Les sociétés ne sont bien gouvernées en fait et en droit que lorsque +ces deux forces, l'intelligence et le pouvoir, se superposent. Si +l'intelligence n'éclaire encore qu'une tête au sommet du corps social, +que cette tête règne; les théocraties ont leur logique et leur beauté. +Dès que plusieurs ont la lumière, que plusieurs gouvernent; les +aristocraties sont alors légitimes. Mais lorsqu'enfin l'ombre a +disparu de partout, quand toutes les têtes sont dans la lumière, que +tous régissent tout. Le peuple est mûr à la république; qu'il ait la +république. + + +Tout ce que nous voyons maintenant, c'est une aurore. Rien n'y manque, +pas même le coq. + + +La fatalité, que les anciens disaient aveugle, y voit clair et +raisonne. Les événements se suivent, s'enchaînent et se déduisent +dans l'histoire avec une logique qui effraye. En se plaçant un peu +à distance, on peut saisir toutes leurs démonstrations dans leurs +rigoureuses et colossales proportions, et la raison humaine brise sa +courte mesure devant ces grands syllogismes du destin. + + +Il ne peut y avoir rien que de factice, d'artificiel et de plâtré +dans un ordre de choses où les inégalités sociales contrarient les +inégalités naturelles. + + +L'équilibre parfait de la société résulte de la superposition +immédiate de ces deux inégalités. + + +Les rois ont le jour, les peuples ont le lendemain. + + +Donneurs de places! preneurs de places! demandeurs de places! gardeurs +de places!--C'est pitié de voir tous ces gens qui mettent une cocarde +tricolore à leur marmite. + + +Il y a, dit Hippocrate, l'inconnu, le mystérieux, le _divin_ des +maladies. _Quid divinum_. Ce qu'il dit des maladies, on peut le dire +des révolutions. + + +La dernière raison des rois, le boulet. La dernière raison des +peuples, le pavé. + + +Je ne suis pas de vos gens coiffés du bonnet rouge et entêtés de la +guillotine. + +Pour beaucoup de raisonneurs à froid qui font après coup la théorie +de la Terreur, 93 a été une amputation brutale, mais nécessaire. +Robespierre est un Dupuytren politique. Ce que nous appelons la +guillotine n'est qu'un bistouri. + + +C'est possible. Mais il faut désormais que les maux de la société +soient traités non par le bistouri, mais par la lente et graduelle +purification du sang, par la résorption prudente des humeurs +extravasées, par la saine alimentation, par l'exercice des forces et +des facultés, par le bon régime. Ne nous adressons plus au chirurgien, +mais au médecin. + + +Beaucoup de bonnes choses sont ébranlées et toutes tremblantes encore +de la brusque secousse qui vient d'avoir lieu. Les hommes d'art en +particulier sont fort stupéfaits et courent dans toutes les directions +après leurs idées éparpillées. Qu'ils se rassurent. Ce tremblement +de terre passé, j'ai la ferme conviction que nous retrouverons notre +édifice de poésie debout et plus solide de toutes les secousses +auxquelles il aura résisté. C'est aussi une question de liberté que la +nôtre, c'est aussi une révolution. Elle marchera intacte à côté de sa +soeur la politique. Les révolutions, comme les loups, ne se mangent +pas. + + + + + SEPTEMBRE + + +Notre maladie depuis six semaines, c'est le ministère et la majorité +de la Chambre qui nous l'ont faite; c'est une révolution rentrée. + + +On a tort de croire que l'équilibre européen ne sera pas dérangé par +notre révolution. Il le sera. Ce qui nous rend forts, c'est que nous +pouvons lâcher son peuple sur tout roi qui nous lâchera son armée. Une +révolution combattra pour nous partout où nous le voudrons. + +L'Angleterre seule est redoutable pour mille raisons. + +Le ministère anglais nous fait bonne mine parce que nous avons +inspiré au peuple anglais un enthousiasme qui pousse le gouvernement. +Cependant Wellington sait par où nous prendre; il nous entamera, +l'heure venue, par Alger ou par la Belgique. Or nous devions chercher +à nous lier de plus en plus étroitement avec la population anglaise, +pour tenir en respect son ministère; et, pour cela, envoyer en +Angleterre un ambassadeur populaire, Benjamin Constant, par exemple, +dont on eût dételé la voiture de Douvres à Londres avec douze cent +mille anglais en cortège. De cette façon, notre ambassadeur eût été +le premier personnage d'Angleterre, et qu'on juge le beau contrecoup +qu'eût produit à Londres, à Manchester, à Birmingham, une déclaration +de guerre à la France! Planter l'idée française dans le sol anglais, +c'eût été grand et politique. + +L'union de la France et de l'Angleterre peut produire des résultats +immenses pour l'avenir de l'humanité. + +La France et l'Angleterre sont les deux pieds de la civilisation. + + +Chose étrange que la figure des gens qui passent dans les rues le +lendemain d'une révolution! A tout moment vous êtes coudoyé par le +vice et l'impopularité en personne avec cocarde tricolore. Beaucoup +s'imaginent que la cocarde couvre le front. + + +Nous assistons en ce moment à une averse de places qui a des effets +singuliers. Cela débarbouille les uns. Cela crotte les autres. + + +On est tout stupéfait des existences qui surgissent toutes faites dans +la nuit qui suit une révolution. Il y a du champignon dans l'homme +politique. Hasard et intrigue. Coterie et loterie. + + +Charles X croit que la révolution qui l'a renversé est une +conspiration creusée, minée, chauffée de longue main. Erreur! c'est +tout simplement une ruade du peuple. + + +Mon ancienne conviction royaliste-catholique de 1820 s'est écroulée +pièce à pièce depuis dix ans devant l'âge et l'expérience. Il en reste +pourtant encore quelque chose dans mon esprit, mais ce n'est qu'une +religieuse et poétique ruine. Je me détourne quelquefois pour la +considérer avec respect, mais je n'y viens plus prier. + + +L'ordre sous la tyrannie, c'est, dit Alfieri quelque part, _une vie +sans âme_. + + +L'idée de Dieu et l'idée du roi sont deux et doivent être deux. La +monarchie à la Louis XIV les confond au détriment de l'ordre temporel, +au détriment de l'ordre spirituel. Il résulte de ce monarchisme une +sorte de mysticisme politique, de fétichisme royaliste, je ne sais +quelle religion de la personne du roi, du corps du roi, qui a un +palais pour temple et des gentilshommes de la chambre pour prêtres, +avec l'étiquette pour décalogue. De là toutes ces fictions qu'on +appelle _droit divin, légitimité, grâce de Dieu_, et qui sont tout au +rebours du véritable droit divin, qui est la justice, de la véritable +légitimité, qui est l'intelligence, de la véritable grâce de Dieu, qui +est la raison. Cette religion des courtisans n'aboutit à autre chose +qu'à substituer la chemise d'un homme à la bannière de l'église. + + +Nous sommes dans le moment des peurs paniques. Un club, par exemple, +effraye, et c'est tout simple; c'est un mot que la masse traduit par +un chiffre, 93. Et, pour les basses classes, 93, c'est la disette; +pour les classes moyennes, c'est le maximum; pour les hautes classes, +c'est la guillotine. + +Mais nous sommes en 1830. + + +La république, comme l'entendent certaines gens, c'est la guerre de +ceux qui n'ont ni un sou, ni une idée, ni une vertu, contre quiconque +a l'une de ces trois choses. + +La république, selon moi, la république, qui n'est pas encore mûre, +mais qui aura l'Europe dans un siècle, c'est la société souveraine +de la société; se protégeant, garde nationale; se jugeant, jury; +s'administrant, commune; se gouvernant, collège électoral. + +Les quatre membres de la monarchie, l'armée, la magistrature, +l'administration, la pairie, ne sont pour cette république que quatre +excroissances gênantes qui s'atrophient et meurent bientôt. + + +--Ma vie a été pleine d'épines. + +--Est-ce pour cela que votre conscience est si déchirée? + + +Il y a toujours deux choses dans une charte, la solution d'un peuple +et d'un siècle, et une feuille de papier. Tout le secret, pour bien +gouverner le progrès politique d'une nation, consiste à savoir +distinguer ce qui est la solution sociale de ce qui est la feuille +de papier. Tous les principes que les révolutions antécédentes ont +dégagés forment le fonds, l'essence même de la charte; respectez-les. +Ainsi, liberté de culte, liberté de pensée, liberté de presse, liberté +d'association, liberté de commerce, liberté d'industrie, liberté de +chaire, de tribune, de théâtre, de tréteau, égalité devant la loi, +libre accessibilité de toutes les capacités à tous les emplois, toutes +choses sacrées et qui font choir, comme la torpille, les rois qui +osent y toucher. Mais de la feuille de papier, de la forme, de la +rédaction, de la lettre, des questions d'âge, de cens, d'éligibilité, +d'hérédité, d'inamovibilité, de pénalité, inquiétez-vous-en peu et +réformez à mesure que le temps et la société marchent. La lettre ne +doit jamais se pétrifier quand les choses sont progressives. Si la +lettre résiste, il faut la briser. + + +Il faut quelquefois violer les chartes pour leur faire des enfants. + + +En matière de pouvoir, toutes les fois que le fait n'a pas besoin +d'être violent pour être, le fait est droit. + + +Une guerre générale éclatera quelque jour en Europe, la guerre des +royaumes contre les patries. + + +M. de Talleyrand a dit à Louis-Philippe, avec un gracieux sourire, en +lui prêtant serment:--Hé! hé! sire, c'est le treizième. + + +M. de Talleyrand disait il y a un an, à une époque où l'on parlait +beaucoup trilogie en littérature:--Je veux avoir fait aussi, moi, +ma trilogie; j'ai fait Napoléon, j'ai fait la maison de Bourbon, je +finirai par la maison d'Orléans. + + +Pourvu que la pièce que M. de Talleyrand nous joue n'ait en effet que +trois actes! + + +Les révolutions sont de magnifiques improvisatrices. Un peu échevelées +quelquefois. + + +Effrayante charrue que celle des révolutions! ce sont des têtes +humaines qui roulent au tranchant du soc des deux côtés du sillon. + + +Ne détruisez pas notre architecture gothique. Grâce pour les vitraux +tricolores! + + +Napoléon disait: Je ne veux pas du coq, le renard le mange. Et il prit +l'aigle. La France a repris le coq. Or, voici tous les renards qui +reviennent dans l'ombre à la file, se cachant l'un derrière l'autre; +P---- derrière T----, V---- derrière M----. _Eia! vigila, Galle!_ + + +Il y a des gens qui se croient bien avancés et qui ne sont encore +qu'en 1688. Il y a pourtant longtemps déjà que nous avons dépassé +1789. + + +La nouvelle génération a fait la révolution de 1830, l'ancienne +prétend la féconder. Folie, impuissance! Une révolution de vingt-cinq +ans, un parlement de soixante, que peut-il résulter de l'accouplement? + + +Vieillard, ne vous barricadez pas ainsi dans la législature; ouvrez +la porte bien plutôt, et laissez passer la jeunesse. Songez qu'en lui +fermant la Chambre, vous la laissez sur la place publique. + + +Vous avez une belle tribune en marbre, avec des bas-reliefs de M. +Lemot, et vous n'en voulez que pour vous; c'est fort bien. Un beau +matin, la génération nouvelle renversera un tonneau sur le cul, et +cette tribune-là sera en contact immédiat avec le pavé qui a écrasé +une monarchie de huit siècles. Songez-y. + + +Remarquez d'ailleurs que, tout vénérables que vous êtes par votre +âge, ce que vous faites depuis août 1830 n'est que précipitation, +étourderie et imprudence. Des jeunes gens n'auraient peut-être pas +fait la part au feu si large. Il y avait dans la monarchie de la +branche aînée beaucoup de choses utiles que vous vous êtes trop hâtés +de brûler et qui auraient pu servir, ne fût-ce que comme fascines, +pour combler le fossé profond qui nous sépare de l'avenir. Nous +autres, jeunes ilotes politiques, nous vous avons blâmés plus d'une +fois, dans l'ombre oisive où vous nous laissez, de tout démolir trop +vite et sans discernement, nous qui rêvons pourtant une reconstruction +générale et complète. Mais pour la démolition comme pour la +reconstruction, il fallait une longue et patiente attention, beaucoup +de temps, et le respect de tous les intérêts qui s'abritent et +poussent si souvent de jeunes et vertes branches sous les vieux +édifices sociaux. Au jour de l'écroulement, il faut faire aux intérêts +un toit provisoire. + +Chose étrange! vous avez la vieillesse, et vous n'avez pas la +maturité. + + +Voici des paroles de Mirabeau qu'il est l'heure de méditer: + +«Nous ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de +l'Orénoque pour former une société. Nous sommes une nation vieille, et +sans doute trop vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement +préexistant, un roi préexistant, des préjugés préexistants; il faut, +autant qu'il est possible, assortir toutes ces choses à la révolution +et sauver la soudaineté du passage.» + + +Dans la constitution actuelle de l'Europe, chaque état a son esclave, +chaque royaume traîne son boulet. La Turquie a la Grèce, la Russie +a la Pologne, la Suède a la Norvège, la Prusse a le grand-duché +de Posen, l'Autriche a la Lombardie, la Sardaigne a le Piémont, +l'Angleterre a l'Irlande, la France a la Corse, la Hollande a la +Belgique. Ainsi, à côté de chaque peuple maître, un peuple esclave; à +côté de chaque nation dans l'état naturel, une nation hors de l'état +naturel. Edifice mal bâti; moitié marbre, moitié plâtras. + + + + + OCTOBRE + + +L'esprit de Dieu, comme le soleil, donne toujours à la fois toute sa +lumière. L'esprit de l'homme ressemble à cette pâle lune, qui a ses +phases, ses absences et ses retours, sa lucidité et ses taches, sa +plénitude et sa disparition, qui emprunte toute sa lumière des rayons +du soleil, et qui pourtant ose les intercepter quelquefois. + + +Avec beaucoup d'idées, beaucoup de vues, beaucoup de probité, les +saint-simoniens se trompent. On ne fonde pas une religion avec la +seule morale. Il faut le dogme, il faut le culte. Pour asseoir le +culte et le dogme, il faut les mystères. Pour faire croire aux +mystères, il faut des miracles.--Faites donc des miracles.--Soyez +prophètes, soyez dieux d'abord, si vous pouvez, et puis après prêtres, +si vous voulez. + + +L'église affirme, la raison nie. Entre le _oui_ du prêtre et le _non_ +de l'homme, il n'y a plus que Dieu qui puisse placer son mot. + + +Tout ce qui se fait maintenant dans l'ordre politique n'est qu'un pont +de bateaux. Cela sert à passer d'une rive à l'autre. Mais cela n'a pas +de racines dans le fleuve d'idées qui coule dessous et qui a emporté +dernièrement le vieux pont de pierre des Bourbons. + + +Les têtes comme celle de Napoléon sont le point d'intersection de +toutes les facultés humaines. Il faut bien des siècles pour reproduire +le même accident. + + +Avant une république, ayons, s'il se peut, une chose publique. + + +J'admire encore La Rochejaquelein, Lescure, Cathelineau, Charette +même; je ne les aime plus. J'admire toujours Mirabeau et Napoléon; je +ne les hais plus. + + +Le sentiment de respect que m'inspire la Vendée n'est plus chez moi +qu'une affaire d'imagination et de vertu. Je ne suis plus vendéen de +coeur, mais d'âme seulement. + + +_Copie textuelle d'une lettre anonyme adressée ces jours-ci à M. +Dupin._ + +«Monsieur le sauveur, vous vous f... sur le pied de vexer les +mendiants! Pas tant de bagou, ou tu sauteras le pas! J'en ai tordu de +plus malins que toi! A revoir, porte-toi bien, en attendant que je te +tue.» + + +Mauvais éloge d'un homme que de dire: son opinion politique n'a pas +varié depuis quarante ans. C'est dire que pour lui il n'y a eu ni +expérience de chaque jour, ni réflexion, ni repli de la pensée sur les +faits. C'est louer une eau d'être stagnante, un arbre d'être mort; +c'est préférer l'huître à l'aigle. Tout est variable au contraire dans +l'opinion; rien n'est absolu dans les choses politiques, excepté la +moralité intérieure de ces choses. Or cette moralité est affaire de +conscience et non d'opinion. L'opinion d'un homme peut donc changer +honorablement, pourvu que sa conscience ne change pas. Progressif ou +rétrograde, le mouvement est essentiellement vital, humain, social. + +Ce qui est honteux, c'est de changer d'opinion pour son intérêt, et +que ce soit un écu ou un galon qui vous fasse brusquement passer du +blanc au tricolore, et vice versa. + + +Nos chambres décrépites procréent à cette heure une infinité de +petites lois culs-de-jatte, qui, à peine nées, branlent la tête comme +de vieilles femmes et n'ont plus de dents pour mordre les abus. + + +L'égalité devant la loi, c'est l'égalité devant Dieu traduite en +langue politique. Toute charte doit être une version de l'évangile. + + +Les whigs? dit O'Connell, des tories sans places. + + +Toute doctrine sociale qui cherche à détruire la famille est mauvaise, +et, qui plus est, inapplicable. Sauf à se recomposer plus tard, la +société est soluble, la famille non. C'est qu'il n'entre dans la +composition de la famille que des lois naturelles; la société, elle, +est soluble par tout l'alliage de lois factices, artificielles, +transitoires, expédientes, contingentes, accidentelles, qui se mêle à +sa constitution. Il peut souvent être utile, être nécessaire, être bon +de dissoudre une société quand elle est mauvaise, ou trop vieille, ou +mal venue. Il n'est jamais utile, ni nécessaire, ni bon, de mettre en +poussière la famille. Quand vous décomposez une société, ce que +vous trouvez pour dernier résidu, ce n'est pas l'individu, c'est la +famille. La famille est le cristal de la société. + + + + + NOVEMBRE + + +Il y a de grandes choses qui ne sont pas l'oeuvre d'un homme, mais +d'un peuple. Les pyramides d'Égypte sont anonymes; les journées de +juillet aussi. + + +Au printemps, il y aura une fonte de russes. + + + TRÈS BONNE LOI ÉLECTORALE + + (Quand le peuple saura lire.) + + ARTICLE Ier.--Tout français est électeur. + + ARTICLE II.--Tout français est éligible. + + + + + DÉCEMBRE + + +9 décembre 1830.--Benjamin Constant, qui est mort hier, était un de +ces hommes rares qui fourbissent, polissent et aiguisent les idées +générales de leur temps, ces armes des peuples qui brisent toutes +celles des armées. Il n'y a que les révolutions qui puissent jeter de +ces hommes-là dans la société. Pour faire la pierre ponce, il faut le +volcan. + + +On vient d'annoncer dans la même journée la mort de Goethe, la mort de +Benjamin Constant, la mort de Pie VIII[1]. Trois papes de morts. + +[1: Cette triple nouvelle circula en effet dans Paris le même jour. +Elle ne se réalisa pour Goethe que quinze mois plus tard. + + + NAPOLÉON. + + Voyez-vous cette étoile? + + CAULAINCOURT + + Non. + + NAPOLÉON. + + Eh bien, moi, je la vois. + + +Si le clergé n'y prend garde et ne change de vie, on ne croira bientôt +plus en France à d'autre trinité qu'à celle du drapeau tricolore. + + +Citadelle inexpugnable que la France aujourd'hui! Pour remparts, au +midi, les Pyrénées; au levant, les Alpes; au nord, la Belgique avec +sa haie de forteresses; au couchant, l'Océan pour fossé. En deçà +des Pyrénées, en deçà des Alpes, en deçà du Rhin et des forteresses +belges, trois peuples en révolution, Espagne, Italie, Belgique, nous +montent la garde; en deçà de la mer, la république américaine. Et, +dans cette France imprenable, pour garnison, trois millions de +bayonnettes; pour veiller aux créneaux des Alpes, des Pyrénées et de +la Belgique, quatre cent mille soldats; pour défendre le terrain, un +garde national par pied carré. Enfin, nous tenons le bout de mèche +de toutes les révolutions dont l'Europe est minée. Nous n'avons qu'à +dire: Feu! + + +J'ai assisté à une séance du procès des ministres, à l'avant-dernière, +à la plus lugubre, à celle où l'on entendait le mieux rugir le peuple +dehors. J'écrirai cette journée-là. + +Une pensée m'occupait pendant la séance, c'est que le pouvoir +occulte qui a poussé Charles X à sa ruine, le mauvais génie de la +restauration, ce gouvernement qui traitait la France en accusée, en +criminelle, et lui faisait sans relâche son procès, avait fini, tant +il y a une raison intérieure dans les choses, par ne plus pouvoir +avoir pour ministres que des procureurs généraux. + +Et en effet, quels étaient les trois hommes assis près de M. de +Polignac comme ses agents les plus immédiats? M. de Peyronnet, +procureur général; M. de Chantelauze, procureur général; M. de +Guernon-Ranville, procureur général. Qu'est-ce que M. Mangin, qui eût +probablement figuré à côté d'eux, si la révolution de juillet avait +pu se saisir de lui? Un procureur général. Plus de ministre de +l'intérieur, plus de ministre de l'instruction publique, plus de +préfet de police; des procureurs généraux partout. La France n'était +plus ni administrée, ni gouvernée au conseil du roi, mais accusée, +mais jugée, mais condamnée. + +Ce qui est dans les choses sort toujours au dehors par quelque côté. + + +La licence se crève ses cent yeux avec ses cent bras. + + +Quelques rochers n'arrêtent pas un fleuve; à travers les résistances +humaines, les événements s'écoulent sans se détourner. + + +Chacun se dépopularise à son tour. Le peuple finira peut-être par se +dépopulariser. + + +Il y a des hommes malheureux; Christophe Colomb ne peut attacher +son nom à sa découverte; Guillotin ne peut détacher le sien de son +invention. + + +Le mouvement se propage du centre à la circonférence; le travail se +fait en dessous; mais il se fait. Les pères ont vu la révolution de +France, les fils verront la révolution d'Europe. + + +Les droits politiques, les fonctions de juré, d'électeur et de garde +national, entrent évidemment dans la constitution normale de tout +membre de la cité. Tout homme du peuple est, à priori, homme de la +cité. + +Cependant les droits politiques doivent, évidemment aussi, sommeiller +dans l'individu jusqu'à ce que l'individu sache clairement ce que +c'est que des droits politiques, ce que cela signifie, et ce qu'on +en fait. Pour exercer il faut comprendre. En bonne logique, +l'intelligence de la chose doit toujours précéder l'action sur la +chose. + +Il faut donc, on ne saurait trop insister sur ce point, éclairer le +peuple pour pouvoir le constituer un jour. Et c'est un devoir sacré +pour les gouvernants de se hâter de répandre la lumière dans ces +masses obscures où le droit définitif repose. Tout tuteur honnête +presse l'émancipation de son pupille. Multipliez donc les chemins qui +mènent à l'intelligence, à la science, à l'aptitude. La Chambre, j'ai +presque dit le trône, doit être le dernier échelon d'une échelle dont +le premier échelon est une école. + +Et puis, instruire le peuple, c'est l'améliorer; éclairer le peuple, +c'est le moraliser; lettrer le peuple, c'est le civiliser. Toute +brutalité se fond au feu doux des bonnes lectures quotidiennes. +_Humaniores litterae_. Il faut faire faire au peuple ses humanités. + +Ne demandez pas de droits pour le peuple, tant que le peuple demandera +des têtes. + + + + + JANVIER + + +La chose la plus remarquable de ce mois-ci, c'est cet échantillon de +style de tribune. La phrase a été textuellement prononcée à la Chambre +des députés par un des principaux orateurs: + +«... C'est proscrire les véritables bases du lien social.» + + + + + FÉVRIER + + +Le roi Ferdinand de Naples, père de celui qui vient de mourir, disait +qu'il ne fallait que trois F. pour gouverner un peuple: _Festa, Força, +Farina_. + + +On veut démolir Saint-Germain l'Auxerrois pour un alignement de place +ou de rue; quelque jour on détruira Notre-Dame pour agrandir le +parvis; quelque jour on rasera Paris pour agrandir la plaine des +Sablons. + + +Alignement, nivellement, grands mots, grands principes, pour lesquels +on démolit tous les édifices, au propre et au figuré, ceux de l'ordre +intellectuel comme ceux de l'ordre matériel, dans la société comme +dans la cité. + + +Il faut des monuments aux cités de l'homme; autrement où serait la +différence entre la ville et la fourmilière? + + + + + MARS + + +Il y avait quelque chose de plus beau que la brochure de M. de C----; +c'était son silence. Il a eu tort de le rompre. Les Achilles dans leur +tente sont plus formidables que sur le champ de bataille. + + +13 mars.--Combinaison Casimir Périer. Un homme qui engourdira la +plaie, mais ne la fermera pas; un palliatif, non la guérison; un +ministère au laudanum. + + +«Quelle administration! quelle époque! où il faut tout craindre et +tout braver; où le tumulte renaît du tumulte; où l'on produit une +émeute par les moyens qu'on prend pour la prévenir; où il faut +sans cesse de la mesure, et où la mesure paraît équivoque, timide, +pusillanime; où il faut déployer beaucoup de force, et où la force +paraît tyrannie; où l'on est assiégé de mille conseils, et où il faut +prendre conseil de soi-même; où l'on est obligé de redouter jusqu'à +des citoyens dont les intentions sont pures, mais que la défiance, +l'inquiétude, l'exagération, rendent presque aussi redoutables que des +conspirateurs; où l'on est réduit même, dans des occasions difficiles, +à céder par sagesse, à conduire le désordre pour le retenir, à se +charger d'un emploi glorieux, il est vrai, mais environné d'alarmes +cruelles; où il faut encore, au milieu de si grandes difficultés, +déployer un front serein, être toujours calme, mettre de l'ordre +jusque dans les plus petits objets, n'offenser personne, guérir toutes +les jalousies, servir sans cesse, et chercher à plaire comme si l'on +ne servait point!» + +Voilà, certes, des paroles qui caractérisent admirablement le moment +présent, et qui se superposent étroitement dans leurs moindres détails +aux moindres détails de notre situation politique. Elles ont quarante +ans de date. Elles ont été prononcées par Mirabeau, le 19 octobre +1789. Ainsi les révolutions ont de certaines phases qui reviennent +invariablement. La révolution de 1789 en était alors où en est la +révolution de 1830 aujourd'hui, à la période des insurrections. + +Une révolution, quand elle passe de l'état de théorie à l'état +d'action, débouche d'ordinaire par l'émeute. L'émeute est la première +des diverses formes violentes qu'il est dans la loi d'une révolution +de prendre. L'émeute, c'est l'engorgement des intérêts nouveaux, +des idées nouvelles, des besoins nouveaux, à toutes les portes trop +étroites du vieil édifice politique. Tous veulent entrer à la fois +dans toutes les jouissances sociales. Aussi est-il rare qu'une +révolution ne commence pas par enfoncer les portes. Il est de +l'essence de l'émeute révolutionnaire, qu'il ne faut pas confondre +avec les autres sortes d'émeute, d'avoir presque toujours tort dans la +forme et raison dans le fond. + + + + + DERNIERS FEUILLETS SANS DATE + + +Une ancienne prophétie de Mahomet dit qu'un _soleil se lèvera au +couchant_. Est-ce de Napoléon qu'il voulait parler? + + +Vous voyez ces deux hommes, Robespierre et Mirabeau. L'un est de +plomb, l'autre est de fer. La fournaise de la révolution fera fondre +l'un, qui s'y dissoudra; l'autre y rougira, y flamboiera, y deviendra +éclatant et superbe. + + +Il fallait être géant comme Annibal, comme Charlemagne, comme +Napoléon, pour enjamber les Alpes. + + +Les révolutions sont commencées par des hommes que font les +circonstances, et terminées par des hommes qui font les événements. + + +Sous la monarchie, une lettre de cachet prenait la liberté d'un +individu, et la mettait dans la Bastille. + +Toute la liberté individuelle de France était venue ainsi s'accumuler +goutte à goutte, homme à homme, dans la Bastille, depuis plusieurs +siècles. Aussi, la Bastille brisée, la liberté s'est répandue à flots +par la France et par l'Europe. + + +Un classique jacobin: un bonnet rouge sur une perruque. + + +Plusieurs ont créé des mots dans la langue; Vaugelas a fait _pudeur_; +Corneille, _invaincu_; Richelieu, _généralissime_. + + +La civilisation est toute-puissante. Tantôt elle s'accommode d'un +désert de sable, comme, sous Rome, de l'Afrique; tantôt d'une région +de neiges, comme actuellement de la Russie. + + +L'empereur disait: officiers français et soldats russes. + + +Gloire, ambition, armées, flottes, trônes, couronnes; polichinelles +des grands enfants. + + +Le boucher Legendre assommait Lanjuinais de coups de poing à la +tribune de la Convention:--Fais donc d'abord décréter que je suis un +boeuf!--dit Lanjuinais. + + +La France est toujours à la mode en Europe. + + +L'Ecriture conte qu'il y a eu un roi qui fut pendant sept ans bête +fauve dans les bois, puis reprit sa forme humaine. Il arrive parfois +que c'est le tour du peuple. Il fait aussi ses sept années de +bête féroce, puis redevient homme. Ces métamorphoses s'appellent +révolutions. + + +Le peuple, comme le roi, y gagne la sagesse. + + + TOAST: + +A l'abolition de la loi salique! + +Que désormais la France soit régie par une reine, et que cette reine +s'appelle la loi. + + +Singulier parallélisme des destinées de Rome! après un sénat qui +faisait des dieux, un conclave qui fait des saints. + + +Qu'est-ce que c'est donc que cette sagesse humaine qui ressemble si +fort à la folie quand on la voit d'un peu haut? + + +Les empires ont leurs crises comme les montagnes ont leur hiver. Une +parole dite trop haut y produit une avalanche. + + +En 1797, on disait: la coterie de Bonaparte; en 1807: l'empire de +Napoléon. + + +Les grands hommes sont les coefficients de leur siècle. + + +Richelieu s'appelait le _marquis du Chillou_; Mirabeau, _Riquetti_; +Napoléon, _Buonaparte_. + + +Décret publié à Pékin, dans la _Gazette de la Chine_, vers la fin +d'août 1830: + +«L'académie astronomique a rendu compte que, dans la nuit du 15e +jour de la 7e lune (20 août), deux étoiles ont été observées, et des +vapeurs blanches sont tombées près du signe du zodiaque Tsyvéitchoun. +Elles se sont fait voir à l'heure où la garde de nuit est relevée pour +la quatrième fois (à près de minuit) _et annoncent des troubles dans +l'ouest_.» + + +Napoléon disait: Avec Anvers, je tiens un pistolet chargé sur le coeur +de l'Angleterre. + + +Dieu nous garde de ces réformateurs qui _lisent les lois de Minos, +parce qu'ils ont une constitution à faire pour mardi_! + + +Le cocher qui conduisait Bonaparte le soir du 3 nivôse s'appelait +César. + + +L'Espagne a eu, l'Angleterre a la plus grande marine de la terre. + +Le midi de l'Amérique parle espagnol, le nord parle anglais. + + +L'incendie de Moscou, aurore boréale allumée par Napoléon. + + + NOBLESSE. PEUPLE. + +Le comte de Mirabeau. Franklin. +Napoléon Buonaparte, gentilhomme corse. Washington. +Le marquis Simon de Bolivar. Sieyès. +Le marquis de La Fayette. Bentham. +Lord Byron. Schiller. +M. de Goethe. Canaris. +Sir Walter Scott. Danton. +Le comte Henri de Saint-Simon. Talma. +Le vicomte de Chateaubriand. Cuvier. +Madame de Staël. +Le comte de Maistre. +F. de Lamennais. +O'Connell, gentilhomme irlandais. +Mina, hidalgo catalan. +Benjamin de Constant. +La Rochejaquelein. +Riego. + + +Luther disait: _Je bouleverse le monde en buvant mon pot de bière_. +Cromwell disait: _J'ai le roi dans mon sac et le parlement dans ma +poche_. Napoléon disait: _Lavons notre linge sale en famille_. + +Avis aux faiseurs de tragédies qui ne comprennent pas les grandes +choses sans les grands mots. + + +Echecs d'hommes secondaires, éclipses de lune. + + +«Il avait (Louis XIV) beaucoup d'esprit naturel, mais il était très +ignorant; il en avait honte. Aussi était-on obligé de tourner les +savants en ridicule.» + +(_Mémoires de la Princesse palatine_.) + + +Genève; une république et un océan en petit. + + +Je reviens d'Angleterre, écrivait, il y a vingt ans, Henri de +Saint-Simon, et je n'y ai trouvé sur le chantier aucune idée capitale +neuve. + + +Il en est d'un grand homme comme du soleil. Il n'est jamais plus beau +pour nous qu'au moment où nous le voyons près de la terre, à son +lever, à son coucher. + + +Parmi les colosses de l'histoire, Cromwell, demi-fanatique et +demi-politique, marque la transition de Mahomet à Napoléon. + + +Les gaulois brûlèrent Lutèce devant César (_vid. Comm_). Deux mille +ans après les russes brûlent Moscou devant Napoléon. + + +Il ne faut pas voir toutes les choses de la vie à travers le prisme +de la poésie. Il ressemble à ces verres ingénieux qui grandissent les +objets. Ils vous montrent dans toute leur lumière et dans toute leur +majesté les sphères du ciel; rabaissez-les sur la terre, et vous ne +verrez plus que des formes gigantesques, à la vérité, mais pâles, +vagues et confuses. + + +Napoléon exprimé en blason, c'est une couronne gigantale surmontée +d'une couronne royale. + + +Une révolution est la larve d'une civilisation. + + +La providence est ménagère de ses grands hommes. Elle ne les prodigue +pas; elle ne les gaspille pas. Elle les émet et les retire au bon +moment, et ne leur donne jamais à gouverner que des événements de leur +taille. Quand elle a quelque mauvaise besogne à faire, elle la fait +faire par de mauvaises mains; elle ne remue le sang et la boue qu'avec +de vils outils. Ainsi Mirabeau s'en va avant la Terreur; Napoléon +ne vient qu'après. Entre les deux géants, la fourmilière des hommes +petits et méchants, la guillotine, les massacres, les noyades, 93. Et +à 93 Robespierre suffit; il est assez bon pour cela. + + +J'ai entendu des hommes éminents du siècle, en politique, en +littérature, en science, se plaindre de l'envie, des haines, des +calomnies, etc. Ils avaient tort. C'est la loi, c'est la gloire. +Les hautes renommées subissent ces épreuves. La haine les poursuit +partout. Rien ne lui est sacré. Le théâtre lui livrait plus à nu +Shakespeare et Molière; la prison ne lui dérobait pas Christophe +Colomb; le cloître n'en préservait pas saint Bernard; le trône n'en +sauvait pas Napoléon. Il n'y a pour le génie qu'un lieu sur la terre +qui jouisse du droit d'asile, c'est le tombeau. + + + + + 1823-1824 + + + + + SUR VOLTAIRE + + + Décembre 1823. + +François-Marie Arouet, si célèbre sous le nom de Voltaire, naquit à +Chatenay le 20 février 1694, d'une famille de magistrature. Il fut +élevé au collège des jésuites, où l'un de ses régents, le père Lejay, +lui prédit, à ce qu'on assure, qu'il serait en France le coryphée du +déisme. + +A peine sorti du collège, Arouet, dont le talent s'éveillait avec +toute la force et toute la naïveté de la jeunesse, trouva d'un côté, +dans son père, un inflexible contempteur, et, de l'autre, dans son +parrain, l'abbé de Châteauneuf, un pervertisseur complaisant. Le +père condamnait toute étude littéraire sans savoir pourquoi, et +par conséquent avec une obstination insurmontable. Le parrain, qui +encourageait au contraire les essais d'Arouet, aimait beaucoup les +vers, surtout ceux que rehaussait une certaine saveur de licence +ou d'impiété. L'un voulait emprisonner le poëte dans une étude de +procureur; l'autre égarait le jeune homme dans tous les salons. M. +Arouet interdisait toute lecture à son fils; Ninon de Lenclos léguait +une bibliothèque à l'élève de son ami Châteauneuf. Ainsi, le génie de +Voltaire subit dès sa naissance le malheur de deux actions contraires +et également funestes; l'une qui tendait à étouffer violemment ce +feu sacré qu'on ne peut éteindre; l'autre qui l'alimentait +inconsidérément, aux dépens de tout ce qu'il y a de noble et de +respectable dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre social. Ce sont +peut-être ces deux impulsions opposées, imprimées à la fois au premier +essor de cette imagination puissante, qui en ont vicié pour jamais +la direction. Du moins peut-on leur attribuer les premiers écarts +du talent de Voltaire, tourmenté ainsi tout ensemble du frein et de +l'éperon. + +Aussi, dès le commencement de sa carrière, lui attribua-t-on d'assez +méchants vers fort impertinents qui le firent mettre à la Bastille, +punition rigoureuse pour de mauvaises rimes. C'est durant ce loisir +forcé que Voltaire, âgé de vingt-deux ans, ébaucha son poëme blafard +de la _Ligue_, depuis la _Henriade_, et termina son remarquable drame +d'_Oedipe_. Après quelques mois de Bastille, il fut à la fois délivré +et pensionné par le régent d'Orléans, qu'il remercia de vouloir bien +se charger de son entretien, en le priant de ne plus se charger de son +logement. + +_Oedipe_ fut joué avec succès en 1718. Lamotte, l'oracle de +cette époque, daigna consacrer ce triomphe par quelques paroles +sacramentelles, et la renommée de Voltaire commença. Aujourd'hui +Lamotte n'est peut-être immortel que pour avoir été nommé dans les +écrits de Voltaire. + +La tragédie d'_Artémire_ succéda à _Oedipe_. Elle tomba. Voltaire +fit un voyage à Bruxelles pour y voir J.