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+The Project Gutenberg EBook of Les grandes dames, by Arsene Houssaye
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+Title: Les grandes dames
+
+Author: Arsene Houssaye
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+Release Date: November, 2005 [EBook #9261]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on September 15, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES DAMES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the PG Online
+
+Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+
+
+LES GRANDES DAMES
+
+par
+
+ARSÈNE HOUSSAYE
+
+
+
+Je pourrais m'enorgueillir du succès de ce roman, si je ne croyais
+beaucoup aux bonnes fortunes littéraires. L'opinion est comme la mer
+qui prend un navire pour le conduire au rivage ou pour l'abîmer dans
+la tempête, selon le mouvement de ses caprices. La première édition
+des _Grandes Dames_ a paru au mois de mai 1868, en quatre volumes
+in-8° imprimés à cinq mille exemplaires. Quelques jours après, Dentu
+m'envoyait cette dépêche: «Réimprimons encore cinq mille exemplaires.»
+Ce ne fut pas tout, on réimprima un si grand nombre d'éditions qu'on
+ne les compte plus aujourd'hui. Pourquoi cette curiosité? Je veux bien
+croire qu'on trouvait du plaisir à lire _Les Grandes Dames_, mais
+combien d'autres romans qui n'étaient pas moins dignes de curiosité
+restaient-ils oubliés chez les libraires? C'est que j'avais galamment
+démasqué tout un monde inconnu, vivant alors comme les dieux de
+l'Olympe au delà du monde connu. Il y eut en effet, pendant le second
+empire, une période inouïe d'aventures amoureuses encadrées dans
+toutes les folies du luxe. On ne croyait plus qu'à la politique
+des femmes; l'horloge ne sonnait plus que l'heure à cueillir; on
+s'imaginait que la civilisation avait dit son dernier mot. Aussi
+courait-on de fêtes en fêtes sans entrevoir la guerre et la
+révolution, qui s'armaient pour les combats, pour les défaites, pour
+les déchéances. Qui donc prévoit l'orage pour le lendemain, hormis
+ceux qui s'écrient le surlendemain: «Je vous l'avais bien dit.»
+Moi-même n'ai-je pas inconsciemment donné le couronnement de toutes
+les fêtes de l'Empire par me trop célèbres redoutes vénitiennes, où
+les plus grands personnages et les plus grandes dames auraient pu
+écouter des vérités dites sous le masque. Mais on riait de tout parce
+qu'on ne croyait plus à rien.
+
+J'ai donc peint à vif les passions parisiennes de ce temps passé,--et
+bien passé.--Le succès m'entraîna à écrire _les Parisiennes_ et _les
+Courtisanes du monde_: tout cela ne formait pas moins de douze volumes
+in-8°. Mais je suis comme mon compatriote Lafontaine: «Les longs
+ouvrages me font peur,» voilà pourquoi je me contente aujourd'hui de
+ne réimprimer que _Les Grandes Dames_. Et encore je me suis obstiné à
+mettre les quatre volumes in-8° en un seul volume in-18, rejetant
+quelques épisodes, mais conservant tout ce qui est l'âme du livre.
+«_Les Grandes Dames_ appartiennent à l'histoire littéraire, a dit
+Nestor Roqueplan, parce qu'elles sont une page de notre vie intime
+au XIXe siècle.» Toute la critique, d'ailleurs, a été douce à ce roman,
+Paul de Saint-Victor comme Nestor Roqueplan, Henry de Pène comme
+Théophile Gautier. On a reconnu dans Octave de Parisis l'éternelle
+figure de Don Juan entraînant les femmes affolées dans le cortège des
+âpres voluptés qui les brûlent toutes vives. Mais Don Juan trouve
+toujours son maître.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Le duc de Parisis, qui était fort beau, portait dans sa figure la
+marque de la fatalité. Toutes les femmes qui l'ont aimé ressentaient
+toutes dans le coeur, aux meilleurs jours de leur passion, je ne sais
+quelle secrète épouvante. Aussi plus d'une confessait qu'à certaines
+heures elles croyaient sentir les étreintes du diable quand elles se
+jetaient dans ses bras.
+
+A chaque période, à Paris surtout, depuis que Paris est la capitale
+des passions, un homme s'est révélé qui prenait--presque toutes les
+femmes--pour les aimer un jour et pour les rejeter hors de sa vie,
+toutes brisées, dans les larmes éternelles, ne pouvant vaincre cet
+amour tyrannique qui déchirait leur coeur et ensevelissait leur âme.
+
+Jean-Octave, duc de Parisis, fut cet homme dans la plus belle période
+du second empire; aussi fut-il surnommé don Juan par les femmes de la
+cour, par les demi-mondaines et par les coquines.
+
+Il était si bien admis qu'il faisait le massacre des coeurs que
+beaucoup de femmes se fussent trouvées ridicules de ne pas se donner
+à lui quand il voulait bien les prendre. C'était la mode d'être sa
+victime; or, Paris est par excellence le pays de la mode.
+
+Beaucoup de femmes du monde ont porté ses armes--un petit poignard
+d'or qu'il fichait dans leur chevelure,--quelques-unes s'imaginaient
+que c'était une fiche de consolation, quelques autres que c'était un
+porte-bonheur.
+
+Les courtisanes, au contraire, disaient tout haut que le duc de
+Parisis leur portait malheur. «Octave porte la guigne». Mais celles
+qui avaient le plus d'illusions ne furent pas longtemps à les perdre,
+car on s'aperçut bientôt que le duc de Parisis traînait avec lui la
+mort, la ruine, le désespoir. Qui eût jamais dit cela en le voyant si
+gai en son perpétuel sourire armé de raillerie?
+
+La Fatalité, cette divinité des anciens, n'a pas d'autels parmi nous,
+mais si on ne lui sacrifie pas des colombes elle n'en est pas moins
+vivante, impérieuse, terrible, vengeresse, toujours déesse du mal.
+
+Elle est invisible, mais on la pressent comme on pressent l'orage et
+la tempête.
+
+Et d'ailleurs elle a ses représentants visibles. Combien d'hommes
+ici-bas qui ne sont que les représentants de la fatalité! combien qui
+portent malheur sans avoir la conscience du mal qu'ils vont faire!
+
+C'est que le monde vit par le mal comme par le bien. Dieu l'a voulu
+parce que Dieu a voulu que l'homme ne pût arriver au bien qu'en
+traversant le mal: ne faut-il pas que la vertu ait sa récompense? La
+vertu n'est pas seulement le don de ne pas mal faire comme le croient
+beaucoup de gens, c'est la force d'arriver au bien après avoir
+traversé tous les périls de la vie.
+
+Ceux qui étaient à la surface sous le second empire ont tous connu le
+duc de Parisis: le comte d'Orsay comme M. de Morny, Kalil-Bey comme M.
+de Persigny, M. de Grammont-Caderousse comme M. Georges de Heckereen,
+le duc d'Aquaviva comme Antonio de Espeletta. Le règne de ce
+personnage, tragique dans sa comédie mondaine, fut bien éphémère. Il
+passa comme l'ouragan, mais son souvenir est vivant encore dans plus
+d'un coeur de femme qu'il a blessé mortellement. Ce n'était pas un
+coeur que cet homme, c'était un orgueil, c'était une soif de vivre par
+toutes les voluptés, c'était don Juan ressuscité pour finir plus mal
+que ses ancêtres, car on sait que tous les don Juan ont mal fini.
+
+J'ai été plus d'une fois le compagnon d'aventures d'Octave de Parisis,
+j'ai vécu avec ce viveur chez moi et chez lui dans l'intimité la plus
+cordiale: je veux donc conter son histoire que je connais bien. Il y a
+certes plus d'un chapitre qu'il me faudrait écrire en hébreu pour les
+jeunes filles, mais pourtant ce livre portera sa moralité; je pourrais
+même écrire sur la première page, à l'inverse de Jean-Jacques Rousseau
+sur la _Nouvelle Héloïse_: Toute femme qui lira ce livre est une femme
+sauvée.
+
+Je passe avec respect devant toutes les femmes qui ont bravé la
+passion; j'étudie avec sympathie les coeurs vaincus, qui me rappellent
+cette épitaphe d'une grande dame au Père Lachaise: «PAUVRE FEMME QUE
+JE SUIS!» Son nom? Point de nom. C'est une femme.
+
+Si je n'ai pas raconté l'histoire des grandes dames vertueuses, c'est
+que les femmes vertueuses n'ont pas d'histoire.
+
+Il n'y a plus de grandes dames, disent les petites dames; le
+catéchisme de 1789 a barbouillé les marges du livre héraldique; la
+dernière duchesse, si elle n'est pas morte déjà, reçoit le viatique
+dans le dernier château de la Normandie ou dans le dernier hôtel du
+faubourg Saint-Germain. Il n'y a donc plus de grandes dames, il n'y a
+plus que des femmes comme il faut.»
+
+Il serait plus juste de dire: Il n'y a pas de grandes dames ni de
+femmes comme il faut: il y a des femmes. Selon Balzac, «le XIXe siècle
+n'a plus de ces belles fleurs féminines qui ont orné les plus belles
+périodes de la monarchie française.» Et il ajoutait avec plus d'esprit
+que de vérité: «L'éventail de la grande dame est brisé; la femme n'a
+plus à rougir, à chuchoter, à médire, l'éventail ne sert plus qu'à
+s'éventer.» Balzac découronnait ainsi la femme d'un trait de plume; un
+peu plus il la rejetait dans l'humiliation de son ancien esclavage; ce
+qui n'empêchait pas Balzac de mettre en scène les grandes dames de son
+imagination.
+
+Où commence la grande dame? où finit-elle? La grande dame commence
+toujours dans l'aristocratie de race, qui est son vrai pays natal;
+mais s'il lui manque la grâce presqu'aussi belle que la beauté, elle
+est dépossédée; elle n'est plus qu'une femme du monde. Il serait trop
+commode d'être une grande dame parce qu'on est la fille d'une grande
+dame, sans avoir toutes les vertus de son emploi. De même qu'il serait
+trop cruel de naître avec tous les dons de la beauté, de la grâce, de
+l'esprit, sans devenir une grande dame, parce qu'on ne serait pas la
+fille d'une duchesse ni même d'une baronne.
+
+Il y a donc des grandes dames partout, depuis le faubourg
+Saint-Germain jusqu'au faubourg du Temple.
+
+Mais comment la plébéienne qui naît grande dame prendra-t-elle sa
+place au soleil? Par le hasard des choses; peut-être lui faudra-t-il
+traverser le luxe des courtisanes; mais, un jour ou l'autre, si elle
+le veut bien, elle écartèlera d'argent sur champ de gueules. C'est
+l'amour qui la remettra dans son chemin, ce sera une grande dame de la
+main gauche, mais ce sera une grande dame. Quand Mlle Rachel entrait
+dans un salon, c'était une grande dame; combien de princesses qui
+venaient à sa suite, et qui ne semblaient que des princesses de
+théâtre!
+
+La grande dame finit où commence la femme comme il faut, qui elle-même
+finit où commence le demi-monde.
+
+On naît grande dame comme on naît poète; mais, pour cela, il ne faut
+pas toujours naître d'une patricienne. Il faut bien laisser à la
+création ses imprévus et ses transfigurations; il faut bien que la
+nature donne de perpétuelles leçons à l'orgueil humain. Les grandes
+dames sont presque toujours des filles de race; mais quelques-unes
+pourtant, nées plébéiennes, lèvent leur épi d'or de pur froment au
+milieu du champ de seigle.
+
+Les anciennes aristocraties ont gardé le privilège de faire les
+grandes dames. Les nouvelles en font aussi, mais avec plus d'alliage.
+Ce n'est pas à la première génération que la race s'accuse; elle
+resplendit à la seconde; souvent, à la troisième, elle se perd. C'est
+l'histoire de ces vins, rudes à la première période, exquis à la
+seconde, et qui vont se dépouillant trop vite à la troisième. C'est la
+loi de l'humanité, comme c'est la loi de la nature.
+
+Dieu lui-même ne crée pas un chef-d'oeuvre du premier coup; il
+commence, comme tous les artistes, par l'ébauche.
+
+Voilà pourquoi la grande dame est un oiseau rare. Où est le merle
+blanc? Les familles qui ont fait leur temps n'ont plus le privilège
+de frapper leur marque; elles se sont étiolées, comme les plus belles
+fleurs qui ne donnent plus que des tiges pâlies, où la sève s'épuise.
+Toutes les forces de la création, dans son action la plus divine,
+n'arrivent pas à créer dans le monde entier cent grandes dames par an.
+Et combien qui meurent petites filles! Et combien qui font l'école
+buissonnière avant d'arriver à la beauté souveraine du corps et de
+l'âme!
+
+AR--H--YE.
+
+
+
+
+LES GRANDES DAMES
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE I
+
+
+MONSIEUR DON JUAN
+
+
+ * * * * *
+
+
+I
+
+C'EST ÉCRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE
+
+
+Les curieuses des bords du Lac se demandaient ce jour-là avec
+inquiétude pourquoi M. de Parisis n'avait pas encore paru?
+
+Jean-Octave de Parisis, surnommé Don Juan de Parisis, était un homme
+du plus beau monde parisien;--un dilettante partout, à l'Opéra, à la
+Comédie-Française, dans l'atelier des artistes;--un virtuose quand il
+conduisait son breack victorieux, quand il jouait au baccarat, quand
+il pariait aux courses, quand il prêchait l'athéisme, quand il
+donjuanisait avec les femmes.
+
+C'est un quasi-ambassadeur. Aussi, selon les perspectives,
+disait-on:--C'est un homme sérieux,--ou:--C'est un désoeuvré.
+
+Les femmes disaient: «Il porte l'Enfer avec lui.»
+
+Le duc de Parisis n'était pas au bord du Lac, parce qu'il se promenait
+à cheval dans l'avenue de la Muette. Il avait pris le chemin des
+écoliers pour suivre un landau à huit ressorts. C'est que dans ce
+landau il voyait une jeune fille qu'il n'avait jamais rencontrée, lui
+qui connaissait toutes les femmes et toutes les jeunes filles du beau
+Paris, comme Théophile Gautier connaissait toutes les figures du
+Louvre.
+
+Cette jeune fille était accompagnée d'une dame en cheveux blancs qui
+avait grand air. Toutes deux descendirent de voiture pour se promener
+dans une allée solitaire, en femmes qui ne vont au Bois que pour le
+bois.
+
+La dame en cheveux blancs s'appuya au bras de la jeune fille, qui,
+toute pensive et toute silencieuse, effeuillait les feuilles sèches et
+rouillées des branches de chêne. Octave ne regardait pas la vieille
+dame; il n'avait d'yeux que pour la jeune fille.
+
+Elle était belle comme la beauté:--grande, souple, blanche, un profil
+de vierge antique, une chaste désinvolture, je ne sais quoi de
+flexible et de brisé déjà comme le roseau après l'orage;--une gerbe de
+cheveux blonds, des yeux noirs et doux--regards fiers et caressants à
+la fois;--un sourire encore candide, mais déjà féminin, expression de
+la jeunesse, qui ne sait rien que Dieu, mais qui cherche Satan:--une
+vraie femme transperçant à travers la jeune fille.
+
+M. de Parisis, qui venait de voir aux Champs-Élysées quelques
+demoiselles à la mode, fut ému de cette rencontre et murmura à
+mi-voix: «Comme on serait heureux d'aimer une pareille créature!»
+
+Un esprit vulgaire n'eût pas manqué de dire: «Comme on serait heureux
+d'être aimé par une pareille créature!»
+
+Mais M. de Parisis savait bien que le bonheur d'être aimé est séparé
+par un abîme du bonheur d'aimer. Être aimé, qu'est-ce que cela en
+regard du bonheur d'aimer! Être aimé, c'est à la portée de tout le
+monde; mais aimer! c'est rouvrir le paradis.
+
+Octave avait, d'ailleurs, assez de foi en lui pour ne pas douter
+qu'une fois amoureux d'une femme--quelle que fût cette femme--il ne
+parvînt à être aimé d'elle.
+
+Ce jour-là on se demandait donc au bord du Lac pourquoi M. Octave
+de Parisis n'avait pas encore paru. Au bord de quel lac? Vous avez
+raison. Il y a encore quelques lecteurs romanesques qui rêvent au lac
+de Lamartine et qui ne savent pas qu'il n'y a plus qu'un lac dans le
+monde: le Lac du bois du Boulogne, cette perle trouble, cette cuvette
+d'émeraude, cette source insensée, où les amazones ne trouveraient pas
+d'eau pour se baigner les pieds.
+
+Que pouvait bien faire un jour de février, entre quatre et cinq
+heures, M. le duc de Parisis, l'homme le plus beau de Paris, à pied, à
+cheval ou en phaéton? Et qui se demandait cela? Quelques comédiennes
+de petits théâtres, quelques filles perdues ou retrouvées, quelques
+Phrynées sans états de service? Non! C'étaient les femmes du plus beau
+monde; c'étaient aussi les comédiennes illustres et les courtisanes
+irréprochables; celles-là qui ne se démodent pas, parce qu'elles font
+la mode.
+
+Il y a toujours à Paris un homme qui règne despotiquement sur les
+femmes; on peut dire que le plus souvent c'est par droit de conquête
+et par droit de naissance. L'origine d'une femme peut se perdre dans
+les mille et une nuits; sa beauté est son blason, elle a des armoiries
+parlantes, on ne lui demande pas comment elle écartèle; mais il
+n'en est pas ainsi de l'homme, à moins toutefois que la fortune,
+l'héroïsme, le génie ne l'ait mis en relief. Et encore on veut savoir
+d'où il vient. Et on lui tient compte d'être fils des dieux comme
+César, même s'il descend des dieux par Vénus. Octave avait tous les
+titres à ce despotisme.
+
+Né duc et beau, on l'avait dès son berceau habitué à sa part de
+royauté. Au collège, il avait régné sur les enfants; depuis son
+adolescence, il avait une armée de chevaux, de chiens et de laquais;
+depuis ses vingt ans, il avait une légion de femmes; soldat
+d'aventure, il avait eu son heure d'héroïsme devant Pékin en tête des
+spahis; diplomate de l'école de M. de Morny, il avait déjà triomphé
+des hommes comme il avait triomphé des femmes, jouant cartes sur
+table, mais en prouvant que les cartes étaient pour lui.
+
+Cependant Octave avait voulu suivre la jeune fille en robe lilas, mais
+il sentit qu'il y avait l'infini entre elle et lui.
+
+La vertu aura toujours cela de beau que les plus sceptiques
+s'arrêteront devant elle avec un sentiment de religion, comme le
+voyageur devant les montagnes inaccessibles qui sont couvertes de
+neige et de rayons.
+
+«Non, je ne la suivrai pas, dit le duc de Parisis avec quelque
+tristesse, je n'ai pas le droit de jeter des roses dans son jardin.»
+
+C'était la première fois que M. de Parisis détournait les passions de
+sa route. «Après cela, reprit-il en regardant, à travers la ramure
+dépouillée, la robe lilas de la jeune fille, j'ai beau me détourner de
+son chemin, si je dois l'aimer, c'est écrit jusques sur ces feuilles
+sèches brûlées par le givre.»
+
+Et, au lieu d'aller au bord du lac, comme de coutume, il s'égara avec
+une vague volupté dans les avenues solitaires, suivant d'un regard
+rêveur de blancs flocons qui allaient refaire une virginité à la terre
+souillée. «Tombez, tombez, madame la Neige, disait-il dans sa soudaine
+mélancolie, tombez sur moi, cela fait du bien à mon coeur.» C'était
+la première fois que ce fier sceptique écoutait les battements de son
+coeur.
+
+
+
+
+II.
+
+LA LÉGENDE DES PARISIS
+
+
+Le soir, Parisis alla voir ses amis au Café Anglais, dans ce numéro
+16 qui serait la vraie loge infernale de ces dernières années--s'il
+y avait eu une loge infernale.
+
+Il y trouva Monjoyeux--sculpteur et comédien d'aventure--qui ouvrait
+ses mains pleines de paradoxes;--le marquis de Villeroy, un ambitieux
+qui ne vivait que la nuit; le vicomte de Miravault, un chercheur de
+millions qui avait peur de perdre son temps et qui buvait du vin de
+Champagne arithmétiquement; le prince Rio, surnommé dans le monde des
+filles le prince Bleu,--le prince passé au bleu--qui faisait tourner
+la tête--de l'autre côté--à Mlle Tournesol; Antonio, Harken et
+d'Aspremont, qui enseignaient l'histoire de la main gauche, depuis
+Diane de Poitiers jusqu'à Mme de Pompadour, à quatre demoiselles ne
+doutant pas que ces messieurs ne leur payassent à toutes un cachet
+pour avoir si bien écouté.
+
+On avait soupaillé en tourmentant quelques perdreaux, en écorniflant
+quelques mandarines, en se faisant les dents à quelques pommes d'api.
+
+Ces dames revenaient du bal; leurs bouquets étaient éparpillés et
+effeuillés comme leur vertu, un peu moins flétris pourtant. On
+respirait une odeur de vin répandu, de fleurs fanées, de chevelures
+dénouées, de poudre à la maréchale. En un mot, une petite gouache
+des anciennes orgies. «Quelles sont les nouvelles du jour? demanda
+Villeroy.--Khalil-Bey a acheté _Brunehaut_, répondit le prince.--Est-ce
+une femme? demanda Mlle Ophélia.--Non, c'est une reine.--Il y a
+quelques déclarations de forfait et quelques naissances illustrer.
+_Vermout_ va bien, il fait des siennes: il lui est né sept enfants:
+_Javanais, Dona-Sol, Bonjour, Bonsoir, Comment-vas-tu, _Revolver_
+et _N'y-vas-pas_.»
+
+Parisis était soucieux; les autres nuits il ne passait qu'une heure en
+cette belle académie du savoir-vivre, mais il était éblouissant. Il
+raillait les hommes, il se moquait des femmes, il avivait l'esprit de
+tout le monde par une verve de grand cru; Monjoyeux lui-même, un fort
+en gueule du plus haut style, était souvent battu à ce duel où on se
+jetait à la figure les mots les plus vifs.
+
+Miravault, qui comptait les minutes avec avarice, regarda à sa montre:
+«Voilà dix-sept minutes que Parisis n'a pas dit un mot, je lui donne
+trois minutes pour se relever de cette déchéance, sinon je lui enlève
+sa royauté.--J'abdique, dit Octave.--Voyons, vas-tu jouer au beau
+ténébreux?--Est-ce que tu as perdu au jeu ou à l'amour?--A l'amour!
+qui perd gagne; au jeu! qu'est-ce qu'une poignée d'or?--Tu as bien
+raison, quand on est en train de manger le fonds avant les revenus.
+Mais enfin qu'as-tu donc?--Ce que j'ai...?»
+
+Octave voulait ne pas parler, il murmura pourtant, à demi-voix: «J'ai
+peur d'être amoureux.»
+
+Mlle Tournesol se tourna naturellement vers lui. «De moi?
+demanda-t-elle.--Si c'était de toi, je ne serais pas soucieux.--Ah!
+ça, t'imagines-tu donc, dit le prince Rio, qu'un homme est perdu
+sans rémission parce qu'il est amoureux?--Mais jusqu'ici, dit Mlle
+Trente-six-Vertus, vous n'avez donc jamais été amoureux!
+
+--Non.--Comment, vous qui avez été aimé de toutes les femmes de
+Paris?»
+
+Octave ne répondit pas. Le prince se chargea de répondre pour lui.
+«S'il a été aimé, c'est qu'il n'aimait pas. Vieille chanson.--Ah! oui,
+dit Mlle Ophélia qui avait de la littérature: _Qui fait amour, amour
+le suit_.»
+
+Le prince mit la main sur le marbre de Mlle Ophélia. «Monsieur! lui
+dit-elle en levant la tête avec une noble indignation, vous attentez
+à mon honneur! Ce que j'ai de plus cher!--Ce que tu as de plus
+cher!--Oui, puisque je le vends tous les jours.--Voilà un beau mot,
+dit Monjoyeux. C'est du La Rochefoucauld.--Oui, Ophélia doit être
+la fille de cette chiffonnière de Gavarni qui reçoit une aumône d'un
+galant homme et qui lui dit pour le remercier:«Dieu vous garde de
+mes filles!»--«Ne parlons pas légèrement des chiffonniers, reprit
+Monjoyeux, on connaît mes titres de noblesse.»
+
+Octave était de plus en plus égaré dans sa rêverie. Sa belle figure,
+plutôt rieuse que pensive, avait pris ce soir-là un caractère de
+mélancolie amère. Son regard semblait perdu dans je ne sais quel
+horizon lointain et triste. «Voyons, Octave! nous sommes en carnaval
+et d'ailleurs, pour des philosophes comme nous, la vie est un carnaval
+perpétuel. Est-ce que tu lui ferais l'honneur de la prendre au
+sérieux? Peut-être.--Ce que c'est que de nous! dit Monjoyeux;
+parce que celui-ci aura rencontré, ce soir dans un salon, ou cette
+après-midi au bord du Lac, quelque figure de romance ou de keepsake,
+il n'est plus un homme!--Qui sait? dit Octave, c'est peut-être parce
+que je suis devenu un homme que je suis triste.»
+
+Sur ce beau mot on fit silence. «Ah! je devine, dit tout à coup le
+prince, car je sais ton secret. Tu es amoureux, donc tu as peur. Le
+dernier des Parisis a toujours eu peur de l'amour. Il y a une terrible
+légende sur les Parisis, messieurs!--Prince, dit Monjoyeux, vous
+dites cela comme dans la tour de Nesle, vous auriez dû nous appeler
+Messeigneurs.--Voyons la légende? dit Mlle Tournesol.--Pas un mot, dit
+Octave d'un air ennuyé.--D'ailleurs, reprit le prince, je ne sais
+cette légende que par ouï-dire.--Eh bien! dit Octave, tu la liras dans
+_Nostradamus_, car elle y est. Tu ne te rappelles pas qu'il parle du
+dernier des Parisis!»
+
+Mlle Tournesol voulut rassurer Octave en lui disant que s'il le
+voulait bien,--et elle aussi,--il ne serait pas le dernier des
+Parisis. Il ne daigna pas lui répondre.
+
+Une demi-heure après, deux femmes s'étaient endormies sur un divan;
+deux autres avaient décidé deux hommes à faire un mariage de raison,
+si bien qu'il ne resta plus dans le célèbre cabinet que Parisis,
+Monjoyeux, d'Aspremont et le prince Bleu, qui depuis une heure
+déjà était le prince Gris. «Quelle est donc cette légende? demanda
+Monjoyeux à Parisis.--Une bêtise du vieux temps, mon cher. Vous savez
+que je ne crois à rien, pas même au diable: eh bien! depuis que j'ai
+l'âge de raison, c'est-à-dire l'âge de folie, cette légende m'a
+toujours inquiété. Est-ce que vous croyez au diable, vous?--Oui, la
+nuit, quand je n'ai pas soupé. Il me serait d'ailleurs désagréable
+de ne pas y croire du tout, car Satan prouve l'existence de Dieu.
+Dites-moi votre légende.--D'ailleurs, dit le prince, s'il ne vous le
+dit pas, je vous la dirai.»
+
+Monjoyeux insista: le prince allait parler. Octave aima mieux conter
+lui-même. Voici comment il conta:
+
+«C'était au quinzième siècle, au temps des grandes guerres: Jehan de
+Parisis allait se marier avec la plus belle fille du pays. Mais voilà
+qu'à l'heure des fiançailles, le roi Charles VII le prit au passage
+pour la guerre. Il fit des prodiges d'héroïsme devant Orléans. Il
+voulut revenir pour son mariage, car il portait déjà l'anneau des
+fiançailles. Dieu s'ait s'il avait le mal du pays! Mais comme c'était
+un des meilleurs capitaines de cette vaillante armée, Dunois l'obligea
+encore à l'héroïsme. Il recevait les lettres les plus tendres et les
+plus désespérées; Blanche de Champauvert se mourait de ne pas le voir
+revenir. Enfin, entre deux batailles il courut en toute hâte se jeter
+aux pieds de sa chère abandonnée.
+
+«Quand il entra dans le château, tout le monde pleurait.
+
+«Blanche se meurt! Blanche est morte! lui dit-on. Et la mère et les
+soeurs et les enfants jetaient les hauts cris. Quand il saisit la main
+de Blanche, elle respirait encore: il semblait qu'elle l'eût attendu
+pour mourir. «--C'est toi, dit-elle. Dieu soit béni, puisque je t'ai
+revu sur la terre. Il lui parla, elle ne répondit pas.
+
+«Il éclata dans sa douleur. Il se jeta sur Blanche et baisa tristement
+«ses lèvres muettes comme s'il voulait prendre la mort dans un
+baiser.--Oh! Seigneur, s'écria-t-il, vous que j'ai prié à Rome, vous
+que j'ai aimé partout, vous que mes aïeux ont glorifié aux croisades,
+Seigneur, prenez mon âme ou rendez-moi Blanche!
+
+«Il était tombé agenouillé, il priait avec ferveur, la figure baignée
+de larmes. Sa fiancée, qui n'était plus qu'une fiancée de marbre,
+ne le voyait pas pleurer. La famille avait fui ce spectacle. Minuit
+sonnait au beffroi.
+
+«Une figure apparut au très pieux Jehan de Parisis, c'était la Mort
+couverte d'un suaire, avec ses yeux creux et sa bouche sans lèvres. Il
+eut peur, mais il se jeta entre la Mort et sa fiancée.
+
+«La Mort, plus forte que lui, l'éloigna du lit et se pencha pour
+saisir la jeune fille.
+
+«Il supplia la Mort. Et comme elle le regardait avec son rire
+horrible, il prit son épée et frappa d'une main terrible.
+
+«L'épée se brisa. «--Oh! Seigneur! Seigneur! s'écria-t-il, ayez pitié
+de moi.»
+
+«Un ange apparut devant lui qui se pencha à son tour sur la jeune
+fille et lui donna un baiser divin. Mais ce baiser, comme celui de
+Jehan de Parisis, ne la réveilla point.
+
+«L'ange s'évanouit et la Mort resta seule devant le lit de Blanche.
+--Puisque Dieu ne m'entend pas, s'écria Jehan de Parisis, que
+l'Enfer me secoure.»
+
+«Un autre ange apparut, c'était l'ange des ténèbres. La Mort se
+redressa comme si elle dût obéir à celui-là. «--Que me veux-tu? dit
+l'ange des ténèbres à Jehan de Parisis.--Je te demande la vie de ma
+fiancée.--Elle vivra, mais cela coûtera cher à ton coeur et à ton âme.
+Chaque heure de sa vie sera payée par toi par un siècle de damnation.
+Le fils qui naîtra de son sein sera condamné à sa naissance.--Non! pas
+mon fils. J'accepte les siècles de damnation, mais que la Mort ne me
+prenne pas mon fils.--Ton petit-fils?--Non! Je suis le dernier des
+Parisis, je veux que l'arbre porte encore longtemps des branches.--Eh
+bien! dit Satan qui se cachait sous la figure d'un ange des ténèbres,
+tu ne seras pas le dernier des Parisis. Ta race vivra encore quatre
+siècles après la mort de ton premier-né, mais tous les Parisis seront
+marqués du signe fatal, tous périront tragiquement. Inscris bien ces
+mots dans ton coeur pour qu'ils soient légués de père en fils, de
+siècle en siècle, jusqu'au dernier des Parisis.»
+
+«Et Jehan de Parisis vit ces mots imprimés en lettres de feu sur le
+suaire de la Mort.
+
+ «L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
+ «L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT.
+
+«Tout s'évanouit; la fiancée ouvrit les yeux et remua les lèvres pour
+dire: Je reviens du Paradis: oh! mon ami, aimons-nous en Dieu.»
+
+«Ils se marièrent, ils furent heureux; mais dix années après, Jehan
+de Parisis mourut de mort violente. «Depuis quatre siècles, tous les
+Parisis sont morts de mort tragique. De génération en génération, leur
+bonheur a été diminué d'un an.»
+
+Octave avait conté cela très simplement, sans rien accentuer, ne
+voulant pas donner à cette histoire une couleur mélodramatique, mais
+il était demeuré sérieux comme si le souvenir des siens eût retrempé
+son âme.
+
+Le prince voulut rire d'abord, mais il s'était pris à la légende comme
+à quelque roman de Balzac ou de Georges Sand. Il n'était plus gris.
+Monjoyeux, qui aimait le drame avec passion, était ému comme à un beau
+spectacle.
+
+Les femmes dormaient toujours. On ne les réveilla pas. Le Prince
+remua les lèvres pour demander à Octave si les quatre siècles étaient
+passées. Il n'osa pas. Il se contenta de lui dire: «Eh bien! tu
+n'as pas envie de te marier, toi?--Non, répondit le dernier des
+Parisis.--Je commence à comprendre, dit Monjoyeux, pourquoi tu passes
+si vite à travers les passions: tu as toujours peur de te laisser
+prendre.--Non! dit Octave, j'ai bien plus peur qu'on se prenne à moi,
+si je dois porter malheur. Car pour moi, après tout, je suis bien
+sûr de n'aimer que quand je voudrai. _Voir Naples et mourir_! dit le
+proverbe: c'est-à-dire: _Aimer et mourir_! mais je ne dirai cela que
+quand je serai dégoûté de la vie. Maintenant n'allez pas vous imaginer
+que la légende des Parisis me préoccupe beaucoup. Toutes les familles
+en ont une pareille, le diable a fini son temps, je n'ai donc plus à
+payer la part du diable.
+
+Le prince dit qu'il y avait une légende dans sa famille. «On ne croît
+plus à ces bêtises-là; mais quand le doigt de Dieu se montre on y
+pense bien un peu.»
+
+Parisis se levant, dit adieu par un signe. «Tu ne viens pas au club,
+lui demanda le prince?--Non. J'ai compté aujourd'hui pour la première
+fois de ma vie; il ne me reste qu'un million, je ne jouerai plus.» Il
+se leva, et sortit. Puis rentrant aussitôt, et comme pour se moquer
+lui-même de sa légende: «Messeigneurs! Jehan de Parisis, fils de
+l'homme à la légende, est mort en 1468: s'il ne me reste plus qu'un
+million, il ne me reste plus que deux années à vivre: je suis
+riche.--Pauvre Parisis! murmura le prince, qui n'osait plus compter sa
+fortune.
+
+Quand Octave eut refermé la porte, Monjoyeux dit au prince: «Ce que
+c'est que d'être bien né! on a des légendes de famille. Moi qui suis
+le fils d'une chiffonnière, quelle pourrait bien être la légende de
+mes ancêtres?»
+
+Monjoyeux réfléchit. «J'ai aussi ma légende, moi! Je n'ai jamais eu
+d'autre berceau que le berceau primitif: le sein et le bras de ma
+mère; or, une bonne fée est venue à mon berceau qui m'a dit: «_Tu
+seras roi_!» Sans doute elle a voulu dire un roi de comédie, puisque
+j'ai joué, à Londres, des rois avec Fechter. Ah! si seulement ma mère
+m'avait vu sous cette royauté-là!»
+
+Monjoyeux pencha la tête sur son verre; une larme tomba de ses yeux
+dans le vin de Champagne.
+
+
+
+
+III
+
+PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE
+
+
+Octave de Parisis n'avait rien à envier aux plus beaux noms; son
+écusson est à la salle des Croisades. Un Parisis fut grand amiral, un
+autre fut maréchal de France, un troisième ministre. Si les Parisis
+ne marquent pas avec éclat, dans l'histoire du dernier siècle, c'est
+peut-être parce qu'ils ont eu trop d'orgueil. Réfugiés dans leur
+château comme dans un royaume, ils étaient trop rois sur leurs terres
+pour vouloir se faire courtisans. Quelques-uns d'entre eux paraissent
+cependant çà et là, sous Louis XV et sous Louis XVI, dans les
+ambassades et dans les armées, mais ce ne sont que des apparitions.
+Dès qu'ils ont montré leur bravoure et leur esprit, ils s'en
+reviennent au château natal se retremper dans la vie de famille, comme
+si leur temps, d'ailleurs, n'était pas encore revenu. La famille est
+comme la nature, elle a ses jours de paresse: les plus belles gerbes
+sont celles que le soleil dore après les jachères. La Révolution,
+qui n'était pas attendue par les Parisis, vint casser la branche et
+éparpiller la couvée. Le beau château de Parisis, une des merveilles
+de la Renaissance, où Jean Goujon avait sculpté quatre figures sur la
+façade, deux Muses et deux Saisons, fut saccagé et brûlé après le 10
+août; dans l'admirable parc, qui était une forêt d'arbres rares, tous
+les bûcherons du pays vinrent fagoter à grands coups de hache. Le duc
+de Parisis, pris les armes à la main pour défendre les siens, fut
+massacré à coups de sabre; la duchesse vint se cachera à Paris avec
+ses enfants, car Paris était encore le meilleur refuge quand on ne
+pouvait pas gagner le Rhin ou l'Océan.
+
+Sous l'Empire, Pierre de Parisis, général de brigade, a fait des
+prodiges d'héroïsme. Il est mort à Iéna, en pleine victoire. Celui-là
+était l'aïeul d'Octave. Son père, Raoul de Parisis, avait couru le
+monde et s'était arrêté au Pérou dans les Cordillères, où il avait
+fini par découvrir un sillon argentifère. Mais sa vraie découverte
+fut une femme adorable, une O'Connor, qui lui avait donné un fils: M.
+Jean-Octave de Parisis, surnommé don Juan de Parisis, que nous avons
+eu l'honneur de vous présenter,--Madame,--et qui en vaut bien la
+peine.
+
+Le duc Raoul de Parisis fut tué à la chasse à sa troisième année
+de bonheur. On le rapporta mourant. Il baisa un crucifix que lui
+présentait sa mère. «Ah! dit-il en regardant avec passion sa jeune
+femme qui tenait son enfant dans ses bras pour cacher ses larmes,
+l'amour ne pardonne pas aux Parisis.»
+
+Octave de Parisis était de belle stature, figure barbue, lèvre
+railleuse, nez accentué à narines expressives, cheveux bruns à reflets
+d'or, légèrement ébouriffés par un jeu savant de la main. Dans le
+regard profond d'un oeil bleu de mer, comme sur le front bien coupé,
+on voyait errer la pensée, la volonté, la domination. C'était la tête
+d'un sceptique plutôt que celle d'un amoureux, mais la passion y
+frappait sa marque. La raillerie n'avait pas eu raison du coeur.
+Son sourire avait je ne sais quoi de fatal dans sa gaieté. Quand
+on l'avait vu, on ne l'oubliait pas: c'était surtout l'opinion des
+femmes. Il avait la désinvolture d'un artiste avec la dignité d'un
+diplomate. Il s'habillait à Paris, mais dans le style anglais. Voilà
+pour la surface visible.
+
+Son esprit était inexplicable comme le coeur d'une femme coquette. Il
+aspirait à tout, disant qu'il ne voulait de rien. Il ne se cognait pas
+aux nuées comme don Juan l'inassouvi; il avait pourtant son idéal;
+mais ne se nourrissant pas de chimères, après la première heure
+d'enthousiasme, il éclatait de rire.
+
+Il sentait, d'ailleurs, que les grandes passions sont dépaysées dans
+le Paris d'aujourd'hui. Vivre au jour le jour et cueillir la femme,
+c'était pour lui la sagesse. Il avait pour les femmes le goût des
+grands amateurs de gravures; il adorait l'épreuve d'artiste et
+l'épreuve avant la lettre; mais il ne dédaignait pas l'esprit et la
+malice de la lettre. Il n'avouait pas ses femmes et parlait avec un
+peu trop de fatuité des autres, convaincu, d'ailleurs, que toute femme
+tentée tombe un jour comme une fraise mûre dans la main de l'amoureux.
+Il avait beaucoup d'esprit et il aimait beaucoup l'esprit,--l'esprit
+parlé,--car il ne lisait guère et n'écrivait pas.
+
+La nature avait plus fait pour lui qu'il n'avait fait pour elle.
+Toutefois, il n'avait pas gâté ses dons. Il montait à cheval comme
+Mackensie; il donnait un coup d'épée avec la grâce impitoyable de
+Benvenuto Cellini. Il nageait comme une truite; il luttait à la force
+du poignet avec le sourire du gladiateur. Il avait pareillement
+fécondé son esprit par le sentiment des arts et par l'amour de
+l'inconnu. Son esprit aimait l'inconnu comme son coeur aimait
+l'imprévu. Nul n'avait mieux pénétré à vol d'oiseau l'histoire ou
+plutôt le roman des philosophies: nul n'en était revenu plus sceptique
+et plus dédaigneux.
+
+Octave de Parisis était né pour toutes les fortunes, même pour les
+mauvaises. Beau de l'altière beauté qui s'impose par la sévérité des
+lignes et la fierté de l'expression, il avait fait son entrée dans le
+monde avec l'auréole des vertus de naissance, qui ont tant de prestige
+sous les gouvernements démocratiques. Il n'en était ni meilleur ni
+plus mauvais. Il vivait comme ses amis ou ses camarades, un pied dans
+le monde, un pied dans le demi-monde, sans trop de souci de sa dignité
+plus ou moins chevaleresque, offrant à trois heures son coupé et ses
+gens à Mlle Trente-six-Vertus pour aller au Bois, le reprenant le soir
+pour aller chez une duchesse de Sainte-Clotilde. Il se montrait dans
+les salons officiels jusqu'à minuit; mais, après minuit, il jouait au
+club ou soupait à la Maison-d'Or ou au Café Anglais avec les plus
+gais compagnons. Il était de toutes les fêtes. On l'a vu conduire
+le cotillon à la Cour, mais pour caricaturer tous les danseurs de
+cotillon.
+
+Avec son esprit d'aventure, Octave était voyageur. Non pas pour aller
+à Rome, à Bade, aux Pyrénées ou à Montmorency, comme ces gentlemen du
+boulevard qui disent impertinemment au mois d'août: «Que voulez-vous,
+moi, j'aime les voyages!» Parisis ne parlait de voyager que pour faire
+le tour du monde, pour pénétrer dans les pays inaccessibles, franchir
+les murailles de la Chine, fumer un cigare à Tombouctou et s'intituler
+roi de quelque peuplade indienne. A sa vingtième année, il était allé
+à Lima, pour voyager bien plutôt que pour liquider les affaires de son
+père dans la ville du soleil: Le duc Raoul de Parisis, chercheur et
+trouveur d'or, n'était revenu en France qu'avec l'idée de retourner
+au Pérou; il avait laissé là-bas un représentant ayant beaucoup de
+comptes à rendre et croyant que l'Océan le dispenserait de montrer ses
+livres; il se contentait, depuis longtemps, d'envoyer au château
+de Parisis la moitié des trouvailles. Octave s'était donc reconnu
+beaucoup plus riche qu'il ne l'espérait. Il n'avait eu garde de
+quitter l'Amérique sans s'y promener, amoureux des forêts vierges,
+comme Chateaubriand, et des fleuves géants, comme Fenimore Cooper.
+Ce qui lui plut surtout, ce furent ces villes universelles du
+Nouveau-Monde, où l'horloge du temps va trois fois plus vite que dans
+la vieille Europe. Il eut la bonne fortune de rencontrer, à New-York,
+Mlle Rachel, qui finissait, et Mlle Patti, qui commençait. Il n'épousa
+pas Mlle Patti, mais jurerait-on qu'il ne donna pas son coeur à Mlle
+Rachel?
+
+Il revint en France pour voir mourir sa mère: ce fut son premier
+chagrin.
+
+Que rapporta-t-il de la patrie de Franklin? Beaucoup d'or et l'amour
+de l'or. Ce fut là surtout qu'il comprit qu'un dollar a plus d'esprit
+qu'un homme, et que cent mille dollars ont plus de vertu qu'une femme:
+style américain. Il ne se passionna, d'ailleurs, ni pour les lois, ni
+pour les arts, ni pour les lettres des États-Unis. Les vraies femmes
+qu'il aima là-bas, c'étaient des Américaines de Paris. Parisien par
+excellence, il aimait Paris partout. Avec mille Parisiens comme
+Octave, le monde serait conquis à la France.
+
+Revenu à Paris, il rencontra l'Empereur,--à la Cour, où il était si
+difficile de rencontrer l'Empereur;--il lui parla de son père et du
+pèlerinage à Ste-Hélène. L'Empereur, qui savait toute cette histoire,
+présenta lui-même Octave au marquis de la Valette en-disant: «Voilà
+un futur ambassadeur.» Octave prit ses grades en diplomatie dans
+les coulisses de l'Opéra, chez Mlle Léonide Leblanc ou Mlle Sarah
+Bernhardt, au bal des Tuileries; chez les ambassadrices, au bois de
+Boulogne. Aussi commençait-il à rire dans sa barbe des sentences de
+Machiavel et des malices de M. de Talleyrand, quand éclata la guerre
+de Chine.
+
+La Chine est un pays si fabuleux que nous ne pouvons déjà plus nous
+imaginer, à quelques années de distance, que nous avons pris la
+capitale du Céleste-Empire avec une poignée d'hommes. Octave de
+Parisis fut dans cette poignée de héros.
+
+Pendant que les Chinois incendiaient et que les Anglais choisissaient
+des bijoux, les Français s'enchinoisaient. Octave fit main basse
+sur deux choses: une jeune Chinoise qu'il emmena à Paris, et un
+éventail-Pompadour pour la première marquise qu'il rencontrerait au
+faubourg Saint-Germain. Des amours d'Octave à Pékin, on pourrait faire
+un joli _Livre de Jade_. Il fit naviguer sur le fleuve jaune des maris
+qui n'avaient jusque-là navigué que sur le fleuve Bleu. On se rappelle
+le bruit qu'il fit à son retour avec sa Chinoise, une vraie potiche
+qui ne marchait pas; il la portait dans le monde et chantait des duos
+avec elle, dans le plus grand sérieux, car il était maître fou par
+excellence.
+
+On ne lui avait pas fait un crime d'avoir, pour quelques jours,
+métamorphosé le diplomate en soldat, on lui avait promis une mission
+en Orient. Il disait d'un air dégagé: «Si je ne meurs pas dans un
+duel ou sur un pli de rose, on me retrouvera ambassadeur à Londres
+et grand-croix de la Légion d'honneur.--Mais surtout chevalier de la
+Jarretière,» lui disaient ses amis. Il avait déjà, d'ailleurs, tous
+les ordres, moins le ruban de Monaco, le seul qui lui eût été refusé.
+Il faut bien laisser un désir aux grandes ambitions.
+
+En attendant sa mission--et la croix de Monaco--il ne se trouvait pas
+trop malheureux dans un adorable hôtel de l'avenue de l'Impératrice,
+bien connu sous le nom du Harem.
+
+Comme une grande dame du dix-huitième siècle, Mme de Montmorin, la
+duchesse de Parisis avait dit à son fils: «Je ne vous recommande
+qu'une chose, c'est d'être amoureux de toutes les femmes.» Octave
+aimait toutes les femmes, comme le voulait sa mère. Pour jouer ce
+rôle, qui préserve souvent des dénouements tragiques de l'amour, il
+faut toujours être à l'oeuvre. Mais Octave était un homme d'action,
+souvent irrésistible par sa beauté intelligente, son art exquis de
+tout dire aux oreilles les plus délicates, d'être passionné sans
+passion, d'être fou sans folie, et surtout d'être sage sans sagesse.
+
+Parisis avait une vertu: il aimait la vérité; nul ne dédaignait comme
+lui les préjugés et les illusions, Aussi faisait-il bon marché des
+ambitions humaines; je me trompe, il avait l'ambition de conquérir les
+femmes. Puisque la femme est le chef-d'oeuvre de la création, pourquoi
+ne pas adorer et posséder ce chef-d'oeuvre à mille exemplaires? La
+femme est amère, a dit Salomon devant ses sept cents femmes, mais au
+moins elle est la femme, une chose visible, vivante et saisissable,
+tandis que tout le reste n'est que vanité. Ainsi raisonnait Octave à
+ses moments perdus: plus d'un philosophe à ses moments trouvés n'a
+peut-être pas été si près de la sagesse.
+
+Il disait à ses amis: «Pour se faire adorer des femmes, il faut parler
+aux femmes du monde,--si elles sont en rupture de ban conjugal,--comme
+on parlerait aux courtisanes, et traiter les courtisanes comme
+si elles étaient les femmes du monde.» Il disait aussi: «Selon
+Vauvenargues: Qui méprise l'homme n'est pas un grand homme.--Selon
+moi: qui méprise la femme n'est pas un galant homme.»
+
+Il avait lu La Rochefoucauld. C'était son bréviaire. Il le prenait en
+voyage, il le couchait sous son oreiller, il croyait ainsi savoir la
+vie et il riait bien haut des saintes duperies du coeur. Il croyait
+avoir tué la «petite bête,» mais l'amour est plus fort que La
+Rochefoucauld, et le coeur prend de rudes revanches sur l'esprit.
+Quand on est sur le rivage, on raille spirituellement les tempêtes;
+mais dès qu'on a pris la mer, on sent qu'elle est profonde.
+
+
+
+
+IV
+
+OU OCTAVE DE PARISIS FUIT SON BONHEUR
+
+
+Vers dix heures, le lendemain matin, Octave de Parisis montait à
+cheval pour faire un tour au Bois, quand on lui remit cette petite
+lettre, qui le surprit, même avant de l'avoir lue, parce qu'il y
+reconnut le cachet des Parisis:
+
+ Monsieur mon neveu,
+
+ Si je vous disais que votre vieille tante Régine de Parisis est
+ presque votre voisine, à Paris, où elle va passer deux moi
+ ce printemps avec votre belle cousine de la Chastaigneraye, ne
+ seriez-vous pas quelque peu étonné?
+
+ Eh bien! nous demeurons avenue Dauphine (je ne veux pas dire
+ avenue Bugeaud); ils appellent cela un hôtel! Il en tiendrait dix
+ comme cela dans mon salon de Champauvert.
+
+ Pourquoi suis-je venue à Paris? Grave question! Je ne vous
+ répondrai pas, mais vous devinerez. Après tout, c'est peut-être
+ pour vous voir, monsieur l'Invisible. Il est vrai que vous allez
+ nous dire que les quatre maisons et les cinquante arbres qui nous
+ séparent sont encore le bout du monde, comme qui dirait de Paris
+ au château de Champauvert. Je ne vous dis pas notre numéro, parce
+ que je ne le sais pas. Cherchez! Et ne venez pas ce matin, car
+ votre cousine Geneviève est allée prier sur le tombeau de sa
+ patronne, à Saint-Etienne-du-Mont.
+
+ Je vous embrasse, enfant prodigue!
+
+ RÉGINE DE PARISIS.
+
+Octave n'avait pas vu sa tante depuis longtemps. A la mort de sa mère,
+Mlle Régine, déjà cinquantenaire, l'avait pris dans ses bras et lui
+avait dit qu'il retrouverait en elle toute une famille. Mais il avait
+mieux aimé prendre toute une famille dans une femme plus jeune: sa
+famille, c'étaient ses maîtresses.
+
+Mlle Geneviève de La Chastaigneraye était devenue orpheline au temps
+même où Octave perdait sa mère. Il se rappelait vaguement avoir vu
+cette petite fille cachant sa poupée sous sa robe noire; il n'avait
+pas d'autres souvenirs de sa cousine.
+
+Le comte de La Chastaigneraye était mort colonel à Solférino,
+survivant d'une année à peine à sa femme. Déjà Geneviève était venue
+habiter Champauvert avec sa tante qui jusque là n'aimait pas les
+enfants, mais qui se laissa prendre aux caresses de cette fillette. Ce
+fut bientôt pour elle une vraie joie de la voir courir et chanter dans
+ce château silencieux, dans ce parc solitaire.
+
+Un beau matin, la tante fut toute surprise de voir que la petite fille
+se transfigurait en une grande demoiselle digne des La Chastaigneraye
+et des Parisis, par sa beauté grave et sa grâce héraldique. Geneviève
+révéla soudainement toutes les vertus: la fierté et la douceur, front
+pensif et bouche souriante, âme divine et coeur vivant. Elle était
+musicienne comme la mélodie. Le dimanche, pour racheter ses péchés,
+elle qui était encore toute en Dieu, elle jouait de l'orgue à l'église
+de Champauvert avec un sentiment tout évangélique; puis le même jour
+au château, elle chantait des airs d'opéra avec le brio de la Patti.
+Elle était bien un peu romanesque. Originale comme sa tante, disaient
+les paysans.--Le feu de l'intelligence la brûlait. Elle interrogeait
+l'horizon plein de promesses. Dans son attitude si pudique encore, on
+pressentait déjà les entraînements de la passion.
+
+Depuis plus de dix ans, Octave n'avait pas remis les pieds au château
+de Parisis, par un sentiment plus filial que familial; ses amis lui
+parlaient en automne de belles chasses du château de Parisis, mais il
+ne voulait pas s'amuser près de la sépulture où dormaient les deux
+figures, toujours aimées, de son père et de sa mère. A Paris, dans
+son hôtel, quand il s'arrêtait un instant devant leurs portraits, il
+jurait d'aller s'agenouiller pieusement sur leur tombeau, mais le
+courant de la vie, un torrent pour lui, l'entraînait à toutes choses,
+sans qu'il prît la force de suivre cette bonne pensée.
+
+Ce matin-là, Octave alla droit chez sa tante. Le chemin n'était pas
+long: il connaissait dans ces parages la physionomie de toutes les
+maisons, aussi il ne se trompa point. Il vit apparaître une servante,
+coiffée à la bourguignonne, qui faillit se jeter dans ses bras et qui
+embrassa son cheval. Elle n'avait jamais vu le jeune duc de Parisis,
+mais elle devinait que c'était l'enfant du château de Parisis.
+
+Octave trouva sa tante bien vieillie, de plus en plus ridicule avec
+ses modes composites, de moins en moins imposante avec ses airs de
+châtelaine altière--du temps des châteaux à pont-levis.
+
+On s'embrassa sans trop d'effusion. La tante y mit de la dignité, le
+neveu eut peur de se barbouiller de rouge et de blanc, ce qui lui
+arrivait bien quelquefois avec ces demoiselles. «Eh bien! monsieur le
+duc Octave de Parisis, mon neveu par la grâce de Dieu, sans que la
+volonté nationale y soit pour rien, avez-vous deviné pour quoi je
+suis venue à Paris?--Non, ma tante.--Eh bien! je vais vous le dire.
+Seulement, pas un mot à Geneviève.--Je devine! dit Octave avec
+effroi.--Ma tante, vous avez rêvé un mariage entre le cousin et
+la cousine.--Oui, monsieur, deux grands noms, Parisis et La
+Chastaigneraye! Voilà ce qui s'appelle ne pas mettre d'alliage dans
+l'or, c'est du premier titre. Il y a des chevaliers de Malte et des
+chanoinesses des deux côtés.» La vieille fille avait failli épouser un
+chevalier de Malte: pour elle c'était l'idéal du vieux monde. «Octave
+Parisis dit à sa tante qu'il était désolé de la contrarier dans ses
+desseins, mais il y avait selon lui un abîme entre la nièce et le
+neveu.--Un abîme! qu'est-ce que cela veut dire?--Cela veut dire que le
+cousin n'épousera jamais sa cousine. J'ai ce préjugé-là, moi, il faut
+varier les races, sans compter que je ne veux pas me marier.--Ah! vous
+ne voulez pas vous marier, monsieur! Ah! vous ne voulez pas épouser
+une La Chastaigneraye! Eh bien, le jour de mes funérailles vous vous
+en repentirez.»
+
+Mlle de Parisis, avec colère et d'une main agitée, prit une photographie,
+faite la veille par un artiste bien connu, qui avait voulu accentuer
+le caractère en donnant un coup de soleil de trop.
+
+C'était le portrait de Mlle Geneviève de La Chastaigneraye.
+
+M. de Parisis ne reconnut pas du tout, dans ce barbouillage de nitrate
+d'argent, cette adorable créature qu'il avait vue, la veille, dans
+l'avenue de la Muette, marquant la neige d'un pied idéal et se
+dessinant à travers les ramées avec la grâce d'une chasseresse
+antique.
+
+Il n'avait pas reconnu non plus sa tante dans la vieille dame en
+cheveux blancs. Il est vrai qu'il l'avait si peu regardée!
+
+N'est-ce pas qu'elle est belle? dit Mlle de Parisis.--Oui, dit Octave
+sans enthousiasme, un peu trop brune, peut-être.--Comment, trop brune?
+Ma nièce a les yeux noirs, mais elle est blonde, ce qui est d'une
+beauté incomparable.--Alors, ma tante, pourquoi me donnez-vous ce
+portrait d'une Africaine?--Je vois bien, monsieur, que vous êtes
+indigne de la regarder. Allez! allez! courez les comédiennes et les
+courtisanes, je garderai ma chère Geneviève pour quelque duc et pair
+sans déchéance.--Duc et pair, dit Octave en riant, c'est le merle
+blanc; mais enfin, le merle blanc va peut-être encore chanter sous les
+arbres de Champauvert.»
+
+La tante se rapprocha d'Octave et l'embrassa sur le front. «Mauvais
+garnement, lui dit-elle, coeur endurci, libertin fieffé, athée voué
+au démon, tu aimes donc mieux épouser toutes les femmes?--Oui, ma
+tante.--Je te déshériterai!--Oui, ma tante. Il faut que je vous
+embrasse pour ce bon mouvement.»
+
+Et Octave embrassa vaillamment la vieille fille.--«Eh bien! ne parlons
+plus de mariage, je ne veux pas la mort du pécheur.--D'autant plus,
+ma tante, que le mariage ne tuerait peut-être pas le pécheur.--Tu
+m'effraies. Moi qui voulais sauver Geneviève, j'allais la perdre en te
+la donnant. N'en parlons plus.»
+
+On causa pendant une demi-heure. Octave prit, avec sa tante une tasse
+de chocolat au pain grillé, selon la mode de Champauvert, après quoi
+il se leva pour partir. «Reviens me voir souvent, il ne sera plus
+question d'épousailles.--Ma tante, venez me voir avec Mlle de La
+Chastaigneraye. Vous n'avez qu'à dire votre nom pour que toutes les
+portes de mon hôtel s'ouvrent à deux battants.--Eh bien! nous irons
+te surprendre. Ah! ça, monsieur, n'allez pas m'enlever Geneviève au
+moins! car je sais qu'on vous appelle le diable et que toutes les
+femmes vous aiment parce qu'elles ont peur de vous. Adieu, Satan. Si
+vous montrez vos yeux à Geneviève, je lui dirai que vous avez plus de
+femmes que la Barbe-Bleue.--Oh! ma tante, pour moi une cousine est
+sacrée.»
+
+Comme Parisis dépassait le seuil de la chambre, sa vieille tante lui
+reprit la main: «A propos, donne-moi donc des nouvelles de ta fortune?
+Tu sais que ton château de Parisis tombe en ruines.--Je le rebâtirai
+en marbre.--La mine des Cordillères est donc toujours bonne?» Octave
+était devenu pensif, mais il répondit: «Oui, ce n'est plus une mine
+d'argent, c'est une mine d'or.»
+
+Parisis monta à cheval et fit un tour matinal au Bois tout en disant:
+«Je l'ai échappé belle!»
+
+L'homme n'est jamais plus heureux que le jour où il a fui son bonheur.
+Je pourrais signer cette sentence de Confucius, de Saadi ou de
+Voltaire, pour lui donner plus d'autorité, mais la vérité ne signe
+jamais ses aphorismes.
+
+Quand Mlle de La Chastaigneraye revint de Saint-Etienne-du-Mont, sa
+tante l'embrassa et lui dit tristement: «Eh bien, ma chère Geneviève,
+ton cousin est un renégat. Crois-tu qu'il refuse ta main, ta main
+pleine d'or, cette main blanche et fière?»
+
+Mlle de Parisis avait pris la main de sa nièce. «Puisqu'il ne veut pas
+m'épouser, dit Geneviève simplement, il m'épousera.--C'est bien, cela!
+Laisse-moi t'embrasser encore pour cette belle parole. Mais comment
+feras-tu ce miracle?--Vous ne croyez pas à la destinée, ma tante?--Je
+crois que la destinée ne travaille pour nous que si nous travaillons
+pour elle.--Ma tante, nous travaillerons pour notre destinée.--Etrange
+fille! Pourquoi l'aimes-tu?»
+
+On ne sait jamais bien pourquoi on aime: dès qu'on raisonne sans
+déraisonner, il n'y a déjà plus d'amour. «Je le sais bien, dit Mlle de
+Parisis: tu aimes Octave parce qu'on t'a dit beaucoup de mal de lui,
+parce qu'à Champauvert tu ne regardais que son portrait, parce que tu
+l'as vu à la cour mardi, riant dans un bouquet de femmes, parce que
+tu l'as vu hier au Bois, dans l'avenue de la Muette, tout pensif
+pour t'avoir regardée.--Je l'aime parce que je l'aime, dit Geneviève
+ennuyée de tous les parce que de sa tante. Si vous ne m'abandonnez pas
+dans toutes mes tentatives romanesques, je vous promets que je serai
+la femme de mon cousin.»
+
+Et la charmante fille, qui ne doutait de rien, se mit au piano devant
+un magnifique bouquet qu'elle avait acheté sur son chemin. A tous les
+coeurs amoureux il faut des fleurs, des parfums et des chansons. Voilà
+pourquoi les coeurs amoureux font la maison si gaie.
+
+Dieu donne deux aurores aux femmes: la première vient après la nuit
+de l'enfance et répand sur le front l'auréole de la jeune fille; la
+seconde, plus lumineuse, brûle les cheveux d'un vif rayon: c'est
+l'aurore de l'amour. Il y a tout un monde entre la jeune fille qui
+n'aime que sa jeunesse et la jeune fille surprise par l'amour. Elle
+est transfigurée. Elle marchait avec la grâce naïve, mais abrupte
+encore; maintenant il semble qu'elle marche dans le rhythme des belles
+harmonies. Sa taille est plus souple, ses bras ont l'adorable abandon
+de la rêverie. Elle incline la tête ou la relève avec la désinvolture
+que donne la gaieté du coeur ou la mélancolie de l'âme. On ne
+respirait hier dans la maison sur ses pas légers que les chastes
+parfums des dix-sept ans; aujourd'hui, on boit par les lèvres je
+ne sais quelle savoureuse odeur de chevelure dénouée et de fleurs
+effeuillées. Hier c'était une écolière à son piano; d'où vient
+qu'aujourd'hui c'est l'inspiration qui chante? Hier elle répandait un
+charme discret et tempéré, aujourd'hui c'est toute une fête. La femme
+transperce à travers la jeune fille. C'est l'heure bénie où les
+battements du coeur sont comptés là-haut, car, à la première heure
+d'amour, la jeune fille prend les ailes de l'ange pour voler à son
+idéal. Mais combien qui retombent sur la terre pour ne plus jamais
+reprendre leur vol?
+
+Geneviève en était à sa seconde aurore.
+
+
+
+
+V
+
+LES CURIOSITÉS D'UNE FILLE D'ÈVE
+
+
+A quelques jours de là, on donnait une matinée musicale chez la
+duchesse de Persigny.
+
+Tout Paris y était. Fut-ce pour cela que Mlle Régine de Parisis et
+Mlle Geneviève de la Chastaigneraye, qui pouvaient se faire ouvrir
+l'hôtel d'Octave à deux battants, se hasardèrent à entrer chez lui par
+l'escalier dérobé ou par l'entrée des artistes, ainsi nommée parce
+que les comédiennes passaient par là, comédiennes de théâtre et
+comédiennes du monde?
+
+Comment Geneviève savait-elle que tous les jours, de deux à quatre
+heures, on pouvait suivre ce chemin dangereux sans être rencontré,
+attendu que les gens de la maison ne se montraient jamais sur le
+chemin de Corinthe dans l'après-midi? Comment Geneviève osait-elle se
+hasarder dans le labyrinthe de don Juan de Parisis? Comment Geneviève
+possédait-elle une petite clef d'argent qui ouvrait la porte du
+jardin?
+
+Ce n'était pas le secret de la comédie, car je n'en sais rien. Octave
+avait donné çà et là beaucoup de ces petites clefs. Ce que je sais,
+c'est que Geneviève ouvrit cette porte et qu'elle entraîna sa tante
+par la serre, par l'escalier dérobé et par l'appartement intime
+d'Octave.
+
+Mlle Régine de Parisis était aussi étrange dans ses actions que Mlle
+de La Chastaigneraye; c'est que dans leur innocence elles n'avaient
+peur de rien. Les coeurs les plus purs sont les plus braves.
+
+Je ne peindrai pas avec quelle curiosité elles scrutèrent des yeux la
+vie familière d'Octave. Devant les portraits de femme la vieille fille
+se signa avec épouvante. Dans la bibliothèque--où il n'allait presque
+jamais,--elle salua avec un sentiment d'orgueil le père et la mère
+d'Octave; elle reconnut qu'il y avait de bons livres parmi les
+mauvais. Octave, tout au livre de sa vie, ne lisait plus ni les uns ni
+les autres.
+
+Geneviève étudiait cet ameublement tout à la fois sévère et féminin,
+ces tableaux de maîtres et ces gouaches de sport, ces belles armes
+et ces mille riens de la vie parisienne, ces cabinets d'ébène qui
+gardaient leur gravité devant le sourire des chiffonnières en bois de
+rose.
+
+La tante aurait voulu passer une heure dans le salon, où elle espérait
+trouver la splendeur des Parisis; mais Geneviève, qui savait qu'en
+descendant par le grand escalier on rencontrerait des gens de la
+maison, retint sa tante de toutes ses forces, en lui disant qu'elle
+avait toujours le temps de voir le rez-de-chaussée dans ses visites à
+Octave.
+
+Pour elle, curieuse comme Ève, elle aurait voulu passer tout un jour
+à pénétrer son cousin par l'histoire de sa vie, qui était écrite
+sommairement dans sa chambre à coucher, dans son petit salon, dans son
+cabinet de toilette, dans sa salle d'armes, jusque dans son fumoir.
+
+Tout était d'un luxe de haut goût. Octave aimait surtout les meubles
+d'art en marqueterie d'ivoire sur chêne, représentant les façades des
+plus beaux palais et des plus belles églises de la Renaissance; il
+aimait aussi les meubles travaillés par les mains féeriques des
+Chartreux du quinzième siècle, ces marqueteries qui sont des
+chefs-d'oeuvre de fini dans un encadrement grandiose.
+
+Geneviève, qui s'y connaissait, s'arrêta devant des statuettes des
+déesses de l'Olympe en bronze doré attribuées au Verocchio. Elles
+ornaient les portes d'un meuble d'ébène à trois corps, gracieusement
+arrondi; elles étaient placées en sentinelles sur les portes dans des
+niches à peine fouillées entre des colonnes à chapiteaux corinthiens
+qui portaient des vases d'argent imités des vases de Castiglione.
+Geneviève admira aussi la sculpture des frontons; ses yeux suivirent
+les dessins de la marqueterie, où elle retrouva les arabesques de
+Raphaël. Tout appelait les yeux: les ornements à rinceaux, les frises
+toutes vivantes de chasses, de combats de lions, d'oiseaux, de
+feuillages, de scènes mythologiques.
+
+Pendant que Geneviève se perdait dans le jeu des sculptures, Mlle de
+Parisis admirait sur la porte du centre les armoiries en argent de sa
+famille.
+
+Devant ce meuble était une table pareillement en ébène: on y admirait
+trois tableaux encadrés d'arabesques. C'était Diane à la chasse, Diane
+à la fontaine, Diane endormie. La table était soutenue par trois
+cariatides; des sirènes en argent s'enroulaient à un pied monumental
+à têtes de chimères. Les chaises étaient dans le même style,
+incrustations d'ivoire, très fines sculptures, ornements, arabesques,
+amours et rosaces. Les gravures représentaient les grandes scènes de
+l'Iliade.
+
+Dans d'admirables émaux cloisonnés, supportés par des pieds en bronze
+doré d'un fort beau travail, des fleurs rares s'épanouissaient en
+toute liberté. Geneviève cueillit une grappe blanche d'un arbre des
+tropiques, que Parisis avait failli cueillir le matin pour une autre
+main; elle la passa sur ses lèvres avec un sentiment indéfinissable de
+vague espérance.
+
+La pendule sonna quatre heures. «Déjà quatre heures!» s'écria-t-elle
+en regardant un chef-d'oeuvre de Boule suspendu sur un panneau entre
+deux portes.
+
+Elle ne prit pas le temps de regarder les jolies statuettes, les fines
+gravures du cadran, les acanthes des chapiteaux. Il était temps
+de partir, Octave pouvait rentrer et la surprendre. Elle s'arrêta
+pourtant encore, pendant près d'une minute, devant un tout petit
+cabinet en ébène, fermoirs et serrures d'argent, ornements à chimères.
+
+C'était là le roman d'Octave, selon son expression. Toutes les lettres
+de femmes, tous les portraits de femmes,--je parle des petits dessins
+et des cartes photographiées,--étaient jetés pêle-mêle dans les
+tiroirs.
+
+Un des tiroirs était ouvert. Geneviève y vit un gant, trois ou quatre
+lettres, un portrait. C'était le portrait d'une comédienne célèbre.
+A qui était le gant? Sans doute c'était un gant qu'il avait lui-même
+arraché à quelque petite main rebelle. Et les lettres? Ah! si
+Geneviève se fût trouvée toute seule!
+
+Elle ouvrit un autre tiroir: des lettres, des portraits, des fleurs
+fanées: «Ce n'est pas un meuble, dit-elle, c'est un camposanto.
+Pourquoi laisse-t-il tous ces tombeaux entr'ouverts?»
+
+Parisis n'avait fermé que la petite porte du milieu. Là était le
+secret du jour, c'était la place du coeur. «Oh! que je voudrais que
+cette porte fût ouverte!» Mais si la porte se fût ouverte comme par
+miracle, elle eût été bien étonnée. Il n'y avait rien dedans. Et alors
+eût-elle pensé que c'était la place réservée à ses lettres, à ses
+portraits, aux fleurs cueillies avec elle, à son gant arraché par lui.
+
+«Voyons! lui dit sa tante. Octave va rentrer et nous surprendre. Il
+nous fera conduire au poste comme des aventurières.--Ne craignez rien,
+ma tante, quand on vient ici par l'escalier dérobé, on est toujours
+bien reçu. Mais partons, parce que je ne veux pas que mon cousin me
+voie avant de m'aimer.--Que tu es enfant! Il ne t'aimera que s'il te
+voit.»
+
+Geneviève suivit sa tante en respirant la fleur des tropiques.
+
+
+
+
+VI
+
+LA MARGUERITE
+
+
+Il était dix heures du soir. Il neigeait. Paris tout encapuchonné,
+comme un bénédictin dans son blanc linceul, se disposait à courir les
+aventures.
+
+C'était la nuit du mardi gras; les derniers Romains, les Parisiens de
+la décadence, voulaient encore une fois, avant les jours sombres
+du carême, se couronner de roses et jeter leurs derniers bonnets
+par-dessus le dernier moulin de Montmartre.
+
+Tout s'en va! les moulins, les carnavals et Paris lui-même.
+
+Un vrai Parisien de la vraie décadence, Octave de Parisis, se
+préparait à cette belle nuit de carnaval, à l'ambassade de ----. Il se
+déguisait en Faust, cherchant l'amour: «un jeune gentilhomme vêtu de
+pourpre et brodé d'or, le petit manteau de soie roide sur l'épaule, la
+plume de coq au chapeau, une longue épée affilée au côté.»
+
+Allait-il, comme le vrai Faust, faire l'expérience de la vie? Et
+devait-il se dire aussi comme Faust: «Quel que soit l'habit que
+j'endosse, en sentirai-je moins les déchirements et les angoisses de
+mon coeur?»
+
+Octave prit un chandelier à deux branches pour se regarder dans une
+glace. Il voulait voir s'il avait bien l'allure de Faust. «Non,
+dit-il, j'aime mieux, bien décidément le bonnet et la houppelande du
+docteur.» Il revêtit l'autre costume.
+
+Ce fut alors que Monjoyeux le surprit dans sa répétition, je veux dire
+au moment où il s'étudiait devant le miroir. «Bravo! dit Monjoyeux en
+entrant, voilà le Docteur de la Science. J'espère bien que tu vas leur
+dire de fortes vérités, cette nuit, à ces païens qui ne croient pas
+à Jupiter, le dieu des dieux, le dieu d'Homère, de Phidias et
+d'Apelles.--Moi! dit Octave en serrant la main de son ami, je n'ai pas
+une pareille prétention.--Alors, pourquoi t'es-tu habillé en docteur
+Faust?--Pour effeuiller quelques Marguerites, s'il en reste.--Des
+mots, des mots, des mots! Je croyais que tu lisais La Rochefoucauld et
+non Rivarol.--Depuis que je sais par coeur La Rochefoucauld, je ne lis
+plus.--Tu as peut-être raison. La Rochefoucauld prend notre esprit
+après avoir pris notre coeur. Crois-moi, retrempe-toi dans Homère,
+Théocrite et toutes les bonnes bêtes de l'antiquité.--Veux-tu
+fumer?--Non, je ne fume plus.--Pourquoi?--Parce que c'est décidément
+trop à la mode de fumer. Je ne veux plus être de mon temps.--Homme
+antique!--Je venais te prier de venir demain voir ma Junon. Je veux
+qu'elle te rajeunisse de près de deux mille ans. Vois-tu, mon cher,
+l'antiquité c'est l'éternel pays des vingt ans, c'est le paradis
+retrouvé, c'est....--Chut! tu vas prêcher. L'heure est mal choisie,
+pour moi qui vais m'encarnavaliser. Parlons des Junons que nous avons
+«sculptées» à Monaco.--Ne parlons plus, pour parler bien. Je vais à
+la Cérémonie du _Malade imaginaire_: voilà mon carnaval; à minuit je
+serai couché, car je me lève matin. Adieu. Veux-tu voir une belle
+journée, lève-toi matin.
+
+C'est un ancien qui a dit cela.--Adieu, tu sais mon opinion sur les
+sept sages de la Grèce.--Oui, parce que tu ne les connais pas. Si tu
+les avais relus, tu ne dirais pas cette nuit tant de sottises à la
+dernière mode, ô homme d'esprit.»
+
+Et Monjoyeux souleva la portière en damas rouge pour sortir. «Encore
+un mot: s'il te reste une heure, relis Goëthe pour ne pas faire trop
+d'anachronismes.--Tu as raison, j'y avais pensé. Pour représenter
+Faust, il faudrait avoir la science de Faust, la science du diable.
+--Donne ton âme au diable! mais tu l'as donnée si souvent que le
+diable n'en voudrait plus. Adieu.»
+
+Octave alla à sa bibliothèque et prit le livre de Goëthe. Il le
+feuilleta d'abord et y pénétra bientôt, non pas avec la vaine
+curiosité d'un désoeuvré spirituel qui court les fêtes du carnaval,
+mais avec la curiosité d'un homme qui cherche le mot de la vie.
+
+Il sonna son groom, le citoyen Égalité, un nègre haut en couleur.
+«Egalité, mets du bois au feu et avertis le cocher que je ne sortirai
+qu'à onze heures.»
+
+A onze heures, Octave avait pénétré les profondeurs du génie de Goëthe.
+
+Je ne vais pas faire ici le tour de Goëthe. Il faudrait avoir le temps
+de faire le tour du monde. C'est une figure très étudiée, qui garde
+le sourire de bronze du sphynx: nul ne lui arrachera son dernier mot.
+Tout un monde est sorti de ses mains puissantes,--tout un monde: le
+paradis de l'amour, l'Olympe du beau et des passions. Mais, quoi qu'en
+disent les initiés, la lumière de Goëthe n'est pas le soleil: il a
+trop aimé l'heure nocturne. Quel miracle que le génie! Dieu n'a créé
+qu'une femme, Goëthe en a créé deux. Ève, elle-même, est-elle plus
+vivante en notre esprit que Marguerite et Mignon, ces deux symboles
+radieux qui voyagent à jamais dans le ciel idéal, mais qui demeurent
+femmes? Car Goëthe le panthéiste les a pétries en pleine pâte humaine.
+Là est le caractère du génie de Goëthe. Tout en parcourant les mondes
+dans ses poésies légendaires, il ne perd jamais pied; les personnages
+de sa comédie vont heurter les nues, sans cesser une heure d'être des
+hommes. Voilà pourquoi il est grand et humain dans le sens de l'art.
+Voilà pourquoi sa renommée étend ses frontières, pourquoi la France le
+traduit en vers et en prose, en peinture et en musique.
+
+La pendule sonna minuit. Il n'était que onze heures. «C'est étrange,
+dit Pariais, c'est la troisième fois que j'entends sonner minuit.»
+
+Il regarda le cadran. Il lui sembla que la petite aiguille tournait
+aussi vite que la grande. «Qu'est-ce que cela? dit-il.»
+
+Rêvait-il? Était-il devenu le jouet de ces somnolences lucides qui
+jettent l'âme dans les pénombres çà et là rayonnantes de la seconde
+vue?
+
+Il se souvint qu'un soir Lamartine l'avait inquiété dans son athéisme
+en lui parlant de l'âme des choses: cette vie insaisissable qui s'agite
+dans l'horloge, dans la lampe, dans l'air, dans le feu, dans le mur;
+qui parle par la voix des cloches, du vent, de la pluie, des échos, des
+flammes, du silence. «Quelle folie, dit-il en rejetant les affres
+nocturnes qui tombaient sur lui comme un suaire, il n'y a d'âme que
+dans le corps--et peut-être même qu'il n'y a pas d'âme du tout.»
+
+Il se remit devant l'âtre et rouvrit son livre. Il prit un charme
+étrange à cette lecture; pour la première fois son esprit fut illuminé
+de toutes les lumières fantastiques du chef-d'oeuvre allemand. «Un peu
+plus, dit-il en se promenant et se voyant dans un miroir de Murano,
+suspendu au-dessus d'une console, je me croirais Faust lui-même, mais
+où est Marguerite?» Goëthe a raison:
+
+ Faust chercha la science et trouva Marguerite.
+
+Et Parisis pensa à toutes les femmes qui avaient traversé sa vie. Un
+cortège de figures rieuses et éplorées passa dans son souvenir.
+
+Cependant il était onze heures. Il jeta sur son épaule son pardessus
+de fourrures et sonna Égalité.
+
+Comme il partait, il se vit encore dans le miroir de Venise. Il
+s'imagina qu'il se voyait double. «Satan,--dit-il, tout indigné contre
+lui-même,--tu as beau faire, tu n'es plus qu'un pauvre diable. On ne
+croit plus à Dieu, pourquoi croirait-on à Satan?»
+
+Don Juan de Parisis, ou plutôt ce soir Parisis-Faust, avait à peine
+traversé le premier salon de l'ambassade, qu'il vit devant lui, mais
+fuyant d'un pas discret, une Marguerite, non pas celle d'Ary Scheffer,
+mais celle de Goëthe lui-même.
+
+Octave atteignit bientôt cette Marguerite dans un embarras de
+mascarades, causé par un houx gigantesque qui piquait tout le monde.
+«Dis-moi, Marguerite, tu savais donc que je me déguiserais en
+Faust?--Oui je le savais.»
+
+Et Octave qui ne voulait jamais douter de rien: «Tu ne viens pas ici
+pour aller à l'Église? Veux-tu faire ton salut avec moi?--Je n'ai
+pas un péché sur la conscience.--Cela te sera compté plus tard.
+Viens--Mais vous êtes le diable, Faust!--Le diable n'a-t il pas emmené
+Jésus sur la montagne? La vertu ne triomphe que quand elle est en
+danger.--Et sur quelle montagne veux-tu m'emmener, Satan?--Là, à
+l'ombre de cette haie de femmes qui dansent.--Eh bien! parlez,
+tentateur.»
+
+Octave parla. Et, selon sa coutume, il parla bien. Mais la Marguerite
+n'était plus la fille de Goëthe; elle n'en avait que le masque.
+C'était un coeur vaillant qui n'avait pas peur du diable, quoiqu'elle
+eût peur de l'amour.
+
+Ce fut une jolie escarmouche de mots spirituels, tendres, passionnés
+quelquefois, plus souvent railleurs.
+
+La Marguerite cachait son émotion par une gaieté d'emprunt.
+
+«O femme! dit tout à coup Octave. Jusqu'ici vous n'avez parlé que pour
+masquer votre âme et votre coeur. Soyez franche une fois: pourquoi
+vous êtes-vous déguisée en Marguerite?--Pourquoi vous êtes-vous
+déguisé en Faust?--Je n'en sais rien. Une bêtise! Dès que je me suis
+vu ici, j'aurais voulu être sur la Jungfrau. Un homme bien né comme
+moi ne devrait se déguiser qu'en Pierrot.--Eh bien! c'est comme moi,
+qui ne suis pas plus mal née que vous: j'aurais dû me déguiser en
+Colombine.--O ma Colombine!--Chut! on vous écoute! Vous auriez le
+duel de Pierrot. Adieu, nous nous retrouverons. Voulez-vous mon
+secret?--J'écoute avec mon coeur.--Je me suis déguisée en Marguerite,
+parce que vous vous êtes déguisé en Faust.--Qui vous avait dit
+mon déguisement?--Je sais tout.--Marguerite, je vous aime.--Un
+peu.--Beaucoup.--Pas un mot de plus, car vous diriez: Pas du tout!»
+
+Marguerite disparut comme par enchantement. M. de Parisis eut beau se
+soulever sur la pointe des pieds, il lui fut impossible de savoir dans
+quel tourbillon elle s'était évanouie.
+
+«C'est dommage, dit-il. Elle est un peu maigre, ce qui prouve qu'elle
+est jeune, mais elle est charmante, et je suis tout enivré de la
+fraîche senteur des vingt ans qu'elle répandait autour d'elle. Mais,
+après tout, il ne faut jamais s'attarder, surtout au bal masqué, où un
+homme de mauvaise intention doit amorcer une aventure toutes les cinq
+minutes.»
+
+
+
+
+VII
+
+L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMÉE, L'AMOUR
+
+
+Après une spirituelle causerie avec la princesse de Metternich, où
+elle lui prouva que les femmes ne se masquaient que pour se démasquer
+le coeur, le duc de Parisis rencontra deux de ses amis, qui n'avaient
+pris, pour cette folie carnavalesque, que le petit manteau vénitien.
+
+C'était Rodolphe de Villeroy, attendant comme lui depuis longtemps
+sa nomination de ministre plénipotentiaire; c'était le vicomte de
+Miravault, qui avait jeté l'ambition aux orties pour devenir riche:
+homme de son temps, qui déifiait l'or, parce que l'or déifie tout.
+«Ah! bonjour, mon cher Faust, tu cherches la science? Tu te rappelles
+le vers: _Faust cherchait la science, il trouva Marguerite_.--Moi, je
+cherche Marguerite. Sais-tu où elle est passée?--Elle passe son temps
+à dire qu'elle aime beaucoup, comme toutes les marguerites.--Non. La
+mienne dit qu'elle n'aime pas du tout.»
+
+Octave s'empara d'un divan pour lui et ses amis.--«Asseyons-nous là,
+c'est le bon endroit. Les femmes vous marchent sur les pieds, mais les
+femmes sont si légères!--As-tu remarqué, dit M. de Villeroy au vicomte
+de Miravault, que Parisis ne trahit ras sa destinée? Il est né pour
+faire le malheur de toutes les femmes.--Excepté de la sienne, quand il
+en prendra une, ou quand il se laissera prendre.--Ne craignez rien,
+dit Octave; le piège à loup n'est pas encore tendu.--Prends garde, il
+y a des pièges à loup ici.--Et toi, Gaston, dit M. de Parisis, toi non
+plus, tu ne trahis pas ta destinée. Tu es si diplomate que tu n'en
+as pas l'air.--La diplomatie n'est qu'un chemin, ce n'est pas une
+carrière. Le vrai but, mon cher, c'est le pouvoir. Tu verras, quand je
+serai ministre,--non pas ministre à Rio ou à Tonkin, mais ministre des
+affaires étrangères,--tu verras si je trahis ma destinée qui est de
+gouverner les hommes!--Gouverner les femmes! dit Parisis! comme s'il
+fût convaincu de sa mission.--Vous êtes deux grands enfants, dit le
+vicomte de Miravault en montrant un napoléon: voilà la vraie royauté.
+Quand j'aurai sept ou huit cent mille de ces soldats-là, rangés en
+bataille, je serai maître du monde, maître de vos consciences, maître
+de vos femmes. Et moi, je ne tomberai pas du pouvoir, je ne verrai
+pas fuir les courtisans.--Vous poursuivez chacun une chimère, dit
+Parisis. Moi j'étreins la mienne.--Oui, mais toi tu te réveilleras un
+matin traînant la patte vers les Invalides de l'amour; car tu n'auras
+pas la suprême consolation d'être foudroyé au souper du commandeur.
+--C'est singulier, dit M. de Villeroy, nous sommes peut-être ici,
+après tout, les trois hommes les plus sérieux de cette fête: car nous
+avons tous les trois notre théorie et notre volonté. Moi, je m'appelle
+le Pouvoir.--Parce que tu n'es rien.--Toi, dit Miravault à Octave,
+tu t'appelles l'Amour, parce que tu l'as tué.--Toi, tu t'appelles
+l'Argent, parce que tu n'en as pas.»
+
+Un homme déguisé en diable à quatre écoutait aux portes. «Vous oubliez
+un ami qui s'appelle la Gloire,--La Gloire, dit Octave, ne vaut pas
+le diable.--C'est le diable à quatre, dit M. de Miravault en
+reconnaissant Monjoyeux.--Oui, c'est le diable à quatre, reprit
+Parisis en serrant la main du nouveau venu. Tu as voulu me surprendre
+en me disant que tu ne viendrais pas.--Oui, répondit Monjoyeux, j'ai
+voulu te voir au milieu de tes femmes et de tes mauvaises actions.» Et
+il prit sa part du divan.
+
+«Donc, reprit Octave, RODOLPHE DE VILLEROY aspire au POUVOIR;--Le
+second, MIRAVAULT, veut régner par l'ARGENT;--Le troisième, MONJOYEUX,
+tente les chimères de la GLOIRE;--Le quatrième, OCTAVE DE PARISIS, ne
+veut tenter que la FEMME.»
+
+Villeroy tordit sa moustache: «Eh bien! nous verrons dans un an ou
+dans dix ans qui est-ce qui se sera trompé.--Tous les quatre,» dit M.
+de Parisis.--Et il se leva pour entraîner ses amis au buffet. «Allons
+prendre des forces pour conquérir le monde.»
+
+
+
+
+VIII
+
+LE JEU DE CARTES
+
+
+En cette belle année, vers le carnaval, toutes les nuits du beau monde
+furent panachées par des mascarades de tous les styles. Ces folies
+enseignent la sagesse. La plupart des gens à la mode n'apprennent ou
+ne réapprennent l'histoire qu'en s'encarnavalisant, ce qui ne les
+empêche pas de faire les plus beaux anachronismes,--comme la célèbre
+Mme d'Amécourt, qui se déguisait en Frédégonde, avec des cheveux
+poudrés à la maréchale et deux mouches assassines.--Il est vrai
+qu'elle donna une raison aux pédants: la poudre à la maréchale
+indiquait l'esprit de conquête de Frédégonde, et les mouches
+assassines, ses armes déloyales; toutefois, cette nuit-là, Mme
+d'Amécourt n'eut pas le prix d'histoire de France.
+
+Parmi les bals masqués de l'hiver, il y eut encore, trois jours après
+la fête de l'ambassade, celui d'une grande dame célèbre à la Cour. On
+avait même dit qu'elle n'avait donné son bal que pour de très hauts
+personnages, mais elle le donnait pour tout Paris. Et comme dans
+tout Paris il y a de tous les mondes, les personnages de la Cour
+coudoyèrent peut-être quelques personnages du théâtre.--Après tout,
+où est la vraie comédie? où sont les vraies comédiennes?
+
+Je ne dis pas cela pour quatre belles dames qui, la veille, se
+rencontrant tout à propos, décrétèrent qu'elles iraient à ce bal
+déguisées en jeu de cartes, c'est-à-dire en dame de carreau,--dame de
+pique,--dame de trèfle--et dame de coeur. Trois de ces dames étaient
+illustres dans le beau monde:--la marquise de _Fontaneilles_, la
+duchesse d'_Hauteroche_, la comtesse d'_Antraygues_-- La quatrième
+était une jeune fille qui portait un grand nom: Mlle Geneviève de _La
+Chastaigneraye_.
+
+Le sort retourna pour elle la dame de coeur. «Tant pis, dit-elle,
+j'aurais voulu me déguiser en Jeanne d'Arc, c'est-à-dire en dame de
+pique.»
+
+Les quatre dames se jurèrent le secret au nom de la jeune fille, qui
+ne voulait pas se hasarder ainsi dans le monde, au nom de la duchesse,
+une vertu rigide et inaltérable, vraie femme de marbre qui était
+revenue des passions sans y être allée.
+
+Toutes pensaient, avec quelque raison, faire beaucoup de tapage dans
+ce bal déjà tapageur; elles ne voulaient pas que leurs noms courussent
+les journaux du lendemain.
+
+Naturellement, Octave de Parisis alla au bal masqué de Mme de ----. Il
+ne revêtit cette fois que le petit manteau vénitien. Presque à son
+entrée, il fut assailli par tout un jeu de cartes qui se dressa
+gaiement et bruyamment devant lui. C'étaient les quatre femmes qui
+s'étaient entendues la veille pour se déguiser en Dame de Coeur,--en
+Dame de Pique,--en Dame de Trèfle,--en Dame de Carreau.
+
+«On ne passe pas! lui cria la Dame de Trèfle d'une voix sonore comme
+l'argent.--Eh bien! c'est cela, dit Octave, emprisonnez moi tout de
+suite, mais emprisonnez-moi dans vos bras ou dans ceux de la Dame de
+Coeur.--Chut! dit la Dame de Carreau, la Dame de Coeur n'emprisonne
+personne dans ses bras ni dans ses vingt ans.--Qui sait? dit Octave
+avec un sourire moqueur.--Je le sais bien, moi! dit la Dame de Coeur
+sans déguiser sa voix.»
+
+Octave lui prit la main. «C'est étrange! dit-il en lui regardant les
+yeux: n'es-tu pas ma Marguerite de l'autre soir?--Qui sait? dit la
+Dame de Coeur.»
+
+Le flot poussait le flot, la vague entraînait la vague. Octave avait
+suivi son jeu de cartes à la porte d'un petit salon, où un diplomate
+déguisé en sorcier, mais qui ne savait pas trouver le mot, se dérobait
+à ses chutes bruyantes, devant les railleries de quelques femmes
+beaucoup plus sorcières que lui. M. de Parisis et les quatre dames
+s'emparèrent du divan sans s'inquiéter du pauvre diable.
+
+«Expliquez-moi cette légende, dit Octave en s'adressant à la Dame
+de Carreau, qui lui semblait la plus gaiement babillarde; pourquoi
+êtes-vous ainsi déguisées toutes les quatre? Qui est Rachel, qui
+est Argine, qui est Agnès, qui est Pallas?--C'est peut-être tout
+simplement, dit la Dame de Carreau, parce que les hommes aiment
+les cartes. Après cela, si tu aimes à déchiffrer les symboles, les
+énigmes, les hiéroglyphes, regarde bien.»
+
+M. de Parisis dévisagea les quatre femmes à travers leur masque.
+
+«Je commence par reconnaître, dit-il, que vous êtes toutes les quatre
+fort jolies.--Sache, mon cher, répondit la Dame de Carreau, que nous
+sommes de trop bonne maison pour nous masquer si nous n'étions pas
+jolies.--Il n'y a que les bourgeoises cherchant une aventure qui osent
+mettre un loup sur leur museau quand il est vilain.--Toi! tu as fait
+tes humanités à l'université de M. de Balzac.--Je n'ai jamais lu qu'un
+seul livre: Saint-Simon.--Tu te vantes, c'est pour me faire croire que
+tu sais lire toute seule dans le livre des passions. Mais pourquoi
+as-tu choisi le rôle de la Dame de Carreau?--Parce que je suis une
+Agnès?--Oui, une Agnès Sorel. Mais où est ton roi?--Ça et là, dans les
+salons, je ne sais où, en bonne fortune avec quelque domino pistache.
+
+M. de Parisis s'était penché vers la Dame de Pique. «Voilà ma dame,
+dit-il; elle s'appelle Pallas; elle a été consacrée par Jeanne d'Arc;
+c'est la sagesse, c'est la victoire, c'est le sacrifice!--C'est cela,
+dit la Dame de Pique, volontiers vous me brûleriez vive sur le bûcher
+de vos amours, monsieur Don Juan!--Et moi, qui suis-je? je demande
+l'explication de la gravure, demanda la Dame de Trèfle.--Toi tu
+t'appelles Argine, tu es la reine, tu es le pouvoir, le despotisme, la
+tyrannie. Veux-tu m'enchaîner à tes pieds?--Je te connais: tu trouves
+déjà que les chaînes de roses sont trop lourdes. Eh bien! mon cher, tu
+ne sais pas déchiffrer les hiéroglyphes du moyen âge. Je ne suis pas
+le pouvoir, je suis mieux que cela: je m'appelle l'or.--Et moi! je
+suis l'amour, dit la Dame de Pique, si on veut bien le permettre.»
+
+La Dame de Coeur se récria: «Non, tu n'es pas l'amour, tu n'es que la
+galanterie, car tu n'es que le portrait d'Isabelle de Bavière.--Je
+n'ai qu'un mot à dire, je suis la Dame de Pique: c'est la dame de
+coeur, sinon la Dame du Coeur.--Non, tu es la dame des coeurs.--Et
+qui donc est l'amour, Octave? reprit la Dame de Coeur.--L'amour, lui
+dit-il avec une voix caressante, c'est toi et je t'aime.--L'amour, lui
+répondit-elle, c'est moi, et je ne t'aime pas.--Vous avez dit cela,
+mais comme une femme qui n'a jamais parlé d'amour. Vous êtes adorable
+dans votre émotion.»
+
+Mlle de La Chastaigneraye ne pouvait cacher les battements de son
+coeur.
+
+Je ne veux pas redire mot à mot tout ce qui se débita d'extravagant
+dans le petit salon jaune. Octave de Parisis s'amusait beaucoup à ce
+jeu. Les quatre dames lui montraient toutes les variétés de la femme,
+depuis les cimes bleues de l'idéal jusqu'aux abîmes de la passion.
+
+Là, il y avait la vertu et la volupté, la candeur qui se hasarde au
+précipice, et la malice savante qui se moque de tout.
+
+«Dans l'antiquité, dit tout à coup M. de Parisis, Praxitèle prenait
+sept femmes pour trouver la beauté: si vous voulez, ma Dame de Pique,
+ma Dame de Carreau, ma Dame de Coeur, ma Dame de Trèfle, je vous
+prendrai toutes les quatre pour trouver l'amour.--C'est cela, dit en
+riant la Dame de Carreau, ce sera un accord parfait.--Vous ne
+serez jamais sérieux, mon cher Octave, continua la Dame de Trèfle.
+Regardez-moi, et devenez un homme d'or, j'ai failli dire un homme
+d'ordre. Vous êtes en train de vous ruiner, prenez garde; quoi qu'en
+disent les moralistes, l'or, c'est le bonheur.--Non, dit la Dame de
+Carreau, le bonheur, c'est le pouvoir.--Tais-toi, ambitieuse, dit la
+Dame de Pique, le bonheur, c'est la passion.»
+
+Octave avait écouté en silence; il se tourna vers la Dame de Coeur:
+«Et vous, vous ne dites rien?--C'est que je ne suis pas si savante,
+moi.»
+
+Octave se pencha vers elle pour lui parler à l'oreille. Elle
+tressaillit et s'offensa, car tout en lui parlant, il touchait ses
+cheveux de ses lèvres. Que lui dit-il?
+
+Pour la première fois, il se fit un silence éloquent.
+
+Octave entendit ces mots murmurés à demi-voix par la Dame de Trèfle
+et la Dame de Pique: «C'est la province qui triomphe!--La province!
+pensa Octave, je ne connais pas la province.»
+
+Et d'un oeil profond, il tenta encore une fois de voir le dessous des
+masques. «Donc, reprit il tout haut, vous m'êtes apparues toutes les
+quatre comme les quatre images de la vie: L'OR, LE POUVOIR, LA GLOIRE,
+L'AMOUR. Je vous avouerai que le hasard me joue de singulières
+comédies, depuis quelques jours. Je ne parle pas d'une vision qui
+m'est apparue sur le coup de minuit; mais au bal de l'ambassade, il
+y a trois nuits, nous causions avec trois de mes amis: De L'OR, DU
+POUVOIR, DE LA GLOIRE, DE L'AMOUR. «C'est tout simple, dit la Dame de
+Carreau, ce sont les quatre vertus cardinales. On ne peut pas faire un
+pas sans marcher sur la queue de leur robe.»
+
+En disant ces mots, la Dame de Pique entraîna ses trois amies à
+d'autres aventures.
+
+Sur le seuil du petit salon, la Dame de Coeur se retourna vers M. de
+Parisis et lui dit:--C'EST LA! Octave se demanda sérieusement s'il
+rêvait. Il voulut la ressaisir, mais elle s'était envolée.
+
+
+
+
+IX
+
+LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR
+
+
+Une demi-heure après dans ce petit salon bleu, Octave retrouva seule
+la Dame de Pique.
+
+«Diogène cherchait un homme, lui dit-elle. Il n'a pas trouvé. Toi,
+tu cherches une femme et tu ne trouveras pas.--Je ne trouverai pas
+ici?--Ni ici, ni au bout du monde, ni plus loin encore.--Pourquoi?
+demanda Parisis.--Pour deux raisons.--La seconde, c'est qu'il n'y a
+pas de femmes.--Ni ta main droite, ni ta main gauche ne sont dignes
+de dénouer...--Ta ceinture dorée.--Non, les rubans des souliers d'une
+jeune fille, belle de toutes les beautés de la jeunesse et de toutes
+les beautés de la vertu.»
+
+Parisis regarda ses mains. «Mes mains? Après tout je m'en lave les
+mains.--Oui, comme la femme de Barbe-Bleue lavait sa clé. Il n'y a que
+les larmes de la pénitence...--Est-ce que tu te repens. Veux-tu
+te repentir avec moi? car on se repent toujours dans les bras de
+quelqu'un.--Tu as lu cela quelque part.--Peut-être.--Tout a été dit
+et tout a été imprimé.--Mais on peut avoir de l'esprit sans écouter à
+ta porte.»
+
+Mme d'Antraygues était très émue. C'était une femme romanesque, mais
+c'était la première fois qu'elle se hasardait dans les périls d'une
+pareille causerie «Dites-moi, Monsieur, pourquoi me dites-vous _tu_
+avec tant d'impertinence?--Madame, je vous parle comme je parlerais à
+Dieu: O mon Dieu, tu es si bon, que tu écouteras ma prière! O Madame,
+tu es si belle, que tu me diras ton nom!
+
+Les violons préludèrent à _la Fée Tapage_, le quadrille endiablé. «On
+va danser, si nous allions là-bas sur le canapé qui s'ennuie.--Prenez
+garde, c'est le sofa de Crébillon II, il dira vos secrets.»
+
+La Dame de Pique avait pris toute la place. «Et moi? dit Octave.--La
+belle question. Quand vous montez en coupé avec Mlle Olympe ou Mlle
+Cora, comment faites-vous?--Vous avez raison.» Octave ne détourna pas
+d'une main discrète les jupes de la dame, il ne fit pas de manières
+pour s'asseoir dessus. «Chut, dit Mme d'Antraygues. Regardons ce
+quadrille.»
+
+C'était le plus éblouissant tableau de carnaval que jamais Gavarni
+ait rêvé. Le Soleil dansait avec la Lune, il avait pour vis-à-vis un
+Buisson-de-Roses et une Gelée-Blanche.
+
+Parisis se pencha amoureusement vers la Dame de Pique et lui dit à
+l'oreille dans un baiser: «Veux-tu m'aimer?--Je ne m'en consolerai
+jamais. Et puis, tu n'amuserais pas mon coeur.--Que cherches-tu,
+toi?--Rien, car je sais que je ne trouverais pas. Si je cherchais, je
+chercherais l'amour.--C'est toute mon ambition. Veux-tu chercher avec
+moi? Ah! si tu savais comme j'aime l'amour.--Tu adores et tu n'aimes
+pas.--T'imagines-tu donc que l'amour ait élu domicile chez les femmes
+du monde? L'amour est comme le diable: il hante plus les filles
+perdues que les vierges. Crois-tu que Des Grieux n'aimait pas Manon
+avec toute la force humaine, avec toutes les aspirations divines? Va,
+Des Grieux était un homme et Manon était une femme, l'homme et la
+femme que nous cherchons.»
+
+Octave regarda la Dame de Pique. «Si j'étais l'homme et si tu étais la
+femme!»
+
+M. de Parisis entendit encore cet écho bien connu: «CE N'EST PAS LA.»
+Il regarda autour de lui et ne vit que le tourbillon. «Tu me compares
+à Manon Lescaut, dit la Dame de Pique.--A Virginie, si tu veux, à
+Béatrix, si tu aimes mieux, à Marguerite, à toutes celles qui ont
+aimé.--Les lauriers sont coupés: je suis mariée.--Je le savais. Une
+jeune fille ne parlerait pas si bien et n'écouterait que son danseur.
+Rassure-toi: il n'y a que les femmes mariées--de la main droite ou de
+la main gauche--qui soient romanesques. La jeune fille aujourd'hui
+n'est que fanfaronesque. Elle rit de tout, parce qu'elle n'a pas
+pleuré.--Parce qu'elle n'a pas assez pleuré. Moi aussi je ris de
+tout.--Excepté de ton coeur.--Ne parlons pas des absents.--Ah! il n'y
+a personne là?»
+
+M. de Parisis mit tout doucement la main sur le coeur de la
+
+Dame de Pique. «Voilà un coeur capitonné.--Vous savez que je ne suis
+pas une mappemonde et que je n'aime pas les géographes.» La Dame de
+Pique prit tout doucement la main d'Octave et la mit à la porte.
+«Est-ce qu'on nous voyait? lui demanda-t-il avec impertinence, mais de
+l'air du monde le plus naïf.--Non, répondit-elle simplement, mais je
+me voyais.»
+
+M. de Parisis pensa qu'il s'était trompé en prenant le chemin de
+traverse. Il sentit qu'il n'était plus si près d'elle et voulut se
+rapprocher, mais plus il avança plus il perdit de terrain. «Si vous
+saviez mon âge....--Je sais votre âge. La femme a beau se masquer,
+elle se trahit à chaque mot. En vain elle a traversé la diplomatie,
+elle a fait un cours de machiavélisme, en vain elle a l'expérience,
+ce fruit amer qui empoisonne le coeur, elle dit tout, en voulant tout
+cacher.--Vous êtes si profond que je ne comprends pas.--Une femme
+comme vous, madame, a toujours vingt-cinq ans. Vous avez vingt-cinq
+ans, parce que vous savez par coeur l'encyclopédie de l'amour, la
+science des coquineries autorisées et des coquetteries permises. Vous
+avez vingt-cinq ans, parce que vous jouez l'esprit et la bêtise à s'y
+méprendre, parce que vous défendez le quadrilatère en sachant bien
+qu'on peut passer à côté et surprendre Venise sans s'inquiéter de
+Vérone. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous avez mis Dieu et le
+démon dans vos affaires.--C'est tout. Est-ce que vous êtes petit-fils
+de Labruyère?--Oui--Et depuis quand, s'il vous plaît, ai-je vingt-cinq
+ans?--Depuis cinq minutes.»
+
+La Dame de Pique respira. «Vous vous trompez, Monsieur, j'ai vingt-cinq
+ans depuis cinq ans.--Non, Madame, j'ai vu votre cou, j'ai respiré vos
+cheveux, j'ai senti votre coeur.--Oui, je vous vois venir, car vous n'y
+allez pas par quatre chemins. Vous voulez me coiffer d'un de vos
+poignards. J'en ai vu déjà ce soir trois ou quatre dans les chevelures
+de ces dames.»
+
+Chaque fois que Parisis était heureux en amour, il piquait dans la
+chevelure de la femme,--plus ou moins heureuse avec lui,--un petit
+poignard d'or pas plus grand que le doigt. Était-ce un sacrificeaux
+dieux, ou était-ce pour marquer sa conquête?
+
+Les amoureux improvisés allaient bon train, mais une Giboulée, au bras
+d'un Soleil, vint se jeter à la traverse en disant à Mme d'Antraygues:
+«Ma chère, votre mari vous cherche: vous savez où vous devez vous
+retrouver?--Oui, mais après le souper, dit la Dame de Pique.» Et se
+levant: «Adieu, Monsieur, à l'an prochain.»
+
+Octave suivit un peu la Dame de Pique, il questionna autour de lui,
+mais bientôt il fut emporté dans le groupe de la duchesse de Persigny
+qui voulait le railler sur son jeu de cartes--biseautées--selon son
+expression. «Pas si biseautées que cela, dit une voix dont le timbre
+d'or fit tressaillir Octave.»
+
+C'était Mlle de Chastaigneraye: la Dame de Coeur.
+
+
+
+
+X
+
+LE BAISER DE DON JUAN
+
+
+Octave ne fit pas de façons pour fuir la duchesse. Il saisit la main
+de la Dame de Coeur et la passa à son bras avec toutes les caresses
+d'un amoureux: «Laissez-moi défaire votre gant, lui dit-il, je vous
+dirai qui vous êtes.»
+
+Et Octave développa une théorie sur la physionomie de la main. Pour
+lui, la main c'était le blason, c'était les armes parlantes.
+
+La Dame de Coeur avait la pudeur du gant. «Pour moi, dit-elle, je
+n'ai pas besoin de votre main pour vous dire qui vous êtes.--Eh bien,
+parlez-moi de moi-même, je vous jure que je ne me connais pas.»
+
+La Dame de Coeur, qui avait une bonne grâce charmante, avec un esprit
+d'ange et de démon, lui parla de sa famille, de sa jeunesse, de ses
+aventures. Il était ravi et effrayé, comme si sa conscience se fût
+dressée devant lui.
+
+Tout en constatant sa bravoure, son intelligence, son grand air, elle
+peignit sous ses yeux, d'un trait rapide, tous les Parisis qui avaient
+joué un grand rôle. Devant de tels portraits, il s'inclinait avec
+humilité, lui qui était toujours si fier. Cette histoire, la Dame de
+Coeur la conta à Octave, comme une bonne fée qui l'eût suivi partout
+depuis son berceau. Elle lui parla de sa mère avec une expression qui
+le toucha au coeur. Elle lui parla de l'Amérique et de la Chine comme
+un vrai compagnon de voyage. «Après tout, dit-elle, qu'avez-vous
+rapporté d'Amérique? une poignée d'or! Qu'avez-vous rapporté de la
+Chine? un éventail! N'allez-vous pas vous croire un héros parce que
+vous avez pris Pékin? J'oubliais, parlez-moi donc de votre Chinoise,
+car ç'a été l'histoire de tout Paris, ô don Juan de Parisis!--Ne
+parlons jamais des femmes d'hier,» murmura Parisis.
+
+Et comme s'il voulût dire un secret à la Dame de Coeur, il baisa ses
+beaux cheveux rayonnants. Il les brûla.
+
+Mlle Geneviève de la Chastaigneraye se leva tout indignée et toute
+rougissante. Le masque la dévorait.
+
+Elle avait pu s'aventurer dans son innocence à jouer son jeu dans
+cette partie de cartes, mais si elle trouvait doux de parler à Octave,
+elle s'offensait d'être touchée par Don Juan.
+
+Octave tressaillit à ce beau mouvement. La pudeur a une éloquence qui
+attère le plus roué.
+
+La Dame de Coeur s'éloigna dans sa chaste dignité, sans que le duc de
+Parisis osât lui reprendre la main pour la retenir.
+
+La mascarade était abracadabrante; on avait épuisé tous les symboles;
+on coudoyait l'Ange des ténèbres et des Cocotes--en papier--les
+Cocotes des enfants. Il y avait un Assuérus, un Sarcophage, un
+Obélisque, une Nuit et une Mille et une Nuits; un mâlin s'était
+déguisé en Facteur pour être un homme de lettres. Il y avait un Orage
+et une Tempête; il y avait une Californie que tout le monde demandait
+en mariage. Et des Incroyables et des Mauresques, et des Vallédas,
+et des Almées, et des Repentirs, et des Diablesses et des
+Poupées--beaucoup de poupées.
+
+Mais le grand tapage de la soirée, après le jeu de cartes, ce fut
+l'entrée triomphale du cortège de Cochinchinois portant sur un
+palanquin l'Impératrice de la Chine. Tout le monde se figura que
+c'était la Chinoise de M. de Parisis.
+
+Vainement Octave courut tout le bal pour retrouver ses cartes: les
+quatre dames étaient parties. Vainement il questionna tout le monde:
+aucune d'elles n'avait soulevé son masque. Ceux qui avaient tenté
+de jouer à ce jeu-là n'avaient pas retourné le roi, ils avaient été
+traités comme des valets; on mettait beaucoup de noms sur les masques,
+mais nul ne mit les vrais noms. C'était la première fois que quatre
+femmes gardaient si bien leur secret.
+
+Quoiqu'elles fussent parties, le bal conservait, hormis pour Octave,
+toute sa gaieté et toute sa physionomie. Il retrouva Monjoyeux; ils
+débitèrent des sottises comme au bal de l'Opéra; car là ou là-bas,
+c'est toujours le même esprit.
+
+A cet instant, un personnage entra comme un simple mortel. Il était
+encapuchonné dans un domino noir. Rien ne le désignait à la curiosité.
+Il n'avait ni la taille, ni la désinvolture d'un vainqueur. Son oeil
+ne jetait pas des feux bien vifs; sa riposte ne prouvait pas beaucoup
+de présence d'esprit. D'où vient pourtant que ce personnage fut très
+remarqué à son arrivée? C'est que plusieurs femmes inoccupées se le
+disputèrent avec passion. Qu'y avait-il donc dans ce domino? «Je te
+dis que c'est lui, murmura une de ces dames à l'oreille de Parisis.»
+
+Bientôt le bruit se répandit que le nouveau venu n'était rien autre
+que l'empereur de la Chine--un souverain fort aimable qui voulait que
+rien ne lui fût étranger dans son empire. La vie était pour lui un
+livre toujours ouvert. Il voulait faire le bonheur de tout le monde.
+Mais ce jour-là c'était par les femmes qu'il commençait. Il avait bien
+raison: quiconque veut bien gouverner les hommes doit vivre avec les
+femmes. Aussi la duchesse de Portalèze lui disait que Napoléon 1er
+regrettait, à Sainte-Hélène, de n'avoir pas suivi ce conseil de la
+sagesse des nations.
+
+On continuait à se montrer le personnage. Les femmes se jetaient
+devant lui étourdiment, pour se jeter dans son chemin. «Tu t'imagines,
+dit l'une; que c'est l'empereur de la Chine, c'est le duc d'Albe,
+c'est Persigny.--Persigny! Il est là-bas, avec cette grande pyramide
+qui voudrait bien être son tombeau.--Il doit bien la connaître,
+pourtant, lui qui a écrit un volume sur les Pyramides.--Ne me parle
+donc pas de cette femme, c'est une momie. J'ai toujours peur qu'elle
+ne m'ensevelisse dans ses bandelettes.»
+
+Roqueplan passait là: «Persigny n'est pas si bête, dit-il, ce n'est
+pas lui qui disputera cette momie pyramidale au jeune Werther qui
+l'aime de toute la ferveur de ses vingt ans.--Après cela, ajouta
+Roqueplan, avec son malin sourire, je ne dois pas m'étonner de cet
+amour, puisque je l'aimais déjà quand j'avais vingt ans.»
+
+Et il donna la main à un autre homme de beaucoup d'esprit, le
+commandeur de Niagara, qui débitait en zézeyant un beau sonnet sur
+Venise sauvée, à l'Impératrice--de la Chine,--qui avait bien travaillé
+pour cela.
+
+Un domino bleu de ciel passait; Octave reconnut une marquise de ses
+amies. «Ma belle marquise, tu t'es taillé une robe dans ton ciel de
+lit--ton seul ciel.» La marquise ne répondit pas. «J'espérais que tu
+allais me dire une bêtise.--Non: j'en fais faire.»
+
+Mme de Pontchartrain passa déguisée en Firmament et s'arrêta devant
+Octave. «Comment me trouves-tu?--Belle comme le jour.--Alors tu ne me
+connais pas.--Belle comme la nuit. Tu vois bien que je te connais.»
+
+Mlle de Chantilly passa déguisée en Pie. «Ah! ma chère, lui dit M.
+de Parisis, pourquoi avez-vous pris ce plumage-là? car cela ne vous
+déguise pas. Je vous reconnais au premier mot.--Vous avez perdu une
+belle occasion de vous taire.--Et vous, vous l'avez trouvée.»
+
+Une femme avait eu l'esprit de se déguiser avec les modes
+d'aujourd'hui sans les exagérer. «N'est-ce pas, Messieurs les
+philosophes, que ma robe me déshabille bien? Je suis si facile à
+habiller!--Tu parles par antiphrase.»
+
+La «Mode du jour» souleva son sein sur la gaze, comme Vénus sur
+la vague. «C'est un sein qui échoue.--Non, par malheur il flotte
+encore.--Voilà une femme qui a passé le pont-levis du faubourg
+Saint-Germain. Regardez-moi ses mains, elles viennent des croisades.
+--Ne t'imagine pas qu'elles se sont croisées en chemin avec celles
+de tes aïeux.--Passe-tu encore par ta croisée, quand ton mari ferme
+la porte, fille des croisés?--Retire-toi donc de mon Étoile, dit
+Monjoyeux à une femme maigre déguisée en Algue-Marine, qui lui jeta ce
+mot:--Monsieur Mardi-Gras!--Il n'y a qu'une nuit entre nous, mais je
+ne la passerai pas, Madame Mercredi-des-Cendres.»
+
+Le prince Rio débusqua. «Que cherches-tu? lui demanda Octave.--Une
+femme perdue.--Ici, mon cher, ce n'est pas un renseignement.--Voici la
+blonde madame ---- qui était si brune l'an passé; on voit qu'elle a
+touché à la lune rousse. Vois donc, comme elle est vêtue en musique
+d'Offenbach.--Oui, déréglée comme un papier de musique.»
+
+On débitait des mots à toutes les effigies; c'était plus souvent des
+gros sous que des pièces d'or. On n'avait pas puisé dans l'arsenal
+de l'hôtel Rambouillet. Le fusil à aiguille a démonétisé ces armes
+d'autrefois, si courtoises qu'elles ne touchent plus.
+
+Octave s'esquiva à l'anglaise. Miravault lui dit:
+
+«Tu t'en vas parce que tu n'as plus de coeur dans ton jeu.--Vous vous
+trompez, mon cher, dit Monjoyeux à Miravault, ce n'est pas le coeur qui
+pique.»
+
+
+
+
+XI
+
+LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE
+
+
+Parisis s'endormit à l'aurore, mécontent de lui dans ce massacre des
+coeurs. Cependant, sur le soir, il reçut deux lettres par la poste,
+comme un simple mortel qu'on ne traite pas en ambassadeur.
+
+Voici la première:
+
+ Ces bals, ces fêtes, ces folies, n'était-ce pas comme le poëme de
+ Goëthe, tout y dansait, les idées et les coeurs.
+
+ Avez-vous reconnu Marguerite, ô Faust?
+
+ Dans le livre de la vie, comme dans le livre allemand, vous n'avez
+ pas reconnu une marque à la page. C'ÉTAIT LA! Adieu pour jamais.
+
+ UNE DAME DE COEUR.
+
+«Je connais cela, dit Octave, le mot jamais se traduit souvent par
+vingt-quatre heures. Si la nuit porte conseil, c'est aux femmes.
+Demain Marguerite, un peu moins offensée que cette nuit quand j'd
+baisé ses cheveux, taillera encore sa plume pour écrire à Faust.»
+
+Octave respira la lettre et y reconnut une vague et lointaine odeur de
+violette. Elle était écrite sur du papier anglais sans armoiries.
+
+Octave avait brisé le cachet sans le regarder; il ramassa l'enveloppe
+tombée à ses pieds et y retrouva écrit en arabe ce mot: «C'EST LA!»
+qui le poursuivait depuis minuit. «Voyons la seconde lettre; elle va
+peut-être m'expliquer la première,» murmura Octave.
+
+Avant de briser le cachet, il le regarda; il y vit une couronne de
+comtesse, mais on avait brouillé l'écusson. «C'est peut-être une vraie
+comtesse,» dit-il.
+
+C'était une écriture anglaise sur du papier français. Il lut:
+
+ Figurez-vous,--Monsieur et ennemi, puisque vous m'avez fait la
+ cour,--que je vous écris avec un loup sur la figure pour me cacher
+ à moi-même ma rougeur.
+
+ Oh! la curiosité! Vous allez me trouver trois fois folle; je
+ voudrais maintenant que toute la vie fût un bal masqué.
+
+ Comment s'amuser à visage découvert? On doit faire une si bête de
+ mine quand on écoute un amoureux qui dit: Je vous aime; quand on
+ lui répond sur la même musique: je ne vous aime pas.
+
+ Le malheur, c'est que les bougies sont éteintes et que le masque
+ est tombé.
+
+ Irez-vous au bal de la Cour? Je vous verrai après-demain chez la
+ plus spirituelle des ambassadrices, mais ce sera comme à l'Opéra,
+ où la musique empêche d'entendre les paroles.
+
+ Et, d'ailleurs, malgré votre désinvolture un peu trop
+ _désinvoltée_, vous n'oserez pas mettre vos pieds dans ce bouquet
+ de fleurs que ces Messieurs de la Chronique appellent la Corbeille
+ ou le dessus du Panier.
+
+ Demain vous irez au Bois. Je vous y convie pour votre santé. Par
+ ordonnance du médecin, vous ferez trois fois le tour du Lac de
+ droite à gauche.
+
+ Moi, par ordonnance de mon coeur, je ferai trois fois le tour du
+ Lac de gauche à droite.
+
+ Mais chut! Monsieur, je crois que vous soulevez mon masque.
+
+ LA DAME DE PIQUE.
+
+«Voilà qui est bien, dit Octave, deux sur quatre qui ont écrit en
+se réveillant à midi. A la prochaine distribution, les deux autres
+lettres m'arriveront peut-être.»
+
+Le duc de Parisis se promenait dans sa chambre, «Ce sont là,
+reprit-il, des lettres qui me dispensent de répondre. C'est toujours
+cela.» Il avait tous les talents pour devenir ambassadeur: il ne
+parlait jamais qu'aux femmes et n'écrivait jamais. Et pourtant nul
+comme lui ne savait cacheter une lettre. On eût dit un graveur en
+pierres fines, tant il marquait ses armoiries avec pureté et avec
+précision. Et quel suave parfum s'exhalait de la cire? Ses lettres,
+écrites sur un irréprochable papier wathman qui avait de l'oeil et de
+la main, donnaient toutes les curiosités de les lire. Par malheur, il
+n'y avait rien dedans.
+
+Octave avait trop d'esprit pour le dépenser en belles lettres. Il
+avait horreur des phrases toutes faites et de l'esprit convenu. Quand
+il écrivait à sa maîtresse, c'était par deux mots: «_Je t'attends!»_
+Ou bien: «_Attends-moi!_»
+
+C'était tout. Pas un mot de plus. N'avait-il pas raison? Ce qu'on aime
+dans la lettre, c'est le cachet, c'est le premier mot. _Attends-moi!_
+Il y a toute une page dans ce mot.
+
+Quand le duc de Parisis écrivait ces deux mots à une femme comme il
+faut, il était encore plus éloquent, car la vraie éloquence dans
+la vie, c'est l'amour, c'est l'action. Et ces deux mots de la main
+d'Octave rappelaient un homme d'action.
+
+Octave avait relu les deux lettres de la Dame de Coeur et de la Dame
+de Pique. «Tout bien considéré, dit-il, je leur donne mon coeur. La
+Dame de Trèfle et la Dame de Carreau sont des endormies, des coquettes
+ou des bégueules.»
+
+Monjoyeux entra sur ce mot. «Des bégueules! dit-il en prenant une pose
+théâtrale.--Oui, des bégueules, je ne retire pas le mot, mais cela ne
+te regarde pas, mon cher Monjoyeux.»
+
+Et, naturellement, Octave raconta ses nocturnes aventures à son ami.
+«J'ai vu tout cela. Voilà de belles équipées! comme si tu n'avais
+pas assez de femmes sur les bras!--On n'a jamais trop de pain sur
+la planche.--Te voilà repris par les illusions. Mais tu seras bien
+attrapé quand tu verras le dessous des cartes. Ta Dame de Pique aura
+aimé le genre humain, ta Dame de Carreau sera grêlée, la Dame de
+Trèfle aura le nez rouge et la Dame de Coeur...--Chut, dit Octave,
+pas un mot sur celle-là.»
+
+
+
+
+
+XII
+
+LE TOUR DU LAC
+
+
+Quoique le temps fût abominable, à quatre heures Octave était à cheval
+pour faire le tour du Lac. Il bravait la bise, la neige et le verglas.
+Il y avait peu de voitures. Il jugea qu'il ne lui serait pas difficile
+de reconnaître celle qui signait la Dame de Pique.
+
+Le ciel sombre avait jeté des teintes grises dans son imagination.
+«Monjoyeux a peut-être raison, pensait-il, le chapitre des illusions
+perdues va commencer.»
+
+Un petit coupé que traînaient deux chevaux de race débusquait
+au-dessus du rocher. «C'est peut-être cela, dit Octave.» Et il
+s'inclina, comme sans y penser. C'était à la fois un salut ou un
+mouvement de curiosité. La dame tint bon, elle ne dérangea pas sa tête
+d'un millimètre. «Non, il est impossible que ce soit celle-là!» dit
+Octave qui avait reconnu la comtesse d'Antraygues.
+
+Son cheval était déjà à vingt pas du coupé quand il détourna la tête.
+
+La comtesse d'Antraygues s'était trahie; elle avait soulevé
+l'abat-jour du petit oeil-de-boeuf. «Est-ce que ce serait elle?» se
+dit Octave.
+
+Il voulut tourner bride, mais il aima mieux être discret; il continua
+sa route, jurant qu'il saurait à quoi s'en tenir à la seconde
+rencontre, ce qui ne l'empêcha pas de jeter un coup d'oeil scrutateur
+dans les autres voitures. Son imagination était déjà prise par
+Mme d'Antraygues. C'était une des plus jolies femmes des fêtes
+parisiennes. Elle n'avait pas la beauté sculpturale, mais elle avait
+la beauté charmeuse; je ne sais quoi dans les yeux et dans la bouche
+qui triomphe plus sûrement des hommes que le jeu des lignes absolues.
+
+Parisis l'avait rencontrée ça et là dans les plus beaux salons, mais
+à de rares intervalles; elle passait la moitié de son temps en
+Angleterre et vivait beaucoup dans son hôtel, un des plus jolis nids
+de l'avenue de la Reine-Hortense, quoique son mari n'y fût presque
+jamais,--on pourrait dire, parce que.
+
+A la seconde rencontre elle sourit; mais Octave, qui s'y entendait,
+vit l'émotion à travers le sourire. Cette fois il ne douta plus et
+éperonna son cheval pour faire deux fois le tour du lac pendant que
+Mme. d'Antraygues faisait son troisième tour.
+
+Il aurait pu simplifier cette tactique, mais il pouvait compromettre
+la comtesse; sans parler du cocher et du valet de pied, il y a
+toujours, au Bois, des yeux vigilants, envieux, jaloux.
+
+Ce n'étaient pas les yeux de M. d'Antraygues, qui passait sa vie
+au club, à fumer ou à jouer, quand il n'était pas enfermé dans
+l'appartement de Mlle. Eva, surnommée Belle-de-Nuit.
+
+A la dernière rencontre, Mme. d'Antraygues pencha tout à fait la tête
+à la portière, avec la coquetterie d'une femme qui s'est trop cachée
+sous l'éventail et qui est fière de montrer sa figure. Elle semblait
+dire: «Vous voilà bien attrapé; vous pensiez que j'étais laide et je
+suis jolie.»
+
+Le coupé partit au grand trot pour remonter l'avenue de l'Impératrice.
+Octave le dépassa pour revoir encore la comtesse et pour qu'elle eût
+de ses nouvelles en rentrant à son hôtel. En effet, quand elle rentra,
+après un tour dans les Champs-Èlysées, sa femme de chambre lui remit
+une boîte de dragées.
+
+«D'où cela vient-il? demanda Mme. d'Antraygues.--D'une dame des amies
+de madame la comtesse, qui sans doute a été marraine.--Il n'y avait
+pas de lettre?--Non, madame.--Qui a apporté cela?--Un nègre.--C'est
+singulier, dit la comtesse, mes amies n'ont pas de nègre.»
+
+Elle eut un pressentiment. Dès qu'elle fut seule, elle ouvrit la
+boîte.
+
+«Point de carte! dit-elle, je me suis trompée.»
+
+Elle prit une dragée et la croqua. Ce fut alors qu'elle s'aperçut que
+les dragées n'étaient pas dans l'ordre idéal travaillé en mosaïque par
+les marchandes de bonbons.
+
+Elle renversa la boîte dans une coupe à cartes de visite. «Un billet!»
+dit-elle en rougissant. Son émotion fut si vive qu'elle regarda le
+billet sans y toucher. «C'est amusant, l'amour!» murmura-t-elle.
+Elle s'imaginait déjà qu'elle était adorée. Elle prit le billet en
+regardant la porte: «Il me semble que cela va me brûler les yeux.»
+Elle lut:
+
+ Puisque vous êtes si belle et puisque je vous aime, venez à la
+ fête de nuit des patineurs; n'ayez pas peur d'un amour à la glace.
+ D'ailleurs, vous savez la chanson: Il est plus dangereux de
+ glisser sur le garçon que sur la glace. Je serai voire parachute.
+
+«Je n'irai pas,» dit Mme. d'Antraygues.
+
+Elle y alla. Je vous fais grâce des combats qui se disputèrent son
+âme. C'était sa première aventure. Elle voulait. Elle ne voulait pas.
+Elle suivait dans son imagination tous les méandres d'un amour imprévu
+et tourmenté. Puis tout à coup elle se réfugiait avec la quiétude
+de la conscience dans les devoirs du mariage. Mais je dois dire que
+l'image de son mari ne l'y retenait pas longtemps. Elle avait dépensé
+pour lui ses premières aspirations romanesques; elle s'était aperçue,
+avant-le dernier quartier de la lune de miel, que son mari n'était pas
+son homme.
+
+On dira ici, si voulez bien, l'histoire de ce mariage.
+
+
+
+
+XIII
+
+POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER
+
+
+Il y avait cinq ans qu'Alice était mariée; cinq ans de curiosité et de
+déceptions!
+
+Mme d'Antraygues tentait çà et là de se prendre aux distractions du
+monde. Elle s'amusait de sa beauté, de son éventail, de ses diamants,
+de ses robes et des bouches en coeur qui souriaient autour d'elle,
+mais elle n'imaginait pas qu'elle dût tomber «dans la gueule du loup.»
+Cinq ans de vertu! c'était la seule station qu'elle pût faire dans son
+devoir. L'heure de la première crise venait de sonner.
+
+Voilà pourquoi elle avait écrit au duc de Parisis, voilà pourquoi elle
+alla à la fête des patineurs.
+
+Il arrive souvent qu'un galant homme s'imagine avoir une femme parce
+qu'il est marié; mais là où est la femme, souvent la femme est
+absente. Son esprit et son coeur font ménage ailleurs. Il n'y a pas
+séparation de corps; c'est bien pis, car il y a séparation d'âmes.
+
+Vous savez qu'en Angleterre une jeune miss bien née, qui n'aurait pas
+été quelque peu enlevée par son mari avant la bénédiction nuptiale, se
+considérerait comme la plus malheureuse des filles de la romantique
+Albion. Or, les Anglaises de Paris ont souvent introduit en France les
+plus belles traditions d'Outre-Manche.
+
+Mlle Alice Mac Orchardson était fille unique et comptait à peine
+dix-neuf printemps. Elle avait vécu ses plus jeunes années à Brighton.
+Sa mère, une veuve de keepsake, avait obtenu du faubourg Saint-Germain
+ses lettres de grande naturalisation. Jusqu'à l'automne de 1867, Alice
+sut du monde ce qu'on en apprend au couvent, ce qui est déjà beaucoup.
+Mais elle avait dans ses veines du sang des héroïnes de Shakspeare et
+de Byron, et son esprit avait souvent erré au clair de lune sous les
+ombrages des parcs anglais.
+
+Donc, le jour où elle revêtit pour la première fois la blanche robe
+de bal, Alice se récita quelques vers du _Songe d'une Nuit d'été_, et
+elle se jura solennellement devant son miroir qu'elle ne se marierait
+qu'après avoir été enlevée, comme une héroïne.
+
+Six semaines après son premier bal, Alice était aimée de Fernand
+d'Antraygues, un turfiste trop beau pour faire quelque chose.
+
+Mlle Alice ne voyait pas cet amour d'un oeil dédaigneux, mais elle
+tremblait à cette idée:--que son amoureux pourrait bien ne pas vouloir
+l'enlever.--Un beau jour, ou plutôt une belle nuit de bal chez lady
+Syons, Fernand profita de la solitude d'un petit salon pour déclarer
+à Alice qu'il était amoureux fou. «Je le savais avant vous, Monsieur,
+car vous avez des dettes et j'ai; un million de dot. Mais m'aimez-vous
+assez pour m'enlever?»
+
+C'était un homme très prosaïque. Il fut presque effrayé de la besogne:
+«Vous enlever, Alice! à quoi bon? Ma mère a déjà parlé à la vôtre.
+J'ai espéré que tant de bonheur...--Eh bien, non; je ne croirai qu'à
+l'amour de celui qui consentira à m'enlever, interrompit Mlle Alice;
+c'est un serment que j'ai fait. Voyez si vous voulez tenir mes
+serments.--Vous êtes mineure, mademoiselle; on voit bien que vous
+n'avez pas fait votre droit, vous....--Si vous n'êtes qu'un homme de
+loi, épousez une Normande. Moi, je me donne à qui m'enlève.--Faut-il
+fréter un navire ou arrêter un fiacre?--Tous les moyens sont bons.» Il
+fut arrêté que le lendemain, à minuit, le héros du roman serait rue de
+Londres, à vingt pas de la porte d'Alice; la jeune fille descendrait
+par l'escalier, l'enlèvement par la fenêtre n'étant plus d'usage
+depuis l'invention des becs de gaz et des sergents de ville.
+
+Fernand d'Antraygues fit bien les choses: on eut un coupé attelé de
+chevaux de poste à grelots. Il faut toujours des violons. Tout
+se passa comme il avait été prémédité: La mère dormait; sa fille
+descendit avec des battements de coeur, mais elle ne trouva pas
+d'obstacles; le suisse tira le cordon avant qu'elle ne l'eût demandé.
+Dans la voiture, elle se jeta tout en pleurant dans les bras de
+Fernand. «Je suis effrayée de mon bonheur, lui dit-elle.--Les vents
+sont pour nous, dit l'amoureux; voyez comme le ciel est beau et comme
+la lune nous fait bon visage!»
+
+Et ils allèrent ainsi au galop des chevaux, au bruit des sonnettes et
+des propos amoureux.
+
+Le rossignol chantait peut-être, mais je ne l'ai pas entendu.
+
+Au premier relais, à Ville-d'Avray, Fernand proposa de faire une
+station dans un pavillon où Alice serait comme chez elle, et où
+elle trouverait une aile de perdreau et un pâté d'alouettes. Toute
+romanesque qu'elle fût, elle avait bien un peu envie de manger une
+aile de perdreau, de toucher au pâté d'alouettes, et de dormir sur un
+lit moins cahoté.
+
+Les chevaux s'étaient arrêtés à la grille d'un petit parc, «
+C'est comme dans les légendes, dit-elle: il y a de la lumière au
+château.--C'est le feu de la cuisine, car j'ai envoyé une dépêche
+télégraphique pour que le souper fût cuit à point.»
+
+Mlle Alice traversa le parc. «Quelle admirable solitude! je suis tout
+embaumée par les lilas.» Elle monta le perron et se trouva, sans aller
+plus loin, dans une salle à manger où deux couverts étaient mis. Le
+souper venait d'être servi. «C'est une féerie, dit Alice.--N'êtes-vous
+pas magicienne?» Le souper se continua sur ce temps. Alice était
+ravie.» Quelle nuit! soupirait elle en ouvrant la fenêtre.--Voyez,
+Fernand, comme la lune baigne de douces clartés les arbres du parc.
+Voulez-vous venir là-bas, sous les grands marronniers?--J'irais avec
+vous au bout du monde! répondit Fernand en ouvrant la porte.»
+
+Une femme était sur le perron. «Je viens trop tard pour souper,
+dit-elle en entrant.» Alice poussa un cri et se cacha la tête dans ses
+mains. «Enfant, je te pardonne,» lui dit sa mère. Alice se jeta
+dans ses bras. «Quoi! tu étais ici?» Et se tournant vers Fernand
+d'Antraygues, qui riait à la dérobée: «Ceci est une trahison,
+monsieur, car vous aviez tout dit à ma mère.--Mais enfin, ma belle
+Alice, vous avez été enlevée?--Oh! si peu et si mal! Je ne vous
+pardonnerai jamais. J'aurai mon quart d'heure de vengeance!»
+
+Alice comprit qu'elle n'avait plus qu'à se marier; mais, tout en
+donnant sa main, elle réserva son coeur.
+
+M. d'Antraygues eut beau faire, elle ne l'aima point: il avait fermé
+son roman, un autre devait le rouvrir.
+
+Octave de Parisis n'était pas homme à avertir une mère--ni un
+mari.--Il disait,--car il avait ses maximes comme La Rochefoucauld,
+«une femme qui veut se donner appartient par droit de conquête à celui
+qui la prend.»
+
+Je dois dire--pour la vertu de Mme d'Antraygues--qu'elle était mariée
+depuis cinq ans et qu'il n'avait fallu rien moins que la haute
+éloquence de Don Juan de Parisis pour la rejeter dans les folies
+romanesques. Je dois dire aussi que son mari avait deux torts envers
+elle: il avait une maîtresse et il jouait.
+
+Il croyait trop à lui-même, il croyait trop à sa femme pour ne pas la
+perdre. On citait de lui un mot typique: «Tu as épousé une bien jolie
+femme,» lui disait un ami. Il répondit: «Il faut toujours épouser une
+jolie femme, parce qu'on peut s'en défaire.»
+
+
+
+
+XIV
+
+SUR LA GLACE
+
+
+Le soir de la rencontre du duc de Parisis et de la comtesse
+d'Antraygues, le bois de Boulogne était dans toute sa splendeur
+hivernale.
+
+Parisis ne fut pas le dernier à faire entendre le gai carillon des
+grelots; il fit atteler quatre chevaux nains, quatre merveilles.
+
+Qui ne se souvient de cette fête nocturne que Paris a donnée sur la
+glace? Les lacs étaient couverts de traîneaux et de visiteurs, mais
+ce n'était pas là le vrai théâtre. La fête se donnait sur l'étang
+réservé. Jamais on n'avait si bien illuminé la neige et la glace.
+C'était une féerie. Le beau monde arrivait avec des cris de joie; il y
+avait un peu du carnaval de Venise dans ce carnaval de la neige.
+
+Paris est en toutes choses la synthèse du monde connu et inconnu. Ici,
+la zone torride avec ses fleurs éclatantes et ses arbres qui mettent
+cent ans à fleurir: là, la zone hyperboréenne avec ses neiges, ses
+forêts poudrées et ses plaisirs d'hiver.
+
+Il n'y a pas longtemps, l'hiver parisien n'était encore qu'un hiver
+français. C'est pour en faire un hiver du Nord qu'on a imaginé le bois
+de Boulogne et ses lacs. Si le bois de Boulogne est charmant, l'été,
+avec ses grands massifs, ses méandres capricieux, ses perspectives
+lumineuses et ses chemins sablés tout vivants de promeneurs et
+d'équipages, il est plus charmant encore par la neige. C'est alors que
+vous avez le droit de vous croire en pleine région norwégienne. Les
+taillis de sapins verts se profilent sur la grande tenture blanche qui
+éblouit; les arbres courbent leur front sous les panaches neigeux;
+dans les sentes écartées, recouvertes d'une couche de flocons vierges
+de toute trace humaine, vous pouvez apercevoir çà et là la trace
+furtive de quelque lapin égaré, ou les étoiles faiblement imprimées
+par la patte engourdie d'un rouge-gorge ou d'un roitelet. Un silence
+absolu règne dans le bois; vous vous croyez transporté dans quelque
+désert, dans une de ces solitudes blanches où l'on n'entend que le
+craquement lointain de la neige glacée et le vent qui pleure sur le
+torrent des avalanches.
+
+C'était un spectacle et une fête. Le duc de Parisis et le comte Olympe
+Aguado furent les plus remarqués par l'élégance et la richesse de
+leur attelage. Parmi cette nocturne cavalcade, on remarquait aussi
+l'Empereur et l'Impératrice, le duc d'Albe, le duc d'Aquila, la
+comtesse Walewska et le comte Walewski, le duc et la duchesse de
+Persigny, le prince Napoléon dans son char pompéien. Tous les grands
+noms du sport et toutes les beautés célèbres se donnaient le spectacle
+de l'hiver, en faisant eux-mêmes la mascarade. Les hauts financiers
+étaient là, eux qui, ne consacrant que peu d'instants à la vie de
+plaisirs, la mènent à grandes guides et ne connaissent aucun obstacle
+sur, leur route.
+
+Les traîneaux dorés à la tête de cygne, les chars à l'antique, les
+chariots bas des boyards, le long patin des Samoyèdes, le patin court
+et recourbé des Hollandais, jusqu'à la planche des montagnards de
+l'Islande, tout était là qui courait, glissait, volait, décrivait
+des courbes gigantesques, se croisait, se fuyait, se recherchait et
+s'évitait. C'était la fièvre du froid dans la fièvre de l'amour.
+
+Vers la fin de la fête, un curieux aurait pu entendre cette petite
+conversation entre un patineur et une patineuse, qui n'avaient pas
+l'air de se connaître depuis longtemps, mais qui avaient bien envie de
+faire connaissance: «Je vous jure, Madame, que c'est une très jolie
+promenade de venir chez moi en passant par la petite porte du jardin.
+La serrure est un bijou; tenez, voyez plutôt la clef.»
+
+Le patineur fit briller une clef d'argent d'un travail exquis. «Quelle
+coquetterie! monsieur.--En entrant on ne trouve pas de fleurs, si ce
+n'est de givre aux arbustes. Mais une fois dans le jardin, on est
+bientôt dans la serre, où on est reçu par cent camélias, armes au
+bras, fleurs à la boutonnière. Ce sont mes cent-gardes. Après la
+serre, on rencontre une porte que cette clef ouvre pareillement. On
+trouve un escalier dérobé,--le dernier escalier dérobé,--qui vous
+conduit par ses spirales de marbre à une petite bibliothèque où je
+travaille quand j'attends quelqu'un, à moins que je n'aille attendre
+dans la serre. Savez-vous un chemin plus facile que celui-là?--Oui,
+monsieur, un chemin qui mène chez moi.--C'est imprimé. Mais ce qui est
+imprimé aussi, Madame, c'est que rien n'est ennuyeux que de passer par
+le même chemin. Du reste, je ne vous demande qu'une grâce, c'est de
+garder ma clef.--Oui, vous en avez une autre que vous donnerez demain,
+sans compter celle que vous avez donnée hier. On vous connaît.--Je
+vous jure que je ne donne jamais deux clefs à la fois.--Comment
+la marquise rousse a-t-elle rencontré chez vous la comédienne
+rousse?--Conjonction de comètes!--Vous savez qu'on nous
+regarde!--Adieu! Madame.»
+
+Le patineur en donnant à la patineuse une poignée de main, lui laissa
+dans la main la petite clef d'argent. Elle voulut la lui rendre, mais
+il avait fait un tour de valse, et déjà, avec la grâce charmante des
+Hollandais,--sur la glace,--il gravait avec un burin savant un A et un
+O entrelacés.
+
+Jamais ce chiffre n'avait apparu aux yeux en si belle calligraphie; on
+eût dit que le patineur avait étudié les lettres ornées du moyen âge.
+L'Empereur, qui patinait comme un roi de Hollande, félicita Octave
+d'écrire si bien. «Après vous, Sire.»
+
+Parisis rencontra encore, sur la glace, madame d'Antraygues. «Comme
+vous écrivez bien, lui dit-elle.--Je n'écris bien que votre nom, comme
+je vous aime, Alice!--Oui, sur la glace, jusqu'au prochain dégel:
+votre amour tombera à l'eau. Vous savez que j'ai perdu votre clef;
+mais rassurez-vous, elle a été ramassée par une main blanche qui vous
+la rapportera en passant par la petite porte,--Je vais vous en
+donner une autre.--Est-ce que vous seriez serrurier comme Louis XVI?
+Savez-vous que vous êtes un homme dangereux! Vous crochetez les
+serrures--et les coeurs--Adieu! Monsieur.--A revoir, Madame. A propos,
+j'oubliais de vous dire que je vous adore!»
+
+Et Octave répandit son âme dans un dernier regard. «Ce n'est pas vrai,
+dit-il, elle n'a pas perdu la clef; la petite main blanche c'est la
+sienne; elle viendra demain.»
+
+
+
+
+XV
+
+L' ESCALIER D'ONYX
+
+
+Comme les femmes, le Bois a ses heures: il ne reçoit qu'entre quatre
+et six heures au mois de février;--Mme d'Antraygues s'habilla tout en
+noir, se voila comme une veuve et monta dans un coupé, tout en ouvrant
+son porte-monnaie.
+
+Elle pensait donc à faire une bonne oeuvre? Sans doute elle allait
+frapper à la porte de quelque misère cachée?
+
+Il ne faut pas la canoniser si vite. Il y avait à peine trois ou
+quatre petites pièces de cent sous dans ce porte-monnaie, de menues
+aumônes qu'on donne en passant, le prix d'un goûter au lait au Pré
+Catelan avec une amie, ou d'un goûter aux oranges glacées chez Guerre
+ou à Frascati.
+
+Mais dans ce porte-monnaie il y avait une clef d'argent.
+
+La comtesse se fit descendre dans l'avenue de l'Impératrice devant
+l'hôtel de la trop célèbre Mme ---- qui recevait ce jour-là. D'où
+vient qu'elle n'entra pas? Est-ce qu'elle allait se tromper de porte?
+Tout autre jour, elle aurait pu s'inquiéter des curieux, mais ce
+jour-là, il neigait comme la veille, les curieux ne mettaient pas la
+tête à la fenêtre ni à la portière.
+
+Quoi qu'elle n'eût pas beaucoup étudié la géographie, comme elle
+connaissait bien la façade de l'hôtel de M. de Parisis, elle ne
+demanda son chemin à personne pour tourner autour du jardin. Ce fut
+d'autant mieux, qu'elle ne rencontra âme qui vive dans les rues
+avoisinantes. Elle devina la porte. «Voyons, dit-elle, si je ne me
+suis pas trompée?» Elle prit la clef et la mit dans la serrure.
+C'était bien cela. Vous croyez peut-être--Madame--qu'elle ouvrit la
+porte? Eh bien! non, elle retira la clef et se promena. On n'a jamais
+du premier coup le courage de son opinion.
+
+Cependant il ne faisait pas un temps à rester indécise; il faut qu'une
+porte soit ouverte ou fermée. Or, dans la vie on a toujours peur
+d'ouvrir ou de fermer une porte. Ouvrir la porte! Que va-t-on trouver
+de l'autre côté! Ne pas l'ouvrir! Et si c'est le bonheur?
+
+Pour Alice, c'était la porte du paradis et c'était la porte de
+l'enfer. Le paradis, c'est-à-dire un amoureux qui vous attend.
+L'enfer, c'est-à-dire un amoureux qui vous attend. Dante a eu beau
+être terrible, il n'a dégoûté personne de l'enfer, parce qu'il a peint
+dans l'enfer tous ceux qui ont été emparadisés dans leurs passions.
+
+Mme d'Antraygues remit la clef dans la serrure et tourna rapidement.
+C'était une porte docile qui ne faisait jamais de façons pour
+s'ouvrir, ni pour se fermer. Personne n'avait passé là depuis la
+veille, peut-être depuis l'avant-veille. La neige était immaculée
+comme celle du Mont-Blanc. On n'y voyait que les hiéroglyphes imprimés
+par les pattes d'or des merles.
+
+Alice faillit laisser la clef dans la serrure, tant elle était
+troublée. Elle imprima aussi ses petits pieds sur la neige, une page
+blanche dont elle faisait un acte d'accusation. Mais elle ne voyait
+pas encore le tribunal. Son petit pied, dans sa bottine plus petite
+encore, se dessinait en criant dans les lignes les plus gracieuses du
+monde.
+
+Un imbécile eût préparé le chemin, mais Octave n'avait eu garde de
+balayer la neige.
+
+Alice avait reconnu la serre; la porte était entr'ouverte comme
+par mégarde. Une fois qu'elle eut franchi le seuil, la jeune femme
+respira, et comme si les camélias eussent fleuri pour elle, elle
+murmura avec un sourire: « Oh! les beaux camélias! »
+
+Les femmes s'imaginent volontiers que tout ce qui fleurit, comme tout
+ce qui chante, est un hosannah à leur beauté.
+
+Après ce premier sentiment d'enthousiasme contenu d'ailleurs, Alice se
+dit: «Il n'est pas là. Est-ce qu'il s'imagine que je vais monter son
+escalier plus ou moins dérobé?»
