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+Project Gutenberg's Litterature et Philosophie melees, by Victor Hugo
+#13 in our series by Victor Hugo
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+Title: Litterature et Philosophie melees
+
+Author: Victor Hugo
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+Release Date: January, 2006 [EBook #9644]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on October 13, 2003]
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+Edition: 10
+
+Language: French
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+Character set encoding: ASCII
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LITTERATURE ET PHILOSOPHIE MELEES ***
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+
+Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze and PG Distributed Proofreaders.
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+ OEUVRES COMPLETES
+
+ DE
+
+ VICTOR HUGO
+
+
+
+ PHILOSOPHIE
+ I
+ 1819-1834
+ LITTERATURE ET PHILOSOPHIE
+ MELEES
+
+
+
+
+BUT DE CETTE PUBLICATION
+
+Mars 1834.
+
+
+Il y a dans la vie de tout ecrivain consciencieux un moment ou il sent
+le besoin de compter avec le passe, de classer en ordre et de dater
+les diverses empreintes qu'il a prises de la forme de son esprit a
+differentes epoques, de coordonner, tout en les mettant franchement en
+lumiere, les contradictions plutot superficielles que radicales de sa
+vie, et de montrer, s'il y a lieu, par quels rapports mysterieux et
+intimes les idees divergentes en apparence de sa premiere jeunesse se
+rattachent a la pensee unique et centrale qui s'est peu a peu degagee
+du milieu d'elles et qui a fini par les resorber toutes.
+
+D'ordinaire, ces sortes d'examens de conscience, quand ils sont faits
+avec bonne foi et candeur, produisent des livres du genre de celui-ci.
+
+Ces deux volumes, en effet, ne sont autre chose que la collection de
+toutes les notes que l'auteur, dans la route litteraire et politique
+qu'il a deja parcourue, a ecrites ca et la, chemin faisant, depuis
+quinze ans qu'il marche. Ce livre, qui ne peut offrir d'ailleurs
+quelque interet qu'aux personnes qui aimeraient a voir de quelle facon
+et a quel point un esprit loyal peut se transformer par la critique de
+lui-meme, dans nos temps de revolution sociale et intellectuelle, ce
+livre est le complement necessaire et naturel de la serie des oeuvres
+de l'auteur. Chacune des sections qu'il renferme correspond a l'un
+des termes de cette serie; chacun de ces morceaux a ete ecrit en meme
+temps que quelqu'un des ouvrages qui la composent, et represente, pour
+qui sait bien voir, le meme groupe d'idees. Ainsi le _Journal d'un
+jacobite de_ 1819 est du temps de _Han d'Islande_, le _Journal d'un
+revolutionnaire de_ 1830 est du temps de _Notre-Dame de Paris_. En
+consultant les dates qu'on a eu soin de placer en tete de tous
+ces fragments, ceux des lecteurs qui se plaisent a ces sortes de
+comparaisons, meme lorsqu'il s'agit d'ouvrages aussi peu importants
+que celui-ci, pourront voir aisement a quelle oeuvre de l'auteur, a
+quel moment de sa maniere, a quelle phase de sa pensee sur la societe
+et sur l'art se rattache chacune des divisions de ce livre. Ces deux
+volumes cotoient tous les autres en les refletant. On y retrouve,
+de 1819 a 1834, sur une echelle plus rapide, mais qui n'a pas moins
+d'echelons, tous les changements successifs de style et de
+pensee, toutes les modifications d'opinion et de forme, tous les
+elargissements d'horizon politique et litteraire que les personnes qui
+veulent bien suivre le developpement de son esprit ont pu remarquer en
+gravissant la serie totale de ses oeuvres.
+
+Ces changements, ces modifications, ces elargissements, est-ce
+decadence, comme on l'a dit? est-ce progres, comme il le croit? il
+pose la question; le lecteur la decidera.
+
+Ce qui n'est une question pour personne, il l'espere du moins, c'est
+le complet desinteressement qui a preside aux diverses modifications
+de ses opinions. Les guebres ne s'agenouillaient que devant le soleil;
+lui, il ne s'agenouille que devant la verite.
+
+Il livre ce recueil au public en toute franchise et en toute
+confiance. Dans des temps comme les notres, ou les evenements font si
+rapidement changer d'aspect aux doctrines et aux hommes, il a pense
+que ce ne serait peut-etre pas un spectacle sans enseignement que
+le developpement d'un esprit serieux et droit qui n'a encore ete
+directement mele a aucune chose politique et qui a silencieusement
+accompli toutes ses revolutions sur lui-meme, sans autre but que la
+satisfaction de sa conscience. Ceci est donc avant tout une oeuvre
+de probite. Le premier de ces deux volumes ne contient que deux
+divisions; l'une a pour titre: _Journal des idees, des opinions et des
+lectures d'un jeune jacobite de_ 1819; l'autre: _Journal des idees
+et des opinions d'un revolutionnaire de_ 1830. Comment et par quelle
+serie d'experiences successives le jacobite de 1819 est-il devenu le
+revolutionnaire de 1830, c'est ce que l'auteur ecrira peut-etre un
+jour; et cette toute modeste _Histoire des revolutions interieures
+d'une opinion politique honnete_ ne sera peut-etre pas un appendice
+inutile a la grande histoire des revolutions generales de notre temps.
+Pourquoi, en effet, ne pas confronter plus souvent qu'on ne le fait
+les revolutions de l'individu avec les revolutions de la societe? Qui
+sait? la petite chose eclaire quelquefois la grande. En attendant
+qu'il essaye ce travail tout a la fois psychologique et historique,
+individuel et universel, il croit devoir publier comme document, et
+absolument tels qu'ils ont ete ecrits chacun dans leur temps, ces deux
+_journaux d'idees_, l'un de 1819, l'autre de 1830, faits tous deux par
+le meme homme, et si differents.
+
+Ce ne sont pas des faits qu'il faut chercher dans ces journaux. Il n'y
+en a pas. Nous le repetons, ce sont des idees. Des idees a l'etat de
+germe dans le premier, a l'etat d'epanouissement dans le second.
+
+Le plus ancien de ces deux journaux surtout, celui qui occupe les
+deux cents premieres pages de ce volume, a besoin d'etre lu avec une
+extreme indulgence et sans que le lecteur en perde un seul instant la
+date de vue, 1819. L'auteur l'offre ici, non comme oeuvre litteraire,
+mais comme sujet d'etude et d'observation pour les esprits attentifs
+et bienveillants qui ne dedaignent pas de chercher dans ce qu'un
+enfant balbutie les rudiments de la pensee d'un homme. Aussi, pour que
+cette partie du livre ait du moins le merite de presenter une base
+sincere aux etudes de ce genre, a-t-on eu soin de l'imprimer, sans y
+rien changer, absolument telle qu'on l'a recueillie, soit dans des
+publications du temps aujourd'hui oubliees, soit dans des dossiers de
+notes restees manuscrites. Ce recueil represente durant deux annees,
+de l'age de seize ans a l'age de dix-huit ans, l'etat de l'esprit
+de l'auteur, et, par assimilation, autant qu'un echantillon aussi
+incomplet peut permettre d'en juger, l'etat de l'esprit d'une fraction
+assez notable de la generation d'alors. Ce n'est meme que parce qu'en
+le generalisant ainsi, il peut offrir, jusqu'a un certain point, cette
+sorte d'interet, qu'on a cru qu'il n'etait peut-etre pas tout a fait
+inutile de le presenter au public. En se placant a ce point de vue,
+tout ce que renferme ce _Journal des idees_ d'un royaliste adolescent
+d'il y a quinze ans, acquiert, a defaut de la valeur biographique
+qu'un nom plus considerable en tete de ce livre pourrait seul lui
+donner, cette sorte de valeur historique qui s'attache a tous les
+documents honnetes ou se retrouve la physionomie d'une epoque, de
+quelque part qu'ils viennent. Il y a de tout dans ce journal. C'est
+le profil a demi efface de tout ce que nous nous figurions en 1819.
+C'est, comme dans nos cerveaux alors, le dialogue de tous les
+contraires. Il y a des recherches historiques et des reveries, des
+elegies et des feuilletons, de la critique et de la poesie; pauvre
+critique! pauvre poesie surtout! Il a de petits vers badins et de
+grands vers pleureurs; d'honorables et furieuses declamations contre
+les tueurs de rois; des epitres ou les hommes de 1793 sont egratignes
+avec des epigrammes de 1754, especes de petites satires sans poesie
+qui caracterisent assez bien le royalisme voltairien de 1818, nuance
+perdue aujourd'hui. Il y a des reves de reforme pour le theatre et des
+voeux d'immobilite pour l'etat; tous les styles qui s'essayent a la
+fois, depuis le sarcasme du pamphlet jusqu'a l'ampoule oratoire;
+toutes sortes d'instincts classiques mis au service d'une pensee
+d'innovation litteraire; des plans de tragedies faits au college; des
+plans de gouvernement faits a l'ecole. Tout cela va, vient, avance,
+recule, se mele, se coudoie, se heurte, se contredit, se querelle,
+croit, doute, tatonne, nie, affirme, sans but visible, sans ordre
+exterieur, sans loi apparente; et cependant, au fond de toutes ces
+choses, nous le croyons du moins, il y a une loi, un ordre, un but.
+Au fond, comme a la surface, il y a ce qui fera peut-etre pardonner
+a l'auteur l'insuffisance du talent et la faillibilite de l'esprit,
+droiture, honneur, conviction, desinteressement; et au milieu de
+toutes les idees contradictoires qui bruissent a la fois dans ce chaos
+d'illusions genereuses et de prejuges loyaux, sous le flot le plus
+obscur, sous l'entassement le plus desordonne, on sent poindre et se
+mouvoir un element qui s'assimilera un jour tous les autres, l'esprit
+de liberte, que les instincts de l'auteur appliqueront d'abord a
+l'art, puis, par un irresistible entrainement de logique, a la
+societe; de facon que chez lui, dans un temps donne, aidees, il est
+vrai, par l'experience et la recolte de faits de chaque jour, les
+idees litteraires corrigeront les idees politiques.
+
+Tel qu'il est donc, ce _Journal d'un jeune jacobite de_ 1819 ne nous
+parait pas completement depourvu de signification, ne fut-ce qu'a
+cause de l'espece de jour douteux qui flotte sur toutes ces idees
+ebauchees, sorte de lumiere indecise faite de deux rayons opposes
+qui viennent l'un du couchant, l'autre de l'orient, crepuscule du
+monarchisme politique qui finit, aube de la revolution litteraire qui
+commence.
+
+Immediatement apres ce _Journal des idees d'un royaliste de_ 1819,
+l'auteur a cru devoir placer ce qu'il a intitule: _Journal des idees
+d'un revolutionnaire de_ 1830. A onze ans d'intervalle, voila le meme
+esprit, transforme. L'auteur pense que tous ceux de nos contemporains
+qui feront, de bonne foi le meme repli sur eux-memes, ne trouveront
+pas des modifications moins profondes dans leur pensee, s'ils ont
+eu la sagesse et le desinteressement de lui laisser son libre
+developpement en presence des faits et des resultats.
+
+Quant a ce dernier resultat en lui-meme, voici de quelle maniere il
+s'est forme. Apres la revolution de juillet, pendant les derniers mois
+de 1830 et les premiers mois de 1831, l'auteur recut de l'ebranlement
+que les evenements donnaient alors a toute chose des impressions
+telles, qu'il lui fut impossible de ne pas en laisser trace quelque
+part. Il voulut constater, en s'en rendant compte sur-le-champ, de
+quelle facon et jusqu'a quelle profondeur chacun des faits plus
+ou moins inattendus qui se succedaient troublait la masse d'idees
+politiques qu'il avait amassee goutte a goutte depuis dix ans. A
+mesure qu'un fait nouveau degageait en lui une idee nouvelle, il
+enregistrait, non le fait, mais l'idee. De la ce journal.
+
+On a cru devoir donner ce titre, _journal_, aux deux divisions qui
+composent le premier volume de ce livre, parce qu'il a semble que,
+de tous les titres possibles, c'etait encore celui qui convenait le
+mieux. Cependant, afin qu'on ne cherche pas dans ce livre autre chose
+que ce qu'il renferme, et qu'on ne s'attende pas a trouver dans
+ces deux journaux une peinture historique, ou biographique, ou
+anecdotique, avec curiosites, particularites et noms propres, de
+l'annee 1819 et de l'annee 1830, nous insistons sur ce point, que
+ces deux journaux contiennent, non les faits, mais seulement le
+retentissement des faits.
+
+La formation de la seconde partie de cette collection n'a besoin que
+de quelques mots pour s'expliquer d'elle-meme.
+
+C'est une serie de fragments ecrits a diverses epoques, et publies
+pour la plupart dans les recueils du temps ou ils ont ete ecrits. Ces
+fragments sont disposes par ordre chronologique; et ceux des lecteurs
+qui, en lisant chaque morceau, voudront ne point oublier la date qu'il
+porte, pourront remarquer de quelle facon l'idee de l'auteur murit
+d'annee en annee et dans la forme et dans le fond, depuis l'etude sur
+Voltaire, qui est de 1823, jusqu'a l'etude sur Mirabeau, qui est
+de 1834. C'est d'ailleurs peut-etre la seule chose frappante de
+ce volume, a la composition duquel n'a ete mele aucun arrangement
+artificiel, qu'il commence par le nom de Voltaire et finisse par le
+nom de Mirabeau. Cela montrerait, s'il n'en existait pas d'ailleurs
+beaucoup d'autres exemples a cote desquels celui-ci ne vaut pas la
+peine d'etre compte, a quel point le dix-huitieme siecle preoccupe
+le dix-neuvieme. Voltaire, en effet, c'est le dix-huitieme siecle
+systeme; Mirabeau, c'est le dix-huitieme siecle action.
+
+Le premier de ces deux volumes enserre onze annees de la vie
+intellectuelle de l'auteur, de 1819 a 1830. Le deuxieme contient
+egalement onze annees, de 1823 a 1834. Mais comme une partie de ce
+deuxieme volume rentre dans l'intervalle de 1819 a 1830, les deux
+volumes reunis n'offrent le mouvement en bien ou en mal de la pensee
+de celui qui les a ecrits que sur une echelle de quinze annees, de
+1819 a 1834.
+
+Nous ne ferons aucune observation sur les depouillements de style
+et de maniere que la critique y pourra noter de saison en saison.
+L'esprit de tout ecrivain progressif doit etre comme le platane, dont
+l'ecorce se renouvelle a mesure que le tronc grossit.
+
+Pour finir ce que nous avons a dire de ce livre, si l'on nous
+demandait de le caracteriser d'un mot, nous dirions que ce n'est autre
+chose qu'une sorte d'herbier ou la pensee de l'auteur a depose,
+sous etiquette, un echantillon tel quel de ses diverses floraisons
+successives.
+
+Que le lecteur de bonne foi compare, et juge si la loi selon laquelle
+s'est developpee cette pensee est bonne ou mauvaise.
+
+Maintenant il se rencontrera peut-etre des esprits bienveillants et
+serieux qui demanderont a l'auteur quelle est la formule actuelle de
+ses opinions sur la societe et sur l'art.
+
+L'espace lui manque ici pour repondre a la premiere de ces deux
+questions. Ce serait un livre tout entier a faire; il le fera quelque
+jour. Des matieres si graves veulent etre traitees a fond et ne
+sauraient etre utilement abordees dans un avant-propos. Le peu de
+pages qui nous reste morcellerait la pensee de l'auteur sans profit,
+car il serait impossible de detacher, pour des proportions si exigues,
+rien de fini, d'organise et de complet d'un bloc d'idees ou tout se
+tient et fait ensemble. De quelque facon que nous nous y prissions, il
+y aurait toujours des afferences laterales sur lesquelles il faudrait
+s'expliquer, des choses purement affirmees faute de marge pour
+les demontrer, des preliminaires supposes admis, des consequences
+tronquees, d'autres qui se ramifieraient trop a l'etroit; en un mot,
+des tangentes et des secantes dont les extremites depasseraient les
+limites de cette preface.
+
+En attendant qu'il puisse se derouler completement et a l'aise dans un
+ecrit special, l'auteur croit pouvoir dire des a present que, quoique
+le _Journal d'un revolutionnaire de 1830_ renferme beaucoup de choses
+radicalement vraies selon lui, sa pensee politique actuelle est
+cependant plutot representee par les dernieres pages du second de ces
+deux volumes que par les dernieres pages du premier. Si jamais, dans
+ce grand concile des intelligences ou se debattent de la presse a la
+tribune tous les interets generaux de la civilisation du dix-neuvieme
+siecle, il avait la parole, lui si petit en presence de choses si
+grandes, il la prendrait sur l'ordre du jour seulement, et il ne
+demanderait qu'une chose pour commencer: la substitution des questions
+sociales aux questions politiques.
+
+Une fois son intention politique ainsi esquissee, il croit pouvoir
+repondre avec plus de detail aux personnes qui le questionneraient sur
+son intention litteraire. Ici il peut etre plus aisement et plus vite
+compris; tout ce qu'il a ecrit jusqu'a ce jour sert de commentaire a
+ses paroles. Qu'on lui permette donc quelques developpements sur un
+sujet plus important qu'on ne le pense communement. Quand on creuse
+l'art, au premier coup de pioche on entame les questions litteraires,
+au second, les questions sociales.
+
+L'art est aujourd'hui a un bon point. Les querelles de mots ont fait
+place a l'examen des choses. Les noms de guerre, les sobriquets de
+parti n'ont plus de signification pour personne. Ces appellations de
+_classiques_ et de _romantiques_, que celui qui ecrit ces lignes
+s'est toujours refuse a prononcer serieusement, ont disparu de toute
+conversation sensee aussi completement que les ubiquitaires et les
+antipaedobaptistes. Or c'est deja un grand progres dans une discussion
+quand les mots de parti sont hors de combat. Tant qu'on en est a la
+bataille des mots, il n'y a pas moyen de s'entendre; c'est une melee
+furieuse, acharnee et aveugle. Cette bataille, qui a si longtemps
+assourdi notre litterature dans les dernieres annees de la
+restauration, est finie aujourd'hui. Le public commence a distinguer
+nettement le contour des questions reelles trop longtemps cachees aux
+yeux par la poussiere que la polemique faisait autour d'elles. Le
+pugilat des theories a cesse. Le terrain de l'art maintenant n'est
+plus une arene, c'est un champ. On ne se bat plus, on laboure.
+
+A notre avis, la victoire est aux generations nouvelles. Elles ont
+pris grandement position dans tous les arts. Nous essayerons peut-etre
+un jour de caracteriser le point precis ou elles en sont sous les
+diverses formes, poesie, peinture, sculpture, musique et architecture,
+et nous tacherons d'indiquer par quels progres et selon quelle loi il
+nous semble que doit s'operer la fusion entre les nuances differentes
+des jeunes ecoles, soit qu'elles cherchent plus specialement le
+_caractere_, comme les gothiques, ou le _style_, comme les grecs.
+
+En attendant, l'impulsion est donnee, la maree monte. Les doctrines
+de la liberte litteraire ont ensemence l'art tout entier. L'avenir
+moissonnera.
+
+Ce n'est pas que nous, plus que d'autres, nous croyions l'art
+perfectible. Nous savons qu'on ne depassera ni Phidias, ni Raphael.
+Mais nous ne declarons pas, en secouant tristement la tete, qu'il est
+a jamais impossible de les egaler. Nous ne sommes pas ainsi, dans les
+secrets de Dieu. Celui qui a cree ceux-la ne peut-il pas en creer
+d'autres? Pourquoi vouloir arreter l'esprit humain? Toutes les epoques
+lui conviennent, tous les climats lui sont bons. L'antiquite a Homere,
+mais le moyen age a Dante, Shakespeare et les cathedrales au nord; la
+bible et les pyramides a l'orient.
+
+Et quelle epoque que celle-ci! Nous l'avons deja dit ailleurs et plus
+d'une fois, le corollaire rigoureux d'une revolution politique, c'est
+une revolution litteraire. Que voulez-vous que nous y fassions? Il y
+a quelque chose de fatal dans ce perpetuel parallelisme de la
+litterature et de la societe. L'esprit humain ne marche pas d'un seul
+pied. Les moeurs et les lois s'ebranlent d'abord; l'art suit. Pourquoi
+lui clore l'avenir? Les magnifiques ambitions font faire les grandes
+choses. Est-ce que le siecle qui a ete assez grand pour avoir son
+Charlemagne serait trop petit pour avoir son Shakespeare?
+
+Nous croyons donc fermement a l'avenir. On voit bien flotter encore ca
+et la sur la surface de l'art quelques troncons des vieilles poetiques
+dematees, lesquelles faisaient deja eau de toutes parts il y dix ans.
+On voit bien aussi quelques obstines qui se cramponnent a cela. _Rari
+nantes_. Nous les plaignons. Mais nous avons les yeux ailleurs. S'il
+nous etait permis, a nous qui sommes bien loin de nous compter parmi
+les hommes predestines qui resoudront ces grandes questions par de
+grandes oeuvres, s'il nous etait permis de hasarder une conjecture sur
+ce qui doit advenir de l'art, nous dirions qu'a notre avis, d'ici a
+peu d'annees, l'art, sans renoncer a toutes ses autres formes, se
+resumera plus specialement sous la forme essentielle et culminante du
+drame. Nous avons explique pourquoi dans la preface d'un livre qui ne
+vaut pas la peine d'etre rappele ici.
+
+Aussi les quelques mots que nous allons dire du drame s'appliquent
+dans notre pensee, sauf de legeres variantes de redaction, a la poesie
+tout entiere, et ce qui s'applique a la poesie s'applique a l'art tout
+entier.
+
+Selon nous donc, le drame de l'avenir, pour realiser l'idee auguste
+que nous nous en faisons, pour tenir dignement sa place entre la
+presse et la tribune, pour jouer comme il convient son role dans les
+choses civilisantes, doit etre grand et severe par la forme, grand et
+severe par le fond.
+
+Les questions de forme ont ete toutes abordees depuis plusieurs
+annees. La forme importe dans les arts. La forme est chose beaucoup
+plus absolue qu'on ne pense. C'est une erreur de croire, par exemple,
+qu'une meme pensee peut s'ecrire de plusieurs manieres, qu'une meme
+idee peut avoir plusieurs formes. Une idee n'a jamais qu'une forme,
+qui lui est propre, qui est sa forme excellente, sa forme complete, sa
+forme rigoureuse, sa forme essentielle, sa forme preferee par elle, et
+qui jaillit toujours en bloc avec elle du cerveau de l'homme de genie.
+Ainsi, chez les grands poetes, rien de plus inseparable, rien de plus
+adherent, rien de plus consubstantiel que l'idee et l'expression de
+l'idee. Tuez la forme, presque toujours vous tuez l'idee. Otez sa
+forme a Homere, vous avez Bitaube.
+
+Aussi tout art qui veut vivre doit-il commencer par bien se poser a
+lui-meme les questions de forme, de langage et de style.
+
+Sous ce rapport, le progres est sensible en France depuis dix ans. La
+langue a subi un remaniement profond.
+
+Et pour que notre pensee soit claire, qu'on nous permette d'indiquer
+ici en quelques mots les diverses formations de notre langue, qui
+valent la peine d'etre etudiees, a partir du seizieme siecle surtout,
+epoque ou la langue francaise a commence a devenir la langue la plus
+litteraire de l'Europe.
+
+On peut dire de la langue francaise au seizieme siecle que c'est tout
+a fait une _langue de la renaissance_. Au seizieme siecle, l'esprit de
+la renaissance est partout, dans la langue comme dans tous les arts.
+Le gout romain-byzantin, que le grand evenement de 1454 a fait refluer
+sur l'occident, et qui avait par degres envahi l'Italie des la
+seconde moitie du quinzieme siecle, n'arrive guere en France qu'au
+commencement du seizieme; mais a l'instant meme il s'empare de tout,
+il fait irruption partout, il inonde tout. Rien ne resiste au flot.
+Architecture, poesie, musique, tous les arts, toutes les etudes,
+toutes les idees, jusqu'aux ameublements et aux costumes, jusqu'a
+la legislation, jusqu'a la theologie, jusqu'a la medecine, jusqu'au
+blason, tout suit pele-mele et s'en va a vau-l'eau sur le torrent de
+la renaissance. La langue est une des premieres choses atteintes; en
+un moment, elle se remplit de mots latins et grecs; elle deborde de
+neologismes; son vieux sol gaulois disparait presque entierement sous
+un chaos sonore de vocables homeriques et virgiliens. A cette epoque
+d'enivrement et d'enthousiasme pour l'antiquite lettree, la langue
+francaise parle grec et latin comme l'architecture, avec un desordre,
+un embarras et un charme infinis; c'est un begayement classique
+adorable. Moment curieux! c'est une langue qui n'est pas faite, une
+langue sur laquelle on voit le mot grec et le mot latin a nu, comme
+les veines et les nerfs sur l'ecorche. Et pourtant, cette langue qui
+n'est pas faite est une langue souvent bien belle; elle est riche,
+ornee, amusante, copieuse, inepuisable en formes, haute en couleur;
+elle est barbare a force d'aimer la Grece et Rome; elle est pedante et
+naive. Observons en passant qu'elle semble parfois chargee, bourbeuse
+et obscure. Ce n'est pas sans troubler profondement la limpidite de
+notre vieil idiome gaulois que ces deux langues mortes, la latine
+et la grecque, y ont si brusquement vide leurs vocabulaires. Chose
+remarquable et qui s'explique par tout ce que nous venons dire,
+pour ceux qui ne comprennent que la langue courante, le francais du
+seizieme siecle est moins intelligible que le francais du quinzieme.
+Pour cette classe de lecteurs, Brantome est moins clair que Jean de
+Troyes.
+
+Au commencement du dix-septieme siecle, cette langue trouble et
+vaseuse subit une premiere filtration. Operation mysterieuse faite
+tout a la fois par les annees et par les hommes, par la foule et par
+le lettre, par les evenements et par les livres, par les moeurs et
+par les idees, qui nous donne pour resultat l'admirable langue de P.
+Mathieu et de Mathurin Regnier, qui sera plus tard celle de Moliere
+et de La Fontaine, et plus tard encore celle de Saint-Simon. Si les
+langues se fixaient, ce qu'a Dieu ne plaise, la langue francaise
+aurait du en rester la. C'etait une belle langue que cette poesie de
+Regnier, que cette prose de Mathieu! c'etait une langue deja mure, et
+cependant toute jeune, une langue qui avait toutes les qualites les
+plus contraires, selon le besoin du poete; tantot ferme, adroite,
+svelte, vive, serree, etroitement ajustee sur l'intention de
+l'ecrivain, sobre, austere, precise, elle allait a pied et sans images
+et droit au but; tantot majestueuse, lente et tout empanachee de
+metaphores, elle tournait largement autour de la pensee, comme les
+carrosses a huit chevaux dans un carrousel. C'etait une langue
+elastique et souple, facile a nouer et a denouer au gre de toutes
+les fantaisies de la periode, une langue toute moiree de figures et
+d'accidents pittoresques; une langue neuve, sans aucun mauvais pli,
+qui prenait merveilleusement la forme de l'idee, et qui, par moments,
+flottait quelque peu a l'entour, autant qu'il le fallait pour la grace
+du style. C'etait une langue pleine de fieres allures, de proprietes
+elegantes, de caprices amusants; commode et naturelle a ecrire;
+donnant parfois aux ecrivains les plus vulgaires toutes sortes de
+bonheurs d'expressions qui faisaient partie de son fonds naturel.
+C'etait une langue forte et savoureuse, tout a la fois claire et
+coloree, pleine d'esprit, excellente au gout, ayant bien la senteur de
+ses origines, tres francaise, et pourtant laissant voir distinctement
+sous chaque mot sa racine hellenique, romaine ou castillane; une
+langue calme et transparente, au fond de laquelle on distinguait
+nettement toutes ces magnifiques etymologies grecques, latines ou
+espagnoles, comme les perles et les coraux sous l'eau d'une mer
+limpide.
+
+Cependant, dans la deuxieme moitie du dix-septieme siecle, il s'eleva
+une memorable ecole de lettres qui soumit a un nouveau debat toutes
+les questions de poesie et de grammaire dont avait ete remplie la
+premiere moitie du meme siecle, et qui decida, a tort selon nous, pour
+Malherbe contre Regnier. La langue de Regnier, qui semblait encore
+tres bonne a Moliere, parut trop verte et trop peu faite a ces severes
+et discrets ecrivains. Racine la clarifia une seconde fois. Cette
+deuxieme distillation, beaucoup plus artificielle que la premiere,
+beaucoup plus litteraire et beaucoup moins populaire, n'ajouta a la
+purete et a la limpidite de l'idiome qu'en le depouillant de presque
+toutes ses proprietes savoureuses et colorantes, et en le rendant plus
+propre desormais a l'abstraction qu'a l'image; mais il est impossible
+de s'en plaindre quand on songe qu'il en est resulte _Britannicus,
+Esther_, et _Athalie_, oeuvres belles et graves, dont le style sera
+toujours religieusement admire de quiconque acceptera avec bonne foi
+les conditions sous lesquelles il s'est forme.
+
+Toute chose va a sa fin. Le dix-huitieme siecle filtra et tamisa la
+langue une troisieme fois. La langue de Rabelais, d'abord epuree par
+Regnier, puis distillee par Racine, acheva de deposer dans l'alambic
+de Voltaire les dernieres molecules de la vase natale du seizieme
+siecle. De la cette langue du dix-huitieme siecle, parfaitement
+claire, seche, dure, neutre, incolore et insipide, langue
+admirablement propre a ce qu'elle avait a faire, langue du
+raisonnement et non du sentiment, langue incapable de colorer le
+style, langue encore souvent charmante dans la prose, et en meme temps
+tres haissable dans le vers, langue de philosophes en un mot, et non
+de poetes. Car la philosophie du dix-huitieme siecle, qui est l'esprit
+d'analyse arrive a sa plus complete expression, n'est pas moins
+hostile a la poesie qu'a la religion, parce que la poesie comme la
+religion n'est qu'une grande synthese. Voltaire ne se herisse pas
+moins devant Homere que devant Jesus.
+
+Au dix-neuvieme siecle, un changement s'est fait dans les idees a la
+suite du changement qui s'etait fait dans les choses. Les esprits
+ont deserte cet aride sol voltairien, sur lequel le soc de l'art
+s'ebrechait depuis si longtemps pour de maigres moissons. Au vent
+philosophique a succede un souffle religieux, a l'esprit d'analyse
+l'esprit de synthese, au demon demolisseur le genie de la
+reconstruction, comme a la convention avait succede l'empire, a
+Robespierre Napoleon. Il est apparu des hommes doues de la faculte
+de creer, et ayant tous les instincts mysterieux qui tracent son
+itineraire au genie. Ces hommes, que nous pouvons d'autant plus louer
+que nous sommes personnellement bien eloignes de pretendre a l'honneur
+de figurer parmi eux, ces hommes se sont mis a l'oeuvre. L'art, qui,
+depuis cent ans, n'etait plus en France qu'une litterature, est
+redevenu une poesie.
+
+Au dix-huitieme siecle il avait fallu une langue philosophique, au
+dix-neuvieme il fallait une langue poetique.
+
+C'est en presence de ce besoin que, par instinct et presque a leur
+insu, les poetes de nos jours, aides d'une sorte de sympathie et de
+concours populaire, ont soumis la langue a cette elaboration radicale
+qui etait si mal comprise il y a quelques annees, qui a ete prise
+d'abord pour une levee en masse de tous les solecismes et de tous les
+barbarismes possibles, et qui a si longtemps fait taxer d'ignorance
+et d'incorrection tel pauvre jeune ecrivain consciencieux, honnete et
+courageux, philologue comme Dante en meme temps que poete, nourri des
+meilleures etudes classiques, lequel avait peut-etre passe sa jeunesse
+a ne remporter dans les colleges que des prix de grammaire.
+
+Les poetes ont fait ce travail, comme les abeilles leur miel, en
+songeant a autre chose, sans calcul, sans premeditation, sans systeme,
+mais avec la rare et naturelle intelligence des abeilles et des
+poetes. Il fallait d'abord colorer la langue, il fallait lui faire
+reprendre du corps et de la saveur; il a donc ete bon de la melanger
+selon certaines doses avec la fange feconde des vieux mots du seizieme
+siecle. Les contraires se corrigent souvent l'un par l'autre. Nous ne
+pensons pas qu'on ait eu tort de faire infuser Ronsard dans cet idiome
+affadi par Dorat.
+
+L'operation d'ailleurs s'est accomplie, on le voit bien maintenant,
+selon les lois grammaticales les plus rigoureuses. La langue a ete
+retrempee a ses origines. Voila tout. Seulement, et encore avec une
+reserve extreme, on a remis en circulation un certain nombre d'anciens
+mots necessaires ou utiles. Nous ne sachons pas qu'on ait fait des
+mots nouveaux. Or ce sont les mots nouveaux, les mots inventes, les
+mots faits artificiellement qui detruisent le tissu d'une langue. On
+s'en est garde. Quelques mots frustes ont ete refrappes au coin de
+leurs etymologies. D'autres, tombes en banalite, et detournes de leur
+vraie signification, ont ete ramasses sur le pave et soigneusement
+replaces dans leur sens propre.
+
+De toute cette elaboration, dont nous n'indiquons ici que quelques
+details pris au hasard, et surtout du travail simultane de toutes les
+idees particulieres a ce siecle (car ce sont les idees qui sont les
+vraies et souveraines faiseuses de langues), il est sorti une langue
+qui, certes, aura aussi ses grands ecrivains, nous n'en doutons pas;
+une langue forgee pour tous les accidents possibles de la pensee;
+langue qui, selon le besoin de celui qui s'en sert, a la grace et la
+naivete des allures comme au seizieme siecle, la fierte des tournures
+et la phrase a grands plis comme au dix-septieme siecle, le calme,
+l'equilibre et la clarte comme au dix-huitieme; langue propre a ce
+siecle, qui resume trois formes excellentes de notre idiome sous une
+forme plus developpee et plus complete, et avec laquelle aujourd'hui
+l'ecrivain qui en aurait le genie pourrait sentir comme Rousseau,
+penser comme Corneille, et peindre comme Mathieu.
+
+Cette langue est aujourd'hui a peu pres faite. Comme prose, ceux qui
+l'etudient dans les notables ecrivains qu'elle possede deja, et que
+nous pourrions nommer, savent qu'elle a mille lois a elle, mille
+secrets, mille proprietes, mille ressources nees tant de son fonds
+personnel que de la mise en commun du fonds des trois langues qui
+l'ont precedee et qu'elle multiplie les unes par les autres. Elle a
+aussi sa prosodie particuliere et toutes sortes de petites regles
+interieures connues seulement de ceux qui pratiquent, et sans
+lesquelles il n'y a pas plus de prose que de vers. Comme poesie, elle
+est aussi bien construite pour la reverie que pour la pensee, pour
+l'ode que pour le drame. Elle a ete remaniee dans le vers par le
+metre, dans la strophe par le rhythme. De la, une harmonie toute
+neuve, plus riche que l'ancienne, plus compliquee, plus profonde, et
+qui gagne tous les jours de nouvelles octaves.
+
+Telle est, avec tous les developpements que nous ne pouvons donner
+ici a notre pensee, la langue que l'art du dix-neuvieme siecle s'est
+faite, et avec laquelle en particulier il va parler aux masses du
+haut de la scene. Sans doute la scene, qui a ses lois d'optique et de
+concentration, modifiera cette langue d'une certaine facon, mais sans
+y rien alterer d'essentiel. Il faudra par exemple a la scene une prose
+aussi en saillie que possible, tres fermement sculptee, tres nettement
+ciselee, ne jetant aucune ombre douteuse sur la pensee, et presque en
+ronde bosse; il faudra a la scene un vers ou les charnieres soient
+assez multipliees pour qu'on puisse les plier et les superposer a
+toutes les formes les plus brusques et les plus saccadees du dialogue
+et de la passion. La prose en relief, c'est un besoin du theatre; le
+vers brise, c'est un besoin du drame.
+
+Ceci une fois pose et admis, nous croyons que desormais tous les
+progres de forme serieux qui seront dans le sens grammatical de la
+langue doivent etre etudies, applaudis et adoptes. Et qu'on ne se
+meprenne pas sur notre pensee, appeler les progres, ce n'est pas
+encourager les modes. Les modes dans les arts font autant de mal que
+les revolutions font de bien. Les modes substituent le chic, le poncif
+et le procede d'atelier a l'etude austere de chaque chose et aux
+originalites individuelles. Les modes mettent a la disposition de tout
+le monde une maniere vernissee et chatoyante, peu solide sans doute,
+mais qui a quelquefois un eclat de surface plus vif et plus amusant a
+l'oeil que le rayonnement tranquille du talent. Les modes defigurent
+tout, font la grimace de tout profil et la parodie de toute oeuvre.
+Gardons-nous des modes dans le style; esperons cette reserve de la
+sagesse des jeunes et brillants ecrivains qui menent au progres les
+generations de leur age. Il serait facheux qu'on en vint un jour a
+posseder des recettes courantes pour faire du style original comme
+les chimistes de cabaret font du vin de Champagne en melant, selon
+certaines doses, a n'importe quel vin blanc convenablement edulcore,
+de l'acide tartrique et du bicarbonate de soude.
+
+Ce style et ce vin moussent, la grosse foule s'en grise, mais le
+connaisseur n'en boit pas.
+
+Nous n'en viendrons pas la. Il y a un esprit de mesure et de critique
+en meme temps qu'un grand souffle d'enthousiasme dans les nouvelles
+generations. La langue a ete amenee a un point excellent depuis quinze
+annees. Ce qui a ete fait par les idees ne sera pas detruit par les
+fantaisies.
+
+Reformons, ne deformons pas.
+
+Si le nom qui signe ces lignes etait un nom illustre, si la voix qui
+parle ici etait une voix puissante, nous supplierions les jeunes et
+grands talents sur qui repose le sort futur de notre litterature, si
+magnifique depuis trois siecles, de songer combien c'est une mission
+imposante que la leur, et de conserver dans leur maniere d'ecrire les
+habitudes les plus dignes et les plus severes. L'avenir, qu'on y
+pense bien, n'appartient qu'aux hommes de style. Sans parler ici des
+admirables livres de l'antiquite, et pour nous renfermer dans nos
+lettres nationales, essayez d'oter a la pensee de nos grands ecrivains
+l'expression qui lui est propre; otez a Moliere son vers si vif, si
+chaud, si franc, si amusant, si bien fait, si bien tourne, si bien
+peint; otez a La Fontaine la perfection naive et gauloise du detail;
+otez a la phrase de Corneille ces muscles vigoureux, ces larges
+attaches, ces belles formes de vigueur exageree qui feraient du vieux
+poete, demi-romain, demi-espagnol, le Michel-Ange de notre tragedie,
+s'il entrait dans la composition de son genie autant d'imagination que
+de pensee; otez a Racine la ligne qu'il a dans le style comme Raphael,
+ligne chaste, harmonieuse et discrete comme celle de Raphael, quoique
+d'un gout inferieur, aussi pure, mais moins grande, aussi parfaite,
+quoique moins sublime; otez a Fenelon, l'homme de son siecle qui a le
+mieux senti la beaute antique, cette prose aussi melodieuse et aussi
+sereine que le vers de Racine, dont elle est soeur; otez a Bossuet le
+magnifique port de tete de sa periode; otez a Boileau sa maniere sobre
+et grave, admirablement coloree quand il le faut; otez a Pascal ce
+style invente et mathematique qui a tant de propriete dans le mot,
+tant de logique dans la metaphore; otez a Voltaire cette prose claire,
+solide, indestructible, cette prose de cristal de _Candide_ et du
+_Dictionnaire philosophique_; otez a tous ces grands hommes cette
+simple et petite chose, le style; et de Voltaire, de Pascal, de
+Boileau, de Bossuet, de Fenelon, de Racine, de Corneille, de La
+Fontaine, de Moliere, de ces maitres, que vous restera-t-il? Nous
+l'avons dit plus haut, ce qui reste d'Homere apres qu'il a passe par
+Bitaube.
+
+C'est le style qui fait la duree de l'oeuvre et l'immortalite du
+poete. La belle expression embellit la belle pensee et la conserve;
+c'est tout a la fois une parure et une armure. Le style sur l'idee,
+c'est l'email sur la dent.
+
+Dans tout grand ecrivain il doit y avoir un grand grammairien, comme
+un grand algebriste dans tout grand astronome. Pascal contient
+Vaugelas; Lagrange contient Bezout.
+
+Aussi l'etude de la langue est-elle aujourd'hui, autant que jamais, la
+premiere condition pour tout artiste qui veut que son oeuvre naisse
+viable. Cela est admirablement compris maintenant par les nouvelles
+generations litteraires. Nous voyons avec joie que les jeunes
+ecoles de peinture et de sculpture, si haut placees a cette heure,
+comprennent de leur cote combien est importante pour elles aussi la
+science de leur langue, qui est le dessin. Le dessin! le dessin! c'est
+la loi premiere de tout art. Et ne croyez pas que cette loi retranche
+rien a la liberte, a la fantaisie, a la nature. Le dessin n'est ennemi
+ni de la chair, ni de la couleur. Quoi qu'en disent les exclusifs et
+les incomplets, le dessin ne fait obstacle ni a Puget, ni a
+Rubens. Aujourd'hui donc, dans toutes les directions de l'activite
+intellectuelle, sculpture, peinture ou poesie, que tous ceux qui ne
+savent pas dessiner, l'apprennent. Le style est la clef de l'avenir.
+Sans le style et sans le dessin, vous pourrez avoir le succes du
+moment, l'applaudissement, le bruit, la fanfare, les couronnes,
+l'acclamation enivree des multitudes; vous n'aurez pas le vrai
+triomphe, la vraie gloire, la vraie conquete, le vrai laurier. Comme
+dit Ciceron, _insignia victoriae, non victoriam_.
+
+Severite donc et grandeur dans la forme; et, pour que l'oeuvre soit
+complete, grandeur et severite dans le fond. Telle est la loi actuelle
+de l'art; sinon il aura peut-etre le present, mais il n'aura pas
+l'avenir.
+
+Dans le drame surtout, le fond importe, non moins certes que la
+forme. Et ici, s'il nous etait permis de nous citer nous-memes, nous
+transcririons ce que nous disions il y a un an dans la preface d'une
+piece recemment jouee: "L'auteur de ce drame sait combien c'est une
+grande et serieuse chose que le theatre; il sait que le drame, sans
+sortir des limites impartiales de l'art, a une mission nationale, une
+mission sociale, une mission humaine. Quand il voit chaque soir ce
+peuple si intelligent et si avance, qui a fait de Paris la cite
+centrale du progres, s'entasser en foule devant un rideau que sa
+pensee, a lui chetif poete, va soulever le moment d'apres, il sent
+combien il est peu de chose, lui, devant tant d'attente et de
+curiosite; il sent que si son talent n'est rien, il faut que sa
+probite soit tout; il s'interroge avec severite et recueillement sur
+la portee philosophique de son oeuvre; car il se sait responsable, et
+il ne veut pas que cette foule puisse lui demander compte un jour de
+ce qu'il lui aura enseigne. Le poete aussi a charge d'ames. Il ne faut
+pas que la multitude sorte du theatre sans emporter avec elle quelque
+moralite austere et profonde. Aussi espere-t-il bien, Dieu aidant, ne
+developper jamais sur la scene (du moins tant que dureront les temps
+serieux ou nous sommes) que des choses pleines de lecons et de
+conseils. Il fera toujours apparaitre volontiers le cercueil dans
+la salle du banquet, la priere des morts a travers les refrains de
+l'orgie, la cagoule a cote du masque. Il laissera quelquefois le
+carnaval debraille chanter a tue-tete sur l'avant-scene; mais il lui
+criera du fond du theatre: _Memento quia pulvis es_! Il sait bien que
+l'art seul, l'art pur, l'art proprement dit n'exige pas tout cela
+du poete; mais il pense qu'au theatre surtout, il ne suffit pas de
+remplir seulement les conditions de l'art."
+
+Le theatre, nous le repetons, est une chose qui enseigne et qui
+civilise. Dans nos temps de doute et de curiosite, le theatre est
+devenu pour les multitudes ce qu'etait l'eglise au moyen age, le lieu
+attrayant et central. Tant que ceci durera, la fonction du poete
+dramatique sera plus qu'une magistrature et presque un sacerdoce. Il
+pourra faillir comme homme; comme poete, il devra etre pur, digne et
+serieux.
+
+Desormais, a notre avis, au point de maturite ou cette epoque
+est venue, l'art, quoi qu'il fasse, dans ses fantaisies les plus
+flottantes et les plus echevelees, dans ses calques les plus severes
+de la nature, dans ses creations les plus echafaudees sur des reves
+hors du possible et du reel, dans ses plus delicates explorations
+de la metaphysique du coeur, dans ses plus larges peintures de la
+passion, de la passion chaude, vivante et irreflechie; l'art, et en
+particulier le drame, qui est aujourd'hui son expression la plus
+puissante et la plus saisissable a tous, doit avoir sans cesse
+presente, comme un temoin austere de ses travaux, la pensee du temps
+ou nous vivons, la responsabilite qu'il encourt, la regle que la foule
+demande et attend de partout, la pente des idees et des evenements sur
+laquelle notre epoque est lancee, la perturbation fatale qu'un pouvoir
+spirituel mal dirige pourrait causer au milieu de cet ensemble de
+forces qui elaborent en commun, les unes au grand jour, les autres
+dans l'ombre, notre civilisation future. L'art d'a present ne doit
+plus chercher seulement le beau, mais encore le bien.
+
+Ce n'est pas d'ailleurs que nous soyons le moins du monde partisan de
+l'_utilite directe_ de l'art, theorie puerile emise dans ces derniers
+temps par des sectes philosophiques qui n'avaient pas etudie le fond
+de la question. Le drame, oeuvre d'avenir et de duree, ne peut que
+tout perdre a se faire le predicateur immediat des trois ou quatre
+verites d'occasion que la polemique des partis met a la mode tous les
+cinq ans. Les partis ont besoin d'enlever une position politique. Ils
+prennent les deux ou trois idees qui leur sont necessaires pour cela,
+et avec ces idees ils creusent le sol nuit et jour autour du pouvoir.
+C'est un siege en regle. La tranchee, les epaulements, la sape et la
+mine. Un beau jour les partis donnent l'assaut comme en juillet 1789,
+ou le pouvoir fait une sortie comme en juillet 1830, et la position
+est prise. Une fois la forteresse enlevee, les travaux du siege
+sont abandonnes, bien entendu; rien ne parait plus inutile, plus
+deraisonnable et plus absurde que les travaux d'un siege quand la
+ville est prise; on comble les tranchees, la charrue passe sur
+les sapes, et les fameuses verites politiques qui avaient servi a
+bouleverser toute cette plaine, vieux outils, sont jetees la et
+oubliees a terre jusqu'a ce qu'un historien chercheur ait la bonte de
+les ramasser et de les classer dans sa collection des erreurs et des
+illusions de l'humanite. Si quelque oeuvre d'art a eu le malheur de
+faire cause commune avec les _verites politiques_, et de se meler a
+elles dans le combat, tant pis pour l'oeuvre d'art; apres la victoire
+elle sera hors de service, rejetee comme le reste, et ira se rouiller
+dans le tas. Disons-le donc bien haut, toutes les larges et eternelles
+verites qui constituent chez tous les peuples et dans tous les temps
+le fond meme des sentiments humains, voila la matiere premiere de
+l'art, de l'art immortel et divin; mais il n'y a pas de materiaux pour
+lui dans ces constructions expedientes que la strategie des partis
+multiplie, selon ses besoins, sur le terrain de la petite guerre
+politique. Les idees utiles ou vraies un jour ou deux, avec lesquelles
+les partis enlevent une position, ne constituent pas plus un systeme
+coordonne de verites sociales ou philosophiques, que les zigzags et
+les paralleles qui ont servi a forcer une citadelle ne sont des rues
+et des chemins.
+
+Le produit le plus notable de l'_art utile_, de l'art enrole,
+discipline et assaillant, de l'art prenant fait et cause dans
+le detail des querelles politiques, c'est le drame pamphlet du
+dix-huitieme siecle, la _tragedie philosophique_, poeme bizarre ou la
+tirade obstrue le dialogue, ou la maxime remplace la pensee; oeuvre de
+derision et de colere qui s'evertue etourdiment a battre en breche une
+societe dont les ruines l'enterreront. Certes, bien de l'esprit, bien
+du talent, bien du genie a ete depense dans ces drames faits expres
+qui ont demoli la Bastille; mais la posterite ne s'en inquietera pas.
+C'est une pauvre besogne a ses yeux que d'avoir mis en tragedies la
+preface de l'_Encyclopedie_. La posterite s'occupera moins encore de
+la tragedie politique de la restauration, qu'a engendree la tragedie
+philosophique du dix-huitieme siecle, comme la maxime a engendre
+l'allusion. Tout cela a ete fort applaudi de son temps, et est fort
+oublie du notre. Il faut, apres tout, que l'art soit son propre but a
+lui-meme, et qu'il enseigne, qu'il moralise, qu'il civilise, et qu'il
+edifie chemin faisant, mais sans se detourner, et tout en allant
+devant lui. Plus il sera impartial et calme, plus il dedaignera le
+passager des questions politiques quotidiennes, plus il s'adaptera
+grandement a l'homme de tous les temps et de tous les lieux; plus il
+aura la forme de l'avenir. Ce n'est pas en se passionnant petitement
+pour ou contre tel pouvoir ou tel parti qui a deux jours a vivre, que
+le createur dramatique agira puissamment sur son siecle et sur ses
+contemporains. C'est par des peintures vraies de la nature eternelle
+que chacun porte en soi; c'est en nous prenant, vous, moi, nous, eux
+tous, par nos irresistibles sentiments de pere, de fils, de mere, de
+frere et de soeur, d'ami et d'ennemi, d'amant et de maitresse, d'homme
+et de femme; c'est en melant la loi de la providence au jeu de nos
+passions; c'est en nous montrant d'ou viennent le bien et le mal
+moral, et ou ils menent; c'est en nous faisant rire et pleurer sur
+des choses qui nous ressemblent, quoique souvent plus grandes, plus
+choisies et plus ideales que nous; c'est en sondant avec le _speculum_
+du genie notre conscience, nos opinions, nos illusions, nos prejuges;
+c'est en remuant tout ce qui est dans l'ombre au fond de nos
+entrailles; en un mot, c'est en jetant, tantot par des rayons, tantot
+par des eclairs, de larges jours sur le coeur humain, ce chaos d'ou
+le _fiat lux_ du poete tire un monde!--C'est ainsi, et pas
+autrement.--Et, nous le repetons, plus le createur dramatique sera
+profond, desinteresse, general et universel dans son oeuvre, mieux
+il accomplira sa mission et pres des contemporains et pres de la
+posterite. Plus le point de vue du poete ira s'elargissant, plus le
+poete sera grand et vraiment utile a l'humanite. Nous comprenons
+l'enseignement du poete dramatique plutot comme Moliere que comme
+Voltaire, plutot comme Shakespeare que comme Moliere. Nous preferons
+Tartuffe a Mahomet; nous preferons Iago a Tartuffe. A mesure que vous
+passez d'un de ces trois poetes a l'autre, voyez comme l'horizon
+s'agrandit. Voltaire parle a un parti, Moliere parle a la societe,
+Shakespeare parle a l'homme.
+
+Poetes dramatiques, c'est un homme bien convaincu qui vous conseille
+ici, que ceux d'entre vous qui sentent en eux quelque chose de
+puissant, de genereux et de fort, se mettent au-dessus des haines de
+parti, au-dessus meme de leurs propres petites haines personnelles,
+s'ils en ont. Ne soyez ni de l'opposition ni du pouvoir, soyez de la
+societe, comme Moliere, et de l'humanite comme Shakespeare. Ne
+prenez part aux revolutions materielles que par les revolutions
+intellectuelles. N'ameutez pas des passions d'un jour autour de votre
+oeuvre immortelle. Puisez profondement vos tragedies dans l'histoire,
+dans l'invention, dans le passe, dans le present, dans votre coeur,
+dans le coeur des autres, et laissez a de moins dignes le drame de
+libelle, de personnalite et de scandale, comme vous laissez aux
+fabricants de litterature le drame de pacotille, le drame-marchandise,
+le drame pretexte a decorations. Que votre oeuvre soit haute et
+grande, et vivante, et feconde, et aille toujours au fond des ames.
+La belle gloire de courtiser des opinions qui se laissent faire, bien
+entendu, et qui vous donnent un applaudissement pour une caresse!
+Inspirez-vous donc plutot, si vous voulez la vraie renommee et la
+vraie puissance, des passions purement humaines, qui sont eternelles,
+que des passions politiques, qui sont passageres. Soyez plus fiers
+d'un vers proverbe que d'un vers cocarde.
+
+Attirer la foule a un drame comme l'oiseau a un miroir; passionner la
+multitude autour de la glorieuse fantaisie du poete, et faire oublier
+au peuple le gouvernement qu'il a pour l'instant, faire pleurer les
+femmes sur une femme, les meres sur une mere, les hommes sur un
+homme; montrer, quand l'occasion s'en presente, le beau moral sous la
+difformite physique; penetrer sous toutes les surfaces pour extraire
+l'essence de tout; donner aux grands le respect des petits et aux
+petits la mesure des grands; enseigner qu'il y a souvent un peu de mal
+dans les meilleurs et presque toujours un peu de bien dans les pires,
+et, par la, inspirer aux mauvais l'esperance et l'indulgence aux bons;
+tout ramener, dans les evenements de la vie possible, a ces grandes
+lignes providentielles ou fatales entre lesquelles se meut la liberte
+humaine; profiter de l'attention des masses pour leur enseigner a leur
+insu, a travers le plaisir que vous leur donnez, les sept ou huit
+grandes verites sociales, morales ou philosophiques, sans lesquelles
+elles n'auraient pas l'intelligence de leur temps; voila, a notre
+avis, pour le poete, la vraie utilite, la vraie influence, la vraie
+collaboration dans l'oeuvre civilisatrice. C'est par cette voie
+magnifique et large, et non par la tracasserie politique, qu'un art
+devient un pouvoir.
+
+Afin d'atteindre a ce but, il importe que le theatre conserve des
+proportions grandes et pures. Il ne faut pas que le drame du siecle de
+Napoleon ait une configuration moins auguste que la tragedie de Louis
+XIV. Son influence sur les masses d'ailleurs sera toujours en raison
+directe de sa propre elevation et de sa propre dignite. Plus le drame
+sera place haut, plus il sera vu de loin. C'est pourquoi, disons-le
+ici en passant, il est a souhaiter que les hommes de talent n'oublient
+pas l'excellence du grandiose et de l'ideal dans tout art qui
+s'adresse aux masses. Les masses ont l'instinct de l'ideal. Sans doute
+c'est un des principaux besoins du poete contemporain de peindre
+la societe contemporaine, et ce besoin a deja produit de notables
+ouvrages; mais il faut se garder de faire prevaloir sur le haut drame
+universel la prosaique tragedie de boutique et de salon, pedestre,
+laide, manieree, epileptique, sentimentale et pleureuse. Le bourgeois
+n'est pas le populaire. Ne degringolons pas de Shakespeare a Kotzebue.
+
+L'art est grand. Quel que soit le sujet qu'il traite, qu'il s'adresse
+au passe ou au contemporain, lors meme qu'il mele le rire et l'ironie
+au groupe severe des vices, des vertus, des crimes et des passions,
+l'art doit etre grave, candide, moral et religieux. Au theatre
+surtout, il n'y a que deux choses auxquelles l'art puisse dignement
+aboutir. Dieu et le peuple. Dieu d'ou tout vient, le peuple ou tout
+va; Dieu qui est le principe, le peuple qui est la fin. Dieu manifeste
+au peuple, la providence expliquee a l'homme, voila le fond un et
+simple de toute tragedie, depuis _Oedipe roi_ jusqu'a _Macbeth_. La
+providence est le centre des drames comme des choses. Dieu est le
+grand milieu. _Deus centrum et locus rerum_, dit Filesac.
+
+En se conformant aux diverses lois que nous venons d'enumerer, avec le
+regret de ne pouvoir, faute de temps, developper davantage nos idees,
+on comprendra que la mission du theatre peut etre grande dans l'epoque
+ou nous vivons. C'est une belle tache de ramener toute une societe des
+passions artificielles aux passions naturelles. Le drame, tel que nous
+le concevons, tel que les generations nouvelles nous le donneront,
+suivra une serie de progres et d'avenir si irresistible qu'il prendra
+peu de souci des chutes et des succes, accidents momentanes qui
+n'importent qu'au bonheur temporel du poete et qui ne decident jamais
+le fond des questions. Loin de la, il grandira souvent plus par un
+revers que par une victoire. Le drame que veut notre temps sera bien
+place vis-a-vis du peuple, bien place vis-a-vis du pouvoir. Il ne
+se laissera oter sa liberte ni par la foule que la mode entraine
+quelquefois, ni par les gouvernements qu'un egoisme mesquin conseille
+trop souvent. Sur de sa conscience, fort de sa dignite, il saura dans
+l'occasion dire son fait au pouvoir, si le pouvoir etait assez gauche
+et assez maladroit pour se laisser reprendre en flagrant delit de
+censure comme cela lui est arrive il y a dix-huit mois, a l'epoque de
+la chute d'une piece intitulee _le Roi s'amuse_.
+
+Ainsi, pour resumer ce que nous avons dit, grandeur et severite
+dans l'intention, grandeur et severite dans l'execution, voila les
+conditions selon lesquelles doit se developper, s'il veut vivre et
+regner, le drame contemporain. Moral par le fond. Litteraire par la
+forme. Populaire par la forme et par le fond.
+
+Et puisqu'il resulte de tout ce que nous venons d'ecrire que l'art
+et le theatre doivent etre populaires, qu'on nous permette, pour
+terminer, d'expliquer en deux mots notre pensee, tout en declarant que
+par cette explication nous ne pretendons infirmer ni restreindre rien
+de ce que nous avons dit plus haut. Sans doute la popularite est le
+complement magnifique des conditions d'un art bien rempli; mais, en
+ceci comme en tout, qui n'a que la popularite n'a rien. Et puis, entre
+popularite et popularite il faut distinguer. Il y a une popularite
+miserable qui n'est devolue qu'au banal, au trivial, au commun. Rien
+de plus populaire en ce sens que la chanson _Au clair de la lune_ et
+_Ah! qu'on est fier d'etre francais_! Cette popularite n'est que de la
+vulgarite. L'art la dedaigne. L'art ne recherche l'influence populaire
+sur les contemporains qu'autant qu'il peut l'obtenir en restant
+dans ses conditions d'art. Et si par hasard cette influence lui est
+refusee, ce qui est rare en tout temps et en particulier impossible
+dans le notre, il y a pour lui une autre popularite qui se forme
+du suffrage successif du petit nombre d'hommes d'elite de chaque
+generation; a force de siecles, cela fait une foule aussi; c'est la,
+il faut bien le dire, le vrai peuple du genie. En fait de masses,
+le genie s'adresse encore plus aux siecles qu'aux multitudes, aux
+agglomerations d'annees qu'aux agglomerations d'hommes. Cette lente
+consecration des temps fait ces grands noms, souvent moques des
+contemporains, cela est vrai, mais que la foule, un jour venu,
+accepte, subit et ne discute plus. Peu d'hommes dans chaque generation
+lisent avec intelligence Homere, Dante, Shakespeare; tous s'inclinent
+devant ces colosses. Les grands hommes sont de hautes montagnes dont
+la cime reste inhabitee, mais domine toujours l'horizon. Villes,
+collines, plaines, charrues, cabanes, sont au bas. Depuis cinquante
+ans, douze hommes seulement ont gravi au haut du mont Blanc. Combien
+peu d'esprits sont montes sur le sommet de Dante et de Shakespeare!
+Combien peu de regards ont pu contempler l'immense mappemonde qui se
+decouvre de ces hauteurs! Qu'importe! tous les yeux n'en sont
+pas moins eternellement fixes a ces points culminants du monde
+intellectuel, montagnes dont la cime est si haute que le dernier rayon
+des siecles depuis longtemps couches derriere l'horizon y resplendit
+encore!
+
+
+
+
+ JOURNAL DES IDEES
+ DES OPINIONS ET DES LECTURES
+ D'UN JEUNE JACOBITE DE 1819
+
+
+
+
+ HISTOIRE
+
+
+Chez les anciens, l'occupation d'ecrire l'histoire etait le
+delassement des grands hommes historiques; c'etait Xenophon, chef des
+Dix mille; c'etait Tacite, prince du senat. Chez les modernes, comme
+les grands hommes historiques ne savaient pas lire, il fallut que
+l'histoire se laissat ecrire par des lettres et des savants, gens qui
+n'etaient savants et lettres que parce qu'ils etaient restes toute
+leur vie etrangers aux interets de ce bas monde, c'est-a-dire a
+l'histoire.
+
+De la, dans l'histoire, telle que les modernes l'ont ecrite, quelque
+chose de petit et de peu intelligent.
+
+Il est a remarquer que les premiers historiens anciens ecrivirent
+d'apres des traditions, et les premiers historiens modernes d'apres
+des chroniques.
+
+Les anciens, ecrivant d'apres des traditions, suivirent cette grande
+idee morale qu'il ne suffisait pas qu'un homme eut vecu ou meme qu'un
+siecle eut existe pour qu'il fut de l'histoire, mais qu'il fallait
+encore qu'il eut legue de grands exemples a la memoire des hommes.
+Voila pourquoi l'histoire ancienne ne languit jamais. Elle est ce
+qu'elle doit etre, le tableau raisonne des grands hommes et des
+grandes choses, et non pas, comme on l'a voulu faire de notre temps,
+le registre de vie de quelques hommes, ou le proces-verbal de quelques
+siecles.
+
+Les historiens modernes, ecrivant d'apres des chroniques, ne virent
+dans les livres que ce qui y etait, des faits contradictoires a
+retablir et des dates a concilier. Ils ecrivirent en savants,
+s'occupant beaucoup des faits et rarement des consequences, ne
+s'etendant pas sur les evenements d'apres l'interet moral qu'ils
+etaient susceptibles de presenter, mais d'apres l'interet de curiosite
+qui leur restait encore, eu egard aux evenements de leur siecle.
+Voila pourquoi la plupart de nos histoires commencent par des abreges
+chronologiques et se terminent par des gazettes.
+
+On a calcule qu'il faudrait huit cents ans a un homme qui lirait
+quatorze heures par jour pour lire seulement les ouvrages ecrits sur
+l'histoire qui se trouvent a la Bibliotheque royale; et parmi ces
+ouvrages il faut en compter plus de vingt mille, la plupart en
+plusieurs volumes, sur la seule histoire de France, depuis MM. Royou,
+Fantin-Desodoards et Anquetil, qui ont donne des histoires completes,
+jusqu'a ces braves chroniqueurs, Froissard, Comines et Jean de Troyes,
+par lesquels nous savons que _ung tel jour le roi estoit malade_, et
+que _ung tel autre jour un homme se noya dans la Seine_.
+
+Parmi ces ouvrages, il en est quatre generalement connus sous le nom
+des quatre grandes histoires de France; celle de Dupleix, qu'on ne lit
+plus; celle de Mezeray, qu'on lira toujours, non parce qu'il est aussi
+exact et aussi vrai que Boileau l'a dit pour la rime, mais parce qu'il
+est original et satirique, ce qui vaut encore mieux pour des lecteurs
+francais; celle du P. Daniel, jesuite, fameux par ses descriptions de
+batailles, qui a fait en vingt ans une histoire ou il n'y a d'autre
+merite que l'erudition, et dans laquelle le comte de Boulainvillers
+ne trouvait guere que dix mille erreurs; et enfin, celle de Vely,
+continuee par Villaret et par Garnier.
+
+"Il y a des morceaux bien faits dans Vely, dit Voltaire dont
+les jugements sont precieux; on lui doit des eloges et de la
+reconnaissance; mais il faudrait avoir le style de son sujet, et
+pour faire une bonne histoire de France il ne suffit pas d'avoir du
+discernement et du gout."
+
+Villaret, qui avait ete comedien, ecrit d'un style pretentieux et
+ampoule; il fatigue par une affectation continuelle de sensibilite et
+d'energie; il est souvent inexact et rarement impartial. Garnier, plus
+raisonnable, plus instruit, n'est guere meilleur ecrivain; sa maniere
+est terne, son style est lache et prolixe. Il n'y a entre Garnier et
+Villaret que la difference du mediocre au pire, et si la premiere
+condition de vie pour un ouvrage doit etre de se faire lire, le
+travail de ces deux auteurs peut etre a juste titre regarde comme non
+avenu.
+
+Au reste, ecrire l'histoire d'une seule nation, c'est oeuvre
+incomplete, sans tenants et sans aboutissants, et par consequent
+manquee et difforme. Il ne peut y avoir de bonnes histoires locales
+que dans les compartiments bien proportionnes d'une histoire generale.
+Il n'y a que deux taches dignes d'un historien dans ce monde, la
+chronique, le journal, ou l'histoire universelle. Tacite ou Bossuet.
+
+Sous un point de vue restreint, Comines a ecrit une assez bonne
+histoire de France en six lignes: "Dieu n'a cree aucune chose en ce
+monde, ny hommes, ny bestes, a qui il n'ait fait quelque chose son
+contraire, pour la tenir en crainte et en humilite. C'est pourquoi il
+a fait France et Angleterre voisines."
+
+
+La France, l'Angleterre et la Russie sont de nos jours les trois
+geants de l'Europe. Depuis nos recentes commotions politiques, ces
+colosses ont chacun une attitude particuliere; l'Angleterre se
+soutient, la France se releve, la Russie se leve. Ce dernier empire,
+jeune encore au milieu du vieux continent, grandit depuis un siecle
+avec une rapidite singuliere. Son avenir est d'un poids immense dans
+nos destinees. Il n'est pas impossible que sa _barbarie_ vienne un
+jour retremper notre civilisation, et le sol russe semble tenir en
+reserve des populations sauvages pour nos regions policees.
+
+Cet avenir de la Russie, si important aujourd'hui pour l'Europe, donne
+une haute importance a son passe. Pour bien deviner ce que sera ce
+peuple, on doit etudier soigneusement ce qu'il a ete. Mais rien de
+plus difficile qu'une pareille etude. Il faut marcher comme perdu au
+milieu d'un chaos de traditions confuses, de recits incomplets, de
+contes, de contradictions, de chroniques tronquees. Le passe de cette
+nation est aussi tenebreux que son ciel, et il y a des deserts dans
+ses annales comme dans son territoire.
+
+Ce n'est donc pas une chose aisee a faire qu'une bonne histoire de
+Russie. Ce n'est pas une mediocre entreprise que de traverser cette
+nuit des temps, pour aller, parmi tant de faits et de recits qui se
+croisent et se heurtent, a la decouverte de la verite. Il faut que
+l'ecrivain saisisse hardiment le fil de ce dedale; qu'il en debrouille
+les tenebres; que son erudition laborieuse jette de vives lumieres sur
+toutes les sommites de cette histoire. Sa critique consciencieuse et
+savante aura soin de retablir les causes en combinant les resultats.
+Son style fixera les physionomies, encore indecises, des personnages
+et des epoques. Certes, ce n'est point une tache facile de remettre a
+flot et de faire repasser sous nos yeux tous ces evenements depuis si
+longtemps disparus du cours des siecles.
+
+L'historien devra, ce nous semble, pour etre complet, donner un peu
+plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'ici a l'epoque qui precede
+l'invasion des tartares, et consacrer tout un volume peut-etre a
+l'histoire de ces tribus vagabondes qui reconnaissent la souverainete
+de la Russie. Ce travail jetterait sans doute un grand jour sur
+l'ancienne civilisation qui a probablement existe dans le nord, et
+l'historien pourrait s'y aider des savantes recherches de M. Klaproth.
+
+Levesque a deja raconte, il est vrai, en deux volumes ajoutes a son
+long ouvrage, l'histoire de ces peuplades tributaires; mais cette
+matiere attend encore un veritable historien. Il faudrait aussi
+traiter avec plus de developpement que Levesque, et surtout avec plus
+de sincerite, certaines epoques d'un grand interet, comme le regne
+fameux de Catherine. L'historien digne de ce nom fletrirait avec le
+fer chaud de Tacite et la verge de Juvenal cette courtisane couronnee,
+a laquelle les altiers sophistes du dernier siecle avaient voue
+un culte qu'ils refusaient a leur dieu et a leur roi; cette reine
+regicide, qui avait choisi pour ses tableaux de boudoir un massacre[1]
+et un incendie[2].
+
+Sans nul doute, une bonne _Histoire de Russie_ eveillerait vivement
+l'attention. Les destins futurs de la Russie sont aujourd'hui le champ
+ouvert a toutes les meditations. Ces terres du septentrion ont deja
+plusieurs fois jete le torrent de leurs peuples a travers l'Europe.
+Les francais de ce temps ont vu, entre autres merveilles, paitre dans
+les gazons des Tuileries des chevaux qui avaient coutume de brouter
+l'herbe au pied de la grande muraille de la Chine; et des vicissitudes
+inouies dans le cours des choses ont reduit de nos jours les nations
+meridionales a adresser a un autre Alexandre le voeu de Diogene:
+_Retire-toi de notre soleil_.
+
+
+Il y aurait un livre curieux a faire sur la condition des juifs au
+moyen age. Ils etaient bien hais, mais ils etaient bien odieux; ils
+etaient bien meprises, mais ils etaient bien vils. Le peuple deicide
+etait aussi un peuple voleur. Malgre les avis du rabbin Beccai[3], ils
+ne se faisaient aucun scrupule de piller les _nazareens_, ainsi qu'ils
+nommaient les chretiens; aussi etaient-ils souvent les victimes de
+leur propre cupidite. Dans la premiere expedition de Pierre l'Hermite,
+des croises, emportes par le zele, firent le voeu d'egorger tous les
+juifs qui se trouveraient sur leur route, et ils le remplirent. Cette
+execution etait une represaille sanglante des bibliques massacres
+commis par les juifs. Suarez observe seulement que _les hebreux
+avaient souvent egorge leurs voisins par une piete bien entendue, et
+que les croises massacraient les hebreux par_ UNE PIETE MAL ENTENDUE.
+
+Voila un echantillon de haine; voici un echantillon, de mepris.
+
+En 1262, une memorable conference eut lieu devant le roi et la reine
+d'Aragon, entre le savant rabbin Zechiel et le frere Paul Ciriaque,
+dominicain tres erudit. Quand le docteur juif eut cite le Toldos
+Jeschut, le Targum, les archives du Sanhedrin, le Nissachou Vetus, le
+Talmud, etc., la reine finit la dispute en lui demandant _pourquoi
+les juifs puaient_. Il est vrai que cette haine et ce mepris
+s'affaiblirent avec le temps. En 1687, on imprima les controverses de
+l'israelite Orobio et de l'armenien Philippe Limborch, dans lesquelles
+le rabbin presente des objections au tres illustre et tres savant
+chretien, et ou le chretien refute les assertions du tres savant
+et tres illustre juif. On vit dans le meme dix-septieme siecle le
+professeur Rittangel, de Koenigsberg, et Antoine, ministre chretien
+a Geneve, embrasser la loi mosaique; ce qui prouve que la prevention
+contre les juifs n'etait plus aussi forte a cette epoque.
+
+Aujourd'hui, il y a fort peu de juifs qui soient juifs, fort peu de
+chretiens qui soient chretiens. On ne meprise plus, on ne hait plus,
+parce qu'on ne croit plus. Immense malheur! Jerusalem et Salomon,
+choses mortes, Rome et Gregoire VII, choses mortes. Il y a Paris et
+Voltaire.