-B. Rousseau, qu'on a si +singulièrement appelé grand. Les deux poëtes s'estimaient avant de +se connaître, ils se séparèrent ennemis. On a dit qu'ils étaient +réciproquement envieux l'un de l'autre. Ce ne serait pas un signe de +supériorité. + +_Artémire_, refaite et rejouée en 1724 sous le nom de _Marianne_, eut +beaucoup de succès sans être meilleure. Vers la même époque parut la +_Ligue_ ou la _Henriade_, et la France n'eut pas un poëme épique. +Voltaire substitua dans son poëme Mornay à Sully, parce qu'il avait à +se plaindre du descendant de ce grand ministre. Cette vengeance peu +philosophique est cependant excusable, parce que Voltaire, insulté +lâchement devant l'hôtel de Sully par je ne sais quel chevalier de +Rohan, et abandonné par l'autorité judiciaire, ne put en exercer +d'autre. + +Justement indigné du silence des lois envers son méprisable agresseur, +Voltaire, déjà célèbre, se retira en Angleterre, où il étudia des +sophistes. Cependant tous ses loisirs n'y furent pas perdus; il fit +deux nouvelles tragédies, _Brutus_ et _César_, dont Corneille eût +avoué plusieurs scènes. + +Revenu en France, il donna successivement _Éryphile_, qui tomba, et +_Zaïre_, chef-d'oeuvre conçu et terminé en dix-huit jours, auquel il +ne manque que la couleur du lieu et une certaine sévérité de style. +_Zaïre_ eut un succès prodigieux et mérité. La tragédie d'_Adélaïde +Du Guesclin_ (depuis le _Duc de Foix_) succéda à _Zaïre_ et fut loin +d'obtenir le même succès. Quelques publications moins importantes, le +_Temple du goût_, les _Lettres sur les anglais_, etc., tourmentèrent +pendant quelques années la vie de Voltaire. + +Cependant son nom remplissait déjà l'Europe. Retiré à Cirey, chez la +marquise du Châtelet, femme qui fut, suivant l'expression même de +Voltaire, propre à toutes les sciences, excepté à celle de la vie, +il desséchait sa belle imagination dans l'algèbre et la géométrie, +écrivait _Alzire_, _Mahomet_, l'_Histoire_ spirituelle _de Charles +XII_, amassait les matériaux du _Siècle de Louis XIV_, préparait +_l'Essai sur les moeurs des nations_, et envoyait des madrigaux à +Frédéric, prince héréditaire de Prusse. _Mérope_, également composée +à Cirey, mit le sceau à la réputation dramatique de Voltaire. Il crut +pouvoir alors se présenter pour remplacer le cardinal de Fleury à +l'académie française. Il ne fut pas admis. Il n'avait encore que du +génie. Quelque temps après, cependant, il se mit à flatter madame de +Pompadour; il le fit avec une si opiniâtre complaisance, qu'il obtint +tout à la fois le fauteuil académique, la charge de gentilhomme de la +chambre et la place d'historiographe de France. Cette faveur dura peu. +Voltaire se retira tour à tour à Lunéville, chez le bon Stanislas, roi +de Pologne et duc de Lorraine; à Sceaux, chez madame du Maine, où +il fit _Sémiramis_, _Oreste_ et _Rome sauvée_, et à Berlin, chez +Frédéric, devenu roi de Prusse. Il passa plusieurs années dans cette +dernière retraite avec le titre de chambellan, la croix du Mérite +de Prusse et une pension. Il était admis aux soupers royaux avec +Maupertuis, d'Argens, et Lamettrie, athée du roi, de ce roi qui, comme +le dit Voltaire même, vivait sans cour, sans conseil et sans culte. Ce +n'était point l'amitié sublime d'Aristote et d'Alexandre, de Térence +et de Scipion. Quelques années de frottement suffirent pour user ce +qu'avaient de commun l'âme du despote philosophe et l'âme du sophiste +poëte. Voltaire voulut s'enfuir de Berlin. Frédéric le chassa. + +Renvoyé de Prusse, repoussé de France, Voltaire passa deux ans en +Allemagne, où il publia ses _Annales de l'Empire_, rédigées par +complaisance pour la duchesse de Saxe-Gotha; puis il vint se fixer aux +portes de Genève avec Mme Denis, sa nièce. + +L'_Orphelin de la Chine_, tragédie où brille encore presque tout son +talent, fut le premier fruit de sa retraite, où il eût vécu en paix, +si d'avides libraires n'eussent publié son odieuse _Pucelle_. C'est +encore à cette époque et dans ses diverses résidences des Délices, de +Tournay et de Ferney, qu'il fit le poëme sur le _Tremblement de terre +de Lisbonne_, la tragédie de _Tancrède_, quelques contes et différents +opuscules. C'est alors qu'il défendit, avec une générosité mêlée +de trop d'ostentation, Calas, Sirven, La Barre, Montbailli, Lally, +déplorables victimes des méprises judiciaires. C'est alors qu'il se +brouilla avec Jean-Jacques, se lia avec Catherine de Russie, pour +laquelle il écrivit l'histoire de son aïeul Pierre 1er, et se +réconcilia avec Frédéric. C'est encore du même temps que date sa +coopération à l'_Encyclopédie_, ouvrage où des hommes qui avaient +voulu prouver leur force ne prouvèrent que leur faiblesse, monument +monstrueux dont le _Moniteur_ de notre révolution est l'effroyable +pendant. + +Accablé d'années, Voltaire voulut revoir Paris. Il revint dans cette +Babylone qui sympathisait avec son génie. Salué d'acclamations +universelles, le malheureux vieillard put voir, avant de mourir, +combien son oeuvre était avancée. Il put jouir ou s'épouvanter de sa +gloire. Il ne lui restait plus assez de puissance vitale pour soutenir +les émotions de ce voyage, et Paris le vit expirer le 30 mai 1778. +Les esprits forts prétendirent qu'il avait emporté l'incrédulité au +tombeau. Nous ne le poursuivrons pas jusque-là. + +Nous avons raconté la vie privée de Voltaire; nous allons essayer de +peindre son existence publique et littéraire. + +Nommer Voltaire, c'est caractériser tout le dix-huitième siècle; c'est +fixer d'un seul trait la double physionomie historique et littéraire +de cette époque, qui ne fut, quoi qu'on en dise, qu'une époque de +transition, pour la société comme pour la poésie. Le dix-huitième +siècle paraîtra toujours dans l'histoire comme étouffé entre le siècle +qui le précède et le siècle qui le suit. Voltaire en est le personnage +principal et en quelque sorte typique, et, quelque prodigieux que fût +cet homme, ses proportions semblent bien mesquines entre la grande +image de Louis XIV et la gigantesque figure de Napoléon. + +Il y a deux êtres dans Voltaire. Sa vie eut deux influences. Ses +écrits eurent deux résultats. C'est sur cette double action, dont +l'une domina les lettres, dont l'autre se manifesta dans les +événements, que nous allons jeter un coup d'oeil. Nous étudierons +séparément chacun de ces deux règnes du génie de Voltaire. Il ne +faut pas oublier toutefois que leur double puissance fut intimement +coordonnée, et que les effets de cette puissance, plutôt mêlés que +liés, ont toujours eu quelque chose de simultané et de commun. Si, +dans cette note, nous en divisons l'examen, c'est uniquement parce +qu'il serait au-dessus de nos forces d'embrasser d'un seul regard cet +ensemble insaisissable; imitant en cela l'artifice de ces artistes +orientaux qui, dans l'impuissance de peindre une figure de face, +parviennent cependant à la représenter entièrement, en enfermant les +deux profils dans un même cadre. + +En littérature, Voltaire a laissé un de ces monuments dont l'aspect +étonne plutôt par son étendue qu'il n'impose par sa grandeur. +L'édifice qu'il a construit n'a rien d'auguste. Ce n'est point le +palais des rois, ce n'est point l'hospice du pauvre. C'est un bazar +élégant et vaste, irrégulier et commode; étalant dans la boue +d'innombrables richesses; donnant à tous les intérêts, à toutes les +vanités, à toutes les passions, ce qui leur convient; éblouissant +et fétide; offrant des prostitutions pour des voluptés; peuplé de +vagabonds, de marchands et d'oisifs, peu fréquenté du prêtre et de +l'indigent. Là, d'éclatantes galeries inondées incessamment d'une +foule émerveillée; là, des antres secrets où nul ne se vante +d'avoir pénétré. Vous trouverez sous ces arcades somptueuses mille +chefs-d'oeuvre de goût et d'art, tout reluisants d'or et de diamants; +mais n'y cherchez pas la statue de bronze aux formes antiques et +sévères. Vous y trouverez des parures pour vos salons et pour +vos boudoirs; n'y cherchez pas les ornements qui conviennent au +sanctuaire. Et malheur au faible qui n'a qu'une âme pour fortune +et qui l'expose aux séductions de ce magnifique repaire; temple +monstrueux où il y a des témoignages pour tout ce qui n'est pas la +vérité, un culte pour tout ce qui n'est pas Dieu! + +Certes, si nous voulons bien parler d'un monument de ce genre avec +admiration, on n'exigera pas que nous en parlions avec respect. + +Nous plaindrions une cité où la foule serait au bazar et la solitude à +l'église; nous plaindrions une littérature qui déserterait le sentier +de Corneille et de Bossuet pour courir sur la trace de Voltaire. + +Loin de nous toutefois la pensée de nier le génie de cet homme +extraordinaire. C'est parce que, dans notre conviction, ce génie +était peut-être un des plus beaux qui aient jamais été donnés à aucun +écrivain, que nous en déplorons plus amèrement le frivole et funeste +emploi. Nous regrettons, pour lui comme pour les lettres, qu'il ait +tourné contre le ciel cette puissance intellectuelle qu'il avait reçue +du ciel. Nous gémissons sur ce beau génie qui n'a point compris sa +sublime mission, sur cet ingrat qui a profané la chasteté de la muse +et la sainteté de la patrie, sur ce transfuge qui ne s'est pas souvenu +que le trépied du poëte a sa place près de l'autel. Et (ce qui est +d'une profonde et inévitable vérité) sa faute même renfermait son +châtiment. Sa gloire est beaucoup moins grande qu'elle ne devait +l'être, parce qu'il a tenté toutes les gloires, même celle +d'Érostrate. Il a défriché tous les champs, on ne peut dire qu'il en +ait cultivé un seul. Et, parce qu'il eut la coupable ambition d'y +semer également les germes nourriciers et les germes vénéneux, ce +sont, pour sa honte éternelle, les poisons qui ont le plus fructifié. +La _Henriade_, comme composition littéraire, est encore bien +inférieure à la _Pucelle_ (ce qui ne signifie certes pas que ce +coupable ouvrage soit supérieur, même dans son genre honteux). +Ses satires, empreintes parfois d'un stigmate infernal, sont fort +au-dessus de ses comédies, plus innocentes. On préfère ses poésies +légères, où son cynisme éclate souvent à nu, à ses poésies lyriques, +dans lesquelles on trouve parfois des vers religieux et graves[1]. Ses +contes, enfin, si désolants d'incrédulité et de scepticisme, valent +mieux que ses histoires, où le même défaut se fait un peu moins +sentir, mais où l'absence perpétuelle de dignité est en contradiction +avec le genre même de ces ouvrages. Quant à ses tragédies, où il +se montre réellement grand poëte, où il trouve souvent le trait du +caractère, le mot du coeur, on ne peut disconvenir, malgré tant +d'admirables scènes, qu'il ne soit encore resté assez loin de Racine, +et surtout du vieux Corneille. Et ici notre opinion est d'autant moins +suspecte, qu'un examen approfondi de l'oeuvre dramatique de Voltaire +nous a convaincu de sa haute supériorité au théâtre. Nous ne doutons +pas que si Voltaire, au lieu de disperser les forces colossales de sa +pensée sur vingt points différents, les eût toutes réunies vers un +même but, la tragédie, il n'eût surpassé Racine et peut-être +égalé Corneille. Mais il dépensa le génie en esprit. Aussi fut-il +prodigieusement spirituel. Aussi le sceau du génie est-il plutôt +empreint sur le vaste ensemble de ses ouvrages que sur chacun d'eux en +particulier. Sans cesse préoccupé de son siècle, il négligeait trop la +postérité, cette image austère qui doit dominer toutes les méditations +du poëte. Luttant de caprice et de frivolité avec ses frivoles et +capricieux contemporains, il voulait leur plaire et se moquer d'eux. +Sa muse, qui eût été si belle de sa beauté, emprunta souvent ses +prestiges aux enluminures du fard et aux grimaces de la coquetterie, +et l'on est perpétuellement tenté de lui adresser ce conseil d'amant +jaloux: + + Épargne-toi ce soin; +L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin. + +Voltaire paraissait ignorer qu'il y a beaucoup de grâce dans la force, +et que ce qu'il y a de plus sublime dans les oeuvres de l'esprit +humain est peut-être aussi ce qu'il y a de plus naïf. Car +l'imagination sait révéler sa céleste origine sans recourir à des +artifices étrangers. Elle n'a qu'à marcher pour se montrer déesse. _Et +vera incessu patuit dea_. + +S'il était possible de résumer l'idée multiple que présente +l'existence littéraire de Voltaire, nous ne pourrions que la classer +parmi ces prodiges que les latins appelaient _monstra_. Voltaire, en +effet, est un phénomène peut-être unique, qui ne pouvait naître qu'en +France et au dix-huitième siècle. Il y a cette différence entre sa +littérature et celle du grand siècle, que Corneille, Molière et Pascal +appartiennent davantage à la société, Voltaire à la civilisation. On +sent, en le lisant, qu'il est l'écrivain d'un âge énervé et affadi. Il +a de l'agrément et point de grâce, du prestige et point de charme, +de l'éclat et point de majesté. Il sait flatter et ne sait point +consoler. Il fascine et ne persuade pas. Excepté dans la tragédie, qui +lui est propre, son talent manque de tendresse et de franchise. On +sent que tout cela est le résultat d'une organisation, et non l'effet +d'une inspiration; et, quand un médecin athée vient vous dire que tout +Voltaire était dans ses tendons et dans ses nerfs, vous frémissez +qu'il n'ait raison. Au reste, comme un autre ambitieux plus moderne, +qui rêvait la suprématie politique, c'est en vain que Voltaire a +essayé la suprématie littéraire. La monarchie absolue ne convient pas +à l'homme. Si Voltaire eût compris la véritable grandeur, il eût placé +sa gloire dans l'unité plutôt que dans l'universalité. La force ne +se révèle point par un déplacement perpétuel, par des métamorphoses +indéfinies, mais bien par une majestueuse immobilité. La force, ce +n'est pas Protée, c'est Jupiter. + +Ici commence la seconde partie de notre tâche; elle sera plus courte, +parce que, grâce à la révolution française, les résultats politiques +de la philosophie de Voltaire sont malheureusement d'une effrayante +notoriété. Il serait cependant souverainement injuste de n'attribuer +qu'aux écrits du «patriarche de Ferney» cette fatale révolution. Il +faut y voir avant tout l'effet d'une décomposition sociale depuis +longtemps commencée. Voltaire et l'époque où il vécut doivent +s'accuser et s'excuser réciproquement. Trop fort pour obéir à son +siècle, Voltaire était aussi trop faible pour le dominer. De cette +égalité d'influence résultait entre son siècle et lui une perpétuelle +réaction, un échange mutuel d'impiétés et de folies, un continuel flux +et reflux de nouveautés qui entraînait toujours dans ses oscillations +quelque vieux pilier de l'édifice social. Qu'on se représente la face +politique du dix-huitième siècle, les scandales de la Régence, les +turpitudes de Louis XV; la violence dans le ministère, la violence +dans les parlements, la force nulle part; la corruption morale +descendant par degrés de la tête au coeur, des grands au peuple; les +prélats de cour, les abbés de toilette; l'antique monarchie, l'antique +société chancelant sur leur base commune, et ne résistant plus aux +attaques des novateurs que par la magie de ce beau nom de Bourbon[2]; +qu'on se figure Voltaire jeté sur cette société en dissolution comme +un serpent dans un marais, et l'on ne s'étonnera plus de voir l'action +contagieuse de sa pensée hâter la fin de cet ordre politique que +Montaigne et Rabelais avaient inutilement attaqué dans sa jeunesse et +dans sa vigueur. Ce n'est pas lui qui rendit la maladie mortelle, mais +c'est lui qui en développa le germe, c'est lui qui en exaspéra les +accès. Il fallait tout le venin de Voltaire pour mettre cette fange en +ébullition; aussi doit-on imputer à cet infortuné une grande partie +des choses monstrueuses de la révolution. Quant à cette révolution en +elle-même, elle dut être inouïe. La providence voulut la placer entre +le plus redoutable des sophistes et le plus formidable des despotes. +A son aurore, Voltaire apparaît dans une saturnale funèbre[3]; à son +déclin, Buonaparte se lève dans un massacre[4]. + + +[1: M. le comte de Maistre, dans son sévère et remarquable portrait de +Voltaire, observe qu'il est nul dans l'ode, et attribue avec raison +cette nullité au défaut d'enthousiasme. Voltaire, en effet, qui ne +se livrait à la poésie lyrique qu'avec antipathie, et seulement pour +justifier sa prétention à l'universalité, Voltaire était étranger à +toute profonde exaltation; il ne connaissait d'émotion véritable que +celle de la colère, et encore cette colère n'allait-elle pas jusqu'à +l'indignation, jusqu'à cette indignation qui fait poëte, comme dit +Juvénal, _facit indignatio versum_. + +[2: Il faut que la démoralisation universelle ait jeté de +bienprofondes racines, pour que le ciel ait vainement envoyé, vers la +fin de ce siècle, Louis XVI, ce vénérable martyr, qui éleva sa vertu +jusqu'à la sainteté. + +[3: Translation des restes de Voltaire au Panthéon. + +[4: Mitraillade de Saint-Roch. + + + + + SUR WALTER SCOTT + + A PROPOS DE _QUENTIN DURWARD_ + + + Juin 1823. + +Certes, il y a quelque chose de bizarre et de merveilleux dans le +talent de cet homme, qui dispose de son lecteur comme le vent dispose +d'une feuille; qui le promène à son gré dans tous les lieux et dans +tous les temps; lui dévoile, en se jouant, le plus secret repli du +coeur, comme le plus mystérieux phénomène de la nature, comme la page +la plus obscure de l'histoire; dont l'imagination domine et caresse +toutes les imaginations, revêt avec la même étonnante vérité le +haillon du mendiant et la robe du roi, prend toutes les allures, +adopte tous les vêtements, parle tous les langages; laisse à la +physionomie des siècles ce que la sagesse de Dieu a mis d'immuable et +d'éternel dans leurs traits, et ce que les folies des hommes y ont +jeté de variable et de passager; ne force pas, ainsi que certains +romanciers ignorants, les personnages des jours passés à s'enluminer +de notre fard, à se frotter de notre vernis; mais contraint, par son +pouvoir magique, les lecteurs contemporains à reprendre, du moins pour +quelques heures, l'esprit, aujourd'hui si dédaigné, des vieux temps, +comme un sage et adroit conseiller qui invite des fils ingrats à +revenir chez leur père. L'habile magicien veut cependant avant tout +être exact. Il ne refuse à sa plume aucune vérité, pas même celle qui +naît de la peinture de l'erreur, cette fille des hommes qu'on pourrait +croire immortelle si son humeur capricieuse et changeante ne rassurait +sur son éternité. Peu d'historiens sont aussi fidèles que ce +romancier. On sent qu'il a voulu que ses portraits fussent des +tableaux, et ses tableaux des portraits. Il nous peint nos devanciers +avec leurs passions, leurs vices et leurs crimes, mais de sorte que +l'instabilité des superstitions et l'impiété du fanatisme n'en fassent +que mieux ressortir la pérennité de la religion et la sainteté des +croyances. Nous aimons d'ailleurs à retrouver nos ancêtres avec leurs +préjugés, souvent si nobles et si salutaires, comme avec leurs beaux +panaches et leurs bonnes cuirasses. + +Walter Scott a su puiser aux sources de la nature et de la vérité un +genre inconnu, qui est nouveau parce qu'il se fait aussi ancien qu'il +le veut. Walter Scott allie à la minutieuse exactitude des chroniques +la majestueuse grandeur de l'histoire et l'intérêt pressant du roman; +génie puissant et curieux qui devine le passé; pinceau vrai qui +trace un portrait fidèle d'après une ombre confuse, et nous force à +reconnaître même ce que nous n'avons pas vu; esprit flexible et solide +qui s'empreint du cachet particulier de chaque siècle et de chaque +pays, comme une cire molle, et conserve cette empreinte pour la +postérité comme un bronze indélébile. + +Peu d'écrivains ont aussi bien rempli que Walter Scott les devoirs du +romancier relativement à son art et à son siècle; car ce serait une +erreur presque coupable dans l'homme de lettres que de se croire +au-dessus de l'intérêt général et des besoins nationaux, d'exempter +son esprit de toute action sur les contemporains, et d'isoler sa vie +égoïste de la grande vie du corps social. Et qui donc se dévouera, si +ce n'est le poëte? Quelle voix s'élèvera dans l'orage, si ce n'est +celle de la lyre qui peut le calmer? Et qui bravera les haines de +l'anarchie et les dédains du despotisme, sinon celui auquel la sagesse +antique attribuait le pouvoir de réconcilier les peuples et les rois, +et auquel la sagesse moderne a donné celui de les diviser? + +Ce n'est donc point à de doucereuses galanteries, à de mesquines +intrigues, à de sales aventures, que Walter Scott voue son talent. +Averti par l'instinct de sa gloire, il a senti qu'il fallait quelque +chose de plus à une génération qui vient d'écrire de son sang et de +ses larmes la page la plus extraordinaire de toutes les histoires +humaines. Les temps qui ont immédiatement précédé et immédiatement +suivi notre convulsive révolution étaient de ces époques +d'affaissement que le fiévreux éprouve avant et après ses accès. Alors +les livres les plus platement atroces, les plus stupidement impies, +les plus monstrueusement obscènes, étaient avidement dévorés par une +société malade; dont les goûts dépravés et les facultés engourdies +eussent rejeté tout aliment savoureux ou salutaire. C'est ce qui +explique ces triomphes scandaleux, décernés alors par les plébéiens +des salons et les patriciens des échoppes à des écrivains ineptes ou +graveleux, que nous dédaignerons de nommer, lesquels en sont réduits +aujourd'hui à mendier l'applaudissement des laquais et le rire des +prostituées. Maintenant la popularité n'est plus distribuée par la +populace, elle vient de la seule source qui puisse lui imprimer un +caractère d'immortalité ainsi que d'universalité, du suffrage de ce +petit nombre d'esprits délicats, d'âmes exaltées et de têtes sérieuses +qui représentent moralement les peuples civilisés. C'est celle-là que +Scott a obtenue en empruntant aux annales des nations des compositions +faites pour toutes les nations, en puisant dans les fastes des siècles +des livres écrits pour tous les siècles. Nul romancier n'a caché plus +d'enseignement sous plus de charme, plus de vérité sous la fiction. Il +y a une alliance visible entre la forme qui lui est propre et toutes +les formes littéraires du passé et de l'avenir, et l'on pourrait +considérer les romans épiques de Scott comme une transition de la +littérature actuelle aux romans grandioses, aux grandes épopées en +vers ou en prose que notre ère poétique nous promet et nous donnera. + +Quelle doit être l'intention du romancier? C'est d'exprimer dans +une fable intéressante une vérité utile. Et, une fois cette idée +fondamentale choisie, cette action explicative inventée, l'auteur ne +doit-il pas chercher, pour la développer, un mode d'exécution qui +rende son roman semblable à la vie, l'imitation pareille au modèle? +Et la vie n'est-elle pas un drame bizarre où se mêlent le bon et le +mauvais, le beau et le laid, le haut et le bas, loi dont le pouvoir +n'expire que hors de la création? Faudra-t-il donc se borner à +composer, comme certains peintres flamands, des tableaux entièrement +ténébreux, ou, comme les chinois, des tableaux tout lumineux, quand +la nature montre partout la lutte de l'ombre et de la lumière? Or +les romanciers, avant Walter Scott, avaient adopté généralement deux +méthodes de composition contraires; toutes deux vicieuses, précisément +parce qu'elles sont contraires. Les uns donnaient à leur ouvrage la +forme d'une narration divisée arbitrairement en chapitres, sans qu'on +devinât trop pourquoi, ou même uniquement pour délasser l'esprit du +lecteur, comme l'avoue assez naïvement le titre de _descanso_ (repos), +placé par un vieil auteur espagnol en tête de ses chapitres[1]. +Les autres déroulaient leur fable dans une série de lettres qu'on +supposait écrites par les divers acteurs du roman. Dans la narration, +les personnages disparaissent, l'auteur seul se montre toujours; dans +les lettres, l'auteur s'éclipse pour ne laisser jamais voir que ses +personnages. Le romancier narrateur ne peut donner place au dialogue +naturel, à l'action véritable; il faut qu'il leur substitue un certain +mouvement monotone de style, qui est comme un moule où les événements +les plus divers prennent la même forme, et sous lequel les créations +les plus élevées, les inventions les plus profondes, s'effacent, de +même que les aspérités d'un champ s'aplanissent sous le rouleau. Dans +le roman par lettres, la même monotonie provient d'une autre cause. +Chaque personnage arrive à son tour avec son épître, à la manière de +ces acteurs forains qui, ne pouvant paraître que l'un après l'autre, +et n'ayant pas la permission de parler sur leurs tréteaux, se +présentent successivement, portant au-dessus de leur tête un grand +écriteau sur lequel le public lit leur rôle. On peut encore comparer +le roman par lettres à ces laborieuses conversations de sourds-muets +qui s'écrivent réciproquement ce qu'ils ont à se dire, de sorte que +leur colère ou leur joie est tenue d'avoir sans cesse la plume à +la main et l'écritoire en poche. Or, je le demande, que devient +l'à-propos d'un tendre reproche qu'il faut porter à la poste? Et +l'explosion fougueuse des passions n'est-elle pas un peu gênée entre +le préambule obligé et la formule polie qui sont l'avant-garde et +l'arrière-garde de toute lettre écrite par un homme bien né? Croit-on +que le cortège des compliments, le bagage des civilités, accélèrent la +progression de l'intérêt et pressent la marche de l'action? Ne doit-on +pas enfin supposer quelque vice radical et insurmontable dans un +genre de composition qui a pu refroidir parfois l'éloquence même de +Rousseau? + +Supposons donc qu'au roman narratif, où il semble qu'on ait songé +à tout, excepté à l'intérêt, en adoptant l'absurde usage de faire +précéder chaque chapitre d'un sommaire, souvent très détaillé, qui est +comme le récit du récit; supposons qu'au roman épistolaire, dont la +forme même interdit toute véhémence et toute rapidité, un esprit +créateur substitue le roman dramatique, dans lequel l'action +imaginaire se déroule en tableaux vrais et variés, comme se déroulent +les événements réels de la vie; qui ne connaisse d'autre division que +celle des différentes scènes à développer; qui enfin soit un long +drame, où les descriptions suppléeraient aux décorations et aux +costumes, où les personnages pourraient se peindre par eux-mêmes, et +représenter, par leurs chocs divers et multipliés, toutes les formes +de l'idée unique de l'ouvrage. Vous trouverez, dans ce genre +nouveau, les avantages réunis des deux genres anciens, sans leurs +inconvénients. Ayant à votre disposition les ressorts pittoresques, et +en quelque façon magiques, du drame, vous pourrez laisser derrière +la scène ces mille détails oiseux et transitoires que le simple +narrateur, obligé de suivre ses acteurs pas à pas comme des enfants +aux lisières, doit exposer longuement s'il veut être clair; et vous +pourrez profiter de ces traits profonds et soudains, plus féconds en +méditations que des pages entières que fait jaillir le mouvement d'une +scène, mais qu'exclut la rapidité d'un récit. + +Après le roman pittoresque, mais prosaïque, de Walter Scott, il +restera un autre roman à créer, plus beau et plus complet encore selon +nous. C'est le roman à la fois drame et épopée, pittoresque mais +poétique, réel mais idéal, vrai mais grand, qui enchâssera Walter +Scott dans Homère. + +Comme tout créateur, Walter Scott a été assailli jusqu'à présent par +d'inextinguibles critiques. Il faut que celui qui défriche un marais +se résigne à entendre les grenouilles coasser autour de lui. + +Quant à nous, nous remplissons un devoir de conscience en plaçant +Walter Scott très haut parmi les romanciers, et en particulier +_Quentin Durward_ très haut parmi les romans. _Quentin Durward_ est +un beau livre. Il est difficile de voir un roman mieux tissu, et des +effets moraux mieux attachés aux effets dramatiques. + +L'auteur a voulu montrer, ce nous semble, combien la loyauté, même +dans un être obscur, jeune et pauvre, arrive plus sûrement à son but +que la perfidie, fût-elle aidée de toutes les ressources du pouvoir, +de la richesse et de l'expérience. Il a chargé du premier de ces rôles +son écossais Quentin Durward, orphelin jeté au milieu des écueils les +plus multipliés, des pièges les mieux préparés, sans autre boussole +qu'un amour presque insensé; mais c'est souvent quand il ressemble à +une folie que l'amour est une vertu. Le second est confié à Louis XI, +roi plus adroit que le plus adroit courtisan, vieux renard armé des +ongles du lion, puissant et fin, servi dans l'ombre comme au jour, +incessamment couvert de ses gardes comme d'un bouclier, et accompagné +de ses bourreaux comme d'une épée. Ces deux personnages si différents +réagissent l'un sur l'autre de manière à exprimer l'idée fondamentale +avec une vérité singulièrement frappante. C'est en obéissant +fidèlement au roi que le loyal Quentin sert, sans le savoir, ses +propres intérêts, tandis que les projets de Louis XI, dont Quentin +devait être à la fois l'instrument et la victime, tournent en même +temps à la confusion du rusé vieillard et à l'avantage du simple jeune +homme. + +Un examen superficiel pourrait faire croire d'abord que l'intention +première du poëte est dans le contraste historique, peint avec tant +de talent, du roi de France Louis de Valois et du duc de Bourgogne +Charles le Téméraire. Ce bel épisode est peut-être en effet un défaut +dans la composition de l'ouvrage, en ce qu'il rivalise d'intérêt avec +le sujet lui-même; mais cette faute, si elle existe, n'ôte rien à ce +que présente d'imposant et de comique tout ensemble cette opposition +de deux princes, dont l'un, despote souple et ambitieux, méprise +l'autre, tyran dur et belliqueux, qui le dédaignerait s'il l'osait. +Tous deux se haïssent; mais Louis brave la haine de Charles parce +qu'elle est rude et sauvage, Charles craint la haine de Louis parce +qu'elle est caressante. Le duc de Bourgogne, au milieu de son camp et +de ses états, s'inquiète près du roi de France sans défense, comme +le limier dans le voisinage du chat. La cruauté du duc naît de ses +passions, celle du roi de son caractère. Le bourguignon est loyal +parce qu'il est violent; il n'a jamais songé à cacher ses mauvaises +actions; il n'a point de remords, car il a oublié ses crimes comme ses +colères. Louis est superstitieux, peut-être parce qu'il est hypocrite; +la religion ne suffit pas à celui que sa conscience tourmente et +qui ne veut pas se repentir; mais il a beau croire à d'impuissantes +expiations, la mémoire du mal qu'il a fait vit sans cesse en lui près +de la pensée du mal qu'il va faire, parce qu'on se rappelle toujours +ce qu'on a médité longtemps et qu'il faut bien que le crime, lorsqu'il +a été un désir et une espérance, devienne aussi un souvenir. Les deux +princes sont dévots; mais Charles jure par son épée avant de jurer +par Dieu, tandis que Louis tâche de gagner les saints par des dons +d'argent ou des charges de cour, mêle de la diplomatie à sa prière et +intrigue même avec le ciel. En cas de guerre, Louis en examine encore +le danger, que Charles se repose déjà de la victoire. La politique du +Téméraire est toute dans son bras, mais l'oeil du roi atteint plus +loin que le bras du duc. Enfin Walter Scott prouve, en mettant en jeu +les deux rivaux, combien la prudence est plus forte que l'audace, et +combien celui qui paraît ne rien craindre a peur de celui qui semble +tout redouter. + +Avec quel art l'illustre écrivain nous peint le roi de France se +présentant, par un raffinement de fourberie, chez son beau cousin de +Bourgogne, et lui demandant l'hospitalité au moment où l'orgueilleux +vassal va lui apporter la guerre! Et quoi de plus dramatique que la +nouvelle d'une révolte fomentée dans les états du duc par les agents +du roi, tombant comme la foudre entre les deux princes à l'instant où +la même table les réunit! Ainsi la fraude est déjouée par la fraude, +et c'est le prudent Louis qui s'est lui-même livré sans défense à la +vengeance d'un ennemi justement irrité. L'histoire dit bien quelque +chose de tout cela; mais ici j'aime mieux croire au roman qu'à +l'histoire, parce que je préfère la vérité morale à la vérité +historique. Une scène plus remarquable encore peut-être, c'est celle +où les deux princes, que les conseils les plus sages n'ont encore pu +rapprocher, se réconcilient par un acte de cruauté que l'un imagine +et que l'autre exécute. Pour la première fois ils rient ensemble de +cordialité et de plaisir; et ce rire, excité par un supplice, efface +pour un moment leur discorde. Cette idée terrible fait frissonner +d'admiration. + +Nous avons entendu critiquer, comme hideuse et révoltante, la peinture +de l'orgie. C'est, à notre avis, un des plus beaux chapitres de ce +livre. Walter Scott, ayant entrepris de peindre ce fameux brigand +surnommé le Sanglier des Ardennes, aurait manqué son tableau s'il +n'eût excité l'horreur. Il faut toujours entrer franchement dans une +donnée dramatique, et chercher en tout le fond des choses. L'émotion +et l'intérêt ne se trouvent que là. Il n'appartient qu'aux esprits +timides de capituler avec une conception forte et de reculer dans la +voie qu'ils se sont tracée. + +Nous justifierons, d'après le même principe, deux autres passages qui +ne nous paraissent pas moins dignes de méditation et de louange. Le +premier est l'exécution de ce Hayraddin, personnage singulier dont +l'auteur aurait peut-être pu tirer encore plus de parti. Le second est +le chapitre où le roi Louis XI, arrêté par ordre du duc de Bourgogne, +fait préparer dans sa prison, par Tristan l'Hermite, le châtiment de +l'astrologue qui l'a trompé. C'est une idée étrangement belle que de +nous faire voir ce roi cruel, trouvant encore dans son cachot assez +d'espace pour sa vengeance, réclamant des bourreaux pour derniers +serviteurs, et éprouvant ce qui lui reste d'autorité par l'ordre d'un +supplice. + +Nous pourrions multiplier ces observations et tâcher de faire voir +en quoi le nouveau drame de sir Walter Scott nous semble défectueux, +particulièrement dans le dénoûment; mais le romancier aurait sans +doute pour se justifier des raisons beaucoup meilleures que nous n'en +aurions pour l'attaquer, et ce n'est point contre un si formidable +champion que nous essayerions avec avantage nos faibles armes. Nous +nous bornerons à lui faire observer que le mot placé par lui dans la +bouche du fou du duc de Bourgogne sur l'arrivée du roi Louis XI à +Péronne appartient au fou de François 1er, qui le prononça lors du +passage de Charles-Quint en France, en 1535. L'immortalité de ce +pauvre Triboulet ne tient qu'à ce mot, il faut le lui laisser. Nous +croyons également que l'expédient ingénieux qu'emploie l'astrologue +Galeotti pour échapper à Louis XI avait déjà été imaginé quelque mille +ans auparavant par un philosophe que voulait mettre à mort Denis de +Syracuse. Nous n'attachons pas à ces remarques plus d'importance +qu'elles n'en méritent; un romancier n'est pas un chroniqueur. Nous +sommes étonné seulement que le roi adresse la parole, dans le conseil +de Bourgogne, à des chevaliers du saint-esprit, cet ordre n'ayant été +fondé qu'un siècle plus tard par Henri III. Nous croyons même que +l'ordre de Saint-Michel, dont le noble auteur décore son brave lord +Crawford, ne fut institué par Louis XI qu'après sa captivité. Que sir +Walter Scott nous permette ces petites chicanes chronologiques. +En remportant un léger triomphe de pédant sur un aussi illustre +_antiquaire_, nous ne pouvons nous défendre de cette innocente joie +qui transportait son Quentin Durward lorsqu'il eut désarçonné le duc +d'Orléans et tenu tête à Dunois, et nous serions tenté de lui demander +pardon de notre victoire, comme Charles-Quint au pape: _Sanctissime +pater, indulge victori_. + + +[1: Marcos Obregon de la Ronda. + + + + + SUR L'ABBÉ DE LAMENNAIS + + A PROPOS DE + + L'ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE EN MATIÈRE DE RELIGION + + + Juillet 1823. + +Serait-il vrai qu'il existe dans la destinée des nations un moment où +les mouvements du corps social semblent ne plus être que les dernières +convulsions d'un mourant? Serait-il vrai qu'on puisse voir la lumière +disparaître peu à peu de l'intelligence des peuples, ainsi qu'on voit +s'effacer graduellement dans le ciel le crépuscule du soir? Alors, +disent des voix prophétiques, le bien et le mal, la vie et la mort, +l'être et le néant, sont en présence; et les hommes errent de l'un à +l'autre, comme s'ils avaient à choisir. L'action de la société n'est +plus une action, c'est un tressaillement faible et violent à la fois, +comme une secousse de l'agonie. Les développements de l'esprit humain +s'arrêtent, ses révolutions commencent. Le fleuve ne féconde plus, +il engloutit; le flambeau n'éclaire plus, il consume. La pensée, +la volonté, la liberté, ces facultés divines, concédées par la +toute-puissance divine à l'association humaine, font place à +l'orgueil, à la révolte, à l'instinct individuel. A la prévoyance +sociale succède cette profonde cécité animale à laquelle il n'a pas +été donné de distinguer les approches de la mort. Bientôt, en effet, +la rébellion des membres amène le déchirement du corps, que suivra +la dissolution du cadavre. La lutte des intérêts passagers remplace +l'accord des croyances éternelles. Quelque chose de la brute s'éveille +dans l'homme, et fraternise avec son âme dégradée; il abdique le ciel +et végète au-dessous de sa destinée. Alors deux camps se tracent dans +la nation. La société n'est plus qu'une mêlée opiniâtre dans une nuit +profonde, où ne brille d'autre lumière que l'éclair des glaives qui +se heurtent et l'étincelle des armures qui se brisent. Le soleil se +lèverait en vain sur ces malheureux pour leur faire reconnaître qu'ils +sont frères; acharnés à leur oeuvre sanglante, ils ne verraient pas. +La poussière de leur combat les aveugle. + +Alors, pour emprunter l'expression solennelle de Bossuet, _un peuple +cesse d'être un peuple_. Les événements qui se précipitent avec une +rapidité toujours croissante s'imprègnent de plus en plus d'un sombre +caractère de providence et de fatalité, et le petit nombre d'hommes +simples, restés fidèles aux prédictions antiques, regardent avec +terreur si des signes ne se manifestent pas dans les cieux. + +Espérons que nos vieilles monarchies n'en sont point encore là. On +conserve quelque espoir de guérison tant que le malade ne repousse pas +le médecin, et l'enthousiasme avide qu'éveillent les premiers chants +de poésie religieuse que ce siècle a entendus prouve qu'il y a encore +une âme dans la société. + +C'est à fortifier ce souffle divin, à ranimer cette flamme céleste, +que tendent aujourd'hui tous les esprits vraiment supérieurs. Chacun +apporte son étincelle au foyer commun, et, grâce à leur généreuse +activité, l'édifice social peut se reconstruire rapidement, comme ces +magiques palais des contes arabes, qu'une légion de génies achevait +dans une nuit. Aussi trouvons-nous des méditations dans nos écrivains, +et des inspirations dans nos poëtes. Il s'élève de toutes parts une +génération sérieuse et douce, pleine de souvenirs et d'espérances. +Elle redemande son avenir aux prétendus philosophes du dernier siècle, +qui voudraient lui faire recommencer leur passé. Elle est pure, et par +conséquent indulgente, même pour ces vieux et effrontés coupables qui +osent réclamer son admiration; mais son pardon pour les criminels +n'exclut pas son horreur pour les crimes. Elle ne veut pas baser son +existence sur des abîmes, sur l'athéisme et sur l'anarchie; elle +répudie l'héritage de mort dont la révolution la poursuit; elle +revient à la religion, parce que la jeunesse ne renonce pas volontiers +à la vie; c'est pourquoi elle exige du poëte plus que les générations +antiques n'en ont reçu. Il ne donnait au peuple que des lois, elle lui +demande des croyances. + +Un des écrivains qui ont le plus puissamment contribué à éveiller +parmi nous cette soif d'émotions religieuses, un de ceux qui savent +le mieux l'étancher, c'est sans contredit M. l'abbé F. de Lamennais. +Parvenu, dès ses premiers pas, au sommet de l'illustration littéraire, +ce prêtre vénérable semble n'avoir rencontré la gloire humaine qu'en +passant. Il va plus loin. L'époque de l'apparition de l'_Essai sur +l'indifférence_ sera une des dates de ce siècle. Il faut qu'il y +ait un mystère bien étrange dans ce livre que nul ne peut lire sans +espérance ou sans terreur, comme s'il cachait quelque haute révélation +de notre destinée. Tour à tour majestueux et passionné, simple +et magnifique, grave et véhément, profond et sublime, l'écrivain +s'adresse au coeur par toutes les tendresses, à l'esprit par tous +les artifices, à l'âme par tous les enthousiasmes. Il éclaire comme +Pascal, il brûle comme Rousseau, il foudroie comme Bossuet. Sa pensée +laisse toujours dans les esprits trace de son passage; elle abat tous +ceux qu'elle ne relève pas. Il faut qu'elle console, à moins qu'elle +ne désespère. Elle flétrit tout ce qui ne peut fructifier. Il n'y a +point d'opinion mixte sur un pareil ouvrage; on l'attaque comme un +ennemi ou on le défend comme un sauveur. Chose frappante! ce livre +était un besoin de notre époque, et la mode s'est mêlée de son succès! +C'est la première fois sans doute que la mode aura été du parti de +l'éternité. Tout en dévorant cet écrit, on a adressé à l'auteur une +foule de reproches que chacun en particulier aurait dû adresser à sa +conscience. Tous ces vices qu'il voulait bannir du coeur humain ont +crié comme les vendeurs chassés du temple. On a craint que l'âme ne +restât vide lorsqu'il en aurait expulsé les passions. Nous avons +entendu dire que ce livre austère attristait la vie, que ce prêtre +morose arrachait les fleurs du sentier de l'homme. D'accord; mais les +fleurs qu'il arrache sont celles qui cachaient l'abîme. + +Cet ouvrage a encore produit un autre phénomène, bien remarquable de +nos jours; c'est la discussion publique d'une question de théologie. +Et ce qu'il y a de singulier, et ce qu'on doit attribuer à l'intérêt +extraordinaire excité par l'_Essai_, la frivolité des gens du monde et +la préoccupation des hommes d'état ont disparu un instant devant un +débat scolastique et religieux. On a cru voir un moment la Sorbonne +renaître entre les deux Chambres. + +M. de Lamennais, aidé dans sa force par la force d'en haut, a +accoutumé ses lecteurs à le voir porter, sans perdre haleine, d'un +bout à l'autre de son immense composition, le fardeau d'une idée +fondamentale, vaste et unique. Partout se révèle en lui la possession +d'une grande pensée. Il la développe dans toutes ses parties, +l'illumine dans tous ses détails, l'explique dans tous ses mystères, +la critique dans tous ses résultats. Il remonte à toutes les causes +comme il redescend à toutes les conséquences. + +Un des bienfaits de ces sortes d'ouvrages, c'est qu'ils dégoûtent +profondément de tout ce qu'ont écrit de dérisoire et d'ironique les +chefs de la secte incrédule. Quand une fois on est monté si haut, on +ne peut plus redescendre aussi bas. Dès qu'on a respiré l'air et vu la +lumière, on ne saurait rentrer dans ces ténèbres et dans ce vide. On +est saisi d'une inexprimable compassion en voyant des hommes épuiser +leur souffle d'un jour à forger ou à éteindre Dieu. On est tenté de +croire que l'athée est un être à part, organisé à sa façon, et qu'il a +raison de réclamer sa place parmi les bêtes; car on ne conçoit rien à +la révolte de l'intelligence contre l'intelligence. Et puis, n'est-ce +pas une étrange société que celle de ces individus ayant chacun un +créateur de leur création, une foi selon leur opinion, disposant de +l'éternité pendant que le temps les emporte, et cherchant à réaliser +cette _multiplex religio_, mot monstrueux trouvé par un païen? On +dirait le chaos à la poursuite du néant. Tandis que l'âme du chrétien, +pareille à la flamme tourmentée en vain par les caprices de l'air, se +relève incessamment vers le ciel, l'esprit de ces infidèles est comme +le nuage qui change de forme et de route selon le vent qui le pousse. +Et l'on rit de les voir juger les choses éternelles du haut de +la philosophie humaine, ainsi que des malheureux qui graviraient +péniblement au sommet d'une montagne pour mieux examiner les étoiles. + +Ceux qui apportent aux nations enivrées par tant de poisons la +véritable nourriture de vie et d'intelligence, doivent se confier en +la sainteté de leur entreprise. Tôt ou tard, les peuples désabusés se +pressent autour d'eux, et leur disent comme Jean à Jésus: _Ad quem +ibimus? verba vitae aeternae habes_. «A qui irons-nous? vous avez les +paroles de la vie éternelle.» + + + + + SUR LORD BYRON + + A PROPOS DE SA MORT + + +Nous sommes en juin 1824. Lord Byron vient de mourir. + +On nous demande notre pensée sur lord Byron, et sur lord Byron mort. +Qu'importe notre pensée? à quoi bon l'écrire, à moins qu'on ne suppose +qu'il est impossible à qui que ce soit de ne pas dire quelques paroles +dignes d'être recueillies en présence d'un aussi grand poëte et d'un +aussi grand événement? A en croire les ingénieuses fables de l'orient, +une larme devient perle en tombant dans la mer. + +Dans l'existence particulière que nous a faite le goût des lettres, +dans la région paisible où nous a placé l'amour de l'indépendance et +de la poésie, la mort de Byron a dû nous frapper, en quelque sorte, +comme une calamité domestique. Elle a été pour nous un de ces malheurs +qui touchent de près. L'homme qui a dévoué ses jours au culte des +lettres sent le cercle de sa vie physique se resserrer autour de +lui, en même temps que la sphère de son existence intellectuelle +s'agrandit. Un petit nombre d'êtres chers occupent les tendresses +de son coeur, tandis que tous les poëtes morts et contemporains, +étrangers et compatriotes, s'emparent des affections de son âme. La +nature lui avait donné une famille, la poésie lui en crée une seconde. +Ses sympathies, que si peu d'êtres éveillent auprès de lui, s'en vont +chercher, à travers le tourbillon des relations sociales, au delà des +temps, au delà des espaces, quelques hommes qu'il comprend et dont il +se sent digne d'être compris. Tandis que, dans la rotation monotone +des habitudes et des affaires, la foule des indifférents le froisse et +le heurte sans émouvoir son attention, il s'établit, entre lui et ces +hommes épars que son penchant a choisis, d'intimes rapports et des +communications, pour ainsi dire, électriques. Une douce communauté +de pensées l'attache, comme un lien invisible et indissoluble, à ces +êtres d'élite, isolés dans leur monde ainsi qu'il l'est dans le sien; +de sorte que, lorsque par hasard il vient à rencontrer l'un d'entre +eux, un regard leur suffit pour se révéler l'un à l'autre; une parole, +pour pénétrer mutuellement le fond de leurs âmes et en reconnaître +l'équilibre; et, au bout de quelques instants, ces deux étrangers +sont ensemble comme deux frères nourris du même lait, comme deux amis +éprouvés par la même infortune. + +Qu'il nous soit permis de le dire, et, s'il le faut, de nous en +glorifier, une sympathie du genre de celle que nous venons d'expliquer +nous entraînait vers Byron. Ce n'était pas certainement l'attrait +que le génie inspire au génie; c'était du moins un sentiment sincère +d'admiration, d'enthousiasme et de reconnaissance; car on doit de la +reconnaissance aux hommes dont les oeuvres et les actions font battre +noblement le coeur. Quand on nous a annoncé la mort de ce poëte, il +nous a semblé qu'on nous enlevait une part de notre avenir. Nous +n'avons renoncé qu'avec amertume à jamais nouer avec Byron une de ces +poétiques amitiés qu'il nous est si doux et si glorieux d'entretenir +avec la plupart des principaux esprits de notre époque, et nous lui +avons adressé ce beau vers dont un poëte de son école saluait l'ombre +généreuse d'André Chénier: + + Adieu donc, jeune ami que je n'ai pas connu. + +Puisque nous venons de laisser échapper un mot sur l'école +particulière de lord Byron, il ne sera peut-être pas hors de propos +d'examiner ici quelle place elle occupe dans l'ensemble de la +littérature actuelle, que l'on attaque comme si elle pouvait être +vaincue, que l'on calomnie comme si elle pouvait être condamnée. Des +esprits faux, habiles à déplacer toutes les questions, cherchent à +accréditer parmi nous une erreur bien singulière. Ils ont imaginé que +la société présente était exprimée en France par deux littératures +absolument opposées, c'est-à-dire que le même arbre portait +naturellement à la fois deux fruits d'espèces contraires, que la même +cause produisait simultanément deux effets incompatibles. Mais ces +ennemis des innovations ne se sont pas même aperçus qu'ils créaient là +une logique toute nouvelle. Ils continuent chaque jour de traiter la +littérature qu'ils nomment classique comme si elle vivait encore, et +celle qu'ils appellent romantique comme si elle allait périr. Ces +doctes rhéteurs, qui vont proposant sans cesse de changer ce qui +existe contre ce qui a existé, nous rappellent involontairement le +Roland fou de l'Arioste qui prie gravement un passant d'accepter une +jument morte en échange d'un cheval vivant. Roland, il est vrai, +convient que sa jument est morte, tout en ajoutant que c'est là son +seul défaut. Mais les Rolands du prétendu genre classique ne sont pas +encore à cette hauteur, en fait de jugement ou de bonne foi. Il faut +donc leur arracher ce qu'ils ne veulent pas accorder, et leur déclarer +qu'il n'existe aujourd'hui qu'une littérature comme il n'existe qu'une +société; que les littératures antérieures, tout en laissant des +monuments immortels, ont dû disparaître et ont disparu avec les +générations dont elles ont exprimé les habitudes sociales et les +émotions politiques. Le génie de notre époque peut être aussi beau que +celui des époques les plus illustres, il ne peut être le même; et il +ne dépend pas plus des écrivains contemporains de ressusciter une +littérature[1] passée, qu'il ne dépend du jardinier de faire reverdir +les feuilles de l'automne sur les rameaux du printemps. + +Qu'on ne s'y trompe pas, c'est en vain surtout qu'un petit nombre +de petits esprits essayent de ramener les idées générales vers +le désolant système littéraire du dernier siècle. Ce terrain, +naturellement aride, est depuis longtemps desséché. D'ailleurs on +ne recommence pas les madrigaux de Dorat après les guillotines de +Robespierre, et ce n'est pas au siècle de Bonaparte qu'on peut +continuer Voltaire. La littérature réelle de notre âge, celle dont les +auteurs sont proscrits à la façon d'Aristide; celle qui, répudiée par +toutes les plumes, est adoptée par toutes les lyres; celle qui, malgré +une persécution vaste et calculée, voit tous les talents éclore dans +sa sphère orageuse, comme ces fleurs qui ne croissent qu'en des lieux +battus des vents; celle enfin qui, réprouvée par ceux qui décident +sans méditer, est défendue par ceux qui pensent avec leur âme, jugent +avec leur esprit et sentent avec leur coeur; cette littérature n'a +point l'allure molle et effrontée de la muse qui chanta le cardinal +Dubois, flatta la Pompadour et outragea notre Jeanne d'Arc. Elle +n'interroge ni le creuset de l'athée ni le scalpel du matérialiste. +Elle n'emprunte pas au sceptique cette balance de plomb dont l'intérêt +seul rompt l'équilibre. Elle n'enfante pas dans les orgies des chants +pour les massacres. Elle ne connaît ni l'adulation ni l'injure. Elle +ne prête point de séductions au mensonge. Elle n'enlève point leur +charme aux illusions. Étrangère à tout ce qui n'est pas son but +véritable, elle puise la poésie aux sources de la vérité. Son +imagination se féconde par la croyance. Elle suit les progrès du +temps, mais d'un pas grave et mesuré. Son caractère est sérieux, sa +voix est mélodieuse et sonore. Elle est, en un mot, ce que doit être +la commune pensée d'une grande nation après de grandes calamités, +triste, fière et religieuse. Quand il le faut, elle n'hésite pas à se +mêler aux discordes publiques pour les juger ou pour les apaiser. Car +nous ne sommes plus au temps des chansons bucoliques, et ce n'est pas +la muse du dix-neuvième siècle qui peut dire: + + Non me agitant populi fasces, aut purpura regum. + +Cette littérature cependant, comme toutes les choses de l'humanité, +présente, dans son unité même, son côté sombre et son côté consolant. +Deux écoles se sont formées dans son sein, qui représentent la double +situation où nos malheurs politiques ont respectivement laissé les +esprits, la résignation et le désespoir. Toutes deux reconnaissent +ce qu'une philosophie moqueuse avait nié, l'éternité de Dieu, l'âme +immortelle, les vérités primordiales et les vérités révélées; mais +celle-ci pour adorer, celle-là pour maudire. L'une voit tout du haut +du ciel, l'autre du fond de l'enfer. La première place au berceau de +l'homme un ange qu'il retrouve encore assis au chevet de son lit +de mort; l'autre environne ses pas de démons, de fantômes et +d'apparitions sinistres. La première lui dit de se confier, parce +qu'il n'est jamais seul; la seconde l'effraye en l'isolant sans +cesse. Toutes deux possèdent également l'art d'esquisser des scènes +gracieuses et de crayonner des figures terribles; mais la première, +attentive à ne jamais briser le coeur, donne encore aux plus sombres +tableaux je ne sais quel reflet divin; la seconde, toujours soigneuse +d'attrister, répand sur les images les plus riantes comme une +lueur infernale. L'une, enfin, ressemble à Emmanuel, doux et fort, +parcourant son royaume sur un char de foudre et de lumière; l'autre +est ce superbe Satan[2] qui entraîna tant d'étoiles dans sa chute +lorsqu'il fut précipité du ciel. Ces deux écoles jumelles, fondées +sur la même base, et nées, pour ainsi dire, au même berceau, nous +paraissent spécialement représentées dans la littérature européenne +par deux illustres génies, Chateaubriand et Byron. + +Au sortir de nos prodigieuses révolutions, deux ordres politiques +luttaient sur le même sol. Une vieille société achevait de s'écrouler; +une société nouvelle commençait à s'élever. Ici des ruines, là des +ébauches. Lord Byron, dans ses lamentations funèbres, a exprimé les +dernières convulsions de la société expirante. M. de Chateaubriand, +avec ses inspirations sublimes, a satisfait aux premiers besoins de la +société ranimée. La voix de l'un est comme l'adieu du cygne à l'heure +de la mort; la voix de l'autre est pareille au chant du phénix +renaissant de sa cendre. + +Par la tristesse de son génie, par l'orgueil de son caractère, par les +tempêtes de sa vie, lord Byron est le type du genre de poésie dont il +a été le poëte. Tous ses ouvrages sont profondément marqués du sceau +de son individualité. C'est toujours une figure sombre et hautaine que +le lecteur voit passer dans chaque poëme comme à travers un crêpe de +deuil. Sujet quelquefois, comme tous les penseurs profonds, au vague +et à l'obscurité, il a des paroles qui sondent toute une âme, des +soupirs qui racontent toute une existence. Il semble que son coeur +s'entr'ouvre à chaque pensée qui en jaillit comme un volcan qui vomit +des éclairs. Les douleurs, les joies, les passions n'ont point pour +lui de mystères, et s'il ne fait voir les objets réels qu'à travers un +voile, il montre à nu les régions idéales. On peut lui reprocher de +négliger absolument l'ordonnance de ses poëmes; défaut grave, car un +poëme qui manque d'ordonnance est un édifice sans charpente ou un +tableau sans perspective. Il pousse également trop loin le lyrique +dédain des transitions; et l'on désirerait parfois que ce peintre si +fidèle des émotions intérieures jetât sur les descriptions physiques +des clartés moins fantastiques et des teintes moins vaporeuses. Son +génie ressemble trop souvent à un promeneur sans but qui rêve en +marchant, et qui, absorbé dans une intuition profonde, ne rapporte +qu'une image confuse des lieux qu'il a parcourus. Quoi qu'il en soit, +même dans ses moins belles oeuvres, cette capricieuse imagination +s'élève à des hauteurs où l'on ne parvient pas sans des ailes. L'aigle +a beau fixer ses yeux sur la terre, il n'en conserve pas moins le +regard sublime dont la portée s'étend jusqu'au soleil[3]. On a +prétendu que l'auteur de _Don Juan_ appartenait, par un côté de +son esprit, à l'école de l'auteur de _Candide_. Erreur! il y a une +différence profonde entre le rire de Byron et le rire de Voltaire. +Voltaire n'avait pas souffert. + +Ce serait ici le moment de dire quelque chose de la vie si tourmentée +du noble poëte; mais, dans l'incertitude où nous sommes sur les causes +réelles des malheurs domestiques qui avaient aigri son caractère, nous +aimons mieux nous taire, de peur que notre plume ne s'égare malgré +nous. Ne connaissant lord Byron que d'après ses poëmes, il nous est +doux de lui supposer une vie selon son âme et son génie. Comme tous +les hommes supérieurs, il a certainement été en proie à la calomnie. +Nous n'attribuons qu'à elle les bruits injurieux qui ont si longtemps +accompagné l'illustre nom du poëte. D'ailleurs celle que ses torts ont +offensée les a sans doute oubliés la première en présence de sa mort. +Nous espérons qu'elle lui a pardonné; car nous sommes de ceux qui ne +pensent pas que la haine et la vengeance aient quelque chose à graver +sur la pierre d'un tombeau. + +Et nous, pardonnons-lui de même ses fautes, ses erreurs, et jusqu'aux +ouvrages où il a paru descendre de la double hauteur de son caractère +et de son talent; pardonnons-lui, il est mort si noblement! il est si +bien tombé! Il semblait là comme un belliqueux représentant de la muse +moderne dans la patrie des muses antiques. Généreux auxiliaire de la +gloire, de la religion et de la liberté, il avait apporté son épée et +sa lyre aux descendants des premiers guerriers et des premiers poëtes; +et déjà le poids de ses lauriers faisait pencher la balance en faveur +des malheureux hellènes. Nous lui devons, nous particulièrement, une +reconnaissance profonde. Il a prouvé à l'Europe que les poëtes de +l'école nouvelle, quoiqu'ils n'adorent plus les dieux de la Grèce +païenne, admirent toujours ses héros; et que, s'ils ont déserté +l'Olympe, du moins ils n'ont jamais dit adieu aux Thermopyles. + +La mort de Byron a été accueillie dans tout le continent par les +signes d'une douleur universelle. Le canon des grecs a longtemps salué +ses restes, et un deuil national a consacré la perte de cet étranger +parmi les calamités publiques. Les portes orgueilleuses de Westminster +se sont ouvertes comme d'elles-mêmes, afin que la tombe du poëte +vînt honorer le sépulcre des rois. Le dirons-nous? Au milieu de ces +glorieuses marques de l'affliction générale, nous avons cherché quel +témoignage solennel d'enthousiasme Paris, cette capitale de l'Europe, +rendait à l'ombre héroïque de Byron, et nous avons vu une marotte qui +insultait sa lyre et des tréteaux qui outrageaient son cercueil[4]! + + +[1: Il ne faut pas perdre de vue, en lisant ceci, que par les mots +littérature d'un siècle, on doit entendre non-seulement l'ensemble +des ouvrages produits durant ce siècle, mais encore l'ordre général +d'idées et de sentiments qui--le plus souvent à l'insu des auteurs +mêmes--a présidé à leur composition. + +[2: Ce n'est ici qu'un simple rapport qui ne saurait justifier le +titre d'école _satanique_ sous lequel un homme de talent a désigné +l'école de lord Byron. + +[3: Dans un moment où l'Europe entière rend un éclatant hommage au +génie de lord Byron, avoué grand homme depuis qu'il est mort, le +lecteur sera curieux de relire ici quelques phrases de l'article +remarquable dont la _Revue d'Édimbourg_, journal accrédité, salua +l'illustre poëte à son début. C'est d'ailleurs sur ce ton que certains +journaux nous entretiennent chaque matin ou chaque soir des premiers +talents de notre époque. + +«La poésie de notre jeune lord est de cette classe que ni les dieux ni +les hommes ne tolèrent. Ses inspirations sont si plates qu'on pourrait +les comparer à une eau stagnante. Comme pour s'excuser, le noble +auteur ne cesse de rappeler qu'il est mineur... Peut-être veut-il nous +dire: «Voyez comme un mineur écrit.» Mais hélas! nous nous rappelons +tous la poésie de Cowley à dix ans, et celle de Pope à douze. Loin +d'apprendre avec surprise que de mauvais vers ont été écrits par un +écolier au sortir du collège, nous croyons la chose très commune, +et, sur dix écoliers, neuf peuvent en faire autant et mieux que lord +Byron. + +«Dans le fait, cette seule considération (celle du rang de l'auteur) +nous fait donner une place à lord Byron dans notre journal, outre +notre désir de lui conseiller d'abandonner la poésie pour mieux +employer ses talents. + +«Dans cette intention, nous lui dirons que la rime et le nombre des +pieds, quand ce nombre serait toujours régulier, ne constituent pas +toute la poésie, nous voudrions lui persuader qu'un peu d'esprit et +d'imagination sont indispensables, et que pour être lu un poëme a +besoin aujourd'hui de quelque pensée ou nouvelle ou exprimée de façon +à paraître telle. + +«Lord Byron devrait aussi prendre garde de tenter ce que de grands +poëtes ont tenté avant lui; car les comparaisons ne sont nullement +agréables, comme il a pu l'apprendre de son maître d'écriture. + +«Quant à ses imitations de la poésie ossianique, nous nous y +connaissons si peu que nous risquerions de critiquer du Macpherson +tout pur en voulant exprimer notre opinion sur les rapsodies de ce +nouvel imitateur... Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'elles +ressemblent à du Macpherson, et nous sommes sûr qu'elles sont tout +aussi stupides et ennuyeuses que celles de notre compatriote. + +«Une grande partie du volume est consacrée à immortaliser les +occupations de l'auteur pendant son éducation. Nous sommes fâché de +donner une mauvaise idée de la psalmodie du collége par la citation de +ces stances attiques: (Suit la citation)... + +«Mais quelque jugement qu'on puisse prononcer sur les poésies du noble +mineur, il nous semble que nous devons les prendre comme nous les +trouvons et nous en contenter; car ce sont les dernières que nous +recevrons de lui... Qu'il réussisse ou non, il est très peu probable +qu'il condescende de nouveau à devenir auteur. Prenons donc ce qui +nous est offert et soyons reconnaissants. De quel droit ferions-nous +les délicats, pauvres diables que nous sommes! C'est trop d'honneur +pour nous de tant recevoir d'un homme du rang de ce lord. Soyons +reconnaissants, nous le répétons, et ajoutons avec le bon Sancho: Que +Dieu bénisse celui qui nous donne! ne regardons pas le cheval à la +bouche quand il ne coûte rien.» + +Lord Byron daigna se venger de ce misérable fatras de lieux communs, +thème perpétuel que la médiocrité envieuse reproduit sans cesse contre +le génie. Les auteurs de la _Revue d'Édimbourg_ furent contraints +de reconnaître son talent sous les coups de son fouet satirique. +L'exemple paraît bon à suivre, nous avouerons cependant que nous +eussions mieux aimé voir lord Byron garder à leur égard le silence du +mépris. Si ce n'eût été le conseil de son intérêt, c'eût été du moins +celui de sa dignité. + +[4: Quelques jours après la nouvelle de la mort de lord Byron, on +représentait encore à je ne sais quel théâtre du boulevard je ne sais +quelle facétie de mauvais ton et de mauvais goût, où ce noble poëte +est personnellement mis en scène sous le nom ridicule de _lord +Trois-Étoiles_. + + + + + IDÉES AU HASARD + + + Juillet 1824. + + + I + + +Il faut bien que toutes les oreilles possibles s'habituent à +l'entendre dire et redire, une révolution est faite dans les arts. +Elle a commencé par la poésie, elle s'est continuée dans la musique; +la voilà qui renouvelle la peinture; et avant peu elle ressuscitera +infailliblement la sculpture et l'architecture, depuis longtemps +mortes comme meurent toujours les arts, en pleine académie. Au reste, +cette révolution n'est qu'un retour universel à la nature et à la +vérité. C'est l'extirpation du faux goût qui, depuis près de trois +siècles, substituant sans cesse les conventions de l'école à toutes +les réalités, a vicié tant de beaux génies. La génération nouvelle a +décidément jeté là le haillon classique, la guenille philosophique, +l'oripeau mythologique. Elle a revêtu la robe virile, et s'est +débarrassée des préjugés, tout en étudiant les traditions. + +Il est risible d'entendre disserter, sur un changement invinciblement +amené par le cours des événements, cette tourbe innombrable d'esprits +faux, de petits docteurs, de grands pédants, de lourds railleurs, de +_jugeurs_ à verbe haut, de critiques superficiels, également propres +à raisonner sur tout parce qu'ils ignorent tout au même degré; +d'artistes médiocres, qui ne connaissent le talent que par l'envie +dont il les tourmente et l'impuissance dont il les accable. Ces bonnes +gens s'imaginent qu'à force de cris, de colère et d'anathèmes, ils +parviendront à détruire ou à modifier selon leur fantaisie un ordre +d'idées qui résulte nécessairement d'un ordre de choses. Ils +ne comprennent pas que, de même qu'un orage change l'état de +l'atmosphère, une révolution change l'état de la société. On les voit +s'évertuant en efforts inutiles pour corriger la littérature et les +arts nés de cette révolution. Je serais curieux de savoir comment ils +s'y prendraient pour repeindre l'arc-en-ciel. + +En attendant qu'ils aient résolu ce problème, l'arc-en-ciel brillera, +et ce siècle sera ce qu'il est dans sa destinée d'être. + +Que la nouvelle génération laisse donc des critiques accrédités ou non +affirmer, avec une grotesque assurance, que _l'art est chez nous en +pleine décadence_. Il faut se souvenir que l'académie a condamné _le +Cid_; que MM. Morellet et Hoffman ont donné des férules à l'auteur du +_Génie du christianisme_; que la _Revue d'Édimbourg_ a renvoyé lord +Byron à l'école; il faut laisser la médiocrité peser de toutes ses +petites forces sur le talent naissant. Elle ne l'étouffera pas. Et, à +tout prendre, est-ce donc un spectacle moins amusant qu'un autre, que +de voir un homme de génie foudroyé par un professeur de gazette ou +d'athénée? C'est l'aigle dans les serres du moineau franc. + + + II + + +L'expression de l'amour, dans les poëtes de l'école antique (à quelque +nation et à quelque époque qu'ils appartiennent), manque en général de +chasteté et de pudeur. Cette observation, peu importante au premier +aspect, se rattache cependant aux plus hautes considérations. Si nous +voulions l'examiner sérieusement, nous trouverions au fond de cette +question toutes les sociétés païennes et tous les cultes idolâtriques. +L'_absence de chasteté dans l'amour_ est peut-être le signe +caractéristique des civilisations et des littératures que n'a point +purifiées le christianisme. Sans parler de ces poésies monstrueuses +par lesquelles Anacréon, Horace, Virgile même ont immortalisé +d'infâmes débauches et de honteuses habitudes, les chants amoureux des +poëtes païens anciens et modernes, de Catulle, de Tibulle, de Bertin, +de Bernis, de Parny, ne nous offrent rien de cette délicatesse, de +cette modestie, de cette retenue sans lesquelles l'amour n'est plus +qu'un instinct animal et qu'un appétit charnel. Il est vrai que +l'amour chez ces poëtes est aussi raffiné qu'il est grossier. Il est +difficile d'exprimer plus ingénieusement ce que sentent les brutes; et +c'est sans doute pour qu'il y ait une différence entre leurs amours et +ceux des animaux que ces galants diseurs font des élégies. Ils en sont +même venus à convertir en _science_ ce qu'il y a de plus naturel au +monde; et _l'art d'aimer_ a été enseigné par Ovide aux païens du +siècle d'Auguste, par Gentil Bernard aux païens du siècle de Voltaire. + +Avec quelque attention, on reconnaît qu'il existe une différence entre +les premiers et les derniers _artistes_ en amour. A une nuance près, +leur vermillon est le même. Tous chantent la volupté matérielle. Mais +les poëtes païens, grecs et romains, semblent le plus souvent des +maîtres qui commandent à des _esclaves_, tandis que les poëtes païens +français sont toujours des esclaves implorant leurs _maîtresses_. +Et le secret des deux civilisations différentes est tout entier +là-dedans. Les sociétés polies, mais idolâtres, de Rome et d'Athènes +ignoraient la céleste dignité de la femme, révélée plus tard aux +hommes par le Dieu qui voulut naître d'une fille d'Ève. Aussi l'amour, +chez ces peuples, ne s'adressant qu'aux esclaves et aux courtisanes, +avait-il quelque chose d'impérieux et de méprisant. Tout, dans la +civilisation chrétienne, tend au contraire à l'ennoblissement du sexe +faible et beau; et l'évangile paraît avoir rendu leur rang aux femmes, +afin qu'elles conduisissent les hommes au plus haut degré possible de +perfectionnement social. Ce sont elles qui ont créé la chevalerie; +et cette institution merveilleuse, en disparaissant des monarchies +modernes, y a laissé l'honneur comme une âme; l'honneur, cet instinct +de nature, qui est aussi une superstition de société; cette seule +puissance dont un français, supporte patiemment la tyrannie; ce +sentiment mystérieux inconnu aux anciens justes, qui est tout à la +fois plus et moins que la vertu. A l'heure qu'il est, remarquons bien +ceci, l'_honneur_ est ignoré des peuples à qui l'évangile n'a pas +encore été révélé, ou chez lesquels l'influence morale des femmes est +nulle. Dans notre civilisation, si les lois donnent la première +place à l'homme, l'honneur donne le premier rang à la femme. Tout +l'équilibre des sociétés chrétiennes est là. + + + III + + +Je ne sais par quelle bizarre manie on prétend aujourd'hui refuser +au génie le droit d'admirer hautement le génie; on insulte à +l'enthousiasme que le chant du poëte inspire à un poëte; et l'on veut +que ceux qui ont du talent ne soient jugés que par ceux qui n'en ont +pas. On dirait que, depuis le siècle dernier, nous ne sommes plus +accoutumés qu'aux jalousies littéraires. Notre âge envieux se raille +de cette fraternité poétique, si douce et si noble entre rivaux. Il a +oublié l'exemple de ces antiques amitiés qui se resserraient dans +la gloire; et il accueillerait d'un rire dédaigneux l'allocution +touchante qu'Horace adressait au vaisseau de Virgile. + + + IV + + +La composition poétique résulte de deux phénomènes intellectuels, +la méditation et l'inspiration. La méditation est une faculté; +l'inspiration est un don. Tous les hommes, jusqu'à un certain degré, +peuvent méditer; bien peu sont inspirés. _Spiritus flat ubi vult_. +Dans la méditation, l'esprit agit; dans l'inspiration, il obéit; parce +que la première est en l'homme, tandis que la seconde vient de plus +haut. Celui qui nous donne cette force est plus fort que nous. Ces +deux opérations de la pensée se lient intimement dans l'âme du poëte. +Le poëte appelle l'inspiration par la méditation, comme les prophètes +s'élevaient à l'extase par la prière. Pour que la muse se révèle à +lui, il faut qu'il ait en quelque sorte dépouillé toute son existence +matérielle dans le calme, dans le silence et dans le recueillement. +Il faut qu'il se soit isolé de la vie extérieure, pour jouir avec +plénitude de cette vie intérieure qui développe en lui comme un être +nouveau; et ce n'est que lorsque le monde physique a tout à fait +disparu de ses yeux, que le monde idéal peut lui être manifesté. Il +semble que l'exaltation poétique ait quelque chose de trop sublime +pour la nature commune de l'homme. L'enfantement du génie ne saurait +s'accomplir, si l'âme ne s'est d'abord purifiée de toutes ces +préoccupations vulgaires que l'on traîne après soi dans la vie; car +la pensée ne peut prendre des ailes avant d'avoir déposé son fardeau. +Voilà sans doute pourquoi l'inspiration ne vient que précédée de la +méditation. Chez les juifs, ce peuple dont l'histoire est si féconde +en symboles mystérieux, quand le prêtre avait édifié l'autel, il y +allumait le feu terrestre, et c'est alors seulement que le rayon divin +y descendait du ciel. + +Si l'on s'accoutumait à considérer les compositions littéraires sous +ce point de vue, la critique prendrait probablement une direction +nouvelle; car il est certain que le véritable poëte, s'il est maître +du choix de ses méditations, ne l'est nullement de la nature de ses +inspirations. Son génie, qu'il a reçu et qu'il n'a point acquis, le +domine le plus souvent; et il serait singulier et peut-être vrai de +dire que l'on est parfois étranger comme homme à ce que l'on a écrit +comme poëte. Cette idée paraîtra sans doute paradoxale au premier +aperçu. C'est pourtant une question, de savoir jusqu'à quel point le +chant appartient à la voix, et la poésie au poëte. + +Heureux celui qui sent dans sa pensée cette double puissance de +méditation et d'inspiration, qui est le génie! Quel que soit son +siècle, quel que soit son pays, fût-il né au sein des calamités +domestiques, fût-il jeté dans un temps de révolutions, ou, ce qui +est plus déplorable encore, dans une époque d'indifférence, qu'il se +confie à l'avenir; car si le présent appartient aux autres hommes, +l'avenir est à lui. Il est du nombre de ces êtres choisis qui doivent +venir à un jour marqué. Tôt ou tard ce jour arrive, et c'est alors +que, nourri de pensées et abreuvé d'inspirations, il peut se montrer +hardiment à la foule, en répétant le cri sublime du poëte: + + Voici mon orient; peuples, levez les yeux! + + + V + + +Si jamais composition littéraire a profondément porté l'empreinte +ineffaçable de la méditation et de l'inspiration, c'est le _Paradis +perdu_. Une idée morale, qui touche à la fois aux deux natures de +l'homme; une leçon terrible donnée en vers sublimes; une des plus +hautes vérités de la religion et de la philosophie, développée dans +une des plus belles fictions de la poésie; l'échelle entière de la +création parcourue depuis le degré le plus élevé jusqu'au degré le +plus bas; une action qui commence par Jésus et se termine par Satan; +Ève entraînée par la curiosité, la compassion et l'imprudence, jusqu'à +la perdition; la première femme en contact avec le premier démon; +voilà ce que présente l'oeuvre de Milton; drame simple et immense, +dont tous les ressorts sont des sentiments; tableau magique qui fait +graduellement succéder à toutes les teintes de lumière toutes les +nuances de ténèbres; poëme singulier, qui charme et qui effraye! + + + VI + + +Quand les défauts d'une tragédie ont cela de particulier qu'il faut, +pour en être choqué, avoir lu l'histoire et connaître les règles, le +grand nombre des spectateurs s'en aperçoit peu, parce qu'il ne sait +que sentir. Aussi le grand nombre juge-t-il toujours bien. Et en +effet, pourquoi trouver si mauvais qu'un auteur tragique viole +quelquefois l'histoire? Si cette licence n'est pas poussée trop loin, +que m'importe la vérité historique, pourvu que la vérité morale soit +observée! Voulez-vous donc que l'on dise de l'histoire ce qu'on a +dit de la _Poétique_ d'Aristote: _elle fait faire de bien mauvaises +tragédies_? Soyez peintre fidèle de la nature et des caractères, et +non copiste servile de l'histoire. Sur la scène, j'aime mieux l'homme +vrai que le fait vrai. + + + VII + + +Quand on suit attentivement et siècle par siècle, dans les fastes +de la France, l'histoire des arts, si étroitement liée à l'histoire +politique des peuples, on est frappé, en arrivant jusqu'à notre temps, +d'un phénomène singulier. Après avoir retrouvé sur les vitraux des +merveilleuses cathédrales du moyen âge comme un reflet de cette belle +époque de la grande féodalité, des croisades, de la chevalerie, époque +qui n'a laissé ni dans la mémoire des hommes, ni sur la face de la +terre, aucun vestige qui n'ait quelque chose de monumental, on passe +au règne de François 1er, si étourdiment appelé _ère de la renaissance +des arts_. On voit distinctement le fil qui lie ce siècle ingénieux +au moyen âge. Ce sont déjà, moins leur pureté et leur originalité +propres, les formes grecques; mais c'est toujours l'imagination +gothique. La poésie, naïve encore dans Marot, a pourtant cessé d'être +populaire pour devenir mythologique. On sent qu'on vient de changer +de route. Déjà les études classiques ont gâté le goût national. Sous +Louis XIII, la dégénération est sensible; on subit les conséquences +du mauvais système où les arts se sont engagés. On n'a plus de Jean +Goujon, plus de Jean Cousin, plus de Germain Pilon; et les types +vicieux, que leur génie corrigeait par tant de grâce et d'élégance, +redeviennent lourds et bâtards entre les mains de leurs copistes. +A cette décadence se mêle je ne sais quel faux goût florentin, +naturalisé en France par les Médicis. Tout se relève sous le sceptre +éclatant de Louis XIV, mais rien ne se redresse. Au contraire, le +principe de l'_imitation des anciens_ devient loi pour les arts, et +les arts restent froids, parce qu'ils restent faux. Quoique imposant, +il faut le dire, le génie de ce siècle illustre est incomplet. Sa +richesse n'est que de la pompe, sa grandeur n'est que de la majesté. + +Enfin, sous Louis XV, tous les germes ont porté leurs fruits. Les +arts selon Aristote tombent de décrépitude avec la monarchie selon +Richelieu. Cette noblesse factice que leur imprimait Louis XIV meurt +avec lui. L'esprit philosophique achève de mûrir l'oeuvre classique; +et, dans ce siècle de turpitudes, les arts ne sont qu'une turpitude de +plus. Architecture, sculpture, peinture, poésie, musique, tout, à bien +peu d'exceptions près, montre les mêmes difformités. Voltaire amuse +une courtisane régnante des tortures d'une vierge martyre. Les vers de +Dorat naissent pour les bergères de Boucher. Siècle ignoble quand +il n'est pas ridicule, ridicule quand il n'est pas hideux; et qui, +commençant au cabaret pour finir à la guillotine, couronnant ses fêtes +par des massacres et ses danses par la carmagnole, ne mérite place +qu'entre le chaos et le néant. + +Le siècle de Louis XIV ressemble à une cérémonie de cour réglée par +l'étiquette; le siècle de Louis XV est une orgie de taverne, où la +démence s'accouple au vice. Cependant, quelque différentes qu'elles +paraissent au premier abord, une cohésion intime existe entre ces deux +époques. D'une solennité d'apparat ôtez l'étiquette, il vous restera +une cohue; du règne de Louis XIV ôtez la dignité, vous aurez le règne +de Louis XV. + +Heureusement, et c'est là que nous voulions en venir, le même lien +est loin d'enchaîner le dix-neuvième siècle au dix-huitième. Chose +étrange! quand on compare notre époque si austère, si contemplative, +et déjà si féconde en événements prodigieux, aux trois siècles qui +l'ont précédée, et surtout à son devancier immédiat, on a d'abord +peine à comprendre comment il se fait qu'elle vienne à leur suite; et +son histoire, après la leur, a l'air d'un livre dépareillé. On serait +tenté de croire que Dieu s'est trompé de siècle dans sa distribution +alternative des temps. De notre siècle à l'autre, on ne peut découvrir +la transition. C'est qu'en effet il n'en existe pas. Entre Frédéric et +Bonaparte, Voltaire et Byron, Vanloo et Géricault, Boucher et Charlet, +il y a un abîme, la révolution. + + + + + 1827 + + + FRAGMENT D'HISTOIRE + + +Ce ne serait pas, à notre avis, un tableau sans grandeur et sans +nouveauté que celui où l'on essayerait de dérouler sous nos yeux +l'histoire entière de la civilisation. On pourrait la montrer se +propageant par degrés de siècle en siècle sur le globe, et envahissant +tour à tour toutes les parties du monde. On la verrait poindre en +Asie, dans cette Inde centrale et mystérieuse où la tradition des +peuples a placé le paradis terrestre. Comme le jour, la civilisation +a son aurore en orient. Peu à peu elle s'éveille et s'étend dans son +vieux berceau asiatique. D'un bras, elle dépose dans un coin du monde +la Chine, avec les hiéroglyphes, l'artillerie et l'imprimerie, comme +une première ébauche de ses oeuvres futures, comme un immuable +échantillon de ce qu'elle fera un jour. De l'autre, elle jette à +l'occident ces grands empires d'Assyrie, de Perse, de Chaldée, ces +villes prodigieuses, Babylone, Suse, Persépolis, métropoles de la +terre, qui n'a pas même gardé leur trace. Alors, tandis que tout le +reste du globe est submergé sous de profondes ténèbres, resplendit +dans tout son éclat cette haute civilisation théocratique de l'orient, +dont on entrevoit à peine, à travers tant de siècles, quelques rayons +éblouissants, quelques gigantesques vestiges, et qui nous paraît +fabuleuse, tant elle est lointaine, vague et confuse! Cependant la +civilisation marche et se développe toujours. L'intérieur des terres +ne lui suffit plus, elle colonise le bord des mers. Aux populations +de laboureurs et de bergers succèdent des races de pêcheurs et de +commerçants. De là, les phéniciens, les phrygiens, Sidon, Troie, +Sarepta, et Tyr, qui bat les mers, comme dit l'Écriture, avec les +_ailes de mille vaisseaux_. Enfin, prête à déborder l'Asie, elle fonde +sur la limite de l'Afrique cette énigmatique Égypte, ce peuple de +prêtres et de marchands, de laboureurs et de matelots, qui est +en quelque sorte la transition de la civilisation asiatique à la +civilisation africaine, des empires théocratiques aux républiques +commerçantes, de Babylone à Carthage. + +Sur l'Égypte, en effet, s'appuient les trois civilisations successives +d'Asie, d'Afrique et d'Europe. L'Égypte est la clef de voûte de +l'ancien continent. + +Ici la civilisation se bifurque, pour ainsi parler. Elle prend deux +routes, l'une au nord, l'autre au couchant; et, tandis que l'Égypte +crée la Grèce en Europe, Sidon apporte Carthage en Afrique. Alors +la scène change. L'Asie s'éteint. C'est le tour de l'Afrique. Les +carthaginois complètent l'oeuvre des phéniciens, leurs pères. Pendant +que derrière eux s'élèvent, comme les arcs-boutants de leur empire, +ces royaumes de Nubie, d'Abyssinie, de Nigritie, d'Éthiopie, de +Numidie; pendant que se peuple et se féconde cette terre de feu qui +doit porter les Juba et les Jugurtha, Carthage s'empare des mers et +court les aventures. Elle débarque en Sicile, en Corse, en Sardaigne. +Puis la Méditerranée ne lui suffit plus. Ses innombrables vaisseaux +franchissent les colonnes d'Hercule, où plus tard la timide navigation +des grecs et des romains croira voir les bornes du monde. Bientôt les +colonies carthaginoises, risquées sur l'océan, dépassent la péninsule +hispanique. Elles montent hardiment vers le nord, et, tout en côtoyant +la rive occidentale de l'Europe, apportent le dialecte phénicien, +d'abord en Biscaye, où on le retrouve colorant de mots étranges +l'ancienne langue ibérique, puis en Irlande, au pays de Galles, en +Armorique, où il subsiste encore aujourd'hui, mêlé au celte primitif. +Elles enseignent à ces sauvages peuplades quelque chose de leurs arts, +de leur commerce, de leur religion; le culte monstrueux du Saturne +carthaginois, qui devient le Teutatès celte; les sacrifices humains; +et jusqu'au mode de ces sacrifices, les victimes brûlées vives dans +des cages d'osier à forme humaine. Ainsi Carthage donne aux celtes +ce qu'elle a de la théocratie asiatique, dénaturé par sa féroce +civilisation. Les druides sont des mages; seulement ils ont passé par +l'Afrique. Tout, chez ces peuples, se ressent de leur contact avec +l'orient. Leurs monuments bruts prennent quelque chose d'égyptien. +De grossiers hiéroglyphes, les caractères runiques, commencent à en +marquer la face, que jusque-là le fer n'avait pas touchée; et il n'est +pas prouvé que ce ne soit point la puissante navigation carthaginoise +qui ait déposé sur la grève armoricaine cet autre hiéroglyphe +monumental, Karnac, livre colossal et éternel dont les siècles ont +perdu le sens et dont chaque lettre est un obélisque de granit. Comme +Thèbes, la Bretagne a son palais de Karnac. + +L'audace punique ne s'est peut-être pas arrêtée là. Qui sait jusqu'où +est allée Carthage? N'est-il pas étrange qu'après tant de siècles on +ait retrouvé vivant en Amérique le culte du soleil, le Bélus assyrien, +le Mithra persan? N'est-il pas étonnant qu'on y ait retrouvé des +vestales (les filles du soleil), débris du sacerdoce asiatique et +africain, emprunté aussi par Rome à Carthage? N'est-il pas merveilleux +enfin que ces ruines du Pérou et du Mexique, magnifiques témoins d'une +ancienne civilisation éteinte, ressemblent si fort par leur caractère +et par leurs ornements aux monuments syriaques; par leur forme et par +leurs hiéroglyphes, à l'architecture égyptienne?... + +Quoi qu'il en soit, le colosse carthaginois, maître des mers, héritier +de la civilisation d'Asie, d'un bras s'appuyant sur l'Egypte, de +l'autre environnant déjà l'Europe, est un moment le centre des +nations, le pivot du globe. L'Afrique domine le monde. + +Cependant la civilisation a déposé son germe en Grèce[1]. Il y a pris +racine, il s'y est développé, et du premier jet a produit un peuple +capable de