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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/9261-8.txt b/9261-8.txt new file mode 100644 index 0000000..220a19d --- /dev/null +++ b/9261-8.txt @@ -0,0 +1,20898 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les grandes dames, by Arsene Houssaye + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les grandes dames + +Author: Arsene Houssaye + +Posting Date: May 31, 2013 [EBook #9261] +Release Date: November, 2005 +First Posted: September 15, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES DAMES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the PG Online +Distributed Proofreading Team. + + + + + + + + + + + +LES GRANDES DAMES + +par + +ARSÈNE HOUSSAYE + + + +Je pourrais m'enorgueillir du succès de ce roman, si je ne croyais +beaucoup aux bonnes fortunes littéraires. L'opinion est comme la mer +qui prend un navire pour le conduire au rivage ou pour l'abîmer dans +la tempête, selon le mouvement de ses caprices. La première édition +des _Grandes Dames_ a paru au mois de mai 1868, en quatre volumes +in-8° imprimés à cinq mille exemplaires. Quelques jours après, Dentu +m'envoyait cette dépêche: «Réimprimons encore cinq mille exemplaires.» +Ce ne fut pas tout, on réimprima un si grand nombre d'éditions qu'on +ne les compte plus aujourd'hui. Pourquoi cette curiosité? Je veux bien +croire qu'on trouvait du plaisir à lire _Les Grandes Dames_, mais +combien d'autres romans qui n'étaient pas moins dignes de curiosité +restaient-ils oubliés chez les libraires? C'est que j'avais galamment +démasqué tout un monde inconnu, vivant alors comme les dieux de +l'Olympe au delà du monde connu. Il y eut en effet, pendant le second +empire, une période inouïe d'aventures amoureuses encadrées dans +toutes les folies du luxe. On ne croyait plus qu'à la politique +des femmes; l'horloge ne sonnait plus que l'heure à cueillir; on +s'imaginait que la civilisation avait dit son dernier mot. Aussi +courait-on de fêtes en fêtes sans entrevoir la guerre et la +révolution, qui s'armaient pour les combats, pour les défaites, pour +les déchéances. Qui donc prévoit l'orage pour le lendemain, hormis +ceux qui s'écrient le surlendemain: «Je vous l'avais bien dit.» +Moi-même n'ai-je pas inconsciemment donné le couronnement de toutes +les fêtes de l'Empire par me trop célèbres redoutes vénitiennes, où +les plus grands personnages et les plus grandes dames auraient pu +écouter des vérités dites sous le masque. Mais on riait de tout parce +qu'on ne croyait plus à rien. + +J'ai donc peint à vif les passions parisiennes de ce temps passé,--et +bien passé.--Le succès m'entraîna à écrire _les Parisiennes_ et _les +Courtisanes du monde_: tout cela ne formait pas moins de douze volumes +in-8°. Mais je suis comme mon compatriote Lafontaine: «Les longs +ouvrages me font peur,» voilà pourquoi je me contente aujourd'hui de +ne réimprimer que _Les Grandes Dames_. Et encore je me suis obstiné à +mettre les quatre volumes in-8° en un seul volume in-18, rejetant +quelques épisodes, mais conservant tout ce qui est l'âme du livre. +«_Les Grandes Dames_ appartiennent à l'histoire littéraire, a dit +Nestor Roqueplan, parce qu'elles sont une page de notre vie intime +au XIXe siècle.» Toute la critique, d'ailleurs, a été douce à ce roman, +Paul de Saint-Victor comme Nestor Roqueplan, Henry de Pène comme +Théophile Gautier. On a reconnu dans Octave de Parisis l'éternelle +figure de Don Juan entraînant les femmes affolées dans le cortège des +âpres voluptés qui les brûlent toutes vives. Mais Don Juan trouve +toujours son maître. + + + + +PRÉFACE + + +Le duc de Parisis, qui était fort beau, portait dans sa figure la +marque de la fatalité. Toutes les femmes qui l'ont aimé ressentaient +toutes dans le coeur, aux meilleurs jours de leur passion, je ne sais +quelle secrète épouvante. Aussi plus d'une confessait qu'à certaines +heures elles croyaient sentir les étreintes du diable quand elles se +jetaient dans ses bras. + +A chaque période, à Paris surtout, depuis que Paris est la capitale +des passions, un homme s'est révélé qui prenait--presque toutes les +femmes--pour les aimer un jour et pour les rejeter hors de sa vie, +toutes brisées, dans les larmes éternelles, ne pouvant vaincre cet +amour tyrannique qui déchirait leur coeur et ensevelissait leur âme. + +Jean-Octave, duc de Parisis, fut cet homme dans la plus belle période +du second empire; aussi fut-il surnommé don Juan par les femmes de la +cour, par les demi-mondaines et par les coquines. + +Il était si bien admis qu'il faisait le massacre des coeurs que +beaucoup de femmes se fussent trouvées ridicules de ne pas se donner +à lui quand il voulait bien les prendre. C'était la mode d'être sa +victime; or, Paris est par excellence le pays de la mode. + +Beaucoup de femmes du monde ont porté ses armes--un petit poignard +d'or qu'il fichait dans leur chevelure,--quelques-unes s'imaginaient +que c'était une fiche de consolation, quelques autres que c'était un +porte-bonheur. + +Les courtisanes, au contraire, disaient tout haut que le duc de +Parisis leur portait malheur. «Octave porte la guigne». Mais celles +qui avaient le plus d'illusions ne furent pas longtemps à les perdre, +car on s'aperçut bientôt que le duc de Parisis traînait avec lui la +mort, la ruine, le désespoir. Qui eût jamais dit cela en le voyant si +gai en son perpétuel sourire armé de raillerie? + +La Fatalité, cette divinité des anciens, n'a pas d'autels parmi nous, +mais si on ne lui sacrifie pas des colombes elle n'en est pas moins +vivante, impérieuse, terrible, vengeresse, toujours déesse du mal. + +Elle est invisible, mais on la pressent comme on pressent l'orage et +la tempête. + +Et d'ailleurs elle a ses représentants visibles. Combien d'hommes +ici-bas qui ne sont que les représentants de la fatalité! combien qui +portent malheur sans avoir la conscience du mal qu'ils vont faire! + +C'est que le monde vit par le mal comme par le bien. Dieu l'a voulu +parce que Dieu a voulu que l'homme ne pût arriver au bien qu'en +traversant le mal: ne faut-il pas que la vertu ait sa récompense? La +vertu n'est pas seulement le don de ne pas mal faire comme le croient +beaucoup de gens, c'est la force d'arriver au bien après avoir +traversé tous les périls de la vie. + +Ceux qui étaient à la surface sous le second empire ont tous connu le +duc de Parisis: le comte d'Orsay comme M. de Morny, Kalil-Bey comme M. +de Persigny, M. de Grammont-Caderousse comme M. Georges de Heckereen, +le duc d'Aquaviva comme Antonio de Espeletta. Le règne de ce +personnage, tragique dans sa comédie mondaine, fut bien éphémère. Il +passa comme l'ouragan, mais son souvenir est vivant encore dans plus +d'un coeur de femme qu'il a blessé mortellement. Ce n'était pas un +coeur que cet homme, c'était un orgueil, c'était une soif de vivre par +toutes les voluptés, c'était don Juan ressuscité pour finir plus mal +que ses ancêtres, car on sait que tous les don Juan ont mal fini. + +J'ai été plus d'une fois le compagnon d'aventures d'Octave de Parisis, +j'ai vécu avec ce viveur chez moi et chez lui dans l'intimité la plus +cordiale: je veux donc conter son histoire que je connais bien. Il y a +certes plus d'un chapitre qu'il me faudrait écrire en hébreu pour les +jeunes filles, mais pourtant ce livre portera sa moralité; je pourrais +même écrire sur la première page, à l'inverse de Jean-Jacques Rousseau +sur la _Nouvelle Héloïse_: Toute femme qui lira ce livre est une femme +sauvée. + +Je passe avec respect devant toutes les femmes qui ont bravé la +passion; j'étudie avec sympathie les coeurs vaincus, qui me rappellent +cette épitaphe d'une grande dame au Père Lachaise: «PAUVRE FEMME QUE +JE SUIS!» Son nom? Point de nom. C'est une femme. + +Si je n'ai pas raconté l'histoire des grandes dames vertueuses, c'est +que les femmes vertueuses n'ont pas d'histoire. + +Il n'y a plus de grandes dames, disent les petites dames; le +catéchisme de 1789 a barbouillé les marges du livre héraldique; la +dernière duchesse, si elle n'est pas morte déjà, reçoit le viatique +dans le dernier château de la Normandie ou dans le dernier hôtel du +faubourg Saint-Germain. Il n'y a donc plus de grandes dames, il n'y a +plus que des femmes comme il faut.» + +Il serait plus juste de dire: Il n'y a pas de grandes dames ni de +femmes comme il faut: il y a des femmes. Selon Balzac, «le XIXe siècle +n'a plus de ces belles fleurs féminines qui ont orné les plus belles +périodes de la monarchie française.» Et il ajoutait avec plus d'esprit +que de vérité: «L'éventail de la grande dame est brisé; la femme n'a +plus à rougir, à chuchoter, à médire, l'éventail ne sert plus qu'à +s'éventer.» Balzac découronnait ainsi la femme d'un trait de plume; un +peu plus il la rejetait dans l'humiliation de son ancien esclavage; ce +qui n'empêchait pas Balzac de mettre en scène les grandes dames de son +imagination. + +Où commence la grande dame? où finit-elle? La grande dame commence +toujours dans l'aristocratie de race, qui est son vrai pays natal; +mais s'il lui manque la grâce presqu'aussi belle que la beauté, elle +est dépossédée; elle n'est plus qu'une femme du monde. Il serait trop +commode d'être une grande dame parce qu'on est la fille d'une grande +dame, sans avoir toutes les vertus de son emploi. De même qu'il serait +trop cruel de naître avec tous les dons de la beauté, de la grâce, de +l'esprit, sans devenir une grande dame, parce qu'on ne serait pas la +fille d'une duchesse ni même d'une baronne. + +Il y a donc des grandes dames partout, depuis le faubourg +Saint-Germain jusqu'au faubourg du Temple. + +Mais comment la plébéienne qui naît grande dame prendra-t-elle sa +place au soleil? Par le hasard des choses; peut-être lui faudra-t-il +traverser le luxe des courtisanes; mais, un jour ou l'autre, si elle +le veut bien, elle écartèlera d'argent sur champ de gueules. C'est +l'amour qui la remettra dans son chemin, ce sera une grande dame de la +main gauche, mais ce sera une grande dame. Quand Mlle Rachel entrait +dans un salon, c'était une grande dame; combien de princesses qui +venaient à sa suite, et qui ne semblaient que des princesses de +théâtre! + +La grande dame finit où commence la femme comme il faut, qui elle-même +finit où commence le demi-monde. + +On naît grande dame comme on naît poète; mais, pour cela, il ne faut +pas toujours naître d'une patricienne. Il faut bien laisser à la +création ses imprévus et ses transfigurations; il faut bien que la +nature donne de perpétuelles leçons à l'orgueil humain. Les grandes +dames sont presque toujours des filles de race; mais quelques-unes +pourtant, nées plébéiennes, lèvent leur épi d'or de pur froment au +milieu du champ de seigle. + +Les anciennes aristocraties ont gardé le privilège de faire les +grandes dames. Les nouvelles en font aussi, mais avec plus d'alliage. +Ce n'est pas à la première génération que la race s'accuse; elle +resplendit à la seconde; souvent, à la troisième, elle se perd. C'est +l'histoire de ces vins, rudes à la première période, exquis à la +seconde, et qui vont se dépouillant trop vite à la troisième. C'est la +loi de l'humanité, comme c'est la loi de la nature. + +Dieu lui-même ne crée pas un chef-d'oeuvre du premier coup; il +commence, comme tous les artistes, par l'ébauche. + +Voilà pourquoi la grande dame est un oiseau rare. Où est le merle +blanc? Les familles qui ont fait leur temps n'ont plus le privilège +de frapper leur marque; elles se sont étiolées, comme les plus belles +fleurs qui ne donnent plus que des tiges pâlies, où la sève s'épuise. +Toutes les forces de la création, dans son action la plus divine, +n'arrivent pas à créer dans le monde entier cent grandes dames par an. +Et combien qui meurent petites filles! Et combien qui font l'école +buissonnière avant d'arriver à la beauté souveraine du corps et de +l'âme! + +AR--H--YE. + + + + +LES GRANDES DAMES + + + * * * * * + + +LIVRE I + + +MONSIEUR DON JUAN + + + * * * * * + + +I + +C'EST ÉCRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE + + +Les curieuses des bords du Lac se demandaient ce jour-là avec +inquiétude pourquoi M. de Parisis n'avait pas encore paru? + +Jean-Octave de Parisis, surnommé Don Juan de Parisis, était un homme +du plus beau monde parisien;--un dilettante partout, à l'Opéra, à la +Comédie-Française, dans l'atelier des artistes;--un virtuose quand il +conduisait son breack victorieux, quand il jouait au baccarat, quand +il pariait aux courses, quand il prêchait l'athéisme, quand il +donjuanisait avec les femmes. + +C'est un quasi-ambassadeur. Aussi, selon les perspectives, +disait-on:--C'est un homme sérieux,--ou:--C'est un désoeuvré. + +Les femmes disaient: «Il porte l'Enfer avec lui.» + +Le duc de Parisis n'était pas au bord du Lac, parce qu'il se promenait +à cheval dans l'avenue de la Muette. Il avait pris le chemin des +écoliers pour suivre un landau à huit ressorts. C'est que dans ce +landau il voyait une jeune fille qu'il n'avait jamais rencontrée, lui +qui connaissait toutes les femmes et toutes les jeunes filles du beau +Paris, comme Théophile Gautier connaissait toutes les figures du +Louvre. + +Cette jeune fille était accompagnée d'une dame en cheveux blancs qui +avait grand air. Toutes deux descendirent de voiture pour se promener +dans une allée solitaire, en femmes qui ne vont au Bois que pour le +bois. + +La dame en cheveux blancs s'appuya au bras de la jeune fille, qui, +toute pensive et toute silencieuse, effeuillait les feuilles sèches et +rouillées des branches de chêne. Octave ne regardait pas la vieille +dame; il n'avait d'yeux que pour la jeune fille. + +Elle était belle comme la beauté:--grande, souple, blanche, un profil +de vierge antique, une chaste désinvolture, je ne sais quoi de +flexible et de brisé déjà comme le roseau après l'orage;--une gerbe de +cheveux blonds, des yeux noirs et doux--regards fiers et caressants à +la fois;--un sourire encore candide, mais déjà féminin, expression de +la jeunesse, qui ne sait rien que Dieu, mais qui cherche Satan:--une +vraie femme transperçant à travers la jeune fille. + +M. de Parisis, qui venait de voir aux Champs-Élysées quelques +demoiselles à la mode, fut ému de cette rencontre et murmura à +mi-voix: «Comme on serait heureux d'aimer une pareille créature!» + +Un esprit vulgaire n'eût pas manqué de dire: «Comme on serait heureux +d'être aimé par une pareille créature!» + +Mais M. de Parisis savait bien que le bonheur d'être aimé est séparé +par un abîme du bonheur d'aimer. Être aimé, qu'est-ce que cela en +regard du bonheur d'aimer! Être aimé, c'est à la portée de tout le +monde; mais aimer! c'est rouvrir le paradis. + +Octave avait, d'ailleurs, assez de foi en lui pour ne pas douter +qu'une fois amoureux d'une femme--quelle que fût cette femme--il ne +parvînt à être aimé d'elle. + +Ce jour-là on se demandait donc au bord du Lac pourquoi M. Octave +de Parisis n'avait pas encore paru. Au bord de quel lac? Vous avez +raison. Il y a encore quelques lecteurs romanesques qui rêvent au lac +de Lamartine et qui ne savent pas qu'il n'y a plus qu'un lac dans le +monde: le Lac du bois du Boulogne, cette perle trouble, cette cuvette +d'émeraude, cette source insensée, où les amazones ne trouveraient pas +d'eau pour se baigner les pieds. + +Que pouvait bien faire un jour de février, entre quatre et cinq +heures, M. le duc de Parisis, l'homme le plus beau de Paris, à pied, à +cheval ou en phaéton? Et qui se demandait cela? Quelques comédiennes +de petits théâtres, quelques filles perdues ou retrouvées, quelques +Phrynées sans états de service? Non! C'étaient les femmes du plus beau +monde; c'étaient aussi les comédiennes illustres et les courtisanes +irréprochables; celles-là qui ne se démodent pas, parce qu'elles font +la mode. + +Il y a toujours à Paris un homme qui règne despotiquement sur les +femmes; on peut dire que le plus souvent c'est par droit de conquête +et par droit de naissance. L'origine d'une femme peut se perdre dans +les mille et une nuits; sa beauté est son blason, elle a des armoiries +parlantes, on ne lui demande pas comment elle écartèle; mais il +n'en est pas ainsi de l'homme, à moins toutefois que la fortune, +l'héroïsme, le génie ne l'ait mis en relief. Et encore on veut savoir +d'où il vient. Et on lui tient compte d'être fils des dieux comme +César, même s'il descend des dieux par Vénus. Octave avait tous les +titres à ce despotisme. + +Né duc et beau, on l'avait dès son berceau habitué à sa part de +royauté. Au collège, il avait régné sur les enfants; depuis son +adolescence, il avait une armée de chevaux, de chiens et de laquais; +depuis ses vingt ans, il avait une légion de femmes; soldat +d'aventure, il avait eu son heure d'héroïsme devant Pékin en tête des +spahis; diplomate de l'école de M. de Morny, il avait déjà triomphé +des hommes comme il avait triomphé des femmes, jouant cartes sur +table, mais en prouvant que les cartes étaient pour lui. + +Cependant Octave avait voulu suivre la jeune fille en robe lilas, mais +il sentit qu'il y avait l'infini entre elle et lui. + +La vertu aura toujours cela de beau que les plus sceptiques +s'arrêteront devant elle avec un sentiment de religion, comme le +voyageur devant les montagnes inaccessibles qui sont couvertes de +neige et de rayons. + +«Non, je ne la suivrai pas, dit le duc de Parisis avec quelque +tristesse, je n'ai pas le droit de jeter des roses dans son jardin.» + +C'était la première fois que M. de Parisis détournait les passions de +sa route. «Après cela, reprit-il en regardant, à travers la ramure +dépouillée, la robe lilas de la jeune fille, j'ai beau me détourner de +son chemin, si je dois l'aimer, c'est écrit jusques sur ces feuilles +sèches brûlées par le givre.» + +Et, au lieu d'aller au bord du lac, comme de coutume, il s'égara avec +une vague volupté dans les avenues solitaires, suivant d'un regard +rêveur de blancs flocons qui allaient refaire une virginité à la terre +souillée. «Tombez, tombez, madame la Neige, disait-il dans sa soudaine +mélancolie, tombez sur moi, cela fait du bien à mon coeur.» C'était +la première fois que ce fier sceptique écoutait les battements de son +coeur. + + + + +II. + +LA LÉGENDE DES PARISIS + + +Le soir, Parisis alla voir ses amis au Café Anglais, dans ce numéro +16 qui serait la vraie loge infernale de ces dernières années--s'il +y avait eu une loge infernale. + +Il y trouva Monjoyeux--sculpteur et comédien d'aventure--qui ouvrait +ses mains pleines de paradoxes;--le marquis de Villeroy, un ambitieux +qui ne vivait que la nuit; le vicomte de Miravault, un chercheur de +millions qui avait peur de perdre son temps et qui buvait du vin de +Champagne arithmétiquement; le prince Rio, surnommé dans le monde des +filles le prince Bleu,--le prince passé au bleu--qui faisait tourner +la tête--de l'autre côté--à Mlle Tournesol; Antonio, Harken et +d'Aspremont, qui enseignaient l'histoire de la main gauche, depuis +Diane de Poitiers jusqu'à Mme de Pompadour, à quatre demoiselles ne +doutant pas que ces messieurs ne leur payassent à toutes un cachet +pour avoir si bien écouté. + +On avait soupaillé en tourmentant quelques perdreaux, en écorniflant +quelques mandarines, en se faisant les dents à quelques pommes d'api. + +Ces dames revenaient du bal; leurs bouquets étaient éparpillés et +effeuillés comme leur vertu, un peu moins flétris pourtant. On +respirait une odeur de vin répandu, de fleurs fanées, de chevelures +dénouées, de poudre à la maréchale. En un mot, une petite gouache +des anciennes orgies. «Quelles sont les nouvelles du jour? demanda +Villeroy.--Khalil-Bey a acheté _Brunehaut_, répondit le prince.--Est-ce +une femme? demanda Mlle Ophélia.--Non, c'est une reine.--Il y a +quelques déclarations de forfait et quelques naissances illustrer. +_Vermout_ va bien, il fait des siennes: il lui est né sept enfants: +_Javanais, Dona-Sol, Bonjour, Bonsoir, Comment-vas-tu, _Revolver_ +et _N'y-vas-pas_.» + +Parisis était soucieux; les autres nuits il ne passait qu'une heure en +cette belle académie du savoir-vivre, mais il était éblouissant. Il +raillait les hommes, il se moquait des femmes, il avivait l'esprit de +tout le monde par une verve de grand cru; Monjoyeux lui-même, un fort +en gueule du plus haut style, était souvent battu à ce duel où on se +jetait à la figure les mots les plus vifs. + +Miravault, qui comptait les minutes avec avarice, regarda à sa montre: +«Voilà dix-sept minutes que Parisis n'a pas dit un mot, je lui donne +trois minutes pour se relever de cette déchéance, sinon je lui enlève +sa royauté.--J'abdique, dit Octave.--Voyons, vas-tu jouer au beau +ténébreux?--Est-ce que tu as perdu au jeu ou à l'amour?--A l'amour! +qui perd gagne; au jeu! qu'est-ce qu'une poignée d'or?--Tu as bien +raison, quand on est en train de manger le fonds avant les revenus. +Mais enfin qu'as-tu donc?--Ce que j'ai...?» + +Octave voulait ne pas parler, il murmura pourtant, à demi-voix: «J'ai +peur d'être amoureux.» + +Mlle Tournesol se tourna naturellement vers lui. «De moi? +demanda-t-elle.--Si c'était de toi, je ne serais pas soucieux.--Ah! +ça, t'imagines-tu donc, dit le prince Rio, qu'un homme est perdu +sans rémission parce qu'il est amoureux?--Mais jusqu'ici, dit Mlle +Trente-six-Vertus, vous n'avez donc jamais été amoureux! + +--Non.--Comment, vous qui avez été aimé de toutes les femmes de +Paris?» + +Octave ne répondit pas. Le prince se chargea de répondre pour lui. +«S'il a été aimé, c'est qu'il n'aimait pas. Vieille chanson.--Ah! oui, +dit Mlle Ophélia qui avait de la littérature: _Qui fait amour, amour +le suit_.» + +Le prince mit la main sur le marbre de Mlle Ophélia. «Monsieur! lui +dit-elle en levant la tête avec une noble indignation, vous attentez +à mon honneur! Ce que j'ai de plus cher!--Ce que tu as de plus +cher!--Oui, puisque je le vends tous les jours.--Voilà un beau mot, +dit Monjoyeux. C'est du La Rochefoucauld.--Oui, Ophélia doit être +la fille de cette chiffonnière de Gavarni qui reçoit une aumône d'un +galant homme et qui lui dit pour le remercier:«Dieu vous garde de +mes filles!»--«Ne parlons pas légèrement des chiffonniers, reprit +Monjoyeux, on connaît mes titres de noblesse.» + +Octave était de plus en plus égaré dans sa rêverie. Sa belle figure, +plutôt rieuse que pensive, avait pris ce soir-là un caractère de +mélancolie amère. Son regard semblait perdu dans je ne sais quel +horizon lointain et triste. «Voyons, Octave! nous sommes en carnaval +et d'ailleurs, pour des philosophes comme nous, la vie est un carnaval +perpétuel. Est-ce que tu lui ferais l'honneur de la prendre au +sérieux? Peut-être.--Ce que c'est que de nous! dit Monjoyeux; +parce que celui-ci aura rencontré, ce soir dans un salon, ou cette +après-midi au bord du Lac, quelque figure de romance ou de keepsake, +il n'est plus un homme!--Qui sait? dit Octave, c'est peut-être parce +que je suis devenu un homme que je suis triste.» + +Sur ce beau mot on fit silence. «Ah! je devine, dit tout à coup le +prince, car je sais ton secret. Tu es amoureux, donc tu as peur. Le +dernier des Parisis a toujours eu peur de l'amour. Il y a une terrible +légende sur les Parisis, messieurs!--Prince, dit Monjoyeux, vous +dites cela comme dans la tour de Nesle, vous auriez dû nous appeler +Messeigneurs.--Voyons la légende? dit Mlle Tournesol.--Pas un mot, dit +Octave d'un air ennuyé.--D'ailleurs, reprit le prince, je ne sais +cette légende que par ouï-dire.--Eh bien! dit Octave, tu la liras dans +_Nostradamus_, car elle y est. Tu ne te rappelles pas qu'il parle du +dernier des Parisis!» + +Mlle Tournesol voulut rassurer Octave en lui disant que s'il le +voulait bien,--et elle aussi,--il ne serait pas le dernier des +Parisis. Il ne daigna pas lui répondre. + +Une demi-heure après, deux femmes s'étaient endormies sur un divan; +deux autres avaient décidé deux hommes à faire un mariage de raison, +si bien qu'il ne resta plus dans le célèbre cabinet que Parisis, +Monjoyeux, d'Aspremont et le prince Bleu, qui depuis une heure +déjà était le prince Gris. «Quelle est donc cette légende? demanda +Monjoyeux à Parisis.--Une bêtise du vieux temps, mon cher. Vous savez +que je ne crois à rien, pas même au diable: eh bien! depuis que j'ai +l'âge de raison, c'est-à-dire l'âge de folie, cette légende m'a +toujours inquiété. Est-ce que vous croyez au diable, vous?--Oui, la +nuit, quand je n'ai pas soupé. Il me serait d'ailleurs désagréable +de ne pas y croire du tout, car Satan prouve l'existence de Dieu. +Dites-moi votre légende.--D'ailleurs, dit le prince, s'il ne vous le +dit pas, je vous la dirai.» + +Monjoyeux insista: le prince allait parler. Octave aima mieux conter +lui-même. Voici comment il conta: + +«C'était au quinzième siècle, au temps des grandes guerres: Jehan de +Parisis allait se marier avec la plus belle fille du pays. Mais voilà +qu'à l'heure des fiançailles, le roi Charles VII le prit au passage +pour la guerre. Il fit des prodiges d'héroïsme devant Orléans. Il +voulut revenir pour son mariage, car il portait déjà l'anneau des +fiançailles. Dieu s'ait s'il avait le mal du pays! Mais comme c'était +un des meilleurs capitaines de cette vaillante armée, Dunois l'obligea +encore à l'héroïsme. Il recevait les lettres les plus tendres et les +plus désespérées; Blanche de Champauvert se mourait de ne pas le voir +revenir. Enfin, entre deux batailles il courut en toute hâte se jeter +aux pieds de sa chère abandonnée. + +«Quand il entra dans le château, tout le monde pleurait. + +«Blanche se meurt! Blanche est morte! lui dit-on. Et la mère et les +soeurs et les enfants jetaient les hauts cris. Quand il saisit la main +de Blanche, elle respirait encore: il semblait qu'elle l'eût attendu +pour mourir. «--C'est toi, dit-elle. Dieu soit béni, puisque je t'ai +revu sur la terre. Il lui parla, elle ne répondit pas. + +«Il éclata dans sa douleur. Il se jeta sur Blanche et baisa tristement +«ses lèvres muettes comme s'il voulait prendre la mort dans un +baiser.--Oh! Seigneur, s'écria-t-il, vous que j'ai prié à Rome, vous +que j'ai aimé partout, vous que mes aïeux ont glorifié aux croisades, +Seigneur, prenez mon âme ou rendez-moi Blanche! + +«Il était tombé agenouillé, il priait avec ferveur, la figure baignée +de larmes. Sa fiancée, qui n'était plus qu'une fiancée de marbre, +ne le voyait pas pleurer. La famille avait fui ce spectacle. Minuit +sonnait au beffroi. + +«Une figure apparut au très pieux Jehan de Parisis, c'était la Mort +couverte d'un suaire, avec ses yeux creux et sa bouche sans lèvres. Il +eut peur, mais il se jeta entre la Mort et sa fiancée. + +«La Mort, plus forte que lui, l'éloigna du lit et se pencha pour +saisir la jeune fille. + +«Il supplia la Mort. Et comme elle le regardait avec son rire +horrible, il prit son épée et frappa d'une main terrible. + +«L'épée se brisa. «--Oh! Seigneur! Seigneur! s'écria-t-il, ayez pitié +de moi.» + +«Un ange apparut devant lui qui se pencha à son tour sur la jeune +fille et lui donna un baiser divin. Mais ce baiser, comme celui de +Jehan de Parisis, ne la réveilla point. + +«L'ange s'évanouit et la Mort resta seule devant le lit de Blanche. +--Puisque Dieu ne m'entend pas, s'écria Jehan de Parisis, que +l'Enfer me secoure.» + +«Un autre ange apparut, c'était l'ange des ténèbres. La Mort se +redressa comme si elle dût obéir à celui-là. «--Que me veux-tu? dit +l'ange des ténèbres à Jehan de Parisis.--Je te demande la vie de ma +fiancée.--Elle vivra, mais cela coûtera cher à ton coeur et à ton âme. +Chaque heure de sa vie sera payée par toi par un siècle de damnation. +Le fils qui naîtra de son sein sera condamné à sa naissance.--Non! pas +mon fils. J'accepte les siècles de damnation, mais que la Mort ne me +prenne pas mon fils.--Ton petit-fils?--Non! Je suis le dernier des +Parisis, je veux que l'arbre porte encore longtemps des branches.--Eh +bien! dit Satan qui se cachait sous la figure d'un ange des ténèbres, +tu ne seras pas le dernier des Parisis. Ta race vivra encore quatre +siècles après la mort de ton premier-né, mais tous les Parisis seront +marqués du signe fatal, tous périront tragiquement. Inscris bien ces +mots dans ton coeur pour qu'ils soient légués de père en fils, de +siècle en siècle, jusqu'au dernier des Parisis.» + +«Et Jehan de Parisis vit ces mots imprimés en lettres de feu sur le +suaire de la Mort. + + «L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. + «L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT. + +«Tout s'évanouit; la fiancée ouvrit les yeux et remua les lèvres pour +dire: Je reviens du Paradis: oh! mon ami, aimons-nous en Dieu.» + +«Ils se marièrent, ils furent heureux; mais dix années après, Jehan +de Parisis mourut de mort violente. «Depuis quatre siècles, tous les +Parisis sont morts de mort tragique. De génération en génération, leur +bonheur a été diminué d'un an.» + +Octave avait conté cela très simplement, sans rien accentuer, ne +voulant pas donner à cette histoire une couleur mélodramatique, mais +il était demeuré sérieux comme si le souvenir des siens eût retrempé +son âme. + +Le prince voulut rire d'abord, mais il s'était pris à la légende comme +à quelque roman de Balzac ou de Georges Sand. Il n'était plus gris. +Monjoyeux, qui aimait le drame avec passion, était ému comme à un beau +spectacle. + +Les femmes dormaient toujours. On ne les réveilla pas. Le Prince +remua les lèvres pour demander à Octave si les quatre siècles étaient +passées. Il n'osa pas. Il se contenta de lui dire: «Eh bien! tu +n'as pas envie de te marier, toi?--Non, répondit le dernier des +Parisis.--Je commence à comprendre, dit Monjoyeux, pourquoi tu passes +si vite à travers les passions: tu as toujours peur de te laisser +prendre.--Non! dit Octave, j'ai bien plus peur qu'on se prenne à moi, +si je dois porter malheur. Car pour moi, après tout, je suis bien +sûr de n'aimer que quand je voudrai. _Voir Naples et mourir_! dit le +proverbe: c'est-à-dire: _Aimer et mourir_! mais je ne dirai cela que +quand je serai dégoûté de la vie. Maintenant n'allez pas vous imaginer +que la légende des Parisis me préoccupe beaucoup. Toutes les familles +en ont une pareille, le diable a fini son temps, je n'ai donc plus à +payer la part du diable. + +Le prince dit qu'il y avait une légende dans sa famille. «On ne croît +plus à ces bêtises-là; mais quand le doigt de Dieu se montre on y +pense bien un peu.» + +Parisis se levant, dit adieu par un signe. «Tu ne viens pas au club, +lui demanda le prince?--Non. J'ai compté aujourd'hui pour la première +fois de ma vie; il ne me reste qu'un million, je ne jouerai plus.» Il +se leva, et sortit. Puis rentrant aussitôt, et comme pour se moquer +lui-même de sa légende: «Messeigneurs! Jehan de Parisis, fils de +l'homme à la légende, est mort en 1468: s'il ne me reste plus qu'un +million, il ne me reste plus que deux années à vivre: je suis +riche.--Pauvre Parisis! murmura le prince, qui n'osait plus compter sa +fortune. + +Quand Octave eut refermé la porte, Monjoyeux dit au prince: «Ce que +c'est que d'être bien né! on a des légendes de famille. Moi qui suis +le fils d'une chiffonnière, quelle pourrait bien être la légende de +mes ancêtres?» + +Monjoyeux réfléchit. «J'ai aussi ma légende, moi! Je n'ai jamais eu +d'autre berceau que le berceau primitif: le sein et le bras de ma +mère; or, une bonne fée est venue à mon berceau qui m'a dit: «_Tu +seras roi_!» Sans doute elle a voulu dire un roi de comédie, puisque +j'ai joué, à Londres, des rois avec Fechter. Ah! si seulement ma mère +m'avait vu sous cette royauté-là!» + +Monjoyeux pencha la tête sur son verre; une larme tomba de ses yeux +dans le vin de Champagne. + + + + +III + +PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE + + +Octave de Parisis n'avait rien à envier aux plus beaux noms; son +écusson est à la salle des Croisades. Un Parisis fut grand amiral, un +autre fut maréchal de France, un troisième ministre. Si les Parisis +ne marquent pas avec éclat, dans l'histoire du dernier siècle, c'est +peut-être parce qu'ils ont eu trop d'orgueil. Réfugiés dans leur +château comme dans un royaume, ils étaient trop rois sur leurs terres +pour vouloir se faire courtisans. Quelques-uns d'entre eux paraissent +cependant çà et là, sous Louis XV et sous Louis XVI, dans les +ambassades et dans les armées, mais ce ne sont que des apparitions. +Dès qu'ils ont montré leur bravoure et leur esprit, ils s'en +reviennent au château natal se retremper dans la vie de famille, comme +si leur temps, d'ailleurs, n'était pas encore revenu. La famille est +comme la nature, elle a ses jours de paresse: les plus belles gerbes +sont celles que le soleil dore après les jachères. La Révolution, +qui n'était pas attendue par les Parisis, vint casser la branche et +éparpiller la couvée. Le beau château de Parisis, une des merveilles +de la Renaissance, où Jean Goujon avait sculpté quatre figures sur la +façade, deux Muses et deux Saisons, fut saccagé et brûlé après le 10 +août; dans l'admirable parc, qui était une forêt d'arbres rares, tous +les bûcherons du pays vinrent fagoter à grands coups de hache. Le duc +de Parisis, pris les armes à la main pour défendre les siens, fut +massacré à coups de sabre; la duchesse vint se cachera à Paris avec +ses enfants, car Paris était encore le meilleur refuge quand on ne +pouvait pas gagner le Rhin ou l'Océan. + +Sous l'Empire, Pierre de Parisis, général de brigade, a fait des +prodiges d'héroïsme. Il est mort à Iéna, en pleine victoire. Celui-là +était l'aïeul d'Octave. Son père, Raoul de Parisis, avait couru le +monde et s'était arrêté au Pérou dans les Cordillères, où il avait +fini par découvrir un sillon argentifère. Mais sa vraie découverte +fut une femme adorable, une O'Connor, qui lui avait donné un fils: M. +Jean-Octave de Parisis, surnommé don Juan de Parisis, que nous avons +eu l'honneur de vous présenter,--Madame,--et qui en vaut bien la +peine. + +Le duc Raoul de Parisis fut tué à la chasse à sa troisième année +de bonheur. On le rapporta mourant. Il baisa un crucifix que lui +présentait sa mère. «Ah! dit-il en regardant avec passion sa jeune +femme qui tenait son enfant dans ses bras pour cacher ses larmes, +l'amour ne pardonne pas aux Parisis.» + +Octave de Parisis était de belle stature, figure barbue, lèvre +railleuse, nez accentué à narines expressives, cheveux bruns à reflets +d'or, légèrement ébouriffés par un jeu savant de la main. Dans le +regard profond d'un oeil bleu de mer, comme sur le front bien coupé, +on voyait errer la pensée, la volonté, la domination. C'était la tête +d'un sceptique plutôt que celle d'un amoureux, mais la passion y +frappait sa marque. La raillerie n'avait pas eu raison du coeur. +Son sourire avait je ne sais quoi de fatal dans sa gaieté. Quand +on l'avait vu, on ne l'oubliait pas: c'était surtout l'opinion des +femmes. Il avait la désinvolture d'un artiste avec la dignité d'un +diplomate. Il s'habillait à Paris, mais dans le style anglais. Voilà +pour la surface visible. + +Son esprit était inexplicable comme le coeur d'une femme coquette. Il +aspirait à tout, disant qu'il ne voulait de rien. Il ne se cognait pas +aux nuées comme don Juan l'inassouvi; il avait pourtant son idéal; +mais ne se nourrissant pas de chimères, après la première heure +d'enthousiasme, il éclatait de rire. + +Il sentait, d'ailleurs, que les grandes passions sont dépaysées dans +le Paris d'aujourd'hui. Vivre au jour le jour et cueillir la femme, +c'était pour lui la sagesse. Il avait pour les femmes le goût des +grands amateurs de gravures; il adorait l'épreuve d'artiste et +l'épreuve avant la lettre; mais il ne dédaignait pas l'esprit et la +malice de la lettre. Il n'avouait pas ses femmes et parlait avec un +peu trop de fatuité des autres, convaincu, d'ailleurs, que toute femme +tentée tombe un jour comme une fraise mûre dans la main de l'amoureux. +Il avait beaucoup d'esprit et il aimait beaucoup l'esprit,--l'esprit +parlé,--car il ne lisait guère et n'écrivait pas. + +La nature avait plus fait pour lui qu'il n'avait fait pour elle. +Toutefois, il n'avait pas gâté ses dons. Il montait à cheval comme +Mackensie; il donnait un coup d'épée avec la grâce impitoyable de +Benvenuto Cellini. Il nageait comme une truite; il luttait à la force +du poignet avec le sourire du gladiateur. Il avait pareillement +fécondé son esprit par le sentiment des arts et par l'amour de +l'inconnu. Son esprit aimait l'inconnu comme son coeur aimait +l'imprévu. Nul n'avait mieux pénétré à vol d'oiseau l'histoire ou +plutôt le roman des philosophies: nul n'en était revenu plus sceptique +et plus dédaigneux. + +Octave de Parisis était né pour toutes les fortunes, même pour les +mauvaises. Beau de l'altière beauté qui s'impose par la sévérité des +lignes et la fierté de l'expression, il avait fait son entrée dans le +monde avec l'auréole des vertus de naissance, qui ont tant de prestige +sous les gouvernements démocratiques. Il n'en était ni meilleur ni +plus mauvais. Il vivait comme ses amis ou ses camarades, un pied dans +le monde, un pied dans le demi-monde, sans trop de souci de sa dignité +plus ou moins chevaleresque, offrant à trois heures son coupé et ses +gens à Mlle Trente-six-Vertus pour aller au Bois, le reprenant le soir +pour aller chez une duchesse de Sainte-Clotilde. Il se montrait dans +les salons officiels jusqu'à minuit; mais, après minuit, il jouait au +club ou soupait à la Maison-d'Or ou au Café Anglais avec les plus +gais compagnons. Il était de toutes les fêtes. On l'a vu conduire +le cotillon à la Cour, mais pour caricaturer tous les danseurs de +cotillon. + +Avec son esprit d'aventure, Octave était voyageur. Non pas pour aller +à Rome, à Bade, aux Pyrénées ou à Montmorency, comme ces gentlemen du +boulevard qui disent impertinemment au mois d'août: «Que voulez-vous, +moi, j'aime les voyages!» Parisis ne parlait de voyager que pour faire +le tour du monde, pour pénétrer dans les pays inaccessibles, franchir +les murailles de la Chine, fumer un cigare à Tombouctou et s'intituler +roi de quelque peuplade indienne. A sa vingtième année, il était allé +à Lima, pour voyager bien plutôt que pour liquider les affaires de son +père dans la ville du soleil: Le duc Raoul de Parisis, chercheur et +trouveur d'or, n'était revenu en France qu'avec l'idée de retourner +au Pérou; il avait laissé là-bas un représentant ayant beaucoup de +comptes à rendre et croyant que l'Océan le dispenserait de montrer ses +livres; il se contentait, depuis longtemps, d'envoyer au château +de Parisis la moitié des trouvailles. Octave s'était donc reconnu +beaucoup plus riche qu'il ne l'espérait. Il n'avait eu garde de +quitter l'Amérique sans s'y promener, amoureux des forêts vierges, +comme Chateaubriand, et des fleuves géants, comme Fenimore Cooper. +Ce qui lui plut surtout, ce furent ces villes universelles du +Nouveau-Monde, où l'horloge du temps va trois fois plus vite que dans +la vieille Europe. Il eut la bonne fortune de rencontrer, à New-York, +Mlle Rachel, qui finissait, et Mlle Patti, qui commençait. Il n'épousa +pas Mlle Patti, mais jurerait-on qu'il ne donna pas son coeur à Mlle +Rachel? + +Il revint en France pour voir mourir sa mère: ce fut son premier +chagrin. + +Que rapporta-t-il de la patrie de Franklin? Beaucoup d'or et l'amour +de l'or. Ce fut là surtout qu'il comprit qu'un dollar a plus d'esprit +qu'un homme, et que cent mille dollars ont plus de vertu qu'une femme: +style américain. Il ne se passionna, d'ailleurs, ni pour les lois, ni +pour les arts, ni pour les lettres des États-Unis. Les vraies femmes +qu'il aima là-bas, c'étaient des Américaines de Paris. Parisien par +excellence, il aimait Paris partout. Avec mille Parisiens comme +Octave, le monde serait conquis à la France. + +Revenu à Paris, il rencontra l'Empereur,--à la Cour, où il était si +difficile de rencontrer l'Empereur;--il lui parla de son père et du +pèlerinage à Ste-Hélène. L'Empereur, qui savait toute cette histoire, +présenta lui-même Octave au marquis de la Valette en-disant: «Voilà +un futur ambassadeur.» Octave prit ses grades en diplomatie dans +les coulisses de l'Opéra, chez Mlle Léonide Leblanc ou Mlle Sarah +Bernhardt, au bal des Tuileries; chez les ambassadrices, au bois de +Boulogne. Aussi commençait-il à rire dans sa barbe des sentences de +Machiavel et des malices de M. de Talleyrand, quand éclata la guerre +de Chine. + +La Chine est un pays si fabuleux que nous ne pouvons déjà plus nous +imaginer, à quelques années de distance, que nous avons pris la +capitale du Céleste-Empire avec une poignée d'hommes. Octave de +Parisis fut dans cette poignée de héros. + +Pendant que les Chinois incendiaient et que les Anglais choisissaient +des bijoux, les Français s'enchinoisaient. Octave fit main basse +sur deux choses: une jeune Chinoise qu'il emmena à Paris, et un +éventail-Pompadour pour la première marquise qu'il rencontrerait au +faubourg Saint-Germain. Des amours d'Octave à Pékin, on pourrait faire +un joli _Livre de Jade_. Il fit naviguer sur le fleuve jaune des maris +qui n'avaient jusque-là navigué que sur le fleuve Bleu. On se rappelle +le bruit qu'il fit à son retour avec sa Chinoise, une vraie potiche +qui ne marchait pas; il la portait dans le monde et chantait des duos +avec elle, dans le plus grand sérieux, car il était maître fou par +excellence. + +On ne lui avait pas fait un crime d'avoir, pour quelques jours, +métamorphosé le diplomate en soldat, on lui avait promis une mission +en Orient. Il disait d'un air dégagé: «Si je ne meurs pas dans un +duel ou sur un pli de rose, on me retrouvera ambassadeur à Londres +et grand-croix de la Légion d'honneur.--Mais surtout chevalier de la +Jarretière,» lui disaient ses amis. Il avait déjà, d'ailleurs, tous +les ordres, moins le ruban de Monaco, le seul qui lui eût été refusé. +Il faut bien laisser un désir aux grandes ambitions. + +En attendant sa mission--et la croix de Monaco--il ne se trouvait pas +trop malheureux dans un adorable hôtel de l'avenue de l'Impératrice, +bien connu sous le nom du Harem. + +Comme une grande dame du dix-huitième siècle, Mme de Montmorin, la +duchesse de Parisis avait dit à son fils: «Je ne vous recommande +qu'une chose, c'est d'être amoureux de toutes les femmes.» Octave +aimait toutes les femmes, comme le voulait sa mère. Pour jouer ce +rôle, qui préserve souvent des dénouements tragiques de l'amour, il +faut toujours être à l'oeuvre. Mais Octave était un homme d'action, +souvent irrésistible par sa beauté intelligente, son art exquis de +tout dire aux oreilles les plus délicates, d'être passionné sans +passion, d'être fou sans folie, et surtout d'être sage sans sagesse. + +Parisis avait une vertu: il aimait la vérité; nul ne dédaignait comme +lui les préjugés et les illusions, Aussi faisait-il bon marché des +ambitions humaines; je me trompe, il avait l'ambition de conquérir les +femmes. Puisque la femme est le chef-d'oeuvre de la création, pourquoi +ne pas adorer et posséder ce chef-d'oeuvre à mille exemplaires? La +femme est amère, a dit Salomon devant ses sept cents femmes, mais au +moins elle est la femme, une chose visible, vivante et saisissable, +tandis que tout le reste n'est que vanité. Ainsi raisonnait Octave à +ses moments perdus: plus d'un philosophe à ses moments trouvés n'a +peut-être pas été si près de la sagesse. + +Il disait à ses amis: «Pour se faire adorer des femmes, il faut parler +aux femmes du monde,--si elles sont en rupture de ban conjugal,--comme +on parlerait aux courtisanes, et traiter les courtisanes comme +si elles étaient les femmes du monde.» Il disait aussi: «Selon +Vauvenargues: Qui méprise l'homme n'est pas un grand homme.--Selon +moi: qui méprise la femme n'est pas un galant homme.» + +Il avait lu La Rochefoucauld. C'était son bréviaire. Il le prenait en +voyage, il le couchait sous son oreiller, il croyait ainsi savoir la +vie et il riait bien haut des saintes duperies du coeur. Il croyait +avoir tué la «petite bête,» mais l'amour est plus fort que La +Rochefoucauld, et le coeur prend de rudes revanches sur l'esprit. +Quand on est sur le rivage, on raille spirituellement les tempêtes; +mais dès qu'on a pris la mer, on sent qu'elle est profonde. + + + + +IV + +OU OCTAVE DE PARISIS FUIT SON BONHEUR + + +Vers dix heures, le lendemain matin, Octave de Parisis montait à +cheval pour faire un tour au Bois, quand on lui remit cette petite +lettre, qui le surprit, même avant de l'avoir lue, parce qu'il y +reconnut le cachet des Parisis: + + Monsieur mon neveu, + + Si je vous disais que votre vieille tante Régine de Parisis est + presque votre voisine, à Paris, où elle va passer deux moi + ce printemps avec votre belle cousine de la Chastaigneraye, ne + seriez-vous pas quelque peu étonné? + + Eh bien! nous demeurons avenue Dauphine (je ne veux pas dire + avenue Bugeaud); ils appellent cela un hôtel! Il en tiendrait dix + comme cela dans mon salon de Champauvert. + + Pourquoi suis-je venue à Paris? Grave question! Je ne vous + répondrai pas, mais vous devinerez. Après tout, c'est peut-être + pour vous voir, monsieur l'Invisible. Il est vrai que vous allez + nous dire que les quatre maisons et les cinquante arbres qui nous + séparent sont encore le bout du monde, comme qui dirait de Paris + au château de Champauvert. Je ne vous dis pas notre numéro, parce + que je ne le sais pas. Cherchez! Et ne venez pas ce matin, car + votre cousine Geneviève est allée prier sur le tombeau de sa + patronne, à Saint-Etienne-du-Mont. + + Je vous embrasse, enfant prodigue! + + RÉGINE DE PARISIS. + +Octave n'avait pas vu sa tante depuis longtemps. A la mort de sa mère, +Mlle Régine, déjà cinquantenaire, l'avait pris dans ses bras et lui +avait dit qu'il retrouverait en elle toute une famille. Mais il avait +mieux aimé prendre toute une famille dans une femme plus jeune: sa +famille, c'étaient ses maîtresses. + +Mlle Geneviève de La Chastaigneraye était devenue orpheline au temps +même où Octave perdait sa mère. Il se rappelait vaguement avoir vu +cette petite fille cachant sa poupée sous sa robe noire; il n'avait +pas d'autres souvenirs de sa cousine. + +Le comte de La Chastaigneraye était mort colonel à Solférino, +survivant d'une année à peine à sa femme. Déjà Geneviève était venue +habiter Champauvert avec sa tante qui jusque là n'aimait pas les +enfants, mais qui se laissa prendre aux caresses de cette fillette. Ce +fut bientôt pour elle une vraie joie de la voir courir et chanter dans +ce château silencieux, dans ce parc solitaire. + +Un beau matin, la tante fut toute surprise de voir que la petite fille +se transfigurait en une grande demoiselle digne des La Chastaigneraye +et des Parisis, par sa beauté grave et sa grâce héraldique. Geneviève +révéla soudainement toutes les vertus: la fierté et la douceur, front +pensif et bouche souriante, âme divine et coeur vivant. Elle était +musicienne comme la mélodie. Le dimanche, pour racheter ses péchés, +elle qui était encore toute en Dieu, elle jouait de l'orgue à l'église +de Champauvert avec un sentiment tout évangélique; puis le même jour +au château, elle chantait des airs d'opéra avec le brio de la Patti. +Elle était bien un peu romanesque. Originale comme sa tante, disaient +les paysans.--Le feu de l'intelligence la brûlait. Elle interrogeait +l'horizon plein de promesses. Dans son attitude si pudique encore, on +pressentait déjà les entraînements de la passion. + +Depuis plus de dix ans, Octave n'avait pas remis les pieds au château +de Parisis, par un sentiment plus filial que familial; ses amis lui +parlaient en automne de belles chasses du château de Parisis, mais il +ne voulait pas s'amuser près de la sépulture où dormaient les deux +figures, toujours aimées, de son père et de sa mère. A Paris, dans +son hôtel, quand il s'arrêtait un instant devant leurs portraits, il +jurait d'aller s'agenouiller pieusement sur leur tombeau, mais le +courant de la vie, un torrent pour lui, l'entraînait à toutes choses, +sans qu'il prît la force de suivre cette bonne pensée. + +Ce matin-là, Octave alla droit chez sa tante. Le chemin n'était pas +long: il connaissait dans ces parages la physionomie de toutes les +maisons, aussi il ne se trompa point. Il vit apparaître une servante, +coiffée à la bourguignonne, qui faillit se jeter dans ses bras et qui +embrassa son cheval. Elle n'avait jamais vu le jeune duc de Parisis, +mais elle devinait que c'était l'enfant du château de Parisis. + +Octave trouva sa tante bien vieillie, de plus en plus ridicule avec +ses modes composites, de moins en moins imposante avec ses airs de +châtelaine altière--du temps des châteaux à pont-levis. + +On s'embrassa sans trop d'effusion. La tante y mit de la dignité, le +neveu eut peur de se barbouiller de rouge et de blanc, ce qui lui +arrivait bien quelquefois avec ces demoiselles. «Eh bien! monsieur le +duc Octave de Parisis, mon neveu par la grâce de Dieu, sans que la +volonté nationale y soit pour rien, avez-vous deviné pour quoi je +suis venue à Paris?--Non, ma tante.--Eh bien! je vais vous le dire. +Seulement, pas un mot à Geneviève.--Je devine! dit Octave avec +effroi.--Ma tante, vous avez rêvé un mariage entre le cousin et +la cousine.--Oui, monsieur, deux grands noms, Parisis et La +Chastaigneraye! Voilà ce qui s'appelle ne pas mettre d'alliage dans +l'or, c'est du premier titre. Il y a des chevaliers de Malte et des +chanoinesses des deux côtés.» La vieille fille avait failli épouser un +chevalier de Malte: pour elle c'était l'idéal du vieux monde. «Octave +Parisis dit à sa tante qu'il était désolé de la contrarier dans ses +desseins, mais il y avait selon lui un abîme entre la nièce et le +neveu.--Un abîme! qu'est-ce que cela veut dire?--Cela veut dire que le +cousin n'épousera jamais sa cousine. J'ai ce préjugé-là, moi, il faut +varier les races, sans compter que je ne veux pas me marier.--Ah! vous +ne voulez pas vous marier, monsieur! Ah! vous ne voulez pas épouser +une La Chastaigneraye! Eh bien, le jour de mes funérailles vous vous +en repentirez.» + +Mlle de Parisis, avec colère et d'une main agitée, prit une photographie, +faite la veille par un artiste bien connu, qui avait voulu accentuer +le caractère en donnant un coup de soleil de trop. + +C'était le portrait de Mlle Geneviève de La Chastaigneraye. + +M. de Parisis ne reconnut pas du tout, dans ce barbouillage de nitrate +d'argent, cette adorable créature qu'il avait vue, la veille, dans +l'avenue de la Muette, marquant la neige d'un pied idéal et se +dessinant à travers les ramées avec la grâce d'une chasseresse +antique. + +Il n'avait pas reconnu non plus sa tante dans la vieille dame en +cheveux blancs. Il est vrai qu'il l'avait si peu regardée! + +N'est-ce pas qu'elle est belle? dit Mlle de Parisis.--Oui, dit Octave +sans enthousiasme, un peu trop brune, peut-être.--Comment, trop brune? +Ma nièce a les yeux noirs, mais elle est blonde, ce qui est d'une +beauté incomparable.--Alors, ma tante, pourquoi me donnez-vous ce +portrait d'une Africaine?--Je vois bien, monsieur, que vous êtes +indigne de la regarder. Allez! allez! courez les comédiennes et les +courtisanes, je garderai ma chère Geneviève pour quelque duc et pair +sans déchéance.--Duc et pair, dit Octave en riant, c'est le merle +blanc; mais enfin, le merle blanc va peut-être encore chanter sous les +arbres de Champauvert.» + +La tante se rapprocha d'Octave et l'embrassa sur le front. «Mauvais +garnement, lui dit-elle, coeur endurci, libertin fieffé, athée voué +au démon, tu aimes donc mieux épouser toutes les femmes?--Oui, ma +tante.--Je te déshériterai!--Oui, ma tante. Il faut que je vous +embrasse pour ce bon mouvement.» + +Et Octave embrassa vaillamment la vieille fille.--«Eh bien! ne parlons +plus de mariage, je ne veux pas la mort du pécheur.--D'autant plus, +ma tante, que le mariage ne tuerait peut-être pas le pécheur.--Tu +m'effraies. Moi qui voulais sauver Geneviève, j'allais la perdre en te +la donnant. N'en parlons plus.» + +On causa pendant une demi-heure. Octave prit, avec sa tante une tasse +de chocolat au pain grillé, selon la mode de Champauvert, après quoi +il se leva pour partir. «Reviens me voir souvent, il ne sera plus +question d'épousailles.--Ma tante, venez me voir avec Mlle de La +Chastaigneraye. Vous n'avez qu'à dire votre nom pour que toutes les +portes de mon hôtel s'ouvrent à deux battants.--Eh bien! nous irons +te surprendre. Ah! ça, monsieur, n'allez pas m'enlever Geneviève au +moins! car je sais qu'on vous appelle le diable et que toutes les +femmes vous aiment parce qu'elles ont peur de vous. Adieu, Satan. Si +vous montrez vos yeux à Geneviève, je lui dirai que vous avez plus de +femmes que la Barbe-Bleue.--Oh! ma tante, pour moi une cousine est +sacrée.» + +Comme Parisis dépassait le seuil de la chambre, sa vieille tante lui +reprit la main: «A propos, donne-moi donc des nouvelles de ta fortune? +Tu sais que ton château de Parisis tombe en ruines.--Je le rebâtirai +en marbre.--La mine des Cordillères est donc toujours bonne?» Octave +était devenu pensif, mais il répondit: «Oui, ce n'est plus une mine +d'argent, c'est une mine d'or.» + +Parisis monta à cheval et fit un tour matinal au Bois tout en disant: +«Je l'ai échappé belle!» + +L'homme n'est jamais plus heureux que le jour où il a fui son bonheur. +Je pourrais signer cette sentence de Confucius, de Saadi ou de +Voltaire, pour lui donner plus d'autorité, mais la vérité ne signe +jamais ses aphorismes. + +Quand Mlle de La Chastaigneraye revint de Saint-Etienne-du-Mont, sa +tante l'embrassa et lui dit tristement: «Eh bien, ma chère Geneviève, +ton cousin est un renégat. Crois-tu qu'il refuse ta main, ta main +pleine d'or, cette main blanche et fière?» + +Mlle de Parisis avait pris la main de sa nièce. «Puisqu'il ne veut pas +m'épouser, dit Geneviève simplement, il m'épousera.--C'est bien, cela! +Laisse-moi t'embrasser encore pour cette belle parole. Mais comment +feras-tu ce miracle?--Vous ne croyez pas à la destinée, ma tante?--Je +crois que la destinée ne travaille pour nous que si nous travaillons +pour elle.--Ma tante, nous travaillerons pour notre destinée.--Etrange +fille! Pourquoi l'aimes-tu?» + +On ne sait jamais bien pourquoi on aime: dès qu'on raisonne sans +déraisonner, il n'y a déjà plus d'amour. «Je le sais bien, dit Mlle de +Parisis: tu aimes Octave parce qu'on t'a dit beaucoup de mal de lui, +parce qu'à Champauvert tu ne regardais que son portrait, parce que tu +l'as vu à la cour mardi, riant dans un bouquet de femmes, parce que +tu l'as vu hier au Bois, dans l'avenue de la Muette, tout pensif +pour t'avoir regardée.--Je l'aime parce que je l'aime, dit Geneviève +ennuyée de tous les parce que de sa tante. Si vous ne m'abandonnez pas +dans toutes mes tentatives romanesques, je vous promets que je serai +la femme de mon cousin.» + +Et la charmante fille, qui ne doutait de rien, se mit au piano devant +un magnifique bouquet qu'elle avait acheté sur son chemin. A tous les +coeurs amoureux il faut des fleurs, des parfums et des chansons. Voilà +pourquoi les coeurs amoureux font la maison si gaie. + +Dieu donne deux aurores aux femmes: la première vient après la nuit +de l'enfance et répand sur le front l'auréole de la jeune fille; la +seconde, plus lumineuse, brûle les cheveux d'un vif rayon: c'est +l'aurore de l'amour. Il y a tout un monde entre la jeune fille qui +n'aime que sa jeunesse et la jeune fille surprise par l'amour. Elle +est transfigurée. Elle marchait avec la grâce naïve, mais abrupte +encore; maintenant il semble qu'elle marche dans le rhythme des belles +harmonies. Sa taille est plus souple, ses bras ont l'adorable abandon +de la rêverie. Elle incline la tête ou la relève avec la désinvolture +que donne la gaieté du coeur ou la mélancolie de l'âme. On ne +respirait hier dans la maison sur ses pas légers que les chastes +parfums des dix-sept ans; aujourd'hui, on boit par les lèvres je +ne sais quelle savoureuse odeur de chevelure dénouée et de fleurs +effeuillées. Hier c'était une écolière à son piano; d'où vient +qu'aujourd'hui c'est l'inspiration qui chante? Hier elle répandait un +charme discret et tempéré, aujourd'hui c'est toute une fête. La femme +transperce à travers la jeune fille. C'est l'heure bénie où les +battements du coeur sont comptés là-haut, car, à la première heure +d'amour, la jeune fille prend les ailes de l'ange pour voler à son +idéal. Mais combien qui retombent sur la terre pour ne plus jamais +reprendre leur vol? + +Geneviève en était à sa seconde aurore. + + + + +V + +LES CURIOSITÉS D'UNE FILLE D'ÈVE + + +A quelques jours de là, on donnait une matinée musicale chez la +duchesse de Persigny. + +Tout Paris y était. Fut-ce pour cela que Mlle Régine de Parisis et +Mlle Geneviève de la Chastaigneraye, qui pouvaient se faire ouvrir +l'hôtel d'Octave à deux battants, se hasardèrent à entrer chez lui par +l'escalier dérobé ou par l'entrée des artistes, ainsi nommée parce +que les comédiennes passaient par là, comédiennes de théâtre et +comédiennes du monde? + +Comment Geneviève savait-elle que tous les jours, de deux à quatre +heures, on pouvait suivre ce chemin dangereux sans être rencontré, +attendu que les gens de la maison ne se montraient jamais sur le +chemin de Corinthe dans l'après-midi? Comment Geneviève osait-elle se +hasarder dans le labyrinthe de don Juan de Parisis? Comment Geneviève +possédait-elle une petite clef d'argent qui ouvrait la porte du +jardin? + +Ce n'était pas le secret de la comédie, car je n'en sais rien. Octave +avait donné çà et là beaucoup de ces petites clefs. Ce que je sais, +c'est que Geneviève ouvrit cette porte et qu'elle entraîna sa tante +par la serre, par l'escalier dérobé et par l'appartement intime +d'Octave. + +Mlle Régine de Parisis était aussi étrange dans ses actions que Mlle +de La Chastaigneraye; c'est que dans leur innocence elles n'avaient +peur de rien. Les coeurs les plus purs sont les plus braves. + +Je ne peindrai pas avec quelle curiosité elles scrutèrent des yeux la +vie familière d'Octave. Devant les portraits de femme la vieille fille +se signa avec épouvante. Dans la bibliothèque--où il n'allait presque +jamais,--elle salua avec un sentiment d'orgueil le père et la mère +d'Octave; elle reconnut qu'il y avait de bons livres parmi les +mauvais. Octave, tout au livre de sa vie, ne lisait plus ni les uns ni +les autres. + +Geneviève étudiait cet ameublement tout à la fois sévère et féminin, +ces tableaux de maîtres et ces gouaches de sport, ces belles armes +et ces mille riens de la vie parisienne, ces cabinets d'ébène qui +gardaient leur gravité devant le sourire des chiffonnières en bois de +rose. + +La tante aurait voulu passer une heure dans le salon, où elle espérait +trouver la splendeur des Parisis; mais Geneviève, qui savait qu'en +descendant par le grand escalier on rencontrerait des gens de la +maison, retint sa tante de toutes ses forces, en lui disant qu'elle +avait toujours le temps de voir le rez-de-chaussée dans ses visites à +Octave. + +Pour elle, curieuse comme Ève, elle aurait voulu passer tout un jour +à pénétrer son cousin par l'histoire de sa vie, qui était écrite +sommairement dans sa chambre à coucher, dans son petit salon, dans son +cabinet de toilette, dans sa salle d'armes, jusque dans son fumoir. + +Tout était d'un luxe de haut goût. Octave aimait surtout les meubles +d'art en marqueterie d'ivoire sur chêne, représentant les façades des +plus beaux palais et des plus belles églises de la Renaissance; il +aimait aussi les meubles travaillés par les mains féeriques des +Chartreux du quinzième siècle, ces marqueteries qui sont des +chefs-d'oeuvre de fini dans un encadrement grandiose. + +Geneviève, qui s'y connaissait, s'arrêta devant des statuettes des +déesses de l'Olympe en bronze doré attribuées au Verocchio. Elles +ornaient les portes d'un meuble d'ébène à trois corps, gracieusement +arrondi; elles étaient placées en sentinelles sur les portes dans des +niches à peine fouillées entre des colonnes à chapiteaux corinthiens +qui portaient des vases d'argent imités des vases de Castiglione. +Geneviève admira aussi la sculpture des frontons; ses yeux suivirent +les dessins de la marqueterie, où elle retrouva les arabesques de +Raphaël. Tout appelait les yeux: les ornements à rinceaux, les frises +toutes vivantes de chasses, de combats de lions, d'oiseaux, de +feuillages, de scènes mythologiques. + +Pendant que Geneviève se perdait dans le jeu des sculptures, Mlle de +Parisis admirait sur la porte du centre les armoiries en argent de sa +famille. + +Devant ce meuble était une table pareillement en ébène: on y admirait +trois tableaux encadrés d'arabesques. C'était Diane à la chasse, Diane +à la fontaine, Diane endormie. La table était soutenue par trois +cariatides; des sirènes en argent s'enroulaient à un pied monumental +à têtes de chimères. Les chaises étaient dans le même style, +incrustations d'ivoire, très fines sculptures, ornements, arabesques, +amours et rosaces. Les gravures représentaient les grandes scènes de +l'Iliade. + +Dans d'admirables émaux cloisonnés, supportés par des pieds en bronze +doré d'un fort beau travail, des fleurs rares s'épanouissaient en +toute liberté. Geneviève cueillit une grappe blanche d'un arbre des +tropiques, que Parisis avait failli cueillir le matin pour une autre +main; elle la passa sur ses lèvres avec un sentiment indéfinissable de +vague espérance. + +La pendule sonna quatre heures. «Déjà quatre heures!» s'écria-t-elle +en regardant un chef-d'oeuvre de Boule suspendu sur un panneau entre +deux portes. + +Elle ne prit pas le temps de regarder les jolies statuettes, les fines +gravures du cadran, les acanthes des chapiteaux. Il était temps +de partir, Octave pouvait rentrer et la surprendre. Elle s'arrêta +pourtant encore, pendant près d'une minute, devant un tout petit +cabinet en ébène, fermoirs et serrures d'argent, ornements à chimères. + +C'était là le roman d'Octave, selon son expression. Toutes les lettres +de femmes, tous les portraits de femmes,--je parle des petits dessins +et des cartes photographiées,--étaient jetés pêle-mêle dans les +tiroirs. + +Un des tiroirs était ouvert. Geneviève y vit un gant, trois ou quatre +lettres, un portrait. C'était le portrait d'une comédienne célèbre. +A qui était le gant? Sans doute c'était un gant qu'il avait lui-même +arraché à quelque petite main rebelle. Et les lettres? Ah! si +Geneviève se fût trouvée toute seule! + +Elle ouvrit un autre tiroir: des lettres, des portraits, des fleurs +fanées: «Ce n'est pas un meuble, dit-elle, c'est un camposanto. +Pourquoi laisse-t-il tous ces tombeaux entr'ouverts?» + +Parisis n'avait fermé que la petite porte du milieu. Là était le +secret du jour, c'était la place du coeur. «Oh! que je voudrais que +cette porte fût ouverte!» Mais si la porte se fût ouverte comme par +miracle, elle eût été bien étonnée. Il n'y avait rien dedans. Et alors +eût-elle pensé que c'était la place réservée à ses lettres, à ses +portraits, aux fleurs cueillies avec elle, à son gant arraché par lui. + +«Voyons! lui dit sa tante. Octave va rentrer et nous surprendre. Il +nous fera conduire au poste comme des aventurières.--Ne craignez rien, +ma tante, quand on vient ici par l'escalier dérobé, on est toujours +bien reçu. Mais partons, parce que je ne veux pas que mon cousin me +voie avant de m'aimer.--Que tu es enfant! Il ne t'aimera que s'il te +voit.» + +Geneviève suivit sa tante en respirant la fleur des tropiques. + + + + +VI + +LA MARGUERITE + + +Il était dix heures du soir. Il neigeait. Paris tout encapuchonné, +comme un bénédictin dans son blanc linceul, se disposait à courir les +aventures. + +C'était la nuit du mardi gras; les derniers Romains, les Parisiens de +la décadence, voulaient encore une fois, avant les jours sombres +du carême, se couronner de roses et jeter leurs derniers bonnets +par-dessus le dernier moulin de Montmartre. + +Tout s'en va! les moulins, les carnavals et Paris lui-même. + +Un vrai Parisien de la vraie décadence, Octave de Parisis, se +préparait à cette belle nuit de carnaval, à l'ambassade de ----. Il se +déguisait en Faust, cherchant l'amour: «un jeune gentilhomme vêtu de +pourpre et brodé d'or, le petit manteau de soie roide sur l'épaule, la +plume de coq au chapeau, une longue épée affilée au côté.» + +Allait-il, comme le vrai Faust, faire l'expérience de la vie? Et +devait-il se dire aussi comme Faust: «Quel que soit l'habit que +j'endosse, en sentirai-je moins les déchirements et les angoisses de +mon coeur?» + +Octave prit un chandelier à deux branches pour se regarder dans une +glace. Il voulait voir s'il avait bien l'allure de Faust. «Non, +dit-il, j'aime mieux, bien décidément le bonnet et la houppelande du +docteur.» Il revêtit l'autre costume. + +Ce fut alors que Monjoyeux le surprit dans sa répétition, je veux dire +au moment où il s'étudiait devant le miroir. «Bravo! dit Monjoyeux en +entrant, voilà le Docteur de la Science. J'espère bien que tu vas leur +dire de fortes vérités, cette nuit, à ces païens qui ne croient pas +à Jupiter, le dieu des dieux, le dieu d'Homère, de Phidias et +d'Apelles.--Moi! dit Octave en serrant la main de son ami, je n'ai pas +une pareille prétention.--Alors, pourquoi t'es-tu habillé en docteur +Faust?--Pour effeuiller quelques Marguerites, s'il en reste.--Des +mots, des mots, des mots! Je croyais que tu lisais La Rochefoucauld et +non Rivarol.--Depuis que je sais par coeur La Rochefoucauld, je ne lis +plus.--Tu as peut-être raison. La Rochefoucauld prend notre esprit +après avoir pris notre coeur. Crois-moi, retrempe-toi dans Homère, +Théocrite et toutes les bonnes bêtes de l'antiquité.--Veux-tu +fumer?--Non, je ne fume plus.--Pourquoi?--Parce que c'est décidément +trop à la mode de fumer. Je ne veux plus être de mon temps.--Homme +antique!--Je venais te prier de venir demain voir ma Junon. Je veux +qu'elle te rajeunisse de près de deux mille ans. Vois-tu, mon cher, +l'antiquité c'est l'éternel pays des vingt ans, c'est le paradis +retrouvé, c'est....--Chut! tu vas prêcher. L'heure est mal choisie, +pour moi qui vais m'encarnavaliser. Parlons des Junons que nous avons +«sculptées» à Monaco.--Ne parlons plus, pour parler bien. Je vais à +la Cérémonie du _Malade imaginaire_: voilà mon carnaval; à minuit je +serai couché, car je me lève matin. Adieu. Veux-tu voir une belle +journée, lève-toi matin. + +C'est un ancien qui a dit cela.--Adieu, tu sais mon opinion sur les +sept sages de la Grèce.--Oui, parce que tu ne les connais pas. Si tu +les avais relus, tu ne dirais pas cette nuit tant de sottises à la +dernière mode, ô homme d'esprit.» + +Et Monjoyeux souleva la portière en damas rouge pour sortir. «Encore +un mot: s'il te reste une heure, relis Goëthe pour ne pas faire trop +d'anachronismes.--Tu as raison, j'y avais pensé. Pour représenter +Faust, il faudrait avoir la science de Faust, la science du diable. +--Donne ton âme au diable! mais tu l'as donnée si souvent que le +diable n'en voudrait plus. Adieu.» + +Octave alla à sa bibliothèque et prit le livre de Goëthe. Il le +feuilleta d'abord et y pénétra bientôt, non pas avec la vaine +curiosité d'un désoeuvré spirituel qui court les fêtes du carnaval, +mais avec la curiosité d'un homme qui cherche le mot de la vie. + +Il sonna son groom, le citoyen Égalité, un nègre haut en couleur. +«Egalité, mets du bois au feu et avertis le cocher que je ne sortirai +qu'à onze heures.» + +A onze heures, Octave avait pénétré les profondeurs du génie de Goëthe. + +Je ne vais pas faire ici le tour de Goëthe. Il faudrait avoir le temps +de faire le tour du monde. C'est une figure très étudiée, qui garde +le sourire de bronze du sphynx: nul ne lui arrachera son dernier mot. +Tout un monde est sorti de ses mains puissantes,--tout un monde: le +paradis de l'amour, l'Olympe du beau et des passions. Mais, quoi qu'en +disent les initiés, la lumière de Goëthe n'est pas le soleil: il a +trop aimé l'heure nocturne. Quel miracle que le génie! Dieu n'a créé +qu'une femme, Goëthe en a créé deux. Ève, elle-même, est-elle plus +vivante en notre esprit que Marguerite et Mignon, ces deux symboles +radieux qui voyagent à jamais dans le ciel idéal, mais qui demeurent +femmes? Car Goëthe le panthéiste les a pétries en pleine pâte humaine. +Là est le caractère du génie de Goëthe. Tout en parcourant les mondes +dans ses poésies légendaires, il ne perd jamais pied; les personnages +de sa comédie vont heurter les nues, sans cesser une heure d'être des +hommes. Voilà pourquoi il est grand et humain dans le sens de l'art. +Voilà pourquoi sa renommée étend ses frontières, pourquoi la France le +traduit en vers et en prose, en peinture et en musique. + +La pendule sonna minuit. Il n'était que onze heures. «C'est étrange, +dit Pariais, c'est la troisième fois que j'entends sonner minuit.» + +Il regarda le cadran. Il lui sembla que la petite aiguille tournait +aussi vite que la grande. «Qu'est-ce que cela? dit-il.» + +Rêvait-il? Était-il devenu le jouet de ces somnolences lucides qui +jettent l'âme dans les pénombres çà et là rayonnantes de la seconde +vue? + +Il se souvint qu'un soir Lamartine l'avait inquiété dans son athéisme +en lui parlant de l'âme des choses: cette vie insaisissable qui s'agite +dans l'horloge, dans la lampe, dans l'air, dans le feu, dans le mur; +qui parle par la voix des cloches, du vent, de la pluie, des échos, des +flammes, du silence. «Quelle folie, dit-il en rejetant les affres +nocturnes qui tombaient sur lui comme un suaire, il n'y a d'âme que +dans le corps--et peut-être même qu'il n'y a pas d'âme du tout.» + +Il se remit devant l'âtre et rouvrit son livre. Il prit un charme +étrange à cette lecture; pour la première fois son esprit fut illuminé +de toutes les lumières fantastiques du chef-d'oeuvre allemand. «Un peu +plus, dit-il en se promenant et se voyant dans un miroir de Murano, +suspendu au-dessus d'une console, je me croirais Faust lui-même, mais +où est Marguerite?» Goëthe a raison: + + Faust chercha la science et trouva Marguerite. + +Et Parisis pensa à toutes les femmes qui avaient traversé sa vie. Un +cortège de figures rieuses et éplorées passa dans son souvenir. + +Cependant il était onze heures. Il jeta sur son épaule son pardessus +de fourrures et sonna Égalité. + +Comme il partait, il se vit encore dans le miroir de Venise. Il +s'imagina qu'il se voyait double. «Satan,--dit-il, tout indigné contre +lui-même,--tu as beau faire, tu n'es plus qu'un pauvre diable. On ne +croit plus à Dieu, pourquoi croirait-on à Satan?» + +Don Juan de Parisis, ou plutôt ce soir Parisis-Faust, avait à peine +traversé le premier salon de l'ambassade, qu'il vit devant lui, mais +fuyant d'un pas discret, une Marguerite, non pas celle d'Ary Scheffer, +mais celle de Goëthe lui-même. + +Octave atteignit bientôt cette Marguerite dans un embarras de +mascarades, causé par un houx gigantesque qui piquait tout le monde. +«Dis-moi, Marguerite, tu savais donc que je me déguiserais en +Faust?--Oui je le savais.» + +Et Octave qui ne voulait jamais douter de rien: «Tu ne viens pas ici +pour aller à l'Église? Veux-tu faire ton salut avec moi?--Je n'ai +pas un péché sur la conscience.--Cela te sera compté plus tard. +Viens--Mais vous êtes le diable, Faust!--Le diable n'a-t il pas emmené +Jésus sur la montagne? La vertu ne triomphe que quand elle est en +danger.--Et sur quelle montagne veux-tu m'emmener, Satan?--Là, à +l'ombre de cette haie de femmes qui dansent.--Eh bien! parlez, +tentateur.» + +Octave parla. Et, selon sa coutume, il parla bien. Mais la Marguerite +n'était plus la fille de Goëthe; elle n'en avait que le masque. +C'était un coeur vaillant qui n'avait pas peur du diable, quoiqu'elle +eût peur de l'amour. + +Ce fut une jolie escarmouche de mots spirituels, tendres, passionnés +quelquefois, plus souvent railleurs. + +La Marguerite cachait son émotion par une gaieté d'emprunt. + +«O femme! dit tout à coup Octave. Jusqu'ici vous n'avez parlé que pour +masquer votre âme et votre coeur. Soyez franche une fois: pourquoi +vous êtes-vous déguisée en Marguerite?--Pourquoi vous êtes-vous +déguisé en Faust?--Je n'en sais rien. Une bêtise! Dès que je me suis +vu ici, j'aurais voulu être sur la Jungfrau. Un homme bien né comme +moi ne devrait se déguiser qu'en Pierrot.--Eh bien! c'est comme moi, +qui ne suis pas plus mal née que vous: j'aurais dû me déguiser en +Colombine.--O ma Colombine!--Chut! on vous écoute! Vous auriez le +duel de Pierrot. Adieu, nous nous retrouverons. Voulez-vous mon +secret?--J'écoute avec mon coeur.--Je me suis déguisée en Marguerite, +parce que vous vous êtes déguisé en Faust.--Qui vous avait dit +mon déguisement?--Je sais tout.--Marguerite, je vous aime.--Un +peu.--Beaucoup.--Pas un mot de plus, car vous diriez: Pas du tout!» + +Marguerite disparut comme par enchantement. M. de Parisis eut beau se +soulever sur la pointe des pieds, il lui fut impossible de savoir dans +quel tourbillon elle s'était évanouie. + +«C'est dommage, dit-il. Elle est un peu maigre, ce qui prouve qu'elle +est jeune, mais elle est charmante, et je suis tout enivré de la +fraîche senteur des vingt ans qu'elle répandait autour d'elle. Mais, +après tout, il ne faut jamais s'attarder, surtout au bal masqué, où un +homme de mauvaise intention doit amorcer une aventure toutes les cinq +minutes.» + + + + +VII + +L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMÉE, L'AMOUR + + +Après une spirituelle causerie avec la princesse de Metternich, où +elle lui prouva que les femmes ne se masquaient que pour se démasquer +le coeur, le duc de Parisis rencontra deux de ses amis, qui n'avaient +pris, pour cette folie carnavalesque, que le petit manteau vénitien. + +C'était Rodolphe de Villeroy, attendant comme lui depuis longtemps +sa nomination de ministre plénipotentiaire; c'était le vicomte de +Miravault, qui avait jeté l'ambition aux orties pour devenir riche: +homme de son temps, qui déifiait l'or, parce que l'or déifie tout. +«Ah! bonjour, mon cher Faust, tu cherches la science? Tu te rappelles +le vers: _Faust cherchait la science, il trouva Marguerite_.--Moi, je +cherche Marguerite. Sais-tu où elle est passée?--Elle passe son temps +à dire qu'elle aime beaucoup, comme toutes les marguerites.--Non. La +mienne dit qu'elle n'aime pas du tout.» + +Octave s'empara d'un divan pour lui et ses amis.--«Asseyons-nous là, +c'est le bon endroit. Les femmes vous marchent sur les pieds, mais les +femmes sont si légères!--As-tu remarqué, dit M. de Villeroy au vicomte +de Miravault, que Parisis ne trahit ras sa destinée? Il est né pour +faire le malheur de toutes les femmes.--Excepté de la sienne, quand il +en prendra une, ou quand il se laissera prendre.--Ne craignez rien, +dit Octave; le piège à loup n'est pas encore tendu.--Prends garde, il +y a des pièges à loup ici.--Et toi, Gaston, dit M. de Parisis, toi non +plus, tu ne trahis pas ta destinée. Tu es si diplomate que tu n'en +as pas l'air.--La diplomatie n'est qu'un chemin, ce n'est pas une +carrière. Le vrai but, mon cher, c'est le pouvoir. Tu verras, quand je +serai ministre,--non pas ministre à Rio ou à Tonkin, mais ministre des +affaires étrangères,--tu verras si je trahis ma destinée qui est de +gouverner les hommes!--Gouverner les femmes! dit Parisis! comme s'il +fût convaincu de sa mission.--Vous êtes deux grands enfants, dit le +vicomte de Miravault en montrant un napoléon: voilà la vraie royauté. +Quand j'aurai sept ou huit cent mille de ces soldats-là, rangés en +bataille, je serai maître du monde, maître de vos consciences, maître +de vos femmes. Et moi, je ne tomberai pas du pouvoir, je ne verrai +pas fuir les courtisans.--Vous poursuivez chacun une chimère, dit +Parisis. Moi j'étreins la mienne.--Oui, mais toi tu te réveilleras un +matin traînant la patte vers les Invalides de l'amour; car tu n'auras +pas la suprême consolation d'être foudroyé au souper du commandeur. +--C'est singulier, dit M. de Villeroy, nous sommes peut-être ici, +après tout, les trois hommes les plus sérieux de cette fête: car nous +avons tous les trois notre théorie et notre volonté. Moi, je m'appelle +le Pouvoir.--Parce que tu n'es rien.--Toi, dit Miravault à Octave, +tu t'appelles l'Amour, parce que tu l'as tué.--Toi, tu t'appelles +l'Argent, parce que tu n'en as pas.» + +Un homme déguisé en diable à quatre écoutait aux portes. «Vous oubliez +un ami qui s'appelle la Gloire,--La Gloire, dit Octave, ne vaut pas +le diable.--C'est le diable à quatre, dit M. de Miravault en +reconnaissant Monjoyeux.--Oui, c'est le diable à quatre, reprit +Parisis en serrant la main du nouveau venu. Tu as voulu me surprendre +en me disant que tu ne viendrais pas.--Oui, répondit Monjoyeux, j'ai +voulu te voir au milieu de tes femmes et de tes mauvaises actions.» Et +il prit sa part du divan. + +«Donc, reprit Octave, RODOLPHE DE VILLEROY aspire au POUVOIR;--Le +second, MIRAVAULT, veut régner par l'ARGENT;--Le troisième, MONJOYEUX, +tente les chimères de la GLOIRE;--Le quatrième, OCTAVE DE PARISIS, ne +veut tenter que la FEMME.» + +Villeroy tordit sa moustache: «Eh bien! nous verrons dans un an ou +dans dix ans qui est-ce qui se sera trompé.--Tous les quatre,» dit M. +de Parisis.--Et il se leva pour entraîner ses amis au buffet. «Allons +prendre des forces pour conquérir le monde.» + + + + +VIII + +LE JEU DE CARTES + + +En cette belle année, vers le carnaval, toutes les nuits du beau monde +furent panachées par des mascarades de tous les styles. Ces folies +enseignent la sagesse. La plupart des gens à la mode n'apprennent ou +ne réapprennent l'histoire qu'en s'encarnavalisant, ce qui ne les +empêche pas de faire les plus beaux anachronismes,--comme la célèbre +Mme d'Amécourt, qui se déguisait en Frédégonde, avec des cheveux +poudrés à la maréchale et deux mouches assassines.--Il est vrai +qu'elle donna une raison aux pédants: la poudre à la maréchale +indiquait l'esprit de conquête de Frédégonde, et les mouches +assassines, ses armes déloyales; toutefois, cette nuit-là, Mme +d'Amécourt n'eut pas le prix d'histoire de France. + +Parmi les bals masqués de l'hiver, il y eut encore, trois jours après +la fête de l'ambassade, celui d'une grande dame célèbre à la Cour. On +avait même dit qu'elle n'avait donné son bal que pour de très hauts +personnages, mais elle le donnait pour tout Paris. Et comme dans +tout Paris il y a de tous les mondes, les personnages de la Cour +coudoyèrent peut-être quelques personnages du théâtre.--Après tout, +où est la vraie comédie? où sont les vraies comédiennes? + +Je ne dis pas cela pour quatre belles dames qui, la veille, se +rencontrant tout à propos, décrétèrent qu'elles iraient à ce bal +déguisées en jeu de cartes, c'est-à-dire en dame de carreau,--dame de +pique,--dame de trèfle--et dame de coeur. Trois de ces dames étaient +illustres dans le beau monde:--la marquise de _Fontaneilles_, la +duchesse d'_Hauteroche_, la comtesse d'_Antraygues_-- La quatrième +était une jeune fille qui portait un grand nom: Mlle Geneviève de _La +Chastaigneraye_. + +Le sort retourna pour elle la dame de coeur. «Tant pis, dit-elle, +j'aurais voulu me déguiser en Jeanne d'Arc, c'est-à-dire en dame de +pique.» + +Les quatre dames se jurèrent le secret au nom de la jeune fille, qui +ne voulait pas se hasarder ainsi dans le monde, au nom de la duchesse, +une vertu rigide et inaltérable, vraie femme de marbre qui était +revenue des passions sans y être allée. + +Toutes pensaient, avec quelque raison, faire beaucoup de tapage dans +ce bal déjà tapageur; elles ne voulaient pas que leurs noms courussent +les journaux du lendemain. + +Naturellement, Octave de Parisis alla au bal masqué de Mme de ----. Il +ne revêtit cette fois que le petit manteau vénitien. Presque à son +entrée, il fut assailli par tout un jeu de cartes qui se dressa +gaiement et bruyamment devant lui. C'étaient les quatre femmes qui +s'étaient entendues la veille pour se déguiser en Dame de Coeur,--en +Dame de Pique,--en Dame de Trèfle,--en Dame de Carreau. + +«On ne passe pas! lui cria la Dame de Trèfle d'une voix sonore comme +l'argent.--Eh bien! c'est cela, dit Octave, emprisonnez moi tout de +suite, mais emprisonnez-moi dans vos bras ou dans ceux de la Dame de +Coeur.--Chut! dit la Dame de Carreau, la Dame de Coeur n'emprisonne +personne dans ses bras ni dans ses vingt ans.--Qui sait? dit Octave +avec un sourire moqueur.--Je le sais bien, moi! dit la Dame de Coeur +sans déguiser sa voix.» + +Octave lui prit la main. «C'est étrange! dit-il en lui regardant les +yeux: n'es-tu pas ma Marguerite de l'autre soir?--Qui sait? dit la +Dame de Coeur.» + +Le flot poussait le flot, la vague entraînait la vague. Octave avait +suivi son jeu de cartes à la porte d'un petit salon, où un diplomate +déguisé en sorcier, mais qui ne savait pas trouver le mot, se dérobait +à ses chutes bruyantes, devant les railleries de quelques femmes +beaucoup plus sorcières que lui. M. de Parisis et les quatre dames +s'emparèrent du divan sans s'inquiéter du pauvre diable. + +«Expliquez-moi cette légende, dit Octave en s'adressant à la Dame +de Carreau, qui lui semblait la plus gaiement babillarde; pourquoi +êtes-vous ainsi déguisées toutes les quatre? Qui est Rachel, qui +est Argine, qui est Agnès, qui est Pallas?--C'est peut-être tout +simplement, dit la Dame de Carreau, parce que les hommes aiment +les cartes. Après cela, si tu aimes à déchiffrer les symboles, les +énigmes, les hiéroglyphes, regarde bien.» + +M. de Parisis dévisagea les quatre femmes à travers leur masque. + +«Je commence par reconnaître, dit-il, que vous êtes toutes les quatre +fort jolies.--Sache, mon cher, répondit la Dame de Carreau, que nous +sommes de trop bonne maison pour nous masquer si nous n'étions pas +jolies.--Il n'y a que les bourgeoises cherchant une aventure qui osent +mettre un loup sur leur museau quand il est vilain.--Toi! tu as fait +tes humanités à l'université de M. de Balzac.--Je n'ai jamais lu qu'un +seul livre: Saint-Simon.--Tu te vantes, c'est pour me faire croire que +tu sais lire toute seule dans le livre des passions. Mais pourquoi +as-tu choisi le rôle de la Dame de Carreau?--Parce que je suis une +Agnès?--Oui, une Agnès Sorel. Mais où est ton roi?--Ça et là, dans les +salons, je ne sais où, en bonne fortune avec quelque domino pistache. + +M. de Parisis s'était penché vers la Dame de Pique. «Voilà ma dame, +dit-il; elle s'appelle Pallas; elle a été consacrée par Jeanne d'Arc; +c'est la sagesse, c'est la victoire, c'est le sacrifice!--C'est cela, +dit la Dame de Pique, volontiers vous me brûleriez vive sur le bûcher +de vos amours, monsieur Don Juan!--Et moi, qui suis-je? je demande +l'explication de la gravure, demanda la Dame de Trèfle.--Toi tu +t'appelles Argine, tu es la reine, tu es le pouvoir, le despotisme, la +tyrannie. Veux-tu m'enchaîner à tes pieds?--Je te connais: tu trouves +déjà que les chaînes de roses sont trop lourdes. Eh bien! mon cher, tu +ne sais pas déchiffrer les hiéroglyphes du moyen âge. Je ne suis pas +le pouvoir, je suis mieux que cela: je m'appelle l'or.--Et moi! je +suis l'amour, dit la Dame de Pique, si on veut bien le permettre.» + +La Dame de Coeur se récria: «Non, tu n'es pas l'amour, tu n'es que la +galanterie, car tu n'es que le portrait d'Isabelle de Bavière.--Je +n'ai qu'un mot à dire, je suis la Dame de Pique: c'est la dame de +coeur, sinon la Dame du Coeur.--Non, tu es la dame des coeurs.--Et +qui donc est l'amour, Octave? reprit la Dame de Coeur.--L'amour, lui +dit-il avec une voix caressante, c'est toi et je t'aime.--L'amour, lui +répondit-elle, c'est moi, et je ne t'aime pas.--Vous avez dit cela, +mais comme une femme qui n'a jamais parlé d'amour. Vous êtes adorable +dans votre émotion.» + +Mlle de La Chastaigneraye ne pouvait cacher les battements de son +coeur. + +Je ne veux pas redire mot à mot tout ce qui se débita d'extravagant +dans le petit salon jaune. Octave de Parisis s'amusait beaucoup à ce +jeu. Les quatre dames lui montraient toutes les variétés de la femme, +depuis les cimes bleues de l'idéal jusqu'aux abîmes de la passion. + +Là, il y avait la vertu et la volupté, la candeur qui se hasarde au +précipice, et la malice savante qui se moque de tout. + +«Dans l'antiquité, dit tout à coup M. de Parisis, Praxitèle prenait +sept femmes pour trouver la beauté: si vous voulez, ma Dame de Pique, +ma Dame de Carreau, ma Dame de Coeur, ma Dame de Trèfle, je vous +prendrai toutes les quatre pour trouver l'amour.--C'est cela, dit en +riant la Dame de Carreau, ce sera un accord parfait.--Vous ne +serez jamais sérieux, mon cher Octave, continua la Dame de Trèfle. +Regardez-moi, et devenez un homme d'or, j'ai failli dire un homme +d'ordre. Vous êtes en train de vous ruiner, prenez garde; quoi qu'en +disent les moralistes, l'or, c'est le bonheur.--Non, dit la Dame de +Carreau, le bonheur, c'est le pouvoir.--Tais-toi, ambitieuse, dit la +Dame de Pique, le bonheur, c'est la passion.» + +Octave avait écouté en silence; il se tourna vers la Dame de Coeur: +«Et vous, vous ne dites rien?--C'est que je ne suis pas si savante, +moi.» + +Octave se pencha vers elle pour lui parler à l'oreille. Elle +tressaillit et s'offensa, car tout en lui parlant, il touchait ses +cheveux de ses lèvres. Que lui dit-il? + +Pour la première fois, il se fit un silence éloquent. + +Octave entendit ces mots murmurés à demi-voix par la Dame de Trèfle +et la Dame de Pique: «C'est la province qui triomphe!--La province! +pensa Octave, je ne connais pas la province.» + +Et d'un oeil profond, il tenta encore une fois de voir le dessous des +masques. «Donc, reprit il tout haut, vous m'êtes apparues toutes les +quatre comme les quatre images de la vie: L'OR, LE POUVOIR, LA GLOIRE, +L'AMOUR. Je vous avouerai que le hasard me joue de singulières +comédies, depuis quelques jours. Je ne parle pas d'une vision qui +m'est apparue sur le coup de minuit; mais au bal de l'ambassade, il +y a trois nuits, nous causions avec trois de mes amis: De L'OR, DU +POUVOIR, DE LA GLOIRE, DE L'AMOUR. «C'est tout simple, dit la Dame de +Carreau, ce sont les quatre vertus cardinales. On ne peut pas faire un +pas sans marcher sur la queue de leur robe.» + +En disant ces mots, la Dame de Pique entraîna ses trois amies à +d'autres aventures. + +Sur le seuil du petit salon, la Dame de Coeur se retourna vers M. de +Parisis et lui dit:--C'EST LA! Octave se demanda sérieusement s'il +rêvait. Il voulut la ressaisir, mais elle s'était envolée. + + + + +IX + +LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR + + +Une demi-heure après dans ce petit salon bleu, Octave retrouva seule +la Dame de Pique. + +«Diogène cherchait un homme, lui dit-elle. Il n'a pas trouvé. Toi, +tu cherches une femme et tu ne trouveras pas.--Je ne trouverai pas +ici?--Ni ici, ni au bout du monde, ni plus loin encore.--Pourquoi? +demanda Parisis.--Pour deux raisons.--La seconde, c'est qu'il n'y a +pas de femmes.--Ni ta main droite, ni ta main gauche ne sont dignes +de dénouer...--Ta ceinture dorée.--Non, les rubans des souliers d'une +jeune fille, belle de toutes les beautés de la jeunesse et de toutes +les beautés de la vertu.» + +Parisis regarda ses mains. «Mes mains? Après tout je m'en lave les +mains.--Oui, comme la femme de Barbe-Bleue lavait sa clé. Il n'y a que +les larmes de la pénitence...--Est-ce que tu te repens. Veux-tu +te repentir avec moi? car on se repent toujours dans les bras de +quelqu'un.--Tu as lu cela quelque part.--Peut-être.--Tout a été dit +et tout a été imprimé.--Mais on peut avoir de l'esprit sans écouter à +ta porte.» + +Mme d'Antraygues était très émue. C'était une femme romanesque, mais +c'était la première fois qu'elle se hasardait dans les périls d'une +pareille causerie «Dites-moi, Monsieur, pourquoi me dites-vous _tu_ +avec tant d'impertinence?--Madame, je vous parle comme je parlerais à +Dieu: O mon Dieu, tu es si bon, que tu écouteras ma prière! O Madame, +tu es si belle, que tu me diras ton nom! + +Les violons préludèrent à _la Fée Tapage_, le quadrille endiablé. «On +va danser, si nous allions là-bas sur le canapé qui s'ennuie.--Prenez +garde, c'est le sofa de Crébillon II, il dira vos secrets.» + +La Dame de Pique avait pris toute la place. «Et moi? dit Octave.--La +belle question. Quand vous montez en coupé avec Mlle Olympe ou Mlle +Cora, comment faites-vous?--Vous avez raison.» Octave ne détourna pas +d'une main discrète les jupes de la dame, il ne fit pas de manières +pour s'asseoir dessus. «Chut, dit Mme d'Antraygues. Regardons ce +quadrille.» + +C'était le plus éblouissant tableau de carnaval que jamais Gavarni +ait rêvé. Le Soleil dansait avec la Lune, il avait pour vis-à-vis un +Buisson-de-Roses et une Gelée-Blanche. + +Parisis se pencha amoureusement vers la Dame de Pique et lui dit à +l'oreille dans un baiser: «Veux-tu m'aimer?--Je ne m'en consolerai +jamais. Et puis, tu n'amuserais pas mon coeur.--Que cherches-tu, +toi?--Rien, car je sais que je ne trouverais pas. Si je cherchais, je +chercherais l'amour.--C'est toute mon ambition. Veux-tu chercher avec +moi? Ah! si tu savais comme j'aime l'amour.--Tu adores et tu n'aimes +pas.--T'imagines-tu donc que l'amour ait élu domicile chez les femmes +du monde? L'amour est comme le diable: il hante plus les filles +perdues que les vierges. Crois-tu que Des Grieux n'aimait pas Manon +avec toute la force humaine, avec toutes les aspirations divines? Va, +Des Grieux était un homme et Manon était une femme, l'homme et la +femme que nous cherchons.» + +Octave regarda la Dame de Pique. «Si j'étais l'homme et si tu étais la +femme!» + +M. de Parisis entendit encore cet écho bien connu: «CE N'EST PAS LA.» +Il regarda autour de lui et ne vit que le tourbillon. «Tu me compares +à Manon Lescaut, dit la Dame de Pique.--A Virginie, si tu veux, à +Béatrix, si tu aimes mieux, à Marguerite, à toutes celles qui ont +aimé.--Les lauriers sont coupés: je suis mariée.--Je le savais. Une +jeune fille ne parlerait pas si bien et n'écouterait que son danseur. +Rassure-toi: il n'y a que les femmes mariées--de la main droite ou de +la main gauche--qui soient romanesques. La jeune fille aujourd'hui +n'est que fanfaronesque. Elle rit de tout, parce qu'elle n'a pas +pleuré.--Parce qu'elle n'a pas assez pleuré. Moi aussi je ris de +tout.--Excepté de ton coeur.--Ne parlons pas des absents.--Ah! il n'y +a personne là?» + +M. de Parisis mit tout doucement la main sur le coeur de la + +Dame de Pique. «Voilà un coeur capitonné.--Vous savez que je ne suis +pas une mappemonde et que je n'aime pas les géographes.» La Dame de +Pique prit tout doucement la main d'Octave et la mit à la porte. +«Est-ce qu'on nous voyait? lui demanda-t-il avec impertinence, mais de +l'air du monde le plus naïf.--Non, répondit-elle simplement, mais je +me voyais.» + +M. de Parisis pensa qu'il s'était trompé en prenant le chemin de +traverse. Il sentit qu'il n'était plus si près d'elle et voulut se +rapprocher, mais plus il avança plus il perdit de terrain. «Si vous +saviez mon âge....--Je sais votre âge. La femme a beau se masquer, +elle se trahit à chaque mot. En vain elle a traversé la diplomatie, +elle a fait un cours de machiavélisme, en vain elle a l'expérience, +ce fruit amer qui empoisonne le coeur, elle dit tout, en voulant tout +cacher.--Vous êtes si profond que je ne comprends pas.--Une femme +comme vous, madame, a toujours vingt-cinq ans. Vous avez vingt-cinq +ans, parce que vous savez par coeur l'encyclopédie de l'amour, la +science des coquineries autorisées et des coquetteries permises. Vous +avez vingt-cinq ans, parce que vous jouez l'esprit et la bêtise à s'y +méprendre, parce que vous défendez le quadrilatère en sachant bien +qu'on peut passer à côté et surprendre Venise sans s'inquiéter de +Vérone. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous avez mis Dieu et le +démon dans vos affaires.--C'est tout. Est-ce que vous êtes petit-fils +de Labruyère?--Oui--Et depuis quand, s'il vous plaît, ai-je vingt-cinq +ans?--Depuis cinq minutes.» + +La Dame de Pique respira. «Vous vous trompez, Monsieur, j'ai vingt-cinq +ans depuis cinq ans.--Non, Madame, j'ai vu votre cou, j'ai respiré vos +cheveux, j'ai senti votre coeur.--Oui, je vous vois venir, car vous n'y +allez pas par quatre chemins. Vous voulez me coiffer d'un de vos +poignards. J'en ai vu déjà ce soir trois ou quatre dans les chevelures +de ces dames.» + +Chaque fois que Parisis était heureux en amour, il piquait dans la +chevelure de la femme,--plus ou moins heureuse avec lui,--un petit +poignard d'or pas plus grand que le doigt. Était-ce un sacrificeaux +dieux, ou était-ce pour marquer sa conquête? + +Les amoureux improvisés allaient bon train, mais une Giboulée, au bras +d'un Soleil, vint se jeter à la traverse en disant à Mme d'Antraygues: +«Ma chère, votre mari vous cherche: vous savez où vous devez vous +retrouver?--Oui, mais après le souper, dit la Dame de Pique.» Et se +levant: «Adieu, Monsieur, à l'an prochain.» + +Octave suivit un peu la Dame de Pique, il questionna autour de lui, +mais bientôt il fut emporté dans le groupe de la duchesse de Persigny +qui voulait le railler sur son jeu de cartes--biseautées--selon son +expression. «Pas si biseautées que cela, dit une voix dont le timbre +d'or fit tressaillir Octave.» + +C'était Mlle de Chastaigneraye: la Dame de Coeur. + + + + +X + +LE BAISER DE DON JUAN + + +Octave ne fit pas de façons pour fuir la duchesse. Il saisit la main +de la Dame de Coeur et la passa à son bras avec toutes les caresses +d'un amoureux: «Laissez-moi défaire votre gant, lui dit-il, je vous +dirai qui vous êtes.» + +Et Octave développa une théorie sur la physionomie de la main. Pour +lui, la main c'était le blason, c'était les armes parlantes. + +La Dame de Coeur avait la pudeur du gant. «Pour moi, dit-elle, je +n'ai pas besoin de votre main pour vous dire qui vous êtes.--Eh bien, +parlez-moi de moi-même, je vous jure que je ne me connais pas.» + +La Dame de Coeur, qui avait une bonne grâce charmante, avec un esprit +d'ange et de démon, lui parla de sa famille, de sa jeunesse, de ses +aventures. Il était ravi et effrayé, comme si sa conscience se fût +dressée devant lui. + +Tout en constatant sa bravoure, son intelligence, son grand air, elle +peignit sous ses yeux, d'un trait rapide, tous les Parisis qui avaient +joué un grand rôle. Devant de tels portraits, il s'inclinait avec +humilité, lui qui était toujours si fier. Cette histoire, la Dame de +Coeur la conta à Octave, comme une bonne fée qui l'eût suivi partout +depuis son berceau. Elle lui parla de sa mère avec une expression qui +le toucha au coeur. Elle lui parla de l'Amérique et de la Chine comme +un vrai compagnon de voyage. «Après tout, dit-elle, qu'avez-vous +rapporté d'Amérique? une poignée d'or! Qu'avez-vous rapporté de la +Chine? un éventail! N'allez-vous pas vous croire un héros parce que +vous avez pris Pékin? J'oubliais, parlez-moi donc de votre Chinoise, +car ç'a été l'histoire de tout Paris, ô don Juan de Parisis!--Ne +parlons jamais des femmes d'hier,» murmura Parisis. + +Et comme s'il voulût dire un secret à la Dame de Coeur, il baisa ses +beaux cheveux rayonnants. Il les brûla. + +Mlle Geneviève de la Chastaigneraye se leva tout indignée et toute +rougissante. Le masque la dévorait. + +Elle avait pu s'aventurer dans son innocence à jouer son jeu dans +cette partie de cartes, mais si elle trouvait doux de parler à Octave, +elle s'offensait d'être touchée par Don Juan. + +Octave tressaillit à ce beau mouvement. La pudeur a une éloquence qui +attère le plus roué. + +La Dame de Coeur s'éloigna dans sa chaste dignité, sans que le duc de +Parisis osât lui reprendre la main pour la retenir. + +La mascarade était abracadabrante; on avait épuisé tous les symboles; +on coudoyait l'Ange des ténèbres et des Cocotes--en papier--les +Cocotes des enfants. Il y avait un Assuérus, un Sarcophage, un +Obélisque, une Nuit et une Mille et une Nuits; un mâlin s'était +déguisé en Facteur pour être un homme de lettres. Il y avait un Orage +et une Tempête; il y avait une Californie que tout le monde demandait +en mariage. Et des Incroyables et des Mauresques, et des Vallédas, +et des Almées, et des Repentirs, et des Diablesses et des +Poupées--beaucoup de poupées. + +Mais le grand tapage de la soirée, après le jeu de cartes, ce fut +l'entrée triomphale du cortège de Cochinchinois portant sur un +palanquin l'Impératrice de la Chine. Tout le monde se figura que +c'était la Chinoise de M. de Parisis. + +Vainement Octave courut tout le bal pour retrouver ses cartes: les +quatre dames étaient parties. Vainement il questionna tout le monde: +aucune d'elles n'avait soulevé son masque. Ceux qui avaient tenté +de jouer à ce jeu-là n'avaient pas retourné le roi, ils avaient été +traités comme des valets; on mettait beaucoup de noms sur les masques, +mais nul ne mit les vrais noms. C'était la première fois que quatre +femmes gardaient si bien leur secret. + +Quoiqu'elles fussent parties, le bal conservait, hormis pour Octave, +toute sa gaieté et toute sa physionomie. Il retrouva Monjoyeux; ils +débitèrent des sottises comme au bal de l'Opéra; car là ou là-bas, +c'est toujours le même esprit. + +A cet instant, un personnage entra comme un simple mortel. Il était +encapuchonné dans un domino noir. Rien ne le désignait à la curiosité. +Il n'avait ni la taille, ni la désinvolture d'un vainqueur. Son oeil +ne jetait pas des feux bien vifs; sa riposte ne prouvait pas beaucoup +de présence d'esprit. D'où vient pourtant que ce personnage fut très +remarqué à son arrivée? C'est que plusieurs femmes inoccupées se le +disputèrent avec passion. Qu'y avait-il donc dans ce domino? «Je te +dis que c'est lui, murmura une de ces dames à l'oreille de Parisis.» + +Bientôt le bruit se répandit que le nouveau venu n'était rien autre +que l'empereur de la Chine--un souverain fort aimable qui voulait que +rien ne lui fût étranger dans son empire. La vie était pour lui un +livre toujours ouvert. Il voulait faire le bonheur de tout le monde. +Mais ce jour-là c'était par les femmes qu'il commençait. Il avait bien +raison: quiconque veut bien gouverner les hommes doit vivre avec les +femmes. Aussi la duchesse de Portalèze lui disait que Napoléon 1er +regrettait, à Sainte-Hélène, de n'avoir pas suivi ce conseil de la +sagesse des nations. + +On continuait à se montrer le personnage. Les femmes se jetaient +devant lui étourdiment, pour se jeter dans son chemin. «Tu t'imagines, +dit l'une; que c'est l'empereur de la Chine, c'est le duc d'Albe, +c'est Persigny.--Persigny! Il est là-bas, avec cette grande pyramide +qui voudrait bien être son tombeau.--Il doit bien la connaître, +pourtant, lui qui a écrit un volume sur les Pyramides.--Ne me parle +donc pas de cette femme, c'est une momie. J'ai toujours peur qu'elle +ne m'ensevelisse dans ses bandelettes.» + +Roqueplan passait là: «Persigny n'est pas si bête, dit-il, ce n'est +pas lui qui disputera cette momie pyramidale au jeune Werther qui +l'aime de toute la ferveur de ses vingt ans.--Après cela, ajouta +Roqueplan, avec son malin sourire, je ne dois pas m'étonner de cet +amour, puisque je l'aimais déjà quand j'avais vingt ans.» + +Et il donna la main à un autre homme de beaucoup d'esprit, le +commandeur de Niagara, qui débitait en zézeyant un beau sonnet sur +Venise sauvée, à l'Impératrice--de la Chine,--qui avait bien travaillé +pour cela. + +Un domino bleu de ciel passait; Octave reconnut une marquise de ses +amies. «Ma belle marquise, tu t'es taillé une robe dans ton ciel de +lit--ton seul ciel.» La marquise ne répondit pas. «J'espérais que tu +allais me dire une bêtise.--Non: j'en fais faire.» + +Mme de Pontchartrain passa déguisée en Firmament et s'arrêta devant +Octave. «Comment me trouves-tu?--Belle comme le jour.--Alors tu ne me +connais pas.--Belle comme la nuit. Tu vois bien que je te connais.» + +Mlle de Chantilly passa déguisée en Pie. «Ah! ma chère, lui dit M. +de Parisis, pourquoi avez-vous pris ce plumage-là? car cela ne vous +déguise pas. Je vous reconnais au premier mot.--Vous avez perdu une +belle occasion de vous taire.--Et vous, vous l'avez trouvée.» + +Une femme avait eu l'esprit de se déguiser avec les modes +d'aujourd'hui sans les exagérer. «N'est-ce pas, Messieurs les +philosophes, que ma robe me déshabille bien? Je suis si facile à +habiller!--Tu parles par antiphrase.» + +La «Mode du jour» souleva son sein sur la gaze, comme Vénus sur +la vague. «C'est un sein qui échoue.--Non, par malheur il flotte +encore.--Voilà une femme qui a passé le pont-levis du faubourg +Saint-Germain. Regardez-moi ses mains, elles viennent des croisades. +--Ne t'imagine pas qu'elles se sont croisées en chemin avec celles +de tes aïeux.--Passe-tu encore par ta croisée, quand ton mari ferme +la porte, fille des croisés?--Retire-toi donc de mon Étoile, dit +Monjoyeux à une femme maigre déguisée en Algue-Marine, qui lui jeta ce +mot:--Monsieur Mardi-Gras!--Il n'y a qu'une nuit entre nous, mais je +ne la passerai pas, Madame Mercredi-des-Cendres.» + +Le prince Rio débusqua. «Que cherches-tu? lui demanda Octave.--Une +femme perdue.--Ici, mon cher, ce n'est pas un renseignement.--Voici la +blonde madame ---- qui était si brune l'an passé; on voit qu'elle a +touché à la lune rousse. Vois donc, comme elle est vêtue en musique +d'Offenbach.--Oui, déréglée comme un papier de musique.» + +On débitait des mots à toutes les effigies; c'était plus souvent des +gros sous que des pièces d'or. On n'avait pas puisé dans l'arsenal +de l'hôtel Rambouillet. Le fusil à aiguille a démonétisé ces armes +d'autrefois, si courtoises qu'elles ne touchent plus. + +Octave s'esquiva à l'anglaise. Miravault lui dit: + +«Tu t'en vas parce que tu n'as plus de coeur dans ton jeu.--Vous vous +trompez, mon cher, dit Monjoyeux à Miravault, ce n'est pas le coeur qui +pique.» + + + + +XI + +LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE + + +Parisis s'endormit à l'aurore, mécontent de lui dans ce massacre des +coeurs. Cependant, sur le soir, il reçut deux lettres par la poste, +comme un simple mortel qu'on ne traite pas en ambassadeur. + +Voici la première: + + Ces bals, ces fêtes, ces folies, n'était-ce pas comme le poëme de + Goëthe, tout y dansait, les idées et les coeurs. + + Avez-vous reconnu Marguerite, ô Faust? + + Dans le livre de la vie, comme dans le livre allemand, vous n'avez + pas reconnu une marque à la page. C'ÉTAIT LA! Adieu pour jamais. + + UNE DAME DE COEUR. + +«Je connais cela, dit Octave, le mot jamais se traduit souvent par +vingt-quatre heures. Si la nuit porte conseil, c'est aux femmes. +Demain Marguerite, un peu moins offensée que cette nuit quand j'd +baisé ses cheveux, taillera encore sa plume pour écrire à Faust.» + +Octave respira la lettre et y reconnut une vague et lointaine odeur de +violette. Elle était écrite sur du papier anglais sans armoiries. + +Octave avait brisé le cachet sans le regarder; il ramassa l'enveloppe +tombée à ses pieds et y retrouva écrit en arabe ce mot: «C'EST LA!» +qui le poursuivait depuis minuit. «Voyons la seconde lettre; elle va +peut-être m'expliquer la première,» murmura Octave. + +Avant de briser le cachet, il le regarda; il y vit une couronne de +comtesse, mais on avait brouillé l'écusson. «C'est peut-être une vraie +comtesse,» dit-il. + +C'était une écriture anglaise sur du papier français. Il lut: + + Figurez-vous,--Monsieur et ennemi, puisque vous m'avez fait la + cour,--que je vous écris avec un loup sur la figure pour me cacher + à moi-même ma rougeur. + + Oh! la curiosité! Vous allez me trouver trois fois folle; je + voudrais maintenant que toute la vie fût un bal masqué. + + Comment s'amuser à visage découvert? On doit faire une si bête de + mine quand on écoute un amoureux qui dit: Je vous aime; quand on + lui répond sur la même musique: je ne vous aime pas. + + Le malheur, c'est que les bougies sont éteintes et que le masque + est tombé. + + Irez-vous au bal de la Cour? Je vous verrai après-demain chez la + plus spirituelle des ambassadrices, mais ce sera comme à l'Opéra, + où la musique empêche d'entendre les paroles. + + Et, d'ailleurs, malgré votre désinvolture un peu trop + _désinvoltée_, vous n'oserez pas mettre vos pieds dans ce bouquet + de fleurs que ces Messieurs de la Chronique appellent la Corbeille + ou le dessus du Panier. + + Demain vous irez au Bois. Je vous y convie pour votre santé. Par + ordonnance du médecin, vous ferez trois fois le tour du Lac de + droite à gauche. + + Moi, par ordonnance de mon coeur, je ferai trois fois le tour du + Lac de gauche à droite. + + Mais chut! Monsieur, je crois que vous soulevez mon masque. + + LA DAME DE PIQUE. + +«Voilà qui est bien, dit Octave, deux sur quatre qui ont écrit en +se réveillant à midi. A la prochaine distribution, les deux autres +lettres m'arriveront peut-être.» + +Le duc de Parisis se promenait dans sa chambre, «Ce sont là, +reprit-il, des lettres qui me dispensent de répondre. C'est toujours +cela.» Il avait tous les talents pour devenir ambassadeur: il ne +parlait jamais qu'aux femmes et n'écrivait jamais. Et pourtant nul +comme lui ne savait cacheter une lettre. On eût dit un graveur en +pierres fines, tant il marquait ses armoiries avec pureté et avec +précision. Et quel suave parfum s'exhalait de la cire? Ses lettres, +écrites sur un irréprochable papier wathman qui avait de l'oeil et de +la main, donnaient toutes les curiosités de les lire. Par malheur, il +n'y avait rien dedans. + +Octave avait trop d'esprit pour le dépenser en belles lettres. Il +avait horreur des phrases toutes faites et de l'esprit convenu. Quand +il écrivait à sa maîtresse, c'était par deux mots: «_Je t'attends!»_ +Ou bien: «_Attends-moi!_» + +C'était tout. Pas un mot de plus. N'avait-il pas raison? Ce qu'on aime +dans la lettre, c'est le cachet, c'est le premier mot. _Attends-moi!_ +Il y a toute une page dans ce mot. + +Quand le duc de Parisis écrivait ces deux mots à une femme comme il +faut, il était encore plus éloquent, car la vraie éloquence dans +la vie, c'est l'amour, c'est l'action. Et ces deux mots de la main +d'Octave rappelaient un homme d'action. + +Octave avait relu les deux lettres de la Dame de Coeur et de la Dame +de Pique. «Tout bien considéré, dit-il, je leur donne mon coeur. La +Dame de Trèfle et la Dame de Carreau sont des endormies, des coquettes +ou des bégueules.» + +Monjoyeux entra sur ce mot. «Des bégueules! dit-il en prenant une pose +théâtrale.--Oui, des bégueules, je ne retire pas le mot, mais cela ne +te regarde pas, mon cher Monjoyeux.» + +Et, naturellement, Octave raconta ses nocturnes aventures à son ami. +«J'ai vu tout cela. Voilà de belles équipées! comme si tu n'avais +pas assez de femmes sur les bras!--On n'a jamais trop de pain sur +la planche.--Te voilà repris par les illusions. Mais tu seras bien +attrapé quand tu verras le dessous des cartes. Ta Dame de Pique aura +aimé le genre humain, ta Dame de Carreau sera grêlée, la Dame de +Trèfle aura le nez rouge et la Dame de Coeur...--Chut, dit Octave, +pas un mot sur celle-là.» + + + + + +XII + +LE TOUR DU LAC + + +Quoique le temps fût abominable, à quatre heures Octave était à cheval +pour faire le tour du Lac. Il bravait la bise, la neige et le verglas. +Il y avait peu de voitures. Il jugea qu'il ne lui serait pas difficile +de reconnaître celle qui signait la Dame de Pique. + +Le ciel sombre avait jeté des teintes grises dans son imagination. +«Monjoyeux a peut-être raison, pensait-il, le chapitre des illusions +perdues va commencer.» + +Un petit coupé que traînaient deux chevaux de race débusquait +au-dessus du rocher. «C'est peut-être cela, dit Octave.» Et il +s'inclina, comme sans y penser. C'était à la fois un salut ou un +mouvement de curiosité. La dame tint bon, elle ne dérangea pas sa tête +d'un millimètre. «Non, il est impossible que ce soit celle-là!» dit +Octave qui avait reconnu la comtesse d'Antraygues. + +Son cheval était déjà à vingt pas du coupé quand il détourna la tête. + +La comtesse d'Antraygues s'était trahie; elle avait soulevé +l'abat-jour du petit oeil-de-boeuf. «Est-ce que ce serait elle?» se +dit Octave. + +Il voulut tourner bride, mais il aima mieux être discret; il continua +sa route, jurant qu'il saurait à quoi s'en tenir à la seconde +rencontre, ce qui ne l'empêcha pas de jeter un coup d'oeil scrutateur +dans les autres voitures. Son imagination était déjà prise par +Mme d'Antraygues. C'était une des plus jolies femmes des fêtes +parisiennes. Elle n'avait pas la beauté sculpturale, mais elle avait +la beauté charmeuse; je ne sais quoi dans les yeux et dans la bouche +qui triomphe plus sûrement des hommes que le jeu des lignes absolues. + +Parisis l'avait rencontrée ça et là dans les plus beaux salons, mais +à de rares intervalles; elle passait la moitié de son temps en +Angleterre et vivait beaucoup dans son hôtel, un des plus jolis nids +de l'avenue de la Reine-Hortense, quoique son mari n'y fût presque +jamais,--on pourrait dire, parce que. + +A la seconde rencontre elle sourit; mais Octave, qui s'y entendait, +vit l'émotion à travers le sourire. Cette fois il ne douta plus et +éperonna son cheval pour faire deux fois le tour du lac pendant que +Mme. d'Antraygues faisait son troisième tour. + +Il aurait pu simplifier cette tactique, mais il pouvait compromettre +la comtesse; sans parler du cocher et du valet de pied, il y a +toujours, au Bois, des yeux vigilants, envieux, jaloux. + +Ce n'étaient pas les yeux de M. d'Antraygues, qui passait sa vie +au club, à fumer ou à jouer, quand il n'était pas enfermé dans +l'appartement de Mlle. Eva, surnommée Belle-de-Nuit. + +A la dernière rencontre, Mme. d'Antraygues pencha tout à fait la tête +à la portière, avec la coquetterie d'une femme qui s'est trop cachée +sous l'éventail et qui est fière de montrer sa figure. Elle semblait +dire: «Vous voilà bien attrapé; vous pensiez que j'étais laide et je +suis jolie.» + +Le coupé partit au grand trot pour remonter l'avenue de l'Impératrice. +Octave le dépassa pour revoir encore la comtesse et pour qu'elle eût +de ses nouvelles en rentrant à son hôtel. En effet, quand elle rentra, +après un tour dans les Champs-Èlysées, sa femme de chambre lui remit +une boîte de dragées. + +«D'où cela vient-il? demanda Mme. d'Antraygues.--D'une dame des amies +de madame la comtesse, qui sans doute a été marraine.--Il n'y avait +pas de lettre?--Non, madame.--Qui a apporté cela?--Un nègre.--C'est +singulier, dit la comtesse, mes amies n'ont pas de nègre.» + +Elle eut un pressentiment. Dès qu'elle fut seule, elle ouvrit la +boîte. + +«Point de carte! dit-elle, je me suis trompée.» + +Elle prit une dragée et la croqua. Ce fut alors qu'elle s'aperçut que +les dragées n'étaient pas dans l'ordre idéal travaillé en mosaïque par +les marchandes de bonbons. + +Elle renversa la boîte dans une coupe à cartes de visite. «Un billet!» +dit-elle en rougissant. Son émotion fut si vive qu'elle regarda le +billet sans y toucher. «C'est amusant, l'amour!» murmura-t-elle. +Elle s'imaginait déjà qu'elle était adorée. Elle prit le billet en +regardant la porte: «Il me semble que cela va me brûler les yeux.» +Elle lut: + + Puisque vous êtes si belle et puisque je vous aime, venez à la + fête de nuit des patineurs; n'ayez pas peur d'un amour à la glace. + D'ailleurs, vous savez la chanson: Il est plus dangereux de + glisser sur le garçon que sur la glace. Je serai voire parachute. + +«Je n'irai pas,» dit Mme. d'Antraygues. + +Elle y alla. Je vous fais grâce des combats qui se disputèrent son +âme. C'était sa première aventure. Elle voulait. Elle ne voulait pas. +Elle suivait dans son imagination tous les méandres d'un amour imprévu +et tourmenté. Puis tout à coup elle se réfugiait avec la quiétude +de la conscience dans les devoirs du mariage. Mais je dois dire que +l'image de son mari ne l'y retenait pas longtemps. Elle avait dépensé +pour lui ses premières aspirations romanesques; elle s'était aperçue, +avant-le dernier quartier de la lune de miel, que son mari n'était pas +son homme. + +On dira ici, si voulez bien, l'histoire de ce mariage. + + + + +XIII + +POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER + + +Il y avait cinq ans qu'Alice était mariée; cinq ans de curiosité et de +déceptions! + +Mme d'Antraygues tentait çà et là de se prendre aux distractions du +monde. Elle s'amusait de sa beauté, de son éventail, de ses diamants, +de ses robes et des bouches en coeur qui souriaient autour d'elle, +mais elle n'imaginait pas qu'elle dût tomber «dans la gueule du loup.» +Cinq ans de vertu! c'était la seule station qu'elle pût faire dans son +devoir. L'heure de la première crise venait de sonner. + +Voilà pourquoi elle avait écrit au duc de Parisis, voilà pourquoi elle +alla à la fête des patineurs. + +Il arrive souvent qu'un galant homme s'imagine avoir une femme parce +qu'il est marié; mais là où est la femme, souvent la femme est +absente. Son esprit et son coeur font ménage ailleurs. Il n'y a pas +séparation de corps; c'est bien pis, car il y a séparation d'âmes. + +Vous savez qu'en Angleterre une jeune miss bien née, qui n'aurait pas +été quelque peu enlevée par son mari avant la bénédiction nuptiale, se +considérerait comme la plus malheureuse des filles de la romantique +Albion. Or, les Anglaises de Paris ont souvent introduit en France les +plus belles traditions d'Outre-Manche. + +Mlle Alice Mac Orchardson était fille unique et comptait à peine +dix-neuf printemps. Elle avait vécu ses plus jeunes années à Brighton. +Sa mère, une veuve de keepsake, avait obtenu du faubourg Saint-Germain +ses lettres de grande naturalisation. Jusqu'à l'automne de 1867, Alice +sut du monde ce qu'on en apprend au couvent, ce qui est déjà beaucoup. +Mais elle avait dans ses veines du sang des héroïnes de Shakspeare et +de Byron, et son esprit avait souvent erré au clair de lune sous les +ombrages des parcs anglais. + +Donc, le jour où elle revêtit pour la première fois la blanche robe +de bal, Alice se récita quelques vers du _Songe d'une Nuit d'été_, et +elle se jura solennellement devant son miroir qu'elle ne se marierait +qu'après avoir été enlevée, comme une héroïne. + +Six semaines après son premier bal, Alice était aimée de Fernand +d'Antraygues, un turfiste trop beau pour faire quelque chose. + +Mlle Alice ne voyait pas cet amour d'un oeil dédaigneux, mais elle +tremblait à cette idée:--que son amoureux pourrait bien ne pas vouloir +l'enlever.--Un beau jour, ou plutôt une belle nuit de bal chez lady +Syons, Fernand profita de la solitude d'un petit salon pour déclarer +à Alice qu'il était amoureux fou. «Je le savais avant vous, Monsieur, +car vous avez des dettes et j'ai; un million de dot. Mais m'aimez-vous +assez pour m'enlever?» + +C'était un homme très prosaïque. Il fut presque effrayé de la besogne: +«Vous enlever, Alice! à quoi bon? Ma mère a déjà parlé à la vôtre. +J'ai espéré que tant de bonheur...--Eh bien, non; je ne croirai qu'à +l'amour de celui qui consentira à m'enlever, interrompit Mlle Alice; +c'est un serment que j'ai fait. Voyez si vous voulez tenir mes +serments.--Vous êtes mineure, mademoiselle; on voit bien que vous +n'avez pas fait votre droit, vous....--Si vous n'êtes qu'un homme de +loi, épousez une Normande. Moi, je me donne à qui m'enlève.--Faut-il +fréter un navire ou arrêter un fiacre?--Tous les moyens sont bons.» Il +fut arrêté que le lendemain, à minuit, le héros du roman serait rue de +Londres, à vingt pas de la porte d'Alice; la jeune fille descendrait +par l'escalier, l'enlèvement par la fenêtre n'étant plus d'usage +depuis l'invention des becs de gaz et des sergents de ville. + +Fernand d'Antraygues fit bien les choses: on eut un coupé attelé de +chevaux de poste à grelots. Il faut toujours des violons. Tout +se passa comme il avait été prémédité: La mère dormait; sa fille +descendit avec des battements de coeur, mais elle ne trouva pas +d'obstacles; le suisse tira le cordon avant qu'elle ne l'eût demandé. +Dans la voiture, elle se jeta tout en pleurant dans les bras de +Fernand. «Je suis effrayée de mon bonheur, lui dit-elle.--Les vents +sont pour nous, dit l'amoureux; voyez comme le ciel est beau et comme +la lune nous fait bon visage!» + +Et ils allèrent ainsi au galop des chevaux, au bruit des sonnettes et +des propos amoureux. + +Le rossignol chantait peut-être, mais je ne l'ai pas entendu. + +Au premier relais, à Ville-d'Avray, Fernand proposa de faire une +station dans un pavillon où Alice serait comme chez elle, et où +elle trouverait une aile de perdreau et un pâté d'alouettes. Toute +romanesque qu'elle fût, elle avait bien un peu envie de manger une +aile de perdreau, de toucher au pâté d'alouettes, et de dormir sur un +lit moins cahoté. + +Les chevaux s'étaient arrêtés à la grille d'un petit parc, « +C'est comme dans les légendes, dit-elle: il y a de la lumière au +château.--C'est le feu de la cuisine, car j'ai envoyé une dépêche +télégraphique pour que le souper fût cuit à point.» + +Mlle Alice traversa le parc. «Quelle admirable solitude! je suis tout +embaumée par les lilas.» Elle monta le perron et se trouva, sans aller +plus loin, dans une salle à manger où deux couverts étaient mis. Le +souper venait d'être servi. «C'est une féerie, dit Alice.--N'êtes-vous +pas magicienne?» Le souper se continua sur ce temps. Alice était +ravie.» Quelle nuit! soupirait elle en ouvrant la fenêtre.--Voyez, +Fernand, comme la lune baigne de douces clartés les arbres du parc. +Voulez-vous venir là-bas, sous les grands marronniers?--J'irais avec +vous au bout du monde! répondit Fernand en ouvrant la porte.» + +Une femme était sur le perron. «Je viens trop tard pour souper, +dit-elle en entrant.» Alice poussa un cri et se cacha la tête dans ses +mains. «Enfant, je te pardonne,» lui dit sa mère. Alice se jeta +dans ses bras. «Quoi! tu étais ici?» Et se tournant vers Fernand +d'Antraygues, qui riait à la dérobée: «Ceci est une trahison, +monsieur, car vous aviez tout dit à ma mère.--Mais enfin, ma belle +Alice, vous avez été enlevée?--Oh! si peu et si mal! Je ne vous +pardonnerai jamais. J'aurai mon quart d'heure de vengeance!» + +Alice comprit qu'elle n'avait plus qu'à se marier; mais, tout en +donnant sa main, elle réserva son coeur. + +M. d'Antraygues eut beau faire, elle ne l'aima point: il avait fermé +son roman, un autre devait le rouvrir. + +Octave de Parisis n'était pas homme à avertir une mère--ni un +mari.--Il disait,--car il avait ses maximes comme La Rochefoucauld, +«une femme qui veut se donner appartient par droit de conquête à celui +qui la prend.» + +Je dois dire--pour la vertu de Mme d'Antraygues--qu'elle était mariée +depuis cinq ans et qu'il n'avait fallu rien moins que la haute +éloquence de Don Juan de Parisis pour la rejeter dans les folies +romanesques. Je dois dire aussi que son mari avait deux torts envers +elle: il avait une maîtresse et il jouait. + +Il croyait trop à lui-même, il croyait trop à sa femme pour ne pas la +perdre. On citait de lui un mot typique: «Tu as épousé une bien jolie +femme,» lui disait un ami. Il répondit: «Il faut toujours épouser une +jolie femme, parce qu'on peut s'en défaire.» + + + + +XIV + +SUR LA GLACE + + +Le soir de la rencontre du duc de Parisis et de la comtesse +d'Antraygues, le bois de Boulogne était dans toute sa splendeur +hivernale. + +Parisis ne fut pas le dernier à faire entendre le gai carillon des +grelots; il fit atteler quatre chevaux nains, quatre merveilles. + +Qui ne se souvient de cette fête nocturne que Paris a donnée sur la +glace? Les lacs étaient couverts de traîneaux et de visiteurs, mais +ce n'était pas là le vrai théâtre. La fête se donnait sur l'étang +réservé. Jamais on n'avait si bien illuminé la neige et la glace. +C'était une féerie. Le beau monde arrivait avec des cris de joie; il y +avait un peu du carnaval de Venise dans ce carnaval de la neige. + +Paris est en toutes choses la synthèse du monde connu et inconnu. Ici, +la zone torride avec ses fleurs éclatantes et ses arbres qui mettent +cent ans à fleurir: là, la zone hyperboréenne avec ses neiges, ses +forêts poudrées et ses plaisirs d'hiver. + +Il n'y a pas longtemps, l'hiver parisien n'était encore qu'un hiver +français. C'est pour en faire un hiver du Nord qu'on a imaginé le bois +de Boulogne et ses lacs. Si le bois de Boulogne est charmant, l'été, +avec ses grands massifs, ses méandres capricieux, ses perspectives +lumineuses et ses chemins sablés tout vivants de promeneurs et +d'équipages, il est plus charmant encore par la neige. C'est alors que +vous avez le droit de vous croire en pleine région norwégienne. Les +taillis de sapins verts se profilent sur la grande tenture blanche qui +éblouit; les arbres courbent leur front sous les panaches neigeux; +dans les sentes écartées, recouvertes d'une couche de flocons vierges +de toute trace humaine, vous pouvez apercevoir çà et là la trace +furtive de quelque lapin égaré, ou les étoiles faiblement imprimées +par la patte engourdie d'un rouge-gorge ou d'un roitelet. Un silence +absolu règne dans le bois; vous vous croyez transporté dans quelque +désert, dans une de ces solitudes blanches où l'on n'entend que le +craquement lointain de la neige glacée et le vent qui pleure sur le +torrent des avalanches. + +C'était un spectacle et une fête. Le duc de Parisis et le comte Olympe +Aguado furent les plus remarqués par l'élégance et la richesse de +leur attelage. Parmi cette nocturne cavalcade, on remarquait aussi +l'Empereur et l'Impératrice, le duc d'Albe, le duc d'Aquila, la +comtesse Walewska et le comte Walewski, le duc et la duchesse de +Persigny, le prince Napoléon dans son char pompéien. Tous les grands +noms du sport et toutes les beautés célèbres se donnaient le spectacle +de l'hiver, en faisant eux-mêmes la mascarade. Les hauts financiers +étaient là, eux qui, ne consacrant que peu d'instants à la vie de +plaisirs, la mènent à grandes guides et ne connaissent aucun obstacle +sur, leur route. + +Les traîneaux dorés à la tête de cygne, les chars à l'antique, les +chariots bas des boyards, le long patin des Samoyèdes, le patin court +et recourbé des Hollandais, jusqu'à la planche des montagnards de +l'Islande, tout était là qui courait, glissait, volait, décrivait +des courbes gigantesques, se croisait, se fuyait, se recherchait et +s'évitait. C'était la fièvre du froid dans la fièvre de l'amour. + +Vers la fin de la fête, un curieux aurait pu entendre cette petite +conversation entre un patineur et une patineuse, qui n'avaient pas +l'air de se connaître depuis longtemps, mais qui avaient bien envie de +faire connaissance: «Je vous jure, Madame, que c'est une très jolie +promenade de venir chez moi en passant par la petite porte du jardin. +La serrure est un bijou; tenez, voyez plutôt la clef.» + +Le patineur fit briller une clef d'argent d'un travail exquis. «Quelle +coquetterie! monsieur.--En entrant on ne trouve pas de fleurs, si ce +n'est de givre aux arbustes. Mais une fois dans le jardin, on est +bientôt dans la serre, où on est reçu par cent camélias, armes au +bras, fleurs à la boutonnière. Ce sont mes cent-gardes. Après la +serre, on rencontre une porte que cette clef ouvre pareillement. On +trouve un escalier dérobé,--le dernier escalier dérobé,--qui vous +conduit par ses spirales de marbre à une petite bibliothèque où je +travaille quand j'attends quelqu'un, à moins que je n'aille attendre +dans la serre. Savez-vous un chemin plus facile que celui-là?--Oui, +monsieur, un chemin qui mène chez moi.--C'est imprimé. Mais ce qui est +imprimé aussi, Madame, c'est que rien n'est ennuyeux que de passer par +le même chemin. Du reste, je ne vous demande qu'une grâce, c'est de +garder ma clef.--Oui, vous en avez une autre que vous donnerez demain, +sans compter celle que vous avez donnée hier. On vous connaît.--Je +vous jure que je ne donne jamais deux clefs à la fois.--Comment +la marquise rousse a-t-elle rencontré chez vous la comédienne +rousse?--Conjonction de comètes!--Vous savez qu'on nous +regarde!--Adieu! Madame.» + +Le patineur en donnant à la patineuse une poignée de main, lui laissa +dans la main la petite clef d'argent. Elle voulut la lui rendre, mais +il avait fait un tour de valse, et déjà, avec la grâce charmante des +Hollandais,--sur la glace,--il gravait avec un burin savant un A et un +O entrelacés. + +Jamais ce chiffre n'avait apparu aux yeux en si belle calligraphie; on +eût dit que le patineur avait étudié les lettres ornées du moyen âge. +L'Empereur, qui patinait comme un roi de Hollande, félicita Octave +d'écrire si bien. «Après vous, Sire.» + +Parisis rencontra encore, sur la glace, madame d'Antraygues. «Comme +vous écrivez bien, lui dit-elle.--Je n'écris bien que votre nom, comme +je vous aime, Alice!--Oui, sur la glace, jusqu'au prochain dégel: +votre amour tombera à l'eau. Vous savez que j'ai perdu votre clef; +mais rassurez-vous, elle a été ramassée par une main blanche qui vous +la rapportera en passant par la petite porte,--Je vais vous en +donner une autre.--Est-ce que vous seriez serrurier comme Louis XVI? +Savez-vous que vous êtes un homme dangereux! Vous crochetez les +serrures--et les coeurs--Adieu! Monsieur.--A revoir, Madame. A propos, +j'oubliais de vous dire que je vous adore!» + +Et Octave répandit son âme dans un dernier regard. «Ce n'est pas vrai, +dit-il, elle n'a pas perdu la clef; la petite main blanche c'est la +sienne; elle viendra demain.» + + + + +XV + +L' ESCALIER D'ONYX + + +Comme les femmes, le Bois a ses heures: il ne reçoit qu'entre quatre +et six heures au mois de février;--Mme d'Antraygues s'habilla tout en +noir, se voila comme une veuve et monta dans un coupé, tout en ouvrant +son porte-monnaie. + +Elle pensait donc à faire une bonne oeuvre? Sans doute elle allait +frapper à la porte de quelque misère cachée? + +Il ne faut pas la canoniser si vite. Il y avait à peine trois ou +quatre petites pièces de cent sous dans ce porte-monnaie, de menues +aumônes qu'on donne en passant, le prix d'un goûter au lait au Pré +Catelan avec une amie, ou d'un goûter aux oranges glacées chez Guerre +ou à Frascati. + +Mais dans ce porte-monnaie il y avait une clef d'argent. + +La comtesse se fit descendre dans l'avenue de l'Impératrice devant +l'hôtel de la trop célèbre Mme ---- qui recevait ce jour-là. D'où +vient qu'elle n'entra pas? Est-ce qu'elle allait se tromper de porte? +Tout autre jour, elle aurait pu s'inquiéter des curieux, mais ce +jour-là, il neigait comme la veille, les curieux ne mettaient pas la +tête à la fenêtre ni à la portière. + +Quoi qu'elle n'eût pas beaucoup étudié la géographie, comme elle +connaissait bien la façade de l'hôtel de M. de Parisis, elle ne +demanda son chemin à personne pour tourner autour du jardin. Ce fut +d'autant mieux, qu'elle ne rencontra âme qui vive dans les rues +avoisinantes. Elle devina la porte. «Voyons, dit-elle, si je ne me +suis pas trompée?» Elle prit la clef et la mit dans la serrure. +C'était bien cela. Vous croyez peut-être--Madame--qu'elle ouvrit la +porte? Eh bien! non, elle retira la clef et se promena. On n'a jamais +du premier coup le courage de son opinion. + +Cependant il ne faisait pas un temps à rester indécise; il faut qu'une +porte soit ouverte ou fermée. Or, dans la vie on a toujours peur +d'ouvrir ou de fermer une porte. Ouvrir la porte! Que va-t-on trouver +de l'autre côté! Ne pas l'ouvrir! Et si c'est le bonheur? + +Pour Alice, c'était la porte du paradis et c'était la porte de +l'enfer. Le paradis, c'est-à-dire un amoureux qui vous attend. +L'enfer, c'est-à-dire un amoureux qui vous attend. Dante a eu beau +être terrible, il n'a dégoûté personne de l'enfer, parce qu'il a peint +dans l'enfer tous ceux qui ont été emparadisés dans leurs passions. + +Mme d'Antraygues remit la clef dans la serrure et tourna rapidement. +C'était une porte docile qui ne faisait jamais de façons pour +s'ouvrir, ni pour se fermer. Personne n'avait passé là depuis la +veille, peut-être depuis l'avant-veille. La neige était immaculée +comme celle du Mont-Blanc. On n'y voyait que les hiéroglyphes imprimés +par les pattes d'or des merles. + +Alice faillit laisser la clef dans la serrure, tant elle était +troublée. Elle imprima aussi ses petits pieds sur la neige, une page +blanche dont elle faisait un acte d'accusation. Mais elle ne voyait +pas encore le tribunal. Son petit pied, dans sa bottine plus petite +encore, se dessinait en criant dans les lignes les plus gracieuses du +monde. + +Un imbécile eût préparé le chemin, mais Octave n'avait eu garde de +balayer la neige. + +Alice avait reconnu la serre; la porte était entr'ouverte comme +par mégarde. Une fois qu'elle eut franchi le seuil, la jeune femme +respira, et comme si les camélias eussent fleuri pour elle, elle +murmura avec un sourire: « Oh! les beaux camélias! » + +Les femmes s'imaginent volontiers que tout ce qui fleurit, comme tout +ce qui chante, est un hosannah à leur beauté. + +Après ce premier sentiment d'enthousiasme contenu d'ailleurs, Alice se +dit: «Il n'est pas là. Est-ce qu'il s'imagine que je vais monter son +escalier plus ou moins dérobé?» + +Quoique romanesque, elle avait souvent l'esprit railleur. Cet esprit +la réconforta un peu. «Après tout, dit elle, on n'est pas une dame aux +camélias pour avoir traversé cette serre.» Elle réfléchit que M. de +Parisis ne l'attendait pas, car c'était bien l'heure convenue. Il +lui semblait que lui aussi aurait bien pu traverser la serre à sa +rencontre, « Il faut bien en prendre son parti, dit-elle. On a +supprimé les tournois, il y a encore des amoureux, mais il n'y a point +de paladins.» + +Comme la porte de la serre, la porte de l'escalier était entr'ouverte. +«C'est toujours cela, pensa-t-elle.» Et elle poussa la porte en y +appuyant son manchon. «Mais cet escalier est un bijou!» dit-elle. + +C'était un bijou, en effet, un bijou en onyx; la spirale était une +merveille d'architecture, comme l'escalier du château d'Anet, ou +plutôt une copie en miniature de l'escalier de l'hôtel Païva. «Je ne +monterai pas,» dit-elle. Et elle monta la première marche. Elle monta +la seconde, parce qu'elle avait monté la première, elle monta la +troisième tout en se retournant et tout en voulant descendre. Mais la +queue de sa robe ondoyait si bien sur l'onyx! + +Se fût-elle arrêtée en chemin? Son coeur battait bien fort, l'émotion +brisait ses forces. Elle qui était vaillante quoique paresseuse, elle +qui avait la jambe de Diane et qui eût valsé toute une nuit sans se +reposer, elle s'appuya à la balustrade, toute chancelante. + +Le duc de Parisis parut alors. «Ah! c'est vous,» lui dit-il. Et il se +précipita pour lui prendre la main. «Oui, c'est moi,» dit-elle d'une +voix étouffée. Octave était devant la comtesse, il la prit dans ses +bras et l'embrassa sur les cheveux. «Ah! reprit-elle, je ne me croyais +pas capable de venir jusqu'ici, mais je n'irai pas plus loin.--Je ne +comprends pas.--Je ne me comprenais pas non plus, mais je me comprends +maintenant. Il y a deux femmes en moi, la femme qui rêve et qui +parle, une vraie folle, celle-là! Mais c'est assez de rêver; chez moi +l'action ne suit pas la parole: adieu!» + +Octave saisit violemment Mme d'Antraygues et la voulut emporter. +«Alice, je vous aime!--Qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve que je +suis venue chez vous! Cela prouve, hélas! que je vous aime, mais c'est +tout.» Elle soupira: «C'est déjà trop, adieu!» Et alors, ressaissant +toutes ses forces, elle se délivra d'Octave et s'enfuit. + +Il la rejoignit dans la serre. «Alice, pourquoi jouer ce jeu de +coquettes, si vous m'aimez.» Il la reprit dans ses bras, il faillit la +vaincre. Elle pâlit et inclina la tête comme une victime résignée. +« Mon ami, ayez pitié de moi? je me sens mourir.--Je vous emporte +là-haut pour vous faire respirer des sels.» + +Mme d'Antraygues était revenue à elle. «Non, dit-elle, je vais +respirer l'air vif, vous n'avez là-haut que du vinaigre des quatre +voleurs.» Et elle se mit à rire. «Vous riez, donc vous êtes désarmée.» +La comtesse leva les yeux sur Octave. «Je ris?» dit-elle. Elle montra +deux larmes. Il les prit sur ses lèvres, et fut ému lui-même, tout en +jouant à la moquerie. Mme d'Antraygues n'était pas encore à la porte. +La lutte recommença. Octave était charmant, mais elle avait peur. Son +âme entraînait son corps loin des tentations; il lui semblait qu'une +fois dehors elle retrouverait cette quiétude du coeur qui est bien +plus près de la joie que les fièvres de la passion. «Non,» dit-elle +tout à coup. + +Cette fois elle avait brisé tous les liens qui la retenaient. Octave +comprit que son rôle de tentateur était fini; il connaissait trop, +les femmes pour ne pas savoir qu'une fois chez elle la comtesse +regretterait de n'être pas restée un peu plus longtemps chez lui. Il +compta sur le lendemain ou le surlendemain. «Donc, dit-il d'un air +dégagé, vous ne voulez pas que je fasse mon salut avec vous? Moi qui +avait juré que nulle femme ne passerait plus par cette petite porte.» +Alice fut atteinte au coeur, mais elle cacha sa blessure. «J'oubliais +de vous rendre la clef, dit-elle, en essayant un sourire. Je sais +qu'il y a beaucoup d'appelées et beaucoup d'élues. Je suis désespérés +d'avoir empêché quelque belle dame de l'un ou l'autre monde de +franchir votre seuil aujourd'hui, mais elles se rattraperont, car il +paraît qu'on fait queue pour venir chez vous.--Quelle calomnie! je ne +suis jamais chez moi.--Je comprends, vous êtes chez celle-ci ou chez +celle-là. C'est égal, voilà votre clef, placez-la en de meilleures +mains.» + +Octave prit un air suppliant. «Faites-moi une grâce, gardez cette +clef. Demain, dans un an, toujours, vous me trouverez le plus heureux +homme du monde si vous montez l'escalier.--Eh bien! je la garde, je +viendrai dans un an, un jour de neige; aujourd'hui j'ai monté trois +marches, je prendrai mon courage à deux mains pour en monter six,--Je +vous attends, et ce jour-là je ne serai pas si bête que de m'humilier +devant votre vertu, comme si l'amour avait pitié des robes blanches. +--Vous avez bien fait, monsieur de Parisis; contre la faiblesse il n'y +a pas de force. Les violences donjuanesques me font pitié; on ne prend +une femme que si elle se donne. Je vous aime, mais je me garde. Adieu! +adieu! adieu! + +Mme d'Antraygues s'enfuit, tout en gardant la clef. + +Le duc de Parisis se promena par la neige. «Je ne suis pas content de +moi, pensa-t-il, c'est une bataille perdue.» + +Il rentra dans la serre et salua philosophiquement ses camélias. +«Vanité des vanités! reprit-il; d'où vient cet insatiable désir +de conquérir des femmes comme les ambitieux conquièrent des +villes?--Après tout, reprit le duc de Parisis, je n'aime en Mme +d'Antraygues que sa beauté, et je ne veux pas m'embarquer dans une +passion à perte de vue. Ah! si c'eût été la Dame de Coeur.» + +Son imagination était toute à cette figure à peine entrevue. «Mais la +Dame de Coeur, reprit-il, ne viendra même pas jusqu'à la petite porte +du jardin. Le lys qu'elle tient si fièrement à la main se flétrirait +en traversant la serre aux camélias.» + + + + +XVI + + +VIOLETTE + + +De Parisis n'en continua pas moins sa vie aux aventures. Il n'était +pas homme à s'attarder dans un rêve; chaque jour était pour lui un +feuillet blanc qu'il fallait remplir par une page d'histoire plus ou +moins romanesque. Il y en a qui vivent par la tête, d'autres par le +ventre; ceux-ci par l'esprit, ceux-là par le coeur. Octave vivait +par l'esprit du coeur. Ni la fortune, ni l'ambition, ni la renommée +n'avaient de prestige pour lui; il ne s'amusait qu'aux aventures de +l'amour. Il disait que ce qu'il y a encore de plus inconnu, c'est la +femme; il s'indignait du philosophe qui a dit: «Toutes les femmes sont +la même.» Pour lui, toute femme, quelle qu'elle fût, était un monde +nouveau à découvrir. Et quand il avait joué le rôle de Christophe +Colomb, il jouait celui d'Améric Vespuce. Ce fut une de ces aventures +qui lui ouvrit le vrai roman de sa vie. Voici comment: + +Il passait rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel avec son ami Monjoyeux. +Ils venaient de voir un de leurs camarades resté fidèle au pays +latin jusqu'après son doctorat. Le quasi-ambassadeur et le sculpteur +néo-grec s'en allaient bras dessus, bras dessous, fumant leur cigare. +Octave riant un peu de la simplicité de l'étudiant qui étudie. «Pas si +simple, dit Monjoyeux; le jour viendra où il nous prouvera sans peine +qu'il a pris le chemin le plus court. L'étude a du bon quand on est +jeune; sans compter que Georges a aussi ses heures de distraction. +Nous allons traverser le Luxembourg qui est encore émaillé çà et là de +jolies fillettes qui ne coûtent pas cher à habiller.--Ne parlons pas +par antiphrase, dit Octave. Les fillettes en question ont passé l'eau; +il n'y a plus au pays latin que les ombres de Rosine, de Mimi Pinson +et de Musette.--Tu ne sais pas ce que tu dis. C'est toujours ici +qu'elles poussent; elles ne vont s'effeuiller sur la rive droite +qu'après avoir fleuri sur la rive gauche.--Je t'entends; cela veut +dire que nous n'avons plus que les regains.--Tiens, justement en voilà +une!» + +Une jeune fille qui n'avait pas dix-neuf ans, d'une beauté pudique, +d'une pâleur de marbre, venait de sortir de la porte étroite et sombre +d'une vieille maison de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Une robe +brune à peine attachée à la ceinture, un léger fichu noué au corsage, +dont il ne voilait qu'à demi les lignes indécises encore, un petit +bonnet qui enserrait mal une gerbe de cheveux noirs, des souliers en +pantoufles, voilà dans quel équipage la jeune fille apparut aux deux +amis. + +Octave fut frappé par l'expression de candeur souriante qui +embellissait encore cette jeune fille. On voyait tout de suite que +celle-là n'avait aimé que sa mère, que nul souvenir d'amour coupable +n'inquiétait son coeur; elle avait peut-être rêvé aux passions de ce +monde, mais comme le voyageur qui se promène sur la rive et qui voit +de loin la tempête envahir le navire. + +Elle ne vit pas d'abord Parisis et Monjoyeux; toute à sa douleur, car +elle avait les larmes dans les yeux, elle marchait lentement, comme si +elle ne savait pas où aller. + +Octave, lui voyant les yeux baissés, lui dit étourdiment: +«Mademoiselle, vous avez perdu quelque chose.» Elle leva doucement ses +beaux yeux noyés et répondit avec simplicité: «J'ai perdu ma mère, +monsieur.» A ce seul mot, si bien dit, le duc de Parisis, qui s'était +cru d'abord en bonne fortune, fut frappé au coeur: «Mademoiselle, je +vous demande pardon.» + +La jeune fille était déjà partie. Mais il courut à elle et lui demanda +où elle allait. «Où je vais? je ne sais pas, puisque je n'ai plus ni +maison ni famille? mais pourquoi me parler puisque nous ne suivons pas +le même chemin.» + +Le compagnon de Parisis l'avait rejoint? «Sais-tu, lui dit-il, que +tu deviens trop romanesque. Voilà les passants qui s'amusent du +spectacle: allons-nous-en,--Va-t'en si tu veux; pour moi, je suis dans +un quart d'heure de charité et je me soucie bien d'être en spectacle. +--Ce serait bien pis si je m'en allais. Un pareil duo dans cette rue.» + +La jeune fille marchait toujours. «Mademoiselle, reprit Octave, je +serais au désespoir de vous importuner, mais il ne sera pas dit que +je vous aurai vu pleurer sans vous consoler.--Je ne pleure pas, +Monsieur.--Permettez-moi d'être votre frère, ne fût-ce que cinq +minutes.--Mon frère? dit la jeune fille en regardant Octave pour la +première fois, il ne vous ressemblait pas.--Vous l'avez donc perdu +aussi?--Oui, monsieur; s'il était revenu du Mexique, je ne serais pas +là, car ma mère est morte de chagrin. La pauvre femme! elle n'avait +pas de quoi porter le deuil de son fils, et moi, mon plus grand +chagrin est de ne pouvoir porter le deuil de ma mère.--Eh bien! +permettez-moi de vous acheter une robe.» + +Et Parisis se tournant vers son ami. «Voilà qui me ferait pardonner +toutes les robes de fête dont j'ai habillé les sept péchés capitaux.» +La jeune fille s'était encore éloignée. «Mademoiselle, je suis +sérieux, parce que votre douleur m'a gagné. Encore une fois, +permettez-moi d'être votre frère pendant cinq minutes. Si vous saviez +comme l'argent me coûte peu! Ce n'est point, Dieu merci, une aumône +que je vous propose, vous êtes trop fière et trop digne pour cela.» + +Monjoyeux prit la parole: «Non, mademoiselle, mon ami ne vous donnera +pas d'argent, mais il vous en prêtera; je connais ses mauvaises +habitudes, c'est un prêteur sur gages.» La jeune fille ne put +s'empêcher de sourire. «Eh bien! monsieur, j'allais au mont-de-piété, +dit-elle en soulevant une étoffe qu'elle avait sous le bras; +voilà deux rideaux que j'ai sauvés, car on a tout vendu hier à la +maison.--N'allez pas si loin, je vous prête dix louis sur vos deux +rideaux. Si ce n'est pas assez....--Sans parler de la reconnaissance, +dit Monjoyeux. D'ailleurs, je suis témoin du contrat.» La jeune fille +était devenue rêveuse. «Monsieur, dit-elle gravement et en levant la +tête, j'accepte vos deux cents francs; il ne m'en faut pas davantage +pour payer les dettes de ma mère, et pour garder notre petite chambre. +Je vous demande un an et demi, car je puis, si je travaille bien, +mettre trois francs de côté par semaine.--Que faites-vous donc, +mademoiselle ?--Je travaille en vieilles dentelles. Si maman n'était +pas tombée malade, je ne serais pas si pauvre, car il y a des jours où +je gagne jusqu'à cent sous,--quand je passe la nuit,--ajouta-t-elle +avec un sourire qui parut d'autant plus douloureux à Octave qu'il +remarquait sur ce jeune visage les ravages de la misère et du +travail.» + +Octave prit dans les poches de son gilet une petite poignée d'or. +«Voilà qui est convenu, mademoiselle, ceci est à vous pendant un an et +demi, mais pas un jour de plus.» Il prit la main de la jeune fille et +y versa l'or. «Comptons, monsieur, vous me donnez plus qu'il ne me +faut.--Elle a raison: ce n'est pas généreux, dit Monjoyeux.» + +La jeune fille avait compté: «Ceci n'est pas pour moi, dit-elle, +en remettant à M. de Parisis quatre pièces de vingt francs.--Que +voulez-vous, dit-il, je n'ai pu apprendre les mathématiques.--Adieu, +monsieur, adieu, messieurs, dit la jeune fille en s'inclinant.» + +Elle retourna d'où elle venait. «Mais, mademoiselle, dit Octave en la +rappelant, où vous retrouverai-je dans un an et demi?--Ah! c'est vrai; +j'oubliais. Vous me retrouverez où je demeure aujourd'hui, là-bas, +à cette porte grillée.--Mais je ne sais pas votre nom, mademoiselle? +--Louise Marty.» + +En moins de quelques secondes, la jeune fille disparut dans la sombre +allée de la maison d'où elle était sortie quelques minutes auparavant +«C'est bête comme tout, dit le duc de Parisis, ému; c'est égal, voilà +toujours deux cents francs bien placés.--Pas si bien placés que cela, +dit le sculpteur, car elle te les rendra.--Tant pis, mon cher. Ainsi, +dans ton opinion, c'est une honnête fille?--Pure comme un beau jour +d'été. Pas un nuage à l'horizon, excepté toi, peut-être. N'as-tu pas +vu cela tout de suite dans ses yeux? C'est bleu, doux et profond comme +la vertu. Cela fait du bien de voir une pareille créature!--A nous +surtout qui en voyons tant d'autres! Oh! Paris! ténèbres sur ténèbres! +Avec deux cents francs, cette fille est peut-être sauvée; or, j'en +connais plus d'une qui, à cette heure, en dévore cent fois autant d'un +seul coup pour des robes ou des bijoux dont elle ne voudra plus demain +matin.--Mais, après tout, reprit Monjoyeux, devenu pensif, la femme +est toujours la femme. Cette belle fille va peut-être oublier d'acheter +une robe de deuil.--Oui, si nous allions la rencontrer avec une rose +quand nous viendrons surprendre notre ami le normalien à la Closerie +des Lilas!» + +Et, parlant ainsi, les deux compagnons d'aventure traversèrent le +Luxembourg et gagnèrent la rue de Seine, où ils prirent un coupé. Ils +se dirent adieu sur le boulevard des Italiens. «Mon cher Octave, dit +Monjoyeux en serrant la main de son ami, si tu veux je serai de moitié +dans ta belle action; je vais te donner cinq louis.--Non, non, dit +Octave avec impatience, ce n'est pas la peine de se mettre deux pour +un pareil capital.» + +Un sentiment de jalousie l'avait pris au coeur. Sa pensée le reportait +déjà, avec je ne sais quel charme mélancolique, vers la scène qui +s'était passée rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Il regrettait que la +jeune fille n'eût pas gardé les quatre louis qui lui restaient; car +elle aurait beau faire, ce n'est pas avec deux cents francs qu'on paye +son terme, qu'on paye ses dettes et qu'on paye une robe de deuil. + +Il se promit d'aller la voir le lendemain; ce qui ne l'empêcha pas de +dîner au café Anglais, en compagnie de Mlle Va-t-en-Guerre et de +Mlle Cosaque, deux vertus guerrières qui avaient sauté d'un char de +l'Hippodrome dans une victoria de Longchamp. + +Après le dîner, on alla aux Bouffes Parisiens, dans une petite loge +infernale où l'on fit semblant de s'amuser de tout, et où l'on ne +s'amusa de rien. Après le spectacle, on raccola des amoureux et des +amoureuses dépareillés pour aller souper. Ce fut une de ces fêtes +bruyantes dont les tapageuses disent toujours le lendemain: «Tu n'y +étais pas; nous avons bien ri.» Ri de quoi? Elles ont beau boire des +vins généreux, ces Aspasies de hasard n'en sont pas plus spirituelles: +le vin ne fait que donner du ton à leur bêtise. + +Au beau milieu du souper, Octave se leva, prit son chapeau et sortit +en disant qu'il allait revenir. Il ne revint pas. Pour la première +fois, il voyait tout le néant de cette vie à la surface. Il se demanda +comment il avait pu perdre les plus fraîches de ses belles années +dans ce tourbillon doré, où l'on respire les fumées de l'ivresse, où +l'esprit prend un masque, où le coeur ne se retrouve jamais. + +Le duc de Parisis rentra chez lui avec le contentement d'un homme qui +vient de faire une mauvaise traversée et qui franchit le seuil de sa +maison. Il n'avait pu d'un seul coup rompre avec son passé. Toutes les +figures de femmes qui avaient hanté sa première jeunesse le suivaient, +souriantes ou railleuses; il semblait qu'elles voulussent garder leur +proie. Son coeur n'était occupé que de la vision du matin; mais son +esprit, plus faible que son coeur, était obsédé du souvenir des folies +amoureuses. Et pourtant, dans l'espace de quelques jours, Octave avait +trois fois renié le diable comme saint Pierre avait trois fois renié +Jésus. Trois fois, de par l'apparition de Mlle de la Chastaigneraye +dans l'avenue de la Muette, de par le charme impérieux de la Dame de +Coeur, de par la vertu si simple et si douce de cette petite fille +égarée au pays latin. + +Le lendemain, que fit Octave? Sans bien savoir pourquoi, il fit +atteler et se conduisit lui-même à la porte du Luxembourg. Il traversa +le jardin à pied et monta bientôt les cinq étages de l'ouvrière en +dentelles. Quatre paroles du portier lui avaient appris que la belle +fille était en odeur de sainteté dans toute la maison. «Elle travaille +bien?--Si bien qu'elle n'a jamais le temps d'ouvrir sa fenêtre, si +ce n'est pour respirer quand sa journée est finie. Et encore il lui +arrive plus d'une fois de recommencer sa journée quand sa journée est +finie.» + +Cependant Parisis frappa à la porte. «C'est déjà vous, monsieur?» dit +Louise en rougissant. Elle demeura sur le pas de la porte comme pour +empêcher Octave d'entrer. «Oui, c'est déjà moi, mademoiselle; il me +semble qu'hier nous avons oublié de nous dire quelque chose.--Nous +avons oublié...--Voulez-vous m'accorder une audience de cinq minutes?» + +Elle n'osa refuser et présenta une chaise de paille à Octave. +«Monsieur, je commence par vous remercier, car tout ce qui est ici, +grâce à vous, est à moi. C'est singulier, depuis hier je suis presque +contente.» Et, disant ces mots, la jeune fille reprit son travail; son +travail, c'était une robe de laine noire. «Elle ne nous a pas trompés, +pensa Octave, voilà bien la robe de deuil.--Maintenant, monsieur, +voulez-vous me dire pourquoi vous êtes monté si haut?» + +Le duc de Parisis regarda la jeune fille avec un sentiment profond. +«Parce que je vous aime.» La jeune fille pâlit et se leva: «Monsieur, +si je suis chez moi, allez-vous-en; si je suis chez vous, je m'en +vais!--Vous êtes chez vous et je ne m'en vais pas. Je croyais que vous +m'estimeriez assez pour ne pas me rappeler la dette qui est entre +nous. Pourquoi vous fâcher d'un mot tout simple? C'est donc un grand +crime que de vous dire: _Je vous aime_, quand on parle selon son +coeur? Ne m'aimez pas si vous voulez; mais ne vous offensez pas si je +vous aime.» + +La foudre était tombée dans la chambre: la jeune fille, toute hors +d'elle-même, voulut dévorer ses larmes, mais ses larmes l'étouffaient. +Octave lui saisit la main et la porta à ses lèvres avec effusion: +«Louise, ce sont les seules larmes que vous verserez à cause de moi. +Voyez en moi un ami, et si mon amour vous fait peur, je n'en parlerai +plus.» + +Que vous dirai-je? Je ne veux pas peindre cette singulière passion +dans toutes ses nuances. Ce qui est certain, c'est que, le lendemain, +la jeune ouvrière pleura encore, mais cette fois ce fut parce que +Parisis ne vint pas. L'amour ne vit que d'imprévu; elle l'attendait: +s'il fût venu, elle ne l'aurait pas attendu le lendemain;--il ne +vint pas, elle l'attendit quinze jours durant avec les anxieuses +impatiences de la jeune fille,--le dirai-je?--avec la fièvre de +l'amour. Elle ne se l'avouait pas, mais elle aimait Octave. Et comment +ne l'eût-elle pas aimé? Il revint. «Je ne vous attendais plus, dit +Louise, sans vouloir cacher sa joie.--Vous m'avez donc attendu?--Vous +le savez bien.» + +Ce jour-là, ce fut une vraie fête. Il avait apporté une branche de +lilas qu'elle pressa sur son coeur et qu'elle embrassa à diverses +reprises. «Oh! que je suis heureuse, dit-elle tristement, il y a deux +ans que je n'ai touché une fleur.--Pauvre enfant, s'écria Octave, je +veux vous donner un bouquet tous les jours.--Tous les jours? jusqu'à +quand?--Jusqu'à toujours.--Toujours, toujours, murmura-t-elle avec +amertume.--Après tout, reprit-elle, toujours c'est peut-être demain et +peut-être après demain.» + +Et elle embrassait encore la branche de lilas. Et elle racontait à +Octave qu'autrefois, avec sa mère et son frère, elle allait dans les +bois de Meudon se faire des bouquets agrestes: «Si vous saviez mon +bonheur, lui dit-elle, quand je voyais des blés à la barrière d'Enfer, +où je trouvais des bleuets et des coquelicots!» + +Octave apporta tous les matins un bouquet de lilas ou de violettes. +Une fois, il se hasarda à apporter une robe de soie: «Vous ne m'aimez +plus, lui dit Louise tout en révolte, cette robe est une injure.» +Octave comprit qu'il s'était trompé: «Louise, ne m'en veuillez pas, ne +parlons plus de cette robe, mais prenez le bouquet qui est dedans.» Le +diable garda la robe. + +Pendant dix jours, le duc de Parisis ne manqua pas un seul jour à ce +rendez-vous. Tous les matins, après déjeuner, il montait en voiture, +descendait à la grille du Luxembourg et courait s'enfermer une heure +avec Louise. Et l'heure passait trop vite. Il se disait qu'elle était +trop fière et trop pure pour devenir sa maîtresse. On se demandera +pourquoi il revenait tous les jours: il ne le savait pas lui-même. Il +éprouvait une joie indicible à se retrouver dans la petite chambre +de Louise. La vertu a son atmosphère qui rassérène l'âme, comme les +horizons du matin, dans les beaux jours, où le vent ne secoue que +l'odeur saine et fortifiante des blés en fleur et des chênes verts. Il +y avait trop longtemps que Parisis n'avait respiré cet air vivifiant +pour qu'il n'en fût pas pénétré jusqu'au fond de l'âme. + +Çà et là, Octave avait tenté d'augmenter sa créance, mais Louise +n'avait jamais voulu augmenter sa dette. «Vous m'empêcherez d'être +heureuse, si je ne suis plus digne de moi.» + +C'est à peine si elle avait accepté une jardinière, un livre d'heures, +un dé d'or et un coucou de cinquante francs. Et encore elle n'avait +accepté le coucou qu'après que Parisis eut bien prouvé que c'était +pour voir l'heure. «Savoir l'heure! à quoi bon! Ne saurai-je pas +toujours l'heure où vous ne reviendrez pas? avait dit Louise.--Vous +voulez donc me fermer votre porte?--Jamais.» + +La pauvre Louise ne connaissait pas le vieux proverbe: «Si tu ne +fermes pas ta porte à l'amour, l'amour te mettra à la porte.» Un +matin, on ne vit pas Louise courir d'un pied léger chez la fruitière +qui lui vendait du lait, des oeufs et des pommes. Ce fut un vrai +chagrin dans le quartier quand on apprit qu'elle avait disparu, le +soir, au bras d'un amoureux «à équipage.» «Quel malheur! dit la +portière. Une fille si bien élevée! C'était comme une hirondelle: +elle portait bonheur à la maison.--Eh bien, dit la fruitière, elle se +portera bonheur à elle-même.» + +Octave n'avait pas de préjugés: il aimait la femme, quelle que fût son +origine et quel que fût son pays. Il l'avait prouvé en ramenant une +Chinoise. Il aimait le faubourg Saint-Germain, mais il aimait Bréda +street; il aimait les Champs-Élysées, mais il aimait le pays latin. +Devant toutes frontières, il répétait le mot de Louis XIV: «Il n'y a +plus de Pyrénées.» + +Il n'eut pas le pressentiment que cette jeune fille n'était pas du +pays latin. + +Le lendemain, non loin de l'hôtel de Parisis, dans une maison de +l'avenue d'Eylau, cachée sous les grands arbres d'un jardin, une jeune +fille venait cacher sa vie. Je ne sais pas si elle devait porter +bonheur à cette petite maison humide et malsaine, que les derniers +locataires avaient quittée. C'était cette solitude même qu'Octave +avait cherchée pour Louise. Il voulait lui louer le premier étage, +mais elle avait peur du luxe, et elle demanda à habiter l'étage +mansardé: cela lui rappellerait sa mère et elle travaillerait mieux, +car elle comptait bien travailler toujours. Elle aimait trop à toucher +la dentelle et les fleurs pour vouloir se croiser les bras. Octave eut +beau lui dire qu'il lui en donnerait pour elle-même; elle refusa. + +Octave ne voulut pas l'encanailler dans l'acajou, ce pauvre bois trop +décrié. Il lui donna des meubles en citronnier, un petit mobilier de +villa, très simple, mais pas vulgaire. Il ne voulut rien oublier: elle +eut des oiseaux dans une petite cage dorée et des pervenches dans une +petite jardinière rustique. «Cela ne vous empêchera pas, lui dit-elle, +de m'apporter tous les matins un bouquet de violettes.--Oui, ma +Violette, répondit-il.--Oui, s'écria-t-elle avec joie, Violette c'est +mon nom, car je veux vivre toujours cachée.» + +La pauvre Violette s'imaginait qu'entre Octave et elle c'était à la +vie, à la mort. «N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'entre moi qui +vous aime et vous qui m'aimez, c'est à la vie à la mort?» Octave +tressaillit, il se rappela la légende des Parisis. «Si j'allais +l'aimer! Et si elle allait m'aimer!» dit-il, avec un sentiment de +tristesse. Et il reprit: «Il faudra que je jette de l'eau sur le feu.» + +Le soir il alla voir sa tante. Geneviève était au spectacle avec la +marquise de Fontaneilles. «C'est dommage, dit-il, j'aurais voulu +apaiser mon coeur dans l'atmosphère de la province.» + +Il joua au reversis avec sa tante. «Êtes-vous bien amoureux? lui +demanda-t-elle.--Effroyablement! J'aime trois ou quatre femmes.» + + + + +XVII + +POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL VOULUT +SONNER + + +Pas un homme ne suit logiquement son coeur ni son esprit. M. de +Parisis avait peur d'aimer et d'être aimé,--et il ne voulait vivre +qu'au milieu des femmes.--Il pensait vaguement, sans trop s'inquiéter +du reste, que la légende des Parisis pourrait bien l'envelopper à son +tour dans sa robe funèbre à ses premiers jours de bonheur,--et il +était insatiable à chercher le bonheur.--Il voyait çà et là flotter +sous ses yeux la légende des Parisis: «_L'amour des Parisis donnera +la mort_,»--et il s'aventurait tête perdue dans les folies +amoureuses.--Il croyait bien, il est vrai, qu'en ne s'y attardant pas, +il cueillerait tous les amours sans y trouver le fruit mortel. + +Les contrastes ont leur poésie. Octave se disait que Violette dans sa +blancheur de vierge était peut-être le véritable amour pour un coeur +endurci comme le sien. C'était le voyageur qui a épuisé toutes les +coupes et qui trempe ses lèvres à la source glaciale qui jaillit du +rocher. + +Mais les lèvres insatiables de Parisis ne devaient, comme toujours, +boire qu'un seul jour à cette fontaine d'eau vive. + +Il avait plus d'une fois revu Mme d'Antraygues dans le monde. Il +s'était fait présenter officiellement; mais il n'avait pas abusé du +droit que prennent tous les hommes, de parler aux femmes. Il semblait +lui dire, en ne lui disant rien, qu'il ne pensait plus à elle. Alice +lui avait rappelé la clef d'argent comme une menace gracieuse. + +Enfin un soir, à la Cour, comme on chuchottait à la ronde sur les +amours de M. d'Antraygues avec Mlle Belle-de-Nuit, elle alla bravement +à Octave et lui dit qu'elle l'attendrait le lendemain chez elle entre +onze heures et minuit. «J'aimerais bien mieux vous attendre chez moi, +lui dit Octave.--Non, lui dit-elle, je n'aurai jamais le courage de +monter votre escalier d'onyx.» + +Octave avait trop d'esprit pour insister; il prenait les femmes là où +elles voulaient se donner. Or, les femmes se donnent plus volontiers +chez elles, comme si le démon de l'adultère leur imposait le champ de +bataille. + +Le lendemain, la comtesse, qui s'était jetée tête baissée dans la +folie de son amour, écrivit ce mot à Octave: + +_Ce soir à minuit. J'en mourrai, mais qu'est-ce que ça fait!_ + +Quand les femmes sont en train de se perdre, elles y vont bien. Mme +d'Antraygues signait ce petit billet,--la condamnation à mort de sa +vertu,--sans s'imaginer qu'elle jetait son bonnet par-dessus les +moulins. + +Or, ces deux lignes étaient le commencement d'un drame. + +A dix heures, Violette, jalouse par pressentiment, alla chez Octave +qui lui avait dit qu'il ne sortirait qu'à onze heures pour aller au +club. + +Octave venait de sortir, elle monta en se disant qu'elle attendrait. +Il lui arrivait çà et là de lui faire cette amoureuse surprise; pourvu +qu'elle ne vînt pas chez lui de deux heures à quatre heures, il lui +permettait toutes ses fantaisies. + +Dès qu'elle fut chez lui ce soir-là, tout naturellement elle trouva le +billet de la comtesse d'Antraygues. Il n'était pas long, mais il était +explicite. + +Violette fut frappée comme d'un coup de poignard. Elle pâlit, elle +chancela, elle tomba sur le canapé presque évanouie, «Et moi aussi, +dit-elle, j'en mourrai!» + +Une volonté subite la ranima. Elle relut la lettre. Le hasard fait +bien tout ce qu'il fait: sur la cheminée, près de la lettre, elle vit +un petit revolver qu'elle connaissait bien. C'était un vrai bijou. +Parisis le lui avait plus d'une fois montré en lui disant: «N'interroge +jamais cette bête-là, parce qu'elle te répondrait dans l'autre monde.» + +Violette appuya sur son coeur la bouche du revolver. «Non! dit-elle, +je veux mourir sous ses yeux.» + +Mais où était-il? Les femmes savent tout. Le matin, Violette était +allée au parc Monceaux, cueillir des herbes pour ses oiseaux: elle +avait vu Octave qui fumait dans l'avenue de la Reine-Hortense et qui +regardait les fenêtres d'un hôtel. «C'est cela, dit-elle, je me suis +sentie jalouse, je ne me trompe pas!» + +Et, presque folle de désespoir, elle courut avenue de la Reine-Hortense. +«Mais s'il est entré!» dit-elle. + +M. de Parisis avait passé par le club pour bien s'assurer que M. +d'Antraygues, le joueur obstiné, était bien à une table de baccarat. + +Octave serait donc ce soir-là le plus heureux homme du monde +parisien.--C'était entre onze heures et minuit,--l'heure féconde où +se nouent et se dénouent presque toutes les comédies amoureuses. Les +drames et les tragédies pour tout de bon ne commencent qu'après les +dernières scènes de l'Ambigu et de la Comédie-Française. + +M. de Parisis fumait, renversé dans une légère victoria enlevée par +deux chevaux anglais de la plus altière désinvolture. A les voir +passer, au clair de la lune et des réverbères dans l'avenue de la +Reine-Hortense, on eût dit qu'ils ne touchaient pas la terre. Une +pianiste a la main plus lourde sur les touches d'ivoire que ces pieds +légers pour effleurer le sol; ils jetaient dans le silence de l'avenue +un léger battement très harmonieusement cadencé, qui certes ne +devait pas réveiller les belles dames déjà endormies dans les villas +voisines. + +Cependant, dès qu'ils dépassèrent la rue du Faubourg-Saint-Honoré, qui +coupe l'avenue, on aurait pu voir une ombre blanche soulever un rideau +à la fenêtre d'un prochain hôtel. Avait-on reconnu le pas des chevaux +ou venait-on rêver à la belle étoile? + +A Paris, on ne rêve plus à la belle étoile, les pendules vont trop +vite pour cela. Les pendules! J'ai voulu dire les passions. + +Octave sauta sur la chaussée en donnant l'ordre à son groom de +promener les chevaux dans le voisinage comme s'il n'attendait +personne. Il regarda autour de lui: il ne vit que les arbres et les +réverbères. L'avenue de la Reine-Hortense, qui va du parc Monceaux à +l'Arc-de-Triomphe, est déserte à la tombée de la nuit; c'est l'avenue +de Paris où on passe le moins à pied: on y voit le matin des +cavaliers, dans l'après-midi des carrosses, le soir on y rencontre +ça et là les rares habitants qui regagnent leur hôtel, quelques +cuisinières amoureuses, quelques sergents de ville distraits, en un +mot, une vraie voie pompéienne après le Vésuve. + +Quelques secondes après, Octave s'arrêtait devant une porte et levait +la main pour sonner. Mais il ne sonna pas. + +Une petite main blanche s'appuya subitement sur sa main. Lui qui +ne s'étonnait de rien, s'étonna pourtant cette fois. Il n'avait vu +personne autour de lui; mais les femmes jalouses ont l'art d'être +invisibles et de n'apparaître qu'au moment tragique. + +M. de Parisis s'était retourné et avait reconnu Violette. «Eh bien! +lui dit-elle, je vous y prends.» Octave vit briller deux yeux que +l'enfer de la jalousie avait embrasés. «Tu es folle, Violette!--Oui, +monsieur, folle parce que je vous aime.» + +Octave releva la main pour sonner, mais une seconde fois la main +de Violette détourna la sienne. «Je te dis que tu ne sonneras +pas.--Voyons, Violette, soyez sage; il est minuit, je vais en soirée, +rentrez chez vous.--Ah! vous allez en soirée!--Si vous ne voulez +pas rentrer chez vous, rentrez chez moi; prenez ma victoria si vous +voulez, mais pour Dieu, plus un mot, n'est-ce pas?» + +M. de Parisis avait sonné. La porte s'ouvrit. Violette voulut +s'élancer, mais il la rejeta doucement comme en un tour de valse et +lui ferma la porte au nez. + +Violette sonna à son tour en femme décidée à tout. Le duc de Parisis, +voyant la porte se rouvrir, retourna sur ses pas. Il rejeta Violette +une seconde fois tout en lui serrant la main avec amour. Mais il +referma la porte bruyamment. + +Il entendit un cri, son nom retentit dans le silence. Il aurait voulu +foudroyer Violette. Il se demandait s'il ne ferait pas mieux de +rebrousser chemin et de remettre sa bonne fortune à des nuits +meilleures. + +Une femme de chambre s'était avancée vers lui. «Monsieur demande +madame la comtesse?» dit-elle d'un air entendu. Elle avait déjà trahi +la femme pour le mari, elle allait trahir le mari pour la femme. Elle +croyait ainsi racheter sa faute. «Oui, dit Octave en lui donnant cinq +louis; si on sonne encore, n'ouvrez pas.--C'est bien simple, je vais +rompre le fil, et on ne sonnera plus.» + +Cette belle idée décida tout à fait Octave à monter chez la comtesse. +Alice l'attendait sur le palier dans le plus adorable déshabillé de +minuit. Un peignoir de mousseline garni de point d'Angleterre, cachant +à peine une chemise transparente,--des mules de satin rose sur des +bas à jour--et une chevelure désordonnée, s'échappant des peignes en +cascades voluptueuses. On voyait que la chevelure était de la fête. + +Il ne reconnaissait pas la comtesse. Etait-il possible que celle qui, +tout effrayée d'elle-même, avait fui l'escalier d'onyx, fût la même +femme qui le recevait ainsi à bras ouverts? Le premier mot d'Alice fut +un mensonge. «Je ne vous attendais pas, dit-elle à Octave.» Octave +prit Mme d'Antraygues dans ses bras et la porta doucement jusque +devant un feu qui flambait joyeusement, quoiqu'on fût déjà dans la +belle saison. «Je croyais ne pas arriver, dit-il en baisant les +cheveux d'Alice. Votre avenue n'est pas sûre! j'ai été arrêté à +votre porte, j'ai failli être poignardé sous vos fenêtres.--Vous +m'épouvantez! Ceci m'explique pourquoi j'ai entendu parler; il me +semblait que c'était une voix de femme. Je ne voulais pas ouvrir la +fenêtre parce que ma voisine n'est pas encore couchée.--Oui, c'était +une voix de femme. + +Les hommes n'ont qu'un ennemi dangereux, c'est la femme; pour moi, +j'ai plus peur d'une femme que de quatre hommes.--Vous avez peut-être +raison. Mais quel est donc ce mystère? Parlez vite, vous êtes ému, +voulez-vous des sels?» + +Mme d'Antraygues soupira. «Je ris, continua-t-elle, mais c'est moi qui +vais me trouver mal.» Octave reprit Alice dans ses bras et l'appuya +sur son coeur. «L'émotion c'est la vie. Ne me parlez pas des lacs, +parlez-moi des torrents.» + +Parisis savait Alice romanesque et même romantique. «Comme vous +êtes belle avec ces airs penchés! Moi qui croyais vous retrouver +railleuse!--Quand je vais dans le monde, je suis armée jusqu'aux +dents; quand je suis ici en face de moi-même ou en face de vous-même, +je deviens bête jusqu'à montrer mon coeur. Ah! mon ami, comme je vous +aime!» + +Cette femme qui riait de tout avait les larmes dans les yeux. Le duc +avait déjà oublié Violette, il respirait avec passion les savoureuses +senteurs de l'épaule, du cou et des cheveux d'Alice. «Mais enfin, +reprit la comtesse, qu'est-ce que cette femme?--N'en parlons plus, +c'est une femme qui me demandait son chemin. Je lui ai répondu que je +ne savais pas le mien; mais ne parlons que de vous, de vos beaux yeux +pers, qui sont des abîmes; je suis effrayé quand je les regarde: c'est +l'inconnu. Les yeux, voyez-vous, c'est tout un monde, c'est l'infini, +c'est Dieu.» Octave embrassait Alice. «Voilà pourquoi vous fermez les +miens, dit-elle en souriant.» + +M. de Parisis se jeta aux pieds de Mme d'Antraygues, non pas +mélodramatiquement à la manière des jeunes premiers de l'Ambigu, mais +en comédien qui sait jouer tous les rôles. + +Être aux pieds d'une femme, c'est être à mi-chemin de sa conquête. +L'amour fait bien ce qu'il fait. S'il devient respectueux au point de +tomber à genoux, c'est pour se relever plus triomphant. + +La comtesse, tout amoureuse qu'elle fût, jetait toujours en toute +chose son vif et charmant éclat de rire. + +Minuit sonna à une petite pendule, un temple rond à colonnes avec des +acanthes et des perles d'or; une merveille d'horlogerie attribuée à +Louis XVI. «Déjà minuit, dit la comtesse.--Cette impertinente pendule +qui se permet de mesurer mon bonheur, dit Octave.--La pendule, dit +Mme d'Antraygues, c'est la plus odieuse des inventions. La pendule va +toujours trop vite ou trop lentement.» + +Les femmes ont peur de cette action mystérieuse qui marque le temps, +qui compte les minutes--et les rides. Par l'horloge, la vie est +divisée en cent mille parcelles inaperçues, comme le coeur est divisé +par l'amour en cent milles syllabes errantes. Ce sont les grains de +sable qui tombent sans fin sur les grains de beauté. Ils tombent du +sablier jusqu'à ce qu'enfin le sablier soit vide et que le cercueil +soit plein. + +M. de Parisis voulut embrasser la comtesse un peu violemment. Elle le +repoussa avec douceur. «C'est cela, dit-il. La femme règle l'homme, +comme l'horloge règle le soleil.» Et après un baiser: «N'oubliez pas: +vous m'avez averti que vous me mettriez à la porte pour aller voir +lever l'aurore au club.--Ah! oui. Il faut que je vous donne une leçon +de géographie. Si, contre toute attente, il prenait à M. d'Antraygues +la fantaisie de rentrer....--Soyez sans inquiétude, il ne quittera sa +table que pour aller chez sa maîtresse.--Enfin il pourrait se tromper +de porte et venir chez sa femme. Vous savez, l'empire des mauvaises +habitudes!--Il ne faut jamais jurer de rien.--Donc, s'il rentrait à +l'hôtel et s'il frappait à ma porte, cela lui est arrivé le jour de ma +fête, parce que sa maîtresse le lui avait rappelé,--vous passerez par +mon cabinet de toilette ... mais il faut que je vous montre cela....» + +Alice conduisit M. de Parisis dans son cabinet de toilette, après quoi +elle lui fit traverser la salle de bain et lui montra un escalier à +jour qui descendait au jardin. «Quand vous serez dans le jardin, +lui dit-elle, vous jugerez que les murs ne sont pas difficiles à +escalader. Vous trouverez d'ailleurs un marche-pied volant. Le jardin +conduit à un jardin voisin; ce jardin, si je ne me trompe, s'ouvre +sur la rue de Courcelles; ne craignez rien, il n'y a pas de pièges à +loup.--Il n'y a pas de pièges à loup! se récria Octave, mais qu'est-ce +donc que ces beaux bras qui m'enchaînent à vos pieds!» + + + + + + +XVIII + +LE ROI DE THULÉ + + +Cependant M. de Parisis passait sur son cou les belles mains de la +comtesse. «A propos, dit-elle, je vous ai invité à prendre une tasse +de thé et mon monde est couché.--Quel contre-temps! dit Octave, moi +qui ne suis venu que pour cela.--C'est d'autant plus fâcheux que +j'aurais pu vous faire apprécier mon vieux Sèvres. Voyez-vous cette +merveille sur cette console?--C'est d'autant moins fâcheux, Madame, +que vous avez un bon feu, que j'ai vu dans votre cabinet de toilette +une petite bouilloire d'argent, et que vous allez de vos blanches +mains me préparer vous-même une tasse de thé.» + +Octave n'aimait pas à tordre le cou à ses aventures. Un dilettante +en amour savoure le roman chapitre par chapitre sans brusquer le +dénouement. + +Mme d'Antraygues ne se fit pas prier, elle mit la bouilloire au feu +pendant que M. de Parisis apportait le tête-à-tête sur un guéridon +doré, à trois cariatides sculptées en syrène. + +Octave admira la forme svelte, la couleur tendre, les fleurs délicates +de cette petite merveille qu'une main féerique avait travaillé pour +Trianon. + +«C'est admirable, dit-il, je n'ai jamais vu de forme plus exquise et +de tons plus harmonieux. Ce sucrier est un bijou.--J'aime encore mieux +la théière. Voyez donc comme l'anse est dessinée! voyez donc comme +le goulot se profile bien!--Croyez-vous, Madame, qu'à Trianon ou +ailleurs, depuis qu'on prend du thé, ce divin tête-à-tête ait jamais +eu la bonne fortune de caresser des lèvres aussi amoureuses que les +nôtres.» + +Octave embrassait Alice. «Octave! décidément vous avez trop soif, +murmura Mme d'Antraygues en riant.--Vous êtes comme le vieux Sèvres, +d'une pâte exquise.--Oui, pâte tendre.» Octave alla embrasser encore +Alice. «Chut! dit-elle, voilà l'eau qui bout.--Quelle jolie chanson! +je comprends que les poètes aient parlé des symphonies de la +bouilloire; moi qui vous parle, j'ai une petite bouilloire dans ma +chambre pour me rappeler mon enfance. Ma grand'mère m'a bercé au +chant de la bouilloire.--Vous avez été élevé dans l'âge d'or; moi, ma +grand'mère m'a élevée aux duos d'Antony, de Lelia et de Faust.» + +Alice chanta du bout des lèvres une strophe du _Roi de Thulé_. «Oh! +chantez! chantez! dit Octave. Vous allez attacher mon amour à cette +chanson.--Oui, comme on cloue un papillon dans un herbier.--N'ayons +pas d'esprit et chantez-moi cette adorable ballade.» + +Mme d'Antraygues la chanta avec l'accompagnement des vagues de la +bouilloire et du pétillement du fagotin. Et elle la chanta presque +aussi bien que Mme Carvalho, musique de Gounod, traduction toute +nouvelle: + + Il était un roi de Thulé, + Qui perdit un soir sa maîtresse + Il but comme un inconsolé + Le souvenir avec l'ivresse. + + C'était dans une coupe d'or + Portant le chiffre d'Arabelle: + «Heureux, disait-il, qui s'endort + Dans l'amour, comme a fait ma belle!» + + Plus d'une fois, quand il rêvait, + La nuit, en écoutant les merles, + Il prenait sa coupe et buvait, + Croyant y retrouver des perles. + + Perles et pleurs! Le sort amer + Le fit vieillir fidèle et sombre. + Un soir qu'il regardait la mer, + Et qu'il évoquait la chère ombre: + + «O ma belle! nulle après toi + A cette coupe savoureuse + Ne boira plus. Nul après moi + N'y mettra sa bouche amoureuse.» + + Et dans les vagues, tristement, + Par lui la coupe fut jetée, + Ne voulant pas qu'un autre amant + Profanât la coupe enchantée. + +Pendant qu'Alice chantait, M. de Parisis promenait son vif regard sur +sa beauté épanouie; tout un poème en vingt-quatre chants, à commencer +par les cheveux blonds en révolte, à finir par les pieds mignons qui +jouaient dans les pantoufles. + +Alice était grasse et blanche, légèrement rosée, légèrement brunie, +comme si le soleil eût passé sur elle trop longtemps dans sa dernière +villégiature. Quoiqu'elle fût une femme du Nord, elle avait la +nonchalance des Havanaises. Elle vivait couchée, quittant son lit pour +son canapé, son canapé pour sa calèche; aussi faisait-elle une +rude pénitence quand le dimanche, à la messe d'une heure, elle +s'agenouillait à Saint-Philippe-du-Roule au milieu de ses amies. La +mère de M. d'Antraygues lui avait dit plus d'une fois: «Prends garde à +ta femme, elle est romanesque et coquette.» Le jeune mari répondait +à sa mère: «Il n'y a rien à craindre, elle est trop paresseuse pour +cela.» + +Un fin physionomiste n'eût pas répondu ainsi. Et, en effet, les yeux +d'Alice,--ces terribles yeux de mer, à reflets changeants, qui ne +disent jamais le secret du coeur, révélaient une âme troublée par les +rêves amoureux comme la mer par les nues qui renferment l'orage. Il y +a des femmes qui se montrent tout entières par leurs regards. On +les pénètre du premier coup comme ces sources vives jaillies de la +montagne dans leur premier lit virginal.--fontaines que nulle lèvre +humaine n'a touchées encore.--Mais il y a des femmes profondes comme +la mer: l'oeil s'y perd; plus on les croit connaître et plus on est +dans l'abîme: «Bien fol est qui s'y fie,» disait François Ier devant +celles-là. M. d'Antraygues ne connaissait pas si bien les femmes que +François Ier, il n'avait pas appris à lire dans ce livre du bien et du +mal, une oeuvre toute divine que Dieu a livrée au diable. + +Il est des femmes à l'abri des tentations par leur figure; les passions +ne frappent pas à toutes les portes, elles laissent sommeiller dans la +vie les âmes qui n'ont pas revêtu une enveloppe attrayante. La beauté +qui ne tombe pas de son piédestal de marbre est un ange de vertu. La +laideur qui meurt immaculée ne mérite pas les canons de l'Eglise. Toute- +fois, il faut bien le dire, il n'y a pas de laideur absolue, et toute +femme, quel que soit son masque, a son quart d'heure de rayonnement. + +Mme d'Antraygues était faite pour la volupté sinon pour la passion; +yeux profonds sous la flamme, lèvres rouges, une forêt de cheveux, +dont les broussailles envahissaient le cou et les oreilles, des +sourcils qui se joignaient presque et qui semblaient peints, tant ils +étaient énergiquement et finement dessinés, de longs cils retroussés +et mobiles qui accentuaient encore l'expression mystérieuse de ses +yeux. L'ovale du visage était peut-être trop arrondi, mais il était +embelli par un second menton dont la ligne ondoyante se fondait +mollement sous le premier. L'oreille était un bijou ciselé sur la +chair; elle était un peu rouge peut-être mais par ce temps d'anémie, +qui se plaindrait de voir le sang vif s'accuser! Ce soir-là, la +comtesse avait de grands anneaux pompéiens, mis à la mode par les +femmes excentriques. + +M. de Parisis n'arrêtait pas son regard à la figure seule; comme un +voyageur qui a entrevu à peine le pays inconnu, il promenait çà et là +de la tête aux pieds, sur les montagnes et les vallons, pénétrant la +robe un peu diaphane, admirant les surfaces de l'épaule, les grâces +abandonnées du cou, le marbre rosé du bras. «Quel joli pied vous +avez!» dit-il à Alice après un silence. Et sans qu'elle y prit garde +ou qu'elle voulût y prendre garde, il lui saisit le pied dans sa +pantoufle, comme il aurait pris sa main dans son manchon. + +Les jeunes filles qui liront ce roman pourront me demander pourquoi M. +de Parisis allait à minuit chez Mme d'Antraygues, puisque ce n'était +ni sa femme ni sa soeur; je répondrai aux jeunes filles que le thé de +la comtesse était fort bon. + + + + +XIX + +OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER + + +Madame d'Antraygues avait mis deux pincées de thé dans la théière, +Octave voulut prendre la bouilloire. «Non, lui dit-elle, il y a un +art de verser de l'eau que vous ne savez pas.» Et avec une grâce +charmante, elle précipita dans la théière une petite cascade d'eau +bouillante. Une douce fumée parfuma la chambre. + +Alice présenta le sucrier à Octave. «Permettez-moi, madame, de prendre +une pince à sucre.» Il prit les doigts de Mme d'Antraygues et les +mit dans le sucrier avec une douceur idéale. En vérité, dit-elle, en +retirant deux morceaux de sucre, vous me feriez passer par un +trou d'aiguille: je n'aurais jamais cru que ma main pût entrer +là-dedans.--Et maintenant, dit Octave, donnez-moi du thé à pleins +bords, car il sera exquis.» + +Glou, glou, glou, glou: les deux tasses furent pleines. «Quelle belle +couleur! dit Alice, on dirait de l'or en fusion.--L'amour est un +magicien, tout ce qu'il touche devient or.--Ah! l'amour, c'est encore +la plus belle invention des anciens.--Pour les modernes.--Vous buvez +déjà, vous allez vous brûler les lèvres.--Non, il est à point, voyez +plutôt.» + +Et Octave présenta sa tasse à Alice. Elle venait de se rasseoir près +de lui sur le canapé, leurs bouches n'étaient pas loin l'une de +l'autre. + +Quand la comtesse porta les lèvres à la tasse, le duc y porta aussi +les siennes: deux bouches à la surface du thé. » N'est-ce pas que +c'est bon?» + +On s'était embrassé,--j'imagine. «Eh bien! Madame, dit Octave en +relevant la tête, c'est la première fois que je comprends le thé: je +jure que jamais je n'oublierai ce festin de nos lèvres.» Et il but +jusqu'à la dernière goutte. Et il jeta la tasse dans le feu. + +Le petit chef-d'oeuvre fut brisé en mille éclats. «Que faites-vous là? +demanda la comtesse avec plus de surprise encore que de regret.--Vous +ne le devinez pas? répondit M. de Parisis qui avait repris sa +railleuse expression adoucie par un sourire de pénétrante volupté. +Est-ce que vous auriez permis, Madame, que d'autres lèvres eussent +profané cette tasse? J'ai fait comme le roi de Thulé, j'ai jeté ma +coupe à la mer.» + + + + +XX + +UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS + + +Cependant il était une heure du matin, M. de Parisis avait-il pris +une seconde tasse de thé avec la comtesse? La comtesse à son tour +avait-elle jeté sa tasse au feu pour achever le sacrifice et garder un +souvenir plus vivant de cette heure amoureuse? + +On ne me l'a pas dit. On m'a dit seulement qu'elle avait perdu dans +le va-et-vient une de ses mules de satin rose et que son mari, en +rentrant, l'avait retrouvée dans l'escalier: ce qui prouverait assez +qu'elle avait reconduit Octave sans lumière. + +Si Mme d'Antraygues eût reconduit Octave un peu plus loin, elle eût +assisté à une autre scène amoureuse. + +Dès que la porte s'ouvrit, Octave retrouva Violette couchée par terre. +Un pressentiment traversa son esprit; il se pencha et vit un flot de +sang qui avait jailli sur sa robe. «Violette!» s'écria-t-il. Violette +ne répondit pas. + +Les platanes agités par un vent d'orage promenaient alternativement +l'ombre et la lumière; mais tout d'un coup un nuage ayant passé, la +lune répandit sur Violette sa blancheur d'argent. + +Octave s'était précipité et avait soulevé la jeune fille dans ses +bras. «Violette! Violette! ma Viola! c'est moi qui te parle, dis-moi +que tu m'entends!» + +Violette ne dit pas un mot. Le duc l'embrassait et lui parlait +toujours: elle avait les lèvres tièdes et le front glacé. «Ma petite +Violette, tu sais que je t'aime!» + +Octave aimait Violette. Il ne me faudra pas faire un cours +d'esthétique sur les passions de l'âme pour démontrer que depuis les +siècles de décadence, c'est-à-dire depuis le commencement du monde, +l'amour vit de contraste et que la loi primordiale du coeur, c'est de +conquérir, si ce n'est d'être vaincu. + +Octave venait d'adorer Mme d'Antraygues; mais il aimait Violette. +Il s'en revenait de conquérir la comtesse avec un vague sentiment +d'orgueil, mais la volupté seule avait été de la fête. Ce n'est pas +toujours le coeur qui remue les lèvres, l'amour le plus éloquent +jaillit de l'imagination. Quand Salomon a dit: «La femme est amère,» +c'était le cri de l'esprit humain et non le cri du coeur humain. S'il +eût trouvé dans son palais, parmi ses sept cents femmes, une brave +fille, un coeur d'or comme Violette, il eût peut-être poussé à travers +les siècles un autre cri sur la femme. + +Mais la femme de la Bible n'était pas la femme de l'Évangile; l'âme +n'avait pas encore dompté le corps, le sentiment n'avait pas dévoré +le coeur. Aujourd'hui, il y a beaucoup de Violettes qui se tuent +héroïquement pour leurs passions. Faibles coeurs! disent les +philosophes et les moralistes. Ames vaillantes! peut-on dire plus +justement de toutes les phalanges d'amoureuses que la jalousie ou le +désespoir a jetées dans l'abîme. + +Octave arracha le corsage de Violette. En s'agenouillant, il trouva +son petit revolver, ce bijou qu'elle avait pris au sérieux. «Tu es +donc devenue folle,» lui dit-il en l'embrassant. + +M. de Parisis, tout en parlant à Violette, avait à deux reprises +appelé son cocher. Au moment où les chevaux arrivaient devant l'hôtel +d'Antraygues, Octave posait Violette sur le banc de l'avenue le plus +rapproché. Elle était souple, de son adorable souplesse de roseau, +comme une femme endormie, les bras pendants, la tête renversée. + +Quand elle fut sur le banc, Violette s'agita. «Dieu soit loué!» +s'écria Octave. Il eût donné dix ans de sa vie pour voir vivre +Violette pendant dix minutes; sa blessure même eût été mortelle qu'il +eût été presque consolé de lui entendre dire qu'elle l'aimait. «Je +meurs, je meurs, murmura-t-elle d'une voix coupée, il ne faut pas le +dire à maman.» + +La pauvre Violette ne savait plus que sa mère fût morte. «Violette! tu +ne mourras pas, ma Violette, je t'aime et je te sauverai.--Non, je me +suis frappée au coeur.» + +A cet instant, un coupé arrivait devant l'hôtel par la rue de +Courcelles. C'était le coupé de M. d'Antraygues, qui, par hasard, +rentrait chez lui avant l'aurore. Ceci mérite bien une explication. +Ce jour-là, M. d'Antraygues, appelé du Club à la Maison d'Or, y avait +rencontré quelques demoiselles de l'Opéra. Il avait bu avec elles--non +pas précisément dans du vieux Sèvres--et, ne pouvant se griser +d'amour, il s'était grisé de vin de Champagne. Le comte, tout bête +qu'il fût, avait compris dans les fumées champenoises qu'il ferait +cette nuit-là un bien mauvais joueur et qu'il risquerait de perdre ce +qu'il avait déjà gagné. Voilà pourquoi il revenait chez lui. + +En descendant de voiture, il reconnut l'attelage d'Octave. Il +s'approcha tout en se dandinant et vit le duc qui soulevait Violette. +«Qu'est-ce cela? lui demanda-t-il.--Cela, répondit M. de Parisis, sans +paraître s'inquiéter de la présence du comte, c'est une femme qui se +trouve mal.» + +M. d'Antraygues eut d'abord l'esprit traversé par un soupçon de +jalousie, mais voyant bien que ce n'était pas sa femme, il se contenta +de dire à Octave: «Diavolo! mon cher ami, vous chassez sur mes terres +au milieu de la nuit comme un braconnier; il est vrai que je viens de +chasser sur les vôtres. Vos petites amies de l'Opéra m'ont fait boire +outre mesure, et pourtant ma mesure est bonne.--Eh bien! dit Octave, +allez vous coucher.» + +Le comte, qui chancelait sous l'ivresse, releva la tête: «J'irai si +je veux! Il paraît que monsieur ne veut pas être troublé dans ses +rendez-vous nocturnes.--C'est vous, mon cher, qui êtes nocturne. Votre +femme vous attend.» + +Le duc avait repris Violette pour la poser dans la victoria. «Ma femme +m'attend? Est-ce qu'elle vous l'a dit?--Oui. Hâtez-vous, car elle va +vous faire une scène.» Le comte, jaloux cette fois comme un tigre, +saisit le bras d'Octave qui montait à côté de Violette. «Vous savez, +mon cher, que je ne ris pas après minuit.--Vous savez, répliqua +Octave furieux, que je vous défends de dire un mot de plus--à moins +que vous ne trouviez un mot spirituel.--Un mot spirituel, je ne suis +pas si bête que cela; la preuve, c'est que je vois bien que vous +n'avez amené cette femme que pour cacher votre jeu! Vous venez de chez +ma femme.--La vérité dans le vin, pensa Octave.--Mon cher, dit-il +tout haut, allez voir chez vous si j'y suis.--Oui, monsieur, et je +me vengerai, et je briserai tout, et je jetterai la femme par la +fenêtre.» + +Cette fois, en voyant la colère subite du comte, Octave aurait voulu +reprendre les paroles qu'il avait dites. Il le savait capable de +toutes les folies et de toutes les sottises. «Voyons, lui dit-il, +revenez à vous et ne vous donnez pas en spectacle à la lune; rentrez +chez vous silencieusement, et surtout ne dites pas à votre femme ce +qui s'est passé à votre porte. Sachez-le donc, mon cher, cette +pauvre fille que vous voyez là, baignée dans son sang, vous ne la +reconnaissez pas?» + +Le comte se rapprocha. «Comment la reconnaîtrais-je? vous la +masquez.--C'est votre maîtresse.--Laquelle?» Ce cri partait du coeur. +«Je ne sais pas laquelle, dit le duc de Parisis. Je l'ai trouvée ici +comme je revenais du boulevard Malesherbes, un revolver sanglant à ses +pieds. Tenez, le voilà!» Et Octave donna le bijou au comte sans trop +bien savoir pourquoi. «Adieu, mon cher, pas un mot de ceci à +Mme d'Antraygues. Et n'allez pas vous servir du revolver contre +vous-même.--Pauvre fille,» dit le comte, avec des larmes de vin dans +les yeux. + +Et tout chancelant sous l'ivresse et sous l'émotion, il se souleva +pour voir Violette. Mais sur un signe d'Octave, les chevaux étaient +partis au galop.» Pauvre fille! dit encore le comte, ai-je fait assez +de malheureuses comme cela?» Il regarda le revolver sous le réverbère, +«C'est vrai qu'il est taché de sang! C'est un bijou. Je montrerai cela +demain à mes amis.» + +A cet instant, Mme d'Antraygues, qui avait assisté toute haletante +du haut de son balcon à cette scène tragi-comique, hasarda ce nom de +baptême: «Fernand!» Le comte oublia qu'il était ivre et marcha d'un +pied plus assuré jusque sous le balcon. Au nom de Fernand, il répondit +par le nom d'Alice. «Que faites-vous là, mon ami?» Et comme un écho, +Fernand dit aussi: «Que faites-vous là, mon amie?» Naturellement, Mme +d'Antraygues répondit: «Je vous attendais.» + +Cela était jeté du haut du balcon comme une aumône sur un pauvre. +Fernand ramassa ces paroles d'or et murmura: «Décidément, je ne mérite +pas tout mon bonheur.» + +Il craignit que sa femme n'eût tout entendu. «Alice, est-ce que +vous êtes là depuis longtemps?--Non, je viens d'ouvrir la fenêtre, +répondit-elle vivement.--Alors vous n'avez pas vu ce fou de Parisis +qui enlevait une femme?--Non, mon ami! Adieu, je meurs de sommeil. Ne +venez pas frapper à ma porte!» + +Cette scène d'intimité se passait en pleine avenue, mais les étoiles +seules écoutaient. Pas âme qui vive au voisinage. Il faut se loger +avenue de la Reine-Hortense quand les maris partent pour la Syrie. + +Alice avait fermé sa fenêtre. Toutes les femmes ont compris ce mot: +«Ne venez pas frapper à ma porte.» Quand M. de Parisis dit au mari: +«Allez voir chez votre femme si j'y suis,» il savait bien qu'il y +était. L'amour a cela de beau dans ses enchantements, qu'il permet à +l'amoureux ou à l'amoureuse de garder l'image aimée. Quand la femme +aime, elle n'est jamais seule. + + + + +XXI + +LES DEUX RIVALES + + +C'était au temps des thés diurnes. Vers quatre heures de l'après-midi, +Parisis et Mme d'Antraygues prirent le thé ensemble, par rencontre, +chez une Havanaise des Champs-Élysées. Il y avait beaucoup de monde. +Quelques figures sévères obligeaient au cérémonial; on parlait tout +haut. «Est-ce que vous aimez le thé? dit Octave à la comtesse en lui +passant une tasse.--Pas le matin, dit-elle.» + +Et elle refusa, tout en jetant un regard dédaigneux sur la tasse de +porcelaine anglaise que Parisis avait passée sous ses yeux. + +On parlait déjà dans tout Paris d'une jeune fille qui s'était brûlé la +cervelle la veille dans l'avenue de la Reine-Hortense. «Vous ne savez +pas cela? dit une dame en questionnant Octave avec une bonne intention +de femme.--Comment! dit Octave, je ne sais que cela. Je ne connais +pas la dame, mais c'est moi qui l'ai trouvée «baignée dans son sang,» +comme dira la _Gazette des Iribunaux_.--Il paraît que c'était avenue +de la Reine-Hortense?--Je ne me souviens pas bien, dit Octave; +c'était peut-être avenue d'Iéna.--On dit que c'est un désespoir de +jalousie?--Si Mme d'Antraygues n'était pas là, dit audacieusement +Octave, je dirais que la demoiselle a prononcé le nom de baptême de +son mari. Après cela, il y a tant de Fernands!--Voyez-vous, dit la +maîtresse de la maison, on racontera tant d'histoires sur ce coup de +pistolet, qu'on ne saura jamais la vraie. Vous avez raison, madame, +reprit Octave; l'histoire n'a été inventée que pour cacher la vérité.» + +Et il jeta une citation latine qui lui fit le plus grand honneur chez +toutes ces belles dames qui s'écrièrent en choeur: «Il est inouï! il +voit tout, il est partout, il sait tout!» + +Naturellement Octave, en s'en allant, trouva Mme d'Antraygues dans +l'escalier. «Monsieur de Parisis, lui dit-elle, je sais tout; ce soir, +à onze heures, en revenant de chez ma grand'mère, j'irai prendre +le thé chez vous.--Par quelle porte?--Par la grande, par celle +de Violette. Moi aussi, hélas! j'ai le droit d'avoir mes grandes +entrées.--Vous savez que vous trouverez Violette?--C'est pour elle que +je veux aller chez vous.--Pour lui brûler la cervelle?--Oui, mon mari +m'a donné le revolver.» + +Le philosophe, ou plutôt le moraliste, car il y a un abîme entre le +philosophe et le moraliste, aurait étudié avec une bien vive curiosité +les métamorphoses rapides qui s'emparèrent de la comtesse d'Antraygues +et de cette jeune fille que Parisis avait surnommée Violette. Les +hommes politiques les plus dévoués à leur fortune ne font pas d'aussi +soudaines évolutions,--même dans les révolutions. + +Au lieu de se sauver l'une par l'autre, elles achevèrent de se perdre +en se rencontrant. Comme elle l'avait dit, Mme d'Antraygues alla le +soir chez Octave. Il l'attendait dans son petit salon, un journal à la +main. «C'est l'histoire d'hier que raconte le journal, sans doute, dit +Mme d'Antraygues en s'asseyant à côté de lui pendant qu'il lui baisait +le front.--Oui, écoutez plutôt: + +«Hier, vers minuit, avenue de Wagram, une jeune fille a reçu six coups +de couteau dans la poitrine. On ne doute pas qu'elle n'ait été victime +d'une fureur jalouse; elle a survécu à cet acte de barbarie; elle a +été transportée à l'hôpital Beaujon. On croit connaître le nom de +l'Othello. La justice informe.» + +«Eh bien! voilà un journal bien informé.--Quoi! vous doutez du +journal? Mais c'est la loi et les prophètes.--Vous savez que je veux +voir cette jeune fille?--Eh bien! vous vous imaginez qu'elle est +ici? Elle est chez elle.--Je ne suis donc pas mieux informée que le +journal!--Pourquoi voulez-vous la voir?--Parce que la passion qui va +jusque-là est encore de la vertu. Et puis, je ne sais pourquoi, mais +j'aime cette jeune fille.» + +La comtesse regarda doucement Octave, «C'est peut-être parce que vous +l'aimez. Puisqu'elle n'est pas ici, je m'en vais.--Quelle étrange +femme vous faites!--Peut-être. Mais il me semble que cette jeune fille +est pour quelque chose dans ma destinée. Comment va-t-elle?--Mal, mais +elle ira bien. La balle s'est promenée sur le sein sans pénétrer; elle +a une forte fièvre; j'ai eu peur jusqu'à midi, parce qu'elle n'était +pas revenue à elle, mais Ricord m'a répondu de sa vie.--Conduisez-moi +chez elle.--Non! je ne ferai pas cette folie. Il faut que les femmes +du monde restent dans, le monde.--C'est l'histoire du Paradis; vous +m'avez ouvert la porte pour m'en aller et je ne la refermerai pas.» + +Mme d'Antraygues soupira. «C'est fini! je ne m'amuserai plus chez moi, +à moins que vous ne métamorphosiez mon mari en homme amusant. Donc, +si vous ne voulez pas me conduire chez Mlle Violette, car je sais son +nom, j'irai toute seule.--Nous ne ferons pas cette bêtise-là ni l'un +ni l'autre.» + +Mme d'Antraygues se leva. «Don Juan, dit-elle à Octave, montrez-moi +donc votre palais. Je suis tout éblouie, ici, moi qui n'habite +pourtant pas une chaumière.» + +Elle marcha rapidement, suivie d'Octave, parlant de toutes choses en +femme qui connaît un peu toutes choses. «Dites-moi donc, Alice, le nom +de la Dame de Coeur?--Oui! Et de la Dame de Carreau et de la Dame de +Trèfle? Je suis trop jalouse pour vous le dire; et d'ailleurs, +j'ai juré sur votre tête que je ne le dirai pas.--Je vous donne ma +tête.--Je n'en veux pas.» Ce fut en vain que Parisis insista, Il +embrassa Alice, «Voyez, je vous mets à la question.--J'y resterais +plutôt un siècle!» s'écria Mme d'Antraygues. Et, se dégageant des bras +d'Octave: «Adieu, dit-elle tout à coup, je reviendrai.» + +Octave, qui avait promis à Violette d'aller la voir à minuit, ne +retint pas de force la comtesse. «Demain, reprit-elle, nous nous +verrons aux Italiens.» Elle partit. Octave l'accompagna jusqu'à son +coupé. «Adieu. Je vous aime; mais vous n'irez pas voir cette pauvre +enfant?--Non, puisque vous ne voulez pas,» Mais Mme d'Antraygues alla +droit chez Violette. + +On sait déjà que Violette habitait les mansardes d'une petite maison +de l'avenue d'Eylau, perdue dans un de ces vieux jardins de Paris +qui disparaissent tous les jours sous les pyramides de pierres. La +comtesse avait été bien renseignée, car elle traversa le jardin sans +même dire le nom de la jeune fille au concierge; elle monta les trois +étages et sonna; une garde-malade vint ouvrir et la conduisit au lit +de Violette. «Je suis une amie inconnue, du la comtesse, je sais tout, +j'ai voulu vous voir et vous serrer la main.--Je ne comprends pas, dit +Violette en essayant de se soulever.--Ne remuez pas, imaginez que je +suis une soeur de charité; si la femme qui vous veille veut se reposer +demain, je viendrai vous veiller moi-même.--Je comprends de moins en +moins, dit Violette; comment savez-vous qui je suis et où je suis, moi +qui ne connaissais personne?» + +Violette regarda Mme d'Antraygues jusqu'au fond du coeur. «Ah! c'est +vous!» dit-elle en laissant retomber sa tête. Elle avait jugé que +c'était sa rivale. Elle faillit se trouver mal, mais elle eut le +courage de lutter. «Oh! madame, murmura-t-elle d'une voix éteinte, +venez-vous ici pour me railler?» + +Et, avec un sourire: «Une femme qui veut mourir et qui ne meurt pas +est si ridicule! mais j'espère que Dieu me fera la grâce de ne pas +survivre.--Mademoiselle, je suis venue par un sentiment d'admiration +et de sympathie. Ne voyez pas une rivale en moi, mais une amie.--Après +tout, madame, dit Violette, l'amitié est si rare qu'il faut toujours +lui dire: Soyez la bienvenue. Je crois sérieusement que je vais +mourir, je vous pardonne ma mort» Ce n'est pas une balle qui m'a tuée, +c'est une trahison. + +--Pauvre enfant! vous êtes comme moi, vous n'êtes pas de votre siècle. +Une trahison d'Octave de Parisis! mais vous ne savez donc pas qu'il +trahit toujours le lendemain celle qu'il a adorée la veille. On a +raison des hommes, non pas en se tirant des coups de revolver, mais +en se moquant d'eux.--Mais si on les aime?--dit Violette toute naïve +encore et ne craignant pas d'ouvrir son coeur,--si on les aime, on +se moque de soi-même.--Vous avez un coeur d'or, mais il se bronzera. +Adieu, je suis contente de vous avoir vue, je reviendrai demain.--Oui, +revenez, dit Violette devenue curieuse.» Mme d'Antraygues lui serra la +main et partit en lui montrant le plus beau sourire du monde. + +La beauté exerce un despotisme qui soumet tout le monde. Si Violette +eût vu venir à elle une figure quelconque--_effigies sine anima_--une +de ces figures qui ne parlent pas au coeur, peut-être se fût-elle +révoltée, mais elle subit avec je ne sais quelle douceur le charme +invincible de la comtesse; elle sentit d'ailleurs que ce n'était pas +pour la trahir qu'elle venait à elle. Les coeurs se voient. Violette, +qui n'avait jamais rencontré une amie, se prit à cette amitié +imprévue. Elle s'imaginait d'ailleurs que Mme d'Antraygues ne lui +prendrait plus Octave, comme si son coup de pistolet était un titre +sacré. + +Octave entra chez Violette, cinq minutes après le départ de Mme +d'Antraygues. «Comment vas-tu?--Bien, si tu m'aimes.» Parisis baisa +Violette au front. «N'est-ce pas, reprit-elle, que tu m'aimeras +toujours?» Il ne put s'empêcher de sourire. «Je lis ta pensée, dit +vivement la jeune fille; tu m'as aimée, mais tu ne m'aimes plus.--Si +je ne t'aimais plus, serais-je là?--Non, ce n'est pas l'amour qui te +conduit ici, c'est un sentiment de pitié. Je me vengerai.--Et tu feras +bien! dit Octave qui voulait lui donner la soif de vivre.--Tu n'as pas +rencontré ta belle maîtresse?--Elle est donc venue? je m'en doutais; +c'était bien sa voiture qui fuyait vers l'Arc de Triomphe. Elle est +aussi folle que toi. Puisque ta maison devient une maison de fous, +je n'y reviendrai plus.--Octave, tu veux me faire mourir?--Non, je +t'aime, je veux que tu vives; si cela t'amuse, je reviendrai avec +elle.» + +Le duc de Parisis embrassa doucement Violette. Il passa la nuit à la +veiller. Le lendemain, Ricord déclara qu'elle n'en avait que pour une +semaine. «Dis-moi que tu m'aimeras toujours,» disait-elle à son amant. +Et il répondait «Toujours!» + +Mais le surlendemain il envoya à Violette un adieu en ces mots: + + Je crois que nous n'avons plus rien à nous dire, ma petite + Violette. Ne vous tuez plus pour les hommes, redevenez belle. + Prenez une boutique de fleuriste et vendez-y de tout, excepté des + violettes! + + Ne voyez pas trop les femmes du monde, elles vous perdraient. + Adieu, je pars pour Londres et je vous embrasse. Tournez la + page--comme celle du livre de la vie. + +Point de signature. Octave ne signait presque jamais. Violette tourna +la page en pleurant. Elle s'indigna en y trouvant un bon de dix +mille francs sur M. de Rothschild. Elle le jeta au feu. En le voyant +flamber, elle s'imagina qu'elle avait brûlé dix mille francs. Elle se +dit: «Il ne sait pas que cela ne vaut pas dix de mes larmes.» + +Mme d'Antraygues survint. Elle lui conta tout. «C'est beau, cela! dit +Mme d'Antraygues. Je vais écrire à Octave, il vous enverra vingt mille +francs.--Je ne veux rien, murmura Violette: Je veux mourir.» + +Violette devint plus malade qu'elle ne l'avait été. Elle se fût +laissée mourir de chagrin si la comtesse n'était venue la consoler. + +Mme d'Antraygues se consolait elle-même en la consolant; elle n'avait +pas vu la profondeur de sa chute. Quoique son mari fût de jour en jour +plus indigne, elle reconnaissait qu'elle était plus indigne que lui. +C'est à la femme bien plus qu'à l'homme que Dieu a confié l'honneur de +la maison. Un amoureux avait franchi le seuil de la sienne: quand il +avait repassé la porte, il était son amant. Elle ne comprenait pas +cet éblouissement, ce vertige, cet abîme. Elle s'armait de toutes ses +vertus pour remonter le courant, pour retrouver ce sommet où l'on n'a +pas les curiosités de l'orage, mais où l'on respire l'air vif. + +C'en était fait! Elle devait bientôt s'avouer qu'une femme ne se +repent d'un amour que dans un autre amour. C'est la loi fatale, la +vertu ne se reconquiert pas; le Rubicon est facile à franchir, mais si +on se retourne vers l'autre rive, elle est devenue inabordable. + +Violette devait-elle, comme Mme d'Antraygues, se repentir de son +premier amour dans les bras d'un second amoureux? + + + + +XXII + +LE DUC DE PAS LE SOU + + +Il y avait un secret dans la vie d'Octave, que Mlle Geneviève de la +Chastaigneraye ne lui avait pas dit au bal masqué. Nul ne savait ce +secret, pas même Geneviève. + +M. de Parisis passait pour un des hommes les plus riches de Paris; on +parlait de la terre de Parisis comme une des terres les plus fécondes +de la France, on parlait surtout de ses mines d'argent dans les +Cordillères. On l'avait vu plus d'une fois arriver au club avec une +poignée de pépites d'argent ou un lingot en forme de sabot chinois. +«Quand je pense, disait-il d'un air convaincu, que j'ai cent Indiens +dans les Cordillères où on ne trouve que de l'argent, quand je +pourrais avoir cent Californiens qui me trouveraient de l'or!» + +Pareillement, çà et là, il lisait tout haut quelques lignes d'un +journal de province, où on vantait les troupeaux de Parisis, ses +vignes, ses bois et ses champs de betteraves. C'était une terre +modèle. + +La fortune lui arrivait par toutes les routes, puisqu'il gagnait aux +courses, puisqu'il gagnait au jeu, au club comme à Bade, à la Bourse +comme chez les dames qui jouent. + +On le disait généreux, on le disait même prodigue; il pensionnait plus +d'un ami et ne regardait jamais ce qu'il donnait aux pauvres. + +Quand deux chenapans se battaient, il les payait pour qu'ils +s'embrassassent. Il est vrai que ce spectacle ne lui coûtait pas bien +cher. Il renouvelait ainsi l'histoire d'un de ses devanciers, le comte +de Grammont, qui donna un jour vingt-quatre livres à deux voleurs qui +se battaient pour avoir chacun trois louis, quoiqu'ils n'en eussent +volé que cinq. + +Tout cela était un jeu bien joué, car le duc de Parisis n'avait pas +le sou. Mais il cachait sa pauvreté à quatre chevaux comme les vrais +riches cachent leurs millions à deux rosses. A première vue, cela doit +paraître étrange: rien n'était plus simple. + +Quand il était entré dans la diplomatie, il avait recueilli un million +en rente trois pour cent, en actions de la Banque et en obligations +de chemins de fer. Le château de Parisis était estimé deux millions, +total trois millions. Mais il y avait dix ans de cela. Le premier +million dura bien deux années. Octave avait toujours les mains pleines +et les mains ouvertes; il était la providence des comédiennes, des +dames du Lac, de ses amis; il lui fallait quinze cents francs par jour +pour vivre vaillamment dans le premier feu de la jeunesse, avec son +titre de duc, sa soif de plaisir, ses manières d'enfant prodigue. Ce +n'était pas trop. Il ne comptait pas bien, il s'imaginait que deux +millions sont une mine inépuisable: mais toutes les mines s'épuisent, +même celles des Cordillères, où les cent Indiens qui travaillaient +toujours pour lui trouvaient à peine de quoi vivre eux-mêmes depuis +quelques années. + +Quand Octave était revenu d'Amérique, il lui avait fallu emprunter par +hypothèque sur son château. Il prit d'abord un million. A son retour +de Chine, il ne lui restait plus que la ressource des secondes +hypothèques; on lui prêta encore cinq cent mille francs, parce +qu'on savait que, le cas échéant, la terre de Parisis vendue par +expropriation dépasserait toujours deux millions. Ces cinq cent mille +francs ne firent qu'une saison. M. de Parisis jouait alors sa vie et +sa fortune en homme qui n'a pas souci du lendemain, décidé à vivre +plus tard comme il plairait à Dieu,--ministre à Carlsruhe ou à +Dresde,--ou recueillant des débris de son patrimoine pour planter ses +choux au château natal. + +Il appartenait d'ailleurs à cette nouvelle génération qui vit au jour +le jour et qui brave le lendemain. Cette génération n'est pas plus +sage que l'autre, mais elle, n'est pas beaucoup plus folle, car la vie +n'est ni une maison de banque, ni un grenier d'abondance. Un galant +homme ne meurt jamais de faim; ceux qui vivent riches pour mourir +pauvres, sont des esprits supérieurs à ceux qui vivent pauvres pour +mourir riches, puisque ce sont les vrais riches. Dépenser gaiement un +louis, c'est l'avoir; le retenir d'une main avare, c'est le perdre. + +Tant et si bien qu'à vingt-huit ans, Octave de Parisis n'avait plus +rien, mais il n'était pas ruiné pour cela: je m'explique. + +Je ne parle pas de quelques poignées d'or qui pouvaient lui venir tous +les ans de Lima, puisque le dernier arrivage, après un silence de +dix-huit mois, n'avait été que de quelques milliers de dollars; je ne +parle pas de ce qu'il pouvait retrouver dans la vente du château de +Parisis, puisqu'il le voulait garder coûte que coûte; je parle de son +crédit qui était encore un capital. On ne saurait s'imaginer le nombre +de beaux viveurs qui vivent sur leur nom et qui sont encore riches +quand ils n'ont plus d'argent. Pourquoi tous les oisifs ne vivent-ils +pas ainsi? C'est qu'il faut avoir été riche, c'est qu'il faut avoir le +prestige du nom et de la mode. + +Brummel, d'Orsay et les autres dilettantes de la haute vie, ont +toujours vécu en grands seigneurs sans qu'on sache bien avec quoi; un +homme d'esprit disait sans vergogne: «Il faut laisser aux imbéciles le +privilège d'avoir pour les autres une maison, une femme, un cheval +et le reste.» Le braconnier prend plus de gibier que le chasseur. Le +trouve-t-il moins bon? Greuze qui fut cocu comme Molière, disait que +les hommes à la mode sont les braconniers du mariage. Ne sont-ils pas +les braconniers de la vie? Octave de Parisis était plutôt un comte +d'Orsay qu'un Brummel. Il vivait sur sa fortune passée et sur sa +fortune future Il menait toujours grand train, mais çà et là dans le +train des autres. Comment avait-il encore une écurie de course et des +équipages de chasse? Parce que le jeune marquis de Saint-Aymour lui +avait dit un matin, au retour de Chine: «Veux-tu que nous fassions +courir et que nous chassions ensemble?--Oui. Mais je n'ai pas d'argent +comptant.--Qu'à cela ne tienne, nous compterons plus tard.» En +attendant le compte, Octave partageait la moitié des prix gagnés. +C'était de toute justice. Et naturellement, pour tout le monde, +c'était Octave qui faisait courir et qui donnait les parties de +chasse. + +Il savait bien qu'il payerait tout cela un jour. Il ne doutait pas +qu'un nouveau voyage à Lima ne le sauvât de toutes ces belles misères. + +Parisis n'avait pas de train de maison. On a trouvé chez un duc de +ses amis, le jour de l'inventaire, quatre volumes dépareillés, un +_La Rochefoucault_, le _Dictionnaire des Actrices de Paris_, le +_Parfait-Écuyer_ et la _Clef des Songes_. Dans la cave d'Octave, on +eût à peine trouvé quatre cents bouteilles dépareillées. Il n'avait +pas à s'inquiéter de sa cuisine, il était de tous les dîners +officiels: à peine avait-il un jour par semaine à donner aux femmes. +Mais comment s'était-il bâti un hôtel avec le luxe des sculptures, des +fresques et des marbres? C'est encore bien simple. Il avait eu le +bon esprit--car il n'était pas si désordonné qu'on pourrait le +croire--d'acheter un terrain avenue de l'Impératrice, vendu par +expropriation, à peu près la moitié de sa valeur. Cela se voit tous +les jours, selon les bruits de la guerre ou les sinistres de la +Bourse. Son notaire n'avait pas eu de peine, une fois l'hôtel +commencé, à lui trouver par un emprunt de quoi payer le terrain et la +moitié de l'hôtel. L'hôtel terminé, comme il avait grande mine, un +second emprunt était venu à point. Paris est le pays de la confiance. +Le crédit crée des prodiges; si on ne travaillait à Paris qu'avec de +l'argent comptant, on ne ferait pas grand'chose: or, on y remue des +mondes. + +Mais comment Octave se payait-il le luxe des femmes? Avec des bouquets +de violettes, des bouquets de lilas blanc, des bouquets de roses-thé. +Le plus souvent par des cartes de visite; les courtisanes s'estimaient +bien payées par sa carte de visite quasi royale: n'était-il pas le +prince des amoureux? Il n'avait pas de scrupule en se rappelant qu'il +avait débuté dans la vie par brûler plus d'un million sur l'autel de +madame Vénus. + +Depuis trois ans, le duc de Parisis avait vécu sans un sou vaillant, +mais sans se priver de rien, tout en restant un des rois de Paris. +Seulement il ne jouait plus guère, parce qu'il ne voulait pas être +frappé de déchéance en dette d'honneur. + +On commençait par dire qu'il devait à Dieu et à diable, mais ses amis +attribuaient ses dettes à son insouciance de toutes choses; selon eux, +s'il devait, c'est qu'il oubliait de payer. + +Toutefois, il commençait à s'inquiéter de cet abîme qui s'appelle +la dette privée et qu'il franchissait tous les jours au risque d'y +tomber. C'était danser sur le volcan: mais on ne faisait plus autre +chose au dix-neuvième-siècle. + +Le duc de Parisis avait bien pensé ça et là à quelque beau mariage; +mais plus le mariage est beau, moins la femme est belle. Et puis, il +aimait peut-être trop les femmes pour aimer une seule femme. + + + + +XXIII + +UNE RÉAPPARITION A L'OPÉRA + + +Parisis était à l'Opéra avec ses amis, Miravault et Monjoyeux. On +jouait _le Prophète_. On écoutait religieusement le ballet des +Patineurs. + +Miravault, qui vivait à la minute, regardait sans cesse à sa montre; +Monjoyeux jetait çà et là une saillie; Parisis ne regardait pas +l'heure et n'écoutait pas les beaux mots. Il avait vu apparaître, dans +une loge de galerie, la jeune fille qu'il avait rencontrée au bois de +Boulogne. + +C'était bien elle, c'était la même beauté, hautaine et décidée, que +tempéraient la grâce innée et la douceur du sourire. C'était bien ce +même profil idéalement sculpté, c'était la même chevelure abondante, +retenue dans sa révolte, blonde comme les gerbes mûres. Elle était ce +soir-là plus belle encore: ses bras admirablement modelés, ses épaules +de marbre, son cou ferme et ondoyant à la fois, sa main qui agitait +l'éventail avec la simplicité du haut style, achevaient de séduire +Octave. «Voyez donc là-bas, dit-il à ses amis.--Eh bien! dit +Miravault, c'est la marquise de Fontaneilles, la duchesse d'Hauteroche +et une jeune fille que je ne connais pas. Mais tu n'as pas le temps de +t'attarder à ces curiosités-là: vois donc l'heure qu'il est. Tu sais +bien qu'on nous attend chez M. Million.» + +Octave devait emprunter cent mille francs pour une dette de Courses. + +Il se tourna vers Monjoyeux: «Puisque vous restez dans ma loge, il +faut que vous me sachiez le nom de cette belle créature. J'espère +revenir d'ailleurs avant la fin du spectacle.--Allons! allons! dit +Miravault, te voilà encore avec ta soif de conquêtes. Il n'y a rien à +faire par là, mon cher; tu sais bien que la marquise est toute à Dieu, +que la princesse est une ambitieuse qui veut mettre un écu d'or de +plus sur son blason. Quant à ce qui est de la jeune fille, qui me +semble ce soir faire son entrée à l'Opéra, tu dois bien juger au +premier coup d'oeil qu'elle est aussi imprenable que le quadrilatère +rhénan. Tout ce que tu pourras faire, ce sera de passer à côté. Viens +vite, M. Million n'attend pas.» + +Octave serra la main de Monjoyeux. «Vous me direz le nom de cette +jeune fille.» + +Il était bien loin de penser que dans la même loge il voyait du même +coup trois cartes de son dernier jeu: la Dame de Carreau, la Dame de +Trèfle et la Dame de Coeur. + +Si l'homme était toujours dans la coulisse, prendrait-il grand intérêt +au spectacle? + +Octave donc avait prié Monjoyeux du savoir le nom de la jeune fille +qui était avec la marquise de Fontaneilles dans la loge de Mme +d'Hauteroche. Mais elles étaient parties à la fin du quatrième acte. +«Ça n'est pas de ma faute, dit Monjoyeux à Parisis, quand il reparut +vers la fin du spectacle: j'ai fait tout au monde pour les retenir; +j'ai dit à l'ouvreuse qu'un duc, un vrai duc, un comte des croisades, +demandait à être présenté à la marquise de Fontaneilles.--Est-ce que +vous avez dit mon nom?--Non.--Mais vous ne me dites pas le nom de la +jeune fille. + +--Elle s'appelle Geneviève.--Geneviève de quoi!--Ah! je me suis arrêté +au baptême.» + +Octave était furieux. «Geneviève! reprit-il, je connais ce nom-là. +Ah! pardieu, c'est le nom de ma cousine; mais celle-là est une vraie +Parisienne, tandis que ma cousine est une provinciale. Il faudra +pourtant que j'aille voir Mlle de La Chastaigneraye.» + +Octave tarda d'un jour; le lendemain, quand il se présenta au petit +hôtel de sa tante, elle était partie. + +En rentrant chez lui, il trouva parmi ses lettres du matin ce billet +qu'il n'avait pas lu: + + Je pars très mécontente, monsieur mon neveu. J'ai tenté deux fois + de vous trouver pour vous dire adieu. Mais monsieur le duc ne + recevait pas. Je ne vous pardonnerai que si vous me faites la + grâce de venir à Champauvert. Puisque vous avez peur de votre + cousine, je vous promets que vous ne la rencontrerez pas. Elle a, + d'ailleurs, le plus grand désir de ne jamais vous voir. + + Sur ce, monsieur le Duc, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte + et digne garde. + + RÉGINE DE PARISIS. + +«Eh bien! dit Octave, j'irai chasser cette année à Parisis.» + + + + +XXIV + +POURQUOI M. D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT L'OCTAVE + + +Octave ne voulait pas--selon son habitude--revoir madame d'Antraygues. +On sait qu'il n'aimait pas se retourner vers le passé. Il aimait plus +les aventures que l'amour, ou plutôt il aimait l'amour des aventures +plus encore que les aventures de l'amour. + +Mais, trois jours après, à un bal de la princesse ----, il vit entrer +la comtesse dans toute la souveraineté de la jeunesse, de la beauté et +des diamants. Tout le monde s'écria: «Comme elle est belle!» Faut-il +le dire, la comtesse était plus belle après sa chute que dans la +souveraineté de sa vertu. L'orage fait éclore le lendemain mille +fleurs inattendues. La vertu a son despotisme, ses contraintes, ses +chaînes inflexibles. La passion, quand elle ne rougit pas, quand +elle ne pleure pas, quand elle ne s'humilie pas, a je ne sais quelle +désinvolture irrésistible. Chez les femmes du monde, elle s'abrite +encore sous des airs de vertu qui la font plus pénétrante, comme +ces adorables voluptueuses de Prudhon, dont les yeux sont à la fois +baignés d'innocence et d'amour. La fable a fait Vénus plus belle que +Junon. + +M. de Parisis fut pris soudainement d'un vif _revenez-y_, comme disait +Mme de Sévigné. Il alla saluer Alice et lui dit qu'il mourait d'amour. +«Je vous connais, répondit-elle, aussi je ne crois pas un mot de ce +que vous dites.» + +Tout autre qu'Octave eût été rejeté bien loin, mais il eût bientôt +prouvé à Mme d'Antraygues qu'il ne l'avait pas revue parce qu'il +n'avait voulu revoir Violette. «Vous savez qu'elle vous attend +toujours?--Oui, mais c'est fini. Le coup de revolver a tué mon +caprice. Je n'aime pas ces bêtises-là. Comment voulez-vous revoir un +sein de femme qui a été ensanglanté?--Mais ce sang coulait pour vous, +monstre charmant!--Plus un mot de Violette. Qu'avez-vous fait de +votre belle jeunesse depuis notre dernière rencontre?--Je vous ai +haï.--C'est toujours par là que l'amour commence.--Que l'amour finit.» + +On jasait autour d'Octave et d'Alice. Quoiqu'il ne mît pas beaucoup +d'orgueil dans ses aventures galantes, il ressentait bien quelque +plaisir à être accusé de cette conquête. + +Comme Mme d'Antraygues semblait décidée à ne plus le recevoir ni à ne +plus revenir chez lui, il la menaça d'un air dégagé de se consoler +avec une de ses amies qui était surnommée la consolatrice des affligés. +Elle aima mieux, tout bien considéré, qu'il vînt se consoler chez elle, +où il restait encore un tête-à-tête en porcelaine de Sèvres--pâte +tendre. + +Le lendemain, à minuit, quand M. de Parisis se retrouva chez la +comtesse, il lui fallut vaincre sa rébellion par toute la comédie du +sentiment. «Ah! vous voilà à mes pieds. Je vous attendais là. Eh bien, +restez-y, mon cher duc.--Toujours, dit Octave en joignant les mains +sur les genoux de la comtesse.--Je ne puis m'empêcher de penser, en +vous voyant ainsi en adoration plus ou moins railleuse, que dans les +pièces de théâtre, c'est toujours à ce moment critique que le mari +frappe à la porte. Prenez garde à vous!» + +La comtesse avait à peine achevé ces mots, qu'on frappa trois coups à +la porte. Les amoureux ne raillèrent plus. Octave fut moins de temps +à se remettre debout qu'il n'en avait pris pour s'agenouiller. Il +interrogea Mme d'Antraygues du regard. Mais, pour toute réponse, elle +appuya le doigt sur ses lèvres agitées. + +On frappa encore trois fois. «Ce n'est pas mon mari, dit la comtesse, +car Gladiateur n'a pas aboyé.» Modèle des petits chiens de garde: elle +ne l'avait appris à aboyer que contre son mari. Qui donc a dit que le +chien était l'ami de l'homme? + +«C'est égal, reprit Alice, jetez-vous sur le balcon!» M. de Parisis +obéit. Il ouvrit la fenêtre en homme expérimenté. Jamais un voleur +ou un amant n'avait fait moins de bruit. «N'a-t-on pas frappé? +demandait-elle en jouant l'innocence.--Comment donc! je ne fais que +cela! cria d'Antraygues.» + +Mme d'Antraygues ferma la fenêtre, déploya les rideaux et poussa un +fauteuil dans l'embrasure, tout en disant: «Ah! c'est vous, mon ami! +Est-ce que vous voulez que je vous ouvre la porte?--Vous le voyez +bien, puisque je frappe depuis une heure!--Dites-moi ce que +vous voulez?--Je n'ai pas l'habitude de parler par le trou de la +serrure.--Puisque vous avez la clé?» + +Mme d'Antraygues était bien sûre de la lui avoir prise. + +Le comte frappa encore trois coups; mais cette fois avec le pied, +comme signe de haute impatience. «En vérité, mon cher, vous n'aimez +pas à parlementer. Je me couchais; je remets ma robe. Faut-il faire +la conversation? Faut-il vous lire le journal du soir? On annonce que +Mlle Patti se marie et que Mlle Brohan divorce.--Pardieu, le monde est +un malade qui n'est jamais tourné du bon côté.» + +La comtesse ouvrit. «Vous faites des maximes comme votre cousin La +Rochefoucauld? Je ne parle pas de l'ancien.--Merci, ma chère; tous +les La Rochefoucauld sont bons, même les mauvais. Vous ne savez pas +pourquoi je viens vers vous à une pareille heure?--C'est vrai, vous ne +rentrez jamais que vers quatre ou cinq heures du matin. Or il est à +peine minuit.--J'ai juré de ne plus jouer et je vous supplie de me +lier les mains. J'ai joué ce soir pour la dernière fois. J'ai perdu +près de sept cents louis; mais, en vérité, c'est une bonne fortune, +puisque je ne jouerai plus. Ah! ma chère, je vais redevenir un homme +de l'âge d'or.» + +Et le comte ajouta, comme se parlant à lui-même: «Quand j'aurai payé.» + +Mme d'Antraygues avait entendu. «Quoi! vous n'avez pas payé?--Oh! cela +se fait toutes les nuits. On joue sur parole. C'est la dernière parole +d'honneur.--Si vous n'avez pas payé, je suppose que ce n'est pas faute +d'argent.» Le comte prit dans la poche de son gilet une pièce de cent +sous à l'effigie de Louis XVIII, trouée en trois endroits, un vrai +fétiche qui naturellement lui avait toujours porté malheur, «Faute. +d'argent madame! Mais voyez donc cet objet d'art!--C'est tout ce +qu'il vous reste?--Oui, ma chère, avec notre pièce de mariage.--Nous +parlerons de notre pièce de mariage demain, monsieur. En attendant il +faut payer.» + +Et Mme d'Antraygues, qui ne comptait pas encore, ouvrit son +chiffonnier. «Vous êtes aimable, lui dit son mari, de considérer les +billets de banque comme des chiffons. Comment faites-vous pour +en avoir toujours?--C'est que je ne joue pas. Combien vous +faut-il?--Donnez-moi seulement dix billets roses.--Cinquante mille +francs, dit-elle, les voilà. Mais vous voyez ce qui me reste.--Vous +êtes un ange, Alice.» + +M. d'Antraygues se pencha pour baiser la main de sa femme. Il ne donna +pas le baiser. Il avait vu sur le tapis un gant qui ne lui parut pas +un gant de femme. + +Il le ramassa. «Madame, voulez-vous essayer ce gant-là?» Il tenta +violemment de ganter sa femme. «Je m'en doutais, lui dit-il, vous +gantez maintenant l'Octave.» Et il rit de son mot pour dissimuler sa +colère. + +Il se demanda sérieusement s'il allait tuer Alice. «Adieu, madame, +je vais payer pour l'honneur de la maison que vous protégez si bien. +Demain, je vous rendrai cet argent avec les intérêts!» Il partit. +Toute cette scène n'avait pas duré une demi-minute. Alice courut à l'a +fenêtre. «Nous sommes perdus! Il a ramassé un de vos gants, il a +joué sur le mot, il m'a demandé si je gantais l'Octave.--Soyez sans +inquiétude, dit Octave, mes chevaux m'attendent rue de Courcelles, je +serai au cercle avant lui.» Et il baisa la main que M. d'Antraygues +n'avait pas voulu baiser. «Octave! Octave!--Adieu! adieu!» + +Quand M. d'Antraygues arriva au cercle, il trouva M. de Parisis à une +table de baccarat. Il lui tendit son gant au bout de sa canne. «C'est +votre, gant, n'est-ce pas? Oui, dit Octave, si vous n'êtes pas +content, gardez-le.» + +Et s'adressant à tous les spectateurs. «Messieurs, nous nous battrons +demain, M. d'Antraygues m'a trouvé chez sa maîtresse. Pas un mot, car +si Mme d'Antraygues le savait!» + +Le duel fut terrible. Tous ceux qui tiennent une épée s'en souviennent +encore. On se battit dans le parc d'une villa du bois de Boulogne. M. +d'Antraygues, blessé à la main, ne voulut pas cesser le combat. Il dit +que c'était un duel à mort. Il atteignit Octave à l'épaule, il vit +jaillir le sang, mais ce ne fut pas assez. Il eut beau faire, Octave +se contenta de se défendre par de simples oppositions de quarte et de +six. A chaque nouvelle attaque, il se retrouvait à la même parade. +Mais M. d'Antraygues lui perça la main. Octave, toujours souriant, +Octave reprit son épée de la main gauche et désarma deux fois son +adversaire. + +Les témoins se jetèrent entre eux et déclarèrent que l'honneur était +satisfait. Mais on recommença. D'Antraygues se battit en furieux. Il +finit par se jeter sur l'épée savante de Parisis. Le sang jaillit de +la poitrine. Il tomba en rugissant et en agitant son épée. «Eh bien! +dit-il aux témoins avec un rire horrible, l'honneur est-il satisfait?» + +L'honneur n'eût été satisfait que si M. d'Antraygues avait forcé +l'amant de devenir le mari. Le duel n'était pas fini: Il recommença +entre M. d'Antraygues et sa femme. + +Quand le comte fut porté chez lui, il demanda la comtesse. On lui +apprit qu'elle était partie à l'heure même du duel et on lui remit +cette lettre: + +_Adieu, monsieur, je vais en Irlande chez ma grand'mère. Nous n'avons +plus besoin de séparation de corps, puisqu'elle est faite depuis +longtemps, ni de séparation de biens, puisque vous les avec mangés. +Adieu._ + +Alice. + +Avec la même encre elle avait écrit à Octave: + + Décidément, votre amour porte malheur. Vous avez presque tué + Violette et vous m'avez exilée. + + Je ne vous dis pas où je vais, parce que vous n'y viendriez pas. + + Alice. + + + + +XXV + +UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS + + +Le duc de Parisis s'ennuyait bien un peu çà et là, comme Rodolphe +de Villeroy, d'attendre trop longtemps sa nomination de ministre en +Allemagne, quoiqu'il n'aimât pas beaucoup la rive droite du Rhin. + +En attendant, il ne se consumait pas dans l'orgueil trompé. Un de ses +amis, Guillaume de Montbrun, devait épouser Mlle Lucile de Courthuys +à la chapelle du Sénat. Les lettres de faire part s'imprimaient. Le +lendemain, la nouvelle devait éclater par tous les mondes de Paris. + +Comme Octave, Guillaume était de tous les mondes, du meilleur et +du plus mauvais. Il alla dès l'aurore réveiller le duc de Parisis: +«Pourquoi viens-tu si matin?--Parce qu'il n'y a pas un jour à perdre. +Tu m'as promis d'être toujours là pour mes affaires d'honneur; voilà +pourquoi je te réveille.--Parle; un duel?--Oui, un duel à mort: je me +marie.» + +Octave se souleva sur l'oreiller. «Pourquoi cette mauvaise +plaisanterie?--Parce que j'ai trouvé une jeune fille adorable; je ne +te l'ai pas dit plus tôt, connaissant tes allures, tu me l'aurais +enlevée. Et pourtant celle-là, Dieu merci! n'est pas une de celles qui +se laissent enlever. Tu ne t'imagines pas ce que c'est: un ange!--Un +ange avec cinquante mille livres as rente? Le pain est si rare à ta +table.--Ne parlons pas d'argent.--Tu as raison; on n'en a jamais et on +en a toujours.--Mon cher, je ne viens pas pour te parler de la fiancée +ni de la dot.--A propos, que va dire cette belle dame que j'ai +entrevue une fois sous les ombrages de la Vallière, à Versailles? +Elle était bien voilée, mais je crois qu'elle était bien jolie. Elle +marchait comme une reine, et si depuis elle a boité comme Mlle de la +Vallière, c'est qu'elle avait pris une entorse en se promenant avec +toi.--C'est précisément pour te parler d'elle que je suis venu +ici.--Alors, c'est elle qu'il faut que j'enlève?--Je ne vais pas +jusqu'à te demander un tel service. Mais enfin, tu t'es si souvent +montré mon ami....--Explique-toi, sphinx.» + +Guillaume de Montbrun se renversa dans un fauteuil. «Voilà. Je suis +adoré comme tous ceux qui vont se marier; une femme ne vous aime bien +que quand une autre femme est là, c'est de toute antiquité.--Ah! mon +ami, comme tu es malheureux si tu es aimé!--Ne m'en parle pas, tu +sais cela, toi. Eh bien, mon cher ministre plénipotentiaire en +disponibilité, il faut que tu ailles bravement chez la dame en +question, et que tu lui arraches son amour du coeur.--C'est simple +comme tout. Je vais à elle et je lui dis: «Madame, n'aimez plus mon +ami Guillaume, parce qu'il a confié les destinées de son coeur à une +autre femme.» Et quand j'aurai parlé, la dame dira: «Je ne l'aime +plus.» Cela se fait toujours comme cela. Tu as donc peur qu'elle +poignarde la blanche épousée?--J'ai peur de tout; j'ai peur surtout +qu'elle ne se poignarde elle-même. Quand une femme tombe dans la +bêtise d'aimer, elle est capable de toutes les autres.--Alors tu feras +bien mieux de ne lui rien dire du tout jusqu'à la lune de miel.--Ah! +s'il n'y avait pas de journaux! Mais, un de ces jours, elle va lire la +nouvelle et tomber chez moi comme une avalanche, ou comme un coup de +tonnerre. L'amour qui commence est une bien belle chose, mais l'amour +qui finit....--Voilà pourquoi tu recommences.--Ne rions pas, c'est +sérieux.» + +Guillaume de Montbrun se leva et porta à Octave, toujours couché, +une enveloppe cachetée à ses armes, renfermant une cinquantaine de +lettres, autant de pâles souvenirs déjà scellés dans le tombeau. +«Voilà ses lettres. Tu iras chez elle, tu la trouveras à deux heures; +son mari ne rentre qu'après la Bourse....--Où, naturellement, il est +heureux. Comment s'appelle-t-il, ou comment s'appelle-t-elle?--Elle +s'appelle Mme ... Mme de Révilly.--En vérité! Je ne l'ai jamais vue, +mais on m'a dit qu'elle était charmante.--Elle ne va jamais dans le +monde. Elle s'était emprisonnée dans notre amour avec une fenêtre +ouverte sur le ciel. Tu sais, les femmes arrangent tout cela: Dieu et +le diable.--Parce que les femmes sont l'oeuvre de Dieu et du diable. +Donc je porterai ces lettres à Mme de Révilly. Et tout naturellement +tu lui demanderas les miennes. Tu comprends que si le lendemain des +noces il lui prenait fantaisie de les envoyer à ma femme, Lucile ne me +pardonnerait pas d'avoir écrit à une autre avec une pareille éloquence +de coeur.» + +Parisis regarda son ami Montbrun avec admiration. «Je te trouve beau, +en vérité, de t'inquiéter de pareilles billevesées. Ta femme te +pardonnera d'autant plus que ton éloquence sera plus belle. Mais +enfin, tu veux briser, brisons.» + +Octave regarda la pendule. «Dix heures. Je n'aurai pas le temps de +m'occuper de moi aujourd'hui. Un duel à arranger, ce qui veut dire +qu'il faut qu'il ait lieu; une visite au ministre pour lui prouver que +je n'ai pas de rancune; ta chaîne à briser--ô esclave blanc qui en a +déjà une autre;--un nouveau cheval à montrer, je veux dire à monter au +Bois; un dîner officiel et un bal à l'ambassade d'Autriche. Enfin, à +minuit je pourrai commencer ma journée.--Je sais bien que tu es comme +le sage, et que, pour toi, chaque grain qui tombe du sablier est un +grain d'or.» + +M. de Montbrun s'était levé: «Adieu, je compte sur toi, Tu sais tout +ce qu'il faut dire à la dame. Parle-lui de mon chagrin et de mes +dettes.--Oui, on se marie pour échapper à une maîtresse qui vous +ennuie et on met cela sur le dos de ses créanciers. Sois tranquille, +je suis un excellent avocat pour ces causes désespérées. Sais-tu +pourquoi?--Parce que cela t'amuse.--Parce que c'est une étude de +femme.--Et parce qu'on n'apprend à connaître la femme qu'après avoir +mis le scalpel dans tous les coeurs.--Oh! je ne suis pas si médecin +que cela.--Je reviendrai chercher la réponse à six heures.--Oui, tu +me trouveras; c'est l'heure où je m'habillerai pour aller dîner.» + +Les deux amis se serrèrent la main. «N'oublie pas qu'elle demeure +boulevard Haussmann. Te rappelles-tu, quand l'autre jour tu m'as +demandé du feu pour allumer ton cigare? c'était sous sa porte +cochère. Que Dieu te conduise!--Sois heureux, va cueillir des fleurs +d'oranger.» + +A deux heures, M. de Parisis descendait à pied le boulevard Haussmann, +tout à sa mission; comme un avocat qui va plaider une mauvaise cause, +il cherchait de bons arguments. «C'est là que demeure la belle, +dit-il tout à coup en regardant un petit hôtel d'architecture trop +composite.--Mme de Révilly? demanda-t-il.» + +Sur un signe affirmatif, il monta l'escalier. Le concierge avait fait +deux fois retentir le timbre pour annoncer un homme. Il ne sonnait +qu'une fois pour une femme. Octave vit, par le grand air de +l'escalier, qu'il était dans une bonne maison. + +Un valet de chambre lui demanda son nom et revint tout de suite pour +lui dire d'entrer. Il fut quelque peu désappointé en voyant deux dames +au lieu d'une. Il tombait mal, on recevait ce jour-là. Toute femme +du monde qu'elle était, la maîtresse de la maison ne put masquer une +vraie surprise en voyant entrer M. de Parisis. «Je ne m'attendais pas +à cette gracieuse visite, dit-elle avec un sourire charmant.--Madame, +j'étais dans mon tort. Il a fallu toute une histoire, que je vous +dirai, pour m'autoriser à me présenter ainsi devant vous, sans avoir +eu l'honneur de vous êtes présenté.» + +La visiteuse comprit qu'on ne dirait pas l'histoire devant elle. Après +de profondes réflexions sur la pluie et le beau temps, elle se leva et +sortit sans qu'on fît de bien grands efforts pour la retenir. + +M. de Parisis avait déjà étudié la dame du logis. Elle était fort +jolie, dans tout l'épanouissement de la seconde jeunesse, qui est +peut-être la vraie. «Madame, reprit Octave avec gravité, pouvez-vous +m'accorder quelques instants et pouvez-vous m'ouvrir une parenthèse de +cinq minutes dans vos trois heures de réception?--Je ne réponds de +rien, dit la dame, plus surprise encore qu'à l'arrivée d'Octave, +seulement vous avez toutes chances de n'être pas troublé, car les +vraies visites ne commencent qu'à quatre heures, mais surtout au +retour du Bois. Parlez, monsieur.--Eh bien! madame, je vais droit +au but. Avez-vous lu des romans? Avez-vous été à la comédie? Oui, +n'est-ce pas? Eh bien! figurez-vous que vous êtes une héroïne de roman +ou un personnage de comédie. La vie! qu'est-ce autre chose, surtout la +vie du coeur?--Je ne comprends pas bien.--Il me semble que je vous ai +vue à cette première représentation d'une comédie où il y a une jeune +fille qu'on aime et une jeune femme qu'on a aimée. Le comédien est +très amoureux de la jeune femme, mais il va épouser la jeune fille; +c'est la loi du monde.» + +La dame avait pâli. Octave se tut un instant pour voir ce qu'elle +dirait, mais elle garda le silence. «Vous vous rappelez, reprit +Octave, que l'amoureux a si peur de lui, qu'il prend un ambassadeur +pour le suprême adieu à sa maîtresse.» + +A ces derniers mots, la dame se leva et s'écria: «Il se marie! Je +l'avais deviné. Il y a huit jours que j'ai senti un coup au coeur.» + +Et la dame retomba atterrée sur son fauteuil. + +M. de Parisis se leva à son tour pour lui prendre la main. «Il se +marie, madame, mais il vous aime. Il vivra à côté d'une autre, mais il +vivra dans votre souvenir tout vivant. Que voulez-vous, le monde est +ainsi fait! Voilà pourquoi l'âme aspire toujours à une autre patrie, +ce qui prouve que le divorce doit être décrété.» + +La dame semblait ne pas entendre. «Mais, monsieur, c'est impossible; +a-t-il donc oublié que je lui ai tout sacrifié, mon honneur et +l'honneur de ma maison? Songez donc, monsieur, que mon mari sait tout +et m'a maudite. Il ne veut pas me revoir. Le scandale n'a pas éclaté, +parce que mon mari est un galant homme. Mais il m'a exilée de ma +famille. Me voilà seule! seule! seule!» + +La dame se leva. Elle était effrayante de pâleur et de désolation. +--«Il ne me reste que le désespoir, il ne me reste que la mort.--Tout +s'arrange, madame. Le bien enfante le mal, comme le mal enfante le +bien.--Eh! monsieur, je ne me paye pas de phrases, quand on m'a dit: +«A la vie, à la mort,» j'ai subi fatalement cette passion, parce +que votre ami mourait de n'être pas aimé. Si vous saviez comme j'ai +résisté, comme je lui cachais mon coeur, comme je m'attachais à mon +devoir? Et maintenant que je suis tombée comme toutes les femmes qui +tombent, par sacrifice, il s'en irai gaiement, sans souci de mes +larmes, faire le bonheur d'une autre. Non, je ne le veux pas! le +scandale éclatera plutôt, tant pis! Je lui montrerai qu'on ne me +traite pas comme une poupée. Quand il entendra mes sanglots, il ne +voudra pas me condamner à mort. Mais il n'a donc pas de coeur, votre +ami? Et moi qui ne croyais qu'à son coeur!» + +La dame avait dit tout cela avec un accent de passion qui émut +beaucoup M. de Parisis. «Voilà une vraie femme,» se dit-il. Ce qui +ne l'empêcha de prendre les lettres et de les présenter à l'Hermione +farouche. «Ce sont vos lettres, madame.» La jeune femme bondit. «Mes +lettres!» Elle les prit et les jeta au feu. «Oh! non, dit Octave, cela +brûlerait trop vite.» + +L'enveloppe brûlait déjà. Il reprit les lettres dans l'âtre. «Et il +s'imagine que je vais lui rendre les siennes? Non, monsieur! qu'il +vienne plutôt m'arracher le coeur. Ah! si vous saviez....» + +La jeune femme retomba pour la troisième fois sur son fauteuil. Cette +fois, elle était à demi morte, son coeur battait à tout rompre, elle +chercha son flacon. M. de Parisis le saisit sur la cheminée et le lui +fit respirer. «Monsieur, lui dit-elle, vous aller me trouver bien +ridicule. Je sais qu'on ne permet pas à une femme d'avoir du coeur, +mais enfin, puisque vous êtes son confesseur,--(une indiscrétion +que je ne comprends pas, tout galant homme que je vous reconnaisse), +--soyez le mien aussi. Vous comprenez que je ne suis pas de celles +qui donnent toute leur vie pour un caprice. Si j'ai fait cette chute +profonde, c'est que je croyais le retrouver toujours avec moi dans +l'abîme. Pour moi, la solitude c'est la mort. Dites-le-lui bien. +--Mais, madame, vous voulez vous abreuver d'idéal sans mettre les +pieds sur la terre. Songez donc que s'il se marie, c'est parce qu'il +n'a pas d'argent.--Il n'a pas d'argent! Ne dirait-on pas que je lui ai +mangé son argent? Il ne s'est pas ruiné avec moi, Dieu merci! Je ne +lui ai jamais coûté que des bouquets de lilas blanc.--Je n'en doute +pas. Mais enfin, il n'a pas d'argent. Le mal était fait depuis +longtemps. Que voulez-vous qu'il devienne, lui qui se réveille +ambitieux et qui porte un beau nom: noblesse oblige?--Oui, noblesse +oblige à être un honnête homme. Qu'importe s'il n'a pas d'argent, +puisque j'en ai, moi!» + +Octave sourit. «Pardon, madame, vous estimez trop mon ami pour le +soumettre à ce régime-là, et moi je vous estime trop pour ne pas +attribuer cette parole à la colère.--Mais, monsieur, ma fortune est à +moi. Si bien à moi que mon mari, brouillé à mort avec moi, vient de +partir pour une de mes terres.... Mais vous avez raison: je suis +folle, je ne sais plus ce que je dis. Votre ami est un lâche, car, +s'il m'aimait, il ne dirait pas qu'il n'a plus d'argent.--Que +voulez-vous? l'homme n'est pas parfait; celui-là vous a adorée, il +vous aime encore; sa mauvaise destinée l'arrache à son bonheur. Il +faut lui pardonner.--Lui pardonner! jamais! Dites-lui qu'il vienne, je +veux lui parler.--Oui, mais il ne veut pas vous entendre; il sait trop +que vous parlerez bien et que vous aurez raison.» + +Octave se dit à lui-même: «Eh bien! j'ai été bien mauvais avocat, ou +la cause était désespérée. Je n'ai plus qu'à battre en retraite.» +Et s'inclinant vers la jeune femme: «Madame, voici vos lettres; +voulez-vous me donner celles de mon ami?--Monsieur, je ne veux pas de +mes lettres et je ne veux pas lui rendre les siennes. Ses lettres sont +à moi comme les miennes sont à lui.--C'est irrévocable?--J'ai dit. +Adieu, monsieur. Encore un mot. Dites-lui que je le hais.--Je savais +bien, madame, que vous me diriez ce mot-là, mais je sais le traduire.» +Et se rapprochant de la jeune femme: «Vous le haïssez bien, n'est-ce +pas, madame?--Oui, dit-elle en cachant ses larmes.»--Elle reprit sa +dignité: «J'en mourrai. Dites à Horace....--Horace! s'écria M. de +Parisis.» + +Il s'imagina que la jeune femme avait deux amants. Il la regarda tout +émerveillé. «Mais, madame, ce n'est pas Horace qui m'envoie. C'est +Guillaume.--Guillaume! quel Guillaume?» + +Octave se demanda si elle jouait la comédie. «Voyons, vous le +connaissez bien! Guillaume de Montbrun.» + +La jeune femme partit d'un grand éclat de rire. «M. de Parisis, vous +vous êtes trompé de porte; adressez-vous à côté.--Vous n'êtes donc pas +Mme de Révilly?--Non, je suis Mme d'Argicourt.» Ils riaient tous +les deux de cette méprise de comédie--de comédie à faire.--«Tout +justement, reprit la jeune femme, Mme de Révilly était là quand vous +êtes arrivé.--C'était elle; voilà donc pourquoi, quand j'ai demandé +au concierge Mme de Révilly, il m'a dit de monter.--Oui, monsieur de +Parisis, c'est ma meilleure amie, mais celle-là se consolera.--L'amour +console de l'amour.--Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de lui +dire que vous l'adorez, avant de lui dire que son amant ne l'aime +plus.--Soyez tranquille, madame! Je reconnais que je suis un mauvais +diplomate. Désormais, je serai plus féminin.» + +Octave et Mme d'Argicourt étaient devenus les meilleurs amis du monde. +Elle était si heureuse de ne pas perdre son amant, qu'un peu plus elle +se jetait dans les bras de M. de Parisis. + +Il devina ce mouvement. «Ah! madame, dit-il en jouant une passion +subite, c'est ici qu'il me serait facile de me tromper moi-même!» + +Cependant une pensée sérieuse était venue frapper le coeur de Mme +d'Argicourt; elle pencha la tête et prit l'attitude d'une de ces +belles repenties que peint si éloquemment et si simplement Mlle de la +Vallière dans sa lettre à Mabillon. + +Une profonde expression de tristesse s'était répandue sur sa figure. + +M. de Parisis la regardait avec surprise; il se pencha vers elle +et prit sa main retombante. «Et moi qui me croyais heureuse! +dit-elle.--Puisqu'on vous aime toujours, madame!» Elle releva la tête +avec énergie, tout en dégageant sa main: «Mais, monsieur, c'était un +secret à deux! Vous êtes venu surprendre mon secret! c'est fini. Je +n'oserai plus être heureuse!» + +Il y avait dans l'accent de la jeune femme de la douleur et de la +colère. Il lui semblait qu'en arrachant ce secret de son coeur, Octave +venait d'arracher tout le charme de son amour. Sa solitude à deux--car +l'amour, même à Paris, est toujours une solitude à deux--était pour +jamais violée. Elle croirait toujours que M. de Parisis serait là +avec son sourire railleur, au spectacle des scènes les plus intimes. +C'était le diable lui-même qui était venu jeter une lumière fatale sur +le secret de sa vie. + +Et, comme Mme d'Argicourt était toute à l'émotion du moment, elle +s'abandonna comme un enfant à sa colère et à sa douleur. + +Octave étudiait ce caractère tout primesautier, avec une vive +curiosité. «Voilà, se disait-il, une femme charmante qui fait bien ce +qu'elle fait; je suis sûre que quand elle est avec son amant, elle ne +va pas chercher midi à quatorze heures.» + +Il jugea qu'il fallait la jeter dans un autre courant d'idées. Elle +paraissait le prier de la laisser à son chagrin; mais il eût trouvé +indigne de lui de ne pas consoler, par toute sa rhétorique, une si +belle créature. + +Et, d'ailleurs, Octave sentait que la curiosité seule ne +l'aiguillonnait pas. «Quoi! madame, parce qu'un galant homme a +surpris, comme par une fenêtre ouverte, que vous vous consoliez du +mariage par l'amour, vous allez vous émouvoir de cela? Il est passé, +le temps des héroïnes qui pleurent. Vous êtes trop belle pour +pleurer.--Vous avez peut-être raison, dit Mme d'Argicourt en reprenant +son beau sourire. L'amour m'a perdue, mais à force d'amour je veux +élever ma passion jusqu'à l'héroïsme. On ne condamne pas tout à fait +une femme quand elle subit son coeur.--Madame, on ne condamne jamais +une femme quand elle a votre adorable figure. «Belle figure, belle +âme,» dit Lamartine.--Je suis belle? je ne m'en doutais pas.--Est-ce +qu'il ne vous trouve pas belle, lui?--Peut-être. C'est un esprit +taciturne qui m'aime en silence.--Et comment s'appelle-t-il, cet +Horace heureux?--Vous voulez tout mon secret? Il s'appelle....» Mme +d'Argicourt s'interrompit. «Il s'appelle l'Amour.--Et vous êtes bien +heureuse?--Oh! bien heureuse!» + +C'était l'expansion de la joie après les mouvements de la colère et de +la jalousie. Les lèvres s'agitaient comme des roses après l'orage. +«Eh bien! puisque vous êtes si heureuse, madame, il faut que je vous +embrasse; cela me portera bonheur.» Mme d'Argicourt ne voulait pas, +mais Octave l'appuyait sur son coeur. «Un baiser fraternel, n'est-ce +pas? dit-elle en jetant sa tête en arrière.--Oui, le baiser de René +à sa soeur.» Mme d'Argicourt présenta son front, mais M. de Parisis +descendit jusqu'aux lèvres. «Ce n'est pas de jeu,» dit-elle gaiement. + +La jeune femme, toute sentimentale qu'elle fût, était une des plus +luxuriantes créatures que la Bourgogne envoie à Paris. Or, on sait que +la Bourgogne produit les plus belles nourrices et le sang le plus vif. +C'est le sang de la vigne. Aussi est-ce la vigne même que tètent +les nourrissons. M. de Parisis appuyait toujours sur son coeur Mme +d'Argicourt. + +C'était une femme de trente ans, qui avait épousé un gentilhomme +campagnard sans relief, sans caractère, sans énergie, un de ces hommes +comme il y en a tant, qui sont nés pour mourir sans avoir vécu, parce +que la fée Passion n'est pas venue à leur berceau. + +Mme d'Argicourt, fille d'un vigneron haut en couleur et en fortune, +n'avait épousé M. d'Argicourt que pour son titre de baron. _Dans la +ville de Dijon_ ... la belle Dijonnaise avait voulu éblouir tout le +monde par l'éclat de son blason. Par malheur, elle prenait un mari +dont les vignes, usées depuis longtemps, ne devaient plus enivrer +personne; voilà pourquoi, vers la troisième année, la belle Dijonnaise +ouvrit son tome second avec un amant plus bourguignon que le premier. +Avec son mari, elle n'avait bu qu'un petit ordinaire maçonnais; avec +son amant, elle avait goûté au vin de Nuits et au vin de Tonnerre. +Mais elle n'en était pas encore aux grands crûs. + +M. de Parisis lui révéla, dans cette étreinte de dix secondes, je +ne sais quel bouquet de Clos-Vougeot et de Romanée qui l'enivra +subitement. + +L'amant qu'elle adorait n'était un dieu que dans son imagination. M. +de Parisis, qui lui était de cent coudées supérieur par la beauté, +par l'esprit, par la noblesse, et, le dirai-je, par la coquinerie +donjuanesque, lui fit perdre en dix secondes la moitié de son +prestige. Il y a des magnétismes despotiques qui enchaînent une femme +et bouleversent son âme. On avait dit d'Octave: «Tout ce qu'il touche +devient feu,» comme on dit du soleil: «Tout ce qu'il touche devient +or.» En effet, quand il avait touché une femme, elle pouvait s'envoler +impunément de ses bras, mais elle gardait toute sa vie son souvenir. +C'est que nul n'avait plus de force dans la grâce, plus de feu dans la +passion. + +Mme d'Argicourt était enivrée. + +Le poison de l'amour, le plus subtil de tous les poisons, avait +pénétré dans son âme et dans son sang; elle le subissait sans révolte, +comme si ses bras fussent enchaînés dans les roses. Octave, penché +au-dessus d'elle, respirait son souffle avec adoration et répandait le +sien sur ses yeux comme pour l'aveugler. + +«Je crois que vous êtes le diable,» murmura-t-elle. + +Le timbre retentit une fois. La jeune femme se dégagea et tourna +sa tête vers la glace. «Ah! mon Dieu, dit-elle, vous m'avez toute +décoiffée.» Elle s'enfuit vers son cabinet de toilette. Octave n'était +pas homme à rester cloué à la cheminée pour recevoir une visiteuse +quelconque, il ne considérait pas la partie comme perdue. Il suivit +Mme d'Argicourt, qui était déjà à sa toilette. «Pourquoi fermez-vous +la porte? lui dit-elle.--Parce que je suis entré.--Et pourquoi +êtes-vous venu?--Parce que, moi aussi, je veux me rajuster les +cheveux.--Monsieur de Parisis, nous sommes fous tous les deux.--Je +suis fou, madame, parce que je vous ai vue.» + +Mme d'Argicourt, qui s'était assise devant sa toilette, venait de se +relever pour recevoir la visiteuse; mais Octave l'arrêta au passage. +«Vous savez que vos admirables cheveux sont tout aussi désordonnés que +tout à l'heure et vous font mille fois plus belle encore.» + +Mme d'Argicourt voulait passer, mais Octave la ressaisit dans ses +bras. «Voyons! monsieur de Parisis, on m'attend.--Et moi qui vous +attendais depuis que j'existe! car je n'ai jamais aimé que vous.» Et, +sur cette belle parole, il embrassa une seconde fois la jeune femme. +«Mais c'est une tyrannie! Me voilà encore toute décoiffée; je vais +crier.--Je vous ferme la bouche.» + +Ci-gît un troisième baiser, «Oh! que je suis malheureuse! J'ai la tête +perdue, je voudrais vous battre.» Octave souriait, tout en regardant +Mme d'Argicourt avec passion et en l'appuyant toujours sur son coeur. +«Je suis au désespoir. Si nous rentrons par là tous les deux, ce +sera un scandale.--Aussi suis-je bien déterminé à rester ici.» +Mme d'Argicourt essaya de railler: «Comme si vous étiez chez +vous!--L'amour est toujours chez lui, madame.» + +On peut tuer d'un seul coup par le ridicule un amant dans le coeur de +sa maîtresse; il arrive même que, par la comparaison, on peut à jamais +démonétiser un amoureux. Mme d'Argicourt s'était jetée tout éperdue +dans les bras du sien, parce qu'il était un autre homme que son mari. +Maintenant qu'elle voyait face à face cet irrésistible Parisis, dont +les femmes disaient tant de mal, elle ne put s'empêcher de mesurer les +tailles: Octave dépassait Horace par toutes les supériorités, par son +titre de duc, par sa beauté hautaine, par son esprit railleur. + +Elle avait jusque-là appelé son amant son ange et son dieu,--style +dijonnais,--mais Parisis avait du démon, il sentait l'enfer. Elle +risquait son heure de damnation comme toutes les femmes qui cherchent +trop le paradis. + +Cependant la visiteuse, qui s'ennuyait de faire le pied de grue, se +mit au piano et joua la valse des Roses. «Un tour de valse,» dit +Octave en prenant Mme d'Argicourt à la ceinture. C'était la ceinture +de Vénus: on la dénoue en y touchant. + +La visiteuse joua merveilleusement cette adorable valse qui a enivré +toutes les belles pécheresses depuis cinq ans. Et quand résonna le +dernier soupir--de la valse--et de l'amour: «Oh! mon Dieu! dit tout à +coup Mme d'Argicourt, Et ma visiteuse!--Oh! mon Dieu! dit tout à coup +Octave. Et mon ambassade!» + + + + +XXVI + +LA VALSE DES ROSES + + +Octave ne fut pas plus tôt dans l'escalier de Mme d'Argicourt, qu'il +pensa à Mme de Révilly. + +Il se demanda comment il allait jouer son rôle; mais comme il était +de ceux qui ne croient qu'à l'inspiration du moment en toutes choses, +comme il savait que le plus souvent les plus belles batteries perdent +leurs feux dans un siège, à l'heure même où un accident, une trahison, +une défaillance, un acte d'héroïsme donne la place à l'ennemi, il +résolut d'aborder, sans parti pris, la maîtresse abandonnée. + +Il se présenta à sa porte. Elle était rentrée après sa visite à sa +voisine, mais elle venait de sortir encore. + +Après tout, cela se trouvait d'autant mieux qu'il n'avait pas cinq +minutes à perdre pour monter à cheval. + +Il arriva un peu tard au Bois, mais il ne manqua pas son effet. Le +cheval qu'il voulait présenter, une bête bien née, recueillit les plus +vives admirations. Tous les hommes disaient autour d'Octave: «Il n'y a +vraiment que Parisis pour faire de pareilles trouvailles.» Toutes les +femmes disaient: «Il n'y a que lui pour monter comme cela un si beau +cheval.» + +Il pensait vaguement à Mme de Révilly et à son ambassade, quand tout à +coup il vit la jeune femme en calèche qui jouait de l'ombrelle, comme +la princesse T---- joue de l'éventail. «Elle est décidément fort +jolie,» dit-il en s'inclinant avec un sourire. + +Au Bois, on n'est jamais inquiet du salut qu'on donne, il y a toujours +quelqu'un pour le rattraper. Mme de Révilly prit le salut pour elle. +«M. de Parisis!» dit-elle. + +Une légère rougeur se répandit sur sa figure. Elle salua elle-même +avec une grâce charmante, comme une femme du monde qui n'est pas +tout à fait du haut monde, quand elle est saluée par le prince de +Metternich, le comte Walewski ou le duc de Persigny. «C'est bien, dit +Octave, nous voilà de vieilles connaissances, car c'est la seconde +présentation. Quand j'irai chez elle demain, nous pourrons déjà parler +du passé.» + +Il constata qu'elle était fort jolie. + +En remontant l'avenue de l'impératrice, Parisis revit Mme de Révilly; +cette fois il put s'approcher de la calèche. «Pardonnez-moi, madame, +si j'entre sans frapper trois coups.» + +C'était une femme d'esprit, elle répondit tout de suite: «Il n'y a +personne, monsieur.--Je viens, madame, vous demander une audience de +cinq minutes.--Une audience! monsieur, vous vous imaginez donc que +j'accorde des grâces.--Quand ce ne serait que la grâce de vous +voir!--C'est une grâce que je n'accorde jamais chez moi, car je ne +reçois que mon mari, et il ne me regarde pas. Allez-vous ce soir au +bal de la ville, voir les princes étrangers?--Oui, si vous voulez +m'accorder mes cinq minutes.» + +A ce moment, le cocher, qui ne s'inquiétait pas de la conversation, +s'éloigna trop de l'allée des cavaliers pour qu'Octave pût entendre +la réponse de la jeune femme; mais par l'expression du signe d'adieu +qu'elle lui faisait, il jugea qu'elle serait très accessible le soir +dans la solitude de la foule panachée de l'Hôtel-de-Ville, entre les +princes, les artistes, les ambassadeurs--et, malgré la diplomatie des +femmes,--les expropriés et ceux qui demandent à l'être. + +On dit que quand on cherche une femme on ne la trouve pas. Ce ne +fut pas ce qui arriva le soir à M. de Parisis. Comme il montait +l'escalier, il suivait une traîne de la plus belle envergure, un +taffetas idéal, semé de fleurs et couvert de dentelles. Un membre de +l'Institut, Académie des inscriptions et belles lettres, qui n'avait +jamais marché que dans le jardin des racines grecques, mit son pied +sur cette traîne, ce qui fit tourner la tête à la dame. «C'est elle!» +dit Octave. + +Et il salua, tout en enjambant trois marches. «Il y a, lui dit-il, des +gens qui font leur chemin, mais qui ne sauront jamais marcher dans le +monde.--Comme vous avez raison! Si je ne me hâte d'arriver, je n'aurai +plus du tout de robe.» + +Octave remarqua que la robe de Mme de Révilly n'était pas précisément +une robe montante. Un noeud de rubans aux bras, deux doigts d'étoffe +sous la ceinture, et deux petits nids pour les seins, de blanches +colombes aux becs roses voulant prendre leur volée; ce qui prouvait +irrévocablement que Mme de Révilly était une femme bien faite. «Est-ce +que vous êtes venue seule, madame? demanda Parisis.--Oui, c'est un +jour de liquidation, mon mari fait danser les chiffres. On vous a +peut-être dit qu'il avait la folie des millions; moi, qui suis sage +comme Minerve, je viens au bal faire danser mes diamants.--Eh bien! +prenez mon bras, madame.--Jamais! Que dirait-on ici?--Avez-vous peur +d'être expropriée?» + +Tout en ne voulant pas, Mme de Révilly mit sa main sur le bras +d'Octave. + +Il passa tant de monde à la fois qu'elle jugea qu'on ne la verrait +pas. Mais elle était fort décolletée; mais Octave était fort à la +mode; un haut personnage, qui connaissait bien le dessous des cartes +de la bonne ville de Paris, accentua son sourire spirituel quand elle +fit son entrée. «Voyez, dit-elle à Octave, vous m'avez horriblement +compromise, me voilà toute désorientée. Faites-moi valser bien vite +pour me remettre.» + +Parisis pensait, tout à sa curiosité de l'éternel féminin, que Mme de +Révilly était un type; beaucoup d'esprit et pas un atome de pensée. +Elle demandait à valser pour se remettre, parce que le tourbillon +était son élément. Elle ne passait pas, elle tournait dans la vie. + +Octave valsa avec elle. Ce fut un joli tableau de les voir tous les +deux, dans leur jeunesse et dans leur beauté, valser la valse +des Roses--toujours la valse des roses--avec la plus adorable +désinvolture. + +Les valseurs et les valseuses d'occasion qui encombraient le terrain +s'étaient peu à peu effacés pour ces dilettantes et ces virtuoses. + +Octave ne pouvait s'empêcher de penser que c'était la seconde fois +dans la même journée qu'il entendait la valse des Roses, avec une +vraie joie. + +Mme de Révilly, qui aimait la valse jusqu'à s'en faire mourir, +appuyait sa tête enivrée et haletante sur le sein de Parisis, qui +tressaillait sous la chaleur de ses lèvres et sur la neige de ses +bras. + +Après la valse, Mme de Révilly avisa deux chaises dans une porte et +y entraîna M. de Parisis, tout en lui disant: «Et maintenant, c'est +l'heure des affaires sérieuses; vous m'avez demandé une audience, je +vous l'accorde. Dépêchez-vous, car vous n'avez que cinq minutes. Voyez +plutôt, voilà un danseur--une âme en peine--qui s'approche.--Madame, +je vous défends de danser le premier quadrille, si ce n'est avec moi.» + +Mme de Révilly partit d'un éclat de rire, ce qui empêcha le danseur en +disponibilité de venir jusqu'à elle. «A merveille, dit Mme de Révilly, +je me croyais libre jusqu'à deux heures du matin, mais il paraît que +mon mari vous a donné ses pouvoirs. Vous seriez bien attrapé si je +vous prenais au mot et si je dansais avec vous, car je vois là-bas une +belle dame qui vous lorgne avec les pâleurs de la jalousie.--Madame, +quand je suis dans le monde, je n'y suis pas avec mes passions de la +veille; voulez-vous connaître ma philosophie de l'amour? Le plus +beau sentiment qui fasse battre le coeur est celui qui n'a pas de +lendemain; je m'explique: rencontrer une femme adorable comme vous, +l'aimer tout à coup doucement et furieusement, rêver ensemble que +Dieu nous a jetés sur la terre pour nous rencontrer une heure dans +le souvenir du ciel, sous les nuées de feu de notre âme soudainement +amoureuse, enivrés par un baiser suprême quand le coeur sa précipite +sur les lèvres, ah! madame, voilà le souverain amour, voilà le bonheur +inespéré. Une heure ainsi passée, c'est un siècle, on s'en souvient +toute la vie, on s'en souvient toute l'éternité. + +Mme de Révilly n'était pas habituée à cette éloquence; elle regarda, +toute surprise, Octave qui lui prenait la main, sous prétexte +d'admirer son bracelet. «Alors, pour vous, monsieur, l'amour n'a pas +de lendemain?--Un lendemain peut-être, un surlendemain passe encore, +mais que voulez-vous que fassent des amoureux qui tombent dans +l'habitude? C'est odieux, c'est ridicule, c'est malséant. Si vous +aimiez le vin, je comparerais cela à des gourmands qui ne boivent +jamais d'une bouteille quand elle a été débouchée. Dans le flacon qui +contient l'amour, cette liqueur de Dieu, il n'y a que la première +goutte qui donne l'ivresse.» + +Mme de Révilly, pour la première fois de sa vie, ne s'aperçut pas +qu'on dansait sans elle. + +Octave lui fit très sataniquement le tableau de son amour avec +Guillaume de Montbrun, je veux dire qu'il en fit la caricature. Il +montra à la jeune femme tout le ridicule de ces vieux soupirs éventés, +de ces poses académiques, de ces mensonges officiels; il étala devant +elle avec une complaisance railleuse toute la friperie des rôles qu'on +joue plus ou moins mal dans cette comédie éternelle; il prouva +que l'amour n'engendrait que la haine, que les chemins battus ne +répandaient que de la poussière, qu'il n'y a en ce monde que des +commencements, que la suite à demain veut toujours dire un roman +ennuyeux qu'il faut donner à lire à sa fille de chambre. Bien entendu +que le nom de Guillaume de Montbrun ne fut pas prononcé, M. de Parisis +était si persuasif qu'à chaque mot la maîtresse de son ami se disait +tout bas: «C'est pourtant vrai!» «Croyez-moi, reprit Octave, tout +en appelant à lui l'éloquence des yeux, il n'y a en ce monde que +l'imprévu et le premier chapitre. Un homme et une femme qui vont aimer +sont adorables, parce qu'ils mettent en jeu toutes les forces, toutes +les grâces, toutes les poésies de l'âme comme du corps; un homme et +une femme qui se sont aimés, mettent au fourreau, pour des temps +meilleurs, leurs plus irrésistibles coquetteries; ils ne vivent pas, +ils sommeillent.--C'est pourtant vrai, murmurait toujours Mme de +Révilly; quand Guillaume est avec moi, il ne trouve plus rien à me +dire.» + +Octave allait frapper son dernier coup. «Il y a, madame, un sentiment +qui domine tous les autres, c'est celui de la dignité de l'âme.--Ah! +monsieur de Parisis, vous allez me faire mourir de rire: c'est donc un +sermon?--Non, madame; je reprends mon mot et vous allez le comprendre. +Supposez un instant--c'est une supposition--que vous avez eu un jour +de passion; n'est-il pas bien plus beau à vous de briser tout de +suite, que de traîner après vous un amant morfondu qui se bat les +flancs pour se tromper et vous tromper vous-même? Qui n'a eu ses +heures de folie? Ce sont celles-là que Dieu et la conscience +pardonnent, parce qu'il faut bien subir les orages. Mais ce que Dieu +et la conscience ne pardonnent pas, c'est de vouloir perpétuer sa +folie quand la lumière s'est déjà faite dessus. J'estime bien plus +une femme qui a eu dix amants par aventure, qu'une femme qui garde +un amant par réflexion.--Je vous admire, voilà une nouvelle morale. +Dites-moi, est-ce que le ministre vous a autorisé à faire des +conférences? Il fallait me dire tout de suite que je devais payer ma +place. Et pourquoi me sermonnez-vous tout cela?--La belle question! +parce que j'ai valsé avec vous et parce que je vous aime.» + +Mme de Révilly parodia les deux vers: + + _Vous m'aimez, j'en suis fort aise; + Eh bien! dansons maintenant._ + +Parisis ne dansait que par force: Il se résigna. Mais il avait à fait +peine une figure, quand il avisa un de ses amis, à qui trois ou quatre +quadrilles ne faisaient pas peur: il lui remit la main de Mme de +Révilly. «Madame, mon ami, un gentilhomme italien qui danse toujours +sur un volcan, va danser par intérim; nous nous retrouverons tout +à l'heure, et vous me direz si vous êtes contente de lui.--Est-il +impertinent! pensa Mme de Révilly. + +Elle voulait se mettre en colère, mais il avait tant de séduction, +jusque dans son impertinence! L'intérimaire était d'ailleurs un +cavalier charmant. Quand le quadrille fut fini, Mme de Révilly +retourna à sa place et chercha des yeux M. de Parisis. Elle sentit +tout à coup la solitude autour d'elle. «Est-ce qu'il s'est envolé, +maintenant qu'il a éloigné tous mes amis?» + +Octave reparut et reprit sa place entre les deux salons. «Eh bien! +madame, mon ami vous a-t-il plu?--Oui, pour danser. --Mais je n'ai pas +eu la prétention de vous le donner pour qu'il vous enlève. A propos, +jusqu'à quelle heure restez-vous ici?--Pourquoi cette question? est-ce +que vous avez la prétention de m'enlever?--Un autre dirait: Peut-être, +moi je dis: Oui.--Vous êtes impayable--Vous comprenez bien, madame, +tous les dangers que vous pourriez courir en retournant seule chez +vous, là-bas, dans les solitudes du boulevard Haussmann; demandez +plutôt au préfet.--Si bien qu'avec vous je ne cours aucun risque. Vous +êtes admirable! Et que diront mes gens?--Je sais bien que vous +avez plus peur de vos gens que de l'opinion publique, mais si vous +retournez seule chez vous, que diront-ils? Ils verseront des larmes +sur votre abandon. La pauvre femme!... toujours seule!... un mari qui +ne s'occupe plus d'elle!... un amant qui la trahit!» + +Mme de Révilly bondit et se leva à moitié. «Un amant qui me trahit! +Qui vous a dit cela? Par exemple, je voudrais bien voir qu'on +m'accusât d'avoir un amant!--Erratum! vous aviez un amant, mais vous +n'en avez plus.--Vous devenez fou, monsieur, en me parlant ainsi.». + +Parisis prit l'éventail de la jeune femme et lui donna quelques +bouffées d'air. «Voyons, on n'écoute pas aux portes, nous sommes entre +nous. Pourquoi dépenser mal à propos des réserves de dignité? Je +sais trop mon monde, madame, pour ne pas savoir que M. Guillaume de +Montbrun a été votre amant.» + +Mme de Révilly se mordit les lèvres et vit bien qu'il n'y avait pas à +s'en dédire. «Pourquoi _a été_, monsieur, s'il vous plaît?--Parce que +j'ai appris à conjuguer les verbes au passé et au futur. _A +été_, madame, veut dire qu'il ne l'est plus.--Et depuis quand, +monsieur?--Depuis qu'il a rencontré Mlle Peau-de-Satin et qu'il achève +de se ruiner dans la poussière de ses chevaux.» + +La jeune femme, toute bouleversée qu'elle fût, se contint, et de l'air +du monde le plus dégagé, elle dit à Octave: «Si nous allions prendre +une glace?--Oui, madame. Et puisque toute l'Académie est ici, disons +comme son Dictionnaire: Allons pictonner un peu.» + +Le tohu-bohu, le va-et-vient, le mouvement de la fête devait masquer +son émotion, Sa pensée rapide embrassa toute la période de son amour. +Elle ne douta pas des paroles d'Octave, surtout quand elle se rappela +que depuis plusieurs semaines déjà Guillaume avait une expression de +contrainte, sinon d'ennui. Elle jugea qu'il n'avait pas voulu briser, +par un sentiment de commisération. «Ces coquines-là!» murmura-t-elle. + +M. de Parisis avait entendu. «Ne m'en parlez pas, madame, elles me +prendront tous mes amis.--Et vous par-dessus le marché.--Oui, si les +femmes du monde font toutes comme vous. Vous me jetez à la porte de +votre voiture ou vous ne voulez pas venir dans la mienne.--Quelle +heure est-il?--Madame, il est l'heure de demander vos gens ou les +miens.--Allons toujours au buffet.» + +Celui qui étudie le coeur humain remarquera que la femme, créature +idéale, mais gourmande, ne veut jamais perdre ses droits aux festins, +quel que soit l'état de son âme. Le diable savait bien cela en lui +donnant une pomme à manger. + +Au buffet, Mme de Révilly prit une tasse de chocolat, un ou deux +petits pains de foie gras, une coupe de café glacé, un sandwich, un +quartier d'orange et une grappe de raisin. Que n'eût-elle pas dévoré, +sans cette fatale nouvelle? + +Or, pendant qu'elle se désolait ainsi au buffet, M. Guillaume de +Montbrun la regardait, tout en s'effaçant dans un groupe; il était +venu à l'Hôtel-de-Ville pour y rencontrer sa fiancée. Mais la vue de +sa fiancée n'avait pu l'arracher tout à fait au souvenir de Mme de +Révilly. Il ne doutait pas du chagrin de sa maîtresse, car, dans son +esprit, si Octave était avec elle, c'était pour consoler un peu ce +pauvre coeur déchiré. + +Il aurait bien voulu parler à son ami: mais voyant que Mme de Révilly +reprenait le bras d'Octave, il remit sa curiosité au lendemain. + +La jeune femme n'avait pas pris tout à fait au sérieux les +plaisanteries de Parisis. Elle se disait que Guillaume affichait +peut-être une maîtresse pour mieux cacher son jeu. + +On se rencontra au buffet avec Mme d'Argicourt. On se montra les dents +sous prétexte de manger des pommes d'api. «Vous me trahissez déjà, dit +tout bas la belle Bourguignonne à Octave. Et pourtant je porte vos +armes!» + +Elle avait dans les cheveux un poignard d'or. + +Cinq minutes après, on criait du même coup du haut de l'escalier: +«Les gens de Mme la comtesse de Révilly!--Les gens de M. le duc de +Parisis!» Ce qui fit dire au duc d'Acquaviva, consolateur de Mme +d'Argicourt, que dans ce hasard des noms jetés à la porte, celui +d'Octave sortait toujours à côté de celui d'une jolie femme. Simple +rapprochement--du hasard. + +Au moment où M. de Parisis et Mme de Révilly descendaient l'escalier, +Octave qui connaissait bien les hommes, dit à la jeune femme de +retourner la tête. «Pourquoi? lui demanda-t-elle,--Parce que vous +verrez M. Guillaume de Montbrun.» + +Octave avait bien jugé. La curiosité, l'amour et la jalousie avaient +entraîné son ami jusqu'à l'escalier. «C'est lui! dit Mme de Révilly +toute surprise. Que vient-il faire ici? Je suppose que ce n'est pas +pour y trouver Mlle Peau-de-Requin?--Non, mais supposez-vous qu'il y +soit venu pour vous.» + +Mme de Révilly était furieuse. «Ah! si je l'avais aimé!» dit-elle. +Octave jeta ce mot profond: «On n'a jamais aimé les amants qu'on +n'aime plus.» + +La voiture de Mme de Révilly se présenta la première. Octave donna la +main à la jeune femme et se jeta résolûment à côté d'elle, après avoir +dit à son groom de faire suivre son coupé. + +C'était une charmante créature que Mme de Révilly. Elle se révolta +de voir Octave à côté d'elle; elle voulut qu'il descendît, elle alla +jusqu'à vouloir descendre elle-même. Mais il lui parla si doucement, +il magnétisa ses colères avec tant d'à-propos, il lui prit les mains +si amoureusement, qu'elle se laissa désarmer peu à peu. + +C'est un joli voyage nocturne que celui du quai d'Orsay aux anciens +abattoirs du Roule, traversés aujourd'hui par le boulevard Haussmann. +On part à deux heures du matin par les quais, on touche à l'obélisque, +on suit l'avenue Gabriel, on trouble le silence de la rue de l'Élysée, +on traverse la place Beauvau, on monte la rue Miroménil, et on est +arrivé par le chemin des écoliers. + +Mais pourquoi est-ce un joli voyage? Est-ce parce qu'on voit errer +sur les quais les ombres amoureuses des femmes du Directoire qui ont +émaillé le Cours-la-Reine? Est-ce pour les bouquets des jardins de +l'avenue Gabriel, illustrée par Mme de Pompadour? + +Demandez à M. Octave de Parisis. + +J'oubliais de vous dire que c'est un joli voyage dans la voiture de +Mme de Révilly. + +La comtesse dit tout à coup à Octave: «Ce n'est plus de jeu: par +quel chemin me faites-vous passer.--Par le chemin le plus court,» +répondit-il dans un baiser. + +Quand la femme de chambre vint pour déshabiller Mme de Révilly, +c'était déjà fait. «Madame a sans doute joliment valsé, lui dit +cette fille, pour avoir ainsi perdu sa ceinture et les rubans de ses +épaules?--Oui, murmura la comtesse, c'est la _Valse des Roses_.--Oh! +mon Dieu, madame, qu'est-ce donc que ce poignard d'or que je trouve +dans vos cheveux?--Je ne sais pas.» + +C'étaient les armes parlantes de Parisis. + + + + +XXVI I + +LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE + + +Quand Guillaume de Montbrun se présenta le lendemain chez son ami +Octave de Parisis, il était pâle et inquiet. «Et ton ambassade? lui +demanda-t-il.--Ah! diable! se dit Octave, et moi qui n'ai pas pensé +à parler de ce mariage à Mme de Révilly!» Il paya d'audace: «Tout va +bien, mon cher. Je te dois une bonne fortune.--Une bonne fortune! dit +Guillaume avec inquiétude.--Oh! je ne parle pas de Mme de Révilly. +Mais je me suis trompé de porte.» + +Et Octave raconta son aventure avec Mme d'Argicourt. «Voilà pourquoi +tout va bien, dit Octave en finissant de conter son aventure.--Tout va +bien avec Mme d'Argicourt, mais es-tu bien sûr que Mme de Révilly ne +va pas venir à moi comme une Hermione furieuse?--Tout est fini, pas un +mot de plus! vous vous reverrez dans six mois.» + +Guillaume déguisait mal son émotion. «La pauvre femme, dit-il en +soupirant, comment a-t-elle pris cela?--Mais elle a très bien pris +cela, dit Octave qui n'avait pas dit un mot du mariage à Mme de +Révilly.--Tu veux rire?--Veux-tu que je pleure avec toi?--Non; mais je +connais Mme de Révilly, elle ne se consolera pas.--Je la connais tout +aussi bien que toi. Va te marier, elle aura la grandeur d'âme de ne +pas aller aux noces.--Et mes lettres?--Fumée que tout cela.--Elle a +tout brûlé!» + +Tout en ne sachant pas trop où il en était, ressentant à la fois la +douleur d'avoir brisé et le bonheur d'être libre, il prit la main de +son ami: «Je te remercie.--Il n'y a pas de quoi.» + +M. de Parisis ne put cacher un sourire railleur. «Tu ris toujours, +toi.» + +Guillaume ne put cacher un second soupir. «Ah! c'était une belle +maîtresse!--Avec trois points d'admiration!--Merci encore; la belle +enfant que je vais épouser te devra son bonheur.--Qui sait?» + +Ainsi se termina cette; histoire d'une ambassade extraordinaire en +l'an de grâce 1867. + +Les affaires de coeur, qui sont les plus graves, puisque ce sont +celles-là qui mettent le monde à feu et à sang, seraient toujours +menées à bonne fin si on choisissait des diplomates comme Octave de +Parisis. + +Mais tout n'était pas fini. Cet imbroglio galant devait avoir son +dénoûment tragique. + +Octave croyait trop que les femmes se donnent et se reprennent comme +elles feraient d'un bouquet ou d'un éventail. Les plus légères et +les plus rieuses subissent plus profondément que les hommes les +contre-coups de la passion. Mme de Révilly n'était pas consolée +parce qu'elle avait commis un péché de plus: «On ne badine pas avec +l'amour,» lui avait dit Alfred de Musset quand elle était toute jeune +fille. + + + + +XXVIII + +LE NAUFRAGE DU COEUR + + +Guillaume de Montbrun épousa Mlle Lucile de Courthuys à la chapelle du +Sénat. + +Naturellement M. de Parisis alla à cette messe de mariage. Ce n'était +plus une chapelle, c'était un salon. On croyait y continuer une +conversation commencée la veille dans quelque belle société du beau +Paris. + +Quand il s'approcha de son ami Guillaume, il le trouva heureux, mais +inquiet. «Tout est bien qui finit bien,» lui dit Parisis à mi-voix. +«Oui, mon ami, mais je ne serai peut-être content qu'après la lune +de miel; j'ai toujours peur que Mme de Révilly ne vienne troubler la +fête.» + +Les deux amis s'étaient dit ces paroles très rapidement à la fin de la +messe. + +La jeune mariée, toute radieuse qu'elle fût, semblait les interroger +du regard. Elle s'était bien aperçue de l'inquiétude de son mari; elle +devinait qu'Octave avait le secret de Guillaume. + +Toute jeune mariée a un nuage à l'horizon. + +Après la messe, Parisis s'en fut droit au boulevard Haussmann. +Allait-il en amoureux désoeuvré ou en philosophe curieux étudier +les battements du coeur d'une femme trahie? Je crois que ces deux +sentiments l'entraînaient à la fois; mais c'était surtout le premier, +parce qu'il se disait: «Si Mme de Révilly n'est pas chez elle, je +monterai chez la belle Dijonnaise.» + +On verra tout à l'heure qu'il monta chez la belle Dijonnaise, parce +que Mme de Révilly--n'y était pas.-- + +En s'approchant de l'hôtel de la jeune femme trahie, il vit neuf +voitures de deuil suivant un corbillard; tout cela harnaché, pomponné, +armorié, comme pour les enterrements de première classe. Un R sous une +couronne de comte le frappa. «Révilly! dit-il tout à coup. Est-ce que +ce serait son mari?» + +Il espéra encore que cet R ne voulait pas dire _Révilly_. Toutefois, +quoique les voitures de deuil se fussent éloignées déjà, il s'arrêta +devant la porte de Mme de Révilly sans avoir le courage d'entrer. + +Il passa de l'autre côté du boulevard, regardant aux fenêtres, comme +s'il devait lire sur la façade de la maison. + +Personne n'était aux fenêtres. Déjà il avait interrogé vainement le +triste cortège. Tout en regardant la façade de l'hôtel de Révilly, il +regarda la façade de l'hôtel d'Argicourt. Une figure lui apparut à +demi voilée par un rideau de guipure. Il lui sembla que c'était Mme de +Révilly elle-même. Il entra tout joyeux à l'hôtel d'Argicourt. + +Le concierge, qui avait voulu être du spectacle, n'était pas dans son +«salon.» Comme Parisis savait que son mari était en Bourgogne, il se +hasarda à monter. Il sonna; ce fut une femme de chambre qui ouvrit. +«Mme de Révilly?» lui dit-il. Cette fille ne comprit pas et lui ouvrit +le petit salon sans lui répondre. Mme d'Argicourt vint à lui. «Ah! que +suis heureux de vous voir, lui dit-il en lui serrant la main; j'avais +peur que vous ne fussiez dans cet horrible corbillard.--La pauvre +femme! murmura Mme d'Argicourt.--Vous la connaissez donc? demanda +Parisis avec surprise.--Mais vous êtes donc fou? C'est Mme de Révilly +qui est morte.» + +Octave recula de trois pas. «Oh! madame, je vous demande pardon, je +croyais voir Mme de Révilly.--Comment! elle était blonde et je suis +brune! Je vous remercie de vous rappeler ainsi ma figure.--Que +s'est-il donc passé?» demanda Parisis tout atterré. + +Que s'était-il passé, en effet? Trois jours auparavant, une lettre de +faire-part était venue frapper au coeur Mme de Révilly. Naturellement +c'était une amie qui, sachant son histoire amoureuse, lui avait envoyé +la lettre de mariage de M. Guillaume de Montbrun avec Mlle Lucile de +Courthuys. Elle ne vivait pas dans le monde où allait vivre son amant; +elle le croyait à Londres depuis le bal de l'Hôtel-de-ville. Nuls +pressentiments ne l'avaient avertie. Elle relut vingt fois cette +lettre fatale, tout en l'inondant de larmes. + +M. de Parisis avait pu, toute une nuit de bal, lui faire oublier M. +de Monbrun par je ne sais quelle séduction inattendue; la valse, les +violons, les jolis propos, toutes les magies d'une fête nocturne lui +avaient tourné la tête; elle s'était abandonnée à un mouvement de +passion subite. Mais le lendemain matin, en se réveillant, elle avait +eu horreur de sa faute, et--voilà bien la logique des femmes!--elle +avait en elle-même demandé pardon à la fois à son amant et à son mari. + +Octave croyait avoir séduit une femme; il n'avait surpris qu'une +expansion d'ivresse. S'il fût venu le lendemain frapper à la porte +de la jeune femme, certes, elle ne lui eût pas ouvert. Si elle l'eût +rencontré, elle se fût cachée. S'il lui eût parlé, elle se fût +écriée:--Je ne vous connais pas! + +Et que fit-elle après avoir lu cette lettre de mariage qui lui parut +une lettre de mort? Elle devait aller dîner à Chatou, chez des amis +qui l'attendaient tous les jeudis. Elle y alla. + +Il lui eût été impossible de rester chez elle où tout lui rappelait +son malheur. La pauvre femme ne savait pas que le malheur est un hôte +qui vous suit partout, plus terrible encore dans le voyage qu'à la +maison; car les figures étrangères vous refoulent plus loin encore +dans l'enfer du désespoir. + +Avant de monter en wagon, elle s'arrêta à l'église Saint-Augustin. +Pourquoi? Son second adultère lui avait-il ouvert les yeux sur le +premier? La seconde chute lui montrait-elle toute l'horreur de la +première? Où n'était-ce que le chagrin de perdre son amant? + +Chez ses amis de Chatou, elle ne dit rien, elle cacha sa douleur, elle +essaya même de sourire, elle les trompa par quelques éclats de gaieté. +On servit à goûter dans un petit pavillon de verdure au bord de +l'eau, devant une barque toute pavoisée qui attendait. Comme on lui +reprochait de ne toucher à rien, elle mangea des fraises et but coup +sur coup d'un air de vaillance trois ou quatre petits verres de vin +de Malaga. Après quoi on monta dans la barque, selon la coutume, car +toutes les semaines on allait à Bougival, où l'on se rencontrait avec +d'autres Amphitrites, Parisiennes en villégiature. + +Les jeunes amies de Mme de Révilly remarquèrent qu'elle était devenue +silencieuse; elle penchait mélancoliquement la tête sur les vagues +légères, murmurant à diverses reprises: «N'est-ce pas que l'eau est +belle aujourd'hui?» + +Quand la barque s'approchait du bord, elle essayait de cueillir des +roseaux et des fleurs aquatiques. Elle cueillit un beau nénuphar +qu'elle montra à tout le monde. On l'entendit qui disait presque tout +haut? «Et quand je pense qu'il n'est pas venu me dire tout cela!» + +La barque avait repris le milieu du fleuve et voguait à pleine voile. +Mme de Révilly se penchait au-dessus de l'eau et y trempait le +nénuphar blanc cueilli sur la rive. + +La fleur s'échappa de sa main. «Oh! mon Dieu!» dit-elle. Etait-ce pour +le nénuphar? Elle se pencha un peu plus et tomba. «Oh! mon Dieu!» +crièrent à leur tour les deux amies. + +Il y avait un homme qui conduisait la nacelle, un hardi navigateur +d'eau douce, qui, comme tous les navigateurs, ne savait pas nager. On +sait avec quelle imprudence les Parisiens, et surtout les Parisiennes, +s'aventurent sur les bords de l'Océan. Le jeune homme voulut +s'élancer: ses soeurs le retinrent, tout en appelant. On avait vu +reparaître la robe de Mme de Révilly; mais on fut plus de cinq minutes +sans qu'un sauveur se montrât. + +Quand on ramena la pauvre femme sur la rive, elle était bien morte. +Vainement les médecins tentèrent tout, elle ne rouvrit pas les yeux. +L'âme amoureuse et blessée était partie. + +«Comprenez-vous cela? dit Mme d'Argicourt à M. de Parisis. Une femme +qui riait toujours!--Oui, dit Parisis ému profondément; elle a pris +son coeur au sérieux. Plus j'étudie les femmes et moins je les +connais.--Son mari ne se consolera pas, dit madame d'Argicourt. Il +parlait, lui aussi, de mourir.