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+Project Gutenberg's Litterature et Philosophie melees, by Victor Hugo
+#13 in our series by Victor Hugo
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+Title: Litterature et Philosophie melees
+
+Author: Victor Hugo
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+Release Date: January, 2006 [EBook #9644]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on October 13, 2003]
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+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LITTERATURE ET PHILOSOPHIE MELEES ***
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+Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze and PG Distributed Proofreaders.
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES
+
+ DE
+
+ VICTOR HUGO
+
+
+
+ PHILOSOPHIE
+ I
+ 1819-1834
+ LITTÉRATURE ET PHILOSOPHIE
+ MÊLÉES
+
+
+
+
+BUT DE CETTE PUBLICATION
+
+Mars 1834.
+
+
+Il y a dans la vie de tout écrivain consciencieux un moment où il sent
+le besoin de compter avec le passé, de classer en ordre et de dater
+les diverses empreintes qu'il a prises de la forme de son esprit à
+différentes époques, de coordonner, tout en les mettant franchement en
+lumière, les contradictions plutôt superficielles que radicales de sa
+vie, et de montrer, s'il y a lieu, par quels rapports mystérieux et
+intimes les idées divergentes en apparence de sa première jeunesse se
+rattachent à la pensée unique et centrale qui s'est peu à peu dégagée
+du milieu d'elles et qui a fini par les résorber toutes.
+
+D'ordinaire, ces sortes d'examens de conscience, quand ils sont faits
+avec bonne foi et candeur, produisent des livres du genre de celui-ci.
+
+Ces deux volumes, en effet, ne sont autre chose que la collection de
+toutes les notes que l'auteur, dans la route littéraire et politique
+qu'il a déjà parcourue, a écrites çà et là, chemin faisant, depuis
+quinze ans qu'il marche. Ce livre, qui ne peut offrir d'ailleurs
+quelque intérêt qu'aux personnes qui aimeraient à voir de quelle façon
+et à quel point un esprit loyal peut se transformer par la critique de
+lui-même, dans nos temps de révolution sociale et intellectuelle, ce
+livre est le complément nécessaire et naturel de la série des oeuvres
+de l'auteur. Chacune des sections qu'il renferme correspond à l'un
+des termes de cette série; chacun de ces morceaux a été écrit en même
+temps que quelqu'un des ouvrages qui la composent, et représente, pour
+qui sait bien voir, le même groupe d'idées. Ainsi le _Journal d'un
+jacobite de_ 1819 est du temps de _Han d'Islande_, le _Journal d'un
+révolutionnaire de_ 1830 est du temps de _Notre-Dame de Paris_. En
+consultant les dates qu'on a eu soin de placer en tête de tous
+ces fragments, ceux des lecteurs qui se plaisent à ces sortes de
+comparaisons, même lorsqu'il s'agit d'ouvrages aussi peu importants
+que celui-ci, pourront voir aisément à quelle oeuvre de l'auteur, à
+quel moment de sa manière, à quelle phase de sa pensée sur la société
+et sur l'art se rattache chacune des divisions de ce livre. Ces deux
+volumes côtoient tous les autres en les reflétant. On y retrouve,
+de 1819 à 1834, sur une échelle plus rapide, mais qui n'a pas moins
+d'échelons, tous les changements successifs de style et de
+pensée, toutes les modifications d'opinion et de forme, tous les
+élargissements d'horizon politique et littéraire que les personnes qui
+veulent bien suivre le développement de son esprit ont pu remarquer en
+gravissant la série totale de ses oeuvres.
+
+Ces changements, ces modifications, ces élargissements, est-ce
+décadence, comme on l'a dit? est-ce progrès, comme il le croit? il
+pose la question; le lecteur la décidera.
+
+Ce qui n'est une question pour personne, il l'espère du moins, c'est
+le complet désintéressement qui a présidé aux diverses modifications
+de ses opinions. Les guèbres ne s'agenouillaient que devant le soleil;
+lui, il ne s'agenouille que devant la vérité.
+
+Il livre ce recueil au public en toute franchise et en toute
+confiance. Dans des temps comme les nôtres, où les événements font si
+rapidement changer d'aspect aux doctrines et aux hommes, il a pensé
+que ce ne serait peut-être pas un spectacle sans enseignement que
+le développement d'un esprit sérieux et droit qui n'a encore été
+directement mêlé à aucune chose politique et qui a silencieusement
+accompli toutes ses révolutions sur lui-même, sans autre but que la
+satisfaction de sa conscience. Ceci est donc avant tout une oeuvre
+de probité. Le premier de ces deux volumes ne contient que deux
+divisions; l'une a pour titre: _Journal des idées, des opinions et des
+lectures d'un jeune jacobite de_ 1819; l'autre: _Journal des idées
+et des opinions d'un révolutionnaire de_ 1830. Comment et par quelle
+série d'expériences successives le jacobite de 1819 est-il devenu le
+révolutionnaire de 1830, c'est ce que l'auteur écrira peut-être un
+jour; et cette toute modeste _Histoire des révolutions intérieures
+d'une opinion politique honnête_ ne sera peut-être pas un appendice
+inutile à la grande histoire des révolutions générales de notre temps.
+Pourquoi, en effet, ne pas confronter plus souvent qu'on ne le fait
+les révolutions de l'individu avec les révolutions de la société? Qui
+sait? la petite chose éclaire quelquefois la grande. En attendant
+qu'il essaye ce travail tout à la fois psychologique et historique,
+individuel et universel, il croit devoir publier comme document, et
+absolument tels qu'ils ont été écrits chacun dans leur temps, ces deux
+_journaux d'idées_, l'un de 1819, l'autre de 1830, faits tous deux par
+le même homme, et si différents.
+
+Ce ne sont pas des faits qu'il faut chercher dans ces journaux. Il n'y
+en a pas. Nous le répétons, ce sont des idées. Des idées à l'état de
+germe dans le premier, à l'état d'épanouissement dans le second.
+
+Le plus ancien de ces deux journaux surtout, celui qui occupe les
+deux cents premières pages de ce volume, a besoin d'être lu avec une
+extrême indulgence et sans que le lecteur en perde un seul instant la
+date de vue, 1819. L'auteur l'offre ici, non comme oeuvre littéraire,
+mais comme sujet d'étude et d'observation pour les esprits attentifs
+et bienveillants qui ne dédaignent pas de chercher dans ce qu'un
+enfant balbutie les rudiments de la pensée d'un homme. Aussi, pour que
+cette partie du livre ait du moins le mérite de présenter une base
+sincère aux études de ce genre, a-t-on eu soin de l'imprimer, sans y
+rien changer, absolument telle qu'on l'a recueillie, soit dans des
+publications du temps aujourd'hui oubliées, soit dans des dossiers de
+notes restées manuscrites. Ce recueil représente durant deux années,
+de l'âge de seize ans à l'âge de dix-huit ans, l'état de l'esprit
+de l'auteur, et, par assimilation, autant qu'un échantillon aussi
+incomplet peut permettre d'en juger, l'état de l'esprit d'une fraction
+assez notable de la génération d'alors. Ce n'est même que parce qu'en
+le généralisant ainsi, il peut offrir, jusqu'à un certain point, cette
+sorte d'intérêt, qu'on a cru qu'il n'était peut-être pas tout a fait
+inutile de le présenter au public. En se plaçant à ce point de vue,
+tout ce que renferme ce _Journal des idées_ d'un royaliste adolescent
+d'il y a quinze ans, acquiert, à défaut de la valeur biographique
+qu'un nom plus considérable en tête de ce livre pourrait seul lui
+donner, cette sorte de valeur historique qui s'attache à tous les
+documents honnêtes où se retrouve la physionomie d'une époque, de
+quelque part qu'ils viennent. Il y a de tout dans ce journal. C'est
+le profil à demi effacé de tout ce que nous nous figurions en 1819.
+C'est, comme dans nos cerveaux alors, le dialogue de tous les
+contraires. Il y a des recherches historiques et des rêveries, des
+élégies et des feuilletons, de la critique et de la poésie; pauvre
+critique! pauvre poésie surtout! Il a de petits vers badins et de
+grands vers pleureurs; d'honorables et furieuses déclamations contre
+les tueurs de rois; des épîtres où les hommes de 1793 sont égratignés
+avec des épigrammes de 1754, espèces de petites satires sans poésie
+qui caractérisent assez bien le royalisme voltairien de 1818, nuance
+perdue aujourd'hui. Il y a des rêves de réforme pour le théâtre et des
+voeux d'immobilité pour l'état; tous les styles qui s'essayent à la
+fois, depuis le sarcasme du pamphlet jusqu'à l'ampoule oratoire;
+toutes sortes d'instincts classiques mis au service d'une pensée
+d'innovation littéraire; des plans de tragédies faits au collège; des
+plans de gouvernement faits à l'école. Tout cela va, vient, avance,
+recule, se mêle, se coudoie, se heurte, se contredit, se querelle,
+croit, doute, tâtonne, nie, affirme, sans but visible, sans ordre
+extérieur, sans loi apparente; et cependant, au fond de toutes ces
+choses, nous le croyons du moins, il y a une loi, un ordre, un but.
+Au fond, comme à la surface, il y a ce qui fera peut-être pardonner
+à l'auteur l'insuffisance du talent et la faillibilité de l'esprit,
+droiture, honneur, conviction, désintéressement; et au milieu de
+toutes les idées contradictoires qui bruissent à la fois dans ce chaos
+d'illusions généreuses et de préjugés loyaux, sous le flot le plus
+obscur, sous l'entassement le plus désordonné, on sent poindre et se
+mouvoir un élément qui s'assimilera un jour tous les autres, l'esprit
+de liberté, que les instincts de l'auteur appliqueront d'abord à
+l'art, puis, par un irrésistible entraînement de logique, à la
+société; de façon que chez lui, dans un temps donné, aidées, il est
+vrai, par l'expérience et la récolte de faits de chaque jour, les
+idées littéraires corrigeront les idées politiques.
+
+Tel qu'il est donc, ce _Journal d'un jeune jacobite de_ 1819 ne nous
+paraît pas complètement dépourvu de signification, ne fût-ce qu'à
+cause de l'espèce de jour douteux qui flotte sur toutes ces idées
+ébauchées, sorte de lumière indécise faite de deux rayons opposés
+qui viennent l'un du couchant, l'autre de l'orient, crépuscule du
+monarchisme politique qui finit, aube de la révolution littéraire qui
+commence.
+
+Immédiatement après ce _Journal des idées d'un royaliste de_ 1819,
+l'auteur a cru devoir placer ce qu'il a intitulé: _Journal des idées
+d'un révolutionnaire de_ 1830. A onze ans d'intervalle, voilà le même
+esprit, transformé. L'auteur pense que tous ceux de nos contemporains
+qui feront, de bonne foi le même repli sur eux-mêmes, ne trouveront
+pas des modifications moins profondes dans leur pensée, s'ils ont
+eu la sagesse et le désintéressement de lui laisser son libre
+développement en présence des faits et des résultats.
+
+Quant à ce dernier résultat en lui-même, voici de quelle manière il
+s'est formé. Après la révolution de juillet, pendant les derniers mois
+de 1830 et les premiers mois de 1831, l'auteur reçut de l'ébranlement
+que les événements donnaient alors à toute chose des impressions
+telles, qu'il lui fut impossible de ne pas en laisser trace quelque
+part. Il voulut constater, en s'en rendant compte sur-le-champ, de
+quelle façon et jusqu'à quelle profondeur chacun des faits plus
+ou moins inattendus qui se succédaient troublait la masse d'idées
+politiques qu'il avait amassée goutte à goutte depuis dix ans. A
+mesure qu'un fait nouveau dégageait en lui une idée nouvelle, il
+enregistrait, non le fait, mais l'idée. De là ce journal.
+
+On a cru devoir donner ce titre, _journal_, aux deux divisions qui
+composent le premier volume de ce livre, parce qu'il a semblé que,
+de tous les titres possibles, c'était encore celui qui convenait le
+mieux. Cependant, afin qu'on ne cherche pas dans ce livre autre chose
+que ce qu'il renferme, et qu'on ne s'attende pas à trouver dans
+ces deux journaux une peinture historique, ou biographique, ou
+anecdotique, avec curiosités, particularités et noms propres, de
+l'année 1819 et de l'année 1830, nous insistons sur ce point, que
+ces deux journaux contiennent, non les faits, mais seulement le
+retentissement des faits.
+
+La formation de la seconde partie de cette collection n'a besoin que
+de quelques mots pour s'expliquer d'elle-même.
+
+C'est une série de fragments écrits à diverses époques, et publiés
+pour la plupart dans les recueils du temps où ils ont été écrits. Ces
+fragments sont disposés par ordre chronologique; et ceux des lecteurs
+qui, en lisant chaque morceau, voudront ne point oublier la date qu'il
+porte, pourront remarquer de quelle façon l'idée de l'auteur mûrit
+d'année en année et dans la forme et dans le fond, depuis l'étude sur
+Voltaire, qui est de 1823, jusqu'à l'étude sur Mirabeau, qui est
+de 1834. C'est d'ailleurs peut-être la seule chose frappante de
+ce volume, à la composition duquel n'a été mêlé aucun arrangement
+artificiel, qu'il commence par le nom de Voltaire et finisse par le
+nom de Mirabeau. Cela montrerait, s'il n'en existait pas d'ailleurs
+beaucoup d'autres exemples à côté desquels celui-ci ne vaut pas la
+peine d'être compté, à quel point le dix-huitième siècle préoccupe
+le dix-neuvième. Voltaire, en effet, c'est le dix-huitième siècle
+système; Mirabeau, c'est le dix-huitième siècle action.
+
+Le premier de ces deux volumes enserre onze années de la vie
+intellectuelle de l'auteur, de 1819 à 1830. Le deuxième contient
+également onze années, de 1823 à 1834. Mais comme une partie de ce
+deuxième volume rentre dans l'intervalle de 1819 à 1830, les deux
+volumes réunis n'offrent le mouvement en bien ou en mal de la pensée
+de celui qui les a écrits que sur une échelle de quinze années, de
+1819 à 1834.
+
+Nous ne ferons aucune observation sur les dépouillements de style
+et de manière que la critique y pourra noter de saison en saison.
+L'esprit de tout écrivain progressif doit être comme le platane, dont
+l'écorce se renouvelle à mesure que le tronc grossit.
+
+Pour finir ce que nous avons à dire de ce livre, si l'on nous
+demandait de le caractériser d'un mot, nous dirions que ce n'est autre
+chose qu'une sorte d'herbier où la pensée de l'auteur a déposé,
+sous étiquette, un échantillon tel quel de ses diverses floraisons
+successives.
+
+Que le lecteur de bonne foi compare, et juge si la loi selon laquelle
+s'est développée cette pensée est bonne ou mauvaise.
+
+Maintenant il se rencontrera peut-être des esprits bienveillants et
+sérieux qui demanderont à l'auteur quelle est la formule actuelle de
+ses opinions sur la société et sur l'art.
+
+L'espace lui manque ici pour répondre à la première de ces deux
+questions. Ce serait un livre tout entier à faire; il le fera quelque
+jour. Des matières si graves veulent être traitées à fond et ne
+sauraient être utilement abordées dans un avant-propos. Le peu de
+pages qui nous reste morcellerait la pensée de l'auteur sans profit,
+car il serait impossible de détacher, pour des proportions si exiguës,
+rien de fini, d'organisé et de complet d'un bloc d'idées où tout se
+tient et fait ensemble. De quelque façon que nous nous y prissions, il
+y aurait toujours des afférences latérales sur lesquelles il faudrait
+s'expliquer, des choses purement affirmées faute de marge pour
+les démontrer, des préliminaires supposés admis, des conséquences
+tronquées, d'autres qui se ramifieraient trop à l'étroit; en un mot,
+des tangentes et des sécantes dont les extrémités dépasseraient les
+limites de cette préface.
+
+En attendant qu'il puisse se dérouler complètement et à l'aise dans un
+écrit spécial, l'auteur croit pouvoir dire dès à présent que, quoique
+le _Journal d'un révolutionnaire de 1830_ renferme beaucoup de choses
+radicalement vraies selon lui, sa pensée politique actuelle est
+cependant plutôt représentée par les dernières pages du second de ces
+deux volumes que par les dernières pages du premier. Si jamais, dans
+ce grand concile des intelligences où se débattent de la presse à la
+tribune tous les intérêts généraux de la civilisation du dix-neuvième
+siècle, il avait la parole, lui si petit en présence de choses si
+grandes, il la prendrait sur l'ordre du jour seulement, et il ne
+demanderait qu'une chose pour commencer: la substitution des questions
+sociales aux questions politiques.
+
+Une fois son intention politique ainsi esquissée, il croit pouvoir
+répondre avec plus de détail aux personnes qui le questionneraient sur
+son intention littéraire. Ici il peut être plus aisément et plus vite
+compris; tout ce qu'il a écrit jusqu'à ce jour sert de commentaire à
+ses paroles. Qu'on lui permette donc quelques développements sur un
+sujet plus important qu'on ne le pense communément. Quand on creuse
+l'art, au premier coup de pioche on entame les questions littéraires,
+au second, les questions sociales.
+
+L'art est aujourd'hui à un bon point. Les querelles de mots ont fait
+place à l'examen des choses. Les noms de guerre, les sobriquets de
+parti n'ont plus de signification pour personne. Ces appellations de
+_classiques_ et de _romantiques_, que celui qui écrit ces lignes
+s'est toujours refusé à prononcer sérieusement, ont disparu de toute
+conversation sensée aussi complètement que les ubiquitaires et les
+antipaedobaptistes. Or c'est déjà un grand progrès dans une discussion
+quand les mots de parti sont hors de combat. Tant qu'on en est à la
+bataille des mots, il n'y a pas moyen de s'entendre; c'est une mêlée
+furieuse, acharnée et aveugle. Cette bataille, qui a si longtemps
+assourdi notre littérature dans les dernières années de la
+restauration, est finie aujourd'hui. Le public commence à distinguer
+nettement le contour des questions réelles trop longtemps cachées aux
+yeux par la poussière que la polémique faisait autour d'elles. Le
+pugilat des théories a cessé. Le terrain de l'art maintenant n'est
+plus une arène, c'est un champ. On ne se bat plus, on laboure.
+
+A notre avis, la victoire est aux générations nouvelles. Elles ont
+pris grandement position dans tous les arts. Nous essayerons peut-être
+un jour de caractériser le point précis où elles en sont sous les
+diverses formes, poésie, peinture, sculpture, musique et architecture,
+et nous tâcherons d'indiquer par quels progrès et selon quelle loi il
+nous semble que doit s'opérer la fusion entre les nuances différentes
+des jeunes écoles, soit qu'elles cherchent plus spécialement le
+_caractère_, comme les gothiques, ou le _style_, comme les grecs.
+
+En attendant, l'impulsion est donnée, la marée monte. Les doctrines
+de la liberté littéraire ont ensemencé l'art tout entier. L'avenir
+moissonnera.
+
+Ce n'est pas que nous, plus que d'autres, nous croyions l'art
+perfectible. Nous savons qu'on ne dépassera ni Phidias, ni Raphaël.
+Mais nous ne déclarons pas, en secouant tristement la tête, qu'il est
+à jamais impossible de les égaler. Nous ne sommes pas ainsi, dans les
+secrets de Dieu. Celui qui a créé ceux-là ne peut-il pas en créer
+d'autres? Pourquoi vouloir arrêter l'esprit humain? Toutes les époques
+lui conviennent, tous les climats lui sont bons. L'antiquité a Homère,
+mais le moyen âge a Dante, Shakespeare et les cathédrales au nord; la
+bible et les pyramides à l'orient.
+
+Et quelle époque que celle-ci! Nous l'avons déjà dit ailleurs et plus
+d'une fois, le corollaire rigoureux d'une révolution politique, c'est
+une révolution littéraire. Que voulez-vous que nous y fassions? Il y
+a quelque chose de fatal dans ce perpétuel parallélisme de la
+littérature et de la société. L'esprit humain ne marche pas d'un seul
+pied. Les moeurs et les lois s'ébranlent d'abord; l'art suit. Pourquoi
+lui clore l'avenir? Les magnifiques ambitions font faire les grandes
+choses. Est-ce que le siècle qui a été assez grand pour avoir son
+Charlemagne serait trop petit pour avoir son Shakespeare?
+
+Nous croyons donc fermement à l'avenir. On voit bien flotter encore çà
+et là sur la surface de l'art quelques tronçons des vieilles poétiques
+démâtées, lesquelles faisaient déjà eau de toutes parts il y dix ans.
+On voit bien aussi quelques obstinés qui se cramponnent à cela. _Rari
+nantes_. Nous les plaignons. Mais nous avons les yeux ailleurs. S'il
+nous était permis, à nous qui sommes bien loin de nous compter parmi
+les hommes prédestinés qui résoudront ces grandes questions par de
+grandes oeuvres, s'il nous était permis de hasarder une conjecture sur
+ce qui doit advenir de l'art, nous dirions qu'à notre avis, d'ici à
+peu d'années, l'art, sans renoncer à toutes ses autres formes, se
+résumera plus spécialement sous la forme essentielle et culminante du
+drame. Nous avons expliqué pourquoi dans la préface d'un livre qui ne
+vaut pas la peine d'être rappelé ici.
+
+Aussi les quelques mots que nous allons dire du drame s'appliquent
+dans notre pensée, sauf de légères variantes de rédaction, à la poésie
+tout entière, et ce qui s'applique à la poésie s'applique à l'art tout
+entier.
+
+Selon nous donc, le drame de l'avenir, pour réaliser l'idée auguste
+que nous nous en faisons, pour tenir dignement sa place entre la
+presse et la tribune, pour jouer comme il convient son rôle dans les
+choses civilisantes, doit être grand et sévère par la forme, grand et
+sévère par le fond.
+
+Les questions de forme ont été toutes abordées depuis plusieurs
+années. La forme importe dans les arts. La forme est chose beaucoup
+plus absolue qu'on ne pense. C'est une erreur de croire, par exemple,
+qu'une même pensée peut s'écrire de plusieurs manières, qu'une même
+idée peut avoir plusieurs formes. Une idée n'a jamais qu'une forme,
+qui lui est propre, qui est sa forme excellente, sa forme complète, sa
+forme rigoureuse, sa forme essentielle, sa forme préférée par elle, et
+qui jaillit toujours en bloc avec elle du cerveau de l'homme de génie.
+Ainsi, chez les grands poëtes, rien de plus inséparable, rien de plus
+adhèrent, rien de plus consubstantiel que l'idée et l'expression de
+l'idée. Tuez la forme, presque toujours vous tuez l'idée. Otez sa
+forme à Homère, vous avez Bitaubé.
+
+Aussi tout art qui veut vivre doit-il commencer par bien se poser à
+lui-même les questions de forme, de langage et de style.
+
+Sous ce rapport, le progrès est sensible en France depuis dix ans. La
+langue a subi un remaniement profond.
+
+Et pour que notre pensée soit claire, qu'on nous permette d'indiquer
+ici en quelques mots les diverses formations de notre langue, qui
+valent la peine d'être étudiées, à partir du seizième siècle surtout,
+époque où la langue française a commencé à devenir la langue la plus
+littéraire de l'Europe.
+
+On peut dire de la langue française au seizième siècle que c'est tout
+à fait une _langue de la renaissance_. Au seizième siècle, l'esprit de
+la renaissance est partout, dans la langue comme dans tous les arts.
+Le goût romain-byzantin, que le grand événement de 1454 a fait refluer
+sur l'occident, et qui avait par degrés envahi l'Italie dès la
+seconde moitié du quinzième siècle, n'arrive guère en France qu'au
+commencement du seizième; mais à l'instant même il s'empare de tout,
+il fait irruption partout, il inonde tout. Rien ne résiste au flot.
+Architecture, poésie, musique, tous les arts, toutes les études,
+toutes les idées, jusqu'aux ameublements et aux costumes, jusqu'à
+la législation, jusqu'à la théologie, jusqu'à la médecine, jusqu'au
+blason, tout suit pêle-mêle et s'en va à vau-l'eau sur le torrent de
+la renaissance. La langue est une des premières choses atteintes; en
+un moment, elle se remplit de mots latins et grecs; elle déborde de
+néologismes; son vieux sol gaulois disparaît presque entièrement sous
+un chaos sonore de vocables homériques et virgiliens. A cette époque
+d'enivrement et d'enthousiasme pour l'antiquité lettrée, la langue
+française parle grec et latin comme l'architecture, avec un désordre,
+un embarras et un charme infinis; c'est un bégayement classique
+adorable. Moment curieux! c'est une langue qui n'est pas faite, une
+langue sur laquelle on voit le mot grec et le mot latin à nu, comme
+les veines et les nerfs sur l'écorché. Et pourtant, cette langue qui
+n'est pas faite est une langue souvent bien belle; elle est riche,
+ornée, amusante, copieuse, inépuisable en formes, haute en couleur;
+elle est barbare à force d'aimer la Grèce et Rome; elle est pédante et
+naïve. Observons en passant qu'elle semble parfois chargée, bourbeuse
+et obscure. Ce n'est pas sans troubler profondément la limpidité de
+notre vieil idiome gaulois que ces deux langues mortes, la latine
+et la grecque, y ont si brusquement vidé leurs vocabulaires. Chose
+remarquable et qui s'explique par tout ce que nous venons dire,
+pour ceux qui ne comprennent que la langue courante, le français du
+seizième siècle est moins intelligible que le français du quinzième.
+Pour cette classe de lecteurs, Brantôme est moins clair que Jean de
+Troyes.
+
+Au commencement du dix-septième siècle, cette langue trouble et
+vaseuse subit une première filtration. Opération mystérieuse faite
+tout à la fois par les années et par les hommes, par la foule et par
+le lettré, par les événements et par les livres, par les moeurs et
+par les idées, qui nous donne pour résultat l'admirable langue de P.
+Mathieu et de Mathurin Régnier, qui sera plus tard celle de Molière
+et de La Fontaine, et plus tard encore celle de Saint-Simon. Si les
+langues se fixaient, ce qu'à Dieu ne plaise, la langue française
+aurait dû en rester là. C'était une belle langue que cette poésie de
+Régnier, que cette prose de Mathieu! c'était une langue déjà mûre, et
+cependant toute jeune, une langue qui avait toutes les qualités les
+plus contraires, selon le besoin du poëte; tantôt ferme, adroite,
+svelte, vive, serrée, étroitement ajustée sur l'intention de
+l'écrivain, sobre, austère, précise, elle allait à pied et sans images
+et droit au but; tantôt majestueuse, lente et tout empanachée de
+métaphores, elle tournait largement autour de la pensée, comme les
+carrosses à huit chevaux dans un carrousel. C'était une langue
+élastique et souple, facile à nouer et à dénouer au gré de toutes
+les fantaisies de la période, une langue toute moirée de figures et
+d'accidents pittoresques; une langue neuve, sans aucun mauvais pli,
+qui prenait merveilleusement la forme de l'idée, et qui, par moments,
+flottait quelque peu à l'entour, autant qu'il le fallait pour la grâce
+du style. C'était une langue pleine de fières allures, de propriétés
+élégantes, de caprices amusants; commode et naturelle à écrire;
+donnant parfois aux écrivains les plus vulgaires toutes sortes de
+bonheurs d'expressions qui faisaient partie de son fonds naturel.
+C'était une langue forte et savoureuse, tout à la fois claire et
+colorée, pleine d'esprit, excellente au goût, ayant bien la senteur de
+ses origines, très française, et pourtant laissant voir distinctement
+sous chaque mot sa racine hellénique, romaine ou castillane; une
+langue calme et transparente, au fond de laquelle on distinguait
+nettement toutes ces magnifiques étymologies grecques, latines ou
+espagnoles, comme les perles et les coraux sous l'eau d'une mer
+limpide.
+
+Cependant, dans la deuxième moitié du dix-septième siècle, il s'éleva
+une mémorable école de lettrés qui soumit à un nouveau débat toutes
+les questions de poésie et de grammaire dont avait été remplie la
+première moitié du même siècle, et qui décida, à tort selon nous, pour
+Malherbe contre Régnier. La langue de Régnier, qui semblait encore
+très bonne à Molière, parut trop verte et trop peu faite à ces sévères
+et discrets écrivains. Racine la clarifia une seconde fois. Cette
+deuxième distillation, beaucoup plus artificielle que la première,
+beaucoup plus littéraire et beaucoup moins populaire, n'ajouta à la
+pureté et à la limpidité de l'idiome qu'en le dépouillant de presque
+toutes ses propriétés savoureuses et colorantes, et en le rendant plus
+propre désormais à l'abstraction qu'à l'image; mais il est impossible
+de s'en plaindre quand on songe qu'il en est résulté _Britannicus,
+Esther_, et _Athalie_, oeuvres belles et graves, dont le style sera
+toujours religieusement admiré de quiconque acceptera avec bonne foi
+les conditions sous lesquelles il s'est formé.
+
+Toute chose va à sa fin. Le dix-huitième siècle filtra et tamisa la
+langue une troisième fois. La langue de Rabelais, d'abord épurée par
+Régnier, puis distillée par Racine, acheva de déposer dans l'alambic
+de Voltaire les dernières molécules de la vase natale du seizième
+siècle. De là cette langue du dix-huitième siècle, parfaitement
+claire, sèche, dure, neutre, incolore et insipide, langue
+admirablement propre à ce qu'elle avait à faire, langue du
+raisonnement et non du sentiment, langue incapable de colorer le
+style, langue encore souvent charmante dans la prose, et en même temps
+très haïssable dans le vers, langue de philosophes en un mot, et non
+de poëtes. Car la philosophie du dix-huitième siècle, qui est l'esprit
+d'analyse arrivé à sa plus complète expression, n'est pas moins
+hostile à la poésie qu'à la religion, parce que la poésie comme la
+religion n'est qu'une grande synthèse. Voltaire ne se hérisse pas
+moins devant Homère que devant Jésus.
+
+Au dix-neuvième siècle, un changement s'est fait dans les idées à la
+suite du changement qui s'était fait dans les choses. Les esprits
+ont déserté cet aride sol voltairien, sur lequel le soc de l'art
+s'ébréchait depuis si longtemps pour de maigres moissons. Au vent
+philosophique a succédé un souffle religieux, à l'esprit d'analyse
+l'esprit de synthèse, au démon démolisseur le génie de la
+reconstruction, comme à la convention avait succédé l'empire, à
+Robespierre Napoléon. Il est apparu des hommes doués de la faculté
+de créer, et ayant tous les instincts mystérieux qui tracent son
+itinéraire au génie. Ces hommes, que nous pouvons d'autant plus louer
+que nous sommes personnellement bien éloignés de prétendre à l'honneur
+de figurer parmi eux, ces hommes se sont mis à l'oeuvre. L'art, qui,
+depuis cent ans, n'était plus en France qu'une littérature, est
+redevenu une poésie.
+
+Au dix-huitième siècle il avait fallu une langue philosophique, au
+dix-neuvième il fallait une langue poétique.
+
+C'est en présence de ce besoin que, par instinct et presque à leur
+insu, les poëtes de nos jours, aidés d'une sorte de sympathie et de
+concours populaire, ont soumis la langue à cette élaboration radicale
+qui était si mal comprise il y a quelques années, qui a été prise
+d'abord pour une levée en masse de tous les solécismes et de tous les
+barbarismes possibles, et qui a si longtemps fait taxer d'ignorance
+et d'incorrection tel pauvre jeune écrivain consciencieux, honnête et
+courageux, philologue comme Dante en même temps que poëte, nourri des
+meilleures études classiques, lequel avait peut-être passé sa jeunesse
+à ne remporter dans les collèges que des prix de grammaire.
+
+Les poëtes ont fait ce travail, comme les abeilles leur miel, en
+songeant à autre chose, sans calcul, sans préméditation, sans système,
+mais avec la rare et naturelle intelligence des abeilles et des
+poëtes. Il fallait d'abord colorer la langue, il fallait lui faire
+reprendre du corps et de la saveur; il a donc été bon de la mélanger
+selon certaines doses avec la fange féconde des vieux mots du seizième
+siècle. Les contraires se corrigent souvent l'un par l'autre. Nous ne
+pensons pas qu'on ait eu tort de faire infuser Ronsard dans cet idiome
+affadi par Dorat.
+
+L'opération d'ailleurs s'est accomplie, on le voit bien maintenant,
+selon les lois grammaticales les plus rigoureuses. La langue a été
+retrempée à ses origines. Voilà tout. Seulement, et encore avec une
+réserve extrême, on a remis en circulation un certain nombre d'anciens
+mots nécessaires ou utiles. Nous ne sachons pas qu'on ait fait des
+mots nouveaux. Or ce sont les mots nouveaux, les mots inventés, les
+mots faits artificiellement qui détruisent le tissu d'une langue. On
+s'en est gardé. Quelques mots frustes ont été refrappés au coin de
+leurs étymologies. D'autres, tombés en banalité, et détournés de leur
+vraie signification, ont été ramassés sur le pavé et soigneusement
+replacés dans leur sens propre.
+
+De toute cette élaboration, dont nous n'indiquons ici que quelques
+détails pris au hasard, et surtout du travail simultané de toutes les
+idées particulières à ce siècle (car ce sont les idées qui sont les
+vraies et souveraines faiseuses de langues), il est sorti une langue
+qui, certes, aura aussi ses grands écrivains, nous n'en doutons pas;
+une langue forgée pour tous les accidents possibles de la pensée;
+langue qui, selon le besoin de celui qui s'en sert, a la grâce et la
+naïveté des allures comme au seizième siècle, la fierté des tournures
+et la phrase à grands plis comme au dix-septième siècle, le calme,
+l'équilibre et la clarté comme au dix-huitième; langue propre à ce
+siècle, qui résume trois formes excellentes de notre idiome sous une
+forme plus développée et plus complète, et avec laquelle aujourd'hui
+l'écrivain qui en aurait le génie pourrait sentir comme Rousseau,
+penser comme Corneille, et peindre comme Mathieu.
+
+Cette langue est aujourd'hui à peu près faite. Comme prose, ceux qui
+l'étudient dans les notables écrivains qu'elle possède déjà, et que
+nous pourrions nommer, savent qu'elle a mille lois à elle, mille
+secrets, mille propriétés, mille ressources nées tant de son fonds
+personnel que de la mise en commun du fonds des trois langues qui
+l'ont précédée et qu'elle multiplie les unes par les autres. Elle a
+aussi sa prosodie particulière et toutes sortes de petites règles
+intérieures connues seulement de ceux qui pratiquent, et sans
+lesquelles il n'y a pas plus de prose que de vers. Comme poésie, elle
+est aussi bien construite pour la rêverie que pour la pensée, pour
+l'ode que pour le drame. Elle a été remaniée dans le vers par le
+mètre, dans la strophe par le rhythme. De là, une harmonie toute
+neuve, plus riche que l'ancienne, plus compliquée, plus profonde, et
+qui gagne tous les jours de nouvelles octaves.
+
+Telle est, avec tous les développements que nous ne pouvons donner
+ici à notre pensée, la langue que l'art du dix-neuvième siècle s'est
+faite, et avec laquelle en particulier il va parler aux masses du
+haut de la scène. Sans doute la scène, qui a ses lois d'optique et de
+concentration, modifiera cette langue d'une certaine façon, mais sans
+y rien altérer d'essentiel. Il faudra par exemple à la scène une prose
+aussi en saillie que possible, très fermement sculptée, très nettement
+ciselée, ne jetant aucune ombre douteuse sur la pensée, et presque en
+ronde bosse; il faudra à la scène un vers où les charnières soient
+assez multipliées pour qu'on puisse les plier et les superposer à
+toutes les formes les plus brusques et les plus saccadées du dialogue
+et de la passion. La prose en relief, c'est un besoin du théâtre; le
+vers brisé, c'est un besoin du drame.
+
+Ceci une fois posé et admis, nous croyons que désormais tous les
+progrès de forme sérieux qui seront dans le sens grammatical de la
+langue doivent être étudiés, applaudis et adoptés. Et qu'on ne se
+méprenne pas sur notre pensée, appeler les progrès, ce n'est pas
+encourager les modes. Les modes dans les arts font autant de mal que
+les révolutions font de bien. Les modes substituent le chic, le poncif
+et le procédé d'atelier à l'étude austère de chaque chose et aux
+originalités individuelles. Les modes mettent à la disposition de tout
+le monde une manière vernissée et chatoyante, peu solide sans doute,
+mais qui a quelquefois un éclat de surface plus vif et plus amusant à
+l'oeil que le rayonnement tranquille du talent. Les modes défigurent
+tout, font la grimace de tout profil et la parodie de toute oeuvre.
+Gardons-nous des modes dans le style; espérons cette réserve de la
+sagesse des jeunes et brillants écrivains qui mènent au progrès les
+générations de leur âge. Il serait fâcheux qu'on en vînt un jour à
+posséder des recettes courantes pour faire du style original comme
+les chimistes de cabaret font du vin de Champagne en mêlant, selon
+certaines doses, à n'importe quel vin blanc convenablement édulcoré,
+de l'acide tartrique et du bicarbonate de soude.
+
+Ce style et ce vin moussent, la grosse foule s'en grise, mais le
+connaisseur n'en boit pas.
+
+Nous n'en viendrons pas là. Il y a un esprit de mesure et de critique
+en même temps qu'un grand souffle d'enthousiasme dans les nouvelles
+générations. La langue a été amenée à un point excellent depuis quinze
+années. Ce qui a été fait par les idées ne sera pas détruit par les
+fantaisies.
+
+Réformons, ne déformons pas.
+
+Si le nom qui signe ces lignes était un nom illustre, si la voix qui
+parle ici était une voix puissante, nous supplierions les jeunes et
+grands talents sur qui repose le sort futur de notre littérature, si
+magnifique depuis trois siècles, de songer combien c'est une mission
+imposante que la leur, et de conserver dans leur manière d'écrire les
+habitudes les plus dignes et les plus sévères. L'avenir, qu'on y
+pense bien, n'appartient qu'aux hommes de style. Sans parler ici des
+admirables livres de l'antiquité, et pour nous renfermer dans nos
+lettres nationales, essayez d'ôter à la pensée de nos grands écrivains
+l'expression qui lui est propre; ôtez à Molière son vers si vif, si
+chaud, si franc, si amusant, si bien fait, si bien tourné, si bien
+peint; ôtez à La Fontaine la perfection naïve et gauloise du détail;
+ôtez à la phrase de Corneille ces muscles vigoureux, ces larges
+attaches, ces belles formes de vigueur exagérée qui feraient du vieux
+poëte, demi-romain, demi-espagnol, le Michel-Ange de notre tragédie,
+s'il entrait dans la composition de son génie autant d'imagination que
+de pensée; ôtez à Racine la ligne qu'il a dans le style comme Raphaël,
+ligne chaste, harmonieuse et discrète comme celle de Raphaël, quoique
+d'un goût inférieur, aussi pure, mais moins grande, aussi parfaite,
+quoique moins sublime; ôtez à Fénelon, l'homme de son siècle qui a le
+mieux senti la beauté antique, cette prose aussi mélodieuse et aussi
+sereine que le vers de Racine, dont elle est soeur; ôtez à Bossuet le
+magnifique port de tête de sa période; ôtez à Boileau sa manière sobre
+et grave, admirablement colorée quand il le faut; ôtez à Pascal ce
+style inventé et mathématique qui a tant de propriété dans le mot,
+tant de logique dans la métaphore; ôtez à Voltaire cette prose claire,
+solide, indestructible, cette prose de cristal de _Candide_ et du
+_Dictionnaire philosophique_; ôtez à tous ces grands hommes cette
+simple et petite chose, le style; et de Voltaire, de Pascal, de
+Boileau, de Bossuet, de Fénelon, de Racine, de Corneille, de La
+Fontaine, de Molière, de ces maîtres, que vous restera-t-il? Nous
+l'avons dit plus haut, ce qui reste d'Homère après qu'il a passé par
+Bitaubé.
+
+C'est le style qui fait la durée de l'oeuvre et l'immortalité du
+poëte. La belle expression embellit la belle pensée et la conserve;
+c'est tout à la fois une parure et une armure. Le style sur l'idée,
+c'est l'émail sur la dent.
+
+Dans tout grand écrivain il doit y avoir un grand grammairien, comme
+un grand algébriste dans tout grand astronome. Pascal contient
+Vaugelas; Lagrange contient Bezout.
+
+Aussi l'étude de la langue est-elle aujourd'hui, autant que jamais, la
+première condition pour tout artiste qui veut que son oeuvre naisse
+viable. Cela est admirablement compris maintenant par les nouvelles
+générations littéraires. Nous voyons avec joie que les jeunes
+écoles de peinture et de sculpture, si haut placées à cette heure,
+comprennent de leur côté combien est importante pour elles aussi la
+science de leur langue, qui est le dessin. Le dessin! le dessin! c'est
+la loi première de tout art. Et ne croyez pas que cette loi retranche
+rien à la liberté, à la fantaisie, à la nature. Le dessin n'est ennemi
+ni de la chair, ni de la couleur. Quoi qu'en disent les exclusifs et
+les incomplets, le dessin ne fait obstacle ni à Puget, ni à
+Rubens. Aujourd'hui donc, dans toutes les directions de l'activité
+intellectuelle, sculpture, peinture ou poésie, que tous ceux qui ne
+savent pas dessiner, l'apprennent. Le style est la clef de l'avenir.
+Sans le style et sans le dessin, vous pourrez avoir le succès du
+moment, l'applaudissement, le bruit, la fanfare, les couronnes,
+l'acclamation enivrée des multitudes; vous n'aurez pas le vrai
+triomphe, la vraie gloire, la vraie conquête, le vrai laurier. Comme
+dit Cicéron, _insignia victoriae, non victoriam_.
+
+Sévérité donc et grandeur dans la forme; et, pour que l'oeuvre soit
+complète, grandeur et sévérité dans le fond. Telle est la loi actuelle
+de l'art; sinon il aura peut-être le présent, mais il n'aura pas
+l'avenir.
+
+Dans le drame surtout, le fond importe, non moins certes que la
+forme. Et ici, s'il nous était permis de nous citer nous-mêmes, nous
+transcririons ce que nous disions il y a un an dans la préface d'une
+pièce récemment jouée: «L'auteur de ce drame sait combien c'est une
+grande et sérieuse chose que le théâtre; il sait que le drame, sans
+sortir des limites impartiales de l'art, a une mission nationale, une
+mission sociale, une mission humaine. Quand il voit chaque soir ce
+peuple si intelligent et si avancé, qui a fait de Paris la cité
+centrale du progrès, s'entasser en foule devant un rideau que sa
+pensée, à lui chétif poëte, va soulever le moment d'après, il sent
+combien il est peu de chose, lui, devant tant d'attente et de
+curiosité; il sent que si son talent n'est rien, il faut que sa
+probité soit tout; il s'interroge avec sévérité et recueillement sur
+la portée philosophique de son oeuvre; car il se sait responsable, et
+il ne veut pas que cette foule puisse lui demander compte un jour de
+ce qu'il lui aura enseigné. Le poëte aussi a charge d'âmes. Il ne faut
+pas que la multitude sorte du théâtre sans emporter avec elle quelque
+moralité austère et profonde. Aussi espère-t-il bien, Dieu aidant, ne
+développer jamais sur la scène (du moins tant que dureront les temps
+sérieux où nous sommes) que des choses pleines de leçons et de
+conseils. Il fera toujours apparaître volontiers le cercueil dans
+la salle du banquet, la prière des morts à travers les refrains de
+l'orgie, la cagoule à côté du masque. Il laissera quelquefois le
+carnaval débraillé chanter à tue-tête sur l'avant-scène; mais il lui
+criera du fond du théâtre: _Memento quia pulvis es_! Il sait bien que
+l'art seul, l'art pur, l'art proprement dit n'exige pas tout cela
+du poëte; mais il pense qu'au théâtre surtout, il ne suffit pas de
+remplir seulement les conditions de l'art.»
+
+Le théâtre, nous le répétons, est une chose qui enseigne et qui
+civilise. Dans nos temps de doute et de curiosité, le théâtre est
+devenu pour les multitudes ce qu'était l'église au moyen âge, le lieu
+attrayant et central. Tant que ceci durera, la fonction du poëte
+dramatique sera plus qu'une magistrature et presque un sacerdoce. Il
+pourra faillir comme homme; comme poëte, il devra être pur, digne et
+sérieux.
+
+Désormais, à notre avis, au point de maturité où cette époque
+est venue, l'art, quoi qu'il fasse, dans ses fantaisies les plus
+flottantes et les plus échevelées, dans ses calques les plus sévères
+de la nature, dans ses créations les plus échafaudées sur des rêves
+hors du possible et du réel, dans ses plus délicates explorations
+de la métaphysique du coeur, dans ses plus larges peintures de la
+passion, de la passion chaude, vivante et irréfléchie; l'art, et en
+particulier le drame, qui est aujourd'hui son expression la plus
+puissante et la plus saisissable à tous, doit avoir sans cesse
+présente, comme un témoin austère de ses travaux, la pensée du temps
+où nous vivons, la responsabilité qu'il encourt, la règle que la foule
+demande et attend de partout, la pente des idées et des événements sur
+laquelle notre époque est lancée, la perturbation fatale qu'un pouvoir
+spirituel mal dirigé pourrait causer au milieu de cet ensemble de
+forces qui élaborent en commun, les unes au grand jour, les autres
+dans l'ombre, notre civilisation future. L'art d'à présent ne doit
+plus chercher seulement le beau, mais encore le bien.
+
+Ce n'est pas d'ailleurs que nous soyons le moins du monde partisan de
+l'_utilité directe_ de l'art, théorie puérile émise dans ces derniers
+temps par des sectes philosophiques qui n'avaient pas étudié le fond
+de la question. Le drame, oeuvre d'avenir et de durée, ne peut que
+tout perdre à se faire le prédicateur immédiat des trois ou quatre
+vérités d'occasion que la polémique des partis met à la mode tous les
+cinq ans. Les partis ont besoin d'enlever une position politique. Ils
+prennent les deux ou trois idées qui leur sont nécessaires pour cela,
+et avec ces idées ils creusent le sol nuit et jour autour du pouvoir.
+C'est un siège en règle. La tranchée, les épaulements, la sape et la
+mine. Un beau jour les partis donnent l'assaut comme en juillet 1789,
+ou le pouvoir fait une sortie comme en juillet 1830, et la position
+est prise. Une fois la forteresse enlevée, les travaux du siége
+sont abandonnés, bien entendu; rien ne paraît plus inutile, plus
+déraisonnable et plus absurde que les travaux d'un siége quand la
+ville est prise; on comble les tranchées, la charrue passe sur
+les sapes, et les fameuses vérités politiques qui avaient servi à
+bouleverser toute cette plaine, vieux outils, sont jetées là et
+oubliées à terre jusqu'à ce qu'un historien chercheur ait la bonté de
+les ramasser et de les classer dans sa collection des erreurs et des
+illusions de l'humanité. Si quelque oeuvre d'art a eu le malheur de
+faire cause commune avec les _vérités politiques_, et de se mêler à
+elles dans le combat, tant pis pour l'oeuvre d'art; après la victoire
+elle sera hors de service, rejetée comme le reste, et ira se rouiller
+dans le tas. Disons-le donc bien haut, toutes les larges et éternelles
+vérités qui constituent chez tous les peuples et dans tous les temps
+le fond même des sentiments humains, voilà la matière première de
+l'art, de l'art immortel et divin; mais il n'y a pas de matériaux pour
+lui dans ces constructions expédientes que la stratégie des partis
+multiplie, selon ses besoins, sur le terrain de la petite guerre
+politique. Les idées utiles ou vraies un jour ou deux, avec lesquelles
+les partis enlèvent une position, ne constituent pas plus un système
+coordonné de vérités sociales ou philosophiques, que les zigzags et
+les parallèles qui ont servi à forcer une citadelle ne sont des rues
+et des chemins.
+
+Le produit le plus notable de l'_art utile_, de l'art enrôlé,
+discipliné et assaillant, de l'art prenant fait et cause dans
+le détail des querelles politiques, c'est le drame pamphlet du
+dix-huitième siècle, la _tragédie philosophique_, poëme bizarre où la
+tirade obstrue le dialogue, où la maxime remplace la pensée; oeuvre de
+dérision et de colère qui s'évertue étourdiment à battre en brèche une
+société dont les ruines l'enterreront. Certes, bien de l'esprit, bien
+du talent, bien du génie a été dépensé dans ces drames faits exprès
+qui ont démoli la Bastille; mais la postérité ne s'en inquiétera pas.
+C'est une pauvre besogne à ses yeux que d'avoir mis en tragédies la
+préface de l'_Encyclopédie_. La postérité s'occupera moins encore de
+la tragédie politique de la restauration, qu'a engendrée la tragédie
+philosophique du dix-huitième siècle, comme la maxime a engendré
+l'allusion. Tout cela a été fort applaudi de son temps, et est fort
+oublié du nôtre. Il faut, après tout, que l'art soit son propre but à
+lui-même, et qu'il enseigne, qu'il moralise, qu'il civilise, et qu'il
+édifie chemin faisant, mais sans se détourner, et tout en allant
+devant lui. Plus il sera impartial et calme, plus il dédaignera le
+passager des questions politiques quotidiennes, plus il s'adaptera
+grandement à l'homme de tous les temps et de tous les lieux; plus il
+aura la forme de l'avenir. Ce n'est pas en se passionnant petitement
+pour ou contre tel pouvoir ou tel parti qui a deux jours à vivre, que
+le créateur dramatique agira puissamment sur son siècle et sur ses
+contemporains. C'est par des peintures vraies de la nature éternelle
+que chacun porte en soi; c'est en nous prenant, vous, moi, nous, eux
+tous, par nos irrésistibles sentiments de père, de fils, de mère, de
+frère et de soeur, d'ami et d'ennemi, d'amant et de maîtresse, d'homme
+et de femme; c'est en mêlant la loi de la providence au jeu de nos
+passions; c'est en nous montrant d'où viennent le bien et le mal
+moral, et où ils mènent; c'est en nous faisant rire et pleurer sur
+des choses qui nous ressemblent, quoique souvent plus grandes, plus
+choisies et plus idéales que nous; c'est en sondant avec le _speculum_
+du génie notre conscience, nos opinions, nos illusions, nos préjugés;
+c'est en remuant tout ce qui est dans l'ombre au fond de nos
+entrailles; en un mot, c'est en jetant, tantôt par des rayons, tantôt
+par des éclairs, de larges jours sur le coeur humain, ce chaos d'où
+le _fiat lux_ du poëte tire un monde!--C'est ainsi, et pas
+autrement.--Et, nous le répétons, plus le créateur dramatique sera
+profond, désintéressé, général et universel dans son oeuvre, mieux
+il accomplira sa mission et près des contemporains et près de la
+postérité. Plus le point de vue du poëte ira s'élargissant, plus le
+poëte sera grand et vraiment utile à l'humanité. Nous comprenons
+l'enseignement du poëte dramatique plutôt comme Molière que comme
+Voltaire, plutôt comme Shakespeare que comme Molière. Nous préférons
+Tartuffe à Mahomet; nous préférons Iago à Tartuffe. A mesure que vous
+passez d'un de ces trois poëtes à l'autre, voyez comme l'horizon
+s'agrandit. Voltaire parle à un parti, Molière parle à la société,
+Shakespeare parle à l'homme.
+
+Poëtes dramatiques, c'est un homme bien convaincu qui vous conseille
+ici, que ceux d'entre vous qui sentent en eux quelque chose de
+puissant, de généreux et de fort, se mettent au-dessus des haines de
+parti, au-dessus même de leurs propres petites haines personnelles,
+s'ils en ont. Ne soyez ni de l'opposition ni du pouvoir, soyez de la
+société, comme Molière, et de l'humanité comme Shakespeare. Ne
+prenez part aux révolutions matérielles que par les révolutions
+intellectuelles. N'ameutez pas des passions d'un jour autour de votre
+oeuvre immortelle. Puisez profondément vos tragédies dans l'histoire,
+dans l'invention, dans le passé, dans le présent, dans votre coeur,
+dans le coeur des autres, et laissez à de moins dignes le drame de
+libelle, de personnalité et de scandale, comme vous laissez aux
+fabricants de littérature le drame de pacotille, le drame-marchandise,
+le drame prétexte à décorations. Que votre oeuvre soit haute et
+grande, et vivante, et féconde, et aille toujours au fond des âmes.
+La belle gloire de courtiser des opinions qui se laissent faire, bien
+entendu, et qui vous donnent un applaudissement pour une caresse!
+Inspirez-vous donc plutôt, si vous voulez la vraie renommée et la
+vraie puissance, des passions purement humaines, qui sont éternelles,
+que des passions politiques, qui sont passagères. Soyez plus fiers
+d'un vers proverbe que d'un vers cocarde.
+
+Attirer la foule à un drame comme l'oiseau à un miroir; passionner la
+multitude autour de la glorieuse fantaisie du poëte, et faire oublier
+au peuple le gouvernement qu'il a pour l'instant, faire pleurer les
+femmes sur une femme, les mères sur une mère, les hommes sur un
+homme; montrer, quand l'occasion s'en présente, le beau moral sous la
+difformité physique; pénétrer sous toutes les surfaces pour extraire
+l'essence de tout; donner aux grands le respect des petits et aux
+petits la mesure des grands; enseigner qu'il y a souvent un peu de mal
+dans les meilleurs et presque toujours un peu de bien dans les pires,
+et, par là, inspirer aux mauvais l'espérance et l'indulgence aux bons;
+tout ramener, dans les événements de la vie possible, à ces grandes
+lignes providentielles ou fatales entre lesquelles se meut la liberté
+humaine; profiter de l'attention des masses pour leur enseigner à leur
+insu, à travers le plaisir que vous leur donnez, les sept ou huit
+grandes vérités sociales, morales ou philosophiques, sans lesquelles
+elles n'auraient pas l'intelligence de leur temps; voilà, à notre
+avis, pour le poëte, la vraie utilité, la vraie influence, la vraie
+collaboration dans l'oeuvre civilisatrice. C'est par cette voie
+magnifique et large, et non par la tracasserie politique, qu'un art
+devient un pouvoir.
+
+Afin d'atteindre à ce but, il importe que le théâtre conserve des
+proportions grandes et pures. Il ne faut pas que le drame du siècle de
+Napoléon ait une configuration moins auguste que la tragédie de Louis
+XIV. Son influence sur les masses d'ailleurs sera toujours en raison
+directe de sa propre élévation et de sa propre dignité. Plus le drame
+sera placé haut, plus il sera vu de loin. C'est pourquoi, disons-le
+ici en passant, il est à souhaiter que les hommes de talent n'oublient
+pas l'excellence du grandiose et de l'idéal dans tout art qui
+s'adresse aux masses. Les masses ont l'instinct de l'idéal. Sans doute
+c'est un des principaux besoins du poëte contemporain de peindre
+la société contemporaine, et ce besoin a déjà produit de notables
+ouvrages; mais il faut se garder de faire prévaloir sur le haut drame
+universel la prosaïque tragédie de boutique et de salon, pédestre,
+laide, maniérée, épileptique, sentimentale et pleureuse. Le bourgeois
+n'est pas le populaire. Ne dégringolons pas de Shakespeare à Kotzebue.
+
+L'art est grand. Quel que soit le sujet qu'il traite, qu'il s'adresse
+au passé ou au contemporain, lors même qu'il mêle le rire et l'ironie
+au groupe sévère des vices, des vertus, des crimes et des passions,
+l'art doit être grave, candide, moral et religieux. Au théâtre
+surtout, il n'y a que deux choses auxquelles l'art puisse dignement
+aboutir. Dieu et le peuple. Dieu d'où tout vient, le peuple où tout
+va; Dieu qui est le principe, le peuple qui est la fin. Dieu manifesté
+au peuple, la providence expliquée à l'homme, voilà le fond un et
+simple de toute tragédie, depuis _Oedipe roi_ jusqu'à _Macbeth_. La
+providence est le centre des drames comme des choses. Dieu est le
+grand milieu. _Deus centrum et locus rerum_, dit Filesac.
+
+En se conformant aux diverses lois que nous venons d'énumérer, avec le
+regret de ne pouvoir, faute de temps, développer davantage nos idées,
+on comprendra que la mission du théâtre peut être grande dans l'époque
+où nous vivons. C'est une belle tâche de ramener toute une société des
+passions artificielles aux passions naturelles. Le drame, tel que nous
+le concevons, tel que les générations nouvelles nous le donneront,
+suivra une série de progrès et d'avenir si irrésistible qu'il prendra
+peu de souci des chutes et des succès, accidents momentanés qui
+n'importent qu'au bonheur temporel du poëte et qui ne décident jamais
+le fond des questions. Loin de là, il grandira souvent plus par un
+revers que par une victoire. Le drame que veut notre temps sera bien
+placé vis-à-vis du peuple, bien placé vis-à-vis du pouvoir. Il ne
+se laissera ôter sa liberté ni par la foule que la mode entraîne
+quelquefois, ni par les gouvernements qu'un égoïsme mesquin conseille
+trop souvent. Sûr de sa conscience, fort de sa dignité, il saura dans
+l'occasion dire son fait au pouvoir, si le pouvoir était assez gauche
+et assez maladroit pour se laisser reprendre en flagrant délit de
+censure comme cela lui est arrivé il y a dix-huit mois, à l'époque de
+la chute d'une pièce intitulée _le Roi s'amuse_.
+
+Ainsi, pour résumer ce que nous avons dit, grandeur et sévérité
+dans l'intention, grandeur et sévérité dans l'exécution, voilà les
+conditions selon lesquelles doit se développer, s'il veut vivre et
+régner, le drame contemporain. Moral par le fond. Littéraire par la
+forme. Populaire par la forme et par le fond.
+
+Et puisqu'il résulte de tout ce que nous venons d'écrire que l'art
+et le théâtre doivent être populaires, qu'on nous permette, pour
+terminer, d'expliquer en deux mots notre pensée, tout en déclarant que
+par cette explication nous ne prétendons infirmer ni restreindre rien
+de ce que nous avons dit plus haut. Sans doute la popularité est le
+complément magnifique des conditions d'un art bien rempli; mais, en
+ceci comme en tout, qui n'a que la popularité n'a rien. Et puis, entre
+popularité et popularité il faut distinguer. Il y a une popularité
+misérable qui n'est dévolue qu'au banal, au trivial, au commun. Rien
+de plus populaire en ce sens que la chanson _Au clair de la lune_ et
+_Ah! qu'on est fier d'être français_! Cette popularité n'est que de la
+vulgarité. L'art la dédaigne. L'art ne recherche l'influence populaire
+sur les contemporains qu'autant qu'il peut l'obtenir en restant
+dans ses conditions d'art. Et si par hasard cette influence lui est
+refusée, ce qui est rare en tout temps et en particulier impossible
+dans le nôtre, il y a pour lui une autre popularité qui se forme
+du suffrage successif du petit nombre d'hommes d'élite de chaque
+génération; à force de siècles, cela fait une foule aussi; c'est là,
+il faut bien le dire, le vrai peuple du génie. En fait de masses,
+le génie s'adresse encore plus aux siècles qu'aux multitudes, aux
+agglomérations d'années qu'aux agglomérations d'hommes. Cette lente
+consécration des temps fait ces grands noms, souvent moqués des
+contemporains, cela est vrai, mais que la foule, un jour venu,
+accepte, subit et ne discute plus. Peu d'hommes dans chaque génération
+lisent avec intelligence Homère, Dante, Shakespeare; tous s'inclinent
+devant ces colosses. Les grands hommes sont de hautes montagnes dont
+la cime reste inhabitée, mais domine toujours l'horizon. Villes,
+collines, plaines, charrues, cabanes, sont au bas. Depuis cinquante
+ans, douze hommes seulement ont gravi au haut du mont Blanc. Combien
+peu d'esprits sont montés sur le sommet de Dante et de Shakespeare!
+Combien peu de regards ont pu contempler l'immense mappemonde qui se
+découvre de ces hauteurs! Qu'importe! tous les yeux n'en sont
+pas moins éternellement fixés à ces points culminants du monde
+intellectuel, montagnes dont la cime est si haute que le dernier rayon
+des siècles depuis longtemps couchés derrière l'horizon y resplendit
+encore!
+
+
+
+
+ JOURNAL DES IDÉES
+ DES OPINIONS ET DES LECTURES
+ D'UN JEUNE JACOBITE DE 1819
+
+
+
+
+ HISTOIRE
+
+
+Chez les anciens, l'occupation d'écrire l'histoire était le
+délassement des grands hommes historiques; c'était Xénophon, chef des
+Dix mille; c'était Tacite, prince du sénat. Chez les modernes, comme
+les grands hommes historiques ne savaient pas lire, il fallut que
+l'histoire se laissât écrire par des lettrés et des savants, gens qui
+n'étaient savants et lettrés que parce qu'ils étaient restés toute
+leur vie étrangers aux intérêts de ce bas monde, c'est-à-dire à
+l'histoire.
+
+De là, dans l'histoire, telle que les modernes l'ont écrite, quelque
+chose de petit et de peu intelligent.
+
+Il est à remarquer que les premiers historiens anciens écrivirent
+d'après des traditions, et les premiers historiens modernes d'après
+des chroniques.
+
+Les anciens, écrivant d'après des traditions, suivirent cette grande
+idée morale qu'il ne suffisait pas qu'un homme eût vécu ou même qu'un
+siècle eût existé pour qu'il fût de l'histoire, mais qu'il fallait
+encore qu'il eût légué de grands exemples à la mémoire des hommes.
+Voilà pourquoi l'histoire ancienne ne languit jamais. Elle est ce
+qu'elle doit être, le tableau raisonné des grands hommes et des
+grandes choses, et non pas, comme on l'a voulu faire de notre temps,
+le registre de vie de quelques hommes, ou le procès-verbal de quelques
+siècles.
+
+Les historiens modernes, écrivant d'après des chroniques, ne virent
+dans les livres que ce qui y était, des faits contradictoires à
+rétablir et des dates à concilier. Ils écrivirent en savants,
+s'occupant beaucoup des faits et rarement des conséquences, ne
+s'étendant pas sur les événements d'après l'intérêt moral qu'ils
+étaient susceptibles de présenter, mais d'après l'intérêt de curiosité
+qui leur restait encore, eu égard aux événements de leur siècle.
+Voilà pourquoi la plupart de nos histoires commencent par des abrégés
+chronologiques et se terminent par des gazettes.
+
+On a calculé qu'il faudrait huit cents ans à un homme qui lirait
+quatorze heures par jour pour lire seulement les ouvrages écrits sur
+l'histoire qui se trouvent à la Bibliothèque royale; et parmi ces
+ouvrages il faut en compter plus de vingt mille, la plupart en
+plusieurs volumes, sur la seule histoire de France, depuis MM. Royou,
+Fantin-Désodoards et Anquetil, qui ont donné des histoires complètes,
+jusqu'à ces braves chroniqueurs, Froissard, Comines et Jean de Troyes,
+par lesquels nous savons que _ung tel jour le roi estoit malade_, et
+que _ung tel autre jour un homme se noya dans la Seine_.
+
+Parmi ces ouvrages, il en est quatre généralement connus sous le nom
+des quatre grandes histoires de France; celle de Dupleix, qu'on ne lit
+plus; celle de Mézeray, qu'on lira toujours, non parce qu'il est aussi
+exact et aussi vrai que Boileau l'a dit pour la rime, mais parce qu'il
+est original et satirique, ce qui vaut encore mieux pour des lecteurs
+français; celle du P. Daniel, jésuite, fameux par ses descriptions de
+batailles, qui a fait en vingt ans une histoire où il n'y a d'autre
+mérite que l'érudition, et dans laquelle le comte de Boulainvillers
+ne trouvait guère que dix mille erreurs; et enfin, celle de Vély,
+continuée par Villaret et par Garnier.
+
+«Il y a des morceaux bien faits dans Vély, dit Voltaire dont
+les jugements sont précieux; on lui doit des éloges et de la
+reconnaissance; mais il faudrait avoir le style de son sujet, et
+pour faire une bonne histoire de France il ne suffit pas d'avoir du
+discernement et du goût.»
+
+Villaret, qui avait été comédien, écrit d'un style prétentieux et
+ampoulé; il fatigue par une affectation continuelle de sensibilité et
+d'énergie; il est souvent inexact et rarement impartial. Garnier, plus
+raisonnable, plus instruit, n'est guère meilleur écrivain; sa manière
+est terne, son style est lâche et prolixe. Il n'y a entre Garnier et
+Villaret que la différence du médiocre au pire, et si la première
+condition de vie pour un ouvrage doit être de se faire lire, le
+travail de ces deux auteurs peut être à juste titre regardé comme non
+avenu.
+
+Au reste, écrire l'histoire d'une seule nation, c'est oeuvre
+incomplète, sans tenants et sans aboutissants, et par conséquent
+manquée et difforme. Il ne peut y avoir de bonnes histoires locales
+que dans les compartiments bien proportionnés d'une histoire générale.
+Il n'y a que deux tâches dignes d'un historien dans ce monde, la
+chronique, le journal, ou l'histoire universelle. Tacite ou Bossuet.
+
+Sous un point de vue restreint, Comines a écrit une assez bonne
+histoire de France en six lignes: «Dieu n'a créé aucune chose en ce
+monde, ny hommes, ny bestes, à qui il n'ait fait quelque chose son
+contraire, pour la tenir en crainte et en humilité. C'est pourquoi il
+a fait France et Angleterre voisines.»
+
+
+La France, l'Angleterre et la Russie sont de nos jours les trois
+géants de l'Europe. Depuis nos récentes commotions politiques, ces
+colosses ont chacun une attitude particulière; l'Angleterre se
+soutient, la France se relève, la Russie se lève. Ce dernier empire,
+jeune encore au milieu du vieux continent, grandit depuis un siècle
+avec une rapidité singulière. Son avenir est d'un poids immense dans
+nos destinées. Il n'est pas impossible que sa _barbarie_ vienne un
+jour retremper notre civilisation, et le sol russe semble tenir en
+réserve des populations sauvages pour nos régions policées.
+
+Cet avenir de la Russie, si important aujourd'hui pour l'Europe, donne
+une haute importance à son passé. Pour bien deviner ce que sera ce
+peuple, on doit étudier soigneusement ce qu'il a été. Mais rien de
+plus difficile qu'une pareille étude. Il faut marcher comme perdu au
+milieu d'un chaos de traditions confuses, de récits incomplets, de
+contes, de contradictions, de chroniques tronquées. Le passé de cette
+nation est aussi ténébreux que son ciel, et il y a des déserts dans
+ses annales comme dans son territoire.
+
+Ce n'est donc pas une chose aisée à faire qu'une bonne histoire de
+Russie. Ce n'est pas une médiocre entreprise que de traverser cette
+nuit des temps, pour aller, parmi tant de faits et de récits qui se
+croisent et se heurtent, à la découverte de la vérité. Il faut que
+l'écrivain saisisse hardiment le fil de ce dédale; qu'il en débrouille
+les ténèbres; que son érudition laborieuse jette de vives lumières sur
+toutes les sommités de cette histoire. Sa critique consciencieuse et
+savante aura soin de rétablir les causes en combinant les résultats.
+Son style fixera les physionomies, encore indécises, des personnages
+et des époques. Certes, ce n'est point une tâche facile de remettre à
+flot et de faire repasser sous nos yeux tous ces événements depuis si
+longtemps disparus du cours des siècles.
+
+L'historien devra, ce nous semble, pour être complet, donner un peu
+plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'ici à l'époque qui précède
+l'invasion des tartares, et consacrer tout un volume peut-être à
+l'histoire de ces tribus vagabondes qui reconnaissent la souveraineté
+de la Russie. Ce travail jetterait sans doute un grand jour sur
+l'ancienne civilisation qui a probablement existé dans le nord, et
+l'historien pourrait s'y aider des savantes recherches de M. Klaproth.
+
+Lévesque a déjà raconté, il est vrai, en deux volumes ajoutés à son
+long ouvrage, l'histoire de ces peuplades tributaires; mais cette
+matière attend encore un véritable historien. Il faudrait aussi
+traiter avec plus de développement que Lévesque, et surtout avec plus
+de sincérité, certaines époques d'un grand intérêt, comme le règne
+fameux de Catherine. L'historien digne de ce nom flétrirait avec le
+fer chaud de Tacite et la verge de Juvénal cette courtisane couronnée,
+à laquelle les altiers sophistes du dernier siècle avaient voué
+un culte qu'ils refusaient à leur dieu et à leur roi; cette reine
+régicide, qui avait choisi pour ses tableaux de boudoir un massacre[1]
+et un incendie[2].
+
+Sans nul doute, une bonne _Histoire de Russie_ éveillerait vivement
+l'attention. Les destins futurs de la Russie sont aujourd'hui le champ
+ouvert à toutes les méditations. Ces terres du septentrion ont déjà
+plusieurs fois jeté le torrent de leurs peuples à travers l'Europe.
+Les français de ce temps ont vu, entre autres merveilles, paître dans
+les gazons des Tuileries des chevaux qui avaient coutume de brouter
+l'herbe au pied de la grande muraille de la Chine; et des vicissitudes
+inouïes dans le cours des choses ont réduit de nos jours les nations
+méridionales à adresser à un autre Alexandre le voeu de Diogène:
+_Retire-toi de notre soleil_.
+
+
+Il y aurait un livre curieux à faire sur la condition des juifs au
+moyen âge. Ils étaient bien haïs, mais ils étaient bien odieux; ils
+étaient bien méprisés, mais ils étaient bien vils. Le peuple déicide
+était aussi un peuple voleur. Malgré les avis du rabbin Beccaï[3], ils
+ne se faisaient aucun scrupule de piller les _nazaréens_, ainsi qu'ils
+nommaient les chrétiens; aussi étaient-ils souvent les victimes de
+leur propre cupidité. Dans la première expédition de Pierre l'Hermite,
+des croisés, emportés par le zèle, firent le voeu d'égorger tous les
+juifs qui se trouveraient sur leur route, et ils le remplirent. Cette
+exécution était une représaille sanglante des bibliques massacres
+commis par les juifs. Suarez observe seulement que _les hébreux
+avaient souvent égorgé leurs voisins par une piété bien entendue, et
+que les croisés massacraient les hébreux par_ UNE PIÉTÉ MAL ENTENDUE.
+
+Voilà un échantillon de haine; voici un échantillon, de mépris.
+
+En 1262, une mémorable conférence eut lieu devant le roi et la reine
+d'Aragon, entre le savant rabbin Zéchiel et le frère Paul Ciriaque,
+dominicain très érudit. Quand le docteur juif eut cité le Toldos
+Jeschut, le Targum, les archives du Sanhédrin, le Nissachou Vetus, le
+Talmud, etc., la reine finit la dispute en lui demandant _pourquoi
+les juifs puaient_. Il est vrai que cette haine et ce mépris
+s'affaiblirent avec le temps. En 1687, on imprima les controverses de
+l'israélite Orobio et de l'arménien Philippe Limborch, dans lesquelles
+le rabbin présente des objections au très illustre et très savant
+chrétien, et où le chrétien réfute les assertions du très savant
+et très illustre juif. On vit dans le même dix-septième siècle le
+professeur Rittangel, de Koenigsberg, et Antoine, ministre chrétien
+à Genève, embrasser la loi mosaïque; ce qui prouve que la prévention
+contre les juifs n'était plus aussi forte à cette époque.
+
+Aujourd'hui, il y a fort peu de juifs qui soient juifs, fort peu de
+chrétiens qui soient chrétiens. On ne méprise plus, on ne hait plus,
+parce qu'on ne croit plus. Immense malheur! Jérusalem et Salomon,
+choses mortes, Rome et Grégoire VII, choses mortes. Il y a Paris et
+Voltaire.