le défendre contre les irruptions de l'Asie, contre les +revendications hautaines de cette vieille mère des nations. Mais, +si ce peuple a su défendre le feu sacré, il ne saurait le propager. +Manquant de métropole et d'unité, divisée en petites républiques qui +luttent entre elles, et dans l'intérieur desquelles se heurtent +déjà toutes les formes de gouvernement, démocratie, oligarchie, +aristocratie, royauté, ici énervée par des arts précoces, là nouée +par des lois étroites, la société grecque a plus de beauté que de +puissance, plus d'élégance que de grandeur, et la civilisation s'y +raffine avant de se fortifier. Aussi Rome se hâte-t-elle d'arracher à +la Grèce le flambeau de l'Europe, elle le secoue du haut du Capitole +et lui fait jeter des rayons inattendus. Rome, pareille à l'aigle, son +redoutable symbole, étend largement ses ailes, déploie puissamment ses +serres, saisit la foudre et s'envole. Carthage est le soleil du monde, +c'est sur Carthage que se fixent ses yeux. Carthage est maîtresse des +océans, maîtresse des royaumes, maîtresse des nations. C'est une ville +magnifique, pleine de splendeur et d'opulence, toute rayonnante des +arts étranges de l'orient. C'est une société complète, finie, achevée, +à laquelle rien ne manque du travail du temps et des hommes. Enfin, la +métropole d'Afrique est à l'apogée de sa civilisation, elle ne peut +plus monter, et chaque progrès désormais sera un déclin. Rome au +contraire n'a rien. Elle a bien pris déjà tout ce qui était à sa +portée; mais elle a pris pour prendre plutôt que pour s'enrichir. Elle +est à demi sauvage, à demi barbare. Elle a son éducation ensemble et +sa fortune à faire. Tout devant elle, rien derrière. + +Quelque temps les deux peuples existent de front. L'un se repose dans +sa splendeur, l'autre grandit dans l'ombre. Mais peu à peu l'air et la +place leur manquent à tous deux pour se développer. Rome commence à +gêner Carthage. Il y a longtemps que Carthage importune Rome. Assises +sur les deux rives opposées de la Méditerranée, les deux cités se +regardent en face. Cette mer ne suffit plus pour les séparer. L'Europe +et l'Afrique pèsent l'une sur l'autre. Comme deux nuages surchargés +d'électricité, elles se côtoient de trop près. Elles vont se mêler +dans la foudre. + +Ici est la péripétie de ce grand drame. Quels acteurs sont en +présence! deux races, celle-ci de marchands et de marins, celle-là de +laboureurs et de soldats; deux peuples, l'un régnant par l'or, +l'autre par le fer; deux républiques, l'une théocratique, l'autre +aristocratique; Rome et Carthage; Rome avec son armée, Carthage avec +sa flotte; Carthage vieille, riche, rusée, Rome jeune, pauvre et +forte; le passé et l'avenir; l'esprit de découverte et l'esprit de +conquête; le génie des voyages et du commerce, le démon de la guerre +et de l'ambition; l'orient et le midi d'une part, l'occident et le +nord de l'autre; enfin, deux mondes, la civilisation d'Afrique et la +civilisation d'Europe. + +Toutes deux se mesurent des yeux. Leur attitude avant le combat est +également formidable. Rome, déjà à l'étroit dans ce qu'elle connaît du +monde, ramasse toutes ses forces et tous ses peuples. Carthage, qui +tient en laisse l'Espagne, l'Armorique et cette Bretagne que les +romains croyaient au fond de l'univers, Carthage a déjà jeté son ancre +d'abordage sur l'Europe. + +La bataille éclate. Rome copie grossièrement la marine de sa rivale. +La guerre s'allume d'abord dans la Péninsule et dans les îles. Rome +heurte Carthage dans cette Sicile où déjà la Grèce a rencontré +l'Égypte, dans cette Espagne où plus tard lutteront encore l'Europe et +l'Afrique, l'orient et l'occident, le midi et le septentrion. + +Peu à peu le combat s'engage, le monde prend feu. Les colosses +s'attaquent corps à corps, ils se prennent, se quittent, se +reprennent. Ils se cherchent et se repoussent. Carthage franchit les +Alpes, Rome passe les mers. Les deux peuples, personnifiés en deux +hommes, Annibal et Scipion, s'étreignent et s'acharnent pour en finir. +C'est un duel à outrance, un combat à mort. Rome chancelle, elle +pousse un cri d'angoisse: _Annibal ad portas_! Mais elle se relève, +épuise ses forces pour un dernier coup, se jette sur Carthage, et +l'efface du monde. + +C'est là le plus grand spectacle qui soit dans l'histoire. Ce n'est +pas seulement un trône qui tombe, une ville qui s'écroule, un peuple +qui meurt. C'est une chose qu'on n'a vue qu'une fois, c'est un astre +qui s'éteint; c'est tout un monde qui s'en va; c'est une société qui +en étouffe une autre. + +Elle l'étouffé sans pitié. Il faut qu'il ne reste rien de Carthage. +Les siècles futurs, ne sauront d'elle que ce qu'il plaira à son +implacable rivale. Ils ne distingueront qu'à travers d'épaisses +ténèbres cette capitale de l'Afrique, sa civilisation barbare, son +gouvernement difforme, sa religion sanglante, son peuple, ses arts, +ses monuments gigantesques, ses flottes qui vomissaient le feu +grégeois, et cet autre univers connu de ses pilotes, et que +l'antiquité romaine nommera dédaigneusement le _monde perdu_. + +Rien n'en restera. Seulement, longtemps après encore, Rome, haletant +et comme essoufflée de sa victoire, se recueillera en elle-même, et +dira dans une sorte de rêverie profonde: _Africa portentosa_! + +Prenons haleine avec elle; voilà le grand oeuvre accompli. La querelle +des deux moitiés de la terre, la voilà décidée. Cette réaction de +l'occident sur l'orient, déjà la Grèce l'avait tentée deux fois. Argos +avait démoli Troie. Alexandre avait été frapper l'Inde à travers la +Perse. Mais les rois grecs n'avaient détruit qu'une ville, qu'un +empire. Mais l'aventurier macédonien n'avait fait qu'une trouée dans +la vieille Asie, qui s'était promptement refermée sur lui. Pour jouer +le rôle de l'Europe dans ce drame immense, pour tuer la civilisation +orientale, il fallait plus qu'Achille, il fallait plus qu'Alexandre; +il fallait Rome. + +Les esprits qui aiment à sonder les abîmes ne peuvent s'empêcher de +se demander ici ce qui serait advenu du genre humain, si Carthage +eût triomphé dans cette lutte. Le théâtre de vingt siècles eût été +déplacé. Les marchands eussent régné, et non les soldats. L'Europe eût +été laissée aux brouillards et aux forêts. Il se serait établi sur la +terre quelque chose d'inconnu. + +Il n'en pouvait être ainsi. Les sables et le désert réclamaient +l'Afrique; il fallait qu'elle cédât la scène à l'Europe. + +A dater de la chute de Carthage, en effet, la civilisation européenne +prévaut. Rome prend un accroissement prodigieux; elle se développe +tant, qu'elle commence à se diviser. Conquérante de l'univers connu, +quand elle ne peut plus faire la guerre étrangère, elle fait la guerre +civile. Comme un vieux chêne, elle s'élargit, mais elle se creuse. + +Cependant la civilisation se fixe sur elle. Elle en a été la racine, +elle en devient la tige, elle en devient la tête. En vain les Césars, +dans la folie de leur pouvoir, veulent casser la ville éternelle et +reporter la métropole du monde à l'orient. Ce sont eux qui s'en vont; +la civilisation ne les suit pas, et ils s'en vont à la barbarie. +Byzance deviendra Stamboul. Rome restera Rome. + +Le Vatican remplace le Capitole; voilà tout. Tout s'est écroulé de +vétusté autour d'elle; la cité sainte se renouvelle. Elle régnait par +la force, la voici qui règne par la croyance, plus forte que la force. +Pierre hérite de César. Rome n'agit plus, elle parle; et sa parole est +un tonnerre. Ses foudres désormais frappent les âmes. A l'esprit de +conquête succède l'esprit de prosélytisme. Foyer du globe, elle a des +échos dans toutes les nations; et ce qu'un homme, du haut du balcon +papal, dit à la ville sacrée, est dit aussi pour l'univers. _Urbi et +orbi_. + +Ainsi une théocratie fait l'Europe, comme une théocratie a fait +l'Afrique, comme une théocratie a fait l'Asie. Tout se résume en trois +cités, Babylone, Carthage, Rome. Un docteur dans sa chaire préside +les rois sur leurs trônes. Chef-lieu du christianisme, Rome est le +chef-lieu nécessaire de la société. Comme une mère vigilante, elle +garde la grande famille européenne, et la sauve deux fois des +irruptions du nord, des invasions du midi. Ses murs font rebrousser +Attila et les vandales. C'est elle qui forge le martel dont Charles +pulvérise Abdérame et les arabes. + +On dirait même que Rome chrétienne a hérité de la haine de Rome +païenne pour l'orient. Quand elle voit l'Europe assez forte pour +combattre, elle lui prêche les croisades, guerre éclatante et +singulière, guerre de chevalerie et de religion, pour laquelle la +théocratie arme la féodalité. + +Voilà deux mille ans que les choses vont ainsi. Voilà vingt +siècles que domine la civilisation européenne, la troisième grande +civilisation qui ait ombragé la terre. + +Peut-être touchons-nous à sa fin. Notre édifice est bien vieux. Il se +lézarde de toutes parts. Rome n'en est plus le centre. Chaque peuple +tire de son côté. Plus d'unité, ni religieuse ni politique. L'opinion +a remplacé la foi. Le dogme n'a plus la discipline des consciences. +La révolution française a consommé l'oeuvre de la réforme; elle a +décapité le catholicisme comme la monarchie; elle a ôté la vie à Rome. +Napoléon, en rudoyant la papauté, l'a achevée; il a ôté son prestige +au fantôme. Que fera l'avenir de cette société européenne, qui perd de +plus en plus, chaque jour, sa forme papale et monarchique? Le moment +ne serait-il pas venu où la civilisation, que nous avons vue tour à +tour déserter l'Asie pour l'Afrique, l'Afrique pour l'Europe, va se +remettre en route et continuer son majestueux voyage autour du monde? +Ne semble-t-elle pas se pencher vers l'Amérique? N'a-t-elle pas +inventé des moyens de franchir l'Océan plus vite qu'elle ne traversait +autrefois la Méditerranée? D'ailleurs, lui reste-t-il beaucoup à faire +en Europe? Est-il si hasardé de supposer qu'usée et dénaturée dans +l'ancien continent, elle aille chercher une terre neuve et vierge +pour se rajeunir et la féconder? Et pour cette terre nouvelle, ne +tient-elle pas tout prêt un principe nouveau; nouveau, quoiqu'il +jaillisse aussi, lui, de cet évangile qui a deux mille ans, si +toutefois l'évangile a un âge? Nous voulons parler ici du principe +d'émancipation, de progrès et de liberté, qui semble devoir être +désormais la loi de l'humanité. C'est en Amérique que jusqu'ici l'on +en a fait les plus larges applications. Là, l'échelle d'essai est +immense. Là, les nouveautés sont à l'aise. Rien ne les gêne. Elles +ne trébuchent point à chaque pas contre des tronçons de vieilles +institutions en ruines. Aussi, si ce principe est appelé, comme nous +le croyons avec joie, à refaire la société des hommes, l'Amérique +en sera le centre. De ce foyer s'épandra sur le monde la lumière +nouvelle, qui, loin de dessécher les anciens continents, leur +redonnera peut-être chaleur, vie et jeunesse. Les quatre mondes +deviendront frères dans un perpétuel embrassement. Aux trois +théocraties successives d'Asie, d'Afrique et d'Europe succédera la +famille universelle. Le principe d'autorité fera place au principe de +liberté, qui, pour être plus humain, n'est pas moins divin. + +Nous ne savons, mais, si cela doit être, si l'Amérique doit offrir +le quatrième acte de ce drame des siècles, il sera certainement bien +remarquable qu'à la même époque où naissait l'homme qui devait, +préparant l'anarchie politique par l'anarchie religieuse, introduire +le germe de mort dans la vieille société royale et pontificale +d'Europe, un autre homme ait découvert une nouvelle terre, futur asile +de la civilisation fugitive; qu'en un mot, Christophe Colomb ait +trouvé un monde au moment où Luther en allait détruire un autre. + +_Aliquis providet_. + + +[1: Ceci n'est qu'un premier chapitre. L'auteur n'a pu y indiquer et y +classer que les faits les plus généraux et les plus sommaires. Il +n'a point négligé pour cela d'autres faits, qui, pour être du second +ordre, n'en ont pas moins une haute valeur. On verra dans la suite +du livre dont ceci est un fragment, si jamais il termine ce livre, +comment il les coordonne et les rattache à l'idée principale. Les +preuves arriveront aussi. Il y a bien des cavités à fouiller dans +l'histoire, bien des fonds perdus dans cette mer, là même où elle +a été le plus explorée, le plus sondée. Et par exemple, la grande +civilisation dominante d'Europe, celle qui d'abord apparaît aux yeux, +la civilisation grecque et romaine, n'est qu'un grand palimpseste, +sous lequel, la première couche enlevée, on retrouve les pélages, les +étrusques, les ibères et les celtes. Rien que cela ferait un livre. + + + + + 1830 + + + SUR M. DOVALLE + + +Il y a du talent dans les poésies de M. Dovalle; et pourtant sans +preneurs, sans coterie, sans appui extérieur, ce recueil, on peut +le prédire, aura tout de suite le succès qu'il mérite. C'est que M. +Dovalle n'a besoin maintenant de qui que ce soit pour réussir. En +littérature, le plus sûr moyen d'avoir raison, c'est d'être mort. + +Et puis, ce manuscrit du poëte tué à vingt ans réveille de si +douloureux souvenirs! Tant d'émotions se soulèvent en foule sous +chacune de ces pages inachevées! On est saisi d'une si profonde pitié +au milieu de ces odes, de ces ballades orphelines, de ces chansons +toutes saignantes encore! Quelle critique faire après une si poignante +lecture? Comment raisonner ce qu'on a senti? Quelle tâche impossible +pour nous autres surtout, critiques peu déterminés, simples hommes +d'art et de poésie! Aussi, après avoir lu ce manuscrit, n'est-ce pas +de l'opinion, mais de l'impression qui m'en reste que je parlerais +volontiers. + +Et d'abord, ce qui frappe en commençant cette lecture, ce qui frappe +en la terminant, c'est que tout dans ce livre d'un poëte si fatalement +prédestiné, tout est grâce, tendresse, fraîcheur, douceur harmonieuse, +suave et molle rêverie. Et, en y réfléchissant, la chose semble plus +singulière encore. Un grand mouvement, un vaste progrès, avec lequel +sympathisait complètement M. Dovalle, s'accomplit dans l'art. +Ce mouvement, nous l'avons déjà dit bien des fois, n'est qu'une +conséquence naturelle, qu'un corollaire immédiat de notre grand +mouvement social de 1789. C'est le principe de liberté qui, après +s'être établi dans l'état et y avoir changé la face de toute chose, +poursuit sa marche, passe du monde matériel au monde intellectuel, +et vient renouveler l'art comme il a renouvelé la société. Cette +régénération, comme l'autre, est générale, universelle, irrésistible. +Elle s'adresse à tout, recrée tout, réédifie tout, refait à la fois +l'ensemble et le détail, rayonne en tous sens et chemine en toutes +voies. Or (pour n'envisager ici que cette particularité), par cela +même qu'elle est complète, la révolution de l'art a ses cauchemars, +comme la révolution politique a eu ses échafauds. Cela est fatal. Il +faut les uns après les madrigaux de Dorat, comme il fallait les autres +après les petits soupers de Louis XV. Les esprits, affadis par la +comédie en paniers et l'élégie en pleureuses, avaient besoin de +secousses, et de secousses fortes. Cette soif d'émotions violentes, de +beaux et sombres génies sont venus de nos jours la satisfaire. Et +il ne faut pas leur en vouloir d'avoir jeté dans vos âmes tant de +sinistres imaginations, tant de rêves horribles, tant de visions +sanglantes. Qu'y pouvaient-ils faire? Ces hommes, qui paraissent si +fantasques et si désordonnés, ont obéi à une loi de leur nature et +de leur siècle. Leur littérature, si capricieuse qu'elle semble et +qu'elle soit, n'est pas un des résultats les moins nécessaires du +principe de liberté qui désormais gouverne et régit tout d'en haut, +même le génie. C'est de la fantaisie, soit; mais il y a une logique +dans cette fantaisie. + +Et puis, le grand malheur après tout! Bonnes gens, soyons tranquilles. +Pour avoir vu 93, ne nous effrayons pas tant de la _terreur_ en fait +de révolutions littéraires. En conscience, tout _satanique_ qu'est le +premier, et tout _frénétique_ qu'est le second, Byron et Mathurin me +font moins peur que Marat et Robespierre. + +Si sérieux que l'on soit, il est difficile de ne pas sourire +quelquefois en répondant aux objections que l'ancien régime littéraire +emprunte à l'ancien régime politique pour combattre toutes les +tentatives de la liberté dans l'art. Certes, après les catastrophes +qui, depuis quarante ans, ont ensanglanté la société et décimé la +famille, après une puissante révolution qui a fait des places de Grève +dans toutes nos villes et des champs de bataille dans toute l'Europe, +ce qu'il y a de triste, d'amer, de sanglant dans les esprits, et par +conséquent dans la poésie, n'a besoin ni d'être expliqué ni d'être +justifié. Sans doute la contemplation des quarante dernières années +de notre histoire, la liberté d'un grand peuple qui éclôt géante +et écrase une Bastille à son premier pas, la marche de cette haute +république qui va les pieds dans le sang et la tête dans la gloire, +sans doute ce spectacle, quand la raison nous montre qu'après tout et +enfin c'est un progrès et un bien, ne doit pas inspirer moins de joie +que de tristesse; mais, s'il nous réjouit par notre côté divin, il +nous déchire par notre côté humain, et notre joie même y est triste; +de là, pour longtemps, de sombres visions dans les imaginations et un +deuil profond mêlé de fierté et d'orgueil dans la poésie. + +Heureux pour lui-même le poëte qui, né avec le goût des choses +fraîches et douces, aura su isoler son âme de toutes ces impressions +douloureuses; et, dans cette atmosphère flamboyante et sombre qui +rougit l'horizon longtemps encore après une révolution, aura conservé +rayonnant et pur son petit monde de fleurs, de rosée et de soleil! + +M. Dovalle a eu ce bonheur, d'autant plus remarquable, d'autant plus +étrange chez lui, qui devait finir d'une telle fin et interrompre +sitôt sa chanson à peine commencée! Il semblerait d'abord qu'à défaut +de douloureux souvenirs, on rencontrera dans son livre quelque +pressentiment vague et sinistre. Non, rien de sombre, rien d'amer, +rien de fatal. Bien au contraire, une poésie toute jeune, enfantine +parfois; tantôt les désirs de Chérubin, tantôt une sorte de +nonchalance créole; un vers à gracieuse allure, trop peu métrique, +trop peu rhythmique, il est vrai, mais toujours plein d'une harmonie +plutôt naturelle que musicale; la joie, la volupté, l'amour; la femme +surtout, la femme divinisée, la femme faite muse; et puis partout des +fleurs, des fêtes, le printemps, le matin, la jeunesse; voilà ce +qu'on trouve dans ce portefeuille d'élégies déchiré par une balle de +pistolet. + +Ou, si quelquefois cette douce muse se voile de mélancolie, c'est, +comme dans le _Premier chagrin_, un accent confus, indistinct, presque +inarticulé, à peine un soupir dans les feuilles de l'arbre, à peine +une ride à la face transparente du lac, à peine une blanche nuée dans +le ciel bleu. Si même, comme dans la touchante personnification +du _Sylphe_, l'idée de la mort se présente au poëte, elle est si +charmante encore et si suave, si loin de ce que sera la réalité, que +les larmes en viennent aux yeux. + + Oh! respectez mes jeux et ma faiblesse, + Vous qui savez le secret de mon coeur! + Oh! laissez-moi pour unique richesse + De l'eau dans une fleur; + L'air frais du soir; au bois une humble couche, + Un arbre vert pour me garder du jour... + Le sylphe après ne voudra qu'une bouche + Pour y mourir d'amour. + +Certes, cela ne ressemble guère à un pressentiment. Il me semble que +cette grâce, cette harmonie, cette joie qui s'épanouit à tous les +vers de M. Dovalle, donnent à cette lecture un charme et un intérêt +singuliers. André Chénier, qui est mort bien jeune également et qui +pourtant avait dix ans de plus que M. Dovalle, André Chénier a laissé +aussi un livre de douces et _folles élégies_, comme il dit lui-même, +où se rencontrent bien çà et là quelques ïambes ardents, fruit de +ses trente ans, et tout rouges des réverbérations de la lave +révolutionnaire; mais dans lequel dominent, ainsi que dans le livre +charmant de M. Dovalle, la grâce, l'amour, la volupté. Aussi quiconque +lira le recueil de M. Dovalle sera-t-il longtemps poursuivi par la +jeune et pâle figure de ce poëte, souriant comme André Chénier, et +sanglant comme lui. + +Et puis cette réflexion me vient en terminant: dans ce moment de mêlée +et de tourmente littéraire, qui faut-il plaindre, ceux qui meurent +ou ceux qui combattent? Sans doute, c'est triste de voir un poëte +de vingt ans qui s'en va, une lyre qui se brise, un avenir qui +s'évanouit; mais n'est-ce pas quelque chose aussi que le repos? +N'est-il pas permis à ceux autour desquels s'amassent incessamment +calomnies, injures, haines, jalousies, sourdes menées, basses +trahisons; hommes loyaux auxquels on fait une guerre déloyale; hommes +dévoués qui ne voudraient enfin que doter le pays d'une liberté de +plus, celle de l'art, celle de l'intelligence; hommes laborieux qui +poursuivent paisiblement leur oeuvre de conscience, en proie, d'un +côté, à de viles machinations de censure et de police, en butte, de +l'autre, trop souvent, à l'ingratitude des esprits mêmes pour lesquels +ils travaillent; ne leur est-il pas permis de retourner quelquefois la +tête avec envie vers ceux qui sont tombés derrière eux et qui dorment +dans le tombeau? _Invideo_, disait Luther dans le cimetière de Worms, +_invideo, quia quiescunt_. + +Qu'importe toutefois! Jeunes gens, ayons bon courage; si rude qu'on +nous veuille faire le présent, l'avenir sera beau. Le romantisme, tant +de fois mal défini, n'est, à tout prendre, et c'est là sa définition +réelle, que le _libéralisme_ en littérature. Cette vérité est déjà +comprise à peu près de tous les bons esprits, et le nombre en est +grand; et bientôt, car l'oeuvre est déjà bien avancée, le libéralisme +littéraire ne sera pas moins populaire que le libéralisme politique. +La liberté dans l'art, la liberté dans la société, voilà le double but +auquel doivent tendre d'un même pas tous les esprits conséquents +et logiques; voilà la double bannière qui rallie, à bien peu +d'intelligences près (lesquelles s'éclaireront), toute la jeunesse si +forte et si patiente d'aujourd'hui; puis avec la jeunesse, et à sa +tête, l'élite de la génération qui nous a précédés, tous ces sages +vieillards qui, après le premier moment de défiance et d'examen, ont +reconnu que ce que font leurs fils est une conséquence de ce qu'ils +ont fait eux-mêmes, et que la liberté littéraire est fille de la +liberté politique. Ce principe est celui du siècle et prévaudra. Les +_ultras_ de tout genre, classiques ou monarchiques, auront beau se +prêter secours pour refaire l'ancien régime de toutes pièces, société +et littérature, chaque progrès du pays, chaque développement des +intelligences, chaque pas de la liberté fera crouler tout ce qu'ils +auront échafaudé. Et, en définitive, leurs efforts de réaction auront +été utiles. En révolution, tout mouvement fait avancer. La vérité et +la liberté ont cela d'excellent que tout ce qu'on fait pour elles et +tout ce qu'on fait contre elles les sert également. Or, après tant de +grandes choses que nos pères ont faites et que nous avons vues, nous +voilà sortis de la vieille forme sociale, comment ne sortirions-nous +pas de la vieille forme poétique? A peuple nouveau, art nouveau. +Tout en admirant la littérature de Louis XIV, si bien adaptée à +sa monarchie, elle saura bien avoir sa littérature propre, et +personnelle, et nationale, cette France actuelle, cette France du +dix-neuvième siècle, à qui Mirabeau a fait sa liberté et Napoléon sa +puissance. + + + + + 1825-1832 + + GUERRE AUX DÉMOLISSEURS! + + + + + 1825 + + +Si les choses vont encore quelque temps de ce train, il ne restera +bientôt plus à la France d'autre monument national que celui des +_Voyages pittoresques et romantiques_, où rivalisent de grâce, +d'imagination et de poésie le crayon de Taylor et la plume de Ch. +Nodier, dont il nous est bien permis de prononcer le nom avec +admiration, quoiqu'il ait quelquefois prononcé le nôtre avec amitié. + +Le moment est venu où il n'est plus permis à qui que ce soit de garder +le silence. Il faut qu'un cri universel appelle enfin la nouvelle +France au secours de l'ancienne. Tous les genres de profanation, de +dégradation et de ruine menacent à la fois le peu qui nous reste de +ces admirables monuments du moyen âge, où s'est imprimée la vieille +gloire nationale, auxquels s'attachent à la fois la mémoire des rois +et la tradition du peuple. Tandis que l'on construit à grands frais +je ne sais quels édifices bâtards, qui, avec la ridicule prétention +d'être grecs ou romains en France, ne sont ni romains ni grecs, +d'autres édifices admirables et originaux tombent sans qu'on daigne +s'en informer, et leur seul tort cependant, c'est d'être français par +leur origine, par leur histoire et par leur but. A Blois, le château +des états sert de caserne, et la belle tour octogone de Catherine +de Médicis croule ensevelie sous les charpentes d'un quartier de +cavalerie. A Orléans, le dernier vestige des murs défendus par Jeanne +vient de disparaître. A Paris, nous savons ce qu'on a fait des +vieilles tours de Vincennes, qui faisaient une si magnifique compagnie +au donjon. L'abbaye de Sorbonne, si élégante et si ornée, tombe en ce +moment sous le marteau. La belle église romane de Saint-Germain des +Prés, d'où Henri IV avait observé Paris, avait trois flèches, les +seules de ce genre qui embellissent la silhouette de la capitale. +Deux de ces aiguilles menaçaient ruine. Il fallait les étayer ou +les abattre; on a trouvé plus court de les abattre. Puis, afin de +raccorder, autant que possible, ce vénérable monument avec le mauvais +portique dans le style de Louis XIII qui en masque le portail, les +_restaurateurs_ ont remplacé quelques-unes des anciennes chapelles par +de petites bonbonnières à chapiteaux corinthiens dans le goût de celle +de Saint-Sulpice; et on a badigeonné le reste en beau jaune serin. +La cathédrale gothique d'Autun a subi le même outrage. Lorsque nous +passions à Lyon, en août 1825, il y a deux mois, on faisait également +disparaître sous une couche de détrempe rose la belle couleur que les +siècles avaient donnée à la cathédrale du primat des Gaules. Nous +avons vu démolir encore, près de Lyon, le château renommé de +l'Arbresle. Je me trompe, le propriétaire a conservé une des tours, il +la loue à la commune, elle sert de prison. Une petite ville +historique dans le Forez, Crozet, tombe en ruines, avec le manoir +des d'Aillecourt, la maison seigneuriale où naquit Tourville, et des +monuments qui embelliraient Nuremberg. A Nevers, deux églises du +onzième siècle servent d'écurie. Il y en avait une troisième du même +temps, nous ne l'avons pas vue; à notre passage, elle était effacée du +sol. Seulement nous en avons admiré à la porte d'une chaumière, où ils +étaient jetés, deux chapiteaux romans qui attestaient par leur beauté +celle de l'édifice dont ils étaient les seuls vestiges. On a détruit +l'antique église de Mauriac. A Soissons, on laisse crouler le riche +cloître de Saint-Jean et ses deux flèches si légères et si hardies. +C'est dans ces magnifiques ruines que le tailleur de pierres choisit +des matériaux. Même indifférence pour la charmante église de Braisne, +dont la voûte démantelée laisse arriver la pluie sur les dix tombes +royales qu'elle renferme. + +A la Charité-sur-Loire, près Bourges, il y a une église romane qui, +par l'immensité de son enceinte et la richesse de son architecture, +rivaliserait avec les plus célèbres cathédrales de l'Europe; mais elle +est à demi ruinée. Elle tombe pierre à pierre, aussi inconnue que +les pagodes orientales dans leurs déserts de sable. Il passe là six +diligences par jour. Nous avons visité Chambord, cet Alhambra de la +France. Il chancelle déjà, miné par les eaux du ciel, qui ont filtré +à travers la pierre tendre de ses toits dégarnis de plomb. Nous le +déclarons avec douleur, si l'on n'y songe promptement, avant peu +d'années, la souscription, souscription qui, certes, méritait d'être +nationale, qui a rendu le chef-d'oeuvre du Primatice au pays aura été +inutile; et bien peu de chose restera debout de cet édifice, beau +comme un palais de fées, grand comme un palais de rois. + +Nous écrivons ceci à la hâte, sans préparation et en choisissant au +hasard quelques-uns des souvenirs qui nous sont restés d'une excursion +rapide dans une petite portion de la France. Qu'on y réfléchisse, nous +n'avons dévoilé qu'un bord de la plaie. Nous n'avons cité que des +faits, et des faits que nous avions vérifiés. Que se passe-t-il +ailleurs? + +On nous a dit que des anglais avaient acheté _trois cents francs_ +le droit d'emballer tout ce qui leur plairait dans les débris de +l'admirable abbaye de Jumiéges. Ainsi les profanations de lord Elgin +se renouvellent chez nous, et nous en tirons profit. Les turcs ne +vendaient que les monuments grecs; nous faisons mieux, nous +vendons les nôtres. On affirme encore que le cloître si beau de +Saint-Wandrille est débité, pièce à pièce, par je ne sais quel +propriétaire ignorant et cupide, qui ne voit dans un monument qu'une +carrière de pierres. _Proh pudor!_ au moment où nous traçons ces +lignes, à Paris, au lieu même dit _École des beaux-arts_, un escalier +de bois, sculpté par les merveilleux artistes du quatorzième +siècle, sert d'échelle à des maçons; d'admirables menuiseries de la +renaissance, quelques-unes encore peintes, dorées et blasonnées, des +boiseries, des portes touchées par le ciseau si tendre et si délicat +qui a ouvré le château d'Anet, se rencontrent là, brisées, disloquées, +gisantes en tas sur le sol, dans les greniers, dans les combles, et +jusque dans l'antichambre du cabinet d'un individu qui s'est installé +là, et qui s'intitule _architecte de l'École des beaux-arts_, et qui +marche tous les jours stupidement là-dessus. Et nous allons chercher +bien loin et payer bien cher des ornements à nos musées! + +Il serait temps enfin de mettre un terme à ces désordres, sur +lesquels nous appelons l'attention du pays. Quoique appauvrie par les +dévastateurs révolutionnaires, par les spéculateurs mercantiles, et +surtout par les restaurateurs classiques, la France est riche encore +en monuments français. Il faut arrêter le marteau qui mutile la face +du pays. Une loi suffirait; qu'on la fasse. Quels que soient les +droits de la propriété, la destruction d'un édifice historique et +monumental ne doit pas être permise à ces ignobles spéculateurs que +leur intérêt aveugle sur leur honneur; misérables hommes, et si +imbéciles, qu'ils ne comprennent même pas qu'ils sont des barbares! +Il y a deux choses dans un édifice, son usage et sa beauté. Son usage +appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde; c'est donc +dépasser son droit que le détruire. + +Une surveillance active devrait être exercée sur nos monuments. +Avec de légers sacrifices, on sauverait des constructions qui, +indépendamment du reste, représentent des capitaux énormes. La seule +église de Brou, bâtie vers la fin du quinzième siècle, a coûté +vingt-quatre millions, à une époque où la journée d'un ouvrier se +payait deux sous. Aujourd'hui ce serait plus de cent cinquante +millions. Il ne faut pas plus de trois jours et de trois cents francs +pour la jeter bas. + +Et puis, un louable regret s'emparerait de nous, nous voudrions +reconstruire ces prodigieux édifices, que nous ne le pourrions. Nous +n'avons plus le génie de ces siècles. L'industrie a remplacé l'art. + +Terminons ici cette note; aussi bien c'est encore là un sujet qui +exigerait un livre. Celui qui écrit ces lignes y reviendra souvent, +à propos et hors de propos; et, comme ce vieux romain qui disait +toujours: _Hoc censeo, et delendam esse Carthaginem_, l'auteur de +cette note répétera sans cesse: Je pense cela, et qu'il ne faut pas +démolir la France. + + + + + 1832. + + +Il faut le dire, et le dire haut, cette démolition de la vieille +France, que nous avons dénoncée plusieurs fois sous la restauration, +se continue avec plus d'acharnement et de barbarie que jamais. Depuis +la révolution de juillet, avec la démocratie, quelque ignorance a +débordé et quelque brutalité aussi. Dans beaucoup d'endroits, le +pouvoir local, l'influence municipale, la curatelle communale a passé +des gentilshommes qui ne savaient pas écrire aux paysans qui ne savent +pas lire. On est tombé d'un cran. En attendant que ces braves gens +sachent épeler, ils gouvernent. La bévue administrative, produit +naturel et normal de cette machine de Marly qu'on appelle la +_centralisation_, la bévue administrative s'engendre toujours, comme +par le passé, du maire au sous-préfet, du sous-préfet au préfet, du +préfet au ministre. Seulement elle est plus grosse. + +Notre intention est de n'envisager ici qu'une seule des innombrables +formes sous lesquelles elle se produit aux yeux du pays émerveillé. +Nous ne voulons traiter de la _bévue administrative_ qu'en matière de +monuments, et encore ne ferons-nous qu'effleurer cet immense sujet, +que vingt-cinq volumes in-folio n'épuiseraient pas. + +Nous posons donc en fait qu'il n'y a peut-être pas en France, +à l'heure qu'il est, une seule ville, pas un seul chef-lieu +d'arrondissement, pas un seul chef-lieu de canton, où il ne se médite, +où il ne se commence, où il ne s'achève la destruction de quelque +monument historique national, soit par le fait de l'autorité centrale, +soit par le fait de l'autorité locale de l'aveu de l'autorité +centrale, soit par le fait des particuliers sous les yeux et avec la +tolérance de l'autorité locale. + +Nous avançons ceci avec la profonde conviction de ne pas nous tromper, +et nous en appelons à la conscience de quiconque a fait, sur un +point quelconque de la France, la moindre excursion d'artiste et +d'antiquaire. Chaque jour quelque vieux souvenir de la France s'en va +avec la pierre sur laquelle il était écrit. Chaque jour nous brisons +quelque lettre du vénérable livre de la tradition. Et bientôt, quand +la ruine de toutes ces ruines sera achevée, il ne nous restera plus +qu'à nous écrier avec ce troyen, qui du moins emportait ses dieux: + + ...Fuit Ilium et ingens + Gloria! + +Et à l'appui de ce que nous venons de dire, qu'on permette à celui qui +écrit ces lignes de citer, entre une foule de documents qu'il pourrait +produire, l'extrait d'une lettre à lui envoyée. Il n'en connaît pas +personnellement le signataire, qui est, comme sa lettre l'annonce, +homme de goût et de coeur; mais il le remercie de s'être adressé à +lui. Il ne fera jamais faute à quiconque lui signalera une injustice +ou une absurdité nuisible à dénoncer. Il regrette seulement que sa +voix n'ait pas plus d'autorité et de retentissement. Qu'on lise donc +cette lettre, et qu'on songe, en la lisant, que le fait qu'elle +atteste n'est pas un fait isolé, mais un des mille épisodes du grand +fait général, la _démolition successive et incessante de tous les +monuments de l'ancienne France_. + + Charleville, 14 février 1832. + + «Monsieur, + +Au mois de septembre dernier, je fis un voyage à Laon (Aisne), mon +pays natal. Je l'avais quitté depuis plusieurs années; aussi, à peine +arrivé, mon premier soin fut de parcourir la ville... Arrivé sur la +place du Bourg, au moment où mes yeux se levaient sur la vieille tour +de Louis d'Outremer, quelle fut ma surprise de la voir de toutes parts +bardée d'échelles, de leviers et de tous les instruments possibles +de destruction! Je l'avouerai, cette vue me fit mal. Je cherchais à +deviner pourquoi ces échelles et ces pioches, quand vint à passer M. +Th----, homme simple et instruit, plein de goût pour les lettres et +fort ami de tout ce qui touche à la science et aux arts. Je lui +fis part à l'instant de l'impression douloureuse que me causait la +destruction de ce vieux monument. M. Th----, qui la partageait, +m'apprit que, resté seul des membres de l'ancien conseil municipal, +il avait été seul pour combattre l'acte dont nous étions en ce moment +témoins; que ses efforts n'avaient rien pu. Raisonnements, paroles, +tout avait échoué. Les nouveaux conseillers, réunis en majorité contre +lui, l'avaient emporté. Pour avoir pris un peu chaudement le parti de +cette tour innocente, M. Th---- avait été même accusé de carlisme. +Ces messieurs s'étaient écriés que cette tour ne rappelait que les +souvenirs des temps féodaux, et la destruction avait été votée par +acclamation. Bien plus, la ville a offert au soumissionnaire qui +se charge de l'exécution une somme de plusieurs mille francs, les +matériaux en sus. Voilà le prix du meurtre, car c'est un véritable +meurtre! M. Th---- me fit remarquer sur le mur voisin l'affiche +d'adjudication, en papier jaune. En tête était écrit en énormes +caractères: DESTRUCTION DE LA TOUR DITE DE LOUIS D'OUTREMER. _Le +public est prévenu,_ etc. + +«Cette tour occupait un espace de quelques toises. Pour agrandir le +marché qui l'avoisine, si c'est là le but qu'on a cherché, on pouvait +sacrifier une maison particulière, _dont le prix n'eût peut-être pas +dépassé la somme offerte au soumissionnaire._ Ils ont préféré anéantir +la tour. Je suis affligé de le dire à la honte des Laonnois, leur +ville possédait un monument rare, un monument des rois de la seconde +race; il n'y en existe plus aujourd'hui un seul. Celui de Louis IV +était le dernier. Après un pareil acte de vandalisme, on apprendra +quelque jour sans surprise qu'ils démolissent leur belle cathédrale du +onzième siècle, pour faire une halle aux grains[1].» + +Les réflexions abondent et se pressent devant de tels faits. + +Et d'abord, ne voilà-t-il pas une excellente comédie? Vous +représentez-vous ces dix ou douze conseillers municipaux mettant +en délibération la grande _destruction de la tour dite de Louis +d'Outremer?_ Les voilà tous, rangés en cercle, et sans doute assis +sur la table, jambes croisées et babouches aux pieds, à la façon des +turcs. Écoutez-les. Il s'agit d'agrandir le carré aux choux et de +faire disparaître un _monument féodal_. Les voilà qui mettent en +commun tout ce qu'ils savent de grands mots, depuis quinze ans qu'ils +se font anucher le _Constitutionnel_ par le magister de leur village. +Ils se cotisent. Les bonnes raisons pleuvent. L'un argue de la +_féodalité_, et s'y tient; l'autre allègue la _dîme_; l'autre, la +_corvée_; l'autre, les _serfs qui battaient l'eau des fossés pour +faire taire les grenouilles_; un cinquième, le _droit de jambage et +de cuissage_; un sixième, les éternels _prêtres_ et les éternels +_nobles_; un autre, les _horreurs de la Saint-Barthélemy_; un autre, +qui est probablement avocat, les _jésuites_; puis ceci, puis cela, +puis encore cela et ceci; et tout est dit, la tour de Louis d'Outremer +est condamnée. + +Vous figurez-vous bien, au milieu du grotesque sanhédrin, la situation +de ce pauvre homme, représentant unique de la science, de l'art, du +goût, de l'histoire? Remarquez-vous l'attitude humble et opprimée de +ce paria? L'écoutez-vous hasarder quelques mots timides en faveur du +vénérable monument? Et voyez-vous l'orage éclater contre lui? Le voilà +qui ploie sous les invectives. Voilà qu'on l'appelle de toutes parts +_carliste_, et probablement _carlisse_. Que répondre à cela? C'est +fini. La chose est faite. La démolition du «monument des âges de +barbarie» est définitivement votée avec enthousiasme, et vous entendez +le hourra des braves conseillers municipaux de Laon, qui ont pris +d'assaut la tour de Louis d'Outremer. + +Croyez-vous que jamais Rabelais, que jamais Hogarth, auraient pu +trouver quelque part faces plus drôlatiques, profils plus bouffons, +silhouettes plus réjouissantes à charbonner sur les murs d'un cabaret +ou sur les pages d'une batrachomyomachie? + +Oui, riez.