+
+Quoique romanesque, elle avait souvent l'esprit railleur. Cet esprit
+la réconforta un peu. «Après tout, dit elle, on n'est pas une dame aux
+camélias pour avoir traversé cette serre.» Elle réfléchit que M. de
+Parisis ne l'attendait pas, car c'était bien l'heure convenue. Il
+lui semblait que lui aussi aurait bien pu traverser la serre à sa
+rencontre, « Il faut bien en prendre son parti, dit-elle. On a
+supprimé les tournois, il y a encore des amoureux, mais il n'y a point
+de paladins.»
+
+Comme la porte de la serre, la porte de l'escalier était entr'ouverte.
+«C'est toujours cela, pensa-t-elle.» Et elle poussa la porte en y
+appuyant son manchon. «Mais cet escalier est un bijou!» dit-elle.
+
+C'était un bijou, en effet, un bijou en onyx; la spirale était une
+merveille d'architecture, comme l'escalier du château d'Anet, ou
+plutôt une copie en miniature de l'escalier de l'hôtel Païva. «Je ne
+monterai pas,» dit-elle. Et elle monta la première marche. Elle monta
+la seconde, parce qu'elle avait monté la première, elle monta la
+troisième tout en se retournant et tout en voulant descendre. Mais la
+queue de sa robe ondoyait si bien sur l'onyx!
+
+Se fût-elle arrêtée en chemin? Son coeur battait bien fort, l'émotion
+brisait ses forces. Elle qui était vaillante quoique paresseuse, elle
+qui avait la jambe de Diane et qui eût valsé toute une nuit sans se
+reposer, elle s'appuya à la balustrade, toute chancelante.
+
+Le duc de Parisis parut alors. «Ah! c'est vous,» lui dit-il. Et il se
+précipita pour lui prendre la main. «Oui, c'est moi,» dit-elle d'une
+voix étouffée. Octave était devant la comtesse, il la prit dans ses
+bras et l'embrassa sur les cheveux. «Ah! reprit-elle, je ne me croyais
+pas capable de venir jusqu'ici, mais je n'irai pas plus loin.--Je ne
+comprends pas.--Je ne me comprenais pas non plus, mais je me comprends
+maintenant. Il y a deux femmes en moi, la femme qui rêve et qui
+parle, une vraie folle, celle-là! Mais c'est assez de rêver; chez moi
+l'action ne suit pas la parole: adieu!»
+
+Octave saisit violemment Mme d'Antraygues et la voulut emporter.
+«Alice, je vous aime!--Qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve que je
+suis venue chez vous! Cela prouve, hélas! que je vous aime, mais c'est
+tout.» Elle soupira: «C'est déjà trop, adieu!» Et alors, ressaissant
+toutes ses forces, elle se délivra d'Octave et s'enfuit.
+
+Il la rejoignit dans la serre. «Alice, pourquoi jouer ce jeu de
+coquettes, si vous m'aimez.» Il la reprit dans ses bras, il faillit la
+vaincre. Elle pâlit et inclina la tête comme une victime résignée.
+« Mon ami, ayez pitié de moi? je me sens mourir.--Je vous emporte
+là-haut pour vous faire respirer des sels.»
+
+Mme d'Antraygues était revenue à elle. «Non, dit-elle, je vais
+respirer l'air vif, vous n'avez là-haut que du vinaigre des quatre
+voleurs.» Et elle se mit à rire. «Vous riez, donc vous êtes désarmée.»
+La comtesse leva les yeux sur Octave. «Je ris?» dit-elle. Elle montra
+deux larmes. Il les prit sur ses lèvres, et fut ému lui-même, tout en
+jouant à la moquerie. Mme d'Antraygues n'était pas encore à la porte.
+La lutte recommença. Octave était charmant, mais elle avait peur. Son
+âme entraînait son corps loin des tentations; il lui semblait qu'une
+fois dehors elle retrouverait cette quiétude du coeur qui est bien
+plus près de la joie que les fièvres de la passion. «Non,» dit-elle
+tout à coup.
+
+Cette fois elle avait brisé tous les liens qui la retenaient. Octave
+comprit que son rôle de tentateur était fini; il connaissait trop,
+les femmes pour ne pas savoir qu'une fois chez elle la comtesse
+regretterait de n'être pas restée un peu plus longtemps chez lui. Il
+compta sur le lendemain ou le surlendemain. «Donc, dit-il d'un air
+dégagé, vous ne voulez pas que je fasse mon salut avec vous? Moi qui
+avait juré que nulle femme ne passerait plus par cette petite porte.»
+Alice fut atteinte au coeur, mais elle cacha sa blessure. «J'oubliais
+de vous rendre la clef, dit-elle, en essayant un sourire. Je sais
+qu'il y a beaucoup d'appelées et beaucoup d'élues. Je suis désespérés
+d'avoir empêché quelque belle dame de l'un ou l'autre monde de
+franchir votre seuil aujourd'hui, mais elles se rattraperont, car il
+paraît qu'on fait queue pour venir chez vous.--Quelle calomnie! je ne
+suis jamais chez moi.--Je comprends, vous êtes chez celle-ci ou chez
+celle-là. C'est égal, voilà votre clef, placez-la en de meilleures
+mains.»
+
+Octave prit un air suppliant. «Faites-moi une grâce, gardez cette
+clef. Demain, dans un an, toujours, vous me trouverez le plus heureux
+homme du monde si vous montez l'escalier.--Eh bien! je la garde, je
+viendrai dans un an, un jour de neige; aujourd'hui j'ai monté trois
+marches, je prendrai mon courage à deux mains pour en monter six,--Je
+vous attends, et ce jour-là je ne serai pas si bête que de m'humilier
+devant votre vertu, comme si l'amour avait pitié des robes blanches.
+--Vous avez bien fait, monsieur de Parisis; contre la faiblesse il n'y
+a pas de force. Les violences donjuanesques me font pitié; on ne prend
+une femme que si elle se donne. Je vous aime, mais je me garde. Adieu!
+adieu! adieu!
+
+Mme d'Antraygues s'enfuit, tout en gardant la clef.
+
+Le duc de Parisis se promena par la neige. «Je ne suis pas content de
+moi, pensa-t-il, c'est une bataille perdue.»
+
+Il rentra dans la serre et salua philosophiquement ses camélias.
+«Vanité des vanités! reprit-il; d'où vient cet insatiable désir
+de conquérir des femmes comme les ambitieux conquièrent des
+villes?--Après tout, reprit le duc de Parisis, je n'aime en Mme
+d'Antraygues que sa beauté, et je ne veux pas m'embarquer dans une
+passion à perte de vue. Ah! si c'eût été la Dame de Coeur.»
+
+Son imagination était toute à cette figure à peine entrevue. «Mais la
+Dame de Coeur, reprit-il, ne viendra même pas jusqu'à la petite porte
+du jardin. Le lys qu'elle tient si fièrement à la main se flétrirait
+en traversant la serre aux camélias.»
+
+
+
+
+XVI
+
+
+VIOLETTE
+
+
+De Parisis n'en continua pas moins sa vie aux aventures. Il n'était
+pas homme à s'attarder dans un rêve; chaque jour était pour lui un
+feuillet blanc qu'il fallait remplir par une page d'histoire plus ou
+moins romanesque. Il y en a qui vivent par la tête, d'autres par le
+ventre; ceux-ci par l'esprit, ceux-là par le coeur. Octave vivait
+par l'esprit du coeur. Ni la fortune, ni l'ambition, ni la renommée
+n'avaient de prestige pour lui; il ne s'amusait qu'aux aventures de
+l'amour. Il disait que ce qu'il y a encore de plus inconnu, c'est la
+femme; il s'indignait du philosophe qui a dit: «Toutes les femmes sont
+la même.» Pour lui, toute femme, quelle qu'elle fût, était un monde
+nouveau à découvrir. Et quand il avait joué le rôle de Christophe
+Colomb, il jouait celui d'Améric Vespuce. Ce fut une de ces aventures
+qui lui ouvrit le vrai roman de sa vie. Voici comment:
+
+Il passait rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel avec son ami Monjoyeux.
+Ils venaient de voir un de leurs camarades resté fidèle au pays
+latin jusqu'après son doctorat. Le quasi-ambassadeur et le sculpteur
+néo-grec s'en allaient bras dessus, bras dessous, fumant leur cigare.
+Octave riant un peu de la simplicité de l'étudiant qui étudie. «Pas si
+simple, dit Monjoyeux; le jour viendra où il nous prouvera sans peine
+qu'il a pris le chemin le plus court. L'étude a du bon quand on est
+jeune; sans compter que Georges a aussi ses heures de distraction.
+Nous allons traverser le Luxembourg qui est encore émaillé çà et là de
+jolies fillettes qui ne coûtent pas cher à habiller.--Ne parlons pas
+par antiphrase, dit Octave. Les fillettes en question ont passé l'eau;
+il n'y a plus au pays latin que les ombres de Rosine, de Mimi Pinson
+et de Musette.--Tu ne sais pas ce que tu dis. C'est toujours ici
+qu'elles poussent; elles ne vont s'effeuiller sur la rive droite
+qu'après avoir fleuri sur la rive gauche.--Je t'entends; cela veut
+dire que nous n'avons plus que les regains.--Tiens, justement en voilà
+une!»
+
+Une jeune fille qui n'avait pas dix-neuf ans, d'une beauté pudique,
+d'une pâleur de marbre, venait de sortir de la porte étroite et sombre
+d'une vieille maison de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Une robe
+brune à peine attachée à la ceinture, un léger fichu noué au corsage,
+dont il ne voilait qu'à demi les lignes indécises encore, un petit
+bonnet qui enserrait mal une gerbe de cheveux noirs, des souliers en
+pantoufles, voilà dans quel équipage la jeune fille apparut aux deux
+amis.
+
+Octave fut frappé par l'expression de candeur souriante qui
+embellissait encore cette jeune fille. On voyait tout de suite que
+celle-là n'avait aimé que sa mère, que nul souvenir d'amour coupable
+n'inquiétait son coeur; elle avait peut-être rêvé aux passions de ce
+monde, mais comme le voyageur qui se promène sur la rive et qui voit
+de loin la tempête envahir le navire.
+
+Elle ne vit pas d'abord Parisis et Monjoyeux; toute à sa douleur, car
+elle avait les larmes dans les yeux, elle marchait lentement, comme si
+elle ne savait pas où aller.
+
+Octave, lui voyant les yeux baissés, lui dit étourdiment:
+«Mademoiselle, vous avez perdu quelque chose.» Elle leva doucement ses
+beaux yeux noyés et répondit avec simplicité: «J'ai perdu ma mère,
+monsieur.» A ce seul mot, si bien dit, le duc de Parisis, qui s'était
+cru d'abord en bonne fortune, fut frappé au coeur: «Mademoiselle, je
+vous demande pardon.»
+
+La jeune fille était déjà partie. Mais il courut à elle et lui demanda
+où elle allait. «Où je vais? je ne sais pas, puisque je n'ai plus ni
+maison ni famille? mais pourquoi me parler puisque nous ne suivons pas
+le même chemin.»
+
+Le compagnon de Parisis l'avait rejoint? «Sais-tu, lui dit-il, que
+tu deviens trop romanesque. Voilà les passants qui s'amusent du
+spectacle: allons-nous-en,--Va-t'en si tu veux; pour moi, je suis dans
+un quart d'heure de charité et je me soucie bien d'être en spectacle.
+--Ce serait bien pis si je m'en allais. Un pareil duo dans cette rue.»
+
+La jeune fille marchait toujours. «Mademoiselle, reprit Octave, je
+serais au désespoir de vous importuner, mais il ne sera pas dit que
+je vous aurai vu pleurer sans vous consoler.--Je ne pleure pas,
+Monsieur.--Permettez-moi d'être votre frère, ne fût-ce que cinq
+minutes.--Mon frère? dit la jeune fille en regardant Octave pour la
+première fois, il ne vous ressemblait pas.--Vous l'avez donc perdu
+aussi?--Oui, monsieur; s'il était revenu du Mexique, je ne serais pas
+là, car ma mère est morte de chagrin. La pauvre femme! elle n'avait
+pas de quoi porter le deuil de son fils, et moi, mon plus grand
+chagrin est de ne pouvoir porter le deuil de ma mère.--Eh bien!
+permettez-moi de vous acheter une robe.»
+
+Et Parisis se tournant vers son ami. «Voilà qui me ferait pardonner
+toutes les robes de fête dont j'ai habillé les sept péchés capitaux.»
+La jeune fille s'était encore éloignée. «Mademoiselle, je suis
+sérieux, parce que votre douleur m'a gagné. Encore une fois,
+permettez-moi d'être votre frère pendant cinq minutes. Si vous saviez
+comme l'argent me coûte peu! Ce n'est point, Dieu merci, une aumône
+que je vous propose, vous êtes trop fière et trop digne pour cela.»
+
+Monjoyeux prit la parole: «Non, mademoiselle, mon ami ne vous donnera
+pas d'argent, mais il vous en prêtera; je connais ses mauvaises
+habitudes, c'est un prêteur sur gages.» La jeune fille ne put
+s'empêcher de sourire. «Eh bien! monsieur, j'allais au mont-de-piété,
+dit-elle en soulevant une étoffe qu'elle avait sous le bras;
+voilà deux rideaux que j'ai sauvés, car on a tout vendu hier à la
+maison.--N'allez pas si loin, je vous prête dix louis sur vos deux
+rideaux. Si ce n'est pas assez....--Sans parler de la reconnaissance,
+dit Monjoyeux. D'ailleurs, je suis témoin du contrat.» La jeune fille
+était devenue rêveuse. «Monsieur, dit-elle gravement et en levant la
+tête, j'accepte vos deux cents francs; il ne m'en faut pas davantage
+pour payer les dettes de ma mère, et pour garder notre petite chambre.
+Je vous demande un an et demi, car je puis, si je travaille bien,
+mettre trois francs de côté par semaine.--Que faites-vous donc,
+mademoiselle ?--Je travaille en vieilles dentelles. Si maman n'était
+pas tombée malade, je ne serais pas si pauvre, car il y a des jours où
+je gagne jusqu'à cent sous,--quand je passe la nuit,--ajouta-t-elle
+avec un sourire qui parut d'autant plus douloureux à Octave qu'il
+remarquait sur ce jeune visage les ravages de la misère et du
+travail.»
+
+Octave prit dans les poches de son gilet une petite poignée d'or.
+«Voilà qui est convenu, mademoiselle, ceci est à vous pendant un an et
+demi, mais pas un jour de plus.» Il prit la main de la jeune fille et
+y versa l'or. «Comptons, monsieur, vous me donnez plus qu'il ne me
+faut.--Elle a raison: ce n'est pas généreux, dit Monjoyeux.»
+
+La jeune fille avait compté: «Ceci n'est pas pour moi, dit-elle,
+en remettant à M. de Parisis quatre pièces de vingt francs.--Que
+voulez-vous, dit-il, je n'ai pu apprendre les mathématiques.--Adieu,
+monsieur, adieu, messieurs, dit la jeune fille en s'inclinant.»
+
+Elle retourna d'où elle venait. «Mais, mademoiselle, dit Octave en la
+rappelant, où vous retrouverai-je dans un an et demi?--Ah! c'est vrai;
+j'oubliais. Vous me retrouverez où je demeure aujourd'hui, là-bas,
+à cette porte grillée.--Mais je ne sais pas votre nom, mademoiselle?
+--Louise Marty.»
+
+En moins de quelques secondes, la jeune fille disparut dans la sombre
+allée de la maison d'où elle était sortie quelques minutes auparavant
+«C'est bête comme tout, dit le duc de Parisis, ému; c'est égal, voilà
+toujours deux cents francs bien placés.--Pas si bien placés que cela,
+dit le sculpteur, car elle te les rendra.--Tant pis, mon cher. Ainsi,
+dans ton opinion, c'est une honnête fille?--Pure comme un beau jour
+d'été. Pas un nuage à l'horizon, excepté toi, peut-être. N'as-tu pas
+vu cela tout de suite dans ses yeux? C'est bleu, doux et profond comme
+la vertu. Cela fait du bien de voir une pareille créature!--A nous
+surtout qui en voyons tant d'autres! Oh! Paris! ténèbres sur ténèbres!
+Avec deux cents francs, cette fille est peut-être sauvée; or, j'en
+connais plus d'une qui, à cette heure, en dévore cent fois autant d'un
+seul coup pour des robes ou des bijoux dont elle ne voudra plus demain
+matin.--Mais, après tout, reprit Monjoyeux, devenu pensif, la femme
+est toujours la femme. Cette belle fille va peut-être oublier d'acheter
+une robe de deuil.--Oui, si nous allions la rencontrer avec une rose
+quand nous viendrons surprendre notre ami le normalien à la Closerie
+des Lilas!»
+
+Et, parlant ainsi, les deux compagnons d'aventure traversèrent le
+Luxembourg et gagnèrent la rue de Seine, où ils prirent un coupé. Ils
+se dirent adieu sur le boulevard des Italiens. «Mon cher Octave, dit
+Monjoyeux en serrant la main de son ami, si tu veux je serai de moitié
+dans ta belle action; je vais te donner cinq louis.--Non, non, dit
+Octave avec impatience, ce n'est pas la peine de se mettre deux pour
+un pareil capital.»
+
+Un sentiment de jalousie l'avait pris au coeur. Sa pensée le reportait
+déjà, avec je ne sais quel charme mélancolique, vers la scène qui
+s'était passée rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Il regrettait que la
+jeune fille n'eût pas gardé les quatre louis qui lui restaient; car
+elle aurait beau faire, ce n'est pas avec deux cents francs qu'on paye
+son terme, qu'on paye ses dettes et qu'on paye une robe de deuil.
+
+Il se promit d'aller la voir le lendemain; ce qui ne l'empêcha pas de
+dîner au café Anglais, en compagnie de Mlle Va-t-en-Guerre et de
+Mlle Cosaque, deux vertus guerrières qui avaient sauté d'un char de
+l'Hippodrome dans une victoria de Longchamp.
+
+Après le dîner, on alla aux Bouffes Parisiens, dans une petite loge
+infernale où l'on fit semblant de s'amuser de tout, et où l'on ne
+s'amusa de rien. Après le spectacle, on raccola des amoureux et des
+amoureuses dépareillés pour aller souper. Ce fut une de ces fêtes
+bruyantes dont les tapageuses disent toujours le lendemain: «Tu n'y
+étais pas; nous avons bien ri.» Ri de quoi? Elles ont beau boire des
+vins généreux, ces Aspasies de hasard n'en sont pas plus spirituelles:
+le vin ne fait que donner du ton à leur bêtise.
+
+Au beau milieu du souper, Octave se leva, prit son chapeau et sortit
+en disant qu'il allait revenir. Il ne revint pas. Pour la première
+fois, il voyait tout le néant de cette vie à la surface. Il se demanda
+comment il avait pu perdre les plus fraîches de ses belles années
+dans ce tourbillon doré, où l'on respire les fumées de l'ivresse, où
+l'esprit prend un masque, où le coeur ne se retrouve jamais.
+
+Le duc de Parisis rentra chez lui avec le contentement d'un homme qui
+vient de faire une mauvaise traversée et qui franchit le seuil de sa
+maison. Il n'avait pu d'un seul coup rompre avec son passé. Toutes les
+figures de femmes qui avaient hanté sa première jeunesse le suivaient,
+souriantes ou railleuses; il semblait qu'elles voulussent garder leur
+proie. Son coeur n'était occupé que de la vision du matin; mais son
+esprit, plus faible que son coeur, était obsédé du souvenir des folies
+amoureuses. Et pourtant, dans l'espace de quelques jours, Octave avait
+trois fois renié le diable comme saint Pierre avait trois fois renié
+Jésus. Trois fois, de par l'apparition de Mlle de la Chastaigneraye
+dans l'avenue de la Muette, de par le charme impérieux de la Dame de
+Coeur, de par la vertu si simple et si douce de cette petite fille
+égarée au pays latin.
+
+Le lendemain, que fit Octave? Sans bien savoir pourquoi, il fit
+atteler et se conduisit lui-même à la porte du Luxembourg. Il traversa
+le jardin à pied et monta bientôt les cinq étages de l'ouvrière en
+dentelles. Quatre paroles du portier lui avaient appris que la belle
+fille était en odeur de sainteté dans toute la maison. «Elle travaille
+bien?--Si bien qu'elle n'a jamais le temps d'ouvrir sa fenêtre, si
+ce n'est pour respirer quand sa journée est finie. Et encore il lui
+arrive plus d'une fois de recommencer sa journée quand sa journée est
+finie.»
+
+Cependant Parisis frappa à la porte. «C'est déjà vous, monsieur?» dit
+Louise en rougissant. Elle demeura sur le pas de la porte comme pour
+empêcher Octave d'entrer. «Oui, c'est déjà moi, mademoiselle; il me
+semble qu'hier nous avons oublié de nous dire quelque chose.--Nous
+avons oublié...--Voulez-vous m'accorder une audience de cinq minutes?»
+
+Elle n'osa refuser et présenta une chaise de paille à Octave.
+«Monsieur, je commence par vous remercier, car tout ce qui est ici,
+grâce à vous, est à moi. C'est singulier, depuis hier je suis presque
+contente.» Et, disant ces mots, la jeune fille reprit son travail; son
+travail, c'était une robe de laine noire. «Elle ne nous a pas trompés,
+pensa Octave, voilà bien la robe de deuil.--Maintenant, monsieur,
+voulez-vous me dire pourquoi vous êtes monté si haut?»
+
+Le duc de Parisis regarda la jeune fille avec un sentiment profond.
+«Parce que je vous aime.» La jeune fille pâlit et se leva: «Monsieur,
+si je suis chez moi, allez-vous-en; si je suis chez vous, je m'en
+vais!--Vous êtes chez vous et je ne m'en vais pas. Je croyais que vous
+m'estimeriez assez pour ne pas me rappeler la dette qui est entre
+nous. Pourquoi vous fâcher d'un mot tout simple? C'est donc un grand
+crime que de vous dire: _Je vous aime_, quand on parle selon son
+coeur? Ne m'aimez pas si vous voulez; mais ne vous offensez pas si je
+vous aime.»
+
+La foudre était tombée dans la chambre: la jeune fille, toute hors
+d'elle-même, voulut dévorer ses larmes, mais ses larmes l'étouffaient.
+Octave lui saisit la main et la porta à ses lèvres avec effusion:
+«Louise, ce sont les seules larmes que vous verserez à cause de moi.
+Voyez en moi un ami, et si mon amour vous fait peur, je n'en parlerai
+plus.»
+
+Que vous dirai-je? Je ne veux pas peindre cette singulière passion
+dans toutes ses nuances. Ce qui est certain, c'est que, le lendemain,
+la jeune ouvrière pleura encore, mais cette fois ce fut parce que
+Parisis ne vint pas. L'amour ne vit que d'imprévu; elle l'attendait:
+s'il fût venu, elle ne l'aurait pas attendu le lendemain;--il ne
+vint pas, elle l'attendit quinze jours durant avec les anxieuses
+impatiences de la jeune fille,--le dirai-je?--avec la fièvre de
+l'amour. Elle ne se l'avouait pas, mais elle aimait Octave. Et comment
+ne l'eût-elle pas aimé? Il revint. «Je ne vous attendais plus, dit
+Louise, sans vouloir cacher sa joie.--Vous m'avez donc attendu?--Vous
+le savez bien.»
+
+Ce jour-là, ce fut une vraie fête. Il avait apporté une branche de
+lilas qu'elle pressa sur son coeur et qu'elle embrassa à diverses
+reprises. «Oh! que je suis heureuse, dit-elle tristement, il y a deux
+ans que je n'ai touché une fleur.--Pauvre enfant, s'écria Octave, je
+veux vous donner un bouquet tous les jours.--Tous les jours? jusqu'à
+quand?--Jusqu'à toujours.--Toujours, toujours, murmura-t-elle avec
+amertume.--Après tout, reprit-elle, toujours c'est peut-être demain et
+peut-être après demain.»
+
+Et elle embrassait encore la branche de lilas. Et elle racontait à
+Octave qu'autrefois, avec sa mère et son frère, elle allait dans les
+bois de Meudon se faire des bouquets agrestes: «Si vous saviez mon
+bonheur, lui dit-elle, quand je voyais des blés à la barrière d'Enfer,
+où je trouvais des bleuets et des coquelicots!»
+
+Octave apporta tous les matins un bouquet de lilas ou de violettes.
+Une fois, il se hasarda à apporter une robe de soie: «Vous ne m'aimez
+plus, lui dit Louise tout en révolte, cette robe est une injure.»
+Octave comprit qu'il s'était trompé: «Louise, ne m'en veuillez pas, ne
+parlons plus de cette robe, mais prenez le bouquet qui est dedans.» Le
+diable garda la robe.
+
+Pendant dix jours, le duc de Parisis ne manqua pas un seul jour à ce
+rendez-vous. Tous les matins, après déjeuner, il montait en voiture,
+descendait à la grille du Luxembourg et courait s'enfermer une heure
+avec Louise. Et l'heure passait trop vite. Il se disait qu'elle était
+trop fière et trop pure pour devenir sa maîtresse. On se demandera
+pourquoi il revenait tous les jours: il ne le savait pas lui-même. Il
+éprouvait une joie indicible à se retrouver dans la petite chambre
+de Louise. La vertu a son atmosphère qui rassérène l'âme, comme les
+horizons du matin, dans les beaux jours, où le vent ne secoue que
+l'odeur saine et fortifiante des blés en fleur et des chênes verts. Il
+y avait trop longtemps que Parisis n'avait respiré cet air vivifiant
+pour qu'il n'en fût pas pénétré jusqu'au fond de l'âme.
+
+Çà et là, Octave avait tenté d'augmenter sa créance, mais Louise
+n'avait jamais voulu augmenter sa dette. «Vous m'empêcherez d'être
+heureuse, si je ne suis plus digne de moi.»
+
+C'est à peine si elle avait accepté une jardinière, un livre d'heures,
+un dé d'or et un coucou de cinquante francs. Et encore elle n'avait
+accepté le coucou qu'après que Parisis eut bien prouvé que c'était
+pour voir l'heure. «Savoir l'heure! à quoi bon! Ne saurai-je pas
+toujours l'heure où vous ne reviendrez pas? avait dit Louise.--Vous
+voulez donc me fermer votre porte?--Jamais.»
+
+La pauvre Louise ne connaissait pas le vieux proverbe: «Si tu ne
+fermes pas ta porte à l'amour, l'amour te mettra à la porte.» Un
+matin, on ne vit pas Louise courir d'un pied léger chez la fruitière
+qui lui vendait du lait, des oeufs et des pommes. Ce fut un vrai
+chagrin dans le quartier quand on apprit qu'elle avait disparu, le
+soir, au bras d'un amoureux «à équipage.» «Quel malheur! dit la
+portière. Une fille si bien élevée! C'était comme une hirondelle:
+elle portait bonheur à la maison.--Eh bien, dit la fruitière, elle se
+portera bonheur à elle-même.»
+
+Octave n'avait pas de préjugés: il aimait la femme, quelle que fût son
+origine et quel que fût son pays. Il l'avait prouvé en ramenant une
+Chinoise. Il aimait le faubourg Saint-Germain, mais il aimait Bréda
+street; il aimait les Champs-Élysées, mais il aimait le pays latin.
+Devant toutes frontières, il répétait le mot de Louis XIV: «Il n'y a
+plus de Pyrénées.»
+
+Il n'eut pas le pressentiment que cette jeune fille n'était pas du
+pays latin.
+
+Le lendemain, non loin de l'hôtel de Parisis, dans une maison de
+l'avenue d'Eylau, cachée sous les grands arbres d'un jardin, une jeune
+fille venait cacher sa vie. Je ne sais pas si elle devait porter
+bonheur à cette petite maison humide et malsaine, que les derniers
+locataires avaient quittée. C'était cette solitude même qu'Octave
+avait cherchée pour Louise. Il voulait lui louer le premier étage,
+mais elle avait peur du luxe, et elle demanda à habiter l'étage
+mansardé: cela lui rappellerait sa mère et elle travaillerait mieux,
+car elle comptait bien travailler toujours. Elle aimait trop à toucher
+la dentelle et les fleurs pour vouloir se croiser les bras. Octave eut
+beau lui dire qu'il lui en donnerait pour elle-même; elle refusa.
+
+Octave ne voulut pas l'encanailler dans l'acajou, ce pauvre bois trop
+décrié. Il lui donna des meubles en citronnier, un petit mobilier de
+villa, très simple, mais pas vulgaire. Il ne voulut rien oublier: elle
+eut des oiseaux dans une petite cage dorée et des pervenches dans une
+petite jardinière rustique. «Cela ne vous empêchera pas, lui dit-elle,
+de m'apporter tous les matins un bouquet de violettes.--Oui, ma
+Violette, répondit-il.--Oui, s'écria-t-elle avec joie, Violette c'est
+mon nom, car je veux vivre toujours cachée.»
+
+La pauvre Violette s'imaginait qu'entre Octave et elle c'était à la
+vie, à la mort. «N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'entre moi qui
+vous aime et vous qui m'aimez, c'est à la vie à la mort?» Octave
+tressaillit, il se rappela la légende des Parisis. «Si j'allais
+l'aimer! Et si elle allait m'aimer!» dit-il, avec un sentiment de
+tristesse. Et il reprit: «Il faudra que je jette de l'eau sur le feu.»
+
+Le soir il alla voir sa tante. Geneviève était au spectacle avec la
+marquise de Fontaneilles. «C'est dommage, dit-il, j'aurais voulu
+apaiser mon coeur dans l'atmosphère de la province.»
+
+Il joua au reversis avec sa tante. «Êtes-vous bien amoureux? lui
+demanda-t-elle.--Effroyablement! J'aime trois ou quatre femmes.»
+
+
+
+
+XVII
+
+POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL VOULUT
+SONNER
+
+
+Pas un homme ne suit logiquement son coeur ni son esprit. M. de
+Parisis avait peur d'aimer et d'être aimé,--et il ne voulait vivre
+qu'au milieu des femmes.--Il pensait vaguement, sans trop s'inquiéter
+du reste, que la légende des Parisis pourrait bien l'envelopper à son
+tour dans sa robe funèbre à ses premiers jours de bonheur,--et il
+était insatiable à chercher le bonheur.--Il voyait çà et là flotter
+sous ses yeux la légende des Parisis: «_L'amour des Parisis donnera
+la mort_,»--et il s'aventurait tête perdue dans les folies
+amoureuses.--Il croyait bien, il est vrai, qu'en ne s'y attardant pas,
+il cueillerait tous les amours sans y trouver le fruit mortel.
+
+Les contrastes ont leur poésie. Octave se disait que Violette dans sa
+blancheur de vierge était peut-être le véritable amour pour un coeur
+endurci comme le sien. C'était le voyageur qui a épuisé toutes les
+coupes et qui trempe ses lèvres à la source glaciale qui jaillit du
+rocher.
+
+Mais les lèvres insatiables de Parisis ne devaient, comme toujours,
+boire qu'un seul jour à cette fontaine d'eau vive.
+
+Il avait plus d'une fois revu Mme d'Antraygues dans le monde. Il
+s'était fait présenter officiellement; mais il n'avait pas abusé du
+droit que prennent tous les hommes, de parler aux femmes. Il semblait
+lui dire, en ne lui disant rien, qu'il ne pensait plus à elle. Alice
+lui avait rappelé la clef d'argent comme une menace gracieuse.
+
+Enfin un soir, à la Cour, comme on chuchottait à la ronde sur les
+amours de M. d'Antraygues avec Mlle Belle-de-Nuit, elle alla bravement
+à Octave et lui dit qu'elle l'attendrait le lendemain chez elle entre
+onze heures et minuit. «J'aimerais bien mieux vous attendre chez moi,
+lui dit Octave.--Non, lui dit-elle, je n'aurai jamais le courage de
+monter votre escalier d'onyx.»
+
+Octave avait trop d'esprit pour insister; il prenait les femmes là où
+elles voulaient se donner. Or, les femmes se donnent plus volontiers
+chez elles, comme si le démon de l'adultère leur imposait le champ de
+bataille.
+
+Le lendemain, la comtesse, qui s'était jetée tête baissée dans la
+folie de son amour, écrivit ce mot à Octave:
+
+_Ce soir à minuit. J'en mourrai, mais qu'est-ce que ça fait!_
+
+Quand les femmes sont en train de se perdre, elles y vont bien. Mme
+d'Antraygues signait ce petit billet,--la condamnation à mort de sa
+vertu,--sans s'imaginer qu'elle jetait son bonnet par-dessus les
+moulins.
+
+Or, ces deux lignes étaient le commencement d'un drame.
+
+A dix heures, Violette, jalouse par pressentiment, alla chez Octave
+qui lui avait dit qu'il ne sortirait qu'à onze heures pour aller au
+club.
+
+Octave venait de sortir, elle monta en se disant qu'elle attendrait.
+Il lui arrivait çà et là de lui faire cette amoureuse surprise; pourvu
+qu'elle ne vînt pas chez lui de deux heures à quatre heures, il lui
+permettait toutes ses fantaisies.
+
+Dès qu'elle fut chez lui ce soir-là, tout naturellement elle trouva le
+billet de la comtesse d'Antraygues. Il n'était pas long, mais il était
+explicite.
+
+Violette fut frappée comme d'un coup de poignard. Elle pâlit, elle
+chancela, elle tomba sur le canapé presque évanouie, «Et moi aussi,
+dit-elle, j'en mourrai!»
+
+Une volonté subite la ranima. Elle relut la lettre. Le hasard fait
+bien tout ce qu'il fait: sur la cheminée, près de la lettre, elle vit
+un petit revolver qu'elle connaissait bien. C'était un vrai bijou.
+Parisis le lui avait plus d'une fois montré en lui disant: «N'interroge
+jamais cette bête-là, parce qu'elle te répondrait dans l'autre monde.»
+
+Violette appuya sur son coeur la bouche du revolver. «Non! dit-elle,
+je veux mourir sous ses yeux.»
+
+Mais où était-il? Les femmes savent tout. Le matin, Violette était
+allée au parc Monceaux, cueillir des herbes pour ses oiseaux: elle
+avait vu Octave qui fumait dans l'avenue de la Reine-Hortense et qui
+regardait les fenêtres d'un hôtel. «C'est cela, dit-elle, je me suis
+sentie jalouse, je ne me trompe pas!»
+
+Et, presque folle de désespoir, elle courut avenue de la Reine-Hortense.
+«Mais s'il est entré!» dit-elle.
+
+M. de Parisis avait passé par le club pour bien s'assurer que M.
+d'Antraygues, le joueur obstiné, était bien à une table de baccarat.
+
+Octave serait donc ce soir-là le plus heureux homme du monde
+parisien.--C'était entre onze heures et minuit,--l'heure féconde où
+se nouent et se dénouent presque toutes les comédies amoureuses. Les
+drames et les tragédies pour tout de bon ne commencent qu'après les
+dernières scènes de l'Ambigu et de la Comédie-Française.
+
+M. de Parisis fumait, renversé dans une légère victoria enlevée par
+deux chevaux anglais de la plus altière désinvolture. A les voir
+passer, au clair de la lune et des réverbères dans l'avenue de la
+Reine-Hortense, on eût dit qu'ils ne touchaient pas la terre. Une
+pianiste a la main plus lourde sur les touches d'ivoire que ces pieds
+légers pour effleurer le sol; ils jetaient dans le silence de l'avenue
+un léger battement très harmonieusement cadencé, qui certes ne
+devait pas réveiller les belles dames déjà endormies dans les villas
+voisines.
+
+Cependant, dès qu'ils dépassèrent la rue du Faubourg-Saint-Honoré, qui
+coupe l'avenue, on aurait pu voir une ombre blanche soulever un rideau
+à la fenêtre d'un prochain hôtel. Avait-on reconnu le pas des chevaux
+ou venait-on rêver à la belle étoile?
+
+A Paris, on ne rêve plus à la belle étoile, les pendules vont trop
+vite pour cela. Les pendules! J'ai voulu dire les passions.
+
+Octave sauta sur la chaussée en donnant l'ordre à son groom de
+promener les chevaux dans le voisinage comme s'il n'attendait
+personne. Il regarda autour de lui: il ne vit que les arbres et les
+réverbères. L'avenue de la Reine-Hortense, qui va du parc Monceaux à
+l'Arc-de-Triomphe, est déserte à la tombée de la nuit; c'est l'avenue
+de Paris où on passe le moins à pied: on y voit le matin des
+cavaliers, dans l'après-midi des carrosses, le soir on y rencontre
+ça et là les rares habitants qui regagnent leur hôtel, quelques
+cuisinières amoureuses, quelques sergents de ville distraits, en un
+mot, une vraie voie pompéienne après le Vésuve.
+
+Quelques secondes après, Octave s'arrêtait devant une porte et levait
+la main pour sonner. Mais il ne sonna pas.
+
+Une petite main blanche s'appuya subitement sur sa main. Lui qui
+ne s'étonnait de rien, s'étonna pourtant cette fois. Il n'avait vu
+personne autour de lui; mais les femmes jalouses ont l'art d'être
+invisibles et de n'apparaître qu'au moment tragique.
+
+M. de Parisis s'était retourné et avait reconnu Violette. «Eh bien!
+lui dit-elle, je vous y prends.» Octave vit briller deux yeux que
+l'enfer de la jalousie avait embrasés. «Tu es folle, Violette!--Oui,
+monsieur, folle parce que je vous aime.»
+
+Octave releva la main pour sonner, mais une seconde fois la main
+de Violette détourna la sienne. «Je te dis que tu ne sonneras
+pas.--Voyons, Violette, soyez sage; il est minuit, je vais en soirée,
+rentrez chez vous.--Ah! vous allez en soirée!--Si vous ne voulez
+pas rentrer chez vous, rentrez chez moi; prenez ma victoria si vous
+voulez, mais pour Dieu, plus un mot, n'est-ce pas?»
+
+M. de Parisis avait sonné. La porte s'ouvrit. Violette voulut
+s'élancer, mais il la rejeta doucement comme en un tour de valse et
+lui ferma la porte au nez.
+
+Violette sonna à son tour en femme décidée à tout. Le duc de Parisis,
+voyant la porte se rouvrir, retourna sur ses pas. Il rejeta Violette
+une seconde fois tout en lui serrant la main avec amour. Mais il
+referma la porte bruyamment.
+
+Il entendit un cri, son nom retentit dans le silence. Il aurait voulu
+foudroyer Violette. Il se demandait s'il ne ferait pas mieux de
+rebrousser chemin et de remettre sa bonne fortune à des nuits
+meilleures.
+
+Une femme de chambre s'était avancée vers lui. «Monsieur demande
+madame la comtesse?» dit-elle d'un air entendu. Elle avait déjà trahi
+la femme pour le mari, elle allait trahir le mari pour la femme. Elle
+croyait ainsi racheter sa faute. «Oui, dit Octave en lui donnant cinq
+louis; si on sonne encore, n'ouvrez pas.--C'est bien simple, je vais
+rompre le fil, et on ne sonnera plus.»
+
+Cette belle idée décida tout à fait Octave à monter chez la comtesse.
+Alice l'attendait sur le palier dans le plus adorable déshabillé de
+minuit. Un peignoir de mousseline garni de point d'Angleterre, cachant
+à peine une chemise transparente,--des mules de satin rose sur des
+bas à jour--et une chevelure désordonnée, s'échappant des peignes en
+cascades voluptueuses. On voyait que la chevelure était de la fête.
+
+Il ne reconnaissait pas la comtesse. Etait-il possible que celle qui,
+tout effrayée d'elle-même, avait fui l'escalier d'onyx, fût la même
+femme qui le recevait ainsi à bras ouverts? Le premier mot d'Alice fut
+un mensonge. «Je ne vous attendais pas, dit-elle à Octave.» Octave
+prit Mme d'Antraygues dans ses bras et la porta doucement jusque
+devant un feu qui flambait joyeusement, quoiqu'on fût déjà dans la
+belle saison. «Je croyais ne pas arriver, dit-il en baisant les
+cheveux d'Alice. Votre avenue n'est pas sûre! j'ai été arrêté à
+votre porte, j'ai failli être poignardé sous vos fenêtres.--Vous
+m'épouvantez! Ceci m'explique pourquoi j'ai entendu parler; il me
+semblait que c'était une voix de femme. Je ne voulais pas ouvrir la
+fenêtre parce que ma voisine n'est pas encore couchée.--Oui, c'était
+une voix de femme.
+
+Les hommes n'ont qu'un ennemi dangereux, c'est la femme; pour moi,
+j'ai plus peur d'une femme que de quatre hommes.--Vous avez peut-être
+raison. Mais quel est donc ce mystère? Parlez vite, vous êtes ému,
+voulez-vous des sels?»
+
+Mme d'Antraygues soupira. «Je ris, continua-t-elle, mais c'est moi qui
+vais me trouver mal.» Octave reprit Alice dans ses bras et l'appuya
+sur son coeur. «L'émotion c'est la vie. Ne me parlez pas des lacs,
+parlez-moi des torrents.»
+
+Parisis savait Alice romanesque et même romantique. «Comme vous
+êtes belle avec ces airs penchés! Moi qui croyais vous retrouver
+railleuse!--Quand je vais dans le monde, je suis armée jusqu'aux
+dents; quand je suis ici en face de moi-même ou en face de vous-même,
+je deviens bête jusqu'à montrer mon coeur. Ah! mon ami, comme je vous
+aime!»
+
+Cette femme qui riait de tout avait les larmes dans les yeux. Le duc
+avait déjà oublié Violette, il respirait avec passion les savoureuses
+senteurs de l'épaule, du cou et des cheveux d'Alice. «Mais enfin,
+reprit la comtesse, qu'est-ce que cette femme?--N'en parlons plus,
+c'est une femme qui me demandait son chemin. Je lui ai répondu que je
+ne savais pas le mien; mais ne parlons que de vous, de vos beaux yeux
+pers, qui sont des abîmes; je suis effrayé quand je les regarde: c'est
+l'inconnu. Les yeux, voyez-vous, c'est tout un monde, c'est l'infini,
+c'est Dieu.» Octave embrassait Alice. «Voilà pourquoi vous fermez les
+miens, dit-elle en souriant.»
+
+M. de Parisis se jeta aux pieds de Mme d'Antraygues, non pas
+mélodramatiquement à la manière des jeunes premiers de l'Ambigu, mais
+en comédien qui sait jouer tous les rôles.
+
+Être aux pieds d'une femme, c'est être à mi-chemin de sa conquête.
+L'amour fait bien ce qu'il fait. S'il devient respectueux au point de
+tomber à genoux, c'est pour se relever plus triomphant.
+
+La comtesse, tout amoureuse qu'elle fût, jetait toujours en toute
+chose son vif et charmant éclat de rire.
+
+Minuit sonna à une petite pendule, un temple rond à colonnes avec des
+acanthes et des perles d'or; une merveille d'horlogerie attribuée à
+Louis XVI. «Déjà minuit, dit la comtesse.--Cette impertinente pendule
+qui se permet de mesurer mon bonheur, dit Octave.--La pendule, dit
+Mme d'Antraygues, c'est la plus odieuse des inventions. La pendule va
+toujours trop vite ou trop lentement.»
+
+Les femmes ont peur de cette action mystérieuse qui marque le temps,
+qui compte les minutes--et les rides. Par l'horloge, la vie est
+divisée en cent mille parcelles inaperçues, comme le coeur est divisé
+par l'amour en cent milles syllabes errantes. Ce sont les grains de
+sable qui tombent sans fin sur les grains de beauté. Ils tombent du
+sablier jusqu'à ce qu'enfin le sablier soit vide et que le cercueil
+soit plein.
+
+M. de Parisis voulut embrasser la comtesse un peu violemment. Elle le
+repoussa avec douceur. «C'est cela, dit-il. La femme règle l'homme,
+comme l'horloge règle le soleil.» Et après un baiser: «N'oubliez pas:
+vous m'avez averti que vous me mettriez à la porte pour aller voir
+lever l'aurore au club.--Ah! oui. Il faut que je vous donne une leçon
+de géographie. Si, contre toute attente, il prenait à M. d'Antraygues
+la fantaisie de rentrer....--Soyez sans inquiétude, il ne quittera sa
+table que pour aller chez sa maîtresse.--Enfin il pourrait se tromper
+de porte et venir chez sa femme. Vous savez, l'empire des mauvaises
+habitudes!--Il ne faut jamais jurer de rien.--Donc, s'il rentrait à
+l'hôtel et s'il frappait à ma porte, cela lui est arrivé le jour de ma
+fête, parce que sa maîtresse le lui avait rappelé,--vous passerez par
+mon cabinet de toilette ... mais il faut que je vous montre cela....»
+
+Alice conduisit M. de Parisis dans son cabinet de toilette, après quoi
+elle lui fit traverser la salle de bain et lui montra un escalier à
+jour qui descendait au jardin. «Quand vous serez dans le jardin,
+lui dit-elle, vous jugerez que les murs ne sont pas difficiles à
+escalader. Vous trouverez d'ailleurs un marche-pied volant. Le jardin
+conduit à un jardin voisin; ce jardin, si je ne me trompe, s'ouvre
+sur la rue de Courcelles; ne craignez rien, il n'y a pas de pièges à
+loup.--Il n'y a pas de pièges à loup! se récria Octave, mais qu'est-ce
+donc que ces beaux bras qui m'enchaînent à vos pieds!»
+
+
+
+
+
+
+XVIII
+
+LE ROI DE THULÉ
+
+
+Cependant M. de Parisis passait sur son cou les belles mains de la
+comtesse. «A propos, dit-elle, je vous ai invité à prendre une tasse
+de thé et mon monde est couché.--Quel contre-temps! dit Octave, moi
+qui ne suis venu que pour cela.--C'est d'autant plus fâcheux que
+j'aurais pu vous faire apprécier mon vieux Sèvres. Voyez-vous cette
+merveille sur cette console?--C'est d'autant moins fâcheux, Madame,
+que vous avez un bon feu, que j'ai vu dans votre cabinet de toilette
+une petite bouilloire d'argent, et que vous allez de vos blanches
+mains me préparer vous-même une tasse de thé.»
+
+Octave n'aimait pas à tordre le cou à ses aventures. Un dilettante
+en amour savoure le roman chapitre par chapitre sans brusquer le
+dénouement.
+
+Mme d'Antraygues ne se fit pas prier, elle mit la bouilloire au feu
+pendant que M. de Parisis apportait le tête-à-tête sur un guéridon
+doré, à trois cariatides sculptées en syrène.
+
+Octave admira la forme svelte, la couleur tendre, les fleurs délicates
+de cette petite merveille qu'une main féerique avait travaillé pour
+Trianon.
+
+«C'est admirable, dit-il, je n'ai jamais vu de forme plus exquise et
+de tons plus harmonieux. Ce sucrier est un bijou.--J'aime encore mieux
+la théière. Voyez donc comme l'anse est dessinée! voyez donc comme
+le goulot se profile bien!--Croyez-vous, Madame, qu'à Trianon ou
+ailleurs, depuis qu'on prend du thé, ce divin tête-à-tête ait jamais
+eu la bonne fortune de caresser des lèvres aussi amoureuses que les
+nôtres.»
+
+Octave embrassait Alice. «Octave! décidément vous avez trop soif,
+murmura Mme d'Antraygues en riant.--Vous êtes comme le vieux Sèvres,
+d'une pâte exquise.--Oui, pâte tendre.» Octave alla embrasser encore
+Alice. «Chut! dit-elle, voilà l'eau qui bout.--Quelle jolie chanson!
+je comprends que les poètes aient parlé des symphonies de la
+bouilloire; moi qui vous parle, j'ai une petite bouilloire dans ma
+chambre pour me rappeler mon enfance. Ma grand'mère m'a bercé au
+chant de la bouilloire.--Vous avez été élevé dans l'âge d'or; moi, ma
+grand'mère m'a élevée aux duos d'Antony, de Lelia et de Faust.»
+
+Alice chanta du bout des lèvres une strophe du _Roi de Thulé_. «Oh!
+chantez! chantez! dit Octave. Vous allez attacher mon amour à cette
+chanson.--Oui, comme on cloue un papillon dans un herbier.--N'ayons
+pas d'esprit et chantez-moi cette adorable ballade.»
+
+Mme d'Antraygues la chanta avec l'accompagnement des vagues de la
+bouilloire et du pétillement du fagotin. Et elle la chanta presque
+aussi bien que Mme Carvalho, musique de Gounod, traduction toute
+nouvelle:
+
+ Il était un roi de Thulé,
+ Qui perdit un soir sa maîtresse
+ Il but comme un inconsolé
+ Le souvenir avec l'ivresse.
+
+ C'était dans une coupe d'or
+ Portant le chiffre d'Arabelle:
+ «Heureux, disait-il, qui s'endort
+ Dans l'amour, comme a fait ma belle!»
+
+ Plus d'une fois, quand il rêvait,
+ La nuit, en écoutant les merles,
+ Il prenait sa coupe et buvait,
+ Croyant y retrouver des perles.
+
+ Perles et pleurs! Le sort amer
+ Le fit vieillir fidèle et sombre.
+ Un soir qu'il regardait la mer,
+ Et qu'il évoquait la chère ombre:
+
+ «O ma belle! nulle après toi
+ A cette coupe savoureuse
+ Ne boira plus. Nul après moi
+ N'y mettra sa bouche amoureuse.»
+
+ Et dans les vagues, tristement,
+ Par lui la coupe fut jetée,
+ Ne voulant pas qu'un autre amant
+ Profanât la coupe enchantée.
+
+Pendant qu'Alice chantait, M. de Parisis promenait son vif regard sur
+sa beauté épanouie; tout un poème en vingt-quatre chants, à commencer
+par les cheveux blonds en révolte, à finir par les pieds mignons qui
+jouaient dans les pantoufles.
+
+Alice était grasse et blanche, légèrement rosée, légèrement brunie,
+comme si le soleil eût passé sur elle trop longtemps dans sa dernière
+villégiature. Quoiqu'elle fût une femme du Nord, elle avait la
+nonchalance des Havanaises. Elle vivait couchée, quittant son lit pour
+son canapé, son canapé pour sa calèche; aussi faisait-elle une
+rude pénitence quand le dimanche, à la messe d'une heure, elle
+s'agenouillait à Saint-Philippe-du-Roule au milieu de ses amies. La
+mère de M. d'Antraygues lui avait dit plus d'une fois: «Prends garde à
+ta femme, elle est romanesque et coquette.» Le jeune mari répondait
+à sa mère: «Il n'y a rien à craindre, elle est trop paresseuse pour
+cela.»
+
+Un fin physionomiste n'eût pas répondu ainsi. Et, en effet, les yeux
+d'Alice,--ces terribles yeux de mer, à reflets changeants, qui ne
+disent jamais le secret du coeur, révélaient une âme troublée par les
+rêves amoureux comme la mer par les nues qui renferment l'orage. Il y
+a des femmes qui se montrent tout entières par leurs regards. On
+les pénètre du premier coup comme ces sources vives jaillies de la
+montagne dans leur premier lit virginal.--fontaines que nulle lèvre
+humaine n'a touchées encore.--Mais il y a des femmes profondes comme
+la mer: l'oeil s'y perd; plus on les croit connaître et plus on est
+dans l'abîme: «Bien fol est qui s'y fie,» disait François Ier devant
+celles-là. M. d'Antraygues ne connaissait pas si bien les femmes que
+François Ier, il n'avait pas appris à lire dans ce livre du bien et du
+mal, une oeuvre toute divine que Dieu a livrée au diable.
+
+Il est des femmes à l'abri des tentations par leur figure; les passions
+ne frappent pas à toutes les portes, elles laissent sommeiller dans la
+vie les âmes qui n'ont pas revêtu une enveloppe attrayante. La beauté
+qui ne tombe pas de son piédestal de marbre est un ange de vertu. La
+laideur qui meurt immaculée ne mérite pas les canons de l'Eglise. Toute-
+fois, il faut bien le dire, il n'y a pas de laideur absolue, et toute
+femme, quel que soit son masque, a son quart d'heure de rayonnement.
+
+Mme d'Antraygues était faite pour la volupté sinon pour la passion;
+yeux profonds sous la flamme, lèvres rouges, une forêt de cheveux,
+dont les broussailles envahissaient le cou et les oreilles, des
+sourcils qui se joignaient presque et qui semblaient peints, tant ils
+étaient énergiquement et finement dessinés, de longs cils retroussés
+et mobiles qui accentuaient encore l'expression mystérieuse de ses
+yeux. L'ovale du visage était peut-être trop arrondi, mais il était
+embelli par un second menton dont la ligne ondoyante se fondait
+mollement sous le premier. L'oreille était un bijou ciselé sur la
+chair; elle était un peu rouge peut-être mais par ce temps d'anémie,
+qui se plaindrait de voir le sang vif s'accuser! Ce soir-là, la
+comtesse avait de grands anneaux pompéiens, mis à la mode par les
+femmes excentriques.
+
+M. de Parisis n'arrêtait pas son regard à la figure seule; comme un
+voyageur qui a entrevu à peine le pays inconnu, il promenait çà et là
+de la tête aux pieds, sur les montagnes et les vallons, pénétrant la
+robe un peu diaphane, admirant les surfaces de l'épaule, les grâces
+abandonnées du cou, le marbre rosé du bras. «Quel joli pied vous
+avez!» dit-il à Alice après un silence. Et sans qu'elle y prit garde
+ou qu'elle voulût y prendre garde, il lui saisit le pied dans sa
+pantoufle, comme il aurait pris sa main dans son manchon.
+
+Les jeunes filles qui liront ce roman pourront me demander pourquoi M.
+de Parisis allait à minuit chez Mme d'Antraygues, puisque ce n'était
+ni sa femme ni sa soeur; je répondrai aux jeunes filles que le thé de
+la comtesse était fort bon.
+
+
+
+
+XIX
+
+OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER
+
+
+Madame d'Antraygues avait mis deux pincées de thé dans la théière,
+Octave voulut prendre la bouilloire. «Non, lui dit-elle, il y a un
+art de verser de l'eau que vous ne savez pas.» Et avec une grâce
+charmante, elle précipita dans la théière une petite cascade d'eau
+bouillante. Une douce fumée parfuma la chambre.
+
+Alice présenta le sucrier à Octave. «Permettez-moi, madame, de prendre
+une pince à sucre.» Il prit les doigts de Mme d'Antraygues et les
+mit dans le sucrier avec une douceur idéale. En vérité, dit-elle, en
+retirant deux morceaux de sucre, vous me feriez passer par un
+trou d'aiguille: je n'aurais jamais cru que ma main pût entrer
+là-dedans.--Et maintenant, dit Octave, donnez-moi du thé à pleins
+bords, car il sera exquis.»
+
+Glou, glou, glou, glou: les deux tasses furent pleines. «Quelle belle
+couleur! dit Alice, on dirait de l'or en fusion.--L'amour est un
+magicien, tout ce qu'il touche devient or.--Ah! l'amour, c'est encore
+la plus belle invention des anciens.--Pour les modernes.--Vous buvez
+déjà, vous allez vous brûler les lèvres.--Non, il est à point, voyez
+plutôt.»
+
+Et Octave présenta sa tasse à Alice. Elle venait de se rasseoir près
+de lui sur le canapé, leurs bouches n'étaient pas loin l'une de
+l'autre.
+
+Quand la comtesse porta les lèvres à la tasse, le duc y porta aussi
+les siennes: deux bouches à la surface du thé. » N'est-ce pas que
+c'est bon?»
+
+On s'était embrassé,--j'imagine. «Eh bien! Madame, dit Octave en
+relevant la tête, c'est la première fois que je comprends le thé: je
+jure que jamais je n'oublierai ce festin de nos lèvres.» Et il but
+jusqu'à la dernière goutte. Et il jeta la tasse dans le feu.
+
+Le petit chef-d'oeuvre fut brisé en mille éclats. «Que faites-vous là?
+demanda la comtesse avec plus de surprise encore que de regret.--Vous
+ne le devinez pas? répondit M. de Parisis qui avait repris sa
+railleuse expression adoucie par un sourire de pénétrante volupté.
+Est-ce que vous auriez permis, Madame, que d'autres lèvres eussent
+profané cette tasse? J'ai fait comme le roi de Thulé, j'ai jeté ma
+coupe à la mer.»
+
+
+
+
+XX
+
+UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS
+
+
+Cependant il était une heure du matin, M. de Parisis avait-il pris
+une seconde tasse de thé avec la comtesse? La comtesse à son tour
+avait-elle jeté sa tasse au feu pour achever le sacrifice et garder un
+souvenir plus vivant de cette heure amoureuse?
+
+On ne me l'a pas dit. On m'a dit seulement qu'elle avait perdu dans
+le va-et-vient une de ses mules de satin rose et que son mari, en
+rentrant, l'avait retrouvée dans l'escalier: ce qui prouverait assez
+qu'elle avait reconduit Octave sans lumière.
+
+Si Mme d'Antraygues eût reconduit Octave un peu plus loin, elle eût
+assisté à une autre scène amoureuse.
+
+Dès que la porte s'ouvrit, Octave retrouva Violette couchée par terre.
+Un pressentiment traversa son esprit; il se pencha et vit un flot de
+sang qui avait jailli sur sa robe. «Violette!» s'écria-t-il. Violette
+ne répondit pas.
+
+Les platanes agités par un vent d'orage promenaient alternativement
+l'ombre et la lumière; mais tout d'un coup un nuage ayant passé, la
+lune répandit sur Violette sa blancheur d'argent.
+
+Octave s'était précipité et avait soulevé la jeune fille dans ses
+bras. «Violette! Violette! ma Viola! c'est moi qui te parle, dis-moi
+que tu m'entends!»
+
+Violette ne dit pas un mot. Le duc l'embrassait et lui parlait
+toujours: elle avait les lèvres tièdes et le front glacé. «Ma petite
+Violette, tu sais que je t'aime!»
+
+Octave aimait Violette. Il ne me faudra pas faire un cours
+d'esthétique sur les passions de l'âme pour démontrer que depuis les
+siècles de décadence, c'est-à-dire depuis le commencement du monde,
+l'amour vit de contraste et que la loi primordiale du coeur, c'est de
+conquérir, si ce n'est d'être vaincu.
+
+Octave venait d'adorer Mme d'Antraygues; mais il aimait Violette.
+Il s'en revenait de conquérir la comtesse avec un vague sentiment
+d'orgueil, mais la volupté seule avait été de la fête. Ce n'est pas
+toujours le coeur qui remue les lèvres, l'amour le plus éloquent
+jaillit de l'imagination. Quand Salomon a dit: «La femme est amère,»
+c'était le cri de l'esprit humain et non le cri du coeur humain. S'il
+eût trouvé dans son palais, parmi ses sept cents femmes, une brave
+fille, un coeur d'or comme Violette, il eût peut-être poussé à travers
+les siècles un autre cri sur la femme.
+
+Mais la femme de la Bible n'était pas la femme de l'Évangile; l'âme
+n'avait pas encore dompté le corps, le sentiment n'avait pas dévoré
+le coeur. Aujourd'hui, il y a beaucoup de Violettes qui se tuent
+héroïquement pour leurs passions. Faibles coeurs! disent les
+philosophes et les moralistes. Ames vaillantes! peut-on dire plus
+justement de toutes les phalanges d'amoureuses que la jalousie ou le
+désespoir a jetées dans l'abîme.
+
+Octave arracha le corsage de Violette. En s'agenouillant, il trouva
+son petit revolver, ce bijou qu'elle avait pris au sérieux. «Tu es
+donc devenue folle,» lui dit-il en l'embrassant.
+
+M. de Parisis, tout en parlant à Violette, avait à deux reprises
+appelé son cocher. Au moment où les chevaux arrivaient devant l'hôtel
+d'Antraygues, Octave posait Violette sur le banc de l'avenue le plus
+rapproché. Elle était souple, de son adorable souplesse de roseau,
+comme une femme endormie, les bras pendants, la tête renversée.
+
+Quand elle fut sur le banc, Violette s'agita. «Dieu soit loué!»
+s'écria Octave. Il eût donné dix ans de sa vie pour voir vivre
+Violette pendant dix minutes; sa blessure même eût été mortelle qu'il
+eût été presque consolé de lui entendre dire qu'elle l'aimait. «Je
+meurs, je meurs, murmura-t-elle d'une voix coupée, il ne faut pas le
+dire à maman.»
+
+La pauvre Violette ne savait plus que sa mère fût morte. «Violette! tu
+ne mourras pas, ma Violette, je t'aime et je te sauverai.--Non, je me
+suis frappée au coeur.»
+
+A cet instant, un coupé arrivait devant l'hôtel par la rue de
+Courcelles. C'était le coupé de M. d'Antraygues, qui, par hasard,
+rentrait chez lui avant l'aurore. Ceci mérite bien une explication.
+Ce jour-là, M. d'Antraygues, appelé du Club à la Maison d'Or, y avait
+rencontré quelques demoiselles de l'Opéra. Il avait bu avec elles--non
+pas précisément dans du vieux Sèvres--et, ne pouvant se griser
+d'amour, il s'était grisé de vin de Champagne. Le comte, tout bête
+qu'il fût, avait compris dans les fumées champenoises qu'il ferait
+cette nuit-là un bien mauvais joueur et qu'il risquerait de perdre ce
+qu'il avait déjà gagné. Voilà pourquoi il revenait chez lui.
+
+En descendant de voiture, il reconnut l'attelage d'Octave. Il
+s'approcha tout en se dandinant et vit le duc qui soulevait Violette.
+«Qu'est-ce cela? lui demanda-t-il.--Cela, répondit M. de Parisis, sans
+paraître s'inquiéter de la présence du comte, c'est une femme qui se
+trouve mal.»
+
+M. d'Antraygues eut d'abord l'esprit traversé par un soupçon de
+jalousie, mais voyant bien que ce n'était pas sa femme, il se contenta
+de dire à Octave: «Diavolo! mon cher ami, vous chassez sur mes terres
+au milieu de la nuit comme un braconnier; il est vrai que je viens de
+chasser sur les vôtres. Vos petites amies de l'Opéra m'ont fait boire
+outre mesure, et pourtant ma mesure est bonne.--Eh bien! dit Octave,
+allez vous coucher.»
+
+Le comte, qui chancelait sous l'ivresse, releva la tête: «J'irai si
+je veux! Il paraît que monsieur ne veut pas être troublé dans ses
+rendez-vous nocturnes.--C'est vous, mon cher, qui êtes nocturne. Votre
+femme vous attend.»
+
+Le duc avait repris Violette pour la poser dans la victoria. «Ma femme
+m'attend? Est-ce qu'elle vous l'a dit?--Oui. Hâtez-vous, car elle va
+vous faire une scène.» Le comte, jaloux cette fois comme un tigre,
+saisit le bras d'Octave qui montait à côté de Violette. «Vous savez,
+mon cher, que je ne ris pas après minuit.--Vous savez, répliqua
+Octave furieux, que je vous défends de dire un mot de plus--à moins
+que vous ne trouviez un mot spirituel.--Un mot spirituel, je ne suis
+pas si bête que cela; la preuve, c'est que je vois bien que vous
+n'avez amené cette femme que pour cacher votre jeu! Vous venez de chez
+ma femme.--La vérité dans le vin, pensa Octave.--Mon cher, dit-il
+tout haut, allez voir chez vous si j'y suis.--Oui, monsieur, et je
+me vengerai, et je briserai tout, et je jetterai la femme par la
+fenêtre.»
+
+Cette fois, en voyant la colère subite du comte, Octave aurait voulu
+reprendre les paroles qu'il avait dites. Il le savait capable de
+toutes les folies et de toutes les sottises. «Voyons, lui dit-il,
+revenez à vous et ne vous donnez pas en spectacle à la lune; rentrez
+chez vous silencieusement, et surtout ne dites pas à votre femme ce
+qui s'est passé à votre porte. Sachez-le donc, mon cher, cette
+pauvre fille que vous voyez là, baignée dans son sang, vous ne la
+reconnaissez pas?»
+
+Le comte se rapprocha. «Comment la reconnaîtrais-je? vous la
+masquez.--C'est votre maîtresse.--Laquelle?» Ce cri partait du coeur.
+«Je ne sais pas laquelle, dit le duc de Parisis. Je l'ai trouvée ici
+comme je revenais du boulevard Malesherbes, un revolver sanglant à ses
+pieds. Tenez, le voilà!» Et Octave donna le bijou au comte sans trop
+bien savoir pourquoi. «Adieu, mon cher, pas un mot de ceci à
+Mme d'Antraygues. Et n'allez pas vous servir du revolver contre
+vous-même.--Pauvre fille,» dit le comte, avec des larmes de vin dans
+les yeux.
+
+Et tout chancelant sous l'ivresse et sous l'émotion, il se souleva
+pour voir Violette. Mais sur un signe d'Octave, les chevaux étaient
+partis au galop.» Pauvre fille! dit encore le comte, ai-je fait assez
+de malheureuses comme cela?» Il regarda le revolver sous le réverbère,
+«C'est vrai qu'il est taché de sang! C'est un bijou. Je montrerai cela
+demain à mes amis.»
+
+A cet instant, Mme d'Antraygues, qui avait assisté toute haletante
+du haut de son balcon à cette scène tragi-comique, hasarda ce nom de
+baptême: «Fernand!» Le comte oublia qu'il était ivre et marcha d'un
+pied plus assuré jusque sous le balcon. Au nom de Fernand, il répondit
+par le nom d'Alice. «Que faites-vous là, mon ami?» Et comme un écho,
+Fernand dit aussi: «Que faites-vous là, mon amie?» Naturellement, Mme
+d'Antraygues répondit: «Je vous attendais.»
+
+Cela était jeté du haut du balcon comme une aumône sur un pauvre.
+Fernand ramassa ces paroles d'or et murmura: «Décidément, je ne mérite
+pas tout mon bonheur.»
+
+Il craignit que sa femme n'eût tout entendu. «Alice, est-ce que
+vous êtes là depuis longtemps?--Non, je viens d'ouvrir la fenêtre,
+répondit-elle vivement.--Alors vous n'avez pas vu ce fou de Parisis
+qui enlevait une femme?--Non, mon ami! Adieu, je meurs de sommeil. Ne
+venez pas frapper à ma porte!»
+
+Cette scène d'intimité se passait en pleine avenue, mais les étoiles
+seules écoutaient. Pas âme qui vive au voisinage. Il faut se loger
+avenue de la Reine-Hortense quand les maris partent pour la Syrie.
+
+Alice avait fermé sa fenêtre. Toutes les femmes ont compris ce mot:
+«Ne venez pas frapper à ma porte.» Quand M. de Parisis dit au mari:
+«Allez voir chez votre femme si j'y suis,» il savait bien qu'il y
+était. L'amour a cela de beau dans ses enchantements, qu'il permet à
+l'amoureux ou à l'amoureuse de garder l'image aimée. Quand la femme
+aime, elle n'est jamais seule.
+
+
+
+
+XXI
+
+LES DEUX RIVALES
+
+
+C'était au temps des thés diurnes. Vers quatre heures de l'après-midi,
+Parisis et Mme d'Antraygues prirent le thé ensemble, par rencontre,
+chez une Havanaise des Champs-Élysées. Il y avait beaucoup de monde.
+Quelques figures sévères obligeaient au cérémonial; on parlait tout
+haut. «Est-ce que vous aimez le thé? dit Octave à la comtesse en lui
+passant une tasse.--Pas le matin, dit-elle.»
+
+Et elle refusa, tout en jetant un regard dédaigneux sur la tasse de
+porcelaine anglaise que Parisis avait passée sous ses yeux.
+
+On parlait déjà dans tout Paris d'une jeune fille qui s'était brûlé la
+cervelle la veille dans l'avenue de la Reine-Hortense. «Vous ne savez
+pas cela? dit une dame en questionnant Octave avec une bonne intention
+de femme.--Comment! dit Octave, je ne sais que cela. Je ne connais
+pas la dame, mais c'est moi qui l'ai trouvée «baignée dans son sang,»
+comme dira la _Gazette des Iribunaux_.--Il paraît que c'était avenue
+de la Reine-Hortense?--Je ne me souviens pas bien, dit Octave;
+c'était peut-être avenue d'Iéna.--On dit que c'est un désespoir de
+jalousie?--Si Mme d'Antraygues n'était pas là, dit audacieusement
+Octave, je dirais que la demoiselle a prononcé le nom de baptême de
+son mari. Après cela, il y a tant de Fernands!--Voyez-vous, dit la
+maîtresse de la maison, on racontera tant d'histoires sur ce coup de
+pistolet, qu'on ne saura jamais la vraie. Vous avez raison, madame,
+reprit Octave; l'histoire n'a été inventée que pour cacher la vérité.»
+
+Et il jeta une citation latine qui lui fit le plus grand honneur chez
+toutes ces belles dames qui s'écrièrent en choeur: «Il est inouï! il
+voit tout, il est partout, il sait tout!»
+
+Naturellement Octave, en s'en allant, trouva Mme d'Antraygues dans
+l'escalier. «Monsieur de Parisis, lui dit-elle, je sais tout; ce soir,
+à onze heures, en revenant de chez ma grand'mère, j'irai prendre
+le thé chez vous.--Par quelle porte?--Par la grande, par celle
+de Violette. Moi aussi, hélas! j'ai le droit d'avoir mes grandes
+entrées.--Vous savez que vous trouverez Violette?--C'est pour elle que
+je veux aller chez vous.--Pour lui brûler la cervelle?--Oui, mon mari
+m'a donné le revolver.»
+
+Le philosophe, ou plutôt le moraliste, car il y a un abîme entre le
+philosophe et le moraliste, aurait étudié avec une bien vive curiosité
+les métamorphoses rapides qui s'emparèrent de la comtesse d'Antraygues
+et de cette jeune fille que Parisis avait surnommée Violette. Les
+hommes politiques les plus dévoués à leur fortune ne font pas d'aussi
+soudaines évolutions,--même dans les révolutions.
+
+Au lieu de se sauver l'une par l'autre, elles achevèrent de se perdre
+en se rencontrant. Comme elle l'avait dit, Mme d'Antraygues alla le
+soir chez Octave. Il l'attendait dans son petit salon, un journal à la
+main. «C'est l'histoire d'hier que raconte le journal, sans doute, dit
+Mme d'Antraygues en s'asseyant à côté de lui pendant qu'il lui baisait
+le front.--Oui, écoutez plutôt:
+
+«Hier, vers minuit, avenue de Wagram, une jeune fille a reçu six coups
+de couteau dans la poitrine. On ne doute pas qu'elle n'ait été victime
+d'une fureur jalouse; elle a survécu à cet acte de barbarie; elle a
+été transportée à l'hôpital Beaujon. On croit connaître le nom de
+l'Othello. La justice informe.»
+
+«Eh bien! voilà un journal bien informé.--Quoi! vous doutez du
+journal? Mais c'est la loi et les prophètes.--Vous savez que je veux
+voir cette jeune fille?--Eh bien! vous vous imaginez qu'elle est
+ici? Elle est chez elle.--Je ne suis donc pas mieux informée que le
+journal!--Pourquoi voulez-vous la voir?--Parce que la passion qui va
+jusque-là est encore de la vertu. Et puis, je ne sais pourquoi, mais
+j'aime cette jeune fille.»
+
+La comtesse regarda doucement Octave, «C'est peut-être parce que vous
+l'aimez. Puisqu'elle n'est pas ici, je m'en vais.--Quelle étrange
+femme vous faites!--Peut-être. Mais il me semble que cette jeune fille
+est pour quelque chose dans ma destinée. Comment va-t-elle?--Mal, mais
+elle ira bien. La balle s'est promenée sur le sein sans pénétrer; elle
+a une forte fièvre; j'ai eu peur jusqu'à midi, parce qu'elle n'était
+pas revenue à elle, mais Ricord m'a répondu de sa vie.--Conduisez-moi
+chez elle.--Non! je ne ferai pas cette folie. Il faut que les femmes
+du monde restent dans, le monde.--C'est l'histoire du Paradis; vous
+m'avez ouvert la porte pour m'en aller et je ne la refermerai pas.»
+
+Mme d'Antraygues soupira. «C'est fini! je ne m'amuserai plus chez moi,
+à moins que vous ne métamorphosiez mon mari en homme amusant. Donc,
+si vous ne voulez pas me conduire chez Mlle Violette, car je sais son
+nom, j'irai toute seule.--Nous ne ferons pas cette bêtise-là ni l'un
+ni l'autre.»
+
+Mme d'Antraygues se leva. «Don Juan, dit-elle à Octave, montrez-moi
+donc votre palais. Je suis tout éblouie, ici, moi qui n'habite
+pourtant pas une chaumière.»
+
+Elle marcha rapidement, suivie d'Octave, parlant de toutes choses en
+femme qui connaît un peu toutes choses. «Dites-moi donc, Alice, le nom
+de la Dame de Coeur?--Oui! Et de la Dame de Carreau et de la Dame de
+Trèfle? Je suis trop jalouse pour vous le dire; et d'ailleurs,
+j'ai juré sur votre tête que je ne le dirai pas.--Je vous donne ma
+tête.--Je n'en veux pas.» Ce fut en vain que Parisis insista, Il
+embrassa Alice, «Voyez, je vous mets à la question.--J'y resterais
+plutôt un siècle!» s'écria Mme d'Antraygues. Et, se dégageant des bras
+d'Octave: «Adieu, dit-elle tout à coup, je reviendrai.»
+
+Octave, qui avait promis à Violette d'aller la voir à minuit, ne
+retint pas de force la comtesse. «Demain, reprit-elle, nous nous
+verrons aux Italiens.» Elle partit. Octave l'accompagna jusqu'à son
+coupé. «Adieu. Je vous aime; mais vous n'irez pas voir cette pauvre
+enfant?--Non, puisque vous ne voulez pas,» Mais Mme d'Antraygues alla
+droit chez Violette.
+
+On sait déjà que Violette habitait les mansardes d'une petite maison
+de l'avenue d'Eylau, perdue dans un de ces vieux jardins de Paris
+qui disparaissent tous les jours sous les pyramides de pierres. La
+comtesse avait été bien renseignée, car elle traversa le jardin sans
+même dire le nom de la jeune fille au concierge; elle monta les trois
+étages et sonna; une garde-malade vint ouvrir et la conduisit au lit
+de Violette. «Je suis une amie inconnue, du la comtesse, je sais tout,
+j'ai voulu vous voir et vous serrer la main.--Je ne comprends pas, dit
+Violette en essayant de se soulever.--Ne remuez pas, imaginez que je
+suis une soeur de charité; si la femme qui vous veille veut se reposer
+demain, je viendrai vous veiller moi-même.--Je comprends de moins en
+moins, dit Violette; comment savez-vous qui je suis et où je suis, moi
+qui ne connaissais personne?»
+
+Violette regarda Mme d'Antraygues jusqu'au fond du coeur. «Ah! c'est
+vous!» dit-elle en laissant retomber sa tête. Elle avait jugé que
+c'était sa rivale. Elle faillit se trouver mal, mais elle eut le
+courage de lutter. «Oh! madame, murmura-t-elle d'une voix éteinte,
+venez-vous ici pour me railler?»
+
+Et, avec un sourire: «Une femme qui veut mourir et qui ne meurt pas
+est si ridicule! mais j'espère que Dieu me fera la grâce de ne pas
+survivre.--Mademoiselle, je suis venue par un sentiment d'admiration
+et de sympathie. Ne voyez pas une rivale en moi, mais une amie.--Après
+tout, madame, dit Violette, l'amitié est si rare qu'il faut toujours
+lui dire: Soyez la bienvenue. Je crois sérieusement que je vais
+mourir, je vous pardonne ma mort» Ce n'est pas une balle qui m'a tuée,
+c'est une trahison.
+
+--Pauvre enfant! vous êtes comme moi, vous n'êtes pas de votre siècle.
+Une trahison d'Octave de Parisis! mais vous ne savez donc pas qu'il
+trahit toujours le lendemain celle qu'il a adorée la veille. On a
+raison des hommes, non pas en se tirant des coups de revolver, mais
+en se moquant d'eux.--Mais si on les aime?--dit Violette toute naïve
+encore et ne craignant pas d'ouvrir son coeur,--si on les aime, on
+se moque de soi-même.--Vous avez un coeur d'or, mais il se bronzera.
+Adieu, je suis contente de vous avoir vue, je reviendrai demain.--Oui,
+revenez, dit Violette devenue curieuse.» Mme d'Antraygues lui serra la
+main et partit en lui montrant le plus beau sourire du monde.
+
+La beauté exerce un despotisme qui soumet tout le monde. Si Violette
+eût vu venir à elle une figure quelconque--_effigies sine anima_--une
+de ces figures qui ne parlent pas au coeur, peut-être se fût-elle
+révoltée, mais elle subit avec je ne sais quelle douceur le charme
+invincible de la comtesse; elle sentit d'ailleurs que ce n'était pas
+pour la trahir qu'elle venait à elle. Les coeurs se voient. Violette,
+qui n'avait jamais rencontré une amie, se prit à cette amitié
+imprévue. Elle s'imaginait d'ailleurs que Mme d'Antraygues ne lui
+prendrait plus Octave, comme si son coup de pistolet était un titre
+sacré.
+
+Octave entra chez Violette, cinq minutes après le départ de Mme
+d'Antraygues. «Comment vas-tu?--Bien, si tu m'aimes.» Parisis baisa
+Violette au front. «N'est-ce pas, reprit-elle, que tu m'aimeras
+toujours?» Il ne put s'empêcher de sourire. «Je lis ta pensée, dit
+vivement la jeune fille; tu m'as aimée, mais tu ne m'aimes plus.--Si
+je ne t'aimais plus, serais-je là?--Non, ce n'est pas l'amour qui te
+conduit ici, c'est un sentiment de pitié. Je me vengerai.--Et tu feras
+bien! dit Octave qui voulait lui donner la soif de vivre.--Tu n'as pas
+rencontré ta belle maîtresse?--Elle est donc venue? je m'en doutais;
+c'était bien sa voiture qui fuyait vers l'Arc de Triomphe. Elle est
+aussi folle que toi. Puisque ta maison devient une maison de fous,
+je n'y reviendrai plus.--Octave, tu veux me faire mourir?--Non, je
+t'aime, je veux que tu vives; si cela t'amuse, je reviendrai avec
+elle.»
+
+Le duc de Parisis embrassa doucement Violette. Il passa la nuit à la
+veiller. Le lendemain, Ricord déclara qu'elle n'en avait que pour une
+semaine. «Dis-moi que tu m'aimeras toujours,» disait-elle à son amant.
+Et il répondait «Toujours!»
+
+Mais le surlendemain il envoya à Violette un adieu en ces mots:
+
+ Je crois que nous n'avons plus rien à nous dire, ma petite
+ Violette. Ne vous tuez plus pour les hommes, redevenez belle.
+ Prenez une boutique de fleuriste et vendez-y de tout, excepté des
+ violettes!
+
+ Ne voyez pas trop les femmes du monde, elles vous perdraient.
+ Adieu, je pars pour Londres et je vous embrasse. Tournez la
+ page--comme celle du livre de la vie.
+
+Point de signature. Octave ne signait presque jamais. Violette tourna
+la page en pleurant. Elle s'indigna en y trouvant un bon de dix
+mille francs sur M. de Rothschild. Elle le jeta au feu. En le voyant
+flamber, elle s'imagina qu'elle avait brûlé dix mille francs. Elle se
+dit: «Il ne sait pas que cela ne vaut pas dix de mes larmes.»
+
+Mme d'Antraygues survint. Elle lui conta tout. «C'est beau, cela! dit
+Mme d'Antraygues. Je vais écrire à Octave, il vous enverra vingt mille
+francs.--Je ne veux rien, murmura Violette: Je veux mourir.»
+
+Violette devint plus malade qu'elle ne l'avait été. Elle se fût
+laissée mourir de chagrin si la comtesse n'était venue la consoler.
+
+Mme d'Antraygues se consolait elle-même en la consolant; elle n'avait
+pas vu la profondeur de sa chute. Quoique son mari fût de jour en jour
+plus indigne, elle reconnaissait qu'elle était plus indigne que lui.
+C'est à la femme bien plus qu'à l'homme que Dieu a confié l'honneur de
+la maison. Un amoureux avait franchi le seuil de la sienne: quand il
+avait repassé la porte, il était son amant. Elle ne comprenait pas
+cet éblouissement, ce vertige, cet abîme. Elle s'armait de toutes ses
+vertus pour remonter le courant, pour retrouver ce sommet où l'on n'a
+pas les curiosités de l'orage, mais où l'on respire l'air vif.
+
+C'en était fait! Elle devait bientôt s'avouer qu'une femme ne se
+repent d'un amour que dans un autre amour. C'est la loi fatale, la
+vertu ne se reconquiert pas; le Rubicon est facile à franchir, mais si
+on se retourne vers l'autre rive, elle est devenue inabordable.
+
+Violette devait-elle, comme Mme d'Antraygues, se repentir de son
+premier amour dans les bras d'un second amoureux?
+
+
+
+
+XXII
+
+LE DUC DE PAS LE SOU
+
+
+Il y avait un secret dans la vie d'Octave, que Mlle Geneviève de la
+Chastaigneraye ne lui avait pas dit au bal masqué. Nul ne savait ce
+secret, pas même Geneviève.
+
+M. de Parisis passait pour un des hommes les plus riches de Paris; on
+parlait de la terre de Parisis comme une des terres les plus fécondes
+de la France, on parlait surtout de ses mines d'argent dans les
+Cordillères. On l'avait vu plus d'une fois arriver au club avec une
+poignée de pépites d'argent ou un lingot en forme de sabot chinois.
+«Quand je pense, disait-il d'un air convaincu, que j'ai cent Indiens
+dans les Cordillères où on ne trouve que de l'argent, quand je
+pourrais avoir cent Californiens qui me trouveraient de l'or!»
+
+Pareillement, çà et là, il lisait tout haut quelques lignes d'un
+journal de province, où on vantait les troupeaux de Parisis, ses
+vignes, ses bois et ses champs de betteraves. C'était une terre
+modèle.
+
+La fortune lui arrivait par toutes les routes, puisqu'il gagnait aux
+courses, puisqu'il gagnait au jeu, au club comme à Bade, à la Bourse
+comme chez les dames qui jouent.
+
+On le disait généreux, on le disait même prodigue; il pensionnait plus
+d'un ami et ne regardait jamais ce qu'il donnait aux pauvres.
+
+Quand deux chenapans se battaient, il les payait pour qu'ils
+s'embrassassent. Il est vrai que ce spectacle ne lui coûtait pas bien
+cher. Il renouvelait ainsi l'histoire d'un de ses devanciers, le comte
+de Grammont, qui donna un jour vingt-quatre livres à deux voleurs qui
+se battaient pour avoir chacun trois louis, quoiqu'ils n'en eussent
+volé que cinq.
+
+Tout cela était un jeu bien joué, car le duc de Parisis n'avait pas
+le sou. Mais il cachait sa pauvreté à quatre chevaux comme les vrais
+riches cachent leurs millions à deux rosses. A première vue, cela doit
+paraître étrange: rien n'était plus simple.
+
+Quand il était entré dans la diplomatie, il avait recueilli un million
+en rente trois pour cent, en actions de la Banque et en obligations
+de chemins de fer. Le château de Parisis était estimé deux millions,
+total trois millions. Mais il y avait dix ans de cela. Le premier
+million dura bien deux années. Octave avait toujours les mains pleines
+et les mains ouvertes; il était la providence des comédiennes, des
+dames du Lac, de ses amis; il lui fallait quinze cents francs par jour
+pour vivre vaillamment dans le premier feu de la jeunesse, avec son
+titre de duc, sa soif de plaisir, ses manières d'enfant prodigue. Ce
+n'était pas trop. Il ne comptait pas bien, il s'imaginait que deux
+millions sont une mine inépuisable: mais toutes les mines s'épuisent,
+même celles des Cordillères, où les cent Indiens qui travaillaient
+toujours pour lui trouvaient à peine de quoi vivre eux-mêmes depuis
+quelques années.
+
+Quand Octave était revenu d'Amérique, il lui avait fallu emprunter par
+hypothèque sur son château. Il prit d'abord un million. A son retour
+de Chine, il ne lui restait plus que la ressource des secondes
+hypothèques; on lui prêta encore cinq cent mille francs, parce
+qu'on savait que, le cas échéant, la terre de Parisis vendue par
+expropriation dépasserait toujours deux millions. Ces cinq cent mille
+francs ne firent qu'une saison. M. de Parisis jouait alors sa vie et
+sa fortune en homme qui n'a pas souci du lendemain, décidé à vivre
+plus tard comme il plairait à Dieu,--ministre à Carlsruhe ou à
+Dresde,--ou recueillant des débris de son patrimoine pour planter ses
+choux au château natal.
+
+Il appartenait d'ailleurs à cette nouvelle génération qui vit au jour
+le jour et qui brave le lendemain. Cette génération n'est pas plus
+sage que l'autre, mais elle, n'est pas beaucoup plus folle, car la vie
+n'est ni une maison de banque, ni un grenier d'abondance. Un galant
+homme ne meurt jamais de faim; ceux qui vivent riches pour mourir
+pauvres, sont des esprits supérieurs à ceux qui vivent pauvres pour
+mourir riches, puisque ce sont les vrais riches. Dépenser gaiement un
+louis, c'est l'avoir; le retenir d'une main avare, c'est le perdre.
+
+Tant et si bien qu'à vingt-huit ans, Octave de Parisis n'avait plus
+rien, mais il n'était pas ruiné pour cela: je m'explique.
+
+Je ne parle pas de quelques poignées d'or qui pouvaient lui venir tous
+les ans de Lima, puisque le dernier arrivage, après un silence de
+dix-huit mois, n'avait été que de quelques milliers de dollars; je ne
+parle pas de ce qu'il pouvait retrouver dans la vente du château de
+Parisis, puisqu'il le voulait garder coûte que coûte; je parle de son
+crédit qui était encore un capital. On ne saurait s'imaginer le nombre
+de beaux viveurs qui vivent sur leur nom et qui sont encore riches
+quand ils n'ont plus d'argent. Pourquoi tous les oisifs ne vivent-ils
+pas ainsi? C'est qu'il faut avoir été riche, c'est qu'il faut avoir le
+prestige du nom et de la mode.
+
+Brummel, d'Orsay et les autres dilettantes de la haute vie, ont
+toujours vécu en grands seigneurs sans qu'on sache bien avec quoi; un
+homme d'esprit disait sans vergogne: «Il faut laisser aux imbéciles le
+privilège d'avoir pour les autres une maison, une femme, un cheval
+et le reste.» Le braconnier prend plus de gibier que le chasseur. Le
+trouve-t-il moins bon? Greuze qui fut cocu comme Molière, disait que
+les hommes à la mode sont les braconniers du mariage. Ne sont-ils pas
+les braconniers de la vie? Octave de Parisis était plutôt un comte
+d'Orsay qu'un Brummel. Il vivait sur sa fortune passée et sur sa
+fortune future Il menait toujours grand train, mais çà et là dans le
+train des autres. Comment avait-il encore une écurie de course et des
+équipages de chasse? Parce que le jeune marquis de Saint-Aymour lui
+avait dit un matin, au retour de Chine: «Veux-tu que nous fassions
+courir et que nous chassions ensemble?--Oui. Mais je n'ai pas d'argent
+comptant.--Qu'à cela ne tienne, nous compterons plus tard.» En
+attendant le compte, Octave partageait la moitié des prix gagnés.
+C'était de toute justice. Et naturellement, pour tout le monde,
+c'était Octave qui faisait courir et qui donnait les parties de
+chasse.
+
+Il savait bien qu'il payerait tout cela un jour. Il ne doutait pas
+qu'un nouveau voyage à Lima ne le sauvât de toutes ces belles misères.
+
+Parisis n'avait pas de train de maison. On a trouvé chez un duc de
+ses amis, le jour de l'inventaire, quatre volumes dépareillés, un
+_La Rochefoucault_, le _Dictionnaire des Actrices de Paris_, le
+_Parfait-Écuyer_ et la _Clef des Songes_. Dans la cave d'Octave, on
+eût à peine trouvé quatre cents bouteilles dépareillées. Il n'avait
+pas à s'inquiéter de sa cuisine, il était de tous les dîners
+officiels: à peine avait-il un jour par semaine à donner aux femmes.
+Mais comment s'était-il bâti un hôtel avec le luxe des sculptures, des
+fresques et des marbres? C'est encore bien simple. Il avait eu le
+bon esprit--car il n'était pas si désordonné qu'on pourrait le
+croire--d'acheter un terrain avenue de l'Impératrice, vendu par
+expropriation, à peu près la moitié de sa valeur. Cela se voit tous
+les jours, selon les bruits de la guerre ou les sinistres de la
+Bourse. Son notaire n'avait pas eu de peine, une fois l'hôtel
+commencé, à lui trouver par un emprunt de quoi payer le terrain et la
+moitié de l'hôtel. L'hôtel terminé, comme il avait grande mine, un
+second emprunt était venu à point. Paris est le pays de la confiance.
+Le crédit crée des prodiges; si on ne travaillait à Paris qu'avec de
+l'argent comptant, on ne ferait pas grand'chose: or, on y remue des
+mondes.
+
+Mais comment Octave se payait-il le luxe des femmes? Avec des bouquets
+de violettes, des bouquets de lilas blanc, des bouquets de roses-thé.
+Le plus souvent par des cartes de visite; les courtisanes s'estimaient
+bien payées par sa carte de visite quasi royale: n'était-il pas le
+prince des amoureux? Il n'avait pas de scrupule en se rappelant qu'il
+avait débuté dans la vie par brûler plus d'un million sur l'autel de
+madame Vénus.
+
+Depuis trois ans, le duc de Parisis avait vécu sans un sou vaillant,
+mais sans se priver de rien, tout en restant un des rois de Paris.
+Seulement il ne jouait plus guère, parce qu'il ne voulait pas être
+frappé de déchéance en dette d'honneur.
+
+On commençait par dire qu'il devait à Dieu et à diable, mais ses amis
+attribuaient ses dettes à son insouciance de toutes choses; selon eux,
+s'il devait, c'est qu'il oubliait de payer.
+
+Toutefois, il commençait à s'inquiéter de cet abîme qui s'appelle
+la dette privée et qu'il franchissait tous les jours au risque d'y
+tomber. C'était danser sur le volcan: mais on ne faisait plus autre
+chose au dix-neuvième-siècle.
+
+Le duc de Parisis avait bien pensé ça et là à quelque beau mariage;
+mais plus le mariage est beau, moins la femme est belle. Et puis, il
+aimait peut-être trop les femmes pour aimer une seule femme.
+
+
+
+
+XXIII
+
+UNE RÉAPPARITION A L'OPÉRA
+
+
+Parisis était à l'Opéra avec ses amis, Miravault et Monjoyeux. On
+jouait _le Prophète_. On écoutait religieusement le ballet des
+Patineurs.
+
+Miravault, qui vivait à la minute, regardait sans cesse à sa montre;
+Monjoyeux jetait çà et là une saillie; Parisis ne regardait pas
+l'heure et n'écoutait pas les beaux mots. Il avait vu apparaître, dans
+une loge de galerie, la jeune fille qu'il avait rencontrée au bois de
+Boulogne.
+
+C'était bien elle, c'était la même beauté, hautaine et décidée, que
+tempéraient la grâce innée et la douceur du sourire. C'était bien ce
+même profil idéalement sculpté, c'était la même chevelure abondante,
+retenue dans sa révolte, blonde comme les gerbes mûres. Elle était ce
+soir-là plus belle encore: ses bras admirablement modelés, ses épaules
+de marbre, son cou ferme et ondoyant à la fois, sa main qui agitait
+l'éventail avec la simplicité du haut style, achevaient de séduire
+Octave. «Voyez donc là-bas, dit-il à ses amis.--Eh bien! dit
+Miravault, c'est la marquise de Fontaneilles, la duchesse d'Hauteroche
+et une jeune fille que je ne connais pas. Mais tu n'as pas le temps de
+t'attarder à ces curiosités-là: vois donc l'heure qu'il est. Tu sais
+bien qu'on nous attend chez M. Million.»
+
+Octave devait emprunter cent mille francs pour une dette de Courses.
+
+Il se tourna vers Monjoyeux: «Puisque vous restez dans ma loge, il
+faut que vous me sachiez le nom de cette belle créature. J'espère
+revenir d'ailleurs avant la fin du spectacle.--Allons! allons! dit
+Miravault, te voilà encore avec ta soif de conquêtes. Il n'y a rien à
+faire par là, mon cher; tu sais bien que la marquise est toute à Dieu,
+que la princesse est une ambitieuse qui veut mettre un écu d'or de
+plus sur son blason. Quant à ce qui est de la jeune fille, qui me
+semble ce soir faire son entrée à l'Opéra, tu dois bien juger au
+premier coup d'oeil qu'elle est aussi imprenable que le quadrilatère
+rhénan. Tout ce que tu pourras faire, ce sera de passer à côté. Viens
+vite, M. Million n'attend pas.»
+
+Octave serra la main de Monjoyeux. «Vous me direz le nom de cette
+jeune fille.»
+
+Il était bien loin de penser que dans la même loge il voyait du même
+coup trois cartes de son dernier jeu: la Dame de Carreau, la Dame de
+Trèfle et la Dame de Coeur.
+
+Si l'homme était toujours dans la coulisse, prendrait-il grand intérêt
+au spectacle?
+
+Octave donc avait prié Monjoyeux du savoir le nom de la jeune fille
+qui était avec la marquise de Fontaneilles dans la loge de Mme
+d'Hauteroche. Mais elles étaient parties à la fin du quatrième acte.
+«Ça n'est pas de ma faute, dit Monjoyeux à Parisis, quand il reparut
+vers la fin du spectacle: j'ai fait tout au monde pour les retenir;
+j'ai dit à l'ouvreuse qu'un duc, un vrai duc, un comte des croisades,
+demandait à être présenté à la marquise de Fontaneilles.--Est-ce que
+vous avez dit mon nom?--Non.--Mais vous ne me dites pas le nom de la
+jeune fille.
+
+--Elle s'appelle Geneviève.--Geneviève de quoi!--Ah! je me suis arrêté
+au baptême.»
+
+Octave était furieux. «Geneviève! reprit-il, je connais ce nom-là.
+Ah! pardieu, c'est le nom de ma cousine; mais celle-là est une vraie
+Parisienne, tandis que ma cousine est une provinciale. Il faudra
+pourtant que j'aille voir Mlle de La Chastaigneraye.»
+
+Octave tarda d'un jour; le lendemain, quand il se présenta au petit
+hôtel de sa tante, elle était partie.
+
+En rentrant chez lui, il trouva parmi ses lettres du matin ce billet
+qu'il n'avait pas lu:
+
+ Je pars très mécontente, monsieur mon neveu. J'ai tenté deux fois
+ de vous trouver pour vous dire adieu. Mais monsieur le duc ne
+ recevait pas. Je ne vous pardonnerai que si vous me faites la
+ grâce de venir à Champauvert. Puisque vous avez peur de votre
+ cousine, je vous promets que vous ne la rencontrerez pas. Elle a,
+ d'ailleurs, le plus grand désir de ne jamais vous voir.
+
+ Sur ce, monsieur le Duc, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte
+ et digne garde.
+
+ RÉGINE DE PARISIS.
+
+«Eh bien! dit Octave, j'irai chasser cette année à Parisis.»
+
+
+
+
+XXIV
+
+POURQUOI M. D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT L'OCTAVE
+
+
+Octave ne voulait pas--selon son habitude--revoir madame d'Antraygues.
+On sait qu'il n'aimait pas se retourner vers le passé. Il aimait plus
+les aventures que l'amour, ou plutôt il aimait l'amour des aventures
+plus encore que les aventures de l'amour.
+
+Mais, trois jours après, à un bal de la princesse ----, il vit entrer
+la comtesse dans toute la souveraineté de la jeunesse, de la beauté et
+des diamants. Tout le monde s'écria: «Comme elle est belle!» Faut-il
+le dire, la comtesse était plus belle après sa chute que dans la
+souveraineté de sa vertu. L'orage fait éclore le lendemain mille
+fleurs inattendues. La vertu a son despotisme, ses contraintes, ses
+chaînes inflexibles. La passion, quand elle ne rougit pas, quand
+elle ne pleure pas, quand elle ne s'humilie pas, a je ne sais quelle
+désinvolture irrésistible. Chez les femmes du monde, elle s'abrite
+encore sous des airs de vertu qui la font plus pénétrante, comme
+ces adorables voluptueuses de Prudhon, dont les yeux sont à la fois
+baignés d'innocence et d'amour. La fable a fait Vénus plus belle que
+Junon.
+
+M. de Parisis fut pris soudainement d'un vif _revenez-y_, comme disait
+Mme de Sévigné. Il alla saluer Alice et lui dit qu'il mourait d'amour.
+«Je vous connais, répondit-elle, aussi je ne crois pas un mot de ce
+que vous dites.»
+
+Tout autre qu'Octave eût été rejeté bien loin, mais il eût bientôt
+prouvé à Mme d'Antraygues qu'il ne l'avait pas revue parce qu'il
+n'avait voulu revoir Violette. «Vous savez qu'elle vous attend
+toujours?--Oui, mais c'est fini. Le coup de revolver a tué mon
+caprice. Je n'aime pas ces bêtises-là. Comment voulez-vous revoir un
+sein de femme qui a été ensanglanté?--Mais ce sang coulait pour vous,
+monstre charmant!--Plus un mot de Violette. Qu'avez-vous fait de
+votre belle jeunesse depuis notre dernière rencontre?--Je vous ai
+haï.--C'est toujours par là que l'amour commence.--Que l'amour finit.»
+
+On jasait autour d'Octave et d'Alice. Quoiqu'il ne mît pas beaucoup
+d'orgueil dans ses aventures galantes, il ressentait bien quelque
+plaisir à être accusé de cette conquête.
+
+Comme Mme d'Antraygues semblait décidée à ne plus le recevoir ni à ne
+plus revenir chez lui, il la menaça d'un air dégagé de se consoler
+avec une de ses amies qui était surnommée la consolatrice des affligés.
+Elle aima mieux, tout bien considéré, qu'il vînt se consoler chez elle,
+où il restait encore un tête-à-tête en porcelaine de Sèvres--pâte
+tendre.
+
+Le lendemain, à minuit, quand M. de Parisis se retrouva chez la
+comtesse, il lui fallut vaincre sa rébellion par toute la comédie du
+sentiment. «Ah! vous voilà à mes pieds. Je vous attendais là. Eh bien,
+restez-y, mon cher duc.--Toujours, dit Octave en joignant les mains
+sur les genoux de la comtesse.--Je ne puis m'empêcher de penser, en
+vous voyant ainsi en adoration plus ou moins railleuse, que dans les
+pièces de théâtre, c'est toujours à ce moment critique que le mari
+frappe à la porte. Prenez garde à vous!»
+
+La comtesse avait à peine achevé ces mots, qu'on frappa trois coups à
+la porte. Les amoureux ne raillèrent plus. Octave fut moins de temps
+à se remettre debout qu'il n'en avait pris pour s'agenouiller. Il
+interrogea Mme d'Antraygues du regard. Mais, pour toute réponse, elle
+appuya le doigt sur ses lèvres agitées.
+
+On frappa encore trois fois. «Ce n'est pas mon mari, dit la comtesse,
+car Gladiateur n'a pas aboyé.» Modèle des petits chiens de garde: elle
+ne l'avait appris à aboyer que contre son mari. Qui donc a dit que le
+chien était l'ami de l'homme?
+
+«C'est égal, reprit Alice, jetez-vous sur le balcon!» M. de Parisis
+obéit. Il ouvrit la fenêtre en homme expérimenté. Jamais un voleur
+ou un amant n'avait fait moins de bruit. «N'a-t-on pas frappé?
+demandait-elle en jouant l'innocence.--Comment donc! je ne fais que
+cela! cria d'Antraygues.»
+
+Mme d'Antraygues ferma la fenêtre, déploya les rideaux et poussa un
+fauteuil dans l'embrasure, tout en disant: «Ah! c'est vous, mon ami!
+Est-ce que vous voulez que je vous ouvre la porte?--Vous le voyez
+bien, puisque je frappe depuis une heure!--Dites-moi ce que
+vous voulez?--Je n'ai pas l'habitude de parler par le trou de la
+serrure.--Puisque vous avez la clé?»
+
+Mme d'Antraygues était bien sûre de la lui avoir prise.
+
+Le comte frappa encore trois coups; mais cette fois avec le pied,
+comme signe de haute impatience. «En vérité, mon cher, vous n'aimez
+pas à parlementer. Je me couchais; je remets ma robe. Faut-il faire
+la conversation? Faut-il vous lire le journal du soir? On annonce que
+Mlle Patti se marie et que Mlle Brohan divorce.--Pardieu, le monde est
+un malade qui n'est jamais tourné du bon côté.»
+
+La comtesse ouvrit. «Vous faites des maximes comme votre cousin La
+Rochefoucauld? Je ne parle pas de l'ancien.--Merci, ma chère; tous
+les La Rochefoucauld sont bons, même les mauvais. Vous ne savez pas
+pourquoi je viens vers vous à une pareille heure?--C'est vrai, vous ne
+rentrez jamais que vers quatre ou cinq heures du matin. Or il est à
+peine minuit.--J'ai juré de ne plus jouer et je vous supplie de me
+lier les mains. J'ai joué ce soir pour la dernière fois. J'ai perdu
+près de sept cents louis; mais, en vérité, c'est une bonne fortune,
+puisque je ne jouerai plus. Ah! ma chère, je vais redevenir un homme
+de l'âge d'or.»
+
+Et le comte ajouta, comme se parlant à lui-même: «Quand j'aurai payé.»
+
+Mme d'Antraygues avait entendu. «Quoi! vous n'avez pas payé?--Oh! cela
+se fait toutes les nuits. On joue sur parole. C'est la dernière parole
+d'honneur.--Si vous n'avez pas payé, je suppose que ce n'est pas faute
+d'argent.» Le comte prit dans la poche de son gilet une pièce de cent
+sous à l'effigie de Louis XVIII, trouée en trois endroits, un vrai
+fétiche qui naturellement lui avait toujours porté malheur, «Faute.
+d'argent madame! Mais voyez donc cet objet d'art!--C'est tout ce
+qu'il vous reste?--Oui, ma chère, avec notre pièce de mariage.--Nous
+parlerons de notre pièce de mariage demain, monsieur. En attendant il
+faut payer.»
+
+Et Mme d'Antraygues, qui ne comptait pas encore, ouvrit son
+chiffonnier. «Vous êtes aimable, lui dit son mari, de considérer les
+billets de banque comme des chiffons. Comment faites-vous pour
+en avoir toujours?--C'est que je ne joue pas. Combien vous
+faut-il?--Donnez-moi seulement dix billets roses.--Cinquante mille
+francs, dit-elle, les voilà. Mais vous voyez ce qui me reste.--Vous
+êtes un ange, Alice.»
+
+M. d'Antraygues se pencha pour baiser la main de sa femme. Il ne donna
+pas le baiser. Il avait vu sur le tapis un gant qui ne lui parut pas
+un gant de femme.
+
+Il le ramassa. «Madame, voulez-vous essayer ce gant-là?» Il tenta
+violemment de ganter sa femme. «Je m'en doutais, lui dit-il, vous
+gantez maintenant l'Octave.» Et il rit de son mot pour dissimuler sa
+colère.
+
+Il se demanda sérieusement s'il allait tuer Alice. «Adieu, madame,
+je vais payer pour l'honneur de la maison que vous protégez si bien.
+Demain, je vous rendrai cet argent avec les intérêts!» Il partit.
+Toute cette scène n'avait pas duré une demi-minute. Alice courut à l'a
+fenêtre. «Nous sommes perdus! Il a ramassé un de vos gants, il a
+joué sur le mot, il m'a demandé si je gantais l'Octave.--Soyez sans
+inquiétude, dit Octave, mes chevaux m'attendent rue de Courcelles, je
+serai au cercle avant lui.» Et il baisa la main que M. d'Antraygues
+n'avait pas voulu baiser. «Octave! Octave!--Adieu! adieu!»
+
+Quand M. d'Antraygues arriva au cercle, il trouva M. de Parisis à une
+table de baccarat. Il lui tendit son gant au bout de sa canne. «C'est
+votre, gant, n'est-ce pas? Oui, dit Octave, si vous n'êtes pas
+content, gardez-le.»
+
+Et s'adressant à tous les spectateurs. «Messieurs, nous nous battrons
+demain, M. d'Antraygues m'a trouvé chez sa maîtresse. Pas un mot, car
+si Mme d'Antraygues le savait!»
+
+Le duel fut terrible. Tous ceux qui tiennent une épée s'en souviennent
+encore. On se battit dans le parc d'une villa du bois de Boulogne. M.
+d'Antraygues, blessé à la main, ne voulut pas cesser le combat. Il dit
+que c'était un duel à mort. Il atteignit Octave à l'épaule, il vit
+jaillir le sang, mais ce ne fut pas assez. Il eut beau faire, Octave
+se contenta de se défendre par de simples oppositions de quarte et de
+six. A chaque nouvelle attaque, il se retrouvait à la même parade.
+Mais M. d'Antraygues lui perça la main. Octave, toujours souriant,
+Octave reprit son épée de la main gauche et désarma deux fois son
+adversaire.
+
+Les témoins se jetèrent entre eux et déclarèrent que l'honneur était
+satisfait. Mais on recommença. D'Antraygues se battit en furieux. Il
+finit par se jeter sur l'épée savante de Parisis. Le sang jaillit de
+la poitrine. Il tomba en rugissant et en agitant son épée. «Eh bien!
+dit-il aux témoins avec un rire horrible, l'honneur est-il satisfait?»
+
+L'honneur n'eût été satisfait que si M. d'Antraygues avait forcé
+l'amant de devenir le mari. Le duel n'était pas fini: Il recommença
+entre M. d'Antraygues et sa femme.
+
+Quand le comte fut porté chez lui, il demanda la comtesse. On lui
+apprit qu'elle était partie à l'heure même du duel et on lui remit
+cette lettre:
+
+_Adieu, monsieur, je vais en Irlande chez ma grand'mère. Nous n'avons
+plus besoin de séparation de corps, puisqu'elle est faite depuis
+longtemps, ni de séparation de biens, puisque vous les avec mangés.
+Adieu._
+
+Alice.
+
+Avec la même encre elle avait écrit à Octave:
+
+ Décidément, votre amour porte malheur. Vous avez presque tué
+ Violette et vous m'avez exilée.
+
+ Je ne vous dis pas où je vais, parce que vous n'y viendriez pas.
+
+ Alice.
+
+
+
+
+XXV
+
+UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS
+
+
+Le duc de Parisis s'ennuyait bien un peu çà et là, comme Rodolphe
+de Villeroy, d'attendre trop longtemps sa nomination de ministre en
+Allemagne, quoiqu'il n'aimât pas beaucoup la rive droite du Rhin.
+
+En attendant, il ne se consumait pas dans l'orgueil trompé. Un de ses
+amis, Guillaume de Montbrun, devait épouser Mlle Lucile de Courthuys
+à la chapelle du Sénat. Les lettres de faire part s'imprimaient. Le
+lendemain, la nouvelle devait éclater par tous les mondes de Paris.
+
+Comme Octave, Guillaume était de tous les mondes, du meilleur et
+du plus mauvais. Il alla dès l'aurore réveiller le duc de Parisis:
+«Pourquoi viens-tu si matin?--Parce qu'il n'y a pas un jour à perdre.
+Tu m'as promis d'être toujours là pour mes affaires d'honneur; voilà
+pourquoi je te réveille.--Parle; un duel?--Oui, un duel à mort: je me
+marie.»
+
+Octave se souleva sur l'oreiller. «Pourquoi cette mauvaise
+plaisanterie?--Parce que j'ai trouvé une jeune fille adorable; je ne
+te l'ai pas dit plus tôt, connaissant tes allures, tu me l'aurais
+enlevée. Et pourtant celle-là, Dieu merci! n'est pas une de celles qui
+se laissent enlever. Tu ne t'imagines pas ce que c'est: un ange!--Un
+ange avec cinquante mille livres as rente? Le pain est si rare à ta
+table.--Ne parlons pas d'argent.--Tu as raison; on n'en a jamais et on
+en a toujours.--Mon cher, je ne viens pas pour te parler de la fiancée
+ni de la dot.--A propos, que va dire cette belle dame que j'ai
+entrevue une fois sous les ombrages de la Vallière, à Versailles?
+Elle était bien voilée, mais je crois qu'elle était bien jolie. Elle
+marchait comme une reine, et si depuis elle a boité comme Mlle de la
+Vallière, c'est qu'elle avait pris une entorse en se promenant avec
+toi.--C'est précisément pour te parler d'elle que je suis venu
+ici.--Alors, c'est elle qu'il faut que j'enlève?--Je ne vais pas
+jusqu'à te demander un tel service. Mais enfin, tu t'es si souvent
+montré mon ami....--Explique-toi, sphinx.»
+
+Guillaume de Montbrun se renversa dans un fauteuil. «Voilà. Je suis
+adoré comme tous ceux qui vont se marier; une femme ne vous aime bien
+que quand une autre femme est là, c'est de toute antiquité.--Ah! mon
+ami, comme tu es malheureux si tu es aimé!--Ne m'en parle pas, tu
+sais cela, toi. Eh bien, mon cher ministre plénipotentiaire en
+disponibilité, il faut que tu ailles bravement chez la dame en
+question, et que tu lui arraches son amour du coeur.--C'est simple
+comme tout. Je vais à elle et je lui dis: «Madame, n'aimez plus mon
+ami Guillaume, parce qu'il a confié les destinées de son coeur à une
+autre femme.» Et quand j'aurai parlé, la dame dira: «Je ne l'aime
+plus.» Cela se fait toujours comme cela. Tu as donc peur qu'elle
+poignarde la blanche épousée?--J'ai peur de tout; j'ai peur surtout
+qu'elle ne se poignarde elle-même. Quand une femme tombe dans la
+bêtise d'aimer, elle est capable de toutes les autres.--Alors tu feras
+bien mieux de ne lui rien dire du tout jusqu'à la lune de miel.--Ah!
+s'il n'y avait pas de journaux! Mais, un de ces jours, elle va lire la
+nouvelle et tomber chez moi comme une avalanche, ou comme un coup de
+tonnerre. L'amour qui commence est une bien belle chose, mais l'amour
+qui finit....--Voilà pourquoi tu recommences.--Ne rions pas, c'est
+sérieux.»
+
+Guillaume de Montbrun se leva et porta à Octave, toujours couché,
+une enveloppe cachetée à ses armes, renfermant une cinquantaine de
+lettres, autant de pâles souvenirs déjà scellés dans le tombeau.
+«Voilà ses lettres. Tu iras chez elle, tu la trouveras à deux heures;
+son mari ne rentre qu'après la Bourse....--Où, naturellement, il est
+heureux. Comment s'appelle-t-il, ou comment s'appelle-t-elle?--Elle
+s'appelle Mme ... Mme de Révilly.--En vérité! Je ne l'ai jamais vue,
+mais on m'a dit qu'elle était charmante.--Elle ne va jamais dans le
+monde. Elle s'était emprisonnée dans notre amour avec une fenêtre
+ouverte sur le ciel. Tu sais, les femmes arrangent tout cela: Dieu et
+le diable.--Parce que les femmes sont l'oeuvre de Dieu et du diable.
+Donc je porterai ces lettres à Mme de Révilly. Et tout naturellement
+tu lui demanderas les miennes. Tu comprends que si le lendemain des
+noces il lui prenait fantaisie de les envoyer à ma femme, Lucile ne me
+pardonnerait pas d'avoir écrit à une autre avec une pareille éloquence
+de coeur.»
+
+Parisis regarda son ami Montbrun avec admiration. «Je te trouve beau,
+en vérité, de t'inquiéter de pareilles billevesées. Ta femme te
+pardonnera d'autant plus que ton éloquence sera plus belle. Mais
+enfin, tu veux briser, brisons.»
+
+Octave regarda la pendule. «Dix heures. Je n'aurai pas le temps de
+m'occuper de moi aujourd'hui. Un duel à arranger, ce qui veut dire
+qu'il faut qu'il ait lieu; une visite au ministre pour lui prouver que
+je n'ai pas de rancune; ta chaîne à briser--ô esclave blanc qui en a
+déjà une autre;--un nouveau cheval à montrer, je veux dire à monter au
+Bois; un dîner officiel et un bal à l'ambassade d'Autriche. Enfin, à
+minuit je pourrai commencer ma journée.--Je sais bien que tu es comme
+le sage, et que, pour toi, chaque grain qui tombe du sablier est un
+grain d'or.»
+
+M. de Montbrun s'était levé: «Adieu, je compte sur toi, Tu sais tout
+ce qu'il faut dire à la dame. Parle-lui de mon chagrin et de mes
+dettes.--Oui, on se marie pour échapper à une maîtresse qui vous
+ennuie et on met cela sur le dos de ses créanciers. Sois tranquille,
+je suis un excellent avocat pour ces causes désespérées. Sais-tu
+pourquoi?--Parce que cela t'amuse.--Parce que c'est une étude de
+femme.--Et parce qu'on n'apprend à connaître la femme qu'après avoir
+mis le scalpel dans tous les coeurs.--Oh! je ne suis pas si médecin
+que cela.--Je reviendrai chercher la réponse à six heures.--Oui, tu
+me trouveras; c'est l'heure où je m'habillerai pour aller dîner.»
+
+Les deux amis se serrèrent la main. «N'oublie pas qu'elle demeure
+boulevard Haussmann. Te rappelles-tu, quand l'autre jour tu m'as
+demandé du feu pour allumer ton cigare? c'était sous sa porte
+cochère. Que Dieu te conduise!--Sois heureux, va cueillir des fleurs
+d'oranger.»
+
+A deux heures, M. de Parisis descendait à pied le boulevard Haussmann,
+tout à sa mission; comme un avocat qui va plaider une mauvaise cause,
+il cherchait de bons arguments. «C'est là que demeure la belle,
+dit-il tout à coup en regardant un petit hôtel d'architecture trop
+composite.--Mme de Révilly? demanda-t-il.»
+
+Sur un signe affirmatif, il monta l'escalier. Le concierge avait fait
+deux fois retentir le timbre pour annoncer un homme. Il ne sonnait
+qu'une fois pour une femme. Octave vit, par le grand air de
+l'escalier, qu'il était dans une bonne maison.
+
+Un valet de chambre lui demanda son nom et revint tout de suite pour
+lui dire d'entrer. Il fut quelque peu désappointé en voyant deux dames
+au lieu d'une. Il tombait mal, on recevait ce jour-là. Toute femme
+du monde qu'elle était, la maîtresse de la maison ne put masquer une
+vraie surprise en voyant entrer M. de Parisis. «Je ne m'attendais pas
+à cette gracieuse visite, dit-elle avec un sourire charmant.--Madame,
+j'étais dans mon tort. Il a fallu toute une histoire, que je vous
+dirai, pour m'autoriser à me présenter ainsi devant vous, sans avoir
+eu l'honneur de vous êtes présenté.»
+
+La visiteuse comprit qu'on ne dirait pas l'histoire devant elle. Après
+de profondes réflexions sur la pluie et le beau temps, elle se leva et
+sortit sans qu'on fît de bien grands efforts pour la retenir.
+
+M. de Parisis avait déjà étudié la dame du logis. Elle était fort
+jolie, dans tout l'épanouissement de la seconde jeunesse, qui est
+peut-être la vraie. «Madame, reprit Octave avec gravité, pouvez-vous
+m'accorder quelques instants et pouvez-vous m'ouvrir une parenthèse de
+cinq minutes dans vos trois heures de réception?--Je ne réponds de
+rien, dit la dame, plus surprise encore qu'à l'arrivée d'Octave,
+seulement vous avez toutes chances de n'être pas troublé, car les
+vraies visites ne commencent qu'à quatre heures, mais surtout au
+retour du Bois. Parlez, monsieur.--Eh bien! madame, je vais droit
+au but. Avez-vous lu des romans? Avez-vous été à la comédie? Oui,
+n'est-ce pas? Eh bien! figurez-vous que vous êtes une héroïne de roman
+ou un personnage de comédie. La vie! qu'est-ce autre chose, surtout la
+vie du coeur?--Je ne comprends pas bien.--Il me semble que je vous ai
+vue à cette première représentation d'une comédie où il y a une jeune
+fille qu'on aime et une jeune femme qu'on a aimée. Le comédien est
+très amoureux de la jeune femme, mais il va épouser la jeune fille;
+c'est la loi du monde.»
+
+La dame avait pâli. Octave se tut un instant pour voir ce qu'elle
+dirait, mais elle garda le silence. «Vous vous rappelez, reprit
+Octave, que l'amoureux a si peur de lui, qu'il prend un ambassadeur
+pour le suprême adieu à sa maîtresse.»
+
+A ces derniers mots, la dame se leva et s'écria: «Il se marie! Je
+l'avais deviné. Il y a huit jours que j'ai senti un coup au coeur.»
+
+Et la dame retomba atterrée sur son fauteuil.
+
+M. de Parisis se leva à son tour pour lui prendre la main. «Il se
+marie, madame, mais il vous aime. Il vivra à côté d'une autre, mais il
+vivra dans votre souvenir tout vivant. Que voulez-vous, le monde est
+ainsi fait! Voilà pourquoi l'âme aspire toujours à une autre patrie,
+ce qui prouve que le divorce doit être décrété.»
+
+La dame semblait ne pas entendre. «Mais, monsieur, c'est impossible;
+a-t-il donc oublié que je lui ai tout sacrifié, mon honneur et
+l'honneur de ma maison? Songez donc, monsieur, que mon mari sait tout
+et m'a maudite. Il ne veut pas me revoir. Le scandale n'a pas éclaté,
+parce que mon mari est un galant homme. Mais il m'a exilée de ma
+famille. Me voilà seule! seule! seule!»
+
+La dame se leva. Elle était effrayante de pâleur et de désolation.
+--«Il ne me reste que le désespoir, il ne me reste que la mort.--Tout
+s'arrange, madame. Le bien enfante le mal, comme le mal enfante le
+bien.--Eh! monsieur, je ne me paye pas de phrases, quand on m'a dit:
+«A la vie, à la mort,» j'ai subi fatalement cette passion, parce
+que votre ami mourait de n'être pas aimé. Si vous saviez comme j'ai
+résisté, comme je lui cachais mon coeur, comme je m'attachais à mon
+devoir? Et maintenant que je suis tombée comme toutes les femmes qui
+tombent, par sacrifice, il s'en irai gaiement, sans souci de mes
+larmes, faire le bonheur d'une autre. Non, je ne le veux pas! le
+scandale éclatera plutôt, tant pis! Je lui montrerai qu'on ne me
+traite pas comme une poupée. Quand il entendra mes sanglots, il ne
+voudra pas me condamner à mort. Mais il n'a donc pas de coeur, votre
+ami? Et moi qui ne croyais qu'à son coeur!»
+
+La dame avait dit tout cela avec un accent de passion qui émut
+beaucoup M. de Parisis. «Voilà une vraie femme,» se dit-il. Ce qui
+ne l'empêcha de prendre les lettres et de les présenter à l'Hermione
+farouche. «Ce sont vos lettres, madame.» La jeune femme bondit. «Mes
+lettres!» Elle les prit et les jeta au feu. «Oh! non, dit Octave, cela
+brûlerait trop vite.»
+
+L'enveloppe brûlait déjà. Il reprit les lettres dans l'âtre. «Et il
+s'imagine que je vais lui rendre les siennes? Non, monsieur! qu'il
+vienne plutôt m'arracher le coeur. Ah! si vous saviez....»
+
+La jeune femme retomba pour la troisième fois sur son fauteuil. Cette
+fois, elle était à demi morte, son coeur battait à tout rompre, elle
+chercha son flacon. M. de Parisis le saisit sur la cheminée et le lui
+fit respirer. «Monsieur, lui dit-elle, vous aller me trouver bien
+ridicule. Je sais qu'on ne permet pas à une femme d'avoir du coeur,
+mais enfin, puisque vous êtes son confesseur,--(une indiscrétion
+que je ne comprends pas, tout galant homme que je vous reconnaisse),
+--soyez le mien aussi. Vous comprenez que je ne suis pas de celles
+qui donnent toute leur vie pour un caprice. Si j'ai fait cette chute
+profonde, c'est que je croyais le retrouver toujours avec moi dans
+l'abîme. Pour moi, la solitude c'est la mort. Dites-le-lui bien.
+--Mais, madame, vous voulez vous abreuver d'idéal sans mettre les
+pieds sur la terre. Songez donc que s'il se marie, c'est parce qu'il
+n'a pas d'argent.--Il n'a pas d'argent! Ne dirait-on pas que je lui ai
+mangé son argent? Il ne s'est pas ruiné avec moi, Dieu merci! Je ne
+lui ai jamais coûté que des bouquets de lilas blanc.--Je n'en doute
+pas. Mais enfin, il n'a pas d'argent. Le mal était fait depuis
+longtemps. Que voulez-vous qu'il devienne, lui qui se réveille
+ambitieux et qui porte un beau nom: noblesse oblige?--Oui, noblesse
+oblige à être un honnête homme. Qu'importe s'il n'a pas d'argent,
+puisque j'en ai, moi!»
+
+Octave sourit. «Pardon, madame, vous estimez trop mon ami pour le
+soumettre à ce régime-là, et moi je vous estime trop pour ne pas
+attribuer cette parole à la colère.--Mais, monsieur, ma fortune est à
+moi. Si bien à moi que mon mari, brouillé à mort avec moi, vient de
+partir pour une de mes terres.... Mais vous avez raison: je suis
+folle, je ne sais plus ce que je dis. Votre ami est un lâche, car,
+s'il m'aimait, il ne dirait pas qu'il n'a plus d'argent.--Que
+voulez-vous? l'homme n'est pas parfait; celui-là vous a adorée, il
+vous aime encore; sa mauvaise destinée l'arrache à son bonheur. Il
+faut lui pardonner.--Lui pardonner! jamais! Dites-lui qu'il vienne, je
+veux lui parler.--Oui, mais il ne veut pas vous entendre; il sait trop
+que vous parlerez bien et que vous aurez raison.»
+
+Octave se dit à lui-même: «Eh bien! j'ai été bien mauvais avocat, ou
+la cause était désespérée. Je n'ai plus qu'à battre en retraite.»
+Et s'inclinant vers la jeune femme: «Madame, voici vos lettres;
+voulez-vous me donner celles de mon ami?--Monsieur, je ne veux pas de
+mes lettres et je ne veux pas lui rendre les siennes. Ses lettres sont
+à moi comme les miennes sont à lui.--C'est irrévocable?--J'ai dit.
+Adieu, monsieur. Encore un mot. Dites-lui que je le hais.--Je savais
+bien, madame, que vous me diriez ce mot-là, mais je sais le traduire.»
+Et se rapprochant de la jeune femme: «Vous le haïssez bien, n'est-ce
+pas, madame?--Oui, dit-elle en cachant ses larmes.»--Elle reprit sa
+dignité: «J'en mourrai. Dites à Horace....--Horace! s'écria M. de
+Parisis.»
+
+Il s'imagina que la jeune femme avait deux amants. Il la regarda tout
+émerveillé. «Mais, madame, ce n'est pas Horace qui m'envoie. C'est
+Guillaume.--Guillaume! quel Guillaume?»
+
+Octave se demanda si elle jouait la comédie. «Voyons, vous le
+connaissez bien! Guillaume de Montbrun.»
+
+La jeune femme partit d'un grand éclat de rire. «M. de Parisis, vous
+vous êtes trompé de porte; adressez-vous à côté.--Vous n'êtes donc pas
+Mme de Révilly?--Non, je suis Mme d'Argicourt.» Ils riaient tous
+les deux de cette méprise de comédie--de comédie à faire.--«Tout
+justement, reprit la jeune femme, Mme de Révilly était là quand vous
+êtes arrivé.--C'était elle; voilà donc pourquoi, quand j'ai demandé
+au concierge Mme de Révilly, il m'a dit de monter.--Oui, monsieur de
+Parisis, c'est ma meilleure amie, mais celle-là se consolera.--L'amour
+console de l'amour.--Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de lui
+dire que vous l'adorez, avant de lui dire que son amant ne l'aime
+plus.--Soyez tranquille, madame! Je reconnais que je suis un mauvais
+diplomate. Désormais, je serai plus féminin.»
+
+Octave et Mme d'Argicourt étaient devenus les meilleurs amis du monde.
+Elle était si heureuse de ne pas perdre son amant, qu'un peu plus elle
+se jetait dans les bras de M. de Parisis.
+
+Il devina ce mouvement. «Ah! madame, dit-il en jouant une passion
+subite, c'est ici qu'il me serait facile de me tromper moi-même!»
+
+Cependant une pensée sérieuse était venue frapper le coeur de Mme
+d'Argicourt; elle pencha la tête et prit l'attitude d'une de ces
+belles repenties que peint si éloquemment et si simplement Mlle de la
+Vallière dans sa lettre à Mabillon.
+
+Une profonde expression de tristesse s'était répandue sur sa figure.
+
+M. de Parisis la regardait avec surprise; il se pencha vers elle
+et prit sa main retombante. «Et moi qui me croyais heureuse!
+dit-elle.--Puisqu'on vous aime toujours, madame!» Elle releva la tête
+avec énergie, tout en dégageant sa main: «Mais, monsieur, c'était un
+secret à deux! Vous êtes venu surprendre mon secret! c'est fini. Je
+n'oserai plus être heureuse!»
+
+Il y avait dans l'accent de la jeune femme de la douleur et de la
+colère. Il lui semblait qu'en arrachant ce secret de son coeur, Octave
+venait d'arracher tout le charme de son amour. Sa solitude à deux--car
+l'amour, même à Paris, est toujours une solitude à deux--était pour
+jamais violée. Elle croirait toujours que M. de Parisis serait là
+avec son sourire railleur, au spectacle des scènes les plus intimes.
+C'était le diable lui-même qui était venu jeter une lumière fatale sur
+le secret de sa vie.
+
+Et, comme Mme d'Argicourt était toute à l'émotion du moment, elle
+s'abandonna comme un enfant à sa colère et à sa douleur.
+
+Octave étudiait ce caractère tout primesautier, avec une vive
+curiosité. «Voilà, se disait-il, une femme charmante qui fait bien ce
+qu'elle fait; je suis sûre que quand elle est avec son amant, elle ne
+va pas chercher midi à quatorze heures.»
+
+Il jugea qu'il fallait la jeter dans un autre courant d'idées. Elle
+paraissait le prier de la laisser à son chagrin; mais il eût trouvé
+indigne de lui de ne pas consoler, par toute sa rhétorique, une si
+belle créature.
+
+Et, d'ailleurs, Octave sentait que la curiosité seule ne
+l'aiguillonnait pas. «Quoi! madame, parce qu'un galant homme a
+surpris, comme par une fenêtre ouverte, que vous vous consoliez du
+mariage par l'amour, vous allez vous émouvoir de cela? Il est passé,
+le temps des héroïnes qui pleurent. Vous êtes trop belle pour
+pleurer.--Vous avez peut-être raison, dit Mme d'Argicourt en reprenant
+son beau sourire. L'amour m'a perdue, mais à force d'amour je veux
+élever ma passion jusqu'à l'héroïsme. On ne condamne pas tout à fait
+une femme quand elle subit son coeur.--Madame, on ne condamne jamais
+une femme quand elle a votre adorable figure. «Belle figure, belle
+âme,» dit Lamartine.--Je suis belle? je ne m'en doutais pas.--Est-ce
+qu'il ne vous trouve pas belle, lui?--Peut-être. C'est un esprit
+taciturne qui m'aime en silence.--Et comment s'appelle-t-il, cet
+Horace heureux?--Vous voulez tout mon secret? Il s'appelle....» Mme
+d'Argicourt s'interrompit. «Il s'appelle l'Amour.--Et vous êtes bien
+heureuse?--Oh! bien heureuse!»
+
+C'était l'expansion de la joie après les mouvements de la colère et de
+la jalousie. Les lèvres s'agitaient comme des roses après l'orage.
+«Eh bien! puisque vous êtes si heureuse, madame, il faut que je vous
+embrasse; cela me portera bonheur.» Mme d'Argicourt ne voulait pas,
+mais Octave l'appuyait sur son coeur. «Un baiser fraternel, n'est-ce
+pas? dit-elle en jetant sa tête en arrière.--Oui, le baiser de René
+à sa soeur.» Mme d'Argicourt présenta son front, mais M. de Parisis
+descendit jusqu'aux lèvres. «Ce n'est pas de jeu,» dit-elle gaiement.
+
+La jeune femme, toute sentimentale qu'elle fût, était une des plus
+luxuriantes créatures que la Bourgogne envoie à Paris. Or, on sait que
+la Bourgogne produit les plus belles nourrices et le sang le plus vif.
+C'est le sang de la vigne. Aussi est-ce la vigne même que tètent
+les nourrissons. M. de Parisis appuyait toujours sur son coeur Mme
+d'Argicourt.
+
+C'était une femme de trente ans, qui avait épousé un gentilhomme
+campagnard sans relief, sans caractère, sans énergie, un de ces hommes
+comme il y en a tant, qui sont nés pour mourir sans avoir vécu, parce
+que la fée Passion n'est pas venue à leur berceau.
+
+Mme d'Argicourt, fille d'un vigneron haut en couleur et en fortune,
+n'avait épousé M. d'Argicourt que pour son titre de baron. _Dans la
+ville de Dijon_ ... la belle Dijonnaise avait voulu éblouir tout le
+monde par l'éclat de son blason. Par malheur, elle prenait un mari
+dont les vignes, usées depuis longtemps, ne devaient plus enivrer
+personne; voilà pourquoi, vers la troisième année, la belle Dijonnaise
+ouvrit son tome second avec un amant plus bourguignon que le premier.
+Avec son mari, elle n'avait bu qu'un petit ordinaire maçonnais; avec
+son amant, elle avait goûté au vin de Nuits et au vin de Tonnerre.
+Mais elle n'en était pas encore aux grands crûs.
+
+M. de Parisis lui révéla, dans cette étreinte de dix secondes, je
+ne sais quel bouquet de Clos-Vougeot et de Romanée qui l'enivra
+subitement.
+
+L'amant qu'elle adorait n'était un dieu que dans son imagination. M.
+de Parisis, qui lui était de cent coudées supérieur par la beauté,
+par l'esprit, par la noblesse, et, le dirai-je, par la coquinerie
+donjuanesque, lui fit perdre en dix secondes la moitié de son
+prestige. Il y a des magnétismes despotiques qui enchaînent une femme
+et bouleversent son âme. On avait dit d'Octave: «Tout ce qu'il touche
+devient feu,» comme on dit du soleil: «Tout ce qu'il touche devient
+or.» En effet, quand il avait touché une femme, elle pouvait s'envoler
+impunément de ses bras, mais elle gardait toute sa vie son souvenir.
+C'est que nul n'avait plus de force dans la grâce, plus de feu dans la
+passion.
+
+Mme d'Argicourt était enivrée.
+
+Le poison de l'amour, le plus subtil de tous les poisons, avait
+pénétré dans son âme et dans son sang; elle le subissait sans révolte,
+comme si ses bras fussent enchaînés dans les roses. Octave, penché
+au-dessus d'elle, respirait son souffle avec adoration et répandait le
+sien sur ses yeux comme pour l'aveugler.
+
+«Je crois que vous êtes le diable,» murmura-t-elle.
+
+Le timbre retentit une fois. La jeune femme se dégagea et tourna
+sa tête vers la glace. «Ah! mon Dieu, dit-elle, vous m'avez toute
+décoiffée.» Elle s'enfuit vers son cabinet de toilette. Octave n'était
+pas homme à rester cloué à la cheminée pour recevoir une visiteuse
+quelconque, il ne considérait pas la partie comme perdue. Il suivit
+Mme d'Argicourt, qui était déjà à sa toilette. «Pourquoi fermez-vous
+la porte? lui dit-elle.--Parce que je suis entré.--Et pourquoi
+êtes-vous venu?--Parce que, moi aussi, je veux me rajuster les
+cheveux.--Monsieur de Parisis, nous sommes fous tous les deux.--Je
+suis fou, madame, parce que je vous ai vue.»
+
+Mme d'Argicourt, qui s'était assise devant sa toilette, venait de se
+relever pour recevoir la visiteuse; mais Octave l'arrêta au passage.
+«Vous savez que vos admirables cheveux sont tout aussi désordonnés que
+tout à l'heure et vous font mille fois plus belle encore.»
+
+Mme d'Argicourt voulait passer, mais Octave la ressaisit dans ses
+bras. «Voyons! monsieur de Parisis, on m'attend.--Et moi qui vous
+attendais depuis que j'existe! car je n'ai jamais aimé que vous.» Et,
+sur cette belle parole, il embrassa une seconde fois la jeune femme.
+«Mais c'est une tyrannie! Me voilà encore toute décoiffée; je vais
+crier.--Je vous ferme la bouche.»
+
+Ci-gît un troisième baiser, «Oh! que je suis malheureuse! J'ai la tête
+perdue, je voudrais vous battre.» Octave souriait, tout en regardant
+Mme d'Argicourt avec passion et en l'appuyant toujours sur son coeur.
+«Je suis au désespoir. Si nous rentrons par là tous les deux, ce
+sera un scandale.--Aussi suis-je bien déterminé à rester ici.»
+Mme d'Argicourt essaya de railler: «Comme si vous étiez chez
+vous!--L'amour est toujours chez lui, madame.»
+
+On peut tuer d'un seul coup par le ridicule un amant dans le coeur de
+sa maîtresse; il arrive même que, par la comparaison, on peut à jamais
+démonétiser un amoureux. Mme d'Argicourt s'était jetée tout éperdue
+dans les bras du sien, parce qu'il était un autre homme que son mari.
+Maintenant qu'elle voyait face à face cet irrésistible Parisis, dont
+les femmes disaient tant de mal, elle ne put s'empêcher de mesurer les
+tailles: Octave dépassait Horace par toutes les supériorités, par son
+titre de duc, par sa beauté hautaine, par son esprit railleur.
+
+Elle avait jusque-là appelé son amant son ange et son dieu,--style
+dijonnais,--mais Parisis avait du démon, il sentait l'enfer. Elle
+risquait son heure de damnation comme toutes les femmes qui cherchent
+trop le paradis.
+
+Cependant la visiteuse, qui s'ennuyait de faire le pied de grue, se
+mit au piano et joua la valse des Roses. «Un tour de valse,» dit
+Octave en prenant Mme d'Argicourt à la ceinture. C'était la ceinture
+de Vénus: on la dénoue en y touchant.
+
+La visiteuse joua merveilleusement cette adorable valse qui a enivré
+toutes les belles pécheresses depuis cinq ans. Et quand résonna le
+dernier soupir--de la valse--et de l'amour: «Oh! mon Dieu! dit tout à
+coup Mme d'Argicourt, Et ma visiteuse!--Oh! mon Dieu! dit tout à coup
+Octave. Et mon ambassade!»
+
+
+
+
+XXVI
+
+LA VALSE DES ROSES
+
+
+Octave ne fut pas plus tôt dans l'escalier de Mme d'Argicourt, qu'il
+pensa à Mme de Révilly.
+
+Il se demanda comment il allait jouer son rôle; mais comme il était
+de ceux qui ne croient qu'à l'inspiration du moment en toutes choses,
+comme il savait que le plus souvent les plus belles batteries perdent
+leurs feux dans un siège, à l'heure même où un accident, une trahison,
+une défaillance, un acte d'héroïsme donne la place à l'ennemi, il
+résolut d'aborder, sans parti pris, la maîtresse abandonnée.
+
+Il se présenta à sa porte. Elle était rentrée après sa visite à sa
+voisine, mais elle venait de sortir encore.
+
+Après tout, cela se trouvait d'autant mieux qu'il n'avait pas cinq
+minutes à perdre pour monter à cheval.
+
+Il arriva un peu tard au Bois, mais il ne manqua pas son effet. Le
+cheval qu'il voulait présenter, une bête bien née, recueillit les plus
+vives admirations. Tous les hommes disaient autour d'Octave: «Il n'y a
+vraiment que Parisis pour faire de pareilles trouvailles.» Toutes les
+femmes disaient: «Il n'y a que lui pour monter comme cela un si beau
+cheval.»
+
+Il pensait vaguement à Mme de Révilly et à son ambassade, quand tout à
+coup il vit la jeune femme en calèche qui jouait de l'ombrelle, comme
+la princesse T---- joue de l'éventail. «Elle est décidément fort
+jolie,» dit-il en s'inclinant avec un sourire.
+
+Au Bois, on n'est jamais inquiet du salut qu'on donne, il y a toujours
+quelqu'un pour le rattraper. Mme de Révilly prit le salut pour elle.
+«M. de Parisis!» dit-elle.
+
+Une légère rougeur se répandit sur sa figure. Elle salua elle-même
+avec une grâce charmante, comme une femme du monde qui n'est pas
+tout à fait du haut monde, quand elle est saluée par le prince de
+Metternich, le comte Walewski ou le duc de Persigny. «C'est bien, dit
+Octave, nous voilà de vieilles connaissances, car c'est la seconde
+présentation. Quand j'irai chez elle demain, nous pourrons déjà parler
+du passé.»
+
+Il constata qu'elle était fort jolie.
+
+En remontant l'avenue de l'impératrice, Parisis revit Mme de Révilly;
+cette fois il put s'approcher de la calèche. «Pardonnez-moi, madame,
+si j'entre sans frapper trois coups.»
+
+C'était une femme d'esprit, elle répondit tout de suite: «Il n'y a
+personne, monsieur.--Je viens, madame, vous demander une audience de
+cinq minutes.--Une audience! monsieur, vous vous imaginez donc que
+j'accorde des grâces.--Quand ce ne serait que la grâce de vous
+voir!--C'est une grâce que je n'accorde jamais chez moi, car je ne
+reçois que mon mari, et il ne me regarde pas. Allez-vous ce soir au
+bal de la ville, voir les princes étrangers?--Oui, si vous voulez
+m'accorder mes cinq minutes.»
+
+A ce moment, le cocher, qui ne s'inquiétait pas de la conversation,
+s'éloigna trop de l'allée des cavaliers pour qu'Octave pût entendre
+la réponse de la jeune femme; mais par l'expression du signe d'adieu
+qu'elle lui faisait, il jugea qu'elle serait très accessible le soir
+dans la solitude de la foule panachée de l'Hôtel-de-Ville, entre les
+princes, les artistes, les ambassadeurs--et, malgré la diplomatie des
+femmes,--les expropriés et ceux qui demandent à l'être.
+
+On dit que quand on cherche une femme on ne la trouve pas. Ce ne
+fut pas ce qui arriva le soir à M. de Parisis. Comme il montait
+l'escalier, il suivait une traîne de la plus belle envergure, un
+taffetas idéal, semé de fleurs et couvert de dentelles. Un membre de
+l'Institut, Académie des inscriptions et belles lettres, qui n'avait
+jamais marché que dans le jardin des racines grecques, mit son pied
+sur cette traîne, ce qui fit tourner la tête à la dame. «C'est elle!»
+dit Octave.
+
+Et il salua, tout en enjambant trois marches. «Il y a, lui dit-il, des
+gens qui font leur chemin, mais qui ne sauront jamais marcher dans le
+monde.--Comme vous avez raison! Si je ne me hâte d'arriver, je n'aurai
+plus du tout de robe.»
+
+Octave remarqua que la robe de Mme de Révilly n'était pas précisément
+une robe montante. Un noeud de rubans aux bras, deux doigts d'étoffe
+sous la ceinture, et deux petits nids pour les seins, de blanches
+colombes aux becs roses voulant prendre leur volée; ce qui prouvait
+irrévocablement que Mme de Révilly était une femme bien faite. «Est-ce
+que vous êtes venue seule, madame? demanda Parisis.--Oui, c'est un
+jour de liquidation, mon mari fait danser les chiffres. On vous a
+peut-être dit qu'il avait la folie des millions; moi, qui suis sage
+comme Minerve, je viens au bal faire danser mes diamants.--Eh bien!
+prenez mon bras, madame.--Jamais! Que dirait-on ici?--Avez-vous peur
+d'être expropriée?»
+
+Tout en ne voulant pas, Mme de Révilly mit sa main sur le bras
+d'Octave.
+
+Il passa tant de monde à la fois qu'elle jugea qu'on ne la verrait
+pas. Mais elle était fort décolletée; mais Octave était fort à la
+mode; un haut personnage, qui connaissait bien le dessous des cartes
+de la bonne ville de Paris, accentua son sourire spirituel quand elle
+fit son entrée. «Voyez, dit-elle à Octave, vous m'avez horriblement
+compromise, me voilà toute désorientée. Faites-moi valser bien vite
+pour me remettre.»
+
+Parisis pensait, tout à sa curiosité de l'éternel féminin, que Mme de
+Révilly était un type; beaucoup d'esprit et pas un atome de pensée.
+Elle demandait à valser pour se remettre, parce que le tourbillon
+était son élément. Elle ne passait pas, elle tournait dans la vie.
+
+Octave valsa avec elle. Ce fut un joli tableau de les voir tous les
+deux, dans leur jeunesse et dans leur beauté, valser la valse
+des Roses--toujours la valse des roses--avec la plus adorable
+désinvolture.
+
+Les valseurs et les valseuses d'occasion qui encombraient le terrain
+s'étaient peu à peu effacés pour ces dilettantes et ces virtuoses.
+
+Octave ne pouvait s'empêcher de penser que c'était la seconde fois
+dans la même journée qu'il entendait la valse des Roses, avec une
+vraie joie.
+
+Mme de Révilly, qui aimait la valse jusqu'à s'en faire mourir,
+appuyait sa tête enivrée et haletante sur le sein de Parisis, qui
+tressaillait sous la chaleur de ses lèvres et sur la neige de ses
+bras.
+
+Après la valse, Mme de Révilly avisa deux chaises dans une porte et
+y entraîna M. de Parisis, tout en lui disant: «Et maintenant, c'est
+l'heure des affaires sérieuses; vous m'avez demandé une audience, je
+vous l'accorde. Dépêchez-vous, car vous n'avez que cinq minutes. Voyez
+plutôt, voilà un danseur--une âme en peine--qui s'approche.--Madame,
+je vous défends de danser le premier quadrille, si ce n'est avec moi.»
+
+Mme de Révilly partit d'un éclat de rire, ce qui empêcha le danseur en
+disponibilité de venir jusqu'à elle. «A merveille, dit Mme de Révilly,
+je me croyais libre jusqu'à deux heures du matin, mais il paraît que
+mon mari vous a donné ses pouvoirs. Vous seriez bien attrapé si je
+vous prenais au mot et si je dansais avec vous, car je vois là-bas une
+belle dame qui vous lorgne avec les pâleurs de la jalousie.--Madame,
+quand je suis dans le monde, je n'y suis pas avec mes passions de la
+veille; voulez-vous connaître ma philosophie de l'amour? Le plus
+beau sentiment qui fasse battre le coeur est celui qui n'a pas de
+lendemain; je m'explique: rencontrer une femme adorable comme vous,
+l'aimer tout à coup doucement et furieusement, rêver ensemble que
+Dieu nous a jetés sur la terre pour nous rencontrer une heure dans
+le souvenir du ciel, sous les nuées de feu de notre âme soudainement
+amoureuse, enivrés par un baiser suprême quand le coeur sa précipite
+sur les lèvres, ah! madame, voilà le souverain amour, voilà le bonheur
+inespéré. Une heure ainsi passée, c'est un siècle, on s'en souvient
+toute la vie, on s'en souvient toute l'éternité.
+
+Mme de Révilly n'était pas habituée à cette éloquence; elle regarda,
+toute surprise, Octave qui lui prenait la main, sous prétexte
+d'admirer son bracelet. «Alors, pour vous, monsieur, l'amour n'a pas
+de lendemain?--Un lendemain peut-être, un surlendemain passe encore,
+mais que voulez-vous que fassent des amoureux qui tombent dans
+l'habitude? C'est odieux, c'est ridicule, c'est malséant. Si vous
+aimiez le vin, je comparerais cela à des gourmands qui ne boivent
+jamais d'une bouteille quand elle a été débouchée. Dans le flacon qui
+contient l'amour, cette liqueur de Dieu, il n'y a que la première
+goutte qui donne l'ivresse.»
+
+Mme de Révilly, pour la première fois de sa vie, ne s'aperçut pas
+qu'on dansait sans elle.
+
+Octave lui fit très sataniquement le tableau de son amour avec
+Guillaume de Montbrun, je veux dire qu'il en fit la caricature. Il
+montra à la jeune femme tout le ridicule de ces vieux soupirs éventés,
+de ces poses académiques, de ces mensonges officiels; il étala devant
+elle avec une complaisance railleuse toute la friperie des rôles qu'on
+joue plus ou moins mal dans cette comédie éternelle; il prouva
+que l'amour n'engendrait que la haine, que les chemins battus ne
+répandaient que de la poussière, qu'il n'y a en ce monde que des
+commencements, que la suite à demain veut toujours dire un roman
+ennuyeux qu'il faut donner à lire à sa fille de chambre. Bien entendu
+que le nom de Guillaume de Montbrun ne fut pas prononcé, M. de Parisis
+était si persuasif qu'à chaque mot la maîtresse de son ami se disait
+tout bas: «C'est pourtant vrai!» «Croyez-moi, reprit Octave, tout
+en appelant à lui l'éloquence des yeux, il n'y a en ce monde que
+l'imprévu et le premier chapitre. Un homme et une femme qui vont aimer
+sont adorables, parce qu'ils mettent en jeu toutes les forces, toutes
+les grâces, toutes les poésies de l'âme comme du corps; un homme et
+une femme qui se sont aimés, mettent au fourreau, pour des temps
+meilleurs, leurs plus irrésistibles coquetteries; ils ne vivent pas,
+ils sommeillent.--C'est pourtant vrai, murmurait toujours Mme de
+Révilly; quand Guillaume est avec moi, il ne trouve plus rien à me
+dire.»