+
+
+L'homme masqué, qui se fit si longtemps passer pour dieu dans la
+province de Khorassan, avait d'abord été greffier de la chancellerie
+d'Abou Moslem, gouverneur de Khorassan, sous le khalife Almanzor.
+D'après l'auteur du _Lobbtarikh_, il se nommait Hakem Ben Haschem.
+Sous le règne du khalife Mahadi, troisième abasside, vers l'an 160 de
+l'hégire, il se fit soldat, puis devint capitaine et chef de secte. La
+cicatrice d'un fer de flèche ayant rendu son visage hideux, il prit
+un voile et fut surnommé _Burcâi_, voilé. Ses adorateurs étaient
+convaincus que ce voile ne servait qu'à leur cacher la splendeur
+foudroyante de son visage. Khondemir, qui s'accorde avec Ben Schahnah
+pour le nommer Hakem Ben Atha, lui donne le titre de Mocannâ,
+_masqué_, en arabe, et prétend qu'il portait un masque d'or.
+Observons, en passant, qu'un poëte irlandais contemporain a changé
+le masque d'or en un voile d'argent. Abou Giafar al Thabari donne
+un exposé de sa doctrine. Cependant, la rébellion de cet imposteur
+devenant de plus en plus inquiétante, Mahadi envoya à sa rencontre
+l'émir Abusâid qui défit le Prophète-Voilé, le chassa de Mérou et le
+força à se renfermer dans Nekhscheb, où il était né et où il devait
+mourir. L'imposteur, assiégé, ranima le courage de son armée fanatique
+par des miracles qui semblent encore incroyables. Il faisait sortir,
+toutes les nuits, du fond d'un puits, un globe lumineux qui, suivant
+Khondemir, jetait sa clarté à plusieurs milles à la ronde; ce qui le
+fit surnommer Sazendèh Mah, _le faiseur de lunes_. Enfin, réduit au
+désespoir, il empoisonna le reste de ses séides dans un banquet, et,
+afin qu'on le crût remonté au ciel, il s'engloutit lui-même dans une
+cuve remplie de matières corrosives. Ben Schahnah assure que ses
+cheveux surnagèrent et ne furent pas consumés. Il ajoute qu'une de ses
+concubines, qui s'était cachée pour se dérober au poison, survécut
+à cette destruction générale, et ouvrit les portes de Nekhscheb à
+Abusâid. Le Prophète-Masqué, que d'ignorants chroniqueurs ont confondu
+avec le Vieux de la Montagne, avait choisi pour ses drapeaux la
+couleur blanche, en haine des abbassides dont l'étendard était noir.
+Sa secte subsista longtemps après lui, et, par un capricieux hasard,
+il y eut parmi les turcomans une distinction de Blancs et de Noirs à
+la même époque où les Bianchi et les Neri divisaient l'Italie en deux
+grandes factions.
+
+
+Voltaire, comme historien, est souvent admirable; il laisse crier les
+faits. L'histoire n'est pour lui qu'une longue galerie de médailles à
+double empreinte. Il la réduit presque toujours à cette phrase de son
+_Essai sur les moeurs_: «Il y eut des choses horribles, il y en eut de
+ridicules.» En effet, toute l'histoire des hommes tient là. Puis il
+ajoute: «L'échanson Montecuculli fut écartelé; voilà l'horrible.
+Charles-Quint fut déclaré rebelle par le parlement de Paris; voilà le
+ridicule.» Cependant, s'il eût écrit soixante ans plus tard, ces deux
+expressions ne lui auraient plus suffi. Lorsqu'il aurait eu dit: «Le
+roi de France et trois cent mille citoyens furent égorgés, fusillés,
+noyés... La Convention nationale décréta Pitt et Cobourg ennemis
+du genre humain.» Quels mots aurait-il mis au-dessous de pareilles
+choses?
+
+Un spectacle curieux, ce serait celui-ci: Voltaire jugeant Marat, la
+cause jugeant l'effet.
+
+
+Il y aurait pourtant quelque injustice à ne trouver dans les annales
+du monde qu'horreur et rire. Démocrite et Héraclite étaient deux fous,
+et les deux folies réunies dans le même homme n'en feraient point un
+sage. Voltaire mérite donc un reproche grave; ce beau génie écrivit
+l'histoire des hommes pour lancer un long sarcasme contre l'humanité.
+Peut-être n'eût-il point eu ce tort s'il se fût borné à la France. Le
+sentiment national eût émoussé la pointe amère de son esprit.
+Pourquoi ne pas se faire cette illusion? Il est à remarquer que Hume,
+Tite-Live, et en général les narrateurs nationaux, sont les plus
+bénins des historiens. Cette bienveillance, quoique parfois mal
+fondée, attache à la lecture de leurs ouvrages. Pour moi, bien que
+l'historien cosmopolite soit plus grand et plus à mon gré, je ne hais
+pas l'historien patriote. Le premier est plus selon l'humanité, le
+second est plus selon la cité. Le conteur domestique d'une nation me
+charme souvent, même dans sa partialité étroite, et je trouve quelque
+chose de fier qui me plaît dans ce mot d'un arabe à Hagyage: Je ne
+sais que des histoires de mon pays.
+
+Voltaire a toujours l'ironie à sa gauche et sous sa main, comme les
+marquis de son temps ont toujours l'épée au côté. C'est fin, brillant,
+luisant, poli, joli, c'est monté en or, c'est garni en diamants, mais
+cela tue.
+
+
+Il est des convenances de langage qui ne sont révélées à l'écrivain
+que par l'esprit de nation. Le mot _barbares_, qui sied à un romain
+parlant des gaulois, sonnerait mal dans la bouche d'un français. Un
+historien étranger ne trouverait jamais certaines expressions qui
+sentent l'homme du pays. Nous disons que Henri IV gouverna son peuple
+avec une bonté paternelle; une inscription chinoise, traduite par les
+jésuites, parle d'un empereur qui régna avec une bonté maternelle.
+Nuance toute chinoise et toute charmante.
+
+
+[1: Le massacre des Polonais dans le faubourg de Praga.
+
+[2: L'incendie de la flotte ottomane dans la baie de Tchesmé. Ces deux
+peintures étaient les seules qui décorassent le boudoir de Catherine.
+
+[3: Ce sage docteur voulait empêcher les juifs d'être subjugués par
+les chrétiens. Voici ses paroles, qu'on ne sera peut-être pas fâché de
+retrouver: «Les sages défendent de prêter de l'argent à un chrétien,
+de peur que le créancier ne soit corrompu par le débiteur; mais un
+juif peut emprunter d'un chrétien sans crainte d'être séduit par lui,
+car le débiteur évite toujours son créancier.» Juif complet, qui met
+l'expérience de l'usurier au service de la doctrine du rabbin.
+
+
+
+
+ A UN HISTORIEN
+
+
+Vos descriptions de bataille sont bien supérieures aux tableaux
+poudreux et confus, sans perspective, sans dessin et sans couleur, que
+nous a laissés Mézeray, et aux interminables bulletins du P. Daniel;
+toutefois, vous nous permettrez une observation dont nous croyons que
+vous pourrez profiter dans la suite de votre ouvrage.
+
+Si vous vous êtes rapproché de la manière des anciens, vous ne vous
+êtes pas encore assez dégagé de la routine des historiens modernes;
+vous vous arrêtez trop aux détails, et vous ne vous attachez pas assez
+à peindre les masses. Que nous importe, en effet, que Brissac ait
+exécuté une charge contre d'Andelot, que Lanoue ait été renversé de
+cheval, et que Montpensier ait passé le ruisseau? La plupart de ces
+noms, qui apparaissent là pour la première fois dans le cours de
+l'ouvrage, jettent de la confusion dans un endroit où l'auteur ne
+saurait être trop clair, et lorsqu'il devrait entraîner l'esprit par
+une succession rapide de tableaux. Le lecteur s'arrête à chercher à
+quel parti tels ou tels noms appartiennent, pour pouvoir suivre le fil
+de l'action. Ce n'est point ainsi qu'en usait Polybe, et après lui
+Tacite, les deux premiers peintres de batailles de l'antiquité. Ces
+grands historiens commencent par nous donner une idée exacte de la
+position des deux armées par quelque image sensible tirée de l'ordre
+physique; l'armée était rangée en demi-cercle, elle avait la forme
+d'un aigle aux ailes étendues; ensuite viennent les détails. Les
+espagnols formaient la première ligne, les africains la seconde, les
+numides étaient jetés aux deux ailes, les éléphants marchaient en
+tête, etc. Mais, nous vous le demandons à vous-même, si nous lisions
+dans Tacite: «Vibulenus exécute une charge contre Rusticus, Lentulus
+est renversé de cheval, Civilis passe le ruisseau», il serait très
+possible que ce petit bulletin eût paru très clair et très intéressant
+aux contemporains; mais nous doutons fort qu'il eût trouvé le même
+degré de faveur auprès de la postérité. Et c'est une erreur dans
+laquelle sont tombés la plupart des historiens modernes; l'habitude de
+lire les chroniques leur rend familiers les personnages inférieurs de
+l'histoire, qui ne doivent point y paraître; le désir de tout dire,
+lorsqu'ils ne devraient dire que ce qui est intéressant, les leur fait
+employer comme acteurs dans les occasions les plus importantes. De là
+vient qu'ils nous donnent des descriptions qu'ils comprennent fort
+bien, eux et les érudits, parce qu'ils connaissent les masques, mais
+dans lesquelles la plupart des lecteurs, qui ne sont pas obligés
+d'avoir lu les chroniques pour pouvoir lire l'histoire, ne voient
+guère autre chose que des noms et de l'ennui. En général, il ne faut
+dire à la postérité que ce qui peut l'intéresser. Et pour intéresser
+la postérité, il ne suffit pas d'avoir bien exécuté une charge ou
+d'avoir été renversé de cheval, il faut avoir combattu de la main et
+des dents comme Cynégire, être mort comme d'Assas, ou avoir embrassé
+les piques comme Vinkelried.
+
+
+ EXTRAIT DU _COURRIER FRANÇAIS_
+ DU JEUDI 14 SEPTEMBHE 1792 (IV DE LA LIBERTÉ).--N° 257.
+
+«La municipalité d'Herespian, département de l'Hérault, a signifié à
+M. François, son pasteur, qu'elle entendait à l'avenir avoir un curé
+qui ne fût pas célibataire. Le curé François a répondu d'une manière
+qui a surpassé les espérances de ses paroissiens. Il entend, lui,
+avoir cinq enfants; le premier s'appellera _J.-J. Rousseau_; le
+second, _Mirabeau_; le troisième, _Pétion_; le quatrième, _Brissot_;
+le cinquième, _Club-des-Jacobins_. Le bon curé léguera son patriotisme
+à ses enfants, et il les remettra aux soins de la patrie qui veille
+sur tous les citoyens vertueux.»
+
+
+ APRÈS UNE LECTURE DU _MONITEUR
+
+Proëthès et Cyestris, vieux philosophes dont on ne parle plus, que
+je sache, soutinrent jadis contradictoirement une thèse à peu près
+oubliée de nos jours. Il s'agissait de savoir s'il était possible à
+l'homme de rire à gorge déployée et de pleurer à chaudes larmes tout à
+la fois. Cette querelle resta sans décision, et ne fit que rendre un
+peu plus irréconciliables les disciples d'Héraclite et les sectateurs
+de Démocrite. Depuis 1789, la question est résolue affirmativement; je
+connais un in-folio qui opère ce phénomène, et il est convenable que
+la solution d'une dispute philosophique se trouve dans un in-folio.
+Cet in-folio est le _Moniteur_. Vous qui voulez rire, ouvrez le
+_Moniteur_; vous qui voulez pleurer, ouvrez le _Moniteur_; vous qui
+voulez rire et pleurer tout ensemble, ouvrez encore le _Moniteur_.
+
+Quelque bonne volonté que l'on apporte à juger l'époque de notre
+régénération, on ne peut s'empêcher de trouver singulière la façon
+dont cet âge de raison préparait notre âge de lumières. Les académies,
+collèges des lettres, étaient détruites; les universités, séminaires
+des sciences, étaient dissoutes; les inégalités de génie et de talent
+étaient punies de mort, comme les inégalités de rang et de fortune.
+Cependant il se trouvait encore, pour célébrer la ruine des arts, des
+orateurs éclos dans les tavernes, des poëtes vomis des échoppes. Sur
+nos théâtres, d'où étaient bannis les chefs-d'oeuvre, on hurlait
+d'atroces rapsodies de circonstance, ou de dégoûtants éloges des
+vertus dites civiques. Je viens de tomber, en ouvrant le _Moniteur_ au
+hasard, sur les spectacles du 4 octobre 1793; cette affiche justifie
+du reste les réflexions qu'elle m'a suggérées:
+
+«THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE NATIONAL. La première représentation de
+_la Fête civique_, comédie en cinq actes.
+
+--THÉÂTRE NATIONAL. _La Journée de Marathon_; ou _le Triomphe de la
+Liberté_, pièce héroïque en quatre actes.
+
+--THÉÂTRE DU VAUDEVILLE. _La Matinée et la Veillée villageoises; le
+Divorce; l'Union villageoise_.
+
+--THÉÂTRE DU LYCÉE DES ARTS. _Le Retour de la flotte nationale_.
+
+--THÉÂTRE DE LA RÉPUBLIQUE. _Le Divorce tartare_, comédie en cinq
+actes.
+
+--THÉÂTRE FRANÇAIS COMIQUE ET LYRIQUE. _Buzot, roi du Calvados_.»
+
+En ces dix lignes littéraires, la révolution est caractérisée. Des
+lois immorales dignement vantées dans d'immorales parades; des
+opéras-comiques sur les morts. Cependant je n'aurais point dû
+prostituer le noble nom de poëtes aux auteurs de ces farces lugubres;
+la guillotine, et non le théâtre, était alors pour les poëtes.
+
+Après l'odieux vient le risible. Tournez la page. Vous êtes à une
+séance des jacobins. En voici le début: «La section de la Croix-Rouge,
+craignant que cette dénomination ne perpétue le poison du fanatisme,
+déclare au conseil qu'elle y substituera celle de la section du
+Bonnet-Rouge...» Je proteste que la citation est exacte.
+
+Veut-on à la fois de l'atroce et du ridicule? Qu'on lise une lettre
+du représentant Dumont à la Convention, en date du 1er octobre 1793:
+«Citoyens collègues, je vous marquais, il y a deux jours, la cruelle
+situation dans laquelle se trouvaient les sans-culottes de Boulogne,
+et la criminelle gestion des administrateurs et officiers municipaux.
+Je vous en dis autant de Montreuil, et j'ai usé en cette dernière
+ville de mon excellent remède--la guillotine.--Après avoir ainsi agi
+au gré de tous les patriotes, j'ai eu le doux avantage d'entendre,
+comme à Montreuil, les cris répétés de _vive la Montagne!_
+Quarante-quatre charrettes ont emmené devant moi les personnes...»
+
+Le _Moniteur_, livre si fécond en méditations, est à peu près le
+seul avantage que nous ayons retiré de trente ans de malheurs.
+Notre révolution de boue et de sang a laissé un monument unique et
+indélébile, un monument d'encre et de papier.
+
+
+L'hermine de premier président du parlement de Paris fut plus d'une
+fois ensanglantée par des meurtres populaires ou juridiques; et
+l'histoire recueillera ce fait singulier, que le premier titulaire de
+cette charge, Simon de Bucy, pour qui elle fut instituée en 1440,
+et le dernier qui en fut revêtu, Bochard de Saron, furent tous deux
+victimes des troubles révolutionnaires. Fatalité digne de méditation!
+
+
+Tout historien qui se laisse faire par l'histoire, et qui n'en domine
+pas l'ensemble, est infailliblement submergé sous les détails.
+
+Sindbad le marin, ou je ne sais quel autre personnage des _Mille et
+une Nuits_, trouva un jour, au bord d'un torrent, un vieillard exténué
+qui ne pouvait passer. Sindbad lui prêta le secours de ses épaules, et
+le bonhomme s'y cramponnant alors avec une vigueur diabolique, devint
+tout à coup le plus impérieux des maîtres et le plus opiniâtre des
+écuyers. Voilà, à mon sens, le cas de tout homme aventureux qui
+s'avise de prendre le temps passé sur son dos pour lui faire traverser
+le Léthé, c'est-à-dire d'écrire l'histoire. Le quinteux vieillard lui
+trace, avec une capricieuse minutie, une route tortueuse et difficile;
+si l'esclave obéit à tous ses écarts, et n'a pas la force de se faire
+un chemin plus droit et plus court, il le noie malicieusement dans le
+fleuve.
+
+
+
+
+ FRAGMENTS DE CRITIQUE
+ A PROPOS D'UN LIVRE POLITIQUE
+ ÉCRIT PAR UNE FEMME
+
+ Décembre 1819.
+
+
+ I
+
+Le Baile Molino demandant un jour au fameux Ahmed pacha pourquoi
+Mahomet défendait le vin à ses disciples: Pourquoi il nous le défend?
+s'écria le vainqueur de Candie; c'est pour que nous trouvions plus de
+plaisir à le boire.» Et en effet, la défense assaisonne. C'est ce qui
+donne la pointe à la sauce, dit Montaigne; et, depuis Martial, qui
+chantait à sa maîtresse: _Galla, nega, satiatur amor_, jusqu'à ce
+grand Caton, qui regretta sa femme quand elle ne fut plus à lui, il
+n'est aucun point sur lequel les hommes de tous les temps et de tous
+les lieux se soient montrés aussi souvent les vrais et dignes enfants
+de la bonne Ève.
+
+Je ne voudrais donc pas qu'on défendît aux femmes d'écrire; ce serait
+en effet le vrai moyen de leur faire prendre la plume à toutes. Bien
+au contraire, je voudrais qu'on le leur ordonnât expressément, comme à
+ces savants des universités d'Allemagne, qui remplissaient l'Europe
+de leurs doctes commentaires, et dont on n'entend plus parler depuis
+qu'il leur est enjoint de faire un livre au moins par an.
+
+Et en effet c'est une chose bien remarquable et bien peu remarquée,
+que la progression effrayante suivant laquelle l'esprit féminin s'est
+depuis quelque temps développé. Sous Louis XIV, on avait des amants,
+et l'on traduisait Homère; sous Louis XV, on n'avait plus que des
+amis, et l'on commentait Newton; sous Louis XVI, une femme s'est
+rencontrée qui corrigeait Montesquieu à un âge où l'on ne sait encore
+que faire des robes à une poupée. Je le demande, où en sommes-nous?
+où allons-nous? que nous annoncent ces prodiges? quelles sont ces
+nouvelles révolutions qui se préparent?
+
+Il y a une idée qui me tourmente, une idée qui nous a souvent occupés,
+mes vieux amis et moi; idée si simple, si naturelle, que si une chose
+m'étonne, c'est qu'on ne s'en soit pas encore avisé, dans un siècle où
+il semble que l'on s'avise de tout et où les récureurs de peuples en
+sont aux expédients.
+
+Je songeais, dis-je, en voyant cette émancipation graduelle du
+sexe féminin, à ce qu'il pourrait arriver s'il prenait tout à coup
+fantaisie à quelque forte tête de jeter dans la balance politique
+cette moitié du genre humain, qui jusqu'ici s'est contentée de régner
+au coin du feu et ailleurs. Et puis les femmes ne peuvent-elles pas se
+lasser de suivre sans cesse la destinée des hommes? Gouvernons-nous
+assez bien pour leur ôter l'espérance de gouverner mieux? aiment-elles
+assez peu la domination pour que nous puissions raisonnablement
+espérer qu'elles n'en aient jamais l'envie? En vérité, plus je médite
+et plus je vois que nous sommes sur un abîme. Il est vrai que nous
+avons pour nous les canons et les bayonnettes, et que les femmes nous
+semblent sans grands moyens de révolte. Cela vous rassure, et moi,
+c'est ce qui m'épouvante.
+
+On connaît cette inscription terrible placée par Fonseca sur la route
+de Torre del Greco: _Posteri, posteri, vestra res agitur_! Torre del
+Greco n'est plus; la pierre prophétique est encore debout.
+
+C'est ainsi que je trace ces lignes, dans l'espoir qu'elles seront
+lues, sinon de mon siècle, du moins de la postérité. Il est bon que,
+lorsque les malheurs que je prévois seront arrivés, nos neveux sachent
+du moins que, dans cette Troie nouvelle, il existait une Cassandre,
+cachée dans un grenier, rue Mézières, n° 10. Et s'il fallait, après
+tout, que je dusse voir de mes yeux les hommes devenus esclaves et
+l'univers tombé en quenouille, je pourrai du moins me faire honneur
+de ma sagacité; et, qui sait? je ne serai peut-être pas le premier
+honnête homme qui se sera consolé d'un malheur public en songeant
+qu'il l'avait prédit.
+
+
+ II
+
+
+La politique, disait Charles XII, c'est mon épée. C'est l'art de
+tromper, pensait Machiavel. Selon Mme de M----, ce serait le moyen
+de gouverner les hommes par la prudence et la vertu. La première
+définition est d'un fou, la seconde d'un méchant, celle de Mme de
+M---- est la seule qui soit d'un honnête homme. C'est dommage qu'elle
+soit si vieille et que l'application en ait été si rare.
+
+Après avoir établi cette définition, Mme de M---- expose l'origine des
+sociétés. Jean-Jacques les fait commencer par un planteur de pieux,
+et Vitruve par un grand vent, probablement parce que le système de la
+famille était trop simple. Avec ce bon sens de la femme, supérieur
+au génie des philosophes, Mme de M---- se contente d'en chercher le
+principe dans la nature de l'homme, dans ses affections, dans sa
+faiblesse, dans ses besoins. Tout le passage dénote dans l'auteur
+beaucoup d'érudition et de sagacité. Il est curieux de voir une femme
+citer tour à tour Locke et Sénèque, _l'Esprit des lois_ et le _Contrat
+social_; mais, ce qui est encore plus remarquable, c'est l'accent de
+bonne foi et de raison auquel nous n'étions plus accoutumés, et qui
+contraste si étrangement avec le ton rogue et sauvage qu'ont adopté
+depuis quelque temps les précepteurs du genre humain.
+
+L'auteur, suivant la marche des idées, s'occupe ensuite des chefs des
+sociétés. On a beaucoup écrit sur les devoirs des rois, beaucoup plus
+que sur les devoirs des peuples. Il en a été des portraits d'un bon
+souverain comme de ces pyramides placées sur le bord des routes du
+Mexique, où chaque voyageur se faisait un devoir d'apporter sa pierre.
+Il n'y a si mince grimaud qui n'ait voulu charbonner à son tour le
+maître des nations. On dirait que les philosophes eux-mêmes se sont
+étudiés à inventer de nouvelles vertus pour les imposer aux princes,
+probablement parce que les princes sont exposés à plus de faiblesses
+que les autres hommes, et comme si leur présenter un modèle
+inimitable, ce n'était pas par cela seul les dispenser d'y atteindre.
+Mme de M---- ne donne pas dans ce travers. Elle convient qu'un
+monarque peut être bon sans posséder pour cela des qualités
+surhumaines. Elle ne se sert point non plus de l'idéal d'une royauté
+parfaite pour décrier les royautés vivantes, et ensuite des royautés
+vivantes pour décrier la royauté en elle-même, grande pétition de
+principes sur laquelle a roulé toute la philosophie du dix-huitième
+siècle. L'auteur cite, comme renfermant toutes les obligations d'un
+souverain, l'instruction que Gustave-Adolphe reçut de son père.
+L'histoire fait mention de plusieurs instructions pareilles laissées
+par des rois à leurs successeurs; mais celle-ci a cela de remarquable
+qu'elle est peut-être la seule à laquelle le successeur se soit
+conformé. En voici quelques passages:
+
+«Qu'il emploie toutes ses finesses et son industrie à n'être ni trompé
+ni trompeur.
+
+«Qu'il sache que le sang de l'innocent répandu, et le sang du méchant
+conservé crient également vengeance.
+
+«Qu'il ne paraisse jamais inquiet ni chagrin, si ce n'est lorsqu'un de
+ses bons serviteurs sera mort ou tombé dans quelque faute.
+
+«Enfin, qu'en toutes ses actions il se conduise de telle sorte qu'il
+soit avoué de Dieu.»
+
+Charles IX, dans cette instruction, glisse légèrement sur le
+danger des flatteurs. Peut-être les rois en sentent-ils moins les
+inconvénients que leurs sujets. Peut-être aussi serait-ce pour
+Montesquieu une occasion de glisser sa théorie de climat, espèce de
+fausse clef qui lui sert à crocheter la serrure de tous les problèmes
+de l'histoire. C'est en se rapprochant du midi, dirait-il, que les
+exemples du favoritisme deviennent plus fréquents; sous le ciel
+énervant de l'Asie et de l'Afrique, les princes règnent rarement par
+eux-mêmes; au contraire, chez les peuples du nord, le climat est
+tonique, nous voyons beaucoup plus de tyrans que de favoris. Mais
+peut-être l'observation tomberait-elle si nous étions mieux instruits
+dans leur histoire. Nous sommes si disposés à faire science de tout,
+même de notre ignorance!
+
+Il y a, dans un de nos vieux manuscrits du treizième siècle, attribué
+à Philippe de Mayzières, un passage qui peut servir de complément à
+l'instruction du monarque suédois. C'est ainsi que la reine Vérité
+parle à Charles VI dans _le songe du vieil pèlerin s'adressant au
+blanc faucon, à bec et piés dorés_.
+
+«Guarde-toi, beau fils, de ces chevaliers qui ont coutume de bien
+plumer les rois par leurs soubtiles pratiques, qui s'en vont récitant
+souvent le proverbe du maréchal Bouciquault, disant: Il n'est peschier
+que en la mer, et ainsi n'est don que de roi; et te feront vaillant et
+large comme Alexandre, attrayant de toy tant d'eau à leur moulin
+qu'il suffiroit à trente-sept moulins qui les deux parts du jour sont
+oiseulx, etc.»
+
+Je cite ce passage: 1° parce qu'il montre que dans ces temps gothiques
+on ne parlait pas aux rois avec autant de servilité qu'on voudrait
+bien nous le faire croire; 2° parce qu'il donne l'origine d'un
+proverbe, ce qui peut être utile aux antiquaires; 3° parce qu'il peut
+servir à résoudre une question d'hydraulique en prouvant que les
+moulins à eau existaient en 1389, ce qui est toujours bon à savoir
+pour ceux qui ne savent pas que les moulins à eau existent depuis un
+temps immémorial.
+
+
+ III
+
+
+Après s'être occupée des sociétés en général, Mme de M---- consacre un
+chapitre à la guerre, c'est-à-dire au rapport le plus ordinaire des
+sociétés humaines entre elles.
+
+Ce chapitre devait présenter bien des difficultés à une femme. Mme
+de M----, comme dans le reste de son ouvrage, y fait preuve de
+connaissances peu communes; elle établit, avec beaucoup de bonheur, la
+distinction entre les guerres permises et les guerres injustes; elle
+range, avec raison, parmi ces dernières, toutes les entreprises de
+conquête.
+
+«II y a cette différence entre les conquérants et les voleurs de grand
+chemin, a dit un auteur remarquable que cite Mme de M----, que le
+conquérant est un voleur illustre, et l'autre un voleur obscur; l'un
+reçoit des lauriers et de l'encens pour le prix de ses violences, et
+l'autre la corde.» Il fallait être bien philosophe pour écrire ce
+passage de la même main qui signa la prise de possession de la
+Silésie.
+
+Arrivée à ce fameux axiome que «l'argent c'est le nerf de la guerre»,
+axiome que Mme de M---- attribue à Quinte-Curce, mais qu'elle trouvera
+également dans Végèce, dans Montecuculli, dans Santa-Cruz, et dans
+tous les auteurs qui ont écrit sur la guerre, Mme de M---- s'arrête.
+Ce n'est pas l'argent, dit-elle, c'est le fer. D'accord, ce n'est
+pas avec des écus que l'on se bat, c'est avec des soldats; toute la
+question se réduit à savoir s'il est plus facile d'avoir des soldats
+sans argent que d'en avoir avec de l'argent. Le premier moyen sera
+plus économique. Il ne paraît pas cependant qu'il fût du goût de
+Sully.
+
+Je lisais dernièrement dans Grotius la définition de la guerre: «La
+guerre est l'état de ceux qui tâchent de vider leurs différends par la
+voie de la force.» Il est évident que cette définition est la même que
+celle du duel.
+
+Mais, a-t-on dit aux duellistes, vous allez à la mort en riant, vous
+vous battez par partie de plaisir. Il en a été absolument de même de
+la guerre. Avant la révolution on ne s'égorgeait plus que le chapeau à
+la main. Le grand Condé fait donner l'assaut à Lérida avec trente-six
+violons en tête des colonnes; et dans les champs d'Ettingen et de
+Clostersevern, on vit les jeunes officiers marcher aux batteries comme
+à un bal, en bas de soie et en perruque poudrée à blanc.
+
+Il prit un jour fantaisie à Rousseau, le don Quichotte du paradoxe,
+de soutenir une vérité. C'était pour lui chose nouvelle. Il s'y prit
+comme pour une mauvaise cause, il alla chercher des autorités comme
+les gens qui ne trouvent pas de bonnes raisons. C'est ainsi qu'à
+propos du duel il a cité les anciens. Il est probable que Rousseau
+n'avait pas lu Quinte-Curce. Il y aurait vu qu'il n'y avait guère de
+festin chez Alexandre où il n'y eût quelques combats singuliers entre
+les convives. Qu'était-ce d'ailleurs que le combat d'Étéocle et de
+Polynice? Et, dans l'_Iliade_, est-il probable que si Minerve n'était
+pas venue prendre Achille par les oreilles, Agamemnon aurait laissé
+son épée dans le fourreau?
+
+Mais, ont dit les philosophes, les grecs! Ah! les grecs! Il est bien
+vrai que les grecs ne se battaient pas comme nos aïeux, avec juges
+et parrains, ainsi que nous le voyons dans La Colombière; mais
+voulez-vous savoir ce que faisaient sur ce point ces grecs dont
+on nous cite si souvent l'exemple? Les grecs faisaient mieux, ils
+assassinaient. Voyez, par exemple, Plutarque, dans la vie de Cléomène.
+On tuait son homme en trahison, cela ne tirait point à conséquence. Il
+lui tendit des embûches, disait tranquillement l'historien, à peu près
+comme nous dirions aujourd'hui: Il lui avait fait un serment.
+
+De cela que veut-on conclure? Que je plaide pour le duel? Bien au
+contraire; c'est seulement une des mille et une inconséquences
+humaines que je m'amuse à relever; occupation philosophique. On
+s'étonne que nos lois ne défendent pas le duel; ce qui m'étonne, c'est
+qu'elles ne l'aient pas encore autorisé. Pourquoi, en effet, nos
+sottises n'obtiendraient-elles pas, comme nos vices, droit de vivre
+en payant patente, et n'est-ce pas une injustice véritable que
+d'interdire aux duellistes ce qui est permis à tant d'honnêtes gens,
+d'échapper au code en se réfugiant dans le budget?
+
+
+ IV
+
+
+S'il n'y a point de sociétés sans guerre, il est difficile qu'il y ait
+des guerres sans armées. Ainsi Mme de M---- est pleinement justifiée
+de se livrer dans le chapitre suivant aux détails d'un camp. Mme de
+M---- est, je crois, le premier auteur de son sexe qui se soit occupé
+de cette matière après la chevalière d'Éon; non que je veuille établir
+la comparaison entre Mme de M---- et l'amazone du siècle dernier;
+c'est purement un rapprochement bibliographique, et ma remarque
+subsiste.
+
+Mme de M----, comme tous les auteurs militaires, se montre grand
+partisan de l'obéissance absolue; c'est une question qui a été souvent
+agitée par les philosophes, mais qui est tous les jours parfaitement
+résolue à la plaine de Grenelle.
+
+Il y a sur cette question une opinion de Hobbes que Mme de M----
+aurait pu citer, et qui ne laisse pas que d'être assez singulière: «Si
+notre maître, dit-il, nous ordonne une action coupable, nous devons
+l'exécuter, à moins que cette action ne puisse être réputée nôtre.»
+C'est-à-dire que Hobbes, pour règle des actions humaines, n'admettrait
+plus que l'égoïsme.
+
+Mme de M---- rapporte, d'après Folard, quelques-unes des qualités
+que doit posséder un vrai capitaine. Quant à moi, je me défie de ces
+définitions si parfaites par lesquelles il n'y aurait plus que des
+exceptions dans la nature. C'est une chose épouvantable à voir que la
+nomenclature des études préparatoires auxquelles doit se livrer un
+apprenti général; mais combien y a-t-il eu d'excellents généraux qui
+ne savaient pas lire? Il semblerait que la première condition, la
+condition _sine qua non_ de tout homme qui se destine à la guerre,
+serait d'avoir de bons yeux, ou tout au moins d'être robuste et
+dispos. Eh bien! une foule de grands guerriers ont été borgnes ou
+boiteux. Philippe était borgne, boiteux, et de plus manchot; Agésilas
+était boiteux et contrefait; Annibal était borgne; Bajazet et
+Tamerlan, les deux foudres de guerre de leur temps, étaient l'un
+borgne et l'autre boiteux; Luxembourg était bossu. Il semble même que
+la nature, pour dérouter toutes nos idées, ait voulu nous montrer le
+phénomène d'un général totalement aveugle, guidant une armée, rangeant
+ses troupes en bataille, et remportant des victoires. Tel fut Ziska,
+chef des hussites.
+
+
+ V
+
+
+Historiens! historiens! faiseurs d'emphase! Mes amis, n'y croyez pas.
+
+Le sénat marche au-devant de Varron qui s'est sauvé de la bataille, et
+le remercie de n'avoir pas désespéré de la république...--Qu'est-ce
+que cela prouve? Que la faction qui avait fait nommer Varron général,
+pour ôter le commandement à Fabius, fut encore assez puissante pour
+empêcher qu'il fût puni. Elle voulait même qu'il fût nommé dictateur,
+afin que Fabius, le seul homme qui pût sauver la république, ne fût
+pas appelé à la tête des affaires. Il n'y a malheureusement là rien
+que de très naturel, s'il n'y a rien d'héroïque. Croit-on, par
+exemple, qu'après la déroute de Moscou, si Buonaparte l'avait voulu,
+tout son sénat n'aurait pas marché en corps au-devant de lui?
+
+Le sénat déclare qu'il ne rachètera point les prisonniers. Qu'est-ce
+que cela prouve? Que le sénat n'avait pas d'argent. Il fit comme tant
+d'honnêtes gens qui ne sont pas des romains; il fut dur, ne voulant
+pas paraître pauvre. Pouvait-il en effet accuser de lâcheté des
+soldats qui s'étaient battus depuis le lever du soleil jusqu'à la
+nuit, et qui n'avaient laissé que soixante-dix mille morts sur le
+champ de bataille? Voilà les faits, et en histoire des faits valent au
+moins des phrases.--Voyez tout ce passage dans Folard.
+
+On objectera le témoignage de Montesquieu. Montesquieu a fait un
+fort beau livre sur les causes de la grandeur et de la décadence des
+romains; mais il en a oublié une, c'est que la cavalerie d'Annibal ait
+eu les jambes lassées le jour qu'il vint camper à quatre milles de
+Rome. Il est toujours curieux de voir un français trouver chez les
+romains des choses dont ni Salluste, ni Cicéron, ni Tacite, ni
+Tite-Live ne s'étaient jamais doutés; et pourtant les romains étaient
+un peu comme nous; en fait de louange et de bonne opinion d'eux-mêmes,
+ils ne laissaient guère à dire aux autres.
+
+Les historiens qui n'écrivent que pour briller veulent voir partout
+des crimes et du génie; il leur faut des géants, mais leurs géants
+sont comme les girafes, grands par devant et petits par derrière. En
+général, c'est une occupation amusante de rechercher les véritables
+causes des événements; on est tout étonné en voyant la source du
+fleuve; je me souviens encore de la joie que j'éprouvai, dans mon
+enfance, en enjambant le Rhône. Il me semble que la providence
+elle-même se plaise à ce contraste entre les causes et les effets. La
+peste fut une fois apportée en Italie par une corneille, et c'est en
+disséquant une souris qu'on découvrit le galvanisme.
+
+Ce qui me dégoûte, disait une femme, c'est que ce que je vois sera
+un jour de l'histoire. Eh bien! ce qui dégoûtait cette femme est
+aujourd'hui de l'histoire, et cette histoire-là en vaut bien
+une autre. Qu'en conclure? Que les objets grandissent dans les
+imaginations des hommes comme les rochers dans les brouillards, à
+mesure qu'ils s'éloignent.
+
+
+ Mars 1820[1].
+
+M. le duc de Berry vient d'être assassiné. Il y a six semaines à
+peine. La pierre de Saint-Denis n'est pas encore recelée, et voici
+déjà que les oraisons funèbres et les apologies pleuvent sur cette
+tombe. Le tout tronqué, incorrect, mal pensé, mal écrit; des
+adulations plates ou sonores; pas de conviction, pas d'accent, pas de
+vrai regret. Le sujet était beau cependant. Quand donc interdira-t-on
+les grands sujets aux petits talents? Il y avait dans les temples de
+l'antiquité certains vases sacrés qui ne pouvaient être portés par des
+mains profanes.
+
+Et en effet, quoi de plus vaste pour le poëte, et de plus fécond
+que cette vie pieuse et guerrière, qui embrasse tant de déplorables
+événements, que cette mort héroïque et chrétienne, qui entraîne tant
+de fatales conséquences? Un noble triomphe est réservé au grand
+écrivain qui nous retracera et la trop courte carrière et le caractère
+chevaleresque de celui qui sera peut-être le dernier descendant de
+Louis XIV. Ce prince, repoussé dès l'adolescence du sol de la patrie,
+fit avant l'âge le rude apprentissage du casque et de l'épée. Les
+premières et longtemps les seules prérogatives qu'il dut à son rang
+auguste furent l'exil et la proscription. Passant d'un palais dans un
+camp, tantôt accueilli sous les tentes de l'Autriche, tantôt errant
+sur les flottes de l'Angleterre, il fut, durant bien des années, avec
+toute son illustre famille, un éclatant exemple de l'inconstance de la
+fortune et de l'ingratitude des hommes. Longtemps, mêlé à des chefs
+étrangers, il eut à combattre des soldats qui étaient nés pour servir
+sous lui; mais du moins sa constance et sa bravoure ne démentirent
+jamais le sang et le nom de ses aïeux. Il fut le digne élève de
+l'héritier des Condé, exilé comme lui, le digne capitaine de la
+vieille troupe des gentilshommes proscrits avec leurs rois. Dans ces
+temps de guerres, le pain des soldats valait à ses yeux les festins
+des princes, et, à défaut de couche royale, il savait conquérir le
+jour le canon sur lequel il devait reposer la nuit. Revenu enfin parmi
+les peuples que gouvernaient ses pères, il n'était pas réservé à jouir
+paisiblement de ce bonheur qu'une auguste union semblait devoir rendre
+durable pour lui, et éternel pour notre postérité. Hélas! après quatre
+ans d'une vie simple et bienfaisante, le plus jeune des derniers
+Bourbons, entouré de l'amour et des espérances de la nation, est tombé
+sous le poignard d'un français, poignard que n'a pu rencontrer sur son
+passage, durant les onze années de son ombrageuse tyrannie, un corse
+gardé par un mameluck!
+
+Ce loyal enfant du Béarnais, destiné sans doute à commander notre
+brave et fidèle armée, promis peut-être aux héroïques plaines de la
+Vendée, est mort à la fleur et dans la force de l'âge, sans avoir
+même eu la consolation d'expirer, comme Épaminondas, étendu sur son
+bouclier.
+
+Et quand l'historien d'une si noble vie aura rappelé le dernier pardon
+et les derniers adieux, il sera de son devoir de remonter, ou plutôt
+de descendre aux causes et aux auteurs de cet abominable forfait.
+Qu'il écoute alors pour dévoiler des trames ténébreuses, qu'il écoute
+la France désespérée, elle criera, comme l'impératrice romaine: _Je
+reconnais les coups!_
+
+Nous ne nous livrerons pas ici à une discussion qui outrepasserait
+nos forces; mais nous pensons qu'il est des questions graves et
+importantes que doit résoudre l'historien du duc de Berry assassiné,
+au sujet du misérable auteur de cet attentat. Louvel est-il un
+fanatique? de quelle espèce est son fanatisme? appartient-il à la
+classe des assassins exaltés et désintéressés comme les Sand, les
+Ravaillac et les Clément? N'est-il pas plutôt de ces gens à qui
+l'on paye leur fanatisme, en ajoutant à la récompense convenue des
+assurances de protection et de salut?... Nous nous arrêtons à ces
+mots. On n'a plus droit aujourd'hui de s'étonner des choses les
+plus inouïes. Nous voyons d'exécrables scélérats étaler aux yeux de
+l'Europe leur impunité, plus monstrueuse peut-être que leurs crimes,
+et leur audace plus effrayante encore que leur impunité.
+
+Il faudra de plus que, pour remplir entièrement son objet, celui de
+nos écrivains célèbres qui écrira l'histoire de M. le duc de Berry,
+se charge d'un autre devoir, humiliant sans doute, mais néanmoins
+indispensable; je veux dire qu'il aura à défendre l'héroïque mémoire
+du prince contre les insinuations perfides et les calomnies atroces
+dont la faction ennemie des trônes légitimes s'efforce déjà de la
+noircir. En d'autres temps, un pareil soin eût été injurieux pour
+le royal défunt, dont la bonté, la bravoure et la franchise ne sont
+comparables qu'aux vertus du grand Henri. Mais aujourd'hui qu'une
+faction régicide encense les plus abominables idoles, ne sommes-nous
+pas forcés chaque jour, nous autres, les vrais libéraux et les vrais
+royalistes, de défendre contre ses impudentes déclamations les
+plus nobles gloires, les réputations les plus pures, les plus
+irréprochables renommées? N'avons-nous pas chaque jour à venger de
+nouvelles insultes les Pichegru ou les Cathelineau, les Moreau ou les
+La Rochejaquelein? Et, à chaque nouvelle attaque portée à ces hommes
+illustres, nous recommençons notre pénible plaidoyer, sans même
+espérer qu'une voix pleine d'une indignation généreuse nous
+interrompra en criant comme cet homme de l'ancienne Grèce: Qui donc
+ose outrager Alcide?
+
+
+[1: Nous avons cru devoir réimprimer textuellement tout ce morceau,
+enfoui sans signature dans un recueil oublié, d'où rien ne nous
+forçait à le tirer. Mais il nous a semblé qu'il y avait quelque chose
+d'instructif, pour les passions politiques d'une époque, dans le
+spectacle des passions politiques d'une autre époque. Dans le morceau
+qu'on va lire, la douleur va jusqu'à la rage, l'éloge jusqu'à
+l'apothéose, l'exagération dans tous les sens jusqu'à la folie. Tel
+était en 1820 l'état de l'esprit d'un _jeune jacobite_ de dix-sept
+ans, bien désintéressé, certes, et bien convaincu. Leçon, nous le
+répétons, pour tous les fanatismes politiques. Il y a encore beaucoup
+de passages dans ce volume auxquels nous prions le lecteur d'appliquer
+cette note.
+
+
+ Avril 1820.
+
+Il a paru ces jours-ci un recueil de _Lettres de Mme de Graffigny_ sur
+Voltaire et sur Ferney. Cet ouvrage tient beaucoup moins que ne promet
+son titre. Le nom de Voltaire, placé en tête d'un livre quelconque,
+inspire une curiosité vive et tellement étendue dans ses désirs, qu'il
+est bien difficile de la satisfaire. Il semble que la vie privée
+de Voltaire devrait offrir au lecteur une foule de détails
+pleins d'agrément et d'intérêt, si le caractère de cet écrivain
+extraordinaire était reproduit par une peinture fidèle avec toute sa
+mobilité originale et ses brusques inégalités. Il semble encore que le
+pinceau fin et délicat d'une femme serait plus que tout autre
+capable de saisir cette foule de nuances variées dont se compose la
+physionomie morale de l'homme universel, surtout dans sa liaison avec
+l'impérieuse marquise du Châtelet. Il aurait été piquant et peut-être
+plus facile à une femme qu'à un homme de débrouiller les causes de cet
+attachement bizarre, qui rendit un homme de génie esclave d'une femme
+d'esprit, et résista si longtemps aux tracasseries fatigantes, aux
+violentes querelles que faisaient naître inopinément et à toute heure
+l'irascibilité de l'un et l'orgueil de l'autre. Si la collection des
+lettres de Voltaire à sa _respectable Émilie_ n'avait été détruite,
+nous pourrions espérer encore d'obtenir le mot de cette énigme; car
+les lettres de Mme de Graffigny ne nous présentent sous ce rapport
+aucun aperçu satisfaisant. Il faut le dire et le croire pour son
+honneur, l'auteur des _Lettres péruviennes_ n'avait sans doute pas
+écrit ces lettres sur Cirey avec l'idée qu'elles seraient imprimées
+un jour. On ne doit pas savoir beaucoup de gré à l'éditeur d'avoir
+extrait ce manuscrit du portefeuille de M. de Boufflers. Mme de
+Graffigny n'a pas le talent d'observer, et surtout d'observer les
+grands hommes. Son style, au moins insipide, gâte l'intérêt de son
+sujet. Mme de Graffigny, arrivée à Cirey en 1738, adresse à son ami M.
+Devaux, lecteur du roi Stanislas de Pologne, ses réflexions sur les
+habitants de ce château. M. Devaux, qu'elle appelle dans l'intimité de
+sa correspondance Pampan et quelquefois Pampichon par un redoublement
+de tendresse, reçoit ses confidences sur Voltaire et sa marquise,
+qu'elle désigne par plusieurs sobriquets, tous plus fades les uns que
+les autres, Atys, ton idole, Dorothée, etc. Elle lui transmet en style
+niais et précieux un journal détaillé de toutes ses occupations.
+A-t-elle vu le lever du jour? elle a assisté à _la toilette du
+soleil_. Je suis, dit-elle à M. Devaux, _bien jolie de t'écrire_,
+etc., etc. On aurait cependant tort de rejeter tout à fait ce livre;
+parmi beaucoup de redites et de détails pleins de mauvais goût, les
+_Lettres de Mme de Graffigny_ renferment des faits curieux et ignorés;
+et les morceaux inédits de Voltaire, qui complètent le volume,
+suffiraient pour mériter l'attention. Plusieurs de ces cinquante
+épîtres présentent un haut intérêt; elles sont adressées presque
+toutes à des personnages éminents du dernier siècle, tels que les
+duchesses du Maine et d'Aiguillon, les ducs de Richelieu et de
+Praslin, le chancelier d'Aguesseau, le président Hénault, etc.
+Les lettres à la duchesse du Maine en particulier forment une
+correspondance entièrement inédite et vraiment charmante et curieuse.
+Il y a encore dans cette collection une épître au pape Benoît XIV,
+écrite en italien, et signé _il devotissimo Voltaire_. Cela veut dire
+le _très dévot_ ou le _très dévoué_, peut-être l'un et l'autre, et à
+coup sûr ni l'un ni l'autre. Puisque vous voulez des citations, voici
+un billet assez joli de forme et de tournure, adressé au comte de
+Choiseul alors ministre. Vous reconnaîtrez dans ce peu de mots la
+touche de cet homme toujours plein d'idées neuves et piquantes; il
+était difficile d'échapper d'une manière plus originale aux formules
+banales et cérémonieuses des recommandations de cour.
+
+«Permettez que je vous informe de ce qui vient de m'arriver avec M.
+Makartney, gentilhomme anglais très jeune et pourtant très sage; très
+instruit, mais modeste; fort riche et fort simple; et qui criera
+bientôt au parlement mieux qu'un autre. Il m'a nié que vous eussiez
+des bontés pour moi. Je me suis échauffé, je me suis vanté de votre
+protection; il m'a répondu que si je disais vrai, je prendrais
+la liberté de vous écrire; j'ai les passions vives. Pardonnez,
+monseigneur, au zèle, à l'attachement et au profond respect du vieux
+montagnard.»
+
+Le _vieux suisse libre_ est bon courtisan, comme on voit. Vous
+retrouverez dans la plupart des autres lettres la gaîté communicative,
+la vivacité et souvent la témérité de jugement, la flatterie adroite,
+la raillerie tantôt douce et tantôt mordante, auxquelles on reconnaît
+la touche inimitable de Voltaire prosateur. Parmi le petit nombre de
+pièces de vers, mêlées aux morceaux de prose, la suivante, adressée à
+la fameuse Mlle Raucourt, n'a jamais été imprimée:
+
+ Raucourt, tes talents enchanteurs
+ Chaque jour te font des conquêtes;
+ Tu fais soupirer tous les coeurs,
+ Tu fais tourner toutes les têtes.
+ Tu joins au prestige de l'art
+ Le charme heureux de la nature,
+ Et la victoire toujours sûre
+ Se range sous ton étendard.
+ Es-tu Didon, es-tu Monime,
+ Avec toi nous versons des pleurs;
+ Nous gémissons de tes malheurs
+ Et du sort cruel qui t'opprime.
+ L'art d'attendrir et de charmer
+ A paré ta brillante aurore;
+ Mais ton coeur est fait pour aimer,
+ Et ton coeur ne dit rien encore.
+ Défends ce coeur du vain désir
+ De richesse et de renommée;
+ L'amour seul donne le plaisir,
+ Et le plaisir est d'être aimée.
+ Déjà l'amour brille en tes yeux,
+ Il naîtra bientôt dans ton âme;
+ Bientôt un mortel amoureux
+ Te fera partager sa flamme.
+ Heureux! trop heureux cet amant
+ Pour qui ton coeur deviendra tendre,
+ Si tu goûtes le sentiment
+ Comme tu sais si bien le rendre!
+
+De _jolis vers_ sans doute. J'avoue pourtant que j'ai peu de sympathie
+pour cette espèce de poésie. J'aime mieux Homère.
+
+
+
+
+ SUR UN POËTE APPARU EN 1820
+
+ Mai 1820.
+
+
+ I
+
+
+Vous en rirez, gens du monde, vous hausserez les épaules, hommes de
+lettres, mes contemporains, car, je je vous le dis entre nous, il n'en
+est peut-être pas un de vous qui comprenne ce que c'est qu'un poëte.
+Le rencontrera-t-on dans vos palais? Le trouvera-t-on dans vos
+retraites? Et d'abord, pour ce qui regarde l'âme du poëte, la première
+condition n'est-elle pas, comme l'a dit une bouche éloquente, de
+_n'avoir jamais calculé le prix d'une bassesse ou le salaire d'un
+mensonge_? Poëtes de mon siècle, cet homme-là se voit-il parmi vous?
+Est-il dans vos rangs l'homme qui possède l'_os magna sonaturum_, la
+bouche capable de dire de grandes choses, le _ferrea vox_, la voix de
+fer? l'homme qui ne fléchira pas devant les caprices d'un tyran ou
+les fureurs d'une faction? N'avez-vous pas été tous, au contraire,
+semblables aux cordes de la lyre, dont le son varie quand le temps
+change.
+
+
+ II
+
+
+Franchement, on trouvera parmi vous des affranchis, prêts à invoquer
+la licence après avoir déifié le despotisme; des transfuges, prêts à
+flatter le pouvoir après avoir chanté l'anarchie, et des insensés qui
+ont baisé hier des fers illégitimes, et, comme le serpent de la fable,
+veulent aujourd'hui briser leurs dents sur le frein des lois; mais on
+n'y découvrira pas un poëte. Car, pour ceux qui ne prostituent pas les
+titres, sans un esprit droit, sans un coeur pur, sans une âme noble et
+élevée, il n'est point de véritable poëte. Tenez-vous cela pour dit,
+non pas en mon nom, car je ne suis rien, mais au nom de tous les gens
+qui raisonnent, et qui pensent--je veux bien ne choisir mon exemple
+que dans l'antiquité--que ces mots: _Dulce et decorum est pro patria
+mori_, sonnent mal dans la bouche d'un fuyard. Je l'avouerai donc,
+j'ai cherché jusqu'ici autour de moi un poëte, et je n'en ai pas
+rencontré; de là, il s'est formé dans mon imagination un modèle idéal
+que je voudrais dépeindre, et, comme Milton aveugle, je suis tenté
+quelquefois de chanter ce soleil que je ne vois pas.
+
+
+ III
+
+
+L'autre jour, j'ouvris un livre qui venait de paraître, sans nom
+d'auteur, avec ce simple titre, _Méditations poétiques_. C'étaient des
+vers.
+
+Je trouvai dans ces vers quelque chose d'André de Chénier. Continuant
+à les feuilleter, j'établis involontairement un parallèle entre
+l'auteur de ce livre et le malheureux poëte de _la Jeune Captive_.
+Dans tous les deux, même originalité, même fraîcheur d'idées, même
+luxe d'images neuves et vraies; seulement l'un est plus grave et même
+plus mystique dans ses peintures; l'autre a plus d'enjouement, plus de
+grâce, avec beaucoup moins de goût et de correction. Tous deux sont
+inspirés par l'amour. Mais dans Chénier ce sentiment est toujours
+profane; dans l'auteur que je lui compare, la passion terrestre est
+presque toujours épurée par l'amour divin. Le premier s'est étudié à
+donner à sa muse les formes simples et sévères de la muse antique; le
+second, qui a souvent adopté le style des pères et des prophètes, ne
+dédaigne pas de suivre quelquefois la muse rêveuse d'Ossian et les
+déesses fantastiques de Klopstock et de Schiller. Enfin, si je
+comprends bien des distinctions, du reste assez insignifiantes, le
+premier est romantique parmi les classiques, le second est classique
+parmi les romantiques.
+
+
+ IV
+
+
+Voici donc enfin des poëmes d'un poëte, des poésies qui sont de la
+poésie!
+
+Je lus en entier ce livre singulier; je le relus encore, et, malgré
+les négligences, le néologisme, les répétitions et l'obscurité que je
+pus quelquefois y remarquer, je fus tenté de dire à l'auteur:
+--Courage, jeune homme! vous êtes de ceux que Platon voulait combler
+d'honneurs et bannir de sa république. Vous devez vous attendre aussi
+à vous voir bannir de notre terre d'anarchie et d'ignorance, et il
+manquera à votre exil le triomphe que Platon accordait du moins au
+poëte, les palmes, les fanfares et la couronne de fleurs.
+
+
+
+
+ THÉATRE
+
+
+ I
+
+
+On nomme _action_ au théâtre la lutte de deux forces opposées. Plus
+ces forces se contre-balancent, plus la lutte est incertaine, plus il
+y a alternative de crainte ou d'espérance, plus il y a d'intérêt. Il
+ne faut pas confondre cet intérêt qui naît de l'action avec une autre
+sorte d'intérêt que doit inspirer le héros de toute tragédie, et qui
+n'est qu'un sentiment de terreur, d'admiration ou de pitié. Ainsi, il
+se pourrait très bien que le principal personnage d'une pièce excitât
+de l'intérêt, parce que son caractère est noble et sa situation
+touchante, et que la pièce manquât d'intérêt, parce qu'il n'y aurait
+point d'alternative de crainte et d'espérance. Si cela n'était pas,
+plus une situation terrible serait prolongée, plus elle serait belle,
+et le sublime de la tragédie serait le comte Ugolin enfermé dans une
+tour avec ses fils pour y mourir de faim; scène de terreur monotone
+qui n'a pu réussir, même en Allemagne, pays de penseurs profonds,
+attentifs et fixes.
+
+
+ II
+
+
+Dans une oeuvre dramatique, quand l'incertitude des événements ne naît
+plus que de l'incertitude des caractères, ce n'est plus la tragédie
+par force, mais la tragédie par faiblesse. C'est, si l'on veut, le
+spectacle de la vie humaine; les grands effets par les petites causes;
+ce sont des hommes; mais au théâtre, il faut des anges ou des géants.
+
+
+ III
+
+
+Il y a des poëtes qui inventent des ressorts dramatiques, et ne savent
+pas ou ne peuvent pas les faire jouer, semblables à cet artisan grec
+qui n'eut pas la force de tendre l'arc qu'il avait forgé.
+
+
+ IV
+
+
+L'amour au théâtre doit toujours marcher en première ligne, au-dessus
+de toutes les vaines considérations qui modifient d'ordinaire les
+volontés et les passions des hommes. Il est la plus petite des choses
+de la terre, s'il n'en est la plus grande. On objectera que, dans
+cette hypothèse, le Cid ne devrait point se battre avec don Gormas.
+Eh! point du tout. Le Cid connaît Chimène; il aime mieux encourir sa
+colère que son mépris, parce que le mépris tue l'amour. L'amour, dans
+les grandes âmes, c'est une estime céleste.
+
+
+ V
+
+
+Il est à remarquer que le dénoûment de _Mahomet_ est plus manqué qu'on
+ne le croit généralement. Il suffit, pour s'en convaincre, de le
+comparer avec celui de _Britannicus_. La situation est semblable. Dans
+les deux tragédies, c'est un tyran qui perd sa maîtresse au moment où
+il croit s'en être assuré la possession. La pièce de Racine laisse
+dans l'âme une impression triste, mais qui n'est pas sans quelque
+consolation, parce que l'on sent que Britannicus est vengé, et que
+Néron n'est pas moins malheureux que ses victimes. Il semble qu'il
+devrait en être de même dans Voltaire; cependant le coeur, qui ne se
+trompe pas, reste abattu; et en effet Mahomet n'est nullement puni.
+Son amour pour Palmire n'est qu'une petitesse dans son caractère et
+qu'un moyen dérisoire dans l'action. Lorsque le spectateur voit cet
+homme songer à sa grandeur au moment où sa maîtresse se poignarde sous
+ses yeux, il sent bien qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'avant deux
+heures il se sera consolé de sa perte.
+
+Le sujet de Racine est mieux choisi que celui de Voltaire. Pour le
+poëte tragique, il y a une profonde et radicale différence entre
+l'empereur romain et le chamelier-prophète. Néron peut être amoureux,
+Mahomet non. Néron, c'est un phallus; Mahomet, c'est un cerveau.
+
+
+ VI
+
+
+Le propre des sujets bien choisis est de porter leur auteur:
+_Bérénice_ n'a pu faire tomber Racine; Lamotte n'a pu faire tomber
+_Inès_.
+
+
+ VII
+
+
+La différence qui existe entre la tragédie allemande et la tragédie
+française provient de ce que les auteurs allemands voulurent créer
+tout d'abord, tandis que les français se contentèrent de corriger les
+anciens. La plupart de nos chefs-d'oeuvre ne sont parvenus au point où
+nous les voyons qu'après avoir passé par les mains des premiers hommes
+de plusieurs siècles. Voilà pourquoi il est si injuste de s'en faire
+un titre pour écraser les productions originales.
+
+La tragédie allemande n'est autre chose que la tragédie des grecs,
+avec les modifications qu'a dû y apporter la différence des époques.
+Les grecs aussi avaient voulu faire concourir le faste de la scène aux
+jeux du théâtre; de là, ces masques, ces choeurs, ces cothurnes; mais,
+comme chez eux les arts qui tiennent des sciences étaient dans le
+premier état d'enfance, ils furent bientôt ramenés à cette simplicité
+que nous admirons. Voyez dans Servius ce qu'il fallait faire pour
+changer une décoration sur le théâtre des anciens.
+
+Au contraire, les auteurs allemands, arrivant au milieu de toutes les
+inventions modernes, se servirent des moyens qui étaient à leur portée
+pour couvrir les défauts de leurs tragédies. Lorsqu'ils ne pouvaient
+parler au coeur, ils parlèrent aux yeux. Heureux s'ils avaient su se
+renfermer dans de justes bornes! Voilà pourquoi la plupart des pièces
+allemandes ou anglaises qu'on transporte sur notre scène produisent
+moins d'effet que dans l'original; on leur laisse des défauts qui
+tiennent aux plans et aux caractères, et on leur ôte cette pompe
+théâtrale qui en est la compensation.
+
+Mme de Staël attribue encore à une autre raison la prééminence des
+auteurs français sur les auteurs allemands, et elle a observé juste.
+Les grands hommes français étaient réunis dans le même foyer de
+lumières; et les grands hommes allemands étaient disséminés comme dans
+des patries différentes. Il en est de deux hommes de génie comme des
+deux fluides sur la batterie; il faut les mettre en contact pour
+qu'ils vous donnent la foudre.
+
+
+ VIII
+
+
+On peut observer qu'il y a deux sortes de tragédies; l'une qui est
+faite avec des sentiments, l'autre qui est faite avec des événements.
+La première considère les hommes sous le point de vue des rapports
+établis entre eux par la nature; la seconde, sous le point de vue des
+rapports établis entre eux par la société. Dans l'une, l'intérêt naît
+du développement d'une des grandes affections auxquelles l'homme est
+soumis par cela même qu'il est homme, telles que l'amour, l'amitié,
+l'amour filial et paternel; dans l'autre, il s'agit toujours d'une
+volonté politique appliquée à la défense ou au renversement des
+institutions établies. Dans le premier cas, le personnage est
+évidemment passif, c'est-à-dire qu'il ne peut se soustraire à
+l'influence des objets extérieurs; un jaloux ne peut s'empêcher d'être
+jaloux, un père ne peut s'empêcher de craindre pour son fils; et peu
+importe comment ces impressions sont amenées, pourvu qu'elles soient
+intéressantes; le spectateur appartient toujours à ce qu'il craint ou
+à ce qu'il désire. Dans le second cas, au contraire, le personnage est
+essentiellement actif, parce qu'il n'a qu'une volonté immuable, et que
+la volonté ne peut se manifester que par des actions. On peut comparer
+ces deux tragédies, l'une à une statue que l'on taille dans le bloc,
+l'autre à une statue que l'on jette en fonte. Dans le premier cas, le
+bloc existe, il lui suffit pour devenir la statue d'être soumis à une
+influence extérieure; dans le second, il faut que le métal ait en
+lui-même la faculté de parcourir le moule qu'il doit remplir. A mesure
+que toutes les tragédies se rapprochent plus ou moins de ces deux
+types, elles participent plus ou moins de l'un ou de l'autre; il faut
+une forte constitution aux tragédies de tête pour se soutenir; les
+tragédies de coeur ont à peine besoin de s'astreindre à un plan. Voyez
+_Mahomet_ et _le Cid_.
+
+
+ IX
+
+
+E.--vient d'écrire ceci aujourd'hui 27 avril 1819:
+
+«En général, une chose nous a frappés dans les compositions de cette
+jeunesse qui se presse maintenant sur nos théâtres: ils en sont encore
+à se contenter facilement d'eux-mêmes. Ils perdent à ramasser des
+couronnes un temps qu'ils devraient consacrer à de courageuses
+méditations. Ils réussissent, mais leurs rivaux sortent joyeux de
+leurs triomphes. Veillez! veillez! jeunes gens, recueillez vos forces,
+vous en aurez besoin le jour de la bataille. Les faibles oiseaux
+prennent leur vol tout d'un trait; les aigles rampent avant de
+s'élever sur leurs ailes.»
+
+
+
+
+ FANTAISIE
+
+
+ Février 1819.
+
+Ce que je veux, c'est ce que tout le monde veut, ce que tout le monde
+demande, c'est-à-dire du pouvoir pour le roi et des garanties pour le
+peuple.
+
+Et, en cela, je suis bien différent de certains honnêtes gens de
+ma connaissance, qui professent hautement la même maxime, et qui,
+lorsqu'on en vient aux applications, se trouvent n'en vouloir
+réellement, les uns qu'une moitié, les autres qu'une autre,
+c'est-à-dire les uns qu'un peu de despotisme, et les autres que
+beaucoup de licence, à peu près comme feu mon grand-oncle, qui avait
+sans cesse à la bouche le fameux précepte de l'école de Salerne:
+_manger peu, mais souvent_; mais qui n'en admettait que la première
+partie pour l'usage de la maison.
+
+
+ Février 1819.
+
+L'autre jour je trouvai dans Cicéron ce passage: «Et il faut que
+l'orateur, en toutes circonstances, sache prouver le pour et le
+contre. »_In omni causa duas contrarias orationes explicari_. Eh!
+dis-je, c'est justement ce qu'il faut dans un siècle où l'on a
+découvert deux sortes de consciences, celle du coeur et celle de
+l'estomac.
+
+Voilà pour la conscience de l'orateur selon Cicéron, _vir probus
+dicendi peritus_. Pour ce qui est de ses moeurs,--ce que j'en écris
+ici n'est que pour l'instruction de la jeunesse de nos collèges,--on
+connaît la simplicité des moeurs antiques. Nous n'avons aucune raison
+de croire que les orateurs fissent autrement que les guerriers. Après
+qu'Achille et Patrocle ont tant pleuré Briséis, Achille, dit madame
+Dacier, conduit vers sa tente la belle Diomède, fille du sage Phorbas,
+et Patrocle s'abandonne au doux sommeil entre les bras de la jeune
+Iphis, amenée captive de Scyros. C'est comme Pétrarque, qui, après
+avoir perdu Laure, mourut de douleur à soixante-dix ans, en laissant
+un fils et une fille.
+
+Et à Athènes, où les pères envoyaient leurs fils à l'école
+chez Aspasie, à Athènes, cette ville de la politesse et de
+l'éloquence:--Qu'as-tu fait des cent écus que t'a valus le soufflet
+que tu reçus l'autre jour de Midias en plein théâtre? criait Eschine
+à Démosthène.--Eh quoi! athéniens, vous voulez couronner le front qui
+s'écorche lui-même à dessein d'intenter des accusations lucratives aux
+citoyens? En vérité, ce n'est pas une tête que porte cet homme sur ses
+épaules, c'est une ferme.
+
+Que dirai-je du barreau romain? des honnêtetés que se faisaient
+mutuellement les Scaurus et les Catulus, en présence de toute la
+canaille de Rome assemblée? On ne m'écoute pas, je suis Cassandre,
+criait Sextius. Je ne suis pas assez sur de n'être jamais lu que par
+des hommes pour rapporter la sanglante réplique de Marc-Antoine. Et au
+triomphe de César, qui était aussi un orateur: Citoyens, cachez vos
+femmes! chantaient ses propres soldats. _Urbani, claudite uxores,
+moechum caluum adducimus_.
+
+Je saisis cette occasion pour déclarer que je me repens bien
+sincèrement de n'être pas né dans les siècles antiques; je compte même
+écrire contre mon siècle un gros livre dont mon libraire vous prie,
+en passant, monsieur, de vouloir bien lui prendre quelques petites
+souscriptions.
+
+Et, en effet, ce devait être un bien beau temps que celui où, quand le
+peuple avait faim, on l'apaisait avec une fable longue, et plate,
+qui pis est! _O tempora! ô mores_! vont à leur tour s'écrier nos
+ministres.
+
+Et où, monsieur, pourvu que l'on ne fût ni borgne, ni bossu, ni
+boiteux, ni bancal, ni aveugle;
+
+Pourvu, d'ailleurs, que l'on ne fût ni trop faible ni trop puissant,
+ni trop méchant homme, ni trop homme de bien;
+
+Et surtout, ce qui était de rigueur, pourvu que l'on eût la précaution
+de ne point bâtir sa maison sur une butte;
+
+Alors, dis-je, en tant que l'on ne fût point emporté par la lèpre
+ou par la peste, on pouvait raisonnablement espérer de mourir
+tranquillement dans son lit; ce qui, à la vérité, n'est guère
+héroïque;
+
+Et où, monsieur, pour peu que l'on se sentit tant soit peu grand
+homme,--comme vous et moi, monsieur,--c'est-à-dire que l'on eût le
+noble désir d'être utile à la patrie par quelque action vaillante ou
+quelque invention merveilleuse,--désir qui, comme on sait, n'engage
+à rien,--alors, monsieur, il n'y avait rien aussi à quoi un honnête
+citoyen ne pût raisonnablement prétendre, qui sait? peut-être même
+à être pendu comme Phocion, ou, comme Duilius, l'accrocheur de
+vaisseaux, à être conduit par la ville avec une flûte et deux
+lanternes, à peu près comme de nos jours l'âne savant.
+
+
+ Avril 1819.
+
+Il pourrait, à mon sens, jaillir des réflexions utiles de la
+comparaison entre les romans de Le Sage et ceux de Walter Scott, tous
+deux supérieurs dans leur genre. Le Sage, ce me semble, est plus
+spirituel, Walter Scott est plus original; l'un excelle à raconter
+les aventures d'un homme, l'autre mêle à l'histoire d'un individu la
+peinture de tout un peuple, de tout un siècle; le premier se rit
+de toute vérité de lieux, de moeurs, d'histoire; le second,
+scrupuleusement fidèle à cette vérité même, lui doit l'éclat magique
+de ses tableaux. Dans tous les deux, les caractères sont tracés avec
+art; mais dans Walter Scott ils paraissent mieux soutenus, parce
+qu'ils sont plus saillants, d'une nature plus fraîche et moins polie.
+Le Sage sacrifie souvent la conscience de ses héros au comique d'une
+intrigue; Walter Scott donne à ses héros des âmes plus sévères; leurs
+principes, leurs préjugés même ont quelque chose de noble en ce qu'ils
+ne savent point plier devant les événements. On s'étonne, après avoir
+lu un roman de Le Sage, de la prodigieuse variété du plan; on s'étonne
+encore plus, en achevant un roman de Scott, de la simplicité du
+canevas; c'est que le premier met son imagination dans les faits, et
+le second dans les détails. L'un peint la vie, l'autre peint le coeur.
+Enfin, la lecture des ouvrages de Le Sage donne, en quelque sorte,
+l'expérience du sort; la lecture de ceux de Walter Scott donne
+l'expérience des hommes.
+
+
+«C'était un homme merveilleux et aussi grotesque qu'il y en ait
+jamais eu dans le peuple latin. Il mettait ses collections dans ses
+chaussons, et quand, dans l'ardeur de la dispute, nous lui contestions
+quelque chose, il appelait son valet:--Hem, hem, hem, Dave,
+apporte-moi le chausson de la tempérance, le chausson de la justice,
+ou le chausson de Platon, ou celui d'Aristote,--selon les matières qui
+étaient mises sur le tapis. Cent choses de cette sorte me faisaient
+rire de tout mon coeur, et j'en ris encore à présent comme si j'étais
+à même.» Les savants chaussons de Giraldo Giraldi méritaient, certes,
+d'être aussi célèbres que la perruque de Kant, laquelle s'est vendue
+30,000 florins à la mort du philosophe, et n'a plus été payée que
+1,200 écus à la dernière foire de Leipzick; ce qui prouverait, à
+mon sens, que l'enthousiasme pour Kant et son idéologie diminue en
+Allemagne. Cette perruque, dans les variations de son prix, pourrait
+être considérée comme le thermomètre des progrès du système de Kant.
+
+
+ Avril 1820.
+
+L'année littéraire s'annonce médiocrement. Aucun livre important,
+aucune parole forte; rien qui enseigne, rien qui émeuve. Il serait
+temps cependant que quelqu'un sortît de la foule, et dît: me voilà!
+Il serait temps qu'il parût un livre ou une doctrine, un Homère ou
+un Aristote. Les oisifs pourraient du moins se disputer, cela les
+dérouillerait.
+
+Mais que faire de la littérature de 1820, encore plus plate que celle
+de 1810, et plus impardonnable, puisqu'il n'y a plus là de Napoléon
+pour résorber tous les génies et en faire des généraux? Qui sait?
+Ney, Murat et Davout auraient peut-être été de grands poëtes. Ils se
+battaient comme on voudrait écrire.
+
+Pauvre temps que le nôtre! Force vers, point de poésie; force
+vaudevilles, point de théâtre. Talma, voilà tout.
+
+J'aimerais mieux Molière.