--C'est Guillaume de Montbrun qui ne se +consolera pas.» + +Mme d'Argicourt accorda une larme à Mme de Révilly. «C'était la plus +charmante voisine du monde; je l'entendais chanter comme un oiseau, +je la voyais sourire sur le balcon: je sens que mon âme est toute en +deuil.» + +Octave regardait la jeune femme. «C'est étrange! se dit-il à lui-même; +il me semble que je vois toujours Mme de Révilly dans Mme d'Argicourt. +Adieu, madame, reprit-il tout haut. Nous reparlerons d'elle.» + +Et quand il fut seul: «Oh! les femmes! Quel abîme de ténèbres! Cette +pauvre morte! elle avait trouvé tout simple de prendre un amant +pendant que son mari jouait à la Bourse; elle a trouvé tout simple de +le trahir une belle nuit; et parce qu'il l'a trahie lui-même, elle se +jette à l'eau. Explique cela qui pourra: moi je m'y perds.» + +Et pensant aux deux femmes: «Il me sera impossible de revoir jamais +Mme d'Argicourt.» + + + + +XXIX + +LES MÉTAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME + + +C'était un jour de grande réception chez M. Mabille: fête de nuit, +lanternes chinoises, palais vénitien, feu d'artifice. Et, pour le +bouquet, fiançailles universelles. Ces beaux messieurs du Bois-Doré et +ces belles dames du Bois-Joli ne s'étaient pas donné rendez-vous, mais +on se rencontrait pour causer mariage et divorce. + +Octave de Parisis allait comme tout le monde fumer çà et là un cigare +à Mabille. Il avait dîné ce samedi-là avec Miravault qui voulut bien +lui donner le bras pendant vingt-huit minutes; à la trentième minute, +il devait être au concert des Champs-Elysées. + +Ils étaient à peine entrés qu'ils remarquaient que décidément le +beau style serait toujours l'apanage des Françaises. «Entends-tu ces +vocables dignes des grammaires héraldiques?» dit Octave à son ami. + +C'était une jeune personne de dix-sept ans qui sortait du giron de sa +mère et qui disait à une de ses amies. «Ne me bêche pas, ma chère, ou +je te donne du poing sur le baptême.» + +Réponse éloquente de la dame, ainsi apostrophée, en langue javanaise, +que je ne saurais traduire. + +On s'était approché. Il y avait déjà foule, quand arriva une femme +à huit ressorts. Elle se drapa dans sa dignité et s'écria: «Faites +place, mesdames et messieurs, c'est une honnête femme qui passe.» Et +elle passa. + +Un duc anglais qui ne savait pas marcher, s'entortilla dans la queue +de sa robe. Elle se retourna avec une exquisse politesse. «Milord +Muffleton!» dit-elle avec un accent anglais. + +L'offensé demanda des réparations. «Des réparations! c'est vous qui me +devez des réparations, puisque vous m'avez déchiré ma robe.--Tais-toi! +dit un ami de l'Anglais, ou je te fais mettre dedans.--Tais-toi, où je +te fais mettre dehors.--Madame, répondit l'ami de l'Anglais, tout cela +peut s'arranger; un homme mal élevé dirait «sortez,» nous savons trop +notre monde pour ne pas dire «sortons.» Et on se donna rendez-vous +pour les réparations au café Anglais. + +Quelle était cette femme qui se donnait si bien en spectacle? + +Octave ne fut pas peu surpris de reconnaître Violette, qui avait +déchiré tout ce qui lui restait de sa robe virginale pour revêtir en +pleine lumière la robe à queue épanouie. Il n'y comprenait rien. Il +savait pourtant que les métamorphoses des femmes d'Ovide ne se font +pas plus rapidement que les métamorphoses des femmes de Paris. + +Violette l'avait reconnu, elle avait caché un battement de coeur, en +laissant tomber sur lui un regard de haut dédain et d'amère raillerie. +«Violette!» dit-il, comme pour l'arrêter en chemin. Elle ne se +retourna pas. Il marcha plus vite, mais Miravault le retint. «Tu sais, +si tu as des affaires ici, je m'en vais.» + +Octave se remit au pas de son ami, se promettant de parler plus tard +à Violette. Ils firent trois ou quatre tours. Violette était allée +s'asseoir dans le «salon d'honneur,» où elle eut bientôt un cercle +composé des hommes les plus à la mode. + +Elle s'était donnée pour une étrangère, qui venait de prendre les +bains de mer à Brighton et qui allait faire sauter la banque à +Wiesbaden. + +Tout en tournant, Octave jetait sur elle un vif regard. Quoiqu'ils +fussent séparés par tout un parterre des plus panachés et des plus +bruyants, elle ne perdit pas un seul regard d'Octave; elle le +haïssait, mais elle désirait le voir, ne fût-ce que pour le jeter +à ses pieds; il avait brisé sa vie, il avait brisé son coeur: elle +aurait voulu le briser lui-même. + +C'était l'amour dans la colère. + +Elle était heureuse de se voir si bien entourée, croyant le piquer au +jeu et le ramener à elle. Elle ne se trompait pas. Octave avait cessé +de l'aimer sous sa douce et sentimentale figure d'honnête fille; +tendre et dévouée comme une épouse, rêveuse et poétique comme une +fiancée, toute à lui, fidèle jusqu'à la mort, le chien de la maison. +Maintenant qu'il la croyait à tout le monde, il sentit qu'il aimait +encore. C'était un autre amour qui se relevait plus vigoureux sur les +anciennes racines, amour étrange, furieux, terrible, qui met le feu +dans le sang et l'enfer dans le coeur. + +Octave eut pourtant la patience d'attendre que Miravault l'eût quitté +pour aller dans «le salon d'honneur.» Il ne s'inquiéta pas de la +cour improvisée de Violette. Il dérangea même quelques-uns de ses +adorateurs, et, traînant une chaise à sa suite, il s'assit sans façon +tout contre la dame. «Violette! expliquez-moi par quel chemin vous +êtes venue ici.» + +Ce fut une révolution dans le cercle des courtisans de Violette. +«Comment, il la connaît!--Tu sais bien que Parisis connaît tout le +monde; il l'aura rencontrée en Chine ou en Amérique.--Pas de chance! +dit un jeune premier, dès que je veux parler à une femme, c'est +toujours Octave qui me répond.» + +Aucun de ceux qui papillonnaient là n'était homme à céder la place +hormis à la pointe de l'épée. Tous étaient plus ou moins braves comme +l'acier. Mais tel était l'empire de Parisis qu'on le reconnaissait +toujours comme un maître; on s'effaçait devant lui sans croire que +ce fût un pas en arrière. Il faut bien que la supériorité ait ses +privilèges; d'ailleurs, tout le monde voulait être l'ami d'Octave. + +Après avoir regardé froidement l'homme qu'elle avait tant aimé, +Violette détourna la tête et voulut continuer la conversation +commencée avant l'arrivée de M. de Parisis. + +Il répéta sa question, et comme elle le regardait une seconde fois +avec la même froideur, il partit d'un éclat de rire. Et alors, ce +fut elle qui le questionna. «Pourquoi riez-vous? monsieur.--Je +ris--madame--parce qu'en regardant votre main, j'y retrouve un +souvenir d'une autre existence. Vous savez que je crois à la +métempsycose; or, il y a bien longtemps, quand vous étiez une vertu +irréprochable, vous avez mis à votre doigt cet anneau de six francs +cinquante centimes, qui se cache comme--une violette au milieu des +roses,--que dis-je, des roses! ce sont des diamants.» + +Ramenée tout entière à sa vie passée, Violette se leva et demanda à +Octave de faire un tour avec elle. Tous les jeunes gens se regardèrent +et s'offrirent des cigares, ne pouvant s'offrir Violette. + +«J'avais juré de ne plus vous parler, dit Violette au duc de Parisis, +mais vous êtes le tyran de ma vie; dès que je vous revois, je +redeviens esclave. Je vous hais!--Et moi aussi, dit Octave. Mais +pourquoi êtes-vous ici?--Pourquoi je suis ici? Il faut bien aller un +peu dans le monde quand on est femme du monde. Et d'abord, sachez que +je ne suis plus Violette, je me nomme Violette de Parme. La pauvre +petite Violette, de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, a été +piétinée sous vos pieds; son dernier parfum s'est envolé vers le ciel +des amoureux.--Violette de Parme! à la bonne heure.--J'ai monté en +grade; vous comprenez bien, mon cher, qu'après votre gracieux abandon, +c'était la vie ou la mort, la vie dans le torrent ou la mort dans le +tombeau; mais on ne se tue pas deux fois; c'était donc la mort, dans +quelque sombre atelier où l'on oublie tout à force de travail. Il n'y +a que la joie du coeur, il n'y a que la vertu qui s'arrange de tout, +même de la pauvreté. La mort n'avait pas voulu de moi, je n'ai pas +voulu d'elle, non plus que des pâleurs et des misères du travail. Ne +vous étonnez pas de me voir ainsi, je suis votre oeuvre. Adieu, mon +cher, car je partirai demain à huit heures pour Dieppe avec le prince +Rio.--Qu'est-ce que le prince Rio?--Un prince du sang qui paye mes +chevaux.--Eh bien! ce n'est pas avec ces chevaux-là que tu iras à +Dieppe.» + + + + +XXX + +LE VOYAGE A DIEPPE + + +Octave de Parisis et Mlle Violette de Parme arrivèrent, un beau jour +d'août, à une heure de l'après-midi, à l'hôtel Royal de Dieppe, ce qui +fut un grand scandale, non seulement dans la ville de Duquesne, mais +encore dans toute la Normandie:--Une ville collet-monté dans une +province bégueule! + +Quoi de plus simple et de plus légitime? M. de Parisis n'avait pas de +conseil de famille et mademoiselle Violette était émancipée. Il n'y +avait donc pas détournement de mineurs. Mais ce qui scandalisait les +mères de famille et les demoiselles à marier, c'est que M. de Parisis +était du meilleur monde, allié aux plus hautes familles, convoité +depuis longtemps pour un mariage par le faubourg Saint-Germain et par +le faubourg Saint-Honoré. + +Il y avait à l'hôtel Royal tout un groupe de dames de la cour: +celles-là qui tous les hivers sont émaillées d'épithètes flamboyantes +par les chroniqueurs à la mode. A Dieppe, on s'ennuie toujours un peu, +même quand on s'amuse. Ce matin-là on s'ennuyait beaucoup à l'hôtel +Royal; on attendait l'heure des promenades, on sommeillait sur les +journaux du jour, on disait du mal de son prochain et de soi-même, +quand M. de Parisis, qui conduisait son phaéton, un lorgnon dans +l'oeil, un cigare à la bouche, une demoiselle à côté de lui, entra +dans la cour au bruit de ses deux chevaux bai-bruns. + +Tout le monde se mit aux fenêtres. «M. de Parisis!» Ce nom courut sur +toutes les lèvres avec un sourire de curiosité et de surprise. «Eh +bien! dit Mme de Valbon en regardant Violette de Parme du haut de son +balcon, mais surtout du haut de sa grandeur: voilà ce qui s'appelle +jouer avec l'audace.--Il paraît, dit Mme de Pontchartrin, que M. de +Parisis n'est pas embourbé dans la forêt des préjugés.» + +Depuis qu'il était né, M. de Parisis avait toujours tout bravé. Il ne +s'inquiéta pas beaucoup des mines ébahies qu'il voyait autour de lui. +Toutefois, il jugea qu'il était bien un peu trop en spectacle; c'était +la première fois qu'il venait à Dieppe; il croyait que tout le beau +monde était à Trouville; il n'avait pas pensé qu'il dût trouver tout +d'un coup tant de figures de connaissances. + +Mais il fut brave dans son rôle, car il était bon comédien dans la +vie. Il commença par demander deux salons et quatre chambres à coucher +pour Violette. «Madame la comtesse attend du monde? dit un garçon +très savant en art héraldique: il avait vu une couronne de duc sur le +phaéton et sur les harnais.--Oui, répondit Parisis, madame attend +sa mère, sa grand'mère, son oncle l'archidiacre et sa tante la +chanoinesse.» + +Il dit cela assez haut pour être entendu de tout le monde. «Pour moi, +ajouta-t-il, il ne me faut qu'une chambre à coucher et un cabinet de +toilette. J'oubliais: une écurie pour huit chevaux.» + +Quoiqu'il n'y eût que des sceptiques autour de lui, il parla si +naturellement que nul n'eût osé dire qu'il raillait. On le tenait +d'abord pour un homme si fantasque et si invraisemblable, que les +choses les plus impossibles n'étonnaient pas trop avec lui. + +Il avait mis pied à terre. Mlle Violette sauta dans ses bras. Il +la confia à une fille de service et alla gaiement serrer la main +à quelques amis de turf et de club. «Quelle est donc cette belle +ingénue? lui dit l'un d'eux.--Je ne la connais pas, dit froidement +Octave; elle venait à Dieppe, nous avons voyagé ensemble; elle m'a +offert une cigarette et nous sommes les meilleurs amis du monde; +mais je n'ai vu ni son signalement, ni son dossier, ni ses états de +service. Je crois qu'elle est encore à sa première campagne. Je n'en +dirai rien, car je n'ai pas fait la guerre avec elle.» + +M. de Parisis s'assura que ses chevaux seraient bien logés et qu'ils +auraient une bonne table; après quoi il monta, sans se faire prier, au +troisième étage. + +Une demi-heure après, il se jetait à la mer. Une heure après, il +écoutait sur la plage, en compagnie de quelques fumeurs, la musique du +Casino, une vraie musique normande. A six heures, il dînait avec ces +dames de la Cour, qui ne cessaient de l'interroger sur sa compagne de +voyage. A huit heures, il était sur la jetée avec Violette, qui +ne pouvait comprendre pourquoi la mer faisait tant de chemin sans +avancer. A dix heures, il jouait aux jeux innocents avec les dames de +la Cour. A onze heures, il improvisait un lansquenet. A minuit.... + +Ici le romancier tourne la page. + + + + +XXXI + +SUR LA PLAGE + + +Le lendemain, Octave alla voir ses amis au spectacle des baigneuses. +Ils avaient tous des lorgnettes et regardaient les jolies évolutions +de ces dames, comme on regarde les danseuses à l'Opéra. + +On s'émerveillait d'un quadrige de naïades, des intrépides qui +savaient nager et qui jouaient au volant; joli jeu, où le vent, la +vague et l'imprévu font danser les joueuses. + +On entendait les cris et les rires. Gai tableau pour Isabey ou pour +Ziem. La mer était bleue et perlée; quelques barques peuplaient +l'horizon; le soleil, perdu dans les nuages transparents, répandait de +vifs rayons sur les flots; les chevelures dénouées, ailes de corbeau +et gerbes blondes, s'éparpillaient çà et là sur les vagues; la mer +monta et rapprocha les joueuses: on s'arrachait les lorgnettes. Chaque +fois que s'en allait la vague amoureuse, on surprenait à travers la +gaze humide la fine ou fière sculpture du pied, de la main, du cou, de +l'épaule d'une de ces dames. + +On affirma avec autorité que c'était le grand livre héraldique qui +jouait au volant. On citait une duchesse, une marquise, une lady et +une jeune fille de grand nom. Quel était l'enjeu? + +Octave de Parisis eût été quelque peu étonné si on lui eût dit que +presque tout son jeu de cartes était là.--Il ne manquait que la dame +de Pique.--Sans doute, parce qu'il l'avait retrouvée. + +Oui, la dame de Coeur, la dame de Carreau, la dame de Trèfle, elles +étaient là toutes les trois qui se renvoyaient le volant. + +Dans l'après-midi, quand la plage est encore déserte, quelques +curieuses réunies à quelques désoeuvrés chuchotèrent en voyant +arriver, toute blanche comme un pastel, dans la plus adorable robe de +linon, Mlle Violette de Parme un panier à la main. + +Elle alla s'asseoir près de l'orchestre, sous une tente solitaire. +«Voyez donc comme elle se prélasse? dit une dame.--Non, dit une jeune +fille, elle marche bien, voilà tout.--Vous appelez cela bien marcher! +Elle va comme une tortue.--C'est là ce qui donne cette grâce +nonchalante qui lui sied à ravir.» + +Il y avait là un rhétoricien qui osa comparer, en face de sa mère, +Mlle Violette de Parme à un lys que le vent balance et à un cygne qui +glisse sur un lac. + +Quand la compagne de voyage d'Octave se fut assise sur une de ces +abominables chaises qui ornent la plage de Dieppe, elle regarda la +mer et y perdit sa pensée. La mer a de si grandes éloquences, qu'elle +parle à toutes les âmes, même aux plus simples; elle ouvre dans la +pensée je ne sais quels horizons inattendus. C'est un livre écrit en +hébreu, mais les caractères ont des figures expressives qui disent +mille choses étranges. Jusqu'ici, Victor Hugo seul a osé illustrer ce +beau livre. Mais l'âme la moins illuminée de poésie n'est pas tout à +fait étrangère aux sublimités de cette langue de l'infini. + +Je crois que Mlle Violette de Parme ne se jetait pas la tête la +première dans l'abîme des rêveries; elle regardait en curieuse les +embarcations légères tout émaillées de robes et de casaques rouges, +blanches, orange; elle regardait les mouettes qui venaient se perdre +dans la vague pour piper leur goûter. + +Tout à coup, comme si l'amour du travail fût une habitude invincible +chez elle, elle prit dans son panier une tapisserie commencée et se +mit à l'oeuvre sans presque lever les yeux, comme une écolière bien +apprise. Elle filait un oiseau bleu couleur du temps. + +Comme le matin, Octave vint sur la plage; son nom bourdonnait à toutes +les oreilles, mais il semblait très insouciant des contes débités sur +lui. La raillerie des autres ne montait jamais «à la hauteur de son +dédain.» + +Il alla saluer gravement Violette et il lui parla avec une certaine +réserve; quiconque eût bien étudié, n'eût reconnu entre lui et elle +qu'une amitié de passage qui ne viole pas les bienséances par des airs +de familiarité à la mode dans le beau monde. Les voisines furent même +édifiées par la conversation. «Eh bien! disait M. de Parisis, comment +vous trouvez-vous à Dieppe? Est-ce que vous y ferez une saison? +L'air de la mer vous va à ravir. Avez-vous reçu des lettres de votre +famille?» + +Et Mlle Violette répondait: «Je ne m'ennuie pas, mais je n'ose me +hasarder dans ces vagues furieuses. Je suis très contrariée de n'avoir +pas reçu de lettres ce matin. Je vous ai dit que l'archidiacre avait +la goutte. Je suis allée prier pour lui aux deux églises. Je ne sais +pas si l'air de la mer me va bien, mais je sais que j'ai déjeuné +comme quatre. Si vous voyez par là ma femme de chambre, dites-lui de +m'apporter des pêches.» + +En un mot, une conversation irréprochable; j'oubliais de vous dire +que Violette termina sa période par un adorable: «Tu sais que tu +m'embêtes.»--Ce à quoi Octave répliqua: «Ce n'est pas étonnant, car je +m'embête tant moi-même!» C'était le thermomètre de toute la plage. + +M. de Parisis ne prit pas racine auprès de sa maîtresse, il alla +s'asseoir en face, contre le Casino, dans un groupe de jeunes femmes +qu'il n'avait pas encore saluées à Dieppe. On ne manqua pas de lui +demander ce que c'était que cette belle inconnue,--cette Ophélie de +Shakespeare, peinte par un aquarelliste d'aujourd'hui, Chaplin ou +Vidal--ou plutôt peinte par elle-même. + +Il continua son jeu; il ne la connaissait que pour avoir voyagé avec +elle. C'était une jeune fille excentrique de la plus haute vertu +qui craignait d'autant moins la vie à la diable qu'elle était plus +vertueuse. Elle voyageait incognito comme les princesses; elle +avait un frère zouave pontifical; un oncle archidiacre et une tante +chanoinesse. Il désirait entrer un peu plus dans son intimité, mais +il n'espérait pas franchir les limites des civilités puériles et +honnêtes. + +Dans le groupe qui l'écoutait, il remarqua de prime abord une jeune +fille qui avait un oiseau bleu sur son chapeau. + +Il reconnut la belle fille du bois de Boulogne et de l'Opéra dans +cette blonde aux yeux noirs, d'une beauté étrange, qui n'avait aucun +des caractères des beautés de convention, avec sa fierté si noble et +si naturelle. Elle rappelait ces figures à la Corrège et à la Prudhon +qui, à première vue, vous prennent l'âme comme le corps: un nuage de +volupté dans la pureté idéale des yeux, sur la virginité des lèvres +un aiguillon d'amour. On voudrait les aimer avec violence et avec +douceur; on voudrait vivre et mourir pour elles. C'est le mariage +le plus profond et le plus impénétrable des sens et de l'esprit, +l'étreinte des bras et l'expansion du coeur. + +C'était la première fois que Parisis voyait sa cousine de si près. +Naturellement il ne se doutait pas qu'il avait devant lui la +Marguerite des Marguerites, ni la Dame de Coeur. + +Elle aussi filait de la laine comme Mlle Violette. Singulier +rapprochement! pendant que Mlle Violette filait un oiseau bleu, Mlle +Geneviève de La Chastaigneraye filait un bouquet de violettes. + +Quoique la jeune fille semblât ne pas écouter les propos de M. de +Parisis, elle entendait mot à mot et souriait du coin des lèvres. + +Parmi les dames qui étaient autour d'elle, la marquise de +Fontaneilles, la duchesse de Hauteroche et lady Harrisson furent +saluées à cet instant par deux jeunes gens qui, ne connaissant pas M. +de Parisis, allaient passer outre. Mais, sans doute, ils étaient de +bonne prise ou de bonne rencontre, car les trois dames se levèrent +soudainement comme si elles eussent obéi à la même idée. Mlle de La +Chastaigneraye se trouva donc seule un moment avec M. de Parisis. +«Mademoiselle,--si je puis m'exprimer ainsi,--dit Octave gravement, +voulez-vous me dire pourquoi vous avez souri si malicieusement quand +j'ai parlé?--Monsieur, dit Geneviève, j'ai souri comme cela m'arrive +chaque fois que je vais à la comédie.--Je suis donc un comédien?--Oui, +monsieur. + +Quand vous parlez à des comédiennes ou à des femmes familières aux +planches du monde, qui ont appris comme vous l'art de parler pour +déguiser leurs pensées, vous avez la chance d'être cru sur paroles: +elles ont tant de fois brouillé le mensonge avec la vérité, qu'elles +ne savent plus reconnaître le vrai du faux. Mais moi qui, dans la +vie, ne suis pas encore entrée en scène, même pour jouer la dernière +ingénue, j'ai traduit ce que vous avez dit dans la vraie langue des +coeurs simples.--De grâce, Mademoiselle, donnez-moi votre traduction.» + +Geneviève regarda du côté des trois dames. «Je veux bien, dit-elle +sans se faire prier; je commence par vous avertir que je sais +la géographie du monde sans avoir beaucoup voyagé sur la carte +parisienne. Or, du premier coup, je reconnais le caractère des +nationalités. Ainsi, je ne confondrai jamais une femme du monde avec +une femme du demi-monde, quoiqu'elles se confondent si bien entre +elles par les panaches du langage et des chiffons; je ne confondrai +pas davantage une femme du demi-monde avec une demoiselle qui n'est +pas tout du monde, quels que soient les grands airs et le bel esprit +de celle-ci. Voilà pourquoi, monsieur, je vais traduire ainsi ce +que vous avez dit tout à l'heure: «Cette jeune fille n'est pas +excentrique, puisqu'elle ressemble à toutes ses pareilles; elle n'est +pas de la plus haute vertu, parce qu'elle n'est pas de la vertu, +d'ailleurs la vertu n'est ni haute ni basse. Si elle craint d'autant +moins la vie à la diable, c'est qu'elle est toujours affichée. Elle ne +voyage pas incognito, puisqu'elle n'a pas de nom; si elle voyage comme +les princesses, c'est que c'est une princesse de théâtre. Elle n'a pas +de frère zouave au service du pape, ni d'oncle archidiacre au service +de Dieu, ni de tante chanoinesse au service des pauvres. Vous ne +désirez pas entrer dans son intimité, vous désirez en sortir, mais +les hommes ne savent jamais battre en retraite dans ces batailles +perdues.» Voilà, monsieur, ma traduction littérale.--Mademoiselle, si +j'étais de mauvais goût, je dirais votre traduction libre; mais vous +avez parlé si juste, partant si bien, que je serais indigne de vous +répondre, si je prenais un masque avec vous. Dites-moi qui vous a +donné cette pierre de touche?--Voyez-vous, on a beau faire pour +enchâsser le strass, il se trahit lui-même en face du diamant. Ma +pierre de touche, c'est mon coeur. Dans la jeunesse, l'âme est une +petite goutte de rosée que Dieu a mise sur une pervenche ou sur une +violette: la goutte de rosée réfléchit le ciel, elle voit tout, +jusqu'à l'étoile la plus lointaine, jusqu'aux nuages les plus perdus. +Mais quand vient le mauvais jour, la goutte de rosée tombe dans le +torrent qui roule le sable des montagnes; elle ne voit plus que le +chaos.--Vous avez raison, voilà pourquoi la jeunesse est une perle +sans prix.» + +Et M. de Parisis ajouta: «Mais dites-moi, mademoiselle, à quelle école +avez-vous été?--A l'école de Dieu.» En disant ces mots, Mlle de La +Chastaigneraye leva ses grands yeux veloutés sur M. de Parisis. +C'était le regard de la vertu même. Ces beaux yeux noirs, vaillamment +ouverts et doucement ombragés par de longs cils, répandaient une si +divine expression de candeur, que M. de Parisis fut atteint au fond +de l'âme. Lui que tant de femmes avaient regardé avec amour, avec +volupté, avec passion, il tressaillit, comme atteint d'une émotion +jusque-là inconnue. Il avait toujours nié ce qu'il appelait la beauté +et le charme des pensionnaires: il reconnut qu'il avait nié la +première moitié de la femme. + +Geneviève regardait Violette à la dérobée. «Eh bien! dit-elle tout à +coup, je me trompais tout à l'heure, cette demoiselle a un grand +air et ne ressemble pas à ses pareilles.--Non, car elle vous +ressemble--par la figure--dit Parisis.» + +Les trois dames revinrent s'asseoir «Eh bien! M. de Parisis, dit la +duchesse, vous avez déposé votre carte sur la chaise de notre belle +amie. Je vous avertis que c'est une carte perdue, car son coeur ne +reçoit personne, même dans l'antichambre.» + +Survint une visite. M. de Parisis se rapprocha de Geneviève. «Je n'ose +pas, lui dit-il doucement et avec un sentiment de mélancolie, mettre +ma carte à vos pieds. Je suis comme le voyageur qui cueillerait bien +une fleur sauvage dans le ravin, mais qui ne la cueille pas pour ne +pas faire tomber la goutte de rosée dans l'abîme.» + +Mlle de La Chastaigneraye rougit et pâlit; pour la première fois de sa +vie, elle saisit son éventail et le passa devant sa figure. + +Octave de Parisis regardait Geneviève avec adoration: il lui sembla +qu'un rayon descendait dans son âme et y répandait une lumière toute +divine. «A propos, dit la marquise de Fontaneilles, qui avait voulu +réserver son effet, je ne vous ai pas présenté à Mlle Geneviève de la +Chastaigneraye.--De La Chastaigneraye!» s'écria M. de Parisis. + +Il se leva et s'inclina: «Mademoiselle, vous êtes ma cousine; moi je +vous présente M. Octave de Parisis; car vous ne m'avez jamais vu.» +Geneviève, qui jusqu'à ce jour n'avait pas menti, ne s'en acquitta pas +trop mal: «Je vous ai vu, monsieur mon cousin, mais c'est du plus loin +qu'il m'en souvienne.--Ma cousine, il faut que je vous embrasse!» +Geneviève, très émue, essaya de railler.--«Oh! mon cousin, devant +la mer, que dira le flux?--Le flux reculera épouvanté,» dit Mme de +Hauteroche. + +On s'embrassa vaillamment, ce qui n'eût pas peu surpris Mile Violette +de Parme, si elle n'eût alors regardé un grand d'Espagne qui fumait +pour elle. Cigare d'Espagne de première classe! Parisis parla de sa +tante, du séjour à Paris, de son regret de n'avoir pas vu Geneviève. +«Moi, mon cousin, je vous voyais tous les jours.--Où donc?--Partout. +Au Bois, à la Cour, à l'Opéra.--Ah! oui, je me souviens. Il fallait +donc me dire que j'avais la plus belle cousine du monde!--Il fallait +le deviner.--Expliquez-moi, ma cousine, par quel miracle nous nous +retrouvons ainsi, nous qui sommes Bourguignons, sur cette plage +normande, comme des naufragés.--Rien ne s'explique, mon cousin; il est +impossible de trouver un sens aux grands événements qui bouleversent +le monde: comment voulez-vous savoir pourquoi nous nous rencontrons +ici? Je suppose que ce n'est pas pour me voir que vous y êtes venu.» + +Geneviève jeta un rapide regard vers Mlle Violette. «Je vais vous le +dire, pourquoi vous êtes ici tous les deux, reprit Mme de Hauteroche: +c'était écrit là-haut; c'est la destinée qui a marqué votre rencontre +à Dieppe; je ne suis pas une tireuse de cartes, mais je lis dans les +astres--et dans les coeurs.» + +On entama une causerie à perte de vue sur le hasard et sur la +destinée. Personne ne fut convaincu; tout s'évanouit dans les notes +harmonieuses de la valse de Faust, qui se maria amoureusement aux +hymnes de la mer. + +M. de Parisis avait tenu bon, malgré les signes de Violette; mais +Violette ayant brisé son éventail, il jugea qu'il ne lui restait que +le temps d'aller à elle. Il salua les dames, tout en disant: «Nous +reparlerons de cela.» En allant vers Violette, il murmura: «Quel +malheur que Geneviève soit ma cousine!» + +Il lui sembla que tout son amour était déjà tombé à la mer. Le coeur +aime l'inconnu; a beau aimer qui vient de loin. «On n'a jamais aimé sa +cousine,» reprit-il. + +Violette fit une scène. Il dîna avec elle pour l'apaiser. Mais il +était distrait. Violette lui demanda s'il se croyait toujours au bord +de la mer avec les femmes comme il faut. «Chut! dit Octave, pas un mot +sur ces dames.» Violette parla plus haut et débita des malices sur les +grandes dames qui prennent aux petites leurs modes et leurs amants. +Octave se fâcha et sortit seul pour aller fumer sur la jetée. Quand il +revint, une demi-heure après, on lui dit que Violette était partie par +le train de huit heures avec le grand d'Espagne. «Tant mieux!» dit-il. +Ce fut son premier mot. Son second mot fut: Tant pis. + +Violette était partie désolée, furieuse et jalouse. Elle croyait se +venger. + +Le duc de Parisis alla au concert du soir, espérant trouver sa cousine +Geneviève avec Mme de Fontanelles et ses autres amies. Geneviève et la +marquise étaient parties comme Violette par le train de huit heures. + +Il ne prit pas racine à Dieppe. Il partit par le train de minuit. + +Il ne chercha pas Violette. Et pourtant il l'eût trouvée seule chez +elle, éplorée et désespérée. + +Dans son souvenir, il voyait du même regard Geneviève et Violette. +«On dirait deux soeurs tant elles ont le même air,» murmura-t-il. Les +ai-je perdues toutes les deux? + +Il courut chez la marquise de Fontaneilles, où il apprit que Mlle +de La Chastaigneraye était allée rejoindre sa tante au château de +Champauvert sans s'arrêter à Paris. Mlle Régine de Parisis, tombée +malade, avait rappelé sa nièce par un télégramme. «J'irai voir ma +tante,» dit le duc de Parisis en pensant à Geneviève. + + + + +XXXII + +LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE RÉGINE DE PARISIS + + +Mademoiselle Régine de Parisis avait été prise par une pleurésie +dans son parc un jour d'orage; le médecin de Champauvert, qui était +pourtant un médecin _Tant mieux_, lui parut inquiet. Elle se résigna +saintement à mourir, mais elle ne voulait pas mourir seule. + +Dès le retour de Geneviève, le médecin l'avertit qu'elle allait perdre +sa tante. «Je meurs contente, dit la vieille demoiselle en essayant +de soulever sa main pour repousser Geneviève, comme si elle eût peur +d'être étouffée par ses embrassements. Prends garde! l'air me manque, +je ne respire plus.» Et regardant sa nièce avec cette belle joie des +coeurs aimés qui se retrouvent: «C'est fini, ma pauvre Geneviève! Je +ne te reverrai plus bientôt, toi que j'ai bien aimée! Mais, enfin, +je me console déjà, je meurs en Dieu et je trouverai d'autres anges +là-haut.» + +Naturellement, Geneviève voulut convaincre sa tante qu'elle n'était +pas malade. «Si, si, si, je suis malade. La preuve, c'est que j'ai +fait mon dernier testament.--Votre dernier testament, ma tante! +Pourquoi faire?--Pourquoi faire? pour faire le bien. Je connais mon +monde; il y a ceux qui m'aiment, et il y a ceux qui aiment mon argent. +Pour ceux-là, je t'en réponds, ce sera un amour platonique; mais pour +toi....» Mlle de Parisis essuya deux larmes. «Tiens, reprit-elle, +prends ma boîte à ouvrage.» Geneviève prit la boîte à ouvrage et +voulut la donner à sa tante. «Non, regarde dedans.... C'est cela. +Prends ce papier et lis-le.... C'est un billet de cinq millions cela! +Leur banque de France a beau cuver son or depuis 1830, elle n'en +délivre pas encore de pareils.» Geneviève ne voulait pas prendre le +testament. «Je comprends, dit-elle, ton amour pour moi ne se paie pas +avec des millions. Tu as été ma jeunesse quand j'étais déjà vieille; +tu as été mon sourire, tu as été ma joie: Je te bénis!» La jeune +fille tomba agenouillée sous ce dernier mot. «Et Octave? dit-elle en +relevant sa belle tête.--Octave! Eh bien! il viendra te demander ta +main, et il aura cinq millions, sans compter tous les trésors de ton +coeur.--Vous ne connaissez pas Octave, ma tante, si vous voulez qu'il +ne m'épouse jamais, il faut me faire riche.--Mais tu ne sais donc pas +qu'il est aux trois quarts ruiné. Je m'en lave les mains.--Mais, ma +tante, si vous saviez comme il est chevaleresque. Ses amis lui coûtent +cher. Sans Octave, celui qu'ils appellent le prince Bleu vivrait à +Clichy depuis longtemps. Tout l'argent qu'il a gagné aux courses, +il l'a peut-être donné aux pauvres; or, Dieu sait si cet argent des +courses le ruinait. C'est à qui gagne perd.--Tais-toi donc, ma belle! +Si Octave a donné aux pauvres, c'est qu'à Paris les pauvres sont des +femmes,--et quelles femmes!» + +Geneviève avait recueilli dans son voyage à Paris quelques belles +actions anonymes d'Octave. Elle les dit à sa tante, en leur donnant +une grandeur toute épique. «Allons! allons! dit Mlle de Parisis, +tout cela est bien; mais plus naturel à un Parisis? Ne faut-il pas +canoniser Octave pour avoir ouvert ses mains pleines d'or! Pour moi, +je ne lui pardonne pas de ne pas t'avoir épousée sur ma prière.--Mais, +ma tante, n'oubliez pas la légende des Parisis.» + +Geneviève conta à sa tante la rencontre sur la plage de Dieppe: «Je +vous jure, ma tante, que je serai la duchesse de Parisis si vous me +faites pauvre.» Tout en parlant, Geneviève avait apporté une plume +trempée d'encre et une belle feuille de papier. «Écrivez, ma tante. +--Que veux-tu que j'écrive?» + +Geneviève dicta un tout autre testament à sa tante qui murmura: +«--J'écris, mais je ne signerai pas. Je veux faire une surprise pour +pouvoir rire après ma mort.» + +La vieille demoiselle mourut le lendemain dans l'après-midi. Geneviève +donna l'ordre d'envoyer des dépêches télégraphiques à toute la +famille, mais elle dicta elle-même le billet à Octave: + + M. Octave de Parisis, avenue de l'Impératrice, à Paris. Ma tante + vient de mourir; je suis désespérée et vous ne viendrez pas! + + GENEVIÈVE. + +Octave, absent, ne reçut le télégramme que le surlendemain. Aussi, +n'arriva-t-il à Champauvert qu'à l'heure des funérailles. Le soir, +il embrassa fraternellement Geneviève et alla coucher au château de +Parisis. + +Quand le matin il salua la sépulture de sa famille, il lui sembla +qu'il assistait encore à des funérailles, tant il retrouva vivant le +souvenir des siens. + +On vint le chercher à midi, pour commencer l'inventaire des papiers +de la succession de sa tante Régine; il avait voulu d'abord se faire +représenter, mais le juge de paix et le notaire avaient insisté pour +qu'il fût là à cause des innombrables testaments ou codicilles que sa +tante railleuse s'était amusée à faire. + +C'était la toile de Pénélope. Cette femme, qui avait passé sa vie sans +faire un pas, tout occupée à prier Dieu et à mettre une pièce d'or sur +une pièce d'or, avait beaucoup vécu par le rêve. L'action ne l'avait +jamais tentée; son amour pour l'argent était un amour tout platonique, +puisqu'elle le cachait et ne s'en servait pas. Mais une de ses plus +grandes distractions était de rêver à toutes les aventures de voyage, +à toutes les bonnes oeuvres, à toutes les féeries qu'elle pourrait +réaliser avec les mains pleines d'or. En ces dernières années, elle +n'avait plus songé qu'à ses héritiers. Chaque fois qu'elle faisait +un testament, c'était pour suivre de la pensée dans l'avenir les +évolutions de sa fortune. Jamais on n'avait tant tourmenté le papier +timbré; mais on ne joue pas tous les jours avec cinq millions. + +On savait dans le pays que Mlle Régine de Parisis recommençait +toujours l'oeuvre de ses dernières volontés; elle ne s'en cachait +pas d'ailleurs, elle disait à tout le monde qu'elle léguerait des +surprises. Son seul chagrin, dans l'idée de la mort, c'était de ne pas +pouvoir soulever la tête dans son tombeau pour voir la figure de ses +héritiers. + +Octave de Parisis, quoiqu'il fût le vrai chef de la famille, paraissait +avoir bien moins de chances qu'aucun autre à cet héritage. Il n'était +jamais venu voir sa tante, il lui écrivait, à peine une fois l'an, des +lettres de quatre lignes, d'un tour charmant, il est vrai, mais trop +sommaires en vérité. Comme celle-ci qu'on retrouva dans la correspon- +dance de la tante Régine: + + + «Bonjour ma tante! Adieu ma tante! + + «Quel bonheur d'avoir une tante comme vous, et quel malheur de + ne la voir jamais! J'ai votre portrait et je vous parle tous les + matins; vous me dites des choses qui me vont au coeur; je jure + tous les soirs que j'irai me jeter dans vos bras, mais je ne + suis qu'un neveu dénaturé, et je mérite vos malédictions! Avec + lesquelles je vous embrasse._ + + «OCTAVE DE PARISIS.» + +Après tout, avec une tante fantasque comme celle-là, cette lettre +était peut-être un vrai titre à l'héritage. Un héritier vulgaire eût +écrit des platitudes au moins douze fois l'an. + +Le dernier hiver, comme on sait, Parisis avait vu sa tante à Paris, +mais il ne lui avait pas fait les caresses d'un héritier présomptif. +Une fois il avait refusé de dîner avec elle, une fois seulement il +avait trouvé une heure de loisir pour prendre le thé, sachant d'avance +que Geneviève ne serait pas là. Il avait été jusqu'à faire le +reversis; mais il n'était pas homme à prendre de bonnes habitudes; +rien n'avait pu le décider à retourner chez sa tante, un peu parce +qu'il ne trouvait jamais une heure pour bien faire, un peu beaucoup +dans la peur de rencontrer sa cousine. + +Il ne désespérait pourtant pas de sa part d'héritage. Il représentait +à lui seul le beau nom de Parisis: sa tante n'avait pu vouloir +déshériter son nom. + +On commença l'inventaire des papiers. Il y avait cinq héritiers +directs: Octave de Parisis; Mlle Geneviève de La Chastaigneraye; un +jeune lieutenant de vaisseau, absent pour le service de l'empereur; +deux petites filles qui étaient au couvent et que représentait un +second notaire; et enfin Mme de Portien, une Parisis qui s'était +encanaillée. + +Cette femme n'était aimée de qui que ce fût dans la contrée. Il y a +dans toutes les familles l'image du bien et du mal. Geneviève était +l'ange, Mme de Portien était le démon. Et ce n'était pas un joli +démon. + +Le premier notaire apportait quatre testaments déposés en son étude; +le quatrième détruisait naturellement les trois premiers. Octave +demanda qu'ils fussent tous lus par ordre de date, pour montrer les +diverses aspirations de la testatrice. + +Dans le premier testament, Mlle de Parisis ne dérangeait presque rien +à l'esprit de la loi; elle se contentait de faire quelques legs +aux pauvres du pays. Dans le second, elle donnait le donjon de La +Roche-l'Épine à son neveu Octave de Parisis, à la charge par lui d'en +remettre les revenus à l'hospice de Tonnerre où elle avait failli se +faire soeur de charité. Dans le troisième, elle donnait un million +hors part à sa nièce Geneviève de La Chastaigneraye. Dans le +quatrième, ce million passait aux deux petites orphelines. + +Le notaire ne connaissait pas d'autres testaments. Il remua beaucoup +de parchemins, des titres de la terre de Champauvert et de La +Roche-l'Épine. Pendant qu'il semblait chercher, Octave et Geneviève se +regardaient avec un sourire de quiétude. + +Des cinq héritiers, Octave et Geneviève étaient les seuls qui fussent, +comme on dit, intéressants. Et, en effet, c'étaient les seuls pauvres. +Geneviève n'avait rien; Octave n'avait plus rien, à moins que les +mines des Cordillères ne se rouvrissent pour lui par miracle. + +Pourquoi la tante avait-elle abandonné sa nièce dans le quatrième +testament? C'était inexplicable. Geneviève était l'ange, le charme, +le sourire de sa vie; elle était là toujours qui lui donnait son bras +pour se promener, sa voix pour lire, sa gaieté pour la réconforter. +La jeune fille avait pourtant ses heures de rêverie, ses mouvements +fantasques, ses tristesses soudaines. En certains jours, elle avait +pu blesser sa tante sans y penser. «Quelle est la date du quatrième +testament? demanda tout à coup Geneviève.--Deux août, répondit le +notaire.--Ah! oui, je comprends,» reprit Mlle de La Chastaigneraye. + +Elle se tourna vers Octave: «Vous rappelez-vous notre rencontre à +Dieppe?--Si je me la rappelle! Pas un mot tombé de vos lèvres ce +jour-là n'a été oublié par mon coeur.--C'est beau de me dire cela à +l'heure où je suis déshéritée. Eh bien! figurez-vous, mon cher cousin, +que ce jour-là ma tante, qui ne m'avait accordé que quinze jours, +m'a déshéritée parce que le dix-septième jour je n'étais pas encore +retournée chez elle. Mais rassurez-vous, il y a d'autres testaments, +je n'en doute pas.» + +A cet instant même, le notaire venait d'en trouver un sous une +enveloppe qui portait ces mots: _Papiers précieux_. + +Ce testament voulait que la fortune fût partagée selon les droits de +chacun, quand Mlle Geneviève de La Chastaigneraye aurait pris d'abord +le donjon de La Roche-l'Épine, les fermes qui en dépendaient et tous +les loyers en retard. Les deux petites filles auraient pour elles, +outre leurs parts naturelles, les bijoux, les perles et les diamants, +cent mille francs à peine. + +Je ne parle pas du codicille qu'on trouva dans la même enveloppe, +il ne renfermait que des legs minimes, au curé de Champauvert et au +médecin de la Roche-l'Épine. + +Octave commençait à désespérer, il voyait bien, par la lecture de tous +ces testaments, où son nom était à peine prononcé pour des bagatelles, +que ce n'était pas à Champauvert qu'il retrouverait une fortune. «Au +moins, se disait-il, je serais consolé si la meilleure part revenait +à ma belle cousine.» «Je sais un autre testament, dit tout à coup +Geneviève, je ne l'ai pas lu, mais j'ai vu ma tante qui, déjà malade, +l'écrivait d'une main tremblante.--Où est-il? demanda le notaire.--Je +crois qu'il est dans la boîte à ouvrage qui a été enfermée dans +l'armoire aux bijoux. + +On leva les scellés de l'armoire aux bijoux, on l'ouvrit avec quelque +émotion, on y trouva non seulement le testament indiqué par Geneviève, +mais deux autres encore.» + +Le notaire éleva la voix. «Je lirai les autres testaments tout à +l'heure, mais je vais lire celui-ci dont la date indique que c'est la +dernière et suprême volonté de Mlle Régine de Parisis.» + +Et il lut tout haut: + + «Ceci est mon testament. + + «Je donne mon âme à Dieu. Que la terre soit légère à mon corps! + + «J'institue pour ma légataire universelle Mlle Anne-Geneviève de + La Chastaigneraye, ma nièce bien-aimée, qui a été pour moi une + fille, qui a été pour moi un ange. Elle disposera de toute ma + fortune sans aucune réserve; de tous mes biens, meubles et + immeubles, quels qu'ils soient, à la charge par elle de donner + cent mille francs à chacun de mes héritiers naturels. + + «Tous les ans, le jour de ma fête, soit qu'elle habite Paris ou + Champauvert, ou tout autre pays, elle prendra deux poignées d'or + dans ses petites mains en allant à la messe pour le premier pauvre + qu'elle rencontrera. + + «Je donne mon livre d'Heures à mon cher neveu Octave de Parisis. + + «Telles sont mes dernières volontés. Champauvert, ce 3 août 1867. + + «ANGÉLIQUE-RÉGINE DE PARISIS.» + +Après la lecture de ce testament, il se fit un grand silence. Tout le +monde fut convaincu que c'était le dernier mot. + +Octave se leva solennellement, prit les mains de sa cousine, la baisa +sur le front et lui dit d'une voix haute: «Ma chère Geneviève, voilà +ce qui s'appelle de la justice; je crois que personne ici ne s'avisera +de réclamer contre les dernières volontés de ma tante; ce qui est +écrit ici est écrit là-haut.» + +Ces paroles firent une grande impression: on sentait qu'elles étaient +dites du fond du coeur. Octave avait de trop nobles sentiments pour +jouer à l'hypocrisie. Sa tante lui eût laissé un million qu'il n'eût +pas trouvé cela mal: mais quoiqu'elle ne lui laissât que cent mille +francs, de quoi vivre cent jours, il trouva cela bien. + +Mme de Portien n'était pas à cette hauteur, il lui fut impossible de +cacher son chagrin et son dépit. Elle hasarda quelques mots tout à +fait dignes d'elle; il lui semblait que les testaments les meilleurs +ne sont pas bons; puisque la loi a réglé les successions, on avait +toujours tort de violer, par le caprice d'un moment, les règles +immuables de la loi et de la nature; dans un pareil héritage, +puisqu'il y avait cinq héritiers et cinq millions, le mieux eût été de +laisser aller tout naturellement un million à chaque héritier; enfin +elle ne désespérait pas de voir Mlle Geneviève de La Chastaigneraye se +contenter de quelques avantages comme le donjon de La Roche-l'Épine +qu'elle aimait beaucoup, et abandonner à ses cousines et à ses cousins +une part plus sérieuse que les cent mille francs indiqués par le +testament. + +Octave reprit la parole. Il ne comprenait rien à ce que disait sa +cousine Portien; quand un testament était fait, c'était la loi, +puisque la loi autorise les testaments. + +La cousine Portien répliqua qu'elle était bien sûre que Geneviève +ne pensait pas comme Octave. Geneviève ne dit pas un mot. Sa figure +sibyllique n'exprimait pas sa pensée. Elle admirait Octave et +savourait dans son coeur toutes les joies de son admiration. Elle +avait subi trop de rebuffades de sa cousine Portien pour s'attendrir +sur le désespoir de cette femme qui ne pardonnait à personne sa +mésalliance. + +La vacation avait été fort longue. Le notaire dit qu'il allait lever +la séance pour faire enregistrer le testament. «Et si on en retrouve +un autre? dit Mme de Portien.--Cela n'est pas impossible, dit le +notaire des deux orphelines.--Non, répondit Geneviève; après ce +testament, ma tante Régine ne m'a plus demandé la plume qu'une seule +fois.--Eh bien! dit Mme de Portien, c'était peut-être pour écrire ses +dernières volontés.--Non, ma cousine.» + +Cette fois, Geneviève ne put masquer son émotion. Elle reprit: «Ç'a +été pour me dire adieu, car elle ne pouvait plus parler.» + +Comme Octave était près d'elle, elle lui dit tout bas: «Le +croiriez-vous! cette nuit....» Elle se tut. «Non, reprit-elle, je ne +veux rien dire.» + +Le dîner avait été préparé pour les héritiers, les notaires et le curé +de la Roche-l'Épine. Mme de Portien dit qu'elle était attendue et +demanda sa calèche; le premier notaire, qui s'intéressait surtout au +lieutenant de vaisseau, dit qu'il devait faire signer ce jour-là un +contrat de mariage et demanda son cheval; le second notaire, qui +représentait les orphelines, ne savait quelle figure faire et demanda +sa canne. + +Il ne resta pour dîner que Parisis et Mlle de la Chastaigneraye. + +Le curé se fit attendre. Le cousin et la cousine se promenèrent un +instant dans le parc sous les grands châtaigniers. «Quelle belle +solitude, dit Octave, comme on serait heureux ici!» + +Il se tourna vers sa cousine: «Si on n'était pas seul!--Oui, mon +cousin, mais le bonheur n'est pas de ce monde.--Vous avez bien raison, +ma cousine.» + +Il lui prit la main. «Et pourtant, quand je songe que si ma tante +m'avait donné sa fortune, je me fusse peut-être jeté à vos genoux +pour vous prier d'être ma femme!--Peut-être! mais voilà le malheur, +dit avec un charmant sourire Mlle de La Chastaigneraye, je vous +aurais dit? «Relevez-vous, et allez-vous-en, mon cousin. Les La +Chastaigneraye sont aussi fiers que les Parisis. Par exemple, si +je vous donnais ma main pleine de cinq millions, vous ne la +voudriez pas, n'est-ce pas, mon cousin?--Non, non, non, ma cousine. +--Eh bien! parlons politique.» + + + + +XXXIII + +LA DAME BLANCHE + + +Octave et Geneviève causaient encore politique quand survint M. le +curé. + +C'était une bonne âme de curé, qui croyait à Dieu sans savoir +pourquoi. Il n'avait jamais bien compris l'Évangile; il ne s'égarait +pas dans les subtilités de la théologie. Il prêchait sans savoir ce +qu'il disait, hormis qu'il prêchait le bien. Il n'aurait pas tué une +mouche, mais il voyait tomber avec un vif plaisir, au temps de la +chasse, les lièvres, les perdreaux et les cailles, s'il devait en +avoir sa part. Par exemple, il n'était pas si bon apôtre aux chasseurs +qui ne payaient pas la dîme. Il allait tous les jours, comme Louis +XIV, émietter du pain aux carpes de sa pièce d'eau et aux poules de sa +basse-cour, mais il les mangeait sans regret. Il était né gourmand +et n'avait pas songé que ce péché de gourmandise, mortel pour ses +paroissiens, pouvait le conduire tout droit en enfer. D'ailleurs, bon +aux pauvres, même quand il n'avait pas dîné. Au demeurant, le meilleur +curé du monde. + +A peine eut-il salué Parisis et sa cousine, qu'il tira sa montre, +ce qui voulait dire qu'il était l'heure de se mettre à table. «Oui, +monsieur le curé, dit Geneviève; mais nous vous attendions.--Que +voulez-vous? c'est le catéchisme. Ces pauvres enfants, il faut leur +corner la sainte vérité comme à des boeufs.» + +Et le curé marcha en avant. + +Octave eût envoyé de bon coeur le curé au diable.» Rassurez-vous, +lui dit Mlle de La Chastaigneraye, il y a une âme dans cette figure +enluminée. Il a de l'esprit à ses heures. D'ailleurs, ma tante +l'aimait beaucoup. Vous voyez déjà qu'il a un beau caractère: il +croyait hériter, il sait déjà qu'il n'a rien, et n'en est pas moins +gai.» + +Geneviève ne put retenir ce mot: «Il est vrai qu'il va se mettre à +table.»--Quand ce serait un ange, ma cousine, je ne lui en voudrais +pas moins de rompre notre tête-à-tête?--Est-ce que vous vous imaginiez +que nous allions dîner en tête-à-tête?--Pourquoi pas? Je ne suis pas +venu ici pour aller dans le monde.--Eh bien! mon cousin, il faut en +prendre votre parti; mais vous dînerez non-seulement en compagnie du +curé de La Roche-l'Épine, mais aussi en compagnie d'une jeune personne +qui a quatre fois vingt ans, une amie de ma tante, une Minerve qui me +prend aujourd'hui sous son égide.» Parisis fit une effroyable grimace. +«Voyons, n'ayez pas peur. ô homme sans principes! je ne vous placerai +pas à côté d'elle, je vous ferai une surprise.» + +A cet instant, la surprise apparut sur le perron. + +C'était une jeune fille d'un château voisin, qui était venue à +Champauvert pour les funérailles de Mlle Régine de Parisis; Geneviève +avait obtenu de la mère de cette jeune fille, Mme de Moncenac, qu'elle +resterait un mois à Champauvert, où d'ailleurs Mme de Moncenac +viendrait la voir souvent. «Qu'est-ce que cela?» demanda Octave avec +effroi.--«Cela, mon cousin, c'est une Bourguignonne.» + +Mlle de Moncenac était rouge comme une cerise, petite, le nez +retroussé, des pieds à dormir debout, des mains d'oie. Et ce beau +corps avait été habillé par une couturière du village voisin. «Ma +cousine, reprit Parisis, soyez assez bonne pour me placer à côté de +votre Minerve.» + +On se mit à table, après les présentations. La conversation s'établit +entre le curé, Geneviève et Octave. La vieille demoiselle et la jeune +fille babillèrent ensemble des modes nouvelles; le curé débita une +parabole fort ingénieuse pour faire entendre à Octave et à Geneviève +qu'ils devraient bien à eux deux rétablir les splendeurs de la +Roche-l'Épine, de Champauvert, de Belle-Fontaine et de Parisis. Autant +de demeures seigneuriales qui n'avaient plus de seigneurs. Octave lui +répondit qu'il aviserait; il allait partir pour le Pérou, d'où son +père avait rapporté tant d'argent. La mine était presque épuisée, +mais il ne désespérait pas d'y trouver encore une fortune. Il promit +solennellement de restaurer, dans tout l'esprit du style gothique et +de la renaissance, Belle-Fontaine et Parisis. Il ne doutait pas que +Mlle Geneviève de la Chastaigneraye ne le devançât avec plus de +goût et plus d'éclat dans la restauration de la Roche-L'Épine et de +Champauvert. + +Octave demanda ses chevaux quand on servit le café. «Non, mon cousin, +dit Geneviève; vous m'accorderez au moins cette faveur de passer +vingt-quatre heures chez moi.--Oh! quel bonheur!» s'écria Mlle de +Moncenac. + +Elle rougit encore, si c'est possible. Elle eut peur qu'on ne se fût +mépris sur ce cri de joie qu'elle avait jeté, elle ajouta: «Quel +bonheur que tu sois chez toi, Geneviève!--C'est précisément parce que +vous êtes chez vous, ma cousine, que j'ai demandé mes chevaux sitôt. +Que dirait ma cousine Portien? Elle dirait que je veux vous épouser +pour vos millions.--Ma cousine Portien sait bien que vous ne voulez +pas épouser une provinciale.--Je ne sais pas à Paris une Parisienne +aussi parisienne que vous.--Eh bien! parisienne ou provinciale, je +vous ordonne de rester ici jusqu'à demain après la messe. Et vous irez +avec le livre d'heures de ma tante Régine. Et vous lirez la messe. +J'ai mes idées, je ne veux pas que vous mouriez dans l'impénitence +finale, je veux que vous fassiez votre salut. Vous commencerez demain +votre belle action en venant avec moi à la messe, vous verrez quelle +jolie église nous avons à Champauvert. Vous ne savez peut-être pas +que ma tante y a fait merveilles; par exemple, vous y retrouverez +l'admirable groupe de Bonassieux, représentant la Charité; jamais le +ciseau d'or de la Renaissance en France ou en Italie n'a trouvé une +plus maternelle et plus divine expression. Ce n'est pas tout, nous +avons un beau vitrail de Maréchal et une Assomption de Cabanel, deux +chefs-d'oeuvre. Ma tante ne donnait son argent qu'à Dieu.--Vous faites +comme les papes, ma cousine, vous voulez me conduire au paradis par le +chemin des artistes; vous avez raison, le trait d'union de l'homme +à Dieu, c'est l'art.--Non, mon cousin, c'est l'amour.--L'amour! +Lequel?--Demandez cela à M. le curé.» + +Le curé venait de voir avec passion sa seconde tasse de café. Il ne +disait pas comme l'abbé de Voisenon: «Je ne tiens que chopine;» il +redemandait toujours une seconde fois de tout ce qui passait sur la +table, disant qu'il ne voulait pas contrarier la nature. Il essuya +ses lèvres avec sa langue, parut se recueillir et répondit avec +componction: «L'amour! je ferai un sermon là-dessus.» + +C'était sa manière de répondre à toutes les questions. «Pas si bête! +dit Octave à Geneviève, car s'il eût parlé, il n'eût pas manqué de +dire des sottises. Qui donc parlerait bien sur ce chapitre?--Si +ce n'est les plus simples d'esprit comme moi, répondit Mlle de la +Chastaigneraye.--Eh bien! ma cousine, pour devenir un simple d'esprit +comme vous, je consens à aller à la messe demain à Champauvert. Je +vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai trouvé Dieu dans +son église; car à Paris, en vérité, hormis les jours d'enterrement, +l'église n'est pas du tout catholique; on y va moins pour Dieu que +pour ses créatures. Voilà pourquoi Dieu ne daigne pas s'y montrer. Je +croirais bien plus à l'action divine dans les églises de village, si +je croyais à quelque chose.» + +Sur ce mot, le curé dit les Grâces. Après quoi on se leva pour aller +au salon. «Mon cousin, puisque vous êtes pris au trébuchet, vous allez +faire le whist.--Ma cousine, j'ai juré que j'obéirais.--J'aime cette +résignation; c'est déjà un renoncement et je ne désespère pas de votre +salut.» + +A onze heures, après avoir perdu trois francs cinquante centimes, +Octave, ému d'une pareille déveine, montait tout seul le grand +escalier pour aller se coucher. Il connaissait déjà sa chambre. +C'était la chambre d'honneur, une grande pièce tendue de perse +ancienne où s'ennuyaient deux pastels, un monsieur et une dame du +temps de la Régence, condamnés à perpétuité à faire ainsi bon ménage. +Octave soupira en les regardant. «Ah! dit-il, s'ils descendaient de +leurs cadres, en voilà deux qui me diraient le secret de la vie.» + +Des livres nouveaux et des gazettes variées parsemaient le guéridon. +Naturellement Octave, qui avait quitté Paris depuis deux jours, +chercha des nouvelles de Paris. + +Il avait déjà entrelu trois ou quatre journaux quand il ouvrit la +croisée pour respirer l'air vif et écouter les rossignols, qu'il ne +connaissait que par ouï-dire. Il n'entendit que le silence. Il ne +savait pas que les rossignols ne chantent qu'au printemps, les +paresseux! des ténors qui prennent neuf mois de congé! + +Octave ressentit toutefois un vrai plaisir à se perdre dans cette +solitude immense qui ne l'avait jamais envahi. Ce parc, ces forêts, +ces montagnes, ces horizons, ces étoiles, toutes ces éloquences +émerveillaient son âme. La nature a des attractions et des forces +qui dominent les plus rebelles. Octave comprit qu'il avait trop vécu +jusque-là dans le tourbillon parisien; il rêva qu'il lui serait doux +et salutaire de se retremper dans ces luxuriantes vallées de son pays +natal, qui sont comme un exemplaire du Paradis perdu. + +Il y avait plus d'une heure qu'il était à la fenêtre, abîmé dans ses +rêveries, quand il vit passer au loin, sous les arbres, un homme tout +de noir habillé, comme vous et moi. + +Il s'imagina d'abord que c'était le curé de la Roche l'Épine qui +s'était attardé dans le parc, mais il vit bientôt que l'homme était +grand et souple. Et, d'ailleurs, son habit n'était pas une soutane. + +Il était plus de minuit. Minuit! une heure incroyable dans les +provinces. Que pouvait faire à minuit cet homme dans le parc de +Champauvert? + +Octave ne fut pas longtemps à adresser cette question indiscrète aux +étoiles. + +Une blanche vision lui apparut errant aussi sous les arbres et +marchant vers l'homme noir. «C'est impossible!» dit Octave avec une +fureur subite. + +Il avait cru reconnaître Mlle de la Chastaigneraye. + +Il passa ses mains sur ses yeux pour mieux voir. Il ne vit plus +rien. Il écouta, il n'entendit que le bruissement des feuilles. +«Allons, allons, allons, dit le duc de Parisis, je deviens fou ou +halluciné. Ce que c'est que de ne croire à rien!» + + + + +XXXIV + +LA MESSE DE DON JUAN + + +Le lendemain, quand Octave salua Geneviève, elle lui remit le livre +d'Heures de sa tante Régine. «Votre salut est là, mais lisez toutes +les pages,» lui dit-elle. Il était dix heures et demie. M. de Parisis +et Mlle de la Chastaigneraye, suivis de la dame aux quatre-vingts +printemps et de Mlle de Moncenac, faisaient leur entrée dans l'église +de Champauvert. Tous les habitants du village se retournèrent et +saluèrent comme si Dieu lui-même fût entré. + +Octave était distrait: il lui semblait avoir vu Violette errer autour +du château. «Pourquoi serait-elle venue?» se demandait-il. + +Dans la chapelle de la Vierge, Mlle de la Chastaigneraye s'agenouilla +devant une simple chaise rustique. «Si vous voulez, mon cousin, vous +pouvez vous placer au banc d'honneur avec Mlle de Moncenac et Mme +Brigitte qui sont des orgueilleuses. Moi je trouve que la plus belle +place est la plus humble.» + +Octave se garda bien de quitter Geneviève. + +Il tenait à la main le livre d'Heures. Il voulait continuer la +conversation, mais elle lui dit: «Mon cousin, ouvrez votre livre, si +ce n'est pour vous, que ce soit pour ma tante. Lisez la messe en son +souvenir, cela vous fera du bien.» + +Octave feuilleta le livre d'Heures. + +C'était un vieux missel à miniatures dignes d'un Musée de souverain ou +d'un Trésor d'église. La calligraphie et les peintures étaient dignes +de la plus belle période du XVe siècle. On n'avait jamais été plus +hardi ni plus délicat, on n'avait jamais traduit avec plus de charme +et plus d'onction les grandes pages de l'Evangile. + +Octave était tout à ce chef-d'oeuvre, quand un papier plié en quatre +s'échappa du livre d'Heures et tomba à ses pieds. Il n'appela pas le +suisse pour le ramasser, vous n'en doutez pas. + +Son coeur battit, son oeil s'illumina; il s'imagina, je ne sais +pourquoi, que c'était un billet de Geneviève. + +Elle était si fantasque qu'elle avait voulu sans doute lui parler avec +toute la solennité de l'Église et du livre d'Heures, comme si Dieu +lui-même eût ainsi consacré ses paroles. + +Geneviève avait vu tomber le papier; tout en regardant dans son livre +de messe, elle ne perdait pas un seul des mouvements d'Octave. + +Les femmes ont des yeux qui voient quand ils ne regardent pas. + +Octave se demanda s'il ouvrirait ce pli. Qui sait s'il était pour lui? +Il n'osait se tourner vers sa cousine, comme s'il eût craint de voir +son émotion. Car, enfin, si c'était un billet d'elle! + +Si c'était le secret de ce coeur qui ne se démasquait jamais! + +Octave déplia à moitié le papier; cela fit du bruit. Il lui sembla +que Geneviève le regardait. Il se tourna vers elle: leurs yeux se +rencontrèrent. Il n'aimait pas à jouer au mystère: «Vous avez vu, +Geneviève?--Oui, j'ai vu un papier tomber du livre d'Heures, vous +l'avez ramassé et vous ne l'avez pas lu.--Savez-vous pourquoi je ne +l'ai pas lu? C'est qu'il ne m'appartient pas. + +--Vous vous trompez: N'est-il pas dans le livre d'Heures qui est bien +à vous?» + +Octave ne se fit pas prier. + +Cette fois il était convaincu qu'il allait trouver quelque charmante +surprise de Geneviève. + +Mais point. C'était une autre surprise. Octave regarda Geneviève d'un +air désappointé. + +Mlle de la Chastaigneraye prit une voix très-douce: «Si c'est +illisible, il ne faut pas en vouloir à ma tante, voyez-vous, car je +crois bien qu'elle a écrit ceci à sa dernière heure.» + +Une émotion subite remua Octave; il comprit qu'il avait sous les yeux +une des pages de sa destinée. + +M. de Parisis lut: + + «Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. Que la + volonté de Dieu soit faîte dans le monde, et la mienne dans ma + famille. + + «Ceci est mon testament. + + «Reconnaissant que la meilleure part de ma fortune me vient des + générosités de mon frère, M. Raoul de Parisis, à son retour du + Pérou. + + «Voulant que le grand nom de Parisis ne puisse déchoir. + + «Moi, dame Angélique-Régine de Parisis, soussignée, je lègue toute + ma fortune, telle qu'elle s'étend et se comporte: mes châteaux, + mes terres, mes inscriptions de rentes, mes obligations de chemins + de fer, mes meubles et bijoux, à mon cher neveu Jean-Octave de + Parisis. Le priant de venir, ne fût-ce qu'une fois l'an, à mon + tombeau, me faire les visites dont il m'a privée pendant ma vie. + Mais je suis sûre que si j'eusse été moins riche, il eût été plus + de mes amis. + + «Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. + + «Au château de Champauvert, en mon lit de mort, le 4 août 1867. + + «RÉGINE DE PARISIS.» + +En relisant pour la seconde fois: «_Au nom du Père, du Fils, du +Saint-Esprit_,» Octave de Parisis se signa et dit «Ainsi ne soit-il +pas.--Ah! je me réjouis en Dieu, dit Geneviève; la grâce a touché Don +Juan, il vient de faire le signe de la croix: Satan est réconcilié +avec Dieu.» + +Deux larmes brillaient dans les yeux de Geneviève. + +Parisis, qui n'avait pas pleuré depuis bien longtemps, voulut cacher +deux larmes pareilles. «Savez-vous pourquoi, Geneviève, je viens de +remercier Dieu et de faire respectueusement ce signe d'adoration? Ce +n'est pas parce que j'ai vu le doigt de Dieu dans ce testament, c'est +parce que j'y ai vu le doigt de la plus noble et de la plus divine des +créatures, le doigt de Geneviève de La Chastaigneraye.» + +Geneviève voulut comprimer son émotion. «Je ne comprends pas, Octave.» +Ce nom, qu'elle n'avait pas encore prononcé en lui parlant, résonna au +coeur de Parisis. «Vous ne comprenez pas, Geneviève. Vous ne voulez +pas avouer que vous comprenez; pour moi, je vois juste. Ce testament +n'exprime pas la volonté de ma tante, il exprime la vôtre. Voilà +pourquoi je n'en veux pas.» + +Geneviève reprit sa parole railleuse. «Je vous remercie, monsieur, +vous devriez avoir plus de soumission pour ma volonté, si c'est la +mienne.» + +Octave avait replié le testament et l'avait remis dans le livre +d'Heures. «Voilà, dit-il à Geneviève en agrafant les fermoirs +d'argent.--Eh bien! monsieur, j'irai aujourd'hui même le porter chez +le notaire.» + +Octave reprit le livre par un mouvement soudain. Geneviève ne devina +pas ce qu'il voulait faire. + +Une seconde fois il déplia le testament et baisa doucement la +signature de sa tante Régine. + +Puis le déchirant avec sa grâce exquise: «Voilà mon dernier mot, +dit-il simplement.--Octave! qu'avez-vous fait?» s'écria Geneviève.» + +Il lui donna la moitié du testament et mit l'autre moitié dans le +livre d'Heures. «Gardons ceci tous les deux pour nous prouver, ne +fût-ce qu'à nous-mêmes, que si la noblesse du coeur était bannie de ce +monde, on la retrouverait chez les Parisis.» + +En ce moment, le curé de Champauvert chantait le _Pater Noster qui es +in coelis_. + + + + +XXXV + +LE BOUQUET DE ROSES-THÉ + + +Quand la messe fut dite à l'église de Champauvert, il se passa devant +le portail une scène imprévue qui vint tout à coup effacer les douces +émotions qui avaient pris le coeur de M. Octave de Parisis et de Mlle +Geneviève de la Chastaigneraye. + +Tout le pays savait déjà l'histoire du testament--je ne parle pas du +dernier;--puisque Mlle de La Chastaigneraye était la légataire, il +fallait bien manifester sa joie: les jeunes gens et les jeunes filles +avaient imaginé, de lui tresser, avec des rameaux, des feuillages et +des fleurs, un petit palanquin ou plutôt une chaise à porteurs de la +forme la plus rustique. + +Huit paysannes, toutes vêtues de blanc et couronnées de marguerites, +étaient venues là, vers la fin de la messe, pour offrir des bouquets à +Geneviève et pour la supplier de monter dans la chaise à porteurs. + +Mlle de La Chastaigneraye prit gracieusement un magnifique bouquet +de roses-thé que lui présenta la plus jeune des paysannes, mais elle +refusa de monter. + +«Vous avez tort, ma cousine, lui dit Octave, vous allez désespérer ces +braves gens.--Tant pis, mon cousin, répondit Geneviève en prenant le +bras d'Octave et en respirant le bouquet; songez bien que c'est aux +cinq millions de ma tante qu'on fait cette fête. Or, c'est vous qui +devriez monter dans cette maison rustique.» + +Et comme les jeunes filles insistaient, elle se tourna vers Mlle de +Moncenac et lui dit gravement que c'était à elle à monter dans la +chaise à porteurs. «Pourquoi?--Parce que vous êtes vous-même un +bouquet de rosés.» + +Mlle de Moncenac était trop simple pour s'imaginer qu'on pût railler +sa figure à prime-roses et sa robe à ramages. Elle monta sans se faire +prier dans la cabane de fleurs, trouvant tout simple que les huit +jeunes filles la portassent au château. + +Quand on fut devant le vieux portail, Geneviève demanda à Octave qu'il +voulût bien l'autoriser à prendre sur la succession de sa tante Régine +huit fois mille francs pour doter ces jeunes filles. «Vous savez bien, +Geneviève, que j'ai déchiré le testament, vous savez bien que vous +êtes maîtresse absolue de cette fortune; faites des dots à tout le +monde. Si un jour il ne vous reste plus de quoi vous faire une dot à +vous-même, je viendrai peut-être vous demander votre main.--Eh bien! +ce jour-là, mon cousin, je vous donnerai peut-être ma main.» + +Geneviève se sentit rougir et se cacha la figure dans son bouquet, +tout en le respirant encore avec ivresse. + +Il lui sembla qu'elle respirait le bonheur dans les paroles d'Octave. + +Le bonheur! Le bouquet lui tomba des mains. Octave qui la regardait, +vit la pâleur se répandre comme un nuage sur cette belle figure. +«Octave! dit-elle en lui tendant la main, je me sens mourir.» + +Octave ne comprenait pas, mais il ne put empêcher Geneviève de tomber +foudroyée. «Oh! mon Dieu! s'écria Mlle de Moncenac, la voilà morte!» + +Qui donc avait donné le bouquet de roses-thé? + + + + +XXXVI + +LE BOUQUET DE ROSES-THÉ ET LE POISON DES MÉDICIS + + +Mademoiselle de la Chastaigneraye qui n'avait pas voulu retourner au +château dans un palanquin, y fut portée dans les bras d'Octave. + +Ce fut une révolution tout autour d'elle; le curé et le médecin +accoururent en même temps: c'était à qui sauverait son âme, c'était à +qui sauverait son corps. + +Le curé n'avait que faire de toutes ses bénédictions, parce que +Geneviève était une de ces pieuses créatures qui traversent le monde +comme une image de Dieu, exemple vivant de toutes les beautés et de +toutes les vertus. + +Le médecin pouvait-il sauver le corps? Le duc de Parisis lui dit qu'il +ne doutait pas qu'elle n'eût respiré dans un bouquet le poison subtil +des Médicis, dont le secret s'est transmis dans quelques grandes +familles. Le médecin secoua la tête d'un air de doute; mais comme +Octave insistait, il s'écria: «Attendez donc! Je me souviens que par +Richelieu ou Mazarin j'ai le contrepoison; mais je crois encore que +Mlle de La Chastaigneraye est tout simplement évanouie.» + +La jeune fille était couchée sur une chaise longue devant une fenêtre +ouverte. L'air vif frappait son front et soulevait ses cheveux. Le +médecin demeurait à la porte du château; il courut chez lui, après +avoir recommandé à Octave de tenir toujours des sels sur les lèvres de +Geneviève. + +Quand il revint, Geneviève avait entr'ouvert les yeux; Octave la +soulevait dans ses bras, agenouillé devant la chaise longue. Son âme, +devenue une volonté, avait-elle fait le miracle du contrepoison? +Non, sans doute. Geneviève referma ses yeux et sembla retomber plus +profondément dans la mort. + +On peindrait mal le désespoir d'Octave; il regardait Mlle de La +Chastaigneraye, il regardait le médecin avec des yeux désolés et +suppliants. «Docteur! docteur! apportez-vous la vie!--A-t-elle parlé? +demanda le médecin.--Non; elle a entr'ouvert les yeux et les a +refermés presque aussitôt.--Elle m'a regardée, s'écria Mlle de +Moncenac en poussant des hurlements; je suis sûre que c'était pour me +dire adieu.» + +Le médecin s'était penché sur Mlle de La Chastaigneraye; il lui versa +dans la narine et sur la bouche une composition où dominaient le +chlore, le café et le thé. «C'est tout simplement le contrepoison des +Orientaux, dit le médecin.» En même temps il oignit les tempes d'une +liqueur blanche qui exhalait une forte odeur marine. «La nature, donne +les poisons, la nature donne les contrepoisons. J'ai essayé cette eau +sur une femme qui venait de mourir; l'action est telle, qu'elle a +remué la tête.» + +Comme le médecin disait ces mots, Geneviève rouvrit les yeux et tendit +les bras comme pour mieux respirer. La vie était revenue. «Je ne +comprends pas,» dit-elle. + +Une heure s'était passée, elle se croyait encore sur le chemin de +l'église; elle n'avait aucune conscience de son évanouissement. Elle +sembla touchée de voir Octave à ses pieds, dans l'attitude de l'amour +et de la douleur; l'émotion l'avait brisé, il était pâle et désolé, +il ne savait pas si on triompherait du poison; car, pour lui, il ne +doutait pas du poison dans le bouquet de roses-thé. + +Il se rappelait que c'était une jolie petite fille, toute blonde et +toute souriante, la plus jeune des paysannes, qui avait offert le +bouquet à Geneviève. Mais ce n'était pas cet enfant qui avait cueilli +les roses. Il donna l'ordre qu'on recherchât la petite fille. «Que +s'est-il donc passé? demanda Geneviève.--Vous avez respiré ce bouquet +qui est là-bas, vous avez pâli et vous vous êtes trouvée mal.--Bien +mal, sans doute, puisque je me sens mourir encore.--Voyons, voyons, +dit le médecin, il faut vivre, il faut vouloir vivre, vous allez +marcher.--Jamais,» dit Geneviève anéantie. + +Octave comprit, comme le médecin, que l'immobilité était fatale. Bon +gré, mal gré, il fallut que Geneviève essayât de se tenir debout, +appuyée sur Octave et sur le médecin, avec les larmes de Mlle de +Moncenac pour spectacle. + +On avait amené la petite fille. «Mon enfant, qui vous avait donné +ce bouquet?--Mais c'est un bouquet du château.--Qui donc l'a +cueilli?--Tout le monde.--Qui est-ce tout le monde?--Je ne sais pas, +on m'a dit que c'était le plus joli bouquet et qu'il fallait me le +donner à moi, parce que j'étais la plus petite.--Qui vous a dit +cela?--Tout le monde.» + +Vainement on questionna l'enfant, elle ne répondit pas autre chose. +Octave se promit bien de faire une enquête, mais il ne voulut pas +mettre la petite fille à la question. + +Le souvenir de Violette, qu'il croyait avoir entrevue errant autour du +château, lui revint tout à coup. «Oh mon Dieu!» murmura-t-il. Mais il +dit aussitôt: «Non, ce n'est pas elle.» + +Cependant Mlle de La Chastaigneraye commençait à marcher toute seule; +sans doute elle trouvait bien doux de s'appuyer sur Octave, mais sa +pudeur s'était réveillée avant sa force; elle se dégagea du bras de +son cousin et alla s'appuyer à la fenêtre. «Quel beau ciel, dit-elle +comme pour remercier Dieu.--Oui, dit le médecin, est-il possible que +le ciel soit si pur et qu'il y ait des empoisonneurs sur la terre; +car vous l'avez échappé belle. Il y avait, je n'en doute pas, sur +le bouquet une poussière d'opium, d'acide prussique, de digitale +pourprée, de noix vomique et de ciguë, que j'ai combattue par mon +antidote.» + +Le médecin ne voulait pas qu'on s'imaginât que ce fût un évanouissement. +«Oui, dit Geneviève, on avait voulu me faire mourir dans les roses; je +sais bien, moi, qui a donné ce bouquet; mais je serai comme la petite +fille, je dirai que c'est tout le monde.» + +Cependant le bouquet avait disparu. «Où sont donc ces roses! demanda +tout à coup Geneviève.--Je ne sais pas, dit Octave; j'avais dit qu'on +apportât le bouquet ici, je ne le vois pas.» Quelques minutes après, +on entendit un grand tumulte dans la cour de service; on criait au +secours, on pleurait tout haut. «Qu'est-ce que cela? demanda Mlle de +La Chastaigneraye.--En voici bien d'une autre, dit le médecin qui +remontait tout pâle, en agitant le bouquet de roses.» + +Il se jeta sur un fauteuil. «Parlez! parlez!--Comme je descendais, on +m'a dit? «Accourez donc vite, voilà Rose Dumont qui se trouve mal.» +Elle se trouvait si mal qu'elle était morte.--C'est impossible!--C'est +impossible, mais cela est. Et ce qui va bien plus étonner, c'est +qu'elle a été tuée par le fameux bouquet de roses. Vous voyez bien +que les roses étaient empoisonnées. Vous en êtes revenue de loin, +mademoiselle. Figurez-vous que cette grosse bête-là s'est mise à rire +quand on lui a dit que vous étiez empoisonnée par des roses. Elle +avait elle-même rapporté le bouquet. «De si belles roses!» s'est-elle +écriée. Et elle a respiré à plein nez et à pleine bouche, comme elle +eût fait d'un panier de fraises. Cela n'a pas été long: quand je suis +descendu, on me l'a montrée couchée sur les dalles. Mais j'ai eu beau +faire, le sang est trop vif chez elle, le contrepoison n'a pu agir; il +était trop tard.» + +Le médecin avait dit tout cela en tenant à la main le bouquet de +roses. Octave le prit, arracha ce qui restait de papier et dénoua le +ruban rouge de Violette. Et comme il prenait les roses une à une, +Geneviève lui dit: «Est-ce que vous voulez les respirer aussi?--Non, +je cherche.--Vous imaginez-vous que vous allez trouver la carte de +celui ou de celle qui a envoyé ces roses?--Il faudra pourtant savoir +d'où elles viennent.--On le saura, dit le médecin. Ah! c'est un beau +cas pour la médecine.--Chut! dit Geneviève, gardez-vous bien de parler +de cela.--Quoi, mademoiselle, je ferais le silence sur un crime aussi +abominable!--Oui, vous ferez le silence; car je serais désespérée +que, hors des murs de ce château, on s'occupât de moi.--Mais, +mademoiselle....--Mon cher docteur, vous m'avez sauvé la vie, n'est-ce +pas?--Eh bien ... oui, je vous ai sauvé la vie.--Achevez votre oeuvre; +n'oubliez pas que vous me ferez mourir de chagrin s'il y a un procès +criminel.» + +Le médecin serra la main de Geneviève et sembla lui promettre, en ne +disant plus un mot, qu'il ne parlerait pas de l'empoisonnement. + +Octave avait éparpillé toutes les roses. Le médecin les ramassa en +disant: «Vous me permettrez au moins, pour mon amour de l'étude, +d'emporter le bouquet, cela paiera ma visite de ce matin.» + +Le médecin réunit les roses et les emporta, sans oublier le ruban +rouge. «Eh bien! dit Mlle de La Chastaigneraye à M. de Parisis quand +ils furent seuls, que pensez-vous de cela?--Je pense, ma cousine, +qu'il n'en faut rien penser du tout.» + + + + +XXXVII + +L'ADIEU DE VIOLETTE + + +Or que se passait-il hors de l'église? + +Violette ne s'était pas consolée avec le grand d'Espagne des +volageries d'Octave; elle avait beau comprimer son coeur, le premier +amour était là qui parlait haut. Un instant, quand elle s'était jetée +dans la vie d'aventures, elle avait espéré oublier le duc de Parisis; +mais cette fatale image était revenue plus despotique que jamais, +s'imposant par toutes les fascinations. Elle voulait devenir une femme +forte; mais elle avait beau mettre tous les masques qui cachent le +coeur, la pauvre petite Violette se réveillait toujours tendre et +douce. Aussi c'était pitié de lui voir jouer la haute comédie des +coquines. + +A peine Octave était-il parti pour Parisis, qu'elle fut prise d'un +grand désespoir pour s'être vengée à Dieppe. Puisqu'il s'était affiché +avec elle, c'est qu'il l'aimait. Elle aurait dû se résigner à ses +fantaisies. Elle ne doutait pas qu'en reprenant sa douceur des +premiers jours, elle ne reconquît son amant. + +Elle alla pour le voir à son hôtel le soir même de son départ. Un des +domestiques d'Octave, qui voulait du bien à Violette et qui croyait +que son maître s'ennuyait à Parisis, lui conseilla d'aller le +retrouver au château, où sans doute il serait ravi de la voir arriver. +Rien n'est impossible à une femme amoureuse: elle partit pour Parisis +le jour où l'on faisait à Champauvert la lecture des testaments. + +La Bourgogne était le pays de sa mère; mais Violette n'y était pas +allée depuis sa naissance. Elle avait plus d'une fois dit à Octave: +«Nous sommes du même pays,» comme si cela dût la rapprocher encore de +lui. + +Le hasard, qui fait bien les choses, la mit nez à nez, à une table +d'hôtellerie à Tonnerre, au Lion-d'Or, avec Mme de Portien, qui dînait +là pour n'avoir pas voulu dîner avec Geneviève de La Chastaigneraye et +Octave de Parisis. + +Quoique Mme de Portien n'eût pas une figure sympathique, il restait +dans son air je ne sais quoi de la femme de race qui plut Violette. On +verra bientôt que ces deux femmes devaient fatalement se rencontrer. + +Mme de Portien était encore tout à la fureur qui l'avait prise au +dernier testament lu. Aussi, ne regardant qu'en elle-même, ce fut à +peine si elle avait entrevu Violette. + +La jeune fille avait eu le bon esprit de revêtir un simple costume de +voyage comme toutes les femmes du monde qui vont aux eaux, si bien +qu'on ne pouvait s'imaginer que ce fût une femme galante. On sait que +Mlle Violette de Parme avait une figure poétique qui eût été partout +une lettre de recommandation, même dans le meilleur monde, quand elle +ne se barbouillait pas trop la figure de poudre de riz. + +Comme il n'y avait ce jour-là que des hommes attablés dans la salle +à manger, elle se hasarda à parler à Mme de Portien. «Le château de +Parisis, madame, est-il bien loin de Tonnerre?» + +Mme de Portien leva la tête avec la plus vive curiosité et dévisagea +Violette. «Vous allez à Parisis, mademoiselle?--Peut-être, madame.» +Violette avait rougi comme la Violette d'autrefois. «Eh bien! madame, +vous ne trouverez pas M. de Parisis.» + +Mme de Portien avait dit tour à tour _mademoiselle_ et _madame_ comme +eût fait un juge d'instruction.» Il est donc déjà reparti pour Paris? +demanda Violette.--Non, mademoiselle; mais il est en train de se +marier au château de Champauvert.» Cette fois, Violette pâlit. «Ah! +dit-elle simplement, je ne savais pas cela.» Mme de Portien vit bien +qu'elle avait porté un coup à Violette. Ce lui fut une grande joie; +il lui sembla doux de faire souffrir son prochain comme elle-même: +c'était son pain quotidien. Même quand elle était heureuse, tout le +monde était malheureux autour d'elle. + +De tous les Parisis, Mme de Portien était indigne de ce beau nom. Sa +mère, une soeur du duc Raoul de Parisis, avait épousé le comte de +Pernan et n'avait eu qu'une fille: aussi Edwige avait bientôt dominé +la maison avec les caprices violents d'une nature rebelle. + +Elle avait mal commencé. A seize ans, après une aventure avec le +vicomte d'Arse, elle allait à Paris avec sa femme de chambre pour +accoucher d'un enfant anonyme qu'elle ne voulut pas revoir, moins dans +l'horreur de sa faute que par l'absence d'entrailles. A dix-sept ans, +elle avait fui le château natal avec un aventurier qui avait dirigé un +théâtre à Lyon et qui était venu près de Parisis voir un oncle curé, +dont il espérait quelque argent. On ne dira pas cette vulgaire +histoire d'un enlèvement qui ne se fit que par une brutale passion où +l'amour ne se montra pas. Au bout de quelque temps, le curé arrangea +tout. On aima mieux le déshonneur d'une mésalliance que le déshonneur +d'une aventure. On espéra tout sauver: on perdit tout. Théodore +Portion, qui signait Théodore de Portien, avait commencé par entamer +la dot, même avant la cérémonie; il continua de plus belle, jusqu'au +jour où la mariée se retourna contre lui pour défendre son bien, car +elle était née avare; enfant, elle vendait ses poupées pour avoir de +l'argent; jeune fille, elle volait les jetons du jeu; bien mieux, elle +volait les pauvres: quand sa grand'mère, la duchesse de Parisis, qui +était aussi la grand'mère d'Octave, volilait qu'une aumône arrivât +à son adresse, il ne fallait pas qu'elle passât par ses mains déjà +souillées. Quand Théodore Portien trouva une femme rebelle devant +son coffre-fort, il s'imagina qu'il était sur la scène et parla +mélodramatiquement; il menaça de se faire déclarer en faillite; le +coffre-fort tint bon. Il montra un poignard; mais la femme était à la +hauteur du mari: elle saisit le poignard et le leva sur lui; il y eut +une lutte horrible qui retentit jusque dans les journaux du temps. On +se sépara, puis on se reprit: il y a des amours qui ne vivent que dans +les injures de la honte et du crime; il y a les voluptés du désespoir. +On se sépara encore; cette fois, le tribunal parla. Quand les biens +furent à l'abri, l'horrible femme livra encore son corps. Théodore +Portien jouait le rôle de ce marquis de la cour de Louis XV qui +ne venait voir sa femme que moyennant cent pistoles, et qui ne se +débottait pas si le souper n'était pas bon. + +Mais la vraie passion de la Portien, c'était la passion de l'or. Elle +achetait les faveurs de son mari: elle eût vendu les siennes si elle +se fût trouvée sur un tout autre théâtre; mais elle vivait très +oubliée dans une petite terre qui lui restait de sa dot, à quelques +lieues de Parisis, convoitant sa part d'héritage dans la fortune de +Mlle Régine de Parisis, et se promettait bien, dès qu'elle aurait +un bon million, d'aller jouir de son reste à Paris. Sa tante Régine +n'avait que quelques années plus qu'elle, mais elle semblait lui +promettre, par sa pâleur maladive, de mourir bientôt. + +Voilà quelle était Mme de Portien quand mourut Mlle Régine de Parisis. +A l'heure de la mort, elle alla s'installer au château comme pour +veiller sur son bien. On n'a peut-être pas oublié les deux mots +dits par Geneviève à Octave pendant la lecture des testaments: _«Le +croiriez-vous? Cette nuit ... mais je ne veux rien dire....»_ Or, que +s'était-il passé cette nuit-là? Pendant que tout le monde dormait au +château, une vraie nuit de repos après tant de nuits d'anxiété et de +fatigue, Mme de Portien, tourmentée par le bruit des testaments, +avait pénétré à pas de loup dans la chambre de la morte; et là, dans +l'horrible silence des mauvaises pensées et des mauvaises actions, +elle avait forcé un petit secrétaire en bois de rose où sa tante +écrivait et cachait ses secrets. Qu'avait-elle trouvé? des brouillons +de lettres et des brouillons de testaments. Elle avait lu rapidement. +Elle désespérait de mettre la main sur autre chose, quand un pli +cacheté lui apparut avec sa cire rouge: elle le saisit, ne doutant pas +qu'elle ne tînt sa ruine ou sa fortune. + +Geneviève, qui ne dormait pas non plus cette nuit-là, mais qui sans +doute ne pensait pas au testament, avait suivi sa cousine avec +curiosité; elle avait tout vu, parce qu'elle avait pu se cacher sous +la portière du cabinet de toilette. Elle ne fut pas peu surprise de +l'étrange expression de cette figure dominée par une idée maudite; +mais elle fut bien plus surprise encore quand Mme de Portien, après +avoir lu le pli cacheté, regarda autour d'elle et l'alluma à la +bougie. Mlle de La Chastaigneraye s'enfuit effrayée; elle alla se +cacher comme si elle eût été atteinte elle-même par cette souillure +d'une personne de sa famille. Mme de Portien avait brûlé un testament +qui la déshéritait, mais un testament déjà ancien. + +Ce sacrilège n'avait pas empêché l'horrible femme de subir le déshérit. +On comprend dans quelles idées de sourde fureur et de sourde vengeance +elle s'était éloignée du château de Champauvert. + +Elle ne doutait pas que Geneviève ne devînt bientôt la duchesse de +Parisis; elle se voyait non seulement bannie de la fortune, mais +bannie de la famille. Elle enrageait de voir s'évanouir ses dernières +espérances; le rôle qu'elle voulait jouer à Paris, elle ne le jouerait +pas; les paysans au milieu desquels elle vivait ne manqueraient pas de +se moquer d'elle, elle ne voyait plus sur son chemin que des avanies; +elle avait semé le mal, elle ne recueillerait plus que le mal. + +Toutes ces idées lui traversaient la tête, quand Violette, qui dînait +à côté d'elle dans l'hôtellerie de Tonnerre, lui adressa cette +question: _Le château de Parisis est-il bien loin de Tonnerre?_ + +Mme de Portien interrogea Violette, comme si elle avait sous la main, +par un hasard providentiel--les coquins et les coquines mettent la +Providence partout--comme si elle avait sous la main un instrument +de vengeance: elle avait deviné tout de suite que Violette était une +maîtresse d'Octave de Parisis. + +Les amoureux et les amoureuses aiment à jaser quand on parle à leur +coeur. Violette ne vit dans Mme de Portien qu'une femme curieuse, car +celle-ci ne démasquait jamais ses batteries. «Vous l'aimez donc bien, +ce mauvais sujet? demanda Mme de Portien.--Oui, ç'a été mon bonheur et +mon malheur, dit ingénument Violette. Mais que voulez-vous! on n'en +meurt pas, puisque je ne suis pas morte. On dit qu'on se console parce +que la vie est un perpétuel chagrin. Se consoler, c'est souffrir +ailleurs. Moi je me consolerai en pensant au bonheur d'Octave.--Ah! +vous n'êtes pas vaillante! s'écria Mme de Portien, emportée plus +qu'elle ne voulait. Vous n'aimez pas les batailles de femmes; vous ne +voulez pas lutter contre Mlle de La Chastaigneraye.--Non, je veux +que M. de Parisis soit heureux.--Qui vous dit qu'il sera heureux? +Geneviève est une étrange fille qui fera le malheur du duc.--Vous la +connaissez donc?--Un peu: mais elle est si singulière qu'elle ne se +connaît pas elle-même. Ah! si j'étais comme vous, belle et jeune, je +ne voudrais pas que mon amant m'échappât. C'est lâche de rendre les +armes avant le combat.» + +En ce moment, une fille de l'auberge apporta un magnifique bouquet de +roses-thé, qu'elle venait de cueillir dans le jardin voisin; les +roses de Tonnerre sont renommées comme les roses de Provins. La fille +d'auberge présenta le bouquet à Mme de Portien. «Non, dit Mme de +Portien, dans la peur de donner cent sous à cette fille. Offrez cela à +mademoiselle.» + +La fille d'auberge se tourna vers Violette, qui lui donna un louis +«Ah! les belles fleurs!» dit Violette. Elle les admirait et les +respirait. Quand une idée traversa son coeur et le fit battre. +«Madame, dit-elle en se retournant vers Mme de Portien, savez-vous +quel sera le dernier mot de ma passion pour M. de Parisis? Ce sera ce +bouquet.--Comment cela?--Je vais le lui envoyer avec une prière, une +prière de l'offrir à Mlle de La Chastaigneraye.--Ce sera votre +cadeau de noces?--Oui, et jamais elle n'entendra parler de +moi.--Jamais?--Jamais! jamais! jamais!» + +Une idée traversa aussi le coeur de Mme de Portien. Elle avait sa +vengeance: «Eh bien, mademoiselle, dit-elle, donnez ce bouquet à ce +gamin qui joue là du violon: dans deux heures, il sera dans les mains +du duc de Parisis.--Madame, je vous remercie!» + +Violette écrivit ce simple mot à Octave: + + «Mon ami, j'étais revenue à vous; mais je sais tout. Adieu, nous + ne nous reverrons pas. Gardez-moi une bonne pensée, comme je + garderai de vous mon plus cher souvenir. Nous sommes morts l'un + pour l'autre, ne profanons jamais nos tombeaux. + + «VIOLETTE.» + +Mme de Portien avait appelé le petit joueur de violon: «Tu vas aller +porter ce bouquet au château de Champauvert, où je t'ai rencontré +hier. Tu seras bien payé, mais pars tout de suite.» + +Violette avait demandé du papier blanc pour envelopper le bouquet. +Après l'avoir baisé une dernière fois, elle noua la tige avec un ruban +rouge qu'elle prit dans ses cheveux. «Il aimait tant mes cheveux!» +dit-elle avec un soupir. + +On vint avertir les voyageurs que le train de Paris allait partir: +Violette pensa que ce qu'elle avait de mieux à faire c'était de +rebrousser chemin. Elle se hâta de mettre son chapeau, elle serra +affectueusement la main sèche, et crochue de Mme de Portien, elle donna +un autre louis à son petit ambassadeur en guenilles, et elle sauta +dans l'omnibus qui conduisait au chemin de fer. + +Or, Violette manqua le train. Elle rentra à Tonnerre, repassa par +l'hôtel, tout en se demandant ce qu'elle allait faire jusqu'au train +de nuit. «Si je pouvais voir Octave!» se demanda-t-elle. + +Le silence et l'ennui de la province jettent les amoureux de Paris +plus loin dans la passion, parce qu'ils sont tout à eux-mêmes. + +Violette demanda s'il y avait de bons chevaux à l'hôtel. Naturellement +on lui répondit qu'on pouvait atteler à une calèche les deux meilleurs +chevaux du département. Elle parla de Champauvert: on lui promit qu'en +moins de deux heures elle serait là. + +Il était trop tard. Mais comme cette idée de revoir Octave l'avait +envahie, elle décida qu'elle irait le lendemain à la première heure +à Champauvert. + +Quand Octave se leva le dimanche matin, comment ne vit-il pas Violette +qui rôdait dans la campagne, les yeux sur le parc? + +Pour elle, elle l'aperçut qui fumait sur le perron. A quoi pensait-il? +Il semblait rêver. Elle se demanda si son souvenir ne passait pas dans +son âme. Elle eut envie de sauter par-dessus les haies pour aller dans +ses bras! «Est-ce possible! se dit-elle. C'est lui et c'est moi! En +une demi-minute je pourrais l'embrasser et pourtant je reste clouée +ici.... Mais cette jeune fille viendrait, je ne veux pas la voir....» + +Octave descendit dans le parc. Violette se rapprocha de la clôture. +S'il se fût approché, sans doute elle eût crié:--_Octave, c'est moi!_ + +Comme il tournait la tête de son côté, elle s'imagina qu'il l'avait +vue, mais il s'enfonça sous les marronniers. «C'est étrange, dit-il, +je pensais à Violette et cette femme qui passe là-bas me la rappelle +un peu.» + +Si Violette eût été devant le parc de Parisis, certes elle eût +franchi la haie; mais elle se voyait devant le château de Mlle de La +Chastaigneraye: elle ne se hasarda pas. «Non, dit-elle, je ne suis ici +ni chez moi ni chez lui.» + +Elle sentit que plus elle s'était rapprochée d'Octave, plus elle +était loin de son amant. Elle se décida à regagner sa calèche qui +l'attendait à quelque distance du village. Elle était venue jusqu'au +parc par des sentiers détournés; en s'en retournant, elle se hasarda +un peu plus et voulut même entrer à l'église. Ce fut alors qu'elle vit +apparaître M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, suivis de Mlle +de Moncenac et de Mme Brigitte. Ils allaient tous à la messe. + +Violette était masquée par le bouquet d'arbres de la place publique; +mais elle vit bien l'expression amoureuse d'Octave et de Geneviève. +«Puisqu'ils sont heureux, dit-elle tristement, je m'en vais.» + +Elle ne fut pas surprise, à cet instant, quand elle vit passer +des jeunes paysannes qui préparaient une ovation à Mlle de La +Chastaigneraye à sa sortie de l'église. On vint faire la répétition +sous les arbres. C'était une vraie comédie. Quoiqu'elle se fût un peu +éloignée, Violette comprit bien de quoi il était question. Elle fut +plus surprise encore quand on apporta du château son bouquet de +roses-thé. On le plaça sur la corbeille de fleurs qu'on devait offrir +à la «châtelaine,» selon l'usage antique et solennel. + +Elle avait reconnu son bouquet à son ruban rouge. Pourquoi, le +bouquet, qui devait arriver le samedi soir à Champauvert, n'était-il +arrivé que le dimanche matin? + +Toutes les jeunes filles, moins une, entrèrent dans l'église. Celle +qui resta sous les arbres devait veiller à la corbeille et aux +couronnes de marguerites destinées à les coiffer toutes quand elles +feraient cortège à Geneviève. + +Violette ne craignait plus d'être vue par Octave. D'ailleurs sa +douleur l'aveuglait. Elle s'avança vers la paysanne, quand celle-ci, +qui croyait que c'était une nouvelle venue au château, qui allait +veiller à son tour sous la moisson de roses, courut chez une voisine +pour chercher du fil et une aiguille. + +Violette s'approcha d'autant plus et regarda ses roses-thé. «Eh bien! +dit-elle, voilà un bouquet qui ne s'est pas trompé d'adresse.» Elle +entr'ouvrit l'enveloppe de papier: «Elles sont aussi fraîches qu'hier, +ces roses-thé!» + +Elle saisit le bouquet avec un sentiment de jalousie et reprit sa +lettre d'adieu à Octave. «A quoi bon cette lettre? dit-elle; j'ai +voulu donner mon bouquet à la mariée, pourquoi rappeler mon nom à +Octave!» + +Elle mit la lettre dans sa poche et repartit pour Tonnerre. Cinq +minutes après, comme elle pleurait et prenait son flacon, la lettre +tomba de sa poche et s'envola sans qu'elle y prît garde. + +Le soir, elle dînait avec le prince Rio: «Comme vous êtes gaie! lui +dit-il.--Je le crois bien, répondit-elle en éclatant de rire, pour +cacher ses larmes, mon ex-amant se marie!» + + + + +XXXVIII + +LES DIX MILLIONS + + +Il fallait quelques jours pour que Mlle de La Chastaigneraye reprît +ses forces. Dès qu'elle fut sur pied, elle voulut récompenser les +paysannes de son cortège du dimanche. Chacune des jeunes filles, y +compris la petite fille qui avait présenté le bouquet, reçut deux +mille cinq cents francs en or des mains de Mlle de La Chastaigneraye. +Ce n'étaient que larmes et bénédictions. Dieu a mis la joie si près +des larmes, que la joie pleure toujours, si c'est la joie du coeur. + +Huit jours s'étaient passés; la figure de Mlle Régine de Parisis +était déjà bien loin. Un événement fait ombre à un événement. Les +funérailles de la jeune Rose Dumont mirent au second plan celles de +la vieille châtelaine de Champauvert. M. de Parisis et Mlle de La +Chastaigneraye parlaient encore de leur tante, mais ils parlaient bien +plus du mystérieux bouquet. + +Le procureur impérial, sur une lettre du médecin et sur la rumeur +publique, était venu commencer une enquête; mais Octave et Geneviève +l'avaient supplié de faire l'oubli, tant ils avaient l'effroi d'un +procès en cour d'assises, qui viendrait les mettre en spectacle. Selon +Mlle de La Chastaigneraye, le bouquet n'était pas empoisonné, il +y avait de l'orage ce jour-là, elle n'avait subi qu'un simple +évanouissement. Rose Dumont était morte, il est vrai, après +avoir respiré le bouquet; mais cette fille était sujette aux +étourdissements, le sang la tourmentait, elle dormait toujours. M. +de Parisis appuya les raisonnements de sa cousine; c'était un pieux +mensonge qui pouvait sauver un coupable n'ayant pas la conscience +du crime et qui devait leur épargner à eux beaucoup d'ennuis; sans +compter qu'il avait bien, lui aussi, ses idées sur l'origine du crime +et qu'il eût été désolé que la lumière se fît. + +Le procureur impérial parut décidé à ne pas suivre l'enquête, +quoiqu'elle fût déjà ordonnée. + +Cependant Octave devait partir le dimanche matin; ses chevaux +l'attendaient tout attelés et tout impatients. Il avait pris en +s'éveillant une tasse de chocolat, il comptait déjeuner à Parisis; +mais il était déjà midi, et il resta bien volontiers à déjeuner à +Champauvert, sur une simple prière de Geneviève, à l'heure des adieux. +«Ce n'est pas tout, mon cousin, vous dînerez encore avec moi; ce soir, +vous vous en irez par le clair de lune.» + +Octave se fit rapidement cette question: «Pourquoi Geneviève veut-elle +me retenir à dîner, et pourquoi me donne-t-elle après cela la clef +des champs par le clair de lune?» Et il se répondit: «C'est peut-être +parce qu'elle s'imagine que je m'ennuie.» Mais la jalousie et +l'inquiétude étaient rentrées dans son âme. Le clair de lune lui avait +rappelé les visions sous les arbres du parc: l'homme noir et la femme +blanche, la première nuit de son séjour à Champauvert. «Eh bien! ma +chère Geneviève, je vais vous prouver que je vous aime bien: je ne +partirai que demain pour Parisis.» + +Il fut impossible à Octave de bien lire dans l'expression qui se +répandit sur la figure de sa cousine. «Connaissez donc les femmes, +murmura-t-il, étudiez-les pendant dix ans, soyez don Juan et +La Rochefoucauld, pour vous trouver tout d'un coup devant des +hiéroglyphes comme celui-là.» + +On était au dessert, on passait les plus beaux fruits: des pêches qui +riaient à toutes les gourmandises, des raisins qui donnaient soif à +toutes les lèvres. «Mesdames, dit Mlle de La Chastaigneraye à Mme +Brigitte et à Mlle de Moncenac, vous vous imaginez peut-être que +depuis le testament lu il y a huit jours, ce sont là des fruits de mon +jardin? Eh bien! ce sont des fruits du jardin de M. Octave de Parisis, +car il y a un autre testament.--C'est une plaisanterie! dit Octave.» +Et se tournant vers Geneviève: «Ma cousine, si vous reparlez de cela, +je vais redemander mes chevaux.» + +On ne s'était jamais si bien disputé à qui n'aurait pas dix millions. + +Dans l'après-midi, M. de Parisis, Mlle de La Chastaigneraye et Mlle de +Moncenac montèrent à cheval pour parcourir la forêt. + +Octave était émerveillé de voir Geneviève en amazone; jamais la beauté +héraldique ne s'était plus fièrement dessinée sous les vertes ramures; +son cheval lui-même avait des airs hautains, comme s'il eût compris +que Mlle de La Chastaigneraye avait toute la majesté d'une reine. +En revanche, jamais depuis qu'il y a des amazones, on n'avait vu de +caricature pareille à Mlle de Moncenac, d'autant plus qu'elle avait +revêtu une amazone bleu de roi, qui criait encore plus aux yeux avec +les tons ardents de la figure. Octave avait comme toujours son grand +air, sa désinvolture et son sourire dédaigneux. + +A la Croix-des-Dames, le cheval de Mlle de Moncenac prit peur et la +jeta fort galamment dans un fossé. Elle était trop ronde et trop dodue +pour se rien casser. Octave la ramassa et la replanta sur son cheval +comme si de rien n'était. Mais encore un peu il la replantait sans +dessus dessous. + +A cela près, d'ailleurs, la promenade fut charmante. Il est inutile de +vous dire que Parisis posa bien des points d'interrogation devant +les énigmes de son sphinx aux yeux noirs. Mais plus il cherchait la +lumière dans ce coeur aux abîmes, plus la jeune fille plongeait dans +les ténèbres; elle mettait tous les masques. Tantôt profonde, tantôt +insouciante; hasardant un mot de philosophie après avoir jeté un mot +naïf; montrant tour à tour des nuages et des clartés sur son front; +disant de l'air du monde le plus simple: «Je ne sais rien,» tout en +jetant un regard plein d'éloquence muette. «Ma cousine, dit tout à +coup Octave, est-ce que vous aimez aussi les promenades nocturnes au +clair de la lune?--Oui et non, mon cousin. J'obéis toujours à mes +inspirations, pourtant je vous avoue que je ne suis pas lunatique le +moins du monde.--Avez-vous peur la nuit?--Jamais. Si j'avais peur, +est-ce que je resterais dans ce château, habité par les ombres +errantes comme tous les vieux châteaux?--Vous croyez aux revenants? +--Oui et non. Je crois que les âmes gardent encore longtemps la figure +insaisissable des corps. Voilà pourquoi on les appelle des ombres. +Mais je vous avoue que je n'en ai jamais vu.» + +Octave n'osa pas insister sur ses visions du parc. Il savait bien +d'ailleurs que ce n'était pas des ombres. + +Le dîner fut gai pour un dîner de deuil; la jeunesse s'accuse toujours +et triomphe de tout. Les paysans, d'ailleurs, n'en avaient pas fini +avec leurs surprises. Le violon, la flûte et le hautbois, amour +insensé des quadrilles rustiques, vinrent, au dessert, marier leurs +sons harmonieux. Jamais pareil trio n'avait offensé les oreilles des +gens qui aiment la musique; Mlle de Moncenac elle-même demandait grâce +tout en éclatant de rire. + +On prit le café sur le perron du jardin, où l'on eut la visite du curé +de La Roche-l'Épine, accompagné cette fois du curé de Champauvert. + +La conversation n'en fut pas beaucoup plus catholique; on raconta des +histoires de paysans pour prouver que les sept péchés capitaux ont +trouvé chez eux bon logis à pied et à cheval. A force d'habiller et de +raviver les vices, la civilisation les transforme jusqu'à en faire des +vertus; c'est dans la paix de l'innocence des champs qu'on retrouve le +péché dans toute sa force brutale. + +Le curé de La Roche-L'Épine offrit du café au curé de Champauvert, +sachant bien que son compagnon refuserait. «Vous n'y perdrez rien, +dit-il à Mlle de La Chastaigneraye, car j'en prendrai deux tasses.» + +On parla des dots faites si gracieusement aux huit paysannes. +«Vont-elles se marier? demanda Mlle de Moncenac.--Si elles vont se +marier! s'écria le curé de La Roche-L'Épine qui avait «le mot pour +rire,» je le crois bien, et plutôt deux fois qu'une.--Oh! monsieur le +curé! dit Geneviève avec quelque dignité, mais sans bégueulerie.--Que +voulez-vous, mademoiselle, c'est aujourd'hui dimanche.--Je suis sûr, +dit Octave, qu'à cette heure ces demoiselles ont autant de prétendants +que ceux de Pénélope, sans compter Ulysse.--Mon cousin, mon cousin, je +vous rappelle à l'ordre.--Eh bien, ma cousine, je suppose qu'on danse +déjà devant l'église. Voulez-vous venir voir danser vos vingt mille +francs?» + +Octave alluma un cigare et alla jusque devant l'église pour voir +danser les filles et les garçons. Les huit jeunes filles s'étaient +encore habillées en blanc pour aller à la messe et pour venir +remercier Mlle de La Chastaigneraye. Sur le préau, elles n'étaient pas +tout à fait aussi blanches que le matin. Comme M. de Parisis l'avait +dit, elles étaient assaillies, assiégées, prises d'assaut, chacune +avait une légion d'adorateurs, d'autant plus qu'on répandait le bruit +que le jour du mariage Mlle de La Chastaigneraye en ferait bien +d'autres. + +C'était comique et odieux. Huit poignées d'or avaient mis le feu aux +quatre coins du village. La veille, les pauvres filles avaient à peine +un amoureux, qui leur parlait du haut de sa faulx ou de sa +fourche; maintenant, on leur débitait les compliments les plus +invraisemblables, sans oublier la phrase sacramentelle: «Ce que je +vous en dis n'est pas pour votre argent.» + +On prit le thé au château à dix heures, et on se retira à onze heures, +comme la veille. Vous pensez bien que Parisis ne tarda pas à se mettre +à la fenêtre. Après une demi-heure d'attente, il jugea qu'il avait eu +tort de se montrer: il pouvait effaroucher Roméo et Juliette. Il avait +éteint les bougies, mais on pouvait le voir. Il ferma prudemment sa +croisée et se mit en spectacle derrière le rideau. + +Il réfléchit bientôt qu'il n'était pas bien digne de lui d'épier les +mystères du château de Champauvert. «Ce ne sont pas les mystères +d'Udolphe, mais ils n'en sont que plus sacrés.» Et il se retira +héroïquement de son embuscade. «Après tout, dit-il, cela ne me regarde +pas, Mlle de La Chastaigneraye est bien libre d'être folle comme +toutes les femmes; elle n'est ni ma maîtresse ni ma fiancée; qu'elle +ait ou qu'elle n'ait pas cinq millions, elle n'en est pas moins libre +de ses actions; elle est belle, elle a vingt ans: qui peut répondre de +son coeur, même dans les solitudes de la Bourgogne? Qui sait s'il +n'y a pas dans quelque villa voisine un gentilhomme campagnard ou un +Parisien attardé qui travaille ses embûches?» + +Et tout en se prouvant qu'il n'avait pas le droit de regarder par la +fenêtre, Parisis souleva le rideau. Il ne vit rien sous les arbres +doucement agités par les brises déjà fraîches. Il allait laisser +tomber le rideau; mais minuit sonna, la curiosité retint sa main. + +Tout à coup, au loin, au delà de la pièce d'eau, voilà que la vision +blanche apparaît. Quand je dis la vision blanche, je ne veux pas +faire croire que c'était une ombre, c'était bien une vraie femme qui +marchait. Mais pourquoi cette dame blanche comme à l'Opéra-Comique? +demandera-t-on. Je n'en sais rien. Peut-être celle qui la portait +voulait-elle faire croire à une vision. «Sans doute, dit Octave avec +un mouvement de fureur, le monsieur tout noir n'est pas loin...» + +Il faillit arracher le rideau quand il vit le monsieur noir aller à la +rencontre de la dame blanche. «Je comprends pourquoi Geneviève m'avait +conseillé de partir à la brune.» + +Octave ralluma ses bougies comme s'il lui fût impossible de prendre +un parti sans y bien voir. Avant de réfléchir, il sonna, tout en se +disant sans doute que tout le monde était couché, moins les amoureux +du parc. A sa grande surprise, un petit groom qui vivait toujours dans +le vestibule, jouant à la toupie ou faisant des caricatures, vînt lui +demander ses ordres. «Mlle de La Chastaigneraye dort-elle? lui demanda +Octave en le regardant dans les yeux.--Comment monsieur veut-il que je +sache cela, puisque mademoiselle ne me dit ni bonjour ni bonsoir?» + +Octave s'aperçut seulement alors qu'il jouait un rôle indigne. +«Va-t'en, dit-il au groom. Je voulais prier Mlle de La Chastaigneraye +de me prêter un livre si elle ne dormait pas encore.» + +Le groom disparut. Quelques minutes après, une fille de chambre, à +peine habillée, apportait à Octave quelques volumes dépareillés. +«Est-ce cela, monsieur le duc?--Oui, dit-il sans regarder. Ce gamin a +eu tort de vous parler. Peut-être aura-t-il réveillé ma cousine?--Oh! +monsieur le duc, Mlle Geneviève ne dort pas si tôt.--Comment! à +minuit?--Vous savez, monsieur le duc, comment on vit ici: mademoiselle +est si fantasque!» + +Ce mot avait échappé à la fille de chambre: elle frémit d'en avoir +trop dit, et s'éloigna tout en rajustant ses jupes. C'était une belle +créature qui ne demandait qu'à jaser; elle avait jugé, sur le rapport +du groom, que puisque M. de Parisis ne dormait pas, c'est qu'il +s'ennuyait; elle avait pensé aux fortunes rapides que font les femmes +de chambre dans leurs rencontres nocturnes avec les beaux messieurs de +Paris: elle était apparue dans un déshabillé fort voluptueux. «Ma foi, +elle est fort jolie.» dit Octave. Un peu plus il la rappelait; il +trouvait que les femmes sont trois fois femmes quand elles sortent du +bal et quand elles sortent du lit; c'est le moment où la force du sang +leur donne un magnétisme irrésistible. Octave était trop de l'école +de don Juan pour dédaigner une femme sous prétexte que c'était une +servante. Il n'avait donc pas plus de préjugés que lord Byron. Mais +tout à sa jalousie, il se contenta de lui crier: «Mademoiselle, allez +réveiller mes gens.» + +Octave alluma le cigare de la colère et descendit lui-même. Quand il +ordonnait, ses gens n'y allaient pas de main morte; sous ses yeux, il +fallait que tout se fît à la minute. En moins d'un quart d'heure, +ses chevaux furent à la voiture. Il s'était imaginé que Mlle de La +Chastaigneraye, avertie par la femme de chambre ou par le groom, +viendrait s'opposer à son départ, ou tout au moins lui dire adieu. +Mais elle ne parut pas. + +Au dernier moment, il remonta dans sa chambre, sous prétexte d'avoir +oublié je ne sais quoi,--il n'en savait rien lui-même.--Il avait +oublié de soulever une dernière fois le rideau pour voir sous les +grands marronniers. Il ne vit rien que les feuilles qui ondoyaient au +vent et la lune qui mirait sa pâleur dans la pièce d'eau. + +Il redescendit en toute hâte et partit. «Je ne me croyais pas si bête, +dit-il quand l'air de la nuit eut un peu frappé sur son front. Je me +conduis comme un écolier. Ce que c'est que de ne plus être maître de +son coeur! Il n'y a pas à se le dissimuler, j'aime Geneviève.» + +Et après un silence de cinq minutes, il avait vu plus profondément +dans son coeur, il répéta: «J'aime Geneviève.» + +Et comme il aimait à railler toujours, même les sentiments de son +coeur, il reprit: «J'aurais bien mieux fait de donner un tour de clef +quand cette fille est venue; elle se fût dévoilée à moi corps et +âme; j'aurais appris à connaître la maîtresse par la servante.--Non, +reprit-il en se jugeant et en se condamnant, c'est assez de +profanations comme cela.» + + + + +XXXIX + +ALICE + + +L'aurore aux doigts de rose ouvrait les portes de l'Orient quand +Octave arriva au château de Parisis; ce qui veut dire, en prose du +XIXe siècle qu'il était cinq heures quarante-cinq minutes, almanach de +Mathieu Laënsberg. + +Octave avait sommeillé en voiture; il monta à sa chambre à coucher, +mais il ne se coucha pas. Il redescendit presque aussitôt et donna +l'ordre qu'on lui amenât l'intendant. + +L'air était vif, il fit allumer un grand feu dans le petit salon et +promena mélancoliquement ses regards sur les meubles démodés, mais +chers à son souvenir. C'était dans ce petit salon, sur cette chaise +longue, devant la fenêtre ouverte, que sa mère avait voulu mourir. +Il se revit agenouillé devant elle, mouillant de larmes ses mains +blanches qui le bénissaient et retombaient sans forces. Ces souvenirs +peuplèrent soudainement cette silencieuse solitude. Il se renversa sur +un fauteuil et regarda amèrement le chemin parcouru depuis la mort +de sa mère: le voyage en Amérique, l'expédition de Chine, et les +aventures parisiennes. Il n'eut pas à rougir de cet examen de +conscience; il avait été fier toujours, aventureux, héroïque; s'il +s'était attardé dans les folies de la vie parisienne, c'était encore à +ses yeux de l'héroïsme, puisqu'il avait pris le premier rôle parmi les +Alcibiades de son temps, à la pointe de son épée et à la pointe de son +esprit. Il ne se reconnaissait qu'un tort--un tort bien léger--celui +d'avoir dévoré deux millions. + +Octave voyait dans son imagination passer la belle figure de sa +cousine. «Dix millions! reprit-il, mon premier mouvement a été beau; +mais le second me conseillait de ne pas déchirer le testament et +d'épouser Geneviève.» + +Vers minuit, Octave se promenait par le parc, quand tout à coup une +femme qui pleurait se jeta sur son passage. C'était la fille de son +intendant, M. Rossignol qui lui avait taillé une dot dans la forêt de +Parisis. «Pourquoi pleurez-vous, madame? lui demanda Octave.» Il la +prit dans ses bras comme pour la protéger. «Oh! monsieur de Parisis, +mon père m'a mariée, malgré moi, à un notaire qui ne parle que de +coups de canif dans le contrat. Je me suis enfuie à la dernière +heure.--A l'heure du sacrifice!--Oui, monsieur le duc.--Comme votre +coeur bat!--Je savais bien que vous me consoleriez!» + +Le duc de Parisis consola la jeune mariée--pendant tout une +heure.--«Après tout, pensait-il, elle est jolie; ce qui tombe dans le +fossé c'est pour le soldat. Et d'ailleurs, elle me coûte cent mille +francs.» + +Survint le notaire avec une lanterne. «Monsieur, lui dit le duc de +Parisis, voici votre femme qui s'est perdue dans le parc; mais je l'ai +remise dans son chemin. Ne lui parlez plus de coups de canif dans le +contrat.» La fille de M. Rossignol montra fièrement à son mari un +petit poignard d'or que Parisis lui avait fiché dans les cheveux. + +Octave ne serait peut-être pas parti le lendemain pour Paris si une +figure inattendue ne se fût montrée au château de Parisis. + +Il se promenait dans le parc, dans le cortège des mélancolies. Il y +avait bien de quoi. Il sentait que Mlle de La Chastaigneraye était +perdue pour lui; il ne s'était pas avoué encore tout son amour pour +elle, parce que son coeur était alors le pays des ruines et que les +fantômes des femmes aimées y revenaient ça et là. + +Non seulement il voyait déjà s'évanouir ce rêve le plus cher qu'il eût +caressé, mais il pressentait qu'un jour ou l'autre il lui faudrait +faire son compte au grand jour, c'est-à-dire avouer tout haut qu'il +n'avait pas le sou. On ne joue pas impunément toute sa vie le jeu des +riches quand on est devenu pauvre. + +Jusque-là il avait pris cela gaiement--comme on dit dans la langue +parisienne--parce qu'il était emporté par le tourbillon et qu'il ne +descendait pas profondément en lui-même; mais au château de Parisis, +le dernier voile tomba de ses yeux. + +Les figures des maisons et des arbres ont leur physionomie journalière +comme les figures des personnes; il semble que l'âme des choses +transperce partout dans ses mouvements de gaieté et de tristesse. + +Octave regardait son vieux château et le trouvait plus mélancolique +encore que lui. Cette demeure, berceau et tombeau de tous les siens, +le regardait pas ses grandes fenêtres désolées et lui parlait avec +éloquence par cette langue universelle des sentiments qui dit tout +et qui se comprend si bien. Les arbres, les nouveaux venus comme les +anciens, lui reprochaient son absence et son oubli. + +Mais il y avait un reproche qui s'élevait plus haut et qui le touchait +de plus près, dans toute cette belle demeure et dans tout ce beau +parc. Il entendait une voix s'élever des tombeaux pour lui dire: +«Qu'as-tu fait de ta fortune? tu as humilié notre fierté, la lèpre des +hypothèques a entamé le marbre de notre sépulcre, et le jour vient +où on nous jettera dehors comme des chiens.--Jamais! s'écria Parisis +comme s'il eût vraiment entendu ce reproche sortir de terre.» + +Et ce reproche ne venait pas seulement des tombeaux. Il cueillit une +rose comme pour respirer d'autres idées, mais la rose elle-même lui +dit: «Pourquoi me cueilles-tu, je ne fleuris que pour les Parisis!» + +On sait qu'Octave, un beau païen comme ils le sont presque tous parmi +ceux-là qui ont rejeté le devoir comme un bourrelet, ne croyait qu'à +l'âme des choses, une religion qu'il s'était faite, car les athées +aussi ont leur religion. La Révolution n'avait-elle pas décrété l'Être +suprême! Or, Octave croyait à sa religion. Pour lui, l'homme, la +nature, les choses, tout communiait; il était donc plus sensible que +tout aux voix de l'invisible. Il jura que le château de Parisis ne +serait pas vendu; il sentait bien venir jusqu'à lui la gueule béante +et affamée de l'expropriation, mais il trouverait encore quelque +gâteau d'or pour apaiser le monstre jusqu'au jour où il le chasserait +de ses terres. «On serait si heureux ici! dit-il en respirant, si on +ne respirait pas l'air des hypothèques.» + +Et il faisait des calculs. Il se demandait s'il ne serait pas plus +sage de vendre d'abord quelques fermes éloignées, mais c'étaient les +meilleures. La montagne et la vallée du château ne donnaient que du +bois et du foin, terre rocheuse sur la montagne, terre humide dans la +vallée. On aurait bien pu trouver deux cent mille francs en abattant +les bois, mais c'était découronner le château. On aurait bien pu +cultiver la vallée, mais il fallait pour cela dessécher une suite +d'étangs qui formaient un des plus beaux paysages de la Bourgogne. + +C'est là l'éternel chagrin des grands seigneurs qui se ruinent: ils +ont trop l'amour du beau, du grandiose et du pittoresque, pour les +sacrifier, fût-ce à une pyramide d'or. Ils ne sont pas pour les +demi-mesures, ils aiment mieux tout perdre. + +Octave, après avoir ruminé sur des chiffres problématiques, termina +toutes ses additions et toutes ses soustractions par ces mots: «Total: +tout ou rien.» + +Il était assis devant une des grilles bordant le saut-de-loup qui +entourait le parc, à trois ou quatre portées de fusil du grand perron, +quand une voix bien timbrée répéta comme un écho railleur: «Total: +tout ou rien.» + +C'était Mme d'Antraygues. «Ah! pardieu! dit Octave en se levant, je +croyais bien que je n'étais entendu que des oiseaux.» Et il se jeta +dans les bras de la comtesse. «Que faites-vous? lui dit-elle en riant, +si les oiseaux allaient nous voir!» + +Ils se regardèrent comme s'ils ne s'étaient pas vus depuis des +siècles. «Ma foi, ma chère amie, vous arrivez bien à propos, j'étais +en train, tel que vous me voyez, de creuser mon tombeau; j'avais déjà +revêtu la robe des trappistes.--Soeur, il faut mourir!--Frère, il faut +mourir! répéta en riant Mme d'Antraygues.» Et après un silence: «Vous +vous imaginez peut-être, Octave, que je m'amuse beaucoup depuis que je +veux m'amuser? Eh bien! je m'ennuie horriblement!--Je le crois sans +peine, puisque vous venez jusqu'ici.--Voyez, je suis toute en noir. Je +porte le deuil de ma jeunesse.» + +Elle regarda Parisis d'un oeil fixe: «Et de votre amour! Encore si tu +m'avais aimée!--Mais je vous ai adorée, Alice: mais je n'ai pas dans +ma vie de plus cher souvenir que le vôtre!--Profanateur! des phrases +toutes faites! Enfin il est écrit que la femme se laissera toujours +prendre par la même illusion.» + +Octave embrassa une seconde fois Mme d'Antraygues. «N'est-ce pas que +je suis devenue laide avec cette pâleur, avec ces yeux cernés? je me +fais peur à moi-même.--Vous êtes plus jolie que jamais, dit Octave en +remarquant un coup d'aile du Temps de plus sur la figure de la jeune +femme.» + +Les mois de passion comptent comme des années. C'est l'orage qui +brûle, qui effeuille, qui dévaste. «Vous avez donc pris tout cela au +sérieux? dit Octave avec douceur.--Si j'ai pris cela au sérieux! Mais +qu'est-ce donc que la vie sans cela?--Vous avez bien raison: un brave +coeur, une bouche qui dit _je t'aime_, une chevelure qui se répand sur +deux fronts, voilà toute la sagesse. Celui qui cherche autre chose sur +la terre est un fou. Vous avez là un bien joli chapeau!» + +Octave baisait les cheveux de Mme d'Antraygues, comme pour retrouver +le parfum évanoui qui l'avait enivré quand elle était en Dame de +Pique. «Un joli chapeau!--Vous êtes bien bon de vous apercevoir que +j'ai un joli chapeau! Je suis partie comme une folle, sans me faire +faire un costume de voyage. En arrivant d'Irlande, j'avais tout donné +à ma femme de chambre. On m'a dit que vous étiez ici, je voulais vous +voir, j'ai cherché, j'ai trouvé et me voilà!--Quelle bonne idée vous +avez eue! Il y a longtemps que le château de Parisis n'a vu balayer +ses allées par une pareille robe à queue.--Oui, je lui fais là un +grand honneur; j'ai déjà perdu la moitié de mon jais en route; tout à +l'heure, en venant à vous, les buissons m'ont tout égrenée.» + +Octave entraînait Mme d'Antraygues vers le château. «Contez-moi donc +toute votre histoire depuis que je vous ai vue.» + +Alice conta son voyage en Irlande, où elle avait failli mourir de +chagrin et d'ennui sous les remontrances de sa grand'mère, une vertu +revêche qui n'avait jamais capitulé, parce qu'elle n'avait jamais lu +que les romans de Walter Scott. Mme d'Antraygues avait commencé par se +soumettre et par s'humilier, comme si elle dût se retourner déjà vers +le repentir. Mais le coeur voulait vivre et brisait sa prison. Elle +revint en France. Le scandale avait éclaté; qui ne s'en souvient +encore, à cette heure? Elle était descendue incognito comme une +voyageuse qui n'a plus de pied-à-terre, à l'hôtel d'Albion. Elle se +hasarda chez sa meilleure amie, la duchesse de Hauteroche, qui fut +impitoyable, parce que la vertu chrétienne ne sera jamais la vertu des +femmes. + +Puisque les femmes ne consolent pas les femmes, il faut bien qu'elles +se consolent avec les hommes. «Voilà pourquoi, dit Mme d'Antraygues à +Octave, je suis venue à Parisis. Allez-vous me faire de la morale, +vous?--Je ne suis pas si bête: toute la morale a été faite par Jésus +Christ, qui a pardonné à la femme adultère. Je vous aime comme moi-même. +--Ne raillez pas! car au fond cela n'est pas si gai. Si vous saviez, +mon ami, comme j'étais inquiète et attristée quand je sortais dans +Paris! Je me figurais que tout le monde me regardait et lisait ma faute +sur mon front. Aussi, voyez, j'ai pris l'habitude du voile. Et puis, je +ne savais où aller! Le soir, je me cachais, au spectacle, dans le fond +d'une avant-scène.--Le théâtre est comme l'église, il accueille tout le +monde.--Voilà pourquoi je me trouvais à côté de vos petites amies.--Eh +bien! vous allez me donner de leurs nouvelles!--On a tout vendu chez +Mlle Diane. Ce que c'est que de ne se pouvoir plus vendre soi-même! Il +paraît que c'est un faux luxe; faux diamants, fausses perles, faux +chignon, fausse femme.--Aussi me suis-je inscrit en faux contre ses +fossettes. Et Violette? vous ne l'avez pas revue?--Plus Violette de +Parme que jamais. Et pourtant, voulez-vous que je vous dise sur Violette +une chose qui va vous surprendre? Depuis votre abandon, elle n'a pas +eu d'amant, si ce n'est vous quand vous l'avez reprise en allant +à Dieppe.--Allons donc! je n'en crois pas un mot.--Eh bien! c'est +pourtant la vérité. Elle se moque de ses amoureux, car ce ne sont pas +ses amants; je connais entre autres ce grand d'Espagne qui lui a +fait un pont d'or sur lequel elle a passé ... sans lui.--Ce serait +original, si c'était possible.--C'est impossible, mais cela est. Ce +n'est pas pour poser, puisqu'elle a tout bravé, que Violette fait +cela, c'est parce qu'elle vous aime. Croyez-vous donc qu'on ne voit +plus une vertu après la première chute?» + +Octave embrassa une troisième fois Mlle d'Antraygues. «Et de quel +argent vit cette vertu farouche?--Ne savez-vous pas que le prince de +Rio lui a donné une parure de haut prix et un bon sur la banque de +cent mille francs, rien que pour prendre rang dans son cortège et +compter parmi ses convives, car sa salle à manger est déjà illustre.» + +Octave dit d'un air grave qu'il croyait trop à la vertu en général +pour nier celle-ci en particulier. «Ça été, poursuivit la comtesse, +la seule femme à me faire bonne figure depuis mon retour à Paris. +Je sentais que son coeur était sur ses lèvres quand elle me +parlait.--Êtes-vous heureuse? lui demandai-je.--Non, mais c'est +égal.--L'avez-vous revu?--Oui, je l'ai revu, mais je ne le reverrai +plus; c'est toujours le même homme; il ne prend jamais une femme que +pour la sacrifier à une autre. Il m'a emmenée à Dieppe pour m'humilier +devant ses duchesses.» + +On vint avertir le duc de Parisis que le dîner était servi. «Madame, +dit-il solennellement à la comtesse, je vous prie de me faire +l'honneur de dîner avec moi en grande cérémonie. Nous aurons chacun un +domestique pour nous servir: c'est tout ce qu'il y a au château. Je +ne vous réponds pas de la cuisine, mais je vous réponds de la +cave.--Comme cela se trouve, s'écria Mme d'Antraygues, moi qui n'ai +jamais bu que de l'eau.» + +On était arrivé sur le perron. Le soleil se couchait dans un lit de +nuages empourprés. Il n'avait rayonné que çà et là depuis le matin; +il répandit tout à coup un air de fête sur le château. «Vous êtes une +bonne fée, dit Octave à Alice: tout était triste tout à l'heure, tout +me semble sourire maintenant. Voyez! sous cette teinte chaude du +soleil couchant, le château se réveille et me fait bonne figure, +tandis que tout à l'heure il me lançait toutes ses malédictions. +Décidément, je ne serai jamais un homme sérieux, parce que l'amour +sera toujours mon maître!--Ah! si vous vouliez m'aimer, dit Mme +d'Antraygues avec une tendresse expansive, je n'aurais peur de rien, +pas même de l'enfer!» + +Parisis, qui avait son éloquence à lui, embrassa pour la troisième +fois Alice, ce qui le dispensait de lui dire la vérité; car il ne put +s'empêcher de rêver à Geneviève et à Violette--tout en les trahissant. + + + + +XL + +OU VA UNE FEMME QUI TOMBE + + +Octave aurait bien voulu revoir Geneviève, mais la présence à Parisis +de Mme d'Antraygues ne fit que hâter son retour à Paris. Il avait +peur que Mlle de La Chastaigneraye ne se hasardât à venir le voir; il +craignait aussi que la figure de la comtesse ne fût pas une figure +édifiante pour le pays. Il bravait tout à Paris: mais ce château +natal, où il retrouvait si vivant le souvenir de son père et de +sa mère, il ne voulait pas qu'il fût le théâtre de ses aventures +galantes. + +Octave de Parisis partit donc le soir même avec Mme d'Antraygues, +sous prétexte que tout était si désorganisé dans son château qu'il ne +pouvait pas y donner l'hospitalité à une femme du monde comme elle. + +Il s'était repris à l'amour de Violette: il se reprit à l'amour de Mme +d'Antraygues, faisant de son coeur deux parts, une pour l'idéal et +l'autre pour le réel,--la rêverie et la passion,--l'une pour la +comtesse et ses pareilles, l'autre pour Mlle de la Chastaigneraye. + +A cette seconde rentrée à Paris, Mme d'Antraygues releva un peu plus +haut son voile; elle commençait à s'habituer à ne plus rougir, elle se +familiarisait avec les horizons nouveaux. Comme elle n'avait plus de +maison, elle ne fit pas de façon pour descendre à l'hôtel d'Octave, +qui comptait bien ne point garder chez lui une maîtresse qui frappait +les yeux de tout Paris. C'était, d'ailleurs, une femme charmante, un +peu romanesque, mais avec de l'esprit et de la gaieté. On condamnait +tout haut Octave, mais on le jalousait tout bas. + +Tout en espérant qu'il ne garderait Mme d'Antraygues que quelques +jours avec lui, il éprouvait un charme très vif à vivre avec elle. Une +semaine s'était passée à jaser, à courir, à prendre la vie en rose. Il +pensait vaguement à faire avec elle le voyage d'Amérique, quand elle +lui échappa sans dire gare. + +Le prince Rio, le seul qui fût admis dans cette intimité amoureuse, +venait tous les soirs, vers minuit, prendre le thé. Deux fois il +trouva Mme d'Antraygues seule, Octave n'ayant pas perdu ses belles +habitudes de courir çà et là. Le prince, qui devait beaucoup à Octave, +lui devait bien de lui prendre Mme d'Antraygues. Il avait ses heures +de séduction; Mme d'Antraygues avait ses heures de curiosité: le +huitième jour, quand Octave rentra, vers une heure du matin, son +valet de chambre lui dit que le prince et la comtesse étaient allés +au-devant de lui. + +Ils étaient si bien allés au-devant de lui, qu'il fut vingt-quatre +heures sans les rencontrer. + + + + + +LIVRE II + +MADAME VÉNUS + + + * * * * * + + +I + +LA CHAMBRE A DEUX LITS + + +Le duc de Parisis prit fort gaiement l'aventure. Il se décida à partir +pour le Pérou par le prochain paquebot des transatlantiques. Ses +malles étaient bouclées, il avait dit adieu à ses cinq amis et à ses +cinq cents femmes, rien ne pouvait l'arrêter un jour de plus à Paris. + +Mais il avait compté sans une petite lettre anonyme qui lui vint de +Bade toute parfumée encore des senteurs d'outre-Rhin; elle exhalait +je ne sais quel bouquet de Johannisberg. On disait à Octave que Bade +était désolé depuis que le bruit s'était répandu qu'il n'y viendrait +pas. Quoiqu'il ne reconnût pas l'écriture, il pensa que ce doux appel +était de Violette. «Pourquoi ne vais-je pas à Bade? se demanda-t-il, +c'est peut-être là que la fortune m'attend. Bade ou le Pérou, c'est la +même chose.» + +Il croyait qu'en toutes choses le seul service qu on pût demander à un +ami, c'était une pièce de cent sous, non pas pour la dépenser, mais +pour la jeter en l'air et jouer chacune de ses actions à pile ou face. +Il n'y manquait jamais. Pour lui, l'indécision était la pire des +choses; elle ruinait l'énergie, elle ruinait la volonté, elle ruinait +la vie. Il avait vu, tout jeune encore, représenter dans un salon +cette vieille comédie où le beau Valère flotte continuellement entre +Isabelle et Célimène; on sait le dernier vers de la pièce: au moment +de partir pour l'église avec Isabelle, Valère s'écrie: _J'aurais mieux +fait, je crois, d'épouser Célimène_. Parisis, qui n'avait que douze +ans, s'écria tout haut: «Pourquoi ne les épouse-t-il pas toutes les +deux?» + +Dès qu'Octave eut reçu la lettre de Bade, il jeta en l'air une pièce +de cent sous. «Si c'est face, dit-il, j'irai à Bade.» La pièce de cent +sous tomba face; le dieu Hasard avait parlé, Octave obéit. + +Comme il ne faisait pas courir cette année-là à Bade, il voulut y +arriver _incognito_, sans équipages d'aucune sorte, décidé à risquer +vingt-cinq mille francs et à s'en revenir si le dieu Hasard s'était +trompé. + +Parisis arriva un soir à Bade le second jour des courses. Au +débarcadère, Villeroy et Saint-Aymour lui dirent que Violette était +dans le voisinage, mais qu'elle cachait son bonheur en tête à tête +avec le prince Rio. Elle aussi était venue _incognito_. On ne la +voyait que passer. Octave, ne voulant pas se montrer au grand jour, +descendit à l'hôtel de France, qui naturellement n'est jamais habité +par les Français. + +Le maître de la maison, qui vit tout de suite un voyageur de grand +air, lui dit combien il était désolé de n'avoir pas un appartement. +Octave demanda une simple chambre, mais il n'y avait plus rien, les +toits étaient habités. «Cherchez bien, dit Parisis.--Attendez donc! +reprit l'hôtelier, il y a une dame qui va partir tout à l'heure pour +Paris, et d'ailleurs, si elle ne part pas, tant pis pour elle.--Vous +n'êtes pas galant, remarqua Octave, mais cela ne me regarde pas, +donnez-moi cette chambre.--Il y a une petite difficulté, c'est que la +dame en question a encore la clef.--Quelle est cette dame?--C'est une +dame connue, j'imagine, mais je ne la connais pas, dit l'hôte avec des +airs fort malins.--Où est-elle?--Elle est à la roulette, je n'en doute +pas, car elle a toujours perdu, et vous savez que c'est la perte qui +fait les joueurs, mais surtout les joueuses. Après tout, j'ai une +autre clef; la dame n'a rien à prendre, elle a tout joué.--Même son +honneur? dit Octave, comme s'il mesurait un obélisque.--Je n'en doute +pas. Je vais vous ouvrir la porte.--A merveille!» + +Octave, toujours chercheur d'aventures, n'avait garde de faire un pas +en arrière. Il entra résolument dans la chambre de la dame.--Deux +lits! s'écria-t-il, peste! quel luxe!--Oui, monsieur, c'est du luxe, +car je dois à la vérité de dire que la dame a toujours couché toute +seule.--Mais, tout à l'heure, vous doutiez de sa vertu.--J'en doute +encore, monsieur. Vous en douterez vous-même en la voyant.--Après +tout, cela m'est égal, la chambre est très agréable, un paysage par +la fenêtre, le portrait de la reine Victoria et du roi de Prusse: en +vérité, je ne connais pas mon bonheur.» + +L'hôtelier allait s'en aller. Il pria Octave de lui donner son nom. +«Quel est le cheval qui a gagné le prix aujourd'hui?--Gladiateur.--Eh +bien! c'est mon nom, pas un mot de plus.» + +Octave, demeuré seul, ouvrit un sac de nuit et jeta çà et là les +chemises, les cravates et les pantoufles. «Oh! oh! dit-il en +s'approchant de la toilette, la dame aime le luxe: voici tout un +attirail de femme comme il ne faut pas. Cocotte, ma mie, qui t'a donné +tout cela? Après tout, c'est peut-être moi. Mais n'allons pas faire de +fouilles. Je suis couvert de poussière, à ce point que je sens germer +des herbes sur mon cou. Une forte ablution est indiquée ici.» + +Octave versa de l'eau et plongea sa tête dans la cuvette. Tout +naturellement ce fut à cet instant que la dame entra chez elle--je me +trompe--chez lui. + +Elle n'avait pas été avertie; sa surprise fut telle qu'elle ne trouva +pas un mot à dire. + +Au bruit de la porte qui s'ouvrait, M. de Parisis se retourna, les +joues ruisselantes, la barbe perlée. «Ah! c'est vous, madame, dit-il +sans s'émouvoir le moins du monde, je suis charmé de vous rencontrer +chez vous.» + +Au premier regard, Octave jugea que la dame était admirablement belle. +«Si jamais, pensa-t-il, cet hôtelier s'était trompé? Il est bien assez +malin pour cela.--Monsieur, dit la dame en levant la tête, je ne +suppose pas que l'impertinence aille si loin: j'aime à croire que vous +vous êtes trompé de porte.--Non, madame: vous ne savez donc pas que +le Grand-Duc vient de rendre un nouveau décret? Toutes les chambres +à deux lits seront désormais habitées par deux voyageurs.--Des deux +sexes? dit la dame, qui ne put s'empêcher de rire.--Oui, madame; où +est le mal? Vous savez comme moi que la vertu n'est en danger que +lorsqu'elle cherche le danger.» + +La dame rentra dans toute sa dignité. «Je ne suis pas venue ici pour +apprendre des maximes.--Et moi, madame, je ne suis pas venu pour en +débiter.» + +Tout en parlant, M. de Parisis avait pris sa brosse pour remettre +au vent ses cheveux et sa barbe. Il était redevenu le plus beau des +hommes de son temps. «Et maintenant, madame, permettez-moi de vous +présenter ma carte.--Monsieur le duc de Parisis! dit la dame. Eh bien! +voilà une raison de plus pour moi de m'insurger contre le décret du +Grand-Duc. Avec un homme comme vous, monsieur, les chambres à deux +lits sont des illusions.--Je ne croyais pas, madame, qu'on eût aussi +bonne opinion de moi au delà du Rhin. Sur le Rhin allemand, il ne faut +craindre que les Allemands.--Des mots, des mots, des mots. L'hôtelier +s'est sans doute imaginé que je partais ce soir, mais, Dieu merci! je +reste.--Pourquoi, Dieu merci? Madame, donnez-vous donc la peine +de vous asseoir.--Vous êtes trop gracieux, monsieur.--Il y a deux +fauteuils, comme vous voyez, nous pouvons causer.--Il y a deux +fauteuils, c'est vrai, je ne m'en étais pas aperçue. J'en suis bien +aise, puisque je vais continuer à habiter cette chambre.» + +La dame déposa sur la cheminée deux rouleaux d'or. «Voilà qui est +éloquent, dit Parisis; je vois bien, madame, que vous avez deux mille +raisons pour rester ici. Cette chambre vous porte bonheur; savez-vous +pourquoi? c'est parce que j'y suis. Je m'appelle _Fétiche_ de +mon petit nom.--Monsieur, j'ai des préjugés, mais je ne suis pas +superstitieuse. Donc, je pense qu'il n'est pas séant d'habiter une +chambre à deux lits avec un inconnu. Et puis je crois que les hommes +ne portent pas bonheur.» + +En disant ces mots, la dame ne put masquer une expression de +mélancolie qui alla jusqu'à la tristesse. «Madame, je fais un appel à +votre patriotisme, vous ne mettrez pas à la porte un Français au delà +du Rhin.--Monsieur, je ne crois pas aux frontières, voilà pourquoi je +vous prie de prendre votre chapeau et d'aller saluer ces dames à la +Conversation. Il y a là Mlle Trente-Six-Vertus, le trio Soubise, +Délions et Letessier, Mme Revolver, Mlle Rebecca, Mlle Tourne-Sol, la +Nouvelle Héloïse, tout le dessus du panier de l'âge d'or. Mais les +Phrynés ont toujours trois jeunesses.--Rassurez-vous, madame, je +suis un homme bien né, je n'ai jamais violenté les femmes--si j'ose +m'exprimer ainsi;--je n'ai jamais pris dans les batailles amoureuses +que ce qu'on ne voulait pas m'accorder: c'est le droit de la guerre. +Donc, vous ne voulez pas m'accorder l'hospitalité, je la prends.» + +La dame regarda le duc avec curiosité. «Je vous admire, monsieur, et +vous croyez que je subirai pacifiquement votre volonté!--Appelez vos +gens, madame, j'appellerai les miens. Ah! j'oubliais, nous les avons +laissés à Paris, nous voyageons tous deux _incognito_.--Mes gens, +monsieur, c'est ma colère, c'est ma dignité, c'est ma pudeur.--Vous +oubliez votre vertu, madame, voulez-vous que je la sonne?» + +Octave fut très surpris de voir deux larmes dans les yeux de la dame. +Il lui prit les mains et les baisa respectueusement, «Madame, si je +vous ai blessée, je vous en demande pardon.» + +C'est toujours au moment où la femme va mettre un homme à la porte +qu'elle se laisse vaincre, si l'homme--est un homme,--s'il sait +qu'elle est belle et qu'elle a raison. + +Octave fut irrésistible; il parla si bien, il se montra si insensé, +il trouva tant de mots imprévus, il prouva tant d'amour subit, que la +dame fut presque désarmée. + +Ils signèrent un traité en quatre articles, à peu près comme dans le +_Voyage sentimental_ et dans je ne sais quelle comédie. + + I.--La chambre sera divisée en deux jusqu'à minuit. + + II.--Monsieur aura son lit, mais n'aura pas le droit de se + coucher. + + III.--La clef restera à la porte, quelque dommage qu'il en puisse + advenir. + + IV.--Monsieur respirera à l'unique fenêtre, mais à la condition + que Madame ne sera plus là. + + ARTICLE ADDITIONNEL.--Jusqu'à minuit, Monsieur cherchera une + chambre par la ville,--ou une dame plus hospitalière.--S'il ne + trouvait pas à minuit, les parties belligérantes aviseront. + +A peine le traité fut-il signé, que la dame se mit à la fenêtre, comme +pour bien marquer son droit. «C'est cela, dit Octave, les femmes +ne perdent jamais une minute pour prouver leur despotisme.» Et il +s'approcha de la fenêtre, comme s'il manquait d'air. «Je vous vois +venir, dit la dame, la fenêtre est étroite,je connais ces malices-là. +--Je ne doute pas, madame, de votre science--universelle.--Les femmes +les plus ignorantes ont passé sous l'arbre de leur grand'mère; Adam ne +leur apprend jamais rien. Aimez-vous ces hautes montagnes?--Beaucoup, +monsieur. Mais si vous voulez bien les voir, allez vous promener. Ne +violons pas la loi. Je suis venue pour m'habiller, on va sonner tout +à l'heure le dîner, et, grâce à vous, je ne dînerai pas.--Voyez, madame, +ce que c'est que la passion, j'avais oublié moi-même l'heure du dîner, +et pourtant, Dieu sait si j'avais faim en arrivant. Voulez-vous dîner +avec moi, madame? Les passions les plus violentes ne m'empêchent pas +de dîner.--Ni moi non plus, mais je dîne seule dans ma chambre ou à +table d'hôte. Et je vous assure que je suis plus seule encore à table +d'hôte que je ne le suis chez moi.--Madame ne trinque pas avec +l'infanterie?--Vous avez bien raison, tous ces Allemands ne sont pas +des hommes, si ce n'est pour les Allemandes.--Sur ce mot, madame, j'ai +l'honneur de vous saluer. Nous nous reverrons entre onze heures et minuit. +--Oui, monsieur, pour nous dire adieu.--Oui, un éternel adieu, madame.» + +Et le duc de Parisis referma la porte tout en disant: «Je veux que +le diable m'emporte si j'ai pénétré celle-là; j'ai pourtant de bons +yeux.» + +Il avisa l'hôtelier en descendant. «Eh bien! vous m'avez fait faire +une singulière connaissance. A propos, comment se nomme cette +dame?--Madame de Marsillac. Tenez, monsieur, j'ai là sa carte dans le +bureau de l'hôtel.» + +Octave regarda la carte. «Une couronne de marquise! il fallait donc me +dire cela.--Pourquoi, monsieur?--Pourquoi? c'est que je n'y serais pas +allé par quatre chemins, je n'aurais pas fait tant de façons.» + +L'hôtelier, tout malin qu'il fût, eut bien l'air de ne pas comprendre. + +Cinq minutes après, Octave alluma un cigare et s'en alla en toute hâte +prendre sa pâture, selon son expression, au palais des jeux--à la +Conversation, ainsi nommée parce qu'on n'y parle jamais. + +Après avoir fait vingt pas, il se retourna et regarda une des fenêtres +du second étage, où il croyait apercevoir Mme de Marsillac; mais il ne +la vit pas. + +Elle avait fermé la croisée et regardait à travers le rideau. Il fut +désappointé et elle fut contente. «Marsillac, Marsillac, disait-il +entre ses dents, je connais des Marsillac; c'est une bonne famille +toulousaine; il y a un Marsillac au service du pape. Qui sait, la +marquise entretient peut-être un zouave pontifical!» + + + + +II + +DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D'OR SUR CHAMP DE + +GUEULES + + +A son arrivée à la Conversation, Octave fut acclamé. «Parisis! +Parisis! Parisis!» Ce fut à qui l'aurait à sa table. «Par ici! par +ici! par ici!» criaient-ils tous. + +Octave cherchait les femmes des yeux, comme s'il dût voir Violette. On +revenait des courses, on était encore dans la folie de cette descente +de la Courtille. «Quelle bonne fortune de te voir ici, toi qu'on +n'attendait pas!--Je ne suis pourtant pas en bonne fortune, dit +Octave. Je viens de faire une cour assidue pendant une heure à une +femme que je ne connais pas, et elle m'a mis à la porte. Après cela, +c'est peut-être une bonne fortune, car, qui sait si elle a déjà fait +cela pour quelqu'un? Connaissez-vous Mme de Marsillac?--Si nous la +connaissons! mais nous ne connaissons qu'elle ici.--Entendons-nous. +Vous la connaissez intrà muros?--Oh! pour cela, non! elle est fort +belle, tout le monde le lui dit, mais elle ne reçoit nos hommages +qu'extrà muros: aucun de nous n'a encore pénétré chez elle. Tu es +donc entré par la fenêtre?--Non! Je suis descendu chez elle.--Par la +cheminée?--Peut-être. Que fait-elle ici?--Elle joue.--Ni père, ni +mari, ni frère, ni amoureux?--Non, Elle est arrivée avec un nègre qui +ajustait la queue de sa robe de distance en distance; mais le nègre +a été enlevé par une bourgeoise de Breslau, qui voulait jouer à la +couleur.--Comment passe-t-elle ses jours et ses nuits?--Ses nuits, +c'est le secret des dieux. Ses jours, c'est le secret de Polichinelle. +Elle vient indolemment au trente-et-quarante vers midi. Elle n'est ni +bruyante ni coquette, elle prend sa place sans emphase, elle pique les +coups avec conscience, et elle joue le jeu le plus stupide que j'aie +vu jouer.--Après cela, dit une femme de la meilleure compagnie, chacun +joue selon son inspiration. Vous la trouvez si belle et je la trouve +si bête. + +Pour célébrer la bienvenue du duc de Parisis, on avait apporté trois +tables autour de lui. Tous les coeurs s'étaient rapprochés; au +dessert, les femmes buvaient dans le verre de leurs voisins. Ce fut +une petite fête du Café Anglais. Octave pensait vaguement à la dame de +l'hôtel de France. Il voyait se dessiner ces deux lits aux draperies +blanches, que protégeaient le roi de Prusse et la reine Victoria. A +travers les fumées du vin de Champagne, il ne voyait pas de plus doux +horizons. Ce jour-là, son idéal était cette chambre que sa destinée +lui avait ouverte et presque fermée. + +Après le dîner, on alla deux par deux, la femme entraînant l'homme, +hasarder une poignée de louis, qui à la roulette, qui au trente-et- +quarante. Octave cherchait toujours Violette, sans prononcer son nom; +mais Violette ne parut pas, soit qu'elle se cachât dans l'hôtel, soit +qu'elle eût quitté Bade. Il jeta un billet de cinq cents francs à la +noire, pour Mlle Tourne-Sol, qui faillit se trouver mal en voyant un +rouleau de cinq cents francs couvrir son billet. Pour lui, il n'avait +pas vu cela; + +Mme de Marsillac venait de passer devant lui, plus belle encore qu'il +ne l'avait vue chez elle--chez lui. «Madame que cherchez-vous? dit-il +en se plaçant sur son passage.--Ce n'est pas vous, monsieur.--Vous +avez tort, madame, car vous me trouveriez si vous me cherchiez bien. +--Je suis furieuse. Figurez-vous que j'avais retenu ma place, et cet +hippopotame que vous voyez là-bas me l'a prise pour jouer des Frédérics. +Il la déshonore.--Eh bien, madame, ne soyez pas furieuse. Je vais le +prier de me donner votre place; s'il refuse, comme c'est un Allemand, +je lui chercherai un querelle d'Allemand.» + +Tout en disant ces mots, Parisis alla droit à l'hippopotame. +«Monsieur, vous allez avoir la parfaite bonne grâce de donner votre +place à une dame qui est debout.--Non! dit l'Allemand.--Monsieur, +vous êtes marié, n'est-ce pas?--Oui! dit l'Allemand.--Eh bien, +monsieur, je vais enlever votre femme.--Cela m'est bien égal, +monsieur!--Si j'enlève votre femme, monsieur, c'est pour enlever +votre fille.» L'Allemand se leva. «Monsieur, vous m'insultez!--Oui, +monsieur.» Mme de Marsillac avait déjà repris sa place. «Tenez, mon +bonhomme, dit-elle à l'Allemand en lui présentant un double florin, +voilà la dot de votre fille.» + +Mme de Marsillac était très émue quand elle prit le râteau pour +conduire à la rouge un des deux rouleaux que Parisis avait vus sur sa +cheminée. Elle perdit. Tout le monde avait les yeux sur elle, ce qui +l'obligea à hasarder le second rouleau pour avoir l'air brave. Ce sont +ces coups-là qui perdent le joueur. Dès que le joueur se croit en +spectacle, il est battu. Mme de Marsillac perdit le second rouleau. +Elle prit une épingle et marqua héroïquement sa défaite. Mais comment +prendre sa revanche? Elle se tourna vers Octave et lui dit ces simples +mots: «Et pourtant, je sens une série à la rouge!» Octave chiffonna +un billet de mille francs et le jeta à la rouge. «Je suis de moitié,» +dit-il avec une exquise galanterie. La rouge sortit. «Va pour trois +mille francs,» dit-il au croupier qui taillait la banque. Et il jeta +d'un air distrait un autre billet de mille francs. La rouge sortit. +Du second coup, Parisis atteignit donc le maximum. «Va pour six mille +francs.» + +La dame ne disait pas un mot. La rouge sortit huit fois. La taille +n'était pas finie, mais la banque sauta. Il y avait, tout naturellement, +une grande émotion autour de la table. «Eh bien! dit Octave à Mme de +Marsillac, reprenez le râteau dans vos blanches mains, et tirez à nous +ces papillons et ces lingots. «C'est un travail, dit Mme de Marsillac +en saisissant le râteau et en le posant sur la «masse.»--Savez-vous +compter? dit-il à la belle joueuse.--Non, dit-elle. Et vous?--Moi non +plus. Prenez les papillottes, moi je prendrai l'or.--Non, vous seriez +volé. Appelons un homme de loi.--Oh! mon Dieu, dit Octave qui savait +déjà son compte, c'est une misère, il y a quarante-huit mille francs. +--Et encore, dit Mme de Marsillac qui savait compter aussi, il y a +deux mille francs qu'il faut retrancher, puisque c'est votre mise. +--Il ne faut rien retrancher du tout, c'est votre mise comme la mienne. +Comptez-vous donc pour rien votre inspiration? Voyez le hasard: si vous +aviez eu mille francs de plus, je ne gagnais rien. Bien mieux, si +j'avais parlementé une demi-minute de plus avec l'hippopotame, vous +ne perdiez que mille francs avant la série.--Oui, les mille francs +qu'on jette aux dieux jaloux, comme disent les joueurs.» + +M. de Parisis eut beau dire pour faire un partage d'amoureux, Mme de +Marsillac ne consentit à prendre que la moitié. + +Elle porta très bien sa fortune. Après avoir risqué quelques louis à +la roulette, toujours en compagnie d'Octave, elle le salua avec un +charmant sourire et lui dit qu'elle allait se coucher. «Je vais vous +accompagner, madame, car vous avez peur des voleurs?--Non, je n'ai +pas peur des voleurs d'or--ni des autres, ajouta Mme de Marsillac d'un +air railleur.» Et elle partit. + + + + +III + +LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENÊTRE + + +Octave jugea qu'il devait être dans la place avec elle. + +Maintenant qu'il venait de lui faire gagner vingt-quatre mille francs, +il se croyait moins avancé qu'auparavant. Il était de ceux qui ne +veulent jamais cueillir le fruit de la reconnaissance. Une femme qu'il +avais obligée était sacrée pour lui. + +Il est vrai qu'il n'avait pas obligé Mme de Marsillac: il avait joué +avec elle; mais enfin il craignait qu'elle ne prît désormais ses +prières pour des échéances. Voilà pourquoi, surtout, il voulait être +rentré avant elle. Cela ne lui fut pas bien difficile; quand il prit +la clef à l'hôtel, elle était encore à mi-chemin. + +Sa première action fut de se jeter sur le lit réservé en mâchant une +cigarette, après toutefois avoir allumé les quatre bougies du côté +opposé sur la cheminée et sur le guéridon. «A giorno,» dit Mme de +Marsillac en entrant. Elle chercha des yeux et fit un pas en arrière +en voyant Parisis couché. «Sur mon âme, monsieur, je ne m'attendais +pas à celle-là.» + +Octave salua légèrement de la tête sans faire un mouvement. +«Figurez-vous que je suis roué. Est-ce le voyage? sont-ce les émotions +du jeu? Toujours est-il que me voilà couché et que pour rien au monde +je ne me tiendrai debout.--Comment faire? Et moi qui pour rien au +monde ne me coucherais si vous ne vous levez pas.--Vous voulez donc, +madame, me condamner à dormir debout?--Je sais bien, monsieur, que +vous n'avez pas des pieds à dormir debout; mais, enfin, ni moi +non plus.--Eh bien, madame, couchez-vous, je n'y mettai point +d'obstacle.--En vérité! c'est pour cela que vous avez allumé quatre +bougies?--Oui madame; je ne sais rien de plus charmant qu'une femme +qui se couche, comme je ne sais rien de plus attristant qu'une femme +qui se lève.--Quatre bougies! reprit Mme de Marsillac?--Oui, reprit +Octave; sans compter que la lune met son museau à la fenêtre.--Tout +cela est fort joli, monsieur; mais il sera tout à l'heure minuit: vous +n'avez pas oublié les articles de notre traité, c'est l'heure de nous +dire adieu.--Pour toujours?--Pour toujours.--Eh bien, madame, c'est +au-dessus de mes forces, soyez charitable; ce lit est ma seule planche +de salut, ne me rejetez pas à la mer, je vous jure que je ne violerai +pas les lois de l'hospitalité.--L'hospitalité! Comment, vous prenez +une citadelle qui n'était pas défendue, vous y entrez avec armes et +bagages, vous vous y couchez, et vous parlez d'hospitalité?» + +La figure de Mme de Marsillac, jusque-là souriante devint tout à coup +sérieuse.--Allons, monsieur, nous avons déjà dit trop de sottises; +vous me forcerez à sonner et à prier le maître de la maison de vous +mettre dehors.--Prenez garde, madame, je ferai du bruit et on me +mettra dedans.--Allons, monsieur, devenez donc sérieux pour cinq +minutes. Je sais bien que vous n'êtes pas venu à Bade pour cela; vous +avez trop de tête pour accuser le vin de Champagne de vos folies.» + +Octave avait soulevé la tête: «Madame, si vous me fermez votre porte, +(je pourrais dire ma porte) songez donc à quelle extrémité vous +me condamnez: il me faudra aller demander l'hospitalité à Mlle +Tourne-Sol.--Eh bien, vous vous retrouverez en pays de connaissance; +car, tous les deux, vous avez enlevé à la semelle de vos bottines la +poussière patriotique du boulevard des Capucines.--Madame, vous +ne nous connaissez pas, ni elle ni moi; ladite demoiselle, toute +Tourne-Sol qu'elle soit, n'a jamais hasardé son pied mignon sur le +boulevard des Capucines.--Ah! oui, je la connais--par ouï-dire:--c'est +une ancienne écuyère, elle est toujours à cheval. Vous feriez mieux de +l'appeler Mlle Tourne-Bride.--Allons, vous redevenez spirituelle, ma +cause est gagnée.--Non, monsieur, votre cause est plus perdue que +jamais. Voyez plutôt, je vais sonner.» + +Octave se leva d'un bond; il prononça quelques paroles hypocrites qui +lui permirent de retirer la clef, après avoir tout doucement fermé la +porte à double tour. «Je croyais, dit Mme de Marsillac, que cela ne se +faisait plus que dans les comédies.--Peut-être, madame. Il y a encore +une chose qui ne se fait que dans les comédies.» Et Parisis arracha le +cordon de la sonnette. «Vous devenez fou, monsieur!--Que diriez-vous +si j'étais sage?» + +Mme de Marsillac alla se camper fièrement au manteau de la cheminée. +«Vous vous imaginez peut-être que j'ai peur de vos violences et que je +m'inquiète de vos malices?--Non. Je m'imagine que vous ne pouvez +pas finir une si belle journée par une nuit blanche.--Eh bien! je +compterai mon or ou j'écrirai ma dépense.--Je ne vous croyais pas une +femme de chiffres.--Si vous aimez mieux, si vous ne voulez pas que je +me dépoétise à vos yeux, j'ouvrirai la fenêtre et je rêverai au +clair de la lune, comme Juliette attendant Roméo.--Puisque Roméo +est là!--Vous! Roméo! Si vous étiez Roméo, mon cher monsieur, vous +descendriez bien vite là, sous les arbres, pour me chanter une +sérénade; mais il n'y a pas plus de Roméo que sur le quai des +Morfondus.» + +La dame alla ouvrir la fenêtre; naturellement Parisis se mit dans +l'embrasure; mais elle le repoussa vertement, avec une indignation +bien naturelle ou bien jouée. «Vous êtes belle ainsi! lui dit-il en se +croisant les bras, car il jugeait que le moment de la grande bataille +n'était pas venu encore.--Je le sais bien, dit Mme de Marsillac: une +femme est toujours belle quand elle reste une femme en face d'un homme +qui s'oublie.--Voulez-vous fumer, madame?» Un sourire amer. «Pourquoi +toutes ces impertinences? Que vous ai-je fait! Si on savait à Paris +qu'entre minuit et une heure du matin, M. de Parisis se trouvait le 5 +septembre, à Bade, chez une femme du monde, que penserait-on?--Il y a +longtemps, madame, que Paris ne songe plus à ces choses-là: il aurait +trop à penser. Il n'y a plus que les bégueules qui s'indignent du +plaisir des autres. Je vous en conjure, n'ayons pas de préjugés. Vous +êtes à Bade toute seule comme j'y suis moi-même; puisque vous aimez +les chiffres, un et un font deux; quoi de plus beau que ce nombre +d'or, quand c'est un homme amoureux et une belle femme?» + +Octave s'était rapproché de Mme de Marsillac et lui avait pris la +main. «Songez, madame, que vous n'êtes pas venue ici, j'imagine, pour +faire votre salut.--Cela ne vous regarde pas, monsieur, vous n'avez +aucun titre pour veiller sur mes actions.--Peut-être, madame, car je +suis l'opinion publique.--Eh bien, si vous êtes l'opinion publique, je +m'en fiche.» + +Depuis une heure, Mme de Marsillac avait les belles attitudes d'une +femme du monde qui s'indigne et qui ne veut pas être vaincue; mais +elle prononça ces dernières paroles comme si le mot eût été plus +énergique. «Après tout, pensa Octave, c'est peut-être une simple +drôlesse--ou plutôt une drôlesse compliquée.» + +Mais il fit cette réflexion stéréotypée que beaucoup de femmes du +meilleur monde ont pris, pour être plus à la mode, le beau langage et +les belles manières des femmes de la plus mauvaise compagnie. + +Il voulut faire quelques fouilles archéologiques. «Mais, madame, nous +devons nous connaître beaucoup! car nous sommes bien nés tous les +deux; nous avons dû vivre dans les mêmes parages.--Non, monsieur, je +ne vous ai jamais rencontré, hormis chez moi.--Vous allez aux bals de +la cour, aux fêtes des ambassades, aux soirées des ministres?--Non, +monsieur, je ne sors jamais de chez moi.--Alors, vous habitez +quelque solitude du faubourg Saint-Germain, l'herbe pousse sur +votre seuil.--Non, monsieur, il vient beaucoup de monde dans ma +maison.--Et... qu'est-ce qu'on fait chez vous, madame?--Cela ne vous +regarde pas, monsieur, la recherche de la vie privée est interdite.» + +Parisis tourmenta sa moustache. «Vous êtes une femme impénétrable. +--Non; je suis toute simple; vous ne pouvez voir dans mon âme, parce +que vous avez un lorgnon.--Mon lorgnon ne m'empêche pas de voir que +vous avez les plus beaux bras du monde.» + +Parisis glissait sa main sous la manche étoffée. «Froide comme le +serpent!--Je suis une femme de marbre.--Où est Pygmalion? Est-ce que +votre mari est à Biarritz quand vous êtes à Bade?--Allez y voir.» + +A cet instant, une bobèche cassa sous le feu de la bougie. Mme de +Marsillac tressaillit et s'abandonna presque aux mains caressantes +d'Octave. «Suis-je assez bête! dit-elle; voilà pourtant les choses qui +me font peur.--Eh bien, madame, nous allons éteindre les bougies +pour que les bobèches ne cassent plus, car les bougies sont à toute +extrémité.--Et vous croyez peut-être que moi aussi je suis à toute +extrémité? Eh bien, je vous avoue franchement que oui, parce que vous +m'avez énervée et que je meurs de sommeil.... Je vous en prie, vous +déchirez mes dentelles....» + +Octave avait éteint les bougies. «Voyons, monsieur de Parisis, +soyez bien sage, allez vous coucher et je vais me jeter dans un +fauteuil.--Dans un fauteuil!» Octave souleva avec ses bras d'acier +cette belle amazone comme il eût fait d'un enfant. Mme de Marsillac +fut si émerveillée de la force de M. de Parisis, qu'il lui échappa ce +cri involontaire: «Je n'avais jamais vu cela!--C'est la force de +la passion, dit Octave en coupant chaque mot par une averse de +baisers.--Oh! mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir!» + +Mme de Marsillac se cacha la tête dans les mains. «Pourquoi vous +cacher, puisque j'ai éteint les bougies?--Vous ne voyez donc pas, mon +cher Parisis, la lune qui nous regarde par la fenêtre?» + + + + +IV + +POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE + + +Le lendemain, je veux dire quand le soleil eut resplendi dans l'allée +de Lichtenthal et sur la montagne du Vieux-Château, Mme de Marsillac +se souleva sur l'oreiller et sauta dans ses pantoufles sans vouloir +réveiller Parisis, qui faisait semblant de dormir. + +Elle s'habilla quatre-à-quatre, comme une voyageuse qui va manquer +le train. Elle prit pourtant le temps de se regarder un peu dans le +miroir de la cheminée. «N'est-ce pas que vous êtes belle ainsi?» dit +Octave sans remuer. + +Tout échevelée encore, sa pâleur éclatait sous les touffes noires, +légèrement bouclées. «Non, je ne suis pas belle, j'imagine que vous me +voyez en songe, car vous n'êtes pas réveillé.--C'est un reproche +que je ne mérite pas, car je n'ai pas sommeillé, c'est moi qui vous +regardais dormir.--J'ai peur de manquer le départ du matin; grâce à +vous, j'ai oublié de remonter ma montre, et ces pendules d'auberge +n'ont jamais marqué que l'heure du déjeuner.--Pourquoi parlez-vous de +partir? Est-ce que c'est moi qui vous chasse, n'avons-nous pas une +chambre à deux lits?--Oh! pour Dieu, faites-moi grâce de vos malices, +je parle de partir parce que je vais partir. Comment voulez-vous que +je reste à Bade après notre rencontre, qui sera cette après-midi la +chronique de tout le pays.--Ma chère Angèle, qu'est-ce que cela vous +fait? Je t'aime et tu es belle, pas un mot de plus. Je vais envoyer +une dépêche à Paris, mes chevaux arriveront demain avec mes gens, nous +allons louer un chalet pour huit jours, avenue de Lichtenthal, et nous +y mangerons les vingt-quatre mille francs que tu m'as fait gagner +hier.» + +Mme de Marsillac regarda Octave et sembla séduite par cette +perspective de vivre huit jours avec lui dans cette solitude toute +mondaine et toute romanesque. «C'est une idée, cela!--Je suis de +l'école de Girardin, j'ai une idée tous les huit jours. C'est dit, +n'est-ce pas?--Avec vous, on perd son temps à dire non.» + +Disant ces mots, Angèle se pencha vers Octave pour l'embrasser. +«Qu'est-ce que cela? dit-elle en voyant un petit poignard d'or sur +l'oreiller.--Cela, dit-il, c'est un fétiche que j'ai mis dans tes +cheveux. Garde-le si tu veux que mon amour te porte bonheur.» + +Octava s'était habillé. Il baisa Angèle sur le cou et sortit en toute +hâte en disant qu'il allait commander le déjeuner à la Conversation +sous les arbres. «Attendez-moi sous l'orme, lui dit Mme de Marsillac.» + +Une demi-heure après, Octave était assis sous l'orme de Méry, devant +les degrés de la Conversation, à une petite table surabondamment +couverte de flacons de vin du Rhin. Il attendait Angèle, en lisant +un journal pour embrouiller un peu plus son esprit sur la question +d'Orient. On lui préparait les plus belles écrevisses de Loos et les +plus belles truites tombées des cascades. + +Mlle Tourne-Sol vint s'asseoir à côté de lui. «C'est pour moi que tu +prépares ce festin?--Oui, dit Octave qui ne voulait pas être pris sans +femme.» Il avait déjà posé cinq minutes, et il trouvait que c'était +cinq minutes de trop. + +On sait, d'ailleurs, que son plus grand bonheur était d'assembler les +nuages, de brouiller les cartes, de jouer aux imbroglios, comme les +Indiens jouent avec les couteaux. Il n'était jamais plus content de +lui que dans les situations inextricables. Les colères d'Hermione, +les larmes de Bérénice, les imprécations de Sapho étaient douces à +son coeur. Il affrontait le danger, le sourire sur les lèvres et +l'insouciance dans l'âme. Il disait que les meilleures mélodies +étaient celles qui remuaient toutes les cordes. + +Il déjeuna donc avec Mlle Tourne-Sol, espérant bien que Mme de +Marsillac viendrait, altière et humiliée à la fois, troubler ce duo +matinal. + +Mais Angèle ne vint pas. Il pensa qu'elle avait entrevu de loin Mlle +Tourne-Sol et qu'elle était retournée sur ses pas. «Après tout, se +dit-il en buvant une dernière perle de Johannisberg, c'est peut-être +une honnête femme.» + +Quand il retourna à l'hôtel, une demi-heure après, il ne fut pas peu +surpris d'apprendre que Mme de Marsillac était partie. Il monta dans +la chambre, bien convaincu qu'il trouverait un mot d'adieu. En effet, +sur la cheminée, près de la bobèche cassée, il trouva ce simple +billet: + + Adieu, sans rancune, mais ne nous revoyons jamais! + + ANGÈLE. + +Un nuage de mélancolie se répandit sur le front d'Octave. Pendant +toute la journée on lui parla de sa misanthropie. Tout alla mal: il ne +fit plus sauter la banque, il sauta lui-même; Violette passa devant +lui toute rayonnante au bras du prince Rio; Mlle Tourne-Sol ne le +quitta pas d'une semelle; il rencontra un musicien qui avait le +mauvais oeil; au dîner, on renversa du sel sur la table. + +Mais le soir jugez s'il fut heureux, quand il rentra avec l'idée de +se coucher avec le souvenir d'Angèle, de trouver une femme au lit. +«Angèle!» s'écria-t-il. Et il courut pour embrasser Mme de Marsillac. + +Quel ne fut pas son désespoir quand il reconnut Mlle Tourne-Sol. Comme +la veille, il y avait quatre bougies allumées, il les éteignit avec +fureur, comme s'il dût retrouver son illusion perdue; mais la lune +curieuse, comme la veille, vint le railler à la fenêtre. + +Pourquoi Angèle était-elle partie? + + + + +V + +VIOLETTE AU SECRET + + +Octave n'était point un élégiaque, il se consolait des femmes avec les +femmes. + +Cependant, à son retour à Paris, trois semaines après l'aventure à +Bade, il chercha partout et ailleurs «Mme la marquise de Marsillac.» +Il jugea que c'était une provinciale égarée à Bade, quelque femme +mariée qui voulait s'amuser sans le dire à son mari. Il pensa que +le nom de Mme de Marsillac était un pseudonyme et jura de ne jamais +prendre au sérieux les femmes qui voyagent. + +Beaucoup de lettres attendaient Octave. Il regarda toutes les +enveloppes avant de les ouvrir. Il espérait une lettre de Champauvert, +il trouva une lettre de M. Rossignol, son intendant au château, qui +fut pour lui un coup de tonnerre. + + «Après une enquête sur le poison répandu dans le bouquet de roses, + on vient d'arrêter à Paris une demoiselle Violette, que vous + connaissez sans doute, monsieur le duc, si j'en crois le journal. + On dit qu'on la conduira ces jours-ci à Champauvert pour continuer + l'instruction de cette affaire mystérieuse.» + +M. Rossignol avait découpé un entrefilet d'un journal du pays, que +Parisis lut avec fureur: + +«Il n'est bruit dans nos contrées, que de l'arrestation d'une de ces +demoiselles à la mode qui sont le désespoir des familles. Celle-ci, +qui s'est baptisée du nom de Violette, mais qui s'appelle Marty de son +nom de famille,--un vrai nom de mélodrame--est venue dans un château +voisin, il y a quelque temps, en proie à une rage de jalousie qui l'a +poussée, dit-on, à un crime abominable. S'il faut en croire le bruit +public, elle aurait répandu le poison des Médicis sur un bouquet +roses-thé qu'on devait offrir à une jeune fille de la plus haute +famille au moment de ses fiançailles. Au moment de son arrestation, +cette demoiselle Violette a prononcé un nom bien connu ici, un nom +illustre qu'il est de notre devoir de ne pas rappeler. La justice +suit son cours: la malignité publique va trouver bien des motifs de +curiosité dans cette cause, qui sera célèbre.» + +Le procureur impérial n'avait pu étouffer l'affaire, le médecin de +Champauvert ayant parlé partout avec mystère du bouquet empoisonné. +Le juge d'instruction avait si bien cherché l'étrangère de l'hôtel +du Lion-d'Or, errant un matin à Champauvert, qu'il avait trouvé ses +traces. Voilà pourquoi il avait signé un mandat d'arrêt «contre la +fille Louise Marty dite Violette, domiciliée à Paris, rue d'Albe, +no 7, anciennement avenue d'Eylau.» + +Octave lisait pour la seconde fois la lettre de M. Rossignol, quand +son valet de chambre lui dit qu'un homme de mauvaise mine, tout noir, +avec une cravate rouge, demandait à être introduit. + +Cet homme se présenta presque aussitôt devant lui. Il reconnut un de +ces rôdeurs parisiens, familiers au Palais de Justice, aux cabarets +nocturnes, à tous les mauvais lieux. «Que me voulez-vous? demanda +le duc de Parisis.--C'est que, voyez-vous, monsieur, j'ai une +correspondance pour vous.--Eh bien!» + +L'homme à la cravate rouge fit un signe au valet de chambre de +s'éloigner. Il tira de son portefeuille,--car il avait un portefeuille, +--un admirable portefeuille en cuir de Russie qu'il avait volé la +veille à un Anglais, sous prétexte de lui demander du feu pour allumer +son bout de cigare. «Entre nous, monsieur le duc, dit-il, il ne faut +pas m'en vouloir; je suis incognito facteur de la petite poste des +prisons. Je rends plus de services à moi tout seul que tous les +employés de la grande poste, et on peut me confier des valeurs: vous +voyez, mon prince, que j'ai un portefeuille.--Est-ce que vous m'apportez +de l'argent? dit le duc de Parisis en souriant.--De l'argent? Vous me +feriez mettre à la porte. Je vous apporte mieux que cela.» + +Et le messager des prisons remit à Octave une lettre de Violette. +«Est-ce qu'il y a une réponse? demanda Octave en décachetant la +lettre.--Oui, la dame est au secret; mais, sur mon honneur, ce que +vous écrirez lui arrivera.» + +Et comme il y a des joueurs de mots à tous les dégrés, celui-ci +ajouta: «Il n'y a point de secret pour moi.» + +Voici la lettre de Violette: + + «Octave! Octave! je suis à moitié morte de chagrin. Le savez-vous? + Hier, comme je revenais du bois, deux hommes, qui étaient à ma + porte, m'ont dit de les suivre à la préfecture de police. J'ai + voulu passer, le premier a mis brutalement la main sur moi; j'ai + résisté; le second m'a parlé plus doucement et m'a proposé de + monter dans un fiacre. Il m'a fait comprendre qu'il fallait obéir + si je voulais éviter un grand scandale dans une rue où tout le + monde me connaissait. Je suis montée en fiacre, espérant bien + qu'il y avait une méprise et que le juge d'instruction me + rendrait la liberté; mais on m'a jetée dans un cachot, comme une + criminelle, avec trois autres femmes que je ne connais pas. De + quoi m'accuse-t-on? grand Dieu! Une de ces femmes m'a confié, avec + un air de sympathie, qu'elle n'était là que pour me parler. Dieu + sait si j'ai quelque chose à dire! Si vous recevez cette lettre, + qu'elle m'a promis de vous faire parvenir, sauvez-moi de cette + mort anticipée. Le mandat d'arrêt portait bien mon nom de Louise + Marty, surnommée Violette; mais je suis sûre qu'il y a une erreur + de la justice. Octave! Octave! Pourquoi ne m'avez-vous pas laissée + mourir à la porte de Mme d'Entraygues? + + «VIOLETTE.» + +L'homme à la cravate rouge demanda à Octave s'il était content.--Oui, +très content, dit Octave. Et il écrivit ce mot à Violette: + + Violette, je vous aime et je veille sur vous. + + «PARISIS.» + +Et se tournant vers l'homme à la cravate rouge: «Tenez, il faut que +cette lettre arrive dans une heure.--Comme vous y allez, mon prince! +Je n'ai pas encore déjeuné.--Eh bien, reprit Octave en lui jetant cinq +louis, vous ne déjeunerez pas.» + +Le jour où le duc de Parisis recevait les lettres de M. Rossignol +et de Violette, la marquise de Fontanelles recevait celle-ci de +Geneviève: + + «Je suis désespérée, ma chère Armande. Je ne sais quel démon s'est + incarné a Champauvert depuis la mort de ma tante; mais j'y meurs + de chagrin. A qui ouvrir mon coeur? Ah! si tu étais là! Si tu + m'aimes, accours. Figure-toi que j'ai été empoisonnée par un + bouquet de roses; mais qu'est-ce que cela? Ce n'est pas là qu'est + le mal! Le même bouquet a empoisonné une des filles de service qui + a voulu rire avec le poison. + + «Malgré toutes mes prières on instruit l'affaire, il me faudra + comparaître comme témoin. J'aime mieux mourir. Et puis, figure-toi + qu'on a arrêté une pauvre fille qui aime M. de Parisis: je réponds + que celle-là n'est pas coupable. Mais je ne puis pas dire le + nom de l'empoisonneuse, quoique je le sache bien. C'est une + désolation. C'est un scandale. Je ne sais où cacher mes larmes. + Viens me voir, si tu m'aimes. Je te dirai tout cela. Mais les + journaux parleront avant moi. Oh! mon Dieu! mon Dieu! qui donc a + permis que la dignité des familles, que la pudeur des femmes, + que toutes les vertus soient ainsi jetées eu pâture à la sottise + publique. + + «Adieu, je meurs de chagrin.» + + «GENEVIÈVE.» + +La marquise de Fontaneilles voulait courir à Champauvert pour consoler +Geneviève, mais le marquis ne voulut pas, dans la peur que le nom de +sa femme ne fût inscrit au procès. + +Il tient une petite lettre de Geneviève. + + «Vous avez oublié à Champauvert vos cinq millions et votre + porte-cigare. Figurez-vous que j'ai failli pour avoir le secret de + votre insouciance et de votre gaieté. Ne viendrez-vous pas chercher + vos cigares et vos millions? Vous me trouverez l'âme en deuil.» + +Octave fut touché au coeur. Il voulut courir à Champauvert, mais il +remit au lendemain cette effusion. Le lendemain il fut pris par une +aventure nouvelle. + +Mlle de La Chastaigneraye demeura seule en face de tous ses chagrins; +car elle n'avait pas tout dit à son amie. Un volume de La Bruyère où +elle avait marqué cette pensée: _Vouloir oublier quelqu'un, c'est y +songer_, n'eût-il pas dit le plus sérieux de ses chagrins? + +Elle qui n'avait pas péché, elle lisait Mlle de La Vallière, comme si +elle eût écouté une soeur: «Jésus-Christ est mort pour payer toutes +nos dettes, il a brisé le joug de notre esclavage et nous a faits +ses enfants d'adoption.»--Oui, disait Geneviève, Jésus-Christ a payé +toutes nos dettes et nous a faits ses enfants, mais il n'a pas brisé +le joug de notre esclavage, puisqu'il n'a pas brisé le joug de +l'amour. + + + + +VI + +DE QUELQUES DEMOISELLES CHEZ LE JUGE D'INSTRUCTION + + +M. de Parisis courut au Palais de Justice. Il avait pour camarade de +collège un jeune juge d'instruction, qui s'était signalé par trois ou +quatre condamnations à mort. Celui-là cherchait les crimes. Dans toute +créature, il ne voyait que la tache originelle. Il avait rayé le mot +«rédemption» de son dictionnaire; il croyait que la peine de mort +était le soldat de la vie. Aussi était-ce un curieux spectacle que de +le voir interroger un patient; on peut dire qu'il avait rétabli la +question, tant il tyrannisait les consciences, tant il piétinait sur +les âmes, tant il flagellait les esprits. + +Et comme tout est contraste, dans la vie privée c'était le meilleur +homme du monde. Comme Léonard de Vinci, il rachetait la liberté des +oiseaux, il était généreux aux derniers saltimbanques, et, s'il eût +déchiré son manteau, c'eût été pour les épaules de deux pauvres. + +Quand Parisis était entré dans le cabinet du juge d'instruction, +on annonçait sept ou huit femmes--légères--très légères.--plus que +légères. «J'espère que tu ne vas pas me mettre à la porte,» lui dit +Parisis. Mais le juge d'instruction comprenait sévèrement son devoir, +il se leva pour conduire son ami jusqu'au seuil. + +Octave tint bon. «Non, non, dit-il, je suis de l'affaire, tu verras +que je répandrai ça et là un trait de lumière. D'ailleurs, j'ai à te +parler très sérieusement.» + +Les femmes entraient deux par deux comme à une procession. + +Octave prit un livre de droit et fit semblant de ne pas écouter. Le +juge d'instruction fit semblant de ne pas s'apercevoir que son ami fût +encore là. + +Huit de ces créatures étaient entrées; on eût dit que toutes +descendaient de la charrette qui conduisait Manon Lescaut au Havre. +C'était la même insouciance, la même curiosité, la même figure où ne +descendait pas l'âme. + +Je me trompe, il y en avait deux qui étaient restées des femmes. Une +grande et une petite. Le juge d'instruction ne put s'empêcher de leur +demander par quelle singulière déchéance elles étaient tombées là. + +La petite répondit très vivement que c'était pour se venger de sa +famille, qui l'avait humiliée par la maison de correction pour un +péché tout véniel. La seconde commença par dire, avec quelque fierté, +qu'elle ne devait compte qu'à elle-même de ses actions. Et comme le +juge d'instruction eut le bon esprit d'insister gracieusement, tout +à sa curiosité, elle répondit qu'il n'y a point de stations dans les +chutes de femme; que du premier coup une femme perdue est une femme +perdue; que peut-être, elle aussi, elle exerçait une vengeance. + +Octave ne lisait pas son livre de droit: il était tout aux paroles +de cette femme, il la regardait avec de grands yeux. «Madame de +Marsillac!» dit-il, croyant rêver. Il se pencha vers son ami et +lui dit de demander à cette fille depuis quel temps elle en était +là.--Depuis un an, dit-elle. J'ai frappé à la porte de cette maison, +parce que je n'ai pas trouvé un lit, pas même un lit de paille aux +Filles repenties. Si Mlle Eudoxie se venge de sa famille, moi je me +venge de la société. «Mais comment pouvez-vous rester là, vous +qui paraissez intelligente? Vous avez donc jeté votre coeur à la +porte?--Non, je souffre de l'infamie comme d'autres souffrent du +repentir. C'est la même pénitence.--Mais les heures sont des siècles +pour vous dans une pareille atmosphère.--Non; il y a, si vous voulez +me permettre ce mot, des grâces d'état: je passe mon temps à jouer du +piano et à lire des romans; je lis même des livres de piété.--C'est +une profanation.--Non! mon âme n'est pas complice.» + +Octave n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles. «Quoi! +murmura-t-il, cette femme qui jouait là-bas à l'ange de vertu!» + +Le juge d'instruction questionna la jeune femme sur un crime dont +elle avait été témoin comme ses compagnes. «Comment vous nommez-vous? +--Mélanie, répondit Angèle.--Votre nom de famille?--Je ne puis le +dire.--Pourquoi?--Parce que si je me venge, je ne veux me venger que +sur moi-même.--Où les coups de poignard ont-ils été donnés?--Dans le +salon, sur un des canapés.--Qui était-là?--Ces dames et quatre ou +cinq messieurs que je connais bien, mais dont je n'ai pas le droit +de dire les noms. Demandez cela à une de ces dames.» + +Et se retournant, tout en indiquant la petite femme déjà interrogée: +«Pas à mon amie, car elle les connaît aussi, mais les autres ne +pourront vous dire que leurs noms de guerre. L'un s'appelle Carrabas, +l'autre Chat-Botte, celui-là Gladiateur, celui-ci Barrabas.--Que +pouvaient-ils faire au salon?» + +Angèle regarda profondément le juge d'instruction. «Vous le savez +bien. Ils causaient: on a quelquefois beaucoup d'esprit chez nous. Il +y vient tant d'hommes bien nés que les femmes finissent par faire leur +éducation. Dieu a pris une côte à l'homme pour faire la femme, c'est +un symbole: l'homme fait toujours la femme.--Et la femme refait +l'homme, dit une fille.--C'est trop de littérature, interrompit le +juge d'instruction.» Et il continua gravement son interrogatoire. +Angèle, qui n'avait pas reconnu Octave dans l'ombre, alla s'appuyer +au mur de son côté, Il lui prit la main et lui marqua la figure en +passant devant elle. «Quoi! lui dit-il, je vous retrouve dans une +pareille compagnie?» Angèle leva les yeux et reconnut Octave, «Oh! mon +Dieu, dit-elle, je ne voudrais pas pour tout au monde que ce malheur +de vous rencontrer me fût arrivé. Vous étiez là!» Elle baissa la +tête avec un profond sentiment de tristesse. «Expliquez-moi cette +énigme.--Chut! on nous écoute; j'irai vous voir demain et je vous +dirai tout; car si vous ne me connaissez pas, je vous connais bien, +vous.» + +Quand ces filles furent parties, Parisis s'empressa de parler de +Violette; il voulait qu'on la mît en liberté sur-le-champ. «Je réponds +d'elle, dit-il, comme d'une enfant que j'aurais élevée.--Elevée au +mal, dit le juge d'instruction, je te connais.--Te voilà encore avec +ta fureur de trouver partout des criminels. T'imagines-tu donc que +j'aie jamais tué une mouche?--Tu as tué des femmes. Il viendra un +jour, mon cher, où on recherchera le crime moral comme le crime +matériel. Jeter le trouble dans un coeur, désespérer une pauvre +créature dont on a tué l'énergie par l'amour, la faire mourir de +chagrin par l'abandon, crois-tu donc que ce ne soit pas là un crime?» + +Parisis était devenu pensif. «Peut-être, dit-il. Est-ce toi qui vas +inaugurer la répression de ces crimes-là? Appelle deux gendarmes et +mets-moi au régime cellulaire, car je me reconnais coupable. Mais +puisque le jour n'est pas venu de cette justice du coeur, donne-moi +la liberté de Violette, qui est la plus brave créature que j'aie +rencontrée.--Comme tu y vas! dit le juge d'instruction, qui voulait +réserver toutes les prérogatives de la justice.--Cela me paraît si +simple et si juste! On ne s'élèvera jamais assez haut contre l'odieuse +prévention. Quoi! voilà une fille convaincue d'empoisonnement, sans +que cela se puisse jamais prouver, puisqu'elle est innocente, on la +jette en prison jusqu'au jour où il plaira au procureur impérial de +l'envoyer devant messieurs les Jurés, qui ont peut-être une âme et une +conscience, mais qui ont toujours peur de condamner un coupable et +toujours peur d'absoudre un innocent.--Il n'y a pas d'innocents! +s'écria le juge d'instruction.» + +Cette parole avait jailli comme la vérité. «Sais-tu que tu +m'épouvantes? dit Octave en souriant.--Ah! mon cher, l'étude de +l'homme, c'est l'étude du crime. Nous sommes tous marqués du sceau +fatal.--Ce que c'est que le parti pris! Tu as donc commis des +abominations et des atrocités?--Qui sait? dit le juge d'instruction +en souriant à son tour. Si je n'étais occupé à prouver que les +autres sont criminels, je me prouverais peut-être que je le suis +moi-même.--Ce sera ta dernière instruction.» + +Le duc de Parisis parla à son ami de l'empoisonnement à Champauvert. +«Une belle affaire, dit le juge d'instruction, je la sais déjà par +coeur. Tu n'as donc pas lu la _Gazette des Tribunaux_?--Je ne lis +jamais la _Gazette des Tribunaux_.--Chacun son monde. Tu es dans le +monde des pécheresses et moi dans le monde des criminels; tu lis les +journaux de sport et de fêtes, moi je lis les procès en adultère et +les causes célèbres de l'amour.--C'est le même livre, dit Octave; je +lis le commencement, tu lis la fin.--Oui, mon cher duc, il y a là +un médecin que j'estime beaucoup parce qu'il a voulu savoir la +vérité.--Tais-toi donc! un charlatan qui a voulu se mettre en +relief.--Je te dis que c'est un honnête homme: si tout le monde +faisait son devoir, il n'y aurait pas de crimes impunis.--Tu +t'imagines que c'est la justice qui punit les crimes!--Et qui donc? Tu +ne me diras pas que c'est Dieu, puisque tu ne crois pas à Dieu.--C'est +la conscience. Tout homme a son tribunal en lui: il est lui-même son +juge d'instruction et son juge sans appel. Et quand il se condamne à +mort, c'est bien un homme mort, c'est bien un homme mort: il a beau +aller et venir parmi les vivants, il n'est plus de ce monde.--Bravo! +Voilà une nouvelle théorie qui supprime la justice des hommes et celle +de Dieu. Tu as des idées, toi; il y a du bon dans ce système-là! Mais, +quoi que tu en dises, l'homme qui se juge lui-même abuse du droit de +grâce.» + +Octave regarda son ami avec l'expression d'une vieille amitié. +«Voyons, mon cher Maxime, donne-moi la liberté de Violette et étouffe +cette affaire! Je sais bien que tu vas me dire que cela ne te regarde +pas; mais je sais bien aussi que tu es tout-puissant, parce que tu es +l'enfant gâté du ministre de la justice.--Je te jure que je n'y puis +rien. Les journaux de Paris, après les journaux de la Bourgogne, ont +parlé hier de cet empoisonnement, il faut que l'affaire suive son +cours; le ministre lui-même se briserait à vouloir tout arrêter.» + +Parisis ne croyait pas que ce fût si sérieux. «Mais c'est horrible! +dit-il en voyant d'avance le tableau du procès. Quoi! Mlle de La +Chastaigneraye serait obligée de comparaître pour accuser Violette ou +toute autre. Mais c'est impossible! elle aimerait mieux mourir!--Ah! +vous voilà bien, vous autres: vous vous imaginez toujours parce que +vous portez un grand nom que vous serez toujours au-dessus de la loi. +Tu ne sais donc pas que la loi est symbolisée par un niveau?» + +Octave était désespéré. «Après tout, ne te désole pas. On priera les +journaux de ne donner que les initiales.--Mais quelle folie d'aller +rechercher le crime, puisque ma cousine va bien!--Et la servante? +n'est-ce donc pas une femme comme ta cousine? Après tout, cette +demoiselle Violette n'ira pas sur l'échafaud. Mais enfin, si c'est +elle, il faudra bien qu'elle expie sa mauvaise action.--Mais je +te jure que ce n'est pas elle.--Eh bien! elle remontera dans son +carrosse, car on dit que c'est une courtisane à la mode.» + +Pour la première fois de sa vie, Octave se sentait vaincu par une +force supérieure. Il tremblait de recueillir le mal qu'il avait semé. +Si Violette était une courtisane, c'était sa faute à lui; si +elle était accusée dans l'opinion publique, sur qui retomberait +l'accusation? Sur lui-même. «Si ce n'est pas Violette, qui donc +est-ce? lui demanda tout à coup le juge d'instruction.--Je ne puis le +dire, répondit Octave; la vérité, c'est qu'on ne le sait pas bien. +Mlle de La Chastaigneraye et moi nous avons notre idée, mais nous +n'avons pas de preuves et nous n'en voulons pas chercher. Mais je puis +bien te dire à toi que c'est une vengeance de famille. A quoi bon +pénétrer de pareils mystères, aujourd'hui surtout qu'il faut laisser +aux grandes familles tout leur prestige?--Si c'est cela, tu as +peut-être raison, dit le juge d'instruction qui était un homme +d'autorité, élevé à l'école de Joseph de Maistre. Va voir le ministre, +qui est la justice faite homme, il voudra peut-être étouffer le +scandale de cette affaire.» + +Le caractère de notre temps, c'est qu'il n'y a plus que des +demi-caractères. A peine les physionomies se sont-elles accusées +fortement, qu'elles déroutent l'observateur par les timidités et les +indécisions. Au moyen âge, l'ami d'Octave eût fait condamner jusqu'à +sa famille; au XIXe siècle, il n'avait que par bouffées les ardeurs de +l'Inquisition. + +Octave serra la main à son ami: «Dis-moi, puisque je viens de retrouver +l'homme dans le juge d'instruction, fais-moi voir Violette.--Que me +demandes-tu là! Tu ne sais donc pas qu'elle est au secret?» + +Parisis sourit: «Pour la justice, mais pas pour moi.» + + + + +VII + +POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE + + +Octave alla voir le ministre; mais il eut beau prier, le ministre lui +dit que les journaux avaient déjà trop parlé pour que la justice ne +parlât pas à son tour. + +Il écrivit à Violette par la même poste, car l'homme à la cravate +rouge était revenu: + + «Je vous sais par coeur, chère Violette. Vous m'avez dit souvent + que, pour vous, le monde c'était moi: eh bien! je vous juge. Vous + sortirez de ce guet-apens blanche comme un lys. + + «Votre ami plus que jamais, + + «DUC DE PARISIS.» + +Il écrive à sa cousine sans changer d'encre. + + «Je devine tous vos chagrins, chère Geneviève. Je vous ai quittée + comme un fou; mais je vous aime comme un frère. Parlez, et j'obéirai. + + «OCTAVE.» + +Toutes ces émotions n'empêchèrent pas M. de Parisis de se rappeler Mme +de Marsillac. + +Le lendemain, il attendit Angèle, très curieux et très agité, tout en +pensant à Violette.--Elle ne vint pas.--Le surlendemain il attendit +encore.--Elle ne vint pas. Il se décida, le soir, à lui écrire ce +billet: + + «Je vous ai attendue, Angèle, je vous attends et je vous + attendrai; il faut que je vous parle et que vous me parliez. Vous + aimez peut-être les clairs de lune à Bade, moi j'aime ta lumière à + Paris. Venez ce soir souper avec moi, je vous recevrai avec du vin + du Rhin. + + «Pas un mot au juge d'instruction.» + +A ce billet, Angèle répondit par celui-ci: + + «Ne m'attendez pas, nous ne boirons pas du vin du Rhin à la même + coupe. Votre lettre m'arrive à l'heure même où je quitte cette + odieuse maison. + + «Si j'y reviens jamais, je vous le dirai! + + «ANGÈLE.» + +Ce billet irrita vivement l'esprit d'Octave. Devant la grande muraille +de l'impossible, on sent qu'il vous pousse des ailes. + +Il voulut voir Angèle. Depuis cinq minutes, Angèle était partie. «Où +est-elle allée? demanda Octave furieux.--Ma foi, monsieur, dit une +femme avec un rire effronté, elle n'a pas dit son _numéro_.» + +Octave ne pensait plus à Angèle, quand il reçut une lettre de +Champauvert. C'était la réponse de Mlle de la Chastaigneraye au duc de +Parisis: + + «Je pense, mon cousin, que nous avons chacun notre douleur. Je ne + puis vous consoler et vous ne pouvez me consoler. + + «Je vous serre la main,» + + «GENEVIÈVE DE LA CHASTAIGNERAYE.» + +Parisis laissa tomber la lettre: «Eh bien! voilà qui est concis, on +n'aime pas à écrire dans ma famille.» Et après avoir relu: «Il y a +de la sibylle dans cette jeune fille, elle parle toujours avec une +éloquence mystérieuse.» Il ne put comprimer un mouvement de jalousie. +«Si je ne puis la consoler, je sais bien pourquoi: c'est qu'elle aime +quelqu'un. Et pourtant....» + +On s'imagine peut-être que Parisis allait rentrer en lui-même et ne +plus se mettre en spectacle dans la vie parisienne: mais qui donc +aurait pu le retenir dans ses folies? + +On parla beaucoup alors d'une de ses aventures, au clair de la lune +avec une très grande dame, dans un des parcs qui avoisinent le bois de +Boulogne. + +Il faillit attendre! Fut-ce pour cela qu'il écrivit le lendemain cet +aphorisme sur l'album de la dame: + + La vertu des femmes est comme la lune. Elle a ses phases, ses + révolutions et ses éclipses. Elle fait les cornes aux amants en + croissant et aux maris en décroissant. Elle se montre de face, + de trois quarts, de profil. Elle se montre dans tous les + quartiers--même dans le quartier Bréda. + + + + + +VIII + +DE QUELQUES PARADOXES DE MONTJOYEUX + + +Tous les désoeuvrés du Café Anglais ne savaient, un soir, plus que +dire, ils devinrent sérieux--un quart d'heure de sagesse dans cette +folie de toutes les heures. Les femmes dormaient, quelque peu +dépenaillées dans leur luxe, perdant leurs cheveux, mais tenant bien +leurs diamants. Chacun parla d'escalader la montagne abrupte de la +fortune, l'un par la politique, l'autre par les journaux, celui-là par +les théâtres, celui-ci par l'argent des autres. + +Monjoyeux prit la parole: «Tout cela est fort beau, dit-il; mais vous +raisonnez comme des enfants gâtés, qui s'imaginent qu'on peut aller +chercher la lune. Or, le moyen? C'est toujours l'histoire d'Archimède: +Donnez-moi un point d'appui et je déplace le monde,--dans le seul but +de donner un peu plus de soleil à Paris,--car nous avons, cette nuit, +quinze degrés au-dessous de zéro, et une capitale universelle ne peut +pas durer à ce régime-là. Songez à Babylone! à Carthage! à Athènes! +à Rome!--Il s'agit bien de soulever le monde! Il s'agit seulement +d'avoir trois ou quatre cent mille livres de rente.--Oh! oui, rien que +cela, dit une des demoiselles qui sommeillaient; si Gaston me fait une +pareille liste civile, je deviendrai un ange.» + +Monjoyeux regarda celle qui parlait. «Si elle était un peu plus jolie, +dit-il, je lui ferais trois ou quatre cent mille livres de rente, +car elle serait mon point d'appui pour les grandes idées qui germent +là.--Et quelles sont les grandes idées qui germent là? demanda le duc +de Parisis à Monjoyeux.--Mes enfants, le Monjoyeux qui vous parle +n'est par le premier venu. Comme Veuillot et beaucoup de grands +seigneurs qui ne s'en vantent pas, il est né dans un cabaret; mais il +est d'un bon tonneau et d'un bon crû. Voyez-vous, mes gentilshommes, +j'ai mes trente-deux quartiers de roture comme vous avez vos +trente-deux quartiers de noblesse.--Noé! passez au déluge, dit +Octave.--Eh bien! je suis taillé sur le grand modèle. Je suis un +homme, et quiconque peut dire qu'il est un homme, est bien près d'être +un grand homme. Vous m'avez sifflé au théâtre, parce que je suis de +trop haute taille pour des yeux habitués aux prouesses des femmes. Mon +jeu est héroïque et vous n'aimez que les miniatures; vos comédiens à +la mode sont des Lilliputiens qui jouent les infiniment petits. Je +suis un Shakespeare et un Molière, ni plus ni moins; je ne jouerai +bien que les pièces que je ferai moi-même; ce qui me manque, ce n'est +pas le génie, c'est le théâtre. Je vous l'ai dit déjà: je suis né pour +les premiers rôles dans la vie, et on me condamne aux troisièmes rôle. +Quand je veux écrire dans un journal, quand je vais voir un directeur +de théâtre, quand je veux portraiturer quelqu'un, je fais peur aux +gens. Ce n'est pas si simple que cela écrire, jouer la comédie, +sculpter! Le génie est un moulin qui tourne à vide quand il n'a pas du +blé à mettre sous les meules. C'est mon histoire, c'est l'histoire +de tous ceux qui n'ont pas commencé dans le despotisme paternel des +écoles, par le Conservatoire, par l'École de Rome, par l'Université. +Il est vrai que j'aurais jeté toutes les écoles par la fenêtre.--Voilà +pourquoi tu feras l'école buissonnière toute ta vie.--Eh bien, +non! dit Monjoyeux après un silence, non! je ne ferai pas l'école +buissonnière toute ma vie. Voilà trop longtemps qu'on doute de moi, je +veux prouver ma force: j'ai mon idée, j'ai mon point d'appui. Adieu!» + +Et Monjoyeux sortit, à la grande surprise de tous ses amis sans même +boire la coupe de vin de Champagne glacé que venait de lui verser Mlle +Jacyntha, une Hébé en fourrures, laquelle but en s'écriant: «Je bois +à Monjoyeux!--Quel pourrait bien être son point d'appui? demanda +Parisis.» + +L'amitié de Parisis et de Monjoyeux avait commencé par un duel, parce +que, dans un souper de comédiennes, Monjoyeux avait défendu à Octave +de boire dans le verre de Mlle Aurore, une ingénue qui avait déjà ce +soir-là donné trois rendez-vous avec l'ingénuité d'une ingénue. Il +n'y a plus que les femmes du monde tombées dans le demi-monde qui +cultivent la rouerie à front découvert. «Monjoyeux s'était battu avec +une épée trempée d'imprévu et de ressources. Octave, blessé à la main, +eut son épée brisée. Il dit à ses témoins qu'il était émerveillé +de son adversaire. On le rappela. «Monsieur, vous me donnerez une +revanche.--Jamais, monsieur, je ne me suis battu que parce que j'ai +demain un duel au théâtre.» + +On trouva cela digne d'un véritable artiste; on s'en alla content; le +lendemain, Octave emmena tous ses amis pour applaudir Monjoyeux qui +débutait à l'Odéon. Par malheur, la pièce tomba; Monjoyeux eut beau +sauver la scène du duel par des miracles, les sifflets furent le +dernier mot de ce chef-d'oeuvre incompris. + +Monjoyeux, qui avait joué à Londres les grands rôles, se brouilla +quelques jours après avec son directeur, ne voulant jouer ni les +traîtres, ni les pères-nobles. Or, comme tous les autres théâtres +avaient leur premier rôle accrédité, il se trouva sur le pavé, grand +artiste incompris. Il se remit à la sculpture, tout en regrettant de +ne pouvoir faire de la sculpture vivante. + +Octave le revit çà et là. Il le trouva dans sa misère digne et +chevaleresque, jouant dans la coulisse son emploi de beau ténébreux, +de mousquetaire ou de don Juan. Il l'invita à souper avec les mêmes +comédiennes. Ses amis furent charmés de cet esprit mi-gaulois, +mi-parisien, qui courait gaiement sur la nappe. On l'invita le +lendemain, puis encore, puis toujours, si bien que son vrai théâtre +était le Café Anglais. Ce fut là qu'il joua ses rôles improvisés tout +un hiver, content de son public, quoiqu'il reconnût que le public du +boulevard du Crime fût encore meilleur. + +Celui-là était bien une figure du dix-neuvième siècle, avec toutes les +aspirations et toutes les défaillances qui nous passionnent et nous +désenchantent. Il était parti du dernier échelon de l'échelle sociale; +Monjoyeux n'était pas un nom de terre, c'était un sobriquet, un +sobriquet de bon augure: son père, un chiffonnier de la rue Gracieuse, +le traînait avec lui dans ses équipées nocturnes. L'enfant était si +gai, malgré la pluie ou la neige, à travers l'orage ou la bise, que le +chiffonnier l'appelait mon Joyeux, comme il eût dit mon Chenapan. + +Monjoyeux n'avait pas d'état civil; sa mère était accouchée dans les +anciennes carrières de Montmartre; elle n'avait pas jugé bien utile +d'aller dire cela à M. le Maire, d'autant plus que, dans cette belle +période de sa vie, elle se considérait comme du XIIIe arrondissement, +attendu qu'elle n'avait pas de domicile fixe. + +Monjoyeux, qui ne riait pas toujours alors, était bien logé, car il +avait élu domicile sur le sein de sa mère. La bonne femme n'était pas +mariée, mais elle était fidèle à son compagnon nocturne; Monjoyeux +n'était donc pas l'enfant de trente-six pères. Il ne sut jamais bien +s'il avait été baptisé, il ne se connaissait pas de nom de baptême; +on l'appelait quelquefois Jean comme son père, mais le plus souvent +Monjoyeux. + +Ce fut Pradier qui décida de sa fortune. Un matin que l'enfant n'avait +pas éteint sa lanterne et s'oubliait à regarder les gravures sur le +quai Voltaire, Pradier s'arrêta devant lui, tout charmé de sa petite +figure à la Chardin. C'était comme une vieille gravure de Saint-Aubin; +vous vous rappelez ces adorables estampes: _les Petits Polissons de +Paris_. + +Pradier lui adressa la parole; il aimait les scènes de la rue et les +études en plein vent. Qui ne se rappelle l'avoir vu se retourner et +suivre ces figures de caractère que les vrais artistes seuls saluent +au passage? «Que diable, mon enfant, cherches-tu avec ta lanterne +allumée? Tu ne vois donc pas le soleil?» L'enfant regarda Pradier +avec de grands yeux surpris: c'était la première fois qu'un homme +en habit noir lui parlait avec un sourire.--C'est donc un homme, ton +père, mon petit Diogène?--Non, monsieur, c'est un chiffonnier.--Alors, +tu ne le retrouveras que la nuit; viens avec moi, je te donnerai cent +sous.»--Monjoyeux eut l'air de ne pas comprendre, mais il suivit +Pradier, qui le conduisit rue de l'Abbaye, à son atelier. Dès que le +sculpteur prit un crayon pour faire un croquis, l'enfant eut l'air de +comprendre. «Ah! oui, dit-il, vous faites des statues. Oh! que c'est +beau le marbre!--Où as-tu vu du marbre?--Dans les églises. J'aime le +marbre.» + +C'est l'église qui initie le peuple au sentiment du beau et du bien, +ces deux sources parallèles qui se rencontrent au confluent de toute +grandeur. Les révolutionnaires qui ont fermé les églises n'étaient pas +seulement des déicides, mais des homicides. Ils voulaient tuer l'âme. +L'église est la grande école; elle enseigne Dieu, l'Art, la Poésie, la +Musique à ceux-là mêmes qui n'ont pas le temps d'écouter les maîtres. +Si un pauvre diable qui n'a jamais ouvert les yeux à la lumière +traverse une église, Dieu lui parle par les yeux, sinon par les voix +de l'âme. Devant les chefs-d'oeuvre de la statuaire et de la peinture, +en écoutant les grandes symphonies de l'orgue, qui sont comme les voix +divines sur les voix humaines, il s'arrête abîmé dans une admiration +sourde, mais déjà intelligente. S'il ne sent pas la présence de Dieu, +il admire l'homme dans ses oeuvres; c'est déjà une station lumineuse. +Combien d'églises qui, au moyen âge, ont été le musée d'où sont +sorties des légions d'artistes? + +Ouvrez les palais au peuple, mais ne lui fermez jamais les églises. Ce +fut la pensée de Pradier en écoutant l'enfant qui posait devant lui. +«Si tu aimes tant le marbre, mon camarade, veux-tu rester avec moi? +-Oh! oui! s'écria Monjoyeux? mais que dirait maman?--Ah! il y a aussi +une mère. Eh bien! nous lui ferons des rentes pour qu'elle te donne ta +liberté.» + +Monjoyeux ne posait plus, il dansait. «Oui, mais, reprit-il tristement, +je ne verrai plus maman!--Tu iras la voir, et elle te viendra voir. +--La pauvre femme! avec ses guenilles, est-ce qu'elle pourrait entrer +ici?--Oui, oui, dit Pradier, ici ce n'est pas le palais des Tuileries. +Tiens, je t'ai promis cent sous, porte cela à ta mère.» + +Et il lui donna un louis. Monjoyeux pleurait de joie. «Va! mon +bonhomme, si tu aimes encore le marbre demain, reviens pour toujours +ici.» + +Monjoyeux revint le jour même, Pradier lui donna un crayon. Il ne fut +pas peu surpris de voir que l'enfant dessinait déjà. Jusque-là le +gamin s'était exercé sur les murailles de Paris, pendant que +ses camarades écrivaient des maximes. On a publié les murailles +révolutionnaires, on pourrait publier aussi les murailles artistes et +littéraires. + +A dix-huit ans, Monjoyeux allait concourir pour le prix de Rome quand +mourut Pradier. Ce fut le premier chagrin de sa vie. Il manqua son +concours, et il fut perdu par sa liberté de main; comme Pradier, il +voulait trop que le marbre parlât. + +Tous les arts donnent la pauvreté, mais la sculpture donne la misère. +Six mois après la mort de Pradier, il n'avait plus ni atelier ni +marbre. Il frappa vainement à beaucoup de portes, sa main était +discrète et fière, les portes se refermèrent sur lui. Il n'avait eu +jusque-là que deux vraies passions, deux hommes, deux originalités: +Pradier et Frédérick Lemaître. Désespérant de la sculpture, il se fit +comédien. Il joua le drame et la comédie avec le caractère des grands +artistes. L'enfant délicat était devenu un homme robuste, de la +nature des titans, tête hérissée, torse d'Hercule, un des plus beaux +exemplaires de l'humanité. + +Monjoyeux menait la misère. Il n'avait pas plus de théâtre que +d'atelier, il jouait et sculptait ça et là par aventure. Mlle Rachel +et Mlle Brohan lui avaient donné cinq mille francs pour deux bustes, +deux portraits: la Tragédie et la Comédie. Il avait donné des +représentations à Londres avec Fechter pour jouer les rôles de +Frédérick. Il parlait de faire le tour du monde. En attendant, il +vivait au jour le jour, semant à pleines mains le paradoxe et la +vérité pendant que ses amis du club semaient l'or. + +Ces beaux messieurs du turf se disaient quelquefois entre eux: «Ce +comédien est charmant, mais nous ne pouvons pourtant pas être les amis +d'un comédien.» Et souvent ils ne le connaissaient pas dans la rue. + +Il ne faut pas se faire illusion, la question n'a pas fait un pas +depuis Molière. Louis XIV a daigné déjeuner du bout des lèvres avec le +plus grand homme de son règne pour donner une leçon à ses esclaves. +Aujourd'hui Louis XIV déjeunerait-il avec Frédérick Lemaître? Il n'y a +que l'Église qui ait ouvert sa porte et son campo-santo. Les gens +du monde ne reçoivent guère les comédiens que le jour où on joue la +comédie chez eux. Il est vrai que les comédiens ne voudraient pas +recevoir les gens du monde. + +Octave n'avait pas ces préjugés. Il donnait bravement le bras à +Monjoyeux. Il l'appelait son ami; il s'était battu une fois pour un +mot contre son caractère; aussi Monjoyeux disait: «C'est à la vie à la +mort entre un homme qui a reçu un coup d'épée de moi et qui en adonné +un pour moi.»--«Je ne suis pas ton ami, je suis ton lion, avait-il dit +à Octave. Si jamais tes ennemis me tombent sous la patte, tu verras ma +griffe!» + +Depuis quelque temps on n'avait pas revu Monjoyeux à la Maison-d'Or, +ni au café Anglais, ni aux premières représentations. On oublie vite à +Paris les figures de la galerie vivante; et si on ne se revoit plus, +c'est à peine si un mot dit par hasard réveille le souvenir des +absents: la vague qui passe emporte tout, jusqu'au souvenir. Dans la +vie agitée, qui vous prend jusqu'aux heures de sommeil pour les mille +riens dévorants des heures désoeuvrées, comment aurait-on le temps +de se retourner vers le passé, d'évoquer des souvenirs évanouis, de +regretter les gais compagnons ou les maîtresses disparues? On jette le +passé dans l'abîme, sans vouloir se pencher pour voir s'il est bien +mort. Vieux habits, vieux galons, que me voulez-vous? Autrefois, +le souvenir avait des temples, aujourd'hui il n'habite plus que la +boutique des défroques humaines;--naguère, on vivait de la veille +et du lendemain, un pied dans le passé, le front dans l'avenir; +maintenant on vit au jour le jour. + +Donc, Monjoyeux avait disparu sans qu'on sût pourquoi et sans qu'on se +demandât quelle belle folie avait pu l'emporter. + +Un soir pourtant, Octave, qui regrettait cette belle figure épanouie, +même dans les quarts d'heure de misanthropie, demanda si on n'avait +pas rencontré Monjoyeux. «Monjoyeux? dit Villeroy, c'est du plus loin +qu'il m'en souvienne. Nous avons soupé ensemble, il y a bien six +semaines, et nous nous sommes quittés pour aller nous coucher--le +lendemain. Nous n'étions restés à table que depuis minuit moins un +quart jusqu'à l'aurore aux doigts de Champagne rose. Ces dames des +Bouffes-Parisiens avaient panaché le festin. Monjoyeux n'était pas +si gris que moi, si j'ai bonne mémoire: il avait écrit--entre deux +vins--un traité de métaphysique pour le _Figaro_. Ces dames ont trouvé +cela sublime. Il me demanda mon opinion; mais tu sais que j'ai le +vin trop tendre pour avoir une opinion.--Ce brave Monjoyeux! dit +d'Aspremont, je serais désespéré de ne plus le revoir; j'ai étudié +tous les philosophes de l'antiquité, mais je n'en ai jamais trouvé un +si profond.--Oui, profond comme le tonneau des Danaïdes? on a beau lui +verser à boire, il ne s'emplit jamais.--Que veux-tu? il aura pris un +engagement dans quelque théâtre de province. Je suis bien sûr que si +on faisait faire des fouilles à Périgueux, le pays des truffes, on le +retrouverait là jouant des rôles de Frédérick et cascadant comme les +chutes du Niagara.--Non, il a des visées plus hautes, dit Harken, il +sera allé s'oublier dans quelque théâtre étranger, à Baltimore ou à +Odessa.--Qui parle d'Odessa? s'écria une voix bien connue.» +C'était Monjoyeux. «Monjoyeux! c'est lui! dit Octave avec un vif +plaisir.--Quand on parle du loup, dit le marquis de Saint-Aymour, on +en voit les dents.--Oui, mon cher marquis, je suis devenu un loup: +regardez mes dents! vous allez voir le carnage que je vais faire sur +le pauvre monde. J'ai déjà commencé.--Expliquez-vous, sphinx!» + +Monjoyeux prit dans la poche de son habit un très beau porte-cigare +en cuir de Russie, encadré d'ornements en platine. «Voulez-vous des +cigares?» + +C'était la première fois que Monjoyeux offrait des cigares. «Tudieu! +quel luxe, dit Octave; tu as donc découvert une mine d'or ou une tante +avare?--C'est bien mieux que cela! je me marie.--Oh! Monjoyeux! je +vais me trouver mal; on ne tire pas ainsi à ses amis des coups de +canon rayé. Tu te maries?--Oui. Tu comprends qu'il ne fallait rien +moins qu'une pareille catastrophe pour fumer de pareils cigares, des +cigares à moi, des cigares offerts par moi--à moi.--Tu te maries! Il y +a donc encore des femmes?--Il y en avait une et je l'ai prise.--E elle +est belle?--Comme la beauté. Figurez-vous une Transtévérine avec une +figure de Milanaise. Une statue en chair, venue d'Arles à Paris sans +passer par l'Académie des Inscriptions. En un mot, un chef-d'oeuvre +vivant.--Et que feras-tu quand tu seras marié?--La belle question! Je +ferai mon chemin.» + +Les trois amis se mirent à rire, «Faire son chemin, dit Octave, c'est +encore un vieux préjugé. Est-ce que nous sommes maîtres de nous?--Eh +bien! vous verrez si je suis maître de moi et des autres.--Oui, de +tout le monde, excepté de ta femme.--De ma femme comme de tout +le monde.--Permets-moi d'être fort indiscret, demanda Parisis à +Monjoyeux. Quel rôle jouera ta femme dans ce chemin-là?--Elle jouera +le rôle de toutes les femmes qui veulent que leurs maris fassent leur +chemin.--Oh! Monjoyeux! je ne te croyais pas descendu à ce degré de +scepticisme, pour dire un mot bien porte.--Tu me crois donc une âme +plus haute que tous ces ambitieux qui passent là sous nos yeux, +courant à leurs chimères, escortés par tous les vices, jetant leurs +maîtresses, leurs femmes, leurs soeurs à toutes les concupiscences +qui ouvriront la main pour leur donner à eux, qui des croix, qui une +ambassade au Monomotapa, qui une concession de chemin de fer de Rome +à la lune. Je ne me paye pas d'une autre monnaie que tous ces +gens-là.--Après tout, dit d'Aspremont, jouant l'esprit fort, les +anciens vendaient les femmes, pourquoi les modernes les estimeraient +plus--ou moins--que ne le faisaient les anciens? La femme ne devrait +être qu'un objet de luxe, qu'on se passe de main en main jusqu'au +dernier enchérisseur, ou plutôt jusqu'à ce qu'elle devienne mère de +famille.--Rassurez-vous, messieurs, dit Monjoyeux en voulant reprendre +ce qu'il avait dit, j'ai raillé sur des choses saintes. Pour moi, la +femme est l'âme, la poésie, la conscience de l'homme; elle doit être +pour lui l'image de Dieu sur la terre. Celui-là qui la sacrifie ou +la bafoue, est indigne du titre d'homme. Voilà pourquoi je hais mon +siècle, voilà pourquoi je voudrais le souffleter en face des siècles +passés et des siècles à venir. Adieu, vous aurez de mes nouvelles.» + +Les amis se séparèrent. «Te voilà devenu pensif, dit Saint-Aymour à +Parisis.--C'est que ce fou est un sage; il nous a donné là un premier +avertissement; nous vivons comme des enfants prodigues, secouons donc +toutes ces aspirations féminines qui nous cassent les bras. Pour moi, +je l'avoue, j'en suis arrivé à n'avoir plus le courage d'aller me +coucher.» + +En effet, ce jour-là, Octave était revenu du club au soleil levant, il +avait regardé son lit, qui ne l'attendait plus, il s'était jeté sur sa +chaise longue, mécontent de tout, même du sommeil. + +Il sentait que parmi toutes ses femmes, deux femmes manquaient à son +coeur: Geneviève et Violette. + + + + +IX + +MONTJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE + + +On apporta un matin cette lettre de faire-part à M. de Parisis: + + «M. Monjoyeux a l'honneur de vous faire part de son mariage avec + Mlle Aline de La Roche.» + +«Diable! dit Octave, de La Roche en deux mots, il ne s'encanaille pas. +Quelle pourrait donc bien être cette Aline de La Roche?» + +M. de Parisis avait la prétention de connaître toutes les femmes: «Il +aura déniché cela sur quelque toit du pays latin ou de Montmartre. Je +lui souhaite une hirondelle, cela portera bonheur à la maison.» + +Il jeta le premier feuillet pour lire le second: + + «Mme la comtesse de La Roche a l'honneur de vous faire part du + mariage de Mlle Théodule-Angèle-Aline de La Roche, avec M. de + Monjoyeux.» + +Il y avait au bas de la page, en caractères imperceptibles: +_Lithographie de Kardec, à Nantes_. «Oh! oh! noblesse de Bretagne! dit +Parisis, comment s'y est-il pris pour faire ce coup de maître:» + +Le même jour, à la nuit tombante, comme le duc de Parisis fumait aux +Champs-Elysées avec quelques amis du club, il reconnut à vingt pas de +distance la tête chevelue de Monjoyeux dans un groupe de spectateurs, +hommes et femmes, qui assistaient au spectacle des filles à marier ou +des filles à vendre qui vont au Bois. «Je suis sûr qu'il est avec sa +femme, dit Octave.» Il alla droit à Monjoyeux, qui lui dit; «Voici +ma femme.--Où diable ai-je vu cette figure-là?» se demanda Octave en +cherchant dans une sphère où il ne devait pas trouver. Par ce temps de +blondes et de brunes, où les brunes se font blondes et les blondes se +font brunes, sans parler des rousses, où le pastel et le crayon noir +jouent un si grand jeu sur le visage, les yeux les plus fins risquent +de se tromper. + +Octave connaissait bien cette figure, il ne la reconnut pas. + +C'était une jeune femme, un peu forte, mais d'une belle envergure. +Elle était blonde et blanche, voilée d'un voile noir et d'un voile de +poudre de riz. + +Monjoyeux reprenant sa désinvolture théâtrale: «Donc, M. le duc, +dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter à Mme Monjoyeux.--Madame, dit +Octave--en s'inclinant pour une noblesse de Bretagne--je suis bien +heureux que mon ami Monjoyeux ait fait une pareille fin. Voilà ce qui +s'appelle un commencement.» + +La jeune femme ne répondit pas un mot, elle avait rougi, elle s'était +levée à moitié, comme si elle ne sût pas quelle figure faire. «Oui, +mon cher, dit Monjoyeux, vous l'avez dit, cette fin-là c'est un +commencement. C'est d'aujourd'hui seulement que je me sens né à la +vie; vous allez voir bientôt ce que peut un homme, avec une femme.» + +M. de Parisis, qui regardait Monjoyeux, remarqua plus de raillerie +et d'amertume que de joie dans le sourire du comédien. Il salua une +seconde fois et rejoignit ses amis. «C'est Monjoyeux, lui dirent +plusieurs voix, as-tu vu sa femme?--Elle est fort belle, fort timide, +fort rougissante; mais elle a des mains trop fortes pour des mains +bien nées. Noblesse de Bretagne, messieurs!--Je lui trouve un autre +défaut: je ne sais si c'est Monjoyeux qui a fait sa figure, mais, +comme disaient nos aïeux, elle n'a pas le velouté de la candeur, elle +est déjà trop familière à la poudre de riz et au crayon noir. Après +cela, je ne hais pas l'art dans la nature, quand c'est le pastel de +Rosalba.» + +Un vague souvenir traversa l'esprit d'Octave; on le questionnait +encore, il ne répondait plus. «Te voilà soucieux! Est-ce que tu +deviendrais amoureux de cette jeune mariée?--Non, dit-il, elle me +rappelle seulement une femme que j'ai aimée au clair de lune. Après +cela, il y a tant de femmes au Bois qui se ressemblent.» + +Tout Paris parla avec quelque surprise du mariage inattendu de +Monjoyeux. «Que va-t-il faire de sa femme?--Il va l'aimer, puisqu'elle +est si belle.--On dit qu'elle n'est pas riche.--Il y a peut-être une +comédienne sous Roche.--Il rentrera sans doute au théâtre.--Qui sait +si la femme n'a pas un million dans le gosier, comme la Patti!--Ou un +éventail de sociétaire de la Comédie-Française, comme Croizette.» + +On comprend bien qu'une aussi grave nouvelle fut imprimée jusque dans +les grands journaux, où un jour on lut cette lettre de Monjoyeux: + + «Monsieur le rédacteur, + + «On annonce ma rentrée au théâtre; que mes amis ne reprennent pas + encore leurs sifflets; avant d'être comédien, j'étais sculpteur, + j'ai ressaisi mon ciseau et je pars pour Rome. S'il n'y a plus de + marbre en Italie, j'irai sculpter les neiges de la Russie.» + + «Agréez mes adieux éternels, car je n'emporte pas ma patrie à la + semelle de mes souliers. + + «MONJOYEUX.» + +On commenta cette lettre. C'était bien le style connu de Monjoyeux; +il avait sa manière d'écrire comme il avait sa manière de parler. Le +lendemain il n'en fut plus question: Monjoyeux disparut de l'horizon +parisien. + + + + +X + +LA COUR D'ASSISES + + +Le duc de Parisis avait toujours sa cour; il avait beau vouloir se +dérober, les satellites lui prouvaient toujours qu'il est un astre. +Vainement il tentait de vivre chez lui, pour s'accoutumer à une loi +plus sévère; mais les mauvaises habitudes le rejetaient bien vite +dans le cortège des folies parisiennes. Il était comme ces rois du +dix-neuvième siècle, qui sont entraînés par la politique de leurs +ministres. Il se promettait toujours d'avoir raison de tout le monde +et de lui-même, le lendemain; mais le lendemain, il se donnait un jour +de plus. + +On n'abdique pas, d'ailleurs, si volontiers sa part de royauté dans le +bruit contemporain: Octave dominait toujours sur le champ de courses, +dans les coulisses et dans les loges de l'Opéra, au milieu des gens +d'esprit; il ne dédaignait même pas d'être l'idole de chair des +Phrynés de rencontre et des Aspasies de contrebande. Comme Alcibiade, +dans ses jours de paresse, il croyait que les femmes sont encore une +légion qui donne quelque gloire au capitaine. + +Cependant l'affaire du bouquet de roses-thé arriva devant le jury +d'Auxerre. + +Les journaux de Paris, pour une cause aussi étrange et aussi +romanesque, dépêchèrent leurs chroniqueurs à la mode; la capitale de +l'Yonne fut envahie par les étrangers, mais surtout par les Parisiens. +Quelques dames trop à la mode panachèrent la foule. On eût acheté les +bonnes places cinq louis, comme à une belle représentation de l'Opéra. + +Quand Violette parut, une voix domina tous les murmures; c'était une +paysanne qui n'avait pu s'empêcher de crier: «Elle est toute blonde et +toute noire.» En effet, la pâle figure de Violette apparaissait comme +du marbre encadré dans la dentelle noire qui retombait sur ses yeux, +sans cacher son admirable chevelure de jais. Elle était toute vêtue +de noir. Elle marcha entre les deux gendarmes, grave et digne. Elle +n'avait pu croire jusque-là qu'elle serait traînée jusque devant le +jury; mais, à force de prier Dieu, elle s'était résignée à toutes +les humiliations; elle trouvait d'ailleurs je ne sais quelle secrète +volupté à souffrir pour Octave et pour elle-même: elle croyait ainsi +se retourner vers sa vertu. + +Mlle de La Chastaigneraye avait refusé de comparaître. On produisit +des certificats de médecins constatant qu'elle ne pouvait quitter sa +chambre. + +M. de Parisis n'avait pas fait de façons pour venir témoigner; il se +fit inscrire comme témoin à charge. Il se retrouva dans la salle des +témoins avec le médecin de Champauvert, avec Mlle de Moncenac, avec +deux servantes du château, avec les paysannes qui avaient offert la +corbeille de fleurs. + +Me Lachaud était au banc dé la défense. Il avait le front rayonnant +comme un avocat qui doit gagner sa cause. + +Parmi les pièces de conviction, sur une table, devant la Cour, était +exposé un bouquet de roses fané depuis longtemps. + +Le greffier se leva et lut cet acte d'accusation que je retrouve dans +un journal d'Auxerre, qui n'avait donné que les initiales des noms de +Parisis et de sa cousine: + + «Le 8 août dernier, une jeune fille qui porte un des plus grands + noms de notre pays, Mlle G---- de La C---- revenait de la messe + en famille, au château de C----, quand les paysannes du pays lui + offrirent une corbeille de fleurs. On avait appris la veille que + Mlle G---- de La C---- était l'unique héritière de sa tante, + une fortune considérable. C'était une vraie joie dans le pays, + puisqu'on savait que la jeune héritière était bonne aux pauvres. + + «Si le bien naît du mal, le mal naît quelquefois du bien. On avait + voulu faire une fête à Mlle de La C----, on faillit l'empoisonner: + un bouquet dominait tous les autres. Mlle de La C---- déchira le + papier qui l'enveloppait et le respira à plusieurs reprises. + + «Tout à coup elle pâlit et tomba dans les bras de son amie, Mlle + de M----, et de son cousin, le duc de P---- On s'imagina d'abord + que c'était un évanouissement; mais quand le médecin arriva, il ne + fut pas douteux pour lui qu'elle n'eût respiré le plus subtil et + le plus rapide des poisons, Là ne fut pas tout le mal. On rapporta + le bouquet au château, et le bruit s'étant répandu que Mlle de + La C---- s'était empoisonnée en respirant des roses, une jeune + servante se mit à rire, s'empara du bouquet et le respira à perdre + haleine, comme pour se moquer de tout le monde. Elle venait de + respirer la mort. + + «Notre époque, Dieu merci, n'est plus familière à ces poisons qui + ont été la terreur du quinzième siècle; mais le témoignage des + hommes de l'art prouvera tout à l'heure qu'il ne peut y avoir + aucun doute sur ce point. Mlle de La C---- a été très malade et + la jeune servante ne s'est pas rélevée. + + «Maintenant, qui donc avait versé le poison sur les roses? Tout + est romanesque en cette affaire. + + «Le bouquet avait été apporté au château par un de ces petits + Piémontais, qui font tout dans leur enfance, excepté le bien. Tour + à tour ramoneurs, joueurs de guitare, montreurs de singes, en un + mot, toutes les figures de la mendicité. Mais qui lui avait donné + le bouquet? Il a été impossible de retrouver l'enfant, mais on + a pu suivre ses traces. Le samedi soir, il était à Tonnerre, à + l'hôtel du _Lion d'or_, où une étrangère prenait son repas du + soir; selon l'habitude de la belle saison, on apporta un bou + à l'étrangère. Ce bouquet passa de ses mains dans celles du petit + musicien. Elle lui donna l'ordre, tout en lui donnant une pièce + d'or, de porter ce bouquet, avec une lettre qu'elle écrivit + sur-le-champ, à M. le duc de P----, au château de C----. La + lettre, qui a été retrouvée comme par miracle, est bien explicite; + on verra avec quelle hypocrisie la fille Marty conseille à son + amant d'offrir cet abominable bouquet à Mlle de La C----. Ainsi + elle ne craint pas de faire son complice d'un homme qui, + heureusement, est au-dessus de toute atteinte, et qui, d'ailleurs, + n'a pas eu à offrir le bouquet lui-même. L'enfant obéit; mais + comme il était déjà tard, il coucha en route ou s'amusa en route. + Il n'arriva au château de C---- que le lendemain matin, à l'heure + de la messe. Quand il se présenta au château, tout le monde était + à l'église, moins une fille de service, la nommée Rose Dumont, + qui jugea que c'était un bouquet pour la fête, et qui le porta + elle-même sur la corbeille, que les paysannes avaient déposée sur + la place devant l'église. + + «Cette étrangère, qui venait pour la première fois dans le pays, + était une de ces filles, trop connues à Paris, qui jettent la + honte, la ruine et le désespoir dans les familles. Quelques-unes + sont d'autant plus dangereuses qu'elles cachent leur perversité + sous des airs de dignité et d'innocence. Mais la justice ne s'y + trompe pas: ce ne sont que des masques, et la justice arrache tous + les masques. La fille Louise Marty, surnommée Violette, est une de + ces créatures qui ont fui le travail de bonne heure pour se livrer + à toutes les souillures. On a connu celle-ci avec des chevaux et + des diamants quand elle aurait dû honorer ses mains par le métier + que lui avait appris sa mère; car elle est d'autant plus coupable, + que sa mère, d'après tous les rapports qui nous sont venus, était + une honnête femme. + + «Fleuriste! voilà donc quel aurait été son dernier bouquet, un + bouquet de roses empoisonnées! Toute jeune encore, elle a appris + l'art de parfumer les bouquets artificiels; on ne s'étonnera donc + pas quand elle empoisonnera les fleurs naturelles. + + «Et qui l'a poussée à ce crime? Toutes les mauvaises passions. + Elle avait eu des relations intimes avec M. le duc de P----, qui + ne voulait pas la revoir. Mais sachant qu'il était venu au château + de C---- pour un héritage, naturellement elle voulut le revoir. A + son passage à Tonnerre, elle apprit que l'héritage échappait + au duc. Ce fut alors, sans doute, que l'idée du crime s'empara + d'elle. Mlle G---- de La C---- était le grand obstacle; + puisqu'elle avait l'argent, le duc allait l'épouser: ces créatures + jugent les actions des autres d'après leurs sentiments. Se + débarrasser de l'héritière, c'était tout gagner: l'homme et + l'argent. Mlle G---- de la C---- morte, le duc héritait, la fille + Marty comptait sur sa part d'héritage. Mais comment faire? Les + débats prouveront qu'elle avait emporté du poison pour effrayer + son amant, peut-être même avec l'idée de s'en servir contre + elle-même, si tout échouait. Ce poison lui servit contre Mlle + G---- de de La C----, mais ce fut la jeune servante qui en fut + victime. + + «Ne voit-on pas d'ici la fille Louise Marty versant le poison sur + le bouquet, et payant cher l'enfant qui le portait à son adresse? + De là, elle court au chemin de fer pour dépister les soupçons + car il faut tout prévoir. Mais ce n'était qu'une fausse route. En + effet, le lendemain elle était sur la route de Champauvert pour + s'assurer du message. On l'a vue errer autour du château. Que + dis-je! on l'a vue pendant la messe, car rien n'arrête ces + filles-là dans leurs audaces, venir se pencher au-dessus de la + corbeille de fleurs, comme s'il n'y avait pas assez de poison dans + le fatal bouquet. + + «En conséquence, la nommée Louise Marty, dite Violette, est + accusée d'homicide volontaire avec préméditation sur la personne + de Mlle G---- de La C----, et d'homicide involontaire sur la + personne de la fille Rose Dumont, au service de Mlle G---- de la + C----» + +Violette, toute troublée qu'elle fût d'être en spectacle et en pareil +spectacle, entendit pourtant cet acte d'accusation qui n'admettait pas +un doute. Chaque mot tombait sur son coeur comme un coup de poignard. +Non pas qu'elle craignît pour sa vie, elle en avait fait le sacrifice, +mais elle était frappée de stupeur à la seule pensée qu'on pût la +croire empoisonneuse. + +Le président procéda à l'interrogatoire, après avoir feuilleté +rapidement le volumineux dossier du juge d'instruction. «Accusée, +levez-vous.» Violette obéit, tout en laissant transparaître sa fierté. +«Votre nom?--Louise Marty.--Pourquoi ce surnom de Violette?--Parce +que j'aimais les violettes.--Où êtes-vous née?--A Paris, mais je suis +originaire de Bourgogne.--Oui, l'instruction nous apprend que votre +mère, Sophie Marty, est allée faire ses couches à Paris, car vous +êtes fille naturelle.» Violette ne répondit pas. «Avez-vous quelques +souvenirs de votre enfance? Pouvez-vous nous dire si votre mère vous +a parlé de votre père?--Jamais.--N'avez-vous pas vu venir chez votre +mère des habitants de Tonnerre ou des environs, M. de Portien, +par exemple; car votre mère avait été femme de chambre de Mme de +Portien.--Je ne sais pas, je ne me rappelle rien.--Vous auriez tort +de vouloir cacher quelque chose.--Je me rappelle vaguement ce nom +de Portien; mais ma mère ne me parlait jamais du passé; mon devoir +n'était pas d'interroger ma mère: mon père ne m'avait pas reconnue. +Nous avons mené dans les dernières années une existence bien +misérable. Ma mère m'embrassait quelquefois en me disant: «Si je +voulais, tu serais riche.» Je la regardais avec curiosité, elle se +remettait aussitôt en disant: «Je suis folle!» Nous nous remettions à +travailler.--Quel travail?--Ma mère raccommodait de la dentelle et je +faisais des fleurs.--Vous ne vous expliquez pas ce paroles: _Si je +voulais, tu serais riche?_--Il n'y a pas à s'y méprendre. Ma mère +voulait me parler de mon père; je n'en doute pas, car elle était +trop noble pour songer un instant que je pourrais être riche si elle +me vendait.--En voyant Mme Portien au _Lion d'Or_, à Tonnerre, vous ne +saviez pas son nom?--Non. C'était la seule femme qui fût dans la salle +à manger, je m'adressai à elle, et elle eut la bonté de m'écouter. +Voilà tout.--Vous savez aujourd'hui que votre mère a été au service +de cette dame.--Je ne l'ai appris que dans l'instruction.--Pourquoi +avez-vous envoyé un bouquet à Mlle La Chastaigneraye?--Je voulais dire +un éternel adieu à M. de Parisis.--Il avait commencé avec moi par un +bouquet de violettes, je voulais finir avec lui avec un bouquet de +roses. Cela était si peu prémédité, que je me fusse contentée sans +doute de lui écrire une lettre, si le hasard n'eût mis dans mes mains +ce fatal bouquet.--Croyez-vous donc que le bouquet fût empoisonné +avant d'arriver dans vos mains?--Non, puisque je l'ai respiré et que +je ne suis pas morte.--Alors, comment vous expliquez-vous que ce +bouquet ait été empoisonné à Champauvert?--Je ne sais rien. Je +n'y étais pas.--Vous y étiez, vous l'avez avoué dans l'instruction. +--J'étais autour du château et non pas dans le château.--La femme +Barjou vous a vue sur la place publique vous approcher de la corbeille +et entr'ouvrir le papier qui enveloppait le bouquet.--J'ai retiré ma +lettre à M. de Parisis. Si à cet instant j'ai empoisonné le bouquet, +c'est que mes larmes était empoisonnées.» + +Le procureur impérial eut un sourire railleur et murmura: «La comédie +du sentiment!» L'interrogatoire n'était pas fini. Puisque vous vous +dites innocente, qui donc est le coupable: Car c'est un fait acquis, +Rose Dumont est morte du poison, et Mlle de la Chastaigneraye n'a +survécu que par miracle, tant les choses avaient été bien faites.--Je +ne sais rien, si ce n'est que le bouquet est bien mon bouquet.--En +retournant à Tonnerre, vous persistez à dire que vous n'avez pas +rencontré le petit joueur de violon?--Je ne l'ai pas revu.--Ceci est +bien singulier, car MM. les jurés savent déjà qu'il a été impossible +de retrouver cet enfant.--Est-ce que je suis accusée aussi de l'avoir +assassiné?--Non! la justice n'accuse pas, quand elle n'a pas de +preuves.» Et, d'un air sévère, le président fit signe à Violette de +s'asseoir. + +On appela les témoins à charge. On savait d'avance tout ce qu'ils +diraient. On avait espéré quelques-unes de ces révélations inattendues +qui jettent une vive lumière sur les causes obscures; mais rien. + +Ce fut une bien grande curiosité quand parut M. le duc de Parisis, +cité par l'accusation comme témoin à charge; mais on savait bien qu'il +serait témoin à décharge. Il raconta très simplement ce qu'il avait vu, +tout en déclarant, sur son âme et sur sa conscience, comme s'il fût +juré dans l'affaire, que l'accusée n'était pas coupable. Il ne nia +pas que le bouquet ne fût empoisonné, mais, selon lui, jamais la main +de Violette n'avait versé le poison. + +Comme on le tenait pour très savant en toutes choses, l'avocat de +l'accusée le pria de donner quelques explications sur cet abominable +empoisonnement par l'asphyxie instantanée. Il ne se fit point prier. +Il rappela que depuis le seizième siècle, si on n'avait plus le secret +du poison des Médicis, il n'était pas douteux pour lui qu'un chimiste +ne pût le retrouver avec la noix vomique, la ciguë et l'acide +prussique. Il conta que beaucoup d'expériences avaient été faites par +Magendie et Cabarrus sur des chiens, qui n'avaient pas eu le temps de +respirer, tant la mort les foudroyait. Pour M. de Parisis, le bouquet +n'en était pas moins un prodige; puisqu'il avait été cueilli à +Tonnerre, vers le soir du samedi, on savait dans quel jardin; il +n'avait pu traverser, de Tonnerre à Champauvert, le laboratoire d'un +chimiste: et pourtant il donnait la mort à Rose Dumont, qui l'avait +respiré après Mlle de La Chastaigneraye. «Aussi me permettrai-je, +continua M. de Parisis, de trouver étrange que ce procès se fasse en +l'absence du seul témoin qui pourrait dire la vérité; le petit joueur +de violon.--Pensez-vous donc, demanda le président avec raillerie, +que cet enfant soit le coupable?--Non; mais je pense que puisqu'il +n'est arrivé à Champauvert que le lendemain, à l'heure de la messe, +c'est qu'il s'est arrêté en route.--Eh bien! il n'y a pas de--chimiste +de Tonnerre à Champauvert?--Qui sait?--Je le sais bien, moi, dit +l'avocat. L'enfant à fait l'école buissonnière. Mais j'espère n'avoir +pas à accuser pour défendre.» + +Parmi les témoins à décharge, Mme de Portien se présenta la première. + +Quand elle parut, on fit cette remarque pour la première fois: bien +que Violette fût belle et que Mme de Portien fût laide, il y avait +entre elles quelque ressemblance, je ne sais quel lointain air de +famille. «Voyez donc, dit à sa voisine une des curieuses venues de +Paris, ce petit signe de beauté au coin de la lèvre, elles l'ont +toutes les deux.» + +Une vague idée de la vie aventureuse de Mme de Portien courait dans +l'auditoire. On avait réveillé un écho de vingt ans; quand la mère +de Violette était partie pour Paris, elle était partie avec Mme de +Portien, accusée de vouloir cacher une faute avant son mariage. Nul +n'avait osé dire cela tout haut, mais beaucoup l'avaient pensé; or, +comme cette idée était revenue à la surface, il ne semblait pas +impossible que l'accusée fût la fille de Mme de Portien, un de ces +enfants perdus qu'on jette derrière soi et vers lesquels on ne se +retouche jamais. + +Aussi fut-ce avec une vraie émotion qu'on vit paraître Mme de Portien. +Le président la salua imperceptiblement, tout en lui demandant ses +noms. Elle répondit qu'elle se nommait Ange-Virginie de Pernan, +petite-fille du duc de Parisis, mariée à M. Théodore de Portien, mais +séparée de corps et de biens depuis longtemps. «Dites-nous ce que vous +savez.--Ce sera bientôt dit. J'étais au _Lion-d'Or_, à Tonnerre; cette +dame est venue s'asseoir à ma table, elle m'a demandé s'il y avait +loin pour aller à Parisis; nous avons causé quelques minutes. Une des +filles de l'hôtel m'a offert un bouquet que j'ai refusé; cette dame a +pris le bouquet et l'a envoyé à M. de Parisis, qui était au château +de Champauvert. Voilà tout ce que je sais. J'avais dit tout cela dans +l'instruction, et j'espérais ne pas être forcée de paraître à ce +triste procès.--Mais vous étiez là quand l'accusée a empaqueté le +bouquet; n'avez-vous rien vu qui pût éveiller vos soupçons?--Non. J'ai +beau réveiller mes souvenirs...--Dans quel esprit avez-vous trouvée +l'accusée?--J'ai trouvé une amoureuse qui ne savait pas bien ce +qu'elle disait. Cela m'a amusée un instant, parce que je pensais à mon +cousin de Parisis; mais cinq minutes après, j'étais sur le chemin de +Pernan et je ne songeais plus à cela.» + +Mme de Portien voulait se retirer, mais le président la pria d'aller +s'asseoir au banc des témoins. Octave, qui était resté au banc de Me +Lachaud, alla s'asseoir à côté de sa cousine. Mme de Portien lui dit +combien elle était désolée de tout cela; elle trouvait Violette fort +jolie et elle était loin de faire au duc de Parisis un crime de son +amour pour elle. «Vous avez raison, dit Parisis sans façon, de trouver +que Violette est belle, car j'entends dire autour de moi que vous vous +ressemblez.--Comment! je ressemble à cette fille!--Mais, ma cousine, +on pourrait se ressembler de plus loin.» + +Le tribunal écoutait toujours les témoins à décharge. Violette avait +demandé le témoignage de la propriétaire de la maison qu'elle habitait +rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Cette femme peignit l'accusée sous +les couleurs les plus sympathiques; elle l'avait toujours connue +honnête, laborieuse, dévouée à sa mère, ne sortant le dimanche que +pour aller à la messe. Elle l'avait surprise une fois qui achetait des +cerises pour déjeuner; une pauvre femme était survenue, elle avait +abandonné les cerises, pour remettre l'argent à cette mendiante. +Cette simple action de déjeuner d'une aumône donnait l'idée de son +coeur et aurait dû lui porter bonheur; mais Dieu éprouve les plus +braves et les plus pures. + +Le président demanda au témoin si elle n'avait ouï parler du père de +l'accusée. «Monsieur le président, il y aurait bien à dire; Mme Marty +ne m'a fait que des demi-confidences. Si vous voulez savoir mon +opinion, mais je puis me tromper, c'est que Mlle Violette, puisque +c'est aujourd'hui son nom, n'est pas la fille de Mme Sophie Marty. +--Ah! madame! s'écria Violette, laissez-moi au moins ma mère!» + + + + +XI + +LA MÈRE DE VIOLETTE + + +A cet instant une femme se trouva mal. C'était Mme de Portien. Les +débats furent interrompus une minute. On emporta Mme de Portien +évanouie. «Parlez, dites tout ce que vous savez, dit le président au +témoin.--Eh bien, monsieur le président, je crois que Mme Marty a +caché la faute d'une autre personne que je ne connais pas. Quand elle +était en retard pour payer son loyer, la pauvre femme se croyait +obligée à quelque confidence. «Ah! si je voulais, disait-elle, +j'aurais de l'argent, mais j'ai peur du scandale, et puis qui sait +si on ne m'arracherait pas cet enfant?» Et je lui parlais du père, +et elle me répondait, le dirai-je? comme une femme qui n'a jamais eu +ni mari ni amant. A travers toutes ces phrases ambiguës, je croyais +voir une fille innocente se sacrifiant à une fille coupable.» + +Ce fut le tour de la mère de Rose Dumont. Cette femme vint toute +éplorée demander vengeance. Mlle de La Chastaigneraye avait eu beau +lui donner de quoi se croiser les bras, elle ne lui rendait pas sa +fille. Elle était bien sûre que le poison avait été mis par cette +étrangère qui n'avait fait que paraître et disparaître. + +Quelques autres témoignages vinrent à la suite qui firent pénétrer +dans l'esprit des jurés la culpabilité de Violette. + +Octave commençait à désespérer, car Violette n'avait eu que deux bons +témoignages contre vingt mauvais, quand tout à coup le président +annonça que Mlle de La Chastaigneraye allait comparaître comme témoin; +il venait de recevoir un mot d'elle où elle lui disait que, dans +l'intérêt de la vérité, elle avait cru devoir braver la fièvre et +venir faire son devoir. + +Une rumeur bientôt étouffée courut dans la salle comme si on eût +annoncé au Théâtre-Français Mlle Rachel, quand elle était en Amérique. + + +Il y eut un moment d'attente. Bientôt tout le monde se leva à +l'arrivée de cette noble héritière qui avait toutes les sympathies. +Elle parut plus belle encore qu'on ne se l'imaginait, quoique +l'admiration eût parlé d'avance. Elle marcha simplement et noblement +devant la Cour, mais avec la dignité de la race et la grâce de la +jeunesse. Le président, après les formules coutumières, la pria de +dire ce qu'elle savait. «Mon premier mot, monsieur le président, c'est +que l'accusée n'est pas coupable.» + +Ce premier mot jeta une grande surprise dans l'assemblée. On se +questionnait des yeux, on écoutait avec anxiété. «Mais qui donc est +coupable? demanda le président.--Je le sais bien, répondit Geneviève +avec l'accent de la vérité, mais il m'est impossible de dire le nom du +coupable.--La justice est en droit de lever tous vos scrupules.--Il +y a des secrets que la justice elle-même ne peut pas arracher. J'ai +tremblé que l'accusée ne fût condamnée pour un crime qu'elle n'avait +pas commis; je suis venue jurer sur mon âme qu'elle n'était pas +coupable, mais c'est mon dernier mot.» + +Mlle de la Chastaigneraye s'inclina, et demanda à s'en aller. Parisis +alla à elle et lui offrit son bras. Le président ne jugea pas qu'il +dût la retenir. L'audience fut suspendue pendant un quart d'heure. +Quand le président reprit son siège, il appela Mme de Portien. Elle +était revenue à elle; elle reparut au bras d'une dame. «Je vous prie, +madame de Portien, de nous renseigner sur la mère de l'accusée, qui a +été à ce qu'il paraît à votre service.» + +Mme de Portien répondit d'une voix troublée: «Je n'ai plus qu'un bien +vague souvenir; je n'ai qu'à me louer de cette fille jusqu'au jour +où elle s'est oubliée.--On nous a appris qu'elle avait été faire ses +couches à Paris, et que vous l'aviez accompagnée?--Nous allions tous à +Paris à cette époque, et, pour lui éviter l'affront aux yeux du pays, +nous lui avons permis de partir avec nous.» + +La voix de Mme de Portien s'arrêtait dans sa gorge; on attribua cela à +l'émotion de son évanouissement. «Et savait-on dans le pays quel était +le père de l'enfant?--La malignité publique voulait que ce fût mon +mari.--Vous étiez donc déjà mariée?» Mme de Portien, qui ne rougissait +plus depuis longtemps, rougit encore. «Monsieur le président, le +procès n'est pas là. Je vous avoue que je n'ai pas mis tout cela sur +mes tablettes, avec l'idée que je serais un jour appelée à en parler +en Cour d'assises.--C'est vrai, madame, mais nous cherchons la vérité +par toutes les voies.» + +Sans doute une nouvelle lumière venait de se faire dans l'esprit +du procureur impérial, puisqu'il demanda la parole pour dire ceci: +«Messieurs les jurés, nous avions espéré que la justice n'avait qu'à +se prononcer: toutes les preuves parlaient éloquemment devant elle. +Mais l'audition des témoins nous avertit qu'avant de vous prononcer il +nous faut entendre un autre témoin, celui qui a porté le bouquet de +Tonnerre à Champauvert. Un doute pourrait subsister dans l'esprit +des juges et dans l'opinion publique; la justice ne doit pas être +soupçonnée: nous attendrons. Des recherches nouvelles seront tentées; +une enquête plus minutieuse encore sera faite pour retrouver, sinon +le témoin, du moins les traces du chemin qu'il a suivi en portant le +bouquet.--Pour moi, je suis bien sûr, dit l'avocat de Violette, qu'il +a suivi le chemin des écoliers; s'il eût suivi le droit chemin, le +bouquet n'eût pas été empoisonné.» + +Le président rappela l'avocat au silence, et, après avoir consulté la +Cour, il déclara que l'affaire était remise aux prochaines assises. + +Violette eût été condamnée aux travaux forcés, qu'elle n'eût pas été +plus épouvantée que par cette alternative de rentrer en prison sans +être jugée. + +Depuis quelques minutes, deux pensées parallèles se disputaient son +coeur; elle avait le pressentiment que Mme de Portien était sa mère, +et elle avait le pressentiment que Mme de Portien avait empoisonné le +bouquet offert à Mlle de La Chastaigneraye. + + + + +XII + +VIOLETTE ET GENEVIÈVE + + +Octave était désespéré, mais il fallait courber le front sous le +niveau de la justice. Il s'approcha de Violette et lui tendit la main +comme il eût fait à sa soeur. «Octave, lui dit-elle, puisque vous +connaissez le poison des Médicis, pourquoi ne m'en donnez-vous +pas?--Violette, je vous en prie, soyez patiente, Dieu vous +sauvera.--Dieu! lui dit-elle; pourquoi me parlez-vous de Dieu, puisque +vous n'y croyez pas!» + +Les gendarmes attendaient; les gendarmes n'attendent pas. + +M. de Parisis veilla à ce que la prison d'Auxerre fût adoucie pour +cette dernière station. Le juge d'instruction et le procureur +impérial, qui avaient fait volte-face, permirent que Violette ne subit +plus l'horrible cellule: on lui donna une chambre; on lui permit +d'écrire et de recevoir des lettres, toujours sauf le contrôle +du greffe. Octave lui envoya des livres et des fleurs, mais le +porte-clefs fut inexorable pour lui. Le procureur impérial, dans +l'intérêt de Violette, lui conseilla de ne pas insister. + +Mme de Portien, toute troublée qu'elle fût, avait offert à Geneviève +de l'accompagner à Champauvert, comme si elle dût retrouver une robe +d'innocence dans cette intimité du voyage; mais la jeune fille refusa +avec douceur et fermeté. Elle refusa aussi de partir en compagnie du +duc de Parisis; mais elle lui permit d'aller la voir. + +Octave arriva à Champauvert le lendemain vers dix heures. Geneviève +lui parla de Violette en toute sympathie. «Vous avez raison, Geneviève, +car c'est notre cousine.» + +Et il raconta à Mlle de La Chastaigneraye, quoiqu'il ne le sût pas +très bien, le roman de Mme de Portien. Il avait peur que leur famille +ne fût atteinte par la personne de Mme de Portien. Il aurait fallu +sacrifier Violette; mais ni lui ni Geneviève ne le voulaient. Et puis, +après tout, il y avait tant de mystère dans ce poison, que peut-être +se trompait-il. + +Où était le petit joueur de violon? Il y a dans tous les procès +célèbres une figure singulière qui ne semble apparaître que pour se +jouer de la justice, comme s'il fallait prouver aux nommes que nul ne +peut être infaillible. + +Octave ne se fit pas beaucoup prier pour passer la journée à +Champauvert. Ce lui fut une douce chose de se retrouver dans +l'atmosphère de Geneviève, dans les idées et les sentiments de cette +belle créature, qui avait une grande âme et un grand coeur. + +Bien des fois déjà il avait étudié les variations de l'atmosphère +morale, se trouvant meilleur ou plus mauvais, selon les créatures de +son intimité, même quand il les dominait de toute sa hauteur. Il y a +l'air vif de la vertu, comme il y a l'air orageux de la passion; on +pourrait faire toute une géographie des sensations. On connaît les +habitudes d'Octave: dès qu'il restait une heure avec une femme, il +n'avait qu'un but, l'aimer et lui parler d'amour. Quoique avec +Geneviève les barrières fussent difficiles à franchir, tant elle se +tenait dans les hauteurs de sa dignité, de sa grâce, de sa pudeur, il +se risqua bientôt à lui dire qu'elle était la seule femme qui fût +allée jusqu'à son coeur, toutes les autres n'ayant amusé que son +esprit. «Mon cousin, vous ne croyez pas à ce que vous dites, et je +ne suis pas assez folle pour y croire. Vos lèvres ont trop profané +les choses du coeur en les jetant à tout propos et à toutes les +figures. Votre dictionnaire n'est pas le mien; nous ne parlons pas +la même langue: si je dis un jour _j'aime_, c'est que j'aimerai +jusqu'à en mourir.--Remarquez, ma cousine, que je vous adore depuis +que vous m'êtes apparue dans la blancheur de la neige, et pourtant +je ne vous l'ai jamais dit.--Je vous tiens compte de cette discrétion, +mais je ne crois pas à un amour aussi extravagant pour une pauvre +provinciale.--Comme vous vous moquez de toutes les Parisiennes!» + +Et Octave essayait de prouver par l'action de ses regards que s'il ne +disait pas par sa voix: _Je vous aime_, il le disait par ses yeux. + +Geneviève avait beau vouloir couper court à toute causerie +sentimentale, comme elle y prenait un vif plaisir, Octave y revenait +toujours. Ils se promenaient par le parc et cueillaient ainsi les +heures les plus charmantes. + +Un instant Mlle de La Chastaigneraye changea de figure et de +conversation. Sans avoir l'air d'y penser, Parisis l'entraîna dans le +parc boisé; mais elle parla astrologie. «Quand je pense, dit tout à +coup Octave, que dans cent ans nous habiterons chacun une étoile, +si éloignée l'une de l'autre, qu'il faudra un million d'années pour +qu'elles tressaillent à la même lumière!--Pourquoi ces deux étoiles si +éloignées, mon cousin?--Parce que nous aurions pu nous aimer sur la +terre et que nous n'avons pas voulu.--Eh bien! mon cousin, vous vous +consolerez parce que vous aurez aimé Violette.» + +Mlle de La Chastaigneraye était jalouse de toutes les femmes mais elle +était surtout jalouse de Violette. + +M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye ne s'étaient guère parlé de +l'empoisonnement du bouquet de roses: le nom de Mme de Portien, comme +le nom de Violette, s'arrêtait sur leurs lèvres. Ils craignaient tous +les deux d'accuser la vraie coupable. Craignaient-ils de défendre +Violette? Et pourtant il n'était douteux ni pour l'un ni pour l'autre +que Mme de Portien n'eût empoisonné le bouquet. + +Enfin, Geneviève prit la parole sur cette ténébreuse affaire. «Mon +cousin, croyez-vous donc qu'aux prochaines assises Mme de Portien ne +sera pas appelée sur le banc des accusés?--Peut-être n'osera-t-on pas, +car on n'a pas de preuves contre elle.--Et pourtant, vous êtes bien +convaincu que cette jeune fille n'a pas voulu m'empoisonner?--Oui, ma +cousine; et puisque nous parlons de «l'accusée», il faut que je vous +dise encore que Mlle Violette est la fille de Mme de Portien. Je crois +même que Mme de Portien en est convaincue elle-même aujourd'hui. Or, +que fera-t-elle? Je sais que l'avocat a dressé toutes ses batteries +contre elle. Après tout, si Mme de Portien est appelée, elle s'appelle +Mme de Portien, elle est déjà bien loin de nous. Si elle est punie, +nous ne serons pas atteints. Que voulez-vous, on a dans toutes les +familles des cousines à la mode de Toulon.--Pauvre Violette!» dit +Geneviève. + +Ce cri partait du coeur, mais d'un coeur blessé. Octave n'avait pu +rejeter de son esprit le souvenir de la dame blanche se promenant au +clair de la lune sous les grands arbres de Champauvert. «Il me vient +une nouvelle idée, dit-il. Nous accusons Mme de Portien; mais que +faisaient là vers minuit cette dame blanche et ce monsieur noir dans +votre parc, la nuit d'avant l'empoisonnement par les roses-thé?--Mon +cousin, le monsieur noir et la dame blanche ne pensaient pas à +empoisonner les autres, je vous assure; c'étaient deux lunatiques qui +ne voulaient dire leurs secrets qu'à la lune, mais qui n'avaient pas +de poison dans les mains.» + +Octave n'insista pas et parla politique pour mieux rentrer dans le +sujet. «Lisez-vous le _Moniteur_, ma cousine?--Oui, mon cousin, pour +voir le lundi les décrets du feuilleton.--Eh bien! moi, ma cousine, +je ne lis que la quatrième page pour voir les enrichis qui se font +un baptême héraldique. Vous connaissez M. de Rochelieu, ci-devant +M. Marsouin?» + +Octave étudia la physionomie de sa cousine. Il savait que ce +gentilhomme de fraîche date habitait près de Champauvert une vieille +abbaye qu'il avait ornée de colombiers à tous les points cardinaux. +C'était peut-être pour lui et avec lui que se promenait la dame +blanche. «Oui, dit Geneviève, je connais M. Marsouin; on a trouvé ici +qu'il avait eu tort de ne pas s'appeler M. de la Truffardière.» + +Octave sentit qu'il ne faisait que de la mauvaise politique. Comme il +regardait Geneviève, elle se mit à sourire avec une pointe de malice. +«Puisque vous êtes visionnaire, mon cousin, pourquoi me parlez-vous +de visions de Champauvert, et ne me parlez-vous pas des visions de +Paris?--Parce qu'à Paris, il n'y a pas de visions.» + +Le duc de Parisis avait oublié l'étrange visite que lui avait +faite une femme voilée une nuit de carnaval; il croyait à quelque +mystification de comédienne, une de ces vingt femmes qui avaient une +clef d'argent de la petite porte du jardin. «Mais, mon cousin, reprit +Geneviève, vous avez donc oublié--que n'oubliez-vous pas?--cette +apparition, dans votre hôtel, une nuit de carnaval?--Ah! oui, c'est +encore une des pages inexpliquées de ma vie. Une femme est venue vers +moi: elle m'a parlé; mon émotion a été telle, moi qui suis bronzé +contre toutes choses, que je n'ai pas trouvé de voix pour lui répondre +ni de pieds pour la suivre. Je me sentais de marbre à travers mon +demi-sommeil; le peu d'esprit qui me restait appartenait au monde des +esprits, puisque je lisais Faust.--Oui, vous lisiez Faust, et la femme +qui vous est apparue vous a marqué votre destinée.--Oui, elle l'a +si bien marquée que j'ai fermé le livre et que je n'ai jamais bien +retrouvé la page, car ce beau livre c'est la folie dans la sagesse, ou +la sagesse dans la folie. Mais comment savez-vous tout cela? Est-ce +que vous connaissez cette femme?--Non, mon cousin. Parlons politique.» + +Toute la politique d'Octave, c'était Geneviève; mais ce fut en vain +qu'il posa devant elle cent points d'interrogation; plus il la +questionnait, plus elle embrouillait les cartes: comme la Sibylle, +elle se dérobait sous les ramées les plus feuillues. C'était la plus +impénétrable et la plus adorable des femmes. Octave changeait tous ses +points d'interrogation en points d'admiration. + +Le soir, Octave partit pour passer la nuit à Parisis. Quoiqu'il se +trouvât très heureux d'être à Champauvert, il comprit que Mme Brigitte +ne verrait pas d'un bon oeil qu'il prît pied chez sa cousine. Il ne +fallait pas que Mlle de La Chastaigneraye fût soupçonnée--même d'être +aimée par son cousin. Quand il fut parti, Geneviève pleura. «Ah! +dit-elle tristement, je suis un corps sans âme. S'il ne revient pas +demain, je mourrai.» + +Il ne revint pas le lendemain. + +A Parisis, ce soir-là, il se coucha fort tard. A une heure du matin, +il ne dormait pas encore. Il alla chercher un livre dans la biblio- +thèque du château. Sur une table il vit un livre ouvert. C'était +_Faust_. Il pencha la tête et vit ces deux mots:--C'EST LA!--qui +couraient comme le feu sur ces deux lignes: + +«Le sentiment est tout, le reste n'est que la fumée qui nous voile +l'éclat des cieux.» + + + + +XIII + +TROIS MARIS CONTENTS + + +À son retour à Paris, Octave joua encore les Don Juan dans les +entr'actes de sa vie. + +La comédie que je vais conter n'a été représentée jusqu'ici sur aucun +théâtre, mais elle a été jouée scène pour scène, mot pour mot, aux +Champs-Elysées, no 123 et no 125, étage des balcons. C'est une comédie +en un acte, un acte nocturne qui pourrait s'intituler _les Trois +Maris_. Il y a cinq personnages en scène, mais les trois maris sont +presque des personnages muets; il n'y a à écrire que le duo chanté +entre minuit et une heure du matin par M. de Parisis et Mme le baronne +de Biançay. + + +M. de Parisis connaissait beaucoup ces nos 123 et 124 de l'avenue +des Champs-Elysées. Au no 123, il était quelquefois attendu très +discrètement au troisième étage par une noble étrangère qui s'ennuyait +à l'heure où son mari courait le demi-monde. Au no 125, il était non +moins discrètement attendu, au quatrième étage, par une très jolie +Havanaise née dans un hamac et qui vivait toujours couchée. + +Il n'avait pas jugé de utile de faire connaissance avec les maris, si +bien qu'il ne les avait jamais vus. Or, un soir vers minuit, pendant +qu'il était au no 125, le mari, qui ne savait pas vivre, rentra sans +se faire annoncer. Parisis dit gravement au mari qu'il venait pour lui +demander la main de sa soeur. C'était l'heure de demander une jeune +fille en mariage; mais le mari n'avait pas de soeur. + +C'était un Espagnol qui avait des habitudes américaines; il répondit +à Octave en lui montrant un revolver. Octave, ne pouvant alors parler +cette langue-là, se jeta sur le balcon et escalada les chardons aigus +du balcon voisin. + +Voilà le prologue de la comédie. Maintenant figurez-vous, dans +l'appartement contigu, une jeune femme qui arrive du concert et qui +a envoyé coucher ses domestiques. C'est Mme la baronne Blanche de +Biançay. Le mari est un chasseur intrépide qui, aimant mieux sa meute +que sa femme, est depuis trois jours à la chasse; il est né pour la +vie rustique; il aime l'architecture des forêts et non celle de Paris; +il meurt d'ennui dans un salon; il s'épanouit dans un chenil. Comme +sa femme n'est pas une Diane enchanteresse, il lui donne presque tout +l'hiver les agréments du veuvage. C'est la femme de quarante ans qui +voudrait bien faucher son regain avec un beau moissonneur armé d'une +faux d'or. Elle porte son idéal dans son coeur; mais elle court risque +de passer toujours à côté. + +Il ne faut pas désespérer: le hasard, qui n'est autre qu'un ministre +aveugle de la clairvoyante nature, va jeter son idéal sur son chemin. + +En ce moment, M. de Parisis frappa trois coups à la fenêtre. «Eh bien? +on frappe à la fenêtre! Qu'est-ce que cela veut dire? C'est un coup de +vent, sans doute.» + +La baronne écouta. «Voilà qu'on frappe encore! c'est original; je +n'ouvrirai pas plus la fenêtre que la porte.» + +Nous ne sommes plus ici dans le cercle des grandes dames. + +Elle alla soulever le rideau de la fenêtre. Octave était toujours +là. «Un homme sur le balcon! s'écria-t-elle.--Madame, ouvrez-moi, de +grâce!--Passez votre chemin.--Madame, je vais briser les vitres.» + +Blanche se décida à ouvrir la fenêtre. «Mais, monsieur, je suis chez +moi.» + +Octave se jeta aux genoux de Mme de Biançay. «Madame, pardonnez-moi, +je vous en supplie, c'est toute une histoire que je ne vous dirai +jamais.--Est-ce une gageure, monsieur?--Non, madame, c'est un +quiproquo. M. Sardou vous expliquera cela dans une de ses comédies. +Adieu, madame.» + +La baronne avait reconnu Parisis. «Ah! vous voulez vous en aller par +la porte quand vous êtes entré par la fenêtre; non, monsieur, je vous +défends ma porte.--Mais, madame, je ne puis pas m'en aller par le même +chemin, car je dois vous dire la vérité: il y a par là un revolver. +J'allais partir avec sa femme pour le bal de l'Opéra--en tout bien, +tout honneur,--mais il est rentré! Je me suis enfui sur le balcon pour +garder mon incognito, mon Othello m'a poursuivi et me voilà à vos +pieds. Ah! madame, si j'ai escaladé votre balcon, ce n'est pas sans +danger, car vous êtes défendue par des chardons fort aigus, j'ai +failli y rester.--Je vous remercie de la préférence; pourquoi +n'avez-vous pas pris l'autre balcon? c'est celui d'une danseuse. Ainsi +mon appartement n'est plus maintenant qu'une grande route. On entrera +chez moi sans dire gare! On y passera pour aller à la Bourse; on y +donnera des rendez-vous; je ne désespère pas d'y voir passer un jour +les arbres du bois de Boulogne pour aller aux Champs-Elysées.--Adieu, +madame, je suis profondément touché de cette hospitalité d'un +instant, sans cela j'étais forcé de descendre quatre étages +per-pen-di-cu-lai-re-ment! comme une goutte de pluie.--Encore une +fois, monsieur, vous ne vous en irez que par la fenêtre. Songez donc, +si mes gens vous voyaient ici, je serais perdue. Il est minuit passé; +une jeune femme ne reçoit pas de visites à pareille heure.--C'est +vrai, madame, je suis désolé d'être entré chez vous si matin; mais que +voulez-vous que je fasse? Attendez donc ... Il me semble ... c'est +bien cela ... vous êtes Mme la baronne de Biançay? j'ai eu l'honneur +de jouer la comédie avec vous au château de Marchais.» + +Octave avait pris son lorgnon. La baronne prit sa lorgnette. «Est-ce +possible! J'avoue que je ne vous avais pas encore regardé. Quoi! M. de +Parisis!--Permettez-moi, madame, de commencer par déposer une carte à +vos pieds; car enfin, il faut procéder par ordre. Maintenant, voici +une carte cornée.--C'est cela. Et à la troisième visite vous passez +par la fenêtre.--Si vous saviez comme je vous aime!--Depuis combien de +minutes?--Depuis toujours; ceux qui s'aiment ici-bas se sont aimés +dans une autre vie.» + +Le duo devenait fort joli, mais il se changea malencontreusement en +trio. Le mari outragé avait à son tour franchi les chardons, à son +tour il frappait à la fenêtre. «C'est sérieux, dit la baronne. On +frappe à la fenêtre; c'est le mari de ma voisine.» Le mari de la +voisine cria d'une voix de tonnerre: «Madame, ouvrez la fenêtre, ou je +brise les vitres.» Madame de Biançay cria: «Monsieur, je vous prie de +passer votre chemin.--Madame, dit Octave, le mari se fâche. Avez-vous +des armes?--Oui, un poignard.» + +L'Américain donna un coup de pied dans la glace. Parisis saisit une +chaise. «Je vais lui passer cette épée à travers le corps.--Madame, un +homme se cache ici, cria le mari outragé.» + +Octave s'avança vers le revolver: «Je ne me cache pas, monsieur, je +suis chez Mme Biançay parce que je vais l'épouser. Si j'ai passé par +chez vous, c'est parce que je me suis trompé de numéro. Êtes-vous +content?--Tout s'explique. Je suis content! Je vous prie, madame, de +me pardonner cette visite nocturne, si j'ose m'exprimer ainsi. Je +payerai les verres cassés.» + +Octave allait offrir un bougeoir au mari content, mais il était déjà +parti. + +Mme de Biançay se croisa les bras pour admirer l'impertinence +d'Octave. «Monsieur de Parisis, maintenant que je vous ai sauvé de la +vengeance du mari, vous n'avez plus rien à me demander et vous allez +me dire un éternel adieu.--Un éternel adieu! j'aimerais mieux m'en +aller par où je suis venu. Je vous aime et je vous supplie de +m'écouter.--Quand vous passerez par la porte.--Par la porte de +l'église avec vous à mon bras. Vous me prenez par les sentiments. +Mais vous savez bien que je suis mariée.» + +Mme de Biançay prit un flambeau. «Si vous voulez avoir le droit de +revenir, allez-vous-en.--Comment, vous mettez à la porte un homme qui +passe par la fenêtre.--Taisez-vous, vous me faites frémir! aussi je +sais bien ce que l'avenir vous réserve. Vous finirez dans un château +avec une gardeuse d'oies.--Non, madame, rassurez-vous, je serai +foudroyé comme Don Juan, dans les bras d'une belle femme qui n'aura +encore rien gardé du tout.--Dieu vous mène à cette terre promise!--La +terre promise, c'est vous.--C'est la première venue.--Non, c'est vous. +Avant de vous voir, je vous aimais, car vous êtes mon idéal. Depuis +que je vous ai vue, je vous adore.--Et les autres? Et Mlle Violette de +Parme? Et la comtesse d'Antraygues? Et Mme d'Argicourt? Et celle-ci et +celle-là?--Que voulez-vous! Les pêches de l'espalier voisin me donnent +toujours soif.--Et vous croyez que je vais descendre de l'escalier +pour vous.» + +Octave embrassa la baronne. «Quelle saveur et quel parfum!--Mais la +voisine?--Sérieusement, je n'ai passé chez elle que pour arriver chez +vous.--C'est le chemin le plus court. Mais que dira-t-elle?--Elle +pensera que vous avez sauvé son honneur.--Oui! oui! en perdant le +mien.--Vous êtes si belle qu'il n'est pas impossible que vous ne le +retrouviez.--Je ne comprends pas.--Ni moi non plus. Comme vous avez de +beaux cheveux! Il vient un rude vent par cette vitre cassée. Si nous +passions dans votre chambre?--Ah! M. de Parisis, ayez pitié de moi, +car mon mari....» + +Octave avait entraîné Mme de Biancay qui, déjà toute échevelée, se +croyait encore forte dans sa vertu. + +Les derniers mots de la causerie se perdirent dans le bruit du vent. +Mais tout n'était pas dit. Le mari du balcon, qui avait réfléchi, +revint furieux. «Non, s'écria-t-il, on ne se sera pas impunément joué +de moi, je me vengerai.» + +Cette fois, ce n'était plus un mari de comédie, mais un mari de +mélodrame. Il acheva de briser la glace. Après quoi, déjà content de +cette belle action, il passa l'avant-corps tout entier. Et comme il +n'y avait personne, il s'écria:--«Ah! je tiens mon homme, cette fois.» +Il entra. Sans doute il allait chercher le duc de Parisis dans les +pièces voisines, quand on sonna à la porte. Comme il ne savait pas +bien ce qu'il faisait, il alla ouvrir. + +Un homme tout aussi emporté que lui entra par la porte comme un coup +de tonnerre. C'était le mari de dessous, le Maure de Venise. «C'est +trop me braver, dit-il au mari du balcon, croyant avoir affaire à M. +de Parisis.» + +Il n'y avait pas de lumière dans l'antichambre. «Mais, monsieur, je ne +vous connais pas, dit le mari du balcon.--Et moi, monsieur, je vous +connais trop. Vous avez monté un étage de plus parce que j'étais chez +moi; vous vous êtes dit sans doute que ma femme monterait chez la +baronne de Biançay, car la baronne est indulgente aux actions des +autres. Quelles sont vos armes, monsieur?--Mes armes! les voilà!» + +Et le mari du balcon saisit le mari du dessous pour le mettre à la +porte. Naturellement celui-ci résista par les mêmes armes. + +Et pourtant ni l'un ni l'autre n'étaient habitués à un pareil duel. +C'étaient deux hommes d'honneur, plus ou moins--malheureux,--pénétrés +des principes d'une bonne éducation. + +Cependant le duc de Parisis et Mme de Biançay s'inquiétaient quelque +peu de ce beau tapage. Octave remettait déjà ses gants pour rappeler +les maris à l'ordre, mais ce ne fut pas lui qui arriva le premier +sur le champ de bataille, tant il trouvait doux d'apaiser la belle +effarouchée. + +Ce fut le mari de Mme de Biançay. Comme elle l'avait pressenti, il +pouvait rentrer cette nuit-là. Et même elle aurait dû en être sûre, +puisqu'il avait annoncé son retour pour la nuit suivante. Mais il y +a des heures où les femmes n'ont pas la science des hommes. Tant pis +pour les hommes qui arrivent avant l'heure qu'ils ont annoncée: ils +sont deux fois dans leur tort. + +Ce qui est certain, c'est que M. de Biançay, suivi d'un domestique +qui portait une valise, arriva pour faire une charmante surprise à +sa femme, au moment où le mari du balcon et le mari du dessous +s'agitaient dans son antichambre; c'était une belle gymnastique en +l'honneur de M. le duc de Parisis. «Qu'est-ce qui se passe chez moi?» +se demanda-t-il tout abasourdi. + +Il ne fallut pas cinq secondes pour que la colère l'envahît et lui +montât à la tête. C'était un homme taillé en hercule, qui n'abusait +pas de sa force, mais qui, plus d'une fois pourtant, avait prouvé +qu'il ne fallait pas lui marcher sur le pied. Il saisit le mari et +le jeta dans l'escalier. C'était le mari du dessous. Celui-ci eût +peut-être remonté, si le mari du balcon, qui roulait à son tour, ne +lui eût interdit ce chemin-là. + +Ce fut une belle fricassée de museaux, selon l'expression d'Octave, +car je ne me permettrais pas de parler ainsi de maris malheureux. Non +seulement les deux maris roulèrent et continuèrent leur duel, mais +ils entraînèrent dans leur chute le domestique de M. de Biançay et la +bougie qu'il portait à la main. + +La bougie fut éteinte, mais on vit bientôt à tous les étages d'autres +maris inquiets du vacarme qui retentissait dans toute la maison. La +fête de nuit fut complète, avec illuminations. + +M. de Biançay avait repris possession de lui-même et de son appartement. +Il s'étonnait de ne pas voir accourir sa femme, car il ne pouvait +supposer qu'elle fût endormie pendant qu'on se battait chez elle. +Quand M. de Parisis,--tout fraîchement ganté,--apparut portant aussi +un bougeoir. + +Ils se saluèrent tous les deux avec défiance. M. de Biancay connaissait +vaguement M. de Parisis, M. de Parisis ne se rappelait pas M. de Biançay. +«Monsieur, dit le mari sans trop prendre les airs d'un mari outragé, +voulez-vous m'expliquer cette comédie?--Monsieur, j'allais vous adresser +la même question.--Mais, monsieur, puisque vous êtes chez moi et que je +suis absent depuis longtemps, sans doute vous savez mieux que moi ce qui +s'y passe.--Pas le moins du monde, monsieur.» + +Parisis n'était jamais en peine. Les auteurs comiques auraient pu +inventer pour lui les situations les plus périlleuses, il en fût sorti +gaiement sans sourciller jamais. «Mais enfin, monsieur, permettez-moi +de vous demander ce que vous faites ici à deux heures du matin?--Je +devrais ne pas vous répondre, répondit Octave, mais vous y mettez +vraiment trop de bonne grâce pour que je ne vous confie pas mon +secret. La femme du voisin, votre voisin du balcon, est nerveuse à +tout casser, elle se trouvait mal, le mari est rentré comme je lui +donnais des sels; il n'a pas trouvé cela de son goût. Comme il était +armé et que je ne l'étais pas, comme elle me suppliait de ne pas me +défendre, j'ai franchi votre balcon croyant passer par un appartement +inhabité. La fenêtre était ouverte, le mari m'a poursuivi, j'ai fermé +la fenêtre, il a brisé les vitres et a rencontré un monsieur qui avait +à lui parler, car vous avez entendu leur conversation. Je ne sais +pas un mot de plus.--Eh bien, dit M. de Biançay, ils continuent la +conversation dans l'escalier.--Je ne suppose pas, dit Octave, que vous +songiez à me mettre en tiers dans cette conversation.--Est-ce que +c'est Mme de Biançay, monsieur, qui vous a donné ce bougeoir?--Oui, +monsieur; Mme de Biançay, qui vous attendait, a été une femme +d'esprit: j'étais entré par la fenêtre, elle a voulu me mettre à la +porte. Voilà pourquoi elle m'a donné ce bougeoir pour que je trouve +mon chemin.» + +Le duc de Parisis salua. M. de Biançay salua. Le duc de Parisis salua +une seconde fois. M. de Biançay se demandait s'il devait le saluer +d'un coup de pied, mais il se contint et entra chez sa femme. «Ah! mon +ami, j'étais bien sûre que vous arriveriez cette nuit, car je vous +attendais.--Avec le duc de Parisis!--Quoi, c'était le duc de Parisis? +Ah! par exemple, voilà un original! Cette fois, mon ami, il s'est +trompé de chemin en passant par la fenêtre.» + +Le troisième mari fut content. + + + + + +XIV + +LES FEMMES INVINCIBLES + + +Cependant don Juan de Parisis perdit quelques batailles vers ce +temps-là. + +Il surprit un jour presque tout le secret du jeu de cartes. Mme +d'Antraygues finit par lui confier les noms de la Dame de Carreau +et de la Dame de Trèfle, la duchesse de Hautefort et la marquise de +Fontaneilles. Alice s'obstina à cacher le nom de la Dame de Coeur par +un sentiment de jalousie, car elle adorait toujours Octave et savait +qu'il aimait Geneviève. + +Parisis connaissait trop de femmes pour reconnaître celles qu'il +ne voyait que de loin en loin. Les figures les plus opposées se +confondaient dans son souvenir avec le même souvenir amoureux. +Souventes fois, il lui arrivait de causer intimement avec une femme, +sans bien se rappeler son nom, comme si toutes les femmes étaient la +même, suivant l'expression d'un moraliste. + +Dès qu'il eut surpris le secret, il se présenta vaillamment chez la +marquise de Fontaneilles, qu'il ne connaissait guère, sous prétexte +qu'il voulait danser pour les pauvres. Elle était dame patronnesse de +toutes les bonnes oeuvres. On allait donner un bal de bienfaisance, il +fallait bien que l'esprit malfaisant y fût représenté. + +Quand Octave entra dans le salon de la marquise de Fontaneilles, il y +trouva la duchesse de Hauteroche, qui attendait son amie pour sortir. + +Mme de Hauteroche, comme Mme de Fontaneilles, était une très grande +dame de la plus haute naissance, qui avait traversé jusque-là le monde +parisien demi-souriante, mais s'amusant à la fête des autres, ne +voulant pas jouer d'autre rôle que celui de femme honnête; on disait +que son mari s'amusait pour elle. C'était peut-être une raison de plus +pour qu'elle fût plus stoïque dans son devoir. Ce qui est hors de +doute, c'est que, jusque-là, nul n'avait marqué son pied dans la neige +de ses avenues. + +Elle était charmante: une beauté brune et grave, adoucie par des yeux +d'outre-mer profonds comme l'Océan; elle avait été blonde, on le +devinait encore à la légèreté de ses cheveux. + +Quand Mme de Fontaneilles vint pour prendre son amie, elle fut quelque +peu surprise de la voir en tête-à-tête avec le duc de Parisis. Ils +causaient avec abandon comme des gens qui se sont vus la veille. +Octave était partout chez lui. + +Il se leva et alla au-devant de la marquise, comme si ce fût elle qui +vînt en visite. Elle le remercia de faire si bien les honneurs de son +salon; il ne manqua pas de développer ce paradoxe, que les gens bien +nés sont tous de la même famille, et que, même avant d'avoir été +présentés, ils se savent par coeur. + +Ce fut le point de départ d'une causerie imprévue. Les deux dames se +révoltèrent à cette idée prétentieuse d'Octave de connaître si bien +les gens qu'il ne connaissait pas. + +Mais lui, qui n'était jamais pris sans vert, se rappela à propos +quelques paradoxes de Lavater. Il s'engagea à dire la bonne aventure +à la duchesse et à la marquise, si elles lui permettaient de les +dévisager un peu; il n'oublia pas de leur rappeler qu'on n'était pas +toujours masqué comme la Dame de Trèfle et comme la Dame de Carreau. + +La glace était brisée. La duchesse dit à Octave que Mme d'Antraygues +avait trahi le secret de ses amies, mais qu'elle comprenait cela, +puisqu'elle savait, par ouï-dire, qu'une femme n'avait pas de secrets +pour son amant. + +Le duc de Parisis, un physionomiste raffiné, trouva beaucoup de +vérités à dire aux deux amies. La première venue parmi les diseuses +de bonne aventure remue des vérités, puisqu'elle remue des mots: +qu'est-ce donc si le diseur de bonne aventure est un homme d'esprit +qui a étudié dans le coin des femmes! Pour connaître les hommes, +pratiquez les femmes; pour connaître les femmes, pratiquez encore +les femmes: c'est la sagesse des nations folles. + +Pendant cette séance à la Lavater, Octave eut l'art de prouver à la +duchesse et à la marquise qu'il était éperdument amoureux d'elles. +Pendant qu'il leur parlait d'elles, ses yeux leur parlaient de lui. +Et ce qu'il y eut de bien fait dans cette oeuvre diabolique, c'est +que chacune des deux femmes fut convaincue qu'il n'aimait qu'elle-même. + +Mais elles étaient au-dessus de l'amour, même de l'amour de don Juan +de Parisis. La marquise de Fontaneilles s'était tournée vers Dieu +et ne voulait pas se retourner vers son prochain. La duchesse +de Hauteroche, âme plus romaine, aimait la vertu pour la vertu, +s'attachant à son devoir non pas avec résignation, comme tant +d'autres, mais avec vaillance, fière des victoires de l'âme sur le +corps. + +Octave perdit bien huit jours--huit siècles pour lui--à errer autour +de ces deux vertus; il avait pourtant imaginé une tactique qui lui +semblait victorieuse:--Après avoir prouvé à la marquise qu'il n'était +pas amoureux de la duchesse, il prouva à la duchesse qu'il était +amoureux de la marquise, soufflant l'orage à tous les horizons.--Mais +les nuages ne montèrent pas jusque dans l'azur. + +Il ne s'avoua pas vaincu; il leva le siège et passa dans un autre +camp. Mais tout en courant les petites dames, ses aspirations le +ramenaient bientôt aux femmes du monde, parce que s'il trouvait que +l'amour est toujours le même au dernier chapitre, quelle que soit +l'atmosphère, il trouvait aussi qu'il faut chercher les variations du +coeur dans les commencements. Or il n'y a de commencements qu'avec les +femmes comme il faut, puisqu'avec les autres on commence toujours par +la fin. + + + + +XV + +L'ESCARPOLETTE + + +Parisis ne se contentait pas des femmes du monde ni des femmes du +demi-monde; les fillettes de tous les ordres, pourvu qu'elles fussent +jolies, lui semblaient de bonne prise; son grand art, en ceci, était +de se mettre au diapason et d'entrer de plain-pied dans l'intimité des +femmes quelles qu'elles fussent. Venait-il une modiste apporter un +chapeau, une fleuriste apporter un bouquet, une couturière apporter +une robe, il la lorgnait; si elle était belle, il la saluait et lui +disait mille folies, au grand dépit de la dame qu'on venait habiller +ou coiffer; on lui reprochait de manquer de dignité, mais il disait +lui-même qu'il ne reconnaissait pas les bienséances. + +Combien d'aventures étaient le second chapitre de ses premières +escarmouches! + +Aussi, un matin, Mme d'Antraygues surprit-elle Parisis dans son +jardin, qui faisait balancer, sur une escarpolette, deux jeunes +modistes à qui il avait commandé des chapeaux, sans doute pour +coiffer ses arbres. Ces deux modistes étaient des jeunes brunes fort +provocantes par l'éclat de leurs yeux qu'elles ne veloutaient pas du +tout. + +Elles riaient comme des folles, elles criaient en tombant sur l'herbe +comme de vraies pensionnaires; il fallait voir Parisis les rouler sur +le gazon, les prendre dans ses bras et les remettre sur la balançoire. +Mme d'Antraygues, cachée par un magnolia, assista à toute la fête; on +s'amusait si vaillamment qu'elle aurait voulu en être, si sa grandeur +ne l'eût attachée au rivage. + +Elle se montra, les oiseaux s'envolèrent. Parisis les rappela, mais +le charme était tombé. «Comment pouvez-vous vous amuser avec ces +fillettes? demanda-t-elle à Octave.--Vous voulez que je vous dise le +secret, lui répondit-il en riant, c'est que ce sont des femmes et que +je m'amuse toujours avec les femmes.» + +Le duc de Parisis avait d'ailleurs un goût très modéré pour les +fillettes; il n'aimait pas les raisins verts, il disait que la volupté +s'accommode mieux du fruit que de la fleur. + +Il disait encore que la femme a deux virginités, celle de la +chrysalide et celle du papillon. Il aimait mieux le papillon que la +chrysalide. La jeune fille n'est d'abord qu'une ébauche; elle n'est +une oeuvre d'art qu'après avoir secoué l'arbre de la science. + +Les libertins aiment les ingénues; les voluptueux aiment les savantes. +Toutes les forêts sont vierges dans le pays de l'amour. + + + + +XVI + +LE FESTIN DE MARBRE + + +Ce fut à peine si de loin en loin le nom de Monjoyeux retentissait +aux oreilles de ses amis. Aussi ce fut une vraie surprise quand cette +lettre courut à la Maison d'Or, dans le cabinet des journalistes, +dans l'atelier des peintres et des sculpteurs, jusque chez M. +Beulé-les-Fouilles, secrétaire perpétuel de l'académie des beaux-arts. + + «M. Monjoyeux et Mme Monjoyeux prient monsieur de leur faire + l'honneur de venir souper chez eux le vendredi, 12 décembre, à + minuit. + + «Les statues, sculptées par M. Monjoyeux, seront exposées à + giorno. + + «Avenue de l'Impératrice, 22.» + +Quand M. de Parisis reçut cette invitation, il se dit: «Voilà +Monjoyeux qui nous prépare un coup de théâtre. Il va nous prouver +qu'il est un homme de génie; je ne manquerai pas à cette fête.» + +Ce fut une vraie fête. On en parla beaucoup la veille; on en parla +bien plus le lendemain; mais ce fut une fête sans lendemain. + +Octave ne s'attendait pas à tant d'équipages devant l'hôtel. Il était +allé le matin pour voir Monjoyeux; mais quoiqu'il eût beaucoup insisté +pour être reçu, quoiqu'il eût remis d'un air victorieux cette carte +célèbre qui lui ouvrait toutes les portes, comme naguère à M. de Morny +et au comte d'Orsay, un domestique fort bien stylé vint lui dire que +ni monsieur ni madame ne pouvaient recevoir monsieur le duc, ce qui +aiguillonna d'autant plus sa curiosité. + +A minuit, quand il fut annoncé dans le premier salon, il fut ébloui +par les lumières, les femmes, les diamants; il connaissait l'hôtel, +où durant deux hivers une étrangère célèbre avait reçu le beau monde +parisien, mais il n'avait jamais vu tant de haut luxe dans les salons. +Les étoffes, les tapis, les bronzes, les meubles, tout avait la marque +d'une main savante et prodigue. Dans l'avant-salon, dont Cabanel +avait peint le plafond, soutenu par des cariatides de Clésinger, +on remarquait une marguerite à la fontaine, d'Ary Scheffer, et une +Cléopâtre, de Gérôme, deux civilisations en contraste. Dans le grand +salon plus sévère quoique plus riche, Ingres, Delacroix, Meissonier +et Diaz, les quatre expressions de l'art moderne, se disputaient les +panneaux. «Diable! mon cher, dit M. de Parisis à Monjoyeux, vous +faites bien les choses.--N'est-ce pas? dit le comédien-sculpteur; +l'habitude du théâtre, l'amour des chefs-d'oeuvre! mais je suis très +fier de votre approbation, à vous qui avez le plus charmant petit +palais de Paris. C'est mon seul talent, et j'avoue que je suis +toujours surpris de voir que les autres font bien. Donnez un million à +cent hommes, et ces cent hommes gaspilleront leur million sans montrer +une preuve de goût.--Si le goût était à la portée de tout le monde, il +n'y aurait rien à faire. Mais je vais vous présenter à ma femme: la +voyez-vous là-bas dans cette corbeille épanouie?--Oui, c'est le dessus +du panier. Tudieu! mon cher, comme elle est belle! Et vous avez le +courage de travailler du marbre quand vous avez sous la main un pareil +chef-d'oeuvre! Pour moi, je briserais mon ciseau pour adorer la statue +vivante.» + +Le duc de Parisis attachait son regard sur Mme Monjoyeux avec un vague +souvenir. Il lui semblait la reconnaître comme à la rencontre des +Champs-Elysées. «Et pourtant pensait-il, je n'ai jamais vu cette +Bretonne que Monjoyeux est allé épouser à Nantes.» Mme Monjoyeux lui +rappelait une figure aimée en passant. + +Il s'avança vers Mme Monjoyeux, ne s'inquiétant pas de déranger toutes +les femmes qui l'entouraient. Il s'assit dans le groupe et parla à +tort et à travers de la pluie et du beau temps, de la vie d'artiste, +de ses imprévus, des jeux du hasard et des jeux de l'amour. Il eut +bientôt conquis toutes les femmes à son esprit railleur et charmant. + +Octave avait pour politique de se mettre toujours du côté des femmes, +disant que dans le papottage qui court sur les éventails, il y +avait beaucoup plus de sagesse à recueillir que dans les phrases +sentencieuses des hommes sérieux. Quand une femme cause, elle trahit +l'éternel féminin, elle ouvre son coeur sans le vouloir, tandis que +l'homme n'ouvre le plus souvent que sa boîte à bêtises, tout bouffi +qu'il est de vanité. Et puis, comme disait Octave, du côté des femmes +la bêtise elle-même a son prix. Il allait plus loin, il disait que la +femme est parfaite dans le mal comme dans le bien; tandis que l'homme, +sous prétexte d'être un animal raisonnable, n'est en définitif qu'un +animal. + +M. de Parisis fut quelque peu surpris de ne pas reconnaître une +seule Parisienne parmi toutes ces femmes qui faisaient cortège à Mme +Monjoyeux. C'était la fleur des pois de cette société étrangère +qui règne dans les Champs-Elysées et l'avenue de l'Impératrice, +Havanaises, Péruviennes, Polonaises, Espagnoles et autres expressions +des mondes voyageurs. Quand on veut improviser un salon, il faut +s'adresser à ces peuplades pittoresques, toujours gaies et vives, qui +paraissent et disparaissent sans marquer de vifs souvenirs. «C'est +cela, pensa Octave, Mme Monjoyeux n'ayant pas de racines dans le monde +parisien, a ouvert sa porte aux passagères des quatre mondes. Tant +mieux, ce sont de jolis oiseaux très apprivoisés qui chantent sans +trop se faire prier la chanson de l'amour. Nous allons nous amuser +ce soir: je suis bien sûr qu'il n'y a pas une bégueule ici et qu'on +pourra avoir de l'esprit sans peur de l'estampille.» + +Tout en causant avec les femmes, M. de Parisis cherchait à reconnaître +les hommes errants ou discutant en groupes dans les salons. C'était +le tohu-bohu des premières représentations, avec quelques peintres et +sculpteurs en plus. Monjoyeux, en effet, n'allait-il pas donner une +première représentation? Il y avait là les critiques du lundi, les +causeurs du samedi, les polémistes du dimanche, les chroniqueurs +de toute la semaine. Il y avait là les gentilshommes du turf, les +patriciens du Moulin-Rouge, du Café Anglais, de la Maison-d'Or; +quelques hommes politiques, retenus par la patte aux comédiennes; +l'académie des beaux-arts et l'académie française étaient représentées +par leurs plus jeunes étoiles. En un mot, tout Paris. + +Un valet vint avertir que madame était servie. Monjoyeux pria Octave +de donner le bras à sa femme, quoiqu'il eût là les personnages +consacrés. M. de Parisis obéit avec sa grâce accoutumée; il ne faisait +jamais de façons pour passer le premier: c'est un bon pli à prendre +à Paris, quand on a vingt ans. Il y a ainsi des personnalités qui +s'imposent et prennent le pas sur tout le monde, sans qu'on sache +pourquoi. Les hommes s'étonnaient bien un peu de toujours voir Octave +jouer le premier rôle, quand tant d'illustrations ne venaient qu'après +lui; mais les femmes trouvaient cela très naturel: il était jeune, il +était beau, il était fier; pour les femmes, ce sont là des titres plus +sérieux que les titres du génie. Et puis, il était duc. Molière a fait +sauter les marquis; peut-être qu'aujourd'hui, en face des immortels +principes--des principes immortels--les marquis ne songeraient pas à +faire sauter Molière, s'il n'avait pas ses deux siècles d'immortalité? +Nous avons fait tant de chemin! Le monde marche, mais il marche dans +un cercle. + +M. de Parisis était, d'ailleurs, un homme bien élevé, qui savait son +monde; je ne parle pas de son stage en diplomatie, car il était né +diplomate. Quand il se trouvait en face d'une illustration de haute +roche, il avait l'art, avec ses quartiers de noblesse, de lui faire un +piédestal; nul ne savait mieux mettre en relief dans sa vraie lumière +un homme de génie, ou même un homme de talent. Et c'était d'autant +mieux fait, qu'il se montrait fort impertinent pour toutes les +médiocrités tapageuses qui sont le désespoir des esprits d'élite. Il +disait que chaque génération, dans la capitale du monde, enfante à +peine laborieusement cinquante hommes dignes d'être étudiés, cinquante +intelligences qu'il faut aimer et qu'il faut craindre. Octave ne +s'y trompait pas, il admirait et il adorait les grands hommes +d'aujourd'hui; mais, du haut de son dédain, il disait aux petits +hommes montés sur les échasses de la réclame: «Retirez-vous de leur +soleil.» + +Cependant, trois portes à deux vantaux s'étaient ouvertes; on avait +été saisi par le radieux spectacle d'un atelier, un ancien théâtre +intime, où Monjoyeux avait dressé une table de cinquante couverts sous +les lumières ruisselantes des plus beaux lustres du Murano. + +Dirai-je quel fut l'éblouissement de tout le monde devant le luxe +féerique de cette salle et de cette table? Les plus belles étoffes des +Indes, brochées d'or et d'argent, retombaient à larges plis sur les +murs et s'étoilaient par des candélabres en cristal de roche. Sous +chaque candélabre se profilait une élégante jardinière ou un svelte +brûle-parfums; ici un émail cloisonné, là une merveille de Sèvres. On +marchait sur un tapis de Smyrne moussu et fleuri. + +La table était magnifique; les festins de Paul Véronèse ne donnent pas +une idée de ces splendeurs toutes modernes. A la place de toutes ces +misères argentées ou dorées qui jouent au luxe, Monjoyeux avait mis +deux statues; le surtout était un admirable buste à deux têtes, +représentant les deux faces de la femme, le bien et le mal, l'ange et +le démon. + +C'était le portrait de Mme Monjoyeux. + +Aucun des convives, tout en la reconnaissant, n'osa prononcer son +nom. Pourquoi ce symbole? Le regard courait de surprise en surprise, +l'esprit se perdait aux énigmes. «Mesdames et messieurs, dit Monjoyeux +en s'inclinant avec sa bonne grâce accoutumée, sous prétexte de vous +convier à un festin, j'ai voulu vous montrer mes oeuvres. Je ne sais +pas si vous les trouverez dignes de vous et dignes de moi; mais je +sais bien que le souper sera exquis, c'est l'oeuvre de Mme Monjoyeux. + +Un cri d'admiration s'était élevé autour de toute la table. «La +critique est de rigueur, mais l'admiration est interdite, dit +Monjoyeux en s'asseyant; voyez cela tout à votre aise, faites comme si +je n'étais pas là. Le poète Destouches a dit: «La critique est aisée +et l'art est difficile;» mais depuis que Janin, Théophile Gautier et +Saint-Victor font de la critique avec toutes les magnificences de +l'art, nous avons changé tout cela. C'est l'art qui est facile, c'est +la critique qui est malaisée.