+
+Octave allait frapper son dernier coup. «Il y a, madame, un sentiment
+qui domine tous les autres, c'est celui de la dignité de l'âme.--Ah!
+monsieur de Parisis, vous allez me faire mourir de rire: c'est donc un
+sermon?--Non, madame; je reprends mon mot et vous allez le comprendre.
+Supposez un instant--c'est une supposition--que vous avez eu un jour
+de passion; n'est-il pas bien plus beau à vous de briser tout de
+suite, que de traîner après vous un amant morfondu qui se bat les
+flancs pour se tromper et vous tromper vous-même? Qui n'a eu ses
+heures de folie? Ce sont celles-là que Dieu et la conscience
+pardonnent, parce qu'il faut bien subir les orages. Mais ce que Dieu
+et la conscience ne pardonnent pas, c'est de vouloir perpétuer sa
+folie quand la lumière s'est déjà faite dessus. J'estime bien plus
+une femme qui a eu dix amants par aventure, qu'une femme qui garde
+un amant par réflexion.--Je vous admire, voilà une nouvelle morale.
+Dites-moi, est-ce que le ministre vous a autorisé à faire des
+conférences? Il fallait me dire tout de suite que je devais payer ma
+place. Et pourquoi me sermonnez-vous tout cela?--La belle question!
+parce que j'ai valsé avec vous et parce que je vous aime.»
+
+Mme de Révilly parodia les deux vers:
+
+ _Vous m'aimez, j'en suis fort aise;
+ Eh bien! dansons maintenant._
+
+Parisis ne dansait que par force: Il se résigna. Mais il avait à fait
+peine une figure, quand il avisa un de ses amis, à qui trois ou quatre
+quadrilles ne faisaient pas peur: il lui remit la main de Mme de
+Révilly. «Madame, mon ami, un gentilhomme italien qui danse toujours
+sur un volcan, va danser par intérim; nous nous retrouverons tout
+à l'heure, et vous me direz si vous êtes contente de lui.--Est-il
+impertinent! pensa Mme de Révilly.
+
+Elle voulait se mettre en colère, mais il avait tant de séduction,
+jusque dans son impertinence! L'intérimaire était d'ailleurs un
+cavalier charmant. Quand le quadrille fut fini, Mme de Révilly
+retourna à sa place et chercha des yeux M. de Parisis. Elle sentit
+tout à coup la solitude autour d'elle. «Est-ce qu'il s'est envolé,
+maintenant qu'il a éloigné tous mes amis?»
+
+Octave reparut et reprit sa place entre les deux salons. «Eh bien!
+madame, mon ami vous a-t-il plu?--Oui, pour danser. --Mais je n'ai pas
+eu la prétention de vous le donner pour qu'il vous enlève. A propos,
+jusqu'à quelle heure restez-vous ici?--Pourquoi cette question? est-ce
+que vous avez la prétention de m'enlever?--Un autre dirait: Peut-être,
+moi je dis: Oui.--Vous êtes impayable--Vous comprenez bien, madame,
+tous les dangers que vous pourriez courir en retournant seule chez
+vous, là-bas, dans les solitudes du boulevard Haussmann; demandez
+plutôt au préfet.--Si bien qu'avec vous je ne cours aucun risque. Vous
+êtes admirable! Et que diront mes gens?--Je sais bien que vous
+avez plus peur de vos gens que de l'opinion publique, mais si vous
+retournez seule chez vous, que diront-ils? Ils verseront des larmes
+sur votre abandon. La pauvre femme!... toujours seule!... un mari qui
+ne s'occupe plus d'elle!... un amant qui la trahit!»
+
+Mme de Révilly bondit et se leva à moitié. «Un amant qui me trahit!
+Qui vous a dit cela? Par exemple, je voudrais bien voir qu'on
+m'accusât d'avoir un amant!--Erratum! vous aviez un amant, mais vous
+n'en avez plus.--Vous devenez fou, monsieur, en me parlant ainsi.».
+
+Parisis prit l'éventail de la jeune femme et lui donna quelques
+bouffées d'air. «Voyons, on n'écoute pas aux portes, nous sommes entre
+nous. Pourquoi dépenser mal à propos des réserves de dignité? Je
+sais trop mon monde, madame, pour ne pas savoir que M. Guillaume de
+Montbrun a été votre amant.»
+
+Mme de Révilly se mordit les lèvres et vit bien qu'il n'y avait pas à
+s'en dédire. «Pourquoi _a été_, monsieur, s'il vous plaît?--Parce que
+j'ai appris à conjuguer les verbes au passé et au futur. _A
+été_, madame, veut dire qu'il ne l'est plus.--Et depuis quand,
+monsieur?--Depuis qu'il a rencontré Mlle Peau-de-Satin et qu'il achève
+de se ruiner dans la poussière de ses chevaux.»
+
+La jeune femme, toute bouleversée qu'elle fût, se contint, et de l'air
+du monde le plus dégagé, elle dit à Octave: «Si nous allions prendre
+une glace?--Oui, madame. Et puisque toute l'Académie est ici, disons
+comme son Dictionnaire: Allons pictonner un peu.»
+
+Le tohu-bohu, le va-et-vient, le mouvement de la fête devait masquer
+son émotion, Sa pensée rapide embrassa toute la période de son amour.
+Elle ne douta pas des paroles d'Octave, surtout quand elle se rappela
+que depuis plusieurs semaines déjà Guillaume avait une expression de
+contrainte, sinon d'ennui. Elle jugea qu'il n'avait pas voulu briser,
+par un sentiment de commisération. «Ces coquines-là!» murmura-t-elle.
+
+M. de Parisis avait entendu. «Ne m'en parlez pas, madame, elles me
+prendront tous mes amis.--Et vous par-dessus le marché.--Oui, si les
+femmes du monde font toutes comme vous. Vous me jetez à la porte de
+votre voiture ou vous ne voulez pas venir dans la mienne.--Quelle
+heure est-il?--Madame, il est l'heure de demander vos gens ou les
+miens.--Allons toujours au buffet.»
+
+Celui qui étudie le coeur humain remarquera que la femme, créature
+idéale, mais gourmande, ne veut jamais perdre ses droits aux festins,
+quel que soit l'état de son âme. Le diable savait bien cela en lui
+donnant une pomme à manger.
+
+Au buffet, Mme de Révilly prit une tasse de chocolat, un ou deux
+petits pains de foie gras, une coupe de café glacé, un sandwich, un
+quartier d'orange et une grappe de raisin. Que n'eût-elle pas dévoré,
+sans cette fatale nouvelle?
+
+Or, pendant qu'elle se désolait ainsi au buffet, M. Guillaume de
+Montbrun la regardait, tout en s'effaçant dans un groupe; il était
+venu à l'Hôtel-de-Ville pour y rencontrer sa fiancée. Mais la vue de
+sa fiancée n'avait pu l'arracher tout à fait au souvenir de Mme de
+Révilly. Il ne doutait pas du chagrin de sa maîtresse, car, dans son
+esprit, si Octave était avec elle, c'était pour consoler un peu ce
+pauvre coeur déchiré.
+
+Il aurait bien voulu parler à son ami: mais voyant que Mme de Révilly
+reprenait le bras d'Octave, il remit sa curiosité au lendemain.
+
+La jeune femme n'avait pas pris tout à fait au sérieux les
+plaisanteries de Parisis. Elle se disait que Guillaume affichait
+peut-être une maîtresse pour mieux cacher son jeu.
+
+On se rencontra au buffet avec Mme d'Argicourt. On se montra les dents
+sous prétexte de manger des pommes d'api. «Vous me trahissez déjà, dit
+tout bas la belle Bourguignonne à Octave. Et pourtant je porte vos
+armes!»
+
+Elle avait dans les cheveux un poignard d'or.
+
+Cinq minutes après, on criait du même coup du haut de l'escalier:
+«Les gens de Mme la comtesse de Révilly!--Les gens de M. le duc de
+Parisis!» Ce qui fit dire au duc d'Acquaviva, consolateur de Mme
+d'Argicourt, que dans ce hasard des noms jetés à la porte, celui
+d'Octave sortait toujours à côté de celui d'une jolie femme. Simple
+rapprochement--du hasard.
+
+Au moment où M. de Parisis et Mme de Révilly descendaient l'escalier,
+Octave qui connaissait bien les hommes, dit à la jeune femme de
+retourner la tête. «Pourquoi? lui demanda-t-elle,--Parce que vous
+verrez M. Guillaume de Montbrun.»
+
+Octave avait bien jugé. La curiosité, l'amour et la jalousie avaient
+entraîné son ami jusqu'à l'escalier. «C'est lui! dit Mme de Révilly
+toute surprise. Que vient-il faire ici? Je suppose que ce n'est pas
+pour y trouver Mlle Peau-de-Requin?--Non, mais supposez-vous qu'il y
+soit venu pour vous.»
+
+Mme de Révilly était furieuse. «Ah! si je l'avais aimé!» dit-elle.
+Octave jeta ce mot profond: «On n'a jamais aimé les amants qu'on
+n'aime plus.»
+
+La voiture de Mme de Révilly se présenta la première. Octave donna la
+main à la jeune femme et se jeta résolûment à côté d'elle, après avoir
+dit à son groom de faire suivre son coupé.
+
+C'était une charmante créature que Mme de Révilly. Elle se révolta
+de voir Octave à côté d'elle; elle voulut qu'il descendît, elle alla
+jusqu'à vouloir descendre elle-même. Mais il lui parla si doucement,
+il magnétisa ses colères avec tant d'à-propos, il lui prit les mains
+si amoureusement, qu'elle se laissa désarmer peu à peu.
+
+C'est un joli voyage nocturne que celui du quai d'Orsay aux anciens
+abattoirs du Roule, traversés aujourd'hui par le boulevard Haussmann.
+On part à deux heures du matin par les quais, on touche à l'obélisque,
+on suit l'avenue Gabriel, on trouble le silence de la rue de l'Élysée,
+on traverse la place Beauvau, on monte la rue Miroménil, et on est
+arrivé par le chemin des écoliers.
+
+Mais pourquoi est-ce un joli voyage? Est-ce parce qu'on voit errer
+sur les quais les ombres amoureuses des femmes du Directoire qui ont
+émaillé le Cours-la-Reine? Est-ce pour les bouquets des jardins de
+l'avenue Gabriel, illustrée par Mme de Pompadour?
+
+Demandez à M. Octave de Parisis.
+
+J'oubliais de vous dire que c'est un joli voyage dans la voiture de
+Mme de Révilly.
+
+La comtesse dit tout à coup à Octave: «Ce n'est plus de jeu: par
+quel chemin me faites-vous passer.--Par le chemin le plus court,»
+répondit-il dans un baiser.
+
+Quand la femme de chambre vint pour déshabiller Mme de Révilly,
+c'était déjà fait. «Madame a sans doute joliment valsé, lui dit
+cette fille, pour avoir ainsi perdu sa ceinture et les rubans de ses
+épaules?--Oui, murmura la comtesse, c'est la _Valse des Roses_.--Oh!
+mon Dieu, madame, qu'est-ce donc que ce poignard d'or que je trouve
+dans vos cheveux?--Je ne sais pas.»
+
+C'étaient les armes parlantes de Parisis.
+
+
+
+
+XXVI I
+
+LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE
+
+
+Quand Guillaume de Montbrun se présenta le lendemain chez son ami
+Octave de Parisis, il était pâle et inquiet. «Et ton ambassade? lui
+demanda-t-il.--Ah! diable! se dit Octave, et moi qui n'ai pas pensé
+à parler de ce mariage à Mme de Révilly!» Il paya d'audace: «Tout va
+bien, mon cher. Je te dois une bonne fortune.--Une bonne fortune! dit
+Guillaume avec inquiétude.--Oh! je ne parle pas de Mme de Révilly.
+Mais je me suis trompé de porte.»
+
+Et Octave raconta son aventure avec Mme d'Argicourt. «Voilà pourquoi
+tout va bien, dit Octave en finissant de conter son aventure.--Tout va
+bien avec Mme d'Argicourt, mais es-tu bien sûr que Mme de Révilly ne
+va pas venir à moi comme une Hermione furieuse?--Tout est fini, pas un
+mot de plus! vous vous reverrez dans six mois.»
+
+Guillaume déguisait mal son émotion. «La pauvre femme, dit-il en
+soupirant, comment a-t-elle pris cela?--Mais elle a très bien pris
+cela, dit Octave qui n'avait pas dit un mot du mariage à Mme de
+Révilly.--Tu veux rire?--Veux-tu que je pleure avec toi?--Non; mais je
+connais Mme de Révilly, elle ne se consolera pas.--Je la connais tout
+aussi bien que toi. Va te marier, elle aura la grandeur d'âme de ne
+pas aller aux noces.--Et mes lettres?--Fumée que tout cela.--Elle a
+tout brûlé!»
+
+Tout en ne sachant pas trop où il en était, ressentant à la fois la
+douleur d'avoir brisé et le bonheur d'être libre, il prit la main de
+son ami: «Je te remercie.--Il n'y a pas de quoi.»
+
+M. de Parisis ne put cacher un sourire railleur. «Tu ris toujours,
+toi.»
+
+Guillaume ne put cacher un second soupir. «Ah! c'était une belle
+maîtresse!--Avec trois points d'admiration!--Merci encore; la belle
+enfant que je vais épouser te devra son bonheur.--Qui sait?»
+
+Ainsi se termina cette; histoire d'une ambassade extraordinaire en
+l'an de grâce 1867.
+
+Les affaires de coeur, qui sont les plus graves, puisque ce sont
+celles-là qui mettent le monde à feu et à sang, seraient toujours
+menées à bonne fin si on choisissait des diplomates comme Octave de
+Parisis.
+
+Mais tout n'était pas fini. Cet imbroglio galant devait avoir son
+dénoûment tragique.
+
+Octave croyait trop que les femmes se donnent et se reprennent comme
+elles feraient d'un bouquet ou d'un éventail. Les plus légères et
+les plus rieuses subissent plus profondément que les hommes les
+contre-coups de la passion. Mme de Révilly n'était pas consolée
+parce qu'elle avait commis un péché de plus: «On ne badine pas avec
+l'amour,» lui avait dit Alfred de Musset quand elle était toute jeune
+fille.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+LE NAUFRAGE DU COEUR
+
+
+Guillaume de Montbrun épousa Mlle Lucile de Courthuys à la chapelle du
+Sénat.
+
+Naturellement M. de Parisis alla à cette messe de mariage. Ce n'était
+plus une chapelle, c'était un salon. On croyait y continuer une
+conversation commencée la veille dans quelque belle société du beau
+Paris.
+
+Quand il s'approcha de son ami Guillaume, il le trouva heureux, mais
+inquiet. «Tout est bien qui finit bien,» lui dit Parisis à mi-voix.
+«Oui, mon ami, mais je ne serai peut-être content qu'après la lune
+de miel; j'ai toujours peur que Mme de Révilly ne vienne troubler la
+fête.»
+
+Les deux amis s'étaient dit ces paroles très rapidement à la fin de la
+messe.
+
+La jeune mariée, toute radieuse qu'elle fût, semblait les interroger
+du regard. Elle s'était bien aperçue de l'inquiétude de son mari; elle
+devinait qu'Octave avait le secret de Guillaume.
+
+Toute jeune mariée a un nuage à l'horizon.
+
+Après la messe, Parisis s'en fut droit au boulevard Haussmann.
+Allait-il en amoureux désoeuvré ou en philosophe curieux étudier
+les battements du coeur d'une femme trahie? Je crois que ces deux
+sentiments l'entraînaient à la fois; mais c'était surtout le premier,
+parce qu'il se disait: «Si Mme de Révilly n'est pas chez elle, je
+monterai chez la belle Dijonnaise.»
+
+On verra tout à l'heure qu'il monta chez la belle Dijonnaise, parce
+que Mme de Révilly--n'y était pas.--
+
+En s'approchant de l'hôtel de la jeune femme trahie, il vit neuf
+voitures de deuil suivant un corbillard; tout cela harnaché, pomponné,
+armorié, comme pour les enterrements de première classe. Un R sous une
+couronne de comte le frappa. «Révilly! dit-il tout à coup. Est-ce que
+ce serait son mari?»
+
+Il espéra encore que cet R ne voulait pas dire _Révilly_. Toutefois,
+quoique les voitures de deuil se fussent éloignées déjà, il s'arrêta
+devant la porte de Mme de Révilly sans avoir le courage d'entrer.
+
+Il passa de l'autre côté du boulevard, regardant aux fenêtres, comme
+s'il devait lire sur la façade de la maison.
+
+Personne n'était aux fenêtres. Déjà il avait interrogé vainement le
+triste cortège. Tout en regardant la façade de l'hôtel de Révilly, il
+regarda la façade de l'hôtel d'Argicourt. Une figure lui apparut à
+demi voilée par un rideau de guipure. Il lui sembla que c'était Mme de
+Révilly elle-même. Il entra tout joyeux à l'hôtel d'Argicourt.
+
+Le concierge, qui avait voulu être du spectacle, n'était pas dans son
+«salon.» Comme Parisis savait que son mari était en Bourgogne, il se
+hasarda à monter. Il sonna; ce fut une femme de chambre qui ouvrit.
+«Mme de Révilly?» lui dit-il. Cette fille ne comprit pas et lui ouvrit
+le petit salon sans lui répondre. Mme d'Argicourt vint à lui. «Ah! que
+suis heureux de vous voir, lui dit-il en lui serrant la main; j'avais
+peur que vous ne fussiez dans cet horrible corbillard.--La pauvre
+femme! murmura Mme d'Argicourt.--Vous la connaissez donc? demanda
+Parisis avec surprise.--Mais vous êtes donc fou? C'est Mme de Révilly
+qui est morte.»
+
+Octave recula de trois pas. «Oh! madame, je vous demande pardon, je
+croyais voir Mme de Révilly.--Comment! elle était blonde et je suis
+brune! Je vous remercie de vous rappeler ainsi ma figure.--Que
+s'est-il donc passé?» demanda Parisis tout atterré.
+
+Que s'était-il passé, en effet? Trois jours auparavant, une lettre de
+faire-part était venue frapper au coeur Mme de Révilly. Naturellement
+c'était une amie qui, sachant son histoire amoureuse, lui avait envoyé
+la lettre de mariage de M. Guillaume de Montbrun avec Mlle Lucile de
+Courthuys. Elle ne vivait pas dans le monde où allait vivre son amant;
+elle le croyait à Londres depuis le bal de l'Hôtel-de-ville. Nuls
+pressentiments ne l'avaient avertie. Elle relut vingt fois cette
+lettre fatale, tout en l'inondant de larmes.
+
+M. de Parisis avait pu, toute une nuit de bal, lui faire oublier M.
+de Monbrun par je ne sais quelle séduction inattendue; la valse, les
+violons, les jolis propos, toutes les magies d'une fête nocturne lui
+avaient tourné la tête; elle s'était abandonnée à un mouvement de
+passion subite. Mais le lendemain matin, en se réveillant, elle avait
+eu horreur de sa faute, et--voilà bien la logique des femmes!--elle
+avait en elle-même demandé pardon à la fois à son amant et à son mari.
+
+Octave croyait avoir séduit une femme; il n'avait surpris qu'une
+expansion d'ivresse. S'il fût venu le lendemain frapper à la porte
+de la jeune femme, certes, elle ne lui eût pas ouvert. Si elle l'eût
+rencontré, elle se fût cachée. S'il lui eût parlé, elle se fût
+écriée:--Je ne vous connais pas!
+
+Et que fit-elle après avoir lu cette lettre de mariage qui lui parut
+une lettre de mort? Elle devait aller dîner à Chatou, chez des amis
+qui l'attendaient tous les jeudis. Elle y alla.
+
+Il lui eût été impossible de rester chez elle où tout lui rappelait
+son malheur. La pauvre femme ne savait pas que le malheur est un hôte
+qui vous suit partout, plus terrible encore dans le voyage qu'à la
+maison; car les figures étrangères vous refoulent plus loin encore
+dans l'enfer du désespoir.
+
+Avant de monter en wagon, elle s'arrêta à l'église Saint-Augustin.
+Pourquoi? Son second adultère lui avait-il ouvert les yeux sur le
+premier? La seconde chute lui montrait-elle toute l'horreur de la
+première? Où n'était-ce que le chagrin de perdre son amant?
+
+Chez ses amis de Chatou, elle ne dit rien, elle cacha sa douleur, elle
+essaya même de sourire, elle les trompa par quelques éclats de gaieté.
+On servit à goûter dans un petit pavillon de verdure au bord de
+l'eau, devant une barque toute pavoisée qui attendait. Comme on lui
+reprochait de ne toucher à rien, elle mangea des fraises et but coup
+sur coup d'un air de vaillance trois ou quatre petits verres de vin
+de Malaga. Après quoi on monta dans la barque, selon la coutume, car
+toutes les semaines on allait à Bougival, où l'on se rencontrait avec
+d'autres Amphitrites, Parisiennes en villégiature.
+
+Les jeunes amies de Mme de Révilly remarquèrent qu'elle était devenue
+silencieuse; elle penchait mélancoliquement la tête sur les vagues
+légères, murmurant à diverses reprises: «N'est-ce pas que l'eau est
+belle aujourd'hui?»
+
+Quand la barque s'approchait du bord, elle essayait de cueillir des
+roseaux et des fleurs aquatiques. Elle cueillit un beau nénuphar
+qu'elle montra à tout le monde. On l'entendit qui disait presque tout
+haut? «Et quand je pense qu'il n'est pas venu me dire tout cela!»
+
+La barque avait repris le milieu du fleuve et voguait à pleine voile.
+Mme de Révilly se penchait au-dessus de l'eau et y trempait le
+nénuphar blanc cueilli sur la rive.
+
+La fleur s'échappa de sa main. «Oh! mon Dieu!» dit-elle. Etait-ce pour
+le nénuphar? Elle se pencha un peu plus et tomba. «Oh! mon Dieu!»
+crièrent à leur tour les deux amies.
+
+Il y avait un homme qui conduisait la nacelle, un hardi navigateur
+d'eau douce, qui, comme tous les navigateurs, ne savait pas nager. On
+sait avec quelle imprudence les Parisiens, et surtout les Parisiennes,
+s'aventurent sur les bords de l'Océan. Le jeune homme voulut
+s'élancer: ses soeurs le retinrent, tout en appelant. On avait vu
+reparaître la robe de Mme de Révilly; mais on fut plus de cinq minutes
+sans qu'un sauveur se montrât.
+
+Quand on ramena la pauvre femme sur la rive, elle était bien morte.
+Vainement les médecins tentèrent tout, elle ne rouvrit pas les yeux.
+L'âme amoureuse et blessée était partie.
+
+«Comprenez-vous cela? dit Mme d'Argicourt à M. de Parisis. Une femme
+qui riait toujours!--Oui, dit Parisis ému profondément; elle a pris
+son coeur au sérieux. Plus j'étudie les femmes et moins je les
+connais.--Son mari ne se consolera pas, dit madame d'Argicourt. Il
+parlait, lui aussi, de mourir.--C'est Guillaume de Montbrun qui ne se
+consolera pas.»
+
+Mme d'Argicourt accorda une larme à Mme de Révilly. «C'était la plus
+charmante voisine du monde; je l'entendais chanter comme un oiseau,
+je la voyais sourire sur le balcon: je sens que mon âme est toute en
+deuil.»
+
+Octave regardait la jeune femme. «C'est étrange! se dit-il à lui-même;
+il me semble que je vois toujours Mme de Révilly dans Mme d'Argicourt.
+Adieu, madame, reprit-il tout haut. Nous reparlerons d'elle.»
+
+Et quand il fut seul: «Oh! les femmes! Quel abîme de ténèbres! Cette
+pauvre morte! elle avait trouvé tout simple de prendre un amant
+pendant que son mari jouait à la Bourse; elle a trouvé tout simple de
+le trahir une belle nuit; et parce qu'il l'a trahie lui-même, elle se
+jette à l'eau. Explique cela qui pourra: moi je m'y perds.»
+
+Et pensant aux deux femmes: «Il me sera impossible de revoir jamais
+Mme d'Argicourt.»
+
+
+
+
+XXIX
+
+LES MÉTAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME
+
+
+C'était un jour de grande réception chez M. Mabille: fête de nuit,
+lanternes chinoises, palais vénitien, feu d'artifice. Et, pour le
+bouquet, fiançailles universelles. Ces beaux messieurs du Bois-Doré et
+ces belles dames du Bois-Joli ne s'étaient pas donné rendez-vous, mais
+on se rencontrait pour causer mariage et divorce.
+
+Octave de Parisis allait comme tout le monde fumer çà et là un cigare
+à Mabille. Il avait dîné ce samedi-là avec Miravault qui voulut bien
+lui donner le bras pendant vingt-huit minutes; à la trentième minute,
+il devait être au concert des Champs-Elysées.
+
+Ils étaient à peine entrés qu'ils remarquaient que décidément le
+beau style serait toujours l'apanage des Françaises. «Entends-tu ces
+vocables dignes des grammaires héraldiques?» dit Octave à son ami.
+
+C'était une jeune personne de dix-sept ans qui sortait du giron de sa
+mère et qui disait à une de ses amies. «Ne me bêche pas, ma chère, ou
+je te donne du poing sur le baptême.»
+
+Réponse éloquente de la dame, ainsi apostrophée, en langue javanaise,
+que je ne saurais traduire.
+
+On s'était approché. Il y avait déjà foule, quand arriva une femme
+à huit ressorts. Elle se drapa dans sa dignité et s'écria: «Faites
+place, mesdames et messieurs, c'est une honnête femme qui passe.» Et
+elle passa.
+
+Un duc anglais qui ne savait pas marcher, s'entortilla dans la queue
+de sa robe. Elle se retourna avec une exquisse politesse. «Milord
+Muffleton!» dit-elle avec un accent anglais.
+
+L'offensé demanda des réparations. «Des réparations! c'est vous qui me
+devez des réparations, puisque vous m'avez déchiré ma robe.--Tais-toi!
+dit un ami de l'Anglais, ou je te fais mettre dedans.--Tais-toi, où je
+te fais mettre dehors.--Madame, répondit l'ami de l'Anglais, tout cela
+peut s'arranger; un homme mal élevé dirait «sortez,» nous savons trop
+notre monde pour ne pas dire «sortons.» Et on se donna rendez-vous
+pour les réparations au café Anglais.
+
+Quelle était cette femme qui se donnait si bien en spectacle?
+
+Octave ne fut pas peu surpris de reconnaître Violette, qui avait
+déchiré tout ce qui lui restait de sa robe virginale pour revêtir en
+pleine lumière la robe à queue épanouie. Il n'y comprenait rien. Il
+savait pourtant que les métamorphoses des femmes d'Ovide ne se font
+pas plus rapidement que les métamorphoses des femmes de Paris.
+
+Violette l'avait reconnu, elle avait caché un battement de coeur, en
+laissant tomber sur lui un regard de haut dédain et d'amère raillerie.
+«Violette!» dit-il, comme pour l'arrêter en chemin. Elle ne se
+retourna pas. Il marcha plus vite, mais Miravault le retint. «Tu sais,
+si tu as des affaires ici, je m'en vais.»
+
+Octave se remit au pas de son ami, se promettant de parler plus tard
+à Violette. Ils firent trois ou quatre tours. Violette était allée
+s'asseoir dans le «salon d'honneur,» où elle eut bientôt un cercle
+composé des hommes les plus à la mode.
+
+Elle s'était donnée pour une étrangère, qui venait de prendre les
+bains de mer à Brighton et qui allait faire sauter la banque à
+Wiesbaden.
+
+Tout en tournant, Octave jetait sur elle un vif regard. Quoiqu'ils
+fussent séparés par tout un parterre des plus panachés et des plus
+bruyants, elle ne perdit pas un seul regard d'Octave; elle le
+haïssait, mais elle désirait le voir, ne fût-ce que pour le jeter
+à ses pieds; il avait brisé sa vie, il avait brisé son coeur: elle
+aurait voulu le briser lui-même.
+
+C'était l'amour dans la colère.
+
+Elle était heureuse de se voir si bien entourée, croyant le piquer au
+jeu et le ramener à elle. Elle ne se trompait pas. Octave avait cessé
+de l'aimer sous sa douce et sentimentale figure d'honnête fille;
+tendre et dévouée comme une épouse, rêveuse et poétique comme une
+fiancée, toute à lui, fidèle jusqu'à la mort, le chien de la maison.
+Maintenant qu'il la croyait à tout le monde, il sentit qu'il aimait
+encore. C'était un autre amour qui se relevait plus vigoureux sur les
+anciennes racines, amour étrange, furieux, terrible, qui met le feu
+dans le sang et l'enfer dans le coeur.
+
+Octave eut pourtant la patience d'attendre que Miravault l'eût quitté
+pour aller dans «le salon d'honneur.» Il ne s'inquiéta pas de la
+cour improvisée de Violette. Il dérangea même quelques-uns de ses
+adorateurs, et, traînant une chaise à sa suite, il s'assit sans façon
+tout contre la dame. «Violette! expliquez-moi par quel chemin vous
+êtes venue ici.»
+
+Ce fut une révolution dans le cercle des courtisans de Violette.
+«Comment, il la connaît!--Tu sais bien que Parisis connaît tout le
+monde; il l'aura rencontrée en Chine ou en Amérique.--Pas de chance!
+dit un jeune premier, dès que je veux parler à une femme, c'est
+toujours Octave qui me répond.»
+
+Aucun de ceux qui papillonnaient là n'était homme à céder la place
+hormis à la pointe de l'épée. Tous étaient plus ou moins braves comme
+l'acier. Mais tel était l'empire de Parisis qu'on le reconnaissait
+toujours comme un maître; on s'effaçait devant lui sans croire que
+ce fût un pas en arrière. Il faut bien que la supériorité ait ses
+privilèges; d'ailleurs, tout le monde voulait être l'ami d'Octave.
+
+Après avoir regardé froidement l'homme qu'elle avait tant aimé,
+Violette détourna la tête et voulut continuer la conversation
+commencée avant l'arrivée de M. de Parisis.
+
+Il répéta sa question, et comme elle le regardait une seconde fois
+avec la même froideur, il partit d'un éclat de rire. Et alors, ce
+fut elle qui le questionna. «Pourquoi riez-vous? monsieur.--Je
+ris--madame--parce qu'en regardant votre main, j'y retrouve un
+souvenir d'une autre existence. Vous savez que je crois à la
+métempsycose; or, il y a bien longtemps, quand vous étiez une vertu
+irréprochable, vous avez mis à votre doigt cet anneau de six francs
+cinquante centimes, qui se cache comme--une violette au milieu des
+roses,--que dis-je, des roses! ce sont des diamants.»
+
+Ramenée tout entière à sa vie passée, Violette se leva et demanda à
+Octave de faire un tour avec elle. Tous les jeunes gens se regardèrent
+et s'offrirent des cigares, ne pouvant s'offrir Violette.
+
+«J'avais juré de ne plus vous parler, dit Violette au duc de Parisis,
+mais vous êtes le tyran de ma vie; dès que je vous revois, je
+redeviens esclave. Je vous hais!--Et moi aussi, dit Octave. Mais
+pourquoi êtes-vous ici?--Pourquoi je suis ici? Il faut bien aller un
+peu dans le monde quand on est femme du monde. Et d'abord, sachez que
+je ne suis plus Violette, je me nomme Violette de Parme. La pauvre
+petite Violette, de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, a été
+piétinée sous vos pieds; son dernier parfum s'est envolé vers le ciel
+des amoureux.--Violette de Parme! à la bonne heure.--J'ai monté en
+grade; vous comprenez bien, mon cher, qu'après votre gracieux abandon,
+c'était la vie ou la mort, la vie dans le torrent ou la mort dans le
+tombeau; mais on ne se tue pas deux fois; c'était donc la mort, dans
+quelque sombre atelier où l'on oublie tout à force de travail. Il n'y
+a que la joie du coeur, il n'y a que la vertu qui s'arrange de tout,
+même de la pauvreté. La mort n'avait pas voulu de moi, je n'ai pas
+voulu d'elle, non plus que des pâleurs et des misères du travail. Ne
+vous étonnez pas de me voir ainsi, je suis votre oeuvre. Adieu, mon
+cher, car je partirai demain à huit heures pour Dieppe avec le prince
+Rio.--Qu'est-ce que le prince Rio?--Un prince du sang qui paye mes
+chevaux.--Eh bien! ce n'est pas avec ces chevaux-là que tu iras à
+Dieppe.»
+
+
+
+
+XXX
+
+LE VOYAGE A DIEPPE
+
+
+Octave de Parisis et Mlle Violette de Parme arrivèrent, un beau jour
+d'août, à une heure de l'après-midi, à l'hôtel Royal de Dieppe, ce qui
+fut un grand scandale, non seulement dans la ville de Duquesne, mais
+encore dans toute la Normandie:--Une ville collet-monté dans une
+province bégueule!
+
+Quoi de plus simple et de plus légitime? M. de Parisis n'avait pas de
+conseil de famille et mademoiselle Violette était émancipée. Il n'y
+avait donc pas détournement de mineurs. Mais ce qui scandalisait les
+mères de famille et les demoiselles à marier, c'est que M. de Parisis
+était du meilleur monde, allié aux plus hautes familles, convoité
+depuis longtemps pour un mariage par le faubourg Saint-Germain et par
+le faubourg Saint-Honoré.
+
+Il y avait à l'hôtel Royal tout un groupe de dames de la cour:
+celles-là qui tous les hivers sont émaillées d'épithètes flamboyantes
+par les chroniqueurs à la mode. A Dieppe, on s'ennuie toujours un peu,
+même quand on s'amuse. Ce matin-là on s'ennuyait beaucoup à l'hôtel
+Royal; on attendait l'heure des promenades, on sommeillait sur les
+journaux du jour, on disait du mal de son prochain et de soi-même,
+quand M. de Parisis, qui conduisait son phaéton, un lorgnon dans
+l'oeil, un cigare à la bouche, une demoiselle à côté de lui, entra
+dans la cour au bruit de ses deux chevaux bai-bruns.
+
+Tout le monde se mit aux fenêtres. «M. de Parisis!» Ce nom courut sur
+toutes les lèvres avec un sourire de curiosité et de surprise. «Eh
+bien! dit Mme de Valbon en regardant Violette de Parme du haut de son
+balcon, mais surtout du haut de sa grandeur: voilà ce qui s'appelle
+jouer avec l'audace.--Il paraît, dit Mme de Pontchartrin, que M. de
+Parisis n'est pas embourbé dans la forêt des préjugés.»
+
+Depuis qu'il était né, M. de Parisis avait toujours tout bravé. Il ne
+s'inquiéta pas beaucoup des mines ébahies qu'il voyait autour de lui.
+Toutefois, il jugea qu'il était bien un peu trop en spectacle; c'était
+la première fois qu'il venait à Dieppe; il croyait que tout le beau
+monde était à Trouville; il n'avait pas pensé qu'il dût trouver tout
+d'un coup tant de figures de connaissances.
+
+Mais il fut brave dans son rôle, car il était bon comédien dans la
+vie. Il commença par demander deux salons et quatre chambres à coucher
+pour Violette. «Madame la comtesse attend du monde? dit un garçon
+très savant en art héraldique: il avait vu une couronne de duc sur le
+phaéton et sur les harnais.--Oui, répondit Parisis, madame attend
+sa mère, sa grand'mère, son oncle l'archidiacre et sa tante la
+chanoinesse.»
+
+Il dit cela assez haut pour être entendu de tout le monde. «Pour moi,
+ajouta-t-il, il ne me faut qu'une chambre à coucher et un cabinet de
+toilette. J'oubliais: une écurie pour huit chevaux.»
+
+Quoiqu'il n'y eût que des sceptiques autour de lui, il parla si
+naturellement que nul n'eût osé dire qu'il raillait. On le tenait
+d'abord pour un homme si fantasque et si invraisemblable, que les
+choses les plus impossibles n'étonnaient pas trop avec lui.
+
+Il avait mis pied à terre. Mlle Violette sauta dans ses bras. Il
+la confia à une fille de service et alla gaiement serrer la main
+à quelques amis de turf et de club. «Quelle est donc cette belle
+ingénue? lui dit l'un d'eux.--Je ne la connais pas, dit froidement
+Octave; elle venait à Dieppe, nous avons voyagé ensemble; elle m'a
+offert une cigarette et nous sommes les meilleurs amis du monde;
+mais je n'ai vu ni son signalement, ni son dossier, ni ses états de
+service. Je crois qu'elle est encore à sa première campagne. Je n'en
+dirai rien, car je n'ai pas fait la guerre avec elle.»
+
+M. de Parisis s'assura que ses chevaux seraient bien logés et qu'ils
+auraient une bonne table; après quoi il monta, sans se faire prier, au
+troisième étage.
+
+Une demi-heure après, il se jetait à la mer. Une heure après, il
+écoutait sur la plage, en compagnie de quelques fumeurs, la musique du
+Casino, une vraie musique normande. A six heures, il dînait avec ces
+dames de la Cour, qui ne cessaient de l'interroger sur sa compagne de
+voyage. A huit heures, il était sur la jetée avec Violette, qui
+ne pouvait comprendre pourquoi la mer faisait tant de chemin sans
+avancer. A dix heures, il jouait aux jeux innocents avec les dames de
+la Cour. A onze heures, il improvisait un lansquenet. A minuit....
+
+Ici le romancier tourne la page.
+
+
+
+
+XXXI
+
+SUR LA PLAGE
+
+
+Le lendemain, Octave alla voir ses amis au spectacle des baigneuses.
+Ils avaient tous des lorgnettes et regardaient les jolies évolutions
+de ces dames, comme on regarde les danseuses à l'Opéra.
+
+On s'émerveillait d'un quadrige de naïades, des intrépides qui
+savaient nager et qui jouaient au volant; joli jeu, où le vent, la
+vague et l'imprévu font danser les joueuses.
+
+On entendait les cris et les rires. Gai tableau pour Isabey ou pour
+Ziem. La mer était bleue et perlée; quelques barques peuplaient
+l'horizon; le soleil, perdu dans les nuages transparents, répandait de
+vifs rayons sur les flots; les chevelures dénouées, ailes de corbeau
+et gerbes blondes, s'éparpillaient çà et là sur les vagues; la mer
+monta et rapprocha les joueuses: on s'arrachait les lorgnettes. Chaque
+fois que s'en allait la vague amoureuse, on surprenait à travers la
+gaze humide la fine ou fière sculpture du pied, de la main, du cou, de
+l'épaule d'une de ces dames.
+
+On affirma avec autorité que c'était le grand livre héraldique qui
+jouait au volant. On citait une duchesse, une marquise, une lady et
+une jeune fille de grand nom. Quel était l'enjeu?
+
+Octave de Parisis eût été quelque peu étonné si on lui eût dit que
+presque tout son jeu de cartes était là.--Il ne manquait que la dame
+de Pique.--Sans doute, parce qu'il l'avait retrouvée.
+
+Oui, la dame de Coeur, la dame de Carreau, la dame de Trèfle, elles
+étaient là toutes les trois qui se renvoyaient le volant.
+
+Dans l'après-midi, quand la plage est encore déserte, quelques
+curieuses réunies à quelques désoeuvrés chuchotèrent en voyant
+arriver, toute blanche comme un pastel, dans la plus adorable robe de
+linon, Mlle Violette de Parme un panier à la main.
+
+Elle alla s'asseoir près de l'orchestre, sous une tente solitaire.
+«Voyez donc comme elle se prélasse? dit une dame.--Non, dit une jeune
+fille, elle marche bien, voilà tout.--Vous appelez cela bien marcher!
+Elle va comme une tortue.--C'est là ce qui donne cette grâce
+nonchalante qui lui sied à ravir.»
+
+Il y avait là un rhétoricien qui osa comparer, en face de sa mère,
+Mlle Violette de Parme à un lys que le vent balance et à un cygne qui
+glisse sur un lac.
+
+Quand la compagne de voyage d'Octave se fut assise sur une de ces
+abominables chaises qui ornent la plage de Dieppe, elle regarda la
+mer et y perdit sa pensée. La mer a de si grandes éloquences, qu'elle
+parle à toutes les âmes, même aux plus simples; elle ouvre dans la
+pensée je ne sais quels horizons inattendus. C'est un livre écrit en
+hébreu, mais les caractères ont des figures expressives qui disent
+mille choses étranges. Jusqu'ici, Victor Hugo seul a osé illustrer ce
+beau livre. Mais l'âme la moins illuminée de poésie n'est pas tout à
+fait étrangère aux sublimités de cette langue de l'infini.
+
+Je crois que Mlle Violette de Parme ne se jetait pas la tête la
+première dans l'abîme des rêveries; elle regardait en curieuse les
+embarcations légères tout émaillées de robes et de casaques rouges,
+blanches, orange; elle regardait les mouettes qui venaient se perdre
+dans la vague pour piper leur goûter.
+
+Tout à coup, comme si l'amour du travail fût une habitude invincible
+chez elle, elle prit dans son panier une tapisserie commencée et se
+mit à l'oeuvre sans presque lever les yeux, comme une écolière bien
+apprise. Elle filait un oiseau bleu couleur du temps.
+
+Comme le matin, Octave vint sur la plage; son nom bourdonnait à toutes
+les oreilles, mais il semblait très insouciant des contes débités sur
+lui. La raillerie des autres ne montait jamais «à la hauteur de son
+dédain.»
+
+Il alla saluer gravement Violette et il lui parla avec une certaine
+réserve; quiconque eût bien étudié, n'eût reconnu entre lui et elle
+qu'une amitié de passage qui ne viole pas les bienséances par des airs
+de familiarité à la mode dans le beau monde. Les voisines furent même
+édifiées par la conversation. «Eh bien! disait M. de Parisis, comment
+vous trouvez-vous à Dieppe? Est-ce que vous y ferez une saison?
+L'air de la mer vous va à ravir. Avez-vous reçu des lettres de votre
+famille?»
+
+Et Mlle Violette répondait: «Je ne m'ennuie pas, mais je n'ose me
+hasarder dans ces vagues furieuses. Je suis très contrariée de n'avoir
+pas reçu de lettres ce matin. Je vous ai dit que l'archidiacre avait
+la goutte. Je suis allée prier pour lui aux deux églises. Je ne sais
+pas si l'air de la mer me va bien, mais je sais que j'ai déjeuné
+comme quatre. Si vous voyez par là ma femme de chambre, dites-lui de
+m'apporter des pêches.»
+
+En un mot, une conversation irréprochable; j'oubliais de vous dire
+que Violette termina sa période par un adorable: «Tu sais que tu
+m'embêtes.»--Ce à quoi Octave répliqua: «Ce n'est pas étonnant, car je
+m'embête tant moi-même!» C'était le thermomètre de toute la plage.
+
+M. de Parisis ne prit pas racine auprès de sa maîtresse, il alla
+s'asseoir en face, contre le Casino, dans un groupe de jeunes femmes
+qu'il n'avait pas encore saluées à Dieppe. On ne manqua pas de lui
+demander ce que c'était que cette belle inconnue,--cette Ophélie de
+Shakespeare, peinte par un aquarelliste d'aujourd'hui, Chaplin ou
+Vidal--ou plutôt peinte par elle-même.
+
+Il continua son jeu; il ne la connaissait que pour avoir voyagé avec
+elle. C'était une jeune fille excentrique de la plus haute vertu
+qui craignait d'autant moins la vie à la diable qu'elle était plus
+vertueuse. Elle voyageait incognito comme les princesses; elle
+avait un frère zouave pontifical; un oncle archidiacre et une tante
+chanoinesse. Il désirait entrer un peu plus dans son intimité, mais
+il n'espérait pas franchir les limites des civilités puériles et
+honnêtes.
+
+Dans le groupe qui l'écoutait, il remarqua de prime abord une jeune
+fille qui avait un oiseau bleu sur son chapeau.
+
+Il reconnut la belle fille du bois de Boulogne et de l'Opéra dans
+cette blonde aux yeux noirs, d'une beauté étrange, qui n'avait aucun
+des caractères des beautés de convention, avec sa fierté si noble et
+si naturelle. Elle rappelait ces figures à la Corrège et à la Prudhon
+qui, à première vue, vous prennent l'âme comme le corps: un nuage de
+volupté dans la pureté idéale des yeux, sur la virginité des lèvres
+un aiguillon d'amour. On voudrait les aimer avec violence et avec
+douceur; on voudrait vivre et mourir pour elles. C'est le mariage
+le plus profond et le plus impénétrable des sens et de l'esprit,
+l'étreinte des bras et l'expansion du coeur.
+
+C'était la première fois que Parisis voyait sa cousine de si près.
+Naturellement il ne se doutait pas qu'il avait devant lui la
+Marguerite des Marguerites, ni la Dame de Coeur.
+
+Elle aussi filait de la laine comme Mlle Violette. Singulier
+rapprochement! pendant que Mlle Violette filait un oiseau bleu, Mlle
+Geneviève de La Chastaigneraye filait un bouquet de violettes.
+
+Quoique la jeune fille semblât ne pas écouter les propos de M. de
+Parisis, elle entendait mot à mot et souriait du coin des lèvres.
+
+Parmi les dames qui étaient autour d'elle, la marquise de
+Fontaneilles, la duchesse de Hauteroche et lady Harrisson furent
+saluées à cet instant par deux jeunes gens qui, ne connaissant pas M.
+de Parisis, allaient passer outre. Mais, sans doute, ils étaient de
+bonne prise ou de bonne rencontre, car les trois dames se levèrent
+soudainement comme si elles eussent obéi à la même idée. Mlle de La
+Chastaigneraye se trouva donc seule un moment avec M. de Parisis.
+«Mademoiselle,--si je puis m'exprimer ainsi,--dit Octave gravement,
+voulez-vous me dire pourquoi vous avez souri si malicieusement quand
+j'ai parlé?--Monsieur, dit Geneviève, j'ai souri comme cela m'arrive
+chaque fois que je vais à la comédie.--Je suis donc un comédien?--Oui,
+monsieur.
+
+Quand vous parlez à des comédiennes ou à des femmes familières aux
+planches du monde, qui ont appris comme vous l'art de parler pour
+déguiser leurs pensées, vous avez la chance d'être cru sur paroles:
+elles ont tant de fois brouillé le mensonge avec la vérité, qu'elles
+ne savent plus reconnaître le vrai du faux. Mais moi qui, dans la
+vie, ne suis pas encore entrée en scène, même pour jouer la dernière
+ingénue, j'ai traduit ce que vous avez dit dans la vraie langue des
+coeurs simples.--De grâce, Mademoiselle, donnez-moi votre traduction.»
+
+Geneviève regarda du côté des trois dames. «Je veux bien, dit-elle
+sans se faire prier; je commence par vous avertir que je sais
+la géographie du monde sans avoir beaucoup voyagé sur la carte
+parisienne. Or, du premier coup, je reconnais le caractère des
+nationalités. Ainsi, je ne confondrai jamais une femme du monde avec
+une femme du demi-monde, quoiqu'elles se confondent si bien entre
+elles par les panaches du langage et des chiffons; je ne confondrai
+pas davantage une femme du demi-monde avec une demoiselle qui n'est
+pas tout du monde, quels que soient les grands airs et le bel esprit
+de celle-ci. Voilà pourquoi, monsieur, je vais traduire ainsi ce
+que vous avez dit tout à l'heure: «Cette jeune fille n'est pas
+excentrique, puisqu'elle ressemble à toutes ses pareilles; elle n'est
+pas de la plus haute vertu, parce qu'elle n'est pas de la vertu,
+d'ailleurs la vertu n'est ni haute ni basse. Si elle craint d'autant
+moins la vie à la diable, c'est qu'elle est toujours affichée. Elle ne
+voyage pas incognito, puisqu'elle n'a pas de nom; si elle voyage comme
+les princesses, c'est que c'est une princesse de théâtre. Elle n'a pas
+de frère zouave au service du pape, ni d'oncle archidiacre au service
+de Dieu, ni de tante chanoinesse au service des pauvres. Vous ne
+désirez pas entrer dans son intimité, vous désirez en sortir, mais
+les hommes ne savent jamais battre en retraite dans ces batailles
+perdues.» Voilà, monsieur, ma traduction littérale.--Mademoiselle, si
+j'étais de mauvais goût, je dirais votre traduction libre; mais vous
+avez parlé si juste, partant si bien, que je serais indigne de vous
+répondre, si je prenais un masque avec vous. Dites-moi qui vous a
+donné cette pierre de touche?--Voyez-vous, on a beau faire pour
+enchâsser le strass, il se trahit lui-même en face du diamant. Ma
+pierre de touche, c'est mon coeur. Dans la jeunesse, l'âme est une
+petite goutte de rosée que Dieu a mise sur une pervenche ou sur une
+violette: la goutte de rosée réfléchit le ciel, elle voit tout,
+jusqu'à l'étoile la plus lointaine, jusqu'aux nuages les plus perdus.
+Mais quand vient le mauvais jour, la goutte de rosée tombe dans le
+torrent qui roule le sable des montagnes; elle ne voit plus que le
+chaos.--Vous avez raison, voilà pourquoi la jeunesse est une perle
+sans prix.»
+
+Et M. de Parisis ajouta: «Mais dites-moi, mademoiselle, à quelle école
+avez-vous été?--A l'école de Dieu.» En disant ces mots, Mlle de La
+Chastaigneraye leva ses grands yeux veloutés sur M. de Parisis.
+C'était le regard de la vertu même. Ces beaux yeux noirs, vaillamment
+ouverts et doucement ombragés par de longs cils, répandaient une si
+divine expression de candeur, que M. de Parisis fut atteint au fond
+de l'âme. Lui que tant de femmes avaient regardé avec amour, avec
+volupté, avec passion, il tressaillit, comme atteint d'une émotion
+jusque-là inconnue. Il avait toujours nié ce qu'il appelait la beauté
+et le charme des pensionnaires: il reconnut qu'il avait nié la
+première moitié de la femme.
+
+Geneviève regardait Violette à la dérobée. «Eh bien! dit-elle tout à
+coup, je me trompais tout à l'heure, cette demoiselle a un grand
+air et ne ressemble pas à ses pareilles.--Non, car elle vous
+ressemble--par la figure--dit Parisis.»
+
+Les trois dames revinrent s'asseoir «Eh bien! M. de Parisis, dit la
+duchesse, vous avez déposé votre carte sur la chaise de notre belle
+amie. Je vous avertis que c'est une carte perdue, car son coeur ne
+reçoit personne, même dans l'antichambre.»
+
+Survint une visite. M. de Parisis se rapprocha de Geneviève. «Je n'ose
+pas, lui dit-il doucement et avec un sentiment de mélancolie, mettre
+ma carte à vos pieds. Je suis comme le voyageur qui cueillerait bien
+une fleur sauvage dans le ravin, mais qui ne la cueille pas pour ne
+pas faire tomber la goutte de rosée dans l'abîme.»
+
+Mlle de La Chastaigneraye rougit et pâlit; pour la première fois de sa
+vie, elle saisit son éventail et le passa devant sa figure.
+
+Octave de Parisis regardait Geneviève avec adoration: il lui sembla
+qu'un rayon descendait dans son âme et y répandait une lumière toute
+divine. «A propos, dit la marquise de Fontaneilles, qui avait voulu
+réserver son effet, je ne vous ai pas présenté à Mlle Geneviève de la
+Chastaigneraye.--De La Chastaigneraye!» s'écria M. de Parisis.
+
+Il se leva et s'inclina: «Mademoiselle, vous êtes ma cousine; moi je
+vous présente M. Octave de Parisis; car vous ne m'avez jamais vu.»
+Geneviève, qui jusqu'à ce jour n'avait pas menti, ne s'en acquitta pas
+trop mal: «Je vous ai vu, monsieur mon cousin, mais c'est du plus loin
+qu'il m'en souvienne.--Ma cousine, il faut que je vous embrasse!»
+Geneviève, très émue, essaya de railler.--«Oh! mon cousin, devant
+la mer, que dira le flux?--Le flux reculera épouvanté,» dit Mme de
+Hauteroche.
+
+On s'embrassa vaillamment, ce qui n'eût pas peu surpris Mile Violette
+de Parme, si elle n'eût alors regardé un grand d'Espagne qui fumait
+pour elle. Cigare d'Espagne de première classe! Parisis parla de sa
+tante, du séjour à Paris, de son regret de n'avoir pas vu Geneviève.
+«Moi, mon cousin, je vous voyais tous les jours.--Où donc?--Partout.
+Au Bois, à la Cour, à l'Opéra.--Ah! oui, je me souviens. Il fallait
+donc me dire que j'avais la plus belle cousine du monde!--Il fallait
+le deviner.--Expliquez-moi, ma cousine, par quel miracle nous nous
+retrouvons ainsi, nous qui sommes Bourguignons, sur cette plage
+normande, comme des naufragés.--Rien ne s'explique, mon cousin; il est
+impossible de trouver un sens aux grands événements qui bouleversent
+le monde: comment voulez-vous savoir pourquoi nous nous rencontrons
+ici? Je suppose que ce n'est pas pour me voir que vous y êtes venu.»
+
+Geneviève jeta un rapide regard vers Mlle Violette. «Je vais vous le
+dire, pourquoi vous êtes ici tous les deux, reprit Mme de Hauteroche:
+c'était écrit là-haut; c'est la destinée qui a marqué votre rencontre
+à Dieppe; je ne suis pas une tireuse de cartes, mais je lis dans les
+astres--et dans les coeurs.»
+
+On entama une causerie à perte de vue sur le hasard et sur la
+destinée. Personne ne fut convaincu; tout s'évanouit dans les notes
+harmonieuses de la valse de Faust, qui se maria amoureusement aux
+hymnes de la mer.
+
+M. de Parisis avait tenu bon, malgré les signes de Violette; mais
+Violette ayant brisé son éventail, il jugea qu'il ne lui restait que
+le temps d'aller à elle. Il salua les dames, tout en disant: «Nous
+reparlerons de cela.» En allant vers Violette, il murmura: «Quel
+malheur que Geneviève soit ma cousine!»
+
+Il lui sembla que tout son amour était déjà tombé à la mer. Le coeur
+aime l'inconnu; a beau aimer qui vient de loin. «On n'a jamais aimé sa
+cousine,» reprit-il.
+
+Violette fit une scène. Il dîna avec elle pour l'apaiser. Mais il
+était distrait. Violette lui demanda s'il se croyait toujours au bord
+de la mer avec les femmes comme il faut. «Chut! dit Octave, pas un mot
+sur ces dames.» Violette parla plus haut et débita des malices sur les
+grandes dames qui prennent aux petites leurs modes et leurs amants.
+Octave se fâcha et sortit seul pour aller fumer sur la jetée. Quand il
+revint, une demi-heure après, on lui dit que Violette était partie par
+le train de huit heures avec le grand d'Espagne. «Tant mieux!» dit-il.
+Ce fut son premier mot. Son second mot fut: Tant pis.
+
+Violette était partie désolée, furieuse et jalouse. Elle croyait se
+venger.
+
+Le duc de Parisis alla au concert du soir, espérant trouver sa cousine
+Geneviève avec Mme de Fontanelles et ses autres amies. Geneviève et la
+marquise étaient parties comme Violette par le train de huit heures.
+
+Il ne prit pas racine à Dieppe. Il partit par le train de minuit.
+
+Il ne chercha pas Violette. Et pourtant il l'eût trouvée seule chez
+elle, éplorée et désespérée.
+
+Dans son souvenir, il voyait du même regard Geneviève et Violette.
+«On dirait deux soeurs tant elles ont le même air,» murmura-t-il. Les
+ai-je perdues toutes les deux?
+
+Il courut chez la marquise de Fontaneilles, où il apprit que Mlle
+de La Chastaigneraye était allée rejoindre sa tante au château de
+Champauvert sans s'arrêter à Paris. Mlle Régine de Parisis, tombée
+malade, avait rappelé sa nièce par un télégramme. «J'irai voir ma
+tante,» dit le duc de Parisis en pensant à Geneviève.
+
+
+
+
+XXXII
+
+LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE RÉGINE DE PARISIS
+
+
+Mademoiselle Régine de Parisis avait été prise par une pleurésie
+dans son parc un jour d'orage; le médecin de Champauvert, qui était
+pourtant un médecin _Tant mieux_, lui parut inquiet. Elle se résigna
+saintement à mourir, mais elle ne voulait pas mourir seule.
+
+Dès le retour de Geneviève, le médecin l'avertit qu'elle allait perdre
+sa tante. «Je meurs contente, dit la vieille demoiselle en essayant
+de soulever sa main pour repousser Geneviève, comme si elle eût peur
+d'être étouffée par ses embrassements. Prends garde! l'air me manque,
+je ne respire plus.» Et regardant sa nièce avec cette belle joie des
+coeurs aimés qui se retrouvent: «C'est fini, ma pauvre Geneviève! Je
+ne te reverrai plus bientôt, toi que j'ai bien aimée! Mais, enfin,
+je me console déjà, je meurs en Dieu et je trouverai d'autres anges
+là-haut.»
+
+Naturellement, Geneviève voulut convaincre sa tante qu'elle n'était
+pas malade. «Si, si, si, je suis malade. La preuve, c'est que j'ai
+fait mon dernier testament.--Votre dernier testament, ma tante!
+Pourquoi faire?--Pourquoi faire? pour faire le bien. Je connais mon
+monde; il y a ceux qui m'aiment, et il y a ceux qui aiment mon argent.
+Pour ceux-là, je t'en réponds, ce sera un amour platonique; mais pour
+toi....» Mlle de Parisis essuya deux larmes. «Tiens, reprit-elle,
+prends ma boîte à ouvrage.» Geneviève prit la boîte à ouvrage et
+voulut la donner à sa tante. «Non, regarde dedans.... C'est cela.
+Prends ce papier et lis-le.... C'est un billet de cinq millions cela!
+Leur banque de France a beau cuver son or depuis 1830, elle n'en
+délivre pas encore de pareils.» Geneviève ne voulait pas prendre le
+testament. «Je comprends, dit-elle, ton amour pour moi ne se paie pas
+avec des millions. Tu as été ma jeunesse quand j'étais déjà vieille;
+tu as été mon sourire, tu as été ma joie: Je te bénis!» La jeune
+fille tomba agenouillée sous ce dernier mot. «Et Octave? dit-elle en
+relevant sa belle tête.--Octave! Eh bien! il viendra te demander ta
+main, et il aura cinq millions, sans compter tous les trésors de ton
+coeur.--Vous ne connaissez pas Octave, ma tante, si vous voulez qu'il
+ne m'épouse jamais, il faut me faire riche.--Mais tu ne sais donc pas
+qu'il est aux trois quarts ruiné. Je m'en lave les mains.--Mais, ma
+tante, si vous saviez comme il est chevaleresque. Ses amis lui coûtent
+cher. Sans Octave, celui qu'ils appellent le prince Bleu vivrait à
+Clichy depuis longtemps. Tout l'argent qu'il a gagné aux courses,
+il l'a peut-être donné aux pauvres; or, Dieu sait si cet argent des
+courses le ruinait. C'est à qui gagne perd.--Tais-toi donc, ma belle!
+Si Octave a donné aux pauvres, c'est qu'à Paris les pauvres sont des
+femmes,--et quelles femmes!»
+
+Geneviève avait recueilli dans son voyage à Paris quelques belles
+actions anonymes d'Octave. Elle les dit à sa tante, en leur donnant
+une grandeur toute épique. «Allons! allons! dit Mlle de Parisis,
+tout cela est bien; mais plus naturel à un Parisis? Ne faut-il pas
+canoniser Octave pour avoir ouvert ses mains pleines d'or! Pour moi,
+je ne lui pardonne pas de ne pas t'avoir épousée sur ma prière.--Mais,
+ma tante, n'oubliez pas la légende des Parisis.»
+
+Geneviève conta à sa tante la rencontre sur la plage de Dieppe: «Je
+vous jure, ma tante, que je serai la duchesse de Parisis si vous me
+faites pauvre.» Tout en parlant, Geneviève avait apporté une plume
+trempée d'encre et une belle feuille de papier. «Écrivez, ma tante.
+--Que veux-tu que j'écrive?»
+
+Geneviève dicta un tout autre testament à sa tante qui murmura:
+«--J'écris, mais je ne signerai pas. Je veux faire une surprise pour
+pouvoir rire après ma mort.»
+
+La vieille demoiselle mourut le lendemain dans l'après-midi. Geneviève
+donna l'ordre d'envoyer des dépêches télégraphiques à toute la
+famille, mais elle dicta elle-même le billet à Octave:
+
+ M. Octave de Parisis, avenue de l'Impératrice, à Paris. Ma tante
+ vient de mourir; je suis désespérée et vous ne viendrez pas!
+
+ GENEVIÈVE.
+
+Octave, absent, ne reçut le télégramme que le surlendemain. Aussi,
+n'arriva-t-il à Champauvert qu'à l'heure des funérailles. Le soir,
+il embrassa fraternellement Geneviève et alla coucher au château de
+Parisis.
+
+Quand le matin il salua la sépulture de sa famille, il lui sembla
+qu'il assistait encore à des funérailles, tant il retrouva vivant le
+souvenir des siens.
+
+On vint le chercher à midi, pour commencer l'inventaire des papiers
+de la succession de sa tante Régine; il avait voulu d'abord se faire
+représenter, mais le juge de paix et le notaire avaient insisté pour
+qu'il fût là à cause des innombrables testaments ou codicilles que sa
+tante railleuse s'était amusée à faire.
+
+C'était la toile de Pénélope. Cette femme, qui avait passé sa vie sans
+faire un pas, tout occupée à prier Dieu et à mettre une pièce d'or sur
+une pièce d'or, avait beaucoup vécu par le rêve. L'action ne l'avait
+jamais tentée; son amour pour l'argent était un amour tout platonique,
+puisqu'elle le cachait et ne s'en servait pas. Mais une de ses plus
+grandes distractions était de rêver à toutes les aventures de voyage,
+à toutes les bonnes oeuvres, à toutes les féeries qu'elle pourrait
+réaliser avec les mains pleines d'or. En ces dernières années, elle
+n'avait plus songé qu'à ses héritiers. Chaque fois qu'elle faisait
+un testament, c'était pour suivre de la pensée dans l'avenir les
+évolutions de sa fortune. Jamais on n'avait tant tourmenté le papier
+timbré; mais on ne joue pas tous les jours avec cinq millions.
+
+On savait dans le pays que Mlle Régine de Parisis recommençait
+toujours l'oeuvre de ses dernières volontés; elle ne s'en cachait
+pas d'ailleurs, elle disait à tout le monde qu'elle léguerait des
+surprises. Son seul chagrin, dans l'idée de la mort, c'était de ne pas
+pouvoir soulever la tête dans son tombeau pour voir la figure de ses
+héritiers.
+
+Octave de Parisis, quoiqu'il fût le vrai chef de la famille, paraissait
+avoir bien moins de chances qu'aucun autre à cet héritage. Il n'était
+jamais venu voir sa tante, il lui écrivait, à peine une fois l'an, des
+lettres de quatre lignes, d'un tour charmant, il est vrai, mais trop
+sommaires en vérité. Comme celle-ci qu'on retrouva dans la correspon-
+dance de la tante Régine:
+
+
+ «Bonjour ma tante! Adieu ma tante!
+
+ «Quel bonheur d'avoir une tante comme vous, et quel malheur de
+ ne la voir jamais! J'ai votre portrait et je vous parle tous les
+ matins; vous me dites des choses qui me vont au coeur; je jure
+ tous les soirs que j'irai me jeter dans vos bras, mais je ne
+ suis qu'un neveu dénaturé, et je mérite vos malédictions! Avec
+ lesquelles je vous embrasse._
+
+ «OCTAVE DE PARISIS.»
+
+Après tout, avec une tante fantasque comme celle-là, cette lettre
+était peut-être un vrai titre à l'héritage. Un héritier vulgaire eût
+écrit des platitudes au moins douze fois l'an.
+
+Le dernier hiver, comme on sait, Parisis avait vu sa tante à Paris,
+mais il ne lui avait pas fait les caresses d'un héritier présomptif.
+Une fois il avait refusé de dîner avec elle, une fois seulement il
+avait trouvé une heure de loisir pour prendre le thé, sachant d'avance
+que Geneviève ne serait pas là. Il avait été jusqu'à faire le
+reversis; mais il n'était pas homme à prendre de bonnes habitudes;
+rien n'avait pu le décider à retourner chez sa tante, un peu parce
+qu'il ne trouvait jamais une heure pour bien faire, un peu beaucoup
+dans la peur de rencontrer sa cousine.
+
+Il ne désespérait pourtant pas de sa part d'héritage. Il représentait
+à lui seul le beau nom de Parisis: sa tante n'avait pu vouloir
+déshériter son nom.
+
+On commença l'inventaire des papiers. Il y avait cinq héritiers
+directs: Octave de Parisis; Mlle Geneviève de La Chastaigneraye; un
+jeune lieutenant de vaisseau, absent pour le service de l'empereur;
+deux petites filles qui étaient au couvent et que représentait un
+second notaire; et enfin Mme de Portien, une Parisis qui s'était
+encanaillée.
+
+Cette femme n'était aimée de qui que ce fût dans la contrée. Il y a
+dans toutes les familles l'image du bien et du mal. Geneviève était
+l'ange, Mme de Portien était le démon. Et ce n'était pas un joli
+démon.
+
+Le premier notaire apportait quatre testaments déposés en son étude;
+le quatrième détruisait naturellement les trois premiers. Octave
+demanda qu'ils fussent tous lus par ordre de date, pour montrer les
+diverses aspirations de la testatrice.
+
+Dans le premier testament, Mlle de Parisis ne dérangeait presque rien
+à l'esprit de la loi; elle se contentait de faire quelques legs
+aux pauvres du pays. Dans le second, elle donnait le donjon de La
+Roche-l'Épine à son neveu Octave de Parisis, à la charge par lui d'en
+remettre les revenus à l'hospice de Tonnerre où elle avait failli se
+faire soeur de charité. Dans le troisième, elle donnait un million
+hors part à sa nièce Geneviève de La Chastaigneraye. Dans le
+quatrième, ce million passait aux deux petites orphelines.
+
+Le notaire ne connaissait pas d'autres testaments. Il remua beaucoup
+de parchemins, des titres de la terre de Champauvert et de La
+Roche-l'Épine. Pendant qu'il semblait chercher, Octave et Geneviève se
+regardaient avec un sourire de quiétude.
+
+Des cinq héritiers, Octave et Geneviève étaient les seuls qui fussent,
+comme on dit, intéressants. Et, en effet, c'étaient les seuls pauvres.
+Geneviève n'avait rien; Octave n'avait plus rien, à moins que les
+mines des Cordillères ne se rouvrissent pour lui par miracle.
+
+Pourquoi la tante avait-elle abandonné sa nièce dans le quatrième
+testament? C'était inexplicable. Geneviève était l'ange, le charme,
+le sourire de sa vie; elle était là toujours qui lui donnait son bras
+pour se promener, sa voix pour lire, sa gaieté pour la réconforter.
+La jeune fille avait pourtant ses heures de rêverie, ses mouvements
+fantasques, ses tristesses soudaines. En certains jours, elle avait
+pu blesser sa tante sans y penser. «Quelle est la date du quatrième
+testament? demanda tout à coup Geneviève.--Deux août, répondit le
+notaire.--Ah! oui, je comprends,» reprit Mlle de La Chastaigneraye.
+
+Elle se tourna vers Octave: «Vous rappelez-vous notre rencontre à
+Dieppe?--Si je me la rappelle! Pas un mot tombé de vos lèvres ce
+jour-là n'a été oublié par mon coeur.--C'est beau de me dire cela à
+l'heure où je suis déshéritée. Eh bien! figurez-vous, mon cher cousin,
+que ce jour-là ma tante, qui ne m'avait accordé que quinze jours,
+m'a déshéritée parce que le dix-septième jour je n'étais pas encore
+retournée chez elle. Mais rassurez-vous, il y a d'autres testaments,
+je n'en doute pas.»
+
+A cet instant même, le notaire venait d'en trouver un sous une
+enveloppe qui portait ces mots: _Papiers précieux_.
+
+Ce testament voulait que la fortune fût partagée selon les droits de
+chacun, quand Mlle Geneviève de La Chastaigneraye aurait pris d'abord
+le donjon de La Roche-l'Épine, les fermes qui en dépendaient et tous
+les loyers en retard. Les deux petites filles auraient pour elles,
+outre leurs parts naturelles, les bijoux, les perles et les diamants,
+cent mille francs à peine.
+
+Je ne parle pas du codicille qu'on trouva dans la même enveloppe,
+il ne renfermait que des legs minimes, au curé de Champauvert et au
+médecin de la Roche-l'Épine.
+
+Octave commençait à désespérer, il voyait bien, par la lecture de tous
+ces testaments, où son nom était à peine prononcé pour des bagatelles,
+que ce n'était pas à Champauvert qu'il retrouverait une fortune. «Au
+moins, se disait-il, je serais consolé si la meilleure part revenait
+à ma belle cousine.» «Je sais un autre testament, dit tout à coup
+Geneviève, je ne l'ai pas lu, mais j'ai vu ma tante qui, déjà malade,
+l'écrivait d'une main tremblante.--Où est-il? demanda le notaire.--Je
+crois qu'il est dans la boîte à ouvrage qui a été enfermée dans
+l'armoire aux bijoux.
+
+On leva les scellés de l'armoire aux bijoux, on l'ouvrit avec quelque
+émotion, on y trouva non seulement le testament indiqué par Geneviève,
+mais deux autres encore.»
+
+Le notaire éleva la voix. «Je lirai les autres testaments tout à
+l'heure, mais je vais lire celui-ci dont la date indique que c'est la
+dernière et suprême volonté de Mlle Régine de Parisis.»
+
+Et il lut tout haut:
+
+ «Ceci est mon testament.
+
+ «Je donne mon âme à Dieu. Que la terre soit légère à mon corps!
+
+ «J'institue pour ma légataire universelle Mlle Anne-Geneviève de
+ La Chastaigneraye, ma nièce bien-aimée, qui a été pour moi une
+ fille, qui a été pour moi un ange. Elle disposera de toute ma
+ fortune sans aucune réserve; de tous mes biens, meubles et
+ immeubles, quels qu'ils soient, à la charge par elle de donner
+ cent mille francs à chacun de mes héritiers naturels.
+
+ «Tous les ans, le jour de ma fête, soit qu'elle habite Paris ou
+ Champauvert, ou tout autre pays, elle prendra deux poignées d'or
+ dans ses petites mains en allant à la messe pour le premier pauvre
+ qu'elle rencontrera.
+
+ «Je donne mon livre d'Heures à mon cher neveu Octave de Parisis.
+
+ «Telles sont mes dernières volontés. Champauvert, ce 3 août 1867.
+
+ «ANGÉLIQUE-RÉGINE DE PARISIS.»
+
+Après la lecture de ce testament, il se fit un grand silence. Tout le
+monde fut convaincu que c'était le dernier mot.
+
+Octave se leva solennellement, prit les mains de sa cousine, la baisa
+sur le front et lui dit d'une voix haute: «Ma chère Geneviève, voilà
+ce qui s'appelle de la justice; je crois que personne ici ne s'avisera
+de réclamer contre les dernières volontés de ma tante; ce qui est
+écrit ici est écrit là-haut.»
+
+Ces paroles firent une grande impression: on sentait qu'elles étaient
+dites du fond du coeur. Octave avait de trop nobles sentiments pour
+jouer à l'hypocrisie. Sa tante lui eût laissé un million qu'il n'eût
+pas trouvé cela mal: mais quoiqu'elle ne lui laissât que cent mille
+francs, de quoi vivre cent jours, il trouva cela bien.
+
+Mme de Portien n'était pas à cette hauteur, il lui fut impossible de
+cacher son chagrin et son dépit. Elle hasarda quelques mots tout à
+fait dignes d'elle; il lui semblait que les testaments les meilleurs
+ne sont pas bons; puisque la loi a réglé les successions, on avait
+toujours tort de violer, par le caprice d'un moment, les règles
+immuables de la loi et de la nature; dans un pareil héritage,
+puisqu'il y avait cinq héritiers et cinq millions, le mieux eût été de
+laisser aller tout naturellement un million à chaque héritier; enfin
+elle ne désespérait pas de voir Mlle Geneviève de La Chastaigneraye se
+contenter de quelques avantages comme le donjon de La Roche-l'Épine
+qu'elle aimait beaucoup, et abandonner à ses cousines et à ses cousins
+une part plus sérieuse que les cent mille francs indiqués par le
+testament.
+
+Octave reprit la parole. Il ne comprenait rien à ce que disait sa
+cousine Portien; quand un testament était fait, c'était la loi,
+puisque la loi autorise les testaments.
+
+La cousine Portien répliqua qu'elle était bien sûre que Geneviève
+ne pensait pas comme Octave. Geneviève ne dit pas un mot. Sa figure
+sibyllique n'exprimait pas sa pensée. Elle admirait Octave et
+savourait dans son coeur toutes les joies de son admiration. Elle
+avait subi trop de rebuffades de sa cousine Portien pour s'attendrir
+sur le désespoir de cette femme qui ne pardonnait à personne sa
+mésalliance.
+
+La vacation avait été fort longue. Le notaire dit qu'il allait lever
+la séance pour faire enregistrer le testament. «Et si on en retrouve
+un autre? dit Mme de Portien.--Cela n'est pas impossible, dit le
+notaire des deux orphelines.--Non, répondit Geneviève; après ce
+testament, ma tante Régine ne m'a plus demandé la plume qu'une seule
+fois.--Eh bien! dit Mme de Portien, c'était peut-être pour écrire ses
+dernières volontés.--Non, ma cousine.»
+
+Cette fois, Geneviève ne put masquer son émotion. Elle reprit: «Ç'a
+été pour me dire adieu, car elle ne pouvait plus parler.»
+
+Comme Octave était près d'elle, elle lui dit tout bas: «Le
+croiriez-vous! cette nuit....» Elle se tut. «Non, reprit-elle, je ne
+veux rien dire.»
+
+Le dîner avait été préparé pour les héritiers, les notaires et le curé
+de la Roche-l'Épine. Mme de Portien dit qu'elle était attendue et
+demanda sa calèche; le premier notaire, qui s'intéressait surtout au
+lieutenant de vaisseau, dit qu'il devait faire signer ce jour-là un
+contrat de mariage et demanda son cheval; le second notaire, qui
+représentait les orphelines, ne savait quelle figure faire et demanda
+sa canne.
+
+Il ne resta pour dîner que Parisis et Mlle de la Chastaigneraye.
+
+Le curé se fit attendre. Le cousin et la cousine se promenèrent un
+instant dans le parc sous les grands châtaigniers. «Quelle belle
+solitude, dit Octave, comme on serait heureux ici!»
+
+Il se tourna vers sa cousine: «Si on n'était pas seul!--Oui, mon
+cousin, mais le bonheur n'est pas de ce monde.--Vous avez bien raison,
+ma cousine.»
+
+Il lui prit la main. «Et pourtant, quand je songe que si ma tante
+m'avait donné sa fortune, je me fusse peut-être jeté à vos genoux
+pour vous prier d'être ma femme!--Peut-être! mais voilà le malheur,
+dit avec un charmant sourire Mlle de La Chastaigneraye, je vous
+aurais dit? «Relevez-vous, et allez-vous-en, mon cousin. Les La
+Chastaigneraye sont aussi fiers que les Parisis. Par exemple, si
+je vous donnais ma main pleine de cinq millions, vous ne la
+voudriez pas, n'est-ce pas, mon cousin?--Non, non, non, ma cousine.
+--Eh bien! parlons politique.»
+
+
+
+
+XXXIII
+
+LA DAME BLANCHE
+
+
+Octave et Geneviève causaient encore politique quand survint M. le
+curé.
+
+C'était une bonne âme de curé, qui croyait à Dieu sans savoir
+pourquoi. Il n'avait jamais bien compris l'Évangile; il ne s'égarait
+pas dans les subtilités de la théologie. Il prêchait sans savoir ce
+qu'il disait, hormis qu'il prêchait le bien. Il n'aurait pas tué une
+mouche, mais il voyait tomber avec un vif plaisir, au temps de la
+chasse, les lièvres, les perdreaux et les cailles, s'il devait en
+avoir sa part. Par exemple, il n'était pas si bon apôtre aux chasseurs
+qui ne payaient pas la dîme. Il allait tous les jours, comme Louis
+XIV, émietter du pain aux carpes de sa pièce d'eau et aux poules de sa
+basse-cour, mais il les mangeait sans regret. Il était né gourmand
+et n'avait pas songé que ce péché de gourmandise, mortel pour ses
+paroissiens, pouvait le conduire tout droit en enfer. D'ailleurs, bon
+aux pauvres, même quand il n'avait pas dîné. Au demeurant, le meilleur
+curé du monde.
+
+A peine eut-il salué Parisis et sa cousine, qu'il tira sa montre,
+ce qui voulait dire qu'il était l'heure de se mettre à table. «Oui,
+monsieur le curé, dit Geneviève; mais nous vous attendions.--Que
+voulez-vous? c'est le catéchisme. Ces pauvres enfants, il faut leur
+corner la sainte vérité comme à des boeufs.»
+
+Et le curé marcha en avant.
+
+Octave eût envoyé de bon coeur le curé au diable.» Rassurez-vous,
+lui dit Mlle de La Chastaigneraye, il y a une âme dans cette figure
+enluminée. Il a de l'esprit à ses heures. D'ailleurs, ma tante
+l'aimait beaucoup. Vous voyez déjà qu'il a un beau caractère: il
+croyait hériter, il sait déjà qu'il n'a rien, et n'en est pas moins
+gai.»
+
+Geneviève ne put retenir ce mot: «Il est vrai qu'il va se mettre à
+table.»--Quand ce serait un ange, ma cousine, je ne lui en voudrais
+pas moins de rompre notre tête-à-tête?--Est-ce que vous vous imaginiez
+que nous allions dîner en tête-à-tête?--Pourquoi pas? Je ne suis pas
+venu ici pour aller dans le monde.--Eh bien! mon cousin, il faut en
+prendre votre parti; mais vous dînerez non-seulement en compagnie du
+curé de La Roche-l'Épine, mais aussi en compagnie d'une jeune personne
+qui a quatre fois vingt ans, une amie de ma tante, une Minerve qui me
+prend aujourd'hui sous son égide.» Parisis fit une effroyable grimace.
+«Voyons, n'ayez pas peur. ô homme sans principes! je ne vous placerai
+pas à côté d'elle, je vous ferai une surprise.»
+
+A cet instant, la surprise apparut sur le perron.
+
+C'était une jeune fille d'un château voisin, qui était venue à
+Champauvert pour les funérailles de Mlle Régine de Parisis; Geneviève
+avait obtenu de la mère de cette jeune fille, Mme de Moncenac, qu'elle
+resterait un mois à Champauvert, où d'ailleurs Mme de Moncenac
+viendrait la voir souvent. «Qu'est-ce que cela?» demanda Octave avec
+effroi.--«Cela, mon cousin, c'est une Bourguignonne.»
+
+Mlle de Moncenac était rouge comme une cerise, petite, le nez
+retroussé, des pieds à dormir debout, des mains d'oie. Et ce beau
+corps avait été habillé par une couturière du village voisin. «Ma
+cousine, reprit Parisis, soyez assez bonne pour me placer à côté de
+votre Minerve.»
+
+On se mit à table, après les présentations. La conversation s'établit
+entre le curé, Geneviève et Octave. La vieille demoiselle et la jeune
+fille babillèrent ensemble des modes nouvelles; le curé débita une
+parabole fort ingénieuse pour faire entendre à Octave et à Geneviève
+qu'ils devraient bien à eux deux rétablir les splendeurs de la
+Roche-l'Épine, de Champauvert, de Belle-Fontaine et de Parisis. Autant
+de demeures seigneuriales qui n'avaient plus de seigneurs. Octave lui
+répondit qu'il aviserait; il allait partir pour le Pérou, d'où son
+père avait rapporté tant d'argent. La mine était presque épuisée,
+mais il ne désespérait pas d'y trouver encore une fortune. Il promit
+solennellement de restaurer, dans tout l'esprit du style gothique et
+de la renaissance, Belle-Fontaine et Parisis. Il ne doutait pas que
+Mlle Geneviève de la Chastaigneraye ne le devançât avec plus de
+goût et plus d'éclat dans la restauration de la Roche-L'Épine et de
+Champauvert.
+
+Octave demanda ses chevaux quand on servit le café. «Non, mon cousin,
+dit Geneviève; vous m'accorderez au moins cette faveur de passer
+vingt-quatre heures chez moi.--Oh! quel bonheur!» s'écria Mlle de
+Moncenac.
+
+Elle rougit encore, si c'est possible. Elle eut peur qu'on ne se fût
+mépris sur ce cri de joie qu'elle avait jeté, elle ajouta: «Quel
+bonheur que tu sois chez toi, Geneviève!--C'est précisément parce que
+vous êtes chez vous, ma cousine, que j'ai demandé mes chevaux sitôt.
+Que dirait ma cousine Portien? Elle dirait que je veux vous épouser
+pour vos millions.--Ma cousine Portien sait bien que vous ne voulez
+pas épouser une provinciale.--Je ne sais pas à Paris une Parisienne
+aussi parisienne que vous.--Eh bien! parisienne ou provinciale, je
+vous ordonne de rester ici jusqu'à demain après la messe. Et vous irez
+avec le livre d'heures de ma tante Régine. Et vous lirez la messe.
+J'ai mes idées, je ne veux pas que vous mouriez dans l'impénitence
+finale, je veux que vous fassiez votre salut. Vous commencerez demain
+votre belle action en venant avec moi à la messe, vous verrez quelle
+jolie église nous avons à Champauvert. Vous ne savez peut-être pas
+que ma tante y a fait merveilles; par exemple, vous y retrouverez
+l'admirable groupe de Bonassieux, représentant la Charité; jamais le
+ciseau d'or de la Renaissance en France ou en Italie n'a trouvé une
+plus maternelle et plus divine expression. Ce n'est pas tout, nous
+avons un beau vitrail de Maréchal et une Assomption de Cabanel, deux
+chefs-d'oeuvre. Ma tante ne donnait son argent qu'à Dieu.--Vous faites
+comme les papes, ma cousine, vous voulez me conduire au paradis par le
+chemin des artistes; vous avez raison, le trait d'union de l'homme
+à Dieu, c'est l'art.--Non, mon cousin, c'est l'amour.--L'amour!
+Lequel?--Demandez cela à M. le curé.»
+
+Le curé venait de voir avec passion sa seconde tasse de café. Il ne
+disait pas comme l'abbé de Voisenon: «Je ne tiens que chopine;» il
+redemandait toujours une seconde fois de tout ce qui passait sur la
+table, disant qu'il ne voulait pas contrarier la nature. Il essuya
+ses lèvres avec sa langue, parut se recueillir et répondit avec
+componction: «L'amour! je ferai un sermon là-dessus.»
+
+C'était sa manière de répondre à toutes les questions. «Pas si bête!
+dit Octave à Geneviève, car s'il eût parlé, il n'eût pas manqué de
+dire des sottises. Qui donc parlerait bien sur ce chapitre?--Si
+ce n'est les plus simples d'esprit comme moi, répondit Mlle de la
+Chastaigneraye.--Eh bien! ma cousine, pour devenir un simple d'esprit
+comme vous, je consens à aller à la messe demain à Champauvert. Je
+vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai trouvé Dieu dans
+son église; car à Paris, en vérité, hormis les jours d'enterrement,
+l'église n'est pas du tout catholique; on y va moins pour Dieu que
+pour ses créatures. Voilà pourquoi Dieu ne daigne pas s'y montrer. Je
+croirais bien plus à l'action divine dans les églises de village, si
+je croyais à quelque chose.»
+
+Sur ce mot, le curé dit les Grâces. Après quoi on se leva pour aller
+au salon. «Mon cousin, puisque vous êtes pris au trébuchet, vous allez
+faire le whist.--Ma cousine, j'ai juré que j'obéirais.--J'aime cette
+résignation; c'est déjà un renoncement et je ne désespère pas de votre
+salut.»
+
+A onze heures, après avoir perdu trois francs cinquante centimes,
+Octave, ému d'une pareille déveine, montait tout seul le grand
+escalier pour aller se coucher. Il connaissait déjà sa chambre.
+C'était la chambre d'honneur, une grande pièce tendue de perse
+ancienne où s'ennuyaient deux pastels, un monsieur et une dame du
+temps de la Régence, condamnés à perpétuité à faire ainsi bon ménage.
+Octave soupira en les regardant. «Ah! dit-il, s'ils descendaient de
+leurs cadres, en voilà deux qui me diraient le secret de la vie.»
+
+Des livres nouveaux et des gazettes variées parsemaient le guéridon.
+Naturellement Octave, qui avait quitté Paris depuis deux jours,
+chercha des nouvelles de Paris.
+
+Il avait déjà entrelu trois ou quatre journaux quand il ouvrit la
+croisée pour respirer l'air vif et écouter les rossignols, qu'il ne
+connaissait que par ouï-dire. Il n'entendit que le silence. Il ne
+savait pas que les rossignols ne chantent qu'au printemps, les
+paresseux! des ténors qui prennent neuf mois de congé!
+
+Octave ressentit toutefois un vrai plaisir à se perdre dans cette
+solitude immense qui ne l'avait jamais envahi. Ce parc, ces forêts,
+ces montagnes, ces horizons, ces étoiles, toutes ces éloquences
+émerveillaient son âme. La nature a des attractions et des forces
+qui dominent les plus rebelles. Octave comprit qu'il avait trop vécu
+jusque-là dans le tourbillon parisien; il rêva qu'il lui serait doux
+et salutaire de se retremper dans ces luxuriantes vallées de son pays
+natal, qui sont comme un exemplaire du Paradis perdu.
+
+Il y avait plus d'une heure qu'il était à la fenêtre, abîmé dans ses
+rêveries, quand il vit passer au loin, sous les arbres, un homme tout
+de noir habillé, comme vous et moi.
+
+Il s'imagina d'abord que c'était le curé de la Roche l'Épine qui
+s'était attardé dans le parc, mais il vit bientôt que l'homme était
+grand et souple. Et, d'ailleurs, son habit n'était pas une soutane.
+
+Il était plus de minuit. Minuit! une heure incroyable dans les
+provinces. Que pouvait faire à minuit cet homme dans le parc de
+Champauvert?
+
+Octave ne fut pas longtemps à adresser cette question indiscrète aux
+étoiles.
+
+Une blanche vision lui apparut errant aussi sous les arbres et
+marchant vers l'homme noir. «C'est impossible!» dit Octave avec une
+fureur subite.
+
+Il avait cru reconnaître Mlle de la Chastaigneraye.
+
+Il passa ses mains sur ses yeux pour mieux voir. Il ne vit plus
+rien. Il écouta, il n'entendit que le bruissement des feuilles.
+«Allons, allons, allons, dit le duc de Parisis, je deviens fou ou
+halluciné. Ce que c'est que de ne croire à rien!»
+
+
+
+
+XXXIV
+
+LA MESSE DE DON JUAN
+
+
+Le lendemain, quand Octave salua Geneviève, elle lui remit le livre
+d'Heures de sa tante Régine. «Votre salut est là, mais lisez toutes
+les pages,» lui dit-elle. Il était dix heures et demie. M. de Parisis
+et Mlle de la Chastaigneraye, suivis de la dame aux quatre-vingts
+printemps et de Mlle de Moncenac, faisaient leur entrée dans l'église
+de Champauvert. Tous les habitants du village se retournèrent et
+saluèrent comme si Dieu lui-même fût entré.
+
+Octave était distrait: il lui semblait avoir vu Violette errer autour
+du château. «Pourquoi serait-elle venue?» se demandait-il.
+
+Dans la chapelle de la Vierge, Mlle de la Chastaigneraye s'agenouilla
+devant une simple chaise rustique. «Si vous voulez, mon cousin, vous
+pouvez vous placer au banc d'honneur avec Mlle de Moncenac et Mme
+Brigitte qui sont des orgueilleuses. Moi je trouve que la plus belle
+place est la plus humble.»
+
+Octave se garda bien de quitter Geneviève.
+
+Il tenait à la main le livre d'Heures. Il voulait continuer la
+conversation, mais elle lui dit: «Mon cousin, ouvrez votre livre, si
+ce n'est pour vous, que ce soit pour ma tante. Lisez la messe en son
+souvenir, cela vous fera du bien.»
+
+Octave feuilleta le livre d'Heures.
+
+C'était un vieux missel à miniatures dignes d'un Musée de souverain ou
+d'un Trésor d'église. La calligraphie et les peintures étaient dignes
+de la plus belle période du XVe siècle. On n'avait jamais été plus
+hardi ni plus délicat, on n'avait jamais traduit avec plus de charme
+et plus d'onction les grandes pages de l'Evangile.
+
+Octave était tout à ce chef-d'oeuvre, quand un papier plié en quatre
+s'échappa du livre d'Heures et tomba à ses pieds. Il n'appela pas le
+suisse pour le ramasser, vous n'en doutez pas.
+
+Son coeur battit, son oeil s'illumina; il s'imagina, je ne sais
+pourquoi, que c'était un billet de Geneviève.
+
+Elle était si fantasque qu'elle avait voulu sans doute lui parler avec
+toute la solennité de l'Église et du livre d'Heures, comme si Dieu
+lui-même eût ainsi consacré ses paroles.
+
+Geneviève avait vu tomber le papier; tout en regardant dans son livre
+de messe, elle ne perdait pas un seul des mouvements d'Octave.
+
+Les femmes ont des yeux qui voient quand ils ne regardent pas.
+
+Octave se demanda s'il ouvrirait ce pli. Qui sait s'il était pour lui?
+Il n'osait se tourner vers sa cousine, comme s'il eût craint de voir
+son émotion. Car, enfin, si c'était un billet d'elle!
+
+Si c'était le secret de ce coeur qui ne se démasquait jamais!
+
+Octave déplia à moitié le papier; cela fit du bruit. Il lui sembla
+que Geneviève le regardait. Il se tourna vers elle: leurs yeux se
+rencontrèrent. Il n'aimait pas à jouer au mystère: «Vous avez vu,
+Geneviève?--Oui, j'ai vu un papier tomber du livre d'Heures, vous
+l'avez ramassé et vous ne l'avez pas lu.--Savez-vous pourquoi je ne
+l'ai pas lu? C'est qu'il ne m'appartient pas.
+
+--Vous vous trompez: N'est-il pas dans le livre d'Heures qui est bien
+à vous?»
+
+Octave ne se fit pas prier.
+
+Cette fois il était convaincu qu'il allait trouver quelque charmante
+surprise de Geneviève.
+
+Mais point. C'était une autre surprise. Octave regarda Geneviève d'un
+air désappointé.
+
+Mlle de la Chastaigneraye prit une voix très-douce: «Si c'est
+illisible, il ne faut pas en vouloir à ma tante, voyez-vous, car je
+crois bien qu'elle a écrit ceci à sa dernière heure.»
+
+Une émotion subite remua Octave; il comprit qu'il avait sous les yeux
+une des pages de sa destinée.
+
+M. de Parisis lut:
+
+ «Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. Que la
+ volonté de Dieu soit faîte dans le monde, et la mienne dans ma
+ famille.
+
+ «Ceci est mon testament.
+
+ «Reconnaissant que la meilleure part de ma fortune me vient des
+ générosités de mon frère, M. Raoul de Parisis, à son retour du
+ Pérou.
+
+ «Voulant que le grand nom de Parisis ne puisse déchoir.
+
+ «Moi, dame Angélique-Régine de Parisis, soussignée, je lègue toute
+ ma fortune, telle qu'elle s'étend et se comporte: mes châteaux,
+ mes terres, mes inscriptions de rentes, mes obligations de chemins
+ de fer, mes meubles et bijoux, à mon cher neveu Jean-Octave de
+ Parisis. Le priant de venir, ne fût-ce qu'une fois l'an, à mon
+ tombeau, me faire les visites dont il m'a privée pendant ma vie.
+ Mais je suis sûre que si j'eusse été moins riche, il eût été plus
+ de mes amis.
+
+ «Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
+
+ «Au château de Champauvert, en mon lit de mort, le 4 août 1867.
+
+ «RÉGINE DE PARISIS.»
+
+En relisant pour la seconde fois: «_Au nom du Père, du Fils, du
+Saint-Esprit_,» Octave de Parisis se signa et dit «Ainsi ne soit-il
+pas.--Ah! je me réjouis en Dieu, dit Geneviève; la grâce a touché Don
+Juan, il vient de faire le signe de la croix: Satan est réconcilié
+avec Dieu.»
+
+Deux larmes brillaient dans les yeux de Geneviève.
+
+Parisis, qui n'avait pas pleuré depuis bien longtemps, voulut cacher
+deux larmes pareilles. «Savez-vous pourquoi, Geneviève, je viens de
+remercier Dieu et de faire respectueusement ce signe d'adoration? Ce
+n'est pas parce que j'ai vu le doigt de Dieu dans ce testament, c'est
+parce que j'y ai vu le doigt de la plus noble et de la plus divine des
+créatures, le doigt de Geneviève de La Chastaigneraye.»
+
+Geneviève voulut comprimer son émotion. «Je ne comprends pas, Octave.»
+Ce nom, qu'elle n'avait pas encore prononcé en lui parlant, résonna au
+coeur de Parisis. «Vous ne comprenez pas, Geneviève. Vous ne voulez
+pas avouer que vous comprenez; pour moi, je vois juste. Ce testament
+n'exprime pas la volonté de ma tante, il exprime la vôtre. Voilà
+pourquoi je n'en veux pas.»
+
+Geneviève reprit sa parole railleuse. «Je vous remercie, monsieur,
+vous devriez avoir plus de soumission pour ma volonté, si c'est la
+mienne.»
+
+Octave avait replié le testament et l'avait remis dans le livre
+d'Heures. «Voilà, dit-il à Geneviève en agrafant les fermoirs
+d'argent.--Eh bien! monsieur, j'irai aujourd'hui même le porter chez
+le notaire.»
+
+Octave reprit le livre par un mouvement soudain. Geneviève ne devina
+pas ce qu'il voulait faire.
+
+Une seconde fois il déplia le testament et baisa doucement la
+signature de sa tante Régine.
+
+Puis le déchirant avec sa grâce exquise: «Voilà mon dernier mot,
+dit-il simplement.--Octave! qu'avez-vous fait?» s'écria Geneviève.»
+
+Il lui donna la moitié du testament et mit l'autre moitié dans le
+livre d'Heures. «Gardons ceci tous les deux pour nous prouver, ne
+fût-ce qu'à nous-mêmes, que si la noblesse du coeur était bannie de ce
+monde, on la retrouverait chez les Parisis.»
+
+En ce moment, le curé de Champauvert chantait le _Pater Noster qui es
+in coelis_.
+
+
+
+
+XXXV
+
+LE BOUQUET DE ROSES-THÉ
+
+
+Quand la messe fut dite à l'église de Champauvert, il se passa devant
+le portail une scène imprévue qui vint tout à coup effacer les douces
+émotions qui avaient pris le coeur de M. Octave de Parisis et de Mlle
+Geneviève de la Chastaigneraye.
+
+Tout le pays savait déjà l'histoire du testament--je ne parle pas du
+dernier;--puisque Mlle de La Chastaigneraye était la légataire, il
+fallait bien manifester sa joie: les jeunes gens et les jeunes filles
+avaient imaginé, de lui tresser, avec des rameaux, des feuillages et
+des fleurs, un petit palanquin ou plutôt une chaise à porteurs de la
+forme la plus rustique.
+
+Huit paysannes, toutes vêtues de blanc et couronnées de marguerites,
+étaient venues là, vers la fin de la messe, pour offrir des bouquets à
+Geneviève et pour la supplier de monter dans la chaise à porteurs.
+
+Mlle de La Chastaigneraye prit gracieusement un magnifique bouquet
+de roses-thé que lui présenta la plus jeune des paysannes, mais elle
+refusa de monter.
+
+«Vous avez tort, ma cousine, lui dit Octave, vous allez désespérer ces
+braves gens.--Tant pis, mon cousin, répondit Geneviève en prenant le
+bras d'Octave et en respirant le bouquet; songez bien que c'est aux
+cinq millions de ma tante qu'on fait cette fête. Or, c'est vous qui
+devriez monter dans cette maison rustique.»
+
+Et comme les jeunes filles insistaient, elle se tourna vers Mlle de
+Moncenac et lui dit gravement que c'était à elle à monter dans la
+chaise à porteurs. «Pourquoi?--Parce que vous êtes vous-même un
+bouquet de rosés.»
+
+Mlle de Moncenac était trop simple pour s'imaginer qu'on pût railler
+sa figure à prime-roses et sa robe à ramages. Elle monta sans se faire
+prier dans la cabane de fleurs, trouvant tout simple que les huit
+jeunes filles la portassent au château.
+
+Quand on fut devant le vieux portail, Geneviève demanda à Octave qu'il
+voulût bien l'autoriser à prendre sur la succession de sa tante Régine
+huit fois mille francs pour doter ces jeunes filles. «Vous savez bien,
+Geneviève, que j'ai déchiré le testament, vous savez bien que vous
+êtes maîtresse absolue de cette fortune; faites des dots à tout le
+monde. Si un jour il ne vous reste plus de quoi vous faire une dot à
+vous-même, je viendrai peut-être vous demander votre main.--Eh bien!
+ce jour-là, mon cousin, je vous donnerai peut-être ma main.»
+
+Geneviève se sentit rougir et se cacha la figure dans son bouquet,
+tout en le respirant encore avec ivresse.
+
+Il lui sembla qu'elle respirait le bonheur dans les paroles d'Octave.
+
+Le bonheur! Le bouquet lui tomba des mains. Octave qui la regardait,
+vit la pâleur se répandre comme un nuage sur cette belle figure.
+«Octave! dit-elle en lui tendant la main, je me sens mourir.»
+
+Octave ne comprenait pas, mais il ne put empêcher Geneviève de tomber
+foudroyée. «Oh! mon Dieu! s'écria Mlle de Moncenac, la voilà morte!»
+
+Qui donc avait donné le bouquet de roses-thé?
+
+
+
+
+XXXVI
+
+LE BOUQUET DE ROSES-THÉ ET LE POISON DES MÉDICIS
+
+
+Mademoiselle de la Chastaigneraye qui n'avait pas voulu retourner au
+château dans un palanquin, y fut portée dans les bras d'Octave.
+
+Ce fut une révolution tout autour d'elle; le curé et le médecin
+accoururent en même temps: c'était à qui sauverait son âme, c'était à
+qui sauverait son corps.
+
+Le curé n'avait que faire de toutes ses bénédictions, parce que
+Geneviève était une de ces pieuses créatures qui traversent le monde
+comme une image de Dieu, exemple vivant de toutes les beautés et de
+toutes les vertus.
+
+Le médecin pouvait-il sauver le corps? Le duc de Parisis lui dit qu'il
+ne doutait pas qu'elle n'eût respiré dans un bouquet le poison subtil
+des Médicis, dont le secret s'est transmis dans quelques grandes
+familles. Le médecin secoua la tête d'un air de doute; mais comme
+Octave insistait, il s'écria: «Attendez donc! Je me souviens que par
+Richelieu ou Mazarin j'ai le contrepoison; mais je crois encore que
+Mlle de La Chastaigneraye est tout simplement évanouie.»
+
+La jeune fille était couchée sur une chaise longue devant une fenêtre
+ouverte. L'air vif frappait son front et soulevait ses cheveux. Le
+médecin demeurait à la porte du château; il courut chez lui, après
+avoir recommandé à Octave de tenir toujours des sels sur les lèvres de
+Geneviève.
+
+Quand il revint, Geneviève avait entr'ouvert les yeux; Octave la
+soulevait dans ses bras, agenouillé devant la chaise longue. Son âme,
+devenue une volonté, avait-elle fait le miracle du contrepoison?
+Non, sans doute. Geneviève referma ses yeux et sembla retomber plus
+profondément dans la mort.
+
+On peindrait mal le désespoir d'Octave; il regardait Mlle de La
+Chastaigneraye, il regardait le médecin avec des yeux désolés et
+suppliants. «Docteur! docteur! apportez-vous la vie!--A-t-elle parlé?
+demanda le médecin.--Non; elle a entr'ouvert les yeux et les a
+refermés presque aussitôt.--Elle m'a regardée, s'écria Mlle de
+Moncenac en poussant des hurlements; je suis sûre que c'était pour me
+dire adieu.»
+
+Le médecin s'était penché sur Mlle de La Chastaigneraye; il lui versa
+dans la narine et sur la bouche une composition où dominaient le
+chlore, le café et le thé. «C'est tout simplement le contrepoison des
+Orientaux, dit le médecin.» En même temps il oignit les tempes d'une
+liqueur blanche qui exhalait une forte odeur marine. «La nature, donne
+les poisons, la nature donne les contrepoisons. J'ai essayé cette eau
+sur une femme qui venait de mourir; l'action est telle, qu'elle a
+remué la tête.»
+
+Comme le médecin disait ces mots, Geneviève rouvrit les yeux et tendit
+les bras comme pour mieux respirer. La vie était revenue. «Je ne
+comprends pas,» dit-elle.
+
+Une heure s'était passée, elle se croyait encore sur le chemin de
+l'église; elle n'avait aucune conscience de son évanouissement. Elle
+sembla touchée de voir Octave à ses pieds, dans l'attitude de l'amour
+et de la douleur; l'émotion l'avait brisé, il était pâle et désolé,
+il ne savait pas si on triompherait du poison; car, pour lui, il ne
+doutait pas du poison dans le bouquet de roses-thé.
+
+Il se rappelait que c'était une jolie petite fille, toute blonde et
+toute souriante, la plus jeune des paysannes, qui avait offert le
+bouquet à Geneviève. Mais ce n'était pas cet enfant qui avait cueilli
+les roses. Il donna l'ordre qu'on recherchât la petite fille. «Que
+s'est-il donc passé? demanda Geneviève.--Vous avez respiré ce bouquet
+qui est là-bas, vous avez pâli et vous vous êtes trouvée mal.--Bien
+mal, sans doute, puisque je me sens mourir encore.--Voyons, voyons,
+dit le médecin, il faut vivre, il faut vouloir vivre, vous allez
+marcher.--Jamais,» dit Geneviève anéantie.
+
+Octave comprit, comme le médecin, que l'immobilité était fatale. Bon
+gré, mal gré, il fallut que Geneviève essayât de se tenir debout,
+appuyée sur Octave et sur le médecin, avec les larmes de Mlle de
+Moncenac pour spectacle.
+
+On avait amené la petite fille. «Mon enfant, qui vous avait donné
+ce bouquet?--Mais c'est un bouquet du château.--Qui donc l'a
+cueilli?--Tout le monde.--Qui est-ce tout le monde?--Je ne sais pas,
+on m'a dit que c'était le plus joli bouquet et qu'il fallait me le
+donner à moi, parce que j'étais la plus petite.--Qui vous a dit
+cela?--Tout le monde.»
+
+Vainement on questionna l'enfant, elle ne répondit pas autre chose.
+Octave se promit bien de faire une enquête, mais il ne voulut pas
+mettre la petite fille à la question.
+
+Le souvenir de Violette, qu'il croyait avoir entrevue errant autour du
+château, lui revint tout à coup. «Oh mon Dieu!» murmura-t-il. Mais il
+dit aussitôt: «Non, ce n'est pas elle.»
+
+Cependant Mlle de La Chastaigneraye commençait à marcher toute seule;
+sans doute elle trouvait bien doux de s'appuyer sur Octave, mais sa
+pudeur s'était réveillée avant sa force; elle se dégagea du bras de
+son cousin et alla s'appuyer à la fenêtre. «Quel beau ciel, dit-elle
+comme pour remercier Dieu.--Oui, dit le médecin, est-il possible que
+le ciel soit si pur et qu'il y ait des empoisonneurs sur la terre;
+car vous l'avez échappé belle. Il y avait, je n'en doute pas, sur
+le bouquet une poussière d'opium, d'acide prussique, de digitale
+pourprée, de noix vomique et de ciguë, que j'ai combattue par mon
+antidote.»
+
+Le médecin ne voulait pas qu'on s'imaginât que ce fût un évanouissement.
+«Oui, dit Geneviève, on avait voulu me faire mourir dans les roses; je
+sais bien, moi, qui a donné ce bouquet; mais je serai comme la petite
+fille, je dirai que c'est tout le monde.»
+
+Cependant le bouquet avait disparu. «Où sont donc ces roses! demanda
+tout à coup Geneviève.--Je ne sais pas, dit Octave; j'avais dit qu'on
+apportât le bouquet ici, je ne le vois pas.» Quelques minutes après,
+on entendit un grand tumulte dans la cour de service; on criait au
+secours, on pleurait tout haut. «Qu'est-ce que cela? demanda Mlle de
+La Chastaigneraye.--En voici bien d'une autre, dit le médecin qui
+remontait tout pâle, en agitant le bouquet de roses.»
+
+Il se jeta sur un fauteuil. «Parlez! parlez!--Comme je descendais, on
+m'a dit? «Accourez donc vite, voilà Rose Dumont qui se trouve mal.»
+Elle se trouvait si mal qu'elle était morte.--C'est impossible!--C'est
+impossible, mais cela est. Et ce qui va bien plus étonner, c'est
+qu'elle a été tuée par le fameux bouquet de roses. Vous voyez bien
+que les roses étaient empoisonnées. Vous en êtes revenue de loin,
+mademoiselle. Figurez-vous que cette grosse bête-là s'est mise à rire
+quand on lui a dit que vous étiez empoisonnée par des roses. Elle
+avait elle-même rapporté le bouquet. «De si belles roses!» s'est-elle
+écriée. Et elle a respiré à plein nez et à pleine bouche, comme elle
+eût fait d'un panier de fraises. Cela n'a pas été long: quand je suis
+descendu, on me l'a montrée couchée sur les dalles. Mais j'ai eu beau
+faire, le sang est trop vif chez elle, le contrepoison n'a pu agir; il
+était trop tard.»
+
+Le médecin avait dit tout cela en tenant à la main le bouquet de
+roses. Octave le prit, arracha ce qui restait de papier et dénoua le
+ruban rouge de Violette. Et comme il prenait les roses une à une,
+Geneviève lui dit: «Est-ce que vous voulez les respirer aussi?--Non,
+je cherche.--Vous imaginez-vous que vous allez trouver la carte de
+celui ou de celle qui a envoyé ces roses?--Il faudra pourtant savoir
+d'où elles viennent.--On le saura, dit le médecin. Ah! c'est un beau
+cas pour la médecine.--Chut! dit Geneviève, gardez-vous bien de parler
+de cela.--Quoi, mademoiselle, je ferais le silence sur un crime aussi
+abominable!--Oui, vous ferez le silence; car je serais désespérée
+que, hors des murs de ce château, on s'occupât de moi.--Mais,
+mademoiselle....--Mon cher docteur, vous m'avez sauvé la vie, n'est-ce
+pas?--Eh bien ... oui, je vous ai sauvé la vie.--Achevez votre oeuvre;
+n'oubliez pas que vous me ferez mourir de chagrin s'il y a un procès
+criminel.»
+
+Le médecin serra la main de Geneviève et sembla lui promettre, en ne
+disant plus un mot, qu'il ne parlerait pas de l'empoisonnement.
+
+Octave avait éparpillé toutes les roses. Le médecin les ramassa en
+disant: «Vous me permettrez au moins, pour mon amour de l'étude,
+d'emporter le bouquet, cela paiera ma visite de ce matin.»
+
+Le médecin réunit les roses et les emporta, sans oublier le ruban
+rouge. «Eh bien! dit Mlle de La Chastaigneraye à M. de Parisis quand
+ils furent seuls, que pensez-vous de cela?--Je pense, ma cousine,
+qu'il n'en faut rien penser du tout.»
+
+
+
+
+XXXVII
+
+L'ADIEU DE VIOLETTE
+
+
+Or que se passait-il hors de l'église?
+
+Violette ne s'était pas consolée avec le grand d'Espagne des
+volageries d'Octave; elle avait beau comprimer son coeur, le premier
+amour était là qui parlait haut. Un instant, quand elle s'était jetée
+dans la vie d'aventures, elle avait espéré oublier le duc de Parisis;
+mais cette fatale image était revenue plus despotique que jamais,
+s'imposant par toutes les fascinations. Elle voulait devenir une femme
+forte; mais elle avait beau mettre tous les masques qui cachent le
+coeur, la pauvre petite Violette se réveillait toujours tendre et
+douce. Aussi c'était pitié de lui voir jouer la haute comédie des
+coquines.
+
+A peine Octave était-il parti pour Parisis, qu'elle fut prise d'un
+grand désespoir pour s'être vengée à Dieppe. Puisqu'il s'était affiché
+avec elle, c'est qu'il l'aimait. Elle aurait dû se résigner à ses
+fantaisies. Elle ne doutait pas qu'en reprenant sa douceur des
+premiers jours, elle ne reconquît son amant.
+
+Elle alla pour le voir à son hôtel le soir même de son départ. Un des
+domestiques d'Octave, qui voulait du bien à Violette et qui croyait
+que son maître s'ennuyait à Parisis, lui conseilla d'aller le
+retrouver au château, où sans doute il serait ravi de la voir arriver.
+Rien n'est impossible à une femme amoureuse: elle partit pour Parisis
+le jour où l'on faisait à Champauvert la lecture des testaments.
+
+La Bourgogne était le pays de sa mère; mais Violette n'y était pas
+allée depuis sa naissance. Elle avait plus d'une fois dit à Octave:
+«Nous sommes du même pays,» comme si cela dût la rapprocher encore de
+lui.
+
+Le hasard, qui fait bien les choses, la mit nez à nez, à une table
+d'hôtellerie à Tonnerre, au Lion-d'Or, avec Mme de Portien, qui dînait
+là pour n'avoir pas voulu dîner avec Geneviève de La Chastaigneraye et
+Octave de Parisis.
+
+Quoique Mme de Portien n'eût pas une figure sympathique, il restait
+dans son air je ne sais quoi de la femme de race qui plut Violette. On
+verra bientôt que ces deux femmes devaient fatalement se rencontrer.
+
+Mme de Portien était encore tout à la fureur qui l'avait prise au
+dernier testament lu. Aussi, ne regardant qu'en elle-même, ce fut à
+peine si elle avait entrevu Violette.
+
+La jeune fille avait eu le bon esprit de revêtir un simple costume de
+voyage comme toutes les femmes du monde qui vont aux eaux, si bien
+qu'on ne pouvait s'imaginer que ce fût une femme galante. On sait que
+Mlle Violette de Parme avait une figure poétique qui eût été partout
+une lettre de recommandation, même dans le meilleur monde, quand elle
+ne se barbouillait pas trop la figure de poudre de riz.
+
+Comme il n'y avait ce jour-là que des hommes attablés dans la salle
+à manger, elle se hasarda à parler à Mme de Portien. «Le château de
+Parisis, madame, est-il bien loin de Tonnerre?»
+
+Mme de Portien leva la tête avec la plus vive curiosité et dévisagea
+Violette. «Vous allez à Parisis, mademoiselle?--Peut-être, madame.»
+Violette avait rougi comme la Violette d'autrefois. «Eh bien! madame,
+vous ne trouverez pas M. de Parisis.»
+
+Mme de Portien avait dit tour à tour _mademoiselle_ et _madame_ comme
+eût fait un juge d'instruction.» Il est donc déjà reparti pour Paris?
+demanda Violette.--Non, mademoiselle; mais il est en train de se
+marier au château de Champauvert.» Cette fois, Violette pâlit. «Ah!
+dit-elle simplement, je ne savais pas cela.» Mme de Portien vit bien
+qu'elle avait porté un coup à Violette. Ce lui fut une grande joie;
+il lui sembla doux de faire souffrir son prochain comme elle-même:
+c'était son pain quotidien. Même quand elle était heureuse, tout le
+monde était malheureux autour d'elle.
+
+De tous les Parisis, Mme de Portien était indigne de ce beau nom. Sa
+mère, une soeur du duc Raoul de Parisis, avait épousé le comte de
+Pernan et n'avait eu qu'une fille: aussi Edwige avait bientôt dominé
+la maison avec les caprices violents d'une nature rebelle.
+
+Elle avait mal commencé. A seize ans, après une aventure avec le
+vicomte d'Arse, elle allait à Paris avec sa femme de chambre pour
+accoucher d'un enfant anonyme qu'elle ne voulut pas revoir, moins dans
+l'horreur de sa faute que par l'absence d'entrailles. A dix-sept ans,
+elle avait fui le château natal avec un aventurier qui avait dirigé un
+théâtre à Lyon et qui était venu près de Parisis voir un oncle curé,
+dont il espérait quelque argent. On ne dira pas cette vulgaire
+histoire d'un enlèvement qui ne se fit que par une brutale passion où
+l'amour ne se montra pas. Au bout de quelque temps, le curé arrangea
+tout. On aima mieux le déshonneur d'une mésalliance que le déshonneur
+d'une aventure. On espéra tout sauver: on perdit tout. Théodore
+Portion, qui signait Théodore de Portien, avait commencé par entamer
+la dot, même avant la cérémonie; il continua de plus belle, jusqu'au
+jour où la mariée se retourna contre lui pour défendre son bien, car
+elle était née avare; enfant, elle vendait ses poupées pour avoir de
+l'argent; jeune fille, elle volait les jetons du jeu; bien mieux, elle
+volait les pauvres: quand sa grand'mère, la duchesse de Parisis, qui
+était aussi la grand'mère d'Octave, volilait qu'une aumône arrivât
+à son adresse, il ne fallait pas qu'elle passât par ses mains déjà
+souillées. Quand Théodore Portien trouva une femme rebelle devant
+son coffre-fort, il s'imagina qu'il était sur la scène et parla
+mélodramatiquement; il menaça de se faire déclarer en faillite; le
+coffre-fort tint bon. Il montra un poignard; mais la femme était à la
+hauteur du mari: elle saisit le poignard et le leva sur lui; il y eut
+une lutte horrible qui retentit jusque dans les journaux du temps. On
+se sépara, puis on se reprit: il y a des amours qui ne vivent que dans
+les injures de la honte et du crime; il y a les voluptés du désespoir.
+On se sépara encore; cette fois, le tribunal parla. Quand les biens
+furent à l'abri, l'horrible femme livra encore son corps. Théodore
+Portien jouait le rôle de ce marquis de la cour de Louis XV qui
+ne venait voir sa femme que moyennant cent pistoles, et qui ne se
+débottait pas si le souper n'était pas bon.
+
+Mais la vraie passion de la Portien, c'était la passion de l'or. Elle
+achetait les faveurs de son mari: elle eût vendu les siennes si elle
+se fût trouvée sur un tout autre théâtre; mais elle vivait très
+oubliée dans une petite terre qui lui restait de sa dot, à quelques
+lieues de Parisis, convoitant sa part d'héritage dans la fortune de
+Mlle Régine de Parisis, et se promettait bien, dès qu'elle aurait
+un bon million, d'aller jouir de son reste à Paris. Sa tante Régine
+n'avait que quelques années plus qu'elle, mais elle semblait lui
+promettre, par sa pâleur maladive, de mourir bientôt.
+
+Voilà quelle était Mme de Portien quand mourut Mlle Régine de Parisis.
+A l'heure de la mort, elle alla s'installer au château comme pour
+veiller sur son bien. On n'a peut-être pas oublié les deux mots
+dits par Geneviève à Octave pendant la lecture des testaments: _«Le
+croiriez-vous? Cette nuit ... mais je ne veux rien dire....»_ Or, que
+s'était-il passé cette nuit-là? Pendant que tout le monde dormait au
+château, une vraie nuit de repos après tant de nuits d'anxiété et de
+fatigue, Mme de Portien, tourmentée par le bruit des testaments,
+avait pénétré à pas de loup dans la chambre de la morte; et là, dans
+l'horrible silence des mauvaises pensées et des mauvaises actions,
+elle avait forcé un petit secrétaire en bois de rose où sa tante
+écrivait et cachait ses secrets. Qu'avait-elle trouvé? des brouillons
+de lettres et des brouillons de testaments. Elle avait lu rapidement.
+Elle désespérait de mettre la main sur autre chose, quand un pli
+cacheté lui apparut avec sa cire rouge: elle le saisit, ne doutant pas
+qu'elle ne tînt sa ruine ou sa fortune.
+
+Geneviève, qui ne dormait pas non plus cette nuit-là, mais qui sans
+doute ne pensait pas au testament, avait suivi sa cousine avec
+curiosité; elle avait tout vu, parce qu'elle avait pu se cacher sous
+la portière du cabinet de toilette. Elle ne fut pas peu surprise de
+l'étrange expression de cette figure dominée par une idée maudite;
+mais elle fut bien plus surprise encore quand Mme de Portien, après
+avoir lu le pli cacheté, regarda autour d'elle et l'alluma à la
+bougie. Mlle de La Chastaigneraye s'enfuit effrayée; elle alla se
+cacher comme si elle eût été atteinte elle-même par cette souillure
+d'une personne de sa famille. Mme de Portien avait brûlé un testament
+qui la déshéritait, mais un testament déjà ancien.
+
+Ce sacrilège n'avait pas empêché l'horrible femme de subir le déshérit.
+On comprend dans quelles idées de sourde fureur et de sourde vengeance
+elle s'était éloignée du château de Champauvert.
+
+Elle ne doutait pas que Geneviève ne devînt bientôt la duchesse de
+Parisis; elle se voyait non seulement bannie de la fortune, mais
+bannie de la famille. Elle enrageait de voir s'évanouir ses dernières
+espérances; le rôle qu'elle voulait jouer à Paris, elle ne le jouerait
+pas; les paysans au milieu desquels elle vivait ne manqueraient pas de
+se moquer d'elle, elle ne voyait plus sur son chemin que des avanies;
+elle avait semé le mal, elle ne recueillerait plus que le mal.
+
+Toutes ces idées lui traversaient la tête, quand Violette, qui dînait
+à côté d'elle dans l'hôtellerie de Tonnerre, lui adressa cette
+question: _Le château de Parisis est-il bien loin de Tonnerre?_
+
+Mme de Portien interrogea Violette, comme si elle avait sous la main,
+par un hasard providentiel--les coquins et les coquines mettent la
+Providence partout--comme si elle avait sous la main un instrument
+de vengeance: elle avait deviné tout de suite que Violette était une
+maîtresse d'Octave de Parisis.
+
+Les amoureux et les amoureuses aiment à jaser quand on parle à leur
+coeur. Violette ne vit dans Mme de Portien qu'une femme curieuse, car
+celle-ci ne démasquait jamais ses batteries. «Vous l'aimez donc bien,
+ce mauvais sujet? demanda Mme de Portien.--Oui, ç'a été mon bonheur et
+mon malheur, dit ingénument Violette. Mais que voulez-vous! on n'en
+meurt pas, puisque je ne suis pas morte. On dit qu'on se console parce
+que la vie est un perpétuel chagrin. Se consoler, c'est souffrir
+ailleurs. Moi je me consolerai en pensant au bonheur d'Octave.--Ah!
+vous n'êtes pas vaillante! s'écria Mme de Portien, emportée plus
+qu'elle ne voulait. Vous n'aimez pas les batailles de femmes; vous ne
+voulez pas lutter contre Mlle de La Chastaigneraye.--Non, je veux
+que M. de Parisis soit heureux.--Qui vous dit qu'il sera heureux?
+Geneviève est une étrange fille qui fera le malheur du duc.--Vous la
+connaissez donc?--Un peu: mais elle est si singulière qu'elle ne se
+connaît pas elle-même. Ah! si j'étais comme vous, belle et jeune, je
+ne voudrais pas que mon amant m'échappât. C'est lâche de rendre les
+armes avant le combat.»
+
+En ce moment, une fille de l'auberge apporta un magnifique bouquet de
+roses-thé, qu'elle venait de cueillir dans le jardin voisin; les
+roses de Tonnerre sont renommées comme les roses de Provins. La fille
+d'auberge présenta le bouquet à Mme de Portien. «Non, dit Mme de
+Portien, dans la peur de donner cent sous à cette fille. Offrez cela à
+mademoiselle.»
+
+La fille d'auberge se tourna vers Violette, qui lui donna un louis
+«Ah! les belles fleurs!» dit Violette. Elle les admirait et les
+respirait. Quand une idée traversa son coeur et le fit battre.
+«Madame, dit-elle en se retournant vers Mme de Portien, savez-vous
+quel sera le dernier mot de ma passion pour M. de Parisis? Ce sera ce
+bouquet.--Comment cela?--Je vais le lui envoyer avec une prière, une
+prière de l'offrir à Mlle de La Chastaigneraye.--Ce sera votre
+cadeau de noces?--Oui, et jamais elle n'entendra parler de
+moi.--Jamais?--Jamais! jamais! jamais!»
+
+Une idée traversa aussi le coeur de Mme de Portien. Elle avait sa
+vengeance: «Eh bien, mademoiselle, dit-elle, donnez ce bouquet à ce
+gamin qui joue là du violon: dans deux heures, il sera dans les mains
+du duc de Parisis.--Madame, je vous remercie!»
+
+Violette écrivit ce simple mot à Octave:
+
+ «Mon ami, j'étais revenue à vous; mais je sais tout. Adieu, nous
+ ne nous reverrons pas. Gardez-moi une bonne pensée, comme je
+ garderai de vous mon plus cher souvenir. Nous sommes morts l'un
+ pour l'autre, ne profanons jamais nos tombeaux.
+
+ «VIOLETTE.»
+
+Mme de Portien avait appelé le petit joueur de violon: «Tu vas aller
+porter ce bouquet au château de Champauvert, où je t'ai rencontré
+hier. Tu seras bien payé, mais pars tout de suite.»
+
+Violette avait demandé du papier blanc pour envelopper le bouquet.
+Après l'avoir baisé une dernière fois, elle noua la tige avec un ruban
+rouge qu'elle prit dans ses cheveux. «Il aimait tant mes cheveux!»
+dit-elle avec un soupir.
+
+On vint avertir les voyageurs que le train de Paris allait partir:
+Violette pensa que ce qu'elle avait de mieux à faire c'était de
+rebrousser chemin. Elle se hâta de mettre son chapeau, elle serra
+affectueusement la main sèche, et crochue de Mme de Portien, elle donna
+un autre louis à son petit ambassadeur en guenilles, et elle sauta
+dans l'omnibus qui conduisait au chemin de fer.
+
+Or, Violette manqua le train. Elle rentra à Tonnerre, repassa par
+l'hôtel, tout en se demandant ce qu'elle allait faire jusqu'au train
+de nuit. «Si je pouvais voir Octave!» se demanda-t-elle.
+
+Le silence et l'ennui de la province jettent les amoureux de Paris
+plus loin dans la passion, parce qu'ils sont tout à eux-mêmes.
+
+Violette demanda s'il y avait de bons chevaux à l'hôtel. Naturellement
+on lui répondit qu'on pouvait atteler à une calèche les deux meilleurs
+chevaux du département. Elle parla de Champauvert: on lui promit qu'en
+moins de deux heures elle serait là.
+
+Il était trop tard. Mais comme cette idée de revoir Octave l'avait
+envahie, elle décida qu'elle irait le lendemain à la première heure
+à Champauvert.
+
+Quand Octave se leva le dimanche matin, comment ne vit-il pas Violette
+qui rôdait dans la campagne, les yeux sur le parc?
+
+Pour elle, elle l'aperçut qui fumait sur le perron. A quoi pensait-il?
+Il semblait rêver. Elle se demanda si son souvenir ne passait pas dans
+son âme. Elle eut envie de sauter par-dessus les haies pour aller dans
+ses bras! «Est-ce possible! se dit-elle. C'est lui et c'est moi! En
+une demi-minute je pourrais l'embrasser et pourtant je reste clouée
+ici.... Mais cette jeune fille viendrait, je ne veux pas la voir....»
+
+Octave descendit dans le parc. Violette se rapprocha de la clôture.
+S'il se fût approché, sans doute elle eût crié:--_Octave, c'est moi!_
+
+Comme il tournait la tête de son côté, elle s'imagina qu'il l'avait
+vue, mais il s'enfonça sous les marronniers. «C'est étrange, dit-il,
+je pensais à Violette et cette femme qui passe là-bas me la rappelle
+un peu.»
+
+Si Violette eût été devant le parc de Parisis, certes elle eût
+franchi la haie; mais elle se voyait devant le château de Mlle de La
+Chastaigneraye: elle ne se hasarda pas. «Non, dit-elle, je ne suis ici
+ni chez moi ni chez lui.»
+
+Elle sentit que plus elle s'était rapprochée d'Octave, plus elle
+était loin de son amant. Elle se décida à regagner sa calèche qui
+l'attendait à quelque distance du village. Elle était venue jusqu'au
+parc par des sentiers détournés; en s'en retournant, elle se hasarda
+un peu plus et voulut même entrer à l'église. Ce fut alors qu'elle vit
+apparaître M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, suivis de Mlle
+de Moncenac et de Mme Brigitte. Ils allaient tous à la messe.
+
+Violette était masquée par le bouquet d'arbres de la place publique;
+mais elle vit bien l'expression amoureuse d'Octave et de Geneviève.
+«Puisqu'ils sont heureux, dit-elle tristement, je m'en vais.»
+
+Elle ne fut pas surprise, à cet instant, quand elle vit passer
+des jeunes paysannes qui préparaient une ovation à Mlle de La
+Chastaigneraye à sa sortie de l'église. On vint faire la répétition
+sous les arbres. C'était une vraie comédie. Quoiqu'elle se fût un peu
+éloignée, Violette comprit bien de quoi il était question. Elle fut
+plus surprise encore quand on apporta du château son bouquet de
+roses-thé. On le plaça sur la corbeille de fleurs qu'on devait offrir
+à la «châtelaine,» selon l'usage antique et solennel.
+
+Elle avait reconnu son bouquet à son ruban rouge. Pourquoi, le
+bouquet, qui devait arriver le samedi soir à Champauvert, n'était-il
+arrivé que le dimanche matin?
+
+Toutes les jeunes filles, moins une, entrèrent dans l'église. Celle
+qui resta sous les arbres devait veiller à la corbeille et aux
+couronnes de marguerites destinées à les coiffer toutes quand elles
+feraient cortège à Geneviève.
+
+Violette ne craignait plus d'être vue par Octave. D'ailleurs sa
+douleur l'aveuglait. Elle s'avança vers la paysanne, quand celle-ci,
+qui croyait que c'était une nouvelle venue au château, qui allait
+veiller à son tour sous la moisson de roses, courut chez une voisine
+pour chercher du fil et une aiguille.
+
+Violette s'approcha d'autant plus et regarda ses roses-thé. «Eh bien!
+dit-elle, voilà un bouquet qui ne s'est pas trompé d'adresse.» Elle
+entr'ouvrit l'enveloppe de papier: «Elles sont aussi fraîches qu'hier,
+ces roses-thé!»
+
+Elle saisit le bouquet avec un sentiment de jalousie et reprit sa
+lettre d'adieu à Octave. «A quoi bon cette lettre? dit-elle; j'ai
+voulu donner mon bouquet à la mariée, pourquoi rappeler mon nom à
+Octave!»
+
+Elle mit la lettre dans sa poche et repartit pour Tonnerre. Cinq
+minutes après, comme elle pleurait et prenait son flacon, la lettre
+tomba de sa poche et s'envola sans qu'elle y prît garde.
+
+Le soir, elle dînait avec le prince Rio: «Comme vous êtes gaie! lui
+dit-il.--Je le crois bien, répondit-elle en éclatant de rire, pour
+cacher ses larmes, mon ex-amant se marie!»
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+LES DIX MILLIONS
+
+
+Il fallait quelques jours pour que Mlle de La Chastaigneraye reprît
+ses forces. Dès qu'elle fut sur pied, elle voulut récompenser les
+paysannes de son cortège du dimanche. Chacune des jeunes filles, y
+compris la petite fille qui avait présenté le bouquet, reçut deux
+mille cinq cents francs en or des mains de Mlle de La Chastaigneraye.
+Ce n'étaient que larmes et bénédictions. Dieu a mis la joie si près
+des larmes, que la joie pleure toujours, si c'est la joie du coeur.
+
+Huit jours s'étaient passés; la figure de Mlle Régine de Parisis
+était déjà bien loin. Un événement fait ombre à un événement. Les
+funérailles de la jeune Rose Dumont mirent au second plan celles de
+la vieille châtelaine de Champauvert. M. de Parisis et Mlle de La
+Chastaigneraye parlaient encore de leur tante, mais ils parlaient bien
+plus du mystérieux bouquet.
+
+Le procureur impérial, sur une lettre du médecin et sur la rumeur
+publique, était venu commencer une enquête; mais Octave et Geneviève
+l'avaient supplié de faire l'oubli, tant ils avaient l'effroi d'un
+procès en cour d'assises, qui viendrait les mettre en spectacle. Selon
+Mlle de La Chastaigneraye, le bouquet n'était pas empoisonné, il
+y avait de l'orage ce jour-là, elle n'avait subi qu'un simple
+évanouissement. Rose Dumont était morte, il est vrai, après
+avoir respiré le bouquet; mais cette fille était sujette aux
+étourdissements, le sang la tourmentait, elle dormait toujours. M.
+de Parisis appuya les raisonnements de sa cousine; c'était un pieux
+mensonge qui pouvait sauver un coupable n'ayant pas la conscience
+du crime et qui devait leur épargner à eux beaucoup d'ennuis; sans
+compter qu'il avait bien, lui aussi, ses idées sur l'origine du crime
+et qu'il eût été désolé que la lumière se fît.
+
+Le procureur impérial parut décidé à ne pas suivre l'enquête,
+quoiqu'elle fût déjà ordonnée.
+
+Cependant Octave devait partir le dimanche matin; ses chevaux
+l'attendaient tout attelés et tout impatients. Il avait pris en
+s'éveillant une tasse de chocolat, il comptait déjeuner à Parisis;
+mais il était déjà midi, et il resta bien volontiers à déjeuner à
+Champauvert, sur une simple prière de Geneviève, à l'heure des adieux.
+«Ce n'est pas tout, mon cousin, vous dînerez encore avec moi; ce soir,
+vous vous en irez par le clair de lune.»
+
+Octave se fit rapidement cette question: «Pourquoi Geneviève veut-elle
+me retenir à dîner, et pourquoi me donne-t-elle après cela la clef
+des champs par le clair de lune?» Et il se répondit: «C'est peut-être
+parce qu'elle s'imagine que je m'ennuie.» Mais la jalousie et
+l'inquiétude étaient rentrées dans son âme. Le clair de lune lui avait
+rappelé les visions sous les arbres du parc: l'homme noir et la femme
+blanche, la première nuit de son séjour à Champauvert. «Eh bien! ma
+chère Geneviève, je vais vous prouver que je vous aime bien: je ne
+partirai que demain pour Parisis.»
+
+Il fut impossible à Octave de bien lire dans l'expression qui se
+répandit sur la figure de sa cousine. «Connaissez donc les femmes,
+murmura-t-il, étudiez-les pendant dix ans, soyez don Juan et
+La Rochefoucauld, pour vous trouver tout d'un coup devant des
+hiéroglyphes comme celui-là.»
+
+On était au dessert, on passait les plus beaux fruits: des pêches qui
+riaient à toutes les gourmandises, des raisins qui donnaient soif à
+toutes les lèvres. «Mesdames, dit Mlle de La Chastaigneraye à Mme
+Brigitte et à Mlle de Moncenac, vous vous imaginez peut-être que
+depuis le testament lu il y a huit jours, ce sont là des fruits de mon
+jardin? Eh bien! ce sont des fruits du jardin de M. Octave de Parisis,
+car il y a un autre testament.--C'est une plaisanterie! dit Octave.»
+Et se tournant vers Geneviève: «Ma cousine, si vous reparlez de cela,
+je vais redemander mes chevaux.»
+
+On ne s'était jamais si bien disputé à qui n'aurait pas dix millions.
+
+Dans l'après-midi, M. de Parisis, Mlle de La Chastaigneraye et Mlle de
+Moncenac montèrent à cheval pour parcourir la forêt.
+
+Octave était émerveillé de voir Geneviève en amazone; jamais la beauté
+héraldique ne s'était plus fièrement dessinée sous les vertes ramures;
+son cheval lui-même avait des airs hautains, comme s'il eût compris
+que Mlle de La Chastaigneraye avait toute la majesté d'une reine.
+En revanche, jamais depuis qu'il y a des amazones, on n'avait vu de
+caricature pareille à Mlle de Moncenac, d'autant plus qu'elle avait
+revêtu une amazone bleu de roi, qui criait encore plus aux yeux avec
+les tons ardents de la figure. Octave avait comme toujours son grand
+air, sa désinvolture et son sourire dédaigneux.
+
+A la Croix-des-Dames, le cheval de Mlle de Moncenac prit peur et la
+jeta fort galamment dans un fossé. Elle était trop ronde et trop dodue
+pour se rien casser. Octave la ramassa et la replanta sur son cheval
+comme si de rien n'était. Mais encore un peu il la replantait sans
+dessus dessous.
+
+A cela près, d'ailleurs, la promenade fut charmante. Il est inutile de
+vous dire que Parisis posa bien des points d'interrogation devant
+les énigmes de son sphinx aux yeux noirs. Mais plus il cherchait la
+lumière dans ce coeur aux abîmes, plus la jeune fille plongeait dans
+les ténèbres; elle mettait tous les masques. Tantôt profonde, tantôt
+insouciante; hasardant un mot de philosophie après avoir jeté un mot
+naïf; montrant tour à tour des nuages et des clartés sur son front;
+disant de l'air du monde le plus simple: «Je ne sais rien,» tout en
+jetant un regard plein d'éloquence muette. «Ma cousine, dit tout à
+coup Octave, est-ce que vous aimez aussi les promenades nocturnes au
+clair de la lune?--Oui et non, mon cousin. J'obéis toujours à mes
+inspirations, pourtant je vous avoue que je ne suis pas lunatique le
+moins du monde.--Avez-vous peur la nuit?--Jamais. Si j'avais peur,
+est-ce que je resterais dans ce château, habité par les ombres
+errantes comme tous les vieux châteaux?--Vous croyez aux revenants?
+--Oui et non. Je crois que les âmes gardent encore longtemps la figure
+insaisissable des corps. Voilà pourquoi on les appelle des ombres.
+Mais je vous avoue que je n'en ai jamais vu.»
+
+Octave n'osa pas insister sur ses visions du parc. Il savait bien
+d'ailleurs que ce n'était pas des ombres.
+
+Le dîner fut gai pour un dîner de deuil; la jeunesse s'accuse toujours
+et triomphe de tout. Les paysans, d'ailleurs, n'en avaient pas fini
+avec leurs surprises. Le violon, la flûte et le hautbois, amour
+insensé des quadrilles rustiques, vinrent, au dessert, marier leurs
+sons harmonieux. Jamais pareil trio n'avait offensé les oreilles des
+gens qui aiment la musique; Mlle de Moncenac elle-même demandait grâce
+tout en éclatant de rire.
+
+On prit le café sur le perron du jardin, où l'on eut la visite du curé
+de La Roche-l'Épine, accompagné cette fois du curé de Champauvert.
+
+La conversation n'en fut pas beaucoup plus catholique; on raconta des
+histoires de paysans pour prouver que les sept péchés capitaux ont
+trouvé chez eux bon logis à pied et à cheval. A force d'habiller et de
+raviver les vices, la civilisation les transforme jusqu'à en faire des
+vertus; c'est dans la paix de l'innocence des champs qu'on retrouve le
+péché dans toute sa force brutale.
+
+Le curé de La Roche-L'Épine offrit du café au curé de Champauvert,
+sachant bien que son compagnon refuserait. «Vous n'y perdrez rien,
+dit-il à Mlle de La Chastaigneraye, car j'en prendrai deux tasses.»
+
+On parla des dots faites si gracieusement aux huit paysannes.
+«Vont-elles se marier? demanda Mlle de Moncenac.--Si elles vont se
+marier! s'écria le curé de La Roche-L'Épine qui avait «le mot pour
+rire,» je le crois bien, et plutôt deux fois qu'une.--Oh! monsieur le
+curé! dit Geneviève avec quelque dignité, mais sans bégueulerie.--Que
+voulez-vous, mademoiselle, c'est aujourd'hui dimanche.--Je suis sûr,
+dit Octave, qu'à cette heure ces demoiselles ont autant de prétendants
+que ceux de Pénélope, sans compter Ulysse.--Mon cousin, mon cousin, je
+vous rappelle à l'ordre.--Eh bien, ma cousine, je suppose qu'on danse
+déjà devant l'église. Voulez-vous venir voir danser vos vingt mille
+francs?»
+
+Octave alluma un cigare et alla jusque devant l'église pour voir
+danser les filles et les garçons. Les huit jeunes filles s'étaient
+encore habillées en blanc pour aller à la messe et pour venir
+remercier Mlle de La Chastaigneraye. Sur le préau, elles n'étaient pas
+tout à fait aussi blanches que le matin. Comme M. de Parisis l'avait
+dit, elles étaient assaillies, assiégées, prises d'assaut, chacune
+avait une légion d'adorateurs, d'autant plus qu'on répandait le bruit
+que le jour du mariage Mlle de La Chastaigneraye en ferait bien
+d'autres.
+
+C'était comique et odieux. Huit poignées d'or avaient mis le feu aux
+quatre coins du village. La veille, les pauvres filles avaient à peine
+un amoureux, qui leur parlait du haut de sa faulx ou de sa
+fourche; maintenant, on leur débitait les compliments les plus
+invraisemblables, sans oublier la phrase sacramentelle: «Ce que je
+vous en dis n'est pas pour votre argent.»
+
+On prit le thé au château à dix heures, et on se retira à onze heures,
+comme la veille. Vous pensez bien que Parisis ne tarda pas à se mettre
+à la fenêtre. Après une demi-heure d'attente, il jugea qu'il avait eu
+tort de se montrer: il pouvait effaroucher Roméo et Juliette. Il avait
+éteint les bougies, mais on pouvait le voir. Il ferma prudemment sa
+croisée et se mit en spectacle derrière le rideau.
+
+Il réfléchit bientôt qu'il n'était pas bien digne de lui d'épier les
+mystères du château de Champauvert. «Ce ne sont pas les mystères
+d'Udolphe, mais ils n'en sont que plus sacrés.» Et il se retira
+héroïquement de son embuscade. «Après tout, dit-il, cela ne me regarde
+pas, Mlle de La Chastaigneraye est bien libre d'être folle comme
+toutes les femmes; elle n'est ni ma maîtresse ni ma fiancée; qu'elle
+ait ou qu'elle n'ait pas cinq millions, elle n'en est pas moins libre
+de ses actions; elle est belle, elle a vingt ans: qui peut répondre de
+son coeur, même dans les solitudes de la Bourgogne? Qui sait s'il
+n'y a pas dans quelque villa voisine un gentilhomme campagnard ou un
+Parisien attardé qui travaille ses embûches?»
+
+Et tout en se prouvant qu'il n'avait pas le droit de regarder par la
+fenêtre, Parisis souleva le rideau. Il ne vit rien sous les arbres
+doucement agités par les brises déjà fraîches. Il allait laisser
+tomber le rideau; mais minuit sonna, la curiosité retint sa main.
+
+Tout à coup, au loin, au delà de la pièce d'eau, voilà que la vision
+blanche apparaît. Quand je dis la vision blanche, je ne veux pas
+faire croire que c'était une ombre, c'était bien une vraie femme qui
+marchait. Mais pourquoi cette dame blanche comme à l'Opéra-Comique?
+demandera-t-on. Je n'en sais rien. Peut-être celle qui la portait
+voulait-elle faire croire à une vision. «Sans doute, dit Octave avec
+un mouvement de fureur, le monsieur tout noir n'est pas loin...»
+
+Il faillit arracher le rideau quand il vit le monsieur noir aller à la
+rencontre de la dame blanche. «Je comprends pourquoi Geneviève m'avait
+conseillé de partir à la brune.»
+
+Octave ralluma ses bougies comme s'il lui fût impossible de prendre
+un parti sans y bien voir. Avant de réfléchir, il sonna, tout en se
+disant sans doute que tout le monde était couché, moins les amoureux
+du parc. A sa grande surprise, un petit groom qui vivait toujours dans
+le vestibule, jouant à la toupie ou faisant des caricatures, vînt lui
+demander ses ordres. «Mlle de La Chastaigneraye dort-elle? lui demanda
+Octave en le regardant dans les yeux.--Comment monsieur veut-il que je
+sache cela, puisque mademoiselle ne me dit ni bonjour ni bonsoir?»
+
+Octave s'aperçut seulement alors qu'il jouait un rôle indigne.
+«Va-t'en, dit-il au groom. Je voulais prier Mlle de La Chastaigneraye
+de me prêter un livre si elle ne dormait pas encore.»
+
+Le groom disparut. Quelques minutes après, une fille de chambre, à
+peine habillée, apportait à Octave quelques volumes dépareillés.
+«Est-ce cela, monsieur le duc?--Oui, dit-il sans regarder. Ce gamin a
+eu tort de vous parler. Peut-être aura-t-il réveillé ma cousine?--Oh!
+monsieur le duc, Mlle Geneviève ne dort pas si tôt.--Comment! à
+minuit?--Vous savez, monsieur le duc, comment on vit ici: mademoiselle
+est si fantasque!»
+
+Ce mot avait échappé à la fille de chambre: elle frémit d'en avoir
+trop dit, et s'éloigna tout en rajustant ses jupes. C'était une belle
+créature qui ne demandait qu'à jaser; elle avait jugé, sur le rapport
+du groom, que puisque M. de Parisis ne dormait pas, c'est qu'il
+s'ennuyait; elle avait pensé aux fortunes rapides que font les femmes
+de chambre dans leurs rencontres nocturnes avec les beaux messieurs de
+Paris: elle était apparue dans un déshabillé fort voluptueux. «Ma foi,
+elle est fort jolie.» dit Octave. Un peu plus il la rappelait; il
+trouvait que les femmes sont trois fois femmes quand elles sortent du
+bal et quand elles sortent du lit; c'est le moment où la force du sang
+leur donne un magnétisme irrésistible. Octave était trop de l'école
+de don Juan pour dédaigner une femme sous prétexte que c'était une
+servante. Il n'avait donc pas plus de préjugés que lord Byron. Mais
+tout à sa jalousie, il se contenta de lui crier: «Mademoiselle, allez
+réveiller mes gens.»
+
+Octave alluma le cigare de la colère et descendit lui-même. Quand il
+ordonnait, ses gens n'y allaient pas de main morte; sous ses yeux, il
+fallait que tout se fît à la minute. En moins d'un quart d'heure,
+ses chevaux furent à la voiture. Il s'était imaginé que Mlle de La
+Chastaigneraye, avertie par la femme de chambre ou par le groom,
+viendrait s'opposer à son départ, ou tout au moins lui dire adieu.
+Mais elle ne parut pas.
+
+Au dernier moment, il remonta dans sa chambre, sous prétexte d'avoir
+oublié je ne sais quoi,--il n'en savait rien lui-même.--Il avait
+oublié de soulever une dernière fois le rideau pour voir sous les
+grands marronniers. Il ne vit rien que les feuilles qui ondoyaient au
+vent et la lune qui mirait sa pâleur dans la pièce d'eau.
+
+Il redescendit en toute hâte et partit. «Je ne me croyais pas si bête,
+dit-il quand l'air de la nuit eut un peu frappé sur son front. Je me
+conduis comme un écolier. Ce que c'est que de ne plus être maître de
+son coeur! Il n'y a pas à se le dissimuler, j'aime Geneviève.»
+
+Et après un silence de cinq minutes, il avait vu plus profondément
+dans son coeur, il répéta: «J'aime Geneviève.»
+
+Et comme il aimait à railler toujours, même les sentiments de son
+coeur, il reprit: «J'aurais bien mieux fait de donner un tour de clef
+quand cette fille est venue; elle se fût dévoilée à moi corps et
+âme; j'aurais appris à connaître la maîtresse par la servante.--Non,
+reprit-il en se jugeant et en se condamnant, c'est assez de
+profanations comme cela.»
+
+
+
+
+XXXIX
+
+ALICE
+
+
+L'aurore aux doigts de rose ouvrait les portes de l'Orient quand
+Octave arriva au château de Parisis; ce qui veut dire, en prose du
+XIXe siècle qu'il était cinq heures quarante-cinq minutes, almanach de
+Mathieu Laënsberg.
+
+Octave avait sommeillé en voiture; il monta à sa chambre à coucher,
+mais il ne se coucha pas. Il redescendit presque aussitôt et donna
+l'ordre qu'on lui amenât l'intendant.
+
+L'air était vif, il fit allumer un grand feu dans le petit salon et
+promena mélancoliquement ses regards sur les meubles démodés, mais
+chers à son souvenir. C'était dans ce petit salon, sur cette chaise
+longue, devant la fenêtre ouverte, que sa mère avait voulu mourir.
+Il se revit agenouillé devant elle, mouillant de larmes ses mains
+blanches qui le bénissaient et retombaient sans forces. Ces souvenirs
+peuplèrent soudainement cette silencieuse solitude. Il se renversa sur
+un fauteuil et regarda amèrement le chemin parcouru depuis la mort
+de sa mère: le voyage en Amérique, l'expédition de Chine, et les
+aventures parisiennes. Il n'eut pas à rougir de cet examen de
+conscience; il avait été fier toujours, aventureux, héroïque; s'il
+s'était attardé dans les folies de la vie parisienne, c'était encore à
+ses yeux de l'héroïsme, puisqu'il avait pris le premier rôle parmi les
+Alcibiades de son temps, à la pointe de son épée et à la pointe de son
+esprit. Il ne se reconnaissait qu'un tort--un tort bien léger--celui
+d'avoir dévoré deux millions.
+
+Octave voyait dans son imagination passer la belle figure de sa
+cousine. «Dix millions! reprit-il, mon premier mouvement a été beau;
+mais le second me conseillait de ne pas déchirer le testament et
+d'épouser Geneviève.»