+
+On nous promet le _Monastère_, nouveau roman de Walter Scott. Tant
+mieux, qu'il se hâte, car tous nos faiseurs semblent possédés de la
+rage des mauvais romans. J'en ai là une pile que je n'ouvrirai jamais,
+car je ne serais pas sûr d'y trouver seulement ce que le chien dont
+parle Rabelais demandait en rongeant son os: _rien qu'ung peu de
+mouëlle_.
+
+L'année littéraire est médiocre, l'année politique est lugubre. M. le
+duc de Berry poignardé à l'Opéra, des révolutions partout.
+
+M. le duc de Berry, c'est la tragédie. Voici la parodie maintenant.
+
+Une grande querelle politique vient de s'émouvoir, ces jours-ci, à
+propos de M. Decazes. M. Donnadieu contre M. Decazes. M. d'Argout
+contre M. Donnadieu. M. Clausel de Coussergues contre M. d'Argout.
+
+M. Decazes s'en mêlera-t-il enfin lui-même? Toutes ces batailles nous
+rappellent les anciens temps où de preux chevaliers allaient provoquer
+dans son fort quelque géant félon. Au bruit du cor un nain paraissait.
+
+Nous avons déjà vu plusieurs nains apparaître; nous n'attendons plus
+que le géant.
+
+Le fait politique de l'année 1820, c'est l'assassinat de M. le duc de
+Berry; le fait littéraire, c'est je ne sais quel vaudeville. Il y a
+trop de disproportion. Quand donc ce siècle aura-t-il une littérature
+au niveau de son mouvement social, des poëtes aussi grands que ses
+événements?
+
+
+C'est sans doute par une conviction intime de mon ignorance que je
+tremble à l'approche d'une tête savante et que je recule à l'aspect
+d'un livre érudit. Quand le talent de critique se trouva dans mon
+cerveau, je savais tout juste assez de latin pour entendre ce que
+signifiait _genus irritabile_, et j'avais tout juste assez d'esprit
+et d'expérience pour comprendre que cette qualification s'applique
+au moins aussi bien aux savants qu'aux poëtes. Me voyant donc forcé
+d'exercer mon talent de critique sur l'une ou l'autre de ces deux
+classes constituantes du _genus irritabile_, je me promis bien de
+n'établir jamais ma juridiction que sur la dernière, parce qu'elle est
+réellement la seule qui ne puisse démontrer l'ineptie ou l'ignorance
+d'un critique. Vous dites à un poëte tout ce qui vous passe par la
+tête, vous lui dictez des arrêts, vous lui inventez des défauts. S'il
+se fâche, vous citez Aristote, Quintilien, Longin, Horace, Boileau.
+S'il n'est pas étourdi de tous ces grands noms, vous invoquez le
+_goût_; qu'a-t-il à répondre? Le goût est semblable à ces anciennes
+divinités païennes qu'on respectait d'autant plus qu'on ne savait où
+les trouver, ni sous quelle forme les adorer. Il n'en est pas de même
+avec les savants. _Ce sont gens_, comme disait Laclos, _qui ne se
+battent qu'à coups de faits_; et il est fort désagréable pour un grave
+journaliste, lequel n'a ordinairement d'un érudit que le pédantisme,
+de se voir rendre, par quelque savant irrité, les coups de férule
+qu'il lui avait administrés étourdiment. Joignez à cela qu'il n'y a
+rien de terrible comme la colère d'un savant attaqué sur son terrain
+favori. Cette espèce d'hommes-là ne sait dire d'injures que par
+in-folio; il semble que la langue ne leur fournisse point de termes
+assez forts pour exprimer leur indignation. Visdelou, cet amant
+platonique de la Lexicologie, raconte, dans son _Supplément à la
+bibliothèque orientale_, que l'impératrice chinoise Uu-Heu commit
+plusieurs _crimes_, tels que d'assassiner son mari, son frère, ses
+fils; mais un surtout qu'il appelle un _attentat inouï_, c'est d'avoir
+ordonné, au mépris de toutes les lois de la grammaire, qu'on l'appelât
+_empereur_ et non _impératrice_.
+
+
+Tout le monde a entendu parler de Jean Alary, l'inventeur de la
+_pierre philosophale des sciences_, voici quelques détails sur cet
+homme célèbre pour le peintre qui se proposera de faire son portrait:
+
+«Alary portait au milieu de la cour même une longue et épaisse barbe,
+un chapeau d'une forme haute et carrée qui n'était pas celle du temps,
+et un long manteau doublé de longue peluche qui lui descendait plus
+bas que les talons, et qu'il portait même souvent pendant les grandes
+chaleurs de l'été, ce qui le distinguait des autres hommes, et le
+faisait connaître du peuple, qui l'appelait hautement le _philosophe
+crotté_, de quoi, dit Colletet, sa modestie ne s'offensait jamais.»
+
+Colletet appelait Alary le _philosophe crotté_, Boileau appelait
+Colletet le _poëte crotté_. C'est qu'alors l'esprit et le savoir, ces
+deux démons si redoutés aujourd'hui, étaient de fort pauvres diables.
+Aujourd'hui ce qui salit le poëte et le philosophe, ce n'est pas la
+pauvreté, c'est la vénalité; ce n'est pas la crotte, c'est la boue.
+
+
+On considère maintenant en France, et avec raison, comme le
+complètement nécessaire d'une éducation élégante, une certaine
+facilité à manier ce qu'on est convenu d'appeler le style épistolaire.
+En effet, le genre auquel on donne ce nom--s'il est vrai que ce soit
+un genre--est dans la littérature comme ces champs du domaine public
+que tout le monde est en droit de cultiver. Cela vient de ce que
+le genre épistolaire tient plus de la nature que de l'art. Les
+productions de cette sorte sont, en quelque façon, comme les fleurs,
+qui croissent d'elles-mêmes, tandis que toutes les autres compositions
+de l'esprit humain ressemblent, pour ainsi dire, à des édifices
+qui, depuis leurs fondements jusqu'à leur faîte, doivent être
+laborieusement bâtis d'après des lois générales et des combinaisons
+particulières. La plupart des auteurs épistolaires ont ignoré qu'ils
+fussent auteurs; ils ont fait des ouvrages comme ce M. Jourdain, tant
+de fois cité, faisait de la prose, sans le savoir. Ils n'écrivaient
+point pour écrire, mais parce qu'ils avaient des parents et des amis,
+des affaires et des affections. Ils n'étaient nullement préoccupés,
+dans leurs correspondances, du souci de l'immortalité, mais tout
+bourgeoisement des soins matériels de la vie. Leur style est simple
+comme l'intimité, et cette simplicité en fait le charme. C'est parce
+qu'ils n'ont envoyé leurs lettres qu'à leurs familles qu'elles sont
+parvenues à la postérité. Nous croyons qu'il est impossible de dire
+quels sont les éléments du style épistolaire; les autres genres ont
+des règles, celui-là n'a que des secrets.
+
+
+
+
+ SATIRIQUES ET MORALISTES
+
+
+Celui qui, tourmenté du généreux démon de la satire, prétend dire
+des vérités dures à son siècle, doit, pour mieux terrasser le vice,
+attaquer en face l'homme vicieux; pour le flétrir, il doit le nommer;
+mais il ne peut acquérir ce droit qu'en se nommant lui-même. De cette
+manière il s'assure en quelque sorte la victoire; car, plus son ennemi
+est puissant, plus il se montre courageux, lui, et la puissance recule
+toujours devant le courage. D'ailleurs, la vérité veut être dite à
+haute voix, et une médisance anonyme est peut-être plus honteuse
+qu'une calomnie signée. Il n'en est pas de même du moraliste paisible
+qui ne se mêle dans la société que pour en observer en silence les
+ridicules et les travers, le tout à l'avantage de l'humanité. S'il
+examine les individus en particulier, il ne critique que l'espèce en
+général. L'étude à laquelle il se livre est donc absolument innocente,
+puisqu'il cherche à guérir tout le monde sans blesser personne.
+Cependant pour remplir avec fruit son utile fonction, sa première
+précaution doit être de garder l'incognito. Quelque bonne opinion
+que nous ayons de nous-mêmes, il y a toujours en nous une certaine
+conscience qui nous fait considérer comme hostile la démarche de tout
+homme qui vient scruter notre caractère. Cette conscience est celle de
+
+ L'endroit que l'on sent faible et qu'on veut se cacher.
+
+Aussi, si nous sommes forcés de vivre avec celui que nous regarderons
+comme un importun surveillant, nous envelopperons nos actions d'un
+voile de dissimulation, et il perdra toutes ses peines. Si, au
+contraire, nous pouvons l'éviter, nous le ferons fuir de tout le
+monde, en le dénonçant comme un fâcheux. Le philosophe observateur, à
+la manière des acteurs anciens, ne peut remplir son rôle s'il ne porte
+un masque. Nous recevrons fort mal le maladroit qui nous dira: Je
+viens compter vos défauts et étudier vos vices. Il faut, comme dit
+Horace, qu'il mette du foin à ses cornes, autrement nous crierons
+tous haro! Et celui qui se charge d'exploiter le domaine du ridicule,
+toujours si vaste en France, doit se glisser plutôt que se présenter
+dans la société, remarquer tout sans se faire remarquer lui-même, et
+ne jamais oublier ce vers de _Mahomet_:
+
+ Mon empire est détruit si l'homme est reconnu.
+
+
+Il ne faut pas juger Voltaire sur ses comédies, Boileau sur ses odes
+pindariques, ou Rousseau sur ses _allégories_ marotiques. Le critique
+ne doit pas s'emparer méchamment des faiblesses que présentent souvent
+les plus beaux talents, de même que l'histoire ne doit point abuser
+des petitesses qui se rencontrent dans presque tous les grands
+caractères. Louis XIV se serait cru déshonoré si son valet de chambre
+l'eût vu sans perruque; Turenne, seul dans l'obscurité, tremblait
+comme un enfant; et l'on sait que César avait peur de verser en
+montant sur son char de triomphe.
+
+
+En 1676, Corneille, l'homme que les siècles n'oublieront pas, était
+oublié de ses contemporains, lorsque Louis XIV fit représenter à
+Versailles plusieurs de ses tragédies. Ce souvenir du roi excita la
+reconnaissance du grand homme, la _veine_ de Corneille se ranima, et
+le dernier cri de joie du vieillard fut peut-être un des plus beaux
+chants du poëte,
+
+ Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter
+ Que tu prennes plaisir à me ressusciter?
+ Qu'au bout de quarante ans, Cinna, Pompée, Horace,
+ Reviennent à la mode et retrouvent leur place,
+ Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux
+ N'ôte point leur vieux lustre à mes premiers travaux?
+
+ Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes,
+ Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines,
+ Diraient-ils à l'envi, lorsque Oedipe aux abois
+ De ses juges pour lui gagna toutes les voix.
+ Je n'irai pas si loin, et, si mes quinze lustres
+ Font encor quelque peine aux modernes illustres,
+ S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,
+ Je n'aurai pas longtemps à les importuner.
+ Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre
+ C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre;
+ Au moment d'expirer il tâche d'éblouir,
+ Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.
+
+Ces vers m'ont toujours profondément ému. Corneille, aigri par
+l'envie, rebuté par l'indifférence, y laisse entrevoir toute la fière
+mélancolie de sa grande âme. Il sentait sa force, et il n'en était que
+plus amer pour lui de se voir méconnu. Ce mâle génie avait reçu à
+un haut degré de la nature la conscience de lui-même. Qu'on juge
+cependant à quel point les attaques réitérées de ses Zoïles durent
+influer sur ses idées pour l'amener à dire avec une sorte de
+conviction:
+
+ Sed neque Godaeis accedat musa tropaeis,
+ Nec Capellanum fas mihi velle sequi.
+
+De pareils vers, écrits sérieusement par Corneille, sont une bien
+sanglante épigramme contre son siècle.
+
+
+
+
+ SUR ANDRÉ DE CHÉNIER
+
+
+ 1819.
+
+Un livre de poésie vient de paraître, et, quoique l'auteur soit mort,
+les critiques pleuvent. Peu d'ouvrages ont été plus rudement traités
+par les _connaisseurs_ que ce livre. Il ne s'agit pas cependant de
+torturer un vivant, de décourager un jeune homme, d'éteindre un talent
+naissant, de tuer un avenir, de ternir une aurore. Non, cette fois, la
+critique, chose étrange, s'acharne sur un cercueil! Pourquoi? En voici
+la raison en deux mots: c'est que c'est bien un poëte mort, il est
+vrai, mais c'est aussi une poésie nouvelle qui vient de naître. Le
+tombeau du poëte n'obtient pas grâce pour le berceau de sa muse.
+
+Pour nous, nous laisserons à d'autres le triste courage de triompher
+de ce jeune lion arrêté au milieu de ses forces. Qu'on invective ce
+style incorrect et parfois barbare, ces idées vagues et incohérentes,
+cette effervescence d'imagination, rêves tumultueux du talent qui
+s'éveille; cette manie de mutiler la phrase, et, pour ainsi dire,
+de la tailler à la grecque; les mots dérivés des langues anciennes
+employés dans toute l'étendue de leur acception maternelle; des coupes
+bizarres, etc. Chacun de ces défauts du poëte est peut-être le germe
+d'un perfectionnement pour la poésie. En tout cas, ces défauts ne sont
+point dangereux, et il s'agit de rendre justice à un homme qui n'a
+point joui de sa gloire. Qui osera lui reprocher ses imperfections
+lorsque la hache révolutionnaire repose encore toute sanglante au
+milieu de ses travaux inachevés?
+
+Si d'ailleurs l'on vient à considérer quel fut celui dont nous
+recueillons aujourd'hui l'héritage, nous ne pensons pas que le
+sourire effleure facilement les lèvres. On verra ce jeune homme, d'un
+caractère noble et modeste, enclin à toutes les douces affections de
+l'âme, ami de l'étude, enthousiaste de la nature. En ce même temps,
+la révolution est imminente, la renaissance des siècles antiques est
+proclamée, Chénier devait être trompé, il le fut. Jeunes gens, qui de
+nous n'aurait point voulu l'être? Il suit le fantôme, il se mêle à
+tout ce peuple qui marche avec une ivresse délirante par le chemin des
+abîmes. Plus tard on ouvrit les yeux, les hommes égarés tournèrent la
+tête, il n'était plus temps pour revenir en arrière, il était encore
+temps pour mourir avec honneur. Plus heureux que son frère, Chénier
+vint désavouer son siècle sur l'échafaud.
+
+Il s'était présenté pour défendre Louis XVI, et, quand le martyr fut
+envoyé au ciel, il rédigea cette lettre par laquelle la dernière
+ressource de l'appel au peuple fut en vain offerte à la conscience des
+bourreaux.
+
+Cet homme si digne de sympathie n'eut pas le temps de devenir un poëte
+parfait; mais, en parcourant les fragments qu'il nous a laissés, on
+rencontre des détails qui font oublier tout ce qui lui manque. Nous
+allons en signaler quelques-uns. Voyons d'abord le tableau de Thésée
+tuant un centaure:
+
+ Il va fendre sa tête;
+ Soudain le fils d'Égée, invincible, sanglant,
+ L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brûlant,
+ Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible,
+ S'élance, va saisir sa chevelure horrible,
+ L'entraîne, et quand sa bouche ouverte avec effort
+ Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.
+
+Ce morceau présente ce qui constitue l'originalité des poëtes anciens,
+la trivialité dans la grandeur. D'ailleurs, l'action est vive,
+toutes les circonstances sont bien saisies et les épithètes sont
+pittoresques. Que lui manquer-t-il? Une coupe _élégante_? Nous
+préférons cependant une pareille «barbarie» à ces vers qui n'ont
+d'autre mérite qu'une irréprochable médiocrité.
+
+Il y a dans Ovide:
+
+ Nec dicere Rhaetus
+ Plura sinit, rutilasque ferox per aperta loquentis
+ Condidit ora viri, perque os in pectore flammas.
+
+C'est ainsi que Chénier imite. En maître. Il avait dit des serviles
+imitateurs:
+
+ La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit.
+
+Voyez encore ces vers de l'apothéose d'Hercule:
+
+ Il monte, sous ses pieds
+ Étend du vieux lion la dépouille héroïque,
+ Et, l'oeil au ciel, la main sur la massue antique,
+ Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu.
+ Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu
+ Brille autour du héros, et la flamme rapide
+ Porte aux palais divins l'âme du grand Alcide.
+
+Nous préférons cette image à celle d'Ovide, qui peint Hercule étendu
+sur son bûcher, avec un visage aussi calme que s'il était couché sur
+le lit des festins. Remarquons seulement que l'image d'Ovide est
+païenne, celle d'André de Chénier est chrétienne.
+
+Veut-on maintenant des vers bien faits, des vers où brille le mérite
+de la difficulté vaincue? tournons la page, car, pour citer, on n'a
+guère que l'embarras du choix:
+
+ Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche,
+ Quand, lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche,
+ Riant et m'asseyant près de lui, sur son coeur,
+ M'appelait son rival et déjà son vainqueur;
+ Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre
+ A souffler une haleine harmonieuse et pure,
+ Et ses savantes mains, prenant mes jeunes doigts,
+ Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois,
+ Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore,
+ A fermer tour à tour les trous du buis sonore.
+
+Veut-on des images gracieuses?
+
+ J'étais un faible enfant, qu'elle était grande et belle;
+ Elle me souriait et m'appelait près d'elle;
+ Debout sur ses genoux, mon innocente main
+ Parcourait ses cheveux, son visage, son sein;
+ Et sa main, quelquefois aimable et caressante,
+ Feignait de châtier mon enfance imprudente.
+ C'est devant ses amants, auprès d'elle confus,
+ Que la fière beauté me caressait le plus.
+ Que de fois (mais, hélas! que sent-on à cet âge?)
+ Que de fois ses baisers ont pressé mon visage!
+ Et les bergers disaient, me voyant triomphant:
+ Oh! que de biens perdus! O trop heureux enfant!
+
+Les idylles de Chénier sont la partie la moins travaillée de ses
+ouvrages, et cependant nous connaissons peu de poëmes dans la langue
+française dont la lecture soit plus attachante; cela tient à cette
+vérité de détails, à cette abondance d'images qui caractérisent la
+poésie antique. On a observé que telle églogue de Virgile pourrait
+fournir des sujets à toute une galerie de tableaux.
+
+Mais c'est surtout dans l'élégie qu'éclate le talent d'André de
+Chénier. C'est là qu'il est original, c'est là qu'il laisse tous ses
+rivaux en arrière. Peut-être l'habitude de l'antiquité nous égare,
+peut-être avons-nous lu avec trop de complaisance les premiers essais
+d'un poëte malheureux; cependant nous osons croire, et nous ne
+craignons pas de le dire, que, malgré tous ses défauts, André de
+Chénier sera regardé parmi nous comme le père et le modèle de la
+véritable élégie. C'est ici qu'on est saisi d'un profond regret, en
+voyant combien ce jeune talent marchait déjà de lui-même vers un
+perfectionnement rapide. En effet, élevé au milieu des muses antiques,
+il ne lui manquait que la familiarité de sa langue; d'ailleurs, il
+n'était dépourvu ni de sens ni de lecture, et encore moins de ce goût
+qui n'est que l'instinct du vrai beau. Aussi voit-on ses défauts faire
+rapidement place à des beautés hardies, et, s'il se débarrasse encore
+quelquefois des entraves grammaticales, ce n'est plus guère qu'à la
+manière de La Fontaine, pour donner à son style plus de mouvement, de
+grâce et d'énergie. Nous citerons ces vers:
+
+ Et c'est Glycère, amis, chez qui la table est prête!
+ Et la belle Amélie est aussi de la fête!
+ Et Rose, qui jamais ne lasse les désirs,
+ Et dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs!
+
+ J'y consens, avec vous je suis prêt à m'y rendre,
+ Allons! Mais si Camille, ô dieux! vient à l'apprendre!
+ Quel orage suivra ce banquet tant vanté,
+ S'il faut qu'à son oreille un mot en soit porté!
+ Oh! vous ne savez pas jusqu'où va son empire.
+ Si j'ai loué des yeux, une bouche, un sourire,
+ Ou si, près d'une belle assis en un repas,
+ Nos lèvres en riant ont murmuré tout bas,
+ Elle a tout vu. Bientôt cris, reproches, injure,
+ Un mot, un geste, un rien, tout était un parjure.
+ «Chacun, pour cette belle avait vu mes égards;
+ «Je lui parlais des yeux, je cherchais ses regards.»
+ Et puis des pleurs, des pleurs... que Memnon sur sa cendre
+ A sa mère immortelle en a moins fait répandre!
+ Que dis-je? sa colère ose en venir aux coups...
+
+Et ceux-ci, où éclatent, à un égal degré, la variété des coupes et la
+vivacité des tournures:
+
+ Une amante moins belle aime mieux, et du moins,
+ Humble et timide, à plaire elle est pleine de soins;
+ Elle est tendre, elle a peur de pleurer votre absence;
+ Fidèle, peu d'amants attaquent sa constance;
+ Et son égale humeur, sa facile gaîté,
+ L'habitude, à son front tiennent lieu de beauté.
+ Mais celle qui partout fait conquête nouvelle,
+ Celle qu'on ne voit point sans dire: Qu'elle est belle!
+ Insulte en son triomphe aux soupirs de l'amour.
+ Souveraine au milieu d'une tremblante cour,
+ Dans son léger caprice inégale et soudaine,
+ Tendre et bonne aujourd'hui, demain froide et hautaine,
+ Si quelqu'un se dérobe à ses enchantements,
+ Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans un peuple d'amants?
+ On brigue ses regards, elle s'aime et s'admire,
+ Et ne connaît d'amour que celui qu'elle inspire.
+
+En général, quelle que soit l'inégalité du style de Chénier, il est
+peu de pages dans lesquelles on ne rencontre des images pareilles à
+celle-ci:
+
+ Oh! si tu la voyais, cette belle coupable,
+ Rougir, et s'accuser, et se justifier,
+ Sans implorer sa grâce et sans s'humilier!
+ Pourtant, de l'obtenir doucement inquiète,
+ Et, les cheveux épars, immobile, muette,
+ Les bras, la gorge nue, en un mol abandon,
+ Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon,
+ Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche,
+ Tes baisers porteraient le pardon sur sa bouche!
+
+Voici encore un morceau d'un genre différent, aussi énergique que
+celui-là est gracieux. On croirait lire des vers de quelqu'un de nos
+vieux poëtes:
+
+ Souvent las d'être esclave et de boire la lie
+ De ce calice amer que l'on nomme la vie,
+ Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,
+ Je regarde la tombe, asile souhaité!
+ Je souris à la mort volontaire et prochaine.
+ Je me prie en pleurant d'oser rompre ma chaîne.
+ Le fer libérateur qui percerait mon sein
+ Déjà frappe mes yeux et frémit sous ma main;
+ Et puis mon coeur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse;
+ Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse,
+ Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux,
+ L'homme sait se cacher d'un voile spécieux...
+ A quelque noir destin qu'elle soit asservie,
+ D'une étreinte invincible il embrasse la vie,
+ Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir,
+ Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir.
+ Il a souffert, il souffre, aveugle d'espérance,
+ Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance,
+ Et la mort, de nos maux ce remède si doux,
+ Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous!
+
+Il est hors de doute que si Chénier avait vécu, il se serait placé
+un jour au rang des premiers poëtes lyriques. Jusque dans ses
+essais informes on trouve déjà tout le mérite du genre, la verve,
+l'entraînement, et cette fierté d'idées d'un homme qui pense par
+lui-même; d'ailleurs, partout la même flexibilité de style; là des
+images gracieuses, ici des détails rendus avec la plus énergique
+trivialité. Ses odes à la manière antique, écrites en latin, seraient
+citées comme des modèles d'élévation et d'énergie; encore, toutes
+latines qu'elles sont, il n'est point rare d'y trouver des strophes
+dont aucun poëte français ne désavouerait la teinte ferme et
+originale.
+
+ Vain espoir! inutile soin!
+ Ramper est des humains l'ambition commune;
+ C'est leur plaisir, c'est leur besoin.
+ Voir fatigue leurs yeux, juger les importune.
+ Ils laissent juger la fortune,
+ Qui fait juste celui qu'elle fait tout-puissant.
+ Ce n'est point la vertu, c'est la seule victoire
+ Qui donne et l'honneur et la gloire.
+ Teint du sang des vaincus, tout glaive est innocent.
+
+Et plus loin:
+
+ C'est bien. Fais-toi justice, ô peuple souverain!
+ Dit cette cour lâche et hardie.
+ Ils avaient dit: C'est bien, quand, la lyre à la main,
+ L'incestueux chanteur, ivre de sang romain,
+ Applaudissait à l'incendie.
+
+Il n'y aura point d'opinion mixte sur André de Chénier. Il faut jeter
+le livre ou se résoudre à le relire souvent; ses vers ne veulent
+pas être jugés, mais sentis. Ils survivront à bien d'autres qui
+aujourd'hui paraissent meilleurs. Peut-être, comme le disait naïvement
+La Harpe, peut-être parce qu'ils renferment en effet quelque chose. En
+général, en lisant Chénier, substituez aux termes qui vous choquent
+leurs équivalents latins, il sera rare que vous ne rencontriez pas de
+beaux vers. D'ailleurs, vous trouverez dans Chénier la manière franche
+et large des anciens; rarement de vaines antithèses, plus souvent des
+pensées nouvelles, des peintures vivantes, partout l'empreinte de
+cette sensibilité profonde sans laquelle il n'est point de génie,
+et qui est peut-être le génie elle-même. Qu'est-ce, en effet, qu'un
+poëte? Un homme qui sent fortement, exprimant ses sensations dans une
+langue expressive. La poésie, ce n'est presque que sentiment.
+
+
+Il y a déjà dans la nouvelle génération née avec ce siècle des
+commencements de grands poëtes.
+
+Attendez quelques années encore.
+
+Les fils des dents du dragon n'avaient pas besoin d'être entièrement
+sortis de la terre pour qu'on reconnût en eux des guerriers; et,
+lorsque vous aviez vu seulement les gantelets d'Érix, vous pouviez
+juger les forces de l'athlète.
+
+
+
+
+ A UN TRADUCTEUR D'HOMÈRE
+
+
+Les grands poëtes sont comme les grandes montagnes, ils ont beaucoup
+d'échos. Leurs chants sont répétés dans toutes les langues, parce que
+leurs noms se trouvent dans toutes les bouches. Homère a dû, plus que
+tout autre, à son immense renommée le privilège ou le malheur d'une
+foule d'interprètes. Chez tous les peuples, d'impuissants copistes
+et d'insipides traducteurs ont défiguré ses poëmes; et depuis Accius
+Labeo, qui s'écriait:
+
+ Crudum manduces Priamum Priamique puellos;
+ «Mange tout crus Priam et ses enfants»;
+
+jusqu'à ce brave contemporain de Marot qui faisait dire au chantre
+d'Achille:
+
+ Lors, face à face, on vit ces deux grands ducs
+ Piteusement sur la terre étendus;
+
+depuis le siècle du grammairien Zoïle jusqu'à nos jours, il est
+impossible de calculer le nombre des pygmées qui ont tour à tour
+essayé de soulever la massue d'Hercule.
+
+Croyez-moi, ne vous mêlez pas à ces nains. Votre traduction est encore
+en portefeuille; vous êtes bien heureux d'être à temps pour la brûler.
+
+Une traduction d'Homère en vers français! c'est monstrueux et
+insoutenable, monsieur. Je vous affirme, en toute conscience, que je
+suis indigné de votre traduction.
+
+Je ne la lirai certes pas. Je veux en être quitte pour la peur. Je
+déclare qu'une traduction en vers de n'importe qui, par n'importe
+qui, me semble chose absurde, impossible et chimérique. Et j'en
+sais quelque chose, moi, qui ai rimé en français (ce que j'ai caché
+soigneusement jusqu'à ce jour) quatre ou cinq mille vers d'Horace, de
+Lucain et de Virgile; moi, qui sais tout ce qui se perd d'un hexamètre
+qu'on transvase dans un alexandrin.
+
+Mais Homère, monsieur! traduire Homère!
+
+Savez-vous bien que la seule simplicité d'Homère a, de tout temps,
+été l'écueil des traducteurs? Madame Dacier l'a changée en platitude;
+Lamotte-Houdard, en sécheresse; Bitaubé, en fadaise. François Porto
+dit qu'il faudrait être un second Homère pour louer dignement le
+premier. Qui faudrait-il donc être pour le traduire?
+
+
+
+
+ EN VOYANT LES ENFANTS
+ SORTIR DE L'ÉCOLE
+
+
+ Juin 1820.
+
+Je ris quand chaque soir de l'école voisine
+Sort et s'échappe en foule une troupe enfantine,
+Quand j'entends sur le seuil le sévère mentor
+Dont les derniers avis les poursuivent encor:
+--Hâtez-vous, il est tard, vos mères vous attendent!
+--Inutiles clameurs que les vents seuls entendent!
+Il rentre. Alors la bande, avec des gris aigus,
+Se sépare, oubliant les ordres de l'argus.
+Les uns courent sans peur, pendant qu'il fait un somme,
+Simuler des assauts sur le foin du bonhomme;
+D'autres jusqu'en leurs nids surprennent les oiseaux
+Qui le soir le charmaient, errants sous ses berceaux;
+Ou, se glissant sans bruit, vont voir avec mystère
+S'ils ont laissé des noix au clos du presbytère.
+
+Sans doute vous blâmez tous ces jeux dont je ris;
+Mais Montaigne, en songeant qu'il naquit dans Paris,
+Vantait son air impur, la fange de ses rues;
+Montaigne _aimait Paris jusque dans ses verrues_.
+J'ai passé par l'enfance, et cet âge chéri
+Plaît, même en ses écarts, à mon coeur attendri.
+Je ne sais, mais pour moi sa naïve ignorance
+Couvre encor ses défauts d'un voile d'innocence.
+Le lierre des rochers déguise le contour,
+Et tout paraît charmant aux premiers feux du jour.
+
+Age serein où l'âme, étrangère à l'envie,
+Se prépare en riant aux douleurs de la vie,
+Prend son penchant pour guide, et, simple en ses transports,
+Fait le bien sans orgueil et le mal sans remords!
+
+
+
+
+ A DES PETITS ENFANTS EN CLASSE
+
+
+ Juin 1820.
+
+Vous qui, les yeux fixés sur un gros caractère,
+L'imitez vainement sur l'arène légère,
+Et voyez chaque fois, malgré vos soins nouveaux,
+Le cylindre fatal effacer vos travaux,
+Ce triste passe-temps, mes enfants, c'est la vie.
+Un jour, vers le bonheur tournant un oeil d'envie,
+Vous ferez comme moi, sur ce modèle heureux,
+Bien des projets charmants, bien des plans généreux;
+Et puis viendra le sort, dont la main inquiète
+Détruira dans un jour votre ébauche imparfaite!
+
+Êtres purs et joyeux, meilleurs que nous ne sommes,
+Enfants, pourquoi faut-il que vous deveniez hommes?
+Pourquoi faut-il qu'un jour vous soyez comme nous,
+Esclaves ou tyrans, enviés ou jaloux?
+
+
+Il n'y a plus rien d'original aujourd'hui à pécher contre
+la grammaire; beaucoup d'écrivains nous ont lassés de cette
+originalité-là. Il faut aussi éviter de tirer parti des petits
+détails, genre qui montre de la recherche et de l'affectation. Il
+faut laisser ces puérils moyens d'amuser à ces gens qui mettent des
+intentions dans une virgule et des réflexions dans un trait suspensif,
+font de l'esprit sur tout et de l'érudition sur rien, et qui,
+dernièrement encore, à propos de ces piqueurs qui ont alarmé tout
+Paris, remirent sur la scène les hommes de tous les siècles et de
+tous les pays, depuis Caligula, qui piquait les mouches, jusqu'à don
+Quichotte, qui piquait les moines.
+
+
+Campistron, comme Lagrange-Chancel, avait montré de bonne heure des
+dispositions pour la poésie, et cependant ils ne se sont jamais élevés
+tous les deux au-dessus du médiocre. Il est rare, en effet, que des
+talents si précoces parviennent jamais à la maturité du génie. C'est
+une vérité dont nous pouvons tous les jours nous convaincre davantage.
+Nous voyons des jeunes gens faire à dix-neuf ans ce que Racine
+n'aurait pas fait à vingt-cinq; mais à vingt-cinq ils sont arrivés à
+l'apogée de leur talent, et à vingt-huit ans ils ont déjà défait la
+moitié de leur gloire. On nous objectera que Voltaire aussi avait fait
+des vers dès son enfance; mais il est à remarquer que, dès quinze
+ans, Campistron et Lagrange-Chancel étaient connus dans les salons
+et considérés comme de petits grands hommes; tandis qu'au même âge
+Voltaire était déjà en fuite de chez son père; et, en général, ce
+n'est pas dans des cages, fussent-elles dorées, qu'il faut élever les
+aigles.
+
+
+Quand un écrivain a pour qualité principale l'originalité, il perd
+souvent quelque chose à être cité. Ses peintures et ses réflexions,
+dictées par un esprit organisé d'une façon particulière, veulent être
+vues à la place où l'auteur les a disposées, précédées de ce qui
+les amène, suivies de ce qu'elles entraînent. Liées à l'ouvrage,
+la couleur bien appareillée des parties concourt à l'harmonie de
+l'ensemble; détachées du tout, cette même couleur devient disparate
+et forme une dissonance avec tout ce dont on l'entoure. Le style du
+critique, qui doit être simple et coulant, et qui est maintes fois
+plat et commun, présente un contraste choquant avec le style large,
+hardi et souvent brusque de l'auteur original. Une citation de tel
+grand poëte ou de tel grand écrivain, encadrée dans la prose luisante,
+récurée et bourgeoise de tel critique, c'est un effet pareil à
+celui que ferait une figure de Michel-Ange au milieu des casseroles
+trompe-l'oeil de M. Drolling.
+
+
+Il est difficile de ne point avoir de prévention contre cette manie,
+aujourd'hui si commune à nos auteurs, de réunir des imaginations
+toujours diverses et souvent contraires pour concourir au même
+ouvrage. Cowley, pressé par le marquis de Twickenham de s'adjoindre
+dans ses travaux je ne sais quel poëte obscur, répondit à Sa
+Seigneurie qu'un âne et un cheval traîneraient mal un chariot. Deux
+auteurs perdent souvent, en le mettant en commun, tout le talent
+qu'ils pourraient avoir chacun séparément. Il est impossible que deux
+têtes humaines conçoivent le même sujet absolument de la même manière;
+et l'absolue unité de la conception est la première qualité d'un
+ouvrage. Autrement les idées des divers collaborateurs se heurtent
+sans se lier, et il résulte de l'ensemble une discordance inévitable
+qui choque sans qu'on s'en rende raison. Les auteurs excellents,
+anciens et modernes, ont toujours travaillé seuls, et voilà pourquoi
+ils sont excellents.
+
+
+
+
+ UN FEUILLETON
+
+
+ Décembre 1820.
+
+ THÉATRE-FRANÇAIS
+
+ _JEAN DE BOURGOGNE_
+
+ Tragédie en cinq actes.
+
+
+C'est un inconvénient des sujets historiques d'embarrasser
+l'intelligence de notre savant parterre. Il arrive devant la toile
+sans rien connaître des événements qui vont se passer sous ses yeux,
+et auxquels ne l'initie qu'assez superficiellement une exposition
+toujours mal écoutée ou mal entendue. C'est dans le journal du
+lendemain que les spectateurs iront le plus souvent chercher de quelle
+race sortait le héros, à quelle famille appartenait l'héroïne, sur
+quel pays régnait le tyran, désappointés si le critique n'éclaire pas
+leur ignorance, et ne leur dit pas, comme au valet Hector, de quel
+pays était le _galant homme Sénèque_.
+
+Nous nous dispenserons toutefois d'obéir à l'usage, d'abord parce que
+longtemps avant que nous ne nous mêlassions de régenter les théâtres,
+les petits précis historiques des feuilletons nous avaient toujours
+paru fort ennuyeux; ensuite parce que nous ne pouvons décemment nous
+flatter de réussir mieux au métier d'historien que tant de critiques
+plus habiles que nous, nos devanciers; et, sur ce, fort de l'avis de
+Barnes, qu'il suffît, pour gagner une cause, de trouver _deux raisons,
+bonnes ou mauvaises_, nous passons à _Jean de Bourgogne_.
+
+Dès les premières scènes de cette pièce, nous voyons se dessiner trois
+principaux caractères, ce qui nous donne deux actions distinctes, ou,
+si l'on veut, deux faits en question différents, savoir: la question
+entre le dauphin et le duc de Bourgogne, ou la France sera-t-elle
+sauvée? et la question entre le duc de Bourgogne et Valentine de
+Milan, ou la mort du duc d'Orléans sera-t-elle vengée? A cette
+inadvertance de diviser ainsi l'attention du spectateur en présentant
+deux héros à son affection, l'auteur a joint le tort beaucoup plus
+grand de ne pas réunir les deux affections qui en résultent en un seul
+et même intérêt. En effet, s'il nous montre le dauphin prêt à tout
+sacrifier pour sauver la France, il nous montre en même temps la
+duchesse prête à tout sacrifier, même la France, pour sauver son mari;
+il suit de là que le spectateur, qui s'intéresse à l'une des deux
+actions, ne s'intéresse pas à l'autre, et réciproquement, de telle
+sorte que la moitié de la pièce est frappée de mort. Cette combinaison
+est d'autant plus malheureuse, qu'elle ne paraissait nullement
+nécessaire. Dès que l'auteur voulait commencer sa pièce par rappeler
+les crimes de Jean de Bourgogne, idée juste et tragique, il n'avait
+pas besoin de l'intervention personnelle de la duchesse d'Orléans; une
+lettre eût suffi, et le spectateur se serait trouvé transporté tout
+de suite au milieu des scènes animées du second acte, seul point
+véritable de la pièce où commence l'action.
+
+Lorsque nous disons que l'action commence, nous sentons avec peine
+que nous nous servons d'une expression impropre; c'est _paraît devoir
+commencer_ que nous devrions dire. En effet, la tragédie nouvelle,
+estimable sous d'autres rapports, n'est encore, quant au plan, qu'une
+pièce comme tant d'autres, une tragédie sans action, une sorte de
+lanterne magique où tous les personnages courent les uns après les
+autres sans pouvoir jamais s'atteindre.
+
+Ainsi, lorsque le dauphin est à délibérer dans son conseil sur
+l'accusation portée contre le duc de Bourgogne, tout à coup celui-ci
+se présente, et, loin de se justifier, déclare la guerre à son
+souverain. Voilà une situation; mais que produit-elle? Rien. Les
+deux partis se séparent avec des menaces réciproques. Cependant
+Tanneguy-Duchâtel est là qui doit assassiner le prince un jour et qui
+devrait, ce semble, profiter de l'occasion. Et de deux choses l'une:
+ou le duc de Bourgogne a les moyens de s'emparer de la personne de
+son maître, et alors pourquoi ne le fait-il pas? ou il n'en a pas
+le pouvoir, et alors pourquoi vient-il s'exposer, par une bravade
+inutile, aux suites d'un premier mouvement, incalculables dans tout
+autre personnage qu'un héros aussi patient que le dauphin?
+
+Et plus loin encore, nous retrouvons la même situation, mais dégagée
+de tout ce qui peut la rendre décisive. On vient annoncer au dauphin
+que le duc de Bourgogne est maître de Paris et qu'il marche sur le
+palais. Voilà le dauphin en péril, comment fera-t-il pour en sortir?
+Rien de plus simple; il sort par une porte et le duc de Bourgogne
+entre par l'autre. Mais, dira l'auteur, le dauphin se laisse
+entraîner. Et voilà justement le malheur, les grands caractères
+doivent toujours agir par eux-mêmes, autrement était-ce la peine de
+nous annoncer des géants, si auparavant vous aviez pris soin de leur
+attacher les jambes?
+
+Cependant le duc de Bourgogne, resté seul, se garde bien de poursuivre
+le dauphin, ce qui le mettrait dans la nécessité d'être vainqueur ou
+d'être vaincu. Il s'amuse à composer avec les Armagnacs, à rabattre
+les prétentions des anglais, et même à offrir des places au
+chancelier. Puis il part pour Montereau. Tout à coup on apprend qu'il
+y a accepté une entrevue avec le dauphin et qu'il y a été assassiné.
+Il est évident que, si le commencement de la pièce nous a fait voir de
+grands événements ne produisant que de petits résultats, la balance
+se rétablit bien au dernier acte, et qu'il est difficile de voir un
+événement plus important produit par une cause plus légère et plus
+inattendue.
+
+Nous venons d'exposer en peu de mots le plan de _Jean de Bourgogne_,
+dégagé de toutes les scènes épisodiques; il nous reste à examiner
+comment un auteur, qui est loin de manquer de talent, a pu être
+conduit à travailler sur un canevas aussi imparfait.
+
+Le malheur de l'auteur vient d'avoir confondu les deux espèces de
+tragédie, la tragédie de sentiments et la tragédie d'événements.
+Il suffit, pour s'en convaincre, d'établir entre ses deux héros
+quelques-uns des rapports naturels de frère à frère ou de père à fils;
+nous allons voir disparaître toutes les difformités de son action. Par
+exemple, qu'un fils accusé d'un crime déclare la guerre à son père,
+doit-on être étonné que les deux personnages, eussent-ils la faculté
+de s'exterminer mutuellement, se séparent avec de simples menaces? Y
+a-t-il rien de honteux dans la fuite d'un père devant un fils rebelle?
+Et si ce fils périt assassiné malgré les ordres du père, la situation
+de celui-ci en sera-t-elle moins noble et moins touchante? Nous
+venons, sans nous en apercevoir, de retracer l'aventure de David et
+d'Absalon, l'une des plus tragiques qui soient dans les livres saints.
+
+Dans le cas actuel, dès que l'auteur voulait nous représenter la mort
+du duc de Bourgogne, il fallait choisir entre les deux hypothèses
+d'un meurtre fortuit ou d'un assassinat prémédité. La première était
+impraticable, puisqu'une tragédie doit avoir un commencement, une fin
+et un milieu. En admettant la seconde, il fallait, dès les premières
+scènes, poser la question tragique: le duc sera-t-il assassiné, ou
+ne le sera-t-il pas? et faire naître l'intérêt de la lutte des
+circonstances qui le détournent de sa perte ou qui l'y entraînent.
+Mais, dans la tragédie telle qu'elle est faite, le spectateur, conduit
+d'incidents en incidents vers la catastrophe, sans que rien lie
+la catastrophe aux incidents, aperçoit à peine çà et là quelques
+intentions dramatiques, quelques combinaisons théâtrales qui font
+naufrage au milieu du flux et du reflux des épisodes.
+
+
+Walter Scott cache son nom sous le nom de Jedediah Cleisbotham. Je ne
+vois pas pourquoi on l'en blâme.
+
+Si un sot parvient à la célébrité, il ne lâche plus deux pages de son
+écriture sans les protéger de son nom, espérant que sa réputation fera
+celle de son livre, tandis que souvent celle de son livre défait la
+sienne. L'homme de mérite, dès qu'il est arrivé à la gloire, évite
+quelquefois de décorer de son nom les nouveaux écrits qu'il livre au
+public. Il a assez d'orgueil pour savoir que son nom influerait sur
+l'opinion, et assez de modestie pour ne le pas vouloir. Il aime à
+redevenir ignoré, pour se ménager, en quelque sorte, une nouvelle
+gloire. Il y a quelque chose du fanfaron dans ces guerriers
+d'Homère qui préludaient au combat en déclinant leurs noms et leurs
+généalogies; ce sont des héros plus vrais, ces chevaliers français qui
+combattaient la visière baissée, et ne découvraient le visage qu'après
+que le bras avait été reconnu.
+
+
+
+
+ LES _VOUS_ ET LES _TU_
+
+ D'APRÈS LA RÉVOLUTION
+
+
+ ARISTIDE A BRUTUS
+
+
+ Quien haga aplicaciones
+ Con su pan se lo coma.
+
+ YRIARTE.
+
+
+ Brutus, te souvient-il, dis-moi,
+ Du temps où, las de ta livrée,
+ Tu vins en veste déchirée
+ Te joindre à ce bon peuple-roi
+ Fier de sa majesté sacrée
+ Et formé de gueux comme toi?
+ Dans ce beau temps de république,
+ Boire et jurer fut ton emploi.
+ Ton bonnet, ton jargon cynique,
+ Ton air sombre, inspiraient l'effroi;
+ Et, plein d'un feu patriotique,
+ Pour gagner le laurier civique,
+ Tous nos hameaux t'ont vu, je croi,
+ Fraterniser à coups de pique
+ Et piller au nom de la loi.
+
+ Las! l'autre jour, monsieur le prince,
+ Pour vous parler des intérêts
+ D'un vieil ami de ma province,
+ J'entrai dans votre beau palais.
+ D'abord, je fis, de mon air mince,
+ Rire un régiment de valets;
+ Puis, relégué dans l'antichambre,
+ Tout mouillé des pleurs de décembre,
+ J'attendis, près du feu cloué,
+ Et, comme un sage du Pirée,
+ Opposant, de tous bafoué,
+ Au sot orgueil de la livrée
+ La fierté du manteau troué.
+ On m'appelle enfin. Je m'élance,
+ Et l'huissier de votre grandeur
+ Me fait traverser en silence
+ Quatre salons «dont l'élégance
+ «Égalait seule la splendeur».
+ Bientôt, monseigneur, plein de joie,
+ Je vois, sur des carreaux de soie,
+ Votre altesse en son cabinet,
+ Portant sur son sein, avec gloire,
+ Un beau cordon, brillant de moire,
+ De la couleur de ton bonnet.
+
+ Quoi! c'était donc un prince en herbe
+ Que mon cher Brutus d'autrefois!
+ On vous admire, je le vois;
+ Votre savoir passe en proverbe;
+ Vos festins sont dignes des rois;
+ Vos cadeaux sont d'un goût superbe;
+ Homme d'état, votre talent
+ Éclate en vos moindres saillies,
+ Et si vous dites des folies,
+ Vous les dites d'un ton galant.
+ Quant à moi, je ris en silence;
+ Car, puisqu'aujourd'hui l'opulence
+ Donne tout, grâce, esprit, vertus,
+ Les bons mots de votre excellence
+ Étaient les jurons de Brutus.
+
+ Adieu, monseigneur, sans rancune!
+ Briguez les sourires des rois
+ Et les faveurs de la fortune.
+ Pour moi, je n'en attends aucune.
+ Ma bourse, vide tous les mois,
+ Me force à changer de retraites;
+ Vous, dans un poste hasardeux,
+ Tâchez de rester où vous êtes,
+ Et puissions-nous vivre tous deux,
+ Vous sans remords, et moi sans dettes.
+ Excusez si, parfois encor,
+ J'ose rire de la bassesse
+ De ces courtisans brillants d'or
+ Dont la foule à grands flots vous presse,
+ Lorsque, entrant d'un air de noblesse
+ Dans les salons éblouissants
+ Du pouvoir et de la richesse,
+ L'illustre pied de votre altesse
+ Vient salir ces parquets glissants
+ Que tu frottais dans ta jeunesse.
+
+
+Combien de malheureux, qui auraient pu mieux faire, se sont mis en
+tête d'écrire, parce qu'en fermant un beau livre ils s'étaient dit:
+J'en pourrais faire autant! Et cette réflexion-là ne prouvait rien,
+sinon que l'ouvrage était inimitable. En littérature comme en morale,
+plus une chose est belle, plus elle semble facile. Il y a quelque
+chose dans le coeur de l'homme qui lui fait prendre quelquefois le
+désir pour le pouvoir. C'est ainsi qu'il croit aisé de mourir comme
+d'Assas ou d'écrire comme Voltaire.
+
+
+Si Walter Scott est écossais, ses romans suffiraient pour nous
+l'apprendre. Son amour exclusif pour les sujets écossais prouve son
+amour pour l'Écosse; passionné pour les vieilles coutumes de sa
+patrie, il se dédommage, en les peignant fidèlement, de ne pouvoir
+plus les suivre avec religion, et son admiration pieuse pour le
+caractère national éclate jusque dans sa complaisance à en détailler
+les défauts. Une irlandaise, lady Morgan, s'est offerte, pour ainsi
+dire, comme la rivale naturelle de Walter Scott, en s'obstinant, comme
+lui, à ne traiter que des sujets nationaux[1], mais il y a dans ses
+écrits beaucoup plus d'amour pour la célébrité que d'attachement
+pour son pays, et beaucoup moins d'orgueil national que de vanité
+personnelle. Lady Morgan paraît peindre avec plaisir les irlandais;
+mais il est une irlandaise qu'elle peint surtout et partout avec
+enthousiasme, et cette irlandaise, c'est elle. Miss O'Hallogan dans
+_O'Donnell_, et lady Clancare dans _Florence Maccarthy_, ne sont autre
+chose que lady Morgan, flattée par elle-même.
+
+Il faut le dire, auprès des tableaux pleins de vie et de chaleur de
+Scott, les croquis de lady Morgan ne sont que de pâles et froides
+esquisses. Les romans historiques de cette dame se laissent lire; les
+histoires romanesques de l'écossais se font admirer. La raison en est
+simple; lady Morgan a assez de tact pour observer ce qu'elle voit,
+assez de mémoire pour retenir ce qu'elle observe, et assez de finesse
+pour rapporter à propos ce qu'elle a retenu; sa science ne va pas plus
+loin. Voilà pourquoi ses caractères, bien tracés quelquefois, ne sont
+pas soutenus; à côté d'un trait dont la vérité vous frappe, parce
+qu'elle l'a copié sur la nature, vous en trouvez un autre choquant de
+fausseté, parce qu'elle l'invente. Walter Scott, au contraire, conçoit
+un caractère, après n'en avoir souvent observé qu'un trait; il le voit
+dans un mot, et le peint de même. Son excellent jugement fait qu'il ne
+s'égare point, et ce qu'il crée est presque toujours aussi vrai que ce
+qu'il observe. Quand le talent est poussé à ce point, il est plus
+que du talent; aussi peut-on réduire le parallèle en deux mots: lady
+Morgan est une femme d'esprit; Walter Scott est un homme de génie.
+
+
+[1: Il faut en excepter toutefois son roman sur la France.
+
+
+
+
+ LA SAINT-CHARLES DE 1820
+
+
+--Je disais l'an passé: Voici le jour de fête,
+Charles m'attend; je veux, ceignant de fleurs ma tête,
+M'offrir avec ma fille à son premier coup d'oeil;
+Quand ce jour reviendra, ramené par l'année,
+Si je lui porte un fils, fruit de mon hyménée,
+ Mon bonheur sera de l'orgueil.
+
+ L'année a fui; voici le jour de fête!
+ Est-ce une fête, hélas! que l'on apprête?
+ Qu'est devenu ce jour jadis si doux?
+ De pleurs amers j'ai salué l'aurore;
+ Pourtant un Charle à mes voeux reste encore,
+ J'embrasse un fils, mais je n'ai plus d'époux.
+
+Veuve, deux orphelins m'attachent à la terre.
+Mon bien-aimé près d'eux ne viendra pas s'asseoir;
+Ils ne dormiront pas sous les yeux de leur père,
+Et j'irai sur leurs fronts, plaintive et solitaire,
+ Déposer le baiser du soir.
+
+ O vain regret! félicité passée!
+ Voici le jour où, sur son sein pressée,
+ A mon époux je redisais ma foi,
+ Et je gémis sur une urne glacée,
+ Près de ce coeur qui ne bat plus pour moi!--
+
+ Ainsi la veuve désolée,
+ Digne du martyr au cercueil,
+ D'un doux souvenir accablée,
+ Pleurait auprès du mausolée
+ Son court bonheur et son long deuil.
+
+Nous voyions cependant, échappés aux naufrages,
+Briller l'arc du salut au milieu des orages;
+Le ciel ne s'armait plus de présages d'effroi;
+De l'héroïque mère exauçant l'espérance,
+Le Dieu qui fut enfant avait à notre France
+ Donné l'enfant qui sera roi.
+
+
+Défiez-vous de ces gens armés d'un lorgnon qui s'en vont partout
+criant: J'observe mon siècle! Tantôt leurs lunettes grossissent les
+objets, et alors des chats leur semblent des tigres; tantôt elles les
+rapetissent, et alors des tigres leur paraissent des chats. Il faut
+observer avec ses yeux. Le moraliste, en effet, ne doit jamais parler
+que d'après son expérience immédiate, s'il veut jouir du bonheur
+ineffable, vanté par Addison, de trouver un jour dans la bibliothèque
+d'un inconnu son livre relié en maroquin, doré sur tranche, et plié en
+plusieurs endroits.
+
+Il est encore pour le moraliste une condition dont nous avons déjà
+parlé ailleurs, celle de rester inconnu des individus qu'il étudie;
+il faut qu'il entre chez eux, disait encore le même Addison, aussi
+librement qu'un chien, un chat, ou tout autre animal domestique.
+
+Là-dessus nous pensons comme le _Spectateur_. L'observateur qui se
+vante de son rôle ressemble à Argus changé en paon, orgueilleux de ses
+cent yeux qui ne peuvent plus voir.
+
+
+Quand une langue a déjà eu, comme la nôtre, plusieurs siècles de
+littérature, qu'elle a été créée et perfectionnée, maniée et torturée,
+qu'elle est faite à presque tous les styles, pliée à presque tous
+les genres, qu'elle a passé non-seulement par toutes les formes
+matérielles du rhythme, mais encore par je ne sais combien de cerveaux
+comiques, tragiques et lyriques, il s'échappe, comme une écume, de
+l'ensemble des ouvrages qui composent sa richesse littéraire, une
+certaine quantité, ou, pour ainsi dire, une certaine masse flottante
+de phrases convenues, d'hémistiches plus ou moins insignifiants,
+
+ Qui sont à tout le monde et ne sont à personne.
+
+C'est alors que l'homme le moins inventif pourra, avec un peu de
+mémoire, s'amasser, en puisant dans ce réservoir public, une tragédie,
+un poëme, une ode, qui seront en vers de douze, ou huit, ou six
+syllabes, lesquels auront de bonnes rimes et d'excellentes césures, et
+ne manqueront même pas, si l'on veut, d'une élégance, d'une harmonie,
+d'une facilité quelconque. Là-dessus notre homme publiera son oeuvre
+en un bon gros volume vide, et se croira poëte lyrique, épique ou
+tragique, à la façon de ce fou qui se croyait propriétaire de son
+hôpital. Cependant l'envie, protectrice de la médiocrité, sourira à
+son ouvrage; d'altiers critiques, qui voudront faire comme Dieu et
+créer quelque chose de rien, s'amuseront à lui bâtir une réputation;
+des connaisseurs, qui ne s'obstineront pas ridiculement à vouloir que
+des mots expriment des idées, vanteront, d'après le journal du matin,
+la clarté, la sagesse, le goût du nouveau poëte; les salons, échos
+des journaux, s'extasieront, et la publication dudit ouvrage n'aura
+d'autre inconvénient que d'user les bords du chapeau de Piron.
+
+
+Ceux qui ne savent pas admirer par eux-mêmes se lassent bien vite
+d'admirer. Il y a au fond de presque tous les hommes je ne sais quel
+sentiment d'envie qui veille incessamment sur leur coeur pour y
+comprimer l'expression de la louange méritée, ou y enchaîner l'élan du
+juste enthousiasme. L'homme le plus vulgaire n'accordera à l'ouvrage
+le plus supérieur qu'un éloge assez restreint, pour qu'on ne puisse le
+croire incapable d'en faire autant. Il pensera presque que louer un
+autre, c'est prescrire son propre droit à la louange, et ne consentira
+au génie de tel poëte qu'autant qu'il ne paraîtra pas abdiquer le
+sien; et je parle ici, non de ceux qui écrivent, mais de ceux qui
+lisent, de ceux qui, la plupart, n'écriront jamais. D'ailleurs, il est
+de mauvais ton d'applaudir, l'admiration donne à la physionomie une
+expression ridicule, et un transport d'enthousiasme peut déranger le
+pli d'une cravate.
+
+Voilà, certes, de hautes raisons pour que des hommes immortels, qui
+honorent leur siècle parmi les siècles, traînent des vies d'amertume
+et de dégoût, pour que le génie s'éteigne découragé sur un
+chef-d'oeuvre, pour qu'un Camoëns mendie, pour qu'un Milton languisse
+dans la misère, pour que d'autres que nous ignorons, plus infortunés
+et plus grands peut-être, meurent sans même avoir pu révéler leurs
+noms et leurs talents, comme ces lampes qui s'allument et s'éteignent
+dans un tombeau!
+
+Ajoutez à cela que, tandis que les illustrations les plus méritées
+sont refusées au génie, il voit s'élever sur lui une foule de
+réputations inexplicables et de renommées usurpées; il voit le petit
+nombre d'écrivains plus ou moins médiocres qui dirigent pour le
+moment l'opinion, exalter les médiocrités qu'ils ne craignent pas,
+en déprimant sa supériorité qu'ils redoutent. Qu'importe toute cette
+sollicitude du néant pour le néant! On réussira, à la vérité, à user
+l'âme, à empoisonner l'existence du grand homme; mais le temps et
+la mort viendront et feront justice. Les réputations dans l'opinion
+publique sont comme des liquides de différents poids dans un même
+vase. Qu'on agite le vase, on parviendra aisément à mêler les
+liqueurs; qu'on le laisse reposer, elles reprendront toutes, lentement
+et d'elles-mêmes, l'ordre que leurs pesanteurs et la nature leur
+assignent.
+
+
+Des réflexions amères viennent à l'esprit quand on songe à
+l'extinction, aujourd'hui inévitable, de cette illustre race de
+Condé, qui, sans jamais s'asseoir sur le trône, avait toujours été
+remarquable entre toutes les races royales de l'Europe, et avait fondé
+dans la maison de France une sorte de dynastie militaire, accoutumée
+à régner au milieu des camps et des champs de bataille. Si, dans
+quelques années, de nouvelles convulsions politiques amenaient (ce
+qu'à Dieu ne plaise!) de nouvelles guerres civiles, nous tous qui
+servons aujourd'hui la cause monarchique, nous serions bien alors des
+exilés, des bannis, des proscrits; mais nous ne serions plus, comme
+les vainqueurs de Berstheim et de Biberach, des Condéens. Car, du
+moins, pour ces fidèles guerriers sans foyer et sans asile, le nom de
+leur chef sexagénaire, ce grand nom de Condé, était devenu comme une
+patrie.
+
+
+La peinture des passions, variables comme le coeur humain, est une
+source inépuisable d'expressions et d'idées neuves; il n'en est pas de
+même de la volupté. Là, tout est matériel, et, quand vous avez épuisé
+l'albâtre, la rose et la neige, tout est dit.
+
+
+Ceux qui observent avec un curieux plaisir les divers changements que
+le temps et les temps amènent dans l'esprit d'une nation considérée
+comme grand individu peuvent remarquer en ce moment un singulier
+phénomène littéraire, né d'un autre phénomène politique, la révolution
+française. Il y a aujourd'hui en France combat entre une opinion
+littéraire encore trop puissante et le génie de ce siècle. Cette
+opinion, aride héritage légué à notre époque par le siècle de
+Voltaire, ne veut marcher qu'escortée de toutes les gloires du siècle
+de Louis XIV. C'est elle qui ne voit de poésie que sous la forme
+étroite du vers; qui, semblable aux juges de Galilée, ne veut pas que
+la terre tourne et que le talent crée; qui ordonne aux aigles de
+ne voler qu'avec des ailes de cire; qui mêle, dans son aveugle
+admiration, à des renommées immortelles, qu'elle eût persécutées
+si elles avaient paru de nos jours, je ne sais quelles vieilles
+réputations usurpées que les siècles se passent avec indifférence et
+dont elle se fait des autorités contre les réputations contemporaines;
+en un mot, qui poursuivrait du nom de Corneille mort Corneille
+renaissant.
+
+Cette opinion décourageante et injurieuse condamne toute originalité
+comme une hérésie. Elle crie que le règne des lettres est passé, que
+les muses se sont exilées et ne reviendront plus; et chaque jour de
+jeunes lyres lui donnent d'harmonieux démentis, et la poésie française
+se renouvelle glorieusement autour de nous. Nous sommes à l'aurore
+d'une grande ère littéraire, et cette flétrissante opinion voudrait
+que notre époque, si éclatante de son propre éclat, ne fût que le pâle
+reflet des deux époques précédentes! La littérature funeste du siècle
+passé a, pour ainsi parler, exhalé cette opinion antipoétique dans
+notre siècle comme un miasme chargé de principes de mort, et, pour
+dire la vérité entière, nous conviendrons qu'elle dirige l'immense
+majorité des esprits qui composent parmi nous le public littéraire.
+Les chefs qui l'ont donnée ont disparu; mais elle gouverne toujours
+la masse, elle surnage encore comme un navire qui a perdu ses mâts.
+Cependant il s'élève de jeunes têtes, pleines de sève et de vigueur,
+qui ont médité la Bible, Homère et Dante, qui se sont abreuvées aux
+sources primitives de l'inspiration, et qui portent en elles la gloire
+de notre siècle. Ces jeunes hommes seront les chefs d'une école
+nouvelle et pure, rivale et non ennemie des écoles anciennes, d'une
+opinion poétique qui sera un jour aussi celle de la masse. En
+attendant, ils auront bien des combats à livrer, bien des luttes
+à soutenir; mais ils supporteront avec le courage du génie les
+adversités de la gloire. La routine reculera bien lentement devant
+eux, mais il viendra un jour où elle tombera pour leur faire place,
+comme la scorie desséchée d'une vieille plaie qui se cicatrise.
+
+
+Tous ces hommes graves qui sont si clairvoyants en grammaire, en
+versification, en prosodie, et si aveugles en poésie, nous rappellent
+ces médecins qui connaissent la moindre fibre de la machine humaine,
+mais qui nient l'âme et ignorent la vertu.
+
+
+
+
+ DU GÉNIE
+
+
+Toute passion est éloquente; tout homme persuadé persuade; pour
+arracher des pleurs, il faut pleurer; l'enthousiasme est contagieux,
+a-t-on dit.
+
+Prenez une femme et arrachez-lui son enfant; rassemblez tous les
+rhéteurs de la terre, et vous pourrez dire: _A la mort, et allons
+dîner_. Écoutez la mère; d'où vient qu'elle a trouvé des cris, des
+pleurs qui vous ont attendri, et que la sentence vous est tombée
+des mains? On a parlé comme d'une chose étonnante de l'éloquence de
+Cicéron et de la clémence de César; si Cicéron eût été le père de
+Ligarius, qu'en eût-on dit? Il n'y avait rien là que de simple.
+
+Et en effet, il est un langage qui ne trompe point, que tous les
+hommes entendent, et qui a été donné à tous les hommes, c'est celui
+des grandes passions comme des grands événements, _sunt lacrymae
+rerum_; il est des moments où toutes les âmes se comprennent, où
+Israël se lève tout entier comme un seul homme.
+
+Qu'est-ce que l'éloquence? dit Démosthène. L'action, l'action, et puis
+encore l'action.--Mais, en morale comme en physique, pour imprimer du
+mouvement, il faut en posséder soi-même. Comment se communique-t-il?
+Ceci vient de plus haut; qu'il vous suffise que les choses se passent
+ainsi. Voulez-vous émouvoir, soyez ému; pleurez, vous tirerez des
+pleurs; c'est un cercle où tout vous ramène et d'où vous ne pouvez
+sortir. Je vous le demande, à quoi nous eût servi le don de nous
+communiquer nos idées si, comme à Cassandre, il nous eût été refusé
+la faculté de nous faire croire? Quel fut le plus beau moment de
+l'orateur romain? Celui où les tribuns du peuple lui interdisaient la
+parole.--Romains, s'écria-t-il, je jure que j'ai sauvé la république!
+Et tout le peuple se leva, criant: Nous jurons qu'il a dit la vérité.
+
+Et tout ce que nous venons de dire de l'éloquence, nous le dirons
+de tous les arts, car tous les arts ne sont que la même langue
+différemment parlée. Et en effet, qu'est-ce que nos idées? Des
+sensations, et des sensations comparées. Qu'est-ce que les arts, sinon
+les diverses manières d'exprimer nos idées?
+
+Rousseau, s'examinant soi-même et se confrontant avec ce modèle idéal
+que tous les hommes portent gravé dans leur conscience, traça un plan
+d'éducation par lequel il garantissait son élève de tous ses vices,
+mais en même temps de toutes ses vertus. Le grand homme ne s'aperçut
+pas qu'en donnant à son Émile ce qui lui manquait, il lui ôtait ce
+qu'il possédait lui-même. Cet homme élevé au milieu du rire et de la
+joie serait comme un athlète élevé loin des combats. Pour être un
+Hercule, il faut avoir étouffé les serpents dès le berceau. Tu veux
+lui épargner la lutte des passions, mais est-ce donc vivre que d'avoir
+évité la vie? Qu'est-ce qu'exister? dit Locke. C'est sentir. Les
+grands hommes sont ceux qui ont beaucoup senti, beaucoup vécu; et
+souvent, en quelques années, on a vécu bien des vies. Qu'on ne s'y
+trompe pas, les hauts sapins ne croissent que dans la région des
+orages. Athènes, ville de tumulte, eut mille grands hommes; Sparte,
+ville de l'ordre, n'en eut qu'un, Lycurgue; et Lycurgue était né avant
+ses lois.
+
+Aussi voyons-nous la plupart des grands hommes apparaître au milieu
+des grandes fermentations populaires; Homère, au milieu des siècles
+héroïques de la Grèce; Virgile, sous le triumvirat; Ossian, sur les
+débris de sa patrie et de ses dieux; Dante, l'Arioste, le Tasse, au
+milieu des convulsions renaissantes de l'Italie; Corneille et Racine,
+au siècle de la Fronde; et enfin Milton, entonnant la première révolte
+au pied de l'échafaud sanglant de White-Hall.
+
+Et si nous examinons quel fut en particulier le destin de ces grands
+hommes, nous les voyons tous tourmentés par une vie agitée et
+misérable. Camoëns fend les mers son poëme à la main; d'Ercilla écrit
+ses vers sur des peaux de bêtes dans les forêts du Mexique. Ceux-là
+que les souffrances du corps ne distraient pas des souffrances de
+l'âme traînent une vie orageuse, dévorés par une irritabilité de
+caractère qui les rend à charge à eux-mêmes et à ceux qui les
+entourent. Heureux ceux qui ne meurent pas avant le temps, consumés
+par l'activité de leur propre génie, comme Pascal; de douleur,
+comme Molière et Racine; ou vaincus par les terreurs de leur propre
+imagination, comme ce Tasse infortuné!
+
+Admettant donc ce principe reconnu de toute l'antiquité, que les
+grandes passions font les grands hommes, nous reconnaîtrons en même
+temps que, de même qu'il y a des passions plus ou moins fortes, de
+même il existe divers degrés de génie.
+
+Et, examinant maintenant quelles sont les choses les plus capables
+d'exciter la violence de nos passions, c'est-à-dire de nos désirs, qui
+ne sont eux-mêmes que des volontés plus ou moins prononcées, jusqu'à
+cette volonté ferme et constante par laquelle on désire une chose
+toute sa vie, tout ou rien, comme César, levier terrible par lequel
+l'homme se brise lui-même, nous tomberons d'accord que, s'il existe
+une chose capable d'exciter une volonté pareille dans une âme noble et
+ferme, ce doit être sans contredit ce qu'il y a de plus grand parmi
+les hommes.
+
+Or, jetant maintenant les yeux autour de nous, considérons s'il est
+une chose à laquelle cette dénomination sublime ait été justement
+attribuée par le consentement unanime de tous les temps et de tous les
+peuples.
+
+Et nous voici, jeunes gens, arrivés en peu de paroles à cette vérité
+ravissante devant laquelle toute la philosophie antique et le grand
+Platon lui-même avaient reculé. Que le génie, c'est la vertu!
+
+
+Poëtes, ayez toujours l'austérité d'un but moral devant les yeux.
+N'oubliez jamais que par hasard des enfants peuvent vous lire. Ayez
+pitié des têtes blondes.
+
+On doit encore plus de respect à la jeunesse qu'à la vieillesse.
+
+
+L'homme de génie ne doit reculer devant aucune difficulté; il fallait
+de petites armes aux hommes ordinaires; aux grands athlètes, il leur
+fallait les cestes d'Hercule.
+
+
+
+
+ _PLAN DE TRAGÉDIE FAIT AU COLLÈGE_
+
+
+Deux des successeurs d'Alexandre, Cassandre et Alexandre, fils de
+Polyperchon, se disputent l'empire de la Grèce. Le premier est
+retranché dans la citadelle d'Athènes, le second campe sous les
+murailles. Athènes, entre ces deux puissants ennemis, menacée à
+tout moment de sa ruine, est encore tourmentée par des dissensions
+intérieures. Le peuple penche pour le parti d'Alexandre, qui promet de
+rétablir le gouvernement populaire; le sénat tient pour Cassandre, qui
+a rétabli le gouvernement aristocratique. De là la haine violente du
+peuple contre Phocion, chef du sénat, et le plus grand ennemi des
+caprices de la multitude. Phocion, dans cette crise, où il s'agit de
+lui autant que de l'état, insensible à tout autre intérêt qu'à celui
+de ses concitoyens, ne songe qu'au salut de la république; il y
+travaille avec toute l'imprudence d'une belle âme. Les moyens qu'il
+emploie pour sauver la patrie sont ceux qu'on emploie pour le perdre
+lui-même. Il parvient à déterminer les deux chefs rivaux à s'éloigner
+de l'Attique et à respecter Athènes; et dans le même moment il est
+accusé de trahison, traduit devant le peuple, et condamné. Voilà, en
+peu de mots, toute l'action de la tragédie; elle est simple, et peut
+être noble pourtant. C'est le tableau des agitations populaires et de
+la vertu malheureuse, c'est-à-dire le plus grand exemple qu'on puisse
+mettre sous les yeux des hommes, et le spectacle digne des dieux.
+
+D'un côté, la haine du peuple, les ennemis de Phocion, sa vertu
+imprudente, qui leur donne des armes contre lui, enfin Alexandre et
+son armée; de l'autre, les troupes de Cassandre, le parti des bons
+citoyens, la vieille autorité du sénat, enfin l'ascendant éternel de
+la vertu, qui fait triompher Phocion toutes les fois qu'il se trouve
+en présence de la multitude. Ainsi la balance théâtrale est établie;
+l'action se déroule par une suite de révolutions inattendues; les
+moyens d'attaque et de résistance ont entre eux des proportions qui
+rendent l'anxiété possible.
+
+Ainsi, lorsqu'au troisième acte Phocion n'a pas craint de se rendre au
+camp d'Alexandre, son ennemi, et qu'il l'a déterminé à accepter une
+entrevue avec Cassandre, il semble que cette démarche courageuse
+va désarmer l'ingratitude du peuple et fermer la bouche à ses
+accusateurs. Mais Phocion s'est exposé à la mort sans mandat; il a
+méprisé, pour sauver le peuple, un décret populaire qui le destituait
+de sa charge, décret que le sénat n'avait pas sanctionné. Ainsi,
+lorsque le spectateur croit que l'action marche vers un heureux
+dénoûment, il se trouve que le péril est au comble. Le peuple, en
+pleine révolte, assiège la demeure de Phocion. Il ne se présente
+aucun moyen de salut. Le sénat est sans force, et Cassandre est trop
+éloigné. Il n'y a plus qu'à mourir. On propose à Phocion d'armer ses
+esclaves et de vendre chèrement sa vie. Mais le grand homme refuse. Le
+peuple se précipite sur la scène en criant:--La mort! la mort! Phocion
+n'en est point ému. Les orateurs agitent la multitude par leurs cris.