--Vous en parlez bien à votre aise, +Monjoyeux, dit M. de Parisis. Vous avez raison, d'ailleurs: la +critique est malaisée devant de pareilles oeuvres; il y a longtemps +que je n'ai vu le marbre moderne me parler si éloquemment.--Oui, dit +un musicien, ces lignes si blanches, et si harmonieuses chantent +comme des mélodies de Gounod.--On dit que les dieux s'en vont, dit un +néo-grec; les dieux peut-être, les déesses, point. Voyez plutôt, +ces deux belles statues qui marchent sur la table viennent toutes +radieuses de l'Olympe.» + +Une jeune femme demanda ingénument quelles étaient ces deux déesses; +son voisin, un journaliste répondit: «Je reconnais dans celle-ci +Cybèle ou, si vous aimez mieux, la Nature. Voyez comme elle éclate +dans sa jeunesse! Quel rayonnement!--Mais, l'autre? dit la jeune +femme.--L'autre, madame, je ne la connais pas.» + +De bouche en bouche, la même question courut toute la table. «Quelle +est cette statue,--quelle est cette dame,--qui pourrait bien me dire +son état civil,--est-ce une jeune vierge?--est-ce une jeune épouse?» +M. de Parisis lui-même demanda à Mme Monjoyeux quel était le symbole +révélé par cette figure. «Quoi! vous ne la reconnaissez pas? dit Mme +Monjoyeux, vous l'avez pourtant bien souvent fréquentée.--Je ne m'en +souviens pas; vous que je n'ai jamais vue, madame, il me semble que je +vous connais; mais cette figure, aucune idée ne me la rappelle.--Je +vous dis, monsieur, que vous ne connaissez que cela. Une femme qui +marche de son pied de marbre sur les roses blanches comme sur la +neige ... une femme qui regarde de son oeil candide le bleu des +nues ... Cherchez bien.» + +A cet instant, les questions furent toutes si vives que Monjoyeux +dit en souriant: «Eh quoi! mesdames, eh quoi! messieurs, vous ne +reconnaissez pas la Vertu! Il y a donc bien longtemps qu'elle n'est +plus à Paris?--La Vertu, dit une Espagnole, elle n'est pas habillée +comme cela. La vertu prend ses robes chez Worth.--Comment, madame, dit +un poète, vous ne savez donc pas que la vertu n'est vêtue que de sa +pudeur?--A Athènes, c'est possible, dit une Écossaise, mais à Paris, +la pudeur est une robe trop légère.--Mais le marbre aussi est une robe +impénétrable, dont la chaste blancheur protège la femme; une femme +en marbre n'est jamais nue.--C'est vrai, dit M. de Parisis, mais ce +marbre tressaille et frémit comme la chair, c'est la seule critique +que je fasse devant ce chef-d'oeuvre. Monjoyeux a fait de sa Vertu +une femme plutôt qu'une déesse.--Votre critique est un éloge, dit +Monjoyeux à Octave. La Vertu est une femme et non une déesse; j'aurais +pu la faire plus penchée, plus chrétienne, plus ascétique; j'aurais pu +lui donner les pâleurs des vierges byzantines, mais je n'ai pas ainsi +compris la Vertu. Pour moi, c'est la femme dans toute sa force et dans +toute sa splendeur. Si elle est la Vertu, c'est parce qu'elle domine +la nature jusque dans sa luxuriance. Elle a triomphé de sa beauté et +de son sang, elle foule aux pieds dans les roses les épines enflammées +de la volupté. N'est-ce pas, messieurs, que cela a son cachet +Metternich? + +Disant ces mots, Monjoyeux leva son verre de vin du Rhin et but après +avoir salué sa voisine. + +Le souper s'annonçait gaiement: les savoureux parfums des faisans, des +bécasses, des gélinotes, des écrevisses, des truffes, se mêlaient aux +vertes senteurs des roses, des fraises et des framboises, aux bouquets +des vins de Bordeaux et des vins de Bourgogne, des vins d'Aï et des +vins de Johannisberg; sans parler des vagues odeurs qui s'échappaient +des femmes, épaules et chevelures. Tous les esprits s'enivraient déjà +et entraient en campagne armés des plus beaux paradoxes. + +Mais la causerie avait beau courir par tous les méandres de l'imprévu, +les yeux ne pouvaient se détacher des figures sculptées par Montjoyeux; +la Cybèle et la Vertu, les groupes d'enfants joueurs, le buste à deux +faces, tout prenait le regard et l'âme des convives, tant la beauté +traduite par le marbre a d'empire sur les esprits. «Parler en prose +devant de si belles choses, ce n'est pas bien parler, dit une Parisienne +qui était en face du poète; voyons, monsieur Homère, faites des vers à +Phidias.--Des vers! Pour qui me prenez-vous?--Pour un poète, tout +bêtement.--Un poète! Il n'y en a plus qu'un, ce merveilleux joueur de +rimes, Théodore de Banville, qui raille tout, même sa poésie, dans des +vers charivariques.--Et Hugo?--Oh! celui-là est un Dieu!» + +Cependant, on admirait la Cybèle et la Vertu. La Cybèle semblait +sculptée par le ciseau vivant et fleuri d'Allegrain; c'était la même +abondance et le même charme. La grande déesse avait la poésie d'une +amante et la fécondité d'une mère. C'était une fête pour les yeux de +suivre le jeu de la chevelure, la beauté du profil, les ondoiements et +les serpentements de ces lignes savantes qui couraient avec la grâce +antique des épaules aux seins, des hanches aux cuisses, sur les bras +luxuriants comme sur les jambes fières. Le marbre avait une force et +une saveur incomparables; c'était Cybèle ruisselante de vie, moins +robuste que si elle fût sortie des mains de Phidias, moins divine +peut-être, mais plus humaine. + +La Vertu était une belle figure tout à fait nue. Un sculpteur médiocre +eût copié les anciens qui représentaient cette figure voilée. Mais +la chaste blancheur du marbre n'est-elle pas une robe virginale? Et, +d'ailleurs, si la Vertu est nue, elle ne le sait pas. Elle est trop +divinement candide pour songer qu'elle n'a pas de péplum, de draperie +ou de robe. Elle ne se défendait de l'amour que par la candeur de son +attitude. Monjoyeux était un philosophe qui savait que les femmes qui +se défendent avec violence sont celles qui tombent bientôt vaincues, +car la violence c'est déjà la passion. + +Cette statue, c'était bien la Vertu. Elle levait les yeux et cherchait +l'amour du ciel. Il y avait en elle de la nymphe antique, mais il +y avait aussi de la jeune fille chrétienne. Le sculpteur l'avait +détachée des passions terrestres avec cet art souverain qui triomphe +des rébellions du marbre. Les nymphes de Diane se fussent agenouillées +en passant devant elle et auraient baisé sur la neige l'empreinte de +ses pieds légers; les vierges de Vesta auraient respiré, dans son +atmosphère, je ne sais quelle douceur et quelle vertu divines,--l'air +vif des régions sereines qui chasse les orages de l'âme. + +Ce beau marbre appelait et retenait le regard charmé. On le +contemplait de face, on tournait autour avec le même charme. La Vertu +était belle comme si elle devait donner encore plus de regrets à +l'Amour. L'artiste l'avait coiffée avec un goût savant; il avait noué +une grappe de fleurs dans sa chevelure ondulée à l'antique. Il y avait +dans le visage, dans le cou, dans les épaules, dans les bras, dans le +torse, dans les jambes, dans toute la figure, une jeunesse de contour, +une préoccupation de style, une caresse amoureuse et chaste du ciseau, +qui ne sont familières qu'aux maîtres. «N'est-ce pas, s'écria Monjoyeux, +que c'est beau de voir la Vertu?--Oui, en marbre,» répondit le duc de +Parisis. + + + + +XVII + +UN TOAST A LA FEMME + + +M. de Parisis, tout en jetant un mot à droite, à gauche, en face de +lui, en homme bien écouté, cherchait à pénétrer dans l'esprit et +dans le coeur de Mme Monjoyeux. Plus il regardait, et plus elle lui +rappelait une femme qu'il avait connue. «N'avez-vous pas été blonde, +madame?--Non, monsieur.» + +Octave regardait de plus près la dame. Pour lui, toute l'énigme de la +fête était là. Aussi s'inquiétait-il bien moins que ses voisins du +symbolisme des figures de marbre qui dominaient la table; la vraie +statue, c'était la femme du sculpteur. + +Mais, comme tous les sphinx, Mme Monjoyeux ne se laissait pas +pénétrer. Soit qu'elle fût bête, soit qu'elle ne le fût point, elle +avait l'art de le paraître à propos. A certaines questions, elle +répondait par un sourire qui n'était ni la malice, ni la niaiserie, +mais qui en exprimait vaguement l'effet. Tantôt elle répondait de +travers, rompant les chiens, puis jouait à l'école buissonnière; si +Octave lui parlait de l'empereur de Russie, elle lui répondait que +le pape était un fort galant homme, puisque le jour où elle s'était +agenouillée pour baiser sa pantoufle, il avait daigné lui tendre la +main. «C'est étrange, pensait Octave, cette femme est restée Bretonne, +quoique ses yeux accusent çà et là des perversités de fille d'Eve.» + +Selon sa coutume, M. de Parisis tentait des mots risqués; alors Mme +Monjoyeux le regardait avec une candeur de vraie Bretonne. Octave +s'aventurait alors sur une autre route; curieux en toutes choses, il +suivait les femmes partout où elles voulaient le conduire, même sur +les Alpes de la vertu, les pieds dans la neige, le front dans le +ciel. Il trouvait une autre volupté à changer d'horizon. Les natures +amoureuses ne gardent l'amour qu'en variant ses images à l'infini. + +Avec Mme Monjoyeux, si M. de Parisis devenait austère, elle se hâtait +de le ramener au sourire, quelquefois même à l'éclat de rire. Il ne +croyait pas, d'ailleurs, que ce fût un jeu savant: c'était sans doute +le hasard des idées et des mots. «Comment trouvez-vous mon mari? dit +tout à coup Mme Monjoyeux; à tort ou à raison, il me trouve bien +faite...--Il m'est impossible, madame, interrompit Octave qui ne +faisait jamais de compliments, d'avoir une opinion sur ce point +délicat.--Une opinion sur ce point délicat, vous l'aurez tout à +l'heure, écoutez-moi jusqu'au bout. + +Mon mari n'est pas un de ces artistes qui font une statue d'après une +statue; comme il dit qu'une statue est une femme, il prend ses modèles +parmi les femmes...--J'ai compris, madame: ces seins adorables de la +Cybèle, ces hanches savoureuses, ces jambes de chasseresse, ce sont +vos seins, vos hanches et vos jambes.--Chut! dit la jeune femme, si on +nous écoutait.» + +Elle baissa la tête comme pour cacher sa rougeur. «Eh bien! madame, +dit Octave, mon opinion est maintenant toute faite; ce chef-d'oeuvre +de l'art, c'est le chef-d'oeuvre de la nature; les générations futures +remercieront les dieux d'avoir donné une pareille femme à un pareil +sculpteur.--Mais, moi, je ne me consolerai jamais d'avoir été ainsi +trahie dans ma nudité.» + +La jeune femme continuait à pencher la tête, comme si tout le monde +avait le secret de sa beauté. «Pourquoi cette fausse pudeur? reprit M. +de Parisis. Vous êtes traduite mot à mot, et je ne doute pas que la +traduction ne soit digne de l'original, mais c'est la chair traduite +en marbre; or, le marbre ne rougit jamais, parce que le marbre est +au-dessus de cette pudeur atmosphérique inventée par des couturières +qui avaient des robes à placer. Si la femme rougissait de montrer +quelque chose, elle devrait rougir de montrer sa figure, puisque la +figure est l'expression des sept péchés capitaux.» + +Et une fois dans ce steeple-chase du paradoxe, Octave débita toutes +ses opinions avancées sur la pudeur du nu. «En effet, dit Mme +Monjoyeux, la robe n'habille pas.» + +Aux deux bouts de la table, en face de M. de Parisis, partout l'esprit +courait gaiement sur la nappe; la gaieté resplendissait comme une +lumière nouvelle, sur les coupes, les roses et les raisins. Monjoyeux +remarqua que les femmes prenaient des expressions de bacchantes et que +les hommes devenaient irrésistibles, parce qu'ils ne savaient plus ce +qu'ils disaient. + +Il jugea qu'il était temps de porter un toast pour être écouté. Sa +coupe de vin de Champagne était pleine; il la présenta à sa voisine, +et lui dit qu'il allait bien parler, puisqu'il allait porter un toast +à la femme. «Chut! mesdames, dit la voisine de Monjoyeux, le sculpteur +va parler!» + +Tout le monde porta la main à son verre, tout le monde écouta. On +connaissait la phraséologie pittoresque de Monjoyeux, on ne doutait +pas de son éloquence, de ses idées originales, de ses saillies +imprévues. C'était une bonne fortune de l'entendre. + +Monjoyeux s'était levé, la coupe à la main, le front souriant, le +sourire moqueur. Il secoua sa crinière comme un lion qui part pour la +chasse; il promena son regard sur ses convives et sur ses statues; il +jeta un coup d'oeil étrange sur sa femme et porta ce toast: «Mesdames +et messieurs! je bois à la femme!» + +Tous les hommes se levèrent et burent à la femme, «Chut! dit une dame, +il ne faut pas boire, il faut parler; on n'a pas si souvent l'occasion +d'entendre faire l'éloge des femmes. «Eh bien! dit Monjoyeux, +écoutez-moi et ne m'interrompez plus.» + +Il trempa ses lèvres dans la coupe: «_Je bois à la femme!_ parce que +la femme est l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier mot, l'enfer +et le paradis, le mal et le bien, la chute et la rédemption. + +«L'homme s'agite, la femme le mène. C'est que la femme est tout à la +fois le bien et le mal, la quatrième vertu théologale et le huitième +péché mortel. Comme l'ange rebelle, qui se souvient du ciel et qui +travaille pour l'enfer, la femme est commencée par Dieu et achevée par +Satan. + +«_Où est la femme?_ disait le magistrat que vous savez, à chaque +procès que plaidaient ses justiciables. + +«_Où est la femme?_ répètent avec le subtil questionneur tous ceux qui +veulent expliquer à peu près raisonnablement l'histoire des peuples et +le roman des âmes. + +«Quand un sculpteur a fait une belle statue,--_où est la femme?_ Quand +un poète a fait un beau livre,--_où est la femme?_ + +Quand un héros a gagné une bataille,--_où est la femme?_ + +«Dans l'Olympe, le dieu de la pensée est un homme; mais Apollon, que +fait-il sans les neuf muses? Or, toutes les femmes sont des muses, +muses des passions et des crimes, des héroïsmes et des misères. + +«Elus ou réprouvés, déchus ou rachetés, notre destinée commune se +rattache à l'Eden ou à Bethléem: nous relevons tous d'Eve ou de Marie. + +«_Ab Jove principium!_» s'écrie le poète fervent. Mais s'il veut que +nous confessions Jupiter, il faut que, sous les antres de Crète, il +nous ait arrêtés d'abord dans le groupe souriant des nourrices du +jeune dieu. + +«Le ciel lui-même n'aurait plus sa chaleur et sa lumière, sans cette +présence réelle de la femme! + +«La lyre d'Apollon ne commence à vibrer que sous le souffle léger de +Daphné qui s'enfuit. Sans Isis, Osiris n'est que la moitié d'un dieu; +sans Sitâ, Ramâ serait à peine un héros! Quand l'âme du vieux Faust +échappe aux griffes tenaces de Méphisto, elle flotte incertaine de +sphère en sphère. En vain chemine-t-elle à travers les étoiles: ce +ne sont pas les saints et les martyrs qui donneront un refuge à la +pèlerine errante. Mais elle a retrouvé celle qui fut Marguerite, mais +elle a été touchée par le rayon de la mère sept fois douloureuse, +elle est sauvée, elle est en possession de sa destinée bienheureuse, +elle est entrée en possession de l'_éternel féminin_! + +«Redescendons sur terre. Aussi bien la femme n'est pas suzeraine +seulement sur les cimes sacrées; Marie l'égyptienne et sainte Thérèse +ont des soeurs; voyez-vous d'ici l'escadron volant des courtisanes de +tous les pays, des déesses en chair et en os, qui vont au sabbat +des passions; celles-là imposent le mot d'ordre à toute l'infernale +compagnie d'ici-bas; mais les unes et les autres gardent une égale +influence. + +«Pour rassurer contre quarante ans d'épreuves l'âme orageuse de +Michel-Ange, mon divin maître, il suffit du mystique attachement de +la marquise de Pescaire. Pour ruiner et dépraver André del Sarte, il +ne faut qu'un caprice vaniteux de sa Lucrèce. + +«Depuis Eve, qui n'aimait pas assez Adam, et depuis Zuléïka, qui +aimait trop Joseph, les individus et les empires vivent au gré de +quelques femmes. + +«L'Orient et l'Occident s'ébranlent pour Hélène, la veuve aux cinq +maris; Hercule est vaincu par Omphale; Antoine est dompté par +Cléopâtre; Eurydice entraîne Orphée dans les Champs-Elysées; Merlin +est emprisonné par Vivianne; Fastrade, morte, enchaîne Charlemagne sur +son tombeau; Béatrice élève Dante jusqu'aux bleus sentiers du paradis. + +«Ce n'est pas Hiram, c'est Balkis qui bâtit le temple de Jérusalem; +c'est la veuve adultère de Ninus qui dresse les portiques de Babylone; +c'est la courtisane Rhodope qui assemble les masses énormes des +Pyramides; mais c'est Thaïs la courtisane qui brûle les palais de +Persépolis. Aspasie trône au sommet d'une des grandes périodes, +Hersilie ou Véturie arrête la fureur des soldats qui s'égorgent; mais +que la Pompadour, marquise de hasard, jette sa pantoufle au plafond en +signe de guerre, et les armées de l'Europe bivaqueront sept ans sur +les champs de bataille. + +«Donnez des couteaux à Judith, qui va délivrer Béthulie, et à Mlle de +Corday, qui s'imagine sauver la France. Mettez la hache aux mains de +la Jeanne de Beauvais et l'étendard fleurdelysé aux mains de la Jeanne +de Domrémy: Dieu agit par le ministère de ces violentes et de ces +inspirées. + +«Est-ce Dieu encore, est-ce Satan qui collabore avec la Florentine au +24 août 1572? + +«Et vous, Marie Stuart, et vous, Marie la Sanglante, et vous, +Elisabeth, ô grande vestale de l'Occident! et vous, Catherine de +Russie, qui avez régné sur le roi Voltaire, et vous, Germaine de +Staël, ô prophétesse éloquente! qui avez troublé les nuits de +Napoléon, dites quelle force secrète vous poussa en avant, dans ces +luttes où vous avez témoigné une timidité si fière et une énergie si +virile. Ah! vous le saviez, tempétueuses héroïnes: le spectre des +affaires humaines appartient à qui sait vouloir, et les hommes +s'inclinaient pour saluer nos volontés souveraines qui passaient.» + +Monjoyeux se versa du vin de Champagne: «Qui s'avise de contester +aujourd'hui l'incontestable autocratie des femmes? S'il restait un +athée pour la nier au moment même où la raison d'Etat abroge la loi +salique, ce n'est pas moi qui essayerais de guérir sa misogynie, et je +n'irai pas, pour si peu, visiter, dans le char de ma rhétorique, Sapho +sur son rocher trop hanté, Paule de Viguier à son balcon de +Toulouse, Mme de Sévigné en son hôtel Carnavalet, ou Mme Récamier à +l'Abbaye-aux-Bois. + +«Laissons Mme Roland sur son échafaud triomphal et Mlle de La Vallière +dans son illustre solitude. + +«N'outrageons pas, par un commentaire indiscret, tant de charmantes +visions des tombeaux, Mme Henriette ou Mme de Longueville, Marie +Touchet ou Mlle de Romans. Vous savez votre histoire des rois de +France, rois qui règnent sous le gouvernement de leurs femmes ou de +leurs maîtresses. Là, au lieu de dire: Où est la femme? Diogène vient +avec sa lanterne, et dit: Où est l'homme? + +«Un jour de révolution, le ministre des affaires étrangères n'eut pas +le temps d'enlever son portefeuille; celui qui vint après s'écria: _Je +tiens le mot du sphinx!_ Il ouvrit le portefeuille: il y trouva un +portrait de femme, puis un autre portrait de femme, puis une lettre de +femme, puis une autre lettre de femme. + +«La femme est le dernier mot du Créateur. Le grand maître avait +d'abord sculpté les mondes, puis le mastodonte, puis l'aigle, puis le +lion, puis l'homme; il termina par la femme. Ce fut alors qu'il se +reposa pour se contempler dans son oeuvre. + +«Je bois à la femme! parce que sans la femme que vous voyez là, en +face de moi, je n'eusse pas sculpté ces bustes, ces groupes, ces +statues, qui prouvent, j'imagine, que je ne suis pas un déshérité. + +«Sans cette femme, qui est en face de moi, on dirait encore de moi +comme naguère: «Monjoyeux! un hâbleur! qui promet toujours d'être un +homme de génie, qui ne se montre au théâtre que pour se faire siffler, +qui n'entre à l'atelier que pour sculpter des mots.» Grâce à cette +femme, j'ai sculpté du marbre. + +«Où est la femme?» + +«La femme, la voilà! C'est toujours la femme qui fait le miracle; pour +le pauvre diable, la femme endimanche la vie; pour les artistes, elle +donne une âme au génie. Mais pour le sculpteur qui n'a pas de marbre, +que fait-elle? Ecoutez bien.» + +La figure de Monjoyeux prit une expression tout à la fois amère, +byronnienne, satanique. «J'étais las d'entendre mes ennemis, mes +amis me corner aux oreilles les conquêtes des autres, les oeuvres de +celui-ci, les chefs-d'oeuvre de celui-là: ce qui voulait dire que +je ne faisais rien. Ne rien faire, messieurs! c'est déjà beau, +savez-vous! C'est étudier et c'est admirer. Les sots ne se croisent +jamais les bras. Toutefois, si c'est une vertu de ne rien faire pour +entrer aux académies, il ne faut pas en abuser, comme a dit Chamfort. +Un soir que Parisis, Saint-Aymour, Villeroy, Miravault, me mettaient +au défi de prouver mes forces, je suis rentré chez moi, où, durant +deux nuits et deux jours, j'ai surexcité ma volonté. La Volonté! une +femme celle-là! une fière femme, quand on l'aime jusqu'au sacrifice. +Après deux nuits et deux jours, je suis sorti, mais criant comme +Newton après ses deux années de visions célestes: «J'ai trouvé!» + +«Cinq minutes après, on a pu me voir entrer bravement,--je ne +rougis jamais, car je suis comme l'ancien, je porte mon âme sur mon +chapeau,--dans une maison quelque peu célèbre par ses folies nocturnes +et diurnes. Que ceux qui ne connaissent pas la maison, messieurs, me +jettent la première pierre.» + +M. de Parisis remarqua l'agitation et la pâleur de Mme Monjoyeux, qui +regardait le sculpteur avec effroi et avec colère. + +«Je n'y restai pas longtemps, poursuivit Monjoyeux. Je ressortis +bientôt ayant au bras une femme voilée, qui n'était pas précisément +vêtue comme une femme du monde qui va à la messe. Comme je ne voulais +pas porter la queue de sa robe dans les rues, nous montâmes dans le +premier fiacre venu, qui nous conduisit chez moi. A peine arrivé, la +femme avisa ma chambre à coucher et se déshabilla à demi pendant que +je lisais une lettre. + +«Non, lui dis-je. Vous vous imaginez peut-être que c'est une maîtresse +que je suis allé prendre dans cette joyeuse maison où je vous ai +trouvée si insouciante, si oublieuse et si belle. Non! si vous voulez, +vous serez ma force et non ma faiblesse. Je vous ai choisie non pour +humilier la femme, mais pour venger la femme; je vous ai choisie pour +faire la satire en action de mon siècle.» Elle ne comprenait pas du +tout, je mis mon coeur à nu devant elle, je lui démasquai toutes mes +batteries. «Si vous voulez jouer un grand rôle, lui dis-je, venez avec +moi; vous serez mon compagnon d'armes dans la guerre terrible que je +vais faire à la société. Vous ne changerez pas de métier, mais vous +remonterez d'un degré, parce que c'est le dernier mot de l'oeuvre qui +moralise l'oeuvre. Là-bas, où je vous ai prise, vous étiez au premier +venu qui donnait un louis à la porte. Dans le monde où nous allons, +vous serez encore au premier venu, mais les louis se multiplieront à +l'infini: je dirai que vous êtes ma femme.» + +«Cette fille rougit pour moi; elle ne rougissait plus pour elle. Ne +rougissez pas, lui dis-je, vous comprendrez un jour pourquoi nous +jouons ces deux rôles. Donc, je dirai que vous êtes ma femme. Je suis +idéologue, sculpteur, machiavéliste, vous irez solliciter pour moi +des monuments à faire et à défaire; je suis un grand homme politique, +comme tous ceux qui n'ont rien à faire: nous courrons le monde, et, +comme trop d'hommes politiques, je sauverai tous les Etats. C'est +vous encore qui serez le trait d'union entre moi et le pouvoir, à +Pétersbourg comme à Paris. Une femme a manqué à Machiavel, voilà +pourquoi il est mort de faim. Je vous jure que si vous êtes +belle--sans être rebelle,--nous n'aurons pas fait vainement le tour +de l'Europe. Nous deviendrons riches, moi glorieux, vous plus +éblouissante, et toute ma fortune si bien acquise sera pour vous.» +Cette fois, elle comprit. Jouer un pareil rôle, pour une pareille +femme, c'était déjà de se dégager de ses langes immondes. Ce n'était +pas d'ailleurs la première venue. Elle était bien née et elle avait +à se venger. Elle voulut m'embrasser: «Non, lui dis-je, je ne vous +connais pas, je ne vous embrasserai jamais; vous serez une femme pour +tout le monde, excepté pour moi.» Et en effet, messieurs, cette +femme que vous voyez là, en face de moi, ce n'est ni ma femme ni ma +maîtresse.» + +Un cri traversa la salle. La jeune femme tomba évanouie dans les bras +de Parisis. + +Jusque-là, elle avait espéré que Monjoyeux ne la démasquerait pas; il +lui avait promis de ne pas la trahir; elle ne pouvait croire à +cette brutalité; mais c'en était fait, il venait, d'une main fière, +d'arracher le masque et de la rejeter à toute sa honte. Il ne mesurait +pas l'abîme. Il voulait frapper fort et frapper juste. Voilà tout. «Ce +n'est rien, dit-il en homme expérimenté, ce n'est rien: c'est une femme +qui se trouve mal.» + +Et il poursuivit: + +«Nous commençâmes le lendemain. Est-ce la peine de vous le dire? +Ma volonté, armée de cette femme, a triomphé de tout; j'ai été, du +premier coup, l'ami des princes, courtisé par les courtisans. Nul n'a +résisté à cette femme. J'ai improvisé de belles statues, car j'avais +avec moi quatre praticiens romains, des fiers à marbre; j'ai donné à +chaque prince la géographie future de l'Europe, tous ont reconnu que +j'avais le secret de toutes les politiques. Mais ce n'est pas le génie +qui m'a donné tant d'or, tant de croix et tant de titres, car je suis +comte italien, baron bavarois, grand d'Espagne, pacha, prince valaque. +Non! c'est la beauté de cette femme qui a tout fait. Et combien de +femmes aujourd'hui qui ont fait la même besogne!» + +Il salua sa compagne dans cette oeuvre infernale. «Pardonnez-moi, +madame, si je vous ai mise en scène au dénouement de ma comédie.» +Puis, se tournant vers les femmes qui faisaient mine de vouloir sortir +pour sauver leur dignité: «Encore un mot, mesdames, je vous en prie.» +Il monta sur la table, armé d'un marteau. «Il faut bien qu'on le +sache, je me dépouille de tous ces oripeaux indignes de moi.» + +Il arracha ses commanderies et les jeta à ses pieds. Il prit dans sa +poche des parchemins qu'il alluma aux bougies. Le silence était plus +profond et plus terrible autour de lui. + +Il y avait quelque chose du jugement dernier dans ce soufflet donné à +son siècle sur la joue d'une courtisane. + +Il frappa d'un premier coup de marteau la figure de la Vertu. «Je ne +veux pas qu'il reste rien de cette oeuvre impie.» + +Un cri de douleur retentit par toute la salle. Frapper un chef +d'oeuvre, c'est frapper l'humanité elle-même. On cria autour de lui. + +«O divine Vertu! dit-il sans écouter, je te révère trop pour permettre +que ce marbre souillé ose transmettre ton adorable figure.» + +Il donna un second coup de marteau. La statue fut défigurée. + +Il se retourna soudainement et marcha sur les rosés et les camélias +qui jonchaient la table jusqu'au piédestal de Cybèle. + +--Et toi, sainte Nature! s'écria-t-il, toi qui es l'image de Dieu, toi +dont les adorables mamelles m'ont allaité, toi qui as mis au monde les +Grecs du temps de Socrate, les Italiens du temps de Léonard de Vinci, +les Français du temps de Molière et du temps de Saint-Just, je ne veux +pas qu'un indigne souvenir te puisse profaner. Je t'ai représentée +dans ta souveraine beauté; mais ce marbre a subi les attouchements +impudiques de l'or.» + +Et il frappa la statue sur le front, sur la joue, sur les lèvres. En +une seconde, c'en était fait de ce chef-d'oeuvre. + +Vainement Parisis s'était élancé pour empêcher cette profanation. +Monjoyeux, comme un Titan déchaîné, ne se fût laissé dominer que par +la foudre. + +Tout le monde était debout; la pâleur, l'effroi, la tristesse étaient +répandus sur les figures. La plupart des convives ne comprenaient qu'à +demi. On se demandait s'il était fou. «Mesdames et messieurs, dit-il +en s'inclinant une dernière fois, fier d'avoir créé son oeuvre et fier +de l'avoir sacrifiée, je redeviens Monjoyeux comme devant. Je crois +que j'ai acquis le droit de me croiser les bras comme je faisais.» Il +prit un cigare sur la table. «De toute fortune, je ne me garde que +ce cigare,--la dernière fumée!--Je retourne à ma chaumière de la rue +Germain-Pilon. Adieu, mesdames! adieu, messieurs! Je ne suis plus ici +chez moi.» + +Et se tournant vers celle qu'on appelait Mme Monjoyeux: «Adieu, madame +Vénus, adieu! Vous avez été héroïque dans le mal; si je vous avais +aimée, vous eussiez été héroïque dans le bien.--Adieu! Nous ne nous +reverrons jamais. Vous êtes ici chez vous. Faites que les hirondelles +viennent bâtir leurs nids à vos fenêtres.» + +Il sortit, le front levé, la démarche hautaine, comme Frédérick- +Lemaître dans _Ruy-Blas_. + +Les femmes qui étaient là ne portèrent pas leurs flacons à la jeune +femme, toujours à demi évanouie, qui croyait rêver, qui étouffait dans +son humiliation et qui ne trouvait pas la force de s'humilier tout +haut. + +Ces dames mettaient en toute hâte leurs pelisses et leurs chapeaux, +«Que dira-t-on de nous demain? se demandaient-elles toutes. + +Quelques-unes s'enfuirent, les plus curieuses demeurèrent. + +Les hommes commentaient diversement ce que Monjoyeux appelait sa +satire en action. «C'est un fou, disaient les uns.--C'est un sage, +disaient les autres.--C'est un sage et un fou,» pensait Parisis, qui +avait reconnu enfin Mme de Marsillac. + + + + +XVIII + +HISTOIRE DE MADAME VÉNUS + + +Cependant Mme Vénus s'était levée et voulait parler à son tour: +«Encore un instant, mesdames les femmes comme il faut, je prends la +parole et on ne refusera pas de m'entendre.» Les dames, plus curieuses +encore qu'indignées, se tournèrent vers Mme Vénus. Elle avait subi les +rudes paroles de Monjoyeux comme on subit un coup imprévu. Le premier +sentiment est la défaillance, mais le coeur se relève, les tempes +s'enflamment, la vengeance prend le mors aux dents. + +Tout emportée qu'elle fût toujours par sa nature, elle s'était +contenue, elle avait aimé Monjoyeux, elle avait eu l'adoration de son +génie: elle n'avait pas voulu, car elle était généreuse, se jeter à sa +traverse pour lui couper son effet, comme on dit au théâtre. Elle se +réservait son rôle. + +Quand elle prit la parole, elle rougit, le sang lui monta à la gorge; +elle faillit ne rien dire; mais après cette première secousse, elle +retrouva sa voix et ses idées. «Ne vous imaginez pas, mesdames, +dit-elle en essayant de railler, que je vais me laisser égorger comme +une colombe à l'autel du sacrifice. Monjoyeux est un grand comédien +comme il est un grand sculpteur, il lui fallait une femme pour jouer +son jeu, il m'a prise où il m'a trouvée. Mais cette femme n'était pas +la première venue; moi aussi je voulais jouer mon jeu, moi aussi je +voulais me venger. + +«Etes-vous bien sûres, mesdames, qu'entre les lèvres et la coupe, il +n'y a pas un abîme? On dit à la jeune fille: «Ce lit nuptial s'appelle +la vertu, tu n'aimeras pas celui que tu aimes, pour épouser celui que +tu n'aimes pas.» C'est la loi du monde depuis que le roi du monde +s'appelle l'argent. L'odieux argent, dites-vous, l'odieuse pauvreté, +dis-je; entre l'argent et la pauvreté, il y a tous les crimes. + +«Je ne veux pas m'humilier jusqu'à vous dire qui je suis. Une fille, +si vous voulez, mais une femme aussi. Je garde mon secret. Quelle que +soit la chute, sachez-le bien, le coeur garde un battement pour Dieu; +plus la nuit est profonde, plus l'âme se tourne vers le ciel. +Adieu, mesdames, vous êtes toutes, je n'en doute pas, des vertus +inaccessibles. Peut-être une de vous, en rentrant le soir, ira tirer +les verrous sur la porte de sa fille, non pour préserver la fille qui +dort dans son lit virginal, mais pour préserver l'amant de la mère qui +se cache dans le lit conjugal.» + +Les femmes n'avaient guère écouté, mais la sacrifiée avait eu des +auditeurs sérieux. + +Tout le monde se regardait et se demandait le secret de cette comédie; +mais se tournant vers Octave, Mme Vénus lui dit: «Monsieur de Parisis, +je ne veux confier mon secret à personne, hormis à vous seul.» + +Ces mots éloignèrent les derniers invités. «Et maintenant que nous +sommes seuls, dit Parisis en prenant la main de la jeune femme, vous +aller me confier le secret de votre vie.--Je vous dirai tout, car il +vous a fallu un grand courage pour rester avec moi après tous ces +sarcasmes; mais ne restons pas là, devant ces débris d'un odieux +festin, qui est pour moi une orgie de l'esprit sinon des lèvres.» + +Les domestiques, qu'on avait renvoyés, étaient revenus peu à peu et +semblaient se demander à qui il fallait encore obéir. «Retirez-vous, +dit la dame du logis d'une voix douce et calme; il ne me faut que ma +femme de chambre, que je vais retrouver là-haut.» + +Et elle passa devant Octave. Le duc avait souffert de tous les coups +portés à cette femme d'une main brutale. Il lui avait fallu un vrai +caractère pour rester avec elle en face de tous ceux qui la fuyaient. +Il risquait d'entamer sa dignité héraldique. Il pouvait bien, le soir, +courir les folies nocturnes avec ses amis, mais en face des gens du +monde il était toujours resté un homme du monde. + +Au haut de l'escalier du premier étage, après avoir traversé une +antichambre, la dame se retourna vers lui et lui fit signe de +s'asseoir sur le divan d'un petit salon, doucement éclairé par une +lampe pompéienne. «Je m'étonne, lui dit-elle, que vous me demandiez le +secret de ma vie; ne l'avez-vous pas deviné, vous qui êtes un homme +d'esprit, vous qui m'avez surprise à Bade?» + +Octave avait reconnu Angèle depuis qu'elle s'était évanouie, comme si +elle eût laissé tomber ce masque d'innocence qu'elle s'était fait. +«C'était vous! Je le croyais et je ne le croyais pas.--Vous savez +pourtant bien avec quel art une femme peut faire, défaire et refaire +sa figure.--Oui; en changeant la couleur de ses cheveux, en +accentuant ses sourcils, en marquant un grain de beauté pour changer +l'expression, on se fait une autre femme.--J'avais juré que vous ne +me reverriez jamais; que vous ne feriez pas la lumière sur la nuit de +Bade; qu'une fois au moins, dans ma vie, je garderais quelque prestige +dans le souvenir d'un galant homme; mais notre rencontre chez le +juge d'instruction m'avait arraché cette illusion.--Je suis un homme +d'esprit, dit M. de Parisis, c'est pour cela que je reconnais que tout +est impossible et que tout est invraisemblable.--Comme mon histoire! +Et pourtant mon histoire est toute simple. Je vais vous la conter avec +l'abandon d'une pauvre fille qui serait au confessionnal.» + +Angèle leva les yeux comme pour retrouver les méandres du passé. +Octave se renversa sur un coussin tout en attachant son regard sur la +jeune femme. «Mon cher ami, vous ne connaissez pas la pauvreté? Eh +bien! vous aurez toutes les peines du monde à me comprendre. Celui qui +n'a pas traversé la misère noire, comme disent les pauvres gens, la +misère qui a faim et qui a froid, ne pressent pas toutes les +angoisses de l'enfer. Le pauvre n'existe pas et il souffre toutes les +existences. Le pauvre est un inconnu que personne ne veut recevoir, +parce qu'il arrive dans la vie sans lettres de recommandation. Je +m'appelle Angèle-Hélène de La Roche-Parmailles. Je vous livre le nom +de mon père, le baron de La Roche-Parmailles, parce que vous êtes +un galant homme et que vous comprenez tout. Je ne l'ai jamais dit à +personne. J'ai pris quelquefois le nom de Montrigeac, qui fut un des +fiefs de notre famille. Hélas! où sont les fiefs? où est la famille? +La première révolution a supprimé les fiefs, la prochaine supprimera +la famille, si ce n'est déjà fait! Mon père n'était pas riche, il +était garde du corps quand il épousa ma mère. En 1830, il accrocha son +épée et se fit gentilhomme campagnard. Mais il aimait ma mère et +ma mère aimait Paris; il vendit la petite terre de Parmailles pour +complaire à ma mère. On vint à Paris, on prit pied rue du Bac, au coin +de la rue de Varennes, dans une maison où j'ai vu mourir Mme Dorval. +La pauvre femme! elle me caressait les cheveux sans se douter que je +serais plus malheureuse encore qu'elle ne le fut, elle qui mourut de +chagrin. Il n'y avait jamais d'argent à la maison, mon père voulait +faire figure avec ses anciens camarades, ma mère voulait aller dans le +monde. Le capital était entamé, il ne restait plus que quatre-vingt +mille francs quand on les risqua pour chercher fortune. Quoique mon +père fût resté fier, il se laissa convaincre qu'il pouvait, sans +déroger, s'associer dans un hôtel garni, l'hôtel de ----, où +d'ailleurs il ne devait jamais paraître. Dans deux associés, il y a +presque toujours un fripon, celui qui n'a pas d'argent. Au bout de +deux ans, l'associé de mon père avait quatre-vingt mille francs et +mon père avait des dettes. Vous voyez d'ici le désastre: mon père en +mourut. + +«Ma mère, le dirai-je! était plus malheureuse encore que coupable, +elle chercha à se consoler. Quand les femmes ne trompent pas, ce sont +elles qui sont trompées. Ma mère était loyale, elle risqua sa vertu, +elle donna ses derniers jours de beauté; on lui avait promis une +fortune, elle croyait aux contrats du coeur, on ne lui donna qu'un +éclat de rire. Elle courut toute désespérée se réfugier chez une de +ses amies à Montmartre. Une femme déchue aussi, qui n'avait sauvé que +des épaves. J'avais quatorze ans, vous voyez le tableau, vous voyez +l'exemple. Pas une âme au monde qui veillât sur nous. + +«Nous vivions avec cette femme. Quel pain que celui-là! Des hommes +venaient ça et là, je comprends à moitié, j'étais révoltée, ma mère se +révolta elle-même, car elle ne voulait pas descendre jusque-là. Avec +les derniers bijoux, on loua une chambre. Ma mère prit une aiguille +et travailla héroïquement depuis le soleil levant jusqu'au soleil +couchant, car la lumière achetée coûte trop cher. + +«J'allais concourir pour le Conservatoire, mais ma maîtresse de piano, +une méchante femme, croyant que notre misère n'était pas vraie, voulut +être payée et m'abandonna. C'était la dernière planche de salut. On +nous avait fait quelque crédit en me croyant déjà une artiste: tout le +monde se détourna. + +«Je me jetai dans les bras de ma mère et je pleurai longtemps. +Ma mère pleura plus longtemps que moi. Je voyais ses belles larmes +tomber sur d'affreux torchons qu'elle ourlait, car elle n'avait pas +le droit de pleurer les bras croisés. Oh! les travaux forcés à +perpétuité! on ne les connaît pas au bagne de Toulon: c'est au +bagne de Paris qu'il faut les voir! + +«Je pris une aiguille moi-même et je travaillai avec ma mère. Total: +trente sous par jour. Et pas une heure pour relever la tête, pas une +heure, excepté le dimanche quand nous allions nous cacher derrière un +pilier pour écouter la grand'messe à Notre-Dame-de-Lorette. C'était +notre seul luxe. Je masquais les reprises de ma robe en me serrant +contre ma mère. Bientôt il ne me fut plus possible de sortir ensemble: +nous n'avions plus qu'une robe! + +«Je priais Dieu; mais si Dieu se montrait, où serait la vertu? Dieu +est en nous, qui nous montre le bien et le mal; Dieu, c'est la +conscience. + +«Je priais encore, je priais toujours; je ne pouvais croire alors à +de pareilles épreuves. Il nous fallut souffrir la faim et le froid, +toutes les misères, que dis-je, toutes les humiliations. Quand on +parle de cela aux gens riches, ils ne comprennent pas; ils sont comme +les voyageurs qui ne voient que les rives d'un pays et qui n'en +devinent pas les déserts, les abîmes et les volcans. + +«Nous nous trompions ma mère et moi; nous reprenions encore sur nos +lèvres, pour nous regarder, le sourire des meilleurs jours. Cette +dernière expression de ma mère souriante dans sa douleur mortelle +m'est restée dans l'âme; je la vois toujours ainsi, comme ces saintes +femmes qui allaient au supplice avec une flamme divine dans les yeux, +parce qu'elles marchaient pour la gloire de Dieu. + +«On m'a souvent parlé de la charité, je l'ai même vue en peinture, +mais je vous jure que la charité ne s'est pas montrée une seule fois +pendant notre misère. Je me trompe: une femme est venue un jour, qui +avait de l'or dans la main et qui a parlé à ma mère; je ne comprenais +pas bien et déjà je voulais embrasser cette femme,--une marchande à +la toilette qui vendait plus de femmes que de robes,--mais je compris +bientôt; elle venait proposer à ma mère de vendre mon coeur, de vendre +mon âme. + +«Les pauvres esclaves qu'on vend en Orient ne donnent pas leur âme +parce qu'elles ne connaissent pas leur âme, mais la femme chrétienne +donne sa part de paradis le jour où elle vend son corps. + +«Vous devinez bien que ma mère mit cette odieuse créature à la porte, +mais ce fut le dernier coup. Le soir même, quand ma mère se coucha +plus tôt que de coutume, ce fut pour ne plus se relever. Je ne pouvais +croire à la mort de ma mère; pendant plus de trois semaines ce fut une +agonie, ce fut presque une agonie pour moi-même. J'ai veillé ma mère +toutes les nuits; le jour, je tombais de fatigue et de chagrin sur le +bord de son lit; le médecin ne vint que deux fois, quoiqu'il m'eût +promis de venir souvent, mais ce n'était pas le médecin des pauvres. +Quelques voisines me donnaient cinq minutes çà et là, mais j'étais +presque toujours seule. Un matin ma mère sembla se ranimer: «Ah! si +tu m'apportais des oranges et du raisin, il me semble que cela irait +bien.» Je n'avais pas un sou, mais je mis mon chapeau et mon mantelet, +je descendis en toute hâte et je courus chez cette abominable +marchande à la toilette, car je savais où elle demeurait. C'était +tout près, rue Fontaine-Saint-Georges. Avant d'arriver chez elle, je +m'arrêtai devant une boutique de fruitier où je vis des oranges et des +raisins. «Ah! pensai-je, comme ma mère sera heureuse!» Les raisins +étaient magnifiques, quoiqu'on fût en janvier; on avait entr'ouvert +une boîte où ils semblaient m'appeler par leur belle couleur dorée. + +«Enfin, me voilà chez la marchande à la toilette. Que vous dirai-je? +Je ne venais pas pour faire des façons; le sacrifice était déjà +consommé; j'avais demandé pardon à Dieu, je priais pour mon âme, mais +j'apportais mon corps à toutes les souillures. + +«Ce qui m'a toujours surprise et révoltée, c'est qu'on trouve à toute +heure un homme pour cet odieux sacrifice. Celui qui vint ce jour-là +n'était pas, comme il arrive quelquefois, un vieillard qui se retourne +vers la jeunesse, c'était un jeune homme qui cherchait des émotions, +à peu près comme ces enfants cruels qui tuent une colombe à coups +de canif. Cette horrible profanation d'une pauvre fille, qui tout à +l'heure croyait à tout, et qui désormais ne croira plus à rien, s'est +accomplie dans l'arrière-boutique de la marchande à la toilette. Je +regardai ce jeune homme avec stupeur. Savez-vous quelle était sa +volupté? C'étaient mes larmes, c'était mon effroi, c'étaient mes +sanglots. Paris renferme des Héliogabales par milliers.» + +Ici Angèle s'interrompit. Parisis remarqua qu'elle ressentait encore +toute l'horreur de cet attentat; elle avait pâli, la fièvre l'agitait, +elle criait toujours vengeance. + +Elle se leva et fit quelques pas dans l'attitude d'une muse tragique. +«Vous êtes belle ainsi, lui dit Octave.--Je vous demande pardon, +dit-elle simplement; je me croyais seule tant j'étais retournée loin +dans le passé.» + +Elle retomba dans un fauteuil et continua: + +«Ma mère eut ses raisins et ses oranges. Elle mangea une orange et une +grappe de raisin, sans se douter du prix qu'elles me coûtaient. Puis, +tout à coup, comme si l'idée lui en fût venue, elle rejeta ce qui +restait et tomba dans le délire. La nuit même elle mourut. + +«J'avais encore cent quatre-vingts francs; cet argent ne me brûla +pas longtemps les mains, ma mère ne fut pas enterrée dans la fosse +commune, mais, hélas! son linceul n'en fut que plus souillé, puisqu'il +était le prix de ma honte. + +«Vous devinez quel fut mon dégoût pour toutes choses, surtout quand, +au convoi de ma mère, je ne vis venir que la marchande à la toilette. +Et comme elle priait Dieu! c'était à croire que Dieu l'inspirait. + +«Quoique je fusse alors à deux pas de la mort, j'étais énergique. +Je résolus de me venger. Dieu m'avait trop abandonnée pour que je +n'abandonnasse pas Dieu. On m'a dit que vous étiez athée: eh bien! +moi, quand je m'agenouillai sur la terre qui recouvrait ma mère, je +ne pouvais pas prier. Je fus logique, puisque Dieu n'existait pas, +puisque le monde n'était qu'un marché de dupes, puisque l'argent avait +raison de tout, puisque la vertu n'était qu'une légende. Je levai la +tête avec dédain, et d'un air railleur je dis à la marchande à la +toilette: «Et maintenant que Dieu m'a pris ma mère et que vous m'avez +pris mon âme, que me reste-t-il?--Je serai ta mère,» me dit-elle. Sur +ce mot, je la quittai avec horreur. + +«Je ne rentrai même pas à la maison. J'eus encore un souvenir du ciel; +je marchai d'un pas ferme vers le refuge Sainte-Anne, aux Filles +repenties. Mais il n'y avait pas une place, pas un lit de paille! Je +me décidai tout à fait à me venger d'une pareille société, où il n'y +avait ni une place pour travailler, ni une place pour prier Dieu. Je +pris une patente pour le vice légal. + +«Je me vengeai de moi sur moi-même. Je dis mon nom tout haut; je me +trompe, je ne gardai que mon nom de baptême:--Angèle,--un nom bien +fait pour une pareille mission, et je pris le nom de celui qui m'avait +donné l'horreur de l'humanité en me donnant l'horreur de l'amour. Il +se nommait M. de Marsillac; voilà pourquoi vous m'avez connue à Bade +sous le nom de Mme de Marsillac.» + +Octave avait écouté silencieusement. Il pria Angèle de lui expliquer +sa figure à Bade. «Comment! lui dit-elle, vous n'avez pas compris? +Vous m'avez vue à Bade sous ma figure toute naturelle. Trois fois en +trois ans, je me suis donnée un mois pour respirer un peu d'air vif +dans la vie. La première année, je suis allée aux bains d'Ostende; la +seconde année, aux Pyrénées; la troisième année, à Bade. Je devenais +alors, pendant tout un mois, une honnête femme dans le sens le plus +rigoureux du mot; aussi ne fût-ce pas un jeu que je jouai avec vous +à Bade. Si vous n'aviez éveillé en moi un vif sentiment,--l'avoue- +rai-je,--c'était l'amour qui me surprenait pour la première fois, +--l'amour sur le fumier de mon corps,--j'eusse résisté stoïquement. +Vous avez vu le lendemain comme je me suis enfuie honteuse de ma +défaite, parce que je m'étais juré à moi-même de ne pas souiller mes +vacances.--Etrange femme que vous faites! murmura le duc de Parisis. +Savez-vous que vous êtes admirable dans vos déchéances comme dans vos +rappels de vertu!--Je ne suis pas admirable: j'ai le courage de ma +situation et j'ai le courage de mon coeur. Ce qui me soutient quand +je me souille, c'est l'idée de la vengeance; ce qui me relève devant +moi-même, c'est qu'au milieu de ces infamies, j'ai gardé mon âme fière. +Vous avez lu _Rolla_?--Si j'ai lu _Rolla_! je le sais par coeur.--Eh +bien! il y a beaucoup de vers qui entrent dans ma vie comme des flèches +d'or. Vous dirai-je qu'une nuit Monjoyeux faillit en finir avec moi +comme le héros d'Alfred de Musset, mais je voulus mourir aussi; ce fut +ce qui le sauva, parce qu'il trouva cela mélodramatique de mourir à +deux. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que je n'ai été pour lui +qu'une étude et un modèle. Même avant qu'il ne me prît pour jouer son +grand jeu, j'étais allée poser dans son atelier; il me trouva fort +belle, mais l'admiration de l'artiste ne fut point altérée par l'amour +du voluptueux. Il m'avait vue souvent dans le salon--de conversation +--avec les autres femmes, sans aller plus loin. Une seule fois, il +monta dans ma chambre, je lui avais, malgré moi, ouvert mon coeur; +ce soir-là il était désespéré, il voulait mourir, il voulait me +prendre pour le marbre de son tombeau, mais, comme je vous l'ai déjà +dit, je voulus mourir aussi, voilà pourquoi il ne mourut pas. Six mois +après, il revint et me dit à l'oreille: «Tu te venges ici de l'humanité, +moi aussi je veux me venger; veux-tu jouer un grand rôle?» + +Vous savez le reste, je ne voulais pas éternellement m'acclimater dans +ce bourbier; quoi que je pusse faire, je ne risquais pas de tomber +beaucoup plus bas: je me sentais une vive sympathie pour Monjoyeux, je +jurai d'être à lui comme une esclave qu'il aurait achetée. Je fus donc +pour tout le monde, excepté pour lui, Mme Monjoyeux. + + + + +XIX + +LE THÉ DE MADAME VÉNUS + + +Angèle pencha la tête: «Ou plutôt, reprit-elle, je fus pour tout le +monde Mme Tout-le-Monde--Mme Vénus, comme disait Monjoyeux.--Ainsi, +dit M. de Parisis, vous avez pris votre rôle au sérieux.--Oui, certes, +ce n'était pas un simulacre. Jamais Danaé n'a vu tomber de pareilles +pluies d'or. Monjoyeux, dans son jeu railleur, terrible, insensé, me +jetait dans les bras de quiconque avait les mains pleines d'or, de +diamants et de croix. Je ne pouvais pas trouver étrange de faire +des façons pour une poignée d'or, moi qui n'en faisais pas pour une +poignée d'argent.--Je vous avoue que je ne croyais pas qu'au delà des +fortifications, la femme, quelque belle qu'elle fût, pût trouver le +chemin de Corinthe.--Mon cher duc, vous êtes dans les vieilles idées. +Paris n'a plus comme vous que des sceptiques qui n'ont que des +passions de vingt-quatre heures--et encore si la nuit dure +vingt-quatre heures. Il faut courir, je ne dirai pas les provinces, +mais les capitales étrangères, pour trouver des paladins sérieux, +de ceux-là qui vous mettent aux oreilles, sur la poitrine, les perles +et les diamants des reines de l'ancien régime.--En un mot, des hommes +de l'âge d'or.--Oui! riez d'eux, parce que vous n'avez ni assez +d'argent, ni assez d'amour pour les imiter; mais ce sont de vrais +hommes, ceux-là. Au lieu d'attacher leur nom aux biens de ce monde, +ils attachent leurs biens à la beauté d'une femme. Croyez-vous donc +qu'une femme ne soit pas un joli coffre-fort? Ne raillons personne. +Tout le monde a tort et tout le inonde a raison.» + +Parisis rappela que c'était son principe. Angèle continua: «Vous vous +imaginez peut-être que je vais quitter cette maison comme a fait +Monjoyeux, laissant la clef sur la porte et en emportant une +cigarette? Nenni! nenni! mon cher. Je veux me relever de mes +humiliations de ce soir; non pas par la vertu qui ne veut pas de moi, +mais par la fortune qui ne fait fi de personne. Vous me verrez au +Bois ces jours-ci dans une daumont qui fera du bruit, par ses quatre +chevaux, aux quatre coins du monde. Les journaux diront tant de mal de +moi que je deviendrai célèbre avant la fin de la saison. Et alors nul +ne sera digne, parmi les plus dédaigneux, de dénouer la ceinture de +Mme Vénus.--Excepté moi!--Vous, vous ne comptez pas, parce que vous +comptez trop. Or, puisque je suis chez moi, voulez-vous prendre du +thé?» + +Angèle sonna. Un domestique se présenta à moitié endormi; mais elle +lui donna l'ordre de servir le thé avec un air de souveraine grandeur +qui le réveilla subitement. Il comprit qu'elle était la maîtresse de +la maison. + +Octave se rappela le thé de Mme d'Antraygues quand le domestique +apporta un service de Saxe. Mme Vénus avait profané ses lèvres dans la +porcelaine de toutes les nations, dans le vieux Japon, comme dans le +vieux Chine, dans le vieux Sèvres, comme dans le vieux Saxe, jusque +dans la faïence hollandaise et dans la majolique italienne. Quoique +Octave trouvât quelque peu ridicule de dédaigner la bouche qui a bu, +quand on ne dédaigne pas la coupe où on a bu, tout en se souvenant de +Mme de Marsillac, il était encore assez délicat pour ne pas chanter +avec Mme de Monjoyeux la ballade du _Roi de Thulé_. + +Il ne jeta donc pas, ce soir-là, sa coupe à la mer. «Adieu, dit-il +à Angèle, la force des choses nous rejettera en face l'un de +l'autre.--Adieu, dit-elle tristement, ce jour-là je vous dirai mon +secret, car j'en ai encore un à vous dire.» + +Tout le monde parla bientôt du luxe, des chevaux, des cheveux et des +amants de Mme Vénus. + + + + +XX + +LE SOUPER DU COMMANDEUR + + +Octave était de ce célèbre dîner des athées, qui a soulevé +l'indignation des journaux religieux, comme si les nuages étaient +cloués au ciel. On sait que le dîner des athées, qui se donnait les +samedis à la Maison d'Or du pays latin, fut illustré par quelques +figures fort à la mode aujourd'hui, et qui seront encore célèbres +demain. + +Un soir que Parisis allait dîner à la Maison d'Or du pays latin, au +célèbre cénacle des athées, il arriva bras dessus bras dessous avec un +historien qui a écrit l'histoire de Dieu parce qu'il ne croit pas à +Dieu. + +Comme il allait entrer, il vit arriver avec fracas une dame à la +mode dans une demi-daumont, ce qui était un spectacle pour tout le +quartier. Il reconnut bientôt Mme Vénus, car elle n'avait plus d'autre +nom. Elle en était à son quatrième baptême. Ce devait être le dernier. + +Elle donna la main à Octave en descendant de voiture: «Ah! que je suis +heureuse de vous voir! lui dit-elle avec une véritable expansion. Il +me semble qu'il y a un siècle que je ne vous ai vu, il me semble que +je serai un siècle sans vous voir.--Vous êtes en bonne fortune, ma +chère?--Oui. Je suis attendue là-haut par Ali-Baba. Pendant que vous +allez dîner comme des Parpaillots, nous dînerons comme des Turcs. +Saluez mon amie, qui est une turquoise.» + +Disant ces mots, et pendant que Parisis essayait une plaisanterie du +sérail à la dame, Angèle tourna la tête avec inquiétude, comme si elle +eût peur d'être suivie. «Je ne vous cache pas, dit-elle en dépassant +Octave, que j'ai M. Othello, mon dernier amant, à mes trousses.» +Puis, se retournant vers Parisis, elle lui dit à l'oreille: «Quand +m'offrirez-vous du thé chez vous? Voilà mon vrai festin! Ce jour-là je +vous dirai mon secret.» + +Octave serra la main d'Angèle et rejoignit ses amis. + +On se mit à table: un convive renversa une salière. Grand émoi dans +tout le cénacle! Pas un qui ne prît du sel et ne le jetât derrière lui +pour apaiser les dieux irrités. On se regarda, comme si on dût +trouver Judas autour de la table. «Saluons! dit un savant,--un des +quarante,--la philosophie préside ici.» + +La philosophie, c'était un bas-bleu, un bas-bleu par excellence qui a +étudié les passions dans son coeur, et qui sait bien comment tombe une +femme. C'est une plume d'or qui dit que la parole est d'argent: voilà +pourquoi elle ne parle pas à table. + +A cet instant, un convive attardé ouvrit la porte. Ce fut un bien plus +grand émoi, quand on aperçut un treizième convive. + +Le treizième convive s'avança pour se mettre à table; mais tout le +monde se leva avec épouvante et prit son chapeau. Le dernier venu, qui +avait son chapeau à la main, s'éclipsa pour ne pas appeler sur lui +même la vengeance des dieux. + +On dîna gaiement jusqu'à la première entrée. Un journaliste, versant à +boire à son voisin, cassa une coupe à vin de Champagne: on faillit se +signer. «C'est un jour néfaste, s'écria un ancien; casser un verre +dans lequel on n'a pas encore bu!--Comment donc, s'écria un moderne, +c'est de bon augure: rappelez-vous le festin de Faliero.--Par le doge! +dit un poète chevelu, oeil d'aigle et de colombe, voilà deux couteaux +en croix! Est-ce contre nous que le poignard s'aiguise?» + +Un historien critique néo-grec qui a passé par Venise, ciseau de +Praxitèle, palette de Titien, s'écria: «Serons-nous toujours asservis +à ces enfantillages? Ne sommes-nous pas sous le portique?--Voyons, dit +un éclectique qui voulait marier Dieu et le diable, l'âme et le néant, +ne soyons pas si absolus; n'oublions pas que plus d'un d'entre nous +cache sous son sein une médaille de la Vierge.--Ou la croix de sa +mère, dit un romancier à deux figures.--N'oublions pas, reprit +l'éclectique, que plus d'un de nous, en rentrant ce soir, saluera chez +lui quelque belle madone veillant sur un berceau, ou quelque doux +portrait de mère partie pour le ciel.--Question d'art, dit l'historien +critique.--Mais l'art, qu'est-ce autre chose que l'expression de la +grandeur humaine s'élevant jusqu'à la grandeur divine?--Tu parles +trop bien, bipède saugrenu, reprit le Mérovingien. Tu vas devenir +charentonesque, si tu te fais si majestueux. A quoi bon convaincre ces +Philistins?» + +A propos d'art, on parla poésie, peinture et musique. Comme il est +convenu que deux musiciens sur quatre ont le mauvais oeil, presque +tous les convives conjurèrent les jettatores chimériques en faisant la +fourche de Satan avec leurs doigts. Une superstition de plus! + +Et pourtant il y avait là de véritables grands esprits, qui sont +l'honneur des dernières années dans la poésie, dans l'histoire, dans +l'art et dans la science. Ils croyaient honorer l'intelligence +en arrachant d'une main hardie la dernière herbe des préjugés. +Quelques-uns se disaient athées, mais nul ne l'était; nier Dieu, c'est +déjà le reconnaître; s'il n'existait pas, il ne serait pas nié. + +Un second philosophe parla ainsi: «Dieu a voulu déjouer la logique +humaine: comme nous n'entrons jamais dans la coulisse du théâtre où +il joue son grand rôle, nous n'avons pas le secret de la comédie. +Par exemple: comment Dieu, qui doit être le bon Dieu, a-t-il pu nous +condamner à l'origine, dans la figure d'Adam et d'Ève? Puisqu'il était +Dieu, c'est-à-dire l'universel et l'infini, il savait que la femme +pécherait et entraînerait l'homme dans sa chute; c'était donc un jeu +cruel. Quel, est le père de famille qui voudrait condamner d'avance +toute sa lignée?--Dieu n'a voulu la chute que pour la rédemption, dit +le bas-bleu.--A moins, dit un sénateur, que Dieu ne sache pas mieux +que nous l'histoire du lendemain, entraîné lui-même dans le tourbillon +des mondes qu'il a créés, mais qu'il ne domine pas, comme un père +de famille qui devient bientôt l'esclave de ses enfants.--Un Dieu +aveugle! Il est bien plus simple de dire que Dieu n'existe pas.--Si +Dieu n'existait pas, nous n'aurions pas l'idée de Dieu.--Tais-toi, tu +n'est qu'un orgueilleux; tu as fréquenté les poètes classiques; tu +trouves que ce n'est pas assez de descendre des croisées, tu veux +descendre de plus haut.--Alors Dieu ne serait qu'une question de livre +héraldique, un soleil d'or sur champ d'azur.» + +Le sénateur voulut être profond: «Crois-moi, puisque le monde est +éternel, c'est qu'il n'a pas eu de commencement. Que serait venu faire +Dieu?--Et le chaos.--Es-tu bien sûr que le chaos ne soit pas encore +le chaos, et qu'il ne sera pas toujours le chaos? Dieu, c'est la vie +universelle, c'est le pain et le vin du cénacle, le pain et le vin du +cénacle matériel. Nous avons tous notre part de divinité passagère, +comme les vagues de l'Océan ont leur part de soleil.--Il n'est pas +plus difficile de croire à la Trinité.--La Trinité! c'est le Vrai, +le Bien et le Beau, trois figures en une seule, ou une figure à trois +faces. Les philosophes de l'antiquité ne disaient-ils pas que ces +trois grandes vertus, qui ne vivaient que dans l'âme des hommes, +étaient supérieures à tous les dieux?--A tous les dieux fainéants de +l'Olympe, puisque le Vrai, le Beau, le Bien inspiraient des idées, des +oeuvres, des actions,--Voilà les trois types de l'humanité, voilà les +trois dieux, les trois dieux éternels.--Ce sont les dieux de notre +âme; mais les dieux de notre corps?--Ce sont les trois dieux de la +nature: l'air, le feu, l'eau.--Et que faites-vous de la terre?--C'est +l'homme qui est la terre, berceau et tombeau de la vie universelle.» + +Chacun bâtissait sur la nappe son petit château de cartes +philosophique. Parisis prit ainsi la parole: + +«Pour moi, la force n'est pas sur les choses, mais dans les choses. +Rien de ce qui se fait sur la terre n'est l'oeuvre du ciel. Héraclite +avait raison: l'univers n'a été créé ni par les dieux ni par les +hommes; il a été et sera toujours un feu vivant qui se ranime et +s'éteint pour se ranimer encore. Mais Héraclite était timide dans ses +idées, car il fait apparaître Jupiter, quand il dit que la comédie du +monde est un jeu que Jupiter joue avec lui-même. Moi, je ne reconnais +de Dieu que dans l'imagination des poètes et des femmes. Ce ne sont +pas les dieux qui ont créé l'homme à leur image, mais ce sont les +hommes qui ont créé Dieu à leur image. Ou plutôt ce sont les hommes +qui sont les dieux, puisqu'ils ont la puissance créatrice, matérielle +et immatérielle, le réel et l'idéal. Corneille a créé Mlle Corneille +et Chimène; Molière a fait Mlle Molière et Célimène. Quelle folie de +vouloir qu'un Dieu se cache dans la coulisse pour faire mouvoir les +polichinelles et les poupées de la scène du monde! De même que nous +respirons pour notre corps l'air vivifiant, notre front allume sa +pensée dans un rayonnement invisible comme l'air, mais qui est la +source de feu de toute pensée. Il y a la lumière pour l'esprit +comme il y a la lumière pour les yeux. Tout homme est un monument +d'architecture, l'oeuvre la plus réussie de ce grand architecte qui +s'appelle la Nature. Et ma comparaison n'est pas un jeu de rhétorique. +Oui, l'homme n'est autre chose qu'une maison plus ou moins ouverte à +la lumière qui passe; si les fenêtres sont basses, si l'architecture a +dominé, si elle est ombragée par des montagnes ou des arbres, elle est +sombre, on y respire mal; c'est l'antre des visions nocturnes; si, +au contraire, elle est bâtie sur la montagne, dans le style grec, la +lumière y vient toute rayonnante; c'est la lumière de l'intelligence +et de la vérité. Il faut donc que les fenêtres de l'homme soient bien +ouvertes sur la lumière de l'esprit, cette auréole de tout front qui +pense. Tous les grands hommes ont vu par de grandes fenêtres.» + +Octave saisit une coupe: «Messieurs, ne laissons pas tomber la maison +en ruines.» + +Il but et ajouta gaiement: «Quand ma maison tombera en ruines, tout +sera dit et tout sera fini. La lumière qui est mon intelligence ne +mourra pas, parce que rien ne meurt, mais elle éclairera une +autre maison mortelle qui ne s'appellera plus Octave de Parisis. +Rappelez-vous ce qu'a dit le grand Shakspeare: «César changé en +argile, lui qui faisait trembler le monde, «servira à boucher le trou +d'un mur pour repousser le vent.» Et aujourd'hui, messieurs, cette +lumière qui s'appelait César, qui sait si elle ne s'éteint pas dans +un idiot, parce que les fenêtres de son cerveau auront été manquées? +Pauvres hommes que nous sommes, nous nous croyons des phénix: il n'y +a qu'un phénix, c'est la terre toujours renaissante. Que si on veut à +tout prix une part d'immortalité, qu'on la prenne là.» Un voisin de +Parisis se récria: «Voilà comme pense Don Juan Parisis!--Croit-on, +reprit Octave, que saint Bernard, à force de flagellation, ce qui +était un sacrilège à la nature, soit parvenu à mieux penser que moi +parce qu'il comprimait ses passions pour faire dominer l'esprit pur; +n'aurait-il pas été un plus grand homme s'il se fût jeté dans les bras +d'Héloïse? C'eût été plus éloquent que de lui parler latin.» + +Et après avoir ainsi creusé l'abîme du néant, sans qu'aucun des +convives voulût y tomber, mais tout simplement comme un simple défi à +la Don Juan,--quand on sait que le Commandeur ne viendra pas,--tous se +levèrent pour partir, prenant en pitié ces pauvres bourgeois qu'ils +allaient rencontrer dans la rue, emmaillotés toujours dans les langes +de la religion. + +Voilà que tout à coup la porte s'ouvre! Une femme apparaît, toute +blanche et toute sanglante! Elle pousse un cri et vient tomber à la +renverse sur cette table encore tout égayée des plus beaux paradoxes. + + + + +XXI + +CI GIT MADAME VÉNUS + + +Ce fut comme un coup de foudre. + +Tout le monde se pencha pour voir cette femme. Tout le monde reconnut +qu'elle était belle, même dans les sanglots, même dans le sang, même +dans les tortures de l'agonie. + +Octave s'était précipité: il avait reconnu Mme Monjoyeux. «Angèle!» +dit-il en lui prenant la main. + +La pauvre femme se tordait dans sa douleur, mais elle était toute à +son salut. «Donnez-moi un crucifix!» s'écria-t-elle. + +Le premier philosophe fit le signe de la croix sur le front de la +courtisane. «Monsieur de Parisis! murmura-t-elle d'une voix déjà +perdue. Je meurs ... Un lâche vient de m'assassiner ... Je vous savais +là ... Je viens vous demander une prière....» + +Octave, tout en voulant la secourir, se tourna vers ses amis. «Eh +bien! messieurs, dit-il d'un air quelque peu solennel, qui va prier +pour cette femme?» + +Nul ne songea à rire. Octave ne riait pas non plus. + +Une seconde femme entra. C'était l'amie de Mme Vénus, qui dînaît avec +elle dans le cabinet voisin, et qui raconta l'histoire en quelques +mots. + +Angèle avait été surprise par un amant dédaigné, qui, sur son refus de +le suivre, l'avait frappée d'un coup de poignard. Et il avait frappé +juste. + +Angèle tournait ses yeux mourants vers Octave avec un vrai sentiment +d'amour. «Elle parlait sans cesse de vous, monsieur de Parisis, reprit +sa compagne; elle avait dit qu'elle vous reverrait avant de partir.» + +Et avec une triste expression, cette femme continua: «Elle vous revoit +avant de partir.» + +Tout le monde écoutait, tout le monde était pris par l'émotion la plus +vive. On eût dit les douze apôtres penchés respectueusement vers la +Madeleine. + +Angèle n'avait plus que le souffle. Elle essaya de soulever la tête, +elle murmura ces mots: «Octave ... je meurs ... J'ai bravé Dieu, Dieu +m'a punie ... Priez Dieu pour moi!--Et ce secret que vous ne m'avez +pas dit?--Ce secret: je vous aimais!» + +Angèle venait d'expirer sur ce mot. Octave la regarda doucement, lui +qui raillait toujours. «Pauvre femme!» dit-il en posant un baiser sur +le front de la morte. + +Et se tournant vers ses camarades d'athéisme: «Messieurs, leur dit-il, +il y a pourtant une heure où l'on croit à Dieu, c'est quand on voit la +mort purifier la vie. Cette femme que vous voyez là était une femme +galante, si galante qu'on l'a surnommée Mme Tout-le-Monde et Mme +Vénus: eh bien! cette blancheur qui se répand sur elle, n'est-ce pas +l'aurore de sa rédemption?» + +Un des douze apôtres s'écria: «CI-GIT MADAME VÉNUS! que les dieux lui +ouvrent le ciel!» + + + + + +LIVRE III + +LA DAME DE COEUR + + + * * * * * + + +I + +DEUX LARMES DE GENEVIÈVE + + +Le duc de Parisis avait entrevu Mlle de La Chastaigneraye dans +l'avenue de la Muette, marquant son joli pied sur la neige. Depuis ce +temps, un homme nouveau naissait en lui à son insu qui menaçait de +détruire l'ancien. Cette vie à tous les vents était désormais dominée +par une pensée. Jusque-là, à tous les horizons qui l'appelaient, il +voyait des femmes, mais un plus pur horizon attirait surtout son âme: +l'horizon où rayonnait doucement cette adorable figure de jeune fille +dans la virginité des vingt ans. C'était pour la lumière sacrée le +rêve lumineux de l'avenir, l'arc-en-ciel de bon augure sur l'orage qui +l'enveloppait encore dans ses nuées et ses éclairs. + +Octave avait beau vouloir s'affermir dans son athéisme par l'intimité +de quelques stoïciens antiques et par la science de quelques docteurs +modernes, il pressentait l'inconnu et l'invisible devant la belle et +chaste figure de Geneviève, comme si la nature aveugle n'avait pu +faire un pareil chef-d'oeuvre avec les mains du hasard. + +Mlle de La Chastaigneraye parlait donc à son esprit comme à son coeur, +mais elle parlait surtout à son coeur: elle lui rappelait sa mère, +quoiqu'elle ne lui ressemblât pas, mais parce qu'il y a des airs de +tête qui évoquent toute une légion de figures poétiques. Combien de +sphères distinctes dans ce inonde où tout se touche! C'est comme le +paradis du Dante. + +Ceux qui nient la force de l'âme n'ont donc pas étudié toute son +action divine? La prescience sera toujours plus forte que la science, +parce qu'elle voit de haut et de loin. Ce n'est pas le souvenir de +l'image corporelle qui s'impose, c'est l'âme elle-même qui, pour les +yeux d'une autre âme, a revêtu la forme visible. Octave avait beau +s'éloigner de Geneviève, se perdre dans ce Paris bruyant, où l'on +oublie plus vite qu'en faisant le tour du monde, il voyait partout +cette fière et charmante image, parce qu'elle avait pris possession de +son âme. Il fût retourné au Pérou ou en Chine sans qu'elle restât en +chemin. Elle s'imposait avec la douceur qui pénètre, elle dominait par +la grâce; c'était la soeur, c'était l'amante, c'était la conscience. +Cet homme, qui ne voulait pas croire à Dieu, n'osait nier les anges, +tant il sentait la présence réelle de l'ange gardien dans Mlle de La +Chastaigneraye. + +Octave souffrait de ne pas voir Geneviève; il vivait toujours dans +le même tourbillon, mais il ne se passait pas de jour qu'il ne se +retournât vers Champauvert et qu'il ne demandât à son âme si elle ne +voyait rien venir. + +Il se fût peut-être décidé à retourner à Parisis pour être plus près +d'elle, pour la voir, ou même pour l'entrevoir. + +Il n'avait jamais eu bien peur pour lui-même de la légende des +Parisis, et il disait volontiers: «Que m'importe! si j'avais seulement +une année de bonheur!» Mais il se prenait à redouter pour Geneviève la +terrible légende: + + L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. + L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT! + +Cependant il était décidé à partir, quand, un matin, il reçut ce +billet de la marquise de Fontaneilles: + + «Monsieur le duc de Parisis a, je n'en doute pas, oublié le numéro + de mon hôtel, je crois même qu'il a oublié ma figure, car, hier, + je l'ai vu conduisant son mailcoach à peu près comme Apollon + conduit le char du soleil: Dieu me garde! j'ai souri, et il ne m'a + pas saluée, lui qui salue tout le monde comme un empereur. + + «Si je dis à M. le duc de Parisis qu'il me trouvera demain au + retour du Bois, daignera-t-il descendre de l'Olympe pour me serrer + la main? + + «MARQUISE DE FONTANEILLES.» + +Est-ce une embûche? se demanda Octave. Est-ce un pas fait vers moi? +Raille-t-elle pour se cacher son coeur ou raille-t-elle pour se +moquer? Qui sait? Depuis que je ne la connais plus, elle veut +peut-être faire ma connaissance. + +Il se rappela ses tentatives galantes échouant devant les hautaines +coquetteries de la marquise; il n'avait pas de rancune; il alla le +lendemain, vers six heures, à l'hôtel de Fontaneilles, espérant que la +première heure de la revanche avait sonné et qu'il allait recommencer +son jeu savant pour vaincre la dame de Trèfle. Il comptait sans la +Dame de Coeur. + +Quand il dit son nom au valet de chambre, il fut frappé d'un +pressentiment. Je ne sais quoi de triste traversa son âme. «Monsieur +le duc est attendu dans le petit salon,» lui dit le domestique. Comme +Octave dépassait la porte, il vit venir à lui une femme très émue et +très pâle. + +Cette femme était Mlle de La Chastaigneraye. Il lui prit les mains +pour l'embrasser, mais il vit des larmes dans ses beaux yeux: «Des +larmes! Geneviève. Des larmes, vous qui ne pleurez jamais?--Octave, +vous rappelez-vous la légende des Parisis: + + L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. + L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT! + +Mlle de La Chastaigneraye avait la pudeur des larmes, elle gardait +avec fierté le secret de son coeur. Elle n'avait pas ces lâchetés des +profanes amours qui vont s'humiliant jusqu'à l'esclavage. Sa dignité +lui était trop chère pour qu'elle courbât la tête sous la passion, +quelque ardente que fût sa passion. + +Voilà ce qu'elle se disait; mais quand arriva Octave, qu'elle +n'attendait pas sitôt, il la surprit dans ses larmes, elle qui ne +pleurait pas. C'étaient les larmes du sacrifice. + +Elle venait apporter son amour, son coeur, sa vie, pour les immoler. +Tous les rêves d'or de ses nuits sans sommeil, toutes les illusions +parsemant les horizons de Champauvert, comme de blanches colombes qui +se fuient et se cherchent, il fallait leur dire adieu. + +Geneviève n'était pas de celles qui se consolent de l'amour dans +l'amour. Elle ne croyait pas que l'âme pût contenir deux images +aimées, celle qu'on ne veut plus aimer et celle qu'on veut aimer. Elle +aurait eu horreur d'elle-même si elle eût songé un instant à profaner +ce qui avait été la religion de son coeur. Elle croyait que Dieu fait +une âme pour une âme et que Dieu seul console les âmes dépareillées. + +Aussi le jour où Mlle de La Chastaigneraye résolut de ne plus aimer +M. de Parisis, elle se tourna vers le ciel. Quiconque aurait vu cette +jeune fille tomber agenouillée, appuyant saintement sur son coeur un +crucifix d'ivoire, eût été touché de sa douleur et de sa résignation. +Elle fermait la porte, d'une main stoïque ou plutôt d'une main +chrétienne, à toutes les joies de la vie. Il ne lui fallait pas, +comme à tant d'autres, la cellule d'un couvent pour s'isoler dans le +silence, dans la mort, dans Dieu. Elle avait l'héroïque volonté des +grandes âmes; le monde avait beau lui montrer toutes les tentations, +elle pouvait descendre la montagne en bravant Satan. + +Les esprits forts, les sceptiques, les athées, sont sans doute des +âmes d'élite qui s'élèvent toujours au-dessus des passions humaines, +puisqu'ils rient si gaiement des consolations divines; la terre n'a +que des joies pour leur orgueil, puisqu'ils ne veulent jamais regarder +le ciel. Pas un de ceux-là, pourtant, n'eût assisté au sacrifice de +Geneviève sans être atteint par l'émotion de cette âme, qu'ils jugent +mortelle, mais qui brave leur condamnation. + +Mlle de La Chastaigneraye voulut d'abord cacher ses larmes: «Non! +pensa-t-elle, mes larmes lui diront combien je l'aime.» + +Octave avait pris les deux mains de sa cousine pour l'embrasser. +Il mouilla ses lèvres à ces belles larmes. «Geneviève! ma chère +Geneviève! vous pleurez?--Non, répondit-elle en essayant un sourire, +il n'y a que les enfants qui pleurent. Ces larmes que je voulais vous +cacher, ont jailli de mon coeur malgré moi; montrer des larmes, ce +n'est pas toujours pleurer.» + +Geneviève s'était remise sur le canapé; Octave s'assit devant elle, +gardant toujours ses mains dans les siennes. «Je vous en prie, +Geneviève, dites-moi votre chagrin!» + +Mlle de La Chastaigneraye regarda le duc de Parisis avec une tendresse +irrêvable. «Mon chagrin, Octave! c'est que je vous aimais et que je ne +vous aime plus.» + +Elle avait dit ces mots doucement et lentement avec une expression +pénétrante. Octave fut ému dans toute son âme. Il leva les deux mains +de Geneviève à ses lèvres et les baisa avec passion. «Geneviève, si +vous m'aviez aimé, vous m'aimeriez toujours.--Est-ce bien vous qui +dites cela? vous qui faites de l'amour une partie de plaisir ou une +partie de campagne.--Geneviève, vous ne me connaissez pas. Je vous +aime, je vous ai toujours aimée, je n'ai aimé que vous et je n'aimerai +jamais que vous.» + +Geneviève regardait Octave comme si elle entendait parler hébreu. Il +continua: «Comment n'avez-vous pas compris, que, dans les prodigalités +de la vie, on peut tout jeter par la fenêtre, hormis son coeur? Je +suis indigne de vous, je le sais; j'ai traversé toutes les passions de +la jeunesse sans garder les vertus de l'orgueil; mais, depuis que je +vous ai vue, j'ai senti que je n'avais jamais donné mon coeur.» + +La jeune fille souriait tristement. Il compara l'amour au soleil: tout +feu et toute lumière. «C'est vous, lui dit-il, qui m'avez donné le feu +et la lumière. Jusqu'à vous, j'étais le voyageur des contes arabes, +qui ne se réveille jamais que la nuit et qui ne connaît que les +lointaines clartés des étoiles. Toutes ces femmes qui ont passé dans +ma vie, étaient comme des étoiles perdues, à des millions de lieues +de mon coeur.--Vaine éloquence, dit Geneviève; ne me comparez pas au +soleil, car vous ne verrez plus mes rayons. Je viens tristement vous +dire adieu et vous apprendre une grande nouvelle.» + +Octave, qui maîtrisait ses émotions comme le cavalier qui d'un seul +mot arrête soudainement son cheval, se laissa emporter cette fois. +«Une grande nouvelle, vous m'effrayez!» + +Il ne riait pas. Il pressentit que sa cousine allait lui annoncer +son mariage avec quelque prince français ou étranger. La douleur le +saisit. Depuis un an, Geneviève était le rivage, l'horizon, le rêve de +son âme. Tout à la tempête, tout à l'orage, tout à l'inquiétude, +il aspirait à cet idéal. Supprimer de sa vie l'image de Geneviève, +c'était supprimer son coeur. Il écoutait silencieusement, comme si sa +destinée eût parlé par la bouche sibyllique de Geneviève. «Mon cousin, +reprit Mlle de La Chastaigneraye, j'ai l'honneur de vous faire part du +mariage de M. le duc Jean-Octave de Parisis....» + +Octave respira; Geneviève s'était interrompue, il s'imagina qu'elle +n'osait prononcer son nom, ce doux nom de Geneviève. Il la savait si +étrange, qu'il ne devait pas s'étonner de cette manière originale de +lui annoncer leur mariage. + +Il se sentait bien heureux et l'avenir lui rouvrait sa porte d'or. + +Il voulut reprendre une des mains de Geneviève, mais-elle dégagea sa +main tout en relevant la tête avec sa fierté accoutumée. «Mon cousin, +reprit-elle, d'une voix plus ferme et plus brève, j'ai l'honneur de +vous faire part du mariage de M. Jean-Octave, duc de Parisis, avec +Mlle Violette de Pernan-Parisis.» + + + + +II + +LA FOLIE DE LA RAISON + + +Octave regarda Geneviève comme pour lui demander si c'était une +gageure. Elle comprit sa pensée à son expression. «Mon cousin, lui +dit-elle gravement, je vous parle ainsi parce que Violette est ma +cousine et qu'elle est digne d'être ma soeur. Ne l'accusez pas, ou je +me lève et je ne vous revois plus. Vous avez fait tout le mal, c'est +à vous à le réparer. Vous allez me dire que le mal est irréparable, +parce que Violette a eu d'autres amants; ce serait un mensonge, je +sais Violette par coeur, je l'ai vue dans sa prison, elle s'est +confessée à moi mot à mot; elle a trompé tout le monde pour ne pas +vous tromper; c'était un jeu cruel où elle s'est blessée presque +mortellement. Elle voulait se venger de votre dédain; elle ne s'est +vengée que sur elle-même. Mais comme c'était un grand coeur, elle +s'est préservée. L'opinion publique l'a condamnée, mais Violette a +gardé le droit de s'absoudre.--C'est elle qui vous a dit cela? murmura +le duc de Parisis.» + +A ces mots, Mlle de La Chastaigneraye se leva rapide, blessée, +indignée. «Quoi! c'est vous, monsieur de Parisis, qui doutez de la +vertu de Violette?--Eh bien! je vous crois, dit Octave en l'arrêtant, +mais je serai seul à vous croire.--Non, la vérité finit toujours par +être la vérité. Qui donc osera nier la vertu de Violette quand elle +sera la duchesse de Parisis?--Tous ceux qui l'ont vue dans ses folies +de l'été passé.--Il y a un prince, il y a un Espagnol et un Russe qui +se sont donné les airs d'être ses amants, mais ils savent bien qu'ils +ne l'ont pas été. Et s'ils l'oubliaient....--Je vous comprends, ma +cousine, je vous jure que je n'ai pas besoin d'épouser Violette pour +leur faire mordre la poussière s'ils s'avisaient de parler d'elle +désormais.--Oui, mais vous épouserez Violette. Les assises vont +s'ouvrir: elle sera acquittée. On trouvera cela très beau à vous, ce +sera un exemple éclatant à la face de votre siècle.--L'exemple +du ridicule! O belle romanesque! J'avoue que si je faisais cela, +j'inquiéterais quelques séducteurs timorés, mais la morale n'y +gagnerait rien. Il faut qu'il y ait des Violettes comme il y a des +Genevièves.--Je vous dis que vous ferez cela. J'ai tout arrangé, j'ai +fait de ma fortune,--ou de la vôtre, si vous voulez,--cinq parts; ou +plutôt, nous avons déchiré tous les testaments: un million à chaque +branche; donc, Violette a un million, puisqu'elle est la fille de Mme +de Portien.--Je l'épouserai d'autant moins, puisque me voilà séparé +d'elle par un million.» + +Octave prit les mains de sa cousine et lui dit avec des yeux +idolâtres: «Geneviève, je vous écoute avec admiration, mais tout ce +que vous me dites là, c'est la folie de la sagesse.--La folie de la +sagesse! Je ne comprends pas.--Vous voulez, comme toutes les grandes +âmes, refaire le monde à votre image. Je sais que vous dessinez bien; +or, je vous le demande, peut-on faire des retouches à un tableau +ancien? L'homme ne créera jamais que des infiniment petits dans +l'oeuvre de la nature; la perfection de ce monde vit des imperfections +comme le bien vit du mal. Au moins, vous, ma cousine, vous avez une +consolation, c'est de croire à un autre monde, revu, corrigé +et augmenté.--En un mot, mon cousin, vous refusez d'épouser +Violette?--Mais, ma cousine, j'ai refusé au premier mot.» + +Mlle de La Chastaigneraye se leva encore une fois. + +A cet instant, la marquise de Fontaneilles souleva la portière. +«Faut-il frapper trois coups? dit-elle en souriant.--Non, dit +Geneviève, tu sais bien que tout ce que j'avais à dire à M. de +Parisis, je devais le dire devant toi. Viens à mon secours, car j'ai +échoué dans ma mission.» + +Octave était allé au-devant de Mme de Fontaneilles. «Ma chère +marquise, lui dit-il, soyez mon avocat, puisque ma cousine ne veut pas +comprendre.--Que lui dites-vous?--Je lui dis que je l'aime.--Eh bien, +mon cher duc, elle a bien raison de ne pas vous comprendre.» + +Octave s'était assis à côté de la marquise, en face de Geneviève +qui demeurait debout. «Asseyez-vous donc, Geneviève, dit Mme de +Fontaneilles.--Non, répondit Mlle de La Chastaigneraye, je n'ai plus +rien à dire.» + +La marquise se tourna vers Octave: «Voyons, monsieur de Parisis, ne +laissez pas partir Geneviève.» + +Octave avait l'éloquence de la parole, mais surtout l'éloquence des +mains. Quand il voulait persuader une femme, il lui prenait la main, +et sa cause était à moitié gagnée. Au moment où il prit la main de la +marquise, elle le regarda en tressaillant: il jaillit de ses yeux un +éclair qui fit pareillement tressaillir Octave. + +Le démon qui le possédait toujours,--le démon que Geneviève, par sa +présence, avait exorcisé,--se réempara de lui. Son regard tomba tout à +propos sur les seins de la marquise, qui faisaient transparaître leur +beauté à travers une légère robe du matin, dans un corsage simple et +vague qui caressait au lieu d'emprisonner. + +Octave devait mourir dans l'impénitence finale, puisque toutes ses +émotions ne l'empêchèrent pas de reconnaître encore une fois que +la marquise avait des beautés incomparables pour un voluptueux. Et +d'ailleurs, elle lui avait résisté, il ne voulait jamais s'avouer +vaincu. + +Cependant Geneviève, toute à sa douleur, ne vit pas, heureusement--ou +plutôt malheureusement,--ce tressaillement de son cousin et de son +amie. + +Mais elle vit que la main de la marquise restait trop longtemps dans +la main d'Octave; elle fit un pas pour s'en aller.--Quoi! tu t'en +vas fièrement et sans me donner la main? dit la marquise, qui avait +repoussé celle d'Octave avec quelque colère, comme si elle fût +humiliée du plaisir éprouvé--un poison qu'elle venait de boire avec +délices,--sans y songer.--Oui, dit Geneviève, vous me comprendrez +peut-être, mais vous ne me comprenez ni l'un ni l'autre. Je vais +retourner à Champauvert, je ne reviendrai plus jamais à Paris.--A +moins, dit-elle après un silence, que M. le duc de Parisis ne vienne +me demander la main de Mlle Violette.» + +Ni Octave ni la marquise ne croyaient que Mlle de La Chastaigneraye +fût si sérieuse; mais vainement ils tentèrent de la retenir. + +Le coupé de la duchesse de Hautefort attendait Mlle de La +Chastaigneraye dans la cour: elle était déjà sur le perron quand +son amie lui dit qu'elle allait l'accompagner, ce qui naturellement +mettait Parisis à la porte.--Ma chère Geneviève, dit-il en +s'en allant, je veux venir vous revoir chez la marquise.--Non, +murmura-t-elle, j'ai dit.» + +Il pria en vain, il se brisa contre un silence inflexible. «Étrange +fille! plus étrange que jamais! pensait-il en traversant la cour. Elle +a dit! Mais, moi, je n'ai pas dit!» + + + + +III + +LES DEUX COUSINES + + +L'affaire du bouquet de roses-thé devait revenir aux assises de +l'Yonne sous quelques jours. Le procureur impérial avait fait une +visite à Mlle de Portien et lui avait promis de venir la revoir, +sans lui dire combien elle était compromise par une sourde vindicte +publique. On prétendait avoir vu chez elle le petit joueur de violon; +on l'accusait même de le cacher. Elle dit au procureur impérial +qu'elle ne descendrait pas jusqu'à se défendre. Le magistrat lui dit +qu'il reviendrait; mais, le lendemain, elle reçut l'ordre d'aller au +parquet d'Auxerre. + +Que se passa-t-il dans son esprit? Ce qui est certain, c'est qu'on +vint lui servir à déjeuner et qu'elle ne déjeuna pas. Elle prit un peu +de café et se retira dans sa chambre. + +Une heure après, elle était morte. + +J'ai lu l'interrogatoire d'une de ses servantes, une de ces filles de +campagne tour à tour cuisinières et couturières, qui font la cuisine +le soir et les robes le matin. Cette fille, nommée Athénaïs Duru, +déclara ceci au juge d'instruction: + +Mme de Portien, fière au milieu de ses gens, ne leur disait jamais +rien de sa vie ni de sa pensée. Elle était avare et dépensière. +Comment dépensait-elle son argent? Ce n'était pas dans son petit +château. Quatre fois par an, elle allait passer quinze jours à Paris, +où elle laissait le plus clair de ses revenus. Comment vivait-elle à +Paris? Elle descendait à l'hôtel Lord-Byron, où elle prenait le titre +de comtesse d'Arcourt et où elle se montrait dans tout l'attirail de +la dernière mode. Elle vivait à son gré quinze jours par saison. +Le reste du temps, toute seule à Pernan, elle rêvait, lisait ou +gourmandait ses gens. Son mari apparaissait de loin en loin; quand +il arrivait, le petit château se réveillait un peu, car le sieur de +Portien était gourmand et donnait à la cuisinière, dés son arrivée, +les menus à la mode dans les journaux. + +Quand Mme de Portien reçut l'ordre d'aller au parquet d'Auxerre, +elle monta donc dans sa chambre. On la vit un instant à la fenêtre. +Jeta-t-elle un regard de regret sur le château de Parisis, dont on +voyait les grands bois, sur les montagnes lointaines? sur le château +de Champauvert, perdu à l'horizon? sur son petit parc à elle, où elle +avait passé quelques bonnes heures avec des amoureux d'occasion? On ne +sait. + +Une demi-heure après, on vit sortir par la porte du jardin le petit +joueur de violon, qu'on cherchait vainement par toute la France, +jusqu'en Italie. Le jardinier le questionna, mais il passa la porte +sans mot dire. Le jardinier le suivit des yeux; dès qu'il se crut +seul, il prit dans sa poche une poignée d'or et la regarda avec une +joie d'enfant. Les gens du château n'avaient jamais vu ce petit joueur +de violon: d'où sortait-il? là était le secret. Tout le château était +en éveil, car on savait bien, là comme ailleurs, que Mme de Portien +serait inquiétée pour l'affaire du bouquet de roses-thé. + +Peu de temps après le départ du petit joueur de violon, la servante +Athénaïs crut entendre un cri, quoiqu'elle fût à quelque distance de +la chambre de sa maîtresse. Elle courut et voulut ouvrir la porte. +Mais Mme de Portien avait poussé le verrou. Cette fille eut peur +d'être indiscrète. Elle attendit. Mais le soir, s'étonnant de ne pas +revoir Mme de Portien, elle avait repris un autre chemin. Le cabinet +de toilette s'ouvrait par une autre petite porte sous tenture, sur +une aile abandonnée du château, qui ne servait que de fruiterie et de +lingerie, et qui avait un escalier descendant aux communs. La servante +monta cet escalier et arriva à la porte du cabinet de toilette. Elle +avait bien jugé: cette porte n'était pas fermée à l'intérieur. Quelle +fut la surprise de cette fille en voyant sa maîtresse renversée au +milieu de la chambre, la figure contractée, les yeux ouverts, les bras +étendus: horrible spectacle pour une paysanne qui n'avait pas vu les +drames de l'Ambigu. + +Elle la souleva dans ses bras; mais Mme de Portien était morte. Déjà +les mains étaient froides comme le marbre. La servante appela au +secours. Ce fut un grand bruit, qui, d'écho en écho, courut en +quelques heures jusqu'à Tonnerre. A minuit, le procureur impérial +d'Auxerre apprenait que Mme de Portien était morte subitement. Il +envoya chercher le médecin de Champauvert, et, au point du jour, il +se trouvait avec lui au château de Pernan. On trouva Mme de Portien +couchée sur son lit, mais dans l'attitude et avec l'expression que la +fille Athénaïs avait remarquées la veille. «Je vous ai appelé, dit +le procureur impérial au médecin, parce que je suis sûr que Mme de +Portien s'est empoisonnée avec le poison du bouquet de roses-thé. +--Je n'en doute pas, dit le docteur après avoir examiné à la loupe +les lèvres et les narines de la morte.» + +Une lettre cachetée, sur le secrétaire, portait cette suscription: +_A Monsieur le duc Octave de Parisis._ En vertu de son pouvoir +discrétionnaire, le procureur impérial décacheta la lettre, croyant +trouver le secret de cette mort inattendue. Voici ce qu'il lut: + + «Mon cher cousin, je meurs de chagrin, car on a osé me soupçonner. + Je désire que ma fortune soit donnée à Violette, à cette pauvre + fille qui n'est pas la coupable, car la coupable, je la connais. + Mon crime à moi, mon seul crime, c'est que Violette est ma fille, + et que je l'ai abandonnée. Je meurs déchirée de remords. Que + Violette me pardonne. Soyez son frère, comme vous êtes le frère de + Mlle de La Chastaigneraye. Dans une heure, je serai morte. Tout en + me condamnant, priez pour moi. J'ai eu beau faire, la destinée a + été plus forte que moi. + + «Adieu, mon cousin, je vous embrasse. + + «EDWIGE DE PERNAN-PARISIS.» + +Le procureur impérial dit qu'il fallait finir ainsi, pour ne pas finir +plus mal. C'est déjà quelque chose que de savoir se rendre justice. +«Que Dieu lui pardonne,» dit le médecin par habitude de langage, car +c'était un médecin qui ne croyait pas à Dieu. + +Le procureur impérial lut encore ces quelques lignes sur une feuille +de papier que le vent avait emportée dans un coin de la chambre: + + «Ceci est mon testament: + + «Je donne et lègue à Mlle Louise de Pernan-Parisis, surnommée + Violette, injustement soupçonnée d'un crime qu'elle n'a pas + commis, tout ce que je possède au jour de ma mort, en biens, + meubles, immeubles, titres de rente et bijoux. A la charge par + elle de faire servir à M. de Portien, une rente de trois mille + six cents francs qui lui sera payée tous les mois, à Paris. + + «EDWIGE DE PERNAN-PARISIS.» + + «Écrit au château de Pernan.» + +Le jardinier vint déclarer qu'une demi-heure avant la mort de Mme de +Portien, il avait vu sortir un gamin de douze à quinze ans, qui avait +traversé le parterre et s'en était allé par la porte du jardin. «C'est +encore un trait de lumière, dit le médecin. Voilà le dernier mot.» + +Dès que le procureur impérial put retourner à Auxerre, il fit jouer +le télégraphe dans toutes les directions, ce qui ne l'empêcha pas de +mettre en campagne la gendarmerie. Pendant qu'on le cherchait bien +loin, le joueur de violon était déjà à Auxerre, dans un cabaret hanté +par les femmes de mauvaise vie. + +Le procureur impérial, qui était un philosophe, remarqua la figure +du jeune Bohème. Il avait une charmante tête, qui eût arrêté Léopold +Robert à Naples. Murillo en eût fait un adorable Pouilleux. Yeux +vifs, bouche de feu, air malin, l'Espagne et l'Italie semblaient +rire voluptueusement dans cette figure de rencontre. Mme de Portien +remarquait-elle tout cela? + +On lui trouva dix-sept louis: il en avait dépensé trois depuis la +veille, trente sous sur sa route et le reste dans le cabaret. Ses +premières réponses au juge d'instruction prouvèrent qu'une leçon de +silence lui avait été faite: mais dès qu'on lui promit que sa liberté +lui serait rendue, qu'on lui achèterait un beau violon et qu'on lui +remettrait ses dix-sept louis, il parla avec abondance de coeur. + +Voici l'interrogatoire: «La belle dame de Paris vous avait donné, au +_Lion-d'Or_, un bouquet de roses pour le porter à Champauvert.--Oui, +je suis parti tout de suite; mais, au bout d'une demi-heure, je me +retourne pour voir passer une calèche: c'était l'amie de la dame. Elle +fait arrêter la voiture et me fait signe de venir lui parler. «Mon +enfant, me dit-elle, vous allez monter à côté du cocher, j'ai une +lettre à vous donner pour Champauvert.» J'étais bien content.--Le +cocher a-t-il entendu?--Non, elle me parlait bas. Elle a ajouté: «Ne +dites cela à personne, c'est une surprise que je veux faire.» Voilà +que je monte à côté du cocher, mais on ne suivit plus le même +chemin.--Où êtes-vous allé?--Cette bêtise! au château de la dame.--Et +que se passa-t-il là?--Rien. Elle me donna à souper elle-même.--Et à +quelle heure êtes-vous parti pour Champauvert?--Le lendemain, au point +du jour.--Que vous dit Mme de Portien?--De remettre le bouquet à la +demoiselle du château, et de revenir chez elle sans dire un mot; elle +m'avait promis de me donner un louis d'or.--Et pourquoi n'avez-vous +pas remis le bouquet à Mlle de La Chastaigneraye?--Cette bêtise! parce +qu'elle était à la messe. Il y avait au château une servante qui s'est +chargée de la commission.--Et êtes-vous retourné à Pernan?--Oui; pas +si bête que de perdre mon louis d'or.--Et qu'êtes-vous devenu?--Cette +bêtise! je suis resté là, sans rien faire, bien nourri et bien +logé.--Mais pourquoi restiez-vous là?--Parce que la dame m'avait +promis de me reconduire en Italie et de faire la fortune de ma +mère.--Et que faisiez-vous au château?--Cette bêtise! j'étais comme un +prince; seulement je m'ennuyais, parce que j'étais dans une chambre où +l'on ne pouvait pas ouvrir les persiennes ni jouer du violon. A cela +près, j'étais bien heureux.--Expliquez-vous mieux.--Eh bien, la dame +n'avait dit à personne que j'étais là pour ne pas faire de chagrin à +sa famille. Je vivais caché; c'était toujours elle qui me donnait à +manger; tous les jours elle jouait aux cartes avec moi, en me disant +que nous partirions bientôt.--Mais on ne jouait pas toujours aux +cartes?--Cette bêtise! Elle venait me voir trois ou quatre fois par +jour, elle me contait des contes, elle me montrait ses belles robes, +elle m'a donné une montre et une bague.--Les gens du château ne +vous ont jamais vu?--Ils m'ont peut-être vu à mon arrivée; mais ils +croyaient que j'étais parti.--Que vous disait Mme de Portien?--Elle me +disait qu'il fallait bien l'aimer, et ne jamais dire que j'avais porté +un bouquet à Champauvert, parce que la belle dame de Paris avait +empoisonné le bouquet et qu'on l'accuserait elle-même de l'avoir +empoisonné.--Hier, avant votre départ, que vous a dit Mme de +Portien?--Elle m'a effrayé, tant elle était blanche. Elle m'a embrassé +et m'a dit, en me donnant une poignée d'or: «Va, mon enfant, je ne +puis partir avec toi pour l'Italie; tu vas t'en aller à petites +journées; tu cacheras bien ton argent et tu joueras du violon en +Italie.» Mais elle ne m'a pas rendu mon violon parce qu'elle l'avait +brûlé. Mon pauvre petit violon, quel beau feu il a fait! Elle disait +qu'il y avait un sort dedans qui me porterait malheur. Voilà pourquoi +elle l'a jeté au feu.--Êtes-vous venu à Auxerre?--Cette bêtise! +C'était mon chemin.--Et pourquoi êtes-vous entré dans ce mauvais +cabaret.--C'est que j'avais du chagrin de ne plus voir la +dame.--Expliquez-vous?--Cette bêtise! Je voulais revoir des femmes +bien habillées!» + +Ce mot du jeune Bohème fut une nouvelle révélation pour la justice. +Mais le procès n'était pas là. + +Mme de Portien s'était résignée à mourir. Elle s'était repentie à la +dernière heure: la justice des hommes devait s'arrêter devant son +tombeau. Espérait-elle cacher par sa mort la main de l'empoisonneuse? +Comme elle l'avait dit à Octave dans sa lettre d'adieu, elle avait +subi sa destinée sans trouver la force de la vaincre. Elle s'avoua +vaincue. Comme elle n'avait jamais pensé à Dieu dans sa vie, elle n'y +pensa pas à sa mort. + +Nous n'irons pas plus loin dans cette étude que nos deux héroïnes, +Geneviève et Violette, nous ont imposée. Certes, ce n'est pas pour +peindre une grande dame que nous avons traduit Mme de Portien devant +notre tribunal. + +L'avocat de Violette vint lui apprendre cette triste nouvelle de la +mort de Mme de Portien. «Votre mère vous sauve en mourant pour vous, +lui dit-il. Il faut lui pardonner.» + +Violette tomba agenouillée: «Ma mère! Pourquoi aimais-je tant +l'autre?--C'est que l'autre était la mère de votre âme.» + +Depuis qu'on avait laissé plus de liberté à Violette, il ne s'était +présenté que deux personnes pour la voir: son avocat et Mlle de La +Chastaigneraye. Geneviève, dans un moment d'héroïsme romanesque, +était allée à Auxerre pour consoler cette pauvre fille; pour la mieux +consoler, elle lui avait dit: «Vous êtes ma cousine.» + +Comme une bonne fée qui veut laisser des espérances, elle s'était +complu à lui promettre de meilleurs jours, car elle songeait déjà à la +marier au duc de Parisis, lui donnant à lui comme à elle une dot d'un +million. Elle cachait cette belle action en déchirant le testament. +Et ainsi elle ne se contentait pas de donner deux millions, elle en +perdait deux encore, puisque les autres héritiers de Régine de Parisis +reprenaient leurs droits et leurs parts. + +L'affaire du bouquet de roses-thé revint aux assises de mai, où +l'innocence de Violette fut proclamée au milieu des applaudissements à +peine contenus. Me Lachaud eut cette fois l'éloquence du silence. + +La voiture de Mlle de La Chastaigneraye était à la porte du tribunal, +Violette y monta, avec une soeur de charité qui l'avait assistée en +ces dernières semaines. Elle était si pâle et si défaite, que les +paysans juraient, en la voyant à cette nouvelle station, qu'elle +n'avait pas un mois à vivre. + +Quand elle arriva à Champauvert, elle trouva Geneviève à la première +marche du perron qui lui tendait les bras. Violette s'inclina +respectueusement, avec la religion pour la vertu, et demanda la grâce +d'embrasser cet ange de bonté qui avait daigné venir à elle jusque +dans sa prison. + +Elle répandit un torrent de larmes, heureuse et désolée: heureuse +d'être ainsi accueillie, désolée de ne pas apporter un front pur sous +des lèvres si pures. «Enfin, dit-elle avec un sourire et en levant les +yeux au ciel, je puis mourir maintenant!» Mlle de La Chastaigneraye +avait entraîné Violette dans sa chambre. «Mourir! lui dit-elle; ce +serait vous donner tort: vous vivrez, je le veux. M. de Parisis le +veut aussi, car il vous aime.--Non, dit Violette tristement; s'il +m'eût aimée vraiment, je serais encore à la rue Saint-Hyacinthe. Mais +je lui pardonne, puisque j'ai souffert pour racheter ma faute.» + +Geneviève rappela à Violette qu'elle était désormais riche. «Vous +êtes, comme Octave et comme moi, héritière de nôtre tante Régine. +Votre part est d'un million.--Eh bien! je payerai mes dettes, dit +Violette en rougissant.--Je crois que je comprends, dit Geneviève en +rougissant aussi.--Puisque vous avez été assez bonne pour descendre +vers moi dans ces ténèbres, je veux vous dire, pour n'en plus parler +jamais, que je vais renvoyer tout ce qui m'a été donné dans mes +folies, et je vous jure encore que M. de Parisis seul a été mon amant; +les autres n'ont eu que mes promesses.» + +Il se fit un silence entre les deux jeunes filles. Violette avait peur +de profaner l'âme toute blanche de sa cousine; Geneviève avait peur de +rejeter Violette dans les humiliations du passé. «Après quoi, reprit +Violette, j'irai aux Filles repenties.--Non, dit rapidement Mlle de La +Chastaigneraye, vous irez habiter le château de Pernan, et mon cousin +Parisis viendra vous demander votre main, je vous en réponds: il +finira par voir le néant de sa vie; il voudra se racheter par une +belle action.--Jamais! s'écria Violette, jamais! S'il arrivait à M. +de Parisis d'avoir un jour de raison, ce ne serait pas pour moi, ce +serait pour vous; car, n'en doutez pas, il vous aime.--Il y a un abîme +entre nous: votre malheur.--Laissez-moi à ma destinée; je sens +qu'il n'y a plus pour moi que Dieu sur la terre; j'irai aux Filles +repenties, on m'oubliera, et j'oublierai.--Non, votre devoir est +d'aller à Pernan; de sanctifier, par vos prières et vos charités, la +maison de cette pauvre femme, plus folle que coupable, je n'en doute +pas. C'est votre mère, Violette; vous devez cela à sa mémoire.» + +Violette s'inclina et demeura silencieuse. + + + + +IV + +LA CONFESSION DE GENEVIÈVE + + +En son adoration pour Geneviève, Violette voulut lui obéir; elle se +hasarda à aller habiter Pernan, la petite terre de Mme de Portien. +Il lui avait déjà fallu, d'ailleurs, faire deux voyages à ce château +abandonné, une vraie solitude en ruines, pour le testament et la +succession de sa mère. La première fois, elle y était allée avec Mlle +de La Chastaigneraye comme en pèlerinage, les lèvres toutes pleines de +prières pour sa mère qui, sans doute, n'eût pas commis son crime si +elle n'eût pas rencontré sa fille. + +La seconde fois, elle y alla avec une jeune fille de Champauvert que +protégeait Geneviève, Mlle Hyacinthe de Montguyon. + +C'était une vraie musicienne perdue en pleine campagne; fille d'un +général mort au Mexique, elle vivait d'une petite pension, mais +surtout des générosités anonymes de Geneviève. Le dimanche elles +jouaient de l'orgue ensemble pour l'édification du curé et la joie des +paysans. Dans la semaine, Mlle Hyacinthe--un nom de fleur comme celui +de Violette--jouait de la harpe au château avec un sentiment exquis. + +A Pernan, voyant pleurer Violette en face de cette solitude +lamentable, Mlle Hyacinthe lui dit avec cette douceur d'ange que lui +avait inspirée Mlle de La Chastaigneraye: «Si vous voulez, madame, je +resterai ici avec vous.» + +Violette la prit dans ses bras. «Oh! je remercie Dieu, s'écria-t-elle, +je croyais n'avoir qu'une amie, mais il m'en donne deux!» Et après +cette effusion de deux âmes soeurs: «Oh! oui, restez avec moi! Vous me +sauverez de la mort et vous me sauverez de la vie.» + +Elles s'arrangèrent comme deux soeurs. En quelques jours le château +reprit un air de fête à travers son deuil. Les fenêtres, presque +toujours fermées, s'ouvrirent toutes grandes. Hyacinthe mit des fleurs +partout; mais, par un sentiment délicat, elle oublia les roses. + +Dès son arrivée, Violette donna dix mille francs aux pauvres en disant +que c'était Mme de Portien qui les donnait par son testament. Mais +personne n'y fut trompé; on savait bien que Mme de Portien ne pensait +pas aux pauvres: aussi ce fut une vraie bénédiction sur le passage de +Violette, surtout quand on apprit coup sur coup les bonnes oeuvres +qu'elle s'efforçait de cacher: la création de deux lits pour les +pauvres de Pernan à l'hospice de Tonnerre, le don d'un orgue à +l'église, la fondation d'une école de soeurs dans ce petit village où +les filles allaient encore avec les garçons. + +Mlle de La Chastaigneraye vint voir Violette un jour et surprit les +deux jeunes filles chez une pauvre femme qui avait quatre enfants +malades. «Dieu soit loué! dit Geneviève, vous allez faire tant de bien +ici que vous ne songerez jamais à vous en aller.--Et vous, ma chère +voisine? dit Violette en baisant les mains de Geneviève pendant que sa +cousine lui baisait le front. Consentirez-vous à être heureuse?» + +Hyacinthe, voyant que Mme de La Chastaigneraye gardait le silence sans +dissimuler une expression de tristesse, dit avec émotion: «Oh! tout +le monde sera heureux.» Mais Geneviève, non plus que Violette, ne +voulaient prendre ce mot pour elles. + +Quelques jours après, Violette et Hyacinthe allèrent à Champauvert. +Elles trouvèrent Geneviève qui priait à l'église, toute seule dans la +chapelle où Parisis avait lu le testament des cinq millions. «Vous +priez pour moi, n'est-ce pas? dit Violette à sa cousine.--Non, dit Mme +de La Chastaigneraye, je prie pour moi.» + +Violette parut surprise: «Pour vous! Pourquoi priez-vous pour vous? + +Geneviève ne répondit pas, mais elle se dit à elle-même: «Je prie +parce que j'ai beau jeter mon coeur sur le marbre de cet autel, il se +révolte et domine ma raison.» + +C'est de ce temps-là qu'il faut dater une lettre de Geneviève à la +marquise de Fontaneilles. + + Ma belle Armande, + + Tu t'es toujours moquée de moi pour mes airs romanesques. Tu vas + me trouver bien plus fantasque encore, car je viens te prier + aujourd'hui de me chercher, à Paris, un couvent pour y cacher mon + chagrin. + + Si je ne t'avais ouvert mon coeur, je serais déjà morte. En + vérité, je ne sais pas ce que je fais sur la terre, mais j'y suis + retenue par ton amitié. Tu es si belle, que c'est pour moi une + vraie joie de te voir, aussi je ne veux rentrer au couvent qu'en + gardant la liberté de te recevoir et d'aller chez toi. + + Tu vas dire encore que je ne fais rien comme personne! En effet, + il faut vivre de Dieu ou vivre du monde. Que veux-tu? quoique je + sois très absolue, je suis quelquefois comme cette femme à deux + figures, qui regardait le paradis et l'enfer avec le même amour. + + Je crois que c'est la faute de ma tante Régine. Tu sais comment + elle était romanesque par l'imagination. Tous les jours elle + enfantait un rêve nouveau qui, comme tous les rêves, hélas! ne + durait qu'un jour. + + Elle a eu bien tort de ne pas me confier à toi dans mon enfance. + Mais elle avait horreur de Paris et de la vie moderne; elle me + rejetait dans le passé tout en répandant les couleurs les plus + tendres et les plus gaies sur ses vieilles idoles. + + Moi, je l'écoutais en aspirant, comme toutes les jeunes filles, + aux choses de mon temps. J'avais peur d'être ridicule par mon + esprit tout affublé de vieilles idées. Voilà pourquoi j'avais des + jours de hardiesse comme une héroïne de roman, pour me prouver à + moi-même que je n'étais pas trop embéguinée. + + Tu sais que j'aimais Octave de toute éternité. Je ne sais plus + quand cette folie m'a prise. J'étais toute petite, il était déjà + grand, il retournait à Paris, il m'a semblé qu'il m'emportait mon + coeur. Je le suivis dans l'avenue du château de Champauvert où il + était venu voir ma tante Régine, j'avais ma poupée à la main, je + pleurais toutes mes larmes; quand il disparut au loin, je regardai + ma poupée, comme pour lui dire mon chagrin: elle riait.--Ah! tu ne + pleures pas, toi! m'écriai-je avec colère. Et je jetai ma poupée + par-dessus la haie. + + Depuis ce jour, je ne regardai plus jamais ma poupée--dans la main + des autres--car moi je ne voulus plus jouer avec les poupées. + + Tous les ans, nous espérions voir revenir Octave. Il ne revint + pas. Comme moi, il était orphelin, mais pendant que je restais + emprisonnée au pays natal, il courait tous les mondes. Un jour tu + t'en souviens, tu vins à Champauvert passer une saison avec ta + mère. Quelle joie d'avoir une amie! une grande amie qui avait tout + vu et qui savait tout, d'autant que tu étais pour moi l'idéal des + filles. Ce fut par tes yeux que je vis Paris, le monde des fêtes, + le monde de l'esprit. + + Par malheur pour moi, tu te marias et tu ne revins plus; ma tante, + me voyant mourir d'ennui, finit par se décider à passer un hiver + à Paris, dans ce petit hôtel que tu avais loué pour nous au + voisinage d'Octave. + + C'est ici que commence mon roman; car toute femme a au moins son + premier chapitre. + + J'étais à moitié folle, surtout après avoir revu mon cousin à ce + premier bal de la cour, où je fis mon entrée dans le monde. + + Je te fais aujourd'hui ma confession, car je ne te disais pas + tout. + + Je me figurais que pour être aimée d'Octave, lui qui était aimé de + toutes les femmes, lui qui aimait toutes les femmes, il me fallait + frapper son esprit. Aussi jamais comédienne ne mit en jeu de plus + étrange comédie. Ce que c'est que de n'être point Parisienne et + d'avoir trop d'imagination! Les jeunes filles qui vivent dans les + folies du jour sont moins folles que je ne l'étais, moi qui avais + vécu dans la sagesse! + + Tu m'avais donné une femme de chambre de grande maison à mon + arrivée à Paris, Mlle Charmide. C'était un monstre de perversité. + Elle avait passé par les choeurs de l'Opéra; la petite vérole + l'avait jetée dehors; mais elle avait eu le temps de connaître + «tous ces messieurs.» Elle me conta mot à mot la vie de mon + cousin. J'étais furieuse et charmée! Quand elle parlait, je lui + imposais silence; dès qu'elle ne parlait plus, je lui disais de + continuer. Le croirais-tu, je voulais haïr mon cousin! mais plus + je le fuyais, plus je le retrouvais devant moi! Dieu a donc voulu + ce mariage perpétuel du bien et du mal, de la vertu et du vice, du + paradis et de l'enfer. + + Cette fille était allée chez Octave avec une de ses amies:--avant + la petite vérole--elle me peignit cet hôtel célèbre, ce fameux + escalier dérobé où montaient tant de curieuses. Elle me proposa de + m'y conduire.--Jamais! m'écriai-je.--Le lendemain, cette fille me + montra la clef, un vrai bijou, que lui avait confié son ex-amie, + sur la promesse qu'on la lui payerait fort cher. Une heure après, + j'en parlais à ma tante.--Quelle folie! me dit-elle, puisque nous + irons par le grand escalier.--J'insistai. Ma tante, qui avait ses + quarts d'heure de fantaisie, consentit gaiement à cette escapade, + sachant que je n'avais rien à risquer quand elle était là--et même + quand elle n'était pas là. + + Ce fut pour nous une vraie partie de plaisir: nous savions que + M. de Parisis était chez Mme de Metternich, si je me souviens bien. + + Je ne m'arrêtai plus dans cette fatale folie. Charmide m'amusait + par tous ses contes; elle se consolait ainsi des malheurs + irréparables de la petite vérole qui l'avait condamnée à jouer + les seconds rôles: mais elle y mettait de la passion. Pour mieux + m'encourager dans cette idée qu'on ne prend le coeur des hommes + qu'en frappant leur esprit, elle me citait les plus beaux + exemples. + + Je voulais te parler de tout cela, mais j'avais peur de toi. Tous + les purs je faisais un pas dans ces tentatives périlleuses. Ainsi, + le soir de notre premier bal costumé, croirais-tu à ceci: + + Je savais que mon cousin devait se déguiser en Faust, voilà + pourquoi je me déguisai en Marguerite. Mais ce ne fut pas tout. + J'imaginai d'aller le surprendre avec ma tante, à l'heure de son + départ. Voilà quel était mon dessein. Je devais faire du bruit + dans sa bibliothèque; sans doute, il serait venu: Faust aurait vu + Marguerite, et, comme j'étais belle en Marguerite, sans doute il + eût jugé qu'il avait tort de ne pas voir sa cousine, sans compter + que cette apparition eût mis quelque poésie dans l'entrevue. Me + voilà donc entraînant ma tante, toutes les deux avec de grandes + pelisses noires et voilées comme des Espagnoles. Charmide nous + avait accompagnées jusqu'à la porte du jardin, pour s'assurer + qu'il n'y avait personne sur ce chemin si bien hanté. J'a + une petite lanterne sourde toute cachée sous ma pelisse. Nous + traversons la serre, nous montons l'escalier, nous voilà dans la + bibliothèque. Ma tante frappe du pied; mais Octave ne vient + pas. On voyait par là portière la lumière de ses bougies. Je me + hasarde, je soulève la portière, je le vois à moitié endormi, + la tête penchée sur un livre. Emportée par je ne sais quelle + inspiration, je vais jusqu'à lui, et lui montrant du doigt la page + ouverte: C'EST LA! lui dis-je. J'avais vu qu'il lisait Faust. Il + se leva et se tourna vers moi:--C'EST LA! me dit-il tout surpris. + Je m'éloignais à reculons sur le point d'éclater de rire pour + cacher mon émotion, car j'étais plus effrayée de mon audace qu'il + ne pouvait l'être. Il saisit un candélabre pour me suivre, + car j'avais déjà dépassé la porte. Comment les bougies + s'éteignirent-elles? je n'en sais rien, sans doute par sa + précipitation à me suivre et par le vent que leur jeta la portière + en retombant. + + J'avais manqué mon entrée, puisque je n'avais pas songé à retirer + ma pelisse. Je me jugeai si ridicule dans ce rôle, que j'entraînai + ma tante malgré elle, en lui disant que je ne voulais pas être + reconnue.--Enfin, dit ma tante en descendant l'escalier, il faut + bien que les enfants s'amusent. + + Ce n'était pas là un jeu d'enfant. Je me figurais avoir frappé un + grand coup dans l'esprit d'Octave. Je me trompais. Ce ne fut pour + lui que l'émotion d'un moment, il s'imagina que c'était un jeu de + quelque comédienne en disponibilité ayant une clef de la petite + porte. + + J'ai su depuis qu'il avait été bien plus frappé en me voyant tout + bêtement passer avec ma tante dans l'avenue de la Muette + qui prouve que le coeur ne se laisse prendre que par les choses + simples et naturelles. + + Et maintenant, ma chère Armande, tu sais le reste. Marguerite a + rencontré Faust au bal; il l'a aimée pendant cinq minutes. La Dame + de Pique l'a intrigué quelques jours après; il a aimé la + de Pique. A Dieppe, Octave m'a aimée pendant cinq minutes, mais + Violette attendait. A Champauvert, mon cousin m'a aimée pendant + cinq minutes, mais nous étions séparés par cinq millions. + + Aujourd'hui, je rougis d'avoir joué un rôle et de l'avoir si mal + joué. Voilà pourquoi je n'ai pas gardé ta femme de chambre; cette + folle était pour moi le mauvais esprit; si je l'avais écoutée, + tout Paris parlerait aujourd'hui de moi. + + J'ai eu d'autres quarts d'heure romanesques. A Champauvert, j'ai + tenté une autre comédie. Mlle de Moncenac en robe blanche--ma robe + blanche--s'est deux fois promenée sous les fenêtres d'Octave, et + moi, vêtue d'un manteau noir, j'allais à sa rencontre comme un + amoureux d'opéra. + + Je voulais qu'il fût jaloux. O jeu d'enfant! + + Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai voulu parler à Octave + par la voix du miracle ou de l'inconnu. Il me quittait le soir + pour aller coucher à Parisis. En arrivant au château, il trouva un + volume de Faust ouvert avec ces mots--C'EST LA!--au crayon rouge + en marge de ces deux lignes: + + + ..._Le sentiment est tout, le reste n'est que fumée nous voilant + l'éclat des cieux._ + + + Toutes les tristesses ont assailli mon coeur: Ma pauvre tante + Régine est morte. J'ai respiré des roses: elles étaient + empoisonnées! J'aime Octave: il aime Violette! Tu vois bien que + Dieu seul est mon avenir. + + Si tu savais comme Champauvert est devenu désolé. Tout ce qui + riait autrefois pleure aujourd'hui. Hâte-toi de me trouver + un refuge à Paris; si je restais ici huit jours de plus, j'y + resterais toujours, mais à côté de ma tante Régine. + + J'ai tout disposé pour mon départ, j'irai aujourd'hui faire mes + adieux à La Roche l'Epine, au tombeau de mon père et de ma mère. + + A bientôt; je t'embrasse, aime-moi toujours et écris-moi bien + vite. + + GENEVIÈVE DE LA CHASTAIGNERAYE. + + P.S. Je ne te parle pas de Violette. Je t'ai déjà écrit toute + l'histoire du procès. Violette est aussi triste que moi. Il y a + des jours où je la hais. C'est elle qui m'a pris mon bonheur. La + pauvre fille! ce n'est pourtant pas sa faute. Si tu savais comme + elle essaie de racheter cela! Elle fait très bonne figure à + Pernan. On ne s'imaginerait jamais en la voyant qu'elle a é + la mode parmi les filles perdues. Depuis qu'elle a repris son + attitude et son expression, c'est un ange de douceur, mais c'est + aussi un ange de beauté; est-il possible qu'elle soit la fille de + cette malheureuse femme! + + J'oubliais de te dire que si je me réfugie au couvent, c'est + aussi pour elle; car tu as beau me dire que je suis folle, Octave + épousera Violette dès que j'aurai disparu de ce monde, elle l'aime + et il l'aime. + + Et même, s'il ne l'aimait plus, pourrais-je épouser Octave en face + de cette pauvre fille éplorée qui s'est perdue pour lui? + + +Mme de Fontaneilles répondit par ces lignes: + + Tu es à moitié folle, tu ne verras jamais le monde comme il est, + ma chère rêveuse. On n'épouse pas sa maîtresse quand on s'appelle + le duc de Parisis, et quand on a une maîtresse qui s'appelle + Violette. Je t'ai dit tout cela. C'est égal, comme tu deviendrais + tout à fait folle dans ta solitude de Champauvert, je t'ai cherché + une cellule bien capitonnée avec une fenêtre ouverte sur de grands + arbres, à cinq minutes de chez moi. A ton arrivée, tu descendras + chez la duchesse de Hautefort. + + Pauvre coeur malade! il faut te guérir, Dieu sera ton médecin. + + Je baise tes beaux yeux noirs et tes adorables cheveux blonds. + + ARMANDE DE FONTANEILLES. + +Violette écrivait alors ceci à Mme d'Entraygues: + + Vous m'avez écrit des lettres si tendres dans ma prison, que je + voudrais pleurer dans vos bras et y pleurer longtemps. Hélas! en + quittant la prison d'Auxerre, je suis rentrée dans une autre: la + prison du remords et du repentir, d'où je ne sortirai jamais. Je + suis bien malheureuse. Vous oubliez peut-être, à force de gaieté, + mais, quoi qu'on fasse, le coeur est toujours triste. + + Dieu est bon, pourtant, car en me condamnant à tant de lar + il m'a donné deur amies: vous, ma chère Alice, et Mlle de La + Chastaigneraye, qui daigne descendre jusqu'à m'appeler sa cousine. + Oh! que c'est beau, la vertu! Je suis en adoration devant + Geneviève, ce qui ne m'empêche pas de vous aimer beaucoup. + + J'ai passé quelques jours au château de Champauvert. Sur les + prières de Mlle de la Chastaigneraye, j'ai fini par me déc + à venir habiter le petit château de Pernan, d'où je vous écris. + C'est triste à mourir; mais pourtant j'y suis chez moi, et + j'espère bien que vous viendrez m'y voir. + + Voyez jusqu'où va l'ingratitude! J'ai une troisième amie dont j'ai + oublié de vous parler. C'est Mlle Hyacinthe, une jeune fille du + pays, qui me donne son sourire éternel. Je veux la bien doter et + la bien marier; mais pas tout de suite, parce que j'ai horreur de + la solitude. + + Est-ce là que je vais finir mes fours, si j'ai le courage de + vivre? Le duc de Parisis vous aura dit que j'étais devenue riche + par la volonté de Geneviève. Je n'ai vas besoin de vous confier + que j'ai rendu tous les bijoux et que j'ai renvoyé les cent mille + francs au prince. Je croyais que te prince aurait donné cela aux + pauvres, il a mieux aimé le donner à une danseuse. + + J'ai aussi ma volonté: je veux que le duc de Parisis épouse + Geneviève. Il me semble qu'une fois marié, il sera plus loin de + mon coeur. Ah! ma chère Alice, si vous saviez comme je l'aime! + + Écrivez-moi ou venez me voir. + + VlOLETTE DE PERNAN-PARISIS. + +Mme d'Antraygues répondit ces quelques mots: + + Oui, ma chère Violette, j'irai vous voir, car j'ai beau rire, cela + me fera du bien. Tout est triste dans l'amour. Et pourtant c'est + la meilleure chose ... quand c'est l'amour du coeur. + + Puisque vous êtes riche, envoyez-moi vingt mille francs. Mon + ex-mari m'a brouillée avec toute ma famille pour se venger de + n'avoir pas d'argent lui-même, car vous savez qu'il a tout joué. + + Vous comprenez bien, ma chère Violette, que j'ai accepté toutes + les clameurs de l'opinion publique; mais je ne souffrirais pas + qu'on m'accusât de vivre de mes folies. Femme perdue, c'est vrai, + mais point courtisane. + + Je suis comme vous, je ne me consolerai pas. J'ai beau me dire que + la curiosité console de tout, plus je cherche et moins je trouve. + + Je vois beaucoup une de vos amies d'un jour, Mlle Rébecca, + surnommée la Fille de la Bible. C'est une mauvaise comédienne; + mais c'est la plus à la mode à cette heure; elle était + aux courses dans une daumont irréprochable. Son amant? me + demanderez-vous. Son amant s'appelle M. Tout-le-Monde. Je crois + bien que M. de Parisis lui a donné une petite clef d'argent, mais + ce n'est ni la clef de son trésor ni celle de son coeur ... vous + le savez bien. + + Je vous embrasse sur vos beaux yeux bleus, des violettes dans la + rosée. Ne pleurez plus. + + ALICE. + + + + +V + +POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE + + +Ce fut avec une vraie joie que le duc de Parisis apprit le triomphe de +l'innocence de Violette. Peut-être fût-il retourné à Auxerre pour +la ramener à Paris, s'il n'eût craint de rencontrer Mlle de la +Chastaigneraye. Et d'ailleurs qui sait si Violette eût voulu d'un +pareil compagnon de voyage, maintenant qu'elle ne parlait plus que de +se réfugier en Dieu. Octave aima mieux, selon son habitude, laisser +passer les choses, trouvant qu'il avait la main trop malheureuse pour +toucher à la destinée des autres. Et puis, il aimait trop Geneviève +pour aimer assez Violette. + +Il se promettait bien d'aller bientôt à Champauvert sous prétexte de +travaux à faire à Parisis. + +Mais il ne dominait pas sa vie aventureuse, le torrent l'entraînait +toujours, parce qu'il n'avait pas le courage de suivre son coeur. + +Le duc de Parisis amenait la joie et jetait le deuil partout, on se +prenait à lui parce qu'il avait toujours le charme, parce qu'il jouait +la passion quand il était à peine amoureux, parce qu'il entr'ouvrait +je ne sais quelle perspective toute d'or et de pourpre. + +Son ami Saint-Aymour l'emmena un jour à la chasse en Picardie, au +château de Montreuil. Il fut très recherché dans les châteaux voisins; +c'était à qui lui ferait une hospitalité princière: non seulement +on ouvrait sa maison, mais on ouvrait son coeur. Ce fut toute une +révolution dans ce pays que la passion ne hante guère, si ce n'est la +passion de l'argent. + +Octave fut conduit au château de Beaufort, chez la duchesse de Fleury, +de la famille du Roi des Halles. Il y avait là une jeune fille, +petite-fille de la duchesse, une adorable créature, blonde et pâle, +toute à Dieu, qui ne savait rien du monde, parce qu'elle ne lisait que +l'Évangile. + +La première fois que Mlle Clotilde de Beaufort vit Octave, c'était à +dîner, un vrai dîner de château du bon temps, où l'on resta à +table quatre heures durant: le temps de jouer deux tragédies au +Théâtre-Français, le temps de commencer et de finir une passion au +bois de Boulogne; le temps de jouer et perdre sa fortune au club. + +Octave était à côté de Clotilde. La jeune fille croyait jusque-là que +la vie était une oeuvre de paix et de patience dans l'esprit de Dieu, +entre une mère qu'on aime et des enfants qu'on adore. Elle ne voyait +encore le mari que comme un mythe--ou comme un nuage à l'horizon qui +lui gâtait presque la sérénité du ciel. + +Octave fut pour elle une révélation, parce qu'il lui donna l'amour +avec ses regards magnétiques, sa voix d'or et ses contes charmants. Ce +fut comme un coup de foudre. + +Vers onze heures du soir, quand tout le monde prit congé, M. de Parisis +promit de revenir le lendemain. Il s'était pris lui-même à ses piperies. +Mlle Clotilde de Beaumont lui apparaissait comme un doux pastel à +conquérir. C'était un déjeuner de soleil. + +Le lendemain, Clotilde ne pouvait se détacher de la fenêtre, jusqu'à +l'heure où elle vit passer un cavalier sur le versant de la montagne, +à travers les ramures ça et là dépouillées. La romanesque enfant +s'imagina que Parisis lui apportait l'amour. + +Il fut charmant, il eut toutes les éloquences pour la mère et la +fille. Clotilde pensait déjà qu'il ne quitterait plus le château; mais +comme il comprit qu'il ne pourrait parler à la fille sans voir les +yeux de la mère, il partit pour toujours. + +Parisis ne s'obstinait jamais contre l'impossible. Tout était fini +pour lui, quand tout était à peine commencé pour la pauvre Clotilde. + +Que si vous vouliez suivre le mot à mot de l'histoire de cette jeune +fille qui mourut pour avoir regardé Octave, comme Racine mourut sous +un regard de Louis XIV, il faudrait lire cent lettres du marquis +de Saint-Aymour à la duchesse de Hautefort. Le jeune marquis était +amoureux de Clotilde et il avait quelque peu la maladie de la plume. +Voici la dernière: + + «Une fois malade, elle ne voulut rien faire pour vivre. L'amour + malheureux aime la mort. Sa mère ne voulait pas comprendre. Et + d'ailleurs pouvait-elle la jeter dans les bras de Parisis? + + «Plaignez-moi, je l'adorais et j'en étais arrivé à la consoler par + les illusions. Je lui faisais croire que Parisis venait + les jours se promener sentimentalement de son côté. Je montais + moi-même le cheval monté par Octave, quand il était venu au + château. Je courais la montagne en face de la fenêtre de Clotilde + en lui envoyant des baisers. + + «Quoique mourante, elle se traînait au bout du parc pour voir + Parisis de plus près. Une fois, l'illusion fut plus grande que + jamais: elle accourut avec des cris de joie et de douleur. Je me + suis troublé comme elle; j'ai oublié que je n étais, que je ne + devais être que le fantôme de son amour. Je me suis préci + dans la montagne, j'ai franchi la haie et la ruisseau du p + La pauvre femme, toujours égarée, a fermé sur moi ses bras, si + longtemps, si vainement ouverts! «Enfin, c'est vous!» m'a-t-elle + dit d'une voix éclatante en appuyant sa tête sur mon coeur. + + «Et moi tout éperdu, tout palpitant, je la pressais dans mes bras + avec l'amour des anges; je la regardais, je regardais le ciel: je + me croyais dans l'autre vie. + + «Et tout à coup elle a levé les yeux sur moi: «Ce n'est pas lui!» + s'est-elle écriée. Je lui ai pris la main. Elis m'a repoussé avec + frayeur et avec colère. Je restai cloué devant elle, le coeur en + démence. Elle s'évanouit presque. J'essayai de la secourir, mais + elle me repoussa encore et mourut bientôt en disant: «Ce n'est pas + lui!» + + «J'étais la réalité, elle ne cherchait que la vision. + + «Si vous voyez Parisis, ne lui dites pas cela, il rirait de moi et + il rirait de la morte!» + +Voilà la fin du récit du marquis de Saint-Aymour tel qu'il l'écrivit, +dans un style un peu tendu, trop sentimental, presque déclamatoire, +comme écrivent les gens du monde qui ont peur d'écrire comme ils +parlent. + +La duchesse de Hauteroche lut avec émotion cette histoire d'une pauvre +femme, qui avait vu son idéal en Parisis, et qui était morte pour +avoir touché à la réalité. «Ce Parisis! dit-elle. Il a osé me dire +qu'il m'aimait! C'est vrai qu'il est charmant.» Elle eut peur de cette +image fatale. + + + + +VI + +L'HEURE DU DIABLE + + +La duchesse de Hauteroche pensait donc quelque peu à Octave. Elle +était un jour descendue de sa calèche à la vacherie du Pré Catelan. + +Toutes les tables étaient occupées; elle se tint debout un instant, +mais, ployant sa fierté sous elle, elle trouva de bon goût de +s'asseoir comme les autres dames, quelle que fût la compagnie. + +Comme elle posait son ombrelle sur la table, elle reconnut sa voisine: +c'était la comtesse d'Antraygues, qui, elle aussi, était venue là +toute seule. + +Les deux amies ne s'étaient pas vues depuis les hauts faits d'Octave +de Parisis, avenue de la Reine-Hortense. La comtesse était allée chez +la duchesse, mais on sait qu'elle fut accueillie avec un si haut +dédain qu'elle ne se hasarda pas à la revoir. Elles se rencontraient +bien de loin en loin, mais à distance; la duchesse souriait vaguement +comme pour exprimer qu'elle n'avait pas oublié le passé, mais qu'elles +ne suivaient plus le même chemin. + +Ce jour-là, à moins de faire un grand chagrin, la duchesse fut bien +obligée de parler à la comtesse; ce fut ce qu'elle fit avec une grâce +charmante, quoique avec quelque réserve. «Ah! bonjour Alice, je suis +contente de vous voir, je ne vous croyais pas à Paris.» La comtesse +d'Antraygues fut touchée de cet accueil, connaissant la fierté de son +ex-amie.--Ma chère duchesse, je suis à Paris, parce que Paris est le +seul pays où le coeur oublie.--Vous ne vous êtes pas revus avec M. +d'Antraygues,» hasarda la duchesse. Elle voulut peut-être dire avec M. +de Parisis. «Non, Dieu merci! répondit Alice. Vous savez le proverbe +arabe: Il ne faut jamais se retourner vers son ennemi, si ce n'est +pour le tuer. Si j'avais à frapper quelqu'un, ce serait moi.» + +On apporta du laid froid et du pain de seigle à la duchesse, «Est-ce +que vous venez souvent ici? demanda-t-elle à Alice.---Oui, je n'ai +plus de voiture. L'an passé, je promenais mes chevaux, aujourd'hui je +promène moi-même.--Dites-moi, est-ce qu'il ne vous est pas resté une +vraie fortune après la séparation?--Rien, rien, rien. J'ai vécu de mes +bijoux.» + +Et essayant de sourire: «Aujourd'hui, je suis comme Cléopâtre, je bois +ma dernière perle.» + +La comtesse acheva de boire sa coupe de lait. «Je vous aime trop, dit +la duchesse, pour vous faire des reproches stériles, mais comment +avez-vous pu jouer une existence comme la vôtre dans un pareil coup +de dés?--Comment? mais ce n'est pas moi qui ai joué, c'est M. +d'Antraygues. Ce n'est pas ma folie qui nous a ruinés, c'est la +sienne. Il avait tout perdu, parce que j'avais eu la bêtise de +toujours signer. Je n'en serais donc pas plus riche à l'heure +qu'il est, sinon que je serais une honnête femme comme vous. Mais, +vous savez, une honnête femme sans argent n'est pas encore bien +posée sur le pavé de Paris! Et puis, voulez-vous savoir l'état de +mon âme? Je ne me suis jamais repentie un instant de ce que j'ai +fait. Ceci vous étonne, sans doute? C'est que vous n'êtes pas sur +l'autre rive et que vous ne pouvez comprendre.» + +La duchesse grignota son pain et sembla chercher à comprendre. «Vous +avez revu M. de Parisis?--Oui. Mais ce n'est pas parce que je l'ai +revu que je ne me repens pas, c'est parce que je l'ai aimé.--Eh bien! +je ne comprends pas. Vous ne me ferez pas croire qu'une heure d'amour +paye un siècle de chagrin.» + + +Alice soupira. «Je ne vous le ferai pas croire, mais je le croirai +toujours, parce que cette heure d'amour on l'a attendue longtemps, on +l'a savourée avec délice, et on s'en souvient jusqu'à la mort. Qui +sait si la vie est autre chose?--Qui sait!» Ce mot avait échappé à la +duchesse devenue pensive. «Ainsi, reprit Alice, je vous tiens pour +la femme la plus vertueuse, pour la plus noble créature, mais vous +amusez-vous beaucoup?--Non! je m'ennuie profondément. Je n'ai pas, +comme vous, pris la couronne de roses, je n'ai guère cueilli que des +scabieuses, mais j'aime ces fleurs-là. Et puis, je ne crois pas que le +but de la vie soit de s'amuser.--Moi non plus. J'ai voulu dire que +la vertu ne vaut pas ce qu'elle coûte. Croyez-vous donc que Dieu +ait condamné la femme à cette lutte mortelle contre son coeur? +Rappelez-vous les paroles de l'Evangile: Il sera pardonné à celle qui +aura aimé. Aimer! sentir un coeur qui bat contre le vôtre! voir des +yeux qui se perdent dans vos yeux! abriter son âme en peine dans une +âme de feu! Aimer! c'est rouvrir la porte du Paradis, même pour +descendre au Paradis perdu.» + +La duchesse regardait Alice avec sympathie. «Ah! oui, dit-elle, vous +avez aimé. Maintenant, je vous comprends. On me parle toujours de ma +vertu; eh bien, du haut de ma vertu, je vous pardonne.» + +Alice serra la main de la duchesse. «C'est bien, ce que vous me dites +là! car pour vous la vertu n'est pas un mot. Je sais que vous êtes une +femme d'un autre siècle. Vous allez même plus haut que la vertu; s'il +y avait un chemin de roses, et un chemin d'épines, vous choisiriez le +dernier.--Ne me canonisez pas si vite, ma chère.» + +La duchesse regarda autour d'elle comme si elle eût craint d'être +épiée ou d'être entendue: «Voulez-vous nous promener un peu, Alice?» + +Les deux amies prirent un sentier sous les grands arbres. «Ecoutez, +Alice, reprit la duchesse, vous êtes une femme de coeur, et je puis +bien vous faire des confidences. J'ai aujourd'hui trente-quatre ans; +j'ai vu tomber ma jeunesse sans un seul rayonnement, comme si je +n'avais vécu que par des jours de pluie. Tout a été triste autour +de moi. Ma figure est si sévère que nul ne s'est jamais arrêté pour +médire que j'étais belle. On m'a accablée sous le respect. On a posé +un perpétuel point d'admiration devant ma vertu; je suis de toutes +les fêtes du monde, mais surtout de tous les sermons et de toutes les +oeuvres de charité. Dès que j'entre dans un salon, c'est pour entendre +parler des enfants pauvres, du refuge de Sainte-Anne ou de la Ruche +des Abeilles. Vous l'avouerai-je? j'ai eu mes moments de doute dans +mon rude pèlerinage, car je ne vous parle pas de mon mari, un ami qui +n'a jamais été mon amant, pour dire comme vous. Je me suis demandé +plus d'une fois si on ne pouvait pas être bonne aux pauvres sans être +si rigoureuse envers soi-même. Dieu me tiendra-t-il plus de compte +de mes aumônes parce que mes mains seront plus blanches? Qu'importe +qu'elles soient plus blanches si elles sont pleines d'or?--Je vais +vous répondre franchement, dit la comtesse. Oui, Dieu vous tiendra +compte de vos mains blanches. Mais quand Dieu m'aura pardonné, qui +sait si nous ne serons pas assises toutes les deux dans la même +sphère! Et s'il y a un enfer, cet enfer, tout terrible qu'il soit, ne +m'arrachera pas le souvenir de mon heure d'amour.» + +La duchesse serra la main d'Alice. «Oui, vous avez raison. Je veux +tout vous dire. J'aime M. de Parisis.--Je le savais, dit la comtesse.» + +Mme de Hauteroche, toute surprise, regarda son amie. «Et comment le +savez-vous?--Parce que si vous n'aimiez pas Octave, vous ne m'auriez +pas parlé si longtemps. C'est lui que vous cherchiez dans mon coeur.» + +La duchesse ne trouva pas un mot à dire contre cette vérité. Elle +murmura en baissant la tête: «Oui, je l'aime.» + +Mme d'Antraygues dit à la duchesse que tout le jeu de cartes y +passerait. «Voyez-vous, ma chère amie, les femmes ne jouent pas +impunément avec Octave de Parisis. Je me suis jetée dans ses bras la +première; la marquise de Fontaneilles y tombera aussi, un jour qu'elle +aura oublié de faire le signe de la croix; Mlle de La Chastaigneraye +l'adore jusqu'à en perdre la raison,--et vous-même, que je croyais +hors d'atteinte,--vous voilà saisie.» + +La duchesse releva la tête avec fierté: «Oui, je l'aime, mais +j'arracherai cette mauvaise herbe de mon coeur, dussé-je arracher mon +coeur.» + +Elle raconta à Mme d'Antraygues comment elle avait rencontré Parisis +chez la marquise de Fontaneilles; elle parla de son esprit à tout +dire, même ce qu'il ne faut pas dire, de son charme irritant. Il leur +avait fait la cour à toutes les deux, mais il avait échoué. «Vous +appelez cela avoir échoué? dit Alice. Mais l'amour ne triomphe pas +toujours à sa première bataille. C'est souvent un laboureur pacifique +qui sème en octobre pour moissonner en juillet.» + +L'ombrage devenait de plus en plus sombre, la duchesse et son ex-amie +pouvaient se croire bien loin de Paris, tant elles avaient trouvé le +silence et la solitude. Des paroles brûlaient les lèvres de Mme de +Hauteroche; elles étaient là comme emprisonnées. La duchesse n'osait +parler tout haut. Elle s'aventura pourtant: «Je vous étonnerais bien, +ma chère Alice, si je vous disais que plus d'une fois j'ai rêvé à +ces enivrements dont vous êtes revenue plus belle encore, il faut +l'avouer, comme si la passion était le dernier mot de la beauté pour +les femmes.» Le visage de la duchesse s'empourpra comme un soleil +couchant. «Vous ne m'étonnez pas du tout. Presque toutes les femmes +ont ces heures de tentation; voilà pourquoi elles sont sublimes quand +elles arrivent toutes blanches dans le linceul; voilà pourquoi il faut +leur pardonner quand elles ont traversé toutes les joies et toutes +les angoisses de l'amour.--Oui, reprit la duchesse, comme si elle +continuait sa pensée, il m'est arrivé de songer à ces légendes où on +donnait son âme au diable pendant une heure pour toute une éternité de +damnation.--Oui, et plus la damnation est terrible et plus l'heure est +attrayante.--Je remercie Dieu d'avoir éloigné M. de Parisis de mon +chemin. Il est venu chez moi quatre fois: il n'a pas compris qu'à la +dernière entrevue j'étais d'autant plus sévère que j'avais plus peur +de lui; voilà pourquoi je suis devenue indulgente aux fautes des +autres. Jusque-là, je n'avais pas vu l'abîme.--L'abîme! Elle y +tombera,» pensa Mme d'Antraygues. + +Elles étaient revenues vers la vacherie. «J'oubliais, dit tout à coup +la duchesse, il y a une heure qu'on m'attend au bord du lac.» + +Et elle embrassa la maîtresse d'Octave. C'était bien la maîtresse +d'Octave qu'elle embrassait. Mme d'Antraygues ne s'y trompa point et +elle murmura: «C'est un souvenir qu'elle me prend sur les joues.» + +Le soir, Alice rencontra Parisis: «Mon cher duc, vous perdez vos +batailles au moment même de la victoire; j'ai rencontré aujourd'hui +une femme que vous avez aimée huit jours et qui n'eût pas résisté le +neuvième.» + +Octave chercha dans ses souvenirs. «La Dame de Carreau!» +s'écria-t-il.--«Ah! je ne vous dirai pas son nom. C'est elle, je n'en +doute pas. J'ai senti trop tard,--on n'est pas parfait,--qu'elle +aurait fini par m'aimer, car, vous savez, je n'ai jamais douté de +moi.--Vous avez raison. Pour inspirer de la confiance aux autres, il +faut avoir confiance en soi.» + +A quelques jours de là, Octave, rencontrant la duchesse de Hauteroche, +lui dit qu'il avait des tableaux italiens dignes de son admiration. Il +lui savait un sentiment d'art très distingué, il serait ravi qu'elle +voulût bien lui donner son opinion. «Si vous habitiez le Louvre, dit +la duchesse, j'irais peut-être.--Madame, quand on est comme vous sur +un piédestal de marbre de Carrare, on est si loin des atteintes des +hommes qu'on peut aller partout,--surtout chez un amateur d'art.--Un +amateur d'art! C'est égal, je vous prends au mot, dit la duchesse, +j'irai demain voir vos madones.» + +A celle-là, Octave ne donna pas une clef d'argent: la duchesse +passa par la grande porte. Tout l'hôtel était sur pied, fleur à la +boutonnière, comme un jour de grande réception. Octave avait peur que +la duchesse ne vînt avec une amie. Elle vint toute seule. Elle admira +l'hôtel, elle admira l'ameublement, elle admira les tableaux, mais +vit-elle tout cela? + +Le duc de Parisis la reçut avec une grâce toute respectueuse, mais +avec cette douceur pénétrante qui va jusqu'à l'âme. La duchesse +n'avait plus peur d'elle, parce qu'elle n'avait plus peur de lui. + +Elle était allée jusque dans la chambre d'Octave, sous prétexte de +voir des émaux de Léonard Limousin et une Vierge de Pérugin. Tout +à coup la pendule sonna trois heures. + +C'était l'heure du diable qui sonnait. + +La duchesse tressaillit. La même pensée avait traversé son âme et +l'âme d'Octave. «Une heure à moi! se disait-il.--Une heure à moi!» se +disait-elle. Se comprirent-ils? Octave prit les mains de la duchesse +et la regarda avec des yeux allumés dans l'enfer. Elle pâlit, elle +chancela, elle voulut fuir. «Non! lui dit-il, en joignait ses mains +autour de son cou. Non! je t'aime!» + +Elle voulut se dégager. Mais la douceur des mains la retint. + +Octave l'embrassa sur les cheveux et sur les yeux pour l'aveugler; +ses lèvres égarées brûlèrent le front et tuèrent la vertu. La nature +reprenait ses droits: l'âme était étouffée, la femme éclatait à +travers l'ange. «Eh bien! oui, dit-elle dans son égarement, je veux +t'aimer pendant toute une heure!» + +Elle répandit ses cheveux d'or sur son front comme pour voiler sa +rougeur. + +C'était l'heure du diable. Interrogez Satan, il vous racontera comment +on perd le ciel. + +Quatre heures sonnèrent leur douce sonnerie à la pendule d'Octave. +Cette douce sonnerie, ce fut pour la duchesse la trompette du jugement +dernier. Il lui sembla que le monde allait trembler, que les étoiles +tombaient déjà du ciel et que le soleil se voilait la face. + +Mais rien n'avait changé autour d'elle. Elle leva la tête: la Vierge +de Pérugin la regardait toujours avec le même sourire. + +Elle dit adieu à Octave. «Nous ne nous reverrons jamais!» +murmura-t-elle en se cachant. «Nous ne nous reverrons jamais!» dit +Octave qui ne voulait pas contrarier les femmes. + +La duchesse avait repris son grand air, sa dignité romaine, sa +sévérité héraldique. En se voyant passer dans le miroir de Venise, +elle se reconnut telle qu'elle était avant sa chute. + +Mais en se voyant passer dans son âme, elle ne se reconnut pas! + + + + +VII + +LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA + + +Le duc de Parisis se consolait facilement du chagrin qu'il faisait aux +femmes. Il détournait la tête de la femme qui pleurait pour ne voir +que celle qui souriait. + +Il ne croyait pas aux esprits, mais il y faisait croire. Écoutez cette +histoire. + +Parce qu'on n'entendait plus parler de M. Home, parce que M. Victorien +Sardou avait retourné le portrait de Swedenborg sous celui de +Beaumarchais, on disait que les esprits étaient remontés dans les +deux. Mais le royaume des esprits descend de plus en plus sur la +terre; son premier département est Paris, où il y a des ministres des +deux sexes. + +L'action ne se passe pas dans la Forêt-Noire, mais dans un fort bel +hôtel de la Chaussée-d'Antin. Quoi que Saint-Simon pût en dire, les +hôtels de la Chaussée-d'Antin sont fort bien hantés. En dépit de +l'école romantique, les maisons qui trônent dans la rue de Provence, +dans la rue de la Victoire, dans la rue Neuve-des-Mathurins, voient +monter et descendre dans leurs escaliers un assez joli nombre de +drames romantiques et de ballades à la lune. + +J'arrive à l'histoire de ma beauté «pâle comme un beau soir d'été.» +C'est une fille de bonne maison,--air candide, esprit malin.--Ses +parents la voulaient marier. La délicieuse enfant déclina le mari. +Mais à quoi donc rêvent les jeunes filles, si ce n'est à se marier? + +La mère prit sa fille à part et lui dit: «Nous voulons ton bonheur, +d'où qu'il vienne; mais un mari ne t'enlèverait pas à notre amour en +te prenant dans ses bras. Je me suis donnée à ton père et n'en suis +pas plus malheureuse. Veux-tu donc te donner au diable?» + +Le père tint le même discours que la mère; l'époux parla comme +l'épouse; mais il ne vint qu'un sourire sur les lèvres de la belle. +«Pourquoi ce sourire? dirent ensemble M. et Mme de Canillac.--C'est +que j'aime quelqu'un, repartit la jeune fille en prenant son air le +plus grave et le plus mystérieux. C'est que j'aime quelqu'un qui n'est +pas votre protégé, comme est M. de Terray, ou M. de Mortagne, ou M. +de Langeac. Vous ne connaissez pas celui que j'aime! Je vous dirai un +jour ce qu'il est. D'ici là, ne cherchez pas à tromper ma destinée +avec un autre. + +Mais le père et la mère étaient inquiets. On voulut forcer enfin la +jeune et belle mystérieuse. «Ne pouvez-vous nous montrer celui que +vous aimez et qui vous aime?» La mère supplia, le père fit mine +d'ordonner, les amis questionnèrent malicieusement. Julia resta encore +quelque temps sans répondre; elle refusait de s'amuser au Bois, aux +soirées, aux bals, aux courses. Un beau soir,--car les soirs sont +éternellement beaux qui parlent d'amour,--Julia répondit avec +assurance et sans rougir: «Vous le saurez, ce secret; j'aime un beau +gentilhomme du siècle de Louis XV; il est colonel d'un régiment du +roi; il a gagné la bataille de Fontenoy; son âme est élevée, ses +manières sont chevaleresques, sa parole est éloquente à mon coeur. +Mais il est aussi discret que glorieux, et il ne veut m'apparaître +qu'aux instants où je suis seule; alors je puis le contempler dans +l'idéal, l'entendre dans le rêve, l'aimer dans l'inconnu, l'adorer +dans l'impossible.» + +On jugea que tout cela était un peu trop fou. On appela Victorien +Sardou, qui répondit: «Je suis revenu de l'autre monde; mon esprit a +tué les esprits. Beaumarchais a décidé que je me moquais de lui et que +ma plume n'avait pas besoin de sa main pour la conduire.» + +On appela M. Home, _Ecce homo_, mais celui-ci demanda à s'enfermer une +nuit avec la jeune spirite, pour voir de près ses belles visions. M. +Home était marié: on l'envoya passer la nuit avec sa femme. + +La mère, qui ne dormait plus des songes de sa fille, se résigna à +veillera la porte de la chambre aux visions. On prit gaiement le thé +en famille, selon la coutume. A onze heures, la jeune fille fit un +joli bâillement et alluma sa bougie. «Bonsoir, papa; bonsoir, maman.» +On lui souhaita la bonne nuit. Elle ferma la porte. La mère mit son +fauteuil devant le seuil et attendit. Une heure se passa dans le +silence. Quand sonna minuit, on entendit un bruit, _le bruit dans le +mur_, comme disent les légendes. La mère voulut entrer, mais refréna +sa curiosité. Elle écouta des deux oreilles en ouvrant la bouche. + +Ce qu'elle entendit, ce fut presque le duo de _Roméo et Juliette_. +«C'est vous, mon inconnu?--C'est vous, ma bien-aimée?--Comme je vous +attendais.--Mais, depuis hier, je ne vous ai pas quittée.--Oui, mais +vous étiez invisible et j'aime à vous voir.--Aussi me suis-je décidé à +vous apparaître une fois encore. Que vous êtes belle, Julia!--Oh! mon +Dieu! vous avez éteint la bougie.--Mon adorée! je suis un pur esprit +et mon baiser ne vous touchera pas.--Mais vous m'avez touché la +main.--C'est la force de l'illusion.--Ciel! vous m'avez embrassée...» + +Un soir, au moment que les mères de famille appellent le moment +critique, la mère de Julia entra subitement dans la chambre de Julia. +«Qu'ai-je entendu, mademoiselle?--Maman, c'est l'Esprit.» + +On alluma la bougie,--et on vit qu'on ne vit rien. La mère courut à la +fenêtre, quoiqu'il n'y eût pas de balcon; elle courut à la cheminée, +quoiqu'il n'y eût pas de truc à la Richelieu. Elle ne vit que la nuit +et n'entendit que le silence! «Adieu, mademoiselle, ne rêvez plus tout +haut, car je suppose que vous faisiez par désoeuvrement les demandes +et les réponses.» + +La mère se remit dans son fauteuil. Mais le joli duo recommença. Et +sur une gamme plus vibrante. «Julia, comme vous êtes belle dans la +nuit!--C'est pour me dire cela que vous avez éteint la bougie!--Julia, +comme je vous aime!--Mais, monsieur, vous avez beau dire que c'est une +illusion, je sens bien votre main sur mon coeur....» + +La mère reparut. Même comédie. La belle était seule. «Mademoiselle, il +y a ici quelqu'un.--Oui, maman quelqu'un d'invisible qui ne se montre +à moi que si je suis seule.--Ce sont des contes.» Et la mère se remit +à chercher et ne trouva personne. + +Le lendemain, on fit venir quatre médecins, qui décidèrent que le +coeur de Julia était à gauche et que la paix du monde était troublée +par les petits esprits. Les grands médecins sont de grands politiques. + +Ce texte aurait besoin d'être illustré par la gravure pour devenir +plus lumineux, ou plutôt cette taille-douce aurait besoin d'explication. + + +EXPLICATION DE LA GRAVURE. + +L'hiver passé, j'ai rencontré Mlle Julia à un bal d'ambassade. Elle a +valsé trois fois avec un sceptique qui lui offrit de faire parler les +esprits: c'était M. Octave de Parisis. + + +DEUXIÈME EXPLICATION DE LA GRAVURE. + + +Mlle Julia aune femme de chambre qui couche dans son cabinet de +toilette. Cette femme de chambre a l'art mystérieux d'introduire les +esprits. + + +COMMENTAIRE RISQUÉ. + +Le cabinet de toilette de Julia a deux portes: la première est une +porte sous tenture qui ne crie pas sur ses gonds, une vraie porte +d'amoureux; celle-là vient dans la chambre de Julia; la seconde est +une porte toute simple qui donne sur l'escalier de service. + +Les esprits ne sont pas humiliés de passer par là, même quand ils se +donnent la figure du duc de Parisis. + + + + +VIII + +LA SOLITUDE DE VIOLETTE + + +Cependant Violette ne s'acclimatait pas à Pernan. + +Avec sa fièvre, son amour, son repentir, elle ne pouvait vivre dans +cette solitude rustique où sifflait gaiement le merle, où chantait +amoureusement le rossignol. Pour la paix des champs, il faut la paix +du coeur. Violette n'entendait ni le merle ni le rossignol. Elle +écoutait pleurer les brises et sangloter les fontaines. + +A quelques pas du château, Mlle Hyacinthe la surprenait tous les +soirs, abîmée dans ses rêveries, assise au bord d'un ravin profond, +qui était l'image de la mort par ses roches brisées, ses cavernes +profondes, ses ronces brûlées, véritable refuge des oiseaux de nuit. + +Quand, le soir, Violette n'était pas penchée dans l'escarpement du +ravin, elle était au cimetière, croyant prier pour sa mère, mais +priant pour elle-même. + +Le matin, il semblait qu'elle reprît du coeur à la vie. Elle se jetait +sur les journaux, qui lui parlaient de Paris, comme si chaque gazette +devait lui apporter un peu de cette douce poussière qui avait couvert +ses pantoufles rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, ou ses bottines +mordorées avenue d'Eylau, près de l'hôtel d'Octave. + +Comme les journaux parlaient souvent du duc de Parisis, c'était pour +elle comme un coup de soleil quand ce nom rayonnait sous ses yeux. +Elle savait sa vie, elle devinait ses aventures; mais c'était surtout +les lettres de la comtesse d'Antraygues qui le représentaient dans ses +folies, Comme elle avait toujours été sérieuse, même dans sa +mascarade de trois mois, comme elle était devenue plus sérieuse, elle +s'affligeait de toutes les folies d'un homme doué pour les grandes +choses, qui trahissait son nom et son avenir; mais elle ne désespérait +pas, disant toujours qu'il prendrait de fières revanches. + +On se rappelle que Mme d'Antraygues avait demandé vingt mille francs à +Violette. Violette s'était empressée d'être agréable à son amie, tout +en lui rappelant qu'elle s'ennuyait beaucoup de ne pas la voir. Un +jour, à l'heure du déjeuner, Mme d'Antraygues arriva bruyamment. + +Alice avait remplacé la gaieté par le bruit, comme font toutes +celles qui ne veulent pas se repentir et qui refusent de voir leurs +blessures. La comtesse trouva Violette bien changée, mais plus belle +encore, si la beauté est une expression divine. Le marbre en est la +plus belle traduction; a-t-il besoin des tons roses de la vie pour +charmer les yeux du corps et les yeux de l'âme? Violette avait perdu +à jamais la fraîcheur des jeunes années; mais dans cette figure plus +accentuée et plus pâle, la vraie femme s'exprimait mieux encore. Et +puis ses beaux yeux--ciel profond--n'avaient-ils pas une éloquence +plus pénétrante? «Comme vous êtes devenue belle!» dit Alice en +embrassant Violette. Violette présenta sa jeune amie à la comtesse: +«Si vous voulez voir la beauté sur la terre, la voilà! dit-elle avec +l'accent de la vérité.» + +Mlle Hyacinthe n'était pas précisément l'idéal de Phidias ni de +Raphaël--ni de Jean Goujon, ni de Prudhon,--mais elle avait la beauté +agreste et simple qui ne connaît guère la mode et que la passion n'a +pas consacrée encore: on peut dire qu'elle s'habillait de son charme +et de son sourire. + +On déjeuna avec une gaieté mélancolique, on se promena dans la +campagne et par les jardins du château, on visita l'église, on alla +goûter dans une tour en ruines. Le soir, les trois femmes étaient +heureuses par l'amitié. + +Toutes les trois adoraient la musique. On veilla jusqu'à minuit, les +mains sur le piano, caressant tous les airs aimés, évoquant le génie +de tous les maîtres. La vraie musicienne était Mlle Hyacinthe. +Violette jouait mal et Mme d'Antraygues avait plus de brio que de +sentiment. «Vous rappelez-vous? dit Alice à Violette, vous m'avez dit +que M. de Parisis vous avait appris la valse de _Faust_?--Si je me +rappelle!» dit-elle en pâlissant. + +Et elle joua la valse de _Faust_--elle qui jouait mal--comme Gounod la +joue lui-même, avec toutes les éloquences du coeur et de la passion! + + + + +IX + +LES DEUX COUSINES + + +Le lendemain, les trois amies eurent une visite tout à fait +inattendue: le duc de Parisis, qui était venu avec d'Aspremont et +Monjoyeux passer quelques jours au château de Parisis. + +Octave voulait revoir tout à la fois Geneviève et Violette. Il savait +que les deux cousines étaient devenues deux amies. Quoi-qu'il fût +emporté par l'amour--vers l'une et vers l'autre--il se promettait de +n'être plus pour elles qu'un ami. + +Il était d'ailleurs venu à Parisis avec son ami Violet-le-Duc, pour +commencer la restauration du château dans le plus pur style Louis XII. +Monjoyeux et Saint-Aymour l'accompagnaient. A tout autre moment, il +eût éprouvé une vraie joie à ce travail qui allait remettre en toute +splendeur une des plus curieuses seigneuries féodales; mais une +tristesse profonde envahissait son coeur. C'est qu'on ne bâtit ou +qu'on ne restaure un château que pour une femme aimée, c'est que +Parisis pressentait que la femme aimée ne viendrait pas habiter son +château. + +Sa première visite fut pour Mlle de La Chastaigneraye. Elle n'avait +pas varié dans son idée, elle voulait qu'il épousât Violette. Elle +l'accueillit avec une douceur d'ange: mais elle cacha si bien son +coeur, que son cousin s'imagina qu'elle ne l'aimait plus. + +Aussi ce fut une simple visite de cérémonie où on parla de tout, +hormis de soi-même. «J'espère bien, mon cousin, dit Geneviève, que +vous irez voir Violette à Parnan.--Oui, ma cousine,» dit Octave, +croyant raviver la jalousie de Geneviève. + +Mais elle fut impassible, comme si elle habitait désormais d'autres +régions. Elle lui dit d'ailleurs une fois encore qu'elle s'était +tournée vers Dieu et qu'elle allait se retirer du monde. «Grand +Dieu! se récria Parisis, mais où irez-vous donc?--Dans une solitude +sanctifiée par les prières. Ici, quoi que je fasse, j'habite une +solitude toute profane. Voyez ces tableaux, voyez ces livres, voyez ce +piano, voyez cette harpe; je ne suis pas de celles qui se résignent +sans avoir sous les yeux l'exemple de toutes les résignations.--Ma +cousine, dit Parisis, vous avez marché ce matin sur des asphodèles +ou des soucis. Je reviendrai bientôt, si vous voulez arracher les +mauvaises herbes qui poussent sous vos pieds.--Revenez, mon cousin; +pour moi, dès qu'on travaillera à la restauration de Parisis, j'irai +vous voir si je ne suis pas partie.» + +Octave était allé voir Violette le lendemain. Il trouva la même +figure, la même douceur, mais la même indifférence bien jouée. Il +voulait railler un peu; mais la triste expression qui s'était gravée +profondément sur la figure de Violette arrêta la raillerie sur ses +lèvres. + +Mme d'Antraygues lui prit le bras et l'entraîna sous les arbres. +«Cette pauvre Violette, lui dit-elle, savez-vous qu'elle en mourra? Je +vous ai déjà averti.--Où avez-vous vu des femmes mourir de chagrin?--A +Paris et en province, mon cher. Moi qui vous parle, je mourrai de +chagrin, mais passons. J'étais venue pour embrasser Violette et +repartir aussitôt; je suis si malheureuse de son malheur, que je vais +rester avec elle toute une semaine. On ne se console d'un amour que +dans un autre amour: Violette n'en aimera pas d'autre que vous. Mais +peut-être la consolerai-je, moi! car si l'amitié console de l'amour, +c'est l'amitié d'une femme, surtout quand cette femme est amoureuse +dans la même paroisse. O monstre aux griffes roses!--Bouche de femme, +paroles perdues! dit Octave dans une fumée de cigare.--Vous vous +imaginez peut-être que vous ne laissez tomber de vos lèvres que des +paroles de votre Evangile, ô don Juan de Parisis! Je vous le dis encore, +rien ne consolera Violette de vous avoir trouvé et de vous avoir perdu.» + + + + +X + +LE CHATEAU DE CARTES + + +Octave causa avec Violette après avoir causé avec Alice. Ils étaient +seuls dans le salon; la comtesse avait entraîné Hyacinthe. + +Après un silence, Violette dit en regardant Octave: «Cela me fait tant +de mal de vous voir, que j'éprouve un étrange contentement; arrangez +cela comme vous pourrez.--Si vous m'aimiez encore, je dirais que vous +êtes heureuse parce que vous êtes malheureuse; c'est inexplicable, +mais cela est, parce que l'amour est une douleur, est une volupté.» +Violette retint un soupir: «_Si je vous aimais encore!_ vous avez +raison; je ne vous aime plus. C'est une bouffée du passé qui me +revient jusqu'au coeur; grâce à Dieu, je suis délivrée de toutes ces +angoisses.» + +Violette reprit le masque de la sérénité. Octave lui saisit la main; +mais elle cacha si bien son émotion qu'il jugea que, pareille à +Geneviève, elle n'avait gardé de l'amour que le souvenir. + +La conversation changea de thème. On parla de la vie rustique et des +joies innocentes qu'elle donne au coeur; on ouvrit une parenthèse sur +Paris, mais Violette la ferma bien vite. Octave tenta de lire l'avenir +de Violette par ce qu'elle disait ou par ce qu'elle ne disait pas; +mais il ne vit que des nuages. + +La nuit était venue peu à peu. Violette se leva pour se rapprocher de +la fenêtre. Octave la suivit. «Je vais partir,» lui dit-il. Ce simple +mot tomba dans le coeur de Violette comme le glas de la mort. Il lui +sembla que c'était la dernière fois qu'elle voyait Parisis. + +Parisis! l'amour et la mort dans sa vie; Parisis! tout ce qu'elle +avait aimé depuis qu'elle n'aimait plus que lui. «Vous allez partir!» +répéta-t-elle d'une voix lente et triste. Elle regarda Octave qu'elle +ne voyait plus bien. + +Tout à coup, rejetant tout cet attirail de pieux mensonges qui voilait +son coeur, elle se jeta dans ses bras et elle éclata en sanglots. +«Violette, ma Violette, dit-il doucement, pourquoi pleures-tu? je +t'aime!--Oh! dis-moi cela encore; je veux mourir, mais je veux mourir +avec ce mot dans le coeur. Dis-moi encore que tu m'aimes!--Tu le sais +bien!» + +Octave entendait à peine Violette, tant ses paroles étaient coupées +par les sanglots. «Mais je t'ai toujours aimée, ma Violette! Avant de +te voir, je n'aimais pas, je ne cherchais que des aventures! Avec toi +j'ai trouvé mon coeur.» + +Et ainsi ils se dirent les choses les plus tendres et les plus senties. +Tous les deux obéissaient à une de ces expansions qui jettent deux +coeurs, deux âmes dans la même pensée. C'est l'amour à sa suprême +période. Quand il a hanté ces divins sommets, il s'est épuisé à demi, +il retombe de ses aspirations, il retrouve la terre et regrette le +ciel. Mais le ciel n'est pas la patrie des hommes ni des femmes, même +quand ils sont amoureux. + +Violette retomba sur la terre, Il lui sembla qu'elle avait donné tout +le feu de sa vie dans ce divin embrassement, son coeur battait à se +briser, la fièvre l'avait envahie, le rêve brûlait son front. «Adieu, +Octave! lui dit-elle tristement.--Adieu! je ne comprends pas. Je ne +veux pas comprendre,» murmura-t-il. + +Il tenta avec toutes ses grâces irrésistibles de perpétuer cette +minute d'amour. Rien ne lui coûtait, pas même le mensonge. Il était de +bonne foi avec Violette, puisqu'il venait de retrouver son coeur dans +le sien. Il lui dit qu'il voulait vivre avec elle et vivre pour lui. +«Vivre pour moi, dit-il, n'est-ce pas vivre pour toi! Vivre pour toi, +n'est-ce pas vivre pour moi!» Et comme Violette semblait douter: «Tu +sais mon dédain des plus hautes ambitions; j'ai toujours dit que +l'amour était le premier et le dernier mot de la vie. Avoir à son bras +une femme, si je l'aime et si elle m'aime, c'est avoir le souverain +bien. Nous habiterons Parisis et nous serons heureux.» + +Ces derniers mots, quoique bien naturellement et bien tendrement dits, +ramenèrent Violette à la raison. Elle ne put s'empêcher de penser +que si Octave eût parlé à Geneviève, il ne lui eût pas dit: «Nous +habiterons Parisis et nous serons heureux.» Elle traduisit ainsi ces +mots: «Nous serons heureux à Parisis, mais nous ne serions pas heureux +ailleurs, parce que Paris répudierait un pareil bonheur.»--Non! +dit-elle, on n'est heureux nulle part avec Violette, parce que +Violette, au lieu d'apporter sa part de bonheur, n'apporterait que +les larmes du repentir.--Pourquoi le repentir? Quel est ton crime? +Maintenant que je te connais, je sais que tout cela n'était qu'un jeu +cruel pour me punir. J'ai mérité d'en souffrir, j'en ai souffert, mais +j'ai oublié.» + +Octave avait reprit la tête de Violette sur son coeur. Elle n'eut +pas le courage de relever la tête. Pendant cinq minutes encore, elle +continua ce doux rêve d'être aimée. «Et pourtant, murmura-t-elle, si +je voulais être heureuse!» + +Pauvre fille! elle ne savait pas que la volonté qui brave tous les +obstacles s'arrête frappée de mort devant ce château de cartes qui +s'appelle le bonheur. + + + + +XI + +UN AUTRE BOUQUET MORTEL + + +On sonna à la grille du château. Violette eut le pressentiment que +c'était une mauvaise nouvelle, sans doute parce que ce coup de +sonnette l'arrachait à son rêve. + +Deux minutes après, le valet de chambre entrait, portant d'une main +un majestueux bouquet et de l'autre une lettre sur un plat d'argent. +«Pour moi? demanda Violette. Cela me vient sans doute de Mlle de la +Chastaigneraye.--Peut-être, dit Octave; mais avant d'en être bien +sûre, ne vous avisez pas de respirer le bouquet; j'ai toujours peur +des roses de Tonnerre.» + +Violette donna l'ordre au valet de chambre d'allumer les bougies. + +Pendant que le duc de Parisis regardait le bouquet avec défiance,--un +magnifique bouquet composé de fleurs symboliques,--Violette tournait +la lettre dans ses mains, tout en disant: «Ce n'est pas l'écriture de +Geneviève!» + +Elle passa la lettre à Octave. «Je ne veux ni de la lettre ni du +bouquet.» + +Elle allait sonner, mais Octave la retint. «Attendez donc; nous ne +sommes pas à Paris, n'allez pas désoler quelque bonne voisine de +campagne ou quelque coeur reconnaissant, car je sais que vous avez +fait beaucoup de bien dans le pays.--Mais il y a des armoiries sur le +cachet.--C'est que ce petit coin de la France est bien habité.» + +Violette obéit. «Si vous n'étiez pas là, je vous jure que je ne +lirais pas cette lettre.» Elle lut rapidement les premiers mots et la +signature. «Voyez plutôt!» dit-elle en pâlissant. + +Elle jeta la lettre à Octave, qui la ramassa en jetant le bouquet. + +Il lut ce joli compliment: + + «Ma chère Violette de Parme et de Plaisance, + + «Jugez de ma bonne fortune! J'achète un château qui fait l'oeil au + château de Pernan, et voilà que vous habitez le château de Pernan. + Moi qui avais peur de m'ennuyer! Avec une voisine comme vous, je + vais devenir tout à fait Bourguignon. Je vous envoie un bouquet + cueilli par moi-même, c'est le dessus du panier. Si vous + connaissez le langage des fleurs, vous jugerez de mon éloquence. + Quand voulez-vous souper ensemble? car enfin, il faut bien que je + vous rende, entre onze heures et minuit, un de ces festins que + vous nous donniez, au prince et à ses amis, avec toutes les grâces + d'une femme qui sait bien vivre. + + «Je vous baise le pied et la main. + + «Marquis D'HARCIGNIES.» + +Octave contint sa fureur. «Violette! dit-il gravement, chaque mot de +cette lettre rentrera avec mon épée dans le corps de ce faquin. +Je garde la lettre. Demain, à huit heures, le marquis n'en écrira +plus--de la même main--ou, s'il en écrit encore, ce ne sera pas à +vous. Pas un mot de ceci.» + +En ce moment, le valet de chambre entra pour dire que le messager du +marquis attendait la réponse. «La réponse! dit Parisis en contenant +à grand'peine sa colère, le duc de Parisis la donnera lui-même au +marquis avant une heure.» + +Le domestique sortit sans bien comprendre. «Vous voyez bien, Octave, +dit tristement Violette, que tout est fini pour moi! Je remercie Dieu +de m'avoir rouvert pendant quelques minutes cette porte du paradis +où je vous ai retrouvé, mais c'est mon dernier moment. D'ailleurs, +croyez-le bien, une fois hors de cette ivresse, je serais revenue à ma +pensée de tous les instants: il faut que vous épousiez Geneviève.--Il +faut que je vous venge, voilà toute ma pensée. On m'a dit que le +prince était chez le marquis, il lui servira de témoin, j'imagine. +Je veux que le prince dise tout haut la vérité, devant le marquis et +devant mes témoins; il faut qu'il jure qu'il n'a pas été votre amant.» + +Mme d'Antraygues et Hyacinthe survinrent alors. Violette pria sa jeune +amie de se mettre au piano. «Oh! le beau bouquet! s'écria la comtesse +en se penchant pour ramasser les fleurs symboliques du marquis +d'Harcignies.--Chut! dit Octave en donnant un coup de pied dans +le bouquet, ce sont des fleurs empoisonnées.--Des fleurs +empoisonnées!--Oui, dit Violette. Vous vous rappelez le bouquet de +roses-thé qui a failli tuer Geneviève? Eh bien! il y avait moins +de poison dans ces fleurs-là que dans celles que vous voyez sur ce +tapis.» + +Mlle Hyacinthe, heureuse de sa promenade avec Alice, faisait retentir +le piano des airs les plus vifs d'Offenbach, ce maestro de l'imprévu +qui traduit quelquefois en français l'esprit railleur de Henri Heine. + +Quand Octave rentra à Parisis, il dit à Monjoyeux et à d'Aspremont +qu'il lui fallait un duel pour le lendemain à huit heures. Il raconta +l'histoire du bouquet symbolique. D'Aspremont et Monjoyeux allèrent +vers minuit chez le marquis pour lui infliger une lettre d'excuses. +Mais M. d'Harcignies, après avoir pris la plume, la jeta en disant: +«J'aime mieux me battre.» + +Le lendemain, à huit heures, comme Octave l'avait dit, le marquis +d'Harcignies payait cruellement ses impertinences bien naturelles. +Mais en ce monde, il y a toujours quelqu'un qui paye la dette des +autres. Octave croyant frapper à la main, frappa au coeur. + +Le prince Rio prit son ami dans ses bras et dit avec amertume qu'il +n'y avait pourtant pas de quoi tuer un si galant homme. + +Octave se redressa furieux! «J'allais oublier! dit-il au prince. Je +vous somme de dire ici la vérité; vous allez la dire devant ce sang +répandu: Mlle de Pernan, ma cousine, celle qu'on appelait Violette +dans ses jours de comédie, n'a pas été votre maîtresse!» + +Le prince était un galant homme comme le marquis: il s'offensa de +cette sommation. «Monsieur! je ne reçois de sommations que des +huissiers, et encore les huissiers s'arrêtent à ma porte. Voilà +pourquoi je ne vous répondrai pas.» En disant ces mots, le prince +prit l'épée du marquis déjà toute tachée de son sang.--Eh bien! dit +Parisis, puisque vous avez une épée, je suis plus absolu. Je ne +quitterai le terrain que si vous dites tout haut la vérité. Mais vous +commencerez par retirer vos paroles de tout à l'heure: «_Il n'y a pas +de quoi_.»--Et d'abord, dit d'Aspremont, je constate que le prince n'a +plus qu'un témoin et que vous ne pouvez pas vous battre.» + +Monjoyeux prit la parole: «M. de Parisis n'a que faire de deux +témoins. S'il faut deux témoins au prince, me voilà! Le prince est +trop bon prince pour me répudier à cause de ma naissance: mon père +était chiffonnier, mais il a vécu en homme libre, c'est un titre de +noblesse. Et d'ailleurs, si nous ne sortons pas tous de la salle des +Croisades, nous sortons tous de l'arche de Noé.--Vous avez raison, +monsieur, dit le prince. Soyez tout à la fois le témoin de M. de +Parisis et le mien.» + +Monjoyeux s'entendit sur le duel avec les deux autres témoins. + +Au moment de se mettre en garde, le prince dit ceci d'une voix bien +accentuée: «Mon idée bien arrêtée était de ne répondre à M. de Parisis +qu'après un coup d'épée; mais il possède si bien le coup du coeur, +qu'il pourrait bien me couper la parole. Je ne ferai donc pas de +façons pour dire que je n'ai pas été l'amant de Mlle Violette de +Parme. Maintenant, tuer un homme parce qu'il a mal parlé à une femme, +je dirai toujours qu'il n'y a pas de quoi.--Eh bien! dit Parisis en +jetant son épée, c'est assez comme cela. Je ne suis pas venu ici pour +venger la femme, mais pour venger une femme. Gavarni a dit: «On ne se +bat pas à cause d'une femme, on se bat d'abord contre quelqu'un et +pour soi ensuite.» Gavarni a tort contre moi: je n'ai pas voulu me +battre contre quelqu'un ni pour moi, je me suis battu à cause d'une +femme.» + +On se quitta tristement, mais sans rancune. Octave exprima ses regrets +avec une vraie noblesse de coeur. Il avait voulu blesser, il n'avait +pas voulu tuer. + +La mort du marquis d'Harcignies ne réconforta pas Violette, non plus +que la déclaration du prince. + +Quand l'opinion publique a frappé une femme, cette femme, fût-elle une +sainte, n'en revient jamais, parce qu'il n'y a pas de médecin pour +cette mortelle blessure. + + + + +XII + +OÙ ÉTAIT ALLÉE VIOLETTE + + +La mort du marquis d'Harcignies fit un grand tapage et réveilla toutes +les curiosités à peine assoupies qui rouvraient les yeux sur Violette. +Ce fut donc un nouveau chagrin pour elle. Toutefois, comme Parisis +venait de dire hautement qu'il ne fallait pas mal parler d'elle, +peut-être se fût-elle remis de ce duel bruyant qui troublait sa +solitude. + +Mais la pauvre fille devait être poursuivie à outrance par les +souvenirs vivants de sa vie de courtisane platonique. + +Quelques semaines à peine s'étaient passées, la comtesse d'Antraygues, +revenue à Paris, lui écrivait de braves lettres pour l'affermir dans +sa retraite, lui demandant pour un temps prochain un petit pavillon +du château. Mlle Hyacinthe était toujours là avec ses consolations, +sympathique à ses douleurs, sympathique à ses espérances, tout en +niant les peines de coeur par ce charmant sourire de celles qui n'ont +pas aimé. + +Voilà qu'un matin le bruit se répand que Pernan possède un jeune +médecin. Jusque-là il fallait courir à deux lieues quand on avait une +migraine. «C'est toujours une figure de plus, dit Hyacinthe.--Oui, dit +Violette, mais si je tombe malade, vous savez que je ne veux pas voir +la figure d'un médecin.» + +Ce jour-là les deux jeunes filles, fort occupées à faire des confitures +de fraises, ne parlèrent plus du nouveau venu, mais on leur annonça +vers trois heures que le docteur Pierrefitte demandait à être reçu par +Mlle de Pernan. «Pierrefitte,» dit Violette. + +Elle ressentit un coup au coeur. Ce nom lui rappelait un jeune homme +qui avait soupé un soir avec elle dans une folle compagnie du café +Anglais. C'était un de ces étudiants amoureux de la vie--parce qu'ils +voient la mort de près--qui passent tous les soirs la Seine pour +prendre leur part du mouvement sur les boulevards, dans les cafés à la +mode, aux concerts des Champs-Élysées, aux fêtes de nuit de Mabille et +aux soupers de la Maison d'Or, quand ils ont quelques louis de reste. + +C'était peut-être parce que M. Pierrefitte avait trop soupé qu'il +venait se faire médecin de campagne dans son pays. + +Violette avait retenu ce nom de Pierrefitte, parce que la verve de +l'étudiant amusait tout le monde. Elle ne doutait pas que ce ne fût +le même Pierrefitte. «Répondez que je ne puis recevoir,» dit-elle au +valet de chambre. + +C'était bien dommage pour Pierrefitte, car il l'eût trouvée plus +adorable que jamais dans la grande cuisine du château, les bras nus, +les mains rougies par les fraises. Mais Pierrefitte, qui aimait trop à +gouailler, n'aurait pas eu le bon goût de ne pas la reconnaître. Il se +fût sans doute avisé d'évoquer les images de Paris. Violette décida +qu'elle ne le verrait jamais. + +Le lendemain il se présenta encore, puis le surlendemain, puis tous +les jours de la semaine. On avait beau lui dire que madame ne voulait +pas recevoir, il insistait en disant qu'il voulait être reçu. + +Que pouvait faire une femme contre cette tyrannie? «Ah! dit Violette, +si Octave était là!» Mais Octave ne pouvait pas toujours être là pour +effacer un à un tous les témoins des folies de Violette. «Ma chère +Hyacinthe, dit-elle à son amie, je vois bien que tout est fini pour +moi. J'avais juré de ne plus remettre les pieds à Paris, je me croyais +oubliée dans cette solitude; mais chaque fois que l'espérance renaît +dans mon coeur, une main brutale coupe la fleur et vient l'arracher. +Et mon coeur saigne. Et je meurs de chagrin. Ne m'en veuillez pas si +un jour vous ne me voyez plus.» + +Hyacinthe embrassa Violette et voulut encore une fois la raviver à sa +gaieté, mais elle commença à désespérer d'elle. Vainement elle jouait +ses airs les plus chers, vainement elle l'entraînait à ses promenades +les plus aimées, Violette devenait étrangère à tout, même à l'amitié +de cette belle et bonne créature que Dieu avait mise sur son chemin +comme un ange gardien visible. «Si vous aviez un grand chagrin, quelle +mort choisiriez-vous? demanda un jour Violette à son amie.--Voilà +une question! s'écria Hyacinthe. Si j'avais un grand chagrin, je +pleurerais beaucoup et je me consolerais, parce que Dieu console tous +les coeurs de bonne volonté.» + +Violette, toute à ses idées, n'écoutait pas ces bonnes paroles, «Moi, +dit-elle, je me suis tiré un coup de revolver, la mort n'a pas voulu +de moi. Dans ma prison, j'ai été trois jours sans manger; mais, de +tous les courages, le plus grand, c'est de mourir de faim. Vingt fois +j'ai appuyé le poignard contre mon sein, le poignard m'est toujours +tombé des mains. J'ai l'effroi de l'acier et du sang. J'ai une pudeur +rebelle qui me défend de me jeter à l'eau, parce que je serais +déshabillée par les premiers venus. Ah! si on pouvait s'enterrer +soi-même!--Vous m'épouvantez! dit Hyacinthe, vous m'épouvantez dans +cette étude que vous avez faite de la mort. Moi, je ne comprends +qu'une manière de se tuer, c'est de se jeter par la fenêtre dans un +moment de désespoir, quand on n'est plus maîtresse de soi.--Il y a +aussi le poison, dit Violette, mais je ne veux pas m'empoisonner.» + +Elle avait pensé à sa mère. Elle devint silencieuse; «Heureusement, +dit Hyacinthe, que Dieu vous tient par la main et vous empêchera de +faire des folies.» + +Violette donna doucement sa main à Hyacinthe. «Et pourtant, lui +dit-elle, songez que si je n'étais plus là, Octave épouserait +Geneviève. Je suis malheureuse et j'empêche le bonheur de ceux que +j'aime le plus.» + +Le soir, vers onze heures, pendant que Mlle Hyacinthe dormait +profondément, Violette quitta le château de Pernan et n'y reparut +jamais. + +Voici le petit mot qu'elle avait laissé pour son amie: + + «Adieu, je ne vous reverrai plus. Mariez-vous et acceptez en + souvenir de moi la bague que vous trouviez jolie et que j'aurais + dû vous donner déjà. Acceptez aussi cent mille francs de dot que + vous remettra mon notaire le jour de votre mariage. Jusque-là, + vivez avec Mlle de La Chastaigneraye. + + «C'est beau la vertu! Je viens de vous voir dormir, moi je n'aurai + plus ce sommeil-là que dans la mort. Et encore, je n'aurai pas vos + rêves! Adieu encore, je vous embrasse. + + «VIOLETTE.» + +Où était allée Violette? Il fut impossible à Mlle Hyacinthe comme à +Mlle de La Chastaigneraie de suivre sa trace. On envoya un télégramme +à Octave, qui remua vainement tout Paris. + +Ce fut un vrai désespoir pour lui comme pour Geneviève et Hyacinthe. +«C'est moi qui aurais dû partir la première!» dit Mlle de La +Chastaigneraye. + +Mais la marquise de Fontaneilles, tout en lui préparant un pavillon +à l'Abbaye-au-Bois, lui avait dit de l'attendre à Champauvert. Elle +voulait gagner du temps, espérant toujours la décider à épouser +Octave, ne doutant point que don Juan de Parisis ne fût heureux de +faire une fin qui serait encore pour lui un commencement. + + + + +XIII + +LE TROISIÈME LARRON + + +Il y a en France, depuis que les femmes sont toutes blondes, deux +récoltes sérieuses: la moisson des blés et la moisson des chevelures. + +Il n'y a donc plus que des blondes. C'est comme à Venise dans le +siècle d'or, c'est comme à Versailles dans le siècle de Louis XIV. Non +seulement sous le Roi-Soleil toutes les La Vallières étaient blondes, +mais les hommes ne voulaient plus que des perruques blondes. Voyez le +duc de Lauzun, un blond, le comte de Guiche, un blond--blondasse, dit +Saint-Simon;--Henriette d'Angleterre était blonde, blonde était Mlle +de La Vallière, très blonde Mme de Montespan, presque rousse Mlle de +Fontanges. + +Le duc de Parisis, qui eût aimé les blondes à la cour de Louis XIV, +comme dans le Décaméron de Giorgone, comme dans les festins de Paul +Véronèse, aimait aussi les blondes du temps présent. Mais on a déjà vu +que ce n'était pas un homme exclusif; il ne faisait pas un crime à +une belle femme d'être brune, il aimait aussi les châtaines et ne +dédaignait pas les «Vénus aux carottes.» + +Mais on peut dire qu'il marchait surtout dans le cortège des blondes. + +Mais pour lui la vraie blonde était Mlle de La Chastaigneraye. Sa +luxuriante chevelure, contenue dans ses ondulations par une main +pudique, car elle seule touchait à ses cheveux, avait la nuance la +plus douce aux yeux: c'était le vrai blond à son premier coup de +soleil, le blond d'Ève avant le paradis perdu. + +Quoique Parisis fût beau et spirituel, il était toujours +l'irrésistible Parisis. Les femmes n'ont pas toutes le sentiment de la +beauté virile et n'aiment pas souvent l'homme qui les domine trop +par l'esprit. Mais Parisis semblait fait pour montrer aux poupées +l'amoureux de l'idéal nouveau. Plus de faux sentimentalisme, plus de +sonnets à la lune, plus d'aspirations vers les étoiles: l'homme et la +femme dans l'amour. N'est-ce pas tout un monde? A quoi bon se perdre +à l'horizon, sur les rivages platoniques, quand on a sous la main la +poésie visible. + +Aspasie dit un jour à Platon, qui l'avait promenée dans tous les +sentiers perdus du sentimentalisme: «Que de chemin nous avons +fait!--Pour arriver où? demanda Platon.--Au commencement,» répondit +la courtisane. + +«Que de temps perdu!» dira celui qui aime les chemins de traverse. +Celui-là prend tout ce qu'il trouve sous sa main. «Ne perd pas qui +veut son temps,» répondra celui qui voyage pour n'arriver point. +Celui-ci fait le tour du monde sans mettre pied à terre. Il arrive +devant Naples.--Voir Naples et mourir!--Et il n'entre pas dans la +ville. Platon déraisonne, car l'amour est une ivresse; or, comment +s'enivrer sans mordre à la grappe? + +Les platoniciens disent qu'Hercule, aux pieds d'Omphale, n'écoutait +que les battements de son coeur. Mais quand Hercule filait le parfait +amour aux pieds d'Omphale, c'était après avoir accompli ses douze +travaux. + +Octave ne filait pas aux pieds d'Omphale, et pourtant, chez une +comtesse blonde,--paroisse Saint-Thomas-d'Aquin,--il avait été retenu +trois jours devant sa tapisserie. Elle filait une blanche colombe pour +un coussin: il filait le parfait amour. Le quatrième jour, la colombe +fut immolée. + +Le grand art de Parisis était d'arriver à temps. Henry de Pène a parlé +comme La Bruyère quand il a dit: «Le plus souvent, ce que la femme +aime, ce n'est pas l'amant, c'est l'amour.» Parisis le savait bien, il +ne parlait jamais de lui. + +Cette histoire de la comtesse blonde fit quelque bruit l'an passé--rive +gauche et rive droite. + +Le Cours-la-Reine est une promenade déchue. On y trouve quelques jolis +hôtels; mais comme les arbres y sont encore fort beaux, on aime mieux +les arbres des Champs-Élysées, qui ne donnent pas d'ombre. + +Une après-midi, vers deux heures et demie, le duc d'Ayguesvives, un +ministre étranger qui représente fort spirituellement une république +idéale, fumait sous les arbres du Cours-la-Reine avec un de ses amis, +pareillement ministre étranger, surnommé Nyvapas. + +Je suis tenté de croire que ces deux diplomates ne changeaient rien +alors à la géographie du monde; peut-être faisaient-ils l'histoire du +Cours-la-Reine. Sans doute, ils ne sortaient pas de leur sujet; mais +d'où vient que pendant qu'ils parlaient si bien, une jeune dame +passait sous les arbres, blonde comme les gerbes,--en robe de +taffetas violet, garnie de valenciennes, ceinture flottante, nouée à +contresens, sans doute pour qu'on la puisse dénouer sans qu'on +s'en aperçoive, cache-peigne de roses mousseuses, sur une coiffure +révolutionnaire, gants ris perle. + +Voilà la femme,--je me trompe,--voilà la mode. + +La femme n'était pas voilée; mais elle jouait si bien de l'éventail +avec son ombrelle, qu'on ne pouvait pas voir sa figure. C'était bien +dommage, car c'était une femme fort agréable, sinon fort jolie. Un +menton trop accusé, mais une bouche charmante. Et des dents! Octave de +Parisis lui trouvait les plus beaux yeux du monde; par malheur pour +moi, elle ne me regardait pas avec ces yeux-là, aussi je me contente +de dire qu'elle avait des yeux tempérés--dix degrés au-dessus de +zéro.--Sans doute Octave de Parisis faisait monter le thermomètre à la +chaleur des tropiques. + +D'où venait cette fraîche créature? J'en suis bien fâché pour +le faubourg Saint-Germain, mais elle ne venait pas du faubourg +Saint-Antoine. «Savez-vous pour qui, dit un des deux ministres, cette +femme qui est descendue de voiture avenue d'Antin s'égare sous ces +arbres?--La belle question! C'est pour vous.--Non, je crois que c'est +pour vous. Vous la connaissez bien? C'est Mme de ----.--Elle savait +donc que vous veniez ici?--Non! Je l'ai rencontrée tout à l'heure en +voiture.» + +La dame regardait à la dérobée les deux amis et paraissait inquiète. +Elle s'éloigna un peu. Avait-elle peur d'être reconnue? Se promenait- +elle pour l'un d'eux? Alors, pourquoi l'autre restait-il là? + +Le duc d'Aiguesvives se rappela que la veille il avait été fort +brillant au concert des Champs-Élysées, dans le groupe de la dame. Il +avait raillé avec tout l'esprit de Lauzun les femmes embéguinées dans +leur vertu, les comparant à ces respectables intérieurs de châteaux +gothiques où les araignées font la toile de Pénélope. + +Il ne lui parut pas douteux que la dame ne vînt pour lui. Mais l'autre +ministre étranger était un fat qui s'imaginait toujours qu'un homme du +Sud avait pour lui toutes les blondes. «Tout bien considéré, dit-il, +elle est là pour moi.» + +Mais le duc d'Aiguesvives ne fut pas convaincu. «Non, mon cher, c'est +pour moi qu'elle est venue, et vous êtes trop galant homme pour ne pas +me dire adieu.--Je vous dis que je l'ai vue en voiture, elle m'a souri +adorablement. Je vois bien qu'elle veut me parler.--Éloignez-vous par +l'avenue Montaigne; dès que vous ne serez plus là, je réponds qu'elle +viendra droit à moi.--Mais c'est une tyrannie!--Vous avez des +illusions, mon cher; moi, je n'en ai pas.--Pile ou face à qui s'en +ira?--Eh bien! jetons en l'air un louis.--Face!» s'écria le duc +d'Ayguesvives. + +Dès que le louis fut à terre, les diplomates se baissèrent tous les +deux. + +Or, pendant qu'ils gagnaient ou perdaient ainsi Mme de ----, le duc de +Parisis était arrivé sur le champ de bataille et avait offert son bras +à la jeune femme. «Eh bien! dit le duc d'Ayguesvives, il paraît que +c'est le duc de Parisis qui a gagné?» + + + + +XIV + +LA FEMME DE NEIGE + + +C'est du Nord que nous viennent aujourd'hui les femmes romanesques. +Combien d'histoires invraisemblables, depuis vingt ans, la destinée +s'est complu à écrire de sa plume d'or ou de fer, qui avaient pour +héroïnes des Danoises, des Norvégiennes, des Russes ou des Polonaises! +Ce ne sont pas toujours des anges de beauté, mais enfin ce sont des +femmes: plus d'une d'entre elles, d'ailleurs, a sa beauté originale. +Celles qui ne sont pas jolies ont encore une saveur de terroir, je ne +sais quoi qui rappelle la perce-neige. Le soleil ne produit que des +merveilles, tout ce qu'il touche devient or, mais les femmes dorées +n'ont plus ce charme pénétrant, cette douceur fuyante, cette +morbidesse corrégienne des femmes qui ont hanté la neige. + +Octave rencontra un soir au concert des Champs-Élysées une jeune +femme, grande et blanche, un peu penchée par la rêverie, qui se +promenait seule. Tout le monde la remarquait et jasait sur elle. Les +hommes du contrôle avaient chuchoté en la voyant passer, mais ils +n'avaient osé lui dire de rebrousser chemin, sous prétexte qu'elle +n'avait point de cavalier ou de suivante. Sa fierté native leur +imposait silence. + +M. de Parisis était dans un groupe de jeunes femmes railleuses du beau +monde, qui se vengent le plus souvent par l'intempérance de la langue +des tempérances du coeur. On se moquait beaucoup de la jeune femme +grande et blanche. «C'est le roseau pensant de Pascal, dit une femme +savante.--C'est une femme qui nous vient des pays brumeux, voilà +pourquoi elle s'est habillée d'un fourreau de parapluie.--Blanche +comme le marbre, une vraie figure à mettre sur un tombeau.--Quand on +pense qu'elle vient ici pour chercher un homme, mais ses yeux sont +deux lanternes sourdes.--Si Debureau était ici enfariné, ce serait +bien son homme.--Son homme! dit Octave en se levant, ce sera moi.» + +On partit d'un éclat de rire. «Vous! vous faites donc vigile et jeûne +maintenant.--Non! mais il y a si longtemps que je fais le mardi gras +avec des Parisiennes dont je sais le refrain, que je suis curieux +d'entendre une autre chanson.» + +Et il alla bravement à rencontre de l'inconnue. M. de Parisis était de +ceux qui savent si bien la langue de l'esprit humain, qu'il ne disait +jamais une bêtise. Aussi nul ne savait mieux aborder une femme +inabordable. La plupart se brisent aux récifs ou se font mitrailler +par l'ennemi; mais il arborait si à propos son drapeau, et montrait +des manoeuvres si savantes qu'il n'échouait jamais. + +Il rencontra l'étrangère. «Madame, permettez-moi de vous offrir mon +bras.» + +La jeune femme s'arrêta avec surprise et voulut passer outre sans +répondre; mais en voyant le grand air de M. de Parisis, elle lui dit +en adoucissant sa colère subite: «Monsieur, je n'ai pas l'honneur de +vous connaître.--Et moi, madame, dit Octave avec un gai sourire qui +montrait jusqu'à son coeur, c'est précisément parce que je n'ai pas +l'honneur de vous connaître que je vous offre mon bras.» + +La jeune femme obéit involontairement, subjuguée par la volonté +d'Octave. «Je ne comprends pas bien, dit-elle; vous voyez que je suis +étrangère! je croyais savoir le français, mais vous avez à Paris de si +étranges façons de traduire les choses, que je ne suis pas familière à +votre grammaire.--Vous ne sauriez que quatre mots de français que je +vous comprendrais. Il y a la langue des esprits supérieurs qui se +parle par les yeux, par le sourire, par la raillerie, par toutes les +évolutions, par toutes les éloquences de l'âme; cette langue-là, vous +la savez mieux que moi, parce que vous êtes une femme et parce que +vous êtes étrangère.--Parce que je suis une femme, peut-être; mais +pourquoi parce que je suis une étrangère?--Ne confondons point. Il y a +des étrangères qui restent chez elles, tant pis pour celles-là; mais +il y a des étrangères qui restent à Paris, ce sont nos maîtres, j'ai +failli dire nos maîtresses.--Vous voyez que vous-même vous n'êtes pas +sûr de bien parler.--En un mot, la femme du Nord ou du Midi, la femme +du Nord surtout, qui ose s'aventurer à Paris, n'y vient que parce +qu'elle est sûre d'elle-même, sûre de sa force, sûre de son esprit, +sûre de sa domination. Voilà pourquoi vous êtes venue à Paris, madame, +voilà pourquoi vous comprenez.--En vérité, monsieur, le serpent ne +sifflait pas de plus jolis airs à Ève. Je m'appelle Ève, mais je ne +suis pas du Paradis. On me nomme la Femme de Neige: je ne veux pas +voir le soleil. Adieu, monsieur. Maintenant que nous nous connaissons, +adieu.» + +Mme Ève dégagea lestement son bras et s'inclina vivement avec une +imperceptible moquerie. C'était tout juste au moment où Octave passait +devant le groupe d'où il s'était détaché pour aller à l'abordage. Il +ne voulait pas échouer, surtout devant de pareilles spectatrices. Sans +s'émouvoir le moins du monde, il prit doucement et fermement l'autre +bras de Mme Ève. «Ce n'est pas tout, lui dit-il, j'ai commencé une +phrase, permettez-moi de l'achever.--J'ai peur que votre phrase ne +soit comme ma robe à queue, une période à perte de vue. C'est égal, je +vous écoute; nous allons nous compromettre tous les deux, mais enfin, +comme je n'ai peur que de moi-même, parlez.» + +Et il parla. Et il parla si bien, et il parla si mal, qu'au second +tour la Femme de Neige était conquise; c'était la première fois qu'une +langue dorée résonnait jusqu'à son coeur. + +M. de Parisis avait le grand art de verser le sentiment au bord de la +coupe. Sa raillerie même le servait, il se moquait de tout, hormis du +coeur; il jouait la comédie de l'amour en comédien convaincu. Et que +de force dans son jeu! Je ne parle pas seulement des éloquences de +l'esprit, mais de celles du regard et de la voix, mais de celles de +la main. A tout propos, pour convaincre une femme, il lui prenait +la main, et avec tant de douceur et tant de magnétisme, qu'il +communiquait comme par magie son âme et son amour. Je dois dire que +sa main, d'un admirable dessin, était tout à la fois fine et forte. +C'était la main de Léonard de Vinci qui brisait un fer à cheval, +qui soulevait une femme comme une plume au vent et qui dénouait une +chevelure pour s'y égarer avec la légèreté d'un enfant. + +Au troisième tour, Octave vint s'asseoir avec elle en face du groupe +où on commençait à ne plus douter de son triomphe. «Vous étiez tout +à l'heure avec ces dames, dit la jeune femme; que vont-elles +dire?--Beaucoup de mal de vous et de moi. Aussi demain, le sort en est +jeté, vous serez célèbre à Paris; après demain, tout le monde voudra +vous connaître; dans huit jours, chacun se racontera une histoire qui +ne sera pas vraie.--Que voilà une jolie perspective!--Soyez de bonne +foi, vous n'êtes pas venue à Paris pour autre chose. Être le roman, +la chronique, l'héroïne, la lionne, ne fût-ce que pendant une heure, +c'est avoir sa part de royauté. Or, qu'est-ce que la vie sans cela?--A +votre point de vue, dans l'horizon parisien, ce qui prouve que +vous n'entendez rien aux choses de coeur.--Moi! se récria Octave; +voulez-vous partir pour Christiania? J'irai avec vous m'exiler dans le +bonheur au fond d'une villa rustique, sous les trembles argentés, +foulant du pied l'herbe vierge ou la neige immaculée.» + +Mme Ève était--naturellement--une femme romanesque qui aimait tout, +qui fuyait tout, qui courait à tout; une de ces âmes inquiètes qui ont +soif de l'idéal, qui se brisent au réel; tantôt amoureuses du bruit, +tantôt éprises du silence; tantôt curieuses et soulevant leur masque, +tantôt repliées sur elles-mêmes et pleurant jusqu'aux péchés qu'elles +n'ont pas commis. + +La femme de Neige comprit que M. de Parisis avait, comme elle, une +imagination ardente et courant à tous les horizons, emportant en +croupe l'illusion et le désenchantement tout à la fois. Ce qu'elle +cherchait sans l'avouer, c'était moins un homme pour aimer son corps +que pour promener son âme dans tous les labyrinthes de la passion. +Cette Ève était curieuse comme Ève. + +On jouait la marche du _Tannhauser_. «Aimez-vous la musique allemande? +demanda-t-elle à Octave.--Oui, répondit-il, j'aime la musique de +l'avenir comme la musique du passé; j'aime la musique française comme +la musique italienne. D'ailleurs, la musique, comme l'amour, n'a pas +de patrie. Comment voulez-vous marquer des frontières à l'oiseau qui +vole et au vent qui passe? Qui m'eût dit que ce soir à dix heures +je serais violemment et éperdument amoureux d'une Norvégienne? +--Éperdument, violemment, ces deux adverbes-là font admirablement, +dirait une Française.--Oui, madame, ne riez pas. Et remarquez bien +qu'un amour qui éclate comme aujourd'hui sur les airs de Verdi, de +Wagner et de Gounod, ne peut pas mourir demain. Tant que ces airs-là +chanteront dans mon âme ou autour de moi, je vous aimerai. Par exemple, +cette valse de _Faust_ que nous entendons là, qu'on vient de commencer, +c'est la première fois que je la trouve si belle, parce qu'elle traduit +soudainement toutes les émotions de mon coeur. Je sens que Marguerite +est là et qu'elle me fait monter au septième ciel par les spirales +inouïes des architectures aériennes.» + +Octave pensait bien à Mlle de La Chastaigneraye, à sa chère Marguerite +du bal de l'ambassade. «Vous parlez comme un poème, dit la jeune +femme, il n'y manque que la rime et la raison.» + +Octave prit Ève au mot. «Oui, me voilà devenu aussi sublime et aussi +bête que M. de Lamartine ou M. Victor Hugo. Que voulez-vous, on n'est +pas parfait. Ce que c'est que d'être amoureux!» + +Ève regarda en silence le duc de Parisis. Il était amoureux, puisqu'il +était toujours amoureux. Si ce n'était pas d'elle, c'était d'une +autre; mais elle prit pour elle toute la vivante expression qui +éclatait dans ses yeux. «Eh bien! lui dit-elle, vous êtes un esprit +supérieur. Ce n'est pas avec vous se perdre dans les infiniment petits +de la passion. Prenons donc le chemin de traverse, seulement je +vous avertis que je vais vous surprendre, car j'irai plus vite que +vous.--Non, dit Octave en souriant, votre chemin ne sera pas plus +rapide que le mien; j'arriverai avant vous.--Mais vous ne comprenez +donc pas que j'essayais de jouer la comédie?--Et moi aussi! Mais nous +ferons comme ces amoureux de théâtre qui finissent par se prendre au +sérieux.» + +Octave entraîna la dame un peu malgré elle, par la force du +coeur,--par la force du poignet. + +Les étrangères les plus sévères sur elles-mêmes ne font jamais de +façon à Paris, s'imaginant qu'elles n'ont rien à craindre de leur +conscience. + +Cependant, on se demandait au concert pourquoi cette adorable femme +blonde s'était aventurée au bras de Parisis. Tout le monde voulait les +montrer du doigt: mais ils n'étaient plus là. Où étaient-ils? + +Ève était montée dans la voiture du duc; ils avaient fait un tour de +Bois; ils étaient entrés à l'hôtel de Parisis. + +Sans doute pour admirer les objets d'art--aux flambeaux! + +Elle ne s'avouait pas vaincue; mais elle s'abandonnait avec ivresse à +l'imprévu de cette passion soudaine. On sait qu'Octave était l'homme +du moment, qu'il n'accordait pas de merci, qu'il était avant tout +l'amoureux de la première heure. Pygmalion avait embrassé la femme de +marbre: Octave de Parisis embrassa la Femme de Neige. + +Il reconduisit vers minuit la dame chez elle. «Pourquoi êtes-vous +triste? lui demanda-t-il.--Pourquoi serais-je gaie? lui répondit-elle. +On s'en va toujours d'un amour comme d'un feu d'artifice,--avec la +nuit dans l'âme.» + +Elle comprenait bien qu'avec Parisis il n'y avait pas de lendemain. +«Adieu, lui dit-elle à la porte de l'hôtel de Bade, je partirai +demain.--Pourquoi?» Elle répondit en souriant avec amertume. «Parce +que j'ai la nostalgie de la neige.» Et elle ajouta d'une voix plus +émue: «J'ai été fondue au soleil.» + + + + +XV + +PAGES DÉTACHÉES DE LA VIE D'OCTAVE + + +Le duc de Parisis, quoiqu'il aimât profondément Mlle de La +Chastaigneraye, quoiqu'il ne rêvât pas de bonheur plus doux que celui +de vivre avec une belle créature qui ne vivrait que pour lui, était +retenu, lui qui bravait toutes les superstitions, par un vague effroi +de la légende des Parisis, non pas pour lui, mais pour Geneviève. + +La question d'argent n'était plus une question, parce qu'il se +trouvait plus riche que sa cousine. Comme son maître en l'art de +vivre, M. de Morny, Parisis avait encore de l'argent, même quand il +n'en avait plus. Ce n'était pas certes un de ces faiseurs d'affaires +qui se jettent comme des étourneaux--ou comme des oiseaux de +proie--dans le grenier d'abondance des familles pour y gaspiller +jusqu'au grain d'or des semailles. Il jouait à la Bourse avec une +grande sûreté de coup d'oeil. En attendant qu'il réalisât son rêve +politique,--ambassadeur à Constantinople--il prouvait par l'exemple +qu'il croyait à la durée de l'empire ottoman, puisqu'il jouait sur les +fonds turcs, conduisant la hausse et la baisse comme il conduisait ses +chevaux haut la main. + +Ses amis trouvaient cela fort beau. Il leur disait; «Pourquoi ne +faites-vous pas tous comme moi? vous supprimeriez la question +d'Orient, puisque vous affirmeriez le crédit ottoman. Il n'y a pas de +meilleur Chassepot que la pièce de cent sous. Croyez-moi, le dernier +mot de la politique est celui-ci: L'argent, c'est la paix armée. Tu es +le Girardin du Club, lui dit le prince Rio, tu as une idée par nuit +comme il a une idée par jour!» + +Donc, si le duc de Parisis ne voyait rien venir du côté des +Cordillères, il remuait toujours à Paris quelques bonnes poignées +d'or. Et on en remuait chez lui. Quand il donnait une fête nocturne, +deux coupes antiques étaient pleines d'or dans le salon de jeu, comme +autrefois le duc de Luynes. Ceux qui perdaient allaient puiser à la +source en laissant leur carte. Parisis disait que c'était de la plus +stricte hospitalité. + +S'il me fallait indiquer quelques traits de tempérament et de +caractère, j'en trouverais par milliers. On disait de lui, tout en +raillant un peu, comme si la vérité n'était jamais absolue: «Les +muscles d'Hercule cachés sous la beauté d'Antinoüs.» On avait dit +cela aussi de Roger de Beauvoir. Le duc de Parisis avait eu vingt +rencontres, prouvé sa force sans parler de son héroïsme en Chine. + +Un jour qu'il conduisait aux Champs-Élysées, il vit un cocher qui +rudoyait une femme; c'était une jeune Anglaise qui avait payé et +qui ne comprenait rien au pourboire. Le cocher, fort en gueule, +l'assaillait d'épithètes toutes françaises. Il y avait déjà une +galerie qui s'amusait du spectacle. Octave avait remis les guides à +son valet de pied et était descendu par je ne sais quelle fantaisie, +car il n'était pas né réformateur et croyait qu'il est dangereux de +déranger un grain de sable pour l'harmonie de l'univers. La dame était +fort jolie. Il ordonna au cocher de la saluer et de lui faire des +excuses; le cocher répondit par un coup de fouet qui rejaillit sur +l'Anglaise. Octave saisit le cocher sur son siège et le jeta à terre +comme une poignée de sottises. Et là dessus il retourna à ses chevaux. +Mais le cocher s'était relevé furieux pour lui asséner un coup de +poing. Cette fois le duc de Parisis s'abandonna à toute sa colère, +frappa le cocher sur la tête et le tua du coup. + +«Voilà de la belle besogne,» dit un passant qui connaissait le numéro +de longue date. + +Octave donna sa carte à un sergent de ville en disant qu'il irait +lui-même avertir le Préfet de Police. Après quoi il remonta sur son +phaéton et continua sa promenade sans beaucoup plus d'émotion que s'il +eût tué un Chinois. «Oh! mon Dieu! dit l'Anglaise, j'ai oublié de +donner mon nom à ce gentleman.--Soyez tranquille, dit quelqu'un dans +la foule, je connais M. de Parisis, vous êtes trop jolie pour qu'il ne +vous rencontre pas un jour ou l'autre.» + +Au Rond-Point, Octave se trouva dans un embarras de voitures. Il tenta +vainement de dominer les chevaux, qui prirent le mors aux dents et +furent en quelques secondes emportés comme des aigles. En face du +Cirque, le valet de pied fut jeté au milieu des promeneurs; Octave fit +alors une manoeuvre que tout le monde admira: il sauta à cheval sur la +Folle, la plus emportée de ses deux bêtes. La Folle le reconnut et fut +maîtrisée comme par miracle. + +Quand Parisis descendait l'avenue de l'Impératrice ou l'avenue des +Champs-Elysées avec la rapidité d'une locomotive, dans la sérénité des +dieux de l'Olympe, tout le monde le regardait avec des battements de +coeur. Il jonglait avec ses chevaux comme l'Indien avec ses couteaux. +Il dessinait des méandres imprévus dans les flots d'équipages de +toutes les formes qui criaient sur les deux rives de l'avenue. On se +demandait toujours si ses chevaux avaient pris le mors aux dents. +Les dilettantes parisiens, qui ne pouvaient entrer en lutte, se +consolaient en disant que cela finirait par une catastrophe. + +Parisis ne paraissait pas robuste; il était surtout devenu fort par sa +volonté. + +Il ne croyait pas à la médecine, il ne croyait qu'à la nature, cette +mère généreuse qui défie la mort pour ses enfants, qui les nourrit de +son lait jusque dans les jours de fièvre et de délire. + +Il avait un médecin. Il faut bien avoir un avocat, même quand on a +pour soi la justice. Un soir qu'il était malade, son médecin, qu'il +n'avait pas appelé, survint et parut effrayé. «Ah! oui, mon cher +docteur, je crois que cette fois j'en ai pour six semaines: la fièvre, +les lèvres pâles, le diable dans la tête, des jambes de quatre-vingts +ans, en un mot, comme disait Fontenelle, une grande difficulté +d'être.--Bravo! dit le docteur, cette fois vous allez croire à la +médecine.» + +M. de Parisis mit son scepticisme sous l'oreiller. «Oui, mon cher +docteur, je vous promets même une consultation. Demain, vous +appellerez Caburus, Ricord et Desmares, total quatre médecins, quatre +oracles, quatre lumières de la science; vous causerez politique et +vous déciderez que tout va mal dans l'État, mais que tout va bien chez +moi.--En attendant, dit le médecin, je vais vous faire une ordonnance, +promettez-moi de la prendre au sérieux.--Oui, mon cher docteur, à une +condition: Nous allons boire chacun une bouteille de vin de Champagne. +Vous connaissez mon vin de Champagne?--Exquis, on ne le fait que pour +vous; mais chacun une bouteille! c'est de la folie!--Deux si vous +voulez.» + +Octave sonna et demanda du vin de Champagne. Vous me promettez d'y +tremper à peine vos lèvres? reprit le médecin.--Je vous promets, +mon cher docteur, de me soumettre à toutes vos médecines; mais, que +diable! donnez-moi un quart d'heure de grâce.» + +On présenta les coupes. Octave trempa si bien les lèvres dans la +sienne, qu'il la vida huit fois pendant son quart d'heure de grâce. +Il avait ses idées. Le docteur n'avait plus les siennes à la quatrième +coupe. + +Octave pouvait boire pendant toute une nuit sans se griser; il avait +trop de tête pour se laisser vaincre par le vin. Il ne se grisait +bien qu'en respirant la savoureuse odeur de certaines chevelures, qui +caressaient son front quand ses lèvres s'égaraient sur le cou. + +Deux heures après, le médecin trébuchait dans les vignes de Noé et +conseillait à Octave de prendre trois fois médecine. M. de Parisis +versa au docteur trois coupes de plus. + +A minuit, Octave entrait au club parfaitement guéri; cette petite +débauche de vin de Champagne avait ravivé toutes les forces de la +nature et jeté dehors toutes les mauvaises influences. + +A minuit, le médecin rentrait chez lui parfaitement malade. «Qu'on +aille chercher un médecin, dit sa femme.--Non! s'écria-t-il avec +fureur, qu'on aille chercher de Parisis!» + +Sa femme vit bien qu'il battait la Champagne. + +Un des livres familiers à Octave était les _Dames galantes_ de +Brantôme, cet autre sceptique, ce Montaigne des Valois et des +Valoises, qui commence toujours ses histoires par ces mots si +naïvement railleurs: «J'ai cogneu une très honneste dame.» Le célèbre +conteur a connu ces très honnêtes dames dans le meilleur monde, le +plus souvent à la cour. C'est toujours une haute coquine qui ne serait +pas reçue dans le demi-monde d'aujourd'hui. On a dit que ceux qui ne +réussissaient pas dans la vie étaient ceux-là qui ne jugeaient pas les +hommes aussi bêtes qu'ils le sont. Octave appliquait ce précepte aux +femmes, disant que ceux-là qui ne réussissaient pas ne croyaient pas +les femmes aussi--Èves--qu'elles le sont. Or le seigneur de Brantôme +doit réconforter les timides sur ce chapitre, par l'exemple de ces +«très honnestes dames,» qui ont dû faire baisser le pont-levis de +beaucoup de châteaux forts. + +Quand je relis Brantôme, je bénis Dieu de m'avoir fait naître dans le +siècle de la vertu. Il n'y a plus aujourd'hui que des rosières. + + + + +XVI + +LA CHIFFONNIÈRE + + +Ces messieurs et ces demoiselles soupaient bruyamment un soir à la +Maison d'Or. Là était Parisis, le duc d'Aiguesvives, Miravault, +Saint-Aymour, d'Aspremont, la Taciturne, Tourne-Sol, Cigarette, +Trente-Six Vertus et Fleur-de-Pêche. C'était l'éternel souper que vous +savez: on touche à tout, on trempe ses lèvres dans tous les vins, +on parle contre toutes les lois de la grammaire, on cultive le +néologisme, on est ruisselant d'insenséisme. + +D'esprit? pas beaucoup: Parisis, en soupant encore, obéissait au +désoeuvrement comme on obéit lâchement à un mauvais camarade qui vous +domine, qui vous prend le matin, qui vous mène où il lui plaît, qui +dispose de vous comme de lui-même. + +Monjoyeux et Léo Ramée venaient quelquefois ensemble souper avec ces +dames et ces messieurs. Il faut bien être de son temps; il y avait +toujours quelque figure nouvelle plus ou moins curieuse à étudier--au +point de vue du marbre, disait Monjoyeux, au point de vue de la +palette, disait Léo Ramée. + +Ce soir-là, Léo Ramée apparut seul sur le seuil de la porte à la +fin du souper. «Et Monjoyeux? demanda Parisis.--Je ne l'ai pas vu +aujourd'hui; il m'a dit hier que je le trouverais cette nuit avec +toi.» + +Tout le monde dit un mot sur Monjoyeux, un mot qui tomba sympathique +de la bouche des hommes, un mot qui tomba amer de la bouche des +femmes. + +Toutes avaient la religion de Mme Vénus. Elles contaient son histoire +avec des pleurnicheries sentimentales. + +Les femmes ne pardonnaient pas à Monjoyeux d'avoir joué de la femme, +parce qu'elles ne comprenaient pas sa haute satire. Elles ne lui +pardonnaient pas non plus de n'avoir jamais d'argent! + +Mlle Fleur-de-Pêche prit pourtant sa défense parmi ces dames. Elle le +trouvait beau; elle avouait qu'il était bien mal habillé; mais elle +l'aimait mieux ainsi qu'elle n'eût aimé M. Million habillé de billets +de banque. On demanda à la Taciturne son opinion; elle répondit d'un +air convaincu:--_Ni oui ni non_. Et pour être éloquente elle ajouta: +_Question d'argent_. + +A cet instant, il se fit dans l'escalier un bruit qui retentit jusque +dans le cabinet privilégié entre tous. «C'est M. Monjoyeux qui fait +une farce, dit le garçon en apportant des cigares.» + +Or, voici quelle était la farce de M. Monjoyeux: il apportait dans +ses bras une malheureuse chiffonnière, jeune encore, mais tuée par +la misère, qu'il avait trouvée devant la Maison d'Or, traînant son +crochet sans trouver la force de remplir sa hotte. + +Toutes les femmes partirent d'un bruyant éclat de rire; mais les +hommes ne rirent pas: tous savaient que Monjoyeux était fils +d'une chiffonnière, tous comprenaient le sentiment de charité qui +l'inspirait. «C'est cela, dit Monjoyeux en posant respectueusement la +pauvre femme sur le divan, riez, mesdames! riez encore! riez toujours! +Quoi de plus gai? Une malheureuse créature qui meurt de faim! +Voyez-vous, mesdames, dans les chiffons, qu'ils soient fanés comme +chez vous ou qu'ils soient fanés comme les chiffonnières, chacun pour +soi, Dieu pour tous. Celle qui n'a pas rempli sa hotte la nuit n'a +plus que l'hôpital, et si on ne veut pas d'elle à l'hôpital, elle n'a +plus que la rue.» + +Les femmes ne riaient plus. Et comme les femmes sont extrêmes en tout, +celles qui avaient ri le plus haut se mirent à l'oeuvre pour secourir +la chiffonnière. «Qu'on apporte une soupe sérieuse, dit Monjoyeux, et +non pas la soupe à l'oignon de ces dames.» + +La chiffonnière regardait tout le monde avec inquiétude. Elle était si +peu habituée à la charité chrétienne, elle avait vécu si loin de +ses semblables, dans ce Paris sceptique où les pauvres n'ont pas +d'amis,--d'amis visibles,--qu'elle ne pouvait croire encore à ce beau +mouvement de Monjoyeux et à cette soudaine sympathie qui souriait +autour d'elle. + +On lui apporta une croûte au pot, la dernière du pot-au-feu, qu'elle +mangea avec un vif plaisir. Monjoyeux l'avait mise à table, mais elle +se tenait à distance. «Allons donc! lui dit-il, nous faisons bien les +choses, nous autres! mettez les coudes sur la table.» + +C'était à qui la servirait, parmi les femmes. Mlle Tourne-Sol lui +passa son verre. «Non! dit Monjoyeux, elle n'aurait qu'à boire tes +pensées!» Et il donna un verre à la chiffonnière. + +C'était une femme de vingt-cinq ans, déjà flétrie par la misère et le +chagrin. Elle veillait la nuit et ne dormait guère le jour. Il y +avait de tout dans cette figure: de la beauté et de la laideur, de +l'intelligence et de l'idiotisme, de la candeur et de la passion. + +Peu à peu elle se familiarisa et risqua quelques paroles. Elle raconta +sa vie en trois mots: Fille d'un chiffonnier, souvent battue parce +qu'il était toujours ivre, mère sans avoir eu d'enfants, parce que sa +mère était morte lui laissant quatre petites soeurs. «Messieurs, dit +Monjoyeux, cette brave créature qui nous fait l'honneur de souper avec +nous, ne vous y trompez pas, c'est la synthèse de l'humanité. Comme +l'humanité, elle aspire à la croûte au pot, mais c'est l'idéal +inaccessible. Adorons l'humanité dans cette femme, que ses haillons +nous soient chers, que ses douleurs viennent jusques à nos âmes, que +ses larmes sanctifient à jamais cette table profanée.» + +Monjoyeux, assis à côté de la chiffonnière, se leva et l'embrassa sur +le front avec un sentiment indicible de respect et de fraternité. «Au +nom de ma mère, lui dit-il gravement, je vous embrasse.--Votre mère! +pourquoi? lui demanda-t-elle en le regardant avec douceur.--Parce que +je suis du bâtiment! Ma mère était chiffonnière; je ne m'en vante pas, +mais je n'en rougis pas.» Et se tournant vers Parisis: «Mon ami, lui +dit-il, réjouis-toi, non pas parce que je vais te demander une poignée +d'or pour cette femme, mais parce que j'ai trouvé un but à ma vie. +Je vais tout à l'heure rentrer dans mon atelier avec amour, je veux +désormais travailler pour cette femme et ses quatre petites soeurs. Je +suis heureux pour la première fois, parce que je me sens riche du bien +que je ferai.» + +Les femmes pleuraient. Monjoyeux se tourna vers Miravault: «Miravault, +vous avez des millions et vous êtes pauvre; faites comme moi: vous +serez riche.--Voilà qui est bien parlé, dit Léo Ramée en serrant la +main de Monjoyeux.--C'est que je parle comme je pense.» Et revenant à +Parisis: «Mon cher ami, prête-moi cent sous pour commencer ma fortune. +Je vais, pour point de départ, prendre un fiacre pour reconduire +cette femme--non pas tout à fait comme tu fais quand tu reconduis ces +dames.» + +Parisis voulut que Monjoyeux et la chiffonnière prissent sa voiture. +«Ce n'est pas tout, dit Tourne-Sol, tu-nous feras une grâce, je +suppose que ta charité n'est pas jalouse. Nous allons tous donner de +l'argent à cette pauvre femme.» + +La moisson fut bonne. Les gens qui s'amusent sont les plus généreux +envers les gens qui souffrent. + +Le lendemain, Parisis alla dire bonjour à Monjoyeux dans son petit +atelier de la rue Germain Pilon. Il le trouva au travail, plus allègre +qu'il ne l'avait vu. «Vous avez raison, Monjoyeux, lui dit-il, les +deux grands mots de la vie sont ceux-ci: le Travail et la Charité. +--Oui, dit Monjoyeux; mais vous en oubliez un troisième que vous +croyez connaître, mais que vous ne connaîtrez bien que quand vous +aurez épousé Mlle de La Chastaigneraye.» + +Monjoyeux ajouta d'un air quelque peu théâtral: «Le troisième mot de +la vie, c'est l'Amour. Vous ne connaissez que sa soeur, la Volupté.» + + + + +XVII + +L'HOTEL DU PLAISIR, MESDAMES + + +On se raconta tout bas, un jour dans Paris, une nouvelle quelque +peu étrange. Plusieurs grandes dames--de vraies grandes dames, +disait-on,--avaient leurs petites maisons comme les grands seigneurs +du XVIIIe siècle. Qui avait répandu cette nouvelle à Paris? Trois +amis: le duc d'Ayguesvives, le comte de Harken et Monjoyeux. + +Ils se promenaient aux Champs-Elysées; c'était au retour du Bois, vers +six heures; ils reconnurent une femme très à la mode qui parlait à son +valet de pied, à l'angle de la rue du Bel-Respiro. Elle lui indiquait +la rue Lord Byron. Le cocher qui avait compris, tourna par la rue du +Bel Respiro et conduisit la dame au numéro 12 de la rue Lord Byron. +Elle sauta légèrement sur le trottoir, franchit la grille, contourna +le jardin et monta le perron avec la légèreté d'une biche, avec la +fierté d'une conscience sans peur et sans reproche. + +Que pouvait-elle bien faire dans cette mystérieuse petite maison toute +blanche, revêtue de lierre, bâtie par l'architecte Azemar, entre un +jardinet et une serre? + +Les trois amis avaient suivi la dame de loin, en vrais désoeuvrés qui +n'ont pas encore faim pour aller dîner. A peine le coupé s'était-il +éloigné, allant au pas comme un coupé qui doit revenir bientôt, qu'un +second coupé arriva au grand trot devant la grille; celui-là savait +son chemin. Une autre dame, pareillement une grande dame, monta le +perron avec la même légèreté, sinon la même fierté. «Que diable +vont-elles faire dans ce petit hôtel? demanda d'Ayguesvives, qui était +le plus curieux parce qu'il connaissait mieux les deux dames.» + +Pas de portier à l'hôtel, pas âme qui vive dans la rue. C'était +l'heure où toutes les familles étrangères qui habitent Beaujon +commençaient un dîner sérieux qui dure régulièrement une heure et +qui n'est jamais troublé par les journaux du soir comme les dîners +parisiens. + +Survint une troisième grande dame, toujours dans son coupé, toujours +légère comme l'innocence. «C'est une oeuvre de charité,» dit +Monjoyeux. Passa un marmiton qui portait une tourte monumentale. «Mon +bonhomme, lui demanda Harken, est-ce que tu connais ce pays?--Oui dà, +j'y viens tous les jours depuis un mois.--Qui donc habite ce petit +hôtel:--Il n'est pas habité.--Comment! il n'est pas habité? Mais +il est plein de monde!--Ah! oui; on y passe, mais on n'y +reste pas.--Comment s'appelle-t-il?--Il s'appelle l'Hôtel du +Plaisir-Mesdames.» + +Les trois amis se mirent à rire. «Pourquoi donc?--Je ne sais pas. +C'est peut-être qu'il y a là des marchandes de plaisir.» + +Le gamin avait l'air si futé qu'il fut impossible aux trois amis de +saisir le sens de ses paroles. + +Ce fut le tour d'une quatrième dame, encore une grande dame, mais +celle-ci était venue à pied. D'Ayguesvives la reconnut, quoique la +nuit tombât et qu'elle fût voilée. + +C'était Mme de Montmartel, surnommée la belle aux cheveux d'or. +«Messaline blonde! dit d'Ayguesvives, c'est bien elle, partie carrée, +car maintenant elles sont quatre, si nous avons bien compté.--Je ne +suis pas curieux, murmura Harken, mais je donnerais bien quatre louis +pour avoir une stalle à ce spectacle-là.» + +Tous les trois dévoraient des yeux la façade de l'hôtel. On avait +allumé des bougies, mais la lumière transperçait à peine par les +rideaux de soie. «Si nous sonnions? dit Monjoyeux qui était toujours +un peu gamin.--Sonnez, Monjoyeux, dit d'Ayguesvives, vous direz que +vous vous êtes trompé de porte.--Non, dit Harken, ce serait un crime +de lèse-amitié; la vie privée est murée, passons notre chemin.--C'est +bien dommage, reprit d'Ayguesvives entraîné par Harken; que diable +peuvent-elles faire dans cette maison, ces grandes dames, qui ont +toutes les allures de petites dames?--Viens, viens, viens, tu liras +cela dans le journal du soir.» + +Ils rencontrèrent un quatrième ami au coin de la rue de Balzac; +c'était le prince Rio. «Chut! dit d'Ayguesvives en se retournant, ne +le rencontrons pas, il va peut-être à l'Hôtel du Plaisir-Mesdames.» + +Quand les trois amis virent que le prince suivait la rue Balzac, sans +entrer dans la rue Lord Byron, ils allèrent à lui. «Mon cher prince, +lui dit Harken, vous qui connaissez la géographie du quartier, +connaissez-vous l'_Hôtel du Plaisir-Mesdames_?--Non; qu'est-ce que +cela veut dire?--Nous n'en savons rien.» On raconta ce qu'on avait vu. +_O tempora! o mores!_ + +Une demi-heure s'était passée; les trois coupés qui erraient de ça et +de là revinrent à la grille et reprirent chacun leur grande dame. La +troisième referma la grille. «Et Messaline blonde, dit d'Ayguesvives, +est-ce qu'elle garde l'hôtel?» Les lumières du rez-de-chaussée avaient +disparu. «C'est le moment de sonner, puisqu'il n'y a plus qu'une +femme, dit Monjoyeux.» + +Tout en riant, il avait mis la main sur l'anneau du timbre: le timbre +résonna malgré lui. Harken, d'Ayguesvives et le prince s'éloignèrent +comme devant un coup du sort mystérieux. Monjoyeux resta bravement à +son poste, décidé à affronter le péril; mais on ne vint pas. + +Ce fut alors que le marmiton repassa en chantant: «Voilà le plaisir, +mesdames; voilà le plaisir!--Mon bonhomme, lui dit Monjoyeux, on ne +vient donc pas ouvrir quand on sonne à cette porte?--Non, monsieur, +j'ai souvent vu sonner, mais je n'ai jamais vu ouvrir.--L'hôtel n'a +pas une autre porte pour sortir?--Non, monsieur, de l'autre côté c'est +le jardin de l'hôtel Bobrinskoï.» + +Monjoyeux, presque effrayé d'abord d'avoir sonné, s'irrita de voir +qu'on ne venait pas lui ouvrir la porte, et pourtant il n'avait pas +la prétention d'entrer dans cette maison mystérieuse, où on ne voyait +passer que des femmes. «Messeigneurs, dit-il à ses amis allons dîner, +voilà le plaisir des hommes, nous parlerons du plaisir des dames.» + +On entendait au loin le marmiton chanter: «Voilà le plaisir, mesdames! +Voilà le plaisir!» + +D'Ayguesvives connaissait la comtesse Bobrinskoï, cette grande dame +russe qui a apporté à Paris, avec ses marbres italiens, ses tableaux +flamands et ses meubles en porcelaine de Saxe, l'art perdu des +anciennes causeries. Il alla pour la voir, mais il ne trouva chez elle +qu'un de ses amis, un peintre italien, Raimondo Marchio, qui ne fit +pas de façons pour répondre aux questions du duc; il le conduisit dans +le jardin qui séparait les deux hôtels. «Est-ce qu'on ne se met jamais +à la fenêtre, demanda d'Ayguesvives.--Jamais. Une seule fois j'ai vu +trois dames que j'aurais voulu peindre, tant elles représentaient mon +idéal pour les trois vertus théologales que le pape m'a demandées.--Ce +sont donc des dames de charité?--Non, mais elles étaient groupées +avec un abandon charmant, s'appuyant l'une sur l'autre, dans la +désinvolture italienne; celle du milieu était la plus belle: celle-là +je l'ai reconnue, car elle habite les Champs-Elysées.--Mais qui est-ce +qui habite l'hôtel.--Oh! pour cela, nous n'en savons rien. Il est +d'ailleurs si peu habité, qu'on appelle cela un pied-à-terre.--Ma +foi, c'est un joli pied. Connaissez-vous le propriétaire?--Oui, un +original de la rue du Cherche-Midi à quatorze heures; la comtesse a +voulu lui acheter ce petit hôtel pour agrandir son jardin. Il lui a +répondu ceci, ou à peu près: «Madame, je suis au soleil et vous vous +êtes à l'ombre; je suis Diogène, et vous êtes Alexandre, je ne vends +pas mon soleil.» + +D'Ayguesvives comprit qu'on ne saurait rien par un pareil +propriétaire. «Croyez-vous que ces dames payent leur loyer?--Sans +doute, mais je n'ai pas vu en quelle monnaie.» + +D'Ayguesvives regarda le peintre italien. «Mais vous êtes convaincu +que ce sont des femmes du monde?--Oui, mais panachées de quelques +femmes du demi-monde, car, il y a quelques jours, il m'a bien semblé +reconnaître une déesse des Bouffes, sans compter que Mlle Thérésa y +a chanté ses chansons.--Ce doit être fort amusant, ce petit +intérieur-là! Est-ce que ces dames ne lancent pas des invitations? Je +voudrais bien m'inscrire.--Oh non! il paraît qu'on s'amuse entre soi.» +Tout en regardant le petit hôtel, d'Ayguevives était de plus en plus +convaincu qu'on avait bien choisi pour se cacher. Certes, ce n'était +pas là une maison de verre: à gauche et à droite un pignon sans +fenêtre; au nord un jardin étranger, celui de la comtesse, mais masqué +par la serre au rez-de-chaussée et les persiennes du premier étage; au +midi une façade visible, mais au bout d'un jardin inaccessible. + +D'Ayguesvives s'en alla comme il était venu, sans se vanter à ses amis +qu'il avait si bien cherché pour ne rien trouver. «C'est égal, se +disait-il avec impatience, je ne désespère pas d'avoir le mot de cette +énigme.» + +Il alla voir Mme de Montmartel pour poser des points d'interrogation. +Mais, de même qu'il avait tourné autour de l'hôtel sans pouvoir y +entrer, il tourna autour de la belle railleuse. Elle lui dit: «Vous +connaissez le mot du bon Dieu: «Frappez et on vous ouvrira,» mais moi +je ne suis pas le bon Dieu: on frappe et je n'ouvre pas.--Oh! oh! +si c'était Parisis, vous ouvririez!--Parisis! dit Messaline blonde, +celui-là ne frappe pas, car il passe par la fenêtre.» + + + + +XVIII + +LES INSÉPARABLES + + +Alors on parlait beaucoup de deux soeurs fort belles, une brune et une +blonde: Mme de Néers et Mme de Montmartel. La brune aimait l'église; +la blonde aimait les fêtes. Aussi Mme de Montmartel fut-elle surnommée +Messaline blonde; tandis qu'on donnait à sa soeur le bon Dieu sans +confession. + +Parisis eut un duel avec le mari de Mme de Montmartel, quoiqu'il +ne fût pas son amant; tandis qu'il fut toujours très bien dans les +papiers de M. de Néers, quoique Mme de Néers lui fût tombée dans les +bras un jour d'extase. + +Et pourtant, ce jour-là, comme les autres, elle était coiffée à la +vierge, en opposition à sa soeur qui était coiffée à la diable. + +Parisis qui avait raison de toutes les femmes mondaines, échoua donc +devant les éclats de rire de Mme de Montmartel. Ce qui n'empêcha pas +l'injuste opinion publique d'infliger sa réprobation à cette belle +femme et de lui donner le surnom de Messaline blonde, parce qu'elle +avait horreur des poses vertueuses. + +Elle se moquait des aveuglements de l'opinion, avec son amie, la belle +Bérangère de Saint-Réal, une autre blonde, non moins joyeuse, qui +avait soif de curiosités. Elles se rencontraient à l'Hôtel du +Plaisir-Mesdames. + +Mme de Montmartel disait à Bérangère de Saint-Réal, qui lui parlait +de Mme de Néers: «Savez-vous la différence qu'il y a entre moi et ma +soeur? C'est que je suis une chercheuse et qu'elle est une trouveuse. +Je cherche toujours et je ne trouve pas, tandis qu'elle ne cherche +jamais et qu'elle trouve toujours.» + +Ce qui sauvait Mme de Montmartel, c'est qu'elle avait un idéal; ce +qui perdait Mme de Néers, c'est qu'elle n'en avait point: la comtesse +s'était fait un Dieu de l'amour; pour la marquise, l'amour c'était un +homme. + +Mme de Montmartel avait un esprit rapide qui dévorait tout en une +seconde. Dès qu'un amoureux chantait sa sérénade, elle le jugeait +aussi bête et aussi fat que les autres; elle se disait que ce n'était +pas la peine de tenter l'aventure avec lui. Elle s'arrêtait toujours à +la préface, disant que le livre ne méritait pas d'être lu. + +Mme de Néers, au contraire, ne faisait pas de préface; elle entrait +de plain-pied dans le roman, sauf à sauter beaucoup de pages, sauf à +fermer le livre si le héros l'ennuyait. + +Mme de Montmartel aimait les commencements; elle ne faisait pas de +façon pour donner son âme au diable. Mais je ne sais quelle fierté +d'épiderme réservait son corps. Tandis que Mme de Néers donnait son +corps tout en réservant son âme à Dieu. + +Mme de Montmartel était bien plutôt soeur par l'esprit et par le coeur +de Bérangère de Saint-Réal, puisqu'elles avaient les mêmes aspirations +et les mêmes curiosités. On les attaquait beaucoup sur la douceur de +leur amitié. + +La malice parisienne ne permet pas aux femmes la familiarité avec les +hommes ni l'intimité avec les femmes, si bien qu'elles sont condamnées +à vivre seules ou avec leurs maris, ce qui est souvent tout un. + +Il semble pourtant bien naturel que les femmes qui se disent opprimées +--ce n'est pas mon opinion, au contraire--s'entendent entre elles en +comité secret pour combattre les hommes ou pour se venger de leurs +méfaits; voilà pourquoi on a peut-être eu tort de les accuser d'avoir +trop aimé l'Hôtel du Plaisir-Mesdames. Elles allaient là, sans doute, +comme les hommes vont au cercle pour se distraire de leurs femmes. +Peut-être allaient-elles là pour sécher les larmes de la tyrannie ou +plutôt de l'esclavage, les pauvres colombes, aussi c'étaient les +colombes de Vénus qui battaient des ailes dans l'Hôtel du Plaisir- +Mesdames. + +Rien n'est plus malaisé à une femme que de garder l'auréole de toutes +ses vertus, même quand elle reste vertueuse; si elle valse, on ne lui +permet pas de valser avec un homme, sous prétexte que la valse est un +cercle de flammes agité par l'enfer; c'est le tourbillon du diable. Si +deux femmes valsent entre elles, ce qui est un adorable tableau, la +malignité publique les accuse pareillement: pourquoi ces enlacements, +ces serpentements, ces ondoyements, si ce n'est pour braver la nature? +Dans les bals, qui ne se rappelle avoir vu valser Mme de Montmartel et +Bérangère? C'était la fête des yeux: tantôt Bérangère appuyait sa joue +sur le sein de celle qui l'entraînait, tantôt elle renversait la tête +avec l'abandon de la bacchante. Toutes les deux gardaient pourtant les +attitudes chastes des femmes du monde, mais cette chasteté même ne +donnait que plus de saveur à leur emportement. + +Quand elles se rencontraient, elle se jetaient au cou l'une de +l'autre, avec toute la passion de la beauté pour la beauté, et les +bras s'entrelaçaient si bien pendant l'étreinte, qu'un jour la +Chanoinesse rousse leur dit en souriant: «Prenez garde, vous y +resterez!» + +C'est que la Chanoinesse rousse ne croyait pas à l'amitié des femmes. +Je ne suis pas si sceptique; si Bérangère et Mme de Montmartel +s'embrassaient si éperdument, c'est--qu'elles s'aimaient beaucoup.-- + + + + +XIX + +LES POIGNARDS D'OR + + +On a quelque peu parlé aussi de cette jeune beauté extravagante qui +voulut se faire justice d'un coup de poignard; les journaux ont +imprimé une page de son histoire en hasardant les initiales de son +nom. + +Disons cette histoire sans jeter ce nom très respecté à la curiosité +romanesque: nous nommerons Mlle Wilhelmine. + +Elle était douce comme si toutes les bonnes fées fussent venues à son +berceau; mais, sans doute, la mauvaise fée aussi l'avait frappée de sa +baguette. + +Wilhelmine fit son entrée dans le monde au milieu des enthousiasmes. +Combien d'amoureux qui se fussent sacrifiés pour elle! Beaucoup de +beauté, beaucoup d'argent, beaucoup d'esprit. Mais sur tout cela la +raison ne répandait pas sa lumière. Wilhelmine se conduisait comme une +folle, disant à tout propos: «Je ne suis pas maîtresse de moi.» + +Sur son cachet elle avait fait graver la sentence arabe: C'est écrit +là-haut, faisant ainsi Dieu responsable de toutes ces équipées. + +Le duc de Parisis, qui la rencontra dans la société anglaise de Paris, +eut naturellement la curiosité de vouloir être de moitié dans ses +extravagances, c'était pour lui une étude entraînante; il disait que +c'était par philosophie, mais c'était par amour. + +Un soir, dans une causerie presque intime, elle lui dit tout à coup: +«Montrez-moi donc un de ces petits poignards d'or dont on parle tant +autour de moi?--Chut, lui dit-il, ces poignards-là sont des joujoux +qui tuent.» + +Mais Wilhelmine était un enfant gâté: elle voulut voir les poignards +avec tant d'obstination, que Parisis osa lui dire, comme à la première +coquette venue: «Eh bien, venez demain chez moi et je vous les +montrerai.--J'irai,» dit-elle. + +Sans doute le rouge lui monta au front, car elle se leva et se perdit +dans le bal. + +Le lendemain, elle ne se fit pas attendre à l'hôtel du duc de Parisis. +«Vous voyez, dit-elle d'un air de vaillance, j'ai pris la première +heure, car je n'ai pas peur de vos poignards.» + +Son coeur battait bien fort, mais elle cachait son coeur. + +Parisis joignit les mains sur sa tête et lui baisa les cheveux. +«Je vous attendais, lui dit-il.--Eh bien, puisque je suis venue, +expliquez-moi le jeu de vos poignards.» + +Il la fit asseoir bien près de lui, trop près de lui. «Croyez-vous +aux influences occultes? lui demanda-t-il.--Je crois à tout, même +au diable, répondit-elle, d'un air brave.--Vous croyez aux +jettatores?--Oui, je crois au mauvais oeil. La journée est bonne ou +mauvaise, selon la première figure que nous voyons.--Eh bien, moi, +j'ai mis un pied dans la cabale; je crois que tout le monde est +gouverné par des esprits invisibles toujours maîtres de nos actions; +les sorcières de Macbeth sont de vieilles folles, mais la sorcellerie +est pourtant l'expression d'une vérité. J'ai découvert dans un vieux +livre, miraculeusement venu jusqu'à moi, que tout homme qui portait +malheur devait forger des poignards d'or pour conjurer le mauvais +destin.--Vous portez donc malheur?» Parisis ne voulut pas, à ce qu'il +paraît, s'expliquer là-dessus. «Peut-être, dit-il à Wilhelmine, mais +grâce à mes poignards d'or, je suis sûr de préserver les femmes que +j'aime.--Et comment faites-vous pour cela?--C'est bien simple: je +leur enfonce un de ces poignards dans les cheveux, il m'est même +arriver d'en enfoncer deux, pour plus de sûreté contre l'esprit du +mal.» + +Wilhelmine partit d'un grand éclat de rire. «C'est vous qui êtes +l'esprit du mal, puisque vous perdez toutes les femmes que vous +rencontrez.--Hormis vous.» + +Parisis regarda profondément Wilhelmine. «Moi comme les autres; depuis +que je vous ai vu, je ne vois plus mon chemin.» + +Après avoir dit cela, Wilhelmine se révolta contre elle-même et voulut +s'en aller. Mais par une tactique savante, Parisis la retint en lui +disant: «Vous n'avez rien à craindre, je ne vous aime pas.» + +Elle se retourna, et voulut lui prouver qu'il l'aimait. + +Quand elle sentit qu'elle allait, elle aussi, tomber dans la gueule du +loup, elle s'écria: «Je veux bien vous aimer, mais je ne veux pas de +vos poignards.» + +On s'aima donc. Parisis, plein de foi dans la vertu de ses poignards +d'or, ne voulut pas tenir compte de la bravade de Wilhelmine; il +en prit un--un vrai bijou--pour le ficher dans sa belle chevelure +brunissante, mais elle le saisit dans sa main et le jeta à ses pieds. +«Si je suis perdue, dit-elle en pleurant, ce n'est pas ce poignard qui +me sauverait.» + +Elle avait voulu jouer avec l'amour! Elle s'enfuit et ne revint pas, +malgré les prières de Parisis. + +Parisis lui porta malheur. Il y a des femmes qui se consolent de leur +première chute dans les ivresses ou dans les troubles d'une seconde +chute. Wilhelmine avait eu une heure de vertige; mais elle s'était +indignée contre elle-même, jusqu'à vouloir en mourir; rien ne pouvait +l'arracher au souvenir humiliant de sa faute, c'était l'enfant pris +par le feu, qui s'enfuit avec épouvante, mais qui emporte le feu. + +Wilhelmine sentit qu'elle serait consumée dans sa honte. Elle ne +voulut plus reparaître dans le monde, elle repoussa les caresses +de toute sa famille, elle s'enferma dans sa chambre comme dans une +cellule, toute à son désespoir. + +Parisis fut lui-même désespéré quand il apprit par une lettre +incohérente cette retraite dans les larmes. Cette lettre était +navrante: la fierté qui se révolte contre la honte! La pauvre +Wilhelmine s'efforçait d'y cacher son coeur blessé par des éclats de +rire; mais il comprit et il regretta d'avoir été de moitié dans cette +folie. + +Il s'était imaginé que celle qui lui tombait sous la main était une +de ces jeunes filles prédestinées au péché; il l'avait prise en se +disant: «Autant moi qu'un autre.» + +Il n'avait pas compris que c'était une vertu qui s'immolait dans +l'amour. + +A la fin de la lettre, Wilhelmine, à moitié folle, le priait de lui +envoyer un de ses poignards d'or pour conjurer les mauvais esprits. +Il n'avait aucune raison pour ne pas obéir à ce caprice. La femme de +chambre qui avait apporté la lettre reporta le poignard d'or. + +Les journaux nous ont appris le reste. Le lendemain matin, on trouva +la jeune fille baignée dans son sang. + +Wilhelmine n'avait pas mis le poignard d'or dans ses cheveux: elle +s'en était frappé le coeur. + + + + +XX + +UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MLLE REBECCA + +Nous ne suivrons pas Octave dans les mille et une aventures du +demi-monde et du monde des théâtres. Là encore il retrouvait des +grandes dames déchues ou des comédiennes qui jouaient les grandes +dames sur la scène. Naturellement, toutes le voulaient conquérir pour +l'afficher, sinon pour l'aimer un quart d'heure. Il disait avec sa +haute impertinence ce mot renouvelé de Brantôme: «Il leur faudrait +pour m'afficher tout le papier de la Cour des Comptes.» Il se +résignait à se débarrasser des femmes,--en les prenant. Mais +quelques-unes tenaient bon; elles le trouvaient si charmant, qu'elles +s'acharnaient à lui avec fureur. Il lui fallait tout son haut dédain +pour les rejeter loin de lui. Mais il lui arrivait lui-même de se +laisser piper pour quelques semaines à ces passions de hasard. + +Il ne faut pas s'imaginer que le duc de Parisis fût un mondain sans +philosophie. Il ne vivait pas comme un Sibarite sans souci du mystère +de la vie. L'esprit a aussi ses voluptés; Octave se détachait de ces +vulgaires viveurs qui ne vivent que pour vivre, tout entiers à la +gourmandise corporelle; il avait toutes les gourmandises; la soif +de l'amour n'apaisait pas en lui la soif de l'intelligence; aussi +prenait-il peut-être plus de femmes par l'intelligence que par +l'amour. En effet, sans vouloir faire la femme meilleure qu'elle +n'est, il faut avouer que c'est d'abord par l'âme qu'on la prend. + +Devant toutes les choses de la vie, Parisis posait un point +d'interrogation. Ce fut ainsi qu'il voulut étudier la mort jusque dans +l'amour. + +Une comédienne célèbre dans les théâtres de genre, plus célèbre encore +dans les clubs par ses gaillardes aventures, Mlle Rebecca,--pour ne +pas l'appeler par son nom,--rencontra Parisis dans son dernier voyage +aux courses d'Epsom. + +En arrivant à Londres, il daigna souper avec elle, un jour qu'il +devait souper avec le prince de Galles, le duc de Cambridge, le +marquis d'Englesea et le prince Alfred.--Octave aimait mieux une femme +bête que quatre hommes d'esprit; il lui promit de repasser l'Océan en +sa compagnie; il fut adorable, elle fut irrésistible: il paraît qu'ils +furent heureux en Angleterre. + +Mais Octave ne voulut plus être heureux en France, disant qu'il +fallait laisser cela aux Anglais. + +Rebecca était une fille de trop d'esprit pour insister: elle n'avait +pas l'habitude, d'ailleurs, de s'éterniser dans un amour; elle +changeait d'amants comme de bottines: c'était la fille la mieux +chaussée du monde. + +A Paris, Octave revit ça et là Mlle Rebecca. Il lui trouvait une +saveur mi-anglaise, mi-française à nulle autre pareille. Un jour +il lui fallut aller à Saint-Lazare, puisque Mlle Rebecca avait été +surprise avec quelques dames de bonne compagnie dans une maison +surnommée la maison de Sapho, une succursale de l'hôtel du +Plaisir-Mesdames, où l'on jouait dans les entr'actes. + +Rebecca ne se releva pas de cet échec; quand cette fille violente, +femme de tempêtes dans un verre d'eau, sortit de Saint-Lazare au bout +de trois mois, elle tomba malade de fureur. Les bons jours étaient +déjà passés pour elle. + +Dans son théâtre, ses meilleures amies disaient qu'elle avait donné +des représentations à Saint-Lazare. On la remercia. Ses amants eurent +peur d'être là dans sa déchéance. Elle perdit tout en quelques +semaines et retomba malade. + +Octave, qui oubliait toutes les filles galantes sans jamais vouloir +retourner la tête, eut la fantaisie de revoir encore Rebecca. +Croyait-il qu'il retrouverait tout d'un coup dans sa compagnie je +ne sais quelle chanson de jeunesse, je ne sais quel parfum de +chèvrefeuille, je ne sais quel tableau d'orgie à couleurs éclatantes? +C'était l'ivrogne qui a gardé le souvenir d'un mauvais cabaret où il a +bu une bonne pinte. + +Octave alla boulevard Malesherbes pour retrouver la comédienne de +hasard. Mais ces oiseaux-là ne perchent pas longtemps sur la même +branche; tantôt c'est un coup de vent qui les jette loin de là; tantôt +c'est un rayon qui les appelle plus loin; quelquefois l'orage les +emporte avec le rameau brisé. + +Parisis entra dans la maison qu'il connaissait bien; mais l'éternel +«Qui demandez-vous?» l'arrêta au passage. Quoiqu'il n'eût pas +l'habitude de répondre aux voies harmonieuses du rez-de-chaussée, il +répondit qu'il demandait Mlle Rebecca. Sur quoi on lui répliqua qu'il +y avait belle heure que Mlle Rebecca n'habitait plus son appartement. +«--Elle est rue des Martyrs, 16--pour en faire encore des martyrs.» + +Ce fut pour Octave une vraie surprise; il avait jugé que Mlle Rebecca +ne devait pas déchoir; or, retomber du boulevard Malesherbes, où elle +occupait un appartement de deux mille francs par mois,--quatre salons, +ameublement en bois de rose, écurie pour quatre chevaux,--dans la rue +des Martyrs, où les filles les plus huppées ne payent pas deux cents +francs par mois, c'était une vraie déroute. + +Octave alla rue des Martyrs, non plus pour chercher une heure de +gaieté, mais pour consoler celle qui venait d'être vaincue dans son +ascension. «Mlle Rebecca? demanda-t-il.--Mlle Rebecca n'est plus ici. +Elle est à l'hôpital Beaujon.» + +Le concierge apprit à Octave que Mlle Rebecca était malade en revenant +dans la maison qu'elle avait autrefois habitée. Elle souffrait depuis +longtemps de la poitrine, en disant toujours que ce n'était rien. Elle +était arrivée avec une meute de créanciers, marchandes à la toilette, +tapissiers, prêteurs sur gages, carrossiers, tous ceux qui vivent du +luxe des filles. A peine arrivée rue des Martyrs, on était venu +pour saisir ses dernières hardes; elle avait vendu jusqu'à ses +reconnaissances du Mont-de-Piété. «Le croiriez-vous, Monsieur? on +riait toujours de ses cheveux rouges; on disait qu'ils n'étaient pas à +elle; la vérité, c'est qu'elle avait la plus belle chevelure du monde. +Eh bien! comme son médecin lui conseillait de la couper pour reposer +sa tête, elle a demandé un coiffeur pour lui vendre ses cheveux. Mais +comme on lui amena un coiffeur qui lui rappela une ancienne dette, +elle ne parla plus de vendre ses cheveux.» + +Octave alla à l'hôpital Beaujon; mais il eut beau faire: c'était +un mercredi, on lui dit de revenir le lendemain avec le numéro +d'inscription, car en entrant à l'hôpital, on perd son nom, on n'est +plus qu'un chiffre. Le lendemain, Parisis retourna à l'hôpital. Il +n'avait pas le numéro; mais comme le jeudi tout le monde a le droit de +parcourir les salles, il jugea qu'il lui serait facile de reconnaître +Mlle Rebecca. Mais vainement il alla dans toutes les salles, il passa +devant tous les lits sans voir celle qu'il cherchait. Il questionna un +interne, qui finit par se rappeler que déjà deux femmes lui avaient +demandé ce nom et qu'il les avait vues s'arrêter salle Sainte-Claire +au numéro 4. «Malheureusement, dit l'interne, le numéro 4 est à cette +heure à l'amphithéâtre de Clamart, mais comme il est parti cette +nuit, vous pouvez encore arriver à temps.--Arriver à temps!» murmura +Parisis. + +Il demanda comment elle était morte. L'interne répondit qu'elle était +morte comme les autres. Et comme s'il fût frappé par un souvenir il +ajouta: «C'était une juive, elle a voulu mourir chrétienne; le curé de +Saint-Philippe-du-Roule est venu pour son abjuration: tout le monde a +été édifié ici, excepté moi. Quel Dieu va-t-elle trouver là-haut?» + +Octave avait commencé le pèlerinage, il voulut aller jusqu'au bout. +Clamart est l'amphithéâtre par excellence; c'est là que viennent tous +les sujets des hôpitaux de Paris: Rembrandt pourrait tous les jours y +retrouver sa leçon d'anatomie. + +On sait que l'amphithéâtre de Clamart est bâti sur le terrain de +l'ancien cimetière, dont on retrouve encore un coin aujourd'hui tout +ombragé de cerisiers, de saules, de pruniers et d'aubépine. On y salue +d'anciennes pierres tumulaires rongées par la lune, par la pluie, par +la gelée. C'est un cimetière plus sauvage que la mort, puisque jamais +les vivants n'y viennent. L'amphithéâtre est dans la forme des anciens +cloîtres, mais sans galeries couvertes: les promenoirs sont quatre +parterres à la française, séparés par une fontaine. + +Octave respira en passant une pénétrante odeur de giroflée et d'herbe +fauchée. On le conduisait vers le directeur qu'on ne trouvait pas. Les +parterres lui souriaient par l'éclat des bouquets, mais il reconnut +bientôt qu'il était dans le pays de la mort. Des voitures noires, sans +portières, sans vasistas, plus désolées que les voitures cellulaires, +survenaient à chaque instant pour vomir des cadavres. + +Octave s'approcha. Plus de cinquante cadavres, hommes, femmes, +enfants, étaient déjà jetés pêle-mêle dans la salle d'attente. Un +mort d'hôpital qui n'est pas réclamé n'en a pas fini avec les +pérégrinations et les aventures. + +Quoique devant une des fenêtres ouvertes, Octave n'osait regarder, +comme s'il eût craint de voir tout à coup apparaître celle qu'il +cherchait. + +Le directeur survint. Par respect pour la mort, Octave avait jeté +son cigare; mais le directeur, qui fumait lui-même, lui conseilla de +fumer. + +Il eut bientôt dit pourquoi il venait. «Eh bien! lui dit le directeur, +cherchons. «Par malheur, murmura un des hommes de peine qui voulait +rire en attendant «l'heure de la distribution,» on ne reconnaît pas +ici les gens à leur habit.» + +En effet, c'est la nudité dans toute sa misère. Que doit dire l'âme, +si elle voit ainsi son corps! Mais l'étude n'est-elle pas aussi une +prière? Le médecin qui cherche la vie dans la mort n'a ni un homme ni +une femme sous les yeux,--il a un sujet. + +Octave entra dans cette grande salle toute inondée de lumière, ceinte +de beaux arbres chanteurs. Il vit des femmes, il vit des jeunes +filles, il ne reconnut pas Rebecca. «C'est qu'elle a été de la +première distribution, dit le directeur, à moins qu'elle ne soit pas +encore arrivée.» + +Deux hommes de peine apparurent avec une civière: ils venaient pour la +seconde distribution. Ils prenaient les cadavres pour les transporter +avec une philosophie qui surprit Octave; l'un avait une rose sur les +lèvres, l'autre était à peine à la dernière croûte de pain de son +déjeuner. + +Parisis alla dans la première salle de la dissection. Quoiqu'il fût +venu là pour chercher Rebecca, un sentiment plus élevé l'agitait: une +fois de plus son esprit redescendait dans l'abîme du néant, comme pour +y chercher les âmes de tous les corps abandonnés. Selon sa coutume, il +posait des questions. «Hélas! lui répondait le directeur, Montaigne +disait: «Que sais-je?» moi je dis que je ne sais rien. Si je vous +montre dans sa chair et dans ses os le sublime écorché de Houdon, +j'avouerai que Dieu en créant un homme a créé une merveille; mais +si je vous montre tout à l'heure au microscope une fourmi, vous +reconnaîtrez que la merveille est plus grande encore, puisqu'elle +indique mieux l'infini, puisque cet exemplaire lilluputien est tout +aussi merveilleusement imprimé que l'exemplaire in-folio. Si Dieu a +fait tout cela, c'est un grand artiste: si Dieu ne l'a pas fait, le +hasard est un grand maître.» + +Survint un professeur célèbre: «Où est l'âme?» lui demanda Octave qui +le connaissait bien. + +Le professeur ouvrit un cerveau. «Hélas! lui dit-il, je ne vois pas +plus l'âme ici que je ne vois Dieu dans le ciel.» + +Octave avait jeté ça et là un vague regard dans la salle: cinquante +étudiants, par groupes de trois ou quatre, étudiaient l'opération de +l'os maxiliaire. Tout à coup il s'écria: «La voilà!» + +Il avait reconnu Rebecca au moment où un étudiant lui arrachait une +dent pour mieux trancher la mâchoire. C'était un horrible spectacle. +Il pâlit et s'approcha. Le professeur fit signe à ses élèves de +suspendre leur travail. Octave avait reconnu Rebecca à ses longs +cheveux rouges, qui descendaient jusqu'à terre, humides et épars. + +Elle avait gardé toute sa beauté biblique; la mort y avait imprimé +plus de caractère encore. Mais, dix secondes plus tard, la joue eût +été coupée: déjà un étudiant approchait le scalpel. «Vous voyez, dit +le professeur, que les hôpitaux respectent leurs morts; on les a +accusés de vendre les chevelures, regardez celle-ci!--Oui!» dit +Parisis tristement. Il la connaissait bien, cette chevelure-là! + +L'étudiant qui avait arraché une dent à Rebecca la replaça par un +sentiment de respect pour la mort, car pour lui, depuis que Parisis +avait reconnu Rebecca, ce n'était plus un sujet, c'était une femme. + +Octave lui dit gravement: «Monsieur, je vous remercie.» + +La lèvre supérieure avait été relevée; l'étudiant y appuya le doigt +avec douceur pour la refermer; la bouche reprit le dessin que la mort +lui avait imprimé. + +Quelques secondes encore, Octave regarda en silence cette figure aux +belles lignes, qui faisait songer aux femmes de la Bible. Un autre +étudiant, ayant apporté un suaire, le répandit comme une chaste robe +sur ce pauvre corps abandonné qui, jusqu'à l'arrivée d'Octave, n'avait +été vêtu que de la pudeur de la Science. + +Octave détourna le linceul pour voir encore une fois cette figure que +la passion avait profanée et que la mort faisait blanche devant Dieu. +Il lui prit la main et la baisa doucement. + +Le même jour, il lui donna un tombeau au cimetière des juifs, et il y +mit cette épitaphe: + + POURQUOI VOUS DIRAIS-JE MON NOM! + + + + + +LIVRE IV + +LA TRAGÉDIE + + + * * * * * + + +I + +LA CONFESSION DE VIOLETTE + + +Que ces tableaux du musée secret de la vie moderne s'effacent +de nos yeux sous les douces images de Violette et de Geneviève. + +On n'avait pas reçu de nouvelles de Violette depuis sa fuite. Un +ami d'Octave lui dit qu'il l'avait vue à Rome. Une amie de Mme de +Fontaneilles lui dit qu'à Biarritz on s'était montré du doigt une +jeune fille voilée qui passait pour Violette de Parme. Rien de plus. +Où était-elle? Sur quel rivage hospitalier avait-elle porté son +désespoir? + +Un matin, Geneviève reçut une lettre timbrée de Madrid. C'était une +lettre de Violette. «Madrid! Que peut-elle faire à Madrid?» se demanda +Mlle de La Chastaigneraye. Et elle dévora cette longue lettre qui +était la confession de Violette. + + Madrid, ce 12 août. + + «Ma chère Geneviève, + + «Quand cette lettre tombera sous vos beaux yeux, je ne serai plus + de ce monde; pardonnez-moi, si je joue, moi aussi, la Dame de + Coeur. + + «Il faut se confesser avant de mourir. Je vous choisis pour mon + confesseur, c'est devant vous que je veux m'humilier dans l'esprit + de Dieu, c'est à votre coeur que je veux tout dire. + + «Ce n'est pas faute de prêtre que je vous choisis; j'en ai trouvé + partout depuis que je fuis la France, depuis que je me fuis + moi-même. A l'heure où j'écris, j'en vois un à la fenêtre voisine + qui lit son bréviaire; mais que lui dirais-je? Je ne suis pas de sa + paroisse: Écouterait-il bien les paroles d'une étrangère qui porte + un coeur comme le sien sans doute, mais qui meurt d'une passion + qu'il ne comprendra pas? + + «Vous, Geneviève, vous me comprendrez, parce que vous m'aimez. + + «Je vous ai dit ça et là, dans les hasards de la causerie, une + page de la vie de mon coeur. Je vais me confesser toute. + + «Mes premières années méritent-elles bien qu'on s'y arrête? J'ai + vécu toujours abritée par cette adorable femme toute de travail et + de prière que je croyais ma mère. Mais n'était-elle pas ma mère? + J'ai lu depuis l'histoire de d'Alembert et de Mme de Tencin. + Vous savez que d'Alembert avait été abandonné par cette grande + pécheresse de la Régence, qui avait fait de son frère un cardinal + et qui faisait de son fils un enfant perdu. Cet enfant perdu fut + un enfant trouvé et retrouvé, grâce à une vitrière qui lui donna + son lait, son pain, son sang. Elle lui donna une âme. Elle en fit + un homme. S'il porta des fruits, cet arbre de science, ce fut par + la greffe; s'il fut un homme, ce fut par sa seconde mère. Aussi + ai-je compris ces terribles paroles qu'il dit à la première quand + elle revint à lui: «Je ne vous connais pas! Ma mère, c'est la + vitrière!» + + «Moi, je n'aurais pas eu la brutalité de d'Alembert, sans doute, + parce que je suis une femme. Mais tout en accueillant ma première + mère, je fusse restée l'enfant de la seconde, si toutes les deux + avaient vécu. Et si la seconde eût été toujours ma mère, je puis + dire que j'eusse été toujours sa fille, car je m'explique bien + pourquoi elle me cacha à ma première mère, c'est qu'elle la + connaissait, c'est qu'elle avait peur de me perdre, c'est qu'elle + voulait vivre pour moi. + + «Tant qu'elle vécut, je fus heureuse. Elle avait choisi pour mes + mains délicates un travail charmant. Pendant qu'elle raccommodait + de la dentelle, je faisais des fleurs. Je trouvais bien doux de + veiller à côté d'elle, je ne croyais pas travailler, et il se + trouvait que j'avais gagné ma journée. + + «Dans les heures de repos, je lisais, et je ne lisais que des + livres pieux. Maman était sévère, elle avait veillé comme une + sainte à ma première communion. Elle m'avait expliqué avec + l'accent chrétien tous les miracles et toutes les beautés du + christianisme; je ne vivais que dans le monde des purs esprits, + aucune mauvaise pensée n'était venue en deçà de notre porte. + + «Certes, nous n'étions pas riches, mais nous ne pensions pas que + la richesse fût un bien. Nous avions un petit appartement sous les + toits, mais tout y était gai, les fenêtres avaient pour horizon + le ciel et les arbres du Luxembourg. Je ne me contentais pas de + fabriquer des fleurs; pour les mieux connaître, j'en cultivais. + J'ai lu que je ne sais plus quel philosophe voyait la nature dans + un fraisier, moi je m'étais fait toute une compagnie, + un monde avec des roses, des violettes, des pervenches, des + giroflées; j'avais même un arbre sur ma fenêtre, un lilas qui + émerveillait tous nos voisins; j'avais aussi un fraisier, mais + c'était par gourmandise, car j'y cueillais jusqu'à cent fraises + par an. + + «Que serait-il arrivé si maman eût vécu? + + «J'avoue que je n'aurais pas eu grand plaisir à épouser un homme + de ma condition; quoique je n'eusse pas lu de romans, j'avais mon + idéal comme s'il coulât encore en moi un peu du sang des Parisis. + Je ne saurais vous dire comme mon orgueil s'éveilla quand j'appris + que ce beau monsieur qui avait osé me parler dans la rue, et que + j'aimais déjà malgré moi, était un duc. + + «Geneviève, ce fut mon premier péché. Et voyez le malheur; + que le démon vous a touché, vous êtes presque à lui. La porte de + l'orgueil fut pour moi la porte de l'enfer. + + «Maman mourut. Elle m'avait plusieurs fois parlé de son pays; elle + me disait que nous ferions bientôt le voyage pour aller voir une + grande dame de ses amies qui me ferait peut-être une dot si je + trouvais un brave homme pour m'épouser. Plus d'une fois elle + pleura en m'embrassant; je n'osais l'interroger, car je ne voulais + pas lui parler de mon père, puisqu'elle ne m'en parlait pas. + Quelques mots surpris dans l'escalier pendant le commérage des + voisines m'avaient avertie vaguement que ma mère n'était pas + mariée. Mais elle était si pieuse et si bonne, que je me disais: + Dieu lui a pardonné. + + «Quand elle tomba malade, elle me retint un jour devant son lit + pour me faire des confidences, puis tout à coup elle se re + en disant: Non, je n'en mourrai pas, nous parlerons de cela plus + tard, quand nous irons en Bourgogne. Elle ne croyait pas à sa mort + prochaine, mais elle mourut soudainement d'un anévrisme. La parole + lui manqua pour me dire la vérité; quand j'arrivai devant son lit, + elle expirait. «Louise! Louise! dit-elle, Dieu....» + + «Elle ne dit pas un mot de plus; elle aurait pu prononcer peut-être + quelques paroles, mais elle n'eut pas le courage de me dire en + mourant: «Je ne suis pas ta mère.» + + «La misère est venue s'abattre sur ce pauvre petit appartement en + deuil, tout me manqua à la fois: ma mère, le travail, le courage! + Ce fut alors que survint M. de Parisis. Il me sauva de la misère, + il m'emporta dans un rêve d'or; mais je n'étais sauvée que pour + être perdue. + + «Je n'avais pas eu le temps de feuilleter les papiers de maman + Ce n'est que depuis ma sortie de prison que j'ai pu découvrir + l'histoire de ma naissance, en lisant des lettres et des + brouillons de lettres que ma mère cachait dans un petit coffret + en bois noir où je ne croyais trouver que des factures. + + «Est-ce la peine de vous parler des lettres de Mme de Portien et + des réponses de maman, ou plutôt des lettres de ma mère et des + réponses de sa femme de chambre? Pendant la première année, ma + mère s'inquiéta de moi, elle vint me voir une fois, elle gronda sa + femme de chambre de lui écrire trop souvent, elle lui recommandait + de dire _mon enfant_ et non _votre enfant_. + + Au bout d'un an, il n'y avait plus de lettres de Mme. de Portien; + elle voulait tout oublier pour mieux faire tout oublier. Je + trouvai des brouillons de lettres de maman où la pauvre femme + parlait avec adoration de la petite Louise. A ma première + communion, elle écrivit encore, ce fut la dernière fois. Ce qu'il + y a d'admirable, c'est que dans ces lettres elle ne lui parle + jamais d'argent. Et Mme. de Portien n'en parlait pas non plus. + + «Maintenant, quel fut mon père? Là est le secret éternel, mais + ce ne fut pas ce M. de Portien. Je ne dis pas cela pour calomnier + ma mère, je dis cela parce que je me confesse et que je vous dois + toute la vérité. + + «Je vais mourir et je ne me plains pas. J'ai eu ma part de + bonheur. J'ai adoré M. de Parisis; les jours que j'ai passés avec + lui ont été des siècles. Qu'ai-je à regretter? Je vous jure, ô ma + douce et sainte Geneviève, que c'est pour moi une joie encore + de penser que je me sacrifie à votre bonheur. Moi vivante, vous + n'épouseriez pas Octave, voilà pourquoi je meurs heureuse. La vie + est ainsi faite, il faut savoir se retirer de devant le soleil des + autres. J'étais comme l'arbre empoisonné: vous seriez morte sous + mon ombre. + + «En face de Dieu qui m'entend, en face de vous qui êtes l'image de + la vertu, je le déclare encore, car je veux vous prouver que je + ne suis pas tout à fait indigne du doux nom de cousine que vous + m'avez donné. Je n'ai pas eu d'autre amant que le duc de Parisis. + Il a été cruel en m'abandonnant. Vous savez qu'il m'avait envoyé + un bon de dix mille francs comme à la première venue. J'ai juré de + me venger. Et je me suis vengée! + + «Ah! j'avais une vengeance bien noble. C'était de retourner rue + Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, de travailler jour et nuit, de + mourir à la peine. + + «Mais Mme. d'Antraygues, qui connaissait les hommes, m'enseigna + l'autre vengeance. Il ne faut pas la condamner, car c'est un brave + coeur; elle a ses heures de fragilité, mais elle a gardé toute sa + noblesse d'âme. + + «Sur ses conseils, je me jetai donc la tête la première dans ce + tourbillon de la comédie parisienne, dans ce steeple-chase de + toute la folie du luxe et de l'amour. La pauvre Violette, foulée + aux pieds, devint l'orgueilleuse Violette de Parme. Ce fut Mme. + d'Antraygues, qui me donna mon premier billet de mille francs + avant de partir pour l'Irlande. J'avais été très malade, presque + condamnée, mais elle me dit que j'étais plus belle que jamais, la + première fois qu'elle me conduisit boire du lait au Pré Catelan + par des chemins détournés, car elle se cachait et je ne voulais + pas me montrer. + + «C'était sans doute parce que nous nous cachions que nous fûmes + surprises. Le prince Rio vint vers nous et demanda à la comtesse + l'honneur de m'être présenté. Vous avez raison, lui dit-elle, car + celle que vous voyez là, dans tout l'éclat de ses vingt ans et de + sa beauté, est une princesse par la grâce de Dieu. Elle ne vous + dira jamais son nom; elle ne veut être connue à Paris que sous le + nom de Violette de Parme. + + «L'orgueil qui m'avait perdue parce que M. de Parisis était duc, + me perdit encore une fois parce que celui qui nous parlait était + prince. Je sentis tout de suite que je ne l'aimerais pas, mais + c'était l'homme qu'il me fallait pour jouer mon jeu. Je ne fis + pas trop de façons pour aller dîner avec lui dans un salon du + Petit-Moulin-Rouge. Je savais que le duc y allait quelquefois, je + ne désespérais pas de le rencontrer et de passer fièrement devant + lui au bras du prince. + + «A la fin du dîner, on était éperdument amoureux de moi, on + m'offrait des diamants, un hôtel, des équipages. Je ne rentrai pas + chez moi; mais tout en allant chez le prince, j'étais bien décidée + à ne pas être sa maîtresse. + + «Le prince me trouva bizarre, mais il était bon prince; ce qu'il + aimait en moi, c'était ma figure. Lui aussi était un orgueilleux, + c'était déjà quelque chose que de m'afficher. Il y a des + qui veulent être, il y a des gens qui veulent paraître. Ma + «bizarrerie» ne l'empêcha pas de me donner cent mille francs et de + me meubler, avec le luxe du plus pur Louis XVI, un hôtel rue de + Marignan, où il vint trois fois par semaine dîner avec ses amis, + des hommes du monde, des journalistes, des hommes politiques, des + diplomates et des artistes. + + «C'était bien un peu le monde de Parisis; mais comme on ne m'avait + pas connue avec lui, naturellement personne ne me reconnut chez le + prince. + + «Cette vie-là, je vous l'avouerai, me plut beaucoup, quoique je + souffrisse beaucoup, quoique je souffrisse toujours. J'espérais + venir à bout de mon coeur; mais point. Plus je m'éloignais + d'Octave, plus je le retrouvais. + + «Il était en Angleterre quand je fis ma première entrée dans le + monde du Bois. On vous a parlé du bruit qui retentit autour de + moi. Quand on voit monter peu à peu une courtisane cela n'étonne + personne.--Ah! c'est celle-ci!--Ah! c'est celle-là!--Connue! + reconnue! tout est dit. Mais quand une courtisane apparaît + un grand luxe sans qu'on puisse dire d'où elle vient, toutes les + curiosités sont en éveil, elle triomphe avec éclat. C'est un feu + d'artifice qui n'a pas été annoncé. + + «Le prince ne pouvait croire à son bonheur; jusqu'à minuit, + c'était le plus heureux des hommes, mais à minuit, je m'enfermais + dans ma chambre et je me jetais voluptueusement dans la solitude + de mon lit. + + «Je n'étais pourtant pas une sainte. Je me hasardais dans tous les + périls, j'étais coquette avec tous les hommes, comme une femme qui + veut se faire une cour. J'éprouvais une joie secrète de me prouver + que j'étais vertueuse sous le masque d'une pécheresse. + + «Ce fut ainsi que j'allai un soir à Mabille à l'insu du prince; + ayant appris la langue du pays avant d'y entrer, décidée à + répondre à toutes les apostrophes. J'avais dîné en folle + compagnie, et je crois bien que j'avais bu un peu trop de vin de + Champagne. + + «Je vous ai dit comment j'y avais rencontré Octave, comment il + s'était repris à moi selon les prédictions de Mme d'Antraygues. + Mais, en le retrouvant, je ne retrouvai plus mon coeur. Il y avait + de l'orage dans le ciel. + + «Vous savez mieux que moi l'histoire de Dieppe. Je ne lui ai pas + dit toute ma jalousie, mais je compris alors qu'il vous aimait. + Les femmes qui aiment ont la double vue. Vous me haïssiez et je + vous haïssais; dans ma jalousie aveugle, croyant frapper Octave au + coeur, je m'enfuis avec ce grand d'Espagne qui n'avait de grand + que sa grandesse. Tout naturellement je fus tout aussi «bizarre» + avec lui qu'avec le prince. + + «Mais j'avais beau vouloir m'étourdir, je ne vivais que pour + Octave; mon âme était toute à sa pensée, mes yeux le cherchaient + partout. + + «Mais vous savez le reste. Vous savez ma rencontre avec ma mère. + Je vous avouerai que la force du sang ne se trahit pas alors. Et + pourtant, quoique Mme de Portien n'eût pas une figure sympathique, + je me souviens que j'éprouvais quelque plaisir à la voir. C'est + peut-être un préjugé, mais il me semble qu'elle ne me parut pas + être une étrangère pour moi. + + «La pauvre femme! Dans quelques heures je la reverrai, si Dieu lui + permet ce bonheur de revoir un enfant qu'elle a abandonné. Qui + sait si elle aussi n'a pas subi cette fatalité du coeur qui trahit + toujours les vertus de la femme? + + «Vous avez voulu tenter une belle chose. Vous avec dit à Octave de + m'épouser pour arracher de ma main ces violettes de Parme qui la + souillent. Mais la vertu est comme les sources vives, elle ne + remonte jamais. Ce n'était pas moi qui devait épouser Octave; un + mariage aussi éclatant eût montré ma chute plus grande encore. + + «Grâce à vous, grâce à cette douce Hyacinthe que vous m'aviez + donnée, j'ai failli prendre racine à Pernan pour y vivre dans le + repentir et la charité. Vous savez que les souvenirs vivants m'en + ont chassée. + + «Et d'ailleurs, je voulais mourir. Je voulais mourir pour vous, + sinon pour moi. Croiriez-vous que vingt fois le courage m'a + manqué? Une femme qui ne s'est pas tuée du premier coup ne trouve + plus la force de se tuer. + + «Le courage m'est enfin revenu. + + «Suis-je digne de revêtir le linceul blanc? Ai-je assez expié mes + fautes? Ma prison a été un long supplice, ma délivrance ne m'a pas + délivrée de mes chagrins. Vous avez été un ange pour moi, aussi + c'est à vous que je demande des prières. + + «Avant les prières, j'ai une grâce à vous demander: c'est + d'épouser Octave, car je ne veux pas que ma mort soit inutile. Et + puis il me semble que je serai dans votre bonheur. + + «Ne me pleurez pas, je meurs contente. + + «Vous m'avez donné un million, je vous lègue un million. Ce que + j'ai dépensé était la fortune de ma mère. + + «J'aime tant à causer avec vous, ma chère Geneviève, que j'allais + oublier l'heure de la mort. + + «Adieu! à Dieu! + + «VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS.» + +Et d'une écriture plus fiévreuse, Violette avait jeté ces mots après +sa signature. + + «Quand vous vous promènerez avec Octave dans le parc de Par + ou de Champauvert, si vous voyez à vos pieds une pauvre petite + violette des champs--pas une violette de Parme!--ne la foulez pas + dans la poussière; penchez-vous pour la cueillir, respirez-la et + donnez-la à votre mari. Il se souviendra de moi, mais vos mains + auront sanctifié le souvenir. + + «Adieu!» + +Mlle de La Chastaigneraye pleura beaucoup en lisant la confession de +Violette. Elle sentait que c'était un coeur et une âme qui parlaient. +«Ah! oui, dit-elle en se rappelant cette douce figure, c'est Violette +qu'il faut appeler la DAME DE COEUR.» + +Violette était entrée si profondément dans la vie de Geneviève, qu'il +lui semblait qu'en la perdant elle perdait quelque chose d'elle-même, +un battement de son coeur, un rayon de son âme. «Et pourtant, +dit-elle, j'étais jalouse jusqu'à en mourir!» + + + + +II + +OCTAVE A PARISIS + + +Mademoiselle de La Chastaigneraye écrivit à la marquise de Fontaneilles: + + «Ma chère Armande, + + «Je suis désespérée plus que jamais. Je reçois une lettre de + Violette, et cette lettre c'est l'adieu d'une femme qui va mourir. + + «Cette fois, si tu ne viens pas tout de suite, je pars pour + l'Abbaye-au-Bois. Je t'embrasse. + + «GENEVIÈVE.» + +Mlle de La Chastaigneraye avait un trop noble coeur pour songer à +épouser Octave devant le tombeau de Violette. + +La marquise de Fontaneilles pria par un mot le duc de Parisis d'aller +la voir. «Mon cher duc, lui dit-elle, ne perdez pas une heure; cette +pauvre Violette est morte, c'est par un dévouement sublime pour +Geneviève et pour vous-même. Partez de suite pour Champauvert, dites +que j'y serai demain avec le marquis. Il faut que dans quinze jours +Mlle de La Chastaigneraye soit la duchesse de Parisis.» + +Octave partit une heure après, non sans avoir tenté d'entraîner avec +lui la marquise. Il arriva la nuit à Parisis; le lendemain, à midi, il +descendait de cheval dans la cour de Champauvert, quelque peu surpris +de ne pas voir apparaître Geneviève, car dès qu'on voyait poindre une +figure dans l'avenue, on avertissait la jeune châtelaine. + +Un domestique s'avança sur le perron. «Monsieur le duc ne sait donc +pas que mademoiselle est partie!--Partie! Depuis quand?--Depuis +hier?--Elle est allée à Paris?--Oui, monsieur le duc.--Quand doit-elle +revenir?--Oh! pour cela! ni moi non plus, répondit le domestique dans +la mode de son pays. On a parlé ici du couvent, presque toute la +maison a été remerciée et je vais rester seul ici avec ma femme. On a +donné l'ordre de vendre les chevaux.--C'est sérieux, pensa Parisis.» + +Il remonta à cheval. Il voulut repartir pour Paris, mais il se ravisa +et se contenta d'écrire à la marquise de Fontaneilles: + + «Chère marquise, + + «Nos destinées jouent aux quatre coins. Pendant que je viens à + Champauvert, Geneviève va à Paris. Faut-il que je rebrousse chemin + ou qu'elle revienne sur ses pas? Jugez. J'attends! + + «PARISIS.» + +Le lendemain, Parisis reçut un télégramme qui ne renfermait qu'un mot: + + Attendez. + +Octave attendit. Il ne craignait pas de trop s'ennuyer, car il y +avait au château une armée d'ouvriers. Le spectacle du travail des +autres est une vive récréation pour l'esprit, surtout quand le travail +des autres est pour soi-même. En l'absence de l'architecte, Parisis +pouvait donner de bons conseils pour les détails de la restauration +du château. Il n'était pas né artiste, mais il avait le sentiment de +l'art dans toutes ses faces, peinture, sculpture, architecture, art +antique, art chrétien, art de la Renaissance, art rococo, art moderne; +supérieur en cela à Monjoyeux lui-même, qui était absolu dans son +style, qui n'aimait pas Louis XII et qui eût massacré les plus jolis +motifs pour métamorphoser à son gré le caractère du château. + +Octave ne croyait pas que Violette fût morte. Toutefois son souvenir +attristait encore la solitude de Parisis. + + + + +III + +LE DÉFI A DIEU + + +Ce jour-là, Octave feuilleta la bibliothèque du château. Il avait +ouvert cinquante volumes. Il avait traversé à vol d'oiseau, on +pourrait dire à vol de hibou, toute l'histoire des philosophes, mais +pénétrant surtout dans les sciences occultes, quoique le caractère de +son esprit l'appelât toujours dans les régions lumineuses. + +C'était un dimanche. Tout le monde du château était à une fête +voisine. Il n'avait voulu retenir personne. Il était donc seul. Le +soir amenait l'ombre, le ciel s'était voilé. Il se rappela qu'il +n'était pas allé à la chapelle, on lui avait remis depuis longtemps +les clefs de la crypte. + +Il était presque nuit quand il entra dans la chapelle. + +A la mort de son mari, la duchesse de Parisis eut une telle horreur de +la nuit qu'elle ne dormit jamais sans lumière, pareille en cela à Mme +de Montespan qui se voyait déjà dans le linceul dès que l'ombre se +répandait sur elle. Quand on descendit à son tour la duchesse de +Parisis dans la chapelle souterraine, Octave qui savait avec quelle +terreur sa mère envisageait la nuit, voulut qu'une lampe brûlât +perpétuellement devant son tombeau. + +Aussi dès qu'il ouvrit la porte de la crypte, il vit passer un pâle +rayon de lumière. Il descendit avec une sourde émotion, s'efforçant +de ne voir dans la mort que la mort elle-même, voulant supprimer les +sombres cortèges que lui font les poètes et les visionnaires. Quand il +fut aux derniers degrés de l'escalier en spirale, il s'arrêta, regarda +tous les cercueils et les salua avec piété. + +C'étaient pour la plupart des cercueils de pierre et de marbre, tous +rangés autour d'un autel où le jour des Morts le curé de Parisis +venait dire la messe. Quelques-uns des cercueils, les derniers, +étaient en bois de hêtre recouvert de velours à clous d'argent. +C'étaient les derniers venus. Parisis retrouvait parmi ceux-là son +père et sa mère. Il vint se pencher au-dessus et appuya les deux mains +comme s'il touchait les deux morts bien-aimés. + +Quoiqu'il n'eût pas l'habitude de s'agenouiller, par un mouvement +involontaire et soudain il tomba à genoux et mit ses lèvres sur +le velours de chaque cercueil. Il lui sembla qu'il sentait des +tressaillements sous ses lèvres. + +Je ne sache pas un athée qui n'ose rayer d'un trait de plume +l'immortalité de l'âme. Et pourtant s'il n'y a qu'un pas de la vie +à la mort, il n'y a qu'un pas de la mort à la vie. + +Octave se leva. Il regarda cette éternelle lumière qui ne brûlait que +pour ceux qui ne voient plus et retourna vers l'escalier. Quand il fut +sur la dernière marche, il salua gravement comme à son arrivée. Il lui +sembla que les morts lui disaient adieu. Dans le silence funèbre, il +crut entendre ce mot qui l'obsédait toujours: «C'EST LA!» + +Il remonta silencieusement l'escalier; mais dès qu'il eut refermé la +porte, il murmura en essayant de sourire: «Non! je ne veux pas que +ce soit là.» Il se sentait protégé par sa mère. «Je défie tous les +esprits de m'enchaîner à la destinée des Parisis, je brise les liens +de la légende et je m'affranchis de tout en bravant tout.» + +Quoiqu'il se crût maître de lui et de sa destinée, il ne fut pas +fâché de se retrouver au grand air et d'allumer un cigare. Le cigare, +l'ami de l'homme depuis que le chien l'a trahi--depuis qu'il y a des +chiens enragés. + +La vie de château, dépouillée de toutes ses suzerainetés, n'est plus +possible que si on y apporte la vie de Paris. Je sais des châtelains +qui ne reçoivent de Paris que le journal; ceux-là se nourrissent trop +de la vie idéale; il leur faut alors une grande force d'imagination +pour trouver que tout est bien, même si comme Candide ils cultivent +leur jardin. + +Octave, qui n'avait pas prévu son voyage, n'avait rien emporté du +boulevard des Italiens, pas même un journal. + +Aussi, après le dîner, il ne lui resta qu'une ressource, celle de +remontera la bibliothèque. Cette fois il feuilleta des romans; il +n'avait pas la main heureuse ce jour-là: il tomba sur le _Moine_ de +Lewis. Il l'avait lu déjà, il le relut à vol d'oiseau, mais trop +encore pour ne pas se pénétrer de la terreur que répand ce chef +d'oeuvre. + +Le vieux Dominique, qui lui avait servi à dîner, vint lui demander +s'il voulait du feu. «Oui, dit Octave, qui n'aimait pas la solitude; +le feu est un gai compagnon: d'ailleurs cela fera plaisir aux +grillons, aux araignées, aux moucherolles qui habitent cette +bibliothèque, sans compter que tous ces livres-là ne seront pas fâchés +de se réchauffer un peu, car ils me semblent tous morfondus.» + +Il y avait au bout de la bibliothèque une cheminée en bois sculpté du +temps de François 1er où couraient des salamandres. La bibliothèque +était alors une salle d'armes. Au XVIIIe siècle, autre temps autres +moeurs, la plume avait conquis ses droits de haute noblesse; on +recueillit tous les livres épars dans le château et on les logea dans +cette grande pièce abandonnée. + +Octave fut content de voir du feu. En se chauffant les pieds, il se +vit dans la glace et faillit ne pas se reconnaître. La vie méditative +qu'il menait depuis le matin avait altéré son expression railleuse. +En outre, il avait bien un peu négligé ses cheveux et ses moustaches. +«Diable! dit-il, si je restais toute une saison en province, je ferais +une drôle de rentrée à Paris.» + +Il traîna un canapé devant le feu et s'y renversa, toujours un livre à +la main. Ce livre, c'était Descartes. Il avait voulu refaire le +tour des idées dans les tourbillons du grand philosophe. Au premier +tourbillon il s'endormit. + +Quelle heure était-il quand il se réveilla? Le feu s'éteignait, +les quatre bougies brûlaient encore, mais ne devaient pas brûler +longtemps. Il voulut sonner. Il y avait encore un cordon, mais il n'y +avait plus de sonnette. Il appela, mais tout le monde était à la fête. +Il ouvrit la fenêtre. Un orage était survenu, un coup de tonnerre +retentit; le vent se déchaînait dans les grands arbres: de noires +nuées sillonnées d'éclairs ensevelissaient le château. C'était le +dernier orage de la saison, mais il devait laisser un beau souvenir. + +A travers les grandes voix du tonnerre et du vent, Parisis entendit au +loin les violons, ces violons rustiques qui ne seraient pas étouffés +par la trompette du Jugement dernier. «C'est bien, dit Octave, on +s'amuse là-bas; ne soyons pas un trouble-fête, d'autant qu'après tout +je trouverai bien mon lit tout seul. Quelle heure est-il?» + +Il n'y avait qu'un sablier dans la bibliothèque. Sans doute un des +Parisis avait voulu exprimer que même avec les philosophes il ne faut +pas perdre son temps. + +Quand une fois le sommeil du soir vous a pris dans ses chaînes, on +a toutes les peines du monde à briser les liens. Octave avait beau +étendre les bras, il resta à moitié anéanti sur le canapé où il +s'était rejeté comme en fuyant l'orage. + +L'orage était bien pour quelque chose dans cet ensevelissement de ses +forces. Il avait continué par ses rêves son voyage dans le pays des +Esprits. «Suis-je assez bête, murmura-t-il, pour me laisser envahir +par toutes ces rêveries de philosophes ou de chercheurs, qui n'ont +jamais aimé la terre parce qu'ils n'avaient pas cent mille livres de +rente pour s'y trouver bien! La terre est notre patrie passée et notre +patrie future, nous n'en avons point d'autre. Le tonnerre a beau +gronder, il ne m'épouvante pas. La science nous a conduits dans la +coulisse, nous savons maintenant comment on fait le tonnerre.» + +Mais Parisis avait beau se dire toutes ces belles choses, une +vague terreur s'était répandue sur lui. «Il faut bien l'avouer, +poursuivit-il d'un ton moins fier, à force de science, nous savons que +nous ne savons rien de Dieu.» + +Il avait beaucoup discuté avec les philosophes d'aujourd'hui, il avait +dîné avec les plus fiers apôtres de l'athéisme, mais ils accusaient çà +et là des phrases superstitieuses. Parisis se moquait de toutes les +superstitions, mais il eût été désespéré de rencontrer le matin un de +ces musiciens redoutés par leur mauvais oeil, d'autant plus terrible +qu'il porte bonheur à eux-mêmes. «Eh bien! dit tout à coup Octave, je +veux en finir avec ces derniers nuages de la bêtise humaine.» + +Sur la cheminée, il n'y avait qu'une glace sans tain. Il se +leva et marcha droit au fond de la bibliothèque, devant un grand +miroir qui descendait du plafond jusqu'au parquet. Le miroir n'était +éclairé que par la réverbération des quatre bougies. «J'oubliais! dit +Parisis. Pour que les esprits se manifestent, il ne faut que trois +lumières.» + +Il retourna sur ses pas et éteignit la quatrième bougie. «Maintenant, +dit-il en revenant au miroir, il doit être minuit, et le moment +est bien choisi, puisque le vent siffle et que le tonnerre tonne. +Montre-toi, Satan!» Il se regarda. Or lui, qui jusque-là n'avait +jamais eu peur de qui que ce fût au monde, il eut peur de lui-même. +Dans cette lumière douteuse, il se trouva d'une pâleur mortelle; il +essaya de sourire, mais son expression demeura grave et triste. + +Il attendit bravement, se regardant toujours. Un éclair passa, il vit +une vague image dans la glace. + +Une fenêtre s'ouvrit avec fracas, les bougies s'éteignirent, et +Octave, qui se regardait toujours dans la glace, vit deux figures. +L'effroi le saisit: il appela Dominique et retourna vers la cheminée +pour rallumer les bougies. Il n'osait regarder. Cependant, quand il +eut fait jaillir le feu d'une allumette, il ouvrit bien les yeux. + +Une femme s'avançait vers lui. Il laissa tomber l'allumette.... + + + + +IV + +LA MORTE ET LA VIVANTE + + +Quelle était cette femme qui s'avançait ainsi vers Octave? «Elle!» +s'écria-t-il avec effroi. Il croyait voir Mme Révilly. Il s'imagina +qu'elle était sortie de son tombeau pour venir lui reprocher sa mort. + +Vous n'avez pas oublié Mme d'Argicourt, cette blonde Bourguignonne +haute en amour, avec laquelle il avait valsé--la valse des Roses. +--Vous n'avez pas oublié non plus que, par un singulier jeu du +souvenir, Octave s'était imaginé, en la revoyant après la mort de +Mme de Révilly, que c'était Mme de Révilly elle-même qu'il revoyait. + +Son aventure avec ces deux femmes avait été si rapide, il les avait +si peu vues avant de les aimer, que ces charmantes figures se +confondaient dans sa mémoire. Il avait beau vouloir recomposer les +deux figures, dès que son esprit recommençait le dessin de l'une, la +figure de l'autre s'imposait. + +Cette nuit-là, à peine eut-il distingué vaguement les traits de Mme +d'Argicourt, qu'il s'imagina que Mme de Révilly était devant lui. + +Tout autre, à sa place, se fût peut-être évanoui, mais il dominait sa +peur, toujours résolu à ne croire à rien. + +Il reconnut bientôt que ce n'était pas là un fantôme, car Mme +d'Argicourt parla tout haut. Or, comme il ne craignait pas les +esprits, il ne craignait pas non plus les vivants. Il est vrai qu'il +n'était pas armé ce soir-là; mais quoique sans pistolet et sans +poignard, trois ou quatre voleurs eussent encore mordu la poussière +s'ils se fussent hasardés au château. + +Il alluma enfin une bougie, après quoi il fit deux pas au-devant de +Mme d'Argicourt. «Mon cher duc, lui dit-elle gaiement, vous êtes +introuvable; je vous cherche partout; pas âme qui vive dans ce +château!--C'est vous, madame? dit Octave avec une joie soudaine, tout +en saisissant la main de la baronne; je ne vous attendais pas ici!--A +cette heure, surtout, n'est-ce pas? Si je viens vous dire bonjour à +minuit, c'est que je me suis perdue dans vos grands bois. Vous ne +savez donc pas que je suis presque votre voisine pendant la chasse? +J'ai dîné chez ma soeur, à deux lieues d'ici; on m'a dit que vous +étiez en villégiature. J'ai voulu vous surprendre le soir, ne pouvant +pas, d'ailleurs, venir le jour. J'espérais bien arriver plus tôt, car +je ne voulais pas faire une pompeuse entrée de minuit, mais l'orage +m'a fait perdre deux heures et demie; il m'a fallu m'abriter dans une +cabane de bûcherons. Quel temps! quel tonnerre!--Ne m'en parlez +pas; voyez si ce n'est pas le diable qui entre par cette +fenêtre!--Dites-moi, mon cher duc, ce que vous pouvez faire dans une +bibliothèque sans y voir clair?--J'évoquais les esprits, ou plutôt je +me moquais des esprits.--Vous m'épouvantez!--Il y a bien de quoi! Je +m'ennuyais; j'avais peur de passer la nuit tout seul, je priais le +diable devenir me tenir compagnie. Mais voulez-vous que je vous dise +pourquoi le diable n'est pas venu?--Dites.--C'est que je ne crois pas +au diable.--Eh bien! moi, je vais vous dire pourquoi le diable n'est +pas venu,--ô païen endurci dans le péché!--c'est que Dieu voulait se +montrer à vous.» + +Et d'un air de moquerie: «Voilà pourquoi je suis venue.--Oui, vous +avez raison, car si Dieu s'est jamais montré sur la terre, c'est +par la figure de ses plus belles créatures.--Eh bien! maintenant +croyez-vous en Dieu?--Oui, puisque je crois en vous.» + +Octave embrassa la jeune femme sur le front. Elle le pria de lui +montrer le théâtre de ses évocations ou de ses défis au diable. Il +prit la bougie et la conduisit devant le miroir. «C'est étrange! +dit-il en s'approchant.--Que voyez-vous donc?» + +Octave venait de voir apparaître la blanche figure de Mme de Révilly, +comme s'il fût toujours le jouet de cette étrange vision qui lui +montrait l'une pour l'autre. «Je vois que le miroir est cassé.--Il +ne l'était donc pas?--Non, si j'ai bonne mémoire; cela m'explique +pourquoi je me suis vu double et pourquoi je vous vois double. +--Comment, vous me voyez double?--Oui ne voyez-vous donc pas +Mme de Révilly à côté de vous?--Vous me faites froid! Êtes-vous assez +fou?--Oui, je veux rire, dit Octave qui ne riait pas.--Mais qui a +cassé ce miroir?» + +Parisis comprit que la question des superstitions était encore à +résoudre. «C'est le coup de vent, après avoir ouvert la fenêtre.--Cela +n'est pas prouvé; mais d'ailleurs, pourquoi le coup de vent a-t-il +ouvert la fenêtre?» + +Il y avait trop de _pourquoi_ et de _parce que_ pour que Parisis et +Mme d'Argicourt s'y attardassent. «Adieu! dit tout à coup la +belle voyageuse.--Adieu! au milieu de la nuit, par cet abominable +temps!--Oui, mes chevaux sont en bas.