+
+Vers minuit, Octave se promenait par le parc, quand tout à coup une
+femme qui pleurait se jeta sur son passage. C'était la fille de son
+intendant, M. Rossignol qui lui avait taillé une dot dans la forêt de
+Parisis. «Pourquoi pleurez-vous, madame? lui demanda Octave.» Il la
+prit dans ses bras comme pour la protéger. «Oh! monsieur de Parisis,
+mon père m'a mariée, malgré moi, à un notaire qui ne parle que de
+coups de canif dans le contrat. Je me suis enfuie à la dernière
+heure.--A l'heure du sacrifice!--Oui, monsieur le duc.--Comme votre
+coeur bat!--Je savais bien que vous me consoleriez!»
+
+Le duc de Parisis consola la jeune mariée--pendant tout une
+heure.--«Après tout, pensait-il, elle est jolie; ce qui tombe dans le
+fossé c'est pour le soldat. Et d'ailleurs, elle me coûte cent mille
+francs.»
+
+Survint le notaire avec une lanterne. «Monsieur, lui dit le duc de
+Parisis, voici votre femme qui s'est perdue dans le parc; mais je l'ai
+remise dans son chemin. Ne lui parlez plus de coups de canif dans le
+contrat.» La fille de M. Rossignol montra fièrement à son mari un
+petit poignard d'or que Parisis lui avait fiché dans les cheveux.
+
+Octave ne serait peut-être pas parti le lendemain pour Paris si une
+figure inattendue ne se fût montrée au château de Parisis.
+
+Il se promenait dans le parc, dans le cortège des mélancolies. Il y
+avait bien de quoi. Il sentait que Mlle de La Chastaigneraye était
+perdue pour lui; il ne s'était pas avoué encore tout son amour pour
+elle, parce que son coeur était alors le pays des ruines et que les
+fantômes des femmes aimées y revenaient ça et là.
+
+Non seulement il voyait déjà s'évanouir ce rêve le plus cher qu'il eût
+caressé, mais il pressentait qu'un jour ou l'autre il lui faudrait
+faire son compte au grand jour, c'est-à-dire avouer tout haut qu'il
+n'avait pas le sou. On ne joue pas impunément toute sa vie le jeu des
+riches quand on est devenu pauvre.
+
+Jusque-là il avait pris cela gaiement--comme on dit dans la langue
+parisienne--parce qu'il était emporté par le tourbillon et qu'il ne
+descendait pas profondément en lui-même; mais au château de Parisis,
+le dernier voile tomba de ses yeux.
+
+Les figures des maisons et des arbres ont leur physionomie journalière
+comme les figures des personnes; il semble que l'âme des choses
+transperce partout dans ses mouvements de gaieté et de tristesse.
+
+Octave regardait son vieux château et le trouvait plus mélancolique
+encore que lui. Cette demeure, berceau et tombeau de tous les siens,
+le regardait pas ses grandes fenêtres désolées et lui parlait avec
+éloquence par cette langue universelle des sentiments qui dit tout
+et qui se comprend si bien. Les arbres, les nouveaux venus comme les
+anciens, lui reprochaient son absence et son oubli.
+
+Mais il y avait un reproche qui s'élevait plus haut et qui le touchait
+de plus près, dans toute cette belle demeure et dans tout ce beau
+parc. Il entendait une voix s'élever des tombeaux pour lui dire:
+«Qu'as-tu fait de ta fortune? tu as humilié notre fierté, la lèpre des
+hypothèques a entamé le marbre de notre sépulcre, et le jour vient
+où on nous jettera dehors comme des chiens.--Jamais! s'écria Parisis
+comme s'il eût vraiment entendu ce reproche sortir de terre.»
+
+Et ce reproche ne venait pas seulement des tombeaux. Il cueillit une
+rose comme pour respirer d'autres idées, mais la rose elle-même lui
+dit: «Pourquoi me cueilles-tu, je ne fleuris que pour les Parisis!»
+
+On sait qu'Octave, un beau païen comme ils le sont presque tous parmi
+ceux-là qui ont rejeté le devoir comme un bourrelet, ne croyait qu'à
+l'âme des choses, une religion qu'il s'était faite, car les athées
+aussi ont leur religion. La Révolution n'avait-elle pas décrété l'Être
+suprême! Or, Octave croyait à sa religion. Pour lui, l'homme, la
+nature, les choses, tout communiait; il était donc plus sensible que
+tout aux voix de l'invisible. Il jura que le château de Parisis ne
+serait pas vendu; il sentait bien venir jusqu'à lui la gueule béante
+et affamée de l'expropriation, mais il trouverait encore quelque
+gâteau d'or pour apaiser le monstre jusqu'au jour où il le chasserait
+de ses terres. «On serait si heureux ici! dit-il en respirant, si on
+ne respirait pas l'air des hypothèques.»
+
+Et il faisait des calculs. Il se demandait s'il ne serait pas plus
+sage de vendre d'abord quelques fermes éloignées, mais c'étaient les
+meilleures. La montagne et la vallée du château ne donnaient que du
+bois et du foin, terre rocheuse sur la montagne, terre humide dans la
+vallée. On aurait bien pu trouver deux cent mille francs en abattant
+les bois, mais c'était découronner le château. On aurait bien pu
+cultiver la vallée, mais il fallait pour cela dessécher une suite
+d'étangs qui formaient un des plus beaux paysages de la Bourgogne.
+
+C'est là l'éternel chagrin des grands seigneurs qui se ruinent: ils
+ont trop l'amour du beau, du grandiose et du pittoresque, pour les
+sacrifier, fût-ce à une pyramide d'or. Ils ne sont pas pour les
+demi-mesures, ils aiment mieux tout perdre.
+
+Octave, après avoir ruminé sur des chiffres problématiques, termina
+toutes ses additions et toutes ses soustractions par ces mots: «Total:
+tout ou rien.»
+
+Il était assis devant une des grilles bordant le saut-de-loup qui
+entourait le parc, à trois ou quatre portées de fusil du grand perron,
+quand une voix bien timbrée répéta comme un écho railleur: «Total:
+tout ou rien.»
+
+C'était Mme d'Antraygues. «Ah! pardieu! dit Octave en se levant, je
+croyais bien que je n'étais entendu que des oiseaux.» Et il se jeta
+dans les bras de la comtesse. «Que faites-vous? lui dit-elle en riant,
+si les oiseaux allaient nous voir!»
+
+Ils se regardèrent comme s'ils ne s'étaient pas vus depuis des
+siècles. «Ma foi, ma chère amie, vous arrivez bien à propos, j'étais
+en train, tel que vous me voyez, de creuser mon tombeau; j'avais déjà
+revêtu la robe des trappistes.--Soeur, il faut mourir!--Frère, il faut
+mourir! répéta en riant Mme d'Antraygues.» Et après un silence: «Vous
+vous imaginez peut-être, Octave, que je m'amuse beaucoup depuis que je
+veux m'amuser? Eh bien! je m'ennuie horriblement!--Je le crois sans
+peine, puisque vous venez jusqu'ici.--Voyez, je suis toute en noir. Je
+porte le deuil de ma jeunesse.»
+
+Elle regarda Parisis d'un oeil fixe: «Et de votre amour! Encore si tu
+m'avais aimée!--Mais je vous ai adorée, Alice: mais je n'ai pas dans
+ma vie de plus cher souvenir que le vôtre!--Profanateur! des phrases
+toutes faites! Enfin il est écrit que la femme se laissera toujours
+prendre par la même illusion.»
+
+Octave embrassa une seconde fois Mme d'Antraygues. «N'est-ce pas que
+je suis devenue laide avec cette pâleur, avec ces yeux cernés? je me
+fais peur à moi-même.--Vous êtes plus jolie que jamais, dit Octave en
+remarquant un coup d'aile du Temps de plus sur la figure de la jeune
+femme.»
+
+Les mois de passion comptent comme des années. C'est l'orage qui
+brûle, qui effeuille, qui dévaste. «Vous avez donc pris tout cela au
+sérieux? dit Octave avec douceur.--Si j'ai pris cela au sérieux! Mais
+qu'est-ce donc que la vie sans cela?--Vous avez bien raison: un brave
+coeur, une bouche qui dit _je t'aime_, une chevelure qui se répand sur
+deux fronts, voilà toute la sagesse. Celui qui cherche autre chose sur
+la terre est un fou. Vous avez là un bien joli chapeau!»
+
+Octave baisait les cheveux de Mme d'Antraygues, comme pour retrouver
+le parfum évanoui qui l'avait enivré quand elle était en Dame de
+Pique. «Un joli chapeau!--Vous êtes bien bon de vous apercevoir que
+j'ai un joli chapeau! Je suis partie comme une folle, sans me faire
+faire un costume de voyage. En arrivant d'Irlande, j'avais tout donné
+à ma femme de chambre. On m'a dit que vous étiez ici, je voulais vous
+voir, j'ai cherché, j'ai trouvé et me voilà!--Quelle bonne idée vous
+avez eue! Il y a longtemps que le château de Parisis n'a vu balayer
+ses allées par une pareille robe à queue.--Oui, je lui fais là un
+grand honneur; j'ai déjà perdu la moitié de mon jais en route; tout à
+l'heure, en venant à vous, les buissons m'ont tout égrenée.»
+
+Octave entraînait Mme d'Antraygues vers le château. «Contez-moi donc
+toute votre histoire depuis que je vous ai vue.»
+
+Alice conta son voyage en Irlande, où elle avait failli mourir de
+chagrin et d'ennui sous les remontrances de sa grand'mère, une vertu
+revêche qui n'avait jamais capitulé, parce qu'elle n'avait jamais lu
+que les romans de Walter Scott. Mme d'Antraygues avait commencé par se
+soumettre et par s'humilier, comme si elle dût se retourner déjà vers
+le repentir. Mais le coeur voulait vivre et brisait sa prison. Elle
+revint en France. Le scandale avait éclaté; qui ne s'en souvient
+encore, à cette heure? Elle était descendue incognito comme une
+voyageuse qui n'a plus de pied-à-terre, à l'hôtel d'Albion. Elle se
+hasarda chez sa meilleure amie, la duchesse de Hauteroche, qui fut
+impitoyable, parce que la vertu chrétienne ne sera jamais la vertu des
+femmes.
+
+Puisque les femmes ne consolent pas les femmes, il faut bien qu'elles
+se consolent avec les hommes. «Voilà pourquoi, dit Mme d'Antraygues à
+Octave, je suis venue à Parisis. Allez-vous me faire de la morale,
+vous?--Je ne suis pas si bête: toute la morale a été faite par Jésus
+Christ, qui a pardonné à la femme adultère. Je vous aime comme moi-même.
+--Ne raillez pas! car au fond cela n'est pas si gai. Si vous saviez,
+mon ami, comme j'étais inquiète et attristée quand je sortais dans
+Paris! Je me figurais que tout le monde me regardait et lisait ma faute
+sur mon front. Aussi, voyez, j'ai pris l'habitude du voile. Et puis, je
+ne savais où aller! Le soir, je me cachais, au spectacle, dans le fond
+d'une avant-scène.--Le théâtre est comme l'église, il accueille tout le
+monde.--Voilà pourquoi je me trouvais à côté de vos petites amies.--Eh
+bien! vous allez me donner de leurs nouvelles!--On a tout vendu chez
+Mlle Diane. Ce que c'est que de ne se pouvoir plus vendre soi-même! Il
+paraît que c'est un faux luxe; faux diamants, fausses perles, faux
+chignon, fausse femme.--Aussi me suis-je inscrit en faux contre ses
+fossettes. Et Violette? vous ne l'avez pas revue?--Plus Violette de
+Parme que jamais. Et pourtant, voulez-vous que je vous dise sur Violette
+une chose qui va vous surprendre? Depuis votre abandon, elle n'a pas
+eu d'amant, si ce n'est vous quand vous l'avez reprise en allant
+à Dieppe.--Allons donc! je n'en crois pas un mot.--Eh bien! c'est
+pourtant la vérité. Elle se moque de ses amoureux, car ce ne sont pas
+ses amants; je connais entre autres ce grand d'Espagne qui lui a
+fait un pont d'or sur lequel elle a passé ... sans lui.--Ce serait
+original, si c'était possible.--C'est impossible, mais cela est. Ce
+n'est pas pour poser, puisqu'elle a tout bravé, que Violette fait
+cela, c'est parce qu'elle vous aime. Croyez-vous donc qu'on ne voit
+plus une vertu après la première chute?»
+
+Octave embrassa une troisième fois Mlle d'Antraygues. «Et de quel
+argent vit cette vertu farouche?--Ne savez-vous pas que le prince de
+Rio lui a donné une parure de haut prix et un bon sur la banque de
+cent mille francs, rien que pour prendre rang dans son cortège et
+compter parmi ses convives, car sa salle à manger est déjà illustre.»
+
+Octave dit d'un air grave qu'il croyait trop à la vertu en général
+pour nier celle-ci en particulier. «Ça été, poursuivit la comtesse,
+la seule femme à me faire bonne figure depuis mon retour à Paris.
+Je sentais que son coeur était sur ses lèvres quand elle me
+parlait.--Êtes-vous heureuse? lui demandai-je.--Non, mais c'est
+égal.--L'avez-vous revu?--Oui, je l'ai revu, mais je ne le reverrai
+plus; c'est toujours le même homme; il ne prend jamais une femme que
+pour la sacrifier à une autre. Il m'a emmenée à Dieppe pour m'humilier
+devant ses duchesses.»
+
+On vint avertir le duc de Parisis que le dîner était servi. «Madame,
+dit-il solennellement à la comtesse, je vous prie de me faire
+l'honneur de dîner avec moi en grande cérémonie. Nous aurons chacun un
+domestique pour nous servir: c'est tout ce qu'il y a au château. Je
+ne vous réponds pas de la cuisine, mais je vous réponds de la
+cave.--Comme cela se trouve, s'écria Mme d'Antraygues, moi qui n'ai
+jamais bu que de l'eau.»
+
+On était arrivé sur le perron. Le soleil se couchait dans un lit de
+nuages empourprés. Il n'avait rayonné que çà et là depuis le matin;
+il répandit tout à coup un air de fête sur le château. «Vous êtes une
+bonne fée, dit Octave à Alice: tout était triste tout à l'heure, tout
+me semble sourire maintenant. Voyez! sous cette teinte chaude du
+soleil couchant, le château se réveille et me fait bonne figure,
+tandis que tout à l'heure il me lançait toutes ses malédictions.
+Décidément, je ne serai jamais un homme sérieux, parce que l'amour
+sera toujours mon maître!--Ah! si vous vouliez m'aimer, dit Mme
+d'Antraygues avec une tendresse expansive, je n'aurais peur de rien,
+pas même de l'enfer!»
+
+Parisis, qui avait son éloquence à lui, embrassa pour la troisième
+fois Alice, ce qui le dispensait de lui dire la vérité; car il ne put
+s'empêcher de rêver à Geneviève et à Violette--tout en les trahissant.
+
+
+
+
+XL
+
+OU VA UNE FEMME QUI TOMBE
+
+
+Octave aurait bien voulu revoir Geneviève, mais la présence à Parisis
+de Mme d'Antraygues ne fit que hâter son retour à Paris. Il avait
+peur que Mlle de La Chastaigneraye ne se hasardât à venir le voir; il
+craignait aussi que la figure de la comtesse ne fût pas une figure
+édifiante pour le pays. Il bravait tout à Paris: mais ce château
+natal, où il retrouvait si vivant le souvenir de son père et de
+sa mère, il ne voulait pas qu'il fût le théâtre de ses aventures
+galantes.
+
+Octave de Parisis partit donc le soir même avec Mme d'Antraygues,
+sous prétexte que tout était si désorganisé dans son château qu'il ne
+pouvait pas y donner l'hospitalité à une femme du monde comme elle.
+
+Il s'était repris à l'amour de Violette: il se reprit à l'amour de Mme
+d'Antraygues, faisant de son coeur deux parts, une pour l'idéal et
+l'autre pour le réel,--la rêverie et la passion,--l'une pour la
+comtesse et ses pareilles, l'autre pour Mlle de la Chastaigneraye.
+
+A cette seconde rentrée à Paris, Mme d'Antraygues releva un peu plus
+haut son voile; elle commençait à s'habituer à ne plus rougir, elle se
+familiarisait avec les horizons nouveaux. Comme elle n'avait plus de
+maison, elle ne fit pas de façon pour descendre à l'hôtel d'Octave,
+qui comptait bien ne point garder chez lui une maîtresse qui frappait
+les yeux de tout Paris. C'était, d'ailleurs, une femme charmante, un
+peu romanesque, mais avec de l'esprit et de la gaieté. On condamnait
+tout haut Octave, mais on le jalousait tout bas.
+
+Tout en espérant qu'il ne garderait Mme d'Antraygues que quelques
+jours avec lui, il éprouvait un charme très vif à vivre avec elle. Une
+semaine s'était passée à jaser, à courir, à prendre la vie en rose. Il
+pensait vaguement à faire avec elle le voyage d'Amérique, quand elle
+lui échappa sans dire gare.
+
+Le prince Rio, le seul qui fût admis dans cette intimité amoureuse,
+venait tous les soirs, vers minuit, prendre le thé. Deux fois il
+trouva Mme d'Antraygues seule, Octave n'ayant pas perdu ses belles
+habitudes de courir çà et là. Le prince, qui devait beaucoup à Octave,
+lui devait bien de lui prendre Mme d'Antraygues. Il avait ses heures
+de séduction; Mme d'Antraygues avait ses heures de curiosité: le
+huitième jour, quand Octave rentra, vers une heure du matin, son
+valet de chambre lui dit que le prince et la comtesse étaient allés
+au-devant de lui.
+
+Ils étaient si bien allés au-devant de lui, qu'il fut vingt-quatre
+heures sans les rencontrer.
+
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+MADAME VÉNUS
+
+
+ * * * * *
+
+
+I
+
+LA CHAMBRE A DEUX LITS
+
+
+Le duc de Parisis prit fort gaiement l'aventure. Il se décida à partir
+pour le Pérou par le prochain paquebot des transatlantiques. Ses
+malles étaient bouclées, il avait dit adieu à ses cinq amis et à ses
+cinq cents femmes, rien ne pouvait l'arrêter un jour de plus à Paris.
+
+Mais il avait compté sans une petite lettre anonyme qui lui vint de
+Bade toute parfumée encore des senteurs d'outre-Rhin; elle exhalait
+je ne sais quel bouquet de Johannisberg. On disait à Octave que Bade
+était désolé depuis que le bruit s'était répandu qu'il n'y viendrait
+pas. Quoiqu'il ne reconnût pas l'écriture, il pensa que ce doux appel
+était de Violette. «Pourquoi ne vais-je pas à Bade? se demanda-t-il,
+c'est peut-être là que la fortune m'attend. Bade ou le Pérou, c'est la
+même chose.»
+
+Il croyait qu'en toutes choses le seul service qu on pût demander à un
+ami, c'était une pièce de cent sous, non pas pour la dépenser, mais
+pour la jeter en l'air et jouer chacune de ses actions à pile ou face.
+Il n'y manquait jamais. Pour lui, l'indécision était la pire des
+choses; elle ruinait l'énergie, elle ruinait la volonté, elle ruinait
+la vie. Il avait vu, tout jeune encore, représenter dans un salon
+cette vieille comédie où le beau Valère flotte continuellement entre
+Isabelle et Célimène; on sait le dernier vers de la pièce: au moment
+de partir pour l'église avec Isabelle, Valère s'écrie: _J'aurais mieux
+fait, je crois, d'épouser Célimène_. Parisis, qui n'avait que douze
+ans, s'écria tout haut: «Pourquoi ne les épouse-t-il pas toutes les
+deux?»
+
+Dès qu'Octave eut reçu la lettre de Bade, il jeta en l'air une pièce
+de cent sous. «Si c'est face, dit-il, j'irai à Bade.» La pièce de cent
+sous tomba face; le dieu Hasard avait parlé, Octave obéit.
+
+Comme il ne faisait pas courir cette année-là à Bade, il voulut y
+arriver _incognito_, sans équipages d'aucune sorte, décidé à risquer
+vingt-cinq mille francs et à s'en revenir si le dieu Hasard s'était
+trompé.
+
+Parisis arriva un soir à Bade le second jour des courses. Au
+débarcadère, Villeroy et Saint-Aymour lui dirent que Violette était
+dans le voisinage, mais qu'elle cachait son bonheur en tête à tête
+avec le prince Rio. Elle aussi était venue _incognito_. On ne la
+voyait que passer. Octave, ne voulant pas se montrer au grand jour,
+descendit à l'hôtel de France, qui naturellement n'est jamais habité
+par les Français.
+
+Le maître de la maison, qui vit tout de suite un voyageur de grand
+air, lui dit combien il était désolé de n'avoir pas un appartement.
+Octave demanda une simple chambre, mais il n'y avait plus rien, les
+toits étaient habités. «Cherchez bien, dit Parisis.--Attendez donc!
+reprit l'hôtelier, il y a une dame qui va partir tout à l'heure pour
+Paris, et d'ailleurs, si elle ne part pas, tant pis pour elle.--Vous
+n'êtes pas galant, remarqua Octave, mais cela ne me regarde pas,
+donnez-moi cette chambre.--Il y a une petite difficulté, c'est que la
+dame en question a encore la clef.--Quelle est cette dame?--C'est une
+dame connue, j'imagine, mais je ne la connais pas, dit l'hôte avec des
+airs fort malins.--Où est-elle?--Elle est à la roulette, je n'en doute
+pas, car elle a toujours perdu, et vous savez que c'est la perte qui
+fait les joueurs, mais surtout les joueuses. Après tout, j'ai une
+autre clef; la dame n'a rien à prendre, elle a tout joué.--Même son
+honneur? dit Octave, comme s'il mesurait un obélisque.--Je n'en doute
+pas. Je vais vous ouvrir la porte.--A merveille!»
+
+Octave, toujours chercheur d'aventures, n'avait garde de faire un pas
+en arrière. Il entra résolument dans la chambre de la dame.--Deux
+lits! s'écria-t-il, peste! quel luxe!--Oui, monsieur, c'est du luxe,
+car je dois à la vérité de dire que la dame a toujours couché toute
+seule.--Mais, tout à l'heure, vous doutiez de sa vertu.--J'en doute
+encore, monsieur. Vous en douterez vous-même en la voyant.--Après
+tout, cela m'est égal, la chambre est très agréable, un paysage par
+la fenêtre, le portrait de la reine Victoria et du roi de Prusse: en
+vérité, je ne connais pas mon bonheur.»
+
+L'hôtelier allait s'en aller. Il pria Octave de lui donner son nom.
+«Quel est le cheval qui a gagné le prix aujourd'hui?--Gladiateur.--Eh
+bien! c'est mon nom, pas un mot de plus.»
+
+Octave, demeuré seul, ouvrit un sac de nuit et jeta çà et là les
+chemises, les cravates et les pantoufles. «Oh! oh! dit-il en
+s'approchant de la toilette, la dame aime le luxe: voici tout un
+attirail de femme comme il ne faut pas. Cocotte, ma mie, qui t'a donné
+tout cela? Après tout, c'est peut-être moi. Mais n'allons pas faire de
+fouilles. Je suis couvert de poussière, à ce point que je sens germer
+des herbes sur mon cou. Une forte ablution est indiquée ici.»
+
+Octave versa de l'eau et plongea sa tête dans la cuvette. Tout
+naturellement ce fut à cet instant que la dame entra chez elle--je me
+trompe--chez lui.
+
+Elle n'avait pas été avertie; sa surprise fut telle qu'elle ne trouva
+pas un mot à dire.
+
+Au bruit de la porte qui s'ouvrait, M. de Parisis se retourna, les
+joues ruisselantes, la barbe perlée. «Ah! c'est vous, madame, dit-il
+sans s'émouvoir le moins du monde, je suis charmé de vous rencontrer
+chez vous.»
+
+Au premier regard, Octave jugea que la dame était admirablement belle.
+«Si jamais, pensa-t-il, cet hôtelier s'était trompé? Il est bien assez
+malin pour cela.--Monsieur, dit la dame en levant la tête, je ne
+suppose pas que l'impertinence aille si loin: j'aime à croire que vous
+vous êtes trompé de porte.--Non, madame: vous ne savez donc pas que
+le Grand-Duc vient de rendre un nouveau décret? Toutes les chambres
+à deux lits seront désormais habitées par deux voyageurs.--Des deux
+sexes? dit la dame, qui ne put s'empêcher de rire.--Oui, madame; où
+est le mal? Vous savez comme moi que la vertu n'est en danger que
+lorsqu'elle cherche le danger.»
+
+La dame rentra dans toute sa dignité. «Je ne suis pas venue ici pour
+apprendre des maximes.--Et moi, madame, je ne suis pas venu pour en
+débiter.»
+
+Tout en parlant, M. de Parisis avait pris sa brosse pour remettre
+au vent ses cheveux et sa barbe. Il était redevenu le plus beau des
+hommes de son temps. «Et maintenant, madame, permettez-moi de vous
+présenter ma carte.--Monsieur le duc de Parisis! dit la dame. Eh bien!
+voilà une raison de plus pour moi de m'insurger contre le décret du
+Grand-Duc. Avec un homme comme vous, monsieur, les chambres à deux
+lits sont des illusions.--Je ne croyais pas, madame, qu'on eût aussi
+bonne opinion de moi au delà du Rhin. Sur le Rhin allemand, il ne faut
+craindre que les Allemands.--Des mots, des mots, des mots. L'hôtelier
+s'est sans doute imaginé que je partais ce soir, mais, Dieu merci! je
+reste.--Pourquoi, Dieu merci? Madame, donnez-vous donc la peine
+de vous asseoir.--Vous êtes trop gracieux, monsieur.--Il y a deux
+fauteuils, comme vous voyez, nous pouvons causer.--Il y a deux
+fauteuils, c'est vrai, je ne m'en étais pas aperçue. J'en suis bien
+aise, puisque je vais continuer à habiter cette chambre.»
+
+La dame déposa sur la cheminée deux rouleaux d'or. «Voilà qui est
+éloquent, dit Parisis; je vois bien, madame, que vous avez deux mille
+raisons pour rester ici. Cette chambre vous porte bonheur; savez-vous
+pourquoi? c'est parce que j'y suis. Je m'appelle _Fétiche_ de
+mon petit nom.--Monsieur, j'ai des préjugés, mais je ne suis pas
+superstitieuse. Donc, je pense qu'il n'est pas séant d'habiter une
+chambre à deux lits avec un inconnu. Et puis je crois que les hommes
+ne portent pas bonheur.»
+
+En disant ces mots, la dame ne put masquer une expression de
+mélancolie qui alla jusqu'à la tristesse. «Madame, je fais un appel à
+votre patriotisme, vous ne mettrez pas à la porte un Français au delà
+du Rhin.--Monsieur, je ne crois pas aux frontières, voilà pourquoi je
+vous prie de prendre votre chapeau et d'aller saluer ces dames à la
+Conversation. Il y a là Mlle Trente-Six-Vertus, le trio Soubise,
+Délions et Letessier, Mme Revolver, Mlle Rebecca, Mlle Tourne-Sol, la
+Nouvelle Héloïse, tout le dessus du panier de l'âge d'or. Mais les
+Phrynés ont toujours trois jeunesses.--Rassurez-vous, madame, je
+suis un homme bien né, je n'ai jamais violenté les femmes--si j'ose
+m'exprimer ainsi;--je n'ai jamais pris dans les batailles amoureuses
+que ce qu'on ne voulait pas m'accorder: c'est le droit de la guerre.
+Donc, vous ne voulez pas m'accorder l'hospitalité, je la prends.»
+
+La dame regarda le duc avec curiosité. «Je vous admire, monsieur, et
+vous croyez que je subirai pacifiquement votre volonté!--Appelez vos
+gens, madame, j'appellerai les miens. Ah! j'oubliais, nous les avons
+laissés à Paris, nous voyageons tous deux _incognito_.--Mes gens,
+monsieur, c'est ma colère, c'est ma dignité, c'est ma pudeur.--Vous
+oubliez votre vertu, madame, voulez-vous que je la sonne?»
+
+Octave fut très surpris de voir deux larmes dans les yeux de la dame.
+Il lui prit les mains et les baisa respectueusement, «Madame, si je
+vous ai blessée, je vous en demande pardon.»
+
+C'est toujours au moment où la femme va mettre un homme à la porte
+qu'elle se laisse vaincre, si l'homme--est un homme,--s'il sait
+qu'elle est belle et qu'elle a raison.
+
+Octave fut irrésistible; il parla si bien, il se montra si insensé,
+il trouva tant de mots imprévus, il prouva tant d'amour subit, que la
+dame fut presque désarmée.
+
+Ils signèrent un traité en quatre articles, à peu près comme dans le
+_Voyage sentimental_ et dans je ne sais quelle comédie.
+
+ I.--La chambre sera divisée en deux jusqu'à minuit.
+
+ II.--Monsieur aura son lit, mais n'aura pas le droit de se
+ coucher.
+
+ III.--La clef restera à la porte, quelque dommage qu'il en puisse
+ advenir.
+
+ IV.--Monsieur respirera à l'unique fenêtre, mais à la condition
+ que Madame ne sera plus là.
+
+ ARTICLE ADDITIONNEL.--Jusqu'à minuit, Monsieur cherchera une
+ chambre par la ville,--ou une dame plus hospitalière.--S'il ne
+ trouvait pas à minuit, les parties belligérantes aviseront.
+
+A peine le traité fut-il signé, que la dame se mit à la fenêtre, comme
+pour bien marquer son droit. «C'est cela, dit Octave, les femmes
+ne perdent jamais une minute pour prouver leur despotisme.» Et il
+s'approcha de la fenêtre, comme s'il manquait d'air. «Je vous vois
+venir, dit la dame, la fenêtre est étroite,je connais ces malices-là.
+--Je ne doute pas, madame, de votre science--universelle.--Les femmes
+les plus ignorantes ont passé sous l'arbre de leur grand'mère; Adam ne
+leur apprend jamais rien. Aimez-vous ces hautes montagnes?--Beaucoup,
+monsieur. Mais si vous voulez bien les voir, allez vous promener. Ne
+violons pas la loi. Je suis venue pour m'habiller, on va sonner tout
+à l'heure le dîner, et, grâce à vous, je ne dînerai pas.--Voyez, madame,
+ce que c'est que la passion, j'avais oublié moi-même l'heure du dîner,
+et pourtant, Dieu sait si j'avais faim en arrivant. Voulez-vous dîner
+avec moi, madame? Les passions les plus violentes ne m'empêchent pas
+de dîner.--Ni moi non plus, mais je dîne seule dans ma chambre ou à
+table d'hôte. Et je vous assure que je suis plus seule encore à table
+d'hôte que je ne le suis chez moi.--Madame ne trinque pas avec
+l'infanterie?--Vous avez bien raison, tous ces Allemands ne sont pas
+des hommes, si ce n'est pour les Allemandes.--Sur ce mot, madame, j'ai
+l'honneur de vous saluer. Nous nous reverrons entre onze heures et minuit.
+--Oui, monsieur, pour nous dire adieu.--Oui, un éternel adieu, madame.»
+
+Et le duc de Parisis referma la porte tout en disant: «Je veux que
+le diable m'emporte si j'ai pénétré celle-là; j'ai pourtant de bons
+yeux.»
+
+Il avisa l'hôtelier en descendant. «Eh bien! vous m'avez fait faire
+une singulière connaissance. A propos, comment se nomme cette
+dame?--Madame de Marsillac. Tenez, monsieur, j'ai là sa carte dans le
+bureau de l'hôtel.»
+
+Octave regarda la carte. «Une couronne de marquise! il fallait donc me
+dire cela.--Pourquoi, monsieur?--Pourquoi? c'est que je n'y serais pas
+allé par quatre chemins, je n'aurais pas fait tant de façons.»
+
+L'hôtelier, tout malin qu'il fût, eut bien l'air de ne pas comprendre.
+
+Cinq minutes après, Octave alluma un cigare et s'en alla en toute hâte
+prendre sa pâture, selon son expression, au palais des jeux--à la
+Conversation, ainsi nommée parce qu'on n'y parle jamais.
+
+Après avoir fait vingt pas, il se retourna et regarda une des fenêtres
+du second étage, où il croyait apercevoir Mme de Marsillac; mais il ne
+la vit pas.
+
+Elle avait fermé la croisée et regardait à travers le rideau. Il fut
+désappointé et elle fut contente. «Marsillac, Marsillac, disait-il
+entre ses dents, je connais des Marsillac; c'est une bonne famille
+toulousaine; il y a un Marsillac au service du pape. Qui sait, la
+marquise entretient peut-être un zouave pontifical!»
+
+
+
+
+II
+
+DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D'OR SUR CHAMP DE
+
+GUEULES
+
+
+A son arrivée à la Conversation, Octave fut acclamé. «Parisis!
+Parisis! Parisis!» Ce fut à qui l'aurait à sa table. «Par ici! par
+ici! par ici!» criaient-ils tous.
+
+Octave cherchait les femmes des yeux, comme s'il dût voir Violette. On
+revenait des courses, on était encore dans la folie de cette descente
+de la Courtille. «Quelle bonne fortune de te voir ici, toi qu'on
+n'attendait pas!--Je ne suis pourtant pas en bonne fortune, dit
+Octave. Je viens de faire une cour assidue pendant une heure à une
+femme que je ne connais pas, et elle m'a mis à la porte. Après cela,
+c'est peut-être une bonne fortune, car, qui sait si elle a déjà fait
+cela pour quelqu'un? Connaissez-vous Mme de Marsillac?--Si nous la
+connaissons! mais nous ne connaissons qu'elle ici.--Entendons-nous.
+Vous la connaissez intrà muros?--Oh! pour cela, non! elle est fort
+belle, tout le monde le lui dit, mais elle ne reçoit nos hommages
+qu'extrà muros: aucun de nous n'a encore pénétré chez elle. Tu es
+donc entré par la fenêtre?--Non! Je suis descendu chez elle.--Par la
+cheminée?--Peut-être. Que fait-elle ici?--Elle joue.--Ni père, ni
+mari, ni frère, ni amoureux?--Non, Elle est arrivée avec un nègre qui
+ajustait la queue de sa robe de distance en distance; mais le nègre
+a été enlevé par une bourgeoise de Breslau, qui voulait jouer à la
+couleur.--Comment passe-t-elle ses jours et ses nuits?--Ses nuits,
+c'est le secret des dieux. Ses jours, c'est le secret de Polichinelle.
+Elle vient indolemment au trente-et-quarante vers midi. Elle n'est ni
+bruyante ni coquette, elle prend sa place sans emphase, elle pique les
+coups avec conscience, et elle joue le jeu le plus stupide que j'aie
+vu jouer.--Après cela, dit une femme de la meilleure compagnie, chacun
+joue selon son inspiration. Vous la trouvez si belle et je la trouve
+si bête.
+
+Pour célébrer la bienvenue du duc de Parisis, on avait apporté trois
+tables autour de lui. Tous les coeurs s'étaient rapprochés; au
+dessert, les femmes buvaient dans le verre de leurs voisins. Ce fut
+une petite fête du Café Anglais. Octave pensait vaguement à la dame de
+l'hôtel de France. Il voyait se dessiner ces deux lits aux draperies
+blanches, que protégeaient le roi de Prusse et la reine Victoria. A
+travers les fumées du vin de Champagne, il ne voyait pas de plus doux
+horizons. Ce jour-là, son idéal était cette chambre que sa destinée
+lui avait ouverte et presque fermée.
+
+Après le dîner, on alla deux par deux, la femme entraînant l'homme,
+hasarder une poignée de louis, qui à la roulette, qui au trente-et-
+quarante. Octave cherchait toujours Violette, sans prononcer son nom;
+mais Violette ne parut pas, soit qu'elle se cachât dans l'hôtel, soit
+qu'elle eût quitté Bade. Il jeta un billet de cinq cents francs à la
+noire, pour Mlle Tourne-Sol, qui faillit se trouver mal en voyant un
+rouleau de cinq cents francs couvrir son billet. Pour lui, il n'avait
+pas vu cela;
+
+Mme de Marsillac venait de passer devant lui, plus belle encore qu'il
+ne l'avait vue chez elle--chez lui. «Madame que cherchez-vous? dit-il
+en se plaçant sur son passage.--Ce n'est pas vous, monsieur.--Vous
+avez tort, madame, car vous me trouveriez si vous me cherchiez bien.
+--Je suis furieuse. Figurez-vous que j'avais retenu ma place, et cet
+hippopotame que vous voyez là-bas me l'a prise pour jouer des Frédérics.
+Il la déshonore.--Eh bien, madame, ne soyez pas furieuse. Je vais le
+prier de me donner votre place; s'il refuse, comme c'est un Allemand,
+je lui chercherai un querelle d'Allemand.»
+
+Tout en disant ces mots, Parisis alla droit à l'hippopotame.
+«Monsieur, vous allez avoir la parfaite bonne grâce de donner votre
+place à une dame qui est debout.--Non! dit l'Allemand.--Monsieur,
+vous êtes marié, n'est-ce pas?--Oui! dit l'Allemand.--Eh bien,
+monsieur, je vais enlever votre femme.--Cela m'est bien égal,
+monsieur!--Si j'enlève votre femme, monsieur, c'est pour enlever
+votre fille.» L'Allemand se leva. «Monsieur, vous m'insultez!--Oui,
+monsieur.» Mme de Marsillac avait déjà repris sa place. «Tenez, mon
+bonhomme, dit-elle à l'Allemand en lui présentant un double florin,
+voilà la dot de votre fille.»
+
+Mme de Marsillac était très émue quand elle prit le râteau pour
+conduire à la rouge un des deux rouleaux que Parisis avait vus sur sa
+cheminée. Elle perdit. Tout le monde avait les yeux sur elle, ce qui
+l'obligea à hasarder le second rouleau pour avoir l'air brave. Ce sont
+ces coups-là qui perdent le joueur. Dès que le joueur se croit en
+spectacle, il est battu. Mme de Marsillac perdit le second rouleau.
+Elle prit une épingle et marqua héroïquement sa défaite. Mais comment
+prendre sa revanche? Elle se tourna vers Octave et lui dit ces simples
+mots: «Et pourtant, je sens une série à la rouge!» Octave chiffonna
+un billet de mille francs et le jeta à la rouge. «Je suis de moitié,»
+dit-il avec une exquise galanterie. La rouge sortit. «Va pour trois
+mille francs,» dit-il au croupier qui taillait la banque. Et il jeta
+d'un air distrait un autre billet de mille francs. La rouge sortit.
+Du second coup, Parisis atteignit donc le maximum. «Va pour six mille
+francs.»
+
+La dame ne disait pas un mot. La rouge sortit huit fois. La taille
+n'était pas finie, mais la banque sauta. Il y avait, tout naturellement,
+une grande émotion autour de la table. «Eh bien! dit Octave à Mme de
+Marsillac, reprenez le râteau dans vos blanches mains, et tirez à nous
+ces papillons et ces lingots. «C'est un travail, dit Mme de Marsillac
+en saisissant le râteau et en le posant sur la «masse.»--Savez-vous
+compter? dit-il à la belle joueuse.--Non, dit-elle. Et vous?--Moi non
+plus. Prenez les papillottes, moi je prendrai l'or.--Non, vous seriez
+volé. Appelons un homme de loi.--Oh! mon Dieu, dit Octave qui savait
+déjà son compte, c'est une misère, il y a quarante-huit mille francs.
+--Et encore, dit Mme de Marsillac qui savait compter aussi, il y a
+deux mille francs qu'il faut retrancher, puisque c'est votre mise.
+--Il ne faut rien retrancher du tout, c'est votre mise comme la mienne.
+Comptez-vous donc pour rien votre inspiration? Voyez le hasard: si vous
+aviez eu mille francs de plus, je ne gagnais rien. Bien mieux, si
+j'avais parlementé une demi-minute de plus avec l'hippopotame, vous
+ne perdiez que mille francs avant la série.--Oui, les mille francs
+qu'on jette aux dieux jaloux, comme disent les joueurs.»
+
+M. de Parisis eut beau dire pour faire un partage d'amoureux, Mme de
+Marsillac ne consentit à prendre que la moitié.
+
+Elle porta très bien sa fortune. Après avoir risqué quelques louis à
+la roulette, toujours en compagnie d'Octave, elle le salua avec un
+charmant sourire et lui dit qu'elle allait se coucher. «Je vais vous
+accompagner, madame, car vous avez peur des voleurs?--Non, je n'ai
+pas peur des voleurs d'or--ni des autres, ajouta Mme de Marsillac d'un
+air railleur.» Et elle partit.
+
+
+
+
+III
+
+LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENÊTRE
+
+
+Octave jugea qu'il devait être dans la place avec elle.
+
+Maintenant qu'il venait de lui faire gagner vingt-quatre mille francs,
+il se croyait moins avancé qu'auparavant. Il était de ceux qui ne
+veulent jamais cueillir le fruit de la reconnaissance. Une femme qu'il
+avais obligée était sacrée pour lui.
+
+Il est vrai qu'il n'avait pas obligé Mme de Marsillac: il avait joué
+avec elle; mais enfin il craignait qu'elle ne prît désormais ses
+prières pour des échéances. Voilà pourquoi, surtout, il voulait être
+rentré avant elle. Cela ne lui fut pas bien difficile; quand il prit
+la clef à l'hôtel, elle était encore à mi-chemin.
+
+Sa première action fut de se jeter sur le lit réservé en mâchant une
+cigarette, après toutefois avoir allumé les quatre bougies du côté
+opposé sur la cheminée et sur le guéridon. «A giorno,» dit Mme de
+Marsillac en entrant. Elle chercha des yeux et fit un pas en arrière
+en voyant Parisis couché. «Sur mon âme, monsieur, je ne m'attendais
+pas à celle-là.»
+
+Octave salua légèrement de la tête sans faire un mouvement.
+«Figurez-vous que je suis roué. Est-ce le voyage? sont-ce les émotions
+du jeu? Toujours est-il que me voilà couché et que pour rien au monde
+je ne me tiendrai debout.--Comment faire? Et moi qui pour rien au
+monde ne me coucherais si vous ne vous levez pas.--Vous voulez donc,
+madame, me condamner à dormir debout?--Je sais bien, monsieur, que
+vous n'avez pas des pieds à dormir debout; mais, enfin, ni moi
+non plus.--Eh bien, madame, couchez-vous, je n'y mettai point
+d'obstacle.--En vérité! c'est pour cela que vous avez allumé quatre
+bougies?--Oui madame; je ne sais rien de plus charmant qu'une femme
+qui se couche, comme je ne sais rien de plus attristant qu'une femme
+qui se lève.--Quatre bougies! reprit Mme de Marsillac?--Oui, reprit
+Octave; sans compter que la lune met son museau à la fenêtre.--Tout
+cela est fort joli, monsieur; mais il sera tout à l'heure minuit: vous
+n'avez pas oublié les articles de notre traité, c'est l'heure de nous
+dire adieu.--Pour toujours?--Pour toujours.--Eh bien, madame, c'est
+au-dessus de mes forces, soyez charitable; ce lit est ma seule planche
+de salut, ne me rejetez pas à la mer, je vous jure que je ne violerai
+pas les lois de l'hospitalité.--L'hospitalité! Comment, vous prenez
+une citadelle qui n'était pas défendue, vous y entrez avec armes et
+bagages, vous vous y couchez, et vous parlez d'hospitalité?»
+
+La figure de Mme de Marsillac, jusque-là souriante devint tout à coup
+sérieuse.--Allons, monsieur, nous avons déjà dit trop de sottises;
+vous me forcerez à sonner et à prier le maître de la maison de vous
+mettre dehors.--Prenez garde, madame, je ferai du bruit et on me
+mettra dedans.--Allons, monsieur, devenez donc sérieux pour cinq
+minutes. Je sais bien que vous n'êtes pas venu à Bade pour cela; vous
+avez trop de tête pour accuser le vin de Champagne de vos folies.»
+
+Octave avait soulevé la tête: «Madame, si vous me fermez votre porte,
+(je pourrais dire ma porte) songez donc à quelle extrémité vous
+me condamnez: il me faudra aller demander l'hospitalité à Mlle
+Tourne-Sol.--Eh bien, vous vous retrouverez en pays de connaissance;
+car, tous les deux, vous avez enlevé à la semelle de vos bottines la
+poussière patriotique du boulevard des Capucines.--Madame, vous
+ne nous connaissez pas, ni elle ni moi; ladite demoiselle, toute
+Tourne-Sol qu'elle soit, n'a jamais hasardé son pied mignon sur le
+boulevard des Capucines.--Ah! oui, je la connais--par ouï-dire:--c'est
+une ancienne écuyère, elle est toujours à cheval. Vous feriez mieux de
+l'appeler Mlle Tourne-Bride.--Allons, vous redevenez spirituelle, ma
+cause est gagnée.--Non, monsieur, votre cause est plus perdue que
+jamais. Voyez plutôt, je vais sonner.»
+
+Octave se leva d'un bond; il prononça quelques paroles hypocrites qui
+lui permirent de retirer la clef, après avoir tout doucement fermé la
+porte à double tour. «Je croyais, dit Mme de Marsillac, que cela ne se
+faisait plus que dans les comédies.--Peut-être, madame. Il y a encore
+une chose qui ne se fait que dans les comédies.» Et Parisis arracha le
+cordon de la sonnette. «Vous devenez fou, monsieur!--Que diriez-vous
+si j'étais sage?»
+
+Mme de Marsillac alla se camper fièrement au manteau de la cheminée.
+«Vous vous imaginez peut-être que j'ai peur de vos violences et que je
+m'inquiète de vos malices?--Non. Je m'imagine que vous ne pouvez
+pas finir une si belle journée par une nuit blanche.--Eh bien! je
+compterai mon or ou j'écrirai ma dépense.--Je ne vous croyais pas une
+femme de chiffres.--Si vous aimez mieux, si vous ne voulez pas que je
+me dépoétise à vos yeux, j'ouvrirai la fenêtre et je rêverai au
+clair de la lune, comme Juliette attendant Roméo.--Puisque Roméo
+est là!--Vous! Roméo! Si vous étiez Roméo, mon cher monsieur, vous
+descendriez bien vite là, sous les arbres, pour me chanter une
+sérénade; mais il n'y a pas plus de Roméo que sur le quai des
+Morfondus.»
+
+La dame alla ouvrir la fenêtre; naturellement Parisis se mit dans
+l'embrasure; mais elle le repoussa vertement, avec une indignation
+bien naturelle ou bien jouée. «Vous êtes belle ainsi! lui dit-il en se
+croisant les bras, car il jugeait que le moment de la grande bataille
+n'était pas venu encore.--Je le sais bien, dit Mme de Marsillac: une
+femme est toujours belle quand elle reste une femme en face d'un homme
+qui s'oublie.--Voulez-vous fumer, madame?» Un sourire amer. «Pourquoi
+toutes ces impertinences? Que vous ai-je fait! Si on savait à Paris
+qu'entre minuit et une heure du matin, M. de Parisis se trouvait le 5
+septembre, à Bade, chez une femme du monde, que penserait-on?--Il y a
+longtemps, madame, que Paris ne songe plus à ces choses-là: il aurait
+trop à penser. Il n'y a plus que les bégueules qui s'indignent du
+plaisir des autres. Je vous en conjure, n'ayons pas de préjugés. Vous
+êtes à Bade toute seule comme j'y suis moi-même; puisque vous aimez
+les chiffres, un et un font deux; quoi de plus beau que ce nombre
+d'or, quand c'est un homme amoureux et une belle femme?»
+
+Octave s'était rapproché de Mme de Marsillac et lui avait pris la
+main. «Songez, madame, que vous n'êtes pas venue ici, j'imagine, pour
+faire votre salut.--Cela ne vous regarde pas, monsieur, vous n'avez
+aucun titre pour veiller sur mes actions.--Peut-être, madame, car je
+suis l'opinion publique.--Eh bien, si vous êtes l'opinion publique, je
+m'en fiche.»
+
+Depuis une heure, Mme de Marsillac avait les belles attitudes d'une
+femme du monde qui s'indigne et qui ne veut pas être vaincue; mais
+elle prononça ces dernières paroles comme si le mot eût été plus
+énergique. «Après tout, pensa Octave, c'est peut-être une simple
+drôlesse--ou plutôt une drôlesse compliquée.»
+
+Mais il fit cette réflexion stéréotypée que beaucoup de femmes du
+meilleur monde ont pris, pour être plus à la mode, le beau langage et
+les belles manières des femmes de la plus mauvaise compagnie.
+
+Il voulut faire quelques fouilles archéologiques. «Mais, madame, nous
+devons nous connaître beaucoup! car nous sommes bien nés tous les
+deux; nous avons dû vivre dans les mêmes parages.--Non, monsieur, je
+ne vous ai jamais rencontré, hormis chez moi.--Vous allez aux bals de
+la cour, aux fêtes des ambassades, aux soirées des ministres?--Non,
+monsieur, je ne sors jamais de chez moi.--Alors, vous habitez
+quelque solitude du faubourg Saint-Germain, l'herbe pousse sur
+votre seuil.--Non, monsieur, il vient beaucoup de monde dans ma
+maison.--Et... qu'est-ce qu'on fait chez vous, madame?--Cela ne vous
+regarde pas, monsieur, la recherche de la vie privée est interdite.»
+
+Parisis tourmenta sa moustache. «Vous êtes une femme impénétrable.
+--Non; je suis toute simple; vous ne pouvez voir dans mon âme, parce
+que vous avez un lorgnon.--Mon lorgnon ne m'empêche pas de voir que
+vous avez les plus beaux bras du monde.»
+
+Parisis glissait sa main sous la manche étoffée. «Froide comme le
+serpent!--Je suis une femme de marbre.--Où est Pygmalion? Est-ce que
+votre mari est à Biarritz quand vous êtes à Bade?--Allez y voir.»
+
+A cet instant, une bobèche cassa sous le feu de la bougie. Mme de
+Marsillac tressaillit et s'abandonna presque aux mains caressantes
+d'Octave. «Suis-je assez bête! dit-elle; voilà pourtant les choses qui
+me font peur.--Eh bien, madame, nous allons éteindre les bougies
+pour que les bobèches ne cassent plus, car les bougies sont à toute
+extrémité.--Et vous croyez peut-être que moi aussi je suis à toute
+extrémité? Eh bien, je vous avoue franchement que oui, parce que vous
+m'avez énervée et que je meurs de sommeil.... Je vous en prie, vous
+déchirez mes dentelles....»
+
+Octave avait éteint les bougies. «Voyons, monsieur de Parisis,
+soyez bien sage, allez vous coucher et je vais me jeter dans un
+fauteuil.--Dans un fauteuil!» Octave souleva avec ses bras d'acier
+cette belle amazone comme il eût fait d'un enfant. Mme de Marsillac
+fut si émerveillée de la force de M. de Parisis, qu'il lui échappa ce
+cri involontaire: «Je n'avais jamais vu cela!--C'est la force de
+la passion, dit Octave en coupant chaque mot par une averse de
+baisers.--Oh! mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir!»
+
+Mme de Marsillac se cacha la tête dans les mains. «Pourquoi vous
+cacher, puisque j'ai éteint les bougies?--Vous ne voyez donc pas, mon
+cher Parisis, la lune qui nous regarde par la fenêtre?»
+
+
+
+
+IV
+
+POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE
+
+
+Le lendemain, je veux dire quand le soleil eut resplendi dans l'allée
+de Lichtenthal et sur la montagne du Vieux-Château, Mme de Marsillac
+se souleva sur l'oreiller et sauta dans ses pantoufles sans vouloir
+réveiller Parisis, qui faisait semblant de dormir.
+
+Elle s'habilla quatre-à-quatre, comme une voyageuse qui va manquer
+le train. Elle prit pourtant le temps de se regarder un peu dans le
+miroir de la cheminée. «N'est-ce pas que vous êtes belle ainsi?» dit
+Octave sans remuer.
+
+Tout échevelée encore, sa pâleur éclatait sous les touffes noires,
+légèrement bouclées. «Non, je ne suis pas belle, j'imagine que vous me
+voyez en songe, car vous n'êtes pas réveillé.--C'est un reproche
+que je ne mérite pas, car je n'ai pas sommeillé, c'est moi qui vous
+regardais dormir.--J'ai peur de manquer le départ du matin; grâce à
+vous, j'ai oublié de remonter ma montre, et ces pendules d'auberge
+n'ont jamais marqué que l'heure du déjeuner.--Pourquoi parlez-vous de
+partir? Est-ce que c'est moi qui vous chasse, n'avons-nous pas une
+chambre à deux lits?--Oh! pour Dieu, faites-moi grâce de vos malices,
+je parle de partir parce que je vais partir. Comment voulez-vous que
+je reste à Bade après notre rencontre, qui sera cette après-midi la
+chronique de tout le pays.--Ma chère Angèle, qu'est-ce que cela vous
+fait? Je t'aime et tu es belle, pas un mot de plus. Je vais envoyer
+une dépêche à Paris, mes chevaux arriveront demain avec mes gens, nous
+allons louer un chalet pour huit jours, avenue de Lichtenthal, et nous
+y mangerons les vingt-quatre mille francs que tu m'as fait gagner
+hier.»
+
+Mme de Marsillac regarda Octave et sembla séduite par cette
+perspective de vivre huit jours avec lui dans cette solitude toute
+mondaine et toute romanesque. «C'est une idée, cela!--Je suis de
+l'école de Girardin, j'ai une idée tous les huit jours. C'est dit,
+n'est-ce pas?--Avec vous, on perd son temps à dire non.»
+
+Disant ces mots, Angèle se pencha vers Octave pour l'embrasser.
+«Qu'est-ce que cela? dit-elle en voyant un petit poignard d'or sur
+l'oreiller.--Cela, dit-il, c'est un fétiche que j'ai mis dans tes
+cheveux. Garde-le si tu veux que mon amour te porte bonheur.»
+
+Octava s'était habillé. Il baisa Angèle sur le cou et sortit en toute
+hâte en disant qu'il allait commander le déjeuner à la Conversation
+sous les arbres. «Attendez-moi sous l'orme, lui dit Mme de Marsillac.»
+
+Une demi-heure après, Octave était assis sous l'orme de Méry, devant
+les degrés de la Conversation, à une petite table surabondamment
+couverte de flacons de vin du Rhin. Il attendait Angèle, en lisant
+un journal pour embrouiller un peu plus son esprit sur la question
+d'Orient. On lui préparait les plus belles écrevisses de Loos et les
+plus belles truites tombées des cascades.
+
+Mlle Tourne-Sol vint s'asseoir à côté de lui. «C'est pour moi que tu
+prépares ce festin?--Oui, dit Octave qui ne voulait pas être pris sans
+femme.» Il avait déjà posé cinq minutes, et il trouvait que c'était
+cinq minutes de trop.
+
+On sait, d'ailleurs, que son plus grand bonheur était d'assembler les
+nuages, de brouiller les cartes, de jouer aux imbroglios, comme les
+Indiens jouent avec les couteaux. Il n'était jamais plus content de
+lui que dans les situations inextricables. Les colères d'Hermione,
+les larmes de Bérénice, les imprécations de Sapho étaient douces à
+son coeur. Il affrontait le danger, le sourire sur les lèvres et
+l'insouciance dans l'âme. Il disait que les meilleures mélodies
+étaient celles qui remuaient toutes les cordes.
+
+Il déjeuna donc avec Mlle Tourne-Sol, espérant bien que Mme de
+Marsillac viendrait, altière et humiliée à la fois, troubler ce duo
+matinal.
+
+Mais Angèle ne vint pas. Il pensa qu'elle avait entrevu de loin Mlle
+Tourne-Sol et qu'elle était retournée sur ses pas. «Après tout, se
+dit-il en buvant une dernière perle de Johannisberg, c'est peut-être
+une honnête femme.»
+
+Quand il retourna à l'hôtel, une demi-heure après, il ne fut pas peu
+surpris d'apprendre que Mme de Marsillac était partie. Il monta dans
+la chambre, bien convaincu qu'il trouverait un mot d'adieu. En effet,
+sur la cheminée, près de la bobèche cassée, il trouva ce simple
+billet:
+
+ Adieu, sans rancune, mais ne nous revoyons jamais!
+
+ ANGÈLE.
+
+Un nuage de mélancolie se répandit sur le front d'Octave. Pendant
+toute la journée on lui parla de sa misanthropie. Tout alla mal: il ne
+fit plus sauter la banque, il sauta lui-même; Violette passa devant
+lui toute rayonnante au bras du prince Rio; Mlle Tourne-Sol ne le
+quitta pas d'une semelle; il rencontra un musicien qui avait le
+mauvais oeil; au dîner, on renversa du sel sur la table.
+
+Mais le soir jugez s'il fut heureux, quand il rentra avec l'idée de
+se coucher avec le souvenir d'Angèle, de trouver une femme au lit.
+«Angèle!» s'écria-t-il. Et il courut pour embrasser Mme de Marsillac.
+
+Quel ne fut pas son désespoir quand il reconnut Mlle Tourne-Sol. Comme
+la veille, il y avait quatre bougies allumées, il les éteignit avec
+fureur, comme s'il dût retrouver son illusion perdue; mais la lune
+curieuse, comme la veille, vint le railler à la fenêtre.
+
+Pourquoi Angèle était-elle partie?
+
+
+
+
+V
+
+VIOLETTE AU SECRET
+
+
+Octave n'était point un élégiaque, il se consolait des femmes avec les
+femmes.
+
+Cependant, à son retour à Paris, trois semaines après l'aventure à
+Bade, il chercha partout et ailleurs «Mme la marquise de Marsillac.»
+Il jugea que c'était une provinciale égarée à Bade, quelque femme
+mariée qui voulait s'amuser sans le dire à son mari. Il pensa que
+le nom de Mme de Marsillac était un pseudonyme et jura de ne jamais
+prendre au sérieux les femmes qui voyagent.
+
+Beaucoup de lettres attendaient Octave. Il regarda toutes les
+enveloppes avant de les ouvrir. Il espérait une lettre de Champauvert,
+il trouva une lettre de M. Rossignol, son intendant au château, qui
+fut pour lui un coup de tonnerre.
+
+ «Après une enquête sur le poison répandu dans le bouquet de roses,
+ on vient d'arrêter à Paris une demoiselle Violette, que vous
+ connaissez sans doute, monsieur le duc, si j'en crois le journal.
+ On dit qu'on la conduira ces jours-ci à Champauvert pour continuer
+ l'instruction de cette affaire mystérieuse.»
+
+M. Rossignol avait découpé un entrefilet d'un journal du pays, que
+Parisis lut avec fureur:
+
+«Il n'est bruit dans nos contrées, que de l'arrestation d'une de ces
+demoiselles à la mode qui sont le désespoir des familles. Celle-ci,
+qui s'est baptisée du nom de Violette, mais qui s'appelle Marty de son
+nom de famille,--un vrai nom de mélodrame--est venue dans un château
+voisin, il y a quelque temps, en proie à une rage de jalousie qui l'a
+poussée, dit-on, à un crime abominable. S'il faut en croire le bruit
+public, elle aurait répandu le poison des Médicis sur un bouquet
+roses-thé qu'on devait offrir à une jeune fille de la plus haute
+famille au moment de ses fiançailles. Au moment de son arrestation,
+cette demoiselle Violette a prononcé un nom bien connu ici, un nom
+illustre qu'il est de notre devoir de ne pas rappeler. La justice
+suit son cours: la malignité publique va trouver bien des motifs de
+curiosité dans cette cause, qui sera célèbre.»
+
+Le procureur impérial n'avait pu étouffer l'affaire, le médecin de
+Champauvert ayant parlé partout avec mystère du bouquet empoisonné.
+Le juge d'instruction avait si bien cherché l'étrangère de l'hôtel
+du Lion-d'Or, errant un matin à Champauvert, qu'il avait trouvé ses
+traces. Voilà pourquoi il avait signé un mandat d'arrêt «contre la
+fille Louise Marty dite Violette, domiciliée à Paris, rue d'Albe,
+no 7, anciennement avenue d'Eylau.»
+
+Octave lisait pour la seconde fois la lettre de M. Rossignol, quand
+son valet de chambre lui dit qu'un homme de mauvaise mine, tout noir,
+avec une cravate rouge, demandait à être introduit.
+
+Cet homme se présenta presque aussitôt devant lui. Il reconnut un de
+ces rôdeurs parisiens, familiers au Palais de Justice, aux cabarets
+nocturnes, à tous les mauvais lieux. «Que me voulez-vous? demanda
+le duc de Parisis.--C'est que, voyez-vous, monsieur, j'ai une
+correspondance pour vous.--Eh bien!»
+
+L'homme à la cravate rouge fit un signe au valet de chambre de
+s'éloigner. Il tira de son portefeuille,--car il avait un portefeuille,
+--un admirable portefeuille en cuir de Russie qu'il avait volé la
+veille à un Anglais, sous prétexte de lui demander du feu pour allumer
+son bout de cigare. «Entre nous, monsieur le duc, dit-il, il ne faut
+pas m'en vouloir; je suis incognito facteur de la petite poste des
+prisons. Je rends plus de services à moi tout seul que tous les
+employés de la grande poste, et on peut me confier des valeurs: vous
+voyez, mon prince, que j'ai un portefeuille.--Est-ce que vous m'apportez
+de l'argent? dit le duc de Parisis en souriant.--De l'argent? Vous me
+feriez mettre à la porte. Je vous apporte mieux que cela.»
+
+Et le messager des prisons remit à Octave une lettre de Violette.
+«Est-ce qu'il y a une réponse? demanda Octave en décachetant la
+lettre.--Oui, la dame est au secret; mais, sur mon honneur, ce que
+vous écrirez lui arrivera.»
+
+Et comme il y a des joueurs de mots à tous les dégrés, celui-ci
+ajouta: «Il n'y a point de secret pour moi.»
+
+Voici la lettre de Violette:
+
+ «Octave! Octave! je suis à moitié morte de chagrin. Le savez-vous?
+ Hier, comme je revenais du bois, deux hommes, qui étaient à ma
+ porte, m'ont dit de les suivre à la préfecture de police. J'ai
+ voulu passer, le premier a mis brutalement la main sur moi; j'ai
+ résisté; le second m'a parlé plus doucement et m'a proposé de
+ monter dans un fiacre. Il m'a fait comprendre qu'il fallait obéir
+ si je voulais éviter un grand scandale dans une rue où tout le
+ monde me connaissait. Je suis montée en fiacre, espérant bien
+ qu'il y avait une méprise et que le juge d'instruction me
+ rendrait la liberté; mais on m'a jetée dans un cachot, comme une
+ criminelle, avec trois autres femmes que je ne connais pas. De
+ quoi m'accuse-t-on? grand Dieu! Une de ces femmes m'a confié, avec
+ un air de sympathie, qu'elle n'était là que pour me parler. Dieu
+ sait si j'ai quelque chose à dire! Si vous recevez cette lettre,
+ qu'elle m'a promis de vous faire parvenir, sauvez-moi de cette
+ mort anticipée. Le mandat d'arrêt portait bien mon nom de Louise
+ Marty, surnommée Violette; mais je suis sûre qu'il y a une erreur
+ de la justice. Octave! Octave! Pourquoi ne m'avez-vous pas laissée
+ mourir à la porte de Mme d'Entraygues?
+
+ «VIOLETTE.»
+
+L'homme à la cravate rouge demanda à Octave s'il était content.--Oui,
+très content, dit Octave. Et il écrivit ce mot à Violette:
+
+ Violette, je vous aime et je veille sur vous.
+
+ «PARISIS.»
+
+Et se tournant vers l'homme à la cravate rouge: «Tenez, il faut que
+cette lettre arrive dans une heure.--Comme vous y allez, mon prince!
+Je n'ai pas encore déjeuné.--Eh bien, reprit Octave en lui jetant cinq
+louis, vous ne déjeunerez pas.»
+
+Le jour où le duc de Parisis recevait les lettres de M. Rossignol
+et de Violette, la marquise de Fontanelles recevait celle-ci de
+Geneviève:
+
+ «Je suis désespérée, ma chère Armande. Je ne sais quel démon s'est
+ incarné a Champauvert depuis la mort de ma tante; mais j'y meurs
+ de chagrin. A qui ouvrir mon coeur? Ah! si tu étais là! Si tu
+ m'aimes, accours. Figure-toi que j'ai été empoisonnée par un
+ bouquet de roses; mais qu'est-ce que cela? Ce n'est pas là qu'est
+ le mal! Le même bouquet a empoisonné une des filles de service qui
+ a voulu rire avec le poison.
+
+ «Malgré toutes mes prières on instruit l'affaire, il me faudra
+ comparaître comme témoin. J'aime mieux mourir. Et puis, figure-toi
+ qu'on a arrêté une pauvre fille qui aime M. de Parisis: je réponds
+ que celle-là n'est pas coupable. Mais je ne puis pas dire le
+ nom de l'empoisonneuse, quoique je le sache bien. C'est une
+ désolation. C'est un scandale. Je ne sais où cacher mes larmes.
+ Viens me voir, si tu m'aimes. Je te dirai tout cela. Mais les
+ journaux parleront avant moi. Oh! mon Dieu! mon Dieu! qui donc a
+ permis que la dignité des familles, que la pudeur des femmes,
+ que toutes les vertus soient ainsi jetées eu pâture à la sottise
+ publique.
+
+ «Adieu, je meurs de chagrin.»
+
+ «GENEVIÈVE.»
+
+La marquise de Fontaneilles voulait courir à Champauvert pour consoler
+Geneviève, mais le marquis ne voulut pas, dans la peur que le nom de
+sa femme ne fût inscrit au procès.
+
+Il tient une petite lettre de Geneviève.
+
+ «Vous avez oublié à Champauvert vos cinq millions et votre
+ porte-cigare. Figurez-vous que j'ai failli pour avoir le secret de
+ votre insouciance et de votre gaieté. Ne viendrez-vous pas chercher
+ vos cigares et vos millions? Vous me trouverez l'âme en deuil.»
+
+Octave fut touché au coeur. Il voulut courir à Champauvert, mais il
+remit au lendemain cette effusion. Le lendemain il fut pris par une
+aventure nouvelle.
+
+Mlle de La Chastaigneraye demeura seule en face de tous ses chagrins;
+car elle n'avait pas tout dit à son amie. Un volume de La Bruyère où
+elle avait marqué cette pensée: _Vouloir oublier quelqu'un, c'est y
+songer_, n'eût-il pas dit le plus sérieux de ses chagrins?
+
+Elle qui n'avait pas péché, elle lisait Mlle de La Vallière, comme si
+elle eût écouté une soeur: «Jésus-Christ est mort pour payer toutes
+nos dettes, il a brisé le joug de notre esclavage et nous a faits
+ses enfants d'adoption.»--Oui, disait Geneviève, Jésus-Christ a payé
+toutes nos dettes et nous a faits ses enfants, mais il n'a pas brisé
+le joug de notre esclavage, puisqu'il n'a pas brisé le joug de
+l'amour.
+
+
+
+
+VI
+
+DE QUELQUES DEMOISELLES CHEZ LE JUGE D'INSTRUCTION
+
+
+M. de Parisis courut au Palais de Justice. Il avait pour camarade de
+collège un jeune juge d'instruction, qui s'était signalé par trois ou
+quatre condamnations à mort. Celui-là cherchait les crimes. Dans toute
+créature, il ne voyait que la tache originelle. Il avait rayé le mot
+«rédemption» de son dictionnaire; il croyait que la peine de mort
+était le soldat de la vie. Aussi était-ce un curieux spectacle que de
+le voir interroger un patient; on peut dire qu'il avait rétabli la
+question, tant il tyrannisait les consciences, tant il piétinait sur
+les âmes, tant il flagellait les esprits.
+
+Et comme tout est contraste, dans la vie privée c'était le meilleur
+homme du monde. Comme Léonard de Vinci, il rachetait la liberté des
+oiseaux, il était généreux aux derniers saltimbanques, et, s'il eût
+déchiré son manteau, c'eût été pour les épaules de deux pauvres.
+
+Quand Parisis était entré dans le cabinet du juge d'instruction,
+on annonçait sept ou huit femmes--légères--très légères.--plus que
+légères. «J'espère que tu ne vas pas me mettre à la porte,» lui dit
+Parisis. Mais le juge d'instruction comprenait sévèrement son devoir,
+il se leva pour conduire son ami jusqu'au seuil.
+
+Octave tint bon. «Non, non, dit-il, je suis de l'affaire, tu verras
+que je répandrai ça et là un trait de lumière. D'ailleurs, j'ai à te
+parler très sérieusement.»
+
+Les femmes entraient deux par deux comme à une procession.
+
+Octave prit un livre de droit et fit semblant de ne pas écouter. Le
+juge d'instruction fit semblant de ne pas s'apercevoir que son ami fût
+encore là.
+
+Huit de ces créatures étaient entrées; on eût dit que toutes
+descendaient de la charrette qui conduisait Manon Lescaut au Havre.
+C'était la même insouciance, la même curiosité, la même figure où ne
+descendait pas l'âme.
+
+Je me trompe, il y en avait deux qui étaient restées des femmes. Une
+grande et une petite. Le juge d'instruction ne put s'empêcher de leur
+demander par quelle singulière déchéance elles étaient tombées là.
+
+La petite répondit très vivement que c'était pour se venger de sa
+famille, qui l'avait humiliée par la maison de correction pour un
+péché tout véniel. La seconde commença par dire, avec quelque fierté,
+qu'elle ne devait compte qu'à elle-même de ses actions. Et comme le
+juge d'instruction eut le bon esprit d'insister gracieusement, tout
+à sa curiosité, elle répondit qu'il n'y a point de stations dans les
+chutes de femme; que du premier coup une femme perdue est une femme
+perdue; que peut-être, elle aussi, elle exerçait une vengeance.
+
+Octave ne lisait pas son livre de droit: il était tout aux paroles
+de cette femme, il la regardait avec de grands yeux. «Madame de
+Marsillac!» dit-il, croyant rêver. Il se pencha vers son ami et
+lui dit de demander à cette fille depuis quel temps elle en était
+là.--Depuis un an, dit-elle. J'ai frappé à la porte de cette maison,
+parce que je n'ai pas trouvé un lit, pas même un lit de paille aux
+Filles repenties. Si Mlle Eudoxie se venge de sa famille, moi je me
+venge de la société. «Mais comment pouvez-vous rester là, vous
+qui paraissez intelligente? Vous avez donc jeté votre coeur à la
+porte?--Non, je souffre de l'infamie comme d'autres souffrent du
+repentir. C'est la même pénitence.--Mais les heures sont des siècles
+pour vous dans une pareille atmosphère.--Non; il y a, si vous voulez
+me permettre ce mot, des grâces d'état: je passe mon temps à jouer du
+piano et à lire des romans; je lis même des livres de piété.--C'est
+une profanation.--Non! mon âme n'est pas complice.»
+
+Octave n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles. «Quoi!
+murmura-t-il, cette femme qui jouait là-bas à l'ange de vertu!»
+
+Le juge d'instruction questionna la jeune femme sur un crime dont
+elle avait été témoin comme ses compagnes. «Comment vous nommez-vous?
+--Mélanie, répondit Angèle.--Votre nom de famille?--Je ne puis le
+dire.--Pourquoi?--Parce que si je me venge, je ne veux me venger que
+sur moi-même.--Où les coups de poignard ont-ils été donnés?--Dans le
+salon, sur un des canapés.--Qui était-là?--Ces dames et quatre ou
+cinq messieurs que je connais bien, mais dont je n'ai pas le droit
+de dire les noms. Demandez cela à une de ces dames.»
+
+Et se retournant, tout en indiquant la petite femme déjà interrogée:
+«Pas à mon amie, car elle les connaît aussi, mais les autres ne
+pourront vous dire que leurs noms de guerre. L'un s'appelle Carrabas,
+l'autre Chat-Botte, celui-là Gladiateur, celui-ci Barrabas.--Que
+pouvaient-ils faire au salon?»
+
+Angèle regarda profondément le juge d'instruction. «Vous le savez
+bien. Ils causaient: on a quelquefois beaucoup d'esprit chez nous. Il
+y vient tant d'hommes bien nés que les femmes finissent par faire leur
+éducation. Dieu a pris une côte à l'homme pour faire la femme, c'est
+un symbole: l'homme fait toujours la femme.--Et la femme refait
+l'homme, dit une fille.--C'est trop de littérature, interrompit le
+juge d'instruction.» Et il continua gravement son interrogatoire.
+Angèle, qui n'avait pas reconnu Octave dans l'ombre, alla s'appuyer
+au mur de son côté, Il lui prit la main et lui marqua la figure en
+passant devant elle. «Quoi! lui dit-il, je vous retrouve dans une
+pareille compagnie?» Angèle leva les yeux et reconnut Octave, «Oh! mon
+Dieu, dit-elle, je ne voudrais pas pour tout au monde que ce malheur
+de vous rencontrer me fût arrivé. Vous étiez là!» Elle baissa la
+tête avec un profond sentiment de tristesse. «Expliquez-moi cette
+énigme.--Chut! on nous écoute; j'irai vous voir demain et je vous
+dirai tout; car si vous ne me connaissez pas, je vous connais bien,
+vous.»
+
+Quand ces filles furent parties, Parisis s'empressa de parler de
+Violette; il voulait qu'on la mît en liberté sur-le-champ. «Je réponds
+d'elle, dit-il, comme d'une enfant que j'aurais élevée.--Elevée au
+mal, dit le juge d'instruction, je te connais.--Te voilà encore avec
+ta fureur de trouver partout des criminels. T'imagines-tu donc que
+j'aie jamais tué une mouche?--Tu as tué des femmes. Il viendra un
+jour, mon cher, où on recherchera le crime moral comme le crime
+matériel. Jeter le trouble dans un coeur, désespérer une pauvre
+créature dont on a tué l'énergie par l'amour, la faire mourir de
+chagrin par l'abandon, crois-tu donc que ce ne soit pas là un crime?»
+
+Parisis était devenu pensif. «Peut-être, dit-il. Est-ce toi qui vas
+inaugurer la répression de ces crimes-là? Appelle deux gendarmes et
+mets-moi au régime cellulaire, car je me reconnais coupable. Mais
+puisque le jour n'est pas venu de cette justice du coeur, donne-moi
+la liberté de Violette, qui est la plus brave créature que j'aie
+rencontrée.--Comme tu y vas! dit le juge d'instruction, qui voulait
+réserver toutes les prérogatives de la justice.--Cela me paraît si
+simple et si juste! On ne s'élèvera jamais assez haut contre l'odieuse
+prévention. Quoi! voilà une fille convaincue d'empoisonnement, sans
+que cela se puisse jamais prouver, puisqu'elle est innocente, on la
+jette en prison jusqu'au jour où il plaira au procureur impérial de
+l'envoyer devant messieurs les Jurés, qui ont peut-être une âme et une
+conscience, mais qui ont toujours peur de condamner un coupable et
+toujours peur d'absoudre un innocent.--Il n'y a pas d'innocents!
+s'écria le juge d'instruction.»
+
+Cette parole avait jailli comme la vérité. «Sais-tu que tu
+m'épouvantes? dit Octave en souriant.--Ah! mon cher, l'étude de
+l'homme, c'est l'étude du crime. Nous sommes tous marqués du sceau
+fatal.--Ce que c'est que le parti pris! Tu as donc commis des
+abominations et des atrocités?--Qui sait? dit le juge d'instruction
+en souriant à son tour. Si je n'étais occupé à prouver que les
+autres sont criminels, je me prouverais peut-être que je le suis
+moi-même.--Ce sera ta dernière instruction.»
+
+Le duc de Parisis parla à son ami de l'empoisonnement à Champauvert.
+«Une belle affaire, dit le juge d'instruction, je la sais déjà par
+coeur. Tu n'as donc pas lu la _Gazette des Tribunaux_?--Je ne lis
+jamais la _Gazette des Tribunaux_.--Chacun son monde. Tu es dans le
+monde des pécheresses et moi dans le monde des criminels; tu lis les
+journaux de sport et de fêtes, moi je lis les procès en adultère et
+les causes célèbres de l'amour.--C'est le même livre, dit Octave; je
+lis le commencement, tu lis la fin.--Oui, mon cher duc, il y a là
+un médecin que j'estime beaucoup parce qu'il a voulu savoir la
+vérité.--Tais-toi donc! un charlatan qui a voulu se mettre en
+relief.--Je te dis que c'est un honnête homme: si tout le monde
+faisait son devoir, il n'y aurait pas de crimes impunis.--Tu
+t'imagines que c'est la justice qui punit les crimes!--Et qui donc? Tu
+ne me diras pas que c'est Dieu, puisque tu ne crois pas à Dieu.--C'est
+la conscience. Tout homme a son tribunal en lui: il est lui-même son
+juge d'instruction et son juge sans appel. Et quand il se condamne à
+mort, c'est bien un homme mort, c'est bien un homme mort: il a beau
+aller et venir parmi les vivants, il n'est plus de ce monde.--Bravo!
+Voilà une nouvelle théorie qui supprime la justice des hommes et celle
+de Dieu. Tu as des idées, toi; il y a du bon dans ce système-là! Mais,
+quoi que tu en dises, l'homme qui se juge lui-même abuse du droit de
+grâce.»
+
+Octave regarda son ami avec l'expression d'une vieille amitié.
+«Voyons, mon cher Maxime, donne-moi la liberté de Violette et étouffe
+cette affaire! Je sais bien que tu vas me dire que cela ne te regarde
+pas; mais je sais bien aussi que tu es tout-puissant, parce que tu es
+l'enfant gâté du ministre de la justice.--Je te jure que je n'y puis
+rien. Les journaux de Paris, après les journaux de la Bourgogne, ont
+parlé hier de cet empoisonnement, il faut que l'affaire suive son
+cours; le ministre lui-même se briserait à vouloir tout arrêter.»
+
+Parisis ne croyait pas que ce fût si sérieux. «Mais c'est horrible!
+dit-il en voyant d'avance le tableau du procès. Quoi! Mlle de La
+Chastaigneraye serait obligée de comparaître pour accuser Violette ou
+toute autre. Mais c'est impossible! elle aimerait mieux mourir!--Ah!
+vous voilà bien, vous autres: vous vous imaginez toujours parce que
+vous portez un grand nom que vous serez toujours au-dessus de la loi.
+Tu ne sais donc pas que la loi est symbolisée par un niveau?»
+
+Octave était désespéré. «Après tout, ne te désole pas. On priera les
+journaux de ne donner que les initiales.--Mais quelle folie d'aller
+rechercher le crime, puisque ma cousine va bien!--Et la servante?
+n'est-ce donc pas une femme comme ta cousine? Après tout, cette
+demoiselle Violette n'ira pas sur l'échafaud. Mais enfin, si c'est
+elle, il faudra bien qu'elle expie sa mauvaise action.--Mais je
+te jure que ce n'est pas elle.--Eh bien! elle remontera dans son
+carrosse, car on dit que c'est une courtisane à la mode.»
+
+Pour la première fois de sa vie, Octave se sentait vaincu par une
+force supérieure. Il tremblait de recueillir le mal qu'il avait semé.
+Si Violette était une courtisane, c'était sa faute à lui; si
+elle était accusée dans l'opinion publique, sur qui retomberait
+l'accusation? Sur lui-même. «Si ce n'est pas Violette, qui donc
+est-ce? lui demanda tout à coup le juge d'instruction.--Je ne puis le
+dire, répondit Octave; la vérité, c'est qu'on ne le sait pas bien.
+Mlle de La Chastaigneraye et moi nous avons notre idée, mais nous
+n'avons pas de preuves et nous n'en voulons pas chercher. Mais je puis
+bien te dire à toi que c'est une vengeance de famille. A quoi bon
+pénétrer de pareils mystères, aujourd'hui surtout qu'il faut laisser
+aux grandes familles tout leur prestige?--Si c'est cela, tu as
+peut-être raison, dit le juge d'instruction qui était un homme
+d'autorité, élevé à l'école de Joseph de Maistre. Va voir le ministre,
+qui est la justice faite homme, il voudra peut-être étouffer le
+scandale de cette affaire.»
+
+Le caractère de notre temps, c'est qu'il n'y a plus que des
+demi-caractères. A peine les physionomies se sont-elles accusées
+fortement, qu'elles déroutent l'observateur par les timidités et les
+indécisions. Au moyen âge, l'ami d'Octave eût fait condamner jusqu'à
+sa famille; au XIXe siècle, il n'avait que par bouffées les ardeurs de
+l'Inquisition.
+
+Octave serra la main à son ami: «Dis-moi, puisque je viens de retrouver
+l'homme dans le juge d'instruction, fais-moi voir Violette.--Que me
+demandes-tu là! Tu ne sais donc pas qu'elle est au secret?»
+
+Parisis sourit: «Pour la justice, mais pas pour moi.»
+
+
+
+
+VII
+
+POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE
+
+
+Octave alla voir le ministre; mais il eut beau prier, le ministre lui
+dit que les journaux avaient déjà trop parlé pour que la justice ne
+parlât pas à son tour.
+
+Il écrivit à Violette par la même poste, car l'homme à la cravate
+rouge était revenu:
+
+ «Je vous sais par coeur, chère Violette. Vous m'avez dit souvent
+ que, pour vous, le monde c'était moi: eh bien! je vous juge. Vous
+ sortirez de ce guet-apens blanche comme un lys.
+
+ «Votre ami plus que jamais,
+
+ «DUC DE PARISIS.»
+
+Il écrive à sa cousine sans changer d'encre.
+
+ «Je devine tous vos chagrins, chère Geneviève. Je vous ai quittée
+ comme un fou; mais je vous aime comme un frère. Parlez, et j'obéirai.
+
+ «OCTAVE.»
+
+Toutes ces émotions n'empêchèrent pas M. de Parisis de se rappeler Mme
+de Marsillac.
+
+Le lendemain, il attendit Angèle, très curieux et très agité, tout en
+pensant à Violette.--Elle ne vint pas.--Le surlendemain il attendit
+encore.--Elle ne vint pas. Il se décida, le soir, à lui écrire ce
+billet:
+
+ «Je vous ai attendue, Angèle, je vous attends et je vous
+ attendrai; il faut que je vous parle et que vous me parliez. Vous
+ aimez peut-être les clairs de lune à Bade, moi j'aime ta lumière à
+ Paris. Venez ce soir souper avec moi, je vous recevrai avec du vin
+ du Rhin.
+
+ «Pas un mot au juge d'instruction.»
+
+A ce billet, Angèle répondit par celui-ci:
+
+ «Ne m'attendez pas, nous ne boirons pas du vin du Rhin à la même
+ coupe. Votre lettre m'arrive à l'heure même où je quitte cette
+ odieuse maison.
+
+ «Si j'y reviens jamais, je vous le dirai!
+
+ «ANGÈLE.»
+
+Ce billet irrita vivement l'esprit d'Octave. Devant la grande muraille
+de l'impossible, on sent qu'il vous pousse des ailes.
+
+Il voulut voir Angèle. Depuis cinq minutes, Angèle était partie. «Où
+est-elle allée? demanda Octave furieux.--Ma foi, monsieur, dit une
+femme avec un rire effronté, elle n'a pas dit son _numéro_.»
+
+Octave ne pensait plus à Angèle, quand il reçut une lettre de
+Champauvert. C'était la réponse de Mlle de la Chastaigneraye au duc de
+Parisis:
+
+ «Je pense, mon cousin, que nous avons chacun notre douleur. Je ne
+ puis vous consoler et vous ne pouvez me consoler.
+
+ «Je vous serre la main,»
+
+ «GENEVIÈVE DE LA CHASTAIGNERAYE.»
+
+Parisis laissa tomber la lettre: «Eh bien! voilà qui est concis, on
+n'aime pas à écrire dans ma famille.» Et après avoir relu: «Il y a
+de la sibylle dans cette jeune fille, elle parle toujours avec une
+éloquence mystérieuse.» Il ne put comprimer un mouvement de jalousie.
+«Si je ne puis la consoler, je sais bien pourquoi: c'est qu'elle aime
+quelqu'un. Et pourtant....»
+
+On s'imagine peut-être que Parisis allait rentrer en lui-même et ne
+plus se mettre en spectacle dans la vie parisienne: mais qui donc
+aurait pu le retenir dans ses folies?
+
+On parla beaucoup alors d'une de ses aventures, au clair de la lune
+avec une très grande dame, dans un des parcs qui avoisinent le bois de
+Boulogne.
+
+Il faillit attendre! Fut-ce pour cela qu'il écrivit le lendemain cet
+aphorisme sur l'album de la dame:
+
+ La vertu des femmes est comme la lune. Elle a ses phases, ses
+ révolutions et ses éclipses. Elle fait les cornes aux amants en
+ croissant et aux maris en décroissant. Elle se montre de face,
+ de trois quarts, de profil. Elle se montre dans tous les
+ quartiers--même dans le quartier Bréda.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+DE QUELQUES PARADOXES DE MONTJOYEUX
+
+
+Tous les désoeuvrés du Café Anglais ne savaient, un soir, plus que
+dire, ils devinrent sérieux--un quart d'heure de sagesse dans cette
+folie de toutes les heures. Les femmes dormaient, quelque peu
+dépenaillées dans leur luxe, perdant leurs cheveux, mais tenant bien
+leurs diamants. Chacun parla d'escalader la montagne abrupte de la
+fortune, l'un par la politique, l'autre par les journaux, celui-là par
+les théâtres, celui-ci par l'argent des autres.
+
+Monjoyeux prit la parole: «Tout cela est fort beau, dit-il; mais vous
+raisonnez comme des enfants gâtés, qui s'imaginent qu'on peut aller
+chercher la lune. Or, le moyen? C'est toujours l'histoire d'Archimède:
+Donnez-moi un point d'appui et je déplace le monde,--dans le seul but
+de donner un peu plus de soleil à Paris,--car nous avons, cette nuit,
+quinze degrés au-dessous de zéro, et une capitale universelle ne peut
+pas durer à ce régime-là. Songez à Babylone! à Carthage! à Athènes!
+à Rome!--Il s'agit bien de soulever le monde! Il s'agit seulement
+d'avoir trois ou quatre cent mille livres de rente.--Oh! oui, rien que
+cela, dit une des demoiselles qui sommeillaient; si Gaston me fait une
+pareille liste civile, je deviendrai un ange.»
+
+Monjoyeux regarda celle qui parlait. «Si elle était un peu plus jolie,
+dit-il, je lui ferais trois ou quatre cent mille livres de rente,
+car elle serait mon point d'appui pour les grandes idées qui germent
+là.--Et quelles sont les grandes idées qui germent là? demanda le duc
+de Parisis à Monjoyeux.--Mes enfants, le Monjoyeux qui vous parle
+n'est par le premier venu. Comme Veuillot et beaucoup de grands
+seigneurs qui ne s'en vantent pas, il est né dans un cabaret; mais il
+est d'un bon tonneau et d'un bon crû. Voyez-vous, mes gentilshommes,
+j'ai mes trente-deux quartiers de roture comme vous avez vos
+trente-deux quartiers de noblesse.--Noé! passez au déluge, dit
+Octave.--Eh bien! je suis taillé sur le grand modèle. Je suis un
+homme, et quiconque peut dire qu'il est un homme, est bien près d'être
+un grand homme. Vous m'avez sifflé au théâtre, parce que je suis de
+trop haute taille pour des yeux habitués aux prouesses des femmes. Mon
+jeu est héroïque et vous n'aimez que les miniatures; vos comédiens à
+la mode sont des Lilliputiens qui jouent les infiniment petits. Je
+suis un Shakespeare et un Molière, ni plus ni moins; je ne jouerai
+bien que les pièces que je ferai moi-même; ce qui me manque, ce n'est
+pas le génie, c'est le théâtre. Je vous l'ai dit déjà: je suis né pour
+les premiers rôles dans la vie, et on me condamne aux troisièmes rôle.
+Quand je veux écrire dans un journal, quand je vais voir un directeur
+de théâtre, quand je veux portraiturer quelqu'un, je fais peur aux
+gens. Ce n'est pas si simple que cela écrire, jouer la comédie,
+sculpter! Le génie est un moulin qui tourne à vide quand il n'a pas du
+blé à mettre sous les meules. C'est mon histoire, c'est l'histoire
+de tous ceux qui n'ont pas commencé dans le despotisme paternel des
+écoles, par le Conservatoire, par l'École de Rome, par l'Université.
+Il est vrai que j'aurais jeté toutes les écoles par la fenêtre.--Voilà
+pourquoi tu feras l'école buissonnière toute ta vie.--Eh bien,
+non! dit Monjoyeux après un silence, non! je ne ferai pas l'école
+buissonnière toute ma vie. Voilà trop longtemps qu'on doute de moi, je
+veux prouver ma force: j'ai mon idée, j'ai mon point d'appui. Adieu!»
+
+Et Monjoyeux sortit, à la grande surprise de tous ses amis sans même
+boire la coupe de vin de Champagne glacé que venait de lui verser Mlle
+Jacyntha, une Hébé en fourrures, laquelle but en s'écriant: «Je bois
+à Monjoyeux!--Quel pourrait bien être son point d'appui? demanda
+Parisis.»
+
+L'amitié de Parisis et de Monjoyeux avait commencé par un duel, parce
+que, dans un souper de comédiennes, Monjoyeux avait défendu à Octave
+de boire dans le verre de Mlle Aurore, une ingénue qui avait déjà ce
+soir-là donné trois rendez-vous avec l'ingénuité d'une ingénue. Il
+n'y a plus que les femmes du monde tombées dans le demi-monde qui
+cultivent la rouerie à front découvert. «Monjoyeux s'était battu avec
+une épée trempée d'imprévu et de ressources. Octave, blessé à la main,
+eut son épée brisée. Il dit à ses témoins qu'il était émerveillé
+de son adversaire. On le rappela. «Monsieur, vous me donnerez une
+revanche.--Jamais, monsieur, je ne me suis battu que parce que j'ai
+demain un duel au théâtre.»
+
+On trouva cela digne d'un véritable artiste; on s'en alla content; le
+lendemain, Octave emmena tous ses amis pour applaudir Monjoyeux qui
+débutait à l'Odéon. Par malheur, la pièce tomba; Monjoyeux eut beau
+sauver la scène du duel par des miracles, les sifflets furent le
+dernier mot de ce chef-d'oeuvre incompris.
+
+Monjoyeux, qui avait joué à Londres les grands rôles, se brouilla
+quelques jours après avec son directeur, ne voulant jouer ni les
+traîtres, ni les pères-nobles. Or, comme tous les autres théâtres
+avaient leur premier rôle accrédité, il se trouva sur le pavé, grand
+artiste incompris. Il se remit à la sculpture, tout en regrettant de
+ne pouvoir faire de la sculpture vivante.
+
+Octave le revit çà et là. Il le trouva dans sa misère digne et
+chevaleresque, jouant dans la coulisse son emploi de beau ténébreux,
+de mousquetaire ou de don Juan. Il l'invita à souper avec les mêmes
+comédiennes. Ses amis furent charmés de cet esprit mi-gaulois,
+mi-parisien, qui courait gaiement sur la nappe. On l'invita le
+lendemain, puis encore, puis toujours, si bien que son vrai théâtre
+était le Café Anglais. Ce fut là qu'il joua ses rôles improvisés tout
+un hiver, content de son public, quoiqu'il reconnût que le public du
+boulevard du Crime fût encore meilleur.
+
+Celui-là était bien une figure du dix-neuvième siècle, avec toutes les
+aspirations et toutes les défaillances qui nous passionnent et nous
+désenchantent. Il était parti du dernier échelon de l'échelle sociale;
+Monjoyeux n'était pas un nom de terre, c'était un sobriquet, un
+sobriquet de bon augure: son père, un chiffonnier de la rue Gracieuse,
+le traînait avec lui dans ses équipées nocturnes. L'enfant était si
+gai, malgré la pluie ou la neige, à travers l'orage ou la bise, que le
+chiffonnier l'appelait mon Joyeux, comme il eût dit mon Chenapan.
+
+Monjoyeux n'avait pas d'état civil; sa mère était accouchée dans les
+anciennes carrières de Montmartre; elle n'avait pas jugé bien utile
+d'aller dire cela à M. le Maire, d'autant plus que, dans cette belle
+période de sa vie, elle se considérait comme du XIIIe arrondissement,
+attendu qu'elle n'avait pas de domicile fixe.
+
+Monjoyeux, qui ne riait pas toujours alors, était bien logé, car il
+avait élu domicile sur le sein de sa mère. La bonne femme n'était pas
+mariée, mais elle était fidèle à son compagnon nocturne; Monjoyeux
+n'était donc pas l'enfant de trente-six pères. Il ne sut jamais bien
+s'il avait été baptisé, il ne se connaissait pas de nom de baptême;
+on l'appelait quelquefois Jean comme son père, mais le plus souvent
+Monjoyeux.
+
+Ce fut Pradier qui décida de sa fortune. Un matin que l'enfant n'avait
+pas éteint sa lanterne et s'oubliait à regarder les gravures sur le
+quai Voltaire, Pradier s'arrêta devant lui, tout charmé de sa petite
+figure à la Chardin. C'était comme une vieille gravure de Saint-Aubin;
+vous vous rappelez ces adorables estampes: _les Petits Polissons de
+Paris_.
+
+Pradier lui adressa la parole; il aimait les scènes de la rue et les
+études en plein vent. Qui ne se rappelle l'avoir vu se retourner et
+suivre ces figures de caractère que les vrais artistes seuls saluent
+au passage? «Que diable, mon enfant, cherches-tu avec ta lanterne
+allumée? Tu ne vois donc pas le soleil?» L'enfant regarda Pradier
+avec de grands yeux surpris: c'était la première fois qu'un homme
+en habit noir lui parlait avec un sourire.--C'est donc un homme, ton
+père, mon petit Diogène?--Non, monsieur, c'est un chiffonnier.--Alors,
+tu ne le retrouveras que la nuit; viens avec moi, je te donnerai cent
+sous.»--Monjoyeux eut l'air de ne pas comprendre, mais il suivit
+Pradier, qui le conduisit rue de l'Abbaye, à son atelier. Dès que le
+sculpteur prit un crayon pour faire un croquis, l'enfant eut l'air de
+comprendre. «Ah! oui, dit-il, vous faites des statues. Oh! que c'est
+beau le marbre!--Où as-tu vu du marbre?--Dans les églises. J'aime le
+marbre.»
+
+C'est l'église qui initie le peuple au sentiment du beau et du bien,
+ces deux sources parallèles qui se rencontrent au confluent de toute
+grandeur. Les révolutionnaires qui ont fermé les églises n'étaient pas
+seulement des déicides, mais des homicides. Ils voulaient tuer l'âme.
+L'église est la grande école; elle enseigne Dieu, l'Art, la Poésie, la
+Musique à ceux-là mêmes qui n'ont pas le temps d'écouter les maîtres.
+Si un pauvre diable qui n'a jamais ouvert les yeux à la lumière
+traverse une église, Dieu lui parle par les yeux, sinon par les voix
+de l'âme. Devant les chefs-d'oeuvre de la statuaire et de la peinture,
+en écoutant les grandes symphonies de l'orgue, qui sont comme les voix
+divines sur les voix humaines, il s'arrête abîmé dans une admiration
+sourde, mais déjà intelligente. S'il ne sent pas la présence de Dieu,
+il admire l'homme dans ses oeuvres; c'est déjà une station lumineuse.
+Combien d'églises qui, au moyen âge, ont été le musée d'où sont
+sorties des légions d'artistes?
+
+Ouvrez les palais au peuple, mais ne lui fermez jamais les églises. Ce
+fut la pensée de Pradier en écoutant l'enfant qui posait devant lui.
+«Si tu aimes tant le marbre, mon camarade, veux-tu rester avec moi?
+-Oh! oui! s'écria Monjoyeux? mais que dirait maman?--Ah! il y a aussi
+une mère. Eh bien! nous lui ferons des rentes pour qu'elle te donne ta
+liberté.»
+
+Monjoyeux ne posait plus, il dansait. «Oui, mais, reprit-il tristement,
+je ne verrai plus maman!--Tu iras la voir, et elle te viendra voir.
+--La pauvre femme! avec ses guenilles, est-ce qu'elle pourrait entrer
+ici?--Oui, oui, dit Pradier, ici ce n'est pas le palais des Tuileries.
+Tiens, je t'ai promis cent sous, porte cela à ta mère.»
+
+Et il lui donna un louis. Monjoyeux pleurait de joie. «Va! mon
+bonhomme, si tu aimes encore le marbre demain, reviens pour toujours
+ici.»
+
+Monjoyeux revint le jour même, Pradier lui donna un crayon. Il ne fut
+pas peu surpris de voir que l'enfant dessinait déjà. Jusque-là le
+gamin s'était exercé sur les murailles de Paris, pendant que
+ses camarades écrivaient des maximes. On a publié les murailles
+révolutionnaires, on pourrait publier aussi les murailles artistes et
+littéraires.
+
+A dix-huit ans, Monjoyeux allait concourir pour le prix de Rome quand
+mourut Pradier. Ce fut le premier chagrin de sa vie. Il manqua son
+concours, et il fut perdu par sa liberté de main; comme Pradier, il
+voulait trop que le marbre parlât.
+
+Tous les arts donnent la pauvreté, mais la sculpture donne la misère.
+Six mois après la mort de Pradier, il n'avait plus ni atelier ni
+marbre. Il frappa vainement à beaucoup de portes, sa main était
+discrète et fière, les portes se refermèrent sur lui. Il n'avait eu
+jusque-là que deux vraies passions, deux hommes, deux originalités:
+Pradier et Frédérick Lemaître. Désespérant de la sculpture, il se fit
+comédien. Il joua le drame et la comédie avec le caractère des grands
+artistes. L'enfant délicat était devenu un homme robuste, de la
+nature des titans, tête hérissée, torse d'Hercule, un des plus beaux
+exemplaires de l'humanité.
+
+Monjoyeux menait la misère. Il n'avait pas plus de théâtre que
+d'atelier, il jouait et sculptait ça et là par aventure. Mlle Rachel
+et Mlle Brohan lui avaient donné cinq mille francs pour deux bustes,
+deux portraits: la Tragédie et la Comédie. Il avait donné des
+représentations à Londres avec Fechter pour jouer les rôles de
+Frédérick. Il parlait de faire le tour du monde. En attendant, il
+vivait au jour le jour, semant à pleines mains le paradoxe et la
+vérité pendant que ses amis du club semaient l'or.
+
+Ces beaux messieurs du turf se disaient quelquefois entre eux: «Ce
+comédien est charmant, mais nous ne pouvons pourtant pas être les amis
+d'un comédien.» Et souvent ils ne le connaissaient pas dans la rue.
+
+Il ne faut pas se faire illusion, la question n'a pas fait un pas
+depuis Molière. Louis XIV a daigné déjeuner du bout des lèvres avec le
+plus grand homme de son règne pour donner une leçon à ses esclaves.
+Aujourd'hui Louis XIV déjeunerait-il avec Frédérick Lemaître? Il n'y a
+que l'Église qui ait ouvert sa porte et son campo-santo. Les gens
+du monde ne reçoivent guère les comédiens que le jour où on joue la
+comédie chez eux. Il est vrai que les comédiens ne voudraient pas
+recevoir les gens du monde.
+
+Octave n'avait pas ces préjugés. Il donnait bravement le bras à
+Monjoyeux. Il l'appelait son ami; il s'était battu une fois pour un
+mot contre son caractère; aussi Monjoyeux disait: «C'est à la vie à la
+mort entre un homme qui a reçu un coup d'épée de moi et qui en adonné
+un pour moi.»--«Je ne suis pas ton ami, je suis ton lion, avait-il dit
+à Octave. Si jamais tes ennemis me tombent sous la patte, tu verras ma
+griffe!»
+
+Depuis quelque temps on n'avait pas revu Monjoyeux à la Maison-d'Or,
+ni au café Anglais, ni aux premières représentations. On oublie vite à
+Paris les figures de la galerie vivante; et si on ne se revoit plus,
+c'est à peine si un mot dit par hasard réveille le souvenir des
+absents: la vague qui passe emporte tout, jusqu'au souvenir. Dans la
+vie agitée, qui vous prend jusqu'aux heures de sommeil pour les mille
+riens dévorants des heures désoeuvrées, comment aurait-on le temps
+de se retourner vers le passé, d'évoquer des souvenirs évanouis, de
+regretter les gais compagnons ou les maîtresses disparues? On jette le
+passé dans l'abîme, sans vouloir se pencher pour voir s'il est bien
+mort. Vieux habits, vieux galons, que me voulez-vous? Autrefois,
+le souvenir avait des temples, aujourd'hui il n'habite plus que la
+boutique des défroques humaines;--naguère, on vivait de la veille
+et du lendemain, un pied dans le passé, le front dans l'avenir;
+maintenant on vit au jour le jour.
+
+Donc, Monjoyeux avait disparu sans qu'on sût pourquoi et sans qu'on se
+demandât quelle belle folie avait pu l'emporter.
+
+Un soir pourtant, Octave, qui regrettait cette belle figure épanouie,
+même dans les quarts d'heure de misanthropie, demanda si on n'avait
+pas rencontré Monjoyeux. «Monjoyeux? dit Villeroy, c'est du plus loin
+qu'il m'en souvienne. Nous avons soupé ensemble, il y a bien six
+semaines, et nous nous sommes quittés pour aller nous coucher--le
+lendemain. Nous n'étions restés à table que depuis minuit moins un
+quart jusqu'à l'aurore aux doigts de Champagne rose. Ces dames des
+Bouffes-Parisiens avaient panaché le festin. Monjoyeux n'était pas
+si gris que moi, si j'ai bonne mémoire: il avait écrit--entre deux
+vins--un traité de métaphysique pour le _Figaro_. Ces dames ont trouvé
+cela sublime. Il me demanda mon opinion; mais tu sais que j'ai le
+vin trop tendre pour avoir une opinion.--Ce brave Monjoyeux! dit
+d'Aspremont, je serais désespéré de ne plus le revoir; j'ai étudié
+tous les philosophes de l'antiquité, mais je n'en ai jamais trouvé un
+si profond.--Oui, profond comme le tonneau des Danaïdes? on a beau lui
+verser à boire, il ne s'emplit jamais.--Que veux-tu? il aura pris un
+engagement dans quelque théâtre de province. Je suis bien sûr que si
+on faisait faire des fouilles à Périgueux, le pays des truffes, on le
+retrouverait là jouant des rôles de Frédérick et cascadant comme les
+chutes du Niagara.--Non, il a des visées plus hautes, dit Harken, il
+sera allé s'oublier dans quelque théâtre étranger, à Baltimore ou à
+Odessa.--Qui parle d'Odessa? s'écria une voix bien connue.»
+C'était Monjoyeux. «Monjoyeux! c'est lui! dit Octave avec un vif
+plaisir.--Quand on parle du loup, dit le marquis de Saint-Aymour, on
+en voit les dents.--Oui, mon cher marquis, je suis devenu un loup:
+regardez mes dents! vous allez voir le carnage que je vais faire sur
+le pauvre monde. J'ai déjà commencé.--Expliquez-vous, sphinx!»
+
+Monjoyeux prit dans la poche de son habit un très beau porte-cigare
+en cuir de Russie, encadré d'ornements en platine. «Voulez-vous des
+cigares?»
+
+C'était la première fois que Monjoyeux offrait des cigares. «Tudieu!
+quel luxe, dit Octave; tu as donc découvert une mine d'or ou une tante
+avare?--C'est bien mieux que cela! je me marie.--Oh! Monjoyeux! je
+vais me trouver mal; on ne tire pas ainsi à ses amis des coups de
+canon rayé. Tu te maries?--Oui. Tu comprends qu'il ne fallait rien
+moins qu'une pareille catastrophe pour fumer de pareils cigares, des
+cigares à moi, des cigares offerts par moi--à moi.--Tu te maries! Il y
+a donc encore des femmes?--Il y en avait une et je l'ai prise.--E elle
+est belle?--Comme la beauté. Figurez-vous une Transtévérine avec une
+figure de Milanaise. Une statue en chair, venue d'Arles à Paris sans
+passer par l'Académie des Inscriptions. En un mot, un chef-d'oeuvre
+vivant.--Et que feras-tu quand tu seras marié?--La belle question! Je
+ferai mon chemin.»
+
+Les trois amis se mirent à rire, «Faire son chemin, dit Octave, c'est
+encore un vieux préjugé. Est-ce que nous sommes maîtres de nous?--Eh
+bien! vous verrez si je suis maître de moi et des autres.--Oui, de
+tout le monde, excepté de ta femme.--De ma femme comme de tout
+le monde.--Permets-moi d'être fort indiscret, demanda Parisis à
+Monjoyeux. Quel rôle jouera ta femme dans ce chemin-là?--Elle jouera
+le rôle de toutes les femmes qui veulent que leurs maris fassent leur
+chemin.--Oh! Monjoyeux! je ne te croyais pas descendu à ce degré de
+scepticisme, pour dire un mot bien porte.--Tu me crois donc une âme
+plus haute que tous ces ambitieux qui passent là sous nos yeux,
+courant à leurs chimères, escortés par tous les vices, jetant leurs
+maîtresses, leurs femmes, leurs soeurs à toutes les concupiscences
+qui ouvriront la main pour leur donner à eux, qui des croix, qui une
+ambassade au Monomotapa, qui une concession de chemin de fer de Rome
+à la lune. Je ne me paye pas d'une autre monnaie que tous ces
+gens-là.--Après tout, dit d'Aspremont, jouant l'esprit fort, les
+anciens vendaient les femmes, pourquoi les modernes les estimeraient
+plus--ou moins--que ne le faisaient les anciens? La femme ne devrait
+être qu'un objet de luxe, qu'on se passe de main en main jusqu'au
+dernier enchérisseur, ou plutôt jusqu'à ce qu'elle devienne mère de
+famille.--Rassurez-vous, messieurs, dit Monjoyeux en voulant reprendre
+ce qu'il avait dit, j'ai raillé sur des choses saintes. Pour moi, la
+femme est l'âme, la poésie, la conscience de l'homme; elle doit être
+pour lui l'image de Dieu sur la terre. Celui-là qui la sacrifie ou
+la bafoue, est indigne du titre d'homme. Voilà pourquoi je hais mon
+siècle, voilà pourquoi je voudrais le souffleter en face des siècles
+passés et des siècles à venir. Adieu, vous aurez de mes nouvelles.»
+
+Les amis se séparèrent. «Te voilà devenu pensif, dit Saint-Aymour à
+Parisis.--C'est que ce fou est un sage; il nous a donné là un premier
+avertissement; nous vivons comme des enfants prodigues, secouons donc
+toutes ces aspirations féminines qui nous cassent les bras. Pour moi,
+je l'avoue, j'en suis arrivé à n'avoir plus le courage d'aller me
+coucher.»
+
+En effet, ce jour-là, Octave était revenu du club au soleil levant, il
+avait regardé son lit, qui ne l'attendait plus, il s'était jeté sur sa
+chaise longue, mécontent de tout, même du sommeil.
+
+Il sentait que parmi toutes ses femmes, deux femmes manquaient à son
+coeur: Geneviève et Violette.
+
+
+
+
+IX
+
+MONTJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE
+
+
+On apporta un matin cette lettre de faire-part à M. de Parisis:
+
+ «M. Monjoyeux a l'honneur de vous faire part de son mariage avec
+ Mlle Aline de La Roche.»
+
+«Diable! dit Octave, de La Roche en deux mots, il ne s'encanaille pas.
+Quelle pourrait donc bien être cette Aline de La Roche?»
+
+M. de Parisis avait la prétention de connaître toutes les femmes: «Il
+aura déniché cela sur quelque toit du pays latin ou de Montmartre. Je
+lui souhaite une hirondelle, cela portera bonheur à la maison.»
+
+Il jeta le premier feuillet pour lire le second:
+
+ «Mme la comtesse de La Roche a l'honneur de vous faire part du
+ mariage de Mlle Théodule-Angèle-Aline de La Roche, avec M. de
+ Monjoyeux.»
+
+Il y avait au bas de la page, en caractères imperceptibles:
+_Lithographie de Kardec, à Nantes_. «Oh! oh! noblesse de Bretagne! dit
+Parisis, comment s'y est-il pris pour faire ce coup de maître:»
+
+Le même jour, à la nuit tombante, comme le duc de Parisis fumait aux
+Champs-Elysées avec quelques amis du club, il reconnut à vingt pas de
+distance la tête chevelue de Monjoyeux dans un groupe de spectateurs,
+hommes et femmes, qui assistaient au spectacle des filles à marier ou
+des filles à vendre qui vont au Bois. «Je suis sûr qu'il est avec sa
+femme, dit Octave.» Il alla droit à Monjoyeux, qui lui dit; «Voici
+ma femme.--Où diable ai-je vu cette figure-là?» se demanda Octave en
+cherchant dans une sphère où il ne devait pas trouver. Par ce temps de
+blondes et de brunes, où les brunes se font blondes et les blondes se
+font brunes, sans parler des rousses, où le pastel et le crayon noir
+jouent un si grand jeu sur le visage, les yeux les plus fins risquent
+de se tromper.
+
+Octave connaissait bien cette figure, il ne la reconnut pas.
+
+C'était une jeune femme, un peu forte, mais d'une belle envergure.
+Elle était blonde et blanche, voilée d'un voile noir et d'un voile de
+poudre de riz.
+
+Monjoyeux reprenant sa désinvolture théâtrale: «Donc, M. le duc,
+dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter à Mme Monjoyeux.--Madame, dit
+Octave--en s'inclinant pour une noblesse de Bretagne--je suis bien
+heureux que mon ami Monjoyeux ait fait une pareille fin. Voilà ce qui
+s'appelle un commencement.»
+
+La jeune femme ne répondit pas un mot, elle avait rougi, elle s'était
+levée à moitié, comme si elle ne sût pas quelle figure faire. «Oui,
+mon cher, dit Monjoyeux, vous l'avez dit, cette fin-là c'est un
+commencement. C'est d'aujourd'hui seulement que je me sens né à la
+vie; vous allez voir bientôt ce que peut un homme, avec une femme.»
+
+M. de Parisis, qui regardait Monjoyeux, remarqua plus de raillerie
+et d'amertume que de joie dans le sourire du comédien. Il salua une
+seconde fois et rejoignit ses amis. «C'est Monjoyeux, lui dirent
+plusieurs voix, as-tu vu sa femme?--Elle est fort belle, fort timide,
+fort rougissante; mais elle a des mains trop fortes pour des mains
+bien nées. Noblesse de Bretagne, messieurs!--Je lui trouve un autre
+défaut: je ne sais si c'est Monjoyeux qui a fait sa figure, mais,
+comme disaient nos aïeux, elle n'a pas le velouté de la candeur, elle
+est déjà trop familière à la poudre de riz et au crayon noir. Après
+cela, je ne hais pas l'art dans la nature, quand c'est le pastel de
+Rosalba.»
+
+Un vague souvenir traversa l'esprit d'Octave; on le questionnait
+encore, il ne répondait plus. «Te voilà soucieux! Est-ce que tu
+deviendrais amoureux de cette jeune mariée?--Non, dit-il, elle me
+rappelle seulement une femme que j'ai aimée au clair de lune. Après
+cela, il y a tant de femmes au Bois qui se ressemblent.»
+
+Tout Paris parla avec quelque surprise du mariage inattendu de
+Monjoyeux. «Que va-t-il faire de sa femme?--Il va l'aimer, puisqu'elle
+est si belle.--On dit qu'elle n'est pas riche.--Il y a peut-être une
+comédienne sous Roche.--Il rentrera sans doute au théâtre.--Qui sait
+si la femme n'a pas un million dans le gosier, comme la Patti!--Ou un
+éventail de sociétaire de la Comédie-Française, comme Croizette.»
+
+On comprend bien qu'une aussi grave nouvelle fut imprimée jusque dans
+les grands journaux, où un jour on lut cette lettre de Monjoyeux:
+
+ «Monsieur le rédacteur,
+
+ «On annonce ma rentrée au théâtre; que mes amis ne reprennent pas
+ encore leurs sifflets; avant d'être comédien, j'étais sculpteur,
+ j'ai ressaisi mon ciseau et je pars pour Rome. S'il n'y a plus de
+ marbre en Italie, j'irai sculpter les neiges de la Russie.»
+
+ «Agréez mes adieux éternels, car je n'emporte pas ma patrie à la
+ semelle de mes souliers.
+
+ «MONJOYEUX.»
+
+On commenta cette lettre. C'était bien le style connu de Monjoyeux;
+il avait sa manière d'écrire comme il avait sa manière de parler. Le
+lendemain il n'en fut plus question: Monjoyeux disparut de l'horizon
+parisien.
+
+
+
+
+X
+
+LA COUR D'ASSISES
+
+
+Le duc de Parisis avait toujours sa cour; il avait beau vouloir se
+dérober, les satellites lui prouvaient toujours qu'il est un astre.
+Vainement il tentait de vivre chez lui, pour s'accoutumer à une loi
+plus sévère; mais les mauvaises habitudes le rejetaient bien vite
+dans le cortège des folies parisiennes. Il était comme ces rois du
+dix-neuvième siècle, qui sont entraînés par la politique de leurs
+ministres. Il se promettait toujours d'avoir raison de tout le monde
+et de lui-même, le lendemain; mais le lendemain, il se donnait un jour
+de plus.
+
+On n'abdique pas, d'ailleurs, si volontiers sa part de royauté dans le
+bruit contemporain: Octave dominait toujours sur le champ de courses,
+dans les coulisses et dans les loges de l'Opéra, au milieu des gens
+d'esprit; il ne dédaignait même pas d'être l'idole de chair des
+Phrynés de rencontre et des Aspasies de contrebande. Comme Alcibiade,
+dans ses jours de paresse, il croyait que les femmes sont encore une
+légion qui donne quelque gloire au capitaine.
+
+Cependant l'affaire du bouquet de roses-thé arriva devant le jury
+d'Auxerre.
+
+Les journaux de Paris, pour une cause aussi étrange et aussi
+romanesque, dépêchèrent leurs chroniqueurs à la mode; la capitale de
+l'Yonne fut envahie par les étrangers, mais surtout par les Parisiens.
+Quelques dames trop à la mode panachèrent la foule. On eût acheté les
+bonnes places cinq louis, comme à une belle représentation de l'Opéra.
+
+Quand Violette parut, une voix domina tous les murmures; c'était une
+paysanne qui n'avait pu s'empêcher de crier: «Elle est toute blonde et
+toute noire.» En effet, la pâle figure de Violette apparaissait comme
+du marbre encadré dans la dentelle noire qui retombait sur ses yeux,
+sans cacher son admirable chevelure de jais. Elle était toute vêtue
+de noir. Elle marcha entre les deux gendarmes, grave et digne. Elle
+n'avait pu croire jusque-là qu'elle serait traînée jusque devant le
+jury; mais, à force de prier Dieu, elle s'était résignée à toutes
+les humiliations; elle trouvait d'ailleurs je ne sais quelle secrète
+volupté à souffrir pour Octave et pour elle-même: elle croyait ainsi
+se retourner vers sa vertu.
+
+Mlle de La Chastaigneraye avait refusé de comparaître. On produisit
+des certificats de médecins constatant qu'elle ne pouvait quitter sa
+chambre.
+
+M. de Parisis n'avait pas fait de façons pour venir témoigner; il se
+fit inscrire comme témoin à charge. Il se retrouva dans la salle des
+témoins avec le médecin de Champauvert, avec Mlle de Moncenac, avec
+deux servantes du château, avec les paysannes qui avaient offert la
+corbeille de fleurs.
+
+Me Lachaud était au banc dé la défense. Il avait le front rayonnant
+comme un avocat qui doit gagner sa cause.
+
+Parmi les pièces de conviction, sur une table, devant la Cour, était
+exposé un bouquet de roses fané depuis longtemps.
+
+Le greffier se leva et lut cet acte d'accusation que je retrouve dans
+un journal d'Auxerre, qui n'avait donné que les initiales des noms de
+Parisis et de sa cousine:
+
+ «Le 8 août dernier, une jeune fille qui porte un des plus grands
+ noms de notre pays, Mlle G---- de La C---- revenait de la messe
+ en famille, au château de C----, quand les paysannes du pays lui
+ offrirent une corbeille de fleurs. On avait appris la veille que
+ Mlle G---- de La C---- était l'unique héritière de sa tante,
+ une fortune considérable. C'était une vraie joie dans le pays,
+ puisqu'on savait que la jeune héritière était bonne aux pauvres.
+
+ «Si le bien naît du mal, le mal naît quelquefois du bien. On avait
+ voulu faire une fête à Mlle de La C----, on faillit l'empoisonner:
+ un bouquet dominait tous les autres. Mlle de La C---- déchira le
+ papier qui l'enveloppait et le respira à plusieurs reprises.
+
+ «Tout à coup elle pâlit et tomba dans les bras de son amie, Mlle
+ de M----, et de son cousin, le duc de P---- On s'imagina d'abord
+ que c'était un évanouissement; mais quand le médecin arriva, il ne
+ fut pas douteux pour lui qu'elle n'eût respiré le plus subtil et
+ le plus rapide des poisons, Là ne fut pas tout le mal. On rapporta
+ le bouquet au château, et le bruit s'étant répandu que Mlle de
+ La C---- s'était empoisonnée en respirant des roses, une jeune
+ servante se mit à rire, s'empara du bouquet et le respira à perdre
+ haleine, comme pour se moquer de tout le monde. Elle venait de
+ respirer la mort.
+
+ «Notre époque, Dieu merci, n'est plus familière à ces poisons qui
+ ont été la terreur du quinzième siècle; mais le témoignage des
+ hommes de l'art prouvera tout à l'heure qu'il ne peut y avoir
+ aucun doute sur ce point. Mlle de La C---- a été très malade et
+ la jeune servante ne s'est pas rélevée.
+
+ «Maintenant, qui donc avait versé le poison sur les roses? Tout
+ est romanesque en cette affaire.
+
+ «Le bouquet avait été apporté au château par un de ces petits
+ Piémontais, qui font tout dans leur enfance, excepté le bien. Tour
+ à tour ramoneurs, joueurs de guitare, montreurs de singes, en un
+ mot, toutes les figures de la mendicité. Mais qui lui avait donné
+ le bouquet? Il a été impossible de retrouver l'enfant, mais on
+ a pu suivre ses traces. Le samedi soir, il était à Tonnerre, à
+ l'hôtel du _Lion d'or_, où une étrangère prenait son repas du
+ soir; selon l'habitude de la belle saison, on apporta un bou
+ à l'étrangère. Ce bouquet passa de ses mains dans celles du petit
+ musicien. Elle lui donna l'ordre, tout en lui donnant une pièce
+ d'or, de porter ce bouquet, avec une lettre qu'elle écrivit
+ sur-le-champ, à M. le duc de P----, au château de C----. La
+ lettre, qui a été retrouvée comme par miracle, est bien explicite;
+ on verra avec quelle hypocrisie la fille Marty conseille à son
+ amant d'offrir cet abominable bouquet à Mlle de La C----. Ainsi
+ elle ne craint pas de faire son complice d'un homme qui,
+ heureusement, est au-dessus de toute atteinte, et qui, d'ailleurs,
+ n'a pas eu à offrir le bouquet lui-même. L'enfant obéit; mais
+ comme il était déjà tard, il coucha en route ou s'amusa en route.
+ Il n'arriva au château de C---- que le lendemain matin, à l'heure
+ de la messe. Quand il se présenta au château, tout le monde était
+ à l'église, moins une fille de service, la nommée Rose Dumont,
+ qui jugea que c'était un bouquet pour la fête, et qui le porta
+ elle-même sur la corbeille, que les paysannes avaient déposée sur
+ la place devant l'église.
+
+ «Cette étrangère, qui venait pour la première fois dans le pays,
+ était une de ces filles, trop connues à Paris, qui jettent la
+ honte, la ruine et le désespoir dans les familles. Quelques-unes
+ sont d'autant plus dangereuses qu'elles cachent leur perversité
+ sous des airs de dignité et d'innocence. Mais la justice ne s'y
+ trompe pas: ce ne sont que des masques, et la justice arrache tous
+ les masques. La fille Louise Marty, surnommée Violette, est une de
+ ces créatures qui ont fui le travail de bonne heure pour se livrer
+ à toutes les souillures. On a connu celle-ci avec des chevaux et
+ des diamants quand elle aurait dû honorer ses mains par le métier
+ que lui avait appris sa mère; car elle est d'autant plus coupable,
+ que sa mère, d'après tous les rapports qui nous sont venus, était
+ une honnête femme.
+
+ «Fleuriste! voilà donc quel aurait été son dernier bouquet, un
+ bouquet de roses empoisonnées! Toute jeune encore, elle a appris
+ l'art de parfumer les bouquets artificiels; on ne s'étonnera donc
+ pas quand elle empoisonnera les fleurs naturelles.
+
+ «Et qui l'a poussée à ce crime? Toutes les mauvaises passions.
+ Elle avait eu des relations intimes avec M. le duc de P----, qui
+ ne voulait pas la revoir. Mais sachant qu'il était venu au château
+ de C---- pour un héritage, naturellement elle voulut le revoir. A
+ son passage à Tonnerre, elle apprit que l'héritage échappait
+ au duc. Ce fut alors, sans doute, que l'idée du crime s'empara
+ d'elle. Mlle G---- de La C---- était le grand obstacle;
+ puisqu'elle avait l'argent, le duc allait l'épouser: ces créatures
+ jugent les actions des autres d'après leurs sentiments. Se
+ débarrasser de l'héritière, c'était tout gagner: l'homme et
+ l'argent. Mlle G---- de la C---- morte, le duc héritait, la fille
+ Marty comptait sur sa part d'héritage. Mais comment faire? Les
+ débats prouveront qu'elle avait emporté du poison pour effrayer
+ son amant, peut-être même avec l'idée de s'en servir contre
+ elle-même, si tout échouait. Ce poison lui servit contre Mlle
+ G---- de de La C----, mais ce fut la jeune servante qui en fut
+ victime.
+
+ «Ne voit-on pas d'ici la fille Louise Marty versant le poison sur
+ le bouquet, et payant cher l'enfant qui le portait à son adresse?
+ De là, elle court au chemin de fer pour dépister les soupçons
+ car il faut tout prévoir. Mais ce n'était qu'une fausse route. En
+ effet, le lendemain elle était sur la route de Champauvert pour
+ s'assurer du message. On l'a vue errer autour du château. Que
+ dis-je! on l'a vue pendant la messe, car rien n'arrête ces
+ filles-là dans leurs audaces, venir se pencher au-dessus de la
+ corbeille de fleurs, comme s'il n'y avait pas assez de poison dans
+ le fatal bouquet.
+
+ «En conséquence, la nommée Louise Marty, dite Violette, est
+ accusée d'homicide volontaire avec préméditation sur la personne
+ de Mlle G---- de La C----, et d'homicide involontaire sur la
+ personne de la fille Rose Dumont, au service de Mlle G---- de la
+ C----»
+
+Violette, toute troublée qu'elle fût d'être en spectacle et en pareil
+spectacle, entendit pourtant cet acte d'accusation qui n'admettait pas
+un doute. Chaque mot tombait sur son coeur comme un coup de poignard.
+Non pas qu'elle craignît pour sa vie, elle en avait fait le sacrifice,
+mais elle était frappée de stupeur à la seule pensée qu'on pût la
+croire empoisonneuse.
+
+Le président procéda à l'interrogatoire, après avoir feuilleté
+rapidement le volumineux dossier du juge d'instruction. «Accusée,
+levez-vous.» Violette obéit, tout en laissant transparaître sa fierté.
+«Votre nom?--Louise Marty.--Pourquoi ce surnom de Violette?--Parce
+que j'aimais les violettes.--Où êtes-vous née?--A Paris, mais je suis
+originaire de Bourgogne.--Oui, l'instruction nous apprend que votre
+mère, Sophie Marty, est allée faire ses couches à Paris, car vous
+êtes fille naturelle.» Violette ne répondit pas. «Avez-vous quelques
+souvenirs de votre enfance? Pouvez-vous nous dire si votre mère vous
+a parlé de votre père?--Jamais.--N'avez-vous pas vu venir chez votre
+mère des habitants de Tonnerre ou des environs, M. de Portien,
+par exemple; car votre mère avait été femme de chambre de Mme de
+Portien.--Je ne sais pas, je ne me rappelle rien.--Vous auriez tort
+de vouloir cacher quelque chose.--Je me rappelle vaguement ce nom
+de Portien; mais ma mère ne me parlait jamais du passé; mon devoir
+n'était pas d'interroger ma mère: mon père ne m'avait pas reconnue.
+Nous avons mené dans les dernières années une existence bien
+misérable. Ma mère m'embrassait quelquefois en me disant: «Si je
+voulais, tu serais riche.» Je la regardais avec curiosité, elle se
+remettait aussitôt en disant: «Je suis folle!» Nous nous remettions à
+travailler.--Quel travail?--Ma mère raccommodait de la dentelle et je
+faisais des fleurs.--Vous ne vous expliquez pas ce paroles: _Si je
+voulais, tu serais riche?_--Il n'y a pas à s'y méprendre. Ma mère
+voulait me parler de mon père; je n'en doute pas, car elle était
+trop noble pour songer un instant que je pourrais être riche si elle
+me vendait.--En voyant Mme Portien au _Lion d'Or_, à Tonnerre, vous ne
+saviez pas son nom?--Non. C'était la seule femme qui fût dans la salle
+à manger, je m'adressai à elle, et elle eut la bonté de m'écouter.
+Voilà tout.--Vous savez aujourd'hui que votre mère a été au service
+de cette dame.--Je ne l'ai appris que dans l'instruction.--Pourquoi
+avez-vous envoyé un bouquet à Mlle La Chastaigneraye?--Je voulais dire
+un éternel adieu à M. de Parisis.--Il avait commencé avec moi par un
+bouquet de violettes, je voulais finir avec lui avec un bouquet de
+roses. Cela était si peu prémédité, que je me fusse contentée sans
+doute de lui écrire une lettre, si le hasard n'eût mis dans mes mains
+ce fatal bouquet.--Croyez-vous donc que le bouquet fût empoisonné
+avant d'arriver dans vos mains?--Non, puisque je l'ai respiré et que
+je ne suis pas morte.--Alors, comment vous expliquez-vous que ce
+bouquet ait été empoisonné à Champauvert?--Je ne sais rien. Je
+n'y étais pas.--Vous y étiez, vous l'avez avoué dans l'instruction.
+--J'étais autour du château et non pas dans le château.--La femme
+Barjou vous a vue sur la place publique vous approcher de la corbeille
+et entr'ouvrir le papier qui enveloppait le bouquet.--J'ai retiré ma
+lettre à M. de Parisis. Si à cet instant j'ai empoisonné le bouquet,
+c'est que mes larmes était empoisonnées.»
+
+Le procureur impérial eut un sourire railleur et murmura: «La comédie
+du sentiment!» L'interrogatoire n'était pas fini. Puisque vous vous
+dites innocente, qui donc est le coupable: Car c'est un fait acquis,
+Rose Dumont est morte du poison, et Mlle de la Chastaigneraye n'a
+survécu que par miracle, tant les choses avaient été bien faites.--Je
+ne sais rien, si ce n'est que le bouquet est bien mon bouquet.--En
+retournant à Tonnerre, vous persistez à dire que vous n'avez pas
+rencontré le petit joueur de violon?--Je ne l'ai pas revu.--Ceci est
+bien singulier, car MM. les jurés savent déjà qu'il a été impossible
+de retrouver cet enfant.--Est-ce que je suis accusée aussi de l'avoir
+assassiné?--Non! la justice n'accuse pas, quand elle n'a pas de
+preuves.» Et, d'un air sévère, le président fit signe à Violette de
+s'asseoir.
+
+On appela les témoins à charge. On savait d'avance tout ce qu'ils
+diraient. On avait espéré quelques-unes de ces révélations inattendues
+qui jettent une vive lumière sur les causes obscures; mais rien.
+
+Ce fut une bien grande curiosité quand parut M. le duc de Parisis,
+cité par l'accusation comme témoin à charge; mais on savait bien qu'il
+serait témoin à décharge. Il raconta très simplement ce qu'il avait vu,
+tout en déclarant, sur son âme et sur sa conscience, comme s'il fût
+juré dans l'affaire, que l'accusée n'était pas coupable. Il ne nia
+pas que le bouquet ne fût empoisonné, mais, selon lui, jamais la main
+de Violette n'avait versé le poison.
+
+Comme on le tenait pour très savant en toutes choses, l'avocat de
+l'accusée le pria de donner quelques explications sur cet abominable
+empoisonnement par l'asphyxie instantanée. Il ne se fit point prier.
+Il rappela que depuis le seizième siècle, si on n'avait plus le secret
+du poison des Médicis, il n'était pas douteux pour lui qu'un chimiste
+ne pût le retrouver avec la noix vomique, la ciguë et l'acide
+prussique. Il conta que beaucoup d'expériences avaient été faites par
+Magendie et Cabarrus sur des chiens, qui n'avaient pas eu le temps de
+respirer, tant la mort les foudroyait. Pour M. de Parisis, le bouquet
+n'en était pas moins un prodige; puisqu'il avait été cueilli à
+Tonnerre, vers le soir du samedi, on savait dans quel jardin; il
+n'avait pu traverser, de Tonnerre à Champauvert, le laboratoire d'un
+chimiste: et pourtant il donnait la mort à Rose Dumont, qui l'avait
+respiré après Mlle de La Chastaigneraye. «Aussi me permettrai-je,
+continua M. de Parisis, de trouver étrange que ce procès se fasse en
+l'absence du seul témoin qui pourrait dire la vérité; le petit joueur
+de violon.--Pensez-vous donc, demanda le président avec raillerie,
+que cet enfant soit le coupable?--Non; mais je pense que puisqu'il
+n'est arrivé à Champauvert que le lendemain, à l'heure de la messe,
+c'est qu'il s'est arrêté en route.--Eh bien! il n'y a pas de--chimiste
+de Tonnerre à Champauvert?--Qui sait?--Je le sais bien, moi, dit
+l'avocat. L'enfant à fait l'école buissonnière. Mais j'espère n'avoir
+pas à accuser pour défendre.»
+
+Parmi les témoins à décharge, Mme de Portien se présenta la première.
+
+Quand elle parut, on fit cette remarque pour la première fois: bien
+que Violette fût belle et que Mme de Portien fût laide, il y avait
+entre elles quelque ressemblance, je ne sais quel lointain air de
+famille. «Voyez donc, dit à sa voisine une des curieuses venues de
+Paris, ce petit signe de beauté au coin de la lèvre, elles l'ont
+toutes les deux.»
+
+Une vague idée de la vie aventureuse de Mme de Portien courait dans
+l'auditoire. On avait réveillé un écho de vingt ans; quand la mère
+de Violette était partie pour Paris, elle était partie avec Mme de
+Portien, accusée de vouloir cacher une faute avant son mariage. Nul
+n'avait osé dire cela tout haut, mais beaucoup l'avaient pensé; or,
+comme cette idée était revenue à la surface, il ne semblait pas
+impossible que l'accusée fût la fille de Mme de Portien, un de ces
+enfants perdus qu'on jette derrière soi et vers lesquels on ne se
+retouche jamais.
+
+Aussi fut-ce avec une vraie émotion qu'on vit paraître Mme de Portien.
+Le président la salua imperceptiblement, tout en lui demandant ses
+noms. Elle répondit qu'elle se nommait Ange-Virginie de Pernan,
+petite-fille du duc de Parisis, mariée à M. Théodore de Portien, mais
+séparée de corps et de biens depuis longtemps. «Dites-nous ce que vous
+savez.--Ce sera bientôt dit. J'étais au _Lion-d'Or_, à Tonnerre; cette
+dame est venue s'asseoir à ma table, elle m'a demandé s'il y avait
+loin pour aller à Parisis; nous avons causé quelques minutes. Une des
+filles de l'hôtel m'a offert un bouquet que j'ai refusé; cette dame a
+pris le bouquet et l'a envoyé à M. de Parisis, qui était au château
+de Champauvert. Voilà tout ce que je sais. J'avais dit tout cela dans
+l'instruction, et j'espérais ne pas être forcée de paraître à ce
+triste procès.--Mais vous étiez là quand l'accusée a empaqueté le
+bouquet; n'avez-vous rien vu qui pût éveiller vos soupçons?--Non. J'ai
+beau réveiller mes souvenirs...--Dans quel esprit avez-vous trouvée
+l'accusée?--J'ai trouvé une amoureuse qui ne savait pas bien ce
+qu'elle disait. Cela m'a amusée un instant, parce que je pensais à mon
+cousin de Parisis; mais cinq minutes après, j'étais sur le chemin de
+Pernan et je ne songeais plus à cela.»
+
+Mme de Portien voulait se retirer, mais le président la pria d'aller
+s'asseoir au banc des témoins. Octave, qui était resté au banc de Me
+Lachaud, alla s'asseoir à côté de sa cousine. Mme de Portien lui dit
+combien elle était désolée de tout cela; elle trouvait Violette fort
+jolie et elle était loin de faire au duc de Parisis un crime de son
+amour pour elle. «Vous avez raison, dit Parisis sans façon, de trouver
+que Violette est belle, car j'entends dire autour de moi que vous vous
+ressemblez.--Comment! je ressemble à cette fille!--Mais, ma cousine,
+on pourrait se ressembler de plus loin.»
+
+Le tribunal écoutait toujours les témoins à décharge. Violette avait
+demandé le témoignage de la propriétaire de la maison qu'elle habitait
+rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Cette femme peignit l'accusée sous
+les couleurs les plus sympathiques; elle l'avait toujours connue
+honnête, laborieuse, dévouée à sa mère, ne sortant le dimanche que
+pour aller à la messe. Elle l'avait surprise une fois qui achetait des
+cerises pour déjeuner; une pauvre femme était survenue, elle avait
+abandonné les cerises, pour remettre l'argent à cette mendiante.
+Cette simple action de déjeuner d'une aumône donnait l'idée de son
+coeur et aurait dû lui porter bonheur; mais Dieu éprouve les plus
+braves et les plus pures.
+
+Le président demanda au témoin si elle n'avait ouï parler du père de
+l'accusée. «Monsieur le président, il y aurait bien à dire; Mme Marty
+ne m'a fait que des demi-confidences. Si vous voulez savoir mon
+opinion, mais je puis me tromper, c'est que Mlle Violette, puisque
+c'est aujourd'hui son nom, n'est pas la fille de Mme Sophie Marty.
+--Ah! madame! s'écria Violette, laissez-moi au moins ma mère!»
+
+
+
+
+XI
+
+LA MÈRE DE VIOLETTE
+
+
+A cet instant une femme se trouva mal. C'était Mme de Portien. Les
+débats furent interrompus une minute. On emporta Mme de Portien
+évanouie. «Parlez, dites tout ce que vous savez, dit le président au
+témoin.--Eh bien, monsieur le président, je crois que Mme Marty a
+caché la faute d'une autre personne que je ne connais pas. Quand elle
+était en retard pour payer son loyer, la pauvre femme se croyait
+obligée à quelque confidence. «Ah! si je voulais, disait-elle,
+j'aurais de l'argent, mais j'ai peur du scandale, et puis qui sait
+si on ne m'arracherait pas cet enfant?» Et je lui parlais du père,
+et elle me répondait, le dirai-je? comme une femme qui n'a jamais eu
+ni mari ni amant. A travers toutes ces phrases ambiguës, je croyais
+voir une fille innocente se sacrifiant à une fille coupable.»
+
+Ce fut le tour de la mère de Rose Dumont. Cette femme vint toute
+éplorée demander vengeance. Mlle de La Chastaigneraye avait eu beau
+lui donner de quoi se croiser les bras, elle ne lui rendait pas sa
+fille. Elle était bien sûre que le poison avait été mis par cette
+étrangère qui n'avait fait que paraître et disparaître.
+
+Quelques autres témoignages vinrent à la suite qui firent pénétrer
+dans l'esprit des jurés la culpabilité de Violette.
+
+Octave commençait à désespérer, car Violette n'avait eu que deux bons
+témoignages contre vingt mauvais, quand tout à coup le président
+annonça que Mlle de La Chastaigneraye allait comparaître comme témoin;
+il venait de recevoir un mot d'elle où elle lui disait que, dans
+l'intérêt de la vérité, elle avait cru devoir braver la fièvre et
+venir faire son devoir.
+
+Une rumeur bientôt étouffée courut dans la salle comme si on eût
+annoncé au Théâtre-Français Mlle Rachel, quand elle était en Amérique.
+
+
+Il y eut un moment d'attente. Bientôt tout le monde se leva à
+l'arrivée de cette noble héritière qui avait toutes les sympathies.
+Elle parut plus belle encore qu'on ne se l'imaginait, quoique
+l'admiration eût parlé d'avance. Elle marcha simplement et noblement
+devant la Cour, mais avec la dignité de la race et la grâce de la
+jeunesse. Le président, après les formules coutumières, la pria de
+dire ce qu'elle savait. «Mon premier mot, monsieur le président, c'est
+que l'accusée n'est pas coupable.»
+
+Ce premier mot jeta une grande surprise dans l'assemblée. On se
+questionnait des yeux, on écoutait avec anxiété. «Mais qui donc est
+coupable? demanda le président.--Je le sais bien, répondit Geneviève
+avec l'accent de la vérité, mais il m'est impossible de dire le nom du
+coupable.--La justice est en droit de lever tous vos scrupules.--Il
+y a des secrets que la justice elle-même ne peut pas arracher. J'ai
+tremblé que l'accusée ne fût condamnée pour un crime qu'elle n'avait
+pas commis; je suis venue jurer sur mon âme qu'elle n'était pas
+coupable, mais c'est mon dernier mot.»
+
+Mlle de la Chastaigneraye s'inclina, et demanda à s'en aller. Parisis
+alla à elle et lui offrit son bras. Le président ne jugea pas qu'il
+dût la retenir. L'audience fut suspendue pendant un quart d'heure.
+Quand le président reprit son siège, il appela Mme de Portien. Elle
+était revenue à elle; elle reparut au bras d'une dame. «Je vous prie,
+madame de Portien, de nous renseigner sur la mère de l'accusée, qui a
+été à ce qu'il paraît à votre service.»
+
+Mme de Portien répondit d'une voix troublée: «Je n'ai plus qu'un bien
+vague souvenir; je n'ai qu'à me louer de cette fille jusqu'au jour
+où elle s'est oubliée.--On nous a appris qu'elle avait été faire ses
+couches à Paris, et que vous l'aviez accompagnée?--Nous allions tous à
+Paris à cette époque, et, pour lui éviter l'affront aux yeux du pays,
+nous lui avons permis de partir avec nous.»
+
+La voix de Mme de Portien s'arrêtait dans sa gorge; on attribua cela à
+l'émotion de son évanouissement. «Et savait-on dans le pays quel était
+le père de l'enfant?--La malignité publique voulait que ce fût mon
+mari.--Vous étiez donc déjà mariée?» Mme de Portien, qui ne rougissait
+plus depuis longtemps, rougit encore. «Monsieur le président, le
+procès n'est pas là. Je vous avoue que je n'ai pas mis tout cela sur
+mes tablettes, avec l'idée que je serais un jour appelée à en parler
+en Cour d'assises.--C'est vrai, madame, mais nous cherchons la vérité
+par toutes les voies.»
+
+Sans doute une nouvelle lumière venait de se faire dans l'esprit
+du procureur impérial, puisqu'il demanda la parole pour dire ceci:
+«Messieurs les jurés, nous avions espéré que la justice n'avait qu'à
+se prononcer: toutes les preuves parlaient éloquemment devant elle.
+Mais l'audition des témoins nous avertit qu'avant de vous prononcer il
+nous faut entendre un autre témoin, celui qui a porté le bouquet de
+Tonnerre à Champauvert. Un doute pourrait subsister dans l'esprit
+des juges et dans l'opinion publique; la justice ne doit pas être
+soupçonnée: nous attendrons. Des recherches nouvelles seront tentées;
+une enquête plus minutieuse encore sera faite pour retrouver, sinon
+le témoin, du moins les traces du chemin qu'il a suivi en portant le
+bouquet.--Pour moi, je suis bien sûr, dit l'avocat de Violette, qu'il
+a suivi le chemin des écoliers; s'il eût suivi le droit chemin, le
+bouquet n'eût pas été empoisonné.»
+
+Le président rappela l'avocat au silence, et, après avoir consulté la
+Cour, il déclara que l'affaire était remise aux prochaines assises.
+
+Violette eût été condamnée aux travaux forcés, qu'elle n'eût pas été
+plus épouvantée que par cette alternative de rentrer en prison sans
+être jugée.
+
+Depuis quelques minutes, deux pensées parallèles se disputaient son
+coeur; elle avait le pressentiment que Mme de Portien était sa mère,
+et elle avait le pressentiment que Mme de Portien avait empoisonné le
+bouquet offert à Mlle de La Chastaigneraye.
+
+
+
+
+XII
+
+VIOLETTE ET GENEVIÈVE
+
+
+Octave était désespéré, mais il fallait courber le front sous le
+niveau de la justice. Il s'approcha de Violette et lui tendit la main
+comme il eût fait à sa soeur. «Octave, lui dit-elle, puisque vous
+connaissez le poison des Médicis, pourquoi ne m'en donnez-vous
+pas?--Violette, je vous en prie, soyez patiente, Dieu vous
+sauvera.--Dieu! lui dit-elle; pourquoi me parlez-vous de Dieu, puisque
+vous n'y croyez pas!»
+
+Les gendarmes attendaient; les gendarmes n'attendent pas.
+
+M. de Parisis veilla à ce que la prison d'Auxerre fût adoucie pour
+cette dernière station. Le juge d'instruction et le procureur
+impérial, qui avaient fait volte-face, permirent que Violette ne subit
+plus l'horrible cellule: on lui donna une chambre; on lui permit
+d'écrire et de recevoir des lettres, toujours sauf le contrôle
+du greffe. Octave lui envoya des livres et des fleurs, mais le
+porte-clefs fut inexorable pour lui. Le procureur impérial, dans
+l'intérêt de Violette, lui conseilla de ne pas insister.
+
+Mme de Portien, toute troublée qu'elle fût, avait offert à Geneviève
+de l'accompagner à Champauvert, comme si elle dût retrouver une robe
+d'innocence dans cette intimité du voyage; mais la jeune fille refusa
+avec douceur et fermeté. Elle refusa aussi de partir en compagnie du
+duc de Parisis; mais elle lui permit d'aller la voir.
+
+Octave arriva à Champauvert le lendemain vers dix heures. Geneviève
+lui parla de Violette en toute sympathie. «Vous avez raison, Geneviève,
+car c'est notre cousine.»
+
+Et il raconta à Mlle de La Chastaigneraye, quoiqu'il ne le sût pas
+très bien, le roman de Mme de Portien. Il avait peur que leur famille
+ne fût atteinte par la personne de Mme de Portien. Il aurait fallu
+sacrifier Violette; mais ni lui ni Geneviève ne le voulaient. Et puis,
+après tout, il y avait tant de mystère dans ce poison, que peut-être
+se trompait-il.
+
+Où était le petit joueur de violon? Il y a dans tous les procès
+célèbres une figure singulière qui ne semble apparaître que pour se
+jouer de la justice, comme s'il fallait prouver aux nommes que nul ne
+peut être infaillible.
+
+Octave ne se fit pas beaucoup prier pour passer la journée à
+Champauvert. Ce lui fut une douce chose de se retrouver dans
+l'atmosphère de Geneviève, dans les idées et les sentiments de cette
+belle créature, qui avait une grande âme et un grand coeur.
+
+Bien des fois déjà il avait étudié les variations de l'atmosphère
+morale, se trouvant meilleur ou plus mauvais, selon les créatures de
+son intimité, même quand il les dominait de toute sa hauteur. Il y a
+l'air vif de la vertu, comme il y a l'air orageux de la passion; on
+pourrait faire toute une géographie des sensations. On connaît les
+habitudes d'Octave: dès qu'il restait une heure avec une femme, il
+n'avait qu'un but, l'aimer et lui parler d'amour. Quoique avec
+Geneviève les barrières fussent difficiles à franchir, tant elle se
+tenait dans les hauteurs de sa dignité, de sa grâce, de sa pudeur, il
+se risqua bientôt à lui dire qu'elle était la seule femme qui fût
+allée jusqu'à son coeur, toutes les autres n'ayant amusé que son
+esprit. «Mon cousin, vous ne croyez pas à ce que vous dites, et je
+ne suis pas assez folle pour y croire. Vos lèvres ont trop profané
+les choses du coeur en les jetant à tout propos et à toutes les
+figures. Votre dictionnaire n'est pas le mien; nous ne parlons pas
+la même langue: si je dis un jour _j'aime_, c'est que j'aimerai
+jusqu'à en mourir.--Remarquez, ma cousine, que je vous adore depuis
+que vous m'êtes apparue dans la blancheur de la neige, et pourtant
+je ne vous l'ai jamais dit.--Je vous tiens compte de cette discrétion,
+mais je ne crois pas à un amour aussi extravagant pour une pauvre
+provinciale.--Comme vous vous moquez de toutes les Parisiennes!»
+
+Et Octave essayait de prouver par l'action de ses regards que s'il ne
+disait pas par sa voix: _Je vous aime_, il le disait par ses yeux.
+
+Geneviève avait beau vouloir couper court à toute causerie
+sentimentale, comme elle y prenait un vif plaisir, Octave y revenait
+toujours. Ils se promenaient par le parc et cueillaient ainsi les
+heures les plus charmantes.
+
+Un instant Mlle de La Chastaigneraye changea de figure et de
+conversation. Sans avoir l'air d'y penser, Parisis l'entraîna dans le
+parc boisé; mais elle parla astrologie. «Quand je pense, dit tout à
+coup Octave, que dans cent ans nous habiterons chacun une étoile,
+si éloignée l'une de l'autre, qu'il faudra un million d'années pour
+qu'elles tressaillent à la même lumière!--Pourquoi ces deux étoiles si
+éloignées, mon cousin?--Parce que nous aurions pu nous aimer sur la
+terre et que nous n'avons pas voulu.--Eh bien! mon cousin, vous vous
+consolerez parce que vous aurez aimé Violette.»