+Phocion la harangue; mais, voyant que le tumulte redouble et qu'il ne
+peut parvenir à la ramener à des sentiments humains, il monte sur son
+tribunal, et à ce mouvement la révolution théâtrale est opérée. Ce
+n'est plus le vieillard disputant sa vie contre une populace effrénée,
+c'est un juge suprême qui foudroie des révoltés. Les assassins tombent
+aux genoux de Phocion. Le vieillard, profondément ému de l'ingratitude
+de ses concitoyens, ne leur demande pas vengeance, il ne leur demande
+pas même la vie, il ne leur demande que de le laisser vivre encore un
+jour pour les sauver. Ainsi la face de la scène est changée; le peuple
+est apaisé; les deux rois vont se rendre dans la ville pour conclure
+une trêve; il semble que Phocion n'ait plus rien à craindre. Tout à
+coup Agnonide se lève et conseille de se saisir des deux rois et
+de mettre ainsi fin aux malheurs de la Grèce. A cette proposition
+perfide, dont il ne développe que trop bien les avantages,
+l'incertitude renaît; on sent tout de suite quel effet la réponse de
+Phocion va produire sur un peuple chez qui Aristide n'osa pas une
+seconde fois préférer le juste à l'utile. Phocion voit le piège, et
+il n'en est point étonné. Il fait ce qu'Aristide n'aurait point osé
+faire, il reste du parti de la chose juste contre la chose utile.
+L'entrevue des deux rois est rompue, et Phocion est cité devant
+l'assemblée du peuple comme coupable d'avoir laissé échapper
+l'occasion de sauver la république.
+
+Ici l'action se presse. Phocion est sur le point d'être traîné devant
+cette assemblée, composée d'un ramassis d'esclaves et d'étrangers
+ameutés par ses ennemis, lorsqu'on apprend que Cassandre descend de
+l'Acropolis et marche à son secours. Le vieillard, quoique l'on viole
+les lois pour le faire condamner, ne veut pas être sauvé malgré les
+lois. Il marche lui-même au-devant de ses libérateurs et les force à
+rentrer dans la citadelle; il revient ensuite se présenter devant le
+peuple. Il est au moment d'être absous, lorsque tout à coup l'armée
+d'Alexandre paraît sous les remparts. Le peuple se révolte, l'autorité
+du sénat est méconnue, et Phocion est condamné. Il prend la coupe et
+boit gravement le poison.
+
+Cette tragédie pourrait être belle; cependant elle n'obtiendrait qu'un
+succès d'estime. Cela tient à ce qu'elle serait froide; au théâtre un
+conte d'amour vaut mieux que toute l'histoire.
+
+Campistron a déjà mis le sujet de Phocion sur la scène. Sa pièce,
+comme toutes celles qu'il a faites, est assez bien conçue et n'est pas
+mal conduite. Il y a quelque invention dans les caractères, mais il
+n'a point su les soutenir. C'est ce qui arrive souvent aux gens qui,
+comme lui, n'ont ni vu ni observé, et qui s'imaginent qu'on fait de
+l'amour avec des exclamations, et de la vertu avec des maximes.
+
+Ainsi, dans une scène, d'ailleurs assez bien écrite, si l'on admet que
+le style des tragédies de Voltaire est un bon style, entre le tyran et
+Phocion, celui-ci, après avoir dit en vrai capitan:
+
+ Un homme tel que moi, loin de s'humilier,
+ Conte ce qu'il a fait pour se justifier.
+ Ose toi-même ici rappeler mon histoire.
+ Elle ne t'offrira que des jours pleins de gloire;
+ Chaque instant est marqué par quelque exploit fameux...
+
+se reprend tout à coup, et il ajoute avec une emphase de modestie
+aussi ridicule que sa jactance:
+
+ Mais que dis-je? où m'emporte un mouvement honteux?
+ Est-ce à moi de conter la gloire de ma vie?
+ D'en retracer le cours quand Athènes l'oublie?
+ J'en rougis; je suis prêt à me désavouer.
+ Prononce; j'aime mieux mourir que me louer.
+
+Et plus loin, Campistron, ne sachant comment faire revenir Phocion
+mourant sur la scène, s'avise de lui faire demander une entrevue au
+tyran. Le tyran, très surpris, accorde par pur motif de curiosité;
+mais, comme ce ne serait pas le compte de l'auteur de mettre en
+tête-à-tête deux personnages qui n'ont réellement rien à se dire,
+au moment d'entretenir Phocion, on vient chercher le tyran pour une
+révolte. Celui-ci, comme de raison, oublie de donner contre-ordre pour
+l'entrevue. Phocion arrive, et, ne trouvant pas le tyran, il cherche
+dans sa tête quelle raison peut lui avoir fait quitter la scène, et il
+n'en trouve pas de meilleure, sinon que c'est qu'il lui fait peur, et
+il ajoute, avec une bonhomie tout à fait comique:
+
+ Sans armes et mourant je le force à me craindre.
+ Que le sort d'un tyran, justes dieux! est à plaindre!
+
+Et plus loin encore, Phocion mourant, qui se promène durant tout le
+cinquième acte au milieu de la sédition, se rencontre avec sa fille
+Chrysis, et il s'occupe, en bon père, à lui chercher un mari. Le
+passage est réellement curieux. Savez-vous sur qui son choix s'arrête?
+Sur le fils du tyran. Il semble, comme dit le proverbe, qu'il n'y a
+qu'à se baisser et en prendre.
+
+ Et voulant, en mourant, vous choisir un époux,
+ Je ne trouve que lui qui soit digne de vous.
+
+La réponse de la fille est peut-être encore plus singulière:
+
+ Qu'entends-je! ô ciel! seigneur, m'en croyez-vous capable?
+ Je ne vous cèle point qu'il me paraît aimable.
+
+C'est cette même Chrysis qui, voyant mourir son père et son amant,
+trop bien élevée pour les suivre, s'écrie avec une naïveté si
+touchante:
+
+ O fortune contraire,
+J'ose, après de tels coups, défier ta colère!
+
+Elle s'en va, et la toile tombe. En pareil cas Corneille est sublime,
+il fait dire à Eurydice:
+
+ Non, je ne pleure pas, madame, mais je meurs.
+
+
+En 1793, la France faisait front à l'Europe, la Vendée tenait tête à
+la France. La France était plus grande que l'Europe, la Vendée était
+plus grande que la France.
+
+
+ Décembre 1820.
+Le tout jeune homme qui s'éveille de nos jours aux idées politiques
+est dans une perplexité étrange. En général, nos pères sont
+bonapartistes, nos mères sont royalistes.
+
+Nos pères ne voient dans Napoléon que l'homme qui leur donnait des
+épaulettes; nos mères ne voient dans Buonaparte que l'homme qui leur
+prenait leurs fils.
+
+Pour nos pères, la révolution, c'est la plus grande chose qu'ait pu
+faire le génie d'une assemblée; l'empire, c'est la plus grande chose
+qu'ait pu faire le génie d'un homme. Pour nos mères, la révolution,
+c'est une guillotine; l'empire, c'est un sabre.
+
+Nous autres enfants nés sous le consulat, nous avons tous grandi sur
+les genoux de nos mères, nos pères étant au camp; et, bien souvent
+privées, par la fantaisie conquérante d'un homme, de leurs maris, de
+leurs frères, elles ont fixé sur nous, frais écoliers de huit ou dix
+ans, leurs doux yeux maternels remplis de larmes, en songeant que nous
+aurions dix-huit ans en 1820, et qu'en 1825 nous serions colonels ou
+morts.
+
+L'acclamation qui a salué Louis XVIII en 1814, ç'a été un cri de joie
+des mères.
+
+En général, il est peu d'adolescents de notre génération qui n'aient
+sucé avec le lait de leurs mères la haine des deux époques violentes
+qui ont précédé la restauration. Le croquemitaine des enfants de 1802,
+c'était Robespierre; le croquemitaine des enfants de 1815, c'était
+Buonaparte.
+
+Dernièrement, je venais de soutenir ardemment, en présence de mon
+père, mes opinions vendéennes. Mon père m'a écouté parler en silence,
+puis il s'est tourné vers le général L----, qui était là, et il lui a
+dit: _Laissons faire le temps. L'enfant est de l'opinion de sa mère,
+l'homme sera de l'opinion de son père_.
+
+Cette prédiction m'a laissé tout pensif.
+
+Quoi qu'il arrive, et en admettant même jusqu'à un certain point que
+l'expérience puisse modifier l'impression que nous fait le premier
+aspect des choses à notre entrée dans la vie, l'honnête homme est sûr
+de ne point errer en soumettant toutes ces modifications à la sévère
+critique de sa conscience. Une bonne conscience qui veille dans un
+esprit le sauve de toutes les mauvaises directions où l'honnêteté peut
+se perdre. Au moyen âge, on croyait que tout liquide où un saphir
+avait séjourné était un préservatif contre la peste, le charbon et la
+lèpre et _toutes ses espèces_, dit Jean-Baptiste de Rocoles.
+
+Ce saphir, c'est la conscience.
+
+
+
+
+ JOURNAL
+ DES IDÉES ET DES OPINIONS
+ D'UN RÉVOLUTIONNAIRE DE 1830
+
+
+
+
+ AOUT
+
+
+Après juillet 1830, il nous faut la chose _république_ et le mot
+_monarchie_.
+
+
+A ne considérer les choses que sous le point de vue de l'expédient
+politique, la révolution de juillet nous a fait passer brusquement
+du constitutionalisme au républicanisme. La machine anglaise est
+désormais hors de service en France; les whigs siégeraient à l'extrême
+droite de notre Chambre. L'opposition a changé de terrain comme le
+reste. Avant le 30 juillet elle était en Angleterre, aujourd'hui elle
+est en Amérique.
+
+
+Les sociétés ne sont bien gouvernées en fait et en droit que lorsque
+ces deux forces, l'intelligence et le pouvoir, se superposent. Si
+l'intelligence n'éclaire encore qu'une tête au sommet du corps social,
+que cette tête règne; les théocraties ont leur logique et leur beauté.
+Dès que plusieurs ont la lumière, que plusieurs gouvernent; les
+aristocraties sont alors légitimes. Mais lorsqu'enfin l'ombre a
+disparu de partout, quand toutes les têtes sont dans la lumière, que
+tous régissent tout. Le peuple est mûr à la république; qu'il ait la
+république.
+
+
+Tout ce que nous voyons maintenant, c'est une aurore. Rien n'y manque,
+pas même le coq.
+
+
+La fatalité, que les anciens disaient aveugle, y voit clair et
+raisonne. Les événements se suivent, s'enchaînent et se déduisent
+dans l'histoire avec une logique qui effraye. En se plaçant un peu
+à distance, on peut saisir toutes leurs démonstrations dans leurs
+rigoureuses et colossales proportions, et la raison humaine brise sa
+courte mesure devant ces grands syllogismes du destin.
+
+
+Il ne peut y avoir rien que de factice, d'artificiel et de plâtré
+dans un ordre de choses où les inégalités sociales contrarient les
+inégalités naturelles.
+
+
+L'équilibre parfait de la société résulte de la superposition
+immédiate de ces deux inégalités.
+
+
+Les rois ont le jour, les peuples ont le lendemain.
+
+
+Donneurs de places! preneurs de places! demandeurs de places! gardeurs
+de places!--C'est pitié de voir tous ces gens qui mettent une cocarde
+tricolore à leur marmite.
+
+
+Il y a, dit Hippocrate, l'inconnu, le mystérieux, le _divin_ des
+maladies. _Quid divinum_. Ce qu'il dit des maladies, on peut le dire
+des révolutions.
+
+
+La dernière raison des rois, le boulet. La dernière raison des
+peuples, le pavé.
+
+
+Je ne suis pas de vos gens coiffés du bonnet rouge et entêtés de la
+guillotine.
+
+Pour beaucoup de raisonneurs à froid qui font après coup la théorie
+de la Terreur, 93 a été une amputation brutale, mais nécessaire.
+Robespierre est un Dupuytren politique. Ce que nous appelons la
+guillotine n'est qu'un bistouri.
+
+
+C'est possible. Mais il faut désormais que les maux de la société
+soient traités non par le bistouri, mais par la lente et graduelle
+purification du sang, par la résorption prudente des humeurs
+extravasées, par la saine alimentation, par l'exercice des forces et
+des facultés, par le bon régime. Ne nous adressons plus au chirurgien,
+mais au médecin.
+
+
+Beaucoup de bonnes choses sont ébranlées et toutes tremblantes encore
+de la brusque secousse qui vient d'avoir lieu. Les hommes d'art en
+particulier sont fort stupéfaits et courent dans toutes les directions
+après leurs idées éparpillées. Qu'ils se rassurent. Ce tremblement
+de terre passé, j'ai la ferme conviction que nous retrouverons notre
+édifice de poésie debout et plus solide de toutes les secousses
+auxquelles il aura résisté. C'est aussi une question de liberté que la
+nôtre, c'est aussi une révolution. Elle marchera intacte à côté de sa
+soeur la politique. Les révolutions, comme les loups, ne se mangent
+pas.
+
+
+
+
+ SEPTEMBRE
+
+
+Notre maladie depuis six semaines, c'est le ministère et la majorité
+de la Chambre qui nous l'ont faite; c'est une révolution rentrée.
+
+
+On a tort de croire que l'équilibre européen ne sera pas dérangé par
+notre révolution. Il le sera. Ce qui nous rend forts, c'est que nous
+pouvons lâcher son peuple sur tout roi qui nous lâchera son armée. Une
+révolution combattra pour nous partout où nous le voudrons.
+
+L'Angleterre seule est redoutable pour mille raisons.
+
+Le ministère anglais nous fait bonne mine parce que nous avons
+inspiré au peuple anglais un enthousiasme qui pousse le gouvernement.
+Cependant Wellington sait par où nous prendre; il nous entamera,
+l'heure venue, par Alger ou par la Belgique. Or nous devions chercher
+à nous lier de plus en plus étroitement avec la population anglaise,
+pour tenir en respect son ministère; et, pour cela, envoyer en
+Angleterre un ambassadeur populaire, Benjamin Constant, par exemple,
+dont on eût dételé la voiture de Douvres à Londres avec douze cent
+mille anglais en cortège. De cette façon, notre ambassadeur eût été
+le premier personnage d'Angleterre, et qu'on juge le beau contrecoup
+qu'eût produit à Londres, à Manchester, à Birmingham, une déclaration
+de guerre à la France! Planter l'idée française dans le sol anglais,
+c'eût été grand et politique.
+
+L'union de la France et de l'Angleterre peut produire des résultats
+immenses pour l'avenir de l'humanité.
+
+La France et l'Angleterre sont les deux pieds de la civilisation.
+
+
+Chose étrange que la figure des gens qui passent dans les rues le
+lendemain d'une révolution! A tout moment vous êtes coudoyé par le
+vice et l'impopularité en personne avec cocarde tricolore. Beaucoup
+s'imaginent que la cocarde couvre le front.
+
+
+Nous assistons en ce moment à une averse de places qui a des effets
+singuliers. Cela débarbouille les uns. Cela crotte les autres.
+
+
+On est tout stupéfait des existences qui surgissent toutes faites dans
+la nuit qui suit une révolution. Il y a du champignon dans l'homme
+politique. Hasard et intrigue. Coterie et loterie.
+
+
+Charles X croit que la révolution qui l'a renversé est une
+conspiration creusée, minée, chauffée de longue main. Erreur! c'est
+tout simplement une ruade du peuple.
+
+
+Mon ancienne conviction royaliste-catholique de 1820 s'est écroulée
+pièce à pièce depuis dix ans devant l'âge et l'expérience. Il en reste
+pourtant encore quelque chose dans mon esprit, mais ce n'est qu'une
+religieuse et poétique ruine. Je me détourne quelquefois pour la
+considérer avec respect, mais je n'y viens plus prier.
+
+
+L'ordre sous la tyrannie, c'est, dit Alfieri quelque part, _une vie
+sans âme_.
+
+
+L'idée de Dieu et l'idée du roi sont deux et doivent être deux. La
+monarchie à la Louis XIV les confond au détriment de l'ordre temporel,
+au détriment de l'ordre spirituel. Il résulte de ce monarchisme une
+sorte de mysticisme politique, de fétichisme royaliste, je ne sais
+quelle religion de la personne du roi, du corps du roi, qui a un
+palais pour temple et des gentilshommes de la chambre pour prêtres,
+avec l'étiquette pour décalogue. De là toutes ces fictions qu'on
+appelle _droit divin, légitimité, grâce de Dieu_, et qui sont tout au
+rebours du véritable droit divin, qui est la justice, de la véritable
+légitimité, qui est l'intelligence, de la véritable grâce de Dieu, qui
+est la raison. Cette religion des courtisans n'aboutit à autre chose
+qu'à substituer la chemise d'un homme à la bannière de l'église.
+
+
+Nous sommes dans le moment des peurs paniques. Un club, par exemple,
+effraye, et c'est tout simple; c'est un mot que la masse traduit par
+un chiffre, 93. Et, pour les basses classes, 93, c'est la disette;
+pour les classes moyennes, c'est le maximum; pour les hautes classes,
+c'est la guillotine.
+
+Mais nous sommes en 1830.
+
+
+La république, comme l'entendent certaines gens, c'est la guerre de
+ceux qui n'ont ni un sou, ni une idée, ni une vertu, contre quiconque
+a l'une de ces trois choses.
+
+La république, selon moi, la république, qui n'est pas encore mûre,
+mais qui aura l'Europe dans un siècle, c'est la société souveraine
+de la société; se protégeant, garde nationale; se jugeant, jury;
+s'administrant, commune; se gouvernant, collège électoral.
+
+Les quatre membres de la monarchie, l'armée, la magistrature,
+l'administration, la pairie, ne sont pour cette république que quatre
+excroissances gênantes qui s'atrophient et meurent bientôt.
+
+
+--Ma vie a été pleine d'épines.
+
+--Est-ce pour cela que votre conscience est si déchirée?
+
+
+Il y a toujours deux choses dans une charte, la solution d'un peuple
+et d'un siècle, et une feuille de papier. Tout le secret, pour bien
+gouverner le progrès politique d'une nation, consiste à savoir
+distinguer ce qui est la solution sociale de ce qui est la feuille
+de papier. Tous les principes que les révolutions antécédentes ont
+dégagés forment le fonds, l'essence même de la charte; respectez-les.
+Ainsi, liberté de culte, liberté de pensée, liberté de presse, liberté
+d'association, liberté de commerce, liberté d'industrie, liberté de
+chaire, de tribune, de théâtre, de tréteau, égalité devant la loi,
+libre accessibilité de toutes les capacités à tous les emplois, toutes
+choses sacrées et qui font choir, comme la torpille, les rois qui
+osent y toucher. Mais de la feuille de papier, de la forme, de la
+rédaction, de la lettre, des questions d'âge, de cens, d'éligibilité,
+d'hérédité, d'inamovibilité, de pénalité, inquiétez-vous-en peu et
+réformez à mesure que le temps et la société marchent. La lettre ne
+doit jamais se pétrifier quand les choses sont progressives. Si la
+lettre résiste, il faut la briser.
+
+
+Il faut quelquefois violer les chartes pour leur faire des enfants.
+
+
+En matière de pouvoir, toutes les fois que le fait n'a pas besoin
+d'être violent pour être, le fait est droit.
+
+
+Une guerre générale éclatera quelque jour en Europe, la guerre des
+royaumes contre les patries.
+
+
+M. de Talleyrand a dit à Louis-Philippe, avec un gracieux sourire, en
+lui prêtant serment:--Hé! hé! sire, c'est le treizième.
+
+
+M. de Talleyrand disait il y a un an, à une époque où l'on parlait
+beaucoup trilogie en littérature:--Je veux avoir fait aussi, moi,
+ma trilogie; j'ai fait Napoléon, j'ai fait la maison de Bourbon, je
+finirai par la maison d'Orléans.
+
+
+Pourvu que la pièce que M. de Talleyrand nous joue n'ait en effet que
+trois actes!
+
+
+Les révolutions sont de magnifiques improvisatrices. Un peu échevelées
+quelquefois.
+
+
+Effrayante charrue que celle des révolutions! ce sont des têtes
+humaines qui roulent au tranchant du soc des deux côtés du sillon.
+
+
+Ne détruisez pas notre architecture gothique. Grâce pour les vitraux
+tricolores!
+
+
+Napoléon disait: Je ne veux pas du coq, le renard le mange. Et il prit
+l'aigle. La France a repris le coq. Or, voici tous les renards qui
+reviennent dans l'ombre à la file, se cachant l'un derrière l'autre;
+P---- derrière T----, V---- derrière M----. _Eia! vigila, Galle!_
+
+
+Il y a des gens qui se croient bien avancés et qui ne sont encore
+qu'en 1688. Il y a pourtant longtemps déjà que nous avons dépassé
+1789.
+
+
+La nouvelle génération a fait la révolution de 1830, l'ancienne
+prétend la féconder. Folie, impuissance! Une révolution de vingt-cinq
+ans, un parlement de soixante, que peut-il résulter de l'accouplement?
+
+
+Vieillard, ne vous barricadez pas ainsi dans la législature; ouvrez
+la porte bien plutôt, et laissez passer la jeunesse. Songez qu'en lui
+fermant la Chambre, vous la laissez sur la place publique.
+
+
+Vous avez une belle tribune en marbre, avec des bas-reliefs de M.
+Lemot, et vous n'en voulez que pour vous; c'est fort bien. Un beau
+matin, la génération nouvelle renversera un tonneau sur le cul, et
+cette tribune-là sera en contact immédiat avec le pavé qui a écrasé
+une monarchie de huit siècles. Songez-y.
+
+
+Remarquez d'ailleurs que, tout vénérables que vous êtes par votre
+âge, ce que vous faites depuis août 1830 n'est que précipitation,
+étourderie et imprudence. Des jeunes gens n'auraient peut-être pas
+fait la part au feu si large. Il y avait dans la monarchie de la
+branche aînée beaucoup de choses utiles que vous vous êtes trop hâtés
+de brûler et qui auraient pu servir, ne fût-ce que comme fascines,
+pour combler le fossé profond qui nous sépare de l'avenir. Nous
+autres, jeunes ilotes politiques, nous vous avons blâmés plus d'une
+fois, dans l'ombre oisive où vous nous laissez, de tout démolir trop
+vite et sans discernement, nous qui rêvons pourtant une reconstruction
+générale et complète. Mais pour la démolition comme pour la
+reconstruction, il fallait une longue et patiente attention, beaucoup
+de temps, et le respect de tous les intérêts qui s'abritent et
+poussent si souvent de jeunes et vertes branches sous les vieux
+édifices sociaux. Au jour de l'écroulement, il faut faire aux intérêts
+un toit provisoire.
+
+Chose étrange! vous avez la vieillesse, et vous n'avez pas la
+maturité.
+
+
+Voici des paroles de Mirabeau qu'il est l'heure de méditer:
+
+«Nous ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de
+l'Orénoque pour former une société. Nous sommes une nation vieille, et
+sans doute trop vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement
+préexistant, un roi préexistant, des préjugés préexistants; il faut,
+autant qu'il est possible, assortir toutes ces choses à la révolution
+et sauver la soudaineté du passage.»
+
+
+Dans la constitution actuelle de l'Europe, chaque état a son esclave,
+chaque royaume traîne son boulet. La Turquie a la Grèce, la Russie
+a la Pologne, la Suède a la Norvège, la Prusse a le grand-duché
+de Posen, l'Autriche a la Lombardie, la Sardaigne a le Piémont,
+l'Angleterre a l'Irlande, la France a la Corse, la Hollande a la
+Belgique. Ainsi, à côté de chaque peuple maître, un peuple esclave; à
+côté de chaque nation dans l'état naturel, une nation hors de l'état
+naturel. Edifice mal bâti; moitié marbre, moitié plâtras.
+
+
+
+
+ OCTOBRE
+
+
+L'esprit de Dieu, comme le soleil, donne toujours à la fois toute sa
+lumière. L'esprit de l'homme ressemble à cette pâle lune, qui a ses
+phases, ses absences et ses retours, sa lucidité et ses taches, sa
+plénitude et sa disparition, qui emprunte toute sa lumière des rayons
+du soleil, et qui pourtant ose les intercepter quelquefois.
+
+
+Avec beaucoup d'idées, beaucoup de vues, beaucoup de probité, les
+saint-simoniens se trompent. On ne fonde pas une religion avec la
+seule morale. Il faut le dogme, il faut le culte. Pour asseoir le
+culte et le dogme, il faut les mystères. Pour faire croire aux
+mystères, il faut des miracles.--Faites donc des miracles.--Soyez
+prophètes, soyez dieux d'abord, si vous pouvez, et puis après prêtres,
+si vous voulez.
+
+
+L'église affirme, la raison nie. Entre le _oui_ du prêtre et le _non_
+de l'homme, il n'y a plus que Dieu qui puisse placer son mot.
+
+
+Tout ce qui se fait maintenant dans l'ordre politique n'est qu'un pont
+de bateaux. Cela sert à passer d'une rive à l'autre. Mais cela n'a pas
+de racines dans le fleuve d'idées qui coule dessous et qui a emporté
+dernièrement le vieux pont de pierre des Bourbons.
+
+
+Les têtes comme celle de Napoléon sont le point d'intersection de
+toutes les facultés humaines. Il faut bien des siècles pour reproduire
+le même accident.
+
+
+Avant une république, ayons, s'il se peut, une chose publique.
+
+
+J'admire encore La Rochejaquelein, Lescure, Cathelineau, Charette
+même; je ne les aime plus. J'admire toujours Mirabeau et Napoléon; je
+ne les hais plus.
+
+
+Le sentiment de respect que m'inspire la Vendée n'est plus chez moi
+qu'une affaire d'imagination et de vertu. Je ne suis plus vendéen de
+coeur, mais d'âme seulement.
+
+
+_Copie textuelle d'une lettre anonyme adressée ces jours-ci à M.
+Dupin._
+
+«Monsieur le sauveur, vous vous f... sur le pied de vexer les
+mendiants! Pas tant de bagou, ou tu sauteras le pas! J'en ai tordu de
+plus malins que toi! A revoir, porte-toi bien, en attendant que je te
+tue.»
+
+
+Mauvais éloge d'un homme que de dire: son opinion politique n'a pas
+varié depuis quarante ans. C'est dire que pour lui il n'y a eu ni
+expérience de chaque jour, ni réflexion, ni repli de la pensée sur les
+faits. C'est louer une eau d'être stagnante, un arbre d'être mort;
+c'est préférer l'huître à l'aigle. Tout est variable au contraire dans
+l'opinion; rien n'est absolu dans les choses politiques, excepté la
+moralité intérieure de ces choses. Or cette moralité est affaire de
+conscience et non d'opinion. L'opinion d'un homme peut donc changer
+honorablement, pourvu que sa conscience ne change pas. Progressif ou
+rétrograde, le mouvement est essentiellement vital, humain, social.
+
+Ce qui est honteux, c'est de changer d'opinion pour son intérêt, et
+que ce soit un écu ou un galon qui vous fasse brusquement passer du
+blanc au tricolore, et vice versa.
+
+
+Nos chambres décrépites procréent à cette heure une infinité de
+petites lois culs-de-jatte, qui, à peine nées, branlent la tête comme
+de vieilles femmes et n'ont plus de dents pour mordre les abus.
+
+
+L'égalité devant la loi, c'est l'égalité devant Dieu traduite en
+langue politique. Toute charte doit être une version de l'évangile.
+
+
+Les whigs? dit O'Connell, des tories sans places.
+
+
+Toute doctrine sociale qui cherche à détruire la famille est mauvaise,
+et, qui plus est, inapplicable. Sauf à se recomposer plus tard, la
+société est soluble, la famille non. C'est qu'il n'entre dans la
+composition de la famille que des lois naturelles; la société, elle,
+est soluble par tout l'alliage de lois factices, artificielles,
+transitoires, expédientes, contingentes, accidentelles, qui se mêle à
+sa constitution. Il peut souvent être utile, être nécessaire, être bon
+de dissoudre une société quand elle est mauvaise, ou trop vieille, ou
+mal venue. Il n'est jamais utile, ni nécessaire, ni bon, de mettre en
+poussière la famille. Quand vous décomposez une société, ce que
+vous trouvez pour dernier résidu, ce n'est pas l'individu, c'est la
+famille. La famille est le cristal de la société.
+
+
+
+
+ NOVEMBRE
+
+
+Il y a de grandes choses qui ne sont pas l'oeuvre d'un homme, mais
+d'un peuple. Les pyramides d'Égypte sont anonymes; les journées de
+juillet aussi.
+
+
+Au printemps, il y aura une fonte de russes.
+
+
+ TRÈS BONNE LOI ÉLECTORALE
+
+ (Quand le peuple saura lire.)
+
+ ARTICLE Ier.--Tout français est électeur.
+
+ ARTICLE II.--Tout français est éligible.
+
+
+
+
+ DÉCEMBRE
+
+
+9 décembre 1830.--Benjamin Constant, qui est mort hier, était un de
+ces hommes rares qui fourbissent, polissent et aiguisent les idées
+générales de leur temps, ces armes des peuples qui brisent toutes
+celles des armées. Il n'y a que les révolutions qui puissent jeter de
+ces hommes-là dans la société. Pour faire la pierre ponce, il faut le
+volcan.
+
+
+On vient d'annoncer dans la même journée la mort de Goethe, la mort de
+Benjamin Constant, la mort de Pie VIII[1]. Trois papes de morts.
+
+[1: Cette triple nouvelle circula en effet dans Paris le même jour.
+Elle ne se réalisa pour Goethe que quinze mois plus tard.
+
+
+ NAPOLÉON.
+
+ Voyez-vous cette étoile?
+
+ CAULAINCOURT
+
+ Non.
+
+ NAPOLÉON.
+
+ Eh bien, moi, je la vois.
+
+
+Si le clergé n'y prend garde et ne change de vie, on ne croira bientôt
+plus en France à d'autre trinité qu'à celle du drapeau tricolore.
+
+
+Citadelle inexpugnable que la France aujourd'hui! Pour remparts, au
+midi, les Pyrénées; au levant, les Alpes; au nord, la Belgique avec
+sa haie de forteresses; au couchant, l'Océan pour fossé. En deçà
+des Pyrénées, en deçà des Alpes, en deçà du Rhin et des forteresses
+belges, trois peuples en révolution, Espagne, Italie, Belgique, nous
+montent la garde; en deçà de la mer, la république américaine. Et,
+dans cette France imprenable, pour garnison, trois millions de
+bayonnettes; pour veiller aux créneaux des Alpes, des Pyrénées et de
+la Belgique, quatre cent mille soldats; pour défendre le terrain, un
+garde national par pied carré. Enfin, nous tenons le bout de mèche
+de toutes les révolutions dont l'Europe est minée. Nous n'avons qu'à
+dire: Feu!
+
+
+J'ai assisté à une séance du procès des ministres, à l'avant-dernière,
+à la plus lugubre, à celle où l'on entendait le mieux rugir le peuple
+dehors. J'écrirai cette journée-là.
+
+Une pensée m'occupait pendant la séance, c'est que le pouvoir
+occulte qui a poussé Charles X à sa ruine, le mauvais génie de la
+restauration, ce gouvernement qui traitait la France en accusée, en
+criminelle, et lui faisait sans relâche son procès, avait fini, tant
+il y a une raison intérieure dans les choses, par ne plus pouvoir
+avoir pour ministres que des procureurs généraux.
+
+Et en effet, quels étaient les trois hommes assis près de M. de
+Polignac comme ses agents les plus immédiats? M. de Peyronnet,
+procureur général; M. de Chantelauze, procureur général; M. de
+Guernon-Ranville, procureur général. Qu'est-ce que M. Mangin, qui eût
+probablement figuré à côté d'eux, si la révolution de juillet avait
+pu se saisir de lui? Un procureur général. Plus de ministre de
+l'intérieur, plus de ministre de l'instruction publique, plus de
+préfet de police; des procureurs généraux partout. La France n'était
+plus ni administrée, ni gouvernée au conseil du roi, mais accusée,
+mais jugée, mais condamnée.
+
+Ce qui est dans les choses sort toujours au dehors par quelque côté.
+
+
+La licence se crève ses cent yeux avec ses cent bras.
+
+
+Quelques rochers n'arrêtent pas un fleuve; à travers les résistances
+humaines, les événements s'écoulent sans se détourner.
+
+
+Chacun se dépopularise à son tour. Le peuple finira peut-être par se
+dépopulariser.
+
+
+Il y a des hommes malheureux; Christophe Colomb ne peut attacher
+son nom à sa découverte; Guillotin ne peut détacher le sien de son
+invention.
+
+
+Le mouvement se propage du centre à la circonférence; le travail se
+fait en dessous; mais il se fait. Les pères ont vu la révolution de
+France, les fils verront la révolution d'Europe.
+
+
+Les droits politiques, les fonctions de juré, d'électeur et de garde
+national, entrent évidemment dans la constitution normale de tout
+membre de la cité. Tout homme du peuple est, à priori, homme de la
+cité.
+
+Cependant les droits politiques doivent, évidemment aussi, sommeiller
+dans l'individu jusqu'à ce que l'individu sache clairement ce que
+c'est que des droits politiques, ce que cela signifie, et ce qu'on
+en fait. Pour exercer il faut comprendre. En bonne logique,
+l'intelligence de la chose doit toujours précéder l'action sur la
+chose.
+
+Il faut donc, on ne saurait trop insister sur ce point, éclairer le
+peuple pour pouvoir le constituer un jour. Et c'est un devoir sacré
+pour les gouvernants de se hâter de répandre la lumière dans ces
+masses obscures où le droit définitif repose. Tout tuteur honnête
+presse l'émancipation de son pupille. Multipliez donc les chemins qui
+mènent à l'intelligence, à la science, à l'aptitude. La Chambre, j'ai
+presque dit le trône, doit être le dernier échelon d'une échelle dont
+le premier échelon est une école.
+
+Et puis, instruire le peuple, c'est l'améliorer; éclairer le peuple,
+c'est le moraliser; lettrer le peuple, c'est le civiliser. Toute
+brutalité se fond au feu doux des bonnes lectures quotidiennes.
+_Humaniores litterae_. Il faut faire faire au peuple ses humanités.
+
+Ne demandez pas de droits pour le peuple, tant que le peuple demandera
+des têtes.
+
+
+
+
+ JANVIER
+
+
+La chose la plus remarquable de ce mois-ci, c'est cet échantillon de
+style de tribune. La phrase a été textuellement prononcée à la Chambre
+des députés par un des principaux orateurs:
+
+«... C'est proscrire les véritables bases du lien social.»
+
+
+
+
+ FÉVRIER
+
+
+Le roi Ferdinand de Naples, père de celui qui vient de mourir, disait
+qu'il ne fallait que trois F. pour gouverner un peuple: _Festa, Força,
+Farina_.
+
+
+On veut démolir Saint-Germain l'Auxerrois pour un alignement de place
+ou de rue; quelque jour on détruira Notre-Dame pour agrandir le
+parvis; quelque jour on rasera Paris pour agrandir la plaine des
+Sablons.
+
+
+Alignement, nivellement, grands mots, grands principes, pour lesquels
+on démolit tous les édifices, au propre et au figuré, ceux de l'ordre
+intellectuel comme ceux de l'ordre matériel, dans la société comme
+dans la cité.
+
+
+Il faut des monuments aux cités de l'homme; autrement où serait la
+différence entre la ville et la fourmilière?
+
+
+
+
+ MARS
+
+
+Il y avait quelque chose de plus beau que la brochure de M. de C----;
+c'était son silence. Il a eu tort de le rompre. Les Achilles dans leur
+tente sont plus formidables que sur le champ de bataille.
+
+
+13 mars.--Combinaison Casimir Périer. Un homme qui engourdira la
+plaie, mais ne la fermera pas; un palliatif, non la guérison; un
+ministère au laudanum.
+
+
+«Quelle administration! quelle époque! où il faut tout craindre et
+tout braver; où le tumulte renaît du tumulte; où l'on produit une
+émeute par les moyens qu'on prend pour la prévenir; où il faut
+sans cesse de la mesure, et où la mesure paraît équivoque, timide,
+pusillanime; où il faut déployer beaucoup de force, et où la force
+paraît tyrannie; où l'on est assiégé de mille conseils, et où il faut
+prendre conseil de soi-même; où l'on est obligé de redouter jusqu'à
+des citoyens dont les intentions sont pures, mais que la défiance,
+l'inquiétude, l'exagération, rendent presque aussi redoutables que des
+conspirateurs; où l'on est réduit même, dans des occasions difficiles,
+à céder par sagesse, à conduire le désordre pour le retenir, à se
+charger d'un emploi glorieux, il est vrai, mais environné d'alarmes
+cruelles; où il faut encore, au milieu de si grandes difficultés,
+déployer un front serein, être toujours calme, mettre de l'ordre
+jusque dans les plus petits objets, n'offenser personne, guérir toutes
+les jalousies, servir sans cesse, et chercher à plaire comme si l'on
+ne servait point!»
+
+Voilà, certes, des paroles qui caractérisent admirablement le moment
+présent, et qui se superposent étroitement dans leurs moindres détails
+aux moindres détails de notre situation politique. Elles ont quarante
+ans de date. Elles ont été prononcées par Mirabeau, le 19 octobre
+1789. Ainsi les révolutions ont de certaines phases qui reviennent
+invariablement. La révolution de 1789 en était alors où en est la
+révolution de 1830 aujourd'hui, à la période des insurrections.
+
+Une révolution, quand elle passe de l'état de théorie à l'état
+d'action, débouche d'ordinaire par l'émeute. L'émeute est la première
+des diverses formes violentes qu'il est dans la loi d'une révolution
+de prendre. L'émeute, c'est l'engorgement des intérêts nouveaux,
+des idées nouvelles, des besoins nouveaux, à toutes les portes trop
+étroites du vieil édifice politique. Tous veulent entrer à la fois
+dans toutes les jouissances sociales. Aussi est-il rare qu'une
+révolution ne commence pas par enfoncer les portes. Il est de
+l'essence de l'émeute révolutionnaire, qu'il ne faut pas confondre
+avec les autres sortes d'émeute, d'avoir presque toujours tort dans la
+forme et raison dans le fond.
+
+
+
+
+ DERNIERS FEUILLETS SANS DATE
+
+
+Une ancienne prophétie de Mahomet dit qu'un _soleil se lèvera au
+couchant_. Est-ce de Napoléon qu'il voulait parler?
+
+
+Vous voyez ces deux hommes, Robespierre et Mirabeau. L'un est de
+plomb, l'autre est de fer. La fournaise de la révolution fera fondre
+l'un, qui s'y dissoudra; l'autre y rougira, y flamboiera, y deviendra
+éclatant et superbe.
+
+
+Il fallait être géant comme Annibal, comme Charlemagne, comme
+Napoléon, pour enjamber les Alpes.
+
+
+Les révolutions sont commencées par des hommes que font les
+circonstances, et terminées par des hommes qui font les événements.
+
+
+Sous la monarchie, une lettre de cachet prenait la liberté d'un
+individu, et la mettait dans la Bastille.
+
+Toute la liberté individuelle de France était venue ainsi s'accumuler
+goutte à goutte, homme à homme, dans la Bastille, depuis plusieurs
+siècles. Aussi, la Bastille brisée, la liberté s'est répandue à flots
+par la France et par l'Europe.
+
+
+Un classique jacobin: un bonnet rouge sur une perruque.
+
+
+Plusieurs ont créé des mots dans la langue; Vaugelas a fait _pudeur_;
+Corneille, _invaincu_; Richelieu, _généralissime_.
+
+
+La civilisation est toute-puissante. Tantôt elle s'accommode d'un
+désert de sable, comme, sous Rome, de l'Afrique; tantôt d'une région
+de neiges, comme actuellement de la Russie.
+
+
+L'empereur disait: officiers français et soldats russes.
+
+
+Gloire, ambition, armées, flottes, trônes, couronnes; polichinelles
+des grands enfants.
+
+
+Le boucher Legendre assommait Lanjuinais de coups de poing à la
+tribune de la Convention:--Fais donc d'abord décréter que je suis un
+boeuf!--dit Lanjuinais.
+
+
+La France est toujours à la mode en Europe.
+
+
+L'Ecriture conte qu'il y a eu un roi qui fut pendant sept ans bête
+fauve dans les bois, puis reprit sa forme humaine. Il arrive parfois
+que c'est le tour du peuple. Il fait aussi ses sept années de
+bête féroce, puis redevient homme. Ces métamorphoses s'appellent
+révolutions.
+
+
+Le peuple, comme le roi, y gagne la sagesse.
+
+
+ TOAST:
+
+A l'abolition de la loi salique!
+
+Que désormais la France soit régie par une reine, et que cette reine
+s'appelle la loi.
+
+
+Singulier parallélisme des destinées de Rome! après un sénat qui
+faisait des dieux, un conclave qui fait des saints.
+
+
+Qu'est-ce que c'est donc que cette sagesse humaine qui ressemble si
+fort à la folie quand on la voit d'un peu haut?
+
+
+Les empires ont leurs crises comme les montagnes ont leur hiver. Une
+parole dite trop haut y produit une avalanche.
+
+
+En 1797, on disait: la coterie de Bonaparte; en 1807: l'empire de
+Napoléon.
+
+
+Les grands hommes sont les coefficients de leur siècle.
+
+
+Richelieu s'appelait le _marquis du Chillou_; Mirabeau, _Riquetti_;
+Napoléon, _Buonaparte_.
+
+
+Décret publié à Pékin, dans la _Gazette de la Chine_, vers la fin
+d'août 1830:
+
+«L'académie astronomique a rendu compte que, dans la nuit du 15e
+jour de la 7e lune (20 août), deux étoiles ont été observées, et des
+vapeurs blanches sont tombées près du signe du zodiaque Tsyvéitchoun.
+Elles se sont fait voir à l'heure où la garde de nuit est relevée pour
+la quatrième fois (à près de minuit) _et annoncent des troubles dans
+l'ouest_.»
+
+
+Napoléon disait: Avec Anvers, je tiens un pistolet chargé sur le coeur
+de l'Angleterre.
+
+
+Dieu nous garde de ces réformateurs qui _lisent les lois de Minos,
+parce qu'ils ont une constitution à faire pour mardi_!
+
+
+Le cocher qui conduisait Bonaparte le soir du 3 nivôse s'appelait
+César.
+
+
+L'Espagne a eu, l'Angleterre a la plus grande marine de la terre.
+
+Le midi de l'Amérique parle espagnol, le nord parle anglais.
+
+
+L'incendie de Moscou, aurore boréale allumée par Napoléon.
+
+
+ NOBLESSE. PEUPLE.
+
+Le comte de Mirabeau. Franklin.
+Napoléon Buonaparte, gentilhomme corse. Washington.
+Le marquis Simon de Bolivar. Sieyès.
+Le marquis de La Fayette. Bentham.
+Lord Byron. Schiller.
+M. de Goethe. Canaris.
+Sir Walter Scott. Danton.
+Le comte Henri de Saint-Simon. Talma.
+Le vicomte de Chateaubriand. Cuvier.
+Madame de Staël.
+Le comte de Maistre.
+F. de Lamennais.
+O'Connell, gentilhomme irlandais.
+Mina, hidalgo catalan.
+Benjamin de Constant.
+La Rochejaquelein.
+Riego.
+
+
+Luther disait: _Je bouleverse le monde en buvant mon pot de bière_.
+Cromwell disait: _J'ai le roi dans mon sac et le parlement dans ma
+poche_. Napoléon disait: _Lavons notre linge sale en famille_.
+
+Avis aux faiseurs de tragédies qui ne comprennent pas les grandes
+choses sans les grands mots.
+
+
+Echecs d'hommes secondaires, éclipses de lune.
+
+
+«Il avait (Louis XIV) beaucoup d'esprit naturel, mais il était très
+ignorant; il en avait honte. Aussi était-on obligé de tourner les
+savants en ridicule.»
+
+(_Mémoires de la Princesse palatine_.)
+
+
+Genève; une république et un océan en petit.
+
+
+Je reviens d'Angleterre, écrivait, il y a vingt ans, Henri de
+Saint-Simon, et je n'y ai trouvé sur le chantier aucune idée capitale
+neuve.
+
+
+Il en est d'un grand homme comme du soleil. Il n'est jamais plus beau
+pour nous qu'au moment où nous le voyons près de la terre, à son
+lever, à son coucher.
+
+
+Parmi les colosses de l'histoire, Cromwell, demi-fanatique et
+demi-politique, marque la transition de Mahomet à Napoléon.
+
+
+Les gaulois brûlèrent Lutèce devant César (_vid. Comm_). Deux mille
+ans après les russes brûlent Moscou devant Napoléon.
+
+
+Il ne faut pas voir toutes les choses de la vie à travers le prisme
+de la poésie. Il ressemble à ces verres ingénieux qui grandissent les
+objets. Ils vous montrent dans toute leur lumière et dans toute leur
+majesté les sphères du ciel; rabaissez-les sur la terre, et vous ne
+verrez plus que des formes gigantesques, à la vérité, mais pâles,
+vagues et confuses.
+
+
+Napoléon exprimé en blason, c'est une couronne gigantale surmontée
+d'une couronne royale.
+
+
+Une révolution est la larve d'une civilisation.
+
+
+La providence est ménagère de ses grands hommes. Elle ne les prodigue
+pas; elle ne les gaspille pas. Elle les émet et les retire au bon
+moment, et ne leur donne jamais à gouverner que des événements de leur
+taille. Quand elle a quelque mauvaise besogne à faire, elle la fait
+faire par de mauvaises mains; elle ne remue le sang et la boue qu'avec
+de vils outils. Ainsi Mirabeau s'en va avant la Terreur; Napoléon
+ne vient qu'après. Entre les deux géants, la fourmilière des hommes
+petits et méchants, la guillotine, les massacres, les noyades, 93. Et
+à 93 Robespierre suffit; il est assez bon pour cela.
+
+
+J'ai entendu des hommes éminents du siècle, en politique, en
+littérature, en science, se plaindre de l'envie, des haines, des
+calomnies, etc. Ils avaient tort. C'est la loi, c'est la gloire.
+Les hautes renommées subissent ces épreuves. La haine les poursuit
+partout. Rien ne lui est sacré. Le théâtre lui livrait plus à nu
+Shakespeare et Molière; la prison ne lui dérobait pas Christophe
+Colomb; le cloître n'en préservait pas saint Bernard; le trône n'en
+sauvait pas Napoléon. Il n'y a pour le génie qu'un lieu sur la terre
+qui jouisse du droit d'asile, c'est le tombeau.
+
+
+
+
+ 1823-1824
+
+
+
+
+ SUR VOLTAIRE
+
+
+ Décembre 1823.
+
+François-Marie Arouet, si célèbre sous le nom de Voltaire, naquit à
+Chatenay le 20 février 1694, d'une famille de magistrature. Il fut
+élevé au collège des jésuites, où l'un de ses régents, le père Lejay,
+lui prédit, à ce qu'on assure, qu'il serait en France le coryphée du
+déisme.
+
+A peine sorti du collège, Arouet, dont le talent s'éveillait avec
+toute la force et toute la naïveté de la jeunesse, trouva d'un côté,
+dans son père, un inflexible contempteur, et, de l'autre, dans son
+parrain, l'abbé de Châteauneuf, un pervertisseur complaisant. Le
+père condamnait toute étude littéraire sans savoir pourquoi, et
+par conséquent avec une obstination insurmontable. Le parrain, qui
+encourageait au contraire les essais d'Arouet, aimait beaucoup les
+vers, surtout ceux que rehaussait une certaine saveur de licence
+ou d'impiété. L'un voulait emprisonner le poëte dans une étude de
+procureur; l'autre égarait le jeune homme dans tous les salons. M.
+Arouet interdisait toute lecture à son fils; Ninon de Lenclos léguait
+une bibliothèque à l'élève de son ami Châteauneuf. Ainsi, le génie de
+Voltaire subit dès sa naissance le malheur de deux actions contraires
+et également funestes; l'une qui tendait à étouffer violemment ce
+feu sacré qu'on ne peut éteindre; l'autre qui l'alimentait
+inconsidérément, aux dépens de tout ce qu'il y a de noble et de
+respectable dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre social. Ce sont
+peut-être ces deux impulsions opposées, imprimées à la fois au premier
+essor de cette imagination puissante, qui en ont vicié pour jamais
+la direction. Du moins peut-on leur attribuer les premiers écarts
+du talent de Voltaire, tourmenté ainsi tout ensemble du frein et de
+l'éperon.
+
+Aussi, dès le commencement de sa carrière, lui attribua-t-on d'assez
+méchants vers fort impertinents qui le firent mettre à la Bastille,
+punition rigoureuse pour de mauvaises rimes. C'est durant ce loisir
+forcé que Voltaire, âgé de vingt-deux ans, ébaucha son poëme blafard
+de la _Ligue_, depuis la _Henriade_, et termina son remarquable drame
+d'_Oedipe_. Après quelques mois de Bastille, il fut à la fois délivré
+et pensionné par le régent d'Orléans, qu'il remercia de vouloir bien
+se charger de son entretien, en le priant de ne plus se charger de son
+logement.
+
+_Oedipe_ fut joué avec succès en 1718. Lamotte, l'oracle de
+cette époque, daigna consacrer ce triomphe par quelques paroles
+sacramentelles, et la renommée de Voltaire commença. Aujourd'hui
+Lamotte n'est peut-être immortel que pour avoir été nommé dans les
+écrits de Voltaire.
+
+La tragédie d'_Artémire_ succéda à _Oedipe_. Elle tomba. Voltaire
+fit un voyage à Bruxelles pour y voir J.-B. Rousseau, qu'on a si
+singulièrement appelé grand. Les deux poëtes s'estimaient avant de
+se connaître, ils se séparèrent ennemis. On a dit qu'ils étaient
+réciproquement envieux l'un de l'autre. Ce ne serait pas un signe de
+supériorité.
+
+_Artémire_, refaite et rejouée en 1724 sous le nom de _Marianne_, eut
+beaucoup de succès sans être meilleure. Vers la même époque parut la
+_Ligue_ ou la _Henriade_, et la France n'eut pas un poëme épique.
+Voltaire substitua dans son poëme Mornay à Sully, parce qu'il avait à
+se plaindre du descendant de ce grand ministre. Cette vengeance peu
+philosophique est cependant excusable, parce que Voltaire, insulté
+lâchement devant l'hôtel de Sully par je ne sais quel chevalier de
+Rohan, et abandonné par l'autorité judiciaire, ne put en exercer
+d'autre.
+
+Justement indigné du silence des lois envers son méprisable agresseur,
+Voltaire, déjà célèbre, se retira en Angleterre, où il étudia des
+sophistes. Cependant tous ses loisirs n'y furent pas perdus; il fit
+deux nouvelles tragédies, _Brutus_ et _César_, dont Corneille eût
+avoué plusieurs scènes.
+
+Revenu en France, il donna successivement _Éryphile_, qui tomba, et
+_Zaïre_, chef-d'oeuvre conçu et terminé en dix-huit jours, auquel il
+ne manque que la couleur du lieu et une certaine sévérité de style.
+_Zaïre_ eut un succès prodigieux et mérité. La tragédie d'_Adélaïde
+Du Guesclin_ (depuis le _Duc de Foix_) succéda à _Zaïre_ et fut loin
+d'obtenir le même succès. Quelques publications moins importantes, le
+_Temple du goût_, les _Lettres sur les anglais_, etc., tourmentèrent
+pendant quelques années la vie de Voltaire.
+
+Cependant son nom remplissait déjà l'Europe. Retiré à Cirey, chez la
+marquise du Châtelet, femme qui fut, suivant l'expression même de
+Voltaire, propre à toutes les sciences, excepté à celle de la vie,
+il desséchait sa belle imagination dans l'algèbre et la géométrie,
+écrivait _Alzire_, _Mahomet_, l'_Histoire_ spirituelle _de Charles
+XII_, amassait les matériaux du _Siècle de Louis XIV_, préparait
+_l'Essai sur les moeurs des nations_, et envoyait des madrigaux à
+Frédéric, prince héréditaire de Prusse. _Mérope_, également composée
+à Cirey, mit le sceau à la réputation dramatique de Voltaire. Il crut
+pouvoir alors se présenter pour remplacer le cardinal de Fleury à
+l'académie française. Il ne fut pas admis. Il n'avait encore que du
+génie. Quelque temps après, cependant, il se mit à flatter madame de
+Pompadour; il le fit avec une si opiniâtre complaisance, qu'il obtint
+tout à la fois le fauteuil académique, la charge de gentilhomme de la
+chambre et la place d'historiographe de France. Cette faveur dura peu.
+Voltaire se retira tour à tour à Lunéville, chez le bon Stanislas, roi
+de Pologne et duc de Lorraine; à Sceaux, chez madame du Maine, où
+il fit _Sémiramis_, _Oreste_ et _Rome sauvée_, et à Berlin, chez
+Frédéric, devenu roi de Prusse. Il passa plusieurs années dans cette
+dernière retraite avec le titre de chambellan, la croix du Mérite
+de Prusse et une pension. Il était admis aux soupers royaux avec
+Maupertuis, d'Argens, et Lamettrie, athée du roi, de ce roi qui, comme
+le dit Voltaire même, vivait sans cour, sans conseil et sans culte. Ce
+n'était point l'amitié sublime d'Aristote et d'Alexandre, de Térence
+et de Scipion. Quelques années de frottement suffirent pour user ce
+qu'avaient de commun l'âme du despote philosophe et l'âme du sophiste
+poëte. Voltaire voulut s'enfuir de Berlin. Frédéric le chassa.
+
+Renvoyé de Prusse, repoussé de France, Voltaire passa deux ans en
+Allemagne, où il publia ses _Annales de l'Empire_, rédigées par
+complaisance pour la duchesse de Saxe-Gotha; puis il vint se fixer aux
+portes de Genève avec Mme Denis, sa nièce.
+
+L'_Orphelin de la Chine_, tragédie où brille encore presque tout son
+talent, fut le premier fruit de sa retraite, où il eût vécu en paix,
+si d'avides libraires n'eussent publié son odieuse _Pucelle_. C'est
+encore à cette époque et dans ses diverses résidences des Délices, de
+Tournay et de Ferney, qu'il fit le poëme sur le _Tremblement de terre
+de Lisbonne_, la tragédie de _Tancrède_, quelques contes et différents
+opuscules. C'est alors qu'il défendit, avec une générosité mêlée
+de trop d'ostentation, Calas, Sirven, La Barre, Montbailli, Lally,
+déplorables victimes des méprises judiciaires. C'est alors qu'il se
+brouilla avec Jean-Jacques, se lia avec Catherine de Russie, pour
+laquelle il écrivit l'histoire de son aïeul Pierre 1er, et se
+réconcilia avec Frédéric. C'est encore du même temps que date sa
+coopération à l'_Encyclopédie_, ouvrage où des hommes qui avaient
+voulu prouver leur force ne prouvèrent que leur faiblesse, monument
+monstrueux dont le _Moniteur_ de notre révolution est l'effroyable
+pendant.
+
+Accablé d'années, Voltaire voulut revoir Paris. Il revint dans cette
+Babylone qui sympathisait avec son génie. Salué d'acclamations
+universelles, le malheureux vieillard put voir, avant de mourir,
+combien son oeuvre était avancée. Il put jouir ou s'épouvanter de sa
+gloire. Il ne lui restait plus assez de puissance vitale pour soutenir
+les émotions de ce voyage, et Paris le vit expirer le 30 mai 1778.
+Les esprits forts prétendirent qu'il avait emporté l'incrédulité au
+tombeau. Nous ne le poursuivrons pas jusque-là.
+
+Nous avons raconté la vie privée de Voltaire; nous allons essayer de
+peindre son existence publique et littéraire.
+
+Nommer Voltaire, c'est caractériser tout le dix-huitième siècle; c'est
+fixer d'un seul trait la double physionomie historique et littéraire
+de cette époque, qui ne fut, quoi qu'on en dise, qu'une époque de
+transition, pour la société comme pour la poésie. Le dix-huitième
+siècle paraîtra toujours dans l'histoire comme étouffé entre le siècle
+qui le précède et le siècle qui le suit. Voltaire en est le personnage
+principal et en quelque sorte typique, et, quelque prodigieux que fût
+cet homme, ses proportions semblent bien mesquines entre la grande
+image de Louis XIV et la gigantesque figure de Napoléon.
+
+Il y a deux êtres dans Voltaire. Sa vie eut deux influences. Ses
+écrits eurent deux résultats. C'est sur cette double action, dont
+l'une domina les lettres, dont l'autre se manifesta dans les
+événements, que nous allons jeter un coup d'oeil. Nous étudierons
+séparément chacun de ces deux règnes du génie de Voltaire. Il ne
+faut pas oublier toutefois que leur double puissance fut intimement
+coordonnée, et que les effets de cette puissance, plutôt mêlés que
+liés, ont toujours eu quelque chose de simultané et de commun. Si,
+dans cette note, nous en divisons l'examen, c'est uniquement parce
+qu'il serait au-dessus de nos forces d'embrasser d'un seul regard cet
+ensemble insaisissable; imitant en cela l'artifice de ces artistes
+orientaux qui, dans l'impuissance de peindre une figure de face,
+parviennent cependant à la représenter entièrement, en enfermant les
+deux profils dans un même cadre.
+
+En littérature, Voltaire a laissé un de ces monuments dont l'aspect
+étonne plutôt par son étendue qu'il n'impose par sa grandeur.
+L'édifice qu'il a construit n'a rien d'auguste. Ce n'est point le
+palais des rois, ce n'est point l'hospice du pauvre. C'est un bazar
+élégant et vaste, irrégulier et commode; étalant dans la boue
+d'innombrables richesses; donnant à tous les intérêts, à toutes les
+vanités, à toutes les passions, ce qui leur convient; éblouissant
+et fétide; offrant des prostitutions pour des voluptés; peuplé de
+vagabonds, de marchands et d'oisifs, peu fréquenté du prêtre et de
+l'indigent. Là, d'éclatantes galeries inondées incessamment d'une
+foule émerveillée; là, des antres secrets où nul ne se vante
+d'avoir pénétré. Vous trouverez sous ces arcades somptueuses mille
+chefs-d'oeuvre de goût et d'art, tout reluisants d'or et de diamants;
+mais n'y cherchez pas la statue de bronze aux formes antiques et
+sévères. Vous y trouverez des parures pour vos salons et pour
+vos boudoirs; n'y cherchez pas les ornements qui conviennent au
+sanctuaire. Et malheur au faible qui n'a qu'une âme pour fortune
+et qui l'expose aux séductions de ce magnifique repaire; temple
+monstrueux où il y a des témoignages pour tout ce qui n'est pas la
+vérité, un culte pour tout ce qui n'est pas Dieu!
+
+Certes, si nous voulons bien parler d'un monument de ce genre avec
+admiration, on n'exigera pas que nous en parlions avec respect.
+
+Nous plaindrions une cité où la foule serait au bazar et la solitude à
+l'église; nous plaindrions une littérature qui déserterait le sentier
+de Corneille et de Bossuet pour courir sur la trace de Voltaire.
+
+Loin de nous toutefois la pensée de nier le génie de cet homme
+extraordinaire. C'est parce que, dans notre conviction, ce génie
+était peut-être un des plus beaux qui aient jamais été donnés à aucun
+écrivain, que nous en déplorons plus amèrement le frivole et funeste
+emploi. Nous regrettons, pour lui comme pour les lettres, qu'il ait
+tourné contre le ciel cette puissance intellectuelle qu'il avait reçue
+du ciel. Nous gémissons sur ce beau génie qui n'a point compris sa
+sublime mission, sur cet ingrat qui a profané la chasteté de la muse
+et la sainteté de la patrie, sur ce transfuge qui ne s'est pas souvenu
+que le trépied du poëte a sa place près de l'autel. Et (ce qui est
+d'une profonde et inévitable vérité) sa faute même renfermait son
+châtiment. Sa gloire est beaucoup moins grande qu'elle ne devait
+l'être, parce qu'il a tenté toutes les gloires, même celle
+d'Érostrate. Il a défriché tous les champs, on ne peut dire qu'il en
+ait cultivé un seul. Et, parce qu'il eut la coupable ambition d'y
+semer également les germes nourriciers et les germes vénéneux, ce
+sont, pour sa honte éternelle, les poisons qui ont le plus fructifié.
+La _Henriade_, comme composition littéraire, est encore bien
+inférieure à la _Pucelle_ (ce qui ne signifie certes pas que ce
+coupable ouvrage soit supérieur, même dans son genre honteux).
+Ses satires, empreintes parfois d'un stigmate infernal, sont fort
+au-dessus de ses comédies, plus innocentes. On préfère ses poésies
+légères, où son cynisme éclate souvent à nu, à ses poésies lyriques,
+dans lesquelles on trouve parfois des vers religieux et graves[1]. Ses
+contes, enfin, si désolants d'incrédulité et de scepticisme, valent
+mieux que ses histoires, où le même défaut se fait un peu moins
+sentir, mais où l'absence perpétuelle de dignité est en contradiction
+avec le genre même de ces ouvrages. Quant à ses tragédies, où il
+se montre réellement grand poëte, où il trouve souvent le trait du
+caractère, le mot du coeur, on ne peut disconvenir, malgré tant
+d'admirables scènes, qu'il ne soit encore resté assez loin de Racine,
+et surtout du vieux Corneille. Et ici notre opinion est d'autant moins
+suspecte, qu'un examen approfondi de l'oeuvre dramatique de Voltaire
+nous a convaincu de sa haute supériorité au théâtre. Nous ne doutons
+pas que si Voltaire, au lieu de disperser les forces colossales de sa
+pensée sur vingt points différents, les eût toutes réunies vers un
+même but, la tragédie, il n'eût surpassé Racine et peut-être
+égalé Corneille. Mais il dépensa le génie en esprit. Aussi fut-il
+prodigieusement spirituel. Aussi le sceau du génie est-il plutôt
+empreint sur le vaste ensemble de ses ouvrages que sur chacun d'eux en
+particulier. Sans cesse préoccupé de son siècle, il négligeait trop la
+postérité, cette image austère qui doit dominer toutes les méditations
+du poëte. Luttant de caprice et de frivolité avec ses frivoles et
+capricieux contemporains, il voulait leur plaire et se moquer d'eux.
+Sa muse, qui eût été si belle de sa beauté, emprunta souvent ses
+prestiges aux enluminures du fard et aux grimaces de la coquetterie,
+et l'on est perpétuellement tenté de lui adresser ce conseil d'amant
+jaloux:
+
+ Épargne-toi ce soin;
+L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin.
+
+Voltaire paraissait ignorer qu'il y a beaucoup de grâce dans la force,
+et que ce qu'il y a de plus sublime dans les oeuvres de l'esprit
+humain est peut-être aussi ce qu'il y a de plus naïf. Car
+l'imagination sait révéler sa céleste origine sans recourir à des
+artifices étrangers. Elle n'a qu'à marcher pour se montrer déesse. _Et
+vera incessu patuit dea_.
+
+S'il était possible de résumer l'idée multiple que présente
+l'existence littéraire de Voltaire, nous ne pourrions que la classer
+parmi ces prodiges que les latins appelaient _monstra_. Voltaire, en
+effet, est un phénomène peut-être unique, qui ne pouvait naître qu'en
+France et au dix-huitième siècle. Il y a cette différence entre sa
+littérature et celle du grand siècle, que Corneille, Molière et Pascal
+appartiennent davantage à la société, Voltaire à la civilisation. On
+sent, en le lisant, qu'il est l'écrivain d'un âge énervé et affadi. Il
+a de l'agrément et point de grâce, du prestige et point de charme,
+de l'éclat et point de majesté. Il sait flatter et ne sait point
+consoler. Il fascine et ne persuade pas. Excepté dans la tragédie, qui
+lui est propre, son talent manque de tendresse et de franchise. On
+sent que tout cela est le résultat d'une organisation, et non l'effet
+d'une inspiration; et, quand un médecin athée vient vous dire que tout
+Voltaire était dans ses tendons et dans ses nerfs, vous frémissez
+qu'il n'ait raison. Au reste, comme un autre ambitieux plus moderne,
+qui rêvait la suprématie politique, c'est en vain que Voltaire a
+essayé la suprématie littéraire. La monarchie absolue ne convient pas
+à l'homme. Si Voltaire eût compris la véritable grandeur, il eût placé
+sa gloire dans l'unité plutôt que dans l'universalité. La force ne
+se révèle point par un déplacement perpétuel, par des métamorphoses
+indéfinies, mais bien par une majestueuse immobilité. La force, ce
+n'est pas Protée, c'est Jupiter.
+
+Ici commence la seconde partie de notre tâche; elle sera plus courte,
+parce que, grâce à la révolution française, les résultats politiques
+de la philosophie de Voltaire sont malheureusement d'une effrayante
+notoriété. Il serait cependant souverainement injuste de n'attribuer
+qu'aux écrits du «patriarche de Ferney» cette fatale révolution. Il
+faut y voir avant tout l'effet d'une décomposition sociale depuis
+longtemps commencée. Voltaire et l'époque où il vécut doivent
+s'accuser et s'excuser réciproquement. Trop fort pour obéir à son
+siècle, Voltaire était aussi trop faible pour le dominer. De cette
+égalité d'influence résultait entre son siècle et lui une perpétuelle
+réaction, un échange mutuel d'impiétés et de folies, un continuel flux
+et reflux de nouveautés qui entraînait toujours dans ses oscillations
+quelque vieux pilier de l'édifice social. Qu'on se représente la face
+politique du dix-huitième siècle, les scandales de la Régence, les
+turpitudes de Louis XV; la violence dans le ministère, la violence
+dans les parlements, la force nulle part; la corruption morale
+descendant par degrés de la tête au coeur, des grands au peuple; les
+prélats de cour, les abbés de toilette; l'antique monarchie, l'antique
+société chancelant sur leur base commune, et ne résistant plus aux
+attaques des novateurs que par la magie de ce beau nom de Bourbon[2];
+qu'on se figure Voltaire jeté sur cette société en dissolution comme
+un serpent dans un marais, et l'on ne s'étonnera plus de voir l'action
+contagieuse de sa pensée hâter la fin de cet ordre politique que
+Montaigne et Rabelais avaient inutilement attaqué dans sa jeunesse et
+dans sa vigueur. Ce n'est pas lui qui rendit la maladie mortelle, mais
+c'est lui qui en développa le germe, c'est lui qui en exaspéra les
+accès. Il fallait tout le venin de Voltaire pour mettre cette fange en
+ébullition; aussi doit-on imputer à cet infortuné une grande partie
+des choses monstrueuses de la révolution. Quant à cette révolution en
+elle-même, elle dut être inouïe. La providence voulut la placer entre
+le plus redoutable des sophistes et le plus formidable des despotes.
+A son aurore, Voltaire apparaît dans une saturnale funèbre[3]; à son
+déclin, Buonaparte se lève dans un massacre[4].
+
+
+[1: M. le comte de Maistre, dans son sévère et remarquable portrait de
+Voltaire, observe qu'il est nul dans l'ode, et attribue avec raison
+cette nullité au défaut d'enthousiasme. Voltaire, en effet, qui ne
+se livrait à la poésie lyrique qu'avec antipathie, et seulement pour
+justifier sa prétention à l'universalité, Voltaire était étranger à
+toute profonde exaltation; il ne connaissait d'émotion véritable que
+celle de la colère, et encore cette colère n'allait-elle pas jusqu'à
+l'indignation, jusqu'à cette indignation qui fait poëte, comme dit
+Juvénal, _facit indignatio versum_.
+
+[2: Il faut que la démoralisation universelle ait jeté de
+bienprofondes racines, pour que le ciel ait vainement envoyé, vers la
+fin de ce siècle, Louis XVI, ce vénérable martyr, qui éleva sa vertu
+jusqu'à la sainteté.
+
+[3: Translation des restes de Voltaire au Panthéon.
+
+[4: Mitraillade de Saint-Roch.
+
+
+
+
+ SUR WALTER SCOTT
+
+ A PROPOS DE _QUENTIN DURWARD_
+
+
+ Juin 1823.
+
+Certes, il y a quelque chose de bizarre et de merveilleux dans le
+talent de cet homme, qui dispose de son lecteur comme le vent dispose
+d'une feuille; qui le promène à son gré dans tous les lieux et dans
+tous les temps; lui dévoile, en se jouant, le plus secret repli du
+coeur, comme le plus mystérieux phénomène de la nature, comme la page
+la plus obscure de l'histoire; dont l'imagination domine et caresse
+toutes les imaginations, revêt avec la même étonnante vérité le
+haillon du mendiant et la robe du roi, prend toutes les allures,
+adopte tous les vêtements, parle tous les langages; laisse à la
+physionomie des siècles ce que la sagesse de Dieu a mis d'immuable et
+d'éternel dans leurs traits, et ce que les folies des hommes y ont
+jeté de variable et de passager; ne force pas, ainsi que certains
+romanciers ignorants, les personnages des jours passés à s'enluminer
+de notre fard, à se frotter de notre vernis; mais contraint, par son
+pouvoir magique, les lecteurs contemporains à reprendre, du moins pour
+quelques heures, l'esprit, aujourd'hui si dédaigné, des vieux temps,
+comme un sage et adroit conseiller qui invite des fils ingrats à
+revenir chez leur père. L'habile magicien veut cependant avant tout
+être exact. Il ne refuse à sa plume aucune vérité, pas même celle qui
+naît de la peinture de l'erreur, cette fille des hommes qu'on pourrait
+croire immortelle si son humeur capricieuse et changeante ne rassurait
+sur son éternité. Peu d'historiens sont aussi fidèles que ce
+romancier. On sent qu'il a voulu que ses portraits fussent des
+tableaux, et ses tableaux des portraits. Il nous peint nos devanciers
+avec leurs passions, leurs vices et leurs crimes, mais de sorte que
+l'instabilité des superstitions et l'impiété du fanatisme n'en fassent
+que mieux ressortir la pérennité de la religion et la sainteté des
+croyances. Nous aimons d'ailleurs à retrouver nos ancêtres avec leurs
+préjugés, souvent si nobles et si salutaires, comme avec leurs beaux
+panaches et leurs bonnes cuirasses.
+
+Walter Scott a su puiser aux sources de la nature et de la vérité un
+genre inconnu, qui est nouveau parce qu'il se fait aussi ancien qu'il
+le veut. Walter Scott allie à la minutieuse exactitude des chroniques
+la majestueuse grandeur de l'histoire et l'intérêt pressant du roman;
+génie puissant et curieux qui devine le passé; pinceau vrai qui
+trace un portrait fidèle d'après une ombre confuse, et nous force à
+reconnaître même ce que nous n'avons pas vu; esprit flexible et solide
+qui s'empreint du cachet particulier de chaque siècle et de chaque
+pays, comme une cire molle, et conserve cette empreinte pour la
+postérité comme un bronze indélébile.
+
+Peu d'écrivains ont aussi bien rempli que Walter Scott les devoirs du
+romancier relativement à son art et à son siècle; car ce serait une
+erreur presque coupable dans l'homme de lettres que de se croire
+au-dessus de l'intérêt général et des besoins nationaux, d'exempter
+son esprit de toute action sur les contemporains, et d'isoler sa vie
+égoïste de la grande vie du corps social. Et qui donc se dévouera, si
+ce n'est le poëte? Quelle voix s'élèvera dans l'orage, si ce n'est
+celle de la lyre qui peut le calmer? Et qui bravera les haines de
+l'anarchie et les dédains du despotisme, sinon celui auquel la sagesse
+antique attribuait le pouvoir de réconcilier les peuples et les rois,
+et auquel la sagesse moderne a donné celui de les diviser?
+
+Ce n'est donc point à de doucereuses galanteries, à de mesquines
+intrigues, à de sales aventures, que Walter Scott voue son talent.