--Madame, on n'est jamais venu +la nuit à Parisis--c'est une tradition--pour ne pas y voir lever +l'aurore.» + +Honni soit qui mal y pense! Octave avait-il trop peur de trouver Mme +de Révilly dans Mme d'Argicourt pour écouter cette nuit-là les échos +de la Valse des Roses? Je crois qu'il n'avait peur de rien. + +Je ne répondrais pourtant pas que les images de Geneviève et de +Violette ne fussent venues, comme celle de Mme de Révilly, traverser +ses songes amoureux et faire ombre à la gaieté de Mme d'Argicourt. + + + + +V + +LE BOUQUET DE FRAISES ET LE BOUQUET DE LÈVRES + + +Cependant Mme de Fontaneilles ne désespérait pas encore de marier +Geneviève à Octave. Elle avait compris cette pudeur des sentiments qui +empêchait la jeune fille de faire un rêve de bonheur sous une pensée +de deuil. + +Quelques jours déjà s'étaient passés; un matin, elle alla voir +Geneviève à l'Abbaye-au-Bois et lui dit qu'il fallait qu'elle partît +avec elle pour Champauvert. «Non, dit Geneviève, je ne retournerai pas +à Champauvert. Et d'ailleurs, qu'irais-je y faire?--M. de Parisis t'y +attend. Il est à son château.--De grâce, ma chère Armande, laissez-moi +à mes prières. Je veux mourir en Dieu.» + +La marquise comprit que l'heure n'était pas venue. Elle écrivit à +Octave: + + «J'ai échoué dans une mission qui m'était bien douce, car je vous + aime tous les deux; revenez donc à Paris, vous aurez peut-être une + éloquence plus sûre que la mienne.» + +Parisis revint à Paris. Il voulut voir Geneviève, mais elle refusa +de se rencontrer avec lui chez la marquise. Ce qui n'empêcha pas la +marquise de dire à sa jeune amie qu'il fallait obéir à la dernière +volonté de la morte. «Tu épouseras Octave.--Jamais, répondit +Geneviève.--Jamais! voilà un mot qui n'est pas en situation. Pourquoi +jamais?--Pourquoi? parce que je n'aime plus Octave.--Tu n'aimes +plus Octave! mais il te faut donc être jalouse pour aimer! Violette +vivante, tu aimais Octave; Violette morte, tu ne l'aimes plus?--Non. +Et, d'ailleurs, je ne veux pas bâtir sur un tombeau.--Pathos? on ne +bâtit que sur des ruines.» + +Et la marquise, qui croyait connaître les femmes, ajouta avec une +pointe de raillerie: «Puisque tu aimes mieux vivre au couvent dans la +mort que de vivre à Parisis dans l'amour, à ton aise, je m'en lave les +mains.» + +La fière Geneviève ne s'adoucit pas. «Donc, reprit la marquise, tu ne +veux plus revoir Octave?--Non.» + +Et Geneviève rentra stoïquement au couvent. Mais, le lendemain, Mlle +de La Chastaigneraye retourna chez la marquise de Fontaneilles, quoi +qu'elle eût l'habitude de n'y aller que deux fois par semaine. La +marquise ne dit pas un mot d'Octave. Geneviève ne parla pas de son +cousin. «Veux-tu venir au bois? dit la marquise à son amie.--Oui, +répondit Geneviève.--Tu me promets, reprit Mme de Fontaneilles en +souriant, que tu ne regarderas pas l'hôtel d'Octave?--Je te le promets. +--Et si nous rencontrons Octave au bord du Lac, tu détourneras la +tête?--Oui.» + +Geneviève ne regarda pas l'hôtel de M. de Parisis. Au bord du Lac, +elle n'eut pas besoin de détourner la tête, parce qu'elle ne rencontra +pas Octave. Est-ce pour cela qu'elle demanda à aller boire du lait à +la vacherie du Pré Catelan? Il était tard, il n'y avait presque plus +personne. + +Quand le coupé s'arrêta devant la vacherie, elle dit à son amie +qu'elle ne descendrait pas. Elle avait entrevu Octave et une célèbre +étrangère, la plus belle des Italiennes blondes, attablés sous un +orme. Ils buvaient du lait,--je me trompe,--elle buvait du lait et il +buvait sa beauté, car il la regardait avec des yeux amoureux. + +A son tour, la marquise vit le duc de Parisis et l'Italienne. «Eh +bien! ma belle amie, dit-elle à Geneviève, on appelle cela: boire +du lait! Tu vois que Violette n'a pas emporté la jalousie dans le +tombeau.--Je ne suis pas jalouse, dit froidement Geneviève qui s'était +rejetée au fond du coupé. Demande du lait, nous ne descendrons pas.» + +La marquise fit signe à une Suissesse d'opéra comique d'apporter deux +tasses de lait. Pour boire il faut bien se pencher: voilà pourquoi +Mlle de La Chastaigneraye vit encore une fois son cousin de Parisis. + +Dieu de vengeance, comment le vit-elle! On avait apporté des fraises +en bouquet, car on avait coupé le fraisier pour avoir les fraises, +à la manière des plus sauvages et des plus civilisés. C'étaient +d'admirables fraises anglaises rouges, toutes pleines du sang de la +terre comme la vigne, des fraises presque vivantes. + +Parisis promenait le fraisier sous les lèvres de la dame: les lèvres +et les fraises, c'étaient le même fruit. + +L'Italienne dorée mordit à belles dents, prenant la moitié de chaque +fraise. Et quand elle avait mordu sa moitié, Octave dévorait l'autre. +Vraie comédie d'amoureux. + +Geneviève répandit la moitié de son lait. «Oh! la belle maladroite! +s'écria la marquise.--C'est que le lait est si mauvais!» murmura Mlle +de La Chastaigneraye. + +La marquise de Fontaneilles pensa que c'était sur les lèvres de +Geneviève que Parisis devait cueillir des fraises: «Tu n'as pas vu +là-bas M. de Parisis et la duchesse de Casti?» + +Geneviève sembla ne pas comprendre: «M. de Parisis? dit-elle d'un air +distrait pour cacher son émotion, pourquoi n'est-il pas encore venu me +demander ma main?» La marquise sourit. «Enfin! s'écria-t-elle, voilà +le mot parti!» Et se parlant à elle-même: «Il n'y a donc que la +jalousie qui fasse des miracles en amour!» + + + + +VI + +LE MARIAGE DE DON JUAN + + +Et si je vous dis que monseigneur de Bourges, prince de la Tour +d'Auvergne, vint un soir coucher au château de Champauvert, que le +lendemain matin tout le village était pavoisé; qu'on avait élevé un +arc de triomphe sur le chemin de l'église, que l'évêque de Dijon, les +chanoines, les archidiacres, que toutes les robes noires, toutes les +robes violettes, toutes les robes rouges, suivant le mot des paysans, +illustraient l'église, vous ne me demanderez pas pourquoi. + +Vous savez déjà que c'est pour le mariage de M. le duc de Parisis avec +Mlle Geneviève de La Chastaigneraye. + +N'avez-vous pas reçu une lettre de faire-part? Le _Sport_ n'a pas +manqué, à ce propos, de rappeler tous les titres des deux familles. + +Qui que vous soyez, athée ou chrétien, libre penseur ou catholique, +vous auriez éprouvé comme moi une vive émotion dans le sanctuaire +de cette église rustique, en voyant non pas toutes ces splendeurs +inacoutumées, mais la jeune mariée, qui souriait doucement pour faire +croire à son bonheur, quoique l'inquiétude passât jusque sur ses +lèvres. + +Elle n'avait pas toute sa beauté: les mariées ne sont jamais belles le +jour de leur mariage. La joie a ses fièvres et ses pâleurs; on dort mal +la veille de ses noces; c'est comme la veille d'une traversée périlleuse, +quand on pressent déjà la tempête. + +Pendant la messe, tous ceux qui regardaient la blanche épousée +voyaient un point noir à l'horizon, même s'ils ne se rappelaient pas +la légende de Parisis. C'est qu'on connaissait bien Octave, c'est que +ceux qui l'aimaient le plus voyaient avec quelque frayeur tomber cette +haute et divine vertu de Geneviève de La Chastaigneraye dans les bras +de don Juan de Parisis. + +Quel serait le lendemain? Cet homme, toujours emporté par ses +passions, allait-il abdiquer, renoncer à «l'éternel féminin» pour +s'enchaîner aux pieds d'une seule femme? crever les yeux à toutes ses +curiosités, tuer en lui le héros de roman pour n'être plus qu'un homme +d'honneur et de raison? ne plus courir qu'une aventure, la bonne +aventure du foyer? + +Tout le monde en doutait. Et en voyant l'expression à la fois heureuse +et triste de Geneviève, on se disait à soi-même que cette jeune mariée +était de celles qui se couchent chastement dans le tombeau, quand leur +échappe le rêve de leur vie. + +Le Ministre des Affaires étrangères était venu avec son cadeau de +noces. Le duc de Parisis devait être nommé, sous très peu de temps, +ministre en Allemagne; c'était une promesse, mais une promesse qui +avait le sceau impérial, car l'Empereur venait d'écrire de sa main à +la duchesse de Parisis. + +Octave était-il heureux en ce plus beau jour de sa vie? Il s'était +peut-être marié trop souvent. + +On remarquait dans l'assistance, parmi les femmes, vingt célébrités +héraldiques, toutes plus distraites que pieuses, s'inquiétant de leurs +robes et critiquant celles de leurs voisines. La seule femme qui pria +pour le bonheur de Geneviève, ce fut Mlle Hyacinthe: celle-là avait +des larmes dans les yeux. + +Avait-elle des larmes pour Violette! Pauvre Violette, elle n'était +pas oubliée encore. Geneviève lui donna une prière pendant la messe, +Octave lui donna un souvenir. + +Si la mariée avait perdu ce jour-là beaucoup de sa beauté, le duc de +Parisis, en revanche, était plus beau que jamais. Ce qui le soir fit +dire à une des grandes dames de l'assemblée: «Est-il possible qu'on +nous le prenne pour toujours!» + +Cette grande dame, c'était la duchesse de Hautefort parlant à la +marquise de Fontaneilles. «Qui sait!» dit la marquise, qui ne savait +pas encore lire dans son coeur. + +Il y eut dans les jardins de Champauvert un dîner de cent et un +couverts, qui rappelait les fêtes patriarcales du moyen âge. + +Les paysans dansaient sur le préau; on n'avait rien voulu changer +à leur musique, pour ne pas altérer le caractère rustique cher à +Geneviève. + +On porta un toast de l'archevêque à la mariée et un toast de Parisis +à l'archevêque; ce n'était pas encore un chrétien qui parlait à un +prince de l'Église, mais ce n'était plus un athée qui bravait le ciel. + +On ne chanta pas; mais Guy de Charnacé lut un fort beau sonnet d'un +rimeur illustre qui voulait que sa muse fût de la fête. + +On se croyait tout à la fois aux noces de Cana et aux noces de +Gamache. Octave voulut ramener la mode de ces festins homériques, où +l'on fait rôtir un boeuf et où jaillissent des fontaines de vin. + +Au milieu du festin, les jeunes paysannes de Champauvert, celles qui +avaient été dotées par Geneviève et celles qui devaient être dotées ce +jour-là, vinrent cette fois encore avec des bouquets, mais non plus +avec des bouquets de roses-thé. + +La plus jeune de toutes, celle qui avait apporté le bouquet +empoisonné, présenta à M. de Parisis la plus belle grappe de raisin +de la vendange. «N'y touchez pas, dit-elle, car j'ai la main +malheureuse.» + +Geneviève avait acheté pour les paysannes des croix d'or toutes +rustiques, taillées dans la vieille mode. + +Quand elle se leva pour les mettre au cou de chacune des jeunes +filles, Octave se leva aussi. + +Cette simple action de placer une croix d'or sur le sein d'une +femme ramena Parisis plus près des sphères chrétiennes que tous les +sermons qu'il avait entendus. + + + + +VII + +L'EXTRAIT MORTUAIRE DE VIOLETTE DANS LA CHAMBRE NUPTIALE + + +Il était deux heures du matin quand une chaise de poste à quatre +chevaux emmena les mariés à Parisis. Geneviève n'était accompagnée que +de Mlle Hyacinthe. + +Ce fut avec un sentiment de fierté et de mélancolie que Geneviève +entra--en souveraine, cette fois--dans cette vieille demeure des +Parisis. Elle s'appuyait, pour monter l'escalier, sur Octave et sur sa +jeune protégée, qui sauvait, par son intarissable gaieté, les embarras +charmants de la situation. + +Les deux jeunes amies entrèrent seules dans la chambre nuptiale. +Geneviève se laissa tomber sur une petite causeuse hospitalière +tournée vers la porte; elle vit du premier regard deux pastels de La +Tour, son bisaïeul et sa bisaïeule, souriants comme s'ils étaient +heureux de la voir. «Oh! mon Dieu! dit-elle tout à coup à Hyacinthe, +j'ai oublié dans la voiture, dans le petit panier, la miniature de ma +mère.» + +La jeune fille ouvrit la porte pour descendre chercher le petit +portrait. Dans sa précipitation, elle laissa tomber une lettre qu'on +lui avait remise à l'heure du départ et qu'elle voulait achever de +lire le soir même. + +Il n'y avait plus d'enveloppe à la lettre. Geneviève la prit et +reconnut l'écriture de Violette. «C'est singulier, dit elle. Comment +cette lettre m'arrive-t-elle ici?» + +Elle ne l'avait pas vue tomber des mains de Mlle Hyacinthe. + +Geneviève lut rapidement, sans bien reconnaître que la lettre n'était +pas pour elle: + + «Pour vivre, il fallait que vous fussiez là; pour mourir, pourquoi + ne puis-je vous serrer la main? + + «Il me faut mourir seule, dans un coin, comme un chien abandonné. + + «Moi aussi, je suis une Parisis, surtout pour la légende. Vous la + connaissez, Hyacinthe: + + L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT! + L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. + + «Adieu, mon amie. + + «On m'a promis de vous envoyer cette lettre avec mon extrait + mortuaire, pour qu'on puisse là-bas s'occuper de ma succession. + + «N'oubliez pas que vous avez cent mille francs en dot. Soyez + heureuse! + + «VIOLETTE.» + +A cette lettre était joint cet extrait mortuaire: + + Don Francisco Santa-Cruz, licenciado en teologia, Caballero de la + Real orden americana de Isabel la Catolica y Cura parroco de la + Iglesia de Santa-Maria de esta ciudad de Burgos, diocesis de la + misma, de la que es Arzobispo el Excelentisimo é Ilustrisimo senor + Don Atanasio Rodriguez Juste. + + Certifico: que, en el dia de hoy, ha sido depositado en la boveda + de esta Santa Iglesia parroquial el cadaver de la senora dona + _Luisa Violeta de Pernan Parisis_, hija del senor Hedwige Portien + la cual nacio en Paris el 17 de april 1846 y fallecio en el + de ayer a las cuatro de la tarde, despues de haber recibido los + ultimos ausilios espirituales, asistida del Teniente Cura, vicario + de esta parroquia D. Florencio Lasala. + + I para que conste espido la presente certificacion, cuyo original + queda depositado en el archivo de esta parroquia é inscripto al + folio 237 con el numero 3,789 en el libro de difuntos. + + A Ruegos de los Senores Don Angel Vallejo y Don Laureano de la + Roda-infante, ejecutores testamentarios de la finada, Burgos 13 de + agosto de 1867. + + EL CURA PARROCO, L. FRANCISCO SANTA-CRUZ. + +Mlle Hyacinthe, en rentrant, surprit Geneviève dans les bras d'Octave. +Elle avait jeté un cri de douleur, le duc de Parisis était accouru, il +ne comprenait rien à ses désolations. + +Celle qui était la duchesse de Parisis depuis midi montra à son mari +la lettre de Violette. «Voyez, lui dit-elle, pouvait-on me rappeler +plus fatalement la légende des Parisis!» + +Octave lut l'extrait mortuaire de Violette. «C'est étrange, se dit-il +à lui-même, je ne puis croire à la mort de Violette.» + + + + +VIII + +L'HIRONDELLE DE VIOLETTE + + +Pour le duc de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, la nuit des noces +fut une nuit de deuil. Le spectre de Violette se dressa devant les +épousés; ils eurent beau s'abriter dans leur amour, la pauvre fille +sacrifiée promena sur la couche nuptiale l'ombre de son suaire. + +Le bonheur est ainsi fait qu'il n'arrive jamais dans un cortège +qui rit et qui chante sans regret. Regardez bien parmi ces figures +joyeuses, ne voyez-vous pas celles qui penchent la tête et qui +essayent de sourire pour cacher leurs larmes? + +C'est que les deux épousés, quelle que soit la candeur de la jeune +femme, quelle que soit la noblesse de coeur du jeune homme, apportent +toujours l'un à l'autre un passé qui a ses nuages. On a beau faire, +on ne peut pas rayer les pages vécues dans le livre de la vie. Tous +les points noirs du passé font les points noirs de l'avenir; les +tombes fermées se rouvrent trop souvent; les fantômes apparaissent +dans l'auréole de leur vertu, à l'heure même où les vivants montrent +les imperfections de la nature. Le souvenir a cela de beau, qu'il ne +garde en amour que les sourires des figures aimées. + +Mais chaque jour emporte sa peine comme sa joie: le soleil levant sème +dans ses rayons d'or l'espoir du bonheur; l'âme la plus détachée des +fêtes du monde se reprend malgré elle à chanter sa chanson dans le +concert universel. + +Voilà pourquoi Octave et Geneviève se levèrent gaiement le lendemain +de leur mariage, oubliant presque Violette et ne songeant qu'à vivre +de leur amour. + +Mlle Hyacinthe les avait réveillés, vers midi, en jouant sur le piano +le _Songe d'une nuit d'été_. Le déjeuner fut charmant. Une hirondelle +égarée, la dernière de la saison, vint battre des ailes au-dessus de +la table, ce qui fit dire à Geneviève: «--C'est la bonne messagère.» + +Hyacinthe la saisit et la baisa. Geneviève voulut lui attacher aux +pattes un ruban bleu de ciel de sa coiffure; quelle ne fut pas sa +surprise de trouver un petit ruban violet au cou de l'hirondelle, +presque caché par ses plumes. «Elle a déjà un ruban! s'écria +Geneviève.--Il faut le dénouer, dit Hyacinthe; elle porte peut-être +un secret.--Non, dit Geneviève, c'est un simple souvenir.» + +Mais Hyacinthe avait dénoué le ruban violet. «Eh bien, en vérité, +dit-elle, on se croirait dans une féerie du Châtelet.--Pourquoi? +--Voyez plutôt!» + +C'était à qui, d'Octave ou de Geneviève, prendrait le ruban; ce +fut Geneviève qui le saisit. Elle le laissa tomber en pâlissant. +«Violette! dit-elle.--N'allez-vous pas vous attrister pour cela? dit +Octave à Geneviève, après avoir à son tour lu le nom de Violette sur +le ruban. C'est tout simplement une hirondelle de Pernan qui a passé +par Parisis, chassée par l'automne. Elle bat le rappel, elle a sans +doute ici de petites amies qu'elle veut emmener avec elle vers +l'éternel printemps.--Qui sait, dit Hyacinthe, si ce n'est pas une +hirondelle privée qu'on a baptisée du nom de Violette?--Peut-être, +dit Geneviève; il faut bien vite lui remettre ce ruban.» + +Hyacinthe tenait toujours sous sa main la gentille hirondelle, qui +pépiait sans trop d'effroi. Geneviève lui rattacha elle-même le ruban +violet; le ruban bleu de ciel était déjà noué à la patte; elle la +baisa doucement sur la tête et lui donna la liberté. «Va, petit +oiseau; si tu montes assez haut dans les nues pour rencontrer l'âme +de Violette, caresse-la d'un coup d'aile en souvenir de moi.» + +Ce nuage passa rapidement; on alla se promener dans les sombres +avenues du parc, déjà dépouillées par les premières bises d'automne. +Dieu donnait à la terre une de ces belles journées d'octobre où la +nature resplendit sous les couleurs les plus lumineuses. Les tons +verts de l'été, mordus çà et là au soleil, ont pris des teintes d'or +et de pourpre; les fils de la vierge s'accrochent aux églantiers, +qui sourient au regard par leurs fruits rouges comme le sorbier des +oiseaux, comme les mûriers sauvages, comme les prunelliers amers. «Ah! +que je suis heureuse! s'écria le soir Geneviève en se jetant dans les +bras d'Octave.» Il répondit par mille baisers; il n'avait jamais été +si heureux lui-même. + +C'est que don Juan de Parisis n'avait jamais appuyé sur son coeur un +coeur si noble et si pur; c'est qu'il n'avait jamais bu sur les lèvres +d'une femme une âme si divine. + + + + +IX + +LE LENDEMAIN DU BONHEUR + + +Parisis était merveilleusement doué pour tout faire, c'est +peut-être pour cela qu'il n'avait rien fait. On sait qu'il avait le +sentiment de l'art au plus haut degré. Les heures qui suivirent son +mariage, il fit de charmantes surprises à Geneviève: elle aimait +surtout, en peinture, les paysages, non pas seulement parce qu'ils +étaient l'image de la nature,--cette figure de Dieu, mais parce +qu'elle les peuplait à sa fantaisie: son imagination, toujours +créatrice, y représentait les scènes romanesques de son esprit. + +Le lendemain du mariage, elle avait trouvé que le parc était un peu +touffu; on n'y respirait pas la lumière, les horizons étaient trop +rapprochés, elle aurait voulu des perspectives et des échappées,--des +portes ouvertes vers l'infini.--Elle disait que c'était là le tort des +paysagistes modernes, de se parquer dans un coin de vallée ou devant +une lisière de forêt, sans souci des lointains. Voilà pourquoi elle +aimait le paysage de style, fût-il trop bleu comme celui de Léonard de +Vinci, fût-il trop vert comme celui de Raphaël. Elle aimait surtout le +paysage de Poussin qui pense dans ses arbres et dans ses nuages. + +Le duc de Parisis joua à sa femme le jeu du duc d'Antin à Louis XIV; +en une nuit, il fit abattre assez d'arbres pour changer tout le +caractère du parc. Le lendemain, quand le soleil fut à son zénith, il +prit Geneviève par la main et la conduisit à une des grandes fenêtres +du château. «Voyez,» lui dit-il. Elle fut ravie. «Ah! dit-elle, comme +on respire bien aujourd'hui! Hier, on respirait la terre; aujourd'hui, +on respire le ciel.» + +Parisis prit un étrange plaisir à se faire paysagiste en action. +Armé d'un marteau à marque, il étudiait tous les points de vue et +condamnait les arbres qui obstruaient ou qui dépoétisaient, celui-ci +par un feuillage vulgaire, celui-là par un dessin maladroit. Pendant +quelques jours, il se passionna à ce plaisir de faire des Poussin, +des Diaz, des Claude Lorrain, des Rousseau, des Ruysdaël, des Corot, +jusqu'à des Paul Potter et des Rosa Bonheur, car il avait amené des +troupeaux dans le parc. + +Selon que le promeneur prenait telle ou telle avenue, il trouvait des +paysages de style aux grandes nappes de lumière, aux horizons perdus, +avec des arbres centenaires, pensifs, la tête dans les nues; ou bien +il trouvait des pages animées: la prairie avec ses vaches, la cascade +avec son rocher et son buisson, le promenoir avec ses brebis. + +Je ne saurais trop donner le conseil d'imiter Parisis aux châtelains +et aux châtelaines qui s'ennuient; mais je me hâte de dire qu'il ne +faut faire ce paysage-là qu'aux premiers jours d'automne, quand les +arbres sont encore feuillus et qu'on peut les déplacer sans les tuer. +N'oublions pas que les arbres vivent comme nous, et que si nous +n'avons pas besoin de leur abri après avoir joui de leur ombre, il +nous faut dire: «Prenez garde à la hache!» + +Tous les soirs la douce Hyacinthe était au salon et chantait. Octave +et Geneviève étaient ravis de n'être que deux en cette belle saison +de leur amour pour mieux savourer les joies de la lune de miel; mais +quand Hyacinthe était là, ils croyaient n'être toujours que deux; elle +ne troublait pas leur duo, même quand elle chantait. + +Geneviève avait transformé la physionomie intérieure du château de +Parisis pendant qu'on retouchait à la façade, qu'on bâtissait les +serres et qu'on replantait çà et là dans le parc des arbres rares +avec la rapidité fabuleuse du duc d'Antin ou du baron Haussmann. Les +paysans s'émerveillaient de ces changements à vue; ils avaient bien +ouï parler de la pluie qui marche, mais ils ne pouvaient croire que +les arbres en fleurs ou en feuilles voyageaient comme de grandes +personnes, pour venir à quatre chevaux se planter d'eux-mêmes au +voisinage de chênes séculaires. + +La jeune femme avait fait du château un palais. On sait déjà sa +passion pour les oeuvres d'art, elle avait voulu être presque de +moitié dans tout ce que son mari avait acheté, çà et là, à l'atelier +de Clésinger et à l'atelier de Gérôme, aux ventes Demidoff, Salamanca, +Diaz, Morny et Khalil-Bey. Dès qu'on franchissait la porte du +vestibule de Parisis, on était émerveillé par le grand air que donnent +toujours les chefs-d'oeuvre. + +Dans ce beau château, on voyait qu'il fallait que tout le monde fût +content, les hôtes comme les maîtres de la maison. + +Et quel luxe de chevaux et de voitures pour les promenades! Et quelles +réserves royales pour les chasses? Et quelle école de chiens pour les +massacres de chevreuils, de faisans et de sangliers! La haute vie +n'avait jamais été mieux comprise. + +M. de Parisis était si heureux qu'il avait peur du lendemain. + +L'homme qui bâtit son bonheur est pareil à ces enfants qui élèvent des +châteaux de cartes. A chaque instant l'édifice s'écroule avant d'être +achevé; si par hasard ou par adresse ce château est fini, l'enfant +admire et s'étonne de le voir si beau; mais, presque au même instant, +il s'amuse à le détruire. + +M. de Parisis avait devant ses yeux le château enchanté pour loger son +bonheur. Son bonheur était fait de toutes les poésies; il savourait +avec religion cet amour d'une vierge, que le poète appelle une Piété. +Il avait trouvé un ange gardien visible, il avait trouvé l'Amour sous +la forme de la Beauté. Geneviève, trop romanesque avant son mariage, +avait pris la souriante gravité d'une femme et d'une mère; c'était +l'âme de la maison. Après toutes les secousses et toutes les +défaillances de la fortune, Octave était redevenu riche, il pouvait à +son gré vivre, dans son château comme à Paris, d'une vie princière. +Il avait les plus beaux chevaux du monde, il triomphait toujours aux +courses, il allait fertiliser sa terre. Il n'avait qu'un mot à dire +pour recommencer sa carrière politique par le Corps législatif: les +fortes têtes de l'arrondissement étaient venues lui offrir vingt mille +voix pour les prochaines élections. S'il voulait rentrer dans la +diplomatie, il n'avait encore qu'un mot à dire, tant il avait laissé +de bons souvenirs chez le ministre ou chez l'Empereur. Tout lui +souriait donc; mais les vraies joies ne sont pas de ce monde. +L'infini, qui est la force de notre âme, nous condamne sur la terre; +dans le château du bonheur, nous ouvrons la fenêtre pour voir par +delà, nous aspirons à l'inconnu, dévoré par cette éternelle curiosité +qui a gâté le lait de notre première mère. + +Voilà pourquoi, au château de Parisis, qui était redevenu le château +du Bonheur, Octave ouvrait la fenêtre et regardait l'horizon. + +Qu'y a-t-il au delà des nuages, au delà des montagnes, au delà des +forêts, au delà des neiges éternelles, au delà des océans, au delà des +étoiles, au delà des mondes? L'âme a beau s'essouffler dans la grande +course au clocher de l'infini, elle n'arrive jamais. Si on aime tant +l'amour, c'est que l'amour est une parcelle de l'infini, c'est l'abîme +sans fond, c'est le ciel sans barrière; on s'y jette et on s'y envole +éperdument. Aimer, c'est être presque Dieu, car déjà vivre de la vie +éternelle, c'est goûter au ciel, c'est se fondre dans l'immensité. + +Quoique M. de Parisis ne fût pas en amour un rêveur platonicien, +quoique ce fût plutôt chez lui une action qu'un sentiment, comme +c'était un chercheur et que son corps ne dominait pas son âme, il +ressentait même dans ses étreintes d'une heure, dans ses passions d'un +jour, tous les enivrements de la pensée; il s'embarquait à toutes +voiles pour les rivages dorés, pour les pays impossibles, pour les +routes étoilées. + +Sa femme lui était, certes, plus chère mille fois que toutes les +créatures qu'il avait «entr'aimées», mais elle ne lui donnait pas le +vertige. Elle faisait autour de lui tout un horizon d'or et d'azur, +mais c'était le monde connu; elle avait beau varier à l'infini les +mélodies et les symphonies de son âme, c'était toujours le même opéra. +Octave avait le malheur d'aimer trop les premières représentations. + +Voilà pourquoi l'hiver il décida Geneviève à passer deux ou trois mois +à Paris, quoiqu'il lui eût dit vingt fois qu'ils passeraient toute la +mauvaise saison à Paris. Ils emportèrent leur bonheur à Paris. + + + + +X + +MOURIR CHEZ SOI + + +La comtesse d'Antraygues était tombée des bras d'Octave dans les bras +du prince Bleu, un Octave au petit pied. Elle sentait que son premier +amant ne l'aimait plus; elle croyait retrouver les mêmes féeries +imprévues dans l'amour d'un autre. Mais quand on a soupé chez +Lucullus, le souper de Marcellus ne donne plus les savantes ivresses. +Quand on quitte Naples pour échouer à Livourne, on ne croit plus au +paradis terrestre. Le prince était un homme d'esprit, mais c'était un +homme; Parisis avait quelque chose du dieu et du démon. Le prince, +d'ailleurs, eut le tort de devenir follement amoureux; il se traînait +aux pieds d'Alice comme un esclave et comme un chien; il jurait de +vivre et de mourir pour elle; il lui chanta trop la même chanson. A +une femme romanesque comme elle, il fallait un esprit supérieur. + +Elle chercha et ne le trouva pas. Ce fut en vain que, tombant tout +à coup, comme on l'a vu, dans le demi-monde, dans le monde des +comédiennes, elle tenta de s'appareiller à un de ces hommes à la mode, +dont s'affolent les filles. Elle ne trouva partout que le néant de +l'esprit et le néant de la passion. «Ah! dit-elle un jour en pleurant +toutes ses larmes, Parisis ou mourir!» + +Elle écrivit à Parisis qu'elle l'attendait. Parisis ne vint pas et lui +répondit par ce simple mot: _Pourquoi faire?_ + +_Pourquoi faire!_ En effet, le rêve était évanoui; ils avaient lu +ensemble le premier mot et le dernier mot du livre. Pourquoi faire? + +Ce jour-là, elle alla dans une église et y pria longtemps. Le soir, +elle entra dans une maison de refuge. «Pourquoi faire? dit-elle +encore; Parisis me cachera Dieu.» + +Elle passa d'un couvent dans un autre, comme elle avait passé d'un +amant à un autre. Elle ne trouva pas plus Dieu qu'elle n'avait trouvé +l'amant. + +Mme d'Antraygues avait donc voulu reposer sa tête sur le marbre de +l'autel, mais vainement elle s'était cogné le front dans l'église de +trois couvents où elle avait passé et où elle n'avait pu s'exiler du +monde. Une insatiable curiosité la rejetait dehors, la fièvre de vivre +l'empêchait d'apaiser son coeur dans la solitude et le silence. + +Si Violette fût restée à Pernan, peut-être fût-elle allée vivre avec +elle, peut-être se fût-elle enchaînée sans trop de révoltes dans +cette amitié si douce et si suave. Il fallait à cette nature ardente, +dépaysée dans les devoirs du monde, dépaysée aussi dans les licences +du demi-monde, il fallait un coeur vaillant qui l'aimât à toute heure. + +Elle était de celles qui ne peuvent vivre réfugiées en elles-mêmes +dans l'horizon de leur âme; nature de feu et d'expansion, elle courait +toujours les aventures, cherchant l'amour et ne le trouvant pas, parce +que celle-là aussi avait un idéal inaccessible. Avant de rencontrer +le duc de Parisis, elle avait lutté bravement contre toutes les +tentations. On a vu que le vrai coupable était son mari. Si M. +d'Antraygues se fût montré plus digne de cette jeune femme romanesque, +elle eût passé le cap des tempêtes sans trahir cet hyménée où elle +avait apporté toutes les illusions et toutes les grâces de ses vingt +ans. Mais Parisis avait passé par là. + +Certes, elle eût aimé Parisis d'un amour éternel,--que dis-je? elle +n'avait pas cessé de l'aimer un instant,--mais il n'était pas dans +la destinée de Parisis d'être heureux avec une femme, quelle que fût +cette femme. Il émiettait l'amour comme un enfant joueur émiette son +pain aux oiseaux quand il fait l'école buissonnière. + +Mme d'Antraygues avait eu beau tomber des bras de Parisis dans les +bras du prince Bleu, pour tomber le lendemain dans un autre amour, +pour faire le surlendemain une chute plus profonde encore, rien +n'avait pu l'arracher à son amour pour son premier amant. Elle s'était +amusée des coups de dés de l'imprévu; elle avait de plus en plus +compromis ce qui lui restait de noblesse et de dignité; après avoir +subi le mépris de tout le monde, elle s'était méprisée elle-même. + +Rien ne lui restait, pas même Dieu. Quand on donne sa vie au premier +venu, on s'éloigne de Dieu par respect pour Dieu, si ce n'est par +oubli. + +Il ne lui restait même plus sa famille, puisqu'elle avait fini par +se brouiller avec sa grand'mère et les soeurs de sa mère. Une de ses +tantes était venue à Paris pour l'arracher à ses folies; cette femme +avait parlé de haut, la comtesse s'était révoltée à jamais. «Dites à +ma grand'mère que je ne subirai jamais de pareilles remontrances: elle +peut me déshériter, mais elle ne m'obligera jamais à m'humilier devant +vous.» + +La grand'mère mourut sans l'avoir pourtant déshéritée, mais les tantes +s'arrangèrent si bien que, grâce au procès qu'elles suscitèrent, il ne +revint presque rien à la comtesse, parce que c'était une fortune en +terres impossibles à vendre. Son notaire pourtant lui fit ouvrir +un crédit de cinquante mille francs sur cette succession à longue +échéance. + +Alice n'avait pas revu son mari qui vivait dans le Poitou d'une petite +rente de sa famille, et qui pêchait à la ligne, sans trop regretter +une jeunesse inféconde, où, tous comptes faits, il avait eu bien plus +de déboires que de plaisirs. + +Quoique Mme d'Antraygues fut renommée par la fraîcheur de son teint, +la robustesse de ses épaules bien nourries de chair, l'éclat de +ses beaux yeux, elle perdit l'âme du sang, elle fut prise par des +palpitations et tomba malade. + +Elle tomba malade, parce que son âme était malade. + +Elle avait voulu jouer un jeu qui dépassait sa fortune; elle avait +bien vite dissipé cette belle santé qu'enviaient toutes les femmes +étiolées qui font leur entrée dans le monde avec une jeunesse déjà +flétrie. + +Alice habitait depuis quelque temps le boulevard Malesherbes; son +appartement--un petit appartement--ne rappelait guère le haut luxe de +son hôtel de l'avenue de la Reine-Hortense. Aussi n'aimait-elle pas +son chez soi. Elle se levait tard et déjeunaît dans son lit; elle se +traînait dans son petit salon et recevait quelques hommes, tout en +tourmentant son piano comme pour atténuer toutes les sottises qu'ils +débitaient. Elle ne dînait guère chez elle, et elle rentrait fort +tard, courant les théâtres et soupant quelquefois; il lui arrivait +même de ne plus rentrer du tout, ce qui ne scandalisait plus personne, +excepté elle-même, car elle avait gardé, sans le vouloir, des rappels +de dignité. + +Un matin qu'elle n'était pas rentrée chez elle, quoiqu'elle fût déjà +bien malade, elle passa avenue de la Reine-Hortense pour traverser le +parc Monceaux. Naturellement, quand elle passait là, elle regardait +toujours la façade de son hôtel qui la regardait, lui aussi: +expression triste d'un côté, sévère de l'autre. + +Ce matin-là, elle y remarqua deux affiches: l'hôtel était à vendre. + +Après le procès en séparation de corps, on avait, d'un commun accord +avec les créanciers, vendu l'hôtel tout meublé à un Américain +fraîchement marié qui voulait y placer le bonheur conjugal. Mais il +paraît que le bonheur conjugal ne voulait pas loger là: l'Américain, +forcé de faire un voyage à New-York, y laissa sa femme qui, elle non +plus, n'aimait pas la solitude. Quand revint l'Américain, la femme +avait disparu. Cette disparition romanesque fit beaucoup de bruit: +l'Américain cherche encore sa femme. + +Voilà pourquoi l'hôtel était encore à vendre, mais on devait commencer +par les meubles. Mme d'Antraygues, après avoir lu rapidement les +affiches, franchit le seuil en toute hâte. + +Elle avait peur d'être reconnue; elle ne savait pas qu'à Paris en +moins de deux ans tout s'oublie et tout se renouvelle: le torrent qui +passe aujourd'hui emporte toutes les épaves d'hier. On ne vit plus au +jour le jour, on vit à l'heure l'heure. + +On ne la reconnut pas dans la maison. Elle ne s'y reconnut pas non +plus. Etait-ce bien Mme d'Antraygues qui montait l'escalier? Etait-ce +bien cette jeune femme enviée de tout le beau Paris, pour qui +piaffaient dans la cour des chevaux anglais? Elle avait alors sa part +de royauté dans le monde: quelle figure faisait aujourd'hui cette +inconnue qui montait l'escalier? «Où allez-vous, madame?» lui cria une +voix aiguë. + +_Où allez-vous, madame?_ Le savait-elle bien? Elle comprit que ce +n'était plus son escalier qu'elle montait. «Je vais voir les meubles, +parce que je veux les acheter.--Mais l'exposition ne commence qu'à +midi.» + +La comtesse passa outre. Pauvre femme! chaque pas qu'elle fit la +rejeta dans les bras d'Octave. En s'appuyant à la rampe, elle se +rappela la première soirée où elle attendait Parisis dans cet idéal +déshabillé blanc qu'il trouva si bon à chiffonner. Elle se souvint +comment il l'emporta jusque devant le feu qui pétillait si gaiement +dans sa chambre. Tout le roman de cette soirée remplissait encore +son âme: l'illusion fut grande quand elle retrouva sa chambre telle +qu'elle l'avait quittée. Le même lit, la même causeuse, la même +pendule, la même jardinière. Mais dans la jardinière il n'y avait que +des fleurs artificielles. «Hélas! dit la comtesse, moi aussi j'ai +changé mes fleurs naturelles contre des fleurs artificielles.» + +L'Américaine n'avait pour ainsi dire fait que traverser cette chambre. +On sait d'ailleurs que les étrangères se soumettent à toutes les +fantaisies parisiennes, acceptant bien volontiers les formes et les +modes de l'intérieur comme de l'extérieur. Elles habitent toute une +année une chambre disposée par une autre; quand elles s'en vont, tout +est à sa place, tant la France impose jusqu'à ses habitudes. + +Après ces images riantes du souvenir, qui arrachèrent deux larmes à +Mme d'Antraygues, des images plus sérieuses passèrent sous ses yeux. +Il lui sembla que les figures du Devoir et de la Vertu hantaient +tristement cet hôtel. Elle se rappela toutes ses déchéances; elle +pensa à toutes ses ruines, ruines du coeur, ruines de la jeunesse, +ruines de la fortune; elle tomba sur un fauteuil en murmurant: «Je +veux mourir.» + +Puis, jetant les yeux sur son lit, elle ajouta: «Je veux mourir ici.» + +C'était très bien de dire cela, mais comment Alice pouvait-elle mourir +là, dans cet hôtel qui n'était plus à elle, dans ce lit qui allait +être vendu? + +Elle sortit en toute hâte et alla rue Castiglione, chez le notaire +chargé de vendre ou de louer l'hôtel. Avec le peu qui lui restait de +la succession de sa grand'mère, il lui était impossible de vivre là; +mais puisqu'elle voulait mourir, elle n'eut pas de calculs à faire. Le +notaire demanda dix-huit mille francs par an; elle ne marchanda pas, +elle offrit de signer le bail à l'instant même. Elle alla ensuite chez +le commissaire-priseur et lui donna l'ordre de racheter, quel que fût +le prix, tout ce qui était dans la chambre à coucher, dans le boudoir +et le cabinet de toilette. + +C'était dans la morte-saison, on ne lui fit pas payer cela trop cher. + +Le lendemain soir, pendant que les vendeurs emportaient leur butin, +Mme d'Antraygues, accompagnée de sa femme de chambre,--son ancienne +femme de chambre qu'elle avait reprise,--rentrait dans cet hôtel +qu'elle avait paré de ses mains, mais surtout de sa grâce. La +concierge, qui l'attendait, avait en toute hâte effacé les traces de +la vente à l'encan, mais il n'avait pu effacer je ne sais quel air de +désolation qui avait pris la place des meubles. + +Mais Alice ne put s'empêcher de parcourir, un bougeoir à la main, +ces beaux salons dépouillés comme par l'ennemi. Elle éprouva quelque +bien-être à entrer dans sa chambre qui avait été fermée aux curieux +et où tout était en ordre. Dans la journée, la femme de chambre était +venue mettre de vraies fleurs dans la jardinière et des draps au lit. +Elle y avait répandu les parfums chers à sa maîtresse, elle y avait +apporté les livres souvent feuilletés, si bien que Mme d'Antraygues se +sentit chez elle. + +Elle respira et soupira. «Enfin, dit-elle, voilà le rivage!» + +Oui, c'était le rivage. Elle s'était embarquée pendant la tempête; +après toutes les angoisses du naufrage, elle s'en revenait mourante +aborder au port. + +Dès qu'elle fut seule, elle se jeta à genoux et remercia Dieu. En +retrouvant sa maison, elle retrouva Dieu: «Je vous remercie, ô mon +Dieu! de me permettre de mourir dans ma maison.» + + + + +XI. + +LA D'ANTRAYGUES! + + +M. de Parisis n'avait pas revu Mme d'Antraygues depuis qu'il était +marié. Quelques jours après la cérémonie, il avait reçu d'elle ce +petit mot écrit dans le style tout moderne qu'elle adoptait: + + «Il le fallait!» «Soyez heureux, ce sera le dernier beau jour de + ma vie.» «C'est égal, j'ai bien de la peine à croire que vous êtes + marié.» + + Et vous qui vous êtes tant de fois marié, le croyez-vous? Oui, + n'est-ce pas? car Geneviève est la vraie femme. Cette fleur + je vous envoie, c'est la fleur de l'oubli: vous l'avez déjà + respirée.... + + «ALICE.» + +A ce mot, Octave avait répondu par je ne sais quel billet sentimental, +moitié railleur, selon sa coutume. Il se demandait quelquefois avec +mélancolie ce qu'elle était devenue, cette Alice qui lui avait laissé +un très vif souvenir; il ne s'était pas éternisé dans cet amour, mais +elle n'était pas de celles qu'il avait aimées à «la hussarde» ou à +la Parisis, pour dire un mot plus juste. Alice avait résisté avec un +charme étrange; ses jolies causeries en dame de Pique, les scènes +pittoresques du patinage, les scènes intimes de l'escalier d'onyx, la +tasse de thé bue à deux, la rencontre au château de Parisis, tout +cela répandait dans le souvenir d'Octave un parfum enivrant qui l'eût +rejeté bien volontiers dans les bras d'Alice. + +Chaque fois qu'il passait dans l'avenue de la Reine-Hortense, il +faisait comme elle: il baisait du regard la façade de l'hôtel +d'Antraygues. + +Le lendemain de son retour à Paris, il y passa en voiture avec +Geneviève, il vit des affiches: c'était au moment de la vente du +mobilier. Il ne parla pas à Geneviève, mais il se dit tout bas qu'il +irait à cette vente. + +Voulait-il acheter la fameuse théière de vieux Sèvres qui faisait le +thé si bon? + +Il alla à la vente, bravant, lui qui bravait tout, les malices de ceux +qui pourraient le reconnaître sur ce terrain brûlant. On voit +qu'un même sentiment était sorti de son coeur et du coeur de Mme +d'Antraygues, le sentiment du passé: seulement, lui voulait en vivre +une heure et elle voulait en mourir. + +A la vente, on lui dit que la chambre, le boudoir et le cabinet de +toilette seraient vendus en un seul lot. Il demanda pourquoi: on lui +dit que la comtesse d'Antraygues avait donné l'ordre d'acheter à +quelque prix que ce fût. Il comprit cela et voulut s'en aller; mais +malgré lui il fut retenu par quelques conversations qui racontaient +les faits et gestes d'Alice. On rappelait son histoire, on parlait +d'elle comme de la première coquine venue. + +Ce fut pour lui un vif chagrin; il n'avait jamais si bien tâté le +pouls à l'opinion publique. Tout le monde appréciait à sa manière ce +rachat de meubles. «Elle s'imagine qu'elle va racheter sa vertu.--Sa +vertu! j'en connais qui l'ont achetée à meilleur compte.--Il paraît +que cette vertu-là n'a rien coûté au duc de Parisis. Bien mieux, on +dit que dans leurs premières folies ils ont cassé deux tasses +de Sèvres qui valaient bien deux mille francs, deux bijoux du +Petit-Trianon.» + +Octave était furieux; il se contint. Ce n'était pas tout. «Qu'est-elle +devenue, cette femme à la mode?--Plus à la mode que jamais.--A la +mode de Caen.--Vous n'avez pas entendu parler de la d'Antraygues?--Ah! +c'est celle-là?» + +Celui qui avait dit «_la d'Antraygues_» était un _Monsieur_, un +monsieur non pas du meilleur monde, mais du monde. Octave le jeta à +trois pas de là par un geste de colère. «Monsieur! quand on parle +d'une femme qu'on ne connaît pas, on ne dit pas «la d'Antraygues!» + +Le monsieur pâlit, balbutia et se perdit dans la foule. + +Cette indignation d'Octave changea visiblement l'opinion publique +sur la comtesse, du moins jusqu'à la fin de la vente: nul n'osa plus +parler d'elle d'un air dégagé. + +Il n'y a que ceux qui ne connaissent pas les femmes qui en disent du +mal. + + + + +XII + +LA MORT D'UNE PÉCHERESSE + + +Quelques jours après, Octave passant seul avenue de la Reine-Hortense, +après avoir dîné dans un des hôtels du parc Monceaux, vit une lumière +à la chambre à coucher de Mme d'Antraygues. Il reconnaissait bien la +fenêtre. «Que veut dire cette lumière?» se demanda-t-il, ne se doutant +pas que la comtesse eût racheté les meubles pour habiter l'hôtel. + +Il sonna. «Qui donc demeure ici?--Mme la comtesse d'Antraygues.» Il +monta rapidement l'escalier, ne revenant pas de sa surprise. La femme +de chambre, qui reconduisait un médecin, s'écria: «M. de Parisis!» + +Et quand le médecin fut parti: «Ah! lui dit-elle, le vrai médecin, +c'est vous, monsieur le duc.» + +Elle le conduisit à sa maîtresse. Octave n'avait pas dit un mot; il ne +trouva pas un mot à dire quand il vit Mme d'Antraygues couchée toute +blanche dans son lit, comme dans un tombeau. On pouvait dire d'elle +les paroles du poète: «Elle s'est échappée des bras de l'amour pour se +jeter dans les bras de la mort.» + +Octave ressentit un coup au coeur. Il saisit la main d'Alice et tomba +agenouillé. «Ah! mon ami, lui dit-elle, je ne vous attendais pas. Je +croyais mourir seule comme un chien; mais je ne me plains pas, car je +m'abreuve de ma douleur comme je me suis abreuvée de ma joie.» + +La mourante--car elle était mourante--se ranima un peu. «Dieu me +pardonne, reprit-elle, puisqu'il vous envoie me dire adieu. Je n'osais +espérer cette grâce.» Et après un silence: «Ah! je suis bien heureuse +de vous avoir revu.» + +Parisis n'avait pas encore dit un mot. Il regardait la pauvre femme +avec une passion respectueuse. «Alice! est-ce bien vous?» murmura-t-il +d'une voix étouffée. + +La comtesse avait sur son lit un petit miroir à cadre d'argent qu'elle +souleva de sa main gauche; sa main droite était toujours dans les +mains de Parisis. «N'est-ce pas, mon ami, que vous ne me reconnaissez +pas, lui dit-elle? C'est pourtant vous qui m'avez métamorphosée +ainsi!--Moi!--Oui, vous! laissez-moi vous dire, laissez moi croire +que c'est vous--vous seul--qui m'avez tuée. Allez, Octave, la femme, +quelle qu'elle soit, vaut toujours mieux qu'on ne pense.» + +La comtesse se souleva sur l'oreiller: «Voyez-vous, mon cher Octave, +quand une femme est tombée de haut, elle peut répéter les paroles de +Jésus: «Je suis triste jusqu'à la mort.» Elle a beau rire, elle est +frappée au coeur.» + +Alice appuya la main d'Octave sur son coeur: «Voyez, il y a longtemps +que le mien bat trop vite: on dirait qu'il dévore une année en une +heure. Oui, frappée au coeur; elles le sont toutes ces pauvres femmes +trop calomniées, à moins pourtant....» Elle regarda Octave avec amour: +«A moins pourtant qu'elles ne trouvent un homme qui les abrite dans +leur fragilité et qui les console de tout, même de l'honneur perdu.» + +Octave était ému profondément. Mme d'Antraygues, qu'il avait çà et +là mal jugée parce qu'elle donnait le spectacle d'une femme qui a +abdiqué, le dominait du haut de sa douleur. «Est-il possible, se +disait-il, que si peu de plaisir soit payé si cher!» + +Il n'en revenait pas de la voir si changée. En quelques semaines de +maladie, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Le sceau de la +mort s'était déjà imprimé sur cette figure si vivante naguère. «Alice, +dit-il en dévorant ses larmes, il faut vivre, Geneviève viendra vous +voir et vous prouver que tout n'est pas perdu. On juge les femmes par +le coeur et non par les actions. Vous êtes un noble coeur.» + +Et pour la réconforter, il ajouta ce pieux mensonge: «La duchesse de +Hauteroche m'a parlé de vous hier en toute amitié; elle aussi viendra +vous voir.» + +La mourante sourit amèrement: «Dites à la duchesse de Hauteroche +que je la remercie: dites à Geneviève que je l'aime; mais je veux +mourir!--Pourquoi?--Pourquoi! Vous me le demandez? vous le savez bien. +C'est ma volonté seule qui m'a mise dans ce lit mortuaire. N'avez-vous +donc pas compris pourquoi je suis venue ici? C'est le sentiment du +devoir qui m'a fait rouvrir cette porte que mon amour pour vous +m'avait fermée.» + +La comtesse n'avait plus de voix. Elle s'était épuisée dans les +émotions de cette entrevue inespérée. «Sachez-le bien, mon ami, j'ai +voulu mourir chez moi ... dans ma chambre ... dans mon lit.... On +jugera cela comme on voudra; pour moi, je juge que je fais bien. J'ai +tout disposé pour mon dernier jour. Ce dernier jour, c'est peut-être +demain; c'est demain, du moins, que je me réconcilie avec Dieu. Vous +ne me croirez pas! je me fais une fête de l'Extrême-Onction!» + +Octave admirait la grandeur de la femme dans sa fragilité. Il se +perdait dans cet abîme où Dieu a marqué l'infini, il s'émerveillait +de ce vif rayon d'intelligence qui transperce dans toute créature. +«Ouvrez la fenêtre, dit tout à coup Mme d'Antraygues.» + +L'air lui manquait, elle se trouva mal. La femme de chambre, qui +guettait, arriva tout de suite et baigna d'eau glacée le front de sa +maîtresse. «Oh! dit-elle, voilà une visite qui lui fera beaucoup de +bien, mais qui lui fera beaucoup de mal.--Adieu, mon ami, dit Mme +d'Antraygues à Octave en rouvrant à demi les yeux. Reviendrez-vous +demain?--Oui, je reviendrai.--Après trois heures, car le curé de +Saint-Philippe-du-Roule viendra à deux heures.» + +Octave baisa doucement Alice sur le front et s'éloigna désolé, +n'espérant presque pas la revoir. + +Le lendemain matin, il fit prendre de ses nouvelles. Elle avait passé +une mauvaise nuit; le médecin ne lui accordait plus que quelques +jours. Octave n'avait rien dit à Geneviève. Il devait, ce soir-là, +présenter sa femme aux Tuileries. Aussitôt qu'il eut dîné, il courut +chez Mme d'Antraygues. + +Quoiqu'elle fût très contente d'avoir communié, elle était plus mal +encore que la veille; elle ne pouvait plus respirer, même assise; le +médecin l'avait transportée dans un fauteuil devant le feu; à chaque +instant il fallait ouvrir la fenêtre. «Ce qui prouve qu'elle va +mourir, dit la femme de chambre à Octave, c'est qu'à toute minute elle +regarde la pendule et demande, l'heure qu'il est.» + +En effet, à peine Alice eut-elle soulevé la main pour la donner à +Octave, qu'elle lui dit d'une voix éteinte: «Il est huit heures, +n'est-ce pas?» + +Elle regardait la pendule, mais elle ne voyait plus bien. Elle venait +d'entendre sonner, mais elle ne savait plus compter. «Savez-vous quand +je mourrai? dit-elle en regardant doucement Parisis.--Vous mourrez +quand vous aurez quatre-vingts ans.» + +Elle sourit avec impatience. «Je mourrai à minuit.» + +Et comme il y avait dans son esprit un fond de raillerie,--l'esprit +d'Octave avait passé en elle,--elle ne put arrêter ce mot qui +trahissait la pécheresse: «Et vous ne serez pas là quand je jetterai +ma coupe à la mer.» + +A minuit, le duc de Parisis vit passer la figure de la comtesse +d'Antraygues au bal des Tuileries. «C'est étrange, dit-il à Villeroy, +je deviens visionnaire.» + +C'était l'âme d'Alice qui passait devant lui. + + + + +XIII + +LA LETTRE DE DEUIL + + +Comme elle l'avait dit, la comtesse d'Antraygues mourut à minuit. + +Elle mourut en Dieu, mais pourtant son dernier mot fut pour Octave. +Elle avait dit à sa femme de chambre: «S'il vient demain, tu lui diras +qu'il embrasse mes cheveux.» + +Le duc de Parisis retourna pour voir la mourante: il vit la morte. +«Madame, lui dit-il en s'agenouillant, je vous demande pardon.» + +Les larmes, qu'il avait dévorées la veille et l'avant-veille, il les +répandit sur les cheveux et les mains de la morte: «Madame, dit-il +encore, je vous demande pardon.» + +Toutes les amies d'Alice, quand Alice était une femme du monde, +reçurent cette lettre d'invitation: + + ------------------------------------------------------------- +|M | +| | +|_Le colonel O'NEIL et madame MARY O'NEIL, lord LEIGHTON | +|et lady LEIGHTON, miss Lucy et JANE LEIGHTON ont | +|l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils | +|viennent de faire en la personne de madame la comtesse | +|D'ANTRAYGUES, née ALICE MAC-ORCHARDSON, leur nièce | +|et cousine, décédée dans sa vingt-septième année, munie | +|des Sacrements de l'Eglise, en son hôtel, avenue de la | +|Reine-Hortense;_ | +| | +|Et vous prient d'assister au convoi, service et enterrement | +|qui se feront en l'église Saint-Philippe-du-Roule, | +|le samedi 12 janvier, à midi. | +| | +|ON SE RÉUNIRA A LA MAISON MORTUAIRE | +| | +|_Priez pour elle!_ | + ------------------------------------------------------------- + +Comme elle l'avait voulu, la comtesse d'Antraygues était morte «en son +hôtel.» + +On pouvait se réunir «à la maison mortuaire.» + +Mais le monde ne pardonne pas, même quand on meurt pieusement dans son +hôtel avec les Sacrements de l'Eglise. Le monde est plus sévère que +Dieu. + +Trois femmes seulement se réunirent à la maison mortuaire. C'étaient +la duchesse de Parisis, la marquise de Fontaneilles et la duchesse de +Hauteroche. + +Elles prièrent pour la morte à Saint-Philippe-du-Roule. Elles +pleurèrent de vraies larmes sur sa tombe, au Père-Lachaise. «Hélas! +dit la marquise de Fontaneilles, la pauvre Alice avait bien raison +quand elle s'écriait en retournant sa carte: «Je ne veux pas jouer la +Dame de Pique.»--Oui, je me rappelle, dit Mme de Hauteroche. Quand +chacune de nous a tiré sa carte pour faire dessiner son costume, Alice +eut peur de la Dame de Pique: «Tant pis, dit-elle, il n'y a pas à s'en +dédire. Il faut jouer sa carte.»--Qui sait, dit la marquise, si la +Dame de Carreau et la Dame de Trèfle nous porteront bonheur?» + +Les deux amies se regardèrent comme des femmes qui n'étaient pas +heureuses. «Il n'y a, dit Mme de Hauteroche, que Geneviève qui ait +mis la main sur la bonne carte. La Dame de Coeur, c'est le bonheur. +--Oh! oui, dit la duchesse de Parisis, mais mon bonheur est si +grand qu'il m'effraye.» + +Quand les trois grandes dames se furent éloignées de la tombe de Mme +d'Antraygues, une jeune fille toute vêtue de noir, une ample robe de +cachemire brodée de jais, la tête presque masquée par un double voile, +vint s'agenouiller et pria longtemps. + +Il était deux heures, une sombre nuée couvrait le Père-Lachaise, +quelques gouttes de pluie tombèrent sur la jeune fille sans qu'elle +relevât la tête. + +Elle détourna son voile comme pour permettre à ses larmes de mouiller +la terre. + +Elle avait entendu, cachée derrière un monument, l'oraison funèbres +des trois amies de Mme d'Antraygues. «Elles ne savent pas, +murmura-t-elle, qu'il n'y a pas loin de la vertu aux égarements de +l'amour.» + +Et regardant la fosse, qui peut-être attendait une dalle de marbre, +qui peut-être n'attendait-que l'herbe des cimetières, la jeune fille +se releva et murmura: «Pauvre femme!» + +Puis, portant la main à son coeur, elle reprit: «Pauvre fille! Pauvre +fille!» + + + + +XIV + +L'APPARITION + + +A Paris, Octave fut un mari idéal. Il revit tout ses amis, mais il +refusa de voir ses amies. Et pourtant que de tentations de quelque +côté qu'il tournât ses yeux! Les femmes qu'il avait aimées et les +femmes qu'il avait failli aimer! Combien de passions ébauchées, +combien d'aventures qui parlaient du lendemain! Parisis fut stoïque, +se disant qu'on est plus près de l'amour avec une seule femme qu'avec +toutes les femmes. Profession de foi bien nouvelle pour lui! + +Toutefois, Geneviève fit bien de ne pas trop s'attarder à Paris. Dès +qu'on fut de retour à Parisis, on parla de la succession de Violette, +parce que les notaires insistaient à cause des droits d'enregistrement +et parce qu'on voulait assurer la situation d'Hyacinthe qui avait, +comme on sait, un legs de cent mille francs. + +Voici les termes du testament: + + «J'écris ici mes dernières volontés. + + «Mademoiselle Geneviève de la Chastaigneraye m'a donné un million + que je suis heureuse de lui rendre intact. Je la prie donc, en + toute amitié, de reprendre la terre de la Roche-l'Épine et les + créances qui y sont attachées. + + «Il me reste la fortune de ma mère. Je donne cent-mille francs à + mademoiselle Hyacinthe Auberti, à prendre sur la succes + que j'ai recueillie de madame Edwige de Portien, née de + Pernan-Parisis. + + «Écrit à Burgos, à l'heure de ma mort, le 13 août 1866. + + «LOUISE-VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS.» + +Un notaire de Burgos avait envoyé ce testament au notaire de Pernan, +en disant qu'il obéissait à l'ordre de la testatrice. + +Sur la prière d'Octave, le notaire de Pernan avait écrit au notaire +de Burgos pour lui demander des détails sur la mort de Violette. Cet +homme répondit très brièvement que la jeune dame lui avait elle-même +remis le testament, qu'elle lui en avait payé le dépôt, qu'il avait +appris sa mort, qu'il croyait à un suicide, mais qu'il ne savait rien +de plus. + +Geneviève voulut donner aussi cent mille francs à Hyacinthe; elle +voulut en outre que le petit château de Pernan, qui valait bien cent +mille francs, devînt sa propriété. + +Et comme Hyacinthe refusait: «C'est par égoïsme, lui dit-elle; c'est +pour vous avoir toujours dans le voisinage.» + +L'idée d'avoir deux cent mille francs, l'espoir de trouver un mari, le +rêve d'être châtelaine, consola bien un peu cette charmante Hyacinthe +de la mort de Violette. + +Elle pensait pourtant que ce ne serait pas sans une profonde tristesse +qu'elle habiterait le petit château de Pernan où elle verrait toujours +errer la figure de la morte. Fut-ce pour cela que le fantôme de +Violette s'imposa à son imagination? + +A Parisis, elle avait voulu aller, à chaque repas, puiser de l'eau à +la source vive du parc. Octave et Geneviève trouvaient l'eau meilleure +quand Hyacinthe l'apportait de ses blanches mains. Elle ne posait pas +la cruche sur la tête pour imiter les filles de la Bible, mais elle +trahissait une grâce charmante en portant une jolie cruche du Japon +qui emplissait les deux carafes du déjeuner ou du dîner. + +Un soir, la nuit était venue depuis plus d'une heure, quand Hyacinthe, +familière aux chemins et aux sentiers du parc, alla puiser de l'eau. + +On n'avait pas encore rebâti la glacière; l'eau de cette source était +si froide qu'elle tenait presque lieu de glace. Parisis avait toujours +l'habitude de boire du vin de Champagne en le coupant avec de l'eau de +source; il le croyait presque frappé. + +Or, ce soir-là, elle laissa tomber sa cruche et revint en toute +hâte, blanche comme une statue. «Qu'avez-vous?» dit Geneviève, qui +traversait le salon pour passer dans la salle à manger. + +Hyacinthe la regardait avec de grands yeux effarés qui lui firent +peur. Parisis survint. «Qu'y a-t-il? demanda-t-il à son tour.--Je +viens de voir Violette, dit Hyacinthe sur le point de se trouver +mal.--Vous êtes folle!--Je ne sais si c'est une vision, mais j'ai vu +Violette comme je vous vois; j'allais me penchera la fontaine, elle +était au-dessus sous les arbres, toute vêtue de noir. La terreur m'a +prise, au lieu d'aller à elle je me suis enfuie. + +On n'entra pas dans la salle à manger. Octave s'élança sur le perron +qui descendait sur le parc. «Octave, je vais avec vous!» lui cria la +duchesse. + +Geneviève suivit son mari, Hyacinthe suivit Geneviève. Il les prit +toutes les deux par le bras et les entraîna vers la source. + +Vainement ils parcoururent tout ce côté du parc. «Vous voyez bien, +ma chère Hyacinthe, que vous êtes une folle, dit la duchesse à son +amie.--Peut-être pas si folle que cela!» pensait Parisis. + +On dîna avec quelque agitation. L'éclat des lumières n'avait pas +ramené la gaieté sur la figure de Mlle Hyacinthe. Elle était toute +à sa vision, elle ne parlait que par monosyllabes, elle avait des +distractions incroyables. + +Aussi elle proposa à la duchesse d'aller avec elle à la fontaine. +«Peut-être la reverrons-nous? Avec vous je n'aurai plus +peur.--Allons,» dit la duchesse. + +Et les voilà toutes les deux à la porte. «Allez, allez, dit Parisis. +Il ne faut jamais fuir les fantômes.» + +Les deux amies furent bientôt au bas du perron. La nuit était sombre; +elles se hasardèrent vers la fontaine avec des battements de coeur. +Parisis, qui les avait suivies, s'était arrêté sur le perron. Tout à +coup il entendit un cri; il courut vers elles. «Violette! Violette! +dit la duchesse en se jetant dans les bras de son mari Octave, je te +jure que j'ai vu Violette!--Je te jure que tu es folle,» dit Parisis. + +Mais Mlle Hyacinthe affirma qu'elle aussi avait vu Violette. + +Parisis alla jusqu'à la fontaine, entraînant les deux femmes. Il eut +beau ouvrir les yeux, il ne vit que la petite nappe d'eau sous les +branches agitées des marronniers. «Voyez, leur dit-il, le jeu de +l'imagination.--Ne raisonnez pas, Octave, reprit la duchesse, je vous +jure que j'ai vu apparaître Violette.» + + + + +XV + +LE DIABLE AU CHATEAU + + +Cependant on était rentré au salon. Le duc de Parisis se moquait de sa +femme et de Mlle Hyacinthe. La duchesse dit qu'il ne fallait jamais +rire des visions, puisque les plus grands hommes ont été des +visionnaires. + +Comme minuit sonnait, un bruit inaccoutumé se fit entendre. «J'ai +peur, dit Geneviève.» Le duc de Parisis se pencha vers elle et +l'embrassa. «Peur avec moi! à côté d'Hyacinthe! Mais le diable +lui-même n'oserait venir dans une pareille compagnie,--si le diable +existait.--Octave, je vous en supplie, ne défiez pas le diable.--Vous +avez raison, Geneviève; si le diable n'existe pas, son esprit est +répandu partout. On m'a dit souvent à moi-même que j'étais le diable, +quand j'étais un pécheur. Maintenant, grâce à vous, j'ai abdiqué le +sceptre de Satan. Mais, le plus souvent, c'est sous la figure d'une +femme qu'on retrouve le diable.» + +La porte s'ouvrit avec fracas. Cette fois, la duchesse s'imagina que +c'était le diable en personne qui entrait sans se faire annoncer. +C'était un coup de vent dans la porte, un domestique à moitié endormi +venait d'ouvrir cette porte avant d'avoir fermé les fenêtres de +l'antichambre. «Qu'est-ce que cela? dit Octave impatienté.--Monsieur +le duc, c'est un coup de vent. Je me trompe, reprit le domestique en +présentant un plat d'argent, c'est une dépêche télégraphique.» + +Geneviève, curieuse, se leva pour la saisir. «Prenez garde, dit +Octave; si elle venait de l'enfer!» + +Geneviève ouvrit la dépêche et lut ces vingt mots: + + «Après-demain, midi, j'arriverai à Tonnerre. Venez me prendre au + chemin de fer, je passerai huit jours à Parisis. + + + + «ARMANDE.» + +«Dieu soit loué! s'écria Geneviève.--Pourvu, dit Octave, que Mme de +Fontaneilles vienne sans le marquis, cet homme accompli qui ferait +prendre en horreur toutes les vertus dont il s'embéguine.--Rassurez- +vous, mon cher Octave, elle vient pour me voir dans mon bonheur, elle +ne vous ennuiera pas de son mari.» + +Hyacinthe s'était levée pour tourmenter le piano. «Cette dépêche me +chiffonne, pensa-t-elle: elle arrive un vendredi, à minuit, au moment +où on parle de l'autre monde; elle entre avec un coup de vent: je +suis bien sûre que c'est le diable qui envoie la marquise. Pauvre +Geneviève! elle est si heureuse!» Et après avoir rêvé un instant: +«Si jamais la destinée retournait la page de son livre!» + +Le duc et la duchesse allèrent le lendemain à Tonnerre chercher à +quatre chevaux la marquise de Fontaneilles, comme eût fait Louis XIV. + +Ce fut une vraie fête de se revoir. Pendant toute une demi-heure les +mille propos de l'amitié, de l'imprévu, de la curiosité se croisaient +et se brouillaient comme un écheveau que tiennent des mains +capricieuses. On parla de soi-même et on dit un peu de mal de +son prochain pour n'en pas perdre l'habitude. La marquise fit +la caricature de la dernière fête de l'hôtel ----, où tous les +asthmatiques du faubourg Saint-Germain s'étaient retrouvés comme à +un enterrement de première classe. «Est-ce que vous avez beaucoup de +monde au château? demanda Mme de Fontaneilles.--Beaucoup de monde! +dit Geneviève; mais pour moi, l'univers, c'est Octave.--Comment donc! +s'écria Parisis, mais encore un peu on vous refusait l'hospitalité.» + +Geneviève regardait son amie. La marquise n'avait jamais été plus +belle. Elle était vêtue avec un peu de luxe pour une voyageuse. Robe +en foulard des Indes «framboise et lis» avec une mante Pompadour et +une ceinture fermée par un chou. Louis XV n'a rien vu à sa cour de +mieux troussé et de mieux chiffonné. Et le chapeau de paille avec +la couronne de sorbiers, comme il était planté dans cette belle +chevelure! La marquise balançait une ombrelle pareille à sa robe; +elle montrait son petit pied dans des bottines mordorées du plus +merveilleux dessin. Le pied est une des expressions de la femme. +«Quand on pense, disait Octave en voyant cette beauté épanouie, que +tout cela est du bien perdu!» + +On dîna à quatre. «Et vous êtes bien heureux? dit Mme de +Fontaneilles au dessert.--Comme dans les contes de fées, répondit +Geneviève.--N'allez pas croire, ma chère marquise, dit Parisis, que +notre vie soit un conte.--Ni un roman, reprit Geneviève.--Prenez +garde, dit la marquise, qu'elle ne devienne une histoire; je n'ai +jamais eu de goût pour l'histoire.--Allons! allons! dit Octave, vous +voudriez nous faire croire que vous n'êtes pas la femme la plus +heureuse du monde.--Chut! dit elle, on n'entre pas dans mon coeur. +--Est-ce que vous n'y entrez pas vous-même?--Peut-être, mais je vis +presque toujours en dehors.--Oui, je vous admire, continua Octave. +S'il fallait représenter la Charité, on prendrait votre figure.» + +La marquise soupira. «Que voulez-vous! quand on ne peut pas +faire, comme Geneviève, le bonheur d'un homme, on se consacre aux +pauvres.--Comment, le bonheur d'un homme! s'écria Geneviève; mais le +marquis de Fontaneilles est l'homme le plus heureux du monde.--Vous +croyez! moi, je ne crois pas; car il n'est content de rien. Si on +lui présentait le bonheur en personne, il ne voudrait pas faire +sa connaissance, parce qu'il ne le trouverait pas d'assez bonne +maison.--Ce que c'est que de n'avoir jamais été amoureux, dit +étourdiment Parisis.--Je vous remercie, dit la marquise; mais vous +avez peut-être raison: mon mari m'a aimée à peu près comme il aimait +sa soeur, dont il vient d'hériter.--Ingrate, dit Geneviève en +regardant son amie; est-ce qu'on est jaloux de sa soeur comme le +marquis est jaloux de toi?--Ma chère enfant, la jalousie de M. de +Fontaneilles n'est pas du tout la jalousie d'Othello; il est jaloux +par orgueil et point par amour.» + +Octave retint cette exclamation sur ses lèvres: «Et pourquoi ne vous +a-t-il pas aimée!» Les jeunes femmes marchaient devant lui; il +s'adressa la question à lui-même pendant qu'elles se parlaient bas. +«Pourquoi Fontaneilles n'a-t-il pas aimé sa femme?» Et il répondit: +«Ce n'est pas la faute de la femme, c'est la faute du mari. Il y a +des coeurs qui n'ont pas l'énergie de l'amour.» + +Comme tous ceux qui raisonnent sur cette thèse, Parisis se trompait. + +Les deux femmes causaient toujours entre elles: c'était un duo de +confidences intimes dont il n'arrivait qu'un mot ça et là à Octave. +Il comprit que Geneviève, toute en effusion, disait à la marquise les +joies de son coeur. + +En voyant Mme de Fontaneilles, Octave pensait que c'était du bien +perdu. Il jugeait que son mari ne comprenait rien ni à sa beauté ni à +son intelligence. «Ah! si j'avais eu le temps de l'aimer!» se dit-il +en admirant l'adorable tête de la marquise. Mais comme il voyait du +même regard la tête de sa femme, plus adorable encore, il fit comme +les soldats après la bataille, il mit son épée au fourreau et ne +songea qu'à être un ami charmant pour la marquise. + +Quand une femme nouvelle entre par une porte dans une maison, le +diable y vient par la fenêtre. + + + + +XVI + +LA MARQUISE DE FONTANEILLES + + +La marquise de Fontaneilles s'était mariée à vingt ans. On l'a connue +jeune fille dans les salons parisiens sous le nom de Mlle Armande de +Joyeuse. Sur sa figure, on se disputait beaucoup sans bien s'entendre. +Pour les uns, elle n'avait que la beauté du diable, tandis que pour +les autres elle avait la beauté absolue. C'est que les juges, en +France, n'ont pas étudié à l'université de Phidias et d'Apelles. Le +Français n'est pas né dessinateur, je dirai même qu'il n'aime pas la +ligne sévère; les minois chiffonnés l'ont toujours ravi. La plupart +des gens de lettres eux-mêmes n'ont qu'un vague sentiment de l'art. +Jean-Jacques, à Venise, n'allait pas voir les Giorgione, ni les +Titien; Voltaire, à Ferney, disait pompeusement: «Mon Versailles,» +devant quelques tableaux italiens des plus médiocres. Aujourd'hui, +Voltaire aurait peut-être de meilleurs tableaux, et Jean-Jacques irait +voir les chefs-d'oeuvre pendant son séjour à Venise; mais si on leur +demandait leur sentiment sur la beauté, ils n'iraient pas le chercher +devant la Vénus de Milo; ils le prendraient devant quelque Parisienne +aux lignes brisées par l'expression et la coquetterie. + +Y aurait-il deux beautés, celle du marbre et celle de la chair? + +La marquise avait la beauté de la chair, aussi disait-on que c'était +la beauté du diable. Etait-ce pour cela qu'elle se donnait à Dieu? +Non, elle se donnait à Dieu parce que M. de Fontaneilles n'avait pas +su la prendre. + +C'était un de ces maris pareils à beaucoup de maris qui ne savent pas +amuser l'esprit de leur femme, quand ils n'ont pas eu le don d'amuser +leur coeur--parce qu'ils sont trop sérieux dans leur magistrature +de mari pour avoir du coeur et de l'esprit.--Les maris s'imaginent +volontiers que le sacrement du mariage doit produire le miracle de +l'amour. Ils s'achètent une terre; elle est bien à eux après le +contrat et la purge des hypothèques; ils épousent une femme, n'est-ce +pas à eux pareillement? A eux les moissons et les vendanges. Mais ils +oublient que la femme est comme la terre, que tout en elle a sa +fleur avant d'avoir son fruit; que si les gelées blanches du mariage +viennent la frapper dans sa fleur, le mari ne recueillera ni les +moissons ni les vendanges. + +C'est ce qui arrivait à M. de Fontaneilles. Il avait eu avec d'autres +femmes ses heures de jeunesse; il était revenu de ce qu'il appelait +les duperies du coeur: il voulait que sa femme sautât à pieds joints +sur toutes ces «fémineries» indignes d'une âme fière, qui ne doit +resplendir que pour les beaux sentiments de la famille et de la +religion. Par malheur pour lui, il n'avait pas purgé les hypothèques, +il n'avait pas effacé du coeur de sa femme les souvenirs de vingt ans +qui se réveillent un jour et l'envahissent toute. + +Il était d'ailleurs d'une jalousie espagnole, comme si sa mère, une +Pyrénéenne, lui eût donné dans son lait cette inquiétude méridionale. + +Du plus pur faubourg Saint-Germain, il n'avait jamais «pactisé» +avec les hommes nouveaux. Il faisait tous les ans le pèlerinage de +Frosdorff pour espérer encore dans les destinées de la France. Il +sentait bien que son heure était passée ou n'était pas venue; il se +résignait au silence,--ce silence glacial sur la femme qui est le vent +d'hiver sans le printemps. Il se croyait bon chrétien et bon mari. + +La marquise eût préféré de beaucoup, je n'en doute pas, un mauvais +chrétien et un mauvais mari comme il y en a tant, qui sont adorés de +leur femme, ce qui prouve que, si la perfection était de ce monde, on +n'en voudrait pas. + +Mme de Fontaneilles s'était résignée, disant à ses amies, qui la +plaignaient de vivre presque toujours dans ses terres: «Je me suis +résignée à mon bonheur.» + +Quoique son mari fût très jaloux, il la laissait aller ça et là +dans le monde, pour ne pas trop ressembler au tyran de Padoue. Il +l'accompagnait le plus souvent et s'indignait toujours de la voir trop +décolletée, à l'inverse des maris parisiens. Mais il aimait mieux +l'accompagner à la messe qu'au bal. + +La marquise s'était donnée à Dieu. A Dieu toutes ses espérances et +toutes ses aspirations. Elle avait jugé, quand elle était jeune fille, +que sa vie ne serait pas si sévère. Elle restait neuf mois au château +de Fontaneilles; à peine si elle passait à Paris le dernier mois du +printemps; à peine si son mari lui donnait un mois de vacances--elle +appelait cela ses vacances--à Dieppe, à Biarritz, à Bade, où elle +allait avec sa mère et sa soeur, presque toujours sans lui. + +C'était donc une vaste solitude que sa vie. Elle avait espéré avoir +des enfants, mais la trentième année allait sonner sans qu'un berceau +fût entré dans sa chambre. Le berceau, la bénédiction du ciel dans le +mariage. + +Elle avait ses heures de désespoir; elle priait avec passion, le +dirai-je, quelquefois avec colère, car il lui semblait que Dieu +n'était pas toujours là. Elle avait aussi ses heures de tentation; +quand elle voyait sa beauté opulente, elle s'écriait avec un battement +de coeur, avec une aspiration vers l'inconnu, avec une secousse de +vague volupté: «Est-ce donc pour le tombeau!» + +Depuis un an elle se demandait, avec une rougeur subite, pourquoi elle +n'était pas tombée dans les bras d'Octave. + +Le duc de Parisis avait juré très sérieusement d'effacer de son âme +les images du passé pour mieux voir celle de Geneviève dans l'avenir. +Il avait juré à Dieu dans le style officiel; mais il avait mieux fait: +il avait juré à lui-même que Geneviève serait la seule femme de son +âme, de son coeur et de ses lèvres. Et il était de bonne foi; car +s'il ne croyait pas à un Dieu qui écoute les serments, il croyait à +lui-même: il n'avait jamais manqué à sa parole. + +Pourquoi Mme de Fontaneilles était-elle venue à Parisis? Elle ne le +savait pas bien elle-même. Etait-ce un de ces jeux de la destinée, qui +s'amuse à créer des orages sur les sérénités de la vie? Etait-ce pour +vivre sous le même toit que celui qui lui faisait peur? + +Elle se trouva bien heureuse dans le bonheur de Geneviève. + +Mais huit jours après, des Parisiens vinrent au château. Octave avait +déjà oublié qu'il les attendait. Il aurait voulu qu'ils eussent +eux-mêmes oublié d'y venir, tant il se trouvait heureux lui-même en +cette solitude à trois où Mme de Fontaneilles répandait un charme +nouveau par sa figure et par son esprit. + +Octave craignit de n'avoir plus une heure pour les rêves. Lui qui +avait été tout action, il trouvait doux de se reposer ainsi en pleine +nature, entre deux femmes qui étaient comme les figures de l'amour et +de l'amitié. + +Et puis, quoiqu'il ne fût pas jaloux dans le sens français du mot, +c'est-à-dire dans le sens brutal, il n'aimait pas qu'on jetât un +regard trop vif dans sa maison. Il était Romain en deçà du seuil; +pour lui, la femme était une créature sacrée que ne devaient jamais +profaner les vaines curiosités. Mais enfin, il faut être de son temps +et de son monde. + +On vit arriver à Parisis quelques amis bien connus d'Octave: le prince +Bleu, Guillaume de Montbrun et sa femme, le prince Rio, Monjoyeux, +d'Aspremont, le comte de Harken, le duc de Pontchartrain et sa femme, +la princesse ---- et sa jeune cousine de H----,--qui amenèrent Mlle +Diane-Clotilde de Joyeuse, la soeur de Mme de Fontaneilles, une +adorable créature, un sourire de Dieu sur la terre. + +Le château fut comme métamorphosé. C'était tout un monde qui allait, +qui venait, qui riait, qui chantait. Depuis un siècle, les ombres de +cette grande solitude n'avaient pas été si gaiement évoquées. Ce fut +tous les jours une fête: on commençait le matin pour quelque belle +promenade vers les ruines voisines, le plus souvent en cavalcades +irrégulières; on déjeunait dans la forêt, où les plus beaux menus +sortaient de terre comme par magie; le soir, on faisait les charades, +on jouait la comédie improvisée, la seule comédie de l'avenir; on se +couchait tard, mais on se levait matin; car il est convenu que la vie +de château est plus désordonnée que la vie de Paris; il faut être +fièrement campé pour y résister: jambes d'acier, estomac d'enfer et +coeur de bronze. + +On s'imagine que tout ce bruit et tout ce mouvement arrachèrent +Parisis à cette vive aspiration qui l'avait entraîné vers Mme de +Fontaneilles. Eh bien! non. Quand un mauvais sentiment germe dans le +coeur, il pousse vite, comme les mauvaises herbes dans le blé de mars. +Vous êtes tout surpris, aussitôt les semailles, de voir le bleuet +et le coquelicot s'élancer rapidement, lui qu'on n'attendait pas, +au-dessus des tiges de blé. Et plus la terre est bonne et plus +l'ivraie monte vite. Voilà pourquoi les plus grands coeurs sont +souvent les plus coupables; voilà pourquoi la femme qui n'apporte à +Dieu que la moisson du bon grain est une vertu divine, car il lui a +fallu bien de l'héroïsme pour arracher toujours les mauvaises herbes. + +Octave de Parisis n'avait pas cet héroïsme-là. Mais il croyait +fermement à la vertu de Mme de Fontaneilles. + +La vertu est une robe faite après coup sur la nature, pour cacher +les battements du coeur. Ce qui fait la force de la femme, c'est que +l'homme croit trouver la vertu sous la robe. + +L'antiquité a connu M. de Cupidon--un enfant qui n'était pas né à +l'amour.--Les anciens ont élevé des temples à Vénus--Vénus pudique +et Vénus impudique--aux chasseresses comme aux bacchantes;--mais +ils n'ont pas pénétré dans le divin sanctuaire de l'amour. Nous ne +connaissons plus les neuf Muses, mais nous savons par coeur toutes les +sublimes strophes de cette muse moderne qui s'appelle la _Passion_. +Si nous avons moins bâti de temples à l'idée, nous avons pieusement +élevé l'autel du sentiment. + +Chez Sapho, comme chez Didon, l'amour a toutes les violences, toutes +les colères, toutes les fureurs, mais il ne s'attendrit jamais +jusqu'aux larmes. Elles sont égarées, mais elles ne pleurent pas. Le +feu qui les altère, qui les dévore, qui les consume, c'est la volupté +de la louve. Ce n'est pas la soif de l'infini qui les attire, ce n'est +pas la piété universelle qui ouvre et répand leur coeur sur toutes +choses: elles sont dominées par les désirs qu'allume le sang. + +La femme que nous a donnée le christianisme ne voudrait pas, au prix +de la couronne de Didon ni de la gloire de Sapho, traverser cet enfer +de l'amour païen. La femme nouvelle, tout en subissant les morsures +des bêtes féroces de la volupté, se détache, d'un pied victorieux, de +la fosse aux lions par ses aspirations vers l'infini. Elle sait que sa +vraie patrie est au delà de la forêt ténébreuse qui lui cache le ciel. + +Dans l'antiquité, la femme ne mettait que l'amour dans l'amour; dans +la Vie moderne, la femme y met aussi Dieu. Voilà pourquoi il y a moins +de Messalines et plus de La Vallières. + +Mme de Fontaneilles était la femme du christianisme; mais à force de +contenir ses passions en les voulant vaincre, elle se sentait vaincue, +comme les femmes de l'antiquité qui jetaient leurs imprécations aux +vents des forêts et aux vagues de la mer. Le corps se révoltait contre +l'âme, la nature étouffait Dieu. + +Octave sera-t-il là, le jour de la crise? En attendant, on jouait +à Parisis aux jeux innocents, au jeu de cache-cache, au jeu des +petits-pieds, charmantes folâtreries où l'amour trouve toujours son +compte. On dit les jeux innocents par antiphrase. + + + + +XVII + +LE DÉJEUNER SUR L'HERBE + + +On renouvela donc à Parisis les belles fêtes agrestes du XVIIIe +siècle. C'était tous les jours des cavalcades dans la forêt, des +caravanes vers les châteaux voisins, des déjeuners et des goûters sur +l'herbe, vrais tableaux vivants à réjouir Giorgione. + +On s'amusait bruyamment. Geneviève donnait son beau rire à la fête, +mais elle aspirait au temps où elle retrouverait la solitude à deux. +Elle aimait trop Octave pour le retrouver dans la fête des autres; +l'amour est jaloux de tout, même des joies du soleil: il aime à se +réfugier en lui-même sous l'ombre des fraîches ramées. + +Geneviève fut pourtant bien heureuse, le jour où on alla déjeuner +à la Roche-l'Épine et dîner à Champauvert. + +Octave rappela si à propos tant de scènes chères à tous les deux, +qu'elle pardonna à tout le monde de prendre une part de sa joie. Ce +fut d'ailleurs une charmante journée. On déjeuna devant les sources +vives, presque glaciales, où se frappait naturellement le vin de +Champagne; on étendit une nappe de vingt couverts devant la +fontaine, dans un cadre d'aubépine en fleur, en face d'un panorama +merveilleusement pittoresque, sur un tapis d'herbe incliné, ce qui +amena des chutes sans nombre; on avait toutes les peines du monde à +se mettre d'aplomb; les bouteilles et les verres roulaient; le vent +battait les jupes et soulevait la nappe; c'était tout un travail des +plus divertissants que de mettre l'ordre dans le désordre. + +Mme de Fontaneilles était éblouissante, il lui semblait qu'elle +respirait le bonheur pour la première fois de sa vie. Toutes les +femmes étaient habillées avec beaucoup d'art dans leur simplicité +presque rustique; mais elle était plus provocante que les autres, avec +ses yeux de flamme sous, ses longs cils, ses lèvres rouges, son cou +onduleux, ses seins vivants, sa jambe fine et ronde, son pied mutin +qui s'agitait dans la bottine. Le vent était son complice, soit qu'il +frappât sa jupe, soit qu'il éparpillât ses cheveux sur son front. +«Comme elle est jolie, dit tout à coup Geneviève parlant de la +marquise à la princesse.--Comment donc! s'écria la princesse, je ne la +reconnais pas. Quand elle est chez elle, on dirait toujours qu'elle +vient du sermon et qu'elle se prépare à aller à confesse.--De +l'influence fatale du mari sur sa femme,» dit sentencieusement et +comiquement le prince Bleu qui écoutait aux portes. + +Octave, qui était à l'autre bout de la «table», se disait aussi que la +marquise était bien jolie, et pour lui ce n'était pas seulement un cri +d'admiration, c'était un cri d'inquiétude; ce n'était pas seulement +sa voix qui parlait, c'était son âme, c'était son coeur, c'était ses +bras, c'était ses yeux, c'était sa bouche. + +Il adorait Geneviève, mais il aurait voulu étreindre avec fureur cette +rebelle de l'an passé, qui lui avait résisté, qui était l'image de +l'amour corporel comme Geneviève l'image de l'amour idéal. + +On joua aux quatre coins. Quatre arbres centenaires avaient inspiré ce +jeu primitif très salutaire après un déjeuner de plusieurs heures. +Ce furent des cris et des rires à émouvoir la montagne et la vallée. +Parisis joua comme un enfant; il lui arriva cent fois de saisir la +joueuse comme il eût saisi l'arbre, à tour de bras. Les jeux rustiques +permettent bien des hardiesses. Mme de Fontaneilles, qui n'avait bu +que de l'eau, était ivre. Quand Octave la faisait tourner en courant à +sa rencontre, elle s'appuyait sur lui comme si elle allait tomber. + +Il vint un moment où la princesse jeta un mouchoir à Geneviève: «Vite, +cachez vos larmes, folle que vous êtes!--Pourquoi folle:--Parce que +vous avez peur de la marquise.--J'ai peur de toutes les femmes.» + +Le soir, Parisis, Geneviève et Mme de Fontaneilles se promenaient dans +le parc; ils passèrent devant une source vive qui jaillissait d'une +roche, tombait dans une fontaine et courait dans un nid de verdure et +de fleurs jusqu'à l'étang. + +Octave et Geneviève n'allaient jamais de ce côté du parc sans +s'arrêter pour y retremper leurs rêves. Ce jour-là, comme ils se +promenaient au-dessus de la fontaine, la marquise leur dit: «C'est +cela, mirez-vous dans votre bonheur!» + +Geneviève s'était penchée pour voir dans l'eau l'image de son mari. +Etait-ce pour voir Geneviève ou Mme de Fontaneilles que Parisis +s'était penché lui-même? «Hélas! dit tristement Geneviève, il ne faut +jamais se mirer dans son bonheur.--Pourquoi? Pourquoi? demanda la +marquise.--Vous n'avez pas vu cette couleuvre qui s'agite dans +cette fontaine?--C'est d'autant plus étrange, dit Parisis, que les +couleuvres ne vont pas dans l'eau.» + +Parisis prit la couleuvre du bout de sa canne et la jeta violemment +contre le tronc d'un arbre. «C'est triste, pensa Geneviève devenue +sérieuse. Dieu ne donne pas un beau jour sans mettre un nuage à +l'horizon.» + +Mais ce nuage à l'horizon passa bien vite. Parisis n'avait qu'à +appuyer Geneviève sur son coeur pour lui faire croire à toutes les +joies de l'amour. Ce soir-là, on improvisa des charades en action, +où on s'amusa follement. Geneviève paraissait si heureuse, que la +princesse de ---- et la marquise de Fontaneilles se demandèrent: +«Qu'est-ce donc que le bonheur?» car celles-là n'étaient pas +heureuses. + +Quand, elles allèrent se coucher, elles s'arrêtèrent devant la chambre +de Geneviève. Mme de Fontaneilles, plus curieuse, mit son oeil à la +serrure en murmurant encore: «Qu'est-ce donc que le bonheur!» Elle +entrevit Geneviève, qui, à peine arrivée dans sa chambre, se jetait +toute pâle d'amour dans les bras de Parisis. + + + + +XVIII + +LES FILLES REPENTIES + + + + +Toute la belle compagnie du château de Parisis s'envola un matin, +comme les oiseaux chanteurs d'une volière dorée, pour retourner à +Paris. + +Geneviève, qui avait toujours paru gaie, ne put arrêter ce cri de +délivrance: «Ah! que je suis heureuse!» + +Elle retrouva cette belle vie à deux qu'elle aimait tant. «Ma chère +Hyacinthe, dit-elle à la jeune fille, il n'y a que vous qui ne +comptiez pas quand je suis avec Octave.» + +Pourquoi Octave alla-t-il à Paris quelques jours après le départ de la +marquise de Fontaneilles! + +C'était la première fois que le duc se trouvait à Paris sans la +duchesse. Il lui avait dit qu'il n'y passerait que deux jours, le +temps d'aller à Chantilly pour voir ses chevaux, le temps de parler à +un notaire, à un avocat, et à deux agents de change, car le bonheur, +quel qu'il soit, a toujours un pareil cortège. + +Geneviève avait voulu partir avec Octave, non pas qu'elle eût peur de +le voir retomber dans la fosse aux lions, non pas qu'elle fût bien +jalouse, puisqu'il n'avait jamais été plus amoureux, mais parce que +c'était pour elle un vif chagrin de vivre un jour--un siècle--sans +lui. + +Elle n'était point partie, parce qu'une nouvelle espérance de bonheur +était venue lui sourire: elle sentait dans ses entrailles et dans son +coeur les premiers tressaillements de la maternité. L'hiver prochain +elle serait mère, ce qui était pour elle une vraie bénédiction de +Dieu. Un médecin conseillait à Mme de Fontaneilles d'aller à Ems, +quand un médecin conseillait à Mme de Parisis de ne pas aller à Paris. + +Octave ne tint pas parole; il écrivit tous les jours à Geneviève une +lettre charmante, il envoya tous les soirs une dépêche aussi gracieuse +que le permet la langue des dépêches, mais il resta huit jours absent. + +Et pourquoi resta-t-il huit jours absent? Parce qu'il allait tous les +soirs chez la marquise de Fontaneilles. + +Le premier soir, par une pluie battante, comme il avait été faire une +visite à Monjoyeux dans son atelier, ses chevaux, irrités d'avoir +trop attendu, partirent au galop et renversèrent, sur le boulevard de +Clichy, la femme en noir que vous avez vue tout en larmes sur la fosse +de la comtesse d'Antraygues. + +Cette jeune fille se releva, se retourna involontairement. «Le duc de +Parisis!» murmura-t-elle avec un battement de coeur. + +Octave avait donné ordre d'arrêter et il descendait pour la secourir. +«Ce n'est rien,» dit-elle sans soulever son voile. Et elle poursuivit +fièrement son chemin. Elle ai riva haletante à la porte du refuge +Sainte-Anne. Elle était mouillée jusqu'aux os. La supérieure +l'accueillit avec sa grâce accoutumée; elle alluma pour elle un fagot +et-lui donna l'habit de bure de la maison. + +La jeune fille embrassa la supérieure. «Oh! ma mère, lui dit-elle, +priez pour moi.» + +Elle s'agenouilla devant le crucifix. «Moi, je vais remercier Dieu de +m'avoir donné le courage de franchir votre seuil.» Et se rejetant +dans les bras de la supérieure: «Oh! ma mère, dites-moi que je ne +retrouverai pas mon coeur ici. J'ai soufert mille morts pour mon +coeur, faites-moi vivre en Dieu aux Filles-Repenties.» + +Les Filles-Repenties! + +Ce mot est de l'hébreu pour vous qui êtes de votre siècle. Vous ne +connaissez que les filles qui ne se repentent pas: celles-là qui vont +et qui viennent sans savoir où elles vont, sans savoir d'où elles +viennent; qui promènent lu ruine et la mort, mais surtout leur ruine +et leur mort; qui se pavanent au Bois avec la queue bruyante de leur +robe et la gerbe stérile de leur chevelure; qui soupent à la _Maison +d'Or_; qui jouent,--elles qui n'ont rien à perdre;--qui ne vont jamais +voir le lever de l'aurore, si ce n'est avant de s'endormir. + +Et pour elles cela s'appelle la fête de la vie. Et quel sera le +lendemain de cette fête? + +Trois ou quatre épouseront un amoureux obstiné, trois ou quatre seront +des comtesses à Vienne, à Florence, à Saint-Pétersbourg; la plupart +mourront à la première chute des feuilles; les autres suivront Rebecca +à Clamart. La nouvelle Sainte-Baume des Madeleines--_le refuge +Sainte-Anne_--est à Clichy-la-Garenne. C'est un ancien pavillon de +chasse où Louis XIV chassait La Vallière, la grande repentie. Aussi +cette maison prédestinée était sanctifiée d'avance. + +Vous pouvez faire comme moi un pèlerinage à cette ancienne maison +royale. Tout y porte une marque de lieux prédestinés. Saint Vincent +de Paul, «ce grand retrouveur de brebis perdues,» a été curé de la +paroisse. On revoit son ombre toujours en sollicitude, accueillant les +âmes en peine. Dans cette ruche toute sainte, vous serez touché de +cette pauvreté voulue. Toutes ces femmes qui ont traversé le luxe sont +sous la bure. Et quel ameublement! Et quelle table! Saint-Lazare est +une maison de luxe. Un banc de bois, du pain et de l'eau, pas de feu +dans l'âtre. Mais Dieu est là. + +La porte est toujours ouverte. On entre avec les larmes, on en sort +consolé. + +Allez à la messe du dimanche dans la chapelle du refuge. C'est un +ancien salon du roi Louis XIV, encore orné de peintures allégoriques, +de chasses et de trophées; Diane, Adonis et les autres symboles des +passions du temps, à peu près comme les tragédies de Racine. + +Mais aujourd'hui la maison tombe en ruines, il ne faut pas laisser +tomber le toit qui abrite ces repenties. + +O vous qui ne vous repentez pas, apportez tous votre obole! Et vous +qui n'avez jamais jeté la première pierre à la pécheresse ni à la +femme adultère, soyez, ne fût-ce que pour un grain de sable, dans +cette oeuvre du Refuge Sainte-Anne! + +Quand vous verrez au Bois ou au théâtre, toutes les belles pécheresses +vivant de temps perdu, le sourire aux lèvres et l'inquiétude au coeur, +rappelez-vous ce mot qui les peint toutes:--Ah! si j'étais riche!--Que +feriez-vous?--Je me donnerais le luxe de n'avoir pas d'amant. + +Après tout, _celles du lendemain_, celles qui ne veulent plus que +Dieu, celles qui vivent là-bas avec six sous par jour, ne sont-elles +pas moins pauvres encore? + +Quelques jours avant l'entrée de la femme en noir, une femme du +meilleur monde--et un peu du plus mauvais, depuis qu'elle ouvrait +des parenthèses dans sa vertu--le tome second de la comtesse +d'Antraygues--venait, toute éblouissante de jeunesse, mais toute +voilée, frapper aussi à la porte hospitalière des Filles Repenties. Il +y a deux ans, aux courses de Longchamps, elle rayonnait encore dans +les tribunes, elle papillonnait au pesage, elle se multipliait, tant +elle avait soif de vivre. C'est que son heure allait sonner bientôt: +ce fut Octave de Parisis qui la fit tinter gaiement et tristement. + +Elle écrivait ce billet daté des Filles-Repenties à une de ses amies, +une autre grande dame qui n'aura point de déchéance: + + «Ma chère Berthe, c'est moi. Aujourd'hui tu ne refuserais + de me recevoir, car je sens que Dieu m'a déjà pardonnée ou me + pardonnera. + + «J'ai trahi tout le monde en me trahissant moi-même. Mais enfin je + me suis souvenue et j'ai compris tout mon crime. Voilà pourquoi je + suis aux Filles-Repenties; voilà pourquoi j'apprends le travail et + la prière: le travail, pour t'offrir une robe qui ne sortira pas + de chez Worth; la prière, pour que tu ne fasses point comme moi. + + «Car, ne l'oublie pas, dans la femme la plus vertueuse, il y a une + pécheresse, comme dans la pécheresse la plus abandonnée, il y a + une repentante. + + «Oui, aux Filles-Repenties! J'ai choisi le refuge le plus humble. + Que m'importe? Je ne rougirai plus que devant Dieu. + + «Écris-moi, dis-moi que tu m'aimes encore; ne me donne pas des + nouvelles de Paris--j'ai failli écrire Parisis--que j'entends + gronder à ma fenêtre comme la tempête près du port. Quand tu iras + à Trouville, dans six semaines, tu diras à la tempête que je ne la + crains plus. + + «Si tu rencontres le duc de Parisis, dis-lui tout bas que ma + pénitence est plus grande encore que mon amour. + + «MATHILDE.» + +Or, la grande dame qui bravait la tempête, et la jeune fille qui était +venue pour oublier son coeur, se rencontrèrent au dortoir, lit à lit. + +Une nuit qu'elles ne dormaient pas parce qu'elles pleuraient: +«Pourquoi pleurez-vous?» se demandèrent-elles toutes les deux. + +L'une fit sa confession. Elle aimait toujours Parisis. «Et vous, ma +soeur?--Vous avez raconté mon histoire, j'aime toujours Parisis.» + +La blessure saigna, la plaie s'était ouverte, l'orage avait ressaisi +leur coeur. + +Le lendemain à midi, elles n'étaient plus aux Filles-Repenties. «Ce +n'est pas là encore que je pouvais oublier, dit la jeune fille en se +retournant vers le Refuge; il faut que je brise mon corps pour tuer +mon coeur, il me faut les rudes devoirs de la soeur de charité.» + + + + +XIX + +LA GRISE + + +La marquise de Fontaneilles était devenue folle du duc de Parisis, si +le duc était devenu amoureux d'elle. + +Il s'avouait à lui-même qu'il se donnait bien de la peine pour +conquérir non pas le coeur qui était à lui depuis longtemps déjà, mais +pour conquérir ce bien plus visible et plus humain qui s'appelle le +corps. «Une guenille,» dit Diogène. «Toute la femme,» dit don Juan. + +Le marquis de Fontaneilles était parti pour Londres, où il devait +acheter des chevaux et où il était attendu par son ami lord Harttford, +pour quelques visites dans le Devonshire. + +La marquise était seule à Paris: il devait la retrouver, à +Fontaneilles ou à Ems. Depuis qu'elle aimait Octave, elle avait pâli, +elle ne respirait qu'à moitié, la fièvre la prenait souvent; son +médecin avait conseillé au marquis de la conduire à Ems pour y faire +une saison, ne fût-ce même qu'une demi-saison. L'eau providentielle +d'Ems et l'air balsamique des montagnes voisines devaient effacer ces +premières atteintes d'une irritation de poitrine. Il était convenu que +si Mme de Fontaneilles se décidait à aller à Ems, elle y emmènerait sa +jeune soeur, cette jolie Clotilde de Joyeuse, ces dix-sept années +qui s'éveillaient légères et souriantes sous la plus belle chevelure +rousse qui eût rayonné en France depuis Mlle de Fontanges. + +Mme de Fontaneilles, ne savait que faire; tous les matins elle se +décidait à partir pour la terre de son mari, toutes les après-midi +elle se décidait à aller à Ems, mais tous les soirs elle se décidait +à rester à Paris. C'est que tous les soirs elle recevait la visite de +Parisis. + +Mme de Fontaneilles, une fois dans la bataille, n'avait pas défendu +son coeur. Elle avait donné son âme, mais elle défendait sa vertu, +comme si on pouvait faire deux parts, une pour Dieu et une pour le +diable. + +Octave ne doutait pas de son triomphe. Un soir déjà, la marquise était +tombée presque évanouie dans ses bras, en lui disant qu'elle voulait +mourir. Elle s'avouait vaincue, mais elle le suppliait à mains jointes +de la tuer dans ses embrassements, afin qu'elle ne se réveillât pas. + +Elle versa tant de larmes ce soir-là, que Parisis se sentit désarmé. +Une femme qui se donne est quelquefois plus difficile à prendre qu'une +femme qui résiste; une femme qui combat est plus près de sa défaite +qu'une femme qui se croise les bras, parce que l'enivrement du combat +la précipite dans sa chute. + +Le lendemain de cette soirée mémorable, M. de Parisis pensa bien +sérieusement à ne plus revoir la marquise. Il prévoyait une passion +violente qui déborderait de ses rives: rien ne pourrait l'arrêter ni +la contenir: il en serait lui-même submergé, malgré son habitude de +fuir toujours le mal qu'il causait. M. de Morny, qui le connaissait +bien, disait de lui: «Parisis met le feu aux monuments, mais il ne +se laisse pas consumer; il ne s'inquiète même pas s'il y aura des +pompiers.» + +Mais la sagesse n'a jamais raison des hommes: si Parisis fût retourné +à Parisis, tout le monde eût été heureux, lui tout le premier, +mais surtout la duchesse de Parisis, mais surtout la marquise de +Fontaneilles. + +Pourquoi ne partit-il pas? Parce qu'il n'avait pas encore perdu +l'habitude des conquêtes. C'était Napoléon qui voulait aller à Moscou; +le conquérant des femmes est comme le conquérant des villes, il ne +veut jamais rebrousser chemin, même s'il doit mourir en chemin. + +Le duc de Parisis ne partit pas, parce qu'il n'était plus maître de +lui, parce que la terrible destinée des Parisis allait bientôt se +montrer dans toute son horreur. + + + + +XX + +QUE L'AMOUR DE LA RÉSISTANCE EST AUSSI IMPÉRIEUX QUE LE DÉSIR DE + +L'AMOUR + + +Octave retourna donc vers cinq heures chez Mme de Fontaneilles, qu'il +trouva plus adorablement belle que jamais. «Je ne vous attendais plus, +lui dit-elle; mais puisque vous voilà, je serai votre maîtresse.» + +Et comme Octave lui fermait la bouche par des baisers trop éloquents, +elle se dégagea pour lui dire ses volontés. «Mon ami, je vous aime +et vous donne ma vie: peut-être Dieu me fera-t-il cette grâce que je +mourrai bientôt. Je ne crois pas aux années selon l'almanach, je crois +aux siècles selon le coeur. J'ai plus vécu depuis que je vous aime que +je n'ai vécu jusque-là; donc, je ne défends plus rien de moi-même.» + +Et comme Octave voulait trop prendre à la lettre ces dernières paroles: +«Laissez-moi parler, continua-t-elle doucement. Je vous avoue qu'ici +même, dans cet hôtel, qui est l'hôtel de M. de Fontaneilles, je ne veux +pas braver une pareille trahison. Depuis que je vous aime, je ne me sens +plus chez moi quand je suis chez moi.» + +Parisis vit apparaître l'image de Geneviève. «Ni chez moi ni chez +vous, reprit Mme de Fontaneilles.--Je vous comprends, dit Octave, +chaque maison a une âme qui est un peu notre conscience. Je vais vous +proposer une chose bien simple: nous allons monter en fiacre et nous +irons débarquer au Grand-Hôtel ou à l'hôtel du Louvre, comme des +voyageurs qui traversent Paris.--Eh bien! non! répondit la marquise: +j'y ai songé, mais ce n'est pas encore cela. Il faut que je vous aime +de toutes mes forces, mais dans l'air vif des montagnes, loin de +Paris, plus loin que la France, à Ems.» + +Octave pensa que c'était bien loin. «Vous ne me répondez pas? +reprit-elle avec anxiété.--C'est mon rêve comme c'est le vôtre, +répondit Octave; mais n'oubliez pas que je suis attendu à Parisis +et que si je n'y suis pas demain, après-demain matin Geneviève sera +à Paris.--Ah! bien, mon ami, vous irez à Parisis et j'irai à Ems. +Adieu.» + +Octave ne se résignait pas si vite à dire adieu. Il regarda Mme de +Fontaneilles et ne put s'empêcher de se dire en lui-même: «Elle est +pourtant bien belle!» + +La femme ne néglige jamais la figure visible, même si elle est tout +sentiment, tout coeur, toute âme. Celles-là mêmes qui ne croient pas +à la force des sens mettent en campagne toutes leurs coquetteries. Ce +jour-là, quoique la marquise n'eût songé qu'à jeter de l'eau sur le +feu, elle avait je ne sais quoi de provocant dans sa chevelure à la +Récamier, dans ses yeux pleins d'amour, dans sa pose inquiète et +agitée, qui donnait un voluptueux mouvement à sa gorge, que recouvrait +à peine une légère robe de mousseline entr'ouverte, dans la forme des +robes Pompadour. + +La robe n'a pas été inventée par la pudeur, mais par l'amour. + +Octave prit les mains, prit les bras, prit les épaules de la marquise, +puis l'appuyant violemment et tendrement sur son coeur: «j'irai à Ems,» +lui dit-il. + +Il espérait bien la vaincre soudainement par cette promesse; mais elle +sortit victorieuse de ses bras. + +Quand Octave prit son chapeau, la marquise se leva et l'accompagna +amoureusement jusque dans l'antichambre. «A Ems! lui dit-elle.--A +Ems!» lui répondit-il. + +Cette promesse fut scellée par un dernier baiser; mais dès qu'Octave +entendit refermer la porte, il murmura en descendant l'escalier: «Je +n'irai pas.» + + + + +XXI + +LE DERNIER SOUPER + + +Le soir, Octave voulait partir pour Parisis. Il fut retenu par +Villeroy qui lui dit que Miravault et Monjoyeux voulaient dîner avec +lui. + +On se rappelle peut-être que dans les premiers chapitres de ce +livre on a mis en scène quatre amis très opposés de caractère, qui +aspiraient: AU POUVOIR: c'était M. de Villeroy;--A LA FORTUNE: c'était +M. de Miravault;--A LA RENOMMÉE: c'était Monjoyeux.--A L'AMOUR: +c'était M. Parisis. + +Ils se retrouvèrent donc ce soir-là à dîner. «Eh bien, leur dit +Parisis, c'est moi qui ai eu raison. Vivre amoureux et oublié, c'est +le souverain bien.--Et pourtant, dit Monjoyeux, inscrire son nom sur +un chef-d'oeuvre.--livre, statue ou tableau,--qui traversera les +siècles, n'est-ce pas plus beau que ces heures de paresse passées aux +pieds d'une femme? Mais après tout le duc de Parisis a raison, car +combien faut-il de livres, de statues et de tableaux pour créer une +oeuvre immortelle!--d'autant que tout a été fait.--Je m'avoue vaincu +devant Octave.--Et moi aussi, dit M. de Villeroy, car je vais vous +confier un secret. Vous savez tous que je rêvais le pouvoir par le +ministère des affaires étrangères. Eh bien! j'ai brûlé mes vaisseaux, +après vingt années de diplomatie. Hier, on m'a offert une ambassade; +j'ai eu le tort de dévoiler que j'avais des idées absolues en +politique. Il y a en France un homme qui pense et un homme qui parle; +j'ai compris cela trop tard. Je n'ai pas de rancune et je reconnais +que l'homme qui pense et l'homme qui parle sont deux maîtres. Je n'ai +pas voulu m'humilier devant moi-même: j'ai discuté pied à pied comme +un homme qui sent que son épée est bonne. Quoique ma nomination fût +décidée, le ministre a dit qu'il aviserait. Nous nous sommes salués +froidement. Vous avez vu ce matin au _Moniteur_ un autre nom que le +mien.» + +Monjoyeux félicita Villeroy. «Ces défaites-là, lui dit-il, sont des +victoires. On perd son ambassade, mais on se gage soi-même. Vous voilà +un homme libre, buvons à votre liberté.»' + +Marivault leva son verre, mais tristement. Depuis le commencement +du dîner il était soucieux. «À quoi pense Marivault? demanda +Parisis.--Mon cher ami, répondit l'homme d'argent, je pense que moi +aussi, je m'avoue vaincu devant vous.--Je m'en doutais, reprit Octave. +Depuis que je vous ai vu monter l'escalier de la marquise Danaé, j'ai +tremblé pour vos millions.» + +Miravault soupira, brisa son verre et parla ainsi: + +«Meâ culpâ! J'ai défié l'or et j'ai été mitraillé par l'or. J'ai eu +mes soudaines ascensions, mais d'un seul coup je suis retombé à mon +point de départ. Ah! mes amis, quel steeple-chase que cette course +au pays de l'or! quelles stations douloureuses dans les cohues +indicibles! Combien de sourires aux coquins qui vous ont dépassé d'une +tête! Combien de beaux sentiments il faut tuer sous soi! Et tout cela +pour n'avoir pas le prix! Ah! si c'était à recommencer, comme j'irais +me jeter dans ma petite terre paternelle pour y vivre de rien, +c'est-à-dire de m'a petite fortune patrimoniale. Voilà mon histoire en +quatre mots: J'avais quatre-vingts mille francs. Que voulez-vous faire +de quatre-vingts mille francs à Paris? Il n'y a pas de quoi vivre plus +d'une année quand on a des passions. Or, quand on a mangé son capital, +on n'a plus de revenus; j'ai mieux aimé ne vivre qu'un jour. J'ai joué +à la Bourse sur les idées de Parisis, j'ai ramassé ses miettes et +je suis devenu maître de quatre millions. Mais qu'est-ce que quatre +millions quand on a quatre millions! La veille, c'était beau; +le lendemain, on aspire au cinquième million. Nul ne reste dans +l'escarpement; on veut monter, toujours monter, jusqu'au point où +l'on tombe à la renverse poussé par le vertige. C'est moins encore la +fortune que l'amour qui m'a trahi. Parisis avait raison, il a toujours +raison. Quand il m'a vu amoureux de la marquise Danaë, il m'a dit: +«Elle a deux fausses dents, cela ne l'empêchera pas de te manger.» +Elle m'a mangé tout vif. + +«Voilà, mes amis, l'histoire de l'argent. De tous ceux qui s'élancent +dans la vie à travers la jeunesse, l'homme qui court après l'argent +est le plus malheureux. Je n'ai pas eu le temps de vivre une heure. +Je traversais les fêtes comme vous, mais j'entendais les minutes me +crier: «Tu perds ton temps!» Et j'allais, et j'allais, et j'allais +toujours! Je n'ai pas eu le temps de voir mourir ma mère! je n'ai pas +eu le temps d'admirer les oeuvres d'art qui illustraient mon hôtel et +mon château, qui seront vendues ces jours-ci! je n'ai pas eu le temps +de voir un soleil couchant! que dis-je? je n'ai pas eu le temps d'être +amoureux! Quel rocher que celui-là! Sans compter que les fortunes +d'aujourd'hui sont versées dans le tonneau des Danaïdes.» + +Miravault essuya son front. «Adieu, mes amis! dit-il en se levant. Je +suis resté digne de vous, je le prouverai. Je vais faire un plongeon +pour me retremper: quand vous me reverrez à la surface de l'eau, c'est +que j'aurai le bon vent. Adieu!» Et, comme un fou, Miravault serra la +main de ses amis et s'éloigna en toute hâte, «Ce pauvre Miravault! dit +Villeroy; qui de nous se fût imaginé qu'il bâtissait son château sur +le sable!--Moi, dit Parisis. J'étais plus riche sans argent que lui +avec ses millions, parce que je dominais la femme, tandis que lui +était dominé par la femme.» + +Comme Parisis parlait ainsi, Léo Ramée entra. On le salua par un +toast. «Tu arrives à propos; il n'y a qu'un instant, nous étions +quatre blessés sur le champ de bataille de la vie.--Oui, dit +Monjoyeux; comme Salomon lui-même, nous reconnaissions que tout est +vanité, rien que vanité;--que la femme est amère;--que l'ambition +a trop de cartes biseautées dans son jeu;--que la renommée a trop de +caprices,--et que la fortune a des coups de théâtre tragiques.--Vous +avez oublié le travail!» dit Léo Ramée. + +Il parlait avec une noble fierté. «Le travail, mes amis, vous ne le +connaissez pas; c'est la muse du matin qui vous éveille doucement, qui +vous conduit à l'atelier dans l'auréole des rêves, qui vous met le +pinceau à la main en vous pariant Raphaël, qui vous chante la gaie +chanson de l'alouette et qui vous dit, à toute heure, que l'Art aussi +est une royauté.» + +Parisis serra la main à Léo Ramée. «C'est beau, tout ce que tu dis là; +je ne t'ai jamais vu si enthousiaste et si radieux!--C'est que, tout à +l'heure, j'ai été nommé membre de l'Institut.» + +Monjoyeux porta un second toast à Léo Ramée. «Au Travail! s'écria-t-il +avec une vive expansion d'amitié.--C'est bien, mon cher Léo, dit +Parisis, mais pourtant n'oublie pas que Raphaël n'était pas de +l'Institut.» + + + + +XXII + +UNE CAUSERIE SUR LES FEMMES AU CONCERT DES CHAMPS-ÉLYSÉES + + +Ce soir-là, c'était un vendredi, «tout Paris qui n'aime pas la +musique» était au concert des Champs-Élysées,--le concert Musard, +comme on dit toujours,--parce qu'en France la royauté a toujours un +lendemain. + +Parisis et Villeroy allèrent au concert, non pas pour la musique, mais +pour voir quelques-unes de leurs contemporaines. Il y avait tant de +monde que c'était à grand'peine si deux promeneurs de front pouvaient +passer. Aux loges d'avant-scène, s'épanouissaient dans la fumée de +cigare les plus grandes dames. On s'était disputé les places, non pour +être au spectacle, mais pour être en spectacle; aussi les promeneurs +ne voyaient que le dessus du panier. Quelques bourgeoises +prétentieuses avaient voulu, comme les grandes dames, faire corbeille +de fleurs; mais c'était des bouquets de la fontaine des Innocents. +Celles qui aimaient la musique c'étaient, comme de coutume, approchées +des musiciens, s'imaginant tout bêtement que le concert des +Champs-Élysées est un concert et non un salon. + +Après tout, celles-là avaient raison, parce que celles-là n'étaient +pas piquées de ce démon parisien qui dit aux femmes les mieux nées: +«Vous jouez un rôle, entrez en scène.» + +Les deux amis, qui savaient tout cela, emportèrent d'assaut une +position difficile: ils prirent deux chaises à la porte et se firent +une avant-scène devant les avant-scènes, décidés à tout braver, non +seulement les murmures des femmes, mais le parlementarisme des hommes. + +Ils s'étaient établis, sans le savoir, devant le cercle de la duchesse +de Hauteroche; on allait se fâcher autour d'elle; mais comme elle ne +douta pas que Parisis se fût mis là pour ses beaux yeux, elle apaisa +d'un signe d'éventail les colères qui s'élevaient autour d'elle. + +Quand il reconnut Mme Hauteroche, Parisis salua de son beau sourire et +força la duchesse à se remettre sur le devant de la scène, elle et +une de ses amies, Mme de Tramont, surnommée dans son monde la +Forte-en-Gueule, quoiqu'elle eût la plus adorable bouche qui fût au +monde. Mais quand on a de si belles dents, il faut bien mordre son +prochain, surtout quand on n'a pas d'amant. Combien de femmes qui sont +méchantes parce qu'on ne leur a pas donné l'occasion d'être bonnes! +«Monsieur de Parisis, dit Mme de Tramont à Octave,--ils se connais- +saient bien,--puisque nous avons la bonne fortune de vous rencontrer +avec M. de Villeroy, qui ne vaut pas mieux que vous, vous allez nous +faire quelques portraits à La Bruyère et à La Rochefoucauld.--Après +vous, madame,--Oh! moi, je ne sais plus mordre.» + +Et elle montra ses trente-deux dents, trente-deux perles fines, pas +une de moins, pas une perle noire. «Voyez-vous, dit-elle, depuis qu'il +m'est poussé deux dents de sagesse, je ne me reconnais plus.» + +Mais comme on ne peut pas vaincre les bonnes habitudes, elle dit en +voyant passer une femme irréprochable au bras de son mari: «C'est une +femme parfaite comme les tragédies de Racine, voilà pourquoi elle +est si ennuyeuse. C'est elle qui, à la cour, chante si bien: _Il +pleut-t-il pleut, bergère_...--Vous n'aimez pas les liaisons, madame, +dit Villeroy.--Non; une femme qui dit _t-il pleut, bergère_, me +révolte; si j'étais son mari, je demanderais ma séparation.--C'est +égal, dit Parisis, je vous trouve sévère; à tout prendre, j'aimerais +mieux _t-il pleut, bergère_, qu'un ténor dans la chambre à coucher +de ma femme.--Chut! la voilà là-bas, la femme au ténor, dit Mme de +Hauteroche.--Pourquoi chut! dit la belle amie de la duchesse, est-ce +qu'elle disait chut! au ténor, quand il chantait?--Il paraît qu'il +n'avait pas assez de voix quand il a chanté un duo avec elle, car +elle lui a dit adieu à la troisième station.--La pauvre femme, dit +Villeroy, elle avait perdu deux années de sa vie, deux années! sept +cent trente et un jours! à étudier les quatre ténors de Paris. Le +soleil de la rampe est trompeur; elle a choisi celui qui avait la +mauvaise méthode.--Enfin! dit Parisis, il faut bien que les femmes +prennent des leçons de fugue et de contre-point.» + +Passa la veuve de Malabar: «Tambours, battez aux champs, dit Villeroy, +voilà un monument d'un autre âge; quand on a été belle, on l'est +toujours; les ruines ont encore leur grandeur et leur caractère. +--C'est aujourd'hui la veuve idéale; elle est en deuil de son mari +et de son amant. Je me rappelle toujours le mot de son mari quand +son amant l'a planté là: «Tu pleures, ma chère amie! tu es si bonne; +je t'avais toujours dit que cet homme-là nous tromperait.»--Les maris +d'aujourd'hui, dit Parisis,--eût-il dit cela avant d'être marié?--font +jouer le rôle ridicule à l'amant. Par exemple, voilà un homme d'esprit +passant avec sa femme qui a eu son quart d'heure de folie plus ou moin +platonique. Le mari protégeait beaucoup l'amant; il lui savait gré de +porter l'éventail, le manteau et le chien de la dame; c'était lui qui +demandait les gens, qui se précipitait au marchepied, qui faisait les +lectures pieuses. Le mari aimait l'Opéra,--vu des coulisses;--il ne +s'inquiétait pas de quelques nuages sur les ciels bleus de l'hyménée. +Il savait que sa femme était une brave créature qui, comme toutes les +femmes, aurait ses jours de révolte en passant le cap des Tempêtes, +après quoi elle lui reviendrait à jamais amoureuse et reconnaissante. +Voilà qu'un jour l'amant ou l'amoureux s'aperçoit que la dame a pris +un train de plaisir sur les bords du Rhin avec un jeune crevé de haute +lignée. Dieu sait si l'amant s'indigna! Il va trouver le mari et lui +représente qu'il ne peut laisser sa femme voyager ainsi. «Est-ce que +cela vous fait beaucoup de chagrin?» dit le très spirituel mari en +éclatant de rire au nez de celui qui plaidait l'honneur de la maison.» + +Rodolphe de Villeroy fit remarquer que le XIXe siècle était le siècle +des maris. Ils voient tout et se moquent de tout. «Excepté, dit la +duchesse de Hauteroche, ce savant célèbre qui passe là-bas avec sa +femme et ses deux filles, une de ces femmes immaculées qui n'ont hanté +que les montagnes neigeuses. Elle ne manque pas un sermon! si ce n'est +pas pour elle, c'est pour ses filles. En effet, dès que ses filles sont +assises devant la chaire, elle change de paroisse, elle court à un autre +prêche, elle monte quatre étages quatre à quatre, elle trouve un jeune +avocat stagiaire qui la renverse par son éloquence. Pendant ce temps-là, +l'astrologue se laisse choir dans un puits.--Dans un puits! dit la dame +aux trente-deux dents, il se laisse choir dans les bras d'une comète, +un joli bas-bleu qui a une tache d'encre pour grain de beauté. Je les +ai vus qui s'en allaient bras dessus bras dessous piper les étoiles.» + +Passa la reine des Abeilles: «Saluez, Villeroy, voilà la reine des +Abeilles; les grenouilles demandent toujours un roi, les abeilles +demandent toujours une reine. Cette reine des abeilles nous vient de +loin, mais elle est plus Parisienne que les Parisiennes nées sur le +boulevard des Capucines. Elle règne impérieusement sur la mode et sur +l'esprit; elle donne le ton; les envieuses disent le mauvais ton, mais +elles le prennent. Autrefois, il y avait le coin du roi et le coin de +la reine; aujourd'hui, il y a le coin de la princesse de M---- +--Oui, elle marque bien son coin.--Il n'y a pas un critique musical +qui ne deviendrait plus savant s'il allait à son école. Ils ne parlent +que par ouï-dire, elle parle par ouï-chanter.» + +La princesse salua le groupe avec sa grâce enjouée et spirituelle. +«Elle n'a peur de rien, dit Parisis, parce qu'elle n'a pas peur +d'elle-même.» + +Une jeune brune passait alors. «Ce n'est pas comme cette femme +sentimentale qui se fait un masque de son éventail, tant elle craint +de montrer son coeur. Regardez bien, elle va rougir et pâlir tour à +tour quand va passer devant elle ce jeune aide de camp qui a été +un héros à la guerre et qui est un mauvais soldat dans sa passion. +--Pourquoi ces deux femmes blondes ne se quittent-elles pas? Parce +qu'elles fricassent ensemble le moineau de Lesbie, comme autrefois +Ninon et la Maintenon.--Et cette femme rousse, pourquoi est-elle +seule là-bas en face de nous?--C'est pour être deux; depuis qu'elle +a été chassée du Paradis par Adam lui-même, cette Ève majestueuse +siffle des airs de serpent.--C'est la fête des rousses! Fontanges +serait plus à la mode que jamais. Qui donc est couché dans ce +fauteuil?--C'est une Havanaise: un diable-à-quatre, qui fait du +mariage la vie à trois.--Je m'aperçois que l'empire n'est plus aux +Parisiennes. Voyez donc toutes ces Italiennes, ces Espagnoles et +Américaines. L'Océan a jeté ses vagues jusque sur le bord du lac. +--C'est la force de Paris de faire des Parisiennes de toutes les +figures du globe.» + +Passa une chercheuse d'esprit qui n'a jamais trouvé: «Ah! voilà la +belle des belles! dit Villeroy. Elle est descendue de son char de +triomphe et marche dans la souveraineté de la queue de sa robe et de +sa niaiserie héraldique.--Qu'est donc devenue sa soeur depuis son +équipée? demanda la duchesse.--Sait-on ce que deviennent les vieilles +lunes? dit Parisis, car la femme à la mode est comme la lune, elle +se renouvelle tous les mois. Aussi la femme à la mode a toujours je +ne sais quoi de l'inconstance de la lune naissante et décroissante +dans ses passions ou dans ses fantaisies, non pas seulement tous les +mois, mais toutes les heures.--Toutes les femmes ne sont pas +lunatiques. Combien qui sont des anges de douceur et de vertus, de +grâce et de charité!--Je n'en connais pas une, à commencer par moi,» +dit Mme de Tramont. + +Parisis regarda la dame: «Celui qui voudrait faire l'histoire des +contradictions ferait votre histoire, dit Parisis. Vous avez raison, +la logique de la femme c'est d'être illogique; elle ne triomphe que +par l'imprévu, elle n'est parfaite que par ses imperfections, elle +n'est divine que parce qu'elle est humaine.--Chut! dit Mme de Tramont, +voyez donc Mme de Clarmonde qui pleure son premier amour parce qu'elle +n'a pu en trouver un second.--L'amour est un temple en ruines; on +n'y cueille que les fleurs de la mort. Les Romains avaient raison de +porter au temple de Vénus tout ce qu'il fallait pour les funérailles +des trépassés, car rien ne consume plus rapidement la vie,--la vie de +l'âme,--que la volupté.--Voyez donc cette comédienne et cette duchesse +qui se regardent du haut de leur dédain, plus ou moins théâtralement; +elles portent pourtant des robes faites par la même couturière, comme +elles-mêmes sont faites par la pareille nature.--Vous trouvez ces +robes invraisemblables?--Non, dit Mme de Tramont, ce sont les +femmes.--_Impudicus habitus signum est adulterae mentis._--La mode a +toujours raison. M. de Buonaparte a très bien dit: Quand le Français +est entre la crainte des gendarmes et celle du diable, il se décide +pour le diable; mais quand il est entre le diable et la mode, il obéit +à la mode.»--Et pourtant c'est le peuple, le plus spirituel de la +terre, à ce qu'il dit.--Il lui faut toujours des idoles à ce peuple +parisien; quelles sont donc les nouvelles idoles du jour? demanda +Mme de Tramont.--La femme la plus adorée, la plus peinte, la plus +sculptée, la plus gravée, c'est une morte: Marie-Antoinette. Tout le +monde lui a bâti dans son coeur une petite chapelle expiatoire; c'est +qu'on a reconnu un peu tard que son seul crime avait été d'être une +femme sous sa couronne de reine. Crime qu'elle racheta si noblement en +restant une reine quand elle ne fut plus qu'une femme.--Oui, elle a +laissé partout sa figure et sa marque. Celle qui sera la figure de +la Charité au XIXe siècle, est tout entourée des meubles de +Marie-Antoinette, qui sont, il faut le dire, les plus adorables bijoux +qu'on ait travaillés dans aucun temps,--reliques royales.--Mais +toutes les vraies princesses ne sont pas mortes. Combien qui sont +l'inspiration, le charme et la grâce de leur temps! Il en est une qui +sculpte avec le grand art des Italiens de la Renaissance; il en est +une qui promène l'âme impériale et artiste de la Russie par tous les +musées et tous les salons de l'Europe; il en est une qui le dimanche +tient sa cour plénière, ayant encore, non pas des taches d'encre aux +doigts, mais des taches de couleur sur sa blanche main, car elle peint +comme un homme.» + +Une perle fausse passait. «Ah! par exemple, dit Mme de Tramont, elle +s'est trompée de porte, cette fille rousse égarée à Londres et qui +s'est retrouvée à Paris. Qui donc lui donne ses chevaux et ses +cheveux? De beaux cheveux et de beaux chevaux?--Elle ne sait pas; +c'est le luxe effréné des filles. Il en est plus d'un qui s'est ruiné +pour elle, quoiqu'elle soit toujours ruinée. On aime ses passions +comme ses enfants, plus que soi-même. Plus d'un homme se refuse un +fiacre, qui donne un carrosse à sa maîtresse.» + +Passèrent deux femmes renommées pour leur figure et pour leur amitié. +«Voilà, dit Parisis, «deux cocottes du meilleur monde» qui ont une +cour et qui en abusent, qui ont ouvert un hôtel Rambouillet pour y +parler la langue verte, mais, au demeurant, «les plus honnêtes femmes +du monde.» Chez elles, tout s'évapore en fumée. Combien qui ne font +pas parler d'elles comme cette pâle duchesse qui écoute là-bas, à +travers les causeries de son entourage, des motifs du _Trovatore_, +parce que la musique de Verdi lui rappelle ses crimes cachés; celle-là +n'est même pas soupçonnée, on lui donnera le paradis sans confession.» + +Mme de Hauteroche se rappela l'_Heure du Diable_; elle eut une +soudaine émotion qui se trahit sur sa figure; mais Parisis seul s'en +aperçut. + +Pendant que la femme aux trente-deux perles éclatait de rire au +passage d'une Américaine qui accentuait trop les modes, Parisis dit +à la duchesse: «Voulez-vous prendre mon bras et faire le tour des +mondes?» + +Elle obéit sans répondre, entraînée malgré elle. «Vous m'avez bien +haï, n'est-ce pas? lui dit Parisis après un silence, en pressant +contre lui la petite main de la duchesse.» Elle tressaillit. «Moi, +poursuivit-il en penchant la tête pour parler dans l'oreille de la +duchesse, je vous ai bien aimée.» + +Un second silence. «Je vous ai haï et je vous ai aimé, lui dit-elle, +moi toute ma vie n'aura été qu'une heure. Je me croyais la femme du +monde la plus vertueuse, je n'aspirais qu'aux oeuvres de charité, +je ne croyais qu'à l'amour divin. J'ai trouvé avec vous l'amour de +l'enfer; il m'a consumée. Je ne sais si cette pauvre Alice s'est +repentie en mourant: le croirez-vous? moi je n'ai pas la force de me +repentir. J'ai horreur de moi-même, mais je me retourne doucement vers +mon crime et j'y reste abîmée.» + +Parisis regardait la duchesse: elle était pâle comme la mort, ses +grands yeux flambaient, son coeur agitait son sein. «Vous avez voulu, +lui dit-elle, savoir le secret de mon âme, vous le savez; maintenant, +allons dire du mal des autres.» + +Parisis conduisit la duchesse dans son cercle, mais il ne resta pas +avec Villeroy. + +Il avait vu non loin de là Mme de Fontaneilles. Quoiqu'il lui eût dit +adieu, il ns put s'empêcher d'aller à elle. «Je vous avais vu et je +vous attendais, lui dit-elle, je vous croyais déjà à Parisis.--Je +pars à minuit.» Et il lui serra la main. «Et moi! reprit-elle avec +un sentiment de passion mal déguisé, quoique sa soeur fût là, quand +partirai-je pour Ems--la terre promise!» + +Ils tressaillirent tous les deux: une flamme invisible courut sur eux +et les brûla. Ce fut à ce point que Mlle de Joyeuse, une vierge encore +toute à Dieu, eut leur secret ce soir-là. + + + + +XXIII + + +LA FATALITÉ + + +Octave partit le lendemain matin par l'express pour Parisis. Quand +il vit au loin dans l'après-midi se dessiner sur le ciel et sur les +grands arbres les vieilles tours qui lui semblèrent prendre pour le +regarder leur meilleure physionomie, il dit encore une fois: «Non! je +n'irai pas à Ems.» Mais, pour le malheur de tout le monde, la fatalité +voulait que le duc de Parisis allât à Ems. + +Quand il arriva à Parisis, la duchesse était en larmes; il la prit +dans ses bras, la caressa doucement et lui demanda pourquoi elle +pleurait. «Je pleure mon bonheur perdu, répondit-elle.--Tu es +folle, Geneviève! Je te rapporte ton bonheur. Si tu savais comme je +m'ennuyais à Paris! Mais tu sais bien que Paris vous retient de force +par les mille raisons des choses, même quand on est attendu par une +femme comme toi.--Ce n'est pas ce la qui me fait pleurer, reprit +Geneviève en embrassant son mari; tu n'as donc pas vu le ministre +avant de partir?--Non, j'ai vu l'Empereur.--Et l'Empereur ne t'a +rien dit?--Il m'a beaucoup parlé d'Alexandre et de César.--Tu vas +comprendre mes larmes!» + +Geneviève conduisit Octave dans le petit salon d'été. + +Il comprit tout de suite en voyant sur la table une grande enveloppe +qui portait son nom sous le timbre du ministre des affaires +étrangères. Il lut deux fois: «Ministère des affaires étrangères!» +comme s'il avait peur de savoir la nouvelle. Et se parlant à lui-même: +«A-t-on assez la fureur en France de ne pas parler français? Si je +deviens ministre des affaires étrangères, on dira comme autrefois: +_ministre des affaires extérieures_. Étrangères! qu'est-ce que cela +veut dire? Étrangères à qui? Étrangères à quoi?» + +Geneviève s'impatientait: «Mais lis donc?» dit-elle. + +Octave prit le pli et lut. C'était sa nomination de ministre en +Allemagne. La duchesse s'aperçut qu'il avait pâli. La pauvre femme ne +pouvait comprendre pourquoi cette pâleur. + +Il avait pâli, voyant que la fatalité le rejetait vers Mme de +Fontaneilles. Il fallait qu'il passât près d'Ems pour aller à sa +légation. «Eh bien! dit-il à Geneviève, il n'y a pas de quoi te +désoler, puisque aussi bien tu voulais me voir continuer ma carrière.» + +La duchesse interrogea son mari du regard. «Et sans doute, reprit-elle, +tu vas partir tout de suite?» + +Le démon du mal avait déjà dicté la réponse de Parisis. «Oui, sauf à +revenir bientôt te chercher.--Eh bien! non, mon ami! je veux partir +avec vous.--Ma chère Geneviève, ce serait une folie; j'aimerais mieux +donner ma démission. Je sens déjà trop que j'aimerai les enfants +que tu me donneras, pour que tu les sacrifies en te sacrifiant +toi-même.--Et si je meurs d'ennui ici?--Rassure-toi; je courrai là-bas +pour montrer ma bonne volonté; mais à peine arrivé, je reviendrai en +toute hâte ici.--Eh bien? ne parlons plus de cela. Tu dois mourir de +faim?--Oui. Mais je ne t'ai pas encore mangée.» + +Et Parisis embrassa Geneviève sur les bras, sur les mains, sur le cou, +sur les cheveux. Ce fut comme une âme de feu qui courut sur la jeune +femme.--Oh! que c'est bon! dit-elle en respirant. Sitôt que tu n'es +plus là, je me sens mourir: j'ai froid jusqu'au coeur. Un jour, si tu +es trop longtemps sans revenir, tu me trouveras changée en statue de +marbre.--A propos! tu sais que Monjoyeux fait toujours des siennes? Il +vient d'exposer un groupe qui fait courir tout Paris; je veux qu'il +fasse ton buste. Ce coquin-là donne la vie au marbre, on dirait qu'il +le pétrit comme Dieu a pétri le monde, ou plutôt comme nos fermières +pétrissent leur pâte. S'il fait un jour Galathée, elle descendra de +son piédestal.--Mon ami, dit la duchesse, je ne veux être représentée +en marbre que sur mon tombeau; si tu veux un portrait de moi, tu me +feras peindre.--C'est une bonne idée, s'écria Octave: nous allons +goûter ensemble sur le perron, après quoi j'enverrai une dépêche à Léo +Ramée. Il viendra faire ici son ébauche pendant les huit jours que je +vais passer avec toi; dans trois semaines, je le reprendrai à Paris +pour revenir encore et il finira ton portrait avant notre départ.» +Geneviève dit qu'elle ne le voulait pas: «Le temps que je poserai sera +du temps perdu, je n'aurai pas le temps de te regarder, j'aime mieux +être seule avec toi.--Tu ne connais pas Léo Ramée, on ne pose jamais +devant lui quand il vous peint. Il a fait des Dianes et des Junons +très ressemblantes: est-ce qu'elles ont jamais posé devant lui! Tu +verras, toi, ma Diane et ma Junon, quelle belle chose il va faire avec +cette figure divine. Tu as peur de ne pas être seule! Mais Léo Ramée +est un brave coeur, il sera si heureux de nous voir heureux, que nous +ne verrons pas qu'il est là. D'ailleurs, il est comme l'hirondelle, il +porte bonheur à la maison.--Eh bien! écris-lui de venir.» + +Geneviève pensait qu'elle avait perdu la moitié de son bonheur le +jour où son amie la marquise de Fontaneilles était venue lui demander +l'hospitalité. Elle pensa aussi qu'un ami d'Octave troublerait +peut-être à son tour cette fête intime de deux coeurs qui vivent des +mêmes joies. Mais l'amour profond a des timidités enfantines, elle +n'osa dire cela à son mari. «C'est égal, se dit-elle à elle-même, le +proverbe arabe a peut-être raison: «Prends garde à ton meilleur ami, +prends garde à ta meilleure amie, un atome fait ombre, l'amitié fait +peur à l'amour.» + +Et, malgré elle, elle pensa à sa meilleure amie, la marquise de +Fontaneilles. + +Mais Léo Ramée ne devait pas trahir l'amitié d'Octave, comme la +marquise devait trahir l'amitié de Geneviève. + +Il vint à Parisis pour faire le portrait de la duchesse: il était +encore dans toutes les joies de son triomphe à l'Institut. Arriver à +l'Académie en cheveux blancs, c'est à la portée de tout le monde; mais +y arriver dans l'auréole des cheveux blonds, c'est une bonne fortune. + +Léo Ramée ébaucha largement, dans la grande manière, le portrait de la +duchesse. Déjà le quatrième jour, non seulement la figure sortait du +chaos, mais l'âme même de la duchesse de Parisis rayonnait par les +yeux et par le sourire. «Quelle belle chose tu vas faire là!» dit +Parisis à son ami. + +Mais le lendemain, Léo Ramée était parti. «Il est donc fou!» s'écria +Octave. Et il amena la duchesse devant le portrait. «Quel malheur! +dit-il; il eût fait là un chef-d'oeuvre. Vois donc, Geneviève, quel +adorable dessin et quelle charmante couleur! Tu ressembles à une +déesse de Prudhon ou plutôt tu ressembles à toi-même.--Si ton ami est +parti, dit la duchesse, c'est qu'il a désespéré de bien finir ce qu'il +avait si bien commencé.» + +En effet, Léo Ramée avait trouvé la duchesse trop belle: la fièvre de +l'amour l'avait saisi... + +Jusque-là, il avait idéalisé ses modèles d'atelier. Pour la première +fois, la vraie beauté posait devant lui: il était vaincu par la nature +et par l'amour. + +Il avait fui comme Joseph devant Putiphar, mais sans laisser son +manteau, ne voulant pas avoir l'occasion de revenir. + + + + +XXIV + +LES ADIEUX + + +Ce fut avec un déchirement de coeur que la duchesse vit s'éloigner +Parisis. Elle l'accompagna jusqu'à la station. On était parti de bonne +heure; elle attendit dans la calèche que le train se fût éloigné. Elle +avait voulu revoir encore Parisis à la portière; elle agita longtemps +son léger mouchoir, un mode d'adieu un peu démodé depuis que nous +prenons la vie en riant. Quand elle rentra à Parisis, elle s'imagina +qu'elle était dans la solitude depuis un siècle; si elle n'eût craint +alors de ne plus arriver à temps, elle serait repartie pour rejoindre +Octave. Elle monta dans sa chambre, tomba sur un fauteuil et se +résigna. + +Le soleil venait jouer à ses pieds; il lui sembla d'abord que c'était +une ironie; mais peu à peu la sérénité reprit son âme; elle s'accusa +de manquer de courage; elle se réjouit à l'espérance qu'elle serait +bientôt mère, et s'enorgueillit à la pensée que son mari serait +bientôt ambassadeur. + +Mais Geneviève n'était pas de celles qui vivent du bonheur de demain; +elle avait été si heureuse de vivre au jour le jour, qu'elle ne voulut +pas s'accoutumer à la solitude. Elle décida énergiquement que, si +Parisis ne venait pas la reprendre après quinze jours d'absence, elle +partirait seule pour l'Allemagne avec Hyacinthe. + +Et comme son coeur débordait, elle prit une plume et écrivit à Octave. + +L'écriture est la vraie marque de l'amour. Quiconque n'aime pas, +quiconque n'aime plus, ne tourmente pas la plume, parce qu'il ne +trouve rien à dire. Mais les vrais amoureux sont terribles. Ils ont +l'éloquence impitoyable de Sapho, de sainte Thérèse et de Lélia. On +trouve dans leurs lettres le mot jailli du coeur comme d'une source +vive; mais quel torrent de phrases perdues qui vont se jeter dans +l'océan de la pensée! Or, je ne sais rien au monde de plus bête à +certaines heures que l'océan, cette éternelle voix qui bégaye depuis +la création du monde sans avoir rien dit, ce monstre sans conscience +qui bat la terre sans savoir pourquoi. + +Voici comment écrivit Geneviève: + + «Quand je pense, mon cher Octave, que tout ce que je vais te dire + arrivera à toi tout glacé sous la main de la poste français + de la poste allemande, je m'arrête découragée. Tu me le disais un + jour: les lettres qu'on envoie à cent lieues sont comme les duels + qu'on remet au lendemain. Eh bien! je reprends mon courage; je + sens qu'un coeur qui parle garde sa force pour parler loin. Je + suis sûre que, quand tu ouvriras ma lettre, il s'en exhalera je ne + sais quoi de mon âme qui ira droit à la tienne. Ah! mon Octave, je + suis désolée de n'être pas partie avec toi: l'absence, c'est la + mort. Tu as emporté mon coeur et je ne respire plus. + + «Que te dirai-je? Le château est désolé comme moi; jusqu'aux + chansons d'Hyacinthe qui se changent en litanies. Ah! bien heureux + ceux qui aiment et bien heureux ceux qui n'aiment pas. Ainsi + Hyacinthe est triste de me voir triste, mais comme elle va et + vient avec insouciance! Ne te désole pas de mon chagrin, ce n'est + que le nuage du départ; j'aurai le courage de garder mes larmes. + Je vais vivre dans l'espérance de te voir bientôt; non, je ne veux + pas pleurer.» + +La duchesse pleurait. + + «Tu sais que je suis forte et que je puis dominer mon coeur. + Reviens pourtant bien vite; d'ailleurs, prends-y garde, si tu + tardais d'un jour, tu me trouverais mourante. + + «Je ne suis pas jalouse, mais prends garde; si tu prenais quelque + goût aux Allemandes sentimentales; si tu disais un seul jour à une + autre que tu l'aimes, je sentirais ici un coup de poignard dans + mon coeur.» + +Pour tromper son chagrin, la duchesse écrivit plus de dix pages à son +mari; mais elle se dit tout à coup: «Ce pauvre Octave! il faut que +j'aie pitié de lui.» Voilà pourquoi elle ne lui envoya que la première +page. + +Sur ces mots où elle disait: «Non, je ne veux pas pleurer,» elle +laissa la trace de deux larmes. «--C'est mal, dit-elle, d'envoyer +des larmes.» Mais elle ne refit pas cette page; il lui sembla qu'une +lettre recopiée n'était plus une lettre d'amour. + + + + +XXV + +LE DÉMON DE L'ADULTÈRE + + +Pour ne pas inquiéter la duchesse, qui n'aimait pas Paris, Octave lui +avait dit qu'il partirait pour Nuits pour prendre le chemin de fer de +l'Est. + +Dès qu'il fut à Nuits, il écrivit cette dépêche qu'il donna au télé- +graphe pour la marquise de Fontaneilles: + + «Midi. Je pars pour Ems. J'y serai après-demain. Je vous saluerai + à l'hôtel d'Angleterre ou à l'hôtel de Russie. + + «PARISIS.» + +Dès que la dépêche fut partie, Octave comprit son imprudence; non +qu'il s'inquiétât d'avoir donné son nom aux hommes du télégraphe, mais +le marquis de Fontaneilles pouvait arriver de Londres tout juste pour +recevoir la dépêche. «_Alea jacta est!_» s'écria-t-il. Et il n'y pensa +plus. + +La dépêche arriva dans les blanches mains de Mme de Fontaneilles, le +marquis n'étant pas revenu de Londres. Elle la lut vingt fois, parce +qu'elle y vit la marque de sa destinée. «Et moi aussi, je serai à Ems +après-demain, dit-elle en écoutant battre son coeur.» + +Elle entendit la voix de Mlle de Joyeuse, qui montait l'escalier. Elle +chercha une allumette pour brûler la dépêche, mais, ne trouvant pas +de feu sous sa main, elle la déchira et la jeta dans l'âtre, se +promettant de la brûler plus tard. «Ma chère belle, dit-elle à sa +soeur, nous partirons ce soir pour le Rhin. Es-tu contente?--Plus +joyeuse que jamais, dit la jeune fille qui avait l'habitude de jouer +sur son nom quand elle était heureuse.--Tu sais, reprit Mme de +Fontaneilles, que nous nous arrêterons à Nancy chez la chanoinesse, +mais pour quelques heures seulement. Je te donnerai une robe de +dentelle qui fera bien des jalouses à Ems, car on se fait belle +là-bas! + +On partit le soir; à Nancy on manqua le train; un accident en vue +d'Heidelberg retarda encore les voyageuses; si bien qu'on n'arriva pas +le surlendemain à Ems comme on se l'était promis. + +La marquise piétinait d'impatience comme une femme qui ne veut pas +obéir aux événements. Mlle de Joyeuse, qui était très babillarde, +remarqua que sa soeur était devenue bien silencieuse. + +C'est que Mme Fontaneilles était dominée par une seule pensée qu'elle +ne disait pas; elle dessinait d'avance dans son imagination toutes les +scènes de son entrevue avec Octave. Elle se demandait comment elle +échapperait à la vigilance de Mlle de Joyeuse. N'y avait-il pas mille +manières de tromper tout le monde? on rencontrerait Octave par hasard; +on s'étonnerait beaucoup de part et d'autre, il serait là retenu pour +attendre des ordres du ministre; rien ne s'opposait à ce qu'on passât +une journée ensemble, sinon dans le même hôtel, du moins dans la même +calèche et à la même table. La nuit venue, Mlle de Joyeuse, qui +avait encore le sommeil des enfants, s'endormirait bien vite; Mme de +Fontaneilles écrirait des lettres dans la chambre voisine; ne voyant +plus de lumière, sa soeur la croirait couchée, pendant que, toute +éperdue, elle serait chez Octave, donnant son coeur, donnant son âme, +donnant sa vie; heure adorable et terrible que les femmes appellent +l'heure du sacrifice. + +Mme de Fontaneilles était partie à huit heures du soir par l'express +de l'Est. + +A neuf heures, le marquis arrivait de Londres par l'express du Nord. + +Il était si hautain et si fier que nul dans sa maison n'osait lui +adresser la parole. Il entra silencieusement et monta droit à la +chambre de sa femme. + +Au moment où il allait entrer, la femme de chambre se hasarda à lui +dire que la marquise était partie. M. de Fontaneilles ne put retenir +un mouvement de colère. «Partie! Et depuis quand?--Ce soir même.--Avec +sa soeur?--Oui, monsieur le marquis. Madame à écrit à Monsieur. +Je l'ai conduite à la gare de Strasbourg. Madame doit s'arrêter à +Nancy.--Est-ce qu'elle toussait toujours?--Pas du tout, monsieur le +marquis.» + +Le marquis entra dans la chambre et referma la porte violemment. Son +oeil jaloux courut partout sur le lit, sur les meubles, sur le tapis. +Il déposa sur le petit secrétaire le bougeoir qu'il avait à la main. +«Elle m'avait écrit, dit-il. Mais sa lettre ne me reviendra que dans +deux jours.» + +Mme de Fontaneilles avait laissé la clef de son secrétaire comme une +femme qui n'a pas de secret: le marquis l'ouvrit et n'y trouva que +des lettres de femmes. «Suis-je assez fou, dit-il, en voyant dans la +psyché ses cheveux en désordre, sa pâleur, ses traits contractés. Ma +femme va à Ems avec sa soeur, quoi de plus naturel, puisque c'était +convenu; puisque c'est par ordonnance du médecin?» + +Mais la jalousie tenaille le coeur des jaloux; il n'en était qu'à ses +premières tortures. + +Voyant quelques chiffons dans la cheminée, le marquis y courut et +les saisit. Il découvrit du premier regard un lambeau de dépêche +télégraphique. «J'ai trouvé,» dit-il avec une joie mortelle. + +Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour retrouver les autres +lambeaux: c'était l'appel de Parisis à la marquise. + +M. de Fontaneilles faillit tomber à la renverse. Il éclata dans sa +fureur et brisa la psyché. + +La pendule sonnait dix heures. «Si je n'arrivais!» dit-il. + +On peindra mal toutes ses angoisses; il adorait sa femme sans le lui +dire jamais, comme si son amour eût paru une humiliation. «Ce Parisis, +cria-t-il d'une voix sourde, je l'ai toujours haï!» + +Il alla dans sa chambre, qui n'était séparée de celle de la marquise +que par une petite bibliothèque intime où ne se montraient guère que +des livres de religion. Dans sa chambre, sur une table où il n'y avait +que des armes, il prit tour à tour un revolver, un poignard, des +pistolets, un couteau malais. «Malheur! malheur! s'écria-t-il. Si +j'arrive trop tard, je les tuerai tous les deux. Si je n'arrive pas +trop tard...» + +Il retint sa phrase pour laisser tomber ce mot froid comme l'acier: +«Je te tuerai, Parisis!» + +Et après un silence: «Et que ferai-je de cette femme?» + + + + +XXVI + +NÉE POUR AIMER, NÉE POUR SOUFFRIR + + +Le marquis de Fontaneilles se fût vengé de son malheur sur tout le +monde, tant la haine éclatait en lui. + +Il eut la cruauté, que dis-je? la lâcheté d'aller lui-même au +télégraphe pour envoyer cette dépêche à la duchesse de Parisis: + + «Madame la duchesse de Parisis est avertie par le marquis de + Fontanes que M. de Parisis et madame de Fontanes ne l'attendent + pas la nuit prochaine à Ems, hôtel d'Angleterre ou hôtel de + Russie._ + + «FONTANEILLES.» + +Il était minuit quand Geneviève reçut cette étrange et horrible +dépêche. Elle comprit bien que Fontanes voulait dire Fontaneilles. La +jalousie, qui n'était pas aveugle cette fois, lui dessilla les yeux. +«Ah! mon coeur! dit-elle, ne trouvant plus d'air à respirer, je +pressentais bien cela. Cette femme t'a frappée à mort dans ton +bonheur.» + +Elle appela Hyacinthe. «Hyacinthe, lui dit-elle, je vais +mourir.--Mourir! s'écria Hyacinthe en la soulevant dans ses bras, car +la pauvre femme était évanouie.--Non! dit Geneviève en se ranimant, je +veux aller à Ems, je veux sauver mon bonheur.» + +Elle conta tout à Hyacinthe. «Oui, dit la jeune fille, il faut partir, +et je veux partir avec vous.» + +Une heure après, les deux femmes étaient à Tonnerre, où elles +prenaient l'express pour Paris. Le soir, Geneviève partit par le train +de Cologne, sans rencontrer le marquis de Fontaneilles, qui partait en +même temps. + +Qui peindrait jamais les angoisses de cette pauvre femme,--cette +pauvre mère déjà, qui risquait son enfant pour son mari? Il n'y a +que celles qui ont été trahies dans les joies de leur amour qui +comprendront ces horribles douleurs. + +Hyacinthe tentait de consoler la duchesse. «Non, non, disait +Geneviève, je suis comme ma mère: née pour aimer, née pour souffrir!» + +A Cologne, la duchesse se sépara de Hyacinthe, quelles que fussent +les prières de la jeune fille. «Non, Hyacinthe, je veux arriver à Ems +toute seule et mystérieusement. Allez m'attendre à Parisis--vivante ou +morte.» + + + + +XXVII + +TOURNE-SOL ET LA TACITURNE + + +Cependant Parisis était arrivé seul à Ems par une de ces éclatantes +journées de mai, qui font croire à l'amour ceux-là mêmes qui ne sont +pas amoureux. + +A la gare de Coblentz, Parisis avait rencontré Mlle Tourne-Sol et la +Taciturne, qui allaient tenter la fortune sur la rive étrangère. + +Il les avait à peine saluées de la main, ne voulant pas refaire leur +connaissance, se croyant devenu un homme tout à fait sérieux par son +titre de mari et par son titre de ministre; mais à Ems, il s'aperçut, +cinq minutes après son arrivée, qu'elles étaient, comme lui, +descendues à _Englischer-Hof_. + +Il pensa aller retenir sur la promenade un autre appartement. Il ne +voulait pas être en pays--de connaissances--pour recevoir la marquise +de Fontaneilles. + +Mais il ne trouva pas mieux que l'hôtel d'Angleterre. En effet, +l'appartement était vaste et il avait deux entrées. Et d'ailleurs +Octave n'avait-il pas écrit à Mme de Fontaneilles qu'il l'attendait à +l'hôtel d'Angleterre ou à l'hôtel de Russie? Or, à l'hôtel de Russie, +il n'y avait rien à louer, hormis sous les toits. + +Parisis essaya d'abord de vivre renfermé; il demanda à déjeuner; mais +cela lui parut si triste de tenir compagnie aux gravures allemandes +qui ornaient son salon de passage, qu'il ne put résister au plaisir +d'aller déjeuner au soleil, devant la Conversation, comme il faisait à +Bade,--comme on fait à Ems. «A la bonne heure, dit-il en écoutant la +chanson du vin du Rhin tombant dans son verre, on peut déjeuner ici +gaiement.» + +Mais à peine lui avait-on servi un filet de chevreuil aux confitures +de groseilles, que Tourne-Sol et la Taciturne vinrent se pencher +au-dessus de lui. «Eh bien! voilà comme tu déjeunes sans nous, toi!» +Elles étaient de si belle humeur, elles répandaient un si doux parfum +de Paris, qu'un peu plus Octave leur disait de s'asseoir. Mais il +les maintint debout, presque à distance, par ce simple mot: «Chut! +j'attends la reine de Prusse.» + +Les deux demi-comédiennes s'envolèrent comme deux oiseaux. + +Mais elles n'allèrent pas loin; elles s'abattirent sous la prochaine +branche et firent tout haut un menu franco-allemand des plus imprévus. +Par exemple, elles demandèrent du vin de Champagne du Rhin; Octave ne +fut pas peu surpris de voir qu'elles étaient plus savantes que lui sur +ce sujet, puisqu'en effet on leur apporta du vin de Champagne du Rhin, +un vin mousseux avec je ne sais quoi de sauvage dans le bouquet. + +Parisis, tout en gardant sa sévérité, ne pouvait s'empêcher de songer +un peu à ces bonnes années de sa vie où il vivait sans préjugés et sans +soucis, ne craignant de s'attabler en plein soleil avec des comédiennes: +Mais la vie ne se passe pas à déjeuner;--bien mieux, les hommes sérieux +ne déjeunent pas,--hormis en voyage. + +Cependant Mlle Tourne-Sol et la Taciturne, voyant que la reine de +Prusse n'arrivait pas, se hasardèrent à envoyer une coupe pleine à +Octave. Il ne fit pas de façons pour boire avec elles. Il regarda la +coupe où pétillait le vin du Rhin mousseux et y trempa ses lèvres avec +un sentiment de mélancolie. C'est que, sans le savoir, il buvait à la +dernière coupe de sa jeunesse. + +Il rentra chez lui sans avoir renoué conversation avec ces demoiselles. +«Après tout, dit-il, la vraie sagesse, c'est la folie; ne ferais-je +pas mieux de passer gaiement une heure avec ces deux toquées que de +m'aventurer plus loin dans cette passion qui me fait peur?--moi qui +n'ai jamais eu peur!» + +L'immoralité qui rit est à moitié pardonnée; le seul péché sérieux, +c'est l'immoralité sérieuse. Prendre une fille qui passe, c'est +chasser sur ses terres; prendre la femme d'autrui, c'est voler une +famille. + +Ces idées traversaient l'esprit du duc de Parisis. «Et pourtant, +dit-il, si jamais quelqu'un s'avisait de songer même à aimer +Geneviève!» + +C'était la première fois qu'il se sentait jaloux. + +S'il eût été temps encore, peut-être eût-il envoyé une dépêche à Mme +de Fontaneilles pour lui dire qu'il était forcé de quitter Ems à +l'heure même. Mais il réfléchit que la marquise avait dû partir de +Paris la veille. Et puis cet obstiné désir de prendre sa part dans la +vie de toutes les femmes, l'aveugla encore. Il se raffermit dans sa +nature en disant le vers de Byron; + + _«L'amour est un fruit qu'il faut cueillir au risque de casser la + branche.»_ + +Il écrivit à la duchesse. + +Combien d'hommes divers dans un homme, combien de sentiments opposés +dans un coeur. + +Il attendait le soir la marquise de Fontaneilles et il écrivit une +lettre tendrement amoureuse à sa femme. Les poètes à symboles ne +marqueraient pas de dire que l'adultère ricanait devant l'amour +conjugal. Voici la lettre: + + «Ma Geneviève, + + «Comme je suis loin de toi! j'ai beau me dire que tu es là + dans mon coeur, dans mon esprit, dans mon âme: j'ai beau voir + apparaître à toute minute ton admirable figure, je me sens triste; + il me semble que je suis séparé de toi par un monde et par un + siècle! C'est que tu m'as gâté; c'est que j'ai vécu de ton amour. + Tu sais que tu m'as fait croire aux anges avant de croire à Dieu. + Ah! ma chère Geneviève, pourquoi faut-il que l'homme soit quelque + chose dans la vie? Si l'ambition allait m'exiler du bonheur! + N'est-ce donc la sagesse de vivre avec toi à Parisis, dans l'oubli + du monde, étouffant ma pensée sous la gerbe odorante de tes + cheveux! Tes blonds cheveux, voilà la la vraie moisson, la moisson + d'or. Le reste ne vaut pas la peine d'y aller. + + «C'est égal, je te jure que je ne m'éterniserai pas à représenter + mon souverain dans les capitales. Je ne veux vivre que pour toi, + ce sera vivre pour moi. + + «Adieu, ma douce adorée. Je rêve que tu viens t'incliner pendant + que j'écris, pour me surprendre par un de ces divins baisers qui + font refleurir mon front. Je me retourne, mais, hélas! tu n'es pas + là! Et pourtant, il me semble que j'ai senti tes lèvres.» + + «PARISIS.» + + + + +XXVIII + +LA FEMME VOILÉE + + +Et là-dessus, le duc de Parisis monta à cheval et suivit la route +d'Ehrenbreistein, tout en se rappelant les promenades de lord Byron +sur ces belles rives du Rhin où les deux grandes figures poétiques de +la Révolution--Hoche et Marceau--ont trouvé leur tombe héroïque. On +pourrait y mettre pour épitaphe les paroles de Childe-Harold: «Brave +et glorieuse fut leur jeune carrière, ils furent pleures par deux +armées, celle qu'ils commandaient et celle qu'ils combattaient.»--Ah! +dit Parisis, bien heureux celui qui meurt jeune,--plein de jours, +--pour une grande pensée dans une grande action! C'est ainsi que je +voudrais mourir.» + +Le soleil allait se coucher dans un lit de pourpre,--éternelle formule +des poètes qui s'obstinent à croire que le soleil est toujours la +lampe d'or de la terre;--le crépuscule répandait ses mélancolies. +Octave admirait ses paysages grandioses qu'il voulait vainement +comparer à ceux de Parisis, où il avait accentué les sites sauvages. +Il pensa à la duchesse et au doux horizon du parc où sans doute elle +se promenait à cette heure. Tout à coup, un nuage de fumée appela ses +regards et sa pensée. C'était le train du soir qui amenait de Coblentz +les voyageurs venant à Ems. «Déjà!» dit-il. + +Il s'imagina que la marquise de Fontaneilles arrivait alors; il +rebroussa chemin, donna un coup d'éperon et rentra au galop à l'hôtel +d'Angleterre. + +C'était le moment où les voyageurs arrivaient eux-mêmes; il ne doutait +pas que la marquise n'apparût tout à coup; mais trois calèches survin- +rent avec des étrangers, sans qu'il reconnût Mme de Fontaneilles. +«Pourquoi? se demanda-il. C'était pourtant bien aujourd'hui; elle a dû +partir hier soir, elle avait dit qu'elle s'arrêterait à Coblentz pour +n'arriver ici que la nuit. N'est-elle donc pas partie!» + +Il avait commandé à dîner à l'hôtel; mais il ne toucha pas plus au +dîner qu'il n'avait touché au déjeuner. Il alla dîner à sa table +du matin sous les arbres du Casino. Mlle Tournesol et la Taciturne +étaient aussi à leur table, elles avaient prolongé leur dîner, parce +que Mlle Fleur-de-Pêche était fraîchement débarquée apportant des +nouvelles de la Maison d'Or. Quoique devenu étranger au monde doré, +Parisis ouvrit ses oreilles sans avoir l'air d'écouter. + +Il apprit que le prince Bleu, qui se consolait avec Mlle +Fleur-de-Pêche de la mort de Mme d'Antraygues, qu'il avait pleurée +ostensiblement pour se donner des airs d'un homme à passions, était +arrivé lui-même; mais il dînait à l'hôtel de Russie avec le duc H----, +éperdument amoureux de Mlle Nimporteki et venant la surprendre à Ems. + +Le duc de Parisis demanda du feu à ces dames pour allumer une +cigarette. Quand il dînait seul, il avait l'habitude de fumer dans les +entr'actes. «Sans écouter aux portes, dit-il à Fleur-de-Pêche, j'ai +compris que le prince était venu avec vous.--Oui. Il va être enchanté +de vous trouver.--Est-ce qu'il n'y avait pas d'autres Parisiens dans +le train?--Non, c'était le train du silence.» + +Et se reprenant: «Attendez donc, nous avons voyagé avec une dame +voilée qui avait l'air d'aller à son enterrement, tant elle était +vêtue de noir. Elle n'était ni dans le compartiment des des femmes, ni +dans le compartiment des fumeurs, elle avait un coupé pour elle toute +seule et sa confidente.» + +Fleur-de-Pêche se mit à rire. «Pourquoi riez-vous? dit Octave avec +émotion.--Je ris, parce que le prince Bleu, qui aime à faire des +folies, a voulu monter avec elle comme s'il se trompait de bonne foi. +Mais c'est une femme sérieuse, il a eu beau faire pour voir la couleur +de ses paroles: Impénétrable comme une statue.--Est-ce qu'elle est +descendue aussi à l'hôtel d'Angleterre?--Je ne l'ai pas vue depuis +Coblentz.» + +Octave ne douta pas que cette femme voilée ne fût la marquise de +Fontaneilles. Il retourna à l'hôtel d'Angleterre et alla à l'hôtel de +Russie, espérant la trouver, mais aucune femme voilée n'y avait paru. + +Il ne restait plus à Octave qu'à s'attabler au trente et quarante pour +tuer le temps. + + + + +XXIX + +LES DEUX ATHÉES + + +Ce soir-là, Parisis perdit vingt-cinq mille francs en s'obstinant à la +noire. Et il ne jouait pas son grand jeu. «Allons, dit-il en se levant +quand ce fut fini, il paraît que je suis heureux en amour. Tous les +bonheurs se payent cher.» + +Il était irrité de sa déveine; il demanda un sorbet sous les arbres, +à la belle étoile, tout en injuriant la rouge. + +Un philosophe allemand qu'il avait connu à Paris, au dîner du +Commandeur, vint s'asseoir à sa table. «Eh bien! monsieur le duc, vous +avez perdu de belles batailles ce soir?--Oui, expliquez-moi pourquoi +un homme qui joue si bien est battu par les cartes. Je commence à +croire à la malice des choses plus qu'à la malice des hommes.--Et +vous avez peut-être raison. Et pour commencer par le commencement, +croyez-vous à Dieu?--Non. Et vous?--Moi, je crois à Dieu.--C'est +étonnant, dit Parisis en regardant son philosophe, en France vous êtes +athée, et en Allemagne vous êtes déiste?--J'ai changé d'opinion; un +peu de philosophie éloigne de Dieu, beaucoup y ramène.--Voulez-vous +prendre un sorbet?--Non, un verre de kirsch. Je suis de mon pays.--Et +où voyez-vous Dieu?--Partout. Dans ce beau ciel étoile, qui est comme +la couverture historiée du livre des mondes; sur cette terre, qui +n'est que l'ébauche de l'oeuvre de Dieu. Que dis-je? Je le vois même +en vous qui le niez.» + +Un chien passait, qui s'arrêta, lui aussi, devant la table. +«Voyez-vous Dieu dans cette bête?--Oui.--Alors ce chien a une âme, une +parcelle de la divine intelligence?--Oui, il a une âme matérielle.--Je +vous vois venir; vous donnez une âme aux bêtes et une âme aux gens; +vous voulez que la première soit mortelle et la seconde immortelle. +Croyez-vous donc qu'il y ait bien loin de l'âme du chien qui rêve sans +nous écouter, à l'âme de notre voisin qui nous écoute en buvant de +la bière et qui ne nous comprend pas? Croyez-vous que le chien ne +raisonne pas aussi profondément que ce buveur de bière quand, à +la chasse, il rapporte la perdrix à son maître? Pourquoi la +rapporte-t-il, lui qui aime le gibier,--au bout du fusil?--C'est qu'il +a le sentiment du bien et du mal. Pas un coup de dent, lui qui a faim, +c'est stoïque! Mon cher savant, il ne manque à ce chien que de faire +un cours à vos universités allemandes pour réduire ces raisonnements +en syllogismes.--Peut-être, dit le savant devenu plus pensif, chaque +pas qu'on fait dans la science est un pas dans l'abîme.--Voyez-vous, +reprit Parisis, quand j'ouvre Malebranche, je suis effrayé de ces +lignes: «Les bêtes perdent tout à la mort; elles ont été innocentes et +malheureuses, mais il «n'y a point de récompenses qui les attende.» +Ainsi, Dieu n'existe pas, puisqu'il n'est pas juste. A quoi +servira-t-il au perdreau d'avoir été assassiné et mangé par moi? +L'univers n'est qu'un vaste tombeau où s'éteint l'âme des hommes comme +l'âme des bêtes.--L'univers est une vaste résurrection, parce que +la vie est dans la mort comme la mort est dans la vie.--Et pourquoi +passerions-nous dans un autre monde? Le nôtre est admirable; celui qui +n'y trouve pas son idéal est un sot ou un rêveur. Mon idéal, je l'ai +toujours saisi. Quoi de plus beau que la nature en fête? quoi de plus +beau qu'un cheval de race? quoi de plus beau qu'une belle femme? quoi +de plus beau que le ciel du soleil ou le ciel des étoiles? Si j'avais +une prière à faire à Dieu, ce serait de me faire revivre dans ce +monde-ci.» + +Parisis ajouta en raillant: «D'autant que l'autre n'existe pas +--Monsieur le duc, dit le savant, ce monde-ci n'est que l'ébauche +de notre destinée.» + +Octave se leva: «Adieu, mon cher savant, c'est assez bâtir sur sable. +Rappelons-nous le mot de Gassendi: «Les philosophes qui parlent de +l'âme sont confine ces voyageurs qui racontent ce qui se passe dans le +sérail, parce qu'ils ont traversé Constantinople.»--Oui, mais si on +parle du sérail, c'est que le sérail existe.--Ah! vous êtes entêtés, +vous autres Allemands.» + +Quand Octave fut seul, il leva les yeux vers les millions d'étoiles +qui lui parlaient de l'infini. «Et pourtant, dit-il avec un mouvement +d'enthousiasme, je serais si heureux si je pouvais croire en Dieu.» + +Une femme se jeta à sa rencontre. Il reconnut la marquise de +Fontaneilles. «Enfin! s'écria-t-il.--Oui, c'est moi, lui dit-elle en +lui serrant la main et en appuyant son front rougissant contre lui. +Mais chut! ma soeur est là qui marche en avant vers l'hôtel. Nous +sommes arrivées tout à l'heure. Nous avons pris un appartement près +du vôtre, mais nous sommes en voisinage d'un personnage prussien qui +partira demain. Donc, à demain.» + +Parisis voulut retenir la marquise. «Mais qui vous empêchera de venir +ce soir causer avec moi!--Causer avec vous! Je ne sais pas causer à +deux.» + +La marquise le regarda avec une expression voluptueuse: «Non! demain.» +Et elle courut rejoindre sa soeur. + +Il a fallu que Louis XIV aimât Montespan pour comprendre tout le +charme divin de La Vallière, comme s'il fallait voir l'ange à travers +le démon. Ce fut un peu le sentiment qui s'empara de Parisis quand +il pensa à Geneviève après avoir dévoré d'un oeil ardent Mme de +Fontaneilles, comme s'il prenait déjà une part des ivresses promises. + +L'image mélancolique de Geneviève amena l'image désolée de +Violette,--puis celle de Mme d'Antraygues,--puis celle de Mme de +Revilly,--puis celles de tant d'autres qui avaient payé cher les +heures d'amour passées avec Parisis. + +Ce fut la vision de Louis XIV, qui, près de mourir, vit apparaître +tout éplorées les vingt femmes qu'il avait aimées et qu'il avait +condamnées à toutes les misères, au repentir, au désespoir, à la mort: +Marie de Mancini, Henriette d'Angleterre, La Vallière, Fontanges, +Montespan, dont le cri de douleur retentira au delà des siècles. +«Pauvres femmes! dit Parisis en voyant passer dans son souvenir toutes +celles qui l'avaient aimé.--Après cela, reprit-il philosophiquement, +bien heureuses celles qui meurent jeunes! Mourir jeune, dans la joie +ou l'angoisse de l'amour, c'est aller au ciel--s'il y a quelqu'un +là-haut!» + + + + +XXX + +M. DE FONTANEILLES + + +À Ems, M. de Fontaneilles descendit au Kursaal; mais dès que ses +bagages furent dans son appartement, il alla à l'hôtel d'Angleterre +avec son sac de nuit. + +Pourquoi ce sac de nuit? C'est qu'il portait à l'hôtel d'Angleterre +ce qu'il avait de plus cher dans ses bagages:--ses pistolets,--son +poignard espagnol,--son couteau malais. + +Il savait déjà, par le cocher qui l'avait conduit au Kursaal, que le +duc de Parisis était à l'hôtel d'Angleterre. Octave était naturellement +le lion du pays, par son grand nom, par son grand air et par son grand +jeu. + +Le marquis demanda s'il restait quelque chose à louer au premier. +On lui offrit deux chambres. Il arrivait à propos; celui qui les +occupait, M. de Bismark, venait de partir pour Cologne. Il y avait +trois portes sur le palier. M. de Fontaneilles entra chez lui par la +porte du milieu. «C'est bien, pensa-t-il, je suis sûr d'être voisin de +Parisis.» + +Il ne discuta pas sur le prix. Voyant une porte condamnée: «Où donne +cette porte?--Sur le salon de M. le duc de Parisis, dit l'hôtelier, +qui était fier d'avoir un duc français tout au début de la saison.--Et +quel est mon autre voisin?--Deux dames françaises venues cette nuit +qui n'ont pas encore donné leur nom.--C'est bien, murmura le marquis, +j'ai mis le pied dans le nid de vipères.» + +Il dit tout haut: «Je laisse mon sac de nuit. Tenez, voilà mon nom.» +Il donna la carte d'un marchand anglais qu'il avait gardée par +mégarde: + + -------------------------- +| | +|WILLIAMS COOLIDGE | +| | +|_Mark-Lane, London._ | +| | + -------------------------- + +Il enferma son sac de nuit et retourna au Kursaal. Il ne reparut +pas de la matinée. Mais vers trois heures, il demanda sa clef, une +bouteille de kirsch, une plume et de l'encre, disant qu'il avait à +écrire et priant qu'on le laissât en paix. + +On le trouvait fort original et fort sombre; mais un Anglais! + +Quand il fut seul, il parcourut l'appartement pour s'assurer que nul +ne le pouvait voir, après quoi il tira de sa poche un marteau, une +lime et un rossignol. Il venait d'apprendre que Parisis était monté en +voiture, à deux heures, avec une dame voilée, accompagnée d'une jeune +fille, pour aller se promener à la maison de chasse d'Oberlahnstein. + +Le marquis s'avouait qu'il était arrivé trop tard; il ne doutait pas +que la trahison ne fût consommée, il n'avait plus d'âme que pour la +vengeance. + +Tel était son aveuglement, qu'après avoir examiné la porte condamnée, +il ne craignit pas de décider qu'il fallait scier les charnières sans +s'inquiéter du bruit qu'il ferait. Il se mit à l'oeuvre, croyant que +Parisis et sa femme ne rentreraient qu'à l'heure du dîner. + +Le temps fut plus long qu'il n'avait cru; mais, armé de sa vengeance, +il ne se reposa pas une minute. Au bout d'une heure, c'était fini. «Et +maintenant, dit-il, cela ne m'empêchera pas de crocheter la serrure, +pour faire moins de bruit; mais, quoi qu'il en soit, je suis sûr de +les surprendre--et de les tuer!» + +Disant ces mots, il s'agenouilla et pria Dieu. Voilà pourquoi Dieu +pardonne souvent à ceux qui ne le prient pas. + + + + + +XXXI + +PROPOS PERDUS + + +Fleur-de-Pêche, Tourne-Sol et la Taciturne s'arrêtèrent vers deux +heures sur le pont, pour voir passer au loin le duc de Parisis qui +emmenait deux dames en promenade, la marquise de Fontaneilles et Mlle +Clotilde de Joyeuse. «Oh! oh! dit Tourne-Sol, on nous enlève Parisis; +c'est dommage, j'espérais qu'il jouerait pour moi. Dieu des décavés, +_ora pro nobis_!--Ces princesses, dit Fleur-de-Pêche, n'ont-elles pas +tous les privilèges? Elles vont à la cour, ce qui ne les empêche pas +de venir nous prendre nos hommes jusque sur les tapis verts. N'est-ce +pas, la Taciturne?--_Question d'argent_, dit celle-ci avec son +indolence accoutumée.--Mais non, ce n'est pas une question d'argent; +c'est une question de principes. Décidément, je finirai par le +mariage. Je veux, moi aussi, aller partout.--Mais quand tu seras +mariée, nous ne te recevrons plus.--Je m'en consolerai. Je prendrai +ces grands airs que donnent l'hyménée et la vertu. Voyez ces dames: +nous avons beau faire, elles ont un art de pencher la tête, des +mouvements de cygne et de roseau que je ne puis pas attraper.--Est-il +heureux, ce Parisis! car il est toujours dans les deux mondes, +celui-là: il dîne de la messe et soupe du théâtre.--Mais non, ma +chère, il est devenu un saint. Il nous parle encore, mais nous n'en +ferons plus rien. _Ni oui ni non_, dit la Taciturne.--Quand je pense +qu'il n'y a pas ici un seul Russe pour me venger de la rouge! reprit +Tournesol. Encore si la Taciturne était plus expansive, elle séduirait +son voisin un jouvenceau.--Oui, _mais je suis désarmée_.--Il est cousu +d'or, demande au prince Bleu.--_J'en accepte l'augure._» + +Le prince Bleu, qui montait à l'autre bout du pont, fut bientôt près +de ces demoiselles. «Dites-moi, leur demanda-t-il, je ne puis pas +rencontrer Parisis; il n'est pourtant pas parti?--Parti! Il n'y a +qu'un instant, il passait en calèche avec deux dames.--Est ce que sa +femme est ici?--Chut! n'entrons pas dans la vie privée.» + +Le prince Bleu, après avoir promis de présenter le voisin de la +Taciturne, un jeune Russe qui voulait entrer à Paris par la porte +d'Enfer, alla, pour la seconde fois, à l'hôtel d'Angleterre, +questionner l'hôtelier sur Parisis. Etait-il venu seul? Quelles +étaient les dames qu'il promenait? Reviendrait-il de bonne heure? «M. +le duc est venu seul, dit l'hôtelier; mais je crois bien qu'il connaît +les deux dames qui sont arrivées cette nuit.--Pouvez-vous me dire +le nom de ces dames?--Oui, je viens de les inscrire: c'est si je me +souviens bien, la marquise de Fontaneilles et sa soeur, Mlle de la +Gaieté.--Vous voulez dire Mlle de Joyeuse.---Ah! oui, dit l'hôtelier, +qui pensait en allemand; je traduisais mal.» + +Le prince s'éloigna. «Que diable tout ce monde-là fait-il ici?» Il +rencontra Monjoyeux: «Vous ici! par quel miracle?» + +Monjoyeux arrivait en toute hâte de Paris, parce qu'un modèle--la +soeur de la femme de chambre de Mme de Fontaneilles--lui avait appris +l'histoire du rendez-vous à Ems et le départ du marquis. + +Il était parti lui-même, pressentant un malheur. + +Monjoyeux n'avait qu'un ami: il veillait sur lui. Il ne voulut rien +dire au prince, craignant que cet évaporé ne mît le feu aux poudres. + +Le duc de Parisis rentra à l'hôtel d'Angleterre à onze heures, avec la +marquise de Fontaneilles et Mlle de Joyeuse. Il avait dîné avec elles +dans une villa voisine. + +Le duc et la marquise ne s'étaient pas dit un mot d'amour, mais quelle +adorable causerie des yeux! + +A l'hôtel, Octave serrant la main de Mme de Fontaneilles, avait dit +tout haut: _A demain_, pour Mlle de Joyeuse, mais il avait dit tout +bas: _A minuit_. + +Et il était sorti pour passer l'heure d'attente à la salle de jeu. + + + + +XXXII + + + +OU ÉTAIT LA DUCHESSE DE PARISIS? + + +Elle était arrivée à la station d'Ems à une heure; elle s'était +logée tout à côté en donnant un nom quelconque; elle s'était bientôt +hasardée dans les promenades qui bordent la rivière, mais se dérobant +à chaque instant pour n'être pas reconnue. + +Elle avait bientôt vu ce qu'elle brûlait de voir, ce qu'elle n'aurait +pas voulu voir: Parisis se promenant avec Mme de Fontaneilles et Mlle +de Joyeuse. La jeune fille n'était pas pour les amoureux un témoin +bien embarrassant, car elle courait les buissons et ne s'occupait ni +de leurs oeillades ni de leurs causeries. Au détour d'une allée, comme +Geneviève s'était approchée, emportée malgré elle, elle avait vu +Parisis qui saisissait la marquise par la ceinture pour l'embrasser en +plein soleil. «Ah! c'est un coup de poignard,» dit-elle en portant la +main à son coeur. Elle voulut se montrer, mais elle eut le courage +de se contenir et de s'en aller, craignant un éclat public, car des +promeneurs s'étaient approchés. + +Elle était rentrée en proie à mille desseins contraires. «J'en +mourrai,» disait-elle à chaque instant. Et elle avait écrit plusieurs +lettres à son mari, à la marquise, à Mlle Hyacinthe; mais ces lettres, +on les retrouva inachevées le lendemain. + +Le soir, Geneviève s'était décidée à aller à l'hôtel d'Angleterre. +Comme elle passait devant le palais de la Conversation, elle avait +rencontré Parisis qui venait de conduire Mme de Fontaneilles et qui +revenait à la salle de jeu. Le nom d'Octave échappa aux lèvres de la +duchesse, quoiqu'elle eût résolu d'arriver chez lui incognito. Parisis +retourna la tête, très surpris de reconnaître la voix de Geneviève. +Il lui saisit la main. «C'est toi?--Je sais que vous ne m'attendiez +pas.--Comme je suis heureux de te retrouver!» + +Ce mot était si bien dit, que toute la jalousie de Geneviève tomba +presque comme par enchantement. Mais elle se rappela le baiser à la +promenade. «Et la marquise? dit-elle,--La marquise, elle devient +folle, répondit Parisis, elle est ici, elle ne sait pourquoi. Elle +dit pour sa poitrine, moi je dis pour son coeur. Je l'ai promenée +aujourd'hui avec sa soeur, pour lui faire des remontrances.--En +l'embrassant?--Oui, comme un bon prédicateur que je suis: je ne veux +pas la mort du pécheur.» + +On sait que Parisis avait par excellence l'art de conjurer toutes +les tempêtes de l'amour. Il n'avait peur de rien, parce qu'il était +fertile en ressources: tromper, toujours tromper, c'était son jeu. +Geneviève le trouva si calme, si souriant, si amoureux, qu'elle ne +voulut plus lui parler de Mme de Fontaneilles; elle pensa que le +marquis avait été aveuglé par la jalousie, et qu'entre son mari et la +marquise il n'y avait eu qu'une simple rencontre de hasard à Ems. + +La duchesse eut pourtant le courage, en entrant à l'hôtel d'Angleterre, +de demander à Parisis pourquoi il se hâtait si lentement d'aller à son +poste. «Tu sais, ma chère amie, lui répondit-il, que j'ai gardé quel- +ques-unes de mes mauvaises habitudes. J'aime toujours le jeu.» Et après +un silence: «Mais j'aime bien mieux l'amour.» Et il prit Geneviève dans +ses bras avec toute la douceur pénétrante de la véritable passion. + +Une des filles dé l'hôtel, qui avait vu les manèges de Parisis et de +Mme de Fontaneilles, ne put s'empêcher de dire en voyant Octave si +amoureux de sa femme: «Eh bien! Dieu merci, que va dire l'autre tout +à l'heure!» + +Parisis avait voulu que Geneviève soupât. Peut-être espérait-il +pouvoir s'échapper un instant pour avertir la marquise; mais +Geneviève, qui n'avait pris depuis le matin que du thé et du café, +ne voulut pas souper. Après avoir été toute à sa douleur, elle était +toute à sa joie: elle embrassait Octave et le dévorait des yeux. +Son bonheur, qu'elle croyait perdu, elle le retrouvait plus rayonnant. + +Que se passait-il dans le coeur d'Octave? S'il était inquiet, il +cachait bien son inquiétude. «Tu sais que je vais me coucher, lui dit +tout à coup Geneviève. Et moi donc, lui répondit-il.» Sur ce mot elle +jeta ses gants sur le canapé, et décoiffa d'un revers de main son mari +qui, sans doute, n'avait gardé son chapeau que pour pouvoir sortir +encore. + +Geneviève qui, à Parisis comme à Champauvert, passait une heure le +soir à se déshabiller, ne fut pas cinq minutes cette nuit-là, d'autant +plus que Parisis y mit la main avec sa grâce accoutumée. + + * * * * * + +Or, M. de Fontaneilles était à son poste; avec une vrille, il avait +percé deux trous imperceptibles pour voir le spectacle. + +Mais contre son attente, on ne venait pas dans le salon, on restait à +causer dans la chambre à coucher. + + + + +XXXIV + +L'HEURE D'AIMER + + +La porte qui s'ouvrait de la chambre à coucher sur le salon était +fermée. M. de Fontaneilles entendait vaguement un bruit de voix sans +qu'une seule parole vînt à son oreille. + +Que se disait-on? Il écoutait avec anxiété, il regardait avec fureur +le sillon de lumière qui passait sous la porte. «Oh! ma vengeance,» +dit-il en se contenant. + +On causait toujours. Après une heure d'attente, la porte s'ouvrit. +Octave seul passa dans le salon. Que venait-il y faire? il n'y apporta +pas de lumière, mais la lumière de la chambre le suivit d'un pâle +reflet. + +La chambre de la marquise de Fontaneilles avait une porte sur ce +salon: Octave tentait-il de lui donner des nouvelles? La duchesse +appela son mari. Octave retourna dans la chambre sans refermer la +porte. + +Alors M. de Fontaneilles vit, à demi masquée par Octave, une femme qui +le pressait amoureusement sur son sein. + +Le marquis rugit. Il avait entendu cette parole--ce cri d'un coeur +éperdu: «Ah! si tu savais comme je t'aime!»--«Elle ne m'a jamais dit +cela!» dit-il en étouffant sa voix. + +Il regardait toujours. Octave commença à déshabiller Geneviève avec +sa grâce accoutumée. Et, tout en la déshabillant, il lui baisait les +cheveux, il lui baisait le cou, il lui baisait les bras. + +M. de Fontaneilles voyait mal, mais il voyait trop. + +Et quand la robe tomba, Octave prit doucement Geneviève et la porta +sur le lit avec les paroles les plus amoureuses. «Il me semble qu'il y +a un siècle!» dit-elle. + +Parisis alla fermer la porte ouverte sur le salon. Cette fois, le +marquis ne vit plus rien et n'entendit plus rien. Sa curiosité fébrile +le clouait encore à la porte condamnée. + +Tout à coup, il arracha cette porte. Il saisit le poignard,--il +avait le revolver dans sa poche,--il se précipita dans la chambre à +coucher.--Tout aveuglé et tout éperdu il frappa. + +Octave se défendit mal, parce qu'il fut surpris se déshabillant. + +Quoique la femme fût presque nue, elle se jeta hors du lit pour se +précipiter au-devant du furieux, comme pour préserver Parisis. En +se jetant hors du lit, elle renversa le candélabre, les bougies +s'éteignirent. + +Mais M. de Fontaneilles, voyant une forme blanche devant lui: «Toi +aussi, je te tuerai!» dit-il en rugissant comme une bête fauve. + +Il avait déjà blessé Parisis. + +Avant que Parisis se fût jeté entre l'assassin et sa femme, l'assassin +eut le temps de frapper. Et il frappa au coeur. + +Geneviève poussa un cri: «Octave, je meurs! je meurs!» + +M. de Fontaneilles n'était pas assouvi; pendant que sa femme +entraînait Parisis qui l'avait prise dans ses bras, le marquis frappa +encore. + +Parisis cria avec l'effroi de toutes les douleurs: «Geneviève! +Geneviève!» + +Frappé au côté, ne s'inquiétant que de sa femme, qui tombait à moitié +morte dans ses bras, il n'avait pas reconnu M. de Fontaneilles, il ne +comprenait rien à cet assassinat. + +A ce cri d'Octave appelant Geneviève, M. de Fontaneillés eut peur. +Déjà quand Geneviève avait dit:--_Octave, je meurs!_--, il avait pensé +que sa femme parlait à son amant en déguisant sa voix. + +Il courut dans sa chambre et revint avec une bougie. + +Il vit la duchesse de Parisis mourante, mais s'agitant encore sous les +baisers et sous les cris d'Octave. + +Alors il s'enfuit épouvanté, laissant tomber son poignard. + +Octave venait de tout voir et de tout deviner. Tout ensanglanté, il +ramassa le poignard et courut sur le marquis. + +Il était effrayant: le visage livide, les traits contractés, les yeux +injectés de stries sanglantes. + +Quand le marquis vit accourir Octave, il saisit un des deux pistolets +qui étaient sur la table. «N'avancez pas, lui cria-t-il, n'avancez pas +ou je vous tue.» + +Octave avança, et, frappant au bras M. de Fontaneilles, il détourna le +coup. + +La balle alla trouer une boiserie et briser bruyamment un miroir dans +la chambre voisine. + +C'était la chambre de Mme de Fontaneilles. + +Elle ne savait pas que Geneviève fût venue à Ems non plus que M. de +Fontaneilles. + +A cette heure même, la marquise, aveuglée par son amour, se demandait +pourquoi Octave ne lui faisait pas signe, puisqu'il avait été convenu +qu'à minuit, pendant le premier sommeil de Mlle de Joyeuse, elle +irait, de son pied léger, continuer sa causerie amoureuse avec +Parisis. + +En attendant, elle se mirait et se trouvait belle. Elle avait les deux +battements de coeur de celles qui attendent. + +Au coup de pistolet, mille éclats de la glace volèrent sur elle. Elle +fut stoïque et ne cria pas. + +Il restait assez du miroir pour lui montrer qu'elle était défigurée. + +Mlle de Joyeuse, presque endormie dans une chambre à côté, accourut, +poussa un cri et recula avec effroi devant ce spectacle. «Ma soeur! +ma soeur!--Chut! prions Dieu, Clotilde,» dit Mme de Fontaneilles en +tombant évanouie. + +Mlle de Joyeuse essuyait de ses mains et de ses lèvres le sang qui +perlait sur la figure de sa soeur. + +La femme adultère était frappée à jamais dans ce qu'elle aimait le +plus: sa beauté! + + + + +XXXIV + +LE JUGEMENT DE DIEU + + +Parisis avait renversé le marquis de Fontaneilles; il avait frappé +deux fois déjà... «C'est une lâcheté! dit le marquis, je suis +désarmé.--Une lâcheté! dit Octave avec amertume; est-ce que ma femme +était armée?--Vous savez bien que je croyais frapper ma femme.» + +C'était la première fois que le mot _lâcheté_ résonnait aux oreilles +de Parisis. Il domina toutes ses colères et toutes ses douleurs. Il se +releva et dit avec calme: «Eh bien! il vous reste un pistolet chargé: +voulez-vous le jugement de Dieu?--Le jugement de Dieu! dit le marquis +se relevant aussi. Vous ne croyez pas à Dieu!» + +Ce fut à cet instant que Mlle de Joyeuse jeta un cri en voyant sa +soeur toute sanglante. + +Octave crut entendre la voix de Geneviève et courut à elle. + +Il lui parla et l'embrassa comme s'il voulût lui donner son âme pour +la ranimer. + +La lune répandait sur la figure de la duchesse un pâle sillon de +lumière. + +Geneviève avait les yeux ouverts, mais elle ne voyait plus Octave. + +Il s'agenouilla: «Oui, le jugement de Dieu! dit-il avec désespoir; le +jugement de Dieu, puisque tout est fini.» + +Et comme si Geneviève dût l'entendre: «Geneviève! Geneviève! mon +adorée Geneviève, attends-moi!» + +Il l'embrassa encore. «Non, dit-il, l'âme n'est pas morte!» Et levant +les yeux dans la nuit, cet athée s'écria: «_Credo!_» + +Cette fois, il eut des larmes. Il lui sembla qu'il revoyait déjà au +ciel sa mère et sa femme. + +Mais le marquis attendait. Il retourna vers lui. «Voyons, dit-il, j'ai +hâte.--Moi aussi, dit M. de Fontaneilles. Voilà deux pistolets, tous +les deux sont couverts de sang: prenez!» + +Mais Parisis dit qu'il reconnaissait celui qui venait d'être tiré. + +Le marquis déplia une serviette, la jeta sur les pistolets et les +tourna trois fois. «Prenez donc!» dit-il avec impatience. + + Parisis, toujours galant homme, écrivait sur le coin d'une table: + «Je me bats en duel avec M. de Fontaneilles. + + «DUC DE PARISIS.» + + Ce 28 juin, minuit et demi. + +A son tour, le marquis de Fontaneilles écrivit: + + «Je me bats en duel avec M. de Parisis. + + «MARQUIS DE FONTANEILLES.» + + Ce 29 juin, minuit et demi. + +Le duc croyait que toute la nuit appartenait au jour passé. Le marquis +comptait, en homme ordonné, le jour nouveau à partir de minuit. Voilà +pourquoi on trouva deux dates: _le 28 juin et le 29 juin._ + +Parisis mit la main sous le repli de la serviette et prit un pistolet. +Quand il l'arma, il lui sembla, malgré son émotion, tant était grande +son expérience des armes, que le canon de ce pistolet était encore +tiède comme si on venait de s'en servir. «Dieu me condamne, Geneviève +m'appelle,» dit-il en levant fièrement la tête. + +Les deux adversaires se placèrent presque l'un contre l'autre, le +doigt sur la détente, la gueule du pistolet à peine à dix centimètres +du coeur. + +Eclairés par la flamme vacillante d'une bougie, ils se regardèrent un +instant d'un terrible regard; ils entendirent battre leur coeur +sous le canon des pistolets. «Un, dit Octave.--Deux, dit M. de +Fontaneilles.--Trois, dit Octave.» + +Une détonation retentit dans le silence de la nuit. + +M. de Fontaneilles vit le dernier des Parisis, frappé d'une balle en +pleine poitrine, faire quelques pas en arrière. + +Tout à coup, ressaisissant un éclair de vie, Octave alla d'un pas +rapide tomber avec un grand cri de douleur sur le sein de la duchesse +de Parisis. + +Elle eut encore un tressaillement. + + + + +XXXV + +MONJOYEUX + + +Quoiqu'il fût minuit et demi, quelques joueurs attardés avaient +reconduit après souper Mlles Fleur-de-Pêche, la Taciturne et +Tourne-Sol jusqu'à la porte de l'hôtel d'Angleterre. + +Ces deux dames ne recevaient pas _intrà muros_. + +On entendit le coup de pistolet qui frappait Parisis. «Entendez-vous? +dit un joueur, c'est un décavé qui joue à la rouge.» + +Horrible mot, quand on pense à tout ce sang répandu. + +Le prince Bleu devisait gaiement avec ces demoiselles; il avait +rencontré à onze heures Parisis et sa femme qui allaient entrer à +l'hôtel d'Angleterre; ils lui paraissaient si heureux, qu'un rayon lui +était venu jusque sur la figure; il n'avait jamais été si gai. + +Cette détonation l'inquiéta pourtant. + +Ce fut alors qu'un homme, plus inquiet que lui, arriva dans le groupe +et demanda de quoi il était question. C'était Monjoyeux, suivi bientôt +de Villeroy qui était arrivé par le train du soir. + +Quand on leur eut répondu qu'on venait d'entendre une détonation: «Oh! +mon Dieu! s'écria Monjoyeux, il y a là-haut un assassinat.» + +On voyait courir des lumières dans l'hôtel, on criait et on parlait +haut. + +Monjoyeux carillonna pour entrer. La porte s'ouvrit. Le prince Bleu +s'élança désespéré. + +Monjoyeux allait le suivre, mais M. de Fontaneilles sortit. + +Monjoyeux remarqua qu'il était tout couvert de sang. «On ne passe +pas, lui dit-il en l'arrêtant.--Pourquoi? demanda froidement +le marquis.--Parce que vous ressemblez à un homme qui fait son +crime.--Moi! Je ne fuis pas. Cet homme m'avait pris ma femme, je +vais tout droit me constituer prisonnier.--Eh bien! vous êtes mon +prisonnier,» dit Monjoyeux. Et quand il eut appris l'horrible +tragédie: «Va! lui dit-il, je t'abandonne à toi-même, va cuver ton +sang!» + +Mais le ressaisissant: «Tu m'as tué mon seul ami; tu porteras un jour +ma marque, si tu es absous.» + +Le rude Monjoyeux pleurait comme un enfant. Et comme à toutes choses +il y a une moralité, Monjoyeux ajouta: «Il faut en finir une fois pour +toutes avec ces hommes qui assassinent les femmes. Dieu merci! la +peine de mort contre la femme est abolie.» + +Monjoyeux courut vers Parisis. Il lui sembla qu'il tressaillait +encore. Il voulait l'embrasser; mais, quand il le vit couvrant de +ses mains et de sa figure la chaste nudité de Geneviève, il tomba +agenouillé et il éclata en sanglots. + +Le médecin qui était survenu, les supplia, lui, Villeroy et le prince +Bleu, de sortir de cette chambre sanglante, où tout le monde voulait +entrer. «Oui, dit Monjoyeux, allons-nous-en. C'est la chambre +nuptiale de la mort. Que personne ne la profane.» Et après avoir +respectueusement baisé la main de la morte, il ajouta: «Demain j'y +reviendrai seul.» + +Mais le lendemain, quand il revint, on lui dit que son ami était déjà +dans le cercueil. Il rencontra dans l'escalier de l'hôtel une femme +qu'il avait vue à Paris au bras d'Octave. + +C'était la Femme de Neige. + +Elle lui tendit la main: «Tout est fini!» dit-elle tristement. Il +voulut lui parler, mais elle passa rapide et mystérieuse. + + + + +XXXVI + +UNE NOUVELLE A LA MAIN + + +Madame d'Argicourt était sérieusement malade. Elle aussi avait perdu +son amant; elle aussi s'était réveillée de toutes ses illusions. +Horrible réveil, quand déjà la jeunesse décline et qu'on n'espère plus +reprendre pied dans le pays de l'amour. Cette femme, si vive et si +gaie, toute emportée par la force de sa nature, devait tomber d'un +seul coup comme ces arbres branchus qui appellent la foudre. + +Une soeur de charité la veillait. + +C'était une jeune religieuse, pâle et méditative, qui lui était venue +par son médecin ou par son confesseur, je ne sais pas bien. + +La jeune religieuse, toute à ses livres de prières, ne semblait rien +savoir des choses de ce monde. On apportait les journaux de sport, +de haute vie, de nouvelles à la main à Mme d'Argicourt, la soeur de +charité ne les lisait jamais. + +Mais un soir, comme Mme d'Argicourt s'impatientait dans la fièvre, +elle lui dit: «Ma soeur, je vous en prie, lisez-moi les journaux, +faites-moi oublier que je souffre.» + +La religieuse tenta de la convaincre que si elle écoutait quelques +lectures pieuses elle sentirait comme par miracle ses douleurs +s'apaiser, tant les légendes chrétiennes sont un baume sur toutes les +douleurs, même sur les douleurs corporelles, puisque, selon l'apôtre, +il n'y a que l'âme qui vit. Là est le vrai stoïcisme. + +Mais enfin, pour complaire à la malade, la religieuse ouvrit le +premier journal venu. + +Elle promena ses regards çà et là. D'où vient que la première chose +qu'elle lut fut cette nouvelle à la main toute fraîche venue d'Ems par +le télégraphe, comme s'il se fût agi d'un événement politique? + + «La ville d'Ems inaugure mal sa saison. Voici, en quelques mots, + la tragédie épouvantable dont cette petite ville, toujours si + gaie, vient d'être le théâtre. Il y a là un dénouement pour les + faiseurs de drames. + + «Un duc célèbre dans le monde parisien était arrivé hier sans sa + duchesse. Il paraît qu'il venait à Ems pour y rencontrer une belle + marquise parisienne. + + «Mais le duc et la marquise avaient compté sans la duchesse et le + marquis. + + «Or, la duchesse arrive à temps et prend sa place le soir dans le + lit du duc, c'était son droit; c'était son devoir. + + «Mais, par malheur, le marquis, en proie à sa fureur jalouse, ne + doute pas qu'il va trouver sa femme dans le lit du duc; dans son + aveuglement, il se précipite, il entend parler une femme, la + jalousie lui dit que c'est la sienne, il est armé d'un poignard. + Il veut frapper le duc, peut-être pour frapper la femme ensuite. + + «Le duc était debout, se déshabillant; la femme était déjà + couchée. Au premier coup de poignard, la femme se précipite; dans + son aveuglement, le marquis la frappe à son tour. + + «Il frappe au coeur. + + «Le duc est blessé et la femme tuée. Rien ne peut peindre cet + horrible carnage. + + «Ce n'est pas tout: duel au poignard, duel au pistolet, jugement + de Dieu, que sais-je! Le duc est tué, le marquis s'est livré à la + justice allemande. + + «On n'a pas de nouvelles de la marquise. + + «C'est d'autant plus épouvantable, que le duc et la duchesse + s'adoraient. On sait qu'ils étaient encore dans leur lune de miel. + Mais n'est-ce pas bien mourir que de mourir heureux? + + «Et maintenant, on se demande ce que faisait là une dame étrangère + connue à Paris sous le nom de la _Femme de Neige_? + + «Tout est mystérieux en cette tragédie d'Ems.» + +La religieuse ne lut tout haut que les premières lignes de cette +«nouvelle à la main.» Mme d'Argicourt se souleva. «Lisez, lisez, ma +soeur. Je suis sûre que c'est le duc de Parisis. Oh! mon Dieu! mon +Dieu! quel malheur!» + +Mme d'Argicourt s'aperçut alors que la religieuse venait de tomber +évanouie. + + + + +XXXVII + +LES ROSES FANÉES + + +Cette dépêche de Bade avait averti d'Aspremont, qui était alors en +Bourgogne: + + M. le comte d'Aspremont à Dijon. Ami, allez nous attendre à Paris. + Épouvantable malheur. Duc et duchesse assassinés. Funérailles + mardi. + + MONJOYEUX. + +D'Aspremont courut au château de Parisis. Il y trouva, dans la chambre +de la duchesse, Mlle Hyacinthe, à peine revenue de Cologne. Elle avait +le matin cueilli des roses pour Geneviève. Elle venait, elle aussi, de +recevoir, une dépêche de Monjoyeux. + +Quoique d'Aspremont connût à peine la jeune amie de la duchesse, il se +jeta dans ses bras et pleura avec elle. «Voyez-vous, lui dit-il, je +ne retrouverai jamais un ami comme de Parisis. Brave comme le feu, +généreux comme l'or, celui-là ne se marchandait pas. Il donnait son +coeur et son âme comme sa fortune. C'est un deuil pour tout Paris! +car il était partout la joie et la vie.--Et la duchesse? s'écriait +Hyacinthe en éclatant dans ses sanglots, c'était la plus adorable de +toutes les femmes: la beauté, la vertu, lâchante. Elle n'avait pas sa +seconde, si ce n'est la Violette.» + +D'Aspremont fut touché des larmes de Mlle Hyacinthe. Il n'avait jamais +si bien pleuré. «Dieu ne voulait pas qu'ils fussent heureux, lui +dit-elle, car Violette était morte pour eux.--Qui vous a dit que +Violette fût morte? dit d'Aspremont. Je suis sûr que je l'ai reconnue +à Paris aux filles repenties, quoiqu'elle se cachât bien.--Oh! +dites-moi que Violette n'est pas morte; si vous saviez comme nous nous +aimions! Si vous saviez comme la duchesse aimait sa cousine! Il n'y a +pas une fleur ici qui n'en témoignerait.» + +Mlle Hyacinthe eut un sourire à travers ses larmes. «Geneviève, +reprit-elle, effeuillait tous les jours des milliers de roses en +souvenirs de Violette. Les pauvres roses de Parisis et de Pernan, qui +donc les cueillera?» + +Hyacinthe montra à d'Aspremont une couronne de roses blanches qu'elle +avait jetée sur le lit de la duchesse. «Ce lit, dit-elle, où on ne la +couchera plus, même dans la mort! Ce lit où j'espérais la voir mère!» + +D'Aspremont eut à cet instant comme une vision de sa vie future: il +sembla que ces roses déjà fanées étaient jetées sur le tombeau de son +coeur. Il se jeta dans les bras de Hyacinthe comme un désespéré qui +voudrait mourir. + +Hyacinthe ne comprenait pas; elle s'imagina un instant que d'Aspremont +l'aimait. Mais d'Aspremont n'était si triste que par prescience: comme +un spectateur au théâtre de sa vie, il voyait le drame avant que le +rideau fût levé. «Que m'importe moi-même, dit-il à la jeune fille; +mon vrai désespoir, c'est la mort de Parisis. Que ferai-je sans lui, +maintenant!» + +Et ce fut à Paris le cri de tous les amis d'Octave, tant il était +l'âme de toutes ses belles folies. + + + + +XXXVIII + +VIOLETTE ÉTAIT-ELLE MORTE? + + +Celui qu'on surnommait le prince Bleu, le marquis de Villeroy et +Monjoyeux accompagnèrent au château de Parisis les dépouilles +mortelles du duc et de la duchesse. Monjoyeux avait des bouffées de +colère contre ce jeu de hasard que d'autres appellent la destinée. +Villeroy était grave, triste et silencieux: un chagrin diplomatique. +Le prince était méconnaissable. Il sentait qu'il avait perdu celui +qu'il aimait, lui aussi, comme son seul ami. + +On se racontait dans ce pèlerinage de la mort tous les épisodes +amoureux d'Octave de Parisis. Il semblait que la vie parisienne +fut déjà en deuil. Qui donc vivrait si bravement dans toutes les +aventures, dans le luxe inouï, dans les élégances exquises; une fois +encore le beau monde avait perdu son d'Orsay. + +Les trois amis parlaient de Geneviève comme d'une soeur et comme d'une +sainte. + +Quand on arriva devant le château, qui ce jour-là riait au soleil, on +vit, appuyée sur Mlle Hyacinthe, une religieuse voilée, qui descendit +le perron et qui fit le signe de la croix sur les deux cercueils +recouverts de velours. + +La religieuse était blanche comme un linceul; elle ressemblait à ces +figures d'Angelico da Fiesole qui n'ont plus rien de la terre. Aussi +était-ce un étrange contraste que de la voir soutenue par Mlle +Hyacinthe qui, quoique toute à sa douleur, gardait l'éclat de ses +vingt ans. + +C'était l'image de la mort soutenue par la vie. + +Monjoyeux demanda à Mlle Hyacinthe si cette religieuse était de la +famille. «Vous ne la connaissez donc pas?--Dites-moi son nom.--Elle +s'appelle Louise de la Miséricorde, comme Mlle de la Vallière.» + +La religieuse avait posé ses deux mains sur les deux cercueils, comme +si elle eût senti battre encore le coeur d'Octave de Parisis et de +Geneviève de La Chastaigneraye. «Octave, murmura-t-elle, priez Dieu +pour moi!» + + + + +XXXIX + +LA LEGENDE DES PARISIS + + +Les funérailles du duc et de la duchesse de Parisis appelèrent au +château le beau monde qui naguère était venu si joyeux aux noces +d'Octave et Geneviève. + +Mais il y eut des absents. + +Ce pauvre château de Parisis! un instant réveillé pour les fêtes, +désormais le campo santo d'une grande famille dont le nom ne retentira +plus! + +Après les funérailles, dans la crypte des tombeaux, la religieuse ne +dit qu'un seul mot, le mot de Geneviève:--C'EST LA!-- + +Et elle montra les deux cercueils. + +Monjoyeux ne dit qu'un seul mot à la religieuse: «Ma soeur ainsi le +voulait la légende des Parisis, qui a dit: + + L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT, + L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. + +La soeur de charité murmura: «Oui, puisque je suis morte pour ce +monde.» + + + + +XL + +FRAGMENT D'UNE LETTRE DE MONJOYEUX + + +On donnera ici quelques lignes d'une lettre écrite par Monjoyeux à +celui qui a conté cette histoire: + + N'imprimez pas encore le mot FIN. Il n'y a jamais de dénouement + dans les histoires de ce monde. La mort ne tue ni l'âme + le souvenir, ni la passion. Le tombeau n'est pas le néant; ne + parle-t-il pas à ceux qui survivent? Que de chapitres à travers la + mort! Demandez à Violette, cette autre Louise de la Miséricorde, + qui porte son linceul, mais qui ne peut pas mourir. + + Demandez à Mme d'Antraygues, à Mme de Fontaneilles, à Mme de + Hauteroche, à toutes celles que nous avons vues dans les pâleurs + de la passion. + + Violette me disait hier: «Pourquoi la tombe ne s'ouvre-t-elle pas + pour moi, puisque je traîne mon suaire!» Et elle ajouta: «Mourir + d'amour, c'est vivre deux fois: de la vie présente et de la vie + future.» + + La pauvre et douce Violette avait raison. C'est une vraie femme + celle-là, une figure et un coeur, une âme dans la passion! + + Plus je vais, plus je reconnais la supériorité de la femme. + Qu'est-ce que l'homme? Un rhéteur. Notre ami Octave n'était pas un + rhéteur. C'était la jeunesse emportée par la passion. + + Pauvre Parisis! J'ai pleuré sur son tombeau; mais je ne puis + croire qu'un homme si vivant soit couché dans un linceul. Quand je + vois une belle femme, il me semble toujours qu'il n'est pas loin. + + + + + +TABLE DES CHAPITRES + + +PRÉFACE. + + +LIVRE I + +MONSIEUR DON JUAN + + +I. C'EST ÉCRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE. + +II. LA LÉGENDE DES PARISIS. + +III. PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE. + +IV. OU OCTAVE DE PARISIS SUIT SON BONHEUR. + +V. LES CURIOSITÉS D'UNE FILLE D'EVE. + +VI. LA MARGUERITE. + +VIL L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMÉE, L'AMOUR. + +VIII. LE JEU DE CARTES. + +IX. LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR. + +X. LE BAISER DE DON JUAN. + +XI. LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE. + +XII. LE TOUR DU LAC. + +XIIL POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER. + +XIV. SU LA GLACE. + +XV. L'ESCALIER D'ONYX. + +XVI. VIOLETTE. + +XVII. POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL + VOULUT SONNER. + +XVIII. LE ROI DE THULÉ. + +XIX. OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER. + +XX. UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS. + +XXI. LES DEUX RIVALES. + +XXII. LE DUC DE PAS LE SOU. + +XXI. IL UNE RÉAPPARITION A. L'OPÉRA. + +XXIV. POURQUOI M. D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT + L'OCTAVE. + +XXV. UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS. + +XXVI. LA VALSE DES ROSES. + +XXVII. LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE. + +XXVIII. LE NAUFRAGE DU COEUR. + +XXIX. LES MÉTAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME. + +XXX. LE VOYAGE A DIEPPE. + +XXXI. SUR LA PLAGE. + +XXXII. LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE RÉGINE DE PARISIS. + +XXXIII. LA DAME BLANCHE. + +XXXIV. LA MESSE DE DON JUAN. + +XXXV. LE BOUQUET DE ROSES-THÉ. + +XXXVI. LE BOUQUET DE ROSES-THÉ ET LE POISON DES MÉDICIS. + +XXXVII. L'ADIEU DE VIOLETTE. + +XXXVIII. LES DIX MILLIONS. + +XXXIX. ALICE. + +XL. OU VA UNE FEMME QUI TOMBE. + + +LIVRE II + +MADAME VÉNUS + + +I. LA CHAMBRE A DEUX LITS. + +II. DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D'OR SUR CHAMP + DE GUEULES. + +III. LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENÊTRE. + +IV. POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE. + +V. VIOLETTE AU SECRET. + +VI. DE QUELQUES DEMOISELLES CHEZ LE JUGE D'INSTRUCTION. + +VII. POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE. + +VIII. DE QUELQUES PARADOXES DE MONJOYEUX. + +IX. MONJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE. + +X. LA COUR D'ASSISES. + +XI. LA MÈRE DE VIOLETTE. + +XII. VIOLETTE ET GENEVIÈVE. + +XIII. TROIS MARIS CONTENTS. + +XIV. LES FEMMES INVINCIBLES. + +XV. L'ESCARPOLETTE. + +XVI. LE FESTIN DE MARBRE. + +XVII. UN TOAST A LA FEMME. + +XVIII. HISTOIRE DE MADAME VÉNUS. + +XIX. LE THÉ DE MADAME VÉNUS. + +XX. LE SOUPER DU COMMANDEUR. + +XXL. CI GIT MADAME VÉNUS. + + +LIVRE III + +LA DAME DE COEUR + + + +I. DEUX LARMES DE GENEVIÈVE. + +II. LA FOLIE DE LA RAISON. + +III. LES DEUX COUSINES. + +IV. LA CONFESSION DE GENEVIÈVE. + +V. POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE. + +VI. L'HEURE DU DIABLE. + +VII. LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA. + +VIII. LA SOLITUDE DE VIOLETTE. + +IX. LES DEUX COUSINES. + +X. LE CHATEAU DE CARTES. + +XI. UN AUTRE BOUQUET MORTEL. + +XII. OÙ ÉTAIT ALLÉE VIOLETTE. + +XIII. LE TROISIÈME LARRON. + +XIV., LA FEMME DE NEIGE. + +XV. PAGES DÉTACHÉES DE LA VIE D'OCTAVE. + +XVI. LA CHIFFONNIÈRE. + +XVII. L'HÔTEL DU PLAISIR, MESDAMES. + +XVIII. LES INSÉPARABLES. + +XIX. LES POIGNARDS D'OR. + +XX. UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MADEMOISELLE RÉBECCA. + + +LIVRE IV + +LA TRAGÉDIE + + +I. LA CONFESSION DE VIOLETTE. + +II. OCTAVE A PARISIS. + +III. LE DÉFI A DIEU. + +IV. LA MORTE ET LA VIVANTE. + +V. LE BOUQUET DE FRAISES ET LE HOUQUET DE LÈVRES. + +VI. LE MARIAGE DE DON JUAN. + +VII. L'EXTRAIT MORTUAIRE DE VIOLETTE DANS LA CHAMBRE NUPTIALE. + +VIII. L'HIRONDELLE DE VIOLETTE. + +IX. LE LENDEMAIN DU BONHEUR. + +X. MOURIR CHEZ SOI. + +XI. LA D'ANTRAYGUES! + +XII. LA MORT D'UNE PÉCHERESSE. + +XIII. LA LETTRE DE DEUIL. + +XIV. L'APPARITION. + +XV. LE DIABLE AU CHATEAU. + +XVI. LA MARQUISE DE FONTANEILLES. + +XVII. LE DÉJEUNER SUR L'HERBE. + +XVIII. LES FILLES REPENTIES. + +XIX. LA CRISE. + +XX. QUE L'AMOUR DE LA RÉSISTANCE EST AUSSI IMPÉRIEUX QUE LE DÉSIR + DE L'AMOUR. + +XXI. LE DERNIER SOUPER. + +XXII. UNE CAUSERIE SUR LES FEMMES AU CONCERT DES CHAMPS-ELYSÉES. + +XXIII. LA FATALITÉ. + +XXIV. LES ADIEUX. + +XXV. LE DÉMON DE L'ADULTÈRE. + +XXVI. NÉE FOUR AIMER, NÉE POUR SOUFFRIR. + +XXVII. TOURNE-SOL ET LA TACITURNE. + +XXVIII. LA FEMME VOILÉE. + +XXIX. LES DEUX ATHÉES. + +XXX. M. DE FONTANEILLES. + +XXXI. PROPOS PERDUS. + +XXXII. OÙ ÉTAIT LA DUCHESSE DE PARISIS? + +XXXIII. L'HEURE D'AIMER. + +XXXIV. LE JUGEMENT DE DIEU. + +XXXV. MONJOYEUX. + +XXXVI. UNE NOUVELLE A LA MAIN. + +XXXVII. LES ROSES FANÉES. + +XXXVIII. VIOLETTE ÉTAIT-ELLE MORTE? + +XXXIX. LA LÉGENDE DES PARISIS. + +XL. FRAGMENT D'UNE LETTRE DE MONJOYEUX. + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes dames, by Arsene Houssaye + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES DAMES *** + +***** This file should be named 9261-8.txt or 9261-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/9/2/6/9261/ + +Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the PG Online +Distributed Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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L'opinion est comme la mer +qui prend un navire pour le conduire au rivage ou pour l'abimer dans +la tempete, selon le mouvement de ses caprices. La premiere edition +des _Grandes Dames_ a paru au mois de mai 1868, en quatre volumes +in-8 deg. imprimes a cinq mille exemplaires. Quelques jours apres, Dentu +m'envoyait cette depeche: "Reimprimons encore cinq mille exemplaires." +Ce ne fut pas tout, on reimprima un si grand nombre d'editions qu'on +ne les compte plus aujourd'hui. Pourquoi cette curiosite? Je veux bien +croire qu'on trouvait du plaisir a lire _Les Grandes Dames_, mais +combien d'autres romans qui n'etaient pas moins dignes de curiosite +restaient-ils oublies chez les libraires? C'est que j'avais galamment +demasque tout un monde inconnu, vivant alors comme les dieux de +l'Olympe au dela du monde connu. Il y eut en effet, pendant le second +empire, une periode inouie d'aventures amoureuses encadrees dans +toutes les folies du luxe. On ne croyait plus qu'a la politique +des femmes; l'horloge ne sonnait plus que l'heure a cueillir; on +s'imaginait que la civilisation avait dit son dernier mot. Aussi +courait-on de fetes en fetes sans entrevoir la guerre et la +revolution, qui s'armaient pour les combats, pour les defaites, pour +les decheances. Qui donc prevoit l'orage pour le lendemain, hormis +ceux qui s'ecrient le surlendemain: "Je vous l'avais bien dit." +Moi-meme n'ai-je pas inconsciemment donne le couronnement de toutes +les fetes de l'Empire par me trop celebres redoutes venitiennes, ou +les plus grands personnages et les plus grandes dames auraient pu +ecouter des verites dites sous le masque. Mais on riait de tout parce +qu'on ne croyait plus a rien. + +J'ai donc peint a vif les passions parisiennes de ce temps passe,--et +bien passe.--Le succes m'entraina a ecrire _les Parisiennes_ et _les +Courtisanes du monde_: tout cela ne formait pas moins de douze volumes +in-8 deg.. Mais je suis comme mon compatriote Lafontaine: "Les longs +ouvrages me font peur," voila pourquoi je me contente aujourd'hui de +ne reimprimer que _Les Grandes Dames_. Et encore je me suis obstine a +mettre les quatre volumes in-8 deg. en un seul volume in-18, rejetant +quelques episodes, mais conservant tout ce qui est l'ame du livre. +"_Les Grandes Dames_ appartiennent a l'histoire litteraire, a dit +Nestor Roqueplan, parce qu'elles sont une page de notre vie intime +au XIXe siecle." Toute la critique, d'ailleurs, a ete douce a ce roman, +Paul de Saint-Victor comme Nestor Roqueplan, Henry de Pene comme +Theophile Gautier. On a reconnu dans Octave de Parisis l'eternelle +figure de Don Juan entrainant les femmes affolees dans le cortege des +apres voluptes qui les brulent toutes vives. Mais Don Juan trouve +toujours son maitre. + + + + +PREFACE + + +Le duc de Parisis, qui etait fort beau, portait dans sa figure la +marque de la fatalite. Toutes les femmes qui l'ont aime ressentaient +toutes dans le coeur, aux meilleurs jours de leur passion, je ne sais +quelle secrete epouvante. Aussi plus d'une confessait qu'a certaines +heures elles croyaient sentir les etreintes du diable quand elles se +jetaient dans ses bras. + +A chaque periode, a Paris surtout, depuis que Paris est la capitale +des passions, un homme s'est revele qui prenait--presque toutes les +femmes--pour les aimer un jour et pour les rejeter hors de sa vie, +toutes brisees, dans les larmes eternelles, ne pouvant vaincre cet +amour tyrannique qui dechirait leur coeur et ensevelissait leur ame. + +Jean-Octave, duc de Parisis, fut cet homme dans la plus belle periode +du second empire; aussi fut-il surnomme don Juan par les femmes de la +cour, par les demi-mondaines et par les coquines. + +Il etait si bien admis qu'il faisait le massacre des coeurs que +beaucoup de femmes se fussent trouvees ridicules de ne pas se donner +a lui quand il voulait bien les prendre. C'etait la mode d'etre sa +victime; or, Paris est par excellence le pays de la mode. + +Beaucoup de femmes du monde ont porte ses armes--un petit poignard +d'or qu'il fichait dans leur chevelure,--quelques-unes s'imaginaient +que c'etait une fiche de consolation, quelques autres que c'etait un +porte-bonheur. + +Les courtisanes, au contraire, disaient tout haut que le duc de +Parisis leur portait malheur. "Octave porte la guigne". Mais celles +qui avaient le plus d'illusions ne furent pas longtemps a les perdre, +car on s'apercut bientot que le duc de Parisis trainait avec lui la +mort, la ruine, le desespoir. Qui eut jamais dit cela en le voyant si +gai en son perpetuel sourire arme de raillerie? + +La Fatalite, cette divinite des anciens, n'a pas d'autels parmi nous, +mais si on ne lui sacrifie pas des colombes elle n'en est pas moins +vivante, imperieuse, terrible, vengeresse, toujours deesse du mal. + +Elle est invisible, mais on la pressent comme on pressent l'orage et +la tempete. + +Et d'ailleurs elle a ses representants visibles. Combien d'hommes +ici-bas qui ne sont que les representants de la fatalite! combien qui +portent malheur sans avoir la conscience du mal qu'ils vont faire! + +C'est que le monde vit par le mal comme par le bien. Dieu l'a voulu +parce que Dieu a voulu que l'homme ne put arriver au bien qu'en +traversant le mal: ne faut-il pas que la vertu ait sa recompense? La +vertu n'est pas seulement le don de ne pas mal faire comme le croient +beaucoup de gens, c'est la force d'arriver au bien apres avoir +traverse tous les perils de la vie. + +Ceux qui etaient a la surface sous le second empire ont tous connu le +duc de Parisis: le comte d'Orsay comme M. de Morny, Kalil-Bey comme M. +de Persigny, M. de Grammont-Caderousse comme M. Georges de Heckereen, +le duc d'Aquaviva comme Antonio de Espeletta. Le regne de ce +personnage, tragique dans sa comedie mondaine, fut bien ephemere. Il +passa comme l'ouragan, mais son souvenir est vivant encore dans plus +d'un coeur de femme qu'il a blesse mortellement. Ce n'etait pas un +coeur que cet homme, c'etait un orgueil, c'etait une soif de vivre par +toutes les voluptes, c'etait don Juan ressuscite pour finir plus mal +que ses ancetres, car on sait que tous les don Juan ont mal fini. + +J'ai ete plus d'une fois le compagnon d'aventures d'Octave de Parisis, +j'ai vecu avec ce viveur chez moi et chez lui dans l'intimite la plus +cordiale: je veux donc conter son histoire que je connais bien. Il y a +certes plus d'un chapitre qu'il me faudrait ecrire en hebreu pour les +jeunes filles, mais pourtant ce livre portera sa moralite; je pourrais +meme ecrire sur la premiere page, a l'inverse de Jean-Jacques Rousseau +sur la _Nouvelle Heloise_: Toute femme qui lira ce livre est une femme +sauvee. + +Je passe avec respect devant toutes les femmes qui ont brave la +passion; j'etudie avec sympathie les coeurs vaincus, qui me rappellent +cette epitaphe d'une grande dame au Pere Lachaise: "PAUVRE FEMME QUE +JE SUIS!" Son nom? Point de nom. C'est une femme. + +Si je n'ai pas raconte l'histoire des grandes dames vertueuses, c'est +que les femmes vertueuses n'ont pas d'histoire. + +Il n'y a plus de grandes dames, disent les petites dames; le +catechisme de 1789 a barbouille les marges du livre heraldique; la +derniere duchesse, si elle n'est pas morte deja, recoit le viatique +dans le dernier chateau de la Normandie ou dans le dernier hotel du +faubourg Saint-Germain. Il n'y a donc plus de grandes dames, il n'y a +plus que des femmes comme il faut." + +Il serait plus juste de dire: Il n'y a pas de grandes dames ni de +femmes comme il faut: il y a des femmes. Selon Balzac, "le XIXe siecle +n'a plus de ces belles fleurs feminines qui ont orne les plus belles +periodes de la monarchie francaise." Et il ajoutait avec plus d'esprit +que de verite: "L'eventail de la grande dame est brise; la femme n'a +plus a rougir, a chuchoter, a medire, l'eventail ne sert plus qu'a +s'eventer." Balzac decouronnait ainsi la femme d'un trait de plume; un +peu plus il la rejetait dans l'humiliation de son ancien esclavage; ce +qui n'empechait pas Balzac de mettre en scene les grandes dames de son +imagination. + +Ou commence la grande dame? ou finit-elle? La grande dame commence +toujours dans l'aristocratie de race, qui est son vrai pays natal; +mais s'il lui manque la grace presqu'aussi belle que la beaute, elle +est depossedee; elle n'est plus qu'une femme du monde. Il serait trop +commode d'etre une grande dame parce qu'on est la fille d'une grande +dame, sans avoir toutes les vertus de son emploi. De meme qu'il serait +trop cruel de naitre avec tous les dons de la beaute, de la grace, de +l'esprit, sans devenir une grande dame, parce qu'on ne serait pas la +fille d'une duchesse ni meme d'une baronne. + +Il y a donc des grandes dames partout, depuis le faubourg +Saint-Germain jusqu'au faubourg du Temple. + +Mais comment la plebeienne qui nait grande dame prendra-t-elle sa +place au soleil? Par le hasard des choses; peut-etre lui faudra-t-il +traverser le luxe des courtisanes; mais, un jour ou l'autre, si elle +le veut bien, elle ecartelera d'argent sur champ de gueules. C'est +l'amour qui la remettra dans son chemin, ce sera une grande dame de la +main gauche, mais ce sera une grande dame. Quand Mlle Rachel entrait +dans un salon, c'etait une grande dame; combien de princesses qui +venaient a sa suite, et qui ne semblaient que des princesses de +theatre! + +La grande dame finit ou commence la femme comme il faut, qui elle-meme +finit ou commence le demi-monde. + +On nait grande dame comme on nait poete; mais, pour cela, il ne faut +pas toujours naitre d'une patricienne. Il faut bien laisser a la +creation ses imprevus et ses transfigurations; il faut bien que la +nature donne de perpetuelles lecons a l'orgueil humain. Les grandes +dames sont presque toujours des filles de race; mais quelques-unes +pourtant, nees plebeiennes, levent leur epi d'or de pur froment au +milieu du champ de seigle. + +Les anciennes aristocraties ont garde le privilege de faire les +grandes dames. Les nouvelles en font aussi, mais avec plus d'alliage. +Ce n'est pas a la premiere generation que la race s'accuse; elle +resplendit a la seconde; souvent, a la troisieme, elle se perd. C'est +l'histoire de ces vins, rudes a la premiere periode, exquis a la +seconde, et qui vont se depouillant trop vite a la troisieme. C'est la +loi de l'humanite, comme c'est la loi de la nature. + +Dieu lui-meme ne cree pas un chef-d'oeuvre du premier coup; il +commence, comme tous les artistes, par l'ebauche. + +Voila pourquoi la grande dame est un oiseau rare. Ou est le merle +blanc? Les familles qui ont fait leur temps n'ont plus le privilege +de frapper leur marque; elles se sont etiolees, comme les plus belles +fleurs qui ne donnent plus que des tiges palies, ou la seve s'epuise. +Toutes les forces de la creation, dans son action la plus divine, +n'arrivent pas a creer dans le monde entier cent grandes dames par an. +Et combien qui meurent petites filles! Et combien qui font l'ecole +buissonniere avant d'arriver a la beaute souveraine du corps et de +l'ame! + +AR--H--YE. + + + + +LES GRANDES DAMES + + + * * * * * + + +LIVRE I + + +MONSIEUR DON JUAN + + + * * * * * + + +I + +C'EST ECRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE + + +Les curieuses des bords du Lac se demandaient ce jour-la avec +inquietude pourquoi M. de Parisis n'avait pas encore paru? + +Jean-Octave de Parisis, surnomme Don Juan de Parisis, etait un homme +du plus beau monde parisien;--un dilettante partout, a l'Opera, a la +Comedie-Francaise, dans l'atelier des artistes;--un virtuose quand il +conduisait son breack victorieux, quand il jouait au baccarat, quand +il pariait aux courses, quand il prechait l'atheisme, quand il +donjuanisait avec les femmes. + +C'est un quasi-ambassadeur. Aussi, selon les perspectives, +disait-on:--C'est un homme serieux,--ou:--C'est un desoeuvre. + +Les femmes disaient: "Il porte l'Enfer avec lui." + +Le duc de Parisis n'etait pas au bord du Lac, parce qu'il se promenait +a cheval dans l'avenue de la Muette. Il avait pris le chemin des +ecoliers pour suivre un landau a huit ressorts. C'est que dans ce +landau il voyait une jeune fille qu'il n'avait jamais rencontree, lui +qui connaissait toutes les femmes et toutes les jeunes filles du beau +Paris, comme Theophile Gautier connaissait toutes les figures du +Louvre. + +Cette jeune fille etait accompagnee d'une dame en cheveux blancs qui +avait grand air. Toutes deux descendirent de voiture pour se promener +dans une allee solitaire, en femmes qui ne vont au Bois que pour le +bois. + +La dame en cheveux blancs s'appuya au bras de la jeune fille, qui, +toute pensive et toute silencieuse, effeuillait les feuilles seches et +rouillees des branches de chene. Octave ne regardait pas la vieille +dame; il n'avait d'yeux que pour la jeune fille. + +Elle etait belle comme la beaute:--grande, souple, blanche, un profil +de vierge antique, une chaste desinvolture, je ne sais quoi de +flexible et de brise deja comme le roseau apres l'orage;--une gerbe de +cheveux blonds, des yeux noirs et doux--regards fiers et caressants a +la fois;--un sourire encore candide, mais deja feminin, expression de +la jeunesse, qui ne sait rien que Dieu, mais qui cherche Satan:--une +vraie femme transpercant a travers la jeune fille. + +M. de Parisis, qui venait de voir aux Champs-Elysees quelques +demoiselles a la mode, fut emu de cette rencontre et murmura a +mi-voix: "Comme on serait heureux d'aimer une pareille creature!" + +Un esprit vulgaire n'eut pas manque de dire: "Comme on serait heureux +d'etre aime par une pareille creature!" + +Mais M. de Parisis savait bien que le bonheur d'etre aime est separe +par un abime du bonheur d'aimer. Etre aime, qu'est-ce que cela en +regard du bonheur d'aimer! Etre aime, c'est a la portee de tout le +monde; mais aimer! c'est rouvrir le paradis. + +Octave avait, d'ailleurs, assez de foi en lui pour ne pas douter +qu'une fois amoureux d'une femme--quelle que fut cette femme--il ne +parvint a etre aime d'elle. + +Ce jour-la on se demandait donc au bord du Lac pourquoi M. Octave +de Parisis n'avait pas encore paru. Au bord de quel lac? Vous avez +raison. Il y a encore quelques lecteurs romanesques qui revent au lac +de Lamartine et qui ne savent pas qu'il n'y a plus qu'un lac dans le +monde: le Lac du bois du Boulogne, cette perle trouble, cette cuvette +d'emeraude, cette source insensee, ou les amazones ne trouveraient pas +d'eau pour se baigner les pieds. + +Que pouvait bien faire un jour de fevrier, entre quatre et cinq +heures, M. le duc de Parisis, l'homme le plus beau de Paris, a pied, a +cheval ou en phaeton? Et qui se demandait cela? Quelques comediennes +de petits theatres, quelques filles perdues ou retrouvees, quelques +Phrynees sans etats de service? Non! C'etaient les femmes du plus beau +monde; c'etaient aussi les comediennes illustres et les courtisanes +irreprochables; celles-la qui ne se demodent pas, parce qu'elles font +la mode. + +Il y a toujours a Paris un homme qui regne despotiquement sur les +femmes; on peut dire que le plus souvent c'est par droit de conquete +et par droit de naissance. L'origine d'une femme peut se perdre dans +les mille et une nuits; sa beaute est son blason, elle a des armoiries +parlantes, on ne lui demande pas comment elle ecartele; mais il +n'en est pas ainsi de l'homme, a moins toutefois que la fortune, +l'heroisme, le genie ne l'ait mis en relief. Et encore on veut savoir +d'ou il vient. Et on lui tient compte d'etre fils des dieux comme +Cesar, meme s'il descend des dieux par Venus. Octave avait tous les +titres a ce despotisme. + +Ne duc et beau, on l'avait des son berceau habitue a sa part de +royaute. Au college, il avait regne sur les enfants; depuis son +adolescence, il avait une armee de chevaux, de chiens et de laquais; +depuis ses vingt ans, il avait une legion de femmes; soldat +d'aventure, il avait eu son heure d'heroisme devant Pekin en tete des +spahis; diplomate de l'ecole de M. de Morny, il avait deja triomphe +des hommes comme il avait triomphe des femmes, jouant cartes sur +table, mais en prouvant que les cartes etaient pour lui. + +Cependant Octave avait voulu suivre la jeune fille en robe lilas, mais +il sentit qu'il y avait l'infini entre elle et lui. + +La vertu aura toujours cela de beau que les plus sceptiques +s'arreteront devant elle avec un sentiment de religion, comme le +voyageur devant les montagnes inaccessibles qui sont couvertes de +neige et de rayons. + +"Non, je ne la suivrai pas, dit le duc de Parisis avec quelque +tristesse, je n'ai pas le droit de jeter des roses dans son jardin." + +C'etait la premiere fois que M. de Parisis detournait les passions de +sa route. "Apres cela, reprit-il en regardant, a travers la ramure +depouillee, la robe lilas de la jeune fille, j'ai beau me detourner de +son chemin, si je dois l'aimer, c'est ecrit jusques sur ces feuilles +seches brulees par le givre." + +Et, au lieu d'aller au bord du lac, comme de coutume, il s'egara avec +une vague volupte dans les avenues solitaires, suivant d'un regard +reveur de blancs flocons qui allaient refaire une virginite a la terre +souillee. "Tombez, tombez, madame la Neige, disait-il dans sa soudaine +melancolie, tombez sur moi, cela fait du bien a mon coeur." C'etait +la premiere fois que ce fier sceptique ecoutait les battements de son +coeur. + + + + +II. + +LA LEGENDE DES PARISIS + + +Le soir, Parisis alla voir ses amis au Cafe Anglais, dans ce numero +16 qui serait la vraie loge infernale de ces dernieres annees--s'il +y avait eu une loge infernale. + +Il y trouva Monjoyeux--sculpteur et comedien d'aventure--qui ouvrait +ses mains pleines de paradoxes;--le marquis de Villeroy, un ambitieux +qui ne vivait que la nuit; le vicomte de Miravault, un chercheur de +millions qui avait peur de perdre son temps et qui buvait du vin de +Champagne arithmetiquement; le prince Rio, surnomme dans le monde des +filles le prince Bleu,--le prince passe au bleu--qui faisait tourner +la tete--de l'autre cote--a Mlle Tournesol; Antonio, Harken et +d'Aspremont, qui enseignaient l'histoire de la main gauche, depuis +Diane de Poitiers jusqu'a Mme de Pompadour, a quatre demoiselles ne +doutant pas que ces messieurs ne leur payassent a toutes un cachet +pour avoir si bien ecoute. + +On avait soupaille en tourmentant quelques perdreaux, en ecorniflant +quelques mandarines, en se faisant les dents a quelques pommes d'api. + +Ces dames revenaient du bal; leurs bouquets etaient eparpilles et +effeuilles comme leur vertu, un peu moins fletris pourtant. On +respirait une odeur de vin repandu, de fleurs fanees, de chevelures +denouees, de poudre a la marechale. En un mot, une petite gouache +des anciennes orgies. "Quelles sont les nouvelles du jour? demanda +Villeroy.--Khalil-Bey a achete _Brunehaut_, repondit le prince.--Est-ce +une femme? demanda Mlle Ophelia.--Non, c'est une reine.--Il y a +quelques declarations de forfait et quelques naissances illustrer. +_Vermout_ va bien, il fait des siennes: il lui est ne sept enfants: +_Javanais, Dona-Sol, Bonjour, Bonsoir, Comment-vas-tu, _Revolver_ +et _N'y-vas-pas_." + +Parisis etait soucieux; les autres nuits il ne passait qu'une heure en +cette belle academie du savoir-vivre, mais il etait eblouissant. Il +raillait les hommes, il se moquait des femmes, il avivait l'esprit de +tout le monde par une verve de grand cru; Monjoyeux lui-meme, un fort +en gueule du plus haut style, etait souvent battu a ce duel ou on se +jetait a la figure les mots les plus vifs. + +Miravault, qui comptait les minutes avec avarice, regarda a sa montre: +"Voila dix-sept minutes que Parisis n'a pas dit un mot, je lui donne +trois minutes pour se relever de cette decheance, sinon je lui enleve +sa royaute.--J'abdique, dit Octave.--Voyons, vas-tu jouer au beau +tenebreux?--Est-ce que tu as perdu au jeu ou a l'amour?--A l'amour! +qui perd gagne; au jeu! qu'est-ce qu'une poignee d'or?--Tu as bien +raison, quand on est en train de manger le fonds avant les revenus. +Mais enfin qu'as-tu donc?--Ce que j'ai...?" + +Octave voulait ne pas parler, il murmura pourtant, a demi-voix: "J'ai +peur d'etre amoureux." + +Mlle Tournesol se tourna naturellement vers lui. "De moi? +demanda-t-elle.--Si c'etait de toi, je ne serais pas soucieux.--Ah! +ca, t'imagines-tu donc, dit le prince Rio, qu'un homme est perdu +sans remission parce qu'il est amoureux?--Mais jusqu'ici, dit Mlle +Trente-six-Vertus, vous n'avez donc jamais ete amoureux! + +--Non.--Comment, vous qui avez ete aime de toutes les femmes de +Paris?" + +Octave ne repondit pas. Le prince se chargea de repondre pour lui. +"S'il a ete aime, c'est qu'il n'aimait pas. Vieille chanson.--Ah! oui, +dit Mlle Ophelia qui avait de la litterature: _Qui fait amour, amour +le suit_." + +Le prince mit la main sur le marbre de Mlle Ophelia. "Monsieur! lui +dit-elle en levant la tete avec une noble indignation, vous attentez +a mon honneur! Ce que j'ai de plus cher!--Ce que tu as de plus +cher!--Oui, puisque je le vends tous les jours.--Voila un beau mot, +dit Monjoyeux. C'est du La Rochefoucauld.--Oui, Ophelia doit etre +la fille de cette chiffonniere de Gavarni qui recoit une aumone d'un +galant homme et qui lui dit pour le remercier:"Dieu vous garde de +mes filles!"--"Ne parlons pas legerement des chiffonniers, reprit +Monjoyeux, on connait mes titres de noblesse." + +Octave etait de plus en plus egare dans sa reverie. Sa belle figure, +plutot rieuse que pensive, avait pris ce soir-la un caractere de +melancolie amere. Son regard semblait perdu dans je ne sais quel +horizon lointain et triste. "Voyons, Octave! nous sommes en carnaval +et d'ailleurs, pour des philosophes comme nous, la vie est un carnaval +perpetuel. Est-ce que tu lui ferais l'honneur de la prendre au +serieux? Peut-etre.--Ce que c'est que de nous! dit Monjoyeux; +parce que celui-ci aura rencontre, ce soir dans un salon, ou cette +apres-midi au bord du Lac, quelque figure de romance ou de keepsake, +il n'est plus un homme!--Qui sait? dit Octave, c'est peut-etre parce +que je suis devenu un homme que je suis triste." + +Sur ce beau mot on fit silence. "Ah! je devine, dit tout a coup le +prince, car je sais ton secret. Tu es amoureux, donc tu as peur. Le +dernier des Parisis a toujours eu peur de l'amour. Il y a une terrible +legende sur les Parisis, messieurs!--Prince, dit Monjoyeux, vous +dites cela comme dans la tour de Nesle, vous auriez du nous appeler +Messeigneurs.--Voyons la legende? dit Mlle Tournesol.--Pas un mot, dit +Octave d'un air ennuye.--D'ailleurs, reprit le prince, je ne sais +cette legende que par oui-dire.--Eh bien! dit Octave, tu la liras dans +_Nostradamus_, car elle y est. Tu ne te rappelles pas qu'il parle du +dernier des Parisis!" + +Mlle Tournesol voulut rassurer Octave en lui disant que s'il le +voulait bien,--et elle aussi,--il ne serait pas le dernier des +Parisis. Il ne daigna pas lui repondre. + +Une demi-heure apres, deux femmes s'etaient endormies sur un divan; +deux autres avaient decide deux hommes a faire un mariage de raison, +si bien qu'il ne resta plus dans le celebre cabinet que Parisis, +Monjoyeux, d'Aspremont et le prince Bleu, qui depuis une heure +deja etait le prince Gris. "Quelle est donc cette legende? demanda +Monjoyeux a Parisis.--Une betise du vieux temps, mon cher. Vous savez +que je ne crois a rien, pas meme au diable: eh bien! depuis que j'ai +l'age de raison, c'est-a-dire l'age de folie, cette legende m'a +toujours inquiete. Est-ce que vous croyez au diable, vous?--Oui, la +nuit, quand je n'ai pas soupe. Il me serait d'ailleurs desagreable +de ne pas y croire du tout, car Satan prouve l'existence de Dieu. +Dites-moi votre legende.--D'ailleurs, dit le prince, s'il ne vous le +dit pas, je vous la dirai." + +Monjoyeux insista: le prince allait parler. Octave aima mieux conter +lui-meme. Voici comment il conta: + +"C'etait au quinzieme siecle, au temps des grandes guerres: Jehan de +Parisis allait se marier avec la plus belle fille du pays. Mais voila +qu'a l'heure des fiancailles, le roi Charles VII le prit au passage +pour la guerre. Il fit des prodiges d'heroisme devant Orleans. Il +voulut revenir pour son mariage, car il portait deja l'anneau des +fiancailles. Dieu s'ait s'il avait le mal du pays! Mais comme c'etait +un des meilleurs capitaines de cette vaillante armee, Dunois l'obligea +encore a l'heroisme. Il recevait les lettres les plus tendres et les +plus desesperees; Blanche de Champauvert se mourait de ne pas le voir +revenir. Enfin, entre deux batailles il courut en toute hate se jeter +aux pieds de sa chere abandonnee. + +"Quand il entra dans le chateau, tout le monde pleurait. + +"Blanche se meurt! Blanche est morte! lui dit-on. Et la mere et les +soeurs et les enfants jetaient les hauts cris. Quand il saisit la main +de Blanche, elle respirait encore: il semblait qu'elle l'eut attendu +pour mourir. "--C'est toi, dit-elle. Dieu soit beni, puisque je t'ai +revu sur la terre. Il lui parla, elle ne repondit pas. + +"Il eclata dans sa douleur. Il se jeta sur Blanche et baisa tristement +"ses levres muettes comme s'il voulait prendre la mort dans un +baiser.--Oh! Seigneur, s'ecria-t-il, vous que j'ai prie a Rome, vous +que j'ai aime partout, vous que mes aieux ont glorifie aux croisades, +Seigneur, prenez mon ame ou rendez-moi Blanche! + +"Il etait tombe agenouille, il priait avec ferveur, la figure baignee +de larmes. Sa fiancee, qui n'etait plus qu'une fiancee de marbre, +ne le voyait pas pleurer. La famille avait fui ce spectacle. Minuit +sonnait au beffroi. + +"Une figure apparut au tres pieux Jehan de Parisis, c'etait la Mort +couverte d'un suaire, avec ses yeux creux et sa bouche sans levres. Il +eut peur, mais il se jeta entre la Mort et sa fiancee. + +"La Mort, plus forte que lui, l'eloigna du lit et se pencha pour +saisir la jeune fille. + +"Il supplia la Mort. Et comme elle le regardait avec son rire +horrible, il prit son epee et frappa d'une main terrible. + +"L'epee se brisa. "--Oh! Seigneur! Seigneur! s'ecria-t-il, ayez pitie +de moi." + +"Un ange apparut devant lui qui se pencha a son tour sur la jeune +fille et lui donna un baiser divin. Mais ce baiser, comme celui de +Jehan de Parisis, ne la reveilla point. + +"L'ange s'evanouit et la Mort resta seule devant le lit de Blanche. +--Puisque Dieu ne m'entend pas, s'ecria Jehan de Parisis, que +l'Enfer me secoure." + +"Un autre ange apparut, c'etait l'ange des tenebres. La Mort se +redressa comme si elle dut obeir a celui-la. "--Que me veux-tu? dit +l'ange des tenebres a Jehan de Parisis.--Je te demande la vie de ma +fiancee.--Elle vivra, mais cela coutera cher a ton coeur et a ton ame. +Chaque heure de sa vie sera payee par toi par un siecle de damnation. +Le fils qui naitra de son sein sera condamne a sa naissance.--Non! pas +mon fils. J'accepte les siecles de damnation, mais que la Mort ne me +prenne pas mon fils.--Ton petit-fils?--Non! Je suis le dernier des +Parisis, je veux que l'arbre porte encore longtemps des branches.--Eh +bien! dit Satan qui se cachait sous la figure d'un ange des tenebres, +tu ne seras pas le dernier des Parisis. Ta race vivra encore quatre +siecles apres la mort de ton premier-ne, mais tous les Parisis seront +marques du signe fatal, tous periront tragiquement. Inscris bien ces +mots dans ton coeur pour qu'ils soient legues de pere en fils, de +siecle en siecle, jusqu'au dernier des Parisis." + +"Et Jehan de Parisis vit ces mots imprimes en lettres de feu sur le +suaire de la Mort. + + "L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. + "L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT. + +"Tout s'evanouit; la fiancee ouvrit les yeux et remua les levres pour +dire: Je reviens du Paradis: oh! mon ami, aimons-nous en Dieu." + +"Ils se marierent, ils furent heureux; mais dix annees apres, Jehan +de Parisis mourut de mort violente. "Depuis quatre siecles, tous les +Parisis sont morts de mort tragique. De generation en generation, leur +bonheur a ete diminue d'un an." + +Octave avait conte cela tres simplement, sans rien accentuer, ne +voulant pas donner a cette histoire une couleur melodramatique, mais +il etait demeure serieux comme si le souvenir des siens eut retrempe +son ame. + +Le prince voulut rire d'abord, mais il s'etait pris a la legende comme +a quelque roman de Balzac ou de Georges Sand. Il n'etait plus gris. +Monjoyeux, qui aimait le drame avec passion, etait emu comme a un beau +spectacle. + +Les femmes dormaient toujours. On ne les reveilla pas. Le Prince +remua les levres pour demander a Octave si les quatre siecles etaient +passees. Il n'osa pas. Il se contenta de lui dire: "Eh bien! tu +n'as pas envie de te marier, toi?--Non, repondit le dernier des +Parisis.--Je commence a comprendre, dit Monjoyeux, pourquoi tu passes +si vite a travers les passions: tu as toujours peur de te laisser +prendre.--Non! dit Octave, j'ai bien plus peur qu'on se prenne a moi, +si je dois porter malheur. Car pour moi, apres tout, je suis bien +sur de n'aimer que quand je voudrai. _Voir Naples et mourir_! dit le +proverbe: c'est-a-dire: _Aimer et mourir_! mais je ne dirai cela que +quand je serai degoute de la vie. Maintenant n'allez pas vous imaginer +que la legende des Parisis me preoccupe beaucoup. Toutes les familles +en ont une pareille, le diable a fini son temps, je n'ai donc plus a +payer la part du diable. + +Le prince dit qu'il y avait une legende dans sa famille. "On ne croit +plus a ces betises-la; mais quand le doigt de Dieu se montre on y +pense bien un peu." + +Parisis se levant, dit adieu par un signe. "Tu ne viens pas au club, +lui demanda le prince?--Non. J'ai compte aujourd'hui pour la premiere +fois de ma vie; il ne me reste qu'un million, je ne jouerai plus." Il +se leva, et sortit. Puis rentrant aussitot, et comme pour se moquer +lui-meme de sa legende: "Messeigneurs! Jehan de Parisis, fils de +l'homme a la legende, est mort en 1468: s'il ne me reste plus qu'un +million, il ne me reste plus que deux annees a vivre: je suis +riche.--Pauvre Parisis! murmura le prince, qui n'osait plus compter sa +fortune. + +Quand Octave eut referme la porte, Monjoyeux dit au prince: "Ce que +c'est que d'etre bien ne! on a des legendes de famille. Moi qui suis +le fils d'une chiffonniere, quelle pourrait bien etre la legende de +mes ancetres?" + +Monjoyeux reflechit. "J'ai aussi ma legende, moi! Je n'ai jamais eu +d'autre berceau que le berceau primitif: le sein et le bras de ma +mere; or, une bonne fee est venue a mon berceau qui m'a dit: "_Tu +seras roi_!" Sans doute elle a voulu dire un roi de comedie, puisque +j'ai joue, a Londres, des rois avec Fechter. Ah! si seulement ma mere +m'avait vu sous cette royaute-la!" + +Monjoyeux pencha la tete sur son verre; une larme tomba de ses yeux +dans le vin de Champagne. + + + + +III + +PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE + + +Octave de Parisis n'avait rien a envier aux plus beaux noms; son +ecusson est a la salle des Croisades. Un Parisis fut grand amiral, un +autre fut marechal de France, un troisieme ministre. Si les Parisis +ne marquent pas avec eclat, dans l'histoire du dernier siecle, c'est +peut-etre parce qu'ils ont eu trop d'orgueil. Refugies dans leur +chateau comme dans un royaume, ils etaient trop rois sur leurs terres +pour vouloir se faire courtisans. Quelques-uns d'entre eux paraissent +cependant ca et la, sous Louis XV et sous Louis XVI, dans les +ambassades et dans les armees, mais ce ne sont que des apparitions. +Des qu'ils ont montre leur bravoure et leur esprit, ils s'en +reviennent au chateau natal se retremper dans la vie de famille, comme +si leur temps, d'ailleurs, n'etait pas encore revenu. La famille est +comme la nature, elle a ses jours de paresse: les plus belles gerbes +sont celles que le soleil dore apres les jacheres. La Revolution, +qui n'etait pas attendue par les Parisis, vint casser la branche et +eparpiller la couvee. Le beau chateau de Parisis, une des merveilles +de la Renaissance, ou Jean Goujon avait sculpte quatre figures sur la +facade, deux Muses et deux Saisons, fut saccage et brule apres le 10 +aout; dans l'admirable parc, qui etait une foret d'arbres rares, tous +les bucherons du pays vinrent fagoter a grands coups de hache. Le duc +de Parisis, pris les armes a la main pour defendre les siens, fut +massacre a coups de sabre; la duchesse vint se cachera a Paris avec +ses enfants, car Paris etait encore le meilleur refuge quand on ne +pouvait pas gagner le Rhin ou l'Ocean. + +Sous l'Empire, Pierre de Parisis, general de brigade, a fait des +prodiges d'heroisme. Il est mort a Iena, en pleine victoire. Celui-la +etait l'aieul d'Octave. Son pere, Raoul de Parisis, avait couru le +monde et s'etait arrete au Perou dans les Cordilleres, ou il avait +fini par decouvrir un sillon argentifere. Mais sa vraie decouverte +fut une femme adorable, une O'Connor, qui lui avait donne un fils: M. +Jean-Octave de Parisis, surnomme don Juan de Parisis, que nous avons +eu l'honneur de vous presenter,--Madame,--et qui en vaut bien la +peine. + +Le duc Raoul de Parisis fut tue a la chasse a sa troisieme annee +de bonheur. On le rapporta mourant. Il baisa un crucifix que lui +presentait sa mere. "Ah! dit-il en regardant avec passion sa jeune +femme qui tenait son enfant dans ses bras pour cacher ses larmes, +l'amour ne pardonne pas aux Parisis." + +Octave de Parisis etait de belle stature, figure barbue, levre +railleuse, nez accentue a narines expressives, cheveux bruns a reflets +d'or, legerement ebouriffes par un jeu savant de la main. Dans le +regard profond d'un oeil bleu de mer, comme sur le front bien coupe, +on voyait errer la pensee, la volonte, la domination. C'etait la tete +d'un sceptique plutot que celle d'un amoureux, mais la passion y +frappait sa marque. La raillerie n'avait pas eu raison du coeur. +Son sourire avait je ne sais quoi de fatal dans sa gaiete. Quand +on l'avait vu, on ne l'oubliait pas: c'etait surtout l'opinion des +femmes. Il avait la desinvolture d'un artiste avec la dignite d'un +diplomate. Il s'habillait a Paris, mais dans le style anglais. Voila +pour la surface visible. + +Son esprit etait inexplicable comme le coeur d'une femme coquette. Il +aspirait a tout, disant qu'il ne voulait de rien. Il ne se cognait pas +aux nuees comme don Juan l'inassouvi; il avait pourtant son ideal; +mais ne se nourrissant pas de chimeres, apres la premiere heure +d'enthousiasme, il eclatait de rire. + +Il sentait, d'ailleurs, que les grandes passions sont depaysees dans +le Paris d'aujourd'hui. Vivre au jour le jour et cueillir la femme, +c'etait pour lui la sagesse. Il avait pour les femmes le gout des +grands amateurs de gravures; il adorait l'epreuve d'artiste et +l'epreuve avant la lettre; mais il ne dedaignait pas l'esprit et la +malice de la lettre. Il n'avouait pas ses femmes et parlait avec un +peu trop de fatuite des autres, convaincu, d'ailleurs, que toute femme +tentee tombe un jour comme une fraise mure dans la main de l'amoureux. +Il avait beaucoup d'esprit et il aimait beaucoup l'esprit,--l'esprit +parle,--car il ne lisait guere et n'ecrivait pas. + +La nature avait plus fait pour lui qu'il n'avait fait pour elle. +Toutefois, il n'avait pas gate ses dons. Il montait a cheval comme +Mackensie; il donnait un coup d'epee avec la grace impitoyable de +Benvenuto Cellini. Il nageait comme une truite; il luttait a la force +du poignet avec le sourire du gladiateur. Il avait pareillement +feconde son esprit par le sentiment des arts et par l'amour de +l'inconnu. Son esprit aimait l'inconnu comme son coeur aimait +l'imprevu. Nul n'avait mieux penetre a vol d'oiseau l'histoire ou +plutot le roman des philosophies: nul n'en etait revenu plus sceptique +et plus dedaigneux. + +Octave de Parisis etait ne pour toutes les fortunes, meme pour les +mauvaises. Beau de l'altiere beaute qui s'impose par la severite des +lignes et la fierte de l'expression, il avait fait son entree dans le +monde avec l'aureole des vertus de naissance, qui ont tant de prestige +sous les gouvernements democratiques. Il n'en etait ni meilleur ni +plus mauvais. Il vivait comme ses amis ou ses camarades, un pied dans +le monde, un pied dans le demi-monde, sans trop de souci de sa dignite +plus ou moins chevaleresque, offrant a trois heures son coupe et ses +gens a Mlle Trente-six-Vertus pour aller au Bois, le reprenant le soir +pour aller chez une duchesse de Sainte-Clotilde. Il se montrait dans +les salons officiels jusqu'a minuit; mais, apres minuit, il jouait au +club ou soupait a la Maison-d'Or ou au Cafe Anglais avec les plus +gais compagnons. Il etait de toutes les fetes. On l'a vu conduire +le cotillon a la Cour, mais pour caricaturer tous les danseurs de +cotillon. + +Avec son esprit d'aventure, Octave etait voyageur. Non pas pour aller +a Rome, a Bade, aux Pyrenees ou a Montmorency, comme ces gentlemen du +boulevard qui disent impertinemment au mois d'aout: "Que voulez-vous, +moi, j'aime les voyages!" Parisis ne parlait de voyager que pour faire +le tour du monde, pour penetrer dans les pays inaccessibles, franchir +les murailles de la Chine, fumer un cigare a Tombouctou et s'intituler +roi de quelque peuplade indienne. A sa vingtieme annee, il etait alle +a Lima, pour voyager bien plutot que pour liquider les affaires de son +pere dans la ville du soleil: Le duc Raoul de Parisis, chercheur et +trouveur d'or, n'etait revenu en France qu'avec l'idee de retourner +au Perou; il avait laisse la-bas un representant ayant beaucoup de +comptes a rendre et croyant que l'Ocean le dispenserait de montrer ses +livres; il se contentait, depuis longtemps, d'envoyer au chateau +de Parisis la moitie des trouvailles. Octave s'etait donc reconnu +beaucoup plus riche qu'il ne l'esperait. Il n'avait eu garde de +quitter l'Amerique sans s'y promener, amoureux des forets vierges, +comme Chateaubriand, et des fleuves geants, comme Fenimore Cooper. +Ce qui lui plut surtout, ce furent ces villes universelles du +Nouveau-Monde, ou l'horloge du temps va trois fois plus vite que dans +la vieille Europe. Il eut la bonne fortune de rencontrer, a New-York, +Mlle Rachel, qui finissait, et Mlle Patti, qui commencait. Il n'epousa +pas Mlle Patti, mais jurerait-on qu'il ne donna pas son coeur a Mlle +Rachel? + +Il revint en France pour voir mourir sa mere: ce fut son premier +chagrin. + +Que rapporta-t-il de la patrie de Franklin? Beaucoup d'or et l'amour +de l'or. Ce fut la surtout qu'il comprit qu'un dollar a plus d'esprit +qu'un homme, et que cent mille dollars ont plus de vertu qu'une femme: +style americain. Il ne se passionna, d'ailleurs, ni pour les lois, ni +pour les arts, ni pour les lettres des Etats-Unis. Les vraies femmes +qu'il aima la-bas, c'etaient des Americaines de Paris. Parisien par +excellence, il aimait Paris partout. Avec mille Parisiens comme +Octave, le monde serait conquis a la France. + +Revenu a Paris, il rencontra l'Empereur,--a la Cour, ou il etait si +difficile de rencontrer l'Empereur;--il lui parla de son pere et du +pelerinage a Ste-Helene. L'Empereur, qui savait toute cette histoire, +presenta lui-meme Octave au marquis de la Valette en-disant: "Voila +un futur ambassadeur." Octave prit ses grades en diplomatie dans +les coulisses de l'Opera, chez Mlle Leonide Leblanc ou Mlle Sarah +Bernhardt, au bal des Tuileries; chez les ambassadrices, au bois de +Boulogne. Aussi commencait-il a rire dans sa barbe des sentences de +Machiavel et des malices de M. de Talleyrand, quand eclata la guerre +de Chine. + +La Chine est un pays si fabuleux que nous ne pouvons deja plus nous +imaginer, a quelques annees de distance, que nous avons pris la +capitale du Celeste-Empire avec une poignee d'hommes. Octave de +Parisis fut dans cette poignee de heros. + +Pendant que les Chinois incendiaient et que les Anglais choisissaient +des bijoux, les Francais s'enchinoisaient. Octave fit main basse +sur deux choses: une jeune Chinoise qu'il emmena a Paris, et un +eventail-Pompadour pour la premiere marquise qu'il rencontrerait au +faubourg Saint-Germain. Des amours d'Octave a Pekin, on pourrait faire +un joli _Livre de Jade_. Il fit naviguer sur le fleuve jaune des maris +qui n'avaient jusque-la navigue que sur le fleuve Bleu. On se rappelle +le bruit qu'il fit a son retour avec sa Chinoise, une vraie potiche +qui ne marchait pas; il la portait dans le monde et chantait des duos +avec elle, dans le plus grand serieux, car il etait maitre fou par +excellence. + +On ne lui avait pas fait un crime d'avoir, pour quelques jours, +metamorphose le diplomate en soldat, on lui avait promis une mission +en Orient. Il disait d'un air degage: "Si je ne meurs pas dans un +duel ou sur un pli de rose, on me retrouvera ambassadeur a Londres +et grand-croix de la Legion d'honneur.--Mais surtout chevalier de la +Jarretiere," lui disaient ses amis. Il avait deja, d'ailleurs, tous +les ordres, moins le ruban de Monaco, le seul qui lui eut ete refuse. +Il faut bien laisser un desir aux grandes ambitions. + +En attendant sa mission--et la croix de Monaco--il ne se trouvait pas +trop malheureux dans un adorable hotel de l'avenue de l'Imperatrice, +bien connu sous le nom du Harem. + +Comme une grande dame du dix-huitieme siecle, Mme de Montmorin, la +duchesse de Parisis avait dit a son fils: "Je ne vous recommande +qu'une chose, c'est d'etre amoureux de toutes les femmes." Octave +aimait toutes les femmes, comme le voulait sa mere. Pour jouer ce +role, qui preserve souvent des denouements tragiques de l'amour, il +faut toujours etre a l'oeuvre. Mais Octave etait un homme d'action, +souvent irresistible par sa beaute intelligente, son art exquis de +tout dire aux oreilles les plus delicates, d'etre passionne sans +passion, d'etre fou sans folie, et surtout d'etre sage sans sagesse. + +Parisis avait une vertu: il aimait la verite; nul ne dedaignait comme +lui les prejuges et les illusions, Aussi faisait-il bon marche des +ambitions humaines; je me trompe, il avait l'ambition de conquerir les +femmes. Puisque la femme est le chef-d'oeuvre de la creation, pourquoi +ne pas adorer et posseder ce chef-d'oeuvre a mille exemplaires? La +femme est amere, a dit Salomon devant ses sept cents femmes, mais au +moins elle est la femme, une chose visible, vivante et saisissable, +tandis que tout le reste n'est que vanite. Ainsi raisonnait Octave a +ses moments perdus: plus d'un philosophe a ses moments trouves n'a +peut-etre pas ete si pres de la sagesse. + +Il disait a ses amis: "Pour se faire adorer des femmes, il faut parler +aux femmes du monde,--si elles sont en rupture de ban conjugal,--comme +on parlerait aux courtisanes, et traiter les courtisanes comme +si elles etaient les femmes du monde." Il disait aussi: "Selon +Vauvenargues: Qui meprise l'homme n'est pas un grand homme.--Selon +moi: qui meprise la femme n'est pas un galant homme." + +Il avait lu La Rochefoucauld. C'etait son breviaire. Il le prenait en +voyage, il le couchait sous son oreiller, il croyait ainsi savoir la +vie et il riait bien haut des saintes duperies du coeur. Il croyait +avoir tue la "petite bete," mais l'amour est plus fort que La +Rochefoucauld, et le coeur prend de rudes revanches sur l'esprit. +Quand on est sur le rivage, on raille spirituellement les tempetes; +mais des qu'on a pris la mer, on sent qu'elle est profonde. + + + + +IV + +OU OCTAVE DE PARISIS FUIT SON BONHEUR + + +Vers dix heures, le lendemain matin, Octave de Parisis montait a +cheval pour faire un tour au Bois, quand on lui remit cette petite +lettre, qui le surprit, meme avant de l'avoir lue, parce qu'il y +reconnut le cachet des Parisis: + + Monsieur mon neveu, + + Si je vous disais que votre vieille tante Regine de Parisis est + presque votre voisine, a Paris, ou elle va passer deux moi + ce printemps avec votre belle cousine de la Chastaigneraye, ne + seriez-vous pas quelque peu etonne? + + Eh bien! nous demeurons avenue Dauphine (je ne veux pas dire + avenue Bugeaud); ils appellent cela un hotel! Il en tiendrait dix + comme cela dans mon salon de Champauvert. + + Pourquoi suis-je venue a Paris? Grave question! Je ne vous + repondrai pas, mais vous devinerez. Apres tout, c'est peut-etre + pour vous voir, monsieur l'Invisible. Il est vrai que vous allez + nous dire que les quatre maisons et les cinquante arbres qui nous + separent sont encore le bout du monde, comme qui dirait de Paris + au chateau de Champauvert. Je ne vous dis pas notre numero, parce + que je ne le sais pas. Cherchez! Et ne venez pas ce matin, car + votre cousine Genevieve est allee prier sur le tombeau de sa + patronne, a Saint-Etienne-du-Mont. + + Je vous embrasse, enfant prodigue! + + REGINE DE PARISIS. + +Octave n'avait pas vu sa tante depuis longtemps. A la mort de sa mere, +Mlle Regine, deja cinquantenaire, l'avait pris dans ses bras et lui +avait dit qu'il retrouverait en elle toute une famille. Mais il avait +mieux aime prendre toute une famille dans une femme plus jeune: sa +famille, c'etaient ses maitresses. + +Mlle Genevieve de La Chastaigneraye etait devenue orpheline au temps +meme ou Octave perdait sa mere. Il se rappelait vaguement avoir vu +cette petite fille cachant sa poupee sous sa robe noire; il n'avait +pas d'autres souvenirs de sa cousine. + +Le comte de La Chastaigneraye etait mort colonel a Solferino, +survivant d'une annee a peine a sa femme. Deja Genevieve etait venue +habiter Champauvert avec sa tante qui jusque la n'aimait pas les +enfants, mais qui se laissa prendre aux caresses de cette fillette. Ce +fut bientot pour elle une vraie joie de la voir courir et chanter dans +ce chateau silencieux, dans ce parc solitaire. + +Un beau matin, la tante fut toute surprise de voir que la petite fille +se transfigurait en une grande demoiselle digne des La Chastaigneraye +et des Parisis, par sa beaute grave et sa grace heraldique. Genevieve +revela soudainement toutes les vertus: la fierte et la douceur, front +pensif et bouche souriante, ame divine et coeur vivant. Elle etait +musicienne comme la melodie. Le dimanche, pour racheter ses peches, +elle qui etait encore toute en Dieu, elle jouait de l'orgue a l'eglise +de Champauvert avec un sentiment tout evangelique; puis le meme jour +au chateau, elle chantait des airs d'opera avec le brio de la Patti. +Elle etait bien un peu romanesque. Originale comme sa tante, disaient +les paysans.--Le feu de l'intelligence la brulait. Elle interrogeait +l'horizon plein de promesses. Dans son attitude si pudique encore, on +pressentait deja les entrainements de la passion. + +Depuis plus de dix ans, Octave n'avait pas remis les pieds au chateau +de Parisis, par un sentiment plus filial que familial; ses amis lui +parlaient en automne de belles chasses du chateau de Parisis, mais il +ne voulait pas s'amuser pres de la sepulture ou dormaient les deux +figures, toujours aimees, de son pere et de sa mere. A Paris, dans +son hotel, quand il s'arretait un instant devant leurs portraits, il +jurait d'aller s'agenouiller pieusement sur leur tombeau, mais le +courant de la vie, un torrent pour lui, l'entrainait a toutes choses, +sans qu'il prit la force de suivre cette bonne pensee. + +Ce matin-la, Octave alla droit chez sa tante. Le chemin n'etait pas +long: il connaissait dans ces parages la physionomie de toutes les +maisons, aussi il ne se trompa point. Il vit apparaitre une servante, +coiffee a la bourguignonne, qui faillit se jeter dans ses bras et qui +embrassa son cheval. Elle n'avait jamais vu le jeune duc de Parisis, +mais elle devinait que c'etait l'enfant du chateau de Parisis. + +Octave trouva sa tante bien vieillie, de plus en plus ridicule avec +ses modes composites, de moins en moins imposante avec ses airs de +chatelaine altiere--du temps des chateaux a pont-levis. + +On s'embrassa sans trop d'effusion. La tante y mit de la dignite, le +neveu eut peur de se barbouiller de rouge et de blanc, ce qui lui +arrivait bien quelquefois avec ces demoiselles. "Eh bien! monsieur le +duc Octave de Parisis, mon neveu par la grace de Dieu, sans que la +volonte nationale y soit pour rien, avez-vous devine pour quoi je +suis venue a Paris?--Non, ma tante.--Eh bien! je vais vous le dire. +Seulement, pas un mot a Genevieve.--Je devine! dit Octave avec +effroi.--Ma tante, vous avez reve un mariage entre le cousin et +la cousine.--Oui, monsieur, deux grands noms, Parisis et La +Chastaigneraye! Voila ce qui s'appelle ne pas mettre d'alliage dans +l'or, c'est du premier titre. Il y a des chevaliers de Malte et des +chanoinesses des deux cotes." La vieille fille avait failli epouser un +chevalier de Malte: pour elle c'etait l'ideal du vieux monde. "Octave +Parisis dit a sa tante qu'il etait desole de la contrarier dans ses +desseins, mais il y avait selon lui un abime entre la niece et le +neveu.--Un abime! qu'est-ce que cela veut dire?--Cela veut dire que le +cousin n'epousera jamais sa cousine. J'ai ce prejuge-la, moi, il faut +varier les races, sans compter que je ne veux pas me marier.--Ah! vous +ne voulez pas vous marier, monsieur! Ah! vous ne voulez pas epouser +une La Chastaigneraye! Eh bien, le jour de mes funerailles vous vous +en repentirez." + +Mlle de Parisis, avec colere et d'une main agitee, prit une photographie, +faite la veille par un artiste bien connu, qui avait voulu accentuer +le caractere en donnant un coup de soleil de trop. + +C'etait le portrait de Mlle Genevieve de La Chastaigneraye. + +M. de Parisis ne reconnut pas du tout, dans ce barbouillage de nitrate +d'argent, cette adorable creature qu'il avait vue, la veille, dans +l'avenue de la Muette, marquant la neige d'un pied ideal et se +dessinant a travers les ramees avec la grace d'une chasseresse +antique. + +Il n'avait pas reconnu non plus sa tante dans la vieille dame en +cheveux blancs. Il est vrai qu'il l'avait si peu regardee! + +N'est-ce pas qu'elle est belle? dit Mlle de Parisis.--Oui, dit Octave +sans enthousiasme, un peu trop brune, peut-etre.--Comment, trop brune? +Ma niece a les yeux noirs, mais elle est blonde, ce qui est d'une +beaute incomparable.--Alors, ma tante, pourquoi me donnez-vous ce +portrait d'une Africaine?--Je vois bien, monsieur, que vous etes +indigne de la regarder. Allez! allez! courez les comediennes et les +courtisanes, je garderai ma chere Genevieve pour quelque duc et pair +sans decheance.--Duc et pair, dit Octave en riant, c'est le merle +blanc; mais enfin, le merle blanc va peut-etre encore chanter sous les +arbres de Champauvert." + +La tante se rapprocha d'Octave et l'embrassa sur le front. "Mauvais +garnement, lui dit-elle, coeur endurci, libertin fieffe, athee voue +au demon, tu aimes donc mieux epouser toutes les femmes?--Oui, ma +tante.--Je te desheriterai!--Oui, ma tante. Il faut que je vous +embrasse pour ce bon mouvement." + +Et Octave embrassa vaillamment la vieille fille.--"Eh bien! ne parlons +plus de mariage, je ne veux pas la mort du pecheur.--D'autant plus, +ma tante, que le mariage ne tuerait peut-etre pas le pecheur.--Tu +m'effraies. Moi qui voulais sauver Genevieve, j'allais la perdre en te +la donnant. N'en parlons plus." + +On causa pendant une demi-heure. Octave prit, avec sa tante une tasse +de chocolat au pain grille, selon la mode de Champauvert, apres quoi +il se leva pour partir. "Reviens me voir souvent, il ne sera plus +question d'epousailles.--Ma tante, venez me voir avec Mlle de La +Chastaigneraye. Vous n'avez qu'a dire votre nom pour que toutes les +portes de mon hotel s'ouvrent a deux battants.--Eh bien! nous irons +te surprendre. Ah! ca, monsieur, n'allez pas m'enlever Genevieve au +moins! car je sais qu'on vous appelle le diable et que toutes les +femmes vous aiment parce qu'elles ont peur de vous. Adieu, Satan. Si +vous montrez vos yeux a Genevieve, je lui dirai que vous avez plus de +femmes que la Barbe-Bleue.--Oh! ma tante, pour moi une cousine est +sacree." + +Comme Parisis depassait le seuil de la chambre, sa vieille tante lui +reprit la main: "A propos, donne-moi donc des nouvelles de ta fortune? +Tu sais que ton chateau de Parisis tombe en ruines.--Je le rebatirai +en marbre.--La mine des Cordilleres est donc toujours bonne?" Octave +etait devenu pensif, mais il repondit: "Oui, ce n'est plus une mine +d'argent, c'est une mine d'or." + +Parisis monta a cheval et fit un tour matinal au Bois tout en disant: +"Je l'ai echappe belle!" + +L'homme n'est jamais plus heureux que le jour ou il a fui son bonheur. +Je pourrais signer cette sentence de Confucius, de Saadi ou de +Voltaire, pour lui donner plus d'autorite, mais la verite ne signe +jamais ses aphorismes. + +Quand Mlle de La Chastaigneraye revint de Saint-Etienne-du-Mont, sa +tante l'embrassa et lui dit tristement: "Eh bien, ma chere Genevieve, +ton cousin est un renegat. Crois-tu qu'il refuse ta main, ta main +pleine d'or, cette main blanche et fiere?" + +Mlle de Parisis avait pris la main de sa niece. "Puisqu'il ne veut pas +m'epouser, dit Genevieve simplement, il m'epousera.--C'est bien, cela! +Laisse-moi t'embrasser encore pour cette belle parole. Mais comment +feras-tu ce miracle?--Vous ne croyez pas a la destinee, ma tante?--Je +crois que la destinee ne travaille pour nous que si nous travaillons +pour elle.--Ma tante, nous travaillerons pour notre destinee.--Etrange +fille! Pourquoi l'aimes-tu?" + +On ne sait jamais bien pourquoi on aime: des qu'on raisonne sans +deraisonner, il n'y a deja plus d'amour. "Je le sais bien, dit Mlle de +Parisis: tu aimes Octave parce qu'on t'a dit beaucoup de mal de lui, +parce qu'a Champauvert tu ne regardais que son portrait, parce que tu +l'as vu a la cour mardi, riant dans un bouquet de femmes, parce que +tu l'as vu hier au Bois, dans l'avenue de la Muette, tout pensif +pour t'avoir regardee.--Je l'aime parce que je l'aime, dit Genevieve +ennuyee de tous les parce que de sa tante. Si vous ne m'abandonnez pas +dans toutes mes tentatives romanesques, je vous promets que je serai +la femme de mon cousin." + +Et la charmante fille, qui ne doutait de rien, se mit au piano devant +un magnifique bouquet qu'elle avait achete sur son chemin. A tous les +coeurs amoureux il faut des fleurs, des parfums et des chansons. Voila +pourquoi les coeurs amoureux font la maison si gaie. + +Dieu donne deux aurores aux femmes: la premiere vient apres la nuit +de l'enfance et repand sur le front l'aureole de la jeune fille; la +seconde, plus lumineuse, brule les cheveux d'un vif rayon: c'est +l'aurore de l'amour. Il y a tout un monde entre la jeune fille qui +n'aime que sa jeunesse et la jeune fille surprise par l'amour. Elle +est transfiguree. Elle marchait avec la grace naive, mais abrupte +encore; maintenant il semble qu'elle marche dans le rhythme des belles +harmonies. Sa taille est plus souple, ses bras ont l'adorable abandon +de la reverie. Elle incline la tete ou la releve avec la desinvolture +que donne la gaiete du coeur ou la melancolie de l'ame. On ne +respirait hier dans la maison sur ses pas legers que les chastes +parfums des dix-sept ans; aujourd'hui, on boit par les levres je +ne sais quelle savoureuse odeur de chevelure denouee et de fleurs +effeuillees. Hier c'etait une ecoliere a son piano; d'ou vient +qu'aujourd'hui c'est l'inspiration qui chante? Hier elle repandait un +charme discret et tempere, aujourd'hui c'est toute une fete. La femme +transperce a travers la jeune fille. C'est l'heure benie ou les +battements du coeur sont comptes la-haut, car, a la premiere heure +d'amour, la jeune fille prend les ailes de l'ange pour voler a son +ideal. Mais combien qui retombent sur la terre pour ne plus jamais +reprendre leur vol? + +Genevieve en etait a sa seconde aurore. + + + + +V + +LES CURIOSITES D'UNE FILLE D'EVE + + +A quelques jours de la, on donnait une matinee musicale chez la +duchesse de Persigny. + +Tout Paris y etait. Fut-ce pour cela que Mlle Regine de Parisis et +Mlle Genevieve de la Chastaigneraye, qui pouvaient se faire ouvrir +l'hotel d'Octave a deux battants, se hasarderent a entrer chez lui par +l'escalier derobe ou par l'entree des artistes, ainsi nommee parce +que les comediennes passaient par la, comediennes de theatre et +comediennes du monde? + +Comment Genevieve savait-elle que tous les jours, de deux a quatre +heures, on pouvait suivre ce chemin dangereux sans etre rencontre, +attendu que les gens de la maison ne se montraient jamais sur le +chemin de Corinthe dans l'apres-midi? Comment Genevieve osait-elle se +hasarder dans le labyrinthe de don Juan de Parisis? Comment Genevieve +possedait-elle une petite clef d'argent qui ouvrait la porte du +jardin? + +Ce n'etait pas le secret de la comedie, car je n'en sais rien. Octave +avait donne ca et la beaucoup de ces petites clefs. Ce que je sais, +c'est que Genevieve ouvrit cette porte et qu'elle entraina sa tante +par la serre, par l'escalier derobe et par l'appartement intime +d'Octave. + +Mlle Regine de Parisis etait aussi etrange dans ses actions que Mlle +de La Chastaigneraye; c'est que dans leur innocence elles n'avaient +peur de rien. Les coeurs les plus purs sont les plus braves. + +Je ne peindrai pas avec quelle curiosite elles scruterent des yeux la +vie familiere d'Octave. Devant les portraits de femme la vieille fille +se signa avec epouvante. Dans la bibliotheque--ou il n'allait presque +jamais,--elle salua avec un sentiment d'orgueil le pere et la mere +d'Octave; elle reconnut qu'il y avait de bons livres parmi les +mauvais. Octave, tout au livre de sa vie, ne lisait plus ni les uns ni +les autres. + +Genevieve etudiait cet ameublement tout a la fois severe et feminin, +ces tableaux de maitres et ces gouaches de sport, ces belles armes +et ces mille riens de la vie parisienne, ces cabinets d'ebene qui +gardaient leur gravite devant le sourire des chiffonnieres en bois de +rose. + +La tante aurait voulu passer une heure dans le salon, ou elle esperait +trouver la splendeur des Parisis; mais Genevieve, qui savait qu'en +descendant par le grand escalier on rencontrerait des gens de la +maison, retint sa tante de toutes ses forces, en lui disant qu'elle +avait toujours le temps de voir le rez-de-chaussee dans ses visites a +Octave. + +Pour elle, curieuse comme Eve, elle aurait voulu passer tout un jour +a penetrer son cousin par l'histoire de sa vie, qui etait ecrite +sommairement dans sa chambre a coucher, dans son petit salon, dans son +cabinet de toilette, dans sa salle d'armes, jusque dans son fumoir. + +Tout etait d'un luxe de haut gout. Octave aimait surtout les meubles +d'art en marqueterie d'ivoire sur chene, representant les facades des +plus beaux palais et des plus belles eglises de la Renaissance; il +aimait aussi les meubles travailles par les mains feeriques des +Chartreux du quinzieme siecle, ces marqueteries qui sont des +chefs-d'oeuvre de fini dans un encadrement grandiose. + +Genevieve, qui s'y connaissait, s'arreta devant des statuettes des +deesses de l'Olympe en bronze dore attribuees au Verocchio. Elles +ornaient les portes d'un meuble d'ebene a trois corps, gracieusement +arrondi; elles etaient placees en sentinelles sur les portes dans des +niches a peine fouillees entre des colonnes a chapiteaux corinthiens +qui portaient des vases d'argent imites des vases de Castiglione. +Genevieve admira aussi la sculpture des frontons; ses yeux suivirent +les dessins de la marqueterie, ou elle retrouva les arabesques de +Raphael. Tout appelait les yeux: les ornements a rinceaux, les frises +toutes vivantes de chasses, de combats de lions, d'oiseaux, de +feuillages, de scenes mythologiques. + +Pendant que Genevieve se perdait dans le jeu des sculptures, Mlle de +Parisis admirait sur la porte du centre les armoiries en argent de sa +famille. + +Devant ce meuble etait une table pareillement en ebene: on y admirait +trois tableaux encadres d'arabesques. C'etait Diane a la chasse, Diane +a la fontaine, Diane endormie. La table etait soutenue par trois +cariatides; des sirenes en argent s'enroulaient a un pied monumental +a tetes de chimeres. Les chaises etaient dans le meme style, +incrustations d'ivoire, tres fines sculptures, ornements, arabesques, +amours et rosaces. Les gravures representaient les grandes scenes de +l'Iliade. + +Dans d'admirables emaux cloisonnes, supportes par des pieds en bronze +dore d'un fort beau travail, des fleurs rares s'epanouissaient en +toute liberte. Genevieve cueillit une grappe blanche d'un arbre des +tropiques, que Parisis avait failli cueillir le matin pour une autre +main; elle la passa sur ses levres avec un sentiment indefinissable de +vague esperance. + +La pendule sonna quatre heures. "Deja quatre heures!" s'ecria-t-elle +en regardant un chef-d'oeuvre de Boule suspendu sur un panneau entre +deux portes. + +Elle ne prit pas le temps de regarder les jolies statuettes, les fines +gravures du cadran, les acanthes des chapiteaux. Il etait temps +de partir, Octave pouvait rentrer et la surprendre. Elle s'arreta +pourtant encore, pendant pres d'une minute, devant un tout petit +cabinet en ebene, fermoirs et serrures d'argent, ornements a chimeres. + +C'etait la le roman d'Octave, selon son expression. Toutes les lettres +de femmes, tous les portraits de femmes,--je parle des petits dessins +et des cartes photographiees,--etaient jetes pele-mele dans les +tiroirs. + +Un des tiroirs etait ouvert. Genevieve y vit un gant, trois ou quatre +lettres, un portrait. C'etait le portrait d'une comedienne celebre. +A qui etait le gant? Sans doute c'etait un gant qu'il avait lui-meme +arrache a quelque petite main rebelle. Et les lettres? Ah! si +Genevieve se fut trouvee toute seule! + +Elle ouvrit un autre tiroir: des lettres, des portraits, des fleurs +fanees: "Ce n'est pas un meuble, dit-elle, c'est un camposanto. +Pourquoi laisse-t-il tous ces tombeaux entr'ouverts?" + +Parisis n'avait ferme que la petite porte du milieu. La etait le +secret du jour, c'etait la place du coeur. "Oh! que je voudrais que +cette porte fut ouverte!" Mais si la porte se fut ouverte comme par +miracle, elle eut ete bien etonnee. Il n'y avait rien dedans. Et alors +eut-elle pense que c'etait la place reservee a ses lettres, a ses +portraits, aux fleurs cueillies avec elle, a son gant arrache par lui. + +"Voyons! lui dit sa tante. Octave va rentrer et nous surprendre. Il +nous fera conduire au poste comme des aventurieres.--Ne craignez rien, +ma tante, quand on vient ici par l'escalier derobe, on est toujours +bien recu. Mais partons, parce que je ne veux pas que mon cousin me +voie avant de m'aimer.--Que tu es enfant! Il ne t'aimera que s'il te +voit." + +Genevieve suivit sa tante en respirant la fleur des tropiques. + + + + +VI + +LA MARGUERITE + + +Il etait dix heures du soir. Il neigeait. Paris tout encapuchonne, +comme un benedictin dans son blanc linceul, se disposait a courir les +aventures. + +C'etait la nuit du mardi gras; les derniers Romains, les Parisiens de +la decadence, voulaient encore une fois, avant les jours sombres +du careme, se couronner de roses et jeter leurs derniers bonnets +par-dessus le dernier moulin de Montmartre. + +Tout s'en va! les moulins, les carnavals et Paris lui-meme. + +Un vrai Parisien de la vraie decadence, Octave de Parisis, se +preparait a cette belle nuit de carnaval, a l'ambassade de ----. Il se +deguisait en Faust, cherchant l'amour: "un jeune gentilhomme vetu de +pourpre et brode d'or, le petit manteau de soie roide sur l'epaule, la +plume de coq au chapeau, une longue epee affilee au cote." + +Allait-il, comme le vrai Faust, faire l'experience de la vie? Et +devait-il se dire aussi comme Faust: "Quel que soit l'habit que +j'endosse, en sentirai-je moins les dechirements et les angoisses de +mon coeur?" + +Octave prit un chandelier a deux branches pour se regarder dans une +glace. Il voulait voir s'il avait bien l'allure de Faust. "Non, +dit-il, j'aime mieux, bien decidement le bonnet et la houppelande du +docteur." Il revetit l'autre costume. + +Ce fut alors que Monjoyeux le surprit dans sa repetition, je veux dire +au moment ou il s'etudiait devant le miroir. "Bravo! dit Monjoyeux en +entrant, voila le Docteur de la Science. J'espere bien que tu vas leur +dire de fortes verites, cette nuit, a ces paiens qui ne croient pas +a Jupiter, le dieu des dieux, le dieu d'Homere, de Phidias et +d'Apelles.--Moi! dit Octave en serrant la main de son ami, je n'ai pas +une pareille pretention.--Alors, pourquoi t'es-tu habille en docteur +Faust?--Pour effeuiller quelques Marguerites, s'il en reste.--Des +mots, des mots, des mots! Je croyais que tu lisais La Rochefoucauld et +non Rivarol.--Depuis que je sais par coeur La Rochefoucauld, je ne lis +plus.--Tu as peut-etre raison. La Rochefoucauld prend notre esprit +apres avoir pris notre coeur. Crois-moi, retrempe-toi dans Homere, +Theocrite et toutes les bonnes betes de l'antiquite.--Veux-tu +fumer?--Non, je ne fume plus.--Pourquoi?--Parce que c'est decidement +trop a la mode de fumer. Je ne veux plus etre de mon temps.--Homme +antique!--Je venais te prier de venir demain voir ma Junon. Je veux +qu'elle te rajeunisse de pres de deux mille ans. Vois-tu, mon cher, +l'antiquite c'est l'eternel pays des vingt ans, c'est le paradis +retrouve, c'est....--Chut! tu vas precher. L'heure est mal choisie, +pour moi qui vais m'encarnavaliser. Parlons des Junons que nous avons +"sculptees" a Monaco.--Ne parlons plus, pour parler bien. Je vais a +la Ceremonie du _Malade imaginaire_: voila mon carnaval; a minuit je +serai couche, car je me leve matin. Adieu. Veux-tu voir une belle +journee, leve-toi matin. + +C'est un ancien qui a dit cela.--Adieu, tu sais mon opinion sur les +sept sages de la Grece.--Oui, parce que tu ne les connais pas. Si tu +les avais relus, tu ne dirais pas cette nuit tant de sottises a la +derniere mode, o homme d'esprit." + +Et Monjoyeux souleva la portiere en damas rouge pour sortir. "Encore +un mot: s'il te reste une heure, relis Goethe pour ne pas faire trop +d'anachronismes.--Tu as raison, j'y avais pense. Pour representer +Faust, il faudrait avoir la science de Faust, la science du diable. +--Donne ton ame au diable! mais tu l'as donnee si souvent que le +diable n'en voudrait plus. Adieu." + +Octave alla a sa bibliotheque et prit le livre de Goethe. Il le +feuilleta d'abord et y penetra bientot, non pas avec la vaine +curiosite d'un desoeuvre spirituel qui court les fetes du carnaval, +mais avec la curiosite d'un homme qui cherche le mot de la vie. + +Il sonna son groom, le citoyen Egalite, un negre haut en couleur. +"Egalite, mets du bois au feu et avertis le cocher que je ne sortirai +qu'a onze heures." + +A onze heures, Octave avait penetre les profondeurs du genie de Goethe. + +Je ne vais pas faire ici le tour de Goethe. Il faudrait avoir le temps +de faire le tour du monde. C'est une figure tres etudiee, qui garde +le sourire de bronze du sphynx: nul ne lui arrachera son dernier mot. +Tout un monde est sorti de ses mains puissantes,--tout un monde: le +paradis de l'amour, l'Olympe du beau et des passions. Mais, quoi qu'en +disent les inities, la lumiere de Goethe n'est pas le soleil: il a +trop aime l'heure nocturne. Quel miracle que le genie! Dieu n'a cree +qu'une femme, Goethe en a cree deux. Eve, elle-meme, est-elle plus +vivante en notre esprit que Marguerite et Mignon, ces deux symboles +radieux qui voyagent a jamais dans le ciel ideal, mais qui demeurent +femmes? Car Goethe le pantheiste les a petries en pleine pate humaine. +La est le caractere du genie de Goethe. Tout en parcourant les mondes +dans ses poesies legendaires, il ne perd jamais pied; les personnages +de sa comedie vont heurter les nues, sans cesser une heure d'etre des +hommes. Voila pourquoi il est grand et humain dans le sens de l'art. +Voila pourquoi sa renommee etend ses frontieres, pourquoi la France le +traduit en vers et en prose, en peinture et en musique. + +La pendule sonna minuit. Il n'etait que onze heures. "C'est etrange, +dit Pariais, c'est la troisieme fois que j'entends sonner minuit." + +Il regarda le cadran. Il lui sembla que la petite aiguille tournait +aussi vite que la grande. "Qu'est-ce que cela? dit-il." + +Revait-il? Etait-il devenu le jouet de ces somnolences lucides qui +jettent l'ame dans les penombres ca et la rayonnantes de la seconde +vue? + +Il se souvint qu'un soir Lamartine l'avait inquiete dans son atheisme +en lui parlant de l'ame des choses: cette vie insaisissable qui s'agite +dans l'horloge, dans la lampe, dans l'air, dans le feu, dans le mur; +qui parle par la voix des cloches, du vent, de la pluie, des echos, des +flammes, du silence. "Quelle folie, dit-il en rejetant les affres +nocturnes qui tombaient sur lui comme un suaire, il n'y a d'ame que +dans le corps--et peut-etre meme qu'il n'y a pas d'ame du tout." + +Il se remit devant l'atre et rouvrit son livre. Il prit un charme +etrange a cette lecture; pour la premiere fois son esprit fut illumine +de toutes les lumieres fantastiques du chef-d'oeuvre allemand. "Un peu +plus, dit-il en se promenant et se voyant dans un miroir de Murano, +suspendu au-dessus d'une console, je me croirais Faust lui-meme, mais +ou est Marguerite?" Goethe a raison: + + Faust chercha la science et trouva Marguerite. + +Et Parisis pensa a toutes les femmes qui avaient traverse sa vie. Un +cortege de figures rieuses et eplorees passa dans son souvenir. + +Cependant il etait onze heures. Il jeta sur son epaule son pardessus +de fourrures et sonna Egalite. + +Comme il partait, il se vit encore dans le miroir de Venise. Il +s'imagina qu'il se voyait double. "Satan,--dit-il, tout indigne contre +lui-meme,--tu as beau faire, tu n'es plus qu'un pauvre diable. On ne +croit plus a Dieu, pourquoi croirait-on a Satan?" + +Don Juan de Parisis, ou plutot ce soir Parisis-Faust, avait a peine +traverse le premier salon de l'ambassade, qu'il vit devant lui, mais +fuyant d'un pas discret, une Marguerite, non pas celle d'Ary Scheffer, +mais celle de Goethe lui-meme. + +Octave atteignit bientot cette Marguerite dans un embarras de +mascarades, cause par un houx gigantesque qui piquait tout le monde. +"Dis-moi, Marguerite, tu savais donc que je me deguiserais en +Faust?--Oui je le savais." + +Et Octave qui ne voulait jamais douter de rien: "Tu ne viens pas ici +pour aller a l'Eglise? Veux-tu faire ton salut avec moi?--Je n'ai +pas un peche sur la conscience.--Cela te sera compte plus tard. +Viens--Mais vous etes le diable, Faust!--Le diable n'a-t il pas emmene +Jesus sur la montagne? La vertu ne triomphe que quand elle est en +danger.--Et sur quelle montagne veux-tu m'emmener, Satan?--La, a +l'ombre de cette haie de femmes qui dansent.--Eh bien! parlez, +tentateur." + +Octave parla. Et, selon sa coutume, il parla bien. Mais la Marguerite +n'etait plus la fille de Goethe; elle n'en avait que le masque. +C'etait un coeur vaillant qui n'avait pas peur du diable, quoiqu'elle +eut peur de l'amour. + +Ce fut une jolie escarmouche de mots spirituels, tendres, passionnes +quelquefois, plus souvent railleurs. + +La Marguerite cachait son emotion par une gaiete d'emprunt. + +"O femme! dit tout a coup Octave. Jusqu'ici vous n'avez parle que pour +masquer votre ame et votre coeur. Soyez franche une fois: pourquoi +vous etes-vous deguisee en Marguerite?--Pourquoi vous etes-vous +deguise en Faust?--Je n'en sais rien. Une betise! Des que je me suis +vu ici, j'aurais voulu etre sur la Jungfrau. Un homme bien ne comme +moi ne devrait se deguiser qu'en Pierrot.--Eh bien! c'est comme moi, +qui ne suis pas plus mal nee que vous: j'aurais du me deguiser en +Colombine.--O ma Colombine!--Chut! on vous ecoute! Vous auriez le +duel de Pierrot. Adieu, nous nous retrouverons. Voulez-vous mon +secret?--J'ecoute avec mon coeur.--Je me suis deguisee en Marguerite, +parce que vous vous etes deguise en Faust.--Qui vous avait dit +mon deguisement?--Je sais tout.--Marguerite, je vous aime.--Un +peu.--Beaucoup.--Pas un mot de plus, car vous diriez: Pas du tout!" + +Marguerite disparut comme par enchantement. M. de Parisis eut beau se +soulever sur la pointe des pieds, il lui fut impossible de savoir dans +quel tourbillon elle s'etait evanouie. + +"C'est dommage, dit-il. Elle est un peu maigre, ce qui prouve qu'elle +est jeune, mais elle est charmante, et je suis tout enivre de la +fraiche senteur des vingt ans qu'elle repandait autour d'elle. Mais, +apres tout, il ne faut jamais s'attarder, surtout au bal masque, ou un +homme de mauvaise intention doit amorcer une aventure toutes les cinq +minutes." + + + + +VII + +L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMEE, L'AMOUR + + +Apres une spirituelle causerie avec la princesse de Metternich, ou +elle lui prouva que les femmes ne se masquaient que pour se demasquer +le coeur, le duc de Parisis rencontra deux de ses amis, qui n'avaient +pris, pour cette folie carnavalesque, que le petit manteau venitien. + +C'etait Rodolphe de Villeroy, attendant comme lui depuis longtemps +sa nomination de ministre plenipotentiaire; c'etait le vicomte de +Miravault, qui avait jete l'ambition aux orties pour devenir riche: +homme de son temps, qui deifiait l'or, parce que l'or deifie tout. +"Ah! bonjour, mon cher Faust, tu cherches la science? Tu te rappelles +le vers: _Faust cherchait la science, il trouva Marguerite_.--Moi, je +cherche Marguerite. Sais-tu ou elle est passee?--Elle passe son temps +a dire qu'elle aime beaucoup, comme toutes les marguerites.--Non. La +mienne dit qu'elle n'aime pas du tout." + +Octave s'empara d'un divan pour lui et ses amis.--"Asseyons-nous la, +c'est le bon endroit. Les femmes vous marchent sur les pieds, mais les +femmes sont si legeres!--As-tu remarque, dit M. de Villeroy au vicomte +de Miravault, que Parisis ne trahit ras sa destinee? Il est ne pour +faire le malheur de toutes les femmes.--Excepte de la sienne, quand il +en prendra une, ou quand il se laissera prendre.--Ne craignez rien, +dit Octave; le piege a loup n'est pas encore tendu.--Prends garde, il +y a des pieges a loup ici.--Et toi, Gaston, dit M. de Parisis, toi non +plus, tu ne trahis pas ta destinee. Tu es si diplomate que tu n'en +as pas l'air.--La diplomatie n'est qu'un chemin, ce n'est pas une +carriere. Le vrai but, mon cher, c'est le pouvoir. Tu verras, quand je +serai ministre,--non pas ministre a Rio ou a Tonkin, mais ministre des +affaires etrangeres,--tu verras si je trahis ma destinee qui est de +gouverner les hommes!--Gouverner les femmes! dit Parisis! comme s'il +fut convaincu de sa mission.--Vous etes deux grands enfants, dit le +vicomte de Miravault en montrant un napoleon: voila la vraie royaute. +Quand j'aurai sept ou huit cent mille de ces soldats-la, ranges en +bataille, je serai maitre du monde, maitre de vos consciences, maitre +de vos femmes. Et moi, je ne tomberai pas du pouvoir, je ne verrai +pas fuir les courtisans.--Vous poursuivez chacun une chimere, dit +Parisis. Moi j'etreins la mienne.--Oui, mais toi tu te reveilleras un +matin trainant la patte vers les Invalides de l'amour; car tu n'auras +pas la supreme consolation d'etre foudroye au souper du commandeur. +--C'est singulier, dit M. de Villeroy, nous sommes peut-etre ici, +apres tout, les trois hommes les plus serieux de cette fete: car nous +avons tous les trois notre theorie et notre volonte. Moi, je m'appelle +le Pouvoir.--Parce que tu n'es rien.--Toi, dit Miravault a Octave, +tu t'appelles l'Amour, parce que tu l'as tue.--Toi, tu t'appelles +l'Argent, parce que tu n'en as pas." + +Un homme deguise en diable a quatre ecoutait aux portes. "Vous oubliez +un ami qui s'appelle la Gloire,--La Gloire, dit Octave, ne vaut pas +le diable.--C'est le diable a quatre, dit M. de Miravault en +reconnaissant Monjoyeux.--Oui, c'est le diable a quatre, reprit +Parisis en serrant la main du nouveau venu. Tu as voulu me surprendre +en me disant que tu ne viendrais pas.--Oui, repondit Monjoyeux, j'ai +voulu te voir au milieu de tes femmes et de tes mauvaises actions." Et +il prit sa part du divan. + +"Donc, reprit Octave, RODOLPHE DE VILLEROY aspire au POUVOIR;--Le +second, MIRAVAULT, veut regner par l'ARGENT;--Le troisieme, MONJOYEUX, +tente les chimeres de la GLOIRE;--Le quatrieme, OCTAVE DE PARISIS, ne +veut tenter que la FEMME." + +Villeroy tordit sa moustache: "Eh bien! nous verrons dans un an ou +dans dix ans qui est-ce qui se sera trompe.--Tous les quatre," dit M. +de Parisis.--Et il se leva pour entrainer ses amis au buffet. "Allons +prendre des forces pour conquerir le monde." + + + + +VIII + +LE JEU DE CARTES + + +En cette belle annee, vers le carnaval, toutes les nuits du beau monde +furent panachees par des mascarades de tous les styles. Ces folies +enseignent la sagesse. La plupart des gens a la mode n'apprennent ou +ne reapprennent l'histoire qu'en s'encarnavalisant, ce qui ne les +empeche pas de faire les plus beaux anachronismes,--comme la celebre +Mme d'Amecourt, qui se deguisait en Fredegonde, avec des cheveux +poudres a la marechale et deux mouches assassines.--Il est vrai +qu'elle donna une raison aux pedants: la poudre a la marechale +indiquait l'esprit de conquete de Fredegonde, et les mouches +assassines, ses armes deloyales; toutefois, cette nuit-la, Mme +d'Amecourt n'eut pas le prix d'histoire de France. + +Parmi les bals masques de l'hiver, il y eut encore, trois jours apres +la fete de l'ambassade, celui d'une grande dame celebre a la Cour. On +avait meme dit qu'elle n'avait donne son bal que pour de tres hauts +personnages, mais elle le donnait pour tout Paris. Et comme dans +tout Paris il y a de tous les mondes, les personnages de la Cour +coudoyerent peut-etre quelques personnages du theatre.--Apres tout, +ou est la vraie comedie? ou sont les vraies comediennes? + +Je ne dis pas cela pour quatre belles dames qui, la veille, se +rencontrant tout a propos, decreterent qu'elles iraient a ce bal +deguisees en jeu de cartes, c'est-a-dire en dame de carreau,--dame de +pique,--dame de trefle--et dame de coeur. Trois de ces dames etaient +illustres dans le beau monde:--la marquise de _Fontaneilles_, la +duchesse d'_Hauteroche_, la comtesse d'_Antraygues_-- La quatrieme +etait une jeune fille qui portait un grand nom: Mlle Genevieve de _La +Chastaigneraye_. + +Le sort retourna pour elle la dame de coeur. "Tant pis, dit-elle, +j'aurais voulu me deguiser en Jeanne d'Arc, c'est-a-dire en dame de +pique." + +Les quatre dames se jurerent le secret au nom de la jeune fille, qui +ne voulait pas se hasarder ainsi dans le monde, au nom de la duchesse, +une vertu rigide et inalterable, vraie femme de marbre qui etait +revenue des passions sans y etre allee. + +Toutes pensaient, avec quelque raison, faire beaucoup de tapage dans +ce bal deja tapageur; elles ne voulaient pas que leurs noms courussent +les journaux du lendemain. + +Naturellement, Octave de Parisis alla au bal masque de Mme de ----. Il +ne revetit cette fois que le petit manteau venitien. Presque a son +entree, il fut assailli par tout un jeu de cartes qui se dressa +gaiement et bruyamment devant lui. C'etaient les quatre femmes qui +s'etaient entendues la veille pour se deguiser en Dame de Coeur,--en +Dame de Pique,--en Dame de Trefle,--en Dame de Carreau. + +"On ne passe pas! lui cria la Dame de Trefle d'une voix sonore comme +l'argent.--Eh bien! c'est cela, dit Octave, emprisonnez moi tout de +suite, mais emprisonnez-moi dans vos bras ou dans ceux de la Dame de +Coeur.--Chut! dit la Dame de Carreau, la Dame de Coeur n'emprisonne +personne dans ses bras ni dans ses vingt ans.--Qui sait? dit Octave +avec un sourire moqueur.--Je le sais bien, moi! dit la Dame de Coeur +sans deguiser sa voix." + +Octave lui prit la main. "C'est etrange! dit-il en lui regardant les +yeux: n'es-tu pas ma Marguerite de l'autre soir?--Qui sait? dit la +Dame de Coeur." + +Le flot poussait le flot, la vague entrainait la vague. Octave avait +suivi son jeu de cartes a la porte d'un petit salon, ou un diplomate +deguise en sorcier, mais qui ne savait pas trouver le mot, se derobait +a ses chutes bruyantes, devant les railleries de quelques femmes +beaucoup plus sorcieres que lui. M. de Parisis et les quatre dames +s'emparerent du divan sans s'inquieter du pauvre diable. + +"Expliquez-moi cette legende, dit Octave en s'adressant a la Dame +de Carreau, qui lui semblait la plus gaiement babillarde; pourquoi +etes-vous ainsi deguisees toutes les quatre? Qui est Rachel, qui +est Argine, qui est Agnes, qui est Pallas?--C'est peut-etre tout +simplement, dit la Dame de Carreau, parce que les hommes aiment +les cartes. Apres cela, si tu aimes a dechiffrer les symboles, les +enigmes, les hieroglyphes, regarde bien." + +M. de Parisis devisagea les quatre femmes a travers leur masque. + +"Je commence par reconnaitre, dit-il, que vous etes toutes les quatre +fort jolies.--Sache, mon cher, repondit la Dame de Carreau, que nous +sommes de trop bonne maison pour nous masquer si nous n'etions pas +jolies.--Il n'y a que les bourgeoises cherchant une aventure qui osent +mettre un loup sur leur museau quand il est vilain.--Toi! tu as fait +tes humanites a l'universite de M. de Balzac.--Je n'ai jamais lu qu'un +seul livre: Saint-Simon.--Tu te vantes, c'est pour me faire croire que +tu sais lire toute seule dans le livre des passions. Mais pourquoi +as-tu choisi le role de la Dame de Carreau?--Parce que je suis une +Agnes?--Oui, une Agnes Sorel. Mais ou est ton roi?--Ca et la, dans les +salons, je ne sais ou, en bonne fortune avec quelque domino pistache. + +M. de Parisis s'etait penche vers la Dame de Pique. "Voila ma dame, +dit-il; elle s'appelle Pallas; elle a ete consacree par Jeanne d'Arc; +c'est la sagesse, c'est la victoire, c'est le sacrifice!--C'est cela, +dit la Dame de Pique, volontiers vous me bruleriez vive sur le bucher +de vos amours, monsieur Don Juan!--Et moi, qui suis-je? je demande +l'explication de la gravure, demanda la Dame de Trefle.--Toi tu +t'appelles Argine, tu es la reine, tu es le pouvoir, le despotisme, la +tyrannie. Veux-tu m'enchainer a tes pieds?--Je te connais: tu trouves +deja que les chaines de roses sont trop lourdes. Eh bien! mon cher, tu +ne sais pas dechiffrer les hieroglyphes du moyen age. Je ne suis pas +le pouvoir, je suis mieux que cela: je m'appelle l'or.--Et moi! je +suis l'amour, dit la Dame de Pique, si on veut bien le permettre." + +La Dame de Coeur se recria: "Non, tu n'es pas l'amour, tu n'es que la +galanterie, car tu n'es que le portrait d'Isabelle de Baviere.--Je +n'ai qu'un mot a dire, je suis la Dame de Pique: c'est la dame de +coeur, sinon la Dame du Coeur.--Non, tu es la dame des coeurs.--Et +qui donc est l'amour, Octave? reprit la Dame de Coeur.--L'amour, lui +dit-il avec une voix caressante, c'est toi et je t'aime.--L'amour, lui +repondit-elle, c'est moi, et je ne t'aime pas.