--Mais, pendant que les prud'hommes jargonnaient, +croassaient et délibéraient, la vieille tour, si longtemps +inébranlable, se sentait trembler dans ses fondements. Voilà tout à +coup que, par les fenêtres, par les portes, par les barbacanes, par +les meurtrières, par les lucarnes, par les gouttières, de partout, les +démolisseurs lui sortent comme les vers d'un cadavre. Elle sue des +maçons. Ces pucerons la piquent. Cette vermine la dévore. La pauvre +tour commence à tomber pierre à pierre; ses sculptures se brisent +sur le pavé; elle éclabousse les maisons de ses débris; son flanc +s'éventre; son profil s'ébrèche, et le bourgeois inutile, qui passe à +côté sans trop savoir ce qu'on lui fait, s'étonne de la voir chargée +de cordes, de poulies et d'échelles plus qu'elle ne le fut jamais par +un assaut d'anglais ou de bourguignons. + +Ainsi, pour jeter bas cette tour de Louis d'Outremer, presque +contemporaine des tours romaines de l'ancienne Bibrax, pour faire +ce que n'avaient fait ni béliers, ni balistes, ni scorpions, ni +catapultes, ni haches, ni dolabres, ni engins, ni bombardes, ni +serpentines, ni fauconneaux, ni couleuvrines, ni les boulets de fer +des forges de Creil, ni les pierres à bombarde des carrières de +Péronne, ni le canon, ni le tonnerre, ni la tempête, ni la bataille, +ni le feu des hommes, ni le feu du ciel, il a suffi au dix-neuvième +siècle, merveilleux progrès! d'une plume d'oie, promenée à peu près +au hasard sur une feuille de papier par quelques infiniment petits! +méchante plume d'un conseil municipal du vingtième ordre! plume qui +formule boiteusement les fetfas imbéciles d'un divan de paysans! plume +imperceptible du sénat de Lilliput! plume qui fait des fautes de +français! plume qui ne sait pas l'orthographe! plume qui, à coup sûr, +a tracé plus de croix que de signatures au bas de l'inepte arrêté! + +Et la tour a été démolie! et cela s'est fait! et la ville a payé pour +cela! On lui a volé sa couronne, et elle a payé le voleur! + +Quel nom donner à toutes ces choses? + +Et, nous le répétons pour qu'on y songe bien, le fait de Laon n'est +pas un fait isolé. A l'heure où nous écrivons, il n'est pas un point +en France où il ne se passe quelque chose d'analogue. C'est plus ou +c'est moins, c'est peu ou c'est beaucoup, c'est petit ou c'est grand, +mais c'est toujours et partout du vandalisme. La liste des démolitions +est inépuisable. Elle a été commencée par nous et par d'autres +écrivains qui ont plus d'importance que nous. Il serait facile de la +grossir, il serait impossible de la clore. + +On vient de voir une prouesse de conseil municipal. Ailleurs, c'est un +maire qui déplace un peulven pour marquer la limite du champ communal; +c'est un évêque qui ratisse et badigeonne sa cathédrale; c'est un +préfet qui jette bas une abbaye du quatorzième siècle pour démasquer +les fenêtres de son salon; c'est un artilleur qui rase un cloître +de 1460 pour rallonger un polygone; c'est un adjoint qui fait du +sarcophage de Théodeberthe une auge aux pourceaux. + +Nous pourrions citer les noms. Nous en avons pitié. Nous les taisons. + +Cependant il ne mérite pas d'être épargné, ce curé de Fécamp qui a +fait démolir le jubé de son église, donnant pour raison que ce massif +incommode, ciselé et fouillé par les mains miraculeuses du quinzième +siècle, privait ses paroissiens du bonheur de le contempler, lui curé, +dans sa splendeur à l'autel. Le maçon qui a exécuté l'ordre du béat +s'est fait des débris du jubé une admirable maisonnette qu'on peut +voir à Fécamp. Quelle honte! Qu'est devenu le temps où le prêtre était +le suprême architecte? Maintenant le maçon enseigne le prêtre! + +N'y a-t-il pas aussi un dragon ou un housard qui veut faire de +l'église de Brou, de cette merveille, son grenier à foin, et qui en +demande ingénument la permission au ministre? N'était-on pas en train +de gratter du haut en bas la belle cathédrale d'Angers quand le +tonnerre est tombé sur la flèche, noire et intacte encore, et l'a +brûlée, comme si le tonnerre avait eu, lui, de l'intelligence et avait +mieux aimé abolir le vieux clocher que de le laisser égratigner par +des conseillers municipaux! Un ministre de la restauration n'a-t-il +pas rogné à Vincennes ses admirables tours et à Toulouse ses beaux +remparts? N'y a-t-il pas eu, à Saint-Omer, un préfet qui a détruit aux +trois quarts les magnifiques ruines de Saint-Bertin, sous prétexte +de donner du _travail aux ouvriers_? Dérision! si vous êtes des +administrateurs tellement médiocres, des cerveaux tellement stériles, +qu'en présence des routes à ferrer, des canaux à creuser, des rues à +macadamiser, des ports à curer, des landes à défricher, des écoles à +bâtir, vous ne sachiez que faire de vos ouvriers, du moins ne leur +livrez pas comme une proie nos édifices nationaux à démolir, ne leur +dites pas de se faire du pain avec ces pierres. Partagez-les plutôt, +ces ouvriers, en deux bandes; que toutes deux creusent un grand trou, +et que chacune ensuite comble le sien avec la terre de l'autre. Et +puis payez-leur ce travail. Voilà une idée. J'aime mieux l'inutile que +le nuisible. + +A Paris, le vandalisme fleurit et prospère sous nos yeux. Le +vandalisme est architecte. Le vandalisme se carre et se prélasse. Le +vandalisme est fêté, applaudi, encouragé, admiré, caressé, protégé, +consulté, subventionné, défrayé, naturalisé. Le vandalisme est +entrepreneur de travaux pour le compte du gouvernement. Il s'est +installé sournoisement dans le budget, et il le grignote à petit +bruit, comme le rat son fromage. Et, certes, il gagne bien son argent. +Tous les jours il démolit quelque chose du peu qui nous reste de +cet admirable vieux Paris. Que sais-je? le vandalisme a badigeonné +Notre-Dame, le vandalisme a retouché les tours du Palais de Justice, +le vandalisme a rasé Saint-Magloire, le vandalisme a détruit le +cloître des Jacobins, le vandalisme a amputé deux flèches sur trois +à Saint-Germain-des-Prés. Nous parlerons peut-être dans quelques +instants des édifices qu'il bâtit. Le vandalisme a ses journaux, +ses coteries, ses écoles, ses chaires, son public, ses raisons. Le +vandalisme a pour lui les bourgeois. Il est bien nourri, bien renté, +bouffi d'orgueil, presque savant, très classique, bon logicien, fort +théoricien, joyeux, puissant, affable au besoin, beau parleur, et +content de lui. Il tranche du Mécène. Il protège les jeunes talents. +Il est professeur. Il donne de grands prix d'architecture. Il envoie +des élèves à Rome. Il porte habit brodé, épée au côté et culotte +française. Il est de l'institut. Il va à la cour. Il donne le bras +au roi, et flâne avec lui dans les rues, lui soufflant ses plans à +l'oreille. Vous avez dû le rencontrer. + +Quelquefois il se fait propriétaire, et il change la tour magnifique +de Saint-Jacques de la Boucherie en fabrique de plomb de chasse, +impitoyablement fermée à l'antiquaire fureteur; et il fait de la nef +de Saint-Pierre-aux-Boeufs un magasin de futailles vides, de l'hôtel +de Sens une écurie à rouliers, de la maison de la Couronne d'or une +draperie, de la chapelle de Cluny une imprimerie. Quelquefois il se +fait peintre en bâtiments, et il démolit Saint-Landry pour construire +sur l'emplacement de cette simple et belle église une grande laide +maison qui ne se loue pas. Quelquefois il se fait greffier, et il +encombre de paperasses la Sainte-Chapelle, cette église qui sera la +plus admirable parure de Paris, quand il aura détruit Notre-Dame. +Quelquefois il se fait spéculateur, et dans la nef déshonorée de +Saint-Benoît il emboîte violemment un théâtre, et quel théâtre! +Opprobre! le cloître saint, docte et grave des bénédictins, +métamorphosé en je ne sais quel mauvais lieu littéraire. + +Sous la restauration, il prenait ses aises et s'ébattait d'une manière +tout aussi charmante, nous en convenons. Chacun se rappelle comment +le vandalisme, qui alors aussi était architecte du roi, a traité la +cathédrale de Reims. Un homme d'honneur, de science et de talent, M. +Vitet, a déjà signalé le fait. Cette cathédrale est, comme on sait, +chargée du haut en bas de sculptures excellentes qui débordent +de toutes parts son profil. A l'époque du sacre de Charles X, le +vandalisme, qui est bon courtisan, eut peur qu'une pierre ne se +détachât par aventure de toutes ces sculptures en surplomb, et ne vînt +tomber incongrûment sur le roi, au moment où sa majesté passerait; et +sans pitié, et à grands coups de maillet, et trois grands mois durant, +il ébarba la vieille église! Celui qui écrit ceci a chez lui une belle +tête de Christ, débris curieux de cette exécution. + +Depuis juillet, il en a fait une autre qui peut servir de pendant à +celle-là, c'est l'exécution du jardin des Tuileries. Nous reparlerons +quelque jour et longuement de ce bouleversement barbare. Nous ne +le citons ici que pour mémoire. Mais qui n'a haussé les épaules en +passant devant ces deux petits enclos usurpés sur une promenade +publique? On a fait mordre au roi le jardin des Tuileries, et voilà +les deux bouchées qu'il se réserve. Toute l'harmonie d'une oeuvre +royale et tranquille est troublée, la symétrie des parterres est +éborgnée, les bassins entaillent la terrasse; c'est égal, on a ses +deux jardinets. Que dirait-on d'un fabricant de vaudevilles qui se +taillerait un couplet ou deux dans les choeurs d'_Athalie!_ Les +Tuileries, c'était l'_Athalie_ de Le Nôtre. + +On dit que le vandalisme a déjà condamné notre vieille et irréparable +église de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le vandalisme a son idée à lui. +Il veut faire tout à travers Paris une grande, grande, grande rue. +Une rue d'une lieue! Que de magnifiques dévastations chemin faisant! +Saint-Germain-l'Auxerrois y passera, l'admirable tour de Saint-Jacques +de la Boucherie y passera peut-être aussi. Mais qu'importe! une rue +d'une lieue! comprenez-vous comme cela sera beau! une ligne droite +tirée du Louvre à la barrière du Trône; d'un bout de la rue, de la +barrière, on contemplera la façade du Louvre. Il est vrai que tout le +mérite de la colonnade de Perrault, si mérite il y a, est dans ses +proportions, et que ce mérite s'évanouira dans la distance; mais +qu'est-ce que cela fait? on aura une rue d'une lieue! de l'autre +bout, du Louvre, on verra la barrière du Trône, les deux colonnes +proverbiales que vous savez, maigres, fluettes et risibles comme les +jambes de Potier. O merveilleuse perspective! + +Espérons que ce burlesque projet ne s'accomplira pas. Si l'on essayait +de le réaliser, espérons qu'il y aura une émeute d'artistes. Nous y +pousserons de notre mieux. + +Les dévastateurs ne manquent jamais de prétextes. Sous la +restauration, on gâtait, on mutilait, on défigurait, on profanait les +édifices catholiques du moyen âge, le plus dévotement du monde. La +congrégation avait développé sur les églises la même excroissance +que sur la religion. Le sacré-coeur s'était fait marbre, bronze, +badigeonnage et bois doré. Il se produisait le plus souvent dans +les églises sous la forme d'une petite chapelle peinte, dorée, +mystérieuse, élégiaque, pleine d'anges bouffis, coquette, galante, +ronde et à faux jour, comme celle de Saint-Sulpice. Pas de cathédrale, +pas de paroisse en France à laquelle il ne poussât, soit au front, +soit au côté, une chapelle de ce genre. Cette chapelle constituait +pour les églises une véritable maladie. C'était la verrue de +Saint-Acheul. + +Depuis la révolution de juillet, les profanations continuent, plus +funestes et plus mortelles encore, et avec d'autres semblants. Au +prétexte dévot a succédé le prétexte national, libéral, patriote, +philosophe, voltairien. On ne _restaure_ plus, on ne gâte plus, on +n'enlaidit plus un moment, on le jette bas. Et l'on a de bonnes +raisons pour cela. Une église, c'est le fanatisme; un donjon, c'est la +féodalité. On dénonce un monument, on massacre un tas de pierres, on +septembrise des ruines. A peine si nos pauvres églises parviennent +à se sauver en prenant cocarde. Pas une Notre-Dame en France, si +colossale, si vénérable, si magnifique, si impartiale, si historique, +si calme et si majestueuse qu'elle soit, qui n'ait son petit drapeau +tricolore sur l'oreille. Quelquefois on sauve une admirable église en +écrivant dessus: _Mairie_. Rien de moins populaire parmi nous que ces +édifices faits par le peuple et pour le peuple. Nous leur en voulons +de tous ces crimes des temps passés dont ils ont été les témoins. Nous +voudrions effacer le tout de notre histoire. Nous dévastons, nous +pulvérisons, nous détruisons, nous démolissons par esprit national. A +force d'être bons français, nous devenons d'excellents welches. + +Dans le nombre, on rencontre certaines gens auxquels répugne ce qu'il +y a d'un peu banal dans le magnifique pathos de juillet, et qui +applaudissent aux démolisseurs par d'autres raisons, des raisons +doctes et importantes, des raisons d'économiste et de banquier. + +--A quoi servent ces monuments? disent-ils. Cela coûte des frais +d'entretien, et voilà tout. Jetez-les à terre et vendez les matériaux. +C'est toujours cela de gagné.--Sous le pur rapport économique, le +raisonnement est mauvais. Nous l'avons déjà établi plus haut, ces +monuments sont des capitaux. Beaucoup d'entre eux, dont la renommée +attire les étrangers riches en France, rapportent au pays bien au delà +de l'intérêt de l'argent qu'ils ont coûté. Les détruire, c'est priver +le pays d'un revenu. + +Mais quittons ce point de vue aride, et raisonnons de plus haut. +Depuis quand ose-t-on, en pleine civilisation, questionner l'art sur +son _utilité_? Malheur à vous si vous ne savez pas à quoi l'art sert! +On n'a rien de plus à vous dire. Allez! démolissez! utilisez! Faites +des moellons avec Notre-Dame de Paris. Faites des gros sous avec la +Colonne. + +D'autres acceptent et veulent l'art; mais, à les entendre, les +monuments du moyen âge sont des constructions de mauvais goût, des +oeuvres barbares, des monstres en architecture, qu'on ne saurait trop +vite et trop soigneusement abolir. A ceux-là non plus il n'y a rien à +répondre. C'en est fini d'eux. La terre a tourné, le monde a marché +depuis eux; ils ont les préjugés d'un autre siècle; ils ne sont plus +de la génération qui voit le soleil. Car, il faut bien, nous le +répétons, que les oreilles de toute grandeur s'habituent à l'entendre +dire et redire, en même temps qu'une glorieuse révolution politique +s'est accomplie dans la société, une glorieuse révolution +intellectuelle s'est accomplie dans l'art. Voilà vingt-cinq ans que +Charles Nodier et Mme de Staël l'ont annoncée en France; et, s'il +était permis de citer un nom obscur après ces noms célèbres, nous +ajouterions que voilà quatorze ans que nous luttons pour elle. +Maintenant elle est faite. Le ridicule duel des classiques et des +romantiques s'est arrangé de lui-même, tout le monde étant à la fin du +même avis. Il n'y a plus de question. Tout ce qui a de l'avenir est +pour l'avenir. A peine y a-t-il encore, dans l'arrière-parloir des +collèges, dans la pénombre des académies, quelques bons vieux enfants +qui font joujou dans leur coin avec les poétiques et les méthodes d'un +autre âge; qui poëtes, qui architectes; celui-ci s'ébattant avec les +trois unités, celui-là avec les cinq ordres; les uns gâchant du plâtre +selon Vignole, les autres gâchant des vers selon Boileau. + +Cela est respectable. N'en parlons plus. + +Or, dans ce renouvellement complet de l'art et de la critique, la +cause de l'architecture du moyen âge, plaidée sérieusement pour la +première fois depuis trois siècles, a été gagnée en même temps que la +bonne cause générale; gagnée par toutes les raisons de la science, +gagnée par toutes les raisons de l'histoire, gagnée par toutes les +raisons de l'art, gagnée par l'intelligence, par l'imagination et par +le coeur. Ne revenons donc pas sur la chose jugée et bien jugée; et +disons de haut au gouvernement, aux communes, aux particuliers, qu'ils +sont responsables de tous les monuments nationaux que le hasard met +dans leurs mains. Nous devons compte du passé à l'avenir. _Posteri, +posteri, vestra res agitur_. + +Quant aux édifices qu'on nous bâtit pour ceux qu'on nous détruit, nous +ne prenons pas le change, nous n'en voulons pas. Ils sont mauvais. +L'auteur de ces lignes maintient tout ce qu'il a dit ailleurs[2] sur +les monuments modernes du Paris actuel. Il n'a rien de plus doux à +dire des monuments en construction. Que nous importe les trois ou +quatre petites églises cubiques que vous bâtissez piteusement çà et +là! Laissez donc crouler votre ruine du quai d'Orsay avec ses lourds +cintres et ses vilaines colonnes engagées! Laissez crouler votre +palais de la chambre des députés, qui ne demandait pas mieux! N'est-ce +pas une insulte, au lieu dit _École des beaux-arts_, que cette +construction hybride et fastidieuse dont l'épure a si longtemps sali +le pignon de la maison voisine, étalant effrontément sa nudité et +sa laideur à côté de l'admirable façade du château de Gaillon? +Sommes-nous tombés à ce point de misère qu'il nous faille absolument +admirer les barrières de Paris? Y a-t-il rien au monde de plus +bossu et de plus rachitique que votre monument expiatoire (ah çà! +décidément, qu'est-ce qu'il expie?) de la rue de Richelieu? N'est-ce +pas une belle chose, en vérité, que votre Madeleine, ce tome deux de +la Bourse, avec son lourd tympan qui écrase sa maigre colonnade? Oh! +qui me délivrera des colonnades? + +De grâce, employez mieux nos millions. + +Ne les employez même pas à parfaire le Louvre. Vous voudriez achever +d'enclore ce que vous appelez le parallélogramme du Louvre. Mais nous +vous prévenons que ce parallélogramme est un trapèze; et, pour un +trapèze, c'est trop d'argent. D'ailleurs, le Louvre, hors ce qui est +de la renaissance, le Louvre, voyez-vous, n'est pas beau. Il ne faut +pas admirer et continuer, comme si c'était de droit divin, tous les +monuments du dix-septième siècle, quoiqu'ils vaillent mieux que ceux +du dix-huitième, et surtout que ceux du dix-neuvième. Quel que +soit leur bon air, quelle que soit leur grande mine, il en est des +monuments de Louis XIV comme de ses enfants. Il y en a beaucoup de +bâtards. + +Le Louvre, dont les fenêtres entaillent l'architrave, le Louvre est de +ceux-là. + +S'il est vrai, comme nous le croyons, que l'architecture, seule entre +tous les arts, n'ait plus d'avenir, employez vos millions à conserver, +à entretenir, à éterniser les monuments nationaux et historiques qui +appartiennent à l'état, et à racheter ceux qui sont aux particuliers. +La rançon sera modique. Vous les aurez à bon marché. Tel propriétaire +ignorant vendra le Parthénon pour le prix de la pierre. + +Faites réparer ces beaux et graves édifices. Faites-les réparer avec +soin, avec intelligence, avec sobriété. Vous avez autour de vous des +hommes de science et de goût qui vous éclaireront dans ce travail. +Surtout que l'architecte restaurateur soit frugal de ses propres +imaginations; qu'il étudie curieusement le caractère de chaque +édifice, selon chaque siècle et chaque climat. Qu'il se pénètre de la +ligne générale et de la ligne particulière du monument qu'on lui met +entre les mains, et qu'il sache habilement souder son génie au génie +de l'architecte ancien. + +Vous tenez les communes en tutelle, défendez-leur de démolir. + +Quant aux particuliers, quant aux propriétaires qui voudraient +s'entêter à démolir, que la loi le leur défende; que leur propriété +soit estimée, payée et adjugée à l'état. Qu'on nous permette de +transcrire ici ce que nous disions à ce sujet en 1825: «Il faut +arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait; +qu'on la fasse. Quels que soient les droits de la propriété, la +destruction d'un édifice historique et monumental ne doit pas être +permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur +honneur; misérables hommes, et si imbéciles, qu'ils ne comprennent +même pas qu'ils sont des barbares! Il y a deux choses dans un édifice, +son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa +beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, le détruire, +c'est dépasser son droit.» + +Ceci est une question d'intérêt général, d'intérêt national. Tous les +jours, quand l'intérêt général élève la voix, la loi fait taire les +glapissements de l'intérêt privé. La propriété particulière a été +souvent et est encore à tous moments modifiée dans le sens de la +communauté sociale. On vous achète de force votre champ pour en faire +une place, votre maison pour en faire un hospice. On vous achètera +votre monument. + +S'il faut une loi, répétons-le, qu'on la fasse. Ici, nous entendons +les objections s'élever de toutes parts: + +--Est-ce que les chambres ont le temps?--Une loi pour si peu de chose! + +Pour si peu de chose! + +Comment! nous avons quarante-quatre mille lois dont nous ne savons que +faire, quarante-quatre mille lois sur lesquelles il y en a à peine dix +de bonnes. Tous les ans, quand les chambres sont en chaleur, elles en +pondent par centaines, et, dans la couvée, il y en a tout au plus deux +ou trois qui naissent viables. On fait des lois sur tout, pour tout, +contre tout, à propos de tout. Pour transporter les cartons de tel +ministère d'un côté de la rue de Grenelle à l'autre, on fait une loi. +Et une loi pour les monuments, une loi pour l'art, une loi pour la +nationalité de la France, une loi pour les souvenirs, une loi pour les +cathédrales, une loi pour les plus grands produits de l'intelligence +humaine, une loi pour l'oeuvre collective de nos pères, une loi pour +l'histoire, une loi pour l'irréparable qu'on détruit, une loi pour ce +qu'une nation a de plus sacré après l'avenir, une loi pour le passé, +cette loi juste, bonne, excellente, sainte, utile, nécessaire, +indispensable, urgente, on n'a pas le temps, on ne la fera pas! + +Risible! risible! risible! + + +[1: Nous ne publions pas le nom du signataire de la lettre, n'y étant +point formellement autorisé par lui; mais nous le tenons en réserve +pour notre garantie. Nous avons cru devoir aussi retrancher les +passages qui n'étaient que l'expression trop bienveillante de la +sympathie de notre correspondant pour nous personnellement. + +[2: Notre-Dame de Paris. + + + + + 1833 + + YMBERT GALLOIX + + +Ymbert Galloix était un pauvre jeune homme de Genève, fils ou +petit-fils, si notre mémoire est bonne, d'un vieux maître d'écriture +du pays; un pauvre genevois, disons-nous, bien élevé et bien lettré +d'ailleurs, qui vint à Paris, il y a six ans, n'ayant pas devant lui +de quoi vivre plus d'un mois, mais avec cette pensée, qui en a leurré +tant d'autres, que Paris est une ville de chance et de loterie, où +quiconque joue bien le jeu de sa destinée finit par gagner; une +métropole bénie où il y a des avenirs tout faits et à choisir, que +chacun peut ajuster à son existence; une terre de promission qui ouvre +des horizons magnifiques à toutes les intelligences dans toutes les +directions; un vaste atelier de civilisation où toute capacité trouve +du travail et fait fortune; un océan où se fait chaque jour la pêche +miraculeuse; une cité prodigieuse, en un mot, une cité de prompt +succès et d'activité excellente, d'où en moins d'un an l'homme de +talent qui y est entré sans souliers ressort en carrosse. + +Il y est arrivé au mois d'octobre 1827, il y est mort de misère au +mois d'octobre 1828. + +Il n'y a en ceci aucune hyperbole, ce jeune homme est mort de misère à +Paris. Ce n'est pas que quelques hommes de ces classes intelligentes +et humaines qu'on est convenu de désigner sous le nom vague +d'_artistes_, ce n'est pas que quelques jeunes gens de la bonne +jeunesse qui pense et qui étudie, au milieu desquels il tomba à son +arrivée à Paris, inconnu de tous, ne lui aient serré la main, ne lui +aient donné conseil et secours, ne lui aient, dans l'occasion, ouvert +leur bourse quand il avait faim et leur coeur quand il pleurait. Il va +sans dire que plusieurs d'entre eux se sont tout naturellement cotisés +pour payer son dernier loyer et son dernier médecin, et que ce n'est +pas au charpentier qu'il doit sa bière. Mais qu'est-ce que tout cela, +si ce n'est mourir de misère? + +A son arrivée à Paris, il se présenta de lui-même, avec quelque +assurance, dans trois ou quatre maisons. Voici à ce sujet ce que nous +disait encore, il y a peu de jours, un de ceux qui l'ont accueilli +dans ses premières illusions et assisté dans ses dernières angoisses. + +--C'était en octobre 1827, un matin qu'il faisait déjà froid, je +déjeunais; la porte s'ouvre, un jeune homme entre. Un grand jeune +homme un peu courbé, l'oeil brillant, des cheveux noirs, les pommettes +rouges, une redingote blanche assez neuve, un vieux chapeau. Je me +lève et je le fais asseoir. Il balbutie une phrase embarrassée d'où je +ne vis saillir distinctement que trois mots: _Ymbert Galloix, Genève, +Paris_. Je compris que c'était son nom, le lieu où il avait été +enfant, et le lieu où il voulait être homme. Il me parla poésie. Il +avait un rouleau de papiers sous le bras. Je l'accueillis bien; je +remarquai seulement qu'il cachait ses pieds sous sa chaise avec un +air gauche et presque honteux. Il toussait un peu. Le lendemain, il +pleuvait à verse, le jeune homme revint. Il resta trois heures. Il +était d'une belle humeur et tout rayonnant. Il me parla des poëtes +anglais, sur lesquels je suis peu lettré, Shakespeare et Byron +exceptés. Il toussait beaucoup. Il cachait toujours ses pieds sous sa +chaise. Au bout de trois heures, je m'aperçus qu'il avait des souliers +percés et qui prenaient l'eau. Je n'osai lui en rien dire. Il s'en +alla sans m'avoir parlé d'autre chose que des poëtes anglais... + +Il se présenta à peu près de cette façon partout où il alla, +c'est-à-dire chez trois ou quatre hommes spécialement voués aux études +d'art et de poésie. Il fut bien reçu partout, toujours encouragé, +souvent aidé. Cela ne l'a pas empêché de mourir de misère, à la +lettre, comme il a été dit plus haut. + +Ce qui le caractérisait dans les premiers mois de son séjour à Paris, +c'était une ardente et fiévreuse curiosité. Il voulait voir Paris, +entendre Paris, respirer Paris, toucher Paris. Non le Paris qui parle +politique et lit le _Constitutionnel_ et monte la garde à la mairie; +non le Paris que viennent admirer les provinciaux désoeuvrés, le +Paris-monument, le Paris-Saint-Sulpice, le Paris-Panthéon, pas même le +Paris des bibliothèques et des musées. Non, ce qui l'occupait avant +tout, ce qui éveillait sans relâche sa curiosité, ce qu'il examinait, +ce qu'il questionnait sans cesse, c'est la pensée de Paris, c'est la +mission littéraire de Paris, c'est la mission civilisatrice de Paris, +c'est le progrès que contient Paris. C'est surtout sous le point de +vue des développements nouveaux de l'art que ce jeune homme étudiait +Paris. Partout où il entendait résonner une enclume littéraire, il +arrivait. Il y mettait ses idées, il les laissait marteler à plaisir +par la discussion, et souvent, à force de les reforger ainsi sans +cesse, il les déformait. Ymbert Galloix est un des plus frappants +exemples du péril de la controverse pour les esprits de second ordre. +Quand il est mort, il n'avait plus une seule idée droite dans le +cerveau. + +Ce qui le caractérisa dans les derniers mois de son séjour, qui furent +les derniers mois de sa vie, c'est un profond découragement. Il +ne voulait plus rien voir, plus rien entendre, plus rien dire. En +quelques mois, par une transition dont nous laissons le lecteur rêver +les nuances, le pauvre jeune homme était arrivé de la curiosité au +dégoût. Ici il se présente plusieurs questions, que nous posons sans +les résoudre. De quel côté ses illusions étaient-elles ruinées? +Était-ce à l'intérieur ou à l'extérieur? Avait-il cessé de croire en +lui ou au monde? Paris, après examen, lui avait-il semblé chose trop +grande ou chose trop petite? S'était-il jugé trop faible ou trop fort +pour prendre joyeusement de l'ouvrage dans cet immense atelier de +civilisation? La mesure idéale de lui-même qu'il portait en lui +s'était-elle trouvée trop courte ou trop haute quand il l'avait +superposée aux réalités d'une existence à faire et d'une carrière à +parcourir? En un mot, la cause de l'inaction volontaire qui hâta sa +mort, était-ce effroi ou dédain? Nous ne savons. Ce qu'il y a de +certain, c'est qu'après avoir bien regardé Paris, il croisa tristement +les bras et refusa de rien faire. Était-ce paresse? était-ce fatigue? +était-ce stupeur? Selon nous, c'était les trois choses à la fois. Il +n'avait trouvé ni dans Paris ni en lui-même ce qu'il cherchait. La +ville qu'il avait cru voir dans Paris n'existait pas. L'homme qu'il +avait cru voir en lui ne se réalisait pas. Son double rêve évanoui, il +se laissa mourir. + +Nous disons qu'il se laissa mourir. C'est qu'en effet, au physique +comme au moral, sa mort fut une espèce de suicide. On nous permettra +de ne pas éclairer davantage un des côtés de notre pensée. Le fait est +qu'il refusa de travailler. On lui avait trouvé des besognes à faire +(misérables besognes, il est vrai, où s'usent tant de jeunes gens +capables peut-être de grandes choses), des dictionnaires, des +compilations, des biographies de contemporains à vingt francs la +colonne. Il s'essaya pendant un temps d'écrire quelques lignes pour +ces divers labeurs. Puis le coeur lui manqua; il refusa tout. Il fut +invinciblement pris d'oisiveté comme un voyageur est pris de sommeil +dans la neige. Une maladie lente qu'il avait depuis l'enfance +s'aggrava. La fièvre survint. Il traîna deux ou trois mois, et mourut. +Il avait vingt-deux ans. + +A proprement parler, le pays de son choix, ce n'était pas la France, +c'était l'Angleterre. Son rêve, ce n'était pas Paris, c'était Londres. +On le va voir dans les lignes qu'il a laissées. Vers les derniers +temps de sa vie, quand la souffrance commençait à déranger sa raison, +quand ses idées à demi éteintes ne jetaient plus que quelques lueurs +dans son cerveau épuisé, il disait, bizarre chimère, que la principale +condition pour être heureux, c'était d'être _né anglais_. Il voulait +aller en Angleterre pour y devenir lord, grand poëte, et y faire +fortune. Il apprenait l'anglais ardemment. C'était le seul travail +auquel il fût resté fidèle. Le jour de sa mort, sachant qu'il allait +mourir, il avait une grammaire sur son lit et il étudiait l'anglais. +Qu'en voulait-il faire? + +Ymbert Galloix est mort triste, anéanti, désespéré, sans une seule +vision de gloire à son chevet. Il avait enfoui quelques colonnes de +prose fort vulgaire, disait-il, dans le recoin le plus obscur d'une de +ces tours de Babel littéraires que la librairie appelle _dictionnaires +biographiques_. Il espérait bien que personne ne viendrait jamais +déterrer cette prose de là. Quant aux rares essais de poésie qu'il +avait tentés, sur les derniers temps, découragé comme il l'était, il +en parlait d'un ton morose et fort sévèrement. Sa poésie, en effet, ne +se produisait jamais guère qu'à l'état d'ébauche. Dans l'ode, son vers +était trop haletant et avait trop courte haleine pour courir fermement +jusqu'au bout de la strophe. Sa pensée, toujours déchirée par de +laborieux enfantements, n'emplissait qu'à grand peine les sinuosités +du rhythme et y laissait souvent des lacunes partout. Il avait des +curiosités de rime et de forme qui peuvent être, dans des talents +complets, une qualité de plus, précieuse sans doute, mais secondaire +après tout, et qui ne supplée à aucune qualité essentielle. Qu'un vers +ait une bonne forme, cela n'est pas tout; il faut absolument, pour +qu'il y ait parfum, couleur et saveur, qu'il contienne une idée, une +image ou un sentiment. L'abeille construit artistement les six pans de +son alvéole de cire, et puis elle l'emplit de miel. L'alvéole, c'est +le vers; le miel, c'est la poésie. + +Galloix était plus à l'aise dans l'élégie. Là, sa poésie était parfois +aussi palpitante que son coeur, mais là aussi la faculté d'exprimer +tout lui manquait souvent. En général son cerveau résistait à la +production littéraire proprement dite. Quelquefois, à force de +souffrir, le poëte devenait un homme, son élégie devenait une +confidence, son chant devenait un cri; alors c'était beau. + +Comme il croyait peu à la valeur essentielle et durable de sa prose +ou de ses vers, comme il n'avait eu le temps de réaliser aucun de ses +rêves d'artiste, il est mort avec la conviction désolante que rien de +lui ne resterait après lui. Il se trompait. + +Il restera de lui une lettre. + +Une lettre admirable, selon nous, une lettre éloquente, profonde, +maladive, fébrile, douloureuse, folle, unique; une lettre qui raconte +toute une âme, toute une vie, toute une mort; une lettre étrange, +vraie lettre de poëte, pleine de vision et de vérité. + +Cette lettre, l'ami auquel Ymbert Galloix l'adressait a bien voulu +nous la confier. La voici. Elle fera mieux connaître Ymbert Galloix +que tout ce que nous pourrions dire. Nous la publions telle qu'elle +est, avec les répétitions, les néologismes, les fautes de français (il +y en a), et tous ces embarras d'expression propres au style genevois. +Les deux ou trois suppressions qu'on y remarquera étaient imposées +à celui qui écrit ceci par des convenances rigoureuses qui seraient +approuvées de tout le monde. On a tâché que cette publication, toute +dans l'intérêt de l'art, fût aussi impersonnelle que possible. Ainsi +les noms propres qui sont écrits en toutes lettres dans l'original ne +sont ici désignés que par des initiales, afin de ménager les vanités +et surtout les modesties. + +Cela posé, nous devons redire que l'essence même de la lettre est +religieusement respectée. Pas un mot n'a été changé, pas un détail n'a +été déformé. Nous croyons qu'on lira avec le même intérêt que nous +cette confession mystérieuse d'une âme qui ressemble fort peu aux +autres âmes, et qui nous peint presque tous cependant. Voilà, à notre +sens, ce qui caractérise cette singulière lettre. C'est une exception, +et c'est tout le monde. + + + Paris, 11 décembre 1827. + + Mon pauvre D----, + +Il y a bien des jours que je me propose de vous écrire. Mais la +douleur, la maladie que vous me connaissez, les distances de Paris, +qui mangent la moitié des journées, tout m'en a empêché. Oh! que je +souffre et que j'ai souffert! Il m'est impossible de songer à mettre +de l'ordre dans ma lettre, à vous dépeindre même l'état de mon âme, +à matérialiser par des mots glacés ces navrantes et perpétuellement +successives impressions, sensations, terreurs, abîmes de mélancolie, +de désespoir, etc. Nous sommes aujourd'hui le 11 décembre. Il est +trois heures. J'ai marché, j'ai lu, le ciel est beau, et je souffre +horriblement. Arrivé ici le 27 octobre, voici donc un mois que je +languis et végète sans espoir. J'ai eu des heures, des journées +entières où mon désespoir approchait de la folie. Fatigué, crispé +physiquement et moralement, crispé à l'âme, j'errais sans cesse dans +ces rues boueuses et enfumées, inconnu, solitaire au milieu d'une +immense foule d'êtres, les uns pour les autres inconnus aussi. + +Un soir, je m'appuyai contre les murs d'un pont sur la Seine. Des +milliers de lumières se prolongeaient à l'infini, le fleuve coulait. +J'étais si fatigué, que je ne pouvais plus marcher, et là, regardé +par quelques passants comme un fou probablement, là, je souffrais +tellement, que je ne pouvais pleurer. Vous me plaisantiez quelquefois +à Genève sur mes sensations. Eh bien, ici je les dévore solitaire. +Elles me tourmentent, m'agitent sans cesse, et tout se réunit pour +me déchirer l'âme, ce sentiment immense et continuel du néant de nos +vanités, de nos joies, de nos douleurs, de nos pensées; l'incertitude +de ma situation, la peur de la misère, ma maladie nerveuse, mon +obscurité, l'inutilité des démarches, l'isolement, l'indifférence, +l'égoïsme, la solitude du coeur, le besoin du ciel, des champs, des +montagnes, les pensées philosophiques même, et par-dessus tout cela, +oh! oui, par-dessus tout cela, les regrets _lacérants_[1] du pays de +ses aïeux. Il est des moments où je rêve à tout ce que j'aimais, où +je me promène encore sur Saint-Antoine, où je me rappelle toutes mes +douleurs de Genève, et les joies que j'y ai connues, bien rarement, il +est vrai. + +Il est des moments où les traits de mes amis, de mes parents, un lieu +consacré par un souvenir, un arbre, un rocher, un coin de rue, sont +là devant mes yeux, et les cris d'un porteur d'eau de Paris me +réveillent. Oh! que je souffre alors! Souvent, rentré dans ma chambre +solitaire, harassé de corps et d'esprit, là je m'assieds, je rêve, +mais d'une rêverie amère, sombre, délirante. Tout me rappelle +ces pauvres parents que je n'ai pas rendus heureux; les soins de +blanchisseuse, etc., etc., tout cela m'étouffe. Les heures des repas +changées! Oh! que je regrette et ma chambre de Genève, où j'ai tant +souffert, et la classe, et mon oncle, et votre coin de feu, et les +visages connus, et les rues accoutumées! Souvent un rien, la vue de +l'objet le plus trivial, d'un bas, d'une jarretière, tout cela me rend +le passé vivant, et m'accable de toute la douleur du présent. Misère +de l'homme qui regrette ce qu'il maudirait bientôt quand il le +retrouverait! Je ne puis même jouir de ma douleur, l'esprit d'analyse +est toujours là qui désenchante tout. + +Ennui d'une âme flétrie à vingt et un ans, doutes arides, vagues +regrets d'un bonheur entrevu plus vaguement encore comme ces gloires +du couchant sur la cime de nos montagnes, douleurs positives, douleurs +idéales, persuasion du malheur enracinée dans l'âme, certitude que +la fortune, quoique un grand bien, ne nous rendrait pas parfaitement +heureux: voilà ce qui tourmente ma pauvre âme. Oh! mon unique ami, +qu'ils sont malheureux, ceux qui sont nés malheureux! + +Et quelquefois pourtant, il semble qu'une musique aérienne résonne à +mes oreilles, qu'une harmonie mélancolique et étrangère au tourbillon +des hommes vibre de sphère en sphère jusqu'à moi; il semble qu'une +possibilité de douleurs tranquilles et majestueuses s'offre à +l'horizon de ma pensée comme les fleuves des pays lointains à +l'horizon de l'imagination. Mais tout s'évanouit par un cruel retour +sur la vie positive, tout! + +Que de fois j'ai dit avec Rousseau: O ville de boue et de fumée! Que +cette âme tendre a dû souffrir ici! Isolé, errant, tourmenté comme +moi, mais moins malheureux de soixante ans d'un siècle sérieux et +de grands événements, il gémirait à Paris; j'y gémis, d'autres y +viendront gémir. O néant! néant! + +J'ai pourtant eu deux ou trois moments d'extase. Un jour, à l'Opéra, +la musique enchantée du _Siège de Corinthe_ m'avait fait oublier mes +peines. Vous savez combien j'aime l'élégance, la somptuosité, les +titres, tout enfin, tout ce qui nous place dans un monde aussi beau +que possible ici-bas, du moins à l'extérieur. Eh bien, ces impressions +que m'apportaient à Genève tant de physionomies étrangères et +distinguées, tant de belles âmes, de grands personnages, tant de +livrées, d'équipages, enfin ce spectacle ravissant des pompes de la +civilisation au milieu des pompes de la nature, spectacle qui fait +de Genève une ville peut-être unique en Europe relativement à sa +grandeur; ces impressions, je ne les ai retrouvées à Paris qu'à +l'Opéra, et en relisant avec passion la Vie d'Alfieri, écrite par +lui-même, que je n'avais pas lue depuis quatre ans. Que de choses pour +moi et pour chaque âme dans ces quatre ans! J'étais donc à l'Opéra. +Les prestiges de la musique, la magnificence du théâtre, les toilettes +et les physionomies qui garnissaient les loges, je respirais tout +cela, je me croyais prince, riche, honoré; les portiques d'un monde +qui n'est beau pour moi que parce que je l'ignore, se dessinaient à ma +vue entourés d'une auréole d'élégance et de recherche. J'avais oublié +ma situation, ou plutôt je cherchais à me convaincre qu'elle allait +cesser. Quoique entouré des simples mises du parterre, c'était bien +aux loges que j'étais. Je ne voyais qu'au-dessus de moi. J'étais +plongé dans un océan d'illusions, d'espérances démesurées, d'harmonie, +de splendeurs, de vanités, etc. Cet état dura une demi-heure. Oh! +qu'ils furent tristes, les moments qui suivirent! qu'ils furent amers! +Il en est de même de la vie errante de ce riche, noble et malheureux +Alfieri. On n'y voit que des ambassadeurs nobles, des voyages en +poste continuels, des valets de chambre, etc. Oh! qu'il fait bon être +malheureux avec trente mille francs de rente! Non, non; excusez cette +phrase. Vous savez combien je sais dépouiller le malheur de son +entourage positif et le contempler dans son affreuse nudité, qui est +la même pour toutes les conditions lorsqu'on a dans l'âme quelque +chose qui bat plus fortement pour nous que pour la foule. Les +sensations m'accablent. Je quitte la plume; je vais rêver. Riez, car +là vous me reconnaissez tout entier, n'est-ce pas? + +Je reprends la plume aujourd'hui 27 décembre. Je souffre, et toujours. +J'ai eu des moments horribles; mais je ne veux pas vous lasser encore +de mes plaintes. Il est minuit et quelques minutes. Nous sommes donc +le 