+Averti par l'instinct de sa gloire, il a senti qu'il fallait quelque
+chose de plus à une génération qui vient d'écrire de son sang et de
+ses larmes la page la plus extraordinaire de toutes les histoires
+humaines. Les temps qui ont immédiatement précédé et immédiatement
+suivi notre convulsive révolution étaient de ces époques
+d'affaissement que le fiévreux éprouve avant et après ses accès. Alors
+les livres les plus platement atroces, les plus stupidement impies,
+les plus monstrueusement obscènes, étaient avidement dévorés par une
+société malade; dont les goûts dépravés et les facultés engourdies
+eussent rejeté tout aliment savoureux ou salutaire. C'est ce qui
+explique ces triomphes scandaleux, décernés alors par les plébéiens
+des salons et les patriciens des échoppes à des écrivains ineptes ou
+graveleux, que nous dédaignerons de nommer, lesquels en sont réduits
+aujourd'hui à mendier l'applaudissement des laquais et le rire des
+prostituées. Maintenant la popularité n'est plus distribuée par la
+populace, elle vient de la seule source qui puisse lui imprimer un
+caractère d'immortalité ainsi que d'universalité, du suffrage de ce
+petit nombre d'esprits délicats, d'âmes exaltées et de têtes sérieuses
+qui représentent moralement les peuples civilisés. C'est celle-là que
+Scott a obtenue en empruntant aux annales des nations des compositions
+faites pour toutes les nations, en puisant dans les fastes des siècles
+des livres écrits pour tous les siècles. Nul romancier n'a caché plus
+d'enseignement sous plus de charme, plus de vérité sous la fiction. Il
+y a une alliance visible entre la forme qui lui est propre et toutes
+les formes littéraires du passé et de l'avenir, et l'on pourrait
+considérer les romans épiques de Scott comme une transition de la
+littérature actuelle aux romans grandioses, aux grandes épopées en
+vers ou en prose que notre ère poétique nous promet et nous donnera.
+
+Quelle doit être l'intention du romancier? C'est d'exprimer dans
+une fable intéressante une vérité utile. Et, une fois cette idée
+fondamentale choisie, cette action explicative inventée, l'auteur ne
+doit-il pas chercher, pour la développer, un mode d'exécution qui
+rende son roman semblable à la vie, l'imitation pareille au modèle?
+Et la vie n'est-elle pas un drame bizarre où se mêlent le bon et le
+mauvais, le beau et le laid, le haut et le bas, loi dont le pouvoir
+n'expire que hors de la création? Faudra-t-il donc se borner à
+composer, comme certains peintres flamands, des tableaux entièrement
+ténébreux, ou, comme les chinois, des tableaux tout lumineux, quand
+la nature montre partout la lutte de l'ombre et de la lumière? Or
+les romanciers, avant Walter Scott, avaient adopté généralement deux
+méthodes de composition contraires; toutes deux vicieuses, précisément
+parce qu'elles sont contraires. Les uns donnaient à leur ouvrage la
+forme d'une narration divisée arbitrairement en chapitres, sans qu'on
+devinât trop pourquoi, ou même uniquement pour délasser l'esprit du
+lecteur, comme l'avoue assez naïvement le titre de _descanso_ (repos),
+placé par un vieil auteur espagnol en tête de ses chapitres[1].
+Les autres déroulaient leur fable dans une série de lettres qu'on
+supposait écrites par les divers acteurs du roman. Dans la narration,
+les personnages disparaissent, l'auteur seul se montre toujours; dans
+les lettres, l'auteur s'éclipse pour ne laisser jamais voir que ses
+personnages. Le romancier narrateur ne peut donner place au dialogue
+naturel, à l'action véritable; il faut qu'il leur substitue un certain
+mouvement monotone de style, qui est comme un moule où les événements
+les plus divers prennent la même forme, et sous lequel les créations
+les plus élevées, les inventions les plus profondes, s'effacent, de
+même que les aspérités d'un champ s'aplanissent sous le rouleau. Dans
+le roman par lettres, la même monotonie provient d'une autre cause.
+Chaque personnage arrive à son tour avec son épître, à la manière de
+ces acteurs forains qui, ne pouvant paraître que l'un après l'autre,
+et n'ayant pas la permission de parler sur leurs tréteaux, se
+présentent successivement, portant au-dessus de leur tête un grand
+écriteau sur lequel le public lit leur rôle. On peut encore comparer
+le roman par lettres à ces laborieuses conversations de sourds-muets
+qui s'écrivent réciproquement ce qu'ils ont à se dire, de sorte que
+leur colère ou leur joie est tenue d'avoir sans cesse la plume à
+la main et l'écritoire en poche. Or, je le demande, que devient
+l'à-propos d'un tendre reproche qu'il faut porter à la poste? Et
+l'explosion fougueuse des passions n'est-elle pas un peu gênée entre
+le préambule obligé et la formule polie qui sont l'avant-garde et
+l'arrière-garde de toute lettre écrite par un homme bien né? Croit-on
+que le cortège des compliments, le bagage des civilités, accélèrent la
+progression de l'intérêt et pressent la marche de l'action? Ne doit-on
+pas enfin supposer quelque vice radical et insurmontable dans un
+genre de composition qui a pu refroidir parfois l'éloquence même de
+Rousseau?
+
+Supposons donc qu'au roman narratif, où il semble qu'on ait songé
+à tout, excepté à l'intérêt, en adoptant l'absurde usage de faire
+précéder chaque chapitre d'un sommaire, souvent très détaillé, qui est
+comme le récit du récit; supposons qu'au roman épistolaire, dont la
+forme même interdit toute véhémence et toute rapidité, un esprit
+créateur substitue le roman dramatique, dans lequel l'action
+imaginaire se déroule en tableaux vrais et variés, comme se déroulent
+les événements réels de la vie; qui ne connaisse d'autre division que
+celle des différentes scènes à développer; qui enfin soit un long
+drame, où les descriptions suppléeraient aux décorations et aux
+costumes, où les personnages pourraient se peindre par eux-mêmes, et
+représenter, par leurs chocs divers et multipliés, toutes les formes
+de l'idée unique de l'ouvrage. Vous trouverez, dans ce genre
+nouveau, les avantages réunis des deux genres anciens, sans leurs
+inconvénients. Ayant à votre disposition les ressorts pittoresques, et
+en quelque façon magiques, du drame, vous pourrez laisser derrière
+la scène ces mille détails oiseux et transitoires que le simple
+narrateur, obligé de suivre ses acteurs pas à pas comme des enfants
+aux lisières, doit exposer longuement s'il veut être clair; et vous
+pourrez profiter de ces traits profonds et soudains, plus féconds en
+méditations que des pages entières que fait jaillir le mouvement d'une
+scène, mais qu'exclut la rapidité d'un récit.
+
+Après le roman pittoresque, mais prosaïque, de Walter Scott, il
+restera un autre roman à créer, plus beau et plus complet encore selon
+nous. C'est le roman à la fois drame et épopée, pittoresque mais
+poétique, réel mais idéal, vrai mais grand, qui enchâssera Walter
+Scott dans Homère.
+
+Comme tout créateur, Walter Scott a été assailli jusqu'à présent par
+d'inextinguibles critiques. Il faut que celui qui défriche un marais
+se résigne à entendre les grenouilles coasser autour de lui.
+
+Quant à nous, nous remplissons un devoir de conscience en plaçant
+Walter Scott très haut parmi les romanciers, et en particulier
+_Quentin Durward_ très haut parmi les romans. _Quentin Durward_ est
+un beau livre. Il est difficile de voir un roman mieux tissu, et des
+effets moraux mieux attachés aux effets dramatiques.
+
+L'auteur a voulu montrer, ce nous semble, combien la loyauté, même
+dans un être obscur, jeune et pauvre, arrive plus sûrement à son but
+que la perfidie, fût-elle aidée de toutes les ressources du pouvoir,
+de la richesse et de l'expérience. Il a chargé du premier de ces rôles
+son écossais Quentin Durward, orphelin jeté au milieu des écueils les
+plus multipliés, des pièges les mieux préparés, sans autre boussole
+qu'un amour presque insensé; mais c'est souvent quand il ressemble à
+une folie que l'amour est une vertu. Le second est confié à Louis XI,
+roi plus adroit que le plus adroit courtisan, vieux renard armé des
+ongles du lion, puissant et fin, servi dans l'ombre comme au jour,
+incessamment couvert de ses gardes comme d'un bouclier, et accompagné
+de ses bourreaux comme d'une épée. Ces deux personnages si différents
+réagissent l'un sur l'autre de manière à exprimer l'idée fondamentale
+avec une vérité singulièrement frappante. C'est en obéissant
+fidèlement au roi que le loyal Quentin sert, sans le savoir, ses
+propres intérêts, tandis que les projets de Louis XI, dont Quentin
+devait être à la fois l'instrument et la victime, tournent en même
+temps à la confusion du rusé vieillard et à l'avantage du simple jeune
+homme.
+
+Un examen superficiel pourrait faire croire d'abord que l'intention
+première du poëte est dans le contraste historique, peint avec tant
+de talent, du roi de France Louis de Valois et du duc de Bourgogne
+Charles le Téméraire. Ce bel épisode est peut-être en effet un défaut
+dans la composition de l'ouvrage, en ce qu'il rivalise d'intérêt avec
+le sujet lui-même; mais cette faute, si elle existe, n'ôte rien à ce
+que présente d'imposant et de comique tout ensemble cette opposition
+de deux princes, dont l'un, despote souple et ambitieux, méprise
+l'autre, tyran dur et belliqueux, qui le dédaignerait s'il l'osait.
+Tous deux se haïssent; mais Louis brave la haine de Charles parce
+qu'elle est rude et sauvage, Charles craint la haine de Louis parce
+qu'elle est caressante. Le duc de Bourgogne, au milieu de son camp et
+de ses états, s'inquiète près du roi de France sans défense, comme
+le limier dans le voisinage du chat. La cruauté du duc naît de ses
+passions, celle du roi de son caractère. Le bourguignon est loyal
+parce qu'il est violent; il n'a jamais songé à cacher ses mauvaises
+actions; il n'a point de remords, car il a oublié ses crimes comme ses
+colères. Louis est superstitieux, peut-être parce qu'il est hypocrite;
+la religion ne suffit pas à celui que sa conscience tourmente et
+qui ne veut pas se repentir; mais il a beau croire à d'impuissantes
+expiations, la mémoire du mal qu'il a fait vit sans cesse en lui près
+de la pensée du mal qu'il va faire, parce qu'on se rappelle toujours
+ce qu'on a médité longtemps et qu'il faut bien que le crime, lorsqu'il
+a été un désir et une espérance, devienne aussi un souvenir. Les deux
+princes sont dévots; mais Charles jure par son épée avant de jurer
+par Dieu, tandis que Louis tâche de gagner les saints par des dons
+d'argent ou des charges de cour, mêle de la diplomatie à sa prière et
+intrigue même avec le ciel. En cas de guerre, Louis en examine encore
+le danger, que Charles se repose déjà de la victoire. La politique du
+Téméraire est toute dans son bras, mais l'oeil du roi atteint plus
+loin que le bras du duc. Enfin Walter Scott prouve, en mettant en jeu
+les deux rivaux, combien la prudence est plus forte que l'audace, et
+combien celui qui paraît ne rien craindre a peur de celui qui semble
+tout redouter.
+
+Avec quel art l'illustre écrivain nous peint le roi de France se
+présentant, par un raffinement de fourberie, chez son beau cousin de
+Bourgogne, et lui demandant l'hospitalité au moment où l'orgueilleux
+vassal va lui apporter la guerre! Et quoi de plus dramatique que la
+nouvelle d'une révolte fomentée dans les états du duc par les agents
+du roi, tombant comme la foudre entre les deux princes à l'instant où
+la même table les réunit! Ainsi la fraude est déjouée par la fraude,
+et c'est le prudent Louis qui s'est lui-même livré sans défense à la
+vengeance d'un ennemi justement irrité. L'histoire dit bien quelque
+chose de tout cela; mais ici j'aime mieux croire au roman qu'à
+l'histoire, parce que je préfère la vérité morale à la vérité
+historique. Une scène plus remarquable encore peut-être, c'est celle
+où les deux princes, que les conseils les plus sages n'ont encore pu
+rapprocher, se réconcilient par un acte de cruauté que l'un imagine
+et que l'autre exécute. Pour la première fois ils rient ensemble de
+cordialité et de plaisir; et ce rire, excité par un supplice, efface
+pour un moment leur discorde. Cette idée terrible fait frissonner
+d'admiration.
+
+Nous avons entendu critiquer, comme hideuse et révoltante, la peinture
+de l'orgie. C'est, à notre avis, un des plus beaux chapitres de ce
+livre. Walter Scott, ayant entrepris de peindre ce fameux brigand
+surnommé le Sanglier des Ardennes, aurait manqué son tableau s'il
+n'eût excité l'horreur. Il faut toujours entrer franchement dans une
+donnée dramatique, et chercher en tout le fond des choses. L'émotion
+et l'intérêt ne se trouvent que là. Il n'appartient qu'aux esprits
+timides de capituler avec une conception forte et de reculer dans la
+voie qu'ils se sont tracée.
+
+Nous justifierons, d'après le même principe, deux autres passages qui
+ne nous paraissent pas moins dignes de méditation et de louange. Le
+premier est l'exécution de ce Hayraddin, personnage singulier dont
+l'auteur aurait peut-être pu tirer encore plus de parti. Le second est
+le chapitre où le roi Louis XI, arrêté par ordre du duc de Bourgogne,
+fait préparer dans sa prison, par Tristan l'Hermite, le châtiment de
+l'astrologue qui l'a trompé. C'est une idée étrangement belle que de
+nous faire voir ce roi cruel, trouvant encore dans son cachot assez
+d'espace pour sa vengeance, réclamant des bourreaux pour derniers
+serviteurs, et éprouvant ce qui lui reste d'autorité par l'ordre d'un
+supplice.
+
+Nous pourrions multiplier ces observations et tâcher de faire voir
+en quoi le nouveau drame de sir Walter Scott nous semble défectueux,
+particulièrement dans le dénoûment; mais le romancier aurait sans
+doute pour se justifier des raisons beaucoup meilleures que nous n'en
+aurions pour l'attaquer, et ce n'est point contre un si formidable
+champion que nous essayerions avec avantage nos faibles armes. Nous
+nous bornerons à lui faire observer que le mot placé par lui dans la
+bouche du fou du duc de Bourgogne sur l'arrivée du roi Louis XI à
+Péronne appartient au fou de François 1er, qui le prononça lors du
+passage de Charles-Quint en France, en 1535. L'immortalité de ce
+pauvre Triboulet ne tient qu'à ce mot, il faut le lui laisser. Nous
+croyons également que l'expédient ingénieux qu'emploie l'astrologue
+Galeotti pour échapper à Louis XI avait déjà été imaginé quelque mille
+ans auparavant par un philosophe que voulait mettre à mort Denis de
+Syracuse. Nous n'attachons pas à ces remarques plus d'importance
+qu'elles n'en méritent; un romancier n'est pas un chroniqueur. Nous
+sommes étonné seulement que le roi adresse la parole, dans le conseil
+de Bourgogne, à des chevaliers du saint-esprit, cet ordre n'ayant été
+fondé qu'un siècle plus tard par Henri III. Nous croyons même que
+l'ordre de Saint-Michel, dont le noble auteur décore son brave lord
+Crawford, ne fut institué par Louis XI qu'après sa captivité. Que sir
+Walter Scott nous permette ces petites chicanes chronologiques.
+En remportant un léger triomphe de pédant sur un aussi illustre
+_antiquaire_, nous ne pouvons nous défendre de cette innocente joie
+qui transportait son Quentin Durward lorsqu'il eut désarçonné le duc
+d'Orléans et tenu tête à Dunois, et nous serions tenté de lui demander
+pardon de notre victoire, comme Charles-Quint au pape: _Sanctissime
+pater, indulge victori_.
+
+
+[1: Marcos Obregon de la Ronda.
+
+
+
+
+ SUR L'ABBÉ DE LAMENNAIS
+
+ A PROPOS DE
+
+ L'ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE EN MATIÈRE DE RELIGION
+
+
+ Juillet 1823.
+
+Serait-il vrai qu'il existe dans la destinée des nations un moment où
+les mouvements du corps social semblent ne plus être que les dernières
+convulsions d'un mourant? Serait-il vrai qu'on puisse voir la lumière
+disparaître peu à peu de l'intelligence des peuples, ainsi qu'on voit
+s'effacer graduellement dans le ciel le crépuscule du soir? Alors,
+disent des voix prophétiques, le bien et le mal, la vie et la mort,
+l'être et le néant, sont en présence; et les hommes errent de l'un à
+l'autre, comme s'ils avaient à choisir. L'action de la société n'est
+plus une action, c'est un tressaillement faible et violent à la fois,
+comme une secousse de l'agonie. Les développements de l'esprit humain
+s'arrêtent, ses révolutions commencent. Le fleuve ne féconde plus,
+il engloutit; le flambeau n'éclaire plus, il consume. La pensée,
+la volonté, la liberté, ces facultés divines, concédées par la
+toute-puissance divine à l'association humaine, font place à
+l'orgueil, à la révolte, à l'instinct individuel. A la prévoyance
+sociale succède cette profonde cécité animale à laquelle il n'a pas
+été donné de distinguer les approches de la mort. Bientôt, en effet,
+la rébellion des membres amène le déchirement du corps, que suivra
+la dissolution du cadavre. La lutte des intérêts passagers remplace
+l'accord des croyances éternelles. Quelque chose de la brute s'éveille
+dans l'homme, et fraternise avec son âme dégradée; il abdique le ciel
+et végète au-dessous de sa destinée. Alors deux camps se tracent dans
+la nation. La société n'est plus qu'une mêlée opiniâtre dans une nuit
+profonde, où ne brille d'autre lumière que l'éclair des glaives qui
+se heurtent et l'étincelle des armures qui se brisent. Le soleil se
+lèverait en vain sur ces malheureux pour leur faire reconnaître qu'ils
+sont frères; acharnés à leur oeuvre sanglante, ils ne verraient pas.
+La poussière de leur combat les aveugle.
+
+Alors, pour emprunter l'expression solennelle de Bossuet, _un peuple
+cesse d'être un peuple_. Les événements qui se précipitent avec une
+rapidité toujours croissante s'imprègnent de plus en plus d'un sombre
+caractère de providence et de fatalité, et le petit nombre d'hommes
+simples, restés fidèles aux prédictions antiques, regardent avec
+terreur si des signes ne se manifestent pas dans les cieux.
+
+Espérons que nos vieilles monarchies n'en sont point encore là. On
+conserve quelque espoir de guérison tant que le malade ne repousse pas
+le médecin, et l'enthousiasme avide qu'éveillent les premiers chants
+de poésie religieuse que ce siècle a entendus prouve qu'il y a encore
+une âme dans la société.
+
+C'est à fortifier ce souffle divin, à ranimer cette flamme céleste,
+que tendent aujourd'hui tous les esprits vraiment supérieurs. Chacun
+apporte son étincelle au foyer commun, et, grâce à leur généreuse
+activité, l'édifice social peut se reconstruire rapidement, comme ces
+magiques palais des contes arabes, qu'une légion de génies achevait
+dans une nuit. Aussi trouvons-nous des méditations dans nos écrivains,
+et des inspirations dans nos poëtes. Il s'élève de toutes parts une
+génération sérieuse et douce, pleine de souvenirs et d'espérances.
+Elle redemande son avenir aux prétendus philosophes du dernier siècle,
+qui voudraient lui faire recommencer leur passé. Elle est pure, et par
+conséquent indulgente, même pour ces vieux et effrontés coupables qui
+osent réclamer son admiration; mais son pardon pour les criminels
+n'exclut pas son horreur pour les crimes. Elle ne veut pas baser son
+existence sur des abîmes, sur l'athéisme et sur l'anarchie; elle
+répudie l'héritage de mort dont la révolution la poursuit; elle
+revient à la religion, parce que la jeunesse ne renonce pas volontiers
+à la vie; c'est pourquoi elle exige du poëte plus que les générations
+antiques n'en ont reçu. Il ne donnait au peuple que des lois, elle lui
+demande des croyances.
+
+Un des écrivains qui ont le plus puissamment contribué à éveiller
+parmi nous cette soif d'émotions religieuses, un de ceux qui savent
+le mieux l'étancher, c'est sans contredit M. l'abbé F. de Lamennais.
+Parvenu, dès ses premiers pas, au sommet de l'illustration littéraire,
+ce prêtre vénérable semble n'avoir rencontré la gloire humaine qu'en
+passant. Il va plus loin. L'époque de l'apparition de l'_Essai sur
+l'indifférence_ sera une des dates de ce siècle. Il faut qu'il y
+ait un mystère bien étrange dans ce livre que nul ne peut lire sans
+espérance ou sans terreur, comme s'il cachait quelque haute révélation
+de notre destinée. Tour à tour majestueux et passionné, simple
+et magnifique, grave et véhément, profond et sublime, l'écrivain
+s'adresse au coeur par toutes les tendresses, à l'esprit par tous
+les artifices, à l'âme par tous les enthousiasmes. Il éclaire comme
+Pascal, il brûle comme Rousseau, il foudroie comme Bossuet. Sa pensée
+laisse toujours dans les esprits trace de son passage; elle abat tous
+ceux qu'elle ne relève pas. Il faut qu'elle console, à moins qu'elle
+ne désespère. Elle flétrit tout ce qui ne peut fructifier. Il n'y a
+point d'opinion mixte sur un pareil ouvrage; on l'attaque comme un
+ennemi ou on le défend comme un sauveur. Chose frappante! ce livre
+était un besoin de notre époque, et la mode s'est mêlée de son succès!
+C'est la première fois sans doute que la mode aura été du parti de
+l'éternité. Tout en dévorant cet écrit, on a adressé à l'auteur une
+foule de reproches que chacun en particulier aurait dû adresser à sa
+conscience. Tous ces vices qu'il voulait bannir du coeur humain ont
+crié comme les vendeurs chassés du temple. On a craint que l'âme ne
+restât vide lorsqu'il en aurait expulsé les passions. Nous avons
+entendu dire que ce livre austère attristait la vie, que ce prêtre
+morose arrachait les fleurs du sentier de l'homme. D'accord; mais les
+fleurs qu'il arrache sont celles qui cachaient l'abîme.
+
+Cet ouvrage a encore produit un autre phénomène, bien remarquable de
+nos jours; c'est la discussion publique d'une question de théologie.
+Et ce qu'il y a de singulier, et ce qu'on doit attribuer à l'intérêt
+extraordinaire excité par l'_Essai_, la frivolité des gens du monde et
+la préoccupation des hommes d'état ont disparu un instant devant un
+débat scolastique et religieux. On a cru voir un moment la Sorbonne
+renaître entre les deux Chambres.
+
+M. de Lamennais, aidé dans sa force par la force d'en haut, a
+accoutumé ses lecteurs à le voir porter, sans perdre haleine, d'un
+bout à l'autre de son immense composition, le fardeau d'une idée
+fondamentale, vaste et unique. Partout se révèle en lui la possession
+d'une grande pensée. Il la développe dans toutes ses parties,
+l'illumine dans tous ses détails, l'explique dans tous ses mystères,
+la critique dans tous ses résultats. Il remonte à toutes les causes
+comme il redescend à toutes les conséquences.
+
+Un des bienfaits de ces sortes d'ouvrages, c'est qu'ils dégoûtent
+profondément de tout ce qu'ont écrit de dérisoire et d'ironique les
+chefs de la secte incrédule. Quand une fois on est monté si haut, on
+ne peut plus redescendre aussi bas. Dès qu'on a respiré l'air et vu la
+lumière, on ne saurait rentrer dans ces ténèbres et dans ce vide. On
+est saisi d'une inexprimable compassion en voyant des hommes épuiser
+leur souffle d'un jour à forger ou à éteindre Dieu. On est tenté de
+croire que l'athée est un être à part, organisé à sa façon, et qu'il a
+raison de réclamer sa place parmi les bêtes; car on ne conçoit rien à
+la révolte de l'intelligence contre l'intelligence. Et puis, n'est-ce
+pas une étrange société que celle de ces individus ayant chacun un
+créateur de leur création, une foi selon leur opinion, disposant de
+l'éternité pendant que le temps les emporte, et cherchant à réaliser
+cette _multiplex religio_, mot monstrueux trouvé par un païen? On
+dirait le chaos à la poursuite du néant. Tandis que l'âme du chrétien,
+pareille à la flamme tourmentée en vain par les caprices de l'air, se
+relève incessamment vers le ciel, l'esprit de ces infidèles est comme
+le nuage qui change de forme et de route selon le vent qui le pousse.
+Et l'on rit de les voir juger les choses éternelles du haut de
+la philosophie humaine, ainsi que des malheureux qui graviraient
+péniblement au sommet d'une montagne pour mieux examiner les étoiles.
+
+Ceux qui apportent aux nations enivrées par tant de poisons la
+véritable nourriture de vie et d'intelligence, doivent se confier en
+la sainteté de leur entreprise. Tôt ou tard, les peuples désabusés se
+pressent autour d'eux, et leur disent comme Jean à Jésus: _Ad quem
+ibimus? verba vitae aeternae habes_. «A qui irons-nous? vous avez les
+paroles de la vie éternelle.»
+
+
+
+
+ SUR LORD BYRON
+
+ A PROPOS DE SA MORT
+
+
+Nous sommes en juin 1824. Lord Byron vient de mourir.
+
+On nous demande notre pensée sur lord Byron, et sur lord Byron mort.
+Qu'importe notre pensée? à quoi bon l'écrire, à moins qu'on ne suppose
+qu'il est impossible à qui que ce soit de ne pas dire quelques paroles
+dignes d'être recueillies en présence d'un aussi grand poëte et d'un
+aussi grand événement? A en croire les ingénieuses fables de l'orient,
+une larme devient perle en tombant dans la mer.
+
+Dans l'existence particulière que nous a faite le goût des lettres,
+dans la région paisible où nous a placé l'amour de l'indépendance et
+de la poésie, la mort de Byron a dû nous frapper, en quelque sorte,
+comme une calamité domestique. Elle a été pour nous un de ces malheurs
+qui touchent de près. L'homme qui a dévoué ses jours au culte des
+lettres sent le cercle de sa vie physique se resserrer autour de
+lui, en même temps que la sphère de son existence intellectuelle
+s'agrandit. Un petit nombre d'êtres chers occupent les tendresses
+de son coeur, tandis que tous les poëtes morts et contemporains,
+étrangers et compatriotes, s'emparent des affections de son âme. La
+nature lui avait donné une famille, la poésie lui en crée une seconde.
+Ses sympathies, que si peu d'êtres éveillent auprès de lui, s'en vont
+chercher, à travers le tourbillon des relations sociales, au delà des
+temps, au delà des espaces, quelques hommes qu'il comprend et dont il
+se sent digne d'être compris. Tandis que, dans la rotation monotone
+des habitudes et des affaires, la foule des indifférents le froisse et
+le heurte sans émouvoir son attention, il s'établit, entre lui et ces
+hommes épars que son penchant a choisis, d'intimes rapports et des
+communications, pour ainsi dire, électriques. Une douce communauté
+de pensées l'attache, comme un lien invisible et indissoluble, à ces
+êtres d'élite, isolés dans leur monde ainsi qu'il l'est dans le sien;
+de sorte que, lorsque par hasard il vient à rencontrer l'un d'entre
+eux, un regard leur suffit pour se révéler l'un à l'autre; une parole,
+pour pénétrer mutuellement le fond de leurs âmes et en reconnaître
+l'équilibre; et, au bout de quelques instants, ces deux étrangers
+sont ensemble comme deux frères nourris du même lait, comme deux amis
+éprouvés par la même infortune.
+
+Qu'il nous soit permis de le dire, et, s'il le faut, de nous en
+glorifier, une sympathie du genre de celle que nous venons d'expliquer
+nous entraînait vers Byron. Ce n'était pas certainement l'attrait
+que le génie inspire au génie; c'était du moins un sentiment sincère
+d'admiration, d'enthousiasme et de reconnaissance; car on doit de la
+reconnaissance aux hommes dont les oeuvres et les actions font battre
+noblement le coeur. Quand on nous a annoncé la mort de ce poëte, il
+nous a semblé qu'on nous enlevait une part de notre avenir. Nous
+n'avons renoncé qu'avec amertume à jamais nouer avec Byron une de ces
+poétiques amitiés qu'il nous est si doux et si glorieux d'entretenir
+avec la plupart des principaux esprits de notre époque, et nous lui
+avons adressé ce beau vers dont un poëte de son école saluait l'ombre
+généreuse d'André Chénier:
+
+ Adieu donc, jeune ami que je n'ai pas connu.
+
+Puisque nous venons de laisser échapper un mot sur l'école
+particulière de lord Byron, il ne sera peut-être pas hors de propos
+d'examiner ici quelle place elle occupe dans l'ensemble de la
+littérature actuelle, que l'on attaque comme si elle pouvait être
+vaincue, que l'on calomnie comme si elle pouvait être condamnée. Des
+esprits faux, habiles à déplacer toutes les questions, cherchent à
+accréditer parmi nous une erreur bien singulière. Ils ont imaginé que
+la société présente était exprimée en France par deux littératures
+absolument opposées, c'est-à-dire que le même arbre portait
+naturellement à la fois deux fruits d'espèces contraires, que la même
+cause produisait simultanément deux effets incompatibles. Mais ces
+ennemis des innovations ne se sont pas même aperçus qu'ils créaient là
+une logique toute nouvelle. Ils continuent chaque jour de traiter la
+littérature qu'ils nomment classique comme si elle vivait encore, et
+celle qu'ils appellent romantique comme si elle allait périr. Ces
+doctes rhéteurs, qui vont proposant sans cesse de changer ce qui
+existe contre ce qui a existé, nous rappellent involontairement le
+Roland fou de l'Arioste qui prie gravement un passant d'accepter une
+jument morte en échange d'un cheval vivant. Roland, il est vrai,
+convient que sa jument est morte, tout en ajoutant que c'est là son
+seul défaut. Mais les Rolands du prétendu genre classique ne sont pas
+encore à cette hauteur, en fait de jugement ou de bonne foi. Il faut
+donc leur arracher ce qu'ils ne veulent pas accorder, et leur déclarer
+qu'il n'existe aujourd'hui qu'une littérature comme il n'existe qu'une
+société; que les littératures antérieures, tout en laissant des
+monuments immortels, ont dû disparaître et ont disparu avec les
+générations dont elles ont exprimé les habitudes sociales et les
+émotions politiques. Le génie de notre époque peut être aussi beau que
+celui des époques les plus illustres, il ne peut être le même; et il
+ne dépend pas plus des écrivains contemporains de ressusciter une
+littérature[1] passée, qu'il ne dépend du jardinier de faire reverdir
+les feuilles de l'automne sur les rameaux du printemps.
+
+Qu'on ne s'y trompe pas, c'est en vain surtout qu'un petit nombre
+de petits esprits essayent de ramener les idées générales vers
+le désolant système littéraire du dernier siècle. Ce terrain,
+naturellement aride, est depuis longtemps desséché. D'ailleurs on
+ne recommence pas les madrigaux de Dorat après les guillotines de
+Robespierre, et ce n'est pas au siècle de Bonaparte qu'on peut
+continuer Voltaire. La littérature réelle de notre âge, celle dont les
+auteurs sont proscrits à la façon d'Aristide; celle qui, répudiée par
+toutes les plumes, est adoptée par toutes les lyres; celle qui, malgré
+une persécution vaste et calculée, voit tous les talents éclore dans
+sa sphère orageuse, comme ces fleurs qui ne croissent qu'en des lieux
+battus des vents; celle enfin qui, réprouvée par ceux qui décident
+sans méditer, est défendue par ceux qui pensent avec leur âme, jugent
+avec leur esprit et sentent avec leur coeur; cette littérature n'a
+point l'allure molle et effrontée de la muse qui chanta le cardinal
+Dubois, flatta la Pompadour et outragea notre Jeanne d'Arc. Elle
+n'interroge ni le creuset de l'athée ni le scalpel du matérialiste.
+Elle n'emprunte pas au sceptique cette balance de plomb dont l'intérêt
+seul rompt l'équilibre. Elle n'enfante pas dans les orgies des chants
+pour les massacres. Elle ne connaît ni l'adulation ni l'injure. Elle
+ne prête point de séductions au mensonge. Elle n'enlève point leur
+charme aux illusions. Étrangère à tout ce qui n'est pas son but
+véritable, elle puise la poésie aux sources de la vérité. Son
+imagination se féconde par la croyance. Elle suit les progrès du
+temps, mais d'un pas grave et mesuré. Son caractère est sérieux, sa
+voix est mélodieuse et sonore. Elle est, en un mot, ce que doit être
+la commune pensée d'une grande nation après de grandes calamités,
+triste, fière et religieuse. Quand il le faut, elle n'hésite pas à se
+mêler aux discordes publiques pour les juger ou pour les apaiser. Car
+nous ne sommes plus au temps des chansons bucoliques, et ce n'est pas
+la muse du dix-neuvième siècle qui peut dire:
+
+ Non me agitant populi fasces, aut purpura regum.
+
+Cette littérature cependant, comme toutes les choses de l'humanité,
+présente, dans son unité même, son côté sombre et son côté consolant.
+Deux écoles se sont formées dans son sein, qui représentent la double
+situation où nos malheurs politiques ont respectivement laissé les
+esprits, la résignation et le désespoir. Toutes deux reconnaissent
+ce qu'une philosophie moqueuse avait nié, l'éternité de Dieu, l'âme
+immortelle, les vérités primordiales et les vérités révélées; mais
+celle-ci pour adorer, celle-là pour maudire. L'une voit tout du haut
+du ciel, l'autre du fond de l'enfer. La première place au berceau de
+l'homme un ange qu'il retrouve encore assis au chevet de son lit
+de mort; l'autre environne ses pas de démons, de fantômes et
+d'apparitions sinistres. La première lui dit de se confier, parce
+qu'il n'est jamais seul; la seconde l'effraye en l'isolant sans
+cesse. Toutes deux possèdent également l'art d'esquisser des scènes
+gracieuses et de crayonner des figures terribles; mais la première,
+attentive à ne jamais briser le coeur, donne encore aux plus sombres
+tableaux je ne sais quel reflet divin; la seconde, toujours soigneuse
+d'attrister, répand sur les images les plus riantes comme une
+lueur infernale. L'une, enfin, ressemble à Emmanuel, doux et fort,
+parcourant son royaume sur un char de foudre et de lumière; l'autre
+est ce superbe Satan[2] qui entraîna tant d'étoiles dans sa chute
+lorsqu'il fut précipité du ciel. Ces deux écoles jumelles, fondées
+sur la même base, et nées, pour ainsi dire, au même berceau, nous
+paraissent spécialement représentées dans la littérature européenne
+par deux illustres génies, Chateaubriand et Byron.
+
+Au sortir de nos prodigieuses révolutions, deux ordres politiques
+luttaient sur le même sol. Une vieille société achevait de s'écrouler;
+une société nouvelle commençait à s'élever. Ici des ruines, là des
+ébauches. Lord Byron, dans ses lamentations funèbres, a exprimé les
+dernières convulsions de la société expirante. M. de Chateaubriand,
+avec ses inspirations sublimes, a satisfait aux premiers besoins de la
+société ranimée. La voix de l'un est comme l'adieu du cygne à l'heure
+de la mort; la voix de l'autre est pareille au chant du phénix
+renaissant de sa cendre.
+
+Par la tristesse de son génie, par l'orgueil de son caractère, par les
+tempêtes de sa vie, lord Byron est le type du genre de poésie dont il
+a été le poëte. Tous ses ouvrages sont profondément marqués du sceau
+de son individualité. C'est toujours une figure sombre et hautaine que
+le lecteur voit passer dans chaque poëme comme à travers un crêpe de
+deuil. Sujet quelquefois, comme tous les penseurs profonds, au vague
+et à l'obscurité, il a des paroles qui sondent toute une âme, des
+soupirs qui racontent toute une existence. Il semble que son coeur
+s'entr'ouvre à chaque pensée qui en jaillit comme un volcan qui vomit
+des éclairs. Les douleurs, les joies, les passions n'ont point pour
+lui de mystères, et s'il ne fait voir les objets réels qu'à travers un
+voile, il montre à nu les régions idéales. On peut lui reprocher de
+négliger absolument l'ordonnance de ses poëmes; défaut grave, car un
+poëme qui manque d'ordonnance est un édifice sans charpente ou un
+tableau sans perspective. Il pousse également trop loin le lyrique
+dédain des transitions; et l'on désirerait parfois que ce peintre si
+fidèle des émotions intérieures jetât sur les descriptions physiques
+des clartés moins fantastiques et des teintes moins vaporeuses. Son
+génie ressemble trop souvent à un promeneur sans but qui rêve en
+marchant, et qui, absorbé dans une intuition profonde, ne rapporte
+qu'une image confuse des lieux qu'il a parcourus. Quoi qu'il en soit,
+même dans ses moins belles oeuvres, cette capricieuse imagination
+s'élève à des hauteurs où l'on ne parvient pas sans des ailes. L'aigle
+a beau fixer ses yeux sur la terre, il n'en conserve pas moins le
+regard sublime dont la portée s'étend jusqu'au soleil[3]. On a
+prétendu que l'auteur de _Don Juan_ appartenait, par un côté de
+son esprit, à l'école de l'auteur de _Candide_. Erreur! il y a une
+différence profonde entre le rire de Byron et le rire de Voltaire.
+Voltaire n'avait pas souffert.
+
+Ce serait ici le moment de dire quelque chose de la vie si tourmentée
+du noble poëte; mais, dans l'incertitude où nous sommes sur les causes
+réelles des malheurs domestiques qui avaient aigri son caractère, nous
+aimons mieux nous taire, de peur que notre plume ne s'égare malgré
+nous. Ne connaissant lord Byron que d'après ses poëmes, il nous est
+doux de lui supposer une vie selon son âme et son génie. Comme tous
+les hommes supérieurs, il a certainement été en proie à la calomnie.
+Nous n'attribuons qu'à elle les bruits injurieux qui ont si longtemps
+accompagné l'illustre nom du poëte. D'ailleurs celle que ses torts ont
+offensée les a sans doute oubliés la première en présence de sa mort.
+Nous espérons qu'elle lui a pardonné; car nous sommes de ceux qui ne
+pensent pas que la haine et la vengeance aient quelque chose à graver
+sur la pierre d'un tombeau.
+
+Et nous, pardonnons-lui de même ses fautes, ses erreurs, et jusqu'aux
+ouvrages où il a paru descendre de la double hauteur de son caractère
+et de son talent; pardonnons-lui, il est mort si noblement! il est si
+bien tombé! Il semblait là comme un belliqueux représentant de la muse
+moderne dans la patrie des muses antiques. Généreux auxiliaire de la
+gloire, de la religion et de la liberté, il avait apporté son épée et
+sa lyre aux descendants des premiers guerriers et des premiers poëtes;
+et déjà le poids de ses lauriers faisait pencher la balance en faveur
+des malheureux hellènes. Nous lui devons, nous particulièrement, une
+reconnaissance profonde. Il a prouvé à l'Europe que les poëtes de
+l'école nouvelle, quoiqu'ils n'adorent plus les dieux de la Grèce
+païenne, admirent toujours ses héros; et que, s'ils ont déserté
+l'Olympe, du moins ils n'ont jamais dit adieu aux Thermopyles.
+
+La mort de Byron a été accueillie dans tout le continent par les
+signes d'une douleur universelle. Le canon des grecs a longtemps salué
+ses restes, et un deuil national a consacré la perte de cet étranger
+parmi les calamités publiques. Les portes orgueilleuses de Westminster
+se sont ouvertes comme d'elles-mêmes, afin que la tombe du poëte
+vînt honorer le sépulcre des rois. Le dirons-nous? Au milieu de ces
+glorieuses marques de l'affliction générale, nous avons cherché quel
+témoignage solennel d'enthousiasme Paris, cette capitale de l'Europe,
+rendait à l'ombre héroïque de Byron, et nous avons vu une marotte qui
+insultait sa lyre et des tréteaux qui outrageaient son cercueil[4]!
+
+
+[1: Il ne faut pas perdre de vue, en lisant ceci, que par les mots
+littérature d'un siècle, on doit entendre non-seulement l'ensemble
+des ouvrages produits durant ce siècle, mais encore l'ordre général
+d'idées et de sentiments qui--le plus souvent à l'insu des auteurs
+mêmes--a présidé à leur composition.
+
+[2: Ce n'est ici qu'un simple rapport qui ne saurait justifier le
+titre d'école _satanique_ sous lequel un homme de talent a désigné
+l'école de lord Byron.
+
+[3: Dans un moment où l'Europe entière rend un éclatant hommage au
+génie de lord Byron, avoué grand homme depuis qu'il est mort, le
+lecteur sera curieux de relire ici quelques phrases de l'article
+remarquable dont la _Revue d'Édimbourg_, journal accrédité, salua
+l'illustre poëte à son début. C'est d'ailleurs sur ce ton que certains
+journaux nous entretiennent chaque matin ou chaque soir des premiers
+talents de notre époque.
+
+«La poésie de notre jeune lord est de cette classe que ni les dieux ni
+les hommes ne tolèrent. Ses inspirations sont si plates qu'on pourrait
+les comparer à une eau stagnante. Comme pour s'excuser, le noble
+auteur ne cesse de rappeler qu'il est mineur... Peut-être veut-il nous
+dire: «Voyez comme un mineur écrit.» Mais hélas! nous nous rappelons
+tous la poésie de Cowley à dix ans, et celle de Pope à douze. Loin
+d'apprendre avec surprise que de mauvais vers ont été écrits par un
+écolier au sortir du collège, nous croyons la chose très commune,
+et, sur dix écoliers, neuf peuvent en faire autant et mieux que lord
+Byron.
+
+«Dans le fait, cette seule considération (celle du rang de l'auteur)
+nous fait donner une place à lord Byron dans notre journal, outre
+notre désir de lui conseiller d'abandonner la poésie pour mieux
+employer ses talents.
+
+«Dans cette intention, nous lui dirons que la rime et le nombre des
+pieds, quand ce nombre serait toujours régulier, ne constituent pas
+toute la poésie, nous voudrions lui persuader qu'un peu d'esprit et
+d'imagination sont indispensables, et que pour être lu un poëme a
+besoin aujourd'hui de quelque pensée ou nouvelle ou exprimée de façon
+à paraître telle.
+
+«Lord Byron devrait aussi prendre garde de tenter ce que de grands
+poëtes ont tenté avant lui; car les comparaisons ne sont nullement
+agréables, comme il a pu l'apprendre de son maître d'écriture.
+
+«Quant à ses imitations de la poésie ossianique, nous nous y
+connaissons si peu que nous risquerions de critiquer du Macpherson
+tout pur en voulant exprimer notre opinion sur les rapsodies de ce
+nouvel imitateur... Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'elles
+ressemblent à du Macpherson, et nous sommes sûr qu'elles sont tout
+aussi stupides et ennuyeuses que celles de notre compatriote.
+
+«Une grande partie du volume est consacrée à immortaliser les
+occupations de l'auteur pendant son éducation. Nous sommes fâché de
+donner une mauvaise idée de la psalmodie du collége par la citation de
+ces stances attiques: (Suit la citation)...
+
+«Mais quelque jugement qu'on puisse prononcer sur les poésies du noble
+mineur, il nous semble que nous devons les prendre comme nous les
+trouvons et nous en contenter; car ce sont les dernières que nous
+recevrons de lui... Qu'il réussisse ou non, il est très peu probable
+qu'il condescende de nouveau à devenir auteur. Prenons donc ce qui
+nous est offert et soyons reconnaissants. De quel droit ferions-nous
+les délicats, pauvres diables que nous sommes! C'est trop d'honneur
+pour nous de tant recevoir d'un homme du rang de ce lord. Soyons
+reconnaissants, nous le répétons, et ajoutons avec le bon Sancho: Que
+Dieu bénisse celui qui nous donne! ne regardons pas le cheval à la
+bouche quand il ne coûte rien.»
+
+Lord Byron daigna se venger de ce misérable fatras de lieux communs,
+thème perpétuel que la médiocrité envieuse reproduit sans cesse contre
+le génie. Les auteurs de la _Revue d'Édimbourg_ furent contraints
+de reconnaître son talent sous les coups de son fouet satirique.
+L'exemple paraît bon à suivre, nous avouerons cependant que nous
+eussions mieux aimé voir lord Byron garder à leur égard le silence du
+mépris. Si ce n'eût été le conseil de son intérêt, c'eût été du moins
+celui de sa dignité.
+
+[4: Quelques jours après la nouvelle de la mort de lord Byron, on
+représentait encore à je ne sais quel théâtre du boulevard je ne sais
+quelle facétie de mauvais ton et de mauvais goût, où ce noble poëte
+est personnellement mis en scène sous le nom ridicule de _lord
+Trois-Étoiles_.
+
+
+
+
+ IDÉES AU HASARD
+
+
+ Juillet 1824.
+
+
+ I
+
+
+Il faut bien que toutes les oreilles possibles s'habituent à
+l'entendre dire et redire, une révolution est faite dans les arts.
+Elle a commencé par la poésie, elle s'est continuée dans la musique;
+la voilà qui renouvelle la peinture; et avant peu elle ressuscitera
+infailliblement la sculpture et l'architecture, depuis longtemps
+mortes comme meurent toujours les arts, en pleine académie. Au reste,
+cette révolution n'est qu'un retour universel à la nature et à la
+vérité. C'est l'extirpation du faux goût qui, depuis près de trois
+siècles, substituant sans cesse les conventions de l'école à toutes
+les réalités, a vicié tant de beaux génies. La génération nouvelle a
+décidément jeté là le haillon classique, la guenille philosophique,
+l'oripeau mythologique. Elle a revêtu la robe virile, et s'est
+débarrassée des préjugés, tout en étudiant les traditions.
+
+Il est risible d'entendre disserter, sur un changement invinciblement
+amené par le cours des événements, cette tourbe innombrable d'esprits
+faux, de petits docteurs, de grands pédants, de lourds railleurs, de
+_jugeurs_ à verbe haut, de critiques superficiels, également propres
+à raisonner sur tout parce qu'ils ignorent tout au même degré;
+d'artistes médiocres, qui ne connaissent le talent que par l'envie
+dont il les tourmente et l'impuissance dont il les accable. Ces bonnes
+gens s'imaginent qu'à force de cris, de colère et d'anathèmes, ils
+parviendront à détruire ou à modifier selon leur fantaisie un ordre
+d'idées qui résulte nécessairement d'un ordre de choses. Ils
+ne comprennent pas que, de même qu'un orage change l'état de
+l'atmosphère, une révolution change l'état de la société. On les voit
+s'évertuant en efforts inutiles pour corriger la littérature et les
+arts nés de cette révolution. Je serais curieux de savoir comment ils
+s'y prendraient pour repeindre l'arc-en-ciel.
+
+En attendant qu'ils aient résolu ce problème, l'arc-en-ciel brillera,
+et ce siècle sera ce qu'il est dans sa destinée d'être.
+
+Que la nouvelle génération laisse donc des critiques accrédités ou non
+affirmer, avec une grotesque assurance, que _l'art est chez nous en
+pleine décadence_. Il faut se souvenir que l'académie a condamné _le
+Cid_; que MM. Morellet et Hoffman ont donné des férules à l'auteur du
+_Génie du christianisme_; que la _Revue d'Édimbourg_ a renvoyé lord
+Byron à l'école; il faut laisser la médiocrité peser de toutes ses
+petites forces sur le talent naissant. Elle ne l'étouffera pas. Et, à
+tout prendre, est-ce donc un spectacle moins amusant qu'un autre, que
+de voir un homme de génie foudroyé par un professeur de gazette ou
+d'athénée? C'est l'aigle dans les serres du moineau franc.
+
+
+ II
+
+
+L'expression de l'amour, dans les poëtes de l'école antique (à quelque
+nation et à quelque époque qu'ils appartiennent), manque en général de
+chasteté et de pudeur. Cette observation, peu importante au premier
+aspect, se rattache cependant aux plus hautes considérations. Si nous
+voulions l'examiner sérieusement, nous trouverions au fond de cette
+question toutes les sociétés païennes et tous les cultes idolâtriques.
+L'_absence de chasteté dans l'amour_ est peut-être le signe
+caractéristique des civilisations et des littératures que n'a point
+purifiées le christianisme. Sans parler de ces poésies monstrueuses
+par lesquelles Anacréon, Horace, Virgile même ont immortalisé
+d'infâmes débauches et de honteuses habitudes, les chants amoureux des
+poëtes païens anciens et modernes, de Catulle, de Tibulle, de Bertin,
+de Bernis, de Parny, ne nous offrent rien de cette délicatesse, de
+cette modestie, de cette retenue sans lesquelles l'amour n'est plus
+qu'un instinct animal et qu'un appétit charnel. Il est vrai que
+l'amour chez ces poëtes est aussi raffiné qu'il est grossier. Il est
+difficile d'exprimer plus ingénieusement ce que sentent les brutes; et
+c'est sans doute pour qu'il y ait une différence entre leurs amours et
+ceux des animaux que ces galants diseurs font des élégies. Ils en sont
+même venus à convertir en _science_ ce qu'il y a de plus naturel au
+monde; et _l'art d'aimer_ a été enseigné par Ovide aux païens du
+siècle d'Auguste, par Gentil Bernard aux païens du siècle de Voltaire.
+
+Avec quelque attention, on reconnaît qu'il existe une différence entre
+les premiers et les derniers _artistes_ en amour. A une nuance près,
+leur vermillon est le même. Tous chantent la volupté matérielle. Mais
+les poëtes païens, grecs et romains, semblent le plus souvent des
+maîtres qui commandent à des _esclaves_, tandis que les poëtes païens
+français sont toujours des esclaves implorant leurs _maîtresses_.
+Et le secret des deux civilisations différentes est tout entier
+là-dedans. Les sociétés polies, mais idolâtres, de Rome et d'Athènes
+ignoraient la céleste dignité de la femme, révélée plus tard aux
+hommes par le Dieu qui voulut naître d'une fille d'Ève. Aussi l'amour,
+chez ces peuples, ne s'adressant qu'aux esclaves et aux courtisanes,
+avait-il quelque chose d'impérieux et de méprisant. Tout, dans la
+civilisation chrétienne, tend au contraire à l'ennoblissement du sexe
+faible et beau; et l'évangile paraît avoir rendu leur rang aux femmes,
+afin qu'elles conduisissent les hommes au plus haut degré possible de
+perfectionnement social. Ce sont elles qui ont créé la chevalerie;
+et cette institution merveilleuse, en disparaissant des monarchies
+modernes, y a laissé l'honneur comme une âme; l'honneur, cet instinct
+de nature, qui est aussi une superstition de société; cette seule
+puissance dont un français, supporte patiemment la tyrannie; ce
+sentiment mystérieux inconnu aux anciens justes, qui est tout à la
+fois plus et moins que la vertu. A l'heure qu'il est, remarquons bien
+ceci, l'_honneur_ est ignoré des peuples à qui l'évangile n'a pas
+encore été révélé, ou chez lesquels l'influence morale des femmes est
+nulle. Dans notre civilisation, si les lois donnent la première
+place à l'homme, l'honneur donne le premier rang à la femme. Tout
+l'équilibre des sociétés chrétiennes est là.
+
+
+ III
+
+
+Je ne sais par quelle bizarre manie on prétend aujourd'hui refuser
+au génie le droit d'admirer hautement le génie; on insulte à
+l'enthousiasme que le chant du poëte inspire à un poëte; et l'on veut
+que ceux qui ont du talent ne soient jugés que par ceux qui n'en ont
+pas. On dirait que, depuis le siècle dernier, nous ne sommes plus
+accoutumés qu'aux jalousies littéraires. Notre âge envieux se raille
+de cette fraternité poétique, si douce et si noble entre rivaux. Il a
+oublié l'exemple de ces antiques amitiés qui se resserraient dans
+la gloire; et il accueillerait d'un rire dédaigneux l'allocution
+touchante qu'Horace adressait au vaisseau de Virgile.
+
+
+ IV
+
+
+La composition poétique résulte de deux phénomènes intellectuels,
+la méditation et l'inspiration. La méditation est une faculté;
+l'inspiration est un don. Tous les hommes, jusqu'à un certain degré,
+peuvent méditer; bien peu sont inspirés. _Spiritus flat ubi vult_.
+Dans la méditation, l'esprit agit; dans l'inspiration, il obéit; parce
+que la première est en l'homme, tandis que la seconde vient de plus
+haut. Celui qui nous donne cette force est plus fort que nous. Ces
+deux opérations de la pensée se lient intimement dans l'âme du poëte.
+Le poëte appelle l'inspiration par la méditation, comme les prophètes
+s'élevaient à l'extase par la prière. Pour que la muse se révèle à
+lui, il faut qu'il ait en quelque sorte dépouillé toute son existence
+matérielle dans le calme, dans le silence et dans le recueillement.
+Il faut qu'il se soit isolé de la vie extérieure, pour jouir avec
+plénitude de cette vie intérieure qui développe en lui comme un être
+nouveau; et ce n'est que lorsque le monde physique a tout à fait
+disparu de ses yeux, que le monde idéal peut lui être manifesté. Il
+semble que l'exaltation poétique ait quelque chose de trop sublime
+pour la nature commune de l'homme. L'enfantement du génie ne saurait
+s'accomplir, si l'âme ne s'est d'abord purifiée de toutes ces
+préoccupations vulgaires que l'on traîne après soi dans la vie; car
+la pensée ne peut prendre des ailes avant d'avoir déposé son fardeau.
+Voilà sans doute pourquoi l'inspiration ne vient que précédée de la
+méditation. Chez les juifs, ce peuple dont l'histoire est si féconde
+en symboles mystérieux, quand le prêtre avait édifié l'autel, il y
+allumait le feu terrestre, et c'est alors seulement que le rayon divin
+y descendait du ciel.
+
+Si l'on s'accoutumait à considérer les compositions littéraires sous
+ce point de vue, la critique prendrait probablement une direction
+nouvelle; car il est certain que le véritable poëte, s'il est maître
+du choix de ses méditations, ne l'est nullement de la nature de ses
+inspirations. Son génie, qu'il a reçu et qu'il n'a point acquis, le
+domine le plus souvent; et il serait singulier et peut-être vrai de
+dire que l'on est parfois étranger comme homme à ce que l'on a écrit
+comme poëte. Cette idée paraîtra sans doute paradoxale au premier
+aperçu. C'est pourtant une question, de savoir jusqu'à quel point le
+chant appartient à la voix, et la poésie au poëte.
+
+Heureux celui qui sent dans sa pensée cette double puissance de
+méditation et d'inspiration, qui est le génie! Quel que soit son
+siècle, quel que soit son pays, fût-il né au sein des calamités
+domestiques, fût-il jeté dans un temps de révolutions, ou, ce qui
+est plus déplorable encore, dans une époque d'indifférence, qu'il se
+confie à l'avenir; car si le présent appartient aux autres hommes,
+l'avenir est à lui. Il est du nombre de ces êtres choisis qui doivent
+venir à un jour marqué. Tôt ou tard ce jour arrive, et c'est alors
+que, nourri de pensées et abreuvé d'inspirations, il peut se montrer
+hardiment à la foule, en répétant le cri sublime du poëte:
+
+ Voici mon orient; peuples, levez les yeux!
+
+
+ V
+
+
+Si jamais composition littéraire a profondément porté l'empreinte
+ineffaçable de la méditation et de l'inspiration, c'est le _Paradis
+perdu_. Une idée morale, qui touche à la fois aux deux natures de
+l'homme; une leçon terrible donnée en vers sublimes; une des plus
+hautes vérités de la religion et de la philosophie, développée dans
+une des plus belles fictions de la poésie; l'échelle entière de la
+création parcourue depuis le degré le plus élevé jusqu'au degré le
+plus bas; une action qui commence par Jésus et se termine par Satan;
+Ève entraînée par la curiosité, la compassion et l'imprudence, jusqu'à
+la perdition; la première femme en contact avec le premier démon;
+voilà ce que présente l'oeuvre de Milton; drame simple et immense,
+dont tous les ressorts sont des sentiments; tableau magique qui fait
+graduellement succéder à toutes les teintes de lumière toutes les
+nuances de ténèbres; poëme singulier, qui charme et qui effraye!
+
+
+ VI
+
+
+Quand les défauts d'une tragédie ont cela de particulier qu'il faut,
+pour en être choqué, avoir lu l'histoire et connaître les règles, le
+grand nombre des spectateurs s'en aperçoit peu, parce qu'il ne sait
+que sentir. Aussi le grand nombre juge-t-il toujours bien. Et en
+effet, pourquoi trouver si mauvais qu'un auteur tragique viole
+quelquefois l'histoire? Si cette licence n'est pas poussée trop loin,
+que m'importe la vérité historique, pourvu que la vérité morale soit
+observée! Voulez-vous donc que l'on dise de l'histoire ce qu'on a
+dit de la _Poétique_ d'Aristote: _elle fait faire de bien mauvaises
+tragédies_? Soyez peintre fidèle de la nature et des caractères, et
+non copiste servile de l'histoire. Sur la scène, j'aime mieux l'homme
+vrai que le fait vrai.
+
+
+ VII
+
+
+Quand on suit attentivement et siècle par siècle, dans les fastes
+de la France, l'histoire des arts, si étroitement liée à l'histoire
+politique des peuples, on est frappé, en arrivant jusqu'à notre temps,
+d'un phénomène singulier. Après avoir retrouvé sur les vitraux des
+merveilleuses cathédrales du moyen âge comme un reflet de cette belle
+époque de la grande féodalité, des croisades, de la chevalerie, époque
+qui n'a laissé ni dans la mémoire des hommes, ni sur la face de la
+terre, aucun vestige qui n'ait quelque chose de monumental, on passe
+au règne de François 1er, si étourdiment appelé _ère de la renaissance
+des arts_. On voit distinctement le fil qui lie ce siècle ingénieux
+au moyen âge. Ce sont déjà, moins leur pureté et leur originalité
+propres, les formes grecques; mais c'est toujours l'imagination
+gothique. La poésie, naïve encore dans Marot, a pourtant cessé d'être
+populaire pour devenir mythologique. On sent qu'on vient de changer
+de route. Déjà les études classiques ont gâté le goût national. Sous
+Louis XIII, la dégénération est sensible; on subit les conséquences
+du mauvais système où les arts se sont engagés. On n'a plus de Jean
+Goujon, plus de Jean Cousin, plus de Germain Pilon; et les types
+vicieux, que leur génie corrigeait par tant de grâce et d'élégance,
+redeviennent lourds et bâtards entre les mains de leurs copistes.
+A cette décadence se mêle je ne sais quel faux goût florentin,
+naturalisé en France par les Médicis. Tout se relève sous le sceptre
+éclatant de Louis XIV, mais rien ne se redresse. Au contraire, le
+principe de l'_imitation des anciens_ devient loi pour les arts, et
+les arts restent froids, parce qu'ils restent faux. Quoique imposant,
+il faut le dire, le génie de ce siècle illustre est incomplet. Sa
+richesse n'est que de la pompe, sa grandeur n'est que de la majesté.
+
+Enfin, sous Louis XV, tous les germes ont porté leurs fruits. Les
+arts selon Aristote tombent de décrépitude avec la monarchie selon
+Richelieu. Cette noblesse factice que leur imprimait Louis XIV meurt
+avec lui. L'esprit philosophique achève de mûrir l'oeuvre classique;
+et, dans ce siècle de turpitudes, les arts ne sont qu'une turpitude de
+plus. Architecture, sculpture, peinture, poésie, musique, tout, à bien
+peu d'exceptions près, montre les mêmes difformités. Voltaire amuse
+une courtisane régnante des tortures d'une vierge martyre. Les vers de
+Dorat naissent pour les bergères de Boucher. Siècle ignoble quand
+il n'est pas ridicule, ridicule quand il n'est pas hideux; et qui,
+commençant au cabaret pour finir à la guillotine, couronnant ses fêtes
+par des massacres et ses danses par la carmagnole, ne mérite place
+qu'entre le chaos et le néant.
+
+Le siècle de Louis XIV ressemble à une cérémonie de cour réglée par
+l'étiquette; le siècle de Louis XV est une orgie de taverne, où la
+démence s'accouple au vice. Cependant, quelque différentes qu'elles
+paraissent au premier abord, une cohésion intime existe entre ces deux
+époques. D'une solennité d'apparat ôtez l'étiquette, il vous restera
+une cohue; du règne de Louis XIV ôtez la dignité, vous aurez le règne
+de Louis XV.
+
+Heureusement, et c'est là que nous voulions en venir, le même lien
+est loin d'enchaîner le dix-neuvième siècle au dix-huitième. Chose
+étrange! quand on compare notre époque si austère, si contemplative,
+et déjà si féconde en événements prodigieux, aux trois siècles qui
+l'ont précédée, et surtout à son devancier immédiat, on a d'abord
+peine à comprendre comment il se fait qu'elle vienne à leur suite; et
+son histoire, après la leur, a l'air d'un livre dépareillé. On serait
+tenté de croire que Dieu s'est trompé de siècle dans sa distribution
+alternative des temps. De notre siècle à l'autre, on ne peut découvrir
+la transition. C'est qu'en effet il n'en existe pas. Entre Frédéric et
+Bonaparte, Voltaire et Byron, Vanloo et Géricault, Boucher et Charlet,
+il y a un abîme, la révolution.
+
+
+
+
+ 1827
+
+
+ FRAGMENT D'HISTOIRE
+
+
+Ce ne serait pas, à notre avis, un tableau sans grandeur et sans
+nouveauté que celui où l'on essayerait de dérouler sous nos yeux
+l'histoire entière de la civilisation. On pourrait la montrer se
+propageant par degrés de siècle en siècle sur le globe, et envahissant
+tour à tour toutes les parties du monde. On la verrait poindre en
+Asie, dans cette Inde centrale et mystérieuse où la tradition des
+peuples a placé le paradis terrestre. Comme le jour, la civilisation
+a son aurore en orient. Peu à peu elle s'éveille et s'étend dans son
+vieux berceau asiatique. D'un bras, elle dépose dans un coin du monde
+la Chine, avec les hiéroglyphes, l'artillerie et l'imprimerie, comme
+une première ébauche de ses oeuvres futures, comme un immuable
+échantillon de ce qu'elle fera un jour. De l'autre, elle jette à
+l'occident ces grands empires d'Assyrie, de Perse, de Chaldée, ces
+villes prodigieuses, Babylone, Suse, Persépolis, métropoles de la
+terre, qui n'a pas même gardé leur trace. Alors, tandis que tout le
+reste du globe est submergé sous de profondes ténèbres, resplendit
+dans tout son éclat cette haute civilisation théocratique de l'orient,
+dont on entrevoit à peine, à travers tant de siècles, quelques rayons
+éblouissants, quelques gigantesques vestiges, et qui nous paraît
+fabuleuse, tant elle est lointaine, vague et confuse! Cependant la
+civilisation marche et se développe toujours. L'intérieur des terres
+ne lui suffit plus, elle colonise le bord des mers. Aux populations
+de laboureurs et de bergers succèdent des races de pêcheurs et de
+commerçants. De là, les phéniciens, les phrygiens, Sidon, Troie,
+Sarepta, et Tyr, qui bat les mers, comme dit l'Écriture, avec les
+_ailes de mille vaisseaux_. Enfin, prête à déborder l'Asie, elle fonde
+sur la limite de l'Afrique cette énigmatique Égypte, ce peuple de
+prêtres et de marchands, de laboureurs et de matelots, qui est
+en quelque sorte la transition de la civilisation asiatique à la
+civilisation africaine, des empires théocratiques aux républiques
+commerçantes, de Babylone à Carthage.
+
+Sur l'Égypte, en effet, s'appuient les trois civilisations successives
+d'Asie, d'Afrique et d'Europe. L'Égypte est la clef de voûte de
+l'ancien continent.
+
+Ici la civilisation se bifurque, pour ainsi parler. Elle prend deux
+routes, l'une au nord, l'autre au couchant; et, tandis que l'Égypte
+crée la Grèce en Europe, Sidon apporte Carthage en Afrique. Alors
+la scène change. L'Asie s'éteint. C'est le tour de l'Afrique. Les
+carthaginois complètent l'oeuvre des phéniciens, leurs pères. Pendant
+que derrière eux s'élèvent, comme les arcs-boutants de leur empire,
+ces royaumes de Nubie, d'Abyssinie, de Nigritie, d'Éthiopie, de
+Numidie; pendant que se peuple et se féconde cette terre de feu qui
+doit porter les Juba et les Jugurtha, Carthage s'empare des mers et
+court les aventures. Elle débarque en Sicile, en Corse, en Sardaigne.
+Puis la Méditerranée ne lui suffit plus. Ses innombrables vaisseaux
+franchissent les colonnes d'Hercule, où plus tard la timide navigation
+des grecs et des romains croira voir les bornes du monde. Bientôt les
+colonies carthaginoises, risquées sur l'océan, dépassent la péninsule
+hispanique. Elles montent hardiment vers le nord, et, tout en côtoyant
+la rive occidentale de l'Europe, apportent le dialecte phénicien,
+d'abord en Biscaye, où on le retrouve colorant de mots étranges
+l'ancienne langue ibérique, puis en Irlande, au pays de Galles, en
+Armorique, où il subsiste encore aujourd'hui, mêlé au celte primitif.
+Elles enseignent à ces sauvages peuplades quelque chose de leurs arts,
+de leur commerce, de leur religion; le culte monstrueux du Saturne
+carthaginois, qui devient le Teutatès celte; les sacrifices humains;
+et jusqu'au mode de ces sacrifices, les victimes brûlées vives dans
+des cages d'osier à forme humaine. Ainsi Carthage donne aux celtes
+ce qu'elle a de la théocratie asiatique, dénaturé par sa féroce
+civilisation. Les druides sont des mages; seulement ils ont passé par
+l'Afrique. Tout, chez ces peuples, se ressent de leur contact avec
+l'orient. Leurs monuments bruts prennent quelque chose d'égyptien.
+De grossiers hiéroglyphes, les caractères runiques, commencent à en
+marquer la face, que jusque-là le fer n'avait pas touchée; et il n'est
+pas prouvé que ce ne soit point la puissante navigation carthaginoise
+qui ait déposé sur la grève armoricaine cet autre hiéroglyphe
+monumental, Karnac, livre colossal et éternel dont les siècles ont
+perdu le sens et dont chaque lettre est un obélisque de granit. Comme
+Thèbes, la Bretagne a son palais de Karnac.
+
+L'audace punique ne s'est peut-être pas arrêtée là. Qui sait jusqu'où
+est allée Carthage? N'est-il pas étrange qu'après tant de siècles on
+ait retrouvé vivant en Amérique le culte du soleil, le Bélus assyrien,
+le Mithra persan? N'est-il pas étonnant qu'on y ait retrouvé des
+vestales (les filles du soleil), débris du sacerdoce asiatique et
+africain, emprunté aussi par Rome à Carthage? N'est-il pas merveilleux
+enfin que ces ruines du Pérou et du Mexique, magnifiques témoins d'une
+ancienne civilisation éteinte, ressemblent si fort par leur caractère
+et par leurs ornements aux monuments syriaques; par leur forme et par
+leurs hiéroglyphes, à l'architecture égyptienne?...
+
+Quoi qu'il en soit, le colosse carthaginois, maître des mers, héritier
+de la civilisation d'Asie, d'un bras s'appuyant sur l'Egypte, de
+l'autre environnant déjà l'Europe, est un moment le centre des
+nations, le pivot du globe. L'Afrique domine le monde.
+
+Cependant la civilisation a déposé son germe en Grèce[1]. Il y a pris
+racine, il s'y est développé, et du premier jet a produit un peuple
+capable de le défendre contre les irruptions de l'Asie, contre les
+revendications hautaines de cette vieille mère des nations. Mais,
+si ce peuple a su défendre le feu sacré, il ne saurait le propager.
+Manquant de métropole et d'unité, divisée en petites républiques qui
+luttent entre elles, et dans l'intérieur desquelles se heurtent
+déjà toutes les formes de gouvernement, démocratie, oligarchie,
+aristocratie, royauté, ici énervée par des arts précoces, là nouée
+par des lois étroites, la société grecque a plus de beauté que de
+puissance, plus d'élégance que de grandeur, et la civilisation s'y
+raffine avant de se fortifier. Aussi Rome se hâte-t-elle d'arracher à
+la Grèce le flambeau de l'Europe, elle le secoue du haut du Capitole
+et lui fait jeter des rayons inattendus. Rome, pareille à l'aigle, son
+redoutable symbole, étend largement ses ailes, déploie puissamment ses
+serres, saisit la foudre et s'envole. Carthage est le soleil du monde,
+c'est sur Carthage que se fixent ses yeux. Carthage est maîtresse des
+océans, maîtresse des royaumes, maîtresse des nations. C'est une ville
+magnifique, pleine de splendeur et d'opulence, toute rayonnante des
+arts étranges de l'orient. C'est une société complète, finie, achevée,
+à laquelle rien ne manque du travail du temps et des hommes. Enfin, la
+métropole d'Afrique est à l'apogée de sa civilisation, elle ne peut
+plus monter, et chaque progrès désormais sera un déclin. Rome au
+contraire n'a rien. Elle a bien pris déjà tout ce qui était à sa
+portée; mais elle a pris pour prendre plutôt que pour s'enrichir. Elle
+est à demi sauvage, à demi barbare. Elle a son éducation ensemble et
+sa fortune à faire. Tout devant elle, rien derrière.
+
+Quelque temps les deux peuples existent de front. L'un se repose dans
+sa splendeur, l'autre grandit dans l'ombre. Mais peu à peu l'air et la
+place leur manquent à tous deux pour se développer. Rome commence à
+gêner Carthage. Il y a longtemps que Carthage importune Rome. Assises
+sur les deux rives opposées de la Méditerranée, les deux cités se
+regardent en face. Cette mer ne suffit plus pour les séparer. L'Europe
+et l'Afrique pèsent l'une sur l'autre. Comme deux nuages surchargés
+d'électricité, elles se côtoient de trop près. Elles vont se mêler
+dans la foudre.
+
+Ici est la péripétie de ce grand drame. Quels acteurs sont en
+présence! deux races, celle-ci de marchands et de marins, celle-là de
+laboureurs et de soldats; deux peuples, l'un régnant par l'or,
+l'autre par le fer; deux républiques, l'une théocratique, l'autre
+aristocratique; Rome et Carthage; Rome avec son armée, Carthage avec
+sa flotte; Carthage vieille, riche, rusée, Rome jeune, pauvre et
+forte; le passé et l'avenir; l'esprit de découverte et l'esprit de
+conquête; le génie des voyages et du commerce, le démon de la guerre
+et de l'ambition; l'orient et le midi d'une part, l'occident et le
+nord de l'autre; enfin, deux mondes, la civilisation d'Afrique et la
+civilisation d'Europe.
+
+Toutes deux se mesurent des yeux. Leur attitude avant le combat est
+également formidable. Rome, déjà à l'étroit dans ce qu'elle connaît du
+monde, ramasse toutes ses forces et tous ses peuples. Carthage, qui
+tient en laisse l'Espagne, l'Armorique et cette Bretagne que les
+romains croyaient au fond de l'univers, Carthage a déjà jeté son ancre
+d'abordage sur l'Europe.
+
+La bataille éclate. Rome copie grossièrement la marine de sa rivale.
+La guerre s'allume d'abord dans la Péninsule et dans les îles. Rome
+heurte Carthage dans cette Sicile où déjà la Grèce a rencontré
+l'Égypte, dans cette Espagne où plus tard lutteront encore l'Europe et
+l'Afrique, l'orient et l'occident, le midi et le septentrion.
+
+Peu à peu le combat s'engage, le monde prend feu. Les colosses
+s'attaquent corps à corps, ils se prennent, se quittent, se
+reprennent. Ils se cherchent et se repoussent. Carthage franchit les
+Alpes, Rome passe les mers. Les deux peuples, personnifiés en deux
+hommes, Annibal et Scipion, s'étreignent et s'acharnent pour en finir.