+
+
+L'homme masque, qui se fit si longtemps passer pour dieu dans la
+province de Khorassan, avait d'abord ete greffier de la chancellerie
+d'Abou Moslem, gouverneur de Khorassan, sous le khalife Almanzor.
+D'apres l'auteur du _Lobbtarikh_, il se nommait Hakem Ben Haschem.
+Sous le regne du khalife Mahadi, troisieme abasside, vers l'an 160 de
+l'hegire, il se fit soldat, puis devint capitaine et chef de secte. La
+cicatrice d'un fer de fleche ayant rendu son visage hideux, il prit
+un voile et fut surnomme _Burcai_, voile. Ses adorateurs etaient
+convaincus que ce voile ne servait qu'a leur cacher la splendeur
+foudroyante de son visage. Khondemir, qui s'accorde avec Ben Schahnah
+pour le nommer Hakem Ben Atha, lui donne le titre de Mocanna,
+_masque_, en arabe, et pretend qu'il portait un masque d'or.
+Observons, en passant, qu'un poete irlandais contemporain a change
+le masque d'or en un voile d'argent. Abou Giafar al Thabari donne
+un expose de sa doctrine. Cependant, la rebellion de cet imposteur
+devenant de plus en plus inquietante, Mahadi envoya a sa rencontre
+l'emir Abusaid qui defit le Prophete-Voile, le chassa de Merou et le
+forca a se renfermer dans Nekhscheb, ou il etait ne et ou il devait
+mourir. L'imposteur, assiege, ranima le courage de son armee fanatique
+par des miracles qui semblent encore incroyables. Il faisait sortir,
+toutes les nuits, du fond d'un puits, un globe lumineux qui, suivant
+Khondemir, jetait sa clarte a plusieurs milles a la ronde; ce qui le
+fit surnommer Sazendeh Mah, _le faiseur de lunes_. Enfin, reduit au
+desespoir, il empoisonna le reste de ses seides dans un banquet, et,
+afin qu'on le crut remonte au ciel, il s'engloutit lui-meme dans une
+cuve remplie de matieres corrosives. Ben Schahnah assure que ses
+cheveux surnagerent et ne furent pas consumes. Il ajoute qu'une de ses
+concubines, qui s'etait cachee pour se derober au poison, survecut
+a cette destruction generale, et ouvrit les portes de Nekhscheb a
+Abusaid. Le Prophete-Masque, que d'ignorants chroniqueurs ont confondu
+avec le Vieux de la Montagne, avait choisi pour ses drapeaux la
+couleur blanche, en haine des abbassides dont l'etendard etait noir.
+Sa secte subsista longtemps apres lui, et, par un capricieux hasard,
+il y eut parmi les turcomans une distinction de Blancs et de Noirs a
+la meme epoque ou les Bianchi et les Neri divisaient l'Italie en deux
+grandes factions.
+
+
+Voltaire, comme historien, est souvent admirable; il laisse crier les
+faits. L'histoire n'est pour lui qu'une longue galerie de medailles a
+double empreinte. Il la reduit presque toujours a cette phrase de son
+_Essai sur les moeurs_: "Il y eut des choses horribles, il y en eut de
+ridicules." En effet, toute l'histoire des hommes tient la. Puis il
+ajoute: "L'echanson Montecuculli fut ecartele; voila l'horrible.
+Charles-Quint fut declare rebelle par le parlement de Paris; voila le
+ridicule." Cependant, s'il eut ecrit soixante ans plus tard, ces deux
+expressions ne lui auraient plus suffi. Lorsqu'il aurait eu dit: "Le
+roi de France et trois cent mille citoyens furent egorges, fusilles,
+noyes... La Convention nationale decreta Pitt et Cobourg ennemis
+du genre humain." Quels mots aurait-il mis au-dessous de pareilles
+choses?
+
+Un spectacle curieux, ce serait celui-ci: Voltaire jugeant Marat, la
+cause jugeant l'effet.
+
+
+Il y aurait pourtant quelque injustice a ne trouver dans les annales
+du monde qu'horreur et rire. Democrite et Heraclite etaient deux fous,
+et les deux folies reunies dans le meme homme n'en feraient point un
+sage. Voltaire merite donc un reproche grave; ce beau genie ecrivit
+l'histoire des hommes pour lancer un long sarcasme contre l'humanite.
+Peut-etre n'eut-il point eu ce tort s'il se fut borne a la France. Le
+sentiment national eut emousse la pointe amere de son esprit.
+Pourquoi ne pas se faire cette illusion? Il est a remarquer que Hume,
+Tite-Live, et en general les narrateurs nationaux, sont les plus
+benins des historiens. Cette bienveillance, quoique parfois mal
+fondee, attache a la lecture de leurs ouvrages. Pour moi, bien que
+l'historien cosmopolite soit plus grand et plus a mon gre, je ne hais
+pas l'historien patriote. Le premier est plus selon l'humanite, le
+second est plus selon la cite. Le conteur domestique d'une nation me
+charme souvent, meme dans sa partialite etroite, et je trouve quelque
+chose de fier qui me plait dans ce mot d'un arabe a Hagyage: Je ne
+sais que des histoires de mon pays.
+
+Voltaire a toujours l'ironie a sa gauche et sous sa main, comme les
+marquis de son temps ont toujours l'epee au cote. C'est fin, brillant,
+luisant, poli, joli, c'est monte en or, c'est garni en diamants, mais
+cela tue.
+
+
+Il est des convenances de langage qui ne sont revelees a l'ecrivain
+que par l'esprit de nation. Le mot _barbares_, qui sied a un romain
+parlant des gaulois, sonnerait mal dans la bouche d'un francais. Un
+historien etranger ne trouverait jamais certaines expressions qui
+sentent l'homme du pays. Nous disons que Henri IV gouverna son peuple
+avec une bonte paternelle; une inscription chinoise, traduite par les
+jesuites, parle d'un empereur qui regna avec une bonte maternelle.
+Nuance toute chinoise et toute charmante.
+
+
+[1: Le massacre des Polonais dans le faubourg de Praga.
+
+[2: L'incendie de la flotte ottomane dans la baie de Tchesme. Ces deux
+peintures etaient les seules qui decorassent le boudoir de Catherine.
+
+[3: Ce sage docteur voulait empecher les juifs d'etre subjugues par
+les chretiens. Voici ses paroles, qu'on ne sera peut-etre pas fache de
+retrouver: "Les sages defendent de preter de l'argent a un chretien,
+de peur que le creancier ne soit corrompu par le debiteur; mais un
+juif peut emprunter d'un chretien sans crainte d'etre seduit par lui,
+car le debiteur evite toujours son creancier." Juif complet, qui met
+l'experience de l'usurier au service de la doctrine du rabbin.
+
+
+
+
+ A UN HISTORIEN
+
+
+Vos descriptions de bataille sont bien superieures aux tableaux
+poudreux et confus, sans perspective, sans dessin et sans couleur, que
+nous a laisses Mezeray, et aux interminables bulletins du P. Daniel;
+toutefois, vous nous permettrez une observation dont nous croyons que
+vous pourrez profiter dans la suite de votre ouvrage.
+
+Si vous vous etes rapproche de la maniere des anciens, vous ne vous
+etes pas encore assez degage de la routine des historiens modernes;
+vous vous arretez trop aux details, et vous ne vous attachez pas assez
+a peindre les masses. Que nous importe, en effet, que Brissac ait
+execute une charge contre d'Andelot, que Lanoue ait ete renverse de
+cheval, et que Montpensier ait passe le ruisseau? La plupart de ces
+noms, qui apparaissent la pour la premiere fois dans le cours de
+l'ouvrage, jettent de la confusion dans un endroit ou l'auteur ne
+saurait etre trop clair, et lorsqu'il devrait entrainer l'esprit par
+une succession rapide de tableaux. Le lecteur s'arrete a chercher a
+quel parti tels ou tels noms appartiennent, pour pouvoir suivre le fil
+de l'action. Ce n'est point ainsi qu'en usait Polybe, et apres lui
+Tacite, les deux premiers peintres de batailles de l'antiquite. Ces
+grands historiens commencent par nous donner une idee exacte de la
+position des deux armees par quelque image sensible tiree de l'ordre
+physique; l'armee etait rangee en demi-cercle, elle avait la forme
+d'un aigle aux ailes etendues; ensuite viennent les details. Les
+espagnols formaient la premiere ligne, les africains la seconde, les
+numides etaient jetes aux deux ailes, les elephants marchaient en
+tete, etc. Mais, nous vous le demandons a vous-meme, si nous lisions
+dans Tacite: "Vibulenus execute une charge contre Rusticus, Lentulus
+est renverse de cheval, Civilis passe le ruisseau", il serait tres
+possible que ce petit bulletin eut paru tres clair et tres interessant
+aux contemporains; mais nous doutons fort qu'il eut trouve le meme
+degre de faveur aupres de la posterite. Et c'est une erreur dans
+laquelle sont tombes la plupart des historiens modernes; l'habitude de
+lire les chroniques leur rend familiers les personnages inferieurs de
+l'histoire, qui ne doivent point y paraitre; le desir de tout dire,
+lorsqu'ils ne devraient dire que ce qui est interessant, les leur fait
+employer comme acteurs dans les occasions les plus importantes. De la
+vient qu'ils nous donnent des descriptions qu'ils comprennent fort
+bien, eux et les erudits, parce qu'ils connaissent les masques, mais
+dans lesquelles la plupart des lecteurs, qui ne sont pas obliges
+d'avoir lu les chroniques pour pouvoir lire l'histoire, ne voient
+guere autre chose que des noms et de l'ennui. En general, il ne faut
+dire a la posterite que ce qui peut l'interesser. Et pour interesser
+la posterite, il ne suffit pas d'avoir bien execute une charge ou
+d'avoir ete renverse de cheval, il faut avoir combattu de la main et
+des dents comme Cynegire, etre mort comme d'Assas, ou avoir embrasse
+les piques comme Vinkelried.
+
+
+ EXTRAIT DU _COURRIER FRANCAIS_
+ DU JEUDI 14 SEPTEMBHE 1792 (IV DE LA LIBERTE).--N deg. 257.
+
+"La municipalite d'Herespian, departement de l'Herault, a signifie a
+M. Francois, son pasteur, qu'elle entendait a l'avenir avoir un cure
+qui ne fut pas celibataire. Le cure Francois a repondu d'une maniere
+qui a surpasse les esperances de ses paroissiens. Il entend, lui,
+avoir cinq enfants; le premier s'appellera _J.-J. Rousseau_; le
+second, _Mirabeau_; le troisieme, _Petion_; le quatrieme, _Brissot_;
+le cinquieme, _Club-des-Jacobins_. Le bon cure leguera son patriotisme
+a ses enfants, et il les remettra aux soins de la patrie qui veille
+sur tous les citoyens vertueux."
+
+
+ APRES UNE LECTURE DU _MONITEUR
+
+Proethes et Cyestris, vieux philosophes dont on ne parle plus, que
+je sache, soutinrent jadis contradictoirement une these a peu pres
+oubliee de nos jours. Il s'agissait de savoir s'il etait possible a
+l'homme de rire a gorge deployee et de pleurer a chaudes larmes tout a
+la fois. Cette querelle resta sans decision, et ne fit que rendre un
+peu plus irreconciliables les disciples d'Heraclite et les sectateurs
+de Democrite. Depuis 1789, la question est resolue affirmativement; je
+connais un in-folio qui opere ce phenomene, et il est convenable que
+la solution d'une dispute philosophique se trouve dans un in-folio.
+Cet in-folio est le _Moniteur_. Vous qui voulez rire, ouvrez le
+_Moniteur_; vous qui voulez pleurer, ouvrez le _Moniteur_; vous qui
+voulez rire et pleurer tout ensemble, ouvrez encore le _Moniteur_.
+
+Quelque bonne volonte que l'on apporte a juger l'epoque de notre
+regeneration, on ne peut s'empecher de trouver singuliere la facon
+dont cet age de raison preparait notre age de lumieres. Les academies,
+colleges des lettres, etaient detruites; les universites, seminaires
+des sciences, etaient dissoutes; les inegalites de genie et de talent
+etaient punies de mort, comme les inegalites de rang et de fortune.
+Cependant il se trouvait encore, pour celebrer la ruine des arts, des
+orateurs eclos dans les tavernes, des poetes vomis des echoppes. Sur
+nos theatres, d'ou etaient bannis les chefs-d'oeuvre, on hurlait
+d'atroces rapsodies de circonstance, ou de degoutants eloges des
+vertus dites civiques. Je viens de tomber, en ouvrant le _Moniteur_ au
+hasard, sur les spectacles du 4 octobre 1793; cette affiche justifie
+du reste les reflexions qu'elle m'a suggerees:
+
+"THEATRE DE L'OPERA-COMIQUE NATIONAL. La premiere representation de
+_la Fete civique_, comedie en cinq actes.
+
+--THEATRE NATIONAL. _La Journee de Marathon_; ou _le Triomphe de la
+Liberte_, piece heroique en quatre actes.
+
+--THEATRE DU VAUDEVILLE. _La Matinee et la Veillee villageoises; le
+Divorce; l'Union villageoise_.
+
+--THEATRE DU LYCEE DES ARTS. _Le Retour de la flotte nationale_.
+
+--THEATRE DE LA REPUBLIQUE. _Le Divorce tartare_, comedie en cinq
+actes.
+
+--THEATRE FRANCAIS COMIQUE ET LYRIQUE. _Buzot, roi du Calvados_."
+
+En ces dix lignes litteraires, la revolution est caracterisee. Des
+lois immorales dignement vantees dans d'immorales parades; des
+operas-comiques sur les morts. Cependant je n'aurais point du
+prostituer le noble nom de poetes aux auteurs de ces farces lugubres;
+la guillotine, et non le theatre, etait alors pour les poetes.
+
+Apres l'odieux vient le risible. Tournez la page. Vous etes a une
+seance des jacobins. En voici le debut: "La section de la Croix-Rouge,
+craignant que cette denomination ne perpetue le poison du fanatisme,
+declare au conseil qu'elle y substituera celle de la section du
+Bonnet-Rouge..." Je proteste que la citation est exacte.
+
+Veut-on a la fois de l'atroce et du ridicule? Qu'on lise une lettre
+du representant Dumont a la Convention, en date du 1er octobre 1793:
+"Citoyens collegues, je vous marquais, il y a deux jours, la cruelle
+situation dans laquelle se trouvaient les sans-culottes de Boulogne,
+et la criminelle gestion des administrateurs et officiers municipaux.
+Je vous en dis autant de Montreuil, et j'ai use en cette derniere
+ville de mon excellent remede--la guillotine.--Apres avoir ainsi agi
+au gre de tous les patriotes, j'ai eu le doux avantage d'entendre,
+comme a Montreuil, les cris repetes de _vive la Montagne!_
+Quarante-quatre charrettes ont emmene devant moi les personnes..."
+
+Le _Moniteur_, livre si fecond en meditations, est a peu pres le
+seul avantage que nous ayons retire de trente ans de malheurs.
+Notre revolution de boue et de sang a laisse un monument unique et
+indelebile, un monument d'encre et de papier.
+
+
+L'hermine de premier president du parlement de Paris fut plus d'une
+fois ensanglantee par des meurtres populaires ou juridiques; et
+l'histoire recueillera ce fait singulier, que le premier titulaire de
+cette charge, Simon de Bucy, pour qui elle fut instituee en 1440,
+et le dernier qui en fut revetu, Bochard de Saron, furent tous deux
+victimes des troubles revolutionnaires. Fatalite digne de meditation!
+
+
+Tout historien qui se laisse faire par l'histoire, et qui n'en domine
+pas l'ensemble, est infailliblement submerge sous les details.
+
+Sindbad le marin, ou je ne sais quel autre personnage des _Mille et
+une Nuits_, trouva un jour, au bord d'un torrent, un vieillard extenue
+qui ne pouvait passer. Sindbad lui preta le secours de ses epaules, et
+le bonhomme s'y cramponnant alors avec une vigueur diabolique, devint
+tout a coup le plus imperieux des maitres et le plus opiniatre des
+ecuyers. Voila, a mon sens, le cas de tout homme aventureux qui
+s'avise de prendre le temps passe sur son dos pour lui faire traverser
+le Lethe, c'est-a-dire d'ecrire l'histoire. Le quinteux vieillard lui
+trace, avec une capricieuse minutie, une route tortueuse et difficile;
+si l'esclave obeit a tous ses ecarts, et n'a pas la force de se faire
+un chemin plus droit et plus court, il le noie malicieusement dans le
+fleuve.
+
+
+
+
+ FRAGMENTS DE CRITIQUE
+ A PROPOS D'UN LIVRE POLITIQUE
+ ECRIT PAR UNE FEMME
+
+ Decembre 1819.
+
+
+ I
+
+Le Baile Molino demandant un jour au fameux Ahmed pacha pourquoi
+Mahomet defendait le vin a ses disciples: Pourquoi il nous le defend?
+s'ecria le vainqueur de Candie; c'est pour que nous trouvions plus de
+plaisir a le boire." Et en effet, la defense assaisonne. C'est ce qui
+donne la pointe a la sauce, dit Montaigne; et, depuis Martial, qui
+chantait a sa maitresse: _Galla, nega, satiatur amor_, jusqu'a ce
+grand Caton, qui regretta sa femme quand elle ne fut plus a lui, il
+n'est aucun point sur lequel les hommes de tous les temps et de tous
+les lieux se soient montres aussi souvent les vrais et dignes enfants
+de la bonne Eve.
+
+Je ne voudrais donc pas qu'on defendit aux femmes d'ecrire; ce serait
+en effet le vrai moyen de leur faire prendre la plume a toutes. Bien
+au contraire, je voudrais qu'on le leur ordonnat expressement, comme a
+ces savants des universites d'Allemagne, qui remplissaient l'Europe
+de leurs doctes commentaires, et dont on n'entend plus parler depuis
+qu'il leur est enjoint de faire un livre au moins par an.
+
+Et en effet c'est une chose bien remarquable et bien peu remarquee,
+que la progression effrayante suivant laquelle l'esprit feminin s'est
+depuis quelque temps developpe. Sous Louis XIV, on avait des amants,
+et l'on traduisait Homere; sous Louis XV, on n'avait plus que des
+amis, et l'on commentait Newton; sous Louis XVI, une femme s'est
+rencontree qui corrigeait Montesquieu a un age ou l'on ne sait encore
+que faire des robes a une poupee. Je le demande, ou en sommes-nous?
+ou allons-nous? que nous annoncent ces prodiges? quelles sont ces
+nouvelles revolutions qui se preparent?
+
+Il y a une idee qui me tourmente, une idee qui nous a souvent occupes,
+mes vieux amis et moi; idee si simple, si naturelle, que si une chose
+m'etonne, c'est qu'on ne s'en soit pas encore avise, dans un siecle ou
+il semble que l'on s'avise de tout et ou les recureurs de peuples en
+sont aux expedients.
+
+Je songeais, dis-je, en voyant cette emancipation graduelle du
+sexe feminin, a ce qu'il pourrait arriver s'il prenait tout a coup
+fantaisie a quelque forte tete de jeter dans la balance politique
+cette moitie du genre humain, qui jusqu'ici s'est contentee de regner
+au coin du feu et ailleurs. Et puis les femmes ne peuvent-elles pas se
+lasser de suivre sans cesse la destinee des hommes? Gouvernons-nous
+assez bien pour leur oter l'esperance de gouverner mieux? aiment-elles
+assez peu la domination pour que nous puissions raisonnablement
+esperer qu'elles n'en aient jamais l'envie? En verite, plus je medite
+et plus je vois que nous sommes sur un abime. Il est vrai que nous
+avons pour nous les canons et les bayonnettes, et que les femmes nous
+semblent sans grands moyens de revolte. Cela vous rassure, et moi,
+c'est ce qui m'epouvante.
+
+On connait cette inscription terrible placee par Fonseca sur la route
+de Torre del Greco: _Posteri, posteri, vestra res agitur_! Torre del
+Greco n'est plus; la pierre prophetique est encore debout.
+
+C'est ainsi que je trace ces lignes, dans l'espoir qu'elles seront
+lues, sinon de mon siecle, du moins de la posterite. Il est bon que,
+lorsque les malheurs que je prevois seront arrives, nos neveux sachent
+du moins que, dans cette Troie nouvelle, il existait une Cassandre,
+cachee dans un grenier, rue Mezieres, n deg. 10. Et s'il fallait, apres
+tout, que je dusse voir de mes yeux les hommes devenus esclaves et
+l'univers tombe en quenouille, je pourrai du moins me faire honneur
+de ma sagacite; et, qui sait? je ne serai peut-etre pas le premier
+honnete homme qui se sera console d'un malheur public en songeant
+qu'il l'avait predit.
+
+
+ II
+
+
+La politique, disait Charles XII, c'est mon epee. C'est l'art de
+tromper, pensait Machiavel. Selon Mme de M----, ce serait le moyen
+de gouverner les hommes par la prudence et la vertu. La premiere
+definition est d'un fou, la seconde d'un mechant, celle de Mme de
+M---- est la seule qui soit d'un honnete homme. C'est dommage qu'elle
+soit si vieille et que l'application en ait ete si rare.
+
+Apres avoir etabli cette definition, Mme de M---- expose l'origine des
+societes. Jean-Jacques les fait commencer par un planteur de pieux,
+et Vitruve par un grand vent, probablement parce que le systeme de la
+famille etait trop simple. Avec ce bon sens de la femme, superieur
+au genie des philosophes, Mme de M---- se contente d'en chercher le
+principe dans la nature de l'homme, dans ses affections, dans sa
+faiblesse, dans ses besoins. Tout le passage denote dans l'auteur
+beaucoup d'erudition et de sagacite. Il est curieux de voir une femme
+citer tour a tour Locke et Seneque, _l'Esprit des lois_ et le _Contrat
+social_; mais, ce qui est encore plus remarquable, c'est l'accent de
+bonne foi et de raison auquel nous n'etions plus accoutumes, et qui
+contraste si etrangement avec le ton rogue et sauvage qu'ont adopte
+depuis quelque temps les precepteurs du genre humain.
+
+L'auteur, suivant la marche des idees, s'occupe ensuite des chefs des
+societes. On a beaucoup ecrit sur les devoirs des rois, beaucoup plus
+que sur les devoirs des peuples. Il en a ete des portraits d'un bon
+souverain comme de ces pyramides placees sur le bord des routes du
+Mexique, ou chaque voyageur se faisait un devoir d'apporter sa pierre.
+Il n'y a si mince grimaud qui n'ait voulu charbonner a son tour le
+maitre des nations. On dirait que les philosophes eux-memes se sont
+etudies a inventer de nouvelles vertus pour les imposer aux princes,
+probablement parce que les princes sont exposes a plus de faiblesses
+que les autres hommes, et comme si leur presenter un modele
+inimitable, ce n'etait pas par cela seul les dispenser d'y atteindre.
+Mme de M---- ne donne pas dans ce travers. Elle convient qu'un
+monarque peut etre bon sans posseder pour cela des qualites
+surhumaines. Elle ne se sert point non plus de l'ideal d'une royaute
+parfaite pour decrier les royautes vivantes, et ensuite des royautes
+vivantes pour decrier la royaute en elle-meme, grande petition de
+principes sur laquelle a roule toute la philosophie du dix-huitieme
+siecle. L'auteur cite, comme renfermant toutes les obligations d'un
+souverain, l'instruction que Gustave-Adolphe recut de son pere.
+L'histoire fait mention de plusieurs instructions pareilles laissees
+par des rois a leurs successeurs; mais celle-ci a cela de remarquable
+qu'elle est peut-etre la seule a laquelle le successeur se soit
+conforme. En voici quelques passages:
+
+"Qu'il emploie toutes ses finesses et son industrie a n'etre ni trompe
+ni trompeur.
+
+"Qu'il sache que le sang de l'innocent repandu, et le sang du mechant
+conserve crient egalement vengeance.
+
+"Qu'il ne paraisse jamais inquiet ni chagrin, si ce n'est lorsqu'un de
+ses bons serviteurs sera mort ou tombe dans quelque faute.
+
+"Enfin, qu'en toutes ses actions il se conduise de telle sorte qu'il
+soit avoue de Dieu."
+
+Charles IX, dans cette instruction, glisse legerement sur le
+danger des flatteurs. Peut-etre les rois en sentent-ils moins les
+inconvenients que leurs sujets. Peut-etre aussi serait-ce pour
+Montesquieu une occasion de glisser sa theorie de climat, espece de
+fausse clef qui lui sert a crocheter la serrure de tous les problemes
+de l'histoire. C'est en se rapprochant du midi, dirait-il, que les
+exemples du favoritisme deviennent plus frequents; sous le ciel
+enervant de l'Asie et de l'Afrique, les princes regnent rarement par
+eux-memes; au contraire, chez les peuples du nord, le climat est
+tonique, nous voyons beaucoup plus de tyrans que de favoris. Mais
+peut-etre l'observation tomberait-elle si nous etions mieux instruits
+dans leur histoire. Nous sommes si disposes a faire science de tout,
+meme de notre ignorance!
+
+Il y a, dans un de nos vieux manuscrits du treizieme siecle, attribue
+a Philippe de Mayzieres, un passage qui peut servir de complement a
+l'instruction du monarque suedois. C'est ainsi que la reine Verite
+parle a Charles VI dans _le songe du vieil pelerin s'adressant au
+blanc faucon, a bec et pies dores_.
+
+"Guarde-toi, beau fils, de ces chevaliers qui ont coutume de bien
+plumer les rois par leurs soubtiles pratiques, qui s'en vont recitant
+souvent le proverbe du marechal Bouciquault, disant: Il n'est peschier
+que en la mer, et ainsi n'est don que de roi; et te feront vaillant et
+large comme Alexandre, attrayant de toy tant d'eau a leur moulin
+qu'il suffiroit a trente-sept moulins qui les deux parts du jour sont
+oiseulx, etc."
+
+Je cite ce passage: 1 deg. parce qu'il montre que dans ces temps gothiques
+on ne parlait pas aux rois avec autant de servilite qu'on voudrait
+bien nous le faire croire; 2 deg. parce qu'il donne l'origine d'un
+proverbe, ce qui peut etre utile aux antiquaires; 3 deg. parce qu'il peut
+servir a resoudre une question d'hydraulique en prouvant que les
+moulins a eau existaient en 1389, ce qui est toujours bon a savoir
+pour ceux qui ne savent pas que les moulins a eau existent depuis un
+temps immemorial.
+
+
+ III
+
+
+Apres s'etre occupee des societes en general, Mme de M---- consacre un
+chapitre a la guerre, c'est-a-dire au rapport le plus ordinaire des
+societes humaines entre elles.
+
+Ce chapitre devait presenter bien des difficultes a une femme. Mme
+de M----, comme dans le reste de son ouvrage, y fait preuve de
+connaissances peu communes; elle etablit, avec beaucoup de bonheur, la
+distinction entre les guerres permises et les guerres injustes; elle
+range, avec raison, parmi ces dernieres, toutes les entreprises de
+conquete.
+
+"II y a cette difference entre les conquerants et les voleurs de grand
+chemin, a dit un auteur remarquable que cite Mme de M----, que le
+conquerant est un voleur illustre, et l'autre un voleur obscur; l'un
+recoit des lauriers et de l'encens pour le prix de ses violences, et
+l'autre la corde." Il fallait etre bien philosophe pour ecrire ce
+passage de la meme main qui signa la prise de possession de la
+Silesie.
+
+Arrivee a ce fameux axiome que "l'argent c'est le nerf de la guerre",
+axiome que Mme de M---- attribue a Quinte-Curce, mais qu'elle trouvera
+egalement dans Vegece, dans Montecuculli, dans Santa-Cruz, et dans
+tous les auteurs qui ont ecrit sur la guerre, Mme de M---- s'arrete.
+Ce n'est pas l'argent, dit-elle, c'est le fer. D'accord, ce n'est
+pas avec des ecus que l'on se bat, c'est avec des soldats; toute la
+question se reduit a savoir s'il est plus facile d'avoir des soldats
+sans argent que d'en avoir avec de l'argent. Le premier moyen sera
+plus economique. Il ne parait pas cependant qu'il fut du gout de
+Sully.
+
+Je lisais dernierement dans Grotius la definition de la guerre: "La
+guerre est l'etat de ceux qui tachent de vider leurs differends par la
+voie de la force." Il est evident que cette definition est la meme que
+celle du duel.
+
+Mais, a-t-on dit aux duellistes, vous allez a la mort en riant, vous
+vous battez par partie de plaisir. Il en a ete absolument de meme de
+la guerre. Avant la revolution on ne s'egorgeait plus que le chapeau a
+la main. Le grand Conde fait donner l'assaut a Lerida avec trente-six
+violons en tete des colonnes; et dans les champs d'Ettingen et de
+Clostersevern, on vit les jeunes officiers marcher aux batteries comme
+a un bal, en bas de soie et en perruque poudree a blanc.
+
+Il prit un jour fantaisie a Rousseau, le don Quichotte du paradoxe,
+de soutenir une verite. C'etait pour lui chose nouvelle. Il s'y prit
+comme pour une mauvaise cause, il alla chercher des autorites comme
+les gens qui ne trouvent pas de bonnes raisons. C'est ainsi qu'a
+propos du duel il a cite les anciens. Il est probable que Rousseau
+n'avait pas lu Quinte-Curce. Il y aurait vu qu'il n'y avait guere de
+festin chez Alexandre ou il n'y eut quelques combats singuliers entre
+les convives. Qu'etait-ce d'ailleurs que le combat d'Eteocle et de
+Polynice? Et, dans l'_Iliade_, est-il probable que si Minerve n'etait
+pas venue prendre Achille par les oreilles, Agamemnon aurait laisse
+son epee dans le fourreau?
+
+Mais, ont dit les philosophes, les grecs! Ah! les grecs! Il est bien
+vrai que les grecs ne se battaient pas comme nos aieux, avec juges
+et parrains, ainsi que nous le voyons dans La Colombiere; mais
+voulez-vous savoir ce que faisaient sur ce point ces grecs dont
+on nous cite si souvent l'exemple? Les grecs faisaient mieux, ils
+assassinaient. Voyez, par exemple, Plutarque, dans la vie de Cleomene.
+On tuait son homme en trahison, cela ne tirait point a consequence. Il
+lui tendit des embuches, disait tranquillement l'historien, a peu pres
+comme nous dirions aujourd'hui: Il lui avait fait un serment.
+
+De cela que veut-on conclure? Que je plaide pour le duel? Bien au
+contraire; c'est seulement une des mille et une inconsequences
+humaines que je m'amuse a relever; occupation philosophique. On
+s'etonne que nos lois ne defendent pas le duel; ce qui m'etonne, c'est
+qu'elles ne l'aient pas encore autorise. Pourquoi, en effet, nos
+sottises n'obtiendraient-elles pas, comme nos vices, droit de vivre
+en payant patente, et n'est-ce pas une injustice veritable que
+d'interdire aux duellistes ce qui est permis a tant d'honnetes gens,
+d'echapper au code en se refugiant dans le budget?
+
+
+ IV
+
+
+S'il n'y a point de societes sans guerre, il est difficile qu'il y ait
+des guerres sans armees. Ainsi Mme de M---- est pleinement justifiee
+de se livrer dans le chapitre suivant aux details d'un camp. Mme de
+M---- est, je crois, le premier auteur de son sexe qui se soit occupe
+de cette matiere apres la chevaliere d'Eon; non que je veuille etablir
+la comparaison entre Mme de M---- et l'amazone du siecle dernier;
+c'est purement un rapprochement bibliographique, et ma remarque
+subsiste.
+
+Mme de M----, comme tous les auteurs militaires, se montre grand
+partisan de l'obeissance absolue; c'est une question qui a ete souvent
+agitee par les philosophes, mais qui est tous les jours parfaitement
+resolue a la plaine de Grenelle.
+
+Il y a sur cette question une opinion de Hobbes que Mme de M----
+aurait pu citer, et qui ne laisse pas que d'etre assez singuliere: "Si
+notre maitre, dit-il, nous ordonne une action coupable, nous devons
+l'executer, a moins que cette action ne puisse etre reputee notre."
+C'est-a-dire que Hobbes, pour regle des actions humaines, n'admettrait
+plus que l'egoisme.
+
+Mme de M---- rapporte, d'apres Folard, quelques-unes des qualites
+que doit posseder un vrai capitaine. Quant a moi, je me defie de ces
+definitions si parfaites par lesquelles il n'y aurait plus que des
+exceptions dans la nature. C'est une chose epouvantable a voir que la
+nomenclature des etudes preparatoires auxquelles doit se livrer un
+apprenti general; mais combien y a-t-il eu d'excellents generaux qui
+ne savaient pas lire? Il semblerait que la premiere condition, la
+condition _sine qua non_ de tout homme qui se destine a la guerre,
+serait d'avoir de bons yeux, ou tout au moins d'etre robuste et
+dispos. Eh bien! une foule de grands guerriers ont ete borgnes ou
+boiteux. Philippe etait borgne, boiteux, et de plus manchot; Agesilas
+etait boiteux et contrefait; Annibal etait borgne; Bajazet et
+Tamerlan, les deux foudres de guerre de leur temps, etaient l'un
+borgne et l'autre boiteux; Luxembourg etait bossu. Il semble meme que
+la nature, pour derouter toutes nos idees, ait voulu nous montrer le
+phenomene d'un general totalement aveugle, guidant une armee, rangeant
+ses troupes en bataille, et remportant des victoires. Tel fut Ziska,
+chef des hussites.
+
+
+ V
+
+
+Historiens! historiens! faiseurs d'emphase! Mes amis, n'y croyez pas.
+
+Le senat marche au-devant de Varron qui s'est sauve de la bataille, et
+le remercie de n'avoir pas desespere de la republique...--Qu'est-ce
+que cela prouve? Que la faction qui avait fait nommer Varron general,
+pour oter le commandement a Fabius, fut encore assez puissante pour
+empecher qu'il fut puni. Elle voulait meme qu'il fut nomme dictateur,
+afin que Fabius, le seul homme qui put sauver la republique, ne fut
+pas appele a la tete des affaires. Il n'y a malheureusement la rien
+que de tres naturel, s'il n'y a rien d'heroique. Croit-on, par
+exemple, qu'apres la deroute de Moscou, si Buonaparte l'avait voulu,
+tout son senat n'aurait pas marche en corps au-devant de lui?
+
+Le senat declare qu'il ne rachetera point les prisonniers. Qu'est-ce
+que cela prouve? Que le senat n'avait pas d'argent. Il fit comme tant
+d'honnetes gens qui ne sont pas des romains; il fut dur, ne voulant
+pas paraitre pauvre. Pouvait-il en effet accuser de lachete des
+soldats qui s'etaient battus depuis le lever du soleil jusqu'a la
+nuit, et qui n'avaient laisse que soixante-dix mille morts sur le
+champ de bataille? Voila les faits, et en histoire des faits valent au
+moins des phrases.--Voyez tout ce passage dans Folard.
+
+On objectera le temoignage de Montesquieu. Montesquieu a fait un
+fort beau livre sur les causes de la grandeur et de la decadence des
+romains; mais il en a oublie une, c'est que la cavalerie d'Annibal ait
+eu les jambes lassees le jour qu'il vint camper a quatre milles de
+Rome. Il est toujours curieux de voir un francais trouver chez les
+romains des choses dont ni Salluste, ni Ciceron, ni Tacite, ni
+Tite-Live ne s'etaient jamais doutes; et pourtant les romains etaient
+un peu comme nous; en fait de louange et de bonne opinion d'eux-memes,
+ils ne laissaient guere a dire aux autres.
+
+Les historiens qui n'ecrivent que pour briller veulent voir partout
+des crimes et du genie; il leur faut des geants, mais leurs geants
+sont comme les girafes, grands par devant et petits par derriere. En
+general, c'est une occupation amusante de rechercher les veritables
+causes des evenements; on est tout etonne en voyant la source du
+fleuve; je me souviens encore de la joie que j'eprouvai, dans mon
+enfance, en enjambant le Rhone. Il me semble que la providence
+elle-meme se plaise a ce contraste entre les causes et les effets. La
+peste fut une fois apportee en Italie par une corneille, et c'est en
+dissequant une souris qu'on decouvrit le galvanisme.
+
+Ce qui me degoute, disait une femme, c'est que ce que je vois sera
+un jour de l'histoire. Eh bien! ce qui degoutait cette femme est
+aujourd'hui de l'histoire, et cette histoire-la en vaut bien
+une autre. Qu'en conclure? Que les objets grandissent dans les
+imaginations des hommes comme les rochers dans les brouillards, a
+mesure qu'ils s'eloignent.
+
+
+ Mars 1820[1].
+
+M. le duc de Berry vient d'etre assassine. Il y a six semaines a
+peine. La pierre de Saint-Denis n'est pas encore recelee, et voici
+deja que les oraisons funebres et les apologies pleuvent sur cette
+tombe. Le tout tronque, incorrect, mal pense, mal ecrit; des
+adulations plates ou sonores; pas de conviction, pas d'accent, pas de
+vrai regret. Le sujet etait beau cependant. Quand donc interdira-t-on
+les grands sujets aux petits talents? Il y avait dans les temples de
+l'antiquite certains vases sacres qui ne pouvaient etre portes par des
+mains profanes.
+
+Et en effet, quoi de plus vaste pour le poete, et de plus fecond
+que cette vie pieuse et guerriere, qui embrasse tant de deplorables
+evenements, que cette mort heroique et chretienne, qui entraine tant
+de fatales consequences? Un noble triomphe est reserve au grand
+ecrivain qui nous retracera et la trop courte carriere et le caractere
+chevaleresque de celui qui sera peut-etre le dernier descendant de
+Louis XIV. Ce prince, repousse des l'adolescence du sol de la patrie,
+fit avant l'age le rude apprentissage du casque et de l'epee. Les
+premieres et longtemps les seules prerogatives qu'il dut a son rang
+auguste furent l'exil et la proscription. Passant d'un palais dans un
+camp, tantot accueilli sous les tentes de l'Autriche, tantot errant
+sur les flottes de l'Angleterre, il fut, durant bien des annees, avec
+toute son illustre famille, un eclatant exemple de l'inconstance de la
+fortune et de l'ingratitude des hommes. Longtemps, mele a des chefs
+etrangers, il eut a combattre des soldats qui etaient nes pour servir
+sous lui; mais du moins sa constance et sa bravoure ne dementirent
+jamais le sang et le nom de ses aieux. Il fut le digne eleve de
+l'heritier des Conde, exile comme lui, le digne capitaine de la
+vieille troupe des gentilshommes proscrits avec leurs rois. Dans ces
+temps de guerres, le pain des soldats valait a ses yeux les festins
+des princes, et, a defaut de couche royale, il savait conquerir le
+jour le canon sur lequel il devait reposer la nuit. Revenu enfin parmi
+les peuples que gouvernaient ses peres, il n'etait pas reserve a jouir
+paisiblement de ce bonheur qu'une auguste union semblait devoir rendre
+durable pour lui, et eternel pour notre posterite. Helas! apres quatre
+ans d'une vie simple et bienfaisante, le plus jeune des derniers
+Bourbons, entoure de l'amour et des esperances de la nation, est tombe
+sous le poignard d'un francais, poignard que n'a pu rencontrer sur son
+passage, durant les onze annees de son ombrageuse tyrannie, un corse
+garde par un mameluck!
+
+Ce loyal enfant du Bearnais, destine sans doute a commander notre
+brave et fidele armee, promis peut-etre aux heroiques plaines de la
+Vendee, est mort a la fleur et dans la force de l'age, sans avoir
+meme eu la consolation d'expirer, comme Epaminondas, etendu sur son
+bouclier.
+
+Et quand l'historien d'une si noble vie aura rappele le dernier pardon
+et les derniers adieux, il sera de son devoir de remonter, ou plutot
+de descendre aux causes et aux auteurs de cet abominable forfait.
+Qu'il ecoute alors pour devoiler des trames tenebreuses, qu'il ecoute
+la France desesperee, elle criera, comme l'imperatrice romaine: _Je
+reconnais les coups!_
+
+Nous ne nous livrerons pas ici a une discussion qui outrepasserait
+nos forces; mais nous pensons qu'il est des questions graves et
+importantes que doit resoudre l'historien du duc de Berry assassine,
+au sujet du miserable auteur de cet attentat. Louvel est-il un
+fanatique? de quelle espece est son fanatisme? appartient-il a la
+classe des assassins exaltes et desinteresses comme les Sand, les
+Ravaillac et les Clement? N'est-il pas plutot de ces gens a qui
+l'on paye leur fanatisme, en ajoutant a la recompense convenue des
+assurances de protection et de salut?... Nous nous arretons a ces
+mots. On n'a plus droit aujourd'hui de s'etonner des choses les
+plus inouies. Nous voyons d'execrables scelerats etaler aux yeux de
+l'Europe leur impunite, plus monstrueuse peut-etre que leurs crimes,
+et leur audace plus effrayante encore que leur impunite.
+
+Il faudra de plus que, pour remplir entierement son objet, celui de
+nos ecrivains celebres qui ecrira l'histoire de M. le duc de Berry,
+se charge d'un autre devoir, humiliant sans doute, mais neanmoins
+indispensable; je veux dire qu'il aura a defendre l'heroique memoire
+du prince contre les insinuations perfides et les calomnies atroces
+dont la faction ennemie des trones legitimes s'efforce deja de la
+noircir. En d'autres temps, un pareil soin eut ete injurieux pour
+le royal defunt, dont la bonte, la bravoure et la franchise ne sont
+comparables qu'aux vertus du grand Henri. Mais aujourd'hui qu'une
+faction regicide encense les plus abominables idoles, ne sommes-nous
+pas forces chaque jour, nous autres, les vrais liberaux et les vrais
+royalistes, de defendre contre ses impudentes declamations les
+plus nobles gloires, les reputations les plus pures, les plus
+irreprochables renommees? N'avons-nous pas chaque jour a venger de
+nouvelles insultes les Pichegru ou les Cathelineau, les Moreau ou les
+La Rochejaquelein? Et, a chaque nouvelle attaque portee a ces hommes
+illustres, nous recommencons notre penible plaidoyer, sans meme
+esperer qu'une voix pleine d'une indignation genereuse nous
+interrompra en criant comme cet homme de l'ancienne Grece: Qui donc
+ose outrager Alcide?
+
+
+[1: Nous avons cru devoir reimprimer textuellement tout ce morceau,
+enfoui sans signature dans un recueil oublie, d'ou rien ne nous
+forcait a le tirer. Mais il nous a semble qu'il y avait quelque chose
+d'instructif, pour les passions politiques d'une epoque, dans le
+spectacle des passions politiques d'une autre epoque. Dans le morceau
+qu'on va lire, la douleur va jusqu'a la rage, l'eloge jusqu'a
+l'apotheose, l'exageration dans tous les sens jusqu'a la folie. Tel
+etait en 1820 l'etat de l'esprit d'un _jeune jacobite_ de dix-sept
+ans, bien desinteresse, certes, et bien convaincu. Lecon, nous le
+repetons, pour tous les fanatismes politiques. Il y a encore beaucoup
+de passages dans ce volume auxquels nous prions le lecteur d'appliquer
+cette note.
+
+
+ Avril 1820.
+
+Il a paru ces jours-ci un recueil de _Lettres de Mme de Graffigny_ sur
+Voltaire et sur Ferney. Cet ouvrage tient beaucoup moins que ne promet
+son titre. Le nom de Voltaire, place en tete d'un livre quelconque,
+inspire une curiosite vive et tellement etendue dans ses desirs, qu'il
+est bien difficile de la satisfaire. Il semble que la vie privee
+de Voltaire devrait offrir au lecteur une foule de details
+pleins d'agrement et d'interet, si le caractere de cet ecrivain
+extraordinaire etait reproduit par une peinture fidele avec toute sa
+mobilite originale et ses brusques inegalites. Il semble encore que le
+pinceau fin et delicat d'une femme serait plus que tout autre
+capable de saisir cette foule de nuances variees dont se compose la
+physionomie morale de l'homme universel, surtout dans sa liaison avec
+l'imperieuse marquise du Chatelet. Il aurait ete piquant et peut-etre
+plus facile a une femme qu'a un homme de debrouiller les causes de cet
+attachement bizarre, qui rendit un homme de genie esclave d'une femme
+d'esprit, et resista si longtemps aux tracasseries fatigantes, aux
+violentes querelles que faisaient naitre inopinement et a toute heure
+l'irascibilite de l'un et l'orgueil de l'autre. Si la collection des
+lettres de Voltaire a sa _respectable Emilie_ n'avait ete detruite,
+nous pourrions esperer encore d'obtenir le mot de cette enigme; car
+les lettres de Mme de Graffigny ne nous presentent sous ce rapport
+aucun apercu satisfaisant. Il faut le dire et le croire pour son
+honneur, l'auteur des _Lettres peruviennes_ n'avait sans doute pas
+ecrit ces lettres sur Cirey avec l'idee qu'elles seraient imprimees
+un jour. On ne doit pas savoir beaucoup de gre a l'editeur d'avoir
+extrait ce manuscrit du portefeuille de M. de Boufflers. Mme de
+Graffigny n'a pas le talent d'observer, et surtout d'observer les
+grands hommes. Son style, au moins insipide, gate l'interet de son
+sujet. Mme de Graffigny, arrivee a Cirey en 1738, adresse a son ami M.
+Devaux, lecteur du roi Stanislas de Pologne, ses reflexions sur les
+habitants de ce chateau. M. Devaux, qu'elle appelle dans l'intimite de
+sa correspondance Pampan et quelquefois Pampichon par un redoublement
+de tendresse, recoit ses confidences sur Voltaire et sa marquise,
+qu'elle designe par plusieurs sobriquets, tous plus fades les uns que
+les autres, Atys, ton idole, Dorothee, etc. Elle lui transmet en style
+niais et precieux un journal detaille de toutes ses occupations.
+A-t-elle vu le lever du jour? elle a assiste a _la toilette du
+soleil_. Je suis, dit-elle a M. Devaux, _bien jolie de t'ecrire_,
+etc., etc. On aurait cependant tort de rejeter tout a fait ce livre;
+parmi beaucoup de redites et de details pleins de mauvais gout, les
+_Lettres de Mme de Graffigny_ renferment des faits curieux et ignores;
+et les morceaux inedits de Voltaire, qui completent le volume,
+suffiraient pour meriter l'attention. Plusieurs de ces cinquante
+epitres presentent un haut interet; elles sont adressees presque
+toutes a des personnages eminents du dernier siecle, tels que les
+duchesses du Maine et d'Aiguillon, les ducs de Richelieu et de
+Praslin, le chancelier d'Aguesseau, le president Henault, etc.
+Les lettres a la duchesse du Maine en particulier forment une
+correspondance entierement inedite et vraiment charmante et curieuse.
+Il y a encore dans cette collection une epitre au pape Benoit XIV,
+ecrite en italien, et signe _il devotissimo Voltaire_. Cela veut dire
+le _tres devot_ ou le _tres devoue_, peut-etre l'un et l'autre, et a
+coup sur ni l'un ni l'autre. Puisque vous voulez des citations, voici
+un billet assez joli de forme et de tournure, adresse au comte de
+Choiseul alors ministre. Vous reconnaitrez dans ce peu de mots la
+touche de cet homme toujours plein d'idees neuves et piquantes; il
+etait difficile d'echapper d'une maniere plus originale aux formules
+banales et ceremonieuses des recommandations de cour.
+
+"Permettez que je vous informe de ce qui vient de m'arriver avec M.
+Makartney, gentilhomme anglais tres jeune et pourtant tres sage; tres
+instruit, mais modeste; fort riche et fort simple; et qui criera
+bientot au parlement mieux qu'un autre. Il m'a nie que vous eussiez
+des bontes pour moi. Je me suis echauffe, je me suis vante de votre
+protection; il m'a repondu que si je disais vrai, je prendrais
+la liberte de vous ecrire; j'ai les passions vives. Pardonnez,
+monseigneur, au zele, a l'attachement et au profond respect du vieux
+montagnard."
+
+Le _vieux suisse libre_ est bon courtisan, comme on voit. Vous
+retrouverez dans la plupart des autres lettres la gaite communicative,
+la vivacite et souvent la temerite de jugement, la flatterie adroite,
+la raillerie tantot douce et tantot mordante, auxquelles on reconnait
+la touche inimitable de Voltaire prosateur. Parmi le petit nombre de
+pieces de vers, melees aux morceaux de prose, la suivante, adressee a
+la fameuse Mlle Raucourt, n'a jamais ete imprimee:
+
+ Raucourt, tes talents enchanteurs
+ Chaque jour te font des conquetes;
+ Tu fais soupirer tous les coeurs,
+ Tu fais tourner toutes les tetes.
+ Tu joins au prestige de l'art
+ Le charme heureux de la nature,
+ Et la victoire toujours sure
+ Se range sous ton etendard.
+ Es-tu Didon, es-tu Monime,
+ Avec toi nous versons des pleurs;
+ Nous gemissons de tes malheurs
+ Et du sort cruel qui t'opprime.
+ L'art d'attendrir et de charmer
+ A pare ta brillante aurore;
+ Mais ton coeur est fait pour aimer,
+ Et ton coeur ne dit rien encore.
+ Defends ce coeur du vain desir
+ De richesse et de renommee;
+ L'amour seul donne le plaisir,
+ Et le plaisir est d'etre aimee.
+ Deja l'amour brille en tes yeux,
+ Il naitra bientot dans ton ame;
+ Bientot un mortel amoureux
+ Te fera partager sa flamme.
+ Heureux! trop heureux cet amant
+ Pour qui ton coeur deviendra tendre,
+ Si tu goutes le sentiment
+ Comme tu sais si bien le rendre!
+
+De _jolis vers_ sans doute. J'avoue pourtant que j'ai peu de sympathie
+pour cette espece de poesie. J'aime mieux Homere.
+
+
+
+
+ SUR UN POETE APPARU EN 1820
+
+ Mai 1820.
+
+
+ I
+
+
+Vous en rirez, gens du monde, vous hausserez les epaules, hommes de
+lettres, mes contemporains, car, je je vous le dis entre nous, il n'en
+est peut-etre pas un de vous qui comprenne ce que c'est qu'un poete.
+Le rencontrera-t-on dans vos palais? Le trouvera-t-on dans vos
+retraites? Et d'abord, pour ce qui regarde l'ame du poete, la premiere
+condition n'est-elle pas, comme l'a dit une bouche eloquente, de
+_n'avoir jamais calcule le prix d'une bassesse ou le salaire d'un
+mensonge_? Poetes de mon siecle, cet homme-la se voit-il parmi vous?
+Est-il dans vos rangs l'homme qui possede l'_os magna sonaturum_, la
+bouche capable de dire de grandes choses, le _ferrea vox_, la voix de
+fer? l'homme qui ne flechira pas devant les caprices d'un tyran ou
+les fureurs d'une faction? N'avez-vous pas ete tous, au contraire,
+semblables aux cordes de la lyre, dont le son varie quand le temps
+change.
+
+
+ II
+
+
+Franchement, on trouvera parmi vous des affranchis, prets a invoquer
+la licence apres avoir deifie le despotisme; des transfuges, prets a
+flatter le pouvoir apres avoir chante l'anarchie, et des insenses qui
+ont baise hier des fers illegitimes, et, comme le serpent de la fable,
+veulent aujourd'hui briser leurs dents sur le frein des lois; mais on
+n'y decouvrira pas un poete. Car, pour ceux qui ne prostituent pas les
+titres, sans un esprit droit, sans un coeur pur, sans une ame noble et
+elevee, il n'est point de veritable poete. Tenez-vous cela pour dit,
+non pas en mon nom, car je ne suis rien, mais au nom de tous les gens
+qui raisonnent, et qui pensent--je veux bien ne choisir mon exemple
+que dans l'antiquite--que ces mots: _Dulce et decorum est pro patria
+mori_, sonnent mal dans la bouche d'un fuyard. Je l'avouerai donc,
+j'ai cherche jusqu'ici autour de moi un poete, et je n'en ai pas
+rencontre; de la, il s'est forme dans mon imagination un modele ideal
+que je voudrais depeindre, et, comme Milton aveugle, je suis tente
+quelquefois de chanter ce soleil que je ne vois pas.
+
+
+ III
+
+
+L'autre jour, j'ouvris un livre qui venait de paraitre, sans nom
+d'auteur, avec ce simple titre, _Meditations poetiques_. C'etaient des
+vers.
+
+Je trouvai dans ces vers quelque chose d'Andre de Chenier. Continuant
+a les feuilleter, j'etablis involontairement un parallele entre
+l'auteur de ce livre et le malheureux poete de _la Jeune Captive_.
+Dans tous les deux, meme originalite, meme fraicheur d'idees, meme
+luxe d'images neuves et vraies; seulement l'un est plus grave et meme
+plus mystique dans ses peintures; l'autre a plus d'enjouement, plus de
+grace, avec beaucoup moins de gout et de correction. Tous deux sont
+inspires par l'amour. Mais dans Chenier ce sentiment est toujours
+profane; dans l'auteur que je lui compare, la passion terrestre est
+presque toujours epuree par l'amour divin. Le premier s'est etudie a
+donner a sa muse les formes simples et severes de la muse antique; le
+second, qui a souvent adopte le style des peres et des prophetes, ne
+dedaigne pas de suivre quelquefois la muse reveuse d'Ossian et les
+deesses fantastiques de Klopstock et de Schiller. Enfin, si je
+comprends bien des distinctions, du reste assez insignifiantes, le
+premier est romantique parmi les classiques, le second est classique
+parmi les romantiques.
+
+
+ IV
+
+
+Voici donc enfin des poemes d'un poete, des poesies qui sont de la
+poesie!
+
+Je lus en entier ce livre singulier; je le relus encore, et, malgre
+les negligences, le neologisme, les repetitions et l'obscurite que je
+pus quelquefois y remarquer, je fus tente de dire a l'auteur:
+--Courage, jeune homme! vous etes de ceux que Platon voulait combler
+d'honneurs et bannir de sa republique. Vous devez vous attendre aussi
+a vous voir bannir de notre terre d'anarchie et d'ignorance, et il
+manquera a votre exil le triomphe que Platon accordait du moins au
+poete, les palmes, les fanfares et la couronne de fleurs.
+
+
+
+
+ THEATRE
+
+
+ I
+
+
+On nomme _action_ au theatre la lutte de deux forces opposees. Plus
+ces forces se contre-balancent, plus la lutte est incertaine, plus il
+y a alternative de crainte ou d'esperance, plus il y a d'interet. Il
+ne faut pas confondre cet interet qui nait de l'action avec une autre
+sorte d'interet que doit inspirer le heros de toute tragedie, et qui
+n'est qu'un sentiment de terreur, d'admiration ou de pitie. Ainsi, il
+se pourrait tres bien que le principal personnage d'une piece excitat
+de l'interet, parce que son caractere est noble et sa situation
+touchante, et que la piece manquat d'interet, parce qu'il n'y aurait
+point d'alternative de crainte et d'esperance. Si cela n'etait pas,
+plus une situation terrible serait prolongee, plus elle serait belle,
+et le sublime de la tragedie serait le comte Ugolin enferme dans une
+tour avec ses fils pour y mourir de faim; scene de terreur monotone
+qui n'a pu reussir, meme en Allemagne, pays de penseurs profonds,
+attentifs et fixes.
+
+
+ II
+
+
+Dans une oeuvre dramatique, quand l'incertitude des evenements ne nait
+plus que de l'incertitude des caracteres, ce n'est plus la tragedie
+par force, mais la tragedie par faiblesse. C'est, si l'on veut, le
+spectacle de la vie humaine; les grands effets par les petites causes;
+ce sont des hommes; mais au theatre, il faut des anges ou des geants.
+
+
+ III
+
+
+Il y a des poetes qui inventent des ressorts dramatiques, et ne savent
+pas ou ne peuvent pas les faire jouer, semblables a cet artisan grec
+qui n'eut pas la force de tendre l'arc qu'il avait forge.
+
+
+ IV
+
+
+L'amour au theatre doit toujours marcher en premiere ligne, au-dessus
+de toutes les vaines considerations qui modifient d'ordinaire les
+volontes et les passions des hommes. Il est la plus petite des choses
+de la terre, s'il n'en est la plus grande. On objectera que, dans
+cette hypothese, le Cid ne devrait point se battre avec don Gormas.
+Eh! point du tout. Le Cid connait Chimene; il aime mieux encourir sa
+colere que son mepris, parce que le mepris tue l'amour. L'amour, dans
+les grandes ames, c'est une estime celeste.
+
+
+ V
+
+
+Il est a remarquer que le denoument de _Mahomet_ est plus manque qu'on
+ne le croit generalement. Il suffit, pour s'en convaincre, de le
+comparer avec celui de _Britannicus_. La situation est semblable. Dans
+les deux tragedies, c'est un tyran qui perd sa maitresse au moment ou
+il croit s'en etre assure la possession. La piece de Racine laisse
+dans l'ame une impression triste, mais qui n'est pas sans quelque
+consolation, parce que l'on sent que Britannicus est venge, et que
+Neron n'est pas moins malheureux que ses victimes. Il semble qu'il
+devrait en etre de meme dans Voltaire; cependant le coeur, qui ne se
+trompe pas, reste abattu; et en effet Mahomet n'est nullement puni.
+Son amour pour Palmire n'est qu'une petitesse dans son caractere et
+qu'un moyen derisoire dans l'action. Lorsque le spectateur voit cet
+homme songer a sa grandeur au moment ou sa maitresse se poignarde sous
+ses yeux, il sent bien qu'il ne l'a jamais aimee, et qu'avant deux
+heures il se sera console de sa perte.
+
+Le sujet de Racine est mieux choisi que celui de Voltaire. Pour le
+poete tragique, il y a une profonde et radicale difference entre
+l'empereur romain et le chamelier-prophete. Neron peut etre amoureux,
+Mahomet non. Neron, c'est un phallus; Mahomet, c'est un cerveau.
+
+
+ VI
+
+
+Le propre des sujets bien choisis est de porter leur auteur:
+_Berenice_ n'a pu faire tomber Racine; Lamotte n'a pu faire tomber
+_Ines_.
+
+
+ VII
+
+
+La difference qui existe entre la tragedie allemande et la tragedie
+francaise provient de ce que les auteurs allemands voulurent creer
+tout d'abord, tandis que les francais se contenterent de corriger les
+anciens. La plupart de nos chefs-d'oeuvre ne sont parvenus au point ou
+nous les voyons qu'apres avoir passe par les mains des premiers hommes
+de plusieurs siecles. Voila pourquoi il est si injuste de s'en faire
+un titre pour ecraser les productions originales.
+
+La tragedie allemande n'est autre chose que la tragedie des grecs,
+avec les modifications qu'a du y apporter la difference des epoques.
+Les grecs aussi avaient voulu faire concourir le faste de la scene aux
+jeux du theatre; de la, ces masques, ces choeurs, ces cothurnes; mais,
+comme chez eux les arts qui tiennent des sciences etaient dans le
+premier etat d'enfance, ils furent bientot ramenes a cette simplicite
+que nous admirons. Voyez dans Servius ce qu'il fallait faire pour
+changer une decoration sur le theatre des anciens.
+
+Au contraire, les auteurs allemands, arrivant au milieu de toutes les
+inventions modernes, se servirent des moyens qui etaient a leur portee
+pour couvrir les defauts de leurs tragedies. Lorsqu'ils ne pouvaient
+parler au coeur, ils parlerent aux yeux. Heureux s'ils avaient su se
+renfermer dans de justes bornes! Voila pourquoi la plupart des pieces
+allemandes ou anglaises qu'on transporte sur notre scene produisent
+moins d'effet que dans l'original; on leur laisse des defauts qui
+tiennent aux plans et aux caracteres, et on leur ote cette pompe
+theatrale qui en est la compensation.
+
+Mme de Stael attribue encore a une autre raison la preeminence des
+auteurs francais sur les auteurs allemands, et elle a observe juste.
+Les grands hommes francais etaient reunis dans le meme foyer de
+lumieres; et les grands hommes allemands etaient dissemines comme dans
+des patries differentes. Il en est de deux hommes de genie comme des
+deux fluides sur la batterie; il faut les mettre en contact pour
+qu'ils vous donnent la foudre.
+
+
+ VIII
+
+
+On peut observer qu'il y a deux sortes de tragedies; l'une qui est
+faite avec des sentiments, l'autre qui est faite avec des evenements.
+La premiere considere les hommes sous le point de vue des rapports
+etablis entre eux par la nature; la seconde, sous le point de vue des
+rapports etablis entre eux par la societe. Dans l'une, l'interet nait
+du developpement d'une des grandes affections auxquelles l'homme est
+soumis par cela meme qu'il est homme, telles que l'amour, l'amitie,
+l'amour filial et paternel; dans l'autre, il s'agit toujours d'une
+volonte politique appliquee a la defense ou au renversement des
+institutions etablies. Dans le premier cas, le personnage est
+evidemment passif, c'est-a-dire qu'il ne peut se soustraire a
+l'influence des objets exterieurs; un jaloux ne peut s'empecher d'etre
+jaloux, un pere ne peut s'empecher de craindre pour son fils; et peu
+importe comment ces impressions sont amenees, pourvu qu'elles soient
+interessantes; le spectateur appartient toujours a ce qu'il craint ou
+a ce qu'il desire. Dans le second cas, au contraire, le personnage est
+essentiellement actif, parce qu'il n'a qu'une volonte immuable, et que
+la volonte ne peut se manifester que par des actions. On peut comparer
+ces deux tragedies, l'une a une statue que l'on taille dans le bloc,
+l'autre a une statue que l'on jette en fonte. Dans le premier cas, le
+bloc existe, il lui suffit pour devenir la statue d'etre soumis a une
+influence exterieure; dans le second, il faut que le metal ait en
+lui-meme la faculte de parcourir le moule qu'il doit remplir. A mesure
+que toutes les tragedies se rapprochent plus ou moins de ces deux
+types, elles participent plus ou moins de l'un ou de l'autre; il faut
+une forte constitution aux tragedies de tete pour se soutenir; les
+tragedies de coeur ont a peine besoin de s'astreindre a un plan. Voyez
+_Mahomet_ et _le Cid_.
+
+
+ IX
+
+
+E.--vient d'ecrire ceci aujourd'hui 27 avril 1819:
+
+"En general, une chose nous a frappes dans les compositions de cette
+jeunesse qui se presse maintenant sur nos theatres: ils en sont encore
+a se contenter facilement d'eux-memes. Ils perdent a ramasser des
+couronnes un temps qu'ils devraient consacrer a de courageuses
+meditations. Ils reussissent, mais leurs rivaux sortent joyeux de
+leurs triomphes. Veillez! veillez! jeunes gens, recueillez vos forces,
+vous en aurez besoin le jour de la bataille. Les faibles oiseaux
+prennent leur vol tout d'un trait; les aigles rampent avant de
+s'elever sur leurs ailes."
+
+
+
+
+ FANTAISIE
+
+
+ Fevrier 1819.
+
+Ce que je veux, c'est ce que tout le monde veut, ce que tout le monde
+demande, c'est-a-dire du pouvoir pour le roi et des garanties pour le
+peuple.
+
+Et, en cela, je suis bien different de certains honnetes gens de
+ma connaissance, qui professent hautement la meme maxime, et qui,
+lorsqu'on en vient aux applications, se trouvent n'en vouloir
+reellement, les uns qu'une moitie, les autres qu'une autre,
+c'est-a-dire les uns qu'un peu de despotisme, et les autres que
+beaucoup de licence, a peu pres comme feu mon grand-oncle, qui avait
+sans cesse a la bouche le fameux precepte de l'ecole de Salerne:
+_manger peu, mais souvent_; mais qui n'en admettait que la premiere
+partie pour l'usage de la maison.
+
+
+ Fevrier 1819.
+
+L'autre jour je trouvai dans Ciceron ce passage: "Et il faut que
+l'orateur, en toutes circonstances, sache prouver le pour et le
+contre. "_In omni causa duas contrarias orationes explicari_. Eh!
+dis-je, c'est justement ce qu'il faut dans un siecle ou l'on a
+decouvert deux sortes de consciences, celle du coeur et celle de
+l'estomac.
+
+Voila pour la conscience de l'orateur selon Ciceron, _vir probus
+dicendi peritus_. Pour ce qui est de ses moeurs,--ce que j'en ecris
+ici n'est que pour l'instruction de la jeunesse de nos colleges,--on
+connait la simplicite des moeurs antiques. Nous n'avons aucune raison
+de croire que les orateurs fissent autrement que les guerriers. Apres
+qu'Achille et Patrocle ont tant pleure Briseis, Achille, dit madame
+Dacier, conduit vers sa tente la belle Diomede, fille du sage Phorbas,
+et Patrocle s'abandonne au doux sommeil entre les bras de la jeune
+Iphis, amenee captive de Scyros. C'est comme Petrarque, qui, apres
+avoir perdu Laure, mourut de douleur a soixante-dix ans, en laissant
+un fils et une fille.
+
+Et a Athenes, ou les peres envoyaient leurs fils a l'ecole
+chez Aspasie, a Athenes, cette ville de la politesse et de
+l'eloquence:--Qu'as-tu fait des cent ecus que t'a valus le soufflet
+que tu recus l'autre jour de Midias en plein theatre? criait Eschine
+a Demosthene.--Eh quoi! atheniens, vous voulez couronner le front qui
+s'ecorche lui-meme a dessein d'intenter des accusations lucratives aux
+citoyens? En verite, ce n'est pas une tete que porte cet homme sur ses
+epaules, c'est une ferme.
+
+Que dirai-je du barreau romain? des honnetetes que se faisaient
+mutuellement les Scaurus et les Catulus, en presence de toute la
+canaille de Rome assemblee? On ne m'ecoute pas, je suis Cassandre,
+criait Sextius. Je ne suis pas assez sur de n'etre jamais lu que par
+des hommes pour rapporter la sanglante replique de Marc-Antoine. Et au
+triomphe de Cesar, qui etait aussi un orateur: Citoyens, cachez vos
+femmes! chantaient ses propres soldats. _Urbani, claudite uxores,
+moechum caluum adducimus_.
+
+Je saisis cette occasion pour declarer que je me repens bien
+sincerement de n'etre pas ne dans les siecles antiques; je compte meme
+ecrire contre mon siecle un gros livre dont mon libraire vous prie,
+en passant, monsieur, de vouloir bien lui prendre quelques petites
+souscriptions.
+
+Et, en effet, ce devait etre un bien beau temps que celui ou, quand le
+peuple avait faim, on l'apaisait avec une fable longue, et plate,
+qui pis est! _O tempora! o mores_! vont a leur tour s'ecrier nos
+ministres.
+
+Et ou, monsieur, pourvu que l'on ne fut ni borgne, ni bossu, ni
+boiteux, ni bancal, ni aveugle;
+
+Pourvu, d'ailleurs, que l'on ne fut ni trop faible ni trop puissant,
+ni trop mechant homme, ni trop homme de bien;
+
+Et surtout, ce qui etait de rigueur, pourvu que l'on eut la precaution
+de ne point batir sa maison sur une butte;
+
+Alors, dis-je, en tant que l'on ne fut point emporte par la lepre
+ou par la peste, on pouvait raisonnablement esperer de mourir
+tranquillement dans son lit; ce qui, a la verite, n'est guere
+heroique;
+
+Et ou, monsieur, pour peu que l'on se sentit tant soit peu grand
+homme,--comme vous et moi, monsieur,--c'est-a-dire que l'on eut le
+noble desir d'etre utile a la patrie par quelque action vaillante ou
+quelque invention merveilleuse,--desir qui, comme on sait, n'engage
+a rien,--alors, monsieur, il n'y avait rien aussi a quoi un honnete
+citoyen ne put raisonnablement pretendre, qui sait? peut-etre meme
+a etre pendu comme Phocion, ou, comme Duilius, l'accrocheur de
+vaisseaux, a etre conduit par la ville avec une flute et deux
+lanternes, a peu pres comme de nos jours l'ane savant.
+
+
+ Avril 1819.
+
+Il pourrait, a mon sens, jaillir des reflexions utiles de la
+comparaison entre les romans de Le Sage et ceux de Walter Scott, tous
+deux superieurs dans leur genre. Le Sage, ce me semble, est plus
+spirituel, Walter Scott est plus original; l'un excelle a raconter
+les aventures d'un homme, l'autre mele a l'histoire d'un individu la
+peinture de tout un peuple, de tout un siecle; le premier se rit
+de toute verite de lieux, de moeurs, d'histoire; le second,
+scrupuleusement fidele a cette verite meme, lui doit l'eclat magique
+de ses tableaux. Dans tous les deux, les caracteres sont traces avec
+art; mais dans Walter Scott ils paraissent mieux soutenus, parce
+qu'ils sont plus saillants, d'une nature plus fraiche et moins polie.
+Le Sage sacrifie souvent la conscience de ses heros au comique d'une
+intrigue; Walter Scott donne a ses heros des ames plus severes; leurs
+principes, leurs prejuges meme ont quelque chose de noble en ce qu'ils
+ne savent point plier devant les evenements. On s'etonne, apres avoir
+lu un roman de Le Sage, de la prodigieuse variete du plan; on s'etonne
+encore plus, en achevant un roman de Scott, de la simplicite du
+canevas; c'est que le premier met son imagination dans les faits, et
+le second dans les details. L'un peint la vie, l'autre peint le coeur.
+Enfin, la lecture des ouvrages de Le Sage donne, en quelque sorte,
+l'experience du sort; la lecture de ceux de Walter Scott donne
+l'experience des hommes.
+
+
+"C'etait un homme merveilleux et aussi grotesque qu'il y en ait
+jamais eu dans le peuple latin. Il mettait ses collections dans ses
+chaussons, et quand, dans l'ardeur de la dispute, nous lui contestions
+quelque chose, il appelait son valet:--Hem, hem, hem, Dave,
+apporte-moi le chausson de la temperance, le chausson de la justice,
+ou le chausson de Platon, ou celui d'Aristote,--selon les matieres qui
+etaient mises sur le tapis. Cent choses de cette sorte me faisaient
+rire de tout mon coeur, et j'en ris encore a present comme si j'etais
+a meme." Les savants chaussons de Giraldo Giraldi meritaient, certes,
+d'etre aussi celebres que la perruque de Kant, laquelle s'est vendue
+30,000 florins a la mort du philosophe, et n'a plus ete payee que
+1,200 ecus a la derniere foire de Leipzick; ce qui prouverait, a
+mon sens, que l'enthousiasme pour Kant et son ideologie diminue en
+Allemagne. Cette perruque, dans les variations de son prix, pourrait
+etre consideree comme le thermometre des progres du systeme de Kant.
+
+
+ Avril 1820.
+
+L'annee litteraire s'annonce mediocrement. Aucun livre important,
+aucune parole forte; rien qui enseigne, rien qui emeuve. Il serait
+temps cependant que quelqu'un sortit de la foule, et dit: me voila!
+Il serait temps qu'il parut un livre ou une doctrine, un Homere ou
+un Aristote. Les oisifs pourraient du moins se disputer, cela les
+derouillerait.
+
+Mais que faire de la litterature de 1820, encore plus plate que celle
+de 1810, et plus impardonnable, puisqu'il n'y a plus la de Napoleon
+pour resorber tous les genies et en faire des generaux? Qui sait?
+Ney, Murat et Davout auraient peut-etre ete de grands poetes. Ils se
+battaient comme on voudrait ecrire.
+
+Pauvre temps que le notre! Force vers, point de poesie; force
+vaudevilles, point de theatre. Talma, voila tout.
+
+J'aimerais mieux Moliere.
+
+On nous promet le _Monastere_, nouveau roman de Walter Scott. Tant
+mieux, qu'il se hate, car tous nos faiseurs semblent possedes de la
+rage des mauvais romans. J'en ai la une pile que je n'ouvrirai jamais,
+car je ne serais pas sur d'y trouver seulement ce que le chien dont
+parle Rabelais demandait en rongeant son os: _rien qu'ung peu de
+mouelle_.