--Vous avez dit cela, +mais comme une femme qui n'a jamais parle d'amour. Vous etes adorable +dans votre emotion." + +Mlle de La Chastaigneraye ne pouvait cacher les battements de son +coeur. + +Je ne veux pas redire mot a mot tout ce qui se debita d'extravagant +dans le petit salon jaune. Octave de Parisis s'amusait beaucoup a ce +jeu. Les quatre dames lui montraient toutes les varietes de la femme, +depuis les cimes bleues de l'ideal jusqu'aux abimes de la passion. + +La, il y avait la vertu et la volupte, la candeur qui se hasarde au +precipice, et la malice savante qui se moque de tout. + +"Dans l'antiquite, dit tout a coup M. de Parisis, Praxitele prenait +sept femmes pour trouver la beaute: si vous voulez, ma Dame de Pique, +ma Dame de Carreau, ma Dame de Coeur, ma Dame de Trefle, je vous +prendrai toutes les quatre pour trouver l'amour.--C'est cela, dit en +riant la Dame de Carreau, ce sera un accord parfait.--Vous ne +serez jamais serieux, mon cher Octave, continua la Dame de Trefle. +Regardez-moi, et devenez un homme d'or, j'ai failli dire un homme +d'ordre. Vous etes en train de vous ruiner, prenez garde; quoi qu'en +disent les moralistes, l'or, c'est le bonheur.--Non, dit la Dame de +Carreau, le bonheur, c'est le pouvoir.--Tais-toi, ambitieuse, dit la +Dame de Pique, le bonheur, c'est la passion." + +Octave avait ecoute en silence; il se tourna vers la Dame de Coeur: +"Et vous, vous ne dites rien?--C'est que je ne suis pas si savante, +moi." + +Octave se pencha vers elle pour lui parler a l'oreille. Elle +tressaillit et s'offensa, car tout en lui parlant, il touchait ses +cheveux de ses levres. Que lui dit-il? + +Pour la premiere fois, il se fit un silence eloquent. + +Octave entendit ces mots murmures a demi-voix par la Dame de Trefle +et la Dame de Pique: "C'est la province qui triomphe!--La province! +pensa Octave, je ne connais pas la province." + +Et d'un oeil profond, il tenta encore une fois de voir le dessous des +masques. "Donc, reprit il tout haut, vous m'etes apparues toutes les +quatre comme les quatre images de la vie: L'OR, LE POUVOIR, LA GLOIRE, +L'AMOUR. Je vous avouerai que le hasard me joue de singulieres +comedies, depuis quelques jours. Je ne parle pas d'une vision qui +m'est apparue sur le coup de minuit; mais au bal de l'ambassade, il +y a trois nuits, nous causions avec trois de mes amis: De L'OR, DU +POUVOIR, DE LA GLOIRE, DE L'AMOUR. "C'est tout simple, dit la Dame de +Carreau, ce sont les quatre vertus cardinales. On ne peut pas faire un +pas sans marcher sur la queue de leur robe." + +En disant ces mots, la Dame de Pique entraina ses trois amies a +d'autres aventures. + +Sur le seuil du petit salon, la Dame de Coeur se retourna vers M. de +Parisis et lui dit:--C'EST LA! Octave se demanda serieusement s'il +revait. Il voulut la ressaisir, mais elle s'etait envolee. + + + + +IX + +LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR + + +Une demi-heure apres dans ce petit salon bleu, Octave retrouva seule +la Dame de Pique. + +"Diogene cherchait un homme, lui dit-elle. Il n'a pas trouve. Toi, +tu cherches une femme et tu ne trouveras pas.--Je ne trouverai pas +ici?--Ni ici, ni au bout du monde, ni plus loin encore.--Pourquoi? +demanda Parisis.--Pour deux raisons.--La seconde, c'est qu'il n'y a +pas de femmes.--Ni ta main droite, ni ta main gauche ne sont dignes +de denouer...--Ta ceinture doree.--Non, les rubans des souliers d'une +jeune fille, belle de toutes les beautes de la jeunesse et de toutes +les beautes de la vertu." + +Parisis regarda ses mains. "Mes mains? Apres tout je m'en lave les +mains.--Oui, comme la femme de Barbe-Bleue lavait sa cle. Il n'y a que +les larmes de la penitence...--Est-ce que tu te repens. Veux-tu +te repentir avec moi? car on se repent toujours dans les bras de +quelqu'un.--Tu as lu cela quelque part.--Peut-etre.--Tout a ete dit +et tout a ete imprime.--Mais on peut avoir de l'esprit sans ecouter a +ta porte." + +Mme d'Antraygues etait tres emue. C'etait une femme romanesque, mais +c'etait la premiere fois qu'elle se hasardait dans les perils d'une +pareille causerie "Dites-moi, Monsieur, pourquoi me dites-vous _tu_ +avec tant d'impertinence?--Madame, je vous parle comme je parlerais a +Dieu: O mon Dieu, tu es si bon, que tu ecouteras ma priere! O Madame, +tu es si belle, que tu me diras ton nom! + +Les violons preluderent a _la Fee Tapage_, le quadrille endiable. "On +va danser, si nous allions la-bas sur le canape qui s'ennuie.--Prenez +garde, c'est le sofa de Crebillon II, il dira vos secrets." + +La Dame de Pique avait pris toute la place. "Et moi? dit Octave.--La +belle question. Quand vous montez en coupe avec Mlle Olympe ou Mlle +Cora, comment faites-vous?--Vous avez raison." Octave ne detourna pas +d'une main discrete les jupes de la dame, il ne fit pas de manieres +pour s'asseoir dessus. "Chut, dit Mme d'Antraygues. Regardons ce +quadrille." + +C'etait le plus eblouissant tableau de carnaval que jamais Gavarni +ait reve. Le Soleil dansait avec la Lune, il avait pour vis-a-vis un +Buisson-de-Roses et une Gelee-Blanche. + +Parisis se pencha amoureusement vers la Dame de Pique et lui dit a +l'oreille dans un baiser: "Veux-tu m'aimer?--Je ne m'en consolerai +jamais. Et puis, tu n'amuserais pas mon coeur.--Que cherches-tu, +toi?--Rien, car je sais que je ne trouverais pas. Si je cherchais, je +chercherais l'amour.--C'est toute mon ambition. Veux-tu chercher avec +moi? Ah! si tu savais comme j'aime l'amour.--Tu adores et tu n'aimes +pas.--T'imagines-tu donc que l'amour ait elu domicile chez les femmes +du monde? L'amour est comme le diable: il hante plus les filles +perdues que les vierges. Crois-tu que Des Grieux n'aimait pas Manon +avec toute la force humaine, avec toutes les aspirations divines? Va, +Des Grieux etait un homme et Manon etait une femme, l'homme et la +femme que nous cherchons." + +Octave regarda la Dame de Pique. "Si j'etais l'homme et si tu etais la +femme!" + +M. de Parisis entendit encore cet echo bien connu: "CE N'EST PAS LA." +Il regarda autour de lui et ne vit que le tourbillon. "Tu me compares +a Manon Lescaut, dit la Dame de Pique.--A Virginie, si tu veux, a +Beatrix, si tu aimes mieux, a Marguerite, a toutes celles qui ont +aime.--Les lauriers sont coupes: je suis mariee.--Je le savais. Une +jeune fille ne parlerait pas si bien et n'ecouterait que son danseur. +Rassure-toi: il n'y a que les femmes mariees--de la main droite ou de +la main gauche--qui soient romanesques. La jeune fille aujourd'hui +n'est que fanfaronesque. Elle rit de tout, parce qu'elle n'a pas +pleure.--Parce qu'elle n'a pas assez pleure. Moi aussi je ris de +tout.--Excepte de ton coeur.--Ne parlons pas des absents.--Ah! il n'y +a personne la?" + +M. de Parisis mit tout doucement la main sur le coeur de la + +Dame de Pique. "Voila un coeur capitonne.--Vous savez que je ne suis +pas une mappemonde et que je n'aime pas les geographes." La Dame de +Pique prit tout doucement la main d'Octave et la mit a la porte. +"Est-ce qu'on nous voyait? lui demanda-t-il avec impertinence, mais de +l'air du monde le plus naif.--Non, repondit-elle simplement, mais je +me voyais." + +M. de Parisis pensa qu'il s'etait trompe en prenant le chemin de +traverse. Il sentit qu'il n'etait plus si pres d'elle et voulut se +rapprocher, mais plus il avanca plus il perdit de terrain. "Si vous +saviez mon age....--Je sais votre age. La femme a beau se masquer, +elle se trahit a chaque mot. En vain elle a traverse la diplomatie, +elle a fait un cours de machiavelisme, en vain elle a l'experience, +ce fruit amer qui empoisonne le coeur, elle dit tout, en voulant tout +cacher.--Vous etes si profond que je ne comprends pas.--Une femme +comme vous, madame, a toujours vingt-cinq ans. Vous avez vingt-cinq +ans, parce que vous savez par coeur l'encyclopedie de l'amour, la +science des coquineries autorisees et des coquetteries permises. Vous +avez vingt-cinq ans, parce que vous jouez l'esprit et la betise a s'y +meprendre, parce que vous defendez le quadrilatere en sachant bien +qu'on peut passer a cote et surprendre Venise sans s'inquieter de +Verone. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous avez mis Dieu et le +demon dans vos affaires.--C'est tout. Est-ce que vous etes petit-fils +de Labruyere?--Oui--Et depuis quand, s'il vous plait, ai-je vingt-cinq +ans?--Depuis cinq minutes." + +La Dame de Pique respira. "Vous vous trompez, Monsieur, j'ai vingt-cinq +ans depuis cinq ans.--Non, Madame, j'ai vu votre cou, j'ai respire vos +cheveux, j'ai senti votre coeur.--Oui, je vous vois venir, car vous n'y +allez pas par quatre chemins. Vous voulez me coiffer d'un de vos +poignards. J'en ai vu deja ce soir trois ou quatre dans les chevelures +de ces dames." + +Chaque fois que Parisis etait heureux en amour, il piquait dans la +chevelure de la femme,--plus ou moins heureuse avec lui,--un petit +poignard d'or pas plus grand que le doigt. Etait-ce un sacrificeaux +dieux, ou etait-ce pour marquer sa conquete? + +Les amoureux improvises allaient bon train, mais une Giboulee, au bras +d'un Soleil, vint se jeter a la traverse en disant a Mme d'Antraygues: +"Ma chere, votre mari vous cherche: vous savez ou vous devez vous +retrouver?--Oui, mais apres le souper, dit la Dame de Pique." Et se +levant: "Adieu, Monsieur, a l'an prochain." + +Octave suivit un peu la Dame de Pique, il questionna autour de lui, +mais bientot il fut emporte dans le groupe de la duchesse de Persigny +qui voulait le railler sur son jeu de cartes--biseautees--selon son +expression. "Pas si biseautees que cela, dit une voix dont le timbre +d'or fit tressaillir Octave." + +C'etait Mlle de Chastaigneraye: la Dame de Coeur. + + + + +X + +LE BAISER DE DON JUAN + + +Octave ne fit pas de facons pour fuir la duchesse. Il saisit la main +de la Dame de Coeur et la passa a son bras avec toutes les caresses +d'un amoureux: "Laissez-moi defaire votre gant, lui dit-il, je vous +dirai qui vous etes." + +Et Octave developpa une theorie sur la physionomie de la main. Pour +lui, la main c'etait le blason, c'etait les armes parlantes. + +La Dame de Coeur avait la pudeur du gant. "Pour moi, dit-elle, je +n'ai pas besoin de votre main pour vous dire qui vous etes.--Eh bien, +parlez-moi de moi-meme, je vous jure que je ne me connais pas." + +La Dame de Coeur, qui avait une bonne grace charmante, avec un esprit +d'ange et de demon, lui parla de sa famille, de sa jeunesse, de ses +aventures. Il etait ravi et effraye, comme si sa conscience se fut +dressee devant lui. + +Tout en constatant sa bravoure, son intelligence, son grand air, elle +peignit sous ses yeux, d'un trait rapide, tous les Parisis qui avaient +joue un grand role. Devant de tels portraits, il s'inclinait avec +humilite, lui qui etait toujours si fier. Cette histoire, la Dame de +Coeur la conta a Octave, comme une bonne fee qui l'eut suivi partout +depuis son berceau. Elle lui parla de sa mere avec une expression qui +le toucha au coeur. Elle lui parla de l'Amerique et de la Chine comme +un vrai compagnon de voyage. "Apres tout, dit-elle, qu'avez-vous +rapporte d'Amerique? une poignee d'or! Qu'avez-vous rapporte de la +Chine? un eventail! N'allez-vous pas vous croire un heros parce que +vous avez pris Pekin? J'oubliais, parlez-moi donc de votre Chinoise, +car c'a ete l'histoire de tout Paris, o don Juan de Parisis!--Ne +parlons jamais des femmes d'hier," murmura Parisis. + +Et comme s'il voulut dire un secret a la Dame de Coeur, il baisa ses +beaux cheveux rayonnants. Il les brula. + +Mlle Genevieve de la Chastaigneraye se leva tout indignee et toute +rougissante. Le masque la devorait. + +Elle avait pu s'aventurer dans son innocence a jouer son jeu dans +cette partie de cartes, mais si elle trouvait doux de parler a Octave, +elle s'offensait d'etre touchee par Don Juan. + +Octave tressaillit a ce beau mouvement. La pudeur a une eloquence qui +attere le plus roue. + +La Dame de Coeur s'eloigna dans sa chaste dignite, sans que le duc de +Parisis osat lui reprendre la main pour la retenir. + +La mascarade etait abracadabrante; on avait epuise tous les symboles; +on coudoyait l'Ange des tenebres et des Cocotes--en papier--les +Cocotes des enfants. Il y avait un Assuerus, un Sarcophage, un +Obelisque, une Nuit et une Mille et une Nuits; un malin s'etait +deguise en Facteur pour etre un homme de lettres. Il y avait un Orage +et une Tempete; il y avait une Californie que tout le monde demandait +en mariage. Et des Incroyables et des Mauresques, et des Valledas, +et des Almees, et des Repentirs, et des Diablesses et des +Poupees--beaucoup de poupees. + +Mais le grand tapage de la soiree, apres le jeu de cartes, ce fut +l'entree triomphale du cortege de Cochinchinois portant sur un +palanquin l'Imperatrice de la Chine. Tout le monde se figura que +c'etait la Chinoise de M. de Parisis. + +Vainement Octave courut tout le bal pour retrouver ses cartes: les +quatre dames etaient parties. Vainement il questionna tout le monde: +aucune d'elles n'avait souleve son masque. Ceux qui avaient tente +de jouer a ce jeu-la n'avaient pas retourne le roi, ils avaient ete +traites comme des valets; on mettait beaucoup de noms sur les masques, +mais nul ne mit les vrais noms. C'etait la premiere fois que quatre +femmes gardaient si bien leur secret. + +Quoiqu'elles fussent parties, le bal conservait, hormis pour Octave, +toute sa gaiete et toute sa physionomie. Il retrouva Monjoyeux; ils +debiterent des sottises comme au bal de l'Opera; car la ou la-bas, +c'est toujours le meme esprit. + +A cet instant, un personnage entra comme un simple mortel. Il etait +encapuchonne dans un domino noir. Rien ne le designait a la curiosite. +Il n'avait ni la taille, ni la desinvolture d'un vainqueur. Son oeil +ne jetait pas des feux bien vifs; sa riposte ne prouvait pas beaucoup +de presence d'esprit. D'ou vient pourtant que ce personnage fut tres +remarque a son arrivee? C'est que plusieurs femmes inoccupees se le +disputerent avec passion. Qu'y avait-il donc dans ce domino? "Je te +dis que c'est lui, murmura une de ces dames a l'oreille de Parisis." + +Bientot le bruit se repandit que le nouveau venu n'etait rien autre +que l'empereur de la Chine--un souverain fort aimable qui voulait que +rien ne lui fut etranger dans son empire. La vie etait pour lui un +livre toujours ouvert. Il voulait faire le bonheur de tout le monde. +Mais ce jour-la c'etait par les femmes qu'il commencait. Il avait bien +raison: quiconque veut bien gouverner les hommes doit vivre avec les +femmes. Aussi la duchesse de Portaleze lui disait que Napoleon 1er +regrettait, a Sainte-Helene, de n'avoir pas suivi ce conseil de la +sagesse des nations. + +On continuait a se montrer le personnage. Les femmes se jetaient +devant lui etourdiment, pour se jeter dans son chemin. "Tu t'imagines, +dit l'une; que c'est l'empereur de la Chine, c'est le duc d'Albe, +c'est Persigny.--Persigny! Il est la-bas, avec cette grande pyramide +qui voudrait bien etre son tombeau.--Il doit bien la connaitre, +pourtant, lui qui a ecrit un volume sur les Pyramides.--Ne me parle +donc pas de cette femme, c'est une momie. J'ai toujours peur qu'elle +ne m'ensevelisse dans ses bandelettes." + +Roqueplan passait la: "Persigny n'est pas si bete, dit-il, ce n'est +pas lui qui disputera cette momie pyramidale au jeune Werther qui +l'aime de toute la ferveur de ses vingt ans.--Apres cela, ajouta +Roqueplan, avec son malin sourire, je ne dois pas m'etonner de cet +amour, puisque je l'aimais deja quand j'avais vingt ans." + +Et il donna la main a un autre homme de beaucoup d'esprit, le +commandeur de Niagara, qui debitait en zezeyant un beau sonnet sur +Venise sauvee, a l'Imperatrice--de la Chine,--qui avait bien travaille +pour cela. + +Un domino bleu de ciel passait; Octave reconnut une marquise de ses +amies. "Ma belle marquise, tu t'es taille une robe dans ton ciel de +lit--ton seul ciel." La marquise ne repondit pas. "J'esperais que tu +allais me dire une betise.--Non: j'en fais faire." + +Mme de Pontchartrain passa deguisee en Firmament et s'arreta devant +Octave. "Comment me trouves-tu?--Belle comme le jour.--Alors tu ne me +connais pas.--Belle comme la nuit. Tu vois bien que je te connais." + +Mlle de Chantilly passa deguisee en Pie. "Ah! ma chere, lui dit M. +de Parisis, pourquoi avez-vous pris ce plumage-la? car cela ne vous +deguise pas. Je vous reconnais au premier mot.--Vous avez perdu une +belle occasion de vous taire.--Et vous, vous l'avez trouvee." + +Une femme avait eu l'esprit de se deguiser avec les modes +d'aujourd'hui sans les exagerer. "N'est-ce pas, Messieurs les +philosophes, que ma robe me deshabille bien? Je suis si facile a +habiller!--Tu parles par antiphrase." + +La "Mode du jour" souleva son sein sur la gaze, comme Venus sur +la vague. "C'est un sein qui echoue.--Non, par malheur il flotte +encore.--Voila une femme qui a passe le pont-levis du faubourg +Saint-Germain. Regardez-moi ses mains, elles viennent des croisades. +--Ne t'imagine pas qu'elles se sont croisees en chemin avec celles +de tes aieux.--Passe-tu encore par ta croisee, quand ton mari ferme +la porte, fille des croises?--Retire-toi donc de mon Etoile, dit +Monjoyeux a une femme maigre deguisee en Algue-Marine, qui lui jeta ce +mot:--Monsieur Mardi-Gras!--Il n'y a qu'une nuit entre nous, mais je +ne la passerai pas, Madame Mercredi-des-Cendres." + +Le prince Rio debusqua. "Que cherches-tu? lui demanda Octave.--Une +femme perdue.--Ici, mon cher, ce n'est pas un renseignement.--Voici la +blonde madame ---- qui etait si brune l'an passe; on voit qu'elle a +touche a la lune rousse. Vois donc, comme elle est vetue en musique +d'Offenbach.--Oui, dereglee comme un papier de musique." + +On debitait des mots a toutes les effigies; c'etait plus souvent des +gros sous que des pieces d'or. On n'avait pas puise dans l'arsenal +de l'hotel Rambouillet. Le fusil a aiguille a demonetise ces armes +d'autrefois, si courtoises qu'elles ne touchent plus. + +Octave s'esquiva a l'anglaise. Miravault lui dit: + +"Tu t'en vas parce que tu n'as plus de coeur dans ton jeu.--Vous vous +trompez, mon cher, dit Monjoyeux a Miravault, ce n'est pas le coeur qui +pique." + + + + +XI + +LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE + + +Parisis s'endormit a l'aurore, mecontent de lui dans ce massacre des +coeurs. Cependant, sur le soir, il recut deux lettres par la poste, +comme un simple mortel qu'on ne traite pas en ambassadeur. + +Voici la premiere: + + Ces bals, ces fetes, ces folies, n'etait-ce pas comme le poeme de + Goethe, tout y dansait, les idees et les coeurs. + + Avez-vous reconnu Marguerite, o Faust? + + Dans le livre de la vie, comme dans le livre allemand, vous n'avez + pas reconnu une marque a la page. C'ETAIT LA! Adieu pour jamais. + + UNE DAME DE COEUR. + +"Je connais cela, dit Octave, le mot jamais se traduit souvent par +vingt-quatre heures. Si la nuit porte conseil, c'est aux femmes. +Demain Marguerite, un peu moins offensee que cette nuit quand j'd +baise ses cheveux, taillera encore sa plume pour ecrire a Faust." + +Octave respira la lettre et y reconnut une vague et lointaine odeur de +violette. Elle etait ecrite sur du papier anglais sans armoiries. + +Octave avait brise le cachet sans le regarder; il ramassa l'enveloppe +tombee a ses pieds et y retrouva ecrit en arabe ce mot: "C'EST LA!" +qui le poursuivait depuis minuit. "Voyons la seconde lettre; elle va +peut-etre m'expliquer la premiere," murmura Octave. + +Avant de briser le cachet, il le regarda; il y vit une couronne de +comtesse, mais on avait brouille l'ecusson. "C'est peut-etre une vraie +comtesse," dit-il. + +C'etait une ecriture anglaise sur du papier francais. Il lut: + + Figurez-vous,--Monsieur et ennemi, puisque vous m'avez fait la + cour,--que je vous ecris avec un loup sur la figure pour me cacher + a moi-meme ma rougeur. + + Oh! la curiosite! Vous allez me trouver trois fois folle; je + voudrais maintenant que toute la vie fut un bal masque. + + Comment s'amuser a visage decouvert? On doit faire une si bete de + mine quand on ecoute un amoureux qui dit: Je vous aime; quand on + lui repond sur la meme musique: je ne vous aime pas. + + Le malheur, c'est que les bougies sont eteintes et que le masque + est tombe. + + Irez-vous au bal de la Cour? Je vous verrai apres-demain chez la + plus spirituelle des ambassadrices, mais ce sera comme a l'Opera, + ou la musique empeche d'entendre les paroles. + + Et, d'ailleurs, malgre votre desinvolture un peu trop + _desinvoltee_, vous n'oserez pas mettre vos pieds dans ce bouquet + de fleurs que ces Messieurs de la Chronique appellent la Corbeille + ou le dessus du Panier. + + Demain vous irez au Bois. Je vous y convie pour votre sante. Par + ordonnance du medecin, vous ferez trois fois le tour du Lac de + droite a gauche. + + Moi, par ordonnance de mon coeur, je ferai trois fois le tour du + Lac de gauche a droite. + + Mais chut! Monsieur, je crois que vous soulevez mon masque. + + LA DAME DE PIQUE. + +"Voila qui est bien, dit Octave, deux sur quatre qui ont ecrit en +se reveillant a midi. A la prochaine distribution, les deux autres +lettres m'arriveront peut-etre." + +Le duc de Parisis se promenait dans sa chambre, "Ce sont la, +reprit-il, des lettres qui me dispensent de repondre. C'est toujours +cela." Il avait tous les talents pour devenir ambassadeur: il ne +parlait jamais qu'aux femmes et n'ecrivait jamais. Et pourtant nul +comme lui ne savait cacheter une lettre. On eut dit un graveur en +pierres fines, tant il marquait ses armoiries avec purete et avec +precision. Et quel suave parfum s'exhalait de la cire? Ses lettres, +ecrites sur un irreprochable papier wathman qui avait de l'oeil et de +la main, donnaient toutes les curiosites de les lire. Par malheur, il +n'y avait rien dedans. + +Octave avait trop d'esprit pour le depenser en belles lettres. Il +avait horreur des phrases toutes faites et de l'esprit convenu. Quand +il ecrivait a sa maitresse, c'etait par deux mots: "_Je t'attends!"_ +Ou bien: "_Attends-moi!_" + +C'etait tout. Pas un mot de plus. N'avait-il pas raison? Ce qu'on aime +dans la lettre, c'est le cachet, c'est le premier mot. _Attends-moi!_ +Il y a toute une page dans ce mot. + +Quand le duc de Parisis ecrivait ces deux mots a une femme comme il +faut, il etait encore plus eloquent, car la vraie eloquence dans +la vie, c'est l'amour, c'est l'action. Et ces deux mots de la main +d'Octave rappelaient un homme d'action. + +Octave avait relu les deux lettres de la Dame de Coeur et de la Dame +de Pique. "Tout bien considere, dit-il, je leur donne mon coeur. La +Dame de Trefle et la Dame de Carreau sont des endormies, des coquettes +ou des begueules." + +Monjoyeux entra sur ce mot. "Des begueules! dit-il en prenant une pose +theatrale.--Oui, des begueules, je ne retire pas le mot, mais cela ne +te regarde pas, mon cher Monjoyeux." + +Et, naturellement, Octave raconta ses nocturnes aventures a son ami. +"J'ai vu tout cela. Voila de belles equipees! comme si tu n'avais +pas assez de femmes sur les bras!--On n'a jamais trop de pain sur +la planche.--Te voila repris par les illusions. Mais tu seras bien +attrape quand tu verras le dessous des cartes. Ta Dame de Pique aura +aime le genre humain, ta Dame de Carreau sera grelee, la Dame de +Trefle aura le nez rouge et la Dame de Coeur...--Chut, dit Octave, +pas un mot sur celle-la." + + + + + +XII + +LE TOUR DU LAC + + +Quoique le temps fut abominable, a quatre heures Octave etait a cheval +pour faire le tour du Lac. Il bravait la bise, la neige et le verglas. +Il y avait peu de voitures. Il jugea qu'il ne lui serait pas difficile +de reconnaitre celle qui signait la Dame de Pique. + +Le ciel sombre avait jete des teintes grises dans son imagination. +"Monjoyeux a peut-etre raison, pensait-il, le chapitre des illusions +perdues va commencer." + +Un petit coupe que trainaient deux chevaux de race debusquait +au-dessus du rocher. "C'est peut-etre cela, dit Octave." Et il +s'inclina, comme sans y penser. C'etait a la fois un salut ou un +mouvement de curiosite. La dame tint bon, elle ne derangea pas sa tete +d'un millimetre. "Non, il est impossible que ce soit celle-la!" dit +Octave qui avait reconnu la comtesse d'Antraygues. + +Son cheval etait deja a vingt pas du coupe quand il detourna la tete. + +La comtesse d'Antraygues s'etait trahie; elle avait souleve +l'abat-jour du petit oeil-de-boeuf. "Est-ce que ce serait elle?" se +dit Octave. + +Il voulut tourner bride, mais il aima mieux etre discret; il continua +sa route, jurant qu'il saurait a quoi s'en tenir a la seconde +rencontre, ce qui ne l'empecha pas de jeter un coup d'oeil scrutateur +dans les autres voitures. Son imagination etait deja prise par +Mme d'Antraygues. C'etait une des plus jolies femmes des fetes +parisiennes. Elle n'avait pas la beaute sculpturale, mais elle avait +la beaute charmeuse; je ne sais quoi dans les yeux et dans la bouche +qui triomphe plus surement des hommes que le jeu des lignes absolues. + +Parisis l'avait rencontree ca et la dans les plus beaux salons, mais +a de rares intervalles; elle passait la moitie de son temps en +Angleterre et vivait beaucoup dans son hotel, un des plus jolis nids +de l'avenue de la Reine-Hortense, quoique son mari n'y fut presque +jamais,--on pourrait dire, parce que. + +A la seconde rencontre elle sourit; mais Octave, qui s'y entendait, +vit l'emotion a travers le sourire. Cette fois il ne douta plus et +eperonna son cheval pour faire deux fois le tour du lac pendant que +Mme. d'Antraygues faisait son troisieme tour. + +Il aurait pu simplifier cette tactique, mais il pouvait compromettre +la comtesse; sans parler du cocher et du valet de pied, il y a +toujours, au Bois, des yeux vigilants, envieux, jaloux. + +Ce n'etaient pas les yeux de M. d'Antraygues, qui passait sa vie +au club, a fumer ou a jouer, quand il n'etait pas enferme dans +l'appartement de Mlle. Eva, surnommee Belle-de-Nuit. + +A la derniere rencontre, Mme. d'Antraygues pencha tout a fait la tete +a la portiere, avec la coquetterie d'une femme qui s'est trop cachee +sous l'eventail et qui est fiere de montrer sa figure. Elle semblait +dire: "Vous voila bien attrape; vous pensiez que j'etais laide et je +suis jolie." + +Le coupe partit au grand trot pour remonter l'avenue de l'Imperatrice. +Octave le depassa pour revoir encore la comtesse et pour qu'elle eut +de ses nouvelles en rentrant a son hotel. En effet, quand elle rentra, +apres un tour dans les Champs-Elysees, sa femme de chambre lui remit +une boite de dragees. + +"D'ou cela vient-il? demanda Mme. d'Antraygues.--D'une dame des amies +de madame la comtesse, qui sans doute a ete marraine.--Il n'y avait +pas de lettre?--Non, madame.--Qui a apporte cela?--Un negre.--C'est +singulier, dit la comtesse, mes amies n'ont pas de negre." + +Elle eut un pressentiment. Des qu'elle fut seule, elle ouvrit la +boite. + +"Point de carte! dit-elle, je me suis trompee." + +Elle prit une dragee et la croqua. Ce fut alors qu'elle s'apercut que +les dragees n'etaient pas dans l'ordre ideal travaille en mosaique par +les marchandes de bonbons. + +Elle renversa la boite dans une coupe a cartes de visite. "Un billet!" +dit-elle en rougissant. Son emotion fut si vive qu'elle regarda le +billet sans y toucher. "C'est amusant, l'amour!" murmura-t-elle. +Elle s'imaginait deja qu'elle etait adoree. Elle prit le billet en +regardant la porte: "Il me semble que cela va me bruler les yeux." +Elle lut: + + Puisque vous etes si belle et puisque je vous aime, venez a la + fete de nuit des patineurs; n'ayez pas peur d'un amour a la glace. + D'ailleurs, vous savez la chanson: Il est plus dangereux de + glisser sur le garcon que sur la glace. Je serai voire parachute. + +"Je n'irai pas," dit Mme. d'Antraygues. + +Elle y alla. Je vous fais grace des combats qui se disputerent son +ame. C'etait sa premiere aventure. Elle voulait. Elle ne voulait pas. +Elle suivait dans son imagination tous les meandres d'un amour imprevu +et tourmente. Puis tout a coup elle se refugiait avec la quietude +de la conscience dans les devoirs du mariage. Mais je dois dire que +l'image de son mari ne l'y retenait pas longtemps. Elle avait depense +pour lui ses premieres aspirations romanesques; elle s'etait apercue, +avant-le dernier quartier de la lune de miel, que son mari n'etait pas +son homme. + +On dira ici, si voulez bien, l'histoire de ce mariage. + + + + +XIII + +POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER + + +Il y avait cinq ans qu'Alice etait mariee; cinq ans de curiosite et de +deceptions! + +Mme d'Antraygues tentait ca et la de se prendre aux distractions du +monde. Elle s'amusait de sa beaute, de son eventail, de ses diamants, +de ses robes et des bouches en coeur qui souriaient autour d'elle, +mais elle n'imaginait pas qu'elle dut tomber "dans la gueule du loup." +Cinq ans de vertu! c'etait la seule station qu'elle put faire dans son +devoir. L'heure de la premiere crise venait de sonner. + +Voila pourquoi elle avait ecrit au duc de Parisis, voila pourquoi elle +alla a la fete des patineurs. + +Il arrive souvent qu'un galant homme s'imagine avoir une femme parce +qu'il est marie; mais la ou est la femme, souvent la femme est +absente. Son esprit et son coeur font menage ailleurs. Il n'y a pas +separation de corps; c'est bien pis, car il y a separation d'ames. + +Vous savez qu'en Angleterre une jeune miss bien nee, qui n'aurait pas +ete quelque peu enlevee par son mari avant la benediction nuptiale, se +considererait comme la plus malheureuse des filles de la romantique +Albion. Or, les Anglaises de Paris ont souvent introduit en France les +plus belles traditions d'Outre-Manche. + +Mlle Alice Mac Orchardson etait fille unique et comptait a peine +dix-neuf printemps. Elle avait vecu ses plus jeunes annees a Brighton. +Sa mere, une veuve de keepsake, avait obtenu du faubourg Saint-Germain +ses lettres de grande naturalisation. Jusqu'a l'automne de 1867, Alice +sut du monde ce qu'on en apprend au couvent, ce qui est deja beaucoup. +Mais elle avait dans ses veines du sang des heroines de Shakspeare et +de Byron, et son esprit avait souvent erre au clair de lune sous les +ombrages des parcs anglais. + +Donc, le jour ou elle revetit pour la premiere fois la blanche robe +de bal, Alice se recita quelques vers du _Songe d'une Nuit d'ete_, et +elle se jura solennellement devant son miroir qu'elle ne se marierait +qu'apres avoir ete enlevee, comme une heroine. + +Six semaines apres son premier bal, Alice etait aimee de Fernand +d'Antraygues, un turfiste trop beau pour faire quelque chose. + +Mlle Alice ne voyait pas cet amour d'un oeil dedaigneux, mais elle +tremblait a cette idee:--que son amoureux pourrait bien ne pas vouloir +l'enlever.--Un beau jour, ou plutot une belle nuit de bal chez lady +Syons, Fernand profita de la solitude d'un petit salon pour declarer +a Alice qu'il etait amoureux fou. "Je le savais avant vous, Monsieur, +car vous avez des dettes et j'ai; un million de dot. Mais m'aimez-vous +assez pour m'enlever?" + +C'etait un homme tres prosaique. Il fut presque effraye de la besogne: +"Vous enlever, Alice! a quoi bon? Ma mere a deja parle a la votre. +J'ai espere que tant de bonheur...--Eh bien, non; je ne croirai qu'a +l'amour de celui qui consentira a m'enlever, interrompit Mlle Alice; +c'est un serment que j'ai fait. Voyez si vous voulez tenir mes +serments.--Vous etes mineure, mademoiselle; on voit bien que vous +n'avez pas fait votre droit, vous....--Si vous n'etes qu'un homme de +loi, epousez une Normande. Moi, je me donne a qui m'enleve.--Faut-il +freter un navire ou arreter un fiacre?--Tous les moyens sont bons." Il +fut arrete que le lendemain, a minuit, le heros du roman serait rue de +Londres, a vingt pas de la porte d'Alice; la jeune fille descendrait +par l'escalier, l'enlevement par la fenetre n'etant plus d'usage +depuis l'invention des becs de gaz et des sergents de ville. + +Fernand d'Antraygues fit bien les choses: on eut un coupe attele de +chevaux de poste a grelots. Il faut toujours des violons. Tout +se passa comme il avait ete premedite: La mere dormait; sa fille +descendit avec des battements de coeur, mais elle ne trouva pas +d'obstacles; le suisse tira le cordon avant qu'elle ne l'eut demande. +Dans la voiture, elle se jeta tout en pleurant dans les bras de +Fernand. "Je suis effrayee de mon bonheur, lui dit-elle.--Les vents +sont pour nous, dit l'amoureux; voyez comme le ciel est beau et comme +la lune nous fait bon visage!" + +Et ils allerent ainsi au galop des chevaux, au bruit des sonnettes et +des propos amoureux. + +Le rossignol chantait peut-etre, mais je ne l'ai pas entendu. + +Au premier relais, a Ville-d'Avray, Fernand proposa de faire une +station dans un pavillon ou Alice serait comme chez elle, et ou +elle trouverait une aile de perdreau et un pate d'alouettes. Toute +romanesque qu'elle fut, elle avait bien un peu envie de manger une +aile de perdreau, de toucher au pate d'alouettes, et de dormir sur un +lit moins cahote. + +Les chevaux s'etaient arretes a la grille d'un petit parc, " +C'est comme dans les legendes, dit-elle: il y a de la lumiere au +chateau.--C'est le feu de la cuisine, car j'ai envoye une depeche +telegraphique pour que le souper fut cuit a point." + +Mlle Alice traversa le parc. "Quelle admirable solitude! je suis tout +embaumee par les lilas." Elle monta le perron et se trouva, sans aller +plus loin, dans une salle a manger ou deux couverts etaient mis. Le +souper venait d'etre servi. "C'est une feerie, dit Alice.--N'etes-vous +pas magicienne?" Le souper se continua sur ce temps. Alice etait +ravie." Quelle nuit! soupirait elle en ouvrant la fenetre.--Voyez, +Fernand, comme la lune baigne de douces clartes les arbres du parc. +Voulez-vous venir la-bas, sous les grands marronniers?--J'irais avec +vous au bout du monde! repondit Fernand en ouvrant la porte." + +Une femme etait sur le perron. "Je viens trop tard pour souper, +dit-elle en entrant." Alice poussa un cri et se cacha la tete dans ses +mains. "Enfant, je te pardonne," lui dit sa mere. Alice se jeta +dans ses bras. "Quoi! tu etais ici?" Et se tournant vers Fernand +d'Antraygues, qui riait a la derobee: "Ceci est une trahison, +monsieur, car vous aviez tout dit a ma mere.--Mais enfin, ma belle +Alice, vous avez ete enlevee?--Oh! si peu et si mal! Je ne vous +pardonnerai jamais. J'aurai mon quart d'heure de vengeance!" + +Alice comprit qu'elle n'avait plus qu'a se marier; mais, tout en +donnant sa main, elle reserva son coeur. + +M. d'Antraygues eut beau faire, elle ne l'aima point: il avait ferme +son roman, un autre devait le rouvrir. + +Octave de Parisis n'etait pas homme a avertir une mere--ni un +mari.--Il disait,--car il avait ses maximes comme La Rochefoucauld, +"une femme qui veut se donner appartient par droit de conquete a celui +qui la prend." + +Je dois dire--pour la vertu de Mme d'Antraygues--qu'elle etait mariee +depuis cinq ans et qu'il n'avait fallu rien moins que la haute +eloquence de Don Juan de Parisis pour la rejeter dans les folies +romanesques. Je dois dire aussi que son mari avait deux torts envers +elle: il avait une maitresse et il jouait. + +Il croyait trop a lui-meme, il croyait trop a sa femme pour ne pas la +perdre. On citait de lui un mot typique: "Tu as epouse une bien jolie +femme," lui disait un ami. Il repondit: "Il faut toujours epouser une +jolie femme, parce qu'on peut s'en defaire." + + + + +XIV + +SUR LA GLACE + + +Le soir de la rencontre du duc de Parisis et de la comtesse +d'Antraygues, le bois de Boulogne etait dans toute sa splendeur +hivernale. + +Parisis ne fut pas le dernier a faire entendre le gai carillon des +grelots; il fit atteler quatre chevaux nains, quatre merveilles. + +Qui ne se souvient de cette fete nocturne que Paris a donnee sur la +glace? Les lacs etaient couverts de traineaux et de visiteurs, mais +ce n'etait pas la le vrai theatre. La fete se donnait sur l'etang +reserve. Jamais on n'avait si bien illumine la neige et la glace. +C'etait une feerie. Le beau monde arrivait avec des cris de joie; il y +avait un peu du carnaval de Venise dans ce carnaval de la neige. + +Paris est en toutes choses la synthese du monde connu et inconnu. Ici, +la zone torride avec ses fleurs eclatantes et ses arbres qui mettent +cent ans a fleurir: la, la zone hyperboreenne avec ses neiges, ses +forets poudrees et ses plaisirs d'hiver. + +Il n'y a pas longtemps, l'hiver parisien n'etait encore qu'un hiver +francais. C'est pour en faire un hiver du Nord qu'on a imagine le bois +de Boulogne et ses lacs. Si le bois de Boulogne est charmant, l'ete, +avec ses grands massifs, ses meandres capricieux, ses perspectives +lumineuses et ses chemins sables tout vivants de promeneurs et +d'equipages, il est plus charmant encore par la neige. C'est alors que +vous avez le droit de vous croire en pleine region norwegienne. Les +taillis de sapins verts se profilent sur la grande tenture blanche qui +eblouit; les arbres courbent leur front sous les panaches neigeux; +dans les sentes ecartees, recouvertes d'une couche de flocons vierges +de toute trace humaine, vous pouvez apercevoir ca et la la trace +furtive de quelque lapin egare, ou les etoiles faiblement imprimees +par la patte engourdie d'un rouge-gorge ou d'un roitelet. Un silence +absolu regne dans le bois; vous vous croyez transporte dans quelque +desert, dans une de ces solitudes blanches ou l'on n'entend que le +craquement lointain de la neige glacee et le vent qui pleure sur le +torrent des avalanches. + +C'etait un spectacle et une fete. Le duc de Parisis et le comte Olympe +Aguado furent les plus remarques par l'elegance et la richesse de +leur attelage. Parmi cette nocturne cavalcade, on remarquait aussi +l'Empereur et l'Imperatrice, le duc d'Albe, le duc d'Aquila, la +comtesse Walewska et le comte Walewski, le duc et la duchesse de +Persigny, le prince Napoleon dans son char pompeien. Tous les grands +noms du sport et toutes les beautes celebres se donnaient le spectacle +de l'hiver, en faisant eux-memes la mascarade. Les hauts financiers +etaient la, eux qui, ne consacrant que peu d'instants a la vie de +plaisirs, la menent a grandes guides et ne connaissent aucun obstacle +sur, leur route. + +Les traineaux dores a la tete de cygne, les chars a l'antique, les +chariots bas des boyards, le long patin des Samoyedes, le patin court +et recourbe des Hollandais, jusqu'a la planche des montagnards de +l'Islande, tout etait la qui courait, glissait, volait, decrivait +des courbes gigantesques, se croisait, se fuyait, se recherchait et +s'evitait. C'etait la fievre du froid dans la fievre de l'amour. + +Vers la fin de la fete, un curieux aurait pu entendre cette petite +conversation entre un patineur et une patineuse, qui n'avaient pas +l'air de se connaitre depuis longtemps, mais qui avaient bien envie de +faire connaissance: "Je vous jure, Madame, que c'est une tres jolie +promenade de venir chez moi en passant par la petite porte du jardin. +La serrure est un bijou; tenez, voyez plutot la clef." + +Le patineur fit briller une clef d'argent d'un travail exquis. "Quelle +coquetterie! monsieur.--En entrant on ne trouve pas de fleurs, si ce +n'est de givre aux arbustes. Mais une fois dans le jardin, on est +bientot dans la serre, ou on est recu par cent camelias, armes au +bras, fleurs a la boutonniere. Ce sont mes cent-gardes. Apres la +serre, on rencontre une porte que cette clef ouvre pareillement. On +trouve un escalier derobe,--le dernier escalier derobe,--qui vous +conduit par ses spirales de marbre a une petite bibliotheque ou je +travaille quand j'attends quelqu'un, a moins que je n'aille attendre +dans la serre. Savez-vous un chemin plus facile que celui-la?--Oui, +monsieur, un chemin qui mene chez moi.--C'est imprime. Mais ce qui est +imprime aussi, Madame, c'est que rien n'est ennuyeux que de passer par +le meme chemin. Du reste, je ne vous demande qu'une grace, c'est de +garder ma clef.--Oui, vous en avez une autre que vous donnerez demain, +sans compter celle que vous avez donnee hier. On vous connait.--Je +vous jure que je ne donne jamais deux clefs a la fois.--Comment +la marquise rousse a-t-elle rencontre chez vous la comedienne +rousse?--Conjonction de cometes!--Vous savez qu'on nous +regarde!--Adieu! Madame." + +Le patineur en donnant a la patineuse une poignee de main, lui laissa +dans la main la petite clef d'argent. Elle voulut la lui rendre, mais +il avait fait un tour de valse, et deja, avec la grace charmante des +Hollandais,--sur la glace,--il gravait avec un burin savant un A et un +O entrelaces. + +Jamais ce chiffre n'avait apparu aux yeux en si belle calligraphie; on +eut dit que le patineur avait etudie les lettres ornees du moyen age. +L'Empereur, qui patinait comme un roi de Hollande, felicita Octave +d'ecrire si bien. "Apres vous, Sire." + +Parisis rencontra encore, sur la glace, madame d'Antraygues. "Comme +vous ecrivez bien, lui dit-elle.--Je n'ecris bien que votre nom, comme +je vous aime, Alice!--Oui, sur la glace, jusqu'au prochain degel: +votre amour tombera a l'eau. Vous savez que j'ai perdu votre clef; +mais rassurez-vous, elle a ete ramassee par une main blanche qui vous +la rapportera en passant par la petite porte,--Je vais vous en +donner une autre.--Est-ce que vous seriez serrurier comme Louis XVI? +Savez-vous que vous etes un homme dangereux! Vous crochetez les +serrures--et les coeurs--Adieu! Monsieur.--A revoir, Madame. A propos, +j'oubliais de vous dire que je vous adore!" + +Et Octave repandit son ame dans un dernier regard. "Ce n'est pas vrai, +dit-il, elle n'a pas perdu la clef; la petite main blanche c'est la +sienne; elle viendra demain." + + + + +XV + +L' ESCALIER D'ONYX + + +Comme les femmes, le Bois a ses heures: il ne recoit qu'entre quatre +et six heures au mois de fevrier;--Mme d'Antraygues s'habilla tout en +noir, se voila comme une veuve et monta dans un coupe, tout en ouvrant +son porte-monnaie. + +Elle pensait donc a faire une bonne oeuvre? Sans doute elle allait +frapper a la porte de quelque misere cachee? + +Il ne faut pas la canoniser si vite. Il y avait a peine trois ou +quatre petites pieces de cent sous dans ce porte-monnaie, de menues +aumones qu'on donne en passant, le prix d'un gouter au lait au Pre +Catelan avec une amie, ou d'un gouter aux oranges glacees chez Guerre +ou a Frascati. + +Mais dans ce porte-monnaie il y avait une clef d'argent. + +La comtesse se fit descendre dans l'avenue de l'Imperatrice devant +l'hotel de la trop celebre Mme ---- qui recevait ce jour-la. D'ou +vient qu'elle n'entra pas? Est-ce qu'elle allait se tromper de porte? +Tout autre jour, elle aurait pu s'inquieter des curieux, mais ce +jour-la, il neigait comme la veille, les curieux ne mettaient pas la +tete a la fenetre ni a la portiere. + +Quoi qu'elle n'eut pas beaucoup etudie la geographie, comme elle +connaissait bien la facade de l'hotel de M. de Parisis, elle ne +demanda son chemin a personne pour tourner autour du jardin. Ce fut +d'autant mieux, qu'elle ne rencontra ame qui vive dans les rues +avoisinantes. Elle devina la porte. "Voyons, dit-elle, si je ne me +suis pas trompee?" Elle prit la clef et la mit dans la serrure. +C'etait bien cela. Vous croyez peut-etre--Madame--qu'elle ouvrit la +porte? Eh bien! non, elle retira la clef et se promena. On n'a jamais +du premier coup le courage de son opinion. + +Cependant il ne faisait pas un temps a rester indecise; il faut qu'une +porte soit ouverte ou fermee. Or, dans la vie on a toujours peur +d'ouvrir ou de fermer une porte. Ouvrir la porte! Que va-t-on trouver +de l'autre cote! Ne pas l'ouvrir! Et si c'est le bonheur? + +Pour Alice, c'etait la porte du paradis et c'etait la porte de +l'enfer. Le paradis, c'est-a-dire un amoureux qui vous attend. +L'enfer, c'est-a-dire un amoureux qui vous attend. Dante a eu beau +etre terrible, il n'a degoute personne de l'enfer, parce qu'il a peint +dans l'enfer tous ceux qui ont ete emparadises dans leurs passions. + +Mme d'Antraygues remit la clef dans la serrure et tourna rapidement. +C'etait une porte docile qui ne faisait jamais de facons pour +s'ouvrir, ni pour se fermer. Personne n'avait passe la depuis la +veille, peut-etre depuis l'avant-veille. La neige etait immaculee +comme celle du Mont-Blanc. On n'y voyait que les hieroglyphes imprimes +par les pattes d'or des merles. + +Alice faillit laisser la clef dans la serrure, tant elle etait +troublee. Elle imprima aussi ses petits pieds sur la neige, une page +blanche dont elle faisait un acte d'accusation. Mais elle ne voyait +pas encore le tribunal. Son petit pied, dans sa bottine plus petite +encore, se dessinait en criant dans les lignes les plus gracieuses du +monde. + +Un imbecile eut prepare le chemin, mais Octave n'avait eu garde de +balayer la neige. + +Alice avait reconnu la serre; la porte etait entr'ouverte comme +par megarde. Une fois qu'elle eut franchi le seuil, la jeune femme +respira, et comme si les camelias eussent fleuri pour elle, elle +murmura avec un sourire: " Oh! les beaux camelias! " + +Les femmes s'imaginent volontiers que tout ce qui fleurit, comme tout +ce qui chante, est un hosannah a leur beaute. + +Apres ce premier sentiment d'enthousiasme contenu d'ailleurs, Alice se +dit: "Il n'est pas la. Est-ce qu'il s'imagine que je vais monter son +escalier plus ou moins derobe?" + +Quoique romanesque, elle avait souvent l'esprit railleur. Cet esprit +la reconforta un peu. "Apres tout, dit elle, on n'est pas une dame aux +camelias pour avoir traverse cette serre." Elle reflechit que M. de +Parisis ne l'attendait pas, car c'etait bien l'heure convenue. Il +lui semblait que lui aussi aurait bien pu traverser la serre a sa +rencontre, " Il faut bien en prendre son parti, dit-elle. On a +supprime les tournois, il y a encore des amoureux, mais il n'y a point +de paladins." + +Comme la porte de la serre, la porte de l'escalier etait entr'ouverte. +"C'est toujours cela, pensa-t-elle." Et elle poussa la porte en y +appuyant son manchon. "Mais cet escalier est un bijou!" dit-elle. + +C'etait un bijou, en effet, un bijou en onyx; la spirale etait une +merveille d'architecture, comme l'escalier du chateau d'Anet, ou +plutot une copie en miniature de l'escalier de l'hotel Paiva. "Je ne +monterai pas," dit-elle. Et elle monta la premiere marche. Elle monta +la seconde, parce qu'elle avait monte la premiere, elle monta la +troisieme tout en se retournant et tout en voulant descendre. Mais la +queue de sa robe ondoyait si bien sur l'onyx! + +Se fut-elle arretee en chemin? Son coeur battait bien fort, l'emotion +brisait ses forces. Elle qui etait vaillante quoique paresseuse, elle +qui avait la jambe de Diane et qui eut valse toute une nuit sans se +reposer, elle s'appuya a la balustrade, toute chancelante. + +Le duc de Parisis parut alors. "Ah! c'est vous," lui dit-il. Et il se +precipita pour lui prendre la main. "Oui, c'est moi," dit-elle d'une +voix etouffee. Octave etait devant la comtesse, il la prit dans ses +bras et l'embrassa sur les cheveux. "Ah! reprit-elle, je ne me croyais +pas capable de venir jusqu'ici, mais je n'irai pas plus loin.--Je ne +comprends pas.--Je ne me comprenais pas non plus, mais je me comprends +maintenant. Il y a deux femmes en moi, la femme qui reve et qui +parle, une vraie folle, celle-la! Mais c'est assez de rever; chez moi +l'action ne suit pas la parole: adieu!" + +Octave saisit violemment Mme d'Antraygues et la voulut emporter. +"Alice, je vous aime!--Qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve que je +suis venue chez vous! Cela prouve, helas! que je vous aime, mais c'est +tout." Elle soupira: "C'est deja trop, adieu!" Et alors, ressaissant +toutes ses forces, elle se delivra d'Octave et s'enfuit. + +Il la rejoignit dans la serre. "Alice, pourquoi jouer ce jeu de +coquettes, si vous m'aimez." Il la reprit dans ses bras, il faillit la +vaincre. Elle palit et inclina la tete comme une victime resignee. +" Mon ami, ayez pitie de moi? je me sens mourir.--Je vous emporte +la-haut pour vous faire respirer des sels." + +Mme d'Antraygues etait revenue a elle. "Non, dit-elle, je vais +respirer l'air vif, vous n'avez la-haut que du vinaigre des quatre +voleurs." Et elle se mit a rire. "Vous riez, donc vous etes desarmee." +La comtesse leva les yeux sur Octave. "Je ris?" dit-elle. Elle montra +deux larmes. Il les prit sur ses levres, et fut emu lui-meme, tout en +jouant a la moquerie. Mme d'Antraygues n'etait pas encore a la porte. +La lutte recommenca. Octave etait charmant, mais elle avait peur. Son +ame entrainait son corps loin des tentations; il lui semblait qu'une +fois dehors elle retrouverait cette quietude du coeur qui est bien +plus pres de la joie que les fievres de la passion. "Non," dit-elle +tout a coup. + +Cette fois elle avait brise tous les liens qui la retenaient. Octave +comprit que son role de tentateur etait fini; il connaissait trop, +les femmes pour ne pas savoir qu'une fois chez elle la comtesse +regretterait de n'etre pas restee un peu plus longtemps chez lui. Il +compta sur le lendemain ou le surlendemain. "Donc, dit-il d'un air +degage, vous ne voulez pas que je fasse mon salut avec vous? Moi qui +avait jure que nulle femme ne passerait plus par cette petite porte." +Alice fut atteinte au coeur, mais elle cacha sa blessure. "J'oubliais +de vous rendre la clef, dit-elle, en essayant un sourire. Je sais +qu'il y a beaucoup d'appelees et beaucoup d'elues. Je suis desesperes +d'avoir empeche quelque belle dame de l'un ou l'autre monde de +franchir votre seuil aujourd'hui, mais elles se rattraperont, car il +parait qu'on fait queue pour venir chez vous.--Quelle calomnie! je ne +suis jamais chez moi.--Je comprends, vous etes chez celle-ci ou chez +celle-la. C'est egal, voila votre clef, placez-la en de meilleures +mains." + +Octave prit un air suppliant. "Faites-moi une grace, gardez cette +clef. Demain, dans un an, toujours, vous me trouverez le plus heureux +homme du monde si vous montez l'escalier.--Eh bien! je la garde, je +viendrai dans un an, un jour de neige; aujourd'hui j'ai monte trois +marches, je prendrai mon courage a deux mains pour en monter six,--Je +vous attends, et ce jour-la je ne serai pas si bete que de m'humilier +devant votre vertu, comme si l'amour avait pitie des robes blanches. +--Vous avez bien fait, monsieur de Parisis; contre la faiblesse il n'y +a pas de force. Les violences donjuanesques me font pitie; on ne prend +une femme que si elle se donne. Je vous aime, mais je me garde. Adieu! +adieu! adieu! + +Mme d'Antraygues s'enfuit, tout en gardant la clef. + +Le duc de Parisis se promena par la neige. "Je ne suis pas content de +moi, pensa-t-il, c'est une bataille perdue." + +Il rentra dans la serre et salua philosophiquement ses camelias. +"Vanite des vanites! reprit-il; d'ou vient cet insatiable desir +de conquerir des femmes comme les ambitieux conquierent des +villes?--Apres tout, reprit le duc de Parisis, je n'aime en Mme +d'Antraygues que sa beaute, et je ne veux pas m'embarquer dans une +passion a perte de vue. Ah! si c'eut ete la Dame de Coeur." + +Son imagination etait toute a cette figure a peine entrevue. "Mais la +Dame de Coeur, reprit-il, ne viendra meme pas jusqu'a la petite porte +du jardin. Le lys qu'elle tient si fierement a la main se fletrirait +en traversant la serre aux camelias." + + + + +XVI + + +VIOLETTE + + +De Parisis n'en continua pas moins sa vie aux aventures. Il n'etait +pas homme a s'attarder dans un reve; chaque jour etait pour lui un +feuillet blanc qu'il fallait remplir par une page d'histoire plus ou +moins romanesque. Il y en a qui vivent par la tete, d'autres par le +ventre; ceux-ci par l'esprit, ceux-la par le coeur. Octave vivait +par l'esprit du coeur. Ni la fortune, ni l'ambition, ni la renommee +n'avaient de prestige pour lui; il ne s'amusait qu'aux aventures de +l'amour. Il disait que ce qu'il y a encore de plus inconnu, c'est la +femme; il s'indignait du philosophe qui a dit: "Toutes les femmes sont +la meme." Pour lui, toute femme, quelle qu'elle fut, etait un monde +nouveau a decouvrir. Et quand il avait joue le role de Christophe +Colomb, il jouait celui d'Americ Vespuce. Ce fut une de ces aventures +qui lui ouvrit le vrai roman de sa vie. Voici comment: + +Il passait rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel avec son ami Monjoyeux. +Ils venaient de voir un de leurs camarades reste fidele au pays +latin jusqu'apres son doctorat. Le quasi-ambassadeur et le sculpteur +neo-grec s'en allaient bras dessus, bras dessous, fumant leur cigare. +Octave riant un peu de la simplicite de l'etudiant qui etudie. "Pas si +simple, dit Monjoyeux; le jour viendra ou il nous prouvera sans peine +qu'il a pris le chemin le plus court. L'etude a du bon quand on est +jeune; sans compter que Georges a aussi ses heures de distraction. +Nous allons traverser le Luxembourg qui est encore emaille ca et la de +jolies fillettes qui ne coutent pas cher a habiller.--Ne parlons pas +par antiphrase, dit Octave. Les fillettes en question ont passe l'eau; +il n'y a plus au pays latin que les ombres de Rosine, de Mimi Pinson +et de Musette.--Tu ne sais pas ce que tu dis. C'est toujours ici +qu'elles poussent; elles ne vont s'effeuiller sur la rive droite +qu'apres avoir fleuri sur la rive gauche.--Je t'entends; cela veut +dire que nous n'avons plus que les regains.--Tiens, justement en voila +une!" + +Une jeune fille qui n'avait pas dix-neuf ans, d'une beaute pudique, +d'une paleur de marbre, venait de sortir de la porte etroite et sombre +d'une vieille maison de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Une robe +brune a peine attachee a la ceinture, un leger fichu noue au corsage, +dont il ne voilait qu'a demi les lignes indecises encore, un petit +bonnet qui enserrait mal une gerbe de cheveux noirs, des souliers en +pantoufles, voila dans quel equipage la jeune fille apparut aux deux +amis. + +Octave fut frappe par l'expression de candeur souriante qui +embellissait encore cette jeune fille. On voyait tout de suite que +celle-la n'avait aime que sa mere, que nul souvenir d'amour coupable +n'inquietait son coeur; elle avait peut-etre reve aux passions de ce +monde, mais comme le voyageur qui se promene sur la rive et qui voit +de loin la tempete envahir le navire. + +Elle ne vit pas d'abord Parisis et Monjoyeux; toute a sa douleur, car +elle avait les larmes dans les yeux, elle marchait lentement, comme si +elle ne savait pas ou aller. + +Octave, lui voyant les yeux baisses, lui dit etourdiment: +"Mademoiselle, vous avez perdu quelque chose." Elle leva doucement ses +beaux yeux noyes et repondit avec simplicite: "J'ai perdu ma mere, +monsieur." A ce seul mot, si bien dit, le duc de Parisis, qui s'etait +cru d'abord en bonne fortune, fut frappe au coeur: "Mademoiselle, je +vous demande pardon." + +La jeune fille etait deja partie. Mais il courut a elle et lui demanda +ou elle allait. "Ou je vais? je ne sais pas, puisque je n'ai plus ni +maison ni famille? mais pourquoi me parler puisque nous ne suivons pas +le meme chemin." + +Le compagnon de Parisis l'avait rejoint? "Sais-tu, lui dit-il, que +tu deviens trop romanesque. Voila les passants qui s'amusent du +spectacle: allons-nous-en,--Va-t'en si tu veux; pour moi, je suis dans +un quart d'heure de charite et je me soucie bien d'etre en spectacle. +--Ce serait bien pis si je m'en allais. Un pareil duo dans cette rue." + +La jeune fille marchait toujours. "Mademoiselle, reprit Octave, je +serais au desespoir de vous importuner, mais il ne sera pas dit que +je vous aurai vu pleurer sans vous consoler.--Je ne pleure pas, +Monsieur.--Permettez-moi d'etre votre frere, ne fut-ce que cinq +minutes.--Mon frere? dit la jeune fille en regardant Octave pour la +premiere fois, il ne vous ressemblait pas.--Vous l'avez donc perdu +aussi?--Oui, monsieur; s'il etait revenu du Mexique, je ne serais pas +la, car ma mere est morte de chagrin. La pauvre femme! elle n'avait +pas de quoi porter le deuil de son fils, et moi, mon plus grand +chagrin est de ne pouvoir porter le deuil de ma mere.--Eh bien! +permettez-moi de vous acheter une robe." + +Et Parisis se tournant vers son ami. "Voila qui me ferait pardonner +toutes les robes de fete dont j'ai habille les sept peches capitaux." +La jeune fille s'etait encore eloignee. "Mademoiselle, je suis +serieux, parce que votre douleur m'a gagne. Encore une fois, +permettez-moi d'etre votre frere pendant cinq minutes. Si vous saviez +comme l'argent me coute peu! Ce n'est point, Dieu merci, une aumone +que je vous propose, vous etes trop fiere et trop digne pour cela." + +Monjoyeux prit la parole: "Non, mademoiselle, mon ami ne vous donnera +pas d'argent, mais il vous en pretera; je connais ses mauvaises +habitudes, c'est un preteur sur gages." La jeune fille ne put +s'empecher de sourire. "Eh bien! monsieur, j'allais au mont-de-piete, +dit-elle en soulevant une etoffe qu'elle avait sous le bras; +voila deux rideaux que j'ai sauves, car on a tout vendu hier a la +maison.--N'allez pas si loin, je vous prete dix louis sur vos deux +rideaux. Si ce n'est pas assez....--Sans parler de la reconnaissance, +dit Monjoyeux. D'ailleurs, je suis temoin du contrat." La jeune fille +etait devenue reveuse. "Monsieur, dit-elle gravement et en levant la +tete, j'accepte vos deux cents francs; il ne m'en faut pas davantage +pour payer les dettes de ma mere, et pour garder notre petite chambre. +Je vous demande un an et demi, car je puis, si je travaille bien, +mettre trois francs de cote par semaine.--Que faites-vous donc, +mademoiselle ?--Je travaille en vieilles dentelles. Si maman n'etait +pas tombee malade, je ne serais pas si pauvre, car il y a des jours ou +je gagne jusqu'a cent sous,--quand je passe la nuit,--ajouta-t-elle +avec un sourire qui parut d'autant plus douloureux a Octave qu'il +remarquait sur ce jeune visage les ravages de la misere et du +travail." + +Octave prit dans les poches de son gilet une petite poignee d'or. +"Voila qui est convenu, mademoiselle, ceci est a vous pendant un an et +demi, mais pas un jour de plus." Il prit la main de la jeune fille et +y versa l'or. "Comptons, monsieur, vous me donnez plus qu'il ne me +faut.--Elle a raison: ce n'est pas genereux, dit Monjoyeux." + +La jeune fille avait compte: "Ceci n'est pas pour moi, dit-elle, +en remettant a M. de Parisis quatre pieces de vingt francs.--Que +voulez-vous, dit-il, je n'ai pu apprendre les mathematiques.--Adieu, +monsieur, adieu, messieurs, dit la jeune fille en s'inclinant." + +Elle retourna d'ou elle venait. "Mais, mademoiselle, dit Octave en la +rappelant, ou vous retrouverai-je dans un an et demi?--Ah! c'est vrai; +j'oubliais. Vous me retrouverez ou je demeure aujourd'hui, la-bas, +a cette porte grillee.--Mais je ne sais pas votre nom, mademoiselle? +--Louise Marty." + +En moins de quelques secondes, la jeune fille disparut dans la sombre +allee de la maison d'ou elle etait sortie quelques minutes auparavant +"C'est bete comme tout, dit le duc de Parisis, emu; c'est egal, voila +toujours deux cents francs bien places.--Pas si bien places que cela, +dit le sculpteur, car elle te les rendra.--Tant pis, mon cher. Ainsi, +dans ton opinion, c'est une honnete fille?--Pure comme un beau jour +d'ete. Pas un nuage a l'horizon, excepte toi, peut-etre. N'as-tu pas +vu cela tout de suite dans ses yeux? C'est bleu, doux et profond comme +la vertu. Cela fait du bien de voir une pareille creature!--A nous +surtout qui en voyons tant d'autres! Oh! Paris! tenebres sur tenebres! +Avec deux cents francs, cette fille est peut-etre sauvee; or, j'en +connais plus d'une qui, a cette heure, en devore cent fois autant d'un +seul coup pour des robes ou des bijoux dont elle ne voudra plus demain +matin.--Mais, apres tout, reprit Monjoyeux, devenu pensif, la femme +est toujours la femme. Cette belle fille va peut-etre oublier d'acheter +une robe de deuil.--Oui, si nous allions la rencontrer avec une rose +quand nous viendrons surprendre notre ami le normalien a la Closerie +des Lilas!" + +Et, parlant ainsi, les deux compagnons d'aventure traverserent le +Luxembourg et gagnerent la rue de Seine, ou ils prirent un coupe. Ils +se dirent adieu sur le boulevard des Italiens. "Mon cher Octave, dit +Monjoyeux en serrant la main de son ami, si tu veux je serai de moitie +dans ta belle action; je vais te donner cinq louis.--Non, non, dit +Octave avec impatience, ce n'est pas la peine de se mettre deux pour +un pareil capital." + +Un sentiment de jalousie l'avait pris au coeur. Sa pensee le reportait +deja, avec je ne sais quel charme melancolique, vers la scene qui +s'etait passee rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Il regrettait que la +jeune fille n'eut pas garde les quatre louis qui lui restaient; car +elle aurait beau faire, ce n'est pas avec deux cents francs qu'on paye +son terme, qu'on paye ses dettes et qu'on paye une robe de deuil. + +Il se promit d'aller la voir le lendemain; ce qui ne l'empecha pas de +diner au cafe Anglais, en compagnie de Mlle Va-t-en-Guerre et de +Mlle Cosaque, deux vertus guerrieres qui avaient saute d'un char de +l'Hippodrome dans une victoria de Longchamp. + +Apres le diner, on alla aux Bouffes Parisiens, dans une petite loge +infernale ou l'on fit semblant de s'amuser de tout, et ou l'on ne +s'amusa de rien. Apres le spectacle, on raccola des amoureux et des +amoureuses depareilles pour aller souper. Ce fut une de ces fetes +bruyantes dont les tapageuses disent toujours le lendemain: "Tu n'y +etais pas; nous avons bien ri." Ri de quoi? Elles ont beau boire des +vins genereux, ces Aspasies de hasard n'en sont pas plus spirituelles: +le vin ne fait que donner du ton a leur betise. + +Au beau milieu du souper, Octave se leva, prit son chapeau et sortit +en disant qu'il allait revenir. Il ne revint pas. Pour la premiere +fois, il voyait tout le neant de cette vie a la surface. Il se demanda +comment il avait pu perdre les plus fraiches de ses belles annees +dans ce tourbillon dore, ou l'on respire les fumees de l'ivresse, ou +l'esprit prend un masque, ou le coeur ne se retrouve jamais. + +Le duc de Parisis rentra chez lui avec le contentement d'un homme qui +vient de faire une mauvaise traversee et qui franchit le seuil de sa +maison. Il n'avait pu d'un seul coup rompre avec son passe. Toutes les +figures de femmes qui avaient hante sa premiere jeunesse le suivaient, +souriantes ou railleuses; il semblait qu'elles voulussent garder leur +proie. Son coeur n'etait occupe que de la vision du matin; mais son +esprit, plus faible que son coeur, etait obsede du souvenir des folies +amoureuses. Et pourtant, dans l'espace de quelques jours, Octave avait +trois fois renie le diable comme saint Pierre avait trois fois renie +Jesus. Trois fois, de par l'apparition de Mlle de la Chastaigneraye +dans l'avenue de la Muette, de par le charme imperieux de la Dame de +Coeur, de par la vertu si simple et si douce de cette petite fille +egaree au pays latin. + +Le lendemain, que fit Octave? Sans bien savoir pourquoi, il fit +atteler et se conduisit lui-meme a la porte du Luxembourg. Il traversa +le jardin a pied et monta bientot les cinq etages de l'ouvriere en +dentelles. Quatre paroles du portier lui avaient appris que la belle +fille etait en odeur de saintete dans toute la maison. "Elle travaille +bien?--Si bien qu'elle n'a jamais le temps d'ouvrir sa fenetre, si +ce n'est pour respirer quand sa journee est finie. Et encore il lui +arrive plus d'une fois de recommencer sa journee quand sa journee est +finie." + +Cependant Parisis frappa a la porte. "C'est deja vous, monsieur?" dit +Louise en rougissant. Elle demeura sur le pas de la porte comme pour +empecher Octave d'entrer. "Oui, c'est deja moi, mademoiselle; il me +semble qu'hier nous avons oublie de nous dire quelque chose.--Nous +avons oublie...--Voulez-vous m'accorder une audience de cinq minutes?" + +Elle n'osa refuser et presenta une chaise de paille a Octave. +"Monsieur, je commence par vous remercier, car tout ce qui est ici, +grace a vous, est a moi. C'est singulier, depuis hier je suis presque +contente." Et, disant ces mots, la jeune fille reprit son travail; son +travail, c'etait une robe de laine noire. "Elle ne nous a pas trompes, +pensa Octave, voila bien la robe de deuil.--Maintenant, monsieur, +voulez-vous me dire pourquoi vous etes monte si haut?" + +Le duc de Parisis regarda la jeune fille avec un sentiment profond. +"Parce que je vous aime." La jeune fille palit et se leva: "Monsieur, +si je suis chez moi, allez-vous-en; si je suis chez vous, je m'en +vais!--Vous etes chez vous et je ne m'en vais pas. Je croyais que vous +m'estimeriez assez pour ne pas me rappeler la dette qui est entre +nous. Pourquoi vous facher d'un mot tout simple? C'est donc un grand +crime que de vous dire: _Je vous aime_, quand on parle selon son +coeur? Ne m'aimez pas si vous voulez; mais ne vous offensez pas si je +vous aime." + +La foudre etait tombee dans la chambre: la jeune fille, toute hors +d'elle-meme, voulut devorer ses larmes, mais ses larmes l'etouffaient. +Octave lui saisit la main et la porta a ses levres avec effusion: +"Louise, ce sont les seules larmes que vous verserez a cause de moi. +Voyez en moi un ami, et si mon amour vous fait peur, je n'en parlerai +plus." + +Que vous dirai-je? Je ne veux pas peindre cette singuliere passion +dans toutes ses nuances. Ce qui est certain, c'est que, le lendemain, +la jeune ouvriere pleura encore, mais cette fois ce fut parce que +Parisis ne vint pas. L'amour ne vit que d'imprevu; elle l'attendait: +s'il fut venu, elle ne l'aurait pas attendu le lendemain;--il ne +vint pas, elle l'attendit quinze jours durant avec les anxieuses +impatiences de la jeune fille,--le dirai-je?--avec la fievre de +l'amour. Elle ne se l'avouait pas, mais elle aimait Octave. Et comment +ne l'eut-elle pas aime? Il revint. "Je ne vous attendais plus, dit +Louise, sans vouloir cacher sa joie.--Vous m'avez donc attendu?--Vous +le savez bien." + +Ce jour-la, ce fut une vraie fete. Il avait apporte une branche de +lilas qu'elle pressa sur son coeur et qu'elle embrassa a diverses +reprises. "Oh! que je suis heureuse, dit-elle tristement, il y a deux +ans que je n'ai touche une fleur.--Pauvre enfant, s'ecria Octave, je +veux vous donner un bouquet tous les jours.--Tous les jours? jusqu'a +quand?--Jusqu'a toujours.--Toujours, toujours, murmura-t-elle avec +amertume.--Apres tout, reprit-elle, toujours c'est peut-etre demain et +peut-etre apres demain." + +Et elle embrassait encore la branche de lilas. Et elle racontait a +Octave qu'autrefois, avec sa mere et son frere, elle allait dans les +bois de Meudon se faire des bouquets agrestes: "Si vous saviez mon +bonheur, lui dit-elle, quand je voyais des bles a la barriere d'Enfer, +ou je trouvais des bleuets et des coquelicots!" + +Octave apporta tous les matins un bouquet de lilas ou de violettes. +Une fois, il se hasarda a apporter une robe de soie: "Vous ne m'aimez +plus, lui dit Louise tout en revolte, cette robe est une injure." +Octave comprit qu'il s'etait trompe: "Louise, ne m'en veuillez pas, ne +parlons plus de cette robe, mais prenez le bouquet qui est dedans." Le +diable garda la robe. + +Pendant dix jours, le duc de Parisis ne manqua pas un seul jour a ce +rendez-vous. Tous les matins, apres dejeuner, il montait en voiture, +descendait a la grille du Luxembourg et courait s'enfermer une heure +avec Louise. Et l'heure passait trop vite. Il se disait qu'elle etait +trop fiere et trop pure pour devenir sa maitresse. On se demandera +pourquoi il revenait tous les jours: il ne le savait pas lui-meme. Il +eprouvait une joie indicible a se retrouver dans la petite chambre +de Louise. La vertu a son atmosphere qui rasserene l'ame, comme les +horizons du matin, dans les beaux jours, ou le vent ne secoue que +l'odeur saine et fortifiante des bles en fleur et des chenes verts. Il +y avait trop longtemps que Parisis n'avait respire cet air vivifiant +pour qu'il n'en fut pas penetre jusqu'au fond de l'ame. + +Ca et la, Octave avait tente d'augmenter sa creance, mais Louise +n'avait jamais voulu augmenter sa dette. "Vous m'empecherez d'etre +heureuse, si je ne suis plus digne de moi." + +C'est a peine si elle avait accepte une jardiniere, un livre d'heures, +un de d'or et un coucou de cinquante francs. Et encore elle n'avait +accepte le coucou qu'apres que Parisis eut bien prouve que c'etait +pour voir l'heure. "Savoir l'heure! a quoi bon! Ne saurai-je pas +toujours l'heure ou vous ne reviendrez pas? avait dit Louise.--Vous +voulez donc me fermer votre porte?--Jamais." + +La pauvre Louise ne connaissait pas le vieux proverbe: "Si tu ne +fermes pas ta porte a l'amour, l'amour te mettra a la porte." Un +matin, on ne vit pas Louise courir d'un pied leger chez la fruitiere +qui lui vendait du lait, des oeufs et des pommes. Ce fut un vrai +chagrin dans le quartier quand on apprit qu'elle avait disparu, le +soir, au bras d'un amoureux "a equipage." "Quel malheur! dit la +portiere. Une fille si bien elevee! C'etait comme une hirondelle: +elle portait bonheur a la maison.--Eh bien, dit la fruitiere, elle se +portera bonheur a elle-meme." + +Octave n'avait pas de prejuges: il aimait la femme, quelle que fut son +origine et quel que fut son pays. Il l'avait prouve en ramenant une +Chinoise. Il aimait le faubourg Saint-Germain, mais il aimait Breda +street; il aimait les Champs-Elysees, mais il aimait le pays latin. +Devant toutes frontieres, il repetait le mot de Louis XIV: "Il n'y a +plus de Pyrenees." + +Il n'eut pas le pressentiment que cette jeune fille n'etait pas du +pays latin. + +Le lendemain, non loin de l'hotel de Parisis, dans une maison de +l'avenue d'Eylau, cachee sous les grands arbres d'un jardin, une jeune +fille venait cacher sa vie. Je ne sais pas si elle devait porter +bonheur a cette petite maison humide et malsaine, que les derniers +locataires avaient quittee. C'etait cette solitude meme qu'Octave +avait cherchee pour Louise. Il voulait lui louer le premier etage, +mais elle avait peur du luxe, et elle demanda a habiter l'etage +mansarde: cela lui rappellerait sa mere et elle travaillerait mieux, +car elle comptait bien travailler toujours. Elle aimait trop a toucher +la dentelle et les fleurs pour vouloir se croiser les bras. Octave eut +beau lui dire qu'il lui en donnerait pour elle-meme; elle refusa. + +Octave ne voulut pas l'encanailler dans l'acajou, ce pauvre bois trop +decrie. Il lui donna des meubles en citronnier, un petit mobilier de +villa, tres simple, mais pas vulgaire. Il ne voulut rien oublier: elle +eut des oiseaux dans une petite cage doree et des pervenches dans une +petite jardiniere rustique. "Cela ne vous empechera pas, lui dit-elle, +de m'apporter tous les matins un bouquet de violettes.--Oui, ma +Violette, repondit-il.--Oui, s'ecria-t-elle avec joie, Violette c'est +mon nom, car je veux vivre toujours cachee." + +La pauvre Violette s'imaginait qu'entre Octave et elle c'etait a la +vie, a la mort. "N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'entre moi qui +vous aime et vous qui m'aimez, c'est a la vie a la mort?" Octave +tressaillit, il se rappela la legende des Parisis. "Si j'allais +l'aimer! Et si elle allait m'aimer!" dit-il, avec un sentiment de +tristesse. Et il reprit: "Il faudra que je jette de l'eau sur le feu." + +Le soir il alla voir sa tante. Genevieve etait au spectacle avec la +marquise de Fontaneilles. "C'est dommage, dit-il, j'aurais voulu +apaiser mon coeur dans l'atmosphere de la province." + +Il joua au reversis avec sa tante. "Etes-vous bien amoureux? lui +demanda-t-elle.--Effroyablement! J'aime trois ou quatre femmes." + + + + +XVII + +POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL VOULUT +SONNER + + +Pas un homme ne suit logiquement son coeur ni son esprit. M. de +Parisis avait peur d'aimer et d'etre aime,--et il ne voulait vivre +qu'au milieu des femmes.--Il pensait vaguement, sans trop s'inquieter +du reste, que la legende des Parisis pourrait bien l'envelopper a son +tour dans sa robe funebre a ses premiers jours de bonheur,--et il +etait insatiable a chercher le bonheur.--Il voyait ca et la flotter +sous ses yeux la legende des Parisis: "_L'amour des Parisis donnera +la mort_,"--et il s'aventurait tete perdue dans les folies +amoureuses.--Il croyait bien, il est vrai, qu'en ne s'y attardant pas, +il cueillerait tous les amours sans y trouver le fruit mortel. + +Les contrastes ont leur poesie. Octave se disait que Violette dans sa +blancheur de vierge etait peut-etre le veritable amour pour un coeur +endurci comme le sien. C'etait le voyageur qui a epuise toutes les +coupes et qui trempe ses levres a la source glaciale qui jaillit du +rocher. + +Mais les levres insatiables de Parisis ne devaient, comme toujours, +boire qu'un seul jour a cette fontaine d'eau vive. + +Il avait plus d'une fois revu Mme d'Antraygues dans le monde. Il +s'etait fait presenter officiellement; mais il n'avait pas abuse du +droit que prennent tous les hommes, de parler aux femmes. Il semblait +lui dire, en ne lui disant rien, qu'il ne pensait plus a elle. Alice +lui avait rappele la clef d'argent comme une menace gracieuse. + +Enfin un soir, a la Cour, comme on chuchottait a la ronde sur les +amours de M. d'Antraygues avec Mlle Belle-de-Nuit, elle alla bravement +a Octave et lui dit qu'elle l'attendrait le lendemain chez elle entre +onze heures et minuit. "J'aimerais bien mieux vous attendre chez moi, +lui dit Octave.--Non, lui dit-elle, je n'aurai jamais le courage de +monter votre escalier d'onyx." + +Octave avait trop d'esprit pour insister; il prenait les femmes la ou +elles voulaient se donner. Or, les femmes se donnent plus volontiers +chez elles, comme si le demon de l'adultere leur imposait le champ de +bataille. + +Le lendemain, la comtesse, qui s'etait jetee tete baissee dans la +folie de son amour, ecrivit ce mot a Octave: + +_Ce soir a minuit. J'en mourrai, mais qu'est-ce que ca fait!_ + +Quand les femmes sont en train de se perdre, elles y vont bien. Mme +d'Antraygues signait ce petit billet,--la condamnation a mort de sa +vertu,--sans s'imaginer qu'elle jetait son bonnet par-dessus les +moulins. + +Or, ces deux lignes etaient le commencement d'un drame. + +A dix heures, Violette, jalouse par pressentiment, alla chez Octave +qui lui avait dit qu'il ne sortirait qu'a onze heures pour aller au +club. + +Octave venait de sortir, elle monta en se disant qu'elle attendrait. +Il lui arrivait ca et la de lui faire cette amoureuse surprise; pourvu +qu'elle ne vint pas chez lui de deux heures a quatre heures, il lui +permettait toutes ses fantaisies. + +Des qu'elle fut chez lui ce soir-la, tout naturellement elle trouva le +billet de la comtesse d'Antraygues. Il n'etait pas long, mais il etait +explicite. + +Violette fut frappee comme d'un coup de poignard. Elle palit, elle +chancela, elle tomba sur le canape presque evanouie, "Et moi aussi, +dit-elle, j'en mourrai!" + +Une volonte subite la ranima. Elle relut la lettre. Le hasard fait +bien tout ce qu'il fait: sur la cheminee, pres de la lettre, elle vit +un petit revolver qu'elle connaissait bien. C'etait un vrai bijou. +Parisis le lui avait plus d'une fois montre en lui disant: "N'interroge +jamais cette bete-la, parce qu'elle te repondrait dans l'autre monde." + +Violette appuya sur son coeur la bouche du revolver. "Non! dit-elle, +je veux mourir sous ses yeux." + +Mais ou etait-il? Les femmes savent tout. Le matin, Violette etait +allee au parc Monceaux, cueillir des herbes pour ses oiseaux: elle +avait vu Octave qui fumait dans l'avenue de la Reine-Hortense et qui +regardait les fenetres d'un hotel. "C'est cela, dit-elle, je me suis +sentie jalouse, je ne me trompe pas!" + +Et, presque folle de desespoir, elle courut avenue de la Reine-Hortense. +"Mais s'il est entre!" dit-elle. + +M. de Parisis avait passe par le club pour bien s'assurer que M. +d'Antraygues, le joueur obstine, etait bien a une table de baccarat. + +Octave serait donc ce soir-la le plus heureux homme du monde +parisien.--C'etait entre onze heures et minuit,--l'heure feconde ou +se nouent et se denouent presque toutes les comedies amoureuses. Les +drames et les tragedies pour tout de bon ne commencent qu'apres les +dernieres scenes de l'Ambigu et de la Comedie-Francaise. + +M. de Parisis fumait, renverse dans une legere victoria enlevee par +deux chevaux anglais de la plus altiere desinvolture. A les voir +passer, au clair de la lune et des reverberes dans l'avenue de la +Reine-Hortense, on eut dit qu'ils ne touchaient pas la terre. Une +pianiste a la main plus lourde sur les touches d'ivoire que ces pieds +legers pour effleurer le sol; ils jetaient dans le silence de l'avenue +un leger battement tres harmonieusement cadence, qui certes ne +devait pas reveiller les belles dames deja endormies dans les villas +voisines. + +Cependant, des qu'ils depasserent la rue du Faubourg-Saint-Honore, qui +coupe l'avenue, on aurait pu voir une ombre blanche soulever un rideau +a la fenetre d'un prochain hotel. Avait-on reconnu le pas des chevaux +ou venait-on rever a la belle etoile? + +A Paris, on ne reve plus a la belle etoile, les pendules vont trop +vite pour cela. Les pendules! J'ai voulu dire les passions. + +Octave sauta sur la chaussee en donnant l'ordre a son groom de +promener les chevaux dans le voisinage comme s'il n'attendait +personne. Il regarda autour de lui: il ne vit que les arbres et les +reverberes. L'avenue de la Reine-Hortense, qui va du parc Monceaux a +l'Arc-de-Triomphe, est deserte a la tombee de la nuit; c'est l'avenue +de Paris ou on passe le moins a pied: on y voit le matin des +cavaliers, dans l'apres-midi des carrosses, le soir on y rencontre +ca et la les rares habitants qui regagnent leur hotel, quelques +cuisinieres amoureuses, quelques sergents de ville distraits, en un +mot, une vraie voie pompeienne apres le Vesuve. + +Quelques secondes apres, Octave s'arretait devant une porte et levait +la main pour sonner. Mais il ne sonna pas. + +Une petite main blanche s'appuya subitement sur sa main. Lui qui +ne s'etonnait de rien, s'etonna pourtant cette fois. Il n'avait vu +personne autour de lui; mais les femmes jalouses ont l'art d'etre +invisibles et de n'apparaitre qu'au moment tragique. + +M. de Parisis s'etait retourne et avait reconnu Violette. "Eh bien! +lui dit-elle, je vous y prends." Octave vit briller deux yeux que +l'enfer de la jalousie avait embrases. "Tu es folle, Violette!--Oui, +monsieur, folle parce que je vous aime." + +Octave releva la main pour sonner, mais une seconde fois la main +de Violette detourna la sienne. "Je te dis que tu ne sonneras +pas.--Voyons, Violette, soyez sage; il est minuit, je vais en soiree, +rentrez chez vous.--Ah! vous allez en soiree!--Si vous ne voulez +pas rentrer chez vous, rentrez chez moi; prenez ma victoria si vous +voulez, mais pour Dieu, plus un mot, n'est-ce pas?" + +M. de Parisis avait sonne. La porte s'ouvrit. Violette voulut +s'elancer, mais il la rejeta doucement comme en un tour de valse et +lui ferma la porte au nez. + +Violette sonna a son tour en femme decidee a tout. Le duc de Parisis, +voyant la porte se rouvrir, retourna sur ses pas. Il rejeta Violette +une seconde fois tout en lui serrant la main avec amour. Mais il +referma la porte bruyamment. + +Il entendit un cri, son nom retentit dans le silence. Il aurait voulu +foudroyer Violette. Il se demandait s'il ne ferait pas mieux de +rebrousser chemin et de remettre sa bonne fortune a des nuits +meilleures. + +Une femme de chambre s'etait avancee vers lui. "Monsieur demande +madame la comtesse?" dit-elle d'un air entendu. Elle avait deja trahi +la femme pour le mari, elle allait trahir le mari pour la femme. Elle +croyait ainsi racheter sa faute. "Oui, dit Octave en lui donnant cinq +louis; si on sonne encore, n'ouvrez pas.--C'est bien simple, je vais +rompre le fil, et on ne sonnera plus." + +Cette belle idee decida tout a fait Octave a monter chez la comtesse. +Alice l'attendait sur le palier dans le plus adorable deshabille de +minuit. Un peignoir de mousseline garni de point d'Angleterre, cachant +a peine une chemise transparente,--des mules de satin rose sur des +bas a jour--et une chevelure desordonnee, s'echappant des peignes en +cascades voluptueuses. On voyait que la chevelure etait de la fete. + +Il ne reconnaissait pas la comtesse. Etait-il possible que celle qui, +tout effrayee d'elle-meme, avait fui l'escalier d'onyx, fut la meme +femme qui le recevait ainsi a bras ouverts? Le premier mot d'Alice fut +un mensonge. "Je ne vous attendais pas, dit-elle a Octave." Octave +prit Mme d'Antraygues dans ses bras et la porta doucement jusque +devant un feu qui flambait joyeusement, quoiqu'on fut deja dans la +belle saison. "Je croyais ne pas arriver, dit-il en baisant les +cheveux d'Alice. Votre avenue n'est pas sure! j'ai ete arrete a +votre porte, j'ai failli etre poignarde sous vos fenetres.--Vous +m'epouvantez! Ceci m'explique pourquoi j'ai entendu parler; il me +semblait que c'etait une voix de femme. Je ne voulais pas ouvrir la +fenetre parce que ma voisine n'est pas encore couchee.--Oui, c'etait +une voix de femme. + +Les hommes n'ont qu'un ennemi dangereux, c'est la femme; pour moi, +j'ai plus peur d'une femme que de quatre hommes.--Vous avez peut-etre +raison. Mais quel est donc ce mystere? Parlez vite, vous etes emu, +voulez-vous des sels?" + +Mme d'Antraygues soupira. "Je ris, continua-t-elle, mais c'est moi qui +vais me trouver mal." Octave reprit Alice dans ses bras et l'appuya +sur son coeur. "L'emotion c'est la vie. Ne me parlez pas des lacs, +parlez-moi des torrents." + +Parisis savait Alice romanesque et meme romantique. "Comme vous +etes belle avec ces airs penches! Moi qui croyais vous retrouver +railleuse!--Quand je vais dans le monde, je suis armee jusqu'aux +dents; quand je suis ici en face de moi-meme ou en face de vous-meme, +je deviens bete jusqu'a montrer mon coeur. Ah! mon ami, comme je vous +aime!" + +Cette femme qui riait de tout avait les larmes dans les yeux. Le duc +avait deja oublie Violette, il respirait avec passion les savoureuses +senteurs de l'epaule, du cou et des cheveux d'Alice. "Mais enfin, +reprit la comtesse, qu'est-ce que cette femme?--N'en parlons plus, +c'est une femme qui me demandait son chemin. Je lui ai repondu que je +ne savais pas le mien; mais ne parlons que de vous, de vos beaux yeux +pers, qui sont des abimes; je suis effraye quand je les regarde: c'est +l'inconnu. Les yeux, voyez-vous, c'est tout un monde, c'est l'infini, +c'est Dieu." Octave embrassait Alice. "Voila pourquoi vous fermez les +miens, dit-elle en souriant." + +M. de Parisis se jeta aux pieds de Mme d'Antraygues, non pas +melodramatiquement a la maniere des jeunes premiers de l'Ambigu, mais +en comedien qui sait jouer tous les roles. + +Etre aux pieds d'une femme, c'est etre a mi-chemin de sa conquete. +L'amour fait bien ce qu'il fait. S'il devient respectueux au point de +tomber a genoux, c'est pour se relever plus triomphant. + +La comtesse, tout amoureuse qu'elle fut, jetait toujours en toute +chose son vif et charmant eclat de rire. + +Minuit sonna a une petite pendule, un temple rond a colonnes avec des +acanthes et des perles d'or; une merveille d'horlogerie attribuee a +Louis XVI. "Deja minuit, dit la comtesse.--Cette impertinente pendule +qui se permet de mesurer mon bonheur, dit Octave.--La pendule, dit +Mme d'Antraygues, c'est la plus odieuse des inventions. La pendule va +toujours trop vite ou trop lentement." + +Les femmes ont peur de cette action mysterieuse qui marque le temps, +qui compte les minutes--et les rides. Par l'horloge, la vie est +divisee en cent mille parcelles inapercues, comme le coeur est divise +par l'amour en cent milles syllabes errantes. Ce sont les grains de +sable qui tombent sans fin sur les grains de beaute. Ils tombent du +sablier jusqu'a ce qu'enfin le sablier soit vide et que le cercueil +soit plein. + +M. de Parisis voulut embrasser la comtesse un peu violemment. Elle le +repoussa avec douceur. "C'est cela, dit-il. La femme regle l'homme, +comme l'horloge regle le soleil." Et apres un baiser: "N'oubliez pas: +vous m'avez averti que vous me mettriez a la porte pour aller voir +lever l'aurore au club.--Ah! oui. Il faut que je vous donne une lecon +de geographie. Si, contre toute attente, il prenait a M. d'Antraygues +la fantaisie de rentrer....--Soyez sans inquietude, il ne quittera sa +table que pour aller chez sa maitresse.--Enfin il pourrait se tromper +de porte et venir chez sa femme. Vous savez, l'empire des mauvaises +habitudes!--Il ne faut jamais jurer de rien.--Donc, s'il rentrait a +l'hotel et s'il frappait a ma porte, cela lui est arrive le jour de ma +fete, parce que sa maitresse le lui avait rappele,--vous passerez par +mon cabinet de toilette ... mais il faut que je vous montre cela...." + +Alice conduisit M. de Parisis dans son cabinet de toilette, apres quoi +elle lui fit traverser la salle de bain et lui montra un escalier a +jour qui descendait au jardin. "Quand vous serez dans le jardin, +lui dit-elle, vous jugerez que les murs ne sont pas difficiles a +escalader. Vous trouverez d'ailleurs un marche-pied volant. Le jardin +conduit a un jardin voisin; ce jardin, si je ne me trompe, s'ouvre +sur la rue de Courcelles; ne craignez rien, il n'y a pas de pieges a +loup.--Il n'y a pas de pieges a loup! se recria Octave, mais qu'est-ce +donc que ces beaux bras qui m'enchainent a vos pieds!" + + + + + + +XVIII + +LE ROI DE THULE + + +Cependant M. de Parisis passait sur son cou les belles mains de la +comtesse. "A propos, dit-elle, je vous ai invite a prendre une tasse +de the et mon monde est couche.--Quel contre-temps! dit Octave, moi +qui ne suis venu que pour cela.--C'est d'autant plus facheux que +j'aurais pu vous faire apprecier mon vieux Sevres. Voyez-vous cette +merveille sur cette console?--C'est d'autant moins facheux, Madame, +que vous avez un bon feu, que j'ai vu dans votre cabinet de toilette +une petite bouilloire d'argent, et que vous allez de vos blanches +mains me preparer vous-meme une tasse de the." + +Octave n'aimait pas a tordre le cou a ses aventures. Un dilettante +en amour savoure le roman chapitre par chapitre sans brusquer le +denouement. + +Mme d'Antraygues ne se fit pas prier, elle mit la bouilloire au feu +pendant que M. de Parisis apportait le tete-a-tete sur un gueridon +dore, a trois cariatides sculptees en syrene. + +Octave admira la forme svelte, la couleur tendre, les fleurs delicates +de cette petite merveille qu'une main feerique avait travaille pour +Trianon. + +"C'est admirable, dit-il, je n'ai jamais vu de forme plus exquise et +de tons plus harmonieux. Ce sucrier est un bijou.--J'aime encore mieux +la theiere. Voyez donc comme l'anse est dessinee! voyez donc comme +le goulot se profile bien!--Croyez-vous, Madame, qu'a Trianon ou +ailleurs, depuis qu'on prend du the, ce divin tete-a-tete ait jamais +eu la bonne fortune de caresser des levres aussi amoureuses que les +notres." + +Octave embrassait Alice. "Octave! decidement vous avez trop soif, +murmura Mme d'Antraygues en riant.--Vous etes comme le vieux Sevres, +d'une pate exquise.--Oui, pate tendre." Octave alla embrasser encore +Alice. "Chut! dit-elle, voila l'eau qui bout.--Quelle jolie chanson! +je comprends que les poetes aient parle des symphonies de la +bouilloire; moi qui vous parle, j'ai une petite bouilloire dans ma +chambre pour me rappeler mon enfance. Ma grand'mere m'a berce au +chant de la bouilloire.--Vous avez ete eleve dans l'age d'or; moi, ma +grand'mere m'a elevee aux duos d'Antony, de Lelia et de Faust." + +Alice chanta du bout des levres une strophe du _Roi de Thule_. "Oh! +chantez! chantez! dit Octave. Vous allez attacher mon amour a cette +chanson.--Oui, comme on cloue un papillon dans un herbier.--N'ayons +pas d'esprit et chantez-moi cette adorable ballade." + +Mme d'Antraygues la chanta avec l'accompagnement des vagues de la +bouilloire et du petillement du fagotin. Et elle la chanta presque +aussi bien que Mme Carvalho, musique de Gounod, traduction toute +nouvelle: + + Il etait un roi de Thule, + Qui perdit un soir sa maitresse + Il but comme un inconsole + Le souvenir avec l'ivresse. + + C'etait dans une coupe d'or + Portant le chiffre d'Arabelle: + "Heureux, disait-il, qui s'endort + Dans l'amour, comme a fait ma belle!" + + Plus d'une fois, quand il revait, + La nuit, en ecoutant les merles, + Il prenait sa coupe et buvait, + Croyant y retrouver des perles. + + Perles et pleurs! Le sort amer + Le fit vieillir fidele et sombre. + Un soir qu'il regardait la mer, + Et qu'il evoquait la chere ombre: + + "O ma belle! nulle apres toi + A cette coupe savoureuse + Ne boira plus. Nul apres moi + N'y mettra sa bouche amoureuse." + + Et dans les vagues, tristement, + Par lui la coupe fut jetee, + Ne voulant pas qu'un autre amant + Profanat la coupe enchantee. + +Pendant qu'Alice chantait, M. de Parisis promenait son vif regard sur +sa beaute epanouie; tout un poeme en vingt-quatre chants, a commencer +par les cheveux blonds en revolte, a finir par les pieds mignons qui +jouaient dans les pantoufles. + +Alice etait grasse et blanche, legerement rosee, legerement brunie, +comme si le soleil eut passe sur elle trop longtemps dans sa derniere +villegiature. Quoiqu'elle fut une femme du Nord, elle avait la +nonchalance des Havanaises. Elle vivait couchee, quittant son lit pour +son canape, son canape pour sa caleche; aussi faisait-elle une +rude penitence quand le dimanche, a la messe d'une heure, elle +s'agenouillait a Saint-Philippe-du-Roule au milieu de ses amies. La +mere de M. d'Antraygues lui avait dit plus d'une fois: "Prends garde a +ta femme, elle est romanesque et coquette." Le jeune mari repondait +a sa mere: "Il n'y a rien a craindre, elle est trop paresseuse pour +cela." + +Un fin physionomiste n'eut pas repondu ainsi. Et, en effet, les yeux +d'Alice,--ces terribles yeux de mer, a reflets changeants, qui ne +disent jamais le secret du coeur, revelaient une ame troublee par les +reves amoureux comme la mer par les nues qui renferment l'orage. Il y +a des femmes qui se montrent tout entieres par leurs regards. On +les penetre du premier coup comme ces sources vives jaillies de la +montagne dans leur premier lit virginal.--fontaines que nulle levre +humaine n'a touchees encore.--Mais il y a des femmes profondes comme +la mer: l'oeil s'y perd; plus on les croit connaitre et plus on est +dans l'abime: "Bien fol est qui s'y fie," disait Francois Ier devant +celles-la. M. d'Antraygues ne connaissait pas si bien les femmes que +Francois Ier, il n'avait pas appris a lire dans ce livre du bien et du +mal, une oeuvre toute divine que Dieu a livree au diable. + +Il est des femmes a l'abri des tentations par leur figure; les passions +ne frappent pas a toutes les portes, elles laissent sommeiller dans la +vie les ames qui n'ont pas revetu une enveloppe attrayante. La beaute +qui ne tombe pas de son piedestal de marbre est un ange de vertu. La +laideur qui meurt immaculee ne merite pas les canons de l'Eglise. Toute- +fois, il faut bien le dire, il n'y a pas de laideur absolue, et toute +femme, quel que soit son masque, a son quart d'heure de rayonnement. + +Mme d'Antraygues etait faite pour la volupte sinon pour la passion; +yeux profonds sous la flamme, levres rouges, une foret de cheveux, +dont les broussailles envahissaient le cou et les oreilles, des +sourcils qui se joignaient presque et qui semblaient peints, tant ils +etaient energiquement et finement dessines, de longs cils retrousses +et mobiles qui accentuaient encore l'expression mysterieuse de ses +yeux. L'ovale du visage etait peut-etre trop arrondi, mais il etait +embelli par un second menton dont la ligne ondoyante se fondait +mollement sous le premier. L'oreille etait un bijou cisele sur la +chair; elle etait un peu rouge peut-etre mais par ce temps d'anemie, +qui se plaindrait de voir le sang vif s'accuser! Ce soir-la, la +comtesse avait de grands anneaux pompeiens, mis a la mode par les +femmes excentriques. + +M. de Parisis n'arretait pas son regard a la figure seule; comme un +voyageur qui a entrevu a peine le pays inconnu, il promenait ca et la +de la tete aux pieds, sur les montagnes et les vallons, penetrant la +robe un peu diaphane, admirant les surfaces de l'epaule, les graces +abandonnees du cou, le marbre rose du bras. "Quel joli pied vous +avez!" dit-il a Alice apres un silence. Et sans qu'elle y prit garde +ou qu'elle voulut y prendre garde, il lui saisit le pied dans sa +pantoufle, comme il aurait pris sa main dans son manchon. + +Les jeunes filles qui liront ce roman pourront me demander pourquoi M. +de Parisis allait a minuit chez Mme d'Antraygues, puisque ce n'etait +ni sa femme ni sa soeur; je repondrai aux jeunes filles que le the de +la comtesse etait fort bon. + + + + +XIX + +OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER + + +Madame d'Antraygues avait mis deux pincees de the dans la theiere, +Octave voulut prendre la bouilloire. "Non, lui dit-elle, il y a un +art de verser de l'eau que vous ne savez pas." Et avec une grace +charmante, elle precipita dans la theiere une petite cascade d'eau +bouillante. Une douce fumee parfuma la chambre. + +Alice presenta le sucrier a Octave. "Permettez-moi, madame, de prendre +une pince a sucre." Il prit les doigts de Mme d'Antraygues et les +mit dans le sucrier avec une douceur ideale. En verite, dit-elle, en +retirant deux morceaux de sucre, vous me feriez passer par un +trou d'aiguille: je n'aurais jamais cru que ma main put entrer +la-dedans.--Et maintenant, dit Octave, donnez-moi du the a pleins +bords, car il sera exquis." + +Glou, glou, glou, glou: les deux tasses furent pleines. "Quelle belle +couleur! dit Alice, on dirait de l'or en fusion.--L'amour est un +magicien, tout ce qu'il touche devient or.--Ah! l'amour, c'est encore +la plus belle invention des anciens.--Pour les modernes.--Vous buvez +deja, vous allez vous bruler les levres.--Non, il est a point, voyez +plutot." + +Et Octave presenta sa tasse a Alice. Elle venait de se rasseoir pres +de lui sur le canape, leurs bouches n'etaient pas loin l'une de +l'autre. + +Quand la comtesse porta les levres a la tasse, le duc y porta aussi +les siennes: deux bouches a la surface du the. " N'est-ce pas que +c'est bon?" + +On s'etait embrasse,--j'imagine. "Eh bien! Madame, dit Octave en +relevant la tete, c'est la premiere fois que je comprends le the: je +jure que jamais je n'oublierai ce festin de nos levres." Et il but +jusqu'a la derniere goutte. Et il jeta la tasse dans le feu. + +Le petit chef-d'oeuvre fut brise en mille eclats. "Que faites-vous la? +demanda la comtesse avec plus de surprise encore que de regret.--Vous +ne le devinez pas? repondit M. de Parisis qui avait repris sa +railleuse expression adoucie par un sourire de penetrante volupte. +Est-ce que vous auriez permis, Madame, que d'autres levres eussent +profane cette tasse? J'ai fait comme le roi de Thule, j'ai jete ma +coupe a la mer." + + + + +XX + +UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS + + +Cependant il etait une heure du matin, M. de Parisis avait-il pris +une seconde tasse de the avec la comtesse? La comtesse a son tour +avait-elle jete sa tasse au feu pour achever le sacrifice et garder un +souvenir plus vivant de cette heure amoureuse? + +On ne me l'a pas dit. On m'a dit seulement qu'elle avait perdu dans +le va-et-vient une de ses mules de satin rose et que son mari, en +rentrant, l'avait retrouvee dans l'escalier: ce qui prouverait assez +qu'elle avait reconduit Octave sans lumiere. + +Si Mme d'Antraygues eut reconduit Octave un peu plus loin, elle eut +assiste a une autre scene amoureuse. + +Des que la porte s'ouvrit, Octave retrouva Violette couchee par terre. +Un pressentiment traversa son esprit; il se pencha et vit un flot de +sang qui avait jailli sur sa robe. "Violette!" s'ecria-t-il. Violette +ne repondit pas. + +Les platanes agites par un vent d'orage promenaient alternativement +l'ombre et la lumiere; mais tout d'un coup un nuage ayant passe, la +lune repandit sur Violette sa blancheur d'argent. + +Octave s'etait precipite et avait souleve la jeune fille dans ses +bras. "Violette! Violette! ma Viola! c'est moi qui te parle, dis-moi +que tu m'entends!" + +Violette ne dit pas un mot. Le duc l'embrassait et lui parlait +toujours: elle avait les levres tiedes et le front glace. "Ma petite +Violette, tu sais que je t'aime!" + +Octave aimait Violette. Il ne me faudra pas faire un cours +d'esthetique sur les passions de l'ame pour demontrer que depuis les +siecles de decadence, c'est-a-dire depuis le commencement du monde, +l'amour vit de contraste et que la loi primordiale du coeur, c'est de +conquerir, si ce n'est d'etre vaincu. + +Octave venait d'adorer Mme d'Antraygues; mais il aimait Violette. +Il s'en revenait de conquerir la comtesse avec un vague sentiment +d'orgueil, mais la volupte seule avait ete de la fete. Ce n'est pas +toujours le coeur qui remue les levres, l'amour le plus eloquent +jaillit de l'imagination. Quand Salomon a dit: "La femme est amere," +c'etait le cri de l'esprit humain et non le cri du coeur humain. S'il +eut trouve dans son palais, parmi ses sept cents femmes, une brave +fille, un coeur d'or comme Violette, il eut peut-etre pousse a travers +les siecles un autre cri sur la femme. + +Mais la femme de la Bible n'etait pas la femme de l'Evangile; l'ame +n'avait pas encore dompte le corps, le sentiment n'avait pas devore +le coeur. Aujourd'hui, il y a beaucoup de Violettes qui se tuent +heroiquement pour leurs passions. Faibles coeurs! disent les +philosophes et les moralistes. Ames vaillantes! peut-on dire plus +justement de toutes les phalanges d'amoureuses que la jalousie ou le +desespoir a jetees dans l'abime. + +Octave arracha le corsage de Violette. En s'agenouillant, il trouva +son petit revolver, ce bijou qu'elle avait pris au serieux. "Tu es +donc devenue folle," lui dit-il en l'embrassant. + +M. de Parisis, tout en parlant a Violette, avait a deux reprises +appele son cocher. Au moment ou les chevaux arrivaient devant l'hotel +d'Antraygues, Octave posait Violette sur le banc de l'avenue le plus +rapproche. Elle etait souple, de son adorable souplesse de roseau, +comme une femme endormie, les bras pendants, la tete renversee. + +Quand elle fut sur le banc, Violette s'agita. "Dieu soit loue!" +s'ecria Octave. Il eut donne dix ans de sa vie pour voir vivre +Violette pendant dix minutes; sa blessure meme eut ete mortelle qu'il +eut ete presque console de lui entendre dire qu'elle l'aimait. "Je +meurs, je meurs, murmura-t-elle d'une voix coupee, il ne faut pas le +dire a maman." + +La pauvre Violette ne savait plus que sa mere fut morte. "Violette! tu +ne mourras pas, ma Violette, je t'aime et je te sauverai.--Non, je me +suis frappee au coeur." + +A cet instant, un coupe arrivait devant l'hotel par la rue de +Courcelles. C'etait le coupe de M. d'Antraygues, qui, par hasard, +rentrait chez lui avant l'aurore. Ceci merite bien une explication. +Ce jour-la, M. d'Antraygues, appele du Club a la Maison d'Or, y avait +rencontre quelques demoiselles de l'Opera. Il avait bu avec elles--non +pas precisement dans du vieux Sevres--et, ne pouvant se griser +d'amour, il s'etait grise de vin de Champagne. Le comte, tout bete +qu'il fut, avait compris dans les fumees champenoises qu'il ferait +cette nuit-la un bien mauvais joueur et qu'il risquerait de perdre ce +qu'il avait deja gagne. Voila pourquoi il revenait chez lui. + +En descendant de voiture, il reconnut l'attelage d'Octave. Il +s'approcha tout en se dandinant et vit le duc qui soulevait Violette. +"Qu'est-ce cela? lui demanda-t-il.--Cela, repondit M. de Parisis, sans +paraitre s'inquieter de la presence du comte, c'est une femme qui se +trouve mal." + +M. d'Antraygues eut d'abord l'esprit traverse par un soupcon de +jalousie, mais voyant bien que ce n'etait pas sa femme, il se contenta +de dire a Octave: "Diavolo! mon cher ami, vous chassez sur mes terres +au milieu de la nuit comme un braconnier; il est vrai que je viens de +chasser sur les votres. Vos petites amies de l'Opera m'ont fait boire +outre mesure, et pourtant ma mesure est bonne.--Eh bien! dit Octave, +allez vous coucher." + +Le comte, qui chancelait sous l'ivresse, releva la tete: "J'irai si +je veux! Il parait que monsieur ne veut pas etre trouble dans ses +rendez-vous nocturnes.--C'est vous, mon cher, qui etes nocturne. Votre +femme vous attend." + +Le duc avait repris Violette pour la poser dans la victoria. "Ma femme +m'attend? Est-ce qu'elle vous l'a dit?--Oui. Hatez-vous, car elle va +vous faire une scene." Le comte, jaloux cette fois comme un tigre, +saisit le bras d'Octave qui montait a cote de Violette. "Vous savez, +mon cher, que je ne ris pas apres minuit.--Vous savez, repliqua +Octave furieux, que je vous defends de dire un mot de plus--a moins +que vous ne trouviez un mot spirituel.--Un mot spirituel, je ne suis +pas si bete que cela; la preuve, c'est que je vois bien que vous +n'avez amene cette femme que pour cacher votre jeu! Vous venez de chez +ma femme.--La verite dans le vin, pensa Octave.--Mon cher, dit-il +tout haut, allez voir chez vous si j'y suis.--Oui, monsieur, et je +me vengerai, et je briserai tout, et je jetterai la femme par la +fenetre." + +Cette fois, en voyant la colere subite du comte, Octave aurait voulu +reprendre les paroles qu'il avait dites. Il le savait capable de +toutes les folies et de toutes les sottises. "Voyons, lui dit-il, +revenez a vous et ne vous donnez pas en spectacle a la lune; rentrez +chez vous silencieusement, et surtout ne dites pas a votre femme ce +qui s'est passe a votre porte. Sachez-le donc, mon cher, cette +pauvre fille que vous voyez la, baignee dans son sang, vous ne la +reconnaissez pas?" + +Le comte se rapprocha. "Comment la reconnaitrais-je? vous la +masquez.--C'est votre maitresse.--Laquelle?" Ce cri partait du coeur. +"Je ne sais pas laquelle, dit le duc de Parisis. Je l'ai trouvee ici +comme je revenais du boulevard Malesherbes, un revolver sanglant a ses +pieds. Tenez, le voila!" Et Octave donna le bijou au comte sans trop +bien savoir pourquoi. "Adieu, mon cher, pas un mot de ceci a +Mme d'Antraygues. Et n'allez pas vous servir du revolver contre +vous-meme.--Pauvre fille," dit le comte, avec des larmes de vin dans +les yeux. + +Et tout chancelant sous l'ivresse et sous l'emotion, il se souleva +pour voir Violette. Mais sur un signe d'Octave, les chevaux etaient +partis au galop." Pauvre fille! dit encore le comte, ai-je fait assez +de malheureuses comme cela?" Il regarda le revolver sous le reverbere, +"C'est vrai qu'il est tache de sang! C'est un bijou. Je montrerai cela +demain a mes amis." + +A cet instant, Mme d'Antraygues, qui avait assiste toute haletante +du haut de son balcon a cette scene tragi-comique, hasarda ce nom de +bapteme: "Fernand!" Le comte oublia qu'il etait ivre et marcha d'un +pied plus assure jusque sous le balcon. Au nom de Fernand, il repondit +par le nom d'Alice. "Que faites-vous la, mon ami?" Et comme un echo, +Fernand dit aussi: "Que faites-vous la, mon amie?" Naturellement, Mme +d'Antraygues repondit: "Je vous attendais." + +Cela etait jete du haut du balcon comme une aumone sur un pauvre. +Fernand ramassa ces paroles d'or et murmura: "Decidement, je ne merite +pas tout mon bonheur." + +Il craignit que sa femme n'eut tout entendu. "Alice, est-ce que +vous etes la depuis longtemps?--Non, je viens d'ouvrir la fenetre, +repondit-elle vivement.--Alors vous n'avez pas vu ce fou de Parisis +qui enlevait une femme?--Non, mon ami! Adieu, je meurs de sommeil. Ne +venez pas frapper a ma porte!" + +Cette scene d'intimite se passait en pleine avenue, mais les etoiles +seules ecoutaient. Pas ame qui vive au voisinage. Il faut se loger +avenue de la Reine-Hortense quand les maris partent pour la Syrie. + +Alice avait ferme sa fenetre. Toutes les femmes ont compris ce mot: +"Ne venez pas frapper a ma porte." Quand M. de Parisis dit au mari: +"Allez voir chez votre femme si j'y suis," il savait bien qu'il y +etait. L'amour a cela de beau dans ses enchantements, qu'il permet a +l'amoureux ou a l'amoureuse de garder l'image aimee. Quand la femme +aime, elle n'est jamais seule. + + + + +XXI + +LES DEUX RIVALES + + +C'etait au temps des thes diurnes. Vers quatre heures de l'apres-midi, +Parisis et Mme d'Antraygues prirent le the ensemble, par rencontre, +chez une Havanaise des Champs-Elysees. Il y avait beaucoup de monde. +Quelques figures severes obligeaient au ceremonial; on parlait tout +haut. "Est-ce que vous aimez le the? dit Octave a la comtesse en lui +passant une tasse.--Pas le matin, dit-elle." + +Et elle refusa, tout en jetant un regard dedaigneux sur la tasse de +porcelaine anglaise que Parisis avait passee sous ses yeux. + +On parlait deja dans tout Paris d'une jeune fille qui s'etait brule la +cervelle la veille dans l'avenue de la Reine-Hortense. "Vous ne savez +pas cela? dit une dame en questionnant Octave avec une bonne intention +de femme.--Comment! dit Octave, je ne sais que cela. Je ne connais +pas la dame, mais c'est moi qui l'ai trouvee "baignee dans son sang," +comme dira la _Gazette des Iribunaux_.--Il parait que c'etait avenue +de la Reine-Hortense?--Je ne me souviens pas bien, dit Octave; +c'etait peut-etre avenue d'Iena.--On dit que c'est un desespoir de +jalousie?--Si Mme d'Antraygues n'etait pas la, dit audacieusement +Octave, je dirais que la demoiselle a prononce le nom de bapteme de +son mari. Apres cela, il y a tant de Fernands!--Voyez-vous, dit la +maitresse de la maison, on racontera tant d'histoires sur ce coup de +pistolet, qu'on ne saura jamais la vraie. Vous avez raison, madame, +reprit Octave; l'histoire n'a ete inventee que pour cacher la verite." + +Et il jeta une citation latine qui lui fit le plus grand honneur chez +toutes ces belles dames qui s'ecrierent en choeur: "Il est inoui! il +voit tout, il est partout, il sait tout!" + +Naturellement Octave, en s'en allant, trouva Mme d'Antraygues dans +l'escalier. "Monsieur de Parisis, lui dit-elle, je sais tout; ce soir, +a onze heures, en revenant de chez ma grand'mere, j'irai prendre +le the chez vous.--Par quelle porte?--Par la grande, par celle +de Violette. Moi aussi, helas! j'ai le droit d'avoir mes grandes +entrees.--Vous savez que vous trouverez Violette?--C'est pour elle que +je veux aller chez vous.--Pour lui bruler la cervelle?--Oui, mon mari +m'a donne le revolver." + +Le philosophe, ou plutot le moraliste, car il y a un abime entre le +philosophe et le moraliste, aurait etudie avec une bien vive curiosite +les metamorphoses rapides qui s'emparerent de la comtesse d'Antraygues +et de cette jeune fille que Parisis avait surnommee Violette. Les +hommes politiques les plus devoues a leur fortune ne font pas d'aussi +soudaines evolutions,--meme dans les revolutions. + +Au lieu de se sauver l'une par l'autre, elles acheverent de se perdre +en se rencontrant. Comme elle l'avait dit, Mme d'Antraygues alla le +soir chez Octave. Il l'attendait dans son petit salon, un journal a la +main. "C'est l'histoire d'hier que raconte le journal, sans doute, dit +Mme d'Antraygues en s'asseyant a cote de lui pendant qu'il lui baisait +le front.--Oui, ecoutez plutot: + +"Hier, vers minuit, avenue de Wagram, une jeune fille a recu six coups +de couteau dans la poitrine. On ne doute pas qu'elle n'ait ete victime +d'une fureur jalouse; elle a survecu a cet acte de barbarie; elle a +ete transportee a l'hopital Beaujon. On croit connaitre le nom de +l'Othello. La justice informe." + +"Eh bien! voila un journal bien informe.--Quoi! vous doutez du +journal? Mais c'est la loi et les prophetes.--Vous savez que je veux +voir cette jeune fille?--Eh bien! vous vous imaginez qu'elle est +ici? Elle est chez elle.--Je ne suis donc pas mieux informee que le +journal!--Pourquoi voulez-vous la voir?--Parce que la passion qui va +jusque-la est encore de la vertu. Et puis, je ne sais pourquoi, mais +j'aime cette jeune fille." + +La comtesse regarda doucement Octave, "C'est peut-etre parce que vous +l'aimez. Puisqu'elle n'est pas ici, je m'en vais.--Quelle etrange +femme vous faites!--Peut-etre. Mais il me semble que cette jeune fille +est pour quelque chose dans ma destinee. Comment va-t-elle?--Mal, mais +elle ira bien. La balle s'est promenee sur le sein sans penetrer; elle +a une forte fievre; j'ai eu peur jusqu'a midi, parce qu'elle n'etait +pas revenue a elle, mais Ricord m'a repondu de sa vie.--Conduisez-moi +chez elle.--Non! je ne ferai pas cette folie. Il faut que les femmes +du monde restent dans, le monde.--C'est l'histoire du Paradis; vous +m'avez ouvert la porte pour m'en aller et je ne la refermerai pas." + +Mme d'Antraygues soupira. "C'est fini! je ne m'amuserai plus chez moi, +a moins que vous ne metamorphosiez mon mari en homme amusant. Donc, +si vous ne voulez pas me conduire chez Mlle Violette, car je sais son +nom, j'irai toute seule.--Nous ne ferons pas cette betise-la ni l'un +ni l'autre." + +Mme d'Antraygues se leva. "Don Juan, dit-elle a Octave, montrez-moi +donc votre palais. Je suis tout eblouie, ici, moi qui n'habite +pourtant pas une chaumiere." + +Elle marcha rapidement, suivie d'Octave, parlant de toutes choses en +femme qui connait un peu toutes choses. "Dites-moi donc, Alice, le nom +de la Dame de Coeur?--Oui! Et de la Dame de Carreau et de la Dame de +Trefle? Je suis trop jalouse pour vous le dire; et d'ailleurs, +j'ai jure sur votre tete que je ne le dirai pas.--Je vous donne ma +tete.--Je n'en veux pas." Ce fut en vain que Parisis insista, Il +embrassa Alice, "Voyez, je vous mets a la question.--J'y resterais +plutot un siecle!" s'ecria Mme d'Antraygues. Et, se degageant des bras +d'Octave: "Adieu, dit-elle tout a coup, je reviendrai." + +Octave, qui avait promis a Violette d'aller la voir a minuit, ne +retint pas de force la comtesse. "Demain, reprit-elle, nous nous +verrons aux Italiens." Elle partit. Octave l'accompagna jusqu'a son +coupe. "Adieu. Je vous aime; mais vous n'irez pas voir cette pauvre +enfant?--Non, puisque vous ne voulez pas," Mais Mme d'Antraygues alla +droit chez Violette. + +On sait deja que Violette habitait les mansardes d'une petite maison +de l'avenue d'Eylau, perdue dans un de ces vieux jardins de Paris +qui disparaissent tous les jours sous les pyramides de pierres. La +comtesse avait ete bien renseignee, car elle traversa le jardin sans +meme dire le nom de la jeune fille au concierge; elle monta les trois +etages et sonna; une garde-malade vint ouvrir et la conduisit au lit +de Violette. "Je suis une amie inconnue, du la comtesse, je sais tout, +j'ai voulu vous voir et vous serrer la main.--Je ne comprends pas, dit +Violette en essayant de se soulever.--Ne remuez pas, imaginez que je +suis une soeur de charite; si la femme qui vous veille veut se reposer +demain, je viendrai vous veiller moi-meme.--Je comprends de moins en +moins, dit Violette; comment savez-vous qui je suis et ou je suis, moi +qui ne connaissais personne?" + +Violette regarda Mme d'Antraygues jusqu'au fond du coeur. "Ah! c'est +vous!" dit-elle en laissant retomber sa tete. Elle avait juge que +c'etait sa rivale. Elle faillit se trouver mal, mais elle eut le +courage de lutter. "Oh! madame, murmura-t-elle d'une voix eteinte, +venez-vous ici pour me railler?" + +Et, avec un sourire: "Une femme qui veut mourir et qui ne meurt pas +est si ridicule! mais j'espere que Dieu me fera la grace de ne pas +survivre.--Mademoiselle, je suis venue par un sentiment d'admiration +et de sympathie. Ne voyez pas une rivale en moi, mais une amie.--Apres +tout, madame, dit Violette, l'amitie est si rare qu'il faut toujours +lui dire: Soyez la bienvenue. Je crois serieusement que je vais +mourir, je vous pardonne ma mort" Ce n'est pas une balle qui m'a tuee, +c'est une trahison. + +--Pauvre enfant! vous etes comme moi, vous n'etes pas de votre siecle. +Une trahison d'Octave de Parisis! mais vous ne savez donc pas qu'il +trahit toujours le lendemain celle qu'il a adoree la veille. On a +raison des hommes, non pas en se tirant des coups de revolver, mais +en se moquant d'eux.--Mais si on les aime?--dit Violette toute naive +encore et ne craignant pas d'ouvrir son coeur,--si on les aime, on +se moque de soi-meme.--Vous avez un coeur d'or, mais il se bronzera. +Adieu, je suis contente de vous avoir vue, je reviendrai demain.--Oui, +revenez, dit Violette devenue curieuse." Mme d'Antraygues lui serra la +main et partit en lui montrant le plus beau sourire du monde. + +La beaute exerce un despotisme qui soumet tout le monde. Si Violette +eut vu venir a elle une figure quelconque--_effigies sine anima_--une +de ces figures qui ne parlent pas au coeur, peut-etre se fut-elle +revoltee, mais elle subit avec je ne sais quelle douceur le charme +invincible de la comtesse; elle sentit d'ailleurs que ce n'etait pas +pour la trahir qu'elle venait a elle. Les coeurs se voient. Violette, +qui n'avait jamais rencontre une amie, se prit a cette amitie +imprevue. Elle s'imaginait d'ailleurs que Mme d'Antraygues ne lui +prendrait plus Octave, comme si son coup de pistolet etait un titre +sacre. + +Octave entra chez Violette, cinq minutes apres le depart de Mme +d'Antraygues. "Comment vas-tu?--Bien, si tu m'aimes." Parisis baisa +Violette au front. "N'est-ce pas, reprit-elle, que tu m'aimeras +toujours?" Il ne put s'empecher de sourire. "Je lis ta pensee, dit +vivement la jeune fille; tu m'as aimee, mais tu ne m'aimes plus.--Si +je ne t'aimais plus, serais-je la?--Non, ce n'est pas l'amour qui te +conduit ici, c'est un sentiment de pitie. Je me vengerai.--Et tu feras +bien! dit Octave qui voulait lui donner la soif de vivre.--Tu n'as pas +rencontre ta belle maitresse?--Elle est donc venue? je m'en doutais; +c'etait bien sa voiture qui fuyait vers l'Arc de Triomphe. Elle est +aussi folle que toi. Puisque ta maison devient une maison de fous, +je n'y reviendrai plus.--Octave, tu veux me faire mourir?--Non, je +t'aime, je veux que tu vives; si cela t'amuse, je reviendrai avec +elle." + +Le duc de Parisis embrassa doucement Violette. Il passa la nuit a la +veiller. Le lendemain, Ricord declara qu'elle n'en avait que pour une +semaine. "Dis-moi que tu m'aimeras toujours," disait-elle a son amant. +Et il repondait "Toujours!" + +Mais le surlendemain il envoya a Violette un adieu en ces mots: + + Je crois que nous n'avons plus rien a nous dire, ma petite + Violette. Ne vous tuez plus pour les hommes, redevenez belle. + Prenez une boutique de fleuriste et vendez-y de tout, excepte des + violettes! + + Ne voyez pas trop les femmes du monde, elles vous perdraient. + Adieu, je pars pour Londres et je vous embrasse. Tournez la + page--comme celle du livre de la vie. + +Point de signature. Octave ne signait presque jamais. Violette tourna +la page en pleurant. Elle s'indigna en y trouvant un bon de dix +mille francs sur M. de Rothschild. Elle le jeta au feu. En le voyant +flamber, elle s'imagina qu'elle avait brule dix mille francs. Elle se +dit: "Il ne sait pas que cela ne vaut pas dix de mes larmes." + +Mme d'Antraygues survint. Elle lui conta tout. "C'est beau, cela! dit +Mme d'Antraygues. Je vais ecrire a Octave, il vous enverra vingt mille +francs.--Je ne veux rien, murmura Violette: Je veux mourir." + +Violette devint plus malade qu'elle ne l'avait ete. Elle se fut +laissee mourir de chagrin si la comtesse n'etait venue la consoler. + +Mme d'Antraygues se consolait elle-meme en la consolant; elle n'avait +pas vu la profondeur de sa chute. Quoique son mari fut de jour en jour +plus indigne, elle reconnaissait qu'elle etait plus indigne que lui. +C'est a la femme bien plus qu'a l'homme que Dieu a confie l'honneur de +la maison. Un amoureux avait franchi le seuil de la sienne: quand il +avait repasse la porte, il etait son amant. Elle ne comprenait pas +cet eblouissement, ce vertige, cet abime. Elle s'armait de toutes ses +vertus pour remonter le courant, pour retrouver ce sommet ou l'on n'a +pas les curiosites de l'orage, mais ou l'on respire l'air vif. + +C'en etait fait! Elle devait bientot s'avouer qu'une femme ne se +repent d'un amour que dans un autre amour. C'est la loi fatale, la +vertu ne se reconquiert pas; le Rubicon est facile a franchir, mais si +on se retourne vers l'autre rive, elle est devenue inabordable. + +Violette devait-elle, comme Mme d'Antraygues, se repentir de son +premier amour dans les bras d'un second amoureux? + + + + +XXII + +LE DUC DE PAS LE SOU + + +Il y avait un secret dans la vie d'Octave, que Mlle Genevieve de la +Chastaigneraye ne lui avait pas dit au bal masque. Nul ne savait ce +secret, pas meme Genevieve. + +M. de Parisis passait pour un des hommes les plus riches de Paris; on +parlait de la terre de Parisis comme une des terres les plus fecondes +de la France, on parlait surtout de ses mines d'argent dans les +Cordilleres. On l'avait vu plus d'une fois arriver au club avec une +poignee de pepites d'argent ou un lingot en forme de sabot chinois. +"Quand je pense, disait-il d'un air convaincu, que j'ai cent Indiens +dans les Cordilleres ou on ne trouve que de l'argent, quand je +pourrais avoir cent Californiens qui me trouveraient de l'or!" + +Pareillement, ca et la, il lisait tout haut quelques lignes d'un +journal de province, ou on vantait les troupeaux de Parisis, ses +vignes, ses bois et ses champs de betteraves. C'etait une terre +modele. + +La fortune lui arrivait par toutes les routes, puisqu'il gagnait aux +courses, puisqu'il gagnait au jeu, au club comme a Bade, a la Bourse +comme chez les dames qui jouent. + +On le disait genereux, on le disait meme prodigue; il pensionnait plus +d'un ami et ne regardait jamais ce qu'il donnait aux pauvres. + +Quand deux chenapans se battaient, il les payait pour qu'ils +s'embrassassent. Il est vrai que ce spectacle ne lui coutait pas bien +cher. Il renouvelait ainsi l'histoire d'un de ses devanciers, le comte +de Grammont, qui donna un jour vingt-quatre livres a deux voleurs qui +se battaient pour avoir chacun trois louis, quoiqu'ils n'en eussent +vole que cinq. + +Tout cela etait un jeu bien joue, car le duc de Parisis n'avait pas +le sou. Mais il cachait sa pauvrete a quatre chevaux comme les vrais +riches cachent leurs millions a deux rosses. A premiere vue, cela doit +paraitre etrange: rien n'etait plus simple. + +Quand il etait entre dans la diplomatie, il avait recueilli un million +en rente trois pour cent, en actions de la Banque et en obligations +de chemins de fer. Le chateau de Parisis etait estime deux millions, +total trois millions. Mais il y avait dix ans de cela. Le premier +million dura bien deux annees. Octave avait toujours les mains pleines +et les mains ouvertes; il etait la providence des comediennes, des +dames du Lac, de ses amis; il lui fallait quinze cents francs par jour +pour vivre vaillamment dans le premier feu de la jeunesse, avec son +titre de duc, sa soif de plaisir, ses manieres d'enfant prodigue. Ce +n'etait pas trop. Il ne comptait pas bien, il s'imaginait que deux +millions sont une mine inepuisable: mais toutes les mines s'epuisent, +meme celles des Cordilleres, ou les cent Indiens qui travaillaient +toujours pour lui trouvaient a peine de quoi vivre eux-memes depuis +quelques annees. + +Quand Octave etait revenu d'Amerique, il lui avait fallu emprunter par +hypotheque sur son chateau. Il prit d'abord un million. A son retour +de Chine, il ne lui restait plus que la ressource des secondes +hypotheques; on lui preta encore cinq cent mille francs, parce +qu'on savait que, le cas echeant, la terre de Parisis vendue par +expropriation depasserait toujours deux millions. Ces cinq cent mille +francs ne firent qu'une saison. M. de Parisis jouait alors sa vie et +sa fortune en homme qui n'a pas souci du lendemain, decide a vivre +plus tard comme il plairait a Dieu,--ministre a Carlsruhe ou a +Dresde,--ou recueillant des debris de son patrimoine pour planter ses +choux au chateau natal. + +Il appartenait d'ailleurs a cette nouvelle generation qui vit au jour +le jour et qui brave le lendemain. Cette generation n'est pas plus +sage que l'autre, mais elle, n'est pas beaucoup plus folle, car la vie +n'est ni une maison de banque, ni un grenier d'abondance. Un galant +homme ne meurt jamais de faim; ceux qui vivent riches pour mourir +pauvres, sont des esprits superieurs a ceux qui vivent pauvres pour +mourir riches, puisque ce sont les vrais riches. Depenser gaiement un +louis, c'est l'avoir; le retenir d'une main avare, c'est le perdre. + +Tant et si bien qu'a vingt-huit ans, Octave de Parisis n'avait plus +rien, mais il n'etait pas ruine pour cela: je m'explique. + +Je ne parle pas de quelques poignees d'or qui pouvaient lui venir tous +les ans de Lima, puisque le dernier arrivage, apres un silence de +dix-huit mois, n'avait ete que de quelques milliers de dollars; je ne +parle pas de ce qu'il pouvait retrouver dans la vente du chateau de +Parisis, puisqu'il le voulait garder coute que coute; je parle de son +credit qui etait encore un capital. On ne saurait s'imaginer le nombre +de beaux viveurs qui vivent sur leur nom et qui sont encore riches +quand ils n'ont plus d'argent. Pourquoi tous les oisifs ne vivent-ils +pas ainsi? C'est qu'il faut avoir ete riche, c'est qu'il faut avoir le +prestige du nom et de la mode. + +Brummel, d'Orsay et les autres dilettantes de la haute vie, ont +toujours vecu en grands seigneurs sans qu'on sache bien avec quoi; un +homme d'esprit disait sans vergogne: "Il faut laisser aux imbeciles le +privilege d'avoir pour les autres une maison, une femme, un cheval +et le reste." Le braconnier prend plus de gibier que le chasseur. Le +trouve-t-il moins bon? Greuze qui fut cocu comme Moliere, disait que +les hommes a la mode sont les braconniers du mariage. Ne sont-ils pas +les braconniers de la vie? Octave de Parisis etait plutot un comte +d'Orsay qu'un Brummel. Il vivait sur sa fortune passee et sur sa +fortune future Il menait toujours grand train, mais ca et la dans le +train des autres. Comment avait-il encore une ecurie de course et des +equipages de chasse? Parce que le jeune marquis de Saint-Aymour lui +avait dit un matin, au retour de Chine: "Veux-tu que nous fassions +courir et que nous chassions ensemble?--Oui. Mais je n'ai pas d'argent +comptant.--Qu'a cela ne tienne, nous compterons plus tard." En +attendant le compte, Octave partageait la moitie des prix gagnes. +C'etait de toute justice. Et naturellement, pour tout le monde, +c'etait Octave qui faisait courir et qui donnait les parties de +chasse. + +Il savait bien qu'il payerait tout cela un jour. Il ne doutait pas +qu'un nouveau voyage a Lima ne le sauvat de toutes ces belles miseres. + +Parisis n'avait pas de train de maison. On a trouve chez un duc de +ses amis, le jour de l'inventaire, quatre volumes depareilles, un +_La Rochefoucault_, le _Dictionnaire des Actrices de Paris_, le +_Parfait-Ecuyer_ et la _Clef des Songes_. Dans la cave d'Octave, on +eut a peine trouve quatre cents bouteilles depareillees. Il n'avait +pas a s'inquieter de sa cuisine, il etait de tous les diners +officiels: a peine avait-il un jour par semaine a donner aux femmes. +Mais comment s'etait-il bati un hotel avec le luxe des sculptures, des +fresques et des marbres? C'est encore bien simple. Il avait eu le +bon esprit--car il n'etait pas si desordonne qu'on pourrait le +croire--d'acheter un terrain avenue de l'Imperatrice, vendu par +expropriation, a peu pres la moitie de sa valeur. Cela se voit tous +les jours, selon les bruits de la guerre ou les sinistres de la +Bourse. Son notaire n'avait pas eu de peine, une fois l'hotel +commence, a lui trouver par un emprunt de quoi payer le terrain et la +moitie de l'hotel. L'hotel termine, comme il avait grande mine, un +second emprunt etait venu a point. Paris est le pays de la confiance. +Le credit cree des prodiges; si on ne travaillait a Paris qu'avec de +l'argent comptant, on ne ferait pas grand'chose: or, on y remue des +mondes. + +Mais comment Octave se payait-il le luxe des femmes? Avec des bouquets +de violettes, des bouquets de lilas blanc, des bouquets de roses-the. +Le plus souvent par des cartes de visite; les courtisanes s'estimaient +bien payees par sa carte de visite quasi royale: n'etait-il pas le +prince des amoureux? Il n'avait pas de scrupule en se rappelant qu'il +avait debute dans la vie par bruler plus d'un million sur l'autel de +madame Venus. + +Depuis trois ans, le duc de Parisis avait vecu sans un sou vaillant, +mais sans se priver de rien, tout en restant un des rois de Paris. +Seulement il ne jouait plus guere, parce qu'il ne voulait pas etre +frappe de decheance en dette d'honneur. + +On commencait par dire qu'il devait a Dieu et a diable, mais ses amis +attribuaient ses dettes a son insouciance de toutes choses; selon eux, +s'il devait, c'est qu'il oubliait de payer. + +Toutefois, il commencait a s'inquieter de cet abime qui s'appelle +la dette privee et qu'il franchissait tous les jours au risque d'y +tomber. C'etait danser sur le volcan: mais on ne faisait plus autre +chose au dix-neuvieme-siecle. + +Le duc de Parisis avait bien pense ca et la a quelque beau mariage; +mais plus le mariage est beau, moins la femme est belle. Et puis, il +aimait peut-etre trop les femmes pour aimer une seule femme. + + + + +XXIII + +UNE REAPPARITION A L'OPERA + + +Parisis etait a l'Opera avec ses amis, Miravault et Monjoyeux. On +jouait _le Prophete_. On ecoutait religieusement le ballet des +Patineurs. + +Miravault, qui vivait a la minute, regardait sans cesse a sa montre; +Monjoyeux jetait ca et la une saillie; Parisis ne regardait pas +l'heure et n'ecoutait pas les beaux mots. Il avait vu apparaitre, dans +une loge de galerie, la jeune fille qu'il avait rencontree au bois de +Boulogne. + +C'etait bien elle, c'etait la meme beaute, hautaine et decidee, que +temperaient la grace innee et la douceur du sourire. C'etait bien ce +meme profil idealement sculpte, c'etait la meme chevelure abondante, +retenue dans sa revolte, blonde comme les gerbes mures. Elle etait ce +soir-la plus belle encore: ses bras admirablement modeles, ses epaules +de marbre, son cou ferme et ondoyant a la fois, sa main qui agitait +l'eventail avec la simplicite du haut style, achevaient de seduire +Octave. "Voyez donc la-bas, dit-il a ses amis.--Eh bien! dit +Miravault, c'est la marquise de Fontaneilles, la duchesse d'Hauteroche +et une jeune fille que je ne connais pas. Mais tu n'as pas le temps de +t'attarder a ces curiosites-la: vois donc l'heure qu'il est. Tu sais +bien qu'on nous attend chez M. Million." + +Octave devait emprunter cent mille francs pour une dette de Courses. + +Il se tourna vers Monjoyeux: "Puisque vous restez dans ma loge, il +faut que vous me sachiez le nom de cette belle creature. J'espere +revenir d'ailleurs avant la fin du spectacle.--Allons! allons! dit +Miravault, te voila encore avec ta soif de conquetes. Il n'y a rien a +faire par la, mon cher; tu sais bien que la marquise est toute a Dieu, +que la princesse est une ambitieuse qui veut mettre un ecu d'or de +plus sur son blason. Quant a ce qui est de la jeune fille, qui me +semble ce soir faire son entree a l'Opera, tu dois bien juger au +premier coup d'oeil qu'elle est aussi imprenable que le quadrilatere +rhenan. Tout ce que tu pourras faire, ce sera de passer a cote. Viens +vite, M. Million n'attend pas." + +Octave serra la main de Monjoyeux. "Vous me direz le nom de cette +jeune fille." + +Il etait bien loin de penser que dans la meme loge il voyait du meme +coup trois cartes de son dernier jeu: la Dame de Carreau, la Dame de +Trefle et la Dame de Coeur. + +Si l'homme etait toujours dans la coulisse, prendrait-il grand interet +au spectacle? + +Octave donc avait prie Monjoyeux du savoir le nom de la jeune fille +qui etait avec la marquise de Fontaneilles dans la loge de Mme +d'Hauteroche. Mais elles etaient parties a la fin du quatrieme acte. +"Ca n'est pas de ma faute, dit Monjoyeux a Parisis, quand il reparut +vers la fin du spectacle: j'ai fait tout au monde pour les retenir; +j'ai dit a l'ouvreuse qu'un duc, un vrai duc, un comte des croisades, +demandait a etre presente a la marquise de Fontaneilles.--Est-ce que +vous avez dit mon nom?--Non.--Mais vous ne me dites pas le nom de la +jeune fille. + +--Elle s'appelle Genevieve.--Genevieve de quoi!--Ah! je me suis arrete +au bapteme." + +Octave etait furieux. "Genevieve! reprit-il, je connais ce nom-la. +Ah! pardieu, c'est le nom de ma cousine; mais celle-la est une vraie +Parisienne, tandis que ma cousine est une provinciale. Il faudra +pourtant que j'aille voir Mlle de La Chastaigneraye." + +Octave tarda d'un jour; le lendemain, quand il se presenta au petit +hotel de sa tante, elle etait partie. + +En rentrant chez lui, il trouva parmi ses lettres du matin ce billet +qu'il n'avait pas lu: + + Je pars tres mecontente, monsieur mon neveu. J'ai tente deux fois + de vous trouver pour vous dire adieu. Mais monsieur le duc ne + recevait pas. Je ne vous pardonnerai que si vous me faites la + grace de venir a Champauvert. Puisque vous avez peur de votre + cousine, je vous promets que vous ne la rencontrerez pas. Elle a, + d'ailleurs, le plus grand desir de ne jamais vous voir. + + Sur ce, monsieur le Duc, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte + et digne garde. + + REGINE DE PARISIS. + +"Eh bien! dit Octave, j'irai chasser cette annee a Parisis." + + + + +XXIV + +POURQUOI M. D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT L'OCTAVE + + +Octave ne voulait pas--selon son habitude--revoir madame d'Antraygues. +On sait qu'il n'aimait pas se retourner vers le passe. Il aimait plus +les aventures que l'amour, ou plutot il aimait l'amour des aventures +plus encore que les aventures de l'amour. + +Mais, trois jours apres, a un bal de la princesse ----, il vit entrer +la comtesse dans toute la souverainete de la jeunesse, de la beaute et +des diamants. Tout le monde s'ecria: "Comme elle est belle!" Faut-il +le dire, la comtesse etait plus belle apres sa chute que dans la +souverainete de sa vertu. L'orage fait eclore le lendemain mille +fleurs inattendues. La vertu a son despotisme, ses contraintes, ses +chaines inflexibles. La passion, quand elle ne rougit pas, quand +elle ne pleure pas, quand elle ne s'humilie pas, a je ne sais quelle +desinvolture irresistible. Chez les femmes du monde, elle s'abrite +encore sous des airs de vertu qui la font plus penetrante, comme +ces adorables voluptueuses de Prudhon, dont les yeux sont a la fois +baignes d'innocence et d'amour. La fable a fait Venus plus belle que +Junon. + +M. de Parisis fut pris soudainement d'un vif _revenez-y_, comme disait +Mme de Sevigne. Il alla saluer Alice et lui dit qu'il mourait d'amour. +"Je vous connais, repondit-elle, aussi je ne crois pas un mot de ce +que vous dites." + +Tout autre qu'Octave eut ete rejete bien loin, mais il eut bientot +prouve a Mme d'Antraygues qu'il ne l'avait pas revue parce qu'il +n'avait voulu revoir Violette. "Vous savez qu'elle vous attend +toujours?--Oui, mais c'est fini. Le coup de revolver a tue mon +caprice. Je n'aime pas ces betises-la. Comment voulez-vous revoir un +sein de femme qui a ete ensanglante?--Mais ce sang coulait pour vous, +monstre charmant!--Plus un mot de Violette. Qu'avez-vous fait de +votre belle jeunesse depuis notre derniere rencontre?--Je vous ai +hai.--C'est toujours par la que l'amour commence.--Que l'amour finit." + +On jasait autour d'Octave et d'Alice. Quoiqu'il ne mit pas beaucoup +d'orgueil dans ses aventures galantes, il ressentait bien quelque +plaisir a etre accuse de cette conquete. + +Comme Mme d'Antraygues semblait decidee a ne plus le recevoir ni a ne +plus revenir chez lui, il la menaca d'un air degage de se consoler +avec une de ses amies qui etait surnommee la consolatrice des affliges. +Elle aima mieux, tout bien considere, qu'il vint se consoler chez elle, +ou il restait encore un tete-a-tete en porcelaine de Sevres--pate +tendre. + +Le lendemain, a minuit, quand M. de Parisis se retrouva chez la +comtesse, il lui fallut vaincre sa rebellion par toute la comedie du +sentiment. "Ah! vous voila a mes pieds. Je vous attendais la. Eh bien, +restez-y, mon cher duc.--Toujours, dit Octave en joignant les mains +sur les genoux de la comtesse.--Je ne puis m'empecher de penser, en +vous voyant ainsi en adoration plus ou moins railleuse, que dans les +pieces de theatre, c'est toujours a ce moment critique que le mari +frappe a la porte. Prenez garde a vous!" + +La comtesse avait a peine acheve ces mots, qu'on frappa trois coups a +la porte. Les amoureux ne raillerent plus. Octave fut moins de temps +a se remettre debout qu'il n'en avait pris pour s'agenouiller. Il +interrogea Mme d'Antraygues du regard. Mais, pour toute reponse, elle +appuya le doigt sur ses levres agitees. + +On frappa encore trois fois. "Ce n'est pas mon mari, dit la comtesse, +car Gladiateur n'a pas aboye." Modele des petits chiens de garde: elle +ne l'avait appris a aboyer que contre son mari. Qui donc a dit que le +chien etait l'ami de l'homme? + +"C'est egal, reprit Alice, jetez-vous sur le balcon!" M. de Parisis +obeit. Il ouvrit la fenetre en homme experimente. Jamais un voleur +ou un amant n'avait fait moins de bruit. "N'a-t-on pas frappe? +demandait-elle en jouant l'innocence.--Comment donc! je ne fais que +cela! cria d'Antraygues." + +Mme d'Antraygues ferma la fenetre, deploya les rideaux et poussa un +fauteuil dans l'embrasure, tout en disant: "Ah! c'est vous, mon ami! +Est-ce que vous voulez que je vous ouvre la porte?--Vous le voyez +bien, puisque je frappe depuis une heure!--Dites-moi ce que +vous voulez?--Je n'ai pas l'habitude de parler par le trou de la +serrure.--Puisque vous avez la cle?" + +Mme d'Antraygues etait bien sure de la lui avoir prise. + +Le comte frappa encore trois coups; mais cette fois avec le pied, +comme signe de haute impatience. "En verite, mon cher, vous n'aimez +pas a parlementer. Je me couchais; je remets ma robe. Faut-il faire +la conversation? Faut-il vous lire le journal du soir? On annonce que +Mlle Patti se marie et que Mlle Brohan divorce.--Pardieu, le monde est +un malade qui n'est jamais tourne du bon cote." + +La comtesse ouvrit. "Vous faites des maximes comme votre cousin La +Rochefoucauld? Je ne parle pas de l'ancien.--Merci, ma chere; tous +les La Rochefoucauld sont bons, meme les mauvais. Vous ne savez pas +pourquoi je viens vers vous a une pareille heure?--C'est vrai, vous ne +rentrez jamais que vers quatre ou cinq heures du matin. Or il est a +peine minuit.--J'ai jure de ne plus jouer et je vous supplie de me +lier les mains. J'ai joue ce soir pour la derniere fois. J'ai perdu +pres de sept cents louis; mais, en verite, c'est une bonne fortune, +puisque je ne jouerai plus. Ah! ma chere, je vais redevenir un homme +de l'age d'or." + +Et le comte ajouta, comme se parlant a lui-meme: "Quand j'aurai paye." + +Mme d'Antraygues avait entendu. "Quoi! vous n'avez pas paye?--Oh! cela +se fait toutes les nuits. On joue sur parole. C'est la derniere parole +d'honneur.--Si vous n'avez pas paye, je suppose que ce n'est pas faute +d'argent." Le comte prit dans la poche de son gilet une piece de cent +sous a l'effigie de Louis XVIII, trouee en trois endroits, un vrai +fetiche qui naturellement lui avait toujours porte malheur, "Faute. +d'argent madame! Mais voyez donc cet objet d'art!--C'est tout ce +qu'il vous reste?--Oui, ma chere, avec notre piece de mariage.--Nous +parlerons de notre piece de mariage demain, monsieur. En attendant il +faut payer." + +Et Mme d'Antraygues, qui ne comptait pas encore, ouvrit son +chiffonnier. "Vous etes aimable, lui dit son mari, de considerer les +billets de banque comme des chiffons. Comment faites-vous pour +en avoir toujours?--C'est que je ne joue pas. Combien vous +faut-il?--Donnez-moi seulement dix billets roses.--Cinquante mille +francs, dit-elle, les voila. Mais vous voyez ce qui me reste.--Vous +etes un ange, Alice." + +M. d'Antraygues se pencha pour baiser la main de sa femme. Il ne donna +pas le baiser. Il avait vu sur le tapis un gant qui ne lui parut pas +un gant de femme. + +Il le ramassa. "Madame, voulez-vous essayer ce gant-la?" Il tenta +violemment de ganter sa femme. "Je m'en doutais, lui dit-il, vous +gantez maintenant l'Octave." Et il rit de son mot pour dissimuler sa +colere. + +Il se demanda serieusement s'il allait tuer Alice. "Adieu, madame, +je vais payer pour l'honneur de la maison que vous protegez si bien. +Demain, je vous rendrai cet argent avec les interets!" Il partit. +Toute cette scene n'avait pas dure une demi-minute. Alice courut a l'a +fenetre. "Nous sommes perdus! Il a ramasse un de vos gants, il a +joue sur le mot, il m'a demande si je gantais l'Octave.--Soyez sans +inquietude, dit Octave, mes chevaux m'attendent rue de Courcelles, je +serai au cercle avant lui." Et il baisa la main que M. d'Antraygues +n'avait pas voulu baiser. "Octave! Octave!--Adieu! adieu!" + +Quand M. d'Antraygues arriva au cercle, il trouva M. de Parisis a une +table de baccarat. Il lui tendit son gant au bout de sa canne. "C'est +votre, gant, n'est-ce pas? Oui, dit Octave, si vous n'etes pas +content, gardez-le." + +Et s'adressant a tous les spectateurs. "Messieurs, nous nous battrons +demain, M. d'Antraygues m'a trouve chez sa maitresse. Pas un mot, car +si Mme d'Antraygues le savait!" + +Le duel fut terrible. Tous ceux qui tiennent une epee s'en souviennent +encore. On se battit dans le parc d'une villa du bois de Boulogne. M. +d'Antraygues, blesse a la main, ne voulut pas cesser le combat. Il dit +que c'etait un duel a mort. Il atteignit Octave a l'epaule, il vit +jaillir le sang, mais ce ne fut pas assez. Il eut beau faire, Octave +se contenta de se defendre par de simples oppositions de quarte et de +six. A chaque nouvelle attaque, il se retrouvait a la meme parade. +Mais M. d'Antraygues lui perca la main. Octave, toujours souriant, +Octave reprit son epee de la main gauche et desarma deux fois son +adversaire. + +Les temoins se jeterent entre eux et declarerent que l'honneur etait +satisfait. Mais on recommenca. D'Antraygues se battit en furieux. Il +finit par se jeter sur l'epee savante de Parisis. Le sang jaillit de +la poitrine. Il tomba en rugissant et en agitant son epee. "Eh bien! +dit-il aux temoins avec un rire horrible, l'honneur est-il satisfait?" + +L'honneur n'eut ete satisfait que si M. d'Antraygues avait force +l'amant de devenir le mari. Le duel n'etait pas fini: Il recommenca +entre M. d'Antraygues et sa femme. + +Quand le comte fut porte chez lui, il demanda la comtesse. On lui +apprit qu'elle etait partie a l'heure meme du duel et on lui remit +cette lettre: + +_Adieu, monsieur, je vais en Irlande chez ma grand'mere. Nous n'avons +plus besoin de separation de corps, puisqu'elle est faite depuis +longtemps, ni de separation de biens, puisque vous les avec manges. +Adieu._ + +Alice. + +Avec la meme encre elle avait ecrit a Octave: + + Decidement, votre amour porte malheur. Vous avez presque tue + Violette et vous m'avez exilee. + + Je ne vous dis pas ou je vais, parce que vous n'y viendriez pas. + + Alice. + + + + +XXV + +UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS + + +Le duc de Parisis s'ennuyait bien un peu ca et la, comme Rodolphe +de Villeroy, d'attendre trop longtemps sa nomination de ministre en +Allemagne, quoiqu'il n'aimat pas beaucoup la rive droite du Rhin. + +En attendant, il ne se consumait pas dans l'orgueil trompe. Un de ses +amis, Guillaume de Montbrun, devait epouser Mlle Lucile de Courthuys +a la chapelle du Senat. Les lettres de faire part s'imprimaient. Le +lendemain, la nouvelle devait eclater par tous les mondes de Paris. + +Comme Octave, Guillaume etait de tous les mondes, du meilleur et +du plus mauvais. Il alla des l'aurore reveiller le duc de Parisis: +"Pourquoi viens-tu si matin?--Parce qu'il n'y a pas un jour a perdre. +Tu m'as promis d'etre toujours la pour mes affaires d'honneur; voila +pourquoi je te reveille.--Parle; un duel?--Oui, un duel a mort: je me +marie." + +Octave se souleva sur l'oreiller. "Pourquoi cette mauvaise +plaisanterie?--Parce que j'ai trouve une jeune fille adorable; je ne +te l'ai pas dit plus tot, connaissant tes allures, tu me l'aurais +enlevee. Et pourtant celle-la, Dieu merci! n'est pas une de celles qui +se laissent enlever. Tu ne t'imagines pas ce que c'est: un ange!--Un +ange avec cinquante mille livres as rente? Le pain est si rare a ta +table.--Ne parlons pas d'argent.--Tu as raison; on n'en a jamais et on +en a toujours.--Mon cher, je ne viens pas pour te parler de la fiancee +ni de la dot.--A propos, que va dire cette belle dame que j'ai +entrevue une fois sous les ombrages de la Valliere, a Versailles? +Elle etait bien voilee, mais je crois qu'elle etait bien jolie. Elle +marchait comme une reine, et si depuis elle a boite comme Mlle de la +Valliere, c'est qu'elle avait pris une entorse en se promenant avec +toi.--C'est precisement pour te parler d'elle que je suis venu +ici.--Alors, c'est elle qu'il faut que j'enleve?--Je ne vais pas +jusqu'a te demander un tel service. Mais enfin, tu t'es si souvent +montre mon ami....--Explique-toi, sphinx." + +Guillaume de Montbrun se renversa dans un fauteuil. "Voila. Je suis +adore comme tous ceux qui vont se marier; une femme ne vous aime bien +que quand une autre femme est la, c'est de toute antiquite.--Ah! mon +ami, comme tu es malheureux si tu es aime!--Ne m'en parle pas, tu +sais cela, toi. Eh bien, mon cher ministre plenipotentiaire en +disponibilite, il faut que tu ailles bravement chez la dame en +question, et que tu lui arraches son amour du coeur.--C'est simple +comme tout. Je vais a elle et je lui dis: "Madame, n'aimez plus mon +ami Guillaume, parce qu'il a confie les destinees de son coeur a une +autre femme." Et quand j'aurai parle, la dame dira: "Je ne l'aime +plus." Cela se fait toujours comme cela. Tu as donc peur qu'elle +poignarde la blanche epousee?--J'ai peur de tout; j'ai peur surtout +qu'elle ne se poignarde elle-meme. Quand une femme tombe dans la +betise d'aimer, elle est capable de toutes les autres.--Alors tu feras +bien mieux de ne lui rien dire du tout jusqu'a la lune de miel.--Ah! +s'il n'y avait pas de journaux! Mais, un de ces jours, elle va lire la +nouvelle et tomber chez moi comme une avalanche, ou comme un coup de +tonnerre. L'amour qui commence est une bien belle chose, mais l'amour +qui finit....--Voila pourquoi tu recommences.--Ne rions pas, c'est +serieux." + +Guillaume de Montbrun se leva et porta a Octave, toujours couche, +une enveloppe cachetee a ses armes, renfermant une cinquantaine de +lettres, autant de pales souvenirs deja scelles dans le tombeau. +"Voila ses lettres. Tu iras chez elle, tu la trouveras a deux heures; +son mari ne rentre qu'apres la Bourse....--Ou, naturellement, il est +heureux. Comment s'appelle-t-il, ou comment s'appelle-t-elle?--Elle +s'appelle Mme ... Mme de Revilly.--En verite! Je ne l'ai jamais vue, +mais on m'a dit qu'elle etait charmante.--Elle ne va jamais dans le +monde. Elle s'etait emprisonnee dans notre amour avec une fenetre +ouverte sur le ciel. Tu sais, les femmes arrangent tout cela: Dieu et +le diable.--Parce que les femmes sont l'oeuvre de Dieu et du diable. +Donc je porterai ces lettres a Mme de Revilly. Et tout naturellement +tu lui demanderas les miennes. Tu comprends que si le lendemain des +noces il lui prenait fantaisie de les envoyer a ma femme, Lucile ne me +pardonnerait pas d'avoir ecrit a une autre avec une pareille eloquence +de coeur." + +Parisis regarda son ami Montbrun avec admiration. "Je te trouve beau, +en verite, de t'inquieter de pareilles billevesees. Ta femme te +pardonnera d'autant plus que ton eloquence sera plus belle. Mais +enfin, tu veux briser, brisons." + +Octave regarda la pendule. "Dix heures. Je n'aurai pas le temps de +m'occuper de moi aujourd'hui. Un duel a arranger, ce qui veut dire +qu'il faut qu'il ait lieu; une visite au ministre pour lui prouver que +je n'ai pas de rancune; ta chaine a briser--o esclave blanc qui en a +deja une autre;--un nouveau cheval a montrer, je veux dire a monter au +Bois; un diner officiel et un bal a l'ambassade d'Autriche. Enfin, a +minuit je pourrai commencer ma journee.--Je sais bien que tu es comme +le sage, et que, pour toi, chaque grain qui tombe du sablier est un +grain d'or." + +M. de Montbrun s'etait leve: "Adieu, je compte sur toi, Tu sais tout +ce qu'il faut dire a la dame. Parle-lui de mon chagrin et de mes +dettes.--Oui, on se marie pour echapper a une maitresse qui vous +ennuie et on met cela sur le dos de ses creanciers. Sois tranquille, +je suis un excellent avocat pour ces causes desesperees. Sais-tu +pourquoi?--Parce que cela t'amuse.--Parce que c'est une etude de +femme.--Et parce qu'on n'apprend a connaitre la femme qu'apres avoir +mis le scalpel dans tous les coeurs.--Oh! je ne suis pas si medecin +que cela.--Je reviendrai chercher la reponse a six heures.--Oui, tu +me trouveras; c'est l'heure ou je m'habillerai pour aller diner." + +Les deux amis se serrerent la main. "N'oublie pas qu'elle demeure +boulevard Haussmann. Te rappelles-tu, quand l'autre jour tu m'as +demande du feu pour allumer ton cigare? c'etait sous sa porte +cochere. Que Dieu te conduise!--Sois heureux, va cueillir des fleurs +d'oranger." + +A deux heures, M. de Parisis descendait a pied le boulevard Haussmann, +tout a sa mission; comme un avocat qui va plaider une mauvaise cause, +il cherchait de bons arguments. "C'est la que demeure la belle, +dit-il tout a coup en regardant un petit hotel d'architecture trop +composite.--Mme de Revilly? demanda-t-il." + +Sur un signe affirmatif, il monta l'escalier. Le concierge avait fait +deux fois retentir le timbre pour annoncer un homme. Il ne sonnait +qu'une fois pour une femme. Octave vit, par le grand air de +l'escalier, qu'il etait dans une bonne maison. + +Un valet de chambre lui demanda son nom et revint tout de suite pour +lui dire d'entrer. Il fut quelque peu desappointe en voyant deux dames +au lieu d'une. Il tombait mal, on recevait ce jour-la. Toute femme +du monde qu'elle etait, la maitresse de la maison ne put masquer une +vraie surprise en voyant entrer M. de Parisis. "Je ne m'attendais pas +a cette gracieuse visite, dit-elle avec un sourire charmant.--Madame, +j'etais dans mon tort. Il a fallu toute une histoire, que je vous +dirai, pour m'autoriser a me presenter ainsi devant vous, sans avoir +eu l'honneur de vous etes presente." + +La visiteuse comprit qu'on ne dirait pas l'histoire devant elle. Apres +de profondes reflexions sur la pluie et le beau temps, elle se leva et +sortit sans qu'on fit de bien grands efforts pour la retenir. + +M. de Parisis avait deja etudie la dame du logis. Elle etait fort +jolie, dans tout l'epanouissement de la seconde jeunesse, qui est +peut-etre la vraie. "Madame, reprit Octave avec gravite, pouvez-vous +m'accorder quelques instants et pouvez-vous m'ouvrir une parenthese de +cinq minutes dans vos trois heures de reception?--Je ne reponds de +rien, dit la dame, plus surprise encore qu'a l'arrivee d'Octave, +seulement vous avez toutes chances de n'etre pas trouble, car les +vraies visites ne commencent qu'a quatre heures, mais surtout au +retour du Bois. Parlez, monsieur.--Eh bien! madame, je vais droit +au but. Avez-vous lu des romans? Avez-vous ete a la comedie? Oui, +n'est-ce pas? Eh bien! figurez-vous que vous etes une heroine de roman +ou un personnage de comedie. La vie! qu'est-ce autre chose, surtout la +vie du coeur?--Je ne comprends pas bien.--Il me semble que je vous ai +vue a cette premiere representation d'une comedie ou il y a une jeune +fille qu'on aime et une jeune femme qu'on a aimee. Le comedien est +tres amoureux de la jeune femme, mais il va epouser la jeune fille; +c'est la loi du monde." + +La dame avait pali. Octave se tut un instant pour voir ce qu'elle +dirait, mais elle garda le silence. "Vous vous rappelez, reprit +Octave, que l'amoureux a si peur de lui, qu'il prend un ambassadeur +pour le supreme adieu a sa maitresse." + +A ces derniers mots, la dame se leva et s'ecria: "Il se marie! Je +l'avais devine. Il y a huit jours que j'ai senti un coup au coeur." + +Et la dame retomba atterree sur son fauteuil. + +M. de Parisis se leva a son tour pour lui prendre la main. "Il se +marie, madame, mais il vous aime. Il vivra a cote d'une autre, mais il +vivra dans votre souvenir tout vivant. Que voulez-vous, le monde est +ainsi fait! Voila pourquoi l'ame aspire toujours a une autre patrie, +ce qui prouve que le divorce doit etre decrete." + +La dame semblait ne pas entendre. "Mais, monsieur, c'est impossible; +a-t-il donc oublie que je lui ai tout sacrifie, mon honneur et +l'honneur de ma maison? Songez donc, monsieur, que mon mari sait tout +et m'a maudite. Il ne veut pas me revoir. Le scandale n'a pas eclate, +parce que mon mari est un galant homme. Mais il m'a exilee de ma +famille. Me voila seule! seule! seule!" + +La dame se leva. Elle etait effrayante de paleur et de desolation. +--"Il ne me reste que le desespoir, il ne me reste que la mort.--Tout +s'arrange, madame. Le bien enfante le mal, comme le mal enfante le +bien.--Eh! monsieur, je ne me paye pas de phrases, quand on m'a dit: +"A la vie, a la mort," j'ai subi fatalement cette passion, parce +que votre ami mourait de n'etre pas aime. Si vous saviez comme j'ai +resiste, comme je lui cachais mon coeur, comme je m'attachais a mon +devoir? Et maintenant que je suis tombee comme toutes les femmes qui +tombent, par sacrifice, il s'en irai gaiement, sans souci de mes +larmes, faire le bonheur d'une autre. Non, je ne le veux pas! le +scandale eclatera plutot, tant pis! Je lui montrerai qu'on ne me +traite pas comme une poupee. Quand il entendra mes sanglots, il ne +voudra pas me condamner a mort. Mais il n'a donc pas de coeur, votre +ami? Et moi qui ne croyais qu'a son coeur!" + +La dame avait dit tout cela avec un accent de passion qui emut +beaucoup M. de Parisis. "Voila une vraie femme," se dit-il. Ce qui +ne l'empecha de prendre les lettres et de les presenter a l'Hermione +farouche. "Ce sont vos lettres, madame." La jeune femme bondit. "Mes +lettres!" Elle les prit et les jeta au feu. "Oh! non, dit Octave, cela +brulerait trop vite." + +L'enveloppe brulait deja. Il reprit les lettres dans l'atre. "Et il +s'imagine que je vais lui rendre les siennes? Non, monsieur! qu'il +vienne plutot m'arracher le coeur. Ah! si vous saviez...." + +La jeune femme retomba pour la troisieme fois sur son fauteuil. Cette +fois, elle etait a demi morte, son coeur battait a tout rompre, elle +chercha son flacon. M. de Parisis le saisit sur la cheminee et le lui +fit respirer. "Monsieur, lui dit-elle, vous aller me trouver bien +ridicule. Je sais qu'on ne permet pas a une femme d'avoir du coeur, +mais enfin, puisque vous etes son confesseur,--(une indiscretion +que je ne comprends pas, tout galant homme que je vous reconnaisse), +--soyez le mien aussi. Vous comprenez que je ne suis pas de celles +qui donnent toute leur vie pour un caprice. Si j'ai fait cette chute +profonde, c'est que je croyais le retrouver toujours avec moi dans +l'abime. Pour moi, la solitude c'est la mort. Dites-le-lui bien. +--Mais, madame, vous voulez vous abreuver d'ideal sans mettre les +pieds sur la terre. Songez donc que s'il se marie, c'est parce qu'il +n'a pas d'argent.--Il n'a pas d'argent! Ne dirait-on pas que je lui ai +mange son argent? Il ne s'est pas ruine avec moi, Dieu merci! Je ne +lui ai jamais coute que des bouquets de lilas blanc.--Je n'en doute +pas. Mais enfin, il n'a pas d'argent. Le mal etait fait depuis +longtemps. Que voulez-vous qu'il devienne, lui qui se reveille +ambitieux et qui porte un beau nom: noblesse oblige?--Oui, noblesse +oblige a etre un honnete homme. Qu'importe s'il n'a pas d'argent, +puisque j'en ai, moi!" + +Octave sourit. "Pardon, madame, vous estimez trop mon ami pour le +soumettre a ce regime-la, et moi je vous estime trop pour ne pas +attribuer cette parole a la colere.--Mais, monsieur, ma fortune est a +moi. Si bien a moi que mon mari, brouille a mort avec moi, vient de +partir pour une de mes terres.... Mais vous avez raison: je suis +folle, je ne sais plus ce que je dis. Votre ami est un lache, car, +s'il m'aimait, il ne dirait pas qu'il n'a plus d'argent.--Que +voulez-vous? l'homme n'est pas parfait; celui-la vous a adoree, il +vous aime encore; sa mauvaise destinee l'arrache a son bonheur. Il +faut lui pardonner.--Lui pardonner! jamais! Dites-lui qu'il vienne, je +veux lui parler.--Oui, mais il ne veut pas vous entendre; il sait trop +que vous parlerez bien et que vous aurez raison." + +Octave se dit a lui-meme: "Eh bien! j'ai ete bien mauvais avocat, ou +la cause etait desesperee. Je n'ai plus qu'a battre en retraite." +Et s'inclinant vers la jeune femme: "Madame, voici vos lettres; +voulez-vous me donner celles de mon ami?--Monsieur, je ne veux pas de +mes lettres et je ne veux pas lui rendre les siennes. Ses lettres sont +a moi comme les miennes sont a lui.--C'est irrevocable?--J'ai dit. +Adieu, monsieur. Encore un mot. Dites-lui que je le hais.--Je savais +bien, madame, que vous me diriez ce mot-la, mais je sais le traduire." +Et se rapprochant de la jeune femme: "Vous le haissez bien, n'est-ce +pas, madame?--Oui, dit-elle en cachant ses larmes."--Elle reprit sa +dignite: "J'en mourrai. Dites a Horace....--Horace! s'ecria M. de +Parisis." + +Il s'imagina que la jeune femme avait deux amants. Il la regarda tout +emerveille. "Mais, madame, ce n'est pas Horace qui m'envoie. C'est +Guillaume.--Guillaume! quel Guillaume?" + +Octave se demanda si elle jouait la comedie. "Voyons, vous le +connaissez bien! Guillaume de Montbrun." + +La jeune femme partit d'un grand eclat de rire. "M. de Parisis, vous +vous etes trompe de porte; adressez-vous a cote.--Vous n'etes donc pas +Mme de Revilly?--Non, je suis Mme d'Argicourt." Ils riaient tous +les deux de cette meprise de comedie--de comedie a faire.--"Tout +justement, reprit la jeune femme, Mme de Revilly etait la quand vous +etes arrive.--C'etait elle; voila donc pourquoi, quand j'ai demande +au concierge Mme de Revilly, il m'a dit de monter.--Oui, monsieur de +Parisis, c'est ma meilleure amie, mais celle-la se consolera.--L'amour +console de l'amour.--Si j'ai un conseil a vous donner, c'est de lui +dire que vous l'adorez, avant de lui dire que son amant ne l'aime +plus.--Soyez tranquille, madame! Je reconnais que je suis un mauvais +diplomate. Desormais, je serai plus feminin." + +Octave et Mme d'Argicourt etaient devenus les meilleurs amis du monde. +Elle etait si heureuse de ne pas perdre son amant, qu'un peu plus elle +se jetait dans les bras de M. de Parisis. + +Il devina ce mouvement. "Ah! madame, dit-il en jouant une passion +subite, c'est ici qu'il me serait facile de me tromper moi-meme!" + +Cependant une pensee serieuse etait venue frapper le coeur de Mme +d'Argicourt; elle pencha la tete et prit l'attitude d'une de ces +belles repenties que peint si eloquemment et si simplement Mlle de la +Valliere dans sa lettre a Mabillon. + +Une profonde expression de tristesse s'etait repandue sur sa figure. + +M. de Parisis la regardait avec surprise; il se pencha vers elle +et prit sa main retombante. "Et moi qui me croyais heureuse! +dit-elle.--Puisqu'on vous aime toujours, madame!" Elle releva la tete +avec energie, tout en degageant sa main: "Mais, monsieur, c'etait un +secret a deux! Vous etes venu surprendre mon secret! c'est fini. Je +n'oserai plus etre heureuse!" + +Il y avait dans l'accent de la jeune femme de la douleur et de la +colere. Il lui semblait qu'en arrachant ce secret de son coeur, Octave +venait d'arracher tout le charme de son amour. Sa solitude a deux--car +l'amour, meme a Paris, est toujours une solitude a deux--etait pour +jamais violee. Elle croirait toujours que M. de Parisis serait la +avec son sourire railleur, au spectacle des scenes les plus intimes. +C'etait le diable lui-meme qui etait venu jeter une lumiere fatale sur +le secret de sa vie. + +Et, comme Mme d'Argicourt etait toute a l'emotion du moment, elle +s'abandonna comme un enfant a sa colere et a sa douleur. + +Octave etudiait ce caractere tout primesautier, avec une vive +curiosite. "Voila, se disait-il, une femme charmante qui fait bien ce +qu'elle fait; je suis sure que quand elle est avec son amant, elle ne +va pas chercher midi a quatorze heures." + +Il jugea qu'il fallait la jeter dans un autre courant d'idees. Elle +paraissait le prier de la laisser a son chagrin; mais il eut trouve +indigne de lui de ne pas consoler, par toute sa rhetorique, une si +belle creature. + +Et, d'ailleurs, Octave sentait que la curiosite seule ne +l'aiguillonnait pas. "Quoi! madame, parce qu'un galant homme a +surpris, comme par une fenetre ouverte, que vous vous consoliez du +mariage par l'amour, vous allez vous emouvoir de cela? Il est passe, +le temps des heroines qui pleurent. Vous etes trop belle pour +pleurer.--Vous avez peut-etre raison, dit Mme d'Argicourt en reprenant +son beau sourire. L'amour m'a perdue, mais a force d'amour je veux +elever ma passion jusqu'a l'heroisme. On ne condamne pas tout a fait +une femme quand elle subit son coeur.--Madame, on ne condamne jamais +une femme quand elle a votre adorable figure. "Belle figure, belle +ame," dit Lamartine.--Je suis belle? je ne m'en doutais pas.--Est-ce +qu'il ne vous trouve pas belle, lui?--Peut-etre. C'est un esprit +taciturne qui m'aime en silence.--Et comment s'appelle-t-il, cet +Horace heureux?--Vous voulez tout mon secret? Il s'appelle...." Mme +d'Argicourt s'interrompit. "Il s'appelle l'Amour.--Et vous etes bien +heureuse?--Oh! bien heureuse!" + +C'etait l'expansion de la joie apres les mouvements de la colere et de +la jalousie. Les levres s'agitaient comme des roses apres l'orage. +"Eh bien! puisque vous etes si heureuse, madame, il faut que je vous +embrasse; cela me portera bonheur." Mme d'Argicourt ne voulait pas, +mais Octave l'appuyait sur son coeur. "Un baiser fraternel, n'est-ce +pas? dit-elle en jetant sa tete en arriere.--Oui, le baiser de Rene +a sa soeur." Mme d'Argicourt presenta son front, mais M. de Parisis +descendit jusqu'aux levres. "Ce n'est pas de jeu," dit-elle gaiement. + +La jeune femme, toute sentimentale qu'elle fut, etait une des plus +luxuriantes creatures que la Bourgogne envoie a Paris. Or, on sait que +la Bourgogne produit les plus belles nourrices et le sang le plus vif. +C'est le sang de la vigne. Aussi est-ce la vigne meme que tetent +les nourrissons. M. de Parisis appuyait toujours sur son coeur Mme +d'Argicourt. + +C'etait une femme de trente ans, qui avait epouse un gentilhomme +campagnard sans relief, sans caractere, sans energie, un de ces hommes +comme il y en a tant, qui sont nes pour mourir sans avoir vecu, parce +que la fee Passion n'est pas venue a leur berceau. + +Mme d'Argicourt, fille d'un vigneron haut en couleur et en fortune, +n'avait epouse M. d'Argicourt que pour son titre de baron. _Dans la +ville de Dijon_ ... la belle Dijonnaise avait voulu eblouir tout le +monde par l'eclat de son blason. Par malheur, elle prenait un mari +dont les vignes, usees depuis longtemps, ne devaient plus enivrer +personne; voila pourquoi, vers la troisieme annee, la belle Dijonnaise +ouvrit son tome second avec un amant plus bourguignon que le premier. +Avec son mari, elle n'avait bu qu'un petit ordinaire maconnais; avec +son amant, elle avait goute au vin de Nuits et au vin de Tonnerre. +Mais elle n'en etait pas encore aux grands crus. + +M. de Parisis lui revela, dans cette etreinte de dix secondes, je +ne sais quel bouquet de Clos-Vougeot et de Romanee qui l'enivra +subitement. + +L'amant qu'elle adorait n'etait un dieu que dans son imagination. M. +de Parisis, qui lui etait de cent coudees superieur par la beaute, +par l'esprit, par la noblesse, et, le dirai-je, par la coquinerie +donjuanesque, lui fit perdre en dix secondes la moitie de son +prestige. Il y a des magnetismes despotiques qui enchainent une femme +et bouleversent son ame. On avait dit d'Octave: "Tout ce qu'il touche +devient feu," comme on dit du soleil: "Tout ce qu'il touche devient +or." En effet, quand il avait touche une femme, elle pouvait s'envoler +impunement de ses bras, mais elle gardait toute sa vie son souvenir. +C'est que nul n'avait plus de force dans la grace, plus de feu dans la +passion. + +Mme d'Argicourt etait enivree. + +Le poison de l'amour, le plus subtil de tous les poisons, avait +penetre dans son ame et dans son sang; elle le subissait sans revolte, +comme si ses bras fussent enchaines dans les roses. Octave, penche +au-dessus d'elle, respirait son souffle avec adoration et repandait le +sien sur ses yeux comme pour l'aveugler. + +"Je crois que vous etes le diable," murmura-t-elle. + +Le timbre retentit une fois. La jeune femme se degagea et tourna +sa tete vers la glace. "Ah! mon Dieu, dit-elle, vous m'avez toute +decoiffee." Elle s'enfuit vers son cabinet de toilette. Octave n'etait +pas homme a rester cloue a la cheminee pour recevoir une visiteuse +quelconque, il ne considerait pas la partie comme perdue. Il suivit +Mme d'Argicourt, qui etait deja a sa toilette. "Pourquoi fermez-vous +la porte? lui dit-elle.--Parce que je suis entre.--Et pourquoi +etes-vous venu?--Parce que, moi aussi, je veux me rajuster les +cheveux.--Monsieur de Parisis, nous sommes fous tous les deux.--Je +suis fou, madame, parce que je vous ai vue." + +Mme d'Argicourt, qui s'etait assise devant sa toilette, venait de se +relever pour recevoir la visiteuse; mais Octave l'arreta au passage. +"Vous savez que vos admirables cheveux sont tout aussi desordonnes que +tout a l'heure et vous font mille fois plus belle encore." + +Mme d'Argicourt voulait passer, mais Octave la ressaisit dans ses +bras. "Voyons! monsieur de Parisis, on m'attend.--Et moi qui vous +attendais depuis que j'existe! car je n'ai jamais aime que vous." Et, +sur cette belle parole, il embrassa une seconde fois la jeune femme. +"Mais c'est une tyrannie! Me voila encore toute decoiffee; je vais +crier.--Je vous ferme la bouche." + +Ci-git un troisieme baiser, "Oh! que je suis malheureuse! J'ai la tete +perdue, je voudrais vous battre." Octave souriait, tout en regardant +Mme d'Argicourt avec passion et en l'appuyant toujours sur son coeur. +"Je suis au desespoir. Si nous rentrons par la tous les deux, ce +sera un scandale.--Aussi suis-je bien determine a rester ici." +Mme d'Argicourt essaya de railler: "Comme si vous etiez chez +vous!--L'amour est toujours chez lui, madame." + +On peut tuer d'un seul coup par le ridicule un amant dans le coeur de +sa maitresse; il arrive meme que, par la comparaison, on peut a jamais +demonetiser un amoureux. Mme d'Argicourt s'etait jetee tout eperdue +dans les bras du sien, parce qu'il etait un autre homme que son mari. +Maintenant qu'elle voyait face a face cet irresistible Parisis, dont +les femmes disaient tant de mal, elle ne put s'empecher de mesurer les +tailles: Octave depassait Horace par toutes les superiorites, par son +titre de duc, par sa beaute hautaine, par son esprit railleur. + +Elle avait jusque-la appele son amant son ange et son dieu,--style +dijonnais,--mais Parisis avait du demon, il sentait l'enfer. Elle +risquait son heure de damnation comme toutes les femmes qui cherchent +trop le paradis. + +Cependant la visiteuse, qui s'ennuyait de faire le pied de grue, se +mit au piano et joua la valse des Roses. "Un tour de valse," dit +Octave en prenant Mme d'Argicourt a la ceinture. C'etait la ceinture +de Venus: on la denoue en y touchant. + +La visiteuse joua merveilleusement cette adorable valse qui a enivre +toutes les belles pecheresses depuis cinq ans. Et quand resonna le +dernier soupir--de la valse--et de l'amour: "Oh! mon Dieu! dit tout a +coup Mme d'Argicourt, Et ma visiteuse!--Oh! mon Dieu! dit tout a coup +Octave. Et mon ambassade!" + + + + +XXVI + +LA VALSE DES ROSES + + +Octave ne fut pas plus tot dans l'escalier de Mme d'Argicourt, qu'il +pensa a Mme de Revilly. + +Il se demanda comment il allait jouer son role; mais comme il etait +de ceux qui ne croient qu'a l'inspiration du moment en toutes choses, +comme il savait que le plus souvent les plus belles batteries perdent +leurs feux dans un siege, a l'heure meme ou un accident, une trahison, +une defaillance, un acte d'heroisme donne la place a l'ennemi, il +resolut d'aborder, sans parti pris, la maitresse abandonnee. + +Il se presenta a sa porte. Elle etait rentree apres sa visite a sa +voisine, mais elle venait de sortir encore. + +Apres tout, cela se trouvait d'autant mieux qu'il n'avait pas cinq +minutes a perdre pour monter a cheval. + +Il arriva un peu tard au Bois, mais il ne manqua pas son effet. Le +cheval qu'il voulait presenter, une bete bien nee, recueillit les plus +vives admirations. Tous les hommes disaient autour d'Octave: "Il n'y a +vraiment que Parisis pour faire de pareilles trouvailles." Toutes les +femmes disaient: "Il n'y a que lui pour monter comme cela un si beau +cheval." + +Il pensait vaguement a Mme de Revilly et a son ambassade, quand tout a +coup il vit la jeune femme en caleche qui jouait de l'ombrelle, comme +la princesse T---- joue de l'eventail. "Elle est decidement fort +jolie," dit-il en s'inclinant avec un sourire. + +Au Bois, on n'est jamais inquiet du salut qu'on donne, il y a toujours +quelqu'un pour le rattraper. Mme de Revilly prit le salut pour elle. +"M. de Parisis!" dit-elle. + +Une legere rougeur se repandit sur sa figure. Elle salua elle-meme +avec une grace charmante, comme une femme du monde qui n'est pas +tout a fait du haut monde, quand elle est saluee par le prince de +Metternich, le comte Walewski ou le duc de Persigny. "C'est bien, dit +Octave, nous voila de vieilles connaissances, car c'est la seconde +presentation. Quand j'irai chez elle demain, nous pourrons deja parler +du passe." + +Il constata qu'elle etait fort jolie. + +En remontant l'avenue de l'imperatrice, Parisis revit Mme de Revilly; +cette fois il put s'approcher de la caleche. "Pardonnez-moi, madame, +si j'entre sans frapper trois coups." + +C'etait une femme d'esprit, elle repondit tout de suite: "Il n'y a +personne, monsieur.--Je viens, madame, vous demander une audience de +cinq minutes.--Une audience! monsieur, vous vous imaginez donc que +j'accorde des graces.--Quand ce ne serait que la grace de vous +voir!--C'est une grace que je n'accorde jamais chez moi, car je ne +recois que mon mari, et il ne me regarde pas. Allez-vous ce soir au +bal de la ville, voir les princes etrangers?--Oui, si vous voulez +m'accorder mes cinq minutes." + +A ce moment, le cocher, qui ne s'inquietait pas de la conversation, +s'eloigna trop de l'allee des cavaliers pour qu'Octave put entendre +la reponse de la jeune femme; mais par l'expression du signe d'adieu +qu'elle lui faisait, il jugea qu'elle serait tres accessible le soir +dans la solitude de la foule panachee de l'Hotel-de-Ville, entre les +princes, les artistes, les ambassadeurs--et, malgre la diplomatie des +femmes,--les expropries et ceux qui demandent a l'etre. + +On dit que quand on cherche une femme on ne la trouve pas. Ce ne +fut pas ce qui arriva le soir a M. de Parisis. Comme il montait +l'escalier, il suivait une traine de la plus belle envergure, un +taffetas ideal, seme de fleurs et couvert de dentelles. Un membre de +l'Institut, Academie des inscriptions et belles lettres, qui n'avait +jamais marche que dans le jardin des racines grecques, mit son pied +sur cette traine, ce qui fit tourner la tete a la dame. "C'est elle!" +dit Octave. + +Et il salua, tout en enjambant trois marches. "Il y a, lui dit-il, des +gens qui font leur chemin, mais qui ne sauront jamais marcher dans le +monde.--Comme vous avez raison! Si je ne me hate d'arriver, je n'aurai +plus du tout de robe." + +Octave remarqua que la robe de Mme de Revilly n'etait pas precisement +une robe montante. Un noeud de rubans aux bras, deux doigts d'etoffe +sous la ceinture, et deux petits nids pour les seins, de blanches +colombes aux becs roses voulant prendre leur volee; ce qui prouvait +irrevocablement que Mme de Revilly etait une femme bien faite. "Est-ce +que vous etes venue seule, madame? demanda Parisis.--Oui, c'est un +jour de liquidation, mon mari fait danser les chiffres. On vous a +peut-etre dit qu'il avait la folie des millions; moi, qui suis sage +comme Minerve, je viens au bal faire danser mes diamants.--Eh bien! +prenez mon bras, madame.--Jamais! Que dirait-on ici?--Avez-vous peur +d'etre expropriee?" + +Tout en ne voulant pas, Mme de Revilly mit sa main sur le bras +d'Octave. + +Il passa tant de monde a la fois qu'elle jugea qu'on ne la verrait +pas. Mais elle etait fort decolletee; mais Octave etait fort a la +mode; un haut personnage, qui connaissait bien le dessous des cartes +de la bonne ville de Paris, accentua son sourire spirituel quand elle +fit son entree. "Voyez, dit-elle a Octave, vous m'avez horriblement +compromise, me voila toute desorientee. Faites-moi valser bien vite +pour me remettre." + +Parisis pensait, tout a sa curiosite de l'eternel feminin, que Mme de +Revilly etait un type; beaucoup d'esprit et pas un atome de pensee. +Elle demandait a valser pour se remettre, parce que le tourbillon +etait son element. Elle ne passait pas, elle tournait dans la vie. + +Octave valsa avec elle. Ce fut un joli tableau de les voir tous les +deux, dans leur jeunesse et dans leur beaute, valser la valse +des Roses--toujours la valse des roses--avec la plus adorable +desinvolture. + +Les valseurs et les valseuses d'occasion qui encombraient le terrain +s'etaient peu a peu effaces pour ces dilettantes et ces virtuoses. + +Octave ne pouvait s'empecher de penser que c'etait la seconde fois +dans la meme journee qu'il entendait la valse des Roses, avec une +vraie joie. + +Mme de Revilly, qui aimait la valse jusqu'a s'en faire mourir, +appuyait sa tete enivree et haletante sur le sein de Parisis, qui +tressaillait sous la chaleur de ses levres et sur la neige de ses +bras. + +Apres la valse, Mme de Revilly avisa deux chaises dans une porte et +y entraina M. de Parisis, tout en lui disant: "Et maintenant, c'est +l'heure des affaires serieuses; vous m'avez demande une audience, je +vous l'accorde. Depechez-vous, car vous n'avez que cinq minutes. Voyez +plutot, voila un danseur--une ame en peine--qui s'approche.--Madame, +je vous defends de danser le premier quadrille, si ce n'est avec moi." + +Mme de Revilly partit d'un eclat de rire, ce qui empecha le danseur en +disponibilite de venir jusqu'a elle. "A merveille, dit Mme de Revilly, +je me croyais libre jusqu'a deux heures du matin, mais il parait que +mon mari vous a donne ses pouvoirs. Vous seriez bien attrape si je +vous prenais au mot et si je dansais avec vous, car je vois la-bas une +belle dame qui vous lorgne avec les paleurs de la jalousie.--Madame, +quand je suis dans le monde, je n'y suis pas avec mes passions de la +veille; voulez-vous connaitre ma philosophie de l'amour? Le plus +beau sentiment qui fasse battre le coeur est celui qui n'a pas de +lendemain; je m'explique: rencontrer une femme adorable comme vous, +l'aimer tout a coup doucement et furieusement, rever ensemble que +Dieu nous a jetes sur la terre pour nous rencontrer une heure dans +le souvenir du ciel, sous les nuees de feu de notre ame soudainement +amoureuse, enivres par un baiser supreme quand le coeur sa precipite +sur les levres, ah! madame, voila le souverain amour, voila le bonheur +inespere. Une heure ainsi passee, c'est un siecle, on s'en souvient +toute la vie, on s'en souvient toute l'eternite. + +Mme de Revilly n'etait pas habituee a cette eloquence; elle regarda, +toute surprise, Octave qui lui prenait la main, sous pretexte +d'admirer son bracelet. "Alors, pour vous, monsieur, l'amour n'a pas +de lendemain?--Un lendemain peut-etre, un surlendemain passe encore, +mais que voulez-vous que fassent des amoureux qui tombent dans +l'habitude? C'est odieux, c'est ridicule, c'est malseant. Si vous +aimiez le vin, je comparerais cela a des gourmands qui ne boivent +jamais d'une bouteille quand elle a ete debouchee. Dans le flacon qui +contient l'amour, cette liqueur de Dieu, il n'y a que la premiere +goutte qui donne l'ivresse." + +Mme de Revilly, pour la premiere fois de sa vie, ne s'apercut pas +qu'on dansait sans elle. + +Octave lui fit tres sataniquement le tableau de son amour avec +Guillaume de Montbrun, je veux dire qu'il en fit la caricature. Il +montra a la jeune femme tout le ridicule de ces vieux soupirs eventes, +de ces poses academiques, de ces mensonges officiels; il etala devant +elle avec une complaisance railleuse toute la friperie des roles qu'on +joue plus ou moins mal dans cette comedie eternelle; il prouva +que l'amour n'engendrait que la haine, que les chemins battus ne +repandaient que de la poussiere, qu'il n'y a en ce monde que des +commencements, que la suite a demain veut toujours dire un roman +ennuyeux qu'il faut donner a lire a sa fille de chambre. Bien entendu +que le nom de Guillaume de Montbrun ne fut pas prononce, M. de Parisis +etait si persuasif qu'a chaque mot la maitresse de son ami se disait +tout bas: "C'est pourtant vrai!" "Croyez-moi, reprit Octave, tout +en appelant a lui l'eloquence des yeux, il n'y a en ce monde que +l'imprevu et le premier chapitre. Un homme et une femme qui vont aimer +sont adorables, parce qu'ils mettent en jeu toutes les forces, toutes +les graces, toutes les poesies de l'ame comme du corps; un homme et +une femme qui se sont aimes, mettent au fourreau, pour des temps +meilleurs, leurs plus irresistibles coquetteries; ils ne vivent pas, +ils sommeillent.--C'est pourtant vrai, murmurait toujours Mme de +Revilly; quand Guillaume est avec moi, il ne trouve plus rien a me +dire." + +Octave allait frapper son dernier coup. "Il y a, madame, un sentiment +qui domine tous les autres, c'est celui de la dignite de l'ame.--Ah! +monsieur de Parisis, vous allez me faire mourir de rire: c'est donc un +sermon?--Non, madame; je reprends mon mot et vous allez le comprendre. +Supposez un instant--c'est une supposition--que vous avez eu un jour +de passion; n'est-il pas bien plus beau a vous de briser tout de +suite, que de trainer apres vous un amant morfondu qui se bat les +flancs pour se tromper et vous tromper vous-meme? Qui n'a eu ses +heures de folie? Ce sont celles-la que Dieu et la conscience +pardonnent, parce qu'il faut bien subir les orages. Mais ce que Dieu +et la conscience ne pardonnent pas, c'est de vouloir perpetuer sa +folie quand la lumiere s'est deja faite dessus. J'estime bien plus +une femme qui a eu dix amants par aventure, qu'une femme qui garde +un amant par reflexion.--Je vous admire, voila une nouvelle morale. +Dites-moi, est-ce que le ministre vous a autorise a faire des +conferences? Il fallait me dire tout de suite que je devais payer ma +place. Et pourquoi me sermonnez-vous tout cela?--La belle question! +parce que j'ai valse avec vous et parce que je vous aime." + +Mme de Revilly parodia les deux vers: + + _Vous m'aimez, j'en suis fort aise; + Eh bien! dansons maintenant._ + +Parisis ne dansait que par force: Il se resigna. Mais il avait a fait +peine une figure, quand il avisa un de ses amis, a qui trois ou quatre +quadrilles ne faisaient pas peur: il lui remit la main de Mme de +Revilly. "Madame, mon ami, un gentilhomme italien qui danse toujours +sur un volcan, va danser par interim; nous nous retrouverons tout +a l'heure, et vous me direz si vous etes contente de lui.--Est-il +impertinent! pensa Mme de Revilly. + +Elle voulait se mettre en colere, mais il avait tant de seduction, +jusque dans son impertinence! L'interimaire etait d'ailleurs un +cavalier charmant. Quand le quadrille fut fini, Mme de Revilly +retourna a sa place et chercha des yeux M. de Parisis. Elle sentit +tout a coup la solitude autour d'elle. "Est-ce qu'il s'est envole, +maintenant qu'il a eloigne tous mes amis?" + +Octave reparut et reprit sa place entre les deux salons. "Eh bien! +madame, mon ami vous a-t-il plu?--Oui, pour danser. --Mais je n'ai pas +eu la pretention de vous le donner pour qu'il vous enleve. A propos, +jusqu'a quelle heure restez-vous ici?--Pourquoi cette question? est-ce +que vous avez la pretention de m'enlever?--Un autre dirait: Peut-etre, +moi je dis: Oui.--Vous etes impayable--Vous comprenez bien, madame, +tous les dangers que vous pourriez courir en retournant seule chez +vous, la-bas, dans les solitudes du boulevard Haussmann; demandez +plutot au prefet.--Si bien qu'avec vous je ne cours aucun risque. Vous +etes admirable! Et que diront mes gens?--Je sais bien que vous +avez plus peur de vos gens que de l'opinion publique, mais si vous +retournez seule chez vous, que diront-ils? Ils verseront des larmes +sur votre abandon. La pauvre femme!... toujours seule!... un mari qui +ne s'occupe plus d'elle!... un amant qui la trahit!" + +Mme de Revilly bondit et se leva a moitie. "Un amant qui me trahit! +Qui vous a dit cela? Par exemple, je voudrais bien voir qu'on +m'accusat d'avoir un amant!--Erratum! vous aviez un amant, mais vous +n'en avez plus.--Vous devenez fou, monsieur, en me parlant ainsi.". + +Parisis prit l'eventail de la jeune femme et lui donna quelques +bouffees d'air. "Voyons, on n'ecoute pas aux portes, nous sommes entre +nous. Pourquoi depenser mal a propos des reserves de dignite? Je +sais trop mon monde, madame, pour ne pas savoir que M. Guillaume de +Montbrun a ete votre amant." + +Mme de Revilly se mordit les levres et vit bien qu'il n'y avait pas a +s'en dedire. "Pourquoi _a ete_, monsieur, s'il vous plait?--Parce que +j'ai appris a conjuguer les verbes au passe et au futur. _A +ete_, madame, veut dire qu'il ne l'est plus.--Et depuis quand, +monsieur?--Depuis qu'il a rencontre Mlle Peau-de-Satin et qu'il acheve +de se ruiner dans la poussiere de ses chevaux." + +La jeune femme, toute bouleversee qu'elle fut, se contint, et de l'air +du monde le plus degage, elle dit a Octave: "Si nous allions prendre +une glace?--Oui, madame. Et puisque toute l'Academie est ici, disons +comme son Dictionnaire: Allons pictonner un peu." + +Le tohu-bohu, le va-et-vient, le mouvement de la fete devait masquer +son emotion, Sa pensee rapide embrassa toute la periode de son amour. +Elle ne douta pas des paroles d'Octave, surtout quand elle se rappela +que depuis plusieurs semaines deja Guillaume avait une expression de +contrainte, sinon d'ennui. Elle jugea qu'il n'avait pas voulu briser, +par un sentiment de commiseration. "Ces coquines-la!" murmura-t-elle. + +M. de Parisis avait entendu. "Ne m'en parlez pas, madame, elles me +prendront tous mes amis.--Et vous par-dessus le marche.--Oui, si les +femmes du monde font toutes comme vous. Vous me jetez a la porte de +votre voiture ou vous ne voulez pas venir dans la mienne.--Quelle +heure est-il?--Madame, il est l'heure de demander vos gens ou les +miens.--Allons toujours au buffet." + +Celui qui etudie le coeur humain remarquera que la femme, creature +ideale, mais gourmande, ne veut jamais perdre ses droits aux festins, +quel que soit l'etat de son ame. Le diable savait bien cela en lui +donnant une pomme a manger. + +Au buffet, Mme de Revilly prit une tasse de chocolat, un ou deux +petits pains de foie gras, une coupe de cafe glace, un sandwich, un +quartier d'orange et une grappe de raisin. Que n'eut-elle pas devore, +sans cette fatale nouvelle? + +Or, pendant qu'elle se desolait ainsi au buffet, M. Guillaume de +Montbrun la regardait, tout en s'effacant dans un groupe; il etait +venu a l'Hotel-de-Ville pour y rencontrer sa fiancee. Mais la vue de +sa fiancee n'avait pu l'arracher tout a fait au souvenir de Mme de +Revilly. Il ne doutait pas du chagrin de sa maitresse, car, dans son +esprit, si Octave etait avec elle, c'etait pour consoler un peu ce +pauvre coeur dechire. + +Il aurait bien voulu parler a son ami: mais voyant que Mme de Revilly +reprenait le bras d'Octave, il remit sa curiosite au lendemain. + +La jeune femme n'avait pas pris tout a fait au serieux les +plaisanteries de Parisis. Elle se disait que Guillaume affichait +peut-etre une maitresse pour mieux cacher son jeu. + +On se rencontra au buffet avec Mme d'Argicourt. On se montra les dents +sous pretexte de manger des pommes d'api. "Vous me trahissez deja, dit +tout bas la belle Bourguignonne a Octave. Et pourtant je porte vos +armes!" + +Elle avait dans les cheveux un poignard d'or. + +Cinq minutes apres, on criait du meme coup du haut de l'escalier: +"Les gens de Mme la comtesse de Revilly!--Les gens de M. le duc de +Parisis!" Ce qui fit dire au duc d'Acquaviva, consolateur de Mme +d'Argicourt, que dans ce hasard des noms jetes a la porte, celui +d'Octave sortait toujours a cote de celui d'une jolie femme. Simple +rapprochement--du hasard. + +Au moment ou M. de Parisis et Mme de Revilly descendaient l'escalier, +Octave qui connaissait bien les hommes, dit a la jeune femme de +retourner la tete. "Pourquoi? lui demanda-t-elle,--Parce que vous +verrez M. Guillaume de Montbrun." + +Octave avait bien juge. La curiosite, l'amour et la jalousie avaient +entraine son ami jusqu'a l'escalier. "C'est lui! dit Mme de Revilly +toute surprise. Que vient-il faire ici? Je suppose que ce n'est pas +pour y trouver Mlle Peau-de-Requin?--Non, mais supposez-vous qu'il y +soit venu pour vous." + +Mme de Revilly etait furieuse. "Ah! si je l'avais aime!" dit-elle. +Octave jeta ce mot profond: "On n'a jamais aime les amants qu'on +n'aime plus." + +La voiture de Mme de Revilly se presenta la premiere. Octave donna la +main a la jeune femme et se jeta resolument a cote d'elle, apres avoir +dit a son groom de faire suivre son coupe. + +C'etait une charmante creature que Mme de Revilly. Elle se revolta +de voir Octave a cote d'elle; elle voulut qu'il descendit, elle alla +jusqu'a vouloir descendre elle-meme. Mais il lui parla si doucement, +il magnetisa ses coleres avec tant d'a-propos, il lui prit les mains +si amoureusement, qu'elle se laissa desarmer peu a peu. + +C'est un joli voyage nocturne que celui du quai d'Orsay aux anciens +abattoirs du Roule, traverses aujourd'hui par le boulevard Haussmann. +On part a deux heures du matin par les quais, on touche a l'obelisque, +on suit l'avenue Gabriel, on trouble le silence de la rue de l'Elysee, +on traverse la place Beauvau, on monte la rue Miromenil, et on est +arrive par le chemin des ecoliers. + +Mais pourquoi est-ce un joli voyage? Est-ce parce qu'on voit errer +sur les quais les ombres amoureuses des femmes du Directoire qui ont +emaille le Cours-la-Reine? Est-ce pour les bouquets des jardins de +l'avenue Gabriel, illustree par Mme de Pompadour? + +Demandez a M. Octave de Parisis. + +J'oubliais de vous dire que c'est un joli voyage dans la voiture de +Mme de Revilly. + +La comtesse dit tout a coup a Octave: "Ce n'est plus de jeu: par +quel chemin me faites-vous passer.--Par le chemin le plus court," +repondit-il dans un baiser. + +Quand la femme de chambre vint pour deshabiller Mme de Revilly, +c'etait deja fait. "Madame a sans doute joliment valse, lui dit +cette fille, pour avoir ainsi perdu sa ceinture et les rubans de ses +epaules?--Oui, murmura la comtesse, c'est la _Valse des Roses_.--Oh! +mon Dieu, madame, qu'est-ce donc que ce poignard d'or que je trouve +dans vos cheveux?--Je ne sais pas." + +C'etaient les armes parlantes de Parisis. + + + + +XXVI I + +LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE + + +Quand Guillaume de Montbrun se presenta le lendemain chez son ami +Octave de Parisis, il etait pale et inquiet. "Et ton ambassade? lui +demanda-t-il.--Ah! diable! se dit Octave, et moi qui n'ai pas pense +a parler de ce mariage a Mme de Revilly!" Il paya d'audace: "Tout va +bien, mon cher. Je te dois une bonne fortune.--Une bonne fortune! dit +Guillaume avec inquietude.--Oh! je ne parle pas de Mme de Revilly. +Mais je me suis trompe de porte." + +Et Octave raconta son aventure avec Mme d'Argicourt. "Voila pourquoi +tout va bien, dit Octave en finissant de conter son aventure.--Tout va +bien avec Mme d'Argicourt, mais es-tu bien sur que Mme de Revilly ne +va pas venir a moi comme une Hermione furieuse?--Tout est fini, pas un +mot de plus! vous vous reverrez dans six mois." + +Guillaume deguisait mal son emotion. "La pauvre femme, dit-il en +soupirant, comment a-t-elle pris cela?--Mais elle a tres bien pris +cela, dit Octave qui n'avait pas dit un mot du mariage a Mme de +Revilly.--Tu veux rire?--Veux-tu que je pleure avec toi?--Non; mais je +connais Mme de Revilly, elle ne se consolera pas.--Je la connais tout +aussi bien que toi. Va te marier, elle aura la grandeur d'ame de ne +pas aller aux noces.--Et mes lettres?--Fumee que tout cela.--Elle a +tout brule!" + +Tout en ne sachant pas trop ou il en etait, ressentant a la fois la +douleur d'avoir brise et le bonheur d'etre libre, il prit la main de +son ami: "Je te remercie.--Il n'y a pas de quoi." + +M. de Parisis ne put cacher un sourire railleur. "Tu ris toujours, +toi." + +Guillaume ne put cacher un second soupir. "Ah! c'etait une belle +maitresse!--Avec trois points d'admiration!--Merci encore; la belle +enfant que je vais epouser te devra son bonheur.--Qui sait?" + +Ainsi se termina cette; histoire d'une ambassade extraordinaire en +l'an de grace 1867. + +Les affaires de coeur, qui sont les plus graves, puisque ce sont +celles-la qui mettent le monde a feu et a sang, seraient toujours +menees a bonne fin si on choisissait des diplomates comme Octave de +Parisis. + +Mais tout n'etait pas fini. Cet imbroglio galant devait avoir son +denoument tragique. + +Octave croyait trop que les femmes se donnent et se reprennent comme +elles feraient d'un bouquet ou d'un eventail. Les plus legeres et +les plus rieuses subissent plus profondement que les hommes les +contre-coups de la passion. Mme de Revilly n'etait pas consolee +parce qu'elle avait commis un peche de plus: "On ne badine pas avec +l'amour," lui avait dit Alfred de Musset quand elle etait toute jeune +fille. + + + + +XXVIII + +LE NAUFRAGE DU COEUR + + +Guillaume de Montbrun epousa Mlle Lucile de Courthuys a la chapelle du +Senat. + +Naturellement M. de Parisis alla a cette messe de mariage. Ce n'etait +plus une chapelle, c'etait un salon. On croyait y continuer une +conversation commencee la veille dans quelque belle societe du beau +Paris. + +Quand il s'approcha de son ami Guillaume, il le trouva heureux, mais +inquiet. "Tout est bien qui finit bien," lui dit Parisis a mi-voix. +"Oui, mon ami, mais je ne serai peut-etre content qu'apres la lune +de miel; j'ai toujours peur que Mme de Revilly ne vienne troubler la +fete." + +Les deux amis s'etaient dit ces paroles tres rapidement a la fin de la +messe. + +La jeune mariee, toute radieuse qu'elle fut, semblait les interroger +du regard. Elle s'etait bien apercue de l'inquietude de son mari; elle +devinait qu'Octave avait le secret de Guillaume. + +Toute jeune mariee a un nuage a l'horizon. + +Apres la messe, Parisis s'en fut droit au boulevard Haussmann. +Allait-il en amoureux desoeuvre ou en philosophe curieux etudier +les battements du coeur d'une femme trahie? Je crois que ces deux +sentiments l'entrainaient a la fois; mais c'etait surtout le premier, +parce qu'il se disait: "Si Mme de Revilly n'est pas chez elle, je +monterai chez la belle Dijonnaise." + +On verra tout a l'heure qu'il monta chez la belle Dijonnaise, parce +que Mme de Revilly--n'y etait pas.-- + +En s'approchant de l'hotel de la jeune femme trahie, il vit neuf +voitures de deuil suivant un corbillard; tout cela harnache, pomponne, +armorie, comme pour les enterrements de premiere classe. Un R sous une +couronne de comte le frappa. "Revilly! dit-il tout a coup. Est-ce que +ce serait son mari?" + +Il espera encore que cet R ne voulait pas dire _Revilly_. Toutefois, +quoique les voitures de deuil se fussent eloignees deja, il s'arreta +devant la porte de Mme de Revilly sans avoir le courage d'entrer. + +Il passa de l'autre cote du boulevard, regardant aux fenetres, comme +s'il devait lire sur la facade de la maison. + +Personne n'etait aux fenetres. Deja il avait interroge vainement le +triste cortege. Tout en regardant la facade de l'hotel de Revilly, il +regarda la facade de l'hotel d'Argicourt. Une figure lui apparut a +demi voilee par un rideau de guipure. Il lui sembla que c'etait Mme de +Revilly elle-meme. Il entra tout joyeux a l'hotel d'Argicourt. + +Le concierge, qui avait voulu etre du spectacle, n'etait pas dans son +"salon." Comme Parisis savait que son mari etait en Bourgogne, il se +hasarda a monter. Il sonna; ce fut une femme de chambre qui ouvrit. +"Mme de Revilly?" lui dit-il. Cette fille ne comprit pas et lui ouvrit +le petit salon sans lui repondre. Mme d'Argicourt vint a lui. "Ah! que +suis heureux de vous voir, lui dit-il en lui serrant la main; j'avais +peur que vous ne fussiez dans cet horrible corbillard.--La pauvre +femme! murmura Mme d'Argicourt.--Vous la connaissez donc? demanda +Parisis avec surprise.--Mais vous etes donc fou? C'est Mme de Revilly +qui est morte." + +Octave recula de trois pas. "Oh! madame, je vous demande pardon, je +croyais voir Mme de Revilly.--Comment! elle etait blonde et je suis +brune! Je vous remercie de vous rappeler ainsi ma figure.--Que +s'est-il donc passe?" demanda Parisis tout atterre. + +Que s'etait-il passe, en effet? Trois jours auparavant, une lettre de +faire-part etait venue frapper au coeur Mme de Revilly. Naturellement +c'etait une amie qui, sachant son histoire amoureuse, lui avait envoye +la lettre de mariage de M. Guillaume de Montbrun avec Mlle Lucile de +Courthuys. Elle ne vivait pas dans le monde ou allait vivre son amant; +elle le croyait a Londres depuis le bal de l'Hotel-de-ville. Nuls +pressentiments ne l'avaient avertie. Elle relut vingt fois cette +lettre fatale, tout en l'inondant de larmes. + +M. de Parisis avait pu, toute une nuit de bal, lui faire oublier M. +de Monbrun par je ne sais quelle seduction inattendue; la valse, les +violons, les jolis propos, toutes les magies d'une fete nocturne lui +avaient tourne la tete; elle s'etait abandonnee a un mouvement de +passion subite. Mais le lendemain matin, en se reveillant, elle avait +eu horreur de sa faute, et--voila bien la logique des femmes!--elle +avait en elle-meme demande pardon a la fois a son amant et a son mari. + +Octave croyait avoir seduit une femme; il n'avait surpris qu'une +expansion d'ivresse. S'il fut venu le lendemain frapper a la porte +de la jeune femme, certes, elle ne lui eut pas ouvert. Si elle l'eut +rencontre, elle se fut cachee. S'il lui eut parle, elle se fut +ecriee:--Je ne vous connais pas! + +Et que fit-elle apres avoir lu cette lettre de mariage qui lui parut +une lettre de mort? Elle devait aller diner a Chatou, chez des amis +qui l'attendaient tous les jeudis. Elle y alla. + +Il lui eut ete impossible de rester chez elle ou tout lui rappelait +son malheur. La pauvre femme ne savait pas que le malheur est un hote +qui vous suit partout, plus terrible encore dans le voyage qu'a la +maison; car les figures etrangeres vous refoulent plus loin encore +dans l'enfer du desespoir. + +Avant de monter en wagon, elle s'arreta a l'eglise Saint-Augustin. +Pourquoi? Son second adultere lui avait-il ouvert les yeux sur le +premier? La seconde chute lui montrait-elle toute l'horreur de la +premiere? Ou n'etait-ce que le chagrin de perdre son amant? + +Chez ses amis de Chatou, elle ne dit rien, elle cacha sa douleur, elle +essaya meme de sourire, elle les trompa par quelques eclats de gaiete. +On servit a gouter dans un petit pavillon de verdure au bord de +l'eau, devant une barque toute pavoisee qui attendait. Comme on lui +reprochait de ne toucher a rien, elle mangea des fraises et but coup +sur coup d'un air de vaillance trois ou quatre petits verres de vin +de Malaga. Apres quoi on monta dans la barque, selon la coutume, car +toutes les semaines on allait a Bougival, ou l'on se rencontrait avec +d'autres Amphitrites, Parisiennes en villegiature. + +Les jeunes amies de Mme de Revilly remarquerent qu'elle etait devenue +silencieuse; elle penchait melancoliquement la tete sur les vagues +legeres, murmurant a diverses reprises: "N'est-ce pas que l'eau est +belle aujourd'hui?" + +Quand la barque s'approchait du bord, elle essayait de cueillir des +roseaux et des fleurs aquatiques. Elle cueillit un beau nenuphar +qu'elle montra a tout le monde. On l'entendit qui disait presque tout +haut? "Et quand je pense qu'il n'est pas venu me dire tout cela!" + +La barque avait repris le milieu du fleuve et voguait a pleine voile. +Mme de Revilly se penchait au-dessus de l'eau et y trempait le +nenuphar blanc cueilli sur la rive. + +La fleur s'echappa de sa main. "Oh! mon Dieu!" dit-elle. Etait-ce pour +le nenuphar? Elle se pencha un peu plus et tomba. "Oh! mon Dieu!" +crierent a leur tour les deux amies. + +Il y avait un homme qui conduisait la nacelle, un hardi navigateur +d'eau douce, qui, comme tous les navigateurs, ne savait pas nager. On +sait avec quelle imprudence les Parisiens, et surtout les Parisiennes, +s'aventurent sur les bords de l'Ocean. Le jeune homme voulut +s'elancer: ses soeurs le retinrent, tout en appelant. On avait vu +reparaitre la robe de Mme de Revilly; mais on fut plus de cinq minutes +sans qu'un sauveur se montrat. + +Quand on ramena la pauvre femme sur la rive, elle etait bien morte. +Vainement les medecins tenterent tout, elle ne rouvrit pas les yeux. +L'ame amoureuse et blessee etait partie. + +"Comprenez-vous cela? dit Mme d'Argicourt a M. de Parisis. Une femme +qui riait toujours!--Oui, dit Parisis emu profondement; elle a pris +son coeur au serieux. Plus j'etudie les femmes et moins je les +connais.--Son mari ne se consolera pas, dit madame d'Argicourt. Il +parlait, lui aussi, de mourir.--C'est Guillaume de Montbrun qui ne se +consolera pas." + +Mme d'Argicourt accorda une larme a Mme de Revilly. "C'etait la plus +charmante voisine du monde; je l'entendais chanter comme un oiseau, +je la voyais sourire sur le balcon: je sens que mon ame est toute en +deuil." + +Octave regardait la jeune femme. "C'est etrange! se dit-il a lui-meme; +il me semble que je vois toujours Mme de Revilly dans Mme d'Argicourt. +Adieu, madame, reprit-il tout haut. Nous reparlerons d'elle." + +Et quand il fut seul: "Oh! les femmes! Quel abime de tenebres! Cette +pauvre morte! elle avait trouve tout simple de prendre un amant +pendant que son mari jouait a la Bourse; elle a trouve tout simple de +le trahir une belle nuit; et parce qu'il l'a trahie lui-meme, elle se +jette a l'eau. Explique cela qui pourra: moi je m'y perds." + +Et pensant aux deux femmes: "Il me sera impossible de revoir jamais +Mme d'Argicourt." + + + + +XXIX + +LES METAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME + + +C'etait un jour de grande reception chez M. Mabille: fete de nuit, +lanternes chinoises, palais venitien, feu d'artifice. Et, pour le +bouquet, fiancailles universelles. Ces beaux messieurs du Bois-Dore et +ces belles dames du Bois-Joli ne s'etaient pas donne rendez-vous, mais +on se rencontrait pour causer mariage et divorce. + +Octave de Parisis allait comme tout le monde fumer ca et la un cigare +a Mabille. Il avait dine ce samedi-la avec Miravault qui voulut bien +lui donner le bras pendant vingt-huit minutes; a la trentieme minute, +il devait etre au concert des Champs-Elysees. + +Ils etaient a peine entres qu'ils remarquaient que decidement le +beau style serait toujours l'apanage des Francaises. "Entends-tu ces +vocables dignes des grammaires heraldiques?" dit Octave a son ami. + +C'etait une jeune personne de dix-sept ans qui sortait du giron de sa +mere et qui disait a une de ses amies. "Ne me beche pas, ma chere, ou +je te donne du poing sur le bapteme." + +Reponse eloquente de la dame, ainsi apostrophee, en langue javanaise, +que je ne saurais traduire. + +On s'etait approche. Il y avait deja foule, quand arriva une femme +a huit ressorts. Elle se drapa dans sa dignite et s'ecria: "Faites +place, mesdames et messieurs, c'est une honnete femme qui passe." Et +elle passa. + +Un duc anglais qui ne savait pas marcher, s'entortilla dans la queue +de sa robe. Elle se retourna avec une exquisse politesse. "Milord +Muffleton!" dit-elle avec un accent anglais. + +L'offense demanda des reparations. "Des reparations! c'est vous qui me +devez des reparations, puisque vous m'avez dechire ma robe.--Tais-toi! +dit un ami de l'Anglais, ou je te fais mettre dedans.--Tais-toi, ou je +te fais mettre dehors.--Madame, repondit l'ami de l'Anglais, tout cela +peut s'arranger; un homme mal eleve dirait "sortez," nous savons trop +notre monde pour ne pas dire "sortons." Et on se donna rendez-vous +pour les reparations au cafe Anglais. + +Quelle etait cette femme qui se donnait si bien en spectacle? + +Octave ne fut pas peu surpris de reconnaitre Violette, qui avait +dechire tout ce qui lui restait de sa robe virginale pour revetir en +pleine lumiere la robe a queue epanouie. Il n'y comprenait rien. Il +savait pourtant que les metamorphoses des femmes d'Ovide ne se font +pas plus rapidement que les metamorphoses des femmes de Paris. + +Violette l'avait reconnu, elle avait cache un battement de coeur, en +laissant tomber sur lui un regard de haut dedain et d'amere raillerie. +"Violette!" dit-il, comme pour l'arreter en chemin. Elle ne se +retourna pas. Il marcha plus vite, mais Miravault le retint. "Tu sais, +si tu as des affaires ici, je m'en vais." + +Octave se remit au pas de son ami, se promettant de parler plus tard +a Violette. Ils firent trois ou quatre tours. Violette etait allee +s'asseoir dans le "salon d'honneur," ou elle eut bientot un cercle +compose des hommes les plus a la mode. + +Elle s'etait donnee pour une etrangere, qui venait de prendre les +bains de mer a Brighton et qui allait faire sauter la banque a +Wiesbaden. + +Tout en tournant, Octave jetait sur elle un vif regard. Quoiqu'ils +fussent separes par tout un parterre des plus panaches et des plus +bruyants, elle ne perdit pas un seul regard d'Octave; elle le +haissait, mais elle desirait le voir, ne fut-ce que pour le jeter +a ses pieds; il avait brise sa vie, il avait brise son coeur: elle +aurait voulu le briser lui-meme. + +C'etait l'amour dans la colere. + +Elle etait heureuse de se voir si bien entouree, croyant le piquer au +jeu et le ramener a elle. Elle ne se trompait pas. Octave avait cesse +de l'aimer sous sa douce et sentimentale figure d'honnete fille; +tendre et devouee comme une epouse, reveuse et poetique comme une +fiancee, toute a lui, fidele jusqu'a la mort, le chien de la maison. +Maintenant qu'il la croyait a tout le monde, il sentit qu'il aimait +encore. C'etait un autre amour qui se relevait plus vigoureux sur les +anciennes racines, amour etrange, furieux, terrible, qui met le feu +dans le sang et l'enfer dans le coeur. + +Octave eut pourtant la patience d'attendre que Miravault l'eut quitte +pour aller dans "le salon d'honneur." Il ne s'inquieta pas de la +cour improvisee de Violette. Il derangea meme quelques-uns de ses +adorateurs, et, trainant une chaise a sa suite, il s'assit sans facon +tout contre la dame. "Violette! expliquez-moi par quel chemin vous +etes venue ici." + +Ce fut une revolution dans le cercle des courtisans de Violette. +"Comment, il la connait!--Tu sais bien que Parisis connait tout le +monde; il l'aura rencontree en Chine ou en Amerique.--Pas de chance! +dit un jeune premier, des que je veux parler a une femme, c'est +toujours Octave qui me repond." + +Aucun de ceux qui papillonnaient la n'etait homme a ceder la place +hormis a la pointe de l'epee. Tous etaient plus ou moins braves comme +l'acier. Mais tel etait l'empire de Parisis qu'on le reconnaissait +toujours comme un maitre; on s'effacait devant lui sans croire que +ce fut un pas en arriere. Il faut bien que la superiorite ait ses +privileges; d'ailleurs, tout le monde voulait etre l'ami d'Octave. + +Apres avoir regarde froidement l'homme qu'elle avait tant aime, +Violette detourna la tete et voulut continuer la conversation +commencee avant l'arrivee de M. de Parisis. + +Il repeta sa question, et comme elle le regardait une seconde fois +avec la meme froideur, il partit d'un eclat de rire. Et alors, ce +fut elle qui le questionna. "Pourquoi riez-vous? monsieur.--Je +ris--madame--parce qu'en regardant votre main, j'y retrouve un +souvenir d'une autre existence. Vous savez que je crois a la +metempsycose; or, il y a bien longtemps, quand vous etiez une vertu +irreprochable, vous avez mis a votre doigt cet anneau de six francs +cinquante centimes, qui se cache comme--une violette au milieu des +roses,--que dis-je, des roses! ce sont des diamants." + +Ramenee tout entiere a sa vie passee, Violette se leva et demanda a +Octave de faire un tour avec elle. Tous les jeunes gens se regarderent +et s'offrirent des cigares, ne pouvant s'offrir Violette. + +"J'avais jure de ne plus vous parler, dit Violette au duc de Parisis, +mais vous etes le tyran de ma vie; des que je vous revois, je +redeviens esclave. Je vous hais!--Et moi aussi, dit Octave. Mais +pourquoi etes-vous ici?--Pourquoi je suis ici? Il faut bien aller un +peu dans le monde quand on est femme du monde. Et d'abord, sachez que +je ne suis plus Violette, je me nomme Violette de Parme. La pauvre +petite Violette, de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, a ete +pietinee sous vos pieds; son dernier parfum s'est envole vers le ciel +des amoureux.--Violette de Parme! a la bonne heure.--J'ai monte en +grade; vous comprenez bien, mon cher, qu'apres votre gracieux abandon, +c'etait la vie ou la mort, la vie dans le torrent ou la mort dans le +tombeau; mais on ne se tue pas deux fois; c'etait donc la mort, dans +quelque sombre atelier ou l'on oublie tout a force de travail. Il n'y +a que la joie du coeur, il n'y a que la vertu qui s'arrange de tout, +meme de la pauvrete. La mort n'avait pas voulu de moi, je n'ai pas +voulu d'elle, non plus que des paleurs et des miseres du travail. Ne +vous etonnez pas de me voir ainsi, je suis votre oeuvre. Adieu, mon +cher, car je partirai demain a huit heures pour Dieppe avec le prince +Rio.--Qu'est-ce que le prince Rio?--Un prince du sang qui paye mes +chevaux.--Eh bien! ce n'est pas avec ces chevaux-la que tu iras a +Dieppe." + + + + +XXX + +LE VOYAGE A DIEPPE + + +Octave de Parisis et Mlle Violette de Parme arriverent, un beau jour +d'aout, a une heure de l'apres-midi, a l'hotel Royal de Dieppe, ce qui +fut un grand scandale, non seulement dans la ville de Duquesne, mais +encore dans toute la Normandie:--Une ville collet-monte dans une +province begueule! + +Quoi de plus simple et de plus legitime? M. de Parisis n'avait pas de +conseil de famille et mademoiselle Violette etait emancipee. Il n'y +avait donc pas detournement de mineurs. Mais ce qui scandalisait les +meres de famille et les demoiselles a marier, c'est que M. de Parisis +etait du meilleur monde, allie aux plus hautes familles, convoite +depuis longtemps pour un mariage par le faubourg Saint-Germain et par +le faubourg Saint-Honore. + +Il y avait a l'hotel Royal tout un groupe de dames de la cour: +celles-la qui tous les hivers sont emaillees d'epithetes flamboyantes +par les chroniqueurs a la mode. A Dieppe, on s'ennuie toujours un peu, +meme quand on s'amuse. Ce matin-la on s'ennuyait beaucoup a l'hotel +Royal; on attendait l'heure des promenades, on sommeillait sur les +journaux du jour, on disait du mal de son prochain et de soi-meme, +quand M. de Parisis, qui conduisait son phaeton, un lorgnon dans +l'oeil, un cigare a la bouche, une demoiselle a cote de lui, entra +dans la cour au bruit de ses deux chevaux bai-bruns. + +Tout le monde se mit aux fenetres. "M. de Parisis!" Ce nom courut sur +toutes les levres avec un sourire de curiosite et de surprise. "Eh +bien! dit Mme de Valbon en regardant Violette de Parme du haut de son +balcon, mais surtout du haut de sa grandeur: voila ce qui s'appelle +jouer avec l'audace.--Il parait, dit Mme de Pontchartrin, que M. de +Parisis n'est pas embourbe dans la foret des prejuges." + +Depuis qu'il etait ne, M. de Parisis avait toujours tout brave. Il ne +s'inquieta pas beaucoup des mines ebahies qu'il voyait autour de lui. +Toutefois, il jugea qu'il etait bien un peu trop en spectacle; c'etait +la premiere fois qu'il venait a Dieppe; il croyait que tout le beau +monde etait a Trouville; il n'avait pas pense qu'il dut trouver tout +d'un coup tant de figures de connaissances. + +Mais il fut brave dans son role, car il etait bon comedien dans la +vie. Il commenca par demander deux salons et quatre chambres a coucher +pour Violette. "Madame la comtesse attend du monde? dit un garcon +tres savant en art heraldique: il avait vu une couronne de duc sur le +phaeton et sur les harnais.--Oui, repondit Parisis, madame attend +sa mere, sa grand'mere, son oncle l'archidiacre et sa tante la +chanoinesse." + +Il dit cela assez haut pour etre entendu de tout le monde. "Pour moi, +ajouta-t-il, il ne me faut qu'une chambre a coucher et un cabinet de +toilette. J'oubliais: une ecurie pour huit chevaux." + +Quoiqu'il n'y eut que des sceptiques autour de lui, il parla si +naturellement que nul n'eut ose dire qu'il raillait. On le tenait +d'abord pour un homme si fantasque et si invraisemblable, que les +choses les plus impossibles n'etonnaient pas trop avec lui. + +Il avait mis pied a terre. Mlle Violette sauta dans ses bras. Il +la confia a une fille de service et alla gaiement serrer la main +a quelques amis de turf et de club. "Quelle est donc cette belle +ingenue? lui dit l'un d'eux.--Je ne la connais pas, dit froidement +Octave; elle venait a Dieppe, nous avons voyage ensemble; elle m'a +offert une cigarette et nous sommes les meilleurs amis du monde; +mais je n'ai vu ni son signalement, ni son dossier, ni ses etats de +service. Je crois qu'elle est encore a sa premiere campagne. Je n'en +dirai rien, car je n'ai pas fait la guerre avec elle." + +M. de Parisis s'assura que ses chevaux seraient bien loges et qu'ils +auraient une bonne table; apres quoi il monta, sans se faire prier, au +troisieme etage. + +Une demi-heure apres, il se jetait a la mer. Une heure apres, il +ecoutait sur la plage, en compagnie de quelques fumeurs, la musique du +Casino, une vraie musique normande. A six heures, il dinait avec ces +dames de la Cour, qui ne cessaient de l'interroger sur sa compagne de +voyage. A huit heures, il etait sur la jetee avec Violette, qui +ne pouvait comprendre pourquoi la mer faisait tant de chemin sans +avancer. A dix heures, il jouait aux jeux innocents avec les dames de +la Cour. A onze heures, il improvisait un lansquenet. A minuit.... + +Ici le romancier tourne la page. + + + + +XXXI + +SUR LA PLAGE + + +Le lendemain, Octave alla voir ses amis au spectacle des baigneuses. +Ils avaient tous des lorgnettes et regardaient les jolies evolutions +de ces dames, comme on regarde les danseuses a l'Opera. + +On s'emerveillait d'un quadrige de naiades, des intrepides qui +savaient nager et qui jouaient au volant; joli jeu, ou le vent, la +vague et l'imprevu font danser les joueuses. + +On entendait les cris et les rires. Gai tableau pour Isabey ou pour +Ziem. La mer etait bleue et perlee; quelques barques peuplaient +l'horizon; le soleil, perdu dans les nuages transparents, repandait de +vifs rayons sur les flots; les chevelures denouees, ailes de corbeau +et gerbes blondes, s'eparpillaient ca et la sur les vagues; la mer +monta et rapprocha les joueuses: on s'arrachait les lorgnettes. Chaque +fois que s'en allait la vague amoureuse, on surprenait a travers la +gaze humide la fine ou fiere sculpture du pied, de la main, du cou, de +l'epaule d'une de ces dames. + +On affirma avec autorite que c'etait le grand livre heraldique qui +jouait au volant. On citait une duchesse, une marquise, une lady et +une jeune fille de grand nom. Quel etait l'enjeu? + +Octave de Parisis eut ete quelque peu etonne si on lui eut dit que +presque tout son jeu de cartes etait la.--Il ne manquait que la dame +de Pique.--Sans doute, parce qu'il l'avait retrouvee. + +Oui, la dame de Coeur, la dame de Carreau, la dame de Trefle, elles +etaient la toutes les trois qui se renvoyaient le volant. + +Dans l'apres-midi, quand la plage est encore deserte, quelques +curieuses reunies a quelques desoeuvres chuchoterent en voyant +arriver, toute blanche comme un pastel, dans la plus adorable robe de +linon, Mlle Violette de Parme un panier a la main. + +Elle alla s'asseoir pres de l'orchestre, sous une tente solitaire. +"Voyez donc comme elle se prelasse? dit une dame.--Non, dit une jeune +fille, elle marche bien, voila tout.--Vous appelez cela bien marcher! +Elle va comme une tortue.--C'est la ce qui donne cette grace +nonchalante qui lui sied a ravir." + +Il y avait la un rhetoricien qui osa comparer, en face de sa mere, +Mlle Violette de Parme a un lys que le vent balance et a un cygne qui +glisse sur un lac. + +Quand la compagne de voyage d'Octave se fut assise sur une de ces +abominables chaises qui ornent la plage de Dieppe, elle regarda la +mer et y perdit sa pensee. La mer a de si grandes eloquences, qu'elle +parle a toutes les ames, meme aux plus simples; elle ouvre dans la +pensee je ne sais quels horizons inattendus. C'est un livre ecrit en +hebreu, mais les caracteres ont des figures expressives qui disent +mille choses etranges. Jusqu'ici, Victor Hugo seul a ose illustrer ce +beau livre. Mais l'ame la moins illuminee de poesie n'est pas tout a +fait etrangere aux sublimites de cette langue de l'infini. + +Je crois que Mlle Violette de Parme ne se jetait pas la tete la +premiere dans l'abime des reveries; elle regardait en curieuse les +embarcations legeres tout emaillees de robes et de casaques rouges, +blanches, orange; elle regardait les mouettes qui venaient se perdre +dans la vague pour piper leur gouter. + +Tout a coup, comme si l'amour du travail fut une habitude invincible +chez elle, elle prit dans son panier une tapisserie commencee et se +mit a l'oeuvre sans presque lever les yeux, comme une ecoliere bien +apprise. Elle filait un oiseau bleu couleur du temps. + +Comme le matin, Octave vint sur la plage; son nom bourdonnait a toutes +les oreilles, mais il semblait tres insouciant des contes debites sur +lui. La raillerie des autres ne montait jamais "a la hauteur de son +dedain." + +Il alla saluer gravement Violette et il lui parla avec une certaine +reserve; quiconque eut bien etudie, n'eut reconnu entre lui et elle +qu'une amitie de passage qui ne viole pas les bienseances par des airs +de familiarite a la mode dans le beau monde. Les voisines furent meme +edifiees par la conversation. "Eh bien! disait M. de Parisis, comment +vous trouvez-vous a Dieppe? Est-ce que vous y ferez une saison? +L'air de la mer vous va a ravir. Avez-vous recu des lettres de votre +famille?" + +Et Mlle Violette repondait: "Je ne m'ennuie pas, mais je n'ose me +hasarder dans ces vagues furieuses. Je suis tres contrariee de n'avoir +pas recu de lettres ce matin. Je vous ai dit que l'archidiacre avait +la goutte. Je suis allee prier pour lui aux deux eglises. Je ne sais +pas si l'air de la mer me va bien, mais je sais que j'ai dejeune +comme quatre. Si vous voyez par la ma femme de chambre, dites-lui de +m'apporter des peches." + +En un mot, une conversation irreprochable; j'oubliais de vous dire +que Violette termina sa periode par un adorable: "Tu sais que tu +m'embetes."--Ce a quoi Octave repliqua: "Ce n'est pas etonnant, car je +m'embete tant moi-meme!" C'etait le thermometre de toute la plage. + +M. de Parisis ne prit pas racine aupres de sa maitresse, il alla +s'asseoir en face, contre le Casino, dans un groupe de jeunes femmes +qu'il n'avait pas encore saluees a Dieppe. On ne manqua pas de lui +demander ce que c'etait que cette belle inconnue,--cette Ophelie de +Shakespeare, peinte par un aquarelliste d'aujourd'hui, Chaplin ou +Vidal--ou plutot peinte par elle-meme. + +Il continua son jeu; il ne la connaissait que pour avoir voyage avec +elle. C'etait une jeune fille excentrique de la plus haute vertu +qui craignait d'autant moins la vie a la diable qu'elle etait plus +vertueuse. Elle voyageait incognito comme les princesses; elle +avait un frere zouave pontifical; un oncle archidiacre et une tante +chanoinesse. Il desirait entrer un peu plus dans son intimite, mais +il n'esperait pas franchir les limites des civilites pueriles et +honnetes. + +Dans le groupe qui l'ecoutait, il remarqua de prime abord une jeune +fille qui avait un oiseau bleu sur son chapeau. + +Il reconnut la belle fille du bois de Boulogne et de l'Opera dans +cette blonde aux yeux noirs, d'une beaute etrange, qui n'avait aucun +des caracteres des beautes de convention, avec sa fierte si noble et +si naturelle. Elle rappelait ces figures a la Correge et a la Prudhon +qui, a premiere vue, vous prennent l'ame comme le corps: un nuage de +volupte dans la purete ideale des yeux, sur la virginite des levres +un aiguillon d'amour. On voudrait les aimer avec violence et avec +douceur; on voudrait vivre et mourir pour elles. C'est le mariage +le plus profond et le plus impenetrable des sens et de l'esprit, +l'etreinte des bras et l'expansion du coeur. + +C'etait la premiere fois que Parisis voyait sa cousine de si pres. +Naturellement il ne se doutait pas qu'il avait devant lui la +Marguerite des Marguerites, ni la Dame de Coeur. + +Elle aussi filait de la laine comme Mlle Violette. Singulier +rapprochement! pendant que Mlle Violette filait un oiseau bleu, Mlle +Genevieve de La Chastaigneraye filait un bouquet de violettes. + +Quoique la jeune fille semblat ne pas ecouter les propos de M. de +Parisis, elle entendait mot a mot et souriait du coin des levres. + +Parmi les dames qui etaient autour d'elle, la marquise de +Fontaneilles, la duchesse de Hauteroche et lady Harrisson furent +saluees a cet instant par deux jeunes gens qui, ne connaissant pas M. +de Parisis, allaient passer outre. Mais, sans doute, ils etaient de +bonne prise ou de bonne rencontre, car les trois dames se leverent +soudainement comme si elles eussent obei a la meme idee. Mlle de La +Chastaigneraye se trouva donc seule un moment avec M. de Parisis. +"Mademoiselle,--si je puis m'exprimer ainsi,--dit Octave gravement, +voulez-vous me dire pourquoi vous avez souri si malicieusement quand +j'ai parle?--Monsieur, dit Genevieve, j'ai souri comme cela m'arrive +chaque fois que je vais a la comedie.--Je suis donc un comedien?--Oui, +monsieur. + +Quand vous parlez a des comediennes ou a des femmes familieres aux +planches du monde, qui ont appris comme vous l'art de parler pour +deguiser leurs pensees, vous avez la chance d'etre cru sur paroles: +elles ont tant de fois brouille le mensonge avec la verite, qu'elles +ne savent plus reconnaitre le vrai du faux. Mais moi qui, dans la +vie, ne suis pas encore entree en scene, meme pour jouer la derniere +ingenue, j'ai traduit ce que vous avez dit dans la vraie langue des +coeurs simples.--De grace, Mademoiselle, donnez-moi votre traduction." + +Genevieve regarda du cote des trois dames. "Je veux bien, dit-elle +sans se faire prier; je commence par vous avertir que je sais +la geographie du monde sans avoir beaucoup voyage sur la carte +parisienne. Or, du premier coup, je reconnais le caractere des +nationalites. Ainsi, je ne confondrai jamais une femme du monde avec +une femme du demi-monde, quoiqu'elles se confondent si bien entre +elles par les panaches du langage et des chiffons; je ne confondrai +pas davantage une femme du demi-monde avec une demoiselle qui n'est +pas tout du monde, quels que soient les grands airs et le bel esprit +de celle-ci. Voila pourquoi, monsieur, je vais traduire ainsi ce +que vous avez dit tout a l'heure: "Cette jeune fille n'est pas +excentrique, puisqu'elle ressemble a toutes ses pareilles; elle n'est +pas de la plus haute vertu, parce qu'elle n'est pas de la vertu, +d'ailleurs la vertu n'est ni haute ni basse. Si elle craint d'autant +moins la vie a la diable, c'est qu'elle est toujours affichee. Elle ne +voyage pas incognito, puisqu'elle n'a pas de nom; si elle voyage comme +les princesses, c'est que c'est une princesse de theatre. Elle n'a pas +de frere zouave au service du pape, ni d'oncle archidiacre au service +de Dieu, ni de tante chanoinesse au service des pauvres. Vous ne +desirez pas entrer dans son intimite, vous desirez en sortir, mais +les hommes ne savent jamais battre en retraite dans ces batailles +perdues." Voila, monsieur, ma traduction litterale.--Mademoiselle, si +j'etais de mauvais gout, je dirais votre traduction libre; mais vous +avez parle si juste, partant si bien, que je serais indigne de vous +repondre, si je prenais un masque avec vous. Dites-moi qui vous a +donne cette pierre de touche?--Voyez-vous, on a beau faire pour +enchasser le strass, il se trahit lui-meme en face du diamant. Ma +pierre de touche, c'est mon coeur. Dans la jeunesse, l'ame est une +petite goutte de rosee que Dieu a mise sur une pervenche ou sur une +violette: la goutte de rosee reflechit le ciel, elle voit tout, +jusqu'a l'etoile la plus lointaine, jusqu'aux nuages les plus perdus. +Mais quand vient le mauvais jour, la goutte de rosee tombe dans le +torrent qui roule le sable des montagnes; elle ne voit plus que le +chaos.--Vous avez raison, voila pourquoi la jeunesse est une perle +sans prix." + +Et M. de Parisis ajouta: "Mais dites-moi, mademoiselle, a quelle ecole +avez-vous ete?--A l'ecole de Dieu." En disant ces mots, Mlle de La +Chastaigneraye leva ses grands yeux veloutes sur M. de Parisis. +C'etait le regard de la vertu meme. Ces beaux yeux noirs, vaillamment +ouverts et doucement ombrages par de longs cils, repandaient une si +divine expression de candeur, que M. de Parisis fut atteint au fond +de l'ame. Lui que tant de femmes avaient regarde avec amour, avec +volupte, avec passion, il tressaillit, comme atteint d'une emotion +jusque-la inconnue. Il avait toujours nie ce qu'il appelait la beaute +et le charme des pensionnaires: il reconnut qu'il avait nie la +premiere moitie de la femme. + +Genevieve regardait Violette a la derobee. "Eh bien! dit-elle tout a +coup, je me trompais tout a l'heure, cette demoiselle a un grand +air et ne ressemble pas a ses pareilles.--Non, car elle vous +ressemble--par la figure--dit Parisis." + +Les trois dames revinrent s'asseoir "Eh bien! M. de Parisis, dit la +duchesse, vous avez depose votre carte sur la chaise de notre belle +amie. Je vous avertis que c'est une carte perdue, car son coeur ne +recoit personne, meme dans l'antichambre." + +Survint une visite. M. de Parisis se rapprocha de Genevieve. "Je n'ose +pas, lui dit-il doucement et avec un sentiment de melancolie, mettre +ma carte a vos pieds. Je suis comme le voyageur qui cueillerait bien +une fleur sauvage dans le ravin, mais qui ne la cueille pas pour ne +pas faire tomber la goutte de rosee dans l'abime." + +Mlle de La Chastaigneraye rougit et palit; pour la premiere fois de sa +vie, elle saisit son eventail et le passa devant sa figure. + +Octave de Parisis regardait Genevieve avec adoration: il lui sembla +qu'un rayon descendait dans son ame et y repandait une lumiere toute +divine. "A propos, dit la marquise de Fontaneilles, qui avait voulu +reserver son effet, je ne vous ai pas presente a Mlle Genevieve de la +Chastaigneraye.--De La Chastaigneraye!" s'ecria M. de Parisis. + +Il se leva et s'inclina: "Mademoiselle, vous etes ma cousine; moi je +vous presente M. Octave de Parisis; car vous ne m'avez jamais vu." +Genevieve, qui jusqu'a ce jour n'avait pas menti, ne s'en acquitta pas +trop mal: "Je vous ai vu, monsieur mon cousin, mais c'est du plus loin +qu'il m'en souvienne.--Ma cousine, il faut que je vous embrasse!" +Genevieve, tres emue, essaya de railler.--"Oh! mon cousin, devant +la mer, que dira le flux?--Le flux reculera epouvante," dit Mme de +Hauteroche. + +On s'embrassa vaillamment, ce qui n'eut pas peu surpris Mile Violette +de Parme, si elle n'eut alors regarde un grand d'Espagne qui fumait +pour elle. Cigare d'Espagne de premiere classe! Parisis parla de sa +tante, du sejour a Paris, de son regret de n'avoir pas vu Genevieve. +"Moi, mon cousin, je vous voyais tous les jours.--Ou donc?--Partout. +Au Bois, a la Cour, a l'Opera.--Ah! oui, je me souviens. Il fallait +donc me dire que j'avais la plus belle cousine du monde!--Il fallait +le deviner.--Expliquez-moi, ma cousine, par quel miracle nous nous +retrouvons ainsi, nous qui sommes Bourguignons, sur cette plage +normande, comme des naufrages.--Rien ne s'explique, mon cousin; il est +impossible de trouver un sens aux grands evenements qui bouleversent +le monde: comment voulez-vous savoir pourquoi nous nous rencontrons +ici? Je suppose que ce n'est pas pour me voir que vous y etes venu." + +Genevieve jeta un rapide regard vers Mlle Violette. "Je vais vous le +dire, pourquoi vous etes ici tous les deux, reprit Mme de Hauteroche: +c'etait ecrit la-haut; c'est la destinee qui a marque votre rencontre +a Dieppe; je ne suis pas une tireuse de cartes, mais je lis dans les +astres--et dans les coeurs." + +On entama une causerie a perte de vue sur le hasard et sur la +destinee. Personne ne fut convaincu; tout s'evanouit dans les notes +harmonieuses de la valse de Faust, qui se maria amoureusement aux +hymnes de la mer. + +M. de Parisis avait tenu bon, malgre les signes de Violette; mais +Violette ayant brise son eventail, il jugea qu'il ne lui restait que +le temps d'aller a elle. Il salua les dames, tout en disant: "Nous +reparlerons de cela." En allant vers Violette, il murmura: "Quel +malheur que Genevieve soit ma cousine!" + +Il lui sembla que tout son amour etait deja tombe a la mer. Le coeur +aime l'inconnu; a beau aimer qui vient de loin. "On n'a jamais aime sa +cousine," reprit-il. + +Violette fit une scene. Il dina avec elle pour l'apaiser. Mais il +etait distrait. Violette lui demanda s'il se croyait toujours au bord +de la mer avec les femmes comme il faut. "Chut! dit Octave, pas un mot +sur ces dames." Violette parla plus haut et debita des malices sur les +grandes dames qui prennent aux petites leurs modes et leurs amants. +Octave se facha et sortit seul pour aller fumer sur la jetee. Quand il +revint, une demi-heure apres, on lui dit que Violette etait partie par +le train de huit heures avec le grand d'Espagne. "Tant mieux!" dit-il. +Ce fut son premier mot. Son second mot fut: Tant pis. + +Violette etait partie desolee, furieuse et jalouse. Elle croyait se +venger. + +Le duc de Parisis alla au concert du soir, esperant trouver sa cousine +Genevieve avec Mme de Fontanelles et ses autres amies. Genevieve et la +marquise etaient parties comme Violette par le train de huit heures. + +Il ne prit pas racine a Dieppe. Il partit par le train de minuit. + +Il ne chercha pas Violette. Et pourtant il l'eut trouvee seule chez +elle, eploree et desesperee. + +Dans son souvenir, il voyait du meme regard Genevieve et Violette. +"On dirait deux soeurs tant elles ont le meme air," murmura-t-il. Les +ai-je perdues toutes les deux? + +Il courut chez la marquise de Fontaneilles, ou il apprit que Mlle +de La Chastaigneraye etait allee rejoindre sa tante au chateau de +Champauvert sans s'arreter a Paris. Mlle Regine de Parisis, tombee +malade, avait rappele sa niece par un telegramme. "J'irai voir ma +tante," dit le duc de Parisis en pensant a Genevieve. + + + + +XXXII + +LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE REGINE DE PARISIS + + +Mademoiselle Regine de Parisis avait ete prise par une pleuresie +dans son parc un jour d'orage; le medecin de Champauvert, qui etait +pourtant un medecin _Tant mieux_, lui parut inquiet. Elle se resigna +saintement a mourir, mais elle ne voulait pas mourir seule. + +Des le retour de Genevieve, le medecin l'avertit qu'elle allait perdre +sa tante. "Je meurs contente, dit la vieille demoiselle en essayant +de soulever sa main pour repousser Genevieve, comme si elle eut peur +d'etre etouffee par ses embrassements. Prends garde! l'air me manque, +je ne respire plus." Et regardant sa niece avec cette belle joie des +coeurs aimes qui se retrouvent: "C'est fini, ma pauvre Genevieve! Je +ne te reverrai plus bientot, toi que j'ai bien aimee! Mais, enfin, +je me console deja, je meurs en Dieu et je trouverai d'autres anges +la-haut." + +Naturellement, Genevieve voulut convaincre sa tante qu'elle n'etait +pas malade. "Si, si, si, je suis malade. La preuve, c'est que j'ai +fait mon dernier testament.--Votre dernier testament, ma tante! +Pourquoi faire?--Pourquoi faire? pour faire le bien. Je connais mon +monde; il y a ceux qui m'aiment, et il y a ceux qui aiment mon argent. +Pour ceux-la, je t'en reponds, ce sera un amour platonique; mais pour +toi...." Mlle de Parisis essuya deux larmes. "Tiens, reprit-elle, +prends ma boite a ouvrage." Genevieve prit la boite a ouvrage et +voulut la donner a sa tante. "Non, regarde dedans.... C'est cela. +Prends ce papier et lis-le.... C'est un billet de cinq millions cela! +Leur banque de France a beau cuver son or depuis 1830, elle n'en +delivre pas encore de pareils." Genevieve ne voulait pas prendre le +testament. "Je comprends, dit-elle, ton amour pour moi ne se paie pas +avec des millions. Tu as ete ma jeunesse quand j'etais deja vieille; +tu as ete mon sourire, tu as ete ma joie: Je te benis!" La jeune +fille tomba agenouillee sous ce dernier mot. "Et Octave? dit-elle en +relevant sa belle tete.--Octave! Eh bien! il viendra te demander ta +main, et il aura cinq millions, sans compter tous les tresors de ton +coeur.--Vous ne connaissez pas Octave, ma tante, si vous voulez qu'il +ne m'epouse jamais, il faut me faire riche.--Mais tu ne sais donc pas +qu'il est aux trois quarts ruine. Je m'en lave les mains.--Mais, ma +tante, si vous saviez comme il est chevaleresque. Ses amis lui coutent +cher. Sans Octave, celui qu'ils appellent le prince Bleu vivrait a +Clichy depuis longtemps. Tout l'argent qu'il a gagne aux courses, +il l'a peut-etre donne aux pauvres; or, Dieu sait si cet argent des +courses le ruinait. C'est a qui gagne perd.--Tais-toi donc, ma belle! +Si Octave a donne aux pauvres, c'est qu'a Paris les pauvres sont des +femmes,--et quelles femmes!" + +Genevieve avait recueilli dans son voyage a Paris quelques belles +actions anonymes d'Octave. Elle les dit a sa tante, en leur donnant +une grandeur toute epique. "Allons! allons! dit Mlle de Parisis, +tout cela est bien; mais plus naturel a un Parisis? Ne faut-il pas +canoniser Octave pour avoir ouvert ses mains pleines d'or! Pour moi, +je ne lui pardonne pas de ne pas t'avoir epousee sur ma priere.--Mais, +ma tante, n'oubliez pas la legende des Parisis." + +Genevieve conta a sa tante la rencontre sur la plage de Dieppe: "Je +vous jure, ma tante, que je serai la duchesse de Parisis si vous me +faites pauvre." Tout en parlant, Genevieve avait apporte une plume +trempee d'encre et une belle feuille de papier. "Ecrivez, ma tante. +--Que veux-tu que j'ecrive?" + +Genevieve dicta un tout autre testament a sa tante qui murmura: +"--J'ecris, mais je ne signerai pas. Je veux faire une surprise pour +pouvoir rire apres ma mort." + +La vieille demoiselle mourut le lendemain dans l'apres-midi. Genevieve +donna l'ordre d'envoyer des depeches telegraphiques a toute la +famille, mais elle dicta elle-meme le billet a Octave: + + M. Octave de Parisis, avenue de l'Imperatrice, a Paris. Ma tante + vient de mourir; je suis desesperee et vous ne viendrez pas! + + GENEVIEVE. + +Octave, absent, ne recut le telegramme que le surlendemain. Aussi, +n'arriva-t-il a Champauvert qu'a l'heure des funerailles. Le soir, +il embrassa fraternellement Genevieve et alla coucher au chateau de +Parisis. + +Quand le matin il salua la sepulture de sa famille, il lui sembla +qu'il assistait encore a des funerailles, tant il retrouva vivant le +souvenir des siens. + +On vint le chercher a midi, pour commencer l'inventaire des papiers +de la succession de sa tante Regine; il avait voulu d'abord se faire +representer, mais le juge de paix et le notaire avaient insiste pour +qu'il fut la a cause des innombrables testaments ou codicilles que sa +tante railleuse s'etait amusee a faire. + +C'etait la toile de Penelope. Cette femme, qui avait passe sa vie sans +faire un pas, tout occupee a prier Dieu et a mettre une piece d'or sur +une piece d'or, avait beaucoup vecu par le reve. L'action ne l'avait +jamais tentee; son amour pour l'argent etait un amour tout platonique, +puisqu'elle le cachait et ne s'en servait pas. Mais une de ses plus +grandes distractions etait de rever a toutes les aventures de voyage, +a toutes les bonnes oeuvres, a toutes les feeries qu'elle pourrait +realiser avec les mains pleines d'or. En ces dernieres annees, elle +n'avait plus songe qu'a ses heritiers. Chaque fois qu'elle faisait +un testament, c'etait pour suivre de la pensee dans l'avenir les +evolutions de sa fortune. Jamais on n'avait tant tourmente le papier +timbre; mais on ne joue pas tous les jours avec cinq millions. + +On savait dans le pays que Mlle Regine de Parisis recommencait +toujours l'oeuvre de ses dernieres volontes; elle ne s'en cachait +pas d'ailleurs, elle disait a tout le monde qu'elle leguerait des +surprises. Son seul chagrin, dans l'idee de la mort, c'etait de ne pas +pouvoir soulever la tete dans son tombeau pour voir la figure de ses +heritiers. + +Octave de Parisis, quoiqu'il fut le vrai chef de la famille, paraissait +avoir bien moins de chances qu'aucun autre a cet heritage. Il n'etait +jamais venu voir sa tante, il lui ecrivait, a peine une fois l'an, des +lettres de quatre lignes, d'un tour charmant, il est vrai, mais trop +sommaires en verite. Comme celle-ci qu'on retrouva dans la correspon- +dance de la tante Regine: + + + "Bonjour ma tante! Adieu ma tante! + + "Quel bonheur d'avoir une tante comme vous, et quel malheur de + ne la voir jamais! J'ai votre portrait et je vous parle tous les + matins; vous me dites des choses qui me vont au coeur; je jure + tous les soirs que j'irai me jeter dans vos bras, mais je ne + suis qu'un neveu denature, et je merite vos maledictions! Avec + lesquelles je vous embrasse._ + + "OCTAVE DE PARISIS." + +Apres tout, avec une tante fantasque comme celle-la, cette lettre +etait peut-etre un vrai titre a l'heritage. Un heritier vulgaire eut +ecrit des platitudes au moins douze fois l'an. + +Le dernier hiver, comme on sait, Parisis avait vu sa tante a Paris, +mais il ne lui avait pas fait les caresses d'un heritier presomptif. +Une fois il avait refuse de diner avec elle, une fois seulement il +avait trouve une heure de loisir pour prendre le the, sachant d'avance +que Genevieve ne serait pas la. Il avait ete jusqu'a faire le +reversis; mais il n'etait pas homme a prendre de bonnes habitudes; +rien n'avait pu le decider a retourner chez sa tante, un peu parce +qu'il ne trouvait jamais une heure pour bien faire, un peu beaucoup +dans la peur de rencontrer sa cousine. + +Il ne desesperait pourtant pas de sa part d'heritage. Il representait +a lui seul le beau nom de Parisis: sa tante n'avait pu vouloir +desheriter son nom. + +On commenca l'inventaire des papiers. Il y avait cinq heritiers +directs: Octave de Parisis; Mlle Genevieve de La Chastaigneraye; un +jeune lieutenant de vaisseau, absent pour le service de l'empereur; +deux petites filles qui etaient au couvent et que representait un +second notaire; et enfin Mme de Portien, une Parisis qui s'etait +encanaillee. + +Cette femme n'etait aimee de qui que ce fut dans la contree. Il y a +dans toutes les familles l'image du bien et du mal. Genevieve etait +l'ange, Mme de Portien etait le demon. Et ce n'etait pas un joli +demon. + +Le premier notaire apportait quatre testaments deposes en son etude; +le quatrieme detruisait naturellement les trois premiers. Octave +demanda qu'ils fussent tous lus par ordre de date, pour montrer les +diverses aspirations de la testatrice. + +Dans le premier testament, Mlle de Parisis ne derangeait presque rien +a l'esprit de la loi; elle se contentait de faire quelques legs +aux pauvres du pays. Dans le second, elle donnait le donjon de La +Roche-l'Epine a son neveu Octave de Parisis, a la charge par lui d'en +remettre les revenus a l'hospice de Tonnerre ou elle avait failli se +faire soeur de charite. Dans le troisieme, elle donnait un million +hors part a sa niece Genevieve de La Chastaigneraye. Dans le +quatrieme, ce million passait aux deux petites orphelines. + +Le notaire ne connaissait pas d'autres testaments. Il remua beaucoup +de parchemins, des titres de la terre de Champauvert et de La +Roche-l'Epine. Pendant qu'il semblait chercher, Octave et Genevieve se +regardaient avec un sourire de quietude. + +Des cinq heritiers, Octave et Genevieve etaient les seuls qui fussent, +comme on dit, interessants. Et, en effet, c'etaient les seuls pauvres. +Genevieve n'avait rien; Octave n'avait plus rien, a moins que les +mines des Cordilleres ne se rouvrissent pour lui par miracle. + +Pourquoi la tante avait-elle abandonne sa niece dans le quatrieme +testament? C'etait inexplicable. Genevieve etait l'ange, le charme, +le sourire de sa vie; elle etait la toujours qui lui donnait son bras +pour se promener, sa voix pour lire, sa gaiete pour la reconforter. +La jeune fille avait pourtant ses heures de reverie, ses mouvements +fantasques, ses tristesses soudaines. En certains jours, elle avait +pu blesser sa tante sans y penser. "Quelle est la date du quatrieme +testament? demanda tout a coup Genevieve.--Deux aout, repondit le +notaire.--Ah! oui, je comprends," reprit Mlle de La Chastaigneraye. + +Elle se tourna vers Octave: "Vous rappelez-vous notre rencontre a +Dieppe?--Si je me la rappelle! Pas un mot tombe de vos levres ce +jour-la n'a ete oublie par mon coeur.--C'est beau de me dire cela a +l'heure ou je suis desheritee. Eh bien! figurez-vous, mon cher cousin, +que ce jour-la ma tante, qui ne m'avait accorde que quinze jours, +m'a desheritee parce que le dix-septieme jour je n'etais pas encore +retournee chez elle. Mais rassurez-vous, il y a d'autres testaments, +je n'en doute pas." + +A cet instant meme, le notaire venait d'en trouver un sous une +enveloppe qui portait ces mots: _Papiers precieux_. + +Ce testament voulait que la fortune fut partagee selon les droits de +chacun, quand Mlle Genevieve de La Chastaigneraye aurait pris d'abord +le donjon de La Roche-l'Epine, les fermes qui en dependaient et tous +les loyers en retard. Les deux petites filles auraient pour elles, +outre leurs parts naturelles, les bijoux, les perles et les diamants, +cent mille francs a peine. + +Je ne parle pas du codicille qu'on trouva dans la meme enveloppe, +il ne renfermait que des legs minimes, au cure de Champauvert et au +medecin de la Roche-l'Epine. + +Octave commencait a desesperer, il voyait bien, par la lecture de tous +ces testaments, ou son nom etait a peine prononce pour des bagatelles, +que ce n'etait pas a Champauvert qu'il retrouverait une fortune. "Au +moins, se disait-il, je serais console si la meilleure part revenait +a ma belle cousine." "Je sais un autre testament, dit tout a coup +Genevieve, je ne l'ai pas lu, mais j'ai vu ma tante qui, deja malade, +l'ecrivait d'une main tremblante.--Ou est-il? demanda le notaire.--Je +crois qu'il est dans la boite a ouvrage qui a ete enfermee dans +l'armoire aux bijoux. + +On leva les scelles de l'armoire aux bijoux, on l'ouvrit avec quelque +emotion, on y trouva non seulement le testament indique par Genevieve, +mais deux autres encore." + +Le notaire eleva la voix. "Je lirai les autres testaments tout a +l'heure, mais je vais lire celui-ci dont la date indique que c'est la +derniere et supreme volonte de Mlle Regine de Parisis." + +Et il lut tout haut: + + "Ceci est mon testament. + + "Je donne mon ame a Dieu. Que la terre soit legere a mon corps! + + "J'institue pour ma legataire universelle Mlle Anne-Genevieve de + La Chastaigneraye, ma niece bien-aimee, qui a ete pour moi une + fille, qui a ete pour moi un ange. Elle disposera de toute ma + fortune sans aucune reserve; de tous mes biens, meubles et + immeubles, quels qu'ils soient, a la charge par elle de donner + cent mille francs a chacun de mes heritiers naturels. + + "Tous les ans, le jour de ma fete, soit qu'elle habite Paris ou + Champauvert, ou tout autre pays, elle prendra deux poignees d'or + dans ses petites mains en allant a la messe pour le premier pauvre + qu'elle rencontrera. + + "Je donne mon livre d'Heures a mon cher neveu Octave de Parisis. + + "Telles sont mes dernieres volontes. Champauvert, ce 3 aout 1867. + + "ANGELIQUE-REGINE DE PARISIS." + +Apres la lecture de ce testament, il se fit un grand silence. Tout le +monde fut convaincu que c'etait le dernier mot. + +Octave se leva solennellement, prit les mains de sa cousine, la baisa +sur le front et lui dit d'une voix haute: "Ma chere Genevieve, voila +ce qui s'appelle de la justice; je crois que personne ici ne s'avisera +de reclamer contre les dernieres volontes de ma tante; ce qui est +ecrit ici est ecrit la-haut." + +Ces paroles firent une grande impression: on sentait qu'elles etaient +dites du fond du coeur. Octave avait de trop nobles sentiments pour +jouer a l'hypocrisie. Sa tante lui eut laisse un million qu'il n'eut +pas trouve cela mal: mais quoiqu'elle ne lui laissat que cent mille +francs, de quoi vivre cent jours, il trouva cela bien. + +Mme de Portien n'etait pas a cette hauteur, il lui fut impossible de +cacher son chagrin et son depit. Elle hasarda quelques mots tout a +fait dignes d'elle; il lui semblait que les testaments les meilleurs +ne sont pas bons; puisque la loi a regle les successions, on avait +toujours tort de violer, par le caprice d'un moment, les regles +immuables de la loi et de la nature; dans un pareil heritage, +puisqu'il y avait cinq heritiers et cinq millions, le mieux eut ete de +laisser aller tout naturellement un million a chaque heritier; enfin +elle ne desesperait pas de voir Mlle Genevieve de La Chastaigneraye se +contenter de quelques avantages comme le donjon de La Roche-l'Epine +qu'elle aimait beaucoup, et abandonner a ses cousines et a ses cousins +une part plus serieuse que les cent mille francs indiques par le +testament. + +Octave reprit la parole. Il ne comprenait rien a ce que disait sa +cousine Portien; quand un testament etait fait, c'etait la loi, +puisque la loi autorise les testaments. + +La cousine Portien repliqua qu'elle etait bien sure que Genevieve +ne pensait pas comme Octave. Genevieve ne dit pas un mot. Sa figure +sibyllique n'exprimait pas sa pensee. Elle admirait Octave et +savourait dans son coeur toutes les joies de son admiration. Elle +avait subi trop de rebuffades de sa cousine Portien pour s'attendrir +sur le desespoir de cette femme qui ne pardonnait a personne sa +mesalliance. + +La vacation avait ete fort longue. Le notaire dit qu'il allait lever +la seance pour faire enregistrer le testament. "Et si on en retrouve +un autre? dit Mme de Portien.--Cela n'est pas impossible, dit le +notaire des deux orphelines.--Non, repondit Genevieve; apres ce +testament, ma tante Regine ne m'a plus demande la plume qu'une seule +fois.--Eh bien! dit Mme de Portien, c'etait peut-etre pour ecrire ses +dernieres volontes.--Non, ma cousine." + +Cette fois, Genevieve ne put masquer son emotion. Elle reprit: "C'a +ete pour me dire adieu, car elle ne pouvait plus parler." + +Comme Octave etait pres d'elle, elle lui dit tout bas: "Le +croiriez-vous! cette nuit...." Elle se tut. "Non, reprit-elle, je ne +veux rien dire." + +Le diner avait ete prepare pour les heritiers, les notaires et le cure +de la Roche-l'Epine. Mme de Portien dit qu'elle etait attendue et +demanda sa caleche; le premier notaire, qui s'interessait surtout au +lieutenant de vaisseau, dit qu'il devait faire signer ce jour-la un +contrat de mariage et demanda son cheval; le second notaire, qui +representait les orphelines, ne savait quelle figure faire et demanda +sa canne. + +Il ne resta pour diner que Parisis et Mlle de la Chastaigneraye. + +Le cure se fit attendre. Le cousin et la cousine se promenerent un +instant dans le parc sous les grands chataigniers. "Quelle belle +solitude, dit Octave, comme on serait heureux ici!" + +Il se tourna vers sa cousine: "Si on n'etait pas seul!--Oui, mon +cousin, mais le bonheur n'est pas de ce monde.--Vous avez bien raison, +ma cousine." + +Il lui prit la main. "Et pourtant, quand je songe que si ma tante +m'avait donne sa fortune, je me fusse peut-etre jete a vos genoux +pour vous prier d'etre ma femme!--Peut-etre! mais voila le malheur, +dit avec un charmant sourire Mlle de La Chastaigneraye, je vous +aurais dit? "Relevez-vous, et allez-vous-en, mon cousin. Les La +Chastaigneraye sont aussi fiers que les Parisis. Par exemple, si +je vous donnais ma main pleine de cinq millions, vous ne la +voudriez pas, n'est-ce pas, mon cousin?--Non, non, non, ma cousine. +--Eh bien! parlons politique." + + + + +XXXIII + +LA DAME BLANCHE + + +Octave et Genevieve causaient encore politique quand survint M. le +cure. + +C'etait une bonne ame de cure, qui croyait a Dieu sans savoir +pourquoi. Il n'avait jamais bien compris l'Evangile; il ne s'egarait +pas dans les subtilites de la theologie. Il prechait sans savoir ce +qu'il disait, hormis qu'il prechait le bien. Il n'aurait pas tue une +mouche, mais il voyait tomber avec un vif plaisir, au temps de la +chasse, les lievres, les perdreaux et les cailles, s'il devait en +avoir sa part. Par exemple, il n'etait pas si bon apotre aux chasseurs +qui ne payaient pas la dime. Il allait tous les jours, comme Louis +XIV, emietter du pain aux carpes de sa piece d'eau et aux poules de sa +basse-cour, mais il les mangeait sans regret. Il etait ne gourmand +et n'avait pas songe que ce peche de gourmandise, mortel pour ses +paroissiens, pouvait le conduire tout droit en enfer. D'ailleurs, bon +aux pauvres, meme quand il n'avait pas dine. Au demeurant, le meilleur +cure du monde. + +A peine eut-il salue Parisis et sa cousine, qu'il tira sa montre, +ce qui voulait dire qu'il etait l'heure de se mettre a table. "Oui, +monsieur le cure, dit Genevieve; mais nous vous attendions.--Que +voulez-vous? c'est le catechisme. Ces pauvres enfants, il faut leur +corner la sainte verite comme a des boeufs." + +Et le cure marcha en avant. + +Octave eut envoye de bon coeur le cure au diable." Rassurez-vous, +lui dit Mlle de La Chastaigneraye, il y a une ame dans cette figure +enluminee. Il a de l'esprit a ses heures. D'ailleurs, ma tante +l'aimait beaucoup. Vous voyez deja qu'il a un beau caractere: il +croyait heriter, il sait deja qu'il n'a rien, et n'en est pas moins +gai." + +Genevieve ne put retenir ce mot: "Il est vrai qu'il va se mettre a +table."--Quand ce serait un ange, ma cousine, je ne lui en voudrais +pas moins de rompre notre tete-a-tete?--Est-ce que vous vous imaginiez +que nous allions diner en tete-a-tete?--Pourquoi pas? Je ne suis pas +venu ici pour aller dans le monde.--Eh bien! mon cousin, il faut en +prendre votre parti; mais vous dinerez non-seulement en compagnie du +cure de La Roche-l'Epine, mais aussi en compagnie d'une jeune personne +qui a quatre fois vingt ans, une amie de ma tante, une Minerve qui me +prend aujourd'hui sous son egide." Parisis fit une effroyable grimace. +"Voyons, n'ayez pas peur. o homme sans principes! je ne vous placerai +pas a cote d'elle, je vous ferai une surprise." + +A cet instant, la surprise apparut sur le perron. + +C'etait une jeune fille d'un chateau voisin, qui etait venue a +Champauvert pour les funerailles de Mlle Regine de Parisis; Genevieve +avait obtenu de la mere de cette jeune fille, Mme de Moncenac, qu'elle +resterait un mois a Champauvert, ou d'ailleurs Mme de Moncenac +viendrait la voir souvent. "Qu'est-ce que cela?" demanda Octave avec +effroi.--"Cela, mon cousin, c'est une Bourguignonne." + +Mlle de Moncenac etait rouge comme une cerise, petite, le nez +retrousse, des pieds a dormir debout, des mains d'oie. Et ce beau +corps avait ete habille par une couturiere du village voisin. "Ma +cousine, reprit Parisis, soyez assez bonne pour me placer a cote de +votre Minerve." + +On se mit a table, apres les presentations. La conversation s'etablit +entre le cure, Genevieve et Octave. La vieille demoiselle et la jeune +fille babillerent ensemble des modes nouvelles; le cure debita une +parabole fort ingenieuse pour faire entendre a Octave et a Genevieve +qu'ils devraient bien a eux deux retablir les splendeurs de la +Roche-l'Epine, de Champauvert, de Belle-Fontaine et de Parisis. Autant +de demeures seigneuriales qui n'avaient plus de seigneurs. Octave lui +repondit qu'il aviserait; il allait partir pour le Perou, d'ou son +pere avait rapporte tant d'argent. La mine etait presque epuisee, +mais il ne desesperait pas d'y trouver encore une fortune. Il promit +solennellement de restaurer, dans tout l'esprit du style gothique et +de la renaissance, Belle-Fontaine et Parisis. Il ne doutait pas que +Mlle Genevieve de la Chastaigneraye ne le devancat avec plus de +gout et plus d'eclat dans la restauration de la Roche-L'Epine et de +Champauvert. + +Octave demanda ses chevaux quand on servit le cafe. "Non, mon cousin, +dit Genevieve; vous m'accorderez au moins cette faveur de passer +vingt-quatre heures chez moi.--Oh! quel bonheur!" s'ecria Mlle de +Moncenac. + +Elle rougit encore, si c'est possible. Elle eut peur qu'on ne se fut +mepris sur ce cri de joie qu'elle avait jete, elle ajouta: "Quel +bonheur que tu sois chez toi, Genevieve!--C'est precisement parce que +vous etes chez vous, ma cousine, que j'ai demande mes chevaux sitot. +Que dirait ma cousine Portien? Elle dirait que je veux vous epouser +pour vos millions.--Ma cousine Portien sait bien que vous ne voulez +pas epouser une provinciale.--Je ne sais pas a Paris une Parisienne +aussi parisienne que vous.--Eh bien! parisienne ou provinciale, je +vous ordonne de rester ici jusqu'a demain apres la messe. Et vous irez +avec le livre d'heures de ma tante Regine. Et vous lirez la messe. +J'ai mes idees, je ne veux pas que vous mouriez dans l'impenitence +finale, je veux que vous fassiez votre salut. Vous commencerez demain +votre belle action en venant avec moi a la messe, vous verrez quelle +jolie eglise nous avons a Champauvert. Vous ne savez peut-etre pas +que ma tante y a fait merveilles; par exemple, vous y retrouverez +l'admirable groupe de Bonassieux, representant la Charite; jamais le +ciseau d'or de la Renaissance en France ou en Italie n'a trouve une +plus maternelle et plus divine expression. Ce n'est pas tout, nous +avons un beau vitrail de Marechal et une Assomption de Cabanel, deux +chefs-d'oeuvre. Ma tante ne donnait son argent qu'a Dieu.--Vous faites +comme les papes, ma cousine, vous voulez me conduire au paradis par le +chemin des artistes; vous avez raison, le trait d'union de l'homme +a Dieu, c'est l'art.--Non, mon cousin, c'est l'amour.--L'amour! +Lequel?--Demandez cela a M. le cure." + +Le cure venait de voir avec passion sa seconde tasse de cafe. Il ne +disait pas comme l'abbe de Voisenon: "Je ne tiens que chopine;" il +redemandait toujours une seconde fois de tout ce qui passait sur la +table, disant qu'il ne voulait pas contrarier la nature. Il essuya +ses levres avec sa langue, parut se recueillir et repondit avec +componction: "L'amour! je ferai un sermon la-dessus." + +C'etait sa maniere de repondre a toutes les questions. "Pas si bete! +dit Octave a Genevieve, car s'il eut parle, il n'eut pas manque de +dire des sottises. Qui donc parlerait bien sur ce chapitre?--Si +ce n'est les plus simples d'esprit comme moi, repondit Mlle de la +Chastaigneraye.--Eh bien! ma cousine, pour devenir un simple d'esprit +comme vous, je consens a aller a la messe demain a Champauvert. Je +vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai trouve Dieu dans +son eglise; car a Paris, en verite, hormis les jours d'enterrement, +l'eglise n'est pas du tout catholique; on y va moins pour Dieu que +pour ses creatures. Voila pourquoi Dieu ne daigne pas s'y montrer. Je +croirais bien plus a l'action divine dans les eglises de village, si +je croyais a quelque chose." + +Sur ce mot, le cure dit les Graces. Apres quoi on se leva pour aller +au salon. "Mon cousin, puisque vous etes pris au trebuchet, vous allez +faire le whist.--Ma cousine, j'ai jure que j'obeirais.--J'aime cette +resignation; c'est deja un renoncement et je ne desespere pas de votre +salut." + +A onze heures, apres avoir perdu trois francs cinquante centimes, +Octave, emu d'une pareille deveine, montait tout seul le grand +escalier pour aller se coucher. Il connaissait deja sa chambre. +C'etait la chambre d'honneur, une grande piece tendue de perse +ancienne ou s'ennuyaient deux pastels, un monsieur et une dame du +temps de la Regence, condamnes a perpetuite a faire ainsi bon menage. +Octave soupira en les regardant. "Ah! dit-il, s'ils descendaient de +leurs cadres, en voila deux qui me diraient le secret de la vie." + +Des livres nouveaux et des gazettes variees parsemaient le gueridon. +Naturellement Octave, qui avait quitte Paris depuis deux jours, +chercha des nouvelles de Paris. + +Il avait deja entrelu trois ou quatre journaux quand il ouvrit la +croisee pour respirer l'air vif et ecouter les rossignols, qu'il ne +connaissait que par oui-dire. Il n'entendit que le silence. Il ne +savait pas que les rossignols ne chantent qu'au printemps, les +paresseux! des tenors qui prennent neuf mois de conge! + +Octave ressentit toutefois un vrai plaisir a se perdre dans cette +solitude immense qui ne l'avait jamais envahi. Ce parc, ces forets, +ces montagnes, ces horizons, ces etoiles, toutes ces eloquences +emerveillaient son ame. La nature a des attractions et des forces +qui dominent les plus rebelles. Octave comprit qu'il avait trop vecu +jusque-la dans le tourbillon parisien; il reva qu'il lui serait doux +et salutaire de se retremper dans ces luxuriantes vallees de son pays +natal, qui sont comme un exemplaire du Paradis perdu. + +Il y avait plus d'une heure qu'il etait a la fenetre, abime dans ses +reveries, quand il vit passer au loin, sous les arbres, un homme tout +de noir habille, comme vous et moi. + +Il s'imagina d'abord que c'etait le cure de la Roche l'Epine qui +s'etait attarde dans le parc, mais il vit bientot que l'homme etait +grand et souple. Et, d'ailleurs, son habit n'etait pas une soutane. + +Il etait plus de minuit. Minuit! une heure incroyable dans les +provinces. Que pouvait faire a minuit cet homme dans le parc de +Champauvert? + +Octave ne fut pas longtemps a adresser cette question indiscrete aux +etoiles. + +Une blanche vision lui apparut errant aussi sous les arbres et +marchant vers l'homme noir. "C'est impossible!" dit Octave avec une +fureur subite. + +Il avait cru reconnaitre Mlle de la Chastaigneraye. + +Il passa ses mains sur ses yeux pour mieux voir. Il ne vit plus +rien. Il ecouta, il n'entendit que le bruissement des feuilles. +"Allons, allons, allons, dit le duc de Parisis, je deviens fou ou +hallucine. Ce que c'est que de ne croire a rien!" + + + + +XXXIV + +LA MESSE DE DON JUAN + + +Le lendemain, quand Octave salua Genevieve, elle lui remit le livre +d'Heures de sa tante Regine. "Votre salut est la, mais lisez toutes +les pages," lui dit-elle. Il etait dix heures et demie. M. de Parisis +et Mlle de la Chastaigneraye, suivis de la dame aux quatre-vingts +printemps et de Mlle de Moncenac, faisaient leur entree dans l'eglise +de Champauvert. Tous les habitants du village se retournerent et +saluerent comme si Dieu lui-meme fut entre. + +Octave etait distrait: il lui semblait avoir vu Violette errer autour +du chateau. "Pourquoi serait-elle venue?" se demandait-il. + +Dans la chapelle de la Vierge, Mlle de la Chastaigneraye s'agenouilla +devant une simple chaise rustique. "Si vous voulez, mon cousin, vous +pouvez vous placer au banc d'honneur avec Mlle de Moncenac et Mme +Brigitte qui sont des orgueilleuses. Moi je trouve que la plus belle +place est la plus humble." + +Octave se garda bien de quitter Genevieve. + +Il tenait a la main le livre d'Heures. Il voulait continuer la +conversation, mais elle lui dit: "Mon cousin, ouvrez votre livre, si +ce n'est pour vous, que ce soit pour ma tante. Lisez la messe en son +souvenir, cela vous fera du bien." + +Octave feuilleta le livre d'Heures. + +C'etait un vieux missel a miniatures dignes d'un Musee de souverain ou +d'un Tresor d'eglise. La calligraphie et les peintures etaient dignes +de la plus belle periode du XVe siecle. On n'avait jamais ete plus +hardi ni plus delicat, on n'avait jamais traduit avec plus de charme +et plus d'onction les grandes pages de l'Evangile. + +Octave etait tout a ce chef-d'oeuvre, quand un papier plie en quatre +s'echappa du livre d'Heures et tomba a ses pieds. Il n'appela pas le +suisse pour le ramasser, vous n'en doutez pas. + +Son coeur battit, son oeil s'illumina; il s'imagina, je ne sais +pourquoi, que c'etait un billet de Genevieve. + +Elle etait si fantasque qu'elle avait voulu sans doute lui parler avec +toute la solennite de l'Eglise et du livre d'Heures, comme si Dieu +lui-meme eut ainsi consacre ses paroles. + +Genevieve avait vu tomber le papier; tout en regardant dans son livre +de messe, elle ne perdait pas un seul des mouvements d'Octave. + +Les femmes ont des yeux qui voient quand ils ne regardent pas. + +Octave se demanda s'il ouvrirait ce pli. Qui sait s'il etait pour lui? +Il n'osait se tourner vers sa cousine, comme s'il eut craint de voir +son emotion. Car, enfin, si c'etait un billet d'elle! + +Si c'etait le secret de ce coeur qui ne se demasquait jamais! + +Octave deplia a moitie le papier; cela fit du bruit. Il lui sembla +que Genevieve le regardait. Il se tourna vers elle: leurs yeux se +rencontrerent. Il n'aimait pas a jouer au mystere: "Vous avez vu, +Genevieve?--Oui, j'ai vu un papier tomber du livre d'Heures, vous +l'avez ramasse et vous ne l'avez pas lu.--Savez-vous pourquoi je ne +l'ai pas lu? C'est qu'il ne m'appartient pas. + +--Vous vous trompez: N'est-il pas dans le livre d'Heures qui est bien +a vous?" + +Octave ne se fit pas prier. + +Cette fois il etait convaincu qu'il allait trouver quelque charmante +surprise de Genevieve. + +Mais point. C'etait une autre surprise. Octave regarda Genevieve d'un +air desappointe. + +Mlle de la Chastaigneraye prit une voix tres-douce: "Si c'est +illisible, il ne faut pas en vouloir a ma tante, voyez-vous, car je +crois bien qu'elle a ecrit ceci a sa derniere heure." + +Une emotion subite remua Octave; il comprit qu'il avait sous les yeux +une des pages de sa destinee. + +M. de Parisis lut: + + "Au nom du Pere, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. Que la + volonte de Dieu soit faite dans le monde, et la mienne dans ma + famille. + + "Ceci est mon testament. + + "Reconnaissant que la meilleure part de ma fortune me vient des + generosites de mon frere, M. Raoul de Parisis, a son retour du + Perou. + + "Voulant que le grand nom de Parisis ne puisse dechoir. + + "Moi, dame Angelique-Regine de Parisis, soussignee, je legue toute + ma fortune, telle qu'elle s'etend et se comporte: mes chateaux, + mes terres, mes inscriptions de rentes, mes obligations de chemins + de fer, mes meubles et bijoux, a mon cher neveu Jean-Octave de + Parisis. Le priant de venir, ne fut-ce qu'une fois l'an, a mon + tombeau, me faire les visites dont il m'a privee pendant ma vie. + Mais je suis sure que si j'eusse ete moins riche, il eut ete plus + de mes amis. + + "Au nom du Pere, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. + + "Au chateau de Champauvert, en mon lit de mort, le 4 aout 1867. + + "REGINE DE PARISIS." + +En relisant pour la seconde fois: "_Au nom du Pere, du Fils, du +Saint-Esprit_," Octave de Parisis se signa et dit "Ainsi ne soit-il +pas.--Ah! je me rejouis en Dieu, dit Genevieve; la grace a touche Don +Juan, il vient de faire le signe de la croix: Satan est reconcilie +avec Dieu." + +Deux larmes brillaient dans les yeux de Genevieve. + +Parisis, qui n'avait pas pleure depuis bien longtemps, voulut cacher +deux larmes pareilles. "Savez-vous pourquoi, Genevieve, je viens de +remercier Dieu et de faire respectueusement ce signe d'adoration? Ce +n'est pas parce que j'ai vu le doigt de Dieu dans ce testament, c'est +parce que j'y ai vu le doigt de la plus noble et de la plus divine des +creatures, le doigt de Genevieve de La Chastaigneraye." + +Genevieve voulut comprimer son emotion. "Je ne comprends pas, Octave." +Ce nom, qu'elle n'avait pas encore prononce en lui parlant, resonna au +coeur de Parisis. "Vous ne comprenez pas, Genevieve. Vous ne voulez +pas avouer que vous comprenez; pour moi, je vois juste. Ce testament +n'exprime pas la volonte de ma tante, il exprime la votre. Voila +pourquoi je n'en veux pas." + +Genevieve reprit sa parole railleuse. "Je vous remercie, monsieur, +vous devriez avoir plus de soumission pour ma volonte, si c'est la +mienne." + +Octave avait replie le testament et l'avait remis dans le livre +d'Heures. "Voila, dit-il a Genevieve en agrafant les fermoirs +d'argent.--Eh bien! monsieur, j'irai aujourd'hui meme le porter chez +le notaire." + +Octave reprit le livre par un mouvement soudain. Genevieve ne devina +pas ce qu'il voulait faire. + +Une seconde fois il deplia le testament et baisa doucement la +signature de sa tante Regine. + +Puis le dechirant avec sa grace exquise: "Voila mon dernier mot, +dit-il simplement.--Octave! qu'avez-vous fait?" s'ecria Genevieve." + +Il lui donna la moitie du testament et mit l'autre moitie dans le +livre d'Heures. "Gardons ceci tous les deux pour nous prouver, ne +fut-ce qu'a nous-memes, que si la noblesse du coeur etait bannie de ce +monde, on la retrouverait chez les Parisis." + +En ce moment, le cure de Champauvert chantait le _Pater Noster qui es +in coelis_. + + + + +XXXV + +LE BOUQUET DE ROSES-THE + + +Quand la messe fut dite a l'eglise de Champauvert, il se passa devant +le portail une scene imprevue qui vint tout a coup effacer les douces +emotions qui avaient pris le coeur de M. Octave de Parisis et de Mlle +Genevieve de la Chastaigneraye. + +Tout le pays savait deja l'histoire du testament--je ne parle pas du +dernier;--puisque Mlle de La Chastaigneraye etait la legataire, il +fallait bien manifester sa joie: les jeunes gens et les jeunes filles +avaient imagine, de lui tresser, avec des rameaux, des feuillages et +des fleurs, un petit palanquin ou plutot une chaise a porteurs de la +forme la plus rustique. + +Huit paysannes, toutes vetues de blanc et couronnees de marguerites, +etaient venues la, vers la fin de la messe, pour offrir des bouquets a +Genevieve et pour la supplier de monter dans la chaise a porteurs. + +Mlle de La Chastaigneraye prit gracieusement un magnifique bouquet +de roses-the que lui presenta la plus jeune des paysannes, mais elle +refusa de monter. + +"Vous avez tort, ma cousine, lui dit Octave, vous allez desesperer ces +braves gens.--Tant pis, mon cousin, repondit Genevieve en prenant le +bras d'Octave et en respirant le bouquet; songez bien que c'est aux +cinq millions de ma tante qu'on fait cette fete. Or, c'est vous qui +devriez monter dans cette maison rustique." + +Et comme les jeunes filles insistaient, elle se tourna vers Mlle de +Moncenac et lui dit gravement que c'etait a elle a monter dans la +chaise a porteurs. "Pourquoi?--Parce que vous etes vous-meme un +bouquet de roses." + +Mlle de Moncenac etait trop simple pour s'imaginer qu'on put railler +sa figure a prime-roses et sa robe a ramages. Elle monta sans se faire +prier dans la cabane de fleurs, trouvant tout simple que les huit +jeunes filles la portassent au chateau. + +Quand on fut devant le vieux portail, Genevieve demanda a Octave qu'il +voulut bien l'autoriser a prendre sur la succession de sa tante Regine +huit fois mille francs pour doter ces jeunes filles. "Vous savez bien, +Genevieve, que j'ai dechire le testament, vous savez bien que vous +etes maitresse absolue de cette fortune; faites des dots a tout le +monde. Si un jour il ne vous reste plus de quoi vous faire une dot a +vous-meme, je viendrai peut-etre vous demander votre main.--Eh bien! +ce jour-la, mon cousin, je vous donnerai peut-etre ma main." + +Genevieve se sentit rougir et se cacha la figure dans son bouquet, +tout en le respirant encore avec ivresse. + +Il lui sembla qu'elle respirait le bonheur dans les paroles d'Octave. + +Le bonheur! Le bouquet lui tomba des mains. Octave qui la regardait, +vit la paleur se repandre comme un nuage sur cette belle figure. +"Octave! dit-elle en lui tendant la main, je me sens mourir." + +Octave ne comprenait pas, mais il ne put empecher Genevieve de tomber +foudroyee. "Oh! mon Dieu! s'ecria Mlle de Moncenac, la voila morte!" + +Qui donc avait donne le bouquet de roses-the? + + + + +XXXVI + +LE BOUQUET DE ROSES-THE ET LE POISON DES MEDICIS + + +Mademoiselle de la Chastaigneraye qui n'avait pas voulu retourner au +chateau dans un palanquin, y fut portee dans les bras d'Octave. + +Ce fut une revolution tout autour d'elle; le cure et le medecin +accoururent en meme temps: c'etait a qui sauverait son ame, c'etait a +qui sauverait son corps. + +Le cure n'avait que faire de toutes ses benedictions, parce que +Genevieve etait une de ces pieuses creatures qui traversent le monde +comme une image de Dieu, exemple vivant de toutes les beautes et de +toutes les vertus. + +Le medecin pouvait-il sauver le corps? Le duc de Parisis lui dit qu'il +ne doutait pas qu'elle n'eut respire dans un bouquet le poison subtil +des Medicis, dont le secret s'est transmis dans quelques grandes +familles. Le medecin secoua la tete d'un air de doute; mais comme +Octave insistait, il s'ecria: "Attendez donc! Je me souviens que par +Richelieu ou Mazarin j'ai le contrepoison; mais je crois encore que +Mlle de La Chastaigneraye est tout simplement evanouie." + +La jeune fille etait couchee sur une chaise longue devant une fenetre +ouverte. L'air vif frappait son front et soulevait ses cheveux. Le +medecin demeurait a la porte du chateau; il courut chez lui, apres +avoir recommande a Octave de tenir toujours des sels sur les levres de +Genevieve. + +Quand il revint, Genevieve avait entr'ouvert les yeux; Octave la +soulevait dans ses bras, agenouille devant la chaise longue. Son ame, +devenue une volonte, avait-elle fait le miracle du contrepoison? +Non, sans doute. Genevieve referma ses yeux et sembla retomber plus +profondement dans la mort. + +On peindrait mal le desespoir d'Octave; il regardait Mlle de La +Chastaigneraye, il regardait le medecin avec des yeux desoles et +suppliants. "Docteur! docteur! apportez-vous la vie!--A-t-elle parle? +demanda le medecin.--Non; elle a entr'ouvert les yeux et les a +refermes presque aussitot.--Elle m'a regardee, s'ecria Mlle de +Moncenac en poussant des hurlements; je suis sure que c'etait pour me +dire adieu." + +Le medecin s'etait penche sur Mlle de La Chastaigneraye; il lui versa +dans la narine et sur la bouche une composition ou dominaient le +chlore, le cafe et le the. "C'est tout simplement le contrepoison des +Orientaux, dit le medecin." En meme temps il oignit les tempes d'une +liqueur blanche qui exhalait une forte odeur marine. "La nature, donne +les poisons, la nature donne les contrepoisons. J'ai essaye cette eau +sur une femme qui venait de mourir; l'action est telle, qu'elle a +remue la tete." + +Comme le medecin disait ces mots, Genevieve rouvrit les yeux et tendit +les bras comme pour mieux respirer. La vie etait revenue. "Je ne +comprends pas," dit-elle. + +Une heure s'etait passee, elle se croyait encore sur le chemin de +l'eglise; elle n'avait aucune conscience de son evanouissement. Elle +sembla touchee de voir Octave a ses pieds, dans l'attitude de l'amour +et de la douleur; l'emotion l'avait brise, il etait pale et desole, +il ne savait pas si on triompherait du poison; car, pour lui, il ne +doutait pas du poison dans le bouquet de roses-the. + +Il se rappelait que c'etait une jolie petite fille, toute blonde et +toute souriante, la plus jeune des paysannes, qui avait offert le +bouquet a Genevieve. Mais ce n'etait pas cet enfant qui avait cueilli +les roses. Il donna l'ordre qu'on recherchat la petite fille. "Que +s'est-il donc passe? demanda Genevieve.--Vous avez respire ce bouquet +qui est la-bas, vous avez pali et vous vous etes trouvee mal.--Bien +mal, sans doute, puisque je me sens mourir encore.--Voyons, voyons, +dit le medecin, il faut vivre, il faut vouloir vivre, vous allez +marcher.--Jamais," dit Genevieve aneantie. + +Octave comprit, comme le medecin, que l'immobilite etait fatale. Bon +gre, mal gre, il fallut que Genevieve essayat de se tenir debout, +appuyee sur Octave et sur le medecin, avec les larmes de Mlle de +Moncenac pour spectacle. + +On avait amene la petite fille. "Mon enfant, qui vous avait donne +ce bouquet?--Mais c'est un bouquet du chateau.--Qui donc l'a +cueilli?--Tout le monde.--Qui est-ce tout le monde?--Je ne sais pas, +on m'a dit que c'etait le plus joli bouquet et qu'il fallait me le +donner a moi, parce que j'etais la plus petite.--Qui vous a dit +cela?--Tout le monde." + +Vainement on questionna l'enfant, elle ne repondit pas autre chose. +Octave se promit bien de faire une enquete, mais il ne voulut pas +mettre la petite fille a la question. + +Le souvenir de Violette, qu'il croyait avoir entrevue errant autour du +chateau, lui revint tout a coup. "Oh mon Dieu!" murmura-t-il. Mais il +dit aussitot: "Non, ce n'est pas elle." + +Cependant Mlle de La Chastaigneraye commencait a marcher toute seule; +sans doute elle trouvait bien doux de s'appuyer sur Octave, mais sa +pudeur s'etait reveillee avant sa force; elle se degagea du bras de +son cousin et alla s'appuyer a la fenetre. "Quel beau ciel, dit-elle +comme pour remercier Dieu.--Oui, dit le medecin, est-il possible que +le ciel soit si pur et qu'il y ait des empoisonneurs sur la terre; +car vous l'avez echappe belle. Il y avait, je n'en doute pas, sur +le bouquet une poussiere d'opium, d'acide prussique, de digitale +pourpree, de noix vomique et de cigue, que j'ai combattue par mon +antidote." + +Le medecin ne voulait pas qu'on s'imaginat que ce fut un evanouissement. +"Oui, dit Genevieve, on avait voulu me faire mourir dans les roses; je +sais bien, moi, qui a donne ce bouquet; mais je serai comme la petite +fille, je dirai que c'est tout le monde." + +Cependant le bouquet avait disparu. "Ou sont donc ces roses! demanda +tout a coup Genevieve.--Je ne sais pas, dit Octave; j'avais dit qu'on +apportat le bouquet ici, je ne le vois pas." Quelques minutes apres, +on entendit un grand tumulte dans la cour de service; on criait au +secours, on pleurait tout haut. "Qu'est-ce que cela? demanda Mlle de +La Chastaigneraye.--En voici bien d'une autre, dit le medecin qui +remontait tout pale, en agitant le bouquet de roses." + +Il se jeta sur un fauteuil. "Parlez! parlez!--Comme je descendais, on +m'a dit? "Accourez donc vite, voila Rose Dumont qui se trouve mal." +Elle se trouvait si mal qu'elle etait morte.--C'est impossible!--C'est +impossible, mais cela est. Et ce qui va bien plus etonner, c'est +qu'elle a ete tuee par le fameux bouquet de roses. Vous voyez bien +que les roses etaient empoisonnees. Vous en etes revenue de loin, +mademoiselle. Figurez-vous que cette grosse bete-la s'est mise a rire +quand on lui a dit que vous etiez empoisonnee par des roses. Elle +avait elle-meme rapporte le bouquet. "De si belles roses!" s'est-elle +ecriee. Et elle a respire a plein nez et a pleine bouche, comme elle +eut fait d'un panier de fraises. Cela n'a pas ete long: quand je suis +descendu, on me l'a montree couchee sur les dalles. Mais j'ai eu beau +faire, le sang est trop vif chez elle, le contrepoison n'a pu agir; il +etait trop tard." + +Le medecin avait dit tout cela en tenant a la main le bouquet de +roses. Octave le prit, arracha ce qui restait de papier et denoua le +ruban rouge de Violette. Et comme il prenait les roses une a une, +Genevieve lui dit: "Est-ce que vous voulez les respirer aussi?--Non, +je cherche.--Vous imaginez-vous que vous allez trouver la carte de +celui ou de celle qui a envoye ces roses?--Il faudra pourtant savoir +d'ou elles viennent.--On le saura, dit le medecin. Ah! c'est un beau +cas pour la medecine.--Chut! dit Genevieve, gardez-vous bien de parler +de cela.--Quoi, mademoiselle, je ferais le silence sur un crime aussi +abominable!--Oui, vous ferez le silence; car je serais desesperee +que, hors des murs de ce chateau, on s'occupat de moi.--Mais, +mademoiselle....--Mon cher docteur, vous m'avez sauve la vie, n'est-ce +pas?--Eh bien ... oui, je vous ai sauve la vie.--Achevez votre oeuvre; +n'oubliez pas que vous me ferez mourir de chagrin s'il y a un proces +criminel." + +Le medecin serra la main de Genevieve et sembla lui promettre, en ne +disant plus un mot, qu'il ne parlerait pas de l'empoisonnement. + +Octave avait eparpille toutes les roses. Le medecin les ramassa en +disant: "Vous me permettrez au moins, pour mon amour de l'etude, +d'emporter le bouquet, cela paiera ma visite de ce matin." + +Le medecin reunit les roses et les emporta, sans oublier le ruban +rouge. "Eh bien! dit Mlle de La Chastaigneraye a M. de Parisis quand +ils furent seuls, que pensez-vous de cela?--Je pense, ma cousine, +qu'il n'en faut rien penser du tout." + + + + +XXXVII + +L'ADIEU DE VIOLETTE + + +Or que se passait-il hors de l'eglise? + +Violette ne s'etait pas consolee avec le grand d'Espagne des +volageries d'Octave; elle avait beau comprimer son coeur, le premier +amour etait la qui parlait haut. Un instant, quand elle s'etait jetee +dans la vie d'aventures, elle avait espere oublier le duc de Parisis; +mais cette fatale image etait revenue plus despotique que jamais, +s'imposant par toutes les fascinations. Elle voulait devenir une femme +forte; mais elle avait beau mettre tous les masques qui cachent le +coeur, la pauvre petite Violette se reveillait toujours tendre et +douce. Aussi c'etait pitie de lui voir jouer la haute comedie des +coquines. + +A peine Octave etait-il parti pour Parisis, qu'elle fut prise d'un +grand desespoir pour s'etre vengee a Dieppe. Puisqu'il s'etait affiche +avec elle, c'est qu'il l'aimait. Elle aurait du se resigner a ses +fantaisies. Elle ne doutait pas qu'en reprenant sa douceur des +premiers jours, elle ne reconquit son amant. + +Elle alla pour le voir a son hotel le soir meme de son depart. Un des +domestiques d'Octave, qui voulait du bien a Violette et qui croyait +que son maitre s'ennuyait a Parisis, lui conseilla d'aller le +retrouver au chateau, ou sans doute il serait ravi de la voir arriver. +Rien n'est impossible a une femme amoureuse: elle partit pour Parisis +le jour ou l'on faisait a Champauvert la lecture des testaments. + +La Bourgogne etait le pays de sa mere; mais Violette n'y etait pas +allee depuis sa naissance. Elle avait plus d'une fois dit a Octave: +"Nous sommes du meme pays," comme si cela dut la rapprocher encore de +lui. + +Le hasard, qui fait bien les choses, la mit nez a nez, a une table +d'hotellerie a Tonnerre, au Lion-d'Or, avec Mme de Portien, qui dinait +la pour n'avoir pas voulu diner avec Genevieve de La Chastaigneraye et +Octave de Parisis. + +Quoique Mme de Portien n'eut pas une figure sympathique, il restait +dans son air je ne sais quoi de la femme de race qui plut Violette. On +verra bientot que ces deux femmes devaient fatalement se rencontrer. + +Mme de Portien etait encore tout a la fureur qui l'avait prise au +dernier testament lu. Aussi, ne regardant qu'en elle-meme, ce fut a +peine si elle avait entrevu Violette. + +La jeune fille avait eu le bon esprit de revetir un simple costume de +voyage comme toutes les femmes du monde qui vont aux eaux, si bien +qu'on ne pouvait s'imaginer que ce fut une femme galante. On sait que +Mlle Violette de Parme avait une figure poetique qui eut ete partout +une lettre de recommandation, meme dans le meilleur monde, quand elle +ne se barbouillait pas trop la figure de poudre de riz. + +Comme il n'y avait ce jour-la que des hommes attables dans la salle +a manger, elle se hasarda a parler a Mme de Portien. "Le chateau de +Parisis, madame, est-il bien loin de Tonnerre?" + +Mme de Portien leva la tete avec la plus vive curiosite et devisagea +Violette. "Vous allez a Parisis, mademoiselle?--Peut-etre, madame." +Violette avait rougi comme la Violette d'autrefois. "Eh bien! madame, +vous ne trouverez pas M. de Parisis." + +Mme de Portien avait dit tour a tour _mademoiselle_ et _madame_ comme +eut fait un juge d'instruction." Il est donc deja reparti pour Paris? +demanda Violette.--Non, mademoiselle; mais il est en train de se +marier au chateau de Champauvert." Cette fois, Violette palit. "Ah! +dit-elle simplement, je ne savais pas cela." Mme de Portien vit bien +qu'elle avait porte un coup a Violette. Ce lui fut une grande joie; +il lui sembla doux de faire souffrir son prochain comme elle-meme: +c'etait son pain quotidien. Meme quand elle etait heureuse, tout le +monde etait malheureux autour d'elle. + +De tous les Parisis, Mme de Portien etait indigne de ce beau nom. Sa +mere, une soeur du duc Raoul de Parisis, avait epouse le comte de +Pernan et n'avait eu qu'une fille: aussi Edwige avait bientot domine +la maison avec les caprices violents d'une nature rebelle. + +Elle avait mal commence. A seize ans, apres une aventure avec le +vicomte d'Arse, elle allait a Paris avec sa femme de chambre pour +accoucher d'un enfant anonyme qu'elle ne voulut pas revoir, moins dans +l'horreur de sa faute que par l'absence d'entrailles. A dix-sept ans, +elle avait fui le chateau natal avec un aventurier qui avait dirige un +theatre a Lyon et qui etait venu pres de Parisis voir un oncle cure, +dont il esperait quelque argent. On ne dira pas cette vulgaire +histoire d'un enlevement qui ne se fit que par une brutale passion ou +l'amour ne se montra pas. Au bout de quelque temps, le cure arrangea +tout. On aima mieux le deshonneur d'une mesalliance que le deshonneur +d'une aventure. On espera tout sauver: on perdit tout. Theodore +Portion, qui signait Theodore de Portien, avait commence par entamer +la dot, meme avant la ceremonie; il continua de plus belle, jusqu'au +jour ou la mariee se retourna contre lui pour defendre son bien, car +elle etait nee avare; enfant, elle vendait ses poupees pour avoir de +l'argent; jeune fille, elle volait les jetons du jeu; bien mieux, elle +volait les pauvres: quand sa grand'mere, la duchesse de Parisis, qui +etait aussi la grand'mere d'Octave, volilait qu'une aumone arrivat +a son adresse, il ne fallait pas qu'elle passat par ses mains deja +souillees. Quand Theodore Portien trouva une femme rebelle devant +son coffre-fort, il s'imagina qu'il etait sur la scene et parla +melodramatiquement; il menaca de se faire declarer en faillite; le +coffre-fort tint bon. Il montra un poignard; mais la femme etait a la +hauteur du mari: elle saisit le poignard et le leva sur lui; il y eut +une lutte horrible qui retentit jusque dans les journaux du temps. On +se separa, puis on se reprit: il y a des amours qui ne vivent que dans +les injures de la honte et du crime; il y a les voluptes du desespoir. +On se separa encore; cette fois, le tribunal parla. Quand les biens +furent a l'abri, l'horrible femme livra encore son corps. Theodore +Portien jouait le role de ce marquis de la cour de Louis XV qui +ne venait voir sa femme que moyennant cent pistoles, et qui ne se +debottait pas si le souper n'etait pas bon. + +Mais la vraie passion de la Portien, c'etait la passion de l'or. Elle +achetait les faveurs de son mari: elle eut vendu les siennes si elle +se fut trouvee sur un tout autre theatre; mais elle vivait tres +oubliee dans une petite terre qui lui restait de sa dot, a quelques +lieues de Parisis, convoitant sa part d'heritage dans la fortune de +Mlle Regine de Parisis, et se promettait bien, des qu'elle aurait +un bon million, d'aller jouir de son reste a Paris. Sa tante Regine +n'avait que quelques annees plus qu'elle, mais elle semblait lui +promettre, par sa paleur maladive, de mourir bientot. + +Voila quelle etait Mme de Portien quand mourut Mlle Regine de Parisis. +A l'heure de la mort, elle alla s'installer au chateau comme pour +veiller sur son bien. On n'a peut-etre pas oublie les deux mots +dits par Genevieve a Octave pendant la lecture des testaments: _"Le +croiriez-vous? Cette nuit ... mais je ne veux rien dire...."_ Or, que +s'etait-il passe cette nuit-la? Pendant que tout le monde dormait au +chateau, une vraie nuit de repos apres tant de nuits d'anxiete et de +fatigue, Mme de Portien, tourmentee par le bruit des testaments, +avait penetre a pas de loup dans la chambre de la morte; et la, dans +l'horrible silence des mauvaises pensees et des mauvaises actions, +elle avait force un petit secretaire en bois de rose ou sa tante +ecrivait et cachait ses secrets. Qu'avait-elle trouve? des brouillons +de lettres et des brouillons de testaments. Elle avait lu rapidement. +Elle desesperait de mettre la main sur autre chose, quand un pli +cachete lui apparut avec sa cire rouge: elle le saisit, ne doutant pas +qu'elle ne tint sa ruine ou sa fortune. + +Genevieve, qui ne dormait pas non plus cette nuit-la, mais qui sans +doute ne pensait pas au testament, avait suivi sa cousine avec +curiosite; elle avait tout vu, parce qu'elle avait pu se cacher sous +la portiere du cabinet de toilette. Elle ne fut pas peu surprise de +l'etrange expression de cette figure dominee par une idee maudite; +mais elle fut bien plus surprise encore quand Mme de Portien, apres +avoir lu le pli cachete, regarda autour d'elle et l'alluma a la +bougie. Mlle de La Chastaigneraye s'enfuit effrayee; elle alla se +cacher comme si elle eut ete atteinte elle-meme par cette souillure +d'une personne de sa famille. Mme de Portien avait brule un testament +qui la desheritait, mais un testament deja ancien. + +Ce sacrilege n'avait pas empeche l'horrible femme de subir le desherit. +On comprend dans quelles idees de sourde fureur et de sourde vengeance +elle s'etait eloignee du chateau de Champauvert. + +Elle ne doutait pas que Genevieve ne devint bientot la duchesse de +Parisis; elle se voyait non seulement bannie de la fortune, mais +bannie de la famille. Elle enrageait de voir s'evanouir ses dernieres +esperances; le role qu'elle voulait jouer a Paris, elle ne le jouerait +pas; les paysans au milieu desquels elle vivait ne manqueraient pas de +se moquer d'elle, elle ne voyait plus sur son chemin que des avanies; +elle avait seme le mal, elle ne recueillerait plus que le mal. + +Toutes ces idees lui traversaient la tete, quand Violette, qui dinait +a cote d'elle dans l'hotellerie de Tonnerre, lui adressa cette +question: _Le chateau de Parisis est-il bien loin de Tonnerre?