28. Qu'importe! Quelques voitures roulent encore de loin en loin; +mais on est sorti de l'Odéon. La tristesse, l'hiver, la solitude et la +nuit règnent. Je veille au coin d'un feu au quatrième étage de la rue +des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Ma chambre, assez élégante, +est seule, et je suis face à face avec ma tristesse et mon ennui. +Croiriez-vous que je n'aime plus les femmes? Pas le moindre désir +physique. Il faut que la douleur m'absorbe entièrement. Mais je me +laisserai facilement aller à de nouvelles rêveries. Venons au fait. +Depuis longtemps je suis très lié avec ----. + + +Je suis encore lié intimement avec Ch. N----. Celui-là est encore plus +expansif que ----; il vous plairait davantage, surtout les premières +fois. N---- a souvent les larmes sur le bord des paupières, tout en +vous parlant. Il a ce que vous nommez de _l'humectant_ dans toute sa +personne. Il me témoigne une affection toute paternelle. On +pourrait lui reprocher peut-être d'avoir trop d'indulgence pour les +médiocrités, mais cela tient à sa grande bonté. ---- tomberait dans +l'excès contraire; il ne verrait pas avec plaisir, je crois, un homme +qu'il jugerait ordinaire. Vous me direz qu'il y a de l'amour-propre +là; mais si j'étais obligé de me gêner avec vous, autant vaudrait ne +pas vous écrire. + +Je passe tous les dimanches soirs chez N----. Là se réunissent +plusieurs hommes de lettres. J'y ai vu madame T----, j'y ai causé avec +E---- D----, P----, le baron T----, M. de C----, savant célèbre qui +s'intéresse beaucoup à moi; M. de R----, antiquaire et historien. +Enfin M. J----, que j'ai connu là, est un ami que j'espère avoir +acquis. Il est colossal par la pensée. S'il avait un peu plus de +poésie dans l'âme, je n'hésiterais pas à le regarder comme un homme +étonnant! Vous avez lu ses articles sur Walter Scott et d'autres. Ce +n'est pas un médiocre dédommagement à ma douleur que d'être apprécié +par un tel homme, d'autant plus qu'il est froid, sec, au premier +abord, et surtout désespérant pour les médiocrités, qu'il méprise, +lors même qu'il les voit célèbres. M. J---- ressemble à L----, il +est beau de visage. Dessous sa sécheresse, il y a aussi beaucoup +d'humectant, et dans tout lui, dans son accent, dans ses manières, +une couleur montagnarde et anglaise. Il est né dans le Jura. Il a été +souvent à Genève. Nous sympathisons par la pensée, par les inductions, +et par la difficulté de rendre ce que nous éprouvons. + + +Je reviens à N----. Pour en finir sur lui, il a l'air et les goûts +d'un gentilhomme de campagne. Je lui ai prêté vos poésies; il en est +enchanté. P. L---- va publier ses _Voyages en Grèce_, en vers. Je lui +en ai entendu lire un fragment, c'est ravissant, c'est poétique comme +Byron; mais il n'y a ni cette pensée féconde, ni ce génie vaste et +souffrant qui nous prennent à la gorge dans le barde anglais et dans +son rival de Florence. M. L---- ressemble à Goethe (vous reconnaissez +là ma manie de ressemblance). Il lit ses vers d'une manière tout à +fait particulière et pleine de charme; il est simple, tranquille, +réservé; il a quelque chose de protestant dans sa personne. Il a +beaucoup voyagé. Il a un recueil de poésies en portefeuille, mais il +a de la répugnance à les publier toutes, parce qu'il les trouve trop +individuelles. Il a beaucoup goûté _ma vie_. Je vous dis en passant +que ---- et N---- font de mes poésies plus de cas peut-être qu'elles +ne méritent. J'en ai plusieurs nouvelles, faites soit à Genève, soit +ici. Je suis très lié avec de B----, le fils du poëte, homme d'un +esprit élevé. F---- fait jouer son P---- dans un mois. C'est un drame +tout à fait romantique. F---- a été au Cap et à la Martinique; +du reste, c'est un homme d'un ton de cabaret. Il a un poëme en +portefeuille. On ne peut lui refuser un talent frais et gracieux; +mais il ne faut pas le connaître pour aimer ses poésies. Quel +désenchantement! Je me rappelle que son _Pêcheur_, avant que V---- +allât en Russie, nous émut jusqu'aux larmes, et je prêtais à l'auteur +quelque chose d'idéal, n'ayant jamais vu ce nom, et le lisant au bas +d'un morceau tout rêveur, tout maritime; j'en faisais un jeune ondin, +etc.; et c'est un mélange de commun et de soldat. V---- (que j'ai vu +une heure chez ----) est un homme de sept pieds. Quand il parle à +un honnête homme, son estomac dessine une arcade et ses genoux un +triangle. S'il est assis, il se divise en deux pièces qui forment +l'angle aigu. Ajoutez qu'il ne dit pas six mots sans un _comme ça_, +qu'il est homme de bon ton de l'ancien régime, et maigre comme +un lézard. Il fait peur à contempler. Vous savez qu'il a fait la +charmante bluette intitulée _Sainte-P----_. Il connaît L----. A----, +l'historien duelliste, a l'air d'un boucher civilisé. Quelque chose +d'âpre, et pourtant d'imposant, le caractérise. Il ne me reste pas de +place pour vous parler d'Al----, des V---- père et fils, de D---- et +M----, rédacteurs du _G_----, et de plusieurs autres littérateurs que +je connais. Un mot sur S----: c'est un homme qui me paraît tenir du +charlatan, de l'illuminé, du Durand, du Swedenborg, et aussi du vrai +poëte. Il a un talent descriptif remarquable. Je n'ai eu qu'une +entrevue avec lui; j'en ai assez. Il est vrai que le tête-à-tête +a duré trois heures. Mais il y a trop de crème fouettée dans ce +cerveau-là pour que je m'amuse à le faire mousser encore davantage. +Je dois être présenté à Benjamin Constant par C----, bon garçon (le +rédacteur de la _Rev---- prot_----). Je m'attendais à trouver en C---- +un grave pasteur, et c'est un étourdi que j'ai trouvé, mais du moins +un étourdi d'esprit et de mérite, quoique sans génie. J'aurais encore +mille choses intéressantes à vous dire, mais il faut clore ma lettre. + +Vos _Mélodies_ ont paru. Jolie édition. Je les ai lues et relues avec +charme. Elles ont eu un article dans _la R_. J'en fais un pour _le +F._; je les ai recommandées au _G_. On en parlera dans _la N_. Mais il +faudrait, pour le succès, des prôneurs que vous n'avez pas. Il s'en +vendra peu, je le crains. La poésie est dans un discrédit si complet, +qu'il faut être sur les lieux pour en avoir une idée. C'est cent fois +pis qu'à Genève, personne ne lit de vers. On en achète encore moins. +L., D. et ---- font seuls exception à la règle. D'ailleurs tout le +monde fait bien les vers à Paris. On en lit tant de manuscrits, qu'un +auteur étranger, qui n'a d'autre protection que son talent, ne peut +percer que par un heureux hasard. Votre éloignement de Paris est +nuisible aussi au succès de votre livre; mais il est favorable à votre +bonheur. La grande Babylone vous saturerait de dégoût, de boue, de +fatigue et de tristesse. J'ignore l'état de votre âme à Florence; mais +à coup sûr il serait pire à Paris; sans parler de l'extrême difficulté +d'y vivre. Jusqu'à présent je ne gagne rien, et j'ai pourtant de vrais +amis qui font leurs efforts pour me trouver quelque chose. On m'a +écrit que vous étiez lié avec L----. Décrivez-le-moi de la cravate à +la pantoufle. Est-ce bien ce que j'ai rêvé, un lord Byron français, de +l'insouciance, de la vanité, de l'affectation, du malheur, une pensée +dévorante, du génie à flots, du bon ton, de l'élégance; enfin une +atmosphère poétique étrangère qui n'a rien de commun avec la sale +atmosphère de nos hommes de lettres parisiens? L---- n'est-il pas cet +idéal de mon âme, où j'aime à retrouver jusqu'à ces petits défauts de +vanité, de puérile affectation, qu'anciennement vous détestiez, et +que vous avez finalement découverts en vous, comme on les découvrira +toujours chez la plupart des poëtes qui auront l'esprit d'analyse +et la bonne foi de l'homme supérieur? Il est une heure et demie, +j'interromps ma lettre. Je compte vous mettre encore quelques mots +derrière la copie de deux élégies que vous trouverez ci-incluses. + + +Mon ami, je continue ma lettre bien après l'avoir commencée et +reprise. Il est huit heures du soir, et nous sommes le 31 mars. Je +suis fou de douleur, mon désespoir surpasse mes forces. J'ai souffert +aujourd'hui ce qu'il est à peine possible à un homme de se figurer. +Enfin, un accès de fièvre m'a pris ce soir, c'était l'excès de la +peine morale. Écoutez. Si du moins je pouvais me persuader qu'un jour +je serai heureux! mais l'avenir rembrunit encore le présent. Vous me +connaissez; vous savez les bizarreries de mon caractère. J'ai fait une +découverte en moi, c'est que je ne suis réellement point malheureux +pour telle ou telle chose, mais j'ai en moi une douleur permanente qui +prend différentes formes. Vous savez pour combien de choses jusqu'ici +j'ai été malheureux, ou plutôt sous combien de formes le foie, la +bile, ou enfin le principe qui me tourmente s'est reproduit. Tantôt, +vous le savez, c'était de n'être pas né anglais qui m'affligeait, +tantôt de n'être pas propre aux sciences; plus habituellement encore +de n'être pas riche, de lutter avec la misère et les préjugés, d'être +inconnu. Vous savez encore que depuis Genève il me semblait que si +jamais je parvenais à percer à Paris je serais enfin heureux. Eh bien, +mon ami, je suis lié avec presque tous les littérateurs les plus +distingués. Quelques-uns, tels que ----, Ch. N----, etc., sont +d'illustres amis avec qui je suis presque aussi familier qu'avec vous. +Eh bien, ma vanité est satisfaite; souvent dans les salons j'ai des +moments de satisfaction mondaine; enfin quelquefois je suis enivré +de ces petits triomphes d'une soirée, d'un instant; et avec cela, +le fond, la presque totalité de ma vie, c'est je ne dirais pas le +malheur, mais un chancre aride; un plomb liquide me coule dans les +veines; si l'on voyait mon âme, je ferais pitié, j'ai peur de devenir +fou. Depuis que je suis ici, ma douleur a pris cinq à six formes: +d'abord ç'a été le regret de ma patrie, et mon incertitude de +l'avenir; ensuite le sentiment de mon isolement, de mon _néant_; puis +un vide occupé par cet affreux tumulte de sensations dont je vous ai +tant parlé; enfin, depuis deux mois, toutes mes facultés de douleur +se sont réunies sur un point. J'ose à peine vous le dire, tant il est +fou; mais, je vous en supplie, ne voyez là-dedans qu'une forme de +douleur, qu'une des apparences de l'ulcère qui me ronge; ne me jugez +pas d'après les règles ordinaires, et voyez le mal et non pas son +objet. Eh bien, ce point central de mes maux, c'est de n'être pas né +anglais. Ne riez pas, je vous en supplie; je souffre tant! Les gens +vraiment amoureux sont des monomanes comme moi, qui ont une seule +idée, laquelle absorbe toutes leurs sensations. Moi, dont l'âme a été +en butte si longtemps à un tumulte si varié, je suis monomane aussi +maintenant. + +Je lisais dernièrement _Valérie_ de Mme de Krudener; je ne puis vous +exprimer les sensations que j'en ai reçues. Ce livre étonnant m'avait +ennuyé jadis; maintenant il m'a déchiré. C'est que Gustave est comme +moi victime d'une passion dévorante, ou plutôt d'une énergie de +sensations qui le dévore, et qui s'est portée sur un aliment naturel, +l'amour, tandis que cette même énergie, luttant dans mon âme avec le +vide, y enfante des fantômes. Je lisais ce roman, aux premiers +rayons du soleil du printemps, dans les vastes et tristes allées du +Luxembourg. A chaque instant, je m'arrêtais anéanti. + +Maintenant, voici l'origine de ma passion pour l'Angleterre. D'abord +vous savez que j'aime à revivre avec les morts, à connaître leur vie +d'autrefois, à habiter avec eux, à les suivre dans les circonstances +de leur existence, à me créer enfin des sympathies que pare l'illusion +du temps et que la présence des individus ne puisse plus détruire. Eh +bien, là, en Angleterre, j'aurais au moins cinquante poëtes d'une vie +aventureuse, et dont les livres sont pleins d'imagination, de pensée, +etc.; en France, je n'en ai pas trois. Outre cela, j'aurais eu une +patrie dont j'aurais aimé jusqu'aux préjugés; il y a tant de poésie +dans les vieilles moeurs de l'Angleterre, et tant d'imagination dans +tout ce qui est de ce pays-là! D'abord, au lieu d'une littérature, il +y en a quatre: l'américaine, l'anglaise, l'écossaise, l'irlandaise; et +elles ont toutes avec la même langue un caractère différent. Quelles +richesses littéraires! la vie du maniaque Cowper, si grand poëte, a +été écrite en trois volumes in-octavo; celle de Johnson en quatre. +C'est de celle-là que Walter Scott dit qu'on la trouve dans toutes +les maisons de campagne, etc. Et encore, qu'au seul nom de Johnson un +anglais a devant les yeux une individualité, un personnage qui a le +privilège d'être encore vivant, agissant, au physique comme au moral. +Il y a trente poëtes vivants, tous originaux, tous individuels, ne +marchant point sur les traces les uns des autres, et très féconds. +Que de richesses! Enfin quelles aventures que celles de ce malheureux +Savage, de Shelley! quel colosse qu'un Byron! Que de trésors pour une +âme qui aime à fuir le monde, et à chercher ses amis dans son cabinet! +Quels soins ont les anglais de leurs auteurs! ils les réimpriment sous +tous les formats. Quel goût dans leurs éditions! quelle imagination +dans leurs vignettes! Voyez la nation elle-même; les hommes qui ont un +air ignoble sont aussi rares en Angleterre que le sont en France ceux +qui ont l'air distingué! Tout est _excentric_ dans cette nation; +j'aime jusqu'à leur originalité, leurs vêtements bizarres. Ce n'est +que là que l'enthousiasme règne sous mille formes; que là, qu'à côté +des idées positives les plus sévères, on trouve les billevesées les +plus pittoresques. Ce pays réunit tout, le positif et l'idéal, la +France et l'Allemagne. C'est le seul qui soit assez fort pour tout +comprendre, assez grand pour ne rien rejeter. + +Quelle individualité! on reconnaît un anglais entre mille, un français +ressemble à tout le monde. + +L'abondance des sectes religieuses en Angleterre prouve au moins de la +bonne foi, des âmes qui ont besoin d'espoir, que la matière n'a +pas desséchées. Les extravagances individuelles des jeunes anglais +prouvent des âmes agitées. Oh! si vous voyiez la France, que vous +en seriez dégoûté! Pour tout homme au monde, c'est un chagrin de se +sentir déplacé. Cela vous faisait souffrir à Genève. Eh bien, je suis +cruellement déplacé, moi qui ne me sens aucune sympathie avec la +France, et qui m'en trouve sur tous les points avec l'Angleterre; +je me trouve cruellement déplacé, au milieu d'une nation frivole, +bavarde, impie, aride, et vaine et froide, quand je songe qu'il en +est une religieuse ou terriblement sceptique, mais au moins pas +indifférente; une où l'on trouve des amis fidèles; des âmes exaltées, +et où la frivolité même, extravagante et bizarre, n'a pas ce +ton railleur et fadement insipide qu'elle a en France. Chez le +restaurateur où je dine, il y a des français et des anglais. Quelle +différence! Presque tous les français y sont gascons, braillards et +communs; tous les anglais, nobles et décents. Enfin, mon ami, je sens +qu'un amant peut entretenir un ami de son amour, parce que cette +passion trouve un écho dans toutes les âmes, il n'y a rien là de +ridicule; mais tel est le surcroît de mes douleurs, que je n'ose les +confier, parce qu'elles sont trop individuelles, et doivent paraître +trop ridicules à qui ne les a pas naturellement éprouvées. Et +cependant (je vous en conjure, soyez assez exempt de préjugés pour me +croire), cette folie me fait souffrir des douleurs _épouvantables_. +Tout la réveille, la vue d'un anglais, d'un livre anglais en vente +chez Baudry, les moqueries mêmes dont ils sont l'objet, tout cela me +dévore; ce sont autant de coups de poignard qui ravivent ma douleur, +comme, sans doute, tout ce qui rappelle une maîtresse morte à un amant +passionné. Enfin, ma manie me dégoûte même de la gloire. Je voudrais +être célèbre en Angleterre, et, par conséquent, écrire en anglais. +D'ailleurs, mes douleurs m'agitent trop pour je puisse écrire autre +chose et ne sont malheureusement pas des sujets poétiques. Je sais +que, si (supposition absurde, comme toutes les suppositions) j'étais +anglais, je ne souffrirais pas moins avec mon tempérament maladif, +mais cela me fait un effet tout différent. C'est ma raison seule qui +me donne cette persuasion; car, si je n'écoutais que la sensation, il +me semble que, né anglais, je pourrais supporter tous mes maux. Je +me représente ce que je suis d'organisation et d'âme; mais né lord +anglais et riche. Tous mes goûts, toutes mes vanités, tout serait +satisfait! Lorsque je compare ce sort au mien je deviens presque fou. + +Une réflexion pourtant m'est souvent venue; mais que peuvent les +réflexions contre les passions? C'est celle-ci: si je n'étais pas +exactement ce que je suis, je n'existerais pas; ce serait un autre +que moi; mon moi homogène, identique et individuel serait détruit; +j'aurais d'autres idées! Nul ne voudrait se changer contre un +autre, et nul n'est content de ce qu'il est. Quelle contradiction! +Acceptons-nous ce que nous sommes. Je souffre tant, qu'il me semble +que je changerais volontiers; degré de douleur où je n'étais pas +arrivé jusqu'ici. Dans le fait accepter le sort d'un autre, si c'était +possible, ce serait mourir. La mort n'est que la destruction du moi. +Mais que fais-je? quelle irrésistible manie m'entraîne? Ah! mon +ami, plus je sonde notre nature, et plus je me persuade que, pièces +nécessaires d'un ensemble que nous ne voyons pas, nous jouons un rôle +qui nous sera révélé un jour. Si l'on me demandait: Croyez-vous à +l'existence de Dieu, à l'immortalité de l'âme? je dirais: Absurdes +questions! Dieu est parce qu'il est nécessaire; et je crois que +nous sommes ici-bas dans un état faux, transitoire, intermédiaire. +Avons-nous existé ailleurs? devons-nous revivre? Comment, avec nos +langues bornées, et nos idées tourmentées, aborder le grand inconnu? +Oh! Dieu! Dieu! je le vois partout. Ce désir ardent de le connaître +et de deviner notre nature, ces pressentiments de l'infini et ce mur +d'airain, ce mur de l'impossible, du défendu, contre lequel viennent +se briser non-seulement nos systèmes, mais jusqu'à nos élancements +d'idées, tout cela me prouve un _être_. Non, la terre n'aurait pas, +avec de la boue, produit des êtres si complexes et si bizarres. +Ensuite, aller plus loin me paraît impossible. J'espère et je me tais. +Je sais seulement qu'ici-bas je me débats sous la douleur comme un +torturé. Ces douleurs seront-elles compensées en ce monde ou ailleurs? +Je n'en sais rien. + +Mes maux ont été si vifs aujourd'hui, que ce qui m'effraye le plus +ordinairement, je le regardais presque sans peur. A force de souffrir, +la gloire, le bonheur, l'avenir, tout me semblait impossible, +indifférent. Oh! si vous saviez les suggestions infernales qui se +mêlent à tout cela! les idées affreuses qui me passent par la tête, +les tourments du doute! Malheureux! je sais que je le suis. C'est là +tout... + +Ce qui me tourmente le plus, c'est que je vois des hommes que leur +caractère pousse au bonheur. Je me dis alors: Si tous souffraient, +une compensation générale, un paradis après la vie, me semblerait de +rigueur. Mais il en est, quoi qu'on en dise, il en est d'heureux (par +le caractère). Ceux-là souvent s'embarrassent peu de l'avenir, ils +vivent imprévoyants et satisfaits; ici-bas tout est pour eux. Le +malheur ne serait-il donc qu'une cruelle maladie? les malheureux, des +pestiférés atteints d'une plaie incurable que leur organisation fait +souffrir comme celle des heureux les fait jouir? Avec tout cela, +j'espère, et j'avoue que Dieu me paraît tellement mêlé à toutes les +choses d'ici-bas, qu'au résumé je me confie en lui. Courbons la tête, +amis. Que sert de se rebiffer contre l'impossible? Souvent j'anatomise +mes douleurs, je les contemple froidement. L'idée qui prédomine chez +moi, c'est que je n'y peux rien. + +Depuis deux mois j'ai repris l'étude de l'anglais avec une telle +énergie, que je lis facilement la poésie. _Rasselas_, que je lie +dans ce moment, voilà un livre prodigieux. Mon idée est d'aller en +Angleterre, et, après quelques années, d'écrire en anglais. J. L----, +avec lequel je suis très lié, me prête les poètes lakistes modernes dé +l'Angleterre; ils sont ravissants. J'ai changé votre Gérando contre un +Byron en un volume. J'en ai lu un petit poëme, _le Rêve_, qui m'a +fait une impression foudroyante. Une dame anglaise, qui me donne +des leçons, m'a dit qu'au bout de deux ans de séjour en Angleterre +j'écrirai très bien en anglais, parce que, dit-elle, j'écris déjà +comme très peu de français. En effet, j'ai traduit du L---- presque +sans faute. Il est vrai que je travaille à l'anglais la moitié du +jour. + +Mes manies sont toujours cruelles. Quel ennui! Enfin, partout où je +tourne les yeux, je vois des douleurs. Mes moyens d'existence sont +encore un tourment. Je travaille maintenant à une biographie; mais +j'ai besoin d'argent, je suis même dans un grand embarras. + +Y. G. + + +[1: Le mot est souligné dans la lettre que nous avons sous les yeux. + + +Quand on songe que l'homme qui a écrit ceci est mort là-dessus, des +réflexions de toutes sortes débordent autour de chacune des lignes de +cette longue lettre. + +Quel roman, quelle histoire, quelle biographie que cette lettre! +Certes, ce n'est pas nous qui répéterons les banalités convenues; +ce n'est pas nous qui exigerons que toutes souffrances peintes par +l'artiste soient constamment éprouvées par l'artiste; ce n'est pas +nous qui trouverons mauvais que Byron pleure dans une élégie et rie à +son billard; ce n'est pas nous qui poserons des limites à la création +littéraire et qui blâmerons le poëte de se donner artificiellement +telle ou telle douleur pour l'analyser dans ses convulsions comme +le médecin s'inocule telle ou telle fièvre pour l'épier dans ses +paroxysmes. Nous reconnaissons plus que personne tout ce qu'il y a +de réel, de vrai, de beau et de profond dans certaines études +psychologiques faites sur des souffrances d'exception et sur des états +singuliers du coeur par d'éminents poëtes contemporains qui n'en sont +pas morts. Mais nous ne pouvons nous empêcher d'observer que ce qu'il +y a de particulièrement poignant dans la lettre que nous venons de +citer, c'est que celui qui l'a écrite en est mort. Ce n'est pas un +homme qui dit: Je souffre, c'est un homme qui souffre; ce n'est pas +un homme qui dit: Je meurs; c'est un homme qui meurt. Ce n'est pas +l'anatomie étudiée sur la cire, ni même sur la chair morte; c'est +l'anatomie étudiée nerf à nerf, fibre à fibre, veine à veine, sur la +chair qui vit, sur la chair qui saigne, sur la chair qui hurle. Vous +voyez la plaie, vous entendez le cri. Cette lettre, ce n'est pas chose +littéraire, chose philosophique, chose poétique, oeuvre de profond +artiste, fantaisie du génie, vision d'Hoffmann, cauchemar de +Jean-Paul; non, c'est une chose réelle, c'est un homme dans un bouge +qui écrit. Le voilà avec sa table chargée de livres anglais, avec sa +plume, avec son encre, avec son papier, pressant les lignes sur les +lignes, souffrant et disant qu'il souffre, pleurant et disant qu'il +pleure, cherchant la date au calendrier, l'heure à l'horloge, quittant +sa lettre, la reprenant, la quittant, allumant sa chandelle pour la +continuer; puis il va dîner à vingt sous, il rentre, il a froid, il se +remet à écrire, parfois même sans trop savoir ce qu'il écrit; car son +cerveau est tellement secoué par la douleur, qu'il laisse ses idées +tomber pêle-mêle sur le papier et s'éparpiller et courir en désordre, +comme un arbre ses feuilles dans un grand vent. + +Et s'il était permis de remarquer dans quel style un homme agonise, il +y aurait plus d'une observation à faire sur le style de cette lettre. +En général, les lettres qu'on publie tous les jours, lettres de grands +hommes et de gens célèbres, manquent de naïveté, d'insouciance et de +simplicité. On sent toujours, en les lisant, qu'elles ont été écrites +pour être imprimées un jour. M. Paul-Louis Courier faisait jusqu'à +dix-sept brouillons d'un billet de quinze lignes. Chose étrange, +certes, et que nous n'avons jamais pu comprendre! Mais la lettre +d'Ymbert Galloix, c'est bien, selon nous, une vraie lettre, bien +écrite comme doit être écrite une lettre, bien flottante, bien +décousue, bien lâchée, bien ignorante de la publicité qu'elle peut +avoir un jour, bien certaine d'être perdue. C'est l'idée qui se fait +jour comme elle peut, qui vient à vous toute naïve dans l'état où elle +se trouve, et qui pose le pied au hasard dans la phrase sans craindre +d'en déranger le pli. Quelquefois, ce que celui qui l'a écrite voulait +dire s'en va dans un _et caetera_, et vous laisse rêver. C'est +un homme qui souffre et qui le dit à un autre homme. Voilà tout. +Remarquez ceci, _à un autre homme_, pas à vingt, pas à dix, pas à +deux, car, au lieu d'un ami, s'il avait deux auditeurs seulement, ce +poëte, ce qu'il fait là, ce serait une élégie, ce serait un chapitre, +ce ne serait plus une lettre. Adieu la nature, l'abandon, le +laisser-aller, la réalité, la vérité; la prétention viendrait. Il se +draperait avec son haillon. Pour écrire une lettre pareille, aussi +négligée, aussi poignante, aussi belle, sans être malheureux comme +l'était Ymbert Galloix, par le seul effort de la création littéraire, +il faudrait du génie. Ymbert Galloix qui souffre vaut Byron. + +Toutes les qualités pénétrantes, métaphysiques, intimes, ce style les +a; il a aussi, ce qui est remarquable, toutes les qualités mordantes, +incisives, pittoresques. La lettre contient quelques portraits. +Plusieurs ont été crayonnés trop à la hâte, et l'on sent que les +modèles ont à peine posé un instant devant le peintre; mais comme ceux +qui sont vrais sont vrais! comme tous sont en général bien touchés et +détachés sur le fond d'une manière qui n'est pas commune! métamorphose +frappante, et qui prouve, pour la millième fois, qu'il n'y a que deux +choses qui fassent un homme poëte, le génie ou la passion! Cet homme +qui n'avait pour les biographies qu'une prose assez incolore et pour +ses élégies qu'une poésie assez languissante, le voilà tout à coup +admirable écrivain dans une lettre. Du moment où il ne songe plus à +être prosateur ni poëte, il est grand poëte et grand prosateur. + +Nous le redisons, cette lettre restera. C'est l'amalgame d'idées le +plus extraordinaire peut-être qu'ait encore produit dans un cerveau +humain la double action combinée de la douleur physique et de la +douleur morale. Pour ceux qui ont connu Galloix, c'est une autopsie +effrayante, l'autopsie d'une âme. Voilà donc ce qu'il y avait au fond +de cette âme. Il y avait cette lettre. Lettre fatale, convulsive, +interminable, où la douleur a suinté goutte à goutte durant des +semaines, durant des mois, où un homme qui saigne se regarde saigner, +où un homme qui crie s'écoute crier, où il y a une larme dans chaque +mot. + +Quand on raconte une histoire comme celle d'Ymbert Galloix, ce n'est +pas la biographie des faits qu'il faut écrire, c'est la biographie des +idées. Cet homme, en effet, n'a pas agi, n'a pas aimé, n'a pas vécu; +il a pensé; il n'a fait que penser, et, à force de penser, il a rêvé; +et, à force de rêver, il s'est évanoui de douleur. Ymbert Galloix est +un des chiffres qui serviront un jour à la solution de ce lugubre et +singulier problème:--Combien la pensée qui ne peut se faire jour et +qui reste emprisonnée sous le crâne met-elle de temps à ronger un +cerveau?--Nous le répétons, dans une vie pareille il n'y a pas +d'événements, il n'y a que des idées. Analysez les idées, vous avez +raconté l'homme. Un grand fait pourtant domine cette morne histoire; +_c'est un penseur qui meurt de misère_! Voilà ce que Paris, la cité +intelligente, a fait d'une intelligence. Ceci est à méditer. En +général, la société a parfois d'étranges façons de traiter les poëtes. +Le rôle qu'elle joue dans leur vie est tantôt passif, tantôt actif, +mais toujours triste. En temps de paix, elle les laisse mourir comme +Malfilàtre; en temps de révolution, elle les fait mourir comme André +Chénier. + +Ymbert Galloix, pour nous, n'est pas seulement Ymbert Galloix, il +est un symbole. Il représente à nos yeux une notable portion de la +généreuse jeunesse d'à présent. Au dedans d'elle, un génie mal compris +qui la dévore; au dehors, une société mal posée qui l'étouffe. Pas +d'issue pour le génie pris dans le cerveau; pas d'issue pour l'homme +pris sous la société. + +En général, gens qui pensent et gens qui gouvernent ne s'occupent pas +assez de nos jours du sort de cette jeunesse pleine d'instincts de +toutes sortes qui se précipite avec une ardeur si intelligente et une +patience si résignée dans toutes les directions de l'art. Cette foule +de jeunes esprits qui fermentent dans l'ombre a besoin de portes +ouvertes, d'air, de jour, de travail, d'espace, d'horizon. Que +de grandes choses on ferait, si l'on voulait, avec cette légion +d'intelligences! que de canaux à creuser, que de chemins à frayer dans +la science! que de provinces à conquérir, que de mondes à découvrir +dans l'art! Mais non, toutes les carrières sont fermées ou obstruées. +On laisse toutes ces activités si diverses, et qui pourraient être si +utiles, s'entasser, s'engorger, s'étouffer dans des culs-de-sac. Ce +pourrait être une armée, ce n'est qu'une cohue. La société est mal +faite pour les nouveaux venus. Tout esprit a pourtant droit à un +avenir. N'est-il pas triste de voir toutes ces jeunes intelligences +en peine, l'oeil fixé sur la rive lumineuse où il y a tant de choses +resplendissantes, gloire, puissance, renommée, fortune, se presser, +sur la rive obscure, comme les ombres de Virgile. + + Palus inamabilis unda + Alligat, et novies Styx interfusa coercet. + +Le Styx, pour le pauvre jeune artiste inconnu, c'est le libraire qui +dit, en lui rendant son manuscrit: Faites-vous une réputation. C'est +le théâtre qui dit: Faites-vous une réputation. C'est le musée qui +dit: Faites-vous une réputation. Eh mais! laissez-les commencer! +aidez-les! Ceux qui sont célèbres n'ont-ils pas d'abord été obscurs? +Et comment se faire une réputation, quel que soit leur génie, sans +musée pour leur tableau, sans théâtre pour leur pièce, sans libraire +pour leur livre? Pour que l'oiseau vole, des ailes ne lui suffisent +pas, il lui faut de l'air. + +Pour nous, nous pensons que, dans l'art surtout, où un but +désintéressé doit passionner tous les génies, il est du devoir de ceux +qui sont arrivés d'aplanir la route à ceux qui arrivent. Vous êtes +sur le plateau, tant mieux, tendez la main à ceux qui gravissent. +Disons-le à l'honneur des lettres, en général cela a toujours été +ainsi. Nous ne pouvons pas croire à l'existence réelle de ces espèces +d'araignées littéraires qui tendent leur toile, dit-on, à la porte des +théâtres, par exemple, et qui se jettent sans pitié sur tout pauvre +jeune homme obscur qui passe là avec un manuscrit. Qu'on arrache ainsi +les ailes à la mouche, la renommée, l'oeuvre, et jusqu'à l'argent au +malheureux poëte inconnu et impuissant, pour l'honneur de quiconque +écrit, nous voulons l'ignorer, si cela est, et nous ne croyons pas que +cela soit. Quant à celui qui écrit ces lignes, tout poëte qui commence +lui est sacré. Si peu de place qu'il tienne personnellement en +littérature, il se rangera toujours pour laisser passer le début d'un +jeune homme. Qui sait si ce pauvre étudiant que vous coudoyez ne sera +pas Schiller un jour? Pour nous, tout écolier qui fait des ronds et +des barres sur le mur, c'est peut-être Pascal; tout enfant qui ébauche +un profil sur le sable, c'est peut-être Giotto. + +Et puis, dans notre opinion, les générations présentes sont appelées à +de hautes destinées. Ce siècle a fait de grandes choses par l'épée, +il fera de grandes choses par la plume. Il lui reste à nous donner +un grand homme littéraire de la taille de son grand homme politique. +Préparons donc les voies. Ouvrons les rangs. + +Toute grande ère a deux faces; tout siècle est un binôme, _a_ + _b_, +l'homme d'action plus l'homme de pensée, qui se multiplient l'un par +l'autre et expriment la valeur de leur temps. L'homme d'action, plus +l'homme de pensée; l'homme de la civilisation, plus l'homme de l'art; +Luther, plus Shakespeare; Richelieu, plus Corneille; Cromwell, plus +Milton; Napoléon, plus l'_inconnu_. Laissez donc se dégager l'Inconnu! +Jusqu'ici vous n'avez qu'un profil de ce siècle, Napoléon; laissez se +dessiner l'autre. Après l'empereur, le poëte. La physionomie de cette +époque ne sera fixée que lorsque la révolution française, qui s'est +faite homme dans la société sous la forme de Bonaparte, se sera faite +homme dans l'art. Et cela sera. Notre siècle tout entier s'encadrera +et se mettra de lui-même en perspective entre ces deux grandes vies +parallèles, l'une du soldat, l'autre de l'écrivain, l'une toute +d'action, l'autre toute de pensée, qui s'expliqueront et se +commenteront sans cesse l'une par l'autre. Marengo, les Pyramides, +Austerlitz, la Moskowa, Montereau, Waterloo, quelles épopées! Napoléon +a ses poëmes; le poëte aura ses batailles. Laissons-le donc venir, le +poëte! et répétons ce cri sans nous lasser! Laissons-le sortir des +rangs de cette jeunesse, où son front plonge encore dans l'ombre, ce +prédestiné qui doit, en se combinant un jour avec Napoléon selon la +mystérieuse algèbre de la providence, donner complète à l'avenir la +formule générale du dix-neuvième siècle. + + + + + 1834 + + SUR MIRABEAU + + + I + + +En 1781, un sérieux débat s'agitait en France, au sein d'une famille, +entre un père et un oncle. Il s'agissait d'un mauvais sujet dont cette +famille ne savait plus que faire. Cet homme, déjà hors de la première +phase ardente de la jeunesse, et pourtant plongé encore tout entier +dans les frénésies de l'âge passionné, obéré de dettes, perdu de +folies, s'était séparé de sa femme, avait enlevé celle d'un autre, +avait été condamné à mort et décapité en effigie pour ce fait, s'était +enfui de France, puis il venait d'y reparaître, corrigé et repentant, +disait-il, et, sa contumace purgée, il demandait à rentrer dans sa +famille et à reprendre sa femme. Le père souhaitait cet arrangement, +voulant avoir des petits-fils et perpétuer son nom, espérant, +d'ailleurs, être plus heureux comme aïeul que comme père. Mais +l'enfant prodigue avait trente-trois ans. Il était à refaire en +entier. Éducation difficile! Une fois replacé dans la société, à +quelles mains le confier? qui se chargerait de redresser l'épine +dorsale d'un pareil caractère? De là, controverse entre les vieux +parents. Le père voulait le donner à l'oncle, l'oncle voulait le +laisser au père. + +--Prends-le, disait le père. + +--Je n'en veux pas, disait l'oncle. + +«--Pose d'abord en fait, répliquait le père, que cet homme-là n'est +rien, mais rien du tout. Il a du goût, du charlatanisme, l'air +de l'acquis, de l'action, de la turbulence, de l'audace, du +boute-en-train, de la dignité quelquefois. Ni dur ni odieux dans le +commandement. Eh bien, tout cela n'est que pour le faire voir livré +à l'oubli de la veille, au désouci du lendemain, à l'impulsion du +moment, enfant perroquet, homme avorté, qui ne connaît ni le possible +ni l'impossible, ni le malaise ni la commodité, ni le plaisir ni la +peine, ni l'action ni le repos, et qui s'abandonne tout aussitôt que +les choses résistent. Cependant, je pense qu'on en peut faire un +excellent outil en l'empoignant par le manche de la vanité. Il ne +t'échapperait pas. Je ne lui épargne pas les ratiocinations du matin. +Il saisit ma morale bien appuyée et mes leçons toujours vivantes, +parce qu'elles portent sur un pivot toujours réel, à savoir, que sans +doute on ne change guère de nature, mais que la raison sert à couvrir +le côté faible et à le bien connaître pour éviter l'abordage par là.» + +«--Te voilà donc, reprenait l'oncle, grâce à ta postéromanie, occupé +à régenter un poulet de trente-trois ans! C'est prendre une furieuse +tâche que de vouloir arrondir un caractère qui n'est qu'un hérisson +tout en pointes avec très peu de corps!» + +Le père insistait: «--Aie pitié de ton neveu l'Ouragan. Il avoue +toutes ses sottises, car c'est le plus grand avoueur de l'univers; +mais il est impossible d'avoir plus de facilité et d'esprit. C'est +un foudre de travail et d'expédition. Au fond, il n'a pas plus +trente-trois ans que moi soixante-six, et il n'est pas plus rare +de voir un homme de mon âge suffire, quoique blanchi par les +contre-temps, à fatiguer les jambes et l'esprit des jeunes gens +par huit heures de courses et de cabinet, que de voir un tonneau +boursouflé, gravé, et l'air vieux, dire _papa_, et ne pas savoir se +conduire. Il a un besoin immense d'être gouverné. Il le sent fort +bien. Il faut que tu t'en charges. Il sait que tu me fus toujours et +que tu lui dois être et pilote et boussole. Il met sa vanité en son +oncle. Je te le donne pour un sujet rare au futur. Tu as tout le +saturne qui manque à son mercure. Mais quand tu le tiendras, ne le +laisse pas aller. Fit-il des miracles, tiens-le toujours et le tire +par la manche; le pauvre diable en a besoin. Si tu lui es père, il te +contentera; si tu lui es oncle, il est perdu. Aime ce jeune homme!» + +«--Non, disait l'oncle; je sais que les sujets d'une certaine trempe +savent faire patte de velours quelque temps; et lui-même autrefois, +quand il vivait près de moi, était comme une belle-fille pour peu que +je fronçasse le sourcil. Mais je n'en veux pas. Je ne suis plus d'âge +ni de goût à me colleter avec l'impossible.» + +«--O frère! reprenait le vieillard suppliant, si cette créature +disloquée peut jamais être recousue, ce ne peut être que par toi. +Puisqu'il est à retailler, je ne saurais lui donner un meilleur patron +que toi. Prends-le, sois-lui bon et ferme, et tu seras son sauveur, +et tu en feras ton chef-d'oeuvre. Qu'il sache que sous ta longue mine +roide et froide habite le meilleur homme qui fut jamais! un homme de +la rognure des anges! Sonde-lui le coeur, élève-lui la tête. _Tu es +omnis spes et fortuna nostri nominis_!» + +«--Point, répliquait l'oncle. Ce n'est pas qu'il ait, à mon sens, +commis un si grand crime dans la conjoncture. Ce ne devrait être +une affaire. Une jeune et jolie femme va trouver un jeune homme de +vingt-six ans. Quel est le jeune homme qui ne ramasse pas ce qu'il +trouve en son chemin en ce genre? Mais c'est un esprit, turbulent, +orgueilleux, avantageux, insubordonné! un tempérament méchant et +vicieux! Pourquoi m'en charger? Il fait de son grossier mieux pour te +plaire. C'est bien. Je sais qu'il est séduisant, qu'il est le soleil +levant. Raison de plus pour ne pas m'exposer à être sa dupe. La +jeunesse a toujours raison contre les vieux.» + +«--Tu n'as pas toujours pensé ainsi, répondait tristement le père; il +fut un temps où tu m'écrivais: _Quant à moi, cet enfant m'ouvre la +poitrine_.» + +«--Oui, disait l'oncle, et où tu me répondais: _Défie-toi, tiens-toi +en garde contre la dorure de son bec._» + +«--Que veux-tu donc que je fasse? s'écriait le père forcé dans ses +derniers raisonnements. Tu es trop équitable pour ne pas sentir qu'on +ne se coupe pas un fils comme un bras. Si cela se pouvait, il y a +longtemps que je serais manchot. Après tout, on a tiré race de dix +mille plus faibles et plus fols. Or, frère, nous l'avons comme nous +l'avons. Je passe, moi. Si je ne t'avais, je ne serais qu'un pauvre +vieillard terrassé. Et pendant que nous lui durons encore, il faut le +secourir.» + +Mais l'oncle, homme péremptoire, coupait enfin court à toute prière +par ces nettes paroles: + +«--Je n'en veux pas! C'est une folie que de vouloir faire quelque +chose de cet homme. Il faudrait l'envoyer, comme dit sa bonne femme, +aux _insurgents_, se faire casser la tête. Tu es bon, ton fils est +méchant. La fureur de la postéromanie te tient à présent; mais tu +devrais songer que Cyrus et Marc-Aurèle auraient été fort heureux de +n'avoir ni Cambyse ni Commode!» + +Ne semble-t-il pas en lisant ceci qu'on assiste à l'une de ces belles +scènes de haute comédie domestique où la gravité de Molière équivaut +presque à la grandeur de Corneille? Y a-t-il dans Molière quelque +chose de plus frappant en beau style et en grand air, quelque chose de +plus profondément humain et vrai que ces deux imposants vieillards +que le dix-septième siècle semble avoir oubliés dans le dix-huitième, +comme deux échantillons de moeurs meilleures? Ne les voyez-vous pas +venir tous les deux, affairés et sévères, appuyés sur leurs longues +cannes, rappelant