+
+L'annee litteraire est mediocre, l'annee politique est lugubre. M. le
+duc de Berry poignarde a l'Opera, des revolutions partout.
+
+M. le duc de Berry, c'est la tragedie. Voici la parodie maintenant.
+
+Une grande querelle politique vient de s'emouvoir, ces jours-ci, a
+propos de M. Decazes. M. Donnadieu contre M. Decazes. M. d'Argout
+contre M. Donnadieu. M. Clausel de Coussergues contre M. d'Argout.
+
+M. Decazes s'en melera-t-il enfin lui-meme? Toutes ces batailles nous
+rappellent les anciens temps ou de preux chevaliers allaient provoquer
+dans son fort quelque geant felon. Au bruit du cor un nain paraissait.
+
+Nous avons deja vu plusieurs nains apparaitre; nous n'attendons plus
+que le geant.
+
+Le fait politique de l'annee 1820, c'est l'assassinat de M. le duc de
+Berry; le fait litteraire, c'est je ne sais quel vaudeville. Il y a
+trop de disproportion. Quand donc ce siecle aura-t-il une litterature
+au niveau de son mouvement social, des poetes aussi grands que ses
+evenements?
+
+
+C'est sans doute par une conviction intime de mon ignorance que je
+tremble a l'approche d'une tete savante et que je recule a l'aspect
+d'un livre erudit. Quand le talent de critique se trouva dans mon
+cerveau, je savais tout juste assez de latin pour entendre ce que
+signifiait _genus irritabile_, et j'avais tout juste assez d'esprit
+et d'experience pour comprendre que cette qualification s'applique
+au moins aussi bien aux savants qu'aux poetes. Me voyant donc force
+d'exercer mon talent de critique sur l'une ou l'autre de ces deux
+classes constituantes du _genus irritabile_, je me promis bien de
+n'etablir jamais ma juridiction que sur la derniere, parce qu'elle est
+reellement la seule qui ne puisse demontrer l'ineptie ou l'ignorance
+d'un critique. Vous dites a un poete tout ce qui vous passe par la
+tete, vous lui dictez des arrets, vous lui inventez des defauts. S'il
+se fache, vous citez Aristote, Quintilien, Longin, Horace, Boileau.
+S'il n'est pas etourdi de tous ces grands noms, vous invoquez le
+_gout_; qu'a-t-il a repondre? Le gout est semblable a ces anciennes
+divinites paiennes qu'on respectait d'autant plus qu'on ne savait ou
+les trouver, ni sous quelle forme les adorer. Il n'en est pas de meme
+avec les savants. _Ce sont gens_, comme disait Laclos, _qui ne se
+battent qu'a coups de faits_; et il est fort desagreable pour un grave
+journaliste, lequel n'a ordinairement d'un erudit que le pedantisme,
+de se voir rendre, par quelque savant irrite, les coups de ferule
+qu'il lui avait administres etourdiment. Joignez a cela qu'il n'y a
+rien de terrible comme la colere d'un savant attaque sur son terrain
+favori. Cette espece d'hommes-la ne sait dire d'injures que par
+in-folio; il semble que la langue ne leur fournisse point de termes
+assez forts pour exprimer leur indignation. Visdelou, cet amant
+platonique de la Lexicologie, raconte, dans son _Supplement a la
+bibliotheque orientale_, que l'imperatrice chinoise Uu-Heu commit
+plusieurs _crimes_, tels que d'assassiner son mari, son frere, ses
+fils; mais un surtout qu'il appelle un _attentat inoui_, c'est d'avoir
+ordonne, au mepris de toutes les lois de la grammaire, qu'on l'appelat
+_empereur_ et non _imperatrice_.
+
+
+Tout le monde a entendu parler de Jean Alary, l'inventeur de la
+_pierre philosophale des sciences_, voici quelques details sur cet
+homme celebre pour le peintre qui se proposera de faire son portrait:
+
+"Alary portait au milieu de la cour meme une longue et epaisse barbe,
+un chapeau d'une forme haute et carree qui n'etait pas celle du temps,
+et un long manteau double de longue peluche qui lui descendait plus
+bas que les talons, et qu'il portait meme souvent pendant les grandes
+chaleurs de l'ete, ce qui le distinguait des autres hommes, et le
+faisait connaitre du peuple, qui l'appelait hautement le _philosophe
+crotte_, de quoi, dit Colletet, sa modestie ne s'offensait jamais."
+
+Colletet appelait Alary le _philosophe crotte_, Boileau appelait
+Colletet le _poete crotte_. C'est qu'alors l'esprit et le savoir, ces
+deux demons si redoutes aujourd'hui, etaient de fort pauvres diables.
+Aujourd'hui ce qui salit le poete et le philosophe, ce n'est pas la
+pauvrete, c'est la venalite; ce n'est pas la crotte, c'est la boue.
+
+
+On considere maintenant en France, et avec raison, comme le
+completement necessaire d'une education elegante, une certaine
+facilite a manier ce qu'on est convenu d'appeler le style epistolaire.
+En effet, le genre auquel on donne ce nom--s'il est vrai que ce soit
+un genre--est dans la litterature comme ces champs du domaine public
+que tout le monde est en droit de cultiver. Cela vient de ce que
+le genre epistolaire tient plus de la nature que de l'art. Les
+productions de cette sorte sont, en quelque facon, comme les fleurs,
+qui croissent d'elles-memes, tandis que toutes les autres compositions
+de l'esprit humain ressemblent, pour ainsi dire, a des edifices
+qui, depuis leurs fondements jusqu'a leur faite, doivent etre
+laborieusement batis d'apres des lois generales et des combinaisons
+particulieres. La plupart des auteurs epistolaires ont ignore qu'ils
+fussent auteurs; ils ont fait des ouvrages comme ce M. Jourdain, tant
+de fois cite, faisait de la prose, sans le savoir. Ils n'ecrivaient
+point pour ecrire, mais parce qu'ils avaient des parents et des amis,
+des affaires et des affections. Ils n'etaient nullement preoccupes,
+dans leurs correspondances, du souci de l'immortalite, mais tout
+bourgeoisement des soins materiels de la vie. Leur style est simple
+comme l'intimite, et cette simplicite en fait le charme. C'est parce
+qu'ils n'ont envoye leurs lettres qu'a leurs familles qu'elles sont
+parvenues a la posterite. Nous croyons qu'il est impossible de dire
+quels sont les elements du style epistolaire; les autres genres ont
+des regles, celui-la n'a que des secrets.
+
+
+
+
+ SATIRIQUES ET MORALISTES
+
+
+Celui qui, tourmente du genereux demon de la satire, pretend dire
+des verites dures a son siecle, doit, pour mieux terrasser le vice,
+attaquer en face l'homme vicieux; pour le fletrir, il doit le nommer;
+mais il ne peut acquerir ce droit qu'en se nommant lui-meme. De cette
+maniere il s'assure en quelque sorte la victoire; car, plus son ennemi
+est puissant, plus il se montre courageux, lui, et la puissance recule
+toujours devant le courage. D'ailleurs, la verite veut etre dite a
+haute voix, et une medisance anonyme est peut-etre plus honteuse
+qu'une calomnie signee. Il n'en est pas de meme du moraliste paisible
+qui ne se mele dans la societe que pour en observer en silence les
+ridicules et les travers, le tout a l'avantage de l'humanite. S'il
+examine les individus en particulier, il ne critique que l'espece en
+general. L'etude a laquelle il se livre est donc absolument innocente,
+puisqu'il cherche a guerir tout le monde sans blesser personne.
+Cependant pour remplir avec fruit son utile fonction, sa premiere
+precaution doit etre de garder l'incognito. Quelque bonne opinion
+que nous ayons de nous-memes, il y a toujours en nous une certaine
+conscience qui nous fait considerer comme hostile la demarche de tout
+homme qui vient scruter notre caractere. Cette conscience est celle de
+
+ L'endroit que l'on sent faible et qu'on veut se cacher.
+
+Aussi, si nous sommes forces de vivre avec celui que nous regarderons
+comme un importun surveillant, nous envelopperons nos actions d'un
+voile de dissimulation, et il perdra toutes ses peines. Si, au
+contraire, nous pouvons l'eviter, nous le ferons fuir de tout le
+monde, en le denoncant comme un facheux. Le philosophe observateur, a
+la maniere des acteurs anciens, ne peut remplir son role s'il ne porte
+un masque. Nous recevrons fort mal le maladroit qui nous dira: Je
+viens compter vos defauts et etudier vos vices. Il faut, comme dit
+Horace, qu'il mette du foin a ses cornes, autrement nous crierons
+tous haro! Et celui qui se charge d'exploiter le domaine du ridicule,
+toujours si vaste en France, doit se glisser plutot que se presenter
+dans la societe, remarquer tout sans se faire remarquer lui-meme, et
+ne jamais oublier ce vers de _Mahomet_:
+
+ Mon empire est detruit si l'homme est reconnu.
+
+
+Il ne faut pas juger Voltaire sur ses comedies, Boileau sur ses odes
+pindariques, ou Rousseau sur ses _allegories_ marotiques. Le critique
+ne doit pas s'emparer mechamment des faiblesses que presentent souvent
+les plus beaux talents, de meme que l'histoire ne doit point abuser
+des petitesses qui se rencontrent dans presque tous les grands
+caracteres. Louis XIV se serait cru deshonore si son valet de chambre
+l'eut vu sans perruque; Turenne, seul dans l'obscurite, tremblait
+comme un enfant; et l'on sait que Cesar avait peur de verser en
+montant sur son char de triomphe.
+
+
+En 1676, Corneille, l'homme que les siecles n'oublieront pas, etait
+oublie de ses contemporains, lorsque Louis XIV fit representer a
+Versailles plusieurs de ses tragedies. Ce souvenir du roi excita la
+reconnaissance du grand homme, la _veine_ de Corneille se ranima, et
+le dernier cri de joie du vieillard fut peut-etre un des plus beaux
+chants du poete,
+
+ Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter
+ Que tu prennes plaisir a me ressusciter?
+ Qu'au bout de quarante ans, Cinna, Pompee, Horace,
+ Reviennent a la mode et retrouvent leur place,
+ Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux
+ N'ote point leur vieux lustre a mes premiers travaux?
+
+ Tel Sophocle a cent ans charmait encore Athenes,
+ Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines,
+ Diraient-ils a l'envi, lorsque Oedipe aux abois
+ De ses juges pour lui gagna toutes les voix.
+ Je n'irai pas si loin, et, si mes quinze lustres
+ Font encor quelque peine aux modernes illustres,
+ S'il en est de facheux jusqu'a s'en chagriner,
+ Je n'aurai pas longtemps a les importuner.
+ Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien a craindre
+ C'est le dernier eclat d'un feu pret a s'eteindre;
+ Au moment d'expirer il tache d'eblouir,
+ Et ne frappe les yeux que pour s'evanouir.
+
+Ces vers m'ont toujours profondement emu. Corneille, aigri par
+l'envie, rebute par l'indifference, y laisse entrevoir toute la fiere
+melancolie de sa grande ame. Il sentait sa force, et il n'en etait que
+plus amer pour lui de se voir meconnu. Ce male genie avait recu a
+un haut degre de la nature la conscience de lui-meme. Qu'on juge
+cependant a quel point les attaques reiterees de ses Zoiles durent
+influer sur ses idees pour l'amener a dire avec une sorte de
+conviction:
+
+ Sed neque Godaeis accedat musa tropaeis,
+ Nec Capellanum fas mihi velle sequi.
+
+De pareils vers, ecrits serieusement par Corneille, sont une bien
+sanglante epigramme contre son siecle.
+
+
+
+
+ SUR ANDRE DE CHENIER
+
+
+ 1819.
+
+Un livre de poesie vient de paraitre, et, quoique l'auteur soit mort,
+les critiques pleuvent. Peu d'ouvrages ont ete plus rudement traites
+par les _connaisseurs_ que ce livre. Il ne s'agit pas cependant de
+torturer un vivant, de decourager un jeune homme, d'eteindre un talent
+naissant, de tuer un avenir, de ternir une aurore. Non, cette fois, la
+critique, chose etrange, s'acharne sur un cercueil! Pourquoi? En voici
+la raison en deux mots: c'est que c'est bien un poete mort, il est
+vrai, mais c'est aussi une poesie nouvelle qui vient de naitre. Le
+tombeau du poete n'obtient pas grace pour le berceau de sa muse.
+
+Pour nous, nous laisserons a d'autres le triste courage de triompher
+de ce jeune lion arrete au milieu de ses forces. Qu'on invective ce
+style incorrect et parfois barbare, ces idees vagues et incoherentes,
+cette effervescence d'imagination, reves tumultueux du talent qui
+s'eveille; cette manie de mutiler la phrase, et, pour ainsi dire,
+de la tailler a la grecque; les mots derives des langues anciennes
+employes dans toute l'etendue de leur acception maternelle; des coupes
+bizarres, etc. Chacun de ces defauts du poete est peut-etre le germe
+d'un perfectionnement pour la poesie. En tout cas, ces defauts ne sont
+point dangereux, et il s'agit de rendre justice a un homme qui n'a
+point joui de sa gloire. Qui osera lui reprocher ses imperfections
+lorsque la hache revolutionnaire repose encore toute sanglante au
+milieu de ses travaux inacheves?
+
+Si d'ailleurs l'on vient a considerer quel fut celui dont nous
+recueillons aujourd'hui l'heritage, nous ne pensons pas que le
+sourire effleure facilement les levres. On verra ce jeune homme, d'un
+caractere noble et modeste, enclin a toutes les douces affections de
+l'ame, ami de l'etude, enthousiaste de la nature. En ce meme temps,
+la revolution est imminente, la renaissance des siecles antiques est
+proclamee, Chenier devait etre trompe, il le fut. Jeunes gens, qui de
+nous n'aurait point voulu l'etre? Il suit le fantome, il se mele a
+tout ce peuple qui marche avec une ivresse delirante par le chemin des
+abimes. Plus tard on ouvrit les yeux, les hommes egares tournerent la
+tete, il n'etait plus temps pour revenir en arriere, il etait encore
+temps pour mourir avec honneur. Plus heureux que son frere, Chenier
+vint desavouer son siecle sur l'echafaud.
+
+Il s'etait presente pour defendre Louis XVI, et, quand le martyr fut
+envoye au ciel, il redigea cette lettre par laquelle la derniere
+ressource de l'appel au peuple fut en vain offerte a la conscience des
+bourreaux.
+
+Cet homme si digne de sympathie n'eut pas le temps de devenir un poete
+parfait; mais, en parcourant les fragments qu'il nous a laisses, on
+rencontre des details qui font oublier tout ce qui lui manque. Nous
+allons en signaler quelques-uns. Voyons d'abord le tableau de Thesee
+tuant un centaure:
+
+ Il va fendre sa tete;
+ Soudain le fils d'Egee, invincible, sanglant,
+ L'apercoit, a l'autel prend un chene brulant,
+ Sur sa croupe indomptee, avec un cri terrible,
+ S'elance, va saisir sa chevelure horrible,
+ L'entraine, et quand sa bouche ouverte avec effort
+ Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.
+
+Ce morceau presente ce qui constitue l'originalite des poetes anciens,
+la trivialite dans la grandeur. D'ailleurs, l'action est vive,
+toutes les circonstances sont bien saisies et les epithetes sont
+pittoresques. Que lui manquer-t-il? Une coupe _elegante_? Nous
+preferons cependant une pareille "barbarie" a ces vers qui n'ont
+d'autre merite qu'une irreprochable mediocrite.
+
+Il y a dans Ovide:
+
+ Nec dicere Rhaetus
+ Plura sinit, rutilasque ferox per aperta loquentis
+ Condidit ora viri, perque os in pectore flammas.
+
+C'est ainsi que Chenier imite. En maitre. Il avait dit des serviles
+imitateurs:
+
+ La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit.
+
+Voyez encore ces vers de l'apotheose d'Hercule:
+
+ Il monte, sous ses pieds
+ Etend du vieux lion la depouille heroique,
+ Et, l'oeil au ciel, la main sur la massue antique,
+ Attend sa recompense et l'heure d'etre un dieu.
+ Le vent souffle et mugit, le bucher tout en feu
+ Brille autour du heros, et la flamme rapide
+ Porte aux palais divins l'ame du grand Alcide.
+
+Nous preferons cette image a celle d'Ovide, qui peint Hercule etendu
+sur son bucher, avec un visage aussi calme que s'il etait couche sur
+le lit des festins. Remarquons seulement que l'image d'Ovide est
+paienne, celle d'Andre de Chenier est chretienne.
+
+Veut-on maintenant des vers bien faits, des vers ou brille le merite
+de la difficulte vaincue? tournons la page, car, pour citer, on n'a
+guere que l'embarras du choix:
+
+ Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche,
+ Quand, lui-meme, appliquant la flute sur ma bouche,
+ Riant et m'asseyant pres de lui, sur son coeur,
+ M'appelait son rival et deja son vainqueur;
+ Il faconnait ma levre inhabile et peu sure
+ A souffler une haleine harmonieuse et pure,
+ Et ses savantes mains, prenant mes jeunes doigts,
+ Les levaient, les baissaient, recommencaient vingt fois,
+ Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore,
+ A fermer tour a tour les trous du buis sonore.
+
+Veut-on des images gracieuses?
+
+ J'etais un faible enfant, qu'elle etait grande et belle;
+ Elle me souriait et m'appelait pres d'elle;
+ Debout sur ses genoux, mon innocente main
+ Parcourait ses cheveux, son visage, son sein;
+ Et sa main, quelquefois aimable et caressante,
+ Feignait de chatier mon enfance imprudente.
+ C'est devant ses amants, aupres d'elle confus,
+ Que la fiere beaute me caressait le plus.
+ Que de fois (mais, helas! que sent-on a cet age?)
+ Que de fois ses baisers ont presse mon visage!
+ Et les bergers disaient, me voyant triomphant:
+ Oh! que de biens perdus! O trop heureux enfant!
+
+Les idylles de Chenier sont la partie la moins travaillee de ses
+ouvrages, et cependant nous connaissons peu de poemes dans la langue
+francaise dont la lecture soit plus attachante; cela tient a cette
+verite de details, a cette abondance d'images qui caracterisent la
+poesie antique. On a observe que telle eglogue de Virgile pourrait
+fournir des sujets a toute une galerie de tableaux.
+
+Mais c'est surtout dans l'elegie qu'eclate le talent d'Andre de
+Chenier. C'est la qu'il est original, c'est la qu'il laisse tous ses
+rivaux en arriere. Peut-etre l'habitude de l'antiquite nous egare,
+peut-etre avons-nous lu avec trop de complaisance les premiers essais
+d'un poete malheureux; cependant nous osons croire, et nous ne
+craignons pas de le dire, que, malgre tous ses defauts, Andre de
+Chenier sera regarde parmi nous comme le pere et le modele de la
+veritable elegie. C'est ici qu'on est saisi d'un profond regret, en
+voyant combien ce jeune talent marchait deja de lui-meme vers un
+perfectionnement rapide. En effet, eleve au milieu des muses antiques,
+il ne lui manquait que la familiarite de sa langue; d'ailleurs, il
+n'etait depourvu ni de sens ni de lecture, et encore moins de ce gout
+qui n'est que l'instinct du vrai beau. Aussi voit-on ses defauts faire
+rapidement place a des beautes hardies, et, s'il se debarrasse encore
+quelquefois des entraves grammaticales, ce n'est plus guere qu'a la
+maniere de La Fontaine, pour donner a son style plus de mouvement, de
+grace et d'energie. Nous citerons ces vers:
+
+ Et c'est Glycere, amis, chez qui la table est prete!
+ Et la belle Amelie est aussi de la fete!
+ Et Rose, qui jamais ne lasse les desirs,
+ Et dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs!
+
+ J'y consens, avec vous je suis pret a m'y rendre,
+ Allons! Mais si Camille, o dieux! vient a l'apprendre!
+ Quel orage suivra ce banquet tant vante,
+ S'il faut qu'a son oreille un mot en soit porte!
+ Oh! vous ne savez pas jusqu'ou va son empire.
+ Si j'ai loue des yeux, une bouche, un sourire,
+ Ou si, pres d'une belle assis en un repas,
+ Nos levres en riant ont murmure tout bas,
+ Elle a tout vu. Bientot cris, reproches, injure,
+ Un mot, un geste, un rien, tout etait un parjure.
+ "Chacun, pour cette belle avait vu mes egards;
+ "Je lui parlais des yeux, je cherchais ses regards."
+ Et puis des pleurs, des pleurs... que Memnon sur sa cendre
+ A sa mere immortelle en a moins fait repandre!
+ Que dis-je? sa colere ose en venir aux coups...
+
+Et ceux-ci, ou eclatent, a un egal degre, la variete des coupes et la
+vivacite des tournures:
+
+ Une amante moins belle aime mieux, et du moins,
+ Humble et timide, a plaire elle est pleine de soins;
+ Elle est tendre, elle a peur de pleurer votre absence;
+ Fidele, peu d'amants attaquent sa constance;
+ Et son egale humeur, sa facile gaite,
+ L'habitude, a son front tiennent lieu de beaute.
+ Mais celle qui partout fait conquete nouvelle,
+ Celle qu'on ne voit point sans dire: Qu'elle est belle!
+ Insulte en son triomphe aux soupirs de l'amour.
+ Souveraine au milieu d'une tremblante cour,
+ Dans son leger caprice inegale et soudaine,
+ Tendre et bonne aujourd'hui, demain froide et hautaine,
+ Si quelqu'un se derobe a ses enchantements,
+ Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans un peuple d'amants?
+ On brigue ses regards, elle s'aime et s'admire,
+ Et ne connait d'amour que celui qu'elle inspire.
+
+En general, quelle que soit l'inegalite du style de Chenier, il est
+peu de pages dans lesquelles on ne rencontre des images pareilles a
+celle-ci:
+
+ Oh! si tu la voyais, cette belle coupable,
+ Rougir, et s'accuser, et se justifier,
+ Sans implorer sa grace et sans s'humilier!
+ Pourtant, de l'obtenir doucement inquiete,
+ Et, les cheveux epars, immobile, muette,
+ Les bras, la gorge nue, en un mol abandon,
+ Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon,
+ Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche,
+ Tes baisers porteraient le pardon sur sa bouche!
+
+Voici encore un morceau d'un genre different, aussi energique que
+celui-la est gracieux. On croirait lire des vers de quelqu'un de nos
+vieux poetes:
+
+ Souvent las d'etre esclave et de boire la lie
+ De ce calice amer que l'on nomme la vie,
+ Las du mepris des sots qui suit la pauvrete,
+ Je regarde la tombe, asile souhaite!
+ Je souris a la mort volontaire et prochaine.
+ Je me prie en pleurant d'oser rompre ma chaine.
+ Le fer liberateur qui percerait mon sein
+ Deja frappe mes yeux et fremit sous ma main;
+ Et puis mon coeur s'ecoute et s'ouvre a la faiblesse;
+ Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse,
+ Mes ecrits imparfaits; car, a ses propres yeux,
+ L'homme sait se cacher d'un voile specieux...
+ A quelque noir destin qu'elle soit asservie,
+ D'une etreinte invincible il embrasse la vie,
+ Et va chercher bien loin, plutot que de mourir,
+ Quelque pretexte ami de vivre et de souffrir.
+ Il a souffert, il souffre, aveugle d'esperance,
+ Il se traine au tombeau de souffrance en souffrance,
+ Et la mort, de nos maux ce remede si doux,
+ Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous!
+
+Il est hors de doute que si Chenier avait vecu, il se serait place
+un jour au rang des premiers poetes lyriques. Jusque dans ses
+essais informes on trouve deja tout le merite du genre, la verve,
+l'entrainement, et cette fierte d'idees d'un homme qui pense par
+lui-meme; d'ailleurs, partout la meme flexibilite de style; la des
+images gracieuses, ici des details rendus avec la plus energique
+trivialite. Ses odes a la maniere antique, ecrites en latin, seraient
+citees comme des modeles d'elevation et d'energie; encore, toutes
+latines qu'elles sont, il n'est point rare d'y trouver des strophes
+dont aucun poete francais ne desavouerait la teinte ferme et
+originale.
+
+ Vain espoir! inutile soin!
+ Ramper est des humains l'ambition commune;
+ C'est leur plaisir, c'est leur besoin.
+ Voir fatigue leurs yeux, juger les importune.
+ Ils laissent juger la fortune,
+ Qui fait juste celui qu'elle fait tout-puissant.
+ Ce n'est point la vertu, c'est la seule victoire
+ Qui donne et l'honneur et la gloire.
+ Teint du sang des vaincus, tout glaive est innocent.
+
+Et plus loin:
+
+ C'est bien. Fais-toi justice, o peuple souverain!
+ Dit cette cour lache et hardie.
+ Ils avaient dit: C'est bien, quand, la lyre a la main,
+ L'incestueux chanteur, ivre de sang romain,
+ Applaudissait a l'incendie.
+
+Il n'y aura point d'opinion mixte sur Andre de Chenier. Il faut jeter
+le livre ou se resoudre a le relire souvent; ses vers ne veulent
+pas etre juges, mais sentis. Ils survivront a bien d'autres qui
+aujourd'hui paraissent meilleurs. Peut-etre, comme le disait naivement
+La Harpe, peut-etre parce qu'ils renferment en effet quelque chose. En
+general, en lisant Chenier, substituez aux termes qui vous choquent
+leurs equivalents latins, il sera rare que vous ne rencontriez pas de
+beaux vers. D'ailleurs, vous trouverez dans Chenier la maniere franche
+et large des anciens; rarement de vaines antitheses, plus souvent des
+pensees nouvelles, des peintures vivantes, partout l'empreinte de
+cette sensibilite profonde sans laquelle il n'est point de genie,
+et qui est peut-etre le genie elle-meme. Qu'est-ce, en effet, qu'un
+poete? Un homme qui sent fortement, exprimant ses sensations dans une
+langue expressive. La poesie, ce n'est presque que sentiment.
+
+
+Il y a deja dans la nouvelle generation nee avec ce siecle des
+commencements de grands poetes.
+
+Attendez quelques annees encore.
+
+Les fils des dents du dragon n'avaient pas besoin d'etre entierement
+sortis de la terre pour qu'on reconnut en eux des guerriers; et,
+lorsque vous aviez vu seulement les gantelets d'Erix, vous pouviez
+juger les forces de l'athlete.
+
+
+
+
+ A UN TRADUCTEUR D'HOMERE
+
+
+Les grands poetes sont comme les grandes montagnes, ils ont beaucoup
+d'echos. Leurs chants sont repetes dans toutes les langues, parce que
+leurs noms se trouvent dans toutes les bouches. Homere a du, plus que
+tout autre, a son immense renommee le privilege ou le malheur d'une
+foule d'interpretes. Chez tous les peuples, d'impuissants copistes
+et d'insipides traducteurs ont defigure ses poemes; et depuis Accius
+Labeo, qui s'ecriait:
+
+ Crudum manduces Priamum Priamique puellos;
+ "Mange tout crus Priam et ses enfants";
+
+jusqu'a ce brave contemporain de Marot qui faisait dire au chantre
+d'Achille:
+
+ Lors, face a face, on vit ces deux grands ducs
+ Piteusement sur la terre etendus;
+
+depuis le siecle du grammairien Zoile jusqu'a nos jours, il est
+impossible de calculer le nombre des pygmees qui ont tour a tour
+essaye de soulever la massue d'Hercule.
+
+Croyez-moi, ne vous melez pas a ces nains. Votre traduction est encore
+en portefeuille; vous etes bien heureux d'etre a temps pour la bruler.
+
+Une traduction d'Homere en vers francais! c'est monstrueux et
+insoutenable, monsieur. Je vous affirme, en toute conscience, que je
+suis indigne de votre traduction.
+
+Je ne la lirai certes pas. Je veux en etre quitte pour la peur. Je
+declare qu'une traduction en vers de n'importe qui, par n'importe
+qui, me semble chose absurde, impossible et chimerique. Et j'en
+sais quelque chose, moi, qui ai rime en francais (ce que j'ai cache
+soigneusement jusqu'a ce jour) quatre ou cinq mille vers d'Horace, de
+Lucain et de Virgile; moi, qui sais tout ce qui se perd d'un hexametre
+qu'on transvase dans un alexandrin.
+
+Mais Homere, monsieur! traduire Homere!
+
+Savez-vous bien que la seule simplicite d'Homere a, de tout temps,
+ete l'ecueil des traducteurs? Madame Dacier l'a changee en platitude;
+Lamotte-Houdard, en secheresse; Bitaube, en fadaise. Francois Porto
+dit qu'il faudrait etre un second Homere pour louer dignement le
+premier. Qui faudrait-il donc etre pour le traduire?
+
+
+
+
+ EN VOYANT LES ENFANTS
+ SORTIR DE L'ECOLE
+
+
+ Juin 1820.
+
+Je ris quand chaque soir de l'ecole voisine
+Sort et s'echappe en foule une troupe enfantine,
+Quand j'entends sur le seuil le severe mentor
+Dont les derniers avis les poursuivent encor:
+--Hatez-vous, il est tard, vos meres vous attendent!
+--Inutiles clameurs que les vents seuls entendent!
+Il rentre. Alors la bande, avec des gris aigus,
+Se separe, oubliant les ordres de l'argus.
+Les uns courent sans peur, pendant qu'il fait un somme,
+Simuler des assauts sur le foin du bonhomme;
+D'autres jusqu'en leurs nids surprennent les oiseaux
+Qui le soir le charmaient, errants sous ses berceaux;
+Ou, se glissant sans bruit, vont voir avec mystere
+S'ils ont laisse des noix au clos du presbytere.
+
+Sans doute vous blamez tous ces jeux dont je ris;
+Mais Montaigne, en songeant qu'il naquit dans Paris,
+Vantait son air impur, la fange de ses rues;
+Montaigne _aimait Paris jusque dans ses verrues_.
+J'ai passe par l'enfance, et cet age cheri
+Plait, meme en ses ecarts, a mon coeur attendri.
+Je ne sais, mais pour moi sa naive ignorance
+Couvre encor ses defauts d'un voile d'innocence.
+Le lierre des rochers deguise le contour,
+Et tout parait charmant aux premiers feux du jour.
+
+Age serein ou l'ame, etrangere a l'envie,
+Se prepare en riant aux douleurs de la vie,
+Prend son penchant pour guide, et, simple en ses transports,
+Fait le bien sans orgueil et le mal sans remords!
+
+
+
+
+ A DES PETITS ENFANTS EN CLASSE
+
+
+ Juin 1820.
+
+Vous qui, les yeux fixes sur un gros caractere,
+L'imitez vainement sur l'arene legere,
+Et voyez chaque fois, malgre vos soins nouveaux,
+Le cylindre fatal effacer vos travaux,
+Ce triste passe-temps, mes enfants, c'est la vie.
+Un jour, vers le bonheur tournant un oeil d'envie,
+Vous ferez comme moi, sur ce modele heureux,
+Bien des projets charmants, bien des plans genereux;
+Et puis viendra le sort, dont la main inquiete
+Detruira dans un jour votre ebauche imparfaite!
+
+Etres purs et joyeux, meilleurs que nous ne sommes,
+Enfants, pourquoi faut-il que vous deveniez hommes?
+Pourquoi faut-il qu'un jour vous soyez comme nous,
+Esclaves ou tyrans, envies ou jaloux?
+
+
+Il n'y a plus rien d'original aujourd'hui a pecher contre
+la grammaire; beaucoup d'ecrivains nous ont lasses de cette
+originalite-la. Il faut aussi eviter de tirer parti des petits
+details, genre qui montre de la recherche et de l'affectation. Il
+faut laisser ces puerils moyens d'amuser a ces gens qui mettent des
+intentions dans une virgule et des reflexions dans un trait suspensif,
+font de l'esprit sur tout et de l'erudition sur rien, et qui,
+dernierement encore, a propos de ces piqueurs qui ont alarme tout
+Paris, remirent sur la scene les hommes de tous les siecles et de
+tous les pays, depuis Caligula, qui piquait les mouches, jusqu'a don
+Quichotte, qui piquait les moines.
+
+
+Campistron, comme Lagrange-Chancel, avait montre de bonne heure des
+dispositions pour la poesie, et cependant ils ne se sont jamais eleves
+tous les deux au-dessus du mediocre. Il est rare, en effet, que des
+talents si precoces parviennent jamais a la maturite du genie. C'est
+une verite dont nous pouvons tous les jours nous convaincre davantage.
+Nous voyons des jeunes gens faire a dix-neuf ans ce que Racine
+n'aurait pas fait a vingt-cinq; mais a vingt-cinq ils sont arrives a
+l'apogee de leur talent, et a vingt-huit ans ils ont deja defait la
+moitie de leur gloire. On nous objectera que Voltaire aussi avait fait
+des vers des son enfance; mais il est a remarquer que, des quinze
+ans, Campistron et Lagrange-Chancel etaient connus dans les salons
+et consideres comme de petits grands hommes; tandis qu'au meme age
+Voltaire etait deja en fuite de chez son pere; et, en general, ce
+n'est pas dans des cages, fussent-elles dorees, qu'il faut elever les
+aigles.
+
+
+Quand un ecrivain a pour qualite principale l'originalite, il perd
+souvent quelque chose a etre cite. Ses peintures et ses reflexions,
+dictees par un esprit organise d'une facon particuliere, veulent etre
+vues a la place ou l'auteur les a disposees, precedees de ce qui
+les amene, suivies de ce qu'elles entrainent. Liees a l'ouvrage,
+la couleur bien appareillee des parties concourt a l'harmonie de
+l'ensemble; detachees du tout, cette meme couleur devient disparate
+et forme une dissonance avec tout ce dont on l'entoure. Le style du
+critique, qui doit etre simple et coulant, et qui est maintes fois
+plat et commun, presente un contraste choquant avec le style large,
+hardi et souvent brusque de l'auteur original. Une citation de tel
+grand poete ou de tel grand ecrivain, encadree dans la prose luisante,
+recuree et bourgeoise de tel critique, c'est un effet pareil a
+celui que ferait une figure de Michel-Ange au milieu des casseroles
+trompe-l'oeil de M. Drolling.
+
+
+Il est difficile de ne point avoir de prevention contre cette manie,
+aujourd'hui si commune a nos auteurs, de reunir des imaginations
+toujours diverses et souvent contraires pour concourir au meme
+ouvrage. Cowley, presse par le marquis de Twickenham de s'adjoindre
+dans ses travaux je ne sais quel poete obscur, repondit a Sa
+Seigneurie qu'un ane et un cheval traineraient mal un chariot. Deux
+auteurs perdent souvent, en le mettant en commun, tout le talent
+qu'ils pourraient avoir chacun separement. Il est impossible que deux
+tetes humaines concoivent le meme sujet absolument de la meme maniere;
+et l'absolue unite de la conception est la premiere qualite d'un
+ouvrage. Autrement les idees des divers collaborateurs se heurtent
+sans se lier, et il resulte de l'ensemble une discordance inevitable
+qui choque sans qu'on s'en rende raison. Les auteurs excellents,
+anciens et modernes, ont toujours travaille seuls, et voila pourquoi
+ils sont excellents.
+
+
+
+
+ UN FEUILLETON
+
+
+ Decembre 1820.
+
+ THEATRE-FRANCAIS
+
+ _JEAN DE BOURGOGNE_
+
+ Tragedie en cinq actes.
+
+
+C'est un inconvenient des sujets historiques d'embarrasser
+l'intelligence de notre savant parterre. Il arrive devant la toile
+sans rien connaitre des evenements qui vont se passer sous ses yeux,
+et auxquels ne l'initie qu'assez superficiellement une exposition
+toujours mal ecoutee ou mal entendue. C'est dans le journal du
+lendemain que les spectateurs iront le plus souvent chercher de quelle
+race sortait le heros, a quelle famille appartenait l'heroine, sur
+quel pays regnait le tyran, desappointes si le critique n'eclaire pas
+leur ignorance, et ne leur dit pas, comme au valet Hector, de quel
+pays etait le _galant homme Seneque_.
+
+Nous nous dispenserons toutefois d'obeir a l'usage, d'abord parce que
+longtemps avant que nous ne nous melassions de regenter les theatres,
+les petits precis historiques des feuilletons nous avaient toujours
+paru fort ennuyeux; ensuite parce que nous ne pouvons decemment nous
+flatter de reussir mieux au metier d'historien que tant de critiques
+plus habiles que nous, nos devanciers; et, sur ce, fort de l'avis de
+Barnes, qu'il suffit, pour gagner une cause, de trouver _deux raisons,
+bonnes ou mauvaises_, nous passons a _Jean de Bourgogne_.
+
+Des les premieres scenes de cette piece, nous voyons se dessiner trois
+principaux caracteres, ce qui nous donne deux actions distinctes, ou,
+si l'on veut, deux faits en question differents, savoir: la question
+entre le dauphin et le duc de Bourgogne, ou la France sera-t-elle
+sauvee? et la question entre le duc de Bourgogne et Valentine de
+Milan, ou la mort du duc d'Orleans sera-t-elle vengee? A cette
+inadvertance de diviser ainsi l'attention du spectateur en presentant
+deux heros a son affection, l'auteur a joint le tort beaucoup plus
+grand de ne pas reunir les deux affections qui en resultent en un seul
+et meme interet. En effet, s'il nous montre le dauphin pret a tout
+sacrifier pour sauver la France, il nous montre en meme temps la
+duchesse prete a tout sacrifier, meme la France, pour sauver son mari;
+il suit de la que le spectateur, qui s'interesse a l'une des deux
+actions, ne s'interesse pas a l'autre, et reciproquement, de telle
+sorte que la moitie de la piece est frappee de mort. Cette combinaison
+est d'autant plus malheureuse, qu'elle ne paraissait nullement
+necessaire. Des que l'auteur voulait commencer sa piece par rappeler
+les crimes de Jean de Bourgogne, idee juste et tragique, il n'avait
+pas besoin de l'intervention personnelle de la duchesse d'Orleans; une
+lettre eut suffi, et le spectateur se serait trouve transporte tout
+de suite au milieu des scenes animees du second acte, seul point
+veritable de la piece ou commence l'action.
+
+Lorsque nous disons que l'action commence, nous sentons avec peine
+que nous nous servons d'une expression impropre; c'est _parait devoir
+commencer_ que nous devrions dire. En effet, la tragedie nouvelle,
+estimable sous d'autres rapports, n'est encore, quant au plan, qu'une
+piece comme tant d'autres, une tragedie sans action, une sorte de
+lanterne magique ou tous les personnages courent les uns apres les
+autres sans pouvoir jamais s'atteindre.
+
+Ainsi, lorsque le dauphin est a deliberer dans son conseil sur
+l'accusation portee contre le duc de Bourgogne, tout a coup celui-ci
+se presente, et, loin de se justifier, declare la guerre a son
+souverain. Voila une situation; mais que produit-elle? Rien. Les
+deux partis se separent avec des menaces reciproques. Cependant
+Tanneguy-Duchatel est la qui doit assassiner le prince un jour et qui
+devrait, ce semble, profiter de l'occasion. Et de deux choses l'une:
+ou le duc de Bourgogne a les moyens de s'emparer de la personne de
+son maitre, et alors pourquoi ne le fait-il pas? ou il n'en a pas
+le pouvoir, et alors pourquoi vient-il s'exposer, par une bravade
+inutile, aux suites d'un premier mouvement, incalculables dans tout
+autre personnage qu'un heros aussi patient que le dauphin?
+
+Et plus loin encore, nous retrouvons la meme situation, mais degagee
+de tout ce qui peut la rendre decisive. On vient annoncer au dauphin
+que le duc de Bourgogne est maitre de Paris et qu'il marche sur le
+palais. Voila le dauphin en peril, comment fera-t-il pour en sortir?
+Rien de plus simple; il sort par une porte et le duc de Bourgogne
+entre par l'autre. Mais, dira l'auteur, le dauphin se laisse
+entrainer. Et voila justement le malheur, les grands caracteres
+doivent toujours agir par eux-memes, autrement etait-ce la peine de
+nous annoncer des geants, si auparavant vous aviez pris soin de leur
+attacher les jambes?
+
+Cependant le duc de Bourgogne, reste seul, se garde bien de poursuivre
+le dauphin, ce qui le mettrait dans la necessite d'etre vainqueur ou
+d'etre vaincu. Il s'amuse a composer avec les Armagnacs, a rabattre
+les pretentions des anglais, et meme a offrir des places au
+chancelier. Puis il part pour Montereau. Tout a coup on apprend qu'il
+y a accepte une entrevue avec le dauphin et qu'il y a ete assassine.
+Il est evident que, si le commencement de la piece nous a fait voir de
+grands evenements ne produisant que de petits resultats, la balance
+se retablit bien au dernier acte, et qu'il est difficile de voir un
+evenement plus important produit par une cause plus legere et plus
+inattendue.
+
+Nous venons d'exposer en peu de mots le plan de _Jean de Bourgogne_,
+degage de toutes les scenes episodiques; il nous reste a examiner
+comment un auteur, qui est loin de manquer de talent, a pu etre
+conduit a travailler sur un canevas aussi imparfait.
+
+Le malheur de l'auteur vient d'avoir confondu les deux especes de
+tragedie, la tragedie de sentiments et la tragedie d'evenements.
+Il suffit, pour s'en convaincre, d'etablir entre ses deux heros
+quelques-uns des rapports naturels de frere a frere ou de pere a fils;
+nous allons voir disparaitre toutes les difformites de son action. Par
+exemple, qu'un fils accuse d'un crime declare la guerre a son pere,
+doit-on etre etonne que les deux personnages, eussent-ils la faculte
+de s'exterminer mutuellement, se separent avec de simples menaces? Y
+a-t-il rien de honteux dans la fuite d'un pere devant un fils rebelle?
+Et si ce fils perit assassine malgre les ordres du pere, la situation
+de celui-ci en sera-t-elle moins noble et moins touchante? Nous
+venons, sans nous en apercevoir, de retracer l'aventure de David et
+d'Absalon, l'une des plus tragiques qui soient dans les livres saints.
+
+Dans le cas actuel, des que l'auteur voulait nous representer la mort
+du duc de Bourgogne, il fallait choisir entre les deux hypotheses
+d'un meurtre fortuit ou d'un assassinat premedite. La premiere etait
+impraticable, puisqu'une tragedie doit avoir un commencement, une fin
+et un milieu. En admettant la seconde, il fallait, des les premieres
+scenes, poser la question tragique: le duc sera-t-il assassine, ou
+ne le sera-t-il pas? et faire naitre l'interet de la lutte des
+circonstances qui le detournent de sa perte ou qui l'y entrainent.
+Mais, dans la tragedie telle qu'elle est faite, le spectateur, conduit
+d'incidents en incidents vers la catastrophe, sans que rien lie
+la catastrophe aux incidents, apercoit a peine ca et la quelques
+intentions dramatiques, quelques combinaisons theatrales qui font
+naufrage au milieu du flux et du reflux des episodes.
+
+
+Walter Scott cache son nom sous le nom de Jedediah Cleisbotham. Je ne
+vois pas pourquoi on l'en blame.
+
+Si un sot parvient a la celebrite, il ne lache plus deux pages de son
+ecriture sans les proteger de son nom, esperant que sa reputation fera
+celle de son livre, tandis que souvent celle de son livre defait la
+sienne. L'homme de merite, des qu'il est arrive a la gloire, evite
+quelquefois de decorer de son nom les nouveaux ecrits qu'il livre au
+public. Il a assez d'orgueil pour savoir que son nom influerait sur
+l'opinion, et assez de modestie pour ne le pas vouloir. Il aime a
+redevenir ignore, pour se menager, en quelque sorte, une nouvelle
+gloire. Il y a quelque chose du fanfaron dans ces guerriers
+d'Homere qui preludaient au combat en declinant leurs noms et leurs
+genealogies; ce sont des heros plus vrais, ces chevaliers francais qui
+combattaient la visiere baissee, et ne decouvraient le visage qu'apres
+que le bras avait ete reconnu.
+
+
+
+
+ LES _VOUS_ ET LES _TU_
+
+ D'APRES LA REVOLUTION
+
+
+ ARISTIDE A BRUTUS
+
+
+ Quien haga aplicaciones
+ Con su pan se lo coma.
+
+ YRIARTE.
+
+
+ Brutus, te souvient-il, dis-moi,
+ Du temps ou, las de ta livree,
+ Tu vins en veste dechiree
+ Te joindre a ce bon peuple-roi
+ Fier de sa majeste sacree
+ Et forme de gueux comme toi?
+ Dans ce beau temps de republique,
+ Boire et jurer fut ton emploi.
+ Ton bonnet, ton jargon cynique,
+ Ton air sombre, inspiraient l'effroi;
+ Et, plein d'un feu patriotique,
+ Pour gagner le laurier civique,
+ Tous nos hameaux t'ont vu, je croi,
+ Fraterniser a coups de pique
+ Et piller au nom de la loi.
+
+ Las! l'autre jour, monsieur le prince,
+ Pour vous parler des interets
+ D'un vieil ami de ma province,
+ J'entrai dans votre beau palais.
+ D'abord, je fis, de mon air mince,
+ Rire un regiment de valets;
+ Puis, relegue dans l'antichambre,
+ Tout mouille des pleurs de decembre,
+ J'attendis, pres du feu cloue,
+ Et, comme un sage du Piree,
+ Opposant, de tous bafoue,
+ Au sot orgueil de la livree
+ La fierte du manteau troue.
+ On m'appelle enfin. Je m'elance,
+ Et l'huissier de votre grandeur
+ Me fait traverser en silence
+ Quatre salons "dont l'elegance
+ "Egalait seule la splendeur".
+ Bientot, monseigneur, plein de joie,
+ Je vois, sur des carreaux de soie,
+ Votre altesse en son cabinet,
+ Portant sur son sein, avec gloire,
+ Un beau cordon, brillant de moire,
+ De la couleur de ton bonnet.
+
+ Quoi! c'etait donc un prince en herbe
+ Que mon cher Brutus d'autrefois!
+ On vous admire, je le vois;
+ Votre savoir passe en proverbe;
+ Vos festins sont dignes des rois;
+ Vos cadeaux sont d'un gout superbe;
+ Homme d'etat, votre talent
+ Eclate en vos moindres saillies,
+ Et si vous dites des folies,
+ Vous les dites d'un ton galant.
+ Quant a moi, je ris en silence;
+ Car, puisqu'aujourd'hui l'opulence
+ Donne tout, grace, esprit, vertus,
+ Les bons mots de votre excellence
+ Etaient les jurons de Brutus.
+
+ Adieu, monseigneur, sans rancune!
+ Briguez les sourires des rois
+ Et les faveurs de la fortune.
+ Pour moi, je n'en attends aucune.
+ Ma bourse, vide tous les mois,
+ Me force a changer de retraites;
+ Vous, dans un poste hasardeux,
+ Tachez de rester ou vous etes,
+ Et puissions-nous vivre tous deux,
+ Vous sans remords, et moi sans dettes.
+ Excusez si, parfois encor,
+ J'ose rire de la bassesse
+ De ces courtisans brillants d'or
+ Dont la foule a grands flots vous presse,
+ Lorsque, entrant d'un air de noblesse
+ Dans les salons eblouissants
+ Du pouvoir et de la richesse,
+ L'illustre pied de votre altesse
+ Vient salir ces parquets glissants
+ Que tu frottais dans ta jeunesse.
+
+
+Combien de malheureux, qui auraient pu mieux faire, se sont mis en
+tete d'ecrire, parce qu'en fermant un beau livre ils s'etaient dit:
+J'en pourrais faire autant! Et cette reflexion-la ne prouvait rien,
+sinon que l'ouvrage etait inimitable. En litterature comme en morale,
+plus une chose est belle, plus elle semble facile. Il y a quelque
+chose dans le coeur de l'homme qui lui fait prendre quelquefois le
+desir pour le pouvoir. C'est ainsi qu'il croit aise de mourir comme
+d'Assas ou d'ecrire comme Voltaire.
+
+
+Si Walter Scott est ecossais, ses romans suffiraient pour nous
+l'apprendre. Son amour exclusif pour les sujets ecossais prouve son
+amour pour l'Ecosse; passionne pour les vieilles coutumes de sa
+patrie, il se dedommage, en les peignant fidelement, de ne pouvoir
+plus les suivre avec religion, et son admiration pieuse pour le
+caractere national eclate jusque dans sa complaisance a en detailler
+les defauts. Une irlandaise, lady Morgan, s'est offerte, pour ainsi
+dire, comme la rivale naturelle de Walter Scott, en s'obstinant, comme
+lui, a ne traiter que des sujets nationaux[1], mais il y a dans ses
+ecrits beaucoup plus d'amour pour la celebrite que d'attachement
+pour son pays, et beaucoup moins d'orgueil national que de vanite
+personnelle. Lady Morgan parait peindre avec plaisir les irlandais;
+mais il est une irlandaise qu'elle peint surtout et partout avec
+enthousiasme, et cette irlandaise, c'est elle. Miss O'Hallogan dans
+_O'Donnell_, et lady Clancare dans _Florence Maccarthy_, ne sont autre
+chose que lady Morgan, flattee par elle-meme.
+
+Il faut le dire, aupres des tableaux pleins de vie et de chaleur de
+Scott, les croquis de lady Morgan ne sont que de pales et froides
+esquisses. Les romans historiques de cette dame se laissent lire; les
+histoires romanesques de l'ecossais se font admirer. La raison en est
+simple; lady Morgan a assez de tact pour observer ce qu'elle voit,
+assez de memoire pour retenir ce qu'elle observe, et assez de finesse
+pour rapporter a propos ce qu'elle a retenu; sa science ne va pas plus
+loin. Voila pourquoi ses caracteres, bien traces quelquefois, ne sont
+pas soutenus; a cote d'un trait dont la verite vous frappe, parce
+qu'elle l'a copie sur la nature, vous en trouvez un autre choquant de
+faussete, parce qu'elle l'invente. Walter Scott, au contraire, concoit
+un caractere, apres n'en avoir souvent observe qu'un trait; il le voit
+dans un mot, et le peint de meme. Son excellent jugement fait qu'il ne
+s'egare point, et ce qu'il cree est presque toujours aussi vrai que ce
+qu'il observe. Quand le talent est pousse a ce point, il est plus
+que du talent; aussi peut-on reduire le parallele en deux mots: lady
+Morgan est une femme d'esprit; Walter Scott est un homme de genie.
+
+
+[1: Il faut en excepter toutefois son roman sur la France.
+
+
+
+
+ LA SAINT-CHARLES DE 1820
+
+
+--Je disais l'an passe: Voici le jour de fete,
+Charles m'attend; je veux, ceignant de fleurs ma tete,
+M'offrir avec ma fille a son premier coup d'oeil;
+Quand ce jour reviendra, ramene par l'annee,
+Si je lui porte un fils, fruit de mon hymenee,
+ Mon bonheur sera de l'orgueil.
+
+ L'annee a fui; voici le jour de fete!
+ Est-ce une fete, helas! que l'on apprete?
+ Qu'est devenu ce jour jadis si doux?
+ De pleurs amers j'ai salue l'aurore;
+ Pourtant un Charle a mes voeux reste encore,
+ J'embrasse un fils, mais je n'ai plus d'epoux.
+
+Veuve, deux orphelins m'attachent a la terre.
+Mon bien-aime pres d'eux ne viendra pas s'asseoir;
+Ils ne dormiront pas sous les yeux de leur pere,
+Et j'irai sur leurs fronts, plaintive et solitaire,
+ Deposer le baiser du soir.
+
+ O vain regret! felicite passee!
+ Voici le jour ou, sur son sein pressee,
+ A mon epoux je redisais ma foi,
+ Et je gemis sur une urne glacee,
+ Pres de ce coeur qui ne bat plus pour moi!--
+
+ Ainsi la veuve desolee,
+ Digne du martyr au cercueil,
+ D'un doux souvenir accablee,
+ Pleurait aupres du mausolee
+ Son court bonheur et son long deuil.
+
+Nous voyions cependant, echappes aux naufrages,
+Briller l'arc du salut au milieu des orages;
+Le ciel ne s'armait plus de presages d'effroi;
+De l'heroique mere exaucant l'esperance,
+Le Dieu qui fut enfant avait a notre France
+ Donne l'enfant qui sera roi.
+
+
+Defiez-vous de ces gens armes d'un lorgnon qui s'en vont partout
+criant: J'observe mon siecle! Tantot leurs lunettes grossissent les
+objets, et alors des chats leur semblent des tigres; tantot elles les
+rapetissent, et alors des tigres leur paraissent des chats. Il faut
+observer avec ses yeux. Le moraliste, en effet, ne doit jamais parler
+que d'apres son experience immediate, s'il veut jouir du bonheur
+ineffable, vante par Addison, de trouver un jour dans la bibliotheque
+d'un inconnu son livre relie en maroquin, dore sur tranche, et plie en
+plusieurs endroits.
+
+Il est encore pour le moraliste une condition dont nous avons deja
+parle ailleurs, celle de rester inconnu des individus qu'il etudie;
+il faut qu'il entre chez eux, disait encore le meme Addison, aussi
+librement qu'un chien, un chat, ou tout autre animal domestique.
+
+La-dessus nous pensons comme le _Spectateur_. L'observateur qui se
+vante de son role ressemble a Argus change en paon, orgueilleux de ses
+cent yeux qui ne peuvent plus voir.
+
+
+Quand une langue a deja eu, comme la notre, plusieurs siecles de
+litterature, qu'elle a ete creee et perfectionnee, maniee et torturee,
+qu'elle est faite a presque tous les styles, pliee a presque tous
+les genres, qu'elle a passe non-seulement par toutes les formes
+materielles du rhythme, mais encore par je ne sais combien de cerveaux
+comiques, tragiques et lyriques, il s'echappe, comme une ecume, de
+l'ensemble des ouvrages qui composent sa richesse litteraire, une
+certaine quantite, ou, pour ainsi dire, une certaine masse flottante
+de phrases convenues, d'hemistiches plus ou moins insignifiants,
+
+ Qui sont a tout le monde et ne sont a personne.
+
+C'est alors que l'homme le moins inventif pourra, avec un peu de
+memoire, s'amasser, en puisant dans ce reservoir public, une tragedie,
+un poeme, une ode, qui seront en vers de douze, ou huit, ou six
+syllabes, lesquels auront de bonnes rimes et d'excellentes cesures, et
+ne manqueront meme pas, si l'on veut, d'une elegance, d'une harmonie,
+d'une facilite quelconque. La-dessus notre homme publiera son oeuvre
+en un bon gros volume vide, et se croira poete lyrique, epique ou
+tragique, a la facon de ce fou qui se croyait proprietaire de son
+hopital. Cependant l'envie, protectrice de la mediocrite, sourira a
+son ouvrage; d'altiers critiques, qui voudront faire comme Dieu et
+creer quelque chose de rien, s'amuseront a lui batir une reputation;
+des connaisseurs, qui ne s'obstineront pas ridiculement a vouloir que
+des mots expriment des idees, vanteront, d'apres le journal du matin,
+la clarte, la sagesse, le gout du nouveau poete; les salons, echos
+des journaux, s'extasieront, et la publication dudit ouvrage n'aura
+d'autre inconvenient que d'user les bords du chapeau de Piron.
+
+
+Ceux qui ne savent pas admirer par eux-memes se lassent bien vite
+d'admirer. Il y a au fond de presque tous les hommes je ne sais quel
+sentiment d'envie qui veille incessamment sur leur coeur pour y
+comprimer l'expression de la louange meritee, ou y enchainer l'elan du
+juste enthousiasme. L'homme le plus vulgaire n'accordera a l'ouvrage
+le plus superieur qu'un eloge assez restreint, pour qu'on ne puisse le
+croire incapable d'en faire autant. Il pensera presque que louer un
+autre, c'est prescrire son propre droit a la louange, et ne consentira
+au genie de tel poete qu'autant qu'il ne paraitra pas abdiquer le
+sien; et je parle ici, non de ceux qui ecrivent, mais de ceux qui
+lisent, de ceux qui, la plupart, n'ecriront jamais. D'ailleurs, il est
+de mauvais ton d'applaudir, l'admiration donne a la physionomie une
+expression ridicule, et un transport d'enthousiasme peut deranger le
+pli d'une cravate.
+
+Voila, certes, de hautes raisons pour que des hommes immortels, qui
+honorent leur siecle parmi les siecles, trainent des vies d'amertume
+et de degout, pour que le genie s'eteigne decourage sur un
+chef-d'oeuvre, pour qu'un Camoens mendie, pour qu'un Milton languisse
+dans la misere, pour que d'autres que nous ignorons, plus infortunes
+et plus grands peut-etre, meurent sans meme avoir pu reveler leurs
+noms et leurs talents, comme ces lampes qui s'allument et s'eteignent
+dans un tombeau!
+
+Ajoutez a cela que, tandis que les illustrations les plus meritees
+sont refusees au genie, il voit s'elever sur lui une foule de
+reputations inexplicables et de renommees usurpees; il voit le petit
+nombre d'ecrivains plus ou moins mediocres qui dirigent pour le
+moment l'opinion, exalter les mediocrites qu'ils ne craignent pas,
+en deprimant sa superiorite qu'ils redoutent. Qu'importe toute cette
+sollicitude du neant pour le neant! On reussira, a la verite, a user
+l'ame, a empoisonner l'existence du grand homme; mais le temps et
+la mort viendront et feront justice. Les reputations dans l'opinion
+publique sont comme des liquides de differents poids dans un meme
+vase. Qu'on agite le vase, on parviendra aisement a meler les
+liqueurs; qu'on le laisse reposer, elles reprendront toutes, lentement
+et d'elles-memes, l'ordre que leurs pesanteurs et la nature leur
+assignent.
+
+
+Des reflexions ameres viennent a l'esprit quand on songe a
+l'extinction, aujourd'hui inevitable, de cette illustre race de
+Conde, qui, sans jamais s'asseoir sur le trone, avait toujours ete
+remarquable entre toutes les races royales de l'Europe, et avait fonde
+dans la maison de France une sorte de dynastie militaire, accoutumee
+a regner au milieu des camps et des champs de bataille. Si, dans
+quelques annees, de nouvelles convulsions politiques amenaient (ce
+qu'a Dieu ne plaise!) de nouvelles guerres civiles, nous tous qui
+servons aujourd'hui la cause monarchique, nous serions bien alors des
+exiles, des bannis, des proscrits; mais nous ne serions plus, comme
+les vainqueurs de Berstheim et de Biberach, des Condeens. Car, du
+moins, pour ces fideles guerriers sans foyer et sans asile, le nom de
+leur chef sexagenaire, ce grand nom de Conde, etait devenu comme une
+patrie.
+
+
+La peinture des passions, variables comme le coeur humain, est une
+source inepuisable d'expressions et d'idees neuves; il n'en est pas de
+meme de la volupte. La, tout est materiel, et, quand vous avez epuise
+l'albatre, la rose et la neige, tout est dit.
+
+
+Ceux qui observent avec un curieux plaisir les divers changements que
+le temps et les temps amenent dans l'esprit d'une nation consideree
+comme grand individu peuvent remarquer en ce moment un singulier
+phenomene litteraire, ne d'un autre phenomene politique, la revolution
+francaise. Il y a aujourd'hui en France combat entre une opinion
+litteraire encore trop puissante et le genie de ce siecle. Cette
+opinion, aride heritage legue a notre epoque par le siecle de
+Voltaire, ne veut marcher qu'escortee de toutes les gloires du siecle
+de Louis XIV. C'est elle qui ne voit de poesie que sous la forme
+etroite du vers; qui, semblable aux juges de Galilee, ne veut pas que
+la terre tourne et que le talent cree; qui ordonne aux aigles de
+ne voler qu'avec des ailes de cire; qui mele, dans son aveugle
+admiration, a des renommees immortelles, qu'elle eut persecutees
+si elles avaient paru de nos jours, je ne sais quelles vieilles
+reputations usurpees que les siecles se passent avec indifference et
+dont elle se fait des autorites contre les reputations contemporaines;
+en un mot, qui poursuivrait du nom de Corneille mort Corneille
+renaissant.
+
+Cette opinion decourageante et injurieuse condamne toute originalite
+comme une heresie. Elle crie que le regne des lettres est passe, que
+les muses se sont exilees et ne reviendront plus; et chaque jour de
+jeunes lyres lui donnent d'harmonieux dementis, et la poesie francaise
+se renouvelle glorieusement autour de nous. Nous sommes a l'aurore
+d'une grande ere litteraire, et cette fletrissante opinion voudrait
+que notre epoque, si eclatante de son propre eclat, ne fut que le pale
+reflet des deux epoques precedentes! La litterature funeste du siecle
+passe a, pour ainsi parler, exhale cette opinion antipoetique dans
+notre siecle comme un miasme charge de principes de mort, et, pour
+dire la verite entiere, nous conviendrons qu'elle dirige l'immense
+majorite des esprits qui composent parmi nous le public litteraire.
+Les chefs qui l'ont donnee ont disparu; mais elle gouverne toujours
+la masse, elle surnage encore comme un navire qui a perdu ses mats.
+Cependant il s'eleve de jeunes tetes, pleines de seve et de vigueur,
+qui ont medite la Bible, Homere et Dante, qui se sont abreuvees aux
+sources primitives de l'inspiration, et qui portent en elles la gloire
+de notre siecle. Ces jeunes hommes seront les chefs d'une ecole
+nouvelle et pure, rivale et non ennemie des ecoles anciennes, d'une
+opinion poetique qui sera un jour aussi celle de la masse. En
+attendant, ils auront bien des combats a livrer, bien des luttes
+a soutenir; mais ils supporteront avec le courage du genie les
+adversites de la gloire. La routine reculera bien lentement devant
+eux, mais il viendra un jour ou elle tombera pour leur faire place,
+comme la scorie dessechee d'une vieille plaie qui se cicatrise.
+
+
+Tous ces hommes graves qui sont si clairvoyants en grammaire, en
+versification, en prosodie, et si aveugles en poesie, nous rappellent
+ces medecins qui connaissent la moindre fibre de la machine humaine,
+mais qui nient l'ame et ignorent la vertu.
+
+
+
+
+ DU GENIE
+
+
+Toute passion est eloquente; tout homme persuade persuade; pour
+arracher des pleurs, il faut pleurer; l'enthousiasme est contagieux,
+a-t-on dit.
+
+Prenez une femme et arrachez-lui son enfant; rassemblez tous les
+rheteurs de la terre, et vous pourrez dire: _A la mort, et allons
+diner_. Ecoutez la mere; d'ou vient qu'elle a trouve des cris, des
+pleurs qui vous ont attendri, et que la sentence vous est tombee
+des mains? On a parle comme d'une chose etonnante de l'eloquence de
+Ciceron et de la clemence de Cesar; si Ciceron eut ete le pere de
+Ligarius, qu'en eut-on dit? Il n'y avait rien la que de simple.
+
+Et en effet, il est un langage qui ne trompe point, que tous les
+hommes entendent, et qui a ete donne a tous les hommes, c'est celui
+des grandes passions comme des grands evenements, _sunt lacrymae
+rerum_; il est des moments ou toutes les ames se comprennent, ou
+Israel se leve tout entier comme un seul homme.
+
+Qu'est-ce que l'eloquence? dit Demosthene. L'action, l'action, et puis
+encore l'action.--Mais, en morale comme en physique, pour imprimer du
+mouvement, il faut en posseder soi-meme. Comment se communique-t-il?
+Ceci vient de plus haut; qu'il vous suffise que les choses se passent
+ainsi. Voulez-vous emouvoir, soyez emu; pleurez, vous tirerez des
+pleurs; c'est un cercle ou tout vous ramene et d'ou vous ne pouvez
+sortir. Je vous le demande, a quoi nous eut servi le don de nous
+communiquer nos idees si, comme a Cassandre, il nous eut ete refuse
+la faculte de nous faire croire? Quel fut le plus beau moment de
+l'orateur romain? Celui ou les tribuns du peuple lui interdisaient la
+parole.--Romains, s'ecria-t-il, je jure que j'ai sauve la republique!
+Et tout le peuple se leva, criant: Nous jurons qu'il a dit la verite.
+
+Et tout ce que nous venons de dire de l'eloquence, nous le dirons
+de tous les arts, car tous les arts ne sont que la meme langue
+differemment parlee. Et en effet, qu'est-ce que nos idees? Des
+sensations, et des sensations comparees. Qu'est-ce que les arts, sinon
+les diverses manieres d'exprimer nos idees?
+
+Rousseau, s'examinant soi-meme et se confrontant avec ce modele ideal
+que tous les hommes portent grave dans leur conscience, traca un plan
+d'education par lequel il garantissait son eleve de tous ses vices,
+mais en meme temps de toutes ses vertus. Le grand homme ne s'apercut
+pas qu'en donnant a son Emile ce qui lui manquait, il lui otait ce
+qu'il possedait lui-meme. Cet homme eleve au milieu du rire et de la
+joie serait comme un athlete eleve loin des combats. Pour etre un
+Hercule, il faut avoir etouffe les serpents des le berceau. Tu veux
+lui epargner la lutte des passions, mais est-ce donc vivre que d'avoir
+evite la vie? Qu'est-ce qu'exister? dit Locke. C'est sentir. Les
+grands hommes sont ceux qui ont beaucoup senti, beaucoup vecu; et
+souvent, en quelques annees, on a vecu bien des vies. Qu'on ne s'y
+trompe pas, les hauts sapins ne croissent que dans la region des
+orages. Athenes, ville de tumulte, eut mille grands hommes; Sparte,
+ville de l'ordre, n'en eut qu'un, Lycurgue; et Lycurgue etait ne avant
+ses lois.
+
+Aussi voyons-nous la plupart des grands hommes apparaitre au milieu
+des grandes fermentations populaires; Homere, au milieu des siecles
+heroiques de la Grece; Virgile, sous le triumvirat; Ossian, sur les
+debris de sa patrie et de ses dieux; Dante, l'Arioste, le Tasse, au
+milieu des convulsions renaissantes de l'Italie; Corneille et Racine,
+au siecle de la Fronde; et enfin Milton, entonnant la premiere revolte
+au pied de l'echafaud sanglant de White-Hall.
+
+Et si nous examinons quel fut en particulier le destin de ces grands
+hommes, nous les voyons tous tourmentes par une vie agitee et
+miserable. Camoens fend les mers son poeme a la main; d'Ercilla ecrit
+ses vers sur des peaux de betes dans les forets du Mexique. Ceux-la
+que les souffrances du corps ne distraient pas des souffrances de
+l'ame trainent une vie orageuse, devores par une irritabilite de
+caractere qui les rend a charge a eux-memes et a ceux qui les
+entourent. Heureux ceux qui ne meurent pas avant le temps, consumes
+par l'activite de leur propre genie, comme Pascal; de douleur,
+comme Moliere et Racine; ou vaincus par les terreurs de leur propre
+imagination, comme ce Tasse infortune!
+
+Admettant donc ce principe reconnu de toute l'antiquite, que les
+grandes passions font les grands hommes, nous reconnaitrons en meme
+temps que, de meme qu'il y a des passions plus ou moins fortes, de
+meme il existe divers degres de genie.
+
+Et, examinant maintenant quelles sont les choses les plus capables
+d'exciter la violence de nos passions, c'est-a-dire de nos desirs, qui
+ne sont eux-memes que des volontes plus ou moins prononcees, jusqu'a
+cette volonte ferme et constante par laquelle on desire une chose
+toute sa vie, tout ou rien, comme Cesar, levier terrible par lequel
+l'homme se brise lui-meme, nous tomberons d'accord que, s'il existe
+une chose capable d'exciter une volonte pareille dans une ame noble et
+ferme, ce doit etre sans contredit ce qu'il y a de plus grand parmi
+les hommes.
+
+Or, jetant maintenant les yeux autour de nous, considerons s'il est
+une chose a laquelle cette denomination sublime ait ete justement
+attribuee par le consentement unanime de tous les temps et de tous les
+peuples.
+
+Et nous voici, jeunes gens, arrives en peu de paroles a cette verite
+ravissante devant laquelle toute la philosophie antique et le grand
+Platon lui-meme avaient recule. Que le genie, c'est la vertu!
+
+
+Poetes, ayez toujours l'austerite d'un but moral devant les yeux.
+N'oubliez jamais que par hasard des enfants peuvent vous lire. Ayez
+pitie des tetes blondes.
+
+On doit encore plus de respect a la jeunesse qu'a la vieillesse.
+
+
+L'homme de genie ne doit reculer devant aucune difficulte; il fallait
+de petites armes aux hommes ordinaires; aux grands athletes, il leur
+fallait les cestes d'Hercule.
+
+
+
+
+ _PLAN DE TRAGEDIE FAIT AU COLLEGE_
+
+
+Deux des successeurs d'Alexandre, Cassandre et Alexandre, fils de
+Polyperchon, se disputent l'empire de la Grece. Le premier est
+retranche dans la citadelle d'Athenes, le second campe sous les
+murailles. Athenes, entre ces deux puissants ennemis, menacee a
+tout moment de sa ruine, est encore tourmentee par des dissensions
+interieures. Le peuple penche pour le parti d'Alexandre, qui promet de
+retablir le gouvernement populaire; le senat tient pour Cassandre, qui
+a retabli le gouvernement aristocratique. De la la haine violente du
+peuple contre Phocion, chef du senat, et le plus grand ennemi des
+caprices de la multitude. Phocion, dans cette crise, ou il s'agit de
+lui autant que de l'etat, insensible a tout autre interet qu'a celui
+de ses concitoyens, ne songe qu'au salut de la republique; il y
+travaille avec toute l'imprudence d'une belle ame. Les moyens qu'il
+emploie pour sauver la patrie sont ceux qu'on emploie pour le perdre
+lui-meme. Il parvient a determiner les deux chefs rivaux a s'eloigner
+de l'Attique et a respecter Athenes; et dans le meme moment il est
+accuse de trahison, traduit devant le peuple, et condamne. Voila, en
+peu de mots, toute l'action de la tragedie; elle est simple, et peut
+etre noble pourtant. C'est le tableau des agitations populaires et de
+la vertu malheureuse, c'est-a-dire le plus grand exemple qu'on puisse
+mettre sous les yeux des hommes, et le spectacle digne des dieux.
+
+D'un cote, la haine du peuple, les ennemis de Phocion, sa vertu
+imprudente, qui leur donne des armes contre lui, enfin Alexandre et
+son armee; de l'autre, les troupes de Cassandre, le parti des bons
+citoyens, la vieille autorite du senat, enfin l'ascendant eternel de
+la vertu, qui fait triompher Phocion toutes les fois qu'il se trouve
+en presence de la multitude. Ainsi la balance theatrale est etablie;
+l'action se deroule par une suite de revolutions inattendues; les
+moyens d'attaque et de resistance ont entre eux des proportions qui
+rendent l'anxiete possible.
+
+Ainsi, lorsqu'au troisieme acte Phocion n'a pas craint de se rendre au
+camp d'Alexandre, son ennemi, et qu'il l'a determine a accepter une
+entrevue avec Cassandre, il semble que cette demarche courageuse
+va desarmer l'ingratitude du peuple et fermer la bouche a ses
+accusateurs. Mais Phocion s'est expose a la mort sans mandat; il a
+meprise, pour sauver le peuple, un decret populaire qui le destituait
+de sa charge, decret que le senat n'avait pas sanctionne. Ainsi,
+lorsque le spectateur croit que l'action marche vers un heureux
+denoument, il se trouve que le peril est au comble. Le peuple, en
+pleine revolte, assiege la demeure de Phocion. Il ne se presente
+aucun moyen de salut. Le senat est sans force, et Cassandre est trop
+eloigne. Il n'y a plus qu'a mourir. On propose a Phocion d'armer ses
+esclaves et de vendre cherement sa vie. Mais le grand homme refuse. Le
+peuple se precipite sur la scene en criant:--La mort! la mort! Phocion
+n'en est point emu. Les orateurs agitent la multitude par leurs cris.