_ + +Mme de Portien interrogea Violette, comme si elle avait sous la main, +par un hasard providentiel--les coquins et les coquines mettent la +Providence partout--comme si elle avait sous la main un instrument +de vengeance: elle avait devine tout de suite que Violette etait une +maitresse d'Octave de Parisis. + +Les amoureux et les amoureuses aiment a jaser quand on parle a leur +coeur. Violette ne vit dans Mme de Portien qu'une femme curieuse, car +celle-ci ne demasquait jamais ses batteries. "Vous l'aimez donc bien, +ce mauvais sujet? demanda Mme de Portien.--Oui, c'a ete mon bonheur et +mon malheur, dit ingenument Violette. Mais que voulez-vous! on n'en +meurt pas, puisque je ne suis pas morte. On dit qu'on se console parce +que la vie est un perpetuel chagrin. Se consoler, c'est souffrir +ailleurs. Moi je me consolerai en pensant au bonheur d'Octave.--Ah! +vous n'etes pas vaillante! s'ecria Mme de Portien, emportee plus +qu'elle ne voulait. Vous n'aimez pas les batailles de femmes; vous ne +voulez pas lutter contre Mlle de La Chastaigneraye.--Non, je veux +que M. de Parisis soit heureux.--Qui vous dit qu'il sera heureux? +Genevieve est une etrange fille qui fera le malheur du duc.--Vous la +connaissez donc?--Un peu: mais elle est si singuliere qu'elle ne se +connait pas elle-meme. Ah! si j'etais comme vous, belle et jeune, je +ne voudrais pas que mon amant m'echappat. C'est lache de rendre les +armes avant le combat." + +En ce moment, une fille de l'auberge apporta un magnifique bouquet de +roses-the, qu'elle venait de cueillir dans le jardin voisin; les +roses de Tonnerre sont renommees comme les roses de Provins. La fille +d'auberge presenta le bouquet a Mme de Portien. "Non, dit Mme de +Portien, dans la peur de donner cent sous a cette fille. Offrez cela a +mademoiselle." + +La fille d'auberge se tourna vers Violette, qui lui donna un louis +"Ah! les belles fleurs!" dit Violette. Elle les admirait et les +respirait. Quand une idee traversa son coeur et le fit battre. +"Madame, dit-elle en se retournant vers Mme de Portien, savez-vous +quel sera le dernier mot de ma passion pour M. de Parisis? Ce sera ce +bouquet.--Comment cela?--Je vais le lui envoyer avec une priere, une +priere de l'offrir a Mlle de La Chastaigneraye.--Ce sera votre +cadeau de noces?--Oui, et jamais elle n'entendra parler de +moi.--Jamais?--Jamais! jamais! jamais!" + +Une idee traversa aussi le coeur de Mme de Portien. Elle avait sa +vengeance: "Eh bien, mademoiselle, dit-elle, donnez ce bouquet a ce +gamin qui joue la du violon: dans deux heures, il sera dans les mains +du duc de Parisis.--Madame, je vous remercie!" + +Violette ecrivit ce simple mot a Octave: + + "Mon ami, j'etais revenue a vous; mais je sais tout. Adieu, nous + ne nous reverrons pas. Gardez-moi une bonne pensee, comme je + garderai de vous mon plus cher souvenir. Nous sommes morts l'un + pour l'autre, ne profanons jamais nos tombeaux. + + "VIOLETTE." + +Mme de Portien avait appele le petit joueur de violon: "Tu vas aller +porter ce bouquet au chateau de Champauvert, ou je t'ai rencontre +hier. Tu seras bien paye, mais pars tout de suite." + +Violette avait demande du papier blanc pour envelopper le bouquet. +Apres l'avoir baise une derniere fois, elle noua la tige avec un ruban +rouge qu'elle prit dans ses cheveux. "Il aimait tant mes cheveux!" +dit-elle avec un soupir. + +On vint avertir les voyageurs que le train de Paris allait partir: +Violette pensa que ce qu'elle avait de mieux a faire c'etait de +rebrousser chemin. Elle se hata de mettre son chapeau, elle serra +affectueusement la main seche, et crochue de Mme de Portien, elle donna +un autre louis a son petit ambassadeur en guenilles, et elle sauta +dans l'omnibus qui conduisait au chemin de fer. + +Or, Violette manqua le train. Elle rentra a Tonnerre, repassa par +l'hotel, tout en se demandant ce qu'elle allait faire jusqu'au train +de nuit. "Si je pouvais voir Octave!" se demanda-t-elle. + +Le silence et l'ennui de la province jettent les amoureux de Paris +plus loin dans la passion, parce qu'ils sont tout a eux-memes. + +Violette demanda s'il y avait de bons chevaux a l'hotel. Naturellement +on lui repondit qu'on pouvait atteler a une caleche les deux meilleurs +chevaux du departement. Elle parla de Champauvert: on lui promit qu'en +moins de deux heures elle serait la. + +Il etait trop tard. Mais comme cette idee de revoir Octave l'avait +envahie, elle decida qu'elle irait le lendemain a la premiere heure +a Champauvert. + +Quand Octave se leva le dimanche matin, comment ne vit-il pas Violette +qui rodait dans la campagne, les yeux sur le parc? + +Pour elle, elle l'apercut qui fumait sur le perron. A quoi pensait-il? +Il semblait rever. Elle se demanda si son souvenir ne passait pas dans +son ame. Elle eut envie de sauter par-dessus les haies pour aller dans +ses bras! "Est-ce possible! se dit-elle. C'est lui et c'est moi! En +une demi-minute je pourrais l'embrasser et pourtant je reste clouee +ici.... Mais cette jeune fille viendrait, je ne veux pas la voir...." + +Octave descendit dans le parc. Violette se rapprocha de la cloture. +S'il se fut approche, sans doute elle eut crie:--_Octave, c'est moi!_ + +Comme il tournait la tete de son cote, elle s'imagina qu'il l'avait +vue, mais il s'enfonca sous les marronniers. "C'est etrange, dit-il, +je pensais a Violette et cette femme qui passe la-bas me la rappelle +un peu." + +Si Violette eut ete devant le parc de Parisis, certes elle eut +franchi la haie; mais elle se voyait devant le chateau de Mlle de La +Chastaigneraye: elle ne se hasarda pas. "Non, dit-elle, je ne suis ici +ni chez moi ni chez lui." + +Elle sentit que plus elle s'etait rapprochee d'Octave, plus elle +etait loin de son amant. Elle se decida a regagner sa caleche qui +l'attendait a quelque distance du village. Elle etait venue jusqu'au +parc par des sentiers detournes; en s'en retournant, elle se hasarda +un peu plus et voulut meme entrer a l'eglise. Ce fut alors qu'elle vit +apparaitre M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, suivis de Mlle +de Moncenac et de Mme Brigitte. Ils allaient tous a la messe. + +Violette etait masquee par le bouquet d'arbres de la place publique; +mais elle vit bien l'expression amoureuse d'Octave et de Genevieve. +"Puisqu'ils sont heureux, dit-elle tristement, je m'en vais." + +Elle ne fut pas surprise, a cet instant, quand elle vit passer +des jeunes paysannes qui preparaient une ovation a Mlle de La +Chastaigneraye a sa sortie de l'eglise. On vint faire la repetition +sous les arbres. C'etait une vraie comedie. Quoiqu'elle se fut un peu +eloignee, Violette comprit bien de quoi il etait question. Elle fut +plus surprise encore quand on apporta du chateau son bouquet de +roses-the. On le placa sur la corbeille de fleurs qu'on devait offrir +a la "chatelaine," selon l'usage antique et solennel. + +Elle avait reconnu son bouquet a son ruban rouge. Pourquoi, le +bouquet, qui devait arriver le samedi soir a Champauvert, n'etait-il +arrive que le dimanche matin? + +Toutes les jeunes filles, moins une, entrerent dans l'eglise. Celle +qui resta sous les arbres devait veiller a la corbeille et aux +couronnes de marguerites destinees a les coiffer toutes quand elles +feraient cortege a Genevieve. + +Violette ne craignait plus d'etre vue par Octave. D'ailleurs sa +douleur l'aveuglait. Elle s'avanca vers la paysanne, quand celle-ci, +qui croyait que c'etait une nouvelle venue au chateau, qui allait +veiller a son tour sous la moisson de roses, courut chez une voisine +pour chercher du fil et une aiguille. + +Violette s'approcha d'autant plus et regarda ses roses-the. "Eh bien! +dit-elle, voila un bouquet qui ne s'est pas trompe d'adresse." Elle +entr'ouvrit l'enveloppe de papier: "Elles sont aussi fraiches qu'hier, +ces roses-the!" + +Elle saisit le bouquet avec un sentiment de jalousie et reprit sa +lettre d'adieu a Octave. "A quoi bon cette lettre? dit-elle; j'ai +voulu donner mon bouquet a la mariee, pourquoi rappeler mon nom a +Octave!" + +Elle mit la lettre dans sa poche et repartit pour Tonnerre. Cinq +minutes apres, comme elle pleurait et prenait son flacon, la lettre +tomba de sa poche et s'envola sans qu'elle y prit garde. + +Le soir, elle dinait avec le prince Rio: "Comme vous etes gaie! lui +dit-il.--Je le crois bien, repondit-elle en eclatant de rire, pour +cacher ses larmes, mon ex-amant se marie!" + + + + +XXXVIII + +LES DIX MILLIONS + + +Il fallait quelques jours pour que Mlle de La Chastaigneraye reprit +ses forces. Des qu'elle fut sur pied, elle voulut recompenser les +paysannes de son cortege du dimanche. Chacune des jeunes filles, y +compris la petite fille qui avait presente le bouquet, recut deux +mille cinq cents francs en or des mains de Mlle de La Chastaigneraye. +Ce n'etaient que larmes et benedictions. Dieu a mis la joie si pres +des larmes, que la joie pleure toujours, si c'est la joie du coeur. + +Huit jours s'etaient passes; la figure de Mlle Regine de Parisis +etait deja bien loin. Un evenement fait ombre a un evenement. Les +funerailles de la jeune Rose Dumont mirent au second plan celles de +la vieille chatelaine de Champauvert. M. de Parisis et Mlle de La +Chastaigneraye parlaient encore de leur tante, mais ils parlaient bien +plus du mysterieux bouquet. + +Le procureur imperial, sur une lettre du medecin et sur la rumeur +publique, etait venu commencer une enquete; mais Octave et Genevieve +l'avaient supplie de faire l'oubli, tant ils avaient l'effroi d'un +proces en cour d'assises, qui viendrait les mettre en spectacle. Selon +Mlle de La Chastaigneraye, le bouquet n'etait pas empoisonne, il +y avait de l'orage ce jour-la, elle n'avait subi qu'un simple +evanouissement. Rose Dumont etait morte, il est vrai, apres +avoir respire le bouquet; mais cette fille etait sujette aux +etourdissements, le sang la tourmentait, elle dormait toujours. M. +de Parisis appuya les raisonnements de sa cousine; c'etait un pieux +mensonge qui pouvait sauver un coupable n'ayant pas la conscience +du crime et qui devait leur epargner a eux beaucoup d'ennuis; sans +compter qu'il avait bien, lui aussi, ses idees sur l'origine du crime +et qu'il eut ete desole que la lumiere se fit. + +Le procureur imperial parut decide a ne pas suivre l'enquete, +quoiqu'elle fut deja ordonnee. + +Cependant Octave devait partir le dimanche matin; ses chevaux +l'attendaient tout atteles et tout impatients. Il avait pris en +s'eveillant une tasse de chocolat, il comptait dejeuner a Parisis; +mais il etait deja midi, et il resta bien volontiers a dejeuner a +Champauvert, sur une simple priere de Genevieve, a l'heure des adieux. +"Ce n'est pas tout, mon cousin, vous dinerez encore avec moi; ce soir, +vous vous en irez par le clair de lune." + +Octave se fit rapidement cette question: "Pourquoi Genevieve veut-elle +me retenir a diner, et pourquoi me donne-t-elle apres cela la clef +des champs par le clair de lune?" Et il se repondit: "C'est peut-etre +parce qu'elle s'imagine que je m'ennuie." Mais la jalousie et +l'inquietude etaient rentrees dans son ame. Le clair de lune lui avait +rappele les visions sous les arbres du parc: l'homme noir et la femme +blanche, la premiere nuit de son sejour a Champauvert. "Eh bien! ma +chere Genevieve, je vais vous prouver que je vous aime bien: je ne +partirai que demain pour Parisis." + +Il fut impossible a Octave de bien lire dans l'expression qui se +repandit sur la figure de sa cousine. "Connaissez donc les femmes, +murmura-t-il, etudiez-les pendant dix ans, soyez don Juan et +La Rochefoucauld, pour vous trouver tout d'un coup devant des +hieroglyphes comme celui-la." + +On etait au dessert, on passait les plus beaux fruits: des peches qui +riaient a toutes les gourmandises, des raisins qui donnaient soif a +toutes les levres. "Mesdames, dit Mlle de La Chastaigneraye a Mme +Brigitte et a Mlle de Moncenac, vous vous imaginez peut-etre que +depuis le testament lu il y a huit jours, ce sont la des fruits de mon +jardin? Eh bien! ce sont des fruits du jardin de M. Octave de Parisis, +car il y a un autre testament.--C'est une plaisanterie! dit Octave." +Et se tournant vers Genevieve: "Ma cousine, si vous reparlez de cela, +je vais redemander mes chevaux." + +On ne s'etait jamais si bien dispute a qui n'aurait pas dix millions. + +Dans l'apres-midi, M. de Parisis, Mlle de La Chastaigneraye et Mlle de +Moncenac monterent a cheval pour parcourir la foret. + +Octave etait emerveille de voir Genevieve en amazone; jamais la beaute +heraldique ne s'etait plus fierement dessinee sous les vertes ramures; +son cheval lui-meme avait des airs hautains, comme s'il eut compris +que Mlle de La Chastaigneraye avait toute la majeste d'une reine. +En revanche, jamais depuis qu'il y a des amazones, on n'avait vu de +caricature pareille a Mlle de Moncenac, d'autant plus qu'elle avait +revetu une amazone bleu de roi, qui criait encore plus aux yeux avec +les tons ardents de la figure. Octave avait comme toujours son grand +air, sa desinvolture et son sourire dedaigneux. + +A la Croix-des-Dames, le cheval de Mlle de Moncenac prit peur et la +jeta fort galamment dans un fosse. Elle etait trop ronde et trop dodue +pour se rien casser. Octave la ramassa et la replanta sur son cheval +comme si de rien n'etait. Mais encore un peu il la replantait sans +dessus dessous. + +A cela pres, d'ailleurs, la promenade fut charmante. Il est inutile de +vous dire que Parisis posa bien des points d'interrogation devant +les enigmes de son sphinx aux yeux noirs. Mais plus il cherchait la +lumiere dans ce coeur aux abimes, plus la jeune fille plongeait dans +les tenebres; elle mettait tous les masques. Tantot profonde, tantot +insouciante; hasardant un mot de philosophie apres avoir jete un mot +naif; montrant tour a tour des nuages et des clartes sur son front; +disant de l'air du monde le plus simple: "Je ne sais rien," tout en +jetant un regard plein d'eloquence muette. "Ma cousine, dit tout a +coup Octave, est-ce que vous aimez aussi les promenades nocturnes au +clair de la lune?--Oui et non, mon cousin. J'obeis toujours a mes +inspirations, pourtant je vous avoue que je ne suis pas lunatique le +moins du monde.--Avez-vous peur la nuit?--Jamais. Si j'avais peur, +est-ce que je resterais dans ce chateau, habite par les ombres +errantes comme tous les vieux chateaux?--Vous croyez aux revenants? +--Oui et non. Je crois que les ames gardent encore longtemps la figure +insaisissable des corps. Voila pourquoi on les appelle des ombres. +Mais je vous avoue que je n'en ai jamais vu." + +Octave n'osa pas insister sur ses visions du parc. Il savait bien +d'ailleurs que ce n'etait pas des ombres. + +Le diner fut gai pour un diner de deuil; la jeunesse s'accuse toujours +et triomphe de tout. Les paysans, d'ailleurs, n'en avaient pas fini +avec leurs surprises. Le violon, la flute et le hautbois, amour +insense des quadrilles rustiques, vinrent, au dessert, marier leurs +sons harmonieux. Jamais pareil trio n'avait offense les oreilles des +gens qui aiment la musique; Mlle de Moncenac elle-meme demandait grace +tout en eclatant de rire. + +On prit le cafe sur le perron du jardin, ou l'on eut la visite du cure +de La Roche-l'Epine, accompagne cette fois du cure de Champauvert. + +La conversation n'en fut pas beaucoup plus catholique; on raconta des +histoires de paysans pour prouver que les sept peches capitaux ont +trouve chez eux bon logis a pied et a cheval. A force d'habiller et de +raviver les vices, la civilisation les transforme jusqu'a en faire des +vertus; c'est dans la paix de l'innocence des champs qu'on retrouve le +peche dans toute sa force brutale. + +Le cure de La Roche-L'Epine offrit du cafe au cure de Champauvert, +sachant bien que son compagnon refuserait. "Vous n'y perdrez rien, +dit-il a Mlle de La Chastaigneraye, car j'en prendrai deux tasses." + +On parla des dots faites si gracieusement aux huit paysannes. +"Vont-elles se marier? demanda Mlle de Moncenac.--Si elles vont se +marier! s'ecria le cure de La Roche-L'Epine qui avait "le mot pour +rire," je le crois bien, et plutot deux fois qu'une.--Oh! monsieur le +cure! dit Genevieve avec quelque dignite, mais sans begueulerie.--Que +voulez-vous, mademoiselle, c'est aujourd'hui dimanche.--Je suis sur, +dit Octave, qu'a cette heure ces demoiselles ont autant de pretendants +que ceux de Penelope, sans compter Ulysse.--Mon cousin, mon cousin, je +vous rappelle a l'ordre.--Eh bien, ma cousine, je suppose qu'on danse +deja devant l'eglise. Voulez-vous venir voir danser vos vingt mille +francs?" + +Octave alluma un cigare et alla jusque devant l'eglise pour voir +danser les filles et les garcons. Les huit jeunes filles s'etaient +encore habillees en blanc pour aller a la messe et pour venir +remercier Mlle de La Chastaigneraye. Sur le preau, elles n'etaient pas +tout a fait aussi blanches que le matin. Comme M. de Parisis l'avait +dit, elles etaient assaillies, assiegees, prises d'assaut, chacune +avait une legion d'adorateurs, d'autant plus qu'on repandait le bruit +que le jour du mariage Mlle de La Chastaigneraye en ferait bien +d'autres. + +C'etait comique et odieux. Huit poignees d'or avaient mis le feu aux +quatre coins du village. La veille, les pauvres filles avaient a peine +un amoureux, qui leur parlait du haut de sa faulx ou de sa +fourche; maintenant, on leur debitait les compliments les plus +invraisemblables, sans oublier la phrase sacramentelle: "Ce que je +vous en dis n'est pas pour votre argent." + +On prit le the au chateau a dix heures, et on se retira a onze heures, +comme la veille. Vous pensez bien que Parisis ne tarda pas a se mettre +a la fenetre. Apres une demi-heure d'attente, il jugea qu'il avait eu +tort de se montrer: il pouvait effaroucher Romeo et Juliette. Il avait +eteint les bougies, mais on pouvait le voir. Il ferma prudemment sa +croisee et se mit en spectacle derriere le rideau. + +Il reflechit bientot qu'il n'etait pas bien digne de lui d'epier les +mysteres du chateau de Champauvert. "Ce ne sont pas les mysteres +d'Udolphe, mais ils n'en sont que plus sacres." Et il se retira +heroiquement de son embuscade. "Apres tout, dit-il, cela ne me regarde +pas, Mlle de La Chastaigneraye est bien libre d'etre folle comme +toutes les femmes; elle n'est ni ma maitresse ni ma fiancee; qu'elle +ait ou qu'elle n'ait pas cinq millions, elle n'en est pas moins libre +de ses actions; elle est belle, elle a vingt ans: qui peut repondre de +son coeur, meme dans les solitudes de la Bourgogne? Qui sait s'il +n'y a pas dans quelque villa voisine un gentilhomme campagnard ou un +Parisien attarde qui travaille ses embuches?" + +Et tout en se prouvant qu'il n'avait pas le droit de regarder par la +fenetre, Parisis souleva le rideau. Il ne vit rien sous les arbres +doucement agites par les brises deja fraiches. Il allait laisser +tomber le rideau; mais minuit sonna, la curiosite retint sa main. + +Tout a coup, au loin, au dela de la piece d'eau, voila que la vision +blanche apparait. Quand je dis la vision blanche, je ne veux pas +faire croire que c'etait une ombre, c'etait bien une vraie femme qui +marchait. Mais pourquoi cette dame blanche comme a l'Opera-Comique? +demandera-t-on. Je n'en sais rien. Peut-etre celle qui la portait +voulait-elle faire croire a une vision. "Sans doute, dit Octave avec +un mouvement de fureur, le monsieur tout noir n'est pas loin..." + +Il faillit arracher le rideau quand il vit le monsieur noir aller a la +rencontre de la dame blanche. "Je comprends pourquoi Genevieve m'avait +conseille de partir a la brune." + +Octave ralluma ses bougies comme s'il lui fut impossible de prendre +un parti sans y bien voir. Avant de reflechir, il sonna, tout en se +disant sans doute que tout le monde etait couche, moins les amoureux +du parc. A sa grande surprise, un petit groom qui vivait toujours dans +le vestibule, jouant a la toupie ou faisant des caricatures, vint lui +demander ses ordres. "Mlle de La Chastaigneraye dort-elle? lui demanda +Octave en le regardant dans les yeux.--Comment monsieur veut-il que je +sache cela, puisque mademoiselle ne me dit ni bonjour ni bonsoir?" + +Octave s'apercut seulement alors qu'il jouait un role indigne. +"Va-t'en, dit-il au groom. Je voulais prier Mlle de La Chastaigneraye +de me preter un livre si elle ne dormait pas encore." + +Le groom disparut. Quelques minutes apres, une fille de chambre, a +peine habillee, apportait a Octave quelques volumes depareilles. +"Est-ce cela, monsieur le duc?--Oui, dit-il sans regarder. Ce gamin a +eu tort de vous parler. Peut-etre aura-t-il reveille ma cousine?--Oh! +monsieur le duc, Mlle Genevieve ne dort pas si tot.--Comment! a +minuit?--Vous savez, monsieur le duc, comment on vit ici: mademoiselle +est si fantasque!" + +Ce mot avait echappe a la fille de chambre: elle fremit d'en avoir +trop dit, et s'eloigna tout en rajustant ses jupes. C'etait une belle +creature qui ne demandait qu'a jaser; elle avait juge, sur le rapport +du groom, que puisque M. de Parisis ne dormait pas, c'est qu'il +s'ennuyait; elle avait pense aux fortunes rapides que font les femmes +de chambre dans leurs rencontres nocturnes avec les beaux messieurs de +Paris: elle etait apparue dans un deshabille fort voluptueux. "Ma foi, +elle est fort jolie." dit Octave. Un peu plus il la rappelait; il +trouvait que les femmes sont trois fois femmes quand elles sortent du +bal et quand elles sortent du lit; c'est le moment ou la force du sang +leur donne un magnetisme irresistible. Octave etait trop de l'ecole +de don Juan pour dedaigner une femme sous pretexte que c'etait une +servante. Il n'avait donc pas plus de prejuges que lord Byron. Mais +tout a sa jalousie, il se contenta de lui crier: "Mademoiselle, allez +reveiller mes gens." + +Octave alluma le cigare de la colere et descendit lui-meme. Quand il +ordonnait, ses gens n'y allaient pas de main morte; sous ses yeux, il +fallait que tout se fit a la minute. En moins d'un quart d'heure, +ses chevaux furent a la voiture. Il s'etait imagine que Mlle de La +Chastaigneraye, avertie par la femme de chambre ou par le groom, +viendrait s'opposer a son depart, ou tout au moins lui dire adieu. +Mais elle ne parut pas. + +Au dernier moment, il remonta dans sa chambre, sous pretexte d'avoir +oublie je ne sais quoi,--il n'en savait rien lui-meme.--Il avait +oublie de soulever une derniere fois le rideau pour voir sous les +grands marronniers. Il ne vit rien que les feuilles qui ondoyaient au +vent et la lune qui mirait sa paleur dans la piece d'eau. + +Il redescendit en toute hate et partit. "Je ne me croyais pas si bete, +dit-il quand l'air de la nuit eut un peu frappe sur son front. Je me +conduis comme un ecolier. Ce que c'est que de ne plus etre maitre de +son coeur! Il n'y a pas a se le dissimuler, j'aime Genevieve." + +Et apres un silence de cinq minutes, il avait vu plus profondement +dans son coeur, il repeta: "J'aime Genevieve." + +Et comme il aimait a railler toujours, meme les sentiments de son +coeur, il reprit: "J'aurais bien mieux fait de donner un tour de clef +quand cette fille est venue; elle se fut devoilee a moi corps et +ame; j'aurais appris a connaitre la maitresse par la servante.--Non, +reprit-il en se jugeant et en se condamnant, c'est assez de +profanations comme cela." + + + + +XXXIX + +ALICE + + +L'aurore aux doigts de rose ouvrait les portes de l'Orient quand +Octave arriva au chateau de Parisis; ce qui veut dire, en prose du +XIXe siecle qu'il etait cinq heures quarante-cinq minutes, almanach de +Mathieu Laensberg. + +Octave avait sommeille en voiture; il monta a sa chambre a coucher, +mais il ne se coucha pas. Il redescendit presque aussitot et donna +l'ordre qu'on lui amenat l'intendant. + +L'air etait vif, il fit allumer un grand feu dans le petit salon et +promena melancoliquement ses regards sur les meubles demodes, mais +chers a son souvenir. C'etait dans ce petit salon, sur cette chaise +longue, devant la fenetre ouverte, que sa mere avait voulu mourir. +Il se revit agenouille devant elle, mouillant de larmes ses mains +blanches qui le benissaient et retombaient sans forces. Ces souvenirs +peuplerent soudainement cette silencieuse solitude. Il se renversa sur +un fauteuil et regarda amerement le chemin parcouru depuis la mort +de sa mere: le voyage en Amerique, l'expedition de Chine, et les +aventures parisiennes. Il n'eut pas a rougir de cet examen de +conscience; il avait ete fier toujours, aventureux, heroique; s'il +s'etait attarde dans les folies de la vie parisienne, c'etait encore a +ses yeux de l'heroisme, puisqu'il avait pris le premier role parmi les +Alcibiades de son temps, a la pointe de son epee et a la pointe de son +esprit. Il ne se reconnaissait qu'un tort--un tort bien leger--celui +d'avoir devore deux millions. + +Octave voyait dans son imagination passer la belle figure de sa +cousine. "Dix millions! reprit-il, mon premier mouvement a ete beau; +mais le second me conseillait de ne pas dechirer le testament et +d'epouser Genevieve." + +Vers minuit, Octave se promenait par le parc, quand tout a coup une +femme qui pleurait se jeta sur son passage. C'etait la fille de son +intendant, M. Rossignol qui lui avait taille une dot dans la foret de +Parisis. "Pourquoi pleurez-vous, madame? lui demanda Octave." Il la +prit dans ses bras comme pour la proteger. "Oh! monsieur de Parisis, +mon pere m'a mariee, malgre moi, a un notaire qui ne parle que de +coups de canif dans le contrat. Je me suis enfuie a la derniere +heure.--A l'heure du sacrifice!--Oui, monsieur le duc.--Comme votre +coeur bat!--Je savais bien que vous me consoleriez!" + +Le duc de Parisis consola la jeune mariee--pendant tout une +heure.--"Apres tout, pensait-il, elle est jolie; ce qui tombe dans le +fosse c'est pour le soldat. Et d'ailleurs, elle me coute cent mille +francs." + +Survint le notaire avec une lanterne. "Monsieur, lui dit le duc de +Parisis, voici votre femme qui s'est perdue dans le parc; mais je l'ai +remise dans son chemin. Ne lui parlez plus de coups de canif dans le +contrat." La fille de M. Rossignol montra fierement a son mari un +petit poignard d'or que Parisis lui avait fiche dans les cheveux. + +Octave ne serait peut-etre pas parti le lendemain pour Paris si une +figure inattendue ne se fut montree au chateau de Parisis. + +Il se promenait dans le parc, dans le cortege des melancolies. Il y +avait bien de quoi. Il sentait que Mlle de La Chastaigneraye etait +perdue pour lui; il ne s'etait pas avoue encore tout son amour pour +elle, parce que son coeur etait alors le pays des ruines et que les +fantomes des femmes aimees y revenaient ca et la. + +Non seulement il voyait deja s'evanouir ce reve le plus cher qu'il eut +caresse, mais il pressentait qu'un jour ou l'autre il lui faudrait +faire son compte au grand jour, c'est-a-dire avouer tout haut qu'il +n'avait pas le sou. On ne joue pas impunement toute sa vie le jeu des +riches quand on est devenu pauvre. + +Jusque-la il avait pris cela gaiement--comme on dit dans la langue +parisienne--parce qu'il etait emporte par le tourbillon et qu'il ne +descendait pas profondement en lui-meme; mais au chateau de Parisis, +le dernier voile tomba de ses yeux. + +Les figures des maisons et des arbres ont leur physionomie journaliere +comme les figures des personnes; il semble que l'ame des choses +transperce partout dans ses mouvements de gaiete et de tristesse. + +Octave regardait son vieux chateau et le trouvait plus melancolique +encore que lui. Cette demeure, berceau et tombeau de tous les siens, +le regardait pas ses grandes fenetres desolees et lui parlait avec +eloquence par cette langue universelle des sentiments qui dit tout +et qui se comprend si bien. Les arbres, les nouveaux venus comme les +anciens, lui reprochaient son absence et son oubli. + +Mais il y avait un reproche qui s'elevait plus haut et qui le touchait +de plus pres, dans toute cette belle demeure et dans tout ce beau +parc. Il entendait une voix s'elever des tombeaux pour lui dire: +"Qu'as-tu fait de ta fortune? tu as humilie notre fierte, la lepre des +hypotheques a entame le marbre de notre sepulcre, et le jour vient +ou on nous jettera dehors comme des chiens.--Jamais! s'ecria Parisis +comme s'il eut vraiment entendu ce reproche sortir de terre." + +Et ce reproche ne venait pas seulement des tombeaux. Il cueillit une +rose comme pour respirer d'autres idees, mais la rose elle-meme lui +dit: "Pourquoi me cueilles-tu, je ne fleuris que pour les Parisis!" + +On sait qu'Octave, un beau paien comme ils le sont presque tous parmi +ceux-la qui ont rejete le devoir comme un bourrelet, ne croyait qu'a +l'ame des choses, une religion qu'il s'etait faite, car les athees +aussi ont leur religion. La Revolution n'avait-elle pas decrete l'Etre +supreme! Or, Octave croyait a sa religion. Pour lui, l'homme, la +nature, les choses, tout communiait; il etait donc plus sensible que +tout aux voix de l'invisible. Il jura que le chateau de Parisis ne +serait pas vendu; il sentait bien venir jusqu'a lui la gueule beante +et affamee de l'expropriation, mais il trouverait encore quelque +gateau d'or pour apaiser le monstre jusqu'au jour ou il le chasserait +de ses terres. "On serait si heureux ici! dit-il en respirant, si on +ne respirait pas l'air des hypotheques." + +Et il faisait des calculs. Il se demandait s'il ne serait pas plus +sage de vendre d'abord quelques fermes eloignees, mais c'etaient les +meilleures. La montagne et la vallee du chateau ne donnaient que du +bois et du foin, terre rocheuse sur la montagne, terre humide dans la +vallee. On aurait bien pu trouver deux cent mille francs en abattant +les bois, mais c'etait decouronner le chateau. On aurait bien pu +cultiver la vallee, mais il fallait pour cela dessecher une suite +d'etangs qui formaient un des plus beaux paysages de la Bourgogne. + +C'est la l'eternel chagrin des grands seigneurs qui se ruinent: ils +ont trop l'amour du beau, du grandiose et du pittoresque, pour les +sacrifier, fut-ce a une pyramide d'or. Ils ne sont pas pour les +demi-mesures, ils aiment mieux tout perdre. + +Octave, apres avoir rumine sur des chiffres problematiques, termina +toutes ses additions et toutes ses soustractions par ces mots: "Total: +tout ou rien." + +Il etait assis devant une des grilles bordant le saut-de-loup qui +entourait le parc, a trois ou quatre portees de fusil du grand perron, +quand une voix bien timbree repeta comme un echo railleur: "Total: +tout ou rien." + +C'etait Mme d'Antraygues. "Ah! pardieu! dit Octave en se levant, je +croyais bien que je n'etais entendu que des oiseaux." Et il se jeta +dans les bras de la comtesse. "Que faites-vous? lui dit-elle en riant, +si les oiseaux allaient nous voir!" + +Ils se regarderent comme s'ils ne s'etaient pas vus depuis des +siecles. "Ma foi, ma chere amie, vous arrivez bien a propos, j'etais +en train, tel que vous me voyez, de creuser mon tombeau; j'avais deja +revetu la robe des trappistes.--Soeur, il faut mourir!--Frere, il faut +mourir! repeta en riant Mme d'Antraygues." Et apres un silence: "Vous +vous imaginez peut-etre, Octave, que je m'amuse beaucoup depuis que je +veux m'amuser? Eh bien! je m'ennuie horriblement!--Je le crois sans +peine, puisque vous venez jusqu'ici.--Voyez, je suis toute en noir. Je +porte le deuil de ma jeunesse." + +Elle regarda Parisis d'un oeil fixe: "Et de votre amour! Encore si tu +m'avais aimee!--Mais je vous ai adoree, Alice: mais je n'ai pas dans +ma vie de plus cher souvenir que le votre!--Profanateur! des phrases +toutes faites! Enfin il est ecrit que la femme se laissera toujours +prendre par la meme illusion." + +Octave embrassa une seconde fois Mme d'Antraygues. "N'est-ce pas que +je suis devenue laide avec cette paleur, avec ces yeux cernes? je me +fais peur a moi-meme.--Vous etes plus jolie que jamais, dit Octave en +remarquant un coup d'aile du Temps de plus sur la figure de la jeune +femme." + +Les mois de passion comptent comme des annees. C'est l'orage qui +brule, qui effeuille, qui devaste. "Vous avez donc pris tout cela au +serieux? dit Octave avec douceur.--Si j'ai pris cela au serieux! Mais +qu'est-ce donc que la vie sans cela?--Vous avez bien raison: un brave +coeur, une bouche qui dit _je t'aime_, une chevelure qui se repand sur +deux fronts, voila toute la sagesse. Celui qui cherche autre chose sur +la terre est un fou. Vous avez la un bien joli chapeau!" + +Octave baisait les cheveux de Mme d'Antraygues, comme pour retrouver +le parfum evanoui qui l'avait enivre quand elle etait en Dame de +Pique. "Un joli chapeau!--Vous etes bien bon de vous apercevoir que +j'ai un joli chapeau! Je suis partie comme une folle, sans me faire +faire un costume de voyage. En arrivant d'Irlande, j'avais tout donne +a ma femme de chambre. On m'a dit que vous etiez ici, je voulais vous +voir, j'ai cherche, j'ai trouve et me voila!--Quelle bonne idee vous +avez eue! Il y a longtemps que le chateau de Parisis n'a vu balayer +ses allees par une pareille robe a queue.--Oui, je lui fais la un +grand honneur; j'ai deja perdu la moitie de mon jais en route; tout a +l'heure, en venant a vous, les buissons m'ont tout egrenee." + +Octave entrainait Mme d'Antraygues vers le chateau. "Contez-moi donc +toute votre histoire depuis que je vous ai vue." + +Alice conta son voyage en Irlande, ou elle avait failli mourir de +chagrin et d'ennui sous les remontrances de sa grand'mere, une vertu +reveche qui n'avait jamais capitule, parce qu'elle n'avait jamais lu +que les romans de Walter Scott. Mme d'Antraygues avait commence par se +soumettre et par s'humilier, comme si elle dut se retourner deja vers +le repentir. Mais le coeur voulait vivre et brisait sa prison. Elle +revint en France. Le scandale avait eclate; qui ne s'en souvient +encore, a cette heure? Elle etait descendue incognito comme une +voyageuse qui n'a plus de pied-a-terre, a l'hotel d'Albion. Elle se +hasarda chez sa meilleure amie, la duchesse de Hauteroche, qui fut +impitoyable, parce que la vertu chretienne ne sera jamais la vertu des +femmes. + +Puisque les femmes ne consolent pas les femmes, il faut bien qu'elles +se consolent avec les hommes. "Voila pourquoi, dit Mme d'Antraygues a +Octave, je suis venue a Parisis. Allez-vous me faire de la morale, +vous?--Je ne suis pas si bete: toute la morale a ete faite par Jesus +Christ, qui a pardonne a la femme adultere. Je vous aime comme moi-meme. +--Ne raillez pas! car au fond cela n'est pas si gai. Si vous saviez, +mon ami, comme j'etais inquiete et attristee quand je sortais dans +Paris! Je me figurais que tout le monde me regardait et lisait ma faute +sur mon front. Aussi, voyez, j'ai pris l'habitude du voile. Et puis, je +ne savais ou aller! Le soir, je me cachais, au spectacle, dans le fond +d'une avant-scene.--Le theatre est comme l'eglise, il accueille tout le +monde.--Voila pourquoi je me trouvais a cote de vos petites amies.--Eh +bien! vous allez me donner de leurs nouvelles!--On a tout vendu chez +Mlle Diane. Ce que c'est que de ne se pouvoir plus vendre soi-meme! Il +parait que c'est un faux luxe; faux diamants, fausses perles, faux +chignon, fausse femme.--Aussi me suis-je inscrit en faux contre ses +fossettes. Et Violette? vous ne l'avez pas revue?--Plus Violette de +Parme que jamais. Et pourtant, voulez-vous que je vous dise sur Violette +une chose qui va vous surprendre? Depuis votre abandon, elle n'a pas +eu d'amant, si ce n'est vous quand vous l'avez reprise en allant +a Dieppe.--Allons donc! je n'en crois pas un mot.--Eh bien! c'est +pourtant la verite. Elle se moque de ses amoureux, car ce ne sont pas +ses amants; je connais entre autres ce grand d'Espagne qui lui a +fait un pont d'or sur lequel elle a passe ... sans lui.--Ce serait +original, si c'etait possible.--C'est impossible, mais cela est. Ce +n'est pas pour poser, puisqu'elle a tout brave, que Violette fait +cela, c'est parce qu'elle vous aime. Croyez-vous donc qu'on ne voit +plus une vertu apres la premiere chute?" + +Octave embrassa une troisieme fois Mlle d'Antraygues. "Et de quel +argent vit cette vertu farouche?--Ne savez-vous pas que le prince de +Rio lui a donne une parure de haut prix et un bon sur la banque de +cent mille francs, rien que pour prendre rang dans son cortege et +compter parmi ses convives, car sa salle a manger est deja illustre." + +Octave dit d'un air grave qu'il croyait trop a la vertu en general +pour nier celle-ci en particulier. "Ca ete, poursuivit la comtesse, +la seule femme a me faire bonne figure depuis mon retour a Paris. +Je sentais que son coeur etait sur ses levres quand elle me +parlait.--Etes-vous heureuse? lui demandai-je.--Non, mais c'est +egal.--L'avez-vous revu?--Oui, je l'ai revu, mais je ne le reverrai +plus; c'est toujours le meme homme; il ne prend jamais une femme que +pour la sacrifier a une autre. Il m'a emmenee a Dieppe pour m'humilier +devant ses duchesses." + +On vint avertir le duc de Parisis que le diner etait servi. "Madame, +dit-il solennellement a la comtesse, je vous prie de me faire +l'honneur de diner avec moi en grande ceremonie. Nous aurons chacun un +domestique pour nous servir: c'est tout ce qu'il y a au chateau. Je +ne vous reponds pas de la cuisine, mais je vous reponds de la +cave.--Comme cela se trouve, s'ecria Mme d'Antraygues, moi qui n'ai +jamais bu que de l'eau." + +On etait arrive sur le perron. Le soleil se couchait dans un lit de +nuages empourpres. Il n'avait rayonne que ca et la depuis le matin; +il repandit tout a coup un air de fete sur le chateau. "Vous etes une +bonne fee, dit Octave a Alice: tout etait triste tout a l'heure, tout +me semble sourire maintenant. Voyez! sous cette teinte chaude du +soleil couchant, le chateau se reveille et me fait bonne figure, +tandis que tout a l'heure il me lancait toutes ses maledictions. +Decidement, je ne serai jamais un homme serieux, parce que l'amour +sera toujours mon maitre!--Ah! si vous vouliez m'aimer, dit Mme +d'Antraygues avec une tendresse expansive, je n'aurais peur de rien, +pas meme de l'enfer!" + +Parisis, qui avait son eloquence a lui, embrassa pour la troisieme +fois Alice, ce qui le dispensait de lui dire la verite; car il ne put +s'empecher de rever a Genevieve et a Violette--tout en les trahissant. + + + + +XL + +OU VA UNE FEMME QUI TOMBE + + +Octave aurait bien voulu revoir Genevieve, mais la presence a Parisis +de Mme d'Antraygues ne fit que hater son retour a Paris. Il avait +peur que Mlle de La Chastaigneraye ne se hasardat a venir le voir; il +craignait aussi que la figure de la comtesse ne fut pas une figure +edifiante pour le pays. Il bravait tout a Paris: mais ce chateau +natal, ou il retrouvait si vivant le souvenir de son pere et de +sa mere, il ne voulait pas qu'il fut le theatre de ses aventures +galantes. + +Octave de Parisis partit donc le soir meme avec Mme d'Antraygues, +sous pretexte que tout etait si desorganise dans son chateau qu'il ne +pouvait pas y donner l'hospitalite a une femme du monde comme elle. + +Il s'etait repris a l'amour de Violette: il se reprit a l'amour de Mme +d'Antraygues, faisant de son coeur deux parts, une pour l'ideal et +l'autre pour le reel,--la reverie et la passion,--l'une pour la +comtesse et ses pareilles, l'autre pour Mlle de la Chastaigneraye. + +A cette seconde rentree a Paris, Mme d'Antraygues releva un peu plus +haut son voile; elle commencait a s'habituer a ne plus rougir, elle se +familiarisait avec les horizons nouveaux. Comme elle n'avait plus de +maison, elle ne fit pas de facon pour descendre a l'hotel d'Octave, +qui comptait bien ne point garder chez lui une maitresse qui frappait +les yeux de tout Paris. C'etait, d'ailleurs, une femme charmante, un +peu romanesque, mais avec de l'esprit et de la gaiete. On condamnait +tout haut Octave, mais on le jalousait tout bas. + +Tout en esperant qu'il ne garderait Mme d'Antraygues que quelques +jours avec lui, il eprouvait un charme tres vif a vivre avec elle. Une +semaine s'etait passee a jaser, a courir, a prendre la vie en rose. Il +pensait vaguement a faire avec elle le voyage d'Amerique, quand elle +lui echappa sans dire gare. + +Le prince Rio, le seul qui fut admis dans cette intimite amoureuse, +venait tous les soirs, vers minuit, prendre le the. Deux fois il +trouva Mme d'Antraygues seule, Octave n'ayant pas perdu ses belles +habitudes de courir ca et la. Le prince, qui devait beaucoup a Octave, +lui devait bien de lui prendre Mme d'Antraygues. Il avait ses heures +de seduction; Mme d'Antraygues avait ses heures de curiosite: le +huitieme jour, quand Octave rentra, vers une heure du matin, son +valet de chambre lui dit que le prince et la comtesse etaient alles +au-devant de lui. + +Ils etaient si bien alles au-devant de lui, qu'il fut vingt-quatre +heures sans les rencontrer. + + + + + +LIVRE II + +MADAME VENUS + + + * * * * * + + +I + +LA CHAMBRE A DEUX LITS + + +Le duc de Parisis prit fort gaiement l'aventure. Il se decida a partir +pour le Perou par le prochain paquebot des transatlantiques. Ses +malles etaient bouclees, il avait dit adieu a ses cinq amis et a ses +cinq cents femmes, rien ne pouvait l'arreter un jour de plus a Paris. + +Mais il avait compte sans une petite lettre anonyme qui lui vint de +Bade toute parfumee encore des senteurs d'outre-Rhin; elle exhalait +je ne sais quel bouquet de Johannisberg. On disait a Octave que Bade +etait desole depuis que le bruit s'etait repandu qu'il n'y viendrait +pas. Quoiqu'il ne reconnut pas l'ecriture, il pensa que ce doux appel +etait de Violette. "Pourquoi ne vais-je pas a Bade? se demanda-t-il, +c'est peut-etre la que la fortune m'attend. Bade ou le Perou, c'est la +meme chose." + +Il croyait qu'en toutes choses le seul service qu on put demander a un +ami, c'etait une piece de cent sous, non pas pour la depenser, mais +pour la jeter en l'air et jouer chacune de ses actions a pile ou face. +Il n'y manquait jamais. Pour lui, l'indecision etait la pire des +choses; elle ruinait l'energie, elle ruinait la volonte, elle ruinait +la vie. Il avait vu, tout jeune encore, representer dans un salon +cette vieille comedie ou le beau Valere flotte continuellement entre +Isabelle et Celimene; on sait le dernier vers de la piece: au moment +de partir pour l'eglise avec Isabelle, Valere s'ecrie: _J'aurais mieux +fait, je crois, d'epouser Celimene_. Parisis, qui n'avait que douze +ans, s'ecria tout haut: "Pourquoi ne les epouse-t-il pas toutes les +deux?" + +Des qu'Octave eut recu la lettre de Bade, il jeta en l'air une piece +de cent sous. "Si c'est face, dit-il, j'irai a Bade." La piece de cent +sous tomba face; le dieu Hasard avait parle, Octave obeit. + +Comme il ne faisait pas courir cette annee-la a Bade, il voulut y +arriver _incognito_, sans equipages d'aucune sorte, decide a risquer +vingt-cinq mille francs et a s'en revenir si le dieu Hasard s'etait +trompe. + +Parisis arriva un soir a Bade le second jour des courses. Au +debarcadere, Villeroy et Saint-Aymour lui dirent que Violette etait +dans le voisinage, mais qu'elle cachait son bonheur en tete a tete +avec le prince Rio. Elle aussi etait venue _incognito_. On ne la +voyait que passer. Octave, ne voulant pas se montrer au grand jour, +descendit a l'hotel de France, qui naturellement n'est jamais habite +par les Francais. + +Le maitre de la maison, qui vit tout de suite un voyageur de grand +air, lui dit combien il etait desole de n'avoir pas un appartement. +Octave demanda une simple chambre, mais il n'y avait plus rien, les +toits etaient habites. "Cherchez bien, dit Parisis.--Attendez donc! +reprit l'hotelier, il y a une dame qui va partir tout a l'heure pour +Paris, et d'ailleurs, si elle ne part pas, tant pis pour elle.--Vous +n'etes pas galant, remarqua Octave, mais cela ne me regarde pas, +donnez-moi cette chambre.--Il y a une petite difficulte, c'est que la +dame en question a encore la clef.--Quelle est cette dame?--C'est une +dame connue, j'imagine, mais je ne la connais pas, dit l'hote avec des +airs fort malins.--Ou est-elle?--Elle est a la roulette, je n'en doute +pas, car elle a toujours perdu, et vous savez que c'est la perte qui +fait les joueurs, mais surtout les joueuses. Apres tout, j'ai une +autre clef; la dame n'a rien a prendre, elle a tout joue.--Meme son +honneur? dit Octave, comme s'il mesurait un obelisque.--Je n'en doute +pas. Je vais vous ouvrir la porte.--A merveille!" + +Octave, toujours chercheur d'aventures, n'avait garde de faire un pas +en arriere. Il entra resolument dans la chambre de la dame.--Deux +lits! s'ecria-t-il, peste! quel luxe!--Oui, monsieur, c'est du luxe, +car je dois a la verite de dire que la dame a toujours couche toute +seule.--Mais, tout a l'heure, vous doutiez de sa vertu.--J'en doute +encore, monsieur. Vous en douterez vous-meme en la voyant.--Apres +tout, cela m'est egal, la chambre est tres agreable, un paysage par +la fenetre, le portrait de la reine Victoria et du roi de Prusse: en +verite, je ne connais pas mon bonheur." + +L'hotelier allait s'en aller. Il pria Octave de lui donner son nom. +"Quel est le cheval qui a gagne le prix aujourd'hui?--Gladiateur.--Eh +bien! c'est mon nom, pas un mot de plus." + +Octave, demeure seul, ouvrit un sac de nuit et jeta ca et la les +chemises, les cravates et les pantoufles. "Oh! oh! dit-il en +s'approchant de la toilette, la dame aime le luxe: voici tout un +attirail de femme comme il ne faut pas. Cocotte, ma mie, qui t'a donne +tout cela? Apres tout, c'est peut-etre moi. Mais n'allons pas faire de +fouilles. Je suis couvert de poussiere, a ce point que je sens germer +des herbes sur mon cou. Une forte ablution est indiquee ici." + +Octave versa de l'eau et plongea sa tete dans la cuvette. Tout +naturellement ce fut a cet instant que la dame entra chez elle--je me +trompe--chez lui. + +Elle n'avait pas ete avertie; sa surprise fut telle qu'elle ne trouva +pas un mot a dire. + +Au bruit de la porte qui s'ouvrait, M. de Parisis se retourna, les +joues ruisselantes, la barbe perlee. "Ah! c'est vous, madame, dit-il +sans s'emouvoir le moins du monde, je suis charme de vous rencontrer +chez vous." + +Au premier regard, Octave jugea que la dame etait admirablement belle. +"Si jamais, pensa-t-il, cet hotelier s'etait trompe? Il est bien assez +malin pour cela.--Monsieur, dit la dame en levant la tete, je ne +suppose pas que l'impertinence aille si loin: j'aime a croire que vous +vous etes trompe de porte.--Non, madame: vous ne savez donc pas que +le Grand-Duc vient de rendre un nouveau decret? Toutes les chambres +a deux lits seront desormais habitees par deux voyageurs.--Des deux +sexes? dit la dame, qui ne put s'empecher de rire.--Oui, madame; ou +est le mal? Vous savez comme moi que la vertu n'est en danger que +lorsqu'elle cherche le danger." + +La dame rentra dans toute sa dignite. "Je ne suis pas venue ici pour +apprendre des maximes.--Et moi, madame, je ne suis pas venu pour en +debiter." + +Tout en parlant, M. de Parisis avait pris sa brosse pour remettre +au vent ses cheveux et sa barbe. Il etait redevenu le plus beau des +hommes de son temps. "Et maintenant, madame, permettez-moi de vous +presenter ma carte.--Monsieur le duc de Parisis! dit la dame. Eh bien! +voila une raison de plus pour moi de m'insurger contre le decret du +Grand-Duc. Avec un homme comme vous, monsieur, les chambres a deux +lits sont des illusions.--Je ne croyais pas, madame, qu'on eut aussi +bonne opinion de moi au dela du Rhin. Sur le Rhin allemand, il ne faut +craindre que les Allemands.--Des mots, des mots, des mots. L'hotelier +s'est sans doute imagine que je partais ce soir, mais, Dieu merci! je +reste.--Pourquoi, Dieu merci? Madame, donnez-vous donc la peine +de vous asseoir.--Vous etes trop gracieux, monsieur.--Il y a deux +fauteuils, comme vous voyez, nous pouvons causer.--Il y a deux +fauteuils, c'est vrai, je ne m'en etais pas apercue. J'en suis bien +aise, puisque je vais continuer a habiter cette chambre." + +La dame deposa sur la cheminee deux rouleaux d'or. "Voila qui est +eloquent, dit Parisis; je vois bien, madame, que vous avez deux mille +raisons pour rester ici. Cette chambre vous porte bonheur; savez-vous +pourquoi? c'est parce que j'y suis. Je m'appelle _Fetiche_ de +mon petit nom.--Monsieur, j'ai des prejuges, mais je ne suis pas +superstitieuse. Donc, je pense qu'il n'est pas seant d'habiter une +chambre a deux lits avec un inconnu. Et puis je crois que les hommes +ne portent pas bonheur." + +En disant ces mots, la dame ne put masquer une expression de +melancolie qui alla jusqu'a la tristesse. "Madame, je fais un appel a +votre patriotisme, vous ne mettrez pas a la porte un Francais au dela +du Rhin.--Monsieur, je ne crois pas aux frontieres, voila pourquoi je +vous prie de prendre votre chapeau et d'aller saluer ces dames a la +Conversation. Il y a la Mlle Trente-Six-Vertus, le trio Soubise, +Delions et Letessier, Mme Revolver, Mlle Rebecca, Mlle Tourne-Sol, la +Nouvelle Heloise, tout le dessus du panier de l'age d'or. Mais les +Phrynes ont toujours trois jeunesses.--Rassurez-vous, madame, je +suis un homme bien ne, je n'ai jamais violente les femmes--si j'ose +m'exprimer ainsi;--je n'ai jamais pris dans les batailles amoureuses +que ce qu'on ne voulait pas m'accorder: c'est le droit de la guerre. +Donc, vous ne voulez pas m'accorder l'hospitalite, je la prends." + +La dame regarda le duc avec curiosite. "Je vous admire, monsieur, et +vous croyez que je subirai pacifiquement votre volonte!--Appelez vos +gens, madame, j'appellerai les miens. Ah! j'oubliais, nous les avons +laisses a Paris, nous voyageons tous deux _incognito_.--Mes gens, +monsieur, c'est ma colere, c'est ma dignite, c'est ma pudeur.--Vous +oubliez votre vertu, madame, voulez-vous que je la sonne?" + +Octave fut tres surpris de voir deux larmes dans les yeux de la dame. +Il lui prit les mains et les baisa respectueusement, "Madame, si je +vous ai blessee, je vous en demande pardon." + +C'est toujours au moment ou la femme va mettre un homme a la porte +qu'elle se laisse vaincre, si l'homme--est un homme,--s'il sait +qu'elle est belle et qu'elle a raison. + +Octave fut irresistible; il parla si bien, il se montra si insense, +il trouva tant de mots imprevus, il prouva tant d'amour subit, que la +dame fut presque desarmee. + +Ils signerent un traite en quatre articles, a peu pres comme dans le +_Voyage sentimental_ et dans je ne sais quelle comedie. + + I.--La chambre sera divisee en deux jusqu'a minuit. + + II.--Monsieur aura son lit, mais n'aura pas le droit de se + coucher. + + III.--La clef restera a la porte, quelque dommage qu'il en puisse + advenir. + + IV.--Monsieur respirera a l'unique fenetre, mais a la condition + que Madame ne sera plus la. + + ARTICLE ADDITIONNEL.--Jusqu'a minuit, Monsieur cherchera une + chambre par la ville,--ou une dame plus hospitaliere.--S'il ne + trouvait pas a minuit, les parties belligerantes aviseront. + +A peine le traite fut-il signe, que la dame se mit a la fenetre, comme +pour bien marquer son droit. "C'est cela, dit Octave, les femmes +ne perdent jamais une minute pour prouver leur despotisme." Et il +s'approcha de la fenetre, comme s'il manquait d'air. "Je vous vois +venir, dit la dame, la fenetre est etroite,je connais ces malices-la. +--Je ne doute pas, madame, de votre science--universelle.--Les femmes +les plus ignorantes ont passe sous l'arbre de leur grand'mere; Adam ne +leur apprend jamais rien. Aimez-vous ces hautes montagnes?--Beaucoup, +monsieur. Mais si vous voulez bien les voir, allez vous promener. Ne +violons pas la loi. Je suis venue pour m'habiller, on va sonner tout +a l'heure le diner, et, grace a vous, je ne dinerai pas.--Voyez, madame, +ce que c'est que la passion, j'avais oublie moi-meme l'heure du diner, +et pourtant, Dieu sait si j'avais faim en arrivant. Voulez-vous diner +avec moi, madame? Les passions les plus violentes ne m'empechent pas +de diner.--Ni moi non plus, mais je dine seule dans ma chambre ou a +table d'hote. Et je vous assure que je suis plus seule encore a table +d'hote que je ne le suis chez moi.--Madame ne trinque pas avec +l'infanterie?--Vous avez bien raison, tous ces Allemands ne sont pas +des hommes, si ce n'est pour les Allemandes.--Sur ce mot, madame, j'ai +l'honneur de vous saluer. Nous nous reverrons entre onze heures et minuit. +--Oui, monsieur, pour nous dire adieu.--Oui, un eternel adieu, madame." + +Et le duc de Parisis referma la porte tout en disant: "Je veux que +le diable m'emporte si j'ai penetre celle-la; j'ai pourtant de bons +yeux." + +Il avisa l'hotelier en descendant. "Eh bien! vous m'avez fait faire +une singuliere connaissance. A propos, comment se nomme cette +dame?--Madame de Marsillac. Tenez, monsieur, j'ai la sa carte dans le +bureau de l'hotel." + +Octave regarda la carte. "Une couronne de marquise! il fallait donc me +dire cela.--Pourquoi, monsieur?--Pourquoi? c'est que je n'y serais pas +alle par quatre chemins, je n'aurais pas fait tant de facons." + +L'hotelier, tout malin qu'il fut, eut bien l'air de ne pas comprendre. + +Cinq minutes apres, Octave alluma un cigare et s'en alla en toute hate +prendre sa pature, selon son expression, au palais des jeux--a la +Conversation, ainsi nommee parce qu'on n'y parle jamais. + +Apres avoir fait vingt pas, il se retourna et regarda une des fenetres +du second etage, ou il croyait apercevoir Mme de Marsillac; mais il ne +la vit pas. + +Elle avait ferme la croisee et regardait a travers le rideau. Il fut +desappointe et elle fut contente. "Marsillac, Marsillac, disait-il +entre ses dents, je connais des Marsillac; c'est une bonne famille +toulousaine; il y a un Marsillac au service du pape. Qui sait, la +marquise entretient peut-etre un zouave pontifical!" + + + + +II + +DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D'OR SUR CHAMP DE + +GUEULES + + +A son arrivee a la Conversation, Octave fut acclame. "Parisis! +Parisis! Parisis!" Ce fut a qui l'aurait a sa table. "Par ici! par +ici! par ici!" criaient-ils tous. + +Octave cherchait les femmes des yeux, comme s'il dut voir Violette. On +revenait des courses, on etait encore dans la folie de cette descente +de la Courtille. "Quelle bonne fortune de te voir ici, toi qu'on +n'attendait pas!--Je ne suis pourtant pas en bonne fortune, dit +Octave. Je viens de faire une cour assidue pendant une heure a une +femme que je ne connais pas, et elle m'a mis a la porte. Apres cela, +c'est peut-etre une bonne fortune, car, qui sait si elle a deja fait +cela pour quelqu'un? Connaissez-vous Mme de Marsillac?--Si nous la +connaissons! mais nous ne connaissons qu'elle ici.--Entendons-nous. +Vous la connaissez intra muros?--Oh! pour cela, non! elle est fort +belle, tout le monde le lui dit, mais elle ne recoit nos hommages +qu'extra muros: aucun de nous n'a encore penetre chez elle. Tu es +donc entre par la fenetre?--Non! Je suis descendu chez elle.--Par la +cheminee?--Peut-etre. Que fait-elle ici?--Elle joue.--Ni pere, ni +mari, ni frere, ni amoureux?--Non, Elle est arrivee avec un negre qui +ajustait la queue de sa robe de distance en distance; mais le negre +a ete enleve par une bourgeoise de Breslau, qui voulait jouer a la +couleur.--Comment passe-t-elle ses jours et ses nuits?--Ses nuits, +c'est le secret des dieux. Ses jours, c'est le secret de Polichinelle. +Elle vient indolemment au trente-et-quarante vers midi. Elle n'est ni +bruyante ni coquette, elle prend sa place sans emphase, elle pique les +coups avec conscience, et elle joue le jeu le plus stupide que j'aie +vu jouer.--Apres cela, dit une femme de la meilleure compagnie, chacun +joue selon son inspiration. Vous la trouvez si belle et je la trouve +si bete. + +Pour celebrer la bienvenue du duc de Parisis, on avait apporte trois +tables autour de lui. Tous les coeurs s'etaient rapproches; au +dessert, les femmes buvaient dans le verre de leurs voisins. Ce fut +une petite fete du Cafe Anglais. Octave pensait vaguement a la dame de +l'hotel de France. Il voyait se dessiner ces deux lits aux draperies +blanches, que protegeaient le roi de Prusse et la reine Victoria. A +travers les fumees du vin de Champagne, il ne voyait pas de plus doux +horizons. Ce jour-la, son ideal etait cette chambre que sa destinee +lui avait ouverte et presque fermee. + +Apres le diner, on alla deux par deux, la femme entrainant l'homme, +hasarder une poignee de louis, qui a la roulette, qui au trente-et- +quarante. Octave cherchait toujours Violette, sans prononcer son nom; +mais Violette ne parut pas, soit qu'elle se cachat dans l'hotel, soit +qu'elle eut quitte Bade. Il jeta un billet de cinq cents francs a la +noire, pour Mlle Tourne-Sol, qui faillit se trouver mal en voyant un +rouleau de cinq cents francs couvrir son billet. Pour lui, il n'avait +pas vu cela; + +Mme de Marsillac venait de passer devant lui, plus belle encore qu'il +ne l'avait vue chez elle--chez lui. "Madame que cherchez-vous? dit-il +en se placant sur son passage.--Ce n'est pas vous, monsieur.--Vous +avez tort, madame, car vous me trouveriez si vous me cherchiez bien. +--Je suis furieuse. Figurez-vous que j'avais retenu ma place, et cet +hippopotame que vous voyez la-bas me l'a prise pour jouer des Frederics. +Il la deshonore.--Eh bien, madame, ne soyez pas furieuse. Je vais le +prier de me donner votre place; s'il refuse, comme c'est un Allemand, +je lui chercherai un querelle d'Allemand." + +Tout en disant ces mots, Parisis alla droit a l'hippopotame. +"Monsieur, vous allez avoir la parfaite bonne grace de donner votre +place a une dame qui est debout.--Non! dit l'Allemand.--Monsieur, +vous etes marie, n'est-ce pas?--Oui! dit l'Allemand.--Eh bien, +monsieur, je vais enlever votre femme.--Cela m'est bien egal, +monsieur!--Si j'enleve votre femme, monsieur, c'est pour enlever +votre fille." L'Allemand se leva. "Monsieur, vous m'insultez!--Oui, +monsieur." Mme de Marsillac avait deja repris sa place. "Tenez, mon +bonhomme, dit-elle a l'Allemand en lui presentant un double florin, +voila la dot de votre fille." + +Mme de Marsillac etait tres emue quand elle prit le rateau pour +conduire a la rouge un des deux rouleaux que Parisis avait vus sur sa +cheminee. Elle perdit. Tout le monde avait les yeux sur elle, ce qui +l'obligea a hasarder le second rouleau pour avoir l'air brave. Ce sont +ces coups-la qui perdent le joueur. Des que le joueur se croit en +spectacle, il est battu. Mme de Marsillac perdit le second rouleau. +Elle prit une epingle et marqua heroiquement sa defaite. Mais comment +prendre sa revanche? Elle se tourna vers Octave et lui dit ces simples +mots: "Et pourtant, je sens une serie a la rouge!" Octave chiffonna +un billet de mille francs et le jeta a la rouge. "Je suis de moitie," +dit-il avec une exquise galanterie. La rouge sortit. "Va pour trois +mille francs," dit-il au croupier qui taillait la banque. Et il jeta +d'un air distrait un autre billet de mille francs. La rouge sortit. +Du second coup, Parisis atteignit donc le maximum. "Va pour six mille +francs." + +La dame ne disait pas un mot. La rouge sortit huit fois. La taille +n'etait pas finie, mais la banque sauta. Il y avait, tout naturellement, +une grande emotion autour de la table. "Eh bien! dit Octave a Mme de +Marsillac, reprenez le rateau dans vos blanches mains, et tirez a nous +ces papillons et ces lingots. "C'est un travail, dit Mme de Marsillac +en saisissant le rateau et en le posant sur la "masse."--Savez-vous +compter? dit-il a la belle joueuse.--Non, dit-elle. Et vous?--Moi non +plus. Prenez les papillottes, moi je prendrai l'or.--Non, vous seriez +vole. Appelons un homme de loi.--Oh! mon Dieu, dit Octave qui savait +deja son compte, c'est une misere, il y a quarante-huit mille francs. +--Et encore, dit Mme de Marsillac qui savait compter aussi, il y a +deux mille francs qu'il faut retrancher, puisque c'est votre mise. +--Il ne faut rien retrancher du tout, c'est votre mise comme la mienne. +Comptez-vous donc pour rien votre inspiration? Voyez le hasard: si vous +aviez eu mille francs de plus, je ne gagnais rien. Bien mieux, si +j'avais parlemente une demi-minute de plus avec l'hippopotame, vous +ne perdiez que mille francs avant la serie.--Oui, les mille francs +qu'on jette aux dieux jaloux, comme disent les joueurs." + +M. de Parisis eut beau dire pour faire un partage d'amoureux, Mme de +Marsillac ne consentit a prendre que la moitie. + +Elle porta tres bien sa fortune. Apres avoir risque quelques louis a +la roulette, toujours en compagnie d'Octave, elle le salua avec un +charmant sourire et lui dit qu'elle allait se coucher. "Je vais vous +accompagner, madame, car vous avez peur des voleurs?--Non, je n'ai +pas peur des voleurs d'or--ni des autres, ajouta Mme de Marsillac d'un +air railleur." Et elle partit. + + + + +III + +LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENETRE + + +Octave jugea qu'il devait etre dans la place avec elle. + +Maintenant qu'il venait de lui faire gagner vingt-quatre mille francs, +il se croyait moins avance qu'auparavant. Il etait de ceux qui ne +veulent jamais cueillir le fruit de la reconnaissance. Une femme qu'il +avais obligee etait sacree pour lui. + +Il est vrai qu'il n'avait pas oblige Mme de Marsillac: il avait joue +avec elle; mais enfin il craignait qu'elle ne prit desormais ses +prieres pour des echeances. Voila pourquoi, surtout, il voulait etre +rentre avant elle. Cela ne lui fut pas bien difficile; quand il prit +la clef a l'hotel, elle etait encore a mi-chemin. + +Sa premiere action fut de se jeter sur le lit reserve en machant une +cigarette, apres toutefois avoir allume les quatre bougies du cote +oppose sur la cheminee et sur le gueridon. "A giorno," dit Mme de +Marsillac en entrant. Elle chercha des yeux et fit un pas en arriere +en voyant Parisis couche. "Sur mon ame, monsieur, je ne m'attendais +pas a celle-la." + +Octave salua legerement de la tete sans faire un mouvement. +"Figurez-vous que je suis roue. Est-ce le voyage? sont-ce les emotions +du jeu? Toujours est-il que me voila couche et que pour rien au monde +je ne me tiendrai debout.--Comment faire? Et moi qui pour rien au +monde ne me coucherais si vous ne vous levez pas.--Vous voulez donc, +madame, me condamner a dormir debout?--Je sais bien, monsieur, que +vous n'avez pas des pieds a dormir debout; mais, enfin, ni moi +non plus.--Eh bien, madame, couchez-vous, je n'y mettai point +d'obstacle.--En verite! c'est pour cela que vous avez allume quatre +bougies?--Oui madame; je ne sais rien de plus charmant qu'une femme +qui se couche, comme je ne sais rien de plus attristant qu'une femme +qui se leve.--Quatre bougies! reprit Mme de Marsillac?--Oui, reprit +Octave; sans compter que la lune met son museau a la fenetre.--Tout +cela est fort joli, monsieur; mais il sera tout a l'heure minuit: vous +n'avez pas oublie les articles de notre traite, c'est l'heure de nous +dire adieu.--Pour toujours?--Pour toujours.--Eh bien, madame, c'est +au-dessus de mes forces, soyez charitable; ce lit est ma seule planche +de salut, ne me rejetez pas a la mer, je vous jure que je ne violerai +pas les lois de l'hospitalite.--L'hospitalite! Comment, vous prenez +une citadelle qui n'etait pas defendue, vous y entrez avec armes et +bagages, vous vous y couchez, et vous parlez d'hospitalite?" + +La figure de Mme de Marsillac, jusque-la souriante devint tout a coup +serieuse.--Allons, monsieur, nous avons deja dit trop de sottises; +vous me forcerez a sonner et a prier le maitre de la maison de vous +mettre dehors.--Prenez garde, madame, je ferai du bruit et on me +mettra dedans.--Allons, monsieur, devenez donc serieux pour cinq +minutes. Je sais bien que vous n'etes pas venu a Bade pour cela; vous +avez trop de tete pour accuser le vin de Champagne de vos folies." + +Octave avait souleve la tete: "Madame, si vous me fermez votre porte, +(je pourrais dire ma porte) songez donc a quelle extremite vous +me condamnez: il me faudra aller demander l'hospitalite a Mlle +Tourne-Sol.--Eh bien, vous vous retrouverez en pays de connaissance; +car, tous les deux, vous avez enleve a la semelle de vos bottines la +poussiere patriotique du boulevard des Capucines.--Madame, vous +ne nous connaissez pas, ni elle ni moi; ladite demoiselle, toute +Tourne-Sol qu'elle soit, n'a jamais hasarde son pied mignon sur le +boulevard des Capucines.--Ah! oui, je la connais--par oui-dire:--c'est +une ancienne ecuyere, elle est toujours a cheval. Vous feriez mieux de +l'appeler Mlle Tourne-Bride.--Allons, vous redevenez spirituelle, ma +cause est gagnee.--Non, monsieur, votre cause est plus perdue que +jamais. Voyez plutot, je vais sonner." + +Octave se leva d'un bond; il prononca quelques paroles hypocrites qui +lui permirent de retirer la clef, apres avoir tout doucement ferme la +porte a double tour. "Je croyais, dit Mme de Marsillac, que cela ne se +faisait plus que dans les comedies.--Peut-etre, madame. Il y a encore +une chose qui ne se fait que dans les comedies." Et Parisis arracha le +cordon de la sonnette. "Vous devenez fou, monsieur!--Que diriez-vous +si j'etais sage?" + +Mme de Marsillac alla se camper fierement au manteau de la cheminee. +"Vous vous imaginez peut-etre que j'ai peur de vos violences et que je +m'inquiete de vos malices?--Non. Je m'imagine que vous ne pouvez +pas finir une si belle journee par une nuit blanche.--Eh bien! je +compterai mon or ou j'ecrirai ma depense.--Je ne vous croyais pas une +femme de chiffres.--Si vous aimez mieux, si vous ne voulez pas que je +me depoetise a vos yeux, j'ouvrirai la fenetre et je reverai au +clair de la lune, comme Juliette attendant Romeo.--Puisque Romeo +est la!--Vous! Romeo! Si vous etiez Romeo, mon cher monsieur, vous +descendriez bien vite la, sous les arbres, pour me chanter une +serenade; mais il n'y a pas plus de Romeo que sur le quai des +Morfondus." + +La dame alla ouvrir la fenetre; naturellement Parisis se mit dans +l'embrasure; mais elle le repoussa vertement, avec une indignation +bien naturelle ou bien jouee. "Vous etes belle ainsi! lui dit-il en se +croisant les bras, car il jugeait que le moment de la grande bataille +n'etait pas venu encore.--Je le sais bien, dit Mme de Marsillac: une +femme est toujours belle quand elle reste une femme en face d'un homme +qui s'oublie.--Voulez-vous fumer, madame?" Un sourire amer. "Pourquoi +toutes ces impertinences? Que vous ai-je fait! Si on savait a Paris +qu'entre minuit et une heure du matin, M. de Parisis se trouvait le 5 +septembre, a Bade, chez une femme du monde, que penserait-on?--Il y a +longtemps, madame, que Paris ne songe plus a ces choses-la: il aurait +trop a penser. Il n'y a plus que les begueules qui s'indignent du +plaisir des autres. Je vous en conjure, n'ayons pas de prejuges. Vous +etes a Bade toute seule comme j'y suis moi-meme; puisque vous aimez +les chiffres, un et un font deux; quoi de plus beau que ce nombre +d'or, quand c'est un homme amoureux et une belle femme?" + +Octave s'etait rapproche de Mme de Marsillac et lui avait pris la +main. "Songez, madame, que vous n'etes pas venue ici, j'imagine, pour +faire votre salut.--Cela ne vous regarde pas, monsieur, vous n'avez +aucun titre pour veiller sur mes actions.--Peut-etre, madame, car je +suis l'opinion publique.--Eh bien, si vous etes l'opinion publique, je +m'en fiche." + +Depuis une heure, Mme de Marsillac avait les belles attitudes d'une +femme du monde qui s'indigne et qui ne veut pas etre vaincue; mais +elle prononca ces dernieres paroles comme si le mot eut ete plus +energique. "Apres tout, pensa Octave, c'est peut-etre une simple +drolesse--ou plutot une drolesse compliquee." + +Mais il fit cette reflexion stereotypee que beaucoup de femmes du +meilleur monde ont pris, pour etre plus a la mode, le beau langage et +les belles manieres des femmes de la plus mauvaise compagnie. + +Il voulut faire quelques fouilles archeologiques. "Mais, madame, nous +devons nous connaitre beaucoup! car nous sommes bien nes tous les +deux; nous avons du vivre dans les memes parages.--Non, monsieur, je +ne vous ai jamais rencontre, hormis chez moi.--Vous allez aux bals de +la cour, aux fetes des ambassades, aux soirees des ministres?--Non, +monsieur, je ne sors jamais de chez moi.--Alors, vous habitez +quelque solitude du faubourg Saint-Germain, l'herbe pousse sur +votre seuil.--Non, monsieur, il vient beaucoup de monde dans ma +maison.--Et... qu'est-ce qu'on fait chez vous, madame?--Cela ne vous +regarde pas, monsieur, la recherche de la vie privee est interdite." + +Parisis tourmenta sa moustache. "Vous etes une femme impenetrable. +--Non; je suis toute simple; vous ne pouvez voir dans mon ame, parce +que vous avez un lorgnon.--Mon lorgnon ne m'empeche pas de voir que +vous avez les plus beaux bras du monde." + +Parisis glissait sa main sous la manche etoffee. "Froide comme le +serpent!--Je suis une femme de marbre.--Ou est Pygmalion? Est-ce que +votre mari est a Biarritz quand vous etes a Bade?--Allez y voir." + +A cet instant, une bobeche cassa sous le feu de la bougie. Mme de +Marsillac tressaillit et s'abandonna presque aux mains caressantes +d'Octave. "Suis-je assez bete! dit-elle; voila pourtant les choses qui +me font peur.--Eh bien, madame, nous allons eteindre les bougies +pour que les bobeches ne cassent plus, car les bougies sont a toute +extremite.--Et vous croyez peut-etre que moi aussi je suis a toute +extremite? Eh bien, je vous avoue franchement que oui, parce que vous +m'avez enervee et que je meurs de sommeil.... Je vous en prie, vous +dechirez mes dentelles...." + +Octave avait eteint les bougies. "Voyons, monsieur de Parisis, +soyez bien sage, allez vous coucher et je vais me jeter dans un +fauteuil.--Dans un fauteuil!" Octave souleva avec ses bras d'acier +cette belle amazone comme il eut fait d'un enfant. Mme de Marsillac +fut si emerveillee de la force de M. de Parisis, qu'il lui echappa ce +cri involontaire: "Je n'avais jamais vu cela!--C'est la force de +la passion, dit Octave en coupant chaque mot par une averse de +baisers.--Oh! mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir!" + +Mme de Marsillac se cacha la tete dans les mains. "Pourquoi vous +cacher, puisque j'ai eteint les bougies?--Vous ne voyez donc pas, mon +cher Parisis, la lune qui nous regarde par la fenetre?" + + + + +IV + +POURQUOI ANGELE ETAIT-ELLE PARTIE + + +Le lendemain, je veux dire quand le soleil eut resplendi dans l'allee +de Lichtenthal et sur la montagne du Vieux-Chateau, Mme de Marsillac +se souleva sur l'oreiller et sauta dans ses pantoufles sans vouloir +reveiller Parisis, qui faisait semblant de dormir. + +Elle s'habilla quatre-a-quatre, comme une voyageuse qui va manquer +le train. Elle prit pourtant le temps de se regarder un peu dans le +miroir de la cheminee. "N'est-ce pas que vous etes belle ainsi?" dit +Octave sans remuer. + +Tout echevelee encore, sa paleur eclatait sous les touffes noires, +legerement bouclees. "Non, je ne suis pas belle, j'imagine que vous me +voyez en songe, car vous n'etes pas reveille.--C'est un reproche +que je ne merite pas, car je n'ai pas sommeille, c'est moi qui vous +regardais dormir.--J'ai peur de manquer le depart du matin; grace a +vous, j'ai oublie de remonter ma montre, et ces pendules d'auberge +n'ont jamais marque que l'heure du dejeuner.--Pourquoi parlez-vous de +partir? Est-ce que c'est moi qui vous chasse, n'avons-nous pas une +chambre a deux lits?--Oh! pour Dieu, faites-moi grace de vos malices, +je parle de partir parce que je vais partir. Comment voulez-vous que +je reste a Bade apres notre rencontre, qui sera cette apres-midi la +chronique de tout le pays.--Ma chere Angele, qu'est-ce que cela vous +fait? Je t'aime et tu es belle, pas un mot de plus. Je vais envoyer +une depeche a Paris, mes chevaux arriveront demain avec mes gens, nous +allons louer un chalet pour huit jours, avenue de Lichtenthal, et nous +y mangerons les vingt-quatre mille francs que tu m'as fait gagner +hier." + +Mme de Marsillac regarda Octave et sembla seduite par cette +perspective de vivre huit jours avec lui dans cette solitude toute +mondaine et toute romanesque. "C'est une idee, cela!--Je suis de +l'ecole de Girardin, j'ai une idee tous les huit jours. C'est dit, +n'est-ce pas?--Avec vous, on perd son temps a dire non." + +Disant ces mots, Angele se pencha vers Octave pour l'embrasser. +"Qu'est-ce que cela? dit-elle en voyant un petit poignard d'or sur +l'oreiller.--Cela, dit-il, c'est un fetiche que j'ai mis dans tes +cheveux. Garde-le si tu veux que mon amour te porte bonheur." + +Octava s'etait habille. Il baisa Angele sur le cou et sortit en toute +hate en disant qu'il allait commander le dejeuner a la Conversation +sous les arbres. "Attendez-moi sous l'orme, lui dit Mme de Marsillac." + +Une demi-heure apres, Octave etait assis sous l'orme de Mery, devant +les degres de la Conversation, a une petite table surabondamment +couverte de flacons de vin du Rhin. Il attendait Angele, en lisant +un journal pour embrouiller un peu plus son esprit sur la question +d'Orient. On lui preparait les plus belles ecrevisses de Loos et les +plus belles truites tombees des cascades. + +Mlle Tourne-Sol vint s'asseoir a cote de lui. "C'est pour moi que tu +prepares ce festin?--Oui, dit Octave qui ne voulait pas etre pris sans +femme." Il avait deja pose cinq minutes, et il trouvait que c'etait +cinq minutes de trop. + +On sait, d'ailleurs, que son plus grand bonheur etait d'assembler les +nuages, de brouiller les cartes, de jouer aux imbroglios, comme les +Indiens jouent avec les couteaux. Il n'etait jamais plus content de +lui que dans les situations inextricables. Les coleres d'Hermione, +les larmes de Berenice, les imprecations de Sapho etaient douces a +son coeur. Il affrontait le danger, le sourire sur les levres et +l'insouciance dans l'ame. Il disait que les meilleures melodies +etaient celles qui remuaient toutes les cordes. + +Il dejeuna donc avec Mlle Tourne-Sol, esperant bien que Mme de +Marsillac viendrait, altiere et humiliee a la fois, troubler ce duo +matinal. + +Mais Angele ne vint pas. Il pensa qu'elle avait entrevu de loin Mlle +Tourne-Sol et qu'elle etait retournee sur ses pas. "Apres tout, se +dit-il en buvant une derniere perle de Johannisberg, c'est peut-etre +une honnete femme." + +Quand il retourna a l'hotel, une demi-heure apres, il ne fut pas peu +surpris d'apprendre que Mme de Marsillac etait partie. Il monta dans +la chambre, bien convaincu qu'il trouverait un mot d'adieu. En effet, +sur la cheminee, pres de la bobeche cassee, il trouva ce simple +billet: + + Adieu, sans rancune, mais ne nous revoyons jamais! + + ANGELE. + +Un nuage de melancolie se repandit sur le front d'Octave. Pendant +toute la journee on lui parla de sa misanthropie. Tout alla mal: il ne +fit plus sauter la banque, il sauta lui-meme; Violette passa devant +lui toute rayonnante au bras du prince Rio; Mlle Tourne-Sol ne le +quitta pas d'une semelle; il rencontra un musicien qui avait le +mauvais oeil; au diner, on renversa du sel sur la table. + +Mais le soir jugez s'il fut heureux, quand il rentra avec l'idee de +se coucher avec le souvenir d'Angele, de trouver une femme au lit. +"Angele!" s'ecria-t-il. Et il courut pour embrasser Mme de Marsillac. + +Quel ne fut pas son desespoir quand il reconnut Mlle Tourne-Sol. Comme +la veille, il y avait quatre bougies allumees, il les eteignit avec +fureur, comme s'il dut retrouver son illusion perdue; mais la lune +curieuse, comme la veille, vint le railler a la fenetre. + +Pourquoi Angele etait-elle partie? + + + + +V + +VIOLETTE AU SECRET + + +Octave n'etait point un elegiaque, il se consolait des femmes avec les +femmes. + +Cependant, a son retour a Paris, trois semaines apres l'aventure a +Bade, il chercha partout et ailleurs "Mme la marquise de Marsillac." +Il jugea que c'etait une provinciale egaree a Bade, quelque femme +mariee qui voulait s'amuser sans le dire a son mari. Il pensa que +le nom de Mme de Marsillac etait un pseudonyme et jura de ne jamais +prendre au serieux les femmes qui voyagent. + +Beaucoup de lettres attendaient Octave. Il regarda toutes les +enveloppes avant de les ouvrir. Il esperait une lettre de Champauvert, +il trouva une lettre de M. Rossignol, son intendant au chateau, qui +fut pour lui un coup de tonnerre. + + "Apres une enquete sur le poison repandu dans le bouquet de roses, + on vient d'arreter a Paris une demoiselle Violette, que vous + connaissez sans doute, monsieur le duc, si j'en crois le journal. + On dit qu'on la conduira ces jours-ci a Champauvert pour continuer + l'instruction de cette affaire mysterieuse." + +M. Rossignol avait decoupe un entrefilet d'un journal du pays, que +Parisis lut avec fureur: + +"Il n'est bruit dans nos contrees, que de l'arrestation d'une de ces +demoiselles a la mode qui sont le desespoir des familles. Celle-ci, +qui s'est baptisee du nom de Violette, mais qui s'appelle Marty de son +nom de famille,--un vrai nom de melodrame--est venue dans un chateau +voisin, il y a quelque temps, en proie a une rage de jalousie qui l'a +poussee, dit-on, a un crime abominable. S'il faut en croire le bruit +public, elle aurait repandu le poison des Medicis sur un bouquet +roses-the qu'on devait offrir a une jeune fille de la plus haute +famille au moment de ses fiancailles. Au moment de son arrestation, +cette demoiselle Violette a prononce un nom bien connu ici, un nom +illustre qu'il est de notre devoir de ne pas rappeler. La justice +suit son cours: la malignite publique va trouver bien des motifs de +curiosite dans cette cause, qui sera celebre." + +Le procureur imperial n'avait pu etouffer l'affaire, le medecin de +Champauvert ayant parle partout avec mystere du bouquet empoisonne. +Le juge d'instruction avait si bien cherche l'etrangere de l'hotel +du Lion-d'Or, errant un matin a Champauvert, qu'il avait trouve ses +traces. Voila pourquoi il avait signe un mandat d'arret "contre la +fille Louise Marty dite Violette, domiciliee a Paris, rue d'Albe, +no 7, anciennement avenue d'Eylau." + +Octave lisait pour la seconde fois la lettre de M. Rossignol, quand +son valet de chambre lui dit qu'un homme de mauvaise mine, tout noir, +avec une cravate rouge, demandait a etre introduit. + +Cet homme se presenta presque aussitot devant lui. Il reconnut un de +ces rodeurs parisiens, familiers au Palais de Justice, aux cabarets +nocturnes, a tous les mauvais lieux. "Que me voulez-vous? demanda +le duc de Parisis.--C'est que, voyez-vous, monsieur, j'ai une +correspondance pour vous.--Eh bien!" + +L'homme a la cravate rouge fit un signe au valet de chambre de +s'eloigner. Il tira de son portefeuille,--car il avait un portefeuille, +--un admirable portefeuille en cuir de Russie qu'il avait vole la +veille a un Anglais, sous pretexte de lui demander du feu pour allumer +son bout de cigare. "Entre nous, monsieur le duc, dit-il, il ne faut +pas m'en vouloir; je suis incognito facteur de la petite poste des +prisons. Je rends plus de services a moi tout seul que tous les +employes de la grande poste, et on peut me confier des valeurs: vous +voyez, mon prince, que j'ai un portefeuille.--Est-ce que vous m'apportez +de l'argent? dit le duc de Parisis en souriant.--De l'argent? Vous me +feriez mettre a la porte. Je vous apporte mieux que cela." + +Et le messager des prisons remit a Octave une lettre de Violette. +"Est-ce qu'il y a une reponse? demanda Octave en decachetant la +lettre.--Oui, la dame est au secret; mais, sur mon honneur, ce que +vous ecrirez lui arrivera." + +Et comme il y a des joueurs de mots a tous les degres, celui-ci +ajouta: "Il n'y a point de secret pour moi." + +Voici la lettre de Violette: + + "Octave! Octave! je suis a moitie morte de chagrin. Le savez-vous? + Hier, comme je revenais du bois, deux hommes, qui etaient a ma + porte, m'ont dit de les suivre a la prefecture de police. J'ai + voulu passer, le premier a mis brutalement la main sur moi; j'ai + resiste; le second m'a parle plus doucement et m'a propose de + monter dans un fiacre. Il m'a fait comprendre qu'il fallait obeir + si je voulais eviter un grand scandale dans une rue ou tout le + monde me connaissait. Je suis montee en fiacre, esperant bien + qu'il y avait une meprise et que le juge d'instruction me + rendrait la liberte; mais on m'a jetee dans un cachot, comme une + criminelle, avec trois autres femmes que je ne connais pas. De + quoi m'accuse-t-on? grand Dieu! Une de ces femmes m'a confie, avec + un air de sympathie, qu'elle n'etait la que pour me parler. Dieu + sait si j'ai quelque chose a dire! Si vous recevez cette lettre, + qu'elle m'a promis de vous faire parvenir, sauvez-moi de cette + mort anticipee. Le mandat d'arret portait bien mon nom de Louise + Marty, surnommee Violette; mais je suis sure qu'il y a une erreur + de la justice. Octave! Octave! Pourquoi ne m'avez-vous pas laissee + mourir a la porte de Mme d'Entraygues? + + "VIOLETTE." + +L'homme a la cravate rouge demanda a Octave s'il etait content.--Oui, +tres content, dit Octave. Et il ecrivit ce mot a Violette: + + Violette, je vous aime et je veille sur vous. + + "PARISIS." + +Et se tournant vers l'homme a la cravate rouge: "Tenez, il faut que +cette lettre arrive dans une heure.--Comme vous y allez, mon prince! +Je n'ai pas encore dejeune.--Eh bien, reprit Octave en lui jetant cinq +louis, vous ne dejeunerez pas." + +Le jour ou le duc de Parisis recevait les lettres de M. Rossignol +et de Violette, la marquise de Fontanelles recevait celle-ci de +Genevieve: + + "Je suis desesperee, ma chere Armande. Je ne sais quel demon s'est + incarne a Champauvert depuis la mort de ma tante; mais j'y meurs + de chagrin. A qui ouvrir mon coeur? Ah! si tu etais la! Si tu + m'aimes, accours. Figure-toi que j'ai ete empoisonnee par un + bouquet de roses; mais qu'est-ce que cela? Ce n'est pas la qu'est + le mal! Le meme bouquet a empoisonne une des filles de service qui + a voulu rire avec le poison. + + "Malgre toutes mes prieres on instruit l'affaire, il me faudra + comparaitre comme temoin. J'aime mieux mourir. Et puis, figure-toi + qu'on a arrete une pauvre fille qui aime M. de Parisis: je reponds + que celle-la n'est pas coupable. Mais je ne puis pas dire le + nom de l'empoisonneuse, quoique je le sache bien. C'est une + desolation. C'est un scandale. Je ne sais ou cacher mes larmes. + Viens me voir, si tu m'aimes. Je te dirai tout cela. Mais les + journaux parleront avant moi. Oh! mon Dieu! mon Dieu! qui donc a + permis que la dignite des familles, que la pudeur des femmes, + que toutes les vertus soient ainsi jetees eu pature a la sottise + publique. + + "Adieu, je meurs de chagrin." + + "GENEVIEVE." + +La marquise de Fontaneilles voulait courir a Champauvert pour consoler +Genevieve, mais le marquis ne voulut pas, dans la peur que le nom de +sa femme ne fut inscrit au proces. + +Il tient une petite lettre de Genevieve. + + "Vous avez oublie a Champauvert vos cinq millions et votre + porte-cigare. Figurez-vous que j'ai failli pour avoir le secret de + votre insouciance et de votre gaiete. Ne viendrez-vous pas chercher + vos cigares et vos millions? Vous me trouverez l'ame en deuil." + +Octave fut touche au coeur. Il voulut courir a Champauvert, mais il +remit au lendemain cette effusion. Le lendemain il fut pris par une +aventure nouvelle. + +Mlle de La Chastaigneraye demeura seule en face de tous ses chagrins; +car elle n'avait pas tout dit a son amie. Un volume de La Bruyere ou +elle avait marque cette pensee: _Vouloir oublier quelqu'un, c'est y +songer_, n'eut-il pas dit le plus serieux de ses chagrins? + +Elle qui n'avait pas peche, elle lisait Mlle de La Valliere, comme si +elle eut ecoute une soeur: "Jesus-Christ est mort pour payer toutes +nos dettes, il a brise le joug de notre esclavage et nous a faits +ses enfants d'adoption."--Oui, disait Genevieve, Jesus-Christ a paye +toutes nos dettes et nous a faits ses enfants, mais il n'a pas brise +le joug de notre esclavage, puisqu'il n'a pas brise le joug de +l'amour. + + + + +VI + +DE QUELQUES DEMOISELLES CHEZ LE JUGE D'INSTRUCTION + + +M. de Parisis courut au Palais de Justice. Il avait pour camarade de +college un jeune juge d'instruction, qui s'etait signale par trois ou +quatre condamnations a mort. Celui-la cherchait les crimes. Dans toute +creature, il ne voyait que la tache originelle. Il avait raye le mot +"redemption" de son dictionnaire; il croyait que la peine de mort +etait le soldat de la vie. Aussi etait-ce un curieux spectacle que de +le voir interroger un patient; on peut dire qu'il avait retabli la +question, tant il tyrannisait les consciences, tant il pietinait sur +les ames, tant il flagellait les esprits. + +Et comme tout est contraste, dans la vie privee c'etait le meilleur +homme du monde. Comme Leonard de Vinci, il rachetait la liberte des +oiseaux, il etait genereux aux derniers saltimbanques, et, s'il eut +dechire son manteau, c'eut ete pour les epaules de deux pauvres. + +Quand Parisis etait entre dans le cabinet du juge d'instruction, +on annoncait sept ou huit femmes--legeres--tres legeres.--plus que +legeres. "J'espere que tu ne vas pas me mettre a la porte," lui dit +Parisis. Mais le juge d'instruction comprenait severement son devoir, +il se leva pour conduire son ami jusqu'au seuil. + +Octave tint bon. "Non, non, dit-il, je suis de l'affaire, tu verras +que je repandrai ca et la un trait de lumiere. D'ailleurs, j'ai a te +parler tres serieusement." + +Les femmes entraient deux par deux comme a une procession. + +Octave prit un livre de droit et fit semblant de ne pas ecouter. Le +juge d'instruction fit semblant de ne pas s'apercevoir que son ami fut +encore la. + +Huit de ces creatures etaient entrees; on eut dit que toutes +descendaient de la charrette qui conduisait Manon Lescaut au Havre. +C'etait la meme insouciance, la meme curiosite, la meme figure ou ne +descendait pas l'ame. + +Je me trompe, il y en avait deux qui etaient restees des femmes. Une +grande et une petite. Le juge d'instruction ne put s'empecher de leur +demander par quelle singuliere decheance elles etaient tombees la. + +La petite repondit tres vivement que c'etait pour se venger de sa +famille, qui l'avait humiliee par la maison de correction pour un +peche tout veniel. La seconde commenca par dire, avec quelque fierte, +qu'elle ne devait compte qu'a elle-meme de ses actions. Et comme le +juge d'instruction eut le bon esprit d'insister gracieusement, tout +a sa curiosite, elle repondit qu'il n'y a point de stations dans les +chutes de femme; que du premier coup une femme perdue est une femme +perdue; que peut-etre, elle aussi, elle exercait une vengeance. + +Octave ne lisait pas son livre de droit: il etait tout aux paroles +de cette femme, il la regardait avec de grands yeux. "Madame de +Marsillac!" dit-il, croyant rever. Il se pencha vers son ami et +lui dit de demander a cette fille depuis quel temps elle en etait +la.--Depuis un an, dit-elle. J'ai frappe a la porte de cette maison, +parce que je n'ai pas trouve un lit, pas meme un lit de paille aux +Filles repenties. Si Mlle Eudoxie se venge de sa famille, moi je me +venge de la societe. "Mais comment pouvez-vous rester la, vous +qui paraissez intelligente? Vous avez donc jete votre coeur a la +porte?--Non, je souffre de l'infamie comme d'autres souffrent du +repentir. C'est la meme penitence.--Mais les heures sont des siecles +pour vous dans une pareille atmosphere.--Non; il y a, si vous voulez +me permettre ce mot, des graces d'etat: je passe mon temps a jouer du +piano et a lire des romans; je lis meme des livres de piete.--C'est +une profanation.--Non! mon ame n'est pas complice." + +Octave n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles. "Quoi! +murmura-t-il, cette femme qui jouait la-bas a l'ange de vertu!" + +Le juge d'instruction questionna la jeune femme sur un crime dont +elle avait ete temoin comme ses compagnes. "Comment vous nommez-vous? +--Melanie, repondit Angele.--Votre nom de famille?--Je ne puis le +dire.--Pourquoi?--Parce que si je me venge, je ne veux me venger que +sur moi-meme.--Ou les coups de poignard ont-ils ete donnes?--Dans le +salon, sur un des canapes.--Qui etait-la?--Ces dames et quatre ou +cinq messieurs que je connais bien, mais dont je n'ai pas le droit +de dire les noms. Demandez cela a une de ces dames." + +Et se retournant, tout en indiquant la petite femme deja interrogee: +"Pas a mon amie, car elle les connait aussi, mais les autres ne +pourront vous dire que leurs noms de guerre. L'un s'appelle Carrabas, +l'autre Chat-Botte, celui-la Gladiateur, celui-ci Barrabas.--Que +pouvaient-ils faire au salon?" + +Angele regarda profondement le juge d'instruction. "Vous le savez +bien. Ils causaient: on a quelquefois beaucoup d'esprit chez nous. Il +y vient tant d'hommes bien nes que les femmes finissent par faire leur +education. Dieu a pris une cote a l'homme pour faire la femme, c'est +un symbole: l'homme fait toujours la femme.--Et la femme refait +l'homme, dit une fille.--C'est trop de litterature, interrompit le +juge d'instruction." Et il continua gravement son interrogatoire. +Angele, qui n'avait pas reconnu Octave dans l'ombre, alla s'appuyer +au mur de son cote, Il lui prit la main et lui marqua la figure en +passant devant elle. "Quoi! lui dit-il, je vous retrouve dans une +pareille compagnie?" Angele leva les yeux et reconnut Octave, "Oh! mon +Dieu, dit-elle, je ne voudrais pas pour tout au monde que ce malheur +de vous rencontrer me fut arrive. Vous etiez la!" Elle baissa la +tete avec un profond sentiment de tristesse. "Expliquez-moi cette +enigme.--Chut! on nous ecoute; j'irai vous voir demain et je vous +dirai tout; car si vous ne me connaissez pas, je vous connais bien, +vous." + +Quand ces filles furent parties, Parisis s'empressa de parler de +Violette; il voulait qu'on la mit en liberte sur-le-champ. "Je reponds +d'elle, dit-il, comme d'une enfant que j'aurais elevee.--Elevee au +mal, dit le juge d'instruction, je te connais.--Te voila encore avec +ta fureur de trouver partout des criminels. T'imagines-tu donc que +j'aie jamais tue une mouche?--Tu as tue des femmes. Il viendra un +jour, mon cher, ou on recherchera le crime moral comme le crime +materiel. Jeter le trouble dans un coeur, desesperer une pauvre +creature dont on a tue l'energie par l'amour, la faire mourir de +chagrin par l'abandon, crois-tu donc que ce ne soit pas la un crime?" + +Parisis etait devenu pensif. "Peut-etre, dit-il. Est-ce toi qui vas +inaugurer la repression de ces crimes-la? Appelle deux gendarmes et +mets-moi au regime cellulaire, car je me reconnais coupable. Mais +puisque le jour n'est pas venu de cette justice du coeur, donne-moi +la liberte de Violette, qui est la plus brave creature que j'aie +rencontree.--Comme tu y vas! dit le juge d'instruction, qui voulait +reserver toutes les prerogatives de la justice.--Cela me parait si +simple et si juste! On ne s'elevera jamais assez haut contre l'odieuse +prevention. Quoi! voila une fille convaincue d'empoisonnement, sans +que cela se puisse jamais prouver, puisqu'elle est innocente, on la +jette en prison jusqu'au jour ou il plaira au procureur imperial de +l'envoyer devant messieurs les Jures, qui ont peut-etre une ame et une +conscience, mais qui ont toujours peur de condamner un coupable et +toujours peur d'absoudre un innocent.--Il n'y a pas d'innocents! +s'ecria le juge d'instruction." + +Cette parole avait jailli comme la verite. "Sais-tu que tu +m'epouvantes? dit Octave en souriant.--Ah! mon cher, l'etude de +l'homme, c'est l'etude du crime. Nous sommes tous marques du sceau +fatal.--Ce que c'est que le parti pris! Tu as donc commis des +abominations et des atrocites?--Qui sait? dit le juge d'instruction +en souriant a son tour. Si je n'etais occupe a prouver que les +autres sont criminels, je me prouverais peut-etre que je le suis +moi-meme.--Ce sera ta derniere instruction." + +Le duc de Parisis parla a son ami de l'empoisonnement a Champauvert. +"Une belle affaire, dit le juge d'instruction, je la sais deja par +coeur. Tu n'as donc pas lu la _Gazette des Tribunaux_?--Je ne lis +jamais la _Gazette des Tribunaux_.--Chacun son monde. Tu es dans le +monde des pecheresses et moi dans le monde des criminels; tu lis les +journaux de sport et de fetes, moi je lis les proces en adultere et +les causes celebres de l'amour.--C'est le meme livre, dit Octave; je +lis le commencement, tu lis la fin.--Oui, mon cher duc, il y a la +un medecin que j'estime beaucoup parce qu'il a voulu savoir la +verite.--Tais-toi donc! un charlatan qui a voulu se mettre en +relief.--Je te dis que c'est un honnete homme: si tout le monde +faisait son devoir, il n'y aurait pas de crimes impunis.--Tu +t'imagines que c'est la justice qui punit les crimes!--Et qui donc? Tu +ne me diras pas que c'est Dieu, puisque tu ne crois pas a Dieu.--C'est +la conscience. Tout homme a son tribunal en lui: il est lui-meme son +juge d'instruction et son juge sans appel. Et quand il se condamne a +mort, c'est bien un homme mort, c'est bien un homme mort: il a beau +aller et venir parmi les vivants, il n'est plus de ce monde.--Bravo! +Voila une nouvelle theorie qui supprime la justice des hommes et celle +de Dieu. Tu as des idees, toi; il y a du bon dans ce systeme-la! Mais, +quoi que tu en dises, l'homme qui se juge lui-meme abuse du droit de +grace." + +Octave regarda son ami avec l'expression d'une vieille amitie. +"Voyons, mon cher Maxime, donne-moi la liberte de Violette et etouffe +cette affaire! Je sais bien que tu vas me dire que cela ne te regarde +pas; mais je sais bien aussi que tu es tout-puissant, parce que tu es +l'enfant gate du ministre de la justice.--Je te jure que je n'y puis +rien. Les journaux de Paris, apres les journaux de la Bourgogne, ont +parle hier de cet empoisonnement, il faut que l'affaire suive son +cours; le ministre lui-meme se briserait a vouloir tout arreter." + +Parisis ne croyait pas que ce fut si serieux. "Mais c'est horrible! +dit-il en voyant d'avance le tableau du proces. Quoi! Mlle de La +Chastaigneraye serait obligee de comparaitre pour accuser Violette ou +toute autre. Mais c'est impossible! elle aimerait mieux mourir!--Ah! +vous voila bien, vous autres: vous vous imaginez toujours parce que +vous portez un grand nom que vous serez toujours au-dessus de la loi. +Tu ne sais donc pas que la loi est symbolisee par un niveau?" + +Octave etait desespere. "Apres tout, ne te desole pas. On priera les +journaux de ne donner que les initiales.--Mais quelle folie d'aller +rechercher le crime, puisque ma cousine va bien!--Et la servante? +n'est-ce donc pas une femme comme ta cousine? Apres tout, cette +demoiselle Violette n'ira pas sur l'echafaud. Mais enfin, si c'est +elle, il faudra bien qu'elle expie sa mauvaise action.--Mais je +te jure que ce n'est pas elle.--Eh bien! elle remontera dans son +carrosse, car on dit que c'est une courtisane a la mode." + +Pour la premiere fois de sa vie, Octave se sentait vaincu par une +force superieure. Il tremblait de recueillir le mal qu'il avait seme. +Si Violette etait une courtisane, c'etait sa faute a lui; si +elle etait accusee dans l'opinion publique, sur qui retomberait +l'accusation? Sur lui-meme. "Si ce n'est pas Violette, qui donc +est-ce? lui demanda tout a coup le juge d'instruction.--Je ne puis le +dire, repondit Octave; la verite, c'est qu'on ne le sait pas bien. +Mlle de La Chastaigneraye et moi nous avons notre idee, mais nous +n'avons pas de preuves et nous n'en voulons pas chercher. Mais je puis +bien te dire a toi que c'est une vengeance de famille. A quoi bon +penetrer de pareils mysteres, aujourd'hui surtout qu'il faut laisser +aux grandes familles tout leur prestige?--Si c'est cela, tu as +peut-etre raison, dit le juge d'instruction qui etait un homme +d'autorite, eleve a l'ecole de Joseph de Maistre. Va voir le ministre, +qui est la justice faite homme, il voudra peut-etre etouffer le +scandale de cette affaire." + +Le caractere de notre temps, c'est qu'il n'y a plus que des +demi-caracteres. A peine les physionomies se sont-elles accusees +fortement, qu'elles deroutent l'observateur par les timidites et les +indecisions. Au moyen age, l'ami d'Octave eut fait condamner jusqu'a +sa famille; au XIXe siecle, il n'avait que par bouffees les ardeurs de +l'Inquisition. + +Octave serra la main a son ami: "Dis-moi, puisque je viens de retrouver +l'homme dans le juge d'instruction, fais-moi voir Violette.--Que me +demandes-tu la! Tu ne sais donc pas qu'elle est au secret?" + +Parisis sourit: "Pour la justice, mais pas pour moi." + + + + +VII + +POURQUOI ANGELE ETAIT-ELLE PARTIE + + +Octave alla voir le ministre; mais il eut beau prier, le ministre lui +dit que les journaux avaient deja trop parle pour que la justice ne +parlat pas a son tour. + +Il ecrivit a Violette par la meme poste, car l'homme a la cravate +rouge etait revenu: + + "Je vous sais par coeur, chere Violette. Vous m'avez dit souvent + que, pour vous, le monde c'etait moi: eh bien! je vous juge. Vous + sortirez de ce guet-apens blanche comme un lys. + + "Votre ami plus que jamais, + + "DUC DE PARISIS." + +Il ecrive a sa cousine sans changer d'encre. + + "Je devine tous vos chagrins, chere Genevieve. Je vous ai quittee + comme un fou; mais je vous aime comme un frere. Parlez, et j'obeirai. + + "OCTAVE." + +Toutes ces emotions n'empecherent pas M. de Parisis de se rappeler Mme +de Marsillac. + +Le lendemain, il attendit Angele, tres curieux et tres agite, tout en +pensant a Violette.--Elle ne vint pas.--Le surlendemain il attendit +encore.--Elle ne vint pas. Il se decida, le soir, a lui ecrire ce +billet: + + "Je vous ai attendue, Angele, je vous attends et je vous + attendrai; il faut que je vous parle et que vous me parliez. Vous + aimez peut-etre les clairs de lune a Bade, moi j'aime ta lumiere a + Paris. Venez ce soir souper avec moi, je vous recevrai avec du vin + du Rhin. + + "Pas un mot au juge d'instruction." + +A ce billet, Angele repondit par celui-ci: + + "Ne m'attendez pas, nous ne boirons pas du vin du Rhin a la meme + coupe. Votre lettre m'arrive a l'heure meme ou je quitte cette + odieuse maison. + + "Si j'y reviens jamais, je vous le dirai! + + "ANGELE." + +Ce billet irrita vivement l'esprit d'Octave. Devant la grande muraille +de l'impossible, on sent qu'il vous pousse des ailes. + +Il voulut voir Angele. Depuis cinq minutes, Angele etait partie. "Ou +est-elle allee? demanda Octave furieux.--Ma foi, monsieur, dit une +femme avec un rire effronte, elle n'a pas dit son _numero_." + +Octave ne pensait plus a Angele, quand il recut une lettre de +Champauvert. C'etait la reponse de Mlle de la Chastaigneraye au duc de +Parisis: + + "Je pense, mon cousin, que nous avons chacun notre douleur. Je ne + puis vous consoler et vous ne pouvez me consoler. + + "Je vous serre la main," + + "GENEVIEVE DE LA CHASTAIGNERAYE." + +Parisis laissa tomber la lettre: "Eh bien! voila qui est concis, on +n'aime pas a ecrire dans ma famille." Et apres avoir relu: "Il y a +de la sibylle dans cette jeune fille, elle parle toujours avec une +eloquence mysterieuse." Il ne put comprimer un mouvement de jalousie. +"Si je ne puis la consoler, je sais bien pourquoi: c'est qu'elle aime +quelqu'un. Et pourtant...." + +On s'imagine peut-etre que Parisis allait rentrer en lui-meme et ne +plus se mettre en spectacle dans la vie parisienne: mais qui donc +aurait pu le retenir dans ses folies? + +On parla beaucoup alors d'une de ses aventures, au clair de la lune +avec une tres grande dame, dans un des parcs qui avoisinent le bois de +Boulogne. + +Il faillit attendre! Fut-ce pour cela qu'il ecrivit le lendemain cet +aphorisme sur l'album de la dame: + + La vertu des femmes est comme la lune. Elle a ses phases, ses + revolutions et ses eclipses. Elle fait les cornes aux amants en + croissant et aux maris en decroissant. Elle se montre de face, + de trois quarts, de profil. Elle se montre dans tous les + quartiers--meme dans le quartier Breda. + + + + + +VIII + +DE QUELQUES PARADOXES DE MONTJOYEUX + + +Tous les desoeuvres du Cafe Anglais ne savaient, un soir, plus que +dire, ils devinrent serieux--un quart d'heure de sagesse dans cette +folie de toutes les heures. Les femmes dormaient, quelque peu +depenaillees dans leur luxe, perdant leurs cheveux, mais tenant bien +leurs diamants. Chacun parla d'escalader la montagne abrupte de la +fortune, l'un par la politique, l'autre par les journaux, celui-la par +les theatres, celui-ci par l'argent des autres. + +Monjoyeux prit la parole: "Tout cela est fort beau, dit-il; mais vous +raisonnez comme des enfants gates, qui s'imaginent qu'on peut aller +chercher la lune. Or, le moyen? C'est toujours l'histoire d'Archimede: +Donnez-moi un point d'appui et je deplace le monde,--dans le seul but +de donner un peu plus de soleil a Paris,--car nous avons, cette nuit, +quinze degres au-dessous de zero, et une capitale universelle ne peut +pas durer a ce regime-la. Songez a Babylone! a Carthage! a Athenes! +a Rome!--Il s'agit bien de soulever le monde! Il s'agit seulement +d'avoir trois ou quatre cent mille livres de rente.--Oh! oui, rien que +cela, dit une des demoiselles qui sommeillaient; si Gaston me fait une +pareille liste civile, je deviendrai un ange." + +Monjoyeux regarda celle qui parlait. "Si elle etait un peu plus jolie, +dit-il, je lui ferais trois ou quatre cent mille livres de rente, +car elle serait mon point d'appui pour les grandes idees qui germent +la.--Et quelles sont les grandes idees qui germent la? demanda le duc +de Parisis a Monjoyeux.--Mes enfants, le Monjoyeux qui vous parle +n'est par le premier venu. Comme Veuillot et beaucoup de grands +seigneurs qui ne s'en vantent pas, il est ne dans un cabaret; mais il +est d'un bon tonneau et d'un bon cru. Voyez-vous, mes gentilshommes, +j'ai mes trente-deux quartiers de roture comme vous avez vos +trente-deux quartiers de noblesse.--Noe! passez au deluge, dit +Octave.--Eh bien! je suis taille sur le grand modele. Je suis un +homme, et quiconque peut dire qu'il est un homme, est bien pres d'etre +un grand homme. Vous m'avez siffle au theatre, parce que je suis de +trop haute taille pour des yeux habitues aux prouesses des femmes. Mon +jeu est heroique et vous n'aimez que les miniatures; vos comediens a +la mode sont des Lilliputiens qui jouent les infiniment petits. Je +suis un Shakespeare et un Moliere, ni plus ni moins; je ne jouerai +bien que les pieces que je ferai moi-meme; ce qui me manque, ce n'est +pas le genie, c'est le theatre. Je vous l'ai dit deja: je suis ne pour +les premiers roles dans la vie, et on me condamne aux troisiemes role. +Quand je veux ecrire dans un journal, quand je vais voir un directeur +de theatre, quand je veux portraiturer quelqu'un, je fais peur aux +gens. Ce n'est pas si simple que cela ecrire, jouer la comedie, +sculpter! Le genie est un moulin qui tourne a vide quand il n'a pas du +ble a mettre sous les meules. C'est mon histoire, c'est l'histoire +de tous ceux qui n'ont pas commence dans le despotisme paternel des +ecoles, par le Conservatoire, par l'Ecole de Rome, par l'Universite. +Il est vrai que j'aurais jete toutes les ecoles par la fenetre.--Voila +pourquoi tu feras l'ecole buissonniere toute ta vie.--Eh bien, +non! dit Monjoyeux apres un silence, non! je ne ferai pas l'ecole +buissonniere toute ma vie. Voila trop longtemps qu'on doute de moi, je +veux prouver ma force: j'ai mon idee, j'ai mon point d'appui. Adieu!" + +Et Monjoyeux sortit, a la grande surprise de tous ses amis sans meme +boire la coupe de vin de Champagne glace que venait de lui verser Mlle +Jacyntha, une Hebe en fourrures, laquelle but en s'ecriant: "Je bois +a Monjoyeux!--Quel pourrait bien etre son point d'appui? demanda +Parisis." + +L'amitie de Parisis et de Monjoyeux avait commence par un duel, parce +que, dans un souper de comediennes, Monjoyeux avait defendu a Octave +de boire dans le verre de Mlle Aurore, une ingenue qui avait deja ce +soir-la donne trois rendez-vous avec l'ingenuite d'une ingenue. Il +n'y a plus que les femmes du monde tombees dans le demi-monde qui +cultivent la rouerie a front decouvert. "Monjoyeux s'etait battu avec +une epee trempee d'imprevu et de ressources. Octave, blesse a la main, +eut son epee brisee. Il dit a ses temoins qu'il etait emerveille +de son adversaire. On le rappela. "Monsieur, vous me donnerez une +revanche.--Jamais, monsieur, je ne me suis battu que parce que j'ai +demain un duel au theatre." + +On trouva cela digne d'un veritable artiste; on s'en alla content; le +lendemain, Octave emmena tous ses amis pour applaudir Monjoyeux qui +debutait a l'Odeon. Par malheur, la piece tomba; Monjoyeux eut beau +sauver la scene du duel par des miracles, les sifflets furent le +dernier mot de ce chef-d'oeuvre incompris. + +Monjoyeux, qui avait joue a Londres les grands roles, se brouilla +quelques jours apres avec son directeur, ne voulant jouer ni les +traitres, ni les peres-nobles. Or, comme tous les autres theatres +avaient leur premier role accredite, il se trouva sur le pave, grand +artiste incompris. Il se remit a la sculpture, tout en regrettant de +ne pouvoir faire de la sculpture vivante. + +Octave le revit ca et la. Il le trouva dans sa misere digne et +chevaleresque, jouant dans la coulisse son emploi de beau tenebreux, +de mousquetaire ou de don Juan. Il l'invita a souper avec les memes +comediennes. Ses amis furent charmes de cet esprit mi-gaulois, +mi-parisien, qui courait gaiement sur la nappe. On l'invita le +lendemain, puis encore, puis toujours, si bien que son vrai theatre +etait le Cafe Anglais. Ce fut la qu'il joua ses roles improvises tout +un hiver, content de son public, quoiqu'il reconnut que le public du +boulevard du Crime fut encore meilleur. + +Celui-la etait bien une figure du dix-neuvieme siecle, avec toutes les +aspirations et toutes les defaillances qui nous passionnent et nous +desenchantent. Il etait parti du dernier echelon de l'echelle sociale; +Monjoyeux n'etait pas un nom de terre, c'etait un sobriquet, un +sobriquet de bon augure: son pere, un chiffonnier de la rue Gracieuse, +le trainait avec lui dans ses equipees nocturnes. L'enfant etait si +gai, malgre la pluie ou la neige, a travers l'orage ou la bise, que le +chiffonnier l'appelait mon Joyeux, comme il eut dit mon Chenapan. + +Monjoyeux n'avait pas d'etat civil; sa mere etait accouchee dans les +anciennes carrieres de Montmartre; elle n'avait pas juge bien utile +d'aller dire cela a M. le Maire, d'autant plus que, dans cette belle +periode de sa vie, elle se considerait comme du XIIIe arrondissement, +attendu qu'elle n'avait pas de domicile fixe. + +Monjoyeux, qui ne riait pas toujours alors, etait bien loge, car il +avait elu domicile sur le sein de sa mere. La bonne femme n'etait pas +mariee, mais elle etait fidele a son compagnon nocturne; Monjoyeux +n'etait donc pas l'enfant de trente-six peres. Il ne sut jamais bien +s'il avait ete baptise, il ne se connaissait pas de nom de bapteme; +on l'appelait quelquefois Jean comme son pere, mais le plus souvent +Monjoyeux. + +Ce fut Pradier qui decida de sa fortune. Un matin que l'enfant n'avait +pas eteint sa lanterne et s'oubliait a regarder les gravures sur le +quai Voltaire, Pradier s'arreta devant lui, tout charme de sa petite +figure a la Chardin. C'etait comme une vieille gravure de Saint-Aubin; +vous vous rappelez ces adorables estampes: _les Petits Polissons de +Paris_. + +Pradier lui adressa la parole; il aimait les scenes de la rue et les +etudes en plein vent. Qui ne se rappelle l'avoir vu se retourner et +suivre ces figures de caractere que les vrais artistes seuls saluent +au passage? "Que diable, mon enfant, cherches-tu avec ta lanterne +allumee? Tu ne vois donc pas le soleil?" L'enfant regarda Pradier +avec de grands yeux surpris: c'etait la premiere fois qu'un homme +en habit noir lui parlait avec un sourire.--C'est donc un homme, ton +pere, mon petit Diogene?--Non, monsieur, c'est un chiffonnier.--Alors, +tu ne le retrouveras que la nuit; viens avec moi, je te donnerai cent +sous."--Monjoyeux eut l'air de ne pas comprendre, mais il suivit +Pradier, qui le conduisit rue de l'Abbaye, a son atelier. Des que le +sculpteur prit un crayon pour faire un croquis, l'enfant eut l'air de +comprendre. "Ah! oui, dit-il, vous faites des statues. Oh! que c'est +beau le marbre!--Ou as-tu vu du marbre?--Dans les eglises. J'aime le +marbre." + +C'est l'eglise qui initie le peuple au sentiment du beau et du bien, +ces deux sources paralleles qui se rencontrent au confluent de toute +grandeur. Les revolutionnaires qui ont ferme les eglises n'etaient pas +seulement des deicides, mais des homicides. Ils voulaient tuer l'ame. +L'eglise est la grande ecole; elle enseigne Dieu, l'Art, la Poesie, la +Musique a ceux-la memes qui n'ont pas le temps d'ecouter les maitres. +Si un pauvre diable qui n'a jamais ouvert les yeux a la lumiere +traverse une eglise, Dieu lui parle par les yeux, sinon par les voix +de l'ame. Devant les chefs-d'oeuvre de la statuaire et de la peinture, +en ecoutant les grandes symphonies de l'orgue, qui sont comme les voix +divines sur les voix humaines, il s'arrete abime dans une admiration +sourde, mais deja intelligente. S'il ne sent pas la presence de Dieu, +il admire l'homme dans ses oeuvres; c'est deja une station lumineuse. +Combien d'eglises qui, au moyen age, ont ete le musee d'ou sont +sorties des legions d'artistes? + +Ouvrez les palais au peuple, mais ne lui fermez jamais les eglises. Ce +fut la pensee de Pradier en ecoutant l'enfant qui posait devant lui. +"Si tu aimes tant le marbre, mon camarade, veux-tu rester avec moi? +-Oh! oui! s'ecria Monjoyeux? mais que dirait maman?--Ah! il y a aussi +une mere. Eh bien! nous lui ferons des rentes pour qu'elle te donne ta +liberte." + +Monjoyeux ne posait plus, il dansait. "Oui, mais, reprit-il tristement, +je ne verrai plus maman!--Tu iras la voir, et elle te viendra voir. +--La pauvre femme! avec ses guenilles, est-ce qu'elle pourrait entrer +ici?--Oui, oui, dit Pradier, ici ce n'est pas le palais des Tuileries. +Tiens, je t'ai promis cent sous, porte cela a ta mere." + +Et il lui donna un louis. Monjoyeux pleurait de joie. "Va! mon +bonhomme, si tu aimes encore le marbre demain, reviens pour toujours +ici." + +Monjoyeux revint le jour meme, Pradier lui donna un crayon. Il ne fut +pas peu surpris de voir que l'enfant dessinait deja. Jusque-la le +gamin s'etait exerce sur les murailles de Paris, pendant que +ses camarades ecrivaient des maximes. On a publie les murailles +revolutionnaires, on pourrait publier aussi les murailles artistes et +litteraires. + +A dix-huit ans, Monjoyeux allait concourir pour le prix de Rome quand +mourut Pradier. Ce fut le premier chagrin de sa vie. Il manqua son +concours, et il fut perdu par sa liberte de main; comme Pradier, il +voulait trop que le marbre parlat. + +Tous les arts donnent la pauvrete, mais la sculpture donne la misere. +Six mois apres la mort de Pradier, il n'avait plus ni atelier ni +marbre. Il frappa vainement a beaucoup de portes, sa main etait +discrete et fiere, les portes se refermerent sur lui. Il n'avait eu +jusque-la que deux vraies passions, deux hommes, deux originalites: +Pradier et Frederick Lemaitre. Desesperant de la sculpture, il se fit +comedien. Il joua le drame et la comedie avec le caractere des grands +artistes. L'enfant delicat etait devenu un homme robuste, de la +nature des titans, tete herissee, torse d'Hercule, un des plus beaux +exemplaires de l'humanite. + +Monjoyeux menait la misere. Il n'avait pas plus de theatre que +d'atelier, il jouait et sculptait ca et la par aventure. Mlle Rachel +et Mlle Brohan lui avaient donne cinq mille francs pour deux bustes, +deux portraits: la Tragedie et la Comedie. Il avait donne des +representations a Londres avec Fechter pour jouer les roles de +Frederick. Il parlait de faire le tour du monde. En attendant, il +vivait au jour le jour, semant a pleines mains le paradoxe et la +verite pendant que ses amis du club semaient l'or. + +Ces beaux messieurs du turf se disaient quelquefois entre eux: "Ce +comedien est charmant, mais nous ne pouvons pourtant pas etre les amis +d'un comedien." Et souvent ils ne le connaissaient pas dans la rue. + +Il ne faut pas se faire illusion, la question n'a pas fait un pas +depuis Moliere. Louis XIV a daigne dejeuner du bout des levres avec le +plus grand homme de son regne pour donner une lecon a ses esclaves. +Aujourd'hui Louis XIV dejeunerait-il avec Frederick Lemaitre? Il n'y a +que l'Eglise qui ait ouvert sa porte et son campo-santo. Les gens +du monde ne recoivent guere les comediens que le jour ou on joue la +comedie chez eux. Il est vrai que les comediens ne voudraient pas +recevoir les gens du monde. + +Octave n'avait pas ces prejuges. Il donnait bravement le bras a +Monjoyeux. Il l'appelait son ami; il s'etait battu une fois pour un +mot contre son caractere; aussi Monjoyeux disait: "C'est a la vie a la +mort entre un homme qui a recu un coup d'epee de moi et qui en adonne +un pour moi."--"Je ne suis pas ton ami, je suis ton lion, avait-il dit +a Octave. Si jamais tes ennemis me tombent sous la patte, tu verras ma +griffe!" + +Depuis quelque temps on n'avait pas revu Monjoyeux a la Maison-d'Or, +ni au cafe Anglais, ni aux premieres representations. On oublie vite a +Paris les figures de la galerie vivante; et si on ne se revoit plus, +c'est a peine si un mot dit par hasard reveille le souvenir des +absents: la vague qui passe emporte tout, jusqu'au souvenir. Dans la +vie agitee, qui vous prend jusqu'aux heures de sommeil pour les mille +riens devorants des heures desoeuvrees, comment aurait-on le temps +de se retourner vers le passe, d'evoquer des souvenirs evanouis, de +regretter les gais compagnons ou les maitresses disparues? On jette le +passe dans l'abime, sans vouloir se pencher pour voir s'il est bien +mort. Vieux habits, vieux galons, que me voulez-vous? Autrefois, +le souvenir avait des temples, aujourd'hui il n'habite plus que la +boutique des defroques humaines;--naguere, on vivait de la veille +et du lendemain, un pied dans le passe, le front dans l'avenir; +maintenant on vit au jour le jour. + +Donc, Monjoyeux avait disparu sans qu'on sut pourquoi et sans qu'on se +demandat quelle belle folie avait pu l'emporter. + +Un soir pourtant, Octave, qui regrettait cette belle figure epanouie, +meme dans les quarts d'heure de misanthropie, demanda si on n'avait +pas rencontre Monjoyeux. "Monjoyeux? dit Villeroy, c'est du plus loin +qu'il m'en souvienne. Nous avons soupe ensemble, il y a bien six +semaines, et nous nous sommes quittes pour aller nous coucher--le +lendemain. Nous n'etions restes a table que depuis minuit moins un +quart jusqu'a l'aurore aux doigts de Champagne rose. Ces dames des +Bouffes-Parisiens avaient panache le festin. Monjoyeux n'etait pas +si gris que moi, si j'ai bonne memoire: il avait ecrit--entre deux +vins--un traite de metaphysique pour le _Figaro_. Ces dames ont trouve +cela sublime. Il me demanda mon opinion; mais tu sais que j'ai le +vin trop tendre pour avoir une opinion.--Ce brave Monjoyeux! dit +d'Aspremont, je serais desespere de ne plus le revoir; j'ai etudie +tous les philosophes de l'antiquite, mais je n'en ai jamais trouve un +si profond.--Oui, profond comme le tonneau des Danaides? on a beau lui +verser a boire, il ne s'emplit jamais.--Que veux-tu? il aura pris un +engagement dans quelque theatre de province. Je suis bien sur que si +on faisait faire des fouilles a Perigueux, le pays des truffes, on le +retrouverait la jouant des roles de Frederick et cascadant comme les +chutes du Niagara.--Non, il a des visees plus hautes, dit Harken, il +sera alle s'oublier dans quelque theatre etranger, a Baltimore ou a +Odessa.--Qui parle d'Odessa? s'ecria une voix bien connue." +C'etait Monjoyeux. "Monjoyeux! c'est lui! dit Octave avec un vif +plaisir.--Quand on parle du loup, dit le marquis de Saint-Aymour, on +en voit les dents.--Oui, mon cher marquis, je suis devenu un loup: +regardez mes dents! vous allez voir le carnage que je vais faire sur +le pauvre monde. J'ai deja commence.--Expliquez-vous, sphinx!" + +Monjoyeux prit dans la poche de son habit un tres beau porte-cigare +en cuir de Russie, encadre d'ornements en platine. "Voulez-vous des +cigares?" + +C'etait la premiere fois que Monjoyeux offrait des cigares. "Tudieu! +quel luxe, dit Octave; tu as donc decouvert une mine d'or ou une tante +avare?--C'est bien mieux que cela! je me marie.--Oh! Monjoyeux! je +vais me trouver mal; on ne tire pas ainsi a ses amis des coups de +canon raye. Tu te maries?--Oui. Tu comprends qu'il ne fallait rien +moins qu'une pareille catastrophe pour fumer de pareils cigares, des +cigares a moi, des cigares offerts par moi--a moi.--Tu te maries! Il y +a donc encore des femmes?--Il y en avait une et je l'ai prise.--E elle +est belle?--Comme la beaute. Figurez-vous une Transteverine avec une +figure de Milanaise. Une statue en chair, venue d'Arles a Paris sans +passer par l'Academie des Inscriptions. En un mot, un chef-d'oeuvre +vivant.--Et que feras-tu quand tu seras marie?--La belle question! Je +ferai mon chemin." + +Les trois amis se mirent a rire, "Faire son chemin, dit Octave, c'est +encore un vieux prejuge. Est-ce que nous sommes maitres de nous?--Eh +bien! vous verrez si je suis maitre de moi et des autres.--Oui, de +tout le monde, excepte de ta femme.--De ma femme comme de tout +le monde.--Permets-moi d'etre fort indiscret, demanda Parisis a +Monjoyeux. Quel role jouera ta femme dans ce chemin-la?--Elle jouera +le role de toutes les femmes qui veulent que leurs maris fassent leur +chemin.--Oh! Monjoyeux! je ne te croyais pas descendu a ce degre de +scepticisme, pour dire un mot bien porte.--Tu me crois donc une ame +plus haute que tous ces ambitieux qui passent la sous nos yeux, +courant a leurs chimeres, escortes par tous les vices, jetant leurs +maitresses, leurs femmes, leurs soeurs a toutes les concupiscences +qui ouvriront la main pour leur donner a eux, qui des croix, qui une +ambassade au Monomotapa, qui une concession de chemin de fer de Rome +a la lune. Je ne me paye pas d'une autre monnaie que tous ces +gens-la.--Apres tout, dit d'Aspremont, jouant l'esprit fort, les +anciens vendaient les femmes, pourquoi les modernes les estimeraient +plus--ou moins--que ne le faisaient les anciens? La femme ne devrait +etre qu'un objet de luxe, qu'on se passe de main en main jusqu'au +dernier encherisseur, ou plutot jusqu'a ce qu'elle devienne mere de +famille.--Rassurez-vous, messieurs, dit Monjoyeux en voulant reprendre +ce qu'il avait dit, j'ai raille sur des choses saintes. Pour moi, la +femme est l'ame, la poesie, la conscience de l'homme; elle doit etre +pour lui l'image de Dieu sur la terre. Celui-la qui la sacrifie ou +la bafoue, est indigne du titre d'homme. Voila pourquoi je hais mon +siecle, voila pourquoi je voudrais le souffleter en face des siecles +passes et des siecles a venir. Adieu, vous aurez de mes nouvelles." + +Les amis se separerent. "Te voila devenu pensif, dit Saint-Aymour a +Parisis.--C'est que ce fou est un sage; il nous a donne la un premier +avertissement; nous vivons comme des enfants prodigues, secouons donc +toutes ces aspirations feminines qui nous cassent les bras. Pour moi, +je l'avoue, j'en suis arrive a n'avoir plus le courage d'aller me +coucher." + +En effet, ce jour-la, Octave etait revenu du club au soleil levant, il +avait regarde son lit, qui ne l'attendait plus, il s'etait jete sur sa +chaise longue, mecontent de tout, meme du sommeil. + +Il sentait que parmi toutes ses femmes, deux femmes manquaient a son +coeur: Genevieve et Violette. + + + + +IX + +MONTJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE + + +On apporta un matin cette lettre de faire-part a M. de Parisis: + + "M. Monjoyeux a l'honneur de vous faire part de son mariage avec + Mlle Aline de La Roche." + +"Diable! dit Octave, de La Roche en deux mots, il ne s'encanaille pas. +Quelle pourrait donc bien etre cette Aline de La Roche?" + +M. de Parisis avait la pretention de connaitre toutes les femmes: "Il +aura deniche cela sur quelque toit du pays latin ou de Montmartre. Je +lui souhaite une hirondelle, cela portera bonheur a la maison." + +Il jeta le premier feuillet pour lire le second: + + "Mme la comtesse de La Roche a l'honneur de vous faire part du + mariage de Mlle Theodule-Angele-Aline de La Roche, avec M. de + Monjoyeux." + +Il y avait au bas de la page, en caracteres imperceptibles: +_Lithographie de Kardec, a Nantes_. "Oh! oh! noblesse de Bretagne! dit +Parisis, comment s'y est-il pris pour faire ce coup de maitre:" + +Le meme jour, a la nuit tombante, comme le duc de Parisis fumait aux +Champs-Elysees avec quelques amis du club, il reconnut a vingt pas de +distance la tete chevelue de Monjoyeux dans un groupe de spectateurs, +hommes et femmes, qui assistaient au spectacle des filles a marier ou +des filles a vendre qui vont au Bois. "Je suis sur qu'il est avec sa +femme, dit Octave." Il alla droit a Monjoyeux, qui lui dit; "Voici +ma femme.--Ou diable ai-je vu cette figure-la?" se demanda Octave en +cherchant dans une sphere ou il ne devait pas trouver. Par ce temps de +blondes et de brunes, ou les brunes se font blondes et les blondes se +font brunes, sans parler des rousses, ou le pastel et le crayon noir +jouent un si grand jeu sur le visage, les yeux les plus fins risquent +de se tromper. + +Octave connaissait bien cette figure, il ne la reconnut pas. + +C'etait une jeune femme, un peu forte, mais d'une belle envergure. +Elle etait blonde et blanche, voilee d'un voile noir et d'un voile de +poudre de riz. + +Monjoyeux reprenant sa desinvolture theatrale: "Donc, M. le duc, +dit-il, j'ai l'honneur de vous presenter a Mme Monjoyeux.--Madame, dit +Octave--en s'inclinant pour une noblesse de Bretagne--je suis bien +heureux que mon ami Monjoyeux ait fait une pareille fin. Voila ce qui +s'appelle un commencement." + +La jeune femme ne repondit pas un mot, elle avait rougi, elle s'etait +levee a moitie, comme si elle ne sut pas quelle figure faire. "Oui, +mon cher, dit Monjoyeux, vous l'avez dit, cette fin-la c'est un +commencement. C'est d'aujourd'hui seulement que je me sens ne a la +vie; vous allez voir bientot ce que peut un homme, avec une femme." + +M. de Parisis, qui regardait Monjoyeux, remarqua plus de raillerie +et d'amertume que de joie dans le sourire du comedien. Il salua une +seconde fois et rejoignit ses amis. "C'est Monjoyeux, lui dirent +plusieurs voix, as-tu vu sa femme?--Elle est fort belle, fort timide, +fort rougissante; mais elle a des mains trop fortes pour des mains +bien nees. Noblesse de Bretagne, messieurs!--Je lui trouve un autre +defaut: je ne sais si c'est Monjoyeux qui a fait sa figure, mais, +comme disaient nos aieux, elle n'a pas le veloute de la candeur, elle +est deja trop familiere a la poudre de riz et au crayon noir. Apres +cela, je ne hais pas l'art dans la nature, quand c'est le pastel de +Rosalba." + +Un vague souvenir traversa l'esprit d'Octave; on le questionnait +encore, il ne repondait plus. "Te voila soucieux! Est-ce que tu +deviendrais amoureux de cette jeune mariee?--Non, dit-il, elle me +rappelle seulement une femme que j'ai aimee au clair de lune. Apres +cela, il y a tant de femmes au Bois qui se ressemblent." + +Tout Paris parla avec quelque surprise du mariage inattendu de +Monjoyeux. "Que va-t-il faire de sa femme?--Il va l'aimer, puisqu'elle +est si belle.--On dit qu'elle n'est pas riche.--Il y a peut-etre une +comedienne sous Roche.--Il rentrera sans doute au theatre.--Qui sait +si la femme n'a pas un million dans le gosier, comme la Patti!--Ou un +eventail de societaire de la Comedie-Francaise, comme Croizette." + +On comprend bien qu'une aussi grave nouvelle fut imprimee jusque dans +les grands journaux, ou un jour on lut cette lettre de Monjoyeux: + + "Monsieur le redacteur, + + "On annonce ma rentree au theatre; que mes amis ne reprennent pas + encore leurs sifflets; avant d'etre comedien, j'etais sculpteur, + j'ai ressaisi mon ciseau et je pars pour Rome. S'il n'y a plus de + marbre en Italie, j'irai sculpter les neiges de la Russie." + + "Agreez mes adieux eternels, car je n'emporte pas ma patrie a la + semelle de mes souliers. + + "MONJOYEUX." + +On commenta cette lettre. C'etait bien le style connu de Monjoyeux; +il avait sa maniere d'ecrire comme il avait sa maniere de parler. Le +lendemain il n'en fut plus question: Monjoyeux disparut de l'horizon +parisien. + + + + +X + +LA COUR D'ASSISES + + +Le duc de Parisis avait toujours sa cour; il avait beau vouloir se +derober, les satellites lui prouvaient toujours qu'il est un astre. +Vainement il tentait de vivre chez lui, pour s'accoutumer a une loi +plus severe; mais les mauvaises habitudes le rejetaient bien vite +dans le cortege des folies parisiennes. Il etait comme ces rois du +dix-neuvieme siecle, qui sont entraines par la politique de leurs +ministres. Il se promettait toujours d'avoir raison de tout le monde +et de lui-meme, le lendemain; mais le lendemain, il se donnait un jour +de plus. + +On n'abdique pas, d'ailleurs, si volontiers sa part de royaute dans le +bruit contemporain: Octave dominait toujours sur le champ de courses, +dans les coulisses et dans les loges de l'Opera, au milieu des gens +d'esprit; il ne dedaignait meme pas d'etre l'idole de chair des +Phrynes de rencontre et des Aspasies de contrebande. Comme Alcibiade, +dans ses jours de paresse, il croyait que les femmes sont encore une +legion qui donne quelque gloire au capitaine. + +Cependant l'affaire du bouquet de roses-the arriva devant le jury +d'Auxerre. + +Les journaux de Paris, pour une cause aussi etrange et aussi +romanesque, depecherent leurs chroniqueurs a la mode; la capitale de +l'Yonne fut envahie par les etrangers, mais surtout par les Parisiens. +Quelques dames trop a la mode panacherent la foule. On eut achete les +bonnes places cinq louis, comme a une belle representation de l'Opera. + +Quand Violette parut, une voix domina tous les murmures; c'etait une +paysanne qui n'avait pu s'empecher de crier: "Elle est toute blonde et +toute noire." En effet, la pale figure de Violette apparaissait comme +du marbre encadre dans la dentelle noire qui retombait sur ses yeux, +sans cacher son admirable chevelure de jais. Elle etait toute vetue +de noir. Elle marcha entre les deux gendarmes, grave et digne. Elle +n'avait pu croire jusque-la qu'elle serait trainee jusque devant le +jury; mais, a force de prier Dieu, elle s'etait resignee a toutes +les humiliations; elle trouvait d'ailleurs je ne sais quelle secrete +volupte a souffrir pour Octave et pour elle-meme: elle croyait ainsi +se retourner vers sa vertu. + +Mlle de La Chastaigneraye avait refuse de comparaitre. On produisit +des certificats de medecins constatant qu'elle ne pouvait quitter sa +chambre. + +M. de Parisis n'avait pas fait de facons pour venir temoigner; il se +fit inscrire comme temoin a charge. Il se retrouva dans la salle des +temoins avec le medecin de Champauvert, avec Mlle de Moncenac, avec +deux servantes du chateau, avec les paysannes qui avaient offert la +corbeille de fleurs. + +Me Lachaud etait au banc de la defense. Il avait le front rayonnant +comme un avocat qui doit gagner sa cause. + +Parmi les pieces de conviction, sur une table, devant la Cour, etait +expose un bouquet de roses fane depuis longtemps. + +Le greffier se leva et lut cet acte d'accusation que je retrouve dans +un journal d'Auxerre, qui n'avait donne que les initiales des noms de +Parisis et de sa cousine: + + "Le 8 aout dernier, une jeune fille qui porte un des plus grands + noms de notre pays, Mlle G---- de La C---- revenait de la messe + en famille, au chateau de C----, quand les paysannes du pays lui + offrirent une corbeille de fleurs. On avait appris la veille que + Mlle G---- de La C---- etait l'unique heritiere de sa tante, + une fortune considerable. C'etait une vraie joie dans le pays, + puisqu'on savait que la jeune heritiere etait bonne aux pauvres. + + "Si le bien nait du mal, le mal nait quelquefois du bien. On avait + voulu faire une fete a Mlle de La C----, on faillit l'empoisonner: + un bouquet dominait tous les autres. Mlle de La C---- dechira le + papier qui l'enveloppait et le respira a plusieurs reprises. + + "Tout a coup elle palit et tomba dans les bras de son amie, Mlle + de M----, et de son cousin, le duc de P---- On s'imagina d'abord + que c'etait un evanouissement; mais quand le medecin arriva, il ne + fut pas douteux pour lui qu'elle n'eut respire le plus subtil et + le plus rapide des poisons, La ne fut pas tout le mal. On rapporta + le bouquet au chateau, et le bruit s'etant repandu que Mlle de + La C---- s'etait empoisonnee en respirant des roses, une jeune + servante se mit a rire, s'empara du bouquet et le respira a perdre + haleine, comme pour se moquer de tout le monde. Elle venait de + respirer la mort. + + "Notre epoque, Dieu merci, n'est plus familiere a ces poisons qui + ont ete la terreur du quinzieme siecle; mais le temoignage des + hommes de l'art prouvera tout a l'heure qu'il ne peut y avoir + aucun doute sur ce point. Mlle de La C---- a ete tres malade et + la jeune servante ne s'est pas relevee. + + "Maintenant, qui donc avait verse le poison sur les roses? Tout + est romanesque en cette affaire. + + "Le bouquet avait ete apporte au chateau par un de ces petits + Piemontais, qui font tout dans leur enfance, excepte le bien. Tour + a tour ramoneurs, joueurs de guitare, montreurs de singes, en un + mot, toutes les figures de la mendicite. Mais qui lui avait donne + le bouquet? Il a ete impossible de retrouver l'enfant, mais on + a pu suivre ses traces. Le samedi soir, il etait a Tonnerre, a + l'hotel du _Lion d'or_, ou une etrangere prenait son repas du + soir; selon l'habitude de la belle saison, on apporta un bou + a l'etrangere. Ce bouquet passa de ses mains dans celles du petit + musicien. Elle lui donna l'ordre, tout en lui donnant une piece + d'or, de porter ce bouquet, avec une lettre qu'elle ecrivit + sur-le-champ, a M. le duc de P----, au chateau de C----. La + lettre, qui a ete retrouvee comme par miracle, est bien explicite; + on verra avec quelle hypocrisie la fille Marty conseille a son + amant d'offrir cet abominable bouquet a Mlle de La C----. Ainsi + elle ne craint pas de faire son complice d'un homme qui, + heureusement, est au-dessus de toute atteinte, et qui, d'ailleurs, + n'a pas eu a offrir le bouquet lui-meme. L'enfant obeit; mais + comme il etait deja tard, il coucha en route ou s'amusa en route. + Il n'arriva au chateau de C---- que le lendemain matin, a l'heure + de la messe. Quand il se presenta au chateau, tout le monde etait + a l'eglise, moins une fille de service, la nommee Rose Dumont, + qui jugea que c'etait un bouquet pour la fete, et qui le porta + elle-meme sur la corbeille, que les paysannes avaient deposee sur + la place devant l'eglise. + + "Cette etrangere, qui venait pour la premiere fois dans le pays, + etait une de ces filles, trop connues a Paris, qui jettent la + honte, la ruine et le desespoir dans les familles. Quelques-unes + sont d'autant plus dangereuses qu'elles cachent leur perversite + sous des airs de dignite et d'innocence. Mais la justice ne s'y + trompe pas: ce ne sont que des masques, et la justice arrache tous + les masques. La fille Louise Marty, surnommee Violette, est une de + ces creatures qui ont fui le travail de bonne heure pour se livrer + a toutes les souillures. On a connu celle-ci avec des chevaux et + des diamants quand elle aurait du honorer ses mains par le metier + que lui avait appris sa mere; car elle est d'autant plus coupable, + que sa mere, d'apres tous les rapports qui nous sont venus, etait + une honnete femme. + + "Fleuriste! voila donc quel aurait ete son dernier bouquet, un + bouquet de roses empoisonnees! Toute jeune encore, elle a appris + l'art de parfumer les bouquets artificiels; on ne s'etonnera donc + pas quand elle empoisonnera les fleurs naturelles. + + "Et qui l'a poussee a ce crime? Toutes les mauvaises passions. + Elle avait eu des relations intimes avec M. le duc de P----, qui + ne voulait pas la revoir. Mais sachant qu'il etait venu au chateau + de C---- pour un heritage, naturellement elle voulut le revoir. A + son passage a Tonnerre, elle apprit que l'heritage echappait + au duc. Ce fut alors, sans doute, que l'idee du crime s'empara + d'elle. Mlle G---- de La C---- etait le grand obstacle; + puisqu'elle avait l'argent, le duc allait l'epouser: ces creatures + jugent les actions des autres d'apres leurs sentiments. Se + debarrasser de l'heritiere, c'etait tout gagner: l'homme et + l'argent. Mlle G---- de la C---- morte, le duc heritait, la fille + Marty comptait sur sa part d'heritage. Mais comment faire? Les + debats prouveront qu'elle avait emporte du poison pour effrayer + son amant, peut-etre meme avec l'idee de s'en servir contre + elle-meme, si tout echouait. Ce poison lui servit contre Mlle + G---- de de La C----, mais ce fut la jeune servante qui en fut + victime. + + "Ne voit-on pas d'ici la fille Louise Marty versant le poison sur + le bouquet, et payant cher l'enfant qui le portait a son adresse? + De la, elle court au chemin de fer pour depister les soupcons + car il faut tout prevoir. Mais ce n'etait qu'une fausse route. En + effet, le lendemain elle etait sur la route de Champauvert pour + s'assurer du message. On l'a vue errer autour du chateau. Que + dis-je! on l'a vue pendant la messe, car rien n'arrete ces + filles-la dans leurs audaces, venir se pencher au-dessus de la + corbeille de fleurs, comme s'il n'y avait pas assez de poison dans + le fatal bouquet. + + "En consequence, la nommee Louise Marty, dite Violette, est + accusee d'homicide volontaire avec premeditation sur la personne + de Mlle G---- de La C----, et d'homicide involontaire sur la + personne de la fille Rose Dumont, au service de Mlle G---- de la + C----" + +Violette, toute troublee qu'elle fut d'etre en spectacle et en pareil +spectacle, entendit pourtant cet acte d'accusation qui n'admettait pas +un doute. Chaque mot tombait sur son coeur comme un coup de poignard. +Non pas qu'elle craignit pour sa vie, elle en avait fait le sacrifice, +mais elle etait frappee de stupeur a la seule pensee qu'on put la +croire empoisonneuse. + +Le president proceda a l'interrogatoire, apres avoir feuillete +rapidement le volumineux dossier du juge d'instruction. "Accusee, +levez-vous." Violette obeit, tout en laissant transparaitre sa fierte. +"Votre nom?--Louise Marty.--Pourquoi ce surnom de Violette?--Parce +que j'aimais les violettes.--Ou etes-vous nee?--A Paris, mais je suis +originaire de Bourgogne.--Oui, l'instruction nous apprend que votre +mere, Sophie Marty, est allee faire ses couches a Paris, car vous +etes fille naturelle." Violette ne repondit pas. "Avez-vous quelques +souvenirs de votre enfance? Pouvez-vous nous dire si votre mere vous +a parle de votre pere?--Jamais.--N'avez-vous pas vu venir chez votre +mere des habitants de Tonnerre ou des environs, M. de Portien, +par exemple; car votre mere avait ete femme de chambre de Mme de +Portien.--Je ne sais pas, je ne me rappelle rien.--Vous auriez tort +de vouloir cacher quelque chose.--Je me rappelle vaguement ce nom +de Portien; mais ma mere ne me parlait jamais du passe; mon devoir +n'etait pas d'interroger ma mere: mon pere ne m'avait pas reconnue. +Nous avons mene dans les dernieres annees une existence bien +miserable. Ma mere m'embrassait quelquefois en me disant: "Si je +voulais, tu serais riche." Je la regardais avec curiosite, elle se +remettait aussitot en disant: "Je suis folle!" Nous nous remettions a +travailler.--Quel travail?--Ma mere raccommodait de la dentelle et je +faisais des fleurs.--Vous ne vous expliquez pas ce paroles: _Si je +voulais, tu serais riche?_--Il n'y a pas a s'y meprendre. Ma mere +voulait me parler de mon pere; je n'en doute pas, car elle etait +trop noble pour songer un instant que je pourrais etre riche si elle +me vendait.--En voyant Mme Portien au _Lion d'Or_, a Tonnerre, vous ne +saviez pas son nom?--Non. C'etait la seule femme qui fut dans la salle +a manger, je m'adressai a elle, et elle eut la bonte de m'ecouter. +Voila tout.--Vous savez aujourd'hui que votre mere a ete au service +de cette dame.--Je ne l'ai appris que dans l'instruction.--Pourquoi +avez-vous envoye un bouquet a Mlle La Chastaigneraye?--Je voulais dire +un eternel adieu a M. de Parisis.--Il avait commence avec moi par un +bouquet de violettes, je voulais finir avec lui avec un bouquet de +roses. Cela etait si peu premedite, que je me fusse contentee sans +doute de lui ecrire une lettre, si le hasard n'eut mis dans mes mains +ce fatal bouquet.--Croyez-vous donc que le bouquet fut empoisonne +avant d'arriver dans vos mains?--Non, puisque je l'ai respire et que +je ne suis pas morte.--Alors, comment vous expliquez-vous que ce +bouquet ait ete empoisonne a Champauvert?--Je ne sais rien. Je +n'y etais pas.--Vous y etiez, vous l'avez avoue dans l'instruction. +--J'etais autour du chateau et non pas dans le chateau.--La femme +Barjou vous a vue sur la place publique vous approcher de la corbeille +et entr'ouvrir le papier qui enveloppait le bouquet.--J'ai retire ma +lettre a M. de Parisis. Si a cet instant j'ai empoisonne le bouquet, +c'est que mes larmes etait empoisonnees." + +Le procureur imperial eut un sourire railleur et murmura: "La comedie +du sentiment!" L'interrogatoire n'etait pas fini. Puisque vous vous +dites innocente, qui donc est le coupable: Car c'est un fait acquis, +Rose Dumont est morte du poison, et Mlle de la Chastaigneraye n'a +survecu que par miracle, tant les choses avaient ete bien faites.--Je +ne sais rien, si ce n'est que le bouquet est bien mon bouquet.--En +retournant a Tonnerre, vous persistez a dire que vous n'avez pas +rencontre le petit joueur de violon?--Je ne l'ai pas revu.--Ceci est +bien singulier, car MM. les jures savent deja qu'il a ete impossible +de retrouver cet enfant.--Est-ce que je suis accusee aussi de l'avoir +assassine?--Non! la justice n'accuse pas, quand elle n'a pas de +preuves." Et, d'un air severe, le president fit signe a Violette de +s'asseoir. + +On appela les temoins a charge. On savait d'avance tout ce qu'ils +diraient. On avait espere quelques-unes de ces revelations inattendues +qui jettent une vive lumiere sur les causes obscures; mais rien. + +Ce fut une bien grande curiosite quand parut M. le duc de Parisis, +cite par l'accusation comme temoin a charge; mais on savait bien qu'il +serait temoin a decharge. Il raconta tres simplement ce qu'il avait vu, +tout en declarant, sur son ame et sur sa conscience, comme s'il fut +jure dans l'affaire, que l'accusee n'etait pas coupable. Il ne nia +pas que le bouquet ne fut empoisonne, mais, selon lui, jamais la main +de Violette n'avait verse le poison. + +Comme on le tenait pour tres savant en toutes choses, l'avocat de +l'accusee le pria de donner quelques explications sur cet abominable +empoisonnement par l'asphyxie instantanee. Il ne se fit point prier. +Il rappela que depuis le seizieme siecle, si on n'avait plus le secret +du poison des Medicis, il n'etait pas douteux pour lui qu'un chimiste +ne put le retrouver avec la noix vomique, la cigue et l'acide +prussique. Il conta que beaucoup d'experiences avaient ete faites par +Magendie et Cabarrus sur des chiens, qui n'avaient pas eu le temps de +respirer, tant la mort les foudroyait. Pour M. de Parisis, le bouquet +n'en etait pas moins un prodige; puisqu'il avait ete cueilli a +Tonnerre, vers le soir du samedi, on savait dans quel jardin; il +n'avait pu traverser, de Tonnerre a Champauvert, le laboratoire d'un +chimiste: et pourtant il donnait la mort a Rose Dumont, qui l'avait +respire apres Mlle de La Chastaigneraye. "Aussi me permettrai-je, +continua M. de Parisis, de trouver etrange que ce proces se fasse en +l'absence du seul temoin qui pourrait dire la verite; le petit joueur +de violon.--Pensez-vous donc, demanda le president avec raillerie, +que cet enfant soit le coupable?--Non; mais je pense que puisqu'il +n'est arrive a Champauvert que le lendemain, a l'heure de la messe, +c'est qu'il s'est arrete en route.--Eh bien! il n'y a pas de--chimiste +de Tonnerre a Champauvert?--Qui sait?--Je le sais bien, moi, dit +l'avocat. L'enfant a fait l'ecole buissonniere. Mais j'espere n'avoir +pas a accuser pour defendre." + +Parmi les temoins a decharge, Mme de Portien se presenta la premiere. + +Quand elle parut, on fit cette remarque pour la premiere fois: bien +que Violette fut belle et que Mme de Portien fut laide, il y avait +entre elles quelque ressemblance, je ne sais quel lointain air de +famille. "Voyez donc, dit a sa voisine une des curieuses venues de +Paris, ce petit signe de beaute au coin de la levre, elles l'ont +toutes les deux." + +Une vague idee de la vie aventureuse de Mme de Portien courait dans +l'auditoire. On avait reveille un echo de vingt ans; quand la mere +de Violette etait partie pour Paris, elle etait partie avec Mme de +Portien, accusee de vouloir cacher une faute avant son mariage. Nul +n'avait ose dire cela tout haut, mais beaucoup l'avaient pense; or, +comme cette idee etait revenue a la surface, il ne semblait pas +impossible que l'accusee fut la fille de Mme de Portien, un de ces +enfants perdus qu'on jette derriere soi et vers lesquels on ne se +retouche jamais. + +Aussi fut-ce avec une vraie emotion qu'on vit paraitre Mme de Portien. +Le president la salua imperceptiblement, tout en lui demandant ses +noms. Elle repondit qu'elle se nommait Ange-Virginie de Pernan, +petite-fille du duc de Parisis, mariee a M. Theodore de Portien, mais +separee de corps et de biens depuis longtemps. "Dites-nous ce que vous +savez.--Ce sera bientot dit. J'etais au _Lion-d'Or_, a Tonnerre; cette +dame est venue s'asseoir a ma table, elle m'a demande s'il y avait +loin pour aller a Parisis; nous avons cause quelques minutes. Une des +filles de l'hotel m'a offert un bouquet que j'ai refuse; cette dame a +pris le bouquet et l'a envoye a M. de Parisis, qui etait au chateau +de Champauvert. Voila tout ce que je sais. J'avais dit tout cela dans +l'instruction, et j'esperais ne pas etre forcee de paraitre a ce +triste proces.--Mais vous etiez la quand l'accusee a empaquete le +bouquet; n'avez-vous rien vu qui put eveiller vos soupcons?--Non. J'ai +beau reveiller mes souvenirs...--Dans quel esprit avez-vous trouvee +l'accusee?--J'ai trouve une amoureuse qui ne savait pas bien ce +qu'elle disait. Cela m'a amusee un instant, parce que je pensais a mon +cousin de Parisis; mais cinq minutes apres, j'etais sur le chemin de +Pernan et je ne songeais plus a cela." + +Mme de Portien voulait se retirer, mais le president la pria d'aller +s'asseoir au banc des temoins. Octave, qui etait reste au banc de Me +Lachaud, alla s'asseoir a cote de sa cousine. Mme de Portien lui dit +combien elle etait desolee de tout cela; elle trouvait Violette fort +jolie et elle etait loin de faire au duc de Parisis un crime de son +amour pour elle. "Vous avez raison, dit Parisis sans facon, de trouver +que Violette est belle, car j'entends dire autour de moi que vous vous +ressemblez.--Comment! je ressemble a cette fille!--Mais, ma cousine, +on pourrait se ressembler de plus loin." + +Le tribunal ecoutait toujours les temoins a decharge. Violette avait +demande le temoignage de la proprietaire de la maison qu'elle habitait +rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Cette femme peignit l'accusee sous +les couleurs les plus sympathiques; elle l'avait toujours connue +honnete, laborieuse, devouee a sa mere, ne sortant le dimanche que +pour aller a la messe. Elle l'avait surprise une fois qui achetait des +cerises pour dejeuner; une pauvre femme etait survenue, elle avait +abandonne les cerises, pour remettre l'argent a cette mendiante. +Cette simple action de dejeuner d'une aumone donnait l'idee de son +coeur et aurait du lui porter bonheur; mais Dieu eprouve les plus +braves et les plus pures. + +Le president demanda au temoin si elle n'avait oui parler du pere de +l'accusee. "Monsieur le president, il y aurait bien a dire; Mme Marty +ne m'a fait que des demi-confidences. Si vous voulez savoir mon +opinion, mais je puis me tromper, c'est que Mlle Violette, puisque +c'est aujourd'hui son nom, n'est pas la fille de Mme Sophie Marty. +--Ah! madame! s'ecria Violette, laissez-moi au moins ma mere!" + + + + +XI + +LA MERE DE VIOLETTE + + +A cet instant une femme se trouva mal. C'etait Mme de Portien. Les +debats furent interrompus une minute. On emporta Mme de Portien +evanouie. "Parlez, dites tout ce que vous savez, dit le president au +temoin.--Eh bien, monsieur le president, je crois que Mme Marty a +cache la faute d'une autre personne que je ne connais pas. Quand elle +etait en retard pour payer son loyer, la pauvre femme se croyait +obligee a quelque confidence. "Ah! si je voulais, disait-elle, +j'aurais de l'argent, mais j'ai peur du scandale, et puis qui sait +si on ne m'arracherait pas cet enfant?" Et je lui parlais du pere, +et elle me repondait, le dirai-je? comme une femme qui n'a jamais eu +ni mari ni amant. A travers toutes ces phrases ambigues, je croyais +voir une fille innocente se sacrifiant a une fille coupable." + +Ce fut le tour de la mere de Rose Dumont. Cette femme vint toute +eploree demander vengeance. Mlle de La Chastaigneraye avait eu beau +lui donner de quoi se croiser les bras, elle ne lui rendait pas sa +fille. Elle etait bien sure que le poison avait ete mis par cette +etrangere qui n'avait fait que paraitre et disparaitre. + +Quelques autres temoignages vinrent a la suite qui firent penetrer +dans l'esprit des jures la culpabilite de Violette. + +Octave commencait a desesperer, car Violette n'avait eu que deux bons +temoignages contre vingt mauvais, quand tout a coup le president +annonca que Mlle de La Chastaigneraye allait comparaitre comme temoin; +il venait de recevoir un mot d'elle ou elle lui disait que, dans +l'interet de la verite, elle avait cru devoir braver la fievre et +venir faire son devoir. + +Une rumeur bientot etouffee courut dans la salle comme si on eut +annonce au Theatre-Francais Mlle Rachel, quand elle etait en Amerique. + + +Il y eut un moment d'attente. Bientot tout le monde se leva a +l'arrivee de cette noble heritiere qui avait toutes les sympathies. +Elle parut plus belle encore qu'on ne se l'imaginait, quoique +l'admiration eut parle d'avance. Elle marcha simplement et noblement +devant la Cour, mais avec la dignite de la race et la grace de la +jeunesse. Le president, apres les formules coutumieres, la pria de +dire ce qu'elle savait. "Mon premier mot, monsieur le president, c'est +que l'accusee n'est pas coupable." + +Ce premier mot jeta une grande surprise dans l'assemblee. On se +questionnait des yeux, on ecoutait avec anxiete. "Mais qui donc est +coupable? demanda le president.--Je le sais bien, repondit Genevieve +avec l'accent de la verite, mais il m'est impossible de dire le nom du +coupable.--La justice est en droit de lever tous vos scrupules.--Il +y a des secrets que la justice elle-meme ne peut pas arracher. J'ai +tremble que l'accusee ne fut condamnee pour un crime qu'elle n'avait +pas commis; je suis venue jurer sur mon ame qu'elle n'etait pas +coupable, mais c'est mon dernier mot." + +Mlle de la Chastaigneraye s'inclina, et demanda a s'en aller. Parisis +alla a elle et lui offrit son bras. Le president ne jugea pas qu'il +dut la retenir. L'audience fut suspendue pendant un quart d'heure. +Quand le president reprit son siege, il appela Mme de Portien. Elle +etait revenue a elle; elle reparut au bras d'une dame. "Je vous prie, +madame de Portien, de nous renseigner sur la mere de l'accusee, qui a +ete a ce qu'il parait a votre service." + +Mme de Portien repondit d'une voix troublee: "Je n'ai plus qu'un bien +vague souvenir; je n'ai qu'a me louer de cette fille jusqu'au jour +ou elle s'est oubliee.--On nous a appris qu'elle avait ete faire ses +couches a Paris, et que vous l'aviez accompagnee?--Nous allions tous a +Paris a cette epoque, et, pour lui eviter l'affront aux yeux du pays, +nous lui avons permis de partir avec nous." + +La voix de Mme de Portien s'arretait dans sa gorge; on attribua cela a +l'emotion de son evanouissement. "Et savait-on dans le pays quel etait +le pere de l'enfant?--La malignite publique voulait que ce fut mon +mari.--Vous etiez donc deja mariee?" Mme de Portien, qui ne rougissait +plus depuis longtemps, rougit encore. "Monsieur le president, le +proces n'est pas la. Je vous avoue que je n'ai pas mis tout cela sur +mes tablettes, avec l'idee que je serais un jour appelee a en parler +en Cour d'assises.--C'est vrai, madame, mais nous cherchons la verite +par toutes les voies." + +Sans doute une nouvelle lumiere venait de se faire dans l'esprit +du procureur imperial, puisqu'il demanda la parole pour dire ceci: +"Messieurs les jures, nous avions espere que la justice n'avait qu'a +se prononcer: toutes les preuves parlaient eloquemment devant elle. +Mais l'audition des temoins nous avertit qu'avant de vous prononcer il +nous faut entendre un autre temoin, celui qui a porte le bouquet de +Tonnerre a Champauvert. Un doute pourrait subsister dans l'esprit +des juges et dans l'opinion publique; la justice ne doit pas etre +soupconnee: nous attendrons. Des recherches nouvelles seront tentees; +une enquete plus minutieuse encore sera faite pour retrouver, sinon +le temoin, du moins les traces du chemin qu'il a suivi en portant le +bouquet.--Pour moi, je suis bien sur, dit l'avocat de Violette, qu'il +a suivi le chemin des ecoliers; s'il eut suivi le droit chemin, le +bouquet n'eut pas ete empoisonne." + +Le president rappela l'avocat au silence, et, apres avoir consulte la +Cour, il declara que l'affaire etait remise aux prochaines assises. + +Violette eut ete condamnee aux travaux forces, qu'elle n'eut pas ete +plus epouvantee que par cette alternative de rentrer en prison sans +etre jugee. + +Depuis quelques minutes, deux pensees paralleles se disputaient son +coeur; elle avait le pressentiment que Mme de Portien etait sa mere, +et elle avait le pressentiment que Mme de Portien avait empoisonne le +bouquet offert a Mlle de La Chastaigneraye. + + + + +XII + +VIOLETTE ET GENEVIEVE + + +Octave etait desespere, mais il fallait courber le front sous le +niveau de la justice. Il s'approcha de Violette et lui tendit la main +comme il eut fait a sa soeur. "Octave, lui dit-elle, puisque vous +connaissez le poison des Medicis, pourquoi ne m'en donnez-vous +pas?--Violette, je vous en prie, soyez patiente, Dieu vous +sauvera.--Dieu! lui dit-elle; pourquoi me parlez-vous de Dieu, puisque +vous n'y croyez pas!" + +Les gendarmes attendaient; les gendarmes n'attendent pas. + +M. de Parisis veilla a ce que la prison d'Auxerre fut adoucie pour +cette derniere station. Le juge d'instruction et le procureur +imperial, qui avaient fait volte-face, permirent que Violette ne subit +plus l'horrible cellule: on lui donna une chambre; on lui permit +d'ecrire et de recevoir des lettres, toujours sauf le controle +du greffe. Octave lui envoya des livres et des fleurs, mais le +porte-clefs fut inexorable pour lui. Le procureur imperial, dans +l'interet de Violette, lui conseilla de ne pas insister. + +Mme de Portien, toute troublee qu'elle fut, avait offert a Genevieve +de l'accompagner a Champauvert, comme si elle dut retrouver une robe +d'innocence dans cette intimite du voyage; mais la jeune fille refusa +avec douceur et fermete. Elle refusa aussi de partir en compagnie du +duc de Parisis; mais elle lui permit d'aller la voir. + +Octave arriva a Champauvert le lendemain vers dix heures. Genevieve +lui parla de Violette en toute sympathie. "Vous avez raison, Genevieve, +car c'est notre cousine." + +Et il raconta a Mlle de La Chastaigneraye, quoiqu'il ne le sut pas +tres bien, le roman de Mme de Portien. Il avait peur que leur famille +ne fut atteinte par la personne de Mme de Portien. Il aurait fallu +sacrifier Violette; mais ni lui ni Genevieve ne le voulaient. Et puis, +apres tout, il y avait tant de mystere dans ce poison, que peut-etre +se trompait-il. + +Ou etait le petit joueur de violon? Il y a dans tous les proces +celebres une figure singuliere qui ne semble apparaitre que pour se +jouer de la justice, comme s'il fallait prouver aux nommes que nul ne +peut etre infaillible. + +Octave ne se fit pas beaucoup prier pour passer la journee a +Champauvert. Ce lui fut une douce chose de se retrouver dans +l'atmosphere de Genevieve, dans les idees et les sentiments de cette +belle creature, qui avait une grande ame et un grand coeur. + +Bien des fois deja il avait etudie les variations de l'atmosphere +morale, se trouvant meilleur ou plus mauvais, selon les creatures de +son intimite, meme quand il les dominait de toute sa hauteur. Il y a +l'air vif de la vertu, comme il y a l'air orageux de la passion; on +pourrait faire toute une geographie des sensations. On connait les +habitudes d'Octave: des qu'il restait une heure avec une femme, il +n'avait qu'un but, l'aimer et lui parler d'amour. Quoique avec +Genevieve les barrieres fussent difficiles a franchir, tant elle se +tenait dans les hauteurs de sa dignite, de sa grace, de sa pudeur, il +se risqua bientot a lui dire qu'elle etait la seule femme qui fut +allee jusqu'a son coeur, toutes les autres n'ayant amuse que son +esprit. "Mon cousin, vous ne croyez pas a ce que vous dites, et je +ne suis pas assez folle pour y croire. Vos levres ont trop profane +les choses du coeur en les jetant a tout propos et a toutes les +figures. Votre dictionnaire n'est pas le mien; nous ne parlons pas +la meme langue: si je dis un jour _j'aime_, c'est que j'aimerai +jusqu'a en mourir.--Remarquez, ma cousine, que je vous adore depuis +que vous m'etes apparue dans la blancheur de la neige, et pourtant +je ne vous l'ai jamais dit.--Je vous tiens compte de cette discretion, +mais je ne crois pas a un amour aussi extravagant pour une pauvre +provinciale.--Comme vous vous moquez de toutes les Parisiennes!" + +Et Octave essayait de prouver par l'action de ses regards que s'il ne +disait pas par sa voix: _Je vous aime_, il le disait par ses yeux. + +Genevieve avait beau vouloir couper court a toute causerie +sentimentale, comme elle y prenait un vif plaisir, Octave y revenait +toujours. Ils se promenaient par le parc et cueillaient ainsi les +heures les plus charmantes. + +Un instant Mlle de La Chastaigneraye changea de figure et de +conversation. Sans avoir l'air d'y penser, Parisis l'entraina dans le +parc boise; mais elle parla astrologie. "Quand je pense, dit tout a +coup Octave, que dans cent ans nous habiterons chacun une etoile, +si eloignee l'une de l'autre, qu'il faudra un million d'annees pour +qu'elles tressaillent a la meme lumiere!--Pourquoi ces deux etoiles si +eloignees, mon cousin?--Parce que nous aurions pu nous aimer sur la +terre et que nous n'avons pas voulu.--Eh bien! mon cousin, vous vous +consolerez parce que vous aurez aime Violette." + +Mlle de La Chastaigneraye etait jalouse de toutes les femmes mais elle +etait surtout jalouse de Violette. + +M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye ne s'etaient guere parle de +l'empoisonnement du bouquet de roses: le nom de Mme de Portien, comme +le nom de Violette, s'arretait sur leurs levres. Ils craignaient tous +les deux d'accuser la vraie coupable. Craignaient-ils de defendre +Violette? Et pourtant il n'etait douteux ni pour l'un ni pour l'autre +que Mme de Portien n'eut empoisonne le bouquet. + +Enfin, Genevieve prit la parole sur cette tenebreuse affaire. "Mon +cousin, croyez-vous donc qu'aux prochaines assises Mme de Portien ne +sera pas appelee sur le banc des accuses?--Peut-etre n'osera-t-on pas, +car on n'a pas de preuves contre elle.--Et pourtant, vous etes bien +convaincu que cette jeune fille n'a pas voulu m'empoisonner?--Oui, ma +cousine; et puisque nous parlons de "l'accusee", il faut que je vous +dise encore que Mlle Violette est la fille de Mme de Portien. Je crois +meme que Mme de Portien en est convaincue elle-meme aujourd'hui. Or, +que fera-t-elle? Je sais que l'avocat a dresse toutes ses batteries +contre elle. Apres tout, si Mme de Portien est appelee, elle s'appelle +Mme de Portien, elle est deja bien loin de nous. Si elle est punie, +nous ne serons pas atteints. Que voulez-vous, on a dans toutes les +familles des cousines a la mode de Toulon.--Pauvre Violette!" dit +Genevieve. + +Ce cri partait du coeur, mais d'un coeur blesse. Octave n'avait pu +rejeter de son esprit le souvenir de la dame blanche se promenant au +clair de la lune sous les grands arbres de Champauvert. "Il me vient +une nouvelle idee, dit-il. Nous accusons Mme de Portien; mais que +faisaient la vers minuit cette dame blanche et ce monsieur noir dans +votre parc, la nuit d'avant l'empoisonnement par les roses-the?--Mon +cousin, le monsieur noir et la dame blanche ne pensaient pas a +empoisonner les autres, je vous assure; c'etaient deux lunatiques qui +ne voulaient dire leurs secrets qu'a la lune, mais qui n'avaient pas +de poison dans les mains." + +Octave n'insista pas et parla politique pour mieux rentrer dans le +sujet. "Lisez-vous le _Moniteur_, ma cousine?--Oui, mon cousin, pour +voir le lundi les decrets du feuilleton.--Eh bien! moi, ma cousine, +je ne lis que la quatrieme page pour voir les enrichis qui se font +un bapteme heraldique. Vous connaissez M. de Rochelieu, ci-devant +M. Marsouin?" + +Octave etudia la physionomie de sa cousine. Il savait que ce +gentilhomme de fraiche date habitait pres de Champauvert une vieille +abbaye qu'il avait ornee de colombiers a tous les points cardinaux. +C'etait peut-etre pour lui et avec lui que se promenait la dame +blanche. "Oui, dit Genevieve, je connais M. Marsouin; on a trouve ici +qu'il avait eu tort de ne pas s'appeler M. de la Truffardiere." + +Octave sentit qu'il ne faisait que de la mauvaise politique. Comme il +regardait Genevieve, elle se mit a sourire avec une pointe de malice. +"Puisque vous etes visionnaire, mon cousin, pourquoi me parlez-vous +de visions de Champauvert, et ne me parlez-vous pas des visions de +Paris?--Parce qu'a Paris, il n'y a pas de visions." + +Le duc de Parisis avait oublie l'etrange visite que lui avait +faite une femme voilee une nuit de carnaval; il croyait a quelque +mystification de comedienne, une de ces vingt femmes qui avaient une +clef d'argent de la petite porte du jardin. "Mais, mon cousin, reprit +Genevieve, vous avez donc oublie--que n'oubliez-vous pas?--cette +apparition, dans votre hotel, une nuit de carnaval?--Ah! oui, c'est +encore une des pages inexpliquees de ma vie. Une femme est venue vers +moi: elle m'a parle; mon emotion a ete telle, moi qui suis bronze +contre toutes choses, que je n'ai pas trouve de voix pour lui repondre +ni de pieds pour la suivre. Je me sentais de marbre a travers mon +demi-sommeil; le peu d'esprit qui me restait appartenait au monde des +esprits, puisque je lisais Faust.--Oui, vous lisiez Faust, et la femme +qui vous est apparue vous a marque votre destinee.--Oui, elle l'a +si bien marquee que j'ai ferme le livre et que je n'ai jamais bien +retrouve la page, car ce beau livre c'est la folie dans la sagesse, ou +la sagesse dans la folie. Mais comment savez-vous tout cela? Est-ce +que vous connaissez cette femme?--Non, mon cousin. Parlons politique." + +Toute la politique d'Octave, c'etait Genevieve; mais ce fut en vain +qu'il posa devant elle cent points d'interrogation; plus il la +questionnait, plus elle embrouillait les cartes: comme la Sibylle, +elle se derobait sous les ramees les plus feuillues. C'etait la plus +impenetrable et la plus adorable des femmes. Octave changeait tous ses +points d'interrogation en points d'admiration. + +Le soir, Octave partit pour passer la nuit a Parisis. Quoiqu'il se +trouvat tres heureux d'etre a Champauvert, il comprit que Mme Brigitte +ne verrait pas d'un bon oeil qu'il prit pied chez sa cousine. Il ne +fallait pas que Mlle de La Chastaigneraye fut soupconnee--meme d'etre +aimee par son cousin. Quand il fut parti, Genevieve pleura. "Ah! +dit-elle tristement, je suis un corps sans ame. S'il ne revient pas +demain, je mourrai." + +Il ne revint pas le lendemain. + +A Parisis, ce soir-la, il se coucha fort tard. A une heure du matin, +il ne dormait pas encore. Il alla chercher un livre dans la biblio- +theque du chateau. Sur une table il vit un livre ouvert. C'etait +_Faust_. Il pencha la tete et vit ces deux mots:--C'EST LA!--qui +couraient comme le feu sur ces deux lignes: + +"Le sentiment est tout, le reste n'est que la fumee qui nous voile +l'eclat des cieux." + + + + +XIII + +TROIS MARIS CONTENTS + + +A son retour a Paris, Octave joua encore les Don Juan dans les +entr'actes de sa vie. + +La comedie que je vais conter n'a ete representee jusqu'ici sur aucun +theatre, mais elle a ete jouee scene pour scene, mot pour mot, aux +Champs-Elysees, no 123 et no 125, etage des balcons. C'est une comedie +en un acte, un acte nocturne qui pourrait s'intituler _les Trois +Maris_. Il y a cinq personnages en scene, mais les trois maris sont +presque des personnages muets; il n'y a a ecrire que le duo chante +entre minuit et une heure du matin par M. de Parisis et Mme le baronne +de Biancay. + + +M. de Parisis connaissait beaucoup ces nos 123 et 124 de l'avenue +des Champs-Elysees. Au no 123, il etait quelquefois attendu tres +discretement au troisieme etage par une noble etrangere qui s'ennuyait +a l'heure ou son mari courait le demi-monde. Au no 125, il etait non +moins discretement attendu, au quatrieme etage, par une tres jolie +Havanaise nee dans un hamac et qui vivait toujours couchee. + +Il n'avait pas juge de utile de faire connaissance avec les maris, si +bien qu'il ne les avait jamais vus. Or, un soir vers minuit, pendant +qu'il etait au no 125, le mari, qui ne savait pas vivre, rentra sans +se faire annoncer. Parisis dit gravement au mari qu'il venait pour lui +demander la main de sa soeur. C'etait l'heure de demander une jeune +fille en mariage; mais le mari n'avait pas de soeur. + +C'etait un Espagnol qui avait des habitudes americaines; il repondit +a Octave en lui montrant un revolver. Octave, ne pouvant alors parler +cette langue-la, se jeta sur le balcon et escalada les chardons aigus +du balcon voisin. + +Voila le prologue de la comedie. Maintenant figurez-vous, dans +l'appartement contigu, une jeune femme qui arrive du concert et qui +a envoye coucher ses domestiques. C'est Mme la baronne Blanche de +Biancay. Le mari est un chasseur intrepide qui, aimant mieux sa meute +que sa femme, est depuis trois jours a la chasse; il est ne pour la +vie rustique; il aime l'architecture des forets et non celle de Paris; +il meurt d'ennui dans un salon; il s'epanouit dans un chenil. Comme +sa femme n'est pas une Diane enchanteresse, il lui donne presque tout +l'hiver les agrements du veuvage. C'est la femme de quarante ans qui +voudrait bien faucher son regain avec un beau moissonneur arme d'une +faux d'or. Elle porte son ideal dans son coeur; mais elle court risque +de passer toujours a cote. + +Il ne faut pas desesperer: le hasard, qui n'est autre qu'un ministre +aveugle de la clairvoyante nature, va jeter son ideal sur son chemin. + +En ce moment, M. de Parisis frappa trois coups a la fenetre. "Eh bien? +on frappe a la fenetre! Qu'est-ce que cela veut dire? C'est un coup de +vent, sans doute." + +La baronne ecouta. "Voila qu'on frappe encore! c'est original; je +n'ouvrirai pas plus la fenetre que la porte." + +Nous ne sommes plus ici dans le cercle des grandes dames. + +Elle alla soulever le rideau de la fenetre. Octave etait toujours +la. "Un homme sur le balcon! s'ecria-t-elle.--Madame, ouvrez-moi, de +grace!--Passez votre chemin.--Madame, je vais briser les vitres." + +Blanche se decida a ouvrir la fenetre. "Mais, monsieur, je suis chez +moi." + +Octave se jeta aux genoux de Mme de Biancay. "Madame, pardonnez-moi, +je vous en supplie, c'est toute une histoire que je ne vous dirai +jamais.--Est-ce une gageure, monsieur?--Non, madame, c'est un +quiproquo. M. Sardou vous expliquera cela dans une de ses comedies. +Adieu, madame." + +La baronne avait reconnu Parisis. "Ah! vous voulez vous en aller par +la porte quand vous etes entre par la fenetre; non, monsieur, je vous +defends ma porte.--Mais, madame, je ne puis pas m'en aller par le meme +chemin, car je dois vous dire la verite: il y a par la un revolver. +J'allais partir avec sa femme pour le bal de l'Opera--en tout bien, +tout honneur,--mais il est rentre! Je me suis enfui sur le balcon pour +garder mon incognito, mon Othello m'a poursuivi et me voila a vos +pieds. Ah! madame, si j'ai escalade votre balcon, ce n'est pas sans +danger, car vous etes defendue par des chardons fort aigus, j'ai +failli y rester.--Je vous remercie de la preference; pourquoi +n'avez-vous pas pris l'autre balcon? c'est celui d'une danseuse. Ainsi +mon appartement n'est plus maintenant qu'une grande route. On entrera +chez moi sans dire gare! On y passera pour aller a la Bourse; on y +donnera des rendez-vous; je ne desespere pas d'y voir passer un jour +les arbres du bois de Boulogne pour aller aux Champs-Elysees.--Adieu, +madame, je suis profondement touche de cette hospitalite d'un +instant, sans cela j'etais force de descendre quatre etages +per-pen-di-cu-lai-re-ment! comme une goutte de pluie.--Encore une +fois, monsieur, vous ne vous en irez que par la fenetre. Songez donc, +si mes gens vous voyaient ici, je serais perdue. Il est minuit passe; +une jeune femme ne recoit pas de visites a pareille heure.--C'est +vrai, madame, je suis desole d'etre entre chez vous si matin; mais que +voulez-vous que je fasse? Attendez donc ... Il me semble ... c'est +bien cela ... vous etes Mme la baronne de Biancay? j'ai eu l'honneur +de jouer la comedie avec vous au chateau de Marchais." + +Octave avait pris son lorgnon. La baronne prit sa lorgnette. "Est-ce +possible! J'avoue que je ne vous avais pas encore regarde. Quoi! M. de +Parisis!--Permettez-moi, madame, de commencer par deposer une carte a +vos pieds; car enfin, il faut proceder par ordre. Maintenant, voici +une carte cornee.--C'est cela. Et a la troisieme visite vous passez +par la fenetre.--Si vous saviez comme je vous aime!--Depuis combien de +minutes?--Depuis toujours; ceux qui s'aiment ici-bas se sont aimes +dans une autre vie." + +Le duo devenait fort joli, mais il se changea malencontreusement en +trio. Le mari outrage avait a son tour franchi les chardons, a son +tour il frappait a la fenetre. "C'est serieux, dit la baronne. On +frappe a la fenetre; c'est le mari de ma voisine." Le mari de la +voisine cria d'une voix de tonnerre: "Madame, ouvrez la fenetre, ou je +brise les vitres." Madame de Biancay cria: "Monsieur, je vous prie de +passer votre chemin.--Madame, dit Octave, le mari se fache. Avez-vous +des armes?--Oui, un poignard." + +L'Americain donna un coup de pied dans la glace. Parisis saisit une +chaise. "Je vais lui passer cette epee a travers le corps.--Madame, un +homme se cache ici, cria le mari outrage." + +Octave s'avanca vers le revolver: "Je ne me cache pas, monsieur, je +suis chez Mme Biancay parce que je vais l'epouser. Si j'ai passe par +chez vous, c'est parce que je me suis trompe de numero. Etes-vous +content?--Tout s'explique. Je suis content! Je vous prie, madame, de +me pardonner cette visite nocturne, si j'ose m'exprimer ainsi. Je +payerai les verres casses." + +Octave allait offrir un bougeoir au mari content, mais il etait deja +parti. + +Mme de Biancay se croisa les bras pour admirer l'impertinence +d'Octave. "Monsieur de Parisis, maintenant que je vous ai sauve de la +vengeance du mari, vous n'avez plus rien a me demander et vous allez +me dire un eternel adieu.--Un eternel adieu! j'aimerais mieux m'en +aller par ou je suis venu. Je vous aime et je vous supplie de +m'ecouter.--Quand vous passerez par la porte.--Par la porte de +l'eglise avec vous a mon bras. Vous me prenez par les sentiments. +Mais vous savez bien que je suis mariee." + +Mme de Biancay prit un flambeau. "Si vous voulez avoir le droit de +revenir, allez-vous-en.--Comment, vous mettez a la porte un homme qui +passe par la fenetre.--Taisez-vous, vous me faites fremir! aussi je +sais bien ce que l'avenir vous reserve. Vous finirez dans un chateau +avec une gardeuse d'oies.--Non, madame, rassurez-vous, je serai +foudroye comme Don Juan, dans les bras d'une belle femme qui n'aura +encore rien garde du tout.--Dieu vous mene a cette terre promise!--La +terre promise, c'est vous.--C'est la premiere venue.--Non, c'est vous. +Avant de vous voir, je vous aimais, car vous etes mon ideal. Depuis +que je vous ai vue, je vous adore.--Et les autres? Et Mlle Violette de +Parme? Et la comtesse d'Antraygues? Et Mme d'Argicourt? Et celle-ci et +celle-la?--Que voulez-vous! Les peches de l'espalier voisin me donnent +toujours soif.--Et vous croyez que je vais descendre de l'escalier +pour vous." + +Octave embrassa la baronne. "Quelle saveur et quel parfum!--Mais la +voisine?--Serieusement, je n'ai passe chez elle que pour arriver chez +vous.--C'est le chemin le plus court. Mais que dira-t-elle?--Elle +pensera que vous avez sauve son honneur.--Oui! oui! en perdant le +mien.--Vous etes si belle qu'il n'est pas impossible que vous ne le +retrouviez.--Je ne comprends pas.--Ni moi non plus. Comme vous avez de +beaux cheveux! Il vient un rude vent par cette vitre cassee. Si nous +passions dans votre chambre?--Ah! M. de Parisis, ayez pitie de moi, +car mon mari...." + +Octave avait entraine Mme de Biancay qui, deja toute echevelee, se +croyait encore forte dans sa vertu. + +Les derniers mots de la causerie se perdirent dans le bruit du vent. +Mais tout n'etait pas dit. Le mari du balcon, qui avait reflechi, +revint furieux. "Non, s'ecria-t-il, on ne se sera pas impunement joue +de moi, je me vengerai." + +Cette fois, ce n'etait plus un mari de comedie, mais un mari de +melodrame. Il acheva de briser la glace. Apres quoi, deja content de +cette belle action, il passa l'avant-corps tout entier. Et comme il +n'y avait personne, il s'ecria:--"Ah! je tiens mon homme, cette fois." +Il entra. Sans doute il allait chercher le duc de Parisis dans les +pieces voisines, quand on sonna a la porte. Comme il ne savait pas +bien ce qu'il faisait, il alla ouvrir. + +Un homme tout aussi emporte que lui entra par la porte comme un coup +de tonnerre. C'etait le mari de dessous, le Maure de Venise. "C'est +trop me braver, dit-il au mari du balcon, croyant avoir affaire a M. +de Parisis." + +Il n'y avait pas de lumiere dans l'antichambre. "Mais, monsieur, je ne +vous connais pas, dit le mari du balcon.--Et moi, monsieur, je vous +connais trop. Vous avez monte un etage de plus parce que j'etais chez +moi; vous vous etes dit sans doute que ma femme monterait chez la +baronne de Biancay, car la baronne est indulgente aux actions des +autres. Quelles sont vos armes, monsieur?--Mes armes! les voila!" + +Et le mari du balcon saisit le mari du dessous pour le mettre a la +porte. Naturellement celui-ci resista par les memes armes. + +Et pourtant ni l'un ni l'autre n'etaient habitues a un pareil duel. +C'etaient deux hommes d'honneur, plus ou moins--malheureux,--penetres +des principes d'une bonne education. + +Cependant le duc de Parisis et Mme de Biancay s'inquietaient quelque +peu de ce beau tapage. Octave remettait deja ses gants pour rappeler +les maris a l'ordre, mais ce ne fut pas lui qui arriva le premier +sur le champ de bataille, tant il trouvait doux d'apaiser la belle +effarouchee. + +Ce fut le mari de Mme de Biancay. Comme elle l'avait pressenti, il +pouvait rentrer cette nuit-la. Et meme elle aurait du en etre sure, +puisqu'il avait annonce son retour pour la nuit suivante. Mais il y +a des heures ou les femmes n'ont pas la science des hommes. Tant pis +pour les hommes qui arrivent avant l'heure qu'ils ont annoncee: ils +sont deux fois dans leur tort. + +Ce qui est certain, c'est que M. de Biancay, suivi d'un domestique +qui portait une valise, arriva pour faire une charmante surprise a +sa femme, au moment ou le mari du balcon et le mari du dessous +s'agitaient dans son antichambre; c'etait une belle gymnastique en +l'honneur de M. le duc de Parisis. "Qu'est-ce qui se passe chez moi?" +se demanda-t-il tout abasourdi. + +Il ne fallut pas cinq secondes pour que la colere l'envahit et lui +montat a la tete. C'etait un homme taille en hercule, qui n'abusait +pas de sa force, mais qui, plus d'une fois pourtant, avait prouve +qu'il ne fallait pas lui marcher sur le pied. Il saisit le mari et +le jeta dans l'escalier. C'etait le mari du dessous. Celui-ci eut +peut-etre remonte, si le mari du balcon, qui roulait a son tour, ne +lui eut interdit ce chemin-la. + +Ce fut une belle fricassee de museaux, selon l'expression d'Octave, +car je ne me permettrais pas de parler ainsi de maris malheureux. Non +seulement les deux maris roulerent et continuerent leur duel, mais +ils entrainerent dans leur chute le domestique de M. de Biancay et la +bougie qu'il portait a la main. + +La bougie fut eteinte, mais on vit bientot a tous les etages d'autres +maris inquiets du vacarme qui retentissait dans toute la maison. La +fete de nuit fut complete, avec illuminations. + +M. de Biancay avait repris possession de lui-meme et de son appartement. +Il s'etonnait de ne pas voir accourir sa femme, car il ne pouvait +supposer qu'elle fut endormie pendant qu'on se battait chez elle. +Quand M. de Parisis,--tout fraichement gante,--apparut portant aussi +un bougeoir. + +Ils se saluerent tous les deux avec defiance. M. de Biancay connaissait +vaguement M. de Parisis, M. de Parisis ne se rappelait pas M. de Biancay. +"Monsieur, dit le mari sans trop prendre les airs d'un mari outrage, +voulez-vous m'expliquer cette comedie?--Monsieur, j'allais vous adresser +la meme question.--Mais, monsieur, puisque vous etes chez moi et que je +suis absent depuis longtemps, sans doute vous savez mieux que moi ce qui +s'y passe.--Pas le moins du monde, monsieur." + +Parisis n'etait jamais en peine. Les auteurs comiques auraient pu +inventer pour lui les situations les plus perilleuses, il en fut sorti +gaiement sans sourciller jamais. "Mais enfin, monsieur, permettez-moi +de vous demander ce que vous faites ici a deux heures du matin?--Je +devrais ne pas vous repondre, repondit Octave, mais vous y mettez +vraiment trop de bonne grace pour que je ne vous confie pas mon +secret. La femme du voisin, votre voisin du balcon, est nerveuse a +tout casser, elle se trouvait mal, le mari est rentre comme je lui +donnais des sels; il n'a pas trouve cela de son gout. Comme il etait +arme et que je ne l'etais pas, comme elle me suppliait de ne pas me +defendre, j'ai franchi votre balcon croyant passer par un appartement +inhabite. La fenetre etait ouverte, le mari m'a poursuivi, j'ai ferme +la fenetre, il a brise les vitres et a rencontre un monsieur qui avait +a lui parler, car vous avez entendu leur conversation. Je ne sais +pas un mot de plus.--Eh bien, dit M. de Biancay, ils continuent la +conversation dans l'escalier.--Je ne suppose pas, dit Octave, que vous +songiez a me mettre en tiers dans cette conversation.--Est-ce que +c'est Mme de Biancay, monsieur, qui vous a donne ce bougeoir?--Oui, +monsieur; Mme de Biancay, qui vous attendait, a ete une femme +d'esprit: j'etais entre par la fenetre, elle a voulu me mettre a la +porte. Voila pourquoi elle m'a donne ce bougeoir pour que je trouve +mon chemin." + +Le duc de Parisis salua. M. de Biancay salua. Le duc de Parisis salua +une seconde fois. M. de Biancay se demandait s'il devait le saluer +d'un coup de pied, mais il se contint et entra chez sa femme. "Ah! mon +ami, j'etais bien sure que vous arriveriez cette nuit, car je vous +attendais.--Avec le duc de Parisis!--Quoi, c'etait le duc de Parisis? +Ah! par exemple, voila un original! Cette fois, mon ami, il s'est +trompe de chemin en passant par la fenetre." + +Le troisieme mari fut content. + + + + + +XIV + +LES FEMMES INVINCIBLES + + +Cependant don Juan de Parisis perdit quelques batailles vers ce +temps-la. + +Il surprit un jour presque tout le secret du jeu de cartes. Mme +d'Antraygues finit par lui confier les noms de la Dame de Carreau +et de la Dame de Trefle, la duchesse de Hautefort et la marquise de +Fontaneilles. Alice s'obstina a cacher le nom de la Dame de Coeur par +un sentiment de jalousie, car elle adorait toujours Octave et savait +qu'il aimait Genevieve. + +Parisis connaissait trop de femmes pour reconnaitre celles qu'il +ne voyait que de loin en loin. Les figures les plus opposees se +confondaient dans son souvenir avec le meme souvenir amoureux. +Souventes fois, il lui arrivait de causer intimement avec une femme, +sans bien se rappeler son nom, comme si toutes les femmes etaient la +meme, suivant l'expression d'un moraliste. + +Des qu'il eut surpris le secret, il se presenta vaillamment chez la +marquise de Fontaneilles, qu'il ne connaissait guere, sous pretexte +qu'il voulait danser pour les pauvres. Elle etait dame patronnesse de +toutes les bonnes oeuvres. On allait donner un bal de bienfaisance, il +fallait bien que l'esprit malfaisant y fut represente. + +Quand Octave entra dans le salon de la marquise de Fontaneilles, il y +trouva la duchesse de Hauteroche, qui attendait son amie pour sortir. + +Mme de Hauteroche, comme Mme de Fontaneilles, etait une tres grande +dame de la plus haute naissance, qui avait traverse jusque-la le monde +parisien demi-souriante, mais s'amusant a la fete des autres, ne +voulant pas jouer d'autre role que celui de femme honnete; on disait +que son mari s'amusait pour elle. C'etait peut-etre une raison de plus +pour qu'elle fut plus stoique dans son devoir. Ce qui est hors de +doute, c'est que, jusque-la, nul n'avait marque son pied dans la neige +de ses avenues. + +Elle etait charmante: une beaute brune et grave, adoucie par des yeux +d'outre-mer profonds comme l'Ocean; elle avait ete blonde, on le +devinait encore a la legerete de ses cheveux. + +Quand Mme de Fontaneilles vint pour prendre son amie, elle fut quelque +peu surprise de la voir en tete-a-tete avec le duc de Parisis. Ils +causaient avec abandon comme des gens qui se sont vus la veille. +Octave etait partout chez lui. + +Il se leva et alla au-devant de la marquise, comme si ce fut elle qui +vint en visite. Elle le remercia de faire si bien les honneurs de son +salon; il ne manqua pas de developper ce paradoxe, que les gens bien +nes sont tous de la meme famille, et que, meme avant d'avoir ete +presentes, ils se savent par coeur. + +Ce fut le point de depart d'une causerie imprevue. Les deux dames se +revolterent a cette idee pretentieuse d'Octave de connaitre si bien +les gens qu'il ne connaissait pas. + +Mais lui, qui n'etait jamais pris sans vert, se rappela a propos +quelques paradoxes de Lavater. Il s'engagea a dire la bonne aventure +a la duchesse et a la marquise, si elles lui permettaient de les +devisager un peu; il n'oublia pas de leur rappeler qu'on n'etait pas +toujours masque comme la Dame de Trefle et comme la Dame de Carreau. + +La glace etait brisee. La duchesse dit a Octave que Mme d'Antraygues +avait trahi le secret de ses amies, mais qu'elle comprenait cela, +puisqu'elle savait, par oui-dire, qu'une femme n'avait pas de secrets +pour son amant. + +Le duc de Parisis, un physionomiste raffine, trouva beaucoup de +verites a dire aux deux amies. La premiere venue parmi les diseuses +de bonne aventure remue des verites, puisqu'elle remue des mots: +qu'est-ce donc si le diseur de bonne aventure est un homme d'esprit +qui a etudie dans le coin des femmes! Pour connaitre les hommes, +pratiquez les femmes; pour connaitre les femmes, pratiquez encore +les femmes: c'est la sagesse des nations folles. + +Pendant cette seance a la Lavater, Octave eut l'art de prouver a la +duchesse et a la marquise qu'il etait eperdument amoureux d'elles. +Pendant qu'il leur parlait d'elles, ses yeux leur parlaient de lui. +Et ce qu'il y eut de bien fait dans cette oeuvre diabolique, c'est +que chacune des deux femmes fut convaincue qu'il n'aimait qu'elle-meme. + +Mais elles etaient au-dessus de l'amour, meme de l'amour de don Juan +de Parisis. La marquise de Fontaneilles s'etait tournee vers Dieu +et ne voulait pas se retourner vers son prochain. La duchesse +de Hauteroche, ame plus romaine, aimait la vertu pour la vertu, +s'attachant a son devoir non pas avec resignation, comme tant +d'autres, mais avec vaillance, fiere des victoires de l'ame sur le +corps. + +Octave perdit bien huit jours--huit siecles pour lui--a errer autour +de ces deux vertus; il avait pourtant imagine une tactique qui lui +semblait victorieuse:--Apres avoir prouve a la marquise qu'il n'etait +pas amoureux de la duchesse, il prouva a la duchesse qu'il etait +amoureux de la marquise, soufflant l'orage a tous les horizons.--Mais +les nuages ne monterent pas jusque dans l'azur. + +Il ne s'avoua pas vaincu; il leva le siege et passa dans un autre +camp. Mais tout en courant les petites dames, ses aspirations le +ramenaient bientot aux femmes du monde, parce que s'il trouvait que +l'amour est toujours le meme au dernier chapitre, quelle que soit +l'atmosphere, il trouvait aussi qu'il faut chercher les variations du +coeur dans les commencements. Or il n'y a de commencements qu'avec les +femmes comme il faut, puisqu'avec les autres on commence toujours par +la fin. + + + + +XV + +L'ESCARPOLETTE + + +Parisis ne se contentait pas des femmes du monde ni des femmes du +demi-monde; les fillettes de tous les ordres, pourvu qu'elles fussent +jolies, lui semblaient de bonne prise; son grand art, en ceci, etait +de se mettre au diapason et d'entrer de plain-pied dans l'intimite des +femmes quelles qu'elles fussent. Venait-il une modiste apporter un +chapeau, une fleuriste apporter un bouquet, une couturiere apporter +une robe, il la lorgnait; si elle etait belle, il la saluait et lui +disait mille folies, au grand depit de la dame qu'on venait habiller +ou coiffer; on lui reprochait de manquer de dignite, mais il disait +lui-meme qu'il ne reconnaissait pas les bienseances. + +Combien d'aventures etaient le second chapitre de ses premieres +escarmouches! + +Aussi, un matin, Mme d'Antraygues surprit-elle Parisis dans son +jardin, qui faisait balancer, sur une escarpolette, deux jeunes +modistes a qui il avait commande des chapeaux, sans doute pour +coiffer ses arbres. Ces deux modistes etaient des jeunes brunes fort +provocantes par l'eclat de leurs yeux qu'elles ne veloutaient pas du +tout. + +Elles riaient comme des folles, elles criaient en tombant sur l'herbe +comme de vraies pensionnaires; il fallait voir Parisis les rouler sur +le gazon, les prendre dans ses bras et les remettre sur la balancoire. +Mme d'Antraygues, cachee par un magnolia, assista a toute la fete; on +s'amusait si vaillamment qu'elle aurait voulu en etre, si sa grandeur +ne l'eut attachee au rivage. + +Elle se montra, les oiseaux s'envolerent. Parisis les rappela, mais +le charme etait tombe. "Comment pouvez-vous vous amuser avec ces +fillettes? demanda-t-elle a Octave.--Vous voulez que je vous dise le +secret, lui repondit-il en riant, c'est que ce sont des femmes et que +je m'amuse toujours avec les femmes." + +Le duc de Parisis avait d'ailleurs un gout tres modere pour les +fillettes; il n'aimait pas les raisins verts, il disait que la volupte +s'accommode mieux du fruit que de la fleur. + +Il disait encore que la femme a deux virginites, celle de la +chrysalide et celle du papillon. Il aimait mieux le papillon que la +chrysalide. La jeune fille n'est d'abord qu'une ebauche; elle n'est +une oeuvre d'art qu'apres avoir secoue l'arbre de la science. + +Les libertins aiment les ingenues; les voluptueux aiment les savantes. +Toutes les forets sont vierges dans le pays de l'amour. + + + + +XVI + +LE FESTIN DE MARBRE + + +Ce fut a peine si de loin en loin le nom de Monjoyeux retentissait +aux oreilles de ses amis. Aussi ce fut une vraie surprise quand cette +lettre courut a la Maison d'Or, dans le cabinet des journalistes, +dans l'atelier des peintres et des sculpteurs, jusque chez M. +Beule-les-Fouilles, secretaire perpetuel de l'academie des beaux-arts. + + "M. Monjoyeux et Mme Monjoyeux prient monsieur de leur faire + l'honneur de venir souper chez eux le vendredi, 12 decembre, a + minuit. + + "Les statues, sculptees par M. Monjoyeux, seront exposees a + giorno. + + "Avenue de l'Imperatrice, 22." + +Quand M. de Parisis recut cette invitation, il se dit: "Voila +Monjoyeux qui nous prepare un coup de theatre. Il va nous prouver +qu'il est un homme de genie; je ne manquerai pas a cette fete." + +Ce fut une vraie fete. On en parla beaucoup la veille; on en parla +bien plus le lendemain; mais ce fut une fete sans lendemain. + +Octave ne s'attendait pas a tant d'equipages devant l'hotel. Il etait +alle le matin pour voir Monjoyeux; mais quoiqu'il eut beaucoup insiste +pour etre recu, quoiqu'il eut remis d'un air victorieux cette carte +celebre qui lui ouvrait toutes les portes, comme naguere a M. de Morny +et au comte d'Orsay, un domestique fort bien style vint lui dire que +ni monsieur ni madame ne pouvaient recevoir monsieur le duc, ce qui +aiguillonna d'autant plus sa curiosite. + +A minuit, quand il fut annonce dans le premier salon, il fut ebloui +par les lumieres, les femmes, les diamants; il connaissait l'hotel, +ou durant deux hivers une etrangere celebre avait recu le beau monde +parisien, mais il n'avait jamais vu tant de haut luxe dans les salons. +Les etoffes, les tapis, les bronzes, les meubles, tout avait la marque +d'une main savante et prodigue. Dans l'avant-salon, dont Cabanel +avait peint le plafond, soutenu par des cariatides de Clesinger, +on remarquait une marguerite a la fontaine, d'Ary Scheffer, et une +Cleopatre, de Gerome, deux civilisations en contraste. Dans le grand +salon plus severe quoique plus riche, Ingres, Delacroix, Meissonier +et Diaz, les quatre expressions de l'art moderne, se disputaient les +panneaux. "Diable! mon cher, dit M. de Parisis a Monjoyeux, vous +faites bien les choses.--N'est-ce pas? dit le comedien-sculpteur; +l'habitude du theatre, l'amour des chefs-d'oeuvre! mais je suis tres +fier de votre approbation, a vous qui avez le plus charmant petit +palais de Paris. C'est mon seul talent, et j'avoue que je suis +toujours surpris de voir que les autres font bien. Donnez un million a +cent hommes, et ces cent hommes gaspilleront leur million sans montrer +une preuve de gout.--Si le gout etait a la portee de tout le monde, il +n'y aurait rien a faire. Mais je vais vous presenter a ma femme: la +voyez-vous la-bas dans cette corbeille epanouie?--Oui, c'est le dessus +du panier. Tudieu! mon cher, comme elle est belle! Et vous avez le +courage de travailler du marbre quand vous avez sous la main un pareil +chef-d'oeuvre! Pour moi, je briserais mon ciseau pour adorer la statue +vivante." + +Le duc de Parisis attachait son regard sur Mme Monjoyeux avec un vague +souvenir. Il lui semblait la reconnaitre comme a la rencontre des +Champs-Elysees. "Et pourtant pensait-il, je n'ai jamais vu cette +Bretonne que Monjoyeux est alle epouser a Nantes." Mme Monjoyeux lui +rappelait une figure aimee en passant. + +Il s'avanca vers Mme Monjoyeux, ne s'inquietant pas de deranger toutes +les femmes qui l'entouraient. Il s'assit dans le groupe et parla a +tort et a travers de la pluie et du beau temps, de la vie d'artiste, +de ses imprevus, des jeux du hasard et des jeux de l'amour. Il eut +bientot conquis toutes les femmes a son esprit railleur et charmant. + +Octave avait pour politique de se mettre toujours du cote des femmes, +disant que dans le papottage qui court sur les eventails, il y +avait beaucoup plus de sagesse a recueillir que dans les phrases +sentencieuses des hommes serieux. Quand une femme cause, elle trahit +l'eternel feminin, elle ouvre son coeur sans le vouloir, tandis que +l'homme n'ouvre le plus souvent que sa boite a betises, tout bouffi +qu'il est de vanite. Et puis, comme disait Octave, du cote des femmes +la betise elle-meme a son prix. Il allait plus loin, il disait que la +femme est parfaite dans le mal comme dans le bien; tandis que l'homme, +sous pretexte d'etre un animal raisonnable, n'est en definitif qu'un +animal. + +M. de Parisis fut quelque peu surpris de ne pas reconnaitre une +seule Parisienne parmi toutes ces femmes qui faisaient cortege a Mme +Monjoyeux. C'etait la fleur des pois de cette societe etrangere +qui regne dans les Champs-Elysees et l'avenue de l'Imperatrice, +Havanaises, Peruviennes, Polonaises, Espagnoles et autres expressions +des mondes voyageurs. Quand on veut improviser un salon, il faut +s'adresser a ces peuplades pittoresques, toujours gaies et vives, qui +paraissent et disparaissent sans marquer de vifs souvenirs. "C'est +cela, pensa Octave, Mme Monjoyeux n'ayant pas de racines dans le monde +parisien, a ouvert sa porte aux passageres des quatre mondes. Tant +mieux, ce sont de jolis oiseaux tres apprivoises qui chantent sans +trop se faire prier la chanson de l'amour. Nous allons nous amuser +ce soir: je suis bien sur qu'il n'y a pas une begueule ici et qu'on +pourra avoir de l'esprit sans peur de l'estampille." + +Tout en causant avec les femmes, M. de Parisis cherchait a reconnaitre +les hommes errants ou discutant en groupes dans les salons. C'etait +le tohu-bohu des premieres representations, avec quelques peintres et +sculpteurs en plus. Monjoyeux, en effet, n'allait-il pas donner une +premiere representation? Il y avait la les critiques du lundi, les +causeurs du samedi, les polemistes du dimanche, les chroniqueurs +de toute la semaine. Il y avait la les gentilshommes du turf, les +patriciens du Moulin-Rouge, du Cafe Anglais, de la Maison-d'Or; +quelques hommes politiques, retenus par la patte aux comediennes; +l'academie des beaux-arts et l'academie francaise etaient representees +par leurs plus jeunes etoiles. En un mot, tout Paris. + +Un valet vint avertir que madame etait servie. Monjoyeux pria Octave +de donner le bras a sa femme, quoiqu'il eut la les personnages +consacres. M. de Parisis obeit avec sa grace accoutumee; il ne faisait +jamais de facons pour passer le premier: c'est un bon pli a prendre +a Paris, quand on a vingt ans. Il y a ainsi des personnalites qui +s'imposent et prennent le pas sur tout le monde, sans qu'on sache +pourquoi. Les hommes s'etonnaient bien un peu de toujours voir Octave +jouer le premier role, quand tant d'illustrations ne venaient qu'apres +lui; mais les femmes trouvaient cela tres naturel: il etait jeune, il +etait beau, il etait fier; pour les femmes, ce sont la des titres plus +serieux que les titres du genie. Et puis, il etait duc. Moliere a fait +sauter les marquis; peut-etre qu'aujourd'hui, en face des immortels +principes--des principes immortels--les marquis ne songeraient pas a +faire sauter Moliere, s'il n'avait pas ses deux siecles d'immortalite? +Nous avons fait tant de chemin! Le monde marche, mais il marche dans +un cercle. + +M. de Parisis etait, d'ailleurs, un homme bien eleve, qui savait son +monde; je ne parle pas de son stage en diplomatie, car il etait ne +diplomate. Quand il se trouvait en face d'une illustration de haute +roche, il avait l'art, avec ses quartiers de noblesse, de lui faire un +piedestal; nul ne savait mieux mettre en relief dans sa vraie lumiere +un homme de genie, ou meme un homme de talent. Et c'etait d'autant +mieux fait, qu'il se montrait fort impertinent pour toutes les +mediocrites tapageuses qui sont le desespoir des esprits d'elite. Il +disait que chaque generation, dans la capitale du monde, enfante a +peine laborieusement cinquante hommes dignes d'etre etudies, cinquante +intelligences qu'il faut aimer et qu'il faut craindre. Octave ne +s'y trompait pas, il admirait et il adorait les grands hommes +d'aujourd'hui; mais, du haut de son dedain, il disait aux petits +hommes montes sur les echasses de la reclame: "Retirez-vous de leur +soleil." + +Cependant, trois portes a deux vantaux s'etaient ouvertes; on avait +ete saisi par le radieux spectacle d'un atelier, un ancien theatre +intime, ou Monjoyeux avait dresse une table de cinquante couverts sous +les lumieres ruisselantes des plus beaux lustres du Murano. + +Dirai-je quel fut l'eblouissement de tout le monde devant le luxe +feerique de cette salle et de cette table? Les plus belles etoffes des +Indes, brochees d'or et d'argent, retombaient a larges plis sur les +murs et s'etoilaient par des candelabres en cristal de roche. Sous +chaque candelabre se profilait une elegante jardiniere ou un svelte +brule-parfums; ici un email cloisonne, la une merveille de Sevres. On +marchait sur un tapis de Smyrne moussu et fleuri. + +La table etait magnifique; les festins de Paul Veronese ne donnent pas +une idee de ces splendeurs toutes modernes. A la place de toutes ces +miseres argentees ou dorees qui jouent au luxe, Monjoyeux avait mis +deux statues; le surtout etait un admirable buste a deux tetes, +representant les deux faces de la femme, le bien et le mal, l'ange et +le demon. + +C'etait le portrait de Mme Monjoyeux. + +Aucun des convives, tout en la reconnaissant, n'osa prononcer son +nom. Pourquoi ce symbole? Le regard courait de surprise en surprise, +l'esprit se perdait aux enigmes. "Mesdames et messieurs, dit Monjoyeux +en s'inclinant avec sa bonne grace accoutumee, sous pretexte de vous +convier a un festin, j'ai voulu vous montrer mes oeuvres. Je ne sais +pas si vous les trouverez dignes de vous et dignes de moi; mais je +sais bien que le souper sera exquis, c'est l'oeuvre de Mme Monjoyeux. + +Un cri d'admiration s'etait eleve autour de toute la table. "La +critique est de rigueur, mais l'admiration est interdite, dit +Monjoyeux en s'asseyant; voyez cela tout a votre aise, faites comme si +je n'etais pas la. Le poete Destouches a dit: "La critique est aisee +et l'art est difficile;" mais depuis que Janin, Theophile Gautier et +Saint-Victor font de la critique avec toutes les magnificences de +l'art, nous avons change tout cela. C'est l'art qui est facile, c'est +la critique qui est malaisee.--Vous en parlez bien a votre aise, +Monjoyeux, dit M. de Parisis. Vous avez raison, d'ailleurs: la +critique est malaisee devant de pareilles oeuvres; il y a longtemps +que je n'ai vu le marbre moderne me parler si eloquemment.--Oui, dit +un musicien, ces lignes si blanches, et si harmonieuses chantent +comme des melodies de Gounod.--On dit que les dieux s'en vont, dit un +neo-grec; les dieux peut-etre, les deesses, point. Voyez plutot, +ces deux belles statues qui marchent sur la table viennent toutes +radieuses de l'Olympe." + +Une jeune femme demanda ingenument quelles etaient ces deux deesses; +son voisin, un journaliste repondit: "Je reconnais dans celle-ci +Cybele ou, si vous aimez mieux, la Nature. Voyez comme elle eclate +dans sa jeunesse! Quel rayonnement!--Mais, l'autre? dit la jeune +femme.--L'autre, madame, je ne la connais pas." + +De bouche en bouche, la meme question courut toute la table. "Quelle +est cette statue,--quelle est cette dame,--qui pourrait bien me dire +son etat civil,--est-ce une jeune vierge?--est-ce une jeune epouse?" +M. de Parisis lui-meme demanda a Mme Monjoyeux quel etait le symbole +revele par cette figure. "Quoi! vous ne la reconnaissez pas? dit Mme +Monjoyeux, vous l'avez pourtant bien souvent frequentee.--Je ne m'en +souviens pas; vous que je n'ai jamais vue, madame, il me semble que je +vous connais; mais cette figure, aucune idee ne me la rappelle.--Je +vous dis, monsieur, que vous ne connaissez que cela. Une femme qui +marche de son pied de marbre sur les roses blanches comme sur la +neige ... une femme qui regarde de son oeil candide le bleu des +nues ... Cherchez bien." + +A cet instant, les questions furent toutes si vives que Monjoyeux +dit en souriant: "Eh quoi! mesdames, eh quoi! messieurs, vous ne +reconnaissez pas la Vertu! Il y a donc bien longtemps qu'elle n'est +plus a Paris?--La Vertu, dit une Espagnole, elle n'est pas habillee +comme cela. La vertu prend ses robes chez Worth.--Comment, madame, dit +un poete, vous ne savez donc pas que la vertu n'est vetue que de sa +pudeur?--A Athenes, c'est possible, dit une Ecossaise, mais a Paris, +la pudeur est une robe trop legere.--Mais le marbre aussi est une robe +impenetrable, dont la chaste blancheur protege la femme; une femme +en marbre n'est jamais nue.--C'est vrai, dit M. de Parisis, mais ce +marbre tressaille et fremit comme la chair, c'est la seule critique +que je fasse devant ce chef-d'oeuvre. Monjoyeux a fait de sa Vertu +une femme plutot qu'une deesse.--Votre critique est un eloge, dit +Monjoyeux a Octave. La Vertu est une femme et non une deesse; j'aurais +pu la faire plus penchee, plus chretienne, plus ascetique; j'aurais pu +lui donner les paleurs des vierges byzantines, mais je n'ai pas ainsi +compris la Vertu. Pour moi, c'est la femme dans toute sa force et dans +toute sa splendeur. Si elle est la Vertu, c'est parce qu'elle domine +la nature jusque dans sa luxuriance. Elle a triomphe de sa beaute et +de son sang, elle foule aux pieds dans les roses les epines enflammees +de la volupte. N'est-ce pas, messieurs, que cela a son cachet +Metternich? + +Disant ces mots, Monjoyeux leva son verre de vin du Rhin et but apres +avoir salue sa voisine. + +Le souper s'annoncait gaiement: les savoureux parfums des faisans, des +becasses, des gelinotes, des ecrevisses, des truffes, se melaient aux +vertes senteurs des roses, des fraises et des framboises, aux bouquets +des vins de Bordeaux et des vins de Bourgogne, des vins d'Ai et des +vins de Johannisberg; sans parler des vagues odeurs qui s'echappaient +des femmes, epaules et chevelures. Tous les esprits s'enivraient deja +et entraient en campagne armes des plus beaux paradoxes. + +Mais la causerie avait beau courir par tous les meandres de l'imprevu, +les yeux ne pouvaient se detacher des figures sculptees par Montjoyeux; +la Cybele et la Vertu, les groupes d'enfants joueurs, le buste a deux +faces, tout prenait le regard et l'ame des convives, tant la beaute +traduite par le marbre a d'empire sur les esprits. "Parler en prose +devant de si belles choses, ce n'est pas bien parler, dit une Parisienne +qui etait en face du poete; voyons, monsieur Homere, faites des vers a +Phidias.--Des vers! Pour qui me prenez-vous?--Pour un poete, tout +betement.--Un poete! Il n'y en a plus qu'un, ce merveilleux joueur de +rimes, Theodore de Banville, qui raille tout, meme sa poesie, dans des +vers charivariques.--Et Hugo?--Oh! celui-la est un Dieu!" + +Cependant, on admirait la Cybele et la Vertu. La Cybele semblait +sculptee par le ciseau vivant et fleuri d'Allegrain; c'etait la meme +abondance et le meme charme. La grande deesse avait la poesie d'une +amante et la fecondite d'une mere. C'etait une fete pour les yeux de +suivre le jeu de la chevelure, la beaute du profil, les ondoiements et +les serpentements de ces lignes savantes qui couraient avec la grace +antique des epaules aux seins, des hanches aux cuisses, sur les bras +luxuriants comme sur les jambes fieres. Le marbre avait une force et +une saveur incomparables; c'etait Cybele ruisselante de vie, moins +robuste que si elle fut sortie des mains de Phidias, moins divine +peut-etre, mais plus humaine. + +La Vertu etait une belle figure tout a fait nue. Un sculpteur mediocre +eut copie les anciens qui representaient cette figure voilee. Mais +la chaste blancheur du marbre n'est-elle pas une robe virginale? Et, +d'ailleurs, si la Vertu est nue, elle ne le sait pas. Elle est trop +divinement candide pour songer qu'elle n'a pas de peplum, de draperie +ou de robe. Elle ne se defendait de l'amour que par la candeur de son +attitude. Monjoyeux etait un philosophe qui savait que les femmes qui +se defendent avec violence sont celles qui tombent bientot vaincues, +car la violence c'est deja la passion. + +Cette statue, c'etait bien la Vertu. Elle levait les yeux et cherchait +l'amour du ciel. Il y avait en elle de la nymphe antique, mais il +y avait aussi de la jeune fille chretienne. Le sculpteur l'avait +detachee des passions terrestres avec cet art souverain qui triomphe +des rebellions du marbre. Les nymphes de Diane se fussent agenouillees +en passant devant elle et auraient baise sur la neige l'empreinte de +ses pieds legers; les vierges de Vesta auraient respire, dans son +atmosphere, je ne sais quelle douceur et quelle vertu divines,--l'air +vif des regions sereines qui chasse les orages de l'ame. + +Ce beau marbre appelait et retenait le regard charme. On le +contemplait de face, on tournait autour avec le meme charme. La Vertu +etait belle comme si elle devait donner encore plus de regrets a +l'Amour. L'artiste l'avait coiffee avec un gout savant; il avait noue +une grappe de fleurs dans sa chevelure ondulee a l'antique. Il y avait +dans le visage, dans le cou, dans les epaules, dans les bras, dans le +torse, dans les jambes, dans toute la figure, une jeunesse de contour, +une preoccupation de style, une caresse amoureuse et chaste du ciseau, +qui ne sont familieres qu'aux maitres. "N'est-ce pas, s'ecria Monjoyeux, +que c'est beau de voir la Vertu?--Oui, en marbre," repondit le duc de +Parisis. + + + + +XVII + +UN TOAST A LA FEMME + + +M. de Parisis, tout en jetant un mot a droite, a gauche, en face de +lui, en homme bien ecoute, cherchait a penetrer dans l'esprit et +dans le coeur de Mme Monjoyeux. Plus il regardait, et plus elle lui +rappelait une femme qu'il avait connue. "N'avez-vous pas ete blonde, +madame?--Non, monsieur." + +Octave regardait de plus pres la dame. Pour lui, toute l'enigme de la +fete etait la. Aussi s'inquietait-il bien moins que ses voisins du +symbolisme des figures de marbre qui dominaient la table; la vraie +statue, c'etait la femme du sculpteur. + +Mais, comme tous les sphinx, Mme Monjoyeux ne se laissait pas +penetrer. Soit qu'elle fut bete, soit qu'elle ne le fut point, elle +avait l'art de le paraitre a propos. A certaines questions, elle +repondait par un sourire qui n'etait ni la malice, ni la niaiserie, +mais qui en exprimait vaguement l'effet. Tantot elle repondait de +travers, rompant les chiens, puis jouait a l'ecole buissonniere; si +Octave lui parlait de l'empereur de Russie, elle lui repondait que +le pape etait un fort galant homme, puisque le jour ou elle s'etait +agenouillee pour baiser sa pantoufle, il avait daigne lui tendre la +main. "C'est etrange, pensait Octave, cette femme est restee Bretonne, +quoique ses yeux accusent ca et la des perversites de fille d'Eve." + +Selon sa coutume, M. de Parisis tentait des mots risques; alors Mme +Monjoyeux le regardait avec une candeur de vraie Bretonne. Octave +s'aventurait alors sur une autre route; curieux en toutes choses, il +suivait les femmes partout ou elles voulaient le conduire, meme sur +les Alpes de la vertu, les pieds dans la neige, le front dans le +ciel. Il trouvait une autre volupte a changer d'horizon. Les natures +amoureuses ne gardent l'amour qu'en variant ses images a l'infini. + +Avec Mme Monjoyeux, si M. de Parisis devenait austere, elle se hatait +de le ramener au sourire, quelquefois meme a l'eclat de rire. Il ne +croyait pas, d'ailleurs, que ce fut un jeu savant: c'etait sans doute +le hasard des idees et des mots. "Comment trouvez-vous mon mari? dit +tout a coup Mme Monjoyeux; a tort ou a raison, il me trouve bien +faite...--Il m'est impossible, madame, interrompit Octave qui ne +faisait jamais de compliments, d'avoir une opinion sur ce point +delicat.--Une opinion sur ce point delicat, vous l'aurez tout a +l'heure, ecoutez-moi jusqu'au bout. + +Mon mari n'est pas un de ces artistes qui font une statue d'apres une +statue; comme il dit qu'une statue est une femme, il prend ses modeles +parmi les femmes...--J'ai compris, madame: ces seins adorables de la +Cybele, ces hanches savoureuses, ces jambes de chasseresse, ce sont +vos seins, vos hanches et vos jambes.--Chut! dit la jeune femme, si on +nous ecoutait." + +Elle baissa la tete comme pour cacher sa rougeur. "Eh bien! madame, +dit Octave, mon opinion est maintenant toute faite; ce chef-d'oeuvre +de l'art, c'est le chef-d'oeuvre de la nature; les generations futures +remercieront les dieux d'avoir donne une pareille femme a un pareil +sculpteur.--Mais, moi, je ne me consolerai jamais d'avoir ete ainsi +trahie dans ma nudite." + +La jeune femme continuait a pencher la tete, comme si tout le monde +avait le secret de sa beaute. "Pourquoi cette fausse pudeur? reprit M. +de Parisis. Vous etes traduite mot a mot, et je ne doute pas que la +traduction ne soit digne de l'original, mais c'est la chair traduite +en marbre; or, le marbre ne rougit jamais, parce que le marbre est +au-dessus de cette pudeur atmospherique inventee par des couturieres +qui avaient des robes a placer. Si la femme rougissait de montrer +quelque chose, elle devrait rougir de montrer sa figure, puisque la +figure est l'expression des sept peches capitaux." + +Et une fois dans ce steeple-chase du paradoxe, Octave debita toutes +ses opinions avancees sur la pudeur du nu. "En effet, dit Mme +Monjoyeux, la robe n'habille pas." + +Aux deux bouts de la table, en face de M. de Parisis, partout l'esprit +courait gaiement sur la nappe; la gaiete resplendissait comme une +lumiere nouvelle, sur les coupes, les roses et les raisins. Monjoyeux +remarqua que les femmes prenaient des expressions de bacchantes et que +les hommes devenaient irresistibles, parce qu'ils ne savaient plus ce +qu'ils disaient. + +Il jugea qu'il etait temps de porter un toast pour etre ecoute. Sa +coupe de vin de Champagne etait pleine; il la presenta a sa voisine, +et lui dit qu'il allait bien parler, puisqu'il allait porter un toast +a la femme. "Chut! mesdames, dit la voisine de Monjoyeux, le sculpteur +va parler!" + +Tout le monde porta la main a son verre, tout le monde ecouta. On +connaissait la phraseologie pittoresque de Monjoyeux, on ne doutait +pas de son eloquence, de ses idees originales, de ses saillies +imprevues. C'etait une bonne fortune de l'entendre. + +Monjoyeux s'etait leve, la coupe a la main, le front souriant, le +sourire moqueur. Il secoua sa criniere comme un lion qui part pour la +chasse; il promena son regard sur ses convives et sur ses statues; il +jeta un coup d'oeil etrange sur sa femme et porta ce toast: "Mesdames +et messieurs! je bois a la femme!" + +Tous les hommes se leverent et burent a la femme, "Chut! dit une dame, +il ne faut pas boire, il faut parler; on n'a pas si souvent l'occasion +d'entendre faire l'eloge des femmes. "Eh bien! dit Monjoyeux, +ecoutez-moi et ne m'interrompez plus." + +Il trempa ses levres dans la coupe: "_Je bois a la femme!_ parce que +la femme est l'alpha et l'omega, le premier et le dernier mot, l'enfer +et le paradis, le mal et le bien, la chute et la redemption. + +"L'homme s'agite, la femme le mene. C'est que la femme est tout a la +fois le bien et le mal, la quatrieme vertu theologale et le huitieme +peche mortel. Comme l'ange rebelle, qui se souvient du ciel et qui +travaille pour l'enfer, la femme est commencee par Dieu et achevee par +Satan. + +"_Ou est la femme?_ disait le magistrat que vous savez, a chaque +proces que plaidaient ses justiciables. + +"_Ou est la femme?_ repetent avec le subtil questionneur tous ceux qui +veulent expliquer a peu pres raisonnablement l'histoire des peuples et +le roman des ames. + +"Quand un sculpteur a fait une belle statue,--_ou est la femme?_ Quand +un poete a fait un beau livre,--_ou est la femme?_ + +Quand un heros a gagne une bataille,--_ou est la femme?_ + +"Dans l'Olympe, le dieu de la pensee est un homme; mais Apollon, que +fait-il sans les neuf muses? Or, toutes les femmes sont des muses, +muses des passions et des crimes, des heroismes et des miseres. + +"Elus ou reprouves, dechus ou rachetes, notre destinee commune se +rattache a l'Eden ou a Bethleem: nous relevons tous d'Eve ou de Marie. + +"_Ab Jove principium!_" s'ecrie le poete fervent. Mais s'il veut que +nous confessions Jupiter, il faut que, sous les antres de Crete, il +nous ait arretes d'abord dans le groupe souriant des nourrices du +jeune dieu. + +"Le ciel lui-meme n'aurait plus sa chaleur et sa lumiere, sans cette +presence reelle de la femme! + +"La lyre d'Apollon ne commence a vibrer que sous le souffle leger de +Daphne qui s'enfuit. Sans Isis, Osiris n'est que la moitie d'un dieu; +sans Sita, Rama serait a peine un heros! Quand l'ame du vieux Faust +echappe aux griffes tenaces de Mephisto, elle flotte incertaine de +sphere en sphere. En vain chemine-t-elle a travers les etoiles: ce +ne sont pas les saints et les martyrs qui donneront un refuge a la +pelerine errante. Mais elle a retrouve celle qui fut Marguerite, mais +elle a ete touchee par le rayon de la mere sept fois douloureuse, +elle est sauvee, elle est en possession de sa destinee bienheureuse, +elle est entree en possession de l'_eternel feminin_! + +"Redescendons sur terre. Aussi bien la femme n'est pas suzeraine +seulement sur les cimes sacrees; Marie l'egyptienne et sainte Therese +ont des soeurs; voyez-vous d'ici l'escadron volant des courtisanes de +tous les pays, des deesses en chair et en os, qui vont au sabbat +des passions; celles-la imposent le mot d'ordre a toute l'infernale +compagnie d'ici-bas; mais les unes et les autres gardent une egale +influence. + +"Pour rassurer contre quarante ans d'epreuves l'ame orageuse de +Michel-Ange, mon divin maitre, il suffit du mystique attachement de +la marquise de Pescaire. Pour ruiner et depraver Andre del Sarte, il +ne faut qu'un caprice vaniteux de sa Lucrece. + +"Depuis Eve, qui n'aimait pas assez Adam, et depuis Zuleika, qui +aimait trop Joseph, les individus et les empires vivent au gre de +quelques femmes. + +"L'Orient et l'Occident s'ebranlent pour Helene, la veuve aux cinq +maris; Hercule est vaincu par Omphale; Antoine est dompte par +Cleopatre; Eurydice entraine Orphee dans les Champs-Elysees; Merlin +est emprisonne par Vivianne; Fastrade, morte, enchaine Charlemagne sur +son tombeau; Beatrice eleve Dante jusqu'aux bleus sentiers du paradis. + +"Ce n'est pas Hiram, c'est Balkis qui batit le temple de Jerusalem; +c'est la veuve adultere de Ninus qui dresse les portiques de Babylone; +c'est la courtisane Rhodope qui assemble les masses enormes des +Pyramides; mais c'est Thais la courtisane qui brule les palais de +Persepolis. Aspasie trone au sommet d'une des grandes periodes, +Hersilie ou Veturie arrete la fureur des soldats qui s'egorgent; mais +que la Pompadour, marquise de hasard, jette sa pantoufle au plafond en +signe de guerre, et les armees de l'Europe bivaqueront sept ans sur +les champs de bataille. + +"Donnez des couteaux a Judith, qui va delivrer Bethulie, et a Mlle de +Corday, qui s'imagine sauver la France. Mettez la hache aux mains de +la Jeanne de Beauvais et l'etendard fleurdelyse aux mains de la Jeanne +de Domremy: Dieu agit par le ministere de ces violentes et de ces +inspirees. + +"Est-ce Dieu encore, est-ce Satan qui collabore avec la Florentine au +24 aout 1572? + +"Et vous, Marie Stuart, et vous, Marie la Sanglante, et vous, +Elisabeth, o grande vestale de l'Occident! et vous, Catherine de +Russie, qui avez regne sur le roi Voltaire, et vous, Germaine de +Stael, o prophetesse eloquente! qui avez trouble les nuits de +Napoleon, dites quelle force secrete vous poussa en avant, dans ces +luttes ou vous avez temoigne une timidite si fiere et une energie si +virile. Ah! vous le saviez, tempetueuses heroines: le spectre des +affaires humaines appartient a qui sait vouloir, et les hommes +s'inclinaient pour saluer nos volontes souveraines qui passaient." + +Monjoyeux se versa du vin de Champagne: "Qui s'avise de contester +aujourd'hui l'incontestable autocratie des femmes? S'il restait un +athee pour la nier au moment meme ou la raison d'Etat abroge la loi +salique, ce n'est pas moi qui essayerais de guerir sa misogynie, et je +n'irai pas, pour si peu, visiter, dans le char de ma rhetorique, Sapho +sur son rocher trop hante, Paule de Viguier a son balcon de +Toulouse, Mme de Sevigne en son hotel Carnavalet, ou Mme Recamier a +l'Abbaye-aux-Bois. + +"Laissons Mme Roland sur son echafaud triomphal et Mlle de La Valliere +dans son illustre solitude. + +"N'outrageons pas, par un commentaire indiscret, tant de charmantes +visions des tombeaux, Mme Henriette ou Mme de Longueville, Marie +Touchet ou Mlle de Romans. Vous savez votre histoire des rois de +France, rois qui regnent sous le gouvernement de leurs femmes ou de +leurs maitresses. La, au lieu de dire: Ou est la femme? Diogene vient +avec sa lanterne, et dit: Ou est l'homme? + +"Un jour de revolution, le ministre des affaires etrangeres n'eut pas +le temps d'enlever son portefeuille; celui qui vint apres s'ecria: _Je +tiens le mot du sphinx!_ Il ouvrit le portefeuille: il y trouva un +portrait de femme, puis un autre portrait de femme, puis une lettre de +femme, puis une autre lettre de femme. + +"La femme est le dernier mot du Createur. Le grand maitre avait +d'abord sculpte les mondes, puis le mastodonte, puis l'aigle, puis le +lion, puis l'homme; il termina par la femme. Ce fut alors qu'il se +reposa pour se contempler dans son oeuvre. + +"Je bois a la femme! parce que sans la femme que vous voyez la, en +face de moi, je n'eusse pas sculpte ces bustes, ces groupes, ces +statues, qui prouvent, j'imagine, que je ne suis pas un desherite. + +"Sans cette femme, qui est en face de moi, on dirait encore de moi +comme naguere: "Monjoyeux! un hableur! qui promet toujours d'etre un +homme de genie, qui ne se montre au theatre que pour se faire siffler, +qui n'entre a l'atelier que pour sculpter des mots." Grace a cette +femme, j'ai sculpte du marbre. + +"Ou est la femme?" + +"La femme, la voila! C'est toujours la femme qui fait le miracle; pour +le pauvre diable, la femme endimanche la vie; pour les artistes, elle +donne une ame au genie. Mais pour le sculpteur qui n'a pas de marbre, +que fait-elle? Ecoutez bien." + +La figure de Monjoyeux prit une expression tout a la fois amere, +byronnienne, satanique. "J'etais las d'entendre mes ennemis, mes +amis me corner aux oreilles les conquetes des autres, les oeuvres de +celui-ci, les chefs-d'oeuvre de celui-la: ce qui voulait dire que +je ne faisais rien. Ne rien faire, messieurs! c'est deja beau, +savez-vous! C'est etudier et c'est admirer. Les sots ne se croisent +jamais les bras. Toutefois, si c'est une vertu de ne rien faire pour +entrer aux academies, il ne faut pas en abuser, comme a dit Chamfort. +Un soir que Parisis, Saint-Aymour, Villeroy, Miravault, me mettaient +au defi de prouver mes forces, je suis rentre chez moi, ou, durant +deux nuits et deux jours, j'ai surexcite ma volonte. La Volonte! une +femme celle-la! une fiere femme, quand on l'aime jusqu'au sacrifice. +Apres deux nuits et deux jours, je suis sorti, mais criant comme +Newton apres ses deux annees de visions celestes: "J'ai trouve!" + +"Cinq minutes apres, on a pu me voir entrer bravement,--je ne +rougis jamais, car je suis comme l'ancien, je porte mon ame sur mon +chapeau,--dans une maison quelque peu celebre par ses folies nocturnes +et diurnes. Que ceux qui ne connaissent pas la maison, messieurs, me +jettent la premiere pierre." + +M. de Parisis remarqua l'agitation et la paleur de Mme Monjoyeux, qui +regardait le sculpteur avec effroi et avec colere. + +"Je n'y restai pas longtemps, poursuivit Monjoyeux. Je ressortis +bientot ayant au bras une femme voilee, qui n'etait pas precisement +vetue comme une femme du monde qui va a la messe. Comme je ne voulais +pas porter la queue de sa robe dans les rues, nous montames dans le +premier fiacre venu, qui nous conduisit chez moi. A peine arrive, la +femme avisa ma chambre a coucher et se deshabilla a demi pendant que +je lisais une lettre. + +"Non, lui dis-je. Vous vous imaginez peut-etre que c'est une maitresse +que je suis alle prendre dans cette joyeuse maison ou je vous ai +trouvee si insouciante, si oublieuse et si belle. Non! si vous voulez, +vous serez ma force et non ma faiblesse. Je vous ai choisie non pour +humilier la femme, mais pour venger la femme; je vous ai choisie pour +faire la satire en action de mon siecle." Elle ne comprenait pas du +tout, je mis mon coeur a nu devant elle, je lui demasquai toutes mes +batteries. "Si vous voulez jouer un grand role, lui dis-je, venez avec +moi; vous serez mon compagnon d'armes dans la guerre terrible que je +vais faire a la societe. Vous ne changerez pas de metier, mais vous +remonterez d'un degre, parce que c'est le dernier mot de l'oeuvre qui +moralise l'oeuvre. La-bas, ou je vous ai prise, vous etiez au premier +venu qui donnait un louis a la porte. Dans le monde ou nous allons, +vous serez encore au premier venu, mais les louis se multiplieront a +l'infini: je dirai que vous etes ma femme." + +"Cette fille rougit pour moi; elle ne rougissait plus pour elle. Ne +rougissez pas, lui dis-je, vous comprendrez un jour pourquoi nous +jouons ces deux roles. Donc, je dirai que vous etes ma femme. Je suis +ideologue, sculpteur, machiaveliste, vous irez solliciter pour moi +des monuments a faire et a defaire; je suis un grand homme politique, +comme tous ceux qui n'ont rien a faire: nous courrons le monde, et, +comme trop d'hommes politiques, je sauverai tous les Etats. C'est +vous encore qui serez le trait d'union entre moi et le pouvoir, a +Petersbourg comme a Paris. Une femme a manque a Machiavel, voila +pourquoi il est mort de faim. Je vous jure que si vous etes +belle--sans etre rebelle,--nous n'aurons pas fait vainement le tour +de l'Europe. Nous deviendrons riches, moi glorieux, vous plus +eblouissante, et toute ma fortune si bien acquise sera pour vous." +Cette fois, elle comprit. Jouer un pareil role, pour une pareille +femme, c'etait deja de se degager de ses langes immondes. Ce n'etait +pas d'ailleurs la premiere venue. Elle etait bien nee et elle avait +a se venger. Elle voulut m'embrasser: "Non, lui dis-je, je ne vous +connais pas, je ne vous embrasserai jamais; vous serez une femme pour +tout le monde, excepte pour moi." Et en effet, messieurs, cette +femme que vous voyez la, en face de moi, ce n'est ni ma femme ni ma +maitresse." + +Un cri traversa la salle. La jeune femme tomba evanouie dans les bras +de Parisis. + +Jusque-la, elle avait espere que Monjoyeux ne la demasquerait pas; il +lui avait promis de ne pas la trahir; elle ne pouvait croire a +cette brutalite; mais c'en etait fait, il venait, d'une main fiere, +d'arracher le masque et de la rejeter a toute sa honte. Il ne mesurait +pas l'abime. Il voulait frapper fort et frapper juste. Voila tout. "Ce +n'est rien, dit-il en homme experimente, ce n'est rien: c'est une femme +qui se trouve mal." + +Et il poursuivit: + +"Nous commencames le lendemain. Est-ce la peine de vous le dire? +Ma volonte, armee de cette femme, a triomphe de tout; j'ai ete, du +premier coup, l'ami des princes, courtise par les courtisans. Nul n'a +resiste a cette femme. J'ai improvise de belles statues, car j'avais +avec moi quatre praticiens romains, des fiers a marbre; j'ai donne a +chaque prince la geographie future de l'Europe, tous ont reconnu que +j'avais le secret de toutes les politiques. Mais ce n'est pas le genie +qui m'a donne tant d'or, tant de croix et tant de titres, car je suis +comte italien, baron bavarois, grand d'Espagne, pacha, prince valaque. +Non! c'est la beaute de cette femme qui a tout fait. Et combien de +femmes aujourd'hui qui ont fait la meme besogne!" + +Il salua sa compagne dans cette oeuvre infernale. "Pardonnez-moi, +madame, si je vous ai mise en scene au denouement de ma comedie." +Puis, se tournant vers les femmes qui faisaient mine de vouloir sortir +pour sauver leur dignite: "Encore un mot, mesdames, je vous en prie." +Il monta sur la table, arme d'un marteau. "Il faut bien qu'on le +sache, je me depouille de tous ces oripeaux indignes de moi." + +Il arracha ses commanderies et les jeta a ses pieds. Il prit dans sa +poche des parchemins qu'il alluma aux bougies. Le silence etait plus +profond et plus terrible autour de lui. + +Il y avait quelque chose du jugement dernier dans ce soufflet donne a +son siecle sur la joue d'une courtisane. + +Il frappa d'un premier coup de marteau la figure de la Vertu. "Je ne +veux pas qu'il reste rien de cette oeuvre impie." + +Un cri de douleur retentit par toute la salle. Frapper un chef +d'oeuvre, c'est frapper l'humanite elle-meme. On cria autour de lui. + +"O divine Vertu! dit-il sans ecouter, je te revere trop pour permettre +que ce marbre souille ose transmettre ton adorable figure." + +Il donna un second coup de marteau. La statue fut defiguree. + +Il se retourna soudainement et marcha sur les roses et les camelias +qui jonchaient la table jusqu'au piedestal de Cybele. + +--Et toi, sainte Nature! s'ecria-t-il, toi qui es l'image de Dieu, toi +dont les adorables mamelles m'ont allaite, toi qui as mis au monde les +Grecs du temps de Socrate, les Italiens du temps de Leonard de Vinci, +les Francais du temps de Moliere et du temps de Saint-Just, je ne veux +pas qu'un indigne souvenir te puisse profaner. Je t'ai representee +dans ta souveraine beaute; mais ce marbre a subi les attouchements +impudiques de l'or." + +Et il frappa la statue sur le front, sur la joue, sur les levres. En +une seconde, c'en etait fait de ce chef-d'oeuvre. + +Vainement Parisis s'etait elance pour empecher cette profanation. +Monjoyeux, comme un Titan dechaine, ne se fut laisse dominer que par +la foudre. + +Tout le monde etait debout; la paleur, l'effroi, la tristesse etaient +repandus sur les figures. La plupart des convives ne comprenaient qu'a +demi. On se demandait s'il etait fou. "Mesdames et messieurs, dit-il +en s'inclinant une derniere fois, fier d'avoir cree son oeuvre et fier +de l'avoir sacrifiee, je redeviens Monjoyeux comme devant. Je crois +que j'ai acquis le droit de me croiser les bras comme je faisais." Il +prit un cigare sur la table. "De toute fortune, je ne me garde que +ce cigare,--la derniere fumee!--Je retourne a ma chaumiere de la rue +Germain-Pilon. Adieu, mesdames! adieu, messieurs! Je ne suis plus ici +chez moi." + +Et se tournant vers celle qu'on appelait Mme Monjoyeux: "Adieu, madame +Venus, adieu! Vous avez ete heroique dans le mal; si je vous avais +aimee, vous eussiez ete heroique dans le bien.--Adieu! Nous ne nous +reverrons jamais. Vous etes ici chez vous. Faites que les hirondelles +viennent batir leurs nids a vos fenetres." + +Il sortit, le front leve, la demarche hautaine, comme Frederick- +Lemaitre dans _Ruy-Blas_. + +Les femmes qui etaient la ne porterent pas leurs flacons a la jeune +femme, toujours a demi evanouie, qui croyait rever, qui etouffait dans +son humiliation et qui ne trouvait pas la force de s'humilier tout +haut. + +Ces dames mettaient en toute hate leurs pelisses et leurs chapeaux, +"Que dira-t-on de nous demain? se demandaient-elles toutes. + +Quelques-unes s'enfuirent, les plus curieuses demeurerent. + +Les hommes commentaient diversement ce que Monjoyeux appelait sa +satire en action. "C'est un fou, disaient les uns.--C'est un sage, +disaient les autres.--C'est un sage et un fou," pensait Parisis, qui +avait reconnu enfin Mme de Marsillac. + + + + +XVIII + +HISTOIRE DE MADAME VENUS + + +Cependant Mme Venus s'etait levee et voulait parler a son tour: +"Encore un instant, mesdames les femmes comme il faut, je prends la +parole et on ne refusera pas de m'entendre." Les dames, plus curieuses +encore qu'indignees, se tournerent vers Mme Venus. Elle avait subi les +rudes paroles de Monjoyeux comme on subit un coup imprevu. Le premier +sentiment est la defaillance, mais le coeur se releve, les tempes +s'enflamment, la vengeance prend le mors aux dents. + +Tout emportee qu'elle fut toujours par sa nature, elle s'etait +contenue, elle avait aime Monjoyeux, elle avait eu l'adoration de son +genie: elle n'avait pas voulu, car elle etait genereuse, se jeter a sa +traverse pour lui couper son effet, comme on dit au theatre. Elle se +reservait son role. + +Quand elle prit la parole, elle rougit, le sang lui monta a la gorge; +elle faillit ne rien dire; mais apres cette premiere secousse, elle +retrouva sa voix et ses idees. "Ne vous imaginez pas, mesdames, +dit-elle en essayant de railler, que je vais me laisser egorger comme +une colombe a l'autel du sacrifice. Monjoyeux est un grand comedien +comme il est un grand sculpteur, il lui fallait une femme pour jouer +son jeu, il m'a prise ou il m'a trouvee. Mais cette femme n'etait pas +la premiere venue; moi aussi je voulais jouer mon jeu, moi aussi je +voulais me venger. + +"Etes-vous bien sures, mesdames, qu'entre les levres et la coupe, il +n'y a pas un abime? On dit a la jeune fille: "Ce lit nuptial s'appelle +la vertu, tu n'aimeras pas celui que tu aimes, pour epouser celui que +tu n'aimes pas." C'est la loi du monde depuis que le roi du monde +s'appelle l'argent. L'odieux argent, dites-vous, l'odieuse pauvrete, +dis-je; entre l'argent et la pauvrete, il y a tous les crimes. + +"Je ne veux pas m'humilier jusqu'a vous dire qui je suis. Une fille, +si vous voulez, mais une femme aussi. Je garde mon secret. Quelle que +soit la chute, sachez-le bien, le coeur garde un battement pour Dieu; +plus la nuit est profonde, plus l'ame se tourne vers le ciel. +Adieu, mesdames, vous etes toutes, je n'en doute pas, des vertus +inaccessibles. Peut-etre une de vous, en rentrant le soir, ira tirer +les verrous sur la porte de sa fille, non pour preserver la fille qui +dort dans son lit virginal, mais pour preserver l'amant de la mere qui +se cache dans le lit conjugal." + +Les femmes n'avaient guere ecoute, mais la sacrifiee avait eu des +auditeurs serieux. + +Tout le monde se regardait et se demandait le secret de cette comedie; +mais se tournant vers Octave, Mme Venus lui dit: "Monsieur de Parisis, +je ne veux confier mon secret a personne, hormis a vous seul." + +Ces mots eloignerent les derniers invites. "Et maintenant que nous +sommes seuls, dit Parisis en prenant la main de la jeune femme, vous +aller me confier le secret de votre vie.--Je vous dirai tout, car il +vous a fallu un grand courage pour rester avec moi apres tous ces +sarcasmes; mais ne restons pas la, devant ces debris d'un odieux +festin, qui est pour moi une orgie de l'esprit sinon des levres." + +Les domestiques, qu'on avait renvoyes, etaient revenus peu a peu et +semblaient se demander a qui il fallait encore obeir. "Retirez-vous, +dit la dame du logis d'une voix douce et calme; il ne me faut que ma +femme de chambre, que je vais retrouver la-haut." + +Et elle passa devant Octave. Le duc avait souffert de tous les coups +portes a cette femme d'une main brutale. Il lui avait fallu un vrai +caractere pour rester avec elle en face de tous ceux qui la fuyaient. +Il risquait d'entamer sa dignite heraldique. Il pouvait bien, le soir, +courir les folies nocturnes avec ses amis, mais en face des gens du +monde il etait toujours reste un homme du monde. + +Au haut de l'escalier du premier etage, apres avoir traverse une +antichambre, la dame se retourna vers lui et lui fit signe de +s'asseoir sur le divan d'un petit salon, doucement eclaire par une +lampe pompeienne. "Je m'etonne, lui dit-elle, que vous me demandiez le +secret de ma vie; ne l'avez-vous pas devine, vous qui etes un homme +d'esprit, vous qui m'avez surprise a Bade?" + +Octave avait reconnu Angele depuis qu'elle s'etait evanouie, comme si +elle eut laisse tomber ce masque d'innocence qu'elle s'etait fait. +"C'etait vous! Je le croyais et je ne le croyais pas.--Vous savez +pourtant bien avec quel art une femme peut faire, defaire et refaire +sa figure.--Oui; en changeant la couleur de ses cheveux, en +accentuant ses sourcils, en marquant un grain de beaute pour changer +l'expression, on se fait une autre femme.--J'avais jure que vous ne +me reverriez jamais; que vous ne feriez pas la lumiere sur la nuit de +Bade; qu'une fois au moins, dans ma vie, je garderais quelque prestige +dans le souvenir d'un galant homme; mais notre rencontre chez le +juge d'instruction m'avait arrache cette illusion.--Je suis un homme +d'esprit, dit M. de Parisis, c'est pour cela que je reconnais que tout +est impossible et que tout est invraisemblable.--Comme mon histoire! +Et pourtant mon histoire est toute simple. Je vais vous la conter avec +l'abandon d'une pauvre fille qui serait au confessionnal." + +Angele leva les yeux comme pour retrouver les meandres du passe. +Octave se renversa sur un coussin tout en attachant son regard sur la +jeune femme. "Mon cher ami, vous ne connaissez pas la pauvrete? Eh +bien! vous aurez toutes les peines du monde a me comprendre. Celui qui +n'a pas traverse la misere noire, comme disent les pauvres gens, la +misere qui a faim et qui a froid, ne pressent pas toutes les +angoisses de l'enfer. Le pauvre n'existe pas et il souffre toutes les +existences. Le pauvre est un inconnu que personne ne veut recevoir, +parce qu'il arrive dans la vie sans lettres de recommandation. Je +m'appelle Angele-Helene de La Roche-Parmailles. Je vous livre le nom +de mon pere, le baron de La Roche-Parmailles, parce que vous etes +un galant homme et que vous comprenez tout. Je ne l'ai jamais dit a +personne. J'ai pris quelquefois le nom de Montrigeac, qui fut un des +fiefs de notre famille. Helas! ou sont les fiefs? ou est la famille? +La premiere revolution a supprime les fiefs, la prochaine supprimera +la famille, si ce n'est deja fait! Mon pere n'etait pas riche, il +etait garde du corps quand il epousa ma mere. En 1830, il accrocha son +epee et se fit gentilhomme campagnard. Mais il aimait ma mere et +ma mere aimait Paris; il vendit la petite terre de Parmailles pour +complaire a ma mere. On vint a Paris, on prit pied rue du Bac, au coin +de la rue de Varennes, dans une maison ou j'ai vu mourir Mme Dorval. +La pauvre femme! elle me caressait les cheveux sans se douter que je +serais plus malheureuse encore qu'elle ne le fut, elle qui mourut de +chagrin. Il n'y avait jamais d'argent a la maison, mon pere voulait +faire figure avec ses anciens camarades, ma mere voulait aller dans le +monde. Le capital etait entame, il ne restait plus que quatre-vingt +mille francs quand on les risqua pour chercher fortune. Quoique mon +pere fut reste fier, il se laissa convaincre qu'il pouvait, sans +deroger, s'associer dans un hotel garni, l'hotel de ----, ou +d'ailleurs il ne devait jamais paraitre. Dans deux associes, il y a +presque toujours un fripon, celui qui n'a pas d'argent. Au bout de +deux ans, l'associe de mon pere avait quatre-vingt mille francs et +mon pere avait des dettes. Vous voyez d'ici le desastre: mon pere en +mourut. + +"Ma mere, le dirai-je! etait plus malheureuse encore que coupable, +elle chercha a se consoler. Quand les femmes ne trompent pas, ce sont +elles qui sont trompees. Ma mere etait loyale, elle risqua sa vertu, +elle donna ses derniers jours de beaute; on lui avait promis une +fortune, elle croyait aux contrats du coeur, on ne lui donna qu'un +eclat de rire. Elle courut toute desesperee se refugier chez une de +ses amies a Montmartre. Une femme dechue aussi, qui n'avait sauve que +des epaves. J'avais quatorze ans, vous voyez le tableau, vous voyez +l'exemple. Pas une ame au monde qui veillat sur nous. + +"Nous vivions avec cette femme. Quel pain que celui-la! Des hommes +venaient ca et la, je comprends a moitie, j'etais revoltee, ma mere se +revolta elle-meme, car elle ne voulait pas descendre jusque-la. Avec +les derniers bijoux, on loua une chambre. Ma mere prit une aiguille +et travailla heroiquement depuis le soleil levant jusqu'au soleil +couchant, car la lumiere achetee coute trop cher. + +"J'allais concourir pour le Conservatoire, mais ma maitresse de piano, +une mechante femme, croyant que notre misere n'etait pas vraie, voulut +etre payee et m'abandonna. C'etait la derniere planche de salut. On +nous avait fait quelque credit en me croyant deja une artiste: tout le +monde se detourna. + +"Je me jetai dans les bras de ma mere et je pleurai longtemps. +Ma mere pleura plus longtemps que moi. Je voyais ses belles larmes +tomber sur d'affreux torchons qu'elle ourlait, car elle n'avait pas +le droit de pleurer les bras croises. Oh! les travaux forces a +perpetuite! on ne les connait pas au bagne de Toulon: c'est au +bagne de Paris qu'il faut les voir! + +"Je pris une aiguille moi-meme et je travaillai avec ma mere. Total: +trente sous par jour. Et pas une heure pour relever la tete, pas une +heure, excepte le dimanche quand nous allions nous cacher derriere un +pilier pour ecouter la grand'messe a Notre-Dame-de-Lorette. C'etait +notre seul luxe. Je masquais les reprises de ma robe en me serrant +contre ma mere. Bientot il ne me fut plus possible de sortir ensemble: +nous n'avions plus qu'une robe! + +"Je priais Dieu; mais si Dieu se montrait, ou serait la vertu? Dieu +est en nous, qui nous montre le bien et le mal; Dieu, c'est la +conscience. + +"Je priais encore, je priais toujours; je ne pouvais croire alors a +de pareilles epreuves. Il nous fallut souffrir la faim et le froid, +toutes les miseres, que dis-je, toutes les humiliations. Quand on +parle de cela aux gens riches, ils ne comprennent pas; ils sont comme +les voyageurs qui ne voient que les rives d'un pays et qui n'en +devinent pas les deserts, les abimes et les volcans. + +"Nous nous trompions ma mere et moi; nous reprenions encore sur nos +levres, pour nous regarder, le sourire des meilleurs jours. Cette +derniere expression de ma mere souriante dans sa douleur mortelle +m'est restee dans l'ame; je la vois toujours ainsi, comme ces saintes +femmes qui allaient au supplice avec une flamme divine dans les yeux, +parce qu'elles marchaient pour la gloire de Dieu. + +"On m'a souvent parle de la charite, je l'ai meme vue en peinture, +mais je vous jure que la charite ne s'est pas montree une seule fois +pendant notre misere. Je me trompe: une femme est venue un jour, qui +avait de l'or dans la main et qui a parle a ma mere; je ne comprenais +pas bien et deja je voulais embrasser cette femme,--une marchande a +la toilette qui vendait plus de femmes que de robes,--mais je compris +bientot; elle venait proposer a ma mere de vendre mon coeur, de vendre +mon ame. + +"Les pauvres esclaves qu'on vend en Orient ne donnent pas leur ame +parce qu'elles ne connaissent pas leur ame, mais la femme chretienne +donne sa part de paradis le jour ou elle vend son corps. + +"Vous devinez bien que ma mere mit cette odieuse creature a la porte, +mais ce fut le dernier coup. Le soir meme, quand ma mere se coucha +plus tot que de coutume, ce fut pour ne plus se relever. Je ne pouvais +croire a la mort de ma mere; pendant plus de trois semaines ce fut une +agonie, ce fut presque une agonie pour moi-meme. J'ai veille ma mere +toutes les nuits; le jour, je tombais de fatigue et de chagrin sur le +bord de son lit; le medecin ne vint que deux fois, quoiqu'il m'eut +promis de venir souvent, mais ce n'etait pas le medecin des pauvres. +Quelques voisines me donnaient cinq minutes ca et la, mais j'etais +presque toujours seule. Un matin ma mere sembla se ranimer: "Ah! si +tu m'apportais des oranges et du raisin, il me semble que cela irait +bien." Je n'avais pas un sou, mais je mis mon chapeau et mon mantelet, +je descendis en toute hate et je courus chez cette abominable +marchande a la toilette, car je savais ou elle demeurait. C'etait +tout pres, rue Fontaine-Saint-Georges. Avant d'arriver chez elle, je +m'arretai devant une boutique de fruitier ou je vis des oranges et des +raisins. "Ah! pensai-je, comme ma mere sera heureuse!" Les raisins +etaient magnifiques, quoiqu'on fut en janvier; on avait entr'ouvert +une boite ou ils semblaient m'appeler par leur belle couleur doree. + +"Enfin, me voila chez la marchande a la toilette. Que vous dirai-je? +Je ne venais pas pour faire des facons; le sacrifice etait deja +consomme; j'avais demande pardon a Dieu, je priais pour mon ame, mais +j'apportais mon corps a toutes les souillures. + +"Ce qui m'a toujours surprise et revoltee, c'est qu'on trouve a toute +heure un homme pour cet odieux sacrifice. Celui qui vint ce jour-la +n'etait pas, comme il arrive quelquefois, un vieillard qui se retourne +vers la jeunesse, c'etait un jeune homme qui cherchait des emotions, +a peu pres comme ces enfants cruels qui tuent une colombe a coups +de canif. Cette horrible profanation d'une pauvre fille, qui tout a +l'heure croyait a tout, et qui desormais ne croira plus a rien, s'est +accomplie dans l'arriere-boutique de la marchande a la toilette. Je +regardai ce jeune homme avec stupeur. Savez-vous quelle etait sa +volupte? C'etaient mes larmes, c'etait mon effroi, c'etaient mes +sanglots. Paris renferme des Heliogabales par milliers." + +Ici Angele s'interrompit. Parisis remarqua qu'elle ressentait encore +toute l'horreur de cet attentat; elle avait pali, la fievre l'agitait, +elle criait toujours vengeance. + +Elle se leva et fit quelques pas dans l'attitude d'une muse tragique. +"Vous etes belle ainsi, lui dit Octave.--Je vous demande pardon, +dit-elle simplement; je me croyais seule tant j'etais retournee loin +dans le passe." + +Elle retomba dans un fauteuil et continua: + +"Ma mere eut ses raisins et ses oranges. Elle mangea une orange et une +grappe de raisin, sans se douter du prix qu'elles me coutaient. Puis, +tout a coup, comme si l'idee lui en fut venue, elle rejeta ce qui +restait et tomba dans le delire. La nuit meme elle mourut. + +"J'avais encore cent quatre-vingts francs; cet argent ne me brula +pas longtemps les mains, ma mere ne fut pas enterree dans la fosse +commune, mais, helas! son linceul n'en fut que plus souille, puisqu'il +etait le prix de ma honte. + +"Vous devinez quel fut mon degout pour toutes choses, surtout quand, +au convoi de ma mere, je ne vis venir que la marchande a la toilette. +Et comme elle priait Dieu! c'etait a croire que Dieu l'inspirait. + +"Quoique je fusse alors a deux pas de la mort, j'etais energique. +Je resolus de me venger. Dieu m'avait trop abandonnee pour que je +n'abandonnasse pas Dieu. On m'a dit que vous etiez athee: eh bien! +moi, quand je m'agenouillai sur la terre qui recouvrait ma mere, je +ne pouvais pas prier. Je fus logique, puisque Dieu n'existait pas, +puisque le monde n'etait qu'un marche de dupes, puisque l'argent avait +raison de tout, puisque la vertu n'etait qu'une legende. Je levai la +tete avec dedain, et d'un air railleur je dis a la marchande a la +toilette: "Et maintenant que Dieu m'a pris ma mere et que vous m'avez +pris mon ame, que me reste-t-il?--Je serai ta mere," me dit-elle. Sur +ce mot, je la quittai avec horreur. + +"Je ne rentrai meme pas a la maison. J'eus encore un souvenir du ciel; +je marchai d'un pas ferme vers le refuge Sainte-Anne, aux Filles +repenties. Mais il n'y avait pas une place, pas un lit de paille! Je +me decidai tout a fait a me venger d'une pareille societe, ou il n'y +avait ni une place pour travailler, ni une place pour prier Dieu. Je +pris une patente pour le vice legal. + +"Je me vengeai de moi sur moi-meme. Je dis mon nom tout haut; je me +trompe, je ne gardai que mon nom de bapteme:--Angele,--un nom bien +fait pour une pareille mission, et je pris le nom de celui qui m'avait +donne l'horreur de l'humanite en me donnant l'horreur de l'amour. Il +se nommait M. de Marsillac; voila pourquoi vous m'avez connue a Bade +sous le nom de Mme de Marsillac." + +Octave avait ecoute silencieusement. Il pria Angele de lui expliquer +sa figure a Bade. "Comment! lui dit-elle, vous n'avez pas compris? +Vous m'avez vue a Bade sous ma figure toute naturelle. Trois fois en +trois ans, je me suis donnee un mois pour respirer un peu d'air vif +dans la vie. La premiere annee, je suis allee aux bains d'Ostende; la +seconde annee, aux Pyrenees; la troisieme annee, a Bade. Je devenais +alors, pendant tout un mois, une honnete femme dans le sens le plus +rigoureux du mot; aussi ne fut-ce pas un jeu que je jouai avec vous +a Bade. Si vous n'aviez eveille en moi un vif sentiment,--l'avoue- +rai-je,--c'etait l'amour qui me surprenait pour la premiere fois, +--l'amour sur le fumier de mon corps,--j'eusse resiste stoiquement. +Vous avez vu le lendemain comme je me suis enfuie honteuse de ma +defaite, parce que je m'etais jure a moi-meme de ne pas souiller mes +vacances.--Etrange femme que vous faites! murmura le duc de Parisis. +Savez-vous que vous etes admirable dans vos decheances comme dans vos +rappels de vertu!--Je ne suis pas admirable: j'ai le courage de ma +situation et j'ai le courage de mon coeur. Ce qui me soutient quand +je me souille, c'est l'idee de la vengeance; ce qui me releve devant +moi-meme, c'est qu'au milieu de ces infamies, j'ai garde mon ame fiere. +Vous avez lu _Rolla_?--Si j'ai lu _Rolla_! je le sais par coeur.--Eh +bien! il y a beaucoup de vers qui entrent dans ma vie comme des fleches +d'or. Vous dirai-je qu'une nuit Monjoyeux faillit en finir avec moi +comme le heros d'Alfred de Musset, mais je voulus mourir aussi; ce fut +ce qui le sauva, parce qu'il trouva cela melodramatique de mourir a +deux. Ce qu'il y a de plus etrange, c'est que je n'ai ete pour lui +qu'une etude et un modele. Meme avant qu'il ne me prit pour jouer son +grand jeu, j'etais allee poser dans son atelier; il me trouva fort +belle, mais l'admiration de l'artiste ne fut point alteree par l'amour +du voluptueux. Il m'avait vue souvent dans le salon--de conversation +--avec les autres femmes, sans aller plus loin. Une seule fois, il +monta dans ma chambre, je lui avais, malgre moi, ouvert mon coeur; +ce soir-la il etait desespere, il voulait mourir, il voulait me +prendre pour le marbre de son tombeau, mais, comme je vous l'ai deja +dit, je voulus mourir aussi, voila pourquoi il ne mourut pas. Six mois +apres, il revint et me dit a l'oreille: "Tu te venges ici de l'humanite, +moi aussi je veux me venger; veux-tu jouer un grand role?" + +Vous savez le reste, je ne voulais pas eternellement m'acclimater dans +ce bourbier; quoi que je pusse faire, je ne risquais pas de tomber +beaucoup plus bas: je me sentais une vive sympathie pour Monjoyeux, je +jurai d'etre a lui comme une esclave qu'il aurait achetee. Je fus donc +pour tout le monde, excepte pour lui, Mme Monjoyeux. + + + + +XIX + +LE THE DE MADAME VENUS + + +Angele pencha la tete: "Ou plutot, reprit-elle, je fus pour tout le +monde Mme Tout-le-Monde--Mme Venus, comme disait Monjoyeux.--Ainsi, +dit M. de Parisis, vous avez pris votre role au serieux.--Oui, certes, +ce n'etait pas un simulacre. Jamais Danae n'a vu tomber de pareilles +pluies d'or. Monjoyeux, dans son jeu railleur, terrible, insense, me +jetait dans les bras de quiconque avait les mains pleines d'or, de +diamants et de croix. Je ne pouvais pas trouver etrange de faire +des facons pour une poignee d'or, moi qui n'en faisais pas pour une +poignee d'argent.--Je vous avoue que je ne croyais pas qu'au dela des +fortifications, la femme, quelque belle qu'elle fut, put trouver le +chemin de Corinthe.--Mon cher duc, vous etes dans les vieilles idees. +Paris n'a plus comme vous que des sceptiques qui n'ont que des +passions de vingt-quatre heures--et encore si la nuit dure +vingt-quatre heures. Il faut courir, je ne dirai pas les provinces, +mais les capitales etrangeres, pour trouver des paladins serieux, +de ceux-la qui vous mettent aux oreilles, sur la poitrine, les perles +et les diamants des reines de l'ancien regime.--En un mot, des hommes +de l'age d'or.--Oui! riez d'eux, parce que vous n'avez ni assez +d'argent, ni assez d'amour pour les imiter; mais ce sont de vrais +hommes, ceux-la. Au lieu d'attacher leur nom aux biens de ce monde, +ils attachent leurs biens a la beaute d'une femme. Croyez-vous donc +qu'une femme ne soit pas un joli coffre-fort? Ne raillons personne. +Tout le monde a tort et tout le inonde a raison." + +Parisis rappela que c'etait son principe. Angele continua: "Vous vous +imaginez peut-etre que je vais quitter cette maison comme a fait +Monjoyeux, laissant la clef sur la porte et en emportant une +cigarette? Nenni! nenni! mon cher. Je veux me relever de mes +humiliations de ce soir; non pas par la vertu qui ne veut pas de moi, +mais par la fortune qui ne fait fi de personne. Vous me verrez au +Bois ces jours-ci dans une daumont qui fera du bruit, par ses quatre +chevaux, aux quatre coins du monde. Les journaux diront tant de mal de +moi que je deviendrai celebre avant la fin de la saison. Et alors nul +ne sera digne, parmi les plus dedaigneux, de denouer la ceinture de +Mme Venus.--Excepte moi!--Vous, vous ne comptez pas, parce que vous +comptez trop. Or, puisque je suis chez moi, voulez-vous prendre du +the?" + +Angele sonna. Un domestique se presenta a moitie endormi; mais elle +lui donna l'ordre de servir le the avec un air de souveraine grandeur +qui le reveilla subitement. Il comprit qu'elle etait la maitresse de +la maison. + +Octave se rappela le the de Mme d'Antraygues quand le domestique +apporta un service de Saxe. Mme Venus avait profane ses levres dans la +porcelaine de toutes les nations, dans le vieux Japon, comme dans le +vieux Chine, dans le vieux Sevres, comme dans le vieux Saxe, jusque +dans la faience hollandaise et dans la majolique italienne. Quoique +Octave trouvat quelque peu ridicule de dedaigner la bouche qui a bu, +quand on ne dedaigne pas la coupe ou on a bu, tout en se souvenant de +Mme de Marsillac, il etait encore assez delicat pour ne pas chanter +avec Mme de Monjoyeux la ballade du _Roi de Thule_. + +Il ne jeta donc pas, ce soir-la, sa coupe a la mer. "Adieu, dit-il +a Angele, la force des choses nous rejettera en face l'un de +l'autre.--Adieu, dit-elle tristement, ce jour-la je vous dirai mon +secret, car j'en ai encore un a vous dire." + +Tout le monde parla bientot du luxe, des chevaux, des cheveux et des +amants de Mme Venus. + + + + +XX + +LE SOUPER DU COMMANDEUR + + +Octave etait de ce celebre diner des athees, qui a souleve +l'indignation des journaux religieux, comme si les nuages etaient +cloues au ciel. On sait que le diner des athees, qui se donnait les +samedis a la Maison d'Or du pays latin, fut illustre par quelques +figures fort a la mode aujourd'hui, et qui seront encore celebres +demain. + +Un soir que Parisis allait diner a la Maison d'Or du pays latin, au +celebre cenacle des athees, il arriva bras dessus bras dessous avec un +historien qui a ecrit l'histoire de Dieu parce qu'il ne croit pas a +Dieu. + +Comme il allait entrer, il vit arriver avec fracas une dame a la +mode dans une demi-daumont, ce qui etait un spectacle pour tout le +quartier. Il reconnut bientot Mme Venus, car elle n'avait plus d'autre +nom. Elle en etait a son quatrieme bapteme. Ce devait etre le dernier. + +Elle donna la main a Octave en descendant de voiture: "Ah! que je suis +heureuse de vous voir! lui dit-elle avec une veritable expansion. Il +me semble qu'il y a un siecle que je ne vous ai vu, il me semble que +je serai un siecle sans vous voir.--Vous etes en bonne fortune, ma +chere?--Oui. Je suis attendue la-haut par Ali-Baba. Pendant que vous +allez diner comme des Parpaillots, nous dinerons comme des Turcs. +Saluez mon amie, qui est une turquoise." + +Disant ces mots, et pendant que Parisis essayait une plaisanterie du +serail a la dame, Angele tourna la tete avec inquietude, comme si elle +eut peur d'etre suivie. "Je ne vous cache pas, dit-elle en depassant +Octave, que j'ai M. Othello, mon dernier amant, a mes trousses." +Puis, se retournant vers Parisis, elle lui dit a l'oreille: "Quand +m'offrirez-vous du the chez vous? Voila mon vrai festin! Ce jour-la je +vous dirai mon secret." + +Octave serra la main d'Angele et rejoignit ses amis. + +On se mit a table: un convive renversa une saliere. Grand emoi dans +tout le cenacle! Pas un qui ne prit du sel et ne le jetat derriere lui +pour apaiser les dieux irrites. On se regarda, comme si on dut +trouver Judas autour de la table. "Saluons! dit un savant,--un des +quarante,--la philosophie preside ici." + +La philosophie, c'etait un bas-bleu, un bas-bleu par excellence qui a +etudie les passions dans son coeur, et qui sait bien comment tombe une +femme. C'est une plume d'or qui dit que la parole est d'argent: voila +pourquoi elle ne parle pas a table. + +A cet instant, un convive attarde ouvrit la porte. Ce fut un bien plus +grand emoi, quand on apercut un treizieme convive. + +Le treizieme convive s'avanca pour se mettre a table; mais tout le +monde se leva avec epouvante et prit son chapeau. Le dernier venu, qui +avait son chapeau a la main, s'eclipsa pour ne pas appeler sur lui +meme la vengeance des dieux. + +On dina gaiement jusqu'a la premiere entree. Un journaliste, versant a +boire a son voisin, cassa une coupe a vin de Champagne: on faillit se +signer. "C'est un jour nefaste, s'ecria un ancien; casser un verre +dans lequel on n'a pas encore bu!--Comment donc, s'ecria un moderne, +c'est de bon augure: rappelez-vous le festin de Faliero.--Par le doge! +dit un poete chevelu, oeil d'aigle et de colombe, voila deux couteaux +en croix! Est-ce contre nous que le poignard s'aiguise?" + +Un historien critique neo-grec qui a passe par Venise, ciseau de +Praxitele, palette de Titien, s'ecria: "Serons-nous toujours asservis +a ces enfantillages? Ne sommes-nous pas sous le portique?--Voyons, dit +un eclectique qui voulait marier Dieu et le diable, l'ame et le neant, +ne soyons pas si absolus; n'oublions pas que plus d'un d'entre nous +cache sous son sein une medaille de la Vierge.--Ou la croix de sa +mere, dit un romancier a deux figures.--N'oublions pas, reprit +l'eclectique, que plus d'un de nous, en rentrant ce soir, saluera chez +lui quelque belle madone veillant sur un berceau, ou quelque doux +portrait de mere partie pour le ciel.--Question d'art, dit l'historien +critique.--Mais l'art, qu'est-ce autre chose que l'expression de la +grandeur humaine s'elevant jusqu'a la grandeur divine?--Tu parles +trop bien, bipede saugrenu, reprit le Merovingien. Tu vas devenir +charentonesque, si tu te fais si majestueux. A quoi bon convaincre ces +Philistins?" + +A propos d'art, on parla poesie, peinture et musique. Comme il est +convenu que deux musiciens sur quatre ont le mauvais oeil, presque +tous les convives conjurerent les jettatores chimeriques en faisant la +fourche de Satan avec leurs doigts. Une superstition de plus! + +Et pourtant il y avait la de veritables grands esprits, qui sont +l'honneur des dernieres annees dans la poesie, dans l'histoire, dans +l'art et dans la science. Ils croyaient honorer l'intelligence +en arrachant d'une main hardie la derniere herbe des prejuges. +Quelques-uns se disaient athees, mais nul ne l'etait; nier Dieu, c'est +deja le reconnaitre; s'il n'existait pas, il ne serait pas nie. + +Un second philosophe parla ainsi: "Dieu a voulu dejouer la logique +humaine: comme nous n'entrons jamais dans la coulisse du theatre ou +il joue son grand role, nous n'avons pas le secret de la comedie. +Par exemple: comment Dieu, qui doit etre le bon Dieu, a-t-il pu nous +condamner a l'origine, dans la figure d'Adam et d'Eve? Puisqu'il etait +Dieu, c'est-a-dire l'universel et l'infini, il savait que la femme +pecherait et entrainerait l'homme dans sa chute; c'etait donc un jeu +cruel. Quel, est le pere de famille qui voudrait condamner d'avance +toute sa lignee?--Dieu n'a voulu la chute que pour la redemption, dit +le bas-bleu.--A moins, dit un senateur, que Dieu ne sache pas mieux +que nous l'histoire du lendemain, entraine lui-meme dans le tourbillon +des mondes qu'il a crees, mais qu'il ne domine pas, comme un pere +de famille qui devient bientot l'esclave de ses enfants.--Un Dieu +aveugle! Il est bien plus simple de dire que Dieu n'existe pas.--Si +Dieu n'existait pas, nous n'aurions pas l'idee de Dieu.--Tais-toi, tu +n'est qu'un orgueilleux; tu as frequente les poetes classiques; tu +trouves que ce n'est pas assez de descendre des croisees, tu veux +descendre de plus haut.--Alors Dieu ne serait qu'une question de livre +heraldique, un soleil d'or sur champ d'azur." + +Le senateur voulut etre profond: "Crois-moi, puisque le monde est +eternel, c'est qu'il n'a pas eu de commencement. Que serait venu faire +Dieu?--Et le chaos.--Es-tu bien sur que le chaos ne soit pas encore +le chaos, et qu'il ne sera pas toujours le chaos? Dieu, c'est la vie +universelle, c'est le pain et le vin du cenacle, le pain et le vin du +cenacle materiel. Nous avons tous notre part de divinite passagere, +comme les vagues de l'Ocean ont leur part de soleil.--Il n'est pas +plus difficile de croire a la Trinite.--La Trinite! c'est le Vrai, +le Bien et le Beau, trois figures en une seule, ou une figure a trois +faces. Les philosophes de l'antiquite ne disaient-ils pas que ces +trois grandes vertus, qui ne vivaient que dans l'ame des hommes, +etaient superieures a tous les dieux?--A tous les dieux faineants de +l'Olympe, puisque le Vrai, le Beau, le Bien inspiraient des idees, des +oeuvres, des actions,--Voila les trois types de l'humanite, voila les +trois dieux, les trois dieux eternels.--Ce sont les dieux de notre +ame; mais les dieux de notre corps?--Ce sont les trois dieux de la +nature: l'air, le feu, l'eau.--Et que faites-vous de la terre?--C'est +l'homme qui est la terre, berceau et tombeau de la vie universelle." + +Chacun batissait sur la nappe son petit chateau de cartes +philosophique. Parisis prit ainsi la parole: + +"Pour moi, la force n'est pas sur les choses, mais dans les choses. +Rien de ce qui se fait sur la terre n'est l'oeuvre du ciel. Heraclite +avait raison: l'univers n'a ete cree ni par les dieux ni par les +hommes; il a ete et sera toujours un feu vivant qui se ranime et +s'eteint pour se ranimer encore. Mais Heraclite etait timide dans ses +idees, car il fait apparaitre Jupiter, quand il dit que la comedie du +monde est un jeu que Jupiter joue avec lui-meme. Moi, je ne reconnais +de Dieu que dans l'imagination des poetes et des femmes. Ce ne sont +pas les dieux qui ont cree l'homme a leur image, mais ce sont les +hommes qui ont cree Dieu a leur image. Ou plutot ce sont les hommes +qui sont les dieux, puisqu'ils ont la puissance creatrice, materielle +et immaterielle, le reel et l'ideal. Corneille a cree Mlle Corneille +et Chimene; Moliere a fait Mlle Moliere et Celimene. Quelle folie de +vouloir qu'un Dieu se cache dans la coulisse pour faire mouvoir les +polichinelles et les poupees de la scene du monde! De meme que nous +respirons pour notre corps l'air vivifiant, notre front allume sa +pensee dans un rayonnement invisible comme l'air, mais qui est la +source de feu de toute pensee. Il y a la lumiere pour l'esprit +comme il y a la lumiere pour les yeux. Tout homme est un monument +d'architecture, l'oeuvre la plus reussie de ce grand architecte qui +s'appelle la Nature. Et ma comparaison n'est pas un jeu de rhetorique. +Oui, l'homme n'est autre chose qu'une maison plus ou moins ouverte a +la lumiere qui passe; si les fenetres sont basses, si l'architecture a +domine, si elle est ombragee par des montagnes ou des arbres, elle est +sombre, on y respire mal; c'est l'antre des visions nocturnes; si, +au contraire, elle est batie sur la montagne, dans le style grec, la +lumiere y vient toute rayonnante; c'est la lumiere de l'intelligence +et de la verite. Il faut donc que les fenetres de l'homme soient bien +ouvertes sur la lumiere de l'esprit, cette aureole de tout front qui +pense. Tous les grands hommes ont vu par de grandes fenetres." + +Octave saisit une coupe: "Messieurs, ne laissons pas tomber la maison +en ruines." + +Il but et ajouta gaiement: "Quand ma maison tombera en ruines, tout +sera dit et tout sera fini. La lumiere qui est mon intelligence ne +mourra pas, parce que rien ne meurt, mais elle eclairera une +autre maison mortelle qui ne s'appellera plus Octave de Parisis. +Rappelez-vous ce qu'a dit le grand Shakspeare: "Cesar change en +argile, lui qui faisait trembler le monde, "servira a boucher le trou +d'un mur pour repousser le vent." Et aujourd'hui, messieurs, cette +lumiere qui s'appelait Cesar, qui sait si elle ne s'eteint pas dans +un idiot, parce que les fenetres de son cerveau auront ete manquees? +Pauvres hommes que nous sommes, nous nous croyons des phenix: il n'y +a qu'un phenix, c'est la terre toujours renaissante. Que si on veut a +tout prix une part d'immortalite, qu'on la prenne la." Un voisin de +Parisis se recria: "Voila comme pense Don Juan Parisis!--Croit-on, +reprit Octave, que saint Bernard, a force de flagellation, ce qui +etait un sacrilege a la nature, soit parvenu a mieux penser que moi +parce qu'il comprimait ses passions pour faire dominer l'esprit pur; +n'aurait-il pas ete un plus grand homme s'il se fut jete dans les bras +d'Heloise? C'eut ete plus eloquent que de lui parler latin." + +Et apres avoir ainsi creuse l'abime du neant, sans qu'aucun des +convives voulut y tomber, mais tout simplement comme un simple defi a +la Don Juan,--quand on sait que le Commandeur ne viendra pas,--tous se +leverent pour partir, prenant en pitie ces pauvres bourgeois qu'ils +allaient rencontrer dans la rue, emmaillotes toujours dans les langes +de la religion. + +Voila que tout a coup la porte s'ouvre! Une femme apparait, toute +blanche et toute sanglante! Elle pousse un cri et vient tomber a la +renverse sur cette table encore tout egayee des plus beaux paradoxes. + + + + +XXI + +CI GIT MADAME VENUS + + +Ce fut comme un coup de foudre. + +Tout le monde se pencha pour voir cette femme. Tout le monde reconnut +qu'elle etait belle, meme dans les sanglots, meme dans le sang, meme +dans les tortures de l'agonie. + +Octave s'etait precipite: il avait reconnu Mme Monjoyeux. "Angele!" +dit-il en lui prenant la main. + +La pauvre femme se tordait dans sa douleur, mais elle etait toute a +son salut. "Donnez-moi un crucifix!" s'ecria-t-elle. + +Le premier philosophe fit le signe de la croix sur le front de la +courtisane. "Monsieur de Parisis! murmura-t-elle d'une voix deja +perdue. Je meurs ... Un lache vient de m'assassiner ... Je vous savais +la ... Je viens vous demander une priere...." + +Octave, tout en voulant la secourir, se tourna vers ses amis. "Eh +bien! messieurs, dit-il d'un air quelque peu solennel, qui va prier +pour cette femme?" + +Nul ne songea a rire. Octave ne riait pas non plus. + +Une seconde femme entra. C'etait l'amie de Mme Venus, qui dinait avec +elle dans le cabinet voisin, et qui raconta l'histoire en quelques +mots. + +Angele avait ete surprise par un amant dedaigne, qui, sur son refus de +le suivre, l'avait frappee d'un coup de poignard. Et il avait frappe +juste. + +Angele tournait ses yeux mourants vers Octave avec un vrai sentiment +d'amour. "Elle parlait sans cesse de vous, monsieur de Parisis, reprit +sa compagne; elle avait dit qu'elle vous reverrait avant de partir." + +Et avec une triste expression, cette femme continua: "Elle vous revoit +avant de partir." + +Tout le monde ecoutait, tout le monde etait pris par l'emotion la plus +vive. On eut dit les douze apotres penches respectueusement vers la +Madeleine. + +Angele n'avait plus que le souffle. Elle essaya de soulever la tete, +elle murmura ces mots: "Octave ... je meurs ... J'ai brave Dieu, Dieu +m'a punie ... Priez Dieu pour moi!--Et ce secret que vous ne m'avez +pas dit?--Ce secret: je vous aimais!" + +Angele venait d'expirer sur ce mot. Octave la regarda doucement, lui +qui raillait toujours. "Pauvre femme!" dit-il en posant un baiser sur +le front de la morte. + +Et se tournant vers ses camarades d'atheisme: "Messieurs, leur dit-il, +il y a pourtant une heure ou l'on croit a Dieu, c'est quand on voit la +mort purifier la vie. Cette femme que vous voyez la etait une femme +galante, si galante qu'on l'a surnommee Mme Tout-le-Monde et Mme +Venus: eh bien! cette blancheur qui se repand sur elle, n'est-ce pas +l'aurore de sa redemption?" + +Un des douze apotres s'ecria: "CI-GIT MADAME VENUS! que les dieux lui +ouvrent le ciel!" + + + + + +LIVRE III + +LA DAME DE COEUR + + + * * * * * + + +I + +DEUX LARMES DE GENEVIEVE + + +Le duc de Parisis avait entrevu Mlle de La Chastaigneraye dans +l'avenue de la Muette, marquant son joli pied sur la neige. Depuis ce +temps, un homme nouveau naissait en lui a son insu qui menacait de +detruire l'ancien. Cette vie a tous les vents etait desormais dominee +par une pensee. Jusque-la, a tous les horizons qui l'appelaient, il +voyait des femmes, mais un plus pur horizon attirait surtout son ame: +l'horizon ou rayonnait doucement cette adorable figure de jeune fille +dans la virginite des vingt ans. C'etait pour la lumiere sacree le +reve lumineux de l'avenir, l'arc-en-ciel de bon augure sur l'orage qui +l'enveloppait encore dans ses nuees et ses eclairs. + +Octave avait beau vouloir s'affermir dans son atheisme par l'intimite +de quelques stoiciens antiques et par la science de quelques docteurs +modernes, il pressentait l'inconnu et l'invisible devant la belle et +chaste figure de Genevieve, comme si la nature aveugle n'avait pu +faire un pareil chef-d'oeuvre avec les mains du hasard. + +Mlle de La Chastaigneraye parlait donc a son esprit comme a son coeur, +mais elle parlait surtout a son coeur: elle lui rappelait sa mere, +quoiqu'elle ne lui ressemblat pas, mais parce qu'il y a des airs de +tete qui evoquent toute une legion de figures poetiques. Combien de +spheres distinctes dans ce inonde ou tout se touche! C'est comme le +paradis du Dante. + +Ceux qui nient la force de l'ame n'ont donc pas etudie toute son +action divine? La prescience sera toujours plus forte que la science, +parce qu'elle voit de haut et de loin. Ce n'est pas le souvenir de +l'image corporelle qui s'impose, c'est l'ame elle-meme qui, pour les +yeux d'une autre ame, a revetu la forme visible. Octave avait beau +s'eloigner de Genevieve, se perdre dans ce Paris bruyant, ou l'on +oublie plus vite qu'en faisant le tour du monde, il voyait partout +cette fiere et charmante image, parce qu'elle avait pris possession de +son ame. Il fut retourne au Perou ou en Chine sans qu'elle restat en +chemin. Elle s'imposait avec la douceur qui penetre, elle dominait par +la grace; c'etait la soeur, c'etait l'amante, c'etait la conscience. +Cet homme, qui ne voulait pas croire a Dieu, n'osait nier les anges, +tant il sentait la presence reelle de l'ange gardien dans Mlle de La +Chastaigneraye. + +Octave souffrait de ne pas voir Genevieve; il vivait toujours dans +le meme tourbillon, mais il ne se passait pas de jour qu'il ne se +retournat vers Champauvert et qu'il ne demandat a son ame si elle ne +voyait rien venir. + +Il se fut peut-etre decide a retourner a Parisis pour etre plus pres +d'elle, pour la voir, ou meme pour l'entrevoir. + +Il n'avait jamais eu bien peur pour lui-meme de la legende des +Parisis, et il disait volontiers: "Que m'importe! si j'avais seulement +une annee de bonheur!" Mais il se prenait a redouter pour Genevieve la +terrible legende: + + L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. + L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT! + +Cependant il etait decide a partir, quand, un matin, il recut ce +billet de la marquise de Fontaneilles: + + "Monsieur le duc de Parisis a, je n'en doute pas, oublie le numero + de mon hotel, je crois meme qu'il a oublie ma figure, car, hier, + je l'ai vu conduisant son mailcoach a peu pres comme Apollon + conduit le char du soleil: Dieu me garde! j'ai souri, et il ne m'a + pas saluee, lui qui salue tout le monde comme un empereur. + + "Si je dis a M. le duc de Parisis qu'il me trouvera demain au + retour du Bois, daignera-t-il descendre de l'Olympe pour me serrer + la main? + + "MARQUISE DE FONTANEILLES." + +Est-ce une embuche? se demanda Octave. Est-ce un pas fait vers moi? +Raille-t-elle pour se cacher son coeur ou raille-t-elle pour se +moquer? Qui sait? Depuis que je ne la connais plus, elle veut +peut-etre faire ma connaissance. + +Il se rappela ses tentatives galantes echouant devant les hautaines +coquetteries de la marquise; il n'avait pas de rancune; il alla le +lendemain, vers six heures, a l'hotel de Fontaneilles, esperant que la +premiere heure de la revanche avait sonne et qu'il allait recommencer +son jeu savant pour vaincre la dame de Trefle. Il comptait sans la +Dame de Coeur. + +Quand il dit son nom au valet de chambre, il fut frappe d'un +pressentiment. Je ne sais quoi de triste traversa son ame. "Monsieur +le duc est attendu dans le petit salon," lui dit le domestique. Comme +Octave depassait la porte, il vit venir a lui une femme tres emue et +tres pale. + +Cette femme etait Mlle de La Chastaigneraye. Il lui prit les mains +pour l'embrasser, mais il vit des larmes dans ses beaux yeux: "Des +larmes! Genevieve. Des larmes, vous qui ne pleurez jamais?--Octave, +vous rappelez-vous la legende des Parisis: + + L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. + L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT! + +Mlle de La Chastaigneraye avait la pudeur des larmes, elle gardait +avec fierte le secret de son coeur. Elle n'avait pas ces lachetes des +profanes amours qui vont s'humiliant jusqu'a l'esclavage. Sa dignite +lui etait trop chere pour qu'elle courbat la tete sous la passion, +quelque ardente que fut sa passion. + +Voila ce qu'elle se disait; mais quand arriva Octave, qu'elle +n'attendait pas sitot, il la surprit dans ses larmes, elle qui ne +pleurait pas. C'etaient les larmes du sacrifice. + +Elle venait apporter son amour, son coeur, sa vie, pour les immoler. +Tous les reves d'or de ses nuits sans sommeil, toutes les illusions +parsemant les horizons de Champauvert, comme de blanches colombes qui +se fuient et se cherchent, il fallait leur dire adieu. + +Genevieve n'etait pas de celles qui se consolent de l'amour dans +l'amour. Elle ne croyait pas que l'ame put contenir deux images +aimees, celle qu'on ne veut plus aimer et celle qu'on veut aimer. Elle +aurait eu horreur d'elle-meme si elle eut songe un instant a profaner +ce qui avait ete la religion de son coeur. Elle croyait que Dieu fait +une ame pour une ame et que Dieu seul console les ames depareillees. + +Aussi le jour ou Mlle de La Chastaigneraye resolut de ne plus aimer +M. de Parisis, elle se tourna vers le ciel. Quiconque aurait vu cette +jeune fille tomber agenouillee, appuyant saintement sur son coeur un +crucifix d'ivoire, eut ete touche de sa douleur et de sa resignation. +Elle fermait la porte, d'une main stoique ou plutot d'une main +chretienne, a toutes les joies de la vie. Il ne lui fallait pas, +comme a tant d'autres, la cellule d'un couvent pour s'isoler dans le +silence, dans la mort, dans Dieu. Elle avait l'heroique volonte des +grandes ames; le monde avait beau lui montrer toutes les tentations, +elle pouvait descendre la montagne en bravant Satan. + +Les esprits forts, les sceptiques, les athees, sont sans doute des +ames d'elite qui s'elevent toujours au-dessus des passions humaines, +puisqu'ils rient si gaiement des consolations divines; la terre n'a +que des joies pour leur orgueil, puisqu'ils ne veulent jamais regarder +le ciel. Pas un de ceux-la, pourtant, n'eut assiste au sacrifice de +Genevieve sans etre atteint par l'emotion de cette ame, qu'ils jugent +mortelle, mais qui brave leur condamnation. + +Mlle de La Chastaigneraye voulut d'abord cacher ses larmes: "Non! +pensa-t-elle, mes larmes lui diront combien je l'aime." + +Octave avait pris les deux mains de sa cousine pour l'embrasser. +Il mouilla ses levres a ces belles larmes. "Genevieve! ma chere +Genevieve! vous pleurez?--Non, repondit-elle en essayant un sourire, +il n'y a que les enfants qui pleurent. Ces larmes que je voulais vous +cacher, ont jailli de mon coeur malgre moi; montrer des larmes, ce +n'est pas toujours pleurer." + +Genevieve s'etait remise sur le canape; Octave s'assit devant elle, +gardant toujours ses mains dans les siennes. "Je vous en prie, +Genevieve, dites-moi votre chagrin!" + +Mlle de La Chastaigneraye regarda le duc de Parisis avec une tendresse +irrevable. "Mon chagrin, Octave! c'est que je vous aimais et que je ne +vous aime plus." + +Elle avait dit ces mots doucement et lentement avec une expression +penetrante. Octave fut emu dans toute son ame. Il leva les deux mains +de Genevieve a ses levres et les baisa avec passion. "Genevieve, si +vous m'aviez aime, vous m'aimeriez toujours.--Est-ce bien vous qui +dites cela? vous qui faites de l'amour une partie de plaisir ou une +partie de campagne.--Genevieve, vous ne me connaissez pas. Je vous +aime, je vous ai toujours aimee, je n'ai aime que vous et je n'aimerai +jamais que vous." + +Genevieve regardait Octave comme si elle entendait parler hebreu. Il +continua: "Comment n'avez-vous pas compris, que, dans les prodigalites +de la vie, on peut tout jeter par la fenetre, hormis son coeur? Je +suis indigne de vous, je le sais; j'ai traverse toutes les passions de +la jeunesse sans garder les vertus de l'orgueil; mais, depuis que je +vous ai vue, j'ai senti que je n'avais jamais donne mon coeur." + +La jeune fille souriait tristement. Il compara l'amour au soleil: tout +feu et toute lumiere. "C'est vous, lui dit-il, qui m'avez donne le feu +et la lumiere. Jusqu'a vous, j'etais le voyageur des contes arabes, +qui ne se reveille jamais que la nuit et qui ne connait que les +lointaines clartes des etoiles. Toutes ces femmes qui ont passe dans +ma vie, etaient comme des etoiles perdues, a des millions de lieues +de mon coeur.--Vaine eloquence, dit Genevieve; ne me comparez pas au +soleil, car vous ne verrez plus mes rayons. Je viens tristement vous +dire adieu et vous apprendre une grande nouvelle." + +Octave, qui maitrisait ses emotions comme le cavalier qui d'un seul +mot arrete soudainement son cheval, se laissa emporter cette fois. +"Une grande nouvelle, vous m'effrayez!" + +Il ne riait pas. Il pressentit que sa cousine allait lui annoncer +son mariage avec quelque prince francais ou etranger. La douleur le +saisit. Depuis un an, Genevieve etait le rivage, l'horizon, le reve de +son ame. Tout a la tempete, tout a l'orage, tout a l'inquietude, +il aspirait a cet ideal. Supprimer de sa vie l'image de Genevieve, +c'etait supprimer son coeur. Il ecoutait silencieusement, comme si sa +destinee eut parle par la bouche sibyllique de Genevieve. "Mon cousin, +reprit Mlle de La Chastaigneraye, j'ai l'honneur de vous faire part du +mariage de M. le duc Jean-Octave de Parisis...." + +Octave respira; Genevieve s'etait interrompue, il s'imagina qu'elle +n'osait prononcer son nom, ce doux nom de Genevieve. Il la savait si +etrange, qu'il ne devait pas s'etonner de cette maniere originale de +lui annoncer leur mariage. + +Il se sentait bien heureux et l'avenir lui rouvrait sa porte d'or. + +Il voulut reprendre une des mains de Genevieve, mais-elle degagea sa +main tout en relevant la tete avec sa fierte accoutumee. "Mon cousin, +reprit-elle, d'une voix plus ferme et plus breve, j'ai l'honneur de +vous faire part du mariage de M. Jean-Octave, duc de Parisis, avec +Mlle Violette de Pernan-Parisis." + + + + +II + +LA FOLIE DE LA RAISON + + +Octave regarda Genevieve comme pour lui demander si c'etait une +gageure. Elle comprit sa pensee a son expression. "Mon cousin, lui +dit-elle gravement, je vous parle ainsi parce que Violette est ma +cousine et qu'elle est digne d'etre ma soeur. Ne l'accusez pas, ou je +me leve et je ne vous revois plus. Vous avez fait tout le mal, c'est +a vous a le reparer. Vous allez me dire que le mal est irreparable, +parce que Violette a eu d'autres amants; ce serait un mensonge, je +sais Violette par coeur, je l'ai vue dans sa prison, elle s'est +confessee a moi mot a mot; elle a trompe tout le monde pour ne pas +vous tromper; c'etait un jeu cruel ou elle s'est blessee presque +mortellement. Elle voulait se venger de votre dedain; elle ne s'est +vengee que sur elle-meme. Mais comme c'etait un grand coeur, elle +s'est preservee. L'opinion publique l'a condamnee, mais Violette a +garde le droit de s'absoudre.--C'est elle qui vous a dit cela? murmura +le duc de Parisis." + +A ces mots, Mlle de La Chastaigneraye se leva rapide, blessee, +indignee. "Quoi! c'est vous, monsieur de Parisis, qui doutez de la +vertu de Violette?--Eh bien! je vous crois, dit Octave en l'arretant, +mais je serai seul a vous croire.--Non, la verite finit toujours par +etre la verite. Qui donc osera nier la vertu de Violette quand elle +sera la duchesse de Parisis?--Tous ceux qui l'ont vue dans ses folies +de l'ete passe.--Il y a un prince, il y a un Espagnol et un Russe qui +se sont donne les airs d'etre ses amants, mais ils savent bien qu'ils +ne l'ont pas ete. Et s'ils l'oubliaient....--Je vous comprends, ma +cousine, je vous jure que je n'ai pas besoin d'epouser Violette pour +leur faire mordre la poussiere s'ils s'avisaient de parler d'elle +desormais.--Oui, mais vous epouserez Violette. Les assises vont +s'ouvrir: elle sera acquittee. On trouvera cela tres beau a vous, ce +sera un exemple eclatant a la face de votre siecle.--L'exemple +du ridicule! O belle romanesque! J'avoue que si je faisais cela, +j'inquieterais quelques seducteurs timores, mais la morale n'y +gagnerait rien. Il faut qu'il y ait des Violettes comme il y a des +Genevieves.--Je vous dis que vous ferez cela. J'ai tout arrange, j'ai +fait de ma fortune,--ou de la votre, si vous voulez,--cinq parts; ou +plutot, nous avons dechire tous les testaments: un million a chaque +branche; donc, Violette a un million, puisqu'elle est la fille de Mme +de Portien.--Je l'epouserai d'autant moins, puisque me voila separe +d'elle par un million." + +Octave prit les mains de sa cousine et lui dit avec des yeux +idolatres: "Genevieve, je vous ecoute avec admiration, mais tout ce +que vous me dites la, c'est la folie de la sagesse.--La folie de la +sagesse! Je ne comprends pas.--Vous voulez, comme toutes les grandes +ames, refaire le monde a votre image. Je sais que vous dessinez bien; +or, je vous le demande, peut-on faire des retouches a un tableau +ancien? L'homme ne creera jamais que des infiniment petits dans +l'oeuvre de la nature; la perfection de ce monde vit des imperfections +comme le bien vit du mal. Au moins, vous, ma cousine, vous avez une +consolation, c'est de croire a un autre monde, revu, corrige +et augmente.--En un mot, mon cousin, vous refusez d'epouser +Violette?--Mais, ma cousine, j'ai refuse au premier mot." + +Mlle de La Chastaigneraye se leva encore une fois. + +A cet instant, la marquise de Fontaneilles souleva la portiere. +"Faut-il frapper trois coups? dit-elle en souriant.--Non, dit +Genevieve, tu sais bien que tout ce que j'avais a dire a M. de +Parisis, je devais le dire devant toi. Viens a mon secours, car j'ai +echoue dans ma mission." + +Octave etait alle au-devant de Mme de Fontaneilles. "Ma chere +marquise, lui dit-il, soyez mon avocat, puisque ma cousine ne veut pas +comprendre.--Que lui dites-vous?--Je lui dis que je l'aime.--Eh bien, +mon cher duc, elle a bien raison de ne pas vous comprendre." + +Octave s'etait assis a cote de la marquise, en face de Genevieve +qui demeurait debout. "Asseyez-vous donc, Genevieve, dit Mme de +Fontaneilles.--Non, repondit Mlle de La Chastaigneraye, je n'ai plus +rien a dire." + +La marquise se tourna vers Octave: "Voyons, monsieur de Parisis, ne +laissez pas partir Genevieve." + +Octave avait l'eloquence de la parole, mais surtout l'eloquence des +mains. Quand il voulait persuader une femme, il lui prenait la main, +et sa cause etait a moitie gagnee. Au moment ou il prit la main de la +marquise, elle le regarda en tressaillant: il jaillit de ses yeux un +eclair qui fit pareillement tressaillir Octave. + +Le demon qui le possedait toujours,--le demon que Genevieve, par sa +presence, avait exorcise,--se reempara de lui. Son regard tomba tout a +propos sur les seins de la marquise, qui faisaient transparaitre leur +beaute a travers une legere robe du matin, dans un corsage simple et +vague qui caressait au lieu d'emprisonner. + +Octave devait mourir dans l'impenitence finale, puisque toutes ses +emotions ne l'empecherent pas de reconnaitre encore une fois que +la marquise avait des beautes incomparables pour un voluptueux. Et +d'ailleurs, elle lui avait resiste, il ne voulait jamais s'avouer +vaincu. + +Cependant Genevieve, toute a sa douleur, ne vit pas, heureusement--ou +plutot malheureusement,--ce tressaillement de son cousin et de son +amie. + +Mais elle vit que la main de la marquise restait trop longtemps dans +la main d'Octave; elle fit un pas pour s'en aller.--Quoi! tu t'en +vas fierement et sans me donner la main? dit la marquise, qui avait +repousse celle d'Octave avec quelque colere, comme si elle fut +humiliee du plaisir eprouve--un poison qu'elle venait de boire avec +delices,--sans y songer.--Oui, dit Genevieve, vous me comprendrez +peut-etre, mais vous ne me comprenez ni l'un ni l'autre. Je vais +retourner a Champauvert, je ne reviendrai plus jamais a Paris.--A +moins, dit-elle apres un silence, que M. le duc de Parisis ne vienne +me demander la main de Mlle Violette." + +Ni Octave ni la marquise ne croyaient que Mlle de La Chastaigneraye +fut si serieuse; mais vainement ils tenterent de la retenir. + +Le coupe de la duchesse de Hautefort attendait Mlle de La +Chastaigneraye dans la cour: elle etait deja sur le perron quand +son amie lui dit qu'elle allait l'accompagner, ce qui naturellement +mettait Parisis a la porte.--Ma chere Genevieve, dit-il en +s'en allant, je veux venir vous revoir chez la marquise.