par leur costume plutôt Louis XIV que Louis XV, +plutôt Louis XIII que Louis XIV? La langue qu'ils parlent, n'est-ce +pas la langue même de Molière et de Saint-Simon? Ce père et cet oncle, +ce sont les deux types éternels de la comédie; ce sont les deux +bouches sévères par lesquelles elle gourmande, enseigne et moralise au +milieu de tant d'autres bouches qui ne font que rire; c'est le marquis +et le commandeur, c'est Géronte et Ariste, c'est la bonté et la +sagesse, admirable duo auquel Molière revient toujours. + + L'ONCLE + + Où voulez-vous courir? + + LE PÈRE. + + Las! que sais-je? + + L'ONCLE. + + Il me semble + Que l'on doit commencer par consulter ensemble + Les choses qu'on peut faire en cet événement. + +La scène est complète; rien n'y manque, pas même le _coquin de neveu_. + +Ce qu'il y a de frappant dans le cas présent, c'est que la scène qu'on +vient de retracer est une chose réelle, c'est que ce dialogue du père +et de l'oncle a eu textuellement lieu par lettres, par lettres que le +public peut lire à l'heure qu'il est[1]; c'est qu'à l'insu des deux +vieillards il y avait au fond de leur grave contestation un des plus +grands hommes de notre histoire; c'est que le marquis et le commandeur +ici sont un vrai marquis et un vrai commandeur. L'un se nommait Victor +de Riquetti, marquis de Mirabeau; l'autre, Jean-Antoine de Mirabeau, +bailli de l'ordre de Malte. Le _coquin de_ neveu_, c'était +Honoré-Gabriel de Riquetti, qu'en 1781 sa famille appelait +_l'Ouragan_, et que le monde appelle aujourd'hui MIRABEAU. + +Ainsi, un _homme avorté_, une _créature disloquée_, un sujet _dont on +ne peut rien faire_, une tête bonne _à faire casser_ aux insurgents, +un criminel flétri par la justice, un fléau d'ailleurs, voilà ce que +Mirabeau était pour sa famille en 1781. + +Dix ans après, en 1791, le 1er avril, une foule immense encombrait les +abords d'une maison de la chaussée d'Antin. Cette foule était morne, +silencieuse, consternée, profondément triste. Il y avait dans la +maison un homme qui agonisait. + +Tout ce peuple inondait la rue, la cour, l'escalier, l'antichambre. +Plusieurs étaient là depuis trois jours. On parlait bas, on semblait +craindre de respirer, on interrogeait avec anxiété ceux qui allaient +et venaient. Cette foule était pour cet homme comme une mère pour son +enfant. Les médecins n'avaient plus d'espoir. De temps en temps, +des bulletins, arrachés par mille mains, se dispersaient dans la +multitude, et l'on entendait des femmes sangloter. Un jeune homme, +exaspéré de douleur, offrait à haute voix de s'ouvrir l'artère pour +infuser son sang riche et pur dans les veines appauvries du mourant. +Tous, les moins intelligents même, semblaient accablés sous cette +pensée que ce n'était pas seulement un homme, que c'était peut-être un +peuple qui allait mourir. + +On ne s'adressait plus qu'une question dans la ville. + +Cet homme expira. + +Quelques minutes après que le médecin qui était debout au chevet de +son lit, eut dit: Il est mort! le président de l'assemblée nationale +se leva de son siège et dit: Il est mort! tant ce cri fatal avait +en peu d'instants rempli Paris. Un des principaux orateurs de +l'assemblée, M. Barrère de Vieuzac, se leva en pleurant et dit ceci +d'une voix qui laissait échapper plus de sanglots que de paroles: +«Je demande que l'assemblée dépose dans le procès-verbal de ce jour +funèbre le témoignage des regrets qu'elle donne à la perte de ce grand +homme, et qu'il soit fait, au nom de la patrie, une invitation à tous +les membres de l'assemblée d'assister à ses funérailles.» + +Un prêtre, membre du côté droit, s'écria: «Hier, au milieu des +souffrances, il a fait appeler M. l'évêque d'Autun, et en lui +remettant un travail qu'il venait de terminer sur les successions, il +lui a demandé, comme une dernière marque d'amitié, qu'il voulût bien +le lire à l'assemblée. C'est un devoir sacré. M. l'évêque d'Autun doit +exercer ici les fonctions d'exécuteur testamentaire du grand homme que +nous pleurons tous.» + +Tronchet, le président, proposa une députation aux funérailles. +L'assemblée répondit: Nous irons tous! + +Les sections de Paris demandèrent qu'il fût inhumé «au champ de la +fédération, sous l'autel de la patrie». + +Le directoire du département proposa de lui donner pour tombe la +«nouvelle église de Sainte-Geneviève», et de décréter que «cet édifice +serait désormais destiné à recevoir les cendres des grands hommes». + +A ce sujet, M. Pastoret, procureur général syndic de la commune, dit: +«Les larmes que fait couler la perte d'un grand homme ne doivent pas +être des larmes stériles. Plusieurs peuples anciens renfermèrent dans +des monuments séparés leurs prêtres et leurs héros. Cette espèce +de culte qu'ils rendaient à la piété et au courage, rendons-le +aujourd'hui à l'amour du bonheur et de la liberté des hommes. Que le +temple de la religion devienne le temple de la patrie! que la tombe +d'un grand homme devienne l'autel de la liberté!» + +L'assemblée applaudit. + +Barnave s'écria: «Il a en effet mérité les honneurs qui doivent être +décernés par la nation aux grands hommes qui l'ont bien servie!» + +Robespierre, c'est-à-dire l'envie, se leva aussi et dit: «Ce n'est +pas au moment où l'on entend de toutes parts les regrets qu'excite la +perte de cet homme illustre, qui, dans les époques les plus critiques, +a déployé tant de courage contre le despotisme, que l'on pourrait +s'opposer à ce qu'il lui fût décerné des marques d'honneur. +J'appuie la proposition de tout mon pouvoir, ou plutôt de toute ma +sensibilité.» + +Il n'y eut plus, ce jour-là, ni côté gauche ni côté droit dans +l'assemblée nationale, qui rendit tout d'une voix ce décret: + +«Le nouvel édifice de Sainte-Geneviève sera destiné à réunir les +cendres des grands hommes. + +«Seront gravés au-dessus du fronton ces mots: + + AUX GRANDS HOMMES + LA PATRIE RECONNAISSANTE + +«Le corps législatif décidera seul à quels hommes cet honneur sera +décerné. + +«Honoré Riquetti Mirabeau est jugé digne de recevoir cet honneur.» + +Cet homme qui venait de mourir, c'était Honoré de Mirabeau. Le _grand +homme_ de 1791, c'était _l'homme avorté_ de 1781. + +Le lendemain, le peuple fit à ses funérailles un cortège de plus d'une +lieue, auquel manqua son père, mort, comme il convenait à un vieux +gentilhomme de sa sorte, le 13 juillet 1789, la veille de la chute de +la Bastille. + +Ce n'est pas sans intention que nous avons rapproché ces deux dates, +1781 et 1791, les mémoires et l'histoire, Mirabeau avant et Mirabeau +après, Mirabeau jugé par sa famille, Mirabeau jugé par le peuple. Il y +a dans ce contraste une source inépuisable de méditations. Comment, en +dix ans, ce démon d'une famille est-il devenu le dieu d'une nation? +Question profonde. + + +[1: Voyez les _Mémoires de Mirabeau_, ou plutôt _sur Mirabeau_, +récemment publiés, t. III. Ce travail, fait malheureusement d'une +façon peu intelligente, contient sur Mirabeau et de Mirabeau un +certain nombre de choses curieuses, authentiques et inédites. Mais ce +qu'il renferme de plus intéressant, à notre gré, ce sont des extraits +de la correspondance intime du marquis de Mirabeau avec le bailli, son +frère. Tout un côté peu éclairé jusqu'à présent du dix-huitième siècle +apparaît dans cette correspondance, où le père et l'oncle de Mirabeau, +personnages originaux d'ailleurs, tous deux grands écrivains sans le +savoir, grands écrivains dans des lettres, dessinent admirablement, +dans un cercle d'idées qui va s'élargissant et se rétrécissant selon +leur fantaisie et les accidents, leur coeur, leur famille, leur +époque. Nous conseillons à l'éditeur de multiplier les citations de +cette correspondance; nous regrettons même qu'on n'ait pas songé à en +faire une publication à part aussi complète que possible, dans tous +les cas très sobrement élaguée. _Les Lettres du marquis et du bailli +de Mirabeau, père et oncle de Mirabeau_, eussent été un des testaments +les plus importants du dix-huitième siècle. Doublement riches sous +le rapport biographique et sous le rapport littéraire, ces _Lettres_ +eussent été pour l'historien une mine, pour l'écrivain un livre. +Ces lettres, qui sont du meilleur style, continuent jusqu'en 1789 +l'excellente langue française de Mme de Sévigné, de Mme de Maintenon, +de M. de Saint-Simon. La correspondance publiée en entier ferait un +précieux pendant aux _Lettres de Diderot_. Les lettres de Diderot +peignent le dix-huitième siècle du point de vue des philosophes, les +lettres des Mirabeau le peindraient du point de vue des gentilshommes; +face, certes, non moins curieuse. Cette dernière collection +n'importerait pas moins que la première aux études de ceux qui +voudraient savoir complètement quelle est définitivement l'idée que le +dix-huitième siècle a léguée au dix-neuvième. + +Espérons que la personne entre les mains de laquelle se trouve cette +volumineuse correspondance comprendra la responsabilité qui résulte +pour elle d'un pareil dépôt, et, dans tous les cas, le conservera +intact à l'avenir. D'aussi précieux documents sont le patrimoine d'une +nation et non d'une famille. + + + II + + +Il ne faudrait pas croire cependant que du moment où cet homme sortit +de la famille pour apparaître au peuple, il ait été tout de suite +et par acclamation accepté _dieu_. Les choses ne vont jamais ainsi +d'elles-mêmes. Où le génie se lève, l'envie se dresse. Bien au +contraire, jusqu'à l'heure de sa mort, jamais homme ne fut plus +complètement et plus constamment nié dans tous les sens que Mirabeau. + +Lorsqu'il arriva comme député d'Aix aux états généraux, il n'excitait +la jalousie de personne. Obscur et mal famé, les bonnes renommées s'en +inquiétaient peu; laid et mal bâti, les seigneurs de belle mine +en avaient pitié. Sa noblesse disparaissait sous l'habit noir, sa +physionomie sous la petite vérole. Qui donc eût songé à être jaloux de +cette espèce d'aventurier, repris de justice, difforme de corps et de +visage, ruiné d'ailleurs, que les petites gens d'Aix avaient député +aux états généraux dans un moment de fièvre et par mégarde sans doute +et sans savoir pourquoi? Cet homme, en vérité, ne comptait pas. Le +premier venu était beau, riche et considérable à côté de lui. +Il n'offusquait aucune vanité, il ne gênait les coudes d'aucune +prétention. C'était un chiffre quelconque que les ambitions qui se +jalousaient comptaient à peine dans leurs calculs. + +Peu à peu cependant, comme le crépuscule de toutes les choses +anciennes arrivait, il se fit assez d'ombre autour de la monarchie +pour que le sombre éclat propre aux grands hommes révolutionnaires +devînt visible aux yeux. Mirabeau commença à rayonner. + +L'envie alors vint à ce rayonnement comme tout oiseau de nuit à toute +lumière. A dater de ce moment, l'envie prit Mirabeau et ne le quitta +plus. Avant tout, chose qui semble étrange et qui ne l'est pas, ce +qu'elle lui contesta jusqu'à son dernier souffle, ce qu'elle lui nia +sans cesse en face, sans lui épargner d'ailleurs les autres injures, +ce fut précisément ce qui est la véritable couronne de cet homme dans +la postérité, son génie d'orateur. Marche que l'envie suit toujours +d'ailleurs; c'est toujours à la plus belle façade d'un édifice qu'elle +jette des pierres. Et puis, à l'égard de Mirabeau, l'envie, il faut en +convenir, était inépuisable en bonnes raisons. _Probitas_, l'orateur +doit être sans reproche, M. de Mirabeau est reprochable de toutes +parts; _praestantia_, l'orateur doit être beau, M. de Mirabeau est +laid; _vox amaena_, l'orateur doit avoir un organe agréable, M. de +Mirabeau a la voix dure, sèche, criarde, tonnant toujours et ne +parlant jamais; _subrisus audientium_, l'orateur doit être bienvenu +de son auditoire, M. de Mirabeau est haï de l'assemblée, etc.; et une +foule de gens, fort contents d'eux-mêmes, concluaient: _M. de Mirabeau +n'est pas orateur_. + +Or, loin de prouver cela, tous ces raisonnements ne prouvaient qu'une +chose, c'est que les Mirabeaux ne sont pas prévus par les Cicérons. + +Certes, il n'était pas orateur à la manière dont ces gens +l'entendaient; il était orateur selon lui, selon sa nature, selon son +organisation, selon son âme, selon sa vie. Il était orateur parce +qu'il était haï, comme Cicéron parce qu'il était aimé. Il était +orateur parce qu'il était laid, comme Hortensius parce qu'il était +beau. Il était orateur parce qu'il avait souffert, parce qu'il avait +failli, parce qu'il avait été, bien jeune encore et dans l'âge où +s'épanouissent toutes les ouvertures du coeur, repoussé, moqué, +humilié, méprisé, diffamé, chassé, spolié, interdit, exilé, +emprisonné, condamné; parce que, comme le peuple de 1789 dont il était +le plus complet symbole, il avait été tenu en minorité et en tutelle +beaucoup au delà de l'âge de raison; parce que la paternité avait été +dure pour lui comme la royauté pour le peuple; parce que, comme le +peuple, il avait été mal élevé; parce que, comme au peuple, une +mauvaise éducation lui avait fait croître un vice sur la racine de +chaque vertu. Il était orateur, parce que, grâce aux larges issues +ouvertes par les ébranlements de 1789, il avait enfin pu extravaser +dans la société tous ses bouillonnements intérieurs si longtemps +comprimés dans la famille; parce que, brusque, inégal, violent, +vicieux, cynique, sublime, diffus, incohérent, plus rempli d'instincts +encore que de pensées, les pieds souillés, la tête rayonnante, il +était en tout semblable aux années ardentes dans lesquelles il a +resplendi, et dont chaque jour passait marqué au front par sa parole. +Enfin à ces hommes imbéciles qui comprenaient assez peu leur temps +pour lui adresser, à travers mille objections, d'ailleurs souvent +ingénieuses, cette question: s'il se croyait sérieusement orateur? il +aurait pu répondre d'un seul mot: Demandez à la monarchie qui finit, +demandez à la révolution qui commence! + +On a peine à croire, aujourd'hui que c'est chose jugée, qu'en 1790 +beaucoup de gens, et dans le nombre de doucereux amis, conseillaient +à Mirabeau, _dans son propre intérêt, de quitter la tribune, où il +n'aurait jamais de succès complet, ou du moins d'y paraître moins +souvent_. Nous avons les lettres sous les yeux. On a peine à croire +que dans ces mémorables séances où il remuait l'assemblée comme de +l'eau dans un vase, où il entre-choquait si puissamment dans sa main +toutes les idées sonores du moment, où il forgeait et amalgamait si +habilement dans sa parole sa passion personnelle et la passion de +tous, après qu'il avait parlé et pendant qu'il parlait et avant qu'il +parlât, les applaudissements étaient toujours mêlés de huées, de rires +et de sifflets. Misérables détails criards que la gloire a estompés +aujourd'hui! Les journaux et les pamphlets du temps ne sont +qu'injures, violences et voies de fait contre le génie de cet homme. +On lui reproche tout à propos de tout. Mais le reproche qui revient +sans cesse, et comme par manie, c'est _sa voix rude et âpre_, et _sa +parole toujours tonnante_. Que répondre à cela? Il a la voix rude, +parce qu'apparemment le temps des douces voix est passé. Il a la +parole tonnante, parce que les événements tonnent de leur côté, et que +c'est le propre des grands hommes d'être de la stature des grandes +choses. + +Et puis, et ceci est une tactique qui a été de tout temps +invariablement suivie contre les génies, non seulement les hommes de +la monarchie, mais encore ceux de son parti, car on n'est jamais mieux +haï que dans son propre parti, étaient toujours d'accord, comme par +une sorte de convention tacite, pour lui opposer sans cesse et lui +préférer en toute occasion un autre orateur, fort adroitement choisi +par l'envie en ce sens qu'il servait les mêmes sympathies politiques +que Mirabeau, Barnave. Et la chose sera toujours ainsi. Il arrive +souvent que, dans une époque donnée, la même idée est représentée à la +fois à des degrés différents par un homme de génie et par un homme de +talent. Cette position est une heureuse chance pour l'homme de talent. +Le succès présent et incontesté lui appartient (il est vrai que cette +espèce de succès-là ne prouve rien et s'évanouit vite). La jalousie et +la haine vont droit au plus fort. La médiocrité serait bien importunée +par l'homme de talent si l'homme de génie n'était pas là; mais l'homme +de génie est là, elle soutient l'homme de talent et se sert de lui +contre le maître. Elle se leurre de l'espoir chimérique de renverser +le premier, et dans ce cas-là (qui ne peut se réaliser d'ailleurs) +elle compte avoir ensuite bon marché du second; en attendant, elle +l'appuie et le porte le plus haut qu'elle peut. La médiocrité est pour +celui qui la gêne le moins et qui lui ressemble le plus. Dans cette +situation, tout ce qui est ennemi à l'homme de génie est ami à l'homme +de talent. La comparaison qui devrait écraser celui-ci l'exhausse. +De toutes les pierres que le pic et la pioche, et la calomnie, et la +diatribe, et l'injure, peuvent arracher à la base du grand homme, on +fait un piédestal à l'homme secondaire. Ce qu'on fait crouler de +l'un sert à la construction de l'autre. C'est ainsi que vers 1790 on +bâtissait Barnave avec tout ce qu'on ruinait de Mirabeau. + +Rivarol disait: _M. Mirabeau est plus écrivain, M. Barnave est plus +orateur_.--Pelletier disait: _Le Barnave oui, le Mirabeau non_.--_La +mémorable séance du 13_, écrivait Chamfort, _a prouvé plus que jamais +la prééminence déjà démontrée depuis longtemps de M. Barnave sur M. de +Mirabeau comme orateur_.--_Mirabeau est mort_, murmurait M. Target +en serrant la main de Barnave, _son discours sur la formule de +promulgation l'a tué_.--_Barnave, vous avez enterré Mirabeau_, +ajoutait Duport, appuyé du sourire de Lameth, lequel était à Duport +comme Duport à Barnave, un diminutif.--_M. Barnave fait plaisir_, +disait M. Goupil, _et M. Mirabeau fait peine_.--_Le comte de Mirabeau +a des éclairs_, disait M. Camus, _mais il ne fera jamais un discours, +il ne saura même jamais ce que c'est. Parlez-moi de Barnave_!--_M. +de Mirabeau a beau se fatiguer et suer_, disait Robespierre, _il +n'atteindra jamais Barnave, qui n'a pas l'air de prétendre tant que +lui, et qui vaut plus_[1]. Toutes ces pauvres petites injustices +égratignaient Mirabeau et le faisaient souffrir au milieu de sa +puissance et de ses triomphes. Coups d'épingle au porte-massue. + +Et si la haine, dans son besoin de lui opposer quelqu'un, n'importe +qui, n'avait pas eu un homme de talent sous la main, elle aurait +pris un homme médiocre. Elle ne s'embarrasse jamais de la qualité de +l'étoffe dont elle fait son drapeau. Mairet a été préféré à Corneille, +Pradon à Racine. Voltaire s'écriait, il n'y a pas cent ans: + + On m'ose préférer Crébillon le barbare! + +En 1808, Geoffroy, le critique le plus écouté qui fût en Europe, +mettait «M. Lafon fort au-dessus de M. Talma». Merveilleux instinct +des coteries! En 1798, on préférait Moreau à Bonaparte; en 1815, +Wellington à Napoléon. + +Nous le répétons, parce que, selon nous, la chose est singulière, +Mirabeau daignait s'irriter de ces misères. Le parallèle avec Barnave +l'offusquait. S'il avait regardé dans l'avenir, il aurait souri; mais +c'est en général le défaut des orateurs politiques, hommes du présent +avant tout, d'avoir l'oeil trop fixé sur les contemporains et pas +assez sur la postérité. + +Ces deux hommes, Barnave et Mirabeau, présentaient d'ailleurs un +contraste parfait. Dans l'assemblée, quand l'un ou l'autre se levait, +Barnave était toujours accueilli par un sourire, et Mirabeau par une +tempête. Barnave avait en propre l'ovation du moment, le triomphe du +quart d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous, +même du côté droit. Mirabeau avait la lutte et l'orage. Barnave était +un assez beau jeune homme, et un très beau parleur. Mirabeau, comme +disait spirituellement Rivarol, était un _monstrueux bavard_. Barnave +était de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur +auditoire; qui tâtent le pouls de leur public; qui ne se hasardent +jamais hors de la possibilité d'être applaudis; qui baisent toujours +humblement le talon du succès; qui arrivent à la tribune, quelquefois +avec l'idée du jour, le plus souvent avec l'idée de la veille, jamais +avec l'idée du lendemain, de peur d'aventure; qui ont une faconde +bien nivelée, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et +circulent à petit bruit avec leurs divers bagages toutes les idées +communes de leur temps; qui, de crainte d'avoir des pensées trop peu +imprégnées de l'atmosphère de tout le monde, mettent sans cesse leur +jugement dans la rue comme un thermomètre à leur fenêtre. Mirabeau, au +contraire, était l'homme de l'idée neuve, de l'illumination soudaine, +de la proposition risquée; fougueux, échevelé, imprudent, toujours +inattendu partout, choquant, blessant, renversant, n'obéissant qu'à +lui-même; cherchant le succès sans doute, mais après beaucoup d'autres +choses, et aimant mieux encore être applaudi par ses passions dans son +coeur que par le peuple dans les tribunes; bruyant, trouble, rapide, +profond, rarement transparent, jamais guéable, et roulant pêle-mêle +dans son écume toutes les idées de son époque, souvent fort rudoyées +dans leur rencontre avec les siennes. L'éloquence de Barnave à côté +de l'éloquence de Mirabeau, c'était un grand chemin côtoyé par un +torrent. + +Aujourd'hui que le nom de Mirabeau est si grand et si accepté, on a +peine à se faire une idée de la façon excessive dont il était traité +par ses collègues et par ses contemporains. C'était M. de Guillermy +s'écriant tandis qu'il parlait: _M. Mirabeau est un scélérat, un +assassin_! C'étaient MM. d'Ambly et de Lautrec vociférant: _Ce +Mirabeau est un grand gueux_! Après quoi M. de Foucault lui montrait +le poing, et M. de Virieu disait: _Monsieur Mirabeau, vous nous +insultez_! Quand la haine ne parlait pas, c'était le mépris. _Ce petit +Mirabeau_! disait M. de Castellanet au côté droit. _Cet extravagant_! +disait M. Lapoule au côté gauche. Et, lorsqu'il avait parlé, +Robespierre grommelait entre ses dents: _Cela ne vaut rien_. + +Quelquefois cette haine d'une si grande partie de son auditoire +laissait trace dans son éloquence, et, au milieu de son magnifique +discours _sur la régence_, par exemple, il échappait à ses lèvres +dédaigneuses des paroles comme celles-ci, paroles mélancoliques, +simples, résignées et hautaines, que tout homme dans une situation +pareille devrait méditer: «Pendant que je parlais et que j'exprimais +mes premières idées sur la régence, j'ai entendu dire avec cette +indubitabilité charmante à laquelle je suis dès longtemps apprivoisé: +_Cela est absurde! cela est extravagant! cela n'est pas proposable_! +Mais il faudrait réfléchir.» Il parlait ainsi le 25 mars 1791, sept +jours avant sa mort. + +Au dehors de l'assemblée, la presse le déchirait avec une étrange +fureur. C'était une pluie battante de pamphlets sur cet homme. Les +partis extrêmes le mettaient au même pilori. Ce nom, _Mirabeau_, était +prononcé avec le même accent à la caserne des gardes du corps et au +club des Cordeliers. M. de Champcenetz disait: _Cet homme a la petite +vérole à l'âme_. M. de Lambesc proposait de le faire enlever par vingt +cavaliers et _conduire aux galères_. Marat écrivait: «Citoyens, élevez +huit cents potences, pendez-y tous ces traîtres, et à leur tête +l'infâme Riquetti l'aîné!» Et Mirabeau ne voulait pas que l'assemblée +nationale poursuivit Marat, se contentant de répondre: «Il paraît +qu'on publie des extravagances. C'est un paragraphe d'homme ivre.» + +Ainsi, jusqu'au 1er avril 1791, Mirabeau est _un gueux[2], un +extravagant[3], un scélérat, un assassin[4], un fou[5], un orateur +du second ordre[6], un homme médiocre[7], un homme mort[8], un homme +enterré[9], _un monstrueux bavard[10], hué, sifflé, conspué plus +encore qu'applaudi_[11]; Lambesc propose pour lui les _galères_. +Marat la _potence_. Il meurt le 2 avril. Le 3, on invente pour lui le +Panthéon. + +Grands hommes! voulez-vous avoir raison demain, mourez aujourd'hui. + + +[1: Faute de français. Il faudrait, _qui vaut davantage_. + +[2: MM. d'Ambly et de Lautrec. + +[3: M. Lapoule. + +[4: M. de Guillermy. + +[5: Journaux et pamphlets du temps. + +[6: Id. Id. + +[7: Id. Id. + +[8: Target. + +[9: Duport. + +[10: Rivarol. + +[11: Pelletier. + + + III + + +Le peuple, cependant, qui a un sens particulier et le rayon visuel +toujours singulièrement droit, qui n'est pas haineux parce qu'il est +fort, qui n'est pas envieux parce qu'il est grand, le peuple, qui +connaît les hommes, tout enfant qu'il est, le peuple était pour +Mirabeau. Mirabeau était selon le peuple de 89, et le peuple de 89 +était selon Mirabeau. Il n'est pas de plus beaux spectacles pour le +penseur que ces embrassements étroits du génie et de la foule. + +L'influence de Mirabeau était niée et était immense. C'était toujours +lui, après tout, qui avait raison; mais il n'avait raison sur +l'assemblée que par le peuple, et il gouvernait les chaises curules +par les tribunes. Ce que Mirabeau avait dit en mots précis, la +foule le redisait en applaudissements; et, sous la dictée de ces +applaudissements, bien à contre-coeur souvent, la législature +écrivait. Libelles, pamphlets, calomnies, injures, interruptions, +menaces, huées, éclats de rire, sifflets, n'étaient tout au plus que +des cailloux jetés dans le courant de sa parole, qui servaient par +moments à la faire écumer. Voilà tout. Quand l'orateur souverain, pris +d'une subite pensée, montait à la tribune; quand cet homme se trouvait +face à face avec son peuple; quand il était là debout et marchant +sur l'envieuse assemblée, comme l'homme-Dieu sur la mer, sans être +englouti par elle; quand son regard sardonique et lumineux, fixé du +haut de cette tribune sur les hommes et sur les idées de son temps, +avait l'air de mesurer la petitesse des hommes sur la grandeur des +idées, alors il n'était plus ni calomnié, ni hué, ni injurié; ses +ennemis avaient beau faire, avaient beau dire, avaient beau amonceler +contre lui, le premier souffle de sa bouche ouverte pour parler +faisait crouler tous ces entassements. Quand cet homme était à la +tribune dans la fonction de son génie, sa figure devenait splendide et +tout s'évanouissait devant elle. + +Mirabeau, en 1791, était donc tout à la fois bien haï et bien aimé; +génie haï par les beaux esprits, homme aimé par le peuple. C'était une +illustre et désirable existence que celle de cet homme qui disposait à +son gré de toutes les âmes alors ouvertes vers l'avenir; qui, avec +de magiques paroles et par une sorte d'alchimie mystérieuse, +convertissait en pensées, en systèmes, en volontés raisonnées, en +plans précis d'amélioration et de réforme, les vagues instincts des +multitudes; qui nourrissait l'esprit de son temps de toutes les idées +que sa grande intelligence émiettait sur la foule; qui, sans relâche +et à tour de bras, battait et flagellait sur la table de la tribune, +comme le blé sur l'aire, les hommes et les choses de son siècle, pour +séparer la paille que la république devait consumer, du grain que la +révolution devait féconder; qui donnait à la fois des insomnies à +Louis XVI et à Robespierre, à Louis XVI, dont il attaquait le trône, +à Robespierre, dont il eût attaqué la guillotine; qui pouvait se dire +chaque matin en s'éveillant: Quelle ruine ferai-je aujourd'hui avec ma +parole? qui était pape, en ce sens qu'il menait les esprits; qui était +Dieu, en ce sens qu'il menait les événements. + +Il mourut à temps. C'était une tête souveraine et sublime. 91 la +couronna. 93 l'eût coupée. + + + IV + + +Quand on suit pas à pas la vie de Mirabeau depuis sa naissance jusqu'à +sa mort, depuis l'humble piscine baptismale du Bignon jusqu'au +Panthéon, on voit que, comme tous les hommes de sa trempe et de sa +mesure, il était prédestiné. + +Un tel enfant ne pouvait manquer d'être un grand homme. + +Au moment où il vient au monde, la grosseur surhumaine de sa tête met +la vie de sa mère en danger. Quand la vieille monarchie française, son +autre mère, mit au monde sa renommée, elle manqua aussi en mourir. + +A l'âge de cinq ans, Poisson, son précepteur, lui dit d'_écrire ce qui +lui viendrait dans la tête_. «Le petit», comme dit son père, écrivit +littéralement ceci: «Monsieur moi, je vous prie de prendre attention à +votre écriture et de ne pas faire de pâtés sur votre exemple; d'être +attentif à ce qu'on fait; obéir à son père, à son maître, à sa +mère; ne point contrarier; point de détours, de l'honneur surtout. +N'attaquez personne, hors qu'on ne vous attaque. _Défendez votre +patrie_. Ne soyez point méchant avec les domestiques. Ne familiarisez +pas avec eux. Cacher les défauts de son prochain, parce que cela peut +arriver à soi-même[1].» + +A onze ans, voici ce que le duc de Nivernois écrit de lui au bailli de +Mirabeau, dans une lettre datée de Saint-Maur, du 11 septembre 1760: +«L'autre jour, dans des prix qu'on gagne chez moi à la course, il +gagne le prix, qui était un chapeau, se retourne vers un adolescent +qui avait un bonnet, et, lui mettant sur la tête le sien, qui était +encore fort bon: _Tiens_, dit-il, _je n'ai pas deux têtes_. Ce jeune +homme me parut alors l'empereur du monde; je ne sais quoi de divin +transpira rapidement dans son attitude; j'y rêvai, j'en pleurai, et la +leçon me fut fort bonne.» + +A douze ans, son père disait de lui: «C'est un coeur haut sous la +jaquette d'un bambin. Cela a un étrange instinct d'orgueil, noble +pourtant. C'est un embryon de matamore ébouriffé qui veut avaler tout +le monde avant d'avoir douze ans[2].» + +A seize ans, il avait la mine si hardie et si hautaine, que le prince +de Conti lui demande: _Que ferais-tu si je te donnais un soufflet?_ Il +répond: _Cette question eût été embarrassante avant l'invention des +pistolets à deux coups_. + +A vingt et un ans (1770), il commence à écrire une histoire de la +Corse au moment où quelqu'un venait d'y naître[3]. Singulier instinct +des grands hommes! + +A cette même époque, son père qui le tenait bien sévèrement, porte sur +lui ce pronostic étrange: _C'est une bouteille ficelée depuis vingt-un +ans. Si elle est jamais débouchée tout à coup sans précaution, tout +s'en ira_. + +A vingt-deux ans, il est présenté à la cour. Mme Élisabeth, alors âgée +de six ans, lui demande _s'il a été inoculé_. Et toute la cour de +rire. Non, il n'avait pas été inoculé. Il portait en lui le germe +d'une contagion qui plus tard devait gagner tout un peuple. + +Il se produit à la cour avec une extrême assurance, portant déjà le +front aussi haut que le roi, étrange pour tous, odieux pour beaucoup. +_Il est aussi entrant que j'étais farouche_, dit le père, qui n'avait +jamais voulu s'_enversailler_, lui, «oiseau hagard dont le nid fut +entre quatre tourelles».--«Il retourne les grands comme fagots. Il a +_ce terrible don de la familiarité_, comme disait Grégoire le Grand.» +Et puis, le vieux et fier gentilhomme ajoute: «Comme depuis cinq cents +ans on a toujours souffert des Mirabeaux qui n'ont jamais été faits +comme les autres, on souffrira encore celui-ci.» + +A vingt-quatre ans, le père, philosophe agricole, veut prendre son +fils avec lui «et le faire rural». Il n'y peut réussir. «Il est bien +malaisé de manier la bouche de cet animal fougueux!» s'écrie le +vieillard. + +L'oncle, le bailli, examine froidement le jeune homme et dit: «S'il +n'est pas pire que Néron, il sera meilleur que Marc-Aurèle». + +_En tout, laissons mûrir ce fruit vert_, répond le marquis. + +Le père et l'oncle correspondent entre eux sur l'avenir du jeune homme +déjà si aventuré dans la mauvaise vie. _Ton neveu l'Ouragan_, dit +le père. _Ton fils, monsieur le comte de la Bourrasque_, réplique +l'oncle. + +Le bailli, vieux marin, ajoute: _Les trente-deux vents de la boussole +sont dans sa tête._ + +A trente ans, _le fruit mûrit_. Déjà les nouveautés commencent à +reluire dans l'oeil profond de Mirabeau. On voit qu'il est plein de +pensées. _Ce cerveau est un fourneau encombré_, dit le prudent bailli. +Dans un autre moment, l'oncle écrit cette observation d'homme effrayé: +«Quand il passe quelque chose dans sa tête, il avance le front, et ne +regarde plus nulle part.» + +De son côté, le père s'étonne de _ce hachement d'idées qui voit par +éclairs_. Il s'écrie: «Fouillis dans sa tête, bibliothèque renversée, +talent pour éblouir par des superficies, il a humé toutes les formules +et ne sait rien substancier!» Il ajoute, ne comprenant déjà plus sa +créature: «Dans son enfance, ce n'était qu'un mâle monstrueux au moral +comme au physique.» Aujourd'hui c'est un homme _tout de reflet et de +réverbère_, un fou «tiré à droite par le coeur et à gauche par la +tête, qu'il a toujours à quatre pas de lui». Et puis le vieillard +ajoute, avec un sourire mélancolique et résigné: «Je tâche de verser +sur cet homme ma tête, mon âme et mon coeur.» Enfin, comme l'oncle, il +a aussi par moments ses pressentiments, ses terreurs, ses anxiétés, +ses doutes. Il sent, lui père, tout ce qui se remue dans la tête de +son fils, _comme la racine sent l'ébranlement des feuilles_. + +Voilà ce qu'est Mirabeau à trente ans. Il était fils d'un père qui +s'était défini ainsi lui-même: «Et moi aussi, madame, tout gourd et +lourd que vous me voyez, je prêchais à trois ans; à six, j'étais un +prodige; à douze, un objet d'espoir; à vingt, un brûlot; à trente, un +politique de théorie; à quarante, je ne suis plus qu'un bonhomme.» + +A quarante ans, Mirabeau est un grand homme. + +A quarante ans, il est l'homme d'une révolution. + +A quarante ans, il se déclare autour de lui en France une de ces +formidables anarchies d'idées où se fondent les sociétés qui ont fait +leur temps. Mirabeau en est le despote. + +C'est lui qui, silencieux jusqu'alors, crie, le 23 juin 1789, à M. de +Brézé: _Allez dire à_ VOTRE MAÎTRE... _Votre maître!_ c'est le roi de +France déclaré étranger. C'est toute une frontière tracée entre le +trône, et le peuple. C'est la révolution qui laisse échapper son cri. +Personne ne l'eût osé avant Mirabeau. Il n'appartient qu'aux grands +hommes de prononcer les mots décisifs des époques. + +Plus tard, on insultera Louis XVI plus gravement en apparence, on +le battra à terre, on le raillera dans les fers, on le huera sur +l'échafaud. La République en bonnet rouge mettra ses poings sur ses +hanches, et lui dira des gros mots, et l'appellera _Louis Capet_. Mais +il ne sera plus rien dit à Louis XVI d'aussi redoutable et d'aussi +effectif que cette parole fatale de Mirabeau. _Louis Capet_, c'est la +royauté frappée au visage; _votre maître_, c'est la royauté frappée au +coeur. + +Aussi, à dater de ce mot, Mirabeau est l'homme du pays, l'homme de +la grande émeute sociale, l'homme dont la fin de ce siècle a besoin. +Populaire sans être plébéien, chose rare en des temps pareils! Sa vie +privée est résorbée par sa vie publique. Honoré de Riquetti, cet homme +perdu, est désormais illustre, écouté et considérable. L'amour du +peuple lui fait une cuirasse aux sarcasmes de ses ennemis. Sa personne +est la plus éclairée de toutes celles que la foule regarde. Les +passants s'arrêtent quand il traverse une rue; et, pendant les deux +années qu'il remplit, sur tous les coins de murs de Paris les petits +enfants du peuple écrivent sans faute son nom, que, quatrevingts ans +auparavant, Saint-Simon, avec son dédain de duc et pair, écrivait +_Mirebaut_, sans se douter qu'un jour Mirebaut ferait _Mirabeau_. + +Il y a des parallélismes bien frappants dans la vie de certains +hommes. Cromwell, encore obscur, désespérant de son avenir en +Angleterre, veut partir pour la Jamaïque; les règlements de Charles +Ier l'en empêchent. Le père de Mirabeau, ne voyant aucune existence +possible en France pour son fils, veut envoyer le jeune homme aux +colonies hollandaises; un ordre du roi s'y oppose. Or, ôtez Cromwell +de la révolution d'Angleterre, ôtez Mirabeau de la révolution de +France, vous ôtez peut-être des deux révolutions deux échafauds. Qui +sait si la Jamaïque n'eût pas sauvé Charles Ier, et Batavia Louis XVI? + +Mais non, c'est le roi d'Angleterre qui veut garder Cromwell; c'est le +roi de France qui veut garder Mirabeau. Quand un roi est condamné à +mort, la providence lui bande les yeux. + +Chose étrange que ce qu'il y a de plus grand dans l'histoire d'une +société tienne si souvent à ce qu'il y a de plus petit dans la vie +d'un homme! + +La première partie de la vie de Mirabeau est remplie par Sophie, +la seconde par la révolution. Un orage domestique, puis, un orage +politique, voilà Mirabeau. Quand on examine de près sa destinée, on se +rend raison de ce qu'il y eut en elle de fatal et de nécessaire. Les +déviations de son coeur s'expliquent par les secousses de sa vie. + +Voyez. Jamais les causes n'ont été nouées de plus près aux effets. Le +hasard lui donne un père qui lui enseigne le mépris de sa mère; une +mère qui lui enseigne la haine de son père; un précepteur, c'est +Poisson, qui n'aime pas les enfants, et qui lui est dur parce qu'il +est petit et parce qu'il est laid; un valet, c'est Grévin, le lâche +espion de ses ennemis; un colonel, c'est le marquis de Lambert, qui +est aussi impitoyable pour le jeune homme que Poisson l'a été pour +l'enfant; une belle-mère (non mariée), c'est madame de Pailly, qui le +hait parce qu'il n'est pas d'elle; une femme, c'est mademoiselle de +Marignane, qui le repousse; une caste, c'est la noblesse, qui le +renie; des juges, c'est le parlement de Besançon, qui le condamnent +à mort; un roi, c'est Louis XV, qui l'embastille. Ainsi, père, mère, +femme, son précepteur, son colonel, la magistrature, la noblesse, le +roi, c'est-à-dire tout ce qui entoure et côtoie l'existence d'un +homme dans l'ordre légitime et naturel, tout est pour lui traverse, +obstacle, occasion de chute et de contusion, pierre dure à ses pieds +nus, buisson d'épines qui le déchire au passage. La famille et la +société tout ensemble lui sont marâtres. Il ne rencontre dans la vie +que deux choses qui le traitent bien et qui l'aiment, deux choses +irrégulières et révoltées contre l'ordre, une maîtresse et une +révolution. + +Ne vous étonnez donc pas que pour la maîtresse il brise tous les liens +domestiques, que pour la révolution il brise tous les liens sociaux. + +Ne vous étonnez pas, pour résoudre la question dans les termes où +nous l'avons posée en commençant, que ce démon d'une famille devienne +l'idole d'une femme en rébellion contre son mari, et le dieu d'une +nation en divorce avec son roi. + + +[1: Ce singulier document est cité textuellement dans une lettre +inédite du marquis au bailli de Mirabeau, du 9 décembre 1754. + +[2: Lettre inédite à Mme la comtesse de Rochefort, 29 novembre 1761. + +[3: 15 août 1769. + + + V + + +La douleur que causa la mort de Mirabeau fut une douleur générale, +universelle, nationale. On sentit que quelque chose de la pensée +publique venait de s'en aller avec cette âme. Mais un fait frappant, +et qu'il faut bien dire parce qu'il serait ingénu de l'attribuer à +l'admiration emportée et irréfléchie des contemporains, c'est que la +cour porta son deuil comme le peuple. + +Un sentiment de pudeur insurmontable nous empêche de sonder ici de +certains mystères, parties honteuses du grand homme, qui d'ailleurs, +selon nous, se perdent heureusement dans les colossales proportions de +l'ensemble; mais il paraît prouvé que dans les derniers temps de sa +vie la cour affirmait avoir quelques raisons d'espérer en lui. Il +est patent qu'à cette époque Mirabeau se cabra plus d'une fois sous +l'entraînement révolutionnaire; qu'il manifesta par moments l'envie +de faire halte et de laisser rejoindre; que lui, qui avait tant +d'haleine, il ne suivit pas sans essoufflement la marche de plus +en plus accélérée des idées nouvelles, et qu'il essaya en quelques +occasions d'enrayer cette révolution à laquelle il avait forgé des +roues. + +Roues fatales, qui écrasaient tant de choses vénérables en passant! + +Il y a encore aujourd'hui beaucoup de personnes qui pensent que +si Mirabeau avait eu plus longue vie, il aurait fini par mater le +mouvement qu'il avait déchaîné. A leur sens, la révolution française +pouvait être arrêtée, par un seul homme à la vérité, qui était +Mirabeau. Dans cette opinion, qui s'autorise d'une parole que Mirabeau +mourant n'a évidemment pas prononcée[1], Mirabeau expiré, la monarchie +était perdue; si Mirabeau avait vécu, Louis XVI ne serait pas mort; et +le 2 avril 1791 a engendré le 21 janvier 