+Phocion la harangue; mais, voyant que le tumulte redouble et qu'il ne
+peut parvenir a la ramener a des sentiments humains, il monte sur son
+tribunal, et a ce mouvement la revolution theatrale est operee. Ce
+n'est plus le vieillard disputant sa vie contre une populace effrenee,
+c'est un juge supreme qui foudroie des revoltes. Les assassins tombent
+aux genoux de Phocion. Le vieillard, profondement emu de l'ingratitude
+de ses concitoyens, ne leur demande pas vengeance, il ne leur demande
+pas meme la vie, il ne leur demande que de le laisser vivre encore un
+jour pour les sauver. Ainsi la face de la scene est changee; le peuple
+est apaise; les deux rois vont se rendre dans la ville pour conclure
+une treve; il semble que Phocion n'ait plus rien a craindre. Tout a
+coup Agnonide se leve et conseille de se saisir des deux rois et
+de mettre ainsi fin aux malheurs de la Grece. A cette proposition
+perfide, dont il ne developpe que trop bien les avantages,
+l'incertitude renait; on sent tout de suite quel effet la reponse de
+Phocion va produire sur un peuple chez qui Aristide n'osa pas une
+seconde fois preferer le juste a l'utile. Phocion voit le piege, et
+il n'en est point etonne. Il fait ce qu'Aristide n'aurait point ose
+faire, il reste du parti de la chose juste contre la chose utile.
+L'entrevue des deux rois est rompue, et Phocion est cite devant
+l'assemblee du peuple comme coupable d'avoir laisse echapper
+l'occasion de sauver la republique.
+
+Ici l'action se presse. Phocion est sur le point d'etre traine devant
+cette assemblee, composee d'un ramassis d'esclaves et d'etrangers
+ameutes par ses ennemis, lorsqu'on apprend que Cassandre descend de
+l'Acropolis et marche a son secours. Le vieillard, quoique l'on viole
+les lois pour le faire condamner, ne veut pas etre sauve malgre les
+lois. Il marche lui-meme au-devant de ses liberateurs et les force a
+rentrer dans la citadelle; il revient ensuite se presenter devant le
+peuple. Il est au moment d'etre absous, lorsque tout a coup l'armee
+d'Alexandre parait sous les remparts. Le peuple se revolte, l'autorite
+du senat est meconnue, et Phocion est condamne. Il prend la coupe et
+boit gravement le poison.
+
+Cette tragedie pourrait etre belle; cependant elle n'obtiendrait qu'un
+succes d'estime. Cela tient a ce qu'elle serait froide; au theatre un
+conte d'amour vaut mieux que toute l'histoire.
+
+Campistron a deja mis le sujet de Phocion sur la scene. Sa piece,
+comme toutes celles qu'il a faites, est assez bien concue et n'est pas
+mal conduite. Il y a quelque invention dans les caracteres, mais il
+n'a point su les soutenir. C'est ce qui arrive souvent aux gens qui,
+comme lui, n'ont ni vu ni observe, et qui s'imaginent qu'on fait de
+l'amour avec des exclamations, et de la vertu avec des maximes.
+
+Ainsi, dans une scene, d'ailleurs assez bien ecrite, si l'on admet que
+le style des tragedies de Voltaire est un bon style, entre le tyran et
+Phocion, celui-ci, apres avoir dit en vrai capitan:
+
+ Un homme tel que moi, loin de s'humilier,
+ Conte ce qu'il a fait pour se justifier.
+ Ose toi-meme ici rappeler mon histoire.
+ Elle ne t'offrira que des jours pleins de gloire;
+ Chaque instant est marque par quelque exploit fameux...
+
+se reprend tout a coup, et il ajoute avec une emphase de modestie
+aussi ridicule que sa jactance:
+
+ Mais que dis-je? ou m'emporte un mouvement honteux?
+ Est-ce a moi de conter la gloire de ma vie?
+ D'en retracer le cours quand Athenes l'oublie?
+ J'en rougis; je suis pret a me desavouer.
+ Prononce; j'aime mieux mourir que me louer.
+
+Et plus loin, Campistron, ne sachant comment faire revenir Phocion
+mourant sur la scene, s'avise de lui faire demander une entrevue au
+tyran. Le tyran, tres surpris, accorde par pur motif de curiosite;
+mais, comme ce ne serait pas le compte de l'auteur de mettre en
+tete-a-tete deux personnages qui n'ont reellement rien a se dire,
+au moment d'entretenir Phocion, on vient chercher le tyran pour une
+revolte. Celui-ci, comme de raison, oublie de donner contre-ordre pour
+l'entrevue. Phocion arrive, et, ne trouvant pas le tyran, il cherche
+dans sa tete quelle raison peut lui avoir fait quitter la scene, et il
+n'en trouve pas de meilleure, sinon que c'est qu'il lui fait peur, et
+il ajoute, avec une bonhomie tout a fait comique:
+
+ Sans armes et mourant je le force a me craindre.
+ Que le sort d'un tyran, justes dieux! est a plaindre!
+
+Et plus loin encore, Phocion mourant, qui se promene durant tout le
+cinquieme acte au milieu de la sedition, se rencontre avec sa fille
+Chrysis, et il s'occupe, en bon pere, a lui chercher un mari. Le
+passage est reellement curieux. Savez-vous sur qui son choix s'arrete?
+Sur le fils du tyran. Il semble, comme dit le proverbe, qu'il n'y a
+qu'a se baisser et en prendre.
+
+ Et voulant, en mourant, vous choisir un epoux,
+ Je ne trouve que lui qui soit digne de vous.
+
+La reponse de la fille est peut-etre encore plus singuliere:
+
+ Qu'entends-je! o ciel! seigneur, m'en croyez-vous capable?
+ Je ne vous cele point qu'il me parait aimable.
+
+C'est cette meme Chrysis qui, voyant mourir son pere et son amant,
+trop bien elevee pour les suivre, s'ecrie avec une naivete si
+touchante:
+
+ O fortune contraire,
+J'ose, apres de tels coups, defier ta colere!
+
+Elle s'en va, et la toile tombe. En pareil cas Corneille est sublime,
+il fait dire a Eurydice:
+
+ Non, je ne pleure pas, madame, mais je meurs.
+
+
+En 1793, la France faisait front a l'Europe, la Vendee tenait tete a
+la France. La France etait plus grande que l'Europe, la Vendee etait
+plus grande que la France.
+
+
+ Decembre 1820.
+Le tout jeune homme qui s'eveille de nos jours aux idees politiques
+est dans une perplexite etrange. En general, nos peres sont
+bonapartistes, nos meres sont royalistes.
+
+Nos peres ne voient dans Napoleon que l'homme qui leur donnait des
+epaulettes; nos meres ne voient dans Buonaparte que l'homme qui leur
+prenait leurs fils.
+
+Pour nos peres, la revolution, c'est la plus grande chose qu'ait pu
+faire le genie d'une assemblee; l'empire, c'est la plus grande chose
+qu'ait pu faire le genie d'un homme. Pour nos meres, la revolution,
+c'est une guillotine; l'empire, c'est un sabre.
+
+Nous autres enfants nes sous le consulat, nous avons tous grandi sur
+les genoux de nos meres, nos peres etant au camp; et, bien souvent
+privees, par la fantaisie conquerante d'un homme, de leurs maris, de
+leurs freres, elles ont fixe sur nous, frais ecoliers de huit ou dix
+ans, leurs doux yeux maternels remplis de larmes, en songeant que nous
+aurions dix-huit ans en 1820, et qu'en 1825 nous serions colonels ou
+morts.
+
+L'acclamation qui a salue Louis XVIII en 1814, c'a ete un cri de joie
+des meres.
+
+En general, il est peu d'adolescents de notre generation qui n'aient
+suce avec le lait de leurs meres la haine des deux epoques violentes
+qui ont precede la restauration. Le croquemitaine des enfants de 1802,
+c'etait Robespierre; le croquemitaine des enfants de 1815, c'etait
+Buonaparte.
+
+Dernierement, je venais de soutenir ardemment, en presence de mon
+pere, mes opinions vendeennes. Mon pere m'a ecoute parler en silence,
+puis il s'est tourne vers le general L----, qui etait la, et il lui a
+dit: _Laissons faire le temps. L'enfant est de l'opinion de sa mere,
+l'homme sera de l'opinion de son pere_.
+
+Cette prediction m'a laisse tout pensif.
+
+Quoi qu'il arrive, et en admettant meme jusqu'a un certain point que
+l'experience puisse modifier l'impression que nous fait le premier
+aspect des choses a notre entree dans la vie, l'honnete homme est sur
+de ne point errer en soumettant toutes ces modifications a la severe
+critique de sa conscience. Une bonne conscience qui veille dans un
+esprit le sauve de toutes les mauvaises directions ou l'honnetete peut
+se perdre. Au moyen age, on croyait que tout liquide ou un saphir
+avait sejourne etait un preservatif contre la peste, le charbon et la
+lepre et _toutes ses especes_, dit Jean-Baptiste de Rocoles.
+
+Ce saphir, c'est la conscience.
+
+
+
+
+ JOURNAL
+ DES IDEES ET DES OPINIONS
+ D'UN REVOLUTIONNAIRE DE 1830
+
+
+
+
+ AOUT
+
+
+Apres juillet 1830, il nous faut la chose _republique_ et le mot
+_monarchie_.
+
+
+A ne considerer les choses que sous le point de vue de l'expedient
+politique, la revolution de juillet nous a fait passer brusquement
+du constitutionalisme au republicanisme. La machine anglaise est
+desormais hors de service en France; les whigs siegeraient a l'extreme
+droite de notre Chambre. L'opposition a change de terrain comme le
+reste. Avant le 30 juillet elle etait en Angleterre, aujourd'hui elle
+est en Amerique.
+
+
+Les societes ne sont bien gouvernees en fait et en droit que lorsque
+ces deux forces, l'intelligence et le pouvoir, se superposent. Si
+l'intelligence n'eclaire encore qu'une tete au sommet du corps social,
+que cette tete regne; les theocraties ont leur logique et leur beaute.
+Des que plusieurs ont la lumiere, que plusieurs gouvernent; les
+aristocraties sont alors legitimes. Mais lorsqu'enfin l'ombre a
+disparu de partout, quand toutes les tetes sont dans la lumiere, que
+tous regissent tout. Le peuple est mur a la republique; qu'il ait la
+republique.
+
+
+Tout ce que nous voyons maintenant, c'est une aurore. Rien n'y manque,
+pas meme le coq.
+
+
+La fatalite, que les anciens disaient aveugle, y voit clair et
+raisonne. Les evenements se suivent, s'enchainent et se deduisent
+dans l'histoire avec une logique qui effraye. En se placant un peu
+a distance, on peut saisir toutes leurs demonstrations dans leurs
+rigoureuses et colossales proportions, et la raison humaine brise sa
+courte mesure devant ces grands syllogismes du destin.
+
+
+Il ne peut y avoir rien que de factice, d'artificiel et de platre
+dans un ordre de choses ou les inegalites sociales contrarient les
+inegalites naturelles.
+
+
+L'equilibre parfait de la societe resulte de la superposition
+immediate de ces deux inegalites.
+
+
+Les rois ont le jour, les peuples ont le lendemain.
+
+
+Donneurs de places! preneurs de places! demandeurs de places! gardeurs
+de places!--C'est pitie de voir tous ces gens qui mettent une cocarde
+tricolore a leur marmite.
+
+
+Il y a, dit Hippocrate, l'inconnu, le mysterieux, le _divin_ des
+maladies. _Quid divinum_. Ce qu'il dit des maladies, on peut le dire
+des revolutions.
+
+
+La derniere raison des rois, le boulet. La derniere raison des
+peuples, le pave.
+
+
+Je ne suis pas de vos gens coiffes du bonnet rouge et entetes de la
+guillotine.
+
+Pour beaucoup de raisonneurs a froid qui font apres coup la theorie
+de la Terreur, 93 a ete une amputation brutale, mais necessaire.
+Robespierre est un Dupuytren politique. Ce que nous appelons la
+guillotine n'est qu'un bistouri.
+
+
+C'est possible. Mais il faut desormais que les maux de la societe
+soient traites non par le bistouri, mais par la lente et graduelle
+purification du sang, par la resorption prudente des humeurs
+extravasees, par la saine alimentation, par l'exercice des forces et
+des facultes, par le bon regime. Ne nous adressons plus au chirurgien,
+mais au medecin.
+
+
+Beaucoup de bonnes choses sont ebranlees et toutes tremblantes encore
+de la brusque secousse qui vient d'avoir lieu. Les hommes d'art en
+particulier sont fort stupefaits et courent dans toutes les directions
+apres leurs idees eparpillees. Qu'ils se rassurent. Ce tremblement
+de terre passe, j'ai la ferme conviction que nous retrouverons notre
+edifice de poesie debout et plus solide de toutes les secousses
+auxquelles il aura resiste. C'est aussi une question de liberte que la
+notre, c'est aussi une revolution. Elle marchera intacte a cote de sa
+soeur la politique. Les revolutions, comme les loups, ne se mangent
+pas.
+
+
+
+
+ SEPTEMBRE
+
+
+Notre maladie depuis six semaines, c'est le ministere et la majorite
+de la Chambre qui nous l'ont faite; c'est une revolution rentree.
+
+
+On a tort de croire que l'equilibre europeen ne sera pas derange par
+notre revolution. Il le sera. Ce qui nous rend forts, c'est que nous
+pouvons lacher son peuple sur tout roi qui nous lachera son armee. Une
+revolution combattra pour nous partout ou nous le voudrons.
+
+L'Angleterre seule est redoutable pour mille raisons.
+
+Le ministere anglais nous fait bonne mine parce que nous avons
+inspire au peuple anglais un enthousiasme qui pousse le gouvernement.
+Cependant Wellington sait par ou nous prendre; il nous entamera,
+l'heure venue, par Alger ou par la Belgique. Or nous devions chercher
+a nous lier de plus en plus etroitement avec la population anglaise,
+pour tenir en respect son ministere; et, pour cela, envoyer en
+Angleterre un ambassadeur populaire, Benjamin Constant, par exemple,
+dont on eut detele la voiture de Douvres a Londres avec douze cent
+mille anglais en cortege. De cette facon, notre ambassadeur eut ete
+le premier personnage d'Angleterre, et qu'on juge le beau contrecoup
+qu'eut produit a Londres, a Manchester, a Birmingham, une declaration
+de guerre a la France! Planter l'idee francaise dans le sol anglais,
+c'eut ete grand et politique.
+
+L'union de la France et de l'Angleterre peut produire des resultats
+immenses pour l'avenir de l'humanite.
+
+La France et l'Angleterre sont les deux pieds de la civilisation.
+
+
+Chose etrange que la figure des gens qui passent dans les rues le
+lendemain d'une revolution! A tout moment vous etes coudoye par le
+vice et l'impopularite en personne avec cocarde tricolore. Beaucoup
+s'imaginent que la cocarde couvre le front.
+
+
+Nous assistons en ce moment a une averse de places qui a des effets
+singuliers. Cela debarbouille les uns. Cela crotte les autres.
+
+
+On est tout stupefait des existences qui surgissent toutes faites dans
+la nuit qui suit une revolution. Il y a du champignon dans l'homme
+politique. Hasard et intrigue. Coterie et loterie.
+
+
+Charles X croit que la revolution qui l'a renverse est une
+conspiration creusee, minee, chauffee de longue main. Erreur! c'est
+tout simplement une ruade du peuple.
+
+
+Mon ancienne conviction royaliste-catholique de 1820 s'est ecroulee
+piece a piece depuis dix ans devant l'age et l'experience. Il en reste
+pourtant encore quelque chose dans mon esprit, mais ce n'est qu'une
+religieuse et poetique ruine. Je me detourne quelquefois pour la
+considerer avec respect, mais je n'y viens plus prier.
+
+
+L'ordre sous la tyrannie, c'est, dit Alfieri quelque part, _une vie
+sans ame_.
+
+
+L'idee de Dieu et l'idee du roi sont deux et doivent etre deux. La
+monarchie a la Louis XIV les confond au detriment de l'ordre temporel,
+au detriment de l'ordre spirituel. Il resulte de ce monarchisme une
+sorte de mysticisme politique, de fetichisme royaliste, je ne sais
+quelle religion de la personne du roi, du corps du roi, qui a un
+palais pour temple et des gentilshommes de la chambre pour pretres,
+avec l'etiquette pour decalogue. De la toutes ces fictions qu'on
+appelle _droit divin, legitimite, grace de Dieu_, et qui sont tout au
+rebours du veritable droit divin, qui est la justice, de la veritable
+legitimite, qui est l'intelligence, de la veritable grace de Dieu, qui
+est la raison. Cette religion des courtisans n'aboutit a autre chose
+qu'a substituer la chemise d'un homme a la banniere de l'eglise.
+
+
+Nous sommes dans le moment des peurs paniques. Un club, par exemple,
+effraye, et c'est tout simple; c'est un mot que la masse traduit par
+un chiffre, 93. Et, pour les basses classes, 93, c'est la disette;
+pour les classes moyennes, c'est le maximum; pour les hautes classes,
+c'est la guillotine.
+
+Mais nous sommes en 1830.
+
+
+La republique, comme l'entendent certaines gens, c'est la guerre de
+ceux qui n'ont ni un sou, ni une idee, ni une vertu, contre quiconque
+a l'une de ces trois choses.
+
+La republique, selon moi, la republique, qui n'est pas encore mure,
+mais qui aura l'Europe dans un siecle, c'est la societe souveraine
+de la societe; se protegeant, garde nationale; se jugeant, jury;
+s'administrant, commune; se gouvernant, college electoral.
+
+Les quatre membres de la monarchie, l'armee, la magistrature,
+l'administration, la pairie, ne sont pour cette republique que quatre
+excroissances genantes qui s'atrophient et meurent bientot.
+
+
+--Ma vie a ete pleine d'epines.
+
+--Est-ce pour cela que votre conscience est si dechiree?
+
+
+Il y a toujours deux choses dans une charte, la solution d'un peuple
+et d'un siecle, et une feuille de papier. Tout le secret, pour bien
+gouverner le progres politique d'une nation, consiste a savoir
+distinguer ce qui est la solution sociale de ce qui est la feuille
+de papier. Tous les principes que les revolutions antecedentes ont
+degages forment le fonds, l'essence meme de la charte; respectez-les.
+Ainsi, liberte de culte, liberte de pensee, liberte de presse, liberte
+d'association, liberte de commerce, liberte d'industrie, liberte de
+chaire, de tribune, de theatre, de treteau, egalite devant la loi,
+libre accessibilite de toutes les capacites a tous les emplois, toutes
+choses sacrees et qui font choir, comme la torpille, les rois qui
+osent y toucher. Mais de la feuille de papier, de la forme, de la
+redaction, de la lettre, des questions d'age, de cens, d'eligibilite,
+d'heredite, d'inamovibilite, de penalite, inquietez-vous-en peu et
+reformez a mesure que le temps et la societe marchent. La lettre ne
+doit jamais se petrifier quand les choses sont progressives. Si la
+lettre resiste, il faut la briser.
+
+
+Il faut quelquefois violer les chartes pour leur faire des enfants.
+
+
+En matiere de pouvoir, toutes les fois que le fait n'a pas besoin
+d'etre violent pour etre, le fait est droit.
+
+
+Une guerre generale eclatera quelque jour en Europe, la guerre des
+royaumes contre les patries.
+
+
+M. de Talleyrand a dit a Louis-Philippe, avec un gracieux sourire, en
+lui pretant serment:--He! he! sire, c'est le treizieme.
+
+
+M. de Talleyrand disait il y a un an, a une epoque ou l'on parlait
+beaucoup trilogie en litterature:--Je veux avoir fait aussi, moi,
+ma trilogie; j'ai fait Napoleon, j'ai fait la maison de Bourbon, je
+finirai par la maison d'Orleans.
+
+
+Pourvu que la piece que M. de Talleyrand nous joue n'ait en effet que
+trois actes!
+
+
+Les revolutions sont de magnifiques improvisatrices. Un peu echevelees
+quelquefois.
+
+
+Effrayante charrue que celle des revolutions! ce sont des tetes
+humaines qui roulent au tranchant du soc des deux cotes du sillon.
+
+
+Ne detruisez pas notre architecture gothique. Grace pour les vitraux
+tricolores!
+
+
+Napoleon disait: Je ne veux pas du coq, le renard le mange. Et il prit
+l'aigle. La France a repris le coq. Or, voici tous les renards qui
+reviennent dans l'ombre a la file, se cachant l'un derriere l'autre;
+P---- derriere T----, V---- derriere M----. _Eia! vigila, Galle!_
+
+
+Il y a des gens qui se croient bien avances et qui ne sont encore
+qu'en 1688. Il y a pourtant longtemps deja que nous avons depasse
+1789.
+
+
+La nouvelle generation a fait la revolution de 1830, l'ancienne
+pretend la feconder. Folie, impuissance! Une revolution de vingt-cinq
+ans, un parlement de soixante, que peut-il resulter de l'accouplement?
+
+
+Vieillard, ne vous barricadez pas ainsi dans la legislature; ouvrez
+la porte bien plutot, et laissez passer la jeunesse. Songez qu'en lui
+fermant la Chambre, vous la laissez sur la place publique.
+
+
+Vous avez une belle tribune en marbre, avec des bas-reliefs de M.
+Lemot, et vous n'en voulez que pour vous; c'est fort bien. Un beau
+matin, la generation nouvelle renversera un tonneau sur le cul, et
+cette tribune-la sera en contact immediat avec le pave qui a ecrase
+une monarchie de huit siecles. Songez-y.
+
+
+Remarquez d'ailleurs que, tout venerables que vous etes par votre
+age, ce que vous faites depuis aout 1830 n'est que precipitation,
+etourderie et imprudence. Des jeunes gens n'auraient peut-etre pas
+fait la part au feu si large. Il y avait dans la monarchie de la
+branche ainee beaucoup de choses utiles que vous vous etes trop hates
+de bruler et qui auraient pu servir, ne fut-ce que comme fascines,
+pour combler le fosse profond qui nous separe de l'avenir. Nous
+autres, jeunes ilotes politiques, nous vous avons blames plus d'une
+fois, dans l'ombre oisive ou vous nous laissez, de tout demolir trop
+vite et sans discernement, nous qui revons pourtant une reconstruction
+generale et complete. Mais pour la demolition comme pour la
+reconstruction, il fallait une longue et patiente attention, beaucoup
+de temps, et le respect de tous les interets qui s'abritent et
+poussent si souvent de jeunes et vertes branches sous les vieux
+edifices sociaux. Au jour de l'ecroulement, il faut faire aux interets
+un toit provisoire.
+
+Chose etrange! vous avez la vieillesse, et vous n'avez pas la
+maturite.
+
+
+Voici des paroles de Mirabeau qu'il est l'heure de mediter:
+
+"Nous ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de
+l'Orenoque pour former une societe. Nous sommes une nation vieille, et
+sans doute trop vieille pour notre epoque. Nous avons un gouvernement
+preexistant, un roi preexistant, des prejuges preexistants; il faut,
+autant qu'il est possible, assortir toutes ces choses a la revolution
+et sauver la soudainete du passage."
+
+
+Dans la constitution actuelle de l'Europe, chaque etat a son esclave,
+chaque royaume traine son boulet. La Turquie a la Grece, la Russie
+a la Pologne, la Suede a la Norvege, la Prusse a le grand-duche
+de Posen, l'Autriche a la Lombardie, la Sardaigne a le Piemont,
+l'Angleterre a l'Irlande, la France a la Corse, la Hollande a la
+Belgique. Ainsi, a cote de chaque peuple maitre, un peuple esclave; a
+cote de chaque nation dans l'etat naturel, une nation hors de l'etat
+naturel. Edifice mal bati; moitie marbre, moitie platras.
+
+
+
+
+ OCTOBRE
+
+
+L'esprit de Dieu, comme le soleil, donne toujours a la fois toute sa
+lumiere. L'esprit de l'homme ressemble a cette pale lune, qui a ses
+phases, ses absences et ses retours, sa lucidite et ses taches, sa
+plenitude et sa disparition, qui emprunte toute sa lumiere des rayons
+du soleil, et qui pourtant ose les intercepter quelquefois.
+
+
+Avec beaucoup d'idees, beaucoup de vues, beaucoup de probite, les
+saint-simoniens se trompent. On ne fonde pas une religion avec la
+seule morale. Il faut le dogme, il faut le culte. Pour asseoir le
+culte et le dogme, il faut les mysteres. Pour faire croire aux
+mysteres, il faut des miracles.--Faites donc des miracles.--Soyez
+prophetes, soyez dieux d'abord, si vous pouvez, et puis apres pretres,
+si vous voulez.
+
+
+L'eglise affirme, la raison nie. Entre le _oui_ du pretre et le _non_
+de l'homme, il n'y a plus que Dieu qui puisse placer son mot.
+
+
+Tout ce qui se fait maintenant dans l'ordre politique n'est qu'un pont
+de bateaux. Cela sert a passer d'une rive a l'autre. Mais cela n'a pas
+de racines dans le fleuve d'idees qui coule dessous et qui a emporte
+dernierement le vieux pont de pierre des Bourbons.
+
+
+Les tetes comme celle de Napoleon sont le point d'intersection de
+toutes les facultes humaines. Il faut bien des siecles pour reproduire
+le meme accident.
+
+
+Avant une republique, ayons, s'il se peut, une chose publique.
+
+
+J'admire encore La Rochejaquelein, Lescure, Cathelineau, Charette
+meme; je ne les aime plus. J'admire toujours Mirabeau et Napoleon; je
+ne les hais plus.
+
+
+Le sentiment de respect que m'inspire la Vendee n'est plus chez moi
+qu'une affaire d'imagination et de vertu. Je ne suis plus vendeen de
+coeur, mais d'ame seulement.
+
+
+_Copie textuelle d'une lettre anonyme adressee ces jours-ci a M.
+Dupin._
+
+"Monsieur le sauveur, vous vous f... sur le pied de vexer les
+mendiants! Pas tant de bagou, ou tu sauteras le pas! J'en ai tordu de
+plus malins que toi! A revoir, porte-toi bien, en attendant que je te
+tue."
+
+
+Mauvais eloge d'un homme que de dire: son opinion politique n'a pas
+varie depuis quarante ans. C'est dire que pour lui il n'y a eu ni
+experience de chaque jour, ni reflexion, ni repli de la pensee sur les
+faits. C'est louer une eau d'etre stagnante, un arbre d'etre mort;
+c'est preferer l'huitre a l'aigle. Tout est variable au contraire dans
+l'opinion; rien n'est absolu dans les choses politiques, excepte la
+moralite interieure de ces choses. Or cette moralite est affaire de
+conscience et non d'opinion. L'opinion d'un homme peut donc changer
+honorablement, pourvu que sa conscience ne change pas. Progressif ou
+retrograde, le mouvement est essentiellement vital, humain, social.
+
+Ce qui est honteux, c'est de changer d'opinion pour son interet, et
+que ce soit un ecu ou un galon qui vous fasse brusquement passer du
+blanc au tricolore, et vice versa.
+
+
+Nos chambres decrepites procreent a cette heure une infinite de
+petites lois culs-de-jatte, qui, a peine nees, branlent la tete comme
+de vieilles femmes et n'ont plus de dents pour mordre les abus.
+
+
+L'egalite devant la loi, c'est l'egalite devant Dieu traduite en
+langue politique. Toute charte doit etre une version de l'evangile.
+
+
+Les whigs? dit O'Connell, des tories sans places.
+
+
+Toute doctrine sociale qui cherche a detruire la famille est mauvaise,
+et, qui plus est, inapplicable. Sauf a se recomposer plus tard, la
+societe est soluble, la famille non. C'est qu'il n'entre dans la
+composition de la famille que des lois naturelles; la societe, elle,
+est soluble par tout l'alliage de lois factices, artificielles,
+transitoires, expedientes, contingentes, accidentelles, qui se mele a
+sa constitution. Il peut souvent etre utile, etre necessaire, etre bon
+de dissoudre une societe quand elle est mauvaise, ou trop vieille, ou
+mal venue. Il n'est jamais utile, ni necessaire, ni bon, de mettre en
+poussiere la famille. Quand vous decomposez une societe, ce que
+vous trouvez pour dernier residu, ce n'est pas l'individu, c'est la
+famille. La famille est le cristal de la societe.
+
+
+
+
+ NOVEMBRE
+
+
+Il y a de grandes choses qui ne sont pas l'oeuvre d'un homme, mais
+d'un peuple. Les pyramides d'Egypte sont anonymes; les journees de
+juillet aussi.
+
+
+Au printemps, il y aura une fonte de russes.
+
+
+ TRES BONNE LOI ELECTORALE
+
+ (Quand le peuple saura lire.)
+
+ ARTICLE Ier.--Tout francais est electeur.
+
+ ARTICLE II.--Tout francais est eligible.
+
+
+
+
+ DECEMBRE
+
+
+9 decembre 1830.--Benjamin Constant, qui est mort hier, etait un de
+ces hommes rares qui fourbissent, polissent et aiguisent les idees
+generales de leur temps, ces armes des peuples qui brisent toutes
+celles des armees. Il n'y a que les revolutions qui puissent jeter de
+ces hommes-la dans la societe. Pour faire la pierre ponce, il faut le
+volcan.
+
+
+On vient d'annoncer dans la meme journee la mort de Goethe, la mort de
+Benjamin Constant, la mort de Pie VIII[1]. Trois papes de morts.
+
+[1: Cette triple nouvelle circula en effet dans Paris le meme jour.
+Elle ne se realisa pour Goethe que quinze mois plus tard.
+
+
+ NAPOLEON.
+
+ Voyez-vous cette etoile?
+
+ CAULAINCOURT
+
+ Non.
+
+ NAPOLEON.
+
+ Eh bien, moi, je la vois.
+
+
+Si le clerge n'y prend garde et ne change de vie, on ne croira bientot
+plus en France a d'autre trinite qu'a celle du drapeau tricolore.
+
+
+Citadelle inexpugnable que la France aujourd'hui! Pour remparts, au
+midi, les Pyrenees; au levant, les Alpes; au nord, la Belgique avec
+sa haie de forteresses; au couchant, l'Ocean pour fosse. En deca
+des Pyrenees, en deca des Alpes, en deca du Rhin et des forteresses
+belges, trois peuples en revolution, Espagne, Italie, Belgique, nous
+montent la garde; en deca de la mer, la republique americaine. Et,
+dans cette France imprenable, pour garnison, trois millions de
+bayonnettes; pour veiller aux creneaux des Alpes, des Pyrenees et de
+la Belgique, quatre cent mille soldats; pour defendre le terrain, un
+garde national par pied carre. Enfin, nous tenons le bout de meche
+de toutes les revolutions dont l'Europe est minee. Nous n'avons qu'a
+dire: Feu!
+
+
+J'ai assiste a une seance du proces des ministres, a l'avant-derniere,
+a la plus lugubre, a celle ou l'on entendait le mieux rugir le peuple
+dehors. J'ecrirai cette journee-la.
+
+Une pensee m'occupait pendant la seance, c'est que le pouvoir
+occulte qui a pousse Charles X a sa ruine, le mauvais genie de la
+restauration, ce gouvernement qui traitait la France en accusee, en
+criminelle, et lui faisait sans relache son proces, avait fini, tant
+il y a une raison interieure dans les choses, par ne plus pouvoir
+avoir pour ministres que des procureurs generaux.
+
+Et en effet, quels etaient les trois hommes assis pres de M. de
+Polignac comme ses agents les plus immediats? M. de Peyronnet,
+procureur general; M. de Chantelauze, procureur general; M. de
+Guernon-Ranville, procureur general. Qu'est-ce que M. Mangin, qui eut
+probablement figure a cote d'eux, si la revolution de juillet avait
+pu se saisir de lui? Un procureur general. Plus de ministre de
+l'interieur, plus de ministre de l'instruction publique, plus de
+prefet de police; des procureurs generaux partout. La France n'etait
+plus ni administree, ni gouvernee au conseil du roi, mais accusee,
+mais jugee, mais condamnee.
+
+Ce qui est dans les choses sort toujours au dehors par quelque cote.
+
+
+La licence se creve ses cent yeux avec ses cent bras.
+
+
+Quelques rochers n'arretent pas un fleuve; a travers les resistances
+humaines, les evenements s'ecoulent sans se detourner.
+
+
+Chacun se depopularise a son tour. Le peuple finira peut-etre par se
+depopulariser.
+
+
+Il y a des hommes malheureux; Christophe Colomb ne peut attacher
+son nom a sa decouverte; Guillotin ne peut detacher le sien de son
+invention.
+
+
+Le mouvement se propage du centre a la circonference; le travail se
+fait en dessous; mais il se fait. Les peres ont vu la revolution de
+France, les fils verront la revolution d'Europe.
+
+
+Les droits politiques, les fonctions de jure, d'electeur et de garde
+national, entrent evidemment dans la constitution normale de tout
+membre de la cite. Tout homme du peuple est, a priori, homme de la
+cite.
+
+Cependant les droits politiques doivent, evidemment aussi, sommeiller
+dans l'individu jusqu'a ce que l'individu sache clairement ce que
+c'est que des droits politiques, ce que cela signifie, et ce qu'on
+en fait. Pour exercer il faut comprendre. En bonne logique,
+l'intelligence de la chose doit toujours preceder l'action sur la
+chose.
+
+Il faut donc, on ne saurait trop insister sur ce point, eclairer le
+peuple pour pouvoir le constituer un jour. Et c'est un devoir sacre
+pour les gouvernants de se hater de repandre la lumiere dans ces
+masses obscures ou le droit definitif repose. Tout tuteur honnete
+presse l'emancipation de son pupille. Multipliez donc les chemins qui
+menent a l'intelligence, a la science, a l'aptitude. La Chambre, j'ai
+presque dit le trone, doit etre le dernier echelon d'une echelle dont
+le premier echelon est une ecole.
+
+Et puis, instruire le peuple, c'est l'ameliorer; eclairer le peuple,
+c'est le moraliser; lettrer le peuple, c'est le civiliser. Toute
+brutalite se fond au feu doux des bonnes lectures quotidiennes.
+_Humaniores litterae_. Il faut faire faire au peuple ses humanites.
+
+Ne demandez pas de droits pour le peuple, tant que le peuple demandera
+des tetes.
+
+
+
+
+ JANVIER
+
+
+La chose la plus remarquable de ce mois-ci, c'est cet echantillon de
+style de tribune. La phrase a ete textuellement prononcee a la Chambre
+des deputes par un des principaux orateurs:
+
+"... C'est proscrire les veritables bases du lien social."
+
+
+
+
+ FEVRIER
+
+
+Le roi Ferdinand de Naples, pere de celui qui vient de mourir, disait
+qu'il ne fallait que trois F. pour gouverner un peuple: _Festa, Forca,
+Farina_.
+
+
+On veut demolir Saint-Germain l'Auxerrois pour un alignement de place
+ou de rue; quelque jour on detruira Notre-Dame pour agrandir le
+parvis; quelque jour on rasera Paris pour agrandir la plaine des
+Sablons.
+
+
+Alignement, nivellement, grands mots, grands principes, pour lesquels
+on demolit tous les edifices, au propre et au figure, ceux de l'ordre
+intellectuel comme ceux de l'ordre materiel, dans la societe comme
+dans la cite.
+
+
+Il faut des monuments aux cites de l'homme; autrement ou serait la
+difference entre la ville et la fourmiliere?
+
+
+
+
+ MARS
+
+
+Il y avait quelque chose de plus beau que la brochure de M. de C----;
+c'etait son silence. Il a eu tort de le rompre. Les Achilles dans leur
+tente sont plus formidables que sur le champ de bataille.
+
+
+13 mars.--Combinaison Casimir Perier. Un homme qui engourdira la
+plaie, mais ne la fermera pas; un palliatif, non la guerison; un
+ministere au laudanum.
+
+
+"Quelle administration! quelle epoque! ou il faut tout craindre et
+tout braver; ou le tumulte renait du tumulte; ou l'on produit une
+emeute par les moyens qu'on prend pour la prevenir; ou il faut
+sans cesse de la mesure, et ou la mesure parait equivoque, timide,
+pusillanime; ou il faut deployer beaucoup de force, et ou la force
+parait tyrannie; ou l'on est assiege de mille conseils, et ou il faut
+prendre conseil de soi-meme; ou l'on est oblige de redouter jusqu'a
+des citoyens dont les intentions sont pures, mais que la defiance,
+l'inquietude, l'exageration, rendent presque aussi redoutables que des
+conspirateurs; ou l'on est reduit meme, dans des occasions difficiles,
+a ceder par sagesse, a conduire le desordre pour le retenir, a se
+charger d'un emploi glorieux, il est vrai, mais environne d'alarmes
+cruelles; ou il faut encore, au milieu de si grandes difficultes,
+deployer un front serein, etre toujours calme, mettre de l'ordre
+jusque dans les plus petits objets, n'offenser personne, guerir toutes
+les jalousies, servir sans cesse, et chercher a plaire comme si l'on
+ne servait point!"
+
+Voila, certes, des paroles qui caracterisent admirablement le moment
+present, et qui se superposent etroitement dans leurs moindres details
+aux moindres details de notre situation politique. Elles ont quarante
+ans de date. Elles ont ete prononcees par Mirabeau, le 19 octobre
+1789. Ainsi les revolutions ont de certaines phases qui reviennent
+invariablement. La revolution de 1789 en etait alors ou en est la
+revolution de 1830 aujourd'hui, a la periode des insurrections.
+
+Une revolution, quand elle passe de l'etat de theorie a l'etat
+d'action, debouche d'ordinaire par l'emeute. L'emeute est la premiere
+des diverses formes violentes qu'il est dans la loi d'une revolution
+de prendre. L'emeute, c'est l'engorgement des interets nouveaux,
+des idees nouvelles, des besoins nouveaux, a toutes les portes trop
+etroites du vieil edifice politique. Tous veulent entrer a la fois
+dans toutes les jouissances sociales. Aussi est-il rare qu'une
+revolution ne commence pas par enfoncer les portes. Il est de
+l'essence de l'emeute revolutionnaire, qu'il ne faut pas confondre
+avec les autres sortes d'emeute, d'avoir presque toujours tort dans la
+forme et raison dans le fond.
+
+
+
+
+ DERNIERS FEUILLETS SANS DATE
+
+
+Une ancienne prophetie de Mahomet dit qu'un _soleil se levera au
+couchant_. Est-ce de Napoleon qu'il voulait parler?
+
+
+Vous voyez ces deux hommes, Robespierre et Mirabeau. L'un est de
+plomb, l'autre est de fer. La fournaise de la revolution fera fondre
+l'un, qui s'y dissoudra; l'autre y rougira, y flamboiera, y deviendra
+eclatant et superbe.
+
+
+Il fallait etre geant comme Annibal, comme Charlemagne, comme
+Napoleon, pour enjamber les Alpes.
+
+
+Les revolutions sont commencees par des hommes que font les
+circonstances, et terminees par des hommes qui font les evenements.
+
+
+Sous la monarchie, une lettre de cachet prenait la liberte d'un
+individu, et la mettait dans la Bastille.
+
+Toute la liberte individuelle de France etait venue ainsi s'accumuler
+goutte a goutte, homme a homme, dans la Bastille, depuis plusieurs
+siecles. Aussi, la Bastille brisee, la liberte s'est repandue a flots
+par la France et par l'Europe.
+
+
+Un classique jacobin: un bonnet rouge sur une perruque.
+
+
+Plusieurs ont cree des mots dans la langue; Vaugelas a fait _pudeur_;
+Corneille, _invaincu_; Richelieu, _generalissime_.
+
+
+La civilisation est toute-puissante. Tantot elle s'accommode d'un
+desert de sable, comme, sous Rome, de l'Afrique; tantot d'une region
+de neiges, comme actuellement de la Russie.
+
+
+L'empereur disait: officiers francais et soldats russes.
+
+
+Gloire, ambition, armees, flottes, trones, couronnes; polichinelles
+des grands enfants.
+
+
+Le boucher Legendre assommait Lanjuinais de coups de poing a la
+tribune de la Convention:--Fais donc d'abord decreter que je suis un
+boeuf!--dit Lanjuinais.
+
+
+La France est toujours a la mode en Europe.
+
+
+L'Ecriture conte qu'il y a eu un roi qui fut pendant sept ans bete
+fauve dans les bois, puis reprit sa forme humaine. Il arrive parfois
+que c'est le tour du peuple. Il fait aussi ses sept annees de
+bete feroce, puis redevient homme. Ces metamorphoses s'appellent
+revolutions.
+
+
+Le peuple, comme le roi, y gagne la sagesse.
+
+
+ TOAST:
+
+A l'abolition de la loi salique!
+
+Que desormais la France soit regie par une reine, et que cette reine
+s'appelle la loi.
+
+
+Singulier parallelisme des destinees de Rome! apres un senat qui
+faisait des dieux, un conclave qui fait des saints.
+
+
+Qu'est-ce que c'est donc que cette sagesse humaine qui ressemble si
+fort a la folie quand on la voit d'un peu haut?
+
+
+Les empires ont leurs crises comme les montagnes ont leur hiver. Une
+parole dite trop haut y produit une avalanche.
+
+
+En 1797, on disait: la coterie de Bonaparte; en 1807: l'empire de
+Napoleon.
+
+
+Les grands hommes sont les coefficients de leur siecle.
+
+
+Richelieu s'appelait le _marquis du Chillou_; Mirabeau, _Riquetti_;
+Napoleon, _Buonaparte_.
+
+
+Decret publie a Pekin, dans la _Gazette de la Chine_, vers la fin
+d'aout 1830:
+
+"L'academie astronomique a rendu compte que, dans la nuit du 15e
+jour de la 7e lune (20 aout), deux etoiles ont ete observees, et des
+vapeurs blanches sont tombees pres du signe du zodiaque Tsyveitchoun.
+Elles se sont fait voir a l'heure ou la garde de nuit est relevee pour
+la quatrieme fois (a pres de minuit) _et annoncent des troubles dans
+l'ouest_."
+
+
+Napoleon disait: Avec Anvers, je tiens un pistolet charge sur le coeur
+de l'Angleterre.
+
+
+Dieu nous garde de ces reformateurs qui _lisent les lois de Minos,
+parce qu'ils ont une constitution a faire pour mardi_!
+
+
+Le cocher qui conduisait Bonaparte le soir du 3 nivose s'appelait
+Cesar.
+
+
+L'Espagne a eu, l'Angleterre a la plus grande marine de la terre.
+
+Le midi de l'Amerique parle espagnol, le nord parle anglais.
+
+
+L'incendie de Moscou, aurore boreale allumee par Napoleon.
+
+
+ NOBLESSE. PEUPLE.
+
+Le comte de Mirabeau. Franklin.
+Napoleon Buonaparte, gentilhomme corse. Washington.
+Le marquis Simon de Bolivar. Sieyes.
+Le marquis de La Fayette. Bentham.
+Lord Byron. Schiller.
+M. de Goethe. Canaris.
+Sir Walter Scott. Danton.
+Le comte Henri de Saint-Simon. Talma.
+Le vicomte de Chateaubriand. Cuvier.
+Madame de Stael.
+Le comte de Maistre.
+F. de Lamennais.
+O'Connell, gentilhomme irlandais.
+Mina, hidalgo catalan.
+Benjamin de Constant.
+La Rochejaquelein.
+Riego.
+
+
+Luther disait: _Je bouleverse le monde en buvant mon pot de biere_.
+Cromwell disait: _J'ai le roi dans mon sac et le parlement dans ma
+poche_. Napoleon disait: _Lavons notre linge sale en famille_.
+
+Avis aux faiseurs de tragedies qui ne comprennent pas les grandes
+choses sans les grands mots.
+
+
+Echecs d'hommes secondaires, eclipses de lune.
+
+
+"Il avait (Louis XIV) beaucoup d'esprit naturel, mais il etait tres
+ignorant; il en avait honte. Aussi etait-on oblige de tourner les
+savants en ridicule."
+
+(_Memoires de la Princesse palatine_.)
+
+
+Geneve; une republique et un ocean en petit.
+
+
+Je reviens d'Angleterre, ecrivait, il y a vingt ans, Henri de
+Saint-Simon, et je n'y ai trouve sur le chantier aucune idee capitale
+neuve.
+
+
+Il en est d'un grand homme comme du soleil. Il n'est jamais plus beau
+pour nous qu'au moment ou nous le voyons pres de la terre, a son
+lever, a son coucher.
+
+
+Parmi les colosses de l'histoire, Cromwell, demi-fanatique et
+demi-politique, marque la transition de Mahomet a Napoleon.
+
+
+Les gaulois brulerent Lutece devant Cesar (_vid. Comm_). Deux mille
+ans apres les russes brulent Moscou devant Napoleon.
+
+
+Il ne faut pas voir toutes les choses de la vie a travers le prisme
+de la poesie. Il ressemble a ces verres ingenieux qui grandissent les
+objets. Ils vous montrent dans toute leur lumiere et dans toute leur
+majeste les spheres du ciel; rabaissez-les sur la terre, et vous ne
+verrez plus que des formes gigantesques, a la verite, mais pales,
+vagues et confuses.
+
+
+Napoleon exprime en blason, c'est une couronne gigantale surmontee
+d'une couronne royale.
+
+
+Une revolution est la larve d'une civilisation.
+
+
+La providence est menagere de ses grands hommes. Elle ne les prodigue
+pas; elle ne les gaspille pas. Elle les emet et les retire au bon
+moment, et ne leur donne jamais a gouverner que des evenements de leur
+taille. Quand elle a quelque mauvaise besogne a faire, elle la fait
+faire par de mauvaises mains; elle ne remue le sang et la boue qu'avec
+de vils outils. Ainsi Mirabeau s'en va avant la Terreur; Napoleon
+ne vient qu'apres. Entre les deux geants, la fourmiliere des hommes
+petits et mechants, la guillotine, les massacres, les noyades, 93. Et
+a 93 Robespierre suffit; il est assez bon pour cela.
+
+
+J'ai entendu des hommes eminents du siecle, en politique, en
+litterature, en science, se plaindre de l'envie, des haines, des
+calomnies, etc. Ils avaient tort. C'est la loi, c'est la gloire.
+Les hautes renommees subissent ces epreuves. La haine les poursuit
+partout. Rien ne lui est sacre. Le theatre lui livrait plus a nu
+Shakespeare et Moliere; la prison ne lui derobait pas Christophe
+Colomb; le cloitre n'en preservait pas saint Bernard; le trone n'en
+sauvait pas Napoleon. Il n'y a pour le genie qu'un lieu sur la terre
+qui jouisse du droit d'asile, c'est le tombeau.
+
+
+
+
+ 1823-1824
+
+
+
+
+ SUR VOLTAIRE
+
+
+ Decembre 1823.
+
+Francois-Marie Arouet, si celebre sous le nom de Voltaire, naquit a
+Chatenay le 20 fevrier 1694, d'une famille de magistrature. Il fut
+eleve au college des jesuites, ou l'un de ses regents, le pere Lejay,
+lui predit, a ce qu'on assure, qu'il serait en France le coryphee du
+deisme.
+
+A peine sorti du college, Arouet, dont le talent s'eveillait avec
+toute la force et toute la naivete de la jeunesse, trouva d'un cote,
+dans son pere, un inflexible contempteur, et, de l'autre, dans son
+parrain, l'abbe de Chateauneuf, un pervertisseur complaisant. Le
+pere condamnait toute etude litteraire sans savoir pourquoi, et
+par consequent avec une obstination insurmontable. Le parrain, qui
+encourageait au contraire les essais d'Arouet, aimait beaucoup les
+vers, surtout ceux que rehaussait une certaine saveur de licence
+ou d'impiete. L'un voulait emprisonner le poete dans une etude de
+procureur; l'autre egarait le jeune homme dans tous les salons. M.
+Arouet interdisait toute lecture a son fils; Ninon de Lenclos leguait
+une bibliotheque a l'eleve de son ami Chateauneuf. Ainsi, le genie de
+Voltaire subit des sa naissance le malheur de deux actions contraires
+et egalement funestes; l'une qui tendait a etouffer violemment ce
+feu sacre qu'on ne peut eteindre; l'autre qui l'alimentait
+inconsiderement, aux depens de tout ce qu'il y a de noble et de
+respectable dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre social. Ce sont
+peut-etre ces deux impulsions opposees, imprimees a la fois au premier
+essor de cette imagination puissante, qui en ont vicie pour jamais
+la direction. Du moins peut-on leur attribuer les premiers ecarts
+du talent de Voltaire, tourmente ainsi tout ensemble du frein et de
+l'eperon.
+
+Aussi, des le commencement de sa carriere, lui attribua-t-on d'assez
+mechants vers fort impertinents qui le firent mettre a la Bastille,
+punition rigoureuse pour de mauvaises rimes. C'est durant ce loisir
+force que Voltaire, age de vingt-deux ans, ebaucha son poeme blafard
+de la _Ligue_, depuis la _Henriade_, et termina son remarquable drame
+d'_Oedipe_. Apres quelques mois de Bastille, il fut a la fois delivre
+et pensionne par le regent d'Orleans, qu'il remercia de vouloir bien
+se charger de son entretien, en le priant de ne plus se charger de son
+logement.
+
+_Oedipe_ fut joue avec succes en 1718. Lamotte, l'oracle de
+cette epoque, daigna consacrer ce triomphe par quelques paroles
+sacramentelles, et la renommee de Voltaire commenca. Aujourd'hui
+Lamotte n'est peut-etre immortel que pour avoir ete nomme dans les
+ecrits de Voltaire.
+
+La tragedie d'_Artemire_ succeda a _Oedipe_. Elle tomba. Voltaire
+fit un voyage a Bruxelles pour y voir J.-B. Rousseau, qu'on a si
+singulierement appele grand. Les deux poetes s'estimaient avant de
+se connaitre, ils se separerent ennemis. On a dit qu'ils etaient
+reciproquement envieux l'un de l'autre. Ce ne serait pas un signe de
+superiorite.
+
+_Artemire_, refaite et rejouee en 1724 sous le nom de _Marianne_, eut
+beaucoup de succes sans etre meilleure. Vers la meme epoque parut la
+_Ligue_ ou la _Henriade_, et la France n'eut pas un poeme epique.
+Voltaire substitua dans son poeme Mornay a Sully, parce qu'il avait a
+se plaindre du descendant de ce grand ministre. Cette vengeance peu
+philosophique est cependant excusable, parce que Voltaire, insulte
+lachement devant l'hotel de Sully par je ne sais quel chevalier de
+Rohan, et abandonne par l'autorite judiciaire, ne put en exercer
+d'autre.
+
+Justement indigne du silence des lois envers son meprisable agresseur,
+Voltaire, deja celebre, se retira en Angleterre, ou il etudia des
+sophistes. Cependant tous ses loisirs n'y furent pas perdus; il fit
+deux nouvelles tragedies, _Brutus_ et _Cesar_, dont Corneille eut
+avoue plusieurs scenes.
+
+Revenu en France, il donna successivement _Eryphile_, qui tomba, et
+_Zaire_, chef-d'oeuvre concu et termine en dix-huit jours, auquel il
+ne manque que la couleur du lieu et une certaine severite de style.
+_Zaire_ eut un succes prodigieux et merite. La tragedie d'_Adelaide
+Du Guesclin_ (depuis le _Duc de Foix_) succeda a _Zaire_ et fut loin
+d'obtenir le meme succes. Quelques publications moins importantes, le
+_Temple du gout_, les _Lettres sur les anglais_, etc., tourmenterent
+pendant quelques annees la vie de Voltaire.
+
+Cependant son nom remplissait deja l'Europe. Retire a Cirey, chez la
+marquise du Chatelet, femme qui fut, suivant l'expression meme de
+Voltaire, propre a toutes les sciences, excepte a celle de la vie,
+il dessechait sa belle imagination dans l'algebre et la geometrie,
+ecrivait _Alzire_, _Mahomet_, l'_Histoire_ spirituelle _de Charles
+XII_, amassait les materiaux du _Siecle de Louis XIV_, preparait
+_l'Essai sur les moeurs des nations_, et envoyait des madrigaux a
+Frederic, prince hereditaire de Prusse. _Merope_, egalement composee
+a Cirey, mit le sceau a la reputation dramatique de Voltaire. Il crut
+pouvoir alors se presenter pour remplacer le cardinal de Fleury a
+l'academie francaise. Il ne fut pas admis. Il n'avait encore que du
+genie. Quelque temps apres, cependant, il se mit a flatter madame de
+Pompadour; il le fit avec une si opiniatre complaisance, qu'il obtint
+tout a la fois le fauteuil academique, la charge de gentilhomme de la
+chambre et la place d'historiographe de France. Cette faveur dura peu.
+Voltaire se retira tour a tour a Luneville, chez le bon Stanislas, roi
+de Pologne et duc de Lorraine; a Sceaux, chez madame du Maine, ou
+il fit _Semiramis_, _Oreste_ et _Rome sauvee_, et a Berlin, chez
+Frederic, devenu roi de Prusse. Il passa plusieurs annees dans cette
+derniere retraite avec le titre de chambellan, la croix du Merite
+de Prusse et une pension. Il etait admis aux soupers royaux avec
+Maupertuis, d'Argens, et Lamettrie, athee du roi, de ce roi qui, comme
+le dit Voltaire meme, vivait sans cour, sans conseil et sans culte. Ce
+n'etait point l'amitie sublime d'Aristote et d'Alexandre, de Terence
+et de Scipion. Quelques annees de frottement suffirent pour user ce
+qu'avaient de commun l'ame du despote philosophe et l'ame du sophiste
+poete. Voltaire voulut s'enfuir de Berlin. Frederic le chassa.
+
+Renvoye de Prusse, repousse de France, Voltaire passa deux ans en
+Allemagne, ou il publia ses _Annales de l'Empire_, redigees par
+complaisance pour la duchesse de Saxe-Gotha; puis il vint se fixer aux
+portes de Geneve avec Mme Denis, sa niece.
+
+L'_Orphelin de la Chine_, tragedie ou brille encore presque tout son
+talent, fut le premier fruit de sa retraite, ou il eut vecu en paix,
+si d'avides libraires n'eussent publie son odieuse _Pucelle_. C'est
+encore a cette epoque et dans ses diverses residences des Delices, de
+Tournay et de Ferney, qu'il fit le poeme sur le _Tremblement de terre
+de Lisbonne_, la tragedie de _Tancrede_, quelques contes et differents
+opuscules. C'est alors qu'il defendit, avec une generosite melee
+de trop d'ostentation, Calas, Sirven, La Barre, Montbailli, Lally,
+deplorables victimes des meprises judiciaires. C'est alors qu'il se
+brouilla avec Jean-Jacques, se lia avec Catherine de Russie, pour
+laquelle il ecrivit l'histoire de son aieul Pierre 1er, et se
+reconcilia avec Frederic. C'est encore du meme temps que date sa
+cooperation a l'_Encyclopedie_, ouvrage ou des hommes qui avaient
+voulu prouver leur force ne prouverent que leur faiblesse, monument
+monstrueux dont le _Moniteur_ de notre revolution est l'effroyable
+pendant.
+
+Accable d'annees, Voltaire voulut revoir Paris. Il revint dans cette
+Babylone qui sympathisait avec son genie. Salue d'acclamations
+universelles, le malheureux vieillard put voir, avant de mourir,
+combien son oeuvre etait avancee. Il put jouir ou s'epouvanter de sa
+gloire. Il ne lui restait plus assez de puissance vitale pour soutenir
+les emotions de ce voyage, et Paris le vit expirer le 30 mai 1778.
+Les esprits forts pretendirent qu'il avait emporte l'incredulite au
+tombeau. Nous ne le poursuivrons pas jusque-la.
+
+Nous avons raconte la vie privee de Voltaire; nous allons essayer de
+peindre son existence publique et litteraire.
+
+Nommer Voltaire, c'est caracteriser tout le dix-huitieme siecle; c'est
+fixer d'un seul trait la double physionomie historique et litteraire
+de cette epoque, qui ne fut, quoi qu'on en dise, qu'une epoque de
+transition, pour la societe comme pour la poesie. Le dix-huitieme
+siecle paraitra toujours dans l'histoire comme etouffe entre le siecle
+qui le precede et le siecle qui le suit. Voltaire en est le personnage
+principal et en quelque sorte typique, et, quelque prodigieux que fut
+cet homme, ses proportions semblent bien mesquines entre la grande
+image de Louis XIV et la gigantesque figure de Napoleon.
+
+Il y a deux etres dans Voltaire. Sa vie eut deux influences. Ses
+ecrits eurent deux resultats. C'est sur cette double action, dont
+l'une domina les lettres, dont l'autre se manifesta dans les
+evenements, que nous allons jeter un coup d'oeil. Nous etudierons
+separement chacun de ces deux regnes du genie de Voltaire. Il ne
+faut pas oublier toutefois que leur double puissance fut intimement
+coordonnee, et que les effets de cette puissance, plutot meles que
+lies, ont toujours eu quelque chose de simultane et de commun. Si,
+dans cette note, nous en divisons l'examen, c'est uniquement parce
+qu'il serait au-dessus de nos forces d'embrasser d'un seul regard cet
+ensemble insaisissable; imitant en cela l'artifice de ces artistes
+orientaux qui, dans l'impuissance de peindre une figure de face,
+parviennent cependant a la representer entierement, en enfermant les
+deux profils dans un meme cadre.
+
+En litterature, Voltaire a laisse un de ces monuments dont l'aspect
+etonne plutot par son etendue qu'il n'impose par sa grandeur.
+L'edifice qu'il a construit n'a rien d'auguste. Ce n'est point le
+palais des rois, ce n'est point l'hospice du pauvre. C'est un bazar
+elegant et vaste, irregulier et commode; etalant dans la boue
+d'innombrables richesses; donnant a tous les interets, a toutes les
+vanites, a toutes les passions, ce qui leur convient; eblouissant
+et fetide; offrant des prostitutions pour des voluptes; peuple de
+vagabonds, de marchands et d'oisifs, peu frequente du pretre et de
+l'indigent. La, d'eclatantes galeries inondees incessamment d'une
+foule emerveillee; la, des antres secrets ou nul ne se vante
+d'avoir penetre. Vous trouverez sous ces arcades somptueuses mille
+chefs-d'oeuvre de gout et d'art, tout reluisants d'or et de diamants;
+mais n'y cherchez pas la statue de bronze aux formes antiques et
+severes. Vous y trouverez des parures pour vos salons et pour
+vos boudoirs; n'y cherchez pas les ornements qui conviennent au
+sanctuaire. Et malheur au faible qui n'a qu'une ame pour fortune
+et qui l'expose aux seductions de ce magnifique repaire; temple
+monstrueux ou il y a des temoignages pour tout ce qui n'est pas la
+verite, un culte pour tout ce qui n'est pas Dieu!
+
+Certes, si nous voulons bien parler d'un monument de ce genre avec
+admiration, on n'exigera pas que nous en parlions avec respect.
+
+Nous plaindrions une cite ou la foule serait au bazar et la solitude a
+l'eglise; nous plaindrions une litterature qui deserterait le sentier
+de Corneille et de Bossuet pour courir sur la trace de Voltaire.
+
+Loin de nous toutefois la pensee de nier le genie de cet homme
+extraordinaire. C'est parce que, dans notre conviction, ce genie
+etait peut-etre un des plus beaux qui aient jamais ete donnes a aucun
+ecrivain, que nous en deplorons plus amerement le frivole et funeste
+emploi. Nous regrettons, pour lui comme pour les lettres, qu'il ait
+tourne contre le ciel cette puissance intellectuelle qu'il avait recue
+du ciel. Nous gemissons sur ce beau genie qui n'a point compris sa
+sublime mission, sur cet ingrat qui a profane la chastete de la muse
+et la saintete de la patrie, sur ce transfuge qui ne s'est pas souvenu
+que le trepied du poete a sa place pres de l'autel. Et (ce qui est
+d'une profonde et inevitable verite) sa faute meme renfermait son
+chatiment. Sa gloire est beaucoup moins grande qu'elle ne devait
+l'etre, parce qu'il a tente toutes les gloires, meme celle
+d'Erostrate. Il a defriche tous les champs, on ne peut dire qu'il en
+ait cultive un seul. Et, parce qu'il eut la coupable ambition d'y
+semer egalement les germes nourriciers et les germes veneneux, ce
+sont, pour sa honte eternelle, les poisons qui ont le plus fructifie.
+La _Henriade_, comme composition litteraire, est encore bien
+inferieure a la _Pucelle_ (ce qui ne signifie certes pas que ce
+coupable ouvrage soit superieur, meme dans son genre honteux).
+Ses satires, empreintes parfois d'un stigmate infernal, sont fort
+au-dessus de ses comedies, plus innocentes. On prefere ses poesies
+legeres, ou son cynisme eclate souvent a nu, a ses poesies lyriques,
+dans lesquelles on trouve parfois des vers religieux et graves[1]. Ses
+contes, enfin, si desolants d'incredulite et de scepticisme, valent
+mieux que ses histoires, ou le meme defaut se fait un peu moins
+sentir, mais ou l'absence perpetuelle de dignite est en contradiction
+avec le genre meme de ces ouvrages. Quant a ses tragedies, ou il
+se montre reellement grand poete, ou il trouve souvent le trait du
+caractere, le mot du coeur, on ne peut disconvenir, malgre tant
+d'admirables scenes, qu'il ne soit encore reste assez loin de Racine,
+et surtout du vieux Corneille. Et ici notre opinion est d'autant moins
+suspecte, qu'un examen approfondi de l'oeuvre dramatique de Voltaire
+nous a convaincu de sa haute superiorite au theatre. Nous ne doutons
+pas que si Voltaire, au lieu de disperser les forces colossales de sa
+pensee sur vingt points differents, les eut toutes reunies vers un
+meme but, la tragedie, il n'eut surpasse Racine et peut-etre
+egale Corneille. Mais il depensa le genie en esprit. Aussi fut-il
+prodigieusement spirituel. Aussi le sceau du genie est-il plutot
+empreint sur le vaste ensemble de ses ouvrages que sur chacun d'eux en
+particulier. Sans cesse preoccupe de son siecle, il negligeait trop la
+posterite, cette image austere qui doit dominer toutes les meditations
+du poete. Luttant de caprice et de frivolite avec ses frivoles et
+capricieux contemporains, il voulait leur plaire et se moquer d'eux.
+Sa muse, qui eut ete si belle de sa beaute, emprunta souvent ses
+prestiges aux enluminures du fard et aux grimaces de la coquetterie,
+et l'on est perpetuellement tente de lui adresser ce conseil d'amant
+jaloux:
+
+ Epargne-toi ce soin;
+L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin.
+
+Voltaire paraissait ignorer qu'il y a beaucoup de grace dans la force,
+et que ce qu'il y a de plus sublime dans les oeuvres de l'esprit
+humain est peut-etre aussi ce qu'il y a de plus naif. Car
+l'imagination sait reveler sa celeste origine sans recourir a des
+artifices etrangers. Elle n'a qu'a marcher pour se montrer deesse. _Et
+vera incessu patuit dea_.
+
+S'il etait possible de resumer l'idee multiple que presente
+l'existence litteraire de Voltaire, nous ne pourrions que la classer
+parmi ces prodiges que les latins appelaient _monstra_. Voltaire, en
+effet, est un phenomene peut-etre unique, qui ne pouvait naitre qu'en
+France et au dix-huitieme siecle. Il y a cette difference entre sa
+litterature et celle du grand siecle, que Corneille, Moliere et Pascal
+appartiennent davantage a la societe, Voltaire a la civilisation. On
+sent, en le lisant, qu'il est l'ecrivain d'un age enerve et affadi. Il
+a de l'agrement et point de grace, du prestige et point de charme,
+de l'eclat et point de majeste. Il sait flatter et ne sait point
+consoler. Il fascine et ne persuade pas. Excepte dans la tragedie, qui
+lui est propre, son talent manque de tendresse et de franchise. On
+sent que tout cela est le resultat d'une organisation, et non l'effet
+d'une inspiration; et, quand un medecin athee vient vous dire que tout
+Voltaire etait dans ses tendons et dans ses nerfs, vous fremissez
+qu'il n'ait raison. Au reste, comme un autre ambitieux plus moderne,
+qui revait la suprematie politique, c'est en vain que Voltaire a
+essaye la suprematie litteraire. La monarchie absolue ne convient pas
+a l'homme. Si Voltaire eut compris la veritable grandeur, il eut place
+sa gloire dans l'unite plutot que dans l'universalite. La force ne
+se revele point par un deplacement perpetuel, par des metamorphoses
+indefinies, mais bien par une majestueuse immobilite. La force, ce
+n'est pas Protee, c'est Jupiter.
+
+Ici commence la seconde partie de notre tache; elle sera plus courte,
+parce que, grace a la revolution francaise, les resultats politiques
+de la philosophie de Voltaire sont malheureusement d'une effrayante
+notoriete. Il serait cependant souverainement injuste de n'attribuer
+qu'aux ecrits du "patriarche de Ferney" cette fatale revolution. Il
+faut y voir avant tout l'effet d'une decomposition sociale depuis
+longtemps commencee. Voltaire et l'epoque ou il vecut doivent
+s'accuser et s'excuser reciproquement. Trop fort pour obeir a son
+siecle, Voltaire etait aussi trop faible pour le dominer. De cette
+egalite d'influence resultait entre son siecle et lui une perpetuelle
+reaction, un echange mutuel d'impietes et de folies, un continuel flux
+et reflux de nouveautes qui entrainait toujours dans ses oscillations
+quelque vieux pilier de l'edifice social. Qu'on se represente la face
+politique du dix-huitieme siecle, les scandales de la Regence, les
+turpitudes de Louis XV; la violence dans le ministere, la violence
+dans les parlements, la force nulle part; la corruption morale
+descendant par degres de la tete au coeur, des grands au peuple; les
+prelats de cour, les abbes de toilette; l'antique monarchie, l'antique
+societe chancelant sur leur base commune, et ne resistant plus aux
+attaques des novateurs que par la magie de ce beau nom de Bourbon[2];
+qu'on se figure Voltaire jete sur cette societe en dissolution comme
+un serpent dans un marais, et l'on ne s'etonnera plus de voir l'action
+contagieuse de sa pensee hater la fin de cet ordre politique que
+Montaigne et Rabelais avaient inutilement attaque dans sa jeunesse et
+dans sa vigueur. Ce n'est pas lui qui rendit la maladie mortelle, mais
+c'est lui qui en developpa le germe, c'est lui qui en exaspera les
+acces. Il fallait tout le venin de Voltaire pour mettre cette fange en
+ebullition; aussi doit-on imputer a cet infortune une grande partie
+des choses monstrueuses de la revolution. Quant a cette revolution en
+elle-meme, elle dut etre inouie. La providence voulut la placer entre
+le plus redoutable des sophistes et le plus formidable des despotes.
+A son aurore, Voltaire apparait dans une saturnale funebre[3]; a son
+declin, Buonaparte se leve dans un massacre[4].
+
+
+[1: M. le comte de Maistre, dans son severe et remarquable portrait de
+Voltaire, observe qu'il est nul dans l'ode, et attribue avec raison
+cette nullite au defaut d'enthousiasme. Voltaire, en effet, qui ne
+se livrait a la poesie lyrique qu'avec antipathie, et seulement pour
+justifier sa pretention a l'universalite, Voltaire etait etranger a
+toute profonde exaltation; il ne connaissait d'emotion veritable que
+celle de la colere, et encore cette colere n'allait-elle pas jusqu'a
+l'indignation, jusqu'a cette indignation qui fait poete, comme dit
+Juvenal, _facit indignatio versum_.
+
+[2: Il faut que la demoralisation universelle ait jete de
+bienprofondes racines, pour que le ciel ait vainement envoye, vers la
+fin de ce siecle, Louis XVI, ce venerable martyr, qui eleva sa vertu
+jusqu'a la saintete.
+
+[3: Translation des restes de Voltaire au Pantheon.
+
+[4: Mitraillade de Saint-Roch.
+
+
+
+
+ SUR WALTER SCOTT
+
+ A PROPOS DE _QUENTIN DURWARD_
+
+
+ Juin 1823.
+
+Certes, il y a quelque chose de bizarre et de merveilleux dans le
+talent de cet homme, qui dispose de son lecteur comme le vent dispose
+d'une feuille; qui le promene a son gre dans tous les lieux et dans
+tous les temps; lui devoile, en se jouant, le plus secret repli du
+coeur, comme le plus mysterieux phenomene de la nature, comme la page
+la plus obscure de l'histoire; dont l'imagination domine et caresse
+toutes les imaginations, revet avec la meme etonnante verite le
+haillon du mendiant et la robe du roi, prend toutes les allures,
+adopte tous les vetements, parle tous les langages; laisse a la
+physionomie des siecles ce que la sagesse de Dieu a mis d'immuable et
+d'eternel dans leurs traits, et ce que les folies des hommes y ont
+jete de variable et de passager; ne force pas, ainsi que certains
+romanciers ignorants, les personnages des jours passes a s'enluminer
+de notre fard, a se frotter de notre vernis; mais contraint, par son
+pouvoir magique, les lecteurs contemporains a reprendre, du moins pour
+quelques heures, l'esprit, aujourd'hui si dedaigne, des vieux temps,
+comme un sage et adroit conseiller qui invite des fils ingrats a
+revenir chez leur pere. L'habile magicien veut cependant avant tout
+etre exact. Il ne refuse a sa plume aucune verite, pas meme celle qui
+nait de la peinture de l'erreur, cette fille des hommes qu'on pourrait
+croire immortelle si son humeur capricieuse et changeante ne rassurait
+sur son eternite. Peu d'historiens sont aussi fideles que ce
+romancier. On sent qu'il a voulu que ses portraits fussent des
+tableaux, et ses tableaux des portraits. Il nous peint nos devanciers
+avec leurs passions, leurs vices et leurs crimes, mais de sorte que
+l'instabilite des superstitions et l'impiete du fanatisme n'en fassent
+que mieux ressortir la perennite de la religion et la saintete des
+croyances. Nous aimons d'ailleurs a retrouver nos ancetres avec leurs
+prejuges, souvent si nobles et si salutaires, comme avec leurs beaux
+panaches et leurs bonnes cuirasses.
+
+Walter Scott a su puiser aux sources de la nature et de la verite un
+genre inconnu, qui est nouveau parce qu'il se fait aussi ancien qu'il
+le veut. Walter Scott allie a la minutieuse exactitude des chroniques
+la majestueuse grandeur de l'histoire et l'interet pressant du roman;
+genie puissant et curieux qui devine le passe; pinceau vrai qui
+trace un portrait fidele d'apres une ombre confuse, et nous force a
+reconnaitre meme ce que nous n'avons pas vu; esprit flexible et solide
+qui s'empreint du cachet particulier de chaque siecle et de chaque
+pays, comme une cire molle, et conserve cette empreinte pour la
+posterite comme un bronze indelebile.
+
+Peu d'ecrivains ont aussi bien rempli que Walter Scott les devoirs du
+romancier relativement a son art et a son siecle; car ce serait une
+erreur presque coupable dans l'homme de lettres que de se croire
+au-dessus de l'interet general et des besoins nationaux, d'exempter
+son esprit de toute action sur les contemporains, et d'isoler sa vie
+egoiste de la grande vie du corps social. Et qui donc se devouera, si
+ce n'est le poete? Quelle voix s'elevera dans l'orage, si ce n'est
+celle de la lyre qui peut le calmer? Et qui bravera les haines de
+l'anarchie et les dedains du despotisme, sinon celui auquel la sagesse
+antique attribuait le pouvoir de reconcilier les peuples et les rois,
+et auquel la sagesse moderne a donne celui de les diviser?
+
+Ce n'est donc point a de doucereuses galanteries, a de mesquines
+intrigues, a de sales aventures, que Walter Scott voue son talent.