+C'est un duel à outrance, un combat à mort. Rome chancelle, elle
+pousse un cri d'angoisse: _Annibal ad portas_! Mais elle se relève,
+épuise ses forces pour un dernier coup, se jette sur Carthage, et
+l'efface du monde.
+
+C'est là le plus grand spectacle qui soit dans l'histoire. Ce n'est
+pas seulement un trône qui tombe, une ville qui s'écroule, un peuple
+qui meurt. C'est une chose qu'on n'a vue qu'une fois, c'est un astre
+qui s'éteint; c'est tout un monde qui s'en va; c'est une société qui
+en étouffe une autre.
+
+Elle l'étouffé sans pitié. Il faut qu'il ne reste rien de Carthage.
+Les siècles futurs, ne sauront d'elle que ce qu'il plaira à son
+implacable rivale. Ils ne distingueront qu'à travers d'épaisses
+ténèbres cette capitale de l'Afrique, sa civilisation barbare, son
+gouvernement difforme, sa religion sanglante, son peuple, ses arts,
+ses monuments gigantesques, ses flottes qui vomissaient le feu
+grégeois, et cet autre univers connu de ses pilotes, et que
+l'antiquité romaine nommera dédaigneusement le _monde perdu_.
+
+Rien n'en restera. Seulement, longtemps après encore, Rome, haletant
+et comme essoufflée de sa victoire, se recueillera en elle-même, et
+dira dans une sorte de rêverie profonde: _Africa portentosa_!
+
+Prenons haleine avec elle; voilà le grand oeuvre accompli. La querelle
+des deux moitiés de la terre, la voilà décidée. Cette réaction de
+l'occident sur l'orient, déjà la Grèce l'avait tentée deux fois. Argos
+avait démoli Troie. Alexandre avait été frapper l'Inde à travers la
+Perse. Mais les rois grecs n'avaient détruit qu'une ville, qu'un
+empire. Mais l'aventurier macédonien n'avait fait qu'une trouée dans
+la vieille Asie, qui s'était promptement refermée sur lui. Pour jouer
+le rôle de l'Europe dans ce drame immense, pour tuer la civilisation
+orientale, il fallait plus qu'Achille, il fallait plus qu'Alexandre;
+il fallait Rome.
+
+Les esprits qui aiment à sonder les abîmes ne peuvent s'empêcher de
+se demander ici ce qui serait advenu du genre humain, si Carthage
+eût triomphé dans cette lutte. Le théâtre de vingt siècles eût été
+déplacé. Les marchands eussent régné, et non les soldats. L'Europe eût
+été laissée aux brouillards et aux forêts. Il se serait établi sur la
+terre quelque chose d'inconnu.
+
+Il n'en pouvait être ainsi. Les sables et le désert réclamaient
+l'Afrique; il fallait qu'elle cédât la scène à l'Europe.
+
+A dater de la chute de Carthage, en effet, la civilisation européenne
+prévaut. Rome prend un accroissement prodigieux; elle se développe
+tant, qu'elle commence à se diviser. Conquérante de l'univers connu,
+quand elle ne peut plus faire la guerre étrangère, elle fait la guerre
+civile. Comme un vieux chêne, elle s'élargit, mais elle se creuse.
+
+Cependant la civilisation se fixe sur elle. Elle en a été la racine,
+elle en devient la tige, elle en devient la tête. En vain les Césars,
+dans la folie de leur pouvoir, veulent casser la ville éternelle et
+reporter la métropole du monde à l'orient. Ce sont eux qui s'en vont;
+la civilisation ne les suit pas, et ils s'en vont à la barbarie.
+Byzance deviendra Stamboul. Rome restera Rome.
+
+Le Vatican remplace le Capitole; voilà tout. Tout s'est écroulé de
+vétusté autour d'elle; la cité sainte se renouvelle. Elle régnait par
+la force, la voici qui règne par la croyance, plus forte que la force.
+Pierre hérite de César. Rome n'agit plus, elle parle; et sa parole est
+un tonnerre. Ses foudres désormais frappent les âmes. A l'esprit de
+conquête succède l'esprit de prosélytisme. Foyer du globe, elle a des
+échos dans toutes les nations; et ce qu'un homme, du haut du balcon
+papal, dit à la ville sacrée, est dit aussi pour l'univers. _Urbi et
+orbi_.
+
+Ainsi une théocratie fait l'Europe, comme une théocratie a fait
+l'Afrique, comme une théocratie a fait l'Asie. Tout se résume en trois
+cités, Babylone, Carthage, Rome. Un docteur dans sa chaire préside
+les rois sur leurs trônes. Chef-lieu du christianisme, Rome est le
+chef-lieu nécessaire de la société. Comme une mère vigilante, elle
+garde la grande famille européenne, et la sauve deux fois des
+irruptions du nord, des invasions du midi. Ses murs font rebrousser
+Attila et les vandales. C'est elle qui forge le martel dont Charles
+pulvérise Abdérame et les arabes.
+
+On dirait même que Rome chrétienne a hérité de la haine de Rome
+païenne pour l'orient. Quand elle voit l'Europe assez forte pour
+combattre, elle lui prêche les croisades, guerre éclatante et
+singulière, guerre de chevalerie et de religion, pour laquelle la
+théocratie arme la féodalité.
+
+Voilà deux mille ans que les choses vont ainsi. Voilà vingt
+siècles que domine la civilisation européenne, la troisième grande
+civilisation qui ait ombragé la terre.
+
+Peut-être touchons-nous à sa fin. Notre édifice est bien vieux. Il se
+lézarde de toutes parts. Rome n'en est plus le centre. Chaque peuple
+tire de son côté. Plus d'unité, ni religieuse ni politique. L'opinion
+a remplacé la foi. Le dogme n'a plus la discipline des consciences.
+La révolution française a consommé l'oeuvre de la réforme; elle a
+décapité le catholicisme comme la monarchie; elle a ôté la vie à Rome.
+Napoléon, en rudoyant la papauté, l'a achevée; il a ôté son prestige
+au fantôme. Que fera l'avenir de cette société européenne, qui perd de
+plus en plus, chaque jour, sa forme papale et monarchique? Le moment
+ne serait-il pas venu où la civilisation, que nous avons vue tour à
+tour déserter l'Asie pour l'Afrique, l'Afrique pour l'Europe, va se
+remettre en route et continuer son majestueux voyage autour du monde?
+Ne semble-t-elle pas se pencher vers l'Amérique? N'a-t-elle pas
+inventé des moyens de franchir l'Océan plus vite qu'elle ne traversait
+autrefois la Méditerranée? D'ailleurs, lui reste-t-il beaucoup à faire
+en Europe? Est-il si hasardé de supposer qu'usée et dénaturée dans
+l'ancien continent, elle aille chercher une terre neuve et vierge
+pour se rajeunir et la féconder? Et pour cette terre nouvelle, ne
+tient-elle pas tout prêt un principe nouveau; nouveau, quoiqu'il
+jaillisse aussi, lui, de cet évangile qui a deux mille ans, si
+toutefois l'évangile a un âge? Nous voulons parler ici du principe
+d'émancipation, de progrès et de liberté, qui semble devoir être
+désormais la loi de l'humanité. C'est en Amérique que jusqu'ici l'on
+en a fait les plus larges applications. Là, l'échelle d'essai est
+immense. Là, les nouveautés sont à l'aise. Rien ne les gêne. Elles
+ne trébuchent point à chaque pas contre des tronçons de vieilles
+institutions en ruines. Aussi, si ce principe est appelé, comme nous
+le croyons avec joie, à refaire la société des hommes, l'Amérique
+en sera le centre. De ce foyer s'épandra sur le monde la lumière
+nouvelle, qui, loin de dessécher les anciens continents, leur
+redonnera peut-être chaleur, vie et jeunesse. Les quatre mondes
+deviendront frères dans un perpétuel embrassement. Aux trois
+théocraties successives d'Asie, d'Afrique et d'Europe succédera la
+famille universelle. Le principe d'autorité fera place au principe de
+liberté, qui, pour être plus humain, n'est pas moins divin.
+
+Nous ne savons, mais, si cela doit être, si l'Amérique doit offrir
+le quatrième acte de ce drame des siècles, il sera certainement bien
+remarquable qu'à la même époque où naissait l'homme qui devait,
+préparant l'anarchie politique par l'anarchie religieuse, introduire
+le germe de mort dans la vieille société royale et pontificale
+d'Europe, un autre homme ait découvert une nouvelle terre, futur asile
+de la civilisation fugitive; qu'en un mot, Christophe Colomb ait
+trouvé un monde au moment où Luther en allait détruire un autre.
+
+_Aliquis providet_.
+
+
+[1: Ceci n'est qu'un premier chapitre. L'auteur n'a pu y indiquer et y
+classer que les faits les plus généraux et les plus sommaires. Il
+n'a point négligé pour cela d'autres faits, qui, pour être du second
+ordre, n'en ont pas moins une haute valeur. On verra dans la suite
+du livre dont ceci est un fragment, si jamais il termine ce livre,
+comment il les coordonne et les rattache à l'idée principale. Les
+preuves arriveront aussi. Il y a bien des cavités à fouiller dans
+l'histoire, bien des fonds perdus dans cette mer, là même où elle
+a été le plus explorée, le plus sondée. Et par exemple, la grande
+civilisation dominante d'Europe, celle qui d'abord apparaît aux yeux,
+la civilisation grecque et romaine, n'est qu'un grand palimpseste,
+sous lequel, la première couche enlevée, on retrouve les pélages, les
+étrusques, les ibères et les celtes. Rien que cela ferait un livre.
+
+
+
+
+ 1830
+
+
+ SUR M. DOVALLE
+
+
+Il y a du talent dans les poésies de M. Dovalle; et pourtant sans
+preneurs, sans coterie, sans appui extérieur, ce recueil, on peut
+le prédire, aura tout de suite le succès qu'il mérite. C'est que M.
+Dovalle n'a besoin maintenant de qui que ce soit pour réussir. En
+littérature, le plus sûr moyen d'avoir raison, c'est d'être mort.
+
+Et puis, ce manuscrit du poëte tué à vingt ans réveille de si
+douloureux souvenirs! Tant d'émotions se soulèvent en foule sous
+chacune de ces pages inachevées! On est saisi d'une si profonde pitié
+au milieu de ces odes, de ces ballades orphelines, de ces chansons
+toutes saignantes encore! Quelle critique faire après une si poignante
+lecture? Comment raisonner ce qu'on a senti? Quelle tâche impossible
+pour nous autres surtout, critiques peu déterminés, simples hommes
+d'art et de poésie! Aussi, après avoir lu ce manuscrit, n'est-ce pas
+de l'opinion, mais de l'impression qui m'en reste que je parlerais
+volontiers.
+
+Et d'abord, ce qui frappe en commençant cette lecture, ce qui frappe
+en la terminant, c'est que tout dans ce livre d'un poëte si fatalement
+prédestiné, tout est grâce, tendresse, fraîcheur, douceur harmonieuse,
+suave et molle rêverie. Et, en y réfléchissant, la chose semble plus
+singulière encore. Un grand mouvement, un vaste progrès, avec lequel
+sympathisait complètement M. Dovalle, s'accomplit dans l'art.
+Ce mouvement, nous l'avons déjà dit bien des fois, n'est qu'une
+conséquence naturelle, qu'un corollaire immédiat de notre grand
+mouvement social de 1789. C'est le principe de liberté qui, après
+s'être établi dans l'état et y avoir changé la face de toute chose,
+poursuit sa marche, passe du monde matériel au monde intellectuel,
+et vient renouveler l'art comme il a renouvelé la société. Cette
+régénération, comme l'autre, est générale, universelle, irrésistible.
+Elle s'adresse à tout, recrée tout, réédifie tout, refait à la fois
+l'ensemble et le détail, rayonne en tous sens et chemine en toutes
+voies. Or (pour n'envisager ici que cette particularité), par cela
+même qu'elle est complète, la révolution de l'art a ses cauchemars,
+comme la révolution politique a eu ses échafauds. Cela est fatal. Il
+faut les uns après les madrigaux de Dorat, comme il fallait les autres
+après les petits soupers de Louis XV. Les esprits, affadis par la
+comédie en paniers et l'élégie en pleureuses, avaient besoin de
+secousses, et de secousses fortes. Cette soif d'émotions violentes, de
+beaux et sombres génies sont venus de nos jours la satisfaire. Et
+il ne faut pas leur en vouloir d'avoir jeté dans vos âmes tant de
+sinistres imaginations, tant de rêves horribles, tant de visions
+sanglantes. Qu'y pouvaient-ils faire? Ces hommes, qui paraissent si
+fantasques et si désordonnés, ont obéi à une loi de leur nature et
+de leur siècle. Leur littérature, si capricieuse qu'elle semble et
+qu'elle soit, n'est pas un des résultats les moins nécessaires du
+principe de liberté qui désormais gouverne et régit tout d'en haut,
+même le génie. C'est de la fantaisie, soit; mais il y a une logique
+dans cette fantaisie.
+
+Et puis, le grand malheur après tout! Bonnes gens, soyons tranquilles.
+Pour avoir vu 93, ne nous effrayons pas tant de la _terreur_ en fait
+de révolutions littéraires. En conscience, tout _satanique_ qu'est le
+premier, et tout _frénétique_ qu'est le second, Byron et Mathurin me
+font moins peur que Marat et Robespierre.
+
+Si sérieux que l'on soit, il est difficile de ne pas sourire
+quelquefois en répondant aux objections que l'ancien régime littéraire
+emprunte à l'ancien régime politique pour combattre toutes les
+tentatives de la liberté dans l'art. Certes, après les catastrophes
+qui, depuis quarante ans, ont ensanglanté la société et décimé la
+famille, après une puissante révolution qui a fait des places de Grève
+dans toutes nos villes et des champs de bataille dans toute l'Europe,
+ce qu'il y a de triste, d'amer, de sanglant dans les esprits, et par
+conséquent dans la poésie, n'a besoin ni d'être expliqué ni d'être
+justifié. Sans doute la contemplation des quarante dernières années
+de notre histoire, la liberté d'un grand peuple qui éclôt géante
+et écrase une Bastille à son premier pas, la marche de cette haute
+république qui va les pieds dans le sang et la tête dans la gloire,
+sans doute ce spectacle, quand la raison nous montre qu'après tout et
+enfin c'est un progrès et un bien, ne doit pas inspirer moins de joie
+que de tristesse; mais, s'il nous réjouit par notre côté divin, il
+nous déchire par notre côté humain, et notre joie même y est triste;
+de là, pour longtemps, de sombres visions dans les imaginations et un
+deuil profond mêlé de fierté et d'orgueil dans la poésie.
+
+Heureux pour lui-même le poëte qui, né avec le goût des choses
+fraîches et douces, aura su isoler son âme de toutes ces impressions
+douloureuses; et, dans cette atmosphère flamboyante et sombre qui
+rougit l'horizon longtemps encore après une révolution, aura conservé
+rayonnant et pur son petit monde de fleurs, de rosée et de soleil!
+
+M. Dovalle a eu ce bonheur, d'autant plus remarquable, d'autant plus
+étrange chez lui, qui devait finir d'une telle fin et interrompre
+sitôt sa chanson à peine commencée! Il semblerait d'abord qu'à défaut
+de douloureux souvenirs, on rencontrera dans son livre quelque
+pressentiment vague et sinistre. Non, rien de sombre, rien d'amer,
+rien de fatal. Bien au contraire, une poésie toute jeune, enfantine
+parfois; tantôt les désirs de Chérubin, tantôt une sorte de
+nonchalance créole; un vers à gracieuse allure, trop peu métrique,
+trop peu rhythmique, il est vrai, mais toujours plein d'une harmonie
+plutôt naturelle que musicale; la joie, la volupté, l'amour; la femme
+surtout, la femme divinisée, la femme faite muse; et puis partout des
+fleurs, des fêtes, le printemps, le matin, la jeunesse; voilà ce
+qu'on trouve dans ce portefeuille d'élégies déchiré par une balle de
+pistolet.
+
+Ou, si quelquefois cette douce muse se voile de mélancolie, c'est,
+comme dans le _Premier chagrin_, un accent confus, indistinct, presque
+inarticulé, à peine un soupir dans les feuilles de l'arbre, à peine
+une ride à la face transparente du lac, à peine une blanche nuée dans
+le ciel bleu. Si même, comme dans la touchante personnification
+du _Sylphe_, l'idée de la mort se présente au poëte, elle est si
+charmante encore et si suave, si loin de ce que sera la réalité, que
+les larmes en viennent aux yeux.
+
+ Oh! respectez mes jeux et ma faiblesse,
+ Vous qui savez le secret de mon coeur!
+ Oh! laissez-moi pour unique richesse
+ De l'eau dans une fleur;
+ L'air frais du soir; au bois une humble couche,
+ Un arbre vert pour me garder du jour...
+ Le sylphe après ne voudra qu'une bouche
+ Pour y mourir d'amour.
+
+Certes, cela ne ressemble guère à un pressentiment. Il me semble que
+cette grâce, cette harmonie, cette joie qui s'épanouit à tous les
+vers de M. Dovalle, donnent à cette lecture un charme et un intérêt
+singuliers. André Chénier, qui est mort bien jeune également et qui
+pourtant avait dix ans de plus que M. Dovalle, André Chénier a laissé
+aussi un livre de douces et _folles élégies_, comme il dit lui-même,
+où se rencontrent bien çà et là quelques ïambes ardents, fruit de
+ses trente ans, et tout rouges des réverbérations de la lave
+révolutionnaire; mais dans lequel dominent, ainsi que dans le livre
+charmant de M. Dovalle, la grâce, l'amour, la volupté. Aussi quiconque
+lira le recueil de M. Dovalle sera-t-il longtemps poursuivi par la
+jeune et pâle figure de ce poëte, souriant comme André Chénier, et
+sanglant comme lui.
+
+Et puis cette réflexion me vient en terminant: dans ce moment de mêlée
+et de tourmente littéraire, qui faut-il plaindre, ceux qui meurent
+ou ceux qui combattent? Sans doute, c'est triste de voir un poëte
+de vingt ans qui s'en va, une lyre qui se brise, un avenir qui
+s'évanouit; mais n'est-ce pas quelque chose aussi que le repos?
+N'est-il pas permis à ceux autour desquels s'amassent incessamment
+calomnies, injures, haines, jalousies, sourdes menées, basses
+trahisons; hommes loyaux auxquels on fait une guerre déloyale; hommes
+dévoués qui ne voudraient enfin que doter le pays d'une liberté de
+plus, celle de l'art, celle de l'intelligence; hommes laborieux qui
+poursuivent paisiblement leur oeuvre de conscience, en proie, d'un
+côté, à de viles machinations de censure et de police, en butte, de
+l'autre, trop souvent, à l'ingratitude des esprits mêmes pour lesquels
+ils travaillent; ne leur est-il pas permis de retourner quelquefois la
+tête avec envie vers ceux qui sont tombés derrière eux et qui dorment
+dans le tombeau? _Invideo_, disait Luther dans le cimetière de Worms,
+_invideo, quia quiescunt_.
+
+Qu'importe toutefois! Jeunes gens, ayons bon courage; si rude qu'on
+nous veuille faire le présent, l'avenir sera beau. Le romantisme, tant
+de fois mal défini, n'est, à tout prendre, et c'est là sa définition
+réelle, que le _libéralisme_ en littérature. Cette vérité est déjà
+comprise à peu près de tous les bons esprits, et le nombre en est
+grand; et bientôt, car l'oeuvre est déjà bien avancée, le libéralisme
+littéraire ne sera pas moins populaire que le libéralisme politique.
+La liberté dans l'art, la liberté dans la société, voilà le double but
+auquel doivent tendre d'un même pas tous les esprits conséquents
+et logiques; voilà la double bannière qui rallie, à bien peu
+d'intelligences près (lesquelles s'éclaireront), toute la jeunesse si
+forte et si patiente d'aujourd'hui; puis avec la jeunesse, et à sa
+tête, l'élite de la génération qui nous a précédés, tous ces sages
+vieillards qui, après le premier moment de défiance et d'examen, ont
+reconnu que ce que font leurs fils est une conséquence de ce qu'ils
+ont fait eux-mêmes, et que la liberté littéraire est fille de la
+liberté politique. Ce principe est celui du siècle et prévaudra. Les
+_ultras_ de tout genre, classiques ou monarchiques, auront beau se
+prêter secours pour refaire l'ancien régime de toutes pièces, société
+et littérature, chaque progrès du pays, chaque développement des
+intelligences, chaque pas de la liberté fera crouler tout ce qu'ils
+auront échafaudé. Et, en définitive, leurs efforts de réaction auront
+été utiles. En révolution, tout mouvement fait avancer. La vérité et
+la liberté ont cela d'excellent que tout ce qu'on fait pour elles et
+tout ce qu'on fait contre elles les sert également. Or, après tant de
+grandes choses que nos pères ont faites et que nous avons vues, nous
+voilà sortis de la vieille forme sociale, comment ne sortirions-nous
+pas de la vieille forme poétique? A peuple nouveau, art nouveau.
+Tout en admirant la littérature de Louis XIV, si bien adaptée à
+sa monarchie, elle saura bien avoir sa littérature propre, et
+personnelle, et nationale, cette France actuelle, cette France du
+dix-neuvième siècle, à qui Mirabeau a fait sa liberté et Napoléon sa
+puissance.
+
+
+
+
+ 1825-1832
+
+ GUERRE AUX DÉMOLISSEURS!
+
+
+
+
+ 1825
+
+
+Si les choses vont encore quelque temps de ce train, il ne restera
+bientôt plus à la France d'autre monument national que celui des
+_Voyages pittoresques et romantiques_, où rivalisent de grâce,
+d'imagination et de poésie le crayon de Taylor et la plume de Ch.
+Nodier, dont il nous est bien permis de prononcer le nom avec
+admiration, quoiqu'il ait quelquefois prononcé le nôtre avec amitié.
+
+Le moment est venu où il n'est plus permis à qui que ce soit de garder
+le silence. Il faut qu'un cri universel appelle enfin la nouvelle
+France au secours de l'ancienne. Tous les genres de profanation, de
+dégradation et de ruine menacent à la fois le peu qui nous reste de
+ces admirables monuments du moyen âge, où s'est imprimée la vieille
+gloire nationale, auxquels s'attachent à la fois la mémoire des rois
+et la tradition du peuple. Tandis que l'on construit à grands frais
+je ne sais quels édifices bâtards, qui, avec la ridicule prétention
+d'être grecs ou romains en France, ne sont ni romains ni grecs,
+d'autres édifices admirables et originaux tombent sans qu'on daigne
+s'en informer, et leur seul tort cependant, c'est d'être français par
+leur origine, par leur histoire et par leur but. A Blois, le château
+des états sert de caserne, et la belle tour octogone de Catherine
+de Médicis croule ensevelie sous les charpentes d'un quartier de
+cavalerie. A Orléans, le dernier vestige des murs défendus par Jeanne
+vient de disparaître. A Paris, nous savons ce qu'on a fait des
+vieilles tours de Vincennes, qui faisaient une si magnifique compagnie
+au donjon. L'abbaye de Sorbonne, si élégante et si ornée, tombe en ce
+moment sous le marteau. La belle église romane de Saint-Germain des
+Prés, d'où Henri IV avait observé Paris, avait trois flèches, les
+seules de ce genre qui embellissent la silhouette de la capitale.
+Deux de ces aiguilles menaçaient ruine. Il fallait les étayer ou
+les abattre; on a trouvé plus court de les abattre. Puis, afin de
+raccorder, autant que possible, ce vénérable monument avec le mauvais
+portique dans le style de Louis XIII qui en masque le portail, les
+_restaurateurs_ ont remplacé quelques-unes des anciennes chapelles par
+de petites bonbonnières à chapiteaux corinthiens dans le goût de celle
+de Saint-Sulpice; et on a badigeonné le reste en beau jaune serin.
+La cathédrale gothique d'Autun a subi le même outrage. Lorsque nous
+passions à Lyon, en août 1825, il y a deux mois, on faisait également
+disparaître sous une couche de détrempe rose la belle couleur que les
+siècles avaient donnée à la cathédrale du primat des Gaules. Nous
+avons vu démolir encore, près de Lyon, le château renommé de
+l'Arbresle. Je me trompe, le propriétaire a conservé une des tours, il
+la loue à la commune, elle sert de prison. Une petite ville
+historique dans le Forez, Crozet, tombe en ruines, avec le manoir
+des d'Aillecourt, la maison seigneuriale où naquit Tourville, et des
+monuments qui embelliraient Nuremberg. A Nevers, deux églises du
+onzième siècle servent d'écurie. Il y en avait une troisième du même
+temps, nous ne l'avons pas vue; à notre passage, elle était effacée du
+sol. Seulement nous en avons admiré à la porte d'une chaumière, où ils
+étaient jetés, deux chapiteaux romans qui attestaient par leur beauté
+celle de l'édifice dont ils étaient les seuls vestiges. On a détruit
+l'antique église de Mauriac. A Soissons, on laisse crouler le riche
+cloître de Saint-Jean et ses deux flèches si légères et si hardies.
+C'est dans ces magnifiques ruines que le tailleur de pierres choisit
+des matériaux. Même indifférence pour la charmante église de Braisne,
+dont la voûte démantelée laisse arriver la pluie sur les dix tombes
+royales qu'elle renferme.
+
+A la Charité-sur-Loire, près Bourges, il y a une église romane qui,
+par l'immensité de son enceinte et la richesse de son architecture,
+rivaliserait avec les plus célèbres cathédrales de l'Europe; mais elle
+est à demi ruinée. Elle tombe pierre à pierre, aussi inconnue que
+les pagodes orientales dans leurs déserts de sable. Il passe là six
+diligences par jour. Nous avons visité Chambord, cet Alhambra de la
+France. Il chancelle déjà, miné par les eaux du ciel, qui ont filtré
+à travers la pierre tendre de ses toits dégarnis de plomb. Nous le
+déclarons avec douleur, si l'on n'y songe promptement, avant peu
+d'années, la souscription, souscription qui, certes, méritait d'être
+nationale, qui a rendu le chef-d'oeuvre du Primatice au pays aura été
+inutile; et bien peu de chose restera debout de cet édifice, beau
+comme un palais de fées, grand comme un palais de rois.
+
+Nous écrivons ceci à la hâte, sans préparation et en choisissant au
+hasard quelques-uns des souvenirs qui nous sont restés d'une excursion
+rapide dans une petite portion de la France. Qu'on y réfléchisse, nous
+n'avons dévoilé qu'un bord de la plaie. Nous n'avons cité que des
+faits, et des faits que nous avions vérifiés. Que se passe-t-il
+ailleurs?
+
+On nous a dit que des anglais avaient acheté _trois cents francs_
+le droit d'emballer tout ce qui leur plairait dans les débris de
+l'admirable abbaye de Jumiéges. Ainsi les profanations de lord Elgin
+se renouvellent chez nous, et nous en tirons profit. Les turcs ne
+vendaient que les monuments grecs; nous faisons mieux, nous
+vendons les nôtres. On affirme encore que le cloître si beau de
+Saint-Wandrille est débité, pièce à pièce, par je ne sais quel
+propriétaire ignorant et cupide, qui ne voit dans un monument qu'une
+carrière de pierres. _Proh pudor!_ au moment où nous traçons ces
+lignes, à Paris, au lieu même dit _École des beaux-arts_, un escalier
+de bois, sculpté par les merveilleux artistes du quatorzième
+siècle, sert d'échelle à des maçons; d'admirables menuiseries de la
+renaissance, quelques-unes encore peintes, dorées et blasonnées, des
+boiseries, des portes touchées par le ciseau si tendre et si délicat
+qui a ouvré le château d'Anet, se rencontrent là, brisées, disloquées,
+gisantes en tas sur le sol, dans les greniers, dans les combles, et
+jusque dans l'antichambre du cabinet d'un individu qui s'est installé
+là, et qui s'intitule _architecte de l'École des beaux-arts_, et qui
+marche tous les jours stupidement là-dessus. Et nous allons chercher
+bien loin et payer bien cher des ornements à nos musées!
+
+Il serait temps enfin de mettre un terme à ces désordres, sur
+lesquels nous appelons l'attention du pays. Quoique appauvrie par les
+dévastateurs révolutionnaires, par les spéculateurs mercantiles, et
+surtout par les restaurateurs classiques, la France est riche encore
+en monuments français. Il faut arrêter le marteau qui mutile la face
+du pays. Une loi suffirait; qu'on la fasse. Quels que soient les
+droits de la propriété, la destruction d'un édifice historique et
+monumental ne doit pas être permise à ces ignobles spéculateurs que
+leur intérêt aveugle sur leur honneur; misérables hommes, et si
+imbéciles, qu'ils ne comprennent même pas qu'ils sont des barbares!
+Il y a deux choses dans un édifice, son usage et sa beauté. Son usage
+appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde; c'est donc
+dépasser son droit que le détruire.
+
+Une surveillance active devrait être exercée sur nos monuments.
+Avec de légers sacrifices, on sauverait des constructions qui,
+indépendamment du reste, représentent des capitaux énormes. La seule
+église de Brou, bâtie vers la fin du quinzième siècle, a coûté
+vingt-quatre millions, à une époque où la journée d'un ouvrier se
+payait deux sous. Aujourd'hui ce serait plus de cent cinquante
+millions. Il ne faut pas plus de trois jours et de trois cents francs
+pour la jeter bas.
+
+Et puis, un louable regret s'emparerait de nous, nous voudrions
+reconstruire ces prodigieux édifices, que nous ne le pourrions. Nous
+n'avons plus le génie de ces siècles. L'industrie a remplacé l'art.
+
+Terminons ici cette note; aussi bien c'est encore là un sujet qui
+exigerait un livre. Celui qui écrit ces lignes y reviendra souvent,
+à propos et hors de propos; et, comme ce vieux romain qui disait
+toujours: _Hoc censeo, et delendam esse Carthaginem_, l'auteur de
+cette note répétera sans cesse: Je pense cela, et qu'il ne faut pas
+démolir la France.
+
+
+
+
+ 1832.
+
+
+Il faut le dire, et le dire haut, cette démolition de la vieille
+France, que nous avons dénoncée plusieurs fois sous la restauration,
+se continue avec plus d'acharnement et de barbarie que jamais. Depuis
+la révolution de juillet, avec la démocratie, quelque ignorance a
+débordé et quelque brutalité aussi. Dans beaucoup d'endroits, le
+pouvoir local, l'influence municipale, la curatelle communale a passé
+des gentilshommes qui ne savaient pas écrire aux paysans qui ne savent
+pas lire. On est tombé d'un cran. En attendant que ces braves gens
+sachent épeler, ils gouvernent. La bévue administrative, produit
+naturel et normal de cette machine de Marly qu'on appelle la
+_centralisation_, la bévue administrative s'engendre toujours, comme
+par le passé, du maire au sous-préfet, du sous-préfet au préfet, du
+préfet au ministre. Seulement elle est plus grosse.
+
+Notre intention est de n'envisager ici qu'une seule des innombrables
+formes sous lesquelles elle se produit aux yeux du pays émerveillé.
+Nous ne voulons traiter de la _bévue administrative_ qu'en matière de
+monuments, et encore ne ferons-nous qu'effleurer cet immense sujet,
+que vingt-cinq volumes in-folio n'épuiseraient pas.
+
+Nous posons donc en fait qu'il n'y a peut-être pas en France,
+à l'heure qu'il est, une seule ville, pas un seul chef-lieu
+d'arrondissement, pas un seul chef-lieu de canton, où il ne se médite,
+où il ne se commence, où il ne s'achève la destruction de quelque
+monument historique national, soit par le fait de l'autorité centrale,
+soit par le fait de l'autorité locale de l'aveu de l'autorité
+centrale, soit par le fait des particuliers sous les yeux et avec la
+tolérance de l'autorité locale.
+
+Nous avançons ceci avec la profonde conviction de ne pas nous tromper,
+et nous en appelons à la conscience de quiconque a fait, sur un
+point quelconque de la France, la moindre excursion d'artiste et
+d'antiquaire. Chaque jour quelque vieux souvenir de la France s'en va
+avec la pierre sur laquelle il était écrit. Chaque jour nous brisons
+quelque lettre du vénérable livre de la tradition. Et bientôt, quand
+la ruine de toutes ces ruines sera achevée, il ne nous restera plus
+qu'à nous écrier avec ce troyen, qui du moins emportait ses dieux:
+
+ ...Fuit Ilium et ingens
+ Gloria!
+
+Et à l'appui de ce que nous venons de dire, qu'on permette à celui qui
+écrit ces lignes de citer, entre une foule de documents qu'il pourrait
+produire, l'extrait d'une lettre à lui envoyée. Il n'en connaît pas
+personnellement le signataire, qui est, comme sa lettre l'annonce,
+homme de goût et de coeur; mais il le remercie de s'être adressé à
+lui. Il ne fera jamais faute à quiconque lui signalera une injustice
+ou une absurdité nuisible à dénoncer. Il regrette seulement que sa
+voix n'ait pas plus d'autorité et de retentissement. Qu'on lise donc
+cette lettre, et qu'on songe, en la lisant, que le fait qu'elle
+atteste n'est pas un fait isolé, mais un des mille épisodes du grand
+fait général, la _démolition successive et incessante de tous les
+monuments de l'ancienne France_.
+
+ Charleville, 14 février 1832.
+
+ «Monsieur,
+
+Au mois de septembre dernier, je fis un voyage à Laon (Aisne), mon
+pays natal. Je l'avais quitté depuis plusieurs années; aussi, à peine
+arrivé, mon premier soin fut de parcourir la ville... Arrivé sur la
+place du Bourg, au moment où mes yeux se levaient sur la vieille tour
+de Louis d'Outremer, quelle fut ma surprise de la voir de toutes parts
+bardée d'échelles, de leviers et de tous les instruments possibles
+de destruction! Je l'avouerai, cette vue me fit mal. Je cherchais à
+deviner pourquoi ces échelles et ces pioches, quand vint à passer M.
+Th----, homme simple et instruit, plein de goût pour les lettres et
+fort ami de tout ce qui touche à la science et aux arts. Je lui
+fis part à l'instant de l'impression douloureuse que me causait la
+destruction de ce vieux monument. M. Th----, qui la partageait,
+m'apprit que, resté seul des membres de l'ancien conseil municipal,
+il avait été seul pour combattre l'acte dont nous étions en ce moment
+témoins; que ses efforts n'avaient rien pu. Raisonnements, paroles,
+tout avait échoué. Les nouveaux conseillers, réunis en majorité contre
+lui, l'avaient emporté. Pour avoir pris un peu chaudement le parti de
+cette tour innocente, M. Th---- avait été même accusé de carlisme.
+Ces messieurs s'étaient écriés que cette tour ne rappelait que les
+souvenirs des temps féodaux, et la destruction avait été votée par
+acclamation. Bien plus, la ville a offert au soumissionnaire qui
+se charge de l'exécution une somme de plusieurs mille francs, les
+matériaux en sus. Voilà le prix du meurtre, car c'est un véritable
+meurtre! M. Th---- me fit remarquer sur le mur voisin l'affiche
+d'adjudication, en papier jaune. En tête était écrit en énormes
+caractères: DESTRUCTION DE LA TOUR DITE DE LOUIS D'OUTREMER. _Le
+public est prévenu,_ etc.
+
+«Cette tour occupait un espace de quelques toises. Pour agrandir le
+marché qui l'avoisine, si c'est là le but qu'on a cherché, on pouvait
+sacrifier une maison particulière, _dont le prix n'eût peut-être pas
+dépassé la somme offerte au soumissionnaire._ Ils ont préféré anéantir
+la tour. Je suis affligé de le dire à la honte des Laonnois, leur
+ville possédait un monument rare, un monument des rois de la seconde
+race; il n'y en existe plus aujourd'hui un seul. Celui de Louis IV
+était le dernier. Après un pareil acte de vandalisme, on apprendra
+quelque jour sans surprise qu'ils démolissent leur belle cathédrale du
+onzième siècle, pour faire une halle aux grains[1].»
+
+Les réflexions abondent et se pressent devant de tels faits.
+
+Et d'abord, ne voilà-t-il pas une excellente comédie? Vous
+représentez-vous ces dix ou douze conseillers municipaux mettant
+en délibération la grande _destruction de la tour dite de Louis
+d'Outremer?_ Les voilà tous, rangés en cercle, et sans doute assis
+sur la table, jambes croisées et babouches aux pieds, à la façon des
+turcs. Écoutez-les. Il s'agit d'agrandir le carré aux choux et de
+faire disparaître un _monument féodal_. Les voilà qui mettent en
+commun tout ce qu'ils savent de grands mots, depuis quinze ans qu'ils
+se font anucher le _Constitutionnel_ par le magister de leur village.
+Ils se cotisent. Les bonnes raisons pleuvent. L'un argue de la
+_féodalité_, et s'y tient; l'autre allègue la _dîme_; l'autre, la
+_corvée_; l'autre, les _serfs qui battaient l'eau des fossés pour
+faire taire les grenouilles_; un cinquième, le _droit de jambage et
+de cuissage_; un sixième, les éternels _prêtres_ et les éternels
+_nobles_; un autre, les _horreurs de la Saint-Barthélemy_; un autre,
+qui est probablement avocat, les _jésuites_; puis ceci, puis cela,
+puis encore cela et ceci; et tout est dit, la tour de Louis d'Outremer
+est condamnée.
+
+Vous figurez-vous bien, au milieu du grotesque sanhédrin, la situation
+de ce pauvre homme, représentant unique de la science, de l'art, du
+goût, de l'histoire? Remarquez-vous l'attitude humble et opprimée de
+ce paria? L'écoutez-vous hasarder quelques mots timides en faveur du
+vénérable monument? Et voyez-vous l'orage éclater contre lui? Le voilà
+qui ploie sous les invectives. Voilà qu'on l'appelle de toutes parts
+_carliste_, et probablement _carlisse_. Que répondre à cela? C'est
+fini. La chose est faite. La démolition du «monument des âges de
+barbarie» est définitivement votée avec enthousiasme, et vous entendez
+le hourra des braves conseillers municipaux de Laon, qui ont pris
+d'assaut la tour de Louis d'Outremer.
+
+Croyez-vous que jamais Rabelais, que jamais Hogarth, auraient pu
+trouver quelque part faces plus drôlatiques, profils plus bouffons,
+silhouettes plus réjouissantes à charbonner sur les murs d'un cabaret
+ou sur les pages d'une batrachomyomachie?
+
+Oui, riez.--Mais, pendant que les prud'hommes jargonnaient,
+croassaient et délibéraient, la vieille tour, si longtemps
+inébranlable, se sentait trembler dans ses fondements. Voilà tout à
+coup que, par les fenêtres, par les portes, par les barbacanes, par
+les meurtrières, par les lucarnes, par les gouttières, de partout, les
+démolisseurs lui sortent comme les vers d'un cadavre. Elle sue des
+maçons. Ces pucerons la piquent. Cette vermine la dévore. La pauvre
+tour commence à tomber pierre à pierre; ses sculptures se brisent
+sur le pavé; elle éclabousse les maisons de ses débris; son flanc
+s'éventre; son profil s'ébrèche, et le bourgeois inutile, qui passe à
+côté sans trop savoir ce qu'on lui fait, s'étonne de la voir chargée
+de cordes, de poulies et d'échelles plus qu'elle ne le fut jamais par
+un assaut d'anglais ou de bourguignons.
+
+Ainsi, pour jeter bas cette tour de Louis d'Outremer, presque
+contemporaine des tours romaines de l'ancienne Bibrax, pour faire
+ce que n'avaient fait ni béliers, ni balistes, ni scorpions, ni
+catapultes, ni haches, ni dolabres, ni engins, ni bombardes, ni
+serpentines, ni fauconneaux, ni couleuvrines, ni les boulets de fer
+des forges de Creil, ni les pierres à bombarde des carrières de
+Péronne, ni le canon, ni le tonnerre, ni la tempête, ni la bataille,
+ni le feu des hommes, ni le feu du ciel, il a suffi au dix-neuvième
+siècle, merveilleux progrès! d'une plume d'oie, promenée à peu près
+au hasard sur une feuille de papier par quelques infiniment petits!
+méchante plume d'un conseil municipal du vingtième ordre! plume qui
+formule boiteusement les fetfas imbéciles d'un divan de paysans! plume
+imperceptible du sénat de Lilliput! plume qui fait des fautes de
+français! plume qui ne sait pas l'orthographe! plume qui, à coup sûr,
+a tracé plus de croix que de signatures au bas de l'inepte arrêté!
+
+Et la tour a été démolie! et cela s'est fait! et la ville a payé pour
+cela! On lui a volé sa couronne, et elle a payé le voleur!
+
+Quel nom donner à toutes ces choses?
+
+Et, nous le répétons pour qu'on y songe bien, le fait de Laon n'est
+pas un fait isolé. A l'heure où nous écrivons, il n'est pas un point
+en France où il ne se passe quelque chose d'analogue. C'est plus ou
+c'est moins, c'est peu ou c'est beaucoup, c'est petit ou c'est grand,
+mais c'est toujours et partout du vandalisme. La liste des démolitions
+est inépuisable. Elle a été commencée par nous et par d'autres
+écrivains qui ont plus d'importance que nous. Il serait facile de la
+grossir, il serait impossible de la clore.
+
+On vient de voir une prouesse de conseil municipal. Ailleurs, c'est un
+maire qui déplace un peulven pour marquer la limite du champ communal;
+c'est un évêque qui ratisse et badigeonne sa cathédrale; c'est un
+préfet qui jette bas une abbaye du quatorzième siècle pour démasquer
+les fenêtres de son salon; c'est un artilleur qui rase un cloître
+de 1460 pour rallonger un polygone; c'est un adjoint qui fait du
+sarcophage de Théodeberthe une auge aux pourceaux.
+
+Nous pourrions citer les noms. Nous en avons pitié. Nous les taisons.
+
+Cependant il ne mérite pas d'être épargné, ce curé de Fécamp qui a
+fait démolir le jubé de son église, donnant pour raison que ce massif
+incommode, ciselé et fouillé par les mains miraculeuses du quinzième
+siècle, privait ses paroissiens du bonheur de le contempler, lui curé,
+dans sa splendeur à l'autel. Le maçon qui a exécuté l'ordre du béat
+s'est fait des débris du jubé une admirable maisonnette qu'on peut
+voir à Fécamp. Quelle honte! Qu'est devenu le temps où le prêtre était
+le suprême architecte? Maintenant le maçon enseigne le prêtre!
+
+N'y a-t-il pas aussi un dragon ou un housard qui veut faire de
+l'église de Brou, de cette merveille, son grenier à foin, et qui en
+demande ingénument la permission au ministre? N'était-on pas en train
+de gratter du haut en bas la belle cathédrale d'Angers quand le
+tonnerre est tombé sur la flèche, noire et intacte encore, et l'a
+brûlée, comme si le tonnerre avait eu, lui, de l'intelligence et avait
+mieux aimé abolir le vieux clocher que de le laisser égratigner par
+des conseillers municipaux! Un ministre de la restauration n'a-t-il
+pas rogné à Vincennes ses admirables tours et à Toulouse ses beaux
+remparts? N'y a-t-il pas eu, à Saint-Omer, un préfet qui a détruit aux
+trois quarts les magnifiques ruines de Saint-Bertin, sous prétexte
+de donner du _travail aux ouvriers_? Dérision! si vous êtes des
+administrateurs tellement médiocres, des cerveaux tellement stériles,
+qu'en présence des routes à ferrer, des canaux à creuser, des rues à
+macadamiser, des ports à curer, des landes à défricher, des écoles à
+bâtir, vous ne sachiez que faire de vos ouvriers, du moins ne leur
+livrez pas comme une proie nos édifices nationaux à démolir, ne leur
+dites pas de se faire du pain avec ces pierres. Partagez-les plutôt,
+ces ouvriers, en deux bandes; que toutes deux creusent un grand trou,
+et que chacune ensuite comble le sien avec la terre de l'autre. Et
+puis payez-leur ce travail. Voilà une idée. J'aime mieux l'inutile que
+le nuisible.
+
+A Paris, le vandalisme fleurit et prospère sous nos yeux. Le
+vandalisme est architecte. Le vandalisme se carre et se prélasse. Le
+vandalisme est fêté, applaudi, encouragé, admiré, caressé, protégé,
+consulté, subventionné, défrayé, naturalisé. Le vandalisme est
+entrepreneur de travaux pour le compte du gouvernement. Il s'est
+installé sournoisement dans le budget, et il le grignote à petit
+bruit, comme le rat son fromage. Et, certes, il gagne bien son argent.
+Tous les jours il démolit quelque chose du peu qui nous reste de
+cet admirable vieux Paris. Que sais-je? le vandalisme a badigeonné
+Notre-Dame, le vandalisme a retouché les tours du Palais de Justice,
+le vandalisme a rasé Saint-Magloire, le vandalisme a détruit le
+cloître des Jacobins, le vandalisme a amputé deux flèches sur trois
+à Saint-Germain-des-Prés. Nous parlerons peut-être dans quelques
+instants des édifices qu'il bâtit. Le vandalisme a ses journaux,
+ses coteries, ses écoles, ses chaires, son public, ses raisons. Le
+vandalisme a pour lui les bourgeois. Il est bien nourri, bien renté,
+bouffi d'orgueil, presque savant, très classique, bon logicien, fort
+théoricien, joyeux, puissant, affable au besoin, beau parleur, et
+content de lui. Il tranche du Mécène. Il protège les jeunes talents.
+Il est professeur. Il donne de grands prix d'architecture. Il envoie
+des élèves à Rome. Il porte habit brodé, épée au côté et culotte
+française. Il est de l'institut. Il va à la cour. Il donne le bras
+au roi, et flâne avec lui dans les rues, lui soufflant ses plans à
+l'oreille. Vous avez dû le rencontrer.
+
+Quelquefois il se fait propriétaire, et il change la tour magnifique
+de Saint-Jacques de la Boucherie en fabrique de plomb de chasse,
+impitoyablement fermée à l'antiquaire fureteur; et il fait de la nef
+de Saint-Pierre-aux-Boeufs un magasin de futailles vides, de l'hôtel
+de Sens une écurie à rouliers, de la maison de la Couronne d'or une
+draperie, de la chapelle de Cluny une imprimerie. Quelquefois il se
+fait peintre en bâtiments, et il démolit Saint-Landry pour construire
+sur l'emplacement de cette simple et belle église une grande laide
+maison qui ne se loue pas. Quelquefois il se fait greffier, et il
+encombre de paperasses la Sainte-Chapelle, cette église qui sera la
+plus admirable parure de Paris, quand il aura détruit Notre-Dame.
+Quelquefois il se fait spéculateur, et dans la nef déshonorée de
+Saint-Benoît il emboîte violemment un théâtre, et quel théâtre!
+Opprobre! le cloître saint, docte et grave des bénédictins,
+métamorphosé en je ne sais quel mauvais lieu littéraire.
+
+Sous la restauration, il prenait ses aises et s'ébattait d'une manière
+tout aussi charmante, nous en convenons. Chacun se rappelle comment
+le vandalisme, qui alors aussi était architecte du roi, a traité la
+cathédrale de Reims. Un homme d'honneur, de science et de talent, M.
+Vitet, a déjà signalé le fait. Cette cathédrale est, comme on sait,
+chargée du haut en bas de sculptures excellentes qui débordent
+de toutes parts son profil. A l'époque du sacre de Charles X, le
+vandalisme, qui est bon courtisan, eut peur qu'une pierre ne se
+détachât par aventure de toutes ces sculptures en surplomb, et ne vînt
+tomber incongrûment sur le roi, au moment où sa majesté passerait; et
+sans pitié, et à grands coups de maillet, et trois grands mois durant,
+il ébarba la vieille église! Celui qui écrit ceci a chez lui une belle
+tête de Christ, débris curieux de cette exécution.
+
+Depuis juillet, il en a fait une autre qui peut servir de pendant à
+celle-là, c'est l'exécution du jardin des Tuileries. Nous reparlerons
+quelque jour et longuement de ce bouleversement barbare. Nous ne
+le citons ici que pour mémoire. Mais qui n'a haussé les épaules en
+passant devant ces deux petits enclos usurpés sur une promenade
+publique? On a fait mordre au roi le jardin des Tuileries, et voilà
+les deux bouchées qu'il se réserve. Toute l'harmonie d'une oeuvre
+royale et tranquille est troublée, la symétrie des parterres est
+éborgnée, les bassins entaillent la terrasse; c'est égal, on a ses
+deux jardinets. Que dirait-on d'un fabricant de vaudevilles qui se
+taillerait un couplet ou deux dans les choeurs d'_Athalie!_ Les
+Tuileries, c'était l'_Athalie_ de Le Nôtre.
+
+On dit que le vandalisme a déjà condamné notre vieille et irréparable
+église de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le vandalisme a son idée à lui.
+Il veut faire tout à travers Paris une grande, grande, grande rue.
+Une rue d'une lieue! Que de magnifiques dévastations chemin faisant!
+Saint-Germain-l'Auxerrois y passera, l'admirable tour de Saint-Jacques
+de la Boucherie y passera peut-être aussi. Mais qu'importe! une rue
+d'une lieue! comprenez-vous comme cela sera beau! une ligne droite
+tirée du Louvre à la barrière du Trône; d'un bout de la rue, de la
+barrière, on contemplera la façade du Louvre. Il est vrai que tout le
+mérite de la colonnade de Perrault, si mérite il y a, est dans ses
+proportions, et que ce mérite s'évanouira dans la distance; mais
+qu'est-ce que cela fait? on aura une rue d'une lieue! de l'autre
+bout, du Louvre, on verra la barrière du Trône, les deux colonnes
+proverbiales que vous savez, maigres, fluettes et risibles comme les
+jambes de Potier. O merveilleuse perspective!
+
+Espérons que ce burlesque projet ne s'accomplira pas. Si l'on essayait
+de le réaliser, espérons qu'il y aura une émeute d'artistes. Nous y
+pousserons de notre mieux.
+
+Les dévastateurs ne manquent jamais de prétextes. Sous la
+restauration, on gâtait, on mutilait, on défigurait, on profanait les
+édifices catholiques du moyen âge, le plus dévotement du monde. La
+congrégation avait développé sur les églises la même excroissance
+que sur la religion. Le sacré-coeur s'était fait marbre, bronze,
+badigeonnage et bois doré. Il se produisait le plus souvent dans
+les églises sous la forme d'une petite chapelle peinte, dorée,
+mystérieuse, élégiaque, pleine d'anges bouffis, coquette, galante,
+ronde et à faux jour, comme celle de Saint-Sulpice. Pas de cathédrale,
+pas de paroisse en France à laquelle il ne poussât, soit au front,
+soit au côté, une chapelle de ce genre. Cette chapelle constituait
+pour les églises une véritable maladie. C'était la verrue de
+Saint-Acheul.
+
+Depuis la révolution de juillet, les profanations continuent, plus
+funestes et plus mortelles encore, et avec d'autres semblants. Au
+prétexte dévot a succédé le prétexte national, libéral, patriote,
+philosophe, voltairien. On ne _restaure_ plus, on ne gâte plus, on
+n'enlaidit plus un moment, on le jette bas. Et l'on a de bonnes
+raisons pour cela. Une église, c'est le fanatisme; un donjon, c'est la
+féodalité. On dénonce un monument, on massacre un tas de pierres, on
+septembrise des ruines. A peine si nos pauvres églises parviennent
+à se sauver en prenant cocarde. Pas une Notre-Dame en France, si
+colossale, si vénérable, si magnifique, si impartiale, si historique,
+si calme et si majestueuse qu'elle soit, qui n'ait son petit drapeau
+tricolore sur l'oreille. Quelquefois on sauve une admirable église en
+écrivant dessus: _Mairie_. Rien de moins populaire parmi nous que ces
+édifices faits par le peuple et pour le peuple. Nous leur en voulons
+de tous ces crimes des temps passés dont ils ont été les témoins. Nous
+voudrions effacer le tout de notre histoire. Nous dévastons, nous
+pulvérisons, nous détruisons, nous démolissons par esprit national. A
+force d'être bons français, nous devenons d'excellents welches.
+
+Dans le nombre, on rencontre certaines gens auxquels répugne ce qu'il
+y a d'un peu banal dans le magnifique pathos de juillet, et qui
+applaudissent aux démolisseurs par d'autres raisons, des raisons
+doctes et importantes, des raisons d'économiste et de banquier.
+
+--A quoi servent ces monuments? disent-ils. Cela coûte des frais
+d'entretien, et voilà tout. Jetez-les à terre et vendez les matériaux.
+C'est toujours cela de gagné.--Sous le pur rapport économique, le
+raisonnement est mauvais. Nous l'avons déjà établi plus haut, ces
+monuments sont des capitaux. Beaucoup d'entre eux, dont la renommée
+attire les étrangers riches en France, rapportent au pays bien au delà
+de l'intérêt de l'argent qu'ils ont coûté. Les détruire, c'est priver
+le pays d'un revenu.
+
+Mais quittons ce point de vue aride, et raisonnons de plus haut.
+Depuis quand ose-t-on, en pleine civilisation, questionner l'art sur
+son _utilité_? Malheur à vous si vous ne savez pas à quoi l'art sert!
+On n'a rien de plus à vous dire. Allez! démolissez! utilisez! Faites
+des moellons avec Notre-Dame de Paris. Faites des gros sous avec la
+Colonne.
+
+D'autres acceptent et veulent l'art; mais, à les entendre, les
+monuments du moyen âge sont des constructions de mauvais goût, des
+oeuvres barbares, des monstres en architecture, qu'on ne saurait trop
+vite et trop soigneusement abolir. A ceux-là non plus il n'y a rien à
+répondre. C'en est fini d'eux. La terre a tourné, le monde a marché
+depuis eux; ils ont les préjugés d'un autre siècle; ils ne sont plus
+de la génération qui voit le soleil. Car, il faut bien, nous le
+répétons, que les oreilles de toute grandeur s'habituent à l'entendre
+dire et redire, en même temps qu'une glorieuse révolution politique
+s'est accomplie dans la société, une glorieuse révolution
+intellectuelle s'est accomplie dans l'art. Voilà vingt-cinq ans que
+Charles Nodier et Mme de Staël l'ont annoncée en France; et, s'il
+était permis de citer un nom obscur après ces noms célèbres, nous
+ajouterions que voilà quatorze ans que nous luttons pour elle.
+Maintenant elle est faite. Le ridicule duel des classiques et des
+romantiques s'est arrangé de lui-même, tout le monde étant à la fin du
+même avis. Il n'y a plus de question. Tout ce qui a de l'avenir est
+pour l'avenir. A peine y a-t-il encore, dans l'arrière-parloir des
+collèges, dans la pénombre des académies, quelques bons vieux enfants
+qui font joujou dans leur coin avec les poétiques et les méthodes d'un
+autre âge; qui poëtes, qui architectes; celui-ci s'ébattant avec les
+trois unités, celui-là avec les cinq ordres; les uns gâchant du plâtre
+selon Vignole, les autres gâchant des vers selon Boileau.
+
+Cela est respectable. N'en parlons plus.
+
+Or, dans ce renouvellement complet de l'art et de la critique, la
+cause de l'architecture du moyen âge, plaidée sérieusement pour la
+première fois depuis trois siècles, a été gagnée en même temps que la
+bonne cause générale; gagnée par toutes les raisons de la science,
+gagnée par toutes les raisons de l'histoire, gagnée par toutes les
+raisons de l'art, gagnée par l'intelligence, par l'imagination et par
+le coeur. Ne revenons donc pas sur la chose jugée et bien jugée; et
+disons de haut au gouvernement, aux communes, aux particuliers, qu'ils
+sont responsables de tous les monuments nationaux que le hasard met
+dans leurs mains. Nous devons compte du passé à l'avenir. _Posteri,
+posteri, vestra res agitur_.
+
+Quant aux édifices qu'on nous bâtit pour ceux qu'on nous détruit, nous
+ne prenons pas le change, nous n'en voulons pas. Ils sont mauvais.
+L'auteur de ces lignes maintient tout ce qu'il a dit ailleurs[2] sur
+les monuments modernes du Paris actuel. Il n'a rien de plus doux à
+dire des monuments en construction. Que nous importe les trois ou
+quatre petites églises cubiques que vous bâtissez piteusement çà et
+là! Laissez donc crouler votre ruine du quai d'Orsay avec ses lourds
+cintres et ses vilaines colonnes engagées! Laissez crouler votre
+palais de la chambre des députés, qui ne demandait pas mieux! N'est-ce
+pas une insulte, au lieu dit _École des beaux-arts_, que cette
+construction hybride et fastidieuse dont l'épure a si longtemps sali
+le pignon de la maison voisine, étalant effrontément sa nudité et
+sa laideur à côté de l'admirable façade du château de Gaillon?
+Sommes-nous tombés à ce point de misère qu'il nous faille absolument
+admirer les barrières de Paris? Y a-t-il rien au monde de plus
+bossu et de plus rachitique que votre monument expiatoire (ah çà!
+décidément, qu'est-ce qu'il expie?) de la rue de Richelieu? N'est-ce
+pas une belle chose, en vérité, que votre Madeleine, ce tome deux de
+la Bourse, avec son lourd tympan qui écrase sa maigre colonnade? Oh!
+qui me délivrera des colonnades?
+
+De grâce, employez mieux nos millions.
+
+Ne les employez même pas à parfaire le Louvre. Vous voudriez achever
+d'enclore ce que vous appelez le parallélogramme du Louvre. Mais nous
+vous prévenons que ce parallélogramme est un trapèze; et, pour un
+trapèze, c'est trop d'argent. D'ailleurs, le Louvre, hors ce qui est
+de la renaissance, le Louvre, voyez-vous, n'est pas beau. Il ne faut
+pas admirer et continuer, comme si c'était de droit divin, tous les
+monuments du dix-septième siècle, quoiqu'ils vaillent mieux que ceux
+du dix-huitième, et surtout que ceux du dix-neuvième. Quel que
+soit leur bon air, quelle que soit leur grande mine, il en est des
+monuments de Louis XIV comme de ses enfants. Il y en a beaucoup de
+bâtards.
+
+Le Louvre, dont les fenêtres entaillent l'architrave, le Louvre est de
+ceux-là.
+
+S'il est vrai, comme nous le croyons, que l'architecture, seule entre
+tous les arts, n'ait plus d'avenir, employez vos millions à conserver,
+à entretenir, à éterniser les monuments nationaux et historiques qui
+appartiennent à l'état, et à racheter ceux qui sont aux particuliers.
+La rançon sera modique. Vous les aurez à bon marché. Tel propriétaire
+ignorant vendra le Parthénon pour le prix de la pierre.
+
+Faites réparer ces beaux et graves édifices. Faites-les réparer avec
+soin, avec intelligence, avec sobriété. Vous avez autour de vous des
+hommes de science et de goût qui vous éclaireront dans ce travail.
+Surtout que l'architecte restaurateur soit frugal de ses propres
+imaginations; qu'il étudie curieusement le caractère de chaque
+édifice, selon chaque siècle et chaque climat. Qu'il se pénètre de la
+ligne générale et de la ligne particulière du monument qu'on lui met
+entre les mains, et qu'il sache habilement souder son génie au génie
+de l'architecte ancien.
+
+Vous tenez les communes en tutelle, défendez-leur de démolir.
+
+Quant aux particuliers, quant aux propriétaires qui voudraient
+s'entêter à démolir, que la loi le leur défende; que leur propriété
+soit estimée, payée et adjugée à l'état. Qu'on nous permette de
+transcrire ici ce que nous disions à ce sujet en 1825: «Il faut
+arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait;
+qu'on la fasse. Quels que soient les droits de la propriété, la
+destruction d'un édifice historique et monumental ne doit pas être
+permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur
+honneur; misérables hommes, et si imbéciles, qu'ils ne comprennent
+même pas qu'ils sont des barbares! Il y a deux choses dans un édifice,
+son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa
+beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, le détruire,
+c'est dépasser son droit.»
+
+Ceci est une question d'intérêt général, d'intérêt national. Tous les
+jours, quand l'intérêt général élève la voix, la loi fait taire les
+glapissements de l'intérêt privé. La propriété particulière a été
+souvent et est encore à tous moments modifiée dans le sens de la
+communauté sociale. On vous achète de force votre champ pour en faire
+une place, votre maison pour en faire un hospice. On vous achètera
+votre monument.
+
+S'il faut une loi, répétons-le, qu'on la fasse. Ici, nous entendons
+les objections s'élever de toutes parts:
+
+--Est-ce que les chambres ont le temps?--Une loi pour si peu de chose!
+
+Pour si peu de chose!
+
+Comment! nous avons quarante-quatre mille lois dont nous ne savons que
+faire, quarante-quatre mille lois sur lesquelles il y en a à peine dix
+de bonnes. Tous les ans, quand les chambres sont en chaleur, elles en
+pondent par centaines, et, dans la couvée, il y en a tout au plus deux
+ou trois qui naissent viables. On fait des lois sur tout, pour tout,
+contre tout, à propos de tout. Pour transporter les cartons de tel
+ministère d'un côté de la rue de Grenelle à l'autre, on fait une loi.
+Et une loi pour les monuments, une loi pour l'art, une loi pour la
+nationalité de la France, une loi pour les souvenirs, une loi pour les
+cathédrales, une loi pour les plus grands produits de l'intelligence
+humaine, une loi pour l'oeuvre collective de nos pères, une loi pour
+l'histoire, une loi pour l'irréparable qu'on détruit, une loi pour ce
+qu'une nation a de plus sacré après l'avenir, une loi pour le passé,
+cette loi juste, bonne, excellente, sainte, utile, nécessaire,
+indispensable, urgente, on n'a pas le temps, on ne la fera pas!
+
+Risible! risible! risible!
+
+
+[1: Nous ne publions pas le nom du signataire de la lettre, n'y étant
+point formellement autorisé par lui; mais nous le tenons en réserve
+pour notre garantie. Nous avons cru devoir aussi retrancher les
+passages qui n'étaient que l'expression trop bienveillante de la
+sympathie de notre correspondant pour nous personnellement.
+
+[2: Notre-Dame de Paris.
+
+
+
+
+ 1833
+
+ YMBERT GALLOIX
+
+
+Ymbert Galloix était un pauvre jeune homme de Genève, fils ou
+petit-fils, si notre mémoire est bonne, d'un vieux maître d'écriture
+du pays; un pauvre genevois, disons-nous, bien élevé et bien lettré
+d'ailleurs, qui vint à Paris, il y a six ans, n'ayant pas devant lui
+de quoi vivre plus d'un mois, mais avec cette pensée, qui en a leurré
+tant d'autres, que Paris est une ville de chance et de loterie, où
+quiconque joue bien le jeu de sa destinée finit par gagner; une
+métropole bénie où il y a des avenirs tout faits et à choisir, que
+chacun peut ajuster à son existence; une terre de promission qui ouvre
+des horizons magnifiques à toutes les intelligences dans toutes les
+directions; un vaste atelier de civilisation où toute capacité trouve
+du travail et fait fortune; un océan où se fait chaque jour la pêche
+miraculeuse; une cité prodigieuse, en un mot, une cité de prompt
+succès et d'activité excellente, d'où en moins d'un an l'homme de
+talent qui y est entré sans souliers ressort en carrosse.
+
+Il y est arrivé au mois d'octobre 1827, il y est mort de misère au
+mois d'octobre 1828.
+
+Il n'y a en ceci aucune hyperbole, ce jeune homme est mort de misère à
+Paris. Ce n'est pas que quelques hommes de ces classes intelligentes
+et humaines qu'on est convenu de désigner sous le nom vague
+d'_artistes_, ce n'est pas que quelques jeunes gens de la bonne
+jeunesse qui pense et qui étudie, au milieu desquels il tomba à son
+arrivée à Paris, inconnu de tous, ne lui aient serré la main, ne lui
+aient donné conseil et secours, ne lui aient, dans l'occasion, ouvert
+leur bourse quand il avait faim et leur coeur quand il pleurait. Il va
+sans dire que plusieurs d'entre eux se sont tout naturellement cotisés
+pour payer son dernier loyer et son dernier médecin, et que ce n'est
+pas au charpentier qu'il doit sa bière. Mais qu'est-ce que tout cela,
+si ce n'est mourir de misère?
+
+A son arrivée à Paris, il se présenta de lui-même, avec quelque
+assurance, dans trois ou quatre maisons. Voici à ce sujet ce que nous
+disait encore, il y a peu de jours, un de ceux qui l'ont accueilli
+dans ses premières illusions et assisté dans ses dernières angoisses.
+
+--C'était en octobre 1827, un matin qu'il faisait déjà froid, je
+déjeunais; la porte s'ouvre, un jeune homme entre. Un grand jeune
+homme un peu courbé, l'oeil brillant, des cheveux noirs, les pommettes
+rouges, une redingote blanche assez neuve, un vieux chapeau. Je me
+lève et je le fais asseoir. Il balbutie une phrase embarrassée d'où je
+ne vis saillir distinctement que trois mots: _Ymbert Galloix, Genève,
+Paris_. Je compris que c'était son nom, le lieu où il avait été
+enfant, et le lieu où il voulait être homme. Il me parla poésie. Il
+avait un rouleau de papiers sous le bras. Je l'accueillis bien; je
+remarquai seulement qu'il cachait ses pieds sous sa chaise avec un
+air gauche et presque honteux. Il toussait un peu. Le lendemain, il
+pleuvait à verse, le jeune homme revint. Il resta trois heures. Il
+était d'une belle humeur et tout rayonnant. Il me parla des poëtes
+anglais, sur lesquels je suis peu lettré, Shakespeare et Byron
+exceptés. Il toussait beaucoup. Il cachait toujours ses pieds sous sa
+chaise. Au bout de trois heures, je m'aperçus qu'il avait des souliers
+percés et qui prenaient l'eau. Je n'osai lui en rien dire. Il s'en
+alla sans m'avoir parlé d'autre chose que des poëtes anglais...
+
+Il se présenta à peu près de cette façon partout où il alla,
+c'est-à-dire chez trois ou quatre hommes spécialement voués aux études
+d'art et de poésie. Il fut bien reçu partout, toujours encouragé,
+souvent aidé. Cela ne l'a pas empêché de mourir de misère, à la
+lettre, comme il a été dit plus haut.
+
+Ce qui le caractérisait dans les premiers mois de son séjour à Paris,
+c'était une ardente et fiévreuse curiosité. Il voulait voir Paris,
+entendre Paris, respirer Paris, toucher Paris. Non le Paris qui parle
+politique et lit le _Constitutionnel_ et monte la garde à la mairie;
+non le Paris que viennent admirer les provinciaux désoeuvrés, le
+Paris-monument, le Paris-Saint-Sulpice, le Paris-Panthéon, pas même le
+Paris des bibliothèques et des musées. Non, ce qui l'occupait avant
+tout, ce qui éveillait sans relâche sa curiosité, ce qu'il examinait,
+ce qu'il questionnait sans cesse, c'est la pensée de Paris, c'est la
+mission littéraire de Paris, c'est la mission civilisatrice de Paris,
+c'est le progrès que contient Paris. C'est surtout sous le point de
+vue des développements nouveaux de l'art que ce jeune homme étudiait
+Paris. Partout où il entendait résonner une enclume littéraire, il
+arrivait. Il y mettait ses idées, il les laissait marteler à plaisir
+par la discussion, et souvent, à force de les reforger ainsi sans
+cesse, il les déformait. Ymbert Galloix est un des plus frappants
+exemples du péril de la controverse pour les esprits de second ordre.
+Quand il est mort, il n'avait plus une seule idée droite dans le
+cerveau.
+
+Ce qui le caractérisa dans les derniers mois de son séjour, qui furent
+les derniers mois de sa vie, c'est un profond découragement. Il
+ne voulait plus rien voir, plus rien entendre, plus rien dire. En
+quelques mois, par une transition dont nous laissons le lecteur rêver
+les nuances, le pauvre jeune homme était arrivé de la curiosité au
+dégoût. Ici il se présente plusieurs questions, que nous posons sans
+les résoudre. De quel côté ses illusions étaient-elles ruinées?
+Était-ce à l'intérieur ou à l'extérieur? Avait-il cessé de croire en
+lui ou au monde? Paris, après examen, lui avait-il semblé chose trop
+grande ou chose trop petite? S'était-il jugé trop faible ou trop fort
+pour prendre joyeusement de l'ouvrage dans cet immense atelier de
+civilisation? La mesure idéale de lui-même qu'il portait en lui
+s'était-elle trouvée trop courte ou trop haute quand il l'avait
+superposée aux réalités d'une existence à faire et d'une carrière à
+parcourir? En un mot, la cause de l'inaction volontaire qui hâta sa
+mort, était-ce effroi ou dédain? Nous ne savons. Ce qu'il y a de
+certain, c'est qu'après avoir bien regardé Paris, il croisa tristement
+les bras et refusa de rien faire. Était-ce paresse? était-ce fatigue?
+était-ce stupeur? Selon nous, c'était les trois choses à la fois. Il
+n'avait trouvé ni dans Paris ni en lui-même ce qu'il cherchait. La
+ville qu'il avait cru voir dans Paris n'existait pas. L'homme qu'il
+avait cru voir en lui ne se réalisait pas. Son double rêve évanoui, il
+se laissa mourir.
+
+Nous disons qu'il se laissa mourir. C'est qu'en effet, au physique
+comme au moral, sa mort fut une espèce de suicide. On nous permettra
+de ne pas éclairer davantage un des côtés de notre pensée. Le fait est
+qu'il refusa de travailler. On lui avait trouvé des besognes à faire
+(misérables besognes, il est vrai, où s'usent tant de jeunes gens
+capables peut-être de grandes choses), des dictionnaires, des
+compilations, des biographies de contemporains à vingt francs la
+colonne. Il s'essaya pendant un temps d'écrire quelques lignes pour
+ces divers labeurs. Puis le coeur lui manqua; il refusa tout. Il fut
+invinciblement pris d'oisiveté comme un voyageur est pris de sommeil
+dans la neige. Une maladie lente qu'il avait depuis l'enfance
+s'aggrava. La fièvre survint. Il traîna deux ou trois mois, et mourut.
+Il avait vingt-deux ans.
+
+A proprement parler, le pays de son choix, ce n'était pas la France,
+c'était l'Angleterre. Son rêve, ce n'était pas Paris, c'était Londres.
+On le va voir dans les lignes qu'il a laissées. Vers les derniers
+temps de sa vie, quand la souffrance commençait à déranger sa raison,
+quand ses idées à demi éteintes ne jetaient plus que quelques lueurs
+dans son cerveau épuisé, il disait, bizarre chimère, que la principale
+condition pour être heureux, c'était d'être _né anglais_. Il voulait
+aller en Angleterre pour y devenir lord, grand poëte, et y faire
+fortune. Il apprenait l'anglais ardemment. C'était le seul travail
+auquel il fût resté fidèle. Le jour de sa mort, sachant qu'il allait
+mourir, il avait une grammaire sur son lit et il étudiait l'anglais.
+Qu'en voulait-il faire?