+
+Mlle de La Chastaigneraye était jalouse de toutes les femmes mais elle
+était surtout jalouse de Violette.
+
+M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye ne s'étaient guère parlé de
+l'empoisonnement du bouquet de roses: le nom de Mme de Portien, comme
+le nom de Violette, s'arrêtait sur leurs lèvres. Ils craignaient tous
+les deux d'accuser la vraie coupable. Craignaient-ils de défendre
+Violette? Et pourtant il n'était douteux ni pour l'un ni pour l'autre
+que Mme de Portien n'eût empoisonné le bouquet.
+
+Enfin, Geneviève prit la parole sur cette ténébreuse affaire. «Mon
+cousin, croyez-vous donc qu'aux prochaines assises Mme de Portien ne
+sera pas appelée sur le banc des accusés?--Peut-être n'osera-t-on pas,
+car on n'a pas de preuves contre elle.--Et pourtant, vous êtes bien
+convaincu que cette jeune fille n'a pas voulu m'empoisonner?--Oui, ma
+cousine; et puisque nous parlons de «l'accusée», il faut que je vous
+dise encore que Mlle Violette est la fille de Mme de Portien. Je crois
+même que Mme de Portien en est convaincue elle-même aujourd'hui. Or,
+que fera-t-elle? Je sais que l'avocat a dressé toutes ses batteries
+contre elle. Après tout, si Mme de Portien est appelée, elle s'appelle
+Mme de Portien, elle est déjà bien loin de nous. Si elle est punie,
+nous ne serons pas atteints. Que voulez-vous, on a dans toutes les
+familles des cousines à la mode de Toulon.--Pauvre Violette!» dit
+Geneviève.
+
+Ce cri partait du coeur, mais d'un coeur blessé. Octave n'avait pu
+rejeter de son esprit le souvenir de la dame blanche se promenant au
+clair de la lune sous les grands arbres de Champauvert. «Il me vient
+une nouvelle idée, dit-il. Nous accusons Mme de Portien; mais que
+faisaient là vers minuit cette dame blanche et ce monsieur noir dans
+votre parc, la nuit d'avant l'empoisonnement par les roses-thé?--Mon
+cousin, le monsieur noir et la dame blanche ne pensaient pas à
+empoisonner les autres, je vous assure; c'étaient deux lunatiques qui
+ne voulaient dire leurs secrets qu'à la lune, mais qui n'avaient pas
+de poison dans les mains.»
+
+Octave n'insista pas et parla politique pour mieux rentrer dans le
+sujet. «Lisez-vous le _Moniteur_, ma cousine?--Oui, mon cousin, pour
+voir le lundi les décrets du feuilleton.--Eh bien! moi, ma cousine,
+je ne lis que la quatrième page pour voir les enrichis qui se font
+un baptême héraldique. Vous connaissez M. de Rochelieu, ci-devant
+M. Marsouin?»
+
+Octave étudia la physionomie de sa cousine. Il savait que ce
+gentilhomme de fraîche date habitait près de Champauvert une vieille
+abbaye qu'il avait ornée de colombiers à tous les points cardinaux.
+C'était peut-être pour lui et avec lui que se promenait la dame
+blanche. «Oui, dit Geneviève, je connais M. Marsouin; on a trouvé ici
+qu'il avait eu tort de ne pas s'appeler M. de la Truffardière.»
+
+Octave sentit qu'il ne faisait que de la mauvaise politique. Comme il
+regardait Geneviève, elle se mit à sourire avec une pointe de malice.
+«Puisque vous êtes visionnaire, mon cousin, pourquoi me parlez-vous
+de visions de Champauvert, et ne me parlez-vous pas des visions de
+Paris?--Parce qu'à Paris, il n'y a pas de visions.»
+
+Le duc de Parisis avait oublié l'étrange visite que lui avait
+faite une femme voilée une nuit de carnaval; il croyait à quelque
+mystification de comédienne, une de ces vingt femmes qui avaient une
+clef d'argent de la petite porte du jardin. «Mais, mon cousin, reprit
+Geneviève, vous avez donc oublié--que n'oubliez-vous pas?--cette
+apparition, dans votre hôtel, une nuit de carnaval?--Ah! oui, c'est
+encore une des pages inexpliquées de ma vie. Une femme est venue vers
+moi: elle m'a parlé; mon émotion a été telle, moi qui suis bronzé
+contre toutes choses, que je n'ai pas trouvé de voix pour lui répondre
+ni de pieds pour la suivre. Je me sentais de marbre à travers mon
+demi-sommeil; le peu d'esprit qui me restait appartenait au monde des
+esprits, puisque je lisais Faust.--Oui, vous lisiez Faust, et la femme
+qui vous est apparue vous a marqué votre destinée.--Oui, elle l'a
+si bien marquée que j'ai fermé le livre et que je n'ai jamais bien
+retrouvé la page, car ce beau livre c'est la folie dans la sagesse, ou
+la sagesse dans la folie. Mais comment savez-vous tout cela? Est-ce
+que vous connaissez cette femme?--Non, mon cousin. Parlons politique.»
+
+Toute la politique d'Octave, c'était Geneviève; mais ce fut en vain
+qu'il posa devant elle cent points d'interrogation; plus il la
+questionnait, plus elle embrouillait les cartes: comme la Sibylle,
+elle se dérobait sous les ramées les plus feuillues. C'était la plus
+impénétrable et la plus adorable des femmes. Octave changeait tous ses
+points d'interrogation en points d'admiration.
+
+Le soir, Octave partit pour passer la nuit à Parisis. Quoiqu'il se
+trouvât très heureux d'être à Champauvert, il comprit que Mme Brigitte
+ne verrait pas d'un bon oeil qu'il prît pied chez sa cousine. Il ne
+fallait pas que Mlle de La Chastaigneraye fût soupçonnée--même d'être
+aimée par son cousin. Quand il fut parti, Geneviève pleura. «Ah!
+dit-elle tristement, je suis un corps sans âme. S'il ne revient pas
+demain, je mourrai.»
+
+Il ne revint pas le lendemain.
+
+A Parisis, ce soir-là, il se coucha fort tard. A une heure du matin,
+il ne dormait pas encore. Il alla chercher un livre dans la biblio-
+thèque du château. Sur une table il vit un livre ouvert. C'était
+_Faust_. Il pencha la tête et vit ces deux mots:--C'EST LA!--qui
+couraient comme le feu sur ces deux lignes:
+
+«Le sentiment est tout, le reste n'est que la fumée qui nous voile
+l'éclat des cieux.»
+
+
+
+
+XIII
+
+TROIS MARIS CONTENTS
+
+
+À son retour à Paris, Octave joua encore les Don Juan dans les
+entr'actes de sa vie.
+
+La comédie que je vais conter n'a été représentée jusqu'ici sur aucun
+théâtre, mais elle a été jouée scène pour scène, mot pour mot, aux
+Champs-Elysées, no 123 et no 125, étage des balcons. C'est une comédie
+en un acte, un acte nocturne qui pourrait s'intituler _les Trois
+Maris_. Il y a cinq personnages en scène, mais les trois maris sont
+presque des personnages muets; il n'y a à écrire que le duo chanté
+entre minuit et une heure du matin par M. de Parisis et Mme le baronne
+de Biançay.
+
+
+M. de Parisis connaissait beaucoup ces nos 123 et 124 de l'avenue
+des Champs-Elysées. Au no 123, il était quelquefois attendu très
+discrètement au troisième étage par une noble étrangère qui s'ennuyait
+à l'heure où son mari courait le demi-monde. Au no 125, il était non
+moins discrètement attendu, au quatrième étage, par une très jolie
+Havanaise née dans un hamac et qui vivait toujours couchée.
+
+Il n'avait pas jugé de utile de faire connaissance avec les maris, si
+bien qu'il ne les avait jamais vus. Or, un soir vers minuit, pendant
+qu'il était au no 125, le mari, qui ne savait pas vivre, rentra sans
+se faire annoncer. Parisis dit gravement au mari qu'il venait pour lui
+demander la main de sa soeur. C'était l'heure de demander une jeune
+fille en mariage; mais le mari n'avait pas de soeur.
+
+C'était un Espagnol qui avait des habitudes américaines; il répondit
+à Octave en lui montrant un revolver. Octave, ne pouvant alors parler
+cette langue-là, se jeta sur le balcon et escalada les chardons aigus
+du balcon voisin.
+
+Voilà le prologue de la comédie. Maintenant figurez-vous, dans
+l'appartement contigu, une jeune femme qui arrive du concert et qui
+a envoyé coucher ses domestiques. C'est Mme la baronne Blanche de
+Biançay. Le mari est un chasseur intrépide qui, aimant mieux sa meute
+que sa femme, est depuis trois jours à la chasse; il est né pour la
+vie rustique; il aime l'architecture des forêts et non celle de Paris;
+il meurt d'ennui dans un salon; il s'épanouit dans un chenil. Comme
+sa femme n'est pas une Diane enchanteresse, il lui donne presque tout
+l'hiver les agréments du veuvage. C'est la femme de quarante ans qui
+voudrait bien faucher son regain avec un beau moissonneur armé d'une
+faux d'or. Elle porte son idéal dans son coeur; mais elle court risque
+de passer toujours à côté.
+
+Il ne faut pas désespérer: le hasard, qui n'est autre qu'un ministre
+aveugle de la clairvoyante nature, va jeter son idéal sur son chemin.
+
+En ce moment, M. de Parisis frappa trois coups à la fenêtre. «Eh bien?
+on frappe à la fenêtre! Qu'est-ce que cela veut dire? C'est un coup de
+vent, sans doute.»
+
+La baronne écouta. «Voilà qu'on frappe encore! c'est original; je
+n'ouvrirai pas plus la fenêtre que la porte.»
+
+Nous ne sommes plus ici dans le cercle des grandes dames.
+
+Elle alla soulever le rideau de la fenêtre. Octave était toujours
+là. «Un homme sur le balcon! s'écria-t-elle.--Madame, ouvrez-moi, de
+grâce!--Passez votre chemin.--Madame, je vais briser les vitres.»
+
+Blanche se décida à ouvrir la fenêtre. «Mais, monsieur, je suis chez
+moi.»
+
+Octave se jeta aux genoux de Mme de Biançay. «Madame, pardonnez-moi,
+je vous en supplie, c'est toute une histoire que je ne vous dirai
+jamais.--Est-ce une gageure, monsieur?--Non, madame, c'est un
+quiproquo. M. Sardou vous expliquera cela dans une de ses comédies.
+Adieu, madame.»
+
+La baronne avait reconnu Parisis. «Ah! vous voulez vous en aller par
+la porte quand vous êtes entré par la fenêtre; non, monsieur, je vous
+défends ma porte.--Mais, madame, je ne puis pas m'en aller par le même
+chemin, car je dois vous dire la vérité: il y a par là un revolver.
+J'allais partir avec sa femme pour le bal de l'Opéra--en tout bien,
+tout honneur,--mais il est rentré! Je me suis enfui sur le balcon pour
+garder mon incognito, mon Othello m'a poursuivi et me voilà à vos
+pieds. Ah! madame, si j'ai escaladé votre balcon, ce n'est pas sans
+danger, car vous êtes défendue par des chardons fort aigus, j'ai
+failli y rester.--Je vous remercie de la préférence; pourquoi
+n'avez-vous pas pris l'autre balcon? c'est celui d'une danseuse. Ainsi
+mon appartement n'est plus maintenant qu'une grande route. On entrera
+chez moi sans dire gare! On y passera pour aller à la Bourse; on y
+donnera des rendez-vous; je ne désespère pas d'y voir passer un jour
+les arbres du bois de Boulogne pour aller aux Champs-Elysées.--Adieu,
+madame, je suis profondément touché de cette hospitalité d'un
+instant, sans cela j'étais forcé de descendre quatre étages
+per-pen-di-cu-lai-re-ment! comme une goutte de pluie.--Encore une
+fois, monsieur, vous ne vous en irez que par la fenêtre. Songez donc,
+si mes gens vous voyaient ici, je serais perdue. Il est minuit passé;
+une jeune femme ne reçoit pas de visites à pareille heure.--C'est
+vrai, madame, je suis désolé d'être entré chez vous si matin; mais que
+voulez-vous que je fasse? Attendez donc ... Il me semble ... c'est
+bien cela ... vous êtes Mme la baronne de Biançay? j'ai eu l'honneur
+de jouer la comédie avec vous au château de Marchais.»
+
+Octave avait pris son lorgnon. La baronne prit sa lorgnette. «Est-ce
+possible! J'avoue que je ne vous avais pas encore regardé. Quoi! M. de
+Parisis!--Permettez-moi, madame, de commencer par déposer une carte à
+vos pieds; car enfin, il faut procéder par ordre. Maintenant, voici
+une carte cornée.--C'est cela. Et à la troisième visite vous passez
+par la fenêtre.--Si vous saviez comme je vous aime!--Depuis combien de
+minutes?--Depuis toujours; ceux qui s'aiment ici-bas se sont aimés
+dans une autre vie.»
+
+Le duo devenait fort joli, mais il se changea malencontreusement en
+trio. Le mari outragé avait à son tour franchi les chardons, à son
+tour il frappait à la fenêtre. «C'est sérieux, dit la baronne. On
+frappe à la fenêtre; c'est le mari de ma voisine.» Le mari de la
+voisine cria d'une voix de tonnerre: «Madame, ouvrez la fenêtre, ou je
+brise les vitres.» Madame de Biançay cria: «Monsieur, je vous prie de
+passer votre chemin.--Madame, dit Octave, le mari se fâche. Avez-vous
+des armes?--Oui, un poignard.»
+
+L'Américain donna un coup de pied dans la glace. Parisis saisit une
+chaise. «Je vais lui passer cette épée à travers le corps.--Madame, un
+homme se cache ici, cria le mari outragé.»
+
+Octave s'avança vers le revolver: «Je ne me cache pas, monsieur, je
+suis chez Mme Biançay parce que je vais l'épouser. Si j'ai passé par
+chez vous, c'est parce que je me suis trompé de numéro. Êtes-vous
+content?--Tout s'explique. Je suis content! Je vous prie, madame, de
+me pardonner cette visite nocturne, si j'ose m'exprimer ainsi. Je
+payerai les verres cassés.»
+
+Octave allait offrir un bougeoir au mari content, mais il était déjà
+parti.
+
+Mme de Biançay se croisa les bras pour admirer l'impertinence
+d'Octave. «Monsieur de Parisis, maintenant que je vous ai sauvé de la
+vengeance du mari, vous n'avez plus rien à me demander et vous allez
+me dire un éternel adieu.--Un éternel adieu! j'aimerais mieux m'en
+aller par où je suis venu. Je vous aime et je vous supplie de
+m'écouter.--Quand vous passerez par la porte.--Par la porte de
+l'église avec vous à mon bras. Vous me prenez par les sentiments.
+Mais vous savez bien que je suis mariée.»
+
+Mme de Biançay prit un flambeau. «Si vous voulez avoir le droit de
+revenir, allez-vous-en.--Comment, vous mettez à la porte un homme qui
+passe par la fenêtre.--Taisez-vous, vous me faites frémir! aussi je
+sais bien ce que l'avenir vous réserve. Vous finirez dans un château
+avec une gardeuse d'oies.--Non, madame, rassurez-vous, je serai
+foudroyé comme Don Juan, dans les bras d'une belle femme qui n'aura
+encore rien gardé du tout.--Dieu vous mène à cette terre promise!--La
+terre promise, c'est vous.--C'est la première venue.--Non, c'est vous.
+Avant de vous voir, je vous aimais, car vous êtes mon idéal. Depuis
+que je vous ai vue, je vous adore.--Et les autres? Et Mlle Violette de
+Parme? Et la comtesse d'Antraygues? Et Mme d'Argicourt? Et celle-ci et
+celle-là?--Que voulez-vous! Les pêches de l'espalier voisin me donnent
+toujours soif.--Et vous croyez que je vais descendre de l'escalier
+pour vous.»
+
+Octave embrassa la baronne. «Quelle saveur et quel parfum!--Mais la
+voisine?--Sérieusement, je n'ai passé chez elle que pour arriver chez
+vous.--C'est le chemin le plus court. Mais que dira-t-elle?--Elle
+pensera que vous avez sauvé son honneur.--Oui! oui! en perdant le
+mien.--Vous êtes si belle qu'il n'est pas impossible que vous ne le
+retrouviez.--Je ne comprends pas.--Ni moi non plus. Comme vous avez de
+beaux cheveux! Il vient un rude vent par cette vitre cassée. Si nous
+passions dans votre chambre?--Ah! M. de Parisis, ayez pitié de moi,
+car mon mari....»
+
+Octave avait entraîné Mme de Biancay qui, déjà toute échevelée, se
+croyait encore forte dans sa vertu.
+
+Les derniers mots de la causerie se perdirent dans le bruit du vent.
+Mais tout n'était pas dit. Le mari du balcon, qui avait réfléchi,
+revint furieux. «Non, s'écria-t-il, on ne se sera pas impunément joué
+de moi, je me vengerai.»
+
+Cette fois, ce n'était plus un mari de comédie, mais un mari de
+mélodrame. Il acheva de briser la glace. Après quoi, déjà content de
+cette belle action, il passa l'avant-corps tout entier. Et comme il
+n'y avait personne, il s'écria:--«Ah! je tiens mon homme, cette fois.»
+Il entra. Sans doute il allait chercher le duc de Parisis dans les
+pièces voisines, quand on sonna à la porte. Comme il ne savait pas
+bien ce qu'il faisait, il alla ouvrir.
+
+Un homme tout aussi emporté que lui entra par la porte comme un coup
+de tonnerre. C'était le mari de dessous, le Maure de Venise. «C'est
+trop me braver, dit-il au mari du balcon, croyant avoir affaire à M.
+de Parisis.»
+
+Il n'y avait pas de lumière dans l'antichambre. «Mais, monsieur, je ne
+vous connais pas, dit le mari du balcon.--Et moi, monsieur, je vous
+connais trop. Vous avez monté un étage de plus parce que j'étais chez
+moi; vous vous êtes dit sans doute que ma femme monterait chez la
+baronne de Biançay, car la baronne est indulgente aux actions des
+autres. Quelles sont vos armes, monsieur?--Mes armes! les voilà!»
+
+Et le mari du balcon saisit le mari du dessous pour le mettre à la
+porte. Naturellement celui-ci résista par les mêmes armes.
+
+Et pourtant ni l'un ni l'autre n'étaient habitués à un pareil duel.
+C'étaient deux hommes d'honneur, plus ou moins--malheureux,--pénétrés
+des principes d'une bonne éducation.
+
+Cependant le duc de Parisis et Mme de Biançay s'inquiétaient quelque
+peu de ce beau tapage. Octave remettait déjà ses gants pour rappeler
+les maris à l'ordre, mais ce ne fut pas lui qui arriva le premier
+sur le champ de bataille, tant il trouvait doux d'apaiser la belle
+effarouchée.
+
+Ce fut le mari de Mme de Biançay. Comme elle l'avait pressenti, il
+pouvait rentrer cette nuit-là. Et même elle aurait dû en être sûre,
+puisqu'il avait annoncé son retour pour la nuit suivante. Mais il y
+a des heures où les femmes n'ont pas la science des hommes. Tant pis
+pour les hommes qui arrivent avant l'heure qu'ils ont annoncée: ils
+sont deux fois dans leur tort.
+
+Ce qui est certain, c'est que M. de Biançay, suivi d'un domestique
+qui portait une valise, arriva pour faire une charmante surprise à
+sa femme, au moment où le mari du balcon et le mari du dessous
+s'agitaient dans son antichambre; c'était une belle gymnastique en
+l'honneur de M. le duc de Parisis. «Qu'est-ce qui se passe chez moi?»
+se demanda-t-il tout abasourdi.
+
+Il ne fallut pas cinq secondes pour que la colère l'envahît et lui
+montât à la tête. C'était un homme taillé en hercule, qui n'abusait
+pas de sa force, mais qui, plus d'une fois pourtant, avait prouvé
+qu'il ne fallait pas lui marcher sur le pied. Il saisit le mari et
+le jeta dans l'escalier. C'était le mari du dessous. Celui-ci eût
+peut-être remonté, si le mari du balcon, qui roulait à son tour, ne
+lui eût interdit ce chemin-là.
+
+Ce fut une belle fricassée de museaux, selon l'expression d'Octave,
+car je ne me permettrais pas de parler ainsi de maris malheureux. Non
+seulement les deux maris roulèrent et continuèrent leur duel, mais
+ils entraînèrent dans leur chute le domestique de M. de Biançay et la
+bougie qu'il portait à la main.
+
+La bougie fut éteinte, mais on vit bientôt à tous les étages d'autres
+maris inquiets du vacarme qui retentissait dans toute la maison. La
+fête de nuit fut complète, avec illuminations.
+
+M. de Biançay avait repris possession de lui-même et de son appartement.
+Il s'étonnait de ne pas voir accourir sa femme, car il ne pouvait
+supposer qu'elle fût endormie pendant qu'on se battait chez elle.
+Quand M. de Parisis,--tout fraîchement ganté,--apparut portant aussi
+un bougeoir.
+
+Ils se saluèrent tous les deux avec défiance. M. de Biancay connaissait
+vaguement M. de Parisis, M. de Parisis ne se rappelait pas M. de Biançay.
+«Monsieur, dit le mari sans trop prendre les airs d'un mari outragé,
+voulez-vous m'expliquer cette comédie?--Monsieur, j'allais vous adresser
+la même question.--Mais, monsieur, puisque vous êtes chez moi et que je
+suis absent depuis longtemps, sans doute vous savez mieux que moi ce qui
+s'y passe.--Pas le moins du monde, monsieur.»
+
+Parisis n'était jamais en peine. Les auteurs comiques auraient pu
+inventer pour lui les situations les plus périlleuses, il en fût sorti
+gaiement sans sourciller jamais. «Mais enfin, monsieur, permettez-moi
+de vous demander ce que vous faites ici à deux heures du matin?--Je
+devrais ne pas vous répondre, répondit Octave, mais vous y mettez
+vraiment trop de bonne grâce pour que je ne vous confie pas mon
+secret. La femme du voisin, votre voisin du balcon, est nerveuse à
+tout casser, elle se trouvait mal, le mari est rentré comme je lui
+donnais des sels; il n'a pas trouvé cela de son goût. Comme il était
+armé et que je ne l'étais pas, comme elle me suppliait de ne pas me
+défendre, j'ai franchi votre balcon croyant passer par un appartement
+inhabité. La fenêtre était ouverte, le mari m'a poursuivi, j'ai fermé
+la fenêtre, il a brisé les vitres et a rencontré un monsieur qui avait
+à lui parler, car vous avez entendu leur conversation. Je ne sais
+pas un mot de plus.--Eh bien, dit M. de Biançay, ils continuent la
+conversation dans l'escalier.--Je ne suppose pas, dit Octave, que vous
+songiez à me mettre en tiers dans cette conversation.--Est-ce que
+c'est Mme de Biançay, monsieur, qui vous a donné ce bougeoir?--Oui,
+monsieur; Mme de Biançay, qui vous attendait, a été une femme
+d'esprit: j'étais entré par la fenêtre, elle a voulu me mettre à la
+porte. Voilà pourquoi elle m'a donné ce bougeoir pour que je trouve
+mon chemin.»
+
+Le duc de Parisis salua. M. de Biançay salua. Le duc de Parisis salua
+une seconde fois. M. de Biançay se demandait s'il devait le saluer
+d'un coup de pied, mais il se contint et entra chez sa femme. «Ah! mon
+ami, j'étais bien sûre que vous arriveriez cette nuit, car je vous
+attendais.--Avec le duc de Parisis!--Quoi, c'était le duc de Parisis?
+Ah! par exemple, voilà un original! Cette fois, mon ami, il s'est
+trompé de chemin en passant par la fenêtre.»
+
+Le troisième mari fut content.
+
+
+
+
+
+XIV
+
+LES FEMMES INVINCIBLES
+
+
+Cependant don Juan de Parisis perdit quelques batailles vers ce
+temps-là.
+
+Il surprit un jour presque tout le secret du jeu de cartes. Mme
+d'Antraygues finit par lui confier les noms de la Dame de Carreau
+et de la Dame de Trèfle, la duchesse de Hautefort et la marquise de
+Fontaneilles. Alice s'obstina à cacher le nom de la Dame de Coeur par
+un sentiment de jalousie, car elle adorait toujours Octave et savait
+qu'il aimait Geneviève.
+
+Parisis connaissait trop de femmes pour reconnaître celles qu'il
+ne voyait que de loin en loin. Les figures les plus opposées se
+confondaient dans son souvenir avec le même souvenir amoureux.
+Souventes fois, il lui arrivait de causer intimement avec une femme,
+sans bien se rappeler son nom, comme si toutes les femmes étaient la
+même, suivant l'expression d'un moraliste.
+
+Dès qu'il eut surpris le secret, il se présenta vaillamment chez la
+marquise de Fontaneilles, qu'il ne connaissait guère, sous prétexte
+qu'il voulait danser pour les pauvres. Elle était dame patronnesse de
+toutes les bonnes oeuvres. On allait donner un bal de bienfaisance, il
+fallait bien que l'esprit malfaisant y fût représenté.
+
+Quand Octave entra dans le salon de la marquise de Fontaneilles, il y
+trouva la duchesse de Hauteroche, qui attendait son amie pour sortir.
+
+Mme de Hauteroche, comme Mme de Fontaneilles, était une très grande
+dame de la plus haute naissance, qui avait traversé jusque-là le monde
+parisien demi-souriante, mais s'amusant à la fête des autres, ne
+voulant pas jouer d'autre rôle que celui de femme honnête; on disait
+que son mari s'amusait pour elle. C'était peut-être une raison de plus
+pour qu'elle fût plus stoïque dans son devoir. Ce qui est hors de
+doute, c'est que, jusque-là, nul n'avait marqué son pied dans la neige
+de ses avenues.
+
+Elle était charmante: une beauté brune et grave, adoucie par des yeux
+d'outre-mer profonds comme l'Océan; elle avait été blonde, on le
+devinait encore à la légèreté de ses cheveux.
+
+Quand Mme de Fontaneilles vint pour prendre son amie, elle fut quelque
+peu surprise de la voir en tête-à-tête avec le duc de Parisis. Ils
+causaient avec abandon comme des gens qui se sont vus la veille.
+Octave était partout chez lui.
+
+Il se leva et alla au-devant de la marquise, comme si ce fût elle qui
+vînt en visite. Elle le remercia de faire si bien les honneurs de son
+salon; il ne manqua pas de développer ce paradoxe, que les gens bien
+nés sont tous de la même famille, et que, même avant d'avoir été
+présentés, ils se savent par coeur.
+
+Ce fut le point de départ d'une causerie imprévue. Les deux dames se
+révoltèrent à cette idée prétentieuse d'Octave de connaître si bien
+les gens qu'il ne connaissait pas.
+
+Mais lui, qui n'était jamais pris sans vert, se rappela à propos
+quelques paradoxes de Lavater. Il s'engagea à dire la bonne aventure
+à la duchesse et à la marquise, si elles lui permettaient de les
+dévisager un peu; il n'oublia pas de leur rappeler qu'on n'était pas
+toujours masqué comme la Dame de Trèfle et comme la Dame de Carreau.
+
+La glace était brisée. La duchesse dit à Octave que Mme d'Antraygues
+avait trahi le secret de ses amies, mais qu'elle comprenait cela,
+puisqu'elle savait, par ouï-dire, qu'une femme n'avait pas de secrets
+pour son amant.
+
+Le duc de Parisis, un physionomiste raffiné, trouva beaucoup de
+vérités à dire aux deux amies. La première venue parmi les diseuses
+de bonne aventure remue des vérités, puisqu'elle remue des mots:
+qu'est-ce donc si le diseur de bonne aventure est un homme d'esprit
+qui a étudié dans le coin des femmes! Pour connaître les hommes,
+pratiquez les femmes; pour connaître les femmes, pratiquez encore
+les femmes: c'est la sagesse des nations folles.
+
+Pendant cette séance à la Lavater, Octave eut l'art de prouver à la
+duchesse et à la marquise qu'il était éperdument amoureux d'elles.
+Pendant qu'il leur parlait d'elles, ses yeux leur parlaient de lui.
+Et ce qu'il y eut de bien fait dans cette oeuvre diabolique, c'est
+que chacune des deux femmes fut convaincue qu'il n'aimait qu'elle-même.
+
+Mais elles étaient au-dessus de l'amour, même de l'amour de don Juan
+de Parisis. La marquise de Fontaneilles s'était tournée vers Dieu
+et ne voulait pas se retourner vers son prochain. La duchesse
+de Hauteroche, âme plus romaine, aimait la vertu pour la vertu,
+s'attachant à son devoir non pas avec résignation, comme tant
+d'autres, mais avec vaillance, fière des victoires de l'âme sur le
+corps.
+
+Octave perdit bien huit jours--huit siècles pour lui--à errer autour
+de ces deux vertus; il avait pourtant imaginé une tactique qui lui
+semblait victorieuse:--Après avoir prouvé à la marquise qu'il n'était
+pas amoureux de la duchesse, il prouva à la duchesse qu'il était
+amoureux de la marquise, soufflant l'orage à tous les horizons.--Mais
+les nuages ne montèrent pas jusque dans l'azur.
+
+Il ne s'avoua pas vaincu; il leva le siège et passa dans un autre
+camp. Mais tout en courant les petites dames, ses aspirations le
+ramenaient bientôt aux femmes du monde, parce que s'il trouvait que
+l'amour est toujours le même au dernier chapitre, quelle que soit
+l'atmosphère, il trouvait aussi qu'il faut chercher les variations du
+coeur dans les commencements. Or il n'y a de commencements qu'avec les
+femmes comme il faut, puisqu'avec les autres on commence toujours par
+la fin.
+
+
+
+
+XV
+
+L'ESCARPOLETTE
+
+
+Parisis ne se contentait pas des femmes du monde ni des femmes du
+demi-monde; les fillettes de tous les ordres, pourvu qu'elles fussent
+jolies, lui semblaient de bonne prise; son grand art, en ceci, était
+de se mettre au diapason et d'entrer de plain-pied dans l'intimité des
+femmes quelles qu'elles fussent. Venait-il une modiste apporter un
+chapeau, une fleuriste apporter un bouquet, une couturière apporter
+une robe, il la lorgnait; si elle était belle, il la saluait et lui
+disait mille folies, au grand dépit de la dame qu'on venait habiller
+ou coiffer; on lui reprochait de manquer de dignité, mais il disait
+lui-même qu'il ne reconnaissait pas les bienséances.
+
+Combien d'aventures étaient le second chapitre de ses premières
+escarmouches!
+
+Aussi, un matin, Mme d'Antraygues surprit-elle Parisis dans son
+jardin, qui faisait balancer, sur une escarpolette, deux jeunes
+modistes à qui il avait commandé des chapeaux, sans doute pour
+coiffer ses arbres. Ces deux modistes étaient des jeunes brunes fort
+provocantes par l'éclat de leurs yeux qu'elles ne veloutaient pas du
+tout.
+
+Elles riaient comme des folles, elles criaient en tombant sur l'herbe
+comme de vraies pensionnaires; il fallait voir Parisis les rouler sur
+le gazon, les prendre dans ses bras et les remettre sur la balançoire.
+Mme d'Antraygues, cachée par un magnolia, assista à toute la fête; on
+s'amusait si vaillamment qu'elle aurait voulu en être, si sa grandeur
+ne l'eût attachée au rivage.
+
+Elle se montra, les oiseaux s'envolèrent. Parisis les rappela, mais
+le charme était tombé. «Comment pouvez-vous vous amuser avec ces
+fillettes? demanda-t-elle à Octave.--Vous voulez que je vous dise le
+secret, lui répondit-il en riant, c'est que ce sont des femmes et que
+je m'amuse toujours avec les femmes.»
+
+Le duc de Parisis avait d'ailleurs un goût très modéré pour les
+fillettes; il n'aimait pas les raisins verts, il disait que la volupté
+s'accommode mieux du fruit que de la fleur.
+
+Il disait encore que la femme a deux virginités, celle de la
+chrysalide et celle du papillon. Il aimait mieux le papillon que la
+chrysalide. La jeune fille n'est d'abord qu'une ébauche; elle n'est
+une oeuvre d'art qu'après avoir secoué l'arbre de la science.
+
+Les libertins aiment les ingénues; les voluptueux aiment les savantes.
+Toutes les forêts sont vierges dans le pays de l'amour.
+
+
+
+
+XVI
+
+LE FESTIN DE MARBRE
+
+
+Ce fut à peine si de loin en loin le nom de Monjoyeux retentissait
+aux oreilles de ses amis. Aussi ce fut une vraie surprise quand cette
+lettre courut à la Maison d'Or, dans le cabinet des journalistes,
+dans l'atelier des peintres et des sculpteurs, jusque chez M.
+Beulé-les-Fouilles, secrétaire perpétuel de l'académie des beaux-arts.
+
+ «M. Monjoyeux et Mme Monjoyeux prient monsieur de leur faire
+ l'honneur de venir souper chez eux le vendredi, 12 décembre, à
+ minuit.
+
+ «Les statues, sculptées par M. Monjoyeux, seront exposées à
+ giorno.
+
+ «Avenue de l'Impératrice, 22.»
+
+Quand M. de Parisis reçut cette invitation, il se dit: «Voilà
+Monjoyeux qui nous prépare un coup de théâtre. Il va nous prouver
+qu'il est un homme de génie; je ne manquerai pas à cette fête.»
+
+Ce fut une vraie fête. On en parla beaucoup la veille; on en parla
+bien plus le lendemain; mais ce fut une fête sans lendemain.
+
+Octave ne s'attendait pas à tant d'équipages devant l'hôtel. Il était
+allé le matin pour voir Monjoyeux; mais quoiqu'il eût beaucoup insisté
+pour être reçu, quoiqu'il eût remis d'un air victorieux cette carte
+célèbre qui lui ouvrait toutes les portes, comme naguère à M. de Morny
+et au comte d'Orsay, un domestique fort bien stylé vint lui dire que
+ni monsieur ni madame ne pouvaient recevoir monsieur le duc, ce qui
+aiguillonna d'autant plus sa curiosité.
+
+A minuit, quand il fut annoncé dans le premier salon, il fut ébloui
+par les lumières, les femmes, les diamants; il connaissait l'hôtel,
+où durant deux hivers une étrangère célèbre avait reçu le beau monde
+parisien, mais il n'avait jamais vu tant de haut luxe dans les salons.
+Les étoffes, les tapis, les bronzes, les meubles, tout avait la marque
+d'une main savante et prodigue. Dans l'avant-salon, dont Cabanel
+avait peint le plafond, soutenu par des cariatides de Clésinger,
+on remarquait une marguerite à la fontaine, d'Ary Scheffer, et une
+Cléopâtre, de Gérôme, deux civilisations en contraste. Dans le grand
+salon plus sévère quoique plus riche, Ingres, Delacroix, Meissonier
+et Diaz, les quatre expressions de l'art moderne, se disputaient les
+panneaux. «Diable! mon cher, dit M. de Parisis à Monjoyeux, vous
+faites bien les choses.--N'est-ce pas? dit le comédien-sculpteur;
+l'habitude du théâtre, l'amour des chefs-d'oeuvre! mais je suis très
+fier de votre approbation, à vous qui avez le plus charmant petit
+palais de Paris. C'est mon seul talent, et j'avoue que je suis
+toujours surpris de voir que les autres font bien. Donnez un million à
+cent hommes, et ces cent hommes gaspilleront leur million sans montrer
+une preuve de goût.--Si le goût était à la portée de tout le monde, il
+n'y aurait rien à faire. Mais je vais vous présenter à ma femme: la
+voyez-vous là-bas dans cette corbeille épanouie?--Oui, c'est le dessus
+du panier. Tudieu! mon cher, comme elle est belle! Et vous avez le
+courage de travailler du marbre quand vous avez sous la main un pareil
+chef-d'oeuvre! Pour moi, je briserais mon ciseau pour adorer la statue
+vivante.»
+
+Le duc de Parisis attachait son regard sur Mme Monjoyeux avec un vague
+souvenir. Il lui semblait la reconnaître comme à la rencontre des
+Champs-Elysées. «Et pourtant pensait-il, je n'ai jamais vu cette
+Bretonne que Monjoyeux est allé épouser à Nantes.» Mme Monjoyeux lui
+rappelait une figure aimée en passant.
+
+Il s'avança vers Mme Monjoyeux, ne s'inquiétant pas de déranger toutes
+les femmes qui l'entouraient. Il s'assit dans le groupe et parla à
+tort et à travers de la pluie et du beau temps, de la vie d'artiste,
+de ses imprévus, des jeux du hasard et des jeux de l'amour. Il eut
+bientôt conquis toutes les femmes à son esprit railleur et charmant.
+
+Octave avait pour politique de se mettre toujours du côté des femmes,
+disant que dans le papottage qui court sur les éventails, il y
+avait beaucoup plus de sagesse à recueillir que dans les phrases
+sentencieuses des hommes sérieux. Quand une femme cause, elle trahit
+l'éternel féminin, elle ouvre son coeur sans le vouloir, tandis que
+l'homme n'ouvre le plus souvent que sa boîte à bêtises, tout bouffi
+qu'il est de vanité. Et puis, comme disait Octave, du côté des femmes
+la bêtise elle-même a son prix. Il allait plus loin, il disait que la
+femme est parfaite dans le mal comme dans le bien; tandis que l'homme,
+sous prétexte d'être un animal raisonnable, n'est en définitif qu'un
+animal.
+
+M. de Parisis fut quelque peu surpris de ne pas reconnaître une
+seule Parisienne parmi toutes ces femmes qui faisaient cortège à Mme
+Monjoyeux. C'était la fleur des pois de cette société étrangère
+qui règne dans les Champs-Elysées et l'avenue de l'Impératrice,
+Havanaises, Péruviennes, Polonaises, Espagnoles et autres expressions
+des mondes voyageurs. Quand on veut improviser un salon, il faut
+s'adresser à ces peuplades pittoresques, toujours gaies et vives, qui
+paraissent et disparaissent sans marquer de vifs souvenirs. «C'est
+cela, pensa Octave, Mme Monjoyeux n'ayant pas de racines dans le monde
+parisien, a ouvert sa porte aux passagères des quatre mondes. Tant
+mieux, ce sont de jolis oiseaux très apprivoisés qui chantent sans
+trop se faire prier la chanson de l'amour. Nous allons nous amuser
+ce soir: je suis bien sûr qu'il n'y a pas une bégueule ici et qu'on
+pourra avoir de l'esprit sans peur de l'estampille.»
+
+Tout en causant avec les femmes, M. de Parisis cherchait à reconnaître
+les hommes errants ou discutant en groupes dans les salons. C'était
+le tohu-bohu des premières représentations, avec quelques peintres et
+sculpteurs en plus. Monjoyeux, en effet, n'allait-il pas donner une
+première représentation? Il y avait là les critiques du lundi, les
+causeurs du samedi, les polémistes du dimanche, les chroniqueurs
+de toute la semaine. Il y avait là les gentilshommes du turf, les
+patriciens du Moulin-Rouge, du Café Anglais, de la Maison-d'Or;
+quelques hommes politiques, retenus par la patte aux comédiennes;
+l'académie des beaux-arts et l'académie française étaient représentées
+par leurs plus jeunes étoiles. En un mot, tout Paris.
+
+Un valet vint avertir que madame était servie. Monjoyeux pria Octave
+de donner le bras à sa femme, quoiqu'il eût là les personnages
+consacrés. M. de Parisis obéit avec sa grâce accoutumée; il ne faisait
+jamais de façons pour passer le premier: c'est un bon pli à prendre
+à Paris, quand on a vingt ans. Il y a ainsi des personnalités qui
+s'imposent et prennent le pas sur tout le monde, sans qu'on sache
+pourquoi. Les hommes s'étonnaient bien un peu de toujours voir Octave
+jouer le premier rôle, quand tant d'illustrations ne venaient qu'après
+lui; mais les femmes trouvaient cela très naturel: il était jeune, il
+était beau, il était fier; pour les femmes, ce sont là des titres plus
+sérieux que les titres du génie. Et puis, il était duc. Molière a fait
+sauter les marquis; peut-être qu'aujourd'hui, en face des immortels
+principes--des principes immortels--les marquis ne songeraient pas à
+faire sauter Molière, s'il n'avait pas ses deux siècles d'immortalité?
+Nous avons fait tant de chemin! Le monde marche, mais il marche dans
+un cercle.
+
+M. de Parisis était, d'ailleurs, un homme bien élevé, qui savait son
+monde; je ne parle pas de son stage en diplomatie, car il était né
+diplomate. Quand il se trouvait en face d'une illustration de haute
+roche, il avait l'art, avec ses quartiers de noblesse, de lui faire un
+piédestal; nul ne savait mieux mettre en relief dans sa vraie lumière
+un homme de génie, ou même un homme de talent. Et c'était d'autant
+mieux fait, qu'il se montrait fort impertinent pour toutes les
+médiocrités tapageuses qui sont le désespoir des esprits d'élite. Il
+disait que chaque génération, dans la capitale du monde, enfante à
+peine laborieusement cinquante hommes dignes d'être étudiés, cinquante
+intelligences qu'il faut aimer et qu'il faut craindre. Octave ne
+s'y trompait pas, il admirait et il adorait les grands hommes
+d'aujourd'hui; mais, du haut de son dédain, il disait aux petits
+hommes montés sur les échasses de la réclame: «Retirez-vous de leur
+soleil.»
+
+Cependant, trois portes à deux vantaux s'étaient ouvertes; on avait
+été saisi par le radieux spectacle d'un atelier, un ancien théâtre
+intime, où Monjoyeux avait dressé une table de cinquante couverts sous
+les lumières ruisselantes des plus beaux lustres du Murano.
+
+Dirai-je quel fut l'éblouissement de tout le monde devant le luxe
+féerique de cette salle et de cette table? Les plus belles étoffes des
+Indes, brochées d'or et d'argent, retombaient à larges plis sur les
+murs et s'étoilaient par des candélabres en cristal de roche. Sous
+chaque candélabre se profilait une élégante jardinière ou un svelte
+brûle-parfums; ici un émail cloisonné, là une merveille de Sèvres. On
+marchait sur un tapis de Smyrne moussu et fleuri.
+
+La table était magnifique; les festins de Paul Véronèse ne donnent pas
+une idée de ces splendeurs toutes modernes. A la place de toutes ces
+misères argentées ou dorées qui jouent au luxe, Monjoyeux avait mis
+deux statues; le surtout était un admirable buste à deux têtes,
+représentant les deux faces de la femme, le bien et le mal, l'ange et
+le démon.
+
+C'était le portrait de Mme Monjoyeux.
+
+Aucun des convives, tout en la reconnaissant, n'osa prononcer son
+nom. Pourquoi ce symbole? Le regard courait de surprise en surprise,
+l'esprit se perdait aux énigmes. «Mesdames et messieurs, dit Monjoyeux
+en s'inclinant avec sa bonne grâce accoutumée, sous prétexte de vous
+convier à un festin, j'ai voulu vous montrer mes oeuvres. Je ne sais
+pas si vous les trouverez dignes de vous et dignes de moi; mais je
+sais bien que le souper sera exquis, c'est l'oeuvre de Mme Monjoyeux.
+
+Un cri d'admiration s'était élevé autour de toute la table. «La
+critique est de rigueur, mais l'admiration est interdite, dit
+Monjoyeux en s'asseyant; voyez cela tout à votre aise, faites comme si
+je n'étais pas là. Le poète Destouches a dit: «La critique est aisée
+et l'art est difficile;» mais depuis que Janin, Théophile Gautier et
+Saint-Victor font de la critique avec toutes les magnificences de
+l'art, nous avons changé tout cela. C'est l'art qui est facile, c'est
+la critique qui est malaisée.--Vous en parlez bien à votre aise,
+Monjoyeux, dit M. de Parisis. Vous avez raison, d'ailleurs: la
+critique est malaisée devant de pareilles oeuvres; il y a longtemps
+que je n'ai vu le marbre moderne me parler si éloquemment.--Oui, dit
+un musicien, ces lignes si blanches, et si harmonieuses chantent
+comme des mélodies de Gounod.--On dit que les dieux s'en vont, dit un
+néo-grec; les dieux peut-être, les déesses, point. Voyez plutôt,
+ces deux belles statues qui marchent sur la table viennent toutes
+radieuses de l'Olympe.»
+
+Une jeune femme demanda ingénument quelles étaient ces deux déesses;
+son voisin, un journaliste répondit: «Je reconnais dans celle-ci
+Cybèle ou, si vous aimez mieux, la Nature. Voyez comme elle éclate
+dans sa jeunesse! Quel rayonnement!--Mais, l'autre? dit la jeune
+femme.--L'autre, madame, je ne la connais pas.»
+
+De bouche en bouche, la même question courut toute la table. «Quelle
+est cette statue,--quelle est cette dame,--qui pourrait bien me dire
+son état civil,--est-ce une jeune vierge?--est-ce une jeune épouse?»
+M. de Parisis lui-même demanda à Mme Monjoyeux quel était le symbole
+révélé par cette figure. «Quoi! vous ne la reconnaissez pas? dit Mme
+Monjoyeux, vous l'avez pourtant bien souvent fréquentée.--Je ne m'en
+souviens pas; vous que je n'ai jamais vue, madame, il me semble que je
+vous connais; mais cette figure, aucune idée ne me la rappelle.--Je
+vous dis, monsieur, que vous ne connaissez que cela. Une femme qui
+marche de son pied de marbre sur les roses blanches comme sur la
+neige ... une femme qui regarde de son oeil candide le bleu des
+nues ... Cherchez bien.»
+
+A cet instant, les questions furent toutes si vives que Monjoyeux
+dit en souriant: «Eh quoi! mesdames, eh quoi! messieurs, vous ne
+reconnaissez pas la Vertu! Il y a donc bien longtemps qu'elle n'est
+plus à Paris?--La Vertu, dit une Espagnole, elle n'est pas habillée
+comme cela. La vertu prend ses robes chez Worth.--Comment, madame, dit
+un poète, vous ne savez donc pas que la vertu n'est vêtue que de sa
+pudeur?--A Athènes, c'est possible, dit une Écossaise, mais à Paris,
+la pudeur est une robe trop légère.--Mais le marbre aussi est une robe
+impénétrable, dont la chaste blancheur protège la femme; une femme
+en marbre n'est jamais nue.--C'est vrai, dit M. de Parisis, mais ce
+marbre tressaille et frémit comme la chair, c'est la seule critique
+que je fasse devant ce chef-d'oeuvre. Monjoyeux a fait de sa Vertu
+une femme plutôt qu'une déesse.--Votre critique est un éloge, dit
+Monjoyeux à Octave. La Vertu est une femme et non une déesse; j'aurais
+pu la faire plus penchée, plus chrétienne, plus ascétique; j'aurais pu
+lui donner les pâleurs des vierges byzantines, mais je n'ai pas ainsi
+compris la Vertu. Pour moi, c'est la femme dans toute sa force et dans
+toute sa splendeur. Si elle est la Vertu, c'est parce qu'elle domine
+la nature jusque dans sa luxuriance. Elle a triomphé de sa beauté et
+de son sang, elle foule aux pieds dans les roses les épines enflammées
+de la volupté. N'est-ce pas, messieurs, que cela a son cachet
+Metternich?
+
+Disant ces mots, Monjoyeux leva son verre de vin du Rhin et but après
+avoir salué sa voisine.
+
+Le souper s'annonçait gaiement: les savoureux parfums des faisans, des
+bécasses, des gélinotes, des écrevisses, des truffes, se mêlaient aux
+vertes senteurs des roses, des fraises et des framboises, aux bouquets
+des vins de Bordeaux et des vins de Bourgogne, des vins d'Aï et des
+vins de Johannisberg; sans parler des vagues odeurs qui s'échappaient
+des femmes, épaules et chevelures. Tous les esprits s'enivraient déjà
+et entraient en campagne armés des plus beaux paradoxes.
+
+Mais la causerie avait beau courir par tous les méandres de l'imprévu,
+les yeux ne pouvaient se détacher des figures sculptées par Montjoyeux;
+la Cybèle et la Vertu, les groupes d'enfants joueurs, le buste à deux
+faces, tout prenait le regard et l'âme des convives, tant la beauté
+traduite par le marbre a d'empire sur les esprits. «Parler en prose
+devant de si belles choses, ce n'est pas bien parler, dit une Parisienne
+qui était en face du poète; voyons, monsieur Homère, faites des vers à
+Phidias.--Des vers! Pour qui me prenez-vous?--Pour un poète, tout
+bêtement.--Un poète! Il n'y en a plus qu'un, ce merveilleux joueur de
+rimes, Théodore de Banville, qui raille tout, même sa poésie, dans des
+vers charivariques.--Et Hugo?--Oh! celui-là est un Dieu!»
+
+Cependant, on admirait la Cybèle et la Vertu. La Cybèle semblait
+sculptée par le ciseau vivant et fleuri d'Allegrain; c'était la même
+abondance et le même charme. La grande déesse avait la poésie d'une
+amante et la fécondité d'une mère. C'était une fête pour les yeux de
+suivre le jeu de la chevelure, la beauté du profil, les ondoiements et
+les serpentements de ces lignes savantes qui couraient avec la grâce
+antique des épaules aux seins, des hanches aux cuisses, sur les bras
+luxuriants comme sur les jambes fières. Le marbre avait une force et
+une saveur incomparables; c'était Cybèle ruisselante de vie, moins
+robuste que si elle fût sortie des mains de Phidias, moins divine
+peut-être, mais plus humaine.
+
+La Vertu était une belle figure tout à fait nue. Un sculpteur médiocre
+eût copié les anciens qui représentaient cette figure voilée. Mais
+la chaste blancheur du marbre n'est-elle pas une robe virginale? Et,
+d'ailleurs, si la Vertu est nue, elle ne le sait pas. Elle est trop
+divinement candide pour songer qu'elle n'a pas de péplum, de draperie
+ou de robe. Elle ne se défendait de l'amour que par la candeur de son
+attitude. Monjoyeux était un philosophe qui savait que les femmes qui
+se défendent avec violence sont celles qui tombent bientôt vaincues,
+car la violence c'est déjà la passion.
+
+Cette statue, c'était bien la Vertu. Elle levait les yeux et cherchait
+l'amour du ciel. Il y avait en elle de la nymphe antique, mais il
+y avait aussi de la jeune fille chrétienne. Le sculpteur l'avait
+détachée des passions terrestres avec cet art souverain qui triomphe
+des rébellions du marbre. Les nymphes de Diane se fussent agenouillées
+en passant devant elle et auraient baisé sur la neige l'empreinte de
+ses pieds légers; les vierges de Vesta auraient respiré, dans son
+atmosphère, je ne sais quelle douceur et quelle vertu divines,--l'air
+vif des régions sereines qui chasse les orages de l'âme.
+
+Ce beau marbre appelait et retenait le regard charmé. On le
+contemplait de face, on tournait autour avec le même charme. La Vertu
+était belle comme si elle devait donner encore plus de regrets à
+l'Amour. L'artiste l'avait coiffée avec un goût savant; il avait noué
+une grappe de fleurs dans sa chevelure ondulée à l'antique. Il y avait
+dans le visage, dans le cou, dans les épaules, dans les bras, dans le
+torse, dans les jambes, dans toute la figure, une jeunesse de contour,
+une préoccupation de style, une caresse amoureuse et chaste du ciseau,
+qui ne sont familières qu'aux maîtres. «N'est-ce pas, s'écria Monjoyeux,
+que c'est beau de voir la Vertu?--Oui, en marbre,» répondit le duc de
+Parisis.
+
+
+
+
+XVII
+
+UN TOAST A LA FEMME
+
+
+M. de Parisis, tout en jetant un mot à droite, à gauche, en face de
+lui, en homme bien écouté, cherchait à pénétrer dans l'esprit et
+dans le coeur de Mme Monjoyeux. Plus il regardait, et plus elle lui
+rappelait une femme qu'il avait connue. «N'avez-vous pas été blonde,
+madame?--Non, monsieur.»
+
+Octave regardait de plus près la dame. Pour lui, toute l'énigme de la
+fête était là. Aussi s'inquiétait-il bien moins que ses voisins du
+symbolisme des figures de marbre qui dominaient la table; la vraie
+statue, c'était la femme du sculpteur.
+
+Mais, comme tous les sphinx, Mme Monjoyeux ne se laissait pas
+pénétrer. Soit qu'elle fût bête, soit qu'elle ne le fût point, elle
+avait l'art de le paraître à propos. A certaines questions, elle
+répondait par un sourire qui n'était ni la malice, ni la niaiserie,
+mais qui en exprimait vaguement l'effet. Tantôt elle répondait de
+travers, rompant les chiens, puis jouait à l'école buissonnière; si
+Octave lui parlait de l'empereur de Russie, elle lui répondait que
+le pape était un fort galant homme, puisque le jour où elle s'était
+agenouillée pour baiser sa pantoufle, il avait daigné lui tendre la
+main. «C'est étrange, pensait Octave, cette femme est restée Bretonne,
+quoique ses yeux accusent çà et là des perversités de fille d'Eve.»
+
+Selon sa coutume, M. de Parisis tentait des mots risqués; alors Mme
+Monjoyeux le regardait avec une candeur de vraie Bretonne. Octave
+s'aventurait alors sur une autre route; curieux en toutes choses, il
+suivait les femmes partout où elles voulaient le conduire, même sur
+les Alpes de la vertu, les pieds dans la neige, le front dans le
+ciel. Il trouvait une autre volupté à changer d'horizon. Les natures
+amoureuses ne gardent l'amour qu'en variant ses images à l'infini.
+
+Avec Mme Monjoyeux, si M. de Parisis devenait austère, elle se hâtait
+de le ramener au sourire, quelquefois même à l'éclat de rire. Il ne
+croyait pas, d'ailleurs, que ce fût un jeu savant: c'était sans doute
+le hasard des idées et des mots. «Comment trouvez-vous mon mari? dit
+tout à coup Mme Monjoyeux; à tort ou à raison, il me trouve bien
+faite...--Il m'est impossible, madame, interrompit Octave qui ne
+faisait jamais de compliments, d'avoir une opinion sur ce point
+délicat.--Une opinion sur ce point délicat, vous l'aurez tout à
+l'heure, écoutez-moi jusqu'au bout.
+
+Mon mari n'est pas un de ces artistes qui font une statue d'après une
+statue; comme il dit qu'une statue est une femme, il prend ses modèles
+parmi les femmes...--J'ai compris, madame: ces seins adorables de la
+Cybèle, ces hanches savoureuses, ces jambes de chasseresse, ce sont
+vos seins, vos hanches et vos jambes.--Chut! dit la jeune femme, si on
+nous écoutait.»
+
+Elle baissa la tête comme pour cacher sa rougeur. «Eh bien! madame,
+dit Octave, mon opinion est maintenant toute faite; ce chef-d'oeuvre
+de l'art, c'est le chef-d'oeuvre de la nature; les générations futures
+remercieront les dieux d'avoir donné une pareille femme à un pareil
+sculpteur.--Mais, moi, je ne me consolerai jamais d'avoir été ainsi
+trahie dans ma nudité.»
+
+La jeune femme continuait à pencher la tête, comme si tout le monde
+avait le secret de sa beauté. «Pourquoi cette fausse pudeur? reprit M.
+de Parisis. Vous êtes traduite mot à mot, et je ne doute pas que la
+traduction ne soit digne de l'original, mais c'est la chair traduite
+en marbre; or, le marbre ne rougit jamais, parce que le marbre est
+au-dessus de cette pudeur atmosphérique inventée par des couturières
+qui avaient des robes à placer. Si la femme rougissait de montrer
+quelque chose, elle devrait rougir de montrer sa figure, puisque la
+figure est l'expression des sept péchés capitaux.»
+
+Et une fois dans ce steeple-chase du paradoxe, Octave débita toutes
+ses opinions avancées sur la pudeur du nu. «En effet, dit Mme
+Monjoyeux, la robe n'habille pas.»
+
+Aux deux bouts de la table, en face de M. de Parisis, partout l'esprit
+courait gaiement sur la nappe; la gaieté resplendissait comme une
+lumière nouvelle, sur les coupes, les roses et les raisins. Monjoyeux
+remarqua que les femmes prenaient des expressions de bacchantes et que
+les hommes devenaient irrésistibles, parce qu'ils ne savaient plus ce
+qu'ils disaient.
+
+Il jugea qu'il était temps de porter un toast pour être écouté. Sa
+coupe de vin de Champagne était pleine; il la présenta à sa voisine,
+et lui dit qu'il allait bien parler, puisqu'il allait porter un toast
+à la femme. «Chut! mesdames, dit la voisine de Monjoyeux, le sculpteur
+va parler!»
+
+Tout le monde porta la main à son verre, tout le monde écouta. On
+connaissait la phraséologie pittoresque de Monjoyeux, on ne doutait
+pas de son éloquence, de ses idées originales, de ses saillies
+imprévues. C'était une bonne fortune de l'entendre.
+
+Monjoyeux s'était levé, la coupe à la main, le front souriant, le
+sourire moqueur. Il secoua sa crinière comme un lion qui part pour la
+chasse; il promena son regard sur ses convives et sur ses statues; il
+jeta un coup d'oeil étrange sur sa femme et porta ce toast: «Mesdames
+et messieurs! je bois à la femme!»
+
+Tous les hommes se levèrent et burent à la femme, «Chut! dit une dame,
+il ne faut pas boire, il faut parler; on n'a pas si souvent l'occasion
+d'entendre faire l'éloge des femmes. «Eh bien! dit Monjoyeux,
+écoutez-moi et ne m'interrompez plus.»
+
+Il trempa ses lèvres dans la coupe: «_Je bois à la femme!_ parce que
+la femme est l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier mot, l'enfer
+et le paradis, le mal et le bien, la chute et la rédemption.
+
+«L'homme s'agite, la femme le mène. C'est que la femme est tout à la
+fois le bien et le mal, la quatrième vertu théologale et le huitième
+péché mortel. Comme l'ange rebelle, qui se souvient du ciel et qui
+travaille pour l'enfer, la femme est commencée par Dieu et achevée par
+Satan.
+
+«_Où est la femme?_ disait le magistrat que vous savez, à chaque
+procès que plaidaient ses justiciables.
+
+«_Où est la femme?_ répètent avec le subtil questionneur tous ceux qui
+veulent expliquer à peu près raisonnablement l'histoire des peuples et
+le roman des âmes.
+
+«Quand un sculpteur a fait une belle statue,--_où est la femme?_ Quand
+un poète a fait un beau livre,--_où est la femme?_
+
+Quand un héros a gagné une bataille,--_où est la femme?_
+
+«Dans l'Olympe, le dieu de la pensée est un homme; mais Apollon, que
+fait-il sans les neuf muses? Or, toutes les femmes sont des muses,
+muses des passions et des crimes, des héroïsmes et des misères.
+
+«Elus ou réprouvés, déchus ou rachetés, notre destinée commune se
+rattache à l'Eden ou à Bethléem: nous relevons tous d'Eve ou de Marie.
+
+«_Ab Jove principium!_» s'écrie le poète fervent. Mais s'il veut que
+nous confessions Jupiter, il faut que, sous les antres de Crète, il
+nous ait arrêtés d'abord dans le groupe souriant des nourrices du
+jeune dieu.
+
+«Le ciel lui-même n'aurait plus sa chaleur et sa lumière, sans cette
+présence réelle de la femme!
+
+«La lyre d'Apollon ne commence à vibrer que sous le souffle léger de
+Daphné qui s'enfuit. Sans Isis, Osiris n'est que la moitié d'un dieu;
+sans Sitâ, Ramâ serait à peine un héros! Quand l'âme du vieux Faust
+échappe aux griffes tenaces de Méphisto, elle flotte incertaine de
+sphère en sphère. En vain chemine-t-elle à travers les étoiles: ce
+ne sont pas les saints et les martyrs qui donneront un refuge à la
+pèlerine errante. Mais elle a retrouvé celle qui fut Marguerite, mais
+elle a été touchée par le rayon de la mère sept fois douloureuse,
+elle est sauvée, elle est en possession de sa destinée bienheureuse,
+elle est entrée en possession de l'_éternel féminin_!
+
+«Redescendons sur terre. Aussi bien la femme n'est pas suzeraine
+seulement sur les cimes sacrées; Marie l'égyptienne et sainte Thérèse
+ont des soeurs; voyez-vous d'ici l'escadron volant des courtisanes de
+tous les pays, des déesses en chair et en os, qui vont au sabbat
+des passions; celles-là imposent le mot d'ordre à toute l'infernale
+compagnie d'ici-bas; mais les unes et les autres gardent une égale
+influence.
+
+«Pour rassurer contre quarante ans d'épreuves l'âme orageuse de
+Michel-Ange, mon divin maître, il suffit du mystique attachement de
+la marquise de Pescaire. Pour ruiner et dépraver André del Sarte, il
+ne faut qu'un caprice vaniteux de sa Lucrèce.
+
+«Depuis Eve, qui n'aimait pas assez Adam, et depuis Zuléïka, qui
+aimait trop Joseph, les individus et les empires vivent au gré de
+quelques femmes.
+
+«L'Orient et l'Occident s'ébranlent pour Hélène, la veuve aux cinq
+maris; Hercule est vaincu par Omphale; Antoine est dompté par
+Cléopâtre; Eurydice entraîne Orphée dans les Champs-Elysées; Merlin
+est emprisonné par Vivianne; Fastrade, morte, enchaîne Charlemagne sur
+son tombeau; Béatrice élève Dante jusqu'aux bleus sentiers du paradis.
+
+«Ce n'est pas Hiram, c'est Balkis qui bâtit le temple de Jérusalem;
+c'est la veuve adultère de Ninus qui dresse les portiques de Babylone;
+c'est la courtisane Rhodope qui assemble les masses énormes des
+Pyramides; mais c'est Thaïs la courtisane qui brûle les palais de
+Persépolis. Aspasie trône au sommet d'une des grandes périodes,
+Hersilie ou Véturie arrête la fureur des soldats qui s'égorgent; mais
+que la Pompadour, marquise de hasard, jette sa pantoufle au plafond en
+signe de guerre, et les armées de l'Europe bivaqueront sept ans sur
+les champs de bataille.
+
+«Donnez des couteaux à Judith, qui va délivrer Béthulie, et à Mlle de
+Corday, qui s'imagine sauver la France. Mettez la hache aux mains de
+la Jeanne de Beauvais et l'étendard fleurdelysé aux mains de la Jeanne
+de Domrémy: Dieu agit par le ministère de ces violentes et de ces
+inspirées.
+
+«Est-ce Dieu encore, est-ce Satan qui collabore avec la Florentine au
+24 août 1572?
+
+«Et vous, Marie Stuart, et vous, Marie la Sanglante, et vous,
+Elisabeth, ô grande vestale de l'Occident! et vous, Catherine de
+Russie, qui avez régné sur le roi Voltaire, et vous, Germaine de
+Staël, ô prophétesse éloquente! qui avez troublé les nuits de
+Napoléon, dites quelle force secrète vous poussa en avant, dans ces
+luttes où vous avez témoigné une timidité si fière et une énergie si
+virile. Ah! vous le saviez, tempétueuses héroïnes: le spectre des
+affaires humaines appartient à qui sait vouloir, et les hommes
+s'inclinaient pour saluer nos volontés souveraines qui passaient.»
+
+Monjoyeux se versa du vin de Champagne: «Qui s'avise de contester
+aujourd'hui l'incontestable autocratie des femmes? S'il restait un
+athée pour la nier au moment même où la raison d'Etat abroge la loi
+salique, ce n'est pas moi qui essayerais de guérir sa misogynie, et je
+n'irai pas, pour si peu, visiter, dans le char de ma rhétorique, Sapho
+sur son rocher trop hanté, Paule de Viguier à son balcon de
+Toulouse, Mme de Sévigné en son hôtel Carnavalet, ou Mme Récamier à
+l'Abbaye-aux-Bois.
+
+«Laissons Mme Roland sur son échafaud triomphal et Mlle de La Vallière
+dans son illustre solitude.
+
+«N'outrageons pas, par un commentaire indiscret, tant de charmantes
+visions des tombeaux, Mme Henriette ou Mme de Longueville, Marie
+Touchet ou Mlle de Romans. Vous savez votre histoire des rois de
+France, rois qui règnent sous le gouvernement de leurs femmes ou de
+leurs maîtresses. Là, au lieu de dire: Où est la femme? Diogène vient
+avec sa lanterne, et dit: Où est l'homme?
+
+«Un jour de révolution, le ministre des affaires étrangères n'eut pas
+le temps d'enlever son portefeuille; celui qui vint après s'écria: _Je
+tiens le mot du sphinx!_ Il ouvrit le portefeuille: il y trouva un
+portrait de femme, puis un autre portrait de femme, puis une lettre de
+femme, puis une autre lettre de femme.
+
+«La femme est le dernier mot du Créateur. Le grand maître avait
+d'abord sculpté les mondes, puis le mastodonte, puis l'aigle, puis le
+lion, puis l'homme; il termina par la femme. Ce fut alors qu'il se
+reposa pour se contempler dans son oeuvre.
+
+«Je bois à la femme! parce que sans la femme que vous voyez là, en
+face de moi, je n'eusse pas sculpté ces bustes, ces groupes, ces
+statues, qui prouvent, j'imagine, que je ne suis pas un déshérité.
+
+«Sans cette femme, qui est en face de moi, on dirait encore de moi
+comme naguère: «Monjoyeux! un hâbleur! qui promet toujours d'être un
+homme de génie, qui ne se montre au théâtre que pour se faire siffler,
+qui n'entre à l'atelier que pour sculpter des mots.» Grâce à cette
+femme, j'ai sculpté du marbre.
+
+«Où est la femme?»
+
+«La femme, la voilà! C'est toujours la femme qui fait le miracle; pour
+le pauvre diable, la femme endimanche la vie; pour les artistes, elle
+donne une âme au génie. Mais pour le sculpteur qui n'a pas de marbre,
+que fait-elle? Ecoutez bien.»
+
+La figure de Monjoyeux prit une expression tout à la fois amère,
+byronnienne, satanique. «J'étais las d'entendre mes ennemis, mes
+amis me corner aux oreilles les conquêtes des autres, les oeuvres de
+celui-ci, les chefs-d'oeuvre de celui-là: ce qui voulait dire que
+je ne faisais rien. Ne rien faire, messieurs! c'est déjà beau,
+savez-vous! C'est étudier et c'est admirer. Les sots ne se croisent
+jamais les bras. Toutefois, si c'est une vertu de ne rien faire pour
+entrer aux académies, il ne faut pas en abuser, comme a dit Chamfort.
+Un soir que Parisis, Saint-Aymour, Villeroy, Miravault, me mettaient
+au défi de prouver mes forces, je suis rentré chez moi, où, durant
+deux nuits et deux jours, j'ai surexcité ma volonté. La Volonté! une
+femme celle-là! une fière femme, quand on l'aime jusqu'au sacrifice.
+Après deux nuits et deux jours, je suis sorti, mais criant comme
+Newton après ses deux années de visions célestes: «J'ai trouvé!»
+
+«Cinq minutes après, on a pu me voir entrer bravement,--je ne
+rougis jamais, car je suis comme l'ancien, je porte mon âme sur mon
+chapeau,--dans une maison quelque peu célèbre par ses folies nocturnes
+et diurnes. Que ceux qui ne connaissent pas la maison, messieurs, me
+jettent la première pierre.»
+
+M. de Parisis remarqua l'agitation et la pâleur de Mme Monjoyeux, qui
+regardait le sculpteur avec effroi et avec colère.
+
+«Je n'y restai pas longtemps, poursuivit Monjoyeux. Je ressortis
+bientôt ayant au bras une femme voilée, qui n'était pas précisément
+vêtue comme une femme du monde qui va à la messe. Comme je ne voulais
+pas porter la queue de sa robe dans les rues, nous montâmes dans le
+premier fiacre venu, qui nous conduisit chez moi. A peine arrivé, la
+femme avisa ma chambre à coucher et se déshabilla à demi pendant que
+je lisais une lettre.
+
+«Non, lui dis-je. Vous vous imaginez peut-être que c'est une maîtresse
+que je suis allé prendre dans cette joyeuse maison où je vous ai
+trouvée si insouciante, si oublieuse et si belle. Non! si vous voulez,
+vous serez ma force et non ma faiblesse. Je vous ai choisie non pour
+humilier la femme, mais pour venger la femme; je vous ai choisie pour
+faire la satire en action de mon siècle.» Elle ne comprenait pas du
+tout, je mis mon coeur à nu devant elle, je lui démasquai toutes mes
+batteries. «Si vous voulez jouer un grand rôle, lui dis-je, venez avec
+moi; vous serez mon compagnon d'armes dans la guerre terrible que je
+vais faire à la société. Vous ne changerez pas de métier, mais vous
+remonterez d'un degré, parce que c'est le dernier mot de l'oeuvre qui
+moralise l'oeuvre. Là-bas, où je vous ai prise, vous étiez au premier
+venu qui donnait un louis à la porte. Dans le monde où nous allons,
+vous serez encore au premier venu, mais les louis se multiplieront à
+l'infini: je dirai que vous êtes ma femme.»
+
+«Cette fille rougit pour moi; elle ne rougissait plus pour elle. Ne
+rougissez pas, lui dis-je, vous comprendrez un jour pourquoi nous
+jouons ces deux rôles. Donc, je dirai que vous êtes ma femme. Je suis
+idéologue, sculpteur, machiavéliste, vous irez solliciter pour moi
+des monuments à faire et à défaire; je suis un grand homme politique,
+comme tous ceux qui n'ont rien à faire: nous courrons le monde, et,
+comme trop d'hommes politiques, je sauverai tous les Etats. C'est
+vous encore qui serez le trait d'union entre moi et le pouvoir, à
+Pétersbourg comme à Paris. Une femme a manqué à Machiavel, voilà
+pourquoi il est mort de faim. Je vous jure que si vous êtes
+belle--sans être rebelle,--nous n'aurons pas fait vainement le tour
+de l'Europe. Nous deviendrons riches, moi glorieux, vous plus
+éblouissante, et toute ma fortune si bien acquise sera pour vous.»
+Cette fois, elle comprit. Jouer un pareil rôle, pour une pareille
+femme, c'était déjà de se dégager de ses langes immondes. Ce n'était
+pas d'ailleurs la première venue. Elle était bien née et elle avait
+à se venger. Elle voulut m'embrasser: «Non, lui dis-je, je ne vous
+connais pas, je ne vous embrasserai jamais; vous serez une femme pour
+tout le monde, excepté pour moi.» Et en effet, messieurs, cette
+femme que vous voyez là, en face de moi, ce n'est ni ma femme ni ma
+maîtresse.»
+
+Un cri traversa la salle. La jeune femme tomba évanouie dans les bras
+de Parisis.
+
+Jusque-là, elle avait espéré que Monjoyeux ne la démasquerait pas; il
+lui avait promis de ne pas la trahir; elle ne pouvait croire à
+cette brutalité; mais c'en était fait, il venait, d'une main fière,
+d'arracher le masque et de la rejeter à toute sa honte. Il ne mesurait
+pas l'abîme. Il voulait frapper fort et frapper juste. Voilà tout. «Ce
+n'est rien, dit-il en homme expérimenté, ce n'est rien: c'est une femme
+qui se trouve mal.»
+
+Et il poursuivit:
+
+«Nous commençâmes le lendemain. Est-ce la peine de vous le dire?
+Ma volonté, armée de cette femme, a triomphé de tout; j'ai été, du
+premier coup, l'ami des princes, courtisé par les courtisans. Nul n'a
+résisté à cette femme. J'ai improvisé de belles statues, car j'avais
+avec moi quatre praticiens romains, des fiers à marbre; j'ai donné à
+chaque prince la géographie future de l'Europe, tous ont reconnu que
+j'avais le secret de toutes les politiques. Mais ce n'est pas le génie
+qui m'a donné tant d'or, tant de croix et tant de titres, car je suis
+comte italien, baron bavarois, grand d'Espagne, pacha, prince valaque.
+Non! c'est la beauté de cette femme qui a tout fait. Et combien de
+femmes aujourd'hui qui ont fait la même besogne!»
+
+Il salua sa compagne dans cette oeuvre infernale. «Pardonnez-moi,
+madame, si je vous ai mise en scène au dénouement de ma comédie.»
+Puis, se tournant vers les femmes qui faisaient mine de vouloir sortir
+pour sauver leur dignité: «Encore un mot, mesdames, je vous en prie.»
+Il monta sur la table, armé d'un marteau. «Il faut bien qu'on le
+sache, je me dépouille de tous ces oripeaux indignes de moi.»
+
+Il arracha ses commanderies et les jeta à ses pieds. Il prit dans sa
+poche des parchemins qu'il alluma aux bougies. Le silence était plus
+profond et plus terrible autour de lui.
+
+Il y avait quelque chose du jugement dernier dans ce soufflet donné à
+son siècle sur la joue d'une courtisane.
+
+Il frappa d'un premier coup de marteau la figure de la Vertu. «Je ne
+veux pas qu'il reste rien de cette oeuvre impie.»
+
+Un cri de douleur retentit par toute la salle. Frapper un chef
+d'oeuvre, c'est frapper l'humanité elle-même. On cria autour de lui.
+
+«O divine Vertu! dit-il sans écouter, je te révère trop pour permettre
+que ce marbre souillé ose transmettre ton adorable figure.»
+
+Il donna un second coup de marteau. La statue fut défigurée.
+
+Il se retourna soudainement et marcha sur les rosés et les camélias
+qui jonchaient la table jusqu'au piédestal de Cybèle.
+
+--Et toi, sainte Nature! s'écria-t-il, toi qui es l'image de Dieu, toi
+dont les adorables mamelles m'ont allaité, toi qui as mis au monde les
+Grecs du temps de Socrate, les Italiens du temps de Léonard de Vinci,
+les Français du temps de Molière et du temps de Saint-Just, je ne veux
+pas qu'un indigne souvenir te puisse profaner. Je t'ai représentée
+dans ta souveraine beauté; mais ce marbre a subi les attouchements
+impudiques de l'or.»
+
+Et il frappa la statue sur le front, sur la joue, sur les lèvres. En
+une seconde, c'en était fait de ce chef-d'oeuvre.
+
+Vainement Parisis s'était élancé pour empêcher cette profanation.
+Monjoyeux, comme un Titan déchaîné, ne se fût laissé dominer que par
+la foudre.
+
+Tout le monde était debout; la pâleur, l'effroi, la tristesse étaient
+répandus sur les figures. La plupart des convives ne comprenaient qu'à
+demi. On se demandait s'il était fou. «Mesdames et messieurs, dit-il
+en s'inclinant une dernière fois, fier d'avoir créé son oeuvre et fier
+de l'avoir sacrifiée, je redeviens Monjoyeux comme devant. Je crois
+que j'ai acquis le droit de me croiser les bras comme je faisais.» Il
+prit un cigare sur la table. «De toute fortune, je ne me garde que
+ce cigare,--la dernière fumée!--Je retourne à ma chaumière de la rue
+Germain-Pilon. Adieu, mesdames! adieu, messieurs! Je ne suis plus ici
+chez moi.»
+
+Et se tournant vers celle qu'on appelait Mme Monjoyeux: «Adieu, madame
+Vénus, adieu! Vous avez été héroïque dans le mal; si je vous avais
+aimée, vous eussiez été héroïque dans le bien.--Adieu! Nous ne nous
+reverrons jamais. Vous êtes ici chez vous. Faites que les hirondelles
+viennent bâtir leurs nids à vos fenêtres.»
+
+Il sortit, le front levé, la démarche hautaine, comme Frédérick-
+Lemaître dans _Ruy-Blas_.
+
+Les femmes qui étaient là ne portèrent pas leurs flacons à la jeune
+femme, toujours à demi évanouie, qui croyait rêver, qui étouffait dans
+son humiliation et qui ne trouvait pas la force de s'humilier tout
+haut.
+
+Ces dames mettaient en toute hâte leurs pelisses et leurs chapeaux,
+«Que dira-t-on de nous demain? se demandaient-elles toutes.
+
+Quelques-unes s'enfuirent, les plus curieuses demeurèrent.
+
+Les hommes commentaient diversement ce que Monjoyeux appelait sa
+satire en action. «C'est un fou, disaient les uns.--C'est un sage,
+disaient les autres.--C'est un sage et un fou,» pensait Parisis, qui
+avait reconnu enfin Mme de Marsillac.
+
+
+
+
+XVIII
+
+HISTOIRE DE MADAME VÉNUS
+
+
+Cependant Mme Vénus s'était levée et voulait parler à son tour:
+«Encore un instant, mesdames les femmes comme il faut, je prends la
+parole et on ne refusera pas de m'entendre.» Les dames, plus curieuses
+encore qu'indignées, se tournèrent vers Mme Vénus. Elle avait subi les
+rudes paroles de Monjoyeux comme on subit un coup imprévu. Le premier
+sentiment est la défaillance, mais le coeur se relève, les tempes
+s'enflamment, la vengeance prend le mors aux dents.
+
+Tout emportée qu'elle fût toujours par sa nature, elle s'était
+contenue, elle avait aimé Monjoyeux, elle avait eu l'adoration de son
+génie: elle n'avait pas voulu, car elle était généreuse, se jeter à sa
+traverse pour lui couper son effet, comme on dit au théâtre. Elle se
+réservait son rôle.
+
+Quand elle prit la parole, elle rougit, le sang lui monta à la gorge;
+elle faillit ne rien dire; mais après cette première secousse, elle
+retrouva sa voix et ses idées. «Ne vous imaginez pas, mesdames,
+dit-elle en essayant de railler, que je vais me laisser égorger comme
+une colombe à l'autel du sacrifice. Monjoyeux est un grand comédien
+comme il est un grand sculpteur, il lui fallait une femme pour jouer
+son jeu, il m'a prise où il m'a trouvée. Mais cette femme n'était pas
+la première venue; moi aussi je voulais jouer mon jeu, moi aussi je
+voulais me venger.
+
+«Etes-vous bien sûres, mesdames, qu'entre les lèvres et la coupe, il
+n'y a pas un abîme? On dit à la jeune fille: «Ce lit nuptial s'appelle
+la vertu, tu n'aimeras pas celui que tu aimes, pour épouser celui que
+tu n'aimes pas.» C'est la loi du monde depuis que le roi du monde
+s'appelle l'argent. L'odieux argent, dites-vous, l'odieuse pauvreté,
+dis-je; entre l'argent et la pauvreté, il y a tous les crimes.
+
+«Je ne veux pas m'humilier jusqu'à vous dire qui je suis. Une fille,
+si vous voulez, mais une femme aussi. Je garde mon secret. Quelle que
+soit la chute, sachez-le bien, le coeur garde un battement pour Dieu;
+plus la nuit est profonde, plus l'âme se tourne vers le ciel.
+Adieu, mesdames, vous êtes toutes, je n'en doute pas, des vertus
+inaccessibles. Peut-être une de vous, en rentrant le soir, ira tirer
+les verrous sur la porte de sa fille, non pour préserver la fille qui
+dort dans son lit virginal, mais pour préserver l'amant de la mère qui
+se cache dans le lit conjugal.»
+
+Les femmes n'avaient guère écouté, mais la sacrifiée avait eu des
+auditeurs sérieux.
+
+Tout le monde se regardait et se demandait le secret de cette comédie;
+mais se tournant vers Octave, Mme Vénus lui dit: «Monsieur de Parisis,
+je ne veux confier mon secret à personne, hormis à vous seul.»
+
+Ces mots éloignèrent les derniers invités. «Et maintenant que nous
+sommes seuls, dit Parisis en prenant la main de la jeune femme, vous
+aller me confier le secret de votre vie.--Je vous dirai tout, car il
+vous a fallu un grand courage pour rester avec moi après tous ces
+sarcasmes; mais ne restons pas là, devant ces débris d'un odieux
+festin, qui est pour moi une orgie de l'esprit sinon des lèvres.»
+
+Les domestiques, qu'on avait renvoyés, étaient revenus peu à peu et
+semblaient se demander à qui il fallait encore obéir. «Retirez-vous,
+dit la dame du logis d'une voix douce et calme; il ne me faut que ma
+femme de chambre, que je vais retrouver là-haut.»
+
+Et elle passa devant Octave. Le duc avait souffert de tous les coups
+portés à cette femme d'une main brutale. Il lui avait fallu un vrai
+caractère pour rester avec elle en face de tous ceux qui la fuyaient.
+Il risquait d'entamer sa dignité héraldique. Il pouvait bien, le soir,
+courir les folies nocturnes avec ses amis, mais en face des gens du
+monde il était toujours resté un homme du monde.
+
+Au haut de l'escalier du premier étage, après avoir traversé une
+antichambre, la dame se retourna vers lui et lui fit signe de
+s'asseoir sur le divan d'un petit salon, doucement éclairé par une
+lampe pompéienne. «Je m'étonne, lui dit-elle, que vous me demandiez le
+secret de ma vie; ne l'avez-vous pas deviné, vous qui êtes un homme
+d'esprit, vous qui m'avez surprise à Bade?»
+
+Octave avait reconnu Angèle depuis qu'elle s'était évanouie, comme si
+elle eût laissé tomber ce masque d'innocence qu'elle s'était fait.
+«C'était vous! Je le croyais et je ne le croyais pas.--Vous savez
+pourtant bien avec quel art une femme peut faire, défaire et refaire
+sa figure.--Oui; en changeant la couleur de ses cheveux, en
+accentuant ses sourcils, en marquant un grain de beauté pour changer
+l'expression, on se fait une autre femme.--J'avais juré que vous ne
+me reverriez jamais; que vous ne feriez pas la lumière sur la nuit de
+Bade; qu'une fois au moins, dans ma vie, je garderais quelque prestige
+dans le souvenir d'un galant homme; mais notre rencontre chez le
+juge d'instruction m'avait arraché cette illusion.--Je suis un homme
+d'esprit, dit M. de Parisis, c'est pour cela que je reconnais que tout
+est impossible et que tout est invraisemblable.--Comme mon histoire!
+Et pourtant mon histoire est toute simple. Je vais vous la conter avec
+l'abandon d'une pauvre fille qui serait au confessionnal.»
+
+Angèle leva les yeux comme pour retrouver les méandres du passé.
+Octave se renversa sur un coussin tout en attachant son regard sur la
+jeune femme. «Mon cher ami, vous ne connaissez pas la pauvreté? Eh
+bien! vous aurez toutes les peines du monde à me comprendre. Celui qui
+n'a pas traversé la misère noire, comme disent les pauvres gens, la
+misère qui a faim et qui a froid, ne pressent pas toutes les
+angoisses de l'enfer. Le pauvre n'existe pas et il souffre toutes les
+existences. Le pauvre est un inconnu que personne ne veut recevoir,
+parce qu'il arrive dans la vie sans lettres de recommandation. Je
+m'appelle Angèle-Hélène de La Roche-Parmailles. Je vous livre le nom
+de mon père, le baron de La Roche-Parmailles, parce que vous êtes
+un galant homme et que vous comprenez tout. Je ne l'ai jamais dit à
+personne. J'ai pris quelquefois le nom de Montrigeac, qui fut un des
+fiefs de notre famille. Hélas! où sont les fiefs? où est la famille?
+La première révolution a supprimé les fiefs, la prochaine supprimera
+la famille, si ce n'est déjà fait! Mon père n'était pas riche, il
+était garde du corps quand il épousa ma mère. En 1830, il accrocha son
+épée et se fit gentilhomme campagnard. Mais il aimait ma mère et
+ma mère aimait Paris; il vendit la petite terre de Parmailles pour
+complaire à ma mère. On vint à Paris, on prit pied rue du Bac, au coin
+de la rue de Varennes, dans une maison où j'ai vu mourir Mme Dorval.
+La pauvre femme! elle me caressait les cheveux sans se douter que je
+serais plus malheureuse encore qu'elle ne le fut, elle qui mourut de
+chagrin. Il n'y avait jamais d'argent à la maison, mon père voulait
+faire figure avec ses anciens camarades, ma mère voulait aller dans le
+monde. Le capital était entamé, il ne restait plus que quatre-vingt
+mille francs quand on les risqua pour chercher fortune. Quoique mon
+père fût resté fier, il se laissa convaincre qu'il pouvait, sans
+déroger, s'associer dans un hôtel garni, l'hôtel de ----, où
+d'ailleurs il ne devait jamais paraître. Dans deux associés, il y a
+presque toujours un fripon, celui qui n'a pas d'argent. Au bout de
+deux ans, l'associé de mon père avait quatre-vingt mille francs et
+mon père avait des dettes. Vous voyez d'ici le désastre: mon père en
+mourut.
+
+«Ma mère, le dirai-je! était plus malheureuse encore que coupable,
+elle chercha à se consoler. Quand les femmes ne trompent pas, ce sont
+elles qui sont trompées. Ma mère était loyale, elle risqua sa vertu,
+elle donna ses derniers jours de beauté; on lui avait promis une
+fortune, elle croyait aux contrats du coeur, on ne lui donna qu'un
+éclat de rire. Elle courut toute désespérée se réfugier chez une de
+ses amies à Montmartre. Une femme déchue aussi, qui n'avait sauvé que
+des épaves. J'avais quatorze ans, vous voyez le tableau, vous voyez
+l'exemple. Pas une âme au monde qui veillât sur nous.
+
+«Nous vivions avec cette femme. Quel pain que celui-là! Des hommes
+venaient ça et là, je comprends à moitié, j'étais révoltée, ma mère se
+révolta elle-même, car elle ne voulait pas descendre jusque-là. Avec
+les derniers bijoux, on loua une chambre. Ma mère prit une aiguille
+et travailla héroïquement depuis le soleil levant jusqu'au soleil
+couchant, car la lumière achetée coûte trop cher.
+
+«J'allais concourir pour le Conservatoire, mais ma maîtresse de piano,
+une méchante femme, croyant que notre misère n'était pas vraie, voulut
+être payée et m'abandonna. C'était la dernière planche de salut. On
+nous avait fait quelque crédit en me croyant déjà une artiste: tout le
+monde se détourna.
+
+«Je me jetai dans les bras de ma mère et je pleurai longtemps.
+Ma mère pleura plus longtemps que moi. Je voyais ses belles larmes
+tomber sur d'affreux torchons qu'elle ourlait, car elle n'avait pas
+le droit de pleurer les bras croisés. Oh! les travaux forcés à
+perpétuité! on ne les connaît pas au bagne de Toulon: c'est au
+bagne de Paris qu'il faut les voir!
+
+«Je pris une aiguille moi-même et je travaillai avec ma mère. Total:
+trente sous par jour. Et pas une heure pour relever la tête, pas une
+heure, excepté le dimanche quand nous allions nous cacher derrière un
+pilier pour écouter la grand'messe à Notre-Dame-de-Lorette. C'était
+notre seul luxe. Je masquais les reprises de ma robe en me serrant
+contre ma mère. Bientôt il ne me fut plus possible de sortir ensemble:
+nous n'avions plus qu'une robe!
+
+«Je priais Dieu; mais si Dieu se montrait, où serait la vertu? Dieu
+est en nous, qui nous montre le bien et le mal; Dieu, c'est la
+conscience.
+
+«Je priais encore, je priais toujours; je ne pouvais croire alors à
+de pareilles épreuves. Il nous fallut souffrir la faim et le froid,
+toutes les misères, que dis-je, toutes les humiliations. Quand on
+parle de cela aux gens riches, ils ne comprennent pas; ils sont comme
+les voyageurs qui ne voient que les rives d'un pays et qui n'en
+devinent pas les déserts, les abîmes et les volcans.
+
+«Nous nous trompions ma mère et moi; nous reprenions encore sur nos
+lèvres, pour nous regarder, le sourire des meilleurs jours. Cette
+dernière expression de ma mère souriante dans sa douleur mortelle
+m'est restée dans l'âme; je la vois toujours ainsi, comme ces saintes
+femmes qui allaient au supplice avec une flamme divine dans les yeux,
+parce qu'elles marchaient pour la gloire de Dieu.
+
+«On m'a souvent parlé de la charité, je l'ai même vue en peinture,
+mais je vous jure que la charité ne s'est pas montrée une seule fois
+pendant notre misère. Je me trompe: une femme est venue un jour, qui
+avait de l'or dans la main et qui a parlé à ma mère; je ne comprenais
+pas bien et déjà je voulais embrasser cette femme,--une marchande à
+la toilette qui vendait plus de femmes que de robes,--mais je compris
+bientôt; elle venait proposer à ma mère de vendre mon coeur, de vendre
+mon âme.
+
+«Les pauvres esclaves qu'on vend en Orient ne donnent pas leur âme
+parce qu'elles ne connaissent pas leur âme, mais la femme chrétienne
+donne sa part de paradis le jour où elle vend son corps.
+
+«Vous devinez bien que ma mère mit cette odieuse créature à la porte,
+mais ce fut le dernier coup. Le soir même, quand ma mère se coucha
+plus tôt que de coutume, ce fut pour ne plus se relever. Je ne pouvais
+croire à la mort de ma mère; pendant plus de trois semaines ce fut une
+agonie, ce fut presque une agonie pour moi-même. J'ai veillé ma mère
+toutes les nuits; le jour, je tombais de fatigue et de chagrin sur le
+bord de son lit; le médecin ne vint que deux fois, quoiqu'il m'eût
+promis de venir souvent, mais ce n'était pas le médecin des pauvres.
+Quelques voisines me donnaient cinq minutes çà et là, mais j'étais
+presque toujours seule. Un matin ma mère sembla se ranimer: «Ah! si
+tu m'apportais des oranges et du raisin, il me semble que cela irait
+bien.» Je n'avais pas un sou, mais je mis mon chapeau et mon mantelet,
+je descendis en toute hâte et je courus chez cette abominable
+marchande à la toilette, car je savais où elle demeurait. C'était
+tout près, rue Fontaine-Saint-Georges. Avant d'arriver chez elle, je
+m'arrêtai devant une boutique de fruitier où je vis des oranges et des
+raisins. «Ah! pensai-je, comme ma mère sera heureuse!» Les raisins
+étaient magnifiques, quoiqu'on fût en janvier; on avait entr'ouvert
+une boîte où ils semblaient m'appeler par leur belle couleur dorée.
+
+«Enfin, me voilà chez la marchande à la toilette. Que vous dirai-je?
+Je ne venais pas pour faire des façons; le sacrifice était déjà
+consommé; j'avais demandé pardon à Dieu, je priais pour mon âme, mais
+j'apportais mon corps à toutes les souillures.
+
+«Ce qui m'a toujours surprise et révoltée, c'est qu'on trouve à toute
+heure un homme pour cet odieux sacrifice. Celui qui vint ce jour-là
+n'était pas, comme il arrive quelquefois, un vieillard qui se retourne
+vers la jeunesse, c'était un jeune homme qui cherchait des émotions,
+à peu près comme ces enfants cruels qui tuent une colombe à coups
+de canif. Cette horrible profanation d'une pauvre fille, qui tout à
+l'heure croyait à tout, et qui désormais ne croira plus à rien, s'est
+accomplie dans l'arrière-boutique de la marchande à la toilette. Je
+regardai ce jeune homme avec stupeur. Savez-vous quelle était sa
+volupté? C'étaient mes larmes, c'était mon effroi, c'étaient mes
+sanglots. Paris renferme des Héliogabales par milliers.»
+
+Ici Angèle s'interrompit. Parisis remarqua qu'elle ressentait encore
+toute l'horreur de cet attentat; elle avait pâli, la fièvre l'agitait,
+elle criait toujours vengeance.
+
+Elle se leva et fit quelques pas dans l'attitude d'une muse tragique.
+«Vous êtes belle ainsi, lui dit Octave.--Je vous demande pardon,
+dit-elle simplement; je me croyais seule tant j'étais retournée loin
+dans le passé.»
+
+Elle retomba dans un fauteuil et continua:
+
+«Ma mère eut ses raisins et ses oranges. Elle mangea une orange et une
+grappe de raisin, sans se douter du prix qu'elles me coûtaient. Puis,
+tout à coup, comme si l'idée lui en fût venue, elle rejeta ce qui
+restait et tomba dans le délire. La nuit même elle mourut.
+
+«J'avais encore cent quatre-vingts francs; cet argent ne me brûla
+pas longtemps les mains, ma mère ne fut pas enterrée dans la fosse
+commune, mais, hélas! son linceul n'en fut que plus souillé, puisqu'il
+était le prix de ma honte.
+
+«Vous devinez quel fut mon dégoût pour toutes choses, surtout quand,
+au convoi de ma mère, je ne vis venir que la marchande à la toilette.
+Et comme elle priait Dieu! c'était à croire que Dieu l'inspirait.
+
+«Quoique je fusse alors à deux pas de la mort, j'étais énergique.
+Je résolus de me venger. Dieu m'avait trop abandonnée pour que je
+n'abandonnasse pas Dieu. On m'a dit que vous étiez athée: eh bien!
+moi, quand je m'agenouillai sur la terre qui recouvrait ma mère, je
+ne pouvais pas prier. Je fus logique, puisque Dieu n'existait pas,
+puisque le monde n'était qu'un marché de dupes, puisque l'argent avait
+raison de tout, puisque la vertu n'était qu'une légende. Je levai la
+tête avec dédain, et d'un air railleur je dis à la marchande à la
+toilette: «Et maintenant que Dieu m'a pris ma mère et que vous m'avez
+pris mon âme, que me reste-t-il?--Je serai ta mère,» me dit-elle. Sur
+ce mot, je la quittai avec horreur.
+
+«Je ne rentrai même pas à la maison. J'eus encore un souvenir du ciel;
+je marchai d'un pas ferme vers le refuge Sainte-Anne, aux Filles
+repenties. Mais il n'y avait pas une place, pas un lit de paille! Je
+me décidai tout à fait à me venger d'une pareille société, où il n'y
+avait ni une place pour travailler, ni une place pour prier Dieu. Je
+pris une patente pour le vice légal.
+
+«Je me vengeai de moi sur moi-même. Je dis mon nom tout haut; je me
+trompe, je ne gardai que mon nom de baptême:--Angèle,--un nom bien
+fait pour une pareille mission, et je pris le nom de celui qui m'avait
+donné l'horreur de l'humanité en me donnant l'horreur de l'amour. Il
+se nommait M. de Marsillac; voilà pourquoi vous m'avez connue à Bade
+sous le nom de Mme de Marsillac.»
+
+Octave avait écouté silencieusement. Il pria Angèle de lui expliquer
+sa figure à Bade. «Comment! lui dit-elle, vous n'avez pas compris?
+Vous m'avez vue à Bade sous ma figure toute naturelle. Trois fois en
+trois ans, je me suis donnée un mois pour respirer un peu d'air vif
+dans la vie. La première année, je suis allée aux bains d'Ostende; la
+seconde année, aux Pyrénées; la troisième année, à Bade. Je devenais
+alors, pendant tout un mois, une honnête femme dans le sens le plus
+rigoureux du mot; aussi ne fût-ce pas un jeu que je jouai avec vous
+à Bade. Si vous n'aviez éveillé en moi un vif sentiment,--l'avoue-
+rai-je,--c'était l'amour qui me surprenait pour la première fois,
+--l'amour sur le fumier de mon corps,--j'eusse résisté stoïquement.
+Vous avez vu le lendemain comme je me suis enfuie honteuse de ma
+défaite, parce que je m'étais juré à moi-même de ne pas souiller mes
+vacances.--Etrange femme que vous faites! murmura le duc de Parisis.
+Savez-vous que vous êtes admirable dans vos déchéances comme dans vos
+rappels de vertu!--Je ne suis pas admirable: j'ai le courage de ma
+situation et j'ai le courage de mon coeur. Ce qui me soutient quand
+je me souille, c'est l'idée de la vengeance; ce qui me relève devant
+moi-même, c'est qu'au milieu de ces infamies, j'ai gardé mon âme fière.
+Vous avez lu _Rolla_?--Si j'ai lu _Rolla_! je le sais par coeur.--Eh
+bien! il y a beaucoup de vers qui entrent dans ma vie comme des flèches
+d'or. Vous dirai-je qu'une nuit Monjoyeux faillit en finir avec moi
+comme le héros d'Alfred de Musset, mais je voulus mourir aussi; ce fut
+ce qui le sauva, parce qu'il trouva cela mélodramatique de mourir à
+deux. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que je n'ai été pour lui
+qu'une étude et un modèle. Même avant qu'il ne me prît pour jouer son
+grand jeu, j'étais allée poser dans son atelier; il me trouva fort
+belle, mais l'admiration de l'artiste ne fut point altérée par l'amour
+du voluptueux. Il m'avait vue souvent dans le salon--de conversation
+--avec les autres femmes, sans aller plus loin. Une seule fois, il
+monta dans ma chambre, je lui avais, malgré moi, ouvert mon coeur;
+ce soir-là il était désespéré, il voulait mourir, il voulait me
+prendre pour le marbre de son tombeau, mais, comme je vous l'ai déjà
+dit, je voulus mourir aussi, voilà pourquoi il ne mourut pas. Six mois
+après, il revint et me dit à l'oreille: «Tu te venges ici de l'humanité,
+moi aussi je veux me venger; veux-tu jouer un grand rôle?»
+
+Vous savez le reste, je ne voulais pas éternellement m'acclimater dans
+ce bourbier; quoi que je pusse faire, je ne risquais pas de tomber
+beaucoup plus bas: je me sentais une vive sympathie pour Monjoyeux, je
+jurai d'être à lui comme une esclave qu'il aurait achetée. Je fus donc
+pour tout le monde, excepté pour lui, Mme Monjoyeux.
+
+
+
+
+XIX
+
+LE THÉ DE MADAME VÉNUS
+
+
+Angèle pencha la tête: «Ou plutôt, reprit-elle, je fus pour tout le
+monde Mme Tout-le-Monde--Mme Vénus, comme disait Monjoyeux.--Ainsi,
+dit M. de Parisis, vous avez pris votre rôle au sérieux.--Oui, certes,
+ce n'était pas un simulacre. Jamais Danaé n'a vu tomber de pareilles
+pluies d'or. Monjoyeux, dans son jeu railleur, terrible, insensé, me
+jetait dans les bras de quiconque avait les mains pleines d'or, de
+diamants et de croix. Je ne pouvais pas trouver étrange de faire
+des façons pour une poignée d'or, moi qui n'en faisais pas pour une
+poignée d'argent.--Je vous avoue que je ne croyais pas qu'au delà des
+fortifications, la femme, quelque belle qu'elle fût, pût trouver le
+chemin de Corinthe.--Mon cher duc, vous êtes dans les vieilles idées.
+Paris n'a plus comme vous que des sceptiques qui n'ont que des
+passions de vingt-quatre heures--et encore si la nuit dure
+vingt-quatre heures. Il faut courir, je ne dirai pas les provinces,
+mais les capitales étrangères, pour trouver des paladins sérieux,
+de ceux-là qui vous mettent aux oreilles, sur la poitrine, les perles
+et les diamants des reines de l'ancien régime.--En un mot, des hommes
+de l'âge d'or.--Oui! riez d'eux, parce que vous n'avez ni assez
+d'argent, ni assez d'amour pour les imiter; mais ce sont de vrais
+hommes, ceux-là. Au lieu d'attacher leur nom aux biens de ce monde,
+ils attachent leurs biens à la beauté d'une femme. Croyez-vous donc
+qu'une femme ne soit pas un joli coffre-fort? Ne raillons personne.
+Tout le monde a tort et tout le inonde a raison.»
+
+Parisis rappela que c'était son principe. Angèle continua: «Vous vous
+imaginez peut-être que je vais quitter cette maison comme a fait
+Monjoyeux, laissant la clef sur la porte et en emportant une
+cigarette? Nenni! nenni! mon cher. Je veux me relever de mes
+humiliations de ce soir; non pas par la vertu qui ne veut pas de moi,
+mais par la fortune qui ne fait fi de personne. Vous me verrez au
+Bois ces jours-ci dans une daumont qui fera du bruit, par ses quatre
+chevaux, aux quatre coins du monde. Les journaux diront tant de mal de
+moi que je deviendrai célèbre avant la fin de la saison. Et alors nul
+ne sera digne, parmi les plus dédaigneux, de dénouer la ceinture de
+Mme Vénus.--Excepté moi!--Vous, vous ne comptez pas, parce que vous
+comptez trop. Or, puisque je suis chez moi, voulez-vous prendre du
+thé?»
+
+Angèle sonna. Un domestique se présenta à moitié endormi; mais elle
+lui donna l'ordre de servir le thé avec un air de souveraine grandeur
+qui le réveilla subitement. Il comprit qu'elle était la maîtresse de
+la maison.
+
+Octave se rappela le thé de Mme d'Antraygues quand le domestique
+apporta un service de Saxe. Mme Vénus avait profané ses lèvres dans la
+porcelaine de toutes les nations, dans le vieux Japon, comme dans le
+vieux Chine, dans le vieux Sèvres, comme dans le vieux Saxe, jusque
+dans la faïence hollandaise et dans la majolique italienne. Quoique
+Octave trouvât quelque peu ridicule de dédaigner la bouche qui a bu,
+quand on ne dédaigne pas la coupe où on a bu, tout en se souvenant de
+Mme de Marsillac, il était encore assez délicat pour ne pas chanter
+avec Mme de Monjoyeux la ballade du _Roi de Thulé_.
+
+Il ne jeta donc pas, ce soir-là, sa coupe à la mer. «Adieu, dit-il
+à Angèle, la force des choses nous rejettera en face l'un de
+l'autre.--Adieu, dit-elle tristement, ce jour-là je vous dirai mon
+secret, car j'en ai encore un à vous dire.»
+
+Tout le monde parla bientôt du luxe, des chevaux, des cheveux et des
+amants de Mme Vénus.
+
+
+
+
+XX
+
+LE SOUPER DU COMMANDEUR
+
+
+Octave était de ce célèbre dîner des athées, qui a soulevé
+l'indignation des journaux religieux, comme si les nuages étaient
+cloués au ciel. On sait que le dîner des athées, qui se donnait les
+samedis à la Maison d'Or du pays latin, fut illustré par quelques
+figures fort à la mode aujourd'hui, et qui seront encore célèbres
+demain.
+
+Un soir que Parisis allait dîner à la Maison d'Or du pays latin, au
+célèbre cénacle des athées, il arriva bras dessus bras dessous avec un
+historien qui a écrit l'histoire de Dieu parce qu'il ne croit pas à
+Dieu.
+
+Comme il allait entrer, il vit arriver avec fracas une dame à la
+mode dans une demi-daumont, ce qui était un spectacle pour tout le
+quartier. Il reconnut bientôt Mme Vénus, car elle n'avait plus d'autre
+nom. Elle en était à son quatrième baptême. Ce devait être le dernier.
+
+Elle donna la main à Octave en descendant de voiture: «Ah! que je suis
+heureuse de vous voir! lui dit-elle avec une véritable expansion. Il
+me semble qu'il y a un siècle que je ne vous ai vu, il me semble que
+je serai un siècle sans vous voir.--Vous êtes en bonne fortune, ma
+chère?--Oui. Je suis attendue là-haut par Ali-Baba. Pendant que vous
+allez dîner comme des Parpaillots, nous dînerons comme des Turcs.
+Saluez mon amie, qui est une turquoise.»
+
+Disant ces mots, et pendant que Parisis essayait une plaisanterie du
+sérail à la dame, Angèle tourna la tête avec inquiétude, comme si elle
+eût peur d'être suivie. «Je ne vous cache pas, dit-elle en dépassant
+Octave, que j'ai M. Othello, mon dernier amant, à mes trousses.»
+Puis, se retournant vers Parisis, elle lui dit à l'oreille: «Quand
+m'offrirez-vous du thé chez vous? Voilà mon vrai festin! Ce jour-là je
+vous dirai mon secret.»
+
+Octave serra la main d'Angèle et rejoignit ses amis.
+
+On se mit à table: un convive renversa une salière. Grand émoi dans
+tout le cénacle! Pas un qui ne prît du sel et ne le jetât derrière lui
+pour apaiser les dieux irrités. On se regarda, comme si on dût
+trouver Judas autour de la table. «Saluons! dit un savant,--un des
+quarante,--la philosophie préside ici.»
+
+La philosophie, c'était un bas-bleu, un bas-bleu par excellence qui a
+étudié les passions dans son coeur, et qui sait bien comment tombe une
+femme. C'est une plume d'or qui dit que la parole est d'argent: voilà
+pourquoi elle ne parle pas à table.
+
+A cet instant, un convive attardé ouvrit la porte. Ce fut un bien plus
+grand émoi, quand on aperçut un treizième convive.
+
+Le treizième convive s'avança pour se mettre à table; mais tout le
+monde se leva avec épouvante et prit son chapeau. Le dernier venu, qui
+avait son chapeau à la main, s'éclipsa pour ne pas appeler sur lui
+même la vengeance des dieux.
+
+On dîna gaiement jusqu'à la première entrée. Un journaliste, versant à
+boire à son voisin, cassa une coupe à vin de Champagne: on faillit se
+signer. «C'est un jour néfaste, s'écria un ancien; casser un verre
+dans lequel on n'a pas encore bu!--Comment donc, s'écria un moderne,
+c'est de bon augure: rappelez-vous le festin de Faliero.--Par le doge!
+dit un poète chevelu, oeil d'aigle et de colombe, voilà deux couteaux
+en croix! Est-ce contre nous que le poignard s'aiguise?»
+
+Un historien critique néo-grec qui a passé par Venise, ciseau de
+Praxitèle, palette de Titien, s'écria: «Serons-nous toujours asservis
+à ces enfantillages? Ne sommes-nous pas sous le portique?--Voyons, dit
+un éclectique qui voulait marier Dieu et le diable, l'âme et le néant,
+ne soyons pas si absolus; n'oublions pas que plus d'un d'entre nous
+cache sous son sein une médaille de la Vierge.--Ou la croix de sa
+mère, dit un romancier à deux figures.--N'oublions pas, reprit
+l'éclectique, que plus d'un de nous, en rentrant ce soir, saluera chez
+lui quelque belle madone veillant sur un berceau, ou quelque doux
+portrait de mère partie pour le ciel.--Question d'art, dit l'historien
+critique.--Mais l'art, qu'est-ce autre chose que l'expression de la
+grandeur humaine s'élevant jusqu'à la grandeur divine?--Tu parles
+trop bien, bipède saugrenu, reprit le Mérovingien. Tu vas devenir
+charentonesque, si tu te fais si majestueux. A quoi bon convaincre ces
+Philistins?»
+
+A propos d'art, on parla poésie, peinture et musique. Comme il est
+convenu que deux musiciens sur quatre ont le mauvais oeil, presque
+tous les convives conjurèrent les jettatores chimériques en faisant la
+fourche de Satan avec leurs doigts. Une superstition de plus!
+
+Et pourtant il y avait là de véritables grands esprits, qui sont
+l'honneur des dernières années dans la poésie, dans l'histoire, dans
+l'art et dans la science. Ils croyaient honorer l'intelligence
+en arrachant d'une main hardie la dernière herbe des préjugés.
+Quelques-uns se disaient athées, mais nul ne l'était; nier Dieu, c'est
+déjà le reconnaître; s'il n'existait pas, il ne serait pas nié.
+
+Un second philosophe parla ainsi: «Dieu a voulu déjouer la logique
+humaine: comme nous n'entrons jamais dans la coulisse du théâtre où
+il joue son grand rôle, nous n'avons pas le secret de la comédie.
+Par exemple: comment Dieu, qui doit être le bon Dieu, a-t-il pu nous
+condamner à l'origine, dans la figure d'Adam et d'Ève? Puisqu'il était
+Dieu, c'est-à-dire l'universel et l'infini, il savait que la femme
+pécherait et entraînerait l'homme dans sa chute; c'était donc un jeu
+cruel. Quel, est le père de famille qui voudrait condamner d'avance
+toute sa lignée?--Dieu n'a voulu la chute que pour la rédemption, dit
+le bas-bleu.--A moins, dit un sénateur, que Dieu ne sache pas mieux
+que nous l'histoire du lendemain, entraîné lui-même dans le tourbillon
+des mondes qu'il a créés, mais qu'il ne domine pas, comme un père
+de famille qui devient bientôt l'esclave de ses enfants.--Un Dieu
+aveugle! Il est bien plus simple de dire que Dieu n'existe pas.--Si
+Dieu n'existait pas, nous n'aurions pas l'idée de Dieu.--Tais-toi, tu
+n'est qu'un orgueilleux; tu as fréquenté les poètes classiques; tu
+trouves que ce n'est pas assez de descendre des croisées, tu veux
+descendre de plus haut.--Alors Dieu ne serait qu'une question de livre
+héraldique, un soleil d'or sur champ d'azur.»
+
+Le sénateur voulut être profond: «Crois-moi, puisque le monde est
+éternel, c'est qu'il n'a pas eu de commencement. Que serait venu faire
+Dieu?--Et le chaos.--Es-tu bien sûr que le chaos ne soit pas encore
+le chaos, et qu'il ne sera pas toujours le chaos? Dieu, c'est la vie
+universelle, c'est le pain et le vin du cénacle, le pain et le vin du
+cénacle matériel. Nous avons tous notre part de divinité passagère,
+comme les vagues de l'Océan ont leur part de soleil.--Il n'est pas
+plus difficile de croire à la Trinité.--La Trinité! c'est le Vrai,
+le Bien et le Beau, trois figures en une seule, ou une figure à trois
+faces. Les philosophes de l'antiquité ne disaient-ils pas que ces
+trois grandes vertus, qui ne vivaient que dans l'âme des hommes,
+étaient supérieures à tous les dieux?--A tous les dieux fainéants de
+l'Olympe, puisque le Vrai, le Beau, le Bien inspiraient des idées, des
+oeuvres, des actions,--Voilà les trois types de l'humanité, voilà les
+trois dieux, les trois dieux éternels.--Ce sont les dieux de notre
+âme; mais les dieux de notre corps?--Ce sont les trois dieux de la
+nature: l'air, le feu, l'eau.--Et que faites-vous de la terre?--C'est
+l'homme qui est la terre, berceau et tombeau de la vie universelle.»
+
+Chacun bâtissait sur la nappe son petit château de cartes
+philosophique. Parisis prit ainsi la parole:
+
+«Pour moi, la force n'est pas sur les choses, mais dans les choses.
+Rien de ce qui se fait sur la terre n'est l'oeuvre du ciel. Héraclite
+avait raison: l'univers n'a été créé ni par les dieux ni par les
+hommes; il a été et sera toujours un feu vivant qui se ranime et
+s'éteint pour se ranimer encore. Mais Héraclite était timide dans ses
+idées, car il fait apparaître Jupiter, quand il dit que la comédie du
+monde est un jeu que Jupiter joue avec lui-même. Moi, je ne reconnais
+de Dieu que dans l'imagination des poètes et des femmes. Ce ne sont
+pas les dieux qui ont créé l'homme à leur image, mais ce sont les
+hommes qui ont créé Dieu à leur image. Ou plutôt ce sont les hommes
+qui sont les dieux, puisqu'ils ont la puissance créatrice, matérielle
+et immatérielle, le réel et l'idéal. Corneille a créé Mlle Corneille
+et Chimène; Molière a fait Mlle Molière et Célimène. Quelle folie de
+vouloir qu'un Dieu se cache dans la coulisse pour faire mouvoir les
+polichinelles et les poupées de la scène du monde! De même que nous
+respirons pour notre corps l'air vivifiant, notre front allume sa
+pensée dans un rayonnement invisible comme l'air, mais qui est la
+source de feu de toute pensée. Il y a la lumière pour l'esprit
+comme il y a la lumière pour les yeux. Tout homme est un monument
+d'architecture, l'oeuvre la plus réussie de ce grand architecte qui
+s'appelle la Nature. Et ma comparaison n'est pas un jeu de rhétorique.
+Oui, l'homme n'est autre chose qu'une maison plus ou moins ouverte à
+la lumière qui passe; si les fenêtres sont basses, si l'architecture a
+dominé, si elle est ombragée par des montagnes ou des arbres, elle est
+sombre, on y respire mal; c'est l'antre des visions nocturnes; si,
+au contraire, elle est bâtie sur la montagne, dans le style grec, la
+lumière y vient toute rayonnante; c'est la lumière de l'intelligence
+et de la vérité. Il faut donc que les fenêtres de l'homme soient bien
+ouvertes sur la lumière de l'esprit, cette auréole de tout front qui
+pense. Tous les grands hommes ont vu par de grandes fenêtres.»
+
+Octave saisit une coupe: «Messieurs, ne laissons pas tomber la maison
+en ruines.»
+
+Il but et ajouta gaiement: «Quand ma maison tombera en ruines, tout
+sera dit et tout sera fini. La lumière qui est mon intelligence ne
+mourra pas, parce que rien ne meurt, mais elle éclairera une
+autre maison mortelle qui ne s'appellera plus Octave de Parisis.
+Rappelez-vous ce qu'a dit le grand Shakspeare: «César changé en
+argile, lui qui faisait trembler le monde, «servira à boucher le trou
+d'un mur pour repousser le vent.» Et aujourd'hui, messieurs, cette
+lumière qui s'appelait César, qui sait si elle ne s'éteint pas dans
+un idiot, parce que les fenêtres de son cerveau auront été manquées?
+Pauvres hommes que nous sommes, nous nous croyons des phénix: il n'y
+a qu'un phénix, c'est la terre toujours renaissante. Que si on veut à
+tout prix une part d'immortalité, qu'on la prenne là.» Un voisin de
+Parisis se récria: «Voilà comme pense Don Juan Parisis!--Croit-on,
+reprit Octave, que saint Bernard, à force de flagellation, ce qui
+était un sacrilège à la nature, soit parvenu à mieux penser que moi
+parce qu'il comprimait ses passions pour faire dominer l'esprit pur;
+n'aurait-il pas été un plus grand homme s'il se fût jeté dans les bras
+d'Héloïse? C'eût été plus éloquent que de lui parler latin.»
+
+Et après avoir ainsi creusé l'abîme du néant, sans qu'aucun des
+convives voulût y tomber, mais tout simplement comme un simple défi à
+la Don Juan,--quand on sait que le Commandeur ne viendra pas,--tous se
+levèrent pour partir, prenant en pitié ces pauvres bourgeois qu'ils
+allaient rencontrer dans la rue, emmaillotés toujours dans les langes
+de la religion.
+
+Voilà que tout à coup la porte s'ouvre! Une femme apparaît, toute
+blanche et toute sanglante! Elle pousse un cri et vient tomber à la
+renverse sur cette table encore tout égayée des plus beaux paradoxes.
+
+
+
+
+XXI
+
+CI GIT MADAME VÉNUS
+
+
+Ce fut comme un coup de foudre.
+
+Tout le monde se pencha pour voir cette femme. Tout le monde reconnut
+qu'elle était belle, même dans les sanglots, même dans le sang, même
+dans les tortures de l'agonie.
+
+Octave s'était précipité: il avait reconnu Mme Monjoyeux. «Angèle!»
+dit-il en lui prenant la main.
+
+La pauvre femme se tordait dans sa douleur, mais elle était toute à
+son salut. «Donnez-moi un crucifix!» s'écria-t-elle.
+
+Le premier philosophe fit le signe de la croix sur le front de la
+courtisane. «Monsieur de Parisis! murmura-t-elle d'une voix déjà
+perdue. Je meurs ... Un lâche vient de m'assassiner ... Je vous savais
+là ... Je viens vous demander une prière....»
+
+Octave, tout en voulant la secourir, se tourna vers ses amis. «Eh
+bien! messieurs, dit-il d'un air quelque peu solennel, qui va prier
+pour cette femme?»
+
+Nul ne songea à rire. Octave ne riait pas non plus.
+
+Une seconde femme entra. C'était l'amie de Mme Vénus, qui dînaît avec
+elle dans le cabinet voisin, et qui raconta l'histoire en quelques
+mots.
+
+Angèle avait été surprise par un amant dédaigné, qui, sur son refus de
+le suivre, l'avait frappée d'un coup de poignard. Et il avait frappé
+juste.
+
+Angèle tournait ses yeux mourants vers Octave avec un vrai sentiment
+d'amour. «Elle parlait sans cesse de vous, monsieur de Parisis, reprit
+sa compagne; elle avait dit qu'elle vous reverrait avant de partir.»
+
+Et avec une triste expression, cette femme continua: «Elle vous revoit
+avant de partir.»
+
+Tout le monde écoutait, tout le monde était pris par l'émotion la plus
+vive. On eût dit les douze apôtres penchés respectueusement vers la
+Madeleine.
+
+Angèle n'avait plus que le souffle. Elle essaya de soulever la tête,
+elle murmura ces mots: «Octave ... je meurs ... J'ai bravé Dieu, Dieu
+m'a punie ... Priez Dieu pour moi!--Et ce secret que vous ne m'avez
+pas dit?--Ce secret: je vous aimais!»
+
+Angèle venait d'expirer sur ce mot. Octave la regarda doucement, lui
+qui raillait toujours. «Pauvre femme!» dit-il en posant un baiser sur
+le front de la morte.
+
+Et se tournant vers ses camarades d'athéisme: «Messieurs, leur dit-il,
+il y a pourtant une heure où l'on croit à Dieu, c'est quand on voit la
+mort purifier la vie. Cette femme que vous voyez là était une femme
+galante, si galante qu'on l'a surnommée Mme Tout-le-Monde et Mme
+Vénus: eh bien! cette blancheur qui se répand sur elle, n'est-ce pas
+l'aurore de sa rédemption?»
+
+Un des douze apôtres s'écria: «CI-GIT MADAME VÉNUS! que les dieux lui
+ouvrent le ciel!»
+
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+LA DAME DE COEUR
+
+
+ * * * * *
+
+
+I
+
+DEUX LARMES DE GENEVIÈVE
+
+
+Le duc de Parisis avait entrevu Mlle de La Chastaigneraye dans
+l'avenue de la Muette, marquant son joli pied sur la neige. Depuis ce
+temps, un homme nouveau naissait en lui à son insu qui menaçait de
+détruire l'ancien. Cette vie à tous les vents était désormais dominée
+par une pensée. Jusque-là, à tous les horizons qui l'appelaient, il
+voyait des femmes, mais un plus pur horizon attirait surtout son âme:
+l'horizon où rayonnait doucement cette adorable figure de jeune fille
+dans la virginité des vingt ans. C'était pour la lumière sacrée le
+rêve lumineux de l'avenir, l'arc-en-ciel de bon augure sur l'orage qui
+l'enveloppait encore dans ses nuées et ses éclairs.
+
+Octave avait beau vouloir s'affermir dans son athéisme par l'intimité
+de quelques stoïciens antiques et par la science de quelques docteurs
+modernes, il pressentait l'inconnu et l'invisible devant la belle et
+chaste figure de Geneviève, comme si la nature aveugle n'avait pu
+faire un pareil chef-d'oeuvre avec les mains du hasard.
+
+Mlle de La Chastaigneraye parlait donc à son esprit comme à son coeur,
+mais elle parlait surtout à son coeur: elle lui rappelait sa mère,
+quoiqu'elle ne lui ressemblât pas, mais parce qu'il y a des airs de
+tête qui évoquent toute une légion de figures poétiques. Combien de
+sphères distinctes dans ce inonde où tout se touche! C'est comme le
+paradis du Dante.
+
+Ceux qui nient la force de l'âme n'ont donc pas étudié toute son
+action divine? La prescience sera toujours plus forte que la science,
+parce qu'elle voit de haut et de loin. Ce n'est pas le souvenir de
+l'image corporelle qui s'impose, c'est l'âme elle-même qui, pour les
+yeux d'une autre âme, a revêtu la forme visible. Octave avait beau
+s'éloigner de Geneviève, se perdre dans ce Paris bruyant, où l'on
+oublie plus vite qu'en faisant le tour du monde, il voyait partout
+cette fière et charmante image, parce qu'elle avait pris possession de
+son âme. Il fût retourné au Pérou ou en Chine sans qu'elle restât en
+chemin. Elle s'imposait avec la douceur qui pénètre, elle dominait par
+la grâce; c'était la soeur, c'était l'amante, c'était la conscience.
+Cet homme, qui ne voulait pas croire à Dieu, n'osait nier les anges,
+tant il sentait la présence réelle de l'ange gardien dans Mlle de La
+Chastaigneraye.
+
+Octave souffrait de ne pas voir Geneviève; il vivait toujours dans
+le même tourbillon, mais il ne se passait pas de jour qu'il ne se
+retournât vers Champauvert et qu'il ne demandât à son âme si elle ne
+voyait rien venir.
+
+Il se fût peut-être décidé à retourner à Parisis pour être plus près
+d'elle, pour la voir, ou même pour l'entrevoir.
+
+Il n'avait jamais eu bien peur pour lui-même de la légende des
+Parisis, et il disait volontiers: «Que m'importe! si j'avais seulement
+une année de bonheur!» Mais il se prenait à redouter pour Geneviève la
+terrible légende:
+
+ L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
+ L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!
+
+Cependant il était décidé à partir, quand, un matin, il reçut ce
+billet de la marquise de Fontaneilles:
+
+ «Monsieur le duc de Parisis a, je n'en doute pas, oublié le numéro
+ de mon hôtel, je crois même qu'il a oublié ma figure, car, hier,
+ je l'ai vu conduisant son mailcoach à peu près comme Apollon
+ conduit le char du soleil: Dieu me garde! j'ai souri, et il ne m'a
+ pas saluée, lui qui salue tout le monde comme un empereur.
+
+ «Si je dis à M. le duc de Parisis qu'il me trouvera demain au
+ retour du Bois, daignera-t-il descendre de l'Olympe pour me serrer
+ la main?
+
+ «MARQUISE DE FONTANEILLES.»
+
+Est-ce une embûche? se demanda Octave. Est-ce un pas fait vers moi?
+Raille-t-elle pour se cacher son coeur ou raille-t-elle pour se
+moquer? Qui sait? Depuis que je ne la connais plus, elle veut
+peut-être faire ma connaissance.
+
+Il se rappela ses tentatives galantes échouant devant les hautaines
+coquetteries de la marquise; il n'avait pas de rancune; il alla le
+lendemain, vers six heures, à l'hôtel de Fontaneilles, espérant que la
+première heure de la revanche avait sonné et qu'il allait recommencer
+son jeu savant pour vaincre la dame de Trèfle. Il comptait sans la
+Dame de Coeur.
+
+Quand il dit son nom au valet de chambre, il fut frappé d'un
+pressentiment. Je ne sais quoi de triste traversa son âme. «Monsieur
+le duc est attendu dans le petit salon,» lui dit le domestique. Comme
+Octave dépassait la porte, il vit venir à lui une femme très émue et
+très pâle.
+
+Cette femme était Mlle de La Chastaigneraye. Il lui prit les mains
+pour l'embrasser, mais il vit des larmes dans ses beaux yeux: «Des
+larmes! Geneviève. Des larmes, vous qui ne pleurez jamais?--Octave,
+vous rappelez-vous la légende des Parisis:
+
+ L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
+ L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!
+
+Mlle de La Chastaigneraye avait la pudeur des larmes, elle gardait
+avec fierté le secret de son coeur. Elle n'avait pas ces lâchetés des
+profanes amours qui vont s'humiliant jusqu'à l'esclavage. Sa dignité
+lui était trop chère pour qu'elle courbât la tête sous la passion,
+quelque ardente que fût sa passion.
+
+Voilà ce qu'elle se disait; mais quand arriva Octave, qu'elle
+n'attendait pas sitôt, il la surprit dans ses larmes, elle qui ne
+pleurait pas. C'étaient les larmes du sacrifice.
+
+Elle venait apporter son amour, son coeur, sa vie, pour les immoler.
+Tous les rêves d'or de ses nuits sans sommeil, toutes les illusions
+parsemant les horizons de Champauvert, comme de blanches colombes qui
+se fuient et se cherchent, il fallait leur dire adieu.
+
+Geneviève n'était pas de celles qui se consolent de l'amour dans
+l'amour. Elle ne croyait pas que l'âme pût contenir deux images
+aimées, celle qu'on ne veut plus aimer et celle qu'on veut aimer. Elle
+aurait eu horreur d'elle-même si elle eût songé un instant à profaner
+ce qui avait été la religion de son coeur. Elle croyait que Dieu fait
+une âme pour une âme et que Dieu seul console les âmes dépareillées.
+
+Aussi le jour où Mlle de La Chastaigneraye résolut de ne plus aimer
+M. de Parisis, elle se tourna vers le ciel. Quiconque aurait vu cette
+jeune fille tomber agenouillée, appuyant saintement sur son coeur un
+crucifix d'ivoire, eût été touché de sa douleur et de sa résignation.
+Elle fermait la porte, d'une main stoïque ou plutôt d'une main
+chrétienne, à toutes les joies de la vie. Il ne lui fallait pas,
+comme à tant d'autres, la cellule d'un couvent pour s'isoler dans le
+silence, dans la mort, dans Dieu. Elle avait l'héroïque volonté des
+grandes âmes; le monde avait beau lui montrer toutes les tentations,
+elle pouvait descendre la montagne en bravant Satan.
+
+Les esprits forts, les sceptiques, les athées, sont sans doute des
+âmes d'élite qui s'élèvent toujours au-dessus des passions humaines,
+puisqu'ils rient si gaiement des consolations divines; la terre n'a
+que des joies pour leur orgueil, puisqu'ils ne veulent jamais regarder
+le ciel. Pas un de ceux-là, pourtant, n'eût assisté au sacrifice de
+Geneviève sans être atteint par l'émotion de cette âme, qu'ils jugent
+mortelle, mais qui brave leur condamnation.
+
+Mlle de La Chastaigneraye voulut d'abord cacher ses larmes: «Non!
+pensa-t-elle, mes larmes lui diront combien je l'aime.»
+
+Octave avait pris les deux mains de sa cousine pour l'embrasser.
+Il mouilla ses lèvres à ces belles larmes. «Geneviève! ma chère
+Geneviève! vous pleurez?--Non, répondit-elle en essayant un sourire,
+il n'y a que les enfants qui pleurent. Ces larmes que je voulais vous
+cacher, ont jailli de mon coeur malgré moi; montrer des larmes, ce
+n'est pas toujours pleurer.»
+
+Geneviève s'était remise sur le canapé; Octave s'assit devant elle,
+gardant toujours ses mains dans les siennes. «Je vous en prie,
+Geneviève, dites-moi votre chagrin!»
+
+Mlle de La Chastaigneraye regarda le duc de Parisis avec une tendresse
+irrêvable. «Mon chagrin, Octave! c'est que je vous aimais et que je ne
+vous aime plus.»
+
+Elle avait dit ces mots doucement et lentement avec une expression
+pénétrante. Octave fut ému dans toute son âme. Il leva les deux mains
+de Geneviève à ses lèvres et les baisa avec passion. «Geneviève, si
+vous m'aviez aimé, vous m'aimeriez toujours.--Est-ce bien vous qui
+dites cela? vous qui faites de l'amour une partie de plaisir ou une
+partie de campagne.--Geneviève, vous ne me connaissez pas. Je vous
+aime, je vous ai toujours aimée, je n'ai aimé que vous et je n'aimerai
+jamais que vous.»
+
+Geneviève regardait Octave comme si elle entendait parler hébreu. Il
+continua: «Comment n'avez-vous pas compris, que, dans les prodigalités
+de la vie, on peut tout jeter par la fenêtre, hormis son coeur? Je
+suis indigne de vous, je le sais; j'ai traversé toutes les passions de
+la jeunesse sans garder les vertus de l'orgueil; mais, depuis que je
+vous ai vue, j'ai senti que je n'avais jamais donné mon coeur.»
+
+La jeune fille souriait tristement. Il compara l'amour au soleil: tout
+feu et toute lumière. «C'est vous, lui dit-il, qui m'avez donné le feu
+et la lumière. Jusqu'à vous, j'étais le voyageur des contes arabes,
+qui ne se réveille jamais que la nuit et qui ne connaît que les
+lointaines clartés des étoiles. Toutes ces femmes qui ont passé dans
+ma vie, étaient comme des étoiles perdues, à des millions de lieues
+de mon coeur.--Vaine éloquence, dit Geneviève; ne me comparez pas au
+soleil, car vous ne verrez plus mes rayons. Je viens tristement vous
+dire adieu et vous apprendre une grande nouvelle.»
+
+Octave, qui maîtrisait ses émotions comme le cavalier qui d'un seul
+mot arrête soudainement son cheval, se laissa emporter cette fois.
+«Une grande nouvelle, vous m'effrayez!»
+
+Il ne riait pas. Il pressentit que sa cousine allait lui annoncer
+son mariage avec quelque prince français ou étranger. La douleur le
+saisit. Depuis un an, Geneviève était le rivage, l'horizon, le rêve de
+son âme. Tout à la tempête, tout à l'orage, tout à l'inquiétude,
+il aspirait à cet idéal. Supprimer de sa vie l'image de Geneviève,
+c'était supprimer son coeur. Il écoutait silencieusement, comme si sa
+destinée eût parlé par la bouche sibyllique de Geneviève. «Mon cousin,
+reprit Mlle de La Chastaigneraye, j'ai l'honneur de vous faire part du
+mariage de M. le duc Jean-Octave de Parisis....»
+
+Octave respira; Geneviève s'était interrompue, il s'imagina qu'elle
+n'osait prononcer son nom, ce doux nom de Geneviève. Il la savait si
+étrange, qu'il ne devait pas s'étonner de cette manière originale de
+lui annoncer leur mariage.
+
+Il se sentait bien heureux et l'avenir lui rouvrait sa porte d'or.
+
+Il voulut reprendre une des mains de Geneviève, mais-elle dégagea sa
+main tout en relevant la tête avec sa fierté accoutumée. «Mon cousin,
+reprit-elle, d'une voix plus ferme et plus brève, j'ai l'honneur de
+vous faire part du mariage de M. Jean-Octave, duc de Parisis, avec
+Mlle Violette de Pernan-Parisis.»
+
+
+
+
+II
+
+LA FOLIE DE LA RAISON
+
+
+Octave regarda Geneviève comme pour lui demander si c'était une
+gageure. Elle comprit sa pensée à son expression. «Mon cousin, lui
+dit-elle gravement, je vous parle ainsi parce que Violette est ma
+cousine et qu'elle est digne d'être ma soeur. Ne l'accusez pas, ou je
+me lève et je ne vous revois plus. Vous avez fait tout le mal, c'est
+à vous à le réparer. Vous allez me dire que le mal est irréparable,
+parce que Violette a eu d'autres amants; ce serait un mensonge, je
+sais Violette par coeur, je l'ai vue dans sa prison, elle s'est
+confessée à moi mot à mot; elle a trompé tout le monde pour ne pas
+vous tromper; c'était un jeu cruel où elle s'est blessée presque
+mortellement. Elle voulait se venger de votre dédain; elle ne s'est
+vengée que sur elle-même. Mais comme c'était un grand coeur, elle
+s'est préservée. L'opinion publique l'a condamnée, mais Violette a
+gardé le droit de s'absoudre.--C'est elle qui vous a dit cela? murmura
+le duc de Parisis.»
+
+A ces mots, Mlle de La Chastaigneraye se leva rapide, blessée,
+indignée. «Quoi! c'est vous, monsieur de Parisis, qui doutez de la
+vertu de Violette?--Eh bien! je vous crois, dit Octave en l'arrêtant,
+mais je serai seul à vous croire.--Non, la vérité finit toujours par
+être la vérité. Qui donc osera nier la vertu de Violette quand elle
+sera la duchesse de Parisis?--Tous ceux qui l'ont vue dans ses folies
+de l'été passé.--Il y a un prince, il y a un Espagnol et un Russe qui
+se sont donné les airs d'être ses amants, mais ils savent bien qu'ils
+ne l'ont pas été. Et s'ils l'oubliaient....--Je vous comprends, ma
+cousine, je vous jure que je n'ai pas besoin d'épouser Violette pour
+leur faire mordre la poussière s'ils s'avisaient de parler d'elle
+désormais.--Oui, mais vous épouserez Violette. Les assises vont
+s'ouvrir: elle sera acquittée. On trouvera cela très beau à vous, ce
+sera un exemple éclatant à la face de votre siècle.--L'exemple
+du ridicule! O belle romanesque! J'avoue que si je faisais cela,
+j'inquiéterais quelques séducteurs timorés, mais la morale n'y
+gagnerait rien. Il faut qu'il y ait des Violettes comme il y a des
+Genevièves.--Je vous dis que vous ferez cela. J'ai tout arrangé, j'ai
+fait de ma fortune,--ou de la vôtre, si vous voulez,--cinq parts; ou
+plutôt, nous avons déchiré tous les testaments: un million à chaque
+branche; donc, Violette a un million, puisqu'elle est la fille de Mme
+de Portien.--Je l'épouserai d'autant moins, puisque me voilà séparé
+d'elle par un million.»
+
+Octave prit les mains de sa cousine et lui dit avec des yeux
+idolâtres: «Geneviève, je vous écoute avec admiration, mais tout ce
+que vous me dites là, c'est la folie de la sagesse.--La folie de la
+sagesse! Je ne comprends pas.--Vous voulez, comme toutes les grandes
+âmes, refaire le monde à votre image. Je sais que vous dessinez bien;
+or, je vous le demande, peut-on faire des retouches à un tableau
+ancien? L'homme ne créera jamais que des infiniment petits dans
+l'oeuvre de la nature; la perfection de ce monde vit des imperfections
+comme le bien vit du mal. Au moins, vous, ma cousine, vous avez une
+consolation, c'est de croire à un autre monde, revu, corrigé
+et augmenté.--En un mot, mon cousin, vous refusez d'épouser
+Violette?--Mais, ma cousine, j'ai refusé au premier mot.»
+
+Mlle de La Chastaigneraye se leva encore une fois.
+
+A cet instant, la marquise de Fontaneilles souleva la portière.
+«Faut-il frapper trois coups? dit-elle en souriant.--Non, dit
+Geneviève, tu sais bien que tout ce que j'avais à dire à M. de
+Parisis, je devais le dire devant toi. Viens à mon secours, car j'ai
+échoué dans ma mission.»
+
+Octave était allé au-devant de Mme de Fontaneilles. «Ma chère
+marquise, lui dit-il, soyez mon avocat, puisque ma cousine ne veut pas
+comprendre.--Que lui dites-vous?--Je lui dis que je l'aime.--Eh bien,
+mon cher duc, elle a bien raison de ne pas vous comprendre.»
+
+Octave s'était assis à côté de la marquise, en face de Geneviève
+qui demeurait debout. «Asseyez-vous donc, Geneviève, dit Mme de
+Fontaneilles.--Non, répondit Mlle de La Chastaigneraye, je n'ai plus
+rien à dire.»
+
+La marquise se tourna vers Octave: «Voyons, monsieur de Parisis, ne
+laissez pas partir Geneviève.»
+
+Octave avait l'éloquence de la parole, mais surtout l'éloquence des
+mains. Quand il voulait persuader une femme, il lui prenait la main,
+et sa cause était à moitié gagnée. Au moment où il prit la main de la
+marquise, elle le regarda en tressaillant: il jaillit de ses yeux un
+éclair qui fit pareillement tressaillir Octave.
+
+Le démon qui le possédait toujours,--le démon que Geneviève, par sa
+présence, avait exorcisé,--se réempara de lui. Son regard tomba tout à
+propos sur les seins de la marquise, qui faisaient transparaître leur
+beauté à travers une légère robe du matin, dans un corsage simple et
+vague qui caressait au lieu d'emprisonner.
+
+Octave devait mourir dans l'impénitence finale, puisque toutes ses
+émotions ne l'empêchèrent pas de reconnaître encore une fois que
+la marquise avait des beautés incomparables pour un voluptueux. Et
+d'ailleurs, elle lui avait résisté, il ne voulait jamais s'avouer
+vaincu.
+
+Cependant Geneviève, toute à sa douleur, ne vit pas, heureusement--ou
+plutôt malheureusement,--ce tressaillement de son cousin et de son
+amie.
+
+Mais elle vit que la main de la marquise restait trop longtemps dans
+la main d'Octave; elle fit un pas pour s'en aller.--Quoi! tu t'en
+vas fièrement et sans me donner la main? dit la marquise, qui avait
+repoussé celle d'Octave avec quelque colère, comme si elle fût
+humiliée du plaisir éprouvé--un poison qu'elle venait de boire avec
+délices,--sans y songer.--Oui, dit Geneviève, vous me comprendrez
+peut-être, mais vous ne me comprenez ni l'un ni l'autre. Je vais
+retourner à Champauvert, je ne reviendrai plus jamais à Paris.--A
+moins, dit-elle après un silence, que M. le duc de Parisis ne vienne
+me demander la main de Mlle Violette.»
+
+Ni Octave ni la marquise ne croyaient que Mlle de La Chastaigneraye
+fût si sérieuse; mais vainement ils tentèrent de la retenir.
+
+Le coupé de la duchesse de Hautefort attendait Mlle de La
+Chastaigneraye dans la cour: elle était déjà sur le perron quand
+son amie lui dit qu'elle allait l'accompagner, ce qui naturellement
+mettait Parisis à la porte.--Ma chère Geneviève, dit-il en
+s'en allant, je veux venir vous revoir chez la marquise.--Non,
+murmura-t-elle, j'ai dit.»
+
+Il pria en vain, il se brisa contre un silence inflexible. «Étrange
+fille! plus étrange que jamais! pensait-il en traversant la cour. Elle
+a dit! Mais, moi, je n'ai pas dit!»
+
+
+
+
+III
+
+LES DEUX COUSINES
+
+
+L'affaire du bouquet de roses-thé devait revenir aux assises de
+l'Yonne sous quelques jours. Le procureur impérial avait fait une
+visite à Mlle de Portien et lui avait promis de venir la revoir,
+sans lui dire combien elle était compromise par une sourde vindicte
+publique. On prétendait avoir vu chez elle le petit joueur de violon;
+on l'accusait même de le cacher. Elle dit au procureur impérial
+qu'elle ne descendrait pas jusqu'à se défendre. Le magistrat lui dit
+qu'il reviendrait; mais, le lendemain, elle reçut l'ordre d'aller au
+parquet d'Auxerre.
+
+Que se passa-t-il dans son esprit? Ce qui est certain, c'est qu'on
+vint lui servir à déjeuner et qu'elle ne déjeuna pas. Elle prit un peu
+de café et se retira dans sa chambre.
+
+Une heure après, elle était morte.
+
+J'ai lu l'interrogatoire d'une de ses servantes, une de ces filles de
+campagne tour à tour cuisinières et couturières, qui font la cuisine
+le soir et les robes le matin. Cette fille, nommée Athénaïs Duru,
+déclara ceci au juge d'instruction:
+
+Mme de Portien, fière au milieu de ses gens, ne leur disait jamais
+rien de sa vie ni de sa pensée. Elle était avare et dépensière.
+Comment dépensait-elle son argent? Ce n'était pas dans son petit
+château. Quatre fois par an, elle allait passer quinze jours à Paris,
+où elle laissait le plus clair de ses revenus. Comment vivait-elle à
+Paris? Elle descendait à l'hôtel Lord-Byron, où elle prenait le titre
+de comtesse d'Arcourt et où elle se montrait dans tout l'attirail de
+la dernière mode. Elle vivait à son gré quinze jours par saison.
+Le reste du temps, toute seule à Pernan, elle rêvait, lisait ou
+gourmandait ses gens. Son mari apparaissait de loin en loin; quand
+il arrivait, le petit château se réveillait un peu, car le sieur de
+Portien était gourmand et donnait à la cuisinière, dés son arrivée,
+les menus à la mode dans les journaux.
+
+Quand Mme de Portien reçut l'ordre d'aller au parquet d'Auxerre,
+elle monta donc dans sa chambre. On la vit un instant à la fenêtre.
+Jeta-t-elle un regard de regret sur le château de Parisis, dont on
+voyait les grands bois, sur les montagnes lointaines? sur le château
+de Champauvert, perdu à l'horizon? sur son petit parc à elle, où elle
+avait passé quelques bonnes heures avec des amoureux d'occasion? On ne
+sait.
+
+Une demi-heure après, on vit sortir par la porte du jardin le petit
+joueur de violon, qu'on cherchait vainement par toute la France,
+jusqu'en Italie. Le jardinier le questionna, mais il passa la porte
+sans mot dire. Le jardinier le suivit des yeux; dès qu'il se crut
+seul, il prit dans sa poche une poignée d'or et la regarda avec une
+joie d'enfant. Les gens du château n'avaient jamais vu ce petit joueur
+de violon: d'où sortait-il? là était le secret. Tout le château était
+en éveil, car on savait bien, là comme ailleurs, que Mme de Portien
+serait inquiétée pour l'affaire du bouquet de roses-thé.
+
+Peu de temps après le départ du petit joueur de violon, la servante
+Athénaïs crut entendre un cri, quoiqu'elle fût à quelque distance de
+la chambre de sa maîtresse. Elle courut et voulut ouvrir la porte.
+Mais Mme de Portien avait poussé le verrou. Cette fille eut peur
+d'être indiscrète. Elle attendit. Mais le soir, s'étonnant de ne pas
+revoir Mme de Portien, elle avait repris un autre chemin. Le cabinet
+de toilette s'ouvrait par une autre petite porte sous tenture, sur
+une aile abandonnée du château, qui ne servait que de fruiterie et de
+lingerie, et qui avait un escalier descendant aux communs. La servante
+monta cet escalier et arriva à la porte du cabinet de toilette. Elle
+avait bien jugé: cette porte n'était pas fermée à l'intérieur. Quelle
+fut la surprise de cette fille en voyant sa maîtresse renversée au
+milieu de la chambre, la figure contractée, les yeux ouverts, les bras
+étendus: horrible spectacle pour une paysanne qui n'avait pas vu les
+drames de l'Ambigu.
+
+Elle la souleva dans ses bras; mais Mme de Portien était morte. Déjà
+les mains étaient froides comme le marbre. La servante appela au
+secours. Ce fut un grand bruit, qui, d'écho en écho, courut en
+quelques heures jusqu'à Tonnerre. A minuit, le procureur impérial
+d'Auxerre apprenait que Mme de Portien était morte subitement. Il
+envoya chercher le médecin de Champauvert, et, au point du jour, il
+se trouvait avec lui au château de Pernan. On trouva Mme de Portien
+couchée sur son lit, mais dans l'attitude et avec l'expression que la
+fille Athénaïs avait remarquées la veille. «Je vous ai appelé, dit
+le procureur impérial au médecin, parce que je suis sûr que Mme de
+Portien s'est empoisonnée avec le poison du bouquet de roses-thé.
+--Je n'en doute pas, dit le docteur après avoir examiné à la loupe
+les lèvres et les narines de la morte.»
+
+Une lettre cachetée, sur le secrétaire, portait cette suscription:
+_A Monsieur le duc Octave de Parisis._ En vertu de son pouvoir
+discrétionnaire, le procureur impérial décacheta la lettre, croyant
+trouver le secret de cette mort inattendue. Voici ce qu'il lut:
+
+ «Mon cher cousin, je meurs de chagrin, car on a osé me soupçonner.
+ Je désire que ma fortune soit donnée à Violette, à cette pauvre
+ fille qui n'est pas la coupable, car la coupable, je la connais.
+ Mon crime à moi, mon seul crime, c'est que Violette est ma fille,
+ et que je l'ai abandonnée. Je meurs déchirée de remords. Que
+ Violette me pardonne. Soyez son frère, comme vous êtes le frère de
+ Mlle de La Chastaigneraye. Dans une heure, je serai morte. Tout en
+ me condamnant, priez pour moi. J'ai eu beau faire, la destinée a
+ été plus forte que moi.
+
+ «Adieu, mon cousin, je vous embrasse.
+
+ «EDWIGE DE PERNAN-PARISIS.»
+
+Le procureur impérial dit qu'il fallait finir ainsi, pour ne pas finir
+plus mal. C'est déjà quelque chose que de savoir se rendre justice.
+«Que Dieu lui pardonne,» dit le médecin par habitude de langage, car
+c'était un médecin qui ne croyait pas à Dieu.
+
+Le procureur impérial lut encore ces quelques lignes sur une feuille
+de papier que le vent avait emportée dans un coin de la chambre:
+
+ «Ceci est mon testament:
+
+ «Je donne et lègue à Mlle Louise de Pernan-Parisis, surnommée
+ Violette, injustement soupçonnée d'un crime qu'elle n'a pas
+ commis, tout ce que je possède au jour de ma mort, en biens,
+ meubles, immeubles, titres de rente et bijoux. A la charge par
+ elle de faire servir à M. de Portien, une rente de trois mille
+ six cents francs qui lui sera payée tous les mois, à Paris.
+
+ «EDWIGE DE PERNAN-PARISIS.»
+
+ «Écrit au château de Pernan.»
+
+Le jardinier vint déclarer qu'une demi-heure avant la mort de Mme de
+Portien, il avait vu sortir un gamin de douze à quinze ans, qui avait
+traversé le parterre et s'en était allé par la porte du jardin. «C'est
+encore un trait de lumière, dit le médecin. Voilà le dernier mot.»
+
+Dès que le procureur impérial put retourner à Auxerre, il fit jouer
+le télégraphe dans toutes les directions, ce qui ne l'empêcha pas de
+mettre en campagne la gendarmerie. Pendant qu'on le cherchait bien
+loin, le joueur de violon était déjà à Auxerre, dans un cabaret hanté
+par les femmes de mauvaise vie.
+
+Le procureur impérial, qui était un philosophe, remarqua la figure
+du jeune Bohème. Il avait une charmante tête, qui eût arrêté Léopold
+Robert à Naples. Murillo en eût fait un adorable Pouilleux. Yeux
+vifs, bouche de feu, air malin, l'Espagne et l'Italie semblaient
+rire voluptueusement dans cette figure de rencontre. Mme de Portien
+remarquait-elle tout cela?