+Averti par l'instinct de sa gloire, il a senti qu'il fallait quelque
+chose de plus a une generation qui vient d'ecrire de son sang et de
+ses larmes la page la plus extraordinaire de toutes les histoires
+humaines. Les temps qui ont immediatement precede et immediatement
+suivi notre convulsive revolution etaient de ces epoques
+d'affaissement que le fievreux eprouve avant et apres ses acces. Alors
+les livres les plus platement atroces, les plus stupidement impies,
+les plus monstrueusement obscenes, etaient avidement devores par une
+societe malade; dont les gouts depraves et les facultes engourdies
+eussent rejete tout aliment savoureux ou salutaire. C'est ce qui
+explique ces triomphes scandaleux, decernes alors par les plebeiens
+des salons et les patriciens des echoppes a des ecrivains ineptes ou
+graveleux, que nous dedaignerons de nommer, lesquels en sont reduits
+aujourd'hui a mendier l'applaudissement des laquais et le rire des
+prostituees. Maintenant la popularite n'est plus distribuee par la
+populace, elle vient de la seule source qui puisse lui imprimer un
+caractere d'immortalite ainsi que d'universalite, du suffrage de ce
+petit nombre d'esprits delicats, d'ames exaltees et de tetes serieuses
+qui representent moralement les peuples civilises. C'est celle-la que
+Scott a obtenue en empruntant aux annales des nations des compositions
+faites pour toutes les nations, en puisant dans les fastes des siecles
+des livres ecrits pour tous les siecles. Nul romancier n'a cache plus
+d'enseignement sous plus de charme, plus de verite sous la fiction. Il
+y a une alliance visible entre la forme qui lui est propre et toutes
+les formes litteraires du passe et de l'avenir, et l'on pourrait
+considerer les romans epiques de Scott comme une transition de la
+litterature actuelle aux romans grandioses, aux grandes epopees en
+vers ou en prose que notre ere poetique nous promet et nous donnera.
+
+Quelle doit etre l'intention du romancier? C'est d'exprimer dans
+une fable interessante une verite utile. Et, une fois cette idee
+fondamentale choisie, cette action explicative inventee, l'auteur ne
+doit-il pas chercher, pour la developper, un mode d'execution qui
+rende son roman semblable a la vie, l'imitation pareille au modele?
+Et la vie n'est-elle pas un drame bizarre ou se melent le bon et le
+mauvais, le beau et le laid, le haut et le bas, loi dont le pouvoir
+n'expire que hors de la creation? Faudra-t-il donc se borner a
+composer, comme certains peintres flamands, des tableaux entierement
+tenebreux, ou, comme les chinois, des tableaux tout lumineux, quand
+la nature montre partout la lutte de l'ombre et de la lumiere? Or
+les romanciers, avant Walter Scott, avaient adopte generalement deux
+methodes de composition contraires; toutes deux vicieuses, precisement
+parce qu'elles sont contraires. Les uns donnaient a leur ouvrage la
+forme d'une narration divisee arbitrairement en chapitres, sans qu'on
+devinat trop pourquoi, ou meme uniquement pour delasser l'esprit du
+lecteur, comme l'avoue assez naivement le titre de _descanso_ (repos),
+place par un vieil auteur espagnol en tete de ses chapitres[1].
+Les autres deroulaient leur fable dans une serie de lettres qu'on
+supposait ecrites par les divers acteurs du roman. Dans la narration,
+les personnages disparaissent, l'auteur seul se montre toujours; dans
+les lettres, l'auteur s'eclipse pour ne laisser jamais voir que ses
+personnages. Le romancier narrateur ne peut donner place au dialogue
+naturel, a l'action veritable; il faut qu'il leur substitue un certain
+mouvement monotone de style, qui est comme un moule ou les evenements
+les plus divers prennent la meme forme, et sous lequel les creations
+les plus elevees, les inventions les plus profondes, s'effacent, de
+meme que les asperites d'un champ s'aplanissent sous le rouleau. Dans
+le roman par lettres, la meme monotonie provient d'une autre cause.
+Chaque personnage arrive a son tour avec son epitre, a la maniere de
+ces acteurs forains qui, ne pouvant paraitre que l'un apres l'autre,
+et n'ayant pas la permission de parler sur leurs treteaux, se
+presentent successivement, portant au-dessus de leur tete un grand
+ecriteau sur lequel le public lit leur role. On peut encore comparer
+le roman par lettres a ces laborieuses conversations de sourds-muets
+qui s'ecrivent reciproquement ce qu'ils ont a se dire, de sorte que
+leur colere ou leur joie est tenue d'avoir sans cesse la plume a
+la main et l'ecritoire en poche. Or, je le demande, que devient
+l'a-propos d'un tendre reproche qu'il faut porter a la poste? Et
+l'explosion fougueuse des passions n'est-elle pas un peu genee entre
+le preambule oblige et la formule polie qui sont l'avant-garde et
+l'arriere-garde de toute lettre ecrite par un homme bien ne? Croit-on
+que le cortege des compliments, le bagage des civilites, accelerent la
+progression de l'interet et pressent la marche de l'action? Ne doit-on
+pas enfin supposer quelque vice radical et insurmontable dans un
+genre de composition qui a pu refroidir parfois l'eloquence meme de
+Rousseau?
+
+Supposons donc qu'au roman narratif, ou il semble qu'on ait songe
+a tout, excepte a l'interet, en adoptant l'absurde usage de faire
+preceder chaque chapitre d'un sommaire, souvent tres detaille, qui est
+comme le recit du recit; supposons qu'au roman epistolaire, dont la
+forme meme interdit toute vehemence et toute rapidite, un esprit
+createur substitue le roman dramatique, dans lequel l'action
+imaginaire se deroule en tableaux vrais et varies, comme se deroulent
+les evenements reels de la vie; qui ne connaisse d'autre division que
+celle des differentes scenes a developper; qui enfin soit un long
+drame, ou les descriptions suppleeraient aux decorations et aux
+costumes, ou les personnages pourraient se peindre par eux-memes, et
+representer, par leurs chocs divers et multiplies, toutes les formes
+de l'idee unique de l'ouvrage. Vous trouverez, dans ce genre
+nouveau, les avantages reunis des deux genres anciens, sans leurs
+inconvenients. Ayant a votre disposition les ressorts pittoresques, et
+en quelque facon magiques, du drame, vous pourrez laisser derriere
+la scene ces mille details oiseux et transitoires que le simple
+narrateur, oblige de suivre ses acteurs pas a pas comme des enfants
+aux lisieres, doit exposer longuement s'il veut etre clair; et vous
+pourrez profiter de ces traits profonds et soudains, plus feconds en
+meditations que des pages entieres que fait jaillir le mouvement d'une
+scene, mais qu'exclut la rapidite d'un recit.
+
+Apres le roman pittoresque, mais prosaique, de Walter Scott, il
+restera un autre roman a creer, plus beau et plus complet encore selon
+nous. C'est le roman a la fois drame et epopee, pittoresque mais
+poetique, reel mais ideal, vrai mais grand, qui enchassera Walter
+Scott dans Homere.
+
+Comme tout createur, Walter Scott a ete assailli jusqu'a present par
+d'inextinguibles critiques. Il faut que celui qui defriche un marais
+se resigne a entendre les grenouilles coasser autour de lui.
+
+Quant a nous, nous remplissons un devoir de conscience en placant
+Walter Scott tres haut parmi les romanciers, et en particulier
+_Quentin Durward_ tres haut parmi les romans. _Quentin Durward_ est
+un beau livre. Il est difficile de voir un roman mieux tissu, et des
+effets moraux mieux attaches aux effets dramatiques.
+
+L'auteur a voulu montrer, ce nous semble, combien la loyaute, meme
+dans un etre obscur, jeune et pauvre, arrive plus surement a son but
+que la perfidie, fut-elle aidee de toutes les ressources du pouvoir,
+de la richesse et de l'experience. Il a charge du premier de ces roles
+son ecossais Quentin Durward, orphelin jete au milieu des ecueils les
+plus multiplies, des pieges les mieux prepares, sans autre boussole
+qu'un amour presque insense; mais c'est souvent quand il ressemble a
+une folie que l'amour est une vertu. Le second est confie a Louis XI,
+roi plus adroit que le plus adroit courtisan, vieux renard arme des
+ongles du lion, puissant et fin, servi dans l'ombre comme au jour,
+incessamment couvert de ses gardes comme d'un bouclier, et accompagne
+de ses bourreaux comme d'une epee. Ces deux personnages si differents
+reagissent l'un sur l'autre de maniere a exprimer l'idee fondamentale
+avec une verite singulierement frappante. C'est en obeissant
+fidelement au roi que le loyal Quentin sert, sans le savoir, ses
+propres interets, tandis que les projets de Louis XI, dont Quentin
+devait etre a la fois l'instrument et la victime, tournent en meme
+temps a la confusion du ruse vieillard et a l'avantage du simple jeune
+homme.
+
+Un examen superficiel pourrait faire croire d'abord que l'intention
+premiere du poete est dans le contraste historique, peint avec tant
+de talent, du roi de France Louis de Valois et du duc de Bourgogne
+Charles le Temeraire. Ce bel episode est peut-etre en effet un defaut
+dans la composition de l'ouvrage, en ce qu'il rivalise d'interet avec
+le sujet lui-meme; mais cette faute, si elle existe, n'ote rien a ce
+que presente d'imposant et de comique tout ensemble cette opposition
+de deux princes, dont l'un, despote souple et ambitieux, meprise
+l'autre, tyran dur et belliqueux, qui le dedaignerait s'il l'osait.
+Tous deux se haissent; mais Louis brave la haine de Charles parce
+qu'elle est rude et sauvage, Charles craint la haine de Louis parce
+qu'elle est caressante. Le duc de Bourgogne, au milieu de son camp et
+de ses etats, s'inquiete pres du roi de France sans defense, comme
+le limier dans le voisinage du chat. La cruaute du duc nait de ses
+passions, celle du roi de son caractere. Le bourguignon est loyal
+parce qu'il est violent; il n'a jamais songe a cacher ses mauvaises
+actions; il n'a point de remords, car il a oublie ses crimes comme ses
+coleres. Louis est superstitieux, peut-etre parce qu'il est hypocrite;
+la religion ne suffit pas a celui que sa conscience tourmente et
+qui ne veut pas se repentir; mais il a beau croire a d'impuissantes
+expiations, la memoire du mal qu'il a fait vit sans cesse en lui pres
+de la pensee du mal qu'il va faire, parce qu'on se rappelle toujours
+ce qu'on a medite longtemps et qu'il faut bien que le crime, lorsqu'il
+a ete un desir et une esperance, devienne aussi un souvenir. Les deux
+princes sont devots; mais Charles jure par son epee avant de jurer
+par Dieu, tandis que Louis tache de gagner les saints par des dons
+d'argent ou des charges de cour, mele de la diplomatie a sa priere et
+intrigue meme avec le ciel. En cas de guerre, Louis en examine encore
+le danger, que Charles se repose deja de la victoire. La politique du
+Temeraire est toute dans son bras, mais l'oeil du roi atteint plus
+loin que le bras du duc. Enfin Walter Scott prouve, en mettant en jeu
+les deux rivaux, combien la prudence est plus forte que l'audace, et
+combien celui qui parait ne rien craindre a peur de celui qui semble
+tout redouter.
+
+Avec quel art l'illustre ecrivain nous peint le roi de France se
+presentant, par un raffinement de fourberie, chez son beau cousin de
+Bourgogne, et lui demandant l'hospitalite au moment ou l'orgueilleux
+vassal va lui apporter la guerre! Et quoi de plus dramatique que la
+nouvelle d'une revolte fomentee dans les etats du duc par les agents
+du roi, tombant comme la foudre entre les deux princes a l'instant ou
+la meme table les reunit! Ainsi la fraude est dejouee par la fraude,
+et c'est le prudent Louis qui s'est lui-meme livre sans defense a la
+vengeance d'un ennemi justement irrite. L'histoire dit bien quelque
+chose de tout cela; mais ici j'aime mieux croire au roman qu'a
+l'histoire, parce que je prefere la verite morale a la verite
+historique. Une scene plus remarquable encore peut-etre, c'est celle
+ou les deux princes, que les conseils les plus sages n'ont encore pu
+rapprocher, se reconcilient par un acte de cruaute que l'un imagine
+et que l'autre execute. Pour la premiere fois ils rient ensemble de
+cordialite et de plaisir; et ce rire, excite par un supplice, efface
+pour un moment leur discorde. Cette idee terrible fait frissonner
+d'admiration.
+
+Nous avons entendu critiquer, comme hideuse et revoltante, la peinture
+de l'orgie. C'est, a notre avis, un des plus beaux chapitres de ce
+livre. Walter Scott, ayant entrepris de peindre ce fameux brigand
+surnomme le Sanglier des Ardennes, aurait manque son tableau s'il
+n'eut excite l'horreur. Il faut toujours entrer franchement dans une
+donnee dramatique, et chercher en tout le fond des choses. L'emotion
+et l'interet ne se trouvent que la. Il n'appartient qu'aux esprits
+timides de capituler avec une conception forte et de reculer dans la
+voie qu'ils se sont tracee.
+
+Nous justifierons, d'apres le meme principe, deux autres passages qui
+ne nous paraissent pas moins dignes de meditation et de louange. Le
+premier est l'execution de ce Hayraddin, personnage singulier dont
+l'auteur aurait peut-etre pu tirer encore plus de parti. Le second est
+le chapitre ou le roi Louis XI, arrete par ordre du duc de Bourgogne,
+fait preparer dans sa prison, par Tristan l'Hermite, le chatiment de
+l'astrologue qui l'a trompe. C'est une idee etrangement belle que de
+nous faire voir ce roi cruel, trouvant encore dans son cachot assez
+d'espace pour sa vengeance, reclamant des bourreaux pour derniers
+serviteurs, et eprouvant ce qui lui reste d'autorite par l'ordre d'un
+supplice.
+
+Nous pourrions multiplier ces observations et tacher de faire voir
+en quoi le nouveau drame de sir Walter Scott nous semble defectueux,
+particulierement dans le denoument; mais le romancier aurait sans
+doute pour se justifier des raisons beaucoup meilleures que nous n'en
+aurions pour l'attaquer, et ce n'est point contre un si formidable
+champion que nous essayerions avec avantage nos faibles armes. Nous
+nous bornerons a lui faire observer que le mot place par lui dans la
+bouche du fou du duc de Bourgogne sur l'arrivee du roi Louis XI a
+Peronne appartient au fou de Francois 1er, qui le prononca lors du
+passage de Charles-Quint en France, en 1535. L'immortalite de ce
+pauvre Triboulet ne tient qu'a ce mot, il faut le lui laisser. Nous
+croyons egalement que l'expedient ingenieux qu'emploie l'astrologue
+Galeotti pour echapper a Louis XI avait deja ete imagine quelque mille
+ans auparavant par un philosophe que voulait mettre a mort Denis de
+Syracuse. Nous n'attachons pas a ces remarques plus d'importance
+qu'elles n'en meritent; un romancier n'est pas un chroniqueur. Nous
+sommes etonne seulement que le roi adresse la parole, dans le conseil
+de Bourgogne, a des chevaliers du saint-esprit, cet ordre n'ayant ete
+fonde qu'un siecle plus tard par Henri III. Nous croyons meme que
+l'ordre de Saint-Michel, dont le noble auteur decore son brave lord
+Crawford, ne fut institue par Louis XI qu'apres sa captivite. Que sir
+Walter Scott nous permette ces petites chicanes chronologiques.
+En remportant un leger triomphe de pedant sur un aussi illustre
+_antiquaire_, nous ne pouvons nous defendre de cette innocente joie
+qui transportait son Quentin Durward lorsqu'il eut desarconne le duc
+d'Orleans et tenu tete a Dunois, et nous serions tente de lui demander
+pardon de notre victoire, comme Charles-Quint au pape: _Sanctissime
+pater, indulge victori_.
+
+
+[1: Marcos Obregon de la Ronda.
+
+
+
+
+ SUR L'ABBE DE LAMENNAIS
+
+ A PROPOS DE
+
+ L'ESSAI SUR L'INDIFFERENCE EN MATIERE DE RELIGION
+
+
+ Juillet 1823.
+
+Serait-il vrai qu'il existe dans la destinee des nations un moment ou
+les mouvements du corps social semblent ne plus etre que les dernieres
+convulsions d'un mourant? Serait-il vrai qu'on puisse voir la lumiere
+disparaitre peu a peu de l'intelligence des peuples, ainsi qu'on voit
+s'effacer graduellement dans le ciel le crepuscule du soir? Alors,
+disent des voix prophetiques, le bien et le mal, la vie et la mort,
+l'etre et le neant, sont en presence; et les hommes errent de l'un a
+l'autre, comme s'ils avaient a choisir. L'action de la societe n'est
+plus une action, c'est un tressaillement faible et violent a la fois,
+comme une secousse de l'agonie. Les developpements de l'esprit humain
+s'arretent, ses revolutions commencent. Le fleuve ne feconde plus,
+il engloutit; le flambeau n'eclaire plus, il consume. La pensee,
+la volonte, la liberte, ces facultes divines, concedees par la
+toute-puissance divine a l'association humaine, font place a
+l'orgueil, a la revolte, a l'instinct individuel. A la prevoyance
+sociale succede cette profonde cecite animale a laquelle il n'a pas
+ete donne de distinguer les approches de la mort. Bientot, en effet,
+la rebellion des membres amene le dechirement du corps, que suivra
+la dissolution du cadavre. La lutte des interets passagers remplace
+l'accord des croyances eternelles. Quelque chose de la brute s'eveille
+dans l'homme, et fraternise avec son ame degradee; il abdique le ciel
+et vegete au-dessous de sa destinee. Alors deux camps se tracent dans
+la nation. La societe n'est plus qu'une melee opiniatre dans une nuit
+profonde, ou ne brille d'autre lumiere que l'eclair des glaives qui
+se heurtent et l'etincelle des armures qui se brisent. Le soleil se
+leverait en vain sur ces malheureux pour leur faire reconnaitre qu'ils
+sont freres; acharnes a leur oeuvre sanglante, ils ne verraient pas.
+La poussiere de leur combat les aveugle.
+
+Alors, pour emprunter l'expression solennelle de Bossuet, _un peuple
+cesse d'etre un peuple_. Les evenements qui se precipitent avec une
+rapidite toujours croissante s'impregnent de plus en plus d'un sombre
+caractere de providence et de fatalite, et le petit nombre d'hommes
+simples, restes fideles aux predictions antiques, regardent avec
+terreur si des signes ne se manifestent pas dans les cieux.
+
+Esperons que nos vieilles monarchies n'en sont point encore la. On
+conserve quelque espoir de guerison tant que le malade ne repousse pas
+le medecin, et l'enthousiasme avide qu'eveillent les premiers chants
+de poesie religieuse que ce siecle a entendus prouve qu'il y a encore
+une ame dans la societe.
+
+C'est a fortifier ce souffle divin, a ranimer cette flamme celeste,
+que tendent aujourd'hui tous les esprits vraiment superieurs. Chacun
+apporte son etincelle au foyer commun, et, grace a leur genereuse
+activite, l'edifice social peut se reconstruire rapidement, comme ces
+magiques palais des contes arabes, qu'une legion de genies achevait
+dans une nuit. Aussi trouvons-nous des meditations dans nos ecrivains,
+et des inspirations dans nos poetes. Il s'eleve de toutes parts une
+generation serieuse et douce, pleine de souvenirs et d'esperances.
+Elle redemande son avenir aux pretendus philosophes du dernier siecle,
+qui voudraient lui faire recommencer leur passe. Elle est pure, et par
+consequent indulgente, meme pour ces vieux et effrontes coupables qui
+osent reclamer son admiration; mais son pardon pour les criminels
+n'exclut pas son horreur pour les crimes. Elle ne veut pas baser son
+existence sur des abimes, sur l'atheisme et sur l'anarchie; elle
+repudie l'heritage de mort dont la revolution la poursuit; elle
+revient a la religion, parce que la jeunesse ne renonce pas volontiers
+a la vie; c'est pourquoi elle exige du poete plus que les generations
+antiques n'en ont recu. Il ne donnait au peuple que des lois, elle lui
+demande des croyances.
+
+Un des ecrivains qui ont le plus puissamment contribue a eveiller
+parmi nous cette soif d'emotions religieuses, un de ceux qui savent
+le mieux l'etancher, c'est sans contredit M. l'abbe F. de Lamennais.
+Parvenu, des ses premiers pas, au sommet de l'illustration litteraire,
+ce pretre venerable semble n'avoir rencontre la gloire humaine qu'en
+passant. Il va plus loin. L'epoque de l'apparition de l'_Essai sur
+l'indifference_ sera une des dates de ce siecle. Il faut qu'il y
+ait un mystere bien etrange dans ce livre que nul ne peut lire sans
+esperance ou sans terreur, comme s'il cachait quelque haute revelation
+de notre destinee. Tour a tour majestueux et passionne, simple
+et magnifique, grave et vehement, profond et sublime, l'ecrivain
+s'adresse au coeur par toutes les tendresses, a l'esprit par tous
+les artifices, a l'ame par tous les enthousiasmes. Il eclaire comme
+Pascal, il brule comme Rousseau, il foudroie comme Bossuet. Sa pensee
+laisse toujours dans les esprits trace de son passage; elle abat tous
+ceux qu'elle ne releve pas. Il faut qu'elle console, a moins qu'elle
+ne desespere. Elle fletrit tout ce qui ne peut fructifier. Il n'y a
+point d'opinion mixte sur un pareil ouvrage; on l'attaque comme un
+ennemi ou on le defend comme un sauveur. Chose frappante! ce livre
+etait un besoin de notre epoque, et la mode s'est melee de son succes!
+C'est la premiere fois sans doute que la mode aura ete du parti de
+l'eternite. Tout en devorant cet ecrit, on a adresse a l'auteur une
+foule de reproches que chacun en particulier aurait du adresser a sa
+conscience. Tous ces vices qu'il voulait bannir du coeur humain ont
+crie comme les vendeurs chasses du temple. On a craint que l'ame ne
+restat vide lorsqu'il en aurait expulse les passions. Nous avons
+entendu dire que ce livre austere attristait la vie, que ce pretre
+morose arrachait les fleurs du sentier de l'homme. D'accord; mais les
+fleurs qu'il arrache sont celles qui cachaient l'abime.
+
+Cet ouvrage a encore produit un autre phenomene, bien remarquable de
+nos jours; c'est la discussion publique d'une question de theologie.
+Et ce qu'il y a de singulier, et ce qu'on doit attribuer a l'interet
+extraordinaire excite par l'_Essai_, la frivolite des gens du monde et
+la preoccupation des hommes d'etat ont disparu un instant devant un
+debat scolastique et religieux. On a cru voir un moment la Sorbonne
+renaitre entre les deux Chambres.
+
+M. de Lamennais, aide dans sa force par la force d'en haut, a
+accoutume ses lecteurs a le voir porter, sans perdre haleine, d'un
+bout a l'autre de son immense composition, le fardeau d'une idee
+fondamentale, vaste et unique. Partout se revele en lui la possession
+d'une grande pensee. Il la developpe dans toutes ses parties,
+l'illumine dans tous ses details, l'explique dans tous ses mysteres,
+la critique dans tous ses resultats. Il remonte a toutes les causes
+comme il redescend a toutes les consequences.
+
+Un des bienfaits de ces sortes d'ouvrages, c'est qu'ils degoutent
+profondement de tout ce qu'ont ecrit de derisoire et d'ironique les
+chefs de la secte incredule. Quand une fois on est monte si haut, on
+ne peut plus redescendre aussi bas. Des qu'on a respire l'air et vu la
+lumiere, on ne saurait rentrer dans ces tenebres et dans ce vide. On
+est saisi d'une inexprimable compassion en voyant des hommes epuiser
+leur souffle d'un jour a forger ou a eteindre Dieu. On est tente de
+croire que l'athee est un etre a part, organise a sa facon, et qu'il a
+raison de reclamer sa place parmi les betes; car on ne concoit rien a
+la revolte de l'intelligence contre l'intelligence. Et puis, n'est-ce
+pas une etrange societe que celle de ces individus ayant chacun un
+createur de leur creation, une foi selon leur opinion, disposant de
+l'eternite pendant que le temps les emporte, et cherchant a realiser
+cette _multiplex religio_, mot monstrueux trouve par un paien? On
+dirait le chaos a la poursuite du neant. Tandis que l'ame du chretien,
+pareille a la flamme tourmentee en vain par les caprices de l'air, se
+releve incessamment vers le ciel, l'esprit de ces infideles est comme
+le nuage qui change de forme et de route selon le vent qui le pousse.
+Et l'on rit de les voir juger les choses eternelles du haut de
+la philosophie humaine, ainsi que des malheureux qui graviraient
+peniblement au sommet d'une montagne pour mieux examiner les etoiles.
+
+Ceux qui apportent aux nations enivrees par tant de poisons la
+veritable nourriture de vie et d'intelligence, doivent se confier en
+la saintete de leur entreprise. Tot ou tard, les peuples desabuses se
+pressent autour d'eux, et leur disent comme Jean a Jesus: _Ad quem
+ibimus? verba vitae aeternae habes_. "A qui irons-nous? vous avez les
+paroles de la vie eternelle."
+
+
+
+
+ SUR LORD BYRON
+
+ A PROPOS DE SA MORT
+
+
+Nous sommes en juin 1824. Lord Byron vient de mourir.
+
+On nous demande notre pensee sur lord Byron, et sur lord Byron mort.
+Qu'importe notre pensee? a quoi bon l'ecrire, a moins qu'on ne suppose
+qu'il est impossible a qui que ce soit de ne pas dire quelques paroles
+dignes d'etre recueillies en presence d'un aussi grand poete et d'un
+aussi grand evenement? A en croire les ingenieuses fables de l'orient,
+une larme devient perle en tombant dans la mer.
+
+Dans l'existence particuliere que nous a faite le gout des lettres,
+dans la region paisible ou nous a place l'amour de l'independance et
+de la poesie, la mort de Byron a du nous frapper, en quelque sorte,
+comme une calamite domestique. Elle a ete pour nous un de ces malheurs
+qui touchent de pres. L'homme qui a devoue ses jours au culte des
+lettres sent le cercle de sa vie physique se resserrer autour de
+lui, en meme temps que la sphere de son existence intellectuelle
+s'agrandit. Un petit nombre d'etres chers occupent les tendresses
+de son coeur, tandis que tous les poetes morts et contemporains,
+etrangers et compatriotes, s'emparent des affections de son ame. La
+nature lui avait donne une famille, la poesie lui en cree une seconde.
+Ses sympathies, que si peu d'etres eveillent aupres de lui, s'en vont
+chercher, a travers le tourbillon des relations sociales, au dela des
+temps, au dela des espaces, quelques hommes qu'il comprend et dont il
+se sent digne d'etre compris. Tandis que, dans la rotation monotone
+des habitudes et des affaires, la foule des indifferents le froisse et
+le heurte sans emouvoir son attention, il s'etablit, entre lui et ces
+hommes epars que son penchant a choisis, d'intimes rapports et des
+communications, pour ainsi dire, electriques. Une douce communaute
+de pensees l'attache, comme un lien invisible et indissoluble, a ces
+etres d'elite, isoles dans leur monde ainsi qu'il l'est dans le sien;
+de sorte que, lorsque par hasard il vient a rencontrer l'un d'entre
+eux, un regard leur suffit pour se reveler l'un a l'autre; une parole,
+pour penetrer mutuellement le fond de leurs ames et en reconnaitre
+l'equilibre; et, au bout de quelques instants, ces deux etrangers
+sont ensemble comme deux freres nourris du meme lait, comme deux amis
+eprouves par la meme infortune.
+
+Qu'il nous soit permis de le dire, et, s'il le faut, de nous en
+glorifier, une sympathie du genre de celle que nous venons d'expliquer
+nous entrainait vers Byron. Ce n'etait pas certainement l'attrait
+que le genie inspire au genie; c'etait du moins un sentiment sincere
+d'admiration, d'enthousiasme et de reconnaissance; car on doit de la
+reconnaissance aux hommes dont les oeuvres et les actions font battre
+noblement le coeur. Quand on nous a annonce la mort de ce poete, il
+nous a semble qu'on nous enlevait une part de notre avenir. Nous
+n'avons renonce qu'avec amertume a jamais nouer avec Byron une de ces
+poetiques amities qu'il nous est si doux et si glorieux d'entretenir
+avec la plupart des principaux esprits de notre epoque, et nous lui
+avons adresse ce beau vers dont un poete de son ecole saluait l'ombre
+genereuse d'Andre Chenier:
+
+ Adieu donc, jeune ami que je n'ai pas connu.
+
+Puisque nous venons de laisser echapper un mot sur l'ecole
+particuliere de lord Byron, il ne sera peut-etre pas hors de propos
+d'examiner ici quelle place elle occupe dans l'ensemble de la
+litterature actuelle, que l'on attaque comme si elle pouvait etre
+vaincue, que l'on calomnie comme si elle pouvait etre condamnee. Des
+esprits faux, habiles a deplacer toutes les questions, cherchent a
+accrediter parmi nous une erreur bien singuliere. Ils ont imagine que
+la societe presente etait exprimee en France par deux litteratures
+absolument opposees, c'est-a-dire que le meme arbre portait
+naturellement a la fois deux fruits d'especes contraires, que la meme
+cause produisait simultanement deux effets incompatibles. Mais ces
+ennemis des innovations ne se sont pas meme apercus qu'ils creaient la
+une logique toute nouvelle. Ils continuent chaque jour de traiter la
+litterature qu'ils nomment classique comme si elle vivait encore, et
+celle qu'ils appellent romantique comme si elle allait perir. Ces
+doctes rheteurs, qui vont proposant sans cesse de changer ce qui
+existe contre ce qui a existe, nous rappellent involontairement le
+Roland fou de l'Arioste qui prie gravement un passant d'accepter une
+jument morte en echange d'un cheval vivant. Roland, il est vrai,
+convient que sa jument est morte, tout en ajoutant que c'est la son
+seul defaut. Mais les Rolands du pretendu genre classique ne sont pas
+encore a cette hauteur, en fait de jugement ou de bonne foi. Il faut
+donc leur arracher ce qu'ils ne veulent pas accorder, et leur declarer
+qu'il n'existe aujourd'hui qu'une litterature comme il n'existe qu'une
+societe; que les litteratures anterieures, tout en laissant des
+monuments immortels, ont du disparaitre et ont disparu avec les
+generations dont elles ont exprime les habitudes sociales et les
+emotions politiques. Le genie de notre epoque peut etre aussi beau que
+celui des epoques les plus illustres, il ne peut etre le meme; et il
+ne depend pas plus des ecrivains contemporains de ressusciter une
+litterature[1] passee, qu'il ne depend du jardinier de faire reverdir
+les feuilles de l'automne sur les rameaux du printemps.
+
+Qu'on ne s'y trompe pas, c'est en vain surtout qu'un petit nombre
+de petits esprits essayent de ramener les idees generales vers
+le desolant systeme litteraire du dernier siecle. Ce terrain,
+naturellement aride, est depuis longtemps desseche. D'ailleurs on
+ne recommence pas les madrigaux de Dorat apres les guillotines de
+Robespierre, et ce n'est pas au siecle de Bonaparte qu'on peut
+continuer Voltaire. La litterature reelle de notre age, celle dont les
+auteurs sont proscrits a la facon d'Aristide; celle qui, repudiee par
+toutes les plumes, est adoptee par toutes les lyres; celle qui, malgre
+une persecution vaste et calculee, voit tous les talents eclore dans
+sa sphere orageuse, comme ces fleurs qui ne croissent qu'en des lieux
+battus des vents; celle enfin qui, reprouvee par ceux qui decident
+sans mediter, est defendue par ceux qui pensent avec leur ame, jugent
+avec leur esprit et sentent avec leur coeur; cette litterature n'a
+point l'allure molle et effrontee de la muse qui chanta le cardinal
+Dubois, flatta la Pompadour et outragea notre Jeanne d'Arc. Elle
+n'interroge ni le creuset de l'athee ni le scalpel du materialiste.
+Elle n'emprunte pas au sceptique cette balance de plomb dont l'interet
+seul rompt l'equilibre. Elle n'enfante pas dans les orgies des chants
+pour les massacres. Elle ne connait ni l'adulation ni l'injure. Elle
+ne prete point de seductions au mensonge. Elle n'enleve point leur
+charme aux illusions. Etrangere a tout ce qui n'est pas son but
+veritable, elle puise la poesie aux sources de la verite. Son
+imagination se feconde par la croyance. Elle suit les progres du
+temps, mais d'un pas grave et mesure. Son caractere est serieux, sa
+voix est melodieuse et sonore. Elle est, en un mot, ce que doit etre
+la commune pensee d'une grande nation apres de grandes calamites,
+triste, fiere et religieuse. Quand il le faut, elle n'hesite pas a se
+meler aux discordes publiques pour les juger ou pour les apaiser. Car
+nous ne sommes plus au temps des chansons bucoliques, et ce n'est pas
+la muse du dix-neuvieme siecle qui peut dire:
+
+ Non me agitant populi fasces, aut purpura regum.
+
+Cette litterature cependant, comme toutes les choses de l'humanite,
+presente, dans son unite meme, son cote sombre et son cote consolant.
+Deux ecoles se sont formees dans son sein, qui representent la double
+situation ou nos malheurs politiques ont respectivement laisse les
+esprits, la resignation et le desespoir. Toutes deux reconnaissent
+ce qu'une philosophie moqueuse avait nie, l'eternite de Dieu, l'ame
+immortelle, les verites primordiales et les verites revelees; mais
+celle-ci pour adorer, celle-la pour maudire. L'une voit tout du haut
+du ciel, l'autre du fond de l'enfer. La premiere place au berceau de
+l'homme un ange qu'il retrouve encore assis au chevet de son lit
+de mort; l'autre environne ses pas de demons, de fantomes et
+d'apparitions sinistres. La premiere lui dit de se confier, parce
+qu'il n'est jamais seul; la seconde l'effraye en l'isolant sans
+cesse. Toutes deux possedent egalement l'art d'esquisser des scenes
+gracieuses et de crayonner des figures terribles; mais la premiere,
+attentive a ne jamais briser le coeur, donne encore aux plus sombres
+tableaux je ne sais quel reflet divin; la seconde, toujours soigneuse
+d'attrister, repand sur les images les plus riantes comme une
+lueur infernale. L'une, enfin, ressemble a Emmanuel, doux et fort,
+parcourant son royaume sur un char de foudre et de lumiere; l'autre
+est ce superbe Satan[2] qui entraina tant d'etoiles dans sa chute
+lorsqu'il fut precipite du ciel. Ces deux ecoles jumelles, fondees
+sur la meme base, et nees, pour ainsi dire, au meme berceau, nous
+paraissent specialement representees dans la litterature europeenne
+par deux illustres genies, Chateaubriand et Byron.
+
+Au sortir de nos prodigieuses revolutions, deux ordres politiques
+luttaient sur le meme sol. Une vieille societe achevait de s'ecrouler;
+une societe nouvelle commencait a s'elever. Ici des ruines, la des
+ebauches. Lord Byron, dans ses lamentations funebres, a exprime les
+dernieres convulsions de la societe expirante. M. de Chateaubriand,
+avec ses inspirations sublimes, a satisfait aux premiers besoins de la
+societe ranimee. La voix de l'un est comme l'adieu du cygne a l'heure
+de la mort; la voix de l'autre est pareille au chant du phenix
+renaissant de sa cendre.
+
+Par la tristesse de son genie, par l'orgueil de son caractere, par les
+tempetes de sa vie, lord Byron est le type du genre de poesie dont il
+a ete le poete. Tous ses ouvrages sont profondement marques du sceau
+de son individualite. C'est toujours une figure sombre et hautaine que
+le lecteur voit passer dans chaque poeme comme a travers un crepe de
+deuil. Sujet quelquefois, comme tous les penseurs profonds, au vague
+et a l'obscurite, il a des paroles qui sondent toute une ame, des
+soupirs qui racontent toute une existence. Il semble que son coeur
+s'entr'ouvre a chaque pensee qui en jaillit comme un volcan qui vomit
+des eclairs. Les douleurs, les joies, les passions n'ont point pour
+lui de mysteres, et s'il ne fait voir les objets reels qu'a travers un
+voile, il montre a nu les regions ideales. On peut lui reprocher de
+negliger absolument l'ordonnance de ses poemes; defaut grave, car un
+poeme qui manque d'ordonnance est un edifice sans charpente ou un
+tableau sans perspective. Il pousse egalement trop loin le lyrique
+dedain des transitions; et l'on desirerait parfois que ce peintre si
+fidele des emotions interieures jetat sur les descriptions physiques
+des clartes moins fantastiques et des teintes moins vaporeuses. Son
+genie ressemble trop souvent a un promeneur sans but qui reve en
+marchant, et qui, absorbe dans une intuition profonde, ne rapporte
+qu'une image confuse des lieux qu'il a parcourus. Quoi qu'il en soit,
+meme dans ses moins belles oeuvres, cette capricieuse imagination
+s'eleve a des hauteurs ou l'on ne parvient pas sans des ailes. L'aigle
+a beau fixer ses yeux sur la terre, il n'en conserve pas moins le
+regard sublime dont la portee s'etend jusqu'au soleil[3]. On a
+pretendu que l'auteur de _Don Juan_ appartenait, par un cote de
+son esprit, a l'ecole de l'auteur de _Candide_. Erreur! il y a une
+difference profonde entre le rire de Byron et le rire de Voltaire.
+Voltaire n'avait pas souffert.
+
+Ce serait ici le moment de dire quelque chose de la vie si tourmentee
+du noble poete; mais, dans l'incertitude ou nous sommes sur les causes
+reelles des malheurs domestiques qui avaient aigri son caractere, nous
+aimons mieux nous taire, de peur que notre plume ne s'egare malgre
+nous. Ne connaissant lord Byron que d'apres ses poemes, il nous est
+doux de lui supposer une vie selon son ame et son genie. Comme tous
+les hommes superieurs, il a certainement ete en proie a la calomnie.
+Nous n'attribuons qu'a elle les bruits injurieux qui ont si longtemps
+accompagne l'illustre nom du poete. D'ailleurs celle que ses torts ont
+offensee les a sans doute oublies la premiere en presence de sa mort.
+Nous esperons qu'elle lui a pardonne; car nous sommes de ceux qui ne
+pensent pas que la haine et la vengeance aient quelque chose a graver
+sur la pierre d'un tombeau.
+
+Et nous, pardonnons-lui de meme ses fautes, ses erreurs, et jusqu'aux
+ouvrages ou il a paru descendre de la double hauteur de son caractere
+et de son talent; pardonnons-lui, il est mort si noblement! il est si
+bien tombe! Il semblait la comme un belliqueux representant de la muse
+moderne dans la patrie des muses antiques. Genereux auxiliaire de la
+gloire, de la religion et de la liberte, il avait apporte son epee et
+sa lyre aux descendants des premiers guerriers et des premiers poetes;
+et deja le poids de ses lauriers faisait pencher la balance en faveur
+des malheureux hellenes. Nous lui devons, nous particulierement, une
+reconnaissance profonde. Il a prouve a l'Europe que les poetes de
+l'ecole nouvelle, quoiqu'ils n'adorent plus les dieux de la Grece
+paienne, admirent toujours ses heros; et que, s'ils ont deserte
+l'Olympe, du moins ils n'ont jamais dit adieu aux Thermopyles.
+
+La mort de Byron a ete accueillie dans tout le continent par les
+signes d'une douleur universelle. Le canon des grecs a longtemps salue
+ses restes, et un deuil national a consacre la perte de cet etranger
+parmi les calamites publiques. Les portes orgueilleuses de Westminster
+se sont ouvertes comme d'elles-memes, afin que la tombe du poete
+vint honorer le sepulcre des rois. Le dirons-nous? Au milieu de ces
+glorieuses marques de l'affliction generale, nous avons cherche quel
+temoignage solennel d'enthousiasme Paris, cette capitale de l'Europe,
+rendait a l'ombre heroique de Byron, et nous avons vu une marotte qui
+insultait sa lyre et des treteaux qui outrageaient son cercueil[4]!
+
+
+[1: Il ne faut pas perdre de vue, en lisant ceci, que par les mots
+litterature d'un siecle, on doit entendre non-seulement l'ensemble
+des ouvrages produits durant ce siecle, mais encore l'ordre general
+d'idees et de sentiments qui--le plus souvent a l'insu des auteurs
+memes--a preside a leur composition.
+
+[2: Ce n'est ici qu'un simple rapport qui ne saurait justifier le
+titre d'ecole _satanique_ sous lequel un homme de talent a designe
+l'ecole de lord Byron.
+
+[3: Dans un moment ou l'Europe entiere rend un eclatant hommage au
+genie de lord Byron, avoue grand homme depuis qu'il est mort, le
+lecteur sera curieux de relire ici quelques phrases de l'article
+remarquable dont la _Revue d'Edimbourg_, journal accredite, salua
+l'illustre poete a son debut. C'est d'ailleurs sur ce ton que certains
+journaux nous entretiennent chaque matin ou chaque soir des premiers
+talents de notre epoque.
+
+"La poesie de notre jeune lord est de cette classe que ni les dieux ni
+les hommes ne tolerent. Ses inspirations sont si plates qu'on pourrait
+les comparer a une eau stagnante. Comme pour s'excuser, le noble
+auteur ne cesse de rappeler qu'il est mineur... Peut-etre veut-il nous
+dire: "Voyez comme un mineur ecrit." Mais helas! nous nous rappelons
+tous la poesie de Cowley a dix ans, et celle de Pope a douze. Loin
+d'apprendre avec surprise que de mauvais vers ont ete ecrits par un
+ecolier au sortir du college, nous croyons la chose tres commune,
+et, sur dix ecoliers, neuf peuvent en faire autant et mieux que lord
+Byron.
+
+"Dans le fait, cette seule consideration (celle du rang de l'auteur)
+nous fait donner une place a lord Byron dans notre journal, outre
+notre desir de lui conseiller d'abandonner la poesie pour mieux
+employer ses talents.
+
+"Dans cette intention, nous lui dirons que la rime et le nombre des
+pieds, quand ce nombre serait toujours regulier, ne constituent pas
+toute la poesie, nous voudrions lui persuader qu'un peu d'esprit et
+d'imagination sont indispensables, et que pour etre lu un poeme a
+besoin aujourd'hui de quelque pensee ou nouvelle ou exprimee de facon
+a paraitre telle.
+
+"Lord Byron devrait aussi prendre garde de tenter ce que de grands
+poetes ont tente avant lui; car les comparaisons ne sont nullement
+agreables, comme il a pu l'apprendre de son maitre d'ecriture.
+
+"Quant a ses imitations de la poesie ossianique, nous nous y
+connaissons si peu que nous risquerions de critiquer du Macpherson
+tout pur en voulant exprimer notre opinion sur les rapsodies de ce
+nouvel imitateur... Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'elles
+ressemblent a du Macpherson, et nous sommes sur qu'elles sont tout
+aussi stupides et ennuyeuses que celles de notre compatriote.
+
+"Une grande partie du volume est consacree a immortaliser les
+occupations de l'auteur pendant son education. Nous sommes fache de
+donner une mauvaise idee de la psalmodie du college par la citation de
+ces stances attiques: (Suit la citation)...
+
+"Mais quelque jugement qu'on puisse prononcer sur les poesies du noble
+mineur, il nous semble que nous devons les prendre comme nous les
+trouvons et nous en contenter; car ce sont les dernieres que nous
+recevrons de lui... Qu'il reussisse ou non, il est tres peu probable
+qu'il condescende de nouveau a devenir auteur. Prenons donc ce qui
+nous est offert et soyons reconnaissants. De quel droit ferions-nous
+les delicats, pauvres diables que nous sommes! C'est trop d'honneur
+pour nous de tant recevoir d'un homme du rang de ce lord. Soyons
+reconnaissants, nous le repetons, et ajoutons avec le bon Sancho: Que
+Dieu benisse celui qui nous donne! ne regardons pas le cheval a la
+bouche quand il ne coute rien."
+
+Lord Byron daigna se venger de ce miserable fatras de lieux communs,
+theme perpetuel que la mediocrite envieuse reproduit sans cesse contre
+le genie. Les auteurs de la _Revue d'Edimbourg_ furent contraints
+de reconnaitre son talent sous les coups de son fouet satirique.
+L'exemple parait bon a suivre, nous avouerons cependant que nous
+eussions mieux aime voir lord Byron garder a leur egard le silence du
+mepris. Si ce n'eut ete le conseil de son interet, c'eut ete du moins
+celui de sa dignite.
+
+[4: Quelques jours apres la nouvelle de la mort de lord Byron, on
+representait encore a je ne sais quel theatre du boulevard je ne sais
+quelle facetie de mauvais ton et de mauvais gout, ou ce noble poete
+est personnellement mis en scene sous le nom ridicule de _lord
+Trois-Etoiles_.
+
+
+
+
+ IDEES AU HASARD
+
+
+ Juillet 1824.
+
+
+ I
+
+
+Il faut bien que toutes les oreilles possibles s'habituent a
+l'entendre dire et redire, une revolution est faite dans les arts.
+Elle a commence par la poesie, elle s'est continuee dans la musique;
+la voila qui renouvelle la peinture; et avant peu elle ressuscitera
+infailliblement la sculpture et l'architecture, depuis longtemps
+mortes comme meurent toujours les arts, en pleine academie. Au reste,
+cette revolution n'est qu'un retour universel a la nature et a la
+verite. C'est l'extirpation du faux gout qui, depuis pres de trois
+siecles, substituant sans cesse les conventions de l'ecole a toutes
+les realites, a vicie tant de beaux genies. La generation nouvelle a
+decidement jete la le haillon classique, la guenille philosophique,
+l'oripeau mythologique. Elle a revetu la robe virile, et s'est
+debarrassee des prejuges, tout en etudiant les traditions.
+
+Il est risible d'entendre disserter, sur un changement invinciblement
+amene par le cours des evenements, cette tourbe innombrable d'esprits
+faux, de petits docteurs, de grands pedants, de lourds railleurs, de
+_jugeurs_ a verbe haut, de critiques superficiels, egalement propres
+a raisonner sur tout parce qu'ils ignorent tout au meme degre;
+d'artistes mediocres, qui ne connaissent le talent que par l'envie
+dont il les tourmente et l'impuissance dont il les accable. Ces bonnes
+gens s'imaginent qu'a force de cris, de colere et d'anathemes, ils
+parviendront a detruire ou a modifier selon leur fantaisie un ordre
+d'idees qui resulte necessairement d'un ordre de choses. Ils
+ne comprennent pas que, de meme qu'un orage change l'etat de
+l'atmosphere, une revolution change l'etat de la societe. On les voit
+s'evertuant en efforts inutiles pour corriger la litterature et les
+arts nes de cette revolution. Je serais curieux de savoir comment ils
+s'y prendraient pour repeindre l'arc-en-ciel.
+
+En attendant qu'ils aient resolu ce probleme, l'arc-en-ciel brillera,
+et ce siecle sera ce qu'il est dans sa destinee d'etre.
+
+Que la nouvelle generation laisse donc des critiques accredites ou non
+affirmer, avec une grotesque assurance, que _l'art est chez nous en
+pleine decadence_. Il faut se souvenir que l'academie a condamne _le
+Cid_; que MM. Morellet et Hoffman ont donne des ferules a l'auteur du
+_Genie du christianisme_; que la _Revue d'Edimbourg_ a renvoye lord
+Byron a l'ecole; il faut laisser la mediocrite peser de toutes ses
+petites forces sur le talent naissant. Elle ne l'etouffera pas. Et, a
+tout prendre, est-ce donc un spectacle moins amusant qu'un autre, que
+de voir un homme de genie foudroye par un professeur de gazette ou
+d'athenee? C'est l'aigle dans les serres du moineau franc.
+
+
+ II
+
+
+L'expression de l'amour, dans les poetes de l'ecole antique (a quelque
+nation et a quelque epoque qu'ils appartiennent), manque en general de
+chastete et de pudeur. Cette observation, peu importante au premier
+aspect, se rattache cependant aux plus hautes considerations. Si nous
+voulions l'examiner serieusement, nous trouverions au fond de cette
+question toutes les societes paiennes et tous les cultes idolatriques.
+L'_absence de chastete dans l'amour_ est peut-etre le signe
+caracteristique des civilisations et des litteratures que n'a point
+purifiees le christianisme. Sans parler de ces poesies monstrueuses
+par lesquelles Anacreon, Horace, Virgile meme ont immortalise
+d'infames debauches et de honteuses habitudes, les chants amoureux des
+poetes paiens anciens et modernes, de Catulle, de Tibulle, de Bertin,
+de Bernis, de Parny, ne nous offrent rien de cette delicatesse, de
+cette modestie, de cette retenue sans lesquelles l'amour n'est plus
+qu'un instinct animal et qu'un appetit charnel. Il est vrai que
+l'amour chez ces poetes est aussi raffine qu'il est grossier. Il est
+difficile d'exprimer plus ingenieusement ce que sentent les brutes; et
+c'est sans doute pour qu'il y ait une difference entre leurs amours et
+ceux des animaux que ces galants diseurs font des elegies. Ils en sont
+meme venus a convertir en _science_ ce qu'il y a de plus naturel au
+monde; et _l'art d'aimer_ a ete enseigne par Ovide aux paiens du
+siecle d'Auguste, par Gentil Bernard aux paiens du siecle de Voltaire.
+
+Avec quelque attention, on reconnait qu'il existe une difference entre
+les premiers et les derniers _artistes_ en amour. A une nuance pres,
+leur vermillon est le meme. Tous chantent la volupte materielle. Mais
+les poetes paiens, grecs et romains, semblent le plus souvent des
+maitres qui commandent a des _esclaves_, tandis que les poetes paiens
+francais sont toujours des esclaves implorant leurs _maitresses_.
+Et le secret des deux civilisations differentes est tout entier
+la-dedans. Les societes polies, mais idolatres, de Rome et d'Athenes
+ignoraient la celeste dignite de la femme, revelee plus tard aux
+hommes par le Dieu qui voulut naitre d'une fille d'Eve. Aussi l'amour,
+chez ces peuples, ne s'adressant qu'aux esclaves et aux courtisanes,
+avait-il quelque chose d'imperieux et de meprisant. Tout, dans la
+civilisation chretienne, tend au contraire a l'ennoblissement du sexe
+faible et beau; et l'evangile parait avoir rendu leur rang aux femmes,
+afin qu'elles conduisissent les hommes au plus haut degre possible de
+perfectionnement social. Ce sont elles qui ont cree la chevalerie;
+et cette institution merveilleuse, en disparaissant des monarchies
+modernes, y a laisse l'honneur comme une ame; l'honneur, cet instinct
+de nature, qui est aussi une superstition de societe; cette seule
+puissance dont un francais, supporte patiemment la tyrannie; ce
+sentiment mysterieux inconnu aux anciens justes, qui est tout a la
+fois plus et moins que la vertu. A l'heure qu'il est, remarquons bien
+ceci, l'_honneur_ est ignore des peuples a qui l'evangile n'a pas
+encore ete revele, ou chez lesquels l'influence morale des femmes est
+nulle. Dans notre civilisation, si les lois donnent la premiere
+place a l'homme, l'honneur donne le premier rang a la femme. Tout
+l'equilibre des societes chretiennes est la.
+
+
+ III
+
+
+Je ne sais par quelle bizarre manie on pretend aujourd'hui refuser
+au genie le droit d'admirer hautement le genie; on insulte a
+l'enthousiasme que le chant du poete inspire a un poete; et l'on veut
+que ceux qui ont du talent ne soient juges que par ceux qui n'en ont
+pas. On dirait que, depuis le siecle dernier, nous ne sommes plus
+accoutumes qu'aux jalousies litteraires. Notre age envieux se raille
+de cette fraternite poetique, si douce et si noble entre rivaux. Il a
+oublie l'exemple de ces antiques amities qui se resserraient dans
+la gloire; et il accueillerait d'un rire dedaigneux l'allocution
+touchante qu'Horace adressait au vaisseau de Virgile.
+
+
+ IV
+
+
+La composition poetique resulte de deux phenomenes intellectuels,
+la meditation et l'inspiration. La meditation est une faculte;
+l'inspiration est un don. Tous les hommes, jusqu'a un certain degre,
+peuvent mediter; bien peu sont inspires. _Spiritus flat ubi vult_.
+Dans la meditation, l'esprit agit; dans l'inspiration, il obeit; parce
+que la premiere est en l'homme, tandis que la seconde vient de plus
+haut. Celui qui nous donne cette force est plus fort que nous. Ces
+deux operations de la pensee se lient intimement dans l'ame du poete.
+Le poete appelle l'inspiration par la meditation, comme les prophetes
+s'elevaient a l'extase par la priere. Pour que la muse se revele a
+lui, il faut qu'il ait en quelque sorte depouille toute son existence
+materielle dans le calme, dans le silence et dans le recueillement.
+Il faut qu'il se soit isole de la vie exterieure, pour jouir avec
+plenitude de cette vie interieure qui developpe en lui comme un etre
+nouveau; et ce n'est que lorsque le monde physique a tout a fait
+disparu de ses yeux, que le monde ideal peut lui etre manifeste. Il
+semble que l'exaltation poetique ait quelque chose de trop sublime
+pour la nature commune de l'homme. L'enfantement du genie ne saurait
+s'accomplir, si l'ame ne s'est d'abord purifiee de toutes ces
+preoccupations vulgaires que l'on traine apres soi dans la vie; car
+la pensee ne peut prendre des ailes avant d'avoir depose son fardeau.
+Voila sans doute pourquoi l'inspiration ne vient que precedee de la
+meditation. Chez les juifs, ce peuple dont l'histoire est si feconde
+en symboles mysterieux, quand le pretre avait edifie l'autel, il y
+allumait le feu terrestre, et c'est alors seulement que le rayon divin
+y descendait du ciel.
+
+Si l'on s'accoutumait a considerer les compositions litteraires sous
+ce point de vue, la critique prendrait probablement une direction
+nouvelle; car il est certain que le veritable poete, s'il est maitre
+du choix de ses meditations, ne l'est nullement de la nature de ses
+inspirations. Son genie, qu'il a recu et qu'il n'a point acquis, le
+domine le plus souvent; et il serait singulier et peut-etre vrai de
+dire que l'on est parfois etranger comme homme a ce que l'on a ecrit
+comme poete. Cette idee paraitra sans doute paradoxale au premier
+apercu. C'est pourtant une question, de savoir jusqu'a quel point le
+chant appartient a la voix, et la poesie au poete.
+
+Heureux celui qui sent dans sa pensee cette double puissance de
+meditation et d'inspiration, qui est le genie! Quel que soit son
+siecle, quel que soit son pays, fut-il ne au sein des calamites
+domestiques, fut-il jete dans un temps de revolutions, ou, ce qui
+est plus deplorable encore, dans une epoque d'indifference, qu'il se
+confie a l'avenir; car si le present appartient aux autres hommes,
+l'avenir est a lui. Il est du nombre de ces etres choisis qui doivent
+venir a un jour marque. Tot ou tard ce jour arrive, et c'est alors
+que, nourri de pensees et abreuve d'inspirations, il peut se montrer
+hardiment a la foule, en repetant le cri sublime du poete:
+
+ Voici mon orient; peuples, levez les yeux!
+
+
+ V
+
+
+Si jamais composition litteraire a profondement porte l'empreinte
+ineffacable de la meditation et de l'inspiration, c'est le _Paradis
+perdu_. Une idee morale, qui touche a la fois aux deux natures de
+l'homme; une lecon terrible donnee en vers sublimes; une des plus
+hautes verites de la religion et de la philosophie, developpee dans
+une des plus belles fictions de la poesie; l'echelle entiere de la
+creation parcourue depuis le degre le plus eleve jusqu'au degre le
+plus bas; une action qui commence par Jesus et se termine par Satan;
+Eve entrainee par la curiosite, la compassion et l'imprudence, jusqu'a
+la perdition; la premiere femme en contact avec le premier demon;
+voila ce que presente l'oeuvre de Milton; drame simple et immense,
+dont tous les ressorts sont des sentiments; tableau magique qui fait
+graduellement succeder a toutes les teintes de lumiere toutes les
+nuances de tenebres; poeme singulier, qui charme et qui effraye!
+
+
+ VI
+
+
+Quand les defauts d'une tragedie ont cela de particulier qu'il faut,
+pour en etre choque, avoir lu l'histoire et connaitre les regles, le
+grand nombre des spectateurs s'en apercoit peu, parce qu'il ne sait
+que sentir. Aussi le grand nombre juge-t-il toujours bien. Et en
+effet, pourquoi trouver si mauvais qu'un auteur tragique viole
+quelquefois l'histoire? Si cette licence n'est pas poussee trop loin,
+que m'importe la verite historique, pourvu que la verite morale soit
+observee! Voulez-vous donc que l'on dise de l'histoire ce qu'on a
+dit de la _Poetique_ d'Aristote: _elle fait faire de bien mauvaises
+tragedies_? Soyez peintre fidele de la nature et des caracteres, et
+non copiste servile de l'histoire. Sur la scene, j'aime mieux l'homme
+vrai que le fait vrai.
+
+
+ VII
+
+
+Quand on suit attentivement et siecle par siecle, dans les fastes
+de la France, l'histoire des arts, si etroitement liee a l'histoire
+politique des peuples, on est frappe, en arrivant jusqu'a notre temps,
+d'un phenomene singulier. Apres avoir retrouve sur les vitraux des
+merveilleuses cathedrales du moyen age comme un reflet de cette belle
+epoque de la grande feodalite, des croisades, de la chevalerie, epoque
+qui n'a laisse ni dans la memoire des hommes, ni sur la face de la
+terre, aucun vestige qui n'ait quelque chose de monumental, on passe
+au regne de Francois 1er, si etourdiment appele _ere de la renaissance
+des arts_. On voit distinctement le fil qui lie ce siecle ingenieux
+au moyen age. Ce sont deja, moins leur purete et leur originalite
+propres, les formes grecques; mais c'est toujours l'imagination
+gothique. La poesie, naive encore dans Marot, a pourtant cesse d'etre
+populaire pour devenir mythologique. On sent qu'on vient de changer
+de route. Deja les etudes classiques ont gate le gout national. Sous
+Louis XIII, la degeneration est sensible; on subit les consequences
+du mauvais systeme ou les arts se sont engages. On n'a plus de Jean
+Goujon, plus de Jean Cousin, plus de Germain Pilon; et les types
+vicieux, que leur genie corrigeait par tant de grace et d'elegance,
+redeviennent lourds et batards entre les mains de leurs copistes.
+A cette decadence se mele je ne sais quel faux gout florentin,
+naturalise en France par les Medicis. Tout se releve sous le sceptre
+eclatant de Louis XIV, mais rien ne se redresse. Au contraire, le
+principe de l'_imitation des anciens_ devient loi pour les arts, et
+les arts restent froids, parce qu'ils restent faux. Quoique imposant,
+il faut le dire, le genie de ce siecle illustre est incomplet. Sa
+richesse n'est que de la pompe, sa grandeur n'est que de la majeste.
+
+Enfin, sous Louis XV, tous les germes ont porte leurs fruits. Les
+arts selon Aristote tombent de decrepitude avec la monarchie selon
+Richelieu. Cette noblesse factice que leur imprimait Louis XIV meurt
+avec lui. L'esprit philosophique acheve de murir l'oeuvre classique;
+et, dans ce siecle de turpitudes, les arts ne sont qu'une turpitude de
+plus. Architecture, sculpture, peinture, poesie, musique, tout, a bien
+peu d'exceptions pres, montre les memes difformites. Voltaire amuse
+une courtisane regnante des tortures d'une vierge martyre. Les vers de
+Dorat naissent pour les bergeres de Boucher. Siecle ignoble quand
+il n'est pas ridicule, ridicule quand il n'est pas hideux; et qui,
+commencant au cabaret pour finir a la guillotine, couronnant ses fetes
+par des massacres et ses danses par la carmagnole, ne merite place
+qu'entre le chaos et le neant.
+
+Le siecle de Louis XIV ressemble a une ceremonie de cour reglee par
+l'etiquette; le siecle de Louis XV est une orgie de taverne, ou la
+demence s'accouple au vice. Cependant, quelque differentes qu'elles
+paraissent au premier abord, une cohesion intime existe entre ces deux
+epoques. D'une solennite d'apparat otez l'etiquette, il vous restera
+une cohue; du regne de Louis XIV otez la dignite, vous aurez le regne
+de Louis XV.
+
+Heureusement, et c'est la que nous voulions en venir, le meme lien
+est loin d'enchainer le dix-neuvieme siecle au dix-huitieme. Chose
+etrange! quand on compare notre epoque si austere, si contemplative,
+et deja si feconde en evenements prodigieux, aux trois siecles qui
+l'ont precedee, et surtout a son devancier immediat, on a d'abord
+peine a comprendre comment il se fait qu'elle vienne a leur suite; et
+son histoire, apres la leur, a l'air d'un livre depareille. On serait
+tente de croire que Dieu s'est trompe de siecle dans sa distribution
+alternative des temps. De notre siecle a l'autre, on ne peut decouvrir
+la transition. C'est qu'en effet il n'en existe pas. Entre Frederic et
+Bonaparte, Voltaire et Byron, Vanloo et Gericault, Boucher et Charlet,
+il y a un abime, la revolution.
+
+
+
+
+ 1827
+
+
+ FRAGMENT D'HISTOIRE
+
+
+Ce ne serait pas, a notre avis, un tableau sans grandeur et sans
+nouveaute que celui ou l'on essayerait de derouler sous nos yeux
+l'histoire entiere de la civilisation. On pourrait la montrer se
+propageant par degres de siecle en siecle sur le globe, et envahissant
+tour a tour toutes les parties du monde. On la verrait poindre en
+Asie, dans cette Inde centrale et mysterieuse ou la tradition des
+peuples a place le paradis terrestre. Comme le jour, la civilisation
+a son aurore en orient. Peu a peu elle s'eveille et s'etend dans son
+vieux berceau asiatique. D'un bras, elle depose dans un coin du monde
+la Chine, avec les hieroglyphes, l'artillerie et l'imprimerie, comme
+une premiere ebauche de ses oeuvres futures, comme un immuable
+echantillon de ce qu'elle fera un jour. De l'autre, elle jette a
+l'occident ces grands empires d'Assyrie, de Perse, de Chaldee, ces
+villes prodigieuses, Babylone, Suse, Persepolis, metropoles de la
+terre, qui n'a pas meme garde leur trace. Alors, tandis que tout le
+reste du globe est submerge sous de profondes tenebres, resplendit
+dans tout son eclat cette haute civilisation theocratique de l'orient,
+dont on entrevoit a peine, a travers tant de siecles, quelques rayons
+eblouissants, quelques gigantesques vestiges, et qui nous parait
+fabuleuse, tant elle est lointaine, vague et confuse! Cependant la
+civilisation marche et se developpe toujours. L'interieur des terres
+ne lui suffit plus, elle colonise le bord des mers. Aux populations
+de laboureurs et de bergers succedent des races de pecheurs et de
+commercants. De la, les pheniciens, les phrygiens, Sidon, Troie,
+Sarepta, et Tyr, qui bat les mers, comme dit l'Ecriture, avec les
+_ailes de mille vaisseaux_. Enfin, prete a deborder l'Asie, elle fonde
+sur la limite de l'Afrique cette enigmatique Egypte, ce peuple de
+pretres et de marchands, de laboureurs et de matelots, qui est
+en quelque sorte la transition de la civilisation asiatique a la
+civilisation africaine, des empires theocratiques aux republiques
+commercantes, de Babylone a Carthage.
+
+Sur l'Egypte, en effet, s'appuient les trois civilisations successives
+d'Asie, d'Afrique et d'Europe. L'Egypte est la clef de voute de
+l'ancien continent.
+
+Ici la civilisation se bifurque, pour ainsi parler. Elle prend deux
+routes, l'une au nord, l'autre au couchant; et, tandis que l'Egypte
+cree la Grece en Europe, Sidon apporte Carthage en Afrique. Alors
+la scene change. L'Asie s'eteint. C'est le tour de l'Afrique. Les
+carthaginois completent l'oeuvre des pheniciens, leurs peres. Pendant
+que derriere eux s'elevent, comme les arcs-boutants de leur empire,
+ces royaumes de Nubie, d'Abyssinie, de Nigritie, d'Ethiopie, de
+Numidie; pendant que se peuple et se feconde cette terre de feu qui
+doit porter les Juba et les Jugurtha, Carthage s'empare des mers et
+court les aventures. Elle debarque en Sicile, en Corse, en Sardaigne.
+Puis la Mediterranee ne lui suffit plus. Ses innombrables vaisseaux
+franchissent les colonnes d'Hercule, ou plus tard la timide navigation
+des grecs et des romains croira voir les bornes du monde. Bientot les
+colonies carthaginoises, risquees sur l'ocean, depassent la peninsule
+hispanique. Elles montent hardiment vers le nord, et, tout en cotoyant
+la rive occidentale de l'Europe, apportent le dialecte phenicien,
+d'abord en Biscaye, ou on le retrouve colorant de mots etranges
+l'ancienne langue iberique, puis en Irlande, au pays de Galles, en
+Armorique, ou il subsiste encore aujourd'hui, mele au celte primitif.
+Elles enseignent a ces sauvages peuplades quelque chose de leurs arts,
+de leur commerce, de leur religion; le culte monstrueux du Saturne
+carthaginois, qui devient le Teutates celte; les sacrifices humains;
+et jusqu'au mode de ces sacrifices, les victimes brulees vives dans
+des cages d'osier a forme humaine. Ainsi Carthage donne aux celtes
+ce qu'elle a de la theocratie asiatique, denature par sa feroce
+civilisation. Les druides sont des mages; seulement ils ont passe par
+l'Afrique. Tout, chez ces peuples, se ressent de leur contact avec
+l'orient. Leurs monuments bruts prennent quelque chose d'egyptien.
+De grossiers hieroglyphes, les caracteres runiques, commencent a en
+marquer la face, que jusque-la le fer n'avait pas touchee; et il n'est
+pas prouve que ce ne soit point la puissante navigation carthaginoise
+qui ait depose sur la greve armoricaine cet autre hieroglyphe
+monumental, Karnac, livre colossal et eternel dont les siecles ont
+perdu le sens et dont chaque lettre est un obelisque de granit. Comme
+Thebes, la Bretagne a son palais de Karnac.
+
+L'audace punique ne s'est peut-etre pas arretee la. Qui sait jusqu'ou
+est allee Carthage? N'est-il pas etrange qu'apres tant de siecles on
+ait retrouve vivant en Amerique le culte du soleil, le Belus assyrien,
+le Mithra persan? N'est-il pas etonnant qu'on y ait retrouve des
+vestales (les filles du soleil), debris du sacerdoce asiatique et
+africain, emprunte aussi par Rome a Carthage? N'est-il pas merveilleux
+enfin que ces ruines du Perou et du Mexique, magnifiques temoins d'une
+ancienne civilisation eteinte, ressemblent si fort par leur caractere
+et par leurs ornements aux monuments syriaques; par leur forme et par
+leurs hieroglyphes, a l'architecture egyptienne?...
+
+Quoi qu'il en soit, le colosse carthaginois, maitre des mers, heritier
+de la civilisation d'Asie, d'un bras s'appuyant sur l'Egypte, de
+l'autre environnant deja l'Europe, est un moment le centre des
+nations, le pivot du globe. L'Afrique domine le monde.
+
+Cependant la civilisation a depose son germe en Grece[1]. Il y a pris
+racine, il s'y est developpe, et du premier jet a produit un peuple
+capable de le defendre contre les irruptions de l'Asie, contre les
+revendications hautaines de cette vieille mere des nations. Mais,
+si ce peuple a su defendre le feu sacre, il ne saurait le propager.
+Manquant de metropole et d'unite, divisee en petites republiques qui
+luttent entre elles, et dans l'interieur desquelles se heurtent
+deja toutes les formes de gouvernement, democratie, oligarchie,
+aristocratie, royaute, ici enervee par des arts precoces, la nouee
+par des lois etroites, la societe grecque a plus de beaute que de
+puissance, plus d'elegance que de grandeur, et la civilisation s'y
+raffine avant de se fortifier. Aussi Rome se hate-t-elle d'arracher a
+la Grece le flambeau de l'Europe, elle le secoue du haut du Capitole
+et lui fait jeter des rayons inattendus. Rome, pareille a l'aigle, son
+redoutable symbole, etend largement ses ailes, deploie puissamment ses
+serres, saisit la foudre et s'envole. Carthage est le soleil du monde,
+c'est sur Carthage que se fixent ses yeux. Carthage est maitresse des
+oceans, maitresse des royaumes, maitresse des nations. C'est une ville
+magnifique, pleine de splendeur et d'opulence, toute rayonnante des
+arts etranges de l'orient. C'est une societe complete, finie, achevee,
+a laquelle rien ne manque du travail du temps et des hommes. Enfin, la
+metropole d'Afrique est a l'apogee de sa civilisation, elle ne peut
+plus monter, et chaque progres desormais sera un declin. Rome au
+contraire n'a rien. Elle a bien pris deja tout ce qui etait a sa
+portee; mais elle a pris pour prendre plutot que pour s'enrichir. Elle
+est a demi sauvage, a demi barbare. Elle a son education ensemble et
+sa fortune a faire. Tout devant elle, rien derriere.
+
+Quelque temps les deux peuples existent de front. L'un se repose dans
+sa splendeur, l'autre grandit dans l'ombre. Mais peu a peu l'air et la
+place leur manquent a tous deux pour se developper. Rome commence a
+gener Carthage. Il y a longtemps que Carthage importune Rome. Assises
+sur les deux rives opposees de la Mediterranee, les deux cites se
+regardent en face. Cette mer ne suffit plus pour les separer. L'Europe
+et l'Afrique pesent l'une sur l'autre. Comme deux nuages surcharges
+d'electricite, elles se cotoient de trop pres. Elles vont se meler
+dans la foudre.
+
+Ici est la peripetie de ce grand drame. Quels acteurs sont en
+presence! deux races, celle-ci de marchands et de marins, celle-la de
+laboureurs et de soldats; deux peuples, l'un regnant par l'or,
+l'autre par le fer; deux republiques, l'une theocratique, l'autre
+aristocratique; Rome et Carthage; Rome avec son armee, Carthage avec
+sa flotte; Carthage vieille, riche, rusee, Rome jeune, pauvre et
+forte; le passe et l'avenir; l'esprit de decouverte et l'esprit de
+conquete; le genie des voyages et du commerce, le demon de la guerre
+et de l'ambition; l'orient et le midi d'une part, l'occident et le
+nord de l'autre; enfin, deux mondes, la civilisation d'Afrique et la
+civilisation d'Europe.
+
+Toutes deux se mesurent des yeux. Leur attitude avant le combat est
+egalement formidable. Rome, deja a l'etroit dans ce qu'elle connait du
+monde, ramasse toutes ses forces et tous ses peuples. Carthage, qui
+tient en laisse l'Espagne, l'Armorique et cette Bretagne que les
+romains croyaient au fond de l'univers, Carthage a deja jete son ancre
+d'abordage sur l'Europe.
+
+La bataille eclate. Rome copie grossierement la marine de sa rivale.
+La guerre s'allume d'abord dans la Peninsule et dans les iles. Rome
+heurte Carthage dans cette Sicile ou deja la Grece a rencontre
+l'Egypte, dans cette Espagne ou plus tard lutteront encore l'Europe et
+l'Afrique, l'orient et l'occident, le midi et le septentrion.
+
+Peu a peu le combat s'engage, le monde prend feu. Les colosses
+s'attaquent corps a corps, ils se prennent, se quittent, se
+reprennent. Ils se cherchent et se repoussent. Carthage franchit les
+Alpes, Rome passe les mers. Les deux peuples, personnifies en deux
+hommes, Annibal et Scipion, s'etreignent et s'acharnent pour en finir.