+
+Ymbert Galloix est mort triste, anéanti, désespéré, sans une seule
+vision de gloire à son chevet. Il avait enfoui quelques colonnes de
+prose fort vulgaire, disait-il, dans le recoin le plus obscur d'une de
+ces tours de Babel littéraires que la librairie appelle _dictionnaires
+biographiques_. Il espérait bien que personne ne viendrait jamais
+déterrer cette prose de là. Quant aux rares essais de poésie qu'il
+avait tentés, sur les derniers temps, découragé comme il l'était, il
+en parlait d'un ton morose et fort sévèrement. Sa poésie, en effet, ne
+se produisait jamais guère qu'à l'état d'ébauche. Dans l'ode, son vers
+était trop haletant et avait trop courte haleine pour courir fermement
+jusqu'au bout de la strophe. Sa pensée, toujours déchirée par de
+laborieux enfantements, n'emplissait qu'à grand peine les sinuosités
+du rhythme et y laissait souvent des lacunes partout. Il avait des
+curiosités de rime et de forme qui peuvent être, dans des talents
+complets, une qualité de plus, précieuse sans doute, mais secondaire
+après tout, et qui ne supplée à aucune qualité essentielle. Qu'un vers
+ait une bonne forme, cela n'est pas tout; il faut absolument, pour
+qu'il y ait parfum, couleur et saveur, qu'il contienne une idée, une
+image ou un sentiment. L'abeille construit artistement les six pans de
+son alvéole de cire, et puis elle l'emplit de miel. L'alvéole, c'est
+le vers; le miel, c'est la poésie.
+
+Galloix était plus à l'aise dans l'élégie. Là, sa poésie était parfois
+aussi palpitante que son coeur, mais là aussi la faculté d'exprimer
+tout lui manquait souvent. En général son cerveau résistait à la
+production littéraire proprement dite. Quelquefois, à force de
+souffrir, le poëte devenait un homme, son élégie devenait une
+confidence, son chant devenait un cri; alors c'était beau.
+
+Comme il croyait peu à la valeur essentielle et durable de sa prose
+ou de ses vers, comme il n'avait eu le temps de réaliser aucun de ses
+rêves d'artiste, il est mort avec la conviction désolante que rien de
+lui ne resterait après lui. Il se trompait.
+
+Il restera de lui une lettre.
+
+Une lettre admirable, selon nous, une lettre éloquente, profonde,
+maladive, fébrile, douloureuse, folle, unique; une lettre qui raconte
+toute une âme, toute une vie, toute une mort; une lettre étrange,
+vraie lettre de poëte, pleine de vision et de vérité.
+
+Cette lettre, l'ami auquel Ymbert Galloix l'adressait a bien voulu
+nous la confier. La voici. Elle fera mieux connaître Ymbert Galloix
+que tout ce que nous pourrions dire. Nous la publions telle qu'elle
+est, avec les répétitions, les néologismes, les fautes de français (il
+y en a), et tous ces embarras d'expression propres au style genevois.
+Les deux ou trois suppressions qu'on y remarquera étaient imposées
+à celui qui écrit ceci par des convenances rigoureuses qui seraient
+approuvées de tout le monde. On a tâché que cette publication, toute
+dans l'intérêt de l'art, fût aussi impersonnelle que possible. Ainsi
+les noms propres qui sont écrits en toutes lettres dans l'original ne
+sont ici désignés que par des initiales, afin de ménager les vanités
+et surtout les modesties.
+
+Cela posé, nous devons redire que l'essence même de la lettre est
+religieusement respectée. Pas un mot n'a été changé, pas un détail n'a
+été déformé. Nous croyons qu'on lira avec le même intérêt que nous
+cette confession mystérieuse d'une âme qui ressemble fort peu aux
+autres âmes, et qui nous peint presque tous cependant. Voilà, à notre
+sens, ce qui caractérise cette singulière lettre. C'est une exception,
+et c'est tout le monde.
+
+
+ Paris, 11 décembre 1827.
+
+ Mon pauvre D----,
+
+Il y a bien des jours que je me propose de vous écrire. Mais la
+douleur, la maladie que vous me connaissez, les distances de Paris,
+qui mangent la moitié des journées, tout m'en a empêché. Oh! que je
+souffre et que j'ai souffert! Il m'est impossible de songer à mettre
+de l'ordre dans ma lettre, à vous dépeindre même l'état de mon âme,
+à matérialiser par des mots glacés ces navrantes et perpétuellement
+successives impressions, sensations, terreurs, abîmes de mélancolie,
+de désespoir, etc. Nous sommes aujourd'hui le 11 décembre. Il est
+trois heures. J'ai marché, j'ai lu, le ciel est beau, et je souffre
+horriblement. Arrivé ici le 27 octobre, voici donc un mois que je
+languis et végète sans espoir. J'ai eu des heures, des journées
+entières où mon désespoir approchait de la folie. Fatigué, crispé
+physiquement et moralement, crispé à l'âme, j'errais sans cesse dans
+ces rues boueuses et enfumées, inconnu, solitaire au milieu d'une
+immense foule d'êtres, les uns pour les autres inconnus aussi.
+
+Un soir, je m'appuyai contre les murs d'un pont sur la Seine. Des
+milliers de lumières se prolongeaient à l'infini, le fleuve coulait.
+J'étais si fatigué, que je ne pouvais plus marcher, et là, regardé
+par quelques passants comme un fou probablement, là, je souffrais
+tellement, que je ne pouvais pleurer. Vous me plaisantiez quelquefois
+à Genève sur mes sensations. Eh bien, ici je les dévore solitaire.
+Elles me tourmentent, m'agitent sans cesse, et tout se réunit pour
+me déchirer l'âme, ce sentiment immense et continuel du néant de nos
+vanités, de nos joies, de nos douleurs, de nos pensées; l'incertitude
+de ma situation, la peur de la misère, ma maladie nerveuse, mon
+obscurité, l'inutilité des démarches, l'isolement, l'indifférence,
+l'égoïsme, la solitude du coeur, le besoin du ciel, des champs, des
+montagnes, les pensées philosophiques même, et par-dessus tout cela,
+oh! oui, par-dessus tout cela, les regrets _lacérants_[1] du pays de
+ses aïeux. Il est des moments où je rêve à tout ce que j'aimais, où
+je me promène encore sur Saint-Antoine, où je me rappelle toutes mes
+douleurs de Genève, et les joies que j'y ai connues, bien rarement, il
+est vrai.
+
+Il est des moments où les traits de mes amis, de mes parents, un lieu
+consacré par un souvenir, un arbre, un rocher, un coin de rue, sont
+là devant mes yeux, et les cris d'un porteur d'eau de Paris me
+réveillent. Oh! que je souffre alors! Souvent, rentré dans ma chambre
+solitaire, harassé de corps et d'esprit, là je m'assieds, je rêve,
+mais d'une rêverie amère, sombre, délirante. Tout me rappelle
+ces pauvres parents que je n'ai pas rendus heureux; les soins de
+blanchisseuse, etc., etc., tout cela m'étouffe. Les heures des repas
+changées! Oh! que je regrette et ma chambre de Genève, où j'ai tant
+souffert, et la classe, et mon oncle, et votre coin de feu, et les
+visages connus, et les rues accoutumées! Souvent un rien, la vue de
+l'objet le plus trivial, d'un bas, d'une jarretière, tout cela me rend
+le passé vivant, et m'accable de toute la douleur du présent. Misère
+de l'homme qui regrette ce qu'il maudirait bientôt quand il le
+retrouverait! Je ne puis même jouir de ma douleur, l'esprit d'analyse
+est toujours là qui désenchante tout.
+
+Ennui d'une âme flétrie à vingt et un ans, doutes arides, vagues
+regrets d'un bonheur entrevu plus vaguement encore comme ces gloires
+du couchant sur la cime de nos montagnes, douleurs positives, douleurs
+idéales, persuasion du malheur enracinée dans l'âme, certitude que
+la fortune, quoique un grand bien, ne nous rendrait pas parfaitement
+heureux: voilà ce qui tourmente ma pauvre âme. Oh! mon unique ami,
+qu'ils sont malheureux, ceux qui sont nés malheureux!
+
+Et quelquefois pourtant, il semble qu'une musique aérienne résonne à
+mes oreilles, qu'une harmonie mélancolique et étrangère au tourbillon
+des hommes vibre de sphère en sphère jusqu'à moi; il semble qu'une
+possibilité de douleurs tranquilles et majestueuses s'offre à
+l'horizon de ma pensée comme les fleuves des pays lointains à
+l'horizon de l'imagination. Mais tout s'évanouit par un cruel retour
+sur la vie positive, tout!
+
+Que de fois j'ai dit avec Rousseau: O ville de boue et de fumée! Que
+cette âme tendre a dû souffrir ici! Isolé, errant, tourmenté comme
+moi, mais moins malheureux de soixante ans d'un siècle sérieux et
+de grands événements, il gémirait à Paris; j'y gémis, d'autres y
+viendront gémir. O néant! néant!
+
+J'ai pourtant eu deux ou trois moments d'extase. Un jour, à l'Opéra,
+la musique enchantée du _Siège de Corinthe_ m'avait fait oublier mes
+peines. Vous savez combien j'aime l'élégance, la somptuosité, les
+titres, tout enfin, tout ce qui nous place dans un monde aussi beau
+que possible ici-bas, du moins à l'extérieur. Eh bien, ces impressions
+que m'apportaient à Genève tant de physionomies étrangères et
+distinguées, tant de belles âmes, de grands personnages, tant de
+livrées, d'équipages, enfin ce spectacle ravissant des pompes de la
+civilisation au milieu des pompes de la nature, spectacle qui fait
+de Genève une ville peut-être unique en Europe relativement à sa
+grandeur; ces impressions, je ne les ai retrouvées à Paris qu'à
+l'Opéra, et en relisant avec passion la Vie d'Alfieri, écrite par
+lui-même, que je n'avais pas lue depuis quatre ans. Que de choses pour
+moi et pour chaque âme dans ces quatre ans! J'étais donc à l'Opéra.
+Les prestiges de la musique, la magnificence du théâtre, les toilettes
+et les physionomies qui garnissaient les loges, je respirais tout
+cela, je me croyais prince, riche, honoré; les portiques d'un monde
+qui n'est beau pour moi que parce que je l'ignore, se dessinaient à ma
+vue entourés d'une auréole d'élégance et de recherche. J'avais oublié
+ma situation, ou plutôt je cherchais à me convaincre qu'elle allait
+cesser. Quoique entouré des simples mises du parterre, c'était bien
+aux loges que j'étais. Je ne voyais qu'au-dessus de moi. J'étais
+plongé dans un océan d'illusions, d'espérances démesurées, d'harmonie,
+de splendeurs, de vanités, etc. Cet état dura une demi-heure. Oh!
+qu'ils furent tristes, les moments qui suivirent! qu'ils furent amers!
+Il en est de même de la vie errante de ce riche, noble et malheureux
+Alfieri. On n'y voit que des ambassadeurs nobles, des voyages en
+poste continuels, des valets de chambre, etc. Oh! qu'il fait bon être
+malheureux avec trente mille francs de rente! Non, non; excusez cette
+phrase. Vous savez combien je sais dépouiller le malheur de son
+entourage positif et le contempler dans son affreuse nudité, qui est
+la même pour toutes les conditions lorsqu'on a dans l'âme quelque
+chose qui bat plus fortement pour nous que pour la foule. Les
+sensations m'accablent. Je quitte la plume; je vais rêver. Riez, car
+là vous me reconnaissez tout entier, n'est-ce pas?
+
+Je reprends la plume aujourd'hui 27 décembre. Je souffre, et toujours.
+J'ai eu des moments horribles; mais je ne veux pas vous lasser encore
+de mes plaintes. Il est minuit et quelques minutes. Nous sommes donc
+le 28. Qu'importe! Quelques voitures roulent encore de loin en loin;
+mais on est sorti de l'Odéon. La tristesse, l'hiver, la solitude et la
+nuit règnent. Je veille au coin d'un feu au quatrième étage de la rue
+des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Ma chambre, assez élégante,
+est seule, et je suis face à face avec ma tristesse et mon ennui.
+Croiriez-vous que je n'aime plus les femmes? Pas le moindre désir
+physique. Il faut que la douleur m'absorbe entièrement. Mais je me
+laisserai facilement aller à de nouvelles rêveries. Venons au fait.
+Depuis longtemps je suis très lié avec ----.
+
+
+Je suis encore lié intimement avec Ch. N----. Celui-là est encore plus
+expansif que ----; il vous plairait davantage, surtout les premières
+fois. N---- a souvent les larmes sur le bord des paupières, tout en
+vous parlant. Il a ce que vous nommez de _l'humectant_ dans toute sa
+personne. Il me témoigne une affection toute paternelle. On
+pourrait lui reprocher peut-être d'avoir trop d'indulgence pour les
+médiocrités, mais cela tient à sa grande bonté. ---- tomberait dans
+l'excès contraire; il ne verrait pas avec plaisir, je crois, un homme
+qu'il jugerait ordinaire. Vous me direz qu'il y a de l'amour-propre
+là; mais si j'étais obligé de me gêner avec vous, autant vaudrait ne
+pas vous écrire.
+
+Je passe tous les dimanches soirs chez N----. Là se réunissent
+plusieurs hommes de lettres. J'y ai vu madame T----, j'y ai causé avec
+E---- D----, P----, le baron T----, M. de C----, savant célèbre qui
+s'intéresse beaucoup à moi; M. de R----, antiquaire et historien.
+Enfin M. J----, que j'ai connu là, est un ami que j'espère avoir
+acquis. Il est colossal par la pensée. S'il avait un peu plus de
+poésie dans l'âme, je n'hésiterais pas à le regarder comme un homme
+étonnant! Vous avez lu ses articles sur Walter Scott et d'autres. Ce
+n'est pas un médiocre dédommagement à ma douleur que d'être apprécié
+par un tel homme, d'autant plus qu'il est froid, sec, au premier
+abord, et surtout désespérant pour les médiocrités, qu'il méprise,
+lors même qu'il les voit célèbres. M. J---- ressemble à L----, il
+est beau de visage. Dessous sa sécheresse, il y a aussi beaucoup
+d'humectant, et dans tout lui, dans son accent, dans ses manières,
+une couleur montagnarde et anglaise. Il est né dans le Jura. Il a été
+souvent à Genève. Nous sympathisons par la pensée, par les inductions,
+et par la difficulté de rendre ce que nous éprouvons.
+
+
+Je reviens à N----. Pour en finir sur lui, il a l'air et les goûts
+d'un gentilhomme de campagne. Je lui ai prêté vos poésies; il en est
+enchanté. P. L---- va publier ses _Voyages en Grèce_, en vers. Je lui
+en ai entendu lire un fragment, c'est ravissant, c'est poétique comme
+Byron; mais il n'y a ni cette pensée féconde, ni ce génie vaste et
+souffrant qui nous prennent à la gorge dans le barde anglais et dans
+son rival de Florence. M. L---- ressemble à Goethe (vous reconnaissez
+là ma manie de ressemblance). Il lit ses vers d'une manière tout à
+fait particulière et pleine de charme; il est simple, tranquille,
+réservé; il a quelque chose de protestant dans sa personne. Il a
+beaucoup voyagé. Il a un recueil de poésies en portefeuille, mais il
+a de la répugnance à les publier toutes, parce qu'il les trouve trop
+individuelles. Il a beaucoup goûté _ma vie_. Je vous dis en passant
+que ---- et N---- font de mes poésies plus de cas peut-être qu'elles
+ne méritent. J'en ai plusieurs nouvelles, faites soit à Genève, soit
+ici. Je suis très lié avec de B----, le fils du poëte, homme d'un
+esprit élevé. F---- fait jouer son P---- dans un mois. C'est un drame
+tout à fait romantique. F---- a été au Cap et à la Martinique;
+du reste, c'est un homme d'un ton de cabaret. Il a un poëme en
+portefeuille. On ne peut lui refuser un talent frais et gracieux;
+mais il ne faut pas le connaître pour aimer ses poésies. Quel
+désenchantement! Je me rappelle que son _Pêcheur_, avant que V----
+allât en Russie, nous émut jusqu'aux larmes, et je prêtais à l'auteur
+quelque chose d'idéal, n'ayant jamais vu ce nom, et le lisant au bas
+d'un morceau tout rêveur, tout maritime; j'en faisais un jeune ondin,
+etc.; et c'est un mélange de commun et de soldat. V---- (que j'ai vu
+une heure chez ----) est un homme de sept pieds. Quand il parle à
+un honnête homme, son estomac dessine une arcade et ses genoux un
+triangle. S'il est assis, il se divise en deux pièces qui forment
+l'angle aigu. Ajoutez qu'il ne dit pas six mots sans un _comme ça_,
+qu'il est homme de bon ton de l'ancien régime, et maigre comme
+un lézard. Il fait peur à contempler. Vous savez qu'il a fait la
+charmante bluette intitulée _Sainte-P----_. Il connaît L----. A----,
+l'historien duelliste, a l'air d'un boucher civilisé. Quelque chose
+d'âpre, et pourtant d'imposant, le caractérise. Il ne me reste pas de
+place pour vous parler d'Al----, des V---- père et fils, de D---- et
+M----, rédacteurs du _G_----, et de plusieurs autres littérateurs que
+je connais. Un mot sur S----: c'est un homme qui me paraît tenir du
+charlatan, de l'illuminé, du Durand, du Swedenborg, et aussi du vrai
+poëte. Il a un talent descriptif remarquable. Je n'ai eu qu'une
+entrevue avec lui; j'en ai assez. Il est vrai que le tête-à-tête
+a duré trois heures. Mais il y a trop de crème fouettée dans ce
+cerveau-là pour que je m'amuse à le faire mousser encore davantage.
+Je dois être présenté à Benjamin Constant par C----, bon garçon (le
+rédacteur de la _Rev---- prot_----). Je m'attendais à trouver en C----
+un grave pasteur, et c'est un étourdi que j'ai trouvé, mais du moins
+un étourdi d'esprit et de mérite, quoique sans génie. J'aurais encore
+mille choses intéressantes à vous dire, mais il faut clore ma lettre.
+
+Vos _Mélodies_ ont paru. Jolie édition. Je les ai lues et relues avec
+charme. Elles ont eu un article dans _la R_. J'en fais un pour _le
+F._; je les ai recommandées au _G_. On en parlera dans _la N_. Mais il
+faudrait, pour le succès, des prôneurs que vous n'avez pas. Il s'en
+vendra peu, je le crains. La poésie est dans un discrédit si complet,
+qu'il faut être sur les lieux pour en avoir une idée. C'est cent fois
+pis qu'à Genève, personne ne lit de vers. On en achète encore moins.
+L., D. et ---- font seuls exception à la règle. D'ailleurs tout le
+monde fait bien les vers à Paris. On en lit tant de manuscrits, qu'un
+auteur étranger, qui n'a d'autre protection que son talent, ne peut
+percer que par un heureux hasard. Votre éloignement de Paris est
+nuisible aussi au succès de votre livre; mais il est favorable à votre
+bonheur. La grande Babylone vous saturerait de dégoût, de boue, de
+fatigue et de tristesse. J'ignore l'état de votre âme à Florence; mais
+à coup sûr il serait pire à Paris; sans parler de l'extrême difficulté
+d'y vivre. Jusqu'à présent je ne gagne rien, et j'ai pourtant de vrais
+amis qui font leurs efforts pour me trouver quelque chose. On m'a
+écrit que vous étiez lié avec L----. Décrivez-le-moi de la cravate à
+la pantoufle. Est-ce bien ce que j'ai rêvé, un lord Byron français, de
+l'insouciance, de la vanité, de l'affectation, du malheur, une pensée
+dévorante, du génie à flots, du bon ton, de l'élégance; enfin une
+atmosphère poétique étrangère qui n'a rien de commun avec la sale
+atmosphère de nos hommes de lettres parisiens? L---- n'est-il pas cet
+idéal de mon âme, où j'aime à retrouver jusqu'à ces petits défauts de
+vanité, de puérile affectation, qu'anciennement vous détestiez, et
+que vous avez finalement découverts en vous, comme on les découvrira
+toujours chez la plupart des poëtes qui auront l'esprit d'analyse
+et la bonne foi de l'homme supérieur? Il est une heure et demie,
+j'interromps ma lettre. Je compte vous mettre encore quelques mots
+derrière la copie de deux élégies que vous trouverez ci-incluses.
+
+
+Mon ami, je continue ma lettre bien après l'avoir commencée et
+reprise. Il est huit heures du soir, et nous sommes le 31 mars. Je
+suis fou de douleur, mon désespoir surpasse mes forces. J'ai souffert
+aujourd'hui ce qu'il est à peine possible à un homme de se figurer.
+Enfin, un accès de fièvre m'a pris ce soir, c'était l'excès de la
+peine morale. Écoutez. Si du moins je pouvais me persuader qu'un jour
+je serai heureux! mais l'avenir rembrunit encore le présent. Vous me
+connaissez; vous savez les bizarreries de mon caractère. J'ai fait une
+découverte en moi, c'est que je ne suis réellement point malheureux
+pour telle ou telle chose, mais j'ai en moi une douleur permanente qui
+prend différentes formes. Vous savez pour combien de choses jusqu'ici
+j'ai été malheureux, ou plutôt sous combien de formes le foie, la
+bile, ou enfin le principe qui me tourmente s'est reproduit. Tantôt,
+vous le savez, c'était de n'être pas né anglais qui m'affligeait,
+tantôt de n'être pas propre aux sciences; plus habituellement encore
+de n'être pas riche, de lutter avec la misère et les préjugés, d'être
+inconnu. Vous savez encore que depuis Genève il me semblait que si
+jamais je parvenais à percer à Paris je serais enfin heureux. Eh bien,
+mon ami, je suis lié avec presque tous les littérateurs les plus
+distingués. Quelques-uns, tels que ----, Ch. N----, etc., sont
+d'illustres amis avec qui je suis presque aussi familier qu'avec vous.
+Eh bien, ma vanité est satisfaite; souvent dans les salons j'ai des
+moments de satisfaction mondaine; enfin quelquefois je suis enivré
+de ces petits triomphes d'une soirée, d'un instant; et avec cela,
+le fond, la presque totalité de ma vie, c'est je ne dirais pas le
+malheur, mais un chancre aride; un plomb liquide me coule dans les
+veines; si l'on voyait mon âme, je ferais pitié, j'ai peur de devenir
+fou. Depuis que je suis ici, ma douleur a pris cinq à six formes:
+d'abord ç'a été le regret de ma patrie, et mon incertitude de
+l'avenir; ensuite le sentiment de mon isolement, de mon _néant_; puis
+un vide occupé par cet affreux tumulte de sensations dont je vous ai
+tant parlé; enfin, depuis deux mois, toutes mes facultés de douleur
+se sont réunies sur un point. J'ose à peine vous le dire, tant il est
+fou; mais, je vous en supplie, ne voyez là-dedans qu'une forme de
+douleur, qu'une des apparences de l'ulcère qui me ronge; ne me jugez
+pas d'après les règles ordinaires, et voyez le mal et non pas son
+objet. Eh bien, ce point central de mes maux, c'est de n'être pas né
+anglais. Ne riez pas, je vous en supplie; je souffre tant! Les gens
+vraiment amoureux sont des monomanes comme moi, qui ont une seule
+idée, laquelle absorbe toutes leurs sensations. Moi, dont l'âme a été
+en butte si longtemps à un tumulte si varié, je suis monomane aussi
+maintenant.
+
+Je lisais dernièrement _Valérie_ de Mme de Krudener; je ne puis vous
+exprimer les sensations que j'en ai reçues. Ce livre étonnant m'avait
+ennuyé jadis; maintenant il m'a déchiré. C'est que Gustave est comme
+moi victime d'une passion dévorante, ou plutôt d'une énergie de
+sensations qui le dévore, et qui s'est portée sur un aliment naturel,
+l'amour, tandis que cette même énergie, luttant dans mon âme avec le
+vide, y enfante des fantômes. Je lisais ce roman, aux premiers
+rayons du soleil du printemps, dans les vastes et tristes allées du
+Luxembourg. A chaque instant, je m'arrêtais anéanti.
+
+Maintenant, voici l'origine de ma passion pour l'Angleterre. D'abord
+vous savez que j'aime à revivre avec les morts, à connaître leur vie
+d'autrefois, à habiter avec eux, à les suivre dans les circonstances
+de leur existence, à me créer enfin des sympathies que pare l'illusion
+du temps et que la présence des individus ne puisse plus détruire. Eh
+bien, là, en Angleterre, j'aurais au moins cinquante poëtes d'une vie
+aventureuse, et dont les livres sont pleins d'imagination, de pensée,
+etc.; en France, je n'en ai pas trois. Outre cela, j'aurais eu une
+patrie dont j'aurais aimé jusqu'aux préjugés; il y a tant de poésie
+dans les vieilles moeurs de l'Angleterre, et tant d'imagination dans
+tout ce qui est de ce pays-là! D'abord, au lieu d'une littérature, il
+y en a quatre: l'américaine, l'anglaise, l'écossaise, l'irlandaise; et
+elles ont toutes avec la même langue un caractère différent. Quelles
+richesses littéraires! la vie du maniaque Cowper, si grand poëte, a
+été écrite en trois volumes in-octavo; celle de Johnson en quatre.
+C'est de celle-là que Walter Scott dit qu'on la trouve dans toutes
+les maisons de campagne, etc. Et encore, qu'au seul nom de Johnson un
+anglais a devant les yeux une individualité, un personnage qui a le
+privilège d'être encore vivant, agissant, au physique comme au moral.
+Il y a trente poëtes vivants, tous originaux, tous individuels, ne
+marchant point sur les traces les uns des autres, et très féconds.
+Que de richesses! Enfin quelles aventures que celles de ce malheureux
+Savage, de Shelley! quel colosse qu'un Byron! Que de trésors pour une
+âme qui aime à fuir le monde, et à chercher ses amis dans son cabinet!
+Quels soins ont les anglais de leurs auteurs! ils les réimpriment sous
+tous les formats. Quel goût dans leurs éditions! quelle imagination
+dans leurs vignettes! Voyez la nation elle-même; les hommes qui ont un
+air ignoble sont aussi rares en Angleterre que le sont en France ceux
+qui ont l'air distingué! Tout est _excentric_ dans cette nation;
+j'aime jusqu'à leur originalité, leurs vêtements bizarres. Ce n'est
+que là que l'enthousiasme règne sous mille formes; que là, qu'à côté
+des idées positives les plus sévères, on trouve les billevesées les
+plus pittoresques. Ce pays réunit tout, le positif et l'idéal, la
+France et l'Allemagne. C'est le seul qui soit assez fort pour tout
+comprendre, assez grand pour ne rien rejeter.
+
+Quelle individualité! on reconnaît un anglais entre mille, un français
+ressemble à tout le monde.
+
+L'abondance des sectes religieuses en Angleterre prouve au moins de la
+bonne foi, des âmes qui ont besoin d'espoir, que la matière n'a
+pas desséchées. Les extravagances individuelles des jeunes anglais
+prouvent des âmes agitées. Oh! si vous voyiez la France, que vous
+en seriez dégoûté! Pour tout homme au monde, c'est un chagrin de se
+sentir déplacé. Cela vous faisait souffrir à Genève. Eh bien, je suis
+cruellement déplacé, moi qui ne me sens aucune sympathie avec la
+France, et qui m'en trouve sur tous les points avec l'Angleterre;
+je me trouve cruellement déplacé, au milieu d'une nation frivole,
+bavarde, impie, aride, et vaine et froide, quand je songe qu'il en
+est une religieuse ou terriblement sceptique, mais au moins pas
+indifférente; une où l'on trouve des amis fidèles; des âmes exaltées,
+et où la frivolité même, extravagante et bizarre, n'a pas ce
+ton railleur et fadement insipide qu'elle a en France. Chez le
+restaurateur où je dine, il y a des français et des anglais. Quelle
+différence! Presque tous les français y sont gascons, braillards et
+communs; tous les anglais, nobles et décents. Enfin, mon ami, je sens
+qu'un amant peut entretenir un ami de son amour, parce que cette
+passion trouve un écho dans toutes les âmes, il n'y a rien là de
+ridicule; mais tel est le surcroît de mes douleurs, que je n'ose les
+confier, parce qu'elles sont trop individuelles, et doivent paraître
+trop ridicules à qui ne les a pas naturellement éprouvées. Et
+cependant (je vous en conjure, soyez assez exempt de préjugés pour me
+croire), cette folie me fait souffrir des douleurs _épouvantables_.
+Tout la réveille, la vue d'un anglais, d'un livre anglais en vente
+chez Baudry, les moqueries mêmes dont ils sont l'objet, tout cela me
+dévore; ce sont autant de coups de poignard qui ravivent ma douleur,
+comme, sans doute, tout ce qui rappelle une maîtresse morte à un amant
+passionné. Enfin, ma manie me dégoûte même de la gloire. Je voudrais
+être célèbre en Angleterre, et, par conséquent, écrire en anglais.
+D'ailleurs, mes douleurs m'agitent trop pour je puisse écrire autre
+chose et ne sont malheureusement pas des sujets poétiques. Je sais
+que, si (supposition absurde, comme toutes les suppositions) j'étais
+anglais, je ne souffrirais pas moins avec mon tempérament maladif,
+mais cela me fait un effet tout différent. C'est ma raison seule qui
+me donne cette persuasion; car, si je n'écoutais que la sensation, il
+me semble que, né anglais, je pourrais supporter tous mes maux. Je
+me représente ce que je suis d'organisation et d'âme; mais né lord
+anglais et riche. Tous mes goûts, toutes mes vanités, tout serait
+satisfait! Lorsque je compare ce sort au mien je deviens presque fou.
+
+Une réflexion pourtant m'est souvent venue; mais que peuvent les
+réflexions contre les passions? C'est celle-ci: si je n'étais pas
+exactement ce que je suis, je n'existerais pas; ce serait un autre
+que moi; mon moi homogène, identique et individuel serait détruit;
+j'aurais d'autres idées! Nul ne voudrait se changer contre un
+autre, et nul n'est content de ce qu'il est. Quelle contradiction!
+Acceptons-nous ce que nous sommes. Je souffre tant, qu'il me semble
+que je changerais volontiers; degré de douleur où je n'étais pas
+arrivé jusqu'ici. Dans le fait accepter le sort d'un autre, si c'était
+possible, ce serait mourir. La mort n'est que la destruction du moi.
+Mais que fais-je? quelle irrésistible manie m'entraîne? Ah! mon
+ami, plus je sonde notre nature, et plus je me persuade que, pièces
+nécessaires d'un ensemble que nous ne voyons pas, nous jouons un rôle
+qui nous sera révélé un jour. Si l'on me demandait: Croyez-vous à
+l'existence de Dieu, à l'immortalité de l'âme? je dirais: Absurdes
+questions! Dieu est parce qu'il est nécessaire; et je crois que
+nous sommes ici-bas dans un état faux, transitoire, intermédiaire.
+Avons-nous existé ailleurs? devons-nous revivre? Comment, avec nos
+langues bornées, et nos idées tourmentées, aborder le grand inconnu?
+Oh! Dieu! Dieu! je le vois partout. Ce désir ardent de le connaître
+et de deviner notre nature, ces pressentiments de l'infini et ce mur
+d'airain, ce mur de l'impossible, du défendu, contre lequel viennent
+se briser non-seulement nos systèmes, mais jusqu'à nos élancements
+d'idées, tout cela me prouve un _être_. Non, la terre n'aurait pas,
+avec de la boue, produit des êtres si complexes et si bizarres.
+Ensuite, aller plus loin me paraît impossible. J'espère et je me tais.
+Je sais seulement qu'ici-bas je me débats sous la douleur comme un
+torturé. Ces douleurs seront-elles compensées en ce monde ou ailleurs?
+Je n'en sais rien.
+
+Mes maux ont été si vifs aujourd'hui, que ce qui m'effraye le plus
+ordinairement, je le regardais presque sans peur. A force de souffrir,
+la gloire, le bonheur, l'avenir, tout me semblait impossible,
+indifférent. Oh! si vous saviez les suggestions infernales qui se
+mêlent à tout cela! les idées affreuses qui me passent par la tête,
+les tourments du doute! Malheureux! je sais que je le suis. C'est là
+tout...
+
+Ce qui me tourmente le plus, c'est que je vois des hommes que leur
+caractère pousse au bonheur. Je me dis alors: Si tous souffraient,
+une compensation générale, un paradis après la vie, me semblerait de
+rigueur. Mais il en est, quoi qu'on en dise, il en est d'heureux (par
+le caractère). Ceux-là souvent s'embarrassent peu de l'avenir, ils
+vivent imprévoyants et satisfaits; ici-bas tout est pour eux. Le
+malheur ne serait-il donc qu'une cruelle maladie? les malheureux, des
+pestiférés atteints d'une plaie incurable que leur organisation fait
+souffrir comme celle des heureux les fait jouir? Avec tout cela,
+j'espère, et j'avoue que Dieu me paraît tellement mêlé à toutes les
+choses d'ici-bas, qu'au résumé je me confie en lui. Courbons la tête,
+amis. Que sert de se rebiffer contre l'impossible? Souvent j'anatomise
+mes douleurs, je les contemple froidement. L'idée qui prédomine chez
+moi, c'est que je n'y peux rien.
+
+Depuis deux mois j'ai repris l'étude de l'anglais avec une telle
+énergie, que je lis facilement la poésie. _Rasselas_, que je lie
+dans ce moment, voilà un livre prodigieux. Mon idée est d'aller en
+Angleterre, et, après quelques années, d'écrire en anglais. J. L----,
+avec lequel je suis très lié, me prête les poètes lakistes modernes dé
+l'Angleterre; ils sont ravissants. J'ai changé votre Gérando contre un
+Byron en un volume. J'en ai lu un petit poëme, _le Rêve_, qui m'a
+fait une impression foudroyante. Une dame anglaise, qui me donne
+des leçons, m'a dit qu'au bout de deux ans de séjour en Angleterre
+j'écrirai très bien en anglais, parce que, dit-elle, j'écris déjà
+comme très peu de français. En effet, j'ai traduit du L---- presque
+sans faute. Il est vrai que je travaille à l'anglais la moitié du
+jour.
+
+Mes manies sont toujours cruelles. Quel ennui! Enfin, partout où je
+tourne les yeux, je vois des douleurs. Mes moyens d'existence sont
+encore un tourment. Je travaille maintenant à une biographie; mais
+j'ai besoin d'argent, je suis même dans un grand embarras.
+
+Y. G.
+
+
+[1: Le mot est souligné dans la lettre que nous avons sous les yeux.
+
+
+Quand on songe que l'homme qui a écrit ceci est mort là-dessus, des
+réflexions de toutes sortes débordent autour de chacune des lignes de
+cette longue lettre.
+
+Quel roman, quelle histoire, quelle biographie que cette lettre!
+Certes, ce n'est pas nous qui répéterons les banalités convenues;
+ce n'est pas nous qui exigerons que toutes souffrances peintes par
+l'artiste soient constamment éprouvées par l'artiste; ce n'est pas
+nous qui trouverons mauvais que Byron pleure dans une élégie et rie à
+son billard; ce n'est pas nous qui poserons des limites à la création
+littéraire et qui blâmerons le poëte de se donner artificiellement
+telle ou telle douleur pour l'analyser dans ses convulsions comme
+le médecin s'inocule telle ou telle fièvre pour l'épier dans ses
+paroxysmes. Nous reconnaissons plus que personne tout ce qu'il y a
+de réel, de vrai, de beau et de profond dans certaines études
+psychologiques faites sur des souffrances d'exception et sur des états
+singuliers du coeur par d'éminents poëtes contemporains qui n'en sont
+pas morts. Mais nous ne pouvons nous empêcher d'observer que ce qu'il
+y a de particulièrement poignant dans la lettre que nous venons de
+citer, c'est que celui qui l'a écrite en est mort. Ce n'est pas un
+homme qui dit: Je souffre, c'est un homme qui souffre; ce n'est pas
+un homme qui dit: Je meurs; c'est un homme qui meurt. Ce n'est pas
+l'anatomie étudiée sur la cire, ni même sur la chair morte; c'est
+l'anatomie étudiée nerf à nerf, fibre à fibre, veine à veine, sur la
+chair qui vit, sur la chair qui saigne, sur la chair qui hurle. Vous
+voyez la plaie, vous entendez le cri. Cette lettre, ce n'est pas chose
+littéraire, chose philosophique, chose poétique, oeuvre de profond
+artiste, fantaisie du génie, vision d'Hoffmann, cauchemar de
+Jean-Paul; non, c'est une chose réelle, c'est un homme dans un bouge
+qui écrit. Le voilà avec sa table chargée de livres anglais, avec sa
+plume, avec son encre, avec son papier, pressant les lignes sur les
+lignes, souffrant et disant qu'il souffre, pleurant et disant qu'il
+pleure, cherchant la date au calendrier, l'heure à l'horloge, quittant
+sa lettre, la reprenant, la quittant, allumant sa chandelle pour la
+continuer; puis il va dîner à vingt sous, il rentre, il a froid, il se
+remet à écrire, parfois même sans trop savoir ce qu'il écrit; car son
+cerveau est tellement secoué par la douleur, qu'il laisse ses idées
+tomber pêle-mêle sur le papier et s'éparpiller et courir en désordre,
+comme un arbre ses feuilles dans un grand vent.
+
+Et s'il était permis de remarquer dans quel style un homme agonise, il
+y aurait plus d'une observation à faire sur le style de cette lettre.
+En général, les lettres qu'on publie tous les jours, lettres de grands
+hommes et de gens célèbres, manquent de naïveté, d'insouciance et de
+simplicité. On sent toujours, en les lisant, qu'elles ont été écrites
+pour être imprimées un jour. M. Paul-Louis Courier faisait jusqu'à
+dix-sept brouillons d'un billet de quinze lignes. Chose étrange,
+certes, et que nous n'avons jamais pu comprendre! Mais la lettre
+d'Ymbert Galloix, c'est bien, selon nous, une vraie lettre, bien
+écrite comme doit être écrite une lettre, bien flottante, bien
+décousue, bien lâchée, bien ignorante de la publicité qu'elle peut
+avoir un jour, bien certaine d'être perdue. C'est l'idée qui se fait
+jour comme elle peut, qui vient à vous toute naïve dans l'état où elle
+se trouve, et qui pose le pied au hasard dans la phrase sans craindre
+d'en déranger le pli. Quelquefois, ce que celui qui l'a écrite voulait
+dire s'en va dans un _et caetera_, et vous laisse rêver. C'est
+un homme qui souffre et qui le dit à un autre homme. Voilà tout.
+Remarquez ceci, _à un autre homme_, pas à vingt, pas à dix, pas à
+deux, car, au lieu d'un ami, s'il avait deux auditeurs seulement, ce
+poëte, ce qu'il fait là, ce serait une élégie, ce serait un chapitre,
+ce ne serait plus une lettre. Adieu la nature, l'abandon, le
+laisser-aller, la réalité, la vérité; la prétention viendrait. Il se
+draperait avec son haillon. Pour écrire une lettre pareille, aussi
+négligée, aussi poignante, aussi belle, sans être malheureux comme
+l'était Ymbert Galloix, par le seul effort de la création littéraire,
+il faudrait du génie. Ymbert Galloix qui souffre vaut Byron.
+
+Toutes les qualités pénétrantes, métaphysiques, intimes, ce style les
+a; il a aussi, ce qui est remarquable, toutes les qualités mordantes,
+incisives, pittoresques. La lettre contient quelques portraits.
+Plusieurs ont été crayonnés trop à la hâte, et l'on sent que les
+modèles ont à peine posé un instant devant le peintre; mais comme ceux
+qui sont vrais sont vrais! comme tous sont en général bien touchés et
+détachés sur le fond d'une manière qui n'est pas commune! métamorphose
+frappante, et qui prouve, pour la millième fois, qu'il n'y a que deux
+choses qui fassent un homme poëte, le génie ou la passion! Cet homme
+qui n'avait pour les biographies qu'une prose assez incolore et pour
+ses élégies qu'une poésie assez languissante, le voilà tout à coup
+admirable écrivain dans une lettre. Du moment où il ne songe plus à
+être prosateur ni poëte, il est grand poëte et grand prosateur.
+
+Nous le redisons, cette lettre restera. C'est l'amalgame d'idées le
+plus extraordinaire peut-être qu'ait encore produit dans un cerveau
+humain la double action combinée de la douleur physique et de la
+douleur morale. Pour ceux qui ont connu Galloix, c'est une autopsie
+effrayante, l'autopsie d'une âme. Voilà donc ce qu'il y avait au fond
+de cette âme. Il y avait cette lettre. Lettre fatale, convulsive,
+interminable, où la douleur a suinté goutte à goutte durant des
+semaines, durant des mois, où un homme qui saigne se regarde saigner,
+où un homme qui crie s'écoute crier, où il y a une larme dans chaque
+mot.
+
+Quand on raconte une histoire comme celle d'Ymbert Galloix, ce n'est
+pas la biographie des faits qu'il faut écrire, c'est la biographie des
+idées. Cet homme, en effet, n'a pas agi, n'a pas aimé, n'a pas vécu;
+il a pensé; il n'a fait que penser, et, à force de penser, il a rêvé;
+et, à force de rêver, il s'est évanoui de douleur. Ymbert Galloix est
+un des chiffres qui serviront un jour à la solution de ce lugubre et
+singulier problème:--Combien la pensée qui ne peut se faire jour et
+qui reste emprisonnée sous le crâne met-elle de temps à ronger un
+cerveau?--Nous le répétons, dans une vie pareille il n'y a pas
+d'événements, il n'y a que des idées. Analysez les idées, vous avez
+raconté l'homme. Un grand fait pourtant domine cette morne histoire;
+_c'est un penseur qui meurt de misère_! Voilà ce que Paris, la cité
+intelligente, a fait d'une intelligence. Ceci est à méditer. En
+général, la société a parfois d'étranges façons de traiter les poëtes.
+Le rôle qu'elle joue dans leur vie est tantôt passif, tantôt actif,
+mais toujours triste. En temps de paix, elle les laisse mourir comme
+Malfilàtre; en temps de révolution, elle les fait mourir comme André
+Chénier.
+
+Ymbert Galloix, pour nous, n'est pas seulement Ymbert Galloix, il
+est un symbole. Il représente à nos yeux une notable portion de la
+généreuse jeunesse d'à présent. Au dedans d'elle, un génie mal compris
+qui la dévore; au dehors, une société mal posée qui l'étouffe. Pas
+d'issue pour le génie pris dans le cerveau; pas d'issue pour l'homme
+pris sous la société.
+
+En général, gens qui pensent et gens qui gouvernent ne s'occupent pas
+assez de nos jours du sort de cette jeunesse pleine d'instincts de
+toutes sortes qui se précipite avec une ardeur si intelligente et une
+patience si résignée dans toutes les directions de l'art. Cette foule
+de jeunes esprits qui fermentent dans l'ombre a besoin de portes
+ouvertes, d'air, de jour, de travail, d'espace, d'horizon. Que
+de grandes choses on ferait, si l'on voulait, avec cette légion
+d'intelligences! que de canaux à creuser, que de chemins à frayer dans
+la science! que de provinces à conquérir, que de mondes à découvrir
+dans l'art! Mais non, toutes les carrières sont fermées ou obstruées.
+On laisse toutes ces activités si diverses, et qui pourraient être si
+utiles, s'entasser, s'engorger, s'étouffer dans des culs-de-sac. Ce
+pourrait être une armée, ce n'est qu'une cohue. La société est mal
+faite pour les nouveaux venus. Tout esprit a pourtant droit à un
+avenir. N'est-il pas triste de voir toutes ces jeunes intelligences
+en peine, l'oeil fixé sur la rive lumineuse où il y a tant de choses
+resplendissantes, gloire, puissance, renommée, fortune, se presser,
+sur la rive obscure, comme les ombres de Virgile.
+
+ Palus inamabilis unda
+ Alligat, et novies Styx interfusa coercet.
+
+Le Styx, pour le pauvre jeune artiste inconnu, c'est le libraire qui
+dit, en lui rendant son manuscrit: Faites-vous une réputation. C'est
+le théâtre qui dit: Faites-vous une réputation. C'est le musée qui
+dit: Faites-vous une réputation. Eh mais! laissez-les commencer!
+aidez-les! Ceux qui sont célèbres n'ont-ils pas d'abord été obscurs?
+Et comment se faire une réputation, quel que soit leur génie, sans
+musée pour leur tableau, sans théâtre pour leur pièce, sans libraire
+pour leur livre? Pour que l'oiseau vole, des ailes ne lui suffisent
+pas, il lui faut de l'air.
+
+Pour nous, nous pensons que, dans l'art surtout, où un but
+désintéressé doit passionner tous les génies, il est du devoir de ceux
+qui sont arrivés d'aplanir la route à ceux qui arrivent. Vous êtes
+sur le plateau, tant mieux, tendez la main à ceux qui gravissent.
+Disons-le à l'honneur des lettres, en général cela a toujours été
+ainsi. Nous ne pouvons pas croire à l'existence réelle de ces espèces
+d'araignées littéraires qui tendent leur toile, dit-on, à la porte des
+théâtres, par exemple, et qui se jettent sans pitié sur tout pauvre
+jeune homme obscur qui passe là avec un manuscrit. Qu'on arrache ainsi
+les ailes à la mouche, la renommée, l'oeuvre, et jusqu'à l'argent au
+malheureux poëte inconnu et impuissant, pour l'honneur de quiconque
+écrit, nous voulons l'ignorer, si cela est, et nous ne croyons pas que
+cela soit. Quant à celui qui écrit ces lignes, tout poëte qui commence
+lui est sacré. Si peu de place qu'il tienne personnellement en
+littérature, il se rangera toujours pour laisser passer le début d'un
+jeune homme. Qui sait si ce pauvre étudiant que vous coudoyez ne sera
+pas Schiller un jour? Pour nous, tout écolier qui fait des ronds et
+des barres sur le mur, c'est peut-être Pascal; tout enfant qui ébauche
+un profil sur le sable, c'est peut-être Giotto.
+
+Et puis, dans notre opinion, les générations présentes sont appelées à
+de hautes destinées. Ce siècle a fait de grandes choses par l'épée,
+il fera de grandes choses par la plume. Il lui reste à nous donner
+un grand homme littéraire de la taille de son grand homme politique.
+Préparons donc les voies. Ouvrons les rangs.
+
+Toute grande ère a deux faces; tout siècle est un binôme, _a_ + _b_,
+l'homme d'action plus l'homme de pensée, qui se multiplient l'un par
+l'autre et expriment la valeur de leur temps. L'homme d'action, plus
+l'homme de pensée; l'homme de la civilisation, plus l'homme de l'art;
+Luther, plus Shakespeare; Richelieu, plus Corneille; Cromwell, plus
+Milton; Napoléon, plus l'_inconnu_. Laissez donc se dégager l'Inconnu!
+Jusqu'ici vous n'avez qu'un profil de ce siècle, Napoléon; laissez se
+dessiner l'autre. Après l'empereur, le poëte. La physionomie de cette
+époque ne sera fixée que lorsque la révolution française, qui s'est
+faite homme dans la société sous la forme de Bonaparte, se sera faite
+homme dans l'art. Et cela sera. Notre siècle tout entier s'encadrera
+et se mettra de lui-même en perspective entre ces deux grandes vies
+parallèles, l'une du soldat, l'autre de l'écrivain, l'une toute
+d'action, l'autre toute de pensée, qui s'expliqueront et se
+commenteront sans cesse l'une par l'autre. Marengo, les Pyramides,
+Austerlitz, la Moskowa, Montereau, Waterloo, quelles épopées! Napoléon
+a ses poëmes; le poëte aura ses batailles. Laissons-le donc venir, le
+poëte! et répétons ce cri sans nous lasser! Laissons-le sortir des
+rangs de cette jeunesse, où son front plonge encore dans l'ombre, ce
+prédestiné qui doit, en se combinant un jour avec Napoléon selon la
+mystérieuse algèbre de la providence, donner complète à l'avenir la
+formule générale du dix-neuvième siècle.
+
+
+
+
+ 1834
+
+ SUR MIRABEAU
+
+
+ I
+
+
+En 1781, un sérieux débat s'agitait en France, au sein d'une famille,
+entre un père et un oncle. Il s'agissait d'un mauvais sujet dont cette
+famille ne savait plus que faire. Cet homme, déjà hors de la première
+phase ardente de la jeunesse, et pourtant plongé encore tout entier
+dans les frénésies de l'âge passionné, obéré de dettes, perdu de
+folies, s'était séparé de sa femme, avait enlevé celle d'un autre,
+avait été condamné à mort et décapité en effigie pour ce fait, s'était
+enfui de France, puis il venait d'y reparaître, corrigé et repentant,
+disait-il, et, sa contumace purgée, il demandait à rentrer dans sa
+famille et à reprendre sa femme. Le père souhaitait cet arrangement,
+voulant avoir des petits-fils et perpétuer son nom, espérant,
+d'ailleurs, être plus heureux comme aïeul que comme père. Mais
+l'enfant prodigue avait trente-trois ans. Il était à refaire en
+entier. Éducation difficile! Une fois replacé dans la société, à
+quelles mains le confier? qui se chargerait de redresser l'épine
+dorsale d'un pareil caractère? De là, controverse entre les vieux
+parents. Le père voulait le donner à l'oncle, l'oncle voulait le
+laisser au père.
+
+--Prends-le, disait le père.
+
+--Je n'en veux pas, disait l'oncle.
+
+«--Pose d'abord en fait, répliquait le père, que cet homme-là n'est
+rien, mais rien du tout. Il a du goût, du charlatanisme, l'air
+de l'acquis, de l'action, de la turbulence, de l'audace, du
+boute-en-train, de la dignité quelquefois. Ni dur ni odieux dans le
+commandement. Eh bien, tout cela n'est que pour le faire voir livré
+à l'oubli de la veille, au désouci du lendemain, à l'impulsion du
+moment, enfant perroquet, homme avorté, qui ne connaît ni le possible
+ni l'impossible, ni le malaise ni la commodité, ni le plaisir ni la
+peine, ni l'action ni le repos, et qui s'abandonne tout aussitôt que
+les choses résistent. Cependant, je pense qu'on en peut faire un
+excellent outil en l'empoignant par le manche de la vanité. Il ne
+t'échapperait pas. Je ne lui épargne pas les ratiocinations du matin.
+Il saisit ma morale bien appuyée et mes leçons toujours vivantes,
+parce qu'elles portent sur un pivot toujours réel, à savoir, que sans
+doute on ne change guère de nature, mais que la raison sert à couvrir
+le côté faible et à le bien connaître pour éviter l'abordage par là.»
+
+«--Te voilà donc, reprenait l'oncle, grâce à ta postéromanie, occupé
+à régenter un poulet de trente-trois ans! C'est prendre une furieuse
+tâche que de vouloir arrondir un caractère qui n'est qu'un hérisson
+tout en pointes avec très peu de corps!»
+
+Le père insistait: «--Aie pitié de ton neveu l'Ouragan. Il avoue
+toutes ses sottises, car c'est le plus grand avoueur de l'univers;
+mais il est impossible d'avoir plus de facilité et d'esprit. C'est
+un foudre de travail et d'expédition. Au fond, il n'a pas plus
+trente-trois ans que moi soixante-six, et il n'est pas plus rare
+de voir un homme de mon âge suffire, quoique blanchi par les
+contre-temps, à fatiguer les jambes et l'esprit des jeunes gens
+par huit heures de courses et de cabinet, que de voir un tonneau
+boursouflé, gravé, et l'air vieux, dire _papa_, et ne pas savoir se
+conduire. Il a un besoin immense d'être gouverné. Il le sent fort
+bien. Il faut que tu t'en charges. Il sait que tu me fus toujours et
+que tu lui dois être et pilote et boussole. Il met sa vanité en son
+oncle. Je te le donne pour un sujet rare au futur. Tu as tout le
+saturne qui manque à son mercure. Mais quand tu le tiendras, ne le
+laisse pas aller. Fit-il des miracles, tiens-le toujours et le tire
+par la manche; le pauvre diable en a besoin. Si tu lui es père, il te
+contentera; si tu lui es oncle, il est perdu. Aime ce jeune homme!»
+
+«--Non, disait l'oncle; je sais que les sujets d'une certaine trempe
+savent faire patte de velours quelque temps; et lui-même autrefois,
+quand il vivait près de moi, était comme une belle-fille pour peu que
+je fronçasse le sourcil. Mais je n'en veux pas. Je ne suis plus d'âge
+ni de goût à me colleter avec l'impossible.»
+
+«--O frère! reprenait le vieillard suppliant, si cette créature
+disloquée peut jamais être recousue, ce ne peut être que par toi.
+Puisqu'il est à retailler, je ne saurais lui donner un meilleur patron
+que toi. Prends-le, sois-lui bon et ferme, et tu seras son sauveur,
+et tu en feras ton chef-d'oeuvre. Qu'il sache que sous ta longue mine
+roide et froide habite le meilleur homme qui fut jamais! un homme de
+la rognure des anges! Sonde-lui le coeur, élève-lui la tête. _Tu es
+omnis spes et fortuna nostri nominis_!»
+
+«--Point, répliquait l'oncle. Ce n'est pas qu'il ait, à mon sens,
+commis un si grand crime dans la conjoncture. Ce ne devrait être
+une affaire. Une jeune et jolie femme va trouver un jeune homme de
+vingt-six ans. Quel est le jeune homme qui ne ramasse pas ce qu'il
+trouve en son chemin en ce genre? Mais c'est un esprit, turbulent,
+orgueilleux, avantageux, insubordonné! un tempérament méchant et
+vicieux! Pourquoi m'en charger? Il fait de son grossier mieux pour te
+plaire. C'est bien. Je sais qu'il est séduisant, qu'il est le soleil
+levant. Raison de plus pour ne pas m'exposer à être sa dupe. La
+jeunesse a toujours raison contre les vieux.»
+
+«--Tu n'as pas toujours pensé ainsi, répondait tristement le père; il
+fut un temps où tu m'écrivais: _Quant à moi, cet enfant m'ouvre la
+poitrine_.»
+
+«--Oui, disait l'oncle, et où tu me répondais: _Défie-toi, tiens-toi
+en garde contre la dorure de son bec._»
+
+«--Que veux-tu donc que je fasse? s'écriait le père forcé dans ses
+derniers raisonnements. Tu es trop équitable pour ne pas sentir qu'on
+ne se coupe pas un fils comme un bras. Si cela se pouvait, il y a
+longtemps que je serais manchot. Après tout, on a tiré race de dix
+mille plus faibles et plus fols. Or, frère, nous l'avons comme nous
+l'avons. Je passe, moi. Si je ne t'avais, je ne serais qu'un pauvre
+vieillard terrassé. Et pendant que nous lui durons encore, il faut le
+secourir.»
+
+Mais l'oncle, homme péremptoire, coupait enfin court à toute prière
+par ces nettes paroles:
+
+«--Je n'en veux pas! C'est une folie que de vouloir faire quelque
+chose de cet homme. Il faudrait l'envoyer, comme dit sa bonne femme,
+aux _insurgents_, se faire casser la tête. Tu es bon, ton fils est
+méchant. La fureur de la postéromanie te tient à présent; mais tu
+devrais songer que Cyrus et Marc-Aurèle auraient été fort heureux de
+n'avoir ni Cambyse ni Commode!»
+
+Ne semble-t-il pas en lisant ceci qu'on assiste à l'une de ces belles
+scènes de haute comédie domestique où la gravité de Molière équivaut
+presque à la grandeur de Corneille? Y a-t-il dans Molière quelque
+chose de plus frappant en beau style et en grand air, quelque chose de
+plus profondément humain et vrai que ces deux imposants vieillards
+que le dix-septième siècle semble avoir oubliés dans le dix-huitième,
+comme deux échantillons de moeurs meilleures? Ne les voyez-vous pas
+venir tous les deux, affairés et sévères, appuyés sur leurs longues
+cannes, rappelant par leur costume plutôt Louis XIV que Louis XV,
+plutôt Louis XIII que Louis XIV? La langue qu'ils parlent, n'est-ce
+pas la langue même de Molière et de Saint-Simon? Ce père et cet oncle,
+ce sont les deux types éternels de la comédie; ce sont les deux
+bouches sévères par lesquelles elle gourmande, enseigne et moralise au
+milieu de tant d'autres bouches qui ne font que rire; c'est le marquis
+et le commandeur, c'est Géronte et Ariste, c'est la bonté et la
+sagesse, admirable duo auquel Molière revient toujours.
+
+ L'ONCLE
+
+ Où voulez-vous courir?
+
+ LE PÈRE.
+
+ Las! que sais-je?
+
+ L'ONCLE.
+
+ Il me semble
+ Que l'on doit commencer par consulter ensemble
+ Les choses qu'on peut faire en cet événement.
+
+La scène est complète; rien n'y manque, pas même le _coquin de neveu_.
+
+Ce qu'il y a de frappant dans le cas présent, c'est que la scène qu'on
+vient de retracer est une chose réelle, c'est que ce dialogue du père
+et de l'oncle a eu textuellement lieu par lettres, par lettres que le
+public peut lire à l'heure qu'il est[1]; c'est qu'à l'insu des deux
+vieillards il y avait au fond de leur grave contestation un des plus
+grands hommes de notre histoire; c'est que le marquis et le commandeur
+ici sont un vrai marquis et un vrai commandeur. L'un se nommait Victor
+de Riquetti, marquis de Mirabeau; l'autre, Jean-Antoine de Mirabeau,
+bailli de l'ordre de Malte. Le _coquin de_ neveu_, c'était
+Honoré-Gabriel de Riquetti, qu'en 1781 sa famille appelait
+_l'Ouragan_, et que le monde appelle aujourd'hui MIRABEAU.
+
+Ainsi, un _homme avorté_, une _créature disloquée_, un sujet _dont on
+ne peut rien faire_, une tête bonne _à faire casser_ aux insurgents,
+un criminel flétri par la justice, un fléau d'ailleurs, voilà ce que
+Mirabeau était pour sa famille en 1781.
+
+Dix ans après, en 1791, le 1er avril, une foule immense encombrait les
+abords d'une maison de la chaussée d'Antin. Cette foule était morne,
+silencieuse, consternée, profondément triste. Il y avait dans la
+maison un homme qui agonisait.
+
+Tout ce peuple inondait la rue, la cour, l'escalier, l'antichambre.
+Plusieurs étaient là depuis trois jours. On parlait bas, on semblait
+craindre de respirer, on interrogeait avec anxiété ceux qui allaient
+et venaient. Cette foule était pour cet homme comme une mère pour son
+enfant. Les médecins n'avaient plus d'espoir. De temps en temps,
+des bulletins, arrachés par mille mains, se dispersaient dans la
+multitude, et l'on entendait des femmes sangloter. Un jeune homme,
+exaspéré de douleur, offrait à haute voix de s'ouvrir l'artère pour
+infuser son sang riche et pur dans les veines appauvries du mourant.
+Tous, les moins intelligents même, semblaient accablés sous cette
+pensée que ce n'était pas seulement un homme, que c'était peut-être un
+peuple qui allait mourir.
+
+On ne s'adressait plus qu'une question dans la ville.
+
+Cet homme expira.
+
+Quelques minutes après que le médecin qui était debout au chevet de
+son lit, eut dit: Il est mort! le président de l'assemblée nationale
+se leva de son siège et dit: Il est mort! tant ce cri fatal avait
+en peu d'instants rempli Paris. Un des principaux orateurs de
+l'assemblée, M. Barrère de Vieuzac, se leva en pleurant et dit ceci
+d'une voix qui laissait échapper plus de sanglots que de paroles:
+«Je demande que l'assemblée dépose dans le procès-verbal de ce jour
+funèbre le témoignage des regrets qu'elle donne à la perte de ce grand
+homme, et qu'il soit fait, au nom de la patrie, une invitation à tous
+les membres de l'assemblée d'assister à ses funérailles.»
+
+Un prêtre, membre du côté droit, s'écria: «Hier, au milieu des
+souffrances, il a fait appeler M. l'évêque d'Autun, et en lui
+remettant un travail qu'il venait de terminer sur les successions, il
+lui a demandé, comme une dernière marque d'amitié, qu'il voulût bien
+le lire à l'assemblée. C'est un devoir sacré. M. l'évêque d'Autun doit
+exercer ici les fonctions d'exécuteur testamentaire du grand homme que
+nous pleurons tous.»
+
+Tronchet, le président, proposa une députation aux funérailles.
+L'assemblée répondit: Nous irons tous!
+
+Les sections de Paris demandèrent qu'il fût inhumé «au champ de la
+fédération, sous l'autel de la patrie».
+
+Le directoire du département proposa de lui donner pour tombe la
+«nouvelle église de Sainte-Geneviève», et de décréter que «cet édifice
+serait désormais destiné à recevoir les cendres des grands hommes».
+
+A ce sujet, M. Pastoret, procureur général syndic de la commune, dit:
+«Les larmes que fait couler la perte d'un grand homme ne doivent pas
+être des larmes stériles. Plusieurs peuples anciens renfermèrent dans
+des monuments séparés leurs prêtres et leurs héros. Cette espèce
+de culte qu'ils rendaient à la piété et au courage, rendons-le
+aujourd'hui à l'amour du bonheur et de la liberté des hommes. Que le
+temple de la religion devienne le temple de la patrie! que la tombe
+d'un grand homme devienne l'autel de la liberté!»
+
+L'assemblée applaudit.
+
+Barnave s'écria: «Il a en effet mérité les honneurs qui doivent être
+décernés par la nation aux grands hommes qui l'ont bien servie!»
+
+Robespierre, c'est-à-dire l'envie, se leva aussi et dit: «Ce n'est
+pas au moment où l'on entend de toutes parts les regrets qu'excite la
+perte de cet homme illustre, qui, dans les époques les plus critiques,
+a déployé tant de courage contre le despotisme, que l'on pourrait
+s'opposer à ce qu'il lui fût décerné des marques d'honneur.
+J'appuie la proposition de tout mon pouvoir, ou plutôt de toute ma
+sensibilité.»
+
+Il n'y eut plus, ce jour-là, ni côté gauche ni côté droit dans
+l'assemblée nationale, qui rendit tout d'une voix ce décret:
+
+«Le nouvel édifice de Sainte-Geneviève sera destiné à réunir les
+cendres des grands hommes.
+
+«Seront gravés au-dessus du fronton ces mots:
+
+ AUX GRANDS HOMMES
+ LA PATRIE RECONNAISSANTE
+
+«Le corps législatif décidera seul à quels hommes cet honneur sera
+décerné.
+
+«Honoré Riquetti Mirabeau est jugé digne de recevoir cet honneur.»
+
+Cet homme qui venait de mourir, c'était Honoré de Mirabeau. Le _grand
+homme_ de 1791, c'était _l'homme avorté_ de 1781.
+
+Le lendemain, le peuple fit à ses funérailles un cortège de plus d'une
+lieue, auquel manqua son père, mort, comme il convenait à un vieux
+gentilhomme de sa sorte, le 13 juillet 1789, la veille de la chute de
+la Bastille.
+
+Ce n'est pas sans intention que nous avons rapproché ces deux dates,
+1781 et 1791, les mémoires et l'histoire, Mirabeau avant et Mirabeau
+après, Mirabeau jugé par sa famille, Mirabeau jugé par le peuple. Il y
+a dans ce contraste une source inépuisable de méditations. Comment, en
+dix ans, ce démon d'une famille est-il devenu le dieu d'une nation?
+Question profonde.
+
+
+[1: Voyez les _Mémoires de Mirabeau_, ou plutôt _sur Mirabeau_,
+récemment publiés, t. III. Ce travail, fait malheureusement d'une
+façon peu intelligente, contient sur Mirabeau et de Mirabeau un
+certain nombre de choses curieuses, authentiques et inédites. Mais ce
+qu'il renferme de plus intéressant, à notre gré, ce sont des extraits
+de la correspondance intime du marquis de Mirabeau avec le bailli, son
+frère. Tout un côté peu éclairé jusqu'à présent du dix-huitième siècle
+apparaît dans cette correspondance, où le père et l'oncle de Mirabeau,
+personnages originaux d'ailleurs, tous deux grands écrivains sans le
+savoir, grands écrivains dans des lettres, dessinent admirablement,
+dans un cercle d'idées qui va s'élargissant et se rétrécissant selon
+leur fantaisie et les accidents, leur coeur, leur famille, leur
+époque. Nous conseillons à l'éditeur de multiplier les citations de
+cette correspondance; nous regrettons même qu'on n'ait pas songé à en
+faire une publication à part aussi complète que possible, dans tous
+les cas très sobrement élaguée. _Les Lettres du marquis et du bailli
+de Mirabeau, père et oncle de Mirabeau_, eussent été un des testaments
+les plus importants du dix-huitième siècle. Doublement riches sous
+le rapport biographique et sous le rapport littéraire, ces _Lettres_
+eussent été pour l'historien une mine, pour l'écrivain un livre.
+Ces lettres, qui sont du meilleur style, continuent jusqu'en 1789
+l'excellente langue française de Mme de Sévigné, de Mme de Maintenon,
+de M. de Saint-Simon. La correspondance publiée en entier ferait un
+précieux pendant aux _Lettres de Diderot_. Les lettres de Diderot
+peignent le dix-huitième siècle du point de vue des philosophes, les
+lettres des Mirabeau le peindraient du point de vue des gentilshommes;
+face, certes, non moins curieuse. Cette dernière collection
+n'importerait pas moins que la première aux études de ceux qui
+voudraient savoir complètement quelle est définitivement l'idée que le
+dix-huitième siècle a léguée au dix-neuvième.
+
+Espérons que la personne entre les mains de laquelle se trouve cette
+volumineuse correspondance comprendra la responsabilité qui résulte
+pour elle d'un pareil dépôt, et, dans tous les cas, le conservera
+intact à l'avenir. D'aussi précieux documents sont le patrimoine d'une
+nation et non d'une famille.
+
+
+ II
+
+
+Il ne faudrait pas croire cependant que du moment où cet homme sortit
+de la famille pour apparaître au peuple, il ait été tout de suite
+et par acclamation accepté _dieu_. Les choses ne vont jamais ainsi
+d'elles-mêmes. Où le génie se lève, l'envie se dresse. Bien au
+contraire, jusqu'à l'heure de sa mort, jamais homme ne fut plus
+complètement et plus constamment nié dans tous les sens que Mirabeau.
+
+Lorsqu'il arriva comme député d'Aix aux états généraux, il n'excitait
+la jalousie de personne. Obscur et mal famé, les bonnes renommées s'en
+inquiétaient peu; laid et mal bâti, les seigneurs de belle mine
+en avaient pitié. Sa noblesse disparaissait sous l'habit noir, sa
+physionomie sous la petite vérole. Qui donc eût songé à être jaloux de
+cette espèce d'aventurier, repris de justice, difforme de corps et de
+visage, ruiné d'ailleurs, que les petites gens d'Aix avaient député
+aux états généraux dans un moment de fièvre et par mégarde sans doute
+et sans savoir pourquoi? Cet homme, en vérité, ne comptait pas. Le
+premier venu était beau, riche et considérable à côté de lui.
+Il n'offusquait aucune vanité, il ne gênait les coudes d'aucune
+prétention. C'était un chiffre quelconque que les ambitions qui se
+jalousaient comptaient à peine dans leurs calculs.
+
+Peu à peu cependant, comme le crépuscule de toutes les choses
+anciennes arrivait, il se fit assez d'ombre autour de la monarchie
+pour que le sombre éclat propre aux grands hommes révolutionnaires
+devînt visible aux yeux. Mirabeau commença à rayonner.
+
+L'envie alors vint à ce rayonnement comme tout oiseau de nuit à toute
+lumière. A dater de ce moment, l'envie prit Mirabeau et ne le quitta
+plus. Avant tout, chose qui semble étrange et qui ne l'est pas, ce
+qu'elle lui contesta jusqu'à son dernier souffle, ce qu'elle lui nia
+sans cesse en face, sans lui épargner d'ailleurs les autres injures,
+ce fut précisément ce qui est la véritable couronne de cet homme dans
+la postérité, son génie d'orateur. Marche que l'envie suit toujours
+d'ailleurs; c'est toujours à la plus belle façade d'un édifice qu'elle
+jette des pierres. Et puis, à l'égard de Mirabeau, l'envie, il faut en
+convenir, était inépuisable en bonnes raisons. _Probitas_, l'orateur
+doit être sans reproche, M. de Mirabeau est reprochable de toutes
+parts; _praestantia_, l'orateur doit être beau, M. de Mirabeau est
+laid; _vox amaena_, l'orateur doit avoir un organe agréable, M. de
+Mirabeau a la voix dure, sèche, criarde, tonnant toujours et ne
+parlant jamais; _subrisus audientium_, l'orateur doit être bienvenu
+de son auditoire, M. de Mirabeau est haï de l'assemblée, etc.; et une
+foule de gens, fort contents d'eux-mêmes, concluaient: _M. de Mirabeau
+n'est pas orateur_.
+
+Or, loin de prouver cela, tous ces raisonnements ne prouvaient qu'une
+chose, c'est que les Mirabeaux ne sont pas prévus par les Cicérons.
+
+Certes, il n'était pas orateur à la manière dont ces gens
+l'entendaient; il était orateur selon lui, selon sa nature, selon son
+organisation, selon son âme, selon sa vie. Il était orateur parce
+qu'il était haï, comme Cicéron parce qu'il était aimé. Il était
+orateur parce qu'il était laid, comme Hortensius parce qu'il était
+beau. Il était orateur parce qu'il avait souffert, parce qu'il avait
+failli, parce qu'il avait été, bien jeune encore et dans l'âge où
+s'épanouissent toutes les ouvertures du coeur, repoussé, moqué,
+humilié, méprisé, diffamé, chassé, spolié, interdit, exilé,
+emprisonné, condamné; parce que, comme le peuple de 1789 dont il était
+le plus complet symbole, il avait été tenu en minorité et en tutelle
+beaucoup au delà de l'âge de raison; parce que la paternité avait été
+dure pour lui comme la royauté pour le peuple; parce que, comme le
+peuple, il avait été mal élevé; parce que, comme au peuple, une
+mauvaise éducation lui avait fait croître un vice sur la racine de
+chaque vertu. Il était orateur, parce que, grâce aux larges issues
+ouvertes par les ébranlements de 1789, il avait enfin pu extravaser
+dans la société tous ses bouillonnements intérieurs si longtemps
+comprimés dans la famille; parce que, brusque, inégal, violent,
+vicieux, cynique, sublime, diffus, incohérent, plus rempli d'instincts
+encore que de pensées, les pieds souillés, la tête rayonnante, il
+était en tout semblable aux années ardentes dans lesquelles il a
+resplendi, et dont chaque jour passait marqué au front par sa parole.
+Enfin à ces hommes imbéciles qui comprenaient assez peu leur temps
+pour lui adresser, à travers mille objections, d'ailleurs souvent
+ingénieuses, cette question: s'il se croyait sérieusement orateur? il
+aurait pu répondre d'un seul mot: Demandez à la monarchie qui finit,
+demandez à la révolution qui commence!
+
+On a peine à croire, aujourd'hui que c'est chose jugée, qu'en 1790
+beaucoup de gens, et dans le nombre de doucereux amis, conseillaient
+à Mirabeau, _dans son propre intérêt, de quitter la tribune, où il
+n'aurait jamais de succès complet, ou du moins d'y paraître moins
+souvent_. Nous avons les lettres sous les yeux. On a peine à croire
+que dans ces mémorables séances où il remuait l'assemblée comme de
+l'eau dans un vase, où il entre-choquait si puissamment dans sa main
+toutes les idées sonores du moment, où il forgeait et amalgamait si
+habilement dans sa parole sa passion personnelle et la passion de
+tous, après qu'il avait parlé et pendant qu'il parlait et avant qu'il
+parlât, les applaudissements étaient toujours mêlés de huées, de rires
+et de sifflets. Misérables détails criards que la gloire a estompés
+aujourd'hui! Les journaux et les pamphlets du temps ne sont
+qu'injures, violences et voies de fait contre le génie de cet homme.
+On lui reproche tout à propos de tout. Mais le reproche qui revient
+sans cesse, et comme par manie, c'est _sa voix rude et âpre_, et _sa
+parole toujours tonnante_. Que répondre à cela? Il a la voix rude,
+parce qu'apparemment le temps des douces voix est passé. Il a la
+parole tonnante, parce que les événements tonnent de leur côté, et que
+c'est le propre des grands hommes d'être de la stature des grandes
+choses.