1793. + +Selon nous, ceux qui avaient cette persuasion alors, ceux qui l'ont +eue aujourd'hui, Mirabeau lui-même, s'il croyait cela possible de lui, +tous se sont trompés. Pure illusion d'optique chez Mirabeau comme chez +les autres, et qui prouverait qu'un grand homme n'a pas toujours une +idée nette de l'espèce de puissance qui est en lui! + +La révolution française n'était pas un fait simple. Il y avait plus et +autre chose que Mirabeau en elle. + +Il ne suffisait pas à Mirabeau d'en sortir pour la vider. + +Il y avait dans la révolution française du passé et de l'avenir. +Mirabeau n'était que le présent. + +Pour n'indiquer ici que deux points culminants, la révolution +française se compliquait de Richelieu dans le passé et de Bonaparte +dans l'avenir. + +Les révolutions ont cela de particulier que ce n'est pas quand elles +sont encore grosses qu'on peut les tuer. + +D'ailleurs, en supposant même la question moins abondante qu'elle ne +l'est, il est à observer que, dans les choses politiques surtout, ce +qu'un homme a fait ne peut guère jamais être défait que par un autre +homme. + +Le Mirabeau de 91 était impuissant contre le Mirabeau de 89. Son +oeuvre était plus forte que lui. + +Et puis les hommes comme Mirabeau ne sont pas la serrure avec laquelle +on peut fermer la porte des révolutions. Ils ne sont que le gond sur +lequel elle tourne, pour se clore, il est vrai, comme pour s'ouvrir. +Pour fermer cette fatale porte, sur les panneaux de laquelle font +incessamment effort toutes les idées, tous les intérêts, toutes +les passions mal à l'aise dans la société, il faut mettre dans les +ferrures une épée en guise de verrou. + + +[1: _J'emporte le deuil de la monarchie. Après moi les factieux +s'endisputeront les morceaux_. Cabanis a cru entendre cela. + + + VI + + +Nous avons essayé de caractériser ce qu'a été Mirabeau dans la +famille, puis ce qu'il a été dans la nation. Il nous reste à examiner +ce qu'il sera dans la postérité. + +Quelques reproches qu'on ait pu justement lui faire, nous croyons que +Mirabeau restera grand. + +Devant la postérité, tout homme et toute chose s'absout par la +grandeur. + +Aujourd'hui que presque toutes les choses qu'il a semées ont donné +leurs fruits dont nous avons goûté, la plupart bons et sains, +quelques-uns amers; aujourd'hui que le haut et le bas de sa vie n'ont +plus rien de disparate aux yeux, tant les années qui s'écoulent +mettent bien les hommes en perspective; aujourd'hui qu'il n'y a +plus pour son génie ni adoration ni exécration, et que cet homme, +furieusement ballotté, tant qu'il vécut, d'une extrémité à l'autre, a +pris l'attitude calme et sereine que la mort donne aux grandes figures +historiques; aujourd'hui que sa mémoire, si longtemps traînée dans la +fange et baisée sur l'autel, a été retirée du panthéon de Voltaire et +de l'égout de Marat, nous pouvons froidement le dire: Mirabeau est +grand. Il lui est resté l'odeur du panthéon et non de l'égout. +L'impartialité historique, en nettoyant sa chevelure souillée dans le +ruisseau, ne lui a pas de la même main enlevé son auréole. On a lavé +la boue de ce visage, et il continue de rayonner. + +Après qu'on s'est rendu compte de l'immense résultat politique que le +total de ses facultés a produit, on peut envisager Mirabeau sous un +double aspect, comme écrivain et comme orateur. Ici nous prenons la +liberté de ne pas être de l'avis de Rivarol, nous croyons Mirabeau +plus grand comme orateur que comme écrivain. + +Le marquis de Mirabeau son père avait deux espèces de style, et comme +deux plumes dans son écritoire. Quand il écrivait un livre, un bon +livre pour le public, pour l'effet, pour la cour, pour la Bastille, +pour le grand escalier du Palais de justice, le digne seigneur se +drapait, se roidissait, se boursouflait, couvrait sa pensée, déjà fort +obscure par elle-même, de toutes les ampoules de l'expression; et l'on +ne peut se figurer sous quel style à la fois plat et bouffi, lourd +et traînant en longues queues de phrases interminables, chargé de +néologismes au point de n'avoir plus nulle cohésion dans le tissu, +sous quel style, disons-nous, tout ensemble incolore et incorrect, se +travestissait l'originalité naturelle et incontestable de cet étrange +écrivain, moitié gentilhomme et moitié philosophe; préférant Quesnay +à Socrate et Lefranc de Pompignan à Pindare; dédaignant Montesquieu +comme arriéré et tenant à être harangué par son curé; habitant +amphibie des rêveries du dix-huitième siècle et des préjugés du +seizième. Mais, quand cet homme, ce même homme, voulait écrire une +lettre, quand il oubliait le public et ne s'adressait plus qu'à la +_longue mine roide et froide_ de son vénérable frère le bailli, ou à +sa fille la _petite Saillannette_[1], «la plus émolliente femme qui +fut jamais», ou encore à la jolie tête rieuse de madame de Rochefort, +alors cet esprit tuméfié de prétention se détendait; plus d'effort, +plus de fatigue, plus de gonflement apoplectique dans l'expression; +sa pensée se répandait sur la lettre de famille et d'intimité, vive, +originale, colorée, curieuse, amusante, profonde, gracieuse, naturelle +enfin, à travers ce beau style grand seigneur du temps de Louis XIV, +que Saint-Simon parlait avec toutes les qualités de l'homme et madame +de Sévigné avec toutes les qualités de la femme. On a pu en juger +par les fragments que nous avons cités. Après un livre du marquis de +Mirabeau, une lettre de lui, c'est une révélation. On a peine à y +croire. Buffon ne comprendrait pas cette variété de l'écrivain. Vous +avez deux styles et vous n'avez qu'un homme. + +Sous ce rapport, le fils tenait quelque peu du père. On pourrait dire, +avec beaucoup d'adoucissements et de restrictions néanmoins, qu'il y +a la même différence entre son style écrit et son style parlé. Notons +seulement ceci, que le père était à l'aise dans une lettre, le fils +dans un discours. Pour être lui, pour être naturel, pour être dans son +milieu, il fallait à l'un sa famille, à l'autre une nation. + +Mirabeau qui écrit, c'est quelque chose de moins que Mirabeau. Soit +qu'il démontre à la jeune république américaine l'inanité de son +_ordre de Cincinnatus_, et ce qu'il y a de gauche et d'inconsistant +dans une chevalerie de laboureurs; soit qu'il taquine _sur la liberté +de l'Escaut_ Joseph II, cet empereur philosophe, ce Titus selon +Voltaire, ce buste de césar romain dans le goût Pompadour; soit qu'il +fouille dans les doubles fonds du cabinet de Berlin et qu'il en +tire cette _Histoire secrète_ que la cour de France fait livrer +juridiquement aux flammes sur l'escalier du Palais; maladressé +insigne, car de ces livres brûlés par la main du bourreau il +s'échappait toujours des flammèches et des étincelles, lesquelles +se dispersaient au loin, selon le vent qui soufflait, sur le toit +vermoulu de la grande société européenne, sur la charpente des +monarchies, sur tous les esprits, pleins d'idées inflammables, sur +toutes les têtes, faites d'étoupe alors; soit qu'il invective au +passage cette charretée de charlatans qui a fait tant de bruit sur le +pavé du dix-huitième siècle, Necker, Beaumarchais, Lavater, Calonne et +Cagliostro; quel que soit le livre qu'il écrit enfin, sa pensée suffit +toujours au sujet, mais son style ne suffit pas toujours à sa pensée. +Son idée est constamment grande et haute; mais, pour sortir de son +esprit, elle se courbe et se rapetisse sous l'expression comme sous +une porte trop basse. Excepté dans ses éloquentes lettres à madame de +Monnier, où il est lui tout entier, où il parle plutôt qu'il n'écrit, +et qui sont des harangues d'amour[2] comme ses discours à la +Constituante sont des harangues de révolution; excepté là, +disons-nous, le style qu'il trouve dans son écritoire est en général +d'une forme médiocre, pâteux, mal lié, mou aux extrémités des phrases, +sec d'ailleurs, se composant une couleur terne avec des épithètes +banales, pauvre en images, ou n'offrant par places, et bien rarement +encore, que des mosaïques bizarres de métaphores peu adhérentes entre +elles. On sent en le lisant que les idées de cet homme ne sont pas, +comme celles des grands prosateurs-nés, faites de cette substance +particulière qui se prête, souple et molle, à toutes les ciselures +de l'expression, qui s'insinue bouillante et liquide dans tous les +recoins du moule où l'écrivain la verse, et se fige ensuite; lave +d'abord, granit après. On sent, en le lisant, que bien des choses +regrettables sont restées dans sa tête, que le papier n'a qu'un à +peu près, que ce génie n'est pas conformé de façon à s'exprimer +complètement dans un livre, et qu'une plume n'est pas le meilleur +conducteur possible pour tous les fluides comprimés dans ce cerveau +plein de tonnerres. + +Mirabeau qui parle, c'est Mirabeau. Mirabeau qui parle, c'est l'eau +qui coule, c'est le flot qui écume, c'est le feu qui étincelle, c'est +l'oiseau qui vole, c'est une chose qui fait son bruit propre, c'est +une nature qui accomplit sa loi. Spectacle toujours sublime et +harmonieux! + +Mirabeau à la tribune, tous les contemporains sont unanimes sur ce +point maintenant, c'est quelque chose de magnifique. Là, il est bien +lui, lui tout entier, lui tout-puissant. Là, plus de table, plus +de papier, plus d'écritoire hérissée de plumes, plus de cabinet +solitaire, plus de silence et de méditation; mais un marbre qu'on peut +frapper, un escalier qu'on peut monter en courant, une tribune, espèce +de cage de cette sorte de bête fauve, où l'on peut aller et venir, +marcher, s'arrêter, souffler, haleter, croiser ses bras, crisper ses +poings, peindre sa parole avec son geste, et illuminer une idée avec +un coup d'oeil; un tas d'hommes qu'on peut regarder fixement; un grand +tumulte, magnifique accompagnement pour une grande voix; une foule qui +hait l'orateur, l'assemblée, enveloppée d'une foule qui l'aime, le +peuple; autour de lui toutes ces intelligences, toutes ces âmes, +toutes ces passions, toutes ces médiocrités, toutes ces ambitions, +toutes ces natures diverses et qu'il connaît, et desquelles il peut +tirer le son qu'il veut comme des touches d'un immense clavecin; +au-dessus de lui la voûte de la salle de l'assemblée constituante, +vers laquelle ses yeux se lèvent souvent comme pour y chercher des +pensées, car on renverse les monarchies avec les idées qui tombent +d'une pareille voûte sur une pareille tête. + +Oh! qu'il est bien là sur son terrain, cet homme! qu'il y a bien le +pied ferme et sûr! Que ce génie qui s'amoindrissait dans des livres +est grand dans un discours! comme la tribune change heureusement +les conditions de la production extérieure pour cette pensée! Après +Mirabeau écrivain, Mirabeau orateur, quelle transfiguration! + +Tout en lui était puissant. Son geste brusque et saccadé était plein +d'empire. A la tribune, il avait un colossal mouvement d'épaules comme +l'éléphant qui porte sa tour armée en guerre. Lui, il portait sa +pensée. Sa voix, lors même qu'il ne jetait qu'un mot de son banc, +avait un accent formidable et révolutionnaire qu'on démêlait dans +l'assemblée comme le rugissement du lion dans la ménagerie. Sa +chevelure, quand il secouait la tête, avait quelque chose d'une +crinière. Son sourcil remuait tout, comme celui de Jupiter, _cuncta +surpercilio moventis_. Ses mains quelquefois semblaient pétrir le +marbre de la tribune. Tout son visage, toute son attitude, toute sa +personne était bouffie d'un orgueil pléthorique qui avait sa grandeur. +Sa tête avait une laideur grandiose et fulgurante dont l'effet par +moments était électrique et terrible. Dans les premiers temps, quand +rien n'était encore visiblement décidé pour ou contre la royauté; +quand la partie avait l'air presque égale entre la monarchie encore +forte et les théories encore faibles; quand aucune des idées qui +devaient plus tard avoir l'avenir n'était encore arrivée à sa +croissance complète; quand la révolution, mal gardée et mal armée, +paraissait facile à prendre d'assaut, il arrivait quelquefois que le +côté droit, croyant avoir jeté bas quelque mur de la forteresse, se +ruait en masse sur elle avec des cris de victoire; alors la tête +monstrueuse de Mirabeau apparaissait à la brèche et pétrifiait les +assaillants. Le génie de la révolution s'était forgé une égide avec +toutes les doctrines amalgamées de Voltaire, d'Helvétius, de Diderot, +de Bayle, de Montesquieu, de Hobbes, de Locke et de Rousseau, il avait +mis la tête de Mirabeau au milieu. + +Il n'était pas seulement grand à la tribune, il était grand sur son +siège; l'interrupteur égalait en lui l'orateur. Il mettait souvent +autant de choses dans un mot que dans un discours. _La Fayette a une +armée_, disait-il à M. de Suleau, _mais j'ai ma tête_. Il interrompait +Robespierre avec cette parole profonde: _Cet homme ira loin, car il +croit tout ce qu'il dit._ + +Il interpellait la cour dans l'occasion: _La cour affame le peuple. +Trahison! Le peuple lui vendra la constitution pour du pain_. Tout +l'instinct du grand révolutionnaire est dans ce mot. + +_L'abbé Sieyès_! disait-il, _métaphysicien voyageant sur une +mappemonde_. Posant ainsi une touche vive sur l'homme de théorie +toujours prêt à enjamber les mers et les montagnes. + +Il était par moments d'une simplicité admirable. Un jour, ou plutôt +un soir, dans son discours du 3 mai, au moment où il luttait, comme +l'athlète à deux cestes, du bras gauche contre l'abbé Maury et du bras +droit contre Robespierre, M. de Cazalès, avec son assurance d'homme +médiocre, lui jette cette interruption:--_Vous êtes un bavard, et +voilà tout_. Mirabeau se tourne vers l'abbé Goutes, qui occupait le +fauteuil: _Monsieur le président_, dit-il avec une grandeur d'enfant, +_faites donc taire M. de Cazalès, qui m'appelle bavard_. + +L'assemblée nationale voulait commencer une adresse au roi par cette +phrase: _L'assemblée apporte aux pieds de votre majesté une offrande, +etc.--La majesté n'a pas de pieds_, dit froidement Mirabeau. + +L'assemblée veut dire un peu plus loin qu'elle _est ivre de la gloire +de son roi_.--Y pensez-vous? objecte Mirabeau; _des gens qui font des +lois et qui sont ivres_! + +Quelquefois il caractérisait d'un mot qu'on eût dit traduit de Tacite, +l'histoire et le genre de génie de toute une maison souveraine. Il +criait aux ministres par exemple: _Ne me parlez pas de votre duc de +Savoie, mauvais voisin de toute liberté_! + +Quelquefois il riait. Le rire de Mirabeau, chose formidable. + +Il raillait la Bastille. «Il y a eu, disait-il, cinquante-quatre +lettres de cachet dans ma famille, et j'en ai eu dix-sept pour ma +part. Vous voyez que j'ai été traité en aîné de Normandie.» + +Il se raillait lui-même. Il est accusé par M. de Valfond d'avoir +parcouru, le 6 octobre, les rangs du régiment de Flandre, un sabre +nu à la main, et parlant aux soldats. Quelqu'un démontre que le fait +concerne M. de Gamaches, et non pas Mirabeau; et Mirabeau ajoute: +«Ainsi, tout pesé, tout examiné, la déposition de M. de Valfond n'a +rien de bien fâcheux que pour M. de Gamaches, qui se trouve légalement +et véhémentement soupçonné d'être fort laid, puisqu'il me ressemble.» + +Quelquefois il souriait. Lorsque la question de la régence se débat +devant l'assemblée, le côté gauche pense à M. le duc d'Orléans, et +le côté droit à M. le prince de Condé, alors émigré en Allemagne. +Mirabeau demande qu'aucun prince ne puisse être régent sans avoir +prêté serment à la constitution. M. de Montlosier objecte qu'un prince +peut avoir des raisons pour ne pas avoir prêté serment; par exemple, +il peut avoir fait un voyage outre-mer...--Mirabeau répond: «Le +discours du préopinant va être imprimé; je demande à en rédiger +l'erratum. _Outre-mer_, lisez: _outre-Rhin_.» Et cette plaisanterie +décide la question. Le grand orateur jouait ainsi quelquefois avec +ce qu'il tuait. A en croire les naturalistes, il y a du chat dans le +lion. + +Une autre fois, comme les procureurs de l'assemblée avaient barbouillé +un texte de loi de leur mauvaise rédaction, Mirabeau se lève: «Je +demande à faire quelques réflexions timides sur les convenances qu'il +y aurait à ce que l'assemblée nationale de France parlât français, et +même écrivît en français les lois qu'elle propose.» + +Par moments, au beau milieu de ses plus violentes déclamations +populaires, il se rappelait tout à coup qui il était, et il avait de +fières saillies de gentilhomme. C'était une mode oratoire alors de +jeter dans tout discours une imprécation quelconque sur les massacres +de la Saint-Barthélemy. Mirabeau faisait son imprécation comme tout le +monde; mais il disait en passant: _Monsieur l'amiral de Coligny, +qui, par parenthèse, était mon cousin_. La parenthèse était digne de +l'homme dont le père écrivait: _Il n'y a qu'une mésalliance dans ma +famille, les Médicis.--Mon cousin monsieur l'amiral de Coligny_, c'eût +été impertinent à la cour de Louis XIV, c'était sublime à la cour du +peuple de 1791. + +Dans un autre instant il parlait aussi de _son digne cousin monsieur +le garde des sceaux_[3]; mais c'était d'un autre ton. + +Le 22 septembre 1789, le roi fait offrir à l'assemblée l'abandon de +son argenterie et de sa vaisselle pour les besoins de l'état. Le côté +droit admire, s'extasie et pleure. _Quant à moi_, s'écrie Mirabeau, +_je ne m'apitoie pas aisément sur la faïence des grands_. + +Son dédain était beau, son rire était beau, mais sa colère était +sublime. + +Quand on avait réussi à l'irriter, quand on lui avait tout à coup +enfoncé dans le flanc quelqu'une de ces pointes aiguës qui font bondir +l'orateur et le taureau, si c'était au milieu d'un discours, par +exemple, il quittait tout sur-le-champ, il laissait là les idées +entamées; il s'inquiétait peu que la voûte de raisonnements qu'il +avait commencé à bâtir s'écroulât derrière lui faute de couronnement; +il abandonnait la question net et se ruait tête baissée sur +l'incident. Alors, malheur à l'interrupteur! malheur au toréador qui +lui avait jeté la vanderille! Mirabeau fondait sur lui, le prenait au +ventre, l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait +sur lui, il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole +l'homme tout entier, quel qu'il fût, grand ou petit, méchant ou nul, +boue ou poussière, avec sa vie, avec son caractère, avec son ambition, +avec ses vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'épargnait +rien, il ne manquait rien; il cognait désespérément son ennemi sur les +angles de la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot +portait coup, toute phrase était flèche; il avait la furie au coeur, +c'était terrible et superbe. C'était une colère lionne. Grand et +puissant orateur, beau surtout dans ce moment-là! C'est alors +qu'il fallait voir comme il chassait au loin tous les nuages de la +discussion! C'est alors qu'il fallait voir comme son souffle orageux +faisait moutonner toutes les têtes de l'assemblée! Chose singulière! +il ne raisonnait jamais mieux que dans l'emportement. L'irritation la +plus violente, loin de disjoindre son éloquence dans les secousses +qu'elle lui donnait, dégageait en lui une sorte de logique supérieure, +et il trouvait des arguments dans la fureur comme un autre des +métaphores. Soit qu'il fit rugir son sarcasme aux dents acérées sur le +front pâle de Robespierre, ce redoutable inconnu qui, deux ans plus +tard, devait traiter les têtes comme Phocion les discours; soit qu'il +mâchât avec rage les dilemmes filandreux de l'abbé Maury, et qu'il les +recrachât au côté droit, tordus, déchirés, disloqués, dévorés à demi +et tout couverts de l'écume de sa colère; soit qu'il enfonçât les +ongles de son syllogisme dans la phrase molle et flasque de l'avocat +Target, il était grand et magnifique, et il avait une sorte de majesté +formidable que ne dérangeaient pas ses bonds les plus effrénés. Nos +pères nous l'ont dit, qui n'avait pas vu Mirabeau en colère n'avait +pas vu Mirabeau. Dans la colère son génie faisait la roue et étalait +toutes ses splendeurs. La colère allait bien à cet homme, comme la +tempête à l'océan. + +Et, sans le vouloir, dans ce que nous venons d'écrire pour figurer +la surnaturelle éloquence de cet homme, nous l'avons peinte par +la confusion même des images. Mirabeau, en effet, ce n'était pas +seulement le taureau, ou le lion, ou le tigre, ou l'athlète, ou +l'archer, ou l'aigle, ou le paon, ou l'aquilon, ou l'océan; c'était, +dans une série indéfinie de surprenantes métamorphoses, tout cela à la +fois. C'était Protée. + +Pour qui l'a vu, pour qui l'a entendu, ses discours sont aujourd'hui +lettre morte. Tout ce qui était saillie, relief, couleur, haleine, +mouvement, vie et âme, a disparu. Tout dans ces belles harangues +aujourd'hui est gisant à terre, à plat sur le sol. Où est le souffle +qui faisait tourbillonner toutes ces idées comme les feuilles dans +l'ouragan? Voilà bien le mot; mais où est le geste? Voilà le cri, où +est l'accent? Voilà la parole, où est le regard? Voilà le discours, où +est la comédie de ce discours? Car, il faut le dire, dans tout orateur +il y a deux choses, un penseur et un comédien. Le penseur reste, le +comédien s'en va avec l'homme. Talma meurt tout entier, Mirabeau à +demi. + +Dans l'assemblée constituante il y avait une chose qui épouvantait +ceux qui regardaient attentivement, c'était la convention. Pour +quiconque a étudié cette époque, il est évident que dès 1789 la +convention était dans l'assemblée constituante. Elle y était à l'état +de germe, à l'état de foetus, à l'état d'ébauche. C'était encore +quelque chose d'indistinct pour la foule, c'était déjà quelque chose +de terrible pour qui savait voir. Un rien sans doute; une nuance +plus foncée que la couleur générale; une note détonnant parfois +dans l'orchestre; un refrain morose dans un choeur d'espérances +et d'illusions; un détail qui offrait quelque discordance avec +l'ensemble; un groupe sombre dans un coin obscur; quelques bouches +donnant un certain accent à de certains mots; trente voix, rien +que trente voix, qui devaient plus tard se ramifier, suivant une +effrayante loi de multiplication, en Girondins, en Plaine et en +Montagne; 93, en un mot, point noir dans le ciel bleu de 89. Tout +était déjà dans ce point noir, le 21 janvier, le 31 mai, le 9 +thermidor, sanglante trilogie; Buzot qui devait dévorer Louis XVI, +Robespierre qui devait dévorer Buzot, Vadier qui devait dévorer +Robespierre, trinité sinistre. Parmi ces hommes, les plus médiocres et +les plus ignorés, Hébrard et Putraink, par exemple, avaient un sourire +étrange dans les discussions, et semblaient garder sur l'avenir une +pensée quelconque qu'ils ne disaient pas. A notre avis, l'historien +devrait avoir des microscopes pour examiner la formation d'une +assemblée dans le ventre d'une autre assemblée. C'est une sorte de +gestation qui se reproduit souvent dans l'histoire, et qui, selon +nous, n'a pas été assez observée. Dans le cas présent, ce n'était +certes pas un détail insignifiant sur la surface du corps législatif +que cette excroissance mystérieuse qui contenait l'échafaud déjà tout +dressé du roi de France. C'était une chose qui devait avoir une +forme monstrueuse que l'embryon de la convention dans le flanc de la +constituante. Oeuf de vautour porté par une aigle. + +Dès lors, beaucoup de bons esprits dans l'assemblée constituante +s'effrayaient de la présence de ces quelques hommes impénétrables qui +semblaient se tenir en réserve pour une autre époque. Ils sentaient +qu'il y avait bien des ouragans dans ces poitrines dont il s'échappait +à peine quelques souffles. Ils se demandaient si ces aquilons ne se +déchaîneraient pas un jour, et ce que deviendraient alors toutes les +choses essentielles à la civilisation que 89 n'avait pas déracinées. +Rabaut Saint-Étienne, qui croyait la révolution finie et qui le disait +tout haut, flairait avec inquiétude Robespierre, qui ne la croyait pas +commencée et qui le disait tout bas. Les démolisseurs présents de la +monarchie tremblaient devant les démolisseurs futurs de la société. +Ceux-ci, comme tous les hommes qui ont l'avenir et qui le savent, +étaient hautains, hargneux et arrogants, et le moindre d'entre eux +coudoyait dédaigneusement les principaux de l'assemblée. Les plus nuls +et les plus obscurs jetaient, selon leur humeur et leur fantaisie, +d'insolentes interruptions aux plus graves orateurs; et, comme tout +le monde savait qu'il y avait des événements pour ces hommes dans +un prochain avenir, personne n'osait leur répliquer. C'est dans +ces moments où l'assemblée qui devait venir un jour faisait peur +à l'assemblée qui existait, c'est alors que se manifestait avec +splendeur le pouvoir d'exception de Mirabeau. Dans le sentiment de sa +toute-puissance, et sans se douter qu'il fît une chose si grande, il +criait au groupe sinistre qui coupait la parole à la constituante: +_Silence aux trente voix_! et la convention se taisait. + +Cet antre d'Éole resta silencieux et contenu tant que Mirabeau tint le +pied sur le couvercle. + +Mirabeau mort, toutes les arrière-pensées anarchiques firent +irruption. + +Nous le répétons d'ailleurs, nous croyons que Mirabeau est mort à +propos. Après avoir déchaîné bien des orages dans l'état, il est +évident que pendant un temps il a comprimé sous son poids toutes les +forces divergentes auxquelles il était réservé d'achever la ruine +qu'il avait commencée; mais elles se condensaient par cette +compression même, et tôt ou tard, selon nous, l'explosion +révolutionnaire devait trouver issue et jeter au loin Mirabeau, tout +géant qu'il était. + +Concluons. + +Si nous avions à résumer Mirabeau d'un mot, nous dirions: Mirabeau, +ce n'est pas un homme, ce n'est pas un peuple, c'est un événement qui +parle. + +Un immense événement! la chute de la forme monarchique en France. + +Sous Mirabeau, ni la monarchie ni la république n'étaient possibles. +La monarchie l'excluait par sa hiérarchie, la république par son +niveau. Mirabeau est un homme qui passe dans une époque qui prépare. +Pour que l'envergure de Mirabeau s'y déployât à l'aise, il fallait que +l'atmosphère sociale fût dans cet état particulier où rien de précis +et d'enraciné dans le sol ne résiste, où tout obstacle à l'essor des +théories se refoule aisément, où les principes qui feront un jour le +fond solide de la société future sont encore en suspension, sans trop +de forme ni de consistance, attendant, dans ce milieu où ils flottent +pêle-mêle en tourbillon, l'instant de se précipiter et de se +cristalliser. Toute institution assise a des angles auxquels le génie +de Mirabeau se fût peut-être brisé l'aile. + +Mirabeau avait un sens profond des choses, il avait aussi un sens +profond des hommes. A son arrivée aux états généraux, il observa +longtemps en silence, dans l'assemblée et hors de l'assemblée, le +groupe alors si pittoresque des partis. Il devina l'insuffisance de +Mounier, de Malouet et de Rabaut Saint-Étienne, qui rêvaient une +conclusion anglaise. Il jugea froidement la passion de Chapelier, la +brièveté d'esprit de Pétion, la mauvaise emphase littéraire de Volney; +l'abbé Maury, qui avait besoin d'une position; d'Éprémesnil et Adrien +Duport, parlementaires de mauvaise humeur et non tribuns; Roland, ce +zéro dont la femme était le chiffre; Grégoire, qui était à l'état de +somnambulisme politique. Il vit tout de suite le fond de Sieyès, si +peu pénétrable qu'il fût. Il enivra de ses idées Camille Desmoulins, +dont la tête n'était pas assez forte pour les porter. Il fascina +Danton, qui lui ressemblait en moins grand et en plus laid. Il +n'essaya aucune séduction près des Guillermy, des Lautrec et des +Cazalès, sortes de caractères insolubles dans les révolutions. Il +sentait que tout allait marcher si vite, qu'on n'avait pas de temps à +perdre. D'ailleurs, plein de courage et n'ayant jamais peur de l'homme +du jour, ce qui est rare, ni de l'homme du lendemain, ce qui est +plus rare encore, toute sa vie il fut hardi avec ceux qui étaient +puissants; il attaqua successivement dans leur temps Maupeou et +Terray, Calonne et Necker. Il s'approcha du duc d'Orléans, le toucha +et le quitta aussitôt. Il regarda Robespierre en face et Marat de +travers. + +Il avait été successivement enfermé à l'île de Rhé, au château d'If, +au fort de Joux, au donjon de Vincennes. Il se vengea de toutes ces +prisons sur la Bastille. + +Dans ses captivités, il lisait Tacite. Il le dévorait, il s'en +nourrissait; et, quand il arriva à la tribune en 1789, il avait +encore la bouche pleine de cette moelle de lion. On s'en aperçut aux +premières paroles qu'il prononça. + +Il n'avait pas l'intelligence de ce que voulaient Robespierre et +Marat. Il regardait l'un comme un avocat sans causes et l'autre comme +un médecin sans malades, et il supposait que c'était le dépit qui +les faisait divaguer. Opinion qui d'ailleurs avait son côté vrai. Il +tournait le dos complètement aux choses qui venaient à si grands pas +derrière lui. Comme tous les régénérateurs radicaux, il avait l'oeil +bien plus fixé sur les questions sociales que sur les questions +politiques. Son oeuvre, à lui, ce n'est pas la république, c'est la +révolution. + +Ce qui prouve qu'il est le vrai grand homme essentiel de ces temps-là, +c'est qu'il est resté plus grand qu'aucun des hommes qui ont grandi +après lui dans le même ordre d'idées que lui. + +Son père, qui ne le comprenait pas plus, quoiqu'il l'eût engendré, que +la constituante ne comprenait la convention, disait de lui: _Cet homme +n'est ni la fin ni le commencement d'un homme_. Il avait raison. «Cet +homme» était la fin d'une société et le commencement d'une autre. + +Mirabeau n'importe pas moins à l'oeuvre générale du dix-huitième +siècle que Voltaire. Ces deux hommes avaient des missions semblables, +détruire les vieilles choses et préparer les nouvelles. Le travail de +l'un a été continu et l'a occupé, aux yeux de l'Europe, durant toute +sa longue vie. L'autre n'a paru sur la scène que peu d'instants. Pour +faire leur besogne commune, le temps a été donné à Voltaire par années +et à Mirabeau par journées. Cependant Mirabeau n'a pas moins fait que +Voltaire. Seulement l'orateur s'y prend autrement que le philosophe. +Chacun attaque la vie du corps social à sa façon. Voltaire décompose, +Mirabeau écrase. Le procédé de Voltaire est en quelque sorte chimique, +celui de Mirabeau est tout physique. Après Voltaire, une société est +en dissolution; après Mirabeau, en poussière. Voltaire, c'est un +acide; Mirabeau, c'est une massue. + + +[1: Mme du Saillant. + +[2: Nous entendons ne qualifier ainsi que celles de ces lettres qui +sont passion pure. Nous jetons sur les autres le voile qui convient. + +[3: M. de Barentin. Séance du 24 juin 1789. + + + VII + + +Si maintenant, pour compléter l'ensemble que nous avons essayé +d'ébaucher de Mirabeau et de son époque, nous reportons les yeux +sur nous, il est aisé de voir, au point où se trouve aujourd'hui le +mouvement social commencé en 89, que nous n'aurons plus d'hommes comme +Mirabeau, sans que personne puisse dire d'ailleurs précisément de +quelle forme seront les grands hommes politiques que nous réserve +l'avenir. + +Les Mirabeau ne sont plus nécessaires, donc ils ne sont plus +possibles. + +La providence ne crée pas des hommes pareils quand ils sont inutiles. +Elle ne jette pas de cette graine-là au vent. + +Et en effet, à quoi pourrait servir maintenant un Mirabeau? Un +Mirabeau, c'est une foudre. Qu'y a-t-il à foudroyer? Où sont dans la +région politique les objets trop haut placés qui attirent le tonnerre? +Nous ne sommes plus comme en 1789, où il y avait dans l'ordre social +tant de choses disproportionnées. + +Aujourd'hui le sol est à peu près nivelé; tout est plan, ras, uni. Un +orage comme Mirabeau qui passerait sur nous ne trouverait pas un seul +sommet où s'accrocher. + +Ce n'est pas à dire, parce que nous n'aurons plus besoin d'un +Mirabeau, que nous n'ayons plus besoin de grands hommes. Bien au +contraire. Il y a certes beaucoup à travailler encore. Tout est +défait, rien n'est refait. + +Dans les moments comme celui où nous sommes, le parti de l'avenir +se divise en deux classes, les hommes de révolution, les hommes de +progrès. Ce sont les hommes de révolution qui déchirent la vieille +terre politique, creusent le sillon, jettent la semence; mais leur +temps est court. Aux hommes de progrès appartiennent la lente et +laborieuse culture des principes, l'étude des saisons propices à +la greffe de telle ou telle idée, le travail au jour le jour, +l'arrosement de la jeune plante, l'engrais du sol, la récolte pour +tous. Ils vont courbés et patients, sous le soleil ou sous la pluie, +dans le champ public, épierrant cette terre couverte de ruines, +extirpant les chicots du passé qui accrochent encore çà et là, +déracinant les souches mortes des anciens régimes, sarclant les abus, +cette mauvaise herbe qui pousse si vite dans toutes les lacunes de +la loi. Il leur faut bon oeil, bon pied, bonne main. Dignes et +consciencieux travailleurs, souvent bien mal payés! + +Or, selon nous, à l'heure qu'il est, les hommes de révolution ont +accompli leur tâche. Ils ont eu tout récemment encore leurs trois +jours de semailles en juillet. Qu'ils laissent faire maintenant les +hommes de progrès. Après le sillon, l'épi. + +Mirabeau, c'est un grand homme de révolution. Il nous faut maintenant +le grand homme du progrès. + +Nous l'aurons. La France a une initiative trop importante dans la +civilisation du globe, pour que les hommes spéciaux lui fassent jamais +faute. La France est la mère majestueuse de toutes les idées qui sont +aujourd'hui en mission chez tous les peuples. On peut dire que la +France, depuis deux siècles, nourrit le monde du lait de ses mamelles. +La grande nation a le sang généreux et riche et les entrailles +fécondes; elle est inépuisable en génies; elle tire de son sein toutes +les grandes intelligences dont elle a besoin; elle a toujours des +hommes à la mesure de ses événements, et il ne lui manque dans +l'occasion ni des Mirabeau pour commencer ses révolutions ni des +Napoléon pour les finir. + +La providence ne lui refusera certainement pas le grand homme social, +et non plus seulement politique, dont l'avenir a besoin. + +En attendant qu'il vienne, sans doute, à peu d'exceptions près, les +hommes qui font de l'histoire pour le moment sont petits; sans +doute il est triste que les grands corps de l'état manquent d'idées +générales et de larges sympathies; sans doute il est affligeant qu'on +emploie à des badigeonnages le temps qu'on devrait donner à des +constructions; sans doute il est étrange qu'on oublie que la +souveraineté véritable est celle de l'intelligence, qu'il faut avant +tout éclairer les masses, et que, quand le peuple sera intelligent, +alors seulement le peuple sera souverain; sans doute il est honteux +que les magnifiques prémisses de 89 aient amené de certains +corollaires comme une tête de sirène amène une queue de poisson, et +que des gâcheurs aient pauvrement plaqué tant de lois de plâtre sur +des idées de granit; sans doute il est déplorable que la révolution +française ait eu de si maladroits accoucheurs; sans doute. Mais rien +d'irréparable n'a encore été fait; aucun principe essentiel n'a été +étouffé dans l'enfantement révolutionnaire; aucun avortement n'a eu +lieu; toutes les idées qui importent à la civilisation future sont +nées viables, et prennent chaque jour force, taille et santé. Certes, +quand 1814 est arrivé, toutes ces idées, filles de la révolution, +étaient bien jeunes et bien petites encore, et tout à fait au berceau; +et la restauration, il faut en convenir, leur a été une maigre et +mauvaise nourrice. Cependant, il faut en convenir aussi, elle n'en a +tué aucune. Le groupe des principes est complet. + +A l'heure où nous sommes, toute critique est possible; mais l'homme +sage doit avoir pour l'époque entière un regard bienveillant. Il doit +espérer, se confier, attendre. Il doit tenir compte aux hommes de +théorie de la lenteur avec laquelle poussent les idées; aux hommes +de pratique, de cet étroit et utile amour des choses qui sont, sans +lequel la société se désorganiserait dans les expériences successives; +aux passions, de leurs digressions généreuses et fécondantes; aux +intérêts, de leurs calculs qui rattachent les classes entre elles à +défaut de croyances; aux gouvernements, de leurs tâtonnements vers le +bien dans l'ombre; aux oppositions, de l'aiguillon qu'elles ont sans +cesse au poing et qui fait tracer au boeuf le sillon; aux partis +mitoyens, de l'adoucissement qu'ils apportent aux transitions; aux +partis extrêmes, de l'activité qu'ils impriment à la circulation des +idées, lesquelles sont le sang même de la civilisation; aux amis +du passé, du soin qu'ils prennent de quelques racines vivaces; aux +zélateurs de l'avenir, de leur amour pour ces belles fleurs qui seront +un jour de beaux fruits; aux hommes mûrs, de leur modération; aux +hommes jeunes, de leur patience; à ceux-ci, de ce qu'ils font; à +ceux-là, de ce qu'ils veulent faire; à tous, de la difficulté de tout. + +Nous ne nierons pas d'ailleurs tout ce que l'époque où nous vivons a +d'orageux et de troublé. La plupart des hommes qui font quelque chose +dans l'état ne savent pas ce qu'ils font. Ils travaillent dans la nuit +sans y voir. Demain, quand il fera jour, ils seront peut-être tout +surpris de leur oeuvre. Charmés ou effrayés, qui sait? Il n'y a plus +rien de certain dans la science politique; toutes les boussoles sont +perdues; la société chasse sur ses ancres; depuis vingt ans on lui a +déjà changé trois fois ce grand mât qu'on appelle la _dynastie_, et +qui est toujours le premier frappé de la foudre. + +La loi définitive de rien ne se révèle encore. Le gouvernement, tel +qu'il est, n'est l'affirmation d'aucune chose; la presse, si grande et +si utile d'ailleurs, n'est qu'une négation perpétuelle de tout. Aucune +formule nette de civilisation et de progrès n'a encore été rédigée. + +La révolution française a ouvert pour toutes les théories sociales un +livre immense, une sorte de grand testament. Mirabeau y a écrit son +mot, Robespierre le sien, Napoléon le sien. Louis XVIII y a fait une +rature. Charles X a déchiré la page. La chambre du 7 août l'a recollée +à peu près, mais voilà tout. Le livre est là, la plume est là. Qui +osera écrire? + +Les hommes actuels semblent peu de chose sans doute; cependant +quiconque pense doit fixer sur l'ébullition sociale un regard +attentif. + +Certes, nous avons ferme confiance et ferme espoir. + +Eh! qui ne sent que, dans ce tumulte et dans cette tempête, au milieu +de ce combat de tous les systèmes et de toutes les ambitions qui fait +tant de fumée et tant de poussière, sous ce voile qui cache encore aux +yeux la statue sociale et providentielle à peine ébauchée, derrière +ce nuage de théories, de passions, de chimères qui se croisent, se +heurtent et s'entre-dévorent dans l'espèce de jour brumeux qu'elles +déchirent de leurs éclairs, à travers ce bruit de la parole humaine +qui parle à la fois toutes les langues par toutes les bouches, sous +ce violent tourbillon de choses, d'hommes et d'idées qu'on appelle le +dix-neuvième siècle, quelque chose de grand s'accomplit? + +Dieu reste calme et fait son oeuvre. + + + + + TABLE + + + + + BUT DE CETTE PUBLICATION + + + JOURNAL DES IDÉES + DES OPINIONS ET DES LECTURES + D'UN JEUNE JACOBITE DE 1819 + + HISTOIRE + FRAGMENTS DE CRITIQUE + THÉÂTRE + FANTAISIE + + + JOURNAL DES IDÉES + ET DES OPINIONS D'UN RÉVOLUTIONNAIRE DE 1830 + + AOUT + SEPTEMBRE + OCTOBRE + NOVEMBRE + DÉCEMBRE + JANVIER + FÉVRIER + MARS + DERNIERS FEUILLETS SANS DATE + + + 1823-1824 + + SUR VOLTAIRE + SUR WALTER SCOTT, A PROPOS DE _Quentin Durward_. + SUR L'ABBÉ DE LAMENNAIS, A PROPOS DE L'_Essai sur + l'indifférence en matière de religion_ + SUR LORD BYRON, A PROPOS DE SA MORT + IDÉES AU HASARD + + + 1827 + + FRAGMENT D'HISTOIRE + + + 1830 + + SUR M. DOVALLE + + + 1825-1832 + + GUERRE AUX DÉMOLISSEURS! + 1825 + 1832 + + + 1833 + + YMBERT GALLOIX + + + 1834 + + SUR MIRABEAU + + + + + +End of Project Gutenberg's Litterature et Philosophie melees, by Victor Hugo + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LITTERATURE ET PHILOSOPHIE MELEES *** + +This file should be named 8ltph10.txt or 8ltph10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8ltph11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8ltph10a.txt + +Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. 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