+C'est un duel a outrance, un combat a mort. Rome chancelle, elle
+pousse un cri d'angoisse: _Annibal ad portas_! Mais elle se releve,
+epuise ses forces pour un dernier coup, se jette sur Carthage, et
+l'efface du monde.
+
+C'est la le plus grand spectacle qui soit dans l'histoire. Ce n'est
+pas seulement un trone qui tombe, une ville qui s'ecroule, un peuple
+qui meurt. C'est une chose qu'on n'a vue qu'une fois, c'est un astre
+qui s'eteint; c'est tout un monde qui s'en va; c'est une societe qui
+en etouffe une autre.
+
+Elle l'etouffe sans pitie. Il faut qu'il ne reste rien de Carthage.
+Les siecles futurs, ne sauront d'elle que ce qu'il plaira a son
+implacable rivale. Ils ne distingueront qu'a travers d'epaisses
+tenebres cette capitale de l'Afrique, sa civilisation barbare, son
+gouvernement difforme, sa religion sanglante, son peuple, ses arts,
+ses monuments gigantesques, ses flottes qui vomissaient le feu
+gregeois, et cet autre univers connu de ses pilotes, et que
+l'antiquite romaine nommera dedaigneusement le _monde perdu_.
+
+Rien n'en restera. Seulement, longtemps apres encore, Rome, haletant
+et comme essoufflee de sa victoire, se recueillera en elle-meme, et
+dira dans une sorte de reverie profonde: _Africa portentosa_!
+
+Prenons haleine avec elle; voila le grand oeuvre accompli. La querelle
+des deux moities de la terre, la voila decidee. Cette reaction de
+l'occident sur l'orient, deja la Grece l'avait tentee deux fois. Argos
+avait demoli Troie. Alexandre avait ete frapper l'Inde a travers la
+Perse. Mais les rois grecs n'avaient detruit qu'une ville, qu'un
+empire. Mais l'aventurier macedonien n'avait fait qu'une trouee dans
+la vieille Asie, qui s'etait promptement refermee sur lui. Pour jouer
+le role de l'Europe dans ce drame immense, pour tuer la civilisation
+orientale, il fallait plus qu'Achille, il fallait plus qu'Alexandre;
+il fallait Rome.
+
+Les esprits qui aiment a sonder les abimes ne peuvent s'empecher de
+se demander ici ce qui serait advenu du genre humain, si Carthage
+eut triomphe dans cette lutte. Le theatre de vingt siecles eut ete
+deplace. Les marchands eussent regne, et non les soldats. L'Europe eut
+ete laissee aux brouillards et aux forets. Il se serait etabli sur la
+terre quelque chose d'inconnu.
+
+Il n'en pouvait etre ainsi. Les sables et le desert reclamaient
+l'Afrique; il fallait qu'elle cedat la scene a l'Europe.
+
+A dater de la chute de Carthage, en effet, la civilisation europeenne
+prevaut. Rome prend un accroissement prodigieux; elle se developpe
+tant, qu'elle commence a se diviser. Conquerante de l'univers connu,
+quand elle ne peut plus faire la guerre etrangere, elle fait la guerre
+civile. Comme un vieux chene, elle s'elargit, mais elle se creuse.
+
+Cependant la civilisation se fixe sur elle. Elle en a ete la racine,
+elle en devient la tige, elle en devient la tete. En vain les Cesars,
+dans la folie de leur pouvoir, veulent casser la ville eternelle et
+reporter la metropole du monde a l'orient. Ce sont eux qui s'en vont;
+la civilisation ne les suit pas, et ils s'en vont a la barbarie.
+Byzance deviendra Stamboul. Rome restera Rome.
+
+Le Vatican remplace le Capitole; voila tout. Tout s'est ecroule de
+vetuste autour d'elle; la cite sainte se renouvelle. Elle regnait par
+la force, la voici qui regne par la croyance, plus forte que la force.
+Pierre herite de Cesar. Rome n'agit plus, elle parle; et sa parole est
+un tonnerre. Ses foudres desormais frappent les ames. A l'esprit de
+conquete succede l'esprit de proselytisme. Foyer du globe, elle a des
+echos dans toutes les nations; et ce qu'un homme, du haut du balcon
+papal, dit a la ville sacree, est dit aussi pour l'univers. _Urbi et
+orbi_.
+
+Ainsi une theocratie fait l'Europe, comme une theocratie a fait
+l'Afrique, comme une theocratie a fait l'Asie. Tout se resume en trois
+cites, Babylone, Carthage, Rome. Un docteur dans sa chaire preside
+les rois sur leurs trones. Chef-lieu du christianisme, Rome est le
+chef-lieu necessaire de la societe. Comme une mere vigilante, elle
+garde la grande famille europeenne, et la sauve deux fois des
+irruptions du nord, des invasions du midi. Ses murs font rebrousser
+Attila et les vandales. C'est elle qui forge le martel dont Charles
+pulverise Abderame et les arabes.
+
+On dirait meme que Rome chretienne a herite de la haine de Rome
+paienne pour l'orient. Quand elle voit l'Europe assez forte pour
+combattre, elle lui preche les croisades, guerre eclatante et
+singuliere, guerre de chevalerie et de religion, pour laquelle la
+theocratie arme la feodalite.
+
+Voila deux mille ans que les choses vont ainsi. Voila vingt
+siecles que domine la civilisation europeenne, la troisieme grande
+civilisation qui ait ombrage la terre.
+
+Peut-etre touchons-nous a sa fin. Notre edifice est bien vieux. Il se
+lezarde de toutes parts. Rome n'en est plus le centre. Chaque peuple
+tire de son cote. Plus d'unite, ni religieuse ni politique. L'opinion
+a remplace la foi. Le dogme n'a plus la discipline des consciences.
+La revolution francaise a consomme l'oeuvre de la reforme; elle a
+decapite le catholicisme comme la monarchie; elle a ote la vie a Rome.
+Napoleon, en rudoyant la papaute, l'a achevee; il a ote son prestige
+au fantome. Que fera l'avenir de cette societe europeenne, qui perd de
+plus en plus, chaque jour, sa forme papale et monarchique? Le moment
+ne serait-il pas venu ou la civilisation, que nous avons vue tour a
+tour deserter l'Asie pour l'Afrique, l'Afrique pour l'Europe, va se
+remettre en route et continuer son majestueux voyage autour du monde?
+Ne semble-t-elle pas se pencher vers l'Amerique? N'a-t-elle pas
+invente des moyens de franchir l'Ocean plus vite qu'elle ne traversait
+autrefois la Mediterranee? D'ailleurs, lui reste-t-il beaucoup a faire
+en Europe? Est-il si hasarde de supposer qu'usee et denaturee dans
+l'ancien continent, elle aille chercher une terre neuve et vierge
+pour se rajeunir et la feconder? Et pour cette terre nouvelle, ne
+tient-elle pas tout pret un principe nouveau; nouveau, quoiqu'il
+jaillisse aussi, lui, de cet evangile qui a deux mille ans, si
+toutefois l'evangile a un age? Nous voulons parler ici du principe
+d'emancipation, de progres et de liberte, qui semble devoir etre
+desormais la loi de l'humanite. C'est en Amerique que jusqu'ici l'on
+en a fait les plus larges applications. La, l'echelle d'essai est
+immense. La, les nouveautes sont a l'aise. Rien ne les gene. Elles
+ne trebuchent point a chaque pas contre des troncons de vieilles
+institutions en ruines. Aussi, si ce principe est appele, comme nous
+le croyons avec joie, a refaire la societe des hommes, l'Amerique
+en sera le centre. De ce foyer s'epandra sur le monde la lumiere
+nouvelle, qui, loin de dessecher les anciens continents, leur
+redonnera peut-etre chaleur, vie et jeunesse. Les quatre mondes
+deviendront freres dans un perpetuel embrassement. Aux trois
+theocraties successives d'Asie, d'Afrique et d'Europe succedera la
+famille universelle. Le principe d'autorite fera place au principe de
+liberte, qui, pour etre plus humain, n'est pas moins divin.
+
+Nous ne savons, mais, si cela doit etre, si l'Amerique doit offrir
+le quatrieme acte de ce drame des siecles, il sera certainement bien
+remarquable qu'a la meme epoque ou naissait l'homme qui devait,
+preparant l'anarchie politique par l'anarchie religieuse, introduire
+le germe de mort dans la vieille societe royale et pontificale
+d'Europe, un autre homme ait decouvert une nouvelle terre, futur asile
+de la civilisation fugitive; qu'en un mot, Christophe Colomb ait
+trouve un monde au moment ou Luther en allait detruire un autre.
+
+_Aliquis providet_.
+
+
+[1: Ceci n'est qu'un premier chapitre. L'auteur n'a pu y indiquer et y
+classer que les faits les plus generaux et les plus sommaires. Il
+n'a point neglige pour cela d'autres faits, qui, pour etre du second
+ordre, n'en ont pas moins une haute valeur. On verra dans la suite
+du livre dont ceci est un fragment, si jamais il termine ce livre,
+comment il les coordonne et les rattache a l'idee principale. Les
+preuves arriveront aussi. Il y a bien des cavites a fouiller dans
+l'histoire, bien des fonds perdus dans cette mer, la meme ou elle
+a ete le plus exploree, le plus sondee. Et par exemple, la grande
+civilisation dominante d'Europe, celle qui d'abord apparait aux yeux,
+la civilisation grecque et romaine, n'est qu'un grand palimpseste,
+sous lequel, la premiere couche enlevee, on retrouve les pelages, les
+etrusques, les iberes et les celtes. Rien que cela ferait un livre.
+
+
+
+
+ 1830
+
+
+ SUR M. DOVALLE
+
+
+Il y a du talent dans les poesies de M. Dovalle; et pourtant sans
+preneurs, sans coterie, sans appui exterieur, ce recueil, on peut
+le predire, aura tout de suite le succes qu'il merite. C'est que M.
+Dovalle n'a besoin maintenant de qui que ce soit pour reussir. En
+litterature, le plus sur moyen d'avoir raison, c'est d'etre mort.
+
+Et puis, ce manuscrit du poete tue a vingt ans reveille de si
+douloureux souvenirs! Tant d'emotions se soulevent en foule sous
+chacune de ces pages inachevees! On est saisi d'une si profonde pitie
+au milieu de ces odes, de ces ballades orphelines, de ces chansons
+toutes saignantes encore! Quelle critique faire apres une si poignante
+lecture? Comment raisonner ce qu'on a senti? Quelle tache impossible
+pour nous autres surtout, critiques peu determines, simples hommes
+d'art et de poesie! Aussi, apres avoir lu ce manuscrit, n'est-ce pas
+de l'opinion, mais de l'impression qui m'en reste que je parlerais
+volontiers.
+
+Et d'abord, ce qui frappe en commencant cette lecture, ce qui frappe
+en la terminant, c'est que tout dans ce livre d'un poete si fatalement
+predestine, tout est grace, tendresse, fraicheur, douceur harmonieuse,
+suave et molle reverie. Et, en y reflechissant, la chose semble plus
+singuliere encore. Un grand mouvement, un vaste progres, avec lequel
+sympathisait completement M. Dovalle, s'accomplit dans l'art.
+Ce mouvement, nous l'avons deja dit bien des fois, n'est qu'une
+consequence naturelle, qu'un corollaire immediat de notre grand
+mouvement social de 1789. C'est le principe de liberte qui, apres
+s'etre etabli dans l'etat et y avoir change la face de toute chose,
+poursuit sa marche, passe du monde materiel au monde intellectuel,
+et vient renouveler l'art comme il a renouvele la societe. Cette
+regeneration, comme l'autre, est generale, universelle, irresistible.
+Elle s'adresse a tout, recree tout, reedifie tout, refait a la fois
+l'ensemble et le detail, rayonne en tous sens et chemine en toutes
+voies. Or (pour n'envisager ici que cette particularite), par cela
+meme qu'elle est complete, la revolution de l'art a ses cauchemars,
+comme la revolution politique a eu ses echafauds. Cela est fatal. Il
+faut les uns apres les madrigaux de Dorat, comme il fallait les autres
+apres les petits soupers de Louis XV. Les esprits, affadis par la
+comedie en paniers et l'elegie en pleureuses, avaient besoin de
+secousses, et de secousses fortes. Cette soif d'emotions violentes, de
+beaux et sombres genies sont venus de nos jours la satisfaire. Et
+il ne faut pas leur en vouloir d'avoir jete dans vos ames tant de
+sinistres imaginations, tant de reves horribles, tant de visions
+sanglantes. Qu'y pouvaient-ils faire? Ces hommes, qui paraissent si
+fantasques et si desordonnes, ont obei a une loi de leur nature et
+de leur siecle. Leur litterature, si capricieuse qu'elle semble et
+qu'elle soit, n'est pas un des resultats les moins necessaires du
+principe de liberte qui desormais gouverne et regit tout d'en haut,
+meme le genie. C'est de la fantaisie, soit; mais il y a une logique
+dans cette fantaisie.
+
+Et puis, le grand malheur apres tout! Bonnes gens, soyons tranquilles.
+Pour avoir vu 93, ne nous effrayons pas tant de la _terreur_ en fait
+de revolutions litteraires. En conscience, tout _satanique_ qu'est le
+premier, et tout _frenetique_ qu'est le second, Byron et Mathurin me
+font moins peur que Marat et Robespierre.
+
+Si serieux que l'on soit, il est difficile de ne pas sourire
+quelquefois en repondant aux objections que l'ancien regime litteraire
+emprunte a l'ancien regime politique pour combattre toutes les
+tentatives de la liberte dans l'art. Certes, apres les catastrophes
+qui, depuis quarante ans, ont ensanglante la societe et decime la
+famille, apres une puissante revolution qui a fait des places de Greve
+dans toutes nos villes et des champs de bataille dans toute l'Europe,
+ce qu'il y a de triste, d'amer, de sanglant dans les esprits, et par
+consequent dans la poesie, n'a besoin ni d'etre explique ni d'etre
+justifie. Sans doute la contemplation des quarante dernieres annees
+de notre histoire, la liberte d'un grand peuple qui eclot geante
+et ecrase une Bastille a son premier pas, la marche de cette haute
+republique qui va les pieds dans le sang et la tete dans la gloire,
+sans doute ce spectacle, quand la raison nous montre qu'apres tout et
+enfin c'est un progres et un bien, ne doit pas inspirer moins de joie
+que de tristesse; mais, s'il nous rejouit par notre cote divin, il
+nous dechire par notre cote humain, et notre joie meme y est triste;
+de la, pour longtemps, de sombres visions dans les imaginations et un
+deuil profond mele de fierte et d'orgueil dans la poesie.
+
+Heureux pour lui-meme le poete qui, ne avec le gout des choses
+fraiches et douces, aura su isoler son ame de toutes ces impressions
+douloureuses; et, dans cette atmosphere flamboyante et sombre qui
+rougit l'horizon longtemps encore apres une revolution, aura conserve
+rayonnant et pur son petit monde de fleurs, de rosee et de soleil!
+
+M. Dovalle a eu ce bonheur, d'autant plus remarquable, d'autant plus
+etrange chez lui, qui devait finir d'une telle fin et interrompre
+sitot sa chanson a peine commencee! Il semblerait d'abord qu'a defaut
+de douloureux souvenirs, on rencontrera dans son livre quelque
+pressentiment vague et sinistre. Non, rien de sombre, rien d'amer,
+rien de fatal. Bien au contraire, une poesie toute jeune, enfantine
+parfois; tantot les desirs de Cherubin, tantot une sorte de
+nonchalance creole; un vers a gracieuse allure, trop peu metrique,
+trop peu rhythmique, il est vrai, mais toujours plein d'une harmonie
+plutot naturelle que musicale; la joie, la volupte, l'amour; la femme
+surtout, la femme divinisee, la femme faite muse; et puis partout des
+fleurs, des fetes, le printemps, le matin, la jeunesse; voila ce
+qu'on trouve dans ce portefeuille d'elegies dechire par une balle de
+pistolet.
+
+Ou, si quelquefois cette douce muse se voile de melancolie, c'est,
+comme dans le _Premier chagrin_, un accent confus, indistinct, presque
+inarticule, a peine un soupir dans les feuilles de l'arbre, a peine
+une ride a la face transparente du lac, a peine une blanche nuee dans
+le ciel bleu. Si meme, comme dans la touchante personnification
+du _Sylphe_, l'idee de la mort se presente au poete, elle est si
+charmante encore et si suave, si loin de ce que sera la realite, que
+les larmes en viennent aux yeux.
+
+ Oh! respectez mes jeux et ma faiblesse,
+ Vous qui savez le secret de mon coeur!
+ Oh! laissez-moi pour unique richesse
+ De l'eau dans une fleur;
+ L'air frais du soir; au bois une humble couche,
+ Un arbre vert pour me garder du jour...
+ Le sylphe apres ne voudra qu'une bouche
+ Pour y mourir d'amour.
+
+Certes, cela ne ressemble guere a un pressentiment. Il me semble que
+cette grace, cette harmonie, cette joie qui s'epanouit a tous les
+vers de M. Dovalle, donnent a cette lecture un charme et un interet
+singuliers. Andre Chenier, qui est mort bien jeune egalement et qui
+pourtant avait dix ans de plus que M. Dovalle, Andre Chenier a laisse
+aussi un livre de douces et _folles elegies_, comme il dit lui-meme,
+ou se rencontrent bien ca et la quelques iambes ardents, fruit de
+ses trente ans, et tout rouges des reverberations de la lave
+revolutionnaire; mais dans lequel dominent, ainsi que dans le livre
+charmant de M. Dovalle, la grace, l'amour, la volupte. Aussi quiconque
+lira le recueil de M. Dovalle sera-t-il longtemps poursuivi par la
+jeune et pale figure de ce poete, souriant comme Andre Chenier, et
+sanglant comme lui.
+
+Et puis cette reflexion me vient en terminant: dans ce moment de melee
+et de tourmente litteraire, qui faut-il plaindre, ceux qui meurent
+ou ceux qui combattent? Sans doute, c'est triste de voir un poete
+de vingt ans qui s'en va, une lyre qui se brise, un avenir qui
+s'evanouit; mais n'est-ce pas quelque chose aussi que le repos?
+N'est-il pas permis a ceux autour desquels s'amassent incessamment
+calomnies, injures, haines, jalousies, sourdes menees, basses
+trahisons; hommes loyaux auxquels on fait une guerre deloyale; hommes
+devoues qui ne voudraient enfin que doter le pays d'une liberte de
+plus, celle de l'art, celle de l'intelligence; hommes laborieux qui
+poursuivent paisiblement leur oeuvre de conscience, en proie, d'un
+cote, a de viles machinations de censure et de police, en butte, de
+l'autre, trop souvent, a l'ingratitude des esprits memes pour lesquels
+ils travaillent; ne leur est-il pas permis de retourner quelquefois la
+tete avec envie vers ceux qui sont tombes derriere eux et qui dorment
+dans le tombeau? _Invideo_, disait Luther dans le cimetiere de Worms,
+_invideo, quia quiescunt_.
+
+Qu'importe toutefois! Jeunes gens, ayons bon courage; si rude qu'on
+nous veuille faire le present, l'avenir sera beau. Le romantisme, tant
+de fois mal defini, n'est, a tout prendre, et c'est la sa definition
+reelle, que le _liberalisme_ en litterature. Cette verite est deja
+comprise a peu pres de tous les bons esprits, et le nombre en est
+grand; et bientot, car l'oeuvre est deja bien avancee, le liberalisme
+litteraire ne sera pas moins populaire que le liberalisme politique.
+La liberte dans l'art, la liberte dans la societe, voila le double but
+auquel doivent tendre d'un meme pas tous les esprits consequents
+et logiques; voila la double banniere qui rallie, a bien peu
+d'intelligences pres (lesquelles s'eclaireront), toute la jeunesse si
+forte et si patiente d'aujourd'hui; puis avec la jeunesse, et a sa
+tete, l'elite de la generation qui nous a precedes, tous ces sages
+vieillards qui, apres le premier moment de defiance et d'examen, ont
+reconnu que ce que font leurs fils est une consequence de ce qu'ils
+ont fait eux-memes, et que la liberte litteraire est fille de la
+liberte politique. Ce principe est celui du siecle et prevaudra. Les
+_ultras_ de tout genre, classiques ou monarchiques, auront beau se
+preter secours pour refaire l'ancien regime de toutes pieces, societe
+et litterature, chaque progres du pays, chaque developpement des
+intelligences, chaque pas de la liberte fera crouler tout ce qu'ils
+auront echafaude. Et, en definitive, leurs efforts de reaction auront
+ete utiles. En revolution, tout mouvement fait avancer. La verite et
+la liberte ont cela d'excellent que tout ce qu'on fait pour elles et
+tout ce qu'on fait contre elles les sert egalement. Or, apres tant de
+grandes choses que nos peres ont faites et que nous avons vues, nous
+voila sortis de la vieille forme sociale, comment ne sortirions-nous
+pas de la vieille forme poetique? A peuple nouveau, art nouveau.
+Tout en admirant la litterature de Louis XIV, si bien adaptee a
+sa monarchie, elle saura bien avoir sa litterature propre, et
+personnelle, et nationale, cette France actuelle, cette France du
+dix-neuvieme siecle, a qui Mirabeau a fait sa liberte et Napoleon sa
+puissance.
+
+
+
+
+ 1825-1832
+
+ GUERRE AUX DEMOLISSEURS!
+
+
+
+
+ 1825
+
+
+Si les choses vont encore quelque temps de ce train, il ne restera
+bientot plus a la France d'autre monument national que celui des
+_Voyages pittoresques et romantiques_, ou rivalisent de grace,
+d'imagination et de poesie le crayon de Taylor et la plume de Ch.
+Nodier, dont il nous est bien permis de prononcer le nom avec
+admiration, quoiqu'il ait quelquefois prononce le notre avec amitie.
+
+Le moment est venu ou il n'est plus permis a qui que ce soit de garder
+le silence. Il faut qu'un cri universel appelle enfin la nouvelle
+France au secours de l'ancienne. Tous les genres de profanation, de
+degradation et de ruine menacent a la fois le peu qui nous reste de
+ces admirables monuments du moyen age, ou s'est imprimee la vieille
+gloire nationale, auxquels s'attachent a la fois la memoire des rois
+et la tradition du peuple. Tandis que l'on construit a grands frais
+je ne sais quels edifices batards, qui, avec la ridicule pretention
+d'etre grecs ou romains en France, ne sont ni romains ni grecs,
+d'autres edifices admirables et originaux tombent sans qu'on daigne
+s'en informer, et leur seul tort cependant, c'est d'etre francais par
+leur origine, par leur histoire et par leur but. A Blois, le chateau
+des etats sert de caserne, et la belle tour octogone de Catherine
+de Medicis croule ensevelie sous les charpentes d'un quartier de
+cavalerie. A Orleans, le dernier vestige des murs defendus par Jeanne
+vient de disparaitre. A Paris, nous savons ce qu'on a fait des
+vieilles tours de Vincennes, qui faisaient une si magnifique compagnie
+au donjon. L'abbaye de Sorbonne, si elegante et si ornee, tombe en ce
+moment sous le marteau. La belle eglise romane de Saint-Germain des
+Pres, d'ou Henri IV avait observe Paris, avait trois fleches, les
+seules de ce genre qui embellissent la silhouette de la capitale.
+Deux de ces aiguilles menacaient ruine. Il fallait les etayer ou
+les abattre; on a trouve plus court de les abattre. Puis, afin de
+raccorder, autant que possible, ce venerable monument avec le mauvais
+portique dans le style de Louis XIII qui en masque le portail, les
+_restaurateurs_ ont remplace quelques-unes des anciennes chapelles par
+de petites bonbonnieres a chapiteaux corinthiens dans le gout de celle
+de Saint-Sulpice; et on a badigeonne le reste en beau jaune serin.
+La cathedrale gothique d'Autun a subi le meme outrage. Lorsque nous
+passions a Lyon, en aout 1825, il y a deux mois, on faisait egalement
+disparaitre sous une couche de detrempe rose la belle couleur que les
+siecles avaient donnee a la cathedrale du primat des Gaules. Nous
+avons vu demolir encore, pres de Lyon, le chateau renomme de
+l'Arbresle. Je me trompe, le proprietaire a conserve une des tours, il
+la loue a la commune, elle sert de prison. Une petite ville
+historique dans le Forez, Crozet, tombe en ruines, avec le manoir
+des d'Aillecourt, la maison seigneuriale ou naquit Tourville, et des
+monuments qui embelliraient Nuremberg. A Nevers, deux eglises du
+onzieme siecle servent d'ecurie. Il y en avait une troisieme du meme
+temps, nous ne l'avons pas vue; a notre passage, elle etait effacee du
+sol. Seulement nous en avons admire a la porte d'une chaumiere, ou ils
+etaient jetes, deux chapiteaux romans qui attestaient par leur beaute
+celle de l'edifice dont ils etaient les seuls vestiges. On a detruit
+l'antique eglise de Mauriac. A Soissons, on laisse crouler le riche
+cloitre de Saint-Jean et ses deux fleches si legeres et si hardies.
+C'est dans ces magnifiques ruines que le tailleur de pierres choisit
+des materiaux. Meme indifference pour la charmante eglise de Braisne,
+dont la voute demantelee laisse arriver la pluie sur les dix tombes
+royales qu'elle renferme.
+
+A la Charite-sur-Loire, pres Bourges, il y a une eglise romane qui,
+par l'immensite de son enceinte et la richesse de son architecture,
+rivaliserait avec les plus celebres cathedrales de l'Europe; mais elle
+est a demi ruinee. Elle tombe pierre a pierre, aussi inconnue que
+les pagodes orientales dans leurs deserts de sable. Il passe la six
+diligences par jour. Nous avons visite Chambord, cet Alhambra de la
+France. Il chancelle deja, mine par les eaux du ciel, qui ont filtre
+a travers la pierre tendre de ses toits degarnis de plomb. Nous le
+declarons avec douleur, si l'on n'y songe promptement, avant peu
+d'annees, la souscription, souscription qui, certes, meritait d'etre
+nationale, qui a rendu le chef-d'oeuvre du Primatice au pays aura ete
+inutile; et bien peu de chose restera debout de cet edifice, beau
+comme un palais de fees, grand comme un palais de rois.
+
+Nous ecrivons ceci a la hate, sans preparation et en choisissant au
+hasard quelques-uns des souvenirs qui nous sont restes d'une excursion
+rapide dans une petite portion de la France. Qu'on y reflechisse, nous
+n'avons devoile qu'un bord de la plaie. Nous n'avons cite que des
+faits, et des faits que nous avions verifies. Que se passe-t-il
+ailleurs?
+
+On nous a dit que des anglais avaient achete _trois cents francs_
+le droit d'emballer tout ce qui leur plairait dans les debris de
+l'admirable abbaye de Jumieges. Ainsi les profanations de lord Elgin
+se renouvellent chez nous, et nous en tirons profit. Les turcs ne
+vendaient que les monuments grecs; nous faisons mieux, nous
+vendons les notres. On affirme encore que le cloitre si beau de
+Saint-Wandrille est debite, piece a piece, par je ne sais quel
+proprietaire ignorant et cupide, qui ne voit dans un monument qu'une
+carriere de pierres. _Proh pudor!_ au moment ou nous tracons ces
+lignes, a Paris, au lieu meme dit _Ecole des beaux-arts_, un escalier
+de bois, sculpte par les merveilleux artistes du quatorzieme
+siecle, sert d'echelle a des macons; d'admirables menuiseries de la
+renaissance, quelques-unes encore peintes, dorees et blasonnees, des
+boiseries, des portes touchees par le ciseau si tendre et si delicat
+qui a ouvre le chateau d'Anet, se rencontrent la, brisees, disloquees,
+gisantes en tas sur le sol, dans les greniers, dans les combles, et
+jusque dans l'antichambre du cabinet d'un individu qui s'est installe
+la, et qui s'intitule _architecte de l'Ecole des beaux-arts_, et qui
+marche tous les jours stupidement la-dessus. Et nous allons chercher
+bien loin et payer bien cher des ornements a nos musees!
+
+Il serait temps enfin de mettre un terme a ces desordres, sur
+lesquels nous appelons l'attention du pays. Quoique appauvrie par les
+devastateurs revolutionnaires, par les speculateurs mercantiles, et
+surtout par les restaurateurs classiques, la France est riche encore
+en monuments francais. Il faut arreter le marteau qui mutile la face
+du pays. Une loi suffirait; qu'on la fasse. Quels que soient les
+droits de la propriete, la destruction d'un edifice historique et
+monumental ne doit pas etre permise a ces ignobles speculateurs que
+leur interet aveugle sur leur honneur; miserables hommes, et si
+imbeciles, qu'ils ne comprennent meme pas qu'ils sont des barbares!
+Il y a deux choses dans un edifice, son usage et sa beaute. Son usage
+appartient au proprietaire, sa beaute a tout le monde; c'est donc
+depasser son droit que le detruire.
+
+Une surveillance active devrait etre exercee sur nos monuments.
+Avec de legers sacrifices, on sauverait des constructions qui,
+independamment du reste, representent des capitaux enormes. La seule
+eglise de Brou, batie vers la fin du quinzieme siecle, a coute
+vingt-quatre millions, a une epoque ou la journee d'un ouvrier se
+payait deux sous. Aujourd'hui ce serait plus de cent cinquante
+millions. Il ne faut pas plus de trois jours et de trois cents francs
+pour la jeter bas.
+
+Et puis, un louable regret s'emparerait de nous, nous voudrions
+reconstruire ces prodigieux edifices, que nous ne le pourrions. Nous
+n'avons plus le genie de ces siecles. L'industrie a remplace l'art.
+
+Terminons ici cette note; aussi bien c'est encore la un sujet qui
+exigerait un livre. Celui qui ecrit ces lignes y reviendra souvent,
+a propos et hors de propos; et, comme ce vieux romain qui disait
+toujours: _Hoc censeo, et delendam esse Carthaginem_, l'auteur de
+cette note repetera sans cesse: Je pense cela, et qu'il ne faut pas
+demolir la France.
+
+
+
+
+ 1832.
+
+
+Il faut le dire, et le dire haut, cette demolition de la vieille
+France, que nous avons denoncee plusieurs fois sous la restauration,
+se continue avec plus d'acharnement et de barbarie que jamais. Depuis
+la revolution de juillet, avec la democratie, quelque ignorance a
+deborde et quelque brutalite aussi. Dans beaucoup d'endroits, le
+pouvoir local, l'influence municipale, la curatelle communale a passe
+des gentilshommes qui ne savaient pas ecrire aux paysans qui ne savent
+pas lire. On est tombe d'un cran. En attendant que ces braves gens
+sachent epeler, ils gouvernent. La bevue administrative, produit
+naturel et normal de cette machine de Marly qu'on appelle la
+_centralisation_, la bevue administrative s'engendre toujours, comme
+par le passe, du maire au sous-prefet, du sous-prefet au prefet, du
+prefet au ministre. Seulement elle est plus grosse.
+
+Notre intention est de n'envisager ici qu'une seule des innombrables
+formes sous lesquelles elle se produit aux yeux du pays emerveille.
+Nous ne voulons traiter de la _bevue administrative_ qu'en matiere de
+monuments, et encore ne ferons-nous qu'effleurer cet immense sujet,
+que vingt-cinq volumes in-folio n'epuiseraient pas.
+
+Nous posons donc en fait qu'il n'y a peut-etre pas en France,
+a l'heure qu'il est, une seule ville, pas un seul chef-lieu
+d'arrondissement, pas un seul chef-lieu de canton, ou il ne se medite,
+ou il ne se commence, ou il ne s'acheve la destruction de quelque
+monument historique national, soit par le fait de l'autorite centrale,
+soit par le fait de l'autorite locale de l'aveu de l'autorite
+centrale, soit par le fait des particuliers sous les yeux et avec la
+tolerance de l'autorite locale.
+
+Nous avancons ceci avec la profonde conviction de ne pas nous tromper,
+et nous en appelons a la conscience de quiconque a fait, sur un
+point quelconque de la France, la moindre excursion d'artiste et
+d'antiquaire. Chaque jour quelque vieux souvenir de la France s'en va
+avec la pierre sur laquelle il etait ecrit. Chaque jour nous brisons
+quelque lettre du venerable livre de la tradition. Et bientot, quand
+la ruine de toutes ces ruines sera achevee, il ne nous restera plus
+qu'a nous ecrier avec ce troyen, qui du moins emportait ses dieux:
+
+ ...Fuit Ilium et ingens
+ Gloria!
+
+Et a l'appui de ce que nous venons de dire, qu'on permette a celui qui
+ecrit ces lignes de citer, entre une foule de documents qu'il pourrait
+produire, l'extrait d'une lettre a lui envoyee. Il n'en connait pas
+personnellement le signataire, qui est, comme sa lettre l'annonce,
+homme de gout et de coeur; mais il le remercie de s'etre adresse a
+lui. Il ne fera jamais faute a quiconque lui signalera une injustice
+ou une absurdite nuisible a denoncer. Il regrette seulement que sa
+voix n'ait pas plus d'autorite et de retentissement. Qu'on lise donc
+cette lettre, et qu'on songe, en la lisant, que le fait qu'elle
+atteste n'est pas un fait isole, mais un des mille episodes du grand
+fait general, la _demolition successive et incessante de tous les
+monuments de l'ancienne France_.
+
+ Charleville, 14 fevrier 1832.
+
+ "Monsieur,
+
+Au mois de septembre dernier, je fis un voyage a Laon (Aisne), mon
+pays natal. Je l'avais quitte depuis plusieurs annees; aussi, a peine
+arrive, mon premier soin fut de parcourir la ville... Arrive sur la
+place du Bourg, au moment ou mes yeux se levaient sur la vieille tour
+de Louis d'Outremer, quelle fut ma surprise de la voir de toutes parts
+bardee d'echelles, de leviers et de tous les instruments possibles
+de destruction! Je l'avouerai, cette vue me fit mal. Je cherchais a
+deviner pourquoi ces echelles et ces pioches, quand vint a passer M.
+Th----, homme simple et instruit, plein de gout pour les lettres et
+fort ami de tout ce qui touche a la science et aux arts. Je lui
+fis part a l'instant de l'impression douloureuse que me causait la
+destruction de ce vieux monument. M. Th----, qui la partageait,
+m'apprit que, reste seul des membres de l'ancien conseil municipal,
+il avait ete seul pour combattre l'acte dont nous etions en ce moment
+temoins; que ses efforts n'avaient rien pu. Raisonnements, paroles,
+tout avait echoue. Les nouveaux conseillers, reunis en majorite contre
+lui, l'avaient emporte. Pour avoir pris un peu chaudement le parti de
+cette tour innocente, M. Th---- avait ete meme accuse de carlisme.
+Ces messieurs s'etaient ecries que cette tour ne rappelait que les
+souvenirs des temps feodaux, et la destruction avait ete votee par
+acclamation. Bien plus, la ville a offert au soumissionnaire qui
+se charge de l'execution une somme de plusieurs mille francs, les
+materiaux en sus. Voila le prix du meurtre, car c'est un veritable
+meurtre! M. Th---- me fit remarquer sur le mur voisin l'affiche
+d'adjudication, en papier jaune. En tete etait ecrit en enormes
+caracteres: DESTRUCTION DE LA TOUR DITE DE LOUIS D'OUTREMER. _Le
+public est prevenu,_ etc.
+
+"Cette tour occupait un espace de quelques toises. Pour agrandir le
+marche qui l'avoisine, si c'est la le but qu'on a cherche, on pouvait
+sacrifier une maison particuliere, _dont le prix n'eut peut-etre pas
+depasse la somme offerte au soumissionnaire._ Ils ont prefere aneantir
+la tour. Je suis afflige de le dire a la honte des Laonnois, leur
+ville possedait un monument rare, un monument des rois de la seconde
+race; il n'y en existe plus aujourd'hui un seul. Celui de Louis IV
+etait le dernier. Apres un pareil acte de vandalisme, on apprendra
+quelque jour sans surprise qu'ils demolissent leur belle cathedrale du
+onzieme siecle, pour faire une halle aux grains[1]."
+
+Les reflexions abondent et se pressent devant de tels faits.
+
+Et d'abord, ne voila-t-il pas une excellente comedie? Vous
+representez-vous ces dix ou douze conseillers municipaux mettant
+en deliberation la grande _destruction de la tour dite de Louis
+d'Outremer?_ Les voila tous, ranges en cercle, et sans doute assis
+sur la table, jambes croisees et babouches aux pieds, a la facon des
+turcs. Ecoutez-les. Il s'agit d'agrandir le carre aux choux et de
+faire disparaitre un _monument feodal_. Les voila qui mettent en
+commun tout ce qu'ils savent de grands mots, depuis quinze ans qu'ils
+se font anucher le _Constitutionnel_ par le magister de leur village.
+Ils se cotisent. Les bonnes raisons pleuvent. L'un argue de la
+_feodalite_, et s'y tient; l'autre allegue la _dime_; l'autre, la
+_corvee_; l'autre, les _serfs qui battaient l'eau des fosses pour
+faire taire les grenouilles_; un cinquieme, le _droit de jambage et
+de cuissage_; un sixieme, les eternels _pretres_ et les eternels
+_nobles_; un autre, les _horreurs de la Saint-Barthelemy_; un autre,
+qui est probablement avocat, les _jesuites_; puis ceci, puis cela,
+puis encore cela et ceci; et tout est dit, la tour de Louis d'Outremer
+est condamnee.
+
+Vous figurez-vous bien, au milieu du grotesque sanhedrin, la situation
+de ce pauvre homme, representant unique de la science, de l'art, du
+gout, de l'histoire? Remarquez-vous l'attitude humble et opprimee de
+ce paria? L'ecoutez-vous hasarder quelques mots timides en faveur du
+venerable monument? Et voyez-vous l'orage eclater contre lui? Le voila
+qui ploie sous les invectives. Voila qu'on l'appelle de toutes parts
+_carliste_, et probablement _carlisse_. Que repondre a cela? C'est
+fini. La chose est faite. La demolition du "monument des ages de
+barbarie" est definitivement votee avec enthousiasme, et vous entendez
+le hourra des braves conseillers municipaux de Laon, qui ont pris
+d'assaut la tour de Louis d'Outremer.
+
+Croyez-vous que jamais Rabelais, que jamais Hogarth, auraient pu
+trouver quelque part faces plus drolatiques, profils plus bouffons,
+silhouettes plus rejouissantes a charbonner sur les murs d'un cabaret
+ou sur les pages d'une batrachomyomachie?
+
+Oui, riez.--Mais, pendant que les prud'hommes jargonnaient,
+croassaient et deliberaient, la vieille tour, si longtemps
+inebranlable, se sentait trembler dans ses fondements. Voila tout a
+coup que, par les fenetres, par les portes, par les barbacanes, par
+les meurtrieres, par les lucarnes, par les gouttieres, de partout, les
+demolisseurs lui sortent comme les vers d'un cadavre. Elle sue des
+macons. Ces pucerons la piquent. Cette vermine la devore. La pauvre
+tour commence a tomber pierre a pierre; ses sculptures se brisent
+sur le pave; elle eclabousse les maisons de ses debris; son flanc
+s'eventre; son profil s'ebreche, et le bourgeois inutile, qui passe a
+cote sans trop savoir ce qu'on lui fait, s'etonne de la voir chargee
+de cordes, de poulies et d'echelles plus qu'elle ne le fut jamais par
+un assaut d'anglais ou de bourguignons.
+
+Ainsi, pour jeter bas cette tour de Louis d'Outremer, presque
+contemporaine des tours romaines de l'ancienne Bibrax, pour faire
+ce que n'avaient fait ni beliers, ni balistes, ni scorpions, ni
+catapultes, ni haches, ni dolabres, ni engins, ni bombardes, ni
+serpentines, ni fauconneaux, ni couleuvrines, ni les boulets de fer
+des forges de Creil, ni les pierres a bombarde des carrieres de
+Peronne, ni le canon, ni le tonnerre, ni la tempete, ni la bataille,
+ni le feu des hommes, ni le feu du ciel, il a suffi au dix-neuvieme
+siecle, merveilleux progres! d'une plume d'oie, promenee a peu pres
+au hasard sur une feuille de papier par quelques infiniment petits!
+mechante plume d'un conseil municipal du vingtieme ordre! plume qui
+formule boiteusement les fetfas imbeciles d'un divan de paysans! plume
+imperceptible du senat de Lilliput! plume qui fait des fautes de
+francais! plume qui ne sait pas l'orthographe! plume qui, a coup sur,
+a trace plus de croix que de signatures au bas de l'inepte arrete!
+
+Et la tour a ete demolie! et cela s'est fait! et la ville a paye pour
+cela! On lui a vole sa couronne, et elle a paye le voleur!
+
+Quel nom donner a toutes ces choses?
+
+Et, nous le repetons pour qu'on y songe bien, le fait de Laon n'est
+pas un fait isole. A l'heure ou nous ecrivons, il n'est pas un point
+en France ou il ne se passe quelque chose d'analogue. C'est plus ou
+c'est moins, c'est peu ou c'est beaucoup, c'est petit ou c'est grand,
+mais c'est toujours et partout du vandalisme. La liste des demolitions
+est inepuisable. Elle a ete commencee par nous et par d'autres
+ecrivains qui ont plus d'importance que nous. Il serait facile de la
+grossir, il serait impossible de la clore.
+
+On vient de voir une prouesse de conseil municipal. Ailleurs, c'est un
+maire qui deplace un peulven pour marquer la limite du champ communal;
+c'est un eveque qui ratisse et badigeonne sa cathedrale; c'est un
+prefet qui jette bas une abbaye du quatorzieme siecle pour demasquer
+les fenetres de son salon; c'est un artilleur qui rase un cloitre
+de 1460 pour rallonger un polygone; c'est un adjoint qui fait du
+sarcophage de Theodeberthe une auge aux pourceaux.
+
+Nous pourrions citer les noms. Nous en avons pitie. Nous les taisons.
+
+Cependant il ne merite pas d'etre epargne, ce cure de Fecamp qui a
+fait demolir le jube de son eglise, donnant pour raison que ce massif
+incommode, cisele et fouille par les mains miraculeuses du quinzieme
+siecle, privait ses paroissiens du bonheur de le contempler, lui cure,
+dans sa splendeur a l'autel. Le macon qui a execute l'ordre du beat
+s'est fait des debris du jube une admirable maisonnette qu'on peut
+voir a Fecamp. Quelle honte! Qu'est devenu le temps ou le pretre etait
+le supreme architecte? Maintenant le macon enseigne le pretre!
+
+N'y a-t-il pas aussi un dragon ou un housard qui veut faire de
+l'eglise de Brou, de cette merveille, son grenier a foin, et qui en
+demande ingenument la permission au ministre? N'etait-on pas en train
+de gratter du haut en bas la belle cathedrale d'Angers quand le
+tonnerre est tombe sur la fleche, noire et intacte encore, et l'a
+brulee, comme si le tonnerre avait eu, lui, de l'intelligence et avait
+mieux aime abolir le vieux clocher que de le laisser egratigner par
+des conseillers municipaux! Un ministre de la restauration n'a-t-il
+pas rogne a Vincennes ses admirables tours et a Toulouse ses beaux
+remparts? N'y a-t-il pas eu, a Saint-Omer, un prefet qui a detruit aux
+trois quarts les magnifiques ruines de Saint-Bertin, sous pretexte
+de donner du _travail aux ouvriers_? Derision! si vous etes des
+administrateurs tellement mediocres, des cerveaux tellement steriles,
+qu'en presence des routes a ferrer, des canaux a creuser, des rues a
+macadamiser, des ports a curer, des landes a defricher, des ecoles a
+batir, vous ne sachiez que faire de vos ouvriers, du moins ne leur
+livrez pas comme une proie nos edifices nationaux a demolir, ne leur
+dites pas de se faire du pain avec ces pierres. Partagez-les plutot,
+ces ouvriers, en deux bandes; que toutes deux creusent un grand trou,
+et que chacune ensuite comble le sien avec la terre de l'autre. Et
+puis payez-leur ce travail. Voila une idee. J'aime mieux l'inutile que
+le nuisible.
+
+A Paris, le vandalisme fleurit et prospere sous nos yeux. Le
+vandalisme est architecte. Le vandalisme se carre et se prelasse. Le
+vandalisme est fete, applaudi, encourage, admire, caresse, protege,
+consulte, subventionne, defraye, naturalise. Le vandalisme est
+entrepreneur de travaux pour le compte du gouvernement. Il s'est
+installe sournoisement dans le budget, et il le grignote a petit
+bruit, comme le rat son fromage. Et, certes, il gagne bien son argent.
+Tous les jours il demolit quelque chose du peu qui nous reste de
+cet admirable vieux Paris. Que sais-je? le vandalisme a badigeonne
+Notre-Dame, le vandalisme a retouche les tours du Palais de Justice,
+le vandalisme a rase Saint-Magloire, le vandalisme a detruit le
+cloitre des Jacobins, le vandalisme a ampute deux fleches sur trois
+a Saint-Germain-des-Pres. Nous parlerons peut-etre dans quelques
+instants des edifices qu'il batit. Le vandalisme a ses journaux,
+ses coteries, ses ecoles, ses chaires, son public, ses raisons. Le
+vandalisme a pour lui les bourgeois. Il est bien nourri, bien rente,
+bouffi d'orgueil, presque savant, tres classique, bon logicien, fort
+theoricien, joyeux, puissant, affable au besoin, beau parleur, et
+content de lui. Il tranche du Mecene. Il protege les jeunes talents.
+Il est professeur. Il donne de grands prix d'architecture. Il envoie
+des eleves a Rome. Il porte habit brode, epee au cote et culotte
+francaise. Il est de l'institut. Il va a la cour. Il donne le bras
+au roi, et flane avec lui dans les rues, lui soufflant ses plans a
+l'oreille. Vous avez du le rencontrer.
+
+Quelquefois il se fait proprietaire, et il change la tour magnifique
+de Saint-Jacques de la Boucherie en fabrique de plomb de chasse,
+impitoyablement fermee a l'antiquaire fureteur; et il fait de la nef
+de Saint-Pierre-aux-Boeufs un magasin de futailles vides, de l'hotel
+de Sens une ecurie a rouliers, de la maison de la Couronne d'or une
+draperie, de la chapelle de Cluny une imprimerie. Quelquefois il se
+fait peintre en batiments, et il demolit Saint-Landry pour construire
+sur l'emplacement de cette simple et belle eglise une grande laide
+maison qui ne se loue pas. Quelquefois il se fait greffier, et il
+encombre de paperasses la Sainte-Chapelle, cette eglise qui sera la
+plus admirable parure de Paris, quand il aura detruit Notre-Dame.
+Quelquefois il se fait speculateur, et dans la nef deshonoree de
+Saint-Benoit il emboite violemment un theatre, et quel theatre!
+Opprobre! le cloitre saint, docte et grave des benedictins,
+metamorphose en je ne sais quel mauvais lieu litteraire.
+
+Sous la restauration, il prenait ses aises et s'ebattait d'une maniere
+tout aussi charmante, nous en convenons. Chacun se rappelle comment
+le vandalisme, qui alors aussi etait architecte du roi, a traite la
+cathedrale de Reims. Un homme d'honneur, de science et de talent, M.
+Vitet, a deja signale le fait. Cette cathedrale est, comme on sait,
+chargee du haut en bas de sculptures excellentes qui debordent
+de toutes parts son profil. A l'epoque du sacre de Charles X, le
+vandalisme, qui est bon courtisan, eut peur qu'une pierre ne se
+detachat par aventure de toutes ces sculptures en surplomb, et ne vint
+tomber incongrument sur le roi, au moment ou sa majeste passerait; et
+sans pitie, et a grands coups de maillet, et trois grands mois durant,
+il ebarba la vieille eglise! Celui qui ecrit ceci a chez lui une belle
+tete de Christ, debris curieux de cette execution.
+
+Depuis juillet, il en a fait une autre qui peut servir de pendant a
+celle-la, c'est l'execution du jardin des Tuileries. Nous reparlerons
+quelque jour et longuement de ce bouleversement barbare. Nous ne
+le citons ici que pour memoire. Mais qui n'a hausse les epaules en
+passant devant ces deux petits enclos usurpes sur une promenade
+publique? On a fait mordre au roi le jardin des Tuileries, et voila
+les deux bouchees qu'il se reserve. Toute l'harmonie d'une oeuvre
+royale et tranquille est troublee, la symetrie des parterres est
+eborgnee, les bassins entaillent la terrasse; c'est egal, on a ses
+deux jardinets. Que dirait-on d'un fabricant de vaudevilles qui se
+taillerait un couplet ou deux dans les choeurs d'_Athalie!_ Les
+Tuileries, c'etait l'_Athalie_ de Le Notre.
+
+On dit que le vandalisme a deja condamne notre vieille et irreparable
+eglise de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le vandalisme a son idee a lui.
+Il veut faire tout a travers Paris une grande, grande, grande rue.
+Une rue d'une lieue! Que de magnifiques devastations chemin faisant!
+Saint-Germain-l'Auxerrois y passera, l'admirable tour de Saint-Jacques
+de la Boucherie y passera peut-etre aussi. Mais qu'importe! une rue
+d'une lieue! comprenez-vous comme cela sera beau! une ligne droite
+tiree du Louvre a la barriere du Trone; d'un bout de la rue, de la
+barriere, on contemplera la facade du Louvre. Il est vrai que tout le
+merite de la colonnade de Perrault, si merite il y a, est dans ses
+proportions, et que ce merite s'evanouira dans la distance; mais
+qu'est-ce que cela fait? on aura une rue d'une lieue! de l'autre
+bout, du Louvre, on verra la barriere du Trone, les deux colonnes
+proverbiales que vous savez, maigres, fluettes et risibles comme les
+jambes de Potier. O merveilleuse perspective!
+
+Esperons que ce burlesque projet ne s'accomplira pas. Si l'on essayait
+de le realiser, esperons qu'il y aura une emeute d'artistes. Nous y
+pousserons de notre mieux.
+
+Les devastateurs ne manquent jamais de pretextes. Sous la
+restauration, on gatait, on mutilait, on defigurait, on profanait les
+edifices catholiques du moyen age, le plus devotement du monde. La
+congregation avait developpe sur les eglises la meme excroissance
+que sur la religion. Le sacre-coeur s'etait fait marbre, bronze,
+badigeonnage et bois dore. Il se produisait le plus souvent dans
+les eglises sous la forme d'une petite chapelle peinte, doree,
+mysterieuse, elegiaque, pleine d'anges bouffis, coquette, galante,
+ronde et a faux jour, comme celle de Saint-Sulpice. Pas de cathedrale,
+pas de paroisse en France a laquelle il ne poussat, soit au front,
+soit au cote, une chapelle de ce genre. Cette chapelle constituait
+pour les eglises une veritable maladie. C'etait la verrue de
+Saint-Acheul.
+
+Depuis la revolution de juillet, les profanations continuent, plus
+funestes et plus mortelles encore, et avec d'autres semblants. Au
+pretexte devot a succede le pretexte national, liberal, patriote,
+philosophe, voltairien. On ne _restaure_ plus, on ne gate plus, on
+n'enlaidit plus un moment, on le jette bas. Et l'on a de bonnes
+raisons pour cela. Une eglise, c'est le fanatisme; un donjon, c'est la
+feodalite. On denonce un monument, on massacre un tas de pierres, on
+septembrise des ruines. A peine si nos pauvres eglises parviennent
+a se sauver en prenant cocarde. Pas une Notre-Dame en France, si
+colossale, si venerable, si magnifique, si impartiale, si historique,
+si calme et si majestueuse qu'elle soit, qui n'ait son petit drapeau
+tricolore sur l'oreille. Quelquefois on sauve une admirable eglise en
+ecrivant dessus: _Mairie_. Rien de moins populaire parmi nous que ces
+edifices faits par le peuple et pour le peuple. Nous leur en voulons
+de tous ces crimes des temps passes dont ils ont ete les temoins. Nous
+voudrions effacer le tout de notre histoire. Nous devastons, nous
+pulverisons, nous detruisons, nous demolissons par esprit national. A
+force d'etre bons francais, nous devenons d'excellents welches.
+
+Dans le nombre, on rencontre certaines gens auxquels repugne ce qu'il
+y a d'un peu banal dans le magnifique pathos de juillet, et qui
+applaudissent aux demolisseurs par d'autres raisons, des raisons
+doctes et importantes, des raisons d'economiste et de banquier.
+
+--A quoi servent ces monuments? disent-ils. Cela coute des frais
+d'entretien, et voila tout. Jetez-les a terre et vendez les materiaux.
+C'est toujours cela de gagne.--Sous le pur rapport economique, le
+raisonnement est mauvais. Nous l'avons deja etabli plus haut, ces
+monuments sont des capitaux. Beaucoup d'entre eux, dont la renommee
+attire les etrangers riches en France, rapportent au pays bien au dela
+de l'interet de l'argent qu'ils ont coute. Les detruire, c'est priver
+le pays d'un revenu.
+
+Mais quittons ce point de vue aride, et raisonnons de plus haut.
+Depuis quand ose-t-on, en pleine civilisation, questionner l'art sur
+son _utilite_? Malheur a vous si vous ne savez pas a quoi l'art sert!
+On n'a rien de plus a vous dire. Allez! demolissez! utilisez! Faites
+des moellons avec Notre-Dame de Paris. Faites des gros sous avec la
+Colonne.
+
+D'autres acceptent et veulent l'art; mais, a les entendre, les
+monuments du moyen age sont des constructions de mauvais gout, des
+oeuvres barbares, des monstres en architecture, qu'on ne saurait trop
+vite et trop soigneusement abolir. A ceux-la non plus il n'y a rien a
+repondre. C'en est fini d'eux. La terre a tourne, le monde a marche
+depuis eux; ils ont les prejuges d'un autre siecle; ils ne sont plus
+de la generation qui voit le soleil. Car, il faut bien, nous le
+repetons, que les oreilles de toute grandeur s'habituent a l'entendre
+dire et redire, en meme temps qu'une glorieuse revolution politique
+s'est accomplie dans la societe, une glorieuse revolution
+intellectuelle s'est accomplie dans l'art. Voila vingt-cinq ans que
+Charles Nodier et Mme de Stael l'ont annoncee en France; et, s'il
+etait permis de citer un nom obscur apres ces noms celebres, nous
+ajouterions que voila quatorze ans que nous luttons pour elle.
+Maintenant elle est faite. Le ridicule duel des classiques et des
+romantiques s'est arrange de lui-meme, tout le monde etant a la fin du
+meme avis. Il n'y a plus de question. Tout ce qui a de l'avenir est
+pour l'avenir. A peine y a-t-il encore, dans l'arriere-parloir des
+colleges, dans la penombre des academies, quelques bons vieux enfants
+qui font joujou dans leur coin avec les poetiques et les methodes d'un
+autre age; qui poetes, qui architectes; celui-ci s'ebattant avec les
+trois unites, celui-la avec les cinq ordres; les uns gachant du platre
+selon Vignole, les autres gachant des vers selon Boileau.
+
+Cela est respectable. N'en parlons plus.
+
+Or, dans ce renouvellement complet de l'art et de la critique, la
+cause de l'architecture du moyen age, plaidee serieusement pour la
+premiere fois depuis trois siecles, a ete gagnee en meme temps que la
+bonne cause generale; gagnee par toutes les raisons de la science,
+gagnee par toutes les raisons de l'histoire, gagnee par toutes les
+raisons de l'art, gagnee par l'intelligence, par l'imagination et par
+le coeur. Ne revenons donc pas sur la chose jugee et bien jugee; et
+disons de haut au gouvernement, aux communes, aux particuliers, qu'ils
+sont responsables de tous les monuments nationaux que le hasard met
+dans leurs mains. Nous devons compte du passe a l'avenir. _Posteri,
+posteri, vestra res agitur_.
+
+Quant aux edifices qu'on nous batit pour ceux qu'on nous detruit, nous
+ne prenons pas le change, nous n'en voulons pas. Ils sont mauvais.
+L'auteur de ces lignes maintient tout ce qu'il a dit ailleurs[2] sur
+les monuments modernes du Paris actuel. Il n'a rien de plus doux a
+dire des monuments en construction. Que nous importe les trois ou
+quatre petites eglises cubiques que vous batissez piteusement ca et
+la! Laissez donc crouler votre ruine du quai d'Orsay avec ses lourds
+cintres et ses vilaines colonnes engagees! Laissez crouler votre
+palais de la chambre des deputes, qui ne demandait pas mieux! N'est-ce
+pas une insulte, au lieu dit _Ecole des beaux-arts_, que cette
+construction hybride et fastidieuse dont l'epure a si longtemps sali
+le pignon de la maison voisine, etalant effrontement sa nudite et
+sa laideur a cote de l'admirable facade du chateau de Gaillon?
+Sommes-nous tombes a ce point de misere qu'il nous faille absolument
+admirer les barrieres de Paris? Y a-t-il rien au monde de plus
+bossu et de plus rachitique que votre monument expiatoire (ah ca!
+decidement, qu'est-ce qu'il expie?) de la rue de Richelieu? N'est-ce
+pas une belle chose, en verite, que votre Madeleine, ce tome deux de
+la Bourse, avec son lourd tympan qui ecrase sa maigre colonnade? Oh!
+qui me delivrera des colonnades?
+
+De grace, employez mieux nos millions.
+
+Ne les employez meme pas a parfaire le Louvre. Vous voudriez achever
+d'enclore ce que vous appelez le parallelogramme du Louvre. Mais nous
+vous prevenons que ce parallelogramme est un trapeze; et, pour un
+trapeze, c'est trop d'argent. D'ailleurs, le Louvre, hors ce qui est
+de la renaissance, le Louvre, voyez-vous, n'est pas beau. Il ne faut
+pas admirer et continuer, comme si c'etait de droit divin, tous les
+monuments du dix-septieme siecle, quoiqu'ils vaillent mieux que ceux
+du dix-huitieme, et surtout que ceux du dix-neuvieme. Quel que
+soit leur bon air, quelle que soit leur grande mine, il en est des
+monuments de Louis XIV comme de ses enfants. Il y en a beaucoup de
+batards.
+
+Le Louvre, dont les fenetres entaillent l'architrave, le Louvre est de
+ceux-la.
+
+S'il est vrai, comme nous le croyons, que l'architecture, seule entre
+tous les arts, n'ait plus d'avenir, employez vos millions a conserver,
+a entretenir, a eterniser les monuments nationaux et historiques qui
+appartiennent a l'etat, et a racheter ceux qui sont aux particuliers.
+La rancon sera modique. Vous les aurez a bon marche. Tel proprietaire
+ignorant vendra le Parthenon pour le prix de la pierre.
+
+Faites reparer ces beaux et graves edifices. Faites-les reparer avec
+soin, avec intelligence, avec sobriete. Vous avez autour de vous des
+hommes de science et de gout qui vous eclaireront dans ce travail.
+Surtout que l'architecte restaurateur soit frugal de ses propres
+imaginations; qu'il etudie curieusement le caractere de chaque
+edifice, selon chaque siecle et chaque climat. Qu'il se penetre de la
+ligne generale et de la ligne particuliere du monument qu'on lui met
+entre les mains, et qu'il sache habilement souder son genie au genie
+de l'architecte ancien.
+
+Vous tenez les communes en tutelle, defendez-leur de demolir.
+
+Quant aux particuliers, quant aux proprietaires qui voudraient
+s'enteter a demolir, que la loi le leur defende; que leur propriete
+soit estimee, payee et adjugee a l'etat. Qu'on nous permette de
+transcrire ici ce que nous disions a ce sujet en 1825: "Il faut
+arreter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait;
+qu'on la fasse. Quels que soient les droits de la propriete, la
+destruction d'un edifice historique et monumental ne doit pas etre
+permise a ces ignobles speculateurs que leur interet aveugle sur leur
+honneur; miserables hommes, et si imbeciles, qu'ils ne comprennent
+meme pas qu'ils sont des barbares! Il y a deux choses dans un edifice,
+son usage et sa beaute. Son usage appartient au proprietaire, sa
+beaute a tout le monde, a vous, a moi, a nous tous. Donc, le detruire,
+c'est depasser son droit."
+
+Ceci est une question d'interet general, d'interet national. Tous les
+jours, quand l'interet general eleve la voix, la loi fait taire les
+glapissements de l'interet prive. La propriete particuliere a ete
+souvent et est encore a tous moments modifiee dans le sens de la
+communaute sociale. On vous achete de force votre champ pour en faire
+une place, votre maison pour en faire un hospice. On vous achetera
+votre monument.
+
+S'il faut une loi, repetons-le, qu'on la fasse. Ici, nous entendons
+les objections s'elever de toutes parts:
+
+--Est-ce que les chambres ont le temps?--Une loi pour si peu de chose!
+
+Pour si peu de chose!
+
+Comment! nous avons quarante-quatre mille lois dont nous ne savons que
+faire, quarante-quatre mille lois sur lesquelles il y en a a peine dix
+de bonnes. Tous les ans, quand les chambres sont en chaleur, elles en
+pondent par centaines, et, dans la couvee, il y en a tout au plus deux
+ou trois qui naissent viables. On fait des lois sur tout, pour tout,
+contre tout, a propos de tout. Pour transporter les cartons de tel
+ministere d'un cote de la rue de Grenelle a l'autre, on fait une loi.
+Et une loi pour les monuments, une loi pour l'art, une loi pour la
+nationalite de la France, une loi pour les souvenirs, une loi pour les
+cathedrales, une loi pour les plus grands produits de l'intelligence
+humaine, une loi pour l'oeuvre collective de nos peres, une loi pour
+l'histoire, une loi pour l'irreparable qu'on detruit, une loi pour ce
+qu'une nation a de plus sacre apres l'avenir, une loi pour le passe,
+cette loi juste, bonne, excellente, sainte, utile, necessaire,
+indispensable, urgente, on n'a pas le temps, on ne la fera pas!
+
+Risible! risible! risible!
+
+
+[1: Nous ne publions pas le nom du signataire de la lettre, n'y etant
+point formellement autorise par lui; mais nous le tenons en reserve
+pour notre garantie. Nous avons cru devoir aussi retrancher les
+passages qui n'etaient que l'expression trop bienveillante de la
+sympathie de notre correspondant pour nous personnellement.
+
+[2: Notre-Dame de Paris.
+
+
+
+
+ 1833
+
+ YMBERT GALLOIX
+
+
+Ymbert Galloix etait un pauvre jeune homme de Geneve, fils ou
+petit-fils, si notre memoire est bonne, d'un vieux maitre d'ecriture
+du pays; un pauvre genevois, disons-nous, bien eleve et bien lettre
+d'ailleurs, qui vint a Paris, il y a six ans, n'ayant pas devant lui
+de quoi vivre plus d'un mois, mais avec cette pensee, qui en a leurre
+tant d'autres, que Paris est une ville de chance et de loterie, ou
+quiconque joue bien le jeu de sa destinee finit par gagner; une
+metropole benie ou il y a des avenirs tout faits et a choisir, que
+chacun peut ajuster a son existence; une terre de promission qui ouvre
+des horizons magnifiques a toutes les intelligences dans toutes les
+directions; un vaste atelier de civilisation ou toute capacite trouve
+du travail et fait fortune; un ocean ou se fait chaque jour la peche
+miraculeuse; une cite prodigieuse, en un mot, une cite de prompt
+succes et d'activite excellente, d'ou en moins d'un an l'homme de
+talent qui y est entre sans souliers ressort en carrosse.
+
+Il y est arrive au mois d'octobre 1827, il y est mort de misere au
+mois d'octobre 1828.
+
+Il n'y a en ceci aucune hyperbole, ce jeune homme est mort de misere a
+Paris. Ce n'est pas que quelques hommes de ces classes intelligentes
+et humaines qu'on est convenu de designer sous le nom vague
+d'_artistes_, ce n'est pas que quelques jeunes gens de la bonne
+jeunesse qui pense et qui etudie, au milieu desquels il tomba a son
+arrivee a Paris, inconnu de tous, ne lui aient serre la main, ne lui
+aient donne conseil et secours, ne lui aient, dans l'occasion, ouvert
+leur bourse quand il avait faim et leur coeur quand il pleurait. Il va
+sans dire que plusieurs d'entre eux se sont tout naturellement cotises
+pour payer son dernier loyer et son dernier medecin, et que ce n'est
+pas au charpentier qu'il doit sa biere. Mais qu'est-ce que tout cela,
+si ce n'est mourir de misere?
+
+A son arrivee a Paris, il se presenta de lui-meme, avec quelque
+assurance, dans trois ou quatre maisons. Voici a ce sujet ce que nous
+disait encore, il y a peu de jours, un de ceux qui l'ont accueilli
+dans ses premieres illusions et assiste dans ses dernieres angoisses.
+
+--C'etait en octobre 1827, un matin qu'il faisait deja froid, je
+dejeunais; la porte s'ouvre, un jeune homme entre. Un grand jeune
+homme un peu courbe, l'oeil brillant, des cheveux noirs, les pommettes
+rouges, une redingote blanche assez neuve, un vieux chapeau. Je me
+leve et je le fais asseoir. Il balbutie une phrase embarrassee d'ou je
+ne vis saillir distinctement que trois mots: _Ymbert Galloix, Geneve,
+Paris_. Je compris que c'etait son nom, le lieu ou il avait ete
+enfant, et le lieu ou il voulait etre homme. Il me parla poesie. Il
+avait un rouleau de papiers sous le bras. Je l'accueillis bien; je
+remarquai seulement qu'il cachait ses pieds sous sa chaise avec un
+air gauche et presque honteux. Il toussait un peu. Le lendemain, il
+pleuvait a verse, le jeune homme revint. Il resta trois heures. Il
+etait d'une belle humeur et tout rayonnant. Il me parla des poetes
+anglais, sur lesquels je suis peu lettre, Shakespeare et Byron
+exceptes. Il toussait beaucoup. Il cachait toujours ses pieds sous sa
+chaise. Au bout de trois heures, je m'apercus qu'il avait des souliers
+perces et qui prenaient l'eau. Je n'osai lui en rien dire. Il s'en
+alla sans m'avoir parle d'autre chose que des poetes anglais...
+
+Il se presenta a peu pres de cette facon partout ou il alla,
+c'est-a-dire chez trois ou quatre hommes specialement voues aux etudes
+d'art et de poesie. Il fut bien recu partout, toujours encourage,
+souvent aide. Cela ne l'a pas empeche de mourir de misere, a la
+lettre, comme il a ete dit plus haut.
+
+Ce qui le caracterisait dans les premiers mois de son sejour a Paris,
+c'etait une ardente et fievreuse curiosite. Il voulait voir Paris,
+entendre Paris, respirer Paris, toucher Paris. Non le Paris qui parle
+politique et lit le _Constitutionnel_ et monte la garde a la mairie;
+non le Paris que viennent admirer les provinciaux desoeuvres, le
+Paris-monument, le Paris-Saint-Sulpice, le Paris-Pantheon, pas meme le
+Paris des bibliotheques et des musees. Non, ce qui l'occupait avant
+tout, ce qui eveillait sans relache sa curiosite, ce qu'il examinait,
+ce qu'il questionnait sans cesse, c'est la pensee de Paris, c'est la
+mission litteraire de Paris, c'est la mission civilisatrice de Paris,
+c'est le progres que contient Paris. C'est surtout sous le point de
+vue des developpements nouveaux de l'art que ce jeune homme etudiait
+Paris. Partout ou il entendait resonner une enclume litteraire, il
+arrivait. Il y mettait ses idees, il les laissait marteler a plaisir
+par la discussion, et souvent, a force de les reforger ainsi sans
+cesse, il les deformait. Ymbert Galloix est un des plus frappants
+exemples du peril de la controverse pour les esprits de second ordre.
+Quand il est mort, il n'avait plus une seule idee droite dans le
+cerveau.
+
+Ce qui le caracterisa dans les derniers mois de son sejour, qui furent
+les derniers mois de sa vie, c'est un profond decouragement. Il
+ne voulait plus rien voir, plus rien entendre, plus rien dire. En
+quelques mois, par une transition dont nous laissons le lecteur rever
+les nuances, le pauvre jeune homme etait arrive de la curiosite au
+degout. Ici il se presente plusieurs questions, que nous posons sans
+les resoudre. De quel cote ses illusions etaient-elles ruinees?
+Etait-ce a l'interieur ou a l'exterieur? Avait-il cesse de croire en
+lui ou au monde? Paris, apres examen, lui avait-il semble chose trop
+grande ou chose trop petite? S'etait-il juge trop faible ou trop fort
+pour prendre joyeusement de l'ouvrage dans cet immense atelier de
+civilisation? La mesure ideale de lui-meme qu'il portait en lui
+s'etait-elle trouvee trop courte ou trop haute quand il l'avait
+superposee aux realites d'une existence a faire et d'une carriere a
+parcourir? En un mot, la cause de l'inaction volontaire qui hata sa
+mort, etait-ce effroi ou dedain? Nous ne savons. Ce qu'il y a de
+certain, c'est qu'apres avoir bien regarde Paris, il croisa tristement
+les bras et refusa de rien faire. Etait-ce paresse? etait-ce fatigue?
+etait-ce stupeur? Selon nous, c'etait les trois choses a la fois. Il
+n'avait trouve ni dans Paris ni en lui-meme ce qu'il cherchait. La
+ville qu'il avait cru voir dans Paris n'existait pas. L'homme qu'il
+avait cru voir en lui ne se realisait pas. Son double reve evanoui, il
+se laissa mourir.
+
+Nous disons qu'il se laissa mourir. C'est qu'en effet, au physique
+comme au moral, sa mort fut une espece de suicide. On nous permettra
+de ne pas eclairer davantage un des cotes de notre pensee. Le fait est
+qu'il refusa de travailler. On lui avait trouve des besognes a faire
+(miserables besognes, il est vrai, ou s'usent tant de jeunes gens
+capables peut-etre de grandes choses), des dictionnaires, des
+compilations, des biographies de contemporains a vingt francs la
+colonne. Il s'essaya pendant un temps d'ecrire quelques lignes pour
+ces divers labeurs. Puis le coeur lui manqua; il refusa tout. Il fut
+invinciblement pris d'oisivete comme un voyageur est pris de sommeil
+dans la neige. Une maladie lente qu'il avait depuis l'enfance
+s'aggrava. La fievre survint. Il traina deux ou trois mois, et mourut.
+Il avait vingt-deux ans.
+
+A proprement parler, le pays de son choix, ce n'etait pas la France,
+c'etait l'Angleterre. Son reve, ce n'etait pas Paris, c'etait Londres.
+On le va voir dans les lignes qu'il a laissees. Vers les derniers
+temps de sa vie, quand la souffrance commencait a deranger sa raison,
+quand ses idees a demi eteintes ne jetaient plus que quelques lueurs
+dans son cerveau epuise, il disait, bizarre chimere, que la principale
+condition pour etre heureux, c'etait d'etre _ne anglais_. Il voulait
+aller en Angleterre pour y devenir lord, grand poete, et y faire
+fortune. Il apprenait l'anglais ardemment. C'etait le seul travail
+auquel il fut reste fidele. Le jour de sa mort, sachant qu'il allait
+mourir, il avait une grammaire sur son lit et il etudiait l'anglais.
+Qu'en voulait-il faire?