+
+On lui trouva dix-sept louis: il en avait dépensé trois depuis la
+veille, trente sous sur sa route et le reste dans le cabaret. Ses
+premières réponses au juge d'instruction prouvèrent qu'une leçon de
+silence lui avait été faite: mais dès qu'on lui promit que sa liberté
+lui serait rendue, qu'on lui achèterait un beau violon et qu'on lui
+remettrait ses dix-sept louis, il parla avec abondance de coeur.
+
+Voici l'interrogatoire: «La belle dame de Paris vous avait donné, au
+_Lion-d'Or_, un bouquet de roses pour le porter à Champauvert.--Oui,
+je suis parti tout de suite; mais, au bout d'une demi-heure, je me
+retourne pour voir passer une calèche: c'était l'amie de la dame. Elle
+fait arrêter la voiture et me fait signe de venir lui parler. «Mon
+enfant, me dit-elle, vous allez monter à côté du cocher, j'ai une
+lettre à vous donner pour Champauvert.» J'étais bien content.--Le
+cocher a-t-il entendu?--Non, elle me parlait bas. Elle a ajouté: «Ne
+dites cela à personne, c'est une surprise que je veux faire.» Voilà
+que je monte à côté du cocher, mais on ne suivit plus le même
+chemin.--Où êtes-vous allé?--Cette bêtise! au château de la dame.--Et
+que se passa-t-il là?--Rien. Elle me donna à souper elle-même.--Et à
+quelle heure êtes-vous parti pour Champauvert?--Le lendemain, au point
+du jour.--Que vous dit Mme de Portien?--De remettre le bouquet à la
+demoiselle du château, et de revenir chez elle sans dire un mot; elle
+m'avait promis de me donner un louis d'or.--Et pourquoi n'avez-vous
+pas remis le bouquet à Mlle de La Chastaigneraye?--Cette bêtise! parce
+qu'elle était à la messe. Il y avait au château une servante qui s'est
+chargée de la commission.--Et êtes-vous retourné à Pernan?--Oui; pas
+si bête que de perdre mon louis d'or.--Et qu'êtes-vous devenu?--Cette
+bêtise! je suis resté là, sans rien faire, bien nourri et bien
+logé.--Mais pourquoi restiez-vous là?--Parce que la dame m'avait
+promis de me reconduire en Italie et de faire la fortune de ma
+mère.--Et que faisiez-vous au château?--Cette bêtise! j'étais comme un
+prince; seulement je m'ennuyais, parce que j'étais dans une chambre où
+l'on ne pouvait pas ouvrir les persiennes ni jouer du violon. A cela
+près, j'étais bien heureux.--Expliquez-vous mieux.--Eh bien, la dame
+n'avait dit à personne que j'étais là pour ne pas faire de chagrin à
+sa famille. Je vivais caché; c'était toujours elle qui me donnait à
+manger; tous les jours elle jouait aux cartes avec moi, en me disant
+que nous partirions bientôt.--Mais on ne jouait pas toujours aux
+cartes?--Cette bêtise! Elle venait me voir trois ou quatre fois par
+jour, elle me contait des contes, elle me montrait ses belles robes,
+elle m'a donné une montre et une bague.--Les gens du château ne
+vous ont jamais vu?--Ils m'ont peut-être vu à mon arrivée; mais ils
+croyaient que j'étais parti.--Que vous disait Mme de Portien?--Elle me
+disait qu'il fallait bien l'aimer, et ne jamais dire que j'avais porté
+un bouquet à Champauvert, parce que la belle dame de Paris avait
+empoisonné le bouquet et qu'on l'accuserait elle-même de l'avoir
+empoisonné.--Hier, avant votre départ, que vous a dit Mme de
+Portien?--Elle m'a effrayé, tant elle était blanche. Elle m'a embrassé
+et m'a dit, en me donnant une poignée d'or: «Va, mon enfant, je ne
+puis partir avec toi pour l'Italie; tu vas t'en aller à petites
+journées; tu cacheras bien ton argent et tu joueras du violon en
+Italie.» Mais elle ne m'a pas rendu mon violon parce qu'elle l'avait
+brûlé. Mon pauvre petit violon, quel beau feu il a fait! Elle disait
+qu'il y avait un sort dedans qui me porterait malheur. Voilà pourquoi
+elle l'a jeté au feu.--Êtes-vous venu à Auxerre?--Cette bêtise!
+C'était mon chemin.--Et pourquoi êtes-vous entré dans ce mauvais
+cabaret.--C'est que j'avais du chagrin de ne plus voir la
+dame.--Expliquez-vous?--Cette bêtise! Je voulais revoir des femmes
+bien habillées!»
+
+Ce mot du jeune Bohème fut une nouvelle révélation pour la justice.
+Mais le procès n'était pas là.
+
+Mme de Portien s'était résignée à mourir. Elle s'était repentie à la
+dernière heure: la justice des hommes devait s'arrêter devant son
+tombeau. Espérait-elle cacher par sa mort la main de l'empoisonneuse?
+Comme elle l'avait dit à Octave dans sa lettre d'adieu, elle avait
+subi sa destinée sans trouver la force de la vaincre. Elle s'avoua
+vaincue. Comme elle n'avait jamais pensé à Dieu dans sa vie, elle n'y
+pensa pas à sa mort.
+
+Nous n'irons pas plus loin dans cette étude que nos deux héroïnes,
+Geneviève et Violette, nous ont imposée. Certes, ce n'est pas pour
+peindre une grande dame que nous avons traduit Mme de Portien devant
+notre tribunal.
+
+L'avocat de Violette vint lui apprendre cette triste nouvelle de la
+mort de Mme de Portien. «Votre mère vous sauve en mourant pour vous,
+lui dit-il. Il faut lui pardonner.»
+
+Violette tomba agenouillée: «Ma mère! Pourquoi aimais-je tant
+l'autre?--C'est que l'autre était la mère de votre âme.»
+
+Depuis qu'on avait laissé plus de liberté à Violette, il ne s'était
+présenté que deux personnes pour la voir: son avocat et Mlle de La
+Chastaigneraye. Geneviève, dans un moment d'héroïsme romanesque,
+était allée à Auxerre pour consoler cette pauvre fille; pour la mieux
+consoler, elle lui avait dit: «Vous êtes ma cousine.»
+
+Comme une bonne fée qui veut laisser des espérances, elle s'était
+complu à lui promettre de meilleurs jours, car elle songeait déjà à la
+marier au duc de Parisis, lui donnant à lui comme à elle une dot d'un
+million. Elle cachait cette belle action en déchirant le testament.
+Et ainsi elle ne se contentait pas de donner deux millions, elle en
+perdait deux encore, puisque les autres héritiers de Régine de Parisis
+reprenaient leurs droits et leurs parts.
+
+L'affaire du bouquet de roses-thé revint aux assises de mai, où
+l'innocence de Violette fut proclamée au milieu des applaudissements à
+peine contenus. Me Lachaud eut cette fois l'éloquence du silence.
+
+La voiture de Mlle de La Chastaigneraye était à la porte du tribunal,
+Violette y monta, avec une soeur de charité qui l'avait assistée en
+ces dernières semaines. Elle était si pâle et si défaite, que les
+paysans juraient, en la voyant à cette nouvelle station, qu'elle
+n'avait pas un mois à vivre.
+
+Quand elle arriva à Champauvert, elle trouva Geneviève à la première
+marche du perron qui lui tendait les bras. Violette s'inclina
+respectueusement, avec la religion pour la vertu, et demanda la grâce
+d'embrasser cet ange de bonté qui avait daigné venir à elle jusque
+dans sa prison.
+
+Elle répandit un torrent de larmes, heureuse et désolée: heureuse
+d'être ainsi accueillie, désolée de ne pas apporter un front pur sous
+des lèvres si pures. «Enfin, dit-elle avec un sourire et en levant les
+yeux au ciel, je puis mourir maintenant!» Mlle de La Chastaigneraye
+avait entraîné Violette dans sa chambre. «Mourir! lui dit-elle; ce
+serait vous donner tort: vous vivrez, je le veux. M. de Parisis le
+veut aussi, car il vous aime.--Non, dit Violette tristement; s'il
+m'eût aimée vraiment, je serais encore à la rue Saint-Hyacinthe. Mais
+je lui pardonne, puisque j'ai souffert pour racheter ma faute.»
+
+Geneviève rappela à Violette qu'elle était désormais riche. «Vous
+êtes, comme Octave et comme moi, héritière de nôtre tante Régine.
+Votre part est d'un million.--Eh bien! je payerai mes dettes, dit
+Violette en rougissant.--Je crois que je comprends, dit Geneviève en
+rougissant aussi.--Puisque vous avez été assez bonne pour descendre
+vers moi dans ces ténèbres, je veux vous dire, pour n'en plus parler
+jamais, que je vais renvoyer tout ce qui m'a été donné dans mes
+folies, et je vous jure encore que M. de Parisis seul a été mon amant;
+les autres n'ont eu que mes promesses.»
+
+Il se fit un silence entre les deux jeunes filles. Violette avait peur
+de profaner l'âme toute blanche de sa cousine; Geneviève avait peur de
+rejeter Violette dans les humiliations du passé. «Après quoi, reprit
+Violette, j'irai aux Filles repenties.--Non, dit rapidement Mlle de La
+Chastaigneraye, vous irez habiter le château de Pernan, et mon cousin
+Parisis viendra vous demander votre main, je vous en réponds: il
+finira par voir le néant de sa vie; il voudra se racheter par une
+belle action.--Jamais! s'écria Violette, jamais! S'il arrivait à M.
+de Parisis d'avoir un jour de raison, ce ne serait pas pour moi, ce
+serait pour vous; car, n'en doutez pas, il vous aime.--Il y a un abîme
+entre nous: votre malheur.--Laissez-moi à ma destinée; je sens
+qu'il n'y a plus pour moi que Dieu sur la terre; j'irai aux Filles
+repenties, on m'oubliera, et j'oublierai.--Non, votre devoir est
+d'aller à Pernan; de sanctifier, par vos prières et vos charités, la
+maison de cette pauvre femme, plus folle que coupable, je n'en doute
+pas. C'est votre mère, Violette; vous devez cela à sa mémoire.»
+
+Violette s'inclina et demeura silencieuse.
+
+
+
+
+IV
+
+LA CONFESSION DE GENEVIÈVE
+
+
+En son adoration pour Geneviève, Violette voulut lui obéir; elle se
+hasarda à aller habiter Pernan, la petite terre de Mme de Portien.
+Il lui avait déjà fallu, d'ailleurs, faire deux voyages à ce château
+abandonné, une vraie solitude en ruines, pour le testament et la
+succession de sa mère. La première fois, elle y était allée avec Mlle
+de La Chastaigneraye comme en pèlerinage, les lèvres toutes pleines de
+prières pour sa mère qui, sans doute, n'eût pas commis son crime si
+elle n'eût pas rencontré sa fille.
+
+La seconde fois, elle y alla avec une jeune fille de Champauvert que
+protégeait Geneviève, Mlle Hyacinthe de Montguyon.
+
+C'était une vraie musicienne perdue en pleine campagne; fille d'un
+général mort au Mexique, elle vivait d'une petite pension, mais
+surtout des générosités anonymes de Geneviève. Le dimanche elles
+jouaient de l'orgue ensemble pour l'édification du curé et la joie des
+paysans. Dans la semaine, Mlle Hyacinthe--un nom de fleur comme celui
+de Violette--jouait de la harpe au château avec un sentiment exquis.
+
+A Pernan, voyant pleurer Violette en face de cette solitude
+lamentable, Mlle Hyacinthe lui dit avec cette douceur d'ange que lui
+avait inspirée Mlle de La Chastaigneraye: «Si vous voulez, madame, je
+resterai ici avec vous.»
+
+Violette la prit dans ses bras. «Oh! je remercie Dieu, s'écria-t-elle,
+je croyais n'avoir qu'une amie, mais il m'en donne deux!» Et après
+cette effusion de deux âmes soeurs: «Oh! oui, restez avec moi! Vous me
+sauverez de la mort et vous me sauverez de la vie.»
+
+Elles s'arrangèrent comme deux soeurs. En quelques jours le château
+reprit un air de fête à travers son deuil. Les fenêtres, presque
+toujours fermées, s'ouvrirent toutes grandes. Hyacinthe mit des fleurs
+partout; mais, par un sentiment délicat, elle oublia les roses.
+
+Dès son arrivée, Violette donna dix mille francs aux pauvres en disant
+que c'était Mme de Portien qui les donnait par son testament. Mais
+personne n'y fut trompé; on savait bien que Mme de Portien ne pensait
+pas aux pauvres: aussi ce fut une vraie bénédiction sur le passage de
+Violette, surtout quand on apprit coup sur coup les bonnes oeuvres
+qu'elle s'efforçait de cacher: la création de deux lits pour les
+pauvres de Pernan à l'hospice de Tonnerre, le don d'un orgue à
+l'église, la fondation d'une école de soeurs dans ce petit village où
+les filles allaient encore avec les garçons.
+
+Mlle de La Chastaigneraye vint voir Violette un jour et surprit les
+deux jeunes filles chez une pauvre femme qui avait quatre enfants
+malades. «Dieu soit loué! dit Geneviève, vous allez faire tant de bien
+ici que vous ne songerez jamais à vous en aller.--Et vous, ma chère
+voisine? dit Violette en baisant les mains de Geneviève pendant que sa
+cousine lui baisait le front. Consentirez-vous à être heureuse?»
+
+Hyacinthe, voyant que Mme de La Chastaigneraye gardait le silence sans
+dissimuler une expression de tristesse, dit avec émotion: «Oh! tout
+le monde sera heureux.» Mais Geneviève, non plus que Violette, ne
+voulaient prendre ce mot pour elles.
+
+Quelques jours après, Violette et Hyacinthe allèrent à Champauvert.
+Elles trouvèrent Geneviève qui priait à l'église, toute seule dans la
+chapelle où Parisis avait lu le testament des cinq millions. «Vous
+priez pour moi, n'est-ce pas? dit Violette à sa cousine.--Non, dit Mme
+de La Chastaigneraye, je prie pour moi.»
+
+Violette parut surprise: «Pour vous! Pourquoi priez-vous pour vous?
+
+Geneviève ne répondit pas, mais elle se dit à elle-même: «Je prie
+parce que j'ai beau jeter mon coeur sur le marbre de cet autel, il se
+révolte et domine ma raison.»
+
+C'est de ce temps-là qu'il faut dater une lettre de Geneviève à la
+marquise de Fontaneilles.
+
+ Ma belle Armande,
+
+ Tu t'es toujours moquée de moi pour mes airs romanesques. Tu vas
+ me trouver bien plus fantasque encore, car je viens te prier
+ aujourd'hui de me chercher, à Paris, un couvent pour y cacher mon
+ chagrin.
+
+ Si je ne t'avais ouvert mon coeur, je serais déjà morte. En
+ vérité, je ne sais pas ce que je fais sur la terre, mais j'y suis
+ retenue par ton amitié. Tu es si belle, que c'est pour moi une
+ vraie joie de te voir, aussi je ne veux rentrer au couvent qu'en
+ gardant la liberté de te recevoir et d'aller chez toi.
+
+ Tu vas dire encore que je ne fais rien comme personne! En effet,
+ il faut vivre de Dieu ou vivre du monde. Que veux-tu? quoique je
+ sois très absolue, je suis quelquefois comme cette femme à deux
+ figures, qui regardait le paradis et l'enfer avec le même amour.
+
+ Je crois que c'est la faute de ma tante Régine. Tu sais comment
+ elle était romanesque par l'imagination. Tous les jours elle
+ enfantait un rêve nouveau qui, comme tous les rêves, hélas! ne
+ durait qu'un jour.
+
+ Elle a eu bien tort de ne pas me confier à toi dans mon enfance.
+ Mais elle avait horreur de Paris et de la vie moderne; elle me
+ rejetait dans le passé tout en répandant les couleurs les plus
+ tendres et les plus gaies sur ses vieilles idoles.
+
+ Moi, je l'écoutais en aspirant, comme toutes les jeunes filles,
+ aux choses de mon temps. J'avais peur d'être ridicule par mon
+ esprit tout affublé de vieilles idées. Voilà pourquoi j'avais des
+ jours de hardiesse comme une héroïne de roman, pour me prouver à
+ moi-même que je n'étais pas trop embéguinée.
+
+ Tu sais que j'aimais Octave de toute éternité. Je ne sais plus
+ quand cette folie m'a prise. J'étais toute petite, il était déjà
+ grand, il retournait à Paris, il m'a semblé qu'il m'emportait mon
+ coeur. Je le suivis dans l'avenue du château de Champauvert où il
+ était venu voir ma tante Régine, j'avais ma poupée à la main, je
+ pleurais toutes mes larmes; quand il disparut au loin, je regardai
+ ma poupée, comme pour lui dire mon chagrin: elle riait.--Ah! tu ne
+ pleures pas, toi! m'écriai-je avec colère. Et je jetai ma poupée
+ par-dessus la haie.
+
+ Depuis ce jour, je ne regardai plus jamais ma poupée--dans la main
+ des autres--car moi je ne voulus plus jouer avec les poupées.
+
+ Tous les ans, nous espérions voir revenir Octave. Il ne revint
+ pas. Comme moi, il était orphelin, mais pendant que je restais
+ emprisonnée au pays natal, il courait tous les mondes. Un jour tu
+ t'en souviens, tu vins à Champauvert passer une saison avec ta
+ mère. Quelle joie d'avoir une amie! une grande amie qui avait tout
+ vu et qui savait tout, d'autant que tu étais pour moi l'idéal des
+ filles. Ce fut par tes yeux que je vis Paris, le monde des fêtes,
+ le monde de l'esprit.
+
+ Par malheur pour moi, tu te marias et tu ne revins plus; ma tante,
+ me voyant mourir d'ennui, finit par se décider à passer un hiver
+ à Paris, dans ce petit hôtel que tu avais loué pour nous au
+ voisinage d'Octave.
+
+ C'est ici que commence mon roman; car toute femme a au moins son
+ premier chapitre.
+
+ J'étais à moitié folle, surtout après avoir revu mon cousin à ce
+ premier bal de la cour, où je fis mon entrée dans le monde.
+
+ Je te fais aujourd'hui ma confession, car je ne te disais pas
+ tout.
+
+ Je me figurais que pour être aimée d'Octave, lui qui était aimé de
+ toutes les femmes, lui qui aimait toutes les femmes, il me fallait
+ frapper son esprit. Aussi jamais comédienne ne mit en jeu de plus
+ étrange comédie. Ce que c'est que de n'être point Parisienne et
+ d'avoir trop d'imagination! Les jeunes filles qui vivent dans les
+ folies du jour sont moins folles que je ne l'étais, moi qui avais
+ vécu dans la sagesse!
+
+ Tu m'avais donné une femme de chambre de grande maison à mon
+ arrivée à Paris, Mlle Charmide. C'était un monstre de perversité.
+ Elle avait passé par les choeurs de l'Opéra; la petite vérole
+ l'avait jetée dehors; mais elle avait eu le temps de connaître
+ «tous ces messieurs.» Elle me conta mot à mot la vie de mon
+ cousin. J'étais furieuse et charmée! Quand elle parlait, je lui
+ imposais silence; dès qu'elle ne parlait plus, je lui disais de
+ continuer. Le croirais-tu, je voulais haïr mon cousin! mais plus
+ je le fuyais, plus je le retrouvais devant moi! Dieu a donc voulu
+ ce mariage perpétuel du bien et du mal, de la vertu et du vice, du
+ paradis et de l'enfer.
+
+ Cette fille était allée chez Octave avec une de ses amies:--avant
+ la petite vérole--elle me peignit cet hôtel célèbre, ce fameux
+ escalier dérobé où montaient tant de curieuses. Elle me proposa de
+ m'y conduire.--Jamais! m'écriai-je.--Le lendemain, cette fille me
+ montra la clef, un vrai bijou, que lui avait confié son ex-amie,
+ sur la promesse qu'on la lui payerait fort cher. Une heure après,
+ j'en parlais à ma tante.--Quelle folie! me dit-elle, puisque nous
+ irons par le grand escalier.--J'insistai. Ma tante, qui avait ses
+ quarts d'heure de fantaisie, consentit gaiement à cette escapade,
+ sachant que je n'avais rien à risquer quand elle était là--et même
+ quand elle n'était pas là.
+
+ Ce fut pour nous une vraie partie de plaisir: nous savions que
+ M. de Parisis était chez Mme de Metternich, si je me souviens bien.
+
+ Je ne m'arrêtai plus dans cette fatale folie. Charmide m'amusait
+ par tous ses contes; elle se consolait ainsi des malheurs
+ irréparables de la petite vérole qui l'avait condamnée à jouer
+ les seconds rôles: mais elle y mettait de la passion. Pour mieux
+ m'encourager dans cette idée qu'on ne prend le coeur des hommes
+ qu'en frappant leur esprit, elle me citait les plus beaux
+ exemples.
+
+ Je voulais te parler de tout cela, mais j'avais peur de toi. Tous
+ les purs je faisais un pas dans ces tentatives périlleuses. Ainsi,
+ le soir de notre premier bal costumé, croirais-tu à ceci:
+
+ Je savais que mon cousin devait se déguiser en Faust, voilà
+ pourquoi je me déguisai en Marguerite. Mais ce ne fut pas tout.
+ J'imaginai d'aller le surprendre avec ma tante, à l'heure de son
+ départ. Voilà quel était mon dessein. Je devais faire du bruit
+ dans sa bibliothèque; sans doute, il serait venu: Faust aurait vu
+ Marguerite, et, comme j'étais belle en Marguerite, sans doute il
+ eût jugé qu'il avait tort de ne pas voir sa cousine, sans compter
+ que cette apparition eût mis quelque poésie dans l'entrevue. Me
+ voilà donc entraînant ma tante, toutes les deux avec de grandes
+ pelisses noires et voilées comme des Espagnoles. Charmide nous
+ avait accompagnées jusqu'à la porte du jardin, pour s'assurer
+ qu'il n'y avait personne sur ce chemin si bien hanté. J'a
+ une petite lanterne sourde toute cachée sous ma pelisse. Nous
+ traversons la serre, nous montons l'escalier, nous voilà dans la
+ bibliothèque. Ma tante frappe du pied; mais Octave ne vient
+ pas. On voyait par là portière la lumière de ses bougies. Je me
+ hasarde, je soulève la portière, je le vois à moitié endormi,
+ la tête penchée sur un livre. Emportée par je ne sais quelle
+ inspiration, je vais jusqu'à lui, et lui montrant du doigt la page
+ ouverte: C'EST LA! lui dis-je. J'avais vu qu'il lisait Faust. Il
+ se leva et se tourna vers moi:--C'EST LA! me dit-il tout surpris.
+ Je m'éloignais à reculons sur le point d'éclater de rire pour
+ cacher mon émotion, car j'étais plus effrayée de mon audace qu'il
+ ne pouvait l'être. Il saisit un candélabre pour me suivre,
+ car j'avais déjà dépassé la porte. Comment les bougies
+ s'éteignirent-elles? je n'en sais rien, sans doute par sa
+ précipitation à me suivre et par le vent que leur jeta la portière
+ en retombant.
+
+ J'avais manqué mon entrée, puisque je n'avais pas songé à retirer
+ ma pelisse. Je me jugeai si ridicule dans ce rôle, que j'entraînai
+ ma tante malgré elle, en lui disant que je ne voulais pas être
+ reconnue.--Enfin, dit ma tante en descendant l'escalier, il faut
+ bien que les enfants s'amusent.
+
+ Ce n'était pas là un jeu d'enfant. Je me figurais avoir frappé un
+ grand coup dans l'esprit d'Octave. Je me trompais. Ce ne fut pour
+ lui que l'émotion d'un moment, il s'imagina que c'était un jeu de
+ quelque comédienne en disponibilité ayant une clef de la petite
+ porte.
+
+ J'ai su depuis qu'il avait été bien plus frappé en me voyant tout
+ bêtement passer avec ma tante dans l'avenue de la Muette
+ qui prouve que le coeur ne se laisse prendre que par les choses
+ simples et naturelles.
+
+ Et maintenant, ma chère Armande, tu sais le reste. Marguerite a
+ rencontré Faust au bal; il l'a aimée pendant cinq minutes. La Dame
+ de Pique l'a intrigué quelques jours après; il a aimé la
+ de Pique. A Dieppe, Octave m'a aimée pendant cinq minutes, mais
+ Violette attendait. A Champauvert, mon cousin m'a aimée pendant
+ cinq minutes, mais nous étions séparés par cinq millions.
+
+ Aujourd'hui, je rougis d'avoir joué un rôle et de l'avoir si mal
+ joué. Voilà pourquoi je n'ai pas gardé ta femme de chambre; cette
+ folle était pour moi le mauvais esprit; si je l'avais écoutée,
+ tout Paris parlerait aujourd'hui de moi.
+
+ J'ai eu d'autres quarts d'heure romanesques. A Champauvert, j'ai
+ tenté une autre comédie. Mlle de Moncenac en robe blanche--ma robe
+ blanche--s'est deux fois promenée sous les fenêtres d'Octave, et
+ moi, vêtue d'un manteau noir, j'allais à sa rencontre comme un
+ amoureux d'opéra.
+
+ Je voulais qu'il fût jaloux. O jeu d'enfant!
+
+ Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai voulu parler à Octave
+ par la voix du miracle ou de l'inconnu. Il me quittait le soir
+ pour aller coucher à Parisis. En arrivant au château, il trouva un
+ volume de Faust ouvert avec ces mots--C'EST LA!--au crayon rouge
+ en marge de ces deux lignes:
+
+
+ ..._Le sentiment est tout, le reste n'est que fumée nous voilant
+ l'éclat des cieux._
+
+
+ Toutes les tristesses ont assailli mon coeur: Ma pauvre tante
+ Régine est morte. J'ai respiré des roses: elles étaient
+ empoisonnées! J'aime Octave: il aime Violette! Tu vois bien que
+ Dieu seul est mon avenir.
+
+ Si tu savais comme Champauvert est devenu désolé. Tout ce qui
+ riait autrefois pleure aujourd'hui. Hâte-toi de me trouver
+ un refuge à Paris; si je restais ici huit jours de plus, j'y
+ resterais toujours, mais à côté de ma tante Régine.
+
+ J'ai tout disposé pour mon départ, j'irai aujourd'hui faire mes
+ adieux à La Roche l'Epine, au tombeau de mon père et de ma mère.
+
+ A bientôt; je t'embrasse, aime-moi toujours et écris-moi bien
+ vite.
+
+ GENEVIÈVE DE LA CHASTAIGNERAYE.
+
+ P.S. Je ne te parle pas de Violette. Je t'ai déjà écrit toute
+ l'histoire du procès. Violette est aussi triste que moi. Il y a
+ des jours où je la hais. C'est elle qui m'a pris mon bonheur. La
+ pauvre fille! ce n'est pourtant pas sa faute. Si tu savais comme
+ elle essaie de racheter cela! Elle fait très bonne figure à
+ Pernan. On ne s'imaginerait jamais en la voyant qu'elle a é
+ la mode parmi les filles perdues. Depuis qu'elle a repris son
+ attitude et son expression, c'est un ange de douceur, mais c'est
+ aussi un ange de beauté; est-il possible qu'elle soit la fille de
+ cette malheureuse femme!
+
+ J'oubliais de te dire que si je me réfugie au couvent, c'est
+ aussi pour elle; car tu as beau me dire que je suis folle, Octave
+ épousera Violette dès que j'aurai disparu de ce monde, elle l'aime
+ et il l'aime.
+
+ Et même, s'il ne l'aimait plus, pourrais-je épouser Octave en face
+ de cette pauvre fille éplorée qui s'est perdue pour lui?
+
+
+Mme de Fontaneilles répondit par ces lignes:
+
+ Tu es à moitié folle, tu ne verras jamais le monde comme il est,
+ ma chère rêveuse. On n'épouse pas sa maîtresse quand on s'appelle
+ le duc de Parisis, et quand on a une maîtresse qui s'appelle
+ Violette. Je t'ai dit tout cela. C'est égal, comme tu deviendrais
+ tout à fait folle dans ta solitude de Champauvert, je t'ai cherché
+ une cellule bien capitonnée avec une fenêtre ouverte sur de grands
+ arbres, à cinq minutes de chez moi. A ton arrivée, tu descendras
+ chez la duchesse de Hautefort.
+
+ Pauvre coeur malade! il faut te guérir, Dieu sera ton médecin.
+
+ Je baise tes beaux yeux noirs et tes adorables cheveux blonds.
+
+ ARMANDE DE FONTANEILLES.
+
+Violette écrivait alors ceci à Mme d'Entraygues:
+
+ Vous m'avez écrit des lettres si tendres dans ma prison, que je
+ voudrais pleurer dans vos bras et y pleurer longtemps. Hélas! en
+ quittant la prison d'Auxerre, je suis rentrée dans une autre: la
+ prison du remords et du repentir, d'où je ne sortirai jamais. Je
+ suis bien malheureuse. Vous oubliez peut-être, à force de gaieté,
+ mais, quoi qu'on fasse, le coeur est toujours triste.
+
+ Dieu est bon, pourtant, car en me condamnant à tant de lar
+ il m'a donné deur amies: vous, ma chère Alice, et Mlle de La
+ Chastaigneraye, qui daigne descendre jusqu'à m'appeler sa cousine.
+ Oh! que c'est beau, la vertu! Je suis en adoration devant
+ Geneviève, ce qui ne m'empêche pas de vous aimer beaucoup.
+
+ J'ai passé quelques jours au château de Champauvert. Sur les
+ prières de Mlle de la Chastaigneraye, j'ai fini par me déc
+ à venir habiter le petit château de Pernan, d'où je vous écris.
+ C'est triste à mourir; mais pourtant j'y suis chez moi, et
+ j'espère bien que vous viendrez m'y voir.
+
+ Voyez jusqu'où va l'ingratitude! J'ai une troisième amie dont j'ai
+ oublié de vous parler. C'est Mlle Hyacinthe, une jeune fille du
+ pays, qui me donne son sourire éternel. Je veux la bien doter et
+ la bien marier; mais pas tout de suite, parce que j'ai horreur de
+ la solitude.
+
+ Est-ce là que je vais finir mes fours, si j'ai le courage de
+ vivre? Le duc de Parisis vous aura dit que j'étais devenue riche
+ par la volonté de Geneviève. Je n'ai vas besoin de vous confier
+ que j'ai rendu tous les bijoux et que j'ai renvoyé les cent mille
+ francs au prince. Je croyais que te prince aurait donné cela aux
+ pauvres, il a mieux aimé le donner à une danseuse.
+
+ J'ai aussi ma volonté: je veux que le duc de Parisis épouse
+ Geneviève. Il me semble qu'une fois marié, il sera plus loin de
+ mon coeur. Ah! ma chère Alice, si vous saviez comme je l'aime!
+
+ Écrivez-moi ou venez me voir.
+
+ VlOLETTE DE PERNAN-PARISIS.
+
+Mme d'Antraygues répondit ces quelques mots:
+
+ Oui, ma chère Violette, j'irai vous voir, car j'ai beau rire, cela
+ me fera du bien. Tout est triste dans l'amour. Et pourtant c'est
+ la meilleure chose ... quand c'est l'amour du coeur.
+
+ Puisque vous êtes riche, envoyez-moi vingt mille francs. Mon
+ ex-mari m'a brouillée avec toute ma famille pour se venger de
+ n'avoir pas d'argent lui-même, car vous savez qu'il a tout joué.
+
+ Vous comprenez bien, ma chère Violette, que j'ai accepté toutes
+ les clameurs de l'opinion publique; mais je ne souffrirais pas
+ qu'on m'accusât de vivre de mes folies. Femme perdue, c'est vrai,
+ mais point courtisane.
+
+ Je suis comme vous, je ne me consolerai pas. J'ai beau me dire que
+ la curiosité console de tout, plus je cherche et moins je trouve.
+
+ Je vois beaucoup une de vos amies d'un jour, Mlle Rébecca,
+ surnommée la Fille de la Bible. C'est une mauvaise comédienne;
+ mais c'est la plus à la mode à cette heure; elle était
+ aux courses dans une daumont irréprochable. Son amant? me
+ demanderez-vous. Son amant s'appelle M. Tout-le-Monde. Je crois
+ bien que M. de Parisis lui a donné une petite clef d'argent, mais
+ ce n'est ni la clef de son trésor ni celle de son coeur ... vous
+ le savez bien.
+
+ Je vous embrasse sur vos beaux yeux bleus, des violettes dans la
+ rosée. Ne pleurez plus.
+
+ ALICE.
+
+
+
+
+V
+
+POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE
+
+
+Ce fut avec une vraie joie que le duc de Parisis apprit le triomphe de
+l'innocence de Violette. Peut-être fût-il retourné à Auxerre pour
+la ramener à Paris, s'il n'eût craint de rencontrer Mlle de la
+Chastaigneraye. Et d'ailleurs qui sait si Violette eût voulu d'un
+pareil compagnon de voyage, maintenant qu'elle ne parlait plus que de
+se réfugier en Dieu. Octave aima mieux, selon son habitude, laisser
+passer les choses, trouvant qu'il avait la main trop malheureuse pour
+toucher à la destinée des autres. Et puis, il aimait trop Geneviève
+pour aimer assez Violette.
+
+Il se promettait bien d'aller bientôt à Champauvert sous prétexte de
+travaux à faire à Parisis.
+
+Mais il ne dominait pas sa vie aventureuse, le torrent l'entraînait
+toujours, parce qu'il n'avait pas le courage de suivre son coeur.
+
+Le duc de Parisis amenait la joie et jetait le deuil partout, on se
+prenait à lui parce qu'il avait toujours le charme, parce qu'il jouait
+la passion quand il était à peine amoureux, parce qu'il entr'ouvrait
+je ne sais quelle perspective toute d'or et de pourpre.
+
+Son ami Saint-Aymour l'emmena un jour à la chasse en Picardie, au
+château de Montreuil. Il fut très recherché dans les châteaux voisins;
+c'était à qui lui ferait une hospitalité princière: non seulement
+on ouvrait sa maison, mais on ouvrait son coeur. Ce fut toute une
+révolution dans ce pays que la passion ne hante guère, si ce n'est la
+passion de l'argent.
+
+Octave fut conduit au château de Beaufort, chez la duchesse de Fleury,
+de la famille du Roi des Halles. Il y avait là une jeune fille,
+petite-fille de la duchesse, une adorable créature, blonde et pâle,
+toute à Dieu, qui ne savait rien du monde, parce qu'elle ne lisait que
+l'Évangile.
+
+La première fois que Mlle Clotilde de Beaufort vit Octave, c'était à
+dîner, un vrai dîner de château du bon temps, où l'on resta à
+table quatre heures durant: le temps de jouer deux tragédies au
+Théâtre-Français, le temps de commencer et de finir une passion au
+bois de Boulogne; le temps de jouer et perdre sa fortune au club.
+
+Octave était à côté de Clotilde. La jeune fille croyait jusque-là que
+la vie était une oeuvre de paix et de patience dans l'esprit de Dieu,
+entre une mère qu'on aime et des enfants qu'on adore. Elle ne voyait
+encore le mari que comme un mythe--ou comme un nuage à l'horizon qui
+lui gâtait presque la sérénité du ciel.
+
+Octave fut pour elle une révélation, parce qu'il lui donna l'amour
+avec ses regards magnétiques, sa voix d'or et ses contes charmants. Ce
+fut comme un coup de foudre.
+
+Vers onze heures du soir, quand tout le monde prit congé, M. de Parisis
+promit de revenir le lendemain. Il s'était pris lui-même à ses piperies.
+Mlle Clotilde de Beaumont lui apparaissait comme un doux pastel à
+conquérir. C'était un déjeuner de soleil.
+
+Le lendemain, Clotilde ne pouvait se détacher de la fenêtre, jusqu'à
+l'heure où elle vit passer un cavalier sur le versant de la montagne,
+à travers les ramures ça et là dépouillées. La romanesque enfant
+s'imagina que Parisis lui apportait l'amour.
+
+Il fut charmant, il eut toutes les éloquences pour la mère et la
+fille. Clotilde pensait déjà qu'il ne quitterait plus le château; mais
+comme il comprit qu'il ne pourrait parler à la fille sans voir les
+yeux de la mère, il partit pour toujours.
+
+Parisis ne s'obstinait jamais contre l'impossible. Tout était fini
+pour lui, quand tout était à peine commencé pour la pauvre Clotilde.
+
+Que si vous vouliez suivre le mot à mot de l'histoire de cette jeune
+fille qui mourut pour avoir regardé Octave, comme Racine mourut sous
+un regard de Louis XIV, il faudrait lire cent lettres du marquis
+de Saint-Aymour à la duchesse de Hautefort. Le jeune marquis était
+amoureux de Clotilde et il avait quelque peu la maladie de la plume.
+Voici la dernière:
+
+ «Une fois malade, elle ne voulut rien faire pour vivre. L'amour
+ malheureux aime la mort. Sa mère ne voulait pas comprendre. Et
+ d'ailleurs pouvait-elle la jeter dans les bras de Parisis?
+
+ «Plaignez-moi, je l'adorais et j'en étais arrivé à la consoler par
+ les illusions. Je lui faisais croire que Parisis venait
+ les jours se promener sentimentalement de son côté. Je montais
+ moi-même le cheval monté par Octave, quand il était venu au
+ château. Je courais la montagne en face de la fenêtre de Clotilde
+ en lui envoyant des baisers.
+
+ «Quoique mourante, elle se traînait au bout du parc pour voir
+ Parisis de plus près. Une fois, l'illusion fut plus grande que
+ jamais: elle accourut avec des cris de joie et de douleur. Je me
+ suis troublé comme elle; j'ai oublié que je n étais, que je ne
+ devais être que le fantôme de son amour. Je me suis préci
+ dans la montagne, j'ai franchi la haie et la ruisseau du p
+ La pauvre femme, toujours égarée, a fermé sur moi ses bras, si
+ longtemps, si vainement ouverts! «Enfin, c'est vous!» m'a-t-elle
+ dit d'une voix éclatante en appuyant sa tête sur mon coeur.
+
+ «Et moi tout éperdu, tout palpitant, je la pressais dans mes bras
+ avec l'amour des anges; je la regardais, je regardais le ciel: je
+ me croyais dans l'autre vie.
+
+ «Et tout à coup elle a levé les yeux sur moi: «Ce n'est pas lui!»
+ s'est-elle écriée. Je lui ai pris la main. Elis m'a repoussé avec
+ frayeur et avec colère. Je restai cloué devant elle, le coeur en
+ démence. Elle s'évanouit presque. J'essayai de la secourir, mais
+ elle me repoussa encore et mourut bientôt en disant: «Ce n'est pas
+ lui!»
+
+ «J'étais la réalité, elle ne cherchait que la vision.
+
+ «Si vous voyez Parisis, ne lui dites pas cela, il rirait de moi et
+ il rirait de la morte!»
+
+Voilà la fin du récit du marquis de Saint-Aymour tel qu'il l'écrivit,
+dans un style un peu tendu, trop sentimental, presque déclamatoire,
+comme écrivent les gens du monde qui ont peur d'écrire comme ils
+parlent.
+
+La duchesse de Hauteroche lut avec émotion cette histoire d'une pauvre
+femme, qui avait vu son idéal en Parisis, et qui était morte pour
+avoir touché à la réalité. «Ce Parisis! dit-elle. Il a osé me dire
+qu'il m'aimait! C'est vrai qu'il est charmant.» Elle eut peur de cette
+image fatale.
+
+
+
+
+VI
+
+L'HEURE DU DIABLE
+
+
+La duchesse de Hauteroche pensait donc quelque peu à Octave. Elle
+était un jour descendue de sa calèche à la vacherie du Pré Catelan.
+
+Toutes les tables étaient occupées; elle se tint debout un instant,
+mais, ployant sa fierté sous elle, elle trouva de bon goût de
+s'asseoir comme les autres dames, quelle que fût la compagnie.
+
+Comme elle posait son ombrelle sur la table, elle reconnut sa voisine:
+c'était la comtesse d'Antraygues, qui, elle aussi, était venue là
+toute seule.
+
+Les deux amies ne s'étaient pas vues depuis les hauts faits d'Octave
+de Parisis, avenue de la Reine-Hortense. La comtesse était allée chez
+la duchesse, mais on sait qu'elle fut accueillie avec un si haut
+dédain qu'elle ne se hasarda pas à la revoir. Elles se rencontraient
+bien de loin en loin, mais à distance; la duchesse souriait vaguement
+comme pour exprimer qu'elle n'avait pas oublié le passé, mais qu'elles
+ne suivaient plus le même chemin.
+
+Ce jour-là, à moins de faire un grand chagrin, la duchesse fut bien
+obligée de parler à la comtesse; ce fut ce qu'elle fit avec une grâce
+charmante, quoique avec quelque réserve. «Ah! bonjour Alice, je suis
+contente de vous voir, je ne vous croyais pas à Paris.» La comtesse
+d'Antraygues fut touchée de cet accueil, connaissant la fierté de son
+ex-amie.--Ma chère duchesse, je suis à Paris, parce que Paris est le
+seul pays où le coeur oublie.--Vous ne vous êtes pas revus avec M.
+d'Antraygues,» hasarda la duchesse. Elle voulut peut-être dire avec M.
+de Parisis. «Non, Dieu merci! répondit Alice. Vous savez le proverbe
+arabe: Il ne faut jamais se retourner vers son ennemi, si ce n'est
+pour le tuer. Si j'avais à frapper quelqu'un, ce serait moi.»
+
+On apporta du laid froid et du pain de seigle à la duchesse, «Est-ce
+que vous venez souvent ici? demanda-t-elle à Alice.---Oui, je n'ai
+plus de voiture. L'an passé, je promenais mes chevaux, aujourd'hui je
+promène moi-même.--Dites-moi, est-ce qu'il ne vous est pas resté une
+vraie fortune après la séparation?--Rien, rien, rien. J'ai vécu de mes
+bijoux.»
+
+Et essayant de sourire: «Aujourd'hui, je suis comme Cléopâtre, je bois
+ma dernière perle.»
+
+La comtesse acheva de boire sa coupe de lait. «Je vous aime trop, dit
+la duchesse, pour vous faire des reproches stériles, mais comment
+avez-vous pu jouer une existence comme la vôtre dans un pareil coup
+de dés?--Comment? mais ce n'est pas moi qui ai joué, c'est M.
+d'Antraygues. Ce n'est pas ma folie qui nous a ruinés, c'est la
+sienne. Il avait tout perdu, parce que j'avais eu la bêtise de
+toujours signer. Je n'en serais donc pas plus riche à l'heure
+qu'il est, sinon que je serais une honnête femme comme vous. Mais,
+vous savez, une honnête femme sans argent n'est pas encore bien
+posée sur le pavé de Paris! Et puis, voulez-vous savoir l'état de
+mon âme? Je ne me suis jamais repentie un instant de ce que j'ai
+fait. Ceci vous étonne, sans doute? C'est que vous n'êtes pas sur
+l'autre rive et que vous ne pouvez comprendre.»
+
+La duchesse grignota son pain et sembla chercher à comprendre. «Vous
+avez revu M. de Parisis?--Oui. Mais ce n'est pas parce que je l'ai
+revu que je ne me repens pas, c'est parce que je l'ai aimé.--Eh bien!
+je ne comprends pas. Vous ne me ferez pas croire qu'une heure d'amour
+paye un siècle de chagrin.»
+
+
+Alice soupira. «Je ne vous le ferai pas croire, mais je le croirai
+toujours, parce que cette heure d'amour on l'a attendue longtemps, on
+l'a savourée avec délice, et on s'en souvient jusqu'à la mort. Qui
+sait si la vie est autre chose?--Qui sait!» Ce mot avait échappé à la
+duchesse devenue pensive. «Ainsi, reprit Alice, je vous tiens pour
+la femme la plus vertueuse, pour la plus noble créature, mais vous
+amusez-vous beaucoup?--Non! je m'ennuie profondément. Je n'ai pas,
+comme vous, pris la couronne de roses, je n'ai guère cueilli que des
+scabieuses, mais j'aime ces fleurs-là. Et puis, je ne crois pas que le
+but de la vie soit de s'amuser.--Moi non plus. J'ai voulu dire que
+la vertu ne vaut pas ce qu'elle coûte. Croyez-vous donc que Dieu
+ait condamné la femme à cette lutte mortelle contre son coeur?
+Rappelez-vous les paroles de l'Evangile: Il sera pardonné à celle qui
+aura aimé. Aimer! sentir un coeur qui bat contre le vôtre! voir des
+yeux qui se perdent dans vos yeux! abriter son âme en peine dans une
+âme de feu! Aimer! c'est rouvrir la porte du Paradis, même pour
+descendre au Paradis perdu.»
+
+La duchesse regardait Alice avec sympathie. «Ah! oui, dit-elle, vous
+avez aimé. Maintenant, je vous comprends. On me parle toujours de ma
+vertu; eh bien, du haut de ma vertu, je vous pardonne.»
+
+Alice serra la main de la duchesse. «C'est bien, ce que vous me dites
+là! car pour vous la vertu n'est pas un mot. Je sais que vous êtes une
+femme d'un autre siècle. Vous allez même plus haut que la vertu; s'il
+y avait un chemin de roses, et un chemin d'épines, vous choisiriez le
+dernier.--Ne me canonisez pas si vite, ma chère.»
+
+La duchesse regarda autour d'elle comme si elle eût craint d'être
+épiée ou d'être entendue: «Voulez-vous nous promener un peu, Alice?»
+
+Les deux amies prirent un sentier sous les grands arbres. «Ecoutez,
+Alice, reprit la duchesse, vous êtes une femme de coeur, et je puis
+bien vous faire des confidences. J'ai aujourd'hui trente-quatre ans;
+j'ai vu tomber ma jeunesse sans un seul rayonnement, comme si je
+n'avais vécu que par des jours de pluie. Tout a été triste autour
+de moi. Ma figure est si sévère que nul ne s'est jamais arrêté pour
+médire que j'étais belle. On m'a accablée sous le respect. On a posé
+un perpétuel point d'admiration devant ma vertu; je suis de toutes
+les fêtes du monde, mais surtout de tous les sermons et de toutes les
+oeuvres de charité. Dès que j'entre dans un salon, c'est pour entendre
+parler des enfants pauvres, du refuge de Sainte-Anne ou de la Ruche
+des Abeilles. Vous l'avouerai-je? j'ai eu mes moments de doute dans
+mon rude pèlerinage, car je ne vous parle pas de mon mari, un ami qui
+n'a jamais été mon amant, pour dire comme vous. Je me suis demandé
+plus d'une fois si on ne pouvait pas être bonne aux pauvres sans être
+si rigoureuse envers soi-même. Dieu me tiendra-t-il plus de compte
+de mes aumônes parce que mes mains seront plus blanches? Qu'importe
+qu'elles soient plus blanches si elles sont pleines d'or?--Je vais
+vous répondre franchement, dit la comtesse. Oui, Dieu vous tiendra
+compte de vos mains blanches. Mais quand Dieu m'aura pardonné, qui
+sait si nous ne serons pas assises toutes les deux dans la même
+sphère! Et s'il y a un enfer, cet enfer, tout terrible qu'il soit, ne
+m'arrachera pas le souvenir de mon heure d'amour.»
+
+La duchesse serra la main d'Alice. «Oui, vous avez raison. Je veux
+tout vous dire. J'aime M. de Parisis.--Je le savais, dit la comtesse.»
+
+Mme de Hauteroche, toute surprise, regarda son amie. «Et comment le
+savez-vous?--Parce que si vous n'aimiez pas Octave, vous ne m'auriez
+pas parlé si longtemps. C'est lui que vous cherchiez dans mon coeur.»
+
+La duchesse ne trouva pas un mot à dire contre cette vérité. Elle
+murmura en baissant la tête: «Oui, je l'aime.»
+
+Mme d'Antraygues dit à la duchesse que tout le jeu de cartes y
+passerait. «Voyez-vous, ma chère amie, les femmes ne jouent pas
+impunément avec Octave de Parisis. Je me suis jetée dans ses bras la
+première; la marquise de Fontaneilles y tombera aussi, un jour qu'elle
+aura oublié de faire le signe de la croix; Mlle de La Chastaigneraye
+l'adore jusqu'à en perdre la raison,--et vous-même, que je croyais
+hors d'atteinte,--vous voilà saisie.»
+
+La duchesse releva la tête avec fierté: «Oui, je l'aime, mais
+j'arracherai cette mauvaise herbe de mon coeur, dussé-je arracher mon
+coeur.»
+
+Elle raconta à Mme d'Antraygues comment elle avait rencontré Parisis
+chez la marquise de Fontaneilles; elle parla de son esprit à tout
+dire, même ce qu'il ne faut pas dire, de son charme irritant. Il leur
+avait fait la cour à toutes les deux, mais il avait échoué. «Vous
+appelez cela avoir échoué? dit Alice. Mais l'amour ne triomphe pas
+toujours à sa première bataille. C'est souvent un laboureur pacifique
+qui sème en octobre pour moissonner en juillet.»
+
+L'ombrage devenait de plus en plus sombre, la duchesse et son ex-amie
+pouvaient se croire bien loin de Paris, tant elles avaient trouvé le
+silence et la solitude. Des paroles brûlaient les lèvres de Mme de
+Hauteroche; elles étaient là comme emprisonnées. La duchesse n'osait
+parler tout haut. Elle s'aventura pourtant: «Je vous étonnerais bien,
+ma chère Alice, si je vous disais que plus d'une fois j'ai rêvé à
+ces enivrements dont vous êtes revenue plus belle encore, il faut
+l'avouer, comme si la passion était le dernier mot de la beauté pour
+les femmes.» Le visage de la duchesse s'empourpra comme un soleil
+couchant. «Vous ne m'étonnez pas du tout. Presque toutes les femmes
+ont ces heures de tentation; voilà pourquoi elles sont sublimes quand
+elles arrivent toutes blanches dans le linceul; voilà pourquoi il faut
+leur pardonner quand elles ont traversé toutes les joies et toutes
+les angoisses de l'amour.--Oui, reprit la duchesse, comme si elle
+continuait sa pensée, il m'est arrivé de songer à ces légendes où on
+donnait son âme au diable pendant une heure pour toute une éternité de
+damnation.--Oui, et plus la damnation est terrible et plus l'heure est
+attrayante.--Je remercie Dieu d'avoir éloigné M. de Parisis de mon
+chemin. Il est venu chez moi quatre fois: il n'a pas compris qu'à la
+dernière entrevue j'étais d'autant plus sévère que j'avais plus peur
+de lui; voilà pourquoi je suis devenue indulgente aux fautes des
+autres. Jusque-là, je n'avais pas vu l'abîme.--L'abîme! Elle y
+tombera,» pensa Mme d'Antraygues.
+
+Elles étaient revenues vers la vacherie. «J'oubliais, dit tout à coup
+la duchesse, il y a une heure qu'on m'attend au bord du lac.»
+
+Et elle embrassa la maîtresse d'Octave. C'était bien la maîtresse
+d'Octave qu'elle embrassait. Mme d'Antraygues ne s'y trompa point et
+elle murmura: «C'est un souvenir qu'elle me prend sur les joues.»
+
+Le soir, Alice rencontra Parisis: «Mon cher duc, vous perdez vos
+batailles au moment même de la victoire; j'ai rencontré aujourd'hui
+une femme que vous avez aimée huit jours et qui n'eût pas résisté le
+neuvième.»
+
+Octave chercha dans ses souvenirs. «La Dame de Carreau!»
+s'écria-t-il.--«Ah! je ne vous dirai pas son nom. C'est elle, je n'en
+doute pas. J'ai senti trop tard,--on n'est pas parfait,--qu'elle
+aurait fini par m'aimer, car, vous savez, je n'ai jamais douté de
+moi.--Vous avez raison. Pour inspirer de la confiance aux autres, il
+faut avoir confiance en soi.»
+
+A quelques jours de là, Octave, rencontrant la duchesse de Hauteroche,
+lui dit qu'il avait des tableaux italiens dignes de son admiration. Il
+lui savait un sentiment d'art très distingué, il serait ravi qu'elle
+voulût bien lui donner son opinion. «Si vous habitiez le Louvre, dit
+la duchesse, j'irais peut-être.--Madame, quand on est comme vous sur
+un piédestal de marbre de Carrare, on est si loin des atteintes des
+hommes qu'on peut aller partout,--surtout chez un amateur d'art.--Un
+amateur d'art! C'est égal, je vous prends au mot, dit la duchesse,
+j'irai demain voir vos madones.»
+
+A celle-là, Octave ne donna pas une clef d'argent: la duchesse
+passa par la grande porte. Tout l'hôtel était sur pied, fleur à la
+boutonnière, comme un jour de grande réception. Octave avait peur que
+la duchesse ne vînt avec une amie. Elle vint toute seule. Elle admira
+l'hôtel, elle admira l'ameublement, elle admira les tableaux, mais
+vit-elle tout cela?
+
+Le duc de Parisis la reçut avec une grâce toute respectueuse, mais
+avec cette douceur pénétrante qui va jusqu'à l'âme. La duchesse
+n'avait plus peur d'elle, parce qu'elle n'avait plus peur de lui.
+
+Elle était allée jusque dans la chambre d'Octave, sous prétexte de
+voir des émaux de Léonard Limousin et une Vierge de Pérugin. Tout
+à coup la pendule sonna trois heures.
+
+C'était l'heure du diable qui sonnait.
+
+La duchesse tressaillit. La même pensée avait traversé son âme et
+l'âme d'Octave. «Une heure à moi! se disait-il.--Une heure à moi!» se
+disait-elle. Se comprirent-ils? Octave prit les mains de la duchesse
+et la regarda avec des yeux allumés dans l'enfer. Elle pâlit, elle
+chancela, elle voulut fuir. «Non! lui dit-il, en joignait ses mains
+autour de son cou. Non! je t'aime!»
+
+Elle voulut se dégager. Mais la douceur des mains la retint.
+
+Octave l'embrassa sur les cheveux et sur les yeux pour l'aveugler;
+ses lèvres égarées brûlèrent le front et tuèrent la vertu. La nature
+reprenait ses droits: l'âme était étouffée, la femme éclatait à
+travers l'ange. «Eh bien! oui, dit-elle dans son égarement, je veux
+t'aimer pendant toute une heure!»
+
+Elle répandit ses cheveux d'or sur son front comme pour voiler sa
+rougeur.
+
+C'était l'heure du diable. Interrogez Satan, il vous racontera comment
+on perd le ciel.
+
+Quatre heures sonnèrent leur douce sonnerie à la pendule d'Octave.
+Cette douce sonnerie, ce fut pour la duchesse la trompette du jugement
+dernier. Il lui sembla que le monde allait trembler, que les étoiles
+tombaient déjà du ciel et que le soleil se voilait la face.
+
+Mais rien n'avait changé autour d'elle. Elle leva la tête: la Vierge
+de Pérugin la regardait toujours avec le même sourire.
+
+Elle dit adieu à Octave. «Nous ne nous reverrons jamais!»
+murmura-t-elle en se cachant. «Nous ne nous reverrons jamais!» dit
+Octave qui ne voulait pas contrarier les femmes.
+
+La duchesse avait repris son grand air, sa dignité romaine, sa
+sévérité héraldique. En se voyant passer dans le miroir de Venise,
+elle se reconnut telle qu'elle était avant sa chute.
+
+Mais en se voyant passer dans son âme, elle ne se reconnut pas!
+
+
+
+
+VII
+
+LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA
+
+
+Le duc de Parisis se consolait facilement du chagrin qu'il faisait aux
+femmes. Il détournait la tête de la femme qui pleurait pour ne voir
+que celle qui souriait.
+
+Il ne croyait pas aux esprits, mais il y faisait croire. Écoutez cette
+histoire.
+
+Parce qu'on n'entendait plus parler de M. Home, parce que M. Victorien
+Sardou avait retourné le portrait de Swedenborg sous celui de
+Beaumarchais, on disait que les esprits étaient remontés dans les
+deux. Mais le royaume des esprits descend de plus en plus sur la
+terre; son premier département est Paris, où il y a des ministres des
+deux sexes.
+
+L'action ne se passe pas dans la Forêt-Noire, mais dans un fort bel
+hôtel de la Chaussée-d'Antin. Quoi que Saint-Simon pût en dire, les
+hôtels de la Chaussée-d'Antin sont fort bien hantés. En dépit de
+l'école romantique, les maisons qui trônent dans la rue de Provence,
+dans la rue de la Victoire, dans la rue Neuve-des-Mathurins, voient
+monter et descendre dans leurs escaliers un assez joli nombre de
+drames romantiques et de ballades à la lune.
+
+J'arrive à l'histoire de ma beauté «pâle comme un beau soir d'été.»
+C'est une fille de bonne maison,--air candide, esprit malin.--Ses
+parents la voulaient marier. La délicieuse enfant déclina le mari.
+Mais à quoi donc rêvent les jeunes filles, si ce n'est à se marier?
+
+La mère prit sa fille à part et lui dit: «Nous voulons ton bonheur,
+d'où qu'il vienne; mais un mari ne t'enlèverait pas à notre amour en
+te prenant dans ses bras. Je me suis donnée à ton père et n'en suis
+pas plus malheureuse. Veux-tu donc te donner au diable?»
+
+Le père tint le même discours que la mère; l'époux parla comme
+l'épouse; mais il ne vint qu'un sourire sur les lèvres de la belle.
+«Pourquoi ce sourire? dirent ensemble M. et Mme de Canillac.--C'est
+que j'aime quelqu'un, repartit la jeune fille en prenant son air le
+plus grave et le plus mystérieux. C'est que j'aime quelqu'un qui n'est
+pas votre protégé, comme est M. de Terray, ou M. de Mortagne, ou M.
+de Langeac. Vous ne connaissez pas celui que j'aime! Je vous dirai un
+jour ce qu'il est. D'ici là, ne cherchez pas à tromper ma destinée
+avec un autre.
+
+Mais le père et la mère étaient inquiets. On voulut forcer enfin la
+jeune et belle mystérieuse. «Ne pouvez-vous nous montrer celui que
+vous aimez et qui vous aime?» La mère supplia, le père fit mine
+d'ordonner, les amis questionnèrent malicieusement. Julia resta encore
+quelque temps sans répondre; elle refusait de s'amuser au Bois, aux
+soirées, aux bals, aux courses. Un beau soir,--car les soirs sont
+éternellement beaux qui parlent d'amour,--Julia répondit avec
+assurance et sans rougir: «Vous le saurez, ce secret; j'aime un beau
+gentilhomme du siècle de Louis XV; il est colonel d'un régiment du
+roi; il a gagné la bataille de Fontenoy; son âme est élevée, ses
+manières sont chevaleresques, sa parole est éloquente à mon coeur.
+Mais il est aussi discret que glorieux, et il ne veut m'apparaître
+qu'aux instants où je suis seule; alors je puis le contempler dans
+l'idéal, l'entendre dans le rêve, l'aimer dans l'inconnu, l'adorer
+dans l'impossible.»
+
+On jugea que tout cela était un peu trop fou. On appela Victorien
+Sardou, qui répondit: «Je suis revenu de l'autre monde; mon esprit a
+tué les esprits. Beaumarchais a décidé que je me moquais de lui et que
+ma plume n'avait pas besoin de sa main pour la conduire.»
+
+On appela M. Home, _Ecce homo_, mais celui-ci demanda à s'enfermer une
+nuit avec la jeune spirite, pour voir de près ses belles visions. M.
+Home était marié: on l'envoya passer la nuit avec sa femme.
+
+La mère, qui ne dormait plus des songes de sa fille, se résigna à
+veillera la porte de la chambre aux visions. On prit gaiement le thé
+en famille, selon la coutume. A onze heures, la jeune fille fit un
+joli bâillement et alluma sa bougie. «Bonsoir, papa; bonsoir, maman.»
+On lui souhaita la bonne nuit. Elle ferma la porte. La mère mit son
+fauteuil devant le seuil et attendit. Une heure se passa dans le
+silence. Quand sonna minuit, on entendit un bruit, _le bruit dans le
+mur_, comme disent les légendes. La mère voulut entrer, mais refréna
+sa curiosité. Elle écouta des deux oreilles en ouvrant la bouche.
+
+Ce qu'elle entendit, ce fut presque le duo de _Roméo et Juliette_.
+«C'est vous, mon inconnu?--C'est vous, ma bien-aimée?--Comme je vous
+attendais.--Mais, depuis hier, je ne vous ai pas quittée.--Oui, mais
+vous étiez invisible et j'aime à vous voir.--Aussi me suis-je décidé à
+vous apparaître une fois encore. Que vous êtes belle, Julia!--Oh! mon
+Dieu! vous avez éteint la bougie.--Mon adorée! je suis un pur esprit
+et mon baiser ne vous touchera pas.--Mais vous m'avez touché la
+main.--C'est la force de l'illusion.--Ciel! vous m'avez embrassée...»
+
+Un soir, au moment que les mères de famille appellent le moment
+critique, la mère de Julia entra subitement dans la chambre de Julia.
+«Qu'ai-je entendu, mademoiselle?--Maman, c'est l'Esprit.»
+
+On alluma la bougie,--et on vit qu'on ne vit rien. La mère courut à la
+fenêtre, quoiqu'il n'y eût pas de balcon; elle courut à la cheminée,
+quoiqu'il n'y eût pas de truc à la Richelieu. Elle ne vit que la nuit
+et n'entendit que le silence! «Adieu, mademoiselle, ne rêvez plus tout
+haut, car je suppose que vous faisiez par désoeuvrement les demandes
+et les réponses.»
+
+La mère se remit dans son fauteuil. Mais le joli duo recommença. Et
+sur une gamme plus vibrante. «Julia, comme vous êtes belle dans la
+nuit!--C'est pour me dire cela que vous avez éteint la bougie!--Julia,
+comme je vous aime!--Mais, monsieur, vous avez beau dire que c'est une
+illusion, je sens bien votre main sur mon coeur....»
+
+La mère reparut. Même comédie. La belle était seule. «Mademoiselle, il
+y a ici quelqu'un.--Oui, maman quelqu'un d'invisible qui ne se montre
+à moi que si je suis seule.--Ce sont des contes.» Et la mère se remit
+à chercher et ne trouva personne.
+
+Le lendemain, on fit venir quatre médecins, qui décidèrent que le
+coeur de Julia était à gauche et que la paix du monde était troublée
+par les petits esprits. Les grands médecins sont de grands politiques.
+
+Ce texte aurait besoin d'être illustré par la gravure pour devenir
+plus lumineux, ou plutôt cette taille-douce aurait besoin d'explication.
+
+
+EXPLICATION DE LA GRAVURE.
+
+L'hiver passé, j'ai rencontré Mlle Julia à un bal d'ambassade. Elle a
+valsé trois fois avec un sceptique qui lui offrit de faire parler les
+esprits: c'était M. Octave de Parisis.
+
+
+DEUXIÈME EXPLICATION DE LA GRAVURE.
+
+
+Mlle Julia aune femme de chambre qui couche dans son cabinet de
+toilette. Cette femme de chambre a l'art mystérieux d'introduire les
+esprits.
+
+
+COMMENTAIRE RISQUÉ.
+
+Le cabinet de toilette de Julia a deux portes: la première est une
+porte sous tenture qui ne crie pas sur ses gonds, une vraie porte
+d'amoureux; celle-là vient dans la chambre de Julia; la seconde est
+une porte toute simple qui donne sur l'escalier de service.
+
+Les esprits ne sont pas humiliés de passer par là, même quand ils se
+donnent la figure du duc de Parisis.
+
+
+
+
+VIII
+
+LA SOLITUDE DE VIOLETTE
+
+
+Cependant Violette ne s'acclimatait pas à Pernan.
+
+Avec sa fièvre, son amour, son repentir, elle ne pouvait vivre dans
+cette solitude rustique où sifflait gaiement le merle, où chantait
+amoureusement le rossignol. Pour la paix des champs, il faut la paix
+du coeur. Violette n'entendait ni le merle ni le rossignol. Elle
+écoutait pleurer les brises et sangloter les fontaines.
+
+A quelques pas du château, Mlle Hyacinthe la surprenait tous les
+soirs, abîmée dans ses rêveries, assise au bord d'un ravin profond,
+qui était l'image de la mort par ses roches brisées, ses cavernes
+profondes, ses ronces brûlées, véritable refuge des oiseaux de nuit.
+
+Quand, le soir, Violette n'était pas penchée dans l'escarpement du
+ravin, elle était au cimetière, croyant prier pour sa mère, mais
+priant pour elle-même.
+
+Le matin, il semblait qu'elle reprît du coeur à la vie. Elle se jetait
+sur les journaux, qui lui parlaient de Paris, comme si chaque gazette
+devait lui apporter un peu de cette douce poussière qui avait couvert
+ses pantoufles rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, ou ses bottines
+mordorées avenue d'Eylau, près de l'hôtel d'Octave.
+
+Comme les journaux parlaient souvent du duc de Parisis, c'était pour
+elle comme un coup de soleil quand ce nom rayonnait sous ses yeux.
+Elle savait sa vie, elle devinait ses aventures; mais c'était surtout
+les lettres de la comtesse d'Antraygues qui le représentaient dans ses
+folies, Comme elle avait toujours été sérieuse, même dans sa
+mascarade de trois mois, comme elle était devenue plus sérieuse, elle
+s'affligeait de toutes les folies d'un homme doué pour les grandes
+choses, qui trahissait son nom et son avenir; mais elle ne désespérait
+pas, disant toujours qu'il prendrait de fières revanches.
+
+On se rappelle que Mme d'Antraygues avait demandé vingt mille francs à
+Violette. Violette s'était empressée d'être agréable à son amie, tout
+en lui rappelant qu'elle s'ennuyait beaucoup de ne pas la voir. Un
+jour, à l'heure du déjeuner, Mme d'Antraygues arriva bruyamment.
+
+Alice avait remplacé la gaieté par le bruit, comme font toutes
+celles qui ne veulent pas se repentir et qui refusent de voir leurs
+blessures. La comtesse trouva Violette bien changée, mais plus belle
+encore, si la beauté est une expression divine. Le marbre en est la
+plus belle traduction; a-t-il besoin des tons roses de la vie pour
+charmer les yeux du corps et les yeux de l'âme? Violette avait perdu
+à jamais la fraîcheur des jeunes années; mais dans cette figure plus
+accentuée et plus pâle, la vraie femme s'exprimait mieux encore. Et
+puis ses beaux yeux--ciel profond--n'avaient-ils pas une éloquence
+plus pénétrante? «Comme vous êtes devenue belle!» dit Alice en
+embrassant Violette. Violette présenta sa jeune amie à la comtesse:
+«Si vous voulez voir la beauté sur la terre, la voilà! dit-elle avec
+l'accent de la vérité.»
+
+Mlle Hyacinthe n'était pas précisément l'idéal de Phidias ni de
+Raphaël--ni de Jean Goujon, ni de Prudhon,--mais elle avait la beauté
+agreste et simple qui ne connaît guère la mode et que la passion n'a
+pas consacrée encore: on peut dire qu'elle s'habillait de son charme
+et de son sourire.
+
+On déjeuna avec une gaieté mélancolique, on se promena dans la
+campagne et par les jardins du château, on visita l'église, on alla
+goûter dans une tour en ruines. Le soir, les trois femmes étaient
+heureuses par l'amitié.
+
+Toutes les trois adoraient la musique. On veilla jusqu'à minuit, les
+mains sur le piano, caressant tous les airs aimés, évoquant le génie
+de tous les maîtres. La vraie musicienne était Mlle Hyacinthe.
+Violette jouait mal et Mme d'Antraygues avait plus de brio que de
+sentiment. «Vous rappelez-vous? dit Alice à Violette, vous m'avez dit
+que M. de Parisis vous avait appris la valse de _Faust_?--Si je me
+rappelle!» dit-elle en pâlissant.
+
+Et elle joua la valse de _Faust_--elle qui jouait mal--comme Gounod la
+joue lui-même, avec toutes les éloquences du coeur et de la passion!
+
+
+
+
+IX
+
+LES DEUX COUSINES
+
+
+Le lendemain, les trois amies eurent une visite tout à fait
+inattendue: le duc de Parisis, qui était venu avec d'Aspremont et
+Monjoyeux passer quelques jours au château de Parisis.
+
+Octave voulait revoir tout à la fois Geneviève et Violette. Il savait
+que les deux cousines étaient devenues deux amies. Quoi-qu'il fût
+emporté par l'amour--vers l'une et vers l'autre--il se promettait de
+n'être plus pour elles qu'un ami.
+
+Il était d'ailleurs venu à Parisis avec son ami Violet-le-Duc, pour
+commencer la restauration du château dans le plus pur style Louis XII.
+Monjoyeux et Saint-Aymour l'accompagnaient. A tout autre moment, il
+eût éprouvé une vraie joie à ce travail qui allait remettre en toute
+splendeur une des plus curieuses seigneuries féodales; mais une
+tristesse profonde envahissait son coeur. C'est qu'on ne bâtit ou
+qu'on ne restaure un château que pour une femme aimée, c'est que
+Parisis pressentait que la femme aimée ne viendrait pas habiter son
+château.
+
+Sa première visite fut pour Mlle de La Chastaigneraye. Elle n'avait
+pas varié dans son idée, elle voulait qu'il épousât Violette. Elle
+l'accueillit avec une douceur d'ange: mais elle cacha si bien son
+coeur, que son cousin s'imagina qu'elle ne l'aimait plus.
+
+Aussi ce fut une simple visite de cérémonie où on parla de tout,
+hormis de soi-même. «J'espère bien, mon cousin, dit Geneviève, que
+vous irez voir Violette à Parnan.--Oui, ma cousine,» dit Octave,
+croyant raviver la jalousie de Geneviève.
+
+Mais elle fut impassible, comme si elle habitait désormais d'autres
+régions. Elle lui dit d'ailleurs une fois encore qu'elle s'était
+tournée vers Dieu et qu'elle allait se retirer du monde. «Grand
+Dieu! se récria Parisis, mais où irez-vous donc?--Dans une solitude
+sanctifiée par les prières. Ici, quoi que je fasse, j'habite une
+solitude toute profane. Voyez ces tableaux, voyez ces livres, voyez ce
+piano, voyez cette harpe; je ne suis pas de celles qui se résignent
+sans avoir sous les yeux l'exemple de toutes les résignations.--Ma
+cousine, dit Parisis, vous avez marché ce matin sur des asphodèles
+ou des soucis. Je reviendrai bientôt, si vous voulez arracher les
+mauvaises herbes qui poussent sous vos pieds.--Revenez, mon cousin;
+pour moi, dès qu'on travaillera à la restauration de Parisis, j'irai
+vous voir si je ne suis pas partie.»
+
+Octave était allé voir Violette le lendemain. Il trouva la même
+figure, la même douceur, mais la même indifférence bien jouée. Il
+voulait railler un peu; mais la triste expression qui s'était gravée
+profondément sur la figure de Violette arrêta la raillerie sur ses
+lèvres.
+
+Mme d'Antraygues lui prit le bras et l'entraîna sous les arbres.
+«Cette pauvre Violette, lui dit-elle, savez-vous qu'elle en mourra? Je
+vous ai déjà averti.--Où avez-vous vu des femmes mourir de chagrin?--A
+Paris et en province, mon cher. Moi qui vous parle, je mourrai de
+chagrin, mais passons. J'étais venue pour embrasser Violette et
+repartir aussitôt; je suis si malheureuse de son malheur, que je vais
+rester avec elle toute une semaine. On ne se console d'un amour que
+dans un autre amour: Violette n'en aimera pas d'autre que vous. Mais
+peut-être la consolerai-je, moi! car si l'amitié console de l'amour,
+c'est l'amitié d'une femme, surtout quand cette femme est amoureuse
+dans la même paroisse. O monstre aux griffes roses!--Bouche de femme,
+paroles perdues! dit Octave dans une fumée de cigare.--Vous vous
+imaginez peut-être que vous ne laissez tomber de vos lèvres que des
+paroles de votre Evangile, ô don Juan de Parisis! Je vous le dis encore,
+rien ne consolera Violette de vous avoir trouvé et de vous avoir perdu.»
+
+
+
+
+X
+
+LE CHATEAU DE CARTES
+
+
+Octave causa avec Violette après avoir causé avec Alice. Ils étaient
+seuls dans le salon; la comtesse avait entraîné Hyacinthe.
+
+Après un silence, Violette dit en regardant Octave: «Cela me fait tant
+de mal de vous voir, que j'éprouve un étrange contentement; arrangez
+cela comme vous pourrez.--Si vous m'aimiez encore, je dirais que vous
+êtes heureuse parce que vous êtes malheureuse; c'est inexplicable,
+mais cela est, parce que l'amour est une douleur, est une volupté.»
+Violette retint un soupir: «_Si je vous aimais encore!_ vous avez
+raison; je ne vous aime plus. C'est une bouffée du passé qui me
+revient jusqu'au coeur; grâce à Dieu, je suis délivrée de toutes ces
+angoisses.»
+
+Violette reprit le masque de la sérénité. Octave lui saisit la main;
+mais elle cacha si bien son émotion qu'il jugea que, pareille à
+Geneviève, elle n'avait gardé de l'amour que le souvenir.
+
+La conversation changea de thème. On parla de la vie rustique et des
+joies innocentes qu'elle donne au coeur; on ouvrit une parenthèse sur
+Paris, mais Violette la ferma bien vite. Octave tenta de lire l'avenir
+de Violette par ce qu'elle disait ou par ce qu'elle ne disait pas;
+mais il ne vit que des nuages.
+
+La nuit était venue peu à peu. Violette se leva pour se rapprocher de
+la fenêtre. Octave la suivit. «Je vais partir,» lui dit-il. Ce simple
+mot tomba dans le coeur de Violette comme le glas de la mort. Il lui
+sembla que c'était la dernière fois qu'elle voyait Parisis.
+
+Parisis! l'amour et la mort dans sa vie; Parisis! tout ce qu'elle
+avait aimé depuis qu'elle n'aimait plus que lui. «Vous allez partir!»
+répéta-t-elle d'une voix lente et triste. Elle regarda Octave qu'elle
+ne voyait plus bien.
+
+Tout à coup, rejetant tout cet attirail de pieux mensonges qui voilait
+son coeur, elle se jeta dans ses bras et elle éclata en sanglots.
+«Violette, ma Violette, dit-il doucement, pourquoi pleures-tu? je
+t'aime!--Oh! dis-moi cela encore; je veux mourir, mais je veux mourir
+avec ce mot dans le coeur. Dis-moi encore que tu m'aimes!--Tu le sais
+bien!»
+
+Octave entendait à peine Violette, tant ses paroles étaient coupées
+par les sanglots. «Mais je t'ai toujours aimée, ma Violette! Avant de
+te voir, je n'aimais pas, je ne cherchais que des aventures! Avec toi
+j'ai trouvé mon coeur.»
+
+Et ainsi ils se dirent les choses les plus tendres et les plus senties.
+Tous les deux obéissaient à une de ces expansions qui jettent deux
+coeurs, deux âmes dans la même pensée. C'est l'amour à sa suprême
+période. Quand il a hanté ces divins sommets, il s'est épuisé à demi,
+il retombe de ses aspirations, il retrouve la terre et regrette le
+ciel. Mais le ciel n'est pas la patrie des hommes ni des femmes, même
+quand ils sont amoureux.
+
+Violette retomba sur la terre, Il lui sembla qu'elle avait donné tout
+le feu de sa vie dans ce divin embrassement, son coeur battait à se
+briser, la fièvre l'avait envahie, le rêve brûlait son front. «Adieu,
+Octave! lui dit-elle tristement.--Adieu! je ne comprends pas. Je ne
+veux pas comprendre,» murmura-t-il.
+
+Il tenta avec toutes ses grâces irrésistibles de perpétuer cette
+minute d'amour. Rien ne lui coûtait, pas même le mensonge. Il était de
+bonne foi avec Violette, puisqu'il venait de retrouver son coeur dans
+le sien. Il lui dit qu'il voulait vivre avec elle et vivre pour lui.
+«Vivre pour moi, dit-il, n'est-ce pas vivre pour toi! Vivre pour toi,
+n'est-ce pas vivre pour moi!» Et comme Violette semblait douter: «Tu
+sais mon dédain des plus hautes ambitions; j'ai toujours dit que
+l'amour était le premier et le dernier mot de la vie. Avoir à son bras
+une femme, si je l'aime et si elle m'aime, c'est avoir le souverain
+bien. Nous habiterons Parisis et nous serons heureux.»
+
+Ces derniers mots, quoique bien naturellement et bien tendrement dits,
+ramenèrent Violette à la raison. Elle ne put s'empêcher de penser
+que si Octave eût parlé à Geneviève, il ne lui eût pas dit: «Nous
+habiterons Parisis et nous serons heureux.» Elle traduisit ainsi ces
+mots: «Nous serons heureux à Parisis, mais nous ne serions pas heureux
+ailleurs, parce que Paris répudierait un pareil bonheur.»--Non!
+dit-elle, on n'est heureux nulle part avec Violette, parce que
+Violette, au lieu d'apporter sa part de bonheur, n'apporterait que
+les larmes du repentir.--Pourquoi le repentir? Quel est ton crime?
+Maintenant que je te connais, je sais que tout cela n'était qu'un jeu
+cruel pour me punir. J'ai mérité d'en souffrir, j'en ai souffert, mais
+j'ai oublié.»
+
+Octave avait reprit la tête de Violette sur son coeur. Elle n'eut
+pas le courage de relever la tête. Pendant cinq minutes encore, elle
+continua ce doux rêve d'être aimée. «Et pourtant, murmura-t-elle, si
+je voulais être heureuse!»
+
+Pauvre fille! elle ne savait pas que la volonté qui brave tous les
+obstacles s'arrête frappée de mort devant ce château de cartes qui
+s'appelle le bonheur.
+
+
+
+
+XI
+
+UN AUTRE BOUQUET MORTEL
+
+
+On sonna à la grille du château. Violette eut le pressentiment que
+c'était une mauvaise nouvelle, sans doute parce que ce coup de
+sonnette l'arrachait à son rêve.
+
+Deux minutes après, le valet de chambre entrait, portant d'une main
+un majestueux bouquet et de l'autre une lettre sur un plat d'argent.
+«Pour moi? demanda Violette. Cela me vient sans doute de Mlle de la
+Chastaigneraye.--Peut-être, dit Octave; mais avant d'en être bien
+sûre, ne vous avisez pas de respirer le bouquet; j'ai toujours peur
+des roses de Tonnerre.»
+
+Violette donna l'ordre au valet de chambre d'allumer les bougies.
+
+Pendant que le duc de Parisis regardait le bouquet avec défiance,--un
+magnifique bouquet composé de fleurs symboliques,--Violette tournait
+la lettre dans ses mains, tout en disant: «Ce n'est pas l'écriture de
+Geneviève!»
+
+Elle passa la lettre à Octave. «Je ne veux ni de la lettre ni du
+bouquet.»
+
+Elle allait sonner, mais Octave la retint. «Attendez donc; nous ne
+sommes pas à Paris, n'allez pas désoler quelque bonne voisine de
+campagne ou quelque coeur reconnaissant, car je sais que vous avez
+fait beaucoup de bien dans le pays.--Mais il y a des armoiries sur le
+cachet.--C'est que ce petit coin de la France est bien habité.»
+
+Violette obéit. «Si vous n'étiez pas là, je vous jure que je ne
+lirais pas cette lettre.» Elle lut rapidement les premiers mots et la
+signature. «Voyez plutôt!» dit-elle en pâlissant.
+
+Elle jeta la lettre à Octave, qui la ramassa en jetant le bouquet.
+
+Il lut ce joli compliment:
+
+ «Ma chère Violette de Parme et de Plaisance,
+
+ «Jugez de ma bonne fortune! J'achète un château qui fait l'oeil au
+ château de Pernan, et voilà que vous habitez le château de Pernan.
+ Moi qui avais peur de m'ennuyer! Avec une voisine comme vous, je
+ vais devenir tout à fait Bourguignon. Je vous envoie un bouquet
+ cueilli par moi-même, c'est le dessus du panier. Si vous
+ connaissez le langage des fleurs, vous jugerez de mon éloquence.
+ Quand voulez-vous souper ensemble? car enfin, il faut bien que je
+ vous rende, entre onze heures et minuit, un de ces festins que
+ vous nous donniez, au prince et à ses amis, avec toutes les grâces
+ d'une femme qui sait bien vivre.
+
+ «Je vous baise le pied et la main.
+
+ «Marquis D'HARCIGNIES.»
+
+Octave contint sa fureur. «Violette! dit-il gravement, chaque mot de
+cette lettre rentrera avec mon épée dans le corps de ce faquin.
+Je garde la lettre. Demain, à huit heures, le marquis n'en écrira
+plus--de la même main--ou, s'il en écrit encore, ce ne sera pas à
+vous. Pas un mot de ceci.»
+
+En ce moment, le valet de chambre entra pour dire que le messager du
+marquis attendait la réponse. «La réponse! dit Parisis en contenant
+à grand'peine sa colère, le duc de Parisis la donnera lui-même au
+marquis avant une heure.»
+
+Le domestique sortit sans bien comprendre. «Vous voyez bien, Octave,
+dit tristement Violette, que tout est fini pour moi! Je remercie Dieu
+de m'avoir rouvert pendant quelques minutes cette porte du paradis
+où je vous ai retrouvé, mais c'est mon dernier moment. D'ailleurs,
+croyez-le bien, une fois hors de cette ivresse, je serais revenue à ma
+pensée de tous les instants: il faut que vous épousiez Geneviève.--Il
+faut que je vous venge, voilà toute ma pensée. On m'a dit que le
+prince était chez le marquis, il lui servira de témoin, j'imagine.
+Je veux que le prince dise tout haut la vérité, devant le marquis et
+devant mes témoins; il faut qu'il jure qu'il n'a pas été votre amant.»
+
+Mme d'Antraygues et Hyacinthe survinrent alors. Violette pria sa jeune
+amie de se mettre au piano. «Oh! le beau bouquet! s'écria la comtesse
+en se penchant pour ramasser les fleurs symboliques du marquis
+d'Harcignies.--Chut! dit Octave en donnant un coup de pied dans
+le bouquet, ce sont des fleurs empoisonnées.--Des fleurs
+empoisonnées!--Oui, dit Violette. Vous vous rappelez le bouquet de
+roses-thé qui a failli tuer Geneviève? Eh bien! il y avait moins
+de poison dans ces fleurs-là que dans celles que vous voyez sur ce
+tapis.»
+
+Mlle Hyacinthe, heureuse de sa promenade avec Alice, faisait retentir
+le piano des airs les plus vifs d'Offenbach, ce maestro de l'imprévu
+qui traduit quelquefois en français l'esprit railleur de Henri Heine.
+
+Quand Octave rentra à Parisis, il dit à Monjoyeux et à d'Aspremont
+qu'il lui fallait un duel pour le lendemain à huit heures. Il raconta
+l'histoire du bouquet symbolique. D'Aspremont et Monjoyeux allèrent
+vers minuit chez le marquis pour lui infliger une lettre d'excuses.
+Mais M. d'Harcignies, après avoir pris la plume, la jeta en disant:
+«J'aime mieux me battre.»
+
+Le lendemain, à huit heures, comme Octave l'avait dit, le marquis
+d'Harcignies payait cruellement ses impertinences bien naturelles.
+Mais en ce monde, il y a toujours quelqu'un qui paye la dette des
+autres. Octave croyant frapper à la main, frappa au coeur.
+
+Le prince Rio prit son ami dans ses bras et dit avec amertume qu'il
+n'y avait pourtant pas de quoi tuer un si galant homme.
+
+Octave se redressa furieux! «J'allais oublier! dit-il au prince. Je
+vous somme de dire ici la vérité; vous allez la dire devant ce sang
+répandu: Mlle de Pernan, ma cousine, celle qu'on appelait Violette
+dans ses jours de comédie, n'a pas été votre maîtresse!»
+
+Le prince était un galant homme comme le marquis: il s'offensa de
+cette sommation. «Monsieur! je ne reçois de sommations que des
+huissiers, et encore les huissiers s'arrêtent à ma porte. Voilà
+pourquoi je ne vous répondrai pas.» En disant ces mots, le prince
+prit l'épée du marquis déjà toute tachée de son sang.--Eh bien! dit
+Parisis, puisque vous avez une épée, je suis plus absolu. Je ne
+quitterai le terrain que si vous dites tout haut la vérité. Mais vous
+commencerez par retirer vos paroles de tout à l'heure: «_Il n'y a pas
+de quoi_.»--Et d'abord, dit d'Aspremont, je constate que le prince n'a
+plus qu'un témoin et que vous ne pouvez pas vous battre.»
+
+Monjoyeux prit la parole: «M. de Parisis n'a que faire de deux
+témoins. S'il faut deux témoins au prince, me voilà! Le prince est
+trop bon prince pour me répudier à cause de ma naissance: mon père
+était chiffonnier, mais il a vécu en homme libre, c'est un titre de
+noblesse. Et d'ailleurs, si nous ne sortons pas tous de la salle des
+Croisades, nous sortons tous de l'arche de Noé.--Vous avez raison,
+monsieur, dit le prince. Soyez tout à la fois le témoin de M. de
+Parisis et le mien.»
+
+Monjoyeux s'entendit sur le duel avec les deux autres témoins.
+
+Au moment de se mettre en garde, le prince dit ceci d'une voix bien
+accentuée: «Mon idée bien arrêtée était de ne répondre à M. de Parisis
+qu'après un coup d'épée; mais il possède si bien le coup du coeur,
+qu'il pourrait bien me couper la parole. Je ne ferai donc pas de
+façons pour dire que je n'ai pas été l'amant de Mlle Violette de
+Parme. Maintenant, tuer un homme parce qu'il a mal parlé à une femme,
+je dirai toujours qu'il n'y a pas de quoi.--Eh bien! dit Parisis en
+jetant son épée, c'est assez comme cela. Je ne suis pas venu ici pour
+venger la femme, mais pour venger une femme. Gavarni a dit: «On ne se
+bat pas à cause d'une femme, on se bat d'abord contre quelqu'un et
+pour soi ensuite.» Gavarni a tort contre moi: je n'ai pas voulu me
+battre contre quelqu'un ni pour moi, je me suis battu à cause d'une
+femme.»
+
+On se quitta tristement, mais sans rancune. Octave exprima ses regrets
+avec une vraie noblesse de coeur. Il avait voulu blesser, il n'avait
+pas voulu tuer.
+
+La mort du marquis d'Harcignies ne réconforta pas Violette, non plus
+que la déclaration du prince.
+
+Quand l'opinion publique a frappé une femme, cette femme, fût-elle une
+sainte, n'en revient jamais, parce qu'il n'y a pas de médecin pour
+cette mortelle blessure.
+
+
+
+
+XII
+
+OÙ ÉTAIT ALLÉE VIOLETTE
+
+
+La mort du marquis d'Harcignies fit un grand tapage et réveilla toutes
+les curiosités à peine assoupies qui rouvraient les yeux sur Violette.
+Ce fut donc un nouveau chagrin pour elle. Toutefois, comme Parisis
+venait de dire hautement qu'il ne fallait pas mal parler d'elle,
+peut-être se fût-elle remis de ce duel bruyant qui troublait sa
+solitude.
+
+Mais la pauvre fille devait être poursuivie à outrance par les
+souvenirs vivants de sa vie de courtisane platonique.
+
+Quelques semaines à peine s'étaient passées, la comtesse d'Antraygues,
+revenue à Paris, lui écrivait de braves lettres pour l'affermir dans
+sa retraite, lui demandant pour un temps prochain un petit pavillon
+du château. Mlle Hyacinthe était toujours là avec ses consolations,
+sympathique à ses douleurs, sympathique à ses espérances, tout en
+niant les peines de coeur par ce charmant sourire de celles qui n'ont
+pas aimé.
+
+Voilà qu'un matin le bruit se répand que Pernan possède un jeune
+médecin. Jusque-là il fallait courir à deux lieues quand on avait une
+migraine. «C'est toujours une figure de plus, dit Hyacinthe.--Oui, dit
+Violette, mais si je tombe malade, vous savez que je ne veux pas voir
+la figure d'un médecin.»
+
+Ce jour-là les deux jeunes filles, fort occupées à faire des confitures
+de fraises, ne parlèrent plus du nouveau venu, mais on leur annonça
+vers trois heures que le docteur Pierrefitte demandait à être reçu par
+Mlle de Pernan. «Pierrefitte,» dit Violette.
+
+Elle ressentit un coup au coeur. Ce nom lui rappelait un jeune homme
+qui avait soupé un soir avec elle dans une folle compagnie du café
+Anglais. C'était un de ces étudiants amoureux de la vie--parce qu'ils
+voient la mort de près--qui passent tous les soirs la Seine pour
+prendre leur part du mouvement sur les boulevards, dans les cafés à la
+mode, aux concerts des Champs-Élysées, aux fêtes de nuit de Mabille et
+aux soupers de la Maison d'Or, quand ils ont quelques louis de reste.
+
+C'était peut-être parce que M. Pierrefitte avait trop soupé qu'il
+venait se faire médecin de campagne dans son pays.
+
+Violette avait retenu ce nom de Pierrefitte, parce que la verve de
+l'étudiant amusait tout le monde. Elle ne doutait pas que ce ne fût
+le même Pierrefitte. «Répondez que je ne puis recevoir,» dit-elle au
+valet de chambre.
+
+C'était bien dommage pour Pierrefitte, car il l'eût trouvée plus
+adorable que jamais dans la grande cuisine du château, les bras nus,
+les mains rougies par les fraises. Mais Pierrefitte, qui aimait trop à
+gouailler, n'aurait pas eu le bon goût de ne pas la reconnaître. Il se
+fût sans doute avisé d'évoquer les images de Paris. Violette décida
+qu'elle ne le verrait jamais.
+
+Le lendemain il se présenta encore, puis le surlendemain, puis tous
+les jours de la semaine. On avait beau lui dire que madame ne voulait
+pas recevoir, il insistait en disant qu'il voulait être reçu.
+
+Que pouvait faire une femme contre cette tyrannie? «Ah! dit Violette,
+si Octave était là!» Mais Octave ne pouvait pas toujours être là pour
+effacer un à un tous les témoins des folies de Violette. «Ma chère
+Hyacinthe, dit-elle à son amie, je vois bien que tout est fini pour
+moi. J'avais juré de ne plus remettre les pieds à Paris, je me croyais
+oubliée dans cette solitude; mais chaque fois que l'espérance renaît
+dans mon coeur, une main brutale coupe la fleur et vient l'arracher.
+Et mon coeur saigne. Et je meurs de chagrin. Ne m'en veuillez pas si
+un jour vous ne me voyez plus.»
+
+Hyacinthe embrassa Violette et voulut encore une fois la raviver à sa
+gaieté, mais elle commença à désespérer d'elle. Vainement elle jouait
+ses airs les plus chers, vainement elle l'entraînait à ses promenades
+les plus aimées, Violette devenait étrangère à tout, même à l'amitié
+de cette belle et bonne créature que Dieu avait mise sur son chemin
+comme un ange gardien visible. «Si vous aviez un grand chagrin, quelle
+mort choisiriez-vous? demanda un jour Violette à son amie.--Voilà
+une question! s'écria Hyacinthe. Si j'avais un grand chagrin, je
+pleurerais beaucoup et je me consolerais, parce que Dieu console tous
+les coeurs de bonne volonté.»
+
+Violette, toute à ses idées, n'écoutait pas ces bonnes paroles, «Moi,
+dit-elle, je me suis tiré un coup de revolver, la mort n'a pas voulu
+de moi. Dans ma prison, j'ai été trois jours sans manger; mais, de
+tous les courages, le plus grand, c'est de mourir de faim. Vingt fois
+j'ai appuyé le poignard contre mon sein, le poignard m'est toujours
+tombé des mains. J'ai l'effroi de l'acier et du sang. J'ai une pudeur
+rebelle qui me défend de me jeter à l'eau, parce que je serais
+déshabillée par les premiers venus. Ah! si on pouvait s'enterrer
+soi-même!--Vous m'épouvantez! dit Hyacinthe, vous m'épouvantez dans
+cette étude que vous avez faite de la mort. Moi, je ne comprends
+qu'une manière de se tuer, c'est de se jeter par la fenêtre dans un
+moment de désespoir, quand on n'est plus maîtresse de soi.--Il y a
+aussi le poison, dit Violette, mais je ne veux pas m'empoisonner.»
+
+Elle avait pensé à sa mère. Elle devint silencieuse; «Heureusement,
+dit Hyacinthe, que Dieu vous tient par la main et vous empêchera de
+faire des folies.»
+
+Violette donna doucement sa main à Hyacinthe. «Et pourtant, lui
+dit-elle, songez que si je n'étais plus là, Octave épouserait
+Geneviève. Je suis malheureuse et j'empêche le bonheur de ceux que
+j'aime le plus.»
+
+Le soir, vers onze heures, pendant que Mlle Hyacinthe dormait
+profondément, Violette quitta le château de Pernan et n'y reparut
+jamais.
+
+Voici le petit mot qu'elle avait laissé pour son amie:
+
+ «Adieu, je ne vous reverrai plus. Mariez-vous et acceptez en
+ souvenir de moi la bague que vous trouviez jolie et que j'aurais
+ dû vous donner déjà. Acceptez aussi cent mille francs de dot que
+ vous remettra mon notaire le jour de votre mariage. Jusque-là,
+ vivez avec Mlle de La Chastaigneraye.
+
+ «C'est beau la vertu! Je viens de vous voir dormir, moi je n'aurai
+ plus ce sommeil-là que dans la mort. Et encore, je n'aurai pas vos
+ rêves! Adieu encore, je vous embrasse.
+
+ «VIOLETTE.»
+
+Où était allée Violette? Il fut impossible à Mlle Hyacinthe comme à
+Mlle de La Chastaigneraie de suivre sa trace. On envoya un télégramme
+à Octave, qui remua vainement tout Paris.
+
+Ce fut un vrai désespoir pour lui comme pour Geneviève et Hyacinthe.
+«C'est moi qui aurais dû partir la première!» dit Mlle de La
+Chastaigneraye.
+
+Mais la marquise de Fontaneilles, tout en lui préparant un pavillon
+à l'Abbaye-au-Bois, lui avait dit de l'attendre à Champauvert. Elle
+voulait gagner du temps, espérant toujours la décider à épouser
+Octave, ne doutant point que don Juan de Parisis ne fût heureux de
+faire une fin qui serait encore pour lui un commencement.
+
+
+
+
+XIII
+
+LE TROISIÈME LARRON
+
+
+Il y a en France, depuis que les femmes sont toutes blondes, deux
+récoltes sérieuses: la moisson des blés et la moisson des chevelures.
+
+Il n'y a donc plus que des blondes. C'est comme à Venise dans le
+siècle d'or, c'est comme à Versailles dans le siècle de Louis XIV. Non
+seulement sous le Roi-Soleil toutes les La Vallières étaient blondes,
+mais les hommes ne voulaient plus que des perruques blondes. Voyez le
+duc de Lauzun, un blond, le comte de Guiche, un blond--blondasse, dit
+Saint-Simon;--Henriette d'Angleterre était blonde, blonde était Mlle
+de La Vallière, très blonde Mme de Montespan, presque rousse Mlle de
+Fontanges.
+
+Le duc de Parisis, qui eût aimé les blondes à la cour de Louis XIV,
+comme dans le Décaméron de Giorgone, comme dans les festins de Paul
+Véronèse, aimait aussi les blondes du temps présent. Mais on a déjà vu
+que ce n'était pas un homme exclusif; il ne faisait pas un crime à
+une belle femme d'être brune, il aimait aussi les châtaines et ne
+dédaignait pas les «Vénus aux carottes.»
+
+Mais on peut dire qu'il marchait surtout dans le cortège des blondes.
+
+Mais pour lui la vraie blonde était Mlle de La Chastaigneraye. Sa
+luxuriante chevelure, contenue dans ses ondulations par une main
+pudique, car elle seule touchait à ses cheveux, avait la nuance la
+plus douce aux yeux: c'était le vrai blond à son premier coup de
+soleil, le blond d'Ève avant le paradis perdu.
+
+Quoique Parisis fût beau et spirituel, il était toujours
+l'irrésistible Parisis. Les femmes n'ont pas toutes le sentiment de la
+beauté virile et n'aiment pas souvent l'homme qui les domine trop
+par l'esprit. Mais Parisis semblait fait pour montrer aux poupées
+l'amoureux de l'idéal nouveau. Plus de faux sentimentalisme, plus de
+sonnets à la lune, plus d'aspirations vers les étoiles: l'homme et la
+femme dans l'amour. N'est-ce pas tout un monde? A quoi bon se perdre
+à l'horizon, sur les rivages platoniques, quand on a sous la main la
+poésie visible.
+
+Aspasie dit un jour à Platon, qui l'avait promenée dans tous les
+sentiers perdus du sentimentalisme: «Que de chemin nous avons
+fait!--Pour arriver où? demanda Platon.--Au commencement,» répondit
+la courtisane.
+
+«Que de temps perdu!» dira celui qui aime les chemins de traverse.
+Celui-là prend tout ce qu'il trouve sous sa main. «Ne perd pas qui
+veut son temps,» répondra celui qui voyage pour n'arriver point.
+Celui-ci fait le tour du monde sans mettre pied à terre. Il arrive
+devant Naples.--Voir Naples et mourir!--Et il n'entre pas dans la
+ville. Platon déraisonne, car l'amour est une ivresse; or, comment
+s'enivrer sans mordre à la grappe?
+
+Les platoniciens disent qu'Hercule, aux pieds d'Omphale, n'écoutait
+que les battements de son coeur. Mais quand Hercule filait le parfait
+amour aux pieds d'Omphale, c'était après avoir accompli ses douze
+travaux.
+
+Octave ne filait pas aux pieds d'Omphale, et pourtant, chez une
+comtesse blonde,--paroisse Saint-Thomas-d'Aquin,--il avait été retenu
+trois jours devant sa tapisserie. Elle filait une blanche colombe pour
+un coussin: il filait le parfait amour. Le quatrième jour, la colombe
+fut immolée.
+
+Le grand art de Parisis était d'arriver à temps. Henry de Pène a parlé
+comme La Bruyère quand il a dit: «Le plus souvent, ce que la femme
+aime, ce n'est pas l'amant, c'est l'amour.» Parisis le savait bien, il
+ne parlait jamais de lui.
+
+Cette histoire de la comtesse blonde fit quelque bruit l'an passé--rive
+gauche et rive droite.
+
+Le Cours-la-Reine est une promenade déchue. On y trouve quelques jolis
+hôtels; mais comme les arbres y sont encore fort beaux, on aime mieux
+les arbres des Champs-Élysées, qui ne donnent pas d'ombre.
+
+Une après-midi, vers deux heures et demie, le duc d'Ayguesvives, un
+ministre étranger qui représente fort spirituellement une république
+idéale, fumait sous les arbres du Cours-la-Reine avec un de ses amis,
+pareillement ministre étranger, surnommé Nyvapas.
+
+Je suis tenté de croire que ces deux diplomates ne changeaient rien
+alors à la géographie du monde; peut-être faisaient-ils l'histoire du
+Cours-la-Reine. Sans doute, ils ne sortaient pas de leur sujet; mais
+d'où vient que pendant qu'ils parlaient si bien, une jeune dame
+passait sous les arbres, blonde comme les gerbes,--en robe de
+taffetas violet, garnie de valenciennes, ceinture flottante, nouée à
+contresens, sans doute pour qu'on la puisse dénouer sans qu'on
+s'en aperçoive, cache-peigne de roses mousseuses, sur une coiffure
+révolutionnaire, gants ris perle.
+
+Voilà la femme,--je me trompe,--voilà la mode.
+
+La femme n'était pas voilée; mais elle jouait si bien de l'éventail
+avec son ombrelle, qu'on ne pouvait pas voir sa figure. C'était bien
+dommage, car c'était une femme fort agréable, sinon fort jolie. Un
+menton trop accusé, mais une bouche charmante. Et des dents! Octave de
+Parisis lui trouvait les plus beaux yeux du monde; par malheur pour
+moi, elle ne me regardait pas avec ces yeux-là, aussi je me contente
+de dire qu'elle avait des yeux tempérés--dix degrés au-dessus de
+zéro.--Sans doute Octave de Parisis faisait monter le thermomètre à la
+chaleur des tropiques.
+
+D'où venait cette fraîche créature? J'en suis bien fâché pour
+le faubourg Saint-Germain, mais elle ne venait pas du faubourg
+Saint-Antoine. «Savez-vous pour qui, dit un des deux ministres, cette
+femme qui est descendue de voiture avenue d'Antin s'égare sous ces
+arbres?--La belle question! C'est pour vous.--Non, je crois que c'est
+pour vous. Vous la connaissez bien? C'est Mme de ----.--Elle savait
+donc que vous veniez ici?--Non! Je l'ai rencontrée tout à l'heure en
+voiture.»
+
+La dame regardait à la dérobée les deux amis et paraissait inquiète.
+Elle s'éloigna un peu. Avait-elle peur d'être reconnue? Se promenait-
+elle pour l'un d'eux? Alors, pourquoi l'autre restait-il là?
+
+Le duc d'Aiguesvives se rappela que la veille il avait été fort
+brillant au concert des Champs-Élysées, dans le groupe de la dame. Il
+avait raillé avec tout l'esprit de Lauzun les femmes embéguinées dans
+leur vertu, les comparant à ces respectables intérieurs de châteaux
+gothiques où les araignées font la toile de Pénélope.
+
+Il ne lui parut pas douteux que la dame ne vînt pour lui. Mais l'autre
+ministre étranger était un fat qui s'imaginait toujours qu'un homme du
+Sud avait pour lui toutes les blondes. «Tout bien considéré, dit-il,
+elle est là pour moi.»
+
+Mais le duc d'Aiguesvives ne fut pas convaincu. «Non, mon cher, c'est
+pour moi qu'elle est venue, et vous êtes trop galant homme pour ne pas
+me dire adieu.--Je vous dis que je l'ai vue en voiture, elle m'a souri
+adorablement. Je vois bien qu'elle veut me parler.--Éloignez-vous par
+l'avenue Montaigne; dès que vous ne serez plus là, je réponds qu'elle
+viendra droit à moi.--Mais c'est une tyrannie!--Vous avez des
+illusions, mon cher; moi, je n'en ai pas.--Pile ou face à qui s'en
+ira?--Eh bien! jetons en l'air un louis.--Face!» s'écria le duc
+d'Ayguesvives.
+
+Dès que le louis fut à terre, les diplomates se baissèrent tous les
+deux.
+
+Or, pendant qu'ils gagnaient ou perdaient ainsi Mme de ----, le duc de
+Parisis était arrivé sur le champ de bataille et avait offert son bras
+à la jeune femme. «Eh bien! dit le duc d'Ayguesvives, il paraît que
+c'est le duc de Parisis qui a gagné?»
+
+
+
+
+XIV
+
+LA FEMME DE NEIGE
+
+
+C'est du Nord que nous viennent aujourd'hui les femmes romanesques.
+Combien d'histoires invraisemblables, depuis vingt ans, la destinée
+s'est complu à écrire de sa plume d'or ou de fer, qui avaient pour
+héroïnes des Danoises, des Norvégiennes, des Russes ou des Polonaises!
+Ce ne sont pas toujours des anges de beauté, mais enfin ce sont des
+femmes: plus d'une d'entre elles, d'ailleurs, a sa beauté originale.
+Celles qui ne sont pas jolies ont encore une saveur de terroir, je ne
+sais quoi qui rappelle la perce-neige. Le soleil ne produit que des
+merveilles, tout ce qu'il touche devient or, mais les femmes dorées
+n'ont plus ce charme pénétrant, cette douceur fuyante, cette
+morbidesse corrégienne des femmes qui ont hanté la neige.
+
+Octave rencontra un soir au concert des Champs-Élysées une jeune
+femme, grande et blanche, un peu penchée par la rêverie, qui se
+promenait seule. Tout le monde la remarquait et jasait sur elle. Les
+hommes du contrôle avaient chuchoté en la voyant passer, mais ils
+n'avaient osé lui dire de rebrousser chemin, sous prétexte qu'elle
+n'avait point de cavalier ou de suivante. Sa fierté native leur
+imposait silence.
+
+M. de Parisis était dans un groupe de jeunes femmes railleuses du beau
+monde, qui se vengent le plus souvent par l'intempérance de la langue
+des tempérances du coeur. On se moquait beaucoup de la jeune femme
+grande et blanche. «C'est le roseau pensant de Pascal, dit une femme
+savante.--C'est une femme qui nous vient des pays brumeux, voilà
+pourquoi elle s'est habillée d'un fourreau de parapluie.--Blanche
+comme le marbre, une vraie figure à mettre sur un tombeau.--Quand on
+pense qu'elle vient ici pour chercher un homme, mais ses yeux sont
+deux lanternes sourdes.--Si Debureau était ici enfariné, ce serait
+bien son homme.--Son homme! dit Octave en se levant, ce sera moi.»
+
+On partit d'un éclat de rire. «Vous! vous faites donc vigile et jeûne
+maintenant.--Non! mais il y a si longtemps que je fais le mardi gras
+avec des Parisiennes dont je sais le refrain, que je suis curieux
+d'entendre une autre chanson.»
+
+Et il alla bravement à rencontre de l'inconnue. M. de Parisis était de
+ceux qui savent si bien la langue de l'esprit humain, qu'il ne disait
+jamais une bêtise. Aussi nul ne savait mieux aborder une femme
+inabordable. La plupart se brisent aux récifs ou se font mitrailler
+par l'ennemi; mais il arborait si à propos son drapeau, et montrait
+des manoeuvres si savantes qu'il n'échouait jamais.
+
+Il rencontra l'étrangère. «Madame, permettez-moi de vous offrir mon
+bras.»
+
+La jeune femme s'arrêta avec surprise et voulut passer outre sans
+répondre; mais en voyant le grand air de M. de Parisis, elle lui dit
+en adoucissant sa colère subite: «Monsieur, je n'ai pas l'honneur de
+vous connaître.--Et moi, madame, dit Octave avec un gai sourire qui
+montrait jusqu'à son coeur, c'est précisément parce que je n'ai pas
+l'honneur de vous connaître que je vous offre mon bras.»
+
+La jeune femme obéit involontairement, subjuguée par la volonté
+d'Octave. «Je ne comprends pas bien, dit-elle; vous voyez que je suis
+étrangère! je croyais savoir le français, mais vous avez à Paris de si
+étranges façons de traduire les choses, que je ne suis pas familière à
+votre grammaire.--Vous ne sauriez que quatre mots de français que je
+vous comprendrais. Il y a la langue des esprits supérieurs qui se
+parle par les yeux, par le sourire, par la raillerie, par toutes les
+évolutions, par toutes les éloquences de l'âme; cette langue-là, vous
+la savez mieux que moi, parce que vous êtes une femme et parce que
+vous êtes étrangère.--Parce que je suis une femme, peut-être; mais
+pourquoi parce que je suis une étrangère?--Ne confondons point. Il y a
+des étrangères qui restent chez elles, tant pis pour celles-là; mais
+il y a des étrangères qui restent à Paris, ce sont nos maîtres, j'ai
+failli dire nos maîtresses.--Vous voyez que vous-même vous n'êtes pas
+sûr de bien parler.--En un mot, la femme du Nord ou du Midi, la femme
+du Nord surtout, qui ose s'aventurer à Paris, n'y vient que parce
+qu'elle est sûre d'elle-même, sûre de sa force, sûre de son esprit,
+sûre de sa domination. Voilà pourquoi vous êtes venue à Paris, madame,
+voilà pourquoi vous comprenez.--En vérité, monsieur, le serpent ne
+sifflait pas de plus jolis airs à Ève. Je m'appelle Ève, mais je ne
+suis pas du Paradis. On me nomme la Femme de Neige: je ne veux pas
+voir le soleil. Adieu, monsieur. Maintenant que nous nous connaissons,
+adieu.»
+
+Mme Ève dégagea lestement son bras et s'inclina vivement avec une
+imperceptible moquerie. C'était tout juste au moment où Octave passait
+devant le groupe d'où il s'était détaché pour aller à l'abordage. Il
+ne voulait pas échouer, surtout devant de pareilles spectatrices. Sans
+s'émouvoir le moins du monde, il prit doucement et fermement l'autre
+bras de Mme Ève. «Ce n'est pas tout, lui dit-il, j'ai commencé une
+phrase, permettez-moi de l'achever.--J'ai peur que votre phrase ne
+soit comme ma robe à queue, une période à perte de vue. C'est égal, je
+vous écoute; nous allons nous compromettre tous les deux, mais enfin,
+comme je n'ai peur que de moi-même, parlez.»
+
+Et il parla. Et il parla si bien, et il parla si mal, qu'au second
+tour la Femme de Neige était conquise; c'était la première fois qu'une
+langue dorée résonnait jusqu'à son coeur.
+
+M. de Parisis avait le grand art de verser le sentiment au bord de la
+coupe. Sa raillerie même le servait, il se moquait de tout, hormis du
+coeur; il jouait la comédie de l'amour en comédien convaincu. Et que
+de force dans son jeu! Je ne parle pas seulement des éloquences de
+l'esprit, mais de celles du regard et de la voix, mais de celles de
+la main. A tout propos, pour convaincre une femme, il lui prenait
+la main, et avec tant de douceur et tant de magnétisme, qu'il
+communiquait comme par magie son âme et son amour. Je dois dire que
+sa main, d'un admirable dessin, était tout à la fois fine et forte.
+C'était la main de Léonard de Vinci qui brisait un fer à cheval,
+qui soulevait une femme comme une plume au vent et qui dénouait une
+chevelure pour s'y égarer avec la légèreté d'un enfant.
+
+Au troisième tour, Octave vint s'asseoir avec elle en face du groupe
+où on commençait à ne plus douter de son triomphe. «Vous étiez tout
+à l'heure avec ces dames, dit la jeune femme; que vont-elles
+dire?--Beaucoup de mal de vous et de moi. Aussi demain, le sort en est
+jeté, vous serez célèbre à Paris; après demain, tout le monde voudra
+vous connaître; dans huit jours, chacun se racontera une histoire qui
+ne sera pas vraie.--Que voilà une jolie perspective!--Soyez de bonne
+foi, vous n'êtes pas venue à Paris pour autre chose. Être le roman,
+la chronique, l'héroïne, la lionne, ne fût-ce que pendant une heure,
+c'est avoir sa part de royauté. Or, qu'est-ce que la vie sans cela?--A
+votre point de vue, dans l'horizon parisien, ce qui prouve que
+vous n'entendez rien aux choses de coeur.--Moi! se récria Octave;
+voulez-vous partir pour Christiania? J'irai avec vous m'exiler dans le
+bonheur au fond d'une villa rustique, sous les trembles argentés,
+foulant du pied l'herbe vierge ou la neige immaculée.»
+
+Mme Ève était--naturellement--une femme romanesque qui aimait tout,
+qui fuyait tout, qui courait à tout; une de ces âmes inquiètes qui ont
+soif de l'idéal, qui se brisent au réel; tantôt amoureuses du bruit,
+tantôt éprises du silence; tantôt curieuses et soulevant leur masque,
+tantôt repliées sur elles-mêmes et pleurant jusqu'aux péchés qu'elles
+n'ont pas commis.
+
+La femme de Neige comprit que M. de Parisis avait, comme elle, une
+imagination ardente et courant à tous les horizons, emportant en
+croupe l'illusion et le désenchantement tout à la fois. Ce qu'elle
+cherchait sans l'avouer, c'était moins un homme pour aimer son corps
+que pour promener son âme dans tous les labyrinthes de la passion.
+Cette Ève était curieuse comme Ève.
+
+On jouait la marche du _Tannhauser_. «Aimez-vous la musique allemande?
+demanda-t-elle à Octave.--Oui, répondit-il, j'aime la musique de
+l'avenir comme la musique du passé; j'aime la musique française comme
+la musique italienne. D'ailleurs, la musique, comme l'amour, n'a pas
+de patrie. Comment voulez-vous marquer des frontières à l'oiseau qui
+vole et au vent qui passe? Qui m'eût dit que ce soir à dix heures
+je serais violemment et éperdument amoureux d'une Norvégienne?
+--Éperdument, violemment, ces deux adverbes-là font admirablement,
+dirait une Française.--Oui, madame, ne riez pas. Et remarquez bien
+qu'un amour qui éclate comme aujourd'hui sur les airs de Verdi, de
+Wagner et de Gounod, ne peut pas mourir demain. Tant que ces airs-là
+chanteront dans mon âme ou autour de moi, je vous aimerai. Par exemple,
+cette valse de _Faust_ que nous entendons là, qu'on vient de commencer,
+c'est la première fois que je la trouve si belle, parce qu'elle traduit
+soudainement toutes les émotions de mon coeur. Je sens que Marguerite
+est là et qu'elle me fait monter au septième ciel par les spirales
+inouïes des architectures aériennes.»
+
+Octave pensait bien à Mlle de La Chastaigneraye, à sa chère Marguerite
+du bal de l'ambassade. «Vous parlez comme un poème, dit la jeune
+femme, il n'y manque que la rime et la raison.»
+
+Octave prit Ève au mot. «Oui, me voilà devenu aussi sublime et aussi
+bête que M. de Lamartine ou M. Victor Hugo. Que voulez-vous, on n'est
+pas parfait. Ce que c'est que d'être amoureux!»
+
+Ève regarda en silence le duc de Parisis. Il était amoureux, puisqu'il
+était toujours amoureux. Si ce n'était pas d'elle, c'était d'une
+autre; mais elle prit pour elle toute la vivante expression qui
+éclatait dans ses yeux. «Eh bien! lui dit-elle, vous êtes un esprit
+supérieur. Ce n'est pas avec vous se perdre dans les infiniment petits
+de la passion. Prenons donc le chemin de traverse, seulement je
+vous avertis que je vais vous surprendre, car j'irai plus vite que
+vous.--Non, dit Octave en souriant, votre chemin ne sera pas plus
+rapide que le mien; j'arriverai avant vous.--Mais vous ne comprenez
+donc pas que j'essayais de jouer la comédie?--Et moi aussi! Mais nous
+ferons comme ces amoureux de théâtre qui finissent par se prendre au
+sérieux.»
+
+Octave entraîna la dame un peu malgré elle, par la force du
+coeur,--par la force du poignet.
+
+Les étrangères les plus sévères sur elles-mêmes ne font jamais de
+façon à Paris, s'imaginant qu'elles n'ont rien à craindre de leur
+conscience.
+
+Cependant, on se demandait au concert pourquoi cette adorable femme
+blonde s'était aventurée au bras de Parisis. Tout le monde voulait les
+montrer du doigt: mais ils n'étaient plus là. Où étaient-ils?
+
+Ève était montée dans la voiture du duc; ils avaient fait un tour de
+Bois; ils étaient entrés à l'hôtel de Parisis.
+
+Sans doute pour admirer les objets d'art--aux flambeaux!
+
+Elle ne s'avouait pas vaincue; mais elle s'abandonnait avec ivresse à
+l'imprévu de cette passion soudaine. On sait qu'Octave était l'homme
+du moment, qu'il n'accordait pas de merci, qu'il était avant tout
+l'amoureux de la première heure. Pygmalion avait embrassé la femme de
+marbre: Octave de Parisis embrassa la Femme de Neige.
+
+Il reconduisit vers minuit la dame chez elle. «Pourquoi êtes-vous
+triste? lui demanda-t-il.--Pourquoi serais-je gaie? lui répondit-elle.
+On s'en va toujours d'un amour comme d'un feu d'artifice,--avec la
+nuit dans l'âme.»
+
+Elle comprenait bien qu'avec Parisis il n'y avait pas de lendemain.
+«Adieu, lui dit-elle à la porte de l'hôtel de Bade, je partirai
+demain.--Pourquoi?» Elle répondit en souriant avec amertume. «Parce
+que j'ai la nostalgie de la neige.» Et elle ajouta d'une voix plus
+émue: «J'ai été fondue au soleil.»
+
+
+
+
+XV
+
+PAGES DÉTACHÉES DE LA VIE D'OCTAVE
+
+
+Le duc de Parisis, quoiqu'il aimât profondément Mlle de La
+Chastaigneraye, quoiqu'il ne rêvât pas de bonheur plus doux que celui
+de vivre avec une belle créature qui ne vivrait que pour lui, était
+retenu, lui qui bravait toutes les superstitions, par un vague effroi
+de la légende des Parisis, non pas pour lui, mais pour Geneviève.
+
+La question d'argent n'était plus une question, parce qu'il se
+trouvait plus riche que sa cousine. Comme son maître en l'art de
+vivre, M. de Morny, Parisis avait encore de l'argent, même quand il
+n'en avait plus. Ce n'était pas certes un de ces faiseurs d'affaires
+qui se jettent comme des étourneaux--ou comme des oiseaux de
+proie--dans le grenier d'abondance des familles pour y gaspiller
+jusqu'au grain d'or des semailles. Il jouait à la Bourse avec une
+grande sûreté de coup d'oeil. En attendant qu'il réalisât son rêve
+politique,--ambassadeur à Constantinople--il prouvait par l'exemple
+qu'il croyait à la durée de l'empire ottoman, puisqu'il jouait sur les
+fonds turcs, conduisant la hausse et la baisse comme il conduisait ses
+chevaux haut la main.
+
+Ses amis trouvaient cela fort beau. Il leur disait; «Pourquoi ne
+faites-vous pas tous comme moi? vous supprimeriez la question
+d'Orient, puisque vous affirmeriez le crédit ottoman. Il n'y a pas de
+meilleur Chassepot que la pièce de cent sous. Croyez-moi, le dernier
+mot de la politique est celui-ci: L'argent, c'est la paix armée. Tu es
+le Girardin du Club, lui dit le prince Rio, tu as une idée par nuit
+comme il a une idée par jour!»
+
+Donc, si le duc de Parisis ne voyait rien venir du côté des
+Cordillères, il remuait toujours à Paris quelques bonnes poignées
+d'or. Et on en remuait chez lui. Quand il donnait une fête nocturne,
+deux coupes antiques étaient pleines d'or dans le salon de jeu, comme
+autrefois le duc de Luynes. Ceux qui perdaient allaient puiser à la
+source en laissant leur carte. Parisis disait que c'était de la plus
+stricte hospitalité.
+
+S'il me fallait indiquer quelques traits de tempérament et de
+caractère, j'en trouverais par milliers. On disait de lui, tout en
+raillant un peu, comme si la vérité n'était jamais absolue: «Les
+muscles d'Hercule cachés sous la beauté d'Antinoüs.» On avait dit
+cela aussi de Roger de Beauvoir. Le duc de Parisis avait eu vingt
+rencontres, prouvé sa force sans parler de son héroïsme en Chine.
+
+Un jour qu'il conduisait aux Champs-Élysées, il vit un cocher qui
+rudoyait une femme; c'était une jeune Anglaise qui avait payé et
+qui ne comprenait rien au pourboire. Le cocher, fort en gueule,
+l'assaillait d'épithètes toutes françaises. Il y avait déjà une
+galerie qui s'amusait du spectacle. Octave avait remis les guides à
+son valet de pied et était descendu par je ne sais quelle fantaisie,
+car il n'était pas né réformateur et croyait qu'il est dangereux de
+déranger un grain de sable pour l'harmonie de l'univers. La dame était
+fort jolie. Il ordonna au cocher de la saluer et de lui faire des
+excuses; le cocher répondit par un coup de fouet qui rejaillit sur
+l'Anglaise. Octave saisit le cocher sur son siège et le jeta à terre
+comme une poignée de sottises. Et là dessus il retourna à ses chevaux.
+Mais le cocher s'était relevé furieux pour lui asséner un coup de
+poing. Cette fois le duc de Parisis s'abandonna à toute sa colère,
+frappa le cocher sur la tête et le tua du coup.
+
+«Voilà de la belle besogne,» dit un passant qui connaissait le numéro
+de longue date.
+
+Octave donna sa carte à un sergent de ville en disant qu'il irait
+lui-même avertir le Préfet de Police. Après quoi il remonta sur son
+phaéton et continua sa promenade sans beaucoup plus d'émotion que s'il
+eût tué un Chinois. «Oh! mon Dieu! dit l'Anglaise, j'ai oublié de
+donner mon nom à ce gentleman.--Soyez tranquille, dit quelqu'un dans
+la foule, je connais M. de Parisis, vous êtes trop jolie pour qu'il ne
+vous rencontre pas un jour ou l'autre.»
+
+Au Rond-Point, Octave se trouva dans un embarras de voitures. Il tenta
+vainement de dominer les chevaux, qui prirent le mors aux dents et
+furent en quelques secondes emportés comme des aigles. En face du
+Cirque, le valet de pied fut jeté au milieu des promeneurs; Octave fit
+alors une manoeuvre que tout le monde admira: il sauta à cheval sur la
+Folle, la plus emportée de ses deux bêtes. La Folle le reconnut et fut
+maîtrisée comme par miracle.
+
+Quand Parisis descendait l'avenue de l'Impératrice ou l'avenue des
+Champs-Elysées avec la rapidité d'une locomotive, dans la sérénité des
+dieux de l'Olympe, tout le monde le regardait avec des battements de
+coeur. Il jonglait avec ses chevaux comme l'Indien avec ses couteaux.
+Il dessinait des méandres imprévus dans les flots d'équipages de
+toutes les formes qui criaient sur les deux rives de l'avenue. On se
+demandait toujours si ses chevaux avaient pris le mors aux dents.
+Les dilettantes parisiens, qui ne pouvaient entrer en lutte, se
+consolaient en disant que cela finirait par une catastrophe.
+
+Parisis ne paraissait pas robuste; il était surtout devenu fort par sa
+volonté.
+
+Il ne croyait pas à la médecine, il ne croyait qu'à la nature, cette
+mère généreuse qui défie la mort pour ses enfants, qui les nourrit de
+son lait jusque dans les jours de fièvre et de délire.
+
+Il avait un médecin. Il faut bien avoir un avocat, même quand on a
+pour soi la justice. Un soir qu'il était malade, son médecin, qu'il
+n'avait pas appelé, survint et parut effrayé. «Ah! oui, mon cher
+docteur, je crois que cette fois j'en ai pour six semaines: la fièvre,
+les lèvres pâles, le diable dans la tête, des jambes de quatre-vingts
+ans, en un mot, comme disait Fontenelle, une grande difficulté
+d'être.--Bravo! dit le docteur, cette fois vous allez croire à la
+médecine.»
+
+M. de Parisis mit son scepticisme sous l'oreiller. «Oui, mon cher
+docteur, je vous promets même une consultation. Demain, vous
+appellerez Caburus, Ricord et Desmares, total quatre médecins, quatre
+oracles, quatre lumières de la science; vous causerez politique et
+vous déciderez que tout va mal dans l'État, mais que tout va bien chez
+moi.--En attendant, dit le médecin, je vais vous faire une ordonnance,
+promettez-moi de la prendre au sérieux.--Oui, mon cher docteur, à une
+condition: Nous allons boire chacun une bouteille de vin de Champagne.
+Vous connaissez mon vin de Champagne?--Exquis, on ne le fait que pour
+vous; mais chacun une bouteille! c'est de la folie!--Deux si vous
+voulez.»
+
+Octave sonna et demanda du vin de Champagne. Vous me promettez d'y
+tremper à peine vos lèvres? reprit le médecin.--Je vous promets,
+mon cher docteur, de me soumettre à toutes vos médecines; mais, que
+diable! donnez-moi un quart d'heure de grâce.»
+
+On présenta les coupes. Octave trempa si bien les lèvres dans la
+sienne, qu'il la vida huit fois pendant son quart d'heure de grâce.
+Il avait ses idées. Le docteur n'avait plus les siennes à la quatrième
+coupe.
+
+Octave pouvait boire pendant toute une nuit sans se griser; il avait
+trop de tête pour se laisser vaincre par le vin. Il ne se grisait
+bien qu'en respirant la savoureuse odeur de certaines chevelures, qui
+caressaient son front quand ses lèvres s'égaraient sur le cou.
+
+Deux heures après, le médecin trébuchait dans les vignes de Noé et
+conseillait à Octave de prendre trois fois médecine. M. de Parisis
+versa au docteur trois coupes de plus.
+
+A minuit, Octave entrait au club parfaitement guéri; cette petite
+débauche de vin de Champagne avait ravivé toutes les forces de la
+nature et jeté dehors toutes les mauvaises influences.
+
+A minuit, le médecin rentrait chez lui parfaitement malade. «Qu'on
+aille chercher un médecin, dit sa femme.--Non! s'écria-t-il avec
+fureur, qu'on aille chercher de Parisis!»
+
+Sa femme vit bien qu'il battait la Champagne.
+
+Un des livres familiers à Octave était les _Dames galantes_ de
+Brantôme, cet autre sceptique, ce Montaigne des Valois et des
+Valoises, qui commence toujours ses histoires par ces mots si
+naïvement railleurs: «J'ai cogneu une très honneste dame.» Le célèbre
+conteur a connu ces très honnêtes dames dans le meilleur monde, le
+plus souvent à la cour. C'est toujours une haute coquine qui ne serait
+pas reçue dans le demi-monde d'aujourd'hui. On a dit que ceux qui ne
+réussissaient pas dans la vie étaient ceux-là qui ne jugeaient pas les
+hommes aussi bêtes qu'ils le sont. Octave appliquait ce précepte aux
+femmes, disant que ceux-là qui ne réussissaient pas ne croyaient pas
+les femmes aussi--Èves--qu'elles le sont. Or le seigneur de Brantôme
+doit réconforter les timides sur ce chapitre, par l'exemple de ces
+«très honnestes dames,» qui ont dû faire baisser le pont-levis de
+beaucoup de châteaux forts.
+
+Quand je relis Brantôme, je bénis Dieu de m'avoir fait naître dans le
+siècle de la vertu. Il n'y a plus aujourd'hui que des rosières.
+
+
+
+
+XVI
+
+LA CHIFFONNIÈRE
+
+
+Ces messieurs et ces demoiselles soupaient bruyamment un soir à la
+Maison d'Or. Là était Parisis, le duc d'Aiguesvives, Miravault,
+Saint-Aymour, d'Aspremont, la Taciturne, Tourne-Sol, Cigarette,
+Trente-Six Vertus et Fleur-de-Pêche. C'était l'éternel souper que vous
+savez: on touche à tout, on trempe ses lèvres dans tous les vins,
+on parle contre toutes les lois de la grammaire, on cultive le
+néologisme, on est ruisselant d'insenséisme.
+
+D'esprit? pas beaucoup: Parisis, en soupant encore, obéissait au
+désoeuvrement comme on obéit lâchement à un mauvais camarade qui vous
+domine, qui vous prend le matin, qui vous mène où il lui plaît, qui
+dispose de vous comme de lui-même.
+
+Monjoyeux et Léo Ramée venaient quelquefois ensemble souper avec ces
+dames et ces messieurs. Il faut bien être de son temps; il y avait
+toujours quelque figure nouvelle plus ou moins curieuse à étudier--au
+point de vue du marbre, disait Monjoyeux, au point de vue de la
+palette, disait Léo Ramée.
+
+Ce soir-là, Léo Ramée apparut seul sur le seuil de la porte à la
+fin du souper. «Et Monjoyeux? demanda Parisis.--Je ne l'ai pas vu
+aujourd'hui; il m'a dit hier que je le trouverais cette nuit avec
+toi.»
+
+Tout le monde dit un mot sur Monjoyeux, un mot qui tomba sympathique
+de la bouche des hommes, un mot qui tomba amer de la bouche des
+femmes.
+
+Toutes avaient la religion de Mme Vénus. Elles contaient son histoire
+avec des pleurnicheries sentimentales.
+
+Les femmes ne pardonnaient pas à Monjoyeux d'avoir joué de la femme,
+parce qu'elles ne comprenaient pas sa haute satire. Elles ne lui
+pardonnaient pas non plus de n'avoir jamais d'argent!
+
+Mlle Fleur-de-Pêche prit pourtant sa défense parmi ces dames. Elle le
+trouvait beau; elle avouait qu'il était bien mal habillé; mais elle
+l'aimait mieux ainsi qu'elle n'eût aimé M. Million habillé de billets
+de banque. On demanda à la Taciturne son opinion; elle répondit d'un
+air convaincu:--_Ni oui ni non_. Et pour être éloquente elle ajouta:
+_Question d'argent_.
+
+A cet instant, il se fit dans l'escalier un bruit qui retentit jusque
+dans le cabinet privilégié entre tous. «C'est M. Monjoyeux qui fait
+une farce, dit le garçon en apportant des cigares.»
+
+Or, voici quelle était la farce de M. Monjoyeux: il apportait dans
+ses bras une malheureuse chiffonnière, jeune encore, mais tuée par
+la misère, qu'il avait trouvée devant la Maison d'Or, traînant son
+crochet sans trouver la force de remplir sa hotte.
+
+Toutes les femmes partirent d'un bruyant éclat de rire; mais les
+hommes ne rirent pas: tous savaient que Monjoyeux était fils
+d'une chiffonnière, tous comprenaient le sentiment de charité qui
+l'inspirait. «C'est cela, dit Monjoyeux en posant respectueusement la
+pauvre femme sur le divan, riez, mesdames! riez encore! riez toujours!
+Quoi de plus gai? Une malheureuse créature qui meurt de faim!
+Voyez-vous, mesdames, dans les chiffons, qu'ils soient fanés comme
+chez vous ou qu'ils soient fanés comme les chiffonnières, chacun pour
+soi, Dieu pour tous. Celle qui n'a pas rempli sa hotte la nuit n'a
+plus que l'hôpital, et si on ne veut pas d'elle à l'hôpital, elle n'a
+plus que la rue.»
+
+Les femmes ne riaient plus. Et comme les femmes sont extrêmes en tout,
+celles qui avaient ri le plus haut se mirent à l'oeuvre pour secourir
+la chiffonnière. «Qu'on apporte une soupe sérieuse, dit Monjoyeux, et
+non pas la soupe à l'oignon de ces dames.»
+
+La chiffonnière regardait tout le monde avec inquiétude. Elle était si
+peu habituée à la charité chrétienne, elle avait vécu si loin de
+ses semblables, dans ce Paris sceptique où les pauvres n'ont pas
+d'amis,--d'amis visibles,--qu'elle ne pouvait croire encore à ce beau
+mouvement de Monjoyeux et à cette soudaine sympathie qui souriait
+autour d'elle.
+
+On lui apporta une croûte au pot, la dernière du pot-au-feu, qu'elle
+mangea avec un vif plaisir. Monjoyeux l'avait mise à table, mais elle
+se tenait à distance. «Allons donc! lui dit-il, nous faisons bien les
+choses, nous autres! mettez les coudes sur la table.»
+
+C'était à qui la servirait, parmi les femmes. Mlle Tourne-Sol lui
+passa son verre. «Non! dit Monjoyeux, elle n'aurait qu'à boire tes
+pensées!» Et il donna un verre à la chiffonnière.
+
+C'était une femme de vingt-cinq ans, déjà flétrie par la misère et le
+chagrin. Elle veillait la nuit et ne dormait guère le jour. Il y
+avait de tout dans cette figure: de la beauté et de la laideur, de
+l'intelligence et de l'idiotisme, de la candeur et de la passion.
+
+Peu à peu elle se familiarisa et risqua quelques paroles. Elle raconta
+sa vie en trois mots: Fille d'un chiffonnier, souvent battue parce
+qu'il était toujours ivre, mère sans avoir eu d'enfants, parce que sa
+mère était morte lui laissant quatre petites soeurs. «Messieurs, dit
+Monjoyeux, cette brave créature qui nous fait l'honneur de souper avec
+nous, ne vous y trompez pas, c'est la synthèse de l'humanité. Comme
+l'humanité, elle aspire à la croûte au pot, mais c'est l'idéal
+inaccessible. Adorons l'humanité dans cette femme, que ses haillons
+nous soient chers, que ses douleurs viennent jusques à nos âmes, que
+ses larmes sanctifient à jamais cette table profanée.»
+
+Monjoyeux, assis à côté de la chiffonnière, se leva et l'embrassa sur
+le front avec un sentiment indicible de respect et de fraternité. «Au
+nom de ma mère, lui dit-il gravement, je vous embrasse.--Votre mère!
+pourquoi? lui demanda-t-elle en le regardant avec douceur.--Parce que
+je suis du bâtiment! Ma mère était chiffonnière; je ne m'en vante pas,
+mais je n'en rougis pas.» Et se tournant vers Parisis: «Mon ami, lui
+dit-il, réjouis-toi, non pas parce que je vais te demander une poignée
+d'or pour cette femme, mais parce que j'ai trouvé un but à ma vie.
+Je vais tout à l'heure rentrer dans mon atelier avec amour, je veux
+désormais travailler pour cette femme et ses quatre petites soeurs. Je
+suis heureux pour la première fois, parce que je me sens riche du bien
+que je ferai.»
+
+Les femmes pleuraient. Monjoyeux se tourna vers Miravault: «Miravault,
+vous avez des millions et vous êtes pauvre; faites comme moi: vous
+serez riche.--Voilà qui est bien parlé, dit Léo Ramée en serrant la
+main de Monjoyeux.--C'est que je parle comme je pense.» Et revenant à
+Parisis: «Mon cher ami, prête-moi cent sous pour commencer ma fortune.
+Je vais, pour point de départ, prendre un fiacre pour reconduire
+cette femme--non pas tout à fait comme tu fais quand tu reconduis ces
+dames.»
+
+Parisis voulut que Monjoyeux et la chiffonnière prissent sa voiture.
+«Ce n'est pas tout, dit Tourne-Sol, tu-nous feras une grâce, je
+suppose que ta charité n'est pas jalouse. Nous allons tous donner de
+l'argent à cette pauvre femme.»
+
+La moisson fut bonne. Les gens qui s'amusent sont les plus généreux
+envers les gens qui souffrent.
+
+Le lendemain, Parisis alla dire bonjour à Monjoyeux dans son petit
+atelier de la rue Germain Pilon. Il le trouva au travail, plus allègre
+qu'il ne l'avait vu. «Vous avez raison, Monjoyeux, lui dit-il, les
+deux grands mots de la vie sont ceux-ci: le Travail et la Charité.
+--Oui, dit Monjoyeux; mais vous en oubliez un troisième que vous
+croyez connaître, mais que vous ne connaîtrez bien que quand vous
+aurez épousé Mlle de La Chastaigneraye.»
+
+Monjoyeux ajouta d'un air quelque peu théâtral: «Le troisième mot de
+la vie, c'est l'Amour. Vous ne connaissez que sa soeur, la Volupté.»
+
+
+
+
+XVII
+
+L'HOTEL DU PLAISIR, MESDAMES
+
+
+On se raconta tout bas, un jour dans Paris, une nouvelle quelque
+peu étrange. Plusieurs grandes dames--de vraies grandes dames,
+disait-on,--avaient leurs petites maisons comme les grands seigneurs
+du XVIIIe siècle. Qui avait répandu cette nouvelle à Paris? Trois
+amis: le duc d'Ayguesvives, le comte de Harken et Monjoyeux.
+
+Ils se promenaient aux Champs-Elysées; c'était au retour du Bois, vers
+six heures; ils reconnurent une femme très à la mode qui parlait à son
+valet de pied, à l'angle de la rue du Bel-Respiro. Elle lui indiquait
+la rue Lord Byron. Le cocher qui avait compris, tourna par la rue du
+Bel Respiro et conduisit la dame au numéro 12 de la rue Lord Byron.
+Elle sauta légèrement sur le trottoir, franchit la grille, contourna
+le jardin et monta le perron avec la légèreté d'une biche, avec la
+fierté d'une conscience sans peur et sans reproche.
+
+Que pouvait-elle bien faire dans cette mystérieuse petite maison toute
+blanche, revêtue de lierre, bâtie par l'architecte Azemar, entre un
+jardinet et une serre?
+
+Les trois amis avaient suivi la dame de loin, en vrais désoeuvrés qui
+n'ont pas encore faim pour aller dîner. A peine le coupé s'était-il
+éloigné, allant au pas comme un coupé qui doit revenir bientôt, qu'un
+second coupé arriva au grand trot devant la grille; celui-là savait
+son chemin. Une autre dame, pareillement une grande dame, monta le
+perron avec la même légèreté, sinon la même fierté. «Que diable
+vont-elles faire dans ce petit hôtel? demanda d'Ayguesvives, qui était
+le plus curieux parce qu'il connaissait mieux les deux dames.»
+
+Pas de portier à l'hôtel, pas âme qui vive dans la rue. C'était
+l'heure où toutes les familles étrangères qui habitent Beaujon
+commençaient un dîner sérieux qui dure régulièrement une heure et
+qui n'est jamais troublé par les journaux du soir comme les dîners
+parisiens.
+
+Survint une troisième grande dame, toujours dans son coupé, toujours
+légère comme l'innocence. «C'est une oeuvre de charité,» dit
+Monjoyeux. Passa un marmiton qui portait une tourte monumentale. «Mon
+bonhomme, lui demanda Harken, est-ce que tu connais ce pays?--Oui dà,
+j'y viens tous les jours depuis un mois.--Qui donc habite ce petit
+hôtel:--Il n'est pas habité.--Comment! il n'est pas habité? Mais
+il est plein de monde!--Ah! oui; on y passe, mais on n'y
+reste pas.--Comment s'appelle-t-il?--Il s'appelle l'Hôtel du
+Plaisir-Mesdames.»
+
+Les trois amis se mirent à rire. «Pourquoi donc?--Je ne sais pas.
+C'est peut-être qu'il y a là des marchandes de plaisir.»
+
+Le gamin avait l'air si futé qu'il fut impossible aux trois amis de
+saisir le sens de ses paroles.
+
+Ce fut le tour d'une quatrième dame, encore une grande dame, mais
+celle-ci était venue à pied. D'Ayguesvives la reconnut, quoique la
+nuit tombât et qu'elle fût voilée.
+
+C'était Mme de Montmartel, surnommée la belle aux cheveux d'or.
+«Messaline blonde! dit d'Ayguesvives, c'est bien elle, partie carrée,
+car maintenant elles sont quatre, si nous avons bien compté.--Je ne
+suis pas curieux, murmura Harken, mais je donnerais bien quatre louis
+pour avoir une stalle à ce spectacle-là.»
+
+Tous les trois dévoraient des yeux la façade de l'hôtel. On avait
+allumé des bougies, mais la lumière transperçait à peine par les
+rideaux de soie. «Si nous sonnions? dit Monjoyeux qui était toujours
+un peu gamin.--Sonnez, Monjoyeux, dit d'Ayguesvives, vous direz que
+vous vous êtes trompé de porte.--Non, dit Harken, ce serait un crime
+de lèse-amitié; la vie privée est murée, passons notre chemin.--C'est
+bien dommage, reprit d'Ayguesvives entraîné par Harken; que diable
+peuvent-elles faire dans cette maison, ces grandes dames, qui ont
+toutes les allures de petites dames?--Viens, viens, viens, tu liras
+cela dans le journal du soir.»
+
+Ils rencontrèrent un quatrième ami au coin de la rue de Balzac;
+c'était le prince Rio. «Chut! dit d'Ayguesvives en se retournant, ne
+le rencontrons pas, il va peut-être à l'Hôtel du Plaisir-Mesdames.»
+
+Quand les trois amis virent que le prince suivait la rue Balzac, sans
+entrer dans la rue Lord Byron, ils allèrent à lui. «Mon cher prince,
+lui dit Harken, vous qui connaissez la géographie du quartier,
+connaissez-vous l'_Hôtel du Plaisir-Mesdames_?--Non; qu'est-ce que
+cela veut dire?--Nous n'en savons rien.» On raconta ce qu'on avait vu.
+_O tempora! o mores!_
+
+Une demi-heure s'était passée; les trois coupés qui erraient de ça et
+de là revinrent à la grille et reprirent chacun leur grande dame. La
+troisième referma la grille. «Et Messaline blonde, dit d'Ayguesvives,
+est-ce qu'elle garde l'hôtel?» Les lumières du rez-de-chaussée avaient
+disparu. «C'est le moment de sonner, puisqu'il n'y a plus qu'une
+femme, dit Monjoyeux.»
+
+Tout en riant, il avait mis la main sur l'anneau du timbre: le timbre
+résonna malgré lui. Harken, d'Ayguesvives et le prince s'éloignèrent
+comme devant un coup du sort mystérieux. Monjoyeux resta bravement à
+son poste, décidé à affronter le péril; mais on ne vint pas.
+
+Ce fut alors que le marmiton repassa en chantant: «Voilà le plaisir,
+mesdames; voilà le plaisir!--Mon bonhomme, lui dit Monjoyeux, on ne
+vient donc pas ouvrir quand on sonne à cette porte?--Non, monsieur,
+j'ai souvent vu sonner, mais je n'ai jamais vu ouvrir.--L'hôtel n'a
+pas une autre porte pour sortir?--Non, monsieur, de l'autre côté c'est
+le jardin de l'hôtel Bobrinskoï.»
+
+Monjoyeux, presque effrayé d'abord d'avoir sonné, s'irrita de voir
+qu'on ne venait pas lui ouvrir la porte, et pourtant il n'avait pas
+la prétention d'entrer dans cette maison mystérieuse, où on ne voyait
+passer que des femmes. «Messeigneurs, dit-il à ses amis allons dîner,
+voilà le plaisir des hommes, nous parlerons du plaisir des dames.»
+
+On entendait au loin le marmiton chanter: «Voilà le plaisir, mesdames!
+Voilà le plaisir!»
+
+D'Ayguesvives connaissait la comtesse Bobrinskoï, cette grande dame
+russe qui a apporté à Paris, avec ses marbres italiens, ses tableaux
+flamands et ses meubles en porcelaine de Saxe, l'art perdu des
+anciennes causeries. Il alla pour la voir, mais il ne trouva chez elle
+qu'un de ses amis, un peintre italien, Raimondo Marchio, qui ne fit
+pas de façons pour répondre aux questions du duc; il le conduisit dans
+le jardin qui séparait les deux hôtels. «Est-ce qu'on ne se met jamais
+à la fenêtre, demanda d'Ayguesvives.--Jamais. Une seule fois j'ai vu
+trois dames que j'aurais voulu peindre, tant elles représentaient mon
+idéal pour les trois vertus théologales que le pape m'a demandées.--Ce
+sont donc des dames de charité?--Non, mais elles étaient groupées
+avec un abandon charmant, s'appuyant l'une sur l'autre, dans la
+désinvolture italienne; celle du milieu était la plus belle: celle-là
+je l'ai reconnue, car elle habite les Champs-Elysées.--Mais qui est-ce
+qui habite l'hôtel.--Oh! pour cela, nous n'en savons rien. Il est
+d'ailleurs si peu habité, qu'on appelle cela un pied-à-terre.--Ma
+foi, c'est un joli pied. Connaissez-vous le propriétaire?--Oui, un
+original de la rue du Cherche-Midi à quatorze heures; la comtesse a
+voulu lui acheter ce petit hôtel pour agrandir son jardin. Il lui a
+répondu ceci, ou à peu près: «Madame, je suis au soleil et vous vous
+êtes à l'ombre; je suis Diogène, et vous êtes Alexandre, je ne vends
+pas mon soleil.»
+
+D'Ayguesvives comprit qu'on ne saurait rien par un pareil
+propriétaire. «Croyez-vous que ces dames payent leur loyer?--Sans
+doute, mais je n'ai pas vu en quelle monnaie.»
+
+D'Ayguesvives regarda le peintre italien. «Mais vous êtes convaincu
+que ce sont des femmes du monde?--Oui, mais panachées de quelques
+femmes du demi-monde, car, il y a quelques jours, il m'a bien semblé
+reconnaître une déesse des Bouffes, sans compter que Mlle Thérésa y
+a chanté ses chansons.--Ce doit être fort amusant, ce petit
+intérieur-là! Est-ce que ces dames ne lancent pas des invitations? Je
+voudrais bien m'inscrire.--Oh non! il paraît qu'on s'amuse entre soi.»
+Tout en regardant le petit hôtel, d'Ayguevives était de plus en plus
+convaincu qu'on avait bien choisi pour se cacher. Certes, ce n'était
+pas là une maison de verre: à gauche et à droite un pignon sans
+fenêtre; au nord un jardin étranger, celui de la comtesse, mais masqué
+par la serre au rez-de-chaussée et les persiennes du premier étage; au
+midi une façade visible, mais au bout d'un jardin inaccessible.
+
+D'Ayguesvives s'en alla comme il était venu, sans se vanter à ses amis
+qu'il avait si bien cherché pour ne rien trouver. «C'est égal, se
+disait-il avec impatience, je ne désespère pas d'avoir le mot de cette
+énigme.»
+
+Il alla voir Mme de Montmartel pour poser des points d'interrogation.
+Mais, de même qu'il avait tourné autour de l'hôtel sans pouvoir y
+entrer, il tourna autour de la belle railleuse. Elle lui dit: «Vous
+connaissez le mot du bon Dieu: «Frappez et on vous ouvrira,» mais moi
+je ne suis pas le bon Dieu: on frappe et je n'ouvre pas.--Oh! oh!
+si c'était Parisis, vous ouvririez!--Parisis! dit Messaline blonde,
+celui-là ne frappe pas, car il passe par la fenêtre.»
+
+
+
+
+XVIII
+
+LES INSÉPARABLES
+
+
+Alors on parlait beaucoup de deux soeurs fort belles, une brune et une
+blonde: Mme de Néers et Mme de Montmartel. La brune aimait l'église;
+la blonde aimait les fêtes. Aussi Mme de Montmartel fut-elle surnommée
+Messaline blonde; tandis qu'on donnait à sa soeur le bon Dieu sans
+confession.