--Non, +murmura-t-elle, j'ai dit." + +Il pria en vain, il se brisa contre un silence inflexible. "Etrange +fille! plus etrange que jamais! pensait-il en traversant la cour. Elle +a dit! Mais, moi, je n'ai pas dit!" + + + + +III + +LES DEUX COUSINES + + +L'affaire du bouquet de roses-the devait revenir aux assises de +l'Yonne sous quelques jours. Le procureur imperial avait fait une +visite a Mlle de Portien et lui avait promis de venir la revoir, +sans lui dire combien elle etait compromise par une sourde vindicte +publique. On pretendait avoir vu chez elle le petit joueur de violon; +on l'accusait meme de le cacher. Elle dit au procureur imperial +qu'elle ne descendrait pas jusqu'a se defendre. Le magistrat lui dit +qu'il reviendrait; mais, le lendemain, elle recut l'ordre d'aller au +parquet d'Auxerre. + +Que se passa-t-il dans son esprit? Ce qui est certain, c'est qu'on +vint lui servir a dejeuner et qu'elle ne dejeuna pas. Elle prit un peu +de cafe et se retira dans sa chambre. + +Une heure apres, elle etait morte. + +J'ai lu l'interrogatoire d'une de ses servantes, une de ces filles de +campagne tour a tour cuisinieres et couturieres, qui font la cuisine +le soir et les robes le matin. Cette fille, nommee Athenais Duru, +declara ceci au juge d'instruction: + +Mme de Portien, fiere au milieu de ses gens, ne leur disait jamais +rien de sa vie ni de sa pensee. Elle etait avare et depensiere. +Comment depensait-elle son argent? Ce n'etait pas dans son petit +chateau. Quatre fois par an, elle allait passer quinze jours a Paris, +ou elle laissait le plus clair de ses revenus. Comment vivait-elle a +Paris? Elle descendait a l'hotel Lord-Byron, ou elle prenait le titre +de comtesse d'Arcourt et ou elle se montrait dans tout l'attirail de +la derniere mode. Elle vivait a son gre quinze jours par saison. +Le reste du temps, toute seule a Pernan, elle revait, lisait ou +gourmandait ses gens. Son mari apparaissait de loin en loin; quand +il arrivait, le petit chateau se reveillait un peu, car le sieur de +Portien etait gourmand et donnait a la cuisiniere, des son arrivee, +les menus a la mode dans les journaux. + +Quand Mme de Portien recut l'ordre d'aller au parquet d'Auxerre, +elle monta donc dans sa chambre. On la vit un instant a la fenetre. +Jeta-t-elle un regard de regret sur le chateau de Parisis, dont on +voyait les grands bois, sur les montagnes lointaines? sur le chateau +de Champauvert, perdu a l'horizon? sur son petit parc a elle, ou elle +avait passe quelques bonnes heures avec des amoureux d'occasion? On ne +sait. + +Une demi-heure apres, on vit sortir par la porte du jardin le petit +joueur de violon, qu'on cherchait vainement par toute la France, +jusqu'en Italie. Le jardinier le questionna, mais il passa la porte +sans mot dire. Le jardinier le suivit des yeux; des qu'il se crut +seul, il prit dans sa poche une poignee d'or et la regarda avec une +joie d'enfant. Les gens du chateau n'avaient jamais vu ce petit joueur +de violon: d'ou sortait-il? la etait le secret. Tout le chateau etait +en eveil, car on savait bien, la comme ailleurs, que Mme de Portien +serait inquietee pour l'affaire du bouquet de roses-the. + +Peu de temps apres le depart du petit joueur de violon, la servante +Athenais crut entendre un cri, quoiqu'elle fut a quelque distance de +la chambre de sa maitresse. Elle courut et voulut ouvrir la porte. +Mais Mme de Portien avait pousse le verrou. Cette fille eut peur +d'etre indiscrete. Elle attendit. Mais le soir, s'etonnant de ne pas +revoir Mme de Portien, elle avait repris un autre chemin. Le cabinet +de toilette s'ouvrait par une autre petite porte sous tenture, sur +une aile abandonnee du chateau, qui ne servait que de fruiterie et de +lingerie, et qui avait un escalier descendant aux communs. La servante +monta cet escalier et arriva a la porte du cabinet de toilette. Elle +avait bien juge: cette porte n'etait pas fermee a l'interieur. Quelle +fut la surprise de cette fille en voyant sa maitresse renversee au +milieu de la chambre, la figure contractee, les yeux ouverts, les bras +etendus: horrible spectacle pour une paysanne qui n'avait pas vu les +drames de l'Ambigu. + +Elle la souleva dans ses bras; mais Mme de Portien etait morte. Deja +les mains etaient froides comme le marbre. La servante appela au +secours. Ce fut un grand bruit, qui, d'echo en echo, courut en +quelques heures jusqu'a Tonnerre. A minuit, le procureur imperial +d'Auxerre apprenait que Mme de Portien etait morte subitement. Il +envoya chercher le medecin de Champauvert, et, au point du jour, il +se trouvait avec lui au chateau de Pernan. On trouva Mme de Portien +couchee sur son lit, mais dans l'attitude et avec l'expression que la +fille Athenais avait remarquees la veille. "Je vous ai appele, dit +le procureur imperial au medecin, parce que je suis sur que Mme de +Portien s'est empoisonnee avec le poison du bouquet de roses-the. +--Je n'en doute pas, dit le docteur apres avoir examine a la loupe +les levres et les narines de la morte." + +Une lettre cachetee, sur le secretaire, portait cette suscription: +_A Monsieur le duc Octave de Parisis._ En vertu de son pouvoir +discretionnaire, le procureur imperial decacheta la lettre, croyant +trouver le secret de cette mort inattendue. Voici ce qu'il lut: + + "Mon cher cousin, je meurs de chagrin, car on a ose me soupconner. + Je desire que ma fortune soit donnee a Violette, a cette pauvre + fille qui n'est pas la coupable, car la coupable, je la connais. + Mon crime a moi, mon seul crime, c'est que Violette est ma fille, + et que je l'ai abandonnee. Je meurs dechiree de remords. Que + Violette me pardonne. Soyez son frere, comme vous etes le frere de + Mlle de La Chastaigneraye. Dans une heure, je serai morte. Tout en + me condamnant, priez pour moi. J'ai eu beau faire, la destinee a + ete plus forte que moi. + + "Adieu, mon cousin, je vous embrasse. + + "EDWIGE DE PERNAN-PARISIS." + +Le procureur imperial dit qu'il fallait finir ainsi, pour ne pas finir +plus mal. C'est deja quelque chose que de savoir se rendre justice. +"Que Dieu lui pardonne," dit le medecin par habitude de langage, car +c'etait un medecin qui ne croyait pas a Dieu. + +Le procureur imperial lut encore ces quelques lignes sur une feuille +de papier que le vent avait emportee dans un coin de la chambre: + + "Ceci est mon testament: + + "Je donne et legue a Mlle Louise de Pernan-Parisis, surnommee + Violette, injustement soupconnee d'un crime qu'elle n'a pas + commis, tout ce que je possede au jour de ma mort, en biens, + meubles, immeubles, titres de rente et bijoux. A la charge par + elle de faire servir a M. de Portien, une rente de trois mille + six cents francs qui lui sera payee tous les mois, a Paris. + + "EDWIGE DE PERNAN-PARISIS." + + "Ecrit au chateau de Pernan." + +Le jardinier vint declarer qu'une demi-heure avant la mort de Mme de +Portien, il avait vu sortir un gamin de douze a quinze ans, qui avait +traverse le parterre et s'en etait alle par la porte du jardin. "C'est +encore un trait de lumiere, dit le medecin. Voila le dernier mot." + +Des que le procureur imperial put retourner a Auxerre, il fit jouer +le telegraphe dans toutes les directions, ce qui ne l'empecha pas de +mettre en campagne la gendarmerie. Pendant qu'on le cherchait bien +loin, le joueur de violon etait deja a Auxerre, dans un cabaret hante +par les femmes de mauvaise vie. + +Le procureur imperial, qui etait un philosophe, remarqua la figure +du jeune Boheme. Il avait une charmante tete, qui eut arrete Leopold +Robert a Naples. Murillo en eut fait un adorable Pouilleux. Yeux +vifs, bouche de feu, air malin, l'Espagne et l'Italie semblaient +rire voluptueusement dans cette figure de rencontre. Mme de Portien +remarquait-elle tout cela? + +On lui trouva dix-sept louis: il en avait depense trois depuis la +veille, trente sous sur sa route et le reste dans le cabaret. Ses +premieres reponses au juge d'instruction prouverent qu'une lecon de +silence lui avait ete faite: mais des qu'on lui promit que sa liberte +lui serait rendue, qu'on lui acheterait un beau violon et qu'on lui +remettrait ses dix-sept louis, il parla avec abondance de coeur. + +Voici l'interrogatoire: "La belle dame de Paris vous avait donne, au +_Lion-d'Or_, un bouquet de roses pour le porter a Champauvert.--Oui, +je suis parti tout de suite; mais, au bout d'une demi-heure, je me +retourne pour voir passer une caleche: c'etait l'amie de la dame. Elle +fait arreter la voiture et me fait signe de venir lui parler. "Mon +enfant, me dit-elle, vous allez monter a cote du cocher, j'ai une +lettre a vous donner pour Champauvert." J'etais bien content.--Le +cocher a-t-il entendu?--Non, elle me parlait bas. Elle a ajoute: "Ne +dites cela a personne, c'est une surprise que je veux faire." Voila +que je monte a cote du cocher, mais on ne suivit plus le meme +chemin.--Ou etes-vous alle?--Cette betise! au chateau de la dame.--Et +que se passa-t-il la?--Rien. Elle me donna a souper elle-meme.--Et a +quelle heure etes-vous parti pour Champauvert?--Le lendemain, au point +du jour.--Que vous dit Mme de Portien?--De remettre le bouquet a la +demoiselle du chateau, et de revenir chez elle sans dire un mot; elle +m'avait promis de me donner un louis d'or.--Et pourquoi n'avez-vous +pas remis le bouquet a Mlle de La Chastaigneraye?--Cette betise! parce +qu'elle etait a la messe. Il y avait au chateau une servante qui s'est +chargee de la commission.--Et etes-vous retourne a Pernan?--Oui; pas +si bete que de perdre mon louis d'or.--Et qu'etes-vous devenu?--Cette +betise! je suis reste la, sans rien faire, bien nourri et bien +loge.--Mais pourquoi restiez-vous la?--Parce que la dame m'avait +promis de me reconduire en Italie et de faire la fortune de ma +mere.--Et que faisiez-vous au chateau?--Cette betise! j'etais comme un +prince; seulement je m'ennuyais, parce que j'etais dans une chambre ou +l'on ne pouvait pas ouvrir les persiennes ni jouer du violon. A cela +pres, j'etais bien heureux.--Expliquez-vous mieux.--Eh bien, la dame +n'avait dit a personne que j'etais la pour ne pas faire de chagrin a +sa famille. Je vivais cache; c'etait toujours elle qui me donnait a +manger; tous les jours elle jouait aux cartes avec moi, en me disant +que nous partirions bientot.--Mais on ne jouait pas toujours aux +cartes?--Cette betise! Elle venait me voir trois ou quatre fois par +jour, elle me contait des contes, elle me montrait ses belles robes, +elle m'a donne une montre et une bague.--Les gens du chateau ne +vous ont jamais vu?--Ils m'ont peut-etre vu a mon arrivee; mais ils +croyaient que j'etais parti.--Que vous disait Mme de Portien?--Elle me +disait qu'il fallait bien l'aimer, et ne jamais dire que j'avais porte +un bouquet a Champauvert, parce que la belle dame de Paris avait +empoisonne le bouquet et qu'on l'accuserait elle-meme de l'avoir +empoisonne.--Hier, avant votre depart, que vous a dit Mme de +Portien?--Elle m'a effraye, tant elle etait blanche. Elle m'a embrasse +et m'a dit, en me donnant une poignee d'or: "Va, mon enfant, je ne +puis partir avec toi pour l'Italie; tu vas t'en aller a petites +journees; tu cacheras bien ton argent et tu joueras du violon en +Italie." Mais elle ne m'a pas rendu mon violon parce qu'elle l'avait +brule. Mon pauvre petit violon, quel beau feu il a fait! Elle disait +qu'il y avait un sort dedans qui me porterait malheur. Voila pourquoi +elle l'a jete au feu.--Etes-vous venu a Auxerre?--Cette betise! +C'etait mon chemin.--Et pourquoi etes-vous entre dans ce mauvais +cabaret.--C'est que j'avais du chagrin de ne plus voir la +dame.--Expliquez-vous?--Cette betise! Je voulais revoir des femmes +bien habillees!" + +Ce mot du jeune Boheme fut une nouvelle revelation pour la justice. +Mais le proces n'etait pas la. + +Mme de Portien s'etait resignee a mourir. Elle s'etait repentie a la +derniere heure: la justice des hommes devait s'arreter devant son +tombeau. Esperait-elle cacher par sa mort la main de l'empoisonneuse? +Comme elle l'avait dit a Octave dans sa lettre d'adieu, elle avait +subi sa destinee sans trouver la force de la vaincre. Elle s'avoua +vaincue. Comme elle n'avait jamais pense a Dieu dans sa vie, elle n'y +pensa pas a sa mort. + +Nous n'irons pas plus loin dans cette etude que nos deux heroines, +Genevieve et Violette, nous ont imposee. Certes, ce n'est pas pour +peindre une grande dame que nous avons traduit Mme de Portien devant +notre tribunal. + +L'avocat de Violette vint lui apprendre cette triste nouvelle de la +mort de Mme de Portien. "Votre mere vous sauve en mourant pour vous, +lui dit-il. Il faut lui pardonner." + +Violette tomba agenouillee: "Ma mere! Pourquoi aimais-je tant +l'autre?--C'est que l'autre etait la mere de votre ame." + +Depuis qu'on avait laisse plus de liberte a Violette, il ne s'etait +presente que deux personnes pour la voir: son avocat et Mlle de La +Chastaigneraye. Genevieve, dans un moment d'heroisme romanesque, +etait allee a Auxerre pour consoler cette pauvre fille; pour la mieux +consoler, elle lui avait dit: "Vous etes ma cousine." + +Comme une bonne fee qui veut laisser des esperances, elle s'etait +complu a lui promettre de meilleurs jours, car elle songeait deja a la +marier au duc de Parisis, lui donnant a lui comme a elle une dot d'un +million. Elle cachait cette belle action en dechirant le testament. +Et ainsi elle ne se contentait pas de donner deux millions, elle en +perdait deux encore, puisque les autres heritiers de Regine de Parisis +reprenaient leurs droits et leurs parts. + +L'affaire du bouquet de roses-the revint aux assises de mai, ou +l'innocence de Violette fut proclamee au milieu des applaudissements a +peine contenus. Me Lachaud eut cette fois l'eloquence du silence. + +La voiture de Mlle de La Chastaigneraye etait a la porte du tribunal, +Violette y monta, avec une soeur de charite qui l'avait assistee en +ces dernieres semaines. Elle etait si pale et si defaite, que les +paysans juraient, en la voyant a cette nouvelle station, qu'elle +n'avait pas un mois a vivre. + +Quand elle arriva a Champauvert, elle trouva Genevieve a la premiere +marche du perron qui lui tendait les bras. Violette s'inclina +respectueusement, avec la religion pour la vertu, et demanda la grace +d'embrasser cet ange de bonte qui avait daigne venir a elle jusque +dans sa prison. + +Elle repandit un torrent de larmes, heureuse et desolee: heureuse +d'etre ainsi accueillie, desolee de ne pas apporter un front pur sous +des levres si pures. "Enfin, dit-elle avec un sourire et en levant les +yeux au ciel, je puis mourir maintenant!" Mlle de La Chastaigneraye +avait entraine Violette dans sa chambre. "Mourir! lui dit-elle; ce +serait vous donner tort: vous vivrez, je le veux. M. de Parisis le +veut aussi, car il vous aime.--Non, dit Violette tristement; s'il +m'eut aimee vraiment, je serais encore a la rue Saint-Hyacinthe. Mais +je lui pardonne, puisque j'ai souffert pour racheter ma faute." + +Genevieve rappela a Violette qu'elle etait desormais riche. "Vous +etes, comme Octave et comme moi, heritiere de notre tante Regine. +Votre part est d'un million.--Eh bien! je payerai mes dettes, dit +Violette en rougissant.--Je crois que je comprends, dit Genevieve en +rougissant aussi.--Puisque vous avez ete assez bonne pour descendre +vers moi dans ces tenebres, je veux vous dire, pour n'en plus parler +jamais, que je vais renvoyer tout ce qui m'a ete donne dans mes +folies, et je vous jure encore que M. de Parisis seul a ete mon amant; +les autres n'ont eu que mes promesses." + +Il se fit un silence entre les deux jeunes filles. Violette avait peur +de profaner l'ame toute blanche de sa cousine; Genevieve avait peur de +rejeter Violette dans les humiliations du passe. "Apres quoi, reprit +Violette, j'irai aux Filles repenties.--Non, dit rapidement Mlle de La +Chastaigneraye, vous irez habiter le chateau de Pernan, et mon cousin +Parisis viendra vous demander votre main, je vous en reponds: il +finira par voir le neant de sa vie; il voudra se racheter par une +belle action.--Jamais! s'ecria Violette, jamais! S'il arrivait a M. +de Parisis d'avoir un jour de raison, ce ne serait pas pour moi, ce +serait pour vous; car, n'en doutez pas, il vous aime.--Il y a un abime +entre nous: votre malheur.--Laissez-moi a ma destinee; je sens +qu'il n'y a plus pour moi que Dieu sur la terre; j'irai aux Filles +repenties, on m'oubliera, et j'oublierai.--Non, votre devoir est +d'aller a Pernan; de sanctifier, par vos prieres et vos charites, la +maison de cette pauvre femme, plus folle que coupable, je n'en doute +pas. C'est votre mere, Violette; vous devez cela a sa memoire." + +Violette s'inclina et demeura silencieuse. + + + + +IV + +LA CONFESSION DE GENEVIEVE + + +En son adoration pour Genevieve, Violette voulut lui obeir; elle se +hasarda a aller habiter Pernan, la petite terre de Mme de Portien. +Il lui avait deja fallu, d'ailleurs, faire deux voyages a ce chateau +abandonne, une vraie solitude en ruines, pour le testament et la +succession de sa mere. La premiere fois, elle y etait allee avec Mlle +de La Chastaigneraye comme en pelerinage, les levres toutes pleines de +prieres pour sa mere qui, sans doute, n'eut pas commis son crime si +elle n'eut pas rencontre sa fille. + +La seconde fois, elle y alla avec une jeune fille de Champauvert que +protegeait Genevieve, Mlle Hyacinthe de Montguyon. + +C'etait une vraie musicienne perdue en pleine campagne; fille d'un +general mort au Mexique, elle vivait d'une petite pension, mais +surtout des generosites anonymes de Genevieve. Le dimanche elles +jouaient de l'orgue ensemble pour l'edification du cure et la joie des +paysans. Dans la semaine, Mlle Hyacinthe--un nom de fleur comme celui +de Violette--jouait de la harpe au chateau avec un sentiment exquis. + +A Pernan, voyant pleurer Violette en face de cette solitude +lamentable, Mlle Hyacinthe lui dit avec cette douceur d'ange que lui +avait inspiree Mlle de La Chastaigneraye: "Si vous voulez, madame, je +resterai ici avec vous." + +Violette la prit dans ses bras. "Oh! je remercie Dieu, s'ecria-t-elle, +je croyais n'avoir qu'une amie, mais il m'en donne deux!" Et apres +cette effusion de deux ames soeurs: "Oh! oui, restez avec moi! Vous me +sauverez de la mort et vous me sauverez de la vie." + +Elles s'arrangerent comme deux soeurs. En quelques jours le chateau +reprit un air de fete a travers son deuil. Les fenetres, presque +toujours fermees, s'ouvrirent toutes grandes. Hyacinthe mit des fleurs +partout; mais, par un sentiment delicat, elle oublia les roses. + +Des son arrivee, Violette donna dix mille francs aux pauvres en disant +que c'etait Mme de Portien qui les donnait par son testament. Mais +personne n'y fut trompe; on savait bien que Mme de Portien ne pensait +pas aux pauvres: aussi ce fut une vraie benediction sur le passage de +Violette, surtout quand on apprit coup sur coup les bonnes oeuvres +qu'elle s'efforcait de cacher: la creation de deux lits pour les +pauvres de Pernan a l'hospice de Tonnerre, le don d'un orgue a +l'eglise, la fondation d'une ecole de soeurs dans ce petit village ou +les filles allaient encore avec les garcons. + +Mlle de La Chastaigneraye vint voir Violette un jour et surprit les +deux jeunes filles chez une pauvre femme qui avait quatre enfants +malades. "Dieu soit loue! dit Genevieve, vous allez faire tant de bien +ici que vous ne songerez jamais a vous en aller.--Et vous, ma chere +voisine? dit Violette en baisant les mains de Genevieve pendant que sa +cousine lui baisait le front. Consentirez-vous a etre heureuse?" + +Hyacinthe, voyant que Mme de La Chastaigneraye gardait le silence sans +dissimuler une expression de tristesse, dit avec emotion: "Oh! tout +le monde sera heureux." Mais Genevieve, non plus que Violette, ne +voulaient prendre ce mot pour elles. + +Quelques jours apres, Violette et Hyacinthe allerent a Champauvert. +Elles trouverent Genevieve qui priait a l'eglise, toute seule dans la +chapelle ou Parisis avait lu le testament des cinq millions. "Vous +priez pour moi, n'est-ce pas? dit Violette a sa cousine.--Non, dit Mme +de La Chastaigneraye, je prie pour moi." + +Violette parut surprise: "Pour vous! Pourquoi priez-vous pour vous? + +Genevieve ne repondit pas, mais elle se dit a elle-meme: "Je prie +parce que j'ai beau jeter mon coeur sur le marbre de cet autel, il se +revolte et domine ma raison." + +C'est de ce temps-la qu'il faut dater une lettre de Genevieve a la +marquise de Fontaneilles. + + Ma belle Armande, + + Tu t'es toujours moquee de moi pour mes airs romanesques. Tu vas + me trouver bien plus fantasque encore, car je viens te prier + aujourd'hui de me chercher, a Paris, un couvent pour y cacher mon + chagrin. + + Si je ne t'avais ouvert mon coeur, je serais deja morte. En + verite, je ne sais pas ce que je fais sur la terre, mais j'y suis + retenue par ton amitie. Tu es si belle, que c'est pour moi une + vraie joie de te voir, aussi je ne veux rentrer au couvent qu'en + gardant la liberte de te recevoir et d'aller chez toi. + + Tu vas dire encore que je ne fais rien comme personne! En effet, + il faut vivre de Dieu ou vivre du monde. Que veux-tu? quoique je + sois tres absolue, je suis quelquefois comme cette femme a deux + figures, qui regardait le paradis et l'enfer avec le meme amour. + + Je crois que c'est la faute de ma tante Regine. Tu sais comment + elle etait romanesque par l'imagination. Tous les jours elle + enfantait un reve nouveau qui, comme tous les reves, helas! ne + durait qu'un jour. + + Elle a eu bien tort de ne pas me confier a toi dans mon enfance. + Mais elle avait horreur de Paris et de la vie moderne; elle me + rejetait dans le passe tout en repandant les couleurs les plus + tendres et les plus gaies sur ses vieilles idoles. + + Moi, je l'ecoutais en aspirant, comme toutes les jeunes filles, + aux choses de mon temps. J'avais peur d'etre ridicule par mon + esprit tout affuble de vieilles idees. Voila pourquoi j'avais des + jours de hardiesse comme une heroine de roman, pour me prouver a + moi-meme que je n'etais pas trop embeguinee. + + Tu sais que j'aimais Octave de toute eternite. Je ne sais plus + quand cette folie m'a prise. J'etais toute petite, il etait deja + grand, il retournait a Paris, il m'a semble qu'il m'emportait mon + coeur. Je le suivis dans l'avenue du chateau de Champauvert ou il + etait venu voir ma tante Regine, j'avais ma poupee a la main, je + pleurais toutes mes larmes; quand il disparut au loin, je regardai + ma poupee, comme pour lui dire mon chagrin: elle riait.--Ah! tu ne + pleures pas, toi! m'ecriai-je avec colere. Et je jetai ma poupee + par-dessus la haie. + + Depuis ce jour, je ne regardai plus jamais ma poupee--dans la main + des autres--car moi je ne voulus plus jouer avec les poupees. + + Tous les ans, nous esperions voir revenir Octave. Il ne revint + pas. Comme moi, il etait orphelin, mais pendant que je restais + emprisonnee au pays natal, il courait tous les mondes. Un jour tu + t'en souviens, tu vins a Champauvert passer une saison avec ta + mere. Quelle joie d'avoir une amie! une grande amie qui avait tout + vu et qui savait tout, d'autant que tu etais pour moi l'ideal des + filles. Ce fut par tes yeux que je vis Paris, le monde des fetes, + le monde de l'esprit. + + Par malheur pour moi, tu te marias et tu ne revins plus; ma tante, + me voyant mourir d'ennui, finit par se decider a passer un hiver + a Paris, dans ce petit hotel que tu avais loue pour nous au + voisinage d'Octave. + + C'est ici que commence mon roman; car toute femme a au moins son + premier chapitre. + + J'etais a moitie folle, surtout apres avoir revu mon cousin a ce + premier bal de la cour, ou je fis mon entree dans le monde. + + Je te fais aujourd'hui ma confession, car je ne te disais pas + tout. + + Je me figurais que pour etre aimee d'Octave, lui qui etait aime de + toutes les femmes, lui qui aimait toutes les femmes, il me fallait + frapper son esprit. Aussi jamais comedienne ne mit en jeu de plus + etrange comedie. Ce que c'est que de n'etre point Parisienne et + d'avoir trop d'imagination! Les jeunes filles qui vivent dans les + folies du jour sont moins folles que je ne l'etais, moi qui avais + vecu dans la sagesse! + + Tu m'avais donne une femme de chambre de grande maison a mon + arrivee a Paris, Mlle Charmide. C'etait un monstre de perversite. + Elle avait passe par les choeurs de l'Opera; la petite verole + l'avait jetee dehors; mais elle avait eu le temps de connaitre + "tous ces messieurs." Elle me conta mot a mot la vie de mon + cousin. J'etais furieuse et charmee! Quand elle parlait, je lui + imposais silence; des qu'elle ne parlait plus, je lui disais de + continuer. Le croirais-tu, je voulais hair mon cousin! mais plus + je le fuyais, plus je le retrouvais devant moi! Dieu a donc voulu + ce mariage perpetuel du bien et du mal, de la vertu et du vice, du + paradis et de l'enfer. + + Cette fille etait allee chez Octave avec une de ses amies:--avant + la petite verole--elle me peignit cet hotel celebre, ce fameux + escalier derobe ou montaient tant de curieuses. Elle me proposa de + m'y conduire.--Jamais! m'ecriai-je.--Le lendemain, cette fille me + montra la clef, un vrai bijou, que lui avait confie son ex-amie, + sur la promesse qu'on la lui payerait fort cher. Une heure apres, + j'en parlais a ma tante.--Quelle folie! me dit-elle, puisque nous + irons par le grand escalier.--J'insistai. Ma tante, qui avait ses + quarts d'heure de fantaisie, consentit gaiement a cette escapade, + sachant que je n'avais rien a risquer quand elle etait la--et meme + quand elle n'etait pas la. + + Ce fut pour nous une vraie partie de plaisir: nous savions que + M. de Parisis etait chez Mme de Metternich, si je me souviens bien. + + Je ne m'arretai plus dans cette fatale folie. Charmide m'amusait + par tous ses contes; elle se consolait ainsi des malheurs + irreparables de la petite verole qui l'avait condamnee a jouer + les seconds roles: mais elle y mettait de la passion. Pour mieux + m'encourager dans cette idee qu'on ne prend le coeur des hommes + qu'en frappant leur esprit, elle me citait les plus beaux + exemples. + + Je voulais te parler de tout cela, mais j'avais peur de toi. Tous + les purs je faisais un pas dans ces tentatives perilleuses. Ainsi, + le soir de notre premier bal costume, croirais-tu a ceci: + + Je savais que mon cousin devait se deguiser en Faust, voila + pourquoi je me deguisai en Marguerite. Mais ce ne fut pas tout. + J'imaginai d'aller le surprendre avec ma tante, a l'heure de son + depart. Voila quel etait mon dessein. Je devais faire du bruit + dans sa bibliotheque; sans doute, il serait venu: Faust aurait vu + Marguerite, et, comme j'etais belle en Marguerite, sans doute il + eut juge qu'il avait tort de ne pas voir sa cousine, sans compter + que cette apparition eut mis quelque poesie dans l'entrevue. Me + voila donc entrainant ma tante, toutes les deux avec de grandes + pelisses noires et voilees comme des Espagnoles. Charmide nous + avait accompagnees jusqu'a la porte du jardin, pour s'assurer + qu'il n'y avait personne sur ce chemin si bien hante. J'a + une petite lanterne sourde toute cachee sous ma pelisse. Nous + traversons la serre, nous montons l'escalier, nous voila dans la + bibliotheque. Ma tante frappe du pied; mais Octave ne vient + pas. On voyait par la portiere la lumiere de ses bougies. Je me + hasarde, je souleve la portiere, je le vois a moitie endormi, + la tete penchee sur un livre. Emportee par je ne sais quelle + inspiration, je vais jusqu'a lui, et lui montrant du doigt la page + ouverte: C'EST LA! lui dis-je. J'avais vu qu'il lisait Faust. Il + se leva et se tourna vers moi:--C'EST LA! me dit-il tout surpris. + Je m'eloignais a reculons sur le point d'eclater de rire pour + cacher mon emotion, car j'etais plus effrayee de mon audace qu'il + ne pouvait l'etre. Il saisit un candelabre pour me suivre, + car j'avais deja depasse la porte. Comment les bougies + s'eteignirent-elles? je n'en sais rien, sans doute par sa + precipitation a me suivre et par le vent que leur jeta la portiere + en retombant. + + J'avais manque mon entree, puisque je n'avais pas songe a retirer + ma pelisse. Je me jugeai si ridicule dans ce role, que j'entrainai + ma tante malgre elle, en lui disant que je ne voulais pas etre + reconnue.--Enfin, dit ma tante en descendant l'escalier, il faut + bien que les enfants s'amusent. + + Ce n'etait pas la un jeu d'enfant. Je me figurais avoir frappe un + grand coup dans l'esprit d'Octave. Je me trompais. Ce ne fut pour + lui que l'emotion d'un moment, il s'imagina que c'etait un jeu de + quelque comedienne en disponibilite ayant une clef de la petite + porte. + + J'ai su depuis qu'il avait ete bien plus frappe en me voyant tout + betement passer avec ma tante dans l'avenue de la Muette + qui prouve que le coeur ne se laisse prendre que par les choses + simples et naturelles. + + Et maintenant, ma chere Armande, tu sais le reste. Marguerite a + rencontre Faust au bal; il l'a aimee pendant cinq minutes. La Dame + de Pique l'a intrigue quelques jours apres; il a aime la + de Pique. A Dieppe, Octave m'a aimee pendant cinq minutes, mais + Violette attendait. A Champauvert, mon cousin m'a aimee pendant + cinq minutes, mais nous etions separes par cinq millions. + + Aujourd'hui, je rougis d'avoir joue un role et de l'avoir si mal + joue. Voila pourquoi je n'ai pas garde ta femme de chambre; cette + folle etait pour moi le mauvais esprit; si je l'avais ecoutee, + tout Paris parlerait aujourd'hui de moi. + + J'ai eu d'autres quarts d'heure romanesques. A Champauvert, j'ai + tente une autre comedie. Mlle de Moncenac en robe blanche--ma robe + blanche--s'est deux fois promenee sous les fenetres d'Octave, et + moi, vetue d'un manteau noir, j'allais a sa rencontre comme un + amoureux d'opera. + + Je voulais qu'il fut jaloux. O jeu d'enfant! + + Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai voulu parler a Octave + par la voix du miracle ou de l'inconnu. Il me quittait le soir + pour aller coucher a Parisis. En arrivant au chateau, il trouva un + volume de Faust ouvert avec ces mots--C'EST LA!--au crayon rouge + en marge de ces deux lignes: + + + ..._Le sentiment est tout, le reste n'est que fumee nous voilant + l'eclat des cieux._ + + + Toutes les tristesses ont assailli mon coeur: Ma pauvre tante + Regine est morte. J'ai respire des roses: elles etaient + empoisonnees! J'aime Octave: il aime Violette! Tu vois bien que + Dieu seul est mon avenir. + + Si tu savais comme Champauvert est devenu desole. Tout ce qui + riait autrefois pleure aujourd'hui. Hate-toi de me trouver + un refuge a Paris; si je restais ici huit jours de plus, j'y + resterais toujours, mais a cote de ma tante Regine. + + J'ai tout dispose pour mon depart, j'irai aujourd'hui faire mes + adieux a La Roche l'Epine, au tombeau de mon pere et de ma mere. + + A bientot; je t'embrasse, aime-moi toujours et ecris-moi bien + vite. + + GENEVIEVE DE LA CHASTAIGNERAYE. + + P.S. Je ne te parle pas de Violette. Je t'ai deja ecrit toute + l'histoire du proces. Violette est aussi triste que moi. Il y a + des jours ou je la hais. C'est elle qui m'a pris mon bonheur. La + pauvre fille! ce n'est pourtant pas sa faute. Si tu savais comme + elle essaie de racheter cela! Elle fait tres bonne figure a + Pernan. On ne s'imaginerait jamais en la voyant qu'elle a e + la mode parmi les filles perdues. Depuis qu'elle a repris son + attitude et son expression, c'est un ange de douceur, mais c'est + aussi un ange de beaute; est-il possible qu'elle soit la fille de + cette malheureuse femme! + + J'oubliais de te dire que si je me refugie au couvent, c'est + aussi pour elle; car tu as beau me dire que je suis folle, Octave + epousera Violette des que j'aurai disparu de ce monde, elle l'aime + et il l'aime. + + Et meme, s'il ne l'aimait plus, pourrais-je epouser Octave en face + de cette pauvre fille eploree qui s'est perdue pour lui? + + +Mme de Fontaneilles repondit par ces lignes: + + Tu es a moitie folle, tu ne verras jamais le monde comme il est, + ma chere reveuse. On n'epouse pas sa maitresse quand on s'appelle + le duc de Parisis, et quand on a une maitresse qui s'appelle + Violette. Je t'ai dit tout cela. C'est egal, comme tu deviendrais + tout a fait folle dans ta solitude de Champauvert, je t'ai cherche + une cellule bien capitonnee avec une fenetre ouverte sur de grands + arbres, a cinq minutes de chez moi. A ton arrivee, tu descendras + chez la duchesse de Hautefort. + + Pauvre coeur malade! il faut te guerir, Dieu sera ton medecin. + + Je baise tes beaux yeux noirs et tes adorables cheveux blonds. + + ARMANDE DE FONTANEILLES. + +Violette ecrivait alors ceci a Mme d'Entraygues: + + Vous m'avez ecrit des lettres si tendres dans ma prison, que je + voudrais pleurer dans vos bras et y pleurer longtemps. Helas! en + quittant la prison d'Auxerre, je suis rentree dans une autre: la + prison du remords et du repentir, d'ou je ne sortirai jamais. Je + suis bien malheureuse. Vous oubliez peut-etre, a force de gaiete, + mais, quoi qu'on fasse, le coeur est toujours triste. + + Dieu est bon, pourtant, car en me condamnant a tant de lar + il m'a donne deur amies: vous, ma chere Alice, et Mlle de La + Chastaigneraye, qui daigne descendre jusqu'a m'appeler sa cousine. + Oh! que c'est beau, la vertu! Je suis en adoration devant + Genevieve, ce qui ne m'empeche pas de vous aimer beaucoup. + + J'ai passe quelques jours au chateau de Champauvert. Sur les + prieres de Mlle de la Chastaigneraye, j'ai fini par me dec + a venir habiter le petit chateau de Pernan, d'ou je vous ecris. + C'est triste a mourir; mais pourtant j'y suis chez moi, et + j'espere bien que vous viendrez m'y voir. + + Voyez jusqu'ou va l'ingratitude! J'ai une troisieme amie dont j'ai + oublie de vous parler. C'est Mlle Hyacinthe, une jeune fille du + pays, qui me donne son sourire eternel. Je veux la bien doter et + la bien marier; mais pas tout de suite, parce que j'ai horreur de + la solitude. + + Est-ce la que je vais finir mes fours, si j'ai le courage de + vivre? Le duc de Parisis vous aura dit que j'etais devenue riche + par la volonte de Genevieve. Je n'ai vas besoin de vous confier + que j'ai rendu tous les bijoux et que j'ai renvoye les cent mille + francs au prince. Je croyais que te prince aurait donne cela aux + pauvres, il a mieux aime le donner a une danseuse. + + J'ai aussi ma volonte: je veux que le duc de Parisis epouse + Genevieve. Il me semble qu'une fois marie, il sera plus loin de + mon coeur. Ah! ma chere Alice, si vous saviez comme je l'aime! + + Ecrivez-moi ou venez me voir. + + VlOLETTE DE PERNAN-PARISIS. + +Mme d'Antraygues repondit ces quelques mots: + + Oui, ma chere Violette, j'irai vous voir, car j'ai beau rire, cela + me fera du bien. Tout est triste dans l'amour. Et pourtant c'est + la meilleure chose ... quand c'est l'amour du coeur. + + Puisque vous etes riche, envoyez-moi vingt mille francs. Mon + ex-mari m'a brouillee avec toute ma famille pour se venger de + n'avoir pas d'argent lui-meme, car vous savez qu'il a tout joue. + + Vous comprenez bien, ma chere Violette, que j'ai accepte toutes + les clameurs de l'opinion publique; mais je ne souffrirais pas + qu'on m'accusat de vivre de mes folies. Femme perdue, c'est vrai, + mais point courtisane. + + Je suis comme vous, je ne me consolerai pas. J'ai beau me dire que + la curiosite console de tout, plus je cherche et moins je trouve. + + Je vois beaucoup une de vos amies d'un jour, Mlle Rebecca, + surnommee la Fille de la Bible. C'est une mauvaise comedienne; + mais c'est la plus a la mode a cette heure; elle etait + aux courses dans une daumont irreprochable. Son amant? me + demanderez-vous. Son amant s'appelle M. Tout-le-Monde. Je crois + bien que M. de Parisis lui a donne une petite clef d'argent, mais + ce n'est ni la clef de son tresor ni celle de son coeur ... vous + le savez bien. + + Je vous embrasse sur vos beaux yeux bleus, des violettes dans la + rosee. Ne pleurez plus. + + ALICE. + + + + +V + +POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE + + +Ce fut avec une vraie joie que le duc de Parisis apprit le triomphe de +l'innocence de Violette. Peut-etre fut-il retourne a Auxerre pour +la ramener a Paris, s'il n'eut craint de rencontrer Mlle de la +Chastaigneraye. Et d'ailleurs qui sait si Violette eut voulu d'un +pareil compagnon de voyage, maintenant qu'elle ne parlait plus que de +se refugier en Dieu. Octave aima mieux, selon son habitude, laisser +passer les choses, trouvant qu'il avait la main trop malheureuse pour +toucher a la destinee des autres. Et puis, il aimait trop Genevieve +pour aimer assez Violette. + +Il se promettait bien d'aller bientot a Champauvert sous pretexte de +travaux a faire a Parisis. + +Mais il ne dominait pas sa vie aventureuse, le torrent l'entrainait +toujours, parce qu'il n'avait pas le courage de suivre son coeur. + +Le duc de Parisis amenait la joie et jetait le deuil partout, on se +prenait a lui parce qu'il avait toujours le charme, parce qu'il jouait +la passion quand il etait a peine amoureux, parce qu'il entr'ouvrait +je ne sais quelle perspective toute d'or et de pourpre. + +Son ami Saint-Aymour l'emmena un jour a la chasse en Picardie, au +chateau de Montreuil. Il fut tres recherche dans les chateaux voisins; +c'etait a qui lui ferait une hospitalite princiere: non seulement +on ouvrait sa maison, mais on ouvrait son coeur. Ce fut toute une +revolution dans ce pays que la passion ne hante guere, si ce n'est la +passion de l'argent. + +Octave fut conduit au chateau de Beaufort, chez la duchesse de Fleury, +de la famille du Roi des Halles. Il y avait la une jeune fille, +petite-fille de la duchesse, une adorable creature, blonde et pale, +toute a Dieu, qui ne savait rien du monde, parce qu'elle ne lisait que +l'Evangile. + +La premiere fois que Mlle Clotilde de Beaufort vit Octave, c'etait a +diner, un vrai diner de chateau du bon temps, ou l'on resta a +table quatre heures durant: le temps de jouer deux tragedies au +Theatre-Francais, le temps de commencer et de finir une passion au +bois de Boulogne; le temps de jouer et perdre sa fortune au club. + +Octave etait a cote de Clotilde. La jeune fille croyait jusque-la que +la vie etait une oeuvre de paix et de patience dans l'esprit de Dieu, +entre une mere qu'on aime et des enfants qu'on adore. Elle ne voyait +encore le mari que comme un mythe--ou comme un nuage a l'horizon qui +lui gatait presque la serenite du ciel. + +Octave fut pour elle une revelation, parce qu'il lui donna l'amour +avec ses regards magnetiques, sa voix d'or et ses contes charmants. Ce +fut comme un coup de foudre. + +Vers onze heures du soir, quand tout le monde prit conge, M. de Parisis +promit de revenir le lendemain. Il s'etait pris lui-meme a ses piperies. +Mlle Clotilde de Beaumont lui apparaissait comme un doux pastel a +conquerir. C'etait un dejeuner de soleil. + +Le lendemain, Clotilde ne pouvait se detacher de la fenetre, jusqu'a +l'heure ou elle vit passer un cavalier sur le versant de la montagne, +a travers les ramures ca et la depouillees. La romanesque enfant +s'imagina que Parisis lui apportait l'amour. + +Il fut charmant, il eut toutes les eloquences pour la mere et la +fille. Clotilde pensait deja qu'il ne quitterait plus le chateau; mais +comme il comprit qu'il ne pourrait parler a la fille sans voir les +yeux de la mere, il partit pour toujours. + +Parisis ne s'obstinait jamais contre l'impossible. Tout etait fini +pour lui, quand tout etait a peine commence pour la pauvre Clotilde. + +Que si vous vouliez suivre le mot a mot de l'histoire de cette jeune +fille qui mourut pour avoir regarde Octave, comme Racine mourut sous +un regard de Louis XIV, il faudrait lire cent lettres du marquis +de Saint-Aymour a la duchesse de Hautefort. Le jeune marquis etait +amoureux de Clotilde et il avait quelque peu la maladie de la plume. +Voici la derniere: + + "Une fois malade, elle ne voulut rien faire pour vivre. L'amour + malheureux aime la mort. Sa mere ne voulait pas comprendre. Et + d'ailleurs pouvait-elle la jeter dans les bras de Parisis? + + "Plaignez-moi, je l'adorais et j'en etais arrive a la consoler par + les illusions. Je lui faisais croire que Parisis venait + les jours se promener sentimentalement de son cote. Je montais + moi-meme le cheval monte par Octave, quand il etait venu au + chateau. Je courais la montagne en face de la fenetre de Clotilde + en lui envoyant des baisers. + + "Quoique mourante, elle se trainait au bout du parc pour voir + Parisis de plus pres. Une fois, l'illusion fut plus grande que + jamais: elle accourut avec des cris de joie et de douleur. Je me + suis trouble comme elle; j'ai oublie que je n etais, que je ne + devais etre que le fantome de son amour. Je me suis preci + dans la montagne, j'ai franchi la haie et la ruisseau du p + La pauvre femme, toujours egaree, a ferme sur moi ses bras, si + longtemps, si vainement ouverts! "Enfin, c'est vous!" m'a-t-elle + dit d'une voix eclatante en appuyant sa tete sur mon coeur. + + "Et moi tout eperdu, tout palpitant, je la pressais dans mes bras + avec l'amour des anges; je la regardais, je regardais le ciel: je + me croyais dans l'autre vie. + + "Et tout a coup elle a leve les yeux sur moi: "Ce n'est pas lui!" + s'est-elle ecriee. Je lui ai pris la main. Elis m'a repousse avec + frayeur et avec colere. Je restai cloue devant elle, le coeur en + demence. Elle s'evanouit presque. J'essayai de la secourir, mais + elle me repoussa encore et mourut bientot en disant: "Ce n'est pas + lui!" + + "J'etais la realite, elle ne cherchait que la vision. + + "Si vous voyez Parisis, ne lui dites pas cela, il rirait de moi et + il rirait de la morte!" + +Voila la fin du recit du marquis de Saint-Aymour tel qu'il l'ecrivit, +dans un style un peu tendu, trop sentimental, presque declamatoire, +comme ecrivent les gens du monde qui ont peur d'ecrire comme ils +parlent. + +La duchesse de Hauteroche lut avec emotion cette histoire d'une pauvre +femme, qui avait vu son ideal en Parisis, et qui etait morte pour +avoir touche a la realite. "Ce Parisis! dit-elle. Il a ose me dire +qu'il m'aimait! C'est vrai qu'il est charmant." Elle eut peur de cette +image fatale. + + + + +VI + +L'HEURE DU DIABLE + + +La duchesse de Hauteroche pensait donc quelque peu a Octave. Elle +etait un jour descendue de sa caleche a la vacherie du Pre Catelan. + +Toutes les tables etaient occupees; elle se tint debout un instant, +mais, ployant sa fierte sous elle, elle trouva de bon gout de +s'asseoir comme les autres dames, quelle que fut la compagnie. + +Comme elle posait son ombrelle sur la table, elle reconnut sa voisine: +c'etait la comtesse d'Antraygues, qui, elle aussi, etait venue la +toute seule. + +Les deux amies ne s'etaient pas vues depuis les hauts faits d'Octave +de Parisis, avenue de la Reine-Hortense. La comtesse etait allee chez +la duchesse, mais on sait qu'elle fut accueillie avec un si haut +dedain qu'elle ne se hasarda pas a la revoir. Elles se rencontraient +bien de loin en loin, mais a distance; la duchesse souriait vaguement +comme pour exprimer qu'elle n'avait pas oublie le passe, mais qu'elles +ne suivaient plus le meme chemin. + +Ce jour-la, a moins de faire un grand chagrin, la duchesse fut bien +obligee de parler a la comtesse; ce fut ce qu'elle fit avec une grace +charmante, quoique avec quelque reserve. "Ah! bonjour Alice, je suis +contente de vous voir, je ne vous croyais pas a Paris." La comtesse +d'Antraygues fut touchee de cet accueil, connaissant la fierte de son +ex-amie.--Ma chere duchesse, je suis a Paris, parce que Paris est le +seul pays ou le coeur oublie.--Vous ne vous etes pas revus avec M. +d'Antraygues," hasarda la duchesse. Elle voulut peut-etre dire avec M. +de Parisis. "Non, Dieu merci! repondit Alice. Vous savez le proverbe +arabe: Il ne faut jamais se retourner vers son ennemi, si ce n'est +pour le tuer. Si j'avais a frapper quelqu'un, ce serait moi." + +On apporta du laid froid et du pain de seigle a la duchesse, "Est-ce +que vous venez souvent ici? demanda-t-elle a Alice.---Oui, je n'ai +plus de voiture. L'an passe, je promenais mes chevaux, aujourd'hui je +promene moi-meme.--Dites-moi, est-ce qu'il ne vous est pas reste une +vraie fortune apres la separation?--Rien, rien, rien. J'ai vecu de mes +bijoux." + +Et essayant de sourire: "Aujourd'hui, je suis comme Cleopatre, je bois +ma derniere perle." + +La comtesse acheva de boire sa coupe de lait. "Je vous aime trop, dit +la duchesse, pour vous faire des reproches steriles, mais comment +avez-vous pu jouer une existence comme la votre dans un pareil coup +de des?--Comment? mais ce n'est pas moi qui ai joue, c'est M. +d'Antraygues. Ce n'est pas ma folie qui nous a ruines, c'est la +sienne. Il avait tout perdu, parce que j'avais eu la betise de +toujours signer. Je n'en serais donc pas plus riche a l'heure +qu'il est, sinon que je serais une honnete femme comme vous. Mais, +vous savez, une honnete femme sans argent n'est pas encore bien +posee sur le pave de Paris! Et puis, voulez-vous savoir l'etat de +mon ame? Je ne me suis jamais repentie un instant de ce que j'ai +fait. Ceci vous etonne, sans doute? C'est que vous n'etes pas sur +l'autre rive et que vous ne pouvez comprendre." + +La duchesse grignota son pain et sembla chercher a comprendre. "Vous +avez revu M. de Parisis?--Oui. Mais ce n'est pas parce que je l'ai +revu que je ne me repens pas, c'est parce que je l'ai aime.--Eh bien! +je ne comprends pas. Vous ne me ferez pas croire qu'une heure d'amour +paye un siecle de chagrin." + + +Alice soupira. "Je ne vous le ferai pas croire, mais je le croirai +toujours, parce que cette heure d'amour on l'a attendue longtemps, on +l'a savouree avec delice, et on s'en souvient jusqu'a la mort. Qui +sait si la vie est autre chose?--Qui sait!" Ce mot avait echappe a la +duchesse devenue pensive. "Ainsi, reprit Alice, je vous tiens pour +la femme la plus vertueuse, pour la plus noble creature, mais vous +amusez-vous beaucoup?--Non! je m'ennuie profondement. Je n'ai pas, +comme vous, pris la couronne de roses, je n'ai guere cueilli que des +scabieuses, mais j'aime ces fleurs-la. Et puis, je ne crois pas que le +but de la vie soit de s'amuser.--Moi non plus. J'ai voulu dire que +la vertu ne vaut pas ce qu'elle coute. Croyez-vous donc que Dieu +ait condamne la femme a cette lutte mortelle contre son coeur? +Rappelez-vous les paroles de l'Evangile: Il sera pardonne a celle qui +aura aime. Aimer! sentir un coeur qui bat contre le votre! voir des +yeux qui se perdent dans vos yeux! abriter son ame en peine dans une +ame de feu! Aimer! c'est rouvrir la porte du Paradis, meme pour +descendre au Paradis perdu." + +La duchesse regardait Alice avec sympathie. "Ah! oui, dit-elle, vous +avez aime. Maintenant, je vous comprends. On me parle toujours de ma +vertu; eh bien, du haut de ma vertu, je vous pardonne." + +Alice serra la main de la duchesse. "C'est bien, ce que vous me dites +la! car pour vous la vertu n'est pas un mot. Je sais que vous etes une +femme d'un autre siecle. Vous allez meme plus haut que la vertu; s'il +y avait un chemin de roses, et un chemin d'epines, vous choisiriez le +dernier.--Ne me canonisez pas si vite, ma chere." + +La duchesse regarda autour d'elle comme si elle eut craint d'etre +epiee ou d'etre entendue: "Voulez-vous nous promener un peu, Alice?" + +Les deux amies prirent un sentier sous les grands arbres. "Ecoutez, +Alice, reprit la duchesse, vous etes une femme de coeur, et je puis +bien vous faire des confidences. J'ai aujourd'hui trente-quatre ans; +j'ai vu tomber ma jeunesse sans un seul rayonnement, comme si je +n'avais vecu que par des jours de pluie. Tout a ete triste autour +de moi. Ma figure est si severe que nul ne s'est jamais arrete pour +medire que j'etais belle. On m'a accablee sous le respect. On a pose +un perpetuel point d'admiration devant ma vertu; je suis de toutes +les fetes du monde, mais surtout de tous les sermons et de toutes les +oeuvres de charite. Des que j'entre dans un salon, c'est pour entendre +parler des enfants pauvres, du refuge de Sainte-Anne ou de la Ruche +des Abeilles. Vous l'avouerai-je? j'ai eu mes moments de doute dans +mon rude pelerinage, car je ne vous parle pas de mon mari, un ami qui +n'a jamais ete mon amant, pour dire comme vous. Je me suis demande +plus d'une fois si on ne pouvait pas etre bonne aux pauvres sans etre +si rigoureuse envers soi-meme. Dieu me tiendra-t-il plus de compte +de mes aumones parce que mes mains seront plus blanches? Qu'importe +qu'elles soient plus blanches si elles sont pleines d'or?--Je vais +vous repondre franchement, dit la comtesse. Oui, Dieu vous tiendra +compte de vos mains blanches. Mais quand Dieu m'aura pardonne, qui +sait si nous ne serons pas assises toutes les deux dans la meme +sphere! Et s'il y a un enfer, cet enfer, tout terrible qu'il soit, ne +m'arrachera pas le souvenir de mon heure d'amour." + +La duchesse serra la main d'Alice. "Oui, vous avez raison. Je veux +tout vous dire. J'aime M. de Parisis.--Je le savais, dit la comtesse." + +Mme de Hauteroche, toute surprise, regarda son amie. "Et comment le +savez-vous?--Parce que si vous n'aimiez pas Octave, vous ne m'auriez +pas parle si longtemps. C'est lui que vous cherchiez dans mon coeur." + +La duchesse ne trouva pas un mot a dire contre cette verite. Elle +murmura en baissant la tete: "Oui, je l'aime." + +Mme d'Antraygues dit a la duchesse que tout le jeu de cartes y +passerait. "Voyez-vous, ma chere amie, les femmes ne jouent pas +impunement avec Octave de Parisis. Je me suis jetee dans ses bras la +premiere; la marquise de Fontaneilles y tombera aussi, un jour qu'elle +aura oublie de faire le signe de la croix; Mlle de La Chastaigneraye +l'adore jusqu'a en perdre la raison,--et vous-meme, que je croyais +hors d'atteinte,--vous voila saisie." + +La duchesse releva la tete avec fierte: "Oui, je l'aime, mais +j'arracherai cette mauvaise herbe de mon coeur, dusse-je arracher mon +coeur." + +Elle raconta a Mme d'Antraygues comment elle avait rencontre Parisis +chez la marquise de Fontaneilles; elle parla de son esprit a tout +dire, meme ce qu'il ne faut pas dire, de son charme irritant. Il leur +avait fait la cour a toutes les deux, mais il avait echoue. "Vous +appelez cela avoir echoue? dit Alice. Mais l'amour ne triomphe pas +toujours a sa premiere bataille. C'est souvent un laboureur pacifique +qui seme en octobre pour moissonner en juillet." + +L'ombrage devenait de plus en plus sombre, la duchesse et son ex-amie +pouvaient se croire bien loin de Paris, tant elles avaient trouve le +silence et la solitude. Des paroles brulaient les levres de Mme de +Hauteroche; elles etaient la comme emprisonnees. La duchesse n'osait +parler tout haut. Elle s'aventura pourtant: "Je vous etonnerais bien, +ma chere Alice, si je vous disais que plus d'une fois j'ai reve a +ces enivrements dont vous etes revenue plus belle encore, il faut +l'avouer, comme si la passion etait le dernier mot de la beaute pour +les femmes." Le visage de la duchesse s'empourpra comme un soleil +couchant. "Vous ne m'etonnez pas du tout. Presque toutes les femmes +ont ces heures de tentation; voila pourquoi elles sont sublimes quand +elles arrivent toutes blanches dans le linceul; voila pourquoi il faut +leur pardonner quand elles ont traverse toutes les joies et toutes +les angoisses de l'amour.--Oui, reprit la duchesse, comme si elle +continuait sa pensee, il m'est arrive de songer a ces legendes ou on +donnait son ame au diable pendant une heure pour toute une eternite de +damnation.--Oui, et plus la damnation est terrible et plus l'heure est +attrayante.--Je remercie Dieu d'avoir eloigne M. de Parisis de mon +chemin. Il est venu chez moi quatre fois: il n'a pas compris qu'a la +derniere entrevue j'etais d'autant plus severe que j'avais plus peur +de lui; voila pourquoi je suis devenue indulgente aux fautes des +autres. Jusque-la, je n'avais pas vu l'abime.--L'abime! Elle y +tombera," pensa Mme d'Antraygues. + +Elles etaient revenues vers la vacherie. "J'oubliais, dit tout a coup +la duchesse, il y a une heure qu'on m'attend au bord du lac." + +Et elle embrassa la maitresse d'Octave. C'etait bien la maitresse +d'Octave qu'elle embrassait. Mme d'Antraygues ne s'y trompa point et +elle murmura: "C'est un souvenir qu'elle me prend sur les joues." + +Le soir, Alice rencontra Parisis: "Mon cher duc, vous perdez vos +batailles au moment meme de la victoire; j'ai rencontre aujourd'hui +une femme que vous avez aimee huit jours et qui n'eut pas resiste le +neuvieme." + +Octave chercha dans ses souvenirs. "La Dame de Carreau!" +s'ecria-t-il.--"Ah! je ne vous dirai pas son nom. C'est elle, je n'en +doute pas. J'ai senti trop tard,--on n'est pas parfait,--qu'elle +aurait fini par m'aimer, car, vous savez, je n'ai jamais doute de +moi.--Vous avez raison. Pour inspirer de la confiance aux autres, il +faut avoir confiance en soi." + +A quelques jours de la, Octave, rencontrant la duchesse de Hauteroche, +lui dit qu'il avait des tableaux italiens dignes de son admiration. Il +lui savait un sentiment d'art tres distingue, il serait ravi qu'elle +voulut bien lui donner son opinion. "Si vous habitiez le Louvre, dit +la duchesse, j'irais peut-etre.--Madame, quand on est comme vous sur +un piedestal de marbre de Carrare, on est si loin des atteintes des +hommes qu'on peut aller partout,--surtout chez un amateur d'art.--Un +amateur d'art! C'est egal, je vous prends au mot, dit la duchesse, +j'irai demain voir vos madones." + +A celle-la, Octave ne donna pas une clef d'argent: la duchesse +passa par la grande porte. Tout l'hotel etait sur pied, fleur a la +boutonniere, comme un jour de grande reception. Octave avait peur que +la duchesse ne vint avec une amie. Elle vint toute seule. Elle admira +l'hotel, elle admira l'ameublement, elle admira les tableaux, mais +vit-elle tout cela? + +Le duc de Parisis la recut avec une grace toute respectueuse, mais +avec cette douceur penetrante qui va jusqu'a l'ame. La duchesse +n'avait plus peur d'elle, parce qu'elle n'avait plus peur de lui. + +Elle etait allee jusque dans la chambre d'Octave, sous pretexte de +voir des emaux de Leonard Limousin et une Vierge de Perugin. Tout +a coup la pendule sonna trois heures. + +C'etait l'heure du diable qui sonnait. + +La duchesse tressaillit. La meme pensee avait traverse son ame et +l'ame d'Octave. "Une heure a moi! se disait-il.--Une heure a moi!" se +disait-elle. Se comprirent-ils? Octave prit les mains de la duchesse +et la regarda avec des yeux allumes dans l'enfer. Elle palit, elle +chancela, elle voulut fuir. "Non! lui dit-il, en joignait ses mains +autour de son cou. Non! je t'aime!" + +Elle voulut se degager. Mais la douceur des mains la retint. + +Octave l'embrassa sur les cheveux et sur les yeux pour l'aveugler; +ses levres egarees brulerent le front et tuerent la vertu. La nature +reprenait ses droits: l'ame etait etouffee, la femme eclatait a +travers l'ange. "Eh bien! oui, dit-elle dans son egarement, je veux +t'aimer pendant toute une heure!" + +Elle repandit ses cheveux d'or sur son front comme pour voiler sa +rougeur. + +C'etait l'heure du diable. Interrogez Satan, il vous racontera comment +on perd le ciel. + +Quatre heures sonnerent leur douce sonnerie a la pendule d'Octave. +Cette douce sonnerie, ce fut pour la duchesse la trompette du jugement +dernier. Il lui sembla que le monde allait trembler, que les etoiles +tombaient deja du ciel et que le soleil se voilait la face. + +Mais rien n'avait change autour d'elle. Elle leva la tete: la Vierge +de Perugin la regardait toujours avec le meme sourire. + +Elle dit adieu a Octave. "Nous ne nous reverrons jamais!" +murmura-t-elle en se cachant. "Nous ne nous reverrons jamais!" dit +Octave qui ne voulait pas contrarier les femmes. + +La duchesse avait repris son grand air, sa dignite romaine, sa +severite heraldique. En se voyant passer dans le miroir de Venise, +elle se reconnut telle qu'elle etait avant sa chute. + +Mais en se voyant passer dans son ame, elle ne se reconnut pas! + + + + +VII + +LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA + + +Le duc de Parisis se consolait facilement du chagrin qu'il faisait aux +femmes. Il detournait la tete de la femme qui pleurait pour ne voir +que celle qui souriait. + +Il ne croyait pas aux esprits, mais il y faisait croire. Ecoutez cette +histoire. + +Parce qu'on n'entendait plus parler de M. Home, parce que M. Victorien +Sardou avait retourne le portrait de Swedenborg sous celui de +Beaumarchais, on disait que les esprits etaient remontes dans les +deux. Mais le royaume des esprits descend de plus en plus sur la +terre; son premier departement est Paris, ou il y a des ministres des +deux sexes. + +L'action ne se passe pas dans la Foret-Noire, mais dans un fort bel +hotel de la Chaussee-d'Antin. Quoi que Saint-Simon put en dire, les +hotels de la Chaussee-d'Antin sont fort bien hantes. En depit de +l'ecole romantique, les maisons qui tronent dans la rue de Provence, +dans la rue de la Victoire, dans la rue Neuve-des-Mathurins, voient +monter et descendre dans leurs escaliers un assez joli nombre de +drames romantiques et de ballades a la lune. + +J'arrive a l'histoire de ma beaute "pale comme un beau soir d'ete." +C'est une fille de bonne maison,--air candide, esprit malin.--Ses +parents la voulaient marier. La delicieuse enfant declina le mari. +Mais a quoi donc revent les jeunes filles, si ce n'est a se marier? + +La mere prit sa fille a part et lui dit: "Nous voulons ton bonheur, +d'ou qu'il vienne; mais un mari ne t'enleverait pas a notre amour en +te prenant dans ses bras. Je me suis donnee a ton pere et n'en suis +pas plus malheureuse. Veux-tu donc te donner au diable?" + +Le pere tint le meme discours que la mere; l'epoux parla comme +l'epouse; mais il ne vint qu'un sourire sur les levres de la belle. +"Pourquoi ce sourire? dirent ensemble M. et Mme de Canillac.--C'est +que j'aime quelqu'un, repartit la jeune fille en prenant son air le +plus grave et le plus mysterieux. C'est que j'aime quelqu'un qui n'est +pas votre protege, comme est M. de Terray, ou M. de Mortagne, ou M. +de Langeac. Vous ne connaissez pas celui que j'aime! Je vous dirai un +jour ce qu'il est. D'ici la, ne cherchez pas a tromper ma destinee +avec un autre. + +Mais le pere et la mere etaient inquiets. On voulut forcer enfin la +jeune et belle mysterieuse. "Ne pouvez-vous nous montrer celui que +vous aimez et qui vous aime?" La mere supplia, le pere fit mine +d'ordonner, les amis questionnerent malicieusement. Julia resta encore +quelque temps sans repondre; elle refusait de s'amuser au Bois, aux +soirees, aux bals, aux courses. Un beau soir,--car les soirs sont +eternellement beaux qui parlent d'amour,--Julia repondit avec +assurance et sans rougir: "Vous le saurez, ce secret; j'aime un beau +gentilhomme du siecle de Louis XV; il est colonel d'un regiment du +roi; il a gagne la bataille de Fontenoy; son ame est elevee, ses +manieres sont chevaleresques, sa parole est eloquente a mon coeur. +Mais il est aussi discret que glorieux, et il ne veut m'apparaitre +qu'aux instants ou je suis seule; alors je puis le contempler dans +l'ideal, l'entendre dans le reve, l'aimer dans l'inconnu, l'adorer +dans l'impossible." + +On jugea que tout cela etait un peu trop fou. On appela Victorien +Sardou, qui repondit: "Je suis revenu de l'autre monde; mon esprit a +tue les esprits. Beaumarchais a decide que je me moquais de lui et que +ma plume n'avait pas besoin de sa main pour la conduire." + +On appela M. Home, _Ecce homo_, mais celui-ci demanda a s'enfermer une +nuit avec la jeune spirite, pour voir de pres ses belles visions. M. +Home etait marie: on l'envoya passer la nuit avec sa femme. + +La mere, qui ne dormait plus des songes de sa fille, se resigna a +veillera la porte de la chambre aux visions. On prit gaiement le the +en famille, selon la coutume. A onze heures, la jeune fille fit un +joli baillement et alluma sa bougie. "Bonsoir, papa; bonsoir, maman." +On lui souhaita la bonne nuit. Elle ferma la porte. La mere mit son +fauteuil devant le seuil et attendit. Une heure se passa dans le +silence. Quand sonna minuit, on entendit un bruit, _le bruit dans le +mur_, comme disent les legendes. La mere voulut entrer, mais refrena +sa curiosite. Elle ecouta des deux oreilles en ouvrant la bouche. + +Ce qu'elle entendit, ce fut presque le duo de _Romeo et Juliette_. +"C'est vous, mon inconnu?--C'est vous, ma bien-aimee?--Comme je vous +attendais.--Mais, depuis hier, je ne vous ai pas quittee.--Oui, mais +vous etiez invisible et j'aime a vous voir.--Aussi me suis-je decide a +vous apparaitre une fois encore. Que vous etes belle, Julia!--Oh! mon +Dieu! vous avez eteint la bougie.--Mon adoree! je suis un pur esprit +et mon baiser ne vous touchera pas.--Mais vous m'avez touche la +main.--C'est la force de l'illusion.--Ciel! vous m'avez embrassee..." + +Un soir, au moment que les meres de famille appellent le moment +critique, la mere de Julia entra subitement dans la chambre de Julia. +"Qu'ai-je entendu, mademoiselle?--Maman, c'est l'Esprit." + +On alluma la bougie,--et on vit qu'on ne vit rien. La mere courut a la +fenetre, quoiqu'il n'y eut pas de balcon; elle courut a la cheminee, +quoiqu'il n'y eut pas de truc a la Richelieu. Elle ne vit que la nuit +et n'entendit que le silence! "Adieu, mademoiselle, ne revez plus tout +haut, car je suppose que vous faisiez par desoeuvrement les demandes +et les reponses." + +La mere se remit dans son fauteuil. Mais le joli duo recommenca. Et +sur une gamme plus vibrante. "Julia, comme vous etes belle dans la +nuit!--C'est pour me dire cela que vous avez eteint la bougie!--Julia, +comme je vous aime!--Mais, monsieur, vous avez beau dire que c'est une +illusion, je sens bien votre main sur mon coeur...." + +La mere reparut. Meme comedie. La belle etait seule. "Mademoiselle, il +y a ici quelqu'un.--Oui, maman quelqu'un d'invisible qui ne se montre +a moi que si je suis seule.--Ce sont des contes." Et la mere se remit +a chercher et ne trouva personne. + +Le lendemain, on fit venir quatre medecins, qui deciderent que le +coeur de Julia etait a gauche et que la paix du monde etait troublee +par les petits esprits. Les grands medecins sont de grands politiques. + +Ce texte aurait besoin d'etre illustre par la gravure pour devenir +plus lumineux, ou plutot cette taille-douce aurait besoin d'explication. + + +EXPLICATION DE LA GRAVURE. + +L'hiver passe, j'ai rencontre Mlle Julia a un bal d'ambassade. Elle a +valse trois fois avec un sceptique qui lui offrit de faire parler les +esprits: c'etait M. Octave de Parisis. + + +DEUXIEME EXPLICATION DE LA GRAVURE. + + +Mlle Julia aune femme de chambre qui couche dans son cabinet de +toilette. Cette femme de chambre a l'art mysterieux d'introduire les +esprits. + + +COMMENTAIRE RISQUE. + +Le cabinet de toilette de Julia a deux portes: la premiere est une +porte sous tenture qui ne crie pas sur ses gonds, une vraie porte +d'amoureux; celle-la vient dans la chambre de Julia; la seconde est +une porte toute simple qui donne sur l'escalier de service. + +Les esprits ne sont pas humilies de passer par la, meme quand ils se +donnent la figure du duc de Parisis. + + + + +VIII + +LA SOLITUDE DE VIOLETTE + + +Cependant Violette ne s'acclimatait pas a Pernan. + +Avec sa fievre, son amour, son repentir, elle ne pouvait vivre dans +cette solitude rustique ou sifflait gaiement le merle, ou chantait +amoureusement le rossignol. Pour la paix des champs, il faut la paix +du coeur. Violette n'entendait ni le merle ni le rossignol. Elle +ecoutait pleurer les brises et sangloter les fontaines. + +A quelques pas du chateau, Mlle Hyacinthe la surprenait tous les +soirs, abimee dans ses reveries, assise au bord d'un ravin profond, +qui etait l'image de la mort par ses roches brisees, ses cavernes +profondes, ses ronces brulees, veritable refuge des oiseaux de nuit. + +Quand, le soir, Violette n'etait pas penchee dans l'escarpement du +ravin, elle etait au cimetiere, croyant prier pour sa mere, mais +priant pour elle-meme. + +Le matin, il semblait qu'elle reprit du coeur a la vie. Elle se jetait +sur les journaux, qui lui parlaient de Paris, comme si chaque gazette +devait lui apporter un peu de cette douce poussiere qui avait couvert +ses pantoufles rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, ou ses bottines +mordorees avenue d'Eylau, pres de l'hotel d'Octave. + +Comme les journaux parlaient souvent du duc de Parisis, c'etait pour +elle comme un coup de soleil quand ce nom rayonnait sous ses yeux. +Elle savait sa vie, elle devinait ses aventures; mais c'etait surtout +les lettres de la comtesse d'Antraygues qui le representaient dans ses +folies, Comme elle avait toujours ete serieuse, meme dans sa +mascarade de trois mois, comme elle etait devenue plus serieuse, elle +s'affligeait de toutes les folies d'un homme doue pour les grandes +choses, qui trahissait son nom et son avenir; mais elle ne desesperait +pas, disant toujours qu'il prendrait de fieres revanches. + +On se rappelle que Mme d'Antraygues avait demande vingt mille francs a +Violette. Violette s'etait empressee d'etre agreable a son amie, tout +en lui rappelant qu'elle s'ennuyait beaucoup de ne pas la voir. Un +jour, a l'heure du dejeuner, Mme d'Antraygues arriva bruyamment. + +Alice avait remplace la gaiete par le bruit, comme font toutes +celles qui ne veulent pas se repentir et qui refusent de voir leurs +blessures. La comtesse trouva Violette bien changee, mais plus belle +encore, si la beaute est une expression divine. Le marbre en est la +plus belle traduction; a-t-il besoin des tons roses de la vie pour +charmer les yeux du corps et les yeux de l'ame? Violette avait perdu +a jamais la fraicheur des jeunes annees; mais dans cette figure plus +accentuee et plus pale, la vraie femme s'exprimait mieux encore. Et +puis ses beaux yeux--ciel profond--n'avaient-ils pas une eloquence +plus penetrante? "Comme vous etes devenue belle!" dit Alice en +embrassant Violette. Violette presenta sa jeune amie a la comtesse: +"Si vous voulez voir la beaute sur la terre, la voila! dit-elle avec +l'accent de la verite." + +Mlle Hyacinthe n'etait pas precisement l'ideal de Phidias ni de +Raphael--ni de Jean Goujon, ni de Prudhon,--mais elle avait la beaute +agreste et simple qui ne connait guere la mode et que la passion n'a +pas consacree encore: on peut dire qu'elle s'habillait de son charme +et de son sourire. + +On dejeuna avec une gaiete melancolique, on se promena dans la +campagne et par les jardins du chateau, on visita l'eglise, on alla +gouter dans une tour en ruines. Le soir, les trois femmes etaient +heureuses par l'amitie. + +Toutes les trois adoraient la musique. On veilla jusqu'a minuit, les +mains sur le piano, caressant tous les airs aimes, evoquant le genie +de tous les maitres. La vraie musicienne etait Mlle Hyacinthe. +Violette jouait mal et Mme d'Antraygues avait plus de brio que de +sentiment. "Vous rappelez-vous? dit Alice a Violette, vous m'avez dit +que M. de Parisis vous avait appris la valse de _Faust_?--Si je me +rappelle!" dit-elle en palissant. + +Et elle joua la valse de _Faust_--elle qui jouait mal--comme Gounod la +joue lui-meme, avec toutes les eloquences du coeur et de la passion! + + + + +IX + +LES DEUX COUSINES + + +Le lendemain, les trois amies eurent une visite tout a fait +inattendue: le duc de Parisis, qui etait venu avec d'Aspremont et +Monjoyeux passer quelques jours au chateau de Parisis. + +Octave voulait revoir tout a la fois Genevieve et Violette. Il savait +que les deux cousines etaient devenues deux amies. Quoi-qu'il fut +emporte par l'amour--vers l'une et vers l'autre--il se promettait de +n'etre plus pour elles qu'un ami. + +Il etait d'ailleurs venu a Parisis avec son ami Violet-le-Duc, pour +commencer la restauration du chateau dans le plus pur style Louis XII. +Monjoyeux et Saint-Aymour l'accompagnaient. A tout autre moment, il +eut eprouve une vraie joie a ce travail qui allait remettre en toute +splendeur une des plus curieuses seigneuries feodales; mais une +tristesse profonde envahissait son coeur. C'est qu'on ne batit ou +qu'on ne restaure un chateau que pour une femme aimee, c'est que +Parisis pressentait que la femme aimee ne viendrait pas habiter son +chateau. + +Sa premiere visite fut pour Mlle de La Chastaigneraye. Elle n'avait +pas varie dans son idee, elle voulait qu'il epousat Violette. Elle +l'accueillit avec une douceur d'ange: mais elle cacha si bien son +coeur, que son cousin s'imagina qu'elle ne l'aimait plus. + +Aussi ce fut une simple visite de ceremonie ou on parla de tout, +hormis de soi-meme. "J'espere bien, mon cousin, dit Genevieve, que +vous irez voir Violette a Parnan.--Oui, ma cousine," dit Octave, +croyant raviver la jalousie de Genevieve. + +Mais elle fut impassible, comme si elle habitait desormais d'autres +regions. Elle lui dit d'ailleurs une fois encore qu'elle s'etait +tournee vers Dieu et qu'elle allait se retirer du monde. "Grand +Dieu! se recria Parisis, mais ou irez-vous donc?--Dans une solitude +sanctifiee par les prieres. Ici, quoi que je fasse, j'habite une +solitude toute profane. Voyez ces tableaux, voyez ces livres, voyez ce +piano, voyez cette harpe; je ne suis pas de celles qui se resignent +sans avoir sous les yeux l'exemple de toutes les resignations.--Ma +cousine, dit Parisis, vous avez marche ce matin sur des asphodeles +ou des soucis. Je reviendrai bientot, si vous voulez arracher les +mauvaises herbes qui poussent sous vos pieds.--Revenez, mon cousin; +pour moi, des qu'on travaillera a la restauration de Parisis, j'irai +vous voir si je ne suis pas partie." + +Octave etait alle voir Violette le lendemain. Il trouva la meme +figure, la meme douceur, mais la meme indifference bien jouee. Il +voulait railler un peu; mais la triste expression qui s'etait gravee +profondement sur la figure de Violette arreta la raillerie sur ses +levres. + +Mme d'Antraygues lui prit le bras et l'entraina sous les arbres. +"Cette pauvre Violette, lui dit-elle, savez-vous qu'elle en mourra? Je +vous ai deja averti.--Ou avez-vous vu des femmes mourir de chagrin?--A +Paris et en province, mon cher. Moi qui vous parle, je mourrai de +chagrin, mais passons. J'etais venue pour embrasser Violette et +repartir aussitot; je suis si malheureuse de son malheur, que je vais +rester avec elle toute une semaine. On ne se console d'un amour que +dans un autre amour: Violette n'en aimera pas d'autre que vous. Mais +peut-etre la consolerai-je, moi! car si l'amitie console de l'amour, +c'est l'amitie d'une femme, surtout quand cette femme est amoureuse +dans la meme paroisse. O monstre aux griffes roses!--Bouche de femme, +paroles perdues! dit Octave dans une fumee de cigare.--Vous vous +imaginez peut-etre que vous ne laissez tomber de vos levres que des +paroles de votre Evangile, o don Juan de Parisis! Je vous le dis encore, +rien ne consolera Violette de vous avoir trouve et de vous avoir perdu." + + + + +X + +LE CHATEAU DE CARTES + + +Octave causa avec Violette apres avoir cause avec Alice. Ils etaient +seuls dans le salon; la comtesse avait entraine Hyacinthe. + +Apres un silence, Violette dit en regardant Octave: "Cela me fait tant +de mal de vous voir, que j'eprouve un etrange contentement; arrangez +cela comme vous pourrez.--Si vous m'aimiez encore, je dirais que vous +etes heureuse parce que vous etes malheureuse; c'est inexplicable, +mais cela est, parce que l'amour est une douleur, est une volupte." +Violette retint un soupir: "_Si je vous aimais encore!_ vous avez +raison; je ne vous aime plus. C'est une bouffee du passe qui me +revient jusqu'au coeur; grace a Dieu, je suis delivree de toutes ces +angoisses." + +Violette reprit le masque de la serenite. Octave lui saisit la main; +mais elle cacha si bien son emotion qu'il jugea que, pareille a +Genevieve, elle n'avait garde de l'amour que le souvenir. + +La conversation changea de theme. On parla de la vie rustique et des +joies innocentes qu'elle donne au coeur; on ouvrit une parenthese sur +Paris, mais Violette la ferma bien vite. Octave tenta de lire l'avenir +de Violette par ce qu'elle disait ou par ce qu'elle ne disait pas; +mais il ne vit que des nuages. + +La nuit etait venue peu a peu. Violette se leva pour se rapprocher de +la fenetre. Octave la suivit. "Je vais partir," lui dit-il. Ce simple +mot tomba dans le coeur de Violette comme le glas de la mort. Il lui +sembla que c'etait la derniere fois qu'elle voyait Parisis. + +Parisis! l'amour et la mort dans sa vie; Parisis! tout ce qu'elle +avait aime depuis qu'elle n'aimait plus que lui. "Vous allez partir!" +repeta-t-elle d'une voix lente et triste. Elle regarda Octave qu'elle +ne voyait plus bien. + +Tout a coup, rejetant tout cet attirail de pieux mensonges qui voilait +son coeur, elle se jeta dans ses bras et elle eclata en sanglots. +"Violette, ma Violette, dit-il doucement, pourquoi pleures-tu? je +t'aime!--Oh! dis-moi cela encore; je veux mourir, mais je veux mourir +avec ce mot dans le coeur. Dis-moi encore que tu m'aimes!--Tu le sais +bien!" + +Octave entendait a peine Violette, tant ses paroles etaient coupees +par les sanglots. "Mais je t'ai toujours aimee, ma Violette! Avant de +te voir, je n'aimais pas, je ne cherchais que des aventures! Avec toi +j'ai trouve mon coeur." + +Et ainsi ils se dirent les choses les plus tendres et les plus senties. +Tous les deux obeissaient a une de ces expansions qui jettent deux +coeurs, deux ames dans la meme pensee. C'est l'amour a sa supreme +periode. Quand il a hante ces divins sommets, il s'est epuise a demi, +il retombe de ses aspirations, il retrouve la terre et regrette le +ciel. Mais le ciel n'est pas la patrie des hommes ni des femmes, meme +quand ils sont amoureux. + +Violette retomba sur la terre, Il lui sembla qu'elle avait donne tout +le feu de sa vie dans ce divin embrassement, son coeur battait a se +briser, la fievre l'avait envahie, le reve brulait son front. "Adieu, +Octave! lui dit-elle tristement.--Adieu! je ne comprends pas. Je ne +veux pas comprendre," murmura-t-il. + +Il tenta avec toutes ses graces irresistibles de perpetuer cette +minute d'amour. Rien ne lui coutait, pas meme le mensonge. Il etait de +bonne foi avec Violette, puisqu'il venait de retrouver son coeur dans +le sien. Il lui dit qu'il voulait vivre avec elle et vivre pour lui. +"Vivre pour moi, dit-il, n'est-ce pas vivre pour toi! Vivre pour toi, +n'est-ce pas vivre pour moi!" Et comme Violette semblait douter: "Tu +sais mon dedain des plus hautes ambitions; j'ai toujours dit que +l'amour etait le premier et le dernier mot de la vie. Avoir a son bras +une femme, si je l'aime et si elle m'aime, c'est avoir le souverain +bien. Nous habiterons Parisis et nous serons heureux." + +Ces derniers mots, quoique bien naturellement et bien tendrement dits, +ramenerent Violette a la raison. Elle ne put s'empecher de penser +que si Octave eut parle a Genevieve, il ne lui eut pas dit: "Nous +habiterons Parisis et nous serons heureux." Elle traduisit ainsi ces +mots: "Nous serons heureux a Parisis, mais nous ne serions pas heureux +ailleurs, parce que Paris repudierait un pareil bonheur."--Non! +dit-elle, on n'est heureux nulle part avec Violette, parce que +Violette, au lieu d'apporter sa part de bonheur, n'apporterait que +les larmes du repentir.--Pourquoi le repentir? Quel est ton crime? +Maintenant que je te connais, je sais que tout cela n'etait qu'un jeu +cruel pour me punir. J'ai merite d'en souffrir, j'en ai souffert, mais +j'ai oublie." + +Octave avait reprit la tete de Violette sur son coeur. Elle n'eut +pas le courage de relever la tete. Pendant cinq minutes encore, elle +continua ce doux reve d'etre aimee. "Et pourtant, murmura-t-elle, si +je voulais etre heureuse!" + +Pauvre fille! elle ne savait pas que la volonte qui brave tous les +obstacles s'arrete frappee de mort devant ce chateau de cartes qui +s'appelle le bonheur. + + + + +XI + +UN AUTRE BOUQUET MORTEL + + +On sonna a la grille du chateau. Violette eut le pressentiment que +c'etait une mauvaise nouvelle, sans doute parce que ce coup de +sonnette l'arrachait a son reve. + +Deux minutes apres, le valet de chambre entrait, portant d'une main +un majestueux bouquet et de l'autre une lettre sur un plat d'argent. +"Pour moi? demanda Violette. Cela me vient sans doute de Mlle de la +Chastaigneraye.--Peut-etre, dit Octave; mais avant d'en etre bien +sure, ne vous avisez pas de respirer le bouquet; j'ai toujours peur +des roses de Tonnerre." + +Violette donna l'ordre au valet de chambre d'allumer les bougies. + +Pendant que le duc de Parisis regardait le bouquet avec defiance,--un +magnifique bouquet compose de fleurs symboliques,--Violette tournait +la lettre dans ses mains, tout en disant: "Ce n'est pas l'ecriture de +Genevieve!" + +Elle passa la lettre a Octave. "Je ne veux ni de la lettre ni du +bouquet." + +Elle allait sonner, mais Octave la retint. "Attendez donc; nous ne +sommes pas a Paris, n'allez pas desoler quelque bonne voisine de +campagne ou quelque coeur reconnaissant, car je sais que vous avez +fait beaucoup de bien dans le pays.--Mais il y a des armoiries sur le +cachet.--C'est que ce petit coin de la France est bien habite." + +Violette obeit. "Si vous n'etiez pas la, je vous jure que je ne +lirais pas cette lettre." Elle lut rapidement les premiers mots et la +signature. "Voyez plutot!" dit-elle en palissant. + +Elle jeta la lettre a Octave, qui la ramassa en jetant le bouquet. + +Il lut ce joli compliment: + + "Ma chere Violette de Parme et de Plaisance, + + "Jugez de ma bonne fortune! J'achete un chateau qui fait l'oeil au + chateau de Pernan, et voila que vous habitez le chateau de Pernan. + Moi qui avais peur de m'ennuyer! Avec une voisine comme vous, je + vais devenir tout a fait Bourguignon. Je vous envoie un bouquet + cueilli par moi-meme, c'est le dessus du panier. Si vous + connaissez le langage des fleurs, vous jugerez de mon eloquence. + Quand voulez-vous souper ensemble? car enfin, il faut bien que je + vous rende, entre onze heures et minuit, un de ces festins que + vous nous donniez, au prince et a ses amis, avec toutes les graces + d'une femme qui sait bien vivre. + + "Je vous baise le pied et la main. + + "Marquis D'HARCIGNIES." + +Octave contint sa fureur. "Violette! dit-il gravement, chaque mot de +cette lettre rentrera avec mon epee dans le corps de ce faquin. +Je garde la lettre. Demain, a huit heures, le marquis n'en ecrira +plus--de la meme main--ou, s'il en ecrit encore, ce ne sera pas a +vous. Pas un mot de ceci." + +En ce moment, le valet de chambre entra pour dire que le messager du +marquis attendait la reponse. "La reponse! dit Parisis en contenant +a grand'peine sa colere, le duc de Parisis la donnera lui-meme au +marquis avant une heure." + +Le domestique sortit sans bien comprendre. "Vous voyez bien, Octave, +dit tristement Violette, que tout est fini pour moi! Je remercie Dieu +de m'avoir rouvert pendant quelques minutes cette porte du paradis +ou je vous ai retrouve, mais c'est mon dernier moment. D'ailleurs, +croyez-le bien, une fois hors de cette ivresse, je serais revenue a ma +pensee de tous les instants: il faut que vous epousiez Genevieve.--Il +faut que je vous venge, voila toute ma pensee. On m'a dit que le +prince etait chez le marquis, il lui servira de temoin, j'imagine. +Je veux que le prince dise tout haut la verite, devant le marquis et +devant mes temoins; il faut qu'il jure qu'il n'a pas ete votre amant." + +Mme d'Antraygues et Hyacinthe survinrent alors. Violette pria sa jeune +amie de se mettre au piano. "Oh! le beau bouquet! s'ecria la comtesse +en se penchant pour ramasser les fleurs symboliques du marquis +d'Harcignies.--Chut! dit Octave en donnant un coup de pied dans +le bouquet, ce sont des fleurs empoisonnees.--Des fleurs +empoisonnees!--Oui, dit Violette. Vous vous rappelez le bouquet de +roses-the qui a failli tuer Genevieve? Eh bien! il y avait moins +de poison dans ces fleurs-la que dans celles que vous voyez sur ce +tapis." + +Mlle Hyacinthe, heureuse de sa promenade avec Alice, faisait retentir +le piano des airs les plus vifs d'Offenbach, ce maestro de l'imprevu +qui traduit quelquefois en francais l'esprit railleur de Henri Heine. + +Quand Octave rentra a Parisis, il dit a Monjoyeux et a d'Aspremont +qu'il lui fallait un duel pour le lendemain a huit heures. Il raconta +l'histoire du bouquet symbolique. D'Aspremont et Monjoyeux allerent +vers minuit chez le marquis pour lui infliger une lettre d'excuses. +Mais M. d'Harcignies, apres avoir pris la plume, la jeta en disant: +"J'aime mieux me battre." + +Le lendemain, a huit heures, comme Octave l'avait dit, le marquis +d'Harcignies payait cruellement ses impertinences bien naturelles. +Mais en ce monde, il y a toujours quelqu'un qui paye la dette des +autres. Octave croyant frapper a la main, frappa au coeur. + +Le prince Rio prit son ami dans ses bras et dit avec amertume qu'il +n'y avait pourtant pas de quoi tuer un si galant homme. + +Octave se redressa furieux! "J'allais oublier! dit-il au prince. Je +vous somme de dire ici la verite; vous allez la dire devant ce sang +repandu: Mlle de Pernan, ma cousine, celle qu'on appelait Violette +dans ses jours de comedie, n'a pas ete votre maitresse!" + +Le prince etait un galant homme comme le marquis: il s'offensa de +cette sommation. "Monsieur! je ne recois de sommations que des +huissiers, et encore les huissiers s'arretent a ma porte. Voila +pourquoi je ne vous repondrai pas." En disant ces mots, le prince +prit l'epee du marquis deja toute tachee de son sang.--Eh bien! dit +Parisis, puisque vous avez une epee, je suis plus absolu. Je ne +quitterai le terrain que si vous dites tout haut la verite. Mais vous +commencerez par retirer vos paroles de tout a l'heure: "_Il n'y a pas +de quoi_."--Et d'abord, dit d'Aspremont, je constate que le prince n'a +plus qu'un temoin et que vous ne pouvez pas vous battre." + +Monjoyeux prit la parole: "M. de Parisis n'a que faire de deux +temoins. S'il faut deux temoins au prince, me voila! Le prince est +trop bon prince pour me repudier a cause de ma naissance: mon pere +etait chiffonnier, mais il a vecu en homme libre, c'est un titre de +noblesse. Et d'ailleurs, si nous ne sortons pas tous de la salle des +Croisades, nous sortons tous de l'arche de Noe.--Vous avez raison, +monsieur, dit le prince. Soyez tout a la fois le temoin de M. de +Parisis et le mien." + +Monjoyeux s'entendit sur le duel avec les deux autres temoins. + +Au moment de se mettre en garde, le prince dit ceci d'une voix bien +accentuee: "Mon idee bien arretee etait de ne repondre a M. de Parisis +qu'apres un coup d'epee; mais il possede si bien le coup du coeur, +qu'il pourrait bien me couper la parole. Je ne ferai donc pas de +facons pour dire que je n'ai pas ete l'amant de Mlle Violette de +Parme. Maintenant, tuer un homme parce qu'il a mal parle a une femme, +je dirai toujours qu'il n'y a pas de quoi.--Eh bien! dit Parisis en +jetant son epee, c'est assez comme cela. Je ne suis pas venu ici pour +venger la femme, mais pour venger une femme. Gavarni a dit: "On ne se +bat pas a cause d'une femme, on se bat d'abord contre quelqu'un et +pour soi ensuite." Gavarni a tort contre moi: je n'ai pas voulu me +battre contre quelqu'un ni pour moi, je me suis battu a cause d'une +femme." + +On se quitta tristement, mais sans rancune. Octave exprima ses regrets +avec une vraie noblesse de coeur. Il avait voulu blesser, il n'avait +pas voulu tuer. + +La mort du marquis d'Harcignies ne reconforta pas Violette, non plus +que la declaration du prince. + +Quand l'opinion publique a frappe une femme, cette femme, fut-elle une +sainte, n'en revient jamais, parce qu'il n'y a pas de medecin pour +cette mortelle blessure. + + + + +XII + +OU ETAIT ALLEE VIOLETTE + + +La mort du marquis d'Harcignies fit un grand tapage et reveilla toutes +les curiosites a peine assoupies qui rouvraient les yeux sur Violette. +Ce fut donc un nouveau chagrin pour elle. Toutefois, comme Parisis +venait de dire hautement qu'il ne fallait pas mal parler d'elle, +peut-etre se fut-elle remis de ce duel bruyant qui troublait sa +solitude. + +Mais la pauvre fille devait etre poursuivie a outrance par les +souvenirs vivants de sa vie de courtisane platonique. + +Quelques semaines a peine s'etaient passees, la comtesse d'Antraygues, +revenue a Paris, lui ecrivait de braves lettres pour l'affermir dans +sa retraite, lui demandant pour un temps prochain un petit pavillon +du chateau. Mlle Hyacinthe etait toujours la avec ses consolations, +sympathique a ses douleurs, sympathique a ses esperances, tout en +niant les peines de coeur par ce charmant sourire de celles qui n'ont +pas aime. + +Voila qu'un matin le bruit se repand que Pernan possede un jeune +medecin. Jusque-la il fallait courir a deux lieues quand on avait une +migraine. "C'est toujours une figure de plus, dit Hyacinthe.--Oui, dit +Violette, mais si je tombe malade, vous savez que je ne veux pas voir +la figure d'un medecin." + +Ce jour-la les deux jeunes filles, fort occupees a faire des confitures +de fraises, ne parlerent plus du nouveau venu, mais on leur annonca +vers trois heures que le docteur Pierrefitte demandait a etre recu par +Mlle de Pernan. "Pierrefitte," dit Violette. + +Elle ressentit un coup au coeur. Ce nom lui rappelait un jeune homme +qui avait soupe un soir avec elle dans une folle compagnie du cafe +Anglais. C'etait un de ces etudiants amoureux de la vie--parce qu'ils +voient la mort de pres--qui passent tous les soirs la Seine pour +prendre leur part du mouvement sur les boulevards, dans les cafes a la +mode, aux concerts des Champs-Elysees, aux fetes de nuit de Mabille et +aux soupers de la Maison d'Or, quand ils ont quelques louis de reste. + +C'etait peut-etre parce que M. Pierrefitte avait trop soupe qu'il +venait se faire medecin de campagne dans son pays. + +Violette avait retenu ce nom de Pierrefitte, parce que la verve de +l'etudiant amusait tout le monde. Elle ne doutait pas que ce ne fut +le meme Pierrefitte. "Repondez que je ne puis recevoir," dit-elle au +valet de chambre. + +C'etait bien dommage pour Pierrefitte, car il l'eut trouvee plus +adorable que jamais dans la grande cuisine du chateau, les bras nus, +les mains rougies par les fraises. Mais Pierrefitte, qui aimait trop a +gouailler, n'aurait pas eu le bon gout de ne pas la reconnaitre. Il se +fut sans doute avise d'evoquer les images de Paris. Violette decida +qu'elle ne le verrait jamais. + +Le lendemain il se presenta encore, puis le surlendemain, puis tous +les jours de la semaine. On avait beau lui dire que madame ne voulait +pas recevoir, il insistait en disant qu'il voulait etre recu. + +Que pouvait faire une femme contre cette tyrannie? "Ah! dit Violette, +si Octave etait la!" Mais Octave ne pouvait pas toujours etre la pour +effacer un a un tous les temoins des folies de Violette. "Ma chere +Hyacinthe, dit-elle a son amie, je vois bien que tout est fini pour +moi. J'avais jure de ne plus remettre les pieds a Paris, je me croyais +oubliee dans cette solitude; mais chaque fois que l'esperance renait +dans mon coeur, une main brutale coupe la fleur et vient l'arracher. +Et mon coeur saigne. Et je meurs de chagrin. Ne m'en veuillez pas si +un jour vous ne me voyez plus." + +Hyacinthe embrassa Violette et voulut encore une fois la raviver a sa +gaiete, mais elle commenca a desesperer d'elle. Vainement elle jouait +ses airs les plus chers, vainement elle l'entrainait a ses promenades +les plus aimees, Violette devenait etrangere a tout, meme a l'amitie +de cette belle et bonne creature que Dieu avait mise sur son chemin +comme un ange gardien visible. "Si vous aviez un grand chagrin, quelle +mort choisiriez-vous? demanda un jour Violette a son amie.--Voila +une question! s'ecria Hyacinthe. Si j'avais un grand chagrin, je +pleurerais beaucoup et je me consolerais, parce que Dieu console tous +les coeurs de bonne volonte." + +Violette, toute a ses idees, n'ecoutait pas ces bonnes paroles, "Moi, +dit-elle, je me suis tire un coup de revolver, la mort n'a pas voulu +de moi. Dans ma prison, j'ai ete trois jours sans manger; mais, de +tous les courages, le plus grand, c'est de mourir de faim. Vingt fois +j'ai appuye le poignard contre mon sein, le poignard m'est toujours +tombe des mains. J'ai l'effroi de l'acier et du sang. J'ai une pudeur +rebelle qui me defend de me jeter a l'eau, parce que je serais +deshabillee par les premiers venus. Ah! si on pouvait s'enterrer +soi-meme!--Vous m'epouvantez! dit Hyacinthe, vous m'epouvantez dans +cette etude que vous avez faite de la mort. Moi, je ne comprends +qu'une maniere de se tuer, c'est de se jeter par la fenetre dans un +moment de desespoir, quand on n'est plus maitresse de soi.--Il y a +aussi le poison, dit Violette, mais je ne veux pas m'empoisonner." + +Elle avait pense a sa mere. Elle devint silencieuse; "Heureusement, +dit Hyacinthe, que Dieu vous tient par la main et vous empechera de +faire des folies." + +Violette donna doucement sa main a Hyacinthe. "Et pourtant, lui +dit-elle, songez que si je n'etais plus la, Octave epouserait +Genevieve. Je suis malheureuse et j'empeche le bonheur de ceux que +j'aime le plus." + +Le soir, vers onze heures, pendant que Mlle Hyacinthe dormait +profondement, Violette quitta le chateau de Pernan et n'y reparut +jamais. + +Voici le petit mot qu'elle avait laisse pour son amie: + + "Adieu, je ne vous reverrai plus. Mariez-vous et acceptez en + souvenir de moi la bague que vous trouviez jolie et que j'aurais + du vous donner deja. Acceptez aussi cent mille francs de dot que + vous remettra mon notaire le jour de votre mariage. Jusque-la, + vivez avec Mlle de La Chastaigneraye. + + "C'est beau la vertu! Je viens de vous voir dormir, moi je n'aurai + plus ce sommeil-la que dans la mort. Et encore, je n'aurai pas vos + reves! Adieu encore, je vous embrasse. + + "VIOLETTE." + +Ou etait allee Violette? Il fut impossible a Mlle Hyacinthe comme a +Mlle de La Chastaigneraie de suivre sa trace. On envoya un telegramme +a Octave, qui remua vainement tout Paris. + +Ce fut un vrai desespoir pour lui comme pour Genevieve et Hyacinthe. +"C'est moi qui aurais du partir la premiere!" dit Mlle de La +Chastaigneraye. + +Mais la marquise de Fontaneilles, tout en lui preparant un pavillon +a l'Abbaye-au-Bois, lui avait dit de l'attendre a Champauvert. Elle +voulait gagner du temps, esperant toujours la decider a epouser +Octave, ne doutant point que don Juan de Parisis ne fut heureux de +faire une fin qui serait encore pour lui un commencement. + + + + +XIII + +LE TROISIEME LARRON + + +Il y a en France, depuis que les femmes sont toutes blondes, deux +recoltes serieuses: la moisson des bles et la moisson des chevelures. + +Il n'y a donc plus que des blondes. C'est comme a Venise dans le +siecle d'or, c'est comme a Versailles dans le siecle de Louis XIV. Non +seulement sous le Roi-Soleil toutes les La Vallieres etaient blondes, +mais les hommes ne voulaient plus que des perruques blondes. Voyez le +duc de Lauzun, un blond, le comte de Guiche, un blond--blondasse, dit +Saint-Simon;--Henriette d'Angleterre etait blonde, blonde etait Mlle +de La Valliere, tres blonde Mme de Montespan, presque rousse Mlle de +Fontanges. + +Le duc de Parisis, qui eut aime les blondes a la cour de Louis XIV, +comme dans le Decameron de Giorgone, comme dans les festins de Paul +Veronese, aimait aussi les blondes du temps present. Mais on a deja vu +que ce n'etait pas un homme exclusif; il ne faisait pas un crime a +une belle femme d'etre brune, il aimait aussi les chataines et ne +dedaignait pas les "Venus aux carottes." + +Mais on peut dire qu'il marchait surtout dans le cortege des blondes. + +Mais pour lui la vraie blonde etait Mlle de La Chastaigneraye. Sa +luxuriante chevelure, contenue dans ses ondulations par une main +pudique, car elle seule touchait a ses cheveux, avait la nuance la +plus douce aux yeux: c'etait le vrai blond a son premier coup de +soleil, le blond d'Eve avant le paradis perdu. + +Quoique Parisis fut beau et spirituel, il etait toujours +l'irresistible Parisis. Les femmes n'ont pas toutes le sentiment de la +beaute virile et n'aiment pas souvent l'homme qui les domine trop +par l'esprit. Mais Parisis semblait fait pour montrer aux poupees +l'amoureux de l'ideal nouveau. Plus de faux sentimentalisme, plus de +sonnets a la lune, plus d'aspirations vers les etoiles: l'homme et la +femme dans l'amour. N'est-ce pas tout un monde? A quoi bon se perdre +a l'horizon, sur les rivages platoniques, quand on a sous la main la +poesie visible. + +Aspasie dit un jour a Platon, qui l'avait promenee dans tous les +sentiers perdus du sentimentalisme: "Que de chemin nous avons +fait!--Pour arriver ou? demanda Platon.--Au commencement," repondit +la courtisane. + +"Que de temps perdu!" dira celui qui aime les chemins de traverse. +Celui-la prend tout ce qu'il trouve sous sa main. "Ne perd pas qui +veut son temps," repondra celui qui voyage pour n'arriver point. +Celui-ci fait le tour du monde sans mettre pied a terre. Il arrive +devant Naples.--Voir Naples et mourir!--Et il n'entre pas dans la +ville. Platon deraisonne, car l'amour est une ivresse; or, comment +s'enivrer sans mordre a la grappe? + +Les platoniciens disent qu'Hercule, aux pieds d'Omphale, n'ecoutait +que les battements de son coeur. Mais quand Hercule filait le parfait +amour aux pieds d'Omphale, c'etait apres avoir accompli ses douze +travaux. + +Octave ne filait pas aux pieds d'Omphale, et pourtant, chez une +comtesse blonde,--paroisse Saint-Thomas-d'Aquin,--il avait ete retenu +trois jours devant sa tapisserie. Elle filait une blanche colombe pour +un coussin: il filait le parfait amour. Le quatrieme jour, la colombe +fut immolee. + +Le grand art de Parisis etait d'arriver a temps. Henry de Pene a parle +comme La Bruyere quand il a dit: "Le plus souvent, ce que la femme +aime, ce n'est pas l'amant, c'est l'amour." Parisis le savait bien, il +ne parlait jamais de lui. + +Cette histoire de la comtesse blonde fit quelque bruit l'an passe--rive +gauche et rive droite. + +Le Cours-la-Reine est une promenade dechue. On y trouve quelques jolis +hotels; mais comme les arbres y sont encore fort beaux, on aime mieux +les arbres des Champs-Elysees, qui ne donnent pas d'ombre. + +Une apres-midi, vers deux heures et demie, le duc d'Ayguesvives, un +ministre etranger qui represente fort spirituellement une republique +ideale, fumait sous les arbres du Cours-la-Reine avec un de ses amis, +pareillement ministre etranger, surnomme Nyvapas. + +Je suis tente de croire que ces deux diplomates ne changeaient rien +alors a la geographie du monde; peut-etre faisaient-ils l'histoire du +Cours-la-Reine. Sans doute, ils ne sortaient pas de leur sujet; mais +d'ou vient que pendant qu'ils parlaient si bien, une jeune dame +passait sous les arbres, blonde comme les gerbes,--en robe de +taffetas violet, garnie de valenciennes, ceinture flottante, nouee a +contresens, sans doute pour qu'on la puisse denouer sans qu'on +s'en apercoive, cache-peigne de roses mousseuses, sur une coiffure +revolutionnaire, gants ris perle. + +Voila la femme,--je me trompe,--voila la mode. + +La femme n'etait pas voilee; mais elle jouait si bien de l'eventail +avec son ombrelle, qu'on ne pouvait pas voir sa figure. C'etait bien +dommage, car c'etait une femme fort agreable, sinon fort jolie. Un +menton trop accuse, mais une bouche charmante. Et des dents! Octave de +Parisis lui trouvait les plus beaux yeux du monde; par malheur pour +moi, elle ne me regardait pas avec ces yeux-la, aussi je me contente +de dire qu'elle avait des yeux temperes--dix degres au-dessus de +zero.--Sans doute Octave de Parisis faisait monter le thermometre a la +chaleur des tropiques. + +D'ou venait cette fraiche creature? J'en suis bien fache pour +le faubourg Saint-Germain, mais elle ne venait pas du faubourg +Saint-Antoine. "Savez-vous pour qui, dit un des deux ministres, cette +femme qui est descendue de voiture avenue d'Antin s'egare sous ces +arbres?--La belle question! C'est pour vous.--Non, je crois que c'est +pour vous. Vous la connaissez bien? C'est Mme de ----.--Elle savait +donc que vous veniez ici?--Non! Je l'ai rencontree tout a l'heure en +voiture." + +La dame regardait a la derobee les deux amis et paraissait inquiete. +Elle s'eloigna un peu. Avait-elle peur d'etre reconnue? Se promenait- +elle pour l'un d'eux? Alors, pourquoi l'autre restait-il la? + +Le duc d'Aiguesvives se rappela que la veille il avait ete fort +brillant au concert des Champs-Elysees, dans le groupe de la dame. Il +avait raille avec tout l'esprit de Lauzun les femmes embeguinees dans +leur vertu, les comparant a ces respectables interieurs de chateaux +gothiques ou les araignees font la toile de Penelope. + +Il ne lui parut pas douteux que la dame ne vint pour lui. Mais l'autre +ministre etranger etait un fat qui s'imaginait toujours qu'un homme du +Sud avait pour lui toutes les blondes. "Tout bien considere, dit-il, +elle est la pour moi." + +Mais le duc d'Aiguesvives ne fut pas convaincu. "Non, mon cher, c'est +pour moi qu'elle est venue, et vous etes trop galant homme pour ne pas +me dire adieu.--Je vous dis que je l'ai vue en voiture, elle m'a souri +adorablement. Je vois bien qu'elle veut me parler.--Eloignez-vous par +l'avenue Montaigne; des que vous ne serez plus la, je reponds qu'elle +viendra droit a moi.--Mais c'est une tyrannie!--Vous avez des +illusions, mon cher; moi, je n'en ai pas.--Pile ou face a qui s'en +ira?--Eh bien! jetons en l'air un louis.--Face!" s'ecria le duc +d'Ayguesvives. + +Des que le louis fut a terre, les diplomates se baisserent tous les +deux. + +Or, pendant qu'ils gagnaient ou perdaient ainsi Mme de ----, le duc de +Parisis etait arrive sur le champ de bataille et avait offert son bras +a la jeune femme. "Eh bien! dit le duc d'Ayguesvives, il parait que +c'est le duc de Parisis qui a gagne?" + + + + +XIV + +LA FEMME DE NEIGE + + +C'est du Nord que nous viennent aujourd'hui les femmes romanesques. +Combien d'histoires invraisemblables, depuis vingt ans, la destinee +s'est complu a ecrire de sa plume d'or ou de fer, qui avaient pour +heroines des Danoises, des Norvegiennes, des Russes ou des Polonaises! +Ce ne sont pas toujours des anges de beaute, mais enfin ce sont des +femmes: plus d'une d'entre elles, d'ailleurs, a sa beaute originale. +Celles qui ne sont pas jolies ont encore une saveur de terroir, je ne +sais quoi qui rappelle la perce-neige. Le soleil ne produit que des +merveilles, tout ce qu'il touche devient or, mais les femmes dorees +n'ont plus ce charme penetrant, cette douceur fuyante, cette +morbidesse corregienne des femmes qui ont hante la neige. + +Octave rencontra un soir au concert des Champs-Elysees une jeune +femme, grande et blanche, un peu penchee par la reverie, qui se +promenait seule. Tout le monde la remarquait et jasait sur elle. Les +hommes du controle avaient chuchote en la voyant passer, mais ils +n'avaient ose lui dire de rebrousser chemin, sous pretexte qu'elle +n'avait point de cavalier ou de suivante. Sa fierte native leur +imposait silence. + +M. de Parisis etait dans un groupe de jeunes femmes railleuses du beau +monde, qui se vengent le plus souvent par l'intemperance de la langue +des temperances du coeur. On se moquait beaucoup de la jeune femme +grande et blanche. "C'est le roseau pensant de Pascal, dit une femme +savante.--C'est une femme qui nous vient des pays brumeux, voila +pourquoi elle s'est habillee d'un fourreau de parapluie.--Blanche +comme le marbre, une vraie figure a mettre sur un tombeau.--Quand on +pense qu'elle vient ici pour chercher un homme, mais ses yeux sont +deux lanternes sourdes.--Si Debureau etait ici enfarine, ce serait +bien son homme.--Son homme! dit Octave en se levant, ce sera moi." + +On partit d'un eclat de rire. "Vous! vous faites donc vigile et jeune +maintenant.--Non! mais il y a si longtemps que je fais le mardi gras +avec des Parisiennes dont je sais le refrain, que je suis curieux +d'entendre une autre chanson." + +Et il alla bravement a rencontre de l'inconnue. M. de Parisis etait de +ceux qui savent si bien la langue de l'esprit humain, qu'il ne disait +jamais une betise. Aussi nul ne savait mieux aborder une femme +inabordable. La plupart se brisent aux recifs ou se font mitrailler +par l'ennemi; mais il arborait si a propos son drapeau, et montrait +des manoeuvres si savantes qu'il n'echouait jamais. + +Il rencontra l'etrangere. "Madame, permettez-moi de vous offrir mon +bras." + +La jeune femme s'arreta avec surprise et voulut passer outre sans +repondre; mais en voyant le grand air de M. de Parisis, elle lui dit +en adoucissant sa colere subite: "Monsieur, je n'ai pas l'honneur de +vous connaitre.--Et moi, madame, dit Octave avec un gai sourire qui +montrait jusqu'a son coeur, c'est precisement parce que je n'ai pas +l'honneur de vous connaitre que je vous offre mon bras." + +La jeune femme obeit involontairement, subjuguee par la volonte +d'Octave. "Je ne comprends pas bien, dit-elle; vous voyez que je suis +etrangere! je croyais savoir le francais, mais vous avez a Paris de si +etranges facons de traduire les choses, que je ne suis pas familiere a +votre grammaire.--Vous ne sauriez que quatre mots de francais que je +vous comprendrais. Il y a la langue des esprits superieurs qui se +parle par les yeux, par le sourire, par la raillerie, par toutes les +evolutions, par toutes les eloquences de l'ame; cette langue-la, vous +la savez mieux que moi, parce que vous etes une femme et parce que +vous etes etrangere.--Parce que je suis une femme, peut-etre; mais +pourquoi parce que je suis une etrangere?--Ne confondons point. Il y a +des etrangeres qui restent chez elles, tant pis pour celles-la; mais +il y a des etrangeres qui restent a Paris, ce sont nos maitres, j'ai +failli dire nos maitresses.--Vous voyez que vous-meme vous n'etes pas +sur de bien parler.--En un mot, la femme du Nord ou du Midi, la femme +du Nord surtout, qui ose s'aventurer a Paris, n'y vient que parce +qu'elle est sure d'elle-meme, sure de sa force, sure de son esprit, +sure de sa domination. Voila pourquoi vous etes venue a Paris, madame, +voila pourquoi vous comprenez.--En verite, monsieur, le serpent ne +sifflait pas de plus jolis airs a Eve. Je m'appelle Eve, mais je ne +suis pas du Paradis. On me nomme la Femme de Neige: je ne veux pas +voir le soleil. Adieu, monsieur. Maintenant que nous nous connaissons, +adieu." + +Mme Eve degagea lestement son bras et s'inclina vivement avec une +imperceptible moquerie. C'etait tout juste au moment ou Octave passait +devant le groupe d'ou il s'etait detache pour aller a l'abordage. Il +ne voulait pas echouer, surtout devant de pareilles spectatrices. Sans +s'emouvoir le moins du monde, il prit doucement et fermement l'autre +bras de Mme Eve. "Ce n'est pas tout, lui dit-il, j'ai commence une +phrase, permettez-moi de l'achever.--J'ai peur que votre phrase ne +soit comme ma robe a queue, une periode a perte de vue. C'est egal, je +vous ecoute; nous allons nous compromettre tous les deux, mais enfin, +comme je n'ai peur que de moi-meme, parlez." + +Et il parla. Et il parla si bien, et il parla si mal, qu'au second +tour la Femme de Neige etait conquise; c'etait la premiere fois qu'une +langue doree resonnait jusqu'a son coeur. + +M. de Parisis avait le grand art de verser le sentiment au bord de la +coupe. Sa raillerie meme le servait, il se moquait de tout, hormis du +coeur; il jouait la comedie de l'amour en comedien convaincu. Et que +de force dans son jeu! Je ne parle pas seulement des eloquences de +l'esprit, mais de celles du regard et de la voix, mais de celles de +la main. A tout propos, pour convaincre une femme, il lui prenait +la main, et avec tant de douceur et tant de magnetisme, qu'il +communiquait comme par magie son ame et son amour. Je dois dire que +sa main, d'un admirable dessin, etait tout a la fois fine et forte. +C'etait la main de Leonard de Vinci qui brisait un fer a cheval, +qui soulevait une femme comme une plume au vent et qui denouait une +chevelure pour s'y egarer avec la legerete d'un enfant. + +Au troisieme tour, Octave vint s'asseoir avec elle en face du groupe +ou on commencait a ne plus douter de son triomphe. "Vous etiez tout +a l'heure avec ces dames, dit la jeune femme; que vont-elles +dire?--Beaucoup de mal de vous et de moi. Aussi demain, le sort en est +jete, vous serez celebre a Paris; apres demain, tout le monde voudra +vous connaitre; dans huit jours, chacun se racontera une histoire qui +ne sera pas vraie.--Que voila une jolie perspective!--Soyez de bonne +foi, vous n'etes pas venue a Paris pour autre chose. Etre le roman, +la chronique, l'heroine, la lionne, ne fut-ce que pendant une heure, +c'est avoir sa part de royaute. Or, qu'est-ce que la vie sans cela?--A +votre point de vue, dans l'horizon parisien, ce qui prouve que +vous n'entendez rien aux choses de coeur.--Moi! se recria Octave; +voulez-vous partir pour Christiania? J'irai avec vous m'exiler dans le +bonheur au fond d'une villa rustique, sous les trembles argentes, +foulant du pied l'herbe vierge ou la neige immaculee." + +Mme Eve etait--naturellement--une femme romanesque qui aimait tout, +qui fuyait tout, qui courait a tout; une de ces ames inquietes qui ont +soif de l'ideal, qui se brisent au reel; tantot amoureuses du bruit, +tantot eprises du silence; tantot curieuses et soulevant leur masque, +tantot repliees sur elles-memes et pleurant jusqu'aux peches qu'elles +n'ont pas commis. + +La femme de Neige comprit que M. de Parisis avait, comme elle, une +imagination ardente et courant a tous les horizons, emportant en +croupe l'illusion et le desenchantement tout a la fois. Ce qu'elle +cherchait sans l'avouer, c'etait moins un homme pour aimer son corps +que pour promener son ame dans tous les labyrinthes de la passion. +Cette Eve etait curieuse comme Eve. + +On jouait la marche du _Tannhauser_. "Aimez-vous la musique allemande? +demanda-t-elle a Octave.--Oui, repondit-il, j'aime la musique de +l'avenir comme la musique du passe; j'aime la musique francaise comme +la musique italienne. D'ailleurs, la musique, comme l'amour, n'a pas +de patrie. Comment voulez-vous marquer des frontieres a l'oiseau qui +vole et au vent qui passe? Qui m'eut dit que ce soir a dix heures +je serais violemment et eperdument amoureux d'une Norvegienne? +--Eperdument, violemment, ces deux adverbes-la font admirablement, +dirait une Francaise.--Oui, madame, ne riez pas. Et remarquez bien +qu'un amour qui eclate comme aujourd'hui sur les airs de Verdi, de +Wagner et de Gounod, ne peut pas mourir demain. Tant que ces airs-la +chanteront dans mon ame ou autour de moi, je vous aimerai. Par exemple, +cette valse de _Faust_ que nous entendons la, qu'on vient de commencer, +c'est la premiere fois que je la trouve si belle, parce qu'elle traduit +soudainement toutes les emotions de mon coeur. Je sens que Marguerite +est la et qu'elle me fait monter au septieme ciel par les spirales +inouies des architectures aeriennes." + +Octave pensait bien a Mlle de La Chastaigneraye, a sa chere Marguerite +du bal de l'ambassade. "Vous parlez comme un poeme, dit la jeune +femme, il n'y manque que la rime et la raison." + +Octave prit Eve au mot. "Oui, me voila devenu aussi sublime et aussi +bete que M. de Lamartine ou M. Victor Hugo. Que voulez-vous, on n'est +pas parfait. Ce que c'est que d'etre amoureux!" + +Eve regarda en silence le duc de Parisis. Il etait amoureux, puisqu'il +etait toujours amoureux. Si ce n'etait pas d'elle, c'etait d'une +autre; mais elle prit pour elle toute la vivante expression qui +eclatait dans ses yeux. "Eh bien! lui dit-elle, vous etes un esprit +superieur. Ce n'est pas avec vous se perdre dans les infiniment petits +de la passion. Prenons donc le chemin de traverse, seulement je +vous avertis que je vais vous surprendre, car j'irai plus vite que +vous.--Non, dit Octave en souriant, votre chemin ne sera pas plus +rapide que le mien; j'arriverai avant vous.--Mais vous ne comprenez +donc pas que j'essayais de jouer la comedie?--Et moi aussi! Mais nous +ferons comme ces amoureux de theatre qui finissent par se prendre au +serieux." + +Octave entraina la dame un peu malgre elle, par la force du +coeur,--par la force du poignet. + +Les etrangeres les plus severes sur elles-memes ne font jamais de +facon a Paris, s'imaginant qu'elles n'ont rien a craindre de leur +conscience. + +Cependant, on se demandait au concert pourquoi cette adorable femme +blonde s'etait aventuree au bras de Parisis. Tout le monde voulait les +montrer du doigt: mais ils n'etaient plus la. Ou etaient-ils? + +Eve etait montee dans la voiture du duc; ils avaient fait un tour de +Bois; ils etaient entres a l'hotel de Parisis. + +Sans doute pour admirer les objets d'art--aux flambeaux! + +Elle ne s'avouait pas vaincue; mais elle s'abandonnait avec ivresse a +l'imprevu de cette passion soudaine. On sait qu'Octave etait l'homme +du moment, qu'il n'accordait pas de merci, qu'il etait avant tout +l'amoureux de la premiere heure. Pygmalion avait embrasse la femme de +marbre: Octave de Parisis embrassa la Femme de Neige. + +Il reconduisit vers minuit la dame chez elle. "Pourquoi etes-vous +triste? lui demanda-t-il.--Pourquoi serais-je gaie? lui repondit-elle. +On s'en va toujours d'un amour comme d'un feu d'artifice,--avec la +nuit dans l'ame." + +Elle comprenait bien qu'avec Parisis il n'y avait pas de lendemain. +"Adieu, lui dit-elle a la porte de l'hotel de Bade, je partirai +demain.--Pourquoi?" Elle repondit en souriant avec amertume. "Parce +que j'ai la nostalgie de la neige." Et elle ajouta d'une voix plus +emue: "J'ai ete fondue au soleil." + + + + +XV + +PAGES DETACHEES DE LA VIE D'OCTAVE + + +Le duc de Parisis, quoiqu'il aimat profondement Mlle de La +Chastaigneraye, quoiqu'il ne revat pas de bonheur plus doux que celui +de vivre avec une belle creature qui ne vivrait que pour lui, etait +retenu, lui qui bravait toutes les superstitions, par un vague effroi +de la legende des Parisis, non pas pour lui, mais pour Genevieve. + +La question d'argent n'etait plus une question, parce qu'il se +trouvait plus riche que sa cousine. Comme son maitre en l'art de +vivre, M. de Morny, Parisis avait encore de l'argent, meme quand il +n'en avait plus. Ce n'etait pas certes un de ces faiseurs d'affaires +qui se jettent comme des etourneaux--ou comme des oiseaux de +proie--dans le grenier d'abondance des familles pour y gaspiller +jusqu'au grain d'or des semailles. Il jouait a la Bourse avec une +grande surete de coup d'oeil. En attendant qu'il realisat son reve +politique,--ambassadeur a Constantinople--il prouvait par l'exemple +qu'il croyait a la duree de l'empire ottoman, puisqu'il jouait sur les +fonds turcs, conduisant la hausse et la baisse comme il conduisait ses +chevaux haut la main. + +Ses amis trouvaient cela fort beau. Il leur disait; "Pourquoi ne +faites-vous pas tous comme moi? vous supprimeriez la question +d'Orient, puisque vous affirmeriez le credit ottoman. Il n'y a pas de +meilleur Chassepot que la piece de cent sous. Croyez-moi, le dernier +mot de la politique est celui-ci: L'argent, c'est la paix armee. Tu es +le Girardin du Club, lui dit le prince Rio, tu as une idee par nuit +comme il a une idee par jour!" + +Donc, si le duc de Parisis ne voyait rien venir du cote des +Cordilleres, il remuait toujours a Paris quelques bonnes poignees +d'or. Et on en remuait chez lui. Quand il donnait une fete nocturne, +deux coupes antiques etaient pleines d'or dans le salon de jeu, comme +autrefois le duc de Luynes. Ceux qui perdaient allaient puiser a la +source en laissant leur carte. Parisis disait que c'etait de la plus +stricte hospitalite. + +S'il me fallait indiquer quelques traits de temperament et de +caractere, j'en trouverais par milliers. On disait de lui, tout en +raillant un peu, comme si la verite n'etait jamais absolue: "Les +muscles d'Hercule caches sous la beaute d'Antinoues." On avait dit +cela aussi de Roger de Beauvoir. Le duc de Parisis avait eu vingt +rencontres, prouve sa force sans parler de son heroisme en Chine. + +Un jour qu'il conduisait aux Champs-Elysees, il vit un cocher qui +rudoyait une femme; c'etait une jeune Anglaise qui avait paye et +qui ne comprenait rien au pourboire. Le cocher, fort en gueule, +l'assaillait d'epithetes toutes francaises. Il y avait deja une +galerie qui s'amusait du spectacle. Octave avait remis les guides a +son valet de pied et etait descendu par je ne sais quelle fantaisie, +car il n'etait pas ne reformateur et croyait qu'il est dangereux de +deranger un grain de sable pour l'harmonie de l'univers. La dame etait +fort jolie. Il ordonna au cocher de la saluer et de lui faire des +excuses; le cocher repondit par un coup de fouet qui rejaillit sur +l'Anglaise. Octave saisit le cocher sur son siege et le jeta a terre +comme une poignee de sottises. Et la dessus il retourna a ses chevaux. +Mais le cocher s'etait releve furieux pour lui assener un coup de +poing. Cette fois le duc de Parisis s'abandonna a toute sa colere, +frappa le cocher sur la tete et le tua du coup. + +"Voila de la belle besogne," dit un passant qui connaissait le numero +de longue date. + +Octave donna sa carte a un sergent de ville en disant qu'il irait +lui-meme avertir le Prefet de Police. Apres quoi il remonta sur son +phaeton et continua sa promenade sans beaucoup plus d'emotion que s'il +eut tue un Chinois. "Oh! mon Dieu! dit l'Anglaise, j'ai oublie de +donner mon nom a ce gentleman.--Soyez tranquille, dit quelqu'un dans +la foule, je connais M. de Parisis, vous etes trop jolie pour qu'il ne +vous rencontre pas un jour ou l'autre." + +Au Rond-Point, Octave se trouva dans un embarras de voitures. Il tenta +vainement de dominer les chevaux, qui prirent le mors aux dents et +furent en quelques secondes emportes comme des aigles. En face du +Cirque, le valet de pied fut jete au milieu des promeneurs; Octave fit +alors une manoeuvre que tout le monde admira: il sauta a cheval sur la +Folle, la plus emportee de ses deux betes. La Folle le reconnut et fut +maitrisee comme par miracle. + +Quand Parisis descendait l'avenue de l'Imperatrice ou l'avenue des +Champs-Elysees avec la rapidite d'une locomotive, dans la serenite des +dieux de l'Olympe, tout le monde le regardait avec des battements de +coeur. Il jonglait avec ses chevaux comme l'Indien avec ses couteaux. +Il dessinait des meandres imprevus dans les flots d'equipages de +toutes les formes qui criaient sur les deux rives de l'avenue. On se +demandait toujours si ses chevaux avaient pris le mors aux dents. +Les dilettantes parisiens, qui ne pouvaient entrer en lutte, se +consolaient en disant que cela finirait par une catastrophe. + +Parisis ne paraissait pas robuste; il etait surtout devenu fort par sa +volonte. + +Il ne croyait pas a la medecine, il ne croyait qu'a la nature, cette +mere genereuse qui defie la mort pour ses enfants, qui les nourrit de +son lait jusque dans les jours de fievre et de delire. + +Il avait un medecin. Il faut bien avoir un avocat, meme quand on a +pour soi la justice. Un soir qu'il etait malade, son medecin, qu'il +n'avait pas appele, survint et parut effraye. "Ah! oui, mon cher +docteur, je crois que cette fois j'en ai pour six semaines: la fievre, +les levres pales, le diable dans la tete, des jambes de quatre-vingts +ans, en un mot, comme disait Fontenelle, une grande difficulte +d'etre.--Bravo! dit le docteur, cette fois vous allez croire a la +medecine." + +M. de Parisis mit son scepticisme sous l'oreiller. "Oui, mon cher +docteur, je vous promets meme une consultation. Demain, vous +appellerez Caburus, Ricord et Desmares, total quatre medecins, quatre +oracles, quatre lumieres de la science; vous causerez politique et +vous deciderez que tout va mal dans l'Etat, mais que tout va bien chez +moi.--En attendant, dit le medecin, je vais vous faire une ordonnance, +promettez-moi de la prendre au serieux.--Oui, mon cher docteur, a une +condition: Nous allons boire chacun une bouteille de vin de Champagne. +Vous connaissez mon vin de Champagne?--Exquis, on ne le fait que pour +vous; mais chacun une bouteille! c'est de la folie!--Deux si vous +voulez." + +Octave sonna et demanda du vin de Champagne. Vous me promettez d'y +tremper a peine vos levres? reprit le medecin.--Je vous promets, +mon cher docteur, de me soumettre a toutes vos medecines; mais, que +diable! donnez-moi un quart d'heure de grace." + +On presenta les coupes. Octave trempa si bien les levres dans la +sienne, qu'il la vida huit fois pendant son quart d'heure de grace. +Il avait ses idees. Le docteur n'avait plus les siennes a la quatrieme +coupe. + +Octave pouvait boire pendant toute une nuit sans se griser; il avait +trop de tete pour se laisser vaincre par le vin. Il ne se grisait +bien qu'en respirant la savoureuse odeur de certaines chevelures, qui +caressaient son front quand ses levres s'egaraient sur le cou. + +Deux heures apres, le medecin trebuchait dans les vignes de Noe et +conseillait a Octave de prendre trois fois medecine. M. de Parisis +versa au docteur trois coupes de plus. + +A minuit, Octave entrait au club parfaitement gueri; cette petite +debauche de vin de Champagne avait ravive toutes les forces de la +nature et jete dehors toutes les mauvaises influences. + +A minuit, le medecin rentrait chez lui parfaitement malade. "Qu'on +aille chercher un medecin, dit sa femme.--Non! s'ecria-t-il avec +fureur, qu'on aille chercher de Parisis!" + +Sa femme vit bien qu'il battait la Champagne. + +Un des livres familiers a Octave etait les _Dames galantes_ de +Brantome, cet autre sceptique, ce Montaigne des Valois et des +Valoises, qui commence toujours ses histoires par ces mots si +naivement railleurs: "J'ai cogneu une tres honneste dame." Le celebre +conteur a connu ces tres honnetes dames dans le meilleur monde, le +plus souvent a la cour. C'est toujours une haute coquine qui ne serait +pas recue dans le demi-monde d'aujourd'hui. On a dit que ceux qui ne +reussissaient pas dans la vie etaient ceux-la qui ne jugeaient pas les +hommes aussi betes qu'ils le sont. Octave appliquait ce precepte aux +femmes, disant que ceux-la qui ne reussissaient pas ne croyaient pas +les femmes aussi--Eves--qu'elles le sont. Or le seigneur de Brantome +doit reconforter les timides sur ce chapitre, par l'exemple de ces +"tres honnestes dames," qui ont du faire baisser le pont-levis de +beaucoup de chateaux forts. + +Quand je relis Brantome, je benis Dieu de m'avoir fait naitre dans le +siecle de la vertu. Il n'y a plus aujourd'hui que des rosieres. + + + + +XVI + +LA CHIFFONNIERE + + +Ces messieurs et ces demoiselles soupaient bruyamment un soir a la +Maison d'Or. La etait Parisis, le duc d'Aiguesvives, Miravault, +Saint-Aymour, d'Aspremont, la Taciturne, Tourne-Sol, Cigarette, +Trente-Six Vertus et Fleur-de-Peche. C'etait l'eternel souper que vous +savez: on touche a tout, on trempe ses levres dans tous les vins, +on parle contre toutes les lois de la grammaire, on cultive le +neologisme, on est ruisselant d'insenseisme. + +D'esprit? pas beaucoup: Parisis, en soupant encore, obeissait au +desoeuvrement comme on obeit lachement a un mauvais camarade qui vous +domine, qui vous prend le matin, qui vous mene ou il lui plait, qui +dispose de vous comme de lui-meme. + +Monjoyeux et Leo Ramee venaient quelquefois ensemble souper avec ces +dames et ces messieurs. Il faut bien etre de son temps; il y avait +toujours quelque figure nouvelle plus ou moins curieuse a etudier--au +point de vue du marbre, disait Monjoyeux, au point de vue de la +palette, disait Leo Ramee. + +Ce soir-la, Leo Ramee apparut seul sur le seuil de la porte a la +fin du souper. "Et Monjoyeux? demanda Parisis.--Je ne l'ai pas vu +aujourd'hui; il m'a dit hier que je le trouverais cette nuit avec +toi." + +Tout le monde dit un mot sur Monjoyeux, un mot qui tomba sympathique +de la bouche des hommes, un mot qui tomba amer de la bouche des +femmes. + +Toutes avaient la religion de Mme Venus. Elles contaient son histoire +avec des pleurnicheries sentimentales. + +Les femmes ne pardonnaient pas a Monjoyeux d'avoir joue de la femme, +parce qu'elles ne comprenaient pas sa haute satire. Elles ne lui +pardonnaient pas non plus de n'avoir jamais d'argent! + +Mlle Fleur-de-Peche prit pourtant sa defense parmi ces dames. Elle le +trouvait beau; elle avouait qu'il etait bien mal habille; mais elle +l'aimait mieux ainsi qu'elle n'eut aime M. Million habille de billets +de banque. On demanda a la Taciturne son opinion; elle repondit d'un +air convaincu:--_Ni oui ni non_. Et pour etre eloquente elle ajouta: +_Question d'argent_. + +A cet instant, il se fit dans l'escalier un bruit qui retentit jusque +dans le cabinet privilegie entre tous. "C'est M. Monjoyeux qui fait +une farce, dit le garcon en apportant des cigares." + +Or, voici quelle etait la farce de M. Monjoyeux: il apportait dans +ses bras une malheureuse chiffonniere, jeune encore, mais tuee par +la misere, qu'il avait trouvee devant la Maison d'Or, trainant son +crochet sans trouver la force de remplir sa hotte. + +Toutes les femmes partirent d'un bruyant eclat de rire; mais les +hommes ne rirent pas: tous savaient que Monjoyeux etait fils +d'une chiffonniere, tous comprenaient le sentiment de charite qui +l'inspirait. "C'est cela, dit Monjoyeux en posant respectueusement la +pauvre femme sur le divan, riez, mesdames! riez encore! riez toujours! +Quoi de plus gai? Une malheureuse creature qui meurt de faim! +Voyez-vous, mesdames, dans les chiffons, qu'ils soient fanes comme +chez vous ou qu'ils soient fanes comme les chiffonnieres, chacun pour +soi, Dieu pour tous. Celle qui n'a pas rempli sa hotte la nuit n'a +plus que l'hopital, et si on ne veut pas d'elle a l'hopital, elle n'a +plus que la rue." + +Les femmes ne riaient plus. Et comme les femmes sont extremes en tout, +celles qui avaient ri le plus haut se mirent a l'oeuvre pour secourir +la chiffonniere. "Qu'on apporte une soupe serieuse, dit Monjoyeux, et +non pas la soupe a l'oignon de ces dames." + +La chiffonniere regardait tout le monde avec inquietude. Elle etait si +peu habituee a la charite chretienne, elle avait vecu si loin de +ses semblables, dans ce Paris sceptique ou les pauvres n'ont pas +d'amis,--d'amis visibles,--qu'elle ne pouvait croire encore a ce beau +mouvement de Monjoyeux et a cette soudaine sympathie qui souriait +autour d'elle. + +On lui apporta une croute au pot, la derniere du pot-au-feu, qu'elle +mangea avec un vif plaisir. Monjoyeux l'avait mise a table, mais elle +se tenait a distance. "Allons donc! lui dit-il, nous faisons bien les +choses, nous autres! mettez les coudes sur la table." + +C'etait a qui la servirait, parmi les femmes. Mlle Tourne-Sol lui +passa son verre. "Non! dit Monjoyeux, elle n'aurait qu'a boire tes +pensees!" Et il donna un verre a la chiffonniere. + +C'etait une femme de vingt-cinq ans, deja fletrie par la misere et le +chagrin. Elle veillait la nuit et ne dormait guere le jour. Il y +avait de tout dans cette figure: de la beaute et de la laideur, de +l'intelligence et de l'idiotisme, de la candeur et de la passion. + +Peu a peu elle se familiarisa et risqua quelques paroles. Elle raconta +sa vie en trois mots: Fille d'un chiffonnier, souvent battue parce +qu'il etait toujours ivre, mere sans avoir eu d'enfants, parce que sa +mere etait morte lui laissant quatre petites soeurs. "Messieurs, dit +Monjoyeux, cette brave creature qui nous fait l'honneur de souper avec +nous, ne vous y trompez pas, c'est la synthese de l'humanite. Comme +l'humanite, elle aspire a la croute au pot, mais c'est l'ideal +inaccessible. Adorons l'humanite dans cette femme, que ses haillons +nous soient chers, que ses douleurs viennent jusques a nos ames, que +ses larmes sanctifient a jamais cette table profanee." + +Monjoyeux, assis a cote de la chiffonniere, se leva et l'embrassa sur +le front avec un sentiment indicible de respect et de fraternite. "Au +nom de ma mere, lui dit-il gravement, je vous embrasse.--Votre mere! +pourquoi? lui demanda-t-elle en le regardant avec douceur.--Parce que +je suis du batiment! Ma mere etait chiffonniere; je ne m'en vante pas, +mais je n'en rougis pas." Et se tournant vers Parisis: "Mon ami, lui +dit-il, rejouis-toi, non pas parce que je vais te demander une poignee +d'or pour cette femme, mais parce que j'ai trouve un but a ma vie. +Je vais tout a l'heure rentrer dans mon atelier avec amour, je veux +desormais travailler pour cette femme et ses quatre petites soeurs. Je +suis heureux pour la premiere fois, parce que je me sens riche du bien +que je ferai." + +Les femmes pleuraient. Monjoyeux se tourna vers Miravault: "Miravault, +vous avez des millions et vous etes pauvre; faites comme moi: vous +serez riche.--Voila qui est bien parle, dit Leo Ramee en serrant la +main de Monjoyeux.--C'est que je parle comme je pense." Et revenant a +Parisis: "Mon cher ami, prete-moi cent sous pour commencer ma fortune. +Je vais, pour point de depart, prendre un fiacre pour reconduire +cette femme--non pas tout a fait comme tu fais quand tu reconduis ces +dames." + +Parisis voulut que Monjoyeux et la chiffonniere prissent sa voiture. +"Ce n'est pas tout, dit Tourne-Sol, tu-nous feras une grace, je +suppose que ta charite n'est pas jalouse. Nous allons tous donner de +l'argent a cette pauvre femme." + +La moisson fut bonne. Les gens qui s'amusent sont les plus genereux +envers les gens qui souffrent. + +Le lendemain, Parisis alla dire bonjour a Monjoyeux dans son petit +atelier de la rue Germain Pilon. Il le trouva au travail, plus allegre +qu'il ne l'avait vu. "Vous avez raison, Monjoyeux, lui dit-il, les +deux grands mots de la vie sont ceux-ci: le Travail et la Charite. +--Oui, dit Monjoyeux; mais vous en oubliez un troisieme que vous +croyez connaitre, mais que vous ne connaitrez bien que quand vous +aurez epouse Mlle de La Chastaigneraye." + +Monjoyeux ajouta d'un air quelque peu theatral: "Le troisieme mot de +la vie, c'est l'Amour. Vous ne connaissez que sa soeur, la Volupte." + + + + +XVII + +L'HOTEL DU PLAISIR, MESDAMES + + +On se raconta tout bas, un jour dans Paris, une nouvelle quelque +peu etrange. Plusieurs grandes dames--de vraies grandes dames, +disait-on,--avaient leurs petites maisons comme les grands seigneurs +du XVIIIe siecle. Qui avait repandu cette nouvelle a Paris? Trois +amis: le duc d'Ayguesvives, le comte de Harken et Monjoyeux. + +Ils se promenaient aux Champs-Elysees; c'etait au retour du Bois, vers +six heures; ils reconnurent une femme tres a la mode qui parlait a son +valet de pied, a l'angle de la rue du Bel-Respiro. Elle lui indiquait +la rue Lord Byron. Le cocher qui avait compris, tourna par la rue du +Bel Respiro et conduisit la dame au numero 12 de la rue Lord Byron. +Elle sauta legerement sur le trottoir, franchit la grille, contourna +le jardin et monta le perron avec la legerete d'une biche, avec la +fierte d'une conscience sans peur et sans reproche. + +Que pouvait-elle bien faire dans cette mysterieuse petite maison toute +blanche, revetue de lierre, batie par l'architecte Azemar, entre un +jardinet et une serre? + +Les trois amis avaient suivi la dame de loin, en vrais desoeuvres qui +n'ont pas encore faim pour aller diner. A peine le coupe s'etait-il +eloigne, allant au pas comme un coupe qui doit revenir bientot, qu'un +second coupe arriva au grand trot devant la grille; celui-la savait +son chemin. Une autre dame, pareillement une grande dame, monta le +perron avec la meme legerete, sinon la meme fierte. "Que diable +vont-elles faire dans ce petit hotel? demanda d'Ayguesvives, qui etait +le plus curieux parce qu'il connaissait mieux les deux dames." + +Pas de portier a l'hotel, pas ame qui vive dans la rue. C'etait +l'heure ou toutes les familles etrangeres qui habitent Beaujon +commencaient un diner serieux qui dure regulierement une heure et +qui n'est jamais trouble par les journaux du soir comme les diners +parisiens. + +Survint une troisieme grande dame, toujours dans son coupe, toujours +legere comme l'innocence. "C'est une oeuvre de charite," dit +Monjoyeux. Passa un marmiton qui portait une tourte monumentale. "Mon +bonhomme, lui demanda Harken, est-ce que tu connais ce pays?--Oui da, +j'y viens tous les jours depuis un mois.--Qui donc habite ce petit +hotel:--Il n'est pas habite.--Comment! il n'est pas habite? Mais +il est plein de monde!--Ah! oui; on y passe, mais on n'y +reste pas.--Comment s'appelle-t-il?--Il s'appelle l'Hotel du +Plaisir-Mesdames." + +Les trois amis se mirent a rire. "Pourquoi donc?--Je ne sais pas. +C'est peut-etre qu'il y a la des marchandes de plaisir." + +Le gamin avait l'air si fute qu'il fut impossible aux trois amis de +saisir le sens de ses paroles. + +Ce fut le tour d'une quatrieme dame, encore une grande dame, mais +celle-ci etait venue a pied. D'Ayguesvives la reconnut, quoique la +nuit tombat et qu'elle fut voilee. + +C'etait Mme de Montmartel, surnommee la belle aux cheveux d'or. +"Messaline blonde! dit d'Ayguesvives, c'est bien elle, partie carree, +car maintenant elles sont quatre, si nous avons bien compte.--Je ne +suis pas curieux, murmura Harken, mais je donnerais bien quatre louis +pour avoir une stalle a ce spectacle-la." + +Tous les trois devoraient des yeux la facade de l'hotel. On avait +allume des bougies, mais la lumiere transpercait a peine par les +rideaux de soie. "Si nous sonnions? dit Monjoyeux qui etait toujours +un peu gamin.--Sonnez, Monjoyeux, dit d'Ayguesvives, vous direz que +vous vous etes trompe de porte.--Non, dit Harken, ce serait un crime +de lese-amitie; la vie privee est muree, passons notre chemin.--C'est +bien dommage, reprit d'Ayguesvives entraine par Harken; que diable +peuvent-elles faire dans cette maison, ces grandes dames, qui ont +toutes les allures de petites dames?--Viens, viens, viens, tu liras +cela dans le journal du soir." + +Ils rencontrerent un quatrieme ami au coin de la rue de Balzac; +c'etait le prince Rio. "Chut! dit d'Ayguesvives en se retournant, ne +le rencontrons pas, il va peut-etre a l'Hotel du Plaisir-Mesdames." + +Quand les trois amis virent que le prince suivait la rue Balzac, sans +entrer dans la rue Lord Byron, ils allerent a lui. "Mon cher prince, +lui dit Harken, vous qui connaissez la geographie du quartier, +connaissez-vous l'_Hotel du Plaisir-Mesdames_?--Non; qu'est-ce que +cela veut dire?--Nous n'en savons rien." On raconta ce qu'on avait vu. +_O tempora! o mores!_ + +Une demi-heure s'etait passee; les trois coupes qui erraient de ca et +de la revinrent a la grille et reprirent chacun leur grande dame. La +troisieme referma la grille. "Et Messaline blonde, dit d'Ayguesvives, +est-ce qu'elle garde l'hotel?" Les lumieres du rez-de-chaussee avaient +disparu. "C'est le moment de sonner, puisqu'il n'y a plus qu'une +femme, dit Monjoyeux." + +Tout en riant, il avait mis la main sur l'anneau du timbre: le timbre +resonna malgre lui. Harken, d'Ayguesvives et le prince s'eloignerent +comme devant un coup du sort mysterieux. Monjoyeux resta bravement a +son poste, decide a affronter le peril; mais on ne vint pas. + +Ce fut alors que le marmiton repassa en chantant: "Voila le plaisir, +mesdames; voila le plaisir!--Mon bonhomme, lui dit Monjoyeux, on ne +vient donc pas ouvrir quand on sonne a cette porte?--Non, monsieur, +j'ai souvent vu sonner, mais je n'ai jamais vu ouvrir.--L'hotel n'a +pas une autre porte pour sortir?--Non, monsieur, de l'autre cote c'est +le jardin de l'hotel Bobrinskoi." + +Monjoyeux, presque effraye d'abord d'avoir sonne, s'irrita de voir +qu'on ne venait pas lui ouvrir la porte, et pourtant il n'avait pas +la pretention d'entrer dans cette maison mysterieuse, ou on ne voyait +passer que des femmes. "Messeigneurs, dit-il a ses amis allons diner, +voila le plaisir des hommes, nous parlerons du plaisir des dames." + +On entendait au loin le marmiton chanter: "Voila le plaisir, mesdames! +Voila le plaisir!" + +D'Ayguesvives connaissait la comtesse Bobrinskoi, cette grande dame +russe qui a apporte a Paris, avec ses marbres italiens, ses tableaux +flamands et ses meubles en porcelaine de Saxe, l'art perdu des +anciennes causeries. Il alla pour la voir, mais il ne trouva chez elle +qu'un de ses amis, un peintre italien, Raimondo Marchio, qui ne fit +pas de facons pour repondre aux questions du duc; il le conduisit dans +le jardin qui separait les deux hotels. "Est-ce qu'on ne se met jamais +a la fenetre, demanda d'Ayguesvives.--Jamais. Une seule fois j'ai vu +trois dames que j'aurais voulu peindre, tant elles representaient mon +ideal pour les trois vertus theologales que le pape m'a demandees.--Ce +sont donc des dames de charite?--Non, mais elles etaient groupees +avec un abandon charmant, s'appuyant l'une sur l'autre, dans la +desinvolture italienne; celle du milieu etait la plus belle: celle-la +je l'ai reconnue, car elle habite les Champs-Elysees.--Mais qui est-ce +qui habite l'hotel.--Oh! pour cela, nous n'en savons rien. Il est +d'ailleurs si peu habite, qu'on appelle cela un pied-a-terre.--Ma +foi, c'est un joli pied. Connaissez-vous le proprietaire?--Oui, un +original de la rue du Cherche-Midi a quatorze heures; la comtesse a +voulu lui acheter ce petit hotel pour agrandir son jardin. Il lui a +repondu ceci, ou a peu pres: "Madame, je suis au soleil et vous vous +etes a l'ombre; je suis Diogene, et vous etes Alexandre, je ne vends +pas mon soleil." + +D'Ayguesvives comprit qu'on ne saurait rien par un pareil +proprietaire. "Croyez-vous que ces dames payent leur loyer?--Sans +doute, mais je n'ai pas vu en quelle monnaie." + +D'Ayguesvives regarda le peintre italien. "Mais vous etes convaincu +que ce sont des femmes du monde?--Oui, mais panachees de quelques +femmes du demi-monde, car, il y a quelques jours, il m'a bien semble +reconnaitre une deesse des Bouffes, sans compter que Mlle Theresa y +a chante ses chansons.--Ce doit etre fort amusant, ce petit +interieur-la! Est-ce que ces dames ne lancent pas des invitations? Je +voudrais bien m'inscrire.--Oh non! il parait qu'on s'amuse entre soi." +Tout en regardant le petit hotel, d'Ayguevives etait de plus en plus +convaincu qu'on avait bien choisi pour se cacher. Certes, ce n'etait +pas la une maison de verre: a gauche et a droite un pignon sans +fenetre; au nord un jardin etranger, celui de la comtesse, mais masque +par la serre au rez-de-chaussee et les persiennes du premier etage; au +midi une facade visible, mais au bout d'un jardin inaccessible. + +D'Ayguesvives s'en alla comme il etait venu, sans se vanter a ses amis +qu'il avait si bien cherche pour ne rien trouver. "C'est egal, se +disait-il avec impatience, je ne desespere pas d'avoir le mot de cette +enigme." + +Il alla voir Mme de Montmartel pour poser des points d'interrogation. +Mais, de meme qu'il avait tourne autour de l'hotel sans pouvoir y +entrer, il tourna autour de la belle railleuse. Elle lui dit: "Vous +connaissez le mot du bon Dieu: "Frappez et on vous ouvrira," mais moi +je ne suis pas le bon Dieu: on frappe et je n'ouvre pas.--Oh! oh! +si c'etait Parisis, vous ouvririez!--Parisis! dit Messaline blonde, +celui-la ne frappe pas, car il passe par la fenetre." + + + + +XVIII + +LES INSEPARABLES + + +Alors on parlait beaucoup de deux soeurs fort belles, une brune et une +blonde: Mme de Neers et Mme de Montmartel. La brune aimait l'eglise; +la blonde aimait les fetes. Aussi Mme de Montmartel fut-elle surnommee +Messaline blonde; tandis qu'on donnait a sa soeur le bon Dieu sans +confession. + +Parisis eut un duel avec le mari de Mme de Montmartel, quoiqu'il +ne fut pas son amant; tandis qu'il fut toujours tres bien dans les +papiers de M. de Neers, quoique Mme de Neers lui fut tombee dans les +bras un jour d'extase. + +Et pourtant, ce jour-la, comme les autres, elle etait coiffee a la +vierge, en opposition a sa soeur qui etait coiffee a la diable. + +Parisis qui avait raison de toutes les femmes mondaines, echoua donc +devant les eclats de rire de Mme de Montmartel. Ce qui n'empecha pas +l'injuste opinion publique d'infliger sa reprobation a cette belle +femme et de lui donner le surnom de Messaline blonde, parce qu'elle +avait horreur des poses vertueuses. + +Elle se moquait des aveuglements de l'opinion, avec son amie, la belle +Berangere de Saint-Real, une autre blonde, non moins joyeuse, qui +avait soif de curiosites. Elles se rencontraient a l'Hotel du +Plaisir-Mesdames. + +Mme de Montmartel disait a Berangere de Saint-Real, qui lui parlait +de Mme de Neers: "Savez-vous la difference qu'il y a entre moi et ma +soeur? C'est que je suis une chercheuse et qu'elle est une trouveuse. +Je cherche toujours et je ne trouve pas, tandis qu'elle ne cherche +jamais et qu'elle trouve toujours." + +Ce qui sauvait Mme de Montmartel, c'est qu'elle avait un ideal; ce +qui perdait Mme de Neers, c'est qu'elle n'en avait point: la comtesse +s'etait fait un Dieu de l'amour; pour la marquise, l'amour c'etait un +homme. + +Mme de Montmartel avait un esprit rapide qui devorait tout en une +seconde. Des qu'un amoureux chantait sa serenade, elle le jugeait +aussi bete et aussi fat que les autres; elle se disait que ce n'etait +pas la peine de tenter l'aventure avec lui. Elle s'arretait toujours a +la preface, disant que le livre ne meritait pas d'etre lu. + +Mme de Neers, au contraire, ne faisait pas de preface; elle entrait +de plain-pied dans le roman, sauf a sauter beaucoup de pages, sauf a +fermer le livre si le heros l'ennuyait. + +Mme de Montmartel aimait les commencements; elle ne faisait pas de +facon pour donner son ame au diable. Mais je ne sais quelle fierte +d'epiderme reservait son corps. Tandis que Mme de Neers donnait son +corps tout en reservant son ame a Dieu. + +Mme de Montmartel etait bien plutot soeur par l'esprit et par le coeur +de Berangere de Saint-Real, puisqu'elles avaient les memes aspirations +et les memes curiosites. On les attaquait beaucoup sur la douceur de +leur amitie. + +La malice parisienne ne permet pas aux femmes la familiarite avec les +hommes ni l'intimite avec les femmes, si bien qu'elles sont condamnees +a vivre seules ou avec leurs maris, ce qui est souvent tout un. + +Il semble pourtant bien naturel que les femmes qui se disent opprimees +--ce n'est pas mon opinion, au contraire--s'entendent entre elles en +comite secret pour combattre les hommes ou pour se venger de leurs +mefaits; voila pourquoi on a peut-etre eu tort de les accuser d'avoir +trop aime l'Hotel du Plaisir-Mesdames. Elles allaient la, sans doute, +comme les hommes vont au cercle pour se distraire de leurs femmes. +Peut-etre allaient-elles la pour secher les larmes de la tyrannie ou +plutot de l'esclavage, les pauvres colombes, aussi c'etaient les +colombes de Venus qui battaient des ailes dans l'Hotel du Plaisir- +Mesdames. + +Rien n'est plus malaise a une femme que de garder l'aureole de toutes +ses vertus, meme quand elle reste vertueuse; si elle valse, on ne lui +permet pas de valser avec un homme, sous pretexte que la valse est un +cercle de flammes agite par l'enfer; c'est le tourbillon du diable. Si +deux femmes valsent entre elles, ce qui est un adorable tableau, la +malignite publique les accuse pareillement: pourquoi ces enlacements, +ces serpentements, ces ondoyements, si ce n'est pour braver la nature? +Dans les bals, qui ne se rappelle avoir vu valser Mme de Montmartel et +Berangere? C'etait la fete des yeux: tantot Berangere appuyait sa joue +sur le sein de celle qui l'entrainait, tantot elle renversait la tete +avec l'abandon de la bacchante. Toutes les deux gardaient pourtant les +attitudes chastes des femmes du monde, mais cette chastete meme ne +donnait que plus de saveur a leur emportement. + +Quand elles se rencontraient, elle se jetaient au cou l'une de +l'autre, avec toute la passion de la beaute pour la beaute, et les +bras s'entrelacaient si bien pendant l'etreinte, qu'un jour la +Chanoinesse rousse leur dit en souriant: "Prenez garde, vous y +resterez!" + +C'est que la Chanoinesse rousse ne croyait pas a l'amitie des femmes. +Je ne suis pas si sceptique; si Berangere et Mme de Montmartel +s'embrassaient si eperdument, c'est--qu'elles s'aimaient beaucoup.-- + + + + +XIX + +LES POIGNARDS D'OR + + +On a quelque peu parle aussi de cette jeune beaute extravagante qui +voulut se faire justice d'un coup de poignard; les journaux ont +imprime une page de son histoire en hasardant les initiales de son +nom. + +Disons cette histoire sans jeter ce nom tres respecte a la curiosite +romanesque: nous nommerons Mlle Wilhelmine. + +Elle etait douce comme si toutes les bonnes fees fussent venues a son +berceau; mais, sans doute, la mauvaise fee aussi l'avait frappee de sa +baguette. + +Wilhelmine fit son entree dans le monde au milieu des enthousiasmes. +Combien d'amoureux qui se fussent sacrifies pour elle! Beaucoup de +beaute, beaucoup d'argent, beaucoup d'esprit. Mais sur tout cela la +raison ne repandait pas sa lumiere. Wilhelmine se conduisait comme une +folle, disant a tout propos: "Je ne suis pas maitresse de moi." + +Sur son cachet elle avait fait graver la sentence arabe: C'est ecrit +la-haut, faisant ainsi Dieu responsable de toutes ces equipees. + +Le duc de Parisis, qui la rencontra dans la societe anglaise de Paris, +eut naturellement la curiosite de vouloir etre de moitie dans ses +extravagances, c'etait pour lui une etude entrainante; il disait que +c'etait par philosophie, mais c'etait par amour. + +Un soir, dans une causerie presque intime, elle lui dit tout a coup: +"Montrez-moi donc un de ces petits poignards d'or dont on parle tant +autour de moi?--Chut, lui dit-il, ces poignards-la sont des joujoux +qui tuent." + +Mais Wilhelmine etait un enfant gate: elle voulut voir les poignards +avec tant d'obstination, que Parisis osa lui dire, comme a la premiere +coquette venue: "Eh bien, venez demain chez moi et je vous les +montrerai.--J'irai," dit-elle. + +Sans doute le rouge lui monta au front, car elle se leva et se perdit +dans le bal. + +Le lendemain, elle ne se fit pas attendre a l'hotel du duc de Parisis. +"Vous voyez, dit-elle d'un air de vaillance, j'ai pris la premiere +heure, car je n'ai pas peur de vos poignards." + +Son coeur battait bien fort, mais elle cachait son coeur. + +Parisis joignit les mains sur sa tete et lui baisa les cheveux. +"Je vous attendais, lui dit-il.--Eh bien, puisque je suis venue, +expliquez-moi le jeu de vos poignards." + +Il la fit asseoir bien pres de lui, trop pres de lui. "Croyez-vous +aux influences occultes? lui demanda-t-il.--Je crois a tout, meme +au diable, repondit-elle, d'un air brave.--Vous croyez aux +jettatores?--Oui, je crois au mauvais oeil. La journee est bonne ou +mauvaise, selon la premiere figure que nous voyons.--Eh bien, moi, +j'ai mis un pied dans la cabale; je crois que tout le monde est +gouverne par des esprits invisibles toujours maitres de nos actions; +les sorcieres de Macbeth sont de vieilles folles, mais la sorcellerie +est pourtant l'expression d'une verite. J'ai decouvert dans un vieux +livre, miraculeusement venu jusqu'a moi, que tout homme qui portait +malheur devait forger des poignards d'or pour conjurer le mauvais +destin.--Vous portez donc malheur?" Parisis ne voulut pas, a ce qu'il +parait, s'expliquer la-dessus. "Peut-etre, dit-il a Wilhelmine, mais +grace a mes poignards d'or, je suis sur de preserver les femmes que +j'aime.--Et comment faites-vous pour cela?--C'est bien simple: je +leur enfonce un de ces poignards dans les cheveux, il m'est meme +arriver d'en enfoncer deux, pour plus de surete contre l'esprit du +mal." + +Wilhelmine partit d'un grand eclat de rire. "C'est vous qui etes +l'esprit du mal, puisque vous perdez toutes les femmes que vous +rencontrez.--Hormis vous." + +Parisis regarda profondement Wilhelmine. "Moi comme les autres; depuis +que je vous ai vu, je ne vois plus mon chemin." + +Apres avoir dit cela, Wilhelmine se revolta contre elle-meme et voulut +s'en aller. Mais par une tactique savante, Parisis la retint en lui +disant: "Vous n'avez rien a craindre, je ne vous aime pas." + +Elle se retourna, et voulut lui prouver qu'il l'aimait. + +Quand elle sentit qu'elle allait, elle aussi, tomber dans la gueule du +loup, elle s'ecria: "Je veux bien vous aimer, mais je ne veux pas de +vos poignards." + +On s'aima donc. Parisis, plein de foi dans la vertu de ses poignards +d'or, ne voulut pas tenir compte de la bravade de Wilhelmine; il +en prit un--un vrai bijou--pour le ficher dans sa belle chevelure +brunissante, mais elle le saisit dans sa main et le jeta a ses pieds. +"Si je suis perdue, dit-elle en pleurant, ce n'est pas ce poignard qui +me sauverait." + +Elle avait voulu jouer avec l'amour! Elle s'enfuit et ne revint pas, +malgre les prieres de Parisis. + +Parisis lui porta malheur. Il y a des femmes qui se consolent de leur +premiere chute dans les ivresses ou dans les troubles d'une seconde +chute. Wilhelmine avait eu une heure de vertige; mais elle s'etait +indignee contre elle-meme, jusqu'a vouloir en mourir; rien ne pouvait +l'arracher au souvenir humiliant de sa faute, c'etait l'enfant pris +par le feu, qui s'enfuit avec epouvante, mais qui emporte le feu. + +Wilhelmine sentit qu'elle serait consumee dans sa honte. Elle ne +voulut plus reparaitre dans le monde, elle repoussa les caresses +de toute sa famille, elle s'enferma dans sa chambre comme dans une +cellule, toute a son desespoir. + +Parisis fut lui-meme desespere quand il apprit par une lettre +incoherente cette retraite dans les larmes. Cette lettre etait +navrante: la fierte qui se revolte contre la honte! La pauvre +Wilhelmine s'efforcait d'y cacher son coeur blesse par des eclats de +rire; mais il comprit et il regretta d'avoir ete de moitie dans cette +folie. + +Il s'etait imagine que celle qui lui tombait sous la main etait une +de ces jeunes filles predestinees au peche; il l'avait prise en se +disant: "Autant moi qu'un autre." + +Il n'avait pas compris que c'etait une vertu qui s'immolait dans +l'amour. + +A la fin de la lettre, Wilhelmine, a moitie folle, le priait de lui +envoyer un de ses poignards d'or pour conjurer les mauvais esprits. +Il n'avait aucune raison pour ne pas obeir a ce caprice. La femme de +chambre qui avait apporte la lettre reporta le poignard d'or. + +Les journaux nous ont appris le reste. Le lendemain matin, on trouva +la jeune fille baignee dans son sang. + +Wilhelmine n'avait pas mis le poignard d'or dans ses cheveux: elle +s'en etait frappe le coeur. + + + + +XX + +UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MLLE REBECCA + +Nous ne suivrons pas Octave dans les mille et une aventures du +demi-monde et du monde des theatres. La encore il retrouvait des +grandes dames dechues ou des comediennes qui jouaient les grandes +dames sur la scene. Naturellement, toutes le voulaient conquerir pour +l'afficher, sinon pour l'aimer un quart d'heure. Il disait avec sa +haute impertinence ce mot renouvele de Brantome: "Il leur faudrait +pour m'afficher tout le papier de la Cour des Comptes." Il se +resignait a se debarrasser des femmes,--en les prenant. Mais +quelques-unes tenaient bon; elles le trouvaient si charmant, qu'elles +s'acharnaient a lui avec fureur. Il lui fallait tout son haut dedain +pour les rejeter loin de lui. Mais il lui arrivait lui-meme de se +laisser piper pour quelques semaines a ces passions de hasard. + +Il ne faut pas s'imaginer que le duc de Parisis fut un mondain sans +philosophie. Il ne vivait pas comme un Sibarite sans souci du mystere +de la vie. L'esprit a aussi ses voluptes; Octave se detachait de ces +vulgaires viveurs qui ne vivent que pour vivre, tout entiers a la +gourmandise corporelle; il avait toutes les gourmandises; la soif +de l'amour n'apaisait pas en lui la soif de l'intelligence; aussi +prenait-il peut-etre plus de femmes par l'intelligence que par +l'amour. En effet, sans vouloir faire la femme meilleure qu'elle +n'est, il faut avouer que c'est d'abord par l'ame qu'on la prend. + +Devant toutes les choses de la vie, Parisis posait un point +d'interrogation. Ce fut ainsi qu'il voulut etudier la mort jusque dans +l'amour. + +Une comedienne celebre dans les theatres de genre, plus celebre encore +dans les clubs par ses gaillardes aventures, Mlle Rebecca,--pour ne +pas l'appeler par son nom,--rencontra Parisis dans son dernier voyage +aux courses d'Epsom. + +En arrivant a Londres, il daigna souper avec elle, un jour qu'il +devait souper avec le prince de Galles, le duc de Cambridge, le +marquis d'Englesea et le prince Alfred.--Octave aimait mieux une femme +bete que quatre hommes d'esprit; il lui promit de repasser l'Ocean en +sa compagnie; il fut adorable, elle fut irresistible: il parait qu'ils +furent heureux en Angleterre. + +Mais Octave ne voulut plus etre heureux en France, disant qu'il +fallait laisser cela aux Anglais. + +Rebecca etait une fille de trop d'esprit pour insister: elle n'avait +pas l'habitude, d'ailleurs, de s'eterniser dans un amour; elle +changeait d'amants comme de bottines: c'etait la fille la mieux +chaussee du monde. + +A Paris, Octave revit ca et la Mlle Rebecca. Il lui trouvait une +saveur mi-anglaise, mi-francaise a nulle autre pareille. Un jour +il lui fallut aller a Saint-Lazare, puisque Mlle Rebecca avait ete +surprise avec quelques dames de bonne compagnie dans une maison +surnommee la maison de Sapho, une succursale de l'hotel du +Plaisir-Mesdames, ou l'on jouait dans les entr'actes. + +Rebecca ne se releva pas de cet echec; quand cette fille violente, +femme de tempetes dans un verre d'eau, sortit de Saint-Lazare au bout +de trois mois, elle tomba malade de fureur. Les bons jours etaient +deja passes pour elle. + +Dans son theatre, ses meilleures amies disaient qu'elle avait donne +des representations a Saint-Lazare. On la remercia. Ses amants eurent +peur d'etre la dans sa decheance. Elle perdit tout en quelques +semaines et retomba malade. + +Octave, qui oubliait toutes les filles galantes sans jamais vouloir +retourner la tete, eut la fantaisie de revoir encore Rebecca. +Croyait-il qu'il retrouverait tout d'un coup dans sa compagnie je +ne sais quelle chanson de jeunesse, je ne sais quel parfum de +chevrefeuille, je ne sais quel tableau d'orgie a couleurs eclatantes? +C'etait l'ivrogne qui a garde le souvenir d'un mauvais cabaret ou il a +bu une bonne pinte. + +Octave alla boulevard Malesherbes pour retrouver la comedienne de +hasard. Mais ces oiseaux-la ne perchent pas longtemps sur la meme +branche; tantot c'est un coup de vent qui les jette loin de la; tantot +c'est un rayon qui les appelle plus loin; quelquefois l'orage les +emporte avec le rameau brise. + +Parisis entra dans la maison qu'il connaissait bien; mais l'eternel +"Qui demandez-vous?" l'arreta au passage. Quoiqu'il n'eut pas +l'habitude de repondre aux voies harmonieuses du rez-de-chaussee, il +repondit qu'il demandait Mlle Rebecca. Sur quoi on lui repliqua qu'il +y avait belle heure que Mlle Rebecca n'habitait plus son appartement. +"--Elle est rue des Martyrs, 16--pour en faire encore des martyrs." + +Ce fut pour Octave une vraie surprise; il avait juge que Mlle Rebecca +ne devait pas dechoir; or, retomber du boulevard Malesherbes, ou elle +occupait un appartement de deux mille francs par mois,--quatre salons, +ameublement en bois de rose, ecurie pour quatre chevaux,--dans la rue +des Martyrs, ou les filles les plus huppees ne payent pas deux cents +francs par mois, c'etait une vraie deroute. + +Octave alla rue des Martyrs, non plus pour chercher une heure de +gaiete, mais pour consoler celle qui venait d'etre vaincue dans son +ascension. "Mlle Rebecca? demanda-t-il.--Mlle Rebecca n'est plus ici. +Elle est a l'hopital Beaujon." + +Le concierge apprit a Octave que Mlle Rebecca etait malade en revenant +dans la maison qu'elle avait autrefois habitee. Elle souffrait depuis +longtemps de la poitrine, en disant toujours que ce n'etait rien. Elle +etait arrivee avec une meute de creanciers, marchandes a la toilette, +tapissiers, preteurs sur gages, carrossiers, tous ceux qui vivent du +luxe des filles. A peine arrivee rue des Martyrs, on etait venu +pour saisir ses dernieres hardes; elle avait vendu jusqu'a ses +reconnaissances du Mont-de-Piete. "Le croiriez-vous, Monsieur? on +riait toujours de ses cheveux rouges; on disait qu'ils n'etaient pas a +elle; la verite, c'est qu'elle avait la plus belle chevelure du monde. +Eh bien! comme son medecin lui conseillait de la couper pour reposer +sa tete, elle a demande un coiffeur pour lui vendre ses cheveux. Mais +comme on lui amena un coiffeur qui lui rappela une ancienne dette, +elle ne parla plus de vendre ses cheveux." + +Octave alla a l'hopital Beaujon; mais il eut beau faire: c'etait +un mercredi, on lui dit de revenir le lendemain avec le numero +d'inscription, car en entrant a l'hopital, on perd son nom, on n'est +plus qu'un chiffre. Le lendemain, Parisis retourna a l'hopital. Il +n'avait pas le numero; mais comme le jeudi tout le monde a le droit de +parcourir les salles, il jugea qu'il lui serait facile de reconnaitre +Mlle Rebecca. Mais vainement il alla dans toutes les salles, il passa +devant tous les lits sans voir celle qu'il cherchait. Il questionna un +interne, qui finit par se rappeler que deja deux femmes lui avaient +demande ce nom et qu'il les avait vues s'arreter salle Sainte-Claire +au numero 4. "Malheureusement, dit l'interne, le numero 4 est a cette +heure a l'amphitheatre de Clamart, mais comme il est parti cette +nuit, vous pouvez encore arriver a temps.--Arriver a temps!" murmura +Parisis. + +Il demanda comment elle etait morte. L'interne repondit qu'elle etait +morte comme les autres. Et comme s'il fut frappe par un souvenir il +ajouta: "C'etait une juive, elle a voulu mourir chretienne; le cure de +Saint-Philippe-du-Roule est venu pour son abjuration: tout le monde a +ete edifie ici, excepte moi. Quel Dieu va-t-elle trouver la-haut?" + +Octave avait commence le pelerinage, il voulut aller jusqu'au bout. +Clamart est l'amphitheatre par excellence; c'est la que viennent tous +les sujets des hopitaux de Paris: Rembrandt pourrait tous les jours y +retrouver sa lecon d'anatomie. + +On sait que l'amphitheatre de Clamart est bati sur le terrain de +l'ancien cimetiere, dont on retrouve encore un coin aujourd'hui tout +ombrage de cerisiers, de saules, de pruniers et d'aubepine. On y salue +d'anciennes pierres tumulaires rongees par la lune, par la pluie, par +la gelee. C'est un cimetiere plus sauvage que la mort, puisque jamais +les vivants n'y viennent. L'amphitheatre est dans la forme des anciens +cloitres, mais sans galeries couvertes: les promenoirs sont quatre +parterres a la francaise, separes par une fontaine. + +Octave respira en passant une penetrante odeur de giroflee et d'herbe +fauchee. On le conduisait vers le directeur qu'on ne trouvait pas. Les +parterres lui souriaient par l'eclat des bouquets, mais il reconnut +bientot qu'il etait dans le pays de la mort. Des voitures noires, sans +portieres, sans vasistas, plus desolees que les voitures cellulaires, +survenaient a chaque instant pour vomir des cadavres. + +Octave s'approcha. Plus de cinquante cadavres, hommes, femmes, +enfants, etaient deja jetes pele-mele dans la salle d'attente. Un +mort d'hopital qui n'est pas reclame n'en a pas fini avec les +peregrinations et les aventures. + +Quoique devant une des fenetres ouvertes, Octave n'osait regarder, +comme s'il eut craint de voir tout a coup apparaitre celle qu'il +cherchait. + +Le directeur survint. Par respect pour la mort, Octave avait jete +son cigare; mais le directeur, qui fumait lui-meme, lui conseilla de +fumer. + +Il eut bientot dit pourquoi il venait. "Eh bien! lui dit le directeur, +cherchons. "Par malheur, murmura un des hommes de peine qui voulait +rire en attendant "l'heure de la distribution," on ne reconnait pas +ici les gens a leur habit." + +En effet, c'est la nudite dans toute sa misere. Que doit dire l'ame, +si elle voit ainsi son corps! Mais l'etude n'est-elle pas aussi une +priere? Le medecin qui cherche la vie dans la mort n'a ni un homme ni +une femme sous les yeux,--il a un sujet. + +Octave entra dans cette grande salle toute inondee de lumiere, ceinte +de beaux arbres chanteurs. Il vit des femmes, il vit des jeunes +filles, il ne reconnut pas Rebecca. "C'est qu'elle a ete de la +premiere distribution, dit le directeur, a moins qu'elle ne soit pas +encore arrivee." + +Deux hommes de peine apparurent avec une civiere: ils venaient pour la +seconde distribution. Ils prenaient les cadavres pour les transporter +avec une philosophie qui surprit Octave; l'un avait une rose sur les +levres, l'autre etait a peine a la derniere croute de pain de son +dejeuner. + +Parisis alla dans la premiere salle de la dissection. Quoiqu'il fut +venu la pour chercher Rebecca, un sentiment plus eleve l'agitait: une +fois de plus son esprit redescendait dans l'abime du neant, comme pour +y chercher les ames de tous les corps abandonnes. Selon sa coutume, il +posait des questions. "Helas! lui repondait le directeur, Montaigne +disait: "Que sais-je?" moi je dis que je ne sais rien. Si je vous +montre dans sa chair et dans ses os le sublime ecorche de Houdon, +j'avouerai que Dieu en creant un homme a cree une merveille; mais +si je vous montre tout a l'heure au microscope une fourmi, vous +reconnaitrez que la merveille est plus grande encore, puisqu'elle +indique mieux l'infini, puisque cet exemplaire lilluputien est tout +aussi merveilleusement imprime que l'exemplaire in-folio. Si Dieu a +fait tout cela, c'est un grand artiste: si Dieu ne l'a pas fait, le +hasard est un grand maitre." + +Survint un professeur celebre: "Ou est l'ame?" lui demanda Octave qui +le connaissait bien. + +Le professeur ouvrit un cerveau. "Helas! lui dit-il, je ne vois pas +plus l'ame ici que je ne vois Dieu dans le ciel." + +Octave avait jete ca et la un vague regard dans la salle: cinquante +etudiants, par groupes de trois ou quatre, etudiaient l'operation de +l'os maxiliaire. Tout a coup il s'ecria: "La voila!" + +Il avait reconnu Rebecca au moment ou un etudiant lui arrachait une +dent pour mieux trancher la machoire. C'etait un horrible spectacle. +Il palit et s'approcha. Le professeur fit signe a ses eleves de +suspendre leur travail. Octave avait reconnu Rebecca a ses longs +cheveux rouges, qui descendaient jusqu'a terre, humides et epars. + +Elle avait garde toute sa beaute biblique; la mort y avait imprime +plus de caractere encore. Mais, dix secondes plus tard, la joue eut +ete coupee: deja un etudiant approchait le scalpel. "Vous voyez, dit +le professeur, que les hopitaux respectent leurs morts; on les a +accuses de vendre les chevelures, regardez celle-ci!--Oui!" dit +Parisis tristement. Il la connaissait bien, cette chevelure-la! + +L'etudiant qui avait arrache une dent a Rebecca la replaca par un +sentiment de respect pour la mort, car pour lui, depuis que Parisis +avait reconnu Rebecca, ce n'etait plus un sujet, c'etait une femme. + +Octave lui dit gravement: "Monsieur, je vous remercie." + +La levre superieure avait ete relevee; l'etudiant y appuya le doigt +avec douceur pour la refermer; la bouche reprit le dessin que la mort +lui avait imprime. + +Quelques secondes encore, Octave regarda en silence cette figure aux +belles lignes, qui faisait songer aux femmes de la Bible. Un autre +etudiant, ayant apporte un suaire, le repandit comme une chaste robe +sur ce pauvre corps abandonne qui, jusqu'a l'arrivee d'Octave, n'avait +ete vetu que de la pudeur de la Science. + +Octave detourna le linceul pour voir encore une fois cette figure que +la passion avait profanee et que la mort faisait blanche devant Dieu. +Il lui prit la main et la baisa doucement. + +Le meme jour, il lui donna un tombeau au cimetiere des juifs, et il y +mit cette epitaphe: + + POURQUOI VOUS DIRAIS-JE MON NOM! + + + + + +LIVRE IV + +LA TRAGEDIE + + + * * * * * + + +I + +LA CONFESSION DE VIOLETTE + + +Que ces tableaux du musee secret de la vie moderne s'effacent +de nos yeux sous les douces images de Violette et de Genevieve. + +On n'avait pas recu de nouvelles de Violette depuis sa fuite. Un +ami d'Octave lui dit qu'il l'avait vue a Rome. Une amie de Mme de +Fontaneilles lui dit qu'a Biarritz on s'etait montre du doigt une +jeune fille voilee qui passait pour Violette de Parme. Rien de plus. +Ou etait-elle? Sur quel rivage hospitalier avait-elle porte son +desespoir? + +Un matin, Genevieve recut une lettre timbree de Madrid. C'etait une +lettre de Violette. "Madrid! Que peut-elle faire a Madrid?" se demanda +Mlle de La Chastaigneraye. Et elle devora cette longue lettre qui +etait la confession de Violette. + + Madrid, ce 12 aout. + + "Ma chere Genevieve, + + "Quand cette lettre tombera sous vos beaux yeux, je ne serai plus + de ce monde; pardonnez-moi, si je joue, moi aussi, la Dame de + Coeur. + + "Il faut se confesser avant de mourir. Je vous choisis pour mon + confesseur, c'est devant vous que je veux m'humilier dans l'esprit + de Dieu, c'est a votre coeur que je veux tout dire. + + "Ce n'est pas faute de pretre que je vous choisis; j'en ai trouve + partout depuis que je fuis la France, depuis que je me fuis + moi-meme. A l'heure ou j'ecris, j'en vois un a la fenetre voisine + qui lit son breviaire; mais que lui dirais-je? Je ne suis pas de sa + paroisse: Ecouterait-il bien les paroles d'une etrangere qui porte + un coeur comme le sien sans doute, mais qui meurt d'une passion + qu'il ne comprendra pas? + + "Vous, Genevieve, vous me comprendrez, parce que vous m'aimez. + + "Je vous ai dit ca et la, dans les hasards de la causerie, une + page de la vie de mon coeur. Je vais me confesser toute. + + "Mes premieres annees meritent-elles bien qu'on s'y arrete? J'ai + vecu toujours abritee par cette adorable femme toute de travail et + de priere que je croyais ma mere. Mais n'etait-elle pas ma mere? + J'ai lu depuis l'histoire de d'Alembert et de Mme de Tencin. + Vous savez que d'Alembert avait ete abandonne par cette grande + pecheresse de la Regence, qui avait fait de son frere un cardinal + et qui faisait de son fils un enfant perdu. Cet enfant perdu fut + un enfant trouve et retrouve, grace a une vitriere qui lui donna + son lait, son pain, son sang. Elle lui donna une ame. Elle en fit + un homme. S'il porta des fruits, cet arbre de science, ce fut par + la greffe; s'il fut un homme, ce fut par sa seconde mere. Aussi + ai-je compris ces terribles paroles qu'il dit a la premiere quand + elle revint a lui: "Je ne vous connais pas! Ma mere, c'est la + vitriere!" + + "Moi, je n'aurais pas eu la brutalite de d'Alembert, sans doute, + parce que je suis une femme. Mais tout en accueillant ma premiere + mere, je fusse restee l'enfant de la seconde, si toutes les deux + avaient vecu. Et si la seconde eut ete toujours ma mere, je puis + dire que j'eusse ete toujours sa fille, car je m'explique bien + pourquoi elle me cacha a ma premiere mere, c'est qu'elle la + connaissait, c'est qu'elle avait peur de me perdre, c'est qu'elle + voulait vivre pour moi. + + "Tant qu'elle vecut, je fus heureuse. Elle avait choisi pour mes + mains delicates un travail charmant. Pendant qu'elle raccommodait + de la dentelle, je faisais des fleurs. Je trouvais bien doux de + veiller a cote d'elle, je ne croyais pas travailler, et il se + trouvait que j'avais gagne ma journee. + + "Dans les heures de repos, je lisais, et je ne lisais que des + livres pieux. Maman etait severe, elle avait veille comme une + sainte a ma premiere communion. Elle m'avait explique avec + l'accent chretien tous les miracles et toutes les beautes du + christianisme; je ne vivais que dans le monde des purs esprits, + aucune mauvaise pensee n'etait venue en deca de notre porte. + + "Certes, nous n'etions pas riches, mais nous ne pensions pas que + la richesse fut un bien. Nous avions un petit appartement sous les + toits, mais tout y etait gai, les fenetres avaient pour horizon + le ciel et les arbres du Luxembourg. Je ne me contentais pas de + fabriquer des fleurs; pour les mieux connaitre, j'en cultivais. + J'ai lu que je ne sais plus quel philosophe voyait la nature dans + un fraisier, moi je m'etais fait toute une compagnie, + un monde avec des roses, des violettes, des pervenches, des + giroflees; j'avais meme un arbre sur ma fenetre, un lilas qui + emerveillait tous nos voisins; j'avais aussi un fraisier, mais + c'etait par gourmandise, car j'y cueillais jusqu'a cent fraises + par an. + + "Que serait-il arrive si maman eut vecu? + + "J'avoue que je n'aurais pas eu grand plaisir a epouser un homme + de ma condition; quoique je n'eusse pas lu de romans, j'avais mon + ideal comme s'il coulat encore en moi un peu du sang des Parisis. + Je ne saurais vous dire comme mon orgueil s'eveilla quand j'appris + que ce beau monsieur qui avait ose me parler dans la rue, et que + j'aimais deja malgre moi, etait un duc. + + "Genevieve, ce fut mon premier peche. Et voyez le malheur; + que le demon vous a touche, vous etes presque a lui. La porte de + l'orgueil fut pour moi la porte de l'enfer. + + "Maman mourut. Elle m'avait plusieurs fois parle de son pays; elle + me disait que nous ferions bientot le voyage pour aller voir une + grande dame de ses amies qui me ferait peut-etre une dot si je + trouvais un brave homme pour m'epouser. Plus d'une fois elle + pleura en m'embrassant; je n'osais l'interroger, car je ne voulais + pas lui parler de mon pere, puisqu'elle ne m'en parlait pas. + Quelques mots surpris dans l'escalier pendant le commerage des + voisines m'avaient avertie vaguement que ma mere n'etait pas + mariee. Mais elle etait si pieuse et si bonne, que je me disais: + Dieu lui a pardonne. + + "Quand elle tomba malade, elle me retint un jour devant son lit + pour me faire des confidences, puis tout a coup elle se re + en disant: Non, je n'en mourrai pas, nous parlerons de cela plus + tard, quand nous irons en Bourgogne. Elle ne croyait pas a sa mort + prochaine, mais elle mourut soudainement d'un anevrisme. La parole + lui manqua pour me dire la verite; quand j'arrivai devant son lit, + elle expirait. "Louise! Louise! dit-elle, Dieu...." + + "Elle ne dit pas un mot de plus; elle aurait pu prononcer peut-etre + quelques paroles, mais elle n'eut pas le courage de me dire en + mourant: "Je ne suis pas ta mere." + + "La misere est venue s'abattre sur ce pauvre petit appartement en + deuil, tout me manqua a la fois: ma mere, le travail, le courage! + Ce fut alors que survint M. de Parisis. Il me sauva de la misere, + il m'emporta dans un reve d'or; mais je n'etais sauvee que pour + etre perdue. + + "Je n'avais pas eu le temps de feuilleter les papiers de maman + Ce n'est que depuis ma sortie de prison que j'ai pu decouvrir + l'histoire de ma naissance, en lisant des lettres et des + brouillons de lettres que ma mere cachait dans un petit coffret + en bois noir ou je ne croyais trouver que des factures. + + "Est-ce la peine de vous parler des lettres de Mme de Portien et + des reponses de maman, ou plutot des lettres de ma mere et des + reponses de sa femme de chambre? Pendant la premiere annee, ma + mere s'inquieta de moi, elle vint me voir une fois, elle gronda sa + femme de chambre de lui ecrire trop souvent, elle lui recommandait + de dire _mon enfant_ et non _votre enfant_. + + Au bout d'un an, il n'y avait plus de lettres de Mme. de Portien; + elle voulait tout oublier pour mieux faire tout oublier. Je + trouvai des brouillons de lettres de maman ou la pauvre femme + parlait avec adoration de la petite Louise. A ma premiere + communion, elle ecrivit encore, ce fut la derniere fois. Ce qu'il + y a d'admirable, c'est que dans ces lettres elle ne lui parle + jamais d'argent. Et Mme. de Portien n'en parlait pas non plus. + + "Maintenant, quel fut mon pere? La est le secret eternel, mais + ce ne fut pas ce M. de Portien. Je ne dis pas cela pour calomnier + ma mere, je dis cela parce que je me confesse et que je vous dois + toute la verite. + + "Je vais mourir et je ne me plains pas. J'ai eu ma part de + bonheur. J'ai adore M. de Parisis; les jours que j'ai passes avec + lui ont ete des siecles. Qu'ai-je a regretter? Je vous jure, o ma + douce et sainte Genevieve, que c'est pour moi une joie encore + de penser que je me sacrifie a votre bonheur. Moi vivante, vous + n'epouseriez pas Octave, voila pourquoi je meurs heureuse. La vie + est ainsi faite, il faut savoir se retirer de devant le soleil des + autres. J'etais comme l'arbre empoisonne: vous seriez morte sous + mon ombre. + + "En face de Dieu qui m'entend, en face de vous qui etes l'image de + la vertu, je le declare encore, car je veux vous prouver que je + ne suis pas tout a fait indigne du doux nom de cousine que vous + m'avez donne. Je n'ai pas eu d'autre amant que le duc de Parisis. + Il a ete cruel en m'abandonnant. Vous savez qu'il m'avait envoye + un bon de dix mille francs comme a la premiere venue. J'ai jure de + me venger. Et je me suis vengee! + + "Ah! j'avais une vengeance bien noble. C'etait de retourner rue + Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, de travailler jour et nuit, de + mourir a la peine. + + "Mais Mme. d'Antraygues, qui connaissait les hommes, m'enseigna + l'autre vengeance. Il ne faut pas la condamner, car c'est un brave + coeur; elle a ses heures de fragilite, mais elle a garde toute sa + noblesse d'ame. + + "Sur ses conseils, je me jetai donc la tete la premiere dans ce + tourbillon de la comedie parisienne, dans ce steeple-chase de + toute la folie du luxe et de l'amour. La pauvre Violette, foulee + aux pieds, devint l'orgueilleuse Violette de Parme. Ce fut Mme. + d'Antraygues, qui me donna mon premier billet de mille francs + avant de partir pour l'Irlande. J'avais ete tres malade, presque + condamnee, mais elle me dit que j'etais plus belle que jamais, la + premiere fois qu'elle me conduisit boire du lait au Pre Catelan + par des chemins detournes, car elle se cachait et je ne voulais + pas me montrer. + + "C'etait sans doute parce que nous nous cachions que nous fumes + surprises. Le prince Rio vint vers nous et demanda a la comtesse + l'honneur de m'etre presente. Vous avez raison, lui dit-elle, car + celle que vous voyez la, dans tout l'eclat de ses vingt ans et de + sa beaute, est une princesse par la grace de Dieu. Elle ne vous + dira jamais son nom; elle ne veut etre connue a Paris que sous le + nom de Violette de Parme. + + "L'orgueil qui m'avait perdue parce que M. de Parisis etait duc, + me perdit encore une fois parce que celui qui nous parlait etait + prince. Je sentis tout de suite que je ne l'aimerais pas, mais + c'etait l'homme qu'il me fallait pour jouer mon jeu. Je ne fis + pas trop de facons pour aller diner avec lui dans un salon du + Petit-Moulin-Rouge. Je savais que le duc y allait quelquefois, je + ne desesperais pas de le rencontrer et de passer fierement devant + lui au bras du prince. + + "A la fin du diner, on etait eperdument amoureux de moi, on + m'offrait des diamants, un hotel, des equipages. Je ne rentrai pas + chez moi; mais tout en allant chez le prince, j'etais bien decidee + a ne pas etre sa maitresse. + + "Le prince me trouva bizarre, mais il etait bon prince; ce qu'il + aimait en moi, c'etait ma figure. Lui aussi etait un orgueilleux, + c'etait deja quelque chose que de m'afficher. Il y a des + qui veulent etre, il y a des gens qui veulent paraitre. Ma + "bizarrerie" ne l'empecha pas de me donner cent mille francs et de + me meubler, avec le luxe du plus pur Louis XVI, un hotel rue de + Marignan, ou il vint trois fois par semaine diner avec ses amis, + des hommes du monde, des journalistes, des hommes politiques, des + diplomates et des artistes. + + "C'etait bien un peu le monde de Parisis; mais comme on ne m'avait + pas connue avec lui, naturellement personne ne me reconnut chez le + prince. + + "Cette vie-la, je vous l'avouerai, me plut beaucoup, quoique je + souffrisse beaucoup, quoique je souffrisse toujours. J'esperais + venir a bout de mon coeur; mais point. Plus je m'eloignais + d'Octave, plus je le retrouvais. + + "Il etait en Angleterre quand je fis ma premiere entree dans le + monde du Bois. On vous a parle du bruit qui retentit autour de + moi. Quand on voit monter peu a peu une courtisane cela n'etonne + personne.--Ah! c'est celle-ci!--Ah! c'est celle-la!--Connue! + reconnue! tout est dit. Mais quand une courtisane apparait + un grand luxe sans qu'on puisse dire d'ou elle vient, toutes les + curiosites sont en eveil, elle triomphe avec eclat. C'est un feu + d'artifice qui n'a pas ete annonce. + + "Le prince ne pouvait croire a son bonheur; jusqu'a minuit, + c'etait le plus heureux des hommes, mais a minuit, je m'enfermais + dans ma chambre et je me jetais voluptueusement dans la solitude + de mon lit. + + "Je n'etais pourtant pas une sainte. Je me hasardais dans tous les + perils, j'etais coquette avec tous les hommes, comme une femme qui + veut se faire une cour. J'eprouvais une joie secrete de me prouver + que j'etais vertueuse sous le masque d'une pecheresse. + + "Ce fut ainsi que j'allai un soir a Mabille a l'insu du prince; + ayant appris la langue du pays avant d'y entrer, decidee a + repondre a toutes les apostrophes. J'avais dine en folle + compagnie, et je crois bien que j'avais bu un peu trop de vin de + Champagne. + + "Je vous ai dit comment j'y avais rencontre Octave, comment il + s'etait repris a moi selon les predictions de Mme d'Antraygues. + Mais, en le retrouvant, je ne retrouvai plus mon coeur. Il y avait + de l'orage dans le ciel. + + "Vous savez mieux que moi l'histoire de Dieppe. Je ne lui ai pas + dit toute ma jalousie, mais je compris alors qu'il vous aimait. + Les femmes qui aiment ont la double vue. Vous me haissiez et je + vous haissais; dans ma jalousie aveugle, croyant frapper Octave au + coeur, je m'enfuis avec ce grand d'Espagne qui n'avait de grand + que sa grandesse. Tout naturellement je fus tout aussi "bizarre" + avec lui qu'avec le prince. + + "Mais j'avais beau vouloir m'etourdir, je ne vivais que pour + Octave; mon ame etait toute a sa pensee, mes yeux le cherchaient + partout. + + "Mais vous savez le reste. Vous savez ma rencontre avec ma mere. + Je vous avouerai que la force du sang ne se trahit pas alors. Et + pourtant, quoique Mme de Portien n'eut pas une figure sympathique, + je me souviens que j'eprouvais quelque plaisir a la voir. C'est + peut-etre un prejuge, mais il me semble qu'elle ne me parut pas + etre une etrangere pour moi. + + "La pauvre femme! Dans quelques heures je la reverrai, si Dieu lui + permet ce bonheur de revoir un enfant qu'elle a abandonne. Qui + sait si elle aussi n'a pas subi cette fatalite du coeur qui trahit + toujours les vertus de la femme? + + "Vous avez voulu tenter une belle chose. Vous avec dit a Octave de + m'epouser pour arracher de ma main ces violettes de Parme qui la + souillent. Mais la vertu est comme les sources vives, elle ne + remonte jamais. Ce n'etait pas moi qui devait epouser Octave; un + mariage aussi eclatant eut montre ma chute plus grande encore. + + "Grace a vous, grace a cette douce Hyacinthe que vous m'aviez + donnee, j'ai failli prendre racine a Pernan pour y vivre dans le + repentir et la charite. Vous savez que les souvenirs vivants m'en + ont chassee. + + "Et d'ailleurs, je voulais mourir. Je voulais mourir pour vous, + sinon pour moi. Croiriez-vous que vingt fois le courage m'a + manque? Une femme qui ne s'est pas tuee du premier coup ne trouve + plus la force de se tuer. + + "Le courage m'est enfin revenu. + + "Suis-je digne de revetir le linceul blanc? Ai-je assez expie mes + fautes? Ma prison a ete un long supplice, ma delivrance ne m'a pas + delivree de mes chagrins. Vous avez ete un ange pour moi, aussi + c'est a vous que je demande des prieres. + + "Avant les prieres, j'ai une grace a vous demander: c'est + d'epouser Octave, car je ne veux pas que ma mort soit inutile. Et + puis il me semble que je serai dans votre bonheur. + + "Ne me pleurez pas, je meurs contente. + + "Vous m'avez donne un million, je vous legue un million. Ce que + j'ai depense etait la fortune de ma mere. + + "J'aime tant a causer avec vous, ma chere Genevieve, que j'allais + oublier l'heure de la mort. + + "Adieu! a Dieu! + + "VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS." + +Et d'une ecriture plus fievreuse, Violette avait jete ces mots apres +sa signature. + + "Quand vous vous promenerez avec Octave dans le parc de Par + ou de Champauvert, si vous voyez a vos pieds une pauvre petite + violette des champs--pas une violette de Parme!--ne la foulez pas + dans la poussiere; penchez-vous pour la cueillir, respirez-la et + donnez-la a votre mari. Il se souviendra de moi, mais vos mains + auront sanctifie le souvenir. + + "Adieu!" + +Mlle de La Chastaigneraye pleura beaucoup en lisant la confession de +Violette. Elle sentait que c'etait un coeur et une ame qui parlaient. +"Ah! oui, dit-elle en se rappelant cette douce figure, c'est Violette +qu'il faut appeler la DAME DE COEUR." + +Violette etait entree si profondement dans la vie de Genevieve, qu'il +lui semblait qu'en la perdant elle perdait quelque chose d'elle-meme, +un battement de son coeur, un rayon de son ame. "Et pourtant, +dit-elle, j'etais jalouse jusqu'a en mourir!" + + + + +II + +OCTAVE A PARISIS + + +Mademoiselle de La Chastaigneraye ecrivit a la marquise de Fontaneilles: + + "Ma chere Armande, + + "Je suis desesperee plus que jamais. Je recois une lettre de + Violette, et cette lettre c'est l'adieu d'une femme qui va mourir. + + "Cette fois, si tu ne viens pas tout de suite, je pars pour + l'Abbaye-au-Bois. Je t'embrasse. + + "GENEVIEVE." + +Mlle de La Chastaigneraye avait un trop noble coeur pour songer a +epouser Octave devant le tombeau de Violette. + +La marquise de Fontaneilles pria par un mot le duc de Parisis d'aller +la voir. "Mon cher duc, lui dit-elle, ne perdez pas une heure; cette +pauvre Violette est morte, c'est par un devouement sublime pour +Genevieve et pour vous-meme. Partez de suite pour Champauvert, dites +que j'y serai demain avec le marquis. Il faut que dans quinze jours +Mlle de La Chastaigneraye soit la duchesse de Parisis." + +Octave partit une heure apres, non sans avoir tente d'entrainer avec +lui la marquise. Il arriva la nuit a Parisis; le lendemain, a midi, il +descendait de cheval dans la cour de Champauvert, quelque peu surpris +de ne pas voir apparaitre Genevieve, car des qu'on voyait poindre une +figure dans l'avenue, on avertissait la jeune chatelaine. + +Un domestique s'avanca sur le perron. "Monsieur le duc ne sait donc +pas que mademoiselle est partie!--Partie! Depuis quand?--Depuis +hier?--Elle est allee a Paris?--Oui, monsieur le duc.--Quand doit-elle +revenir?--Oh! pour cela! ni moi non plus, repondit le domestique dans +la mode de son pays. On a parle ici du couvent, presque toute la +maison a ete remerciee et je vais rester seul ici avec ma femme. On a +donne l'ordre de vendre les chevaux.--C'est serieux, pensa Parisis." + +Il remonta a cheval. Il voulut repartir pour Paris, mais il se ravisa +et se contenta d'ecrire a la marquise de Fontaneilles: + + "Chere marquise, + + "Nos destinees jouent aux quatre coins. Pendant que je viens a + Champauvert, Genevieve va a Paris. Faut-il que je rebrousse chemin + ou qu'elle revienne sur ses pas? Jugez. J'attends! + + "PARISIS." + +Le lendemain, Parisis recut un telegramme qui ne renfermait qu'un mot: + + Attendez. + +Octave attendit. Il ne craignait pas de trop s'ennuyer, car il y +avait au chateau une armee d'ouvriers. Le spectacle du travail des +autres est une vive recreation pour l'esprit, surtout quand le travail +des autres est pour soi-meme. En l'absence de l'architecte, Parisis +pouvait donner de bons conseils pour les details de la restauration +du chateau. Il n'etait pas ne artiste, mais il avait le sentiment de +l'art dans toutes ses faces, peinture, sculpture, architecture, art +antique, art chretien, art de la Renaissance, art rococo, art moderne; +superieur en cela a Monjoyeux lui-meme, qui etait absolu dans son +style, qui n'aimait pas Louis XII et qui eut massacre les plus jolis +motifs pour metamorphoser a son gre le caractere du chateau. + +Octave ne croyait pas que Violette fut morte. Toutefois son souvenir +attristait encore la solitude de Parisis. + + + + +III + +LE DEFI A DIEU + + +Ce jour-la, Octave feuilleta la bibliotheque du chateau. Il avait +ouvert cinquante volumes. Il avait traverse a vol d'oiseau, on +pourrait dire a vol de hibou, toute l'histoire des philosophes, mais +penetrant surtout dans les sciences occultes, quoique le caractere de +son esprit l'appelat toujours dans les regions lumineuses. + +C'etait un dimanche. Tout le monde du chateau etait a une fete +voisine. Il n'avait voulu retenir personne. Il etait donc seul. Le +soir amenait l'ombre, le ciel s'etait voile. Il se rappela qu'il +n'etait pas alle a la chapelle, on lui avait remis depuis longtemps +les clefs de la crypte. + +Il etait presque nuit quand il entra dans la chapelle. + +A la mort de son mari, la duchesse de Parisis eut une telle horreur de +la nuit qu'elle ne dormit jamais sans lumiere, pareille en cela a Mme +de Montespan qui se voyait deja dans le linceul des que l'ombre se +repandait sur elle. Quand on descendit a son tour la duchesse de +Parisis dans la chapelle souterraine, Octave qui savait avec quelle +terreur sa mere envisageait la nuit, voulut qu'une lampe brulat +perpetuellement devant son tombeau. + +Aussi des qu'il ouvrit la porte de la crypte, il vit passer un pale +rayon de lumiere. Il descendit avec une sourde emotion, s'efforcant +de ne voir dans la mort que la mort elle-meme, voulant supprimer les +sombres corteges que lui font les poetes et les visionnaires. Quand il +fut aux derniers degres de l'escalier en spirale, il s'arreta, regarda +tous les cercueils et les salua avec piete. + +C'etaient pour la plupart des cercueils de pierre et de marbre, tous +ranges autour d'un autel ou le jour des Morts le cure de Parisis +venait dire la messe. Quelques-uns des cercueils, les derniers, +etaient en bois de hetre recouvert de velours a clous d'argent. +C'etaient les derniers venus. Parisis retrouvait parmi ceux-la son +pere et sa mere. Il vint se pencher au-dessus et appuya les deux mains +comme s'il touchait les deux morts bien-aimes. + +Quoiqu'il n'eut pas l'habitude de s'agenouiller, par un mouvement +involontaire et soudain il tomba a genoux et mit ses levres sur +le velours de chaque cercueil. Il lui sembla qu'il sentait des +tressaillements sous ses levres. + +Je ne sache pas un athee qui n'ose rayer d'un trait de plume +l'immortalite de l'ame. Et pourtant s'il n'y a qu'un pas de la vie +a la mort, il n'y a qu'un pas de la mort a la vie. + +Octave se leva. Il regarda cette eternelle lumiere qui ne brulait que +pour ceux qui ne voient plus et retourna vers l'escalier. Quand il fut +sur la derniere marche, il salua gravement comme a son arrivee. Il lui +sembla que les morts lui disaient adieu. Dans le silence funebre, il +crut entendre ce mot qui l'obsedait toujours: "C'EST LA!" + +Il remonta silencieusement l'escalier; mais des qu'il eut referme la +porte, il murmura en essayant de sourire: "Non! je ne veux pas que +ce soit la." Il se sentait protege par sa mere. "Je defie tous les +esprits de m'enchainer a la destinee des Parisis, je brise les liens +de la legende et je m'affranchis de tout en bravant tout." + +Quoiqu'il se crut maitre de lui et de sa destinee, il ne fut pas +fache de se retrouver au grand air et d'allumer un cigare. Le cigare, +l'ami de l'homme depuis que le chien l'a trahi--depuis qu'il y a des +chiens enrages. + +La vie de chateau, depouillee de toutes ses suzerainetes, n'est plus +possible que si on y apporte la vie de Paris. Je sais des chatelains +qui ne recoivent de Paris que le journal; ceux-la se nourrissent trop +de la vie ideale; il leur faut alors une grande force d'imagination +pour trouver que tout est bien, meme si comme Candide ils cultivent +leur jardin. + +Octave, qui n'avait pas prevu son voyage, n'avait rien emporte du +boulevard des Italiens, pas meme un journal. + +Aussi, apres le diner, il ne lui resta qu'une ressource, celle de +remontera la bibliotheque. Cette fois il feuilleta des romans; il +n'avait pas la main heureuse ce jour-la: il tomba sur le _Moine_ de +Lewis. Il l'avait lu deja, il le relut a vol d'oiseau, mais trop +encore pour ne pas se penetrer de la terreur que repand ce chef +d'oeuvre. + +Le vieux Dominique, qui lui avait servi a diner, vint lui demander +s'il voulait du feu. "Oui, dit Octave, qui n'aimait pas la solitude; +le feu est un gai compagnon: d'ailleurs cela fera plaisir aux +grillons, aux araignees, aux moucherolles qui habitent cette +bibliotheque, sans compter que tous ces livres-la ne seront pas faches +de se rechauffer un peu, car ils me semblent tous morfondus." + +Il y avait au bout de la bibliotheque une cheminee en bois sculpte du +temps de Francois 1er ou couraient des salamandres. La bibliotheque +etait alors une salle d'armes. Au XVIIIe siecle, autre temps autres +moeurs, la plume avait conquis ses droits de haute noblesse; on +recueillit tous les livres epars dans le chateau et on les logea dans +cette grande piece abandonnee. + +Octave fut content de voir du feu. En se chauffant les pieds, il se +vit dans la glace et faillit ne pas se reconnaitre. La vie meditative +qu'il menait depuis le matin avait altere son expression railleuse. +En outre, il avait bien un peu neglige ses cheveux et ses moustaches. +"Diable! dit-il, si je restais toute une saison en province, je ferais +une drole de rentree a Paris." + +Il traina un canape devant le feu et s'y renversa, toujours un livre a +la main. Ce livre, c'etait Descartes. Il avait voulu refaire le +tour des idees dans les tourbillons du grand philosophe. Au premier +tourbillon il s'endormit. + +Quelle heure etait-il quand il se reveilla? Le feu s'eteignait, +les quatre bougies brulaient encore, mais ne devaient pas bruler +longtemps. Il voulut sonner. Il y avait encore un cordon, mais il n'y +avait plus de sonnette. Il appela, mais tout le monde etait a la fete. +Il ouvrit la fenetre. Un orage etait survenu, un coup de tonnerre +retentit; le vent se dechainait dans les grands arbres: de noires +nuees sillonnees d'eclairs ensevelissaient le chateau. C'etait le +dernier orage de la saison, mais il devait laisser un beau souvenir. + +A travers les grandes voix du tonnerre et du vent, Parisis entendit au +loin les violons, ces violons rustiques qui ne seraient pas etouffes +par la trompette du Jugement dernier. "C'est bien, dit Octave, on +s'amuse la-bas; ne soyons pas un trouble-fete, d'autant qu'apres tout +je trouverai bien mon lit tout seul. Quelle heure est-il?" + +Il n'y avait qu'un sablier dans la bibliotheque. Sans doute un des +Parisis avait voulu exprimer que meme avec les philosophes il ne faut +pas perdre son temps. + +Quand une fois le sommeil du soir vous a pris dans ses chaines, on +a toutes les peines du monde a briser les liens. Octave avait beau +etendre les bras, il resta a moitie aneanti sur le canape ou il +s'etait rejete comme en fuyant l'orage. + +L'orage etait bien pour quelque chose dans cet ensevelissement de ses +forces. Il avait continue par ses reves son voyage dans le pays des +Esprits. "Suis-je assez bete, murmura-t-il, pour me laisser envahir +par toutes ces reveries de philosophes ou de chercheurs, qui n'ont +jamais aime la terre parce qu'ils n'avaient pas cent mille livres de +rente pour s'y trouver bien! La terre est notre patrie passee et notre +patrie future, nous n'en avons point d'autre. Le tonnerre a beau +gronder, il ne m'epouvante pas. La science nous a conduits dans la +coulisse, nous savons maintenant comment on fait le tonnerre." + +Mais Parisis avait beau se dire toutes ces belles choses, une +vague terreur s'etait repandue sur lui. "Il faut bien l'avouer, +poursuivit-il d'un ton moins fier, a force de science, nous savons que +nous ne savons rien de Dieu." + +Il avait beaucoup discute avec les philosophes d'aujourd'hui, il avait +dine avec les plus fiers apotres de l'atheisme, mais ils accusaient ca +et la des phrases superstitieuses. Parisis se moquait de toutes les +superstitions, mais il eut ete desespere de rencontrer le matin un de +ces musiciens redoutes par leur mauvais oeil, d'autant plus terrible +qu'il porte bonheur a eux-memes. "Eh bien! dit tout a coup Octave, je +veux en finir avec ces derniers nuages de la betise humaine." + +Sur la cheminee, il n'y avait qu'une glace sans tain. Il se +leva et marcha droit au fond de la bibliotheque, devant un grand +miroir qui descendait du plafond jusqu'au parquet. Le miroir n'etait +eclaire que par la reverberation des quatre bougies. "J'oubliais! dit +Parisis. Pour que les esprits se manifestent, il ne faut que trois +lumieres." + +Il retourna sur ses pas et eteignit la quatrieme bougie. "Maintenant, +dit-il en revenant au miroir, il doit etre minuit, et le moment +est bien choisi, puisque le vent siffle et que le tonnerre tonne. +Montre-toi, Satan!" Il se regarda. Or lui, qui jusque-la n'avait +jamais eu peur de qui que ce fut au monde, il eut peur de lui-meme. +Dans cette lumiere douteuse, il se trouva d'une paleur mortelle; il +essaya de sourire, mais son expression demeura grave et triste. + +Il attendit bravement, se regardant toujours. Un eclair passa, il vit +une vague image dans la glace. + +Une fenetre s'ouvrit avec fracas, les bougies s'eteignirent, et +Octave, qui se regardait toujours dans la glace, vit deux figures. +L'effroi le saisit: il appela Dominique et retourna vers la cheminee +pour rallumer les bougies. Il n'osait regarder. Cependant, quand il +eut fait jaillir le feu d'une allumette, il ouvrit bien les yeux. + +Une femme s'avancait vers lui. Il laissa tomber l'allumette.... + + + + +IV + +LA MORTE ET LA VIVANTE + + +Quelle etait cette femme qui s'avancait ainsi vers Octave? "Elle!" +s'ecria-t-il avec effroi. Il croyait voir Mme Revilly. Il s'imagina +qu'elle etait sortie de son tombeau pour venir lui reprocher sa mort. + +Vous n'avez pas oublie Mme d'Argicourt, cette blonde Bourguignonne +haute en amour, avec laquelle il avait valse--la valse des Roses. +--Vous n'avez pas oublie non plus que, par un singulier jeu du +souvenir, Octave s'etait imagine, en la revoyant apres la mort de +Mme de Revilly, que c'etait Mme de Revilly elle-meme qu'il revoyait. + +Son aventure avec ces deux femmes avait ete si rapide, il les avait +si peu vues avant de les aimer, que ces charmantes figures se +confondaient dans sa memoire. Il avait beau vouloir recomposer les +deux figures, des que son esprit recommencait le dessin de l'une, la +figure de l'autre s'imposait. + +Cette nuit-la, a peine eut-il distingue vaguement les traits de Mme +d'Argicourt, qu'il s'imagina que Mme de Revilly etait devant lui. + +Tout autre, a sa place, se fut peut-etre evanoui, mais il dominait sa +peur, toujours resolu a ne croire a rien. + +Il reconnut bientot que ce n'etait pas la un fantome, car Mme +d'Argicourt parla tout haut. Or, comme il ne craignait pas les +esprits, il ne craignait pas non plus les vivants. Il est vrai qu'il +n'etait pas arme ce soir-la; mais quoique sans pistolet et sans +poignard, trois ou quatre voleurs eussent encore mordu la poussiere +s'ils se fussent hasardes au chateau. + +Il alluma enfin une bougie, apres quoi il fit deux pas au-devant de +Mme d'Argicourt. "Mon cher duc, lui dit-elle gaiement, vous etes +introuvable; je vous cherche partout; pas ame qui vive dans ce +chateau!--C'est vous, madame? dit Octave avec une joie soudaine, tout +en saisissant la main de la baronne; je ne vous attendais pas ici!--A +cette heure, surtout, n'est-ce pas? Si je viens vous dire bonjour a +minuit, c'est que je me suis perdue dans vos grands bois. Vous ne +savez donc pas que je suis presque votre voisine pendant la chasse? +J'ai dine chez ma soeur, a deux lieues d'ici; on m'a dit que vous +etiez en villegiature. J'ai voulu vous surprendre le soir, ne pouvant +pas, d'ailleurs, venir le jour. J'esperais bien arriver plus tot, car +je ne voulais pas faire une pompeuse entree de minuit, mais l'orage +m'a fait perdre deux heures et demie; il m'a fallu m'abriter dans une +cabane de bucherons. Quel temps! quel tonnerre!--Ne m'en parlez +pas; voyez si ce n'est pas le diable qui entre par cette +fenetre!--Dites-moi, mon cher duc, ce que vous pouvez faire dans une +bibliotheque sans y voir clair?--J'evoquais les esprits, ou plutot je +me moquais des esprits.--Vous m'epouvantez!--Il y a bien de quoi! Je +m'ennuyais; j'avais peur de passer la nuit tout seul, je priais le +diable devenir me tenir compagnie. Mais voulez-vous que je vous dise +pourquoi le diable n'est pas venu?--Dites.--C'est que je ne crois pas +au diable.--Eh bien! moi, je vais vous dire pourquoi le diable n'est +pas venu,--o paien endurci dans le peche!--c'est que Dieu voulait se +montrer a vous." + +Et d'un air de moquerie: "Voila pourquoi je suis venue.--Oui, vous +avez raison, car si Dieu s'est jamais montre sur la terre, c'est +par la figure de ses plus belles creatures.--Eh bien! maintenant +croyez-vous en Dieu?--Oui, puisque je crois en vous." + +Octave embrassa la jeune femme sur le front. Elle le pria de lui +montrer le theatre de ses evocations ou de ses defis au diable. Il +prit la bougie et la conduisit devant le miroir. "C'est etrange! +dit-il en s'approchant.--Que voyez-vous donc?" + +Octave venait de voir apparaitre la blanche figure de Mme de Revilly, +comme s'il fut toujours le jouet de cette etrange vision qui lui +montrait l'une pour l'autre. "Je vois que le miroir est casse.--Il +ne l'etait donc pas?--Non, si j'ai bonne memoire; cela m'explique +pourquoi je me suis vu double et pourquoi je vous vois double. +--Comment, vous me voyez double?--Oui ne voyez-vous donc pas +Mme de Revilly a cote de vous?--Vous me faites froid! Etes-vous assez +fou?--Oui, je veux rire, dit Octave qui ne riait pas.--Mais qui a +casse ce miroir?" + +Parisis comprit que la question des superstitions etait encore a +resoudre. "C'est le coup de vent, apres avoir ouvert la fenetre.--Cela +n'est pas prouve; mais d'ailleurs, pourquoi le coup de vent a-t-il +ouvert la fenetre?" + +Il y avait trop de _pourquoi_ et de _parce que_ pour que Parisis et +Mme d'Argicourt s'y attardassent. "Adieu! dit tout a coup la +belle voyageuse.--Adieu! au milieu de la nuit, par cet abominable +temps!--Oui, mes chevaux sont en bas.--Madame, on n'est jamais venu +la nuit a Parisis--c'est une tradition--pour ne pas y voir lever +l'aurore." + +Honni soit qui mal y pense! Octave avait-il trop peur de trouver Mme +de Revilly dans Mme d'Argicourt pour ecouter cette nuit-la les echos +de la Valse des Roses? Je crois qu'il n'avait peur de rien. + +Je ne repondrais pourtant pas que les images de Genevieve et de +Violette ne fussent venues, comme celle de Mme de Revilly, traverser +ses songes amoureux et faire ombre a la gaiete de Mme d'Argicourt. + + + + +V + +LE BOUQUET DE FRAISES ET LE BOUQUET DE LEVRES + + +Cependant Mme de Fontaneilles ne desesperait pas encore de marier +Genevieve a Octave. Elle avait compris cette pudeur des sentiments qui +empechait la jeune fille de faire un reve de bonheur sous une pensee +de deuil. + +Quelques jours deja s'etaient passes; un matin, elle alla voir +Genevieve a l'Abbaye-au-Bois et lui dit qu'il fallait qu'elle partit +avec elle pour Champauvert. "Non, dit Genevieve, je ne retournerai pas +a Champauvert. Et d'ailleurs, qu'irais-je y faire?--M. de Parisis t'y +attend. Il est a son chateau.--De grace, ma chere Armande, laissez-moi +a mes prieres. Je veux mourir en Dieu." + +La marquise comprit que l'heure n'etait pas venue. Elle ecrivit a +Octave: + + "J'ai echoue dans une mission qui m'etait bien douce, car je vous + aime tous les deux; revenez donc a Paris, vous aurez peut-etre une + eloquence plus sure que la mienne." + +Parisis revint a Paris. Il voulut voir Genevieve, mais elle refusa +de se rencontrer avec lui chez la marquise. Ce qui n'empecha pas la +marquise de dire a sa jeune amie qu'il fallait obeir a la derniere +volonte de la morte. "Tu epouseras Octave.--Jamais, repondit +Genevieve.--Jamais! voila un mot qui n'est pas en situation. Pourquoi +jamais?--Pourquoi? parce que je n'aime plus Octave.--Tu n'aimes +plus Octave! mais il te faut donc etre jalouse pour aimer! Violette +vivante, tu aimais Octave; Violette morte, tu ne l'aimes plus?--Non. +Et, d'ailleurs, je ne veux pas batir sur un tombeau.--Pathos? on ne +batit que sur des ruines." + +Et la marquise, qui croyait connaitre les femmes, ajouta avec une +pointe de raillerie: "Puisque tu aimes mieux vivre au couvent dans la +mort que de vivre a Parisis dans l'amour, a ton aise, je m'en lave les +mains." + +La fiere Genevieve ne s'adoucit pas. "Donc, reprit la marquise, tu ne +veux plus revoir Octave?--Non." + +Et Genevieve rentra stoiquement au couvent. Mais, le lendemain, Mlle +de La Chastaigneraye retourna chez la marquise de Fontaneilles, quoi +qu'elle eut l'habitude de n'y aller que deux fois par semaine. La +marquise ne dit pas un mot d'Octave. Genevieve ne parla pas de son +cousin. "Veux-tu venir au bois? dit la marquise a son amie.--Oui, +repondit Genevieve.--Tu me promets, reprit Mme de Fontaneilles en +souriant, que tu ne regarderas pas l'hotel d'Octave?--Je te le promets. +--Et si nous rencontrons Octave au bord du Lac, tu detourneras la +tete?--Oui." + +Genevieve ne regarda pas l'hotel de M. de Parisis. Au bord du Lac, +elle n'eut pas besoin de detourner la tete, parce qu'elle ne rencontra +pas Octave. Est-ce pour cela qu'elle demanda a aller boire du lait a +la vacherie du Pre Catelan? Il etait tard, il n'y avait presque plus +personne. + +Quand le coupe s'arreta devant la vacherie, elle dit a son amie +qu'elle ne descendrait pas. Elle avait entrevu Octave et une celebre +etrangere, la plus belle des Italiennes blondes, attables sous un +orme. Ils buvaient du lait,--je me trompe,--elle buvait du lait et il +buvait sa beaute, car il la regardait avec des yeux amoureux. + +A son tour, la marquise vit le duc de Parisis et l'Italienne. "Eh +bien! ma belle amie, dit-elle a Genevieve, on appelle cela: boire +du lait! Tu vois que Violette n'a pas emporte la jalousie dans le +tombeau.--Je ne suis pas jalouse, dit froidement Genevieve qui s'etait +rejetee au fond du coupe. Demande du lait, nous ne descendrons pas." + +La marquise fit signe a une Suissesse d'opera comique d'apporter deux +tasses de lait. Pour boire il faut bien se pencher: voila pourquoi +Mlle de La Chastaigneraye vit encore une fois son cousin de Parisis. + +Dieu de vengeance, comment le vit-elle! On avait apporte des fraises +en bouquet, car on avait coupe le fraisier pour avoir les fraises, +a la maniere des plus sauvages et des plus civilises. C'etaient +d'admirables fraises anglaises rouges, toutes pleines du sang de la +terre comme la vigne, des fraises presque vivantes. + +Parisis promenait le fraisier sous les levres de la dame: les levres +et les fraises, c'etaient le meme fruit. + +L'Italienne doree mordit a belles dents, prenant la moitie de chaque +fraise. Et quand elle avait mordu sa moitie, Octave devorait l'autre. +Vraie comedie d'amoureux. + +Genevieve repandit la moitie de son lait. "Oh! la belle maladroite! +s'ecria la marquise.--C'est que le lait est si mauvais!" murmura Mlle +de La Chastaigneraye. + +La marquise de Fontaneilles pensa que c'etait sur les levres de +Genevieve que Parisis devait cueillir des fraises: "Tu n'as pas vu +la-bas M. de Parisis et la duchesse de Casti?" + +Genevieve sembla ne pas comprendre: "M. de Parisis? dit-elle d'un air +distrait pour cacher son emotion, pourquoi n'est-il pas encore venu me +demander ma main?" La marquise sourit. "Enfin! s'ecria-t-elle, voila +le mot parti!" Et se parlant a elle-meme: "Il n'y a donc que la +jalousie qui fasse des miracles en amour!" + + + + +VI + +LE MARIAGE DE DON JUAN + + +Et si je vous dis que monseigneur de Bourges, prince de la Tour +d'Auvergne, vint un soir coucher au chateau de Champauvert, que le +lendemain matin tout le village etait pavoise; qu'on avait eleve un +arc de triomphe sur le chemin de l'eglise, que l'eveque de Dijon, les +chanoines, les archidiacres, que toutes les robes noires, toutes les +robes violettes, toutes les robes rouges, suivant le mot des paysans, +illustraient l'eglise, vous ne me demanderez pas pourquoi. + +Vous savez deja que c'est pour le mariage de M. le duc de Parisis avec +Mlle Genevieve de La Chastaigneraye. + +N'avez-vous pas recu une lettre de faire-part? Le _Sport_ n'a pas +manque, a ce propos, de rappeler tous les titres des deux familles. + +Qui que vous soyez, athee ou chretien, libre penseur ou catholique, +vous auriez eprouve comme moi une vive emotion dans le sanctuaire +de cette eglise rustique, en voyant non pas toutes ces splendeurs +inacoutumees, mais la jeune mariee, qui souriait doucement pour faire +croire a son bonheur, quoique l'inquietude passat jusque sur ses +levres. + +Elle n'avait pas toute sa beaute: les mariees ne sont jamais belles le +jour de leur mariage. La joie a ses fievres et ses paleurs; on dort mal +la veille de ses noces; c'est comme la veille d'une traversee perilleuse, +quand on pressent deja la tempete. + +Pendant la messe, tous ceux qui regardaient la blanche epousee +voyaient un point noir a l'horizon, meme s'ils ne se rappelaient pas +la legende de Parisis. C'est qu'on connaissait bien Octave, c'est que +ceux qui l'aimaient le plus voyaient avec quelque frayeur tomber cette +haute et divine vertu de Genevieve de La Chastaigneraye dans les bras +de don Juan de Parisis. + +Quel serait le lendemain? Cet homme, toujours emporte par ses +passions, allait-il abdiquer, renoncer a "l'eternel feminin" pour +s'enchainer aux pieds d'une seule femme? crever les yeux a toutes ses +curiosites, tuer en lui le heros de roman pour n'etre plus qu'un homme +d'honneur et de raison? ne plus courir qu'une aventure, la bonne +aventure du foyer? + +Tout le monde en doutait. Et en voyant l'expression a la fois heureuse +et triste de Genevieve, on se disait a soi-meme que cette jeune mariee +etait de celles qui se couchent chastement dans le tombeau, quand leur +echappe le reve de leur vie. + +Le Ministre des Affaires etrangeres etait venu avec son cadeau de +noces. Le duc de Parisis devait etre nomme, sous tres peu de temps, +ministre en Allemagne; c'etait une promesse, mais une promesse qui +avait le sceau imperial, car l'Empereur venait d'ecrire de sa main a +la duchesse de Parisis. + +Octave etait-il heureux en ce plus beau jour de sa vie? Il s'etait +peut-etre marie trop souvent. + +On remarquait dans l'assistance, parmi les femmes, vingt celebrites +heraldiques, toutes plus distraites que pieuses, s'inquietant de leurs +robes et critiquant celles de leurs voisines. La seule femme qui pria +pour le bonheur de Genevieve, ce fut Mlle Hyacinthe: celle-la avait +des larmes dans les yeux. + +Avait-elle des larmes pour Violette! Pauvre Violette, elle n'etait +pas oubliee encore. Genevieve lui donna une priere pendant la messe, +Octave lui donna un souvenir. + +Si la mariee avait perdu ce jour-la beaucoup de sa beaute, le duc de +Parisis, en revanche, etait plus beau que jamais. Ce qui le soir fit +dire a une des grandes dames de l'assemblee: "Est-il possible qu'on +nous le prenne pour toujours!" + +Cette grande dame, c'etait la duchesse de Hautefort parlant a la +marquise de Fontaneilles. "Qui sait!" dit la marquise, qui ne savait +pas encore lire dans son coeur. + +Il y eut dans les jardins de Champauvert un diner de cent et un +couverts, qui rappelait les fetes patriarcales du moyen age. + +Les paysans dansaient sur le preau; on n'avait rien voulu changer +a leur musique, pour ne pas alterer le caractere rustique cher a +Genevieve. + +On porta un toast de l'archeveque a la mariee et un toast de Parisis +a l'archeveque; ce n'etait pas encore un chretien qui parlait a un +prince de l'Eglise, mais ce n'etait plus un athee qui bravait le ciel. + +On ne chanta pas; mais Guy de Charnace lut un fort beau sonnet d'un +rimeur illustre qui voulait que sa muse fut de la fete. + +On se croyait tout a la fois aux noces de Cana et aux noces de +Gamache. Octave voulut ramener la mode de ces festins homeriques, ou +l'on fait rotir un boeuf et ou jaillissent des fontaines de vin. + +Au milieu du festin, les jeunes paysannes de Champauvert, celles qui +avaient ete dotees par Genevieve et celles qui devaient etre dotees ce +jour-la, vinrent cette fois encore avec des bouquets, mais non plus +avec des bouquets de roses-the. + +La plus jeune de toutes, celle qui avait apporte le bouquet +empoisonne, presenta a M. de Parisis la plus belle grappe de raisin +de la vendange. "N'y touchez pas, dit-elle, car j'ai la main +malheureuse." + +Genevieve avait achete pour les paysannes des croix d'or toutes +rustiques, taillees dans la vieille mode. + +Quand elle se leva pour les mettre au cou de chacune des jeunes +filles, Octave se leva aussi. + +Cette simple action de placer une croix d'or sur le sein d'une +femme ramena Parisis plus pres des spheres chretiennes que tous les +sermons qu'il avait entendus. + + + + +VII + +L'EXTRAIT MORTUAIRE DE VIOLETTE DANS LA CHAMBRE NUPTIALE + + +Il etait deux heures du matin quand une chaise de poste a quatre +chevaux emmena les maries a Parisis. Genevieve n'etait accompagnee que +de Mlle Hyacinthe. + +Ce fut avec un sentiment de fierte et de melancolie que Genevieve +entra--en souveraine, cette fois--dans cette vieille demeure des +Parisis. Elle s'appuyait, pour monter l'escalier, sur Octave et sur sa +jeune protegee, qui sauvait, par son intarissable gaiete, les embarras +charmants de la situation. + +Les deux jeunes amies entrerent seules dans la chambre nuptiale. +Genevieve se laissa tomber sur une petite causeuse hospitaliere +tournee vers la porte; elle vit du premier regard deux pastels de La +Tour, son bisaieul et sa bisaieule, souriants comme s'ils etaient +heureux de la voir. "Oh! mon Dieu! dit-elle tout a coup a Hyacinthe, +j'ai oublie dans la voiture, dans le petit panier, la miniature de ma +mere." + +La jeune fille ouvrit la porte pour descendre chercher le petit +portrait. Dans sa precipitation, elle laissa tomber une lettre qu'on +lui avait remise a l'heure du depart et qu'elle voulait achever de +lire le soir meme. + +Il n'y avait plus d'enveloppe a la lettre. Genevieve la prit et +reconnut l'ecriture de Violette. "C'est singulier, dit elle. Comment +cette lettre m'arrive-t-elle ici?" + +Elle ne l'avait pas vue tomber des mains de Mlle Hyacinthe. + +Genevieve lut rapidement, sans bien reconnaitre que la lettre n'etait +pas pour elle: + + "Pour vivre, il fallait que vous fussiez la; pour mourir, pourquoi + ne puis-je vous serrer la main? + + "Il me faut mourir seule, dans un coin, comme un chien abandonne. + + "Moi aussi, je suis une Parisis, surtout pour la legende. Vous la + connaissez, Hyacinthe: + + L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT! + L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. + + "Adieu, mon amie. + + "On m'a promis de vous envoyer cette lettre avec mon extrait + mortuaire, pour qu'on puisse la-bas s'occuper de ma succession. + + "N'oubliez pas que vous avez cent mille francs en dot. Soyez + heureuse! + + "VIOLETTE." + +A cette lettre etait joint cet extrait mortuaire: + + Don Francisco Santa-Cruz, licenciado en teologia, Caballero de la + Real orden americana de Isabel la Catolica y Cura parroco de la + Iglesia de Santa-Maria de esta ciudad de Burgos, diocesis de la + misma, de la que es Arzobispo el Excelentisimo e Ilustrisimo senor + Don Atanasio Rodriguez Juste. + + Certifico: que, en el dia de hoy, ha sido depositado en la boveda + de esta Santa Iglesia parroquial el cadaver de la senora dona + _Luisa Violeta de Pernan Parisis_, hija del senor Hedwige Portien + la cual nacio en Paris el 17 de april 1846 y fallecio en el + de ayer a las cuatro de la tarde, despues de haber recibido los + ultimos ausilios espirituales, asistida del Teniente Cura, vicario + de esta parroquia D. Florencio Lasala. + + I para que conste espido la presente certificacion, cuyo original + queda depositado en el archivo de esta parroquia e inscripto al + folio 237 con el numero 3,789 en el libro de difuntos. + + A Ruegos de los Senores Don Angel Vallejo y Don Laureano de la + Roda-infante, ejecutores testamentarios de la finada, Burgos 13 de + agosto de 1867. + + EL CURA PARROCO, L. FRANCISCO SANTA-CRUZ. + +Mlle Hyacinthe, en rentrant, surprit Genevieve dans les bras d'Octave. +Elle avait jete un cri de douleur, le duc de Parisis etait accouru, il +ne comprenait rien a ses desolations. + +Celle qui etait la duchesse de Parisis depuis midi montra a son mari +la lettre de Violette. "Voyez, lui dit-elle, pouvait-on me rappeler +plus fatalement la legende des Parisis!" + +Octave lut l'extrait mortuaire de Violette. "C'est etrange, se dit-il +a lui-meme, je ne puis croire a la mort de Violette." + + + + +VIII + +L'HIRONDELLE DE VIOLETTE + + +Pour le duc de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, la nuit des noces +fut une nuit de deuil. Le spectre de Violette se dressa devant les +epouses; ils eurent beau s'abriter dans leur amour, la pauvre fille +sacrifiee promena sur la couche nuptiale l'ombre de son suaire. + +Le bonheur est ainsi fait qu'il n'arrive jamais dans un cortege +qui rit et qui chante sans regret. Regardez bien parmi ces figures +joyeuses, ne voyez-vous pas celles qui penchent la tete et qui +essayent de sourire pour cacher leurs larmes? + +C'est que les deux epouses, quelle que soit la candeur de la jeune +femme, quelle que soit la noblesse de coeur du jeune homme, apportent +toujours l'un a l'autre un passe qui a ses nuages. On a beau faire, +on ne peut pas rayer les pages vecues dans le livre de la vie. Tous +les points noirs du passe font les points noirs de l'avenir; les +tombes fermees se rouvrent trop souvent; les fantomes apparaissent +dans l'aureole de leur vertu, a l'heure meme ou les vivants montrent +les imperfections de la nature. Le souvenir a cela de beau, qu'il ne +garde en amour que les sourires des figures aimees. + +Mais chaque jour emporte sa peine comme sa joie: le soleil levant seme +dans ses rayons d'or l'espoir du bonheur; l'ame la plus detachee des +fetes du monde se reprend malgre elle a chanter sa chanson dans le +concert universel. + +Voila pourquoi Octave et Genevieve se leverent gaiement le lendemain +de leur mariage, oubliant presque Violette et ne songeant qu'a vivre +de leur amour. + +Mlle Hyacinthe les avait reveilles, vers midi, en jouant sur le piano +le _Songe d'une nuit d'ete_. Le dejeuner fut charmant. Une hirondelle +egaree, la derniere de la saison, vint battre des ailes au-dessus de +la table, ce qui fit dire a Genevieve: "--C'est la bonne messagere." + +Hyacinthe la saisit et la baisa. Genevieve voulut lui attacher aux +pattes un ruban bleu de ciel de sa coiffure; quelle ne fut pas sa +surprise de trouver un petit ruban violet au cou de l'hirondelle, +presque cache par ses plumes. "Elle a deja un ruban! s'ecria +Genevieve.--Il faut le denouer, dit Hyacinthe; elle porte peut-etre +un secret.--Non, dit Genevieve, c'est un simple souvenir." + +Mais Hyacinthe avait denoue le ruban violet. "Eh bien, en verite, +dit-elle, on se croirait dans une feerie du Chatelet.--Pourquoi? +--Voyez plutot!" + +C'etait a qui, d'Octave ou de Genevieve, prendrait le ruban; ce +fut Genevieve qui le saisit. Elle le laissa tomber en palissant. +"Violette! dit-elle.--N'allez-vous pas vous attrister pour cela? dit +Octave a Genevieve, apres avoir a son tour lu le nom de Violette sur +le ruban. C'est tout simplement une hirondelle de Pernan qui a passe +par Parisis, chassee par l'automne. Elle bat le rappel, elle a sans +doute ici de petites amies qu'elle veut emmener avec elle vers +l'eternel printemps.--Qui sait, dit Hyacinthe, si ce n'est pas une +hirondelle privee qu'on a baptisee du nom de Violette?--Peut-etre, +dit Genevieve; il faut bien vite lui remettre ce ruban." + +Hyacinthe tenait toujours sous sa main la gentille hirondelle, qui +pepiait sans trop d'effroi. Genevieve lui rattacha elle-meme le ruban +violet; le ruban bleu de ciel etait deja noue a la patte; elle la +baisa doucement sur la tete et lui donna la liberte. "Va, petit +oiseau; si tu montes assez haut dans les nues pour rencontrer l'ame +de Violette, caresse-la d'un coup d'aile en souvenir de moi." + +Ce nuage passa rapidement; on alla se promener dans les sombres +avenues du parc, deja depouillees par les premieres bises d'automne. +Dieu donnait a la terre une de ces belles journees d'octobre ou la +nature resplendit sous les couleurs les plus lumineuses. Les tons +verts de l'ete, mordus ca et la au soleil, ont pris des teintes d'or +et de pourpre; les fils de la vierge s'accrochent aux eglantiers, +qui sourient au regard par leurs fruits rouges comme le sorbier des +oiseaux, comme les muriers sauvages, comme les prunelliers amers. "Ah! +que je suis heureuse! s'ecria le soir Genevieve en se jetant dans les +bras d'Octave." Il repondit par mille baisers; il n'avait jamais ete +si heureux lui-meme. + +C'est que don Juan de Parisis n'avait jamais appuye sur son coeur un +coeur si noble et si pur; c'est qu'il n'avait jamais bu sur les levres +d'une femme une ame si divine. + + + + +IX + +LE LENDEMAIN DU BONHEUR + + +Parisis etait merveilleusement doue pour tout faire, c'est +peut-etre pour cela qu'il n'avait rien fait. On sait qu'il avait le +sentiment de l'art au plus haut degre. Les heures qui suivirent son +mariage, il fit de charmantes surprises a Genevieve: elle aimait +surtout, en peinture, les paysages, non pas seulement parce qu'ils +etaient l'image de la nature,--cette figure de Dieu, mais parce +qu'elle les peuplait a sa fantaisie: son imagination, toujours +creatrice, y representait les scenes romanesques de son esprit. + +Le lendemain du mariage, elle avait trouve que le parc etait un peu +touffu; on n'y respirait pas la lumiere, les horizons etaient trop +rapproches, elle aurait voulu des perspectives et des echappees,--des +portes ouvertes vers l'infini.--Elle disait que c'etait la le tort des +paysagistes modernes, de se parquer dans un coin de vallee ou devant +une lisiere de foret, sans souci des lointains. Voila pourquoi elle +aimait le paysage de style, fut-il trop bleu comme celui de Leonard de +Vinci, fut-il trop vert comme celui de Raphael. Elle aimait surtout le +paysage de Poussin qui pense dans ses arbres et dans ses nuages. + +Le duc de Parisis joua a sa femme le jeu du duc d'Antin a Louis XIV; +en une nuit, il fit abattre assez d'arbres pour changer tout le +caractere du parc. Le lendemain, quand le soleil fut a son zenith, il +prit Genevieve par la main et la conduisit a une des grandes fenetres +du chateau. "Voyez," lui dit-il. Elle fut ravie. "Ah! dit-elle, comme +on respire bien aujourd'hui! Hier, on respirait la terre; aujourd'hui, +on respire le ciel." + +Parisis prit un etrange plaisir a se faire paysagiste en action. +Arme d'un marteau a marque, il etudiait tous les points de vue et +condamnait les arbres qui obstruaient ou qui depoetisaient, celui-ci +par un feuillage vulgaire, celui-la par un dessin maladroit. Pendant +quelques jours, il se passionna a ce plaisir de faire des Poussin, +des Diaz, des Claude Lorrain, des Rousseau, des Ruysdael, des Corot, +jusqu'a des Paul Potter et des Rosa Bonheur, car il avait amene des +troupeaux dans le parc. + +Selon que le promeneur prenait telle ou telle avenue, il trouvait des +paysages de style aux grandes nappes de lumiere, aux horizons perdus, +avec des arbres centenaires, pensifs, la tete dans les nues; ou bien +il trouvait des pages animees: la prairie avec ses vaches, la cascade +avec son rocher et son buisson, le promenoir avec ses brebis. + +Je ne saurais trop donner le conseil d'imiter Parisis aux chatelains +et aux chatelaines qui s'ennuient; mais je me hate de dire qu'il ne +faut faire ce paysage-la qu'aux premiers jours d'automne, quand les +arbres sont encore feuillus et qu'on peut les deplacer sans les tuer. +N'oublions pas que les arbres vivent comme nous, et que si nous +n'avons pas besoin de leur abri apres avoir joui de leur ombre, il +nous faut dire: "Prenez garde a la hache!" + +Tous les soirs la douce Hyacinthe etait au salon et chantait. Octave +et Genevieve etaient ravis de n'etre que deux en cette belle saison +de leur amour pour mieux savourer les joies de la lune de miel; mais +quand Hyacinthe etait la, ils croyaient n'etre toujours que deux; elle +ne troublait pas leur duo, meme quand elle chantait. + +Genevieve avait transforme la physionomie interieure du chateau de +Parisis pendant qu'on retouchait a la facade, qu'on batissait les +serres et qu'on replantait ca et la dans le parc des arbres rares +avec la rapidite fabuleuse du duc d'Antin ou du baron Haussmann. Les +paysans s'emerveillaient de ces changements a vue; ils avaient bien +oui parler de la pluie qui marche, mais ils ne pouvaient croire que +les arbres en fleurs ou en feuilles voyageaient comme de grandes +personnes, pour venir a quatre chevaux se planter d'eux-memes au +voisinage de chenes seculaires. + +La jeune femme avait fait du chateau un palais. On sait deja sa +passion pour les oeuvres d'art, elle avait voulu etre presque de +moitie dans tout ce que son mari avait achete, ca et la, a l'atelier +de Clesinger et a l'atelier de Gerome, aux ventes Demidoff, Salamanca, +Diaz, Morny et Khalil-Bey. Des qu'on franchissait la porte du +vestibule de Parisis, on etait emerveille par le grand air que donnent +toujours les chefs-d'oeuvre. + +Dans ce beau chateau, on voyait qu'il fallait que tout le monde fut +content, les hotes comme les maitres de la maison. + +Et quel luxe de chevaux et de voitures pour les promenades! Et quelles +reserves royales pour les chasses? Et quelle ecole de chiens pour les +massacres de chevreuils, de faisans et de sangliers! La haute vie +n'avait jamais ete mieux comprise. + +M. de Parisis etait si heureux qu'il avait peur du lendemain. + +L'homme qui batit son bonheur est pareil a ces enfants qui elevent des +chateaux de cartes. A chaque instant l'edifice s'ecroule avant d'etre +acheve; si par hasard ou par adresse ce chateau est fini, l'enfant +admire et s'etonne de le voir si beau; mais, presque au meme instant, +il s'amuse a le detruire. + +M. de Parisis avait devant ses yeux le chateau enchante pour loger son +bonheur. Son bonheur etait fait de toutes les poesies; il savourait +avec religion cet amour d'une vierge, que le poete appelle une Piete. +Il avait trouve un ange gardien visible, il avait trouve l'Amour sous +la forme de la Beaute. Genevieve, trop romanesque avant son mariage, +avait pris la souriante gravite d'une femme et d'une mere; c'etait +l'ame de la maison. Apres toutes les secousses et toutes les +defaillances de la fortune, Octave etait redevenu riche, il pouvait a +son gre vivre, dans son chateau comme a Paris, d'une vie princiere. +Il avait les plus beaux chevaux du monde, il triomphait toujours aux +courses, il allait fertiliser sa terre. Il n'avait qu'un mot a dire +pour recommencer sa carriere politique par le Corps legislatif: les +fortes tetes de l'arrondissement etaient venues lui offrir vingt mille +voix pour les prochaines elections. S'il voulait rentrer dans la +diplomatie, il n'avait encore qu'un mot a dire, tant il avait laisse +de bons souvenirs chez le ministre ou chez l'Empereur. Tout lui +souriait donc; mais les vraies joies ne sont pas de ce monde. +L'infini, qui est la force de notre ame, nous condamne sur la terre; +dans le chateau du bonheur, nous ouvrons la fenetre pour voir par +dela, nous aspirons a l'inconnu, devore par cette eternelle curiosite +qui a gate le lait de notre premiere mere. + +Voila pourquoi, au chateau de Parisis, qui etait redevenu le chateau +du Bonheur, Octave ouvrait la fenetre et regardait l'horizon. + +Qu'y a-t-il au dela des nuages, au dela des montagnes, au dela des +forets, au dela des neiges eternelles, au dela des oceans, au dela des +etoiles, au dela des mondes? L'ame a beau s'essouffler dans la grande +course au clocher de l'infini, elle n'arrive jamais. Si on aime tant +l'amour, c'est que l'amour est une parcelle de l'infini, c'est l'abime +sans fond, c'est le ciel sans barriere; on s'y jette et on s'y envole +eperdument. Aimer, c'est etre presque Dieu, car deja vivre de la vie +eternelle, c'est gouter au ciel, c'est se fondre dans l'immensite. + +Quoique M. de Parisis ne fut pas en amour un reveur platonicien, +quoique ce fut plutot chez lui une action qu'un sentiment, comme +c'etait un chercheur et que son corps ne dominait pas son ame, il +ressentait meme dans ses etreintes d'une heure, dans ses passions d'un +jour, tous les enivrements de la pensee; il s'embarquait a toutes +voiles pour les rivages dores, pour les pays impossibles, pour les +routes etoilees. + +Sa femme lui etait, certes, plus chere mille fois que toutes les +creatures qu'il avait "entr'aimees", mais elle ne lui donnait pas le +vertige. Elle faisait autour de lui tout un horizon d'or et d'azur, +mais c'etait le monde connu; elle avait beau varier a l'infini les +melodies et les symphonies de son ame, c'etait toujours le meme opera. +Octave avait le malheur d'aimer trop les premieres representations. + +Voila pourquoi l'hiver il decida Genevieve a passer deux ou trois mois +a Paris, quoiqu'il lui eut dit vingt fois qu'ils passeraient toute la +mauvaise saison a Paris. Ils emporterent leur bonheur a Paris. + + + + +X + +MOURIR CHEZ SOI + + +La comtesse d'Antraygues etait tombee des bras d'Octave dans les bras +du prince Bleu, un Octave au petit pied. Elle sentait que son premier +amant ne l'aimait plus; elle croyait retrouver les memes feeries +imprevues dans l'amour d'un autre. Mais quand on a soupe chez +Lucullus, le souper de Marcellus ne donne plus les savantes ivresses. +Quand on quitte Naples pour echouer a Livourne, on ne croit plus au +paradis terrestre. Le prince etait un homme d'esprit, mais c'etait un +homme; Parisis avait quelque chose du dieu et du demon. Le prince, +d'ailleurs, eut le tort de devenir follement amoureux; il se trainait +aux pieds d'Alice comme un esclave et comme un chien; il jurait de +vivre et de mourir pour elle; il lui chanta trop la meme chanson. A +une femme romanesque comme elle, il fallait un esprit superieur. + +Elle chercha et ne le trouva pas. Ce fut en vain que, tombant tout +a coup, comme on l'a vu, dans le demi-monde, dans le monde des +comediennes, elle tenta de s'appareiller a un de ces hommes a la mode, +dont s'affolent les filles. Elle ne trouva partout que le neant de +l'esprit et le neant de la passion. "Ah! dit-elle un jour en pleurant +toutes ses larmes, Parisis ou mourir!" + +Elle ecrivit a Parisis qu'elle l'attendait. Parisis ne vint pas et lui +repondit par ce simple mot: _Pourquoi faire?_ + +_Pourquoi faire!_ En effet, le reve etait evanoui; ils avaient lu +ensemble le premier mot et le dernier mot du livre. Pourquoi faire? + +Ce jour-la, elle alla dans une eglise et y pria longtemps. Le soir, +elle entra dans une maison de refuge. "Pourquoi faire? dit-elle +encore; Parisis me cachera Dieu." + +Elle passa d'un couvent dans un autre, comme elle avait passe d'un +amant a un autre. Elle ne trouva pas plus Dieu qu'elle n'avait trouve +l'amant. + +Mme d'Antraygues avait donc voulu reposer sa tete sur le marbre de +l'autel, mais vainement elle s'etait cogne le front dans l'eglise de +trois couvents ou elle avait passe et ou elle n'avait pu s'exiler du +monde. Une insatiable curiosite la rejetait dehors, la fievre de vivre +l'empechait d'apaiser son coeur dans la solitude et le silence. + +Si Violette fut restee a Pernan, peut-etre fut-elle allee vivre avec +elle, peut-etre se fut-elle enchainee sans trop de revoltes dans +cette amitie si douce et si suave. Il fallait a cette nature ardente, +depaysee dans les devoirs du monde, depaysee aussi dans les licences +du demi-monde, il fallait un coeur vaillant qui l'aimat a toute heure. + +Elle etait de celles qui ne peuvent vivre refugiees en elles-memes +dans l'horizon de leur ame; nature de feu et d'expansion, elle courait +toujours les aventures, cherchant l'amour et ne le trouvant pas, parce +que celle-la aussi avait un ideal inaccessible. Avant de rencontrer +le duc de Parisis, elle avait lutte bravement contre toutes les +tentations. On a vu que le vrai coupable etait son mari. Si M. +d'Antraygues se fut montre plus digne de cette jeune femme romanesque, +elle eut passe le cap des tempetes sans trahir cet hymenee ou elle +avait apporte toutes les illusions et toutes les graces de ses vingt +ans. Mais Parisis avait passe par la. + +Certes, elle eut aime Parisis d'un amour eternel,--que dis-je? elle +n'avait pas cesse de l'aimer un instant,--mais il n'etait pas dans +la destinee de Parisis d'etre heureux avec une femme, quelle que fut +cette femme. Il emiettait l'amour comme un enfant joueur emiette son +pain aux oiseaux quand il fait l'ecole buissonniere. + +Mme d'Antraygues avait eu beau tomber des bras de Parisis dans les +bras du prince Bleu, pour tomber le lendemain dans un autre amour, +pour faire le surlendemain une chute plus profonde encore, rien +n'avait pu l'arracher a son amour pour son premier amant. Elle s'etait +amusee des coups de des de l'imprevu; elle avait de plus en plus +compromis ce qui lui restait de noblesse et de dignite; apres avoir +subi le mepris de tout le monde, elle s'etait meprisee elle-meme. + +Rien ne lui restait, pas meme Dieu. Quand on donne sa vie au premier +venu, on s'eloigne de Dieu par respect pour Dieu, si ce n'est par +oubli. + +Il ne lui restait meme plus sa famille, puisqu'elle avait fini par +se brouiller avec sa grand'mere et les soeurs de sa mere. Une de ses +tantes etait venue a Paris pour l'arracher a ses folies; cette femme +avait parle de haut, la comtesse s'etait revoltee a jamais. "Dites a +ma grand'mere que je ne subirai jamais de pareilles remontrances: elle +peut me desheriter, mais elle ne m'obligera jamais a m'humilier devant +vous." + +La grand'mere mourut sans l'avoir pourtant desheritee, mais les tantes +s'arrangerent si bien que, grace au proces qu'elles susciterent, il ne +revint presque rien a la comtesse, parce que c'etait une fortune en +terres impossibles a vendre. Son notaire pourtant lui fit ouvrir +un credit de cinquante mille francs sur cette succession a longue +echeance. + +Alice n'avait pas revu son mari qui vivait dans le Poitou d'une petite +rente de sa famille, et qui pechait a la ligne, sans trop regretter +une jeunesse infeconde, ou, tous comptes faits, il avait eu bien plus +de deboires que de plaisirs. + +Quoique Mme d'Antraygues fut renommee par la fraicheur de son teint, +la robustesse de ses epaules bien nourries de chair, l'eclat de +ses beaux yeux, elle perdit l'ame du sang, elle fut prise par des +palpitations et tomba malade. + +Elle tomba malade, parce que son ame etait malade. + +Elle avait voulu jouer un jeu qui depassait sa fortune; elle avait +bien vite dissipe cette belle sante qu'enviaient toutes les femmes +etiolees qui font leur entree dans le monde avec une jeunesse deja +fletrie. + +Alice habitait depuis quelque temps le boulevard Malesherbes; son +appartement--un petit appartement--ne rappelait guere le haut luxe de +son hotel de l'avenue de la Reine-Hortense. Aussi n'aimait-elle pas +son chez soi. Elle se levait tard et dejeunait dans son lit; elle se +trainait dans son petit salon et recevait quelques hommes, tout en +tourmentant son piano comme pour attenuer toutes les sottises qu'ils +debitaient. Elle ne dinait guere chez elle, et elle rentrait fort +tard, courant les theatres et soupant quelquefois; il lui arrivait +meme de ne plus rentrer du tout, ce qui ne scandalisait plus personne, +excepte elle-meme, car elle avait garde, sans le vouloir, des rappels +de dignite. + +Un matin qu'elle n'etait pas rentree chez elle, quoiqu'elle fut deja +bien malade, elle passa avenue de la Reine-Hortense pour traverser le +parc Monceaux. Naturellement, quand elle passait la, elle regardait +toujours la facade de son hotel qui la regardait, lui aussi: +expression triste d'un cote, severe de l'autre. + +Ce matin-la, elle y remarqua deux affiches: l'hotel etait a vendre. + +Apres le proces en separation de corps, on avait, d'un commun accord +avec les creanciers, vendu l'hotel tout meuble a un Americain +fraichement marie qui voulait y placer le bonheur conjugal. Mais il +parait que le bonheur conjugal ne voulait pas loger la: l'Americain, +force de faire un voyage a New-York, y laissa sa femme qui, elle non +plus, n'aimait pas la solitude. Quand revint l'Americain, la femme +avait disparu. Cette disparition romanesque fit beaucoup de bruit: +l'Americain cherche encore sa femme. + +Voila pourquoi l'hotel etait encore a vendre, mais on devait commencer +par les meubles. Mme d'Antraygues, apres avoir lu rapidement les +affiches, franchit le seuil en toute hate. + +Elle avait peur d'etre reconnue; elle ne savait pas qu'a Paris en +moins de deux ans tout s'oublie et tout se renouvelle: le torrent qui +passe aujourd'hui emporte toutes les epaves d'hier. On ne vit plus au +jour le jour, on vit a l'heure l'heure. + +On ne la reconnut pas dans la maison. Elle ne s'y reconnut pas non +plus. Etait-ce bien Mme d'Antraygues qui montait l'escalier? Etait-ce +bien cette jeune femme enviee de tout le beau Paris, pour qui +piaffaient dans la cour des chevaux anglais? Elle avait alors sa part +de royaute dans le monde: quelle figure faisait aujourd'hui cette +inconnue qui montait l'escalier? "Ou allez-vous, madame?" lui cria une +voix aigue. + +_Ou allez-vous, madame?_ Le savait-elle bien? Elle comprit que ce +n'etait plus son escalier qu'elle montait. "Je vais voir les meubles, +parce que je veux les acheter.--Mais l'exposition ne commence qu'a +midi." + +La comtesse passa outre. Pauvre femme! chaque pas qu'elle fit la +rejeta dans les bras d'Octave. En s'appuyant a la rampe, elle se +rappela la premiere soiree ou elle attendait Parisis dans cet ideal +deshabille blanc qu'il trouva si bon a chiffonner. Elle se souvint +comment il l'emporta jusque devant le feu qui petillait si gaiement +dans sa chambre. Tout le roman de cette soiree remplissait encore +son ame: l'illusion fut grande quand elle retrouva sa chambre telle +qu'elle l'avait quittee. Le meme lit, la meme causeuse, la meme +pendule, la meme jardiniere. Mais dans la jardiniere il n'y avait que +des fleurs artificielles. "Helas! dit la comtesse, moi aussi j'ai +change mes fleurs naturelles contre des fleurs artificielles." + +L'Americaine n'avait pour ainsi dire fait que traverser cette chambre. +On sait d'ailleurs que les etrangeres se soumettent a toutes les +fantaisies parisiennes, acceptant bien volontiers les formes et les +modes de l'interieur comme de l'exterieur. Elles habitent toute une +annee une chambre disposee par une autre; quand elles s'en vont, tout +est a sa place, tant la France impose jusqu'a ses habitudes. + +Apres ces images riantes du souvenir, qui arracherent deux larmes a +Mme d'Antraygues, des images plus serieuses passerent sous ses yeux. +Il lui sembla que les figures du Devoir et de la Vertu hantaient +tristement cet hotel. Elle se rappela toutes ses decheances; elle +pensa a toutes ses ruines, ruines du coeur, ruines de la jeunesse, +ruines de la fortune; elle tomba sur un fauteuil en murmurant: "Je +veux mourir." + +Puis, jetant les yeux sur son lit, elle ajouta: "Je veux mourir ici." + +C'etait tres bien de dire cela, mais comment Alice pouvait-elle mourir +la, dans cet hotel qui n'etait plus a elle, dans ce lit qui allait +etre vendu? + +Elle sortit en toute hate et alla rue Castiglione, chez le notaire +charge de vendre ou de louer l'hotel. Avec le peu qui lui restait de +la succession de sa grand'mere, il lui etait impossible de vivre la; +mais puisqu'elle voulait mourir, elle n'eut pas de calculs a faire. Le +notaire demanda dix-huit mille francs par an; elle ne marchanda pas, +elle offrit de signer le bail a l'instant meme. Elle alla ensuite chez +le commissaire-priseur et lui donna l'ordre de racheter, quel que fut +le prix, tout ce qui etait dans la chambre a coucher, dans le boudoir +et le cabinet de toilette. + +C'etait dans la morte-saison, on ne lui fit pas payer cela trop cher. + +Le lendemain soir, pendant que les vendeurs emportaient leur butin, +Mme d'Antraygues, accompagnee de sa femme de chambre,--son ancienne +femme de chambre qu'elle avait reprise,--rentrait dans cet hotel +qu'elle avait pare de ses mains, mais surtout de sa grace. La +concierge, qui l'attendait, avait en toute hate efface les traces de +la vente a l'encan, mais il n'avait pu effacer je ne sais quel air de +desolation qui avait pris la place des meubles. + +Mais Alice ne put s'empecher de parcourir, un bougeoir a la main, +ces beaux salons depouilles comme par l'ennemi. Elle eprouva quelque +bien-etre a entrer dans sa chambre qui avait ete fermee aux curieux +et ou tout etait en ordre. Dans la journee, la femme de chambre etait +venue mettre de vraies fleurs dans la jardiniere et des draps au lit. +Elle y avait repandu les parfums chers a sa maitresse, elle y avait +apporte les livres souvent feuilletes, si bien que Mme d'Antraygues se +sentit chez elle. + +Elle respira et soupira. "Enfin, dit-elle, voila le rivage!" + +Oui, c'etait le rivage. Elle s'etait embarquee pendant la tempete; +apres toutes les angoisses du naufrage, elle s'en revenait mourante +aborder au port. + +Des qu'elle fut seule, elle se jeta a genoux et remercia Dieu. En +retrouvant sa maison, elle retrouva Dieu: "Je vous remercie, o mon +Dieu! de me permettre de mourir dans ma maison." + + + + +XI. + +LA D'ANTRAYGUES! + + +M. de Parisis n'avait pas revu Mme d'Antraygues depuis qu'il etait +marie. Quelques jours apres la ceremonie, il avait recu d'elle ce +petit mot ecrit dans le style tout moderne qu'elle adoptait: + + "Il le fallait!" "Soyez heureux, ce sera le dernier beau jour de + ma vie." "C'est egal, j'ai bien de la peine a croire que vous etes + marie." + + Et vous qui vous etes tant de fois marie, le croyez-vous? Oui, + n'est-ce pas? car Genevieve est la vraie femme. Cette fleur + je vous envoie, c'est la fleur de l'oubli: vous l'avez deja + respiree.... + + "ALICE." + +A ce mot, Octave avait repondu par je ne sais quel billet sentimental, +moitie railleur, selon sa coutume. Il se demandait quelquefois avec +melancolie ce qu'elle etait devenue, cette Alice qui lui avait laisse +un tres vif souvenir; il ne s'etait pas eternise dans cet amour, mais +elle n'etait pas de celles qu'il avait aimees a "la hussarde" ou a +la Parisis, pour dire un mot plus juste. Alice avait resiste avec un +charme etrange; ses jolies causeries en dame de Pique, les scenes +pittoresques du patinage, les scenes intimes de l'escalier d'onyx, la +tasse de the bue a deux, la rencontre au chateau de Parisis, tout +cela repandait dans le souvenir d'Octave un parfum enivrant qui l'eut +rejete bien volontiers dans les bras d'Alice. + +Chaque fois qu'il passait dans l'avenue de la Reine-Hortense, il +faisait comme elle: il baisait du regard la facade de l'hotel +d'Antraygues. + +Le lendemain de son retour a Paris, il y passa en voiture avec +Genevieve, il vit des affiches: c'etait au moment de la vente du +mobilier. Il ne parla pas a Genevieve, mais il se dit tout bas qu'il +irait a cette vente. + +Voulait-il acheter la fameuse theiere de vieux Sevres qui faisait le +the si bon? + +Il alla a la vente, bravant, lui qui bravait tout, les malices de ceux +qui pourraient le reconnaitre sur ce terrain brulant. On voit +qu'un meme sentiment etait sorti de son coeur et du coeur de Mme +d'Antraygues, le sentiment du passe: seulement, lui voulait en vivre +une heure et elle voulait en mourir. + +A la vente, on lui dit que la chambre, le boudoir et le cabinet de +toilette seraient vendus en un seul lot. Il demanda pourquoi: on lui +dit que la comtesse d'Antraygues avait donne l'ordre d'acheter a +quelque prix que ce fut. Il comprit cela et voulut s'en aller; mais +malgre lui il fut retenu par quelques conversations qui racontaient +les faits et gestes d'Alice. On rappelait son histoire, on parlait +d'elle comme de la premiere coquine venue. + +Ce fut pour lui un vif chagrin; il n'avait jamais si bien tate le +pouls a l'opinion publique. Tout le monde appreciait a sa maniere ce +rachat de meubles. "Elle s'imagine qu'elle va racheter sa vertu.--Sa +vertu! j'en connais qui l'ont achetee a meilleur compte.--Il parait +que cette vertu-la n'a rien coute au duc de Parisis. Bien mieux, on +dit que dans leurs premieres folies ils ont casse deux tasses +de Sevres qui valaient bien deux mille francs, deux bijoux du +Petit-Trianon." + +Octave etait furieux; il se contint. Ce n'etait pas tout. "Qu'est-elle +devenue, cette femme a la mode?--Plus a la mode que jamais.--A la +mode de Caen.--Vous n'avez pas entendu parler de la d'Antraygues?--Ah! +c'est celle-la?" + +Celui qui avait dit "_la d'Antraygues_" etait un _Monsieur_, un +monsieur non pas du meilleur monde, mais du monde. Octave le jeta a +trois pas de la par un geste de colere. "Monsieur! quand on parle +d'une femme qu'on ne connait pas, on ne dit pas "la d'Antraygues!" + +Le monsieur palit, balbutia et se perdit dans la foule. + +Cette indignation d'Octave changea visiblement l'opinion publique +sur la comtesse, du moins jusqu'a la fin de la vente: nul n'osa plus +parler d'elle d'un air degage. + +Il n'y a que ceux qui ne connaissent pas les femmes qui en disent du +mal. + + + + +XII + +LA MORT D'UNE PECHERESSE + + +Quelques jours apres, Octave passant seul avenue de la Reine-Hortense, +apres avoir dine dans un des hotels du parc Monceaux, vit une lumiere +a la chambre a coucher de Mme d'Antraygues. Il reconnaissait bien la +fenetre. "Que veut dire cette lumiere?" se demanda-t-il, ne se doutant +pas que la comtesse eut rachete les meubles pour habiter l'hotel. + +Il sonna. "Qui donc demeure ici?--Mme la comtesse d'Antraygues." Il +monta rapidement l'escalier, ne revenant pas de sa surprise. La femme +de chambre, qui reconduisait un medecin, s'ecria: "M. de Parisis!" + +Et quand le medecin fut parti: "Ah! lui dit-elle, le vrai medecin, +c'est vous, monsieur le duc." + +Elle le conduisit a sa maitresse. Octave n'avait pas dit un mot; il ne +trouva pas un mot a dire quand il vit Mme d'Antraygues couchee toute +blanche dans son lit, comme dans un tombeau. On pouvait dire d'elle +les paroles du poete: "Elle s'est echappee des bras de l'amour pour se +jeter dans les bras de la mort." + +Octave ressentit un coup au coeur. Il saisit la main d'Alice et tomba +agenouille. "Ah! mon ami, lui dit-elle, je ne vous attendais pas. Je +croyais mourir seule comme un chien; mais je ne me plains pas, car je +m'abreuve de ma douleur comme je me suis abreuvee de ma joie." + +La mourante--car elle etait mourante--se ranima un peu. "Dieu me +pardonne, reprit-elle, puisqu'il vous envoie me dire adieu. Je n'osais +esperer cette grace." Et apres un silence: "Ah! je suis bien heureuse +de vous avoir revu." + +Parisis n'avait pas encore dit un mot. Il regardait la pauvre femme +avec une passion respectueuse. "Alice! est-ce bien vous?" murmura-t-il +d'une voix etouffee. + +La comtesse avait sur son lit un petit miroir a cadre d'argent qu'elle +souleva de sa main gauche; sa main droite etait toujours dans les +mains de Parisis. "N'est-ce pas, mon ami, que vous ne me reconnaissez +pas, lui dit-elle? C'est pourtant vous qui m'avez metamorphosee +ainsi!--Moi!--Oui, vous! laissez-moi vous dire, laissez moi croire +que c'est vous--vous seul--qui m'avez tuee. Allez, Octave, la femme, +quelle qu'elle soit, vaut toujours mieux qu'on ne pense." + +La comtesse se souleva sur l'oreiller: "Voyez-vous, mon cher Octave, +quand une femme est tombee de haut, elle peut repeter les paroles de +Jesus: "Je suis triste jusqu'a la mort." Elle a beau rire, elle est +frappee au coeur." + +Alice appuya la main d'Octave sur son coeur: "Voyez, il y a longtemps +que le mien bat trop vite: on dirait qu'il devore une annee en une +heure. Oui, frappee au coeur; elles le sont toutes ces pauvres femmes +trop calomniees, a moins pourtant...." Elle regarda Octave avec amour: +"A moins pourtant qu'elles ne trouvent un homme qui les abrite dans +leur fragilite et qui les console de tout, meme de l'honneur perdu." + +Octave etait emu profondement. Mme d'Antraygues, qu'il avait ca et +la mal jugee parce qu'elle donnait le spectacle d'une femme qui a +abdique, le dominait du haut de sa douleur. "Est-il possible, se +disait-il, que si peu de plaisir soit paye si cher!" + +Il n'en revenait pas de la voir si changee. En quelques semaines de +maladie, elle n'etait plus que l'ombre d'elle-meme. Le sceau de la +mort s'etait deja imprime sur cette figure si vivante naguere. "Alice, +dit-il en devorant ses larmes, il faut vivre, Genevieve viendra vous +voir et vous prouver que tout n'est pas perdu. On juge les femmes par +le coeur et non par les actions. Vous etes un noble coeur." + +Et pour la reconforter, il ajouta ce pieux mensonge: "La duchesse de +Hauteroche m'a parle de vous hier en toute amitie; elle aussi viendra +vous voir." + +La mourante sourit amerement: "Dites a la duchesse de Hauteroche +que je la remercie: dites a Genevieve que je l'aime; mais je veux +mourir!--Pourquoi?--Pourquoi! Vous me le demandez? vous le savez bien. +C'est ma volonte seule qui m'a mise dans ce lit mortuaire. N'avez-vous +donc pas compris pourquoi je suis venue ici? C'est le sentiment du +devoir qui m'a fait rouvrir cette porte que mon amour pour vous +m'avait fermee." + +La comtesse n'avait plus de voix. Elle s'etait epuisee dans les +emotions de cette entrevue inesperee. "Sachez-le bien, mon ami, j'ai +voulu mourir chez moi ... dans ma chambre ... dans mon lit.... On +jugera cela comme on voudra; pour moi, je juge que je fais bien. J'ai +tout dispose pour mon dernier jour. Ce dernier jour, c'est peut-etre +demain; c'est demain, du moins, que je me reconcilie avec Dieu. Vous +ne me croirez pas! je me fais une fete de l'Extreme-Onction!" + +Octave admirait la grandeur de la femme dans sa fragilite. Il se +perdait dans cet abime ou Dieu a marque l'infini, il s'emerveillait +de ce vif rayon d'intelligence qui transperce dans toute creature. +"Ouvrez la fenetre, dit tout a coup Mme d'Antraygues." + +L'air lui manquait, elle se trouva mal. La femme de chambre, qui +guettait, arriva tout de suite et baigna d'eau glacee le front de sa +maitresse. "Oh! dit-elle, voila une visite qui lui fera beaucoup de +bien, mais qui lui fera beaucoup de mal.--Adieu, mon ami, dit Mme +d'Antraygues a Octave en rouvrant a demi les yeux. Reviendrez-vous +demain?--Oui, je reviendrai.--Apres trois heures, car le cure de +Saint-Philippe-du-Roule viendra a deux heures." + +Octave baisa doucement Alice sur le front et s'eloigna desole, +n'esperant presque pas la revoir. + +Le lendemain matin, il fit prendre de ses nouvelles. Elle avait passe +une mauvaise nuit; le medecin ne lui accordait plus que quelques +jours. Octave n'avait rien dit a Genevieve. Il devait, ce soir-la, +presenter sa femme aux Tuileries. Aussitot qu'il eut dine, il courut +chez Mme d'Antraygues. + +Quoiqu'elle fut tres contente d'avoir communie, elle etait plus mal +encore que la veille; elle ne pouvait plus respirer, meme assise; le +medecin l'avait transportee dans un fauteuil devant le feu; a chaque +instant il fallait ouvrir la fenetre. "Ce qui prouve qu'elle va +mourir, dit la femme de chambre a Octave, c'est qu'a toute minute elle +regarde la pendule et demande, l'heure qu'il est." + +En effet, a peine Alice eut-elle souleve la main pour la donner a +Octave, qu'elle lui dit d'une voix eteinte: "Il est huit heures, +n'est-ce pas?" + +Elle regardait la pendule, mais elle ne voyait plus bien. Elle venait +d'entendre sonner, mais elle ne savait plus compter. "Savez-vous quand +je mourrai? dit-elle en regardant doucement Parisis.--Vous mourrez +quand vous aurez quatre-vingts ans." + +Elle sourit avec impatience. "Je mourrai a minuit." + +Et comme il y avait dans son esprit un fond de raillerie,--l'esprit +d'Octave avait passe en elle,--elle ne put arreter ce mot qui +trahissait la pecheresse: "Et vous ne serez pas la quand je jetterai +ma coupe a la mer." + +A minuit, le duc de Parisis vit passer la figure de la comtesse +d'Antraygues au bal des Tuileries. "C'est etrange, dit-il a Villeroy, +je deviens visionnaire." + +C'etait l'ame d'Alice qui passait devant lui. + + + + +XIII + +LA LETTRE DE DEUIL + + +Comme elle l'avait dit, la comtesse d'Antraygues mourut a minuit. + +Elle mourut en Dieu, mais pourtant son dernier mot fut pour Octave. +Elle avait dit a sa femme de chambre: "S'il vient demain, tu lui diras +qu'il embrasse mes cheveux." + +Le duc de Parisis retourna pour voir la mourante: il vit la morte. +"Madame, lui dit-il en s'agenouillant, je vous demande pardon." + +Les larmes, qu'il avait devorees la veille et l'avant-veille, il les +repandit sur les cheveux et les mains de la morte: "Madame, dit-il +encore, je vous demande pardon." + +Toutes les amies d'Alice, quand Alice etait une femme du monde, +recurent cette lettre d'invitation: + + ------------------------------------------------------------- +|M | +| | +|_Le colonel O'NEIL et madame MARY O'NEIL, lord LEIGHTON | +|et lady LEIGHTON, miss Lucy et JANE LEIGHTON ont | +|l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils | +|viennent de faire en la personne de madame la comtesse | +|D'ANTRAYGUES, nee ALICE MAC-ORCHARDSON, leur niece | +|et cousine, decedee dans sa vingt-septieme annee, munie | +|des Sacrements de l'Eglise, en son hotel, avenue de la | +|Reine-Hortense;_ | +| | +|Et vous prient d'assister au convoi, service et enterrement | +|qui se feront en l'eglise Saint-Philippe-du-Roule, | +|le samedi 12 janvier, a midi. | +| | +|ON SE REUNIRA A LA MAISON MORTUAIRE | +| | +|_Priez pour elle!_ | + ------------------------------------------------------------- + +Comme elle l'avait voulu, la comtesse d'Antraygues etait morte "en son +hotel." + +On pouvait se reunir "a la maison mortuaire." + +Mais le monde ne pardonne pas, meme quand on meurt pieusement dans son +hotel avec les Sacrements de l'Eglise. Le monde est plus severe que +Dieu. + +Trois femmes seulement se reunirent a la maison mortuaire. C'etaient +la duchesse de Parisis, la marquise de Fontaneilles et la duchesse de +Hauteroche. + +Elles prierent pour la morte a Saint-Philippe-du-Roule. Elles +pleurerent de vraies larmes sur sa tombe, au Pere-Lachaise. "Helas! +dit la marquise de Fontaneilles, la pauvre Alice avait bien raison +quand elle s'ecriait en retournant sa carte: "Je ne veux pas jouer la +Dame de Pique."--Oui, je me rappelle, dit Mme de Hauteroche. Quand +chacune de nous a tire sa carte pour faire dessiner son costume, Alice +eut peur de la Dame de Pique: "Tant pis, dit-elle, il n'y a pas a s'en +dedire. Il faut jouer sa carte."--Qui sait, dit la marquise, si la +Dame de Carreau et la Dame de Trefle nous porteront bonheur?" + +Les deux amies se regarderent comme des femmes qui n'etaient pas +heureuses. "Il n'y a, dit Mme de Hauteroche, que Genevieve qui ait +mis la main sur la bonne carte. La Dame de Coeur, c'est le bonheur. +--Oh! oui, dit la duchesse de Parisis, mais mon bonheur est si +grand qu'il m'effraye." + +Quand les trois grandes dames se furent eloignees de la tombe de Mme +d'Antraygues, une jeune fille toute vetue de noir, une ample robe de +cachemire brodee de jais, la tete presque masquee par un double voile, +vint s'agenouiller et pria longtemps. + +Il etait deux heures, une sombre nuee couvrait le Pere-Lachaise, +quelques gouttes de pluie tomberent sur la jeune fille sans qu'elle +relevat la tete. + +Elle detourna son voile comme pour permettre a ses larmes de mouiller +la terre. + +Elle avait entendu, cachee derriere un monument, l'oraison funebres +des trois amies de Mme d'Antraygues. "Elles ne savent pas, +murmura-t-elle, qu'il n'y a pas loin de la vertu aux egarements de +l'amour." + +Et regardant la fosse, qui peut-etre attendait une dalle de marbre, +qui peut-etre n'attendait-que l'herbe des cimetieres, la jeune fille +se releva et murmura: "Pauvre femme!" + +Puis, portant la main a son coeur, elle reprit: "Pauvre fille! Pauvre +fille!" + + + + +XIV + +L'APPARITION + + +A Paris, Octave fut un mari ideal. Il revit tout ses amis, mais il +refusa de voir ses amies. Et pourtant que de tentations de quelque +cote qu'il tournat ses yeux! Les femmes qu'il avait aimees et les +femmes qu'il avait failli aimer! Combien de passions ebauchees, +combien d'aventures qui parlaient du lendemain! Parisis fut stoique, +se disant qu'on est plus pres de l'amour avec une seule femme qu'avec +toutes les femmes. Profession de foi bien nouvelle pour lui! + +Toutefois, Genevieve fit bien de ne pas trop s'attarder a Paris. Des +qu'on fut de retour a Parisis, on parla de la succession de Violette, +parce que les notaires insistaient a cause des droits d'enregistrement +et parce qu'on voulait assurer la situation d'Hyacinthe qui avait, +comme on sait, un legs de cent mille francs. + +Voici les termes du testament: + + "J'ecris ici mes dernieres volontes. + + "Mademoiselle Genevieve de la Chastaigneraye m'a donne un million + que je suis heureuse de lui rendre intact. Je la prie donc, en + toute amitie, de reprendre la terre de la Roche-l'Epine et les + creances qui y sont attachees. + + "Il me reste la fortune de ma mere. Je donne cent-mille francs a + mademoiselle Hyacinthe Auberti, a prendre sur la succes + que j'ai recueillie de madame Edwige de Portien, nee de + Pernan-Parisis. + + "Ecrit a Burgos, a l'heure de ma mort, le 13 aout 1866. + + "LOUISE-VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS." + +Un notaire de Burgos avait envoye ce testament au notaire de Pernan, +en disant qu'il obeissait a l'ordre de la testatrice. + +Sur la priere d'Octave, le notaire de Pernan avait ecrit au notaire +de Burgos pour lui demander des details sur la mort de Violette. Cet +homme repondit tres brievement que la jeune dame lui avait elle-meme +remis le testament, qu'elle lui en avait paye le depot, qu'il avait +appris sa mort, qu'il croyait a un suicide, mais qu'il ne savait rien +de plus. + +Genevieve voulut donner aussi cent mille francs a Hyacinthe; elle +voulut en outre que le petit chateau de Pernan, qui valait bien cent +mille francs, devint sa propriete. + +Et comme Hyacinthe refusait: "C'est par egoisme, lui dit-elle; c'est +pour vous avoir toujours dans le voisinage." + +L'idee d'avoir deux cent mille francs, l'espoir de trouver un mari, le +reve d'etre chatelaine, consola bien un peu cette charmante Hyacinthe +de la mort de Violette. + +Elle pensait pourtant que ce ne serait pas sans une profonde tristesse +qu'elle habiterait le petit chateau de Pernan ou elle verrait toujours +errer la figure de la morte. Fut-ce pour cela que le fantome de +Violette s'imposa a son imagination? + +A Parisis, elle avait voulu aller, a chaque repas, puiser de l'eau a +la source vive du parc. Octave et Genevieve trouvaient l'eau meilleure +quand Hyacinthe l'apportait de ses blanches mains. Elle ne posait pas +la cruche sur la tete pour imiter les filles de la Bible, mais elle +trahissait une grace charmante en portant une jolie cruche du Japon +qui emplissait les deux carafes du dejeuner ou du diner. + +Un soir, la nuit etait venue depuis plus d'une heure, quand Hyacinthe, +familiere aux chemins et aux sentiers du parc, alla puiser de l'eau. + +On n'avait pas encore rebati la glaciere; l'eau de cette source etait +si froide qu'elle tenait presque lieu de glace. Parisis avait toujours +l'habitude de boire du vin de Champagne en le coupant avec de l'eau de +source; il le croyait presque frappe. + +Or, ce soir-la, elle laissa tomber sa cruche et revint en toute +hate, blanche comme une statue. "Qu'avez-vous?" dit Genevieve, qui +traversait le salon pour passer dans la salle a manger. + +Hyacinthe la regardait avec de grands yeux effares qui lui firent +peur. Parisis survint. "Qu'y a-t-il? demanda-t-il a son tour.--Je +viens de voir Violette, dit Hyacinthe sur le point de se trouver +mal.--Vous etes folle!--Je ne sais si c'est une vision, mais j'ai vu +Violette comme je vous vois; j'allais me penchera la fontaine, elle +etait au-dessus sous les arbres, toute vetue de noir. La terreur m'a +prise, au lieu d'aller a elle je me suis enfuie. + +On n'entra pas dans la salle a manger. Octave s'elanca sur le perron +qui descendait sur le parc. "Octave, je vais avec vous!" lui cria la +duchesse. + +Genevieve suivit son mari, Hyacinthe suivit Genevieve. Il les prit +toutes les deux par le bras et les entraina vers la source. + +Vainement ils parcoururent tout ce cote du parc. "Vous voyez bien, +ma chere Hyacinthe, que vous etes une folle, dit la duchesse a son +amie.--Peut-etre pas si folle que cela!" pensait Parisis. + +On dina avec quelque agitation. L'eclat des lumieres n'avait pas +ramene la gaiete sur la figure de Mlle Hyacinthe. Elle etait toute +a sa vision, elle ne parlait que par monosyllabes, elle avait des +distractions incroyables. + +Aussi elle proposa a la duchesse d'aller avec elle a la fontaine. +"Peut-etre la reverrons-nous? Avec vous je n'aurai plus +peur.--Allons," dit la duchesse. + +Et les voila toutes les deux a la porte. "Allez, allez, dit Parisis. +Il ne faut jamais fuir les fantomes." + +Les deux amies furent bientot au bas du perron. La nuit etait sombre; +elles se hasarderent vers la fontaine avec des battements de coeur. +Parisis, qui les avait suivies, s'etait arrete sur le perron. Tout a +coup il entendit un cri; il courut vers elles. "Violette! Violette! +dit la duchesse en se jetant dans les bras de son mari Octave, je te +jure que j'ai vu Violette!--Je te jure que tu es folle," dit Parisis. + +Mais Mlle Hyacinthe affirma qu'elle aussi avait vu Violette. + +Parisis alla jusqu'a la fontaine, entrainant les deux femmes. Il eut +beau ouvrir les yeux, il ne vit que la petite nappe d'eau sous les +branches agitees des marronniers. "Voyez, leur dit-il, le jeu de +l'imagination.--Ne raisonnez pas, Octave, reprit la duchesse, je vous +jure que j'ai vu apparaitre Violette." + + + + +XV + +LE DIABLE AU CHATEAU + + +Cependant on etait rentre au salon. Le duc de Parisis se moquait de sa +femme et de Mlle Hyacinthe. La duchesse dit qu'il ne fallait jamais +rire des visions, puisque les plus grands hommes ont ete des +visionnaires. + +Comme minuit sonnait, un bruit inaccoutume se fit entendre. "J'ai +peur, dit Genevieve." Le duc de Parisis se pencha vers elle et +l'embrassa. "Peur avec moi! a cote d'Hyacinthe! Mais le diable +lui-meme n'oserait venir dans une pareille compagnie,--si le diable +existait.--Octave, je vous en supplie, ne defiez pas le diable.--Vous +avez raison, Genevieve; si le diable n'existe pas, son esprit est +repandu partout. On m'a dit souvent a moi-meme que j'etais le diable, +quand j'etais un pecheur. Maintenant, grace a vous, j'ai abdique le +sceptre de Satan. Mais, le plus souvent, c'est sous la figure d'une +femme qu'on retrouve le diable." + +La porte s'ouvrit avec fracas. Cette fois, la duchesse s'imagina que +c'etait le diable en personne qui entrait sans se faire annoncer. +C'etait un coup de vent dans la porte, un domestique a moitie endormi +venait d'ouvrir cette porte avant d'avoir ferme les fenetres de +l'antichambre. "Qu'est-ce que cela? dit Octave impatiente.--Monsieur +le duc, c'est un coup de vent. Je me trompe, reprit le domestique en +presentant un plat d'argent, c'est une depeche telegraphique." + +Genevieve, curieuse, se leva pour la saisir. "Prenez garde, dit +Octave; si elle venait de l'enfer!" + +Genevieve ouvrit la depeche et lut ces vingt mots: + + "Apres-demain, midi, j'arriverai a Tonnerre. Venez me prendre au + chemin de fer, je passerai huit jours a Parisis. + + + + "ARMANDE." + +"Dieu soit loue! s'ecria Genevieve.--Pourvu, dit Octave, que Mme de +Fontaneilles vienne sans le marquis, cet homme accompli qui ferait +prendre en horreur toutes les vertus dont il s'embeguine.--Rassurez- +vous, mon cher Octave, elle vient pour me voir dans mon bonheur, elle +ne vous ennuiera pas de son mari." + +Hyacinthe s'etait levee pour tourmenter le piano. "Cette depeche me +chiffonne, pensa-t-elle: elle arrive un vendredi, a minuit, au moment +ou on parle de l'autre monde; elle entre avec un coup de vent: je +suis bien sure que c'est le diable qui envoie la marquise. Pauvre +Genevieve! elle est si heureuse!" Et apres avoir reve un instant: +"Si jamais la destinee retournait la page de son livre!" + +Le duc et la duchesse allerent le lendemain a Tonnerre chercher a +quatre chevaux la marquise de Fontaneilles, comme eut fait Louis XIV. + +Ce fut une vraie fete de se revoir. Pendant toute une demi-heure les +mille propos de l'amitie, de l'imprevu, de la curiosite se croisaient +et se brouillaient comme un echeveau que tiennent des mains +capricieuses. On parla de soi-meme et on dit un peu de mal de +son prochain pour n'en pas perdre l'habitude. La marquise fit +la caricature de la derniere fete de l'hotel ----, ou tous les +asthmatiques du faubourg Saint-Germain s'etaient retrouves comme a +un enterrement de premiere classe. "Est-ce que vous avez beaucoup de +monde au chateau? demanda Mme de Fontaneilles.--Beaucoup de monde! +dit Genevieve; mais pour moi, l'univers, c'est Octave.--Comment donc! +s'ecria Parisis, mais encore un peu on vous refusait l'hospitalite." + +Genevieve regardait son amie. La marquise n'avait jamais ete plus +belle. Elle etait vetue avec un peu de luxe pour une voyageuse. Robe +en foulard des Indes "framboise et lis" avec une mante Pompadour et +une ceinture fermee par un chou. Louis XV n'a rien vu a sa cour de +mieux trousse et de mieux chiffonne. Et le chapeau de paille avec +la couronne de sorbiers, comme il etait plante dans cette belle +chevelure! La marquise balancait une ombrelle pareille a sa robe; +elle montrait son petit pied dans des bottines mordorees du plus +merveilleux dessin. Le pied est une des expressions de la femme. +"Quand on pense, disait Octave en voyant cette beaute epanouie, que +tout cela est du bien perdu!" + +On dina a quatre. "Et vous etes bien heureux? dit Mme de +Fontaneilles au dessert.--Comme dans les contes de fees, repondit +Genevieve.--N'allez pas croire, ma chere marquise, dit Parisis, que +notre vie soit un conte.--Ni un roman, reprit Genevieve.--Prenez +garde, dit la marquise, qu'elle ne devienne une histoire; je n'ai +jamais eu de gout pour l'histoire.--Allons! allons! dit Octave, vous +voudriez nous faire croire que vous n'etes pas la femme la plus +heureuse du monde.--Chut! dit elle, on n'entre pas dans mon coeur. +--Est-ce que vous n'y entrez pas vous-meme?--Peut-etre, mais je vis +presque toujours en dehors.--Oui, je vous admire, continua Octave. +S'il fallait representer la Charite, on prendrait votre figure." + +La marquise soupira. "Que voulez-vous! quand on ne peut pas +faire, comme Genevieve, le bonheur d'un homme, on se consacre aux +pauvres.--Comment, le bonheur d'un homme! s'ecria Genevieve; mais le +marquis de Fontaneilles est l'homme le plus heureux du monde.--Vous +croyez! moi, je ne crois pas; car il n'est content de rien. Si on +lui presentait le bonheur en personne, il ne voudrait pas faire +sa connaissance, parce qu'il ne le trouverait pas d'assez bonne +maison.--Ce que c'est que de n'avoir jamais ete amoureux, dit +etourdiment Parisis.--Je vous remercie, dit la marquise; mais vous +avez peut-etre raison: mon mari m'a aimee a peu pres comme il aimait +sa soeur, dont il vient d'heriter.--Ingrate, dit Genevieve en +regardant son amie; est-ce qu'on est jaloux de sa soeur comme le +marquis est jaloux de toi?--Ma chere enfant, la jalousie de M. de +Fontaneilles n'est pas du tout la jalousie d'Othello; il est jaloux +par orgueil et point par amour." + +Octave retint cette exclamation sur ses levres: "Et pourquoi ne vous +a-t-il pas aimee!" Les jeunes femmes marchaient devant lui; il +s'adressa la question a lui-meme pendant qu'elles se parlaient bas. +"Pourquoi Fontaneilles n'a-t-il pas aime sa femme?" Et il repondit: +"Ce n'est pas la faute de la femme, c'est la faute du mari. Il y a +des coeurs qui n'ont pas l'energie de l'amour." + +Comme tous ceux qui raisonnent sur cette these, Parisis se trompait. + +Les deux femmes causaient toujours entre elles: c'etait un duo de +confidences intimes dont il n'arrivait qu'un mot ca et la a Octave. +Il comprit que Genevieve, toute en effusion, disait a la marquise les +joies de son coeur. + +En voyant Mme de Fontaneilles, Octave pensait que c'etait du bien +perdu. Il jugeait que son mari ne comprenait rien ni a sa beaute ni a +son intelligence. "Ah! si j'avais eu le temps de l'aimer!" se dit-il +en admirant l'adorable tete de la marquise. Mais comme il voyait du +meme regard la tete de sa femme, plus adorable encore, il fit comme +les soldats apres la bataille, il mit son epee au fourreau et ne +songea qu'a etre un ami charmant pour la marquise. + +Quand une femme nouvelle entre par une porte dans une maison, le +diable y vient par la fenetre. + + + + +XVI + +LA MARQUISE DE FONTANEILLES + + +La marquise de Fontaneilles s'etait mariee a vingt ans. On l'a connue +jeune fille dans les salons parisiens sous le nom de Mlle Armande de +Joyeuse. Sur sa figure, on se disputait beaucoup sans bien s'entendre. +Pour les uns, elle n'avait que la beaute du diable, tandis que pour +les autres elle avait la beaute absolue. C'est que les juges, en +France, n'ont pas etudie a l'universite de Phidias et d'Apelles. Le +Francais n'est pas ne dessinateur, je dirai meme qu'il n'aime pas la +ligne severe; les minois chiffonnes l'ont toujours ravi. La plupart +des gens de lettres eux-memes n'ont qu'un vague sentiment de l'art. +Jean-Jacques, a Venise, n'allait pas voir les Giorgione, ni les +Titien; Voltaire, a Ferney, disait pompeusement: "Mon Versailles," +devant quelques tableaux italiens des plus mediocres. Aujourd'hui, +Voltaire aurait peut-etre de meilleurs tableaux, et Jean-Jacques irait +voir les chefs-d'oeuvre pendant son sejour a Venise; mais si on leur +demandait leur sentiment sur la beaute, ils n'iraient pas le chercher +devant la Venus de Milo; ils le prendraient devant quelque Parisienne +aux lignes brisees par l'expression et la coquetterie. + +Y aurait-il deux beautes, celle du marbre et celle de la chair? + +La marquise avait la beaute de la chair, aussi disait-on que c'etait +la beaute du diable. Etait-ce pour cela qu'elle se donnait a Dieu? +Non, elle se donnait a Dieu parce que M. de Fontaneilles n'avait pas +su la prendre. + +C'etait un de ces maris pareils a beaucoup de maris qui ne savent pas +amuser l'esprit de leur femme, quand ils n'ont pas eu le don d'amuser +leur coeur--parce qu'ils sont trop serieux dans leur magistrature +de mari pour avoir du coeur et de l'esprit.--Les maris s'imaginent +volontiers que le sacrement du mariage doit produire le miracle de +l'amour. Ils s'achetent une terre; elle est bien a eux apres le +contrat et la purge des hypotheques; ils epousent une femme, n'est-ce +pas a eux pareillement? A eux les moissons et les vendanges. Mais ils +oublient que la femme est comme la terre, que tout en elle a sa +fleur avant d'avoir son fruit; que si les gelees blanches du mariage +viennent la frapper dans sa fleur, le mari ne recueillera ni les +moissons ni les vendanges. + +C'est ce qui arrivait a M. de Fontaneilles. Il avait eu avec d'autres +femmes ses heures de jeunesse; il etait revenu de ce qu'il appelait +les duperies du coeur: il voulait que sa femme sautat a pieds joints +sur toutes ces "femineries" indignes d'une ame fiere, qui ne doit +resplendir que pour les beaux sentiments de la famille et de la +religion. Par malheur pour lui, il n'avait pas purge les hypotheques, +il n'avait pas efface du coeur de sa femme les souvenirs de vingt ans +qui se reveillent un jour et l'envahissent toute. + +Il etait d'ailleurs d'une jalousie espagnole, comme si sa mere, une +Pyreneenne, lui eut donne dans son lait cette inquietude meridionale. + +Du plus pur faubourg Saint-Germain, il n'avait jamais "pactise" +avec les hommes nouveaux. Il faisait tous les ans le pelerinage de +Frosdorff pour esperer encore dans les destinees de la France. Il +sentait bien que son heure etait passee ou n'etait pas venue; il se +resignait au silence,--ce silence glacial sur la femme qui est le vent +d'hiver sans le printemps. Il se croyait bon chretien et bon mari. + +La marquise eut prefere de beaucoup, je n'en doute pas, un mauvais +chretien et un mauvais mari comme il y en a tant, qui sont adores de +leur femme, ce qui prouve que, si la perfection etait de ce monde, on +n'en voudrait pas. + +Mme de Fontaneilles s'etait resignee, disant a ses amies, qui la +plaignaient de vivre presque toujours dans ses terres: "Je me suis +resignee a mon bonheur." + +Quoique son mari fut tres jaloux, il la laissait aller ca et la +dans le monde, pour ne pas trop ressembler au tyran de Padoue. Il +l'accompagnait le plus souvent et s'indignait toujours de la voir trop +decolletee, a l'inverse des maris parisiens. Mais il aimait mieux +l'accompagner a la messe qu'au bal. + +La marquise s'etait donnee a Dieu. A Dieu toutes ses esperances et +toutes ses aspirations. Elle avait juge, quand elle etait jeune fille, +que sa vie ne serait pas si severe. Elle restait neuf mois au chateau +de Fontaneilles; a peine si elle passait a Paris le dernier mois du +printemps; a peine si son mari lui donnait un mois de vacances--elle +appelait cela ses vacances--a Dieppe, a Biarritz, a Bade, ou elle +allait avec sa mere et sa soeur, presque toujours sans lui. + +C'etait donc une vaste solitude que sa vie. Elle avait espere avoir +des enfants, mais la trentieme annee allait sonner sans qu'un berceau +fut entre dans sa chambre. Le berceau, la benediction du ciel dans le +mariage. + +Elle avait ses heures de desespoir; elle priait avec passion, le +dirai-je, quelquefois avec colere, car il lui semblait que Dieu +n'etait pas toujours la. Elle avait aussi ses heures de tentation; +quand elle voyait sa beaute opulente, elle s'ecriait avec un battement +de coeur, avec une aspiration vers l'inconnu, avec une secousse de +vague volupte: "Est-ce donc pour le tombeau!" + +Depuis un an elle se demandait, avec une rougeur subite, pourquoi elle +n'etait pas tombee dans les bras d'Octave. + +Le duc de Parisis avait jure tres serieusement d'effacer de son ame +les images du passe pour mieux voir celle de Genevieve dans l'avenir. +Il avait jure a Dieu dans le style officiel; mais il avait mieux fait: +il avait jure a lui-meme que Genevieve serait la seule femme de son +ame, de son coeur et de ses levres. Et il etait de bonne foi; car +s'il ne croyait pas a un Dieu qui ecoute les serments, il croyait a +lui-meme: il n'avait jamais manque a sa parole. + +Pourquoi Mme de Fontaneilles etait-elle venue a Parisis? Elle ne le +savait pas bien elle-meme. Etait-ce un de ces jeux de la destinee, qui +s'amuse a creer des orages sur les serenites de la vie? Etait-ce pour +vivre sous le meme toit que celui qui lui faisait peur? + +Elle se trouva bien heureuse dans le bonheur de Genevieve. + +Mais huit jours apres, des Parisiens vinrent au chateau. Octave avait +deja oublie qu'il les attendait. Il aurait voulu qu'ils eussent +eux-memes oublie d'y venir, tant il se trouvait heureux lui-meme en +cette solitude a trois ou Mme de Fontaneilles repandait un charme +nouveau par sa figure et par son esprit. + +Octave craignit de n'avoir plus une heure pour les reves. Lui qui +avait ete tout action, il trouvait doux de se reposer ainsi en pleine +nature, entre deux femmes qui etaient comme les figures de l'amour et +de l'amitie. + +Et puis, quoiqu'il ne fut pas jaloux dans le sens francais du mot, +c'est-a-dire dans le sens brutal, il n'aimait pas qu'on jetat un +regard trop vif dans sa maison. Il etait Romain en deca du seuil; +pour lui, la femme etait une creature sacree que ne devaient jamais +profaner les vaines curiosites. Mais enfin, il faut etre de son temps +et de son monde. + +On vit arriver a Parisis quelques amis bien connus d'Octave: le prince +Bleu, Guillaume de Montbrun et sa femme, le prince Rio, Monjoyeux, +d'Aspremont, le comte de Harken, le duc de Pontchartrain et sa femme, +la princesse ---- et sa jeune cousine de H----,--qui amenerent Mlle +Diane-Clotilde de Joyeuse, la soeur de Mme de Fontaneilles, une +adorable creature, un sourire de Dieu sur la terre. + +Le chateau fut comme metamorphose. C'etait tout un monde qui allait, +qui venait, qui riait, qui chantait. Depuis un siecle, les ombres de +cette grande solitude n'avaient pas ete si gaiement evoquees. Ce fut +tous les jours une fete: on commencait le matin pour quelque belle +promenade vers les ruines voisines, le plus souvent en cavalcades +irregulieres; on dejeunait dans la foret, ou les plus beaux menus +sortaient de terre comme par magie; le soir, on faisait les charades, +on jouait la comedie improvisee, la seule comedie de l'avenir; on se +couchait tard, mais on se levait matin; car il est convenu que la vie +de chateau est plus desordonnee que la vie de Paris; il faut etre +fierement campe pour y resister: jambes d'acier, estomac d'enfer et +coeur de bronze. + +On s'imagine que tout ce bruit et tout ce mouvement arracherent +Parisis a cette vive aspiration qui l'avait entraine vers Mme de +Fontaneilles. Eh bien! non. Quand un mauvais sentiment germe dans le +coeur, il pousse vite, comme les mauvaises herbes dans le ble de mars. +Vous etes tout surpris, aussitot les semailles, de voir le bleuet +et le coquelicot s'elancer rapidement, lui qu'on n'attendait pas, +au-dessus des tiges de ble. Et plus la terre est bonne et plus +l'ivraie monte vite. Voila pourquoi les plus grands coeurs sont +souvent les plus coupables; voila pourquoi la femme qui n'apporte a +Dieu que la moisson du bon grain est une vertu divine, car il lui a +fallu bien de l'heroisme pour arracher toujours les mauvaises herbes. + +Octave de Parisis n'avait pas cet heroisme-la. Mais il croyait +fermement a la vertu de Mme de Fontaneilles. + +La vertu est une robe faite apres coup sur la nature, pour cacher +les battements du coeur. Ce qui fait la force de la femme, c'est que +l'homme croit trouver la vertu sous la robe. + +L'antiquite a connu M. de Cupidon--un enfant qui n'etait pas ne a +l'amour.--Les anciens ont eleve des temples a Venus--Venus pudique +et Venus impudique--aux chasseresses comme aux bacchantes;--mais +ils n'ont pas penetre dans le divin sanctuaire de l'amour. Nous ne +connaissons plus les neuf Muses, mais nous savons par coeur toutes les +sublimes strophes de cette muse moderne qui s'appelle la _Passion_. +Si nous avons moins bati de temples a l'idee, nous avons pieusement +eleve l'autel du sentiment. + +Chez Sapho, comme chez Didon, l'amour a toutes les violences, toutes +les coleres, toutes les fureurs, mais il ne s'attendrit jamais +jusqu'aux larmes. Elles sont egarees, mais elles ne pleurent pas. Le +feu qui les altere, qui les devore, qui les consume, c'est la volupte +de la louve. Ce n'est pas la soif de l'infini qui les attire, ce n'est +pas la piete universelle qui ouvre et repand leur coeur sur toutes +choses: elles sont dominees par les desirs qu'allume le sang. + +La femme que nous a donnee le christianisme ne voudrait pas, au prix +de la couronne de Didon ni de la gloire de Sapho, traverser cet enfer +de l'amour paien. La femme nouvelle, tout en subissant les morsures +des betes feroces de la volupte, se detache, d'un pied victorieux, de +la fosse aux lions par ses aspirations vers l'infini. Elle sait que sa +vraie patrie est au dela de la foret tenebreuse qui lui cache le ciel. + +Dans l'antiquite, la femme ne mettait que l'amour dans l'amour; dans +la Vie moderne, la femme y met aussi Dieu. Voila pourquoi il y a moins +de Messalines et plus de La Vallieres. + +Mme de Fontaneilles etait la femme du christianisme; mais a force de +contenir ses passions en les voulant vaincre, elle se sentait vaincue, +comme les femmes de l'antiquite qui jetaient leurs imprecations aux +vents des forets et aux vagues de la mer. Le corps se revoltait contre +l'ame, la nature etouffait Dieu. + +Octave sera-t-il la, le jour de la crise? En attendant, on jouait +a Parisis aux jeux innocents, au jeu de cache-cache, au jeu des +petits-pieds, charmantes folatreries ou l'amour trouve toujours son +compte. On dit les jeux innocents par antiphrase. + + + + +XVII + +LE DEJEUNER SUR L'HERBE + + +On renouvela donc a Parisis les belles fetes agrestes du XVIIIe +siecle. C'etait tous les jours des cavalcades dans la foret, des +caravanes vers les chateaux voisins, des dejeuners et des gouters sur +l'herbe, vrais tableaux vivants a rejouir Giorgione. + +On s'amusait bruyamment. Genevieve donnait son beau rire a la fete, +mais elle aspirait au temps ou elle retrouverait la solitude a deux. +Elle aimait trop Octave pour le retrouver dans la fete des autres; +l'amour est jaloux de tout, meme des joies du soleil: il aime a se +refugier en lui-meme sous l'ombre des fraiches ramees. + +Genevieve fut pourtant bien heureuse, le jour ou on alla dejeuner +a la Roche-l'Epine et diner a Champauvert. + +Octave rappela si a propos tant de scenes cheres a tous les deux, +qu'elle pardonna a tout le monde de prendre une part de sa joie. Ce +fut d'ailleurs une charmante journee. On dejeuna devant les sources +vives, presque glaciales, ou se frappait naturellement le vin de +Champagne; on etendit une nappe de vingt couverts devant la +fontaine, dans un cadre d'aubepine en fleur, en face d'un panorama +merveilleusement pittoresque, sur un tapis d'herbe incline, ce qui +amena des chutes sans nombre; on avait toutes les peines du monde a +se mettre d'aplomb; les bouteilles et les verres roulaient; le vent +battait les jupes et soulevait la nappe; c'etait tout un travail des +plus divertissants que de mettre l'ordre dans le desordre. + +Mme de Fontaneilles etait eblouissante, il lui semblait qu'elle +respirait le bonheur pour la premiere fois de sa vie. Toutes les +femmes etaient habillees avec beaucoup d'art dans leur simplicite +presque rustique; mais elle etait plus provocante que les autres, avec +ses yeux de flamme sous, ses longs cils, ses levres rouges, son cou +onduleux, ses seins vivants, sa jambe fine et ronde, son pied mutin +qui s'agitait dans la bottine. Le vent etait son complice, soit qu'il +frappat sa jupe, soit qu'il eparpillat ses cheveux sur son front. +"Comme elle est jolie, dit tout a coup Genevieve parlant de la +marquise a la princesse.--Comment donc! s'ecria la princesse, je ne la +reconnais pas. Quand elle est chez elle, on dirait toujours qu'elle +vient du sermon et qu'elle se prepare a aller a confesse.--De +l'influence fatale du mari sur sa femme," dit sentencieusement et +comiquement le prince Bleu qui ecoutait aux portes. + +Octave, qui etait a l'autre bout de la "table", se disait aussi que la +marquise etait bien jolie, et pour lui ce n'etait pas seulement un cri +d'admiration, c'etait un cri d'inquietude; ce n'etait pas seulement +sa voix qui parlait, c'etait son ame, c'etait son coeur, c'etait ses +bras, c'etait ses yeux, c'etait sa bouche. + +Il adorait Genevieve, mais il aurait voulu etreindre avec fureur cette +rebelle de l'an passe, qui lui avait resiste, qui etait l'image de +l'amour corporel comme Genevieve l'image de l'amour ideal. + +On joua aux quatre coins. Quatre arbres centenaires avaient inspire ce +jeu primitif tres salutaire apres un dejeuner de plusieurs heures. +Ce furent des cris et des rires a emouvoir la montagne et la vallee. +Parisis joua comme un enfant; il lui arriva cent fois de saisir la +joueuse comme il eut saisi l'arbre, a tour de bras. Les jeux rustiques +permettent bien des hardiesses. Mme de Fontaneilles, qui n'avait bu +que de l'eau, etait ivre. Quand Octave la faisait tourner en courant a +sa rencontre, elle s'appuyait sur lui comme si elle allait tomber. + +Il vint un moment ou la princesse jeta un mouchoir a Genevieve: "Vite, +cachez vos larmes, folle que vous etes!--Pourquoi folle:--Parce que +vous avez peur de la marquise.--J'ai peur de toutes les femmes." + +Le soir, Parisis, Genevieve et Mme de Fontaneilles se promenaient dans +le parc; ils passerent devant une source vive qui jaillissait d'une +roche, tombait dans une fontaine et courait dans un nid de verdure et +de fleurs jusqu'a l'etang. + +Octave et Genevieve n'allaient jamais de ce cote du parc sans +s'arreter pour y retremper leurs reves. Ce jour-la, comme ils se +promenaient au-dessus de la fontaine, la marquise leur dit: "C'est +cela, mirez-vous dans votre bonheur!" + +Genevieve s'etait penchee pour voir dans l'eau l'image de son mari. +Etait-ce pour voir Genevieve ou Mme de Fontaneilles que Parisis +s'etait penche lui-meme? "Helas! dit tristement Genevieve, il ne faut +jamais se mirer dans son bonheur.--Pourquoi? Pourquoi? demanda la +marquise.--Vous n'avez pas vu cette couleuvre qui s'agite dans +cette fontaine?