+
+Ymbert Galloix est mort triste, aneanti, desespere, sans une seule
+vision de gloire a son chevet. Il avait enfoui quelques colonnes de
+prose fort vulgaire, disait-il, dans le recoin le plus obscur d'une de
+ces tours de Babel litteraires que la librairie appelle _dictionnaires
+biographiques_. Il esperait bien que personne ne viendrait jamais
+deterrer cette prose de la. Quant aux rares essais de poesie qu'il
+avait tentes, sur les derniers temps, decourage comme il l'etait, il
+en parlait d'un ton morose et fort severement. Sa poesie, en effet, ne
+se produisait jamais guere qu'a l'etat d'ebauche. Dans l'ode, son vers
+etait trop haletant et avait trop courte haleine pour courir fermement
+jusqu'au bout de la strophe. Sa pensee, toujours dechiree par de
+laborieux enfantements, n'emplissait qu'a grand peine les sinuosites
+du rhythme et y laissait souvent des lacunes partout. Il avait des
+curiosites de rime et de forme qui peuvent etre, dans des talents
+complets, une qualite de plus, precieuse sans doute, mais secondaire
+apres tout, et qui ne supplee a aucune qualite essentielle. Qu'un vers
+ait une bonne forme, cela n'est pas tout; il faut absolument, pour
+qu'il y ait parfum, couleur et saveur, qu'il contienne une idee, une
+image ou un sentiment. L'abeille construit artistement les six pans de
+son alveole de cire, et puis elle l'emplit de miel. L'alveole, c'est
+le vers; le miel, c'est la poesie.
+
+Galloix etait plus a l'aise dans l'elegie. La, sa poesie etait parfois
+aussi palpitante que son coeur, mais la aussi la faculte d'exprimer
+tout lui manquait souvent. En general son cerveau resistait a la
+production litteraire proprement dite. Quelquefois, a force de
+souffrir, le poete devenait un homme, son elegie devenait une
+confidence, son chant devenait un cri; alors c'etait beau.
+
+Comme il croyait peu a la valeur essentielle et durable de sa prose
+ou de ses vers, comme il n'avait eu le temps de realiser aucun de ses
+reves d'artiste, il est mort avec la conviction desolante que rien de
+lui ne resterait apres lui. Il se trompait.
+
+Il restera de lui une lettre.
+
+Une lettre admirable, selon nous, une lettre eloquente, profonde,
+maladive, febrile, douloureuse, folle, unique; une lettre qui raconte
+toute une ame, toute une vie, toute une mort; une lettre etrange,
+vraie lettre de poete, pleine de vision et de verite.
+
+Cette lettre, l'ami auquel Ymbert Galloix l'adressait a bien voulu
+nous la confier. La voici. Elle fera mieux connaitre Ymbert Galloix
+que tout ce que nous pourrions dire. Nous la publions telle qu'elle
+est, avec les repetitions, les neologismes, les fautes de francais (il
+y en a), et tous ces embarras d'expression propres au style genevois.
+Les deux ou trois suppressions qu'on y remarquera etaient imposees
+a celui qui ecrit ceci par des convenances rigoureuses qui seraient
+approuvees de tout le monde. On a tache que cette publication, toute
+dans l'interet de l'art, fut aussi impersonnelle que possible. Ainsi
+les noms propres qui sont ecrits en toutes lettres dans l'original ne
+sont ici designes que par des initiales, afin de menager les vanites
+et surtout les modesties.
+
+Cela pose, nous devons redire que l'essence meme de la lettre est
+religieusement respectee. Pas un mot n'a ete change, pas un detail n'a
+ete deforme. Nous croyons qu'on lira avec le meme interet que nous
+cette confession mysterieuse d'une ame qui ressemble fort peu aux
+autres ames, et qui nous peint presque tous cependant. Voila, a notre
+sens, ce qui caracterise cette singuliere lettre. C'est une exception,
+et c'est tout le monde.
+
+
+ Paris, 11 decembre 1827.
+
+ Mon pauvre D----,
+
+Il y a bien des jours que je me propose de vous ecrire. Mais la
+douleur, la maladie que vous me connaissez, les distances de Paris,
+qui mangent la moitie des journees, tout m'en a empeche. Oh! que je
+souffre et que j'ai souffert! Il m'est impossible de songer a mettre
+de l'ordre dans ma lettre, a vous depeindre meme l'etat de mon ame,
+a materialiser par des mots glaces ces navrantes et perpetuellement
+successives impressions, sensations, terreurs, abimes de melancolie,
+de desespoir, etc. Nous sommes aujourd'hui le 11 decembre. Il est
+trois heures. J'ai marche, j'ai lu, le ciel est beau, et je souffre
+horriblement. Arrive ici le 27 octobre, voici donc un mois que je
+languis et vegete sans espoir. J'ai eu des heures, des journees
+entieres ou mon desespoir approchait de la folie. Fatigue, crispe
+physiquement et moralement, crispe a l'ame, j'errais sans cesse dans
+ces rues boueuses et enfumees, inconnu, solitaire au milieu d'une
+immense foule d'etres, les uns pour les autres inconnus aussi.
+
+Un soir, je m'appuyai contre les murs d'un pont sur la Seine. Des
+milliers de lumieres se prolongeaient a l'infini, le fleuve coulait.
+J'etais si fatigue, que je ne pouvais plus marcher, et la, regarde
+par quelques passants comme un fou probablement, la, je souffrais
+tellement, que je ne pouvais pleurer. Vous me plaisantiez quelquefois
+a Geneve sur mes sensations. Eh bien, ici je les devore solitaire.
+Elles me tourmentent, m'agitent sans cesse, et tout se reunit pour
+me dechirer l'ame, ce sentiment immense et continuel du neant de nos
+vanites, de nos joies, de nos douleurs, de nos pensees; l'incertitude
+de ma situation, la peur de la misere, ma maladie nerveuse, mon
+obscurite, l'inutilite des demarches, l'isolement, l'indifference,
+l'egoisme, la solitude du coeur, le besoin du ciel, des champs, des
+montagnes, les pensees philosophiques meme, et par-dessus tout cela,
+oh! oui, par-dessus tout cela, les regrets _lacerants_[1] du pays de
+ses aieux. Il est des moments ou je reve a tout ce que j'aimais, ou
+je me promene encore sur Saint-Antoine, ou je me rappelle toutes mes
+douleurs de Geneve, et les joies que j'y ai connues, bien rarement, il
+est vrai.
+
+Il est des moments ou les traits de mes amis, de mes parents, un lieu
+consacre par un souvenir, un arbre, un rocher, un coin de rue, sont
+la devant mes yeux, et les cris d'un porteur d'eau de Paris me
+reveillent. Oh! que je souffre alors! Souvent, rentre dans ma chambre
+solitaire, harasse de corps et d'esprit, la je m'assieds, je reve,
+mais d'une reverie amere, sombre, delirante. Tout me rappelle
+ces pauvres parents que je n'ai pas rendus heureux; les soins de
+blanchisseuse, etc., etc., tout cela m'etouffe. Les heures des repas
+changees! Oh! que je regrette et ma chambre de Geneve, ou j'ai tant
+souffert, et la classe, et mon oncle, et votre coin de feu, et les
+visages connus, et les rues accoutumees! Souvent un rien, la vue de
+l'objet le plus trivial, d'un bas, d'une jarretiere, tout cela me rend
+le passe vivant, et m'accable de toute la douleur du present. Misere
+de l'homme qui regrette ce qu'il maudirait bientot quand il le
+retrouverait! Je ne puis meme jouir de ma douleur, l'esprit d'analyse
+est toujours la qui desenchante tout.
+
+Ennui d'une ame fletrie a vingt et un ans, doutes arides, vagues
+regrets d'un bonheur entrevu plus vaguement encore comme ces gloires
+du couchant sur la cime de nos montagnes, douleurs positives, douleurs
+ideales, persuasion du malheur enracinee dans l'ame, certitude que
+la fortune, quoique un grand bien, ne nous rendrait pas parfaitement
+heureux: voila ce qui tourmente ma pauvre ame. Oh! mon unique ami,
+qu'ils sont malheureux, ceux qui sont nes malheureux!
+
+Et quelquefois pourtant, il semble qu'une musique aerienne resonne a
+mes oreilles, qu'une harmonie melancolique et etrangere au tourbillon
+des hommes vibre de sphere en sphere jusqu'a moi; il semble qu'une
+possibilite de douleurs tranquilles et majestueuses s'offre a
+l'horizon de ma pensee comme les fleuves des pays lointains a
+l'horizon de l'imagination. Mais tout s'evanouit par un cruel retour
+sur la vie positive, tout!
+
+Que de fois j'ai dit avec Rousseau: O ville de boue et de fumee! Que
+cette ame tendre a du souffrir ici! Isole, errant, tourmente comme
+moi, mais moins malheureux de soixante ans d'un siecle serieux et
+de grands evenements, il gemirait a Paris; j'y gemis, d'autres y
+viendront gemir. O neant! neant!
+
+J'ai pourtant eu deux ou trois moments d'extase. Un jour, a l'Opera,
+la musique enchantee du _Siege de Corinthe_ m'avait fait oublier mes
+peines. Vous savez combien j'aime l'elegance, la somptuosite, les
+titres, tout enfin, tout ce qui nous place dans un monde aussi beau
+que possible ici-bas, du moins a l'exterieur. Eh bien, ces impressions
+que m'apportaient a Geneve tant de physionomies etrangeres et
+distinguees, tant de belles ames, de grands personnages, tant de
+livrees, d'equipages, enfin ce spectacle ravissant des pompes de la
+civilisation au milieu des pompes de la nature, spectacle qui fait
+de Geneve une ville peut-etre unique en Europe relativement a sa
+grandeur; ces impressions, je ne les ai retrouvees a Paris qu'a
+l'Opera, et en relisant avec passion la Vie d'Alfieri, ecrite par
+lui-meme, que je n'avais pas lue depuis quatre ans. Que de choses pour
+moi et pour chaque ame dans ces quatre ans! J'etais donc a l'Opera.
+Les prestiges de la musique, la magnificence du theatre, les toilettes
+et les physionomies qui garnissaient les loges, je respirais tout
+cela, je me croyais prince, riche, honore; les portiques d'un monde
+qui n'est beau pour moi que parce que je l'ignore, se dessinaient a ma
+vue entoures d'une aureole d'elegance et de recherche. J'avais oublie
+ma situation, ou plutot je cherchais a me convaincre qu'elle allait
+cesser. Quoique entoure des simples mises du parterre, c'etait bien
+aux loges que j'etais. Je ne voyais qu'au-dessus de moi. J'etais
+plonge dans un ocean d'illusions, d'esperances demesurees, d'harmonie,
+de splendeurs, de vanites, etc. Cet etat dura une demi-heure. Oh!
+qu'ils furent tristes, les moments qui suivirent! qu'ils furent amers!
+Il en est de meme de la vie errante de ce riche, noble et malheureux
+Alfieri. On n'y voit que des ambassadeurs nobles, des voyages en
+poste continuels, des valets de chambre, etc. Oh! qu'il fait bon etre
+malheureux avec trente mille francs de rente! Non, non; excusez cette
+phrase. Vous savez combien je sais depouiller le malheur de son
+entourage positif et le contempler dans son affreuse nudite, qui est
+la meme pour toutes les conditions lorsqu'on a dans l'ame quelque
+chose qui bat plus fortement pour nous que pour la foule. Les
+sensations m'accablent. Je quitte la plume; je vais rever. Riez, car
+la vous me reconnaissez tout entier, n'est-ce pas?
+
+Je reprends la plume aujourd'hui 27 decembre. Je souffre, et toujours.
+J'ai eu des moments horribles; mais je ne veux pas vous lasser encore
+de mes plaintes. Il est minuit et quelques minutes. Nous sommes donc
+le 28. Qu'importe! Quelques voitures roulent encore de loin en loin;
+mais on est sorti de l'Odeon. La tristesse, l'hiver, la solitude et la
+nuit regnent. Je veille au coin d'un feu au quatrieme etage de la rue
+des Fosses-Saint-Germain-des-Pres. Ma chambre, assez elegante,
+est seule, et je suis face a face avec ma tristesse et mon ennui.
+Croiriez-vous que je n'aime plus les femmes? Pas le moindre desir
+physique. Il faut que la douleur m'absorbe entierement. Mais je me
+laisserai facilement aller a de nouvelles reveries. Venons au fait.
+Depuis longtemps je suis tres lie avec ----.
+
+
+Je suis encore lie intimement avec Ch. N----. Celui-la est encore plus
+expansif que ----; il vous plairait davantage, surtout les premieres
+fois. N---- a souvent les larmes sur le bord des paupieres, tout en
+vous parlant. Il a ce que vous nommez de _l'humectant_ dans toute sa
+personne. Il me temoigne une affection toute paternelle. On
+pourrait lui reprocher peut-etre d'avoir trop d'indulgence pour les
+mediocrites, mais cela tient a sa grande bonte. ---- tomberait dans
+l'exces contraire; il ne verrait pas avec plaisir, je crois, un homme
+qu'il jugerait ordinaire. Vous me direz qu'il y a de l'amour-propre
+la; mais si j'etais oblige de me gener avec vous, autant vaudrait ne
+pas vous ecrire.
+
+Je passe tous les dimanches soirs chez N----. La se reunissent
+plusieurs hommes de lettres. J'y ai vu madame T----, j'y ai cause avec
+E---- D----, P----, le baron T----, M. de C----, savant celebre qui
+s'interesse beaucoup a moi; M. de R----, antiquaire et historien.
+Enfin M. J----, que j'ai connu la, est un ami que j'espere avoir
+acquis. Il est colossal par la pensee. S'il avait un peu plus de
+poesie dans l'ame, je n'hesiterais pas a le regarder comme un homme
+etonnant! Vous avez lu ses articles sur Walter Scott et d'autres. Ce
+n'est pas un mediocre dedommagement a ma douleur que d'etre apprecie
+par un tel homme, d'autant plus qu'il est froid, sec, au premier
+abord, et surtout desesperant pour les mediocrites, qu'il meprise,
+lors meme qu'il les voit celebres. M. J---- ressemble a L----, il
+est beau de visage. Dessous sa secheresse, il y a aussi beaucoup
+d'humectant, et dans tout lui, dans son accent, dans ses manieres,
+une couleur montagnarde et anglaise. Il est ne dans le Jura. Il a ete
+souvent a Geneve. Nous sympathisons par la pensee, par les inductions,
+et par la difficulte de rendre ce que nous eprouvons.
+
+
+Je reviens a N----. Pour en finir sur lui, il a l'air et les gouts
+d'un gentilhomme de campagne. Je lui ai prete vos poesies; il en est
+enchante. P. L---- va publier ses _Voyages en Grece_, en vers. Je lui
+en ai entendu lire un fragment, c'est ravissant, c'est poetique comme
+Byron; mais il n'y a ni cette pensee feconde, ni ce genie vaste et
+souffrant qui nous prennent a la gorge dans le barde anglais et dans
+son rival de Florence. M. L---- ressemble a Goethe (vous reconnaissez
+la ma manie de ressemblance). Il lit ses vers d'une maniere tout a
+fait particuliere et pleine de charme; il est simple, tranquille,
+reserve; il a quelque chose de protestant dans sa personne. Il a
+beaucoup voyage. Il a un recueil de poesies en portefeuille, mais il
+a de la repugnance a les publier toutes, parce qu'il les trouve trop
+individuelles. Il a beaucoup goute _ma vie_. Je vous dis en passant
+que ---- et N---- font de mes poesies plus de cas peut-etre qu'elles
+ne meritent. J'en ai plusieurs nouvelles, faites soit a Geneve, soit
+ici. Je suis tres lie avec de B----, le fils du poete, homme d'un
+esprit eleve. F---- fait jouer son P---- dans un mois. C'est un drame
+tout a fait romantique. F---- a ete au Cap et a la Martinique;
+du reste, c'est un homme d'un ton de cabaret. Il a un poeme en
+portefeuille. On ne peut lui refuser un talent frais et gracieux;
+mais il ne faut pas le connaitre pour aimer ses poesies. Quel
+desenchantement! Je me rappelle que son _Pecheur_, avant que V----
+allat en Russie, nous emut jusqu'aux larmes, et je pretais a l'auteur
+quelque chose d'ideal, n'ayant jamais vu ce nom, et le lisant au bas
+d'un morceau tout reveur, tout maritime; j'en faisais un jeune ondin,
+etc.; et c'est un melange de commun et de soldat. V---- (que j'ai vu
+une heure chez ----) est un homme de sept pieds. Quand il parle a
+un honnete homme, son estomac dessine une arcade et ses genoux un
+triangle. S'il est assis, il se divise en deux pieces qui forment
+l'angle aigu. Ajoutez qu'il ne dit pas six mots sans un _comme ca_,
+qu'il est homme de bon ton de l'ancien regime, et maigre comme
+un lezard. Il fait peur a contempler. Vous savez qu'il a fait la
+charmante bluette intitulee _Sainte-P----_. Il connait L----. A----,
+l'historien duelliste, a l'air d'un boucher civilise. Quelque chose
+d'apre, et pourtant d'imposant, le caracterise. Il ne me reste pas de
+place pour vous parler d'Al----, des V---- pere et fils, de D---- et
+M----, redacteurs du _G_----, et de plusieurs autres litterateurs que
+je connais. Un mot sur S----: c'est un homme qui me parait tenir du
+charlatan, de l'illumine, du Durand, du Swedenborg, et aussi du vrai
+poete. Il a un talent descriptif remarquable. Je n'ai eu qu'une
+entrevue avec lui; j'en ai assez. Il est vrai que le tete-a-tete
+a dure trois heures. Mais il y a trop de creme fouettee dans ce
+cerveau-la pour que je m'amuse a le faire mousser encore davantage.
+Je dois etre presente a Benjamin Constant par C----, bon garcon (le
+redacteur de la _Rev---- prot_----). Je m'attendais a trouver en C----
+un grave pasteur, et c'est un etourdi que j'ai trouve, mais du moins
+un etourdi d'esprit et de merite, quoique sans genie. J'aurais encore
+mille choses interessantes a vous dire, mais il faut clore ma lettre.
+
+Vos _Melodies_ ont paru. Jolie edition. Je les ai lues et relues avec
+charme. Elles ont eu un article dans _la R_. J'en fais un pour _le
+F._; je les ai recommandees au _G_. On en parlera dans _la N_. Mais il
+faudrait, pour le succes, des proneurs que vous n'avez pas. Il s'en
+vendra peu, je le crains. La poesie est dans un discredit si complet,
+qu'il faut etre sur les lieux pour en avoir une idee. C'est cent fois
+pis qu'a Geneve, personne ne lit de vers. On en achete encore moins.
+L., D. et ---- font seuls exception a la regle. D'ailleurs tout le
+monde fait bien les vers a Paris. On en lit tant de manuscrits, qu'un
+auteur etranger, qui n'a d'autre protection que son talent, ne peut
+percer que par un heureux hasard. Votre eloignement de Paris est
+nuisible aussi au succes de votre livre; mais il est favorable a votre
+bonheur. La grande Babylone vous saturerait de degout, de boue, de
+fatigue et de tristesse. J'ignore l'etat de votre ame a Florence; mais
+a coup sur il serait pire a Paris; sans parler de l'extreme difficulte
+d'y vivre. Jusqu'a present je ne gagne rien, et j'ai pourtant de vrais
+amis qui font leurs efforts pour me trouver quelque chose. On m'a
+ecrit que vous etiez lie avec L----. Decrivez-le-moi de la cravate a
+la pantoufle. Est-ce bien ce que j'ai reve, un lord Byron francais, de
+l'insouciance, de la vanite, de l'affectation, du malheur, une pensee
+devorante, du genie a flots, du bon ton, de l'elegance; enfin une
+atmosphere poetique etrangere qui n'a rien de commun avec la sale
+atmosphere de nos hommes de lettres parisiens? L---- n'est-il pas cet
+ideal de mon ame, ou j'aime a retrouver jusqu'a ces petits defauts de
+vanite, de puerile affectation, qu'anciennement vous detestiez, et
+que vous avez finalement decouverts en vous, comme on les decouvrira
+toujours chez la plupart des poetes qui auront l'esprit d'analyse
+et la bonne foi de l'homme superieur? Il est une heure et demie,
+j'interromps ma lettre. Je compte vous mettre encore quelques mots
+derriere la copie de deux elegies que vous trouverez ci-incluses.
+
+
+Mon ami, je continue ma lettre bien apres l'avoir commencee et
+reprise. Il est huit heures du soir, et nous sommes le 31 mars. Je
+suis fou de douleur, mon desespoir surpasse mes forces. J'ai souffert
+aujourd'hui ce qu'il est a peine possible a un homme de se figurer.
+Enfin, un acces de fievre m'a pris ce soir, c'etait l'exces de la
+peine morale. Ecoutez. Si du moins je pouvais me persuader qu'un jour
+je serai heureux! mais l'avenir rembrunit encore le present. Vous me
+connaissez; vous savez les bizarreries de mon caractere. J'ai fait une
+decouverte en moi, c'est que je ne suis reellement point malheureux
+pour telle ou telle chose, mais j'ai en moi une douleur permanente qui
+prend differentes formes. Vous savez pour combien de choses jusqu'ici
+j'ai ete malheureux, ou plutot sous combien de formes le foie, la
+bile, ou enfin le principe qui me tourmente s'est reproduit. Tantot,
+vous le savez, c'etait de n'etre pas ne anglais qui m'affligeait,
+tantot de n'etre pas propre aux sciences; plus habituellement encore
+de n'etre pas riche, de lutter avec la misere et les prejuges, d'etre
+inconnu. Vous savez encore que depuis Geneve il me semblait que si
+jamais je parvenais a percer a Paris je serais enfin heureux. Eh bien,
+mon ami, je suis lie avec presque tous les litterateurs les plus
+distingues. Quelques-uns, tels que ----, Ch. N----, etc., sont
+d'illustres amis avec qui je suis presque aussi familier qu'avec vous.
+Eh bien, ma vanite est satisfaite; souvent dans les salons j'ai des
+moments de satisfaction mondaine; enfin quelquefois je suis enivre
+de ces petits triomphes d'une soiree, d'un instant; et avec cela,
+le fond, la presque totalite de ma vie, c'est je ne dirais pas le
+malheur, mais un chancre aride; un plomb liquide me coule dans les
+veines; si l'on voyait mon ame, je ferais pitie, j'ai peur de devenir
+fou. Depuis que je suis ici, ma douleur a pris cinq a six formes:
+d'abord c'a ete le regret de ma patrie, et mon incertitude de
+l'avenir; ensuite le sentiment de mon isolement, de mon _neant_; puis
+un vide occupe par cet affreux tumulte de sensations dont je vous ai
+tant parle; enfin, depuis deux mois, toutes mes facultes de douleur
+se sont reunies sur un point. J'ose a peine vous le dire, tant il est
+fou; mais, je vous en supplie, ne voyez la-dedans qu'une forme de
+douleur, qu'une des apparences de l'ulcere qui me ronge; ne me jugez
+pas d'apres les regles ordinaires, et voyez le mal et non pas son
+objet. Eh bien, ce point central de mes maux, c'est de n'etre pas ne
+anglais. Ne riez pas, je vous en supplie; je souffre tant! Les gens
+vraiment amoureux sont des monomanes comme moi, qui ont une seule
+idee, laquelle absorbe toutes leurs sensations. Moi, dont l'ame a ete
+en butte si longtemps a un tumulte si varie, je suis monomane aussi
+maintenant.
+
+Je lisais dernierement _Valerie_ de Mme de Krudener; je ne puis vous
+exprimer les sensations que j'en ai recues. Ce livre etonnant m'avait
+ennuye jadis; maintenant il m'a dechire. C'est que Gustave est comme
+moi victime d'une passion devorante, ou plutot d'une energie de
+sensations qui le devore, et qui s'est portee sur un aliment naturel,
+l'amour, tandis que cette meme energie, luttant dans mon ame avec le
+vide, y enfante des fantomes. Je lisais ce roman, aux premiers
+rayons du soleil du printemps, dans les vastes et tristes allees du
+Luxembourg. A chaque instant, je m'arretais aneanti.
+
+Maintenant, voici l'origine de ma passion pour l'Angleterre. D'abord
+vous savez que j'aime a revivre avec les morts, a connaitre leur vie
+d'autrefois, a habiter avec eux, a les suivre dans les circonstances
+de leur existence, a me creer enfin des sympathies que pare l'illusion
+du temps et que la presence des individus ne puisse plus detruire. Eh
+bien, la, en Angleterre, j'aurais au moins cinquante poetes d'une vie
+aventureuse, et dont les livres sont pleins d'imagination, de pensee,
+etc.; en France, je n'en ai pas trois. Outre cela, j'aurais eu une
+patrie dont j'aurais aime jusqu'aux prejuges; il y a tant de poesie
+dans les vieilles moeurs de l'Angleterre, et tant d'imagination dans
+tout ce qui est de ce pays-la! D'abord, au lieu d'une litterature, il
+y en a quatre: l'americaine, l'anglaise, l'ecossaise, l'irlandaise; et
+elles ont toutes avec la meme langue un caractere different. Quelles
+richesses litteraires! la vie du maniaque Cowper, si grand poete, a
+ete ecrite en trois volumes in-octavo; celle de Johnson en quatre.
+C'est de celle-la que Walter Scott dit qu'on la trouve dans toutes
+les maisons de campagne, etc. Et encore, qu'au seul nom de Johnson un
+anglais a devant les yeux une individualite, un personnage qui a le
+privilege d'etre encore vivant, agissant, au physique comme au moral.
+Il y a trente poetes vivants, tous originaux, tous individuels, ne
+marchant point sur les traces les uns des autres, et tres feconds.
+Que de richesses! Enfin quelles aventures que celles de ce malheureux
+Savage, de Shelley! quel colosse qu'un Byron! Que de tresors pour une
+ame qui aime a fuir le monde, et a chercher ses amis dans son cabinet!
+Quels soins ont les anglais de leurs auteurs! ils les reimpriment sous
+tous les formats. Quel gout dans leurs editions! quelle imagination
+dans leurs vignettes! Voyez la nation elle-meme; les hommes qui ont un
+air ignoble sont aussi rares en Angleterre que le sont en France ceux
+qui ont l'air distingue! Tout est _excentric_ dans cette nation;
+j'aime jusqu'a leur originalite, leurs vetements bizarres. Ce n'est
+que la que l'enthousiasme regne sous mille formes; que la, qu'a cote
+des idees positives les plus severes, on trouve les billevesees les
+plus pittoresques. Ce pays reunit tout, le positif et l'ideal, la
+France et l'Allemagne. C'est le seul qui soit assez fort pour tout
+comprendre, assez grand pour ne rien rejeter.
+
+Quelle individualite! on reconnait un anglais entre mille, un francais
+ressemble a tout le monde.
+
+L'abondance des sectes religieuses en Angleterre prouve au moins de la
+bonne foi, des ames qui ont besoin d'espoir, que la matiere n'a
+pas dessechees. Les extravagances individuelles des jeunes anglais
+prouvent des ames agitees. Oh! si vous voyiez la France, que vous
+en seriez degoute! Pour tout homme au monde, c'est un chagrin de se
+sentir deplace. Cela vous faisait souffrir a Geneve. Eh bien, je suis
+cruellement deplace, moi qui ne me sens aucune sympathie avec la
+France, et qui m'en trouve sur tous les points avec l'Angleterre;
+je me trouve cruellement deplace, au milieu d'une nation frivole,
+bavarde, impie, aride, et vaine et froide, quand je songe qu'il en
+est une religieuse ou terriblement sceptique, mais au moins pas
+indifferente; une ou l'on trouve des amis fideles; des ames exaltees,
+et ou la frivolite meme, extravagante et bizarre, n'a pas ce
+ton railleur et fadement insipide qu'elle a en France. Chez le
+restaurateur ou je dine, il y a des francais et des anglais. Quelle
+difference! Presque tous les francais y sont gascons, braillards et
+communs; tous les anglais, nobles et decents. Enfin, mon ami, je sens
+qu'un amant peut entretenir un ami de son amour, parce que cette
+passion trouve un echo dans toutes les ames, il n'y a rien la de
+ridicule; mais tel est le surcroit de mes douleurs, que je n'ose les
+confier, parce qu'elles sont trop individuelles, et doivent paraitre
+trop ridicules a qui ne les a pas naturellement eprouvees. Et
+cependant (je vous en conjure, soyez assez exempt de prejuges pour me
+croire), cette folie me fait souffrir des douleurs _epouvantables_.
+Tout la reveille, la vue d'un anglais, d'un livre anglais en vente
+chez Baudry, les moqueries memes dont ils sont l'objet, tout cela me
+devore; ce sont autant de coups de poignard qui ravivent ma douleur,
+comme, sans doute, tout ce qui rappelle une maitresse morte a un amant
+passionne. Enfin, ma manie me degoute meme de la gloire. Je voudrais
+etre celebre en Angleterre, et, par consequent, ecrire en anglais.
+D'ailleurs, mes douleurs m'agitent trop pour je puisse ecrire autre
+chose et ne sont malheureusement pas des sujets poetiques. Je sais
+que, si (supposition absurde, comme toutes les suppositions) j'etais
+anglais, je ne souffrirais pas moins avec mon temperament maladif,
+mais cela me fait un effet tout different. C'est ma raison seule qui
+me donne cette persuasion; car, si je n'ecoutais que la sensation, il
+me semble que, ne anglais, je pourrais supporter tous mes maux. Je
+me represente ce que je suis d'organisation et d'ame; mais ne lord
+anglais et riche. Tous mes gouts, toutes mes vanites, tout serait
+satisfait! Lorsque je compare ce sort au mien je deviens presque fou.
+
+Une reflexion pourtant m'est souvent venue; mais que peuvent les
+reflexions contre les passions? C'est celle-ci: si je n'etais pas
+exactement ce que je suis, je n'existerais pas; ce serait un autre
+que moi; mon moi homogene, identique et individuel serait detruit;
+j'aurais d'autres idees! Nul ne voudrait se changer contre un
+autre, et nul n'est content de ce qu'il est. Quelle contradiction!
+Acceptons-nous ce que nous sommes. Je souffre tant, qu'il me semble
+que je changerais volontiers; degre de douleur ou je n'etais pas
+arrive jusqu'ici. Dans le fait accepter le sort d'un autre, si c'etait
+possible, ce serait mourir. La mort n'est que la destruction du moi.
+Mais que fais-je? quelle irresistible manie m'entraine? Ah! mon
+ami, plus je sonde notre nature, et plus je me persuade que, pieces
+necessaires d'un ensemble que nous ne voyons pas, nous jouons un role
+qui nous sera revele un jour. Si l'on me demandait: Croyez-vous a
+l'existence de Dieu, a l'immortalite de l'ame? je dirais: Absurdes
+questions! Dieu est parce qu'il est necessaire; et je crois que
+nous sommes ici-bas dans un etat faux, transitoire, intermediaire.
+Avons-nous existe ailleurs? devons-nous revivre? Comment, avec nos
+langues bornees, et nos idees tourmentees, aborder le grand inconnu?
+Oh! Dieu! Dieu! je le vois partout. Ce desir ardent de le connaitre
+et de deviner notre nature, ces pressentiments de l'infini et ce mur
+d'airain, ce mur de l'impossible, du defendu, contre lequel viennent
+se briser non-seulement nos systemes, mais jusqu'a nos elancements
+d'idees, tout cela me prouve un _etre_. Non, la terre n'aurait pas,
+avec de la boue, produit des etres si complexes et si bizarres.
+Ensuite, aller plus loin me parait impossible. J'espere et je me tais.
+Je sais seulement qu'ici-bas je me debats sous la douleur comme un
+torture. Ces douleurs seront-elles compensees en ce monde ou ailleurs?
+Je n'en sais rien.
+
+Mes maux ont ete si vifs aujourd'hui, que ce qui m'effraye le plus
+ordinairement, je le regardais presque sans peur. A force de souffrir,
+la gloire, le bonheur, l'avenir, tout me semblait impossible,
+indifferent. Oh! si vous saviez les suggestions infernales qui se
+melent a tout cela! les idees affreuses qui me passent par la tete,
+les tourments du doute! Malheureux! je sais que je le suis. C'est la
+tout...
+
+Ce qui me tourmente le plus, c'est que je vois des hommes que leur
+caractere pousse au bonheur. Je me dis alors: Si tous souffraient,
+une compensation generale, un paradis apres la vie, me semblerait de
+rigueur. Mais il en est, quoi qu'on en dise, il en est d'heureux (par
+le caractere). Ceux-la souvent s'embarrassent peu de l'avenir, ils
+vivent imprevoyants et satisfaits; ici-bas tout est pour eux. Le
+malheur ne serait-il donc qu'une cruelle maladie? les malheureux, des
+pestiferes atteints d'une plaie incurable que leur organisation fait
+souffrir comme celle des heureux les fait jouir? Avec tout cela,
+j'espere, et j'avoue que Dieu me parait tellement mele a toutes les
+choses d'ici-bas, qu'au resume je me confie en lui. Courbons la tete,
+amis. Que sert de se rebiffer contre l'impossible? Souvent j'anatomise
+mes douleurs, je les contemple froidement. L'idee qui predomine chez
+moi, c'est que je n'y peux rien.
+
+Depuis deux mois j'ai repris l'etude de l'anglais avec une telle
+energie, que je lis facilement la poesie. _Rasselas_, que je lie
+dans ce moment, voila un livre prodigieux. Mon idee est d'aller en
+Angleterre, et, apres quelques annees, d'ecrire en anglais. J. L----,
+avec lequel je suis tres lie, me prete les poetes lakistes modernes de
+l'Angleterre; ils sont ravissants. J'ai change votre Gerando contre un
+Byron en un volume. J'en ai lu un petit poeme, _le Reve_, qui m'a
+fait une impression foudroyante. Une dame anglaise, qui me donne
+des lecons, m'a dit qu'au bout de deux ans de sejour en Angleterre
+j'ecrirai tres bien en anglais, parce que, dit-elle, j'ecris deja
+comme tres peu de francais. En effet, j'ai traduit du L---- presque
+sans faute. Il est vrai que je travaille a l'anglais la moitie du
+jour.
+
+Mes manies sont toujours cruelles. Quel ennui! Enfin, partout ou je
+tourne les yeux, je vois des douleurs. Mes moyens d'existence sont
+encore un tourment. Je travaille maintenant a une biographie; mais
+j'ai besoin d'argent, je suis meme dans un grand embarras.
+
+Y. G.
+
+
+[1: Le mot est souligne dans la lettre que nous avons sous les yeux.
+
+
+Quand on songe que l'homme qui a ecrit ceci est mort la-dessus, des
+reflexions de toutes sortes debordent autour de chacune des lignes de
+cette longue lettre.
+
+Quel roman, quelle histoire, quelle biographie que cette lettre!
+Certes, ce n'est pas nous qui repeterons les banalites convenues;
+ce n'est pas nous qui exigerons que toutes souffrances peintes par
+l'artiste soient constamment eprouvees par l'artiste; ce n'est pas
+nous qui trouverons mauvais que Byron pleure dans une elegie et rie a
+son billard; ce n'est pas nous qui poserons des limites a la creation
+litteraire et qui blamerons le poete de se donner artificiellement
+telle ou telle douleur pour l'analyser dans ses convulsions comme
+le medecin s'inocule telle ou telle fievre pour l'epier dans ses
+paroxysmes. Nous reconnaissons plus que personne tout ce qu'il y a
+de reel, de vrai, de beau et de profond dans certaines etudes
+psychologiques faites sur des souffrances d'exception et sur des etats
+singuliers du coeur par d'eminents poetes contemporains qui n'en sont
+pas morts. Mais nous ne pouvons nous empecher d'observer que ce qu'il
+y a de particulierement poignant dans la lettre que nous venons de
+citer, c'est que celui qui l'a ecrite en est mort. Ce n'est pas un
+homme qui dit: Je souffre, c'est un homme qui souffre; ce n'est pas
+un homme qui dit: Je meurs; c'est un homme qui meurt. Ce n'est pas
+l'anatomie etudiee sur la cire, ni meme sur la chair morte; c'est
+l'anatomie etudiee nerf a nerf, fibre a fibre, veine a veine, sur la
+chair qui vit, sur la chair qui saigne, sur la chair qui hurle. Vous
+voyez la plaie, vous entendez le cri. Cette lettre, ce n'est pas chose
+litteraire, chose philosophique, chose poetique, oeuvre de profond
+artiste, fantaisie du genie, vision d'Hoffmann, cauchemar de
+Jean-Paul; non, c'est une chose reelle, c'est un homme dans un bouge
+qui ecrit. Le voila avec sa table chargee de livres anglais, avec sa
+plume, avec son encre, avec son papier, pressant les lignes sur les
+lignes, souffrant et disant qu'il souffre, pleurant et disant qu'il
+pleure, cherchant la date au calendrier, l'heure a l'horloge, quittant
+sa lettre, la reprenant, la quittant, allumant sa chandelle pour la
+continuer; puis il va diner a vingt sous, il rentre, il a froid, il se
+remet a ecrire, parfois meme sans trop savoir ce qu'il ecrit; car son
+cerveau est tellement secoue par la douleur, qu'il laisse ses idees
+tomber pele-mele sur le papier et s'eparpiller et courir en desordre,
+comme un arbre ses feuilles dans un grand vent.
+
+Et s'il etait permis de remarquer dans quel style un homme agonise, il
+y aurait plus d'une observation a faire sur le style de cette lettre.
+En general, les lettres qu'on publie tous les jours, lettres de grands
+hommes et de gens celebres, manquent de naivete, d'insouciance et de
+simplicite. On sent toujours, en les lisant, qu'elles ont ete ecrites
+pour etre imprimees un jour. M. Paul-Louis Courier faisait jusqu'a
+dix-sept brouillons d'un billet de quinze lignes. Chose etrange,
+certes, et que nous n'avons jamais pu comprendre! Mais la lettre
+d'Ymbert Galloix, c'est bien, selon nous, une vraie lettre, bien
+ecrite comme doit etre ecrite une lettre, bien flottante, bien
+decousue, bien lachee, bien ignorante de la publicite qu'elle peut
+avoir un jour, bien certaine d'etre perdue. C'est l'idee qui se fait
+jour comme elle peut, qui vient a vous toute naive dans l'etat ou elle
+se trouve, et qui pose le pied au hasard dans la phrase sans craindre
+d'en deranger le pli. Quelquefois, ce que celui qui l'a ecrite voulait
+dire s'en va dans un _et caetera_, et vous laisse rever. C'est
+un homme qui souffre et qui le dit a un autre homme. Voila tout.
+Remarquez ceci, _a un autre homme_, pas a vingt, pas a dix, pas a
+deux, car, au lieu d'un ami, s'il avait deux auditeurs seulement, ce
+poete, ce qu'il fait la, ce serait une elegie, ce serait un chapitre,
+ce ne serait plus une lettre. Adieu la nature, l'abandon, le
+laisser-aller, la realite, la verite; la pretention viendrait. Il se
+draperait avec son haillon. Pour ecrire une lettre pareille, aussi
+negligee, aussi poignante, aussi belle, sans etre malheureux comme
+l'etait Ymbert Galloix, par le seul effort de la creation litteraire,
+il faudrait du genie. Ymbert Galloix qui souffre vaut Byron.
+
+Toutes les qualites penetrantes, metaphysiques, intimes, ce style les
+a; il a aussi, ce qui est remarquable, toutes les qualites mordantes,
+incisives, pittoresques. La lettre contient quelques portraits.
+Plusieurs ont ete crayonnes trop a la hate, et l'on sent que les
+modeles ont a peine pose un instant devant le peintre; mais comme ceux
+qui sont vrais sont vrais! comme tous sont en general bien touches et
+detaches sur le fond d'une maniere qui n'est pas commune! metamorphose
+frappante, et qui prouve, pour la millieme fois, qu'il n'y a que deux
+choses qui fassent un homme poete, le genie ou la passion! Cet homme
+qui n'avait pour les biographies qu'une prose assez incolore et pour
+ses elegies qu'une poesie assez languissante, le voila tout a coup
+admirable ecrivain dans une lettre. Du moment ou il ne songe plus a
+etre prosateur ni poete, il est grand poete et grand prosateur.
+
+Nous le redisons, cette lettre restera. C'est l'amalgame d'idees le
+plus extraordinaire peut-etre qu'ait encore produit dans un cerveau
+humain la double action combinee de la douleur physique et de la
+douleur morale. Pour ceux qui ont connu Galloix, c'est une autopsie
+effrayante, l'autopsie d'une ame. Voila donc ce qu'il y avait au fond
+de cette ame. Il y avait cette lettre. Lettre fatale, convulsive,
+interminable, ou la douleur a suinte goutte a goutte durant des
+semaines, durant des mois, ou un homme qui saigne se regarde saigner,
+ou un homme qui crie s'ecoute crier, ou il y a une larme dans chaque
+mot.
+
+Quand on raconte une histoire comme celle d'Ymbert Galloix, ce n'est
+pas la biographie des faits qu'il faut ecrire, c'est la biographie des
+idees. Cet homme, en effet, n'a pas agi, n'a pas aime, n'a pas vecu;
+il a pense; il n'a fait que penser, et, a force de penser, il a reve;
+et, a force de rever, il s'est evanoui de douleur. Ymbert Galloix est
+un des chiffres qui serviront un jour a la solution de ce lugubre et
+singulier probleme:--Combien la pensee qui ne peut se faire jour et
+qui reste emprisonnee sous le crane met-elle de temps a ronger un
+cerveau?--Nous le repetons, dans une vie pareille il n'y a pas
+d'evenements, il n'y a que des idees. Analysez les idees, vous avez
+raconte l'homme. Un grand fait pourtant domine cette morne histoire;
+_c'est un penseur qui meurt de misere_! Voila ce que Paris, la cite
+intelligente, a fait d'une intelligence. Ceci est a mediter. En
+general, la societe a parfois d'etranges facons de traiter les poetes.
+Le role qu'elle joue dans leur vie est tantot passif, tantot actif,
+mais toujours triste. En temps de paix, elle les laisse mourir comme
+Malfilatre; en temps de revolution, elle les fait mourir comme Andre
+Chenier.
+
+Ymbert Galloix, pour nous, n'est pas seulement Ymbert Galloix, il
+est un symbole. Il represente a nos yeux une notable portion de la
+genereuse jeunesse d'a present. Au dedans d'elle, un genie mal compris
+qui la devore; au dehors, une societe mal posee qui l'etouffe. Pas
+d'issue pour le genie pris dans le cerveau; pas d'issue pour l'homme
+pris sous la societe.
+
+En general, gens qui pensent et gens qui gouvernent ne s'occupent pas
+assez de nos jours du sort de cette jeunesse pleine d'instincts de
+toutes sortes qui se precipite avec une ardeur si intelligente et une
+patience si resignee dans toutes les directions de l'art. Cette foule
+de jeunes esprits qui fermentent dans l'ombre a besoin de portes
+ouvertes, d'air, de jour, de travail, d'espace, d'horizon. Que
+de grandes choses on ferait, si l'on voulait, avec cette legion
+d'intelligences! que de canaux a creuser, que de chemins a frayer dans
+la science! que de provinces a conquerir, que de mondes a decouvrir
+dans l'art! Mais non, toutes les carrieres sont fermees ou obstruees.
+On laisse toutes ces activites si diverses, et qui pourraient etre si
+utiles, s'entasser, s'engorger, s'etouffer dans des culs-de-sac. Ce
+pourrait etre une armee, ce n'est qu'une cohue. La societe est mal
+faite pour les nouveaux venus. Tout esprit a pourtant droit a un
+avenir. N'est-il pas triste de voir toutes ces jeunes intelligences
+en peine, l'oeil fixe sur la rive lumineuse ou il y a tant de choses
+resplendissantes, gloire, puissance, renommee, fortune, se presser,
+sur la rive obscure, comme les ombres de Virgile.
+
+ Palus inamabilis unda
+ Alligat, et novies Styx interfusa coercet.
+
+Le Styx, pour le pauvre jeune artiste inconnu, c'est le libraire qui
+dit, en lui rendant son manuscrit: Faites-vous une reputation. C'est
+le theatre qui dit: Faites-vous une reputation. C'est le musee qui
+dit: Faites-vous une reputation. Eh mais! laissez-les commencer!
+aidez-les! Ceux qui sont celebres n'ont-ils pas d'abord ete obscurs?
+Et comment se faire une reputation, quel que soit leur genie, sans
+musee pour leur tableau, sans theatre pour leur piece, sans libraire
+pour leur livre? Pour que l'oiseau vole, des ailes ne lui suffisent
+pas, il lui faut de l'air.
+
+Pour nous, nous pensons que, dans l'art surtout, ou un but
+desinteresse doit passionner tous les genies, il est du devoir de ceux
+qui sont arrives d'aplanir la route a ceux qui arrivent. Vous etes
+sur le plateau, tant mieux, tendez la main a ceux qui gravissent.
+Disons-le a l'honneur des lettres, en general cela a toujours ete
+ainsi. Nous ne pouvons pas croire a l'existence reelle de ces especes
+d'araignees litteraires qui tendent leur toile, dit-on, a la porte des
+theatres, par exemple, et qui se jettent sans pitie sur tout pauvre
+jeune homme obscur qui passe la avec un manuscrit. Qu'on arrache ainsi
+les ailes a la mouche, la renommee, l'oeuvre, et jusqu'a l'argent au
+malheureux poete inconnu et impuissant, pour l'honneur de quiconque
+ecrit, nous voulons l'ignorer, si cela est, et nous ne croyons pas que
+cela soit. Quant a celui qui ecrit ces lignes, tout poete qui commence
+lui est sacre. Si peu de place qu'il tienne personnellement en
+litterature, il se rangera toujours pour laisser passer le debut d'un
+jeune homme. Qui sait si ce pauvre etudiant que vous coudoyez ne sera
+pas Schiller un jour? Pour nous, tout ecolier qui fait des ronds et
+des barres sur le mur, c'est peut-etre Pascal; tout enfant qui ebauche
+un profil sur le sable, c'est peut-etre Giotto.
+
+Et puis, dans notre opinion, les generations presentes sont appelees a
+de hautes destinees. Ce siecle a fait de grandes choses par l'epee,
+il fera de grandes choses par la plume. Il lui reste a nous donner
+un grand homme litteraire de la taille de son grand homme politique.
+Preparons donc les voies. Ouvrons les rangs.
+
+Toute grande ere a deux faces; tout siecle est un binome, _a_ + _b_,
+l'homme d'action plus l'homme de pensee, qui se multiplient l'un par
+l'autre et expriment la valeur de leur temps. L'homme d'action, plus
+l'homme de pensee; l'homme de la civilisation, plus l'homme de l'art;
+Luther, plus Shakespeare; Richelieu, plus Corneille; Cromwell, plus
+Milton; Napoleon, plus l'_inconnu_. Laissez donc se degager l'Inconnu!
+Jusqu'ici vous n'avez qu'un profil de ce siecle, Napoleon; laissez se
+dessiner l'autre. Apres l'empereur, le poete. La physionomie de cette
+epoque ne sera fixee que lorsque la revolution francaise, qui s'est
+faite homme dans la societe sous la forme de Bonaparte, se sera faite
+homme dans l'art. Et cela sera. Notre siecle tout entier s'encadrera
+et se mettra de lui-meme en perspective entre ces deux grandes vies
+paralleles, l'une du soldat, l'autre de l'ecrivain, l'une toute
+d'action, l'autre toute de pensee, qui s'expliqueront et se
+commenteront sans cesse l'une par l'autre. Marengo, les Pyramides,
+Austerlitz, la Moskowa, Montereau, Waterloo, quelles epopees! Napoleon
+a ses poemes; le poete aura ses batailles. Laissons-le donc venir, le
+poete! et repetons ce cri sans nous lasser! Laissons-le sortir des
+rangs de cette jeunesse, ou son front plonge encore dans l'ombre, ce
+predestine qui doit, en se combinant un jour avec Napoleon selon la
+mysterieuse algebre de la providence, donner complete a l'avenir la
+formule generale du dix-neuvieme siecle.
+
+
+
+
+ 1834
+
+ SUR MIRABEAU
+
+
+ I
+
+
+En 1781, un serieux debat s'agitait en France, au sein d'une famille,
+entre un pere et un oncle. Il s'agissait d'un mauvais sujet dont cette
+famille ne savait plus que faire. Cet homme, deja hors de la premiere
+phase ardente de la jeunesse, et pourtant plonge encore tout entier
+dans les frenesies de l'age passionne, obere de dettes, perdu de
+folies, s'etait separe de sa femme, avait enleve celle d'un autre,
+avait ete condamne a mort et decapite en effigie pour ce fait, s'etait
+enfui de France, puis il venait d'y reparaitre, corrige et repentant,
+disait-il, et, sa contumace purgee, il demandait a rentrer dans sa
+famille et a reprendre sa femme. Le pere souhaitait cet arrangement,
+voulant avoir des petits-fils et perpetuer son nom, esperant,
+d'ailleurs, etre plus heureux comme aieul que comme pere. Mais
+l'enfant prodigue avait trente-trois ans. Il etait a refaire en
+entier. Education difficile! Une fois replace dans la societe, a
+quelles mains le confier? qui se chargerait de redresser l'epine
+dorsale d'un pareil caractere? De la, controverse entre les vieux
+parents. Le pere voulait le donner a l'oncle, l'oncle voulait le
+laisser au pere.
+
+--Prends-le, disait le pere.
+
+--Je n'en veux pas, disait l'oncle.
+
+"--Pose d'abord en fait, repliquait le pere, que cet homme-la n'est
+rien, mais rien du tout. Il a du gout, du charlatanisme, l'air
+de l'acquis, de l'action, de la turbulence, de l'audace, du
+boute-en-train, de la dignite quelquefois. Ni dur ni odieux dans le
+commandement. Eh bien, tout cela n'est que pour le faire voir livre
+a l'oubli de la veille, au desouci du lendemain, a l'impulsion du
+moment, enfant perroquet, homme avorte, qui ne connait ni le possible
+ni l'impossible, ni le malaise ni la commodite, ni le plaisir ni la
+peine, ni l'action ni le repos, et qui s'abandonne tout aussitot que
+les choses resistent. Cependant, je pense qu'on en peut faire un
+excellent outil en l'empoignant par le manche de la vanite. Il ne
+t'echapperait pas. Je ne lui epargne pas les ratiocinations du matin.
+Il saisit ma morale bien appuyee et mes lecons toujours vivantes,
+parce qu'elles portent sur un pivot toujours reel, a savoir, que sans
+doute on ne change guere de nature, mais que la raison sert a couvrir
+le cote faible et a le bien connaitre pour eviter l'abordage par la."
+
+"--Te voila donc, reprenait l'oncle, grace a ta posteromanie, occupe
+a regenter un poulet de trente-trois ans! C'est prendre une furieuse
+tache que de vouloir arrondir un caractere qui n'est qu'un herisson
+tout en pointes avec tres peu de corps!"
+
+Le pere insistait: "--Aie pitie de ton neveu l'Ouragan. Il avoue
+toutes ses sottises, car c'est le plus grand avoueur de l'univers;
+mais il est impossible d'avoir plus de facilite et d'esprit. C'est
+un foudre de travail et d'expedition. Au fond, il n'a pas plus
+trente-trois ans que moi soixante-six, et il n'est pas plus rare
+de voir un homme de mon age suffire, quoique blanchi par les
+contre-temps, a fatiguer les jambes et l'esprit des jeunes gens
+par huit heures de courses et de cabinet, que de voir un tonneau
+boursoufle, grave, et l'air vieux, dire _papa_, et ne pas savoir se
+conduire. Il a un besoin immense d'etre gouverne. Il le sent fort
+bien. Il faut que tu t'en charges. Il sait que tu me fus toujours et
+que tu lui dois etre et pilote et boussole. Il met sa vanite en son
+oncle. Je te le donne pour un sujet rare au futur. Tu as tout le
+saturne qui manque a son mercure. Mais quand tu le tiendras, ne le
+laisse pas aller. Fit-il des miracles, tiens-le toujours et le tire
+par la manche; le pauvre diable en a besoin. Si tu lui es pere, il te
+contentera; si tu lui es oncle, il est perdu. Aime ce jeune homme!"
+
+"--Non, disait l'oncle; je sais que les sujets d'une certaine trempe
+savent faire patte de velours quelque temps; et lui-meme autrefois,
+quand il vivait pres de moi, etait comme une belle-fille pour peu que
+je froncasse le sourcil. Mais je n'en veux pas. Je ne suis plus d'age
+ni de gout a me colleter avec l'impossible."
+
+"--O frere! reprenait le vieillard suppliant, si cette creature
+disloquee peut jamais etre recousue, ce ne peut etre que par toi.
+Puisqu'il est a retailler, je ne saurais lui donner un meilleur patron
+que toi. Prends-le, sois-lui bon et ferme, et tu seras son sauveur,
+et tu en feras ton chef-d'oeuvre. Qu'il sache que sous ta longue mine
+roide et froide habite le meilleur homme qui fut jamais! un homme de
+la rognure des anges! Sonde-lui le coeur, eleve-lui la tete. _Tu es
+omnis spes et fortuna nostri nominis_!"
+
+"--Point, repliquait l'oncle. Ce n'est pas qu'il ait, a mon sens,
+commis un si grand crime dans la conjoncture. Ce ne devrait etre
+une affaire. Une jeune et jolie femme va trouver un jeune homme de
+vingt-six ans. Quel est le jeune homme qui ne ramasse pas ce qu'il
+trouve en son chemin en ce genre? Mais c'est un esprit, turbulent,
+orgueilleux, avantageux, insubordonne! un temperament mechant et
+vicieux! Pourquoi m'en charger? Il fait de son grossier mieux pour te
+plaire. C'est bien. Je sais qu'il est seduisant, qu'il est le soleil
+levant. Raison de plus pour ne pas m'exposer a etre sa dupe. La
+jeunesse a toujours raison contre les vieux."
+
+"--Tu n'as pas toujours pense ainsi, repondait tristement le pere; il
+fut un temps ou tu m'ecrivais: _Quant a moi, cet enfant m'ouvre la
+poitrine_."
+
+"--Oui, disait l'oncle, et ou tu me repondais: _Defie-toi, tiens-toi
+en garde contre la dorure de son bec._"
+
+"--Que veux-tu donc que je fasse? s'ecriait le pere force dans ses
+derniers raisonnements. Tu es trop equitable pour ne pas sentir qu'on
+ne se coupe pas un fils comme un bras. Si cela se pouvait, il y a
+longtemps que je serais manchot. Apres tout, on a tire race de dix
+mille plus faibles et plus fols. Or, frere, nous l'avons comme nous
+l'avons. Je passe, moi. Si je ne t'avais, je ne serais qu'un pauvre
+vieillard terrasse. Et pendant que nous lui durons encore, il faut le
+secourir."
+
+Mais l'oncle, homme peremptoire, coupait enfin court a toute priere
+par ces nettes paroles:
+
+"--Je n'en veux pas! C'est une folie que de vouloir faire quelque
+chose de cet homme. Il faudrait l'envoyer, comme dit sa bonne femme,
+aux _insurgents_, se faire casser la tete. Tu es bon, ton fils est
+mechant. La fureur de la posteromanie te tient a present; mais tu
+devrais songer que Cyrus et Marc-Aurele auraient ete fort heureux de
+n'avoir ni Cambyse ni Commode!"
+
+Ne semble-t-il pas en lisant ceci qu'on assiste a l'une de ces belles
+scenes de haute comedie domestique ou la gravite de Moliere equivaut
+presque a la grandeur de Corneille? Y a-t-il dans Moliere quelque
+chose de plus frappant en beau style et en grand air, quelque chose de
+plus profondement humain et vrai que ces deux imposants vieillards
+que le dix-septieme siecle semble avoir oublies dans le dix-huitieme,
+comme deux echantillons de moeurs meilleures? Ne les voyez-vous pas
+venir tous les deux, affaires et severes, appuyes sur leurs longues
+cannes, rappelant par leur costume plutot Louis XIV que Louis XV,
+plutot Louis XIII que Louis XIV? La langue qu'ils parlent, n'est-ce
+pas la langue meme de Moliere et de Saint-Simon? Ce pere et cet oncle,
+ce sont les deux types eternels de la comedie; ce sont les deux
+bouches severes par lesquelles elle gourmande, enseigne et moralise au
+milieu de tant d'autres bouches qui ne font que rire; c'est le marquis
+et le commandeur, c'est Geronte et Ariste, c'est la bonte et la
+sagesse, admirable duo auquel Moliere revient toujours.
+
+ L'ONCLE
+
+ Ou voulez-vous courir?
+
+ LE PERE.
+
+ Las! que sais-je?
+
+ L'ONCLE.
+
+ Il me semble
+ Que l'on doit commencer par consulter ensemble
+ Les choses qu'on peut faire en cet evenement.
+
+La scene est complete; rien n'y manque, pas meme le _coquin de neveu_.
+
+Ce qu'il y a de frappant dans le cas present, c'est que la scene qu'on
+vient de retracer est une chose reelle, c'est que ce dialogue du pere
+et de l'oncle a eu textuellement lieu par lettres, par lettres que le
+public peut lire a l'heure qu'il est[1]; c'est qu'a l'insu des deux
+vieillards il y avait au fond de leur grave contestation un des plus
+grands hommes de notre histoire; c'est que le marquis et le commandeur
+ici sont un vrai marquis et un vrai commandeur. L'un se nommait Victor
+de Riquetti, marquis de Mirabeau; l'autre, Jean-Antoine de Mirabeau,
+bailli de l'ordre de Malte. Le _coquin de_ neveu_, c'etait
+Honore-Gabriel de Riquetti, qu'en 1781 sa famille appelait
+_l'Ouragan_, et que le monde appelle aujourd'hui MIRABEAU.
+
+Ainsi, un _homme avorte_, une _creature disloquee_, un sujet _dont on
+ne peut rien faire_, une tete bonne _a faire casser_ aux insurgents,
+un criminel fletri par la justice, un fleau d'ailleurs, voila ce que
+Mirabeau etait pour sa famille en 1781.
+
+Dix ans apres, en 1791, le 1er avril, une foule immense encombrait les
+abords d'une maison de la chaussee d'Antin. Cette foule etait morne,
+silencieuse, consternee, profondement triste. Il y avait dans la
+maison un homme qui agonisait.
+
+Tout ce peuple inondait la rue, la cour, l'escalier, l'antichambre.
+Plusieurs etaient la depuis trois jours. On parlait bas, on semblait
+craindre de respirer, on interrogeait avec anxiete ceux qui allaient
+et venaient. Cette foule etait pour cet homme comme une mere pour son
+enfant. Les medecins n'avaient plus d'espoir. De temps en temps,
+des bulletins, arraches par mille mains, se dispersaient dans la
+multitude, et l'on entendait des femmes sangloter. Un jeune homme,
+exaspere de douleur, offrait a haute voix de s'ouvrir l'artere pour
+infuser son sang riche et pur dans les veines appauvries du mourant.
+Tous, les moins intelligents meme, semblaient accables sous cette
+pensee que ce n'etait pas seulement un homme, que c'etait peut-etre un
+peuple qui allait mourir.
+
+On ne s'adressait plus qu'une question dans la ville.
+
+Cet homme expira.
+
+Quelques minutes apres que le medecin qui etait debout au chevet de
+son lit, eut dit: Il est mort! le president de l'assemblee nationale
+se leva de son siege et dit: Il est mort! tant ce cri fatal avait
+en peu d'instants rempli Paris. Un des principaux orateurs de
+l'assemblee, M. Barrere de Vieuzac, se leva en pleurant et dit ceci
+d'une voix qui laissait echapper plus de sanglots que de paroles:
+"Je demande que l'assemblee depose dans le proces-verbal de ce jour
+funebre le temoignage des regrets qu'elle donne a la perte de ce grand
+homme, et qu'il soit fait, au nom de la patrie, une invitation a tous
+les membres de l'assemblee d'assister a ses funerailles."
+
+Un pretre, membre du cote droit, s'ecria: "Hier, au milieu des
+souffrances, il a fait appeler M. l'eveque d'Autun, et en lui
+remettant un travail qu'il venait de terminer sur les successions, il
+lui a demande, comme une derniere marque d'amitie, qu'il voulut bien
+le lire a l'assemblee. C'est un devoir sacre. M. l'eveque d'Autun doit
+exercer ici les fonctions d'executeur testamentaire du grand homme que
+nous pleurons tous."
+
+Tronchet, le president, proposa une deputation aux funerailles.
+L'assemblee repondit: Nous irons tous!
+
+Les sections de Paris demanderent qu'il fut inhume "au champ de la
+federation, sous l'autel de la patrie".
+
+Le directoire du departement proposa de lui donner pour tombe la
+"nouvelle eglise de Sainte-Genevieve", et de decreter que "cet edifice
+serait desormais destine a recevoir les cendres des grands hommes".
+
+A ce sujet, M. Pastoret, procureur general syndic de la commune, dit:
+"Les larmes que fait couler la perte d'un grand homme ne doivent pas
+etre des larmes steriles. Plusieurs peuples anciens renfermerent dans
+des monuments separes leurs pretres et leurs heros. Cette espece
+de culte qu'ils rendaient a la piete et au courage, rendons-le
+aujourd'hui a l'amour du bonheur et de la liberte des hommes. Que le
+temple de la religion devienne le temple de la patrie! que la tombe
+d'un grand homme devienne l'autel de la liberte!"
+
+L'assemblee applaudit.
+
+Barnave s'ecria: "Il a en effet merite les honneurs qui doivent etre
+decernes par la nation aux grands hommes qui l'ont bien servie!"
+
+Robespierre, c'est-a-dire l'envie, se leva aussi et dit: "Ce n'est
+pas au moment ou l'on entend de toutes parts les regrets qu'excite la
+perte de cet homme illustre, qui, dans les epoques les plus critiques,
+a deploye tant de courage contre le despotisme, que l'on pourrait
+s'opposer a ce qu'il lui fut decerne des marques d'honneur.
+J'appuie la proposition de tout mon pouvoir, ou plutot de toute ma
+sensibilite."
+
+Il n'y eut plus, ce jour-la, ni cote gauche ni cote droit dans
+l'assemblee nationale, qui rendit tout d'une voix ce decret:
+
+"Le nouvel edifice de Sainte-Genevieve sera destine a reunir les
+cendres des grands hommes.
+
+"Seront graves au-dessus du fronton ces mots:
+
+ AUX GRANDS HOMMES
+ LA PATRIE RECONNAISSANTE
+
+"Le corps legislatif decidera seul a quels hommes cet honneur sera
+decerne.
+
+"Honore Riquetti Mirabeau est juge digne de recevoir cet honneur."
+
+Cet homme qui venait de mourir, c'etait Honore de Mirabeau. Le _grand
+homme_ de 1791, c'etait _l'homme avorte_ de 1781.
+
+Le lendemain, le peuple fit a ses funerailles un cortege de plus d'une
+lieue, auquel manqua son pere, mort, comme il convenait a un vieux
+gentilhomme de sa sorte, le 13 juillet 1789, la veille de la chute de
+la Bastille.
+
+Ce n'est pas sans intention que nous avons rapproche ces deux dates,
+1781 et 1791, les memoires et l'histoire, Mirabeau avant et Mirabeau
+apres, Mirabeau juge par sa famille, Mirabeau juge par le peuple. Il y
+a dans ce contraste une source inepuisable de meditations. Comment, en
+dix ans, ce demon d'une famille est-il devenu le dieu d'une nation?
+Question profonde.
+
+
+[1: Voyez les _Memoires de Mirabeau_, ou plutot _sur Mirabeau_,
+recemment publies, t. III. Ce travail, fait malheureusement d'une
+facon peu intelligente, contient sur Mirabeau et de Mirabeau un
+certain nombre de choses curieuses, authentiques et inedites. Mais ce
+qu'il renferme de plus interessant, a notre gre, ce sont des extraits
+de la correspondance intime du marquis de Mirabeau avec le bailli, son
+frere. Tout un cote peu eclaire jusqu'a present du dix-huitieme siecle
+apparait dans cette correspondance, ou le pere et l'oncle de Mirabeau,
+personnages originaux d'ailleurs, tous deux grands ecrivains sans le
+savoir, grands ecrivains dans des lettres, dessinent admirablement,
+dans un cercle d'idees qui va s'elargissant et se retrecissant selon
+leur fantaisie et les accidents, leur coeur, leur famille, leur
+epoque. Nous conseillons a l'editeur de multiplier les citations de
+cette correspondance; nous regrettons meme qu'on n'ait pas songe a en
+faire une publication a part aussi complete que possible, dans tous
+les cas tres sobrement elaguee. _Les Lettres du marquis et du bailli
+de Mirabeau, pere et oncle de Mirabeau_, eussent ete un des testaments
+les plus importants du dix-huitieme siecle. Doublement riches sous
+le rapport biographique et sous le rapport litteraire, ces _Lettres_
+eussent ete pour l'historien une mine, pour l'ecrivain un livre.
+Ces lettres, qui sont du meilleur style, continuent jusqu'en 1789
+l'excellente langue francaise de Mme de Sevigne, de Mme de Maintenon,
+de M. de Saint-Simon. La correspondance publiee en entier ferait un
+precieux pendant aux _Lettres de Diderot_. Les lettres de Diderot
+peignent le dix-huitieme siecle du point de vue des philosophes, les
+lettres des Mirabeau le peindraient du point de vue des gentilshommes;
+face, certes, non moins curieuse. Cette derniere collection
+n'importerait pas moins que la premiere aux etudes de ceux qui
+voudraient savoir completement quelle est definitivement l'idee que le
+dix-huitieme siecle a leguee au dix-neuvieme.
+
+Esperons que la personne entre les mains de laquelle se trouve cette
+volumineuse correspondance comprendra la responsabilite qui resulte
+pour elle d'un pareil depot, et, dans tous les cas, le conservera
+intact a l'avenir. D'aussi precieux documents sont le patrimoine d'une
+nation et non d'une famille.
+
+
+ II
+
+
+Il ne faudrait pas croire cependant que du moment ou cet homme sortit
+de la famille pour apparaitre au peuple, il ait ete tout de suite
+et par acclamation accepte _dieu_. Les choses ne vont jamais ainsi
+d'elles-memes. Ou le genie se leve, l'envie se dresse. Bien au
+contraire, jusqu'a l'heure de sa mort, jamais homme ne fut plus
+completement et plus constamment nie dans tous les sens que Mirabeau.
+
+Lorsqu'il arriva comme depute d'Aix aux etats generaux, il n'excitait
+la jalousie de personne. Obscur et mal fame, les bonnes renommees s'en
+inquietaient peu; laid et mal bati, les seigneurs de belle mine
+en avaient pitie. Sa noblesse disparaissait sous l'habit noir, sa
+physionomie sous la petite verole. Qui donc eut songe a etre jaloux de
+cette espece d'aventurier, repris de justice, difforme de corps et de
+visage, ruine d'ailleurs, que les petites gens d'Aix avaient depute
+aux etats generaux dans un moment de fievre et par megarde sans doute
+et sans savoir pourquoi? Cet homme, en verite, ne comptait pas. Le
+premier venu etait beau, riche et considerable a cote de lui.
+Il n'offusquait aucune vanite, il ne genait les coudes d'aucune
+pretention. C'etait un chiffre quelconque que les ambitions qui se
+jalousaient comptaient a peine dans leurs calculs.
+
+Peu a peu cependant, comme le crepuscule de toutes les choses
+anciennes arrivait, il se fit assez d'ombre autour de la monarchie
+pour que le sombre eclat propre aux grands hommes revolutionnaires
+devint visible aux yeux. Mirabeau commenca a rayonner.
+
+L'envie alors vint a ce rayonnement comme tout oiseau de nuit a toute
+lumiere. A dater de ce moment, l'envie prit Mirabeau et ne le quitta
+plus. Avant tout, chose qui semble etrange et qui ne l'est pas, ce
+qu'elle lui contesta jusqu'a son dernier souffle, ce qu'elle lui nia
+sans cesse en face, sans lui epargner d'ailleurs les autres injures,
+ce fut precisement ce qui est la veritable couronne de cet homme dans
+la posterite, son genie d'orateur. Marche que l'envie suit toujours
+d'ailleurs; c'est toujours a la plus belle facade d'un edifice qu'elle
+jette des pierres. Et puis, a l'egard de Mirabeau, l'envie, il faut en
+convenir, etait inepuisable en bonnes raisons. _Probitas_, l'orateur
+doit etre sans reproche, M. de Mirabeau est reprochable de toutes
+parts; _praestantia_, l'orateur doit etre beau, M. de Mirabeau est
+laid; _vox amaena_, l'orateur doit avoir un organe agreable, M. de
+Mirabeau a la voix dure, seche, criarde, tonnant toujours et ne
+parlant jamais; _subrisus audientium_, l'orateur doit etre bienvenu
+de son auditoire, M. de Mirabeau est hai de l'assemblee, etc.; et une
+foule de gens, fort contents d'eux-memes, concluaient: _M. de Mirabeau
+n'est pas orateur_.
+
+Or, loin de prouver cela, tous ces raisonnements ne prouvaient qu'une
+chose, c'est que les Mirabeaux ne sont pas prevus par les Cicerons.
+
+Certes, il n'etait pas orateur a la maniere dont ces gens
+l'entendaient; il etait orateur selon lui, selon sa nature, selon son
+organisation, selon son ame, selon sa vie. Il etait orateur parce
+qu'il etait hai, comme Ciceron parce qu'il etait aime. Il etait
+orateur parce qu'il etait laid, comme Hortensius parce qu'il etait
+beau. Il etait orateur parce qu'il avait souffert, parce qu'il avait
+failli, parce qu'il avait ete, bien jeune encore et dans l'age ou
+s'epanouissent toutes les ouvertures du coeur, repousse, moque,
+humilie, meprise, diffame, chasse, spolie, interdit, exile,
+emprisonne, condamne; parce que, comme le peuple de 1789 dont il etait
+le plus complet symbole, il avait ete tenu en minorite et en tutelle
+beaucoup au dela de l'age de raison; parce que la paternite avait ete
+dure pour lui comme la royaute pour le peuple; parce que, comme le
+peuple, il avait ete mal eleve; parce que, comme au peuple, une
+mauvaise education lui avait fait croitre un vice sur la racine de
+chaque vertu. Il etait orateur, parce que, grace aux larges issues
+ouvertes par les ebranlements de 1789, il avait enfin pu extravaser
+dans la societe tous ses bouillonnements interieurs si longtemps
+comprimes dans la famille; parce que, brusque, inegal, violent,
+vicieux, cynique, sublime, diffus, incoherent, plus rempli d'instincts
+encore que de pensees, les pieds souilles, la tete rayonnante, il
+etait en tout semblable aux annees ardentes dans lesquelles il a
+resplendi, et dont chaque jour passait marque au front par sa parole.
+Enfin a ces hommes imbeciles qui comprenaient assez peu leur temps
+pour lui adresser, a travers mille objections, d'ailleurs souvent
+ingenieuses, cette question: s'il se croyait serieusement orateur? il
+aurait pu repondre d'un seul mot: Demandez a la monarchie qui finit,
+demandez a la revolution qui commence!
+
+On a peine a croire, aujourd'hui que c'est chose jugee, qu'en 1790
+beaucoup de gens, et dans le nombre de doucereux amis, conseillaient
+a Mirabeau, _dans son propre interet, de quitter la tribune, ou il
+n'aurait jamais de succes complet, ou du moins d'y paraitre moins
+souvent_. Nous avons les lettres sous les yeux. On a peine a croire
+que dans ces memorables seances ou il remuait l'assemblee comme de
+l'eau dans un vase, ou il entre-choquait si puissamment dans sa main
+toutes les idees sonores du moment, ou il forgeait et amalgamait si
+habilement dans sa parole sa passion personnelle et la passion de
+tous, apres qu'il avait parle et pendant qu'il parlait et avant qu'il
+parlat, les applaudissements etaient toujours meles de huees, de rires
+et de sifflets. Miserables details criards que la gloire a estompes
+aujourd'hui! Les journaux et les pamphlets du temps ne sont
+qu'injures, violences et voies de fait contre le genie de cet homme.
+On lui reproche tout a propos de tout. Mais le reproche qui revient
+sans cesse, et comme par manie, c'est _sa voix rude et apre_, et _sa
+parole toujours tonnante_. Que repondre a cela? Il a la voix rude,
+parce qu'apparemment le temps des douces voix est passe. Il a la
+parole tonnante, parce que les evenements tonnent de leur cote, et que
+c'est le propre des grands hommes d'etre de la stature des grandes
+choses.