+
+Et puis, et ceci est une tactique qui a été de tout temps
+invariablement suivie contre les génies, non seulement les hommes de
+la monarchie, mais encore ceux de son parti, car on n'est jamais mieux
+haï que dans son propre parti, étaient toujours d'accord, comme par
+une sorte de convention tacite, pour lui opposer sans cesse et lui
+préférer en toute occasion un autre orateur, fort adroitement choisi
+par l'envie en ce sens qu'il servait les mêmes sympathies politiques
+que Mirabeau, Barnave. Et la chose sera toujours ainsi. Il arrive
+souvent que, dans une époque donnée, la même idée est représentée à la
+fois à des degrés différents par un homme de génie et par un homme de
+talent. Cette position est une heureuse chance pour l'homme de talent.
+Le succès présent et incontesté lui appartient (il est vrai que cette
+espèce de succès-là ne prouve rien et s'évanouit vite). La jalousie et
+la haine vont droit au plus fort. La médiocrité serait bien importunée
+par l'homme de talent si l'homme de génie n'était pas là; mais l'homme
+de génie est là, elle soutient l'homme de talent et se sert de lui
+contre le maître. Elle se leurre de l'espoir chimérique de renverser
+le premier, et dans ce cas-là (qui ne peut se réaliser d'ailleurs)
+elle compte avoir ensuite bon marché du second; en attendant, elle
+l'appuie et le porte le plus haut qu'elle peut. La médiocrité est pour
+celui qui la gêne le moins et qui lui ressemble le plus. Dans cette
+situation, tout ce qui est ennemi à l'homme de génie est ami à l'homme
+de talent. La comparaison qui devrait écraser celui-ci l'exhausse.
+De toutes les pierres que le pic et la pioche, et la calomnie, et la
+diatribe, et l'injure, peuvent arracher à la base du grand homme, on
+fait un piédestal à l'homme secondaire. Ce qu'on fait crouler de
+l'un sert à la construction de l'autre. C'est ainsi que vers 1790 on
+bâtissait Barnave avec tout ce qu'on ruinait de Mirabeau.
+
+Rivarol disait: _M. Mirabeau est plus écrivain, M. Barnave est plus
+orateur_.--Pelletier disait: _Le Barnave oui, le Mirabeau non_.--_La
+mémorable séance du 13_, écrivait Chamfort, _a prouvé plus que jamais
+la prééminence déjà démontrée depuis longtemps de M. Barnave sur M. de
+Mirabeau comme orateur_.--_Mirabeau est mort_, murmurait M. Target
+en serrant la main de Barnave, _son discours sur la formule de
+promulgation l'a tué_.--_Barnave, vous avez enterré Mirabeau_,
+ajoutait Duport, appuyé du sourire de Lameth, lequel était à Duport
+comme Duport à Barnave, un diminutif.--_M. Barnave fait plaisir_,
+disait M. Goupil, _et M. Mirabeau fait peine_.--_Le comte de Mirabeau
+a des éclairs_, disait M. Camus, _mais il ne fera jamais un discours,
+il ne saura même jamais ce que c'est. Parlez-moi de Barnave_!--_M.
+de Mirabeau a beau se fatiguer et suer_, disait Robespierre, _il
+n'atteindra jamais Barnave, qui n'a pas l'air de prétendre tant que
+lui, et qui vaut plus_[1]. Toutes ces pauvres petites injustices
+égratignaient Mirabeau et le faisaient souffrir au milieu de sa
+puissance et de ses triomphes. Coups d'épingle au porte-massue.
+
+Et si la haine, dans son besoin de lui opposer quelqu'un, n'importe
+qui, n'avait pas eu un homme de talent sous la main, elle aurait
+pris un homme médiocre. Elle ne s'embarrasse jamais de la qualité de
+l'étoffe dont elle fait son drapeau. Mairet a été préféré à Corneille,
+Pradon à Racine. Voltaire s'écriait, il n'y a pas cent ans:
+
+ On m'ose préférer Crébillon le barbare!
+
+En 1808, Geoffroy, le critique le plus écouté qui fût en Europe,
+mettait «M. Lafon fort au-dessus de M. Talma». Merveilleux instinct
+des coteries! En 1798, on préférait Moreau à Bonaparte; en 1815,
+Wellington à Napoléon.
+
+Nous le répétons, parce que, selon nous, la chose est singulière,
+Mirabeau daignait s'irriter de ces misères. Le parallèle avec Barnave
+l'offusquait. S'il avait regardé dans l'avenir, il aurait souri; mais
+c'est en général le défaut des orateurs politiques, hommes du présent
+avant tout, d'avoir l'oeil trop fixé sur les contemporains et pas
+assez sur la postérité.
+
+Ces deux hommes, Barnave et Mirabeau, présentaient d'ailleurs un
+contraste parfait. Dans l'assemblée, quand l'un ou l'autre se levait,
+Barnave était toujours accueilli par un sourire, et Mirabeau par une
+tempête. Barnave avait en propre l'ovation du moment, le triomphe du
+quart d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous,
+même du côté droit. Mirabeau avait la lutte et l'orage. Barnave était
+un assez beau jeune homme, et un très beau parleur. Mirabeau, comme
+disait spirituellement Rivarol, était un _monstrueux bavard_. Barnave
+était de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur
+auditoire; qui tâtent le pouls de leur public; qui ne se hasardent
+jamais hors de la possibilité d'être applaudis; qui baisent toujours
+humblement le talon du succès; qui arrivent à la tribune, quelquefois
+avec l'idée du jour, le plus souvent avec l'idée de la veille, jamais
+avec l'idée du lendemain, de peur d'aventure; qui ont une faconde
+bien nivelée, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et
+circulent à petit bruit avec leurs divers bagages toutes les idées
+communes de leur temps; qui, de crainte d'avoir des pensées trop peu
+imprégnées de l'atmosphère de tout le monde, mettent sans cesse leur
+jugement dans la rue comme un thermomètre à leur fenêtre. Mirabeau, au
+contraire, était l'homme de l'idée neuve, de l'illumination soudaine,
+de la proposition risquée; fougueux, échevelé, imprudent, toujours
+inattendu partout, choquant, blessant, renversant, n'obéissant qu'à
+lui-même; cherchant le succès sans doute, mais après beaucoup d'autres
+choses, et aimant mieux encore être applaudi par ses passions dans son
+coeur que par le peuple dans les tribunes; bruyant, trouble, rapide,
+profond, rarement transparent, jamais guéable, et roulant pêle-mêle
+dans son écume toutes les idées de son époque, souvent fort rudoyées
+dans leur rencontre avec les siennes. L'éloquence de Barnave à côté
+de l'éloquence de Mirabeau, c'était un grand chemin côtoyé par un
+torrent.
+
+Aujourd'hui que le nom de Mirabeau est si grand et si accepté, on a
+peine à se faire une idée de la façon excessive dont il était traité
+par ses collègues et par ses contemporains. C'était M. de Guillermy
+s'écriant tandis qu'il parlait: _M. Mirabeau est un scélérat, un
+assassin_! C'étaient MM. d'Ambly et de Lautrec vociférant: _Ce
+Mirabeau est un grand gueux_! Après quoi M. de Foucault lui montrait
+le poing, et M. de Virieu disait: _Monsieur Mirabeau, vous nous
+insultez_! Quand la haine ne parlait pas, c'était le mépris. _Ce petit
+Mirabeau_! disait M. de Castellanet au côté droit. _Cet extravagant_!
+disait M. Lapoule au côté gauche. Et, lorsqu'il avait parlé,
+Robespierre grommelait entre ses dents: _Cela ne vaut rien_.
+
+Quelquefois cette haine d'une si grande partie de son auditoire
+laissait trace dans son éloquence, et, au milieu de son magnifique
+discours _sur la régence_, par exemple, il échappait à ses lèvres
+dédaigneuses des paroles comme celles-ci, paroles mélancoliques,
+simples, résignées et hautaines, que tout homme dans une situation
+pareille devrait méditer: «Pendant que je parlais et que j'exprimais
+mes premières idées sur la régence, j'ai entendu dire avec cette
+indubitabilité charmante à laquelle je suis dès longtemps apprivoisé:
+_Cela est absurde! cela est extravagant! cela n'est pas proposable_!
+Mais il faudrait réfléchir.» Il parlait ainsi le 25 mars 1791, sept
+jours avant sa mort.
+
+Au dehors de l'assemblée, la presse le déchirait avec une étrange
+fureur. C'était une pluie battante de pamphlets sur cet homme. Les
+partis extrêmes le mettaient au même pilori. Ce nom, _Mirabeau_, était
+prononcé avec le même accent à la caserne des gardes du corps et au
+club des Cordeliers. M. de Champcenetz disait: _Cet homme a la petite
+vérole à l'âme_. M. de Lambesc proposait de le faire enlever par vingt
+cavaliers et _conduire aux galères_. Marat écrivait: «Citoyens, élevez
+huit cents potences, pendez-y tous ces traîtres, et à leur tête
+l'infâme Riquetti l'aîné!» Et Mirabeau ne voulait pas que l'assemblée
+nationale poursuivit Marat, se contentant de répondre: «Il paraît
+qu'on publie des extravagances. C'est un paragraphe d'homme ivre.»
+
+Ainsi, jusqu'au 1er avril 1791, Mirabeau est _un gueux[2], un
+extravagant[3], un scélérat, un assassin[4], un fou[5], un orateur
+du second ordre[6], un homme médiocre[7], un homme mort[8], un homme
+enterré[9], _un monstrueux bavard[10], hué, sifflé, conspué plus
+encore qu'applaudi_[11]; Lambesc propose pour lui les _galères_.
+Marat la _potence_. Il meurt le 2 avril. Le 3, on invente pour lui le
+Panthéon.
+
+Grands hommes! voulez-vous avoir raison demain, mourez aujourd'hui.
+
+
+[1: Faute de français. Il faudrait, _qui vaut davantage_.
+
+[2: MM. d'Ambly et de Lautrec.
+
+[3: M. Lapoule.
+
+[4: M. de Guillermy.
+
+[5: Journaux et pamphlets du temps.
+
+[6: Id. Id.
+
+[7: Id. Id.
+
+[8: Target.
+
+[9: Duport.
+
+[10: Rivarol.
+
+[11: Pelletier.
+
+
+ III
+
+
+Le peuple, cependant, qui a un sens particulier et le rayon visuel
+toujours singulièrement droit, qui n'est pas haineux parce qu'il est
+fort, qui n'est pas envieux parce qu'il est grand, le peuple, qui
+connaît les hommes, tout enfant qu'il est, le peuple était pour
+Mirabeau. Mirabeau était selon le peuple de 89, et le peuple de 89
+était selon Mirabeau. Il n'est pas de plus beaux spectacles pour le
+penseur que ces embrassements étroits du génie et de la foule.
+
+L'influence de Mirabeau était niée et était immense. C'était toujours
+lui, après tout, qui avait raison; mais il n'avait raison sur
+l'assemblée que par le peuple, et il gouvernait les chaises curules
+par les tribunes. Ce que Mirabeau avait dit en mots précis, la
+foule le redisait en applaudissements; et, sous la dictée de ces
+applaudissements, bien à contre-coeur souvent, la législature
+écrivait. Libelles, pamphlets, calomnies, injures, interruptions,
+menaces, huées, éclats de rire, sifflets, n'étaient tout au plus que
+des cailloux jetés dans le courant de sa parole, qui servaient par
+moments à la faire écumer. Voilà tout. Quand l'orateur souverain, pris
+d'une subite pensée, montait à la tribune; quand cet homme se trouvait
+face à face avec son peuple; quand il était là debout et marchant
+sur l'envieuse assemblée, comme l'homme-Dieu sur la mer, sans être
+englouti par elle; quand son regard sardonique et lumineux, fixé du
+haut de cette tribune sur les hommes et sur les idées de son temps,
+avait l'air de mesurer la petitesse des hommes sur la grandeur des
+idées, alors il n'était plus ni calomnié, ni hué, ni injurié; ses
+ennemis avaient beau faire, avaient beau dire, avaient beau amonceler
+contre lui, le premier souffle de sa bouche ouverte pour parler
+faisait crouler tous ces entassements. Quand cet homme était à la
+tribune dans la fonction de son génie, sa figure devenait splendide et
+tout s'évanouissait devant elle.
+
+Mirabeau, en 1791, était donc tout à la fois bien haï et bien aimé;
+génie haï par les beaux esprits, homme aimé par le peuple. C'était une
+illustre et désirable existence que celle de cet homme qui disposait à
+son gré de toutes les âmes alors ouvertes vers l'avenir; qui, avec
+de magiques paroles et par une sorte d'alchimie mystérieuse,
+convertissait en pensées, en systèmes, en volontés raisonnées, en
+plans précis d'amélioration et de réforme, les vagues instincts des
+multitudes; qui nourrissait l'esprit de son temps de toutes les idées
+que sa grande intelligence émiettait sur la foule; qui, sans relâche
+et à tour de bras, battait et flagellait sur la table de la tribune,
+comme le blé sur l'aire, les hommes et les choses de son siècle, pour
+séparer la paille que la république devait consumer, du grain que la
+révolution devait féconder; qui donnait à la fois des insomnies à
+Louis XVI et à Robespierre, à Louis XVI, dont il attaquait le trône,
+à Robespierre, dont il eût attaqué la guillotine; qui pouvait se dire
+chaque matin en s'éveillant: Quelle ruine ferai-je aujourd'hui avec ma
+parole? qui était pape, en ce sens qu'il menait les esprits; qui était
+Dieu, en ce sens qu'il menait les événements.
+
+Il mourut à temps. C'était une tête souveraine et sublime. 91 la
+couronna. 93 l'eût coupée.
+
+
+ IV
+
+
+Quand on suit pas à pas la vie de Mirabeau depuis sa naissance jusqu'à
+sa mort, depuis l'humble piscine baptismale du Bignon jusqu'au
+Panthéon, on voit que, comme tous les hommes de sa trempe et de sa
+mesure, il était prédestiné.
+
+Un tel enfant ne pouvait manquer d'être un grand homme.
+
+Au moment où il vient au monde, la grosseur surhumaine de sa tête met
+la vie de sa mère en danger. Quand la vieille monarchie française, son
+autre mère, mit au monde sa renommée, elle manqua aussi en mourir.
+
+A l'âge de cinq ans, Poisson, son précepteur, lui dit d'_écrire ce qui
+lui viendrait dans la tête_. «Le petit», comme dit son père, écrivit
+littéralement ceci: «Monsieur moi, je vous prie de prendre attention à
+votre écriture et de ne pas faire de pâtés sur votre exemple; d'être
+attentif à ce qu'on fait; obéir à son père, à son maître, à sa
+mère; ne point contrarier; point de détours, de l'honneur surtout.
+N'attaquez personne, hors qu'on ne vous attaque. _Défendez votre
+patrie_. Ne soyez point méchant avec les domestiques. Ne familiarisez
+pas avec eux. Cacher les défauts de son prochain, parce que cela peut
+arriver à soi-même[1].»
+
+A onze ans, voici ce que le duc de Nivernois écrit de lui au bailli de
+Mirabeau, dans une lettre datée de Saint-Maur, du 11 septembre 1760:
+«L'autre jour, dans des prix qu'on gagne chez moi à la course, il
+gagne le prix, qui était un chapeau, se retourne vers un adolescent
+qui avait un bonnet, et, lui mettant sur la tête le sien, qui était
+encore fort bon: _Tiens_, dit-il, _je n'ai pas deux têtes_. Ce jeune
+homme me parut alors l'empereur du monde; je ne sais quoi de divin
+transpira rapidement dans son attitude; j'y rêvai, j'en pleurai, et la
+leçon me fut fort bonne.»
+
+A douze ans, son père disait de lui: «C'est un coeur haut sous la
+jaquette d'un bambin. Cela a un étrange instinct d'orgueil, noble
+pourtant. C'est un embryon de matamore ébouriffé qui veut avaler tout
+le monde avant d'avoir douze ans[2].»
+
+A seize ans, il avait la mine si hardie et si hautaine, que le prince
+de Conti lui demande: _Que ferais-tu si je te donnais un soufflet?_ Il
+répond: _Cette question eût été embarrassante avant l'invention des
+pistolets à deux coups_.
+
+A vingt et un ans (1770), il commence à écrire une histoire de la
+Corse au moment où quelqu'un venait d'y naître[3]. Singulier instinct
+des grands hommes!
+
+A cette même époque, son père qui le tenait bien sévèrement, porte sur
+lui ce pronostic étrange: _C'est une bouteille ficelée depuis vingt-un
+ans. Si elle est jamais débouchée tout à coup sans précaution, tout
+s'en ira_.
+
+A vingt-deux ans, il est présenté à la cour. Mme Élisabeth, alors âgée
+de six ans, lui demande _s'il a été inoculé_. Et toute la cour de
+rire. Non, il n'avait pas été inoculé. Il portait en lui le germe
+d'une contagion qui plus tard devait gagner tout un peuple.
+
+Il se produit à la cour avec une extrême assurance, portant déjà le
+front aussi haut que le roi, étrange pour tous, odieux pour beaucoup.
+_Il est aussi entrant que j'étais farouche_, dit le père, qui n'avait
+jamais voulu s'_enversailler_, lui, «oiseau hagard dont le nid fut
+entre quatre tourelles».--«Il retourne les grands comme fagots. Il a
+_ce terrible don de la familiarité_, comme disait Grégoire le Grand.»
+Et puis, le vieux et fier gentilhomme ajoute: «Comme depuis cinq cents
+ans on a toujours souffert des Mirabeaux qui n'ont jamais été faits
+comme les autres, on souffrira encore celui-ci.»
+
+A vingt-quatre ans, le père, philosophe agricole, veut prendre son
+fils avec lui «et le faire rural». Il n'y peut réussir. «Il est bien
+malaisé de manier la bouche de cet animal fougueux!» s'écrie le
+vieillard.
+
+L'oncle, le bailli, examine froidement le jeune homme et dit: «S'il
+n'est pas pire que Néron, il sera meilleur que Marc-Aurèle».
+
+_En tout, laissons mûrir ce fruit vert_, répond le marquis.
+
+Le père et l'oncle correspondent entre eux sur l'avenir du jeune homme
+déjà si aventuré dans la mauvaise vie. _Ton neveu l'Ouragan_, dit
+le père. _Ton fils, monsieur le comte de la Bourrasque_, réplique
+l'oncle.
+
+Le bailli, vieux marin, ajoute: _Les trente-deux vents de la boussole
+sont dans sa tête._
+
+A trente ans, _le fruit mûrit_. Déjà les nouveautés commencent à
+reluire dans l'oeil profond de Mirabeau. On voit qu'il est plein de
+pensées. _Ce cerveau est un fourneau encombré_, dit le prudent bailli.
+Dans un autre moment, l'oncle écrit cette observation d'homme effrayé:
+«Quand il passe quelque chose dans sa tête, il avance le front, et ne
+regarde plus nulle part.»
+
+De son côté, le père s'étonne de _ce hachement d'idées qui voit par
+éclairs_. Il s'écrie: «Fouillis dans sa tête, bibliothèque renversée,
+talent pour éblouir par des superficies, il a humé toutes les formules
+et ne sait rien substancier!» Il ajoute, ne comprenant déjà plus sa
+créature: «Dans son enfance, ce n'était qu'un mâle monstrueux au moral
+comme au physique.» Aujourd'hui c'est un homme _tout de reflet et de
+réverbère_, un fou «tiré à droite par le coeur et à gauche par la
+tête, qu'il a toujours à quatre pas de lui». Et puis le vieillard
+ajoute, avec un sourire mélancolique et résigné: «Je tâche de verser
+sur cet homme ma tête, mon âme et mon coeur.» Enfin, comme l'oncle, il
+a aussi par moments ses pressentiments, ses terreurs, ses anxiétés,
+ses doutes. Il sent, lui père, tout ce qui se remue dans la tête de
+son fils, _comme la racine sent l'ébranlement des feuilles_.
+
+Voilà ce qu'est Mirabeau à trente ans. Il était fils d'un père qui
+s'était défini ainsi lui-même: «Et moi aussi, madame, tout gourd et
+lourd que vous me voyez, je prêchais à trois ans; à six, j'étais un
+prodige; à douze, un objet d'espoir; à vingt, un brûlot; à trente, un
+politique de théorie; à quarante, je ne suis plus qu'un bonhomme.»
+
+A quarante ans, Mirabeau est un grand homme.
+
+A quarante ans, il est l'homme d'une révolution.
+
+A quarante ans, il se déclare autour de lui en France une de ces
+formidables anarchies d'idées où se fondent les sociétés qui ont fait
+leur temps. Mirabeau en est le despote.
+
+C'est lui qui, silencieux jusqu'alors, crie, le 23 juin 1789, à M. de
+Brézé: _Allez dire à_ VOTRE MAÎTRE... _Votre maître!_ c'est le roi de
+France déclaré étranger. C'est toute une frontière tracée entre le
+trône, et le peuple. C'est la révolution qui laisse échapper son cri.
+Personne ne l'eût osé avant Mirabeau. Il n'appartient qu'aux grands
+hommes de prononcer les mots décisifs des époques.
+
+Plus tard, on insultera Louis XVI plus gravement en apparence, on
+le battra à terre, on le raillera dans les fers, on le huera sur
+l'échafaud. La République en bonnet rouge mettra ses poings sur ses
+hanches, et lui dira des gros mots, et l'appellera _Louis Capet_. Mais
+il ne sera plus rien dit à Louis XVI d'aussi redoutable et d'aussi
+effectif que cette parole fatale de Mirabeau. _Louis Capet_, c'est la
+royauté frappée au visage; _votre maître_, c'est la royauté frappée au
+coeur.
+
+Aussi, à dater de ce mot, Mirabeau est l'homme du pays, l'homme de
+la grande émeute sociale, l'homme dont la fin de ce siècle a besoin.
+Populaire sans être plébéien, chose rare en des temps pareils! Sa vie
+privée est résorbée par sa vie publique. Honoré de Riquetti, cet homme
+perdu, est désormais illustre, écouté et considérable. L'amour du
+peuple lui fait une cuirasse aux sarcasmes de ses ennemis. Sa personne
+est la plus éclairée de toutes celles que la foule regarde. Les
+passants s'arrêtent quand il traverse une rue; et, pendant les deux
+années qu'il remplit, sur tous les coins de murs de Paris les petits
+enfants du peuple écrivent sans faute son nom, que, quatrevingts ans
+auparavant, Saint-Simon, avec son dédain de duc et pair, écrivait
+_Mirebaut_, sans se douter qu'un jour Mirebaut ferait _Mirabeau_.
+
+Il y a des parallélismes bien frappants dans la vie de certains
+hommes. Cromwell, encore obscur, désespérant de son avenir en
+Angleterre, veut partir pour la Jamaïque; les règlements de Charles
+Ier l'en empêchent. Le père de Mirabeau, ne voyant aucune existence
+possible en France pour son fils, veut envoyer le jeune homme aux
+colonies hollandaises; un ordre du roi s'y oppose. Or, ôtez Cromwell
+de la révolution d'Angleterre, ôtez Mirabeau de la révolution de
+France, vous ôtez peut-être des deux révolutions deux échafauds. Qui
+sait si la Jamaïque n'eût pas sauvé Charles Ier, et Batavia Louis XVI?
+
+Mais non, c'est le roi d'Angleterre qui veut garder Cromwell; c'est le
+roi de France qui veut garder Mirabeau. Quand un roi est condamné à
+mort, la providence lui bande les yeux.
+
+Chose étrange que ce qu'il y a de plus grand dans l'histoire d'une
+société tienne si souvent à ce qu'il y a de plus petit dans la vie
+d'un homme!
+
+La première partie de la vie de Mirabeau est remplie par Sophie,
+la seconde par la révolution. Un orage domestique, puis, un orage
+politique, voilà Mirabeau. Quand on examine de près sa destinée, on se
+rend raison de ce qu'il y eut en elle de fatal et de nécessaire. Les
+déviations de son coeur s'expliquent par les secousses de sa vie.
+
+Voyez. Jamais les causes n'ont été nouées de plus près aux effets. Le
+hasard lui donne un père qui lui enseigne le mépris de sa mère; une
+mère qui lui enseigne la haine de son père; un précepteur, c'est
+Poisson, qui n'aime pas les enfants, et qui lui est dur parce qu'il
+est petit et parce qu'il est laid; un valet, c'est Grévin, le lâche
+espion de ses ennemis; un colonel, c'est le marquis de Lambert, qui
+est aussi impitoyable pour le jeune homme que Poisson l'a été pour
+l'enfant; une belle-mère (non mariée), c'est madame de Pailly, qui le
+hait parce qu'il n'est pas d'elle; une femme, c'est mademoiselle de
+Marignane, qui le repousse; une caste, c'est la noblesse, qui le
+renie; des juges, c'est le parlement de Besançon, qui le condamnent
+à mort; un roi, c'est Louis XV, qui l'embastille. Ainsi, père, mère,
+femme, son précepteur, son colonel, la magistrature, la noblesse, le
+roi, c'est-à-dire tout ce qui entoure et côtoie l'existence d'un
+homme dans l'ordre légitime et naturel, tout est pour lui traverse,
+obstacle, occasion de chute et de contusion, pierre dure à ses pieds
+nus, buisson d'épines qui le déchire au passage. La famille et la
+société tout ensemble lui sont marâtres. Il ne rencontre dans la vie
+que deux choses qui le traitent bien et qui l'aiment, deux choses
+irrégulières et révoltées contre l'ordre, une maîtresse et une
+révolution.
+
+Ne vous étonnez donc pas que pour la maîtresse il brise tous les liens
+domestiques, que pour la révolution il brise tous les liens sociaux.
+
+Ne vous étonnez pas, pour résoudre la question dans les termes où
+nous l'avons posée en commençant, que ce démon d'une famille devienne
+l'idole d'une femme en rébellion contre son mari, et le dieu d'une
+nation en divorce avec son roi.
+
+
+[1: Ce singulier document est cité textuellement dans une lettre
+inédite du marquis au bailli de Mirabeau, du 9 décembre 1754.
+
+[2: Lettre inédite à Mme la comtesse de Rochefort, 29 novembre 1761.
+
+[3: 15 août 1769.
+
+
+ V
+
+
+La douleur que causa la mort de Mirabeau fut une douleur générale,
+universelle, nationale. On sentit que quelque chose de la pensée
+publique venait de s'en aller avec cette âme. Mais un fait frappant,
+et qu'il faut bien dire parce qu'il serait ingénu de l'attribuer à
+l'admiration emportée et irréfléchie des contemporains, c'est que la
+cour porta son deuil comme le peuple.
+
+Un sentiment de pudeur insurmontable nous empêche de sonder ici de
+certains mystères, parties honteuses du grand homme, qui d'ailleurs,
+selon nous, se perdent heureusement dans les colossales proportions de
+l'ensemble; mais il paraît prouvé que dans les derniers temps de sa
+vie la cour affirmait avoir quelques raisons d'espérer en lui. Il
+est patent qu'à cette époque Mirabeau se cabra plus d'une fois sous
+l'entraînement révolutionnaire; qu'il manifesta par moments l'envie
+de faire halte et de laisser rejoindre; que lui, qui avait tant
+d'haleine, il ne suivit pas sans essoufflement la marche de plus
+en plus accélérée des idées nouvelles, et qu'il essaya en quelques
+occasions d'enrayer cette révolution à laquelle il avait forgé des
+roues.
+
+Roues fatales, qui écrasaient tant de choses vénérables en passant!
+
+Il y a encore aujourd'hui beaucoup de personnes qui pensent que
+si Mirabeau avait eu plus longue vie, il aurait fini par mater le
+mouvement qu'il avait déchaîné. A leur sens, la révolution française
+pouvait être arrêtée, par un seul homme à la vérité, qui était
+Mirabeau. Dans cette opinion, qui s'autorise d'une parole que Mirabeau
+mourant n'a évidemment pas prononcée[1], Mirabeau expiré, la monarchie
+était perdue; si Mirabeau avait vécu, Louis XVI ne serait pas mort; et
+le 2 avril 1791 a engendré le 21 janvier 1793.
+
+Selon nous, ceux qui avaient cette persuasion alors, ceux qui l'ont
+eue aujourd'hui, Mirabeau lui-même, s'il croyait cela possible de lui,
+tous se sont trompés. Pure illusion d'optique chez Mirabeau comme chez
+les autres, et qui prouverait qu'un grand homme n'a pas toujours une
+idée nette de l'espèce de puissance qui est en lui!
+
+La révolution française n'était pas un fait simple. Il y avait plus et
+autre chose que Mirabeau en elle.
+
+Il ne suffisait pas à Mirabeau d'en sortir pour la vider.
+
+Il y avait dans la révolution française du passé et de l'avenir.
+Mirabeau n'était que le présent.
+
+Pour n'indiquer ici que deux points culminants, la révolution
+française se compliquait de Richelieu dans le passé et de Bonaparte
+dans l'avenir.
+
+Les révolutions ont cela de particulier que ce n'est pas quand elles
+sont encore grosses qu'on peut les tuer.
+
+D'ailleurs, en supposant même la question moins abondante qu'elle ne
+l'est, il est à observer que, dans les choses politiques surtout, ce
+qu'un homme a fait ne peut guère jamais être défait que par un autre
+homme.
+
+Le Mirabeau de 91 était impuissant contre le Mirabeau de 89. Son
+oeuvre était plus forte que lui.
+
+Et puis les hommes comme Mirabeau ne sont pas la serrure avec laquelle
+on peut fermer la porte des révolutions. Ils ne sont que le gond sur
+lequel elle tourne, pour se clore, il est vrai, comme pour s'ouvrir.
+Pour fermer cette fatale porte, sur les panneaux de laquelle font
+incessamment effort toutes les idées, tous les intérêts, toutes
+les passions mal à l'aise dans la société, il faut mettre dans les
+ferrures une épée en guise de verrou.
+
+
+[1: _J'emporte le deuil de la monarchie. Après moi les factieux
+s'endisputeront les morceaux_. Cabanis a cru entendre cela.
+
+
+ VI
+
+
+Nous avons essayé de caractériser ce qu'a été Mirabeau dans la
+famille, puis ce qu'il a été dans la nation. Il nous reste à examiner
+ce qu'il sera dans la postérité.
+
+Quelques reproches qu'on ait pu justement lui faire, nous croyons que
+Mirabeau restera grand.
+
+Devant la postérité, tout homme et toute chose s'absout par la
+grandeur.
+
+Aujourd'hui que presque toutes les choses qu'il a semées ont donné
+leurs fruits dont nous avons goûté, la plupart bons et sains,
+quelques-uns amers; aujourd'hui que le haut et le bas de sa vie n'ont
+plus rien de disparate aux yeux, tant les années qui s'écoulent
+mettent bien les hommes en perspective; aujourd'hui qu'il n'y a
+plus pour son génie ni adoration ni exécration, et que cet homme,
+furieusement ballotté, tant qu'il vécut, d'une extrémité à l'autre, a
+pris l'attitude calme et sereine que la mort donne aux grandes figures
+historiques; aujourd'hui que sa mémoire, si longtemps traînée dans la
+fange et baisée sur l'autel, a été retirée du panthéon de Voltaire et
+de l'égout de Marat, nous pouvons froidement le dire: Mirabeau est
+grand. Il lui est resté l'odeur du panthéon et non de l'égout.
+L'impartialité historique, en nettoyant sa chevelure souillée dans le
+ruisseau, ne lui a pas de la même main enlevé son auréole. On a lavé
+la boue de ce visage, et il continue de rayonner.
+
+Après qu'on s'est rendu compte de l'immense résultat politique que le
+total de ses facultés a produit, on peut envisager Mirabeau sous un
+double aspect, comme écrivain et comme orateur. Ici nous prenons la
+liberté de ne pas être de l'avis de Rivarol, nous croyons Mirabeau
+plus grand comme orateur que comme écrivain.
+
+Le marquis de Mirabeau son père avait deux espèces de style, et comme
+deux plumes dans son écritoire. Quand il écrivait un livre, un bon
+livre pour le public, pour l'effet, pour la cour, pour la Bastille,
+pour le grand escalier du Palais de justice, le digne seigneur se
+drapait, se roidissait, se boursouflait, couvrait sa pensée, déjà fort
+obscure par elle-même, de toutes les ampoules de l'expression; et l'on
+ne peut se figurer sous quel style à la fois plat et bouffi, lourd
+et traînant en longues queues de phrases interminables, chargé de
+néologismes au point de n'avoir plus nulle cohésion dans le tissu,
+sous quel style, disons-nous, tout ensemble incolore et incorrect, se
+travestissait l'originalité naturelle et incontestable de cet étrange
+écrivain, moitié gentilhomme et moitié philosophe; préférant Quesnay
+à Socrate et Lefranc de Pompignan à Pindare; dédaignant Montesquieu
+comme arriéré et tenant à être harangué par son curé; habitant
+amphibie des rêveries du dix-huitième siècle et des préjugés du
+seizième. Mais, quand cet homme, ce même homme, voulait écrire une
+lettre, quand il oubliait le public et ne s'adressait plus qu'à la
+_longue mine roide et froide_ de son vénérable frère le bailli, ou à
+sa fille la _petite Saillannette_[1], «la plus émolliente femme qui
+fut jamais», ou encore à la jolie tête rieuse de madame de Rochefort,
+alors cet esprit tuméfié de prétention se détendait; plus d'effort,
+plus de fatigue, plus de gonflement apoplectique dans l'expression;
+sa pensée se répandait sur la lettre de famille et d'intimité, vive,
+originale, colorée, curieuse, amusante, profonde, gracieuse, naturelle
+enfin, à travers ce beau style grand seigneur du temps de Louis XIV,
+que Saint-Simon parlait avec toutes les qualités de l'homme et madame
+de Sévigné avec toutes les qualités de la femme. On a pu en juger
+par les fragments que nous avons cités. Après un livre du marquis de
+Mirabeau, une lettre de lui, c'est une révélation. On a peine à y
+croire. Buffon ne comprendrait pas cette variété de l'écrivain. Vous
+avez deux styles et vous n'avez qu'un homme.
+
+Sous ce rapport, le fils tenait quelque peu du père. On pourrait dire,
+avec beaucoup d'adoucissements et de restrictions néanmoins, qu'il y
+a la même différence entre son style écrit et son style parlé. Notons
+seulement ceci, que le père était à l'aise dans une lettre, le fils
+dans un discours. Pour être lui, pour être naturel, pour être dans son
+milieu, il fallait à l'un sa famille, à l'autre une nation.
+
+Mirabeau qui écrit, c'est quelque chose de moins que Mirabeau. Soit
+qu'il démontre à la jeune république américaine l'inanité de son
+_ordre de Cincinnatus_, et ce qu'il y a de gauche et d'inconsistant
+dans une chevalerie de laboureurs; soit qu'il taquine _sur la liberté
+de l'Escaut_ Joseph II, cet empereur philosophe, ce Titus selon
+Voltaire, ce buste de césar romain dans le goût Pompadour; soit qu'il
+fouille dans les doubles fonds du cabinet de Berlin et qu'il en
+tire cette _Histoire secrète_ que la cour de France fait livrer
+juridiquement aux flammes sur l'escalier du Palais; maladressé
+insigne, car de ces livres brûlés par la main du bourreau il
+s'échappait toujours des flammèches et des étincelles, lesquelles
+se dispersaient au loin, selon le vent qui soufflait, sur le toit
+vermoulu de la grande société européenne, sur la charpente des
+monarchies, sur tous les esprits, pleins d'idées inflammables, sur
+toutes les têtes, faites d'étoupe alors; soit qu'il invective au
+passage cette charretée de charlatans qui a fait tant de bruit sur le
+pavé du dix-huitième siècle, Necker, Beaumarchais, Lavater, Calonne et
+Cagliostro; quel que soit le livre qu'il écrit enfin, sa pensée suffit
+toujours au sujet, mais son style ne suffit pas toujours à sa pensée.
+Son idée est constamment grande et haute; mais, pour sortir de son
+esprit, elle se courbe et se rapetisse sous l'expression comme sous
+une porte trop basse. Excepté dans ses éloquentes lettres à madame de
+Monnier, où il est lui tout entier, où il parle plutôt qu'il n'écrit,
+et qui sont des harangues d'amour[2] comme ses discours à la
+Constituante sont des harangues de révolution; excepté là,
+disons-nous, le style qu'il trouve dans son écritoire est en général
+d'une forme médiocre, pâteux, mal lié, mou aux extrémités des phrases,
+sec d'ailleurs, se composant une couleur terne avec des épithètes
+banales, pauvre en images, ou n'offrant par places, et bien rarement
+encore, que des mosaïques bizarres de métaphores peu adhérentes entre
+elles. On sent en le lisant que les idées de cet homme ne sont pas,
+comme celles des grands prosateurs-nés, faites de cette substance
+particulière qui se prête, souple et molle, à toutes les ciselures
+de l'expression, qui s'insinue bouillante et liquide dans tous les
+recoins du moule où l'écrivain la verse, et se fige ensuite; lave
+d'abord, granit après. On sent, en le lisant, que bien des choses
+regrettables sont restées dans sa tête, que le papier n'a qu'un à
+peu près, que ce génie n'est pas conformé de façon à s'exprimer
+complètement dans un livre, et qu'une plume n'est pas le meilleur
+conducteur possible pour tous les fluides comprimés dans ce cerveau
+plein de tonnerres.
+
+Mirabeau qui parle, c'est Mirabeau. Mirabeau qui parle, c'est l'eau
+qui coule, c'est le flot qui écume, c'est le feu qui étincelle, c'est
+l'oiseau qui vole, c'est une chose qui fait son bruit propre, c'est
+une nature qui accomplit sa loi. Spectacle toujours sublime et
+harmonieux!
+
+Mirabeau à la tribune, tous les contemporains sont unanimes sur ce
+point maintenant, c'est quelque chose de magnifique. Là, il est bien
+lui, lui tout entier, lui tout-puissant. Là, plus de table, plus
+de papier, plus d'écritoire hérissée de plumes, plus de cabinet
+solitaire, plus de silence et de méditation; mais un marbre qu'on peut
+frapper, un escalier qu'on peut monter en courant, une tribune, espèce
+de cage de cette sorte de bête fauve, où l'on peut aller et venir,
+marcher, s'arrêter, souffler, haleter, croiser ses bras, crisper ses
+poings, peindre sa parole avec son geste, et illuminer une idée avec
+un coup d'oeil; un tas d'hommes qu'on peut regarder fixement; un grand
+tumulte, magnifique accompagnement pour une grande voix; une foule qui
+hait l'orateur, l'assemblée, enveloppée d'une foule qui l'aime, le
+peuple; autour de lui toutes ces intelligences, toutes ces âmes,
+toutes ces passions, toutes ces médiocrités, toutes ces ambitions,
+toutes ces natures diverses et qu'il connaît, et desquelles il peut
+tirer le son qu'il veut comme des touches d'un immense clavecin;
+au-dessus de lui la voûte de la salle de l'assemblée constituante,
+vers laquelle ses yeux se lèvent souvent comme pour y chercher des
+pensées, car on renverse les monarchies avec les idées qui tombent
+d'une pareille voûte sur une pareille tête.
+
+Oh! qu'il est bien là sur son terrain, cet homme! qu'il y a bien le
+pied ferme et sûr! Que ce génie qui s'amoindrissait dans des livres
+est grand dans un discours! comme la tribune change heureusement
+les conditions de la production extérieure pour cette pensée! Après
+Mirabeau écrivain, Mirabeau orateur, quelle transfiguration!
+
+Tout en lui était puissant. Son geste brusque et saccadé était plein
+d'empire. A la tribune, il avait un colossal mouvement d'épaules comme
+l'éléphant qui porte sa tour armée en guerre. Lui, il portait sa
+pensée. Sa voix, lors même qu'il ne jetait qu'un mot de son banc,
+avait un accent formidable et révolutionnaire qu'on démêlait dans
+l'assemblée comme le rugissement du lion dans la ménagerie. Sa
+chevelure, quand il secouait la tête, avait quelque chose d'une
+crinière. Son sourcil remuait tout, comme celui de Jupiter, _cuncta
+surpercilio moventis_. Ses mains quelquefois semblaient pétrir le
+marbre de la tribune. Tout son visage, toute son attitude, toute sa
+personne était bouffie d'un orgueil pléthorique qui avait sa grandeur.
+Sa tête avait une laideur grandiose et fulgurante dont l'effet par
+moments était électrique et terrible. Dans les premiers temps, quand
+rien n'était encore visiblement décidé pour ou contre la royauté;
+quand la partie avait l'air presque égale entre la monarchie encore
+forte et les théories encore faibles; quand aucune des idées qui
+devaient plus tard avoir l'avenir n'était encore arrivée à sa
+croissance complète; quand la révolution, mal gardée et mal armée,
+paraissait facile à prendre d'assaut, il arrivait quelquefois que le
+côté droit, croyant avoir jeté bas quelque mur de la forteresse, se
+ruait en masse sur elle avec des cris de victoire; alors la tête
+monstrueuse de Mirabeau apparaissait à la brèche et pétrifiait les
+assaillants. Le génie de la révolution s'était forgé une égide avec
+toutes les doctrines amalgamées de Voltaire, d'Helvétius, de Diderot,
+de Bayle, de Montesquieu, de Hobbes, de Locke et de Rousseau, il avait
+mis la tête de Mirabeau au milieu.
+
+Il n'était pas seulement grand à la tribune, il était grand sur son
+siège; l'interrupteur égalait en lui l'orateur. Il mettait souvent
+autant de choses dans un mot que dans un discours. _La Fayette a une
+armée_, disait-il à M. de Suleau, _mais j'ai ma tête_. Il interrompait
+Robespierre avec cette parole profonde: _Cet homme ira loin, car il
+croit tout ce qu'il dit._
+
+Il interpellait la cour dans l'occasion: _La cour affame le peuple.
+Trahison! Le peuple lui vendra la constitution pour du pain_. Tout
+l'instinct du grand révolutionnaire est dans ce mot.
+
+_L'abbé Sieyès_! disait-il, _métaphysicien voyageant sur une
+mappemonde_. Posant ainsi une touche vive sur l'homme de théorie
+toujours prêt à enjamber les mers et les montagnes.
+
+Il était par moments d'une simplicité admirable. Un jour, ou plutôt
+un soir, dans son discours du 3 mai, au moment où il luttait, comme
+l'athlète à deux cestes, du bras gauche contre l'abbé Maury et du bras
+droit contre Robespierre, M. de Cazalès, avec son assurance d'homme
+médiocre, lui jette cette interruption:--_Vous êtes un bavard, et
+voilà tout_. Mirabeau se tourne vers l'abbé Goutes, qui occupait le
+fauteuil: _Monsieur le président_, dit-il avec une grandeur d'enfant,
+_faites donc taire M. de Cazalès, qui m'appelle bavard_.
+
+L'assemblée nationale voulait commencer une adresse au roi par cette
+phrase: _L'assemblée apporte aux pieds de votre majesté une offrande,
+etc.--La majesté n'a pas de pieds_, dit froidement Mirabeau.
+
+L'assemblée veut dire un peu plus loin qu'elle _est ivre de la gloire
+de son roi_.--Y pensez-vous? objecte Mirabeau; _des gens qui font des
+lois et qui sont ivres_!
+
+Quelquefois il caractérisait d'un mot qu'on eût dit traduit de Tacite,
+l'histoire et le genre de génie de toute une maison souveraine. Il
+criait aux ministres par exemple: _Ne me parlez pas de votre duc de
+Savoie, mauvais voisin de toute liberté_!
+
+Quelquefois il riait. Le rire de Mirabeau, chose formidable.
+
+Il raillait la Bastille. «Il y a eu, disait-il, cinquante-quatre
+lettres de cachet dans ma famille, et j'en ai eu dix-sept pour ma
+part. Vous voyez que j'ai été traité en aîné de Normandie.»
+
+Il se raillait lui-même. Il est accusé par M. de Valfond d'avoir
+parcouru, le 6 octobre, les rangs du régiment de Flandre, un sabre
+nu à la main, et parlant aux soldats. Quelqu'un démontre que le fait
+concerne M. de Gamaches, et non pas Mirabeau; et Mirabeau ajoute:
+«Ainsi, tout pesé, tout examiné, la déposition de M. de Valfond n'a
+rien de bien fâcheux que pour M. de Gamaches, qui se trouve légalement
+et véhémentement soupçonné d'être fort laid, puisqu'il me ressemble.»
+
+Quelquefois il souriait. Lorsque la question de la régence se débat
+devant l'assemblée, le côté gauche pense à M. le duc d'Orléans, et
+le côté droit à M. le prince de Condé, alors émigré en Allemagne.
+Mirabeau demande qu'aucun prince ne puisse être régent sans avoir
+prêté serment à la constitution. M. de Montlosier objecte qu'un prince
+peut avoir des raisons pour ne pas avoir prêté serment; par exemple,
+il peut avoir fait un voyage outre-mer...--Mirabeau répond: «Le
+discours du préopinant va être imprimé; je demande à en rédiger
+l'erratum. _Outre-mer_, lisez: _outre-Rhin_.» Et cette plaisanterie
+décide la question. Le grand orateur jouait ainsi quelquefois avec
+ce qu'il tuait. A en croire les naturalistes, il y a du chat dans le
+lion.
+
+Une autre fois, comme les procureurs de l'assemblée avaient barbouillé
+un texte de loi de leur mauvaise rédaction, Mirabeau se lève: «Je
+demande à faire quelques réflexions timides sur les convenances qu'il
+y aurait à ce que l'assemblée nationale de France parlât français, et
+même écrivît en français les lois qu'elle propose.»
+
+Par moments, au beau milieu de ses plus violentes déclamations
+populaires, il se rappelait tout à coup qui il était, et il avait de
+fières saillies de gentilhomme. C'était une mode oratoire alors de
+jeter dans tout discours une imprécation quelconque sur les massacres
+de la Saint-Barthélemy. Mirabeau faisait son imprécation comme tout le
+monde; mais il disait en passant: _Monsieur l'amiral de Coligny,
+qui, par parenthèse, était mon cousin_. La parenthèse était digne de
+l'homme dont le père écrivait: _Il n'y a qu'une mésalliance dans ma
+famille, les Médicis.--Mon cousin monsieur l'amiral de Coligny_, c'eût
+été impertinent à la cour de Louis XIV, c'était sublime à la cour du
+peuple de 1791.
+
+Dans un autre instant il parlait aussi de _son digne cousin monsieur
+le garde des sceaux_[3]; mais c'était d'un autre ton.
+
+Le 22 septembre 1789, le roi fait offrir à l'assemblée l'abandon de
+son argenterie et de sa vaisselle pour les besoins de l'état. Le côté
+droit admire, s'extasie et pleure. _Quant à moi_, s'écrie Mirabeau,
+_je ne m'apitoie pas aisément sur la faïence des grands_.
+
+Son dédain était beau, son rire était beau, mais sa colère était
+sublime.
+
+Quand on avait réussi à l'irriter, quand on lui avait tout à coup
+enfoncé dans le flanc quelqu'une de ces pointes aiguës qui font bondir
+l'orateur et le taureau, si c'était au milieu d'un discours, par
+exemple, il quittait tout sur-le-champ, il laissait là les idées
+entamées; il s'inquiétait peu que la voûte de raisonnements qu'il
+avait commencé à bâtir s'écroulât derrière lui faute de couronnement;
+il abandonnait la question net et se ruait tête baissée sur
+l'incident. Alors, malheur à l'interrupteur! malheur au toréador qui
+lui avait jeté la vanderille! Mirabeau fondait sur lui, le prenait au
+ventre, l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait
+sur lui, il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole
+l'homme tout entier, quel qu'il fût, grand ou petit, méchant ou nul,
+boue ou poussière, avec sa vie, avec son caractère, avec son ambition,
+avec ses vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'épargnait
+rien, il ne manquait rien; il cognait désespérément son ennemi sur les
+angles de la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot
+portait coup, toute phrase était flèche; il avait la furie au coeur,
+c'était terrible et superbe. C'était une colère lionne. Grand et
+puissant orateur, beau surtout dans ce moment-là! C'est alors
+qu'il fallait voir comme il chassait au loin tous les nuages de la
+discussion! C'est alors qu'il fallait voir comme son souffle orageux
+faisait moutonner toutes les têtes de l'assemblée! Chose singulière!
+il ne raisonnait jamais mieux que dans l'emportement. L'irritation la
+plus violente, loin de disjoindre son éloquence dans les secousses
+qu'elle lui donnait, dégageait en lui une sorte de logique supérieure,
+et il trouvait des arguments dans la fureur comme un autre des
+métaphores. Soit qu'il fit rugir son sarcasme aux dents acérées sur le
+front pâle de Robespierre, ce redoutable inconnu qui, deux ans plus
+tard, devait traiter les têtes comme Phocion les discours; soit qu'il
+mâchât avec rage les dilemmes filandreux de l'abbé Maury, et qu'il les
+recrachât au côté droit, tordus, déchirés, disloqués, dévorés à demi
+et tout couverts de l'écume de sa colère; soit qu'il enfonçât les
+ongles de son syllogisme dans la phrase molle et flasque de l'avocat
+Target, il était grand et magnifique, et il avait une sorte de majesté
+formidable que ne dérangeaient pas ses bonds les plus effrénés. Nos
+pères nous l'ont dit, qui n'avait pas vu Mirabeau en colère n'avait
+pas vu Mirabeau. Dans la colère son génie faisait la roue et étalait
+toutes ses splendeurs. La colère allait bien à cet homme, comme la
+tempête à l'océan.
+
+Et, sans le vouloir, dans ce que nous venons d'écrire pour figurer
+la surnaturelle éloquence de cet homme, nous l'avons peinte par
+la confusion même des images. Mirabeau, en effet, ce n'était pas
+seulement le taureau, ou le lion, ou le tigre, ou l'athlète, ou
+l'archer, ou l'aigle, ou le paon, ou l'aquilon, ou l'océan; c'était,
+dans une série indéfinie de surprenantes métamorphoses, tout cela à la
+fois. C'était Protée.
+
+Pour qui l'a vu, pour qui l'a entendu, ses discours sont aujourd'hui
+lettre morte. Tout ce qui était saillie, relief, couleur, haleine,
+mouvement, vie et âme, a disparu. Tout dans ces belles harangues
+aujourd'hui est gisant à terre, à plat sur le sol. Où est le souffle
+qui faisait tourbillonner toutes ces idées comme les feuilles dans
+l'ouragan? Voilà bien le mot; mais où est le geste? Voilà le cri, où
+est l'accent? Voilà la parole, où est le regard? Voilà le discours, où
+est la comédie de ce discours? Car, il faut le dire, dans tout orateur
+il y a deux choses, un penseur et un comédien. Le penseur reste, le
+comédien s'en va avec l'homme. Talma meurt tout entier, Mirabeau à
+demi.
+
+Dans l'assemblée constituante il y avait une chose qui épouvantait
+ceux qui regardaient attentivement, c'était la convention. Pour
+quiconque a étudié cette époque, il est évident que dès 1789 la
+convention était dans l'assemblée constituante. Elle y était à l'état
+de germe, à l'état de foetus, à l'état d'ébauche. C'était encore
+quelque chose d'indistinct pour la foule, c'était déjà quelque chose
+de terrible pour qui savait voir. Un rien sans doute; une nuance
+plus foncée que la couleur générale; une note détonnant parfois
+dans l'orchestre; un refrain morose dans un choeur d'espérances
+et d'illusions; un détail qui offrait quelque discordance avec
+l'ensemble; un groupe sombre dans un coin obscur; quelques bouches
+donnant un certain accent à de certains mots; trente voix, rien
+que trente voix, qui devaient plus tard se ramifier, suivant une
+effrayante loi de multiplication, en Girondins, en Plaine et en
+Montagne; 93, en un mot, point noir dans le ciel bleu de 89. Tout
+était déjà dans ce point noir, le 21 janvier, le 31 mai, le 9
+thermidor, sanglante trilogie; Buzot qui devait dévorer Louis XVI,
+Robespierre qui devait dévorer Buzot, Vadier qui devait dévorer
+Robespierre, trinité sinistre. Parmi ces hommes, les plus médiocres et
+les plus ignorés, Hébrard et Putraink, par exemple, avaient un sourire
+étrange dans les discussions, et semblaient garder sur l'avenir une
+pensée quelconque qu'ils ne disaient pas. A notre avis, l'historien
+devrait avoir des microscopes pour examiner la formation d'une
+assemblée dans le ventre d'une autre assemblée. C'est une sorte de
+gestation qui se reproduit souvent dans l'histoire, et qui, selon
+nous, n'a pas été assez observée. Dans le cas présent, ce n'était
+certes pas un détail insignifiant sur la surface du corps législatif
+que cette excroissance mystérieuse qui contenait l'échafaud déjà tout
+dressé du roi de France. C'était une chose qui devait avoir une
+forme monstrueuse que l'embryon de la convention dans le flanc de la
+constituante. Oeuf de vautour porté par une aigle.
+
+Dès lors, beaucoup de bons esprits dans l'assemblée constituante
+s'effrayaient de la présence de ces quelques hommes impénétrables qui
+semblaient se tenir en réserve pour une autre époque. Ils sentaient
+qu'il y avait bien des ouragans dans ces poitrines dont il s'échappait
+à peine quelques souffles. Ils se demandaient si ces aquilons ne se
+déchaîneraient pas un jour, et ce que deviendraient alors toutes les
+choses essentielles à la civilisation que 89 n'avait pas déracinées.
+Rabaut Saint-Étienne, qui croyait la révolution finie et qui le disait
+tout haut, flairait avec inquiétude Robespierre, qui ne la croyait pas
+commencée et qui le disait tout bas. Les démolisseurs présents de la
+monarchie tremblaient devant les démolisseurs futurs de la société.
+Ceux-ci, comme tous les hommes qui ont l'avenir et qui le savent,
+étaient hautains, hargneux et arrogants, et le moindre d'entre eux
+coudoyait dédaigneusement les principaux de l'assemblée. Les plus nuls
+et les plus obscurs jetaient, selon leur humeur et leur fantaisie,
+d'insolentes interruptions aux plus graves orateurs; et, comme tout
+le monde savait qu'il y avait des événements pour ces hommes dans
+un prochain avenir, personne n'osait leur répliquer. C'est dans
+ces moments où l'assemblée qui devait venir un jour faisait peur
+à l'assemblée qui existait, c'est alors que se manifestait avec
+splendeur le pouvoir d'exception de Mirabeau. Dans le sentiment de sa
+toute-puissance, et sans se douter qu'il fît une chose si grande, il
+criait au groupe sinistre qui coupait la parole à la constituante:
+_Silence aux trente voix_! et la convention se taisait.
+
+Cet antre d'Éole resta silencieux et contenu tant que Mirabeau tint le
+pied sur le couvercle.
+
+Mirabeau mort, toutes les arrière-pensées anarchiques firent
+irruption.
+
+Nous le répétons d'ailleurs, nous croyons que Mirabeau est mort à
+propos. Après avoir déchaîné bien des orages dans l'état, il est
+évident que pendant un temps il a comprimé sous son poids toutes les
+forces divergentes auxquelles il était réservé d'achever la ruine
+qu'il avait commencée; mais elles se condensaient par cette
+compression même, et tôt ou tard, selon nous, l'explosion
+révolutionnaire devait trouver issue et jeter au loin Mirabeau, tout
+géant qu'il était.
+
+Concluons.
+
+Si nous avions à résumer Mirabeau d'un mot, nous dirions: Mirabeau,
+ce n'est pas un homme, ce n'est pas un peuple, c'est un événement qui
+parle.
+
+Un immense événement! la chute de la forme monarchique en France.
+
+Sous Mirabeau, ni la monarchie ni la république n'étaient possibles.
+La monarchie l'excluait par sa hiérarchie, la république par son
+niveau. Mirabeau est un homme qui passe dans une époque qui prépare.
+Pour que l'envergure de Mirabeau s'y déployât à l'aise, il fallait que
+l'atmosphère sociale fût dans cet état particulier où rien de précis
+et d'enraciné dans le sol ne résiste, où tout obstacle à l'essor des
+théories se refoule aisément, où les principes qui feront un jour le
+fond solide de la société future sont encore en suspension, sans trop
+de forme ni de consistance, attendant, dans ce milieu où ils flottent
+pêle-mêle en tourbillon, l'instant de se précipiter et de se
+cristalliser. Toute institution assise a des angles auxquels le génie
+de Mirabeau se fût peut-être brisé l'aile.
+
+Mirabeau avait un sens profond des choses, il avait aussi un sens
+profond des hommes. A son arrivée aux états généraux, il observa
+longtemps en silence, dans l'assemblée et hors de l'assemblée, le
+groupe alors si pittoresque des partis. Il devina l'insuffisance de
+Mounier, de Malouet et de Rabaut Saint-Étienne, qui rêvaient une
+conclusion anglaise. Il jugea froidement la passion de Chapelier, la
+brièveté d'esprit de Pétion, la mauvaise emphase littéraire de Volney;
+l'abbé Maury, qui avait besoin d'une position; d'Éprémesnil et Adrien
+Duport, parlementaires de mauvaise humeur et non tribuns; Roland, ce
+zéro dont la femme était le chiffre; Grégoire, qui était à l'état de
+somnambulisme politique. Il vit tout de suite le fond de Sieyès, si
+peu pénétrable qu'il fût. Il enivra de ses idées Camille Desmoulins,
+dont la tête n'était pas assez forte pour les porter. Il fascina
+Danton, qui lui ressemblait en moins grand et en plus laid. Il
+n'essaya aucune séduction près des Guillermy, des Lautrec et des
+Cazalès, sortes de caractères insolubles dans les révolutions. Il
+sentait que tout allait marcher si vite, qu'on n'avait pas de temps à
+perdre. D'ailleurs, plein de courage et n'ayant jamais peur de l'homme
+du jour, ce qui est rare, ni de l'homme du lendemain, ce qui est
+plus rare encore, toute sa vie il fut hardi avec ceux qui étaient
+puissants; il attaqua successivement dans leur temps Maupeou et
+Terray, Calonne et Necker. Il s'approcha du duc d'Orléans, le toucha
+et le quitta aussitôt. Il regarda Robespierre en face et Marat de
+travers.
+
+Il avait été successivement enfermé à l'île de Rhé, au château d'If,
+au fort de Joux, au donjon de Vincennes. Il se vengea de toutes ces
+prisons sur la Bastille.
+
+Dans ses captivités, il lisait Tacite. Il le dévorait, il s'en
+nourrissait; et, quand il arriva à la tribune en 1789, il avait
+encore la bouche pleine de cette moelle de lion. On s'en aperçut aux
+premières paroles qu'il prononça.
+
+Il n'avait pas l'intelligence de ce que voulaient Robespierre et
+Marat. Il regardait l'un comme un avocat sans causes et l'autre comme
+un médecin sans malades, et il supposait que c'était le dépit qui
+les faisait divaguer. Opinion qui d'ailleurs avait son côté vrai. Il
+tournait le dos complètement aux choses qui venaient à si grands pas
+derrière lui. Comme tous les régénérateurs radicaux, il avait l'oeil
+bien plus fixé sur les questions sociales que sur les questions
+politiques. Son oeuvre, à lui, ce n'est pas la république, c'est la
+révolution.
+
+Ce qui prouve qu'il est le vrai grand homme essentiel de ces temps-là,
+c'est qu'il est resté plus grand qu'aucun des hommes qui ont grandi
+après lui dans le même ordre d'idées que lui.
+
+Son père, qui ne le comprenait pas plus, quoiqu'il l'eût engendré, que
+la constituante ne comprenait la convention, disait de lui: _Cet homme
+n'est ni la fin ni le commencement d'un homme_. Il avait raison. «Cet
+homme» était la fin d'une société et le commencement d'une autre.
+
+Mirabeau n'importe pas moins à l'oeuvre générale du dix-huitième
+siècle que Voltaire. Ces deux hommes avaient des missions semblables,
+détruire les vieilles choses et préparer les nouvelles. Le travail de
+l'un a été continu et l'a occupé, aux yeux de l'Europe, durant toute
+sa longue vie. L'autre n'a paru sur la scène que peu d'instants. Pour
+faire leur besogne commune, le temps a été donné à Voltaire par années
+et à Mirabeau par journées. Cependant Mirabeau n'a pas moins fait que
+Voltaire. Seulement l'orateur s'y prend autrement que le philosophe.
+Chacun attaque la vie du corps social à sa façon. Voltaire décompose,
+Mirabeau écrase. Le procédé de Voltaire est en quelque sorte chimique,
+celui de Mirabeau est tout physique. Après Voltaire, une société est
+en dissolution; après Mirabeau, en poussière. Voltaire, c'est un
+acide; Mirabeau, c'est une massue.
+
+
+[1: Mme du Saillant.
+
+[2: Nous entendons ne qualifier ainsi que celles de ces lettres qui
+sont passion pure. Nous jetons sur les autres le voile qui convient.
+
+[3: M. de Barentin. Séance du 24 juin 1789.
+
+
+ VII
+
+
+Si maintenant, pour compléter l'ensemble que nous avons essayé
+d'ébaucher de Mirabeau et de son époque, nous reportons les yeux
+sur nous, il est aisé de voir, au point où se trouve aujourd'hui le
+mouvement social commencé en 89, que nous n'aurons plus d'hommes comme
+Mirabeau, sans que personne puisse dire d'ailleurs précisément de
+quelle forme seront les grands hommes politiques que nous réserve
+l'avenir.
+
+Les Mirabeau ne sont plus nécessaires, donc ils ne sont plus
+possibles.
+
+La providence ne crée pas des hommes pareils quand ils sont inutiles.
+Elle ne jette pas de cette graine-là au vent.
+
+Et en effet, à quoi pourrait servir maintenant un Mirabeau? Un
+Mirabeau, c'est une foudre. Qu'y a-t-il à foudroyer? Où sont dans la
+région politique les objets trop haut placés qui attirent le tonnerre?
+Nous ne sommes plus comme en 1789, où il y avait dans l'ordre social
+tant de choses disproportionnées.
+
+Aujourd'hui le sol est à peu près nivelé; tout est plan, ras, uni. Un
+orage comme Mirabeau qui passerait sur nous ne trouverait pas un seul
+sommet où s'accrocher.
+
+Ce n'est pas à dire, parce que nous n'aurons plus besoin d'un
+Mirabeau, que nous n'ayons plus besoin de grands hommes. Bien au
+contraire. Il y a certes beaucoup à travailler encore. Tout est
+défait, rien n'est refait.
+
+Dans les moments comme celui où nous sommes, le parti de l'avenir
+se divise en deux classes, les hommes de révolution, les hommes de
+progrès. Ce sont les hommes de révolution qui déchirent la vieille
+terre politique, creusent le sillon, jettent la semence; mais leur
+temps est court. Aux hommes de progrès appartiennent la lente et
+laborieuse culture des principes, l'étude des saisons propices à
+la greffe de telle ou telle idée, le travail au jour le jour,
+l'arrosement de la jeune plante, l'engrais du sol, la récolte pour
+tous. Ils vont courbés et patients, sous le soleil ou sous la pluie,
+dans le champ public, épierrant cette terre couverte de ruines,
+extirpant les chicots du passé qui accrochent encore çà et là,
+déracinant les souches mortes des anciens régimes, sarclant les abus,
+cette mauvaise herbe qui pousse si vite dans toutes les lacunes de
+la loi. Il leur faut bon oeil, bon pied, bonne main. Dignes et
+consciencieux travailleurs, souvent bien mal payés!
+
+Or, selon nous, à l'heure qu'il est, les hommes de révolution ont
+accompli leur tâche. Ils ont eu tout récemment encore leurs trois
+jours de semailles en juillet. Qu'ils laissent faire maintenant les
+hommes de progrès. Après le sillon, l'épi.
+
+Mirabeau, c'est un grand homme de révolution. Il nous faut maintenant
+le grand homme du progrès.
+
+Nous l'aurons. La France a une initiative trop importante dans la
+civilisation du globe, pour que les hommes spéciaux lui fassent jamais
+faute. La France est la mère majestueuse de toutes les idées qui sont
+aujourd'hui en mission chez tous les peuples. On peut dire que la
+France, depuis deux siècles, nourrit le monde du lait de ses mamelles.
+La grande nation a le sang généreux et riche et les entrailles
+fécondes; elle est inépuisable en génies; elle tire de son sein toutes
+les grandes intelligences dont elle a besoin; elle a toujours des
+hommes à la mesure de ses événements, et il ne lui manque dans
+l'occasion ni des Mirabeau pour commencer ses révolutions ni des
+Napoléon pour les finir.
+
+La providence ne lui refusera certainement pas le grand homme social,
+et non plus seulement politique, dont l'avenir a besoin.
+
+En attendant qu'il vienne, sans doute, à peu d'exceptions près, les
+hommes qui font de l'histoire pour le moment sont petits; sans
+doute il est triste que les grands corps de l'état manquent d'idées
+générales et de larges sympathies; sans doute il est affligeant qu'on
+emploie à des badigeonnages le temps qu'on devrait donner à des
+constructions; sans doute il est étrange qu'on oublie que la
+souveraineté véritable est celle de l'intelligence, qu'il faut avant
+tout éclairer les masses, et que, quand le peuple sera intelligent,
+alors seulement le peuple sera souverain; sans doute il est honteux
+que les magnifiques prémisses de 89 aient amené de certains
+corollaires comme une tête de sirène amène une queue de poisson, et
+que des gâcheurs aient pauvrement plaqué tant de lois de plâtre sur
+des idées de granit; sans doute il est déplorable que la révolution
+française ait eu de si maladroits accoucheurs; sans doute. Mais rien
+d'irréparable n'a encore été fait; aucun principe essentiel n'a été
+étouffé dans l'enfantement révolutionnaire; aucun avortement n'a eu
+lieu; toutes les idées qui importent à la civilisation future sont
+nées viables, et prennent chaque jour force, taille et santé. Certes,
+quand 1814 est arrivé, toutes ces idées, filles de la révolution,
+étaient bien jeunes et bien petites encore, et tout à fait au berceau;
+et la restauration, il faut en convenir, leur a été une maigre et
+mauvaise nourrice. Cependant, il faut en convenir aussi, elle n'en a
+tué aucune. Le groupe des principes est complet.
+
+A l'heure où nous sommes, toute critique est possible; mais l'homme
+sage doit avoir pour l'époque entière un regard bienveillant. Il doit
+espérer, se confier, attendre. Il doit tenir compte aux hommes de
+théorie de la lenteur avec laquelle poussent les idées; aux hommes
+de pratique, de cet étroit et utile amour des choses qui sont, sans
+lequel la société se désorganiserait dans les expériences successives;
+aux passions, de leurs digressions généreuses et fécondantes; aux
+intérêts, de leurs calculs qui rattachent les classes entre elles à
+défaut de croyances; aux gouvernements, de leurs tâtonnements vers le
+bien dans l'ombre; aux oppositions, de l'aiguillon qu'elles ont sans
+cesse au poing et qui fait tracer au boeuf le sillon; aux partis
+mitoyens, de l'adoucissement qu'ils apportent aux transitions; aux
+partis extrêmes, de l'activité qu'ils impriment à la circulation des
+idées, lesquelles sont le sang même de la civilisation; aux amis
+du passé, du soin qu'ils prennent de quelques racines vivaces; aux
+zélateurs de l'avenir, de leur amour pour ces belles fleurs qui seront
+un jour de beaux fruits; aux hommes mûrs, de leur modération; aux
+hommes jeunes, de leur patience; à ceux-ci, de ce qu'ils font; à
+ceux-là, de ce qu'ils veulent faire; à tous, de la difficulté de tout.
+
+Nous ne nierons pas d'ailleurs tout ce que l'époque où nous vivons a
+d'orageux et de troublé. La plupart des hommes qui font quelque chose
+dans l'état ne savent pas ce qu'ils font. Ils travaillent dans la nuit
+sans y voir. Demain, quand il fera jour, ils seront peut-être tout
+surpris de leur oeuvre. Charmés ou effrayés, qui sait? Il n'y a plus
+rien de certain dans la science politique; toutes les boussoles sont
+perdues; la société chasse sur ses ancres; depuis vingt ans on lui a
+déjà changé trois fois ce grand mât qu'on appelle la _dynastie_, et
+qui est toujours le premier frappé de la foudre.
+
+La loi définitive de rien ne se révèle encore. Le gouvernement, tel
+qu'il est, n'est l'affirmation d'aucune chose; la presse, si grande et
+si utile d'ailleurs, n'est qu'une négation perpétuelle de tout. Aucune
+formule nette de civilisation et de progrès n'a encore été rédigée.
+
+La révolution française a ouvert pour toutes les théories sociales un
+livre immense, une sorte de grand testament. Mirabeau y a écrit son
+mot, Robespierre le sien, Napoléon le sien. Louis XVIII y a fait une
+rature. Charles X a déchiré la page. La chambre du 7 août l'a recollée
+à peu près, mais voilà tout. Le livre est là, la plume est là. Qui
+osera écrire?
+
+Les hommes actuels semblent peu de chose sans doute; cependant
+quiconque pense doit fixer sur l'ébullition sociale un regard
+attentif.
+
+Certes, nous avons ferme confiance et ferme espoir.
+
+Eh! qui ne sent que, dans ce tumulte et dans cette tempête, au milieu
+de ce combat de tous les systèmes et de toutes les ambitions qui fait
+tant de fumée et tant de poussière, sous ce voile qui cache encore aux
+yeux la statue sociale et providentielle à peine ébauchée, derrière
+ce nuage de théories, de passions, de chimères qui se croisent, se
+heurtent et s'entre-dévorent dans l'espèce de jour brumeux qu'elles
+déchirent de leurs éclairs, à travers ce bruit de la parole humaine
+qui parle à la fois toutes les langues par toutes les bouches, sous
+ce violent tourbillon de choses, d'hommes et d'idées qu'on appelle le
+dix-neuvième siècle, quelque chose de grand s'accomplit?
+
+Dieu reste calme et fait son oeuvre.
+
+
+
+
+ TABLE
+
+
+
+
+ BUT DE CETTE PUBLICATION
+
+
+ JOURNAL DES IDÉES
+ DES OPINIONS ET DES LECTURES
+ D'UN JEUNE JACOBITE DE 1819
+
+ HISTOIRE
+ FRAGMENTS DE CRITIQUE
+ THÉÂTRE
+ FANTAISIE
+
+
+ JOURNAL DES IDÉES
+ ET DES OPINIONS D'UN RÉVOLUTIONNAIRE DE 1830
+
+ AOUT
+ SEPTEMBRE
+ OCTOBRE
+ NOVEMBRE
+ DÉCEMBRE
+ JANVIER
+ FÉVRIER
+ MARS
+ DERNIERS FEUILLETS SANS DATE
+
+
+ 1823-1824
+
+ SUR VOLTAIRE
+ SUR WALTER SCOTT, A PROPOS DE _Quentin Durward_.
+ SUR L'ABBÉ DE LAMENNAIS, A PROPOS DE L'_Essai sur
+ l'indifférence en matière de religion_
+ SUR LORD BYRON, A PROPOS DE SA MORT
+ IDÉES AU HASARD
+
+
+ 1827
+
+ FRAGMENT D'HISTOIRE
+
+
+ 1830
+
+ SUR M. DOVALLE
+
+
+ 1825-1832
+
+ GUERRE AUX DÉMOLISSEURS!
+ 1825
+ 1832
+
+
+ 1833
+
+ YMBERT GALLOIX
+
+
+ 1834
+
+ SUR MIRABEAU
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Litterature et Philosophie melees, by Victor Hugo
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LITTERATURE ET PHILOSOPHIE MELEES ***
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+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
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