+
+Parisis eut un duel avec le mari de Mme de Montmartel, quoiqu'il
+ne fût pas son amant; tandis qu'il fut toujours très bien dans les
+papiers de M. de Néers, quoique Mme de Néers lui fût tombée dans les
+bras un jour d'extase.
+
+Et pourtant, ce jour-là, comme les autres, elle était coiffée à la
+vierge, en opposition à sa soeur qui était coiffée à la diable.
+
+Parisis qui avait raison de toutes les femmes mondaines, échoua donc
+devant les éclats de rire de Mme de Montmartel. Ce qui n'empêcha pas
+l'injuste opinion publique d'infliger sa réprobation à cette belle
+femme et de lui donner le surnom de Messaline blonde, parce qu'elle
+avait horreur des poses vertueuses.
+
+Elle se moquait des aveuglements de l'opinion, avec son amie, la belle
+Bérangère de Saint-Réal, une autre blonde, non moins joyeuse, qui
+avait soif de curiosités. Elles se rencontraient à l'Hôtel du
+Plaisir-Mesdames.
+
+Mme de Montmartel disait à Bérangère de Saint-Réal, qui lui parlait
+de Mme de Néers: «Savez-vous la différence qu'il y a entre moi et ma
+soeur? C'est que je suis une chercheuse et qu'elle est une trouveuse.
+Je cherche toujours et je ne trouve pas, tandis qu'elle ne cherche
+jamais et qu'elle trouve toujours.»
+
+Ce qui sauvait Mme de Montmartel, c'est qu'elle avait un idéal; ce
+qui perdait Mme de Néers, c'est qu'elle n'en avait point: la comtesse
+s'était fait un Dieu de l'amour; pour la marquise, l'amour c'était un
+homme.
+
+Mme de Montmartel avait un esprit rapide qui dévorait tout en une
+seconde. Dès qu'un amoureux chantait sa sérénade, elle le jugeait
+aussi bête et aussi fat que les autres; elle se disait que ce n'était
+pas la peine de tenter l'aventure avec lui. Elle s'arrêtait toujours à
+la préface, disant que le livre ne méritait pas d'être lu.
+
+Mme de Néers, au contraire, ne faisait pas de préface; elle entrait
+de plain-pied dans le roman, sauf à sauter beaucoup de pages, sauf à
+fermer le livre si le héros l'ennuyait.
+
+Mme de Montmartel aimait les commencements; elle ne faisait pas de
+façon pour donner son âme au diable. Mais je ne sais quelle fierté
+d'épiderme réservait son corps. Tandis que Mme de Néers donnait son
+corps tout en réservant son âme à Dieu.
+
+Mme de Montmartel était bien plutôt soeur par l'esprit et par le coeur
+de Bérangère de Saint-Réal, puisqu'elles avaient les mêmes aspirations
+et les mêmes curiosités. On les attaquait beaucoup sur la douceur de
+leur amitié.
+
+La malice parisienne ne permet pas aux femmes la familiarité avec les
+hommes ni l'intimité avec les femmes, si bien qu'elles sont condamnées
+à vivre seules ou avec leurs maris, ce qui est souvent tout un.
+
+Il semble pourtant bien naturel que les femmes qui se disent opprimées
+--ce n'est pas mon opinion, au contraire--s'entendent entre elles en
+comité secret pour combattre les hommes ou pour se venger de leurs
+méfaits; voilà pourquoi on a peut-être eu tort de les accuser d'avoir
+trop aimé l'Hôtel du Plaisir-Mesdames. Elles allaient là, sans doute,
+comme les hommes vont au cercle pour se distraire de leurs femmes.
+Peut-être allaient-elles là pour sécher les larmes de la tyrannie ou
+plutôt de l'esclavage, les pauvres colombes, aussi c'étaient les
+colombes de Vénus qui battaient des ailes dans l'Hôtel du Plaisir-
+Mesdames.
+
+Rien n'est plus malaisé à une femme que de garder l'auréole de toutes
+ses vertus, même quand elle reste vertueuse; si elle valse, on ne lui
+permet pas de valser avec un homme, sous prétexte que la valse est un
+cercle de flammes agité par l'enfer; c'est le tourbillon du diable. Si
+deux femmes valsent entre elles, ce qui est un adorable tableau, la
+malignité publique les accuse pareillement: pourquoi ces enlacements,
+ces serpentements, ces ondoyements, si ce n'est pour braver la nature?
+Dans les bals, qui ne se rappelle avoir vu valser Mme de Montmartel et
+Bérangère? C'était la fête des yeux: tantôt Bérangère appuyait sa joue
+sur le sein de celle qui l'entraînait, tantôt elle renversait la tête
+avec l'abandon de la bacchante. Toutes les deux gardaient pourtant les
+attitudes chastes des femmes du monde, mais cette chasteté même ne
+donnait que plus de saveur à leur emportement.
+
+Quand elles se rencontraient, elle se jetaient au cou l'une de
+l'autre, avec toute la passion de la beauté pour la beauté, et les
+bras s'entrelaçaient si bien pendant l'étreinte, qu'un jour la
+Chanoinesse rousse leur dit en souriant: «Prenez garde, vous y
+resterez!»
+
+C'est que la Chanoinesse rousse ne croyait pas à l'amitié des femmes.
+Je ne suis pas si sceptique; si Bérangère et Mme de Montmartel
+s'embrassaient si éperdument, c'est--qu'elles s'aimaient beaucoup.--
+
+
+
+
+XIX
+
+LES POIGNARDS D'OR
+
+
+On a quelque peu parlé aussi de cette jeune beauté extravagante qui
+voulut se faire justice d'un coup de poignard; les journaux ont
+imprimé une page de son histoire en hasardant les initiales de son
+nom.
+
+Disons cette histoire sans jeter ce nom très respecté à la curiosité
+romanesque: nous nommerons Mlle Wilhelmine.
+
+Elle était douce comme si toutes les bonnes fées fussent venues à son
+berceau; mais, sans doute, la mauvaise fée aussi l'avait frappée de sa
+baguette.
+
+Wilhelmine fit son entrée dans le monde au milieu des enthousiasmes.
+Combien d'amoureux qui se fussent sacrifiés pour elle! Beaucoup de
+beauté, beaucoup d'argent, beaucoup d'esprit. Mais sur tout cela la
+raison ne répandait pas sa lumière. Wilhelmine se conduisait comme une
+folle, disant à tout propos: «Je ne suis pas maîtresse de moi.»
+
+Sur son cachet elle avait fait graver la sentence arabe: C'est écrit
+là-haut, faisant ainsi Dieu responsable de toutes ces équipées.
+
+Le duc de Parisis, qui la rencontra dans la société anglaise de Paris,
+eut naturellement la curiosité de vouloir être de moitié dans ses
+extravagances, c'était pour lui une étude entraînante; il disait que
+c'était par philosophie, mais c'était par amour.
+
+Un soir, dans une causerie presque intime, elle lui dit tout à coup:
+«Montrez-moi donc un de ces petits poignards d'or dont on parle tant
+autour de moi?--Chut, lui dit-il, ces poignards-là sont des joujoux
+qui tuent.»
+
+Mais Wilhelmine était un enfant gâté: elle voulut voir les poignards
+avec tant d'obstination, que Parisis osa lui dire, comme à la première
+coquette venue: «Eh bien, venez demain chez moi et je vous les
+montrerai.--J'irai,» dit-elle.
+
+Sans doute le rouge lui monta au front, car elle se leva et se perdit
+dans le bal.
+
+Le lendemain, elle ne se fit pas attendre à l'hôtel du duc de Parisis.
+«Vous voyez, dit-elle d'un air de vaillance, j'ai pris la première
+heure, car je n'ai pas peur de vos poignards.»
+
+Son coeur battait bien fort, mais elle cachait son coeur.
+
+Parisis joignit les mains sur sa tête et lui baisa les cheveux.
+«Je vous attendais, lui dit-il.--Eh bien, puisque je suis venue,
+expliquez-moi le jeu de vos poignards.»
+
+Il la fit asseoir bien près de lui, trop près de lui. «Croyez-vous
+aux influences occultes? lui demanda-t-il.--Je crois à tout, même
+au diable, répondit-elle, d'un air brave.--Vous croyez aux
+jettatores?--Oui, je crois au mauvais oeil. La journée est bonne ou
+mauvaise, selon la première figure que nous voyons.--Eh bien, moi,
+j'ai mis un pied dans la cabale; je crois que tout le monde est
+gouverné par des esprits invisibles toujours maîtres de nos actions;
+les sorcières de Macbeth sont de vieilles folles, mais la sorcellerie
+est pourtant l'expression d'une vérité. J'ai découvert dans un vieux
+livre, miraculeusement venu jusqu'à moi, que tout homme qui portait
+malheur devait forger des poignards d'or pour conjurer le mauvais
+destin.--Vous portez donc malheur?» Parisis ne voulut pas, à ce qu'il
+paraît, s'expliquer là-dessus. «Peut-être, dit-il à Wilhelmine, mais
+grâce à mes poignards d'or, je suis sûr de préserver les femmes que
+j'aime.--Et comment faites-vous pour cela?--C'est bien simple: je
+leur enfonce un de ces poignards dans les cheveux, il m'est même
+arriver d'en enfoncer deux, pour plus de sûreté contre l'esprit du
+mal.»
+
+Wilhelmine partit d'un grand éclat de rire. «C'est vous qui êtes
+l'esprit du mal, puisque vous perdez toutes les femmes que vous
+rencontrez.--Hormis vous.»
+
+Parisis regarda profondément Wilhelmine. «Moi comme les autres; depuis
+que je vous ai vu, je ne vois plus mon chemin.»
+
+Après avoir dit cela, Wilhelmine se révolta contre elle-même et voulut
+s'en aller. Mais par une tactique savante, Parisis la retint en lui
+disant: «Vous n'avez rien à craindre, je ne vous aime pas.»
+
+Elle se retourna, et voulut lui prouver qu'il l'aimait.
+
+Quand elle sentit qu'elle allait, elle aussi, tomber dans la gueule du
+loup, elle s'écria: «Je veux bien vous aimer, mais je ne veux pas de
+vos poignards.»
+
+On s'aima donc. Parisis, plein de foi dans la vertu de ses poignards
+d'or, ne voulut pas tenir compte de la bravade de Wilhelmine; il
+en prit un--un vrai bijou--pour le ficher dans sa belle chevelure
+brunissante, mais elle le saisit dans sa main et le jeta à ses pieds.
+«Si je suis perdue, dit-elle en pleurant, ce n'est pas ce poignard qui
+me sauverait.»
+
+Elle avait voulu jouer avec l'amour! Elle s'enfuit et ne revint pas,
+malgré les prières de Parisis.
+
+Parisis lui porta malheur. Il y a des femmes qui se consolent de leur
+première chute dans les ivresses ou dans les troubles d'une seconde
+chute. Wilhelmine avait eu une heure de vertige; mais elle s'était
+indignée contre elle-même, jusqu'à vouloir en mourir; rien ne pouvait
+l'arracher au souvenir humiliant de sa faute, c'était l'enfant pris
+par le feu, qui s'enfuit avec épouvante, mais qui emporte le feu.
+
+Wilhelmine sentit qu'elle serait consumée dans sa honte. Elle ne
+voulut plus reparaître dans le monde, elle repoussa les caresses
+de toute sa famille, elle s'enferma dans sa chambre comme dans une
+cellule, toute à son désespoir.
+
+Parisis fut lui-même désespéré quand il apprit par une lettre
+incohérente cette retraite dans les larmes. Cette lettre était
+navrante: la fierté qui se révolte contre la honte! La pauvre
+Wilhelmine s'efforçait d'y cacher son coeur blessé par des éclats de
+rire; mais il comprit et il regretta d'avoir été de moitié dans cette
+folie.
+
+Il s'était imaginé que celle qui lui tombait sous la main était une
+de ces jeunes filles prédestinées au péché; il l'avait prise en se
+disant: «Autant moi qu'un autre.»
+
+Il n'avait pas compris que c'était une vertu qui s'immolait dans
+l'amour.
+
+A la fin de la lettre, Wilhelmine, à moitié folle, le priait de lui
+envoyer un de ses poignards d'or pour conjurer les mauvais esprits.
+Il n'avait aucune raison pour ne pas obéir à ce caprice. La femme de
+chambre qui avait apporté la lettre reporta le poignard d'or.
+
+Les journaux nous ont appris le reste. Le lendemain matin, on trouva
+la jeune fille baignée dans son sang.
+
+Wilhelmine n'avait pas mis le poignard d'or dans ses cheveux: elle
+s'en était frappé le coeur.
+
+
+
+
+XX
+
+UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MLLE REBECCA
+
+Nous ne suivrons pas Octave dans les mille et une aventures du
+demi-monde et du monde des théâtres. Là encore il retrouvait des
+grandes dames déchues ou des comédiennes qui jouaient les grandes
+dames sur la scène. Naturellement, toutes le voulaient conquérir pour
+l'afficher, sinon pour l'aimer un quart d'heure. Il disait avec sa
+haute impertinence ce mot renouvelé de Brantôme: «Il leur faudrait
+pour m'afficher tout le papier de la Cour des Comptes.» Il se
+résignait à se débarrasser des femmes,--en les prenant. Mais
+quelques-unes tenaient bon; elles le trouvaient si charmant, qu'elles
+s'acharnaient à lui avec fureur. Il lui fallait tout son haut dédain
+pour les rejeter loin de lui. Mais il lui arrivait lui-même de se
+laisser piper pour quelques semaines à ces passions de hasard.
+
+Il ne faut pas s'imaginer que le duc de Parisis fût un mondain sans
+philosophie. Il ne vivait pas comme un Sibarite sans souci du mystère
+de la vie. L'esprit a aussi ses voluptés; Octave se détachait de ces
+vulgaires viveurs qui ne vivent que pour vivre, tout entiers à la
+gourmandise corporelle; il avait toutes les gourmandises; la soif
+de l'amour n'apaisait pas en lui la soif de l'intelligence; aussi
+prenait-il peut-être plus de femmes par l'intelligence que par
+l'amour. En effet, sans vouloir faire la femme meilleure qu'elle
+n'est, il faut avouer que c'est d'abord par l'âme qu'on la prend.
+
+Devant toutes les choses de la vie, Parisis posait un point
+d'interrogation. Ce fut ainsi qu'il voulut étudier la mort jusque dans
+l'amour.
+
+Une comédienne célèbre dans les théâtres de genre, plus célèbre encore
+dans les clubs par ses gaillardes aventures, Mlle Rebecca,--pour ne
+pas l'appeler par son nom,--rencontra Parisis dans son dernier voyage
+aux courses d'Epsom.
+
+En arrivant à Londres, il daigna souper avec elle, un jour qu'il
+devait souper avec le prince de Galles, le duc de Cambridge, le
+marquis d'Englesea et le prince Alfred.--Octave aimait mieux une femme
+bête que quatre hommes d'esprit; il lui promit de repasser l'Océan en
+sa compagnie; il fut adorable, elle fut irrésistible: il paraît qu'ils
+furent heureux en Angleterre.
+
+Mais Octave ne voulut plus être heureux en France, disant qu'il
+fallait laisser cela aux Anglais.
+
+Rebecca était une fille de trop d'esprit pour insister: elle n'avait
+pas l'habitude, d'ailleurs, de s'éterniser dans un amour; elle
+changeait d'amants comme de bottines: c'était la fille la mieux
+chaussée du monde.
+
+A Paris, Octave revit ça et là Mlle Rebecca. Il lui trouvait une
+saveur mi-anglaise, mi-française à nulle autre pareille. Un jour
+il lui fallut aller à Saint-Lazare, puisque Mlle Rebecca avait été
+surprise avec quelques dames de bonne compagnie dans une maison
+surnommée la maison de Sapho, une succursale de l'hôtel du
+Plaisir-Mesdames, où l'on jouait dans les entr'actes.
+
+Rebecca ne se releva pas de cet échec; quand cette fille violente,
+femme de tempêtes dans un verre d'eau, sortit de Saint-Lazare au bout
+de trois mois, elle tomba malade de fureur. Les bons jours étaient
+déjà passés pour elle.
+
+Dans son théâtre, ses meilleures amies disaient qu'elle avait donné
+des représentations à Saint-Lazare. On la remercia. Ses amants eurent
+peur d'être là dans sa déchéance. Elle perdit tout en quelques
+semaines et retomba malade.
+
+Octave, qui oubliait toutes les filles galantes sans jamais vouloir
+retourner la tête, eut la fantaisie de revoir encore Rebecca.
+Croyait-il qu'il retrouverait tout d'un coup dans sa compagnie je
+ne sais quelle chanson de jeunesse, je ne sais quel parfum de
+chèvrefeuille, je ne sais quel tableau d'orgie à couleurs éclatantes?
+C'était l'ivrogne qui a gardé le souvenir d'un mauvais cabaret où il a
+bu une bonne pinte.
+
+Octave alla boulevard Malesherbes pour retrouver la comédienne de
+hasard. Mais ces oiseaux-là ne perchent pas longtemps sur la même
+branche; tantôt c'est un coup de vent qui les jette loin de là; tantôt
+c'est un rayon qui les appelle plus loin; quelquefois l'orage les
+emporte avec le rameau brisé.
+
+Parisis entra dans la maison qu'il connaissait bien; mais l'éternel
+«Qui demandez-vous?» l'arrêta au passage. Quoiqu'il n'eût pas
+l'habitude de répondre aux voies harmonieuses du rez-de-chaussée, il
+répondit qu'il demandait Mlle Rebecca. Sur quoi on lui répliqua qu'il
+y avait belle heure que Mlle Rebecca n'habitait plus son appartement.
+«--Elle est rue des Martyrs, 16--pour en faire encore des martyrs.»
+
+Ce fut pour Octave une vraie surprise; il avait jugé que Mlle Rebecca
+ne devait pas déchoir; or, retomber du boulevard Malesherbes, où elle
+occupait un appartement de deux mille francs par mois,--quatre salons,
+ameublement en bois de rose, écurie pour quatre chevaux,--dans la rue
+des Martyrs, où les filles les plus huppées ne payent pas deux cents
+francs par mois, c'était une vraie déroute.
+
+Octave alla rue des Martyrs, non plus pour chercher une heure de
+gaieté, mais pour consoler celle qui venait d'être vaincue dans son
+ascension. «Mlle Rebecca? demanda-t-il.--Mlle Rebecca n'est plus ici.
+Elle est à l'hôpital Beaujon.»
+
+Le concierge apprit à Octave que Mlle Rebecca était malade en revenant
+dans la maison qu'elle avait autrefois habitée. Elle souffrait depuis
+longtemps de la poitrine, en disant toujours que ce n'était rien. Elle
+était arrivée avec une meute de créanciers, marchandes à la toilette,
+tapissiers, prêteurs sur gages, carrossiers, tous ceux qui vivent du
+luxe des filles. A peine arrivée rue des Martyrs, on était venu
+pour saisir ses dernières hardes; elle avait vendu jusqu'à ses
+reconnaissances du Mont-de-Piété. «Le croiriez-vous, Monsieur? on
+riait toujours de ses cheveux rouges; on disait qu'ils n'étaient pas à
+elle; la vérité, c'est qu'elle avait la plus belle chevelure du monde.
+Eh bien! comme son médecin lui conseillait de la couper pour reposer
+sa tête, elle a demandé un coiffeur pour lui vendre ses cheveux. Mais
+comme on lui amena un coiffeur qui lui rappela une ancienne dette,
+elle ne parla plus de vendre ses cheveux.»
+
+Octave alla à l'hôpital Beaujon; mais il eut beau faire: c'était
+un mercredi, on lui dit de revenir le lendemain avec le numéro
+d'inscription, car en entrant à l'hôpital, on perd son nom, on n'est
+plus qu'un chiffre. Le lendemain, Parisis retourna à l'hôpital. Il
+n'avait pas le numéro; mais comme le jeudi tout le monde a le droit de
+parcourir les salles, il jugea qu'il lui serait facile de reconnaître
+Mlle Rebecca. Mais vainement il alla dans toutes les salles, il passa
+devant tous les lits sans voir celle qu'il cherchait. Il questionna un
+interne, qui finit par se rappeler que déjà deux femmes lui avaient
+demandé ce nom et qu'il les avait vues s'arrêter salle Sainte-Claire
+au numéro 4. «Malheureusement, dit l'interne, le numéro 4 est à cette
+heure à l'amphithéâtre de Clamart, mais comme il est parti cette
+nuit, vous pouvez encore arriver à temps.--Arriver à temps!» murmura
+Parisis.
+
+Il demanda comment elle était morte. L'interne répondit qu'elle était
+morte comme les autres. Et comme s'il fût frappé par un souvenir il
+ajouta: «C'était une juive, elle a voulu mourir chrétienne; le curé de
+Saint-Philippe-du-Roule est venu pour son abjuration: tout le monde a
+été édifié ici, excepté moi. Quel Dieu va-t-elle trouver là-haut?»
+
+Octave avait commencé le pèlerinage, il voulut aller jusqu'au bout.
+Clamart est l'amphithéâtre par excellence; c'est là que viennent tous
+les sujets des hôpitaux de Paris: Rembrandt pourrait tous les jours y
+retrouver sa leçon d'anatomie.
+
+On sait que l'amphithéâtre de Clamart est bâti sur le terrain de
+l'ancien cimetière, dont on retrouve encore un coin aujourd'hui tout
+ombragé de cerisiers, de saules, de pruniers et d'aubépine. On y salue
+d'anciennes pierres tumulaires rongées par la lune, par la pluie, par
+la gelée. C'est un cimetière plus sauvage que la mort, puisque jamais
+les vivants n'y viennent. L'amphithéâtre est dans la forme des anciens
+cloîtres, mais sans galeries couvertes: les promenoirs sont quatre
+parterres à la française, séparés par une fontaine.
+
+Octave respira en passant une pénétrante odeur de giroflée et d'herbe
+fauchée. On le conduisait vers le directeur qu'on ne trouvait pas. Les
+parterres lui souriaient par l'éclat des bouquets, mais il reconnut
+bientôt qu'il était dans le pays de la mort. Des voitures noires, sans
+portières, sans vasistas, plus désolées que les voitures cellulaires,
+survenaient à chaque instant pour vomir des cadavres.
+
+Octave s'approcha. Plus de cinquante cadavres, hommes, femmes,
+enfants, étaient déjà jetés pêle-mêle dans la salle d'attente. Un
+mort d'hôpital qui n'est pas réclamé n'en a pas fini avec les
+pérégrinations et les aventures.
+
+Quoique devant une des fenêtres ouvertes, Octave n'osait regarder,
+comme s'il eût craint de voir tout à coup apparaître celle qu'il
+cherchait.
+
+Le directeur survint. Par respect pour la mort, Octave avait jeté
+son cigare; mais le directeur, qui fumait lui-même, lui conseilla de
+fumer.
+
+Il eut bientôt dit pourquoi il venait. «Eh bien! lui dit le directeur,
+cherchons. «Par malheur, murmura un des hommes de peine qui voulait
+rire en attendant «l'heure de la distribution,» on ne reconnaît pas
+ici les gens à leur habit.»
+
+En effet, c'est la nudité dans toute sa misère. Que doit dire l'âme,
+si elle voit ainsi son corps! Mais l'étude n'est-elle pas aussi une
+prière? Le médecin qui cherche la vie dans la mort n'a ni un homme ni
+une femme sous les yeux,--il a un sujet.
+
+Octave entra dans cette grande salle toute inondée de lumière, ceinte
+de beaux arbres chanteurs. Il vit des femmes, il vit des jeunes
+filles, il ne reconnut pas Rebecca. «C'est qu'elle a été de la
+première distribution, dit le directeur, à moins qu'elle ne soit pas
+encore arrivée.»
+
+Deux hommes de peine apparurent avec une civière: ils venaient pour la
+seconde distribution. Ils prenaient les cadavres pour les transporter
+avec une philosophie qui surprit Octave; l'un avait une rose sur les
+lèvres, l'autre était à peine à la dernière croûte de pain de son
+déjeuner.
+
+Parisis alla dans la première salle de la dissection. Quoiqu'il fût
+venu là pour chercher Rebecca, un sentiment plus élevé l'agitait: une
+fois de plus son esprit redescendait dans l'abîme du néant, comme pour
+y chercher les âmes de tous les corps abandonnés. Selon sa coutume, il
+posait des questions. «Hélas! lui répondait le directeur, Montaigne
+disait: «Que sais-je?» moi je dis que je ne sais rien. Si je vous
+montre dans sa chair et dans ses os le sublime écorché de Houdon,
+j'avouerai que Dieu en créant un homme a créé une merveille; mais
+si je vous montre tout à l'heure au microscope une fourmi, vous
+reconnaîtrez que la merveille est plus grande encore, puisqu'elle
+indique mieux l'infini, puisque cet exemplaire lilluputien est tout
+aussi merveilleusement imprimé que l'exemplaire in-folio. Si Dieu a
+fait tout cela, c'est un grand artiste: si Dieu ne l'a pas fait, le
+hasard est un grand maître.»
+
+Survint un professeur célèbre: «Où est l'âme?» lui demanda Octave qui
+le connaissait bien.
+
+Le professeur ouvrit un cerveau. «Hélas! lui dit-il, je ne vois pas
+plus l'âme ici que je ne vois Dieu dans le ciel.»
+
+Octave avait jeté ça et là un vague regard dans la salle: cinquante
+étudiants, par groupes de trois ou quatre, étudiaient l'opération de
+l'os maxiliaire. Tout à coup il s'écria: «La voilà!»
+
+Il avait reconnu Rebecca au moment où un étudiant lui arrachait une
+dent pour mieux trancher la mâchoire. C'était un horrible spectacle.
+Il pâlit et s'approcha. Le professeur fit signe à ses élèves de
+suspendre leur travail. Octave avait reconnu Rebecca à ses longs
+cheveux rouges, qui descendaient jusqu'à terre, humides et épars.
+
+Elle avait gardé toute sa beauté biblique; la mort y avait imprimé
+plus de caractère encore. Mais, dix secondes plus tard, la joue eût
+été coupée: déjà un étudiant approchait le scalpel. «Vous voyez, dit
+le professeur, que les hôpitaux respectent leurs morts; on les a
+accusés de vendre les chevelures, regardez celle-ci!--Oui!» dit
+Parisis tristement. Il la connaissait bien, cette chevelure-là!
+
+L'étudiant qui avait arraché une dent à Rebecca la replaça par un
+sentiment de respect pour la mort, car pour lui, depuis que Parisis
+avait reconnu Rebecca, ce n'était plus un sujet, c'était une femme.
+
+Octave lui dit gravement: «Monsieur, je vous remercie.»
+
+La lèvre supérieure avait été relevée; l'étudiant y appuya le doigt
+avec douceur pour la refermer; la bouche reprit le dessin que la mort
+lui avait imprimé.
+
+Quelques secondes encore, Octave regarda en silence cette figure aux
+belles lignes, qui faisait songer aux femmes de la Bible. Un autre
+étudiant, ayant apporté un suaire, le répandit comme une chaste robe
+sur ce pauvre corps abandonné qui, jusqu'à l'arrivée d'Octave, n'avait
+été vêtu que de la pudeur de la Science.
+
+Octave détourna le linceul pour voir encore une fois cette figure que
+la passion avait profanée et que la mort faisait blanche devant Dieu.
+Il lui prit la main et la baisa doucement.
+
+Le même jour, il lui donna un tombeau au cimetière des juifs, et il y
+mit cette épitaphe:
+
+ POURQUOI VOUS DIRAIS-JE MON NOM!
+
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+LA TRAGÉDIE
+
+
+ * * * * *
+
+
+I
+
+LA CONFESSION DE VIOLETTE
+
+
+Que ces tableaux du musée secret de la vie moderne s'effacent
+de nos yeux sous les douces images de Violette et de Geneviève.
+
+On n'avait pas reçu de nouvelles de Violette depuis sa fuite. Un
+ami d'Octave lui dit qu'il l'avait vue à Rome. Une amie de Mme de
+Fontaneilles lui dit qu'à Biarritz on s'était montré du doigt une
+jeune fille voilée qui passait pour Violette de Parme. Rien de plus.
+Où était-elle? Sur quel rivage hospitalier avait-elle porté son
+désespoir?
+
+Un matin, Geneviève reçut une lettre timbrée de Madrid. C'était une
+lettre de Violette. «Madrid! Que peut-elle faire à Madrid?» se demanda
+Mlle de La Chastaigneraye. Et elle dévora cette longue lettre qui
+était la confession de Violette.
+
+ Madrid, ce 12 août.
+
+ «Ma chère Geneviève,
+
+ «Quand cette lettre tombera sous vos beaux yeux, je ne serai plus
+ de ce monde; pardonnez-moi, si je joue, moi aussi, la Dame de
+ Coeur.
+
+ «Il faut se confesser avant de mourir. Je vous choisis pour mon
+ confesseur, c'est devant vous que je veux m'humilier dans l'esprit
+ de Dieu, c'est à votre coeur que je veux tout dire.
+
+ «Ce n'est pas faute de prêtre que je vous choisis; j'en ai trouvé
+ partout depuis que je fuis la France, depuis que je me fuis
+ moi-même. A l'heure où j'écris, j'en vois un à la fenêtre voisine
+ qui lit son bréviaire; mais que lui dirais-je? Je ne suis pas de sa
+ paroisse: Écouterait-il bien les paroles d'une étrangère qui porte
+ un coeur comme le sien sans doute, mais qui meurt d'une passion
+ qu'il ne comprendra pas?
+
+ «Vous, Geneviève, vous me comprendrez, parce que vous m'aimez.
+
+ «Je vous ai dit ça et là, dans les hasards de la causerie, une
+ page de la vie de mon coeur. Je vais me confesser toute.
+
+ «Mes premières années méritent-elles bien qu'on s'y arrête? J'ai
+ vécu toujours abritée par cette adorable femme toute de travail et
+ de prière que je croyais ma mère. Mais n'était-elle pas ma mère?
+ J'ai lu depuis l'histoire de d'Alembert et de Mme de Tencin.
+ Vous savez que d'Alembert avait été abandonné par cette grande
+ pécheresse de la Régence, qui avait fait de son frère un cardinal
+ et qui faisait de son fils un enfant perdu. Cet enfant perdu fut
+ un enfant trouvé et retrouvé, grâce à une vitrière qui lui donna
+ son lait, son pain, son sang. Elle lui donna une âme. Elle en fit
+ un homme. S'il porta des fruits, cet arbre de science, ce fut par
+ la greffe; s'il fut un homme, ce fut par sa seconde mère. Aussi
+ ai-je compris ces terribles paroles qu'il dit à la première quand
+ elle revint à lui: «Je ne vous connais pas! Ma mère, c'est la
+ vitrière!»
+
+ «Moi, je n'aurais pas eu la brutalité de d'Alembert, sans doute,
+ parce que je suis une femme. Mais tout en accueillant ma première
+ mère, je fusse restée l'enfant de la seconde, si toutes les deux
+ avaient vécu. Et si la seconde eût été toujours ma mère, je puis
+ dire que j'eusse été toujours sa fille, car je m'explique bien
+ pourquoi elle me cacha à ma première mère, c'est qu'elle la
+ connaissait, c'est qu'elle avait peur de me perdre, c'est qu'elle
+ voulait vivre pour moi.
+
+ «Tant qu'elle vécut, je fus heureuse. Elle avait choisi pour mes
+ mains délicates un travail charmant. Pendant qu'elle raccommodait
+ de la dentelle, je faisais des fleurs. Je trouvais bien doux de
+ veiller à côté d'elle, je ne croyais pas travailler, et il se
+ trouvait que j'avais gagné ma journée.
+
+ «Dans les heures de repos, je lisais, et je ne lisais que des
+ livres pieux. Maman était sévère, elle avait veillé comme une
+ sainte à ma première communion. Elle m'avait expliqué avec
+ l'accent chrétien tous les miracles et toutes les beautés du
+ christianisme; je ne vivais que dans le monde des purs esprits,
+ aucune mauvaise pensée n'était venue en deçà de notre porte.
+
+ «Certes, nous n'étions pas riches, mais nous ne pensions pas que
+ la richesse fût un bien. Nous avions un petit appartement sous les
+ toits, mais tout y était gai, les fenêtres avaient pour horizon
+ le ciel et les arbres du Luxembourg. Je ne me contentais pas de
+ fabriquer des fleurs; pour les mieux connaître, j'en cultivais.
+ J'ai lu que je ne sais plus quel philosophe voyait la nature dans
+ un fraisier, moi je m'étais fait toute une compagnie,
+ un monde avec des roses, des violettes, des pervenches, des
+ giroflées; j'avais même un arbre sur ma fenêtre, un lilas qui
+ émerveillait tous nos voisins; j'avais aussi un fraisier, mais
+ c'était par gourmandise, car j'y cueillais jusqu'à cent fraises
+ par an.
+
+ «Que serait-il arrivé si maman eût vécu?
+
+ «J'avoue que je n'aurais pas eu grand plaisir à épouser un homme
+ de ma condition; quoique je n'eusse pas lu de romans, j'avais mon
+ idéal comme s'il coulât encore en moi un peu du sang des Parisis.
+ Je ne saurais vous dire comme mon orgueil s'éveilla quand j'appris
+ que ce beau monsieur qui avait osé me parler dans la rue, et que
+ j'aimais déjà malgré moi, était un duc.
+
+ «Geneviève, ce fut mon premier péché. Et voyez le malheur;
+ que le démon vous a touché, vous êtes presque à lui. La porte de
+ l'orgueil fut pour moi la porte de l'enfer.
+
+ «Maman mourut. Elle m'avait plusieurs fois parlé de son pays; elle
+ me disait que nous ferions bientôt le voyage pour aller voir une
+ grande dame de ses amies qui me ferait peut-être une dot si je
+ trouvais un brave homme pour m'épouser. Plus d'une fois elle
+ pleura en m'embrassant; je n'osais l'interroger, car je ne voulais
+ pas lui parler de mon père, puisqu'elle ne m'en parlait pas.
+ Quelques mots surpris dans l'escalier pendant le commérage des
+ voisines m'avaient avertie vaguement que ma mère n'était pas
+ mariée. Mais elle était si pieuse et si bonne, que je me disais:
+ Dieu lui a pardonné.
+
+ «Quand elle tomba malade, elle me retint un jour devant son lit
+ pour me faire des confidences, puis tout à coup elle se re
+ en disant: Non, je n'en mourrai pas, nous parlerons de cela plus
+ tard, quand nous irons en Bourgogne. Elle ne croyait pas à sa mort
+ prochaine, mais elle mourut soudainement d'un anévrisme. La parole
+ lui manqua pour me dire la vérité; quand j'arrivai devant son lit,
+ elle expirait. «Louise! Louise! dit-elle, Dieu....»
+
+ «Elle ne dit pas un mot de plus; elle aurait pu prononcer peut-être
+ quelques paroles, mais elle n'eut pas le courage de me dire en
+ mourant: «Je ne suis pas ta mère.»
+
+ «La misère est venue s'abattre sur ce pauvre petit appartement en
+ deuil, tout me manqua à la fois: ma mère, le travail, le courage!
+ Ce fut alors que survint M. de Parisis. Il me sauva de la misère,
+ il m'emporta dans un rêve d'or; mais je n'étais sauvée que pour
+ être perdue.
+
+ «Je n'avais pas eu le temps de feuilleter les papiers de maman
+ Ce n'est que depuis ma sortie de prison que j'ai pu découvrir
+ l'histoire de ma naissance, en lisant des lettres et des
+ brouillons de lettres que ma mère cachait dans un petit coffret
+ en bois noir où je ne croyais trouver que des factures.
+
+ «Est-ce la peine de vous parler des lettres de Mme de Portien et
+ des réponses de maman, ou plutôt des lettres de ma mère et des
+ réponses de sa femme de chambre? Pendant la première année, ma
+ mère s'inquiéta de moi, elle vint me voir une fois, elle gronda sa
+ femme de chambre de lui écrire trop souvent, elle lui recommandait
+ de dire _mon enfant_ et non _votre enfant_.
+
+ Au bout d'un an, il n'y avait plus de lettres de Mme. de Portien;
+ elle voulait tout oublier pour mieux faire tout oublier. Je
+ trouvai des brouillons de lettres de maman où la pauvre femme
+ parlait avec adoration de la petite Louise. A ma première
+ communion, elle écrivit encore, ce fut la dernière fois. Ce qu'il
+ y a d'admirable, c'est que dans ces lettres elle ne lui parle
+ jamais d'argent. Et Mme. de Portien n'en parlait pas non plus.
+
+ «Maintenant, quel fut mon père? Là est le secret éternel, mais
+ ce ne fut pas ce M. de Portien. Je ne dis pas cela pour calomnier
+ ma mère, je dis cela parce que je me confesse et que je vous dois
+ toute la vérité.
+
+ «Je vais mourir et je ne me plains pas. J'ai eu ma part de
+ bonheur. J'ai adoré M. de Parisis; les jours que j'ai passés avec
+ lui ont été des siècles. Qu'ai-je à regretter? Je vous jure, ô ma
+ douce et sainte Geneviève, que c'est pour moi une joie encore
+ de penser que je me sacrifie à votre bonheur. Moi vivante, vous
+ n'épouseriez pas Octave, voilà pourquoi je meurs heureuse. La vie
+ est ainsi faite, il faut savoir se retirer de devant le soleil des
+ autres. J'étais comme l'arbre empoisonné: vous seriez morte sous
+ mon ombre.
+
+ «En face de Dieu qui m'entend, en face de vous qui êtes l'image de
+ la vertu, je le déclare encore, car je veux vous prouver que je
+ ne suis pas tout à fait indigne du doux nom de cousine que vous
+ m'avez donné. Je n'ai pas eu d'autre amant que le duc de Parisis.
+ Il a été cruel en m'abandonnant. Vous savez qu'il m'avait envoyé
+ un bon de dix mille francs comme à la première venue. J'ai juré de
+ me venger. Et je me suis vengée!
+
+ «Ah! j'avais une vengeance bien noble. C'était de retourner rue
+ Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, de travailler jour et nuit, de
+ mourir à la peine.
+
+ «Mais Mme. d'Antraygues, qui connaissait les hommes, m'enseigna
+ l'autre vengeance. Il ne faut pas la condamner, car c'est un brave
+ coeur; elle a ses heures de fragilité, mais elle a gardé toute sa
+ noblesse d'âme.
+
+ «Sur ses conseils, je me jetai donc la tête la première dans ce
+ tourbillon de la comédie parisienne, dans ce steeple-chase de
+ toute la folie du luxe et de l'amour. La pauvre Violette, foulée
+ aux pieds, devint l'orgueilleuse Violette de Parme. Ce fut Mme.
+ d'Antraygues, qui me donna mon premier billet de mille francs
+ avant de partir pour l'Irlande. J'avais été très malade, presque
+ condamnée, mais elle me dit que j'étais plus belle que jamais, la
+ première fois qu'elle me conduisit boire du lait au Pré Catelan
+ par des chemins détournés, car elle se cachait et je ne voulais
+ pas me montrer.
+
+ «C'était sans doute parce que nous nous cachions que nous fûmes
+ surprises. Le prince Rio vint vers nous et demanda à la comtesse
+ l'honneur de m'être présenté. Vous avez raison, lui dit-elle, car
+ celle que vous voyez là, dans tout l'éclat de ses vingt ans et de
+ sa beauté, est une princesse par la grâce de Dieu. Elle ne vous
+ dira jamais son nom; elle ne veut être connue à Paris que sous le
+ nom de Violette de Parme.
+
+ «L'orgueil qui m'avait perdue parce que M. de Parisis était duc,
+ me perdit encore une fois parce que celui qui nous parlait était
+ prince. Je sentis tout de suite que je ne l'aimerais pas, mais
+ c'était l'homme qu'il me fallait pour jouer mon jeu. Je ne fis
+ pas trop de façons pour aller dîner avec lui dans un salon du
+ Petit-Moulin-Rouge. Je savais que le duc y allait quelquefois, je
+ ne désespérais pas de le rencontrer et de passer fièrement devant
+ lui au bras du prince.
+
+ «A la fin du dîner, on était éperdument amoureux de moi, on
+ m'offrait des diamants, un hôtel, des équipages. Je ne rentrai pas
+ chez moi; mais tout en allant chez le prince, j'étais bien décidée
+ à ne pas être sa maîtresse.
+
+ «Le prince me trouva bizarre, mais il était bon prince; ce qu'il
+ aimait en moi, c'était ma figure. Lui aussi était un orgueilleux,
+ c'était déjà quelque chose que de m'afficher. Il y a des
+ qui veulent être, il y a des gens qui veulent paraître. Ma
+ «bizarrerie» ne l'empêcha pas de me donner cent mille francs et de
+ me meubler, avec le luxe du plus pur Louis XVI, un hôtel rue de
+ Marignan, où il vint trois fois par semaine dîner avec ses amis,
+ des hommes du monde, des journalistes, des hommes politiques, des
+ diplomates et des artistes.
+
+ «C'était bien un peu le monde de Parisis; mais comme on ne m'avait
+ pas connue avec lui, naturellement personne ne me reconnut chez le
+ prince.
+
+ «Cette vie-là, je vous l'avouerai, me plut beaucoup, quoique je
+ souffrisse beaucoup, quoique je souffrisse toujours. J'espérais
+ venir à bout de mon coeur; mais point. Plus je m'éloignais
+ d'Octave, plus je le retrouvais.
+
+ «Il était en Angleterre quand je fis ma première entrée dans le
+ monde du Bois. On vous a parlé du bruit qui retentit autour de
+ moi. Quand on voit monter peu à peu une courtisane cela n'étonne
+ personne.--Ah! c'est celle-ci!--Ah! c'est celle-là!--Connue!
+ reconnue! tout est dit. Mais quand une courtisane apparaît
+ un grand luxe sans qu'on puisse dire d'où elle vient, toutes les
+ curiosités sont en éveil, elle triomphe avec éclat. C'est un feu
+ d'artifice qui n'a pas été annoncé.
+
+ «Le prince ne pouvait croire à son bonheur; jusqu'à minuit,
+ c'était le plus heureux des hommes, mais à minuit, je m'enfermais
+ dans ma chambre et je me jetais voluptueusement dans la solitude
+ de mon lit.
+
+ «Je n'étais pourtant pas une sainte. Je me hasardais dans tous les
+ périls, j'étais coquette avec tous les hommes, comme une femme qui
+ veut se faire une cour. J'éprouvais une joie secrète de me prouver
+ que j'étais vertueuse sous le masque d'une pécheresse.
+
+ «Ce fut ainsi que j'allai un soir à Mabille à l'insu du prince;
+ ayant appris la langue du pays avant d'y entrer, décidée à
+ répondre à toutes les apostrophes. J'avais dîné en folle
+ compagnie, et je crois bien que j'avais bu un peu trop de vin de
+ Champagne.
+
+ «Je vous ai dit comment j'y avais rencontré Octave, comment il
+ s'était repris à moi selon les prédictions de Mme d'Antraygues.
+ Mais, en le retrouvant, je ne retrouvai plus mon coeur. Il y avait
+ de l'orage dans le ciel.
+
+ «Vous savez mieux que moi l'histoire de Dieppe. Je ne lui ai pas
+ dit toute ma jalousie, mais je compris alors qu'il vous aimait.
+ Les femmes qui aiment ont la double vue. Vous me haïssiez et je
+ vous haïssais; dans ma jalousie aveugle, croyant frapper Octave au
+ coeur, je m'enfuis avec ce grand d'Espagne qui n'avait de grand
+ que sa grandesse. Tout naturellement je fus tout aussi «bizarre»
+ avec lui qu'avec le prince.
+
+ «Mais j'avais beau vouloir m'étourdir, je ne vivais que pour
+ Octave; mon âme était toute à sa pensée, mes yeux le cherchaient
+ partout.
+
+ «Mais vous savez le reste. Vous savez ma rencontre avec ma mère.
+ Je vous avouerai que la force du sang ne se trahit pas alors. Et
+ pourtant, quoique Mme de Portien n'eût pas une figure sympathique,
+ je me souviens que j'éprouvais quelque plaisir à la voir. C'est
+ peut-être un préjugé, mais il me semble qu'elle ne me parut pas
+ être une étrangère pour moi.
+
+ «La pauvre femme! Dans quelques heures je la reverrai, si Dieu lui
+ permet ce bonheur de revoir un enfant qu'elle a abandonné. Qui
+ sait si elle aussi n'a pas subi cette fatalité du coeur qui trahit
+ toujours les vertus de la femme?
+
+ «Vous avez voulu tenter une belle chose. Vous avec dit à Octave de
+ m'épouser pour arracher de ma main ces violettes de Parme qui la
+ souillent. Mais la vertu est comme les sources vives, elle ne
+ remonte jamais. Ce n'était pas moi qui devait épouser Octave; un
+ mariage aussi éclatant eût montré ma chute plus grande encore.
+
+ «Grâce à vous, grâce à cette douce Hyacinthe que vous m'aviez
+ donnée, j'ai failli prendre racine à Pernan pour y vivre dans le
+ repentir et la charité. Vous savez que les souvenirs vivants m'en
+ ont chassée.
+
+ «Et d'ailleurs, je voulais mourir. Je voulais mourir pour vous,
+ sinon pour moi. Croiriez-vous que vingt fois le courage m'a
+ manqué? Une femme qui ne s'est pas tuée du premier coup ne trouve
+ plus la force de se tuer.
+
+ «Le courage m'est enfin revenu.
+
+ «Suis-je digne de revêtir le linceul blanc? Ai-je assez expié mes
+ fautes? Ma prison a été un long supplice, ma délivrance ne m'a pas
+ délivrée de mes chagrins. Vous avez été un ange pour moi, aussi
+ c'est à vous que je demande des prières.
+
+ «Avant les prières, j'ai une grâce à vous demander: c'est
+ d'épouser Octave, car je ne veux pas que ma mort soit inutile. Et
+ puis il me semble que je serai dans votre bonheur.
+
+ «Ne me pleurez pas, je meurs contente.
+
+ «Vous m'avez donné un million, je vous lègue un million. Ce que
+ j'ai dépensé était la fortune de ma mère.
+
+ «J'aime tant à causer avec vous, ma chère Geneviève, que j'allais
+ oublier l'heure de la mort.
+
+ «Adieu! à Dieu!
+
+ «VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS.»
+
+Et d'une écriture plus fiévreuse, Violette avait jeté ces mots après
+sa signature.
+
+ «Quand vous vous promènerez avec Octave dans le parc de Par
+ ou de Champauvert, si vous voyez à vos pieds une pauvre petite
+ violette des champs--pas une violette de Parme!--ne la foulez pas
+ dans la poussière; penchez-vous pour la cueillir, respirez-la et
+ donnez-la à votre mari. Il se souviendra de moi, mais vos mains
+ auront sanctifié le souvenir.
+
+ «Adieu!»
+
+Mlle de La Chastaigneraye pleura beaucoup en lisant la confession de
+Violette. Elle sentait que c'était un coeur et une âme qui parlaient.
+«Ah! oui, dit-elle en se rappelant cette douce figure, c'est Violette
+qu'il faut appeler la DAME DE COEUR.»
+
+Violette était entrée si profondément dans la vie de Geneviève, qu'il
+lui semblait qu'en la perdant elle perdait quelque chose d'elle-même,
+un battement de son coeur, un rayon de son âme. «Et pourtant,
+dit-elle, j'étais jalouse jusqu'à en mourir!»
+
+
+
+
+II
+
+OCTAVE A PARISIS
+
+
+Mademoiselle de La Chastaigneraye écrivit à la marquise de Fontaneilles:
+
+ «Ma chère Armande,
+
+ «Je suis désespérée plus que jamais. Je reçois une lettre de
+ Violette, et cette lettre c'est l'adieu d'une femme qui va mourir.
+
+ «Cette fois, si tu ne viens pas tout de suite, je pars pour
+ l'Abbaye-au-Bois. Je t'embrasse.
+
+ «GENEVIÈVE.»
+
+Mlle de La Chastaigneraye avait un trop noble coeur pour songer à
+épouser Octave devant le tombeau de Violette.
+
+La marquise de Fontaneilles pria par un mot le duc de Parisis d'aller
+la voir. «Mon cher duc, lui dit-elle, ne perdez pas une heure; cette
+pauvre Violette est morte, c'est par un dévouement sublime pour
+Geneviève et pour vous-même. Partez de suite pour Champauvert, dites
+que j'y serai demain avec le marquis. Il faut que dans quinze jours
+Mlle de La Chastaigneraye soit la duchesse de Parisis.»
+
+Octave partit une heure après, non sans avoir tenté d'entraîner avec
+lui la marquise. Il arriva la nuit à Parisis; le lendemain, à midi, il
+descendait de cheval dans la cour de Champauvert, quelque peu surpris
+de ne pas voir apparaître Geneviève, car dès qu'on voyait poindre une
+figure dans l'avenue, on avertissait la jeune châtelaine.
+
+Un domestique s'avança sur le perron. «Monsieur le duc ne sait donc
+pas que mademoiselle est partie!--Partie! Depuis quand?--Depuis
+hier?--Elle est allée à Paris?--Oui, monsieur le duc.--Quand doit-elle
+revenir?--Oh! pour cela! ni moi non plus, répondit le domestique dans
+la mode de son pays. On a parlé ici du couvent, presque toute la
+maison a été remerciée et je vais rester seul ici avec ma femme. On a
+donné l'ordre de vendre les chevaux.--C'est sérieux, pensa Parisis.»
+
+Il remonta à cheval. Il voulut repartir pour Paris, mais il se ravisa
+et se contenta d'écrire à la marquise de Fontaneilles:
+
+ «Chère marquise,
+
+ «Nos destinées jouent aux quatre coins. Pendant que je viens à
+ Champauvert, Geneviève va à Paris. Faut-il que je rebrousse chemin
+ ou qu'elle revienne sur ses pas? Jugez. J'attends!
+
+ «PARISIS.»
+
+Le lendemain, Parisis reçut un télégramme qui ne renfermait qu'un mot:
+
+ Attendez.
+
+Octave attendit. Il ne craignait pas de trop s'ennuyer, car il y
+avait au château une armée d'ouvriers. Le spectacle du travail des
+autres est une vive récréation pour l'esprit, surtout quand le travail
+des autres est pour soi-même. En l'absence de l'architecte, Parisis
+pouvait donner de bons conseils pour les détails de la restauration
+du château. Il n'était pas né artiste, mais il avait le sentiment de
+l'art dans toutes ses faces, peinture, sculpture, architecture, art
+antique, art chrétien, art de la Renaissance, art rococo, art moderne;
+supérieur en cela à Monjoyeux lui-même, qui était absolu dans son
+style, qui n'aimait pas Louis XII et qui eût massacré les plus jolis
+motifs pour métamorphoser à son gré le caractère du château.
+
+Octave ne croyait pas que Violette fût morte. Toutefois son souvenir
+attristait encore la solitude de Parisis.
+
+
+
+
+III
+
+LE DÉFI A DIEU
+
+
+Ce jour-là, Octave feuilleta la bibliothèque du château. Il avait
+ouvert cinquante volumes. Il avait traversé à vol d'oiseau, on
+pourrait dire à vol de hibou, toute l'histoire des philosophes, mais
+pénétrant surtout dans les sciences occultes, quoique le caractère de
+son esprit l'appelât toujours dans les régions lumineuses.
+
+C'était un dimanche. Tout le monde du château était à une fête
+voisine. Il n'avait voulu retenir personne. Il était donc seul. Le
+soir amenait l'ombre, le ciel s'était voilé. Il se rappela qu'il
+n'était pas allé à la chapelle, on lui avait remis depuis longtemps
+les clefs de la crypte.
+
+Il était presque nuit quand il entra dans la chapelle.
+
+A la mort de son mari, la duchesse de Parisis eut une telle horreur de
+la nuit qu'elle ne dormit jamais sans lumière, pareille en cela à Mme
+de Montespan qui se voyait déjà dans le linceul dès que l'ombre se
+répandait sur elle. Quand on descendit à son tour la duchesse de
+Parisis dans la chapelle souterraine, Octave qui savait avec quelle
+terreur sa mère envisageait la nuit, voulut qu'une lampe brûlât
+perpétuellement devant son tombeau.
+
+Aussi dès qu'il ouvrit la porte de la crypte, il vit passer un pâle
+rayon de lumière. Il descendit avec une sourde émotion, s'efforçant
+de ne voir dans la mort que la mort elle-même, voulant supprimer les
+sombres cortèges que lui font les poètes et les visionnaires. Quand il
+fut aux derniers degrés de l'escalier en spirale, il s'arrêta, regarda
+tous les cercueils et les salua avec piété.
+
+C'étaient pour la plupart des cercueils de pierre et de marbre, tous
+rangés autour d'un autel où le jour des Morts le curé de Parisis
+venait dire la messe. Quelques-uns des cercueils, les derniers,
+étaient en bois de hêtre recouvert de velours à clous d'argent.
+C'étaient les derniers venus. Parisis retrouvait parmi ceux-là son
+père et sa mère. Il vint se pencher au-dessus et appuya les deux mains
+comme s'il touchait les deux morts bien-aimés.
+
+Quoiqu'il n'eût pas l'habitude de s'agenouiller, par un mouvement
+involontaire et soudain il tomba à genoux et mit ses lèvres sur
+le velours de chaque cercueil. Il lui sembla qu'il sentait des
+tressaillements sous ses lèvres.
+
+Je ne sache pas un athée qui n'ose rayer d'un trait de plume
+l'immortalité de l'âme. Et pourtant s'il n'y a qu'un pas de la vie
+à la mort, il n'y a qu'un pas de la mort à la vie.
+
+Octave se leva. Il regarda cette éternelle lumière qui ne brûlait que
+pour ceux qui ne voient plus et retourna vers l'escalier. Quand il fut
+sur la dernière marche, il salua gravement comme à son arrivée. Il lui
+sembla que les morts lui disaient adieu. Dans le silence funèbre, il
+crut entendre ce mot qui l'obsédait toujours: «C'EST LA!»
+
+Il remonta silencieusement l'escalier; mais dès qu'il eut refermé la
+porte, il murmura en essayant de sourire: «Non! je ne veux pas que
+ce soit là.» Il se sentait protégé par sa mère. «Je défie tous les
+esprits de m'enchaîner à la destinée des Parisis, je brise les liens
+de la légende et je m'affranchis de tout en bravant tout.»
+
+Quoiqu'il se crût maître de lui et de sa destinée, il ne fut pas
+fâché de se retrouver au grand air et d'allumer un cigare. Le cigare,
+l'ami de l'homme depuis que le chien l'a trahi--depuis qu'il y a des
+chiens enragés.
+
+La vie de château, dépouillée de toutes ses suzerainetés, n'est plus
+possible que si on y apporte la vie de Paris. Je sais des châtelains
+qui ne reçoivent de Paris que le journal; ceux-là se nourrissent trop
+de la vie idéale; il leur faut alors une grande force d'imagination
+pour trouver que tout est bien, même si comme Candide ils cultivent
+leur jardin.
+
+Octave, qui n'avait pas prévu son voyage, n'avait rien emporté du
+boulevard des Italiens, pas même un journal.
+
+Aussi, après le dîner, il ne lui resta qu'une ressource, celle de
+remontera la bibliothèque. Cette fois il feuilleta des romans; il
+n'avait pas la main heureuse ce jour-là: il tomba sur le _Moine_ de
+Lewis. Il l'avait lu déjà, il le relut à vol d'oiseau, mais trop
+encore pour ne pas se pénétrer de la terreur que répand ce chef
+d'oeuvre.
+
+Le vieux Dominique, qui lui avait servi à dîner, vint lui demander
+s'il voulait du feu. «Oui, dit Octave, qui n'aimait pas la solitude;
+le feu est un gai compagnon: d'ailleurs cela fera plaisir aux
+grillons, aux araignées, aux moucherolles qui habitent cette
+bibliothèque, sans compter que tous ces livres-là ne seront pas fâchés
+de se réchauffer un peu, car ils me semblent tous morfondus.»
+
+Il y avait au bout de la bibliothèque une cheminée en bois sculpté du
+temps de François 1er où couraient des salamandres. La bibliothèque
+était alors une salle d'armes. Au XVIIIe siècle, autre temps autres
+moeurs, la plume avait conquis ses droits de haute noblesse; on
+recueillit tous les livres épars dans le château et on les logea dans
+cette grande pièce abandonnée.
+
+Octave fut content de voir du feu. En se chauffant les pieds, il se
+vit dans la glace et faillit ne pas se reconnaître. La vie méditative
+qu'il menait depuis le matin avait altéré son expression railleuse.
+En outre, il avait bien un peu négligé ses cheveux et ses moustaches.
+«Diable! dit-il, si je restais toute une saison en province, je ferais
+une drôle de rentrée à Paris.»
+
+Il traîna un canapé devant le feu et s'y renversa, toujours un livre à
+la main. Ce livre, c'était Descartes. Il avait voulu refaire le
+tour des idées dans les tourbillons du grand philosophe. Au premier
+tourbillon il s'endormit.
+
+Quelle heure était-il quand il se réveilla? Le feu s'éteignait,
+les quatre bougies brûlaient encore, mais ne devaient pas brûler
+longtemps. Il voulut sonner. Il y avait encore un cordon, mais il n'y
+avait plus de sonnette. Il appela, mais tout le monde était à la fête.
+Il ouvrit la fenêtre. Un orage était survenu, un coup de tonnerre
+retentit; le vent se déchaînait dans les grands arbres: de noires
+nuées sillonnées d'éclairs ensevelissaient le château. C'était le
+dernier orage de la saison, mais il devait laisser un beau souvenir.
+
+A travers les grandes voix du tonnerre et du vent, Parisis entendit au
+loin les violons, ces violons rustiques qui ne seraient pas étouffés
+par la trompette du Jugement dernier. «C'est bien, dit Octave, on
+s'amuse là-bas; ne soyons pas un trouble-fête, d'autant qu'après tout
+je trouverai bien mon lit tout seul. Quelle heure est-il?»
+
+Il n'y avait qu'un sablier dans la bibliothèque. Sans doute un des
+Parisis avait voulu exprimer que même avec les philosophes il ne faut
+pas perdre son temps.
+
+Quand une fois le sommeil du soir vous a pris dans ses chaînes, on
+a toutes les peines du monde à briser les liens. Octave avait beau
+étendre les bras, il resta à moitié anéanti sur le canapé où il
+s'était rejeté comme en fuyant l'orage.
+
+L'orage était bien pour quelque chose dans cet ensevelissement de ses
+forces. Il avait continué par ses rêves son voyage dans le pays des
+Esprits. «Suis-je assez bête, murmura-t-il, pour me laisser envahir
+par toutes ces rêveries de philosophes ou de chercheurs, qui n'ont
+jamais aimé la terre parce qu'ils n'avaient pas cent mille livres de
+rente pour s'y trouver bien! La terre est notre patrie passée et notre
+patrie future, nous n'en avons point d'autre. Le tonnerre a beau
+gronder, il ne m'épouvante pas. La science nous a conduits dans la
+coulisse, nous savons maintenant comment on fait le tonnerre.»
+
+Mais Parisis avait beau se dire toutes ces belles choses, une
+vague terreur s'était répandue sur lui. «Il faut bien l'avouer,
+poursuivit-il d'un ton moins fier, à force de science, nous savons que
+nous ne savons rien de Dieu.»
+
+Il avait beaucoup discuté avec les philosophes d'aujourd'hui, il avait
+dîné avec les plus fiers apôtres de l'athéisme, mais ils accusaient çà
+et là des phrases superstitieuses. Parisis se moquait de toutes les
+superstitions, mais il eût été désespéré de rencontrer le matin un de
+ces musiciens redoutés par leur mauvais oeil, d'autant plus terrible
+qu'il porte bonheur à eux-mêmes. «Eh bien! dit tout à coup Octave, je
+veux en finir avec ces derniers nuages de la bêtise humaine.»
+
+Sur la cheminée, il n'y avait qu'une glace sans tain. Il se
+leva et marcha droit au fond de la bibliothèque, devant un grand
+miroir qui descendait du plafond jusqu'au parquet. Le miroir n'était
+éclairé que par la réverbération des quatre bougies. «J'oubliais! dit
+Parisis. Pour que les esprits se manifestent, il ne faut que trois
+lumières.»
+
+Il retourna sur ses pas et éteignit la quatrième bougie. «Maintenant,
+dit-il en revenant au miroir, il doit être minuit, et le moment
+est bien choisi, puisque le vent siffle et que le tonnerre tonne.
+Montre-toi, Satan!» Il se regarda. Or lui, qui jusque-là n'avait
+jamais eu peur de qui que ce fût au monde, il eut peur de lui-même.
+Dans cette lumière douteuse, il se trouva d'une pâleur mortelle; il
+essaya de sourire, mais son expression demeura grave et triste.
+
+Il attendit bravement, se regardant toujours. Un éclair passa, il vit
+une vague image dans la glace.
+
+Une fenêtre s'ouvrit avec fracas, les bougies s'éteignirent, et
+Octave, qui se regardait toujours dans la glace, vit deux figures.
+L'effroi le saisit: il appela Dominique et retourna vers la cheminée
+pour rallumer les bougies. Il n'osait regarder. Cependant, quand il
+eut fait jaillir le feu d'une allumette, il ouvrit bien les yeux.
+
+Une femme s'avançait vers lui. Il laissa tomber l'allumette....
+
+
+
+
+IV
+
+LA MORTE ET LA VIVANTE
+
+
+Quelle était cette femme qui s'avançait ainsi vers Octave? «Elle!»
+s'écria-t-il avec effroi. Il croyait voir Mme Révilly. Il s'imagina
+qu'elle était sortie de son tombeau pour venir lui reprocher sa mort.
+
+Vous n'avez pas oublié Mme d'Argicourt, cette blonde Bourguignonne
+haute en amour, avec laquelle il avait valsé--la valse des Roses.
+--Vous n'avez pas oublié non plus que, par un singulier jeu du
+souvenir, Octave s'était imaginé, en la revoyant après la mort de
+Mme de Révilly, que c'était Mme de Révilly elle-même qu'il revoyait.
+
+Son aventure avec ces deux femmes avait été si rapide, il les avait
+si peu vues avant de les aimer, que ces charmantes figures se
+confondaient dans sa mémoire. Il avait beau vouloir recomposer les
+deux figures, dès que son esprit recommençait le dessin de l'une, la
+figure de l'autre s'imposait.
+
+Cette nuit-là, à peine eut-il distingué vaguement les traits de Mme
+d'Argicourt, qu'il s'imagina que Mme de Révilly était devant lui.
+
+Tout autre, à sa place, se fût peut-être évanoui, mais il dominait sa
+peur, toujours résolu à ne croire à rien.
+
+Il reconnut bientôt que ce n'était pas là un fantôme, car Mme
+d'Argicourt parla tout haut. Or, comme il ne craignait pas les
+esprits, il ne craignait pas non plus les vivants. Il est vrai qu'il
+n'était pas armé ce soir-là; mais quoique sans pistolet et sans
+poignard, trois ou quatre voleurs eussent encore mordu la poussière
+s'ils se fussent hasardés au château.
+
+Il alluma enfin une bougie, après quoi il fit deux pas au-devant de
+Mme d'Argicourt. «Mon cher duc, lui dit-elle gaiement, vous êtes
+introuvable; je vous cherche partout; pas âme qui vive dans ce
+château!--C'est vous, madame? dit Octave avec une joie soudaine, tout
+en saisissant la main de la baronne; je ne vous attendais pas ici!--A
+cette heure, surtout, n'est-ce pas? Si je viens vous dire bonjour à
+minuit, c'est que je me suis perdue dans vos grands bois. Vous ne
+savez donc pas que je suis presque votre voisine pendant la chasse?
+J'ai dîné chez ma soeur, à deux lieues d'ici; on m'a dit que vous
+étiez en villégiature. J'ai voulu vous surprendre le soir, ne pouvant
+pas, d'ailleurs, venir le jour. J'espérais bien arriver plus tôt, car
+je ne voulais pas faire une pompeuse entrée de minuit, mais l'orage
+m'a fait perdre deux heures et demie; il m'a fallu m'abriter dans une
+cabane de bûcherons. Quel temps! quel tonnerre!--Ne m'en parlez
+pas; voyez si ce n'est pas le diable qui entre par cette
+fenêtre!--Dites-moi, mon cher duc, ce que vous pouvez faire dans une
+bibliothèque sans y voir clair?--J'évoquais les esprits, ou plutôt je
+me moquais des esprits.--Vous m'épouvantez!--Il y a bien de quoi! Je
+m'ennuyais; j'avais peur de passer la nuit tout seul, je priais le
+diable devenir me tenir compagnie. Mais voulez-vous que je vous dise
+pourquoi le diable n'est pas venu?--Dites.--C'est que je ne crois pas
+au diable.--Eh bien! moi, je vais vous dire pourquoi le diable n'est
+pas venu,--ô païen endurci dans le péché!--c'est que Dieu voulait se
+montrer à vous.»
+
+Et d'un air de moquerie: «Voilà pourquoi je suis venue.--Oui, vous
+avez raison, car si Dieu s'est jamais montré sur la terre, c'est
+par la figure de ses plus belles créatures.--Eh bien! maintenant
+croyez-vous en Dieu?--Oui, puisque je crois en vous.»
+
+Octave embrassa la jeune femme sur le front. Elle le pria de lui
+montrer le théâtre de ses évocations ou de ses défis au diable. Il
+prit la bougie et la conduisit devant le miroir. «C'est étrange!
+dit-il en s'approchant.--Que voyez-vous donc?»
+
+Octave venait de voir apparaître la blanche figure de Mme de Révilly,
+comme s'il fût toujours le jouet de cette étrange vision qui lui
+montrait l'une pour l'autre. «Je vois que le miroir est cassé.--Il
+ne l'était donc pas?--Non, si j'ai bonne mémoire; cela m'explique
+pourquoi je me suis vu double et pourquoi je vous vois double.
+--Comment, vous me voyez double?--Oui ne voyez-vous donc pas
+Mme de Révilly à côté de vous?--Vous me faites froid! Êtes-vous assez
+fou?--Oui, je veux rire, dit Octave qui ne riait pas.--Mais qui a
+cassé ce miroir?»
+
+Parisis comprit que la question des superstitions était encore à
+résoudre. «C'est le coup de vent, après avoir ouvert la fenêtre.--Cela
+n'est pas prouvé; mais d'ailleurs, pourquoi le coup de vent a-t-il
+ouvert la fenêtre?»
+
+Il y avait trop de _pourquoi_ et de _parce que_ pour que Parisis et
+Mme d'Argicourt s'y attardassent. «Adieu! dit tout à coup la
+belle voyageuse.--Adieu! au milieu de la nuit, par cet abominable
+temps!--Oui, mes chevaux sont en bas.--Madame, on n'est jamais venu
+la nuit à Parisis--c'est une tradition--pour ne pas y voir lever
+l'aurore.»
+
+Honni soit qui mal y pense! Octave avait-il trop peur de trouver Mme
+de Révilly dans Mme d'Argicourt pour écouter cette nuit-là les échos
+de la Valse des Roses? Je crois qu'il n'avait peur de rien.
+
+Je ne répondrais pourtant pas que les images de Geneviève et de
+Violette ne fussent venues, comme celle de Mme de Révilly, traverser
+ses songes amoureux et faire ombre à la gaieté de Mme d'Argicourt.
+
+
+
+
+V
+
+LE BOUQUET DE FRAISES ET LE BOUQUET DE LÈVRES
+
+
+Cependant Mme de Fontaneilles ne désespérait pas encore de marier
+Geneviève à Octave. Elle avait compris cette pudeur des sentiments qui
+empêchait la jeune fille de faire un rêve de bonheur sous une pensée
+de deuil.
+
+Quelques jours déjà s'étaient passés; un matin, elle alla voir
+Geneviève à l'Abbaye-au-Bois et lui dit qu'il fallait qu'elle partît
+avec elle pour Champauvert. «Non, dit Geneviève, je ne retournerai pas
+à Champauvert. Et d'ailleurs, qu'irais-je y faire?--M. de Parisis t'y
+attend. Il est à son château.--De grâce, ma chère Armande, laissez-moi
+à mes prières. Je veux mourir en Dieu.»
+
+La marquise comprit que l'heure n'était pas venue. Elle écrivit à
+Octave:
+
+ «J'ai échoué dans une mission qui m'était bien douce, car je vous
+ aime tous les deux; revenez donc à Paris, vous aurez peut-être une
+ éloquence plus sûre que la mienne.»
+
+Parisis revint à Paris. Il voulut voir Geneviève, mais elle refusa
+de se rencontrer avec lui chez la marquise. Ce qui n'empêcha pas la
+marquise de dire à sa jeune amie qu'il fallait obéir à la dernière
+volonté de la morte. «Tu épouseras Octave.--Jamais, répondit
+Geneviève.--Jamais! voilà un mot qui n'est pas en situation. Pourquoi
+jamais?--Pourquoi? parce que je n'aime plus Octave.--Tu n'aimes
+plus Octave! mais il te faut donc être jalouse pour aimer! Violette
+vivante, tu aimais Octave; Violette morte, tu ne l'aimes plus?--Non.
+Et, d'ailleurs, je ne veux pas bâtir sur un tombeau.--Pathos? on ne
+bâtit que sur des ruines.»
+
+Et la marquise, qui croyait connaître les femmes, ajouta avec une
+pointe de raillerie: «Puisque tu aimes mieux vivre au couvent dans la
+mort que de vivre à Parisis dans l'amour, à ton aise, je m'en lave les
+mains.»
+
+La fière Geneviève ne s'adoucit pas. «Donc, reprit la marquise, tu ne
+veux plus revoir Octave?--Non.»
+
+Et Geneviève rentra stoïquement au couvent. Mais, le lendemain, Mlle
+de La Chastaigneraye retourna chez la marquise de Fontaneilles, quoi
+qu'elle eût l'habitude de n'y aller que deux fois par semaine. La
+marquise ne dit pas un mot d'Octave. Geneviève ne parla pas de son
+cousin. «Veux-tu venir au bois? dit la marquise à son amie.--Oui,
+répondit Geneviève.--Tu me promets, reprit Mme de Fontaneilles en
+souriant, que tu ne regarderas pas l'hôtel d'Octave?--Je te le promets.
+--Et si nous rencontrons Octave au bord du Lac, tu détourneras la
+tête?--Oui.»
+
+Geneviève ne regarda pas l'hôtel de M. de Parisis. Au bord du Lac,
+elle n'eut pas besoin de détourner la tête, parce qu'elle ne rencontra
+pas Octave. Est-ce pour cela qu'elle demanda à aller boire du lait à
+la vacherie du Pré Catelan? Il était tard, il n'y avait presque plus
+personne.
+
+Quand le coupé s'arrêta devant la vacherie, elle dit à son amie
+qu'elle ne descendrait pas. Elle avait entrevu Octave et une célèbre
+étrangère, la plus belle des Italiennes blondes, attablés sous un
+orme. Ils buvaient du lait,--je me trompe,--elle buvait du lait et il
+buvait sa beauté, car il la regardait avec des yeux amoureux.
+
+A son tour, la marquise vit le duc de Parisis et l'Italienne. «Eh
+bien! ma belle amie, dit-elle à Geneviève, on appelle cela: boire
+du lait! Tu vois que Violette n'a pas emporté la jalousie dans le
+tombeau.--Je ne suis pas jalouse, dit froidement Geneviève qui s'était
+rejetée au fond du coupé. Demande du lait, nous ne descendrons pas.»
+
+La marquise fit signe à une Suissesse d'opéra comique d'apporter deux
+tasses de lait. Pour boire il faut bien se pencher: voilà pourquoi
+Mlle de La Chastaigneraye vit encore une fois son cousin de Parisis.
+
+Dieu de vengeance, comment le vit-elle! On avait apporté des fraises
+en bouquet, car on avait coupé le fraisier pour avoir les fraises,
+à la manière des plus sauvages et des plus civilisés. C'étaient
+d'admirables fraises anglaises rouges, toutes pleines du sang de la
+terre comme la vigne, des fraises presque vivantes.
+
+Parisis promenait le fraisier sous les lèvres de la dame: les lèvres
+et les fraises, c'étaient le même fruit.
+
+L'Italienne dorée mordit à belles dents, prenant la moitié de chaque
+fraise. Et quand elle avait mordu sa moitié, Octave dévorait l'autre.
+Vraie comédie d'amoureux.
+
+Geneviève répandit la moitié de son lait. «Oh! la belle maladroite!
+s'écria la marquise.--C'est que le lait est si mauvais!» murmura Mlle
+de La Chastaigneraye.
+
+La marquise de Fontaneilles pensa que c'était sur les lèvres de
+Geneviève que Parisis devait cueillir des fraises: «Tu n'as pas vu
+là-bas M. de Parisis et la duchesse de Casti?»
+
+Geneviève sembla ne pas comprendre: «M. de Parisis? dit-elle d'un air
+distrait pour cacher son émotion, pourquoi n'est-il pas encore venu me
+demander ma main?» La marquise sourit. «Enfin! s'écria-t-elle, voilà
+le mot parti!» Et se parlant à elle-même: «Il n'y a donc que la
+jalousie qui fasse des miracles en amour!»
+
+
+
+
+VI
+
+LE MARIAGE DE DON JUAN
+
+
+Et si je vous dis que monseigneur de Bourges, prince de la Tour
+d'Auvergne, vint un soir coucher au château de Champauvert, que le
+lendemain matin tout le village était pavoisé; qu'on avait élevé un
+arc de triomphe sur le chemin de l'église, que l'évêque de Dijon, les
+chanoines, les archidiacres, que toutes les robes noires, toutes les
+robes violettes, toutes les robes rouges, suivant le mot des paysans,
+illustraient l'église, vous ne me demanderez pas pourquoi.
+
+Vous savez déjà que c'est pour le mariage de M. le duc de Parisis avec
+Mlle Geneviève de La Chastaigneraye.
+
+N'avez-vous pas reçu une lettre de faire-part? Le _Sport_ n'a pas
+manqué, à ce propos, de rappeler tous les titres des deux familles.
+
+Qui que vous soyez, athée ou chrétien, libre penseur ou catholique,
+vous auriez éprouvé comme moi une vive émotion dans le sanctuaire
+de cette église rustique, en voyant non pas toutes ces splendeurs
+inacoutumées, mais la jeune mariée, qui souriait doucement pour faire
+croire à son bonheur, quoique l'inquiétude passât jusque sur ses
+lèvres.
+
+Elle n'avait pas toute sa beauté: les mariées ne sont jamais belles le
+jour de leur mariage. La joie a ses fièvres et ses pâleurs; on dort mal
+la veille de ses noces; c'est comme la veille d'une traversée périlleuse,
+quand on pressent déjà la tempête.
+
+Pendant la messe, tous ceux qui regardaient la blanche épousée
+voyaient un point noir à l'horizon, même s'ils ne se rappelaient pas
+la légende de Parisis. C'est qu'on connaissait bien Octave, c'est que
+ceux qui l'aimaient le plus voyaient avec quelque frayeur tomber cette
+haute et divine vertu de Geneviève de La Chastaigneraye dans les bras
+de don Juan de Parisis.
+
+Quel serait le lendemain? Cet homme, toujours emporté par ses
+passions, allait-il abdiquer, renoncer à «l'éternel féminin» pour
+s'enchaîner aux pieds d'une seule femme? crever les yeux à toutes ses
+curiosités, tuer en lui le héros de roman pour n'être plus qu'un homme
+d'honneur et de raison? ne plus courir qu'une aventure, la bonne
+aventure du foyer?
+
+Tout le monde en doutait. Et en voyant l'expression à la fois heureuse
+et triste de Geneviève, on se disait à soi-même que cette jeune mariée
+était de celles qui se couchent chastement dans le tombeau, quand leur
+échappe le rêve de leur vie.
+
+Le Ministre des Affaires étrangères était venu avec son cadeau de
+noces. Le duc de Parisis devait être nommé, sous très peu de temps,
+ministre en Allemagne; c'était une promesse, mais une promesse qui
+avait le sceau impérial, car l'Empereur venait d'écrire de sa main à
+la duchesse de Parisis.
+
+Octave était-il heureux en ce plus beau jour de sa vie? Il s'était
+peut-être marié trop souvent.
+
+On remarquait dans l'assistance, parmi les femmes, vingt célébrités
+héraldiques, toutes plus distraites que pieuses, s'inquiétant de leurs
+robes et critiquant celles de leurs voisines. La seule femme qui pria
+pour le bonheur de Geneviève, ce fut Mlle Hyacinthe: celle-là avait
+des larmes dans les yeux.
+
+Avait-elle des larmes pour Violette! Pauvre Violette, elle n'était
+pas oubliée encore. Geneviève lui donna une prière pendant la messe,
+Octave lui donna un souvenir.
+
+Si la mariée avait perdu ce jour-là beaucoup de sa beauté, le duc de
+Parisis, en revanche, était plus beau que jamais. Ce qui le soir fit
+dire à une des grandes dames de l'assemblée: «Est-il possible qu'on
+nous le prenne pour toujours!»
+
+Cette grande dame, c'était la duchesse de Hautefort parlant à la
+marquise de Fontaneilles. «Qui sait!» dit la marquise, qui ne savait
+pas encore lire dans son coeur.
+
+Il y eut dans les jardins de Champauvert un dîner de cent et un
+couverts, qui rappelait les fêtes patriarcales du moyen âge.
+
+Les paysans dansaient sur le préau; on n'avait rien voulu changer
+à leur musique, pour ne pas altérer le caractère rustique cher à
+Geneviève.
+
+On porta un toast de l'archevêque à la mariée et un toast de Parisis
+à l'archevêque; ce n'était pas encore un chrétien qui parlait à un
+prince de l'Église, mais ce n'était plus un athée qui bravait le ciel.
+
+On ne chanta pas; mais Guy de Charnacé lut un fort beau sonnet d'un
+rimeur illustre qui voulait que sa muse fût de la fête.
+
+On se croyait tout à la fois aux noces de Cana et aux noces de
+Gamache. Octave voulut ramener la mode de ces festins homériques, où
+l'on fait rôtir un boeuf et où jaillissent des fontaines de vin.
+
+Au milieu du festin, les jeunes paysannes de Champauvert, celles qui
+avaient été dotées par Geneviève et celles qui devaient être dotées ce
+jour-là, vinrent cette fois encore avec des bouquets, mais non plus
+avec des bouquets de roses-thé.
+
+La plus jeune de toutes, celle qui avait apporté le bouquet
+empoisonné, présenta à M. de Parisis la plus belle grappe de raisin
+de la vendange. «N'y touchez pas, dit-elle, car j'ai la main
+malheureuse.»
+
+Geneviève avait acheté pour les paysannes des croix d'or toutes
+rustiques, taillées dans la vieille mode.
+
+Quand elle se leva pour les mettre au cou de chacune des jeunes
+filles, Octave se leva aussi.
+
+Cette simple action de placer une croix d'or sur le sein d'une
+femme ramena Parisis plus près des sphères chrétiennes que tous les
+sermons qu'il avait entendus.
+
+
+
+
+VII
+
+L'EXTRAIT MORTUAIRE DE VIOLETTE DANS LA CHAMBRE NUPTIALE
+
+
+Il était deux heures du matin quand une chaise de poste à quatre
+chevaux emmena les mariés à Parisis. Geneviève n'était accompagnée que
+de Mlle Hyacinthe.
+
+Ce fut avec un sentiment de fierté et de mélancolie que Geneviève
+entra--en souveraine, cette fois--dans cette vieille demeure des
+Parisis. Elle s'appuyait, pour monter l'escalier, sur Octave et sur sa
+jeune protégée, qui sauvait, par son intarissable gaieté, les embarras
+charmants de la situation.
+
+Les deux jeunes amies entrèrent seules dans la chambre nuptiale.
+Geneviève se laissa tomber sur une petite causeuse hospitalière
+tournée vers la porte; elle vit du premier regard deux pastels de La
+Tour, son bisaïeul et sa bisaïeule, souriants comme s'ils étaient
+heureux de la voir. «Oh! mon Dieu! dit-elle tout à coup à Hyacinthe,
+j'ai oublié dans la voiture, dans le petit panier, la miniature de ma
+mère.»
+
+La jeune fille ouvrit la porte pour descendre chercher le petit
+portrait. Dans sa précipitation, elle laissa tomber une lettre qu'on
+lui avait remise à l'heure du départ et qu'elle voulait achever de
+lire le soir même.
+
+Il n'y avait plus d'enveloppe à la lettre. Geneviève la prit et
+reconnut l'écriture de Violette. «C'est singulier, dit elle. Comment
+cette lettre m'arrive-t-elle ici?»
+
+Elle ne l'avait pas vue tomber des mains de Mlle Hyacinthe.
+
+Geneviève lut rapidement, sans bien reconnaître que la lettre n'était
+pas pour elle:
+
+ «Pour vivre, il fallait que vous fussiez là; pour mourir, pourquoi
+ ne puis-je vous serrer la main?
+
+ «Il me faut mourir seule, dans un coin, comme un chien abandonné.
+
+ «Moi aussi, je suis une Parisis, surtout pour la légende. Vous la
+ connaissez, Hyacinthe:
+
+ L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!
+ L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
+
+ «Adieu, mon amie.
+
+ «On m'a promis de vous envoyer cette lettre avec mon extrait
+ mortuaire, pour qu'on puisse là-bas s'occuper de ma succession.
+
+ «N'oubliez pas que vous avez cent mille francs en dot. Soyez
+ heureuse!
+
+ «VIOLETTE.»
+
+A cette lettre était joint cet extrait mortuaire:
+
+ Don Francisco Santa-Cruz, licenciado en teologia, Caballero de la
+ Real orden americana de Isabel la Catolica y Cura parroco de la
+ Iglesia de Santa-Maria de esta ciudad de Burgos, diocesis de la
+ misma, de la que es Arzobispo el Excelentisimo é Ilustrisimo senor
+ Don Atanasio Rodriguez Juste.
+
+ Certifico: que, en el dia de hoy, ha sido depositado en la boveda
+ de esta Santa Iglesia parroquial el cadaver de la senora dona
+ _Luisa Violeta de Pernan Parisis_, hija del senor Hedwige Portien
+ la cual nacio en Paris el 17 de april 1846 y fallecio en el
+ de ayer a las cuatro de la tarde, despues de haber recibido los
+ ultimos ausilios espirituales, asistida del Teniente Cura, vicario
+ de esta parroquia D. Florencio Lasala.
+
+ I para que conste espido la presente certificacion, cuyo original
+ queda depositado en el archivo de esta parroquia é inscripto al
+ folio 237 con el numero 3,789 en el libro de difuntos.
+
+ A Ruegos de los Senores Don Angel Vallejo y Don Laureano de la
+ Roda-infante, ejecutores testamentarios de la finada, Burgos 13 de
+ agosto de 1867.
+
+ EL CURA PARROCO, L. FRANCISCO SANTA-CRUZ.
+
+Mlle Hyacinthe, en rentrant, surprit Geneviève dans les bras d'Octave.
+Elle avait jeté un cri de douleur, le duc de Parisis était accouru, il
+ne comprenait rien à ses désolations.
+
+Celle qui était la duchesse de Parisis depuis midi montra à son mari
+la lettre de Violette. «Voyez, lui dit-elle, pouvait-on me rappeler
+plus fatalement la légende des Parisis!»
+
+Octave lut l'extrait mortuaire de Violette. «C'est étrange, se dit-il
+à lui-même, je ne puis croire à la mort de Violette.»
+
+
+
+
+VIII
+
+L'HIRONDELLE DE VIOLETTE
+
+
+Pour le duc de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, la nuit des noces
+fut une nuit de deuil. Le spectre de Violette se dressa devant les
+épousés; ils eurent beau s'abriter dans leur amour, la pauvre fille
+sacrifiée promena sur la couche nuptiale l'ombre de son suaire.
+
+Le bonheur est ainsi fait qu'il n'arrive jamais dans un cortège
+qui rit et qui chante sans regret. Regardez bien parmi ces figures
+joyeuses, ne voyez-vous pas celles qui penchent la tête et qui
+essayent de sourire pour cacher leurs larmes?
+
+C'est que les deux épousés, quelle que soit la candeur de la jeune
+femme, quelle que soit la noblesse de coeur du jeune homme, apportent
+toujours l'un à l'autre un passé qui a ses nuages. On a beau faire,
+on ne peut pas rayer les pages vécues dans le livre de la vie. Tous
+les points noirs du passé font les points noirs de l'avenir; les
+tombes fermées se rouvrent trop souvent; les fantômes apparaissent
+dans l'auréole de leur vertu, à l'heure même où les vivants montrent
+les imperfections de la nature. Le souvenir a cela de beau, qu'il ne
+garde en amour que les sourires des figures aimées.
+
+Mais chaque jour emporte sa peine comme sa joie: le soleil levant sème
+dans ses rayons d'or l'espoir du bonheur; l'âme la plus détachée des
+fêtes du monde se reprend malgré elle à chanter sa chanson dans le
+concert universel.
+
+Voilà pourquoi Octave et Geneviève se levèrent gaiement le lendemain
+de leur mariage, oubliant presque Violette et ne songeant qu'à vivre
+de leur amour.
+
+Mlle Hyacinthe les avait réveillés, vers midi, en jouant sur le piano
+le _Songe d'une nuit d'été_. Le déjeuner fut charmant. Une hirondelle
+égarée, la dernière de la saison, vint battre des ailes au-dessus de
+la table, ce qui fit dire à Geneviève: «--C'est la bonne messagère.»
+
+Hyacinthe la saisit et la baisa. Geneviève voulut lui attacher aux
+pattes un ruban bleu de ciel de sa coiffure; quelle ne fut pas sa
+surprise de trouver un petit ruban violet au cou de l'hirondelle,
+presque caché par ses plumes. «Elle a déjà un ruban! s'écria
+Geneviève.--Il faut le dénouer, dit Hyacinthe; elle porte peut-être
+un secret.--Non, dit Geneviève, c'est un simple souvenir.»
+
+Mais Hyacinthe avait dénoué le ruban violet. «Eh bien, en vérité,
+dit-elle, on se croirait dans une féerie du Châtelet.--Pourquoi?
+--Voyez plutôt!»
+
+C'était à qui, d'Octave ou de Geneviève, prendrait le ruban; ce
+fut Geneviève qui le saisit. Elle le laissa tomber en pâlissant.
+«Violette! dit-elle.--N'allez-vous pas vous attrister pour cela? dit
+Octave à Geneviève, après avoir à son tour lu le nom de Violette sur
+le ruban. C'est tout simplement une hirondelle de Pernan qui a passé
+par Parisis, chassée par l'automne. Elle bat le rappel, elle a sans
+doute ici de petites amies qu'elle veut emmener avec elle vers
+l'éternel printemps.--Qui sait, dit Hyacinthe, si ce n'est pas une
+hirondelle privée qu'on a baptisée du nom de Violette?--Peut-être,
+dit Geneviève; il faut bien vite lui remettre ce ruban.»
+
+Hyacinthe tenait toujours sous sa main la gentille hirondelle, qui
+pépiait sans trop d'effroi. Geneviève lui rattacha elle-même le ruban
+violet; le ruban bleu de ciel était déjà noué à la patte; elle la
+baisa doucement sur la tête et lui donna la liberté. «Va, petit
+oiseau; si tu montes assez haut dans les nues pour rencontrer l'âme
+de Violette, caresse-la d'un coup d'aile en souvenir de moi.»
+
+Ce nuage passa rapidement; on alla se promener dans les sombres
+avenues du parc, déjà dépouillées par les premières bises d'automne.
+Dieu donnait à la terre une de ces belles journées d'octobre où la
+nature resplendit sous les couleurs les plus lumineuses. Les tons
+verts de l'été, mordus çà et là au soleil, ont pris des teintes d'or
+et de pourpre; les fils de la vierge s'accrochent aux églantiers,
+qui sourient au regard par leurs fruits rouges comme le sorbier des
+oiseaux, comme les mûriers sauvages, comme les prunelliers amers. «Ah!
+que je suis heureuse! s'écria le soir Geneviève en se jetant dans les
+bras d'Octave.» Il répondit par mille baisers; il n'avait jamais été
+si heureux lui-même.
+
+C'est que don Juan de Parisis n'avait jamais appuyé sur son coeur un
+coeur si noble et si pur; c'est qu'il n'avait jamais bu sur les lèvres
+d'une femme une âme si divine.
+
+
+
+
+IX
+
+LE LENDEMAIN DU BONHEUR
+
+
+Parisis était merveilleusement doué pour tout faire, c'est
+peut-être pour cela qu'il n'avait rien fait. On sait qu'il avait le
+sentiment de l'art au plus haut degré. Les heures qui suivirent son
+mariage, il fit de charmantes surprises à Geneviève: elle aimait
+surtout, en peinture, les paysages, non pas seulement parce qu'ils
+étaient l'image de la nature,--cette figure de Dieu, mais parce
+qu'elle les peuplait à sa fantaisie: son imagination, toujours
+créatrice, y représentait les scènes romanesques de son esprit.
+
+Le lendemain du mariage, elle avait trouvé que le parc était un peu
+touffu; on n'y respirait pas la lumière, les horizons étaient trop
+rapprochés, elle aurait voulu des perspectives et des échappées,--des
+portes ouvertes vers l'infini.--Elle disait que c'était là le tort des
+paysagistes modernes, de se parquer dans un coin de vallée ou devant
+une lisière de forêt, sans souci des lointains. Voilà pourquoi elle
+aimait le paysage de style, fût-il trop bleu comme celui de Léonard de
+Vinci, fût-il trop vert comme celui de Raphaël. Elle aimait surtout le
+paysage de Poussin qui pense dans ses arbres et dans ses nuages.
+
+Le duc de Parisis joua à sa femme le jeu du duc d'Antin à Louis XIV;
+en une nuit, il fit abattre assez d'arbres pour changer tout le
+caractère du parc. Le lendemain, quand le soleil fut à son zénith, il
+prit Geneviève par la main et la conduisit à une des grandes fenêtres
+du château. «Voyez,» lui dit-il. Elle fut ravie. «Ah! dit-elle, comme
+on respire bien aujourd'hui! Hier, on respirait la terre; aujourd'hui,
+on respire le ciel.»
+
+Parisis prit un étrange plaisir à se faire paysagiste en action.
+Armé d'un marteau à marque, il étudiait tous les points de vue et
+condamnait les arbres qui obstruaient ou qui dépoétisaient, celui-ci
+par un feuillage vulgaire, celui-là par un dessin maladroit. Pendant
+quelques jours, il se passionna à ce plaisir de faire des Poussin,
+des Diaz, des Claude Lorrain, des Rousseau, des Ruysdaël, des Corot,
+jusqu'à des Paul Potter et des Rosa Bonheur, car il avait amené des
+troupeaux dans le parc.
+
+Selon que le promeneur prenait telle ou telle avenue, il trouvait des
+paysages de style aux grandes nappes de lumière, aux horizons perdus,
+avec des arbres centenaires, pensifs, la tête dans les nues; ou bien
+il trouvait des pages animées: la prairie avec ses vaches, la cascade
+avec son rocher et son buisson, le promenoir avec ses brebis.
+
+Je ne saurais trop donner le conseil d'imiter Parisis aux châtelains
+et aux châtelaines qui s'ennuient; mais je me hâte de dire qu'il ne
+faut faire ce paysage-là qu'aux premiers jours d'automne, quand les
+arbres sont encore feuillus et qu'on peut les déplacer sans les tuer.
+N'oublions pas que les arbres vivent comme nous, et que si nous
+n'avons pas besoin de leur abri après avoir joui de leur ombre, il
+nous faut dire: «Prenez garde à la hache!»
+
+Tous les soirs la douce Hyacinthe était au salon et chantait. Octave
+et Geneviève étaient ravis de n'être que deux en cette belle saison
+de leur amour pour mieux savourer les joies de la lune de miel; mais
+quand Hyacinthe était là, ils croyaient n'être toujours que deux; elle
+ne troublait pas leur duo, même quand elle chantait.
+
+Geneviève avait transformé la physionomie intérieure du château de
+Parisis pendant qu'on retouchait à la façade, qu'on bâtissait les
+serres et qu'on replantait çà et là dans le parc des arbres rares
+avec la rapidité fabuleuse du duc d'Antin ou du baron Haussmann. Les
+paysans s'émerveillaient de ces changements à vue; ils avaient bien
+ouï parler de la pluie qui marche, mais ils ne pouvaient croire que
+les arbres en fleurs ou en feuilles voyageaient comme de grandes
+personnes, pour venir à quatre chevaux se planter d'eux-mêmes au
+voisinage de chênes séculaires.
+
+La jeune femme avait fait du château un palais. On sait déjà sa
+passion pour les oeuvres d'art, elle avait voulu être presque de
+moitié dans tout ce que son mari avait acheté, çà et là, à l'atelier
+de Clésinger et à l'atelier de Gérôme, aux ventes Demidoff, Salamanca,
+Diaz, Morny et Khalil-Bey. Dès qu'on franchissait la porte du
+vestibule de Parisis, on était émerveillé par le grand air que donnent
+toujours les chefs-d'oeuvre.
+
+Dans ce beau château, on voyait qu'il fallait que tout le monde fût
+content, les hôtes comme les maîtres de la maison.
+
+Et quel luxe de chevaux et de voitures pour les promenades! Et quelles
+réserves royales pour les chasses? Et quelle école de chiens pour les
+massacres de chevreuils, de faisans et de sangliers! La haute vie
+n'avait jamais été mieux comprise.
+
+M. de Parisis était si heureux qu'il avait peur du lendemain.
+
+L'homme qui bâtit son bonheur est pareil à ces enfants qui élèvent des
+châteaux de cartes. A chaque instant l'édifice s'écroule avant d'être
+achevé; si par hasard ou par adresse ce château est fini, l'enfant
+admire et s'étonne de le voir si beau; mais, presque au même instant,
+il s'amuse à le détruire.
+
+M. de Parisis avait devant ses yeux le château enchanté pour loger son
+bonheur. Son bonheur était fait de toutes les poésies; il savourait
+avec religion cet amour d'une vierge, que le poète appelle une Piété.
+Il avait trouvé un ange gardien visible, il avait trouvé l'Amour sous
+la forme de la Beauté. Geneviève, trop romanesque avant son mariage,
+avait pris la souriante gravité d'une femme et d'une mère; c'était
+l'âme de la maison. Après toutes les secousses et toutes les
+défaillances de la fortune, Octave était redevenu riche, il pouvait à
+son gré vivre, dans son château comme à Paris, d'une vie princière.
+Il avait les plus beaux chevaux du monde, il triomphait toujours aux
+courses, il allait fertiliser sa terre. Il n'avait qu'un mot à dire
+pour recommencer sa carrière politique par le Corps législatif: les
+fortes têtes de l'arrondissement étaient venues lui offrir vingt mille
+voix pour les prochaines élections. S'il voulait rentrer dans la
+diplomatie, il n'avait encore qu'un mot à dire, tant il avait laissé
+de bons souvenirs chez le ministre ou chez l'Empereur. Tout lui
+souriait donc; mais les vraies joies ne sont pas de ce monde.
+L'infini, qui est la force de notre âme, nous condamne sur la terre;
+dans le château du bonheur, nous ouvrons la fenêtre pour voir par
+delà, nous aspirons à l'inconnu, dévoré par cette éternelle curiosité
+qui a gâté le lait de notre première mère.
+
+Voilà pourquoi, au château de Parisis, qui était redevenu le château
+du Bonheur, Octave ouvrait la fenêtre et regardait l'horizon.
+
+Qu'y a-t-il au delà des nuages, au delà des montagnes, au delà des
+forêts, au delà des neiges éternelles, au delà des océans, au delà des
+étoiles, au delà des mondes? L'âme a beau s'essouffler dans la grande
+course au clocher de l'infini, elle n'arrive jamais. Si on aime tant
+l'amour, c'est que l'amour est une parcelle de l'infini, c'est l'abîme
+sans fond, c'est le ciel sans barrière; on s'y jette et on s'y envole
+éperdument. Aimer, c'est être presque Dieu, car déjà vivre de la vie
+éternelle, c'est goûter au ciel, c'est se fondre dans l'immensité.
+
+Quoique M. de Parisis ne fût pas en amour un rêveur platonicien,
+quoique ce fût plutôt chez lui une action qu'un sentiment, comme
+c'était un chercheur et que son corps ne dominait pas son âme, il
+ressentait même dans ses étreintes d'une heure, dans ses passions d'un
+jour, tous les enivrements de la pensée; il s'embarquait à toutes
+voiles pour les rivages dorés, pour les pays impossibles, pour les
+routes étoilées.
+
+Sa femme lui était, certes, plus chère mille fois que toutes les
+créatures qu'il avait «entr'aimées», mais elle ne lui donnait pas le
+vertige. Elle faisait autour de lui tout un horizon d'or et d'azur,
+mais c'était le monde connu; elle avait beau varier à l'infini les
+mélodies et les symphonies de son âme, c'était toujours le même opéra.
+Octave avait le malheur d'aimer trop les premières représentations.
+
+Voilà pourquoi l'hiver il décida Geneviève à passer deux ou trois mois
+à Paris, quoiqu'il lui eût dit vingt fois qu'ils passeraient toute la
+mauvaise saison à Paris. Ils emportèrent leur bonheur à Paris.
+
+
+
+
+X
+
+MOURIR CHEZ SOI
+
+
+La comtesse d'Antraygues était tombée des bras d'Octave dans les bras
+du prince Bleu, un Octave au petit pied. Elle sentait que son premier
+amant ne l'aimait plus; elle croyait retrouver les mêmes féeries
+imprévues dans l'amour d'un autre. Mais quand on a soupé chez
+Lucullus, le souper de Marcellus ne donne plus les savantes ivresses.
+Quand on quitte Naples pour échouer à Livourne, on ne croit plus au
+paradis terrestre. Le prince était un homme d'esprit, mais c'était un
+homme; Parisis avait quelque chose du dieu et du démon. Le prince,
+d'ailleurs, eut le tort de devenir follement amoureux; il se traînait
+aux pieds d'Alice comme un esclave et comme un chien; il jurait de
+vivre et de mourir pour elle; il lui chanta trop la même chanson. A
+une femme romanesque comme elle, il fallait un esprit supérieur.
+
+Elle chercha et ne le trouva pas. Ce fut en vain que, tombant tout
+à coup, comme on l'a vu, dans le demi-monde, dans le monde des
+comédiennes, elle tenta de s'appareiller à un de ces hommes à la mode,
+dont s'affolent les filles. Elle ne trouva partout que le néant de
+l'esprit et le néant de la passion. «Ah! dit-elle un jour en pleurant
+toutes ses larmes, Parisis ou mourir!»
+
+Elle écrivit à Parisis qu'elle l'attendait. Parisis ne vint pas et lui
+répondit par ce simple mot: _Pourquoi faire?_
+
+_Pourquoi faire!_ En effet, le rêve était évanoui; ils avaient lu
+ensemble le premier mot et le dernier mot du livre. Pourquoi faire?
+
+Ce jour-là, elle alla dans une église et y pria longtemps. Le soir,
+elle entra dans une maison de refuge. «Pourquoi faire? dit-elle
+encore; Parisis me cachera Dieu.»
+
+Elle passa d'un couvent dans un autre, comme elle avait passé d'un
+amant à un autre. Elle ne trouva pas plus Dieu qu'elle n'avait trouvé
+l'amant.
+
+Mme d'Antraygues avait donc voulu reposer sa tête sur le marbre de
+l'autel, mais vainement elle s'était cogné le front dans l'église de
+trois couvents où elle avait passé et où elle n'avait pu s'exiler du
+monde. Une insatiable curiosité la rejetait dehors, la fièvre de vivre
+l'empêchait d'apaiser son coeur dans la solitude et le silence.
+
+Si Violette fût restée à Pernan, peut-être fût-elle allée vivre avec
+elle, peut-être se fût-elle enchaînée sans trop de révoltes dans
+cette amitié si douce et si suave. Il fallait à cette nature ardente,
+dépaysée dans les devoirs du monde, dépaysée aussi dans les licences
+du demi-monde, il fallait un coeur vaillant qui l'aimât à toute heure.
+
+Elle était de celles qui ne peuvent vivre réfugiées en elles-mêmes
+dans l'horizon de leur âme; nature de feu et d'expansion, elle courait
+toujours les aventures, cherchant l'amour et ne le trouvant pas, parce
+que celle-là aussi avait un idéal inaccessible. Avant de rencontrer
+le duc de Parisis, elle avait lutté bravement contre toutes les
+tentations. On a vu que le vrai coupable était son mari. Si M.
+d'Antraygues se fût montré plus digne de cette jeune femme romanesque,
+elle eût passé le cap des tempêtes sans trahir cet hyménée où elle
+avait apporté toutes les illusions et toutes les grâces de ses vingt
+ans. Mais Parisis avait passé par là.
+
+Certes, elle eût aimé Parisis d'un amour éternel,--que dis-je? elle
+n'avait pas cessé de l'aimer un instant,--mais il n'était pas dans
+la destinée de Parisis d'être heureux avec une femme, quelle que fût
+cette femme. Il émiettait l'amour comme un enfant joueur émiette son
+pain aux oiseaux quand il fait l'école buissonnière.
+
+Mme d'Antraygues avait eu beau tomber des bras de Parisis dans les
+bras du prince Bleu, pour tomber le lendemain dans un autre amour,
+pour faire le surlendemain une chute plus profonde encore, rien
+n'avait pu l'arracher à son amour pour son premier amant. Elle s'était
+amusée des coups de dés de l'imprévu; elle avait de plus en plus
+compromis ce qui lui restait de noblesse et de dignité; après avoir
+subi le mépris de tout le monde, elle s'était méprisée elle-même.
+
+Rien ne lui restait, pas même Dieu. Quand on donne sa vie au premier
+venu, on s'éloigne de Dieu par respect pour Dieu, si ce n'est par
+oubli.
+
+Il ne lui restait même plus sa famille, puisqu'elle avait fini par
+se brouiller avec sa grand'mère et les soeurs de sa mère. Une de ses
+tantes était venue à Paris pour l'arracher à ses folies; cette femme
+avait parlé de haut, la comtesse s'était révoltée à jamais. «Dites à
+ma grand'mère que je ne subirai jamais de pareilles remontrances: elle
+peut me déshériter, mais elle ne m'obligera jamais à m'humilier devant
+vous.»
+
+La grand'mère mourut sans l'avoir pourtant déshéritée, mais les tantes
+s'arrangèrent si bien que, grâce au procès qu'elles suscitèrent, il ne
+revint presque rien à la comtesse, parce que c'était une fortune en
+terres impossibles à vendre. Son notaire pourtant lui fit ouvrir
+un crédit de cinquante mille francs sur cette succession à longue
+échéance.
+
+Alice n'avait pas revu son mari qui vivait dans le Poitou d'une petite
+rente de sa famille, et qui pêchait à la ligne, sans trop regretter
+une jeunesse inféconde, où, tous comptes faits, il avait eu bien plus
+de déboires que de plaisirs.
+
+Quoique Mme d'Antraygues fut renommée par la fraîcheur de son teint,
+la robustesse de ses épaules bien nourries de chair, l'éclat de
+ses beaux yeux, elle perdit l'âme du sang, elle fut prise par des
+palpitations et tomba malade.
+
+Elle tomba malade, parce que son âme était malade.
+
+Elle avait voulu jouer un jeu qui dépassait sa fortune; elle avait
+bien vite dissipé cette belle santé qu'enviaient toutes les femmes
+étiolées qui font leur entrée dans le monde avec une jeunesse déjà
+flétrie.
+
+Alice habitait depuis quelque temps le boulevard Malesherbes; son
+appartement--un petit appartement--ne rappelait guère le haut luxe de
+son hôtel de l'avenue de la Reine-Hortense. Aussi n'aimait-elle pas
+son chez soi. Elle se levait tard et déjeunaît dans son lit; elle se
+traînait dans son petit salon et recevait quelques hommes, tout en
+tourmentant son piano comme pour atténuer toutes les sottises qu'ils
+débitaient. Elle ne dînait guère chez elle, et elle rentrait fort
+tard, courant les théâtres et soupant quelquefois; il lui arrivait
+même de ne plus rentrer du tout, ce qui ne scandalisait plus personne,
+excepté elle-même, car elle avait gardé, sans le vouloir, des rappels
+de dignité.
+
+Un matin qu'elle n'était pas rentrée chez elle, quoiqu'elle fût déjà
+bien malade, elle passa avenue de la Reine-Hortense pour traverser le
+parc Monceaux. Naturellement, quand elle passait là, elle regardait
+toujours la façade de son hôtel qui la regardait, lui aussi:
+expression triste d'un côté, sévère de l'autre.
+
+Ce matin-là, elle y remarqua deux affiches: l'hôtel était à vendre.
+
+Après le procès en séparation de corps, on avait, d'un commun accord
+avec les créanciers, vendu l'hôtel tout meublé à un Américain
+fraîchement marié qui voulait y placer le bonheur conjugal. Mais il
+paraît que le bonheur conjugal ne voulait pas loger là: l'Américain,
+forcé de faire un voyage à New-York, y laissa sa femme qui, elle non
+plus, n'aimait pas la solitude. Quand revint l'Américain, la femme
+avait disparu. Cette disparition romanesque fit beaucoup de bruit:
+l'Américain cherche encore sa femme.
+
+Voilà pourquoi l'hôtel était encore à vendre, mais on devait commencer
+par les meubles. Mme d'Antraygues, après avoir lu rapidement les
+affiches, franchit le seuil en toute hâte.
+
+Elle avait peur d'être reconnue; elle ne savait pas qu'à Paris en
+moins de deux ans tout s'oublie et tout se renouvelle: le torrent qui
+passe aujourd'hui emporte toutes les épaves d'hier. On ne vit plus au
+jour le jour, on vit à l'heure l'heure.
+
+On ne la reconnut pas dans la maison. Elle ne s'y reconnut pas non
+plus. Etait-ce bien Mme d'Antraygues qui montait l'escalier? Etait-ce
+bien cette jeune femme enviée de tout le beau Paris, pour qui
+piaffaient dans la cour des chevaux anglais? Elle avait alors sa part
+de royauté dans le monde: quelle figure faisait aujourd'hui cette
+inconnue qui montait l'escalier? «Où allez-vous, madame?» lui cria une
+voix aiguë.
+
+_Où allez-vous, madame?_ Le savait-elle bien? Elle comprit que ce
+n'était plus son escalier qu'elle montait. «Je vais voir les meubles,
+parce que je veux les acheter.--Mais l'exposition ne commence qu'à
+midi.»
+
+La comtesse passa outre. Pauvre femme! chaque pas qu'elle fit la
+rejeta dans les bras d'Octave. En s'appuyant à la rampe, elle se
+rappela la première soirée où elle attendait Parisis dans cet idéal
+déshabillé blanc qu'il trouva si bon à chiffonner. Elle se souvint
+comment il l'emporta jusque devant le feu qui pétillait si gaiement
+dans sa chambre. Tout le roman de cette soirée remplissait encore
+son âme: l'illusion fut grande quand elle retrouva sa chambre telle
+qu'elle l'avait quittée. Le même lit, la même causeuse, la même
+pendule, la même jardinière. Mais dans la jardinière il n'y avait que
+des fleurs artificielles. «Hélas! dit la comtesse, moi aussi j'ai
+changé mes fleurs naturelles contre des fleurs artificielles.»
+
+L'Américaine n'avait pour ainsi dire fait que traverser cette chambre.
+On sait d'ailleurs que les étrangères se soumettent à toutes les
+fantaisies parisiennes, acceptant bien volontiers les formes et les
+modes de l'intérieur comme de l'extérieur. Elles habitent toute une
+année une chambre disposée par une autre; quand elles s'en vont, tout
+est à sa place, tant la France impose jusqu'à ses habitudes.
+
+Après ces images riantes du souvenir, qui arrachèrent deux larmes à
+Mme d'Antraygues, des images plus sérieuses passèrent sous ses yeux.
+Il lui sembla que les figures du Devoir et de la Vertu hantaient
+tristement cet hôtel. Elle se rappela toutes ses déchéances; elle
+pensa à toutes ses ruines, ruines du coeur, ruines de la jeunesse,
+ruines de la fortune; elle tomba sur un fauteuil en murmurant: «Je
+veux mourir.»
+
+Puis, jetant les yeux sur son lit, elle ajouta: «Je veux mourir ici.»
+
+C'était très bien de dire cela, mais comment Alice pouvait-elle mourir
+là, dans cet hôtel qui n'était plus à elle, dans ce lit qui allait
+être vendu?
+
+Elle sortit en toute hâte et alla rue Castiglione, chez le notaire
+chargé de vendre ou de louer l'hôtel. Avec le peu qui lui restait de
+la succession de sa grand'mère, il lui était impossible de vivre là;
+mais puisqu'elle voulait mourir, elle n'eut pas de calculs à faire. Le
+notaire demanda dix-huit mille francs par an; elle ne marchanda pas,
+elle offrit de signer le bail à l'instant même. Elle alla ensuite chez
+le commissaire-priseur et lui donna l'ordre de racheter, quel que fût
+le prix, tout ce qui était dans la chambre à coucher, dans le boudoir
+et le cabinet de toilette.
+
+C'était dans la morte-saison, on ne lui fit pas payer cela trop cher.
+
+Le lendemain soir, pendant que les vendeurs emportaient leur butin,
+Mme d'Antraygues, accompagnée de sa femme de chambre,--son ancienne
+femme de chambre qu'elle avait reprise,--rentrait dans cet hôtel
+qu'elle avait paré de ses mains, mais surtout de sa grâce. La
+concierge, qui l'attendait, avait en toute hâte effacé les traces de
+la vente à l'encan, mais il n'avait pu effacer je ne sais quel air de
+désolation qui avait pris la place des meubles.
+
+Mais Alice ne put s'empêcher de parcourir, un bougeoir à la main,
+ces beaux salons dépouillés comme par l'ennemi. Elle éprouva quelque
+bien-être à entrer dans sa chambre qui avait été fermée aux curieux
+et où tout était en ordre. Dans la journée, la femme de chambre était
+venue mettre de vraies fleurs dans la jardinière et des draps au lit.
+Elle y avait répandu les parfums chers à sa maîtresse, elle y avait
+apporté les livres souvent feuilletés, si bien que Mme d'Antraygues se
+sentit chez elle.
+
+Elle respira et soupira. «Enfin, dit-elle, voilà le rivage!»
+
+Oui, c'était le rivage. Elle s'était embarquée pendant la tempête;
+après toutes les angoisses du naufrage, elle s'en revenait mourante
+aborder au port.
+
+Dès qu'elle fut seule, elle se jeta à genoux et remercia Dieu. En
+retrouvant sa maison, elle retrouva Dieu: «Je vous remercie, ô mon
+Dieu! de me permettre de mourir dans ma maison.»
+
+
+
+
+XI.
+
+LA D'ANTRAYGUES!
+
+
+M. de Parisis n'avait pas revu Mme d'Antraygues depuis qu'il était
+marié. Quelques jours après la cérémonie, il avait reçu d'elle ce
+petit mot écrit dans le style tout moderne qu'elle adoptait:
+
+ «Il le fallait!» «Soyez heureux, ce sera le dernier beau jour de
+ ma vie.» «C'est égal, j'ai bien de la peine à croire que vous êtes
+ marié.»
+
+ Et vous qui vous êtes tant de fois marié, le croyez-vous? Oui,
+ n'est-ce pas? car Geneviève est la vraie femme. Cette fleur
+ je vous envoie, c'est la fleur de l'oubli: vous l'avez déjà
+ respirée....
+
+ «ALICE.»
+
+A ce mot, Octave avait répondu par je ne sais quel billet sentimental,
+moitié railleur, selon sa coutume. Il se demandait quelquefois avec
+mélancolie ce qu'elle était devenue, cette Alice qui lui avait laissé
+un très vif souvenir; il ne s'était pas éternisé dans cet amour, mais
+elle n'était pas de celles qu'il avait aimées à «la hussarde» ou à
+la Parisis, pour dire un mot plus juste. Alice avait résisté avec un
+charme étrange; ses jolies causeries en dame de Pique, les scènes
+pittoresques du patinage, les scènes intimes de l'escalier d'onyx, la
+tasse de thé bue à deux, la rencontre au château de Parisis, tout
+cela répandait dans le souvenir d'Octave un parfum enivrant qui l'eût
+rejeté bien volontiers dans les bras d'Alice.
+
+Chaque fois qu'il passait dans l'avenue de la Reine-Hortense, il
+faisait comme elle: il baisait du regard la façade de l'hôtel
+d'Antraygues.
+
+Le lendemain de son retour à Paris, il y passa en voiture avec
+Geneviève, il vit des affiches: c'était au moment de la vente du
+mobilier. Il ne parla pas à Geneviève, mais il se dit tout bas qu'il
+irait à cette vente.
+
+Voulait-il acheter la fameuse théière de vieux Sèvres qui faisait le
+thé si bon?
+
+Il alla à la vente, bravant, lui qui bravait tout, les malices de ceux
+qui pourraient le reconnaître sur ce terrain brûlant. On voit
+qu'un même sentiment était sorti de son coeur et du coeur de Mme
+d'Antraygues, le sentiment du passé: seulement, lui voulait en vivre
+une heure et elle voulait en mourir.
+
+A la vente, on lui dit que la chambre, le boudoir et le cabinet de
+toilette seraient vendus en un seul lot. Il demanda pourquoi: on lui
+dit que la comtesse d'Antraygues avait donné l'ordre d'acheter à
+quelque prix que ce fût. Il comprit cela et voulut s'en aller; mais
+malgré lui il fut retenu par quelques conversations qui racontaient
+les faits et gestes d'Alice. On rappelait son histoire, on parlait
+d'elle comme de la première coquine venue.
+
+Ce fut pour lui un vif chagrin; il n'avait jamais si bien tâté le
+pouls à l'opinion publique. Tout le monde appréciait à sa manière ce
+rachat de meubles. «Elle s'imagine qu'elle va racheter sa vertu.--Sa
+vertu! j'en connais qui l'ont achetée à meilleur compte.--Il paraît
+que cette vertu-là n'a rien coûté au duc de Parisis. Bien mieux, on
+dit que dans leurs premières folies ils ont cassé deux tasses
+de Sèvres qui valaient bien deux mille francs, deux bijoux du
+Petit-Trianon.»
+
+Octave était furieux; il se contint. Ce n'était pas tout. «Qu'est-elle
+devenue, cette femme à la mode?--Plus à la mode que jamais.--A la
+mode de Caen.--Vous n'avez pas entendu parler de la d'Antraygues?--Ah!
+c'est celle-là?»
+
+Celui qui avait dit «_la d'Antraygues_» était un _Monsieur_, un
+monsieur non pas du meilleur monde, mais du monde. Octave le jeta à
+trois pas de là par un geste de colère. «Monsieur! quand on parle
+d'une femme qu'on ne connaît pas, on ne dit pas «la d'Antraygues!»
+
+Le monsieur pâlit, balbutia et se perdit dans la foule.
+
+Cette indignation d'Octave changea visiblement l'opinion publique
+sur la comtesse, du moins jusqu'à la fin de la vente: nul n'osa plus
+parler d'elle d'un air dégagé.
+
+Il n'y a que ceux qui ne connaissent pas les femmes qui en disent du
+mal.
+
+
+
+
+XII
+
+LA MORT D'UNE PÉCHERESSE
+
+
+Quelques jours après, Octave passant seul avenue de la Reine-Hortense,
+après avoir dîné dans un des hôtels du parc Monceaux, vit une lumière
+à la chambre à coucher de Mme d'Antraygues. Il reconnaissait bien la
+fenêtre. «Que veut dire cette lumière?» se demanda-t-il, ne se doutant
+pas que la comtesse eût racheté les meubles pour habiter l'hôtel.
+
+Il sonna. «Qui donc demeure ici?--Mme la comtesse d'Antraygues.» Il
+monta rapidement l'escalier, ne revenant pas de sa surprise. La femme
+de chambre, qui reconduisait un médecin, s'écria: «M. de Parisis!»
+
+Et quand le médecin fut parti: «Ah! lui dit-elle, le vrai médecin,
+c'est vous, monsieur le duc.»
+
+Elle le conduisit à sa maîtresse. Octave n'avait pas dit un mot; il ne
+trouva pas un mot à dire quand il vit Mme d'Antraygues couchée toute
+blanche dans son lit, comme dans un tombeau. On pouvait dire d'elle
+les paroles du poète: «Elle s'est échappée des bras de l'amour pour se
+jeter dans les bras de la mort.»
+
+Octave ressentit un coup au coeur. Il saisit la main d'Alice et tomba
+agenouillé. «Ah! mon ami, lui dit-elle, je ne vous attendais pas. Je
+croyais mourir seule comme un chien; mais je ne me plains pas, car je
+m'abreuve de ma douleur comme je me suis abreuvée de ma joie.»
+
+La mourante--car elle était mourante--se ranima un peu. «Dieu me
+pardonne, reprit-elle, puisqu'il vous envoie me dire adieu. Je n'osais
+espérer cette grâce.» Et après un silence: «Ah! je suis bien heureuse
+de vous avoir revu.»
+
+Parisis n'avait pas encore dit un mot. Il regardait la pauvre femme
+avec une passion respectueuse. «Alice! est-ce bien vous?» murmura-t-il
+d'une voix étouffée.
+
+La comtesse avait sur son lit un petit miroir à cadre d'argent qu'elle
+souleva de sa main gauche; sa main droite était toujours dans les
+mains de Parisis. «N'est-ce pas, mon ami, que vous ne me reconnaissez
+pas, lui dit-elle? C'est pourtant vous qui m'avez métamorphosée
+ainsi!--Moi!--Oui, vous! laissez-moi vous dire, laissez moi croire
+que c'est vous--vous seul--qui m'avez tuée. Allez, Octave, la femme,
+quelle qu'elle soit, vaut toujours mieux qu'on ne pense.»
+
+La comtesse se souleva sur l'oreiller: «Voyez-vous, mon cher Octave,
+quand une femme est tombée de haut, elle peut répéter les paroles de
+Jésus: «Je suis triste jusqu'à la mort.» Elle a beau rire, elle est
+frappée au coeur.»
+
+Alice appuya la main d'Octave sur son coeur: «Voyez, il y a longtemps
+que le mien bat trop vite: on dirait qu'il dévore une année en une
+heure. Oui, frappée au coeur; elles le sont toutes ces pauvres femmes
+trop calomniées, à moins pourtant....» Elle regarda Octave avec amour:
+«A moins pourtant qu'elles ne trouvent un homme qui les abrite dans
+leur fragilité et qui les console de tout, même de l'honneur perdu.»
+
+Octave était ému profondément. Mme d'Antraygues, qu'il avait çà et
+là mal jugée parce qu'elle donnait le spectacle d'une femme qui a
+abdiqué, le dominait du haut de sa douleur. «Est-il possible, se
+disait-il, que si peu de plaisir soit payé si cher!»
+
+Il n'en revenait pas de la voir si changée. En quelques semaines de
+maladie, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Le sceau de la
+mort s'était déjà imprimé sur cette figure si vivante naguère. «Alice,
+dit-il en dévorant ses larmes, il faut vivre, Geneviève viendra vous
+voir et vous prouver que tout n'est pas perdu. On juge les femmes par
+le coeur et non par les actions. Vous êtes un noble coeur.»
+
+Et pour la réconforter, il ajouta ce pieux mensonge: «La duchesse de
+Hauteroche m'a parlé de vous hier en toute amitié; elle aussi viendra
+vous voir.»
+
+La mourante sourit amèrement: «Dites à la duchesse de Hauteroche
+que je la remercie: dites à Geneviève que je l'aime; mais je veux
+mourir!--Pourquoi?--Pourquoi! Vous me le demandez? vous le savez bien.
+C'est ma volonté seule qui m'a mise dans ce lit mortuaire. N'avez-vous
+donc pas compris pourquoi je suis venue ici? C'est le sentiment du
+devoir qui m'a fait rouvrir cette porte que mon amour pour vous
+m'avait fermée.»
+
+La comtesse n'avait plus de voix. Elle s'était épuisée dans les
+émotions de cette entrevue inespérée. «Sachez-le bien, mon ami, j'ai
+voulu mourir chez moi ... dans ma chambre ... dans mon lit.... On
+jugera cela comme on voudra; pour moi, je juge que je fais bien. J'ai
+tout disposé pour mon dernier jour. Ce dernier jour, c'est peut-être
+demain; c'est demain, du moins, que je me réconcilie avec Dieu. Vous
+ne me croirez pas! je me fais une fête de l'Extrême-Onction!»
+
+Octave admirait la grandeur de la femme dans sa fragilité. Il se
+perdait dans cet abîme où Dieu a marqué l'infini, il s'émerveillait
+de ce vif rayon d'intelligence qui transperce dans toute créature.
+«Ouvrez la fenêtre, dit tout à coup Mme d'Antraygues.»
+
+L'air lui manquait, elle se trouva mal. La femme de chambre, qui
+guettait, arriva tout de suite et baigna d'eau glacée le front de sa
+maîtresse. «Oh! dit-elle, voilà une visite qui lui fera beaucoup de
+bien, mais qui lui fera beaucoup de mal.--Adieu, mon ami, dit Mme
+d'Antraygues à Octave en rouvrant à demi les yeux. Reviendrez-vous
+demain?--Oui, je reviendrai.--Après trois heures, car le curé de
+Saint-Philippe-du-Roule viendra à deux heures.»
+
+Octave baisa doucement Alice sur le front et s'éloigna désolé,
+n'espérant presque pas la revoir.
+
+Le lendemain matin, il fit prendre de ses nouvelles. Elle avait passé
+une mauvaise nuit; le médecin ne lui accordait plus que quelques
+jours. Octave n'avait rien dit à Geneviève. Il devait, ce soir-là,
+présenter sa femme aux Tuileries. Aussitôt qu'il eut dîné, il courut
+chez Mme d'Antraygues.
+
+Quoiqu'elle fût très contente d'avoir communié, elle était plus mal
+encore que la veille; elle ne pouvait plus respirer, même assise; le
+médecin l'avait transportée dans un fauteuil devant le feu; à chaque
+instant il fallait ouvrir la fenêtre. «Ce qui prouve qu'elle va
+mourir, dit la femme de chambre à Octave, c'est qu'à toute minute elle
+regarde la pendule et demande, l'heure qu'il est.»
+
+En effet, à peine Alice eut-elle soulevé la main pour la donner à
+Octave, qu'elle lui dit d'une voix éteinte: «Il est huit heures,
+n'est-ce pas?»
+
+Elle regardait la pendule, mais elle ne voyait plus bien. Elle venait
+d'entendre sonner, mais elle ne savait plus compter. «Savez-vous quand
+je mourrai? dit-elle en regardant doucement Parisis.--Vous mourrez
+quand vous aurez quatre-vingts ans.»
+
+Elle sourit avec impatience. «Je mourrai à minuit.»
+
+Et comme il y avait dans son esprit un fond de raillerie,--l'esprit
+d'Octave avait passé en elle,--elle ne put arrêter ce mot qui
+trahissait la pécheresse: «Et vous ne serez pas là quand je jetterai
+ma coupe à la mer.»
+
+A minuit, le duc de Parisis vit passer la figure de la comtesse
+d'Antraygues au bal des Tuileries. «C'est étrange, dit-il à Villeroy,
+je deviens visionnaire.»
+
+C'était l'âme d'Alice qui passait devant lui.
+
+
+
+
+XIII
+
+LA LETTRE DE DEUIL
+
+
+Comme elle l'avait dit, la comtesse d'Antraygues mourut à minuit.
+
+Elle mourut en Dieu, mais pourtant son dernier mot fut pour Octave.
+Elle avait dit à sa femme de chambre: «S'il vient demain, tu lui diras
+qu'il embrasse mes cheveux.»
+
+Le duc de Parisis retourna pour voir la mourante: il vit la morte.
+«Madame, lui dit-il en s'agenouillant, je vous demande pardon.»
+
+Les larmes, qu'il avait dévorées la veille et l'avant-veille, il les
+répandit sur les cheveux et les mains de la morte: «Madame, dit-il
+encore, je vous demande pardon.»
+
+Toutes les amies d'Alice, quand Alice était une femme du monde,
+reçurent cette lettre d'invitation:
+
+ -------------------------------------------------------------
+|M |
+| |
+|_Le colonel O'NEIL et madame MARY O'NEIL, lord LEIGHTON |
+|et lady LEIGHTON, miss Lucy et JANE LEIGHTON ont |
+|l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils |
+|viennent de faire en la personne de madame la comtesse |
+|D'ANTRAYGUES, née ALICE MAC-ORCHARDSON, leur nièce |
+|et cousine, décédée dans sa vingt-septième année, munie |
+|des Sacrements de l'Eglise, en son hôtel, avenue de la |
+|Reine-Hortense;_ |
+| |
+|Et vous prient d'assister au convoi, service et enterrement |
+|qui se feront en l'église Saint-Philippe-du-Roule, |
+|le samedi 12 janvier, à midi. |
+| |
+|ON SE RÉUNIRA A LA MAISON MORTUAIRE |
+| |
+|_Priez pour elle!_ |
+ -------------------------------------------------------------
+
+Comme elle l'avait voulu, la comtesse d'Antraygues était morte «en son
+hôtel.»
+
+On pouvait se réunir «à la maison mortuaire.»
+
+Mais le monde ne pardonne pas, même quand on meurt pieusement dans son
+hôtel avec les Sacrements de l'Eglise. Le monde est plus sévère que
+Dieu.
+
+Trois femmes seulement se réunirent à la maison mortuaire. C'étaient
+la duchesse de Parisis, la marquise de Fontaneilles et la duchesse de
+Hauteroche.
+
+Elles prièrent pour la morte à Saint-Philippe-du-Roule. Elles
+pleurèrent de vraies larmes sur sa tombe, au Père-Lachaise. «Hélas!
+dit la marquise de Fontaneilles, la pauvre Alice avait bien raison
+quand elle s'écriait en retournant sa carte: «Je ne veux pas jouer la
+Dame de Pique.»--Oui, je me rappelle, dit Mme de Hauteroche. Quand
+chacune de nous a tiré sa carte pour faire dessiner son costume, Alice
+eut peur de la Dame de Pique: «Tant pis, dit-elle, il n'y a pas à s'en
+dédire. Il faut jouer sa carte.»--Qui sait, dit la marquise, si la
+Dame de Carreau et la Dame de Trèfle nous porteront bonheur?»
+
+Les deux amies se regardèrent comme des femmes qui n'étaient pas
+heureuses. «Il n'y a, dit Mme de Hauteroche, que Geneviève qui ait
+mis la main sur la bonne carte. La Dame de Coeur, c'est le bonheur.
+--Oh! oui, dit la duchesse de Parisis, mais mon bonheur est si
+grand qu'il m'effraye.»
+
+Quand les trois grandes dames se furent éloignées de la tombe de Mme
+d'Antraygues, une jeune fille toute vêtue de noir, une ample robe de
+cachemire brodée de jais, la tête presque masquée par un double voile,
+vint s'agenouiller et pria longtemps.
+
+Il était deux heures, une sombre nuée couvrait le Père-Lachaise,
+quelques gouttes de pluie tombèrent sur la jeune fille sans qu'elle
+relevât la tête.
+
+Elle détourna son voile comme pour permettre à ses larmes de mouiller
+la terre.
+
+Elle avait entendu, cachée derrière un monument, l'oraison funèbres
+des trois amies de Mme d'Antraygues. «Elles ne savent pas,
+murmura-t-elle, qu'il n'y a pas loin de la vertu aux égarements de
+l'amour.»
+
+Et regardant la fosse, qui peut-être attendait une dalle de marbre,
+qui peut-être n'attendait-que l'herbe des cimetières, la jeune fille
+se releva et murmura: «Pauvre femme!»
+
+Puis, portant la main à son coeur, elle reprit: «Pauvre fille! Pauvre
+fille!»
+
+
+
+
+XIV
+
+L'APPARITION
+
+
+A Paris, Octave fut un mari idéal. Il revit tout ses amis, mais il
+refusa de voir ses amies. Et pourtant que de tentations de quelque
+côté qu'il tournât ses yeux! Les femmes qu'il avait aimées et les
+femmes qu'il avait failli aimer! Combien de passions ébauchées,
+combien d'aventures qui parlaient du lendemain! Parisis fut stoïque,
+se disant qu'on est plus près de l'amour avec une seule femme qu'avec
+toutes les femmes. Profession de foi bien nouvelle pour lui!
+
+Toutefois, Geneviève fit bien de ne pas trop s'attarder à Paris. Dès
+qu'on fut de retour à Parisis, on parla de la succession de Violette,
+parce que les notaires insistaient à cause des droits d'enregistrement
+et parce qu'on voulait assurer la situation d'Hyacinthe qui avait,
+comme on sait, un legs de cent mille francs.
+
+Voici les termes du testament:
+
+ «J'écris ici mes dernières volontés.
+
+ «Mademoiselle Geneviève de la Chastaigneraye m'a donné un million
+ que je suis heureuse de lui rendre intact. Je la prie donc, en
+ toute amitié, de reprendre la terre de la Roche-l'Épine et les
+ créances qui y sont attachées.
+
+ «Il me reste la fortune de ma mère. Je donne cent-mille francs à
+ mademoiselle Hyacinthe Auberti, à prendre sur la succes
+ que j'ai recueillie de madame Edwige de Portien, née de
+ Pernan-Parisis.
+
+ «Écrit à Burgos, à l'heure de ma mort, le 13 août 1866.
+
+ «LOUISE-VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS.»
+
+Un notaire de Burgos avait envoyé ce testament au notaire de Pernan,
+en disant qu'il obéissait à l'ordre de la testatrice.
+
+Sur la prière d'Octave, le notaire de Pernan avait écrit au notaire
+de Burgos pour lui demander des détails sur la mort de Violette. Cet
+homme répondit très brièvement que la jeune dame lui avait elle-même
+remis le testament, qu'elle lui en avait payé le dépôt, qu'il avait
+appris sa mort, qu'il croyait à un suicide, mais qu'il ne savait rien
+de plus.
+
+Geneviève voulut donner aussi cent mille francs à Hyacinthe; elle
+voulut en outre que le petit château de Pernan, qui valait bien cent
+mille francs, devînt sa propriété.
+
+Et comme Hyacinthe refusait: «C'est par égoïsme, lui dit-elle; c'est
+pour vous avoir toujours dans le voisinage.»
+
+L'idée d'avoir deux cent mille francs, l'espoir de trouver un mari, le
+rêve d'être châtelaine, consola bien un peu cette charmante Hyacinthe
+de la mort de Violette.
+
+Elle pensait pourtant que ce ne serait pas sans une profonde tristesse
+qu'elle habiterait le petit château de Pernan où elle verrait toujours
+errer la figure de la morte. Fut-ce pour cela que le fantôme de
+Violette s'imposa à son imagination?
+
+A Parisis, elle avait voulu aller, à chaque repas, puiser de l'eau à
+la source vive du parc. Octave et Geneviève trouvaient l'eau meilleure
+quand Hyacinthe l'apportait de ses blanches mains. Elle ne posait pas
+la cruche sur la tête pour imiter les filles de la Bible, mais elle
+trahissait une grâce charmante en portant une jolie cruche du Japon
+qui emplissait les deux carafes du déjeuner ou du dîner.
+
+Un soir, la nuit était venue depuis plus d'une heure, quand Hyacinthe,
+familière aux chemins et aux sentiers du parc, alla puiser de l'eau.
+
+On n'avait pas encore rebâti la glacière; l'eau de cette source était
+si froide qu'elle tenait presque lieu de glace. Parisis avait toujours
+l'habitude de boire du vin de Champagne en le coupant avec de l'eau de
+source; il le croyait presque frappé.
+
+Or, ce soir-là, elle laissa tomber sa cruche et revint en toute
+hâte, blanche comme une statue. «Qu'avez-vous?» dit Geneviève, qui
+traversait le salon pour passer dans la salle à manger.
+
+Hyacinthe la regardait avec de grands yeux effarés qui lui firent
+peur. Parisis survint. «Qu'y a-t-il? demanda-t-il à son tour.--Je
+viens de voir Violette, dit Hyacinthe sur le point de se trouver
+mal.--Vous êtes folle!--Je ne sais si c'est une vision, mais j'ai vu
+Violette comme je vous vois; j'allais me penchera la fontaine, elle
+était au-dessus sous les arbres, toute vêtue de noir. La terreur m'a
+prise, au lieu d'aller à elle je me suis enfuie.
+
+On n'entra pas dans la salle à manger. Octave s'élança sur le perron
+qui descendait sur le parc. «Octave, je vais avec vous!» lui cria la
+duchesse.
+
+Geneviève suivit son mari, Hyacinthe suivit Geneviève. Il les prit
+toutes les deux par le bras et les entraîna vers la source.
+
+Vainement ils parcoururent tout ce côté du parc. «Vous voyez bien,
+ma chère Hyacinthe, que vous êtes une folle, dit la duchesse à son
+amie.--Peut-être pas si folle que cela!» pensait Parisis.
+
+On dîna avec quelque agitation. L'éclat des lumières n'avait pas
+ramené la gaieté sur la figure de Mlle Hyacinthe. Elle était toute
+à sa vision, elle ne parlait que par monosyllabes, elle avait des
+distractions incroyables.
+
+Aussi elle proposa à la duchesse d'aller avec elle à la fontaine.
+«Peut-être la reverrons-nous? Avec vous je n'aurai plus
+peur.--Allons,» dit la duchesse.
+
+Et les voilà toutes les deux à la porte. «Allez, allez, dit Parisis.
+Il ne faut jamais fuir les fantômes.»
+
+Les deux amies furent bientôt au bas du perron. La nuit était sombre;
+elles se hasardèrent vers la fontaine avec des battements de coeur.
+Parisis, qui les avait suivies, s'était arrêté sur le perron. Tout à
+coup il entendit un cri; il courut vers elles. «Violette! Violette!
+dit la duchesse en se jetant dans les bras de son mari Octave, je te
+jure que j'ai vu Violette!--Je te jure que tu es folle,» dit Parisis.
+
+Mais Mlle Hyacinthe affirma qu'elle aussi avait vu Violette.
+
+Parisis alla jusqu'à la fontaine, entraînant les deux femmes. Il eut
+beau ouvrir les yeux, il ne vit que la petite nappe d'eau sous les
+branches agitées des marronniers. «Voyez, leur dit-il, le jeu de
+l'imagination.--Ne raisonnez pas, Octave, reprit la duchesse, je vous
+jure que j'ai vu apparaître Violette.»
+
+
+
+
+XV
+
+LE DIABLE AU CHATEAU
+
+
+Cependant on était rentré au salon. Le duc de Parisis se moquait de sa
+femme et de Mlle Hyacinthe. La duchesse dit qu'il ne fallait jamais
+rire des visions, puisque les plus grands hommes ont été des
+visionnaires.
+
+Comme minuit sonnait, un bruit inaccoutumé se fit entendre. «J'ai
+peur, dit Geneviève.» Le duc de Parisis se pencha vers elle et
+l'embrassa. «Peur avec moi! à côté d'Hyacinthe! Mais le diable
+lui-même n'oserait venir dans une pareille compagnie,--si le diable
+existait.--Octave, je vous en supplie, ne défiez pas le diable.--Vous
+avez raison, Geneviève; si le diable n'existe pas, son esprit est
+répandu partout. On m'a dit souvent à moi-même que j'étais le diable,
+quand j'étais un pécheur. Maintenant, grâce à vous, j'ai abdiqué le
+sceptre de Satan. Mais, le plus souvent, c'est sous la figure d'une
+femme qu'on retrouve le diable.»
+
+La porte s'ouvrit avec fracas. Cette fois, la duchesse s'imagina que
+c'était le diable en personne qui entrait sans se faire annoncer.
+C'était un coup de vent dans la porte, un domestique à moitié endormi
+venait d'ouvrir cette porte avant d'avoir fermé les fenêtres de
+l'antichambre. «Qu'est-ce que cela? dit Octave impatienté.--Monsieur
+le duc, c'est un coup de vent. Je me trompe, reprit le domestique en
+présentant un plat d'argent, c'est une dépêche télégraphique.»
+
+Geneviève, curieuse, se leva pour la saisir. «Prenez garde, dit
+Octave; si elle venait de l'enfer!»
+
+Geneviève ouvrit la dépêche et lut ces vingt mots:
+
+ «Après-demain, midi, j'arriverai à Tonnerre. Venez me prendre au
+ chemin de fer, je passerai huit jours à Parisis.
+
+
+
+ «ARMANDE.»
+
+«Dieu soit loué! s'écria Geneviève.--Pourvu, dit Octave, que Mme de
+Fontaneilles vienne sans le marquis, cet homme accompli qui ferait
+prendre en horreur toutes les vertus dont il s'embéguine.--Rassurez-
+vous, mon cher Octave, elle vient pour me voir dans mon bonheur, elle
+ne vous ennuiera pas de son mari.»
+
+Hyacinthe s'était levée pour tourmenter le piano. «Cette dépêche me
+chiffonne, pensa-t-elle: elle arrive un vendredi, à minuit, au moment
+où on parle de l'autre monde; elle entre avec un coup de vent: je
+suis bien sûre que c'est le diable qui envoie la marquise. Pauvre
+Geneviève! elle est si heureuse!» Et après avoir rêvé un instant:
+«Si jamais la destinée retournait la page de son livre!»
+
+Le duc et la duchesse allèrent le lendemain à Tonnerre chercher à
+quatre chevaux la marquise de Fontaneilles, comme eût fait Louis XIV.
+
+Ce fut une vraie fête de se revoir. Pendant toute une demi-heure les
+mille propos de l'amitié, de l'imprévu, de la curiosité se croisaient
+et se brouillaient comme un écheveau que tiennent des mains
+capricieuses. On parla de soi-même et on dit un peu de mal de
+son prochain pour n'en pas perdre l'habitude. La marquise fit
+la caricature de la dernière fête de l'hôtel ----, où tous les
+asthmatiques du faubourg Saint-Germain s'étaient retrouvés comme à
+un enterrement de première classe. «Est-ce que vous avez beaucoup de
+monde au château? demanda Mme de Fontaneilles.--Beaucoup de monde!
+dit Geneviève; mais pour moi, l'univers, c'est Octave.--Comment donc!
+s'écria Parisis, mais encore un peu on vous refusait l'hospitalité.»
+
+Geneviève regardait son amie. La marquise n'avait jamais été plus
+belle. Elle était vêtue avec un peu de luxe pour une voyageuse. Robe
+en foulard des Indes «framboise et lis» avec une mante Pompadour et
+une ceinture fermée par un chou. Louis XV n'a rien vu à sa cour de
+mieux troussé et de mieux chiffonné. Et le chapeau de paille avec
+la couronne de sorbiers, comme il était planté dans cette belle
+chevelure! La marquise balançait une ombrelle pareille à sa robe;
+elle montrait son petit pied dans des bottines mordorées du plus
+merveilleux dessin. Le pied est une des expressions de la femme.
+«Quand on pense, disait Octave en voyant cette beauté épanouie, que
+tout cela est du bien perdu!»
+
+On dîna à quatre. «Et vous êtes bien heureux? dit Mme de
+Fontaneilles au dessert.--Comme dans les contes de fées, répondit
+Geneviève.--N'allez pas croire, ma chère marquise, dit Parisis, que
+notre vie soit un conte.--Ni un roman, reprit Geneviève.--Prenez
+garde, dit la marquise, qu'elle ne devienne une histoire; je n'ai
+jamais eu de goût pour l'histoire.--Allons! allons! dit Octave, vous
+voudriez nous faire croire que vous n'êtes pas la femme la plus
+heureuse du monde.--Chut! dit elle, on n'entre pas dans mon coeur.
+--Est-ce que vous n'y entrez pas vous-même?--Peut-être, mais je vis
+presque toujours en dehors.--Oui, je vous admire, continua Octave.
+S'il fallait représenter la Charité, on prendrait votre figure.»
+
+La marquise soupira. «Que voulez-vous! quand on ne peut pas
+faire, comme Geneviève, le bonheur d'un homme, on se consacre aux
+pauvres.--Comment, le bonheur d'un homme! s'écria Geneviève; mais le
+marquis de Fontaneilles est l'homme le plus heureux du monde.--Vous
+croyez! moi, je ne crois pas; car il n'est content de rien. Si on
+lui présentait le bonheur en personne, il ne voudrait pas faire
+sa connaissance, parce qu'il ne le trouverait pas d'assez bonne
+maison.--Ce que c'est que de n'avoir jamais été amoureux, dit
+étourdiment Parisis.--Je vous remercie, dit la marquise; mais vous
+avez peut-être raison: mon mari m'a aimée à peu près comme il aimait
+sa soeur, dont il vient d'hériter.--Ingrate, dit Geneviève en
+regardant son amie; est-ce qu'on est jaloux de sa soeur comme le
+marquis est jaloux de toi?--Ma chère enfant, la jalousie de M. de
+Fontaneilles n'est pas du tout la jalousie d'Othello; il est jaloux
+par orgueil et point par amour.»
+
+Octave retint cette exclamation sur ses lèvres: «Et pourquoi ne vous
+a-t-il pas aimée!» Les jeunes femmes marchaient devant lui; il
+s'adressa la question à lui-même pendant qu'elles se parlaient bas.
+«Pourquoi Fontaneilles n'a-t-il pas aimé sa femme?» Et il répondit:
+«Ce n'est pas la faute de la femme, c'est la faute du mari. Il y a
+des coeurs qui n'ont pas l'énergie de l'amour.»
+
+Comme tous ceux qui raisonnent sur cette thèse, Parisis se trompait.
+
+Les deux femmes causaient toujours entre elles: c'était un duo de
+confidences intimes dont il n'arrivait qu'un mot ça et là à Octave.
+Il comprit que Geneviève, toute en effusion, disait à la marquise les
+joies de son coeur.
+
+En voyant Mme de Fontaneilles, Octave pensait que c'était du bien
+perdu. Il jugeait que son mari ne comprenait rien ni à sa beauté ni à
+son intelligence. «Ah! si j'avais eu le temps de l'aimer!» se dit-il
+en admirant l'adorable tête de la marquise. Mais comme il voyait du
+même regard la tête de sa femme, plus adorable encore, il fit comme
+les soldats après la bataille, il mit son épée au fourreau et ne
+songea qu'à être un ami charmant pour la marquise.
+
+Quand une femme nouvelle entre par une porte dans une maison, le
+diable y vient par la fenêtre.
+
+
+
+
+XVI
+
+LA MARQUISE DE FONTANEILLES
+
+
+La marquise de Fontaneilles s'était mariée à vingt ans. On l'a connue
+jeune fille dans les salons parisiens sous le nom de Mlle Armande de
+Joyeuse. Sur sa figure, on se disputait beaucoup sans bien s'entendre.
+Pour les uns, elle n'avait que la beauté du diable, tandis que pour
+les autres elle avait la beauté absolue. C'est que les juges, en
+France, n'ont pas étudié à l'université de Phidias et d'Apelles. Le
+Français n'est pas né dessinateur, je dirai même qu'il n'aime pas la
+ligne sévère; les minois chiffonnés l'ont toujours ravi. La plupart
+des gens de lettres eux-mêmes n'ont qu'un vague sentiment de l'art.
+Jean-Jacques, à Venise, n'allait pas voir les Giorgione, ni les
+Titien; Voltaire, à Ferney, disait pompeusement: «Mon Versailles,»
+devant quelques tableaux italiens des plus médiocres. Aujourd'hui,
+Voltaire aurait peut-être de meilleurs tableaux, et Jean-Jacques irait
+voir les chefs-d'oeuvre pendant son séjour à Venise; mais si on leur
+demandait leur sentiment sur la beauté, ils n'iraient pas le chercher
+devant la Vénus de Milo; ils le prendraient devant quelque Parisienne
+aux lignes brisées par l'expression et la coquetterie.
+
+Y aurait-il deux beautés, celle du marbre et celle de la chair?
+
+La marquise avait la beauté de la chair, aussi disait-on que c'était
+la beauté du diable. Etait-ce pour cela qu'elle se donnait à Dieu?
+Non, elle se donnait à Dieu parce que M. de Fontaneilles n'avait pas
+su la prendre.
+
+C'était un de ces maris pareils à beaucoup de maris qui ne savent pas
+amuser l'esprit de leur femme, quand ils n'ont pas eu le don d'amuser
+leur coeur--parce qu'ils sont trop sérieux dans leur magistrature
+de mari pour avoir du coeur et de l'esprit.--Les maris s'imaginent
+volontiers que le sacrement du mariage doit produire le miracle de
+l'amour. Ils s'achètent une terre; elle est bien à eux après le
+contrat et la purge des hypothèques; ils épousent une femme, n'est-ce
+pas à eux pareillement? A eux les moissons et les vendanges. Mais ils
+oublient que la femme est comme la terre, que tout en elle a sa
+fleur avant d'avoir son fruit; que si les gelées blanches du mariage
+viennent la frapper dans sa fleur, le mari ne recueillera ni les
+moissons ni les vendanges.
+
+C'est ce qui arrivait à M. de Fontaneilles. Il avait eu avec d'autres
+femmes ses heures de jeunesse; il était revenu de ce qu'il appelait
+les duperies du coeur: il voulait que sa femme sautât à pieds joints
+sur toutes ces «fémineries» indignes d'une âme fière, qui ne doit
+resplendir que pour les beaux sentiments de la famille et de la
+religion. Par malheur pour lui, il n'avait pas purgé les hypothèques,
+il n'avait pas effacé du coeur de sa femme les souvenirs de vingt ans
+qui se réveillent un jour et l'envahissent toute.
+
+Il était d'ailleurs d'une jalousie espagnole, comme si sa mère, une
+Pyrénéenne, lui eût donné dans son lait cette inquiétude méridionale.
+
+Du plus pur faubourg Saint-Germain, il n'avait jamais «pactisé»
+avec les hommes nouveaux. Il faisait tous les ans le pèlerinage de
+Frosdorff pour espérer encore dans les destinées de la France. Il
+sentait bien que son heure était passée ou n'était pas venue; il se
+résignait au silence,--ce silence glacial sur la femme qui est le vent
+d'hiver sans le printemps. Il se croyait bon chrétien et bon mari.