+
+Et puis, et ceci est une tactique qui a ete de tout temps
+invariablement suivie contre les genies, non seulement les hommes de
+la monarchie, mais encore ceux de son parti, car on n'est jamais mieux
+hai que dans son propre parti, etaient toujours d'accord, comme par
+une sorte de convention tacite, pour lui opposer sans cesse et lui
+preferer en toute occasion un autre orateur, fort adroitement choisi
+par l'envie en ce sens qu'il servait les memes sympathies politiques
+que Mirabeau, Barnave. Et la chose sera toujours ainsi. Il arrive
+souvent que, dans une epoque donnee, la meme idee est representee a la
+fois a des degres differents par un homme de genie et par un homme de
+talent. Cette position est une heureuse chance pour l'homme de talent.
+Le succes present et inconteste lui appartient (il est vrai que cette
+espece de succes-la ne prouve rien et s'evanouit vite). La jalousie et
+la haine vont droit au plus fort. La mediocrite serait bien importunee
+par l'homme de talent si l'homme de genie n'etait pas la; mais l'homme
+de genie est la, elle soutient l'homme de talent et se sert de lui
+contre le maitre. Elle se leurre de l'espoir chimerique de renverser
+le premier, et dans ce cas-la (qui ne peut se realiser d'ailleurs)
+elle compte avoir ensuite bon marche du second; en attendant, elle
+l'appuie et le porte le plus haut qu'elle peut. La mediocrite est pour
+celui qui la gene le moins et qui lui ressemble le plus. Dans cette
+situation, tout ce qui est ennemi a l'homme de genie est ami a l'homme
+de talent. La comparaison qui devrait ecraser celui-ci l'exhausse.
+De toutes les pierres que le pic et la pioche, et la calomnie, et la
+diatribe, et l'injure, peuvent arracher a la base du grand homme, on
+fait un piedestal a l'homme secondaire. Ce qu'on fait crouler de
+l'un sert a la construction de l'autre. C'est ainsi que vers 1790 on
+batissait Barnave avec tout ce qu'on ruinait de Mirabeau.
+
+Rivarol disait: _M. Mirabeau est plus ecrivain, M. Barnave est plus
+orateur_.--Pelletier disait: _Le Barnave oui, le Mirabeau non_.--_La
+memorable seance du 13_, ecrivait Chamfort, _a prouve plus que jamais
+la preeminence deja demontree depuis longtemps de M. Barnave sur M. de
+Mirabeau comme orateur_.--_Mirabeau est mort_, murmurait M. Target
+en serrant la main de Barnave, _son discours sur la formule de
+promulgation l'a tue_.--_Barnave, vous avez enterre Mirabeau_,
+ajoutait Duport, appuye du sourire de Lameth, lequel etait a Duport
+comme Duport a Barnave, un diminutif.--_M. Barnave fait plaisir_,
+disait M. Goupil, _et M. Mirabeau fait peine_.--_Le comte de Mirabeau
+a des eclairs_, disait M. Camus, _mais il ne fera jamais un discours,
+il ne saura meme jamais ce que c'est. Parlez-moi de Barnave_!--_M.
+de Mirabeau a beau se fatiguer et suer_, disait Robespierre, _il
+n'atteindra jamais Barnave, qui n'a pas l'air de pretendre tant que
+lui, et qui vaut plus_[1]. Toutes ces pauvres petites injustices
+egratignaient Mirabeau et le faisaient souffrir au milieu de sa
+puissance et de ses triomphes. Coups d'epingle au porte-massue.
+
+Et si la haine, dans son besoin de lui opposer quelqu'un, n'importe
+qui, n'avait pas eu un homme de talent sous la main, elle aurait
+pris un homme mediocre. Elle ne s'embarrasse jamais de la qualite de
+l'etoffe dont elle fait son drapeau. Mairet a ete prefere a Corneille,
+Pradon a Racine. Voltaire s'ecriait, il n'y a pas cent ans:
+
+ On m'ose preferer Crebillon le barbare!
+
+En 1808, Geoffroy, le critique le plus ecoute qui fut en Europe,
+mettait "M. Lafon fort au-dessus de M. Talma". Merveilleux instinct
+des coteries! En 1798, on preferait Moreau a Bonaparte; en 1815,
+Wellington a Napoleon.
+
+Nous le repetons, parce que, selon nous, la chose est singuliere,
+Mirabeau daignait s'irriter de ces miseres. Le parallele avec Barnave
+l'offusquait. S'il avait regarde dans l'avenir, il aurait souri; mais
+c'est en general le defaut des orateurs politiques, hommes du present
+avant tout, d'avoir l'oeil trop fixe sur les contemporains et pas
+assez sur la posterite.
+
+Ces deux hommes, Barnave et Mirabeau, presentaient d'ailleurs un
+contraste parfait. Dans l'assemblee, quand l'un ou l'autre se levait,
+Barnave etait toujours accueilli par un sourire, et Mirabeau par une
+tempete. Barnave avait en propre l'ovation du moment, le triomphe du
+quart d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous,
+meme du cote droit. Mirabeau avait la lutte et l'orage. Barnave etait
+un assez beau jeune homme, et un tres beau parleur. Mirabeau, comme
+disait spirituellement Rivarol, etait un _monstrueux bavard_. Barnave
+etait de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur
+auditoire; qui tatent le pouls de leur public; qui ne se hasardent
+jamais hors de la possibilite d'etre applaudis; qui baisent toujours
+humblement le talon du succes; qui arrivent a la tribune, quelquefois
+avec l'idee du jour, le plus souvent avec l'idee de la veille, jamais
+avec l'idee du lendemain, de peur d'aventure; qui ont une faconde
+bien nivelee, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et
+circulent a petit bruit avec leurs divers bagages toutes les idees
+communes de leur temps; qui, de crainte d'avoir des pensees trop peu
+impregnees de l'atmosphere de tout le monde, mettent sans cesse leur
+jugement dans la rue comme un thermometre a leur fenetre. Mirabeau, au
+contraire, etait l'homme de l'idee neuve, de l'illumination soudaine,
+de la proposition risquee; fougueux, echevele, imprudent, toujours
+inattendu partout, choquant, blessant, renversant, n'obeissant qu'a
+lui-meme; cherchant le succes sans doute, mais apres beaucoup d'autres
+choses, et aimant mieux encore etre applaudi par ses passions dans son
+coeur que par le peuple dans les tribunes; bruyant, trouble, rapide,
+profond, rarement transparent, jamais gueable, et roulant pele-mele
+dans son ecume toutes les idees de son epoque, souvent fort rudoyees
+dans leur rencontre avec les siennes. L'eloquence de Barnave a cote
+de l'eloquence de Mirabeau, c'etait un grand chemin cotoye par un
+torrent.
+
+Aujourd'hui que le nom de Mirabeau est si grand et si accepte, on a
+peine a se faire une idee de la facon excessive dont il etait traite
+par ses collegues et par ses contemporains. C'etait M. de Guillermy
+s'ecriant tandis qu'il parlait: _M. Mirabeau est un scelerat, un
+assassin_! C'etaient MM. d'Ambly et de Lautrec vociferant: _Ce
+Mirabeau est un grand gueux_! Apres quoi M. de Foucault lui montrait
+le poing, et M. de Virieu disait: _Monsieur Mirabeau, vous nous
+insultez_! Quand la haine ne parlait pas, c'etait le mepris. _Ce petit
+Mirabeau_! disait M. de Castellanet au cote droit. _Cet extravagant_!
+disait M. Lapoule au cote gauche. Et, lorsqu'il avait parle,
+Robespierre grommelait entre ses dents: _Cela ne vaut rien_.
+
+Quelquefois cette haine d'une si grande partie de son auditoire
+laissait trace dans son eloquence, et, au milieu de son magnifique
+discours _sur la regence_, par exemple, il echappait a ses levres
+dedaigneuses des paroles comme celles-ci, paroles melancoliques,
+simples, resignees et hautaines, que tout homme dans une situation
+pareille devrait mediter: "Pendant que je parlais et que j'exprimais
+mes premieres idees sur la regence, j'ai entendu dire avec cette
+indubitabilite charmante a laquelle je suis des longtemps apprivoise:
+_Cela est absurde! cela est extravagant! cela n'est pas proposable_!
+Mais il faudrait reflechir." Il parlait ainsi le 25 mars 1791, sept
+jours avant sa mort.
+
+Au dehors de l'assemblee, la presse le dechirait avec une etrange
+fureur. C'etait une pluie battante de pamphlets sur cet homme. Les
+partis extremes le mettaient au meme pilori. Ce nom, _Mirabeau_, etait
+prononce avec le meme accent a la caserne des gardes du corps et au
+club des Cordeliers. M. de Champcenetz disait: _Cet homme a la petite
+verole a l'ame_. M. de Lambesc proposait de le faire enlever par vingt
+cavaliers et _conduire aux galeres_. Marat ecrivait: "Citoyens, elevez
+huit cents potences, pendez-y tous ces traitres, et a leur tete
+l'infame Riquetti l'aine!" Et Mirabeau ne voulait pas que l'assemblee
+nationale poursuivit Marat, se contentant de repondre: "Il parait
+qu'on publie des extravagances. C'est un paragraphe d'homme ivre."
+
+Ainsi, jusqu'au 1er avril 1791, Mirabeau est _un gueux[2], un
+extravagant[3], un scelerat, un assassin[4], un fou[5], un orateur
+du second ordre[6], un homme mediocre[7], un homme mort[8], un homme
+enterre[9], _un monstrueux bavard[10], hue, siffle, conspue plus
+encore qu'applaudi_[11]; Lambesc propose pour lui les _galeres_.
+Marat la _potence_. Il meurt le 2 avril. Le 3, on invente pour lui le
+Pantheon.
+
+Grands hommes! voulez-vous avoir raison demain, mourez aujourd'hui.
+
+
+[1: Faute de francais. Il faudrait, _qui vaut davantage_.
+
+[2: MM. d'Ambly et de Lautrec.
+
+[3: M. Lapoule.
+
+[4: M. de Guillermy.
+
+[5: Journaux et pamphlets du temps.
+
+[6: Id. Id.
+
+[7: Id. Id.
+
+[8: Target.
+
+[9: Duport.
+
+[10: Rivarol.
+
+[11: Pelletier.
+
+
+ III
+
+
+Le peuple, cependant, qui a un sens particulier et le rayon visuel
+toujours singulierement droit, qui n'est pas haineux parce qu'il est
+fort, qui n'est pas envieux parce qu'il est grand, le peuple, qui
+connait les hommes, tout enfant qu'il est, le peuple etait pour
+Mirabeau. Mirabeau etait selon le peuple de 89, et le peuple de 89
+etait selon Mirabeau. Il n'est pas de plus beaux spectacles pour le
+penseur que ces embrassements etroits du genie et de la foule.
+
+L'influence de Mirabeau etait niee et etait immense. C'etait toujours
+lui, apres tout, qui avait raison; mais il n'avait raison sur
+l'assemblee que par le peuple, et il gouvernait les chaises curules
+par les tribunes. Ce que Mirabeau avait dit en mots precis, la
+foule le redisait en applaudissements; et, sous la dictee de ces
+applaudissements, bien a contre-coeur souvent, la legislature
+ecrivait. Libelles, pamphlets, calomnies, injures, interruptions,
+menaces, huees, eclats de rire, sifflets, n'etaient tout au plus que
+des cailloux jetes dans le courant de sa parole, qui servaient par
+moments a la faire ecumer. Voila tout. Quand l'orateur souverain, pris
+d'une subite pensee, montait a la tribune; quand cet homme se trouvait
+face a face avec son peuple; quand il etait la debout et marchant
+sur l'envieuse assemblee, comme l'homme-Dieu sur la mer, sans etre
+englouti par elle; quand son regard sardonique et lumineux, fixe du
+haut de cette tribune sur les hommes et sur les idees de son temps,
+avait l'air de mesurer la petitesse des hommes sur la grandeur des
+idees, alors il n'etait plus ni calomnie, ni hue, ni injurie; ses
+ennemis avaient beau faire, avaient beau dire, avaient beau amonceler
+contre lui, le premier souffle de sa bouche ouverte pour parler
+faisait crouler tous ces entassements. Quand cet homme etait a la
+tribune dans la fonction de son genie, sa figure devenait splendide et
+tout s'evanouissait devant elle.
+
+Mirabeau, en 1791, etait donc tout a la fois bien hai et bien aime;
+genie hai par les beaux esprits, homme aime par le peuple. C'etait une
+illustre et desirable existence que celle de cet homme qui disposait a
+son gre de toutes les ames alors ouvertes vers l'avenir; qui, avec
+de magiques paroles et par une sorte d'alchimie mysterieuse,
+convertissait en pensees, en systemes, en volontes raisonnees, en
+plans precis d'amelioration et de reforme, les vagues instincts des
+multitudes; qui nourrissait l'esprit de son temps de toutes les idees
+que sa grande intelligence emiettait sur la foule; qui, sans relache
+et a tour de bras, battait et flagellait sur la table de la tribune,
+comme le ble sur l'aire, les hommes et les choses de son siecle, pour
+separer la paille que la republique devait consumer, du grain que la
+revolution devait feconder; qui donnait a la fois des insomnies a
+Louis XVI et a Robespierre, a Louis XVI, dont il attaquait le trone,
+a Robespierre, dont il eut attaque la guillotine; qui pouvait se dire
+chaque matin en s'eveillant: Quelle ruine ferai-je aujourd'hui avec ma
+parole? qui etait pape, en ce sens qu'il menait les esprits; qui etait
+Dieu, en ce sens qu'il menait les evenements.
+
+Il mourut a temps. C'etait une tete souveraine et sublime. 91 la
+couronna. 93 l'eut coupee.
+
+
+ IV
+
+
+Quand on suit pas a pas la vie de Mirabeau depuis sa naissance jusqu'a
+sa mort, depuis l'humble piscine baptismale du Bignon jusqu'au
+Pantheon, on voit que, comme tous les hommes de sa trempe et de sa
+mesure, il etait predestine.
+
+Un tel enfant ne pouvait manquer d'etre un grand homme.
+
+Au moment ou il vient au monde, la grosseur surhumaine de sa tete met
+la vie de sa mere en danger. Quand la vieille monarchie francaise, son
+autre mere, mit au monde sa renommee, elle manqua aussi en mourir.
+
+A l'age de cinq ans, Poisson, son precepteur, lui dit d'_ecrire ce qui
+lui viendrait dans la tete_. "Le petit", comme dit son pere, ecrivit
+litteralement ceci: "Monsieur moi, je vous prie de prendre attention a
+votre ecriture et de ne pas faire de pates sur votre exemple; d'etre
+attentif a ce qu'on fait; obeir a son pere, a son maitre, a sa
+mere; ne point contrarier; point de detours, de l'honneur surtout.
+N'attaquez personne, hors qu'on ne vous attaque. _Defendez votre
+patrie_. Ne soyez point mechant avec les domestiques. Ne familiarisez
+pas avec eux. Cacher les defauts de son prochain, parce que cela peut
+arriver a soi-meme[1]."
+
+A onze ans, voici ce que le duc de Nivernois ecrit de lui au bailli de
+Mirabeau, dans une lettre datee de Saint-Maur, du 11 septembre 1760:
+"L'autre jour, dans des prix qu'on gagne chez moi a la course, il
+gagne le prix, qui etait un chapeau, se retourne vers un adolescent
+qui avait un bonnet, et, lui mettant sur la tete le sien, qui etait
+encore fort bon: _Tiens_, dit-il, _je n'ai pas deux tetes_. Ce jeune
+homme me parut alors l'empereur du monde; je ne sais quoi de divin
+transpira rapidement dans son attitude; j'y revai, j'en pleurai, et la
+lecon me fut fort bonne."
+
+A douze ans, son pere disait de lui: "C'est un coeur haut sous la
+jaquette d'un bambin. Cela a un etrange instinct d'orgueil, noble
+pourtant. C'est un embryon de matamore ebouriffe qui veut avaler tout
+le monde avant d'avoir douze ans[2]."
+
+A seize ans, il avait la mine si hardie et si hautaine, que le prince
+de Conti lui demande: _Que ferais-tu si je te donnais un soufflet?_ Il
+repond: _Cette question eut ete embarrassante avant l'invention des
+pistolets a deux coups_.
+
+A vingt et un ans (1770), il commence a ecrire une histoire de la
+Corse au moment ou quelqu'un venait d'y naitre[3]. Singulier instinct
+des grands hommes!
+
+A cette meme epoque, son pere qui le tenait bien severement, porte sur
+lui ce pronostic etrange: _C'est une bouteille ficelee depuis vingt-un
+ans. Si elle est jamais debouchee tout a coup sans precaution, tout
+s'en ira_.
+
+A vingt-deux ans, il est presente a la cour. Mme Elisabeth, alors agee
+de six ans, lui demande _s'il a ete inocule_. Et toute la cour de
+rire. Non, il n'avait pas ete inocule. Il portait en lui le germe
+d'une contagion qui plus tard devait gagner tout un peuple.
+
+Il se produit a la cour avec une extreme assurance, portant deja le
+front aussi haut que le roi, etrange pour tous, odieux pour beaucoup.
+_Il est aussi entrant que j'etais farouche_, dit le pere, qui n'avait
+jamais voulu s'_enversailler_, lui, "oiseau hagard dont le nid fut
+entre quatre tourelles".--"Il retourne les grands comme fagots. Il a
+_ce terrible don de la familiarite_, comme disait Gregoire le Grand."
+Et puis, le vieux et fier gentilhomme ajoute: "Comme depuis cinq cents
+ans on a toujours souffert des Mirabeaux qui n'ont jamais ete faits
+comme les autres, on souffrira encore celui-ci."
+
+A vingt-quatre ans, le pere, philosophe agricole, veut prendre son
+fils avec lui "et le faire rural". Il n'y peut reussir. "Il est bien
+malaise de manier la bouche de cet animal fougueux!" s'ecrie le
+vieillard.
+
+L'oncle, le bailli, examine froidement le jeune homme et dit: "S'il
+n'est pas pire que Neron, il sera meilleur que Marc-Aurele".
+
+_En tout, laissons murir ce fruit vert_, repond le marquis.
+
+Le pere et l'oncle correspondent entre eux sur l'avenir du jeune homme
+deja si aventure dans la mauvaise vie. _Ton neveu l'Ouragan_, dit
+le pere. _Ton fils, monsieur le comte de la Bourrasque_, replique
+l'oncle.
+
+Le bailli, vieux marin, ajoute: _Les trente-deux vents de la boussole
+sont dans sa tete._
+
+A trente ans, _le fruit murit_. Deja les nouveautes commencent a
+reluire dans l'oeil profond de Mirabeau. On voit qu'il est plein de
+pensees. _Ce cerveau est un fourneau encombre_, dit le prudent bailli.
+Dans un autre moment, l'oncle ecrit cette observation d'homme effraye:
+"Quand il passe quelque chose dans sa tete, il avance le front, et ne
+regarde plus nulle part."
+
+De son cote, le pere s'etonne de _ce hachement d'idees qui voit par
+eclairs_. Il s'ecrie: "Fouillis dans sa tete, bibliotheque renversee,
+talent pour eblouir par des superficies, il a hume toutes les formules
+et ne sait rien substancier!" Il ajoute, ne comprenant deja plus sa
+creature: "Dans son enfance, ce n'etait qu'un male monstrueux au moral
+comme au physique." Aujourd'hui c'est un homme _tout de reflet et de
+reverbere_, un fou "tire a droite par le coeur et a gauche par la
+tete, qu'il a toujours a quatre pas de lui". Et puis le vieillard
+ajoute, avec un sourire melancolique et resigne: "Je tache de verser
+sur cet homme ma tete, mon ame et mon coeur." Enfin, comme l'oncle, il
+a aussi par moments ses pressentiments, ses terreurs, ses anxietes,
+ses doutes. Il sent, lui pere, tout ce qui se remue dans la tete de
+son fils, _comme la racine sent l'ebranlement des feuilles_.
+
+Voila ce qu'est Mirabeau a trente ans. Il etait fils d'un pere qui
+s'etait defini ainsi lui-meme: "Et moi aussi, madame, tout gourd et
+lourd que vous me voyez, je prechais a trois ans; a six, j'etais un
+prodige; a douze, un objet d'espoir; a vingt, un brulot; a trente, un
+politique de theorie; a quarante, je ne suis plus qu'un bonhomme."
+
+A quarante ans, Mirabeau est un grand homme.
+
+A quarante ans, il est l'homme d'une revolution.
+
+A quarante ans, il se declare autour de lui en France une de ces
+formidables anarchies d'idees ou se fondent les societes qui ont fait
+leur temps. Mirabeau en est le despote.
+
+C'est lui qui, silencieux jusqu'alors, crie, le 23 juin 1789, a M. de
+Breze: _Allez dire a_ VOTRE MAITRE... _Votre maitre!_ c'est le roi de
+France declare etranger. C'est toute une frontiere tracee entre le
+trone, et le peuple. C'est la revolution qui laisse echapper son cri.
+Personne ne l'eut ose avant Mirabeau. Il n'appartient qu'aux grands
+hommes de prononcer les mots decisifs des epoques.
+
+Plus tard, on insultera Louis XVI plus gravement en apparence, on
+le battra a terre, on le raillera dans les fers, on le huera sur
+l'echafaud. La Republique en bonnet rouge mettra ses poings sur ses
+hanches, et lui dira des gros mots, et l'appellera _Louis Capet_. Mais
+il ne sera plus rien dit a Louis XVI d'aussi redoutable et d'aussi
+effectif que cette parole fatale de Mirabeau. _Louis Capet_, c'est la
+royaute frappee au visage; _votre maitre_, c'est la royaute frappee au
+coeur.
+
+Aussi, a dater de ce mot, Mirabeau est l'homme du pays, l'homme de
+la grande emeute sociale, l'homme dont la fin de ce siecle a besoin.
+Populaire sans etre plebeien, chose rare en des temps pareils! Sa vie
+privee est resorbee par sa vie publique. Honore de Riquetti, cet homme
+perdu, est desormais illustre, ecoute et considerable. L'amour du
+peuple lui fait une cuirasse aux sarcasmes de ses ennemis. Sa personne
+est la plus eclairee de toutes celles que la foule regarde. Les
+passants s'arretent quand il traverse une rue; et, pendant les deux
+annees qu'il remplit, sur tous les coins de murs de Paris les petits
+enfants du peuple ecrivent sans faute son nom, que, quatrevingts ans
+auparavant, Saint-Simon, avec son dedain de duc et pair, ecrivait
+_Mirebaut_, sans se douter qu'un jour Mirebaut ferait _Mirabeau_.
+
+Il y a des parallelismes bien frappants dans la vie de certains
+hommes. Cromwell, encore obscur, desesperant de son avenir en
+Angleterre, veut partir pour la Jamaique; les reglements de Charles
+Ier l'en empechent. Le pere de Mirabeau, ne voyant aucune existence
+possible en France pour son fils, veut envoyer le jeune homme aux
+colonies hollandaises; un ordre du roi s'y oppose. Or, otez Cromwell
+de la revolution d'Angleterre, otez Mirabeau de la revolution de
+France, vous otez peut-etre des deux revolutions deux echafauds. Qui
+sait si la Jamaique n'eut pas sauve Charles Ier, et Batavia Louis XVI?
+
+Mais non, c'est le roi d'Angleterre qui veut garder Cromwell; c'est le
+roi de France qui veut garder Mirabeau. Quand un roi est condamne a
+mort, la providence lui bande les yeux.
+
+Chose etrange que ce qu'il y a de plus grand dans l'histoire d'une
+societe tienne si souvent a ce qu'il y a de plus petit dans la vie
+d'un homme!
+
+La premiere partie de la vie de Mirabeau est remplie par Sophie,
+la seconde par la revolution. Un orage domestique, puis, un orage
+politique, voila Mirabeau. Quand on examine de pres sa destinee, on se
+rend raison de ce qu'il y eut en elle de fatal et de necessaire. Les
+deviations de son coeur s'expliquent par les secousses de sa vie.
+
+Voyez. Jamais les causes n'ont ete nouees de plus pres aux effets. Le
+hasard lui donne un pere qui lui enseigne le mepris de sa mere; une
+mere qui lui enseigne la haine de son pere; un precepteur, c'est
+Poisson, qui n'aime pas les enfants, et qui lui est dur parce qu'il
+est petit et parce qu'il est laid; un valet, c'est Grevin, le lache
+espion de ses ennemis; un colonel, c'est le marquis de Lambert, qui
+est aussi impitoyable pour le jeune homme que Poisson l'a ete pour
+l'enfant; une belle-mere (non mariee), c'est madame de Pailly, qui le
+hait parce qu'il n'est pas d'elle; une femme, c'est mademoiselle de
+Marignane, qui le repousse; une caste, c'est la noblesse, qui le
+renie; des juges, c'est le parlement de Besancon, qui le condamnent
+a mort; un roi, c'est Louis XV, qui l'embastille. Ainsi, pere, mere,
+femme, son precepteur, son colonel, la magistrature, la noblesse, le
+roi, c'est-a-dire tout ce qui entoure et cotoie l'existence d'un
+homme dans l'ordre legitime et naturel, tout est pour lui traverse,
+obstacle, occasion de chute et de contusion, pierre dure a ses pieds
+nus, buisson d'epines qui le dechire au passage. La famille et la
+societe tout ensemble lui sont maratres. Il ne rencontre dans la vie
+que deux choses qui le traitent bien et qui l'aiment, deux choses
+irregulieres et revoltees contre l'ordre, une maitresse et une
+revolution.
+
+Ne vous etonnez donc pas que pour la maitresse il brise tous les liens
+domestiques, que pour la revolution il brise tous les liens sociaux.
+
+Ne vous etonnez pas, pour resoudre la question dans les termes ou
+nous l'avons posee en commencant, que ce demon d'une famille devienne
+l'idole d'une femme en rebellion contre son mari, et le dieu d'une
+nation en divorce avec son roi.
+
+
+[1: Ce singulier document est cite textuellement dans une lettre
+inedite du marquis au bailli de Mirabeau, du 9 decembre 1754.
+
+[2: Lettre inedite a Mme la comtesse de Rochefort, 29 novembre 1761.
+
+[3: 15 aout 1769.
+
+
+ V
+
+
+La douleur que causa la mort de Mirabeau fut une douleur generale,
+universelle, nationale. On sentit que quelque chose de la pensee
+publique venait de s'en aller avec cette ame. Mais un fait frappant,
+et qu'il faut bien dire parce qu'il serait ingenu de l'attribuer a
+l'admiration emportee et irreflechie des contemporains, c'est que la
+cour porta son deuil comme le peuple.
+
+Un sentiment de pudeur insurmontable nous empeche de sonder ici de
+certains mysteres, parties honteuses du grand homme, qui d'ailleurs,
+selon nous, se perdent heureusement dans les colossales proportions de
+l'ensemble; mais il parait prouve que dans les derniers temps de sa
+vie la cour affirmait avoir quelques raisons d'esperer en lui. Il
+est patent qu'a cette epoque Mirabeau se cabra plus d'une fois sous
+l'entrainement revolutionnaire; qu'il manifesta par moments l'envie
+de faire halte et de laisser rejoindre; que lui, qui avait tant
+d'haleine, il ne suivit pas sans essoufflement la marche de plus
+en plus acceleree des idees nouvelles, et qu'il essaya en quelques
+occasions d'enrayer cette revolution a laquelle il avait forge des
+roues.
+
+Roues fatales, qui ecrasaient tant de choses venerables en passant!
+
+Il y a encore aujourd'hui beaucoup de personnes qui pensent que
+si Mirabeau avait eu plus longue vie, il aurait fini par mater le
+mouvement qu'il avait dechaine. A leur sens, la revolution francaise
+pouvait etre arretee, par un seul homme a la verite, qui etait
+Mirabeau. Dans cette opinion, qui s'autorise d'une parole que Mirabeau
+mourant n'a evidemment pas prononcee[1], Mirabeau expire, la monarchie
+etait perdue; si Mirabeau avait vecu, Louis XVI ne serait pas mort; et
+le 2 avril 1791 a engendre le 21 janvier 1793.
+
+Selon nous, ceux qui avaient cette persuasion alors, ceux qui l'ont
+eue aujourd'hui, Mirabeau lui-meme, s'il croyait cela possible de lui,
+tous se sont trompes. Pure illusion d'optique chez Mirabeau comme chez
+les autres, et qui prouverait qu'un grand homme n'a pas toujours une
+idee nette de l'espece de puissance qui est en lui!
+
+La revolution francaise n'etait pas un fait simple. Il y avait plus et
+autre chose que Mirabeau en elle.
+
+Il ne suffisait pas a Mirabeau d'en sortir pour la vider.
+
+Il y avait dans la revolution francaise du passe et de l'avenir.
+Mirabeau n'etait que le present.
+
+Pour n'indiquer ici que deux points culminants, la revolution
+francaise se compliquait de Richelieu dans le passe et de Bonaparte
+dans l'avenir.
+
+Les revolutions ont cela de particulier que ce n'est pas quand elles
+sont encore grosses qu'on peut les tuer.
+
+D'ailleurs, en supposant meme la question moins abondante qu'elle ne
+l'est, il est a observer que, dans les choses politiques surtout, ce
+qu'un homme a fait ne peut guere jamais etre defait que par un autre
+homme.
+
+Le Mirabeau de 91 etait impuissant contre le Mirabeau de 89. Son
+oeuvre etait plus forte que lui.
+
+Et puis les hommes comme Mirabeau ne sont pas la serrure avec laquelle
+on peut fermer la porte des revolutions. Ils ne sont que le gond sur
+lequel elle tourne, pour se clore, il est vrai, comme pour s'ouvrir.
+Pour fermer cette fatale porte, sur les panneaux de laquelle font
+incessamment effort toutes les idees, tous les interets, toutes
+les passions mal a l'aise dans la societe, il faut mettre dans les
+ferrures une epee en guise de verrou.
+
+
+[1: _J'emporte le deuil de la monarchie. Apres moi les factieux
+s'endisputeront les morceaux_. Cabanis a cru entendre cela.
+
+
+ VI
+
+
+Nous avons essaye de caracteriser ce qu'a ete Mirabeau dans la
+famille, puis ce qu'il a ete dans la nation. Il nous reste a examiner
+ce qu'il sera dans la posterite.
+
+Quelques reproches qu'on ait pu justement lui faire, nous croyons que
+Mirabeau restera grand.
+
+Devant la posterite, tout homme et toute chose s'absout par la
+grandeur.
+
+Aujourd'hui que presque toutes les choses qu'il a semees ont donne
+leurs fruits dont nous avons goute, la plupart bons et sains,
+quelques-uns amers; aujourd'hui que le haut et le bas de sa vie n'ont
+plus rien de disparate aux yeux, tant les annees qui s'ecoulent
+mettent bien les hommes en perspective; aujourd'hui qu'il n'y a
+plus pour son genie ni adoration ni execration, et que cet homme,
+furieusement ballotte, tant qu'il vecut, d'une extremite a l'autre, a
+pris l'attitude calme et sereine que la mort donne aux grandes figures
+historiques; aujourd'hui que sa memoire, si longtemps trainee dans la
+fange et baisee sur l'autel, a ete retiree du pantheon de Voltaire et
+de l'egout de Marat, nous pouvons froidement le dire: Mirabeau est
+grand. Il lui est reste l'odeur du pantheon et non de l'egout.
+L'impartialite historique, en nettoyant sa chevelure souillee dans le
+ruisseau, ne lui a pas de la meme main enleve son aureole. On a lave
+la boue de ce visage, et il continue de rayonner.
+
+Apres qu'on s'est rendu compte de l'immense resultat politique que le
+total de ses facultes a produit, on peut envisager Mirabeau sous un
+double aspect, comme ecrivain et comme orateur. Ici nous prenons la
+liberte de ne pas etre de l'avis de Rivarol, nous croyons Mirabeau
+plus grand comme orateur que comme ecrivain.
+
+Le marquis de Mirabeau son pere avait deux especes de style, et comme
+deux plumes dans son ecritoire. Quand il ecrivait un livre, un bon
+livre pour le public, pour l'effet, pour la cour, pour la Bastille,
+pour le grand escalier du Palais de justice, le digne seigneur se
+drapait, se roidissait, se boursouflait, couvrait sa pensee, deja fort
+obscure par elle-meme, de toutes les ampoules de l'expression; et l'on
+ne peut se figurer sous quel style a la fois plat et bouffi, lourd
+et trainant en longues queues de phrases interminables, charge de
+neologismes au point de n'avoir plus nulle cohesion dans le tissu,
+sous quel style, disons-nous, tout ensemble incolore et incorrect, se
+travestissait l'originalite naturelle et incontestable de cet etrange
+ecrivain, moitie gentilhomme et moitie philosophe; preferant Quesnay
+a Socrate et Lefranc de Pompignan a Pindare; dedaignant Montesquieu
+comme arriere et tenant a etre harangue par son cure; habitant
+amphibie des reveries du dix-huitieme siecle et des prejuges du
+seizieme. Mais, quand cet homme, ce meme homme, voulait ecrire une
+lettre, quand il oubliait le public et ne s'adressait plus qu'a la
+_longue mine roide et froide_ de son venerable frere le bailli, ou a
+sa fille la _petite Saillannette_[1], "la plus emolliente femme qui
+fut jamais", ou encore a la jolie tete rieuse de madame de Rochefort,
+alors cet esprit tumefie de pretention se detendait; plus d'effort,
+plus de fatigue, plus de gonflement apoplectique dans l'expression;
+sa pensee se repandait sur la lettre de famille et d'intimite, vive,
+originale, coloree, curieuse, amusante, profonde, gracieuse, naturelle
+enfin, a travers ce beau style grand seigneur du temps de Louis XIV,
+que Saint-Simon parlait avec toutes les qualites de l'homme et madame
+de Sevigne avec toutes les qualites de la femme. On a pu en juger
+par les fragments que nous avons cites. Apres un livre du marquis de
+Mirabeau, une lettre de lui, c'est une revelation. On a peine a y
+croire. Buffon ne comprendrait pas cette variete de l'ecrivain. Vous
+avez deux styles et vous n'avez qu'un homme.
+
+Sous ce rapport, le fils tenait quelque peu du pere. On pourrait dire,
+avec beaucoup d'adoucissements et de restrictions neanmoins, qu'il y
+a la meme difference entre son style ecrit et son style parle. Notons
+seulement ceci, que le pere etait a l'aise dans une lettre, le fils
+dans un discours. Pour etre lui, pour etre naturel, pour etre dans son
+milieu, il fallait a l'un sa famille, a l'autre une nation.
+
+Mirabeau qui ecrit, c'est quelque chose de moins que Mirabeau. Soit
+qu'il demontre a la jeune republique americaine l'inanite de son
+_ordre de Cincinnatus_, et ce qu'il y a de gauche et d'inconsistant
+dans une chevalerie de laboureurs; soit qu'il taquine _sur la liberte
+de l'Escaut_ Joseph II, cet empereur philosophe, ce Titus selon
+Voltaire, ce buste de cesar romain dans le gout Pompadour; soit qu'il
+fouille dans les doubles fonds du cabinet de Berlin et qu'il en
+tire cette _Histoire secrete_ que la cour de France fait livrer
+juridiquement aux flammes sur l'escalier du Palais; maladresse
+insigne, car de ces livres brules par la main du bourreau il
+s'echappait toujours des flammeches et des etincelles, lesquelles
+se dispersaient au loin, selon le vent qui soufflait, sur le toit
+vermoulu de la grande societe europeenne, sur la charpente des
+monarchies, sur tous les esprits, pleins d'idees inflammables, sur
+toutes les tetes, faites d'etoupe alors; soit qu'il invective au
+passage cette charretee de charlatans qui a fait tant de bruit sur le
+pave du dix-huitieme siecle, Necker, Beaumarchais, Lavater, Calonne et
+Cagliostro; quel que soit le livre qu'il ecrit enfin, sa pensee suffit
+toujours au sujet, mais son style ne suffit pas toujours a sa pensee.
+Son idee est constamment grande et haute; mais, pour sortir de son
+esprit, elle se courbe et se rapetisse sous l'expression comme sous
+une porte trop basse. Excepte dans ses eloquentes lettres a madame de
+Monnier, ou il est lui tout entier, ou il parle plutot qu'il n'ecrit,
+et qui sont des harangues d'amour[2] comme ses discours a la
+Constituante sont des harangues de revolution; excepte la,
+disons-nous, le style qu'il trouve dans son ecritoire est en general
+d'une forme mediocre, pateux, mal lie, mou aux extremites des phrases,
+sec d'ailleurs, se composant une couleur terne avec des epithetes
+banales, pauvre en images, ou n'offrant par places, et bien rarement
+encore, que des mosaiques bizarres de metaphores peu adherentes entre
+elles. On sent en le lisant que les idees de cet homme ne sont pas,
+comme celles des grands prosateurs-nes, faites de cette substance
+particuliere qui se prete, souple et molle, a toutes les ciselures
+de l'expression, qui s'insinue bouillante et liquide dans tous les
+recoins du moule ou l'ecrivain la verse, et se fige ensuite; lave
+d'abord, granit apres. On sent, en le lisant, que bien des choses
+regrettables sont restees dans sa tete, que le papier n'a qu'un a
+peu pres, que ce genie n'est pas conforme de facon a s'exprimer
+completement dans un livre, et qu'une plume n'est pas le meilleur
+conducteur possible pour tous les fluides comprimes dans ce cerveau
+plein de tonnerres.
+
+Mirabeau qui parle, c'est Mirabeau. Mirabeau qui parle, c'est l'eau
+qui coule, c'est le flot qui ecume, c'est le feu qui etincelle, c'est
+l'oiseau qui vole, c'est une chose qui fait son bruit propre, c'est
+une nature qui accomplit sa loi. Spectacle toujours sublime et
+harmonieux!
+
+Mirabeau a la tribune, tous les contemporains sont unanimes sur ce
+point maintenant, c'est quelque chose de magnifique. La, il est bien
+lui, lui tout entier, lui tout-puissant. La, plus de table, plus
+de papier, plus d'ecritoire herissee de plumes, plus de cabinet
+solitaire, plus de silence et de meditation; mais un marbre qu'on peut
+frapper, un escalier qu'on peut monter en courant, une tribune, espece
+de cage de cette sorte de bete fauve, ou l'on peut aller et venir,
+marcher, s'arreter, souffler, haleter, croiser ses bras, crisper ses
+poings, peindre sa parole avec son geste, et illuminer une idee avec
+un coup d'oeil; un tas d'hommes qu'on peut regarder fixement; un grand
+tumulte, magnifique accompagnement pour une grande voix; une foule qui
+hait l'orateur, l'assemblee, enveloppee d'une foule qui l'aime, le
+peuple; autour de lui toutes ces intelligences, toutes ces ames,
+toutes ces passions, toutes ces mediocrites, toutes ces ambitions,
+toutes ces natures diverses et qu'il connait, et desquelles il peut
+tirer le son qu'il veut comme des touches d'un immense clavecin;
+au-dessus de lui la voute de la salle de l'assemblee constituante,
+vers laquelle ses yeux se levent souvent comme pour y chercher des
+pensees, car on renverse les monarchies avec les idees qui tombent
+d'une pareille voute sur une pareille tete.
+
+Oh! qu'il est bien la sur son terrain, cet homme! qu'il y a bien le
+pied ferme et sur! Que ce genie qui s'amoindrissait dans des livres
+est grand dans un discours! comme la tribune change heureusement
+les conditions de la production exterieure pour cette pensee! Apres
+Mirabeau ecrivain, Mirabeau orateur, quelle transfiguration!
+
+Tout en lui etait puissant. Son geste brusque et saccade etait plein
+d'empire. A la tribune, il avait un colossal mouvement d'epaules comme
+l'elephant qui porte sa tour armee en guerre. Lui, il portait sa
+pensee. Sa voix, lors meme qu'il ne jetait qu'un mot de son banc,
+avait un accent formidable et revolutionnaire qu'on demelait dans
+l'assemblee comme le rugissement du lion dans la menagerie. Sa
+chevelure, quand il secouait la tete, avait quelque chose d'une
+criniere. Son sourcil remuait tout, comme celui de Jupiter, _cuncta
+surpercilio moventis_. Ses mains quelquefois semblaient petrir le
+marbre de la tribune. Tout son visage, toute son attitude, toute sa
+personne etait bouffie d'un orgueil plethorique qui avait sa grandeur.
+Sa tete avait une laideur grandiose et fulgurante dont l'effet par
+moments etait electrique et terrible. Dans les premiers temps, quand
+rien n'etait encore visiblement decide pour ou contre la royaute;
+quand la partie avait l'air presque egale entre la monarchie encore
+forte et les theories encore faibles; quand aucune des idees qui
+devaient plus tard avoir l'avenir n'etait encore arrivee a sa
+croissance complete; quand la revolution, mal gardee et mal armee,
+paraissait facile a prendre d'assaut, il arrivait quelquefois que le
+cote droit, croyant avoir jete bas quelque mur de la forteresse, se
+ruait en masse sur elle avec des cris de victoire; alors la tete
+monstrueuse de Mirabeau apparaissait a la breche et petrifiait les
+assaillants. Le genie de la revolution s'etait forge une egide avec
+toutes les doctrines amalgamees de Voltaire, d'Helvetius, de Diderot,
+de Bayle, de Montesquieu, de Hobbes, de Locke et de Rousseau, il avait
+mis la tete de Mirabeau au milieu.
+
+Il n'etait pas seulement grand a la tribune, il etait grand sur son
+siege; l'interrupteur egalait en lui l'orateur. Il mettait souvent
+autant de choses dans un mot que dans un discours. _La Fayette a une
+armee_, disait-il a M. de Suleau, _mais j'ai ma tete_. Il interrompait
+Robespierre avec cette parole profonde: _Cet homme ira loin, car il
+croit tout ce qu'il dit._
+
+Il interpellait la cour dans l'occasion: _La cour affame le peuple.
+Trahison! Le peuple lui vendra la constitution pour du pain_. Tout
+l'instinct du grand revolutionnaire est dans ce mot.
+
+_L'abbe Sieyes_! disait-il, _metaphysicien voyageant sur une
+mappemonde_. Posant ainsi une touche vive sur l'homme de theorie
+toujours pret a enjamber les mers et les montagnes.
+
+Il etait par moments d'une simplicite admirable. Un jour, ou plutot
+un soir, dans son discours du 3 mai, au moment ou il luttait, comme
+l'athlete a deux cestes, du bras gauche contre l'abbe Maury et du bras
+droit contre Robespierre, M. de Cazales, avec son assurance d'homme
+mediocre, lui jette cette interruption:--_Vous etes un bavard, et
+voila tout_. Mirabeau se tourne vers l'abbe Goutes, qui occupait le
+fauteuil: _Monsieur le president_, dit-il avec une grandeur d'enfant,
+_faites donc taire M. de Cazales, qui m'appelle bavard_.
+
+L'assemblee nationale voulait commencer une adresse au roi par cette
+phrase: _L'assemblee apporte aux pieds de votre majeste une offrande,
+etc.--La majeste n'a pas de pieds_, dit froidement Mirabeau.
+
+L'assemblee veut dire un peu plus loin qu'elle _est ivre de la gloire
+de son roi_.--Y pensez-vous? objecte Mirabeau; _des gens qui font des
+lois et qui sont ivres_!
+
+Quelquefois il caracterisait d'un mot qu'on eut dit traduit de Tacite,
+l'histoire et le genre de genie de toute une maison souveraine. Il
+criait aux ministres par exemple: _Ne me parlez pas de votre duc de
+Savoie, mauvais voisin de toute liberte_!
+
+Quelquefois il riait. Le rire de Mirabeau, chose formidable.
+
+Il raillait la Bastille. "Il y a eu, disait-il, cinquante-quatre
+lettres de cachet dans ma famille, et j'en ai eu dix-sept pour ma
+part. Vous voyez que j'ai ete traite en aine de Normandie."
+
+Il se raillait lui-meme. Il est accuse par M. de Valfond d'avoir
+parcouru, le 6 octobre, les rangs du regiment de Flandre, un sabre
+nu a la main, et parlant aux soldats. Quelqu'un demontre que le fait
+concerne M. de Gamaches, et non pas Mirabeau; et Mirabeau ajoute:
+"Ainsi, tout pese, tout examine, la deposition de M. de Valfond n'a
+rien de bien facheux que pour M. de Gamaches, qui se trouve legalement
+et vehementement soupconne d'etre fort laid, puisqu'il me ressemble."
+
+Quelquefois il souriait. Lorsque la question de la regence se debat
+devant l'assemblee, le cote gauche pense a M. le duc d'Orleans, et
+le cote droit a M. le prince de Conde, alors emigre en Allemagne.
+Mirabeau demande qu'aucun prince ne puisse etre regent sans avoir
+prete serment a la constitution. M. de Montlosier objecte qu'un prince
+peut avoir des raisons pour ne pas avoir prete serment; par exemple,
+il peut avoir fait un voyage outre-mer...--Mirabeau repond: "Le
+discours du preopinant va etre imprime; je demande a en rediger
+l'erratum. _Outre-mer_, lisez: _outre-Rhin_." Et cette plaisanterie
+decide la question. Le grand orateur jouait ainsi quelquefois avec
+ce qu'il tuait. A en croire les naturalistes, il y a du chat dans le
+lion.
+
+Une autre fois, comme les procureurs de l'assemblee avaient barbouille
+un texte de loi de leur mauvaise redaction, Mirabeau se leve: "Je
+demande a faire quelques reflexions timides sur les convenances qu'il
+y aurait a ce que l'assemblee nationale de France parlat francais, et
+meme ecrivit en francais les lois qu'elle propose."
+
+Par moments, au beau milieu de ses plus violentes declamations
+populaires, il se rappelait tout a coup qui il etait, et il avait de
+fieres saillies de gentilhomme. C'etait une mode oratoire alors de
+jeter dans tout discours une imprecation quelconque sur les massacres
+de la Saint-Barthelemy. Mirabeau faisait son imprecation comme tout le
+monde; mais il disait en passant: _Monsieur l'amiral de Coligny,
+qui, par parenthese, etait mon cousin_. La parenthese etait digne de
+l'homme dont le pere ecrivait: _Il n'y a qu'une mesalliance dans ma
+famille, les Medicis.--Mon cousin monsieur l'amiral de Coligny_, c'eut
+ete impertinent a la cour de Louis XIV, c'etait sublime a la cour du
+peuple de 1791.
+
+Dans un autre instant il parlait aussi de _son digne cousin monsieur
+le garde des sceaux_[3]; mais c'etait d'un autre ton.
+
+Le 22 septembre 1789, le roi fait offrir a l'assemblee l'abandon de
+son argenterie et de sa vaisselle pour les besoins de l'etat. Le cote
+droit admire, s'extasie et pleure. _Quant a moi_, s'ecrie Mirabeau,
+_je ne m'apitoie pas aisement sur la faience des grands_.
+
+Son dedain etait beau, son rire etait beau, mais sa colere etait
+sublime.
+
+Quand on avait reussi a l'irriter, quand on lui avait tout a coup
+enfonce dans le flanc quelqu'une de ces pointes aigues qui font bondir
+l'orateur et le taureau, si c'etait au milieu d'un discours, par
+exemple, il quittait tout sur-le-champ, il laissait la les idees
+entamees; il s'inquietait peu que la voute de raisonnements qu'il
+avait commence a batir s'ecroulat derriere lui faute de couronnement;
+il abandonnait la question net et se ruait tete baissee sur
+l'incident. Alors, malheur a l'interrupteur! malheur au toreador qui
+lui avait jete la vanderille! Mirabeau fondait sur lui, le prenait au
+ventre, l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait
+sur lui, il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole
+l'homme tout entier, quel qu'il fut, grand ou petit, mechant ou nul,
+boue ou poussiere, avec sa vie, avec son caractere, avec son ambition,
+avec ses vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'epargnait
+rien, il ne manquait rien; il cognait desesperement son ennemi sur les
+angles de la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot
+portait coup, toute phrase etait fleche; il avait la furie au coeur,
+c'etait terrible et superbe. C'etait une colere lionne. Grand et
+puissant orateur, beau surtout dans ce moment-la! C'est alors
+qu'il fallait voir comme il chassait au loin tous les nuages de la
+discussion! C'est alors qu'il fallait voir comme son souffle orageux
+faisait moutonner toutes les tetes de l'assemblee! Chose singuliere!
+il ne raisonnait jamais mieux que dans l'emportement. L'irritation la
+plus violente, loin de disjoindre son eloquence dans les secousses
+qu'elle lui donnait, degageait en lui une sorte de logique superieure,
+et il trouvait des arguments dans la fureur comme un autre des
+metaphores. Soit qu'il fit rugir son sarcasme aux dents acerees sur le
+front pale de Robespierre, ce redoutable inconnu qui, deux ans plus
+tard, devait traiter les tetes comme Phocion les discours; soit qu'il
+machat avec rage les dilemmes filandreux de l'abbe Maury, et qu'il les
+recrachat au cote droit, tordus, dechires, disloques, devores a demi
+et tout couverts de l'ecume de sa colere; soit qu'il enfoncat les
+ongles de son syllogisme dans la phrase molle et flasque de l'avocat
+Target, il etait grand et magnifique, et il avait une sorte de majeste
+formidable que ne derangeaient pas ses bonds les plus effrenes. Nos
+peres nous l'ont dit, qui n'avait pas vu Mirabeau en colere n'avait
+pas vu Mirabeau. Dans la colere son genie faisait la roue et etalait
+toutes ses splendeurs. La colere allait bien a cet homme, comme la
+tempete a l'ocean.
+
+Et, sans le vouloir, dans ce que nous venons d'ecrire pour figurer
+la surnaturelle eloquence de cet homme, nous l'avons peinte par
+la confusion meme des images. Mirabeau, en effet, ce n'etait pas
+seulement le taureau, ou le lion, ou le tigre, ou l'athlete, ou
+l'archer, ou l'aigle, ou le paon, ou l'aquilon, ou l'ocean; c'etait,
+dans une serie indefinie de surprenantes metamorphoses, tout cela a la
+fois. C'etait Protee.
+
+Pour qui l'a vu, pour qui l'a entendu, ses discours sont aujourd'hui
+lettre morte. Tout ce qui etait saillie, relief, couleur, haleine,
+mouvement, vie et ame, a disparu. Tout dans ces belles harangues
+aujourd'hui est gisant a terre, a plat sur le sol. Ou est le souffle
+qui faisait tourbillonner toutes ces idees comme les feuilles dans
+l'ouragan? Voila bien le mot; mais ou est le geste? Voila le cri, ou
+est l'accent? Voila la parole, ou est le regard? Voila le discours, ou
+est la comedie de ce discours? Car, il faut le dire, dans tout orateur
+il y a deux choses, un penseur et un comedien. Le penseur reste, le
+comedien s'en va avec l'homme. Talma meurt tout entier, Mirabeau a
+demi.
+
+Dans l'assemblee constituante il y avait une chose qui epouvantait
+ceux qui regardaient attentivement, c'etait la convention. Pour
+quiconque a etudie cette epoque, il est evident que des 1789 la
+convention etait dans l'assemblee constituante. Elle y etait a l'etat
+de germe, a l'etat de foetus, a l'etat d'ebauche. C'etait encore
+quelque chose d'indistinct pour la foule, c'etait deja quelque chose
+de terrible pour qui savait voir. Un rien sans doute; une nuance
+plus foncee que la couleur generale; une note detonnant parfois
+dans l'orchestre; un refrain morose dans un choeur d'esperances
+et d'illusions; un detail qui offrait quelque discordance avec
+l'ensemble; un groupe sombre dans un coin obscur; quelques bouches
+donnant un certain accent a de certains mots; trente voix, rien
+que trente voix, qui devaient plus tard se ramifier, suivant une
+effrayante loi de multiplication, en Girondins, en Plaine et en
+Montagne; 93, en un mot, point noir dans le ciel bleu de 89. Tout
+etait deja dans ce point noir, le 21 janvier, le 31 mai, le 9
+thermidor, sanglante trilogie; Buzot qui devait devorer Louis XVI,
+Robespierre qui devait devorer Buzot, Vadier qui devait devorer
+Robespierre, trinite sinistre. Parmi ces hommes, les plus mediocres et
+les plus ignores, Hebrard et Putraink, par exemple, avaient un sourire
+etrange dans les discussions, et semblaient garder sur l'avenir une
+pensee quelconque qu'ils ne disaient pas. A notre avis, l'historien
+devrait avoir des microscopes pour examiner la formation d'une
+assemblee dans le ventre d'une autre assemblee. C'est une sorte de
+gestation qui se reproduit souvent dans l'histoire, et qui, selon
+nous, n'a pas ete assez observee. Dans le cas present, ce n'etait
+certes pas un detail insignifiant sur la surface du corps legislatif
+que cette excroissance mysterieuse qui contenait l'echafaud deja tout
+dresse du roi de France. C'etait une chose qui devait avoir une
+forme monstrueuse que l'embryon de la convention dans le flanc de la
+constituante. Oeuf de vautour porte par une aigle.
+
+Des lors, beaucoup de bons esprits dans l'assemblee constituante
+s'effrayaient de la presence de ces quelques hommes impenetrables qui
+semblaient se tenir en reserve pour une autre epoque. Ils sentaient
+qu'il y avait bien des ouragans dans ces poitrines dont il s'echappait
+a peine quelques souffles. Ils se demandaient si ces aquilons ne se
+dechaineraient pas un jour, et ce que deviendraient alors toutes les
+choses essentielles a la civilisation que 89 n'avait pas deracinees.
+Rabaut Saint-Etienne, qui croyait la revolution finie et qui le disait
+tout haut, flairait avec inquietude Robespierre, qui ne la croyait pas
+commencee et qui le disait tout bas. Les demolisseurs presents de la
+monarchie tremblaient devant les demolisseurs futurs de la societe.
+Ceux-ci, comme tous les hommes qui ont l'avenir et qui le savent,
+etaient hautains, hargneux et arrogants, et le moindre d'entre eux
+coudoyait dedaigneusement les principaux de l'assemblee. Les plus nuls
+et les plus obscurs jetaient, selon leur humeur et leur fantaisie,
+d'insolentes interruptions aux plus graves orateurs; et, comme tout
+le monde savait qu'il y avait des evenements pour ces hommes dans
+un prochain avenir, personne n'osait leur repliquer. C'est dans
+ces moments ou l'assemblee qui devait venir un jour faisait peur
+a l'assemblee qui existait, c'est alors que se manifestait avec
+splendeur le pouvoir d'exception de Mirabeau. Dans le sentiment de sa
+toute-puissance, et sans se douter qu'il fit une chose si grande, il
+criait au groupe sinistre qui coupait la parole a la constituante:
+_Silence aux trente voix_! et la convention se taisait.
+
+Cet antre d'Eole resta silencieux et contenu tant que Mirabeau tint le
+pied sur le couvercle.
+
+Mirabeau mort, toutes les arriere-pensees anarchiques firent
+irruption.
+
+Nous le repetons d'ailleurs, nous croyons que Mirabeau est mort a
+propos. Apres avoir dechaine bien des orages dans l'etat, il est
+evident que pendant un temps il a comprime sous son poids toutes les
+forces divergentes auxquelles il etait reserve d'achever la ruine
+qu'il avait commencee; mais elles se condensaient par cette
+compression meme, et tot ou tard, selon nous, l'explosion
+revolutionnaire devait trouver issue et jeter au loin Mirabeau, tout
+geant qu'il etait.
+
+Concluons.
+
+Si nous avions a resumer Mirabeau d'un mot, nous dirions: Mirabeau,
+ce n'est pas un homme, ce n'est pas un peuple, c'est un evenement qui
+parle.
+
+Un immense evenement! la chute de la forme monarchique en France.
+
+Sous Mirabeau, ni la monarchie ni la republique n'etaient possibles.
+La monarchie l'excluait par sa hierarchie, la republique par son
+niveau. Mirabeau est un homme qui passe dans une epoque qui prepare.
+Pour que l'envergure de Mirabeau s'y deployat a l'aise, il fallait que
+l'atmosphere sociale fut dans cet etat particulier ou rien de precis
+et d'enracine dans le sol ne resiste, ou tout obstacle a l'essor des
+theories se refoule aisement, ou les principes qui feront un jour le
+fond solide de la societe future sont encore en suspension, sans trop
+de forme ni de consistance, attendant, dans ce milieu ou ils flottent
+pele-mele en tourbillon, l'instant de se precipiter et de se
+cristalliser. Toute institution assise a des angles auxquels le genie
+de Mirabeau se fut peut-etre brise l'aile.
+
+Mirabeau avait un sens profond des choses, il avait aussi un sens
+profond des hommes. A son arrivee aux etats generaux, il observa
+longtemps en silence, dans l'assemblee et hors de l'assemblee, le
+groupe alors si pittoresque des partis. Il devina l'insuffisance de
+Mounier, de Malouet et de Rabaut Saint-Etienne, qui revaient une
+conclusion anglaise. Il jugea froidement la passion de Chapelier, la
+brievete d'esprit de Petion, la mauvaise emphase litteraire de Volney;
+l'abbe Maury, qui avait besoin d'une position; d'Epremesnil et Adrien
+Duport, parlementaires de mauvaise humeur et non tribuns; Roland, ce
+zero dont la femme etait le chiffre; Gregoire, qui etait a l'etat de
+somnambulisme politique. Il vit tout de suite le fond de Sieyes, si
+peu penetrable qu'il fut. Il enivra de ses idees Camille Desmoulins,
+dont la tete n'etait pas assez forte pour les porter. Il fascina
+Danton, qui lui ressemblait en moins grand et en plus laid. Il
+n'essaya aucune seduction pres des Guillermy, des Lautrec et des
+Cazales, sortes de caracteres insolubles dans les revolutions. Il
+sentait que tout allait marcher si vite, qu'on n'avait pas de temps a
+perdre. D'ailleurs, plein de courage et n'ayant jamais peur de l'homme
+du jour, ce qui est rare, ni de l'homme du lendemain, ce qui est
+plus rare encore, toute sa vie il fut hardi avec ceux qui etaient
+puissants; il attaqua successivement dans leur temps Maupeou et
+Terray, Calonne et Necker. Il s'approcha du duc d'Orleans, le toucha
+et le quitta aussitot. Il regarda Robespierre en face et Marat de
+travers.
+
+Il avait ete successivement enferme a l'ile de Rhe, au chateau d'If,
+au fort de Joux, au donjon de Vincennes. Il se vengea de toutes ces
+prisons sur la Bastille.
+
+Dans ses captivites, il lisait Tacite. Il le devorait, il s'en
+nourrissait; et, quand il arriva a la tribune en 1789, il avait
+encore la bouche pleine de cette moelle de lion. On s'en apercut aux
+premieres paroles qu'il prononca.
+
+Il n'avait pas l'intelligence de ce que voulaient Robespierre et
+Marat. Il regardait l'un comme un avocat sans causes et l'autre comme
+un medecin sans malades, et il supposait que c'etait le depit qui
+les faisait divaguer. Opinion qui d'ailleurs avait son cote vrai. Il
+tournait le dos completement aux choses qui venaient a si grands pas
+derriere lui. Comme tous les regenerateurs radicaux, il avait l'oeil
+bien plus fixe sur les questions sociales que sur les questions
+politiques. Son oeuvre, a lui, ce n'est pas la republique, c'est la
+revolution.
+
+Ce qui prouve qu'il est le vrai grand homme essentiel de ces temps-la,
+c'est qu'il est reste plus grand qu'aucun des hommes qui ont grandi
+apres lui dans le meme ordre d'idees que lui.
+
+Son pere, qui ne le comprenait pas plus, quoiqu'il l'eut engendre, que
+la constituante ne comprenait la convention, disait de lui: _Cet homme
+n'est ni la fin ni le commencement d'un homme_. Il avait raison. "Cet
+homme" etait la fin d'une societe et le commencement d'une autre.
+
+Mirabeau n'importe pas moins a l'oeuvre generale du dix-huitieme
+siecle que Voltaire. Ces deux hommes avaient des missions semblables,
+detruire les vieilles choses et preparer les nouvelles. Le travail de
+l'un a ete continu et l'a occupe, aux yeux de l'Europe, durant toute
+sa longue vie. L'autre n'a paru sur la scene que peu d'instants. Pour
+faire leur besogne commune, le temps a ete donne a Voltaire par annees
+et a Mirabeau par journees. Cependant Mirabeau n'a pas moins fait que
+Voltaire. Seulement l'orateur s'y prend autrement que le philosophe.
+Chacun attaque la vie du corps social a sa facon. Voltaire decompose,
+Mirabeau ecrase. Le procede de Voltaire est en quelque sorte chimique,
+celui de Mirabeau est tout physique. Apres Voltaire, une societe est
+en dissolution; apres Mirabeau, en poussiere. Voltaire, c'est un
+acide; Mirabeau, c'est une massue.
+
+
+[1: Mme du Saillant.
+
+[2: Nous entendons ne qualifier ainsi que celles de ces lettres qui
+sont passion pure. Nous jetons sur les autres le voile qui convient.
+
+[3: M. de Barentin. Seance du 24 juin 1789.
+
+
+ VII
+
+
+Si maintenant, pour completer l'ensemble que nous avons essaye
+d'ebaucher de Mirabeau et de son epoque, nous reportons les yeux
+sur nous, il est aise de voir, au point ou se trouve aujourd'hui le
+mouvement social commence en 89, que nous n'aurons plus d'hommes comme
+Mirabeau, sans que personne puisse dire d'ailleurs precisement de
+quelle forme seront les grands hommes politiques que nous reserve
+l'avenir.
+
+Les Mirabeau ne sont plus necessaires, donc ils ne sont plus
+possibles.
+
+La providence ne cree pas des hommes pareils quand ils sont inutiles.
+Elle ne jette pas de cette graine-la au vent.
+
+Et en effet, a quoi pourrait servir maintenant un Mirabeau? Un
+Mirabeau, c'est une foudre. Qu'y a-t-il a foudroyer? Ou sont dans la
+region politique les objets trop haut places qui attirent le tonnerre?
+Nous ne sommes plus comme en 1789, ou il y avait dans l'ordre social
+tant de choses disproportionnees.
+
+Aujourd'hui le sol est a peu pres nivele; tout est plan, ras, uni. Un
+orage comme Mirabeau qui passerait sur nous ne trouverait pas un seul
+sommet ou s'accrocher.
+
+Ce n'est pas a dire, parce que nous n'aurons plus besoin d'un
+Mirabeau, que nous n'ayons plus besoin de grands hommes. Bien au
+contraire. Il y a certes beaucoup a travailler encore. Tout est
+defait, rien n'est refait.
+
+Dans les moments comme celui ou nous sommes, le parti de l'avenir
+se divise en deux classes, les hommes de revolution, les hommes de
+progres. Ce sont les hommes de revolution qui dechirent la vieille
+terre politique, creusent le sillon, jettent la semence; mais leur
+temps est court. Aux hommes de progres appartiennent la lente et
+laborieuse culture des principes, l'etude des saisons propices a
+la greffe de telle ou telle idee, le travail au jour le jour,
+l'arrosement de la jeune plante, l'engrais du sol, la recolte pour
+tous. Ils vont courbes et patients, sous le soleil ou sous la pluie,
+dans le champ public, epierrant cette terre couverte de ruines,
+extirpant les chicots du passe qui accrochent encore ca et la,
+deracinant les souches mortes des anciens regimes, sarclant les abus,
+cette mauvaise herbe qui pousse si vite dans toutes les lacunes de
+la loi. Il leur faut bon oeil, bon pied, bonne main. Dignes et
+consciencieux travailleurs, souvent bien mal payes!
+
+Or, selon nous, a l'heure qu'il est, les hommes de revolution ont
+accompli leur tache. Ils ont eu tout recemment encore leurs trois
+jours de semailles en juillet. Qu'ils laissent faire maintenant les
+hommes de progres. Apres le sillon, l'epi.
+
+Mirabeau, c'est un grand homme de revolution. Il nous faut maintenant
+le grand homme du progres.
+
+Nous l'aurons. La France a une initiative trop importante dans la
+civilisation du globe, pour que les hommes speciaux lui fassent jamais
+faute. La France est la mere majestueuse de toutes les idees qui sont
+aujourd'hui en mission chez tous les peuples. On peut dire que la
+France, depuis deux siecles, nourrit le monde du lait de ses mamelles.
+La grande nation a le sang genereux et riche et les entrailles
+fecondes; elle est inepuisable en genies; elle tire de son sein toutes
+les grandes intelligences dont elle a besoin; elle a toujours des
+hommes a la mesure de ses evenements, et il ne lui manque dans
+l'occasion ni des Mirabeau pour commencer ses revolutions ni des
+Napoleon pour les finir.
+
+La providence ne lui refusera certainement pas le grand homme social,
+et non plus seulement politique, dont l'avenir a besoin.
+
+En attendant qu'il vienne, sans doute, a peu d'exceptions pres, les
+hommes qui font de l'histoire pour le moment sont petits; sans
+doute il est triste que les grands corps de l'etat manquent d'idees
+generales et de larges sympathies; sans doute il est affligeant qu'on
+emploie a des badigeonnages le temps qu'on devrait donner a des
+constructions; sans doute il est etrange qu'on oublie que la
+souverainete veritable est celle de l'intelligence, qu'il faut avant
+tout eclairer les masses, et que, quand le peuple sera intelligent,
+alors seulement le peuple sera souverain; sans doute il est honteux
+que les magnifiques premisses de 89 aient amene de certains
+corollaires comme une tete de sirene amene une queue de poisson, et
+que des gacheurs aient pauvrement plaque tant de lois de platre sur
+des idees de granit; sans doute il est deplorable que la revolution
+francaise ait eu de si maladroits accoucheurs; sans doute. Mais rien
+d'irreparable n'a encore ete fait; aucun principe essentiel n'a ete
+etouffe dans l'enfantement revolutionnaire; aucun avortement n'a eu
+lieu; toutes les idees qui importent a la civilisation future sont
+nees viables, et prennent chaque jour force, taille et sante. Certes,
+quand 1814 est arrive, toutes ces idees, filles de la revolution,
+etaient bien jeunes et bien petites encore, et tout a fait au berceau;
+et la restauration, il faut en convenir, leur a ete une maigre et
+mauvaise nourrice. Cependant, il faut en convenir aussi, elle n'en a
+tue aucune. Le groupe des principes est complet.
+
+A l'heure ou nous sommes, toute critique est possible; mais l'homme
+sage doit avoir pour l'epoque entiere un regard bienveillant. Il doit
+esperer, se confier, attendre. Il doit tenir compte aux hommes de
+theorie de la lenteur avec laquelle poussent les idees; aux hommes
+de pratique, de cet etroit et utile amour des choses qui sont, sans
+lequel la societe se desorganiserait dans les experiences successives;
+aux passions, de leurs digressions genereuses et fecondantes; aux
+interets, de leurs calculs qui rattachent les classes entre elles a
+defaut de croyances; aux gouvernements, de leurs tatonnements vers le
+bien dans l'ombre; aux oppositions, de l'aiguillon qu'elles ont sans
+cesse au poing et qui fait tracer au boeuf le sillon; aux partis
+mitoyens, de l'adoucissement qu'ils apportent aux transitions; aux
+partis extremes, de l'activite qu'ils impriment a la circulation des
+idees, lesquelles sont le sang meme de la civilisation; aux amis
+du passe, du soin qu'ils prennent de quelques racines vivaces; aux
+zelateurs de l'avenir, de leur amour pour ces belles fleurs qui seront
+un jour de beaux fruits; aux hommes murs, de leur moderation; aux
+hommes jeunes, de leur patience; a ceux-ci, de ce qu'ils font; a
+ceux-la, de ce qu'ils veulent faire; a tous, de la difficulte de tout.
+
+Nous ne nierons pas d'ailleurs tout ce que l'epoque ou nous vivons a
+d'orageux et de trouble. La plupart des hommes qui font quelque chose
+dans l'etat ne savent pas ce qu'ils font. Ils travaillent dans la nuit
+sans y voir. Demain, quand il fera jour, ils seront peut-etre tout
+surpris de leur oeuvre. Charmes ou effrayes, qui sait? Il n'y a plus
+rien de certain dans la science politique; toutes les boussoles sont
+perdues; la societe chasse sur ses ancres; depuis vingt ans on lui a
+deja change trois fois ce grand mat qu'on appelle la _dynastie_, et
+qui est toujours le premier frappe de la foudre.
+
+La loi definitive de rien ne se revele encore. Le gouvernement, tel
+qu'il est, n'est l'affirmation d'aucune chose; la presse, si grande et
+si utile d'ailleurs, n'est qu'une negation perpetuelle de tout. Aucune
+formule nette de civilisation et de progres n'a encore ete redigee.
+
+La revolution francaise a ouvert pour toutes les theories sociales un
+livre immense, une sorte de grand testament. Mirabeau y a ecrit son
+mot, Robespierre le sien, Napoleon le sien. Louis XVIII y a fait une
+rature. Charles X a dechire la page. La chambre du 7 aout l'a recollee
+a peu pres, mais voila tout. Le livre est la, la plume est la. Qui
+osera ecrire?
+
+Les hommes actuels semblent peu de chose sans doute; cependant
+quiconque pense doit fixer sur l'ebullition sociale un regard
+attentif.
+
+Certes, nous avons ferme confiance et ferme espoir.
+
+Eh! qui ne sent que, dans ce tumulte et dans cette tempete, au milieu
+de ce combat de tous les systemes et de toutes les ambitions qui fait
+tant de fumee et tant de poussiere, sous ce voile qui cache encore aux
+yeux la statue sociale et providentielle a peine ebauchee, derriere
+ce nuage de theories, de passions, de chimeres qui se croisent, se
+heurtent et s'entre-devorent dans l'espece de jour brumeux qu'elles
+dechirent de leurs eclairs, a travers ce bruit de la parole humaine
+qui parle a la fois toutes les langues par toutes les bouches, sous
+ce violent tourbillon de choses, d'hommes et d'idees qu'on appelle le
+dix-neuvieme siecle, quelque chose de grand s'accomplit?
+
+Dieu reste calme et fait son oeuvre.
+
+
+
+
+ TABLE
+
+
+
+
+ BUT DE CETTE PUBLICATION
+
+
+ JOURNAL DES IDEES
+ DES OPINIONS ET DES LECTURES
+ D'UN JEUNE JACOBITE DE 1819
+
+ HISTOIRE
+ FRAGMENTS DE CRITIQUE
+ THEATRE
+ FANTAISIE
+
+
+ JOURNAL DES IDEES
+ ET DES OPINIONS D'UN REVOLUTIONNAIRE DE 1830
+
+ AOUT
+ SEPTEMBRE
+ OCTOBRE
+ NOVEMBRE
+ DECEMBRE
+ JANVIER
+ FEVRIER
+ MARS
+ DERNIERS FEUILLETS SANS DATE
+
+
+ 1823-1824
+
+ SUR VOLTAIRE
+ SUR WALTER SCOTT, A PROPOS DE _Quentin Durward_.
+ SUR L'ABBE DE LAMENNAIS, A PROPOS DE L'_Essai sur
+ l'indifference en matiere de religion_
+ SUR LORD BYRON, A PROPOS DE SA MORT
+ IDEES AU HASARD
+
+
+ 1827
+
+ FRAGMENT D'HISTOIRE
+
+
+ 1830
+
+ SUR M. DOVALLE
+
+
+ 1825-1832
+
+ GUERRE AUX DEMOLISSEURS!
+ 1825
+ 1832
+
+
+ 1833
+
+ YMBERT GALLOIX
+
+
+ 1834
+
+ SUR MIRABEAU
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Litterature et Philosophie melees, by Victor Hugo
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LITTERATURE ET PHILOSOPHIE MELEES ***
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