+
+La marquise eût préféré de beaucoup, je n'en doute pas, un mauvais
+chrétien et un mauvais mari comme il y en a tant, qui sont adorés de
+leur femme, ce qui prouve que, si la perfection était de ce monde, on
+n'en voudrait pas.
+
+Mme de Fontaneilles s'était résignée, disant à ses amies, qui la
+plaignaient de vivre presque toujours dans ses terres: «Je me suis
+résignée à mon bonheur.»
+
+Quoique son mari fût très jaloux, il la laissait aller ça et là
+dans le monde, pour ne pas trop ressembler au tyran de Padoue. Il
+l'accompagnait le plus souvent et s'indignait toujours de la voir trop
+décolletée, à l'inverse des maris parisiens. Mais il aimait mieux
+l'accompagner à la messe qu'au bal.
+
+La marquise s'était donnée à Dieu. A Dieu toutes ses espérances et
+toutes ses aspirations. Elle avait jugé, quand elle était jeune fille,
+que sa vie ne serait pas si sévère. Elle restait neuf mois au château
+de Fontaneilles; à peine si elle passait à Paris le dernier mois du
+printemps; à peine si son mari lui donnait un mois de vacances--elle
+appelait cela ses vacances--à Dieppe, à Biarritz, à Bade, où elle
+allait avec sa mère et sa soeur, presque toujours sans lui.
+
+C'était donc une vaste solitude que sa vie. Elle avait espéré avoir
+des enfants, mais la trentième année allait sonner sans qu'un berceau
+fût entré dans sa chambre. Le berceau, la bénédiction du ciel dans le
+mariage.
+
+Elle avait ses heures de désespoir; elle priait avec passion, le
+dirai-je, quelquefois avec colère, car il lui semblait que Dieu
+n'était pas toujours là. Elle avait aussi ses heures de tentation;
+quand elle voyait sa beauté opulente, elle s'écriait avec un battement
+de coeur, avec une aspiration vers l'inconnu, avec une secousse de
+vague volupté: «Est-ce donc pour le tombeau!»
+
+Depuis un an elle se demandait, avec une rougeur subite, pourquoi elle
+n'était pas tombée dans les bras d'Octave.
+
+Le duc de Parisis avait juré très sérieusement d'effacer de son âme
+les images du passé pour mieux voir celle de Geneviève dans l'avenir.
+Il avait juré à Dieu dans le style officiel; mais il avait mieux fait:
+il avait juré à lui-même que Geneviève serait la seule femme de son
+âme, de son coeur et de ses lèvres. Et il était de bonne foi; car
+s'il ne croyait pas à un Dieu qui écoute les serments, il croyait à
+lui-même: il n'avait jamais manqué à sa parole.
+
+Pourquoi Mme de Fontaneilles était-elle venue à Parisis? Elle ne le
+savait pas bien elle-même. Etait-ce un de ces jeux de la destinée, qui
+s'amuse à créer des orages sur les sérénités de la vie? Etait-ce pour
+vivre sous le même toit que celui qui lui faisait peur?
+
+Elle se trouva bien heureuse dans le bonheur de Geneviève.
+
+Mais huit jours après, des Parisiens vinrent au château. Octave avait
+déjà oublié qu'il les attendait. Il aurait voulu qu'ils eussent
+eux-mêmes oublié d'y venir, tant il se trouvait heureux lui-même en
+cette solitude à trois où Mme de Fontaneilles répandait un charme
+nouveau par sa figure et par son esprit.
+
+Octave craignit de n'avoir plus une heure pour les rêves. Lui qui
+avait été tout action, il trouvait doux de se reposer ainsi en pleine
+nature, entre deux femmes qui étaient comme les figures de l'amour et
+de l'amitié.
+
+Et puis, quoiqu'il ne fût pas jaloux dans le sens français du mot,
+c'est-à-dire dans le sens brutal, il n'aimait pas qu'on jetât un
+regard trop vif dans sa maison. Il était Romain en deçà du seuil;
+pour lui, la femme était une créature sacrée que ne devaient jamais
+profaner les vaines curiosités. Mais enfin, il faut être de son temps
+et de son monde.
+
+On vit arriver à Parisis quelques amis bien connus d'Octave: le prince
+Bleu, Guillaume de Montbrun et sa femme, le prince Rio, Monjoyeux,
+d'Aspremont, le comte de Harken, le duc de Pontchartrain et sa femme,
+la princesse ---- et sa jeune cousine de H----,--qui amenèrent Mlle
+Diane-Clotilde de Joyeuse, la soeur de Mme de Fontaneilles, une
+adorable créature, un sourire de Dieu sur la terre.
+
+Le château fut comme métamorphosé. C'était tout un monde qui allait,
+qui venait, qui riait, qui chantait. Depuis un siècle, les ombres de
+cette grande solitude n'avaient pas été si gaiement évoquées. Ce fut
+tous les jours une fête: on commençait le matin pour quelque belle
+promenade vers les ruines voisines, le plus souvent en cavalcades
+irrégulières; on déjeunait dans la forêt, où les plus beaux menus
+sortaient de terre comme par magie; le soir, on faisait les charades,
+on jouait la comédie improvisée, la seule comédie de l'avenir; on se
+couchait tard, mais on se levait matin; car il est convenu que la vie
+de château est plus désordonnée que la vie de Paris; il faut être
+fièrement campé pour y résister: jambes d'acier, estomac d'enfer et
+coeur de bronze.
+
+On s'imagine que tout ce bruit et tout ce mouvement arrachèrent
+Parisis à cette vive aspiration qui l'avait entraîné vers Mme de
+Fontaneilles. Eh bien! non. Quand un mauvais sentiment germe dans le
+coeur, il pousse vite, comme les mauvaises herbes dans le blé de mars.
+Vous êtes tout surpris, aussitôt les semailles, de voir le bleuet
+et le coquelicot s'élancer rapidement, lui qu'on n'attendait pas,
+au-dessus des tiges de blé. Et plus la terre est bonne et plus
+l'ivraie monte vite. Voilà pourquoi les plus grands coeurs sont
+souvent les plus coupables; voilà pourquoi la femme qui n'apporte à
+Dieu que la moisson du bon grain est une vertu divine, car il lui a
+fallu bien de l'héroïsme pour arracher toujours les mauvaises herbes.
+
+Octave de Parisis n'avait pas cet héroïsme-là. Mais il croyait
+fermement à la vertu de Mme de Fontaneilles.
+
+La vertu est une robe faite après coup sur la nature, pour cacher
+les battements du coeur. Ce qui fait la force de la femme, c'est que
+l'homme croit trouver la vertu sous la robe.
+
+L'antiquité a connu M. de Cupidon--un enfant qui n'était pas né à
+l'amour.--Les anciens ont élevé des temples à Vénus--Vénus pudique
+et Vénus impudique--aux chasseresses comme aux bacchantes;--mais
+ils n'ont pas pénétré dans le divin sanctuaire de l'amour. Nous ne
+connaissons plus les neuf Muses, mais nous savons par coeur toutes les
+sublimes strophes de cette muse moderne qui s'appelle la _Passion_.
+Si nous avons moins bâti de temples à l'idée, nous avons pieusement
+élevé l'autel du sentiment.
+
+Chez Sapho, comme chez Didon, l'amour a toutes les violences, toutes
+les colères, toutes les fureurs, mais il ne s'attendrit jamais
+jusqu'aux larmes. Elles sont égarées, mais elles ne pleurent pas. Le
+feu qui les altère, qui les dévore, qui les consume, c'est la volupté
+de la louve. Ce n'est pas la soif de l'infini qui les attire, ce n'est
+pas la piété universelle qui ouvre et répand leur coeur sur toutes
+choses: elles sont dominées par les désirs qu'allume le sang.
+
+La femme que nous a donnée le christianisme ne voudrait pas, au prix
+de la couronne de Didon ni de la gloire de Sapho, traverser cet enfer
+de l'amour païen. La femme nouvelle, tout en subissant les morsures
+des bêtes féroces de la volupté, se détache, d'un pied victorieux, de
+la fosse aux lions par ses aspirations vers l'infini. Elle sait que sa
+vraie patrie est au delà de la forêt ténébreuse qui lui cache le ciel.
+
+Dans l'antiquité, la femme ne mettait que l'amour dans l'amour; dans
+la Vie moderne, la femme y met aussi Dieu. Voilà pourquoi il y a moins
+de Messalines et plus de La Vallières.
+
+Mme de Fontaneilles était la femme du christianisme; mais à force de
+contenir ses passions en les voulant vaincre, elle se sentait vaincue,
+comme les femmes de l'antiquité qui jetaient leurs imprécations aux
+vents des forêts et aux vagues de la mer. Le corps se révoltait contre
+l'âme, la nature étouffait Dieu.
+
+Octave sera-t-il là, le jour de la crise? En attendant, on jouait
+à Parisis aux jeux innocents, au jeu de cache-cache, au jeu des
+petits-pieds, charmantes folâtreries où l'amour trouve toujours son
+compte. On dit les jeux innocents par antiphrase.
+
+
+
+
+XVII
+
+LE DÉJEUNER SUR L'HERBE
+
+
+On renouvela donc à Parisis les belles fêtes agrestes du XVIIIe
+siècle. C'était tous les jours des cavalcades dans la forêt, des
+caravanes vers les châteaux voisins, des déjeuners et des goûters sur
+l'herbe, vrais tableaux vivants à réjouir Giorgione.
+
+On s'amusait bruyamment. Geneviève donnait son beau rire à la fête,
+mais elle aspirait au temps où elle retrouverait la solitude à deux.
+Elle aimait trop Octave pour le retrouver dans la fête des autres;
+l'amour est jaloux de tout, même des joies du soleil: il aime à se
+réfugier en lui-même sous l'ombre des fraîches ramées.
+
+Geneviève fut pourtant bien heureuse, le jour où on alla déjeuner
+à la Roche-l'Épine et dîner à Champauvert.
+
+Octave rappela si à propos tant de scènes chères à tous les deux,
+qu'elle pardonna à tout le monde de prendre une part de sa joie. Ce
+fut d'ailleurs une charmante journée. On déjeuna devant les sources
+vives, presque glaciales, où se frappait naturellement le vin de
+Champagne; on étendit une nappe de vingt couverts devant la
+fontaine, dans un cadre d'aubépine en fleur, en face d'un panorama
+merveilleusement pittoresque, sur un tapis d'herbe incliné, ce qui
+amena des chutes sans nombre; on avait toutes les peines du monde à
+se mettre d'aplomb; les bouteilles et les verres roulaient; le vent
+battait les jupes et soulevait la nappe; c'était tout un travail des
+plus divertissants que de mettre l'ordre dans le désordre.
+
+Mme de Fontaneilles était éblouissante, il lui semblait qu'elle
+respirait le bonheur pour la première fois de sa vie. Toutes les
+femmes étaient habillées avec beaucoup d'art dans leur simplicité
+presque rustique; mais elle était plus provocante que les autres, avec
+ses yeux de flamme sous, ses longs cils, ses lèvres rouges, son cou
+onduleux, ses seins vivants, sa jambe fine et ronde, son pied mutin
+qui s'agitait dans la bottine. Le vent était son complice, soit qu'il
+frappât sa jupe, soit qu'il éparpillât ses cheveux sur son front.
+«Comme elle est jolie, dit tout à coup Geneviève parlant de la
+marquise à la princesse.--Comment donc! s'écria la princesse, je ne la
+reconnais pas. Quand elle est chez elle, on dirait toujours qu'elle
+vient du sermon et qu'elle se prépare à aller à confesse.--De
+l'influence fatale du mari sur sa femme,» dit sentencieusement et
+comiquement le prince Bleu qui écoutait aux portes.
+
+Octave, qui était à l'autre bout de la «table», se disait aussi que la
+marquise était bien jolie, et pour lui ce n'était pas seulement un cri
+d'admiration, c'était un cri d'inquiétude; ce n'était pas seulement
+sa voix qui parlait, c'était son âme, c'était son coeur, c'était ses
+bras, c'était ses yeux, c'était sa bouche.
+
+Il adorait Geneviève, mais il aurait voulu étreindre avec fureur cette
+rebelle de l'an passé, qui lui avait résisté, qui était l'image de
+l'amour corporel comme Geneviève l'image de l'amour idéal.
+
+On joua aux quatre coins. Quatre arbres centenaires avaient inspiré ce
+jeu primitif très salutaire après un déjeuner de plusieurs heures.
+Ce furent des cris et des rires à émouvoir la montagne et la vallée.
+Parisis joua comme un enfant; il lui arriva cent fois de saisir la
+joueuse comme il eût saisi l'arbre, à tour de bras. Les jeux rustiques
+permettent bien des hardiesses. Mme de Fontaneilles, qui n'avait bu
+que de l'eau, était ivre. Quand Octave la faisait tourner en courant à
+sa rencontre, elle s'appuyait sur lui comme si elle allait tomber.
+
+Il vint un moment où la princesse jeta un mouchoir à Geneviève: «Vite,
+cachez vos larmes, folle que vous êtes!--Pourquoi folle:--Parce que
+vous avez peur de la marquise.--J'ai peur de toutes les femmes.»
+
+Le soir, Parisis, Geneviève et Mme de Fontaneilles se promenaient dans
+le parc; ils passèrent devant une source vive qui jaillissait d'une
+roche, tombait dans une fontaine et courait dans un nid de verdure et
+de fleurs jusqu'à l'étang.
+
+Octave et Geneviève n'allaient jamais de ce côté du parc sans
+s'arrêter pour y retremper leurs rêves. Ce jour-là, comme ils se
+promenaient au-dessus de la fontaine, la marquise leur dit: «C'est
+cela, mirez-vous dans votre bonheur!»
+
+Geneviève s'était penchée pour voir dans l'eau l'image de son mari.
+Etait-ce pour voir Geneviève ou Mme de Fontaneilles que Parisis
+s'était penché lui-même? «Hélas! dit tristement Geneviève, il ne faut
+jamais se mirer dans son bonheur.--Pourquoi? Pourquoi? demanda la
+marquise.--Vous n'avez pas vu cette couleuvre qui s'agite dans
+cette fontaine?--C'est d'autant plus étrange, dit Parisis, que les
+couleuvres ne vont pas dans l'eau.»
+
+Parisis prit la couleuvre du bout de sa canne et la jeta violemment
+contre le tronc d'un arbre. «C'est triste, pensa Geneviève devenue
+sérieuse. Dieu ne donne pas un beau jour sans mettre un nuage à
+l'horizon.»
+
+Mais ce nuage à l'horizon passa bien vite. Parisis n'avait qu'à
+appuyer Geneviève sur son coeur pour lui faire croire à toutes les
+joies de l'amour. Ce soir-là, on improvisa des charades en action,
+où on s'amusa follement. Geneviève paraissait si heureuse, que la
+princesse de ---- et la marquise de Fontaneilles se demandèrent:
+«Qu'est-ce donc que le bonheur?» car celles-là n'étaient pas
+heureuses.
+
+Quand, elles allèrent se coucher, elles s'arrêtèrent devant la chambre
+de Geneviève. Mme de Fontaneilles, plus curieuse, mit son oeil à la
+serrure en murmurant encore: «Qu'est-ce donc que le bonheur!» Elle
+entrevit Geneviève, qui, à peine arrivée dans sa chambre, se jetait
+toute pâle d'amour dans les bras de Parisis.
+
+
+
+
+XVIII
+
+LES FILLES REPENTIES
+
+
+
+
+Toute la belle compagnie du château de Parisis s'envola un matin,
+comme les oiseaux chanteurs d'une volière dorée, pour retourner à
+Paris.
+
+Geneviève, qui avait toujours paru gaie, ne put arrêter ce cri de
+délivrance: «Ah! que je suis heureuse!»
+
+Elle retrouva cette belle vie à deux qu'elle aimait tant. «Ma chère
+Hyacinthe, dit-elle à la jeune fille, il n'y a que vous qui ne
+comptiez pas quand je suis avec Octave.»
+
+Pourquoi Octave alla-t-il à Paris quelques jours après le départ de la
+marquise de Fontaneilles!
+
+C'était la première fois que le duc se trouvait à Paris sans la
+duchesse. Il lui avait dit qu'il n'y passerait que deux jours, le
+temps d'aller à Chantilly pour voir ses chevaux, le temps de parler à
+un notaire, à un avocat, et à deux agents de change, car le bonheur,
+quel qu'il soit, a toujours un pareil cortège.
+
+Geneviève avait voulu partir avec Octave, non pas qu'elle eût peur de
+le voir retomber dans la fosse aux lions, non pas qu'elle fût bien
+jalouse, puisqu'il n'avait jamais été plus amoureux, mais parce que
+c'était pour elle un vif chagrin de vivre un jour--un siècle--sans
+lui.
+
+Elle n'était point partie, parce qu'une nouvelle espérance de bonheur
+était venue lui sourire: elle sentait dans ses entrailles et dans son
+coeur les premiers tressaillements de la maternité. L'hiver prochain
+elle serait mère, ce qui était pour elle une vraie bénédiction de
+Dieu. Un médecin conseillait à Mme de Fontaneilles d'aller à Ems,
+quand un médecin conseillait à Mme de Parisis de ne pas aller à Paris.
+
+Octave ne tint pas parole; il écrivit tous les jours à Geneviève une
+lettre charmante, il envoya tous les soirs une dépêche aussi gracieuse
+que le permet la langue des dépêches, mais il resta huit jours absent.
+
+Et pourquoi resta-t-il huit jours absent? Parce qu'il allait tous les
+soirs chez la marquise de Fontaneilles.
+
+Le premier soir, par une pluie battante, comme il avait été faire une
+visite à Monjoyeux dans son atelier, ses chevaux, irrités d'avoir
+trop attendu, partirent au galop et renversèrent, sur le boulevard de
+Clichy, la femme en noir que vous avez vue tout en larmes sur la fosse
+de la comtesse d'Antraygues.
+
+Cette jeune fille se releva, se retourna involontairement. «Le duc de
+Parisis!» murmura-t-elle avec un battement de coeur.
+
+Octave avait donné ordre d'arrêter et il descendait pour la secourir.
+«Ce n'est rien,» dit-elle sans soulever son voile. Et elle poursuivit
+fièrement son chemin. Elle ai riva haletante à la porte du refuge
+Sainte-Anne. Elle était mouillée jusqu'aux os. La supérieure
+l'accueillit avec sa grâce accoutumée; elle alluma pour elle un fagot
+et-lui donna l'habit de bure de la maison.
+
+La jeune fille embrassa la supérieure. «Oh! ma mère, lui dit-elle,
+priez pour moi.»
+
+Elle s'agenouilla devant le crucifix. «Moi, je vais remercier Dieu de
+m'avoir donné le courage de franchir votre seuil.» Et se rejetant
+dans les bras de la supérieure: «Oh! ma mère, dites-moi que je ne
+retrouverai pas mon coeur ici. J'ai soufert mille morts pour mon
+coeur, faites-moi vivre en Dieu aux Filles-Repenties.»
+
+Les Filles-Repenties!
+
+Ce mot est de l'hébreu pour vous qui êtes de votre siècle. Vous ne
+connaissez que les filles qui ne se repentent pas: celles-là qui vont
+et qui viennent sans savoir où elles vont, sans savoir d'où elles
+viennent; qui promènent lu ruine et la mort, mais surtout leur ruine
+et leur mort; qui se pavanent au Bois avec la queue bruyante de leur
+robe et la gerbe stérile de leur chevelure; qui soupent à la _Maison
+d'Or_; qui jouent,--elles qui n'ont rien à perdre;--qui ne vont jamais
+voir le lever de l'aurore, si ce n'est avant de s'endormir.
+
+Et pour elles cela s'appelle la fête de la vie. Et quel sera le
+lendemain de cette fête?
+
+Trois ou quatre épouseront un amoureux obstiné, trois ou quatre seront
+des comtesses à Vienne, à Florence, à Saint-Pétersbourg; la plupart
+mourront à la première chute des feuilles; les autres suivront Rebecca
+à Clamart. La nouvelle Sainte-Baume des Madeleines--_le refuge
+Sainte-Anne_--est à Clichy-la-Garenne. C'est un ancien pavillon de
+chasse où Louis XIV chassait La Vallière, la grande repentie. Aussi
+cette maison prédestinée était sanctifiée d'avance.
+
+Vous pouvez faire comme moi un pèlerinage à cette ancienne maison
+royale. Tout y porte une marque de lieux prédestinés. Saint Vincent
+de Paul, «ce grand retrouveur de brebis perdues,» a été curé de la
+paroisse. On revoit son ombre toujours en sollicitude, accueillant les
+âmes en peine. Dans cette ruche toute sainte, vous serez touché de
+cette pauvreté voulue. Toutes ces femmes qui ont traversé le luxe sont
+sous la bure. Et quel ameublement! Et quelle table! Saint-Lazare est
+une maison de luxe. Un banc de bois, du pain et de l'eau, pas de feu
+dans l'âtre. Mais Dieu est là.
+
+La porte est toujours ouverte. On entre avec les larmes, on en sort
+consolé.
+
+Allez à la messe du dimanche dans la chapelle du refuge. C'est un
+ancien salon du roi Louis XIV, encore orné de peintures allégoriques,
+de chasses et de trophées; Diane, Adonis et les autres symboles des
+passions du temps, à peu près comme les tragédies de Racine.
+
+Mais aujourd'hui la maison tombe en ruines, il ne faut pas laisser
+tomber le toit qui abrite ces repenties.
+
+O vous qui ne vous repentez pas, apportez tous votre obole! Et vous
+qui n'avez jamais jeté la première pierre à la pécheresse ni à la
+femme adultère, soyez, ne fût-ce que pour un grain de sable, dans
+cette oeuvre du Refuge Sainte-Anne!
+
+Quand vous verrez au Bois ou au théâtre, toutes les belles pécheresses
+vivant de temps perdu, le sourire aux lèvres et l'inquiétude au coeur,
+rappelez-vous ce mot qui les peint toutes:--Ah! si j'étais riche!--Que
+feriez-vous?--Je me donnerais le luxe de n'avoir pas d'amant.
+
+Après tout, _celles du lendemain_, celles qui ne veulent plus que
+Dieu, celles qui vivent là-bas avec six sous par jour, ne sont-elles
+pas moins pauvres encore?
+
+Quelques jours avant l'entrée de la femme en noir, une femme du
+meilleur monde--et un peu du plus mauvais, depuis qu'elle ouvrait
+des parenthèses dans sa vertu--le tome second de la comtesse
+d'Antraygues--venait, toute éblouissante de jeunesse, mais toute
+voilée, frapper aussi à la porte hospitalière des Filles Repenties. Il
+y a deux ans, aux courses de Longchamps, elle rayonnait encore dans
+les tribunes, elle papillonnait au pesage, elle se multipliait, tant
+elle avait soif de vivre. C'est que son heure allait sonner bientôt:
+ce fut Octave de Parisis qui la fit tinter gaiement et tristement.
+
+Elle écrivait ce billet daté des Filles-Repenties à une de ses amies,
+une autre grande dame qui n'aura point de déchéance:
+
+ «Ma chère Berthe, c'est moi. Aujourd'hui tu ne refuserais
+ de me recevoir, car je sens que Dieu m'a déjà pardonnée ou me
+ pardonnera.
+
+ «J'ai trahi tout le monde en me trahissant moi-même. Mais enfin je
+ me suis souvenue et j'ai compris tout mon crime. Voilà pourquoi je
+ suis aux Filles-Repenties; voilà pourquoi j'apprends le travail et
+ la prière: le travail, pour t'offrir une robe qui ne sortira pas
+ de chez Worth; la prière, pour que tu ne fasses point comme moi.
+
+ «Car, ne l'oublie pas, dans la femme la plus vertueuse, il y a une
+ pécheresse, comme dans la pécheresse la plus abandonnée, il y a
+ une repentante.
+
+ «Oui, aux Filles-Repenties! J'ai choisi le refuge le plus humble.
+ Que m'importe? Je ne rougirai plus que devant Dieu.
+
+ «Écris-moi, dis-moi que tu m'aimes encore; ne me donne pas des
+ nouvelles de Paris--j'ai failli écrire Parisis--que j'entends
+ gronder à ma fenêtre comme la tempête près du port. Quand tu iras
+ à Trouville, dans six semaines, tu diras à la tempête que je ne la
+ crains plus.
+
+ «Si tu rencontres le duc de Parisis, dis-lui tout bas que ma
+ pénitence est plus grande encore que mon amour.
+
+ «MATHILDE.»
+
+Or, la grande dame qui bravait la tempête, et la jeune fille qui était
+venue pour oublier son coeur, se rencontrèrent au dortoir, lit à lit.
+
+Une nuit qu'elles ne dormaient pas parce qu'elles pleuraient:
+«Pourquoi pleurez-vous?» se demandèrent-elles toutes les deux.
+
+L'une fit sa confession. Elle aimait toujours Parisis. «Et vous, ma
+soeur?--Vous avez raconté mon histoire, j'aime toujours Parisis.»
+
+La blessure saigna, la plaie s'était ouverte, l'orage avait ressaisi
+leur coeur.
+
+Le lendemain à midi, elles n'étaient plus aux Filles-Repenties. «Ce
+n'est pas là encore que je pouvais oublier, dit la jeune fille en se
+retournant vers le Refuge; il faut que je brise mon corps pour tuer
+mon coeur, il me faut les rudes devoirs de la soeur de charité.»
+
+
+
+
+XIX
+
+LA GRISE
+
+
+La marquise de Fontaneilles était devenue folle du duc de Parisis, si
+le duc était devenu amoureux d'elle.
+
+Il s'avouait à lui-même qu'il se donnait bien de la peine pour
+conquérir non pas le coeur qui était à lui depuis longtemps déjà, mais
+pour conquérir ce bien plus visible et plus humain qui s'appelle le
+corps. «Une guenille,» dit Diogène. «Toute la femme,» dit don Juan.
+
+Le marquis de Fontaneilles était parti pour Londres, où il devait
+acheter des chevaux et où il était attendu par son ami lord Harttford,
+pour quelques visites dans le Devonshire.
+
+La marquise était seule à Paris: il devait la retrouver, à
+Fontaneilles ou à Ems. Depuis qu'elle aimait Octave, elle avait pâli,
+elle ne respirait qu'à moitié, la fièvre la prenait souvent; son
+médecin avait conseillé au marquis de la conduire à Ems pour y faire
+une saison, ne fût-ce même qu'une demi-saison. L'eau providentielle
+d'Ems et l'air balsamique des montagnes voisines devaient effacer ces
+premières atteintes d'une irritation de poitrine. Il était convenu que
+si Mme de Fontaneilles se décidait à aller à Ems, elle y emmènerait sa
+jeune soeur, cette jolie Clotilde de Joyeuse, ces dix-sept années
+qui s'éveillaient légères et souriantes sous la plus belle chevelure
+rousse qui eût rayonné en France depuis Mlle de Fontanges.
+
+Mme de Fontaneilles, ne savait que faire; tous les matins elle se
+décidait à partir pour la terre de son mari, toutes les après-midi
+elle se décidait à aller à Ems, mais tous les soirs elle se décidait
+à rester à Paris. C'est que tous les soirs elle recevait la visite de
+Parisis.
+
+Mme de Fontaneilles, une fois dans la bataille, n'avait pas défendu
+son coeur. Elle avait donné son âme, mais elle défendait sa vertu,
+comme si on pouvait faire deux parts, une pour Dieu et une pour le
+diable.
+
+Octave ne doutait pas de son triomphe. Un soir déjà, la marquise était
+tombée presque évanouie dans ses bras, en lui disant qu'elle voulait
+mourir. Elle s'avouait vaincue, mais elle le suppliait à mains jointes
+de la tuer dans ses embrassements, afin qu'elle ne se réveillât pas.
+
+Elle versa tant de larmes ce soir-là, que Parisis se sentit désarmé.
+Une femme qui se donne est quelquefois plus difficile à prendre qu'une
+femme qui résiste; une femme qui combat est plus près de sa défaite
+qu'une femme qui se croise les bras, parce que l'enivrement du combat
+la précipite dans sa chute.
+
+Le lendemain de cette soirée mémorable, M. de Parisis pensa bien
+sérieusement à ne plus revoir la marquise. Il prévoyait une passion
+violente qui déborderait de ses rives: rien ne pourrait l'arrêter ni
+la contenir: il en serait lui-même submergé, malgré son habitude de
+fuir toujours le mal qu'il causait. M. de Morny, qui le connaissait
+bien, disait de lui: «Parisis met le feu aux monuments, mais il ne
+se laisse pas consumer; il ne s'inquiète même pas s'il y aura des
+pompiers.»
+
+Mais la sagesse n'a jamais raison des hommes: si Parisis fût retourné
+à Parisis, tout le monde eût été heureux, lui tout le premier,
+mais surtout la duchesse de Parisis, mais surtout la marquise de
+Fontaneilles.
+
+Pourquoi ne partit-il pas? Parce qu'il n'avait pas encore perdu
+l'habitude des conquêtes. C'était Napoléon qui voulait aller à Moscou;
+le conquérant des femmes est comme le conquérant des villes, il ne
+veut jamais rebrousser chemin, même s'il doit mourir en chemin.
+
+Le duc de Parisis ne partit pas, parce qu'il n'était plus maître de
+lui, parce que la terrible destinée des Parisis allait bientôt se
+montrer dans toute son horreur.
+
+
+
+
+XX
+
+QUE L'AMOUR DE LA RÉSISTANCE EST AUSSI IMPÉRIEUX QUE LE DÉSIR DE
+
+L'AMOUR
+
+
+Octave retourna donc vers cinq heures chez Mme de Fontaneilles, qu'il
+trouva plus adorablement belle que jamais. «Je ne vous attendais plus,
+lui dit-elle; mais puisque vous voilà, je serai votre maîtresse.»
+
+Et comme Octave lui fermait la bouche par des baisers trop éloquents,
+elle se dégagea pour lui dire ses volontés. «Mon ami, je vous aime
+et vous donne ma vie: peut-être Dieu me fera-t-il cette grâce que je
+mourrai bientôt. Je ne crois pas aux années selon l'almanach, je crois
+aux siècles selon le coeur. J'ai plus vécu depuis que je vous aime que
+je n'ai vécu jusque-là; donc, je ne défends plus rien de moi-même.»
+
+Et comme Octave voulait trop prendre à la lettre ces dernières paroles:
+«Laissez-moi parler, continua-t-elle doucement. Je vous avoue qu'ici
+même, dans cet hôtel, qui est l'hôtel de M. de Fontaneilles, je ne veux
+pas braver une pareille trahison. Depuis que je vous aime, je ne me sens
+plus chez moi quand je suis chez moi.»
+
+Parisis vit apparaître l'image de Geneviève. «Ni chez moi ni chez
+vous, reprit Mme de Fontaneilles.--Je vous comprends, dit Octave,
+chaque maison a une âme qui est un peu notre conscience. Je vais vous
+proposer une chose bien simple: nous allons monter en fiacre et nous
+irons débarquer au Grand-Hôtel ou à l'hôtel du Louvre, comme des
+voyageurs qui traversent Paris.--Eh bien! non! répondit la marquise:
+j'y ai songé, mais ce n'est pas encore cela. Il faut que je vous aime
+de toutes mes forces, mais dans l'air vif des montagnes, loin de
+Paris, plus loin que la France, à Ems.»
+
+Octave pensa que c'était bien loin. «Vous ne me répondez pas?
+reprit-elle avec anxiété.--C'est mon rêve comme c'est le vôtre,
+répondit Octave; mais n'oubliez pas que je suis attendu à Parisis
+et que si je n'y suis pas demain, après-demain matin Geneviève sera
+à Paris.--Ah! bien, mon ami, vous irez à Parisis et j'irai à Ems.
+Adieu.»
+
+Octave ne se résignait pas si vite à dire adieu. Il regarda Mme de
+Fontaneilles et ne put s'empêcher de se dire en lui-même: «Elle est
+pourtant bien belle!»
+
+La femme ne néglige jamais la figure visible, même si elle est tout
+sentiment, tout coeur, toute âme. Celles-là mêmes qui ne croient pas
+à la force des sens mettent en campagne toutes leurs coquetteries. Ce
+jour-là, quoique la marquise n'eût songé qu'à jeter de l'eau sur le
+feu, elle avait je ne sais quoi de provocant dans sa chevelure à la
+Récamier, dans ses yeux pleins d'amour, dans sa pose inquiète et
+agitée, qui donnait un voluptueux mouvement à sa gorge, que recouvrait
+à peine une légère robe de mousseline entr'ouverte, dans la forme des
+robes Pompadour.
+
+La robe n'a pas été inventée par la pudeur, mais par l'amour.
+
+Octave prit les mains, prit les bras, prit les épaules de la marquise,
+puis l'appuyant violemment et tendrement sur son coeur: «j'irai à Ems,»
+lui dit-il.
+
+Il espérait bien la vaincre soudainement par cette promesse; mais elle
+sortit victorieuse de ses bras.
+
+Quand Octave prit son chapeau, la marquise se leva et l'accompagna
+amoureusement jusque dans l'antichambre. «A Ems! lui dit-elle.--A
+Ems!» lui répondit-il.
+
+Cette promesse fut scellée par un dernier baiser; mais dès qu'Octave
+entendit refermer la porte, il murmura en descendant l'escalier: «Je
+n'irai pas.»
+
+
+
+
+XXI
+
+LE DERNIER SOUPER
+
+
+Le soir, Octave voulait partir pour Parisis. Il fut retenu par
+Villeroy qui lui dit que Miravault et Monjoyeux voulaient dîner avec
+lui.
+
+On se rappelle peut-être que dans les premiers chapitres de ce
+livre on a mis en scène quatre amis très opposés de caractère, qui
+aspiraient: AU POUVOIR: c'était M. de Villeroy;--A LA FORTUNE: c'était
+M. de Miravault;--A LA RENOMMÉE: c'était Monjoyeux.--A L'AMOUR:
+c'était M. Parisis.
+
+Ils se retrouvèrent donc ce soir-là à dîner. «Eh bien, leur dit
+Parisis, c'est moi qui ai eu raison. Vivre amoureux et oublié, c'est
+le souverain bien.--Et pourtant, dit Monjoyeux, inscrire son nom sur
+un chef-d'oeuvre.--livre, statue ou tableau,--qui traversera les
+siècles, n'est-ce pas plus beau que ces heures de paresse passées aux
+pieds d'une femme? Mais après tout le duc de Parisis a raison, car
+combien faut-il de livres, de statues et de tableaux pour créer une
+oeuvre immortelle!--d'autant que tout a été fait.--Je m'avoue vaincu
+devant Octave.--Et moi aussi, dit M. de Villeroy, car je vais vous
+confier un secret. Vous savez tous que je rêvais le pouvoir par le
+ministère des affaires étrangères. Eh bien! j'ai brûlé mes vaisseaux,
+après vingt années de diplomatie. Hier, on m'a offert une ambassade;
+j'ai eu le tort de dévoiler que j'avais des idées absolues en
+politique. Il y a en France un homme qui pense et un homme qui parle;
+j'ai compris cela trop tard. Je n'ai pas de rancune et je reconnais
+que l'homme qui pense et l'homme qui parle sont deux maîtres. Je n'ai
+pas voulu m'humilier devant moi-même: j'ai discuté pied à pied comme
+un homme qui sent que son épée est bonne. Quoique ma nomination fût
+décidée, le ministre a dit qu'il aviserait. Nous nous sommes salués
+froidement. Vous avez vu ce matin au _Moniteur_ un autre nom que le
+mien.»
+
+Monjoyeux félicita Villeroy. «Ces défaites-là, lui dit-il, sont des
+victoires. On perd son ambassade, mais on se gage soi-même. Vous voilà
+un homme libre, buvons à votre liberté.»'
+
+Marivault leva son verre, mais tristement. Depuis le commencement
+du dîner il était soucieux. «À quoi pense Marivault? demanda
+Parisis.--Mon cher ami, répondit l'homme d'argent, je pense que moi
+aussi, je m'avoue vaincu devant vous.--Je m'en doutais, reprit Octave.
+Depuis que je vous ai vu monter l'escalier de la marquise Danaé, j'ai
+tremblé pour vos millions.»
+
+Miravault soupira, brisa son verre et parla ainsi:
+
+«Meâ culpâ! J'ai défié l'or et j'ai été mitraillé par l'or. J'ai eu
+mes soudaines ascensions, mais d'un seul coup je suis retombé à mon
+point de départ. Ah! mes amis, quel steeple-chase que cette course
+au pays de l'or! quelles stations douloureuses dans les cohues
+indicibles! Combien de sourires aux coquins qui vous ont dépassé d'une
+tête! Combien de beaux sentiments il faut tuer sous soi! Et tout cela
+pour n'avoir pas le prix! Ah! si c'était à recommencer, comme j'irais
+me jeter dans ma petite terre paternelle pour y vivre de rien,
+c'est-à-dire de m'a petite fortune patrimoniale. Voilà mon histoire en
+quatre mots: J'avais quatre-vingts mille francs. Que voulez-vous faire
+de quatre-vingts mille francs à Paris? Il n'y a pas de quoi vivre plus
+d'une année quand on a des passions. Or, quand on a mangé son capital,
+on n'a plus de revenus; j'ai mieux aimé ne vivre qu'un jour. J'ai joué
+à la Bourse sur les idées de Parisis, j'ai ramassé ses miettes et
+je suis devenu maître de quatre millions. Mais qu'est-ce que quatre
+millions quand on a quatre millions! La veille, c'était beau;
+le lendemain, on aspire au cinquième million. Nul ne reste dans
+l'escarpement; on veut monter, toujours monter, jusqu'au point où
+l'on tombe à la renverse poussé par le vertige. C'est moins encore la
+fortune que l'amour qui m'a trahi. Parisis avait raison, il a toujours
+raison. Quand il m'a vu amoureux de la marquise Danaë, il m'a dit:
+«Elle a deux fausses dents, cela ne l'empêchera pas de te manger.»
+Elle m'a mangé tout vif.
+
+«Voilà, mes amis, l'histoire de l'argent. De tous ceux qui s'élancent
+dans la vie à travers la jeunesse, l'homme qui court après l'argent
+est le plus malheureux. Je n'ai pas eu le temps de vivre une heure.
+Je traversais les fêtes comme vous, mais j'entendais les minutes me
+crier: «Tu perds ton temps!» Et j'allais, et j'allais, et j'allais
+toujours! Je n'ai pas eu le temps de voir mourir ma mère! je n'ai pas
+eu le temps d'admirer les oeuvres d'art qui illustraient mon hôtel et
+mon château, qui seront vendues ces jours-ci! je n'ai pas eu le temps
+de voir un soleil couchant! que dis-je? je n'ai pas eu le temps d'être
+amoureux! Quel rocher que celui-là! Sans compter que les fortunes
+d'aujourd'hui sont versées dans le tonneau des Danaïdes.»
+
+Miravault essuya son front. «Adieu, mes amis! dit-il en se levant. Je
+suis resté digne de vous, je le prouverai. Je vais faire un plongeon
+pour me retremper: quand vous me reverrez à la surface de l'eau, c'est
+que j'aurai le bon vent. Adieu!» Et, comme un fou, Miravault serra la
+main de ses amis et s'éloigna en toute hâte, «Ce pauvre Miravault! dit
+Villeroy; qui de nous se fût imaginé qu'il bâtissait son château sur
+le sable!--Moi, dit Parisis. J'étais plus riche sans argent que lui
+avec ses millions, parce que je dominais la femme, tandis que lui
+était dominé par la femme.»
+
+Comme Parisis parlait ainsi, Léo Ramée entra. On le salua par un
+toast. «Tu arrives à propos; il n'y a qu'un instant, nous étions
+quatre blessés sur le champ de bataille de la vie.--Oui, dit
+Monjoyeux; comme Salomon lui-même, nous reconnaissions que tout est
+vanité, rien que vanité;--que la femme est amère;--que l'ambition
+a trop de cartes biseautées dans son jeu;--que la renommée a trop de
+caprices,--et que la fortune a des coups de théâtre tragiques.--Vous
+avez oublié le travail!» dit Léo Ramée.
+
+Il parlait avec une noble fierté. «Le travail, mes amis, vous ne le
+connaissez pas; c'est la muse du matin qui vous éveille doucement, qui
+vous conduit à l'atelier dans l'auréole des rêves, qui vous met le
+pinceau à la main en vous pariant Raphaël, qui vous chante la gaie
+chanson de l'alouette et qui vous dit, à toute heure, que l'Art aussi
+est une royauté.»
+
+Parisis serra la main à Léo Ramée. «C'est beau, tout ce que tu dis là;
+je ne t'ai jamais vu si enthousiaste et si radieux!--C'est que, tout à
+l'heure, j'ai été nommé membre de l'Institut.»
+
+Monjoyeux porta un second toast à Léo Ramée. «Au Travail! s'écria-t-il
+avec une vive expansion d'amitié.--C'est bien, mon cher Léo, dit
+Parisis, mais pourtant n'oublie pas que Raphaël n'était pas de
+l'Institut.»
+
+
+
+
+XXII
+
+UNE CAUSERIE SUR LES FEMMES AU CONCERT DES CHAMPS-ÉLYSÉES
+
+
+Ce soir-là, c'était un vendredi, «tout Paris qui n'aime pas la
+musique» était au concert des Champs-Élysées,--le concert Musard,
+comme on dit toujours,--parce qu'en France la royauté a toujours un
+lendemain.
+
+Parisis et Villeroy allèrent au concert, non pas pour la musique, mais
+pour voir quelques-unes de leurs contemporaines. Il y avait tant de
+monde que c'était à grand'peine si deux promeneurs de front pouvaient
+passer. Aux loges d'avant-scène, s'épanouissaient dans la fumée de
+cigare les plus grandes dames. On s'était disputé les places, non pour
+être au spectacle, mais pour être en spectacle; aussi les promeneurs
+ne voyaient que le dessus du panier. Quelques bourgeoises
+prétentieuses avaient voulu, comme les grandes dames, faire corbeille
+de fleurs; mais c'était des bouquets de la fontaine des Innocents.
+Celles qui aimaient la musique c'étaient, comme de coutume, approchées
+des musiciens, s'imaginant tout bêtement que le concert des
+Champs-Élysées est un concert et non un salon.
+
+Après tout, celles-là avaient raison, parce que celles-là n'étaient
+pas piquées de ce démon parisien qui dit aux femmes les mieux nées:
+«Vous jouez un rôle, entrez en scène.»
+
+Les deux amis, qui savaient tout cela, emportèrent d'assaut une
+position difficile: ils prirent deux chaises à la porte et se firent
+une avant-scène devant les avant-scènes, décidés à tout braver, non
+seulement les murmures des femmes, mais le parlementarisme des hommes.
+
+Ils s'étaient établis, sans le savoir, devant le cercle de la duchesse
+de Hauteroche; on allait se fâcher autour d'elle; mais comme elle ne
+douta pas que Parisis se fût mis là pour ses beaux yeux, elle apaisa
+d'un signe d'éventail les colères qui s'élevaient autour d'elle.
+
+Quand il reconnut Mme Hauteroche, Parisis salua de son beau sourire et
+força la duchesse à se remettre sur le devant de la scène, elle et
+une de ses amies, Mme de Tramont, surnommée dans son monde la
+Forte-en-Gueule, quoiqu'elle eût la plus adorable bouche qui fût au
+monde. Mais quand on a de si belles dents, il faut bien mordre son
+prochain, surtout quand on n'a pas d'amant. Combien de femmes qui sont
+méchantes parce qu'on ne leur a pas donné l'occasion d'être bonnes!
+«Monsieur de Parisis, dit Mme de Tramont à Octave,--ils se connais-
+saient bien,--puisque nous avons la bonne fortune de vous rencontrer
+avec M. de Villeroy, qui ne vaut pas mieux que vous, vous allez nous
+faire quelques portraits à La Bruyère et à La Rochefoucauld.--Après
+vous, madame,--Oh! moi, je ne sais plus mordre.»
+
+Et elle montra ses trente-deux dents, trente-deux perles fines, pas
+une de moins, pas une perle noire. «Voyez-vous, dit-elle, depuis qu'il
+m'est poussé deux dents de sagesse, je ne me reconnais plus.»
+
+Mais comme on ne peut pas vaincre les bonnes habitudes, elle dit en
+voyant passer une femme irréprochable au bras de son mari: «C'est une
+femme parfaite comme les tragédies de Racine, voilà pourquoi elle
+est si ennuyeuse. C'est elle qui, à la cour, chante si bien: _Il
+pleut-t-il pleut, bergère_...--Vous n'aimez pas les liaisons, madame,
+dit Villeroy.--Non; une femme qui dit _t-il pleut, bergère_, me
+révolte; si j'étais son mari, je demanderais ma séparation.--C'est
+égal, dit Parisis, je vous trouve sévère; à tout prendre, j'aimerais
+mieux _t-il pleut, bergère_, qu'un ténor dans la chambre à coucher
+de ma femme.--Chut! la voilà là-bas, la femme au ténor, dit Mme de
+Hauteroche.--Pourquoi chut! dit la belle amie de la duchesse, est-ce
+qu'elle disait chut! au ténor, quand il chantait?--Il paraît qu'il
+n'avait pas assez de voix quand il a chanté un duo avec elle, car
+elle lui a dit adieu à la troisième station.--La pauvre femme, dit
+Villeroy, elle avait perdu deux années de sa vie, deux années! sept
+cent trente et un jours! à étudier les quatre ténors de Paris. Le
+soleil de la rampe est trompeur; elle a choisi celui qui avait la
+mauvaise méthode.--Enfin! dit Parisis, il faut bien que les femmes
+prennent des leçons de fugue et de contre-point.»
+
+Passa la veuve de Malabar: «Tambours, battez aux champs, dit Villeroy,
+voilà un monument d'un autre âge; quand on a été belle, on l'est
+toujours; les ruines ont encore leur grandeur et leur caractère.
+--C'est aujourd'hui la veuve idéale; elle est en deuil de son mari
+et de son amant. Je me rappelle toujours le mot de son mari quand
+son amant l'a planté là: «Tu pleures, ma chère amie! tu es si bonne;
+je t'avais toujours dit que cet homme-là nous tromperait.»--Les maris
+d'aujourd'hui, dit Parisis,--eût-il dit cela avant d'être marié?--font
+jouer le rôle ridicule à l'amant. Par exemple, voilà un homme d'esprit
+passant avec sa femme qui a eu son quart d'heure de folie plus ou moin
+platonique. Le mari protégeait beaucoup l'amant; il lui savait gré de
+porter l'éventail, le manteau et le chien de la dame; c'était lui qui
+demandait les gens, qui se précipitait au marchepied, qui faisait les
+lectures pieuses. Le mari aimait l'Opéra,--vu des coulisses;--il ne
+s'inquiétait pas de quelques nuages sur les ciels bleus de l'hyménée.
+Il savait que sa femme était une brave créature qui, comme toutes les
+femmes, aurait ses jours de révolte en passant le cap des Tempêtes,
+après quoi elle lui reviendrait à jamais amoureuse et reconnaissante.
+Voilà qu'un jour l'amant ou l'amoureux s'aperçoit que la dame a pris
+un train de plaisir sur les bords du Rhin avec un jeune crevé de haute
+lignée. Dieu sait si l'amant s'indigna! Il va trouver le mari et lui
+représente qu'il ne peut laisser sa femme voyager ainsi. «Est-ce que
+cela vous fait beaucoup de chagrin?» dit le très spirituel mari en
+éclatant de rire au nez de celui qui plaidait l'honneur de la maison.»
+
+Rodolphe de Villeroy fit remarquer que le XIXe siècle était le siècle
+des maris. Ils voient tout et se moquent de tout. «Excepté, dit la
+duchesse de Hauteroche, ce savant célèbre qui passe là-bas avec sa
+femme et ses deux filles, une de ces femmes immaculées qui n'ont hanté
+que les montagnes neigeuses. Elle ne manque pas un sermon! si ce n'est
+pas pour elle, c'est pour ses filles. En effet, dès que ses filles sont
+assises devant la chaire, elle change de paroisse, elle court à un autre
+prêche, elle monte quatre étages quatre à quatre, elle trouve un jeune
+avocat stagiaire qui la renverse par son éloquence. Pendant ce temps-là,
+l'astrologue se laisse choir dans un puits.--Dans un puits! dit la dame
+aux trente-deux dents, il se laisse choir dans les bras d'une comète,
+un joli bas-bleu qui a une tache d'encre pour grain de beauté. Je les
+ai vus qui s'en allaient bras dessus bras dessous piper les étoiles.»
+
+Passa la reine des Abeilles: «Saluez, Villeroy, voilà la reine des
+Abeilles; les grenouilles demandent toujours un roi, les abeilles
+demandent toujours une reine. Cette reine des abeilles nous vient de
+loin, mais elle est plus Parisienne que les Parisiennes nées sur le
+boulevard des Capucines. Elle règne impérieusement sur la mode et sur
+l'esprit; elle donne le ton; les envieuses disent le mauvais ton, mais
+elles le prennent. Autrefois, il y avait le coin du roi et le coin de
+la reine; aujourd'hui, il y a le coin de la princesse de M----
+--Oui, elle marque bien son coin.--Il n'y a pas un critique musical
+qui ne deviendrait plus savant s'il allait à son école. Ils ne parlent
+que par ouï-dire, elle parle par ouï-chanter.»
+
+La princesse salua le groupe avec sa grâce enjouée et spirituelle.
+«Elle n'a peur de rien, dit Parisis, parce qu'elle n'a pas peur
+d'elle-même.»
+
+Une jeune brune passait alors. «Ce n'est pas comme cette femme
+sentimentale qui se fait un masque de son éventail, tant elle craint
+de montrer son coeur. Regardez bien, elle va rougir et pâlir tour à
+tour quand va passer devant elle ce jeune aide de camp qui a été
+un héros à la guerre et qui est un mauvais soldat dans sa passion.
+--Pourquoi ces deux femmes blondes ne se quittent-elles pas? Parce
+qu'elles fricassent ensemble le moineau de Lesbie, comme autrefois
+Ninon et la Maintenon.--Et cette femme rousse, pourquoi est-elle
+seule là-bas en face de nous?--C'est pour être deux; depuis qu'elle
+a été chassée du Paradis par Adam lui-même, cette Ève majestueuse
+siffle des airs de serpent.--C'est la fête des rousses! Fontanges
+serait plus à la mode que jamais. Qui donc est couché dans ce
+fauteuil?--C'est une Havanaise: un diable-à-quatre, qui fait du
+mariage la vie à trois.--Je m'aperçois que l'empire n'est plus aux
+Parisiennes. Voyez donc toutes ces Italiennes, ces Espagnoles et
+Américaines. L'Océan a jeté ses vagues jusque sur le bord du lac.
+--C'est la force de Paris de faire des Parisiennes de toutes les
+figures du globe.»
+
+Passa une chercheuse d'esprit qui n'a jamais trouvé: «Ah! voilà la
+belle des belles! dit Villeroy. Elle est descendue de son char de
+triomphe et marche dans la souveraineté de la queue de sa robe et de
+sa niaiserie héraldique.--Qu'est donc devenue sa soeur depuis son
+équipée? demanda la duchesse.--Sait-on ce que deviennent les vieilles
+lunes? dit Parisis, car la femme à la mode est comme la lune, elle
+se renouvelle tous les mois. Aussi la femme à la mode a toujours je
+ne sais quoi de l'inconstance de la lune naissante et décroissante
+dans ses passions ou dans ses fantaisies, non pas seulement tous les
+mois, mais toutes les heures.--Toutes les femmes ne sont pas
+lunatiques. Combien qui sont des anges de douceur et de vertus, de
+grâce et de charité!--Je n'en connais pas une, à commencer par moi,»
+dit Mme de Tramont.
+
+Parisis regarda la dame: «Celui qui voudrait faire l'histoire des
+contradictions ferait votre histoire, dit Parisis. Vous avez raison,
+la logique de la femme c'est d'être illogique; elle ne triomphe que
+par l'imprévu, elle n'est parfaite que par ses imperfections, elle
+n'est divine que parce qu'elle est humaine.--Chut! dit Mme de Tramont,
+voyez donc Mme de Clarmonde qui pleure son premier amour parce qu'elle
+n'a pu en trouver un second.--L'amour est un temple en ruines; on
+n'y cueille que les fleurs de la mort. Les Romains avaient raison de
+porter au temple de Vénus tout ce qu'il fallait pour les funérailles
+des trépassés, car rien ne consume plus rapidement la vie,--la vie de
+l'âme,--que la volupté.--Voyez donc cette comédienne et cette duchesse
+qui se regardent du haut de leur dédain, plus ou moins théâtralement;
+elles portent pourtant des robes faites par la même couturière, comme
+elles-mêmes sont faites par la pareille nature.--Vous trouvez ces
+robes invraisemblables?--Non, dit Mme de Tramont, ce sont les
+femmes.--_Impudicus habitus signum est adulterae mentis._--La mode a
+toujours raison. M. de Buonaparte a très bien dit: Quand le Français
+est entre la crainte des gendarmes et celle du diable, il se décide
+pour le diable; mais quand il est entre le diable et la mode, il obéit
+à la mode.»--Et pourtant c'est le peuple, le plus spirituel de la
+terre, à ce qu'il dit.--Il lui faut toujours des idoles à ce peuple
+parisien; quelles sont donc les nouvelles idoles du jour? demanda
+Mme de Tramont.--La femme la plus adorée, la plus peinte, la plus
+sculptée, la plus gravée, c'est une morte: Marie-Antoinette. Tout le
+monde lui a bâti dans son coeur une petite chapelle expiatoire; c'est
+qu'on a reconnu un peu tard que son seul crime avait été d'être une
+femme sous sa couronne de reine. Crime qu'elle racheta si noblement en
+restant une reine quand elle ne fut plus qu'une femme.--Oui, elle a
+laissé partout sa figure et sa marque. Celle qui sera la figure de
+la Charité au XIXe siècle, est tout entourée des meubles de
+Marie-Antoinette, qui sont, il faut le dire, les plus adorables bijoux
+qu'on ait travaillés dans aucun temps,--reliques royales.--Mais
+toutes les vraies princesses ne sont pas mortes. Combien qui sont
+l'inspiration, le charme et la grâce de leur temps! Il en est une qui
+sculpte avec le grand art des Italiens de la Renaissance; il en est
+une qui promène l'âme impériale et artiste de la Russie par tous les
+musées et tous les salons de l'Europe; il en est une qui le dimanche
+tient sa cour plénière, ayant encore, non pas des taches d'encre aux
+doigts, mais des taches de couleur sur sa blanche main, car elle peint
+comme un homme.»
+
+Une perle fausse passait. «Ah! par exemple, dit Mme de Tramont, elle
+s'est trompée de porte, cette fille rousse égarée à Londres et qui
+s'est retrouvée à Paris. Qui donc lui donne ses chevaux et ses
+cheveux? De beaux cheveux et de beaux chevaux?--Elle ne sait pas;
+c'est le luxe effréné des filles. Il en est plus d'un qui s'est ruiné
+pour elle, quoiqu'elle soit toujours ruinée. On aime ses passions
+comme ses enfants, plus que soi-même. Plus d'un homme se refuse un
+fiacre, qui donne un carrosse à sa maîtresse.»
+
+Passèrent deux femmes renommées pour leur figure et pour leur amitié.
+«Voilà, dit Parisis, «deux cocottes du meilleur monde» qui ont une
+cour et qui en abusent, qui ont ouvert un hôtel Rambouillet pour y
+parler la langue verte, mais, au demeurant, «les plus honnêtes femmes
+du monde.» Chez elles, tout s'évapore en fumée. Combien qui ne font
+pas parler d'elles comme cette pâle duchesse qui écoute là-bas, à
+travers les causeries de son entourage, des motifs du _Trovatore_,
+parce que la musique de Verdi lui rappelle ses crimes cachés; celle-là
+n'est même pas soupçonnée, on lui donnera le paradis sans confession.»
+
+Mme de Hauteroche se rappela l'_Heure du Diable_; elle eut une
+soudaine émotion qui se trahit sur sa figure; mais Parisis seul s'en
+aperçut.
+
+Pendant que la femme aux trente-deux perles éclatait de rire au
+passage d'une Américaine qui accentuait trop les modes, Parisis dit
+à la duchesse: «Voulez-vous prendre mon bras et faire le tour des
+mondes?»
+
+Elle obéit sans répondre, entraînée malgré elle. «Vous m'avez bien
+haï, n'est-ce pas? lui dit Parisis après un silence, en pressant
+contre lui la petite main de la duchesse.» Elle tressaillit. «Moi,
+poursuivit-il en penchant la tête pour parler dans l'oreille de la
+duchesse, je vous ai bien aimée.»
+
+Un second silence. «Je vous ai haï et je vous ai aimé, lui dit-elle,
+moi toute ma vie n'aura été qu'une heure. Je me croyais la femme du
+monde la plus vertueuse, je n'aspirais qu'aux oeuvres de charité,
+je ne croyais qu'à l'amour divin. J'ai trouvé avec vous l'amour de
+l'enfer; il m'a consumée. Je ne sais si cette pauvre Alice s'est
+repentie en mourant: le croirez-vous? moi je n'ai pas la force de me
+repentir. J'ai horreur de moi-même, mais je me retourne doucement vers
+mon crime et j'y reste abîmée.»
+
+Parisis regardait la duchesse: elle était pâle comme la mort, ses
+grands yeux flambaient, son coeur agitait son sein. «Vous avez voulu,
+lui dit-elle, savoir le secret de mon âme, vous le savez; maintenant,
+allons dire du mal des autres.»
+
+Parisis conduisit la duchesse dans son cercle, mais il ne resta pas
+avec Villeroy.
+
+Il avait vu non loin de là Mme de Fontaneilles. Quoiqu'il lui eût dit
+adieu, il ns put s'empêcher d'aller à elle. «Je vous avais vu et je
+vous attendais, lui dit-elle, je vous croyais déjà à Parisis.--Je
+pars à minuit.» Et il lui serra la main. «Et moi! reprit-elle avec
+un sentiment de passion mal déguisé, quoique sa soeur fût là, quand
+partirai-je pour Ems--la terre promise!»
+
+Ils tressaillirent tous les deux: une flamme invisible courut sur eux
+et les brûla. Ce fut à ce point que Mlle de Joyeuse, une vierge encore
+toute à Dieu, eut leur secret ce soir-là.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+LA FATALITÉ
+
+
+Octave partit le lendemain matin par l'express pour Parisis. Quand
+il vit au loin dans l'après-midi se dessiner sur le ciel et sur les
+grands arbres les vieilles tours qui lui semblèrent prendre pour le
+regarder leur meilleure physionomie, il dit encore une fois: «Non! je
+n'irai pas à Ems.» Mais, pour le malheur de tout le monde, la fatalité
+voulait que le duc de Parisis allât à Ems.
+
+Quand il arriva à Parisis, la duchesse était en larmes; il la prit
+dans ses bras, la caressa doucement et lui demanda pourquoi elle
+pleurait. «Je pleure mon bonheur perdu, répondit-elle.--Tu es
+folle, Geneviève! Je te rapporte ton bonheur. Si tu savais comme je
+m'ennuyais à Paris! Mais tu sais bien que Paris vous retient de force
+par les mille raisons des choses, même quand on est attendu par une
+femme comme toi.--Ce n'est pas ce la qui me fait pleurer, reprit
+Geneviève en embrassant son mari; tu n'as donc pas vu le ministre
+avant de partir?--Non, j'ai vu l'Empereur.--Et l'Empereur ne t'a
+rien dit?--Il m'a beaucoup parlé d'Alexandre et de César.--Tu vas
+comprendre mes larmes!»
+
+Geneviève conduisit Octave dans le petit salon d'été.
+
+Il comprit tout de suite en voyant sur la table une grande enveloppe
+qui portait son nom sous le timbre du ministre des affaires
+étrangères. Il lut deux fois: «Ministère des affaires étrangères!»
+comme s'il avait peur de savoir la nouvelle. Et se parlant à lui-même:
+«A-t-on assez la fureur en France de ne pas parler français? Si je
+deviens ministre des affaires étrangères, on dira comme autrefois:
+_ministre des affaires extérieures_. Étrangères! qu'est-ce que cela
+veut dire? Étrangères à qui? Étrangères à quoi?»
+
+Geneviève s'impatientait: «Mais lis donc?» dit-elle.
+
+Octave prit le pli et lut. C'était sa nomination de ministre en
+Allemagne. La duchesse s'aperçut qu'il avait pâli. La pauvre femme ne
+pouvait comprendre pourquoi cette pâleur.
+
+Il avait pâli, voyant que la fatalité le rejetait vers Mme de
+Fontaneilles. Il fallait qu'il passât près d'Ems pour aller à sa
+légation. «Eh bien! dit-il à Geneviève, il n'y a pas de quoi te
+désoler, puisque aussi bien tu voulais me voir continuer ma carrière.»
+
+La duchesse interrogea son mari du regard. «Et sans doute, reprit-elle,
+tu vas partir tout de suite?»
+
+Le démon du mal avait déjà dicté la réponse de Parisis. «Oui, sauf à
+revenir bientôt te chercher.--Eh bien! non, mon ami! je veux partir
+avec vous.--Ma chère Geneviève, ce serait une folie; j'aimerais mieux
+donner ma démission. Je sens déjà trop que j'aimerai les enfants
+que tu me donneras, pour que tu les sacrifies en te sacrifiant
+toi-même.--Et si je meurs d'ennui ici?--Rassure-toi; je courrai là-bas
+pour montrer ma bonne volonté; mais à peine arrivé, je reviendrai en
+toute hâte ici.--Eh bien? ne parlons plus de cela. Tu dois mourir de
+faim?--Oui. Mais je ne t'ai pas encore mangée.»
+
+Et Parisis embrassa Geneviève sur les bras, sur les mains, sur le cou,
+sur les cheveux. Ce fut comme une âme de feu qui courut sur la jeune
+femme.--Oh! que c'est bon! dit-elle en respirant. Sitôt que tu n'es
+plus là, je me sens mourir: j'ai froid jusqu'au coeur. Un jour, si tu
+es trop longtemps sans revenir, tu me trouveras changée en statue de
+marbre.--A propos! tu sais que Monjoyeux fait toujours des siennes? Il
+vient d'exposer un groupe qui fait courir tout Paris; je veux qu'il
+fasse ton buste. Ce coquin-là donne la vie au marbre, on dirait qu'il
+le pétrit comme Dieu a pétri le monde, ou plutôt comme nos fermières
+pétrissent leur pâte. S'il fait un jour Galathée, elle descendra de
+son piédestal.--Mon ami, dit la duchesse, je ne veux être représentée
+en marbre que sur mon tombeau; si tu veux un portrait de moi, tu me
+feras peindre.--C'est une bonne idée, s'écria Octave: nous allons
+goûter ensemble sur le perron, après quoi j'enverrai une dépêche à Léo
+Ramée. Il viendra faire ici son ébauche pendant les huit jours que je
+vais passer avec toi; dans trois semaines, je le reprendrai à Paris
+pour revenir encore et il finira ton portrait avant notre départ.»
+Geneviève dit qu'elle ne le voulait pas: «Le temps que je poserai sera
+du temps perdu, je n'aurai pas le temps de te regarder, j'aime mieux
+être seule avec toi.--Tu ne connais pas Léo Ramée, on ne pose jamais
+devant lui quand il vous peint. Il a fait des Dianes et des Junons
+très ressemblantes: est-ce qu'elles ont jamais posé devant lui! Tu
+verras, toi, ma Diane et ma Junon, quelle belle chose il va faire avec
+cette figure divine. Tu as peur de ne pas être seule! Mais Léo Ramée
+est un brave coeur, il sera si heureux de nous voir heureux, que nous
+ne verrons pas qu'il est là. D'ailleurs, il est comme l'hirondelle, il
+porte bonheur à la maison.--Eh bien! écris-lui de venir.»
+
+Geneviève pensait qu'elle avait perdu la moitié de son bonheur le
+jour où son amie la marquise de Fontaneilles était venue lui demander
+l'hospitalité. Elle pensa aussi qu'un ami d'Octave troublerait
+peut-être à son tour cette fête intime de deux coeurs qui vivent des
+mêmes joies. Mais l'amour profond a des timidités enfantines, elle
+n'osa dire cela à son mari. «C'est égal, se dit-elle à elle-même, le
+proverbe arabe a peut-être raison: «Prends garde à ton meilleur ami,
+prends garde à ta meilleure amie, un atome fait ombre, l'amitié fait
+peur à l'amour.»
+
+Et, malgré elle, elle pensa à sa meilleure amie, la marquise de
+Fontaneilles.
+
+Mais Léo Ramée ne devait pas trahir l'amitié d'Octave, comme la
+marquise devait trahir l'amitié de Geneviève.
+
+Il vint à Parisis pour faire le portrait de la duchesse: il était
+encore dans toutes les joies de son triomphe à l'Institut. Arriver à
+l'Académie en cheveux blancs, c'est à la portée de tout le monde; mais
+y arriver dans l'auréole des cheveux blonds, c'est une bonne fortune.
+
+Léo Ramée ébaucha largement, dans la grande manière, le portrait de la
+duchesse. Déjà le quatrième jour, non seulement la figure sortait du
+chaos, mais l'âme même de la duchesse de Parisis rayonnait par les
+yeux et par le sourire. «Quelle belle chose tu vas faire là!» dit
+Parisis à son ami.
+
+Mais le lendemain, Léo Ramée était parti. «Il est donc fou!» s'écria
+Octave. Et il amena la duchesse devant le portrait. «Quel malheur!
+dit-il; il eût fait là un chef-d'oeuvre. Vois donc, Geneviève, quel
+adorable dessin et quelle charmante couleur! Tu ressembles à une
+déesse de Prudhon ou plutôt tu ressembles à toi-même.--Si ton ami est
+parti, dit la duchesse, c'est qu'il a désespéré de bien finir ce qu'il
+avait si bien commencé.»
+
+En effet, Léo Ramée avait trouvé la duchesse trop belle: la fièvre de
+l'amour l'avait saisi...
+
+Jusque-là, il avait idéalisé ses modèles d'atelier. Pour la première
+fois, la vraie beauté posait devant lui: il était vaincu par la nature
+et par l'amour.
+
+Il avait fui comme Joseph devant Putiphar, mais sans laisser son
+manteau, ne voulant pas avoir l'occasion de revenir.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LES ADIEUX
+
+
+Ce fut avec un déchirement de coeur que la duchesse vit s'éloigner
+Parisis. Elle l'accompagna jusqu'à la station. On était parti de bonne
+heure; elle attendit dans la calèche que le train se fût éloigné. Elle
+avait voulu revoir encore Parisis à la portière; elle agita longtemps
+son léger mouchoir, un mode d'adieu un peu démodé depuis que nous
+prenons la vie en riant. Quand elle rentra à Parisis, elle s'imagina
+qu'elle était dans la solitude depuis un siècle; si elle n'eût craint
+alors de ne plus arriver à temps, elle serait repartie pour rejoindre
+Octave. Elle monta dans sa chambre, tomba sur un fauteuil et se
+résigna.
+
+Le soleil venait jouer à ses pieds; il lui sembla d'abord que c'était
+une ironie; mais peu à peu la sérénité reprit son âme; elle s'accusa
+de manquer de courage; elle se réjouit à l'espérance qu'elle serait
+bientôt mère, et s'enorgueillit à la pensée que son mari serait
+bientôt ambassadeur.
+
+Mais Geneviève n'était pas de celles qui vivent du bonheur de demain;
+elle avait été si heureuse de vivre au jour le jour, qu'elle ne voulut
+pas s'accoutumer à la solitude. Elle décida énergiquement que, si
+Parisis ne venait pas la reprendre après quinze jours d'absence, elle
+partirait seule pour l'Allemagne avec Hyacinthe.
+
+Et comme son coeur débordait, elle prit une plume et écrivit à Octave.
+
+L'écriture est la vraie marque de l'amour. Quiconque n'aime pas,
+quiconque n'aime plus, ne tourmente pas la plume, parce qu'il ne
+trouve rien à dire. Mais les vrais amoureux sont terribles. Ils ont
+l'éloquence impitoyable de Sapho, de sainte Thérèse et de Lélia. On
+trouve dans leurs lettres le mot jailli du coeur comme d'une source
+vive; mais quel torrent de phrases perdues qui vont se jeter dans
+l'océan de la pensée! Or, je ne sais rien au monde de plus bête à
+certaines heures que l'océan, cette éternelle voix qui bégaye depuis
+la création du monde sans avoir rien dit, ce monstre sans conscience
+qui bat la terre sans savoir pourquoi.
+
+Voici comment écrivit Geneviève:
+
+ «Quand je pense, mon cher Octave, que tout ce que je vais te dire
+ arrivera à toi tout glacé sous la main de la poste français
+ de la poste allemande, je m'arrête découragée. Tu me le disais un
+ jour: les lettres qu'on envoie à cent lieues sont comme les duels
+ qu'on remet au lendemain. Eh bien! je reprends mon courage; je
+ sens qu'un coeur qui parle garde sa force pour parler loin. Je
+ suis sûre que, quand tu ouvriras ma lettre, il s'en exhalera je ne
+ sais quoi de mon âme qui ira droit à la tienne. Ah! mon Octave, je
+ suis désolée de n'être pas partie avec toi: l'absence, c'est la
+ mort. Tu as emporté mon coeur et je ne respire plus.
+
+ «Que te dirai-je? Le château est désolé comme moi; jusqu'aux
+ chansons d'Hyacinthe qui se changent en litanies. Ah! bien heureux
+ ceux qui aiment et bien heureux ceux qui n'aiment pas. Ainsi
+ Hyacinthe est triste de me voir triste, mais comme elle va et
+ vient avec insouciance! Ne te désole pas de mon chagrin, ce n'est
+ que le nuage du départ; j'aurai le courage de garder mes larmes.
+ Je vais vivre dans l'espérance de te voir bientôt; non, je ne veux
+ pas pleurer.»
+
+La duchesse pleurait.
+
+ «Tu sais que je suis forte et que je puis dominer mon coeur.
+ Reviens pourtant bien vite; d'ailleurs, prends-y garde, si tu
+ tardais d'un jour, tu me trouverais mourante.
+
+ «Je ne suis pas jalouse, mais prends garde; si tu prenais quelque
+ goût aux Allemandes sentimentales; si tu disais un seul jour à une
+ autre que tu l'aimes, je sentirais ici un coup de poignard dans
+ mon coeur.»
+
+Pour tromper son chagrin, la duchesse écrivit plus de dix pages à son
+mari; mais elle se dit tout à coup: «Ce pauvre Octave! il faut que
+j'aie pitié de lui.» Voilà pourquoi elle ne lui envoya que la première
+page.
+
+Sur ces mots où elle disait: «Non, je ne veux pas pleurer,» elle
+laissa la trace de deux larmes. «--C'est mal, dit-elle, d'envoyer
+des larmes.» Mais elle ne refit pas cette page; il lui sembla qu'une
+lettre recopiée n'était plus une lettre d'amour.
+
+
+
+
+XXV
+
+LE DÉMON DE L'ADULTÈRE
+
+
+Pour ne pas inquiéter la duchesse, qui n'aimait pas Paris, Octave lui
+avait dit qu'il partirait pour Nuits pour prendre le chemin de fer de
+l'Est.
+
+Dès qu'il fut à Nuits, il écrivit cette dépêche qu'il donna au télé-
+graphe pour la marquise de Fontaneilles:
+
+ «Midi. Je pars pour Ems. J'y serai après-demain. Je vous saluerai
+ à l'hôtel d'Angleterre ou à l'hôtel de Russie.
+
+ «PARISIS.»
+
+Dès que la dépêche fut partie, Octave comprit son imprudence; non
+qu'il s'inquiétât d'avoir donné son nom aux hommes du télégraphe, mais
+le marquis de Fontaneilles pouvait arriver de Londres tout juste pour
+recevoir la dépêche. «_Alea jacta est!_» s'écria-t-il. Et il n'y pensa
+plus.
+
+La dépêche arriva dans les blanches mains de Mme de Fontaneilles, le
+marquis n'étant pas revenu de Londres. Elle la lut vingt fois, parce
+qu'elle y vit la marque de sa destinée. «Et moi aussi, je serai à Ems
+après-demain, dit-elle en écoutant battre son coeur.»
+
+Elle entendit la voix de Mlle de Joyeuse, qui montait l'escalier. Elle
+chercha une allumette pour brûler la dépêche, mais, ne trouvant pas
+de feu sous sa main, elle la déchira et la jeta dans l'âtre, se
+promettant de la brûler plus tard. «Ma chère belle, dit-elle à sa
+soeur, nous partirons ce soir pour le Rhin. Es-tu contente?--Plus
+joyeuse que jamais, dit la jeune fille qui avait l'habitude de jouer
+sur son nom quand elle était heureuse.--Tu sais, reprit Mme de
+Fontaneilles, que nous nous arrêterons à Nancy chez la chanoinesse,
+mais pour quelques heures seulement. Je te donnerai une robe de
+dentelle qui fera bien des jalouses à Ems, car on se fait belle
+là-bas!
+
+On partit le soir; à Nancy on manqua le train; un accident en vue
+d'Heidelberg retarda encore les voyageuses; si bien qu'on n'arriva pas
+le surlendemain à Ems comme on se l'était promis.
+
+La marquise piétinait d'impatience comme une femme qui ne veut pas
+obéir aux événements. Mlle de Joyeuse, qui était très babillarde,
+remarqua que sa soeur était devenue bien silencieuse.
+
+C'est que Mme Fontaneilles était dominée par une seule pensée qu'elle
+ne disait pas; elle dessinait d'avance dans son imagination toutes les
+scènes de son entrevue avec Octave. Elle se demandait comment elle
+échapperait à la vigilance de Mlle de Joyeuse. N'y avait-il pas mille
+manières de tromper tout le monde? on rencontrerait Octave par hasard;
+on s'étonnerait beaucoup de part et d'autre, il serait là retenu pour
+attendre des ordres du ministre; rien ne s'opposait à ce qu'on passât
+une journée ensemble, sinon dans le même hôtel, du moins dans la même
+calèche et à la même table. La nuit venue, Mlle de Joyeuse, qui
+avait encore le sommeil des enfants, s'endormirait bien vite; Mme de
+Fontaneilles écrirait des lettres dans la chambre voisine; ne voyant
+plus de lumière, sa soeur la croirait couchée, pendant que, toute
+éperdue, elle serait chez Octave, donnant son coeur, donnant son âme,
+donnant sa vie; heure adorable et terrible que les femmes appellent
+l'heure du sacrifice.
+
+Mme de Fontaneilles était partie à huit heures du soir par l'express
+de l'Est.
+
+A neuf heures, le marquis arrivait de Londres par l'express du Nord.
+
+Il était si hautain et si fier que nul dans sa maison n'osait lui
+adresser la parole. Il entra silencieusement et monta droit à la
+chambre de sa femme.
+
+Au moment où il allait entrer, la femme de chambre se hasarda à lui
+dire que la marquise était partie. M. de Fontaneilles ne put retenir
+un mouvement de colère. «Partie! Et depuis quand?--Ce soir même.--Avec
+sa soeur?--Oui, monsieur le marquis. Madame à écrit à Monsieur.
+Je l'ai conduite à la gare de Strasbourg. Madame doit s'arrêter à
+Nancy.--Est-ce qu'elle toussait toujours?--Pas du tout, monsieur le
+marquis.»
+
+Le marquis entra dans la chambre et referma la porte violemment. Son
+oeil jaloux courut partout sur le lit, sur les meubles, sur le tapis.
+Il déposa sur le petit secrétaire le bougeoir qu'il avait à la main.
+«Elle m'avait écrit, dit-il. Mais sa lettre ne me reviendra que dans
+deux jours.»
+
+Mme de Fontaneilles avait laissé la clef de son secrétaire comme une
+femme qui n'a pas de secret: le marquis l'ouvrit et n'y trouva que
+des lettres de femmes. «Suis-je assez fou, dit-il, en voyant dans la
+psyché ses cheveux en désordre, sa pâleur, ses traits contractés. Ma
+femme va à Ems avec sa soeur, quoi de plus naturel, puisque c'était
+convenu; puisque c'est par ordonnance du médecin?»
+
+Mais la jalousie tenaille le coeur des jaloux; il n'en était qu'à ses
+premières tortures.
+
+Voyant quelques chiffons dans la cheminée, le marquis y courut et
+les saisit. Il découvrit du premier regard un lambeau de dépêche
+télégraphique. «J'ai trouvé,» dit-il avec une joie mortelle.
+
+Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour retrouver les autres
+lambeaux: c'était l'appel de Parisis à la marquise.
+
+M. de Fontaneilles faillit tomber à la renverse. Il éclata dans sa
+fureur et brisa la psyché.
+
+La pendule sonnait dix heures. «Si je n'arrivais!» dit-il.
+
+On peindra mal toutes ses angoisses; il adorait sa femme sans le lui
+dire jamais, comme si son amour eût paru une humiliation. «Ce Parisis,
+cria-t-il d'une voix sourde, je l'ai toujours haï!»
+
+Il alla dans sa chambre, qui n'était séparée de celle de la marquise
+que par une petite bibliothèque intime où ne se montraient guère que
+des livres de religion. Dans sa chambre, sur une table où il n'y avait
+que des armes, il prit tour à tour un revolver, un poignard, des
+pistolets, un couteau malais. «Malheur! malheur! s'écria-t-il. Si
+j'arrive trop tard, je les tuerai tous les deux. Si je n'arrive pas
+trop tard...»
+
+Il retint sa phrase pour laisser tomber ce mot froid comme l'acier:
+«Je te tuerai, Parisis!»
+
+Et après un silence: «Et que ferai-je de cette femme?»
+
+
+
+
+XXVI
+
+NÉE POUR AIMER, NÉE POUR SOUFFRIR
+
+
+Le marquis de Fontaneilles se fût vengé de son malheur sur tout le
+monde, tant la haine éclatait en lui.
+
+Il eut la cruauté, que dis-je? la lâcheté d'aller lui-même au
+télégraphe pour envoyer cette dépêche à la duchesse de Parisis:
+
+ «Madame la duchesse de Parisis est avertie par le marquis de
+ Fontanes que M. de Parisis et madame de Fontanes ne l'attendent
+ pas la nuit prochaine à Ems, hôtel d'Angleterre ou hôtel de
+ Russie._
+
+ «FONTANEILLES.»
+
+Il était minuit quand Geneviève reçut cette étrange et horrible
+dépêche. Elle comprit bien que Fontanes voulait dire Fontaneilles. La
+jalousie, qui n'était pas aveugle cette fois, lui dessilla les yeux.
+«Ah! mon coeur! dit-elle, ne trouvant plus d'air à respirer, je
+pressentais bien cela. Cette femme t'a frappée à mort dans ton
+bonheur.»
+
+Elle appela Hyacinthe. «Hyacinthe, lui dit-elle, je vais
+mourir.--Mourir! s'écria Hyacinthe en la soulevant dans ses bras, car
+la pauvre femme était évanouie.--Non! dit Geneviève en se ranimant, je
+veux aller à Ems, je veux sauver mon bonheur.»
+
+Elle conta tout à Hyacinthe. «Oui, dit la jeune fille, il faut partir,
+et je veux partir avec vous.»
+
+Une heure après, les deux femmes étaient à Tonnerre, où elles
+prenaient l'express pour Paris. Le soir, Geneviève partit par le train
+de Cologne, sans rencontrer le marquis de Fontaneilles, qui partait en
+même temps.
+
+Qui peindrait jamais les angoisses de cette pauvre femme,--cette
+pauvre mère déjà, qui risquait son enfant pour son mari? Il n'y a
+que celles qui ont été trahies dans les joies de leur amour qui
+comprendront ces horribles douleurs.
+
+Hyacinthe tentait de consoler la duchesse. «Non, non, disait
+Geneviève, je suis comme ma mère: née pour aimer, née pour souffrir!»
+
+A Cologne, la duchesse se sépara de Hyacinthe, quelles que fussent
+les prières de la jeune fille. «Non, Hyacinthe, je veux arriver à Ems
+toute seule et mystérieusement. Allez m'attendre à Parisis--vivante ou
+morte.»
+
+
+
+
+XXVII
+
+TOURNE-SOL ET LA TACITURNE
+
+
+Cependant Parisis était arrivé seul à Ems par une de ces éclatantes
+journées de mai, qui font croire à l'amour ceux-là mêmes qui ne sont
+pas amoureux.
+
+A la gare de Coblentz, Parisis avait rencontré Mlle Tourne-Sol et la
+Taciturne, qui allaient tenter la fortune sur la rive étrangère.
+
+Il les avait à peine saluées de la main, ne voulant pas refaire leur
+connaissance, se croyant devenu un homme tout à fait sérieux par son
+titre de mari et par son titre de ministre; mais à Ems, il s'aperçut,
+cinq minutes après son arrivée, qu'elles étaient, comme lui,
+descendues à _Englischer-Hof_.
+
+Il pensa aller retenir sur la promenade un autre appartement. Il ne
+voulait pas être en pays--de connaissances--pour recevoir la marquise
+de Fontaneilles.
+
+Mais il ne trouva pas mieux que l'hôtel d'Angleterre. En effet,
+l'appartement était vaste et il avait deux entrées. Et d'ailleurs
+Octave n'avait-il pas écrit à Mme de Fontaneilles qu'il l'attendait à
+l'hôtel d'Angleterre ou à l'hôtel de Russie? Or, à l'hôtel de Russie,
+il n'y avait rien à louer, hormis sous les toits.
+
+Parisis essaya d'abord de vivre renfermé; il demanda à déjeuner; mais
+cela lui parut si triste de tenir compagnie aux gravures allemandes
+qui ornaient son salon de passage, qu'il ne put résister au plaisir
+d'aller déjeuner au soleil, devant la Conversation, comme il faisait à
+Bade,--comme on fait à Ems. «A la bonne heure, dit-il en écoutant la
+chanson du vin du Rhin tombant dans son verre, on peut déjeuner ici
+gaiement.»
+
+Mais à peine lui avait-on servi un filet de chevreuil aux confitures
+de groseilles, que Tourne-Sol et la Taciturne vinrent se pencher
+au-dessus de lui. «Eh bien! voilà comme tu déjeunes sans nous, toi!»
+Elles étaient de si belle humeur, elles répandaient un si doux parfum
+de Paris, qu'un peu plus Octave leur disait de s'asseoir. Mais il
+les maintint debout, presque à distance, par ce simple mot: «Chut!
+j'attends la reine de Prusse.»
+
+Les deux demi-comédiennes s'envolèrent comme deux oiseaux.
+
+Mais elles n'allèrent pas loin; elles s'abattirent sous la prochaine
+branche et firent tout haut un menu franco-allemand des plus imprévus.
+Par exemple, elles demandèrent du vin de Champagne du Rhin; Octave ne
+fut pas peu surpris de voir qu'elles étaient plus savantes que lui sur
+ce sujet, puisqu'en effet on leur apporta du vin de Champagne du Rhin,
+un vin mousseux avec je ne sais quoi de sauvage dans le bouquet.
+
+Parisis, tout en gardant sa sévérité, ne pouvait s'empêcher de songer
+un peu à ces bonnes années de sa vie où il vivait sans préjugés et sans
+soucis, ne craignant de s'attabler en plein soleil avec des comédiennes:
+Mais la vie ne se passe pas à déjeuner;--bien mieux, les hommes sérieux
+ne déjeunent pas,--hormis en voyage.
+
+Cependant Mlle Tourne-Sol et la Taciturne, voyant que la reine de
+Prusse n'arrivait pas, se hasardèrent à envoyer une coupe pleine à
+Octave. Il ne fit pas de façons pour boire avec elles. Il regarda la
+coupe où pétillait le vin du Rhin mousseux et y trempa ses lèvres avec
+un sentiment de mélancolie. C'est que, sans le savoir, il buvait à la
+dernière coupe de sa jeunesse.
+
+Il rentra chez lui sans avoir renoué conversation avec ces demoiselles.
+«Après tout, dit-il, la vraie sagesse, c'est la folie; ne ferais-je
+pas mieux de passer gaiement une heure avec ces deux toquées que de
+m'aventurer plus loin dans cette passion qui me fait peur?--moi qui
+n'ai jamais eu peur!»
+
+L'immoralité qui rit est à moitié pardonnée; le seul péché sérieux,
+c'est l'immoralité sérieuse. Prendre une fille qui passe, c'est
+chasser sur ses terres; prendre la femme d'autrui, c'est voler une
+famille.
+
+Ces idées traversaient l'esprit du duc de Parisis. «Et pourtant,
+dit-il, si jamais quelqu'un s'avisait de songer même à aimer
+Geneviève!»
+
+C'était la première fois qu'il se sentait jaloux.
+
+S'il eût été temps encore, peut-être eût-il envoyé une dépêche à Mme
+de Fontaneilles pour lui dire qu'il était forcé de quitter Ems à
+l'heure même. Mais il réfléchit que la marquise avait dû partir de
+Paris la veille. Et puis cet obstiné désir de prendre sa part dans la
+vie de toutes les femmes, l'aveugla encore. Il se raffermit dans sa
+nature en disant le vers de Byron;
+
+ _«L'amour est un fruit qu'il faut cueillir au risque de casser la
+ branche.»_
+
+Il écrivit à la duchesse.
+
+Combien d'hommes divers dans un homme, combien de sentiments opposés
+dans un coeur.
+
+Il attendait le soir la marquise de Fontaneilles et il écrivit une
+lettre tendrement amoureuse à sa femme. Les poètes à symboles ne
+marqueraient pas de dire que l'adultère ricanait devant l'amour
+conjugal. Voici la lettre:
+
+ «Ma Geneviève,
+
+ «Comme je suis loin de toi! j'ai beau me dire que tu es là
+ dans mon coeur, dans mon esprit, dans mon âme: j'ai beau voir
+ apparaître à toute minute ton admirable figure, je me sens triste;
+ il me semble que je suis séparé de toi par un monde et par un
+ siècle! C'est que tu m'as gâté; c'est que j'ai vécu de ton amour.
+ Tu sais que tu m'as fait croire aux anges avant de croire à Dieu.
+ Ah! ma chère Geneviève, pourquoi faut-il que l'homme soit quelque
+ chose dans la vie? Si l'ambition allait m'exiler du bonheur!
+ N'est-ce donc la sagesse de vivre avec toi à Parisis, dans l'oubli
+ du monde, étouffant ma pensée sous la gerbe odorante de tes
+ cheveux! Tes blonds cheveux, voilà la la vraie moisson, la moisson
+ d'or. Le reste ne vaut pas la peine d'y aller.
+
+ «C'est égal, je te jure que je ne m'éterniserai pas à représenter
+ mon souverain dans les capitales. Je ne veux vivre que pour toi,
+ ce sera vivre pour moi.
+
+ «Adieu, ma douce adorée. Je rêve que tu viens t'incliner pendant
+ que j'écris, pour me surprendre par un de ces divins baisers qui
+ font refleurir mon front. Je me retourne, mais, hélas! tu n'es pas
+ là! Et pourtant, il me semble que j'ai senti tes lèvres.»
+
+ «PARISIS.»
+
+
+
+
+XXVIII
+
+LA FEMME VOILÉE
+
+
+Et là-dessus, le duc de Parisis monta à cheval et suivit la route
+d'Ehrenbreistein, tout en se rappelant les promenades de lord Byron
+sur ces belles rives du Rhin où les deux grandes figures poétiques de
+la Révolution--Hoche et Marceau--ont trouvé leur tombe héroïque. On
+pourrait y mettre pour épitaphe les paroles de Childe-Harold: «Brave
+et glorieuse fut leur jeune carrière, ils furent pleures par deux
+armées, celle qu'ils commandaient et celle qu'ils combattaient.»--Ah!
+dit Parisis, bien heureux celui qui meurt jeune,--plein de jours,
+--pour une grande pensée dans une grande action! C'est ainsi que je
+voudrais mourir.»
+
+Le soleil allait se coucher dans un lit de pourpre,--éternelle formule
+des poètes qui s'obstinent à croire que le soleil est toujours la
+lampe d'or de la terre;--le crépuscule répandait ses mélancolies.
+Octave admirait ses paysages grandioses qu'il voulait vainement
+comparer à ceux de Parisis, où il avait accentué les sites sauvages.
+Il pensa à la duchesse et au doux horizon du parc où sans doute elle
+se promenait à cette heure. Tout à coup, un nuage de fumée appela ses
+regards et sa pensée. C'était le train du soir qui amenait de Coblentz
+les voyageurs venant à Ems. «Déjà!» dit-il.
+
+Il s'imagina que la marquise de Fontaneilles arrivait alors; il
+rebroussa chemin, donna un coup d'éperon et rentra au galop à l'hôtel
+d'Angleterre.
+
+C'était le moment où les voyageurs arrivaient eux-mêmes; il ne doutait
+pas que la marquise n'apparût tout à coup; mais trois calèches survin-
+rent avec des étrangers, sans qu'il reconnût Mme de Fontaneilles.
+«Pourquoi? se demanda-il. C'était pourtant bien aujourd'hui; elle a dû
+partir hier soir, elle avait dit qu'elle s'arrêterait à Coblentz pour
+n'arriver ici que la nuit. N'est-elle donc pas partie!»
+
+Il avait commandé à dîner à l'hôtel; mais il ne toucha pas plus au
+dîner qu'il n'avait touché au déjeuner. Il alla dîner à sa table
+du matin sous les arbres du Casino. Mlle Tournesol et la Taciturne
+étaient aussi à leur table, elles avaient prolongé leur dîner, parce
+que Mlle Fleur-de-Pêche était fraîchement débarquée apportant des
+nouvelles de la Maison d'Or. Quoique devenu étranger au monde doré,
+Parisis ouvrit ses oreilles sans avoir l'air d'écouter.
+
+Il apprit que le prince Bleu, qui se consolait avec Mlle
+Fleur-de-Pêche de la mort de Mme d'Antraygues, qu'il avait pleurée
+ostensiblement pour se donner des airs d'un homme à passions, était
+arrivé lui-même; mais il dînait à l'hôtel de Russie avec le duc H----,
+éperdument amoureux de Mlle Nimporteki et venant la surprendre à Ems.
+
+Le duc de Parisis demanda du feu à ces dames pour allumer une
+cigarette. Quand il dînait seul, il avait l'habitude de fumer dans les
+entr'actes. «Sans écouter aux portes, dit-il à Fleur-de-Pêche, j'ai
+compris que le prince était venu avec vous.--Oui. Il va être enchanté
+de vous trouver.--Est-ce qu'il n'y avait pas d'autres Parisiens dans
+le train?--Non, c'était le train du silence.»
+
+Et se reprenant: «Attendez donc, nous avons voyagé avec une dame
+voilée qui avait l'air d'aller à son enterrement, tant elle était
+vêtue de noir. Elle n'était ni dans le compartiment des des femmes, ni
+dans le compartiment des fumeurs, elle avait un coupé pour elle toute
+seule et sa confidente.»
+
+Fleur-de-Pêche se mit à rire. «Pourquoi riez-vous? dit Octave avec
+émotion.--Je ris, parce que le prince Bleu, qui aime à faire des
+folies, a voulu monter avec elle comme s'il se trompait de bonne foi.
+Mais c'est une femme sérieuse, il a eu beau faire pour voir la couleur
+de ses paroles: Impénétrable comme une statue.--Est-ce qu'elle est
+descendue aussi à l'hôtel d'Angleterre?--Je ne l'ai pas vue depuis
+Coblentz.»
+
+Octave ne douta pas que cette femme voilée ne fût la marquise de
+Fontaneilles. Il retourna à l'hôtel d'Angleterre et alla à l'hôtel de
+Russie, espérant la trouver, mais aucune femme voilée n'y avait paru.
+
+Il ne restait plus à Octave qu'à s'attabler au trente et quarante pour
+tuer le temps.
+
+
+
+
+XXIX
+
+LES DEUX ATHÉES
+
+
+Ce soir-là, Parisis perdit vingt-cinq mille francs en s'obstinant à la
+noire. Et il ne jouait pas son grand jeu. «Allons, dit-il en se levant
+quand ce fut fini, il paraît que je suis heureux en amour. Tous les
+bonheurs se payent cher.»
+
+Il était irrité de sa déveine; il demanda un sorbet sous les arbres,
+à la belle étoile, tout en injuriant la rouge.
+
+Un philosophe allemand qu'il avait connu à Paris, au dîner du
+Commandeur, vint s'asseoir à sa table. «Eh bien! monsieur le duc, vous
+avez perdu de belles batailles ce soir?--Oui, expliquez-moi pourquoi
+un homme qui joue si bien est battu par les cartes. Je commence à
+croire à la malice des choses plus qu'à la malice des hommes.--Et
+vous avez peut-être raison. Et pour commencer par le commencement,
+croyez-vous à Dieu?--Non. Et vous?--Moi, je crois à Dieu.--C'est
+étonnant, dit Parisis en regardant son philosophe, en France vous êtes
+athée, et en Allemagne vous êtes déiste?--J'ai changé d'opinion; un
+peu de philosophie éloigne de Dieu, beaucoup y ramène.--Voulez-vous
+prendre un sorbet?--Non, un verre de kirsch. Je suis de mon pays.--Et
+où voyez-vous Dieu?--Partout. Dans ce beau ciel étoile, qui est comme
+la couverture historiée du livre des mondes; sur cette terre, qui
+n'est que l'ébauche de l'oeuvre de Dieu. Que dis-je? Je le vois même
+en vous qui le niez.»
+
+Un chien passait, qui s'arrêta, lui aussi, devant la table.
+«Voyez-vous Dieu dans cette bête?--Oui.--Alors ce chien a une âme, une
+parcelle de la divine intelligence?--Oui, il a une âme matérielle.--Je
+vous vois venir; vous donnez une âme aux bêtes et une âme aux gens;
+vous voulez que la première soit mortelle et la seconde immortelle.
+Croyez-vous donc qu'il y ait bien loin de l'âme du chien qui rêve sans
+nous écouter, à l'âme de notre voisin qui nous écoute en buvant de
+la bière et qui ne nous comprend pas? Croyez-vous que le chien ne
+raisonne pas aussi profondément que ce buveur de bière quand, à
+la chasse, il rapporte la perdrix à son maître? Pourquoi la
+rapporte-t-il, lui qui aime le gibier,--au bout du fusil?--C'est qu'il
+a le sentiment du bien et du mal. Pas un coup de dent, lui qui a faim,
+c'est stoïque! Mon cher savant, il ne manque à ce chien que de faire
+un cours à vos universités allemandes pour réduire ces raisonnements
+en syllogismes.--Peut-être, dit le savant devenu plus pensif, chaque
+pas qu'on fait dans la science est un pas dans l'abîme.--Voyez-vous,
+reprit Parisis, quand j'ouvre Malebranche, je suis effrayé de ces
+lignes: «Les bêtes perdent tout à la mort; elles ont été innocentes et
+malheureuses, mais il «n'y a point de récompenses qui les attende.»
+Ainsi, Dieu n'existe pas, puisqu'il n'est pas juste. A quoi
+servira-t-il au perdreau d'avoir été assassiné et mangé par moi?
+L'univers n'est qu'un vaste tombeau où s'éteint l'âme des hommes comme
+l'âme des bêtes.--L'univers est une vaste résurrection, parce que
+la vie est dans la mort comme la mort est dans la vie.--Et pourquoi
+passerions-nous dans un autre monde? Le nôtre est admirable; celui qui
+n'y trouve pas son idéal est un sot ou un rêveur. Mon idéal, je l'ai
+toujours saisi. Quoi de plus beau que la nature en fête? quoi de plus
+beau qu'un cheval de race? quoi de plus beau qu'une belle femme? quoi
+de plus beau que le ciel du soleil ou le ciel des étoiles? Si j'avais
+une prière à faire à Dieu, ce serait de me faire revivre dans ce
+monde-ci.»
+
+Parisis ajouta en raillant: «D'autant que l'autre n'existe pas
+--Monsieur le duc, dit le savant, ce monde-ci n'est que l'ébauche
+de notre destinée.»
+
+Octave se leva: «Adieu, mon cher savant, c'est assez bâtir sur sable.
+Rappelons-nous le mot de Gassendi: «Les philosophes qui parlent de
+l'âme sont confine ces voyageurs qui racontent ce qui se passe dans le
+sérail, parce qu'ils ont traversé Constantinople.»--Oui, mais si on
+parle du sérail, c'est que le sérail existe.--Ah! vous êtes entêtés,
+vous autres Allemands.»
+
+Quand Octave fut seul, il leva les yeux vers les millions d'étoiles
+qui lui parlaient de l'infini. «Et pourtant, dit-il avec un mouvement
+d'enthousiasme, je serais si heureux si je pouvais croire en Dieu.»
+
+Une femme se jeta à sa rencontre. Il reconnut la marquise de
+Fontaneilles. «Enfin! s'écria-t-il.--Oui, c'est moi, lui dit-elle en
+lui serrant la main et en appuyant son front rougissant contre lui.
+Mais chut! ma soeur est là qui marche en avant vers l'hôtel. Nous
+sommes arrivées tout à l'heure. Nous avons pris un appartement près
+du vôtre, mais nous sommes en voisinage d'un personnage prussien qui
+partira demain. Donc, à demain.»
+
+Parisis voulut retenir la marquise. «Mais qui vous empêchera de venir
+ce soir causer avec moi!--Causer avec vous! Je ne sais pas causer à
+deux.»
+
+La marquise le regarda avec une expression voluptueuse: «Non! demain.»
+Et elle courut rejoindre sa soeur.
+
+Il a fallu que Louis XIV aimât Montespan pour comprendre tout le
+charme divin de La Vallière, comme s'il fallait voir l'ange à travers
+le démon. Ce fut un peu le sentiment qui s'empara de Parisis quand
+il pensa à Geneviève après avoir dévoré d'un oeil ardent Mme de
+Fontaneilles, comme s'il prenait déjà une part des ivresses promises.
+
+L'image mélancolique de Geneviève amena l'image désolée de
+Violette,--puis celle de Mme d'Antraygues,--puis celle de Mme de
+Revilly,--puis celles de tant d'autres qui avaient payé cher les
+heures d'amour passées avec Parisis.
+
+Ce fut la vision de Louis XIV, qui, près de mourir, vit apparaître
+tout éplorées les vingt femmes qu'il avait aimées et qu'il avait
+condamnées à toutes les misères, au repentir, au désespoir, à la mort:
+Marie de Mancini, Henriette d'Angleterre, La Vallière, Fontanges,
+Montespan, dont le cri de douleur retentira au delà des siècles.
+«Pauvres femmes! dit Parisis en voyant passer dans son souvenir toutes
+celles qui l'avaient aimé.--Après cela, reprit-il philosophiquement,
+bien heureuses celles qui meurent jeunes! Mourir jeune, dans la joie
+ou l'angoisse de l'amour, c'est aller au ciel--s'il y a quelqu'un
+là-haut!»
+
+
+
+
+XXX
+
+M. DE FONTANEILLES
+
+
+À Ems, M. de Fontaneilles descendit au Kursaal; mais dès que ses
+bagages furent dans son appartement, il alla à l'hôtel d'Angleterre
+avec son sac de nuit.
+
+Pourquoi ce sac de nuit? C'est qu'il portait à l'hôtel d'Angleterre
+ce qu'il avait de plus cher dans ses bagages:--ses pistolets,--son
+poignard espagnol,--son couteau malais.
+
+Il savait déjà, par le cocher qui l'avait conduit au Kursaal, que le
+duc de Parisis était à l'hôtel d'Angleterre. Octave était naturellement
+le lion du pays, par son grand nom, par son grand air et par son grand
+jeu.
+
+Le marquis demanda s'il restait quelque chose à louer au premier.
+On lui offrit deux chambres. Il arrivait à propos; celui qui les
+occupait, M. de Bismark, venait de partir pour Cologne. Il y avait
+trois portes sur le palier. M. de Fontaneilles entra chez lui par la
+porte du milieu. «C'est bien, pensa-t-il, je suis sûr d'être voisin de
+Parisis.»
+
+Il ne discuta pas sur le prix. Voyant une porte condamnée: «Où donne
+cette porte?--Sur le salon de M. le duc de Parisis, dit l'hôtelier,
+qui était fier d'avoir un duc français tout au début de la saison.--Et
+quel est mon autre voisin?--Deux dames françaises venues cette nuit
+qui n'ont pas encore donné leur nom.--C'est bien, murmura le marquis,
+j'ai mis le pied dans le nid de vipères.»
+
+Il dit tout haut: «Je laisse mon sac de nuit. Tenez, voilà mon nom.»
+Il donna la carte d'un marchand anglais qu'il avait gardée par
+mégarde:
+
+ --------------------------
+| |
+|WILLIAMS COOLIDGE |
+| |
+|_Mark-Lane, London._ |
+| |
+ --------------------------
+
+Il enferma son sac de nuit et retourna au Kursaal. Il ne reparut
+pas de la matinée. Mais vers trois heures, il demanda sa clef, une
+bouteille de kirsch, une plume et de l'encre, disant qu'il avait à
+écrire et priant qu'on le laissât en paix.
+
+On le trouvait fort original et fort sombre; mais un Anglais!
+
+Quand il fut seul, il parcourut l'appartement pour s'assurer que nul
+ne le pouvait voir, après quoi il tira de sa poche un marteau, une
+lime et un rossignol. Il venait d'apprendre que Parisis était monté en
+voiture, à deux heures, avec une dame voilée, accompagnée d'une jeune
+fille, pour aller se promener à la maison de chasse d'Oberlahnstein.
+
+Le marquis s'avouait qu'il était arrivé trop tard; il ne doutait pas
+que la trahison ne fût consommée, il n'avait plus d'âme que pour la
+vengeance.
+
+Tel était son aveuglement, qu'après avoir examiné la porte condamnée,
+il ne craignit pas de décider qu'il fallait scier les charnières sans
+s'inquiéter du bruit qu'il ferait. Il se mit à l'oeuvre, croyant que
+Parisis et sa femme ne rentreraient qu'à l'heure du dîner.
+
+Le temps fut plus long qu'il n'avait cru; mais, armé de sa vengeance,
+il ne se reposa pas une minute. Au bout d'une heure, c'était fini. «Et
+maintenant, dit-il, cela ne m'empêchera pas de crocheter la serrure,
+pour faire moins de bruit; mais, quoi qu'il en soit, je suis sûr de
+les surprendre--et de les tuer!»
+
+Disant ces mots, il s'agenouilla et pria Dieu. Voilà pourquoi Dieu
+pardonne souvent à ceux qui ne le prient pas.
+
+
+
+
+
+XXXI
+
+PROPOS PERDUS
+
+
+Fleur-de-Pêche, Tourne-Sol et la Taciturne s'arrêtèrent vers deux
+heures sur le pont, pour voir passer au loin le duc de Parisis qui
+emmenait deux dames en promenade, la marquise de Fontaneilles et Mlle
+Clotilde de Joyeuse. «Oh! oh! dit Tourne-Sol, on nous enlève Parisis;
+c'est dommage, j'espérais qu'il jouerait pour moi. Dieu des décavés,
+_ora pro nobis_!--Ces princesses, dit Fleur-de-Pêche, n'ont-elles pas
+tous les privilèges? Elles vont à la cour, ce qui ne les empêche pas
+de venir nous prendre nos hommes jusque sur les tapis verts. N'est-ce
+pas, la Taciturne?--_Question d'argent_, dit celle-ci avec son
+indolence accoutumée.--Mais non, ce n'est pas une question d'argent;
+c'est une question de principes. Décidément, je finirai par le
+mariage. Je veux, moi aussi, aller partout.--Mais quand tu seras
+mariée, nous ne te recevrons plus.--Je m'en consolerai. Je prendrai
+ces grands airs que donnent l'hyménée et la vertu. Voyez ces dames:
+nous avons beau faire, elles ont un art de pencher la tête, des
+mouvements de cygne et de roseau que je ne puis pas attraper.--Est-il
+heureux, ce Parisis! car il est toujours dans les deux mondes,
+celui-là: il dîne de la messe et soupe du théâtre.--Mais non, ma
+chère, il est devenu un saint. Il nous parle encore, mais nous n'en
+ferons plus rien. _Ni oui ni non_, dit la Taciturne.--Quand je pense
+qu'il n'y a pas ici un seul Russe pour me venger de la rouge! reprit
+Tournesol. Encore si la Taciturne était plus expansive, elle séduirait
+son voisin un jouvenceau.--Oui, _mais je suis désarmée_.--Il est cousu
+d'or, demande au prince Bleu.--_J'en accepte l'augure._»
+
+Le prince Bleu, qui montait à l'autre bout du pont, fut bientôt près
+de ces demoiselles. «Dites-moi, leur demanda-t-il, je ne puis pas
+rencontrer Parisis; il n'est pourtant pas parti?--Parti! Il n'y a
+qu'un instant, il passait en calèche avec deux dames.--Est ce que sa
+femme est ici?--Chut! n'entrons pas dans la vie privée.»
+
+Le prince Bleu, après avoir promis de présenter le voisin de la
+Taciturne, un jeune Russe qui voulait entrer à Paris par la porte
+d'Enfer, alla, pour la seconde fois, à l'hôtel d'Angleterre,
+questionner l'hôtelier sur Parisis. Etait-il venu seul? Quelles
+étaient les dames qu'il promenait? Reviendrait-il de bonne heure? «M.
+le duc est venu seul, dit l'hôtelier; mais je crois bien qu'il connaît
+les deux dames qui sont arrivées cette nuit.--Pouvez-vous me dire
+le nom de ces dames?--Oui, je viens de les inscrire: c'est si je me
+souviens bien, la marquise de Fontaneilles et sa soeur, Mlle de la
+Gaieté.--Vous voulez dire Mlle de Joyeuse.---Ah! oui, dit l'hôtelier,
+qui pensait en allemand; je traduisais mal.»
+
+Le prince s'éloigna. «Que diable tout ce monde-là fait-il ici?» Il
+rencontra Monjoyeux: «Vous ici! par quel miracle?»
+
+Monjoyeux arrivait en toute hâte de Paris, parce qu'un modèle--la
+soeur de la femme de chambre de Mme de Fontaneilles--lui avait appris
+l'histoire du rendez-vous à Ems et le départ du marquis.
+
+Il était parti lui-même, pressentant un malheur.
+
+Monjoyeux n'avait qu'un ami: il veillait sur lui. Il ne voulut rien
+dire au prince, craignant que cet évaporé ne mît le feu aux poudres.
+
+Le duc de Parisis rentra à l'hôtel d'Angleterre à onze heures, avec la
+marquise de Fontaneilles et Mlle de Joyeuse. Il avait dîné avec elles
+dans une villa voisine.
+
+Le duc et la marquise ne s'étaient pas dit un mot d'amour, mais quelle
+adorable causerie des yeux!
+
+A l'hôtel, Octave serrant la main de Mme de Fontaneilles, avait dit
+tout haut: _A demain_, pour Mlle de Joyeuse, mais il avait dit tout
+bas: _A minuit_.
+
+Et il était sorti pour passer l'heure d'attente à la salle de jeu.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+
+OU ÉTAIT LA DUCHESSE DE PARISIS?
+
+
+Elle était arrivée à la station d'Ems à une heure; elle s'était
+logée tout à côté en donnant un nom quelconque; elle s'était bientôt
+hasardée dans les promenades qui bordent la rivière, mais se dérobant
+à chaque instant pour n'être pas reconnue.
+
+Elle avait bientôt vu ce qu'elle brûlait de voir, ce qu'elle n'aurait
+pas voulu voir: Parisis se promenant avec Mme de Fontaneilles et Mlle
+de Joyeuse. La jeune fille n'était pas pour les amoureux un témoin
+bien embarrassant, car elle courait les buissons et ne s'occupait ni
+de leurs oeillades ni de leurs causeries. Au détour d'une allée, comme
+Geneviève s'était approchée, emportée malgré elle, elle avait vu
+Parisis qui saisissait la marquise par la ceinture pour l'embrasser en
+plein soleil. «Ah! c'est un coup de poignard,» dit-elle en portant la
+main à son coeur. Elle voulut se montrer, mais elle eut le courage
+de se contenir et de s'en aller, craignant un éclat public, car des
+promeneurs s'étaient approchés.
+
+Elle était rentrée en proie à mille desseins contraires. «J'en
+mourrai,» disait-elle à chaque instant. Et elle avait écrit plusieurs
+lettres à son mari, à la marquise, à Mlle Hyacinthe; mais ces lettres,
+on les retrouva inachevées le lendemain.
+
+Le soir, Geneviève s'était décidée à aller à l'hôtel d'Angleterre.
+Comme elle passait devant le palais de la Conversation, elle avait
+rencontré Parisis qui venait de conduire Mme de Fontaneilles et qui
+revenait à la salle de jeu. Le nom d'Octave échappa aux lèvres de la
+duchesse, quoiqu'elle eût résolu d'arriver chez lui incognito. Parisis
+retourna la tête, très surpris de reconnaître la voix de Geneviève.
+Il lui saisit la main. «C'est toi?--Je sais que vous ne m'attendiez
+pas.--Comme je suis heureux de te retrouver!»
+
+Ce mot était si bien dit, que toute la jalousie de Geneviève tomba
+presque comme par enchantement. Mais elle se rappela le baiser à la
+promenade. «Et la marquise? dit-elle,--La marquise, elle devient
+folle, répondit Parisis, elle est ici, elle ne sait pourquoi. Elle
+dit pour sa poitrine, moi je dis pour son coeur. Je l'ai promenée
+aujourd'hui avec sa soeur, pour lui faire des remontrances.--En
+l'embrassant?--Oui, comme un bon prédicateur que je suis: je ne veux
+pas la mort du pécheur.»
+
+On sait que Parisis avait par excellence l'art de conjurer toutes
+les tempêtes de l'amour. Il n'avait peur de rien, parce qu'il était
+fertile en ressources: tromper, toujours tromper, c'était son jeu.
+Geneviève le trouva si calme, si souriant, si amoureux, qu'elle ne
+voulut plus lui parler de Mme de Fontaneilles; elle pensa que le
+marquis avait été aveuglé par la jalousie, et qu'entre son mari et la
+marquise il n'y avait eu qu'une simple rencontre de hasard à Ems.
+
+La duchesse eut pourtant le courage, en entrant à l'hôtel d'Angleterre,
+de demander à Parisis pourquoi il se hâtait si lentement d'aller à son
+poste. «Tu sais, ma chère amie, lui répondit-il, que j'ai gardé quel-
+ques-unes de mes mauvaises habitudes. J'aime toujours le jeu.» Et après
+un silence: «Mais j'aime bien mieux l'amour.» Et il prit Geneviève dans
+ses bras avec toute la douceur pénétrante de la véritable passion.
+
+Une des filles dé l'hôtel, qui avait vu les manèges de Parisis et de
+Mme de Fontaneilles, ne put s'empêcher de dire en voyant Octave si
+amoureux de sa femme: «Eh bien! Dieu merci, que va dire l'autre tout
+à l'heure!»
+
+Parisis avait voulu que Geneviève soupât. Peut-être espérait-il
+pouvoir s'échapper un instant pour avertir la marquise; mais
+Geneviève, qui n'avait pris depuis le matin que du thé et du café,
+ne voulut pas souper. Après avoir été toute à sa douleur, elle était
+toute à sa joie: elle embrassait Octave et le dévorait des yeux.
+Son bonheur, qu'elle croyait perdu, elle le retrouvait plus rayonnant.
+
+Que se passait-il dans le coeur d'Octave? S'il était inquiet, il
+cachait bien son inquiétude. «Tu sais que je vais me coucher, lui dit
+tout à coup Geneviève. Et moi donc, lui répondit-il.» Sur ce mot elle
+jeta ses gants sur le canapé, et décoiffa d'un revers de main son mari
+qui, sans doute, n'avait gardé son chapeau que pour pouvoir sortir
+encore.
+
+Geneviève qui, à Parisis comme à Champauvert, passait une heure le
+soir à se déshabiller, ne fut pas cinq minutes cette nuit-là, d'autant
+plus que Parisis y mit la main avec sa grâce accoutumée.
+
+ * * * * *
+
+Or, M. de Fontaneilles était à son poste; avec une vrille, il avait
+percé deux trous imperceptibles pour voir le spectacle.
+
+Mais contre son attente, on ne venait pas dans le salon, on restait à
+causer dans la chambre à coucher.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+L'HEURE D'AIMER
+
+
+La porte qui s'ouvrait de la chambre à coucher sur le salon était
+fermée. M. de Fontaneilles entendait vaguement un bruit de voix sans
+qu'une seule parole vînt à son oreille.
+
+Que se disait-on? Il écoutait avec anxiété, il regardait avec fureur
+le sillon de lumière qui passait sous la porte. «Oh! ma vengeance,»
+dit-il en se contenant.
+
+On causait toujours. Après une heure d'attente, la porte s'ouvrit.
+Octave seul passa dans le salon. Que venait-il y faire? il n'y apporta
+pas de lumière, mais la lumière de la chambre le suivit d'un pâle
+reflet.
+
+La chambre de la marquise de Fontaneilles avait une porte sur ce
+salon: Octave tentait-il de lui donner des nouvelles? La duchesse
+appela son mari. Octave retourna dans la chambre sans refermer la
+porte.
+
+Alors M. de Fontaneilles vit, à demi masquée par Octave, une femme qui
+le pressait amoureusement sur son sein.
+
+Le marquis rugit. Il avait entendu cette parole--ce cri d'un coeur
+éperdu: «Ah! si tu savais comme je t'aime!»--«Elle ne m'a jamais dit
+cela!» dit-il en étouffant sa voix.
+
+Il regardait toujours. Octave commença à déshabiller Geneviève avec
+sa grâce accoutumée. Et, tout en la déshabillant, il lui baisait les
+cheveux, il lui baisait le cou, il lui baisait les bras.
+
+M. de Fontaneilles voyait mal, mais il voyait trop.
+
+Et quand la robe tomba, Octave prit doucement Geneviève et la porta
+sur le lit avec les paroles les plus amoureuses. «Il me semble qu'il y
+a un siècle!» dit-elle.
+
+Parisis alla fermer la porte ouverte sur le salon. Cette fois, le
+marquis ne vit plus rien et n'entendit plus rien. Sa curiosité fébrile
+le clouait encore à la porte condamnée.
+
+Tout à coup, il arracha cette porte. Il saisit le poignard,--il
+avait le revolver dans sa poche,--il se précipita dans la chambre à
+coucher.--Tout aveuglé et tout éperdu il frappa.
+
+Octave se défendit mal, parce qu'il fut surpris se déshabillant.
+
+Quoique la femme fût presque nue, elle se jeta hors du lit pour se
+précipiter au-devant du furieux, comme pour préserver Parisis. En
+se jetant hors du lit, elle renversa le candélabre, les bougies
+s'éteignirent.
+
+Mais M. de Fontaneilles, voyant une forme blanche devant lui: «Toi
+aussi, je te tuerai!» dit-il en rugissant comme une bête fauve.
+
+Il avait déjà blessé Parisis.
+
+Avant que Parisis se fût jeté entre l'assassin et sa femme, l'assassin
+eut le temps de frapper. Et il frappa au coeur.
+
+Geneviève poussa un cri: «Octave, je meurs! je meurs!»
+
+M. de Fontaneilles n'était pas assouvi; pendant que sa femme
+entraînait Parisis qui l'avait prise dans ses bras, le marquis frappa
+encore.
+
+Parisis cria avec l'effroi de toutes les douleurs: «Geneviève!
+Geneviève!»
+
+Frappé au côté, ne s'inquiétant que de sa femme, qui tombait à moitié
+morte dans ses bras, il n'avait pas reconnu M. de Fontaneilles, il ne
+comprenait rien à cet assassinat.
+
+A ce cri d'Octave appelant Geneviève, M. de Fontaneillés eut peur.
+Déjà quand Geneviève avait dit:--_Octave, je meurs!_--, il avait pensé
+que sa femme parlait à son amant en déguisant sa voix.
+
+Il courut dans sa chambre et revint avec une bougie.
+
+Il vit la duchesse de Parisis mourante, mais s'agitant encore sous les
+baisers et sous les cris d'Octave.
+
+Alors il s'enfuit épouvanté, laissant tomber son poignard.
+
+Octave venait de tout voir et de tout deviner. Tout ensanglanté, il
+ramassa le poignard et courut sur le marquis.
+
+Il était effrayant: le visage livide, les traits contractés, les yeux
+injectés de stries sanglantes.
+
+Quand le marquis vit accourir Octave, il saisit un des deux pistolets
+qui étaient sur la table. «N'avancez pas, lui cria-t-il, n'avancez pas
+ou je vous tue.»
+
+Octave avança, et, frappant au bras M. de Fontaneilles, il détourna le
+coup.
+
+La balle alla trouer une boiserie et briser bruyamment un miroir dans
+la chambre voisine.
+
+C'était la chambre de Mme de Fontaneilles.
+
+Elle ne savait pas que Geneviève fût venue à Ems non plus que M. de
+Fontaneilles.
+
+A cette heure même, la marquise, aveuglée par son amour, se demandait
+pourquoi Octave ne lui faisait pas signe, puisqu'il avait été convenu
+qu'à minuit, pendant le premier sommeil de Mlle de Joyeuse, elle
+irait, de son pied léger, continuer sa causerie amoureuse avec
+Parisis.
+
+En attendant, elle se mirait et se trouvait belle. Elle avait les deux
+battements de coeur de celles qui attendent.
+
+Au coup de pistolet, mille éclats de la glace volèrent sur elle. Elle
+fut stoïque et ne cria pas.
+
+Il restait assez du miroir pour lui montrer qu'elle était défigurée.
+
+Mlle de Joyeuse, presque endormie dans une chambre à côté, accourut,
+poussa un cri et recula avec effroi devant ce spectacle. «Ma soeur!
+ma soeur!--Chut! prions Dieu, Clotilde,» dit Mme de Fontaneilles en
+tombant évanouie.
+
+Mlle de Joyeuse essuyait de ses mains et de ses lèvres le sang qui
+perlait sur la figure de sa soeur.
+
+La femme adultère était frappée à jamais dans ce qu'elle aimait le
+plus: sa beauté!
+
+
+
+
+XXXIV
+
+LE JUGEMENT DE DIEU
+
+
+Parisis avait renversé le marquis de Fontaneilles; il avait frappé
+deux fois déjà... «C'est une lâcheté! dit le marquis, je suis
+désarmé.--Une lâcheté! dit Octave avec amertume; est-ce que ma femme
+était armée?--Vous savez bien que je croyais frapper ma femme.»
+
+C'était la première fois que le mot _lâcheté_ résonnait aux oreilles
+de Parisis. Il domina toutes ses colères et toutes ses douleurs. Il se
+releva et dit avec calme: «Eh bien! il vous reste un pistolet chargé:
+voulez-vous le jugement de Dieu?--Le jugement de Dieu! dit le marquis
+se relevant aussi. Vous ne croyez pas à Dieu!»
+
+Ce fut à cet instant que Mlle de Joyeuse jeta un cri en voyant sa
+soeur toute sanglante.
+
+Octave crut entendre la voix de Geneviève et courut à elle.
+
+Il lui parla et l'embrassa comme s'il voulût lui donner son âme pour
+la ranimer.
+
+La lune répandait sur la figure de la duchesse un pâle sillon de
+lumière.
+
+Geneviève avait les yeux ouverts, mais elle ne voyait plus Octave.
+
+Il s'agenouilla: «Oui, le jugement de Dieu! dit-il avec désespoir; le
+jugement de Dieu, puisque tout est fini.»
+
+Et comme si Geneviève dût l'entendre: «Geneviève! Geneviève! mon
+adorée Geneviève, attends-moi!»
+
+Il l'embrassa encore. «Non, dit-il, l'âme n'est pas morte!» Et levant
+les yeux dans la nuit, cet athée s'écria: «_Credo!_»
+
+Cette fois, il eut des larmes. Il lui sembla qu'il revoyait déjà au
+ciel sa mère et sa femme.
+
+Mais le marquis attendait. Il retourna vers lui. «Voyons, dit-il, j'ai
+hâte.--Moi aussi, dit M. de Fontaneilles. Voilà deux pistolets, tous
+les deux sont couverts de sang: prenez!»
+
+Mais Parisis dit qu'il reconnaissait celui qui venait d'être tiré.
+
+Le marquis déplia une serviette, la jeta sur les pistolets et les
+tourna trois fois. «Prenez donc!» dit-il avec impatience.
+
+ Parisis, toujours galant homme, écrivait sur le coin d'une table:
+ «Je me bats en duel avec M. de Fontaneilles.
+
+ «DUC DE PARISIS.»
+
+ Ce 28 juin, minuit et demi.
+
+A son tour, le marquis de Fontaneilles écrivit:
+
+ «Je me bats en duel avec M. de Parisis.
+
+ «MARQUIS DE FONTANEILLES.»
+
+ Ce 29 juin, minuit et demi.
+
+Le duc croyait que toute la nuit appartenait au jour passé. Le marquis
+comptait, en homme ordonné, le jour nouveau à partir de minuit. Voilà
+pourquoi on trouva deux dates: _le 28 juin et le 29 juin._
+
+Parisis mit la main sous le repli de la serviette et prit un pistolet.
+Quand il l'arma, il lui sembla, malgré son émotion, tant était grande
+son expérience des armes, que le canon de ce pistolet était encore
+tiède comme si on venait de s'en servir. «Dieu me condamne, Geneviève
+m'appelle,» dit-il en levant fièrement la tête.
+
+Les deux adversaires se placèrent presque l'un contre l'autre, le
+doigt sur la détente, la gueule du pistolet à peine à dix centimètres
+du coeur.
+
+Eclairés par la flamme vacillante d'une bougie, ils se regardèrent un
+instant d'un terrible regard; ils entendirent battre leur coeur
+sous le canon des pistolets. «Un, dit Octave.--Deux, dit M. de
+Fontaneilles.--Trois, dit Octave.»
+
+Une détonation retentit dans le silence de la nuit.
+
+M. de Fontaneilles vit le dernier des Parisis, frappé d'une balle en
+pleine poitrine, faire quelques pas en arrière.
+
+Tout à coup, ressaisissant un éclair de vie, Octave alla d'un pas
+rapide tomber avec un grand cri de douleur sur le sein de la duchesse
+de Parisis.
+
+Elle eut encore un tressaillement.
+
+
+
+
+XXXV
+
+MONJOYEUX
+
+
+Quoiqu'il fût minuit et demi, quelques joueurs attardés avaient
+reconduit après souper Mlles Fleur-de-Pêche, la Taciturne et
+Tourne-Sol jusqu'à la porte de l'hôtel d'Angleterre.
+
+Ces deux dames ne recevaient pas _intrà muros_.
+
+On entendit le coup de pistolet qui frappait Parisis. «Entendez-vous?
+dit un joueur, c'est un décavé qui joue à la rouge.»
+
+Horrible mot, quand on pense à tout ce sang répandu.
+
+Le prince Bleu devisait gaiement avec ces demoiselles; il avait
+rencontré à onze heures Parisis et sa femme qui allaient entrer à
+l'hôtel d'Angleterre; ils lui paraissaient si heureux, qu'un rayon lui
+était venu jusque sur la figure; il n'avait jamais été si gai.
+
+Cette détonation l'inquiéta pourtant.
+
+Ce fut alors qu'un homme, plus inquiet que lui, arriva dans le groupe
+et demanda de quoi il était question. C'était Monjoyeux, suivi bientôt
+de Villeroy qui était arrivé par le train du soir.
+
+Quand on leur eut répondu qu'on venait d'entendre une détonation: «Oh!
+mon Dieu! s'écria Monjoyeux, il y a là-haut un assassinat.»
+
+On voyait courir des lumières dans l'hôtel, on criait et on parlait
+haut.
+
+Monjoyeux carillonna pour entrer. La porte s'ouvrit. Le prince Bleu
+s'élança désespéré.
+
+Monjoyeux allait le suivre, mais M. de Fontaneilles sortit.
+
+Monjoyeux remarqua qu'il était tout couvert de sang. «On ne passe
+pas, lui dit-il en l'arrêtant.--Pourquoi? demanda froidement
+le marquis.--Parce que vous ressemblez à un homme qui fait son
+crime.--Moi! Je ne fuis pas. Cet homme m'avait pris ma femme, je
+vais tout droit me constituer prisonnier.--Eh bien! vous êtes mon
+prisonnier,» dit Monjoyeux. Et quand il eut appris l'horrible
+tragédie: «Va! lui dit-il, je t'abandonne à toi-même, va cuver ton
+sang!»
+
+Mais le ressaisissant: «Tu m'as tué mon seul ami; tu porteras un jour
+ma marque, si tu es absous.»
+
+Le rude Monjoyeux pleurait comme un enfant. Et comme à toutes choses
+il y a une moralité, Monjoyeux ajouta: «Il faut en finir une fois pour
+toutes avec ces hommes qui assassinent les femmes. Dieu merci! la
+peine de mort contre la femme est abolie.»
+
+Monjoyeux courut vers Parisis. Il lui sembla qu'il tressaillait
+encore. Il voulait l'embrasser; mais, quand il le vit couvrant de
+ses mains et de sa figure la chaste nudité de Geneviève, il tomba
+agenouillé et il éclata en sanglots.
+
+Le médecin qui était survenu, les supplia, lui, Villeroy et le prince
+Bleu, de sortir de cette chambre sanglante, où tout le monde voulait
+entrer. «Oui, dit Monjoyeux, allons-nous-en. C'est la chambre
+nuptiale de la mort. Que personne ne la profane.» Et après avoir
+respectueusement baisé la main de la morte, il ajouta: «Demain j'y
+reviendrai seul.»
+
+Mais le lendemain, quand il revint, on lui dit que son ami était déjà
+dans le cercueil. Il rencontra dans l'escalier de l'hôtel une femme
+qu'il avait vue à Paris au bras d'Octave.
+
+C'était la Femme de Neige.
+
+Elle lui tendit la main: «Tout est fini!» dit-elle tristement. Il
+voulut lui parler, mais elle passa rapide et mystérieuse.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+UNE NOUVELLE A LA MAIN
+
+
+Madame d'Argicourt était sérieusement malade. Elle aussi avait perdu
+son amant; elle aussi s'était réveillée de toutes ses illusions.
+Horrible réveil, quand déjà la jeunesse décline et qu'on n'espère plus
+reprendre pied dans le pays de l'amour. Cette femme, si vive et si
+gaie, toute emportée par la force de sa nature, devait tomber d'un
+seul coup comme ces arbres branchus qui appellent la foudre.
+
+Une soeur de charité la veillait.
+
+C'était une jeune religieuse, pâle et méditative, qui lui était venue
+par son médecin ou par son confesseur, je ne sais pas bien.
+
+La jeune religieuse, toute à ses livres de prières, ne semblait rien
+savoir des choses de ce monde. On apportait les journaux de sport,
+de haute vie, de nouvelles à la main à Mme d'Argicourt, la soeur de
+charité ne les lisait jamais.
+
+Mais un soir, comme Mme d'Argicourt s'impatientait dans la fièvre,
+elle lui dit: «Ma soeur, je vous en prie, lisez-moi les journaux,
+faites-moi oublier que je souffre.»
+
+La religieuse tenta de la convaincre que si elle écoutait quelques
+lectures pieuses elle sentirait comme par miracle ses douleurs
+s'apaiser, tant les légendes chrétiennes sont un baume sur toutes les
+douleurs, même sur les douleurs corporelles, puisque, selon l'apôtre,
+il n'y a que l'âme qui vit. Là est le vrai stoïcisme.
+
+Mais enfin, pour complaire à la malade, la religieuse ouvrit le
+premier journal venu.
+
+Elle promena ses regards çà et là. D'où vient que la première chose
+qu'elle lut fut cette nouvelle à la main toute fraîche venue d'Ems par
+le télégraphe, comme s'il se fût agi d'un événement politique?
+
+ «La ville d'Ems inaugure mal sa saison. Voici, en quelques mots,
+ la tragédie épouvantable dont cette petite ville, toujours si
+ gaie, vient d'être le théâtre. Il y a là un dénouement pour les
+ faiseurs de drames.
+
+ «Un duc célèbre dans le monde parisien était arrivé hier sans sa
+ duchesse. Il paraît qu'il venait à Ems pour y rencontrer une belle
+ marquise parisienne.
+
+ «Mais le duc et la marquise avaient compté sans la duchesse et le
+ marquis.
+
+ «Or, la duchesse arrive à temps et prend sa place le soir dans le
+ lit du duc, c'était son droit; c'était son devoir.
+
+ «Mais, par malheur, le marquis, en proie à sa fureur jalouse, ne
+ doute pas qu'il va trouver sa femme dans le lit du duc; dans son
+ aveuglement, il se précipite, il entend parler une femme, la
+ jalousie lui dit que c'est la sienne, il est armé d'un poignard.
+ Il veut frapper le duc, peut-être pour frapper la femme ensuite.
+
+ «Le duc était debout, se déshabillant; la femme était déjà
+ couchée. Au premier coup de poignard, la femme se précipite; dans
+ son aveuglement, le marquis la frappe à son tour.
+
+ «Il frappe au coeur.
+
+ «Le duc est blessé et la femme tuée. Rien ne peut peindre cet
+ horrible carnage.
+
+ «Ce n'est pas tout: duel au poignard, duel au pistolet, jugement
+ de Dieu, que sais-je! Le duc est tué, le marquis s'est livré à la
+ justice allemande.
+
+ «On n'a pas de nouvelles de la marquise.
+
+ «C'est d'autant plus épouvantable, que le duc et la duchesse
+ s'adoraient. On sait qu'ils étaient encore dans leur lune de miel.
+ Mais n'est-ce pas bien mourir que de mourir heureux?
+
+ «Et maintenant, on se demande ce que faisait là une dame étrangère
+ connue à Paris sous le nom de la _Femme de Neige_?
+
+ «Tout est mystérieux en cette tragédie d'Ems.»
+
+La religieuse ne lut tout haut que les premières lignes de cette
+«nouvelle à la main.» Mme d'Argicourt se souleva. «Lisez, lisez, ma
+soeur. Je suis sûre que c'est le duc de Parisis. Oh! mon Dieu! mon
+Dieu! quel malheur!»
+
+Mme d'Argicourt s'aperçut alors que la religieuse venait de tomber
+évanouie.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+LES ROSES FANÉES
+
+
+Cette dépêche de Bade avait averti d'Aspremont, qui était alors en
+Bourgogne:
+
+ M. le comte d'Aspremont à Dijon. Ami, allez nous attendre à Paris.
+ Épouvantable malheur. Duc et duchesse assassinés. Funérailles
+ mardi.
+
+ MONJOYEUX.
+
+D'Aspremont courut au château de Parisis. Il y trouva, dans la chambre
+de la duchesse, Mlle Hyacinthe, à peine revenue de Cologne. Elle avait
+le matin cueilli des roses pour Geneviève. Elle venait, elle aussi, de
+recevoir, une dépêche de Monjoyeux.
+
+Quoique d'Aspremont connût à peine la jeune amie de la duchesse, il se
+jeta dans ses bras et pleura avec elle. «Voyez-vous, lui dit-il, je
+ne retrouverai jamais un ami comme de Parisis. Brave comme le feu,
+généreux comme l'or, celui-là ne se marchandait pas. Il donnait son
+coeur et son âme comme sa fortune. C'est un deuil pour tout Paris!
+car il était partout la joie et la vie.--Et la duchesse? s'écriait
+Hyacinthe en éclatant dans ses sanglots, c'était la plus adorable de
+toutes les femmes: la beauté, la vertu, lâchante. Elle n'avait pas sa
+seconde, si ce n'est la Violette.»
+
+D'Aspremont fut touché des larmes de Mlle Hyacinthe. Il n'avait jamais
+si bien pleuré. «Dieu ne voulait pas qu'ils fussent heureux, lui
+dit-elle, car Violette était morte pour eux.--Qui vous a dit que
+Violette fût morte? dit d'Aspremont. Je suis sûr que je l'ai reconnue
+à Paris aux filles repenties, quoiqu'elle se cachât bien.--Oh!
+dites-moi que Violette n'est pas morte; si vous saviez comme nous nous
+aimions! Si vous saviez comme la duchesse aimait sa cousine! Il n'y a
+pas une fleur ici qui n'en témoignerait.»
+
+Mlle Hyacinthe eut un sourire à travers ses larmes. «Geneviève,
+reprit-elle, effeuillait tous les jours des milliers de roses en
+souvenirs de Violette. Les pauvres roses de Parisis et de Pernan, qui
+donc les cueillera?»
+
+Hyacinthe montra à d'Aspremont une couronne de roses blanches qu'elle
+avait jetée sur le lit de la duchesse. «Ce lit, dit-elle, où on ne la
+couchera plus, même dans la mort! Ce lit où j'espérais la voir mère!»
+
+D'Aspremont eut à cet instant comme une vision de sa vie future: il
+sembla que ces roses déjà fanées étaient jetées sur le tombeau de son
+coeur. Il se jeta dans les bras de Hyacinthe comme un désespéré qui
+voudrait mourir.
+
+Hyacinthe ne comprenait pas; elle s'imagina un instant que d'Aspremont
+l'aimait. Mais d'Aspremont n'était si triste que par prescience: comme
+un spectateur au théâtre de sa vie, il voyait le drame avant que le
+rideau fût levé. «Que m'importe moi-même, dit-il à la jeune fille;
+mon vrai désespoir, c'est la mort de Parisis. Que ferai-je sans lui,
+maintenant!»
+
+Et ce fut à Paris le cri de tous les amis d'Octave, tant il était
+l'âme de toutes ses belles folies.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+VIOLETTE ÉTAIT-ELLE MORTE?
+
+
+Celui qu'on surnommait le prince Bleu, le marquis de Villeroy et
+Monjoyeux accompagnèrent au château de Parisis les dépouilles
+mortelles du duc et de la duchesse. Monjoyeux avait des bouffées de
+colère contre ce jeu de hasard que d'autres appellent la destinée.
+Villeroy était grave, triste et silencieux: un chagrin diplomatique.
+Le prince était méconnaissable. Il sentait qu'il avait perdu celui
+qu'il aimait, lui aussi, comme son seul ami.
+
+On se racontait dans ce pèlerinage de la mort tous les épisodes
+amoureux d'Octave de Parisis. Il semblait que la vie parisienne
+fut déjà en deuil. Qui donc vivrait si bravement dans toutes les
+aventures, dans le luxe inouï, dans les élégances exquises; une fois
+encore le beau monde avait perdu son d'Orsay.
+
+Les trois amis parlaient de Geneviève comme d'une soeur et comme d'une
+sainte.
+
+Quand on arriva devant le château, qui ce jour-là riait au soleil, on
+vit, appuyée sur Mlle Hyacinthe, une religieuse voilée, qui descendit
+le perron et qui fit le signe de la croix sur les deux cercueils
+recouverts de velours.
+
+La religieuse était blanche comme un linceul; elle ressemblait à ces
+figures d'Angelico da Fiesole qui n'ont plus rien de la terre. Aussi
+était-ce un étrange contraste que de la voir soutenue par Mlle
+Hyacinthe qui, quoique toute à sa douleur, gardait l'éclat de ses
+vingt ans.
+
+C'était l'image de la mort soutenue par la vie.
+
+Monjoyeux demanda à Mlle Hyacinthe si cette religieuse était de la
+famille. «Vous ne la connaissez donc pas?--Dites-moi son nom.--Elle
+s'appelle Louise de la Miséricorde, comme Mlle de la Vallière.»
+
+La religieuse avait posé ses deux mains sur les deux cercueils, comme
+si elle eût senti battre encore le coeur d'Octave de Parisis et de
+Geneviève de La Chastaigneraye. «Octave, murmura-t-elle, priez Dieu
+pour moi!»
+
+
+
+
+XXXIX
+
+LA LEGENDE DES PARISIS
+
+
+Les funérailles du duc et de la duchesse de Parisis appelèrent au
+château le beau monde qui naguère était venu si joyeux aux noces
+d'Octave et Geneviève.
+
+Mais il y eut des absents.
+
+Ce pauvre château de Parisis! un instant réveillé pour les fêtes,
+désormais le campo santo d'une grande famille dont le nom ne retentira
+plus!
+
+Après les funérailles, dans la crypte des tombeaux, la religieuse ne
+dit qu'un seul mot, le mot de Geneviève:--C'EST LA!--
+
+Et elle montra les deux cercueils.
+
+Monjoyeux ne dit qu'un seul mot à la religieuse: «Ma soeur ainsi le
+voulait la légende des Parisis, qui a dit:
+
+ L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT,
+ L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
+
+La soeur de charité murmura: «Oui, puisque je suis morte pour ce
+monde.»
+
+
+
+
+XL
+
+FRAGMENT D'UNE LETTRE DE MONJOYEUX
+
+
+On donnera ici quelques lignes d'une lettre écrite par Monjoyeux à
+celui qui a conté cette histoire:
+
+ N'imprimez pas encore le mot FIN. Il n'y a jamais de dénouement
+ dans les histoires de ce monde. La mort ne tue ni l'âme
+ le souvenir, ni la passion. Le tombeau n'est pas le néant; ne
+ parle-t-il pas à ceux qui survivent? Que de chapitres à travers la
+ mort! Demandez à Violette, cette autre Louise de la Miséricorde,
+ qui porte son linceul, mais qui ne peut pas mourir.
+
+ Demandez à Mme d'Antraygues, à Mme de Fontaneilles, à Mme de
+ Hauteroche, à toutes celles que nous avons vues dans les pâleurs
+ de la passion.
+
+ Violette me disait hier: «Pourquoi la tombe ne s'ouvre-t-elle pas
+ pour moi, puisque je traîne mon suaire!» Et elle ajouta: «Mourir
+ d'amour, c'est vivre deux fois: de la vie présente et de la vie
+ future.»
+
+ La pauvre et douce Violette avait raison. C'est une vraie femme
+ celle-là, une figure et un coeur, une âme dans la passion!
+
+ Plus je vais, plus je reconnais la supériorité de la femme.
+ Qu'est-ce que l'homme? Un rhéteur. Notre ami Octave n'était pas un
+ rhéteur. C'était la jeunesse emportée par la passion.
+
+ Pauvre Parisis! J'ai pleuré sur son tombeau; mais je ne puis
+ croire qu'un homme si vivant soit couché dans un linceul. Quand je
+ vois une belle femme, il me semble toujours qu'il n'est pas loin.
+
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+LIVRE I
+
+MONSIEUR DON JUAN
+
+
+I. C'EST ÉCRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE.
+
+II. LA LÉGENDE DES PARISIS.
+
+III. PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE.
+
+IV. OU OCTAVE DE PARISIS SUIT SON BONHEUR.
+
+V. LES CURIOSITÉS D'UNE FILLE D'EVE.
+
+VI. LA MARGUERITE.
+
+VIL L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMÉE, L'AMOUR.
+
+VIII. LE JEU DE CARTES.
+
+IX. LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR.
+
+X. LE BAISER DE DON JUAN.
+
+XI. LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE.
+
+XII. LE TOUR DU LAC.
+
+XIIL POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER.
+
+XIV. SU LA GLACE.
+
+XV. L'ESCALIER D'ONYX.
+
+XVI. VIOLETTE.
+
+XVII. POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL
+ VOULUT SONNER.
+
+XVIII. LE ROI DE THULÉ.
+
+XIX. OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER.
+
+XX. UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS.
+
+XXI. LES DEUX RIVALES.
+
+XXII. LE DUC DE PAS LE SOU.
+
+XXI. IL UNE RÉAPPARITION A. L'OPÉRA.
+
+XXIV. POURQUOI M. D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT
+ L'OCTAVE.
+
+XXV. UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS.
+
+XXVI. LA VALSE DES ROSES.
+
+XXVII. LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE.
+
+XXVIII. LE NAUFRAGE DU COEUR.
+
+XXIX. LES MÉTAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME.
+
+XXX. LE VOYAGE A DIEPPE.
+
+XXXI. SUR LA PLAGE.
+
+XXXII. LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE RÉGINE DE PARISIS.
+
+XXXIII. LA DAME BLANCHE.
+
+XXXIV. LA MESSE DE DON JUAN.
+
+XXXV. LE BOUQUET DE ROSES-THÉ.
+
+XXXVI. LE BOUQUET DE ROSES-THÉ ET LE POISON DES MÉDICIS.
+
+XXXVII. L'ADIEU DE VIOLETTE.
+
+XXXVIII. LES DIX MILLIONS.
+
+XXXIX. ALICE.
+
+XL. OU VA UNE FEMME QUI TOMBE.
+
+
+LIVRE II
+
+MADAME VÉNUS
+
+
+I. LA CHAMBRE A DEUX LITS.
+
+II. DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D'OR SUR CHAMP
+ DE GUEULES.
+
+III. LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENÊTRE.
+
+IV. POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE.
+
+V. VIOLETTE AU SECRET.
+
+VI. DE QUELQUES DEMOISELLES CHEZ LE JUGE D'INSTRUCTION.
+
+VII. POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE.
+
+VIII. DE QUELQUES PARADOXES DE MONJOYEUX.
+
+IX. MONJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE.
+
+X. LA COUR D'ASSISES.
+
+XI. LA MÈRE DE VIOLETTE.
+
+XII. VIOLETTE ET GENEVIÈVE.
+
+XIII. TROIS MARIS CONTENTS.
+
+XIV. LES FEMMES INVINCIBLES.
+
+XV. L'ESCARPOLETTE.
+
+XVI. LE FESTIN DE MARBRE.
+
+XVII. UN TOAST A LA FEMME.
+
+XVIII. HISTOIRE DE MADAME VÉNUS.
+
+XIX. LE THÉ DE MADAME VÉNUS.
+
+XX. LE SOUPER DU COMMANDEUR.
+
+XXL. CI GIT MADAME VÉNUS.
+
+
+LIVRE III
+
+LA DAME DE COEUR
+
+
+
+I. DEUX LARMES DE GENEVIÈVE.
+
+II. LA FOLIE DE LA RAISON.
+
+III. LES DEUX COUSINES.
+
+IV. LA CONFESSION DE GENEVIÈVE.
+
+V. POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE.
+
+VI. L'HEURE DU DIABLE.
+
+VII. LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA.
+
+VIII. LA SOLITUDE DE VIOLETTE.
+
+IX. LES DEUX COUSINES.
+
+X. LE CHATEAU DE CARTES.
+
+XI. UN AUTRE BOUQUET MORTEL.
+
+XII. OÙ ÉTAIT ALLÉE VIOLETTE.
+
+XIII. LE TROISIÈME LARRON.
+
+XIV., LA FEMME DE NEIGE.
+
+XV. PAGES DÉTACHÉES DE LA VIE D'OCTAVE.
+
+XVI. LA CHIFFONNIÈRE.
+
+XVII. L'HÔTEL DU PLAISIR, MESDAMES.
+
+XVIII. LES INSÉPARABLES.
+
+XIX. LES POIGNARDS D'OR.
+
+XX. UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MADEMOISELLE RÉBECCA.
+
+
+LIVRE IV
+
+LA TRAGÉDIE
+
+
+I. LA CONFESSION DE VIOLETTE.
+
+II. OCTAVE A PARISIS.
+
+III. LE DÉFI A DIEU.
+
+IV. LA MORTE ET LA VIVANTE.
+
+V. LE BOUQUET DE FRAISES ET LE HOUQUET DE LÈVRES.
+
+VI. LE MARIAGE DE DON JUAN.
+
+VII. L'EXTRAIT MORTUAIRE DE VIOLETTE DANS LA CHAMBRE NUPTIALE.
+
+VIII. L'HIRONDELLE DE VIOLETTE.
+
+IX. LE LENDEMAIN DU BONHEUR.
+
+X. MOURIR CHEZ SOI.
+
+XI. LA D'ANTRAYGUES!
+
+XII. LA MORT D'UNE PÉCHERESSE.
+
+XIII. LA LETTRE DE DEUIL.
+
+XIV. L'APPARITION.
+
+XV. LE DIABLE AU CHATEAU.
+
+XVI. LA MARQUISE DE FONTANEILLES.
+
+XVII. LE DÉJEUNER SUR L'HERBE.
+
+XVIII. LES FILLES REPENTIES.
+
+XIX. LA CRISE.
+
+XX. QUE L'AMOUR DE LA RÉSISTANCE EST AUSSI IMPÉRIEUX QUE LE DÉSIR
+ DE L'AMOUR.
+
+XXI. LE DERNIER SOUPER.
+
+XXII. UNE CAUSERIE SUR LES FEMMES AU CONCERT DES CHAMPS-ELYSÉES.
+
+XXIII. LA FATALITÉ.
+
+XXIV. LES ADIEUX.
+
+XXV. LE DÉMON DE L'ADULTÈRE.
+
+XXVI. NÉE FOUR AIMER, NÉE POUR SOUFFRIR.
+
+XXVII. TOURNE-SOL ET LA TACITURNE.
+
+XXVIII. LA FEMME VOILÉE.
+
+XXIX. LES DEUX ATHÉES.
+
+XXX. M. DE FONTANEILLES.
+
+XXXI. PROPOS PERDUS.
+
+XXXII. OÙ ÉTAIT LA DUCHESSE DE PARISIS?
+
+XXXIII. L'HEURE D'AIMER.
+
+XXXIV. LE JUGEMENT DE DIEU.
+
+XXXV. MONJOYEUX.
+
+XXXVI. UNE NOUVELLE A LA MAIN.
+
+XXXVII. LES ROSES FANÉES.
+
+XXXVIII. VIOLETTE ÉTAIT-ELLE MORTE?
+
+XXXIX. LA LÉGENDE DES PARISIS.
+
+XL. FRAGMENT D'UNE LETTRE DE MONJOYEUX.
+
+
+
+
+
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+End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes dames, by Arsene Houssaye
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES DAMES ***
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