--C'est d'autant plus etrange, dit Parisis, que les +couleuvres ne vont pas dans l'eau." + +Parisis prit la couleuvre du bout de sa canne et la jeta violemment +contre le tronc d'un arbre. "C'est triste, pensa Genevieve devenue +serieuse. Dieu ne donne pas un beau jour sans mettre un nuage a +l'horizon." + +Mais ce nuage a l'horizon passa bien vite. Parisis n'avait qu'a +appuyer Genevieve sur son coeur pour lui faire croire a toutes les +joies de l'amour. Ce soir-la, on improvisa des charades en action, +ou on s'amusa follement. Genevieve paraissait si heureuse, que la +princesse de ---- et la marquise de Fontaneilles se demanderent: +"Qu'est-ce donc que le bonheur?" car celles-la n'etaient pas +heureuses. + +Quand, elles allerent se coucher, elles s'arreterent devant la chambre +de Genevieve. Mme de Fontaneilles, plus curieuse, mit son oeil a la +serrure en murmurant encore: "Qu'est-ce donc que le bonheur!" Elle +entrevit Genevieve, qui, a peine arrivee dans sa chambre, se jetait +toute pale d'amour dans les bras de Parisis. + + + + +XVIII + +LES FILLES REPENTIES + + + + +Toute la belle compagnie du chateau de Parisis s'envola un matin, +comme les oiseaux chanteurs d'une voliere doree, pour retourner a +Paris. + +Genevieve, qui avait toujours paru gaie, ne put arreter ce cri de +delivrance: "Ah! que je suis heureuse!" + +Elle retrouva cette belle vie a deux qu'elle aimait tant. "Ma chere +Hyacinthe, dit-elle a la jeune fille, il n'y a que vous qui ne +comptiez pas quand je suis avec Octave." + +Pourquoi Octave alla-t-il a Paris quelques jours apres le depart de la +marquise de Fontaneilles! + +C'etait la premiere fois que le duc se trouvait a Paris sans la +duchesse. Il lui avait dit qu'il n'y passerait que deux jours, le +temps d'aller a Chantilly pour voir ses chevaux, le temps de parler a +un notaire, a un avocat, et a deux agents de change, car le bonheur, +quel qu'il soit, a toujours un pareil cortege. + +Genevieve avait voulu partir avec Octave, non pas qu'elle eut peur de +le voir retomber dans la fosse aux lions, non pas qu'elle fut bien +jalouse, puisqu'il n'avait jamais ete plus amoureux, mais parce que +c'etait pour elle un vif chagrin de vivre un jour--un siecle--sans +lui. + +Elle n'etait point partie, parce qu'une nouvelle esperance de bonheur +etait venue lui sourire: elle sentait dans ses entrailles et dans son +coeur les premiers tressaillements de la maternite. L'hiver prochain +elle serait mere, ce qui etait pour elle une vraie benediction de +Dieu. Un medecin conseillait a Mme de Fontaneilles d'aller a Ems, +quand un medecin conseillait a Mme de Parisis de ne pas aller a Paris. + +Octave ne tint pas parole; il ecrivit tous les jours a Genevieve une +lettre charmante, il envoya tous les soirs une depeche aussi gracieuse +que le permet la langue des depeches, mais il resta huit jours absent. + +Et pourquoi resta-t-il huit jours absent? Parce qu'il allait tous les +soirs chez la marquise de Fontaneilles. + +Le premier soir, par une pluie battante, comme il avait ete faire une +visite a Monjoyeux dans son atelier, ses chevaux, irrites d'avoir +trop attendu, partirent au galop et renverserent, sur le boulevard de +Clichy, la femme en noir que vous avez vue tout en larmes sur la fosse +de la comtesse d'Antraygues. + +Cette jeune fille se releva, se retourna involontairement. "Le duc de +Parisis!" murmura-t-elle avec un battement de coeur. + +Octave avait donne ordre d'arreter et il descendait pour la secourir. +"Ce n'est rien," dit-elle sans soulever son voile. Et elle poursuivit +fierement son chemin. Elle ai riva haletante a la porte du refuge +Sainte-Anne. Elle etait mouillee jusqu'aux os. La superieure +l'accueillit avec sa grace accoutumee; elle alluma pour elle un fagot +et-lui donna l'habit de bure de la maison. + +La jeune fille embrassa la superieure. "Oh! ma mere, lui dit-elle, +priez pour moi." + +Elle s'agenouilla devant le crucifix. "Moi, je vais remercier Dieu de +m'avoir donne le courage de franchir votre seuil." Et se rejetant +dans les bras de la superieure: "Oh! ma mere, dites-moi que je ne +retrouverai pas mon coeur ici. J'ai soufert mille morts pour mon +coeur, faites-moi vivre en Dieu aux Filles-Repenties." + +Les Filles-Repenties! + +Ce mot est de l'hebreu pour vous qui etes de votre siecle. Vous ne +connaissez que les filles qui ne se repentent pas: celles-la qui vont +et qui viennent sans savoir ou elles vont, sans savoir d'ou elles +viennent; qui promenent lu ruine et la mort, mais surtout leur ruine +et leur mort; qui se pavanent au Bois avec la queue bruyante de leur +robe et la gerbe sterile de leur chevelure; qui soupent a la _Maison +d'Or_; qui jouent,--elles qui n'ont rien a perdre;--qui ne vont jamais +voir le lever de l'aurore, si ce n'est avant de s'endormir. + +Et pour elles cela s'appelle la fete de la vie. Et quel sera le +lendemain de cette fete? + +Trois ou quatre epouseront un amoureux obstine, trois ou quatre seront +des comtesses a Vienne, a Florence, a Saint-Petersbourg; la plupart +mourront a la premiere chute des feuilles; les autres suivront Rebecca +a Clamart. La nouvelle Sainte-Baume des Madeleines--_le refuge +Sainte-Anne_--est a Clichy-la-Garenne. C'est un ancien pavillon de +chasse ou Louis XIV chassait La Valliere, la grande repentie. Aussi +cette maison predestinee etait sanctifiee d'avance. + +Vous pouvez faire comme moi un pelerinage a cette ancienne maison +royale. Tout y porte une marque de lieux predestines. Saint Vincent +de Paul, "ce grand retrouveur de brebis perdues," a ete cure de la +paroisse. On revoit son ombre toujours en sollicitude, accueillant les +ames en peine. Dans cette ruche toute sainte, vous serez touche de +cette pauvrete voulue. Toutes ces femmes qui ont traverse le luxe sont +sous la bure. Et quel ameublement! Et quelle table! Saint-Lazare est +une maison de luxe. Un banc de bois, du pain et de l'eau, pas de feu +dans l'atre. Mais Dieu est la. + +La porte est toujours ouverte. On entre avec les larmes, on en sort +console. + +Allez a la messe du dimanche dans la chapelle du refuge. C'est un +ancien salon du roi Louis XIV, encore orne de peintures allegoriques, +de chasses et de trophees; Diane, Adonis et les autres symboles des +passions du temps, a peu pres comme les tragedies de Racine. + +Mais aujourd'hui la maison tombe en ruines, il ne faut pas laisser +tomber le toit qui abrite ces repenties. + +O vous qui ne vous repentez pas, apportez tous votre obole! Et vous +qui n'avez jamais jete la premiere pierre a la pecheresse ni a la +femme adultere, soyez, ne fut-ce que pour un grain de sable, dans +cette oeuvre du Refuge Sainte-Anne! + +Quand vous verrez au Bois ou au theatre, toutes les belles pecheresses +vivant de temps perdu, le sourire aux levres et l'inquietude au coeur, +rappelez-vous ce mot qui les peint toutes:--Ah! si j'etais riche!--Que +feriez-vous?--Je me donnerais le luxe de n'avoir pas d'amant. + +Apres tout, _celles du lendemain_, celles qui ne veulent plus que +Dieu, celles qui vivent la-bas avec six sous par jour, ne sont-elles +pas moins pauvres encore? + +Quelques jours avant l'entree de la femme en noir, une femme du +meilleur monde--et un peu du plus mauvais, depuis qu'elle ouvrait +des parentheses dans sa vertu--le tome second de la comtesse +d'Antraygues--venait, toute eblouissante de jeunesse, mais toute +voilee, frapper aussi a la porte hospitaliere des Filles Repenties. Il +y a deux ans, aux courses de Longchamps, elle rayonnait encore dans +les tribunes, elle papillonnait au pesage, elle se multipliait, tant +elle avait soif de vivre. C'est que son heure allait sonner bientot: +ce fut Octave de Parisis qui la fit tinter gaiement et tristement. + +Elle ecrivait ce billet date des Filles-Repenties a une de ses amies, +une autre grande dame qui n'aura point de decheance: + + "Ma chere Berthe, c'est moi. Aujourd'hui tu ne refuserais + de me recevoir, car je sens que Dieu m'a deja pardonnee ou me + pardonnera. + + "J'ai trahi tout le monde en me trahissant moi-meme. Mais enfin je + me suis souvenue et j'ai compris tout mon crime. Voila pourquoi je + suis aux Filles-Repenties; voila pourquoi j'apprends le travail et + la priere: le travail, pour t'offrir une robe qui ne sortira pas + de chez Worth; la priere, pour que tu ne fasses point comme moi. + + "Car, ne l'oublie pas, dans la femme la plus vertueuse, il y a une + pecheresse, comme dans la pecheresse la plus abandonnee, il y a + une repentante. + + "Oui, aux Filles-Repenties! J'ai choisi le refuge le plus humble. + Que m'importe? Je ne rougirai plus que devant Dieu. + + "Ecris-moi, dis-moi que tu m'aimes encore; ne me donne pas des + nouvelles de Paris--j'ai failli ecrire Parisis--que j'entends + gronder a ma fenetre comme la tempete pres du port. Quand tu iras + a Trouville, dans six semaines, tu diras a la tempete que je ne la + crains plus. + + "Si tu rencontres le duc de Parisis, dis-lui tout bas que ma + penitence est plus grande encore que mon amour. + + "MATHILDE." + +Or, la grande dame qui bravait la tempete, et la jeune fille qui etait +venue pour oublier son coeur, se rencontrerent au dortoir, lit a lit. + +Une nuit qu'elles ne dormaient pas parce qu'elles pleuraient: +"Pourquoi pleurez-vous?" se demanderent-elles toutes les deux. + +L'une fit sa confession. Elle aimait toujours Parisis. "Et vous, ma +soeur?--Vous avez raconte mon histoire, j'aime toujours Parisis." + +La blessure saigna, la plaie s'etait ouverte, l'orage avait ressaisi +leur coeur. + +Le lendemain a midi, elles n'etaient plus aux Filles-Repenties. "Ce +n'est pas la encore que je pouvais oublier, dit la jeune fille en se +retournant vers le Refuge; il faut que je brise mon corps pour tuer +mon coeur, il me faut les rudes devoirs de la soeur de charite." + + + + +XIX + +LA GRISE + + +La marquise de Fontaneilles etait devenue folle du duc de Parisis, si +le duc etait devenu amoureux d'elle. + +Il s'avouait a lui-meme qu'il se donnait bien de la peine pour +conquerir non pas le coeur qui etait a lui depuis longtemps deja, mais +pour conquerir ce bien plus visible et plus humain qui s'appelle le +corps. "Une guenille," dit Diogene. "Toute la femme," dit don Juan. + +Le marquis de Fontaneilles etait parti pour Londres, ou il devait +acheter des chevaux et ou il etait attendu par son ami lord Harttford, +pour quelques visites dans le Devonshire. + +La marquise etait seule a Paris: il devait la retrouver, a +Fontaneilles ou a Ems. Depuis qu'elle aimait Octave, elle avait pali, +elle ne respirait qu'a moitie, la fievre la prenait souvent; son +medecin avait conseille au marquis de la conduire a Ems pour y faire +une saison, ne fut-ce meme qu'une demi-saison. L'eau providentielle +d'Ems et l'air balsamique des montagnes voisines devaient effacer ces +premieres atteintes d'une irritation de poitrine. Il etait convenu que +si Mme de Fontaneilles se decidait a aller a Ems, elle y emmenerait sa +jeune soeur, cette jolie Clotilde de Joyeuse, ces dix-sept annees +qui s'eveillaient legeres et souriantes sous la plus belle chevelure +rousse qui eut rayonne en France depuis Mlle de Fontanges. + +Mme de Fontaneilles, ne savait que faire; tous les matins elle se +decidait a partir pour la terre de son mari, toutes les apres-midi +elle se decidait a aller a Ems, mais tous les soirs elle se decidait +a rester a Paris. C'est que tous les soirs elle recevait la visite de +Parisis. + +Mme de Fontaneilles, une fois dans la bataille, n'avait pas defendu +son coeur. Elle avait donne son ame, mais elle defendait sa vertu, +comme si on pouvait faire deux parts, une pour Dieu et une pour le +diable. + +Octave ne doutait pas de son triomphe. Un soir deja, la marquise etait +tombee presque evanouie dans ses bras, en lui disant qu'elle voulait +mourir. Elle s'avouait vaincue, mais elle le suppliait a mains jointes +de la tuer dans ses embrassements, afin qu'elle ne se reveillat pas. + +Elle versa tant de larmes ce soir-la, que Parisis se sentit desarme. +Une femme qui se donne est quelquefois plus difficile a prendre qu'une +femme qui resiste; une femme qui combat est plus pres de sa defaite +qu'une femme qui se croise les bras, parce que l'enivrement du combat +la precipite dans sa chute. + +Le lendemain de cette soiree memorable, M. de Parisis pensa bien +serieusement a ne plus revoir la marquise. Il prevoyait une passion +violente qui deborderait de ses rives: rien ne pourrait l'arreter ni +la contenir: il en serait lui-meme submerge, malgre son habitude de +fuir toujours le mal qu'il causait. M. de Morny, qui le connaissait +bien, disait de lui: "Parisis met le feu aux monuments, mais il ne +se laisse pas consumer; il ne s'inquiete meme pas s'il y aura des +pompiers." + +Mais la sagesse n'a jamais raison des hommes: si Parisis fut retourne +a Parisis, tout le monde eut ete heureux, lui tout le premier, +mais surtout la duchesse de Parisis, mais surtout la marquise de +Fontaneilles. + +Pourquoi ne partit-il pas? Parce qu'il n'avait pas encore perdu +l'habitude des conquetes. C'etait Napoleon qui voulait aller a Moscou; +le conquerant des femmes est comme le conquerant des villes, il ne +veut jamais rebrousser chemin, meme s'il doit mourir en chemin. + +Le duc de Parisis ne partit pas, parce qu'il n'etait plus maitre de +lui, parce que la terrible destinee des Parisis allait bientot se +montrer dans toute son horreur. + + + + +XX + +QUE L'AMOUR DE LA RESISTANCE EST AUSSI IMPERIEUX QUE LE DESIR DE + +L'AMOUR + + +Octave retourna donc vers cinq heures chez Mme de Fontaneilles, qu'il +trouva plus adorablement belle que jamais. "Je ne vous attendais plus, +lui dit-elle; mais puisque vous voila, je serai votre maitresse." + +Et comme Octave lui fermait la bouche par des baisers trop eloquents, +elle se degagea pour lui dire ses volontes. "Mon ami, je vous aime +et vous donne ma vie: peut-etre Dieu me fera-t-il cette grace que je +mourrai bientot. Je ne crois pas aux annees selon l'almanach, je crois +aux siecles selon le coeur. J'ai plus vecu depuis que je vous aime que +je n'ai vecu jusque-la; donc, je ne defends plus rien de moi-meme." + +Et comme Octave voulait trop prendre a la lettre ces dernieres paroles: +"Laissez-moi parler, continua-t-elle doucement. Je vous avoue qu'ici +meme, dans cet hotel, qui est l'hotel de M. de Fontaneilles, je ne veux +pas braver une pareille trahison. Depuis que je vous aime, je ne me sens +plus chez moi quand je suis chez moi." + +Parisis vit apparaitre l'image de Genevieve. "Ni chez moi ni chez +vous, reprit Mme de Fontaneilles.--Je vous comprends, dit Octave, +chaque maison a une ame qui est un peu notre conscience. Je vais vous +proposer une chose bien simple: nous allons monter en fiacre et nous +irons debarquer au Grand-Hotel ou a l'hotel du Louvre, comme des +voyageurs qui traversent Paris.--Eh bien! non! repondit la marquise: +j'y ai songe, mais ce n'est pas encore cela. Il faut que je vous aime +de toutes mes forces, mais dans l'air vif des montagnes, loin de +Paris, plus loin que la France, a Ems." + +Octave pensa que c'etait bien loin. "Vous ne me repondez pas? +reprit-elle avec anxiete.--C'est mon reve comme c'est le votre, +repondit Octave; mais n'oubliez pas que je suis attendu a Parisis +et que si je n'y suis pas demain, apres-demain matin Genevieve sera +a Paris.--Ah! bien, mon ami, vous irez a Parisis et j'irai a Ems. +Adieu." + +Octave ne se resignait pas si vite a dire adieu. Il regarda Mme de +Fontaneilles et ne put s'empecher de se dire en lui-meme: "Elle est +pourtant bien belle!" + +La femme ne neglige jamais la figure visible, meme si elle est tout +sentiment, tout coeur, toute ame. Celles-la memes qui ne croient pas +a la force des sens mettent en campagne toutes leurs coquetteries. Ce +jour-la, quoique la marquise n'eut songe qu'a jeter de l'eau sur le +feu, elle avait je ne sais quoi de provocant dans sa chevelure a la +Recamier, dans ses yeux pleins d'amour, dans sa pose inquiete et +agitee, qui donnait un voluptueux mouvement a sa gorge, que recouvrait +a peine une legere robe de mousseline entr'ouverte, dans la forme des +robes Pompadour. + +La robe n'a pas ete inventee par la pudeur, mais par l'amour. + +Octave prit les mains, prit les bras, prit les epaules de la marquise, +puis l'appuyant violemment et tendrement sur son coeur: "j'irai a Ems," +lui dit-il. + +Il esperait bien la vaincre soudainement par cette promesse; mais elle +sortit victorieuse de ses bras. + +Quand Octave prit son chapeau, la marquise se leva et l'accompagna +amoureusement jusque dans l'antichambre. "A Ems! lui dit-elle.--A +Ems!" lui repondit-il. + +Cette promesse fut scellee par un dernier baiser; mais des qu'Octave +entendit refermer la porte, il murmura en descendant l'escalier: "Je +n'irai pas." + + + + +XXI + +LE DERNIER SOUPER + + +Le soir, Octave voulait partir pour Parisis. Il fut retenu par +Villeroy qui lui dit que Miravault et Monjoyeux voulaient diner avec +lui. + +On se rappelle peut-etre que dans les premiers chapitres de ce +livre on a mis en scene quatre amis tres opposes de caractere, qui +aspiraient: AU POUVOIR: c'etait M. de Villeroy;--A LA FORTUNE: c'etait +M. de Miravault;--A LA RENOMMEE: c'etait Monjoyeux.--A L'AMOUR: +c'etait M. Parisis. + +Ils se retrouverent donc ce soir-la a diner. "Eh bien, leur dit +Parisis, c'est moi qui ai eu raison. Vivre amoureux et oublie, c'est +le souverain bien.--Et pourtant, dit Monjoyeux, inscrire son nom sur +un chef-d'oeuvre.--livre, statue ou tableau,--qui traversera les +siecles, n'est-ce pas plus beau que ces heures de paresse passees aux +pieds d'une femme? Mais apres tout le duc de Parisis a raison, car +combien faut-il de livres, de statues et de tableaux pour creer une +oeuvre immortelle!--d'autant que tout a ete fait.--Je m'avoue vaincu +devant Octave.--Et moi aussi, dit M. de Villeroy, car je vais vous +confier un secret. Vous savez tous que je revais le pouvoir par le +ministere des affaires etrangeres. Eh bien! j'ai brule mes vaisseaux, +apres vingt annees de diplomatie. Hier, on m'a offert une ambassade; +j'ai eu le tort de devoiler que j'avais des idees absolues en +politique. Il y a en France un homme qui pense et un homme qui parle; +j'ai compris cela trop tard. Je n'ai pas de rancune et je reconnais +que l'homme qui pense et l'homme qui parle sont deux maitres. Je n'ai +pas voulu m'humilier devant moi-meme: j'ai discute pied a pied comme +un homme qui sent que son epee est bonne. Quoique ma nomination fut +decidee, le ministre a dit qu'il aviserait. Nous nous sommes salues +froidement. Vous avez vu ce matin au _Moniteur_ un autre nom que le +mien." + +Monjoyeux felicita Villeroy. "Ces defaites-la, lui dit-il, sont des +victoires. On perd son ambassade, mais on se gage soi-meme. Vous voila +un homme libre, buvons a votre liberte."' + +Marivault leva son verre, mais tristement. Depuis le commencement +du diner il etait soucieux. "A quoi pense Marivault? demanda +Parisis.--Mon cher ami, repondit l'homme d'argent, je pense que moi +aussi, je m'avoue vaincu devant vous.--Je m'en doutais, reprit Octave. +Depuis que je vous ai vu monter l'escalier de la marquise Danae, j'ai +tremble pour vos millions." + +Miravault soupira, brisa son verre et parla ainsi: + +"Mea culpa! J'ai defie l'or et j'ai ete mitraille par l'or. J'ai eu +mes soudaines ascensions, mais d'un seul coup je suis retombe a mon +point de depart. Ah! mes amis, quel steeple-chase que cette course +au pays de l'or! quelles stations douloureuses dans les cohues +indicibles! Combien de sourires aux coquins qui vous ont depasse d'une +tete! Combien de beaux sentiments il faut tuer sous soi! Et tout cela +pour n'avoir pas le prix! Ah! si c'etait a recommencer, comme j'irais +me jeter dans ma petite terre paternelle pour y vivre de rien, +c'est-a-dire de m'a petite fortune patrimoniale. Voila mon histoire en +quatre mots: J'avais quatre-vingts mille francs. Que voulez-vous faire +de quatre-vingts mille francs a Paris? Il n'y a pas de quoi vivre plus +d'une annee quand on a des passions. Or, quand on a mange son capital, +on n'a plus de revenus; j'ai mieux aime ne vivre qu'un jour. J'ai joue +a la Bourse sur les idees de Parisis, j'ai ramasse ses miettes et +je suis devenu maitre de quatre millions. Mais qu'est-ce que quatre +millions quand on a quatre millions! La veille, c'etait beau; +le lendemain, on aspire au cinquieme million. Nul ne reste dans +l'escarpement; on veut monter, toujours monter, jusqu'au point ou +l'on tombe a la renverse pousse par le vertige. C'est moins encore la +fortune que l'amour qui m'a trahi. Parisis avait raison, il a toujours +raison. Quand il m'a vu amoureux de la marquise Danae, il m'a dit: +"Elle a deux fausses dents, cela ne l'empechera pas de te manger." +Elle m'a mange tout vif. + +"Voila, mes amis, l'histoire de l'argent. De tous ceux qui s'elancent +dans la vie a travers la jeunesse, l'homme qui court apres l'argent +est le plus malheureux. Je n'ai pas eu le temps de vivre une heure. +Je traversais les fetes comme vous, mais j'entendais les minutes me +crier: "Tu perds ton temps!" Et j'allais, et j'allais, et j'allais +toujours! Je n'ai pas eu le temps de voir mourir ma mere! je n'ai pas +eu le temps d'admirer les oeuvres d'art qui illustraient mon hotel et +mon chateau, qui seront vendues ces jours-ci! je n'ai pas eu le temps +de voir un soleil couchant! que dis-je? je n'ai pas eu le temps d'etre +amoureux! Quel rocher que celui-la! Sans compter que les fortunes +d'aujourd'hui sont versees dans le tonneau des Danaides." + +Miravault essuya son front. "Adieu, mes amis! dit-il en se levant. Je +suis reste digne de vous, je le prouverai. Je vais faire un plongeon +pour me retremper: quand vous me reverrez a la surface de l'eau, c'est +que j'aurai le bon vent. Adieu!" Et, comme un fou, Miravault serra la +main de ses amis et s'eloigna en toute hate, "Ce pauvre Miravault! dit +Villeroy; qui de nous se fut imagine qu'il batissait son chateau sur +le sable!--Moi, dit Parisis. J'etais plus riche sans argent que lui +avec ses millions, parce que je dominais la femme, tandis que lui +etait domine par la femme." + +Comme Parisis parlait ainsi, Leo Ramee entra. On le salua par un +toast. "Tu arrives a propos; il n'y a qu'un instant, nous etions +quatre blesses sur le champ de bataille de la vie.--Oui, dit +Monjoyeux; comme Salomon lui-meme, nous reconnaissions que tout est +vanite, rien que vanite;--que la femme est amere;--que l'ambition +a trop de cartes biseautees dans son jeu;--que la renommee a trop de +caprices,--et que la fortune a des coups de theatre tragiques.--Vous +avez oublie le travail!" dit Leo Ramee. + +Il parlait avec une noble fierte. "Le travail, mes amis, vous ne le +connaissez pas; c'est la muse du matin qui vous eveille doucement, qui +vous conduit a l'atelier dans l'aureole des reves, qui vous met le +pinceau a la main en vous pariant Raphael, qui vous chante la gaie +chanson de l'alouette et qui vous dit, a toute heure, que l'Art aussi +est une royaute." + +Parisis serra la main a Leo Ramee. "C'est beau, tout ce que tu dis la; +je ne t'ai jamais vu si enthousiaste et si radieux!--C'est que, tout a +l'heure, j'ai ete nomme membre de l'Institut." + +Monjoyeux porta un second toast a Leo Ramee. "Au Travail! s'ecria-t-il +avec une vive expansion d'amitie.--C'est bien, mon cher Leo, dit +Parisis, mais pourtant n'oublie pas que Raphael n'etait pas de +l'Institut." + + + + +XXII + +UNE CAUSERIE SUR LES FEMMES AU CONCERT DES CHAMPS-ELYSEES + + +Ce soir-la, c'etait un vendredi, "tout Paris qui n'aime pas la +musique" etait au concert des Champs-Elysees,--le concert Musard, +comme on dit toujours,--parce qu'en France la royaute a toujours un +lendemain. + +Parisis et Villeroy allerent au concert, non pas pour la musique, mais +pour voir quelques-unes de leurs contemporaines. Il y avait tant de +monde que c'etait a grand'peine si deux promeneurs de front pouvaient +passer. Aux loges d'avant-scene, s'epanouissaient dans la fumee de +cigare les plus grandes dames. On s'etait dispute les places, non pour +etre au spectacle, mais pour etre en spectacle; aussi les promeneurs +ne voyaient que le dessus du panier. Quelques bourgeoises +pretentieuses avaient voulu, comme les grandes dames, faire corbeille +de fleurs; mais c'etait des bouquets de la fontaine des Innocents. +Celles qui aimaient la musique c'etaient, comme de coutume, approchees +des musiciens, s'imaginant tout betement que le concert des +Champs-Elysees est un concert et non un salon. + +Apres tout, celles-la avaient raison, parce que celles-la n'etaient +pas piquees de ce demon parisien qui dit aux femmes les mieux nees: +"Vous jouez un role, entrez en scene." + +Les deux amis, qui savaient tout cela, emporterent d'assaut une +position difficile: ils prirent deux chaises a la porte et se firent +une avant-scene devant les avant-scenes, decides a tout braver, non +seulement les murmures des femmes, mais le parlementarisme des hommes. + +Ils s'etaient etablis, sans le savoir, devant le cercle de la duchesse +de Hauteroche; on allait se facher autour d'elle; mais comme elle ne +douta pas que Parisis se fut mis la pour ses beaux yeux, elle apaisa +d'un signe d'eventail les coleres qui s'elevaient autour d'elle. + +Quand il reconnut Mme Hauteroche, Parisis salua de son beau sourire et +forca la duchesse a se remettre sur le devant de la scene, elle et +une de ses amies, Mme de Tramont, surnommee dans son monde la +Forte-en-Gueule, quoiqu'elle eut la plus adorable bouche qui fut au +monde. Mais quand on a de si belles dents, il faut bien mordre son +prochain, surtout quand on n'a pas d'amant. Combien de femmes qui sont +mechantes parce qu'on ne leur a pas donne l'occasion d'etre bonnes! +"Monsieur de Parisis, dit Mme de Tramont a Octave,--ils se connais- +saient bien,--puisque nous avons la bonne fortune de vous rencontrer +avec M. de Villeroy, qui ne vaut pas mieux que vous, vous allez nous +faire quelques portraits a La Bruyere et a La Rochefoucauld.--Apres +vous, madame,--Oh! moi, je ne sais plus mordre." + +Et elle montra ses trente-deux dents, trente-deux perles fines, pas +une de moins, pas une perle noire. "Voyez-vous, dit-elle, depuis qu'il +m'est pousse deux dents de sagesse, je ne me reconnais plus." + +Mais comme on ne peut pas vaincre les bonnes habitudes, elle dit en +voyant passer une femme irreprochable au bras de son mari: "C'est une +femme parfaite comme les tragedies de Racine, voila pourquoi elle +est si ennuyeuse. C'est elle qui, a la cour, chante si bien: _Il +pleut-t-il pleut, bergere_...--Vous n'aimez pas les liaisons, madame, +dit Villeroy.--Non; une femme qui dit _t-il pleut, bergere_, me +revolte; si j'etais son mari, je demanderais ma separation.--C'est +egal, dit Parisis, je vous trouve severe; a tout prendre, j'aimerais +mieux _t-il pleut, bergere_, qu'un tenor dans la chambre a coucher +de ma femme.--Chut! la voila la-bas, la femme au tenor, dit Mme de +Hauteroche.--Pourquoi chut! dit la belle amie de la duchesse, est-ce +qu'elle disait chut! au tenor, quand il chantait?--Il parait qu'il +n'avait pas assez de voix quand il a chante un duo avec elle, car +elle lui a dit adieu a la troisieme station.--La pauvre femme, dit +Villeroy, elle avait perdu deux annees de sa vie, deux annees! sept +cent trente et un jours! a etudier les quatre tenors de Paris. Le +soleil de la rampe est trompeur; elle a choisi celui qui avait la +mauvaise methode.--Enfin! dit Parisis, il faut bien que les femmes +prennent des lecons de fugue et de contre-point." + +Passa la veuve de Malabar: "Tambours, battez aux champs, dit Villeroy, +voila un monument d'un autre age; quand on a ete belle, on l'est +toujours; les ruines ont encore leur grandeur et leur caractere. +--C'est aujourd'hui la veuve ideale; elle est en deuil de son mari +et de son amant. Je me rappelle toujours le mot de son mari quand +son amant l'a plante la: "Tu pleures, ma chere amie! tu es si bonne; +je t'avais toujours dit que cet homme-la nous tromperait."--Les maris +d'aujourd'hui, dit Parisis,--eut-il dit cela avant d'etre marie?--font +jouer le role ridicule a l'amant. Par exemple, voila un homme d'esprit +passant avec sa femme qui a eu son quart d'heure de folie plus ou moin +platonique. Le mari protegeait beaucoup l'amant; il lui savait gre de +porter l'eventail, le manteau et le chien de la dame; c'etait lui qui +demandait les gens, qui se precipitait au marchepied, qui faisait les +lectures pieuses. Le mari aimait l'Opera,--vu des coulisses;--il ne +s'inquietait pas de quelques nuages sur les ciels bleus de l'hymenee. +Il savait que sa femme etait une brave creature qui, comme toutes les +femmes, aurait ses jours de revolte en passant le cap des Tempetes, +apres quoi elle lui reviendrait a jamais amoureuse et reconnaissante. +Voila qu'un jour l'amant ou l'amoureux s'apercoit que la dame a pris +un train de plaisir sur les bords du Rhin avec un jeune creve de haute +lignee. Dieu sait si l'amant s'indigna! Il va trouver le mari et lui +represente qu'il ne peut laisser sa femme voyager ainsi. "Est-ce que +cela vous fait beaucoup de chagrin?" dit le tres spirituel mari en +eclatant de rire au nez de celui qui plaidait l'honneur de la maison." + +Rodolphe de Villeroy fit remarquer que le XIXe siecle etait le siecle +des maris. Ils voient tout et se moquent de tout. "Excepte, dit la +duchesse de Hauteroche, ce savant celebre qui passe la-bas avec sa +femme et ses deux filles, une de ces femmes immaculees qui n'ont hante +que les montagnes neigeuses. Elle ne manque pas un sermon! si ce n'est +pas pour elle, c'est pour ses filles. En effet, des que ses filles sont +assises devant la chaire, elle change de paroisse, elle court a un autre +preche, elle monte quatre etages quatre a quatre, elle trouve un jeune +avocat stagiaire qui la renverse par son eloquence. Pendant ce temps-la, +l'astrologue se laisse choir dans un puits.--Dans un puits! dit la dame +aux trente-deux dents, il se laisse choir dans les bras d'une comete, +un joli bas-bleu qui a une tache d'encre pour grain de beaute. Je les +ai vus qui s'en allaient bras dessus bras dessous piper les etoiles." + +Passa la reine des Abeilles: "Saluez, Villeroy, voila la reine des +Abeilles; les grenouilles demandent toujours un roi, les abeilles +demandent toujours une reine. Cette reine des abeilles nous vient de +loin, mais elle est plus Parisienne que les Parisiennes nees sur le +boulevard des Capucines. Elle regne imperieusement sur la mode et sur +l'esprit; elle donne le ton; les envieuses disent le mauvais ton, mais +elles le prennent. Autrefois, il y avait le coin du roi et le coin de +la reine; aujourd'hui, il y a le coin de la princesse de M---- +--Oui, elle marque bien son coin.--Il n'y a pas un critique musical +qui ne deviendrait plus savant s'il allait a son ecole. Ils ne parlent +que par oui-dire, elle parle par oui-chanter." + +La princesse salua le groupe avec sa grace enjouee et spirituelle. +"Elle n'a peur de rien, dit Parisis, parce qu'elle n'a pas peur +d'elle-meme." + +Une jeune brune passait alors. "Ce n'est pas comme cette femme +sentimentale qui se fait un masque de son eventail, tant elle craint +de montrer son coeur. Regardez bien, elle va rougir et palir tour a +tour quand va passer devant elle ce jeune aide de camp qui a ete +un heros a la guerre et qui est un mauvais soldat dans sa passion. +--Pourquoi ces deux femmes blondes ne se quittent-elles pas? Parce +qu'elles fricassent ensemble le moineau de Lesbie, comme autrefois +Ninon et la Maintenon.--Et cette femme rousse, pourquoi est-elle +seule la-bas en face de nous?--C'est pour etre deux; depuis qu'elle +a ete chassee du Paradis par Adam lui-meme, cette Eve majestueuse +siffle des airs de serpent.--C'est la fete des rousses! Fontanges +serait plus a la mode que jamais. Qui donc est couche dans ce +fauteuil?--C'est une Havanaise: un diable-a-quatre, qui fait du +mariage la vie a trois.--Je m'apercois que l'empire n'est plus aux +Parisiennes. Voyez donc toutes ces Italiennes, ces Espagnoles et +Americaines. L'Ocean a jete ses vagues jusque sur le bord du lac. +--C'est la force de Paris de faire des Parisiennes de toutes les +figures du globe." + +Passa une chercheuse d'esprit qui n'a jamais trouve: "Ah! voila la +belle des belles! dit Villeroy. Elle est descendue de son char de +triomphe et marche dans la souverainete de la queue de sa robe et de +sa niaiserie heraldique.--Qu'est donc devenue sa soeur depuis son +equipee? demanda la duchesse.--Sait-on ce que deviennent les vieilles +lunes? dit Parisis, car la femme a la mode est comme la lune, elle +se renouvelle tous les mois. Aussi la femme a la mode a toujours je +ne sais quoi de l'inconstance de la lune naissante et decroissante +dans ses passions ou dans ses fantaisies, non pas seulement tous les +mois, mais toutes les heures.--Toutes les femmes ne sont pas +lunatiques. Combien qui sont des anges de douceur et de vertus, de +grace et de charite!--Je n'en connais pas une, a commencer par moi," +dit Mme de Tramont. + +Parisis regarda la dame: "Celui qui voudrait faire l'histoire des +contradictions ferait votre histoire, dit Parisis. Vous avez raison, +la logique de la femme c'est d'etre illogique; elle ne triomphe que +par l'imprevu, elle n'est parfaite que par ses imperfections, elle +n'est divine que parce qu'elle est humaine.--Chut! dit Mme de Tramont, +voyez donc Mme de Clarmonde qui pleure son premier amour parce qu'elle +n'a pu en trouver un second.--L'amour est un temple en ruines; on +n'y cueille que les fleurs de la mort. Les Romains avaient raison de +porter au temple de Venus tout ce qu'il fallait pour les funerailles +des trepasses, car rien ne consume plus rapidement la vie,--la vie de +l'ame,--que la volupte.--Voyez donc cette comedienne et cette duchesse +qui se regardent du haut de leur dedain, plus ou moins theatralement; +elles portent pourtant des robes faites par la meme couturiere, comme +elles-memes sont faites par la pareille nature.--Vous trouvez ces +robes invraisemblables?--Non, dit Mme de Tramont, ce sont les +femmes.--_Impudicus habitus signum est adulterae mentis._--La mode a +toujours raison. M. de Buonaparte a tres bien dit: Quand le Francais +est entre la crainte des gendarmes et celle du diable, il se decide +pour le diable; mais quand il est entre le diable et la mode, il obeit +a la mode."--Et pourtant c'est le peuple, le plus spirituel de la +terre, a ce qu'il dit.--Il lui faut toujours des idoles a ce peuple +parisien; quelles sont donc les nouvelles idoles du jour? demanda +Mme de Tramont.--La femme la plus adoree, la plus peinte, la plus +sculptee, la plus gravee, c'est une morte: Marie-Antoinette. Tout le +monde lui a bati dans son coeur une petite chapelle expiatoire; c'est +qu'on a reconnu un peu tard que son seul crime avait ete d'etre une +femme sous sa couronne de reine. Crime qu'elle racheta si noblement en +restant une reine quand elle ne fut plus qu'une femme.--Oui, elle a +laisse partout sa figure et sa marque. Celle qui sera la figure de +la Charite au XIXe siecle, est tout entouree des meubles de +Marie-Antoinette, qui sont, il faut le dire, les plus adorables bijoux +qu'on ait travailles dans aucun temps,--reliques royales.--Mais +toutes les vraies princesses ne sont pas mortes. Combien qui sont +l'inspiration, le charme et la grace de leur temps! Il en est une qui +sculpte avec le grand art des Italiens de la Renaissance; il en est +une qui promene l'ame imperiale et artiste de la Russie par tous les +musees et tous les salons de l'Europe; il en est une qui le dimanche +tient sa cour pleniere, ayant encore, non pas des taches d'encre aux +doigts, mais des taches de couleur sur sa blanche main, car elle peint +comme un homme." + +Une perle fausse passait. "Ah! par exemple, dit Mme de Tramont, elle +s'est trompee de porte, cette fille rousse egaree a Londres et qui +s'est retrouvee a Paris. Qui donc lui donne ses chevaux et ses +cheveux? De beaux cheveux et de beaux chevaux?--Elle ne sait pas; +c'est le luxe effrene des filles. Il en est plus d'un qui s'est ruine +pour elle, quoiqu'elle soit toujours ruinee. On aime ses passions +comme ses enfants, plus que soi-meme. Plus d'un homme se refuse un +fiacre, qui donne un carrosse a sa maitresse." + +Passerent deux femmes renommees pour leur figure et pour leur amitie. +"Voila, dit Parisis, "deux cocottes du meilleur monde" qui ont une +cour et qui en abusent, qui ont ouvert un hotel Rambouillet pour y +parler la langue verte, mais, au demeurant, "les plus honnetes femmes +du monde." Chez elles, tout s'evapore en fumee. Combien qui ne font +pas parler d'elles comme cette pale duchesse qui ecoute la-bas, a +travers les causeries de son entourage, des motifs du _Trovatore_, +parce que la musique de Verdi lui rappelle ses crimes caches; celle-la +n'est meme pas soupconnee, on lui donnera le paradis sans confession." + +Mme de Hauteroche se rappela l'_Heure du Diable_; elle eut une +soudaine emotion qui se trahit sur sa figure; mais Parisis seul s'en +apercut. + +Pendant que la femme aux trente-deux perles eclatait de rire au +passage d'une Americaine qui accentuait trop les modes, Parisis dit +a la duchesse: "Voulez-vous prendre mon bras et faire le tour des +mondes?" + +Elle obeit sans repondre, entrainee malgre elle. "Vous m'avez bien +hai, n'est-ce pas? lui dit Parisis apres un silence, en pressant +contre lui la petite main de la duchesse." Elle tressaillit. "Moi, +poursuivit-il en penchant la tete pour parler dans l'oreille de la +duchesse, je vous ai bien aimee." + +Un second silence. "Je vous ai hai et je vous ai aime, lui dit-elle, +moi toute ma vie n'aura ete qu'une heure. Je me croyais la femme du +monde la plus vertueuse, je n'aspirais qu'aux oeuvres de charite, +je ne croyais qu'a l'amour divin. J'ai trouve avec vous l'amour de +l'enfer; il m'a consumee. Je ne sais si cette pauvre Alice s'est +repentie en mourant: le croirez-vous? moi je n'ai pas la force de me +repentir. J'ai horreur de moi-meme, mais je me retourne doucement vers +mon crime et j'y reste abimee." + +Parisis regardait la duchesse: elle etait pale comme la mort, ses +grands yeux flambaient, son coeur agitait son sein. "Vous avez voulu, +lui dit-elle, savoir le secret de mon ame, vous le savez; maintenant, +allons dire du mal des autres." + +Parisis conduisit la duchesse dans son cercle, mais il ne resta pas +avec Villeroy. + +Il avait vu non loin de la Mme de Fontaneilles. Quoiqu'il lui eut dit +adieu, il ns put s'empecher d'aller a elle. "Je vous avais vu et je +vous attendais, lui dit-elle, je vous croyais deja a Parisis.--Je +pars a minuit." Et il lui serra la main. "Et moi! reprit-elle avec +un sentiment de passion mal deguise, quoique sa soeur fut la, quand +partirai-je pour Ems--la terre promise!" + +Ils tressaillirent tous les deux: une flamme invisible courut sur eux +et les brula. Ce fut a ce point que Mlle de Joyeuse, une vierge encore +toute a Dieu, eut leur secret ce soir-la. + + + + +XXIII + + +LA FATALITE + + +Octave partit le lendemain matin par l'express pour Parisis. Quand +il vit au loin dans l'apres-midi se dessiner sur le ciel et sur les +grands arbres les vieilles tours qui lui semblerent prendre pour le +regarder leur meilleure physionomie, il dit encore une fois: "Non! je +n'irai pas a Ems." Mais, pour le malheur de tout le monde, la fatalite +voulait que le duc de Parisis allat a Ems. + +Quand il arriva a Parisis, la duchesse etait en larmes; il la prit +dans ses bras, la caressa doucement et lui demanda pourquoi elle +pleurait. "Je pleure mon bonheur perdu, repondit-elle.--Tu es +folle, Genevieve! Je te rapporte ton bonheur. Si tu savais comme je +m'ennuyais a Paris! Mais tu sais bien que Paris vous retient de force +par les mille raisons des choses, meme quand on est attendu par une +femme comme toi.--Ce n'est pas ce la qui me fait pleurer, reprit +Genevieve en embrassant son mari; tu n'as donc pas vu le ministre +avant de partir?--Non, j'ai vu l'Empereur.--Et l'Empereur ne t'a +rien dit?--Il m'a beaucoup parle d'Alexandre et de Cesar.--Tu vas +comprendre mes larmes!" + +Genevieve conduisit Octave dans le petit salon d'ete. + +Il comprit tout de suite en voyant sur la table une grande enveloppe +qui portait son nom sous le timbre du ministre des affaires +etrangeres. Il lut deux fois: "Ministere des affaires etrangeres!" +comme s'il avait peur de savoir la nouvelle. Et se parlant a lui-meme: +"A-t-on assez la fureur en France de ne pas parler francais? Si je +deviens ministre des affaires etrangeres, on dira comme autrefois: +_ministre des affaires exterieures_. Etrangeres! qu'est-ce que cela +veut dire? Etrangeres a qui? Etrangeres a quoi?" + +Genevieve s'impatientait: "Mais lis donc?" dit-elle. + +Octave prit le pli et lut. C'etait sa nomination de ministre en +Allemagne. La duchesse s'apercut qu'il avait pali. La pauvre femme ne +pouvait comprendre pourquoi cette paleur. + +Il avait pali, voyant que la fatalite le rejetait vers Mme de +Fontaneilles. Il fallait qu'il passat pres d'Ems pour aller a sa +legation. "Eh bien! dit-il a Genevieve, il n'y a pas de quoi te +desoler, puisque aussi bien tu voulais me voir continuer ma carriere." + +La duchesse interrogea son mari du regard. "Et sans doute, reprit-elle, +tu vas partir tout de suite?" + +Le demon du mal avait deja dicte la reponse de Parisis. "Oui, sauf a +revenir bientot te chercher.--Eh bien! non, mon ami! je veux partir +avec vous.--Ma chere Genevieve, ce serait une folie; j'aimerais mieux +donner ma demission. Je sens deja trop que j'aimerai les enfants +que tu me donneras, pour que tu les sacrifies en te sacrifiant +toi-meme.--Et si je meurs d'ennui ici?--Rassure-toi; je courrai la-bas +pour montrer ma bonne volonte; mais a peine arrive, je reviendrai en +toute hate ici.--Eh bien? ne parlons plus de cela. Tu dois mourir de +faim?--Oui. Mais je ne t'ai pas encore mangee." + +Et Parisis embrassa Genevieve sur les bras, sur les mains, sur le cou, +sur les cheveux. Ce fut comme une ame de feu qui courut sur la jeune +femme.--Oh! que c'est bon! dit-elle en respirant. Sitot que tu n'es +plus la, je me sens mourir: j'ai froid jusqu'au coeur. Un jour, si tu +es trop longtemps sans revenir, tu me trouveras changee en statue de +marbre.--A propos! tu sais que Monjoyeux fait toujours des siennes? Il +vient d'exposer un groupe qui fait courir tout Paris; je veux qu'il +fasse ton buste. Ce coquin-la donne la vie au marbre, on dirait qu'il +le petrit comme Dieu a petri le monde, ou plutot comme nos fermieres +petrissent leur pate. S'il fait un jour Galathee, elle descendra de +son piedestal.--Mon ami, dit la duchesse, je ne veux etre representee +en marbre que sur mon tombeau; si tu veux un portrait de moi, tu me +feras peindre.--C'est une bonne idee, s'ecria Octave: nous allons +gouter ensemble sur le perron, apres quoi j'enverrai une depeche a Leo +Ramee. Il viendra faire ici son ebauche pendant les huit jours que je +vais passer avec toi; dans trois semaines, je le reprendrai a Paris +pour revenir encore et il finira ton portrait avant notre depart." +Genevieve dit qu'elle ne le voulait pas: "Le temps que je poserai sera +du temps perdu, je n'aurai pas le temps de te regarder, j'aime mieux +etre seule avec toi.--Tu ne connais pas Leo Ramee, on ne pose jamais +devant lui quand il vous peint. Il a fait des Dianes et des Junons +tres ressemblantes: est-ce qu'elles ont jamais pose devant lui! Tu +verras, toi, ma Diane et ma Junon, quelle belle chose il va faire avec +cette figure divine. Tu as peur de ne pas etre seule! Mais Leo Ramee +est un brave coeur, il sera si heureux de nous voir heureux, que nous +ne verrons pas qu'il est la. D'ailleurs, il est comme l'hirondelle, il +porte bonheur a la maison.--Eh bien! ecris-lui de venir." + +Genevieve pensait qu'elle avait perdu la moitie de son bonheur le +jour ou son amie la marquise de Fontaneilles etait venue lui demander +l'hospitalite. Elle pensa aussi qu'un ami d'Octave troublerait +peut-etre a son tour cette fete intime de deux coeurs qui vivent des +memes joies. Mais l'amour profond a des timidites enfantines, elle +n'osa dire cela a son mari. "C'est egal, se dit-elle a elle-meme, le +proverbe arabe a peut-etre raison: "Prends garde a ton meilleur ami, +prends garde a ta meilleure amie, un atome fait ombre, l'amitie fait +peur a l'amour." + +Et, malgre elle, elle pensa a sa meilleure amie, la marquise de +Fontaneilles. + +Mais Leo Ramee ne devait pas trahir l'amitie d'Octave, comme la +marquise devait trahir l'amitie de Genevieve. + +Il vint a Parisis pour faire le portrait de la duchesse: il etait +encore dans toutes les joies de son triomphe a l'Institut. Arriver a +l'Academie en cheveux blancs, c'est a la portee de tout le monde; mais +y arriver dans l'aureole des cheveux blonds, c'est une bonne fortune. + +Leo Ramee ebaucha largement, dans la grande maniere, le portrait de la +duchesse. Deja le quatrieme jour, non seulement la figure sortait du +chaos, mais l'ame meme de la duchesse de Parisis rayonnait par les +yeux et par le sourire. "Quelle belle chose tu vas faire la!" dit +Parisis a son ami. + +Mais le lendemain, Leo Ramee etait parti. "Il est donc fou!" s'ecria +Octave. Et il amena la duchesse devant le portrait. "Quel malheur! +dit-il; il eut fait la un chef-d'oeuvre. Vois donc, Genevieve, quel +adorable dessin et quelle charmante couleur! Tu ressembles a une +deesse de Prudhon ou plutot tu ressembles a toi-meme.--Si ton ami est +parti, dit la duchesse, c'est qu'il a desespere de bien finir ce qu'il +avait si bien commence." + +En effet, Leo Ramee avait trouve la duchesse trop belle: la fievre de +l'amour l'avait saisi... + +Jusque-la, il avait idealise ses modeles d'atelier. Pour la premiere +fois, la vraie beaute posait devant lui: il etait vaincu par la nature +et par l'amour. + +Il avait fui comme Joseph devant Putiphar, mais sans laisser son +manteau, ne voulant pas avoir l'occasion de revenir. + + + + +XXIV + +LES ADIEUX + + +Ce fut avec un dechirement de coeur que la duchesse vit s'eloigner +Parisis. Elle l'accompagna jusqu'a la station. On etait parti de bonne +heure; elle attendit dans la caleche que le train se fut eloigne. Elle +avait voulu revoir encore Parisis a la portiere; elle agita longtemps +son leger mouchoir, un mode d'adieu un peu demode depuis que nous +prenons la vie en riant. Quand elle rentra a Parisis, elle s'imagina +qu'elle etait dans la solitude depuis un siecle; si elle n'eut craint +alors de ne plus arriver a temps, elle serait repartie pour rejoindre +Octave. Elle monta dans sa chambre, tomba sur un fauteuil et se +resigna. + +Le soleil venait jouer a ses pieds; il lui sembla d'abord que c'etait +une ironie; mais peu a peu la serenite reprit son ame; elle s'accusa +de manquer de courage; elle se rejouit a l'esperance qu'elle serait +bientot mere, et s'enorgueillit a la pensee que son mari serait +bientot ambassadeur. + +Mais Genevieve n'etait pas de celles qui vivent du bonheur de demain; +elle avait ete si heureuse de vivre au jour le jour, qu'elle ne voulut +pas s'accoutumer a la solitude. Elle decida energiquement que, si +Parisis ne venait pas la reprendre apres quinze jours d'absence, elle +partirait seule pour l'Allemagne avec Hyacinthe. + +Et comme son coeur debordait, elle prit une plume et ecrivit a Octave. + +L'ecriture est la vraie marque de l'amour. Quiconque n'aime pas, +quiconque n'aime plus, ne tourmente pas la plume, parce qu'il ne +trouve rien a dire. Mais les vrais amoureux sont terribles. Ils ont +l'eloquence impitoyable de Sapho, de sainte Therese et de Lelia. On +trouve dans leurs lettres le mot jailli du coeur comme d'une source +vive; mais quel torrent de phrases perdues qui vont se jeter dans +l'ocean de la pensee! Or, je ne sais rien au monde de plus bete a +certaines heures que l'ocean, cette eternelle voix qui begaye depuis +la creation du monde sans avoir rien dit, ce monstre sans conscience +qui bat la terre sans savoir pourquoi. + +Voici comment ecrivit Genevieve: + + "Quand je pense, mon cher Octave, que tout ce que je vais te dire + arrivera a toi tout glace sous la main de la poste francais + de la poste allemande, je m'arrete decouragee. Tu me le disais un + jour: les lettres qu'on envoie a cent lieues sont comme les duels + qu'on remet au lendemain. Eh bien! je reprends mon courage; je + sens qu'un coeur qui parle garde sa force pour parler loin. Je + suis sure que, quand tu ouvriras ma lettre, il s'en exhalera je ne + sais quoi de mon ame qui ira droit a la tienne. Ah! mon Octave, je + suis desolee de n'etre pas partie avec toi: l'absence, c'est la + mort. Tu as emporte mon coeur et je ne respire plus. + + "Que te dirai-je? Le chateau est desole comme moi; jusqu'aux + chansons d'Hyacinthe qui se changent en litanies. Ah! bien heureux + ceux qui aiment et bien heureux ceux qui n'aiment pas. Ainsi + Hyacinthe est triste de me voir triste, mais comme elle va et + vient avec insouciance! Ne te desole pas de mon chagrin, ce n'est + que le nuage du depart; j'aurai le courage de garder mes larmes. + Je vais vivre dans l'esperance de te voir bientot; non, je ne veux + pas pleurer." + +La duchesse pleurait. + + "Tu sais que je suis forte et que je puis dominer mon coeur. + Reviens pourtant bien vite; d'ailleurs, prends-y garde, si tu + tardais d'un jour, tu me trouverais mourante. + + "Je ne suis pas jalouse, mais prends garde; si tu prenais quelque + gout aux Allemandes sentimentales; si tu disais un seul jour a une + autre que tu l'aimes, je sentirais ici un coup de poignard dans + mon coeur." + +Pour tromper son chagrin, la duchesse ecrivit plus de dix pages a son +mari; mais elle se dit tout a coup: "Ce pauvre Octave! il faut que +j'aie pitie de lui." Voila pourquoi elle ne lui envoya que la premiere +page. + +Sur ces mots ou elle disait: "Non, je ne veux pas pleurer," elle +laissa la trace de deux larmes. "--C'est mal, dit-elle, d'envoyer +des larmes." Mais elle ne refit pas cette page; il lui sembla qu'une +lettre recopiee n'etait plus une lettre d'amour. + + + + +XXV + +LE DEMON DE L'ADULTERE + + +Pour ne pas inquieter la duchesse, qui n'aimait pas Paris, Octave lui +avait dit qu'il partirait pour Nuits pour prendre le chemin de fer de +l'Est. + +Des qu'il fut a Nuits, il ecrivit cette depeche qu'il donna au tele- +graphe pour la marquise de Fontaneilles: + + "Midi. Je pars pour Ems. J'y serai apres-demain. Je vous saluerai + a l'hotel d'Angleterre ou a l'hotel de Russie. + + "PARISIS." + +Des que la depeche fut partie, Octave comprit son imprudence; non +qu'il s'inquietat d'avoir donne son nom aux hommes du telegraphe, mais +le marquis de Fontaneilles pouvait arriver de Londres tout juste pour +recevoir la depeche. "_Alea jacta est!_" s'ecria-t-il. Et il n'y pensa +plus. + +La depeche arriva dans les blanches mains de Mme de Fontaneilles, le +marquis n'etant pas revenu de Londres. Elle la lut vingt fois, parce +qu'elle y vit la marque de sa destinee. "Et moi aussi, je serai a Ems +apres-demain, dit-elle en ecoutant battre son coeur." + +Elle entendit la voix de Mlle de Joyeuse, qui montait l'escalier. Elle +chercha une allumette pour bruler la depeche, mais, ne trouvant pas +de feu sous sa main, elle la dechira et la jeta dans l'atre, se +promettant de la bruler plus tard. "Ma chere belle, dit-elle a sa +soeur, nous partirons ce soir pour le Rhin. Es-tu contente?--Plus +joyeuse que jamais, dit la jeune fille qui avait l'habitude de jouer +sur son nom quand elle etait heureuse.--Tu sais, reprit Mme de +Fontaneilles, que nous nous arreterons a Nancy chez la chanoinesse, +mais pour quelques heures seulement. Je te donnerai une robe de +dentelle qui fera bien des jalouses a Ems, car on se fait belle +la-bas! + +On partit le soir; a Nancy on manqua le train; un accident en vue +d'Heidelberg retarda encore les voyageuses; si bien qu'on n'arriva pas +le surlendemain a Ems comme on se l'etait promis. + +La marquise pietinait d'impatience comme une femme qui ne veut pas +obeir aux evenements. Mlle de Joyeuse, qui etait tres babillarde, +remarqua que sa soeur etait devenue bien silencieuse. + +C'est que Mme Fontaneilles etait dominee par une seule pensee qu'elle +ne disait pas; elle dessinait d'avance dans son imagination toutes les +scenes de son entrevue avec Octave. Elle se demandait comment elle +echapperait a la vigilance de Mlle de Joyeuse. N'y avait-il pas mille +manieres de tromper tout le monde? on rencontrerait Octave par hasard; +on s'etonnerait beaucoup de part et d'autre, il serait la retenu pour +attendre des ordres du ministre; rien ne s'opposait a ce qu'on passat +une journee ensemble, sinon dans le meme hotel, du moins dans la meme +caleche et a la meme table. La nuit venue, Mlle de Joyeuse, qui +avait encore le sommeil des enfants, s'endormirait bien vite; Mme de +Fontaneilles ecrirait des lettres dans la chambre voisine; ne voyant +plus de lumiere, sa soeur la croirait couchee, pendant que, toute +eperdue, elle serait chez Octave, donnant son coeur, donnant son ame, +donnant sa vie; heure adorable et terrible que les femmes appellent +l'heure du sacrifice. + +Mme de Fontaneilles etait partie a huit heures du soir par l'express +de l'Est. + +A neuf heures, le marquis arrivait de Londres par l'express du Nord. + +Il etait si hautain et si fier que nul dans sa maison n'osait lui +adresser la parole. Il entra silencieusement et monta droit a la +chambre de sa femme. + +Au moment ou il allait entrer, la femme de chambre se hasarda a lui +dire que la marquise etait partie. M. de Fontaneilles ne put retenir +un mouvement de colere. "Partie! Et depuis quand?--Ce soir meme.--Avec +sa soeur?--Oui, monsieur le marquis. Madame a ecrit a Monsieur. +Je l'ai conduite a la gare de Strasbourg. Madame doit s'arreter a +Nancy.--Est-ce qu'elle toussait toujours?--Pas du tout, monsieur le +marquis." + +Le marquis entra dans la chambre et referma la porte violemment. Son +oeil jaloux courut partout sur le lit, sur les meubles, sur le tapis. +Il deposa sur le petit secretaire le bougeoir qu'il avait a la main. +"Elle m'avait ecrit, dit-il. Mais sa lettre ne me reviendra que dans +deux jours." + +Mme de Fontaneilles avait laisse la clef de son secretaire comme une +femme qui n'a pas de secret: le marquis l'ouvrit et n'y trouva que +des lettres de femmes. "Suis-je assez fou, dit-il, en voyant dans la +psyche ses cheveux en desordre, sa paleur, ses traits contractes. Ma +femme va a Ems avec sa soeur, quoi de plus naturel, puisque c'etait +convenu; puisque c'est par ordonnance du medecin?" + +Mais la jalousie tenaille le coeur des jaloux; il n'en etait qu'a ses +premieres tortures. + +Voyant quelques chiffons dans la cheminee, le marquis y courut et +les saisit. Il decouvrit du premier regard un lambeau de depeche +telegraphique. "J'ai trouve," dit-il avec une joie mortelle. + +Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour retrouver les autres +lambeaux: c'etait l'appel de Parisis a la marquise. + +M. de Fontaneilles faillit tomber a la renverse. Il eclata dans sa +fureur et brisa la psyche. + +La pendule sonnait dix heures. "Si je n'arrivais!" dit-il. + +On peindra mal toutes ses angoisses; il adorait sa femme sans le lui +dire jamais, comme si son amour eut paru une humiliation. "Ce Parisis, +cria-t-il d'une voix sourde, je l'ai toujours hai!" + +Il alla dans sa chambre, qui n'etait separee de celle de la marquise +que par une petite bibliotheque intime ou ne se montraient guere que +des livres de religion. Dans sa chambre, sur une table ou il n'y avait +que des armes, il prit tour a tour un revolver, un poignard, des +pistolets, un couteau malais. "Malheur! malheur! s'ecria-t-il. Si +j'arrive trop tard, je les tuerai tous les deux. Si je n'arrive pas +trop tard..." + +Il retint sa phrase pour laisser tomber ce mot froid comme l'acier: +"Je te tuerai, Parisis!" + +Et apres un silence: "Et que ferai-je de cette femme?" + + + + +XXVI + +NEE POUR AIMER, NEE POUR SOUFFRIR + + +Le marquis de Fontaneilles se fut venge de son malheur sur tout le +monde, tant la haine eclatait en lui. + +Il eut la cruaute, que dis-je? la lachete d'aller lui-meme au +telegraphe pour envoyer cette depeche a la duchesse de Parisis: + + "Madame la duchesse de Parisis est avertie par le marquis de + Fontanes que M. de Parisis et madame de Fontanes ne l'attendent + pas la nuit prochaine a Ems, hotel d'Angleterre ou hotel de + Russie._ + + "FONTANEILLES." + +Il etait minuit quand Genevieve recut cette etrange et horrible +depeche. Elle comprit bien que Fontanes voulait dire Fontaneilles. La +jalousie, qui n'etait pas aveugle cette fois, lui dessilla les yeux. +"Ah! mon coeur! dit-elle, ne trouvant plus d'air a respirer, je +pressentais bien cela. Cette femme t'a frappee a mort dans ton +bonheur." + +Elle appela Hyacinthe. "Hyacinthe, lui dit-elle, je vais +mourir.--Mourir! s'ecria Hyacinthe en la soulevant dans ses bras, car +la pauvre femme etait evanouie.--Non! dit Genevieve en se ranimant, je +veux aller a Ems, je veux sauver mon bonheur." + +Elle conta tout a Hyacinthe. "Oui, dit la jeune fille, il faut partir, +et je veux partir avec vous." + +Une heure apres, les deux femmes etaient a Tonnerre, ou elles +prenaient l'express pour Paris. Le soir, Genevieve partit par le train +de Cologne, sans rencontrer le marquis de Fontaneilles, qui partait en +meme temps. + +Qui peindrait jamais les angoisses de cette pauvre femme,--cette +pauvre mere deja, qui risquait son enfant pour son mari? Il n'y a +que celles qui ont ete trahies dans les joies de leur amour qui +comprendront ces horribles douleurs. + +Hyacinthe tentait de consoler la duchesse. "Non, non, disait +Genevieve, je suis comme ma mere: nee pour aimer, nee pour souffrir!" + +A Cologne, la duchesse se separa de Hyacinthe, quelles que fussent +les prieres de la jeune fille. "Non, Hyacinthe, je veux arriver a Ems +toute seule et mysterieusement. Allez m'attendre a Parisis--vivante ou +morte." + + + + +XXVII + +TOURNE-SOL ET LA TACITURNE + + +Cependant Parisis etait arrive seul a Ems par une de ces eclatantes +journees de mai, qui font croire a l'amour ceux-la memes qui ne sont +pas amoureux. + +A la gare de Coblentz, Parisis avait rencontre Mlle Tourne-Sol et la +Taciturne, qui allaient tenter la fortune sur la rive etrangere. + +Il les avait a peine saluees de la main, ne voulant pas refaire leur +connaissance, se croyant devenu un homme tout a fait serieux par son +titre de mari et par son titre de ministre; mais a Ems, il s'apercut, +cinq minutes apres son arrivee, qu'elles etaient, comme lui, +descendues a _Englischer-Hof_. + +Il pensa aller retenir sur la promenade un autre appartement. Il ne +voulait pas etre en pays--de connaissances--pour recevoir la marquise +de Fontaneilles. + +Mais il ne trouva pas mieux que l'hotel d'Angleterre. En effet, +l'appartement etait vaste et il avait deux entrees. Et d'ailleurs +Octave n'avait-il pas ecrit a Mme de Fontaneilles qu'il l'attendait a +l'hotel d'Angleterre ou a l'hotel de Russie? Or, a l'hotel de Russie, +il n'y avait rien a louer, hormis sous les toits. + +Parisis essaya d'abord de vivre renferme; il demanda a dejeuner; mais +cela lui parut si triste de tenir compagnie aux gravures allemandes +qui ornaient son salon de passage, qu'il ne put resister au plaisir +d'aller dejeuner au soleil, devant la Conversation, comme il faisait a +Bade,--comme on fait a Ems. "A la bonne heure, dit-il en ecoutant la +chanson du vin du Rhin tombant dans son verre, on peut dejeuner ici +gaiement." + +Mais a peine lui avait-on servi un filet de chevreuil aux confitures +de groseilles, que Tourne-Sol et la Taciturne vinrent se pencher +au-dessus de lui. "Eh bien! voila comme tu dejeunes sans nous, toi!" +Elles etaient de si belle humeur, elles repandaient un si doux parfum +de Paris, qu'un peu plus Octave leur disait de s'asseoir. Mais il +les maintint debout, presque a distance, par ce simple mot: "Chut! +j'attends la reine de Prusse." + +Les deux demi-comediennes s'envolerent comme deux oiseaux. + +Mais elles n'allerent pas loin; elles s'abattirent sous la prochaine +branche et firent tout haut un menu franco-allemand des plus imprevus. +Par exemple, elles demanderent du vin de Champagne du Rhin; Octave ne +fut pas peu surpris de voir qu'elles etaient plus savantes que lui sur +ce sujet, puisqu'en effet on leur apporta du vin de Champagne du Rhin, +un vin mousseux avec je ne sais quoi de sauvage dans le bouquet. + +Parisis, tout en gardant sa severite, ne pouvait s'empecher de songer +un peu a ces bonnes annees de sa vie ou il vivait sans prejuges et sans +soucis, ne craignant de s'attabler en plein soleil avec des comediennes: +Mais la vie ne se passe pas a dejeuner;--bien mieux, les hommes serieux +ne dejeunent pas,--hormis en voyage. + +Cependant Mlle Tourne-Sol et la Taciturne, voyant que la reine de +Prusse n'arrivait pas, se hasarderent a envoyer une coupe pleine a +Octave. Il ne fit pas de facons pour boire avec elles. Il regarda la +coupe ou petillait le vin du Rhin mousseux et y trempa ses levres avec +un sentiment de melancolie. C'est que, sans le savoir, il buvait a la +derniere coupe de sa jeunesse. + +Il rentra chez lui sans avoir renoue conversation avec ces demoiselles. +"Apres tout, dit-il, la vraie sagesse, c'est la folie; ne ferais-je +pas mieux de passer gaiement une heure avec ces deux toquees que de +m'aventurer plus loin dans cette passion qui me fait peur?--moi qui +n'ai jamais eu peur!" + +L'immoralite qui rit est a moitie pardonnee; le seul peche serieux, +c'est l'immoralite serieuse. Prendre une fille qui passe, c'est +chasser sur ses terres; prendre la femme d'autrui, c'est voler une +famille. + +Ces idees traversaient l'esprit du duc de Parisis. "Et pourtant, +dit-il, si jamais quelqu'un s'avisait de songer meme a aimer +Genevieve!" + +C'etait la premiere fois qu'il se sentait jaloux. + +S'il eut ete temps encore, peut-etre eut-il envoye une depeche a Mme +de Fontaneilles pour lui dire qu'il etait force de quitter Ems a +l'heure meme. Mais il reflechit que la marquise avait du partir de +Paris la veille. Et puis cet obstine desir de prendre sa part dans la +vie de toutes les femmes, l'aveugla encore. Il se raffermit dans sa +nature en disant le vers de Byron; + + _"L'amour est un fruit qu'il faut cueillir au risque de casser la + branche."_ + +Il ecrivit a la duchesse. + +Combien d'hommes divers dans un homme, combien de sentiments opposes +dans un coeur. + +Il attendait le soir la marquise de Fontaneilles et il ecrivit une +lettre tendrement amoureuse a sa femme. Les poetes a symboles ne +marqueraient pas de dire que l'adultere ricanait devant l'amour +conjugal. Voici la lettre: + + "Ma Genevieve, + + "Comme je suis loin de toi! j'ai beau me dire que tu es la + dans mon coeur, dans mon esprit, dans mon ame: j'ai beau voir + apparaitre a toute minute ton admirable figure, je me sens triste; + il me semble que je suis separe de toi par un monde et par un + siecle! C'est que tu m'as gate; c'est que j'ai vecu de ton amour. + Tu sais que tu m'as fait croire aux anges avant de croire a Dieu. + Ah! ma chere Genevieve, pourquoi faut-il que l'homme soit quelque + chose dans la vie? Si l'ambition allait m'exiler du bonheur! + N'est-ce donc la sagesse de vivre avec toi a Parisis, dans l'oubli + du monde, etouffant ma pensee sous la gerbe odorante de tes + cheveux! Tes blonds cheveux, voila la la vraie moisson, la moisson + d'or. Le reste ne vaut pas la peine d'y aller. + + "C'est egal, je te jure que je ne m'eterniserai pas a representer + mon souverain dans les capitales. Je ne veux vivre que pour toi, + ce sera vivre pour moi. + + "Adieu, ma douce adoree. Je reve que tu viens t'incliner pendant + que j'ecris, pour me surprendre par un de ces divins baisers qui + font refleurir mon front. Je me retourne, mais, helas! tu n'es pas + la! Et pourtant, il me semble que j'ai senti tes levres." + + "PARISIS." + + + + +XXVIII + +LA FEMME VOILEE + + +Et la-dessus, le duc de Parisis monta a cheval et suivit la route +d'Ehrenbreistein, tout en se rappelant les promenades de lord Byron +sur ces belles rives du Rhin ou les deux grandes figures poetiques de +la Revolution--Hoche et Marceau--ont trouve leur tombe heroique. On +pourrait y mettre pour epitaphe les paroles de Childe-Harold: "Brave +et glorieuse fut leur jeune carriere, ils furent pleures par deux +armees, celle qu'ils commandaient et celle qu'ils combattaient."--Ah! +dit Parisis, bien heureux celui qui meurt jeune,--plein de jours, +--pour une grande pensee dans une grande action! C'est ainsi que je +voudrais mourir." + +Le soleil allait se coucher dans un lit de pourpre,--eternelle formule +des poetes qui s'obstinent a croire que le soleil est toujours la +lampe d'or de la terre;--le crepuscule repandait ses melancolies. +Octave admirait ses paysages grandioses qu'il voulait vainement +comparer a ceux de Parisis, ou il avait accentue les sites sauvages. +Il pensa a la duchesse et au doux horizon du parc ou sans doute elle +se promenait a cette heure. Tout a coup, un nuage de fumee appela ses +regards et sa pensee. C'etait le train du soir qui amenait de Coblentz +les voyageurs venant a Ems. "Deja!" dit-il. + +Il s'imagina que la marquise de Fontaneilles arrivait alors; il +rebroussa chemin, donna un coup d'eperon et rentra au galop a l'hotel +d'Angleterre. + +C'etait le moment ou les voyageurs arrivaient eux-memes; il ne doutait +pas que la marquise n'apparut tout a coup; mais trois caleches survin- +rent avec des etrangers, sans qu'il reconnut Mme de Fontaneilles. +"Pourquoi? se demanda-il. C'etait pourtant bien aujourd'hui; elle a du +partir hier soir, elle avait dit qu'elle s'arreterait a Coblentz pour +n'arriver ici que la nuit. N'est-elle donc pas partie!" + +Il avait commande a diner a l'hotel; mais il ne toucha pas plus au +diner qu'il n'avait touche au dejeuner. Il alla diner a sa table +du matin sous les arbres du Casino. Mlle Tournesol et la Taciturne +etaient aussi a leur table, elles avaient prolonge leur diner, parce +que Mlle Fleur-de-Peche etait fraichement debarquee apportant des +nouvelles de la Maison d'Or. Quoique devenu etranger au monde dore, +Parisis ouvrit ses oreilles sans avoir l'air d'ecouter. + +Il apprit que le prince Bleu, qui se consolait avec Mlle +Fleur-de-Peche de la mort de Mme d'Antraygues, qu'il avait pleuree +ostensiblement pour se donner des airs d'un homme a passions, etait +arrive lui-meme; mais il dinait a l'hotel de Russie avec le duc H----, +eperdument amoureux de Mlle Nimporteki et venant la surprendre a Ems. + +Le duc de Parisis demanda du feu a ces dames pour allumer une +cigarette. Quand il dinait seul, il avait l'habitude de fumer dans les +entr'actes. "Sans ecouter aux portes, dit-il a Fleur-de-Peche, j'ai +compris que le prince etait venu avec vous.--Oui. Il va etre enchante +de vous trouver.--Est-ce qu'il n'y avait pas d'autres Parisiens dans +le train?--Non, c'etait le train du silence." + +Et se reprenant: "Attendez donc, nous avons voyage avec une dame +voilee qui avait l'air d'aller a son enterrement, tant elle etait +vetue de noir. Elle n'etait ni dans le compartiment des des femmes, ni +dans le compartiment des fumeurs, elle avait un coupe pour elle toute +seule et sa confidente." + +Fleur-de-Peche se mit a rire. "Pourquoi riez-vous? dit Octave avec +emotion.--Je ris, parce que le prince Bleu, qui aime a faire des +folies, a voulu monter avec elle comme s'il se trompait de bonne foi. +Mais c'est une femme serieuse, il a eu beau faire pour voir la couleur +de ses paroles: Impenetrable comme une statue.--Est-ce qu'elle est +descendue aussi a l'hotel d'Angleterre?--Je ne l'ai pas vue depuis +Coblentz." + +Octave ne douta pas que cette femme voilee ne fut la marquise de +Fontaneilles. Il retourna a l'hotel d'Angleterre et alla a l'hotel de +Russie, esperant la trouver, mais aucune femme voilee n'y avait paru. + +Il ne restait plus a Octave qu'a s'attabler au trente et quarante pour +tuer le temps. + + + + +XXIX + +LES DEUX ATHEES + + +Ce soir-la, Parisis perdit vingt-cinq mille francs en s'obstinant a la +noire. Et il ne jouait pas son grand jeu. "Allons, dit-il en se levant +quand ce fut fini, il parait que je suis heureux en amour. Tous les +bonheurs se payent cher." + +Il etait irrite de sa deveine; il demanda un sorbet sous les arbres, +a la belle etoile, tout en injuriant la rouge. + +Un philosophe allemand qu'il avait connu a Paris, au diner du +Commandeur, vint s'asseoir a sa table. "Eh bien! monsieur le duc, vous +avez perdu de belles batailles ce soir?--Oui, expliquez-moi pourquoi +un homme qui joue si bien est battu par les cartes. Je commence a +croire a la malice des choses plus qu'a la malice des hommes.--Et +vous avez peut-etre raison. Et pour commencer par le commencement, +croyez-vous a Dieu?--Non. Et vous?--Moi, je crois a Dieu.--C'est +etonnant, dit Parisis en regardant son philosophe, en France vous etes +athee, et en Allemagne vous etes deiste?--J'ai change d'opinion; un +peu de philosophie eloigne de Dieu, beaucoup y ramene.--Voulez-vous +prendre un sorbet?--Non, un verre de kirsch. Je suis de mon pays.--Et +ou voyez-vous Dieu?--Partout. Dans ce beau ciel etoile, qui est comme +la couverture historiee du livre des mondes; sur cette terre, qui +n'est que l'ebauche de l'oeuvre de Dieu. Que dis-je? Je le vois meme +en vous qui le niez." + +Un chien passait, qui s'arreta, lui aussi, devant la table. +"Voyez-vous Dieu dans cette bete?--Oui.--Alors ce chien a une ame, une +parcelle de la divine intelligence?--Oui, il a une ame materielle.--Je +vous vois venir; vous donnez une ame aux betes et une ame aux gens; +vous voulez que la premiere soit mortelle et la seconde immortelle. +Croyez-vous donc qu'il y ait bien loin de l'ame du chien qui reve sans +nous ecouter, a l'ame de notre voisin qui nous ecoute en buvant de +la biere et qui ne nous comprend pas? Croyez-vous que le chien ne +raisonne pas aussi profondement que ce buveur de biere quand, a +la chasse, il rapporte la perdrix a son maitre? Pourquoi la +rapporte-t-il, lui qui aime le gibier,--au bout du fusil?--C'est qu'il +a le sentiment du bien et du mal. Pas un coup de dent, lui qui a faim, +c'est stoique! Mon cher savant, il ne manque a ce chien que de faire +un cours a vos universites allemandes pour reduire ces raisonnements +en syllogismes.--Peut-etre, dit le savant devenu plus pensif, chaque +pas qu'on fait dans la science est un pas dans l'abime.--Voyez-vous, +reprit Parisis, quand j'ouvre Malebranche, je suis effraye de ces +lignes: "Les betes perdent tout a la mort; elles ont ete innocentes et +malheureuses, mais il "n'y a point de recompenses qui les attende." +Ainsi, Dieu n'existe pas, puisqu'il n'est pas juste. A quoi +servira-t-il au perdreau d'avoir ete assassine et mange par moi? +L'univers n'est qu'un vaste tombeau ou s'eteint l'ame des hommes comme +l'ame des betes.--L'univers est une vaste resurrection, parce que +la vie est dans la mort comme la mort est dans la vie.--Et pourquoi +passerions-nous dans un autre monde? Le notre est admirable; celui qui +n'y trouve pas son ideal est un sot ou un reveur. Mon ideal, je l'ai +toujours saisi. Quoi de plus beau que la nature en fete? quoi de plus +beau qu'un cheval de race? quoi de plus beau qu'une belle femme? quoi +de plus beau que le ciel du soleil ou le ciel des etoiles? Si j'avais +une priere a faire a Dieu, ce serait de me faire revivre dans ce +monde-ci." + +Parisis ajouta en raillant: "D'autant que l'autre n'existe pas +--Monsieur le duc, dit le savant, ce monde-ci n'est que l'ebauche +de notre destinee." + +Octave se leva: "Adieu, mon cher savant, c'est assez batir sur sable. +Rappelons-nous le mot de Gassendi: "Les philosophes qui parlent de +l'ame sont confine ces voyageurs qui racontent ce qui se passe dans le +serail, parce qu'ils ont traverse Constantinople."--Oui, mais si on +parle du serail, c'est que le serail existe.--Ah! vous etes entetes, +vous autres Allemands." + +Quand Octave fut seul, il leva les yeux vers les millions d'etoiles +qui lui parlaient de l'infini. "Et pourtant, dit-il avec un mouvement +d'enthousiasme, je serais si heureux si je pouvais croire en Dieu." + +Une femme se jeta a sa rencontre. Il reconnut la marquise de +Fontaneilles. "Enfin! s'ecria-t-il.--Oui, c'est moi, lui dit-elle en +lui serrant la main et en appuyant son front rougissant contre lui. +Mais chut! ma soeur est la qui marche en avant vers l'hotel. Nous +sommes arrivees tout a l'heure. Nous avons pris un appartement pres +du votre, mais nous sommes en voisinage d'un personnage prussien qui +partira demain. Donc, a demain." + +Parisis voulut retenir la marquise. "Mais qui vous empechera de venir +ce soir causer avec moi!--Causer avec vous! Je ne sais pas causer a +deux." + +La marquise le regarda avec une expression voluptueuse: "Non! demain." +Et elle courut rejoindre sa soeur. + +Il a fallu que Louis XIV aimat Montespan pour comprendre tout le +charme divin de La Valliere, comme s'il fallait voir l'ange a travers +le demon. Ce fut un peu le sentiment qui s'empara de Parisis quand +il pensa a Genevieve apres avoir devore d'un oeil ardent Mme de +Fontaneilles, comme s'il prenait deja une part des ivresses promises. + +L'image melancolique de Genevieve amena l'image desolee de +Violette,--puis celle de Mme d'Antraygues,--puis celle de Mme de +Revilly,--puis celles de tant d'autres qui avaient paye cher les +heures d'amour passees avec Parisis. + +Ce fut la vision de Louis XIV, qui, pres de mourir, vit apparaitre +tout eplorees les vingt femmes qu'il avait aimees et qu'il avait +condamnees a toutes les miseres, au repentir, au desespoir, a la mort: +Marie de Mancini, Henriette d'Angleterre, La Valliere, Fontanges, +Montespan, dont le cri de douleur retentira au dela des siecles. +"Pauvres femmes! dit Parisis en voyant passer dans son souvenir toutes +celles qui l'avaient aime.--Apres cela, reprit-il philosophiquement, +bien heureuses celles qui meurent jeunes! Mourir jeune, dans la joie +ou l'angoisse de l'amour, c'est aller au ciel--s'il y a quelqu'un +la-haut!" + + + + +XXX + +M. DE FONTANEILLES + + +A Ems, M. de Fontaneilles descendit au Kursaal; mais des que ses +bagages furent dans son appartement, il alla a l'hotel d'Angleterre +avec son sac de nuit. + +Pourquoi ce sac de nuit? C'est qu'il portait a l'hotel d'Angleterre +ce qu'il avait de plus cher dans ses bagages:--ses pistolets,--son +poignard espagnol,--son couteau malais. + +Il savait deja, par le cocher qui l'avait conduit au Kursaal, que le +duc de Parisis etait a l'hotel d'Angleterre. Octave etait naturellement +le lion du pays, par son grand nom, par son grand air et par son grand +jeu. + +Le marquis demanda s'il restait quelque chose a louer au premier. +On lui offrit deux chambres. Il arrivait a propos; celui qui les +occupait, M. de Bismark, venait de partir pour Cologne. Il y avait +trois portes sur le palier. M. de Fontaneilles entra chez lui par la +porte du milieu. "C'est bien, pensa-t-il, je suis sur d'etre voisin de +Parisis." + +Il ne discuta pas sur le prix. Voyant une porte condamnee: "Ou donne +cette porte?--Sur le salon de M. le duc de Parisis, dit l'hotelier, +qui etait fier d'avoir un duc francais tout au debut de la saison.--Et +quel est mon autre voisin?--Deux dames francaises venues cette nuit +qui n'ont pas encore donne leur nom.--C'est bien, murmura le marquis, +j'ai mis le pied dans le nid de viperes." + +Il dit tout haut: "Je laisse mon sac de nuit. Tenez, voila mon nom." +Il donna la carte d'un marchand anglais qu'il avait gardee par +megarde: + + -------------------------- +| | +|WILLIAMS COOLIDGE | +| | +|_Mark-Lane, London._ | +| | + -------------------------- + +Il enferma son sac de nuit et retourna au Kursaal. Il ne reparut +pas de la matinee. Mais vers trois heures, il demanda sa clef, une +bouteille de kirsch, une plume et de l'encre, disant qu'il avait a +ecrire et priant qu'on le laissat en paix. + +On le trouvait fort original et fort sombre; mais un Anglais! + +Quand il fut seul, il parcourut l'appartement pour s'assurer que nul +ne le pouvait voir, apres quoi il tira de sa poche un marteau, une +lime et un rossignol. Il venait d'apprendre que Parisis etait monte en +voiture, a deux heures, avec une dame voilee, accompagnee d'une jeune +fille, pour aller se promener a la maison de chasse d'Oberlahnstein. + +Le marquis s'avouait qu'il etait arrive trop tard; il ne doutait pas +que la trahison ne fut consommee, il n'avait plus d'ame que pour la +vengeance. + +Tel etait son aveuglement, qu'apres avoir examine la porte condamnee, +il ne craignit pas de decider qu'il fallait scier les charnieres sans +s'inquieter du bruit qu'il ferait. Il se mit a l'oeuvre, croyant que +Parisis et sa femme ne rentreraient qu'a l'heure du diner. + +Le temps fut plus long qu'il n'avait cru; mais, arme de sa vengeance, +il ne se reposa pas une minute. Au bout d'une heure, c'etait fini. "Et +maintenant, dit-il, cela ne m'empechera pas de crocheter la serrure, +pour faire moins de bruit; mais, quoi qu'il en soit, je suis sur de +les surprendre--et de les tuer!" + +Disant ces mots, il s'agenouilla et pria Dieu. Voila pourquoi Dieu +pardonne souvent a ceux qui ne le prient pas. + + + + + +XXXI + +PROPOS PERDUS + + +Fleur-de-Peche, Tourne-Sol et la Taciturne s'arreterent vers deux +heures sur le pont, pour voir passer au loin le duc de Parisis qui +emmenait deux dames en promenade, la marquise de Fontaneilles et Mlle +Clotilde de Joyeuse. "Oh! oh! dit Tourne-Sol, on nous enleve Parisis; +c'est dommage, j'esperais qu'il jouerait pour moi. Dieu des decaves, +_ora pro nobis_!--Ces princesses, dit Fleur-de-Peche, n'ont-elles pas +tous les privileges? Elles vont a la cour, ce qui ne les empeche pas +de venir nous prendre nos hommes jusque sur les tapis verts. N'est-ce +pas, la Taciturne?--_Question d'argent_, dit celle-ci avec son +indolence accoutumee.--Mais non, ce n'est pas une question d'argent; +c'est une question de principes. Decidement, je finirai par le +mariage. Je veux, moi aussi, aller partout.--Mais quand tu seras +mariee, nous ne te recevrons plus.--Je m'en consolerai. Je prendrai +ces grands airs que donnent l'hymenee et la vertu. Voyez ces dames: +nous avons beau faire, elles ont un art de pencher la tete, des +mouvements de cygne et de roseau que je ne puis pas attraper.--Est-il +heureux, ce Parisis! car il est toujours dans les deux mondes, +celui-la: il dine de la messe et soupe du theatre.--Mais non, ma +chere, il est devenu un saint. Il nous parle encore, mais nous n'en +ferons plus rien. _Ni oui ni non_, dit la Taciturne.--Quand je pense +qu'il n'y a pas ici un seul Russe pour me venger de la rouge! reprit +Tournesol. Encore si la Taciturne etait plus expansive, elle seduirait +son voisin un jouvenceau.--Oui, _mais je suis desarmee_.--Il est cousu +d'or, demande au prince Bleu.--_J'en accepte l'augure._" + +Le prince Bleu, qui montait a l'autre bout du pont, fut bientot pres +de ces demoiselles. "Dites-moi, leur demanda-t-il, je ne puis pas +rencontrer Parisis; il n'est pourtant pas parti?--Parti! Il n'y a +qu'un instant, il passait en caleche avec deux dames.--Est ce que sa +femme est ici?--Chut! n'entrons pas dans la vie privee." + +Le prince Bleu, apres avoir promis de presenter le voisin de la +Taciturne, un jeune Russe qui voulait entrer a Paris par la porte +d'Enfer, alla, pour la seconde fois, a l'hotel d'Angleterre, +questionner l'hotelier sur Parisis. Etait-il venu seul? Quelles +etaient les dames qu'il promenait? Reviendrait-il de bonne heure? "M. +le duc est venu seul, dit l'hotelier; mais je crois bien qu'il connait +les deux dames qui sont arrivees cette nuit.--Pouvez-vous me dire +le nom de ces dames?--Oui, je viens de les inscrire: c'est si je me +souviens bien, la marquise de Fontaneilles et sa soeur, Mlle de la +Gaiete.--Vous voulez dire Mlle de Joyeuse.---Ah! oui, dit l'hotelier, +qui pensait en allemand; je traduisais mal." + +Le prince s'eloigna. "Que diable tout ce monde-la fait-il ici?" Il +rencontra Monjoyeux: "Vous ici! par quel miracle?" + +Monjoyeux arrivait en toute hate de Paris, parce qu'un modele--la +soeur de la femme de chambre de Mme de Fontaneilles--lui avait appris +l'histoire du rendez-vous a Ems et le depart du marquis. + +Il etait parti lui-meme, pressentant un malheur. + +Monjoyeux n'avait qu'un ami: il veillait sur lui. Il ne voulut rien +dire au prince, craignant que cet evapore ne mit le feu aux poudres. + +Le duc de Parisis rentra a l'hotel d'Angleterre a onze heures, avec la +marquise de Fontaneilles et Mlle de Joyeuse. Il avait dine avec elles +dans une villa voisine. + +Le duc et la marquise ne s'etaient pas dit un mot d'amour, mais quelle +adorable causerie des yeux! + +A l'hotel, Octave serrant la main de Mme de Fontaneilles, avait dit +tout haut: _A demain_, pour Mlle de Joyeuse, mais il avait dit tout +bas: _A minuit_. + +Et il etait sorti pour passer l'heure d'attente a la salle de jeu. + + + + +XXXII + + + +OU ETAIT LA DUCHESSE DE PARISIS? + + +Elle etait arrivee a la station d'Ems a une heure; elle s'etait +logee tout a cote en donnant un nom quelconque; elle s'etait bientot +hasardee dans les promenades qui bordent la riviere, mais se derobant +a chaque instant pour n'etre pas reconnue. + +Elle avait bientot vu ce qu'elle brulait de voir, ce qu'elle n'aurait +pas voulu voir: Parisis se promenant avec Mme de Fontaneilles et Mlle +de Joyeuse. La jeune fille n'etait pas pour les amoureux un temoin +bien embarrassant, car elle courait les buissons et ne s'occupait ni +de leurs oeillades ni de leurs causeries. Au detour d'une allee, comme +Genevieve s'etait approchee, emportee malgre elle, elle avait vu +Parisis qui saisissait la marquise par la ceinture pour l'embrasser en +plein soleil. "Ah! c'est un coup de poignard," dit-elle en portant la +main a son coeur. Elle voulut se montrer, mais elle eut le courage +de se contenir et de s'en aller, craignant un eclat public, car des +promeneurs s'etaient approches. + +Elle etait rentree en proie a mille desseins contraires. "J'en +mourrai," disait-elle a chaque instant. Et elle avait ecrit plusieurs +lettres a son mari, a la marquise, a Mlle Hyacinthe; mais ces lettres, +on les retrouva inachevees le lendemain. + +Le soir, Genevieve s'etait decidee a aller a l'hotel d'Angleterre. +Comme elle passait devant le palais de la Conversation, elle avait +rencontre Parisis qui venait de conduire Mme de Fontaneilles et qui +revenait a la salle de jeu. Le nom d'Octave echappa aux levres de la +duchesse, quoiqu'elle eut resolu d'arriver chez lui incognito. Parisis +retourna la tete, tres surpris de reconnaitre la voix de Genevieve. +Il lui saisit la main. "C'est toi?--Je sais que vous ne m'attendiez +pas.--Comme je suis heureux de te retrouver!" + +Ce mot etait si bien dit, que toute la jalousie de Genevieve tomba +presque comme par enchantement. Mais elle se rappela le baiser a la +promenade. "Et la marquise? dit-elle,--La marquise, elle devient +folle, repondit Parisis, elle est ici, elle ne sait pourquoi. Elle +dit pour sa poitrine, moi je dis pour son coeur. Je l'ai promenee +aujourd'hui avec sa soeur, pour lui faire des remontrances.--En +l'embrassant?--Oui, comme un bon predicateur que je suis: je ne veux +pas la mort du pecheur." + +On sait que Parisis avait par excellence l'art de conjurer toutes +les tempetes de l'amour. Il n'avait peur de rien, parce qu'il etait +fertile en ressources: tromper, toujours tromper, c'etait son jeu. +Genevieve le trouva si calme, si souriant, si amoureux, qu'elle ne +voulut plus lui parler de Mme de Fontaneilles; elle pensa que le +marquis avait ete aveugle par la jalousie, et qu'entre son mari et la +marquise il n'y avait eu qu'une simple rencontre de hasard a Ems. + +La duchesse eut pourtant le courage, en entrant a l'hotel d'Angleterre, +de demander a Parisis pourquoi il se hatait si lentement d'aller a son +poste. "Tu sais, ma chere amie, lui repondit-il, que j'ai garde quel- +ques-unes de mes mauvaises habitudes. J'aime toujours le jeu." Et apres +un silence: "Mais j'aime bien mieux l'amour." Et il prit Genevieve dans +ses bras avec toute la douceur penetrante de la veritable passion. + +Une des filles de l'hotel, qui avait vu les maneges de Parisis et de +Mme de Fontaneilles, ne put s'empecher de dire en voyant Octave si +amoureux de sa femme: "Eh bien! Dieu merci, que va dire l'autre tout +a l'heure!" + +Parisis avait voulu que Genevieve soupat. Peut-etre esperait-il +pouvoir s'echapper un instant pour avertir la marquise; mais +Genevieve, qui n'avait pris depuis le matin que du the et du cafe, +ne voulut pas souper. Apres avoir ete toute a sa douleur, elle etait +toute a sa joie: elle embrassait Octave et le devorait des yeux. +Son bonheur, qu'elle croyait perdu, elle le retrouvait plus rayonnant. + +Que se passait-il dans le coeur d'Octave? S'il etait inquiet, il +cachait bien son inquietude. "Tu sais que je vais me coucher, lui dit +tout a coup Genevieve. Et moi donc, lui repondit-il." Sur ce mot elle +jeta ses gants sur le canape, et decoiffa d'un revers de main son mari +qui, sans doute, n'avait garde son chapeau que pour pouvoir sortir +encore. + +Genevieve qui, a Parisis comme a Champauvert, passait une heure le +soir a se deshabiller, ne fut pas cinq minutes cette nuit-la, d'autant +plus que Parisis y mit la main avec sa grace accoutumee. + + * * * * * + +Or, M. de Fontaneilles etait a son poste; avec une vrille, il avait +perce deux trous imperceptibles pour voir le spectacle. + +Mais contre son attente, on ne venait pas dans le salon, on restait a +causer dans la chambre a coucher. + + + + +XXXIV + +L'HEURE D'AIMER + + +La porte qui s'ouvrait de la chambre a coucher sur le salon etait +fermee. M. de Fontaneilles entendait vaguement un bruit de voix sans +qu'une seule parole vint a son oreille. + +Que se disait-on? Il ecoutait avec anxiete, il regardait avec fureur +le sillon de lumiere qui passait sous la porte. "Oh! ma vengeance," +dit-il en se contenant. + +On causait toujours. Apres une heure d'attente, la porte s'ouvrit. +Octave seul passa dans le salon. Que venait-il y faire? il n'y apporta +pas de lumiere, mais la lumiere de la chambre le suivit d'un pale +reflet. + +La chambre de la marquise de Fontaneilles avait une porte sur ce +salon: Octave tentait-il de lui donner des nouvelles? La duchesse +appela son mari. Octave retourna dans la chambre sans refermer la +porte. + +Alors M. de Fontaneilles vit, a demi masquee par Octave, une femme qui +le pressait amoureusement sur son sein. + +Le marquis rugit. Il avait entendu cette parole--ce cri d'un coeur +eperdu: "Ah! si tu savais comme je t'aime!"--"Elle ne m'a jamais dit +cela!" dit-il en etouffant sa voix. + +Il regardait toujours. Octave commenca a deshabiller Genevieve avec +sa grace accoutumee. Et, tout en la deshabillant, il lui baisait les +cheveux, il lui baisait le cou, il lui baisait les bras. + +M. de Fontaneilles voyait mal, mais il voyait trop. + +Et quand la robe tomba, Octave prit doucement Genevieve et la porta +sur le lit avec les paroles les plus amoureuses. "Il me semble qu'il y +a un siecle!" dit-elle. + +Parisis alla fermer la porte ouverte sur le salon. Cette fois, le +marquis ne vit plus rien et n'entendit plus rien. Sa curiosite febrile +le clouait encore a la porte condamnee. + +Tout a coup, il arracha cette porte. Il saisit le poignard,--il +avait le revolver dans sa poche,--il se precipita dans la chambre a +coucher.--Tout aveugle et tout eperdu il frappa. + +Octave se defendit mal, parce qu'il fut surpris se deshabillant. + +Quoique la femme fut presque nue, elle se jeta hors du lit pour se +precipiter au-devant du furieux, comme pour preserver Parisis. En +se jetant hors du lit, elle renversa le candelabre, les bougies +s'eteignirent. + +Mais M. de Fontaneilles, voyant une forme blanche devant lui: "Toi +aussi, je te tuerai!" dit-il en rugissant comme une bete fauve. + +Il avait deja blesse Parisis. + +Avant que Parisis se fut jete entre l'assassin et sa femme, l'assassin +eut le temps de frapper. Et il frappa au coeur. + +Genevieve poussa un cri: "Octave, je meurs! je meurs!" + +M. de Fontaneilles n'etait pas assouvi; pendant que sa femme +entrainait Parisis qui l'avait prise dans ses bras, le marquis frappa +encore. + +Parisis cria avec l'effroi de toutes les douleurs: "Genevieve! +Genevieve!" + +Frappe au cote, ne s'inquietant que de sa femme, qui tombait a moitie +morte dans ses bras, il n'avait pas reconnu M. de Fontaneilles, il ne +comprenait rien a cet assassinat. + +A ce cri d'Octave appelant Genevieve, M. de Fontaneilles eut peur. +Deja quand Genevieve avait dit:--_Octave, je meurs!_--, il avait pense +que sa femme parlait a son amant en deguisant sa voix. + +Il courut dans sa chambre et revint avec une bougie. + +Il vit la duchesse de Parisis mourante, mais s'agitant encore sous les +baisers et sous les cris d'Octave. + +Alors il s'enfuit epouvante, laissant tomber son poignard. + +Octave venait de tout voir et de tout deviner. Tout ensanglante, il +ramassa le poignard et courut sur le marquis. + +Il etait effrayant: le visage livide, les traits contractes, les yeux +injectes de stries sanglantes. + +Quand le marquis vit accourir Octave, il saisit un des deux pistolets +qui etaient sur la table. "N'avancez pas, lui cria-t-il, n'avancez pas +ou je vous tue." + +Octave avanca, et, frappant au bras M. de Fontaneilles, il detourna le +coup. + +La balle alla trouer une boiserie et briser bruyamment un miroir dans +la chambre voisine. + +C'etait la chambre de Mme de Fontaneilles. + +Elle ne savait pas que Genevieve fut venue a Ems non plus que M. de +Fontaneilles. + +A cette heure meme, la marquise, aveuglee par son amour, se demandait +pourquoi Octave ne lui faisait pas signe, puisqu'il avait ete convenu +qu'a minuit, pendant le premier sommeil de Mlle de Joyeuse, elle +irait, de son pied leger, continuer sa causerie amoureuse avec +Parisis. + +En attendant, elle se mirait et se trouvait belle. Elle avait les deux +battements de coeur de celles qui attendent. + +Au coup de pistolet, mille eclats de la glace volerent sur elle. Elle +fut stoique et ne cria pas. + +Il restait assez du miroir pour lui montrer qu'elle etait defiguree. + +Mlle de Joyeuse, presque endormie dans une chambre a cote, accourut, +poussa un cri et recula avec effroi devant ce spectacle. "Ma soeur! +ma soeur!--Chut! prions Dieu, Clotilde," dit Mme de Fontaneilles en +tombant evanouie. + +Mlle de Joyeuse essuyait de ses mains et de ses levres le sang qui +perlait sur la figure de sa soeur. + +La femme adultere etait frappee a jamais dans ce qu'elle aimait le +plus: sa beaute! + + + + +XXXIV + +LE JUGEMENT DE DIEU + + +Parisis avait renverse le marquis de Fontaneilles; il avait frappe +deux fois deja... "C'est une lachete! dit le marquis, je suis +desarme.--Une lachete! dit Octave avec amertume; est-ce que ma femme +etait armee?--Vous savez bien que je croyais frapper ma femme." + +C'etait la premiere fois que le mot _lachete_ resonnait aux oreilles +de Parisis. Il domina toutes ses coleres et toutes ses douleurs. Il se +releva et dit avec calme: "Eh bien! il vous reste un pistolet charge: +voulez-vous le jugement de Dieu?--Le jugement de Dieu! dit le marquis +se relevant aussi. Vous ne croyez pas a Dieu!" + +Ce fut a cet instant que Mlle de Joyeuse jeta un cri en voyant sa +soeur toute sanglante. + +Octave crut entendre la voix de Genevieve et courut a elle. + +Il lui parla et l'embrassa comme s'il voulut lui donner son ame pour +la ranimer. + +La lune repandait sur la figure de la duchesse un pale sillon de +lumiere. + +Genevieve avait les yeux ouverts, mais elle ne voyait plus Octave. + +Il s'agenouilla: "Oui, le jugement de Dieu! dit-il avec desespoir; le +jugement de Dieu, puisque tout est fini." + +Et comme si Genevieve dut l'entendre: "Genevieve! Genevieve! mon +adoree Genevieve, attends-moi!" + +Il l'embrassa encore. "Non, dit-il, l'ame n'est pas morte!" Et levant +les yeux dans la nuit, cet athee s'ecria: "_Credo!_" + +Cette fois, il eut des larmes. Il lui sembla qu'il revoyait deja au +ciel sa mere et sa femme. + +Mais le marquis attendait. Il retourna vers lui. "Voyons, dit-il, j'ai +hate.--Moi aussi, dit M. de Fontaneilles. Voila deux pistolets, tous +les deux sont couverts de sang: prenez!" + +Mais Parisis dit qu'il reconnaissait celui qui venait d'etre tire. + +Le marquis deplia une serviette, la jeta sur les pistolets et les +tourna trois fois. "Prenez donc!" dit-il avec impatience. + + Parisis, toujours galant homme, ecrivait sur le coin d'une table: + "Je me bats en duel avec M. de Fontaneilles. + + "DUC DE PARISIS." + + Ce 28 juin, minuit et demi. + +A son tour, le marquis de Fontaneilles ecrivit: + + "Je me bats en duel avec M. de Parisis. + + "MARQUIS DE FONTANEILLES." + + Ce 29 juin, minuit et demi. + +Le duc croyait que toute la nuit appartenait au jour passe. Le marquis +comptait, en homme ordonne, le jour nouveau a partir de minuit. Voila +pourquoi on trouva deux dates: _le 28 juin et le 29 juin._ + +Parisis mit la main sous le repli de la serviette et prit un pistolet. +Quand il l'arma, il lui sembla, malgre son emotion, tant etait grande +son experience des armes, que le canon de ce pistolet etait encore +tiede comme si on venait de s'en servir. "Dieu me condamne, Genevieve +m'appelle," dit-il en levant fierement la tete. + +Les deux adversaires se placerent presque l'un contre l'autre, le +doigt sur la detente, la gueule du pistolet a peine a dix centimetres +du coeur. + +Eclaires par la flamme vacillante d'une bougie, ils se regarderent un +instant d'un terrible regard; ils entendirent battre leur coeur +sous le canon des pistolets. "Un, dit Octave.--Deux, dit M. de +Fontaneilles.--Trois, dit Octave." + +Une detonation retentit dans le silence de la nuit. + +M. de Fontaneilles vit le dernier des Parisis, frappe d'une balle en +pleine poitrine, faire quelques pas en arriere. + +Tout a coup, ressaisissant un eclair de vie, Octave alla d'un pas +rapide tomber avec un grand cri de douleur sur le sein de la duchesse +de Parisis. + +Elle eut encore un tressaillement. + + + + +XXXV + +MONJOYEUX + + +Quoiqu'il fut minuit et demi, quelques joueurs attardes avaient +reconduit apres souper Mlles Fleur-de-Peche, la Taciturne et +Tourne-Sol jusqu'a la porte de l'hotel d'Angleterre. + +Ces deux dames ne recevaient pas _intra muros_. + +On entendit le coup de pistolet qui frappait Parisis. "Entendez-vous? +dit un joueur, c'est un decave qui joue a la rouge." + +Horrible mot, quand on pense a tout ce sang repandu. + +Le prince Bleu devisait gaiement avec ces demoiselles; il avait +rencontre a onze heures Parisis et sa femme qui allaient entrer a +l'hotel d'Angleterre; ils lui paraissaient si heureux, qu'un rayon lui +etait venu jusque sur la figure; il n'avait jamais ete si gai. + +Cette detonation l'inquieta pourtant. + +Ce fut alors qu'un homme, plus inquiet que lui, arriva dans le groupe +et demanda de quoi il etait question. C'etait Monjoyeux, suivi bientot +de Villeroy qui etait arrive par le train du soir. + +Quand on leur eut repondu qu'on venait d'entendre une detonation: "Oh! +mon Dieu! s'ecria Monjoyeux, il y a la-haut un assassinat." + +On voyait courir des lumieres dans l'hotel, on criait et on parlait +haut. + +Monjoyeux carillonna pour entrer. La porte s'ouvrit. Le prince Bleu +s'elanca desespere. + +Monjoyeux allait le suivre, mais M. de Fontaneilles sortit. + +Monjoyeux remarqua qu'il etait tout couvert de sang. "On ne passe +pas, lui dit-il en l'arretant.--Pourquoi? demanda froidement +le marquis.--Parce que vous ressemblez a un homme qui fait son +crime.--Moi! Je ne fuis pas. Cet homme m'avait pris ma femme, je +vais tout droit me constituer prisonnier.--Eh bien! vous etes mon +prisonnier," dit Monjoyeux. Et quand il eut appris l'horrible +tragedie: "Va! lui dit-il, je t'abandonne a toi-meme, va cuver ton +sang!" + +Mais le ressaisissant: "Tu m'as tue mon seul ami; tu porteras un jour +ma marque, si tu es absous." + +Le rude Monjoyeux pleurait comme un enfant. Et comme a toutes choses +il y a une moralite, Monjoyeux ajouta: "Il faut en finir une fois pour +toutes avec ces hommes qui assassinent les femmes. Dieu merci! la +peine de mort contre la femme est abolie." + +Monjoyeux courut vers Parisis. Il lui sembla qu'il tressaillait +encore. Il voulait l'embrasser; mais, quand il le vit couvrant de +ses mains et de sa figure la chaste nudite de Genevieve, il tomba +agenouille et il eclata en sanglots. + +Le medecin qui etait survenu, les supplia, lui, Villeroy et le prince +Bleu, de sortir de cette chambre sanglante, ou tout le monde voulait +entrer. "Oui, dit Monjoyeux, allons-nous-en. C'est la chambre +nuptiale de la mort. Que personne ne la profane." Et apres avoir +respectueusement baise la main de la morte, il ajouta: "Demain j'y +reviendrai seul." + +Mais le lendemain, quand il revint, on lui dit que son ami etait deja +dans le cercueil. Il rencontra dans l'escalier de l'hotel une femme +qu'il avait vue a Paris au bras d'Octave. + +C'etait la Femme de Neige. + +Elle lui tendit la main: "Tout est fini!" dit-elle tristement. Il +voulut lui parler, mais elle passa rapide et mysterieuse. + + + + +XXXVI + +UNE NOUVELLE A LA MAIN + + +Madame d'Argicourt etait serieusement malade. Elle aussi avait perdu +son amant; elle aussi s'etait reveillee de toutes ses illusions. +Horrible reveil, quand deja la jeunesse decline et qu'on n'espere plus +reprendre pied dans le pays de l'amour. Cette femme, si vive et si +gaie, toute emportee par la force de sa nature, devait tomber d'un +seul coup comme ces arbres branchus qui appellent la foudre. + +Une soeur de charite la veillait. + +C'etait une jeune religieuse, pale et meditative, qui lui etait venue +par son medecin ou par son confesseur, je ne sais pas bien. + +La jeune religieuse, toute a ses livres de prieres, ne semblait rien +savoir des choses de ce monde. On apportait les journaux de sport, +de haute vie, de nouvelles a la main a Mme d'Argicourt, la soeur de +charite ne les lisait jamais. + +Mais un soir, comme Mme d'Argicourt s'impatientait dans la fievre, +elle lui dit: "Ma soeur, je vous en prie, lisez-moi les journaux, +faites-moi oublier que je souffre." + +La religieuse tenta de la convaincre que si elle ecoutait quelques +lectures pieuses elle sentirait comme par miracle ses douleurs +s'apaiser, tant les legendes chretiennes sont un baume sur toutes les +douleurs, meme sur les douleurs corporelles, puisque, selon l'apotre, +il n'y a que l'ame qui vit. La est le vrai stoicisme. + +Mais enfin, pour complaire a la malade, la religieuse ouvrit le +premier journal venu. + +Elle promena ses regards ca et la. D'ou vient que la premiere chose +qu'elle lut fut cette nouvelle a la main toute fraiche venue d'Ems par +le telegraphe, comme s'il se fut agi d'un evenement politique? + + "La ville d'Ems inaugure mal sa saison. Voici, en quelques mots, + la tragedie epouvantable dont cette petite ville, toujours si + gaie, vient d'etre le theatre. Il y a la un denouement pour les + faiseurs de drames. + + "Un duc celebre dans le monde parisien etait arrive hier sans sa + duchesse. Il parait qu'il venait a Ems pour y rencontrer une belle + marquise parisienne. + + "Mais le duc et la marquise avaient compte sans la duchesse et le + marquis. + + "Or, la duchesse arrive a temps et prend sa place le soir dans le + lit du duc, c'etait son droit; c'etait son devoir. + + "Mais, par malheur, le marquis, en proie a sa fureur jalouse, ne + doute pas qu'il va trouver sa femme dans le lit du duc; dans son + aveuglement, il se precipite, il entend parler une femme, la + jalousie lui dit que c'est la sienne, il est arme d'un poignard. + Il veut frapper le duc, peut-etre pour frapper la femme ensuite. + + "Le duc etait debout, se deshabillant; la femme etait deja + couchee. Au premier coup de poignard, la femme se precipite; dans + son aveuglement, le marquis la frappe a son tour. + + "Il frappe au coeur. + + "Le duc est blesse et la femme tuee. Rien ne peut peindre cet + horrible carnage. + + "Ce n'est pas tout: duel au poignard, duel au pistolet, jugement + de Dieu, que sais-je! Le duc est tue, le marquis s'est livre a la + justice allemande. + + "On n'a pas de nouvelles de la marquise. + + "C'est d'autant plus epouvantable, que le duc et la duchesse + s'adoraient. On sait qu'ils etaient encore dans leur lune de miel. + Mais n'est-ce pas bien mourir que de mourir heureux? + + "Et maintenant, on se demande ce que faisait la une dame etrangere + connue a Paris sous le nom de la _Femme de Neige_? + + "Tout est mysterieux en cette tragedie d'Ems." + +La religieuse ne lut tout haut que les premieres lignes de cette +"nouvelle a la main." Mme d'Argicourt se souleva. "Lisez, lisez, ma +soeur. Je suis sure que c'est le duc de Parisis. Oh! mon Dieu! mon +Dieu! quel malheur!" + +Mme d'Argicourt s'apercut alors que la religieuse venait de tomber +evanouie. + + + + +XXXVII + +LES ROSES FANEES + + +Cette depeche de Bade avait averti d'Aspremont, qui etait alors en +Bourgogne: + + M. le comte d'Aspremont a Dijon. Ami, allez nous attendre a Paris. + Epouvantable malheur. Duc et duchesse assassines. Funerailles + mardi. + + MONJOYEUX. + +D'Aspremont courut au chateau de Parisis. Il y trouva, dans la chambre +de la duchesse, Mlle Hyacinthe, a peine revenue de Cologne. Elle avait +le matin cueilli des roses pour Genevieve. Elle venait, elle aussi, de +recevoir, une depeche de Monjoyeux. + +Quoique d'Aspremont connut a peine la jeune amie de la duchesse, il se +jeta dans ses bras et pleura avec elle. "Voyez-vous, lui dit-il, je +ne retrouverai jamais un ami comme de Parisis. Brave comme le feu, +genereux comme l'or, celui-la ne se marchandait pas. Il donnait son +coeur et son ame comme sa fortune. C'est un deuil pour tout Paris! +car il etait partout la joie et la vie.--Et la duchesse? s'ecriait +Hyacinthe en eclatant dans ses sanglots, c'etait la plus adorable de +toutes les femmes: la beaute, la vertu, lachante. Elle n'avait pas sa +seconde, si ce n'est la Violette." + +D'Aspremont fut touche des larmes de Mlle Hyacinthe. Il n'avait jamais +si bien pleure. "Dieu ne voulait pas qu'ils fussent heureux, lui +dit-elle, car Violette etait morte pour eux.--Qui vous a dit que +Violette fut morte? dit d'Aspremont. Je suis sur que je l'ai reconnue +a Paris aux filles repenties, quoiqu'elle se cachat bien.--Oh! +dites-moi que Violette n'est pas morte; si vous saviez comme nous nous +aimions! Si vous saviez comme la duchesse aimait sa cousine! Il n'y a +pas une fleur ici qui n'en temoignerait." + +Mlle Hyacinthe eut un sourire a travers ses larmes. "Genevieve, +reprit-elle, effeuillait tous les jours des milliers de roses en +souvenirs de Violette. Les pauvres roses de Parisis et de Pernan, qui +donc les cueillera?" + +Hyacinthe montra a d'Aspremont une couronne de roses blanches qu'elle +avait jetee sur le lit de la duchesse. "Ce lit, dit-elle, ou on ne la +couchera plus, meme dans la mort! Ce lit ou j'esperais la voir mere!" + +D'Aspremont eut a cet instant comme une vision de sa vie future: il +sembla que ces roses deja fanees etaient jetees sur le tombeau de son +coeur. Il se jeta dans les bras de Hyacinthe comme un desespere qui +voudrait mourir. + +Hyacinthe ne comprenait pas; elle s'imagina un instant que d'Aspremont +l'aimait. Mais d'Aspremont n'etait si triste que par prescience: comme +un spectateur au theatre de sa vie, il voyait le drame avant que le +rideau fut leve. "Que m'importe moi-meme, dit-il a la jeune fille; +mon vrai desespoir, c'est la mort de Parisis. Que ferai-je sans lui, +maintenant!" + +Et ce fut a Paris le cri de tous les amis d'Octave, tant il etait +l'ame de toutes ses belles folies. + + + + +XXXVIII + +VIOLETTE ETAIT-ELLE MORTE? + + +Celui qu'on surnommait le prince Bleu, le marquis de Villeroy et +Monjoyeux accompagnerent au chateau de Parisis les depouilles +mortelles du duc et de la duchesse. Monjoyeux avait des bouffees de +colere contre ce jeu de hasard que d'autres appellent la destinee. +Villeroy etait grave, triste et silencieux: un chagrin diplomatique. +Le prince etait meconnaissable. Il sentait qu'il avait perdu celui +qu'il aimait, lui aussi, comme son seul ami. + +On se racontait dans ce pelerinage de la mort tous les episodes +amoureux d'Octave de Parisis. Il semblait que la vie parisienne +fut deja en deuil. Qui donc vivrait si bravement dans toutes les +aventures, dans le luxe inoui, dans les elegances exquises; une fois +encore le beau monde avait perdu son d'Orsay. + +Les trois amis parlaient de Genevieve comme d'une soeur et comme d'une +sainte. + +Quand on arriva devant le chateau, qui ce jour-la riait au soleil, on +vit, appuyee sur Mlle Hyacinthe, une religieuse voilee, qui descendit +le perron et qui fit le signe de la croix sur les deux cercueils +recouverts de velours. + +La religieuse etait blanche comme un linceul; elle ressemblait a ces +figures d'Angelico da Fiesole qui n'ont plus rien de la terre. Aussi +etait-ce un etrange contraste que de la voir soutenue par Mlle +Hyacinthe qui, quoique toute a sa douleur, gardait l'eclat de ses +vingt ans. + +C'etait l'image de la mort soutenue par la vie. + +Monjoyeux demanda a Mlle Hyacinthe si cette religieuse etait de la +famille. "Vous ne la connaissez donc pas?--Dites-moi son nom.--Elle +s'appelle Louise de la Misericorde, comme Mlle de la Valliere." + +La religieuse avait pose ses deux mains sur les deux cercueils, comme +si elle eut senti battre encore le coeur d'Octave de Parisis et de +Genevieve de La Chastaigneraye. "Octave, murmura-t-elle, priez Dieu +pour moi!" + + + + +XXXIX + +LA LEGENDE DES PARISIS + + +Les funerailles du duc et de la duchesse de Parisis appelerent au +chateau le beau monde qui naguere etait venu si joyeux aux noces +d'Octave et Genevieve. + +Mais il y eut des absents. + +Ce pauvre chateau de Parisis! un instant reveille pour les fetes, +desormais le campo santo d'une grande famille dont le nom ne retentira +plus! + +Apres les funerailles, dans la crypte des tombeaux, la religieuse ne +dit qu'un seul mot, le mot de Genevieve:--C'EST LA!-- + +Et elle montra les deux cercueils. + +Monjoyeux ne dit qu'un seul mot a la religieuse: "Ma soeur ainsi le +voulait la legende des Parisis, qui a dit: + + L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT, + L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. + +La soeur de charite murmura: "Oui, puisque je suis morte pour ce +monde." + + + + +XL + +FRAGMENT D'UNE LETTRE DE MONJOYEUX + + +On donnera ici quelques lignes d'une lettre ecrite par Monjoyeux a +celui qui a conte cette histoire: + + N'imprimez pas encore le mot FIN. Il n'y a jamais de denouement + dans les histoires de ce monde. La mort ne tue ni l'ame + le souvenir, ni la passion. Le tombeau n'est pas le neant; ne + parle-t-il pas a ceux qui survivent? Que de chapitres a travers la + mort! Demandez a Violette, cette autre Louise de la Misericorde, + qui porte son linceul, mais qui ne peut pas mourir. + + Demandez a Mme d'Antraygues, a Mme de Fontaneilles, a Mme de + Hauteroche, a toutes celles que nous avons vues dans les paleurs + de la passion. + + Violette me disait hier: "Pourquoi la tombe ne s'ouvre-t-elle pas + pour moi, puisque je traine mon suaire!" Et elle ajouta: "Mourir + d'amour, c'est vivre deux fois: de la vie presente et de la vie + future." + + La pauvre et douce Violette avait raison. C'est une vraie femme + celle-la, une figure et un coeur, une ame dans la passion! + + Plus je vais, plus je reconnais la superiorite de la femme. + Qu'est-ce que l'homme? Un rheteur. Notre ami Octave n'etait pas un + rheteur. C'etait la jeunesse emportee par la passion. + + Pauvre Parisis! J'ai pleure sur son tombeau; mais je ne puis + croire qu'un homme si vivant soit couche dans un linceul. Quand je + vois une belle femme, il me semble toujours qu'il n'est pas loin. + + + + + +TABLE DES CHAPITRES + + +PREFACE. + + +LIVRE I + +MONSIEUR DON JUAN + + +I. C'EST ECRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE. + +II. LA LEGENDE DES PARISIS. + +III. PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE. + +IV. OU OCTAVE DE PARISIS SUIT SON BONHEUR. + +V. LES CURIOSITES D'UNE FILLE D'EVE. + +VI. LA MARGUERITE. + +VIL L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMEE, L'AMOUR. + +VIII. LE JEU DE CARTES. + +IX. LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR. + +X. LE BAISER DE DON JUAN. + +XI. LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE. + +XII. LE TOUR DU LAC. + +XIIL POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER. + +XIV. SU LA GLACE. + +XV. L'ESCALIER D'ONYX. + +XVI. VIOLETTE. + +XVII. POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL + VOULUT SONNER. + +XVIII. LE ROI DE THULE. + +XIX. OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER. + +XX. UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS. + +XXI. LES DEUX RIVALES. + +XXII. LE DUC DE PAS LE SOU. + +XXI. IL UNE REAPPARITION A. L'OPERA. + +XXIV. POURQUOI M. D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT + L'OCTAVE. + +XXV. UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS. + +XXVI. LA VALSE DES ROSES. + +XXVII. LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE. + +XXVIII. LE NAUFRAGE DU COEUR. + +XXIX. LES METAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME. + +XXX. LE VOYAGE A DIEPPE. + +XXXI. SUR LA PLAGE. + +XXXII. LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE REGINE DE PARISIS. + +XXXIII. LA DAME BLANCHE. + +XXXIV. LA MESSE DE DON JUAN. + +XXXV. LE BOUQUET DE ROSES-THE. + +XXXVI. LE BOUQUET DE ROSES-THE ET LE POISON DES MEDICIS. + +XXXVII. L'ADIEU DE VIOLETTE. + +XXXVIII. LES DIX MILLIONS. + +XXXIX. ALICE. + +XL. OU VA UNE FEMME QUI TOMBE. + + +LIVRE II + +MADAME VENUS + + +I. LA CHAMBRE A DEUX LITS. + +II. DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D'OR SUR CHAMP + DE GUEULES. + +III. LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENETRE. + +IV. POURQUOI ANGELE ETAIT-ELLE PARTIE. + +V. VIOLETTE AU SECRET. + +VI. DE QUELQUES DEMOISELLES CHEZ LE JUGE D'INSTRUCTION. + +VII. POURQUOI ANGELE ETAIT-ELLE PARTIE. + +VIII. DE QUELQUES PARADOXES DE MONJOYEUX. + +IX. MONJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE. + +X. LA COUR D'ASSISES. + +XI. LA MERE DE VIOLETTE. + +XII. VIOLETTE ET GENEVIEVE. + +XIII. TROIS MARIS CONTENTS. + +XIV. LES FEMMES INVINCIBLES. + +XV. L'ESCARPOLETTE. + +XVI. LE FESTIN DE MARBRE. + +XVII. UN TOAST A LA FEMME. + +XVIII. HISTOIRE DE MADAME VENUS. + +XIX. LE THE DE MADAME VENUS. + +XX. LE SOUPER DU COMMANDEUR. + +XXL. CI GIT MADAME VENUS. + + +LIVRE III + +LA DAME DE COEUR + + + +I. DEUX LARMES DE GENEVIEVE. + +II. LA FOLIE DE LA RAISON. + +III. LES DEUX COUSINES. + +IV. LA CONFESSION DE GENEVIEVE. + +V. POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE. + +VI. L'HEURE DU DIABLE. + +VII. LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA. + +VIII. LA SOLITUDE DE VIOLETTE. + +IX. LES DEUX COUSINES. + +X. LE CHATEAU DE CARTES. + +XI. UN AUTRE BOUQUET MORTEL. + +XII. OU ETAIT ALLEE VIOLETTE. + +XIII. LE TROISIEME LARRON. + +XIV., LA FEMME DE NEIGE. + +XV. PAGES DETACHEES DE LA VIE D'OCTAVE. + +XVI. LA CHIFFONNIERE. + +XVII. L'HOTEL DU PLAISIR, MESDAMES. + +XVIII. LES INSEPARABLES. + +XIX. LES POIGNARDS D'OR. + +XX. UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MADEMOISELLE REBECCA. + + +LIVRE IV + +LA TRAGEDIE + + +I. LA CONFESSION DE VIOLETTE. + +II. OCTAVE A PARISIS. + +III. LE DEFI A DIEU. + +IV. LA MORTE ET LA VIVANTE. + +V. LE BOUQUET DE FRAISES ET LE HOUQUET DE LEVRES. + +VI. LE MARIAGE DE DON JUAN. + +VII. L'EXTRAIT MORTUAIRE DE VIOLETTE DANS LA CHAMBRE NUPTIALE. + +VIII. L'HIRONDELLE DE VIOLETTE. + +IX. LE LENDEMAIN DU BONHEUR. + +X. MOURIR CHEZ SOI. + +XI. LA D'ANTRAYGUES! + +XII. LA MORT D'UNE PECHERESSE. + +XIII. LA LETTRE DE DEUIL. + +XIV. L'APPARITION. + +XV. LE DIABLE AU CHATEAU. + +XVI. LA MARQUISE DE FONTANEILLES. + +XVII. LE DEJEUNER SUR L'HERBE. + +XVIII. LES FILLES REPENTIES. + +XIX. LA CRISE. + +XX. QUE L'AMOUR DE LA RESISTANCE EST AUSSI IMPERIEUX QUE LE DESIR + DE L'AMOUR. + +XXI. LE DERNIER SOUPER. + +XXII. UNE CAUSERIE SUR LES FEMMES AU CONCERT DES CHAMPS-ELYSEES. + +XXIII. LA FATALITE. + +XXIV. LES ADIEUX. + +XXV. LE DEMON DE L'ADULTERE. + +XXVI. NEE FOUR AIMER, NEE POUR SOUFFRIR. + +XXVII. TOURNE-SOL ET LA TACITURNE. + +XXVIII. LA FEMME VOILEE. + +XXIX. LES DEUX ATHEES. + +XXX. M. DE FONTANEILLES. + +XXXI. PROPOS PERDUS. + +XXXII. OU ETAIT LA DUCHESSE DE PARISIS? + +XXXIII. L'HEURE D'AIMER. + +XXXIV. LE JUGEMENT DE DIEU. + +XXXV. MONJOYEUX. + +XXXVI. UNE NOUVELLE A LA MAIN. + +XXXVII. LES ROSES FANEES. + +XXXVIII. VIOLETTE ETAIT-ELLE MORTE? + +XXXIX. LA LEGENDE DES PARISIS. + +XL. FRAGMENT D'UNE LETTRE DE MONJOYEUX. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes dames, by Arsene Houssaye + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES DAMES *** + +This file should be named 7grdm10.txt or 7grdm10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7grdm11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7grdm10a.txt + +Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the PG Online +Distributed Proofreading Team. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Les grandes dames + +Author: Arsene Houssaye + +Release Date: November, 2005 [EBook #9261] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on September 15, 2003] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES DAMES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the PG Online + +Distributed Proofreading Team. + + + + + + + +LES GRANDES DAMES + +par + +ARSÈNE HOUSSAYE + + + +Je pourrais m'enorgueillir du succès de ce roman, si je ne croyais +beaucoup aux bonnes fortunes littéraires. L'opinion est comme la mer +qui prend un navire pour le conduire au rivage ou pour l'abîmer dans +la tempête, selon le mouvement de ses caprices. La première édition +des _Grandes Dames_ a paru au mois de mai 1868, en quatre volumes +in-8° imprimés à cinq mille exemplaires. Quelques jours après, Dentu +m'envoyait cette dépêche: «Réimprimons encore cinq mille exemplaires.» +Ce ne fut pas tout, on réimprima un si grand nombre d'éditions qu'on +ne les compte plus aujourd'hui. Pourquoi cette curiosité? Je veux bien +croire qu'on trouvait du plaisir à lire _Les Grandes Dames_, mais +combien d'autres romans qui n'étaient pas moins dignes de curiosité +restaient-ils oubliés chez les libraires? C'est que j'avais galamment +démasqué tout un monde inconnu, vivant alors comme les dieux de +l'Olympe au delà du monde connu. Il y eut en effet, pendant le second +empire, une période inouïe d'aventures amoureuses encadrées dans +toutes les folies du luxe. On ne croyait plus qu'à la politique +des femmes; l'horloge ne sonnait plus que l'heure à cueillir; on +s'imaginait que la civilisation avait dit son dernier mot. Aussi +courait-on de fêtes en fêtes sans entrevoir la guerre et la +révolution, qui s'armaient pour les combats, pour les défaites, pour +les déchéances. Qui donc prévoit l'orage pour le lendemain, hormis +ceux qui s'écrient le surlendemain: «Je vous l'avais bien dit.» +Moi-même n'ai-je pas inconsciemment donné le couronnement de toutes +les fêtes de l'Empire par me trop célèbres redoutes vénitiennes, où +les plus grands personnages et les plus grandes dames auraient pu +écouter des vérités dites sous le masque. Mais on riait de tout parce +qu'on ne croyait plus à rien. + +J'ai donc peint à vif les passions parisiennes de ce temps passé,--et +bien passé.--Le succès m'entraîna à écrire _les Parisiennes_ et _les +Courtisanes du monde_: tout cela ne formait pas moins de douze volumes +in-8°. Mais je suis comme mon compatriote Lafontaine: «Les longs +ouvrages me font peur,» voilà pourquoi je me contente aujourd'hui de +ne réimprimer que _Les Grandes Dames_. Et encore je me suis obstiné à +mettre les quatre volumes in-8° en un seul volume in-18, rejetant +quelques épisodes, mais conservant tout ce qui est l'âme du livre. +«_Les Grandes Dames_ appartiennent à l'histoire littéraire, a dit +Nestor Roqueplan, parce qu'elles sont une page de notre vie intime +au XIXe siècle.» Toute la critique, d'ailleurs, a été douce à ce roman, +Paul de Saint-Victor comme Nestor Roqueplan, Henry de Pène comme +Théophile Gautier. On a reconnu dans Octave de Parisis l'éternelle +figure de Don Juan entraînant les femmes affolées dans le cortège des +âpres voluptés qui les brûlent toutes vives. Mais Don Juan trouve +toujours son maître. + + + + +PRÉFACE + + +Le duc de Parisis, qui était fort beau, portait dans sa figure la +marque de la fatalité. Toutes les femmes qui l'ont aimé ressentaient +toutes dans le coeur, aux meilleurs jours de leur passion, je ne sais +quelle secrète épouvante. Aussi plus d'une confessait qu'à certaines +heures elles croyaient sentir les étreintes du diable quand elles se +jetaient dans ses bras. + +A chaque période, à Paris surtout, depuis que Paris est la capitale +des passions, un homme s'est révélé qui prenait--presque toutes les +femmes--pour les aimer un jour et pour les rejeter hors de sa vie, +toutes brisées, dans les larmes éternelles, ne pouvant vaincre cet +amour tyrannique qui déchirait leur coeur et ensevelissait leur âme. + +Jean-Octave, duc de Parisis, fut cet homme dans la plus belle période +du second empire; aussi fut-il surnommé don Juan par les femmes de la +cour, par les demi-mondaines et par les coquines. + +Il était si bien admis qu'il faisait le massacre des coeurs que +beaucoup de femmes se fussent trouvées ridicules de ne pas se donner +à lui quand il voulait bien les prendre. C'était la mode d'être sa +victime; or, Paris est par excellence le pays de la mode. + +Beaucoup de femmes du monde ont porté ses armes--un petit poignard +d'or qu'il fichait dans leur chevelure,--quelques-unes s'imaginaient +que c'était une fiche de consolation, quelques autres que c'était un +porte-bonheur. + +Les courtisanes, au contraire, disaient tout haut que le duc de +Parisis leur portait malheur. «Octave porte la guigne». Mais celles +qui avaient le plus d'illusions ne furent pas longtemps à les perdre, +car on s'aperçut bientôt que le duc de Parisis traînait avec lui la +mort, la ruine, le désespoir. Qui eût jamais dit cela en le voyant si +gai en son perpétuel sourire armé de raillerie? + +La Fatalité, cette divinité des anciens, n'a pas d'autels parmi nous, +mais si on ne lui sacrifie pas des colombes elle n'en est pas moins +vivante, impérieuse, terrible, vengeresse, toujours déesse du mal. + +Elle est invisible, mais on la pressent comme on pressent l'orage et +la tempête. + +Et d'ailleurs elle a ses représentants visibles. Combien d'hommes +ici-bas qui ne sont que les représentants de la fatalité! combien qui +portent malheur sans avoir la conscience du mal qu'ils vont faire! + +C'est que le monde vit par le mal comme par le bien. Dieu l'a voulu +parce que Dieu a voulu que l'homme ne pût arriver au bien qu'en +traversant le mal: ne faut-il pas que la vertu ait sa récompense? La +vertu n'est pas seulement le don de ne pas mal faire comme le croient +beaucoup de gens, c'est la force d'arriver au bien après avoir +traversé tous les périls de la vie. + +Ceux qui étaient à la surface sous le second empire ont tous connu le +duc de Parisis: le comte d'Orsay comme M. de Morny, Kalil-Bey comme M. +de Persigny, M. de Grammont-Caderousse comme M. Georges de Heckereen, +le duc d'Aquaviva comme Antonio de Espeletta. Le règne de ce +personnage, tragique dans sa comédie mondaine, fut bien éphémère. Il +passa comme l'ouragan, mais son souvenir est vivant encore dans plus +d'un coeur de femme qu'il a blessé mortellement. Ce n'était pas un +coeur que cet homme, c'était un orgueil, c'était une soif de vivre par +toutes les voluptés, c'était don Juan ressuscité pour finir plus mal +que ses ancêtres, car on sait que tous les don Juan ont mal fini. + +J'ai été plus d'une fois le compagnon d'aventures d'Octave de Parisis, +j'ai vécu avec ce viveur chez moi et chez lui dans l'intimité la plus +cordiale: je veux donc conter son histoire que je connais bien. Il y a +certes plus d'un chapitre qu'il me faudrait écrire en hébreu pour les +jeunes filles, mais pourtant ce livre portera sa moralité; je pourrais +même écrire sur la première page, à l'inverse de Jean-Jacques Rousseau +sur la _Nouvelle Héloïse_: Toute femme qui lira ce livre est une femme +sauvée. + +Je passe avec respect devant toutes les femmes qui ont bravé la +passion; j'étudie avec sympathie les coeurs vaincus, qui me rappellent +cette épitaphe d'une grande dame au Père Lachaise: «PAUVRE FEMME QUE +JE SUIS!» Son nom? Point de nom. C'est une femme. + +Si je n'ai pas raconté l'histoire des grandes dames vertueuses, c'est +que les femmes vertueuses n'ont pas d'histoire. + +Il n'y a plus de grandes dames, disent les petites dames; le +catéchisme de 1789 a barbouillé les marges du livre héraldique; la +dernière duchesse, si elle n'est pas morte déjà, reçoit le viatique +dans le dernier château de la Normandie ou dans le dernier hôtel du +faubourg Saint-Germain. Il n'y a donc plus de grandes dames, il n'y a +plus que des femmes comme il faut.» + +Il serait plus juste de dire: Il n'y a pas de grandes dames ni de +femmes comme il faut: il y a des femmes. Selon Balzac, «le XIXe siècle +n'a plus de ces belles fleurs féminines qui ont orné les plus belles +périodes de la monarchie française.» Et il ajoutait avec plus d'esprit +que de vérité: «L'éventail de la grande dame est brisé; la femme n'a +plus à rougir, à chuchoter, à médire, l'éventail ne sert plus qu'à +s'éventer.» Balzac découronnait ainsi la femme d'un trait de plume; un +peu plus il la rejetait dans l'humiliation de son ancien esclavage; ce +qui n'empêchait pas Balzac de mettre en scène les grandes dames de son +imagination. + +Où commence la grande dame? où finit-elle? La grande dame commence +toujours dans l'aristocratie de race, qui est son vrai pays natal; +mais s'il lui manque la grâce presqu'aussi belle que la beauté, elle +est dépossédée; elle n'est plus qu'une femme du monde. Il serait trop +commode d'être une grande dame parce qu'on est la fille d'une grande +dame, sans avoir toutes les vertus de son emploi. De même qu'il serait +trop cruel de naître avec tous les dons de la beauté, de la grâce, de +l'esprit, sans devenir une grande dame, parce qu'on ne serait pas la +fille d'une duchesse ni même d'une baronne. + +Il y a donc des grandes dames partout, depuis le faubourg +Saint-Germain jusqu'au faubourg du Temple. + +Mais comment la plébéienne qui naît grande dame prendra-t-elle sa +place au soleil? Par le hasard des choses; peut-être lui faudra-t-il +traverser le luxe des courtisanes; mais, un jour ou l'autre, si elle +le veut bien, elle écartèlera d'argent sur champ de gueules. C'est +l'amour qui la remettra dans son chemin, ce sera une grande dame de la +main gauche, mais ce sera une grande dame. Quand Mlle Rachel entrait +dans un salon, c'était une grande dame; combien de princesses qui +venaient à sa suite, et qui ne semblaient que des princesses de +théâtre! + +La grande dame finit où commence la femme comme il faut, qui elle-même +finit où commence le demi-monde. + +On naît grande dame comme on naît poète; mais, pour cela, il ne faut +pas toujours naître d'une patricienne. Il faut bien laisser à la +création ses imprévus et ses transfigurations; il faut bien que la +nature donne de perpétuelles leçons à l'orgueil humain. Les grandes +dames sont presque toujours des filles de race; mais quelques-unes +pourtant, nées plébéiennes, lèvent leur épi d'or de pur froment au +milieu du champ de seigle. + +Les anciennes aristocraties ont gardé le privilège de faire les +grandes dames. Les nouvelles en font aussi, mais avec plus d'alliage. +Ce n'est pas à la première génération que la race s'accuse; elle +resplendit à la seconde; souvent, à la troisième, elle se perd. C'est +l'histoire de ces vins, rudes à la première période, exquis à la +seconde, et qui vont se dépouillant trop vite à la troisième. C'est la +loi de l'humanité, comme c'est la loi de la nature. + +Dieu lui-même ne crée pas un chef-d'oeuvre du premier coup; il +commence, comme tous les artistes, par l'ébauche. + +Voilà pourquoi la grande dame est un oiseau rare. Où est le merle +blanc? Les familles qui ont fait leur temps n'ont plus le privilège +de frapper leur marque; elles se sont étiolées, comme les plus belles +fleurs qui ne donnent plus que des tiges pâlies, où la sève s'épuise. +Toutes les forces de la création, dans son action la plus divine, +n'arrivent pas à créer dans le monde entier cent grandes dames par an. +Et combien qui meurent petites filles! Et combien qui font l'école +buissonnière avant d'arriver à la beauté souveraine du corps et de +l'âme! + +AR--H--YE. + + + + +LES GRANDES DAMES + + + * * * * * + + +LIVRE I + + +MONSIEUR DON JUAN + + + * * * * * + + +I + +C'EST ÉCRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE + + +Les curieuses des bords du Lac se demandaient ce jour-là avec +inquiétude pourquoi M. de Parisis n'avait pas encore paru? + +Jean-Octave de Parisis, surnommé Don Juan de Parisis, était un homme +du plus beau monde parisien;--un dilettante partout, à l'Opéra, à la +Comédie-Française, dans l'atelier des artistes;--un virtuose quand il +conduisait son breack victorieux, quand il jouait au baccarat, quand +il pariait aux courses, quand il prêchait l'athéisme, quand il +donjuanisait avec les femmes. + +C'est un quasi-ambassadeur. Aussi, selon les perspectives, +disait-on:--C'est un homme sérieux,--ou:--C'est un désoeuvré. + +Les femmes disaient: «Il porte l'Enfer avec lui.» + +Le duc de Parisis n'était pas au bord du Lac, parce qu'il se promenait +à cheval dans l'avenue de la Muette. Il avait pris le chemin des +écoliers pour suivre un landau à huit ressorts. C'est que dans ce +landau il voyait une jeune fille qu'il n'avait jamais rencontrée, lui +qui connaissait toutes les femmes et toutes les jeunes filles du beau +Paris, comme Théophile Gautier connaissait toutes les figures du +Louvre. + +Cette jeune fille était accompagnée d'une dame en cheveux blancs qui +avait grand air. Toutes deux descendirent de voiture pour se promener +dans une allée solitaire, en femmes qui ne vont au Bois que pour le +bois. + +La dame en cheveux blancs s'appuya au bras de la jeune fille, qui, +toute pensive et toute silencieuse, effeuillait les feuilles sèches et +rouillées des branches de chêne. Octave ne regardait pas la vieille +dame; il n'avait d'yeux que pour la jeune fille. + +Elle était belle comme la beauté:--grande, souple, blanche, un profil +de vierge antique, une chaste désinvolture, je ne sais quoi de +flexible et de brisé déjà comme le roseau après l'orage;--une gerbe de +cheveux blonds, des yeux noirs et doux--regards fiers et caressants à +la fois;--un sourire encore candide, mais déjà féminin, expression de +la jeunesse, qui ne sait rien que Dieu, mais qui cherche Satan:--une +vraie femme transperçant à travers la jeune fille. + +M. de Parisis, qui venait de voir aux Champs-Élysées quelques +demoiselles à la mode, fut ému de cette rencontre et murmura à +mi-voix: «Comme on serait heureux d'aimer une pareille créature!» + +Un esprit vulgaire n'eût pas manqué de dire: «Comme on serait heureux +d'être aimé par une pareille créature!» + +Mais M. de Parisis savait bien que le bonheur d'être aimé est séparé +par un abîme du bonheur d'aimer. Être aimé, qu'est-ce que cela en +regard du bonheur d'aimer! Être aimé, c'est à la portée de tout le +monde; mais aimer! c'est rouvrir le paradis. + +Octave avait, d'ailleurs, assez de foi en lui pour ne pas douter +qu'une fois amoureux d'une femme--quelle que fût cette femme--il ne +parvînt à être aimé d'elle. + +Ce jour-là on se demandait donc au bord du Lac pourquoi M. Octave +de Parisis n'avait pas encore paru. Au bord de quel lac? Vous avez +raison. Il y a encore quelques lecteurs romanesques qui rêvent au lac +de Lamartine et qui ne savent pas qu'il n'y a plus qu'un lac dans le +monde: le Lac du bois du Boulogne, cette perle trouble, cette cuvette +d'émeraude, cette source insensée, où les amazones ne trouveraient pas +d'eau pour se baigner les pieds. + +Que pouvait bien faire un jour de février, entre quatre et cinq +heures, M. le duc de Parisis, l'homme le plus beau de Paris, à pied, à +cheval ou en phaéton? Et qui se demandait cela? Quelques comédiennes +de petits théâtres, quelques filles perdues ou retrouvées, quelques +Phrynées sans états de service? Non! C'étaient les femmes du plus beau +monde; c'étaient aussi les comédiennes illustres et les courtisanes +irréprochables; celles-là qui ne se démodent pas, parce qu'elles font +la mode. + +Il y a toujours à Paris un homme qui règne despotiquement sur les +femmes; on peut dire que le plus souvent c'est par droit de conquête +et par droit de naissance. L'origine d'une femme peut se perdre dans +les mille et une nuits; sa beauté est son blason, elle a des armoiries +parlantes, on ne lui demande pas comment elle écartèle; mais il +n'en est pas ainsi de l'homme, à moins toutefois que la fortune, +l'héroïsme, le génie ne l'ait mis en relief. Et encore on veut savoir +d'où il vient. Et on lui tient compte d'être fils des dieux comme +César, même s'il descend des dieux par Vénus. Octave avait tous les +titres à ce despotisme. + +Né duc et beau, on l'avait dès son berceau habitué à sa part de +royauté. Au collège, il avait régné sur les enfants; depuis son +adolescence, il avait une armée de chevaux, de chiens et de laquais; +depuis ses vingt ans, il avait une légion de femmes; soldat +d'aventure, il avait eu son heure d'héroïsme devant Pékin en tête des +spahis; diplomate de l'école de M. de Morny, il avait déjà triomphé +des hommes comme il avait triomphé des femmes, jouant cartes sur +table, mais en prouvant que les cartes étaient pour lui. + +Cependant Octave avait voulu suivre la jeune fille en robe lilas, mais +il sentit qu'il y avait l'infini entre elle et lui. + +La vertu aura toujours cela de beau que les plus sceptiques +s'arrêteront devant elle avec un sentiment de religion, comme le +voyageur devant les montagnes inaccessibles qui sont couvertes de +neige et de rayons. + +«Non, je ne la suivrai pas, dit le duc de Parisis avec quelque +tristesse, je n'ai pas le droit de jeter des roses dans son jardin.» + +C'était la première fois que M. de Parisis détournait les passions de +sa route. «Après cela, reprit-il en regardant, à travers la ramure +dépouillée, la robe lilas de la jeune fille, j'ai beau me détourner de +son chemin, si je dois l'aimer, c'est écrit jusques sur ces feuilles +sèches brûlées par le givre.» + +Et, au lieu d'aller au bord du lac, comme de coutume, il s'égara avec +une vague volupté dans les avenues solitaires, suivant d'un regard +rêveur de blancs flocons qui allaient refaire une virginité à la terre +souillée. «Tombez, tombez, madame la Neige, disait-il dans sa soudaine +mélancolie, tombez sur moi, cela fait du bien à mon coeur.» C'était +la première fois que ce fier sceptique écoutait les battements de son +coeur. + + + + +II. + +LA LÉGENDE DES PARISIS + + +Le soir, Parisis alla voir ses amis au Café Anglais, dans ce numéro +16 qui serait la vraie loge infernale de ces dernières années--s'il +y avait eu une loge infernale. + +Il y trouva Monjoyeux--sculpteur et comédien d'aventure--qui ouvrait +ses mains pleines de paradoxes;--le marquis de Villeroy, un ambitieux +qui ne vivait que la nuit; le vicomte de Miravault, un chercheur de +millions qui avait peur de perdre son temps et qui buvait du vin de +Champagne arithmétiquement; le prince Rio, surnommé dans le monde des +filles le prince Bleu,--le prince passé au bleu--qui faisait tourner +la tête--de l'autre côté--à Mlle Tournesol; Antonio, Harken et +d'Aspremont, qui enseignaient l'histoire de la main gauche, depuis +Diane de Poitiers jusqu'à Mme de Pompadour, à quatre demoiselles ne +doutant pas que ces messieurs ne leur payassent à toutes un cachet +pour avoir si bien écouté. + +On avait soupaillé en tourmentant quelques perdreaux, en écorniflant +quelques mandarines, en se faisant les dents à quelques pommes d'api. + +Ces dames revenaient du bal; leurs bouquets étaient éparpillés et +effeuillés comme leur vertu, un peu moins flétris pourtant. On +respirait une odeur de vin répandu, de fleurs fanées, de chevelures +dénouées, de poudre à la maréchale. En un mot, une petite gouache +des anciennes orgies. «Quelles sont les nouvelles du jour? demanda +Villeroy.--Khalil-Bey a acheté _Brunehaut_, répondit le prince.--Est-ce +une femme? demanda Mlle Ophélia.--Non, c'est une reine.--Il y a +quelques déclarations de forfait et quelques naissances illustrer. +_Vermout_ va bien, il fait des siennes: il lui est né sept enfants: +_Javanais, Dona-Sol, Bonjour, Bonsoir, Comment-vas-tu, _Revolver_ +et _N'y-vas-pas_.» + +Parisis était soucieux; les autres nuits il ne passait qu'une heure en +cette belle académie du savoir-vivre, mais il était éblouissant. Il +raillait les hommes, il se moquait des femmes, il avivait l'esprit de +tout le monde par une verve de grand cru; Monjoyeux lui-même, un fort +en gueule du plus haut style, était souvent battu à ce duel où on se +jetait à la figure les mots les plus vifs. + +Miravault, qui comptait les minutes avec avarice, regarda à sa montre: +«Voilà dix-sept minutes que Parisis n'a pas dit un mot, je lui donne +trois minutes pour se relever de cette déchéance, sinon je lui enlève +sa royauté.--J'abdique, dit Octave.--Voyons, vas-tu jouer au beau +ténébreux?--Est-ce que tu as perdu au jeu ou à l'amour?--A l'amour! +qui perd gagne; au jeu! qu'est-ce qu'une poignée d'or?--Tu as bien +raison, quand on est en train de manger le fonds avant les revenus. +Mais enfin qu'as-tu donc?--Ce que j'ai...?» + +Octave voulait ne pas parler, il murmura pourtant, à demi-voix: «J'ai +peur d'être amoureux.» + +Mlle Tournesol se tourna naturellement vers lui. «De moi? +demanda-t-elle.--Si c'était de toi, je ne serais pas soucieux.--Ah! +ça, t'imagines-tu donc, dit le prince Rio, qu'un homme est perdu +sans rémission parce qu'il est amoureux?--Mais jusqu'ici, dit Mlle +Trente-six-Vertus, vous n'avez donc jamais été amoureux! + +--Non.--Comment, vous qui avez été aimé de toutes les femmes de +Paris?» + +Octave ne répondit pas. Le prince se chargea de répondre pour lui. +«S'il a été aimé, c'est qu'il n'aimait pas. Vieille chanson.--Ah! oui, +dit Mlle Ophélia qui avait de la littérature: _Qui fait amour, amour +le suit_.» + +Le prince mit la main sur le marbre de Mlle Ophélia. «Monsieur! lui +dit-elle en levant la tête avec une noble indignation, vous attentez +à mon honneur! Ce que j'ai de plus cher!--Ce que tu as de plus +cher!--Oui, puisque je le vends tous les jours.--Voilà un beau mot, +dit Monjoyeux. C'est du La Rochefoucauld.--Oui, Ophélia doit être +la fille de cette chiffonnière de Gavarni qui reçoit une aumône d'un +galant homme et qui lui dit pour le remercier:«Dieu vous garde de +mes filles!»--«Ne parlons pas légèrement des chiffonniers, reprit +Monjoyeux, on connaît mes titres de noblesse.» + +Octave était de plus en plus égaré dans sa rêverie. Sa belle figure, +plutôt rieuse que pensive, avait pris ce soir-là un caractère de +mélancolie amère. Son regard semblait perdu dans je ne sais quel +horizon lointain et triste. «Voyons, Octave! nous sommes en carnaval +et d'ailleurs, pour des philosophes comme nous, la vie est un carnaval +perpétuel. Est-ce que tu lui ferais l'honneur de la prendre au +sérieux? Peut-être.--Ce que c'est que de nous! dit Monjoyeux; +parce que celui-ci aura rencontré, ce soir dans un salon, ou cette +après-midi au bord du Lac, quelque figure de romance ou de keepsake, +il n'est plus un homme!--Qui sait? dit Octave, c'est peut-être parce +que je suis devenu un homme que je suis triste.» + +Sur ce beau mot on fit silence. «Ah! je devine, dit tout à coup le +prince, car je sais ton secret. Tu es amoureux, donc tu as peur. Le +dernier des Parisis a toujours eu peur de l'amour. Il y a une terrible +légende sur les Parisis, messieurs!--Prince, dit Monjoyeux, vous +dites cela comme dans la tour de Nesle, vous auriez dû nous appeler +Messeigneurs.--Voyons la légende? dit Mlle Tournesol.--Pas un mot, dit +Octave d'un air ennuyé.--D'ailleurs, reprit le prince, je ne sais +cette légende que par ouï-dire.--Eh bien! dit Octave, tu la liras dans +_Nostradamus_, car elle y est. Tu ne te rappelles pas qu'il parle du +dernier des Parisis!» + +Mlle Tournesol voulut rassurer Octave en lui disant que s'il le +voulait bien,--et elle aussi,--il ne serait pas le dernier des +Parisis. Il ne daigna pas lui répondre. + +Une demi-heure après, deux femmes s'étaient endormies sur un divan; +deux autres avaient décidé deux hommes à faire un mariage de raison, +si bien qu'il ne resta plus dans le célèbre cabinet que Parisis, +Monjoyeux, d'Aspremont et le prince Bleu, qui depuis une heure +déjà était le prince Gris. «Quelle est donc cette légende? demanda +Monjoyeux à Parisis.--Une bêtise du vieux temps, mon cher. Vous savez +que je ne crois à rien, pas même au diable: eh bien! depuis que j'ai +l'âge de raison, c'est-à-dire l'âge de folie, cette légende m'a +toujours inquiété. Est-ce que vous croyez au diable, vous?--Oui, la +nuit, quand je n'ai pas soupé. Il me serait d'ailleurs désagréable +de ne pas y croire du tout, car Satan prouve l'existence de Dieu. +Dites-moi votre légende.--D'ailleurs, dit le prince, s'il ne vous le +dit pas, je vous la dirai.» + +Monjoyeux insista: le prince allait parler. Octave aima mieux conter +lui-même. Voici comment il conta: + +«C'était au quinzième siècle, au temps des grandes guerres: Jehan de +Parisis allait se marier avec la plus belle fille du pays. Mais voilà +qu'à l'heure des fiançailles, le roi Charles VII le prit au passage +pour la guerre. Il fit des prodiges d'héroïsme devant Orléans. Il +voulut revenir pour son mariage, car il portait déjà l'anneau des +fiançailles. Dieu s'ait s'il avait le mal du pays! Mais comme c'était +un des meilleurs capitaines de cette vaillante armée, Dunois l'obligea +encore à l'héroïsme. Il recevait les lettres les plus tendres et les +plus désespérées; Blanche de Champauvert se mourait de ne pas le voir +revenir. Enfin, entre deux batailles il courut en toute hâte se jeter +aux pieds de sa chère abandonnée. + +«Quand il entra dans le château, tout le monde pleurait. + +«Blanche se meurt! Blanche est morte! lui dit-on. Et la mère et les +soeurs et les enfants jetaient les hauts cris. Quand il saisit la main +de Blanche, elle respirait encore: il semblait qu'elle l'eût attendu +pour mourir. «--C'est toi, dit-elle. Dieu soit béni, puisque je t'ai +revu sur la terre. Il lui parla, elle ne répondit pas. + +«Il éclata dans sa douleur. Il se jeta sur Blanche et baisa tristement +«ses lèvres muettes comme s'il voulait prendre la mort dans un +baiser.--Oh! Seigneur, s'écria-t-il, vous que j'ai prié à Rome, vous +que j'ai aimé partout, vous que mes aïeux ont glorifié aux croisades, +Seigneur, prenez mon âme ou rendez-moi Blanche! + +«Il était tombé agenouillé, il priait avec ferveur, la figure baignée +de larmes. Sa fiancée, qui n'était plus qu'une fiancée de marbre, +ne le voyait pas pleurer. La famille avait fui ce spectacle. Minuit +sonnait au beffroi. + +«Une figure apparut au très pieux Jehan de Parisis, c'était la Mort +couverte d'un suaire, avec ses yeux creux et sa bouche sans lèvres. Il +eut peur, mais il se jeta entre la Mort et sa fiancée. + +«La Mort, plus forte que lui, l'éloigna du lit et se pencha pour +saisir la jeune fille. + +«Il supplia la Mort. Et comme elle le regardait avec son rire +horrible, il prit son épée et frappa d'une main terrible. + +«L'épée se brisa. «--Oh! Seigneur! Seigneur! s'écria-t-il, ayez pitié +de moi.» + +«Un ange apparut devant lui qui se pencha à son tour sur la jeune +fille et lui donna un baiser divin. Mais ce baiser, comme celui de +Jehan de Parisis, ne la réveilla point. + +«L'ange s'évanouit et la Mort resta seule devant le lit de Blanche. +--Puisque Dieu ne m'entend pas, s'écria Jehan de Parisis, que +l'Enfer me secoure.» + +«Un autre ange apparut, c'était l'ange des ténèbres. La Mort se +redressa comme si elle dût obéir à celui-là. «--Que me veux-tu? dit +l'ange des ténèbres à Jehan de Parisis.--Je te demande la vie de ma +fiancée.--Elle vivra, mais cela coûtera cher à ton coeur et à ton âme. +Chaque heure de sa vie sera payée par toi par un siècle de damnation. +Le fils qui naîtra de son sein sera condamné à sa naissance.--Non! pas +mon fils. J'accepte les siècles de damnation, mais que la Mort ne me +prenne pas mon fils.--Ton petit-fils?--Non! Je suis le dernier des +Parisis, je veux que l'arbre porte encore longtemps des branches.--Eh +bien! dit Satan qui se cachait sous la figure d'un ange des ténèbres, +tu ne seras pas le dernier des Parisis. Ta race vivra encore quatre +siècles après la mort de ton premier-né, mais tous les Parisis seront +marqués du signe fatal, tous périront tragiquement. Inscris bien ces +mots dans ton coeur pour qu'ils soient légués de père en fils, de +siècle en siècle, jusqu'au dernier des Parisis.» + +«Et Jehan de Parisis vit ces mots imprimés en lettres de feu sur le +suaire de la Mort. + + «L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. + «L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT. + +«Tout s'évanouit; la fiancée ouvrit les yeux et remua les lèvres pour +dire: Je reviens du Paradis: oh! mon ami, aimons-nous en Dieu.» + +«Ils se marièrent, ils furent heureux; mais dix années après, Jehan +de Parisis mourut de mort violente. «Depuis quatre siècles, tous les +Parisis sont morts de mort tragique. De génération en génération, leur +bonheur a été diminué d'un an.» + +Octave avait conté cela très simplement, sans rien accentuer, ne +voulant pas donner à cette histoire une couleur mélodramatique, mais +il était demeuré sérieux comme si le souvenir des siens eût retrempé +son âme. + +Le prince voulut rire d'abord, mais il s'était pris à la légende comme +à quelque roman de Balzac ou de Georges Sand. Il n'était plus gris. +Monjoyeux, qui aimait le drame avec passion, était ému comme à un beau +spectacle. + +Les femmes dormaient toujours. On ne les réveilla pas. Le Prince +remua les lèvres pour demander à Octave si les quatre siècles étaient +passées. Il n'osa pas. Il se contenta de lui dire: «Eh bien! tu +n'as pas envie de te marier, toi?--Non, répondit le dernier des +Parisis.--Je commence à comprendre, dit Monjoyeux, pourquoi tu passes +si vite à travers les passions: tu as toujours peur de te laisser +prendre.--Non! dit Octave, j'ai bien plus peur qu'on se prenne à moi, +si je dois porter malheur. Car pour moi, après tout, je suis bien +sûr de n'aimer que quand je voudrai. _Voir Naples et mourir_! dit le +proverbe: c'est-à-dire: _Aimer et mourir_! mais je ne dirai cela que +quand je serai dégoûté de la vie. Maintenant n'allez pas vous imaginer +que la légende des Parisis me préoccupe beaucoup. Toutes les familles +en ont une pareille, le diable a fini son temps, je n'ai donc plus à +payer la part du diable. + +Le prince dit qu'il y avait une légende dans sa famille. «On ne croît +plus à ces bêtises-là; mais quand le doigt de Dieu se montre on y +pense bien un peu.» + +Parisis se levant, dit adieu par un signe. «Tu ne viens pas au club, +lui demanda le prince?--Non. J'ai compté aujourd'hui pour la première +fois de ma vie; il ne me reste qu'un million, je ne jouerai plus.» Il +se leva, et sortit. Puis rentrant aussitôt, et comme pour se moquer +lui-même de sa légende: «Messeigneurs! Jehan de Parisis, fils de +l'homme à la légende, est mort en 1468: s'il ne me reste plus qu'un +million, il ne me reste plus que deux années à vivre: je suis +riche.--Pauvre Parisis! murmura le prince, qui n'osait plus compter sa +fortune. + +Quand Octave eut refermé la porte, Monjoyeux dit au prince: «Ce que +c'est que d'être bien né! on a des légendes de famille. Moi qui suis +le fils d'une chiffonnière, quelle pourrait bien être la légende de +mes ancêtres?» + +Monjoyeux réfléchit. «J'ai aussi ma légende, moi! Je n'ai jamais eu +d'autre berceau que le berceau primitif: le sein et le bras de ma +mère; or, une bonne fée est venue à mon berceau qui m'a dit: «_Tu +seras roi_!» Sans doute elle a voulu dire un roi de comédie, puisque +j'ai joué, à Londres, des rois avec Fechter. Ah! si seulement ma mère +m'avait vu sous cette royauté-là!» + +Monjoyeux pencha la tête sur son verre; une larme tomba de ses yeux +dans le vin de Champagne. + + + + +III + +PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE + + +Octave de Parisis n'avait rien à envier aux plus beaux noms; son +écusson est à la salle des Croisades. Un Parisis fut grand amiral, un +autre fut maréchal de France, un troisième ministre. Si les Parisis +ne marquent pas avec éclat, dans l'histoire du dernier siècle, c'est +peut-être parce qu'ils ont eu trop d'orgueil. Réfugiés dans leur +château comme dans un royaume, ils étaient trop rois sur leurs terres +pour vouloir se faire courtisans. Quelques-uns d'entre eux paraissent +cependant çà et là, sous Louis XV et sous Louis XVI, dans les +ambassades et dans les armées, mais ce ne sont que des apparitions. +Dès qu'ils ont montré leur bravoure et leur esprit, ils s'en +reviennent au château natal se retremper dans la vie de famille, comme +si leur temps, d'ailleurs, n'était pas encore revenu. La famille est +comme la nature, elle a ses jours de paresse: les plus belles gerbes +sont celles que le soleil dore après les jachères. La Révolution, +qui n'était pas attendue par les Parisis, vint casser la branche et +éparpiller la couvée. Le beau château de Parisis, une des merveilles +de la Renaissance, où Jean Goujon avait sculpté quatre figures sur la +façade, deux Muses et deux Saisons, fut saccagé et brûlé après le 10 +août; dans l'admirable parc, qui était une forêt d'arbres rares, tous +les bûcherons du pays vinrent fagoter à grands coups de hache. Le duc +de Parisis, pris les armes à la main pour défendre les siens, fut +massacré à coups de sabre; la duchesse vint se cachera à Paris avec +ses enfants, car Paris était encore le meilleur refuge quand on ne +pouvait pas gagner le Rhin ou l'Océan. + +Sous l'Empire, Pierre de Parisis, général de brigade, a fait des +prodiges d'héroïsme. Il est mort à Iéna, en pleine victoire. Celui-là +était l'aïeul d'Octave. Son père, Raoul de Parisis, avait couru le +monde et s'était arrêté au Pérou dans les Cordillères, où il avait +fini par découvrir un sillon argentifère. Mais sa vraie découverte +fut une femme adorable, une O'Connor, qui lui avait donné un fils: M. +Jean-Octave de Parisis, surnommé don Juan de Parisis, que nous avons +eu l'honneur de vous présenter,--Madame,--et qui en vaut bien la +peine. + +Le duc Raoul de Parisis fut tué à la chasse à sa troisième année +de bonheur. On le rapporta mourant. Il baisa un crucifix que lui +présentait sa mère. «Ah! dit-il en regardant avec passion sa jeune +femme qui tenait son enfant dans ses bras pour cacher ses larmes, +l'amour ne pardonne pas aux Parisis.» + +Octave de Parisis était de belle stature, figure barbue, lèvre +railleuse, nez accentué à narines expressives, cheveux bruns à reflets +d'or, légèrement ébouriffés par un jeu savant de la main. Dans le +regard profond d'un oeil bleu de mer, comme sur le front bien coupé, +on voyait errer la pensée, la volonté, la domination. C'était la tête +d'un sceptique plutôt que celle d'un amoureux, mais la passion y +frappait sa marque. La raillerie n'avait pas eu raison du coeur. +Son sourire avait je ne sais quoi de fatal dans sa gaieté. Quand +on l'avait vu, on ne l'oubliait pas: c'était surtout l'opinion des +femmes. Il avait la désinvolture d'un artiste avec la dignité d'un +diplomate. Il s'habillait à Paris, mais dans le style anglais. Voilà +pour la surface visible. + +Son esprit était inexplicable comme le coeur d'une femme coquette. Il +aspirait à tout, disant qu'il ne voulait de rien. Il ne se cognait pas +aux nuées comme don Juan l'inassouvi; il avait pourtant son idéal; +mais ne se nourrissant pas de chimères, après la première heure +d'enthousiasme, il éclatait de rire. + +Il sentait, d'ailleurs, que les grandes passions sont dépaysées dans +le Paris d'aujourd'hui. Vivre au jour le jour et cueillir la femme, +c'était pour lui la sagesse. Il avait pour les femmes le goût des +grands amateurs de gravures; il adorait l'épreuve d'artiste et +l'épreuve avant la lettre; mais il ne dédaignait pas l'esprit et la +malice de la lettre. Il n'avouait pas ses femmes et parlait avec un +peu trop de fatuité des autres, convaincu, d'ailleurs, que toute femme +tentée tombe un jour comme une fraise mûre dans la main de l'amoureux. +Il avait beaucoup d'esprit et il aimait beaucoup l'esprit,--l'esprit +parlé,--car il ne lisait guère et n'écrivait pas. + +La nature avait plus fait pour lui qu'il n'avait fait pour elle. +Toutefois, il n'avait pas gâté ses dons. Il montait à cheval comme +Mackensie; il donnait un coup d'épée avec la grâce impitoyable de +Benvenuto Cellini. Il nageait comme une truite; il luttait à la force +du poignet avec le sourire du gladiateur. Il avait pareillement +fécondé son esprit par le sentiment des arts et par l'amour de +l'inconnu. Son esprit aimait l'inconnu comme son coeur aimait +l'imprévu. Nul n'avait mieux pénétré à vol d'oiseau l'histoire ou +plutôt le roman des philosophies: nul n'en était revenu plus sceptique +et plus dédaigneux. + +Octave de Parisis était né pour toutes les fortunes, même pour les +mauvaises. Beau de l'altière beauté qui s'impose par la sévérité des +lignes et la fierté de l'expression, il avait fait son entrée dans le +monde avec l'auréole des vertus de naissance, qui ont tant de prestige +sous les gouvernements démocratiques. Il n'en était ni meilleur ni +plus mauvais. Il vivait comme ses amis ou ses camarades, un pied dans +le monde, un pied dans le demi-monde, sans trop de souci de sa dignité +plus ou moins chevaleresque, offrant à trois heures son coupé et ses +gens à Mlle Trente-six-Vertus pour aller au Bois, le reprenant le soir +pour aller chez une duchesse de Sainte-Clotilde. Il se montrait dans +les salons officiels jusqu'à minuit; mais, après minuit, il jouait au +club ou soupait à la Maison-d'Or ou au Café Anglais avec les plus +gais compagnons. Il était de toutes les fêtes. On l'a vu conduire +le cotillon à la Cour, mais pour caricaturer tous les danseurs de +cotillon. + +Avec son esprit d'aventure, Octave était voyageur. Non pas pour aller +à Rome, à Bade, aux Pyrénées ou à Montmorency, comme ces gentlemen du +boulevard qui disent impertinemment au mois d'août: «Que voulez-vous, +moi, j'aime les voyages!» Parisis ne parlait de voyager que pour faire +le tour du monde, pour pénétrer dans les pays inaccessibles, franchir +les murailles de la Chine, fumer un cigare à Tombouctou et s'intituler +roi de quelque peuplade indienne. A sa vingtième année, il était allé +à Lima, pour voyager bien plutôt que pour liquider les affaires de son +père dans la ville du soleil: Le duc Raoul de Parisis, chercheur et +trouveur d'or, n'était revenu en France qu'avec l'idée de retourner +au Pérou; il avait laissé là-bas un représentant ayant beaucoup de +comptes à rendre et croyant que l'Océan le dispenserait de montrer ses +livres; il se contentait, depuis longtemps, d'envoyer au château +de Parisis la moitié des trouvailles. Octave s'était donc reconnu +beaucoup plus riche qu'il ne l'espérait. Il n'avait eu garde de +quitter l'Amérique sans s'y promener, amoureux des forêts vierges, +comme Chateaubriand, et des fleuves géants, comme Fenimore Cooper. +Ce qui lui plut surtout, ce furent ces villes universelles du +Nouveau-Monde, où l'horloge du temps va trois fois plus vite que dans +la vieille Europe. Il eut la bonne fortune de rencontrer, à New-York, +Mlle Rachel, qui finissait, et Mlle Patti, qui commençait. Il n'épousa +pas Mlle Patti, mais jurerait-on qu'il ne donna pas son coeur à Mlle +Rachel? + +Il revint en France pour voir mourir sa mère: ce fut son premier +chagrin. + +Que rapporta-t-il de la patrie de Franklin? Beaucoup d'or et l'amour +de l'or. Ce fut là surtout qu'il comprit qu'un dollar a plus d'esprit +qu'un homme, et que cent mille dollars ont plus de vertu qu'une femme: +style américain. Il ne se passionna, d'ailleurs, ni pour les lois, ni +pour les arts, ni pour les lettres des États-Unis. Les vraies femmes +qu'il aima là-bas, c'étaient des Américaines de Paris. Parisien par +excellence, il aimait Paris partout. Avec mille Parisiens comme +Octave, le monde serait conquis à la France. + +Revenu à Paris, il rencontra l'Empereur,--à la Cour, où il était si +difficile de rencontrer l'Empereur;--il lui parla de son père et du +pèlerinage à Ste-Hélène. L'Empereur, qui savait toute cette histoire, +présenta lui-même Octave au marquis de la Valette en-disant: «Voilà +un futur ambassadeur.» Octave prit ses grades en diplomatie dans +les coulisses de l'Opéra, chez Mlle Léonide Leblanc ou Mlle Sarah +Bernhardt, au bal des Tuileries; chez les ambassadrices, au bois de +Boulogne. Aussi commençait-il à rire dans sa barbe des sentences de +Machiavel et des malices de M. de Talleyrand, quand éclata la guerre +de Chine. + +La Chine est un pays si fabuleux que nous ne pouvons déjà plus nous +imaginer, à quelques années de distance, que nous avons pris la +capitale du Céleste-Empire avec une poignée d'hommes. Octave de +Parisis fut dans cette poignée de héros. + +Pendant que les Chinois incendiaient et que les Anglais choisissaient +des bijoux, les Français s'enchinoisaient. Octave fit main basse +sur deux choses: une jeune Chinoise qu'il emmena à Paris, et un +éventail-Pompadour pour la première marquise qu'il rencontrerait au +faubourg Saint-Germain. Des amours d'Octave à Pékin, on pourrait faire +un joli _Livre de Jade_. Il fit naviguer sur le fleuve jaune des maris +qui n'avaient jusque-là navigué que sur le fleuve Bleu. On se rappelle +le bruit qu'il fit à son retour avec sa Chinoise, une vraie potiche +qui ne marchait pas; il la portait dans le monde et chantait des duos +avec elle, dans le plus grand sérieux, car il était maître fou par +excellence. + +On ne lui avait pas fait un crime d'avoir, pour quelques jours, +métamorphosé le diplomate en soldat, on lui avait promis une mission +en Orient. Il disait d'un air dégagé: «Si je ne meurs pas dans un +duel ou sur un pli de rose, on me retrouvera ambassadeur à Londres +et grand-croix de la Légion d'honneur.--Mais surtout chevalier de la +Jarretière,» lui disaient ses amis. Il avait déjà, d'ailleurs, tous +les ordres, moins le ruban de Monaco, le seul qui lui eût été refusé. +Il faut bien laisser un désir aux grandes ambitions. + +En attendant sa mission--et la croix de Monaco--il ne se trouvait pas +trop malheureux dans un adorable hôtel de l'avenue de l'Impératrice, +bien connu sous le nom du Harem. + +Comme une grande dame du dix-huitième siècle, Mme de Montmorin, la +duchesse de Parisis avait dit à son fils: «Je ne vous recommande +qu'une chose, c'est d'être amoureux de toutes les femmes.» Octave +aimait toutes les femmes, comme le voulait sa mère. Pour jouer ce +rôle, qui préserve souvent des dénouements tragiques de l'amour, il +faut toujours être à l'oeuvre. Mais Octave était un homme d'action, +souvent irrésistible par sa beauté intelligente, son art exquis de +tout dire aux oreilles les plus délicates, d'être passionné sans +passion, d'être fou sans folie, et surtout d'être sage sans sagesse. + +Parisis avait une vertu: il aimait la vérité; nul ne dédaignait comme +lui les préjugés et les illusions, Aussi faisait-il bon marché des +ambitions humaines; je me trompe, il avait l'ambition de conquérir les +femmes. Puisque la femme est le chef-d'oeuvre de la création, pourquoi +ne pas adorer et posséder ce chef-d'oeuvre à mille exemplaires? La +femme est amère, a dit Salomon devant ses sept cents femmes, mais au +moins elle est la femme, une chose visible, vivante et saisissable, +tandis que tout le reste n'est que vanité. Ainsi raisonnait Octave à +ses moments perdus: plus d'un philosophe à ses moments trouvés n'a +peut-être pas été si près de la sagesse. + +Il disait à ses amis: «Pour se faire adorer des femmes, il faut parler +aux femmes du monde,--si elles sont en rupture de ban conjugal,--comme +on parlerait aux courtisanes, et traiter les courtisanes comme +si elles étaient les femmes du monde.» Il disait aussi: «Selon +Vauvenargues: Qui méprise l'homme n'est pas un grand homme.--Selon +moi: qui méprise la femme n'est pas un galant homme.» + +Il avait lu La Rochefoucauld. C'était son bréviaire. Il le prenait en +voyage, il le couchait sous son oreiller, il croyait ainsi savoir la +vie et il riait bien haut des saintes duperies du coeur. Il croyait +avoir tué la «petite bête,» mais l'amour est plus fort que La +Rochefoucauld, et le coeur prend de rudes revanches sur l'esprit. +Quand on est sur le rivage, on raille spirituellement les tempêtes; +mais dès qu'on a pris la mer, on sent qu'elle est profonde. + + + + +IV + +OU OCTAVE DE PARISIS FUIT SON BONHEUR + + +Vers dix heures, le lendemain matin, Octave de Parisis montait à +cheval pour faire un tour au Bois, quand on lui remit cette petite +lettre, qui le surprit, même avant de l'avoir lue, parce qu'il y +reconnut le cachet des Parisis: + + Monsieur mon neveu, + + Si je vous disais que votre vieille tante Régine de Parisis est + presque votre voisine, à Paris, où elle va passer deux moi + ce printemps avec votre belle cousine de la Chastaigneraye, ne + seriez-vous pas quelque peu étonné? + + Eh bien! nous demeurons avenue Dauphine (je ne veux pas dire + avenue Bugeaud); ils appellent cela un hôtel! Il en tiendrait dix + comme cela dans mon salon de Champauvert. + + Pourquoi suis-je venue à Paris? Grave question! Je ne vous + répondrai pas, mais vous devinerez. Après tout, c'est peut-être + pour vous voir, monsieur l'Invisible. Il est vrai que vous allez + nous dire que les quatre maisons et les cinquante arbres qui nous + séparent sont encore le bout du monde, comme qui dirait de Paris + au château de Champauvert. Je ne vous dis pas notre numéro, parce + que je ne le sais pas. Cherchez! Et ne venez pas ce matin, car + votre cousine Geneviève est allée prier sur le tombeau de sa + patronne, à Saint-Etienne-du-Mont. + + Je vous embrasse, enfant prodigue! + + RÉGINE DE PARISIS. + +Octave n'avait pas vu sa tante depuis longtemps. A la mort de sa mère, +Mlle Régine, déjà cinquantenaire, l'avait pris dans ses bras et lui +avait dit qu'il retrouverait en elle toute une famille. Mais il avait +mieux aimé prendre toute une famille dans une femme plus jeune: sa +famille, c'étaient ses maîtresses. + +Mlle Geneviève de La Chastaigneraye était devenue orpheline au temps +même où Octave perdait sa mère. Il se rappelait vaguement avoir vu +cette petite fille cachant sa poupée sous sa robe noire; il n'avait +pas d'autres souvenirs de sa cousine. + +Le comte de La Chastaigneraye était mort colonel à Solférino, +survivant d'une année à peine à sa femme. Déjà Geneviève était venue +habiter Champauvert avec sa tante qui jusque là n'aimait pas les +enfants, mais qui se laissa prendre aux caresses de cette fillette. Ce +fut bientôt pour elle une vraie joie de la voir courir et chanter dans +ce château silencieux, dans ce parc solitaire. + +Un beau matin, la tante fut toute surprise de voir que la petite fille +se transfigurait en une grande demoiselle digne des La Chastaigneraye +et des Parisis, par sa beauté grave et sa grâce héraldique. Geneviève +révéla soudainement toutes les vertus: la fierté et la douceur, front +pensif et bouche souriante, âme divine et coeur vivant. Elle était +musicienne comme la mélodie. Le dimanche, pour racheter ses péchés, +elle qui était encore toute en Dieu, elle jouait de l'orgue à l'église +de Champauvert avec un sentiment tout évangélique; puis le même jour +au château, elle chantait des airs d'opéra avec le brio de la Patti. +Elle était bien un peu romanesque. Originale comme sa tante, disaient +les paysans.--Le feu de l'intelligence la brûlait. Elle interrogeait +l'horizon plein de promesses. Dans son attitude si pudique encore, on +pressentait déjà les entraînements de la passion. + +Depuis plus de dix ans, Octave n'avait pas remis les pieds au château +de Parisis, par un sentiment plus filial que familial; ses amis lui +parlaient en automne de belles chasses du château de Parisis, mais il +ne voulait pas s'amuser près de la sépulture où dormaient les deux +figures, toujours aimées, de son père et de sa mère. A Paris, dans +son hôtel, quand il s'arrêtait un instant devant leurs portraits, il +jurait d'aller s'agenouiller pieusement sur leur tombeau, mais le +courant de la vie, un torrent pour lui, l'entraînait à toutes choses, +sans qu'il prît la force de suivre cette bonne pensée. + +Ce matin-là, Octave alla droit chez sa tante. Le chemin n'était pas +long: il connaissait dans ces parages la physionomie de toutes les +maisons, aussi il ne se trompa point. Il vit apparaître une servante, +coiffée à la bourguignonne, qui faillit se jeter dans ses bras et qui +embrassa son cheval. Elle n'avait jamais vu le jeune duc de Parisis, +mais elle devinait que c'était l'enfant du château de Parisis. + +Octave trouva sa tante bien vieillie, de plus en plus ridicule avec +ses modes composites, de moins en moins imposante avec ses airs de +châtelaine altière--du temps des châteaux à pont-levis. + +On s'embrassa sans trop d'effusion. La tante y mit de la dignité, le +neveu eut peur de se barbouiller de rouge et de blanc, ce qui lui +arrivait bien quelquefois avec ces demoiselles. «Eh bien! monsieur le +duc Octave de Parisis, mon neveu par la grâce de Dieu, sans que la +volonté nationale y soit pour rien, avez-vous deviné pour quoi je +suis venue à Paris?--Non, ma tante.--Eh bien! je vais vous le dire. +Seulement, pas un mot à Geneviève.--Je devine! dit Octave avec +effroi.--Ma tante, vous avez rêvé un mariage entre le cousin et +la cousine.--Oui, monsieur, deux grands noms, Parisis et La +Chastaigneraye! Voilà ce qui s'appelle ne pas mettre d'alliage dans +l'or, c'est du premier titre. Il y a des chevaliers de Malte et des +chanoinesses des deux côtés.» La vieille fille avait failli épouser un +chevalier de Malte: pour elle c'était l'idéal du vieux monde. «Octave +Parisis dit à sa tante qu'il était désolé de la contrarier dans ses +desseins, mais il y avait selon lui un abîme entre la nièce et le +neveu.--Un abîme! qu'est-ce que cela veut dire?--Cela veut dire que le +cousin n'épousera jamais sa cousine. J'ai ce préjugé-là, moi, il faut +varier les races, sans compter que je ne veux pas me marier.--Ah! vous +ne voulez pas vous marier, monsieur! Ah! vous ne voulez pas épouser +une La Chastaigneraye! Eh bien, le jour de mes funérailles vous vous +en repentirez.» + +Mlle de Parisis, avec colère et d'une main agitée, prit une photographie, +faite la veille par un artiste bien connu, qui avait voulu accentuer +le caractère en donnant un coup de soleil de trop. + +C'était le portrait de Mlle Geneviève de La Chastaigneraye. + +M. de Parisis ne reconnut pas du tout, dans ce barbouillage de nitrate +d'argent, cette adorable créature qu'il avait vue, la veille, dans +l'avenue de la Muette, marquant la neige d'un pied idéal et se +dessinant à travers les ramées avec la grâce d'une chasseresse +antique. + +Il n'avait pas reconnu non plus sa tante dans la vieille dame en +cheveux blancs. Il est vrai qu'il l'avait si peu regardée! + +N'est-ce pas qu'elle est belle? dit Mlle de Parisis.--Oui, dit Octave +sans enthousiasme, un peu trop brune, peut-être.--Comment, trop brune? +Ma nièce a les yeux noirs, mais elle est blonde, ce qui est d'une +beauté incomparable.--Alors, ma tante, pourquoi me donnez-vous ce +portrait d'une Africaine?--Je vois bien, monsieur, que vous êtes +indigne de la regarder. Allez! allez! courez les comédiennes et les +courtisanes, je garderai ma chère Geneviève pour quelque duc et pair +sans déchéance.--Duc et pair, dit Octave en riant, c'est le merle +blanc; mais enfin, le merle blanc va peut-être encore chanter sous les +arbres de Champauvert.» + +La tante se rapprocha d'Octave et l'embrassa sur le front. «Mauvais +garnement, lui dit-elle, coeur endurci, libertin fieffé, athée voué +au démon, tu aimes donc mieux épouser toutes les femmes?--Oui, ma +tante.--Je te déshériterai!--Oui, ma tante. Il faut que je vous +embrasse pour ce bon mouvement.» + +Et Octave embrassa vaillamment la vieille fille.--«Eh bien! ne parlons +plus de mariage, je ne veux pas la mort du pécheur.--D'autant plus, +ma tante, que le mariage ne tuerait peut-être pas le pécheur.--Tu +m'effraies. Moi qui voulais sauver Geneviève, j'allais la perdre en te +la donnant. N'en parlons plus.» + +On causa pendant une demi-heure. Octave prit, avec sa tante une tasse +de chocolat au pain grillé, selon la mode de Champauvert, après quoi +il se leva pour partir. «Reviens me voir souvent, il ne sera plus +question d'épousailles.--Ma tante, venez me voir avec Mlle de La +Chastaigneraye. Vous n'avez qu'à dire votre nom pour que toutes les +portes de mon hôtel s'ouvrent à deux battants.--Eh bien! nous irons +te surprendre. Ah! ça, monsieur, n'allez pas m'enlever Geneviève au +moins! car je sais qu'on vous appelle le diable et que toutes les +femmes vous aiment parce qu'elles ont peur de vous. Adieu, Satan. Si +vous montrez vos yeux à Geneviève, je lui dirai que vous avez plus de +femmes que la Barbe-Bleue.--Oh! ma tante, pour moi une cousine est +sacrée.» + +Comme Parisis dépassait le seuil de la chambre, sa vieille tante lui +reprit la main: «A propos, donne-moi donc des nouvelles de ta fortune? +Tu sais que ton château de Parisis tombe en ruines.--Je le rebâtirai +en marbre.--La mine des Cordillères est donc toujours bonne?» Octave +était devenu pensif, mais il répondit: «Oui, ce n'est plus une mine +d'argent, c'est une mine d'or.» + +Parisis monta à cheval et fit un tour matinal au Bois tout en disant: +«Je l'ai échappé belle!» + +L'homme n'est jamais plus heureux que le jour où il a fui son bonheur. +Je pourrais signer cette sentence de Confucius, de Saadi ou de +Voltaire, pour lui donner plus d'autorité, mais la vérité ne signe +jamais ses aphorismes. + +Quand Mlle de La Chastaigneraye revint de Saint-Etienne-du-Mont, sa +tante l'embrassa et lui dit tristement: «Eh bien, ma chère Geneviève, +ton cousin est un renégat. Crois-tu qu'il refuse ta main, ta main +pleine d'or, cette main blanche et fière?» + +Mlle de Parisis avait pris la main de sa nièce. «Puisqu'il ne veut pas +m'épouser, dit Geneviève simplement, il m'épousera.--C'est bien, cela! +Laisse-moi t'embrasser encore pour cette belle parole. Mais comment +feras-tu ce miracle?--Vous ne croyez pas à la destinée, ma tante?--Je +crois que la destinée ne travaille pour nous que si nous travaillons +pour elle.--Ma tante, nous travaillerons pour notre destinée.--Etrange +fille! Pourquoi l'aimes-tu?» + +On ne sait jamais bien pourquoi on aime: dès qu'on raisonne sans +déraisonner, il n'y a déjà plus d'amour. «Je le sais bien, dit Mlle de +Parisis: tu aimes Octave parce qu'on t'a dit beaucoup de mal de lui, +parce qu'à Champauvert tu ne regardais que son portrait, parce que tu +l'as vu à la cour mardi, riant dans un bouquet de femmes, parce que +tu l'as vu hier au Bois, dans l'avenue de la Muette, tout pensif +pour t'avoir regardée.--Je l'aime parce que je l'aime, dit Geneviève +ennuyée de tous les parce que de sa tante. Si vous ne m'abandonnez pas +dans toutes mes tentatives romanesques, je vous promets que je serai +la femme de mon cousin.» + +Et la charmante fille, qui ne doutait de rien, se mit au piano devant +un magnifique bouquet qu'elle avait acheté sur son chemin. A tous les +coeurs amoureux il faut des fleurs, des parfums et des chansons. Voilà +pourquoi les coeurs amoureux font la maison si gaie. + +Dieu donne deux aurores aux femmes: la première vient après la nuit +de l'enfance et répand sur le front l'auréole de la jeune fille; la +seconde, plus lumineuse, brûle les cheveux d'un vif rayon: c'est +l'aurore de l'amour. Il y a tout un monde entre la jeune fille qui +n'aime que sa jeunesse et la jeune fille surprise par l'amour. Elle +est transfigurée. Elle marchait avec la grâce naïve, mais abrupte +encore; maintenant il semble qu'elle marche dans le rhythme des belles +harmonies. Sa taille est plus souple, ses bras ont l'adorable abandon +de la rêverie. Elle incline la tête ou la relève avec la désinvolture +que donne la gaieté du coeur ou la mélancolie de l'âme. On ne +respirait hier dans la maison sur ses pas légers que les chastes +parfums des dix-sept ans; aujourd'hui, on boit par les lèvres je +ne sais quelle savoureuse odeur de chevelure dénouée et de fleurs +effeuillées. Hier c'était une écolière à son piano; d'où vient +qu'aujourd'hui c'est l'inspiration qui chante? Hier elle répandait un +charme discret et tempéré, aujourd'hui c'est toute une fête. La femme +transperce à travers la jeune fille. C'est l'heure bénie où les +battements du coeur sont comptés là-haut, car, à la première heure +d'amour, la jeune fille prend les ailes de l'ange pour voler à son +idéal. Mais combien qui retombent sur la terre pour ne plus jamais +reprendre leur vol? + +Geneviève en était à sa seconde aurore. + + + + +V + +LES CURIOSITÉS D'UNE FILLE D'ÈVE + + +A quelques jours de là, on donnait une matinée musicale chez la +duchesse de Persigny. + +Tout Paris y était. Fut-ce pour cela que Mlle Régine de Parisis et +Mlle Geneviève de la Chastaigneraye, qui pouvaient se faire ouvrir +l'hôtel d'Octave à deux battants, se hasardèrent à entrer chez lui par +l'escalier dérobé ou par l'entrée des artistes, ainsi nommée parce +que les comédiennes passaient par là, comédiennes de théâtre et +comédiennes du monde? + +Comment Geneviève savait-elle que tous les jours, de deux à quatre +heures, on pouvait suivre ce chemin dangereux sans être rencontré, +attendu que les gens de la maison ne se montraient jamais sur le +chemin de Corinthe dans l'après-midi? Comment Geneviève osait-elle se +hasarder dans le labyrinthe de don Juan de Parisis? Comment Geneviève +possédait-elle une petite clef d'argent qui ouvrait la porte du +jardin? + +Ce n'était pas le secret de la comédie, car je n'en sais rien. Octave +avait donné çà et là beaucoup de ces petites clefs. Ce que je sais, +c'est que Geneviève ouvrit cette porte et qu'elle entraîna sa tante +par la serre, par l'escalier dérobé et par l'appartement intime +d'Octave. + +Mlle Régine de Parisis était aussi étrange dans ses actions que Mlle +de La Chastaigneraye; c'est que dans leur innocence elles n'avaient +peur de rien. Les coeurs les plus purs sont les plus braves. + +Je ne peindrai pas avec quelle curiosité elles scrutèrent des yeux la +vie familière d'Octave. Devant les portraits de femme la vieille fille +se signa avec épouvante. Dans la bibliothèque--où il n'allait presque +jamais,--elle salua avec un sentiment d'orgueil le père et la mère +d'Octave; elle reconnut qu'il y avait de bons livres parmi les +mauvais. Octave, tout au livre de sa vie, ne lisait plus ni les uns ni +les autres. + +Geneviève étudiait cet ameublement tout à la fois sévère et féminin, +ces tableaux de maîtres et ces gouaches de sport, ces belles armes +et ces mille riens de la vie parisienne, ces cabinets d'ébène qui +gardaient leur gravité devant le sourire des chiffonnières en bois de +rose. + +La tante aurait voulu passer une heure dans le salon, où elle espérait +trouver la splendeur des Parisis; mais Geneviève, qui savait qu'en +descendant par le grand escalier on rencontrerait des gens de la +maison, retint sa tante de toutes ses forces, en lui disant qu'elle +avait toujours le temps de voir le rez-de-chaussée dans ses visites à +Octave. + +Pour elle, curieuse comme Ève, elle aurait voulu passer tout un jour +à pénétrer son cousin par l'histoire de sa vie, qui était écrite +sommairement dans sa chambre à coucher, dans son petit salon, dans son +cabinet de toilette, dans sa salle d'armes, jusque dans son fumoir. + +Tout était d'un luxe de haut goût. Octave aimait surtout les meubles +d'art en marqueterie d'ivoire sur chêne, représentant les façades des +plus beaux palais et des plus belles églises de la Renaissance; il +aimait aussi les meubles travaillés par les mains féeriques des +Chartreux du quinzième siècle, ces marqueteries qui sont des +chefs-d'oeuvre de fini dans un encadrement grandiose. + +Geneviève, qui s'y connaissait, s'arrêta devant des statuettes des +déesses de l'Olympe en bronze doré attribuées au Verocchio. Elles +ornaient les portes d'un meuble d'ébène à trois corps, gracieusement +arrondi; elles étaient placées en sentinelles sur les portes dans des +niches à peine fouillées entre des colonnes à chapiteaux corinthiens +qui portaient des vases d'argent imités des vases de Castiglione. +Geneviève admira aussi la sculpture des frontons; ses yeux suivirent +les dessins de la marqueterie, où elle retrouva les arabesques de +Raphaël. Tout appelait les yeux: les ornements à rinceaux, les frises +toutes vivantes de chasses, de combats de lions, d'oiseaux, de +feuillages, de scènes mythologiques. + +Pendant que Geneviève se perdait dans le jeu des sculptures, Mlle de +Parisis admirait sur la porte du centre les armoiries en argent de sa +famille. + +Devant ce meuble était une table pareillement en ébène: on y admirait +trois tableaux encadrés d'arabesques. C'était Diane à la chasse, Diane +à la fontaine, Diane endormie. La table était soutenue par trois +cariatides; des sirènes en argent s'enroulaient à un pied monumental +à têtes de chimères. Les chaises étaient dans le même style, +incrustations d'ivoire, très fines sculptures, ornements, arabesques, +amours et rosaces. Les gravures représentaient les grandes scènes de +l'Iliade. + +Dans d'admirables émaux cloisonnés, supportés par des pieds en bronze +doré d'un fort beau travail, des fleurs rares s'épanouissaient en +toute liberté. Geneviève cueillit une grappe blanche d'un arbre des +tropiques, que Parisis avait failli cueillir le matin pour une autre +main; elle la passa sur ses lèvres avec un sentiment indéfinissable de +vague espérance. + +La pendule sonna quatre heures. «Déjà quatre heures!» s'écria-t-elle +en regardant un chef-d'oeuvre de Boule suspendu sur un panneau entre +deux portes. + +Elle ne prit pas le temps de regarder les jolies statuettes, les fines +gravures du cadran, les acanthes des chapiteaux. Il était temps +de partir, Octave pouvait rentrer et la surprendre. Elle s'arrêta +pourtant encore, pendant près d'une minute, devant un tout petit +cabinet en ébène, fermoirs et serrures d'argent, ornements à chimères. + +C'était là le roman d'Octave, selon son expression. Toutes les lettres +de femmes, tous les portraits de femmes,--je parle des petits dessins +et des cartes photographiées,--étaient jetés pêle-mêle dans les +tiroirs. + +Un des tiroirs était ouvert. Geneviève y vit un gant, trois ou quatre +lettres, un portrait. C'était le portrait d'une comédienne célèbre. +A qui était le gant? Sans doute c'était un gant qu'il avait lui-même +arraché à quelque petite main rebelle. Et les lettres? Ah! si +Geneviève se fût trouvée toute seule! + +Elle ouvrit un autre tiroir: des lettres, des portraits, des fleurs +fanées: «Ce n'est pas un meuble, dit-elle, c'est un camposanto. +Pourquoi laisse-t-il tous ces tombeaux entr'ouverts?» + +Parisis n'avait fermé que la petite porte du milieu. Là était le +secret du jour, c'était la place du coeur. «Oh! que je voudrais que +cette porte fût ouverte!» Mais si la porte se fût ouverte comme par +miracle, elle eût été bien étonnée. Il n'y avait rien dedans. Et alors +eût-elle pensé que c'était la place réservée à ses lettres, à ses +portraits, aux fleurs cueillies avec elle, à son gant arraché par lui. + +«Voyons! lui dit sa tante. Octave va rentrer et nous surprendre. Il +nous fera conduire au poste comme des aventurières.--Ne craignez rien, +ma tante, quand on vient ici par l'escalier dérobé, on est toujours +bien reçu. Mais partons, parce que je ne veux pas que mon cousin me +voie avant de m'aimer.--Que tu es enfant! Il ne t'aimera que s'il te +voit.» + +Geneviève suivit sa tante en respirant la fleur des tropiques. + + + + +VI + +LA MARGUERITE + + +Il était dix heures du soir. Il neigeait. Paris tout encapuchonné, +comme un bénédictin dans son blanc linceul, se disposait à courir les +aventures. + +C'était la nuit du mardi gras; les derniers Romains, les Parisiens de +la décadence, voulaient encore une fois, avant les jours sombres +du carême, se couronner de roses et jeter leurs derniers bonnets +par-dessus le dernier moulin de Montmartre. + +Tout s'en va! les moulins, les carnavals et Paris lui-même. + +Un vrai Parisien de la vraie décadence, Octave de Parisis, se +préparait à cette belle nuit de carnaval, à l'ambassade de ----. Il se +déguisait en Faust, cherchant l'amour: «un jeune gentilhomme vêtu de +pourpre et brodé d'or, le petit manteau de soie roide sur l'épaule, la +plume de coq au chapeau, une longue épée affilée au côté.» + +Allait-il, comme le vrai Faust, faire l'expérience de la vie? Et +devait-il se dire aussi comme Faust: «Quel que soit l'habit que +j'endosse, en sentirai-je moins les déchirements et les angoisses de +mon coeur?» + +Octave prit un chandelier à deux branches pour se regarder dans une +glace. Il voulait voir s'il avait bien l'allure de Faust. «Non, +dit-il, j'aime mieux, bien décidément le bonnet et la houppelande du +docteur.» Il revêtit l'autre costume. + +Ce fut alors que Monjoyeux le surprit dans sa répétition, je veux dire +au moment où il s'étudiait devant le miroir. «Bravo! dit Monjoyeux en +entrant, voilà le Docteur de la Science. J'espère bien que tu vas leur +dire de fortes vérités, cette nuit, à ces païens qui ne croient pas +à Jupiter, le dieu des dieux, le dieu d'Homère, de Phidias et +d'Apelles.--Moi! dit Octave en serrant la main de son ami, je n'ai pas +une pareille prétention.--Alors, pourquoi t'es-tu habillé en docteur +Faust?--Pour effeuiller quelques Marguerites, s'il en reste.--Des +mots, des mots, des mots! Je croyais que tu lisais La Rochefoucauld et +non Rivarol.--Depuis que je sais par coeur La Rochefoucauld, je ne lis +plus.--Tu as peut-être raison. La Rochefoucauld prend notre esprit +après avoir pris notre coeur. Crois-moi, retrempe-toi dans Homère, +Théocrite et toutes les bonnes bêtes de l'antiquité.--Veux-tu +fumer?--Non, je ne fume plus.--Pourquoi?--Parce que c'est décidément +trop à la mode de fumer. Je ne veux plus être de mon temps.--Homme +antique!--Je venais te prier de venir demain voir ma Junon. Je veux +qu'elle te rajeunisse de près de deux mille ans. Vois-tu, mon cher, +l'antiquité c'est l'éternel pays des vingt ans, c'est le paradis +retrouvé, c'est....--Chut! tu vas prêcher. L'heure est mal choisie, +pour moi qui vais m'encarnavaliser. Parlons des Junons que nous avons +«sculptées» à Monaco.--Ne parlons plus, pour parler bien. Je vais à +la Cérémonie du _Malade imaginaire_: voilà mon carnaval; à minuit je +serai couché, car je me lève matin. Adieu. Veux-tu voir une belle +journée, lève-toi matin. + +C'est un ancien qui a dit cela.--Adieu, tu sais mon opinion sur les +sept sages de la Grèce.--Oui, parce que tu ne les connais pas. Si tu +les avais relus, tu ne dirais pas cette nuit tant de sottises à la +dernière mode, ô homme d'esprit.» + +Et Monjoyeux souleva la portière en damas rouge pour sortir. «Encore +un mot: s'il te reste une heure, relis Goëthe pour ne pas faire trop +d'anachronismes.--Tu as raison, j'y avais pensé. Pour représenter +Faust, il faudrait avoir la science de Faust, la science du diable. +--Donne ton âme au diable! mais tu l'as donnée si souvent que le +diable n'en voudrait plus. Adieu.» + +Octave alla à sa bibliothèque et prit le livre de Goëthe. Il le +feuilleta d'abord et y pénétra bientôt, non pas avec la vaine +curiosité d'un désoeuvré spirituel qui court les fêtes du carnaval, +mais avec la curiosité d'un homme qui cherche le mot de la vie. + +Il sonna son groom, le citoyen Égalité, un nègre haut en couleur. +«Egalité, mets du bois au feu et avertis le cocher que je ne sortirai +qu'à onze heures.» + +A onze heures, Octave avait pénétré les profondeurs du génie de Goëthe. + +Je ne vais pas faire ici le tour de Goëthe. Il faudrait avoir le temps +de faire le tour du monde. C'est une figure très étudiée, qui garde +le sourire de bronze du sphynx: nul ne lui arrachera son dernier mot. +Tout un monde est sorti de ses mains puissantes,--tout un monde: le +paradis de l'amour, l'Olympe du beau et des passions. Mais, quoi qu'en +disent les initiés, la lumière de Goëthe n'est pas le soleil: il a +trop aimé l'heure nocturne. Quel miracle que le génie! Dieu n'a créé +qu'une femme, Goëthe en a créé deux. Ève, elle-même, est-elle plus +vivante en notre esprit que Marguerite et Mignon, ces deux symboles +radieux qui voyagent à jamais dans le ciel idéal, mais qui demeurent +femmes? Car Goëthe le panthéiste les a pétries en pleine pâte humaine. +Là est le caractère du génie de Goëthe. Tout en parcourant les mondes +dans ses poésies légendaires, il ne perd jamais pied; les personnages +de sa comédie vont heurter les nues, sans cesser une heure d'être des +hommes. Voilà pourquoi il est grand et humain dans le sens de l'art. +Voilà pourquoi sa renommée étend ses frontières, pourquoi la France le +traduit en vers et en prose, en peinture et en musique. + +La pendule sonna minuit. Il n'était que onze heures. «C'est étrange, +dit Pariais, c'est la troisième fois que j'entends sonner minuit.» + +Il regarda le cadran. Il lui sembla que la petite aiguille tournait +aussi vite que la grande. «Qu'est-ce que cela? dit-il.» + +Rêvait-il? Était-il devenu le jouet de ces somnolences lucides qui +jettent l'âme dans les pénombres çà et là rayonnantes de la seconde +vue? + +Il se souvint qu'un soir Lamartine l'avait inquiété dans son athéisme +en lui parlant de l'âme des choses: cette vie insaisissable qui s'agite +dans l'horloge, dans la lampe, dans l'air, dans le feu, dans le mur; +qui parle par la voix des cloches, du vent, de la pluie, des échos, des +flammes, du silence. «Quelle folie, dit-il en rejetant les affres +nocturnes qui tombaient sur lui comme un suaire, il n'y a d'âme que +dans le corps--et peut-être même qu'il n'y a pas d'âme du tout.» + +Il se remit devant l'âtre et rouvrit son livre. Il prit un charme +étrange à cette lecture; pour la première fois son esprit fut illuminé +de toutes les lumières fantastiques du chef-d'oeuvre allemand. «Un peu +plus, dit-il en se promenant et se voyant dans un miroir de Murano, +suspendu au-dessus d'une console, je me croirais Faust lui-même, mais +où est Marguerite?» Goëthe a raison: + + Faust chercha la science et trouva Marguerite. + +Et Parisis pensa à toutes les femmes qui avaient traversé sa vie. Un +cortège de figures rieuses et éplorées passa dans son souvenir. + +Cependant il était onze heures. Il jeta sur son épaule son pardessus +de fourrures et sonna Égalité. + +Comme il partait, il se vit encore dans le miroir de Venise. Il +s'imagina qu'il se voyait double. «Satan,--dit-il, tout indigné contre +lui-même,--tu as beau faire, tu n'es plus qu'un pauvre diable. On ne +croit plus à Dieu, pourquoi croirait-on à Satan?» + +Don Juan de Parisis, ou plutôt ce soir Parisis-Faust, avait à peine +traversé le premier salon de l'ambassade, qu'il vit devant lui, mais +fuyant d'un pas discret, une Marguerite, non pas celle d'Ary Scheffer, +mais celle de Goëthe lui-même. + +Octave atteignit bientôt cette Marguerite dans un embarras de +mascarades, causé par un houx gigantesque qui piquait tout le monde. +«Dis-moi, Marguerite, tu savais donc que je me déguiserais en +Faust?--Oui je le savais.» + +Et Octave qui ne voulait jamais douter de rien: «Tu ne viens pas ici +pour aller à l'Église? Veux-tu faire ton salut avec moi?--Je n'ai +pas un péché sur la conscience.--Cela te sera compté plus tard. +Viens--Mais vous êtes le diable, Faust!--Le diable n'a-t il pas emmené +Jésus sur la montagne? La vertu ne triomphe que quand elle est en +danger.--Et sur quelle montagne veux-tu m'emmener, Satan?--Là, à +l'ombre de cette haie de femmes qui dansent.--Eh bien! parlez, +tentateur.» + +Octave parla. Et, selon sa coutume, il parla bien. Mais la Marguerite +n'était plus la fille de Goëthe; elle n'en avait que le masque. +C'était un coeur vaillant qui n'avait pas peur du diable, quoiqu'elle +eût peur de l'amour. + +Ce fut une jolie escarmouche de mots spirituels, tendres, passionnés +quelquefois, plus souvent railleurs. + +La Marguerite cachait son émotion par une gaieté d'emprunt. + +«O femme! dit tout à coup Octave. Jusqu'ici vous n'avez parlé que pour +masquer votre âme et votre coeur. Soyez franche une fois: pourquoi +vous êtes-vous déguisée en Marguerite?--Pourquoi vous êtes-vous +déguisé en Faust?--Je n'en sais rien. Une bêtise! Dès que je me suis +vu ici, j'aurais voulu être sur la Jungfrau. Un homme bien né comme +moi ne devrait se déguiser qu'en Pierrot.--Eh bien! c'est comme moi, +qui ne suis pas plus mal née que vous: j'aurais dû me déguiser en +Colombine.--O ma Colombine!--Chut! on vous écoute! Vous auriez le +duel de Pierrot. Adieu, nous nous retrouverons. Voulez-vous mon +secret?--J'écoute avec mon coeur.--Je me suis déguisée en Marguerite, +parce que vous vous êtes déguisé en Faust.--Qui vous avait dit +mon déguisement?--Je sais tout.--Marguerite, je vous aime.--Un +peu.--Beaucoup.--Pas un mot de plus, car vous diriez: Pas du tout!» + +Marguerite disparut comme par enchantement. M. de Parisis eut beau se +soulever sur la pointe des pieds, il lui fut impossible de savoir dans +quel tourbillon elle s'était évanouie. + +«C'est dommage, dit-il. Elle est un peu maigre, ce qui prouve qu'elle +est jeune, mais elle est charmante, et je suis tout enivré de la +fraîche senteur des vingt ans qu'elle répandait autour d'elle. Mais, +après tout, il ne faut jamais s'attarder, surtout au bal masqué, où un +homme de mauvaise intention doit amorcer une aventure toutes les cinq +minutes.» + + + + +VII + +L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMÉE, L'AMOUR + + +Après une spirituelle causerie avec la princesse de Metternich, où +elle lui prouva que les femmes ne se masquaient que pour se démasquer +le coeur, le duc de Parisis rencontra deux de ses amis, qui n'avaient +pris, pour cette folie carnavalesque, que le petit manteau vénitien. + +C'était Rodolphe de Villeroy, attendant comme lui depuis longtemps +sa nomination de ministre plénipotentiaire; c'était le vicomte de +Miravault, qui avait jeté l'ambition aux orties pour devenir riche: +homme de son temps, qui déifiait l'or, parce que l'or déifie tout. +«Ah! bonjour, mon cher Faust, tu cherches la science? Tu te rappelles +le vers: _Faust cherchait la science, il trouva Marguerite_.--Moi, je +cherche Marguerite. Sais-tu où elle est passée?--Elle passe son temps +à dire qu'elle aime beaucoup, comme toutes les marguerites.--Non. La +mienne dit qu'elle n'aime pas du tout.» + +Octave s'empara d'un divan pour lui et ses amis.--«Asseyons-nous là, +c'est le bon endroit. Les femmes vous marchent sur les pieds, mais les +femmes sont si légères!--As-tu remarqué, dit M. de Villeroy au vicomte +de Miravault, que Parisis ne trahit ras sa destinée? Il est né pour +faire le malheur de toutes les femmes.--Excepté de la sienne, quand il +en prendra une, ou quand il se laissera prendre.--Ne craignez rien, +dit Octave; le piège à loup n'est pas encore tendu.--Prends garde, il +y a des pièges à loup ici.--Et toi, Gaston, dit M. de Parisis, toi non +plus, tu ne trahis pas ta destinée. Tu es si diplomate que tu n'en +as pas l'air.--La diplomatie n'est qu'un chemin, ce n'est pas une +carrière. Le vrai but, mon cher, c'est le pouvoir. Tu verras, quand je +serai ministre,--non pas ministre à Rio ou à Tonkin, mais ministre des +affaires étrangères,--tu verras si je trahis ma destinée qui est de +gouverner les hommes!--Gouverner les femmes! dit Parisis! comme s'il +fût convaincu de sa mission.--Vous êtes deux grands enfants, dit le +vicomte de Miravault en montrant un napoléon: voilà la vraie royauté. +Quand j'aurai sept ou huit cent mille de ces soldats-là, rangés en +bataille, je serai maître du monde, maître de vos consciences, maître +de vos femmes. Et moi, je ne tomberai pas du pouvoir, je ne verrai +pas fuir les courtisans.--Vous poursuivez chacun une chimère, dit +Parisis. Moi j'étreins la mienne.--Oui, mais toi tu te réveilleras un +matin traînant la patte vers les Invalides de l'amour; car tu n'auras +pas la suprême consolation d'être foudroyé au souper du commandeur. +--C'est singulier, dit M. de Villeroy, nous sommes peut-être ici, +après tout, les trois hommes les plus sérieux de cette fête: car nous +avons tous les trois notre théorie et notre volonté. Moi, je m'appelle +le Pouvoir.--Parce que tu n'es rien.--Toi, dit Miravault à Octave, +tu t'appelles l'Amour, parce que tu l'as tué.--Toi, tu t'appelles +l'Argent, parce que tu n'en as pas.» + +Un homme déguisé en diable à quatre écoutait aux portes. «Vous oubliez +un ami qui s'appelle la Gloire,--La Gloire, dit Octave, ne vaut pas +le diable.--C'est le diable à quatre, dit M. de Miravault en +reconnaissant Monjoyeux.--Oui, c'est le diable à quatre, reprit +Parisis en serrant la main du nouveau venu. Tu as voulu me surprendre +en me disant que tu ne viendrais pas.--Oui, répondit Monjoyeux, j'ai +voulu te voir au milieu de tes femmes et de tes mauvaises actions.» Et +il prit sa part du divan. + +«Donc, reprit Octave, RODOLPHE DE VILLEROY aspire au POUVOIR;--Le +second, MIRAVAULT, veut régner par l'ARGENT;--Le troisième, MONJOYEUX, +tente les chimères de la GLOIRE;--Le quatrième, OCTAVE DE PARISIS, ne +veut tenter que la FEMME.» + +Villeroy tordit sa moustache: «Eh bien! nous verrons dans un an ou +dans dix ans qui est-ce qui se sera trompé.--Tous les quatre,» dit M. +de Parisis.--Et il se leva pour entraîner ses amis au buffet. «Allons +prendre des forces pour conquérir le monde.» + + + + +VIII + +LE JEU DE CARTES + + +En cette belle année, vers le carnaval, toutes les nuits du beau monde +furent panachées par des mascarades de tous les styles. Ces folies +enseignent la sagesse. La plupart des gens à la mode n'apprennent ou +ne réapprennent l'histoire qu'en s'encarnavalisant, ce qui ne les +empêche pas de faire les plus beaux anachronismes,--comme la célèbre +Mme d'Amécourt, qui se déguisait en Frédégonde, avec des cheveux +poudrés à la maréchale et deux mouches assassines.--Il est vrai +qu'elle donna une raison aux pédants: la poudre à la maréchale +indiquait l'esprit de conquête de Frédégonde, et les mouches +assassines, ses armes déloyales; toutefois, cette nuit-là, Mme +d'Amécourt n'eut pas le prix d'histoire de France. + +Parmi les bals masqués de l'hiver, il y eut encore, trois jours après +la fête de l'ambassade, celui d'une grande dame célèbre à la Cour. On +avait même dit qu'elle n'avait donné son bal que pour de très hauts +personnages, mais elle le donnait pour tout Paris. Et comme dans +tout Paris il y a de tous les mondes, les personnages de la Cour +coudoyèrent peut-être quelques personnages du théâtre.--Après tout, +où est la vraie comédie? où sont les vraies comédiennes? + +Je ne dis pas cela pour quatre belles dames qui, la veille, se +rencontrant tout à propos, décrétèrent qu'elles iraient à ce bal +déguisées en jeu de cartes, c'est-à-dire en dame de carreau,--dame de +pique,--dame de trèfle--et dame de coeur. Trois de ces dames étaient +illustres dans le beau monde:--la marquise de _Fontaneilles_, la +duchesse d'_Hauteroche_, la comtesse d'_Antraygues_-- La quatrième +était une jeune fille qui portait un grand nom: Mlle Geneviève de _La +Chastaigneraye_. + +Le sort retourna pour elle la dame de coeur. «Tant pis, dit-elle, +j'aurais voulu me déguiser en Jeanne d'Arc, c'est-à-dire en dame de +pique.» + +Les quatre dames se jurèrent le secret au nom de la jeune fille, qui +ne voulait pas se hasarder ainsi dans le monde, au nom de la duchesse, +une vertu rigide et inaltérable, vraie femme de marbre qui était +revenue des passions sans y être allée. + +Toutes pensaient, avec quelque raison, faire beaucoup de tapage dans +ce bal déjà tapageur; elles ne voulaient pas que leurs noms courussent +les journaux du lendemain. + +Naturellement, Octave de Parisis alla au bal masqué de Mme de ----. Il +ne revêtit cette fois que le petit manteau vénitien. Presque à son +entrée, il fut assailli par tout un jeu de cartes qui se dressa +gaiement et bruyamment devant lui. C'étaient les quatre femmes qui +s'étaient entendues la veille pour se déguiser en Dame de Coeur,--en +Dame de Pique,--en Dame de Trèfle,--en Dame de Carreau. + +«On ne passe pas! lui cria la Dame de Trèfle d'une voix sonore comme +l'argent.--Eh bien! c'est cela, dit Octave, emprisonnez moi tout de +suite, mais emprisonnez-moi dans vos bras ou dans ceux de la Dame de +Coeur.--Chut! dit la Dame de Carreau, la Dame de Coeur n'emprisonne +personne dans ses bras ni dans ses vingt ans.--Qui sait? dit Octave +avec un sourire moqueur.--Je le sais bien, moi! dit la Dame de Coeur +sans déguiser sa voix.» + +Octave lui prit la main. «C'est étrange! dit-il en lui regardant les +yeux: n'es-tu pas ma Marguerite de l'autre soir?--Qui sait? dit la +Dame de Coeur.» + +Le flot poussait le flot, la vague entraînait la vague. Octave avait +suivi son jeu de cartes à la porte d'un petit salon, où un diplomate +déguisé en sorcier, mais qui ne savait pas trouver le mot, se dérobait +à ses chutes bruyantes, devant les railleries de quelques femmes +beaucoup plus sorcières que lui. M. de Parisis et les quatre dames +s'emparèrent du divan sans s'inquiéter du pauvre diable. + +«Expliquez-moi cette légende, dit Octave en s'adressant à la Dame +de Carreau, qui lui semblait la plus gaiement babillarde; pourquoi +êtes-vous ainsi déguisées toutes les quatre? Qui est Rachel, qui +est Argine, qui est Agnès, qui est Pallas?--C'est peut-être tout +simplement, dit la Dame de Carreau, parce que les hommes aiment +les cartes. Après cela, si tu aimes à déchiffrer les symboles, les +énigmes, les hiéroglyphes, regarde bien.» + +M. de Parisis dévisagea les quatre femmes à travers leur masque. + +«Je commence par reconnaître, dit-il, que vous êtes toutes les quatre +fort jolies.--Sache, mon cher, répondit la Dame de Carreau, que nous +sommes de trop bonne maison pour nous masquer si nous n'étions pas +jolies.--Il n'y a que les bourgeoises cherchant une aventure qui osent +mettre un loup sur leur museau quand il est vilain.--Toi! tu as fait +tes humanités à l'université de M. de Balzac.--Je n'ai jamais lu qu'un +seul livre: Saint-Simon.--Tu te vantes, c'est pour me faire croire que +tu sais lire toute seule dans le livre des passions. Mais pourquoi +as-tu choisi le rôle de la Dame de Carreau?--Parce que je suis une +Agnès?--Oui, une Agnès Sorel. Mais où est ton roi?--Ça et là, dans les +salons, je ne sais où, en bonne fortune avec quelque domino pistache. + +M. de Parisis s'était penché vers la Dame de Pique. «Voilà ma dame, +dit-il; elle s'appelle Pallas; elle a été consacrée par Jeanne d'Arc; +c'est la sagesse, c'est la victoire, c'est le sacrifice!--C'est cela, +dit la Dame de Pique, volontiers vous me brûleriez vive sur le bûcher +de vos amours, monsieur Don Juan!--Et moi, qui suis-je? je demande +l'explication de la gravure, demanda la Dame de Trèfle.--Toi tu +t'appelles Argine, tu es la reine, tu es le pouvoir, le despotisme, la +tyrannie. Veux-tu m'enchaîner à tes pieds?--Je te connais: tu trouves +déjà que les chaînes de roses sont trop lourdes. Eh bien! mon cher, tu +ne sais pas déchiffrer les hiéroglyphes du moyen âge. Je ne suis pas +le pouvoir, je suis mieux que cela: je m'appelle l'or.--Et moi! je +suis l'amour, dit la Dame de Pique, si on veut bien le permettre.» + +La Dame de Coeur se récria: «Non, tu n'es pas l'amour, tu n'es que la +galanterie, car tu n'es que le portrait d'Isabelle de Bavière.--Je +n'ai qu'un mot à dire, je suis la Dame de Pique: c'est la dame de +coeur, sinon la Dame du Coeur.--Non, tu es la dame des coeurs.--Et +qui donc est l'amour, Octave? reprit la Dame de Coeur.--L'amour, lui +dit-il avec une voix caressante, c'est toi et je t'aime.--L'amour, lui +répondit-elle, c'est moi, et je ne t'aime pas.--Vous avez dit cela, +mais comme une femme qui n'a jamais parlé d'amour. Vous êtes adorable +dans votre émotion.» + +Mlle de La Chastaigneraye ne pouvait cacher les battements de son +coeur. + +Je ne veux pas redire mot à mot tout ce qui se débita d'extravagant +dans le petit salon jaune. Octave de Parisis s'amusait beaucoup à ce +jeu. Les quatre dames lui montraient toutes les variétés de la femme, +depuis les cimes bleues de l'idéal jusqu'aux abîmes de la passion. + +Là, il y avait la vertu et la volupté, la candeur qui se hasarde au +précipice, et la malice savante qui se moque de tout. + +«Dans l'antiquité, dit tout à coup M. de Parisis, Praxitèle prenait +sept femmes pour trouver la beauté: si vous voulez, ma Dame de Pique, +ma Dame de Carreau, ma Dame de Coeur, ma Dame de Trèfle, je vous +prendrai toutes les quatre pour trouver l'amour.--C'est cela, dit en +riant la Dame de Carreau, ce sera un accord parfait.--Vous ne +serez jamais sérieux, mon cher Octave, continua la Dame de Trèfle. +Regardez-moi, et devenez un homme d'or, j'ai failli dire un homme +d'ordre. Vous êtes en train de vous ruiner, prenez garde; quoi qu'en +disent les moralistes, l'or, c'est le bonheur.--Non, dit la Dame de +Carreau, le bonheur, c'est le pouvoir.--Tais-toi, ambitieuse, dit la +Dame de Pique, le bonheur, c'est la passion.» + +Octave avait écouté en silence; il se tourna vers la Dame de Coeur: +«Et vous, vous ne dites rien?--C'est que je ne suis pas si savante, +moi.» + +Octave se pencha vers elle pour lui parler à l'oreille. Elle +tressaillit et s'offensa, car tout en lui parlant, il touchait ses +cheveux de ses lèvres. Que lui dit-il? + +Pour la première fois, il se fit un silence éloquent. + +Octave entendit ces mots murmurés à demi-voix par la Dame de Trèfle +et la Dame de Pique: «C'est la province qui triomphe!--La province! +pensa Octave, je ne connais pas la province.» + +Et d'un oeil profond, il tenta encore une fois de voir le dessous des +masques. «Donc, reprit il tout haut, vous m'êtes apparues toutes les +quatre comme les quatre images de la vie: L'OR, LE POUVOIR, LA GLOIRE, +L'AMOUR. Je vous avouerai que le hasard me joue de singulières +comédies, depuis quelques jours. Je ne parle pas d'une vision qui +m'est apparue sur le coup de minuit; mais au bal de l'ambassade, il +y a trois nuits, nous causions avec trois de mes amis: De L'OR, DU +POUVOIR, DE LA GLOIRE, DE L'AMOUR. «C'est tout simple, dit la Dame de +Carreau, ce sont les quatre vertus cardinales. On ne peut pas faire un +pas sans marcher sur la queue de leur robe.» + +En disant ces mots, la Dame de Pique entraîna ses trois amies à +d'autres aventures. + +Sur le seuil du petit salon, la Dame de Coeur se retourna vers M. de +Parisis et lui dit:--C'EST LA! Octave se demanda sérieusement s'il +rêvait. Il voulut la ressaisir, mais elle s'était envolée. + + + + +IX + +LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR + + +Une demi-heure après dans ce petit salon bleu, Octave retrouva seule +la Dame de Pique. + +«Diogène cherchait un homme, lui dit-elle. Il n'a pas trouvé. Toi, +tu cherches une femme et tu ne trouveras pas.--Je ne trouverai pas +ici?--Ni ici, ni au bout du monde, ni plus loin encore.--Pourquoi? +demanda Parisis.--Pour deux raisons.--La seconde, c'est qu'il n'y a +pas de femmes.--Ni ta main droite, ni ta main gauche ne sont dignes +de dénouer...--Ta ceinture dorée.--Non, les rubans des souliers d'une +jeune fille, belle de toutes les beautés de la jeunesse et de toutes +les beautés de la vertu.» + +Parisis regarda ses mains. «Mes mains? Après tout je m'en lave les +mains.--Oui, comme la femme de Barbe-Bleue lavait sa clé. Il n'y a que +les larmes de la pénitence...--Est-ce que tu te repens. Veux-tu +te repentir avec moi? car on se repent toujours dans les bras de +quelqu'un.--Tu as lu cela quelque part.--Peut-être.--Tout a été dit +et tout a été imprimé.--Mais on peut avoir de l'esprit sans écouter à +ta porte.» + +Mme d'Antraygues était très émue. C'était une femme romanesque, mais +c'était la première fois qu'elle se hasardait dans les périls d'une +pareille causerie «Dites-moi, Monsieur, pourquoi me dites-vous _tu_ +avec tant d'impertinence?--Madame, je vous parle comme je parlerais à +Dieu: O mon Dieu, tu es si bon, que tu écouteras ma prière! O Madame, +tu es si belle, que tu me diras ton nom! + +Les violons préludèrent à _la Fée Tapage_, le quadrille endiablé. «On +va danser, si nous allions là-bas sur le canapé qui s'ennuie.--Prenez +garde, c'est le sofa de Crébillon II, il dira vos secrets.» + +La Dame de Pique avait pris toute la place. «Et moi? dit Octave.--La +belle question. Quand vous montez en coupé avec Mlle Olympe ou Mlle +Cora, comment faites-vous?--Vous avez raison.» Octave ne détourna pas +d'une main discrète les jupes de la dame, il ne fit pas de manières +pour s'asseoir dessus. «Chut, dit Mme d'Antraygues. Regardons ce +quadrille.» + +C'était le plus éblouissant tableau de carnaval que jamais Gavarni +ait rêvé. Le Soleil dansait avec la Lune, il avait pour vis-à-vis un +Buisson-de-Roses et une Gelée-Blanche. + +Parisis se pencha amoureusement vers la Dame de Pique et lui dit à +l'oreille dans un baiser: «Veux-tu m'aimer?--Je ne m'en consolerai +jamais. Et puis, tu n'amuserais pas mon coeur.--Que cherches-tu, +toi?--Rien, car je sais que je ne trouverais pas. Si je cherchais, je +chercherais l'amour.--C'est toute mon ambition. Veux-tu chercher avec +moi? Ah! si tu savais comme j'aime l'amour.--Tu adores et tu n'aimes +pas.--T'imagines-tu donc que l'amour ait élu domicile chez les femmes +du monde? L'amour est comme le diable: il hante plus les filles +perdues que les vierges. Crois-tu que Des Grieux n'aimait pas Manon +avec toute la force humaine, avec toutes les aspirations divines? Va, +Des Grieux était un homme et Manon était une femme, l'homme et la +femme que nous cherchons.» + +Octave regarda la Dame de Pique. «Si j'étais l'homme et si tu étais la +femme!» + +M. de Parisis entendit encore cet écho bien connu: «CE N'EST PAS LA.» +Il regarda autour de lui et ne vit que le tourbillon. «Tu me compares +à Manon Lescaut, dit la Dame de Pique.--A Virginie, si tu veux, à +Béatrix, si tu aimes mieux, à Marguerite, à toutes celles qui ont +aimé.--Les lauriers sont coupés: je suis mariée.--Je le savais. Une +jeune fille ne parlerait pas si bien et n'écouterait que son danseur. +Rassure-toi: il n'y a que les femmes mariées--de la main droite ou de +la main gauche--qui soient romanesques. La jeune fille aujourd'hui +n'est que fanfaronesque. Elle rit de tout, parce qu'elle n'a pas +pleuré.--Parce qu'elle n'a pas assez pleuré. Moi aussi je ris de +tout.--Excepté de ton coeur.--Ne parlons pas des absents.--Ah! il n'y +a personne là?» + +M. de Parisis mit tout doucement la main sur le coeur de la + +Dame de Pique. «Voilà un coeur capitonné.--Vous savez que je ne suis +pas une mappemonde et que je n'aime pas les géographes.» La Dame de +Pique prit tout doucement la main d'Octave et la mit à la porte. +«Est-ce qu'on nous voyait? lui demanda-t-il avec impertinence, mais de +l'air du monde le plus naïf.--Non, répondit-elle simplement, mais je +me voyais.» + +M. de Parisis pensa qu'il s'était trompé en prenant le chemin de +traverse. Il sentit qu'il n'était plus si près d'elle et voulut se +rapprocher, mais plus il avança plus il perdit de terrain. «Si vous +saviez mon âge....--Je sais votre âge. La femme a beau se masquer, +elle se trahit à chaque mot. En vain elle a traversé la diplomatie, +elle a fait un cours de machiavélisme, en vain elle a l'expérience, +ce fruit amer qui empoisonne le coeur, elle dit tout, en voulant tout +cacher.--Vous êtes si profond que je ne comprends pas.--Une femme +comme vous, madame, a toujours vingt-cinq ans. Vous avez vingt-cinq +ans, parce que vous savez par coeur l'encyclopédie de l'amour, la +science des coquineries autorisées et des coquetteries permises. Vous +avez vingt-cinq ans, parce que vous jouez l'esprit et la bêtise à s'y +méprendre, parce que vous défendez le quadrilatère en sachant bien +qu'on peut passer à côté et surprendre Venise sans s'inquiéter de +Vérone. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous avez mis Dieu et le +démon dans vos affaires.--C'est tout. Est-ce que vous êtes petit-fils +de Labruyère?--Oui--Et depuis quand, s'il vous plaît, ai-je vingt-cinq +ans?--Depuis cinq minutes.» + +La Dame de Pique respira. «Vous vous trompez, Monsieur, j'ai vingt-cinq +ans depuis cinq ans.--Non, Madame, j'ai vu votre cou, j'ai respiré vos +cheveux, j'ai senti votre coeur.--Oui, je vous vois venir, car vous n'y +allez pas par quatre chemins. Vous voulez me coiffer d'un de vos +poignards. J'en ai vu déjà ce soir trois ou quatre dans les chevelures +de ces dames.» + +Chaque fois que Parisis était heureux en amour, il piquait dans la +chevelure de la femme,--plus ou moins heureuse avec lui,--un petit +poignard d'or pas plus grand que le doigt. Était-ce un sacrificeaux +dieux, ou était-ce pour marquer sa conquête? + +Les amoureux improvisés allaient bon train, mais une Giboulée, au bras +d'un Soleil, vint se jeter à la traverse en disant à Mme d'Antraygues: +«Ma chère, votre mari vous cherche: vous savez où vous devez vous +retrouver?--Oui, mais après le souper, dit la Dame de Pique.» Et se +levant: «Adieu, Monsieur, à l'an prochain.» + +Octave suivit un peu la Dame de Pique, il questionna autour de lui, +mais bientôt il fut emporté dans le groupe de la duchesse de Persigny +qui voulait le railler sur son jeu de cartes--biseautées--selon son +expression. «Pas si biseautées que cela, dit une voix dont le timbre +d'or fit tressaillir Octave.» + +C'était Mlle de Chastaigneraye: la Dame de Coeur. + + + + +X + +LE BAISER DE DON JUAN + + +Octave ne fit pas de façons pour fuir la duchesse. Il saisit la main +de la Dame de Coeur et la passa à son bras avec toutes les caresses +d'un amoureux: «Laissez-moi défaire votre gant, lui dit-il, je vous +dirai qui vous êtes.» + +Et Octave développa une théorie sur la physionomie de la main. Pour +lui, la main c'était le blason, c'était les armes parlantes. + +La Dame de Coeur avait la pudeur du gant. «Pour moi, dit-elle, je +n'ai pas besoin de votre main pour vous dire qui vous êtes.--Eh bien, +parlez-moi de moi-même, je vous jure que je ne me connais pas.» + +La Dame de Coeur, qui avait une bonne grâce charmante, avec un esprit +d'ange et de démon, lui parla de sa famille, de sa jeunesse, de ses +aventures. Il était ravi et effrayé, comme si sa conscience se fût +dressée devant lui. + +Tout en constatant sa bravoure, son intelligence, son grand air, elle +peignit sous ses yeux, d'un trait rapide, tous les Parisis qui avaient +joué un grand rôle. Devant de tels portraits, il s'inclinait avec +humilité, lui qui était toujours si fier. Cette histoire, la Dame de +Coeur la conta à Octave, comme une bonne fée qui l'eût suivi partout +depuis son berceau. Elle lui parla de sa mère avec une expression qui +le toucha au coeur. Elle lui parla de l'Amérique et de la Chine comme +un vrai compagnon de voyage. «Après tout, dit-elle, qu'avez-vous +rapporté d'Amérique? une poignée d'or! Qu'avez-vous rapporté de la +Chine? un éventail! N'allez-vous pas vous croire un héros parce que +vous avez pris Pékin? J'oubliais, parlez-moi donc de votre Chinoise, +car ç'a été l'histoire de tout Paris, ô don Juan de Parisis!--Ne +parlons jamais des femmes d'hier,» murmura Parisis. + +Et comme s'il voulût dire un secret à la Dame de Coeur, il baisa ses +beaux cheveux rayonnants. Il les brûla. + +Mlle Geneviève de la Chastaigneraye se leva tout indignée et toute +rougissante. Le masque la dévorait. + +Elle avait pu s'aventurer dans son innocence à jouer son jeu dans +cette partie de cartes, mais si elle trouvait doux de parler à Octave, +elle s'offensait d'être touchée par Don Juan. + +Octave tressaillit à ce beau mouvement. La pudeur a une éloquence qui +attère le plus roué. + +La Dame de Coeur s'éloigna dans sa chaste dignité, sans que le duc de +Parisis osât lui reprendre la main pour la retenir. + +La mascarade était abracadabrante; on avait épuisé tous les symboles; +on coudoyait l'Ange des ténèbres et des Cocotes--en papier--les +Cocotes des enfants. Il y avait un Assuérus, un Sarcophage, un +Obélisque, une Nuit et une Mille et une Nuits; un mâlin s'était +déguisé en Facteur pour être un homme de lettres. Il y avait un Orage +et une Tempête; il y avait une Californie que tout le monde demandait +en mariage. Et des Incroyables et des Mauresques, et des Vallédas, +et des Almées, et des Repentirs, et des Diablesses et des +Poupées--beaucoup de poupées. + +Mais le grand tapage de la soirée, après le jeu de cartes, ce fut +l'entrée triomphale du cortège de Cochinchinois portant sur un +palanquin l'Impératrice de la Chine. Tout le monde se figura que +c'était la Chinoise de M. de Parisis. + +Vainement Octave courut tout le bal pour retrouver ses cartes: les +quatre dames étaient parties. Vainement il questionna tout le monde: +aucune d'elles n'avait soulevé son masque. Ceux qui avaient tenté +de jouer à ce jeu-là n'avaient pas retourné le roi, ils avaient été +traités comme des valets; on mettait beaucoup de noms sur les masques, +mais nul ne mit les vrais noms. C'était la première fois que quatre +femmes gardaient si bien leur secret. + +Quoiqu'elles fussent parties, le bal conservait, hormis pour Octave, +toute sa gaieté et toute sa physionomie. Il retrouva Monjoyeux; ils +débitèrent des sottises comme au bal de l'Opéra; car là ou là-bas, +c'est toujours le même esprit. + +A cet instant, un personnage entra comme un simple mortel. Il était +encapuchonné dans un domino noir. Rien ne le désignait à la curiosité. +Il n'avait ni la taille, ni la désinvolture d'un vainqueur. Son oeil +ne jetait pas des feux bien vifs; sa riposte ne prouvait pas beaucoup +de présence d'esprit. D'où vient pourtant que ce personnage fut très +remarqué à son arrivée? C'est que plusieurs femmes inoccupées se le +disputèrent avec passion. Qu'y avait-il donc dans ce domino? «Je te +dis que c'est lui, murmura une de ces dames à l'oreille de Parisis.» + +Bientôt le bruit se répandit que le nouveau venu n'était rien autre +que l'empereur de la Chine--un souverain fort aimable qui voulait que +rien ne lui fût étranger dans son empire. La vie était pour lui un +livre toujours ouvert. Il voulait faire le bonheur de tout le monde. +Mais ce jour-là c'était par les femmes qu'il commençait. Il avait bien +raison: quiconque veut bien gouverner les hommes doit vivre avec les +femmes. Aussi la duchesse de Portalèze lui disait que Napoléon 1er +regrettait, à Sainte-Hélène, de n'avoir pas suivi ce conseil de la +sagesse des nations. + +On continuait à se montrer le personnage. Les femmes se jetaient +devant lui étourdiment, pour se jeter dans son chemin. «Tu t'imagines, +dit l'une; que c'est l'empereur de la Chine, c'est le duc d'Albe, +c'est Persigny.--Persigny! Il est là-bas, avec cette grande pyramide +qui voudrait bien être son tombeau.--Il doit bien la connaître, +pourtant, lui qui a écrit un volume sur les Pyramides.--Ne me parle +donc pas de cette femme, c'est une momie. J'ai toujours peur qu'elle +ne m'ensevelisse dans ses bandelettes.» + +Roqueplan passait là: «Persigny n'est pas si bête, dit-il, ce n'est +pas lui qui disputera cette momie pyramidale au jeune Werther qui +l'aime de toute la ferveur de ses vingt ans.--Après cela, ajouta +Roqueplan, avec son malin sourire, je ne dois pas m'étonner de cet +amour, puisque je l'aimais déjà quand j'avais vingt ans.» + +Et il donna la main à un autre homme de beaucoup d'esprit, le +commandeur de Niagara, qui débitait en zézeyant un beau sonnet sur +Venise sauvée, à l'Impératrice--de la Chine,--qui avait bien travaillé +pour cela. + +Un domino bleu de ciel passait; Octave reconnut une marquise de ses +amies. «Ma belle marquise, tu t'es taillé une robe dans ton ciel de +lit--ton seul ciel.» La marquise ne répondit pas. «J'espérais que tu +allais me dire une bêtise.--Non: j'en fais faire.» + +Mme de Pontchartrain passa déguisée en Firmament et s'arrêta devant +Octave. «Comment me trouves-tu?--Belle comme le jour.--Alors tu ne me +connais pas.--Belle comme la nuit. Tu vois bien que je te connais.» + +Mlle de Chantilly passa déguisée en Pie. «Ah! ma chère, lui dit M. +de Parisis, pourquoi avez-vous pris ce plumage-là? car cela ne vous +déguise pas. Je vous reconnais au premier mot.--Vous avez perdu une +belle occasion de vous taire.--Et vous, vous l'avez trouvée.» + +Une femme avait eu l'esprit de se déguiser avec les modes +d'aujourd'hui sans les exagérer. «N'est-ce pas, Messieurs les +philosophes, que ma robe me déshabille bien? Je suis si facile à +habiller!--Tu parles par antiphrase.» + +La «Mode du jour» souleva son sein sur la gaze, comme Vénus sur +la vague. «C'est un sein qui échoue.--Non, par malheur il flotte +encore.--Voilà une femme qui a passé le pont-levis du faubourg +Saint-Germain. Regardez-moi ses mains, elles viennent des croisades. +--Ne t'imagine pas qu'elles se sont croisées en chemin avec celles +de tes aïeux.--Passe-tu encore par ta croisée, quand ton mari ferme +la porte, fille des croisés?--Retire-toi donc de mon Étoile, dit +Monjoyeux à une femme maigre déguisée en Algue-Marine, qui lui jeta ce +mot:--Monsieur Mardi-Gras!--Il n'y a qu'une nuit entre nous, mais je +ne la passerai pas, Madame Mercredi-des-Cendres.» + +Le prince Rio débusqua. «Que cherches-tu? lui demanda Octave.--Une +femme perdue.--Ici, mon cher, ce n'est pas un renseignement.--Voici la +blonde madame ---- qui était si brune l'an passé; on voit qu'elle a +touché à la lune rousse. Vois donc, comme elle est vêtue en musique +d'Offenbach.--Oui, déréglée comme un papier de musique.» + +On débitait des mots à toutes les effigies; c'était plus souvent des +gros sous que des pièces d'or. On n'avait pas puisé dans l'arsenal +de l'hôtel Rambouillet. Le fusil à aiguille a démonétisé ces armes +d'autrefois, si courtoises qu'elles ne touchent plus. + +Octave s'esquiva à l'anglaise. Miravault lui dit: + +«Tu t'en vas parce que tu n'as plus de coeur dans ton jeu.--Vous vous +trompez, mon cher, dit Monjoyeux à Miravault, ce n'est pas le coeur qui +pique.» + + + + +XI + +LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE + + +Parisis s'endormit à l'aurore, mécontent de lui dans ce massacre des +coeurs. Cependant, sur le soir, il reçut deux lettres par la poste, +comme un simple mortel qu'on ne traite pas en ambassadeur. + +Voici la première: + + Ces bals, ces fêtes, ces folies, n'était-ce pas comme le poëme de + Goëthe, tout y dansait, les idées et les coeurs. + + Avez-vous reconnu Marguerite, ô Faust? + + Dans le livre de la vie, comme dans le livre allemand, vous n'avez + pas reconnu une marque à la page. C'ÉTAIT LA! Adieu pour jamais. + + UNE DAME DE COEUR. + +«Je connais cela, dit Octave, le mot jamais se traduit souvent par +vingt-quatre heures. Si la nuit porte conseil, c'est aux femmes. +Demain Marguerite, un peu moins offensée que cette nuit quand j'd +baisé ses cheveux, taillera encore sa plume pour écrire à Faust.» + +Octave respira la lettre et y reconnut une vague et lointaine odeur de +violette. Elle était écrite sur du papier anglais sans armoiries. + +Octave avait brisé le cachet sans le regarder; il ramassa l'enveloppe +tombée à ses pieds et y retrouva écrit en arabe ce mot: «C'EST LA!» +qui le poursuivait depuis minuit. «Voyons la seconde lettre; elle va +peut-être m'expliquer la première,» murmura Octave. + +Avant de briser le cachet, il le regarda; il y vit une couronne de +comtesse, mais on avait brouillé l'écusson. «C'est peut-être une vraie +comtesse,» dit-il. + +C'était une écriture anglaise sur du papier français. Il lut: + + Figurez-vous,--Monsieur et ennemi, puisque vous m'avez fait la + cour,--que je vous écris avec un loup sur la figure pour me cacher + à moi-même ma rougeur. + + Oh! la curiosité! Vous allez me trouver trois fois folle; je + voudrais maintenant que toute la vie fût un bal masqué. + + Comment s'amuser à visage découvert? On doit faire une si bête de + mine quand on écoute un amoureux qui dit: Je vous aime; quand on + lui répond sur la même musique: je ne vous aime pas. + + Le malheur, c'est que les bougies sont éteintes et que le masque + est tombé. + + Irez-vous au bal de la Cour? Je vous verrai après-demain chez la + plus spirituelle des ambassadrices, mais ce sera comme à l'Opéra, + où la musique empêche d'entendre les paroles. + + Et, d'ailleurs, malgré votre désinvolture un peu trop + _désinvoltée_, vous n'oserez pas mettre vos pieds dans ce bouquet + de fleurs que ces Messieurs de la Chronique appellent la Corbeille + ou le dessus du Panier. + + Demain vous irez au Bois. Je vous y convie pour votre santé. Par + ordonnance du médecin, vous ferez trois fois le tour du Lac de + droite à gauche. + + Moi, par ordonnance de mon coeur, je ferai trois fois le tour du + Lac de gauche à droite. + + Mais chut! Monsieur, je crois que vous soulevez mon masque. + + LA DAME DE PIQUE. + +«Voilà qui est bien, dit Octave, deux sur quatre qui ont écrit en +se réveillant à midi. A la prochaine distribution, les deux autres +lettres m'arriveront peut-être.» + +Le duc de Parisis se promenait dans sa chambre, «Ce sont là, +reprit-il, des lettres qui me dispensent de répondre. C'est toujours +cela.» Il avait tous les talents pour devenir ambassadeur: il ne +parlait jamais qu'aux femmes et n'écrivait jamais. Et pourtant nul +comme lui ne savait cacheter une lettre. On eût dit un graveur en +pierres fines, tant il marquait ses armoiries avec pureté et avec +précision. Et quel suave parfum s'exhalait de la cire? Ses lettres, +écrites sur un irréprochable papier wathman qui avait de l'oeil et de +la main, donnaient toutes les curiosités de les lire. Par malheur, il +n'y avait rien dedans. + +Octave avait trop d'esprit pour le dépenser en belles lettres. Il +avait horreur des phrases toutes faites et de l'esprit convenu. Quand +il écrivait à sa maîtresse, c'était par deux mots: «_Je t'attends!»_ +Ou bien: «_Attends-moi!_» + +C'était tout. Pas un mot de plus. N'avait-il pas raison? Ce qu'on aime +dans la lettre, c'est le cachet, c'est le premier mot. _Attends-moi!_ +Il y a toute une page dans ce mot. + +Quand le duc de Parisis écrivait ces deux mots à une femme comme il +faut, il était encore plus éloquent, car la vraie éloquence dans +la vie, c'est l'amour, c'est l'action. Et ces deux mots de la main +d'Octave rappelaient un homme d'action. + +Octave avait relu les deux lettres de la Dame de Coeur et de la Dame +de Pique. «Tout bien considéré, dit-il, je leur donne mon coeur. La +Dame de Trèfle et la Dame de Carreau sont des endormies, des coquettes +ou des bégueules.» + +Monjoyeux entra sur ce mot. «Des bégueules! dit-il en prenant une pose +théâtrale.--Oui, des bégueules, je ne retire pas le mot, mais cela ne +te regarde pas, mon cher Monjoyeux.» + +Et, naturellement, Octave raconta ses nocturnes aventures à son ami. +«J'ai vu tout cela. Voilà de belles équipées! comme si tu n'avais +pas assez de femmes sur les bras!--On n'a jamais trop de pain sur +la planche.--Te voilà repris par les illusions. Mais tu seras bien +attrapé quand tu verras le dessous des cartes. Ta Dame de Pique aura +aimé le genre humain, ta Dame de Carreau sera grêlée, la Dame de +Trèfle aura le nez rouge et la Dame de Coeur...--Chut, dit Octave, +pas un mot sur celle-là.» + + + + + +XII + +LE TOUR DU LAC + + +Quoique le temps fût abominable, à quatre heures Octave était à cheval +pour faire le tour du Lac. Il bravait la bise, la neige et le verglas. +Il y avait peu de voitures. Il jugea qu'il ne lui serait pas difficile +de reconnaître celle qui signait la Dame de Pique. + +Le ciel sombre avait jeté des teintes grises dans son imagination. +«Monjoyeux a peut-être raison, pensait-il, le chapitre des illusions +perdues va commencer.» + +Un petit coupé que traînaient deux chevaux de race débusquait +au-dessus du rocher. «C'est peut-être cela, dit Octave.» Et il +s'inclina, comme sans y penser. C'était à la fois un salut ou un +mouvement de curiosité. La dame tint bon, elle ne dérangea pas sa tête +d'un millimètre. «Non, il est impossible que ce soit celle-là!» dit +Octave qui avait reconnu la comtesse d'Antraygues. + +Son cheval était déjà à vingt pas du coupé quand il détourna la tête. + +La comtesse d'Antraygues s'était trahie; elle avait soulevé +l'abat-jour du petit oeil-de-boeuf. «Est-ce que ce serait elle?» se +dit Octave. + +Il voulut tourner bride, mais il aima mieux être discret; il continua +sa route, jurant qu'il saurait à quoi s'en tenir à la seconde +rencontre, ce qui ne l'empêcha pas de jeter un coup d'oeil scrutateur +dans les autres voitures. Son imagination était déjà prise par +Mme d'Antraygues. C'était une des plus jolies femmes des fêtes +parisiennes. Elle n'avait pas la beauté sculpturale, mais elle avait +la beauté charmeuse; je ne sais quoi dans les yeux et dans la bouche +qui triomphe plus sûrement des hommes que le jeu des lignes absolues. + +Parisis l'avait rencontrée ça et là dans les plus beaux salons, mais +à de rares intervalles; elle passait la moitié de son temps en +Angleterre et vivait beaucoup dans son hôtel, un des plus jolis nids +de l'avenue de la Reine-Hortense, quoique son mari n'y fût presque +jamais,--on pourrait dire, parce que. + +A la seconde rencontre elle sourit; mais Octave, qui s'y entendait, +vit l'émotion à travers le sourire. Cette fois il ne douta plus et +éperonna son cheval pour faire deux fois le tour du lac pendant que +Mme. d'Antraygues faisait son troisième tour. + +Il aurait pu simplifier cette tactique, mais il pouvait compromettre +la comtesse; sans parler du cocher et du valet de pied, il y a +toujours, au Bois, des yeux vigilants, envieux, jaloux. + +Ce n'étaient pas les yeux de M. d'Antraygues, qui passait sa vie +au club, à fumer ou à jouer, quand il n'était pas enfermé dans +l'appartement de Mlle. Eva, surnommée Belle-de-Nuit. + +A la dernière rencontre, Mme. d'Antraygues pencha tout à fait la tête +à la portière, avec la coquetterie d'une femme qui s'est trop cachée +sous l'éventail et qui est fière de montrer sa figure. Elle semblait +dire: «Vous voilà bien attrapé; vous pensiez que j'étais laide et je +suis jolie.» + +Le coupé partit au grand trot pour remonter l'avenue de l'Impératrice. +Octave le dépassa pour revoir encore la comtesse et pour qu'elle eût +de ses nouvelles en rentrant à son hôtel. En effet, quand elle rentra, +après un tour dans les Champs-Èlysées, sa femme de chambre lui remit +une boîte de dragées. + +«D'où cela vient-il? demanda Mme. d'Antraygues.--D'une dame des amies +de madame la comtesse, qui sans doute a été marraine.--Il n'y avait +pas de lettre?--Non, madame.--Qui a apporté cela?--Un nègre.--C'est +singulier, dit la comtesse, mes amies n'ont pas de nègre.» + +Elle eut un pressentiment. Dès qu'elle fut seule, elle ouvrit la +boîte. + +«Point de carte! dit-elle, je me suis trompée.» + +Elle prit une dragée et la croqua. Ce fut alors qu'elle s'aperçut que +les dragées n'étaient pas dans l'ordre idéal travaillé en mosaïque par +les marchandes de bonbons. + +Elle renversa la boîte dans une coupe à cartes de visite. «Un billet!» +dit-elle en rougissant. Son émotion fut si vive qu'elle regarda le +billet sans y toucher. «C'est amusant, l'amour!» murmura-t-elle. +Elle s'imaginait déjà qu'elle était adorée. Elle prit le billet en +regardant la porte: «Il me semble que cela va me brûler les yeux.» +Elle lut: + + Puisque vous êtes si belle et puisque je vous aime, venez à la + fête de nuit des patineurs; n'ayez pas peur d'un amour à la glace. + D'ailleurs, vous savez la chanson: Il est plus dangereux de + glisser sur le garçon que sur la glace. Je serai voire parachute. + +«Je n'irai pas,» dit Mme. d'Antraygues. + +Elle y alla. Je vous fais grâce des combats qui se disputèrent son +âme. C'était sa première aventure. Elle voulait. Elle ne voulait pas. +Elle suivait dans son imagination tous les méandres d'un amour imprévu +et tourmenté. Puis tout à coup elle se réfugiait avec la quiétude +de la conscience dans les devoirs du mariage. Mais je dois dire que +l'image de son mari ne l'y retenait pas longtemps. Elle avait dépensé +pour lui ses premières aspirations romanesques; elle s'était aperçue, +avant-le dernier quartier de la lune de miel, que son mari n'était pas +son homme. + +On dira ici, si voulez bien, l'histoire de ce mariage. + + + + +XIII + +POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER + + +Il y avait cinq ans qu'Alice était mariée; cinq ans de curiosité et de +déceptions! + +Mme d'Antraygues tentait çà et là de se prendre aux distractions du +monde. Elle s'amusait de sa beauté, de son éventail, de ses diamants, +de ses robes et des bouches en coeur qui souriaient autour d'elle, +mais elle n'imaginait pas qu'elle dût tomber «dans la gueule du loup.» +Cinq ans de vertu! c'était la seule station qu'elle pût faire dans son +devoir. L'heure de la première crise venait de sonner. + +Voilà pourquoi elle avait écrit au duc de Parisis, voilà pourquoi elle +alla à la fête des patineurs. + +Il arrive souvent qu'un galant homme s'imagine avoir une femme parce +qu'il est marié; mais là où est la femme, souvent la femme est +absente. Son esprit et son coeur font ménage ailleurs. Il n'y a pas +séparation de corps; c'est bien pis, car il y a séparation d'âmes. + +Vous savez qu'en Angleterre une jeune miss bien née, qui n'aurait pas +été quelque peu enlevée par son mari avant la bénédiction nuptiale, se +considérerait comme la plus malheureuse des filles de la romantique +Albion. Or, les Anglaises de Paris ont souvent introduit en France les +plus belles traditions d'Outre-Manche. + +Mlle Alice Mac Orchardson était fille unique et comptait à peine +dix-neuf printemps. Elle avait vécu ses plus jeunes années à Brighton. +Sa mère, une veuve de keepsake, avait obtenu du faubourg Saint-Germain +ses lettres de grande naturalisation. Jusqu'à l'automne de 1867, Alice +sut du monde ce qu'on en apprend au couvent, ce qui est déjà beaucoup. +Mais elle avait dans ses veines du sang des héroïnes de Shakspeare et +de Byron, et son esprit avait souvent erré au clair de lune sous les +ombrages des parcs anglais. + +Donc, le jour où elle revêtit pour la première fois la blanche robe +de bal, Alice se récita quelques vers du _Songe d'une Nuit d'été_, et +elle se jura solennellement devant son miroir qu'elle ne se marierait +qu'après avoir été enlevée, comme une héroïne. + +Six semaines après son premier bal, Alice était aimée de Fernand +d'Antraygues, un turfiste trop beau pour faire quelque chose. + +Mlle Alice ne voyait pas cet amour d'un oeil dédaigneux, mais elle +tremblait à cette idée:--que son amoureux pourrait bien ne pas vouloir +l'enlever.--Un beau jour, ou plutôt une belle nuit de bal chez lady +Syons, Fernand profita de la solitude d'un petit salon pour déclarer +à Alice qu'il était amoureux fou. «Je le savais avant vous, Monsieur, +car vous avez des dettes et j'ai; un million de dot. Mais m'aimez-vous +assez pour m'enlever?» + +C'était un homme très prosaïque. Il fut presque effrayé de la besogne: +«Vous enlever, Alice! à quoi bon? Ma mère a déjà parlé à la vôtre. +J'ai espéré que tant de bonheur...--Eh bien, non; je ne croirai qu'à +l'amour de celui qui consentira à m'enlever, interrompit Mlle Alice; +c'est un serment que j'ai fait. Voyez si vous voulez tenir mes +serments.--Vous êtes mineure, mademoiselle; on voit bien que vous +n'avez pas fait votre droit, vous....--Si vous n'êtes qu'un homme de +loi, épousez une Normande. Moi, je me donne à qui m'enlève.--Faut-il +fréter un navire ou arrêter un fiacre?--Tous les moyens sont bons.» Il +fut arrêté que le lendemain, à minuit, le héros du roman serait rue de +Londres, à vingt pas de la porte d'Alice; la jeune fille descendrait +par l'escalier, l'enlèvement par la fenêtre n'étant plus d'usage +depuis l'invention des becs de gaz et des sergents de ville. + +Fernand d'Antraygues fit bien les choses: on eut un coupé attelé de +chevaux de poste à grelots. Il faut toujours des violons. Tout +se passa comme il avait été prémédité: La mère dormait; sa fille +descendit avec des battements de coeur, mais elle ne trouva pas +d'obstacles; le suisse tira le cordon avant qu'elle ne l'eût demandé. +Dans la voiture, elle se jeta tout en pleurant dans les bras de +Fernand. «Je suis effrayée de mon bonheur, lui dit-elle.--Les vents +sont pour nous, dit l'amoureux; voyez comme le ciel est beau et comme +la lune nous fait bon visage!» + +Et ils allèrent ainsi au galop des chevaux, au bruit des sonnettes et +des propos amoureux. + +Le rossignol chantait peut-être, mais je ne l'ai pas entendu. + +Au premier relais, à Ville-d'Avray, Fernand proposa de faire une +station dans un pavillon où Alice serait comme chez elle, et où +elle trouverait une aile de perdreau et un pâté d'alouettes. Toute +romanesque qu'elle fût, elle avait bien un peu envie de manger une +aile de perdreau, de toucher au pâté d'alouettes, et de dormir sur un +lit moins cahoté. + +Les chevaux s'étaient arrêtés à la grille d'un petit parc, « +C'est comme dans les légendes, dit-elle: il y a de la lumière au +château.--C'est le feu de la cuisine, car j'ai envoyé une dépêche +télégraphique pour que le souper fût cuit à point.» + +Mlle Alice traversa le parc. «Quelle admirable solitude! je suis tout +embaumée par les lilas.» Elle monta le perron et se trouva, sans aller +plus loin, dans une salle à manger où deux couverts étaient mis. Le +souper venait d'être servi. «C'est une féerie, dit Alice.--N'êtes-vous +pas magicienne?» Le souper se continua sur ce temps. Alice était +ravie.» Quelle nuit! soupirait elle en ouvrant la fenêtre.--Voyez, +Fernand, comme la lune baigne de douces clartés les arbres du parc. +Voulez-vous venir là-bas, sous les grands marronniers?--J'irais avec +vous au bout du monde! répondit Fernand en ouvrant la porte.» + +Une femme était sur le perron. «Je viens trop tard pour souper, +dit-elle en entrant.» Alice poussa un cri et se cacha la tête dans ses +mains. «Enfant, je te pardonne,» lui dit sa mère. Alice se jeta +dans ses bras. «Quoi! tu étais ici?» Et se tournant vers Fernand +d'Antraygues, qui riait à la dérobée: «Ceci est une trahison, +monsieur, car vous aviez tout dit à ma mère.--Mais enfin, ma belle +Alice, vous avez été enlevée?--Oh! si peu et si mal! Je ne vous +pardonnerai jamais. J'aurai mon quart d'heure de vengeance!» + +Alice comprit qu'elle n'avait plus qu'à se marier; mais, tout en +donnant sa main, elle réserva son coeur. + +M. d'Antraygues eut beau faire, elle ne l'aima point: il avait fermé +son roman, un autre devait le rouvrir. + +Octave de Parisis n'était pas homme à avertir une mère--ni un +mari.--Il disait,--car il avait ses maximes comme La Rochefoucauld, +«une femme qui veut se donner appartient par droit de conquête à celui +qui la prend.» + +Je dois dire--pour la vertu de Mme d'Antraygues--qu'elle était mariée +depuis cinq ans et qu'il n'avait fallu rien moins que la haute +éloquence de Don Juan de Parisis pour la rejeter dans les folies +romanesques. Je dois dire aussi que son mari avait deux torts envers +elle: il avait une maîtresse et il jouait. + +Il croyait trop à lui-même, il croyait trop à sa femme pour ne pas la +perdre. On citait de lui un mot typique: «Tu as épousé une bien jolie +femme,» lui disait un ami. Il répondit: «Il faut toujours épouser une +jolie femme, parce qu'on peut s'en défaire.» + + + + +XIV + +SUR LA GLACE + + +Le soir de la rencontre du duc de Parisis et de la comtesse +d'Antraygues, le bois de Boulogne était dans toute sa splendeur +hivernale. + +Parisis ne fut pas le dernier à faire entendre le gai carillon des +grelots; il fit atteler quatre chevaux nains, quatre merveilles. + +Qui ne se souvient de cette fête nocturne que Paris a donnée sur la +glace? Les lacs étaient couverts de traîneaux et de visiteurs, mais +ce n'était pas là le vrai théâtre. La fête se donnait sur l'étang +réservé. Jamais on n'avait si bien illuminé la neige et la glace. +C'était une féerie. Le beau monde arrivait avec des cris de joie; il y +avait un peu du carnaval de Venise dans ce carnaval de la neige. + +Paris est en toutes choses la synthèse du monde connu et inconnu. Ici, +la zone torride avec ses fleurs éclatantes et ses arbres qui mettent +cent ans à fleurir: là, la zone hyperboréenne avec ses neiges, ses +forêts poudrées et ses plaisirs d'hiver. + +Il n'y a pas longtemps, l'hiver parisien n'était encore qu'un hiver +français. C'est pour en faire un hiver du Nord qu'on a imaginé le bois +de Boulogne et ses lacs. Si le bois de Boulogne est charmant, l'été, +avec ses grands massifs, ses méandres capricieux, ses perspectives +lumineuses et ses chemins sablés tout vivants de promeneurs et +d'équipages, il est plus charmant encore par la neige. C'est alors que +vous avez le droit de vous croire en pleine région norwégienne. Les +taillis de sapins verts se profilent sur la grande tenture blanche qui +éblouit; les arbres courbent leur front sous les panaches neigeux; +dans les sentes écartées, recouvertes d'une couche de flocons vierges +de toute trace humaine, vous pouvez apercevoir çà et là la trace +furtive de quelque lapin égaré, ou les étoiles faiblement imprimées +par la patte engourdie d'un rouge-gorge ou d'un roitelet. Un silence +absolu règne dans le bois; vous vous croyez transporté dans quelque +désert, dans une de ces solitudes blanches où l'on n'entend que le +craquement lointain de la neige glacée et le vent qui pleure sur le +torrent des avalanches. + +C'était un spectacle et une fête. Le duc de Parisis et le comte Olympe +Aguado furent les plus remarqués par l'élégance et la richesse de +leur attelage. Parmi cette nocturne cavalcade, on remarquait aussi +l'Empereur et l'Impératrice, le duc d'Albe, le duc d'Aquila, la +comtesse Walewska et le comte Walewski, le duc et la duchesse de +Persigny, le prince Napoléon dans son char pompéien. Tous les grands +noms du sport et toutes les beautés célèbres se donnaient le spectacle +de l'hiver, en faisant eux-mêmes la mascarade. Les hauts financiers +étaient là, eux qui, ne consacrant que peu d'instants à la vie de +plaisirs, la mènent à grandes guides et ne connaissent aucun obstacle +sur, leur route. + +Les traîneaux dorés à la tête de cygne, les chars à l'antique, les +chariots bas des boyards, le long patin des Samoyèdes, le patin court +et recourbé des Hollandais, jusqu'à la planche des montagnards de +l'Islande, tout était là qui courait, glissait, volait, décrivait +des courbes gigantesques, se croisait, se fuyait, se recherchait et +s'évitait. C'était la fièvre du froid dans la fièvre de l'amour. + +Vers la fin de la fête, un curieux aurait pu entendre cette petite +conversation entre un patineur et une patineuse, qui n'avaient pas +l'air de se connaître depuis longtemps, mais qui avaient bien envie de +faire connaissance: «Je vous jure, Madame, que c'est une très jolie +promenade de venir chez moi en passant par la petite porte du jardin. +La serrure est un bijou; tenez, voyez plutôt la clef.» + +Le patineur fit briller une clef d'argent d'un travail exquis. «Quelle +coquetterie! monsieur.--En entrant on ne trouve pas de fleurs, si ce +n'est de givre aux arbustes. Mais une fois dans le jardin, on est +bientôt dans la serre, où on est reçu par cent camélias, armes au +bras, fleurs à la boutonnière. Ce sont mes cent-gardes. Après la +serre, on rencontre une porte que cette clef ouvre pareillement. On +trouve un escalier dérobé,--le dernier escalier dérobé,--qui vous +conduit par ses spirales de marbre à une petite bibliothèque où je +travaille quand j'attends quelqu'un, à moins que je n'aille attendre +dans la serre. Savez-vous un chemin plus facile que celui-là?--Oui, +monsieur, un chemin qui mène chez moi.--C'est imprimé. Mais ce qui est +imprimé aussi, Madame, c'est que rien n'est ennuyeux que de passer par +le même chemin. Du reste, je ne vous demande qu'une grâce, c'est de +garder ma clef.--Oui, vous en avez une autre que vous donnerez demain, +sans compter celle que vous avez donnée hier. On vous connaît.--Je +vous jure que je ne donne jamais deux clefs à la fois.--Comment +la marquise rousse a-t-elle rencontré chez vous la comédienne +rousse?--Conjonction de comètes!--Vous savez qu'on nous +regarde!--Adieu! Madame.» + +Le patineur en donnant à la patineuse une poignée de main, lui laissa +dans la main la petite clef d'argent. Elle voulut la lui rendre, mais +il avait fait un tour de valse, et déjà, avec la grâce charmante des +Hollandais,--sur la glace,--il gravait avec un burin savant un A et un +O entrelacés. + +Jamais ce chiffre n'avait apparu aux yeux en si belle calligraphie; on +eût dit que le patineur avait étudié les lettres ornées du moyen âge. +L'Empereur, qui patinait comme un roi de Hollande, félicita Octave +d'écrire si bien. «Après vous, Sire.» + +Parisis rencontra encore, sur la glace, madame d'Antraygues. «Comme +vous écrivez bien, lui dit-elle.--Je n'écris bien que votre nom, comme +je vous aime, Alice!--Oui, sur la glace, jusqu'au prochain dégel: +votre amour tombera à l'eau. Vous savez que j'ai perdu votre clef; +mais rassurez-vous, elle a été ramassée par une main blanche qui vous +la rapportera en passant par la petite porte,--Je vais vous en +donner une autre.--Est-ce que vous seriez serrurier comme Louis XVI? +Savez-vous que vous êtes un homme dangereux! Vous crochetez les +serrures--et les coeurs--Adieu! Monsieur.--A revoir, Madame. A propos, +j'oubliais de vous dire que je vous adore!» + +Et Octave répandit son âme dans un dernier regard. «Ce n'est pas vrai, +dit-il, elle n'a pas perdu la clef; la petite main blanche c'est la +sienne; elle viendra demain.» + + + + +XV + +L' ESCALIER D'ONYX + + +Comme les femmes, le Bois a ses heures: il ne reçoit qu'entre quatre +et six heures au mois de février;--Mme d'Antraygues s'habilla tout en +noir, se voila comme une veuve et monta dans un coupé, tout en ouvrant +son porte-monnaie. + +Elle pensait donc à faire une bonne oeuvre? Sans doute elle allait +frapper à la porte de quelque misère cachée? + +Il ne faut pas la canoniser si vite. Il y avait à peine trois ou +quatre petites pièces de cent sous dans ce porte-monnaie, de menues +aumônes qu'on donne en passant, le prix d'un goûter au lait au Pré +Catelan avec une amie, ou d'un goûter aux oranges glacées chez Guerre +ou à Frascati. + +Mais dans ce porte-monnaie il y avait une clef d'argent. + +La comtesse se fit descendre dans l'avenue de l'Impératrice devant +l'hôtel de la trop célèbre Mme ---- qui recevait ce jour-là. D'où +vient qu'elle n'entra pas? Est-ce qu'elle allait se tromper de porte? +Tout autre jour, elle aurait pu s'inquiéter des curieux, mais ce +jour-là, il neigait comme la veille, les curieux ne mettaient pas la +tête à la fenêtre ni à la portière. + +Quoi qu'elle n'eût pas beaucoup étudié la géographie, comme elle +connaissait bien la façade de l'hôtel de M. de Parisis, elle ne +demanda son chemin à personne pour tourner autour du jardin. Ce fut +d'autant mieux, qu'elle ne rencontra âme qui vive dans les rues +avoisinantes. Elle devina la porte. «Voyons, dit-elle, si je ne me +suis pas trompée?» Elle prit la clef et la mit dans la serrure. +C'était bien cela. Vous croyez peut-être--Madame--qu'elle ouvrit la +porte? Eh bien! non, elle retira la clef et se promena. On n'a jamais +du premier coup le courage de son opinion. + +Cependant il ne faisait pas un temps à rester indécise; il faut qu'une +porte soit ouverte ou fermée. Or, dans la vie on a toujours peur +d'ouvrir ou de fermer une porte. Ouvrir la porte! Que va-t-on trouver +de l'autre côté! Ne pas l'ouvrir! Et si c'est le bonheur? + +Pour Alice, c'était la porte du paradis et c'était la porte de +l'enfer. Le paradis, c'est-à-dire un amoureux qui vous attend. +L'enfer, c'est-à-dire un amoureux qui vous attend. Dante a eu beau +être terrible, il n'a dégoûté personne de l'enfer, parce qu'il a peint +dans l'enfer tous ceux qui ont été emparadisés dans leurs passions. + +Mme d'Antraygues remit la clef dans la serrure et tourna rapidement. +C'était une porte docile qui ne faisait jamais de façons pour +s'ouvrir, ni pour se fermer. Personne n'avait passé là depuis la +veille, peut-être depuis l'avant-veille. La neige était immaculée +comme celle du Mont-Blanc. On n'y voyait que les hiéroglyphes imprimés +par les pattes d'or des merles. + +Alice faillit laisser la clef dans la serrure, tant elle était +troublée. Elle imprima aussi ses petits pieds sur la neige, une page +blanche dont elle faisait un acte d'accusation. Mais elle ne voyait +pas encore le tribunal. Son petit pied, dans sa bottine plus petite +encore, se dessinait en criant dans les lignes les plus gracieuses du +monde. + +Un imbécile eût préparé le chemin, mais Octave n'avait eu garde de +balayer la neige. + +Alice avait reconnu la serre; la porte était entr'ouverte comme +par mégarde. Une fois qu'elle eut franchi le seuil, la jeune femme +respira, et comme si les camélias eussent fleuri pour elle, elle +murmura avec un sourire: « Oh! les beaux camélias! » + +Les femmes s'imaginent volontiers que tout ce qui fleurit, comme tout +ce qui chante, est un hosannah à leur beauté. + +Après ce premier sentiment d'enthousiasme contenu d'ailleurs, Alice se +dit: «Il n'est pas là. Est-ce qu'il s'imagine que je vais monter son +escalier plus ou moins dérobé?» + +Quoique romanesque, elle avait souvent l'esprit railleur. Cet esprit +la réconforta un peu. «Après tout, dit elle, on n'est pas une dame aux +camélias pour avoir traversé cette serre.» Elle réfléchit que M. de +Parisis ne l'attendait pas, car c'était bien l'heure convenue. Il +lui semblait que lui aussi aurait bien pu traverser la serre à sa +rencontre, « Il faut bien en prendre son parti, dit-elle. On a +supprimé les tournois, il y a encore des amoureux, mais il n'y a point +de paladins.» + +Comme la porte de la serre, la porte de l'escalier était entr'ouverte. +«C'est toujours cela, pensa-t-elle.» Et elle poussa la porte en y +appuyant son manchon. «Mais cet escalier est un bijou!» dit-elle. + +C'était un bijou, en effet, un bijou en onyx; la spirale était une +merveille d'architecture, comme l'escalier du château d'Anet, ou +plutôt une copie en miniature de l'escalier de l'hôtel Païva. «Je ne +monterai pas,» dit-elle. Et elle monta la première marche. Elle monta +la seconde, parce qu'elle avait monté la première, elle monta la +troisième tout en se retournant et tout en voulant descendre. Mais la +queue de sa robe ondoyait si bien sur l'onyx! + +Se fût-elle arrêtée en chemin? Son coeur battait bien fort, l'émotion +brisait ses forces. Elle qui était vaillante quoique paresseuse, elle +qui avait la jambe de Diane et qui eût valsé toute une nuit sans se +reposer, elle s'appuya à la balustrade, toute chancelante. + +Le duc de Parisis parut alors. «Ah! c'est vous,» lui dit-il. Et il se +précipita pour lui prendre la main. «Oui, c'est moi,» dit-elle d'une +voix étouffée. Octave était devant la comtesse, il la prit dans ses +bras et l'embrassa sur les cheveux. «Ah! reprit-elle, je ne me croyais +pas capable de venir jusqu'ici, mais je n'irai pas plus loin.--Je ne +comprends pas.--Je ne me comprenais pas non plus, mais je me comprends +maintenant. Il y a deux femmes en moi, la femme qui rêve et qui +parle, une vraie folle, celle-là! Mais c'est assez de rêver; chez moi +l'action ne suit pas la parole: adieu!» + +Octave saisit violemment Mme d'Antraygues et la voulut emporter. +«Alice, je vous aime!--Qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve que je +suis venue chez vous! Cela prouve, hélas! que je vous aime, mais c'est +tout.» Elle soupira: «C'est déjà trop, adieu!» Et alors, ressaissant +toutes ses forces, elle se délivra d'Octave et s'enfuit. + +Il la rejoignit dans la serre. «Alice, pourquoi jouer ce jeu de +coquettes, si vous m'aimez.» Il la reprit dans ses bras, il faillit la +vaincre. Elle pâlit et inclina la tête comme une victime résignée. +« Mon ami, ayez pitié de moi? je me sens mourir.--Je vous emporte +là-haut pour vous faire respirer des sels.» + +Mme d'Antraygues était revenue à elle. «Non, dit-elle, je vais +respirer l'air vif, vous n'avez là-haut que du vinaigre des quatre +voleurs.» Et elle se mit à rire. «Vous riez, donc vous êtes désarmée.» +La comtesse leva les yeux sur Octave. «Je ris?» dit-elle. Elle montra +deux larmes. Il les prit sur ses lèvres, et fut ému lui-même, tout en +jouant à la moquerie. Mme d'Antraygues n'était pas encore à la porte. +La lutte recommença. Octave était charmant, mais elle avait peur. Son +âme entraînait son corps loin des tentations; il lui semblait qu'une +fois dehors elle retrouverait cette quiétude du coeur qui est bien +plus près de la joie que les fièvres de la passion. «Non,» dit-elle +tout à coup. + +Cette fois elle avait brisé tous les liens qui la retenaient. Octave +comprit que son rôle de tentateur était fini; il connaissait trop, +les femmes pour ne pas savoir qu'une fois chez elle la comtesse +regretterait de n'être pas restée un peu plus longtemps chez lui. Il +compta sur le lendemain ou le surlendemain. «Donc, dit-il d'un air +dégagé, vous ne voulez pas que je fasse mon salut avec vous? Moi qui +avait juré que nulle femme ne passerait plus par cette petite porte.» +Alice fut atteinte au coeur, mais elle cacha sa blessure. «J'oubliais +de vous rendre la clef, dit-elle, en essayant un sourire. Je sais +qu'il y a beaucoup d'appelées et beaucoup d'élues. Je suis désespérés +d'avoir empêché quelque belle dame de l'un ou l'autre monde de +franchir votre seuil aujourd'hui, mais elles se rattraperont, car il +paraît qu'on fait queue pour venir chez vous.--Quelle calomnie! je ne +suis jamais chez moi.--Je comprends, vous êtes chez celle-ci ou chez +celle-là. C'est égal, voilà votre clef, placez-la en de meilleures +mains.» + +Octave prit un air suppliant. «Faites-moi une grâce, gardez cette +clef. Demain, dans un an, toujours, vous me trouverez le plus heureux +homme du monde si vous montez l'escalier.--Eh bien! je la garde, je +viendrai dans un an, un jour de neige; aujourd'hui j'ai monté trois +marches, je prendrai mon courage à deux mains pour en monter six,--Je +vous attends, et ce jour-là je ne serai pas si bête que de m'humilier +devant votre vertu, comme si l'amour avait pitié des robes blanches. +--Vous avez bien fait, monsieur de Parisis; contre la faiblesse il n'y +a pas de force. Les violences donjuanesques me font pitié; on ne prend +une femme que si elle se donne. Je vous aime, mais je me garde. Adieu! +adieu! adieu! + +Mme d'Antraygues s'enfuit, tout en gardant la clef. + +Le duc de Parisis se promena par la neige. «Je ne suis pas content de +moi, pensa-t-il, c'est une bataille perdue.» + +Il rentra dans la serre et salua philosophiquement ses camélias. +«Vanité des vanités! reprit-il; d'où vient cet insatiable désir +de conquérir des femmes comme les ambitieux conquièrent des +villes?--Après tout, reprit le duc de Parisis, je n'aime en Mme +d'Antraygues que sa beauté, et je ne veux pas m'embarquer dans une +passion à perte de vue. Ah! si c'eût été la Dame de Coeur.» + +Son imagination était toute à cette figure à peine entrevue. «Mais la +Dame de Coeur, reprit-il, ne viendra même pas jusqu'à la petite porte +du jardin. Le lys qu'elle tient si fièrement à la main se flétrirait +en traversant la serre aux camélias.» + + + + +XVI + + +VIOLETTE + + +De Parisis n'en continua pas moins sa vie aux aventures. Il n'était +pas homme à s'attarder dans un rêve; chaque jour était pour lui un +feuillet blanc qu'il fallait remplir par une page d'histoire plus ou +moins romanesque. Il y en a qui vivent par la tête, d'autres par le +ventre; ceux-ci par l'esprit, ceux-là par le coeur. Octave vivait +par l'esprit du coeur. Ni la fortune, ni l'ambition, ni la renommée +n'avaient de prestige pour lui; il ne s'amusait qu'aux aventures de +l'amour. Il disait que ce qu'il y a encore de plus inconnu, c'est la +femme; il s'indignait du philosophe qui a dit: «Toutes les femmes sont +la même.» Pour lui, toute femme, quelle qu'elle fût, était un monde +nouveau à découvrir. Et quand il avait joué le rôle de Christophe +Colomb, il jouait celui d'Améric Vespuce. Ce fut une de ces aventures +qui lui ouvrit le vrai roman de sa vie. Voici comment: + +Il passait rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel avec son ami Monjoyeux. +Ils venaient de voir un de leurs camarades resté fidèle au pays +latin jusqu'après son doctorat. Le quasi-ambassadeur et le sculpteur +néo-grec s'en allaient bras dessus, bras dessous, fumant leur cigare. +Octave riant un peu de la simplicité de l'étudiant qui étudie. «Pas si +simple, dit Monjoyeux; le jour viendra où il nous prouvera sans peine +qu'il a pris le chemin le plus court. L'étude a du bon quand on est +jeune; sans compter que Georges a aussi ses heures de distraction. +Nous allons traverser le Luxembourg qui est encore émaillé çà et là de +jolies fillettes qui ne coûtent pas cher à habiller.--Ne parlons pas +par antiphrase, dit Octave. Les fillettes en question ont passé l'eau; +il n'y a plus au pays latin que les ombres de Rosine, de Mimi Pinson +et de Musette.--Tu ne sais pas ce que tu dis. C'est toujours ici +qu'elles poussent; elles ne vont s'effeuiller sur la rive droite +qu'après avoir fleuri sur la rive gauche.--Je t'entends; cela veut +dire que nous n'avons plus que les regains.--Tiens, justement en voilà +une!» + +Une jeune fille qui n'avait pas dix-neuf ans, d'une beauté pudique, +d'une pâleur de marbre, venait de sortir de la porte étroite et sombre +d'une vieille maison de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Une robe +brune à peine attachée à la ceinture, un léger fichu noué au corsage, +dont il ne voilait qu'à demi les lignes indécises encore, un petit +bonnet qui enserrait mal une gerbe de cheveux noirs, des souliers en +pantoufles, voilà dans quel équipage la jeune fille apparut aux deux +amis. + +Octave fut frappé par l'expression de candeur souriante qui +embellissait encore cette jeune fille. On voyait tout de suite que +celle-là n'avait aimé que sa mère, que nul souvenir d'amour coupable +n'inquiétait son coeur; elle avait peut-être rêvé aux passions de ce +monde, mais comme le voyageur qui se promène sur la rive et qui voit +de loin la tempête envahir le navire. + +Elle ne vit pas d'abord Parisis et Monjoyeux; toute à sa douleur, car +elle avait les larmes dans les yeux, elle marchait lentement, comme si +elle ne savait pas où aller. + +Octave, lui voyant les yeux baissés, lui dit étourdiment: +«Mademoiselle, vous avez perdu quelque chose.» Elle leva doucement ses +beaux yeux noyés et répondit avec simplicité: «J'ai perdu ma mère, +monsieur.» A ce seul mot, si bien dit, le duc de Parisis, qui s'était +cru d'abord en bonne fortune, fut frappé au coeur: «Mademoiselle, je +vous demande pardon.» + +La jeune fille était déjà partie. Mais il courut à elle et lui demanda +où elle allait. «Où je vais? je ne sais pas, puisque je n'ai plus ni +maison ni famille? mais pourquoi me parler puisque nous ne suivons pas +le même chemin.» + +Le compagnon de Parisis l'avait rejoint? «Sais-tu, lui dit-il, que +tu deviens trop romanesque. Voilà les passants qui s'amusent du +spectacle: allons-nous-en,--Va-t'en si tu veux; pour moi, je suis dans +un quart d'heure de charité et je me soucie bien d'être en spectacle. +--Ce serait bien pis si je m'en allais. Un pareil duo dans cette rue.» + +La jeune fille marchait toujours. «Mademoiselle, reprit Octave, je +serais au désespoir de vous importuner, mais il ne sera pas dit que +je vous aurai vu pleurer sans vous consoler.--Je ne pleure pas, +Monsieur.--Permettez-moi d'être votre frère, ne fût-ce que cinq +minutes.--Mon frère? dit la jeune fille en regardant Octave pour la +première fois, il ne vous ressemblait pas.--Vous l'avez donc perdu +aussi?--Oui, monsieur; s'il était revenu du Mexique, je ne serais pas +là, car ma mère est morte de chagrin. La pauvre femme! elle n'avait +pas de quoi porter le deuil de son fils, et moi, mon plus grand +chagrin est de ne pouvoir porter le deuil de ma mère.--Eh bien! +permettez-moi de vous acheter une robe.» + +Et Parisis se tournant vers son ami. «Voilà qui me ferait pardonner +toutes les robes de fête dont j'ai habillé les sept péchés capitaux.» +La jeune fille s'était encore éloignée. «Mademoiselle, je suis +sérieux, parce que votre douleur m'a gagné. Encore une fois, +permettez-moi d'être votre frère pendant cinq minutes. Si vous saviez +comme l'argent me coûte peu! Ce n'est point, Dieu merci, une aumône +que je vous propose, vous êtes trop fière et trop digne pour cela.» + +Monjoyeux prit la parole: «Non, mademoiselle, mon ami ne vous donnera +pas d'argent, mais il vous en prêtera; je connais ses mauvaises +habitudes, c'est un prêteur sur gages.» La jeune fille ne put +s'empêcher de sourire. «Eh bien! monsieur, j'allais au mont-de-piété, +dit-elle en soulevant une étoffe qu'elle avait sous le bras; +voilà deux rideaux que j'ai sauvés, car on a tout vendu hier à la +maison.--N'allez pas si loin, je vous prête dix louis sur vos deux +rideaux. Si ce n'est pas assez....--Sans parler de la reconnaissance, +dit Monjoyeux. D'ailleurs, je suis témoin du contrat.» La jeune fille +était devenue rêveuse. «Monsieur, dit-elle gravement et en levant la +tête, j'accepte vos deux cents francs; il ne m'en faut pas davantage +pour payer les dettes de ma mère, et pour garder notre petite chambre. +Je vous demande un an et demi, car je puis, si je travaille bien, +mettre trois francs de côté par semaine.--Que faites-vous donc, +mademoiselle ?--Je travaille en vieilles dentelles. Si maman n'était +pas tombée malade, je ne serais pas si pauvre, car il y a des jours où +je gagne jusqu'à cent sous,--quand je passe la nuit,--ajouta-t-elle +avec un sourire qui parut d'autant plus douloureux à Octave qu'il +remarquait sur ce jeune visage les ravages de la misère et du +travail.» + +Octave prit dans les poches de son gilet une petite poignée d'or. +«Voilà qui est convenu, mademoiselle, ceci est à vous pendant un an et +demi, mais pas un jour de plus.» Il prit la main de la jeune fille et +y versa l'or. «Comptons, monsieur, vous me donnez plus qu'il ne me +faut.--Elle a raison: ce n'est pas généreux, dit Monjoyeux.» + +La jeune fille avait compté: «Ceci n'est pas pour moi, dit-elle, +en remettant à M. de Parisis quatre pièces de vingt francs.--Que +voulez-vous, dit-il, je n'ai pu apprendre les mathématiques.--Adieu, +monsieur, adieu, messieurs, dit la jeune fille en s'inclinant.» + +Elle retourna d'où elle venait. «Mais, mademoiselle, dit Octave en la +rappelant, où vous retrouverai-je dans un an et demi?--Ah! c'est vrai; +j'oubliais. Vous me retrouverez où je demeure aujourd'hui, là-bas, +à cette porte grillée.--Mais je ne sais pas votre nom, mademoiselle? +--Louise Marty.» + +En moins de quelques secondes, la jeune fille disparut dans la sombre +allée de la maison d'où elle était sortie quelques minutes auparavant +«C'est bête comme tout, dit le duc de Parisis, ému; c'est égal, voilà +toujours deux cents francs bien placés.--Pas si bien placés que cela, +dit le sculpteur, car elle te les rendra.--Tant pis, mon cher. Ainsi, +dans ton opinion, c'est une honnête fille?--Pure comme un beau jour +d'été. Pas un nuage à l'horizon, excepté toi, peut-être. N'as-tu pas +vu cela tout de suite dans ses yeux? C'est bleu, doux et profond comme +la vertu. Cela fait du bien de voir une pareille créature!--A nous +surtout qui en voyons tant d'autres! Oh! Paris! ténèbres sur ténèbres! +Avec deux cents francs, cette fille est peut-être sauvée; or, j'en +connais plus d'une qui, à cette heure, en dévore cent fois autant d'un +seul coup pour des robes ou des bijoux dont elle ne voudra plus demain +matin.--Mais, après tout, reprit Monjoyeux, devenu pensif, la femme +est toujours la femme. Cette belle fille va peut-être oublier d'acheter +une robe de deuil.--Oui, si nous allions la rencontrer avec une rose +quand nous viendrons surprendre notre ami le normalien à la Closerie +des Lilas!» + +Et, parlant ainsi, les deux compagnons d'aventure traversèrent le +Luxembourg et gagnèrent la rue de Seine, où ils prirent un coupé. Ils +se dirent adieu sur le boulevard des Italiens. «Mon cher Octave, dit +Monjoyeux en serrant la main de son ami, si tu veux je serai de moitié +dans ta belle action; je vais te donner cinq louis.--Non, non, dit +Octave avec impatience, ce n'est pas la peine de se mettre deux pour +un pareil capital.» + +Un sentiment de jalousie l'avait pris au coeur. Sa pensée le reportait +déjà, avec je ne sais quel charme mélancolique, vers la scène qui +s'était passée rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Il regrettait que la +jeune fille n'eût pas gardé les quatre louis qui lui restaient; car +elle aurait beau faire, ce n'est pas avec deux cents francs qu'on paye +son terme, qu'on paye ses dettes et qu'on paye une robe de deuil. + +Il se promit d'aller la voir le lendemain; ce qui ne l'empêcha pas de +dîner au café Anglais, en compagnie de Mlle Va-t-en-Guerre et de +Mlle Cosaque, deux vertus guerrières qui avaient sauté d'un char de +l'Hippodrome dans une victoria de Longchamp. + +Après le dîner, on alla aux Bouffes Parisiens, dans une petite loge +infernale où l'on fit semblant de s'amuser de tout, et où l'on ne +s'amusa de rien. Après le spectacle, on raccola des amoureux et des +amoureuses dépareillés pour aller souper. Ce fut une de ces fêtes +bruyantes dont les tapageuses disent toujours le lendemain: «Tu n'y +étais pas; nous avons bien ri.» Ri de quoi? Elles ont beau boire des +vins généreux, ces Aspasies de hasard n'en sont pas plus spirituelles: +le vin ne fait que donner du ton à leur bêtise. + +Au beau milieu du souper, Octave se leva, prit son chapeau et sortit +en disant qu'il allait revenir. Il ne revint pas. Pour la première +fois, il voyait tout le néant de cette vie à la surface. Il se demanda +comment il avait pu perdre les plus fraîches de ses belles années +dans ce tourbillon doré, où l'on respire les fumées de l'ivresse, où +l'esprit prend un masque, où le coeur ne se retrouve jamais. + +Le duc de Parisis rentra chez lui avec le contentement d'un homme qui +vient de faire une mauvaise traversée et qui franchit le seuil de sa +maison. Il n'avait pu d'un seul coup rompre avec son passé. Toutes les +figures de femmes qui avaient hanté sa première jeunesse le suivaient, +souriantes ou railleuses; il semblait qu'elles voulussent garder leur +proie. Son coeur n'était occupé que de la vision du matin; mais son +esprit, plus faible que son coeur, était obsédé du souvenir des folies +amoureuses. Et pourtant, dans l'espace de quelques jours, Octave avait +trois fois renié le diable comme saint Pierre avait trois fois renié +Jésus. Trois fois, de par l'apparition de Mlle de la Chastaigneraye +dans l'avenue de la Muette, de par le charme impérieux de la Dame de +Coeur, de par la vertu si simple et si douce de cette petite fille +égarée au pays latin. + +Le lendemain, que fit Octave? Sans bien savoir pourquoi, il fit +atteler et se conduisit lui-même à la porte du Luxembourg. Il traversa +le jardin à pied et monta bientôt les cinq étages de l'ouvrière en +dentelles. Quatre paroles du portier lui avaient appris que la belle +fille était en odeur de sainteté dans toute la maison. «Elle travaille +bien?--Si bien qu'elle n'a jamais le temps d'ouvrir sa fenêtre, si +ce n'est pour respirer quand sa journée est finie. Et encore il lui +arrive plus d'une fois de recommencer sa journée quand sa journée est +finie.» + +Cependant Parisis frappa à la porte. «C'est déjà vous, monsieur?» dit +Louise en rougissant. Elle demeura sur le pas de la porte comme pour +empêcher Octave d'entrer. «Oui, c'est déjà moi, mademoiselle; il me +semble qu'hier nous avons oublié de nous dire quelque chose.--Nous +avons oublié...--Voulez-vous m'accorder une audience de cinq minutes?» + +Elle n'osa refuser et présenta une chaise de paille à Octave. +«Monsieur, je commence par vous remercier, car tout ce qui est ici, +grâce à vous, est à moi. C'est singulier, depuis hier je suis presque +contente.» Et, disant ces mots, la jeune fille reprit son travail; son +travail, c'était une robe de laine noire. «Elle ne nous a pas trompés, +pensa Octave, voilà bien la robe de deuil.--Maintenant, monsieur, +voulez-vous me dire pourquoi vous êtes monté si haut?» + +Le duc de Parisis regarda la jeune fille avec un sentiment profond. +«Parce que je vous aime.» La jeune fille pâlit et se leva: «Monsieur, +si je suis chez moi, allez-vous-en; si je suis chez vous, je m'en +vais!--Vous êtes chez vous et je ne m'en vais pas. Je croyais que vous +m'estimeriez assez pour ne pas me rappeler la dette qui est entre +nous. Pourquoi vous fâcher d'un mot tout simple? C'est donc un grand +crime que de vous dire: _Je vous aime_, quand on parle selon son +coeur? Ne m'aimez pas si vous voulez; mais ne vous offensez pas si je +vous aime.» + +La foudre était tombée dans la chambre: la jeune fille, toute hors +d'elle-même, voulut dévorer ses larmes, mais ses larmes l'étouffaient. +Octave lui saisit la main et la porta à ses lèvres avec effusion: +«Louise, ce sont les seules larmes que vous verserez à cause de moi. +Voyez en moi un ami, et si mon amour vous fait peur, je n'en parlerai +plus.» + +Que vous dirai-je? Je ne veux pas peindre cette singulière passion +dans toutes ses nuances. Ce qui est certain, c'est que, le lendemain, +la jeune ouvrière pleura encore, mais cette fois ce fut parce que +Parisis ne vint pas. L'amour ne vit que d'imprévu; elle l'attendait: +s'il fût venu, elle ne l'aurait pas attendu le lendemain;--il ne +vint pas, elle l'attendit quinze jours durant avec les anxieuses +impatiences de la jeune fille,--le dirai-je?--avec la fièvre de +l'amour. Elle ne se l'avouait pas, mais elle aimait Octave. Et comment +ne l'eût-elle pas aimé? Il revint. «Je ne vous attendais plus, dit +Louise, sans vouloir cacher sa joie.--Vous m'avez donc attendu?--Vous +le savez bien.» + +Ce jour-là, ce fut une vraie fête. Il avait apporté une branche de +lilas qu'elle pressa sur son coeur et qu'elle embrassa à diverses +reprises. «Oh! que je suis heureuse, dit-elle tristement, il y a deux +ans que je n'ai touché une fleur.--Pauvre enfant, s'écria Octave, je +veux vous donner un bouquet tous les jours.--Tous les jours? jusqu'à +quand?--Jusqu'à toujours.--Toujours, toujours, murmura-t-elle avec +amertume.--Après tout, reprit-elle, toujours c'est peut-être demain et +peut-être après demain.» + +Et elle embrassait encore la branche de lilas. Et elle racontait à +Octave qu'autrefois, avec sa mère et son frère, elle allait dans les +bois de Meudon se faire des bouquets agrestes: «Si vous saviez mon +bonheur, lui dit-elle, quand je voyais des blés à la barrière d'Enfer, +où je trouvais des bleuets et des coquelicots!» + +Octave apporta tous les matins un bouquet de lilas ou de violettes. +Une fois, il se hasarda à apporter une robe de soie: «Vous ne m'aimez +plus, lui dit Louise tout en révolte, cette robe est une injure.» +Octave comprit qu'il s'était trompé: «Louise, ne m'en veuillez pas, ne +parlons plus de cette robe, mais prenez le bouquet qui est dedans.» Le +diable garda la robe. + +Pendant dix jours, le duc de Parisis ne manqua pas un seul jour à ce +rendez-vous. Tous les matins, après déjeuner, il montait en voiture, +descendait à la grille du Luxembourg et courait s'enfermer une heure +avec Louise. Et l'heure passait trop vite. Il se disait qu'elle était +trop fière et trop pure pour devenir sa maîtresse. On se demandera +pourquoi il revenait tous les jours: il ne le savait pas lui-même. Il +éprouvait une joie indicible à se retrouver dans la petite chambre +de Louise. La vertu a son atmosphère qui rassérène l'âme, comme les +horizons du matin, dans les beaux jours, où le vent ne secoue que +l'odeur saine et fortifiante des blés en fleur et des chênes verts. Il +y avait trop longtemps que Parisis n'avait respiré cet air vivifiant +pour qu'il n'en fût pas pénétré jusqu'au fond de l'âme. + +Çà et là, Octave avait tenté d'augmenter sa créance, mais Louise +n'avait jamais voulu augmenter sa dette. «Vous m'empêcherez d'être +heureuse, si je ne suis plus digne de moi.» + +C'est à peine si elle avait accepté une jardinière, un livre d'heures, +un dé d'or et un coucou de cinquante francs. Et encore elle n'avait +accepté le coucou qu'après que Parisis eut bien prouvé que c'était +pour voir l'heure. «Savoir l'heure! à quoi bon! Ne saurai-je pas +toujours l'heure où vous ne reviendrez pas? avait dit Louise.--Vous +voulez donc me fermer votre porte?--Jamais.» + +La pauvre Louise ne connaissait pas le vieux proverbe: «Si tu ne +fermes pas ta porte à l'amour, l'amour te mettra à la porte.» Un +matin, on ne vit pas Louise courir d'un pied léger chez la fruitière +qui lui vendait du lait, des oeufs et des pommes. Ce fut un vrai +chagrin dans le quartier quand on apprit qu'elle avait disparu, le +soir, au bras d'un amoureux «à équipage.» «Quel malheur! dit la +portière. Une fille si bien élevée! C'était comme une hirondelle: +elle portait bonheur à la maison.--Eh bien, dit la fruitière, elle se +portera bonheur à elle-même.» + +Octave n'avait pas de préjugés: il aimait la femme, quelle que fût son +origine et quel que fût son pays. Il l'avait prouvé en ramenant une +Chinoise. Il aimait le faubourg Saint-Germain, mais il aimait Bréda +street; il aimait les Champs-Élysées, mais il aimait le pays latin. +Devant toutes frontières, il répétait le mot de Louis XIV: «Il n'y a +plus de Pyrénées.» + +Il n'eut pas le pressentiment que cette jeune fille n'était pas du +pays latin. + +Le lendemain, non loin de l'hôtel de Parisis, dans une maison de +l'avenue d'Eylau, cachée sous les grands arbres d'un jardin, une jeune +fille venait cacher sa vie. Je ne sais pas si elle devait porter +bonheur à cette petite maison humide et malsaine, que les derniers +locataires avaient quittée. C'était cette solitude même qu'Octave +avait cherchée pour Louise. Il voulait lui louer le premier étage, +mais elle avait peur du luxe, et elle demanda à habiter l'étage +mansardé: cela lui rappellerait sa mère et elle travaillerait mieux, +car elle comptait bien travailler toujours. Elle aimait trop à toucher +la dentelle et les fleurs pour vouloir se croiser les bras. Octave eut +beau lui dire qu'il lui en donnerait pour elle-même; elle refusa. + +Octave ne voulut pas l'encanailler dans l'acajou, ce pauvre bois trop +décrié. Il lui donna des meubles en citronnier, un petit mobilier de +villa, très simple, mais pas vulgaire. Il ne voulut rien oublier: elle +eut des oiseaux dans une petite cage dorée et des pervenches dans une +petite jardinière rustique. «Cela ne vous empêchera pas, lui dit-elle, +de m'apporter tous les matins un bouquet de violettes.--Oui, ma +Violette, répondit-il.--Oui, s'écria-t-elle avec joie, Violette c'est +mon nom, car je veux vivre toujours cachée.» + +La pauvre Violette s'imaginait qu'entre Octave et elle c'était à la +vie, à la mort. «N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'entre moi qui +vous aime et vous qui m'aimez, c'est à la vie à la mort?» Octave +tressaillit, il se rappela la légende des Parisis. «Si j'allais +l'aimer! Et si elle allait m'aimer!» dit-il, avec un sentiment de +tristesse. Et il reprit: «Il faudra que je jette de l'eau sur le feu.» + +Le soir il alla voir sa tante. Geneviève était au spectacle avec la +marquise de Fontaneilles. «C'est dommage, dit-il, j'aurais voulu +apaiser mon coeur dans l'atmosphère de la province.» + +Il joua au reversis avec sa tante. «Êtes-vous bien amoureux? lui +demanda-t-elle.--Effroyablement! J'aime trois ou quatre femmes.» + + + + +XVII + +POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL VOULUT +SONNER + + +Pas un homme ne suit logiquement son coeur ni son esprit. M. de +Parisis avait peur d'aimer et d'être aimé,--et il ne voulait vivre +qu'au milieu des femmes.--Il pensait vaguement, sans trop s'inquiéter +du reste, que la légende des Parisis pourrait bien l'envelopper à son +tour dans sa robe funèbre à ses premiers jours de bonheur,--et il +était insatiable à chercher le bonheur.--Il voyait çà et là flotter +sous ses yeux la légende des Parisis: «_L'amour des Parisis donnera +la mort_,»--et il s'aventurait tête perdue dans les folies +amoureuses.--Il croyait bien, il est vrai, qu'en ne s'y attardant pas, +il cueillerait tous les amours sans y trouver le fruit mortel. + +Les contrastes ont leur poésie. Octave se disait que Violette dans sa +blancheur de vierge était peut-être le véritable amour pour un coeur +endurci comme le sien. C'était le voyageur qui a épuisé toutes les +coupes et qui trempe ses lèvres à la source glaciale qui jaillit du +rocher. + +Mais les lèvres insatiables de Parisis ne devaient, comme toujours, +boire qu'un seul jour à cette fontaine d'eau vive. + +Il avait plus d'une fois revu Mme d'Antraygues dans le monde. Il +s'était fait présenter officiellement; mais il n'avait pas abusé du +droit que prennent tous les hommes, de parler aux femmes. Il semblait +lui dire, en ne lui disant rien, qu'il ne pensait plus à elle. Alice +lui avait rappelé la clef d'argent comme une menace gracieuse. + +Enfin un soir, à la Cour, comme on chuchottait à la ronde sur les +amours de M. d'Antraygues avec Mlle Belle-de-Nuit, elle alla bravement +à Octave et lui dit qu'elle l'attendrait le lendemain chez elle entre +onze heures et minuit. «J'aimerais bien mieux vous attendre chez moi, +lui dit Octave.--Non, lui dit-elle, je n'aurai jamais le courage de +monter votre escalier d'onyx.» + +Octave avait trop d'esprit pour insister; il prenait les femmes là où +elles voulaient se donner. Or, les femmes se donnent plus volontiers +chez elles, comme si le démon de l'adultère leur imposait le champ de +bataille. + +Le lendemain, la comtesse, qui s'était jetée tête baissée dans la +folie de son amour, écrivit ce mot à Octave: + +_Ce soir à minuit. J'en mourrai, mais qu'est-ce que ça fait!_ + +Quand les femmes sont en train de se perdre, elles y vont bien. Mme +d'Antraygues signait ce petit billet,--la condamnation à mort de sa +vertu,--sans s'imaginer qu'elle jetait son bonnet par-dessus les +moulins. + +Or, ces deux lignes étaient le commencement d'un drame. + +A dix heures, Violette, jalouse par pressentiment, alla chez Octave +qui lui avait dit qu'il ne sortirait qu'à onze heures pour aller au +club. + +Octave venait de sortir, elle monta en se disant qu'elle attendrait. +Il lui arrivait çà et là de lui faire cette amoureuse surprise; pourvu +qu'elle ne vînt pas chez lui de deux heures à quatre heures, il lui +permettait toutes ses fantaisies. + +Dès qu'elle fut chez lui ce soir-là, tout naturellement elle trouva le +billet de la comtesse d'Antraygues. Il n'était pas long, mais il était +explicite. + +Violette fut frappée comme d'un coup de poignard. Elle pâlit, elle +chancela, elle tomba sur le canapé presque évanouie, «Et moi aussi, +dit-elle, j'en mourrai!» + +Une volonté subite la ranima. Elle relut la lettre. Le hasard fait +bien tout ce qu'il fait: sur la cheminée, près de la lettre, elle vit +un petit revolver qu'elle connaissait bien. C'était un vrai bijou. +Parisis le lui avait plus d'une fois montré en lui disant: «N'interroge +jamais cette bête-là, parce qu'elle te répondrait dans l'autre monde.» + +Violette appuya sur son coeur la bouche du revolver. «Non! dit-elle, +je veux mourir sous ses yeux.» + +Mais où était-il? Les femmes savent tout. Le matin, Violette était +allée au parc Monceaux, cueillir des herbes pour ses oiseaux: elle +avait vu Octave qui fumait dans l'avenue de la Reine-Hortense et qui +regardait les fenêtres d'un hôtel. «C'est cela, dit-elle, je me suis +sentie jalouse, je ne me trompe pas!» + +Et, presque folle de désespoir, elle courut avenue de la Reine-Hortense. +«Mais s'il est entré!» dit-elle. + +M. de Parisis avait passé par le club pour bien s'assurer que M. +d'Antraygues, le joueur obstiné, était bien à une table de baccarat. + +Octave serait donc ce soir-là le plus heureux homme du monde +parisien.--C'était entre onze heures et minuit,--l'heure féconde où +se nouent et se dénouent presque toutes les comédies amoureuses. Les +drames et les tragédies pour tout de bon ne commencent qu'après les +dernières scènes de l'Ambigu et de la Comédie-Française. + +M. de Parisis fumait, renversé dans une légère victoria enlevée par +deux chevaux anglais de la plus altière désinvolture. A les voir +passer, au clair de la lune et des réverbères dans l'avenue de la +Reine-Hortense, on eût dit qu'ils ne touchaient pas la terre. Une +pianiste a la main plus lourde sur les touches d'ivoire que ces pieds +légers pour effleurer le sol; ils jetaient dans le silence de l'avenue +un léger battement très harmonieusement cadencé, qui certes ne +devait pas réveiller les belles dames déjà endormies dans les villas +voisines. + +Cependant, dès qu'ils dépassèrent la rue du Faubourg-Saint-Honoré, qui +coupe l'avenue, on aurait pu voir une ombre blanche soulever un rideau +à la fenêtre d'un prochain hôtel. Avait-on reconnu le pas des chevaux +ou venait-on rêver à la belle étoile? + +A Paris, on ne rêve plus à la belle étoile, les pendules vont trop +vite pour cela. Les pendules! J'ai voulu dire les passions. + +Octave sauta sur la chaussée en donnant l'ordre à son groom de +promener les chevaux dans le voisinage comme s'il n'attendait +personne. Il regarda autour de lui: il ne vit que les arbres et les +réverbères. L'avenue de la Reine-Hortense, qui va du parc Monceaux à +l'Arc-de-Triomphe, est déserte à la tombée de la nuit; c'est l'avenue +de Paris où on passe le moins à pied: on y voit le matin des +cavaliers, dans l'après-midi des carrosses, le soir on y rencontre +ça et là les rares habitants qui regagnent leur hôtel, quelques +cuisinières amoureuses, quelques sergents de ville distraits, en un +mot, une vraie voie pompéienne après le Vésuve. + +Quelques secondes après, Octave s'arrêtait devant une porte et levait +la main pour sonner. Mais il ne sonna pas. + +Une petite main blanche s'appuya subitement sur sa main. Lui qui +ne s'étonnait de rien, s'étonna pourtant cette fois. Il n'avait vu +personne autour de lui; mais les femmes jalouses ont l'art d'être +invisibles et de n'apparaître qu'au moment tragique. + +M. de Parisis s'était retourné et avait reconnu Violette. «Eh bien! +lui dit-elle, je vous y prends.» Octave vit briller deux yeux que +l'enfer de la jalousie avait embrasés. «Tu es folle, Violette!--Oui, +monsieur, folle parce que je vous aime.» + +Octave releva la main pour sonner, mais une seconde fois la main +de Violette détourna la sienne. «Je te dis que tu ne sonneras +pas.--Voyons, Violette, soyez sage; il est minuit, je vais en soirée, +rentrez chez vous.--Ah! vous allez en soirée!--Si vous ne voulez +pas rentrer chez vous, rentrez chez moi; prenez ma victoria si vous +voulez, mais pour Dieu, plus un mot, n'est-ce pas?» + +M. de Parisis avait sonné. La porte s'ouvrit. Violette voulut +s'élancer, mais il la rejeta doucement comme en un tour de valse et +lui ferma la porte au nez. + +Violette sonna à son tour en femme décidée à tout. Le duc de Parisis, +voyant la porte se rouvrir, retourna sur ses pas. Il rejeta Violette +une seconde fois tout en lui serrant la main avec amour. Mais il +referma la porte bruyamment. + +Il entendit un cri, son nom retentit dans le silence. Il aurait voulu +foudroyer Violette. Il se demandait s'il ne ferait pas mieux de +rebrousser chemin et de remettre sa bonne fortune à des nuits +meilleures. + +Une femme de chambre s'était avancée vers lui. «Monsieur demande +madame la comtesse?» dit-elle d'un air entendu. Elle avait déjà trahi +la femme pour le mari, elle allait trahir le mari pour la femme. Elle +croyait ainsi racheter sa faute. «Oui, dit Octave en lui donnant cinq +louis; si on sonne encore, n'ouvrez pas.--C'est bien simple, je vais +rompre le fil, et on ne sonnera plus.» + +Cette belle idée décida tout à fait Octave à monter chez la comtesse. +Alice l'attendait sur le palier dans le plus adorable déshabillé de +minuit. Un peignoir de mousseline garni de point d'Angleterre, cachant +à peine une chemise transparente,--des mules de satin rose sur des +bas à jour--et une chevelure désordonnée, s'échappant des peignes en +cascades voluptueuses. On voyait que la chevelure était de la fête. + +Il ne reconnaissait pas la comtesse. Etait-il possible que celle qui, +tout effrayée d'elle-même, avait fui l'escalier d'onyx, fût la même +femme qui le recevait ainsi à bras ouverts? Le premier mot d'Alice fut +un mensonge. «Je ne vous attendais pas, dit-elle à Octave.» Octave +prit Mme d'Antraygues dans ses bras et la porta doucement jusque +devant un feu qui flambait joyeusement, quoiqu'on fût déjà dans la +belle saison. «Je croyais ne pas arriver, dit-il en baisant les +cheveux d'Alice. Votre avenue n'est pas sûre! j'ai été arrêté à +votre porte, j'ai failli être poignardé sous vos fenêtres.--Vous +m'épouvantez! Ceci m'explique pourquoi j'ai entendu parler; il me +semblait que c'était une voix de femme. Je ne voulais pas ouvrir la +fenêtre parce que ma voisine n'est pas encore couchée.--Oui, c'était +une voix de femme. + +Les hommes n'ont qu'un ennemi dangereux, c'est la femme; pour moi, +j'ai plus peur d'une femme que de quatre hommes.--Vous avez peut-être +raison. Mais quel est donc ce mystère? Parlez vite, vous êtes ému, +voulez-vous des sels?» + +Mme d'Antraygues soupira. «Je ris, continua-t-elle, mais c'est moi qui +vais me trouver mal.» Octave reprit Alice dans ses bras et l'appuya +sur son coeur. «L'émotion c'est la vie. Ne me parlez pas des lacs, +parlez-moi des torrents.» + +Parisis savait Alice romanesque et même romantique. «Comme vous +êtes belle avec ces airs penchés! Moi qui croyais vous retrouver +railleuse!--Quand je vais dans le monde, je suis armée jusqu'aux +dents; quand je suis ici en face de moi-même ou en face de vous-même, +je deviens bête jusqu'à montrer mon coeur. Ah! mon ami, comme je vous +aime!» + +Cette femme qui riait de tout avait les larmes dans les yeux. Le duc +avait déjà oublié Violette, il respirait avec passion les savoureuses +senteurs de l'épaule, du cou et des cheveux d'Alice. «Mais enfin, +reprit la comtesse, qu'est-ce que cette femme?--N'en parlons plus, +c'est une femme qui me demandait son chemin. Je lui ai répondu que je +ne savais pas le mien; mais ne parlons que de vous, de vos beaux yeux +pers, qui sont des abîmes; je suis effrayé quand je les regarde: c'est +l'inconnu. Les yeux, voyez-vous, c'est tout un monde, c'est l'infini, +c'est Dieu.» Octave embrassait Alice. «Voilà pourquoi vous fermez les +miens, dit-elle en souriant.» + +M. de Parisis se jeta aux pieds de Mme d'Antraygues, non pas +mélodramatiquement à la manière des jeunes premiers de l'Ambigu, mais +en comédien qui sait jouer tous les rôles. + +Être aux pieds d'une femme, c'est être à mi-chemin de sa conquête. +L'amour fait bien ce qu'il fait. S'il devient respectueux au point de +tomber à genoux, c'est pour se relever plus triomphant. + +La comtesse, tout amoureuse qu'elle fût, jetait toujours en toute +chose son vif et charmant éclat de rire. + +Minuit sonna à une petite pendule, un temple rond à colonnes avec des +acanthes et des perles d'or; une merveille d'horlogerie attribuée à +Louis XVI. «Déjà minuit, dit la comtesse.--Cette impertinente pendule +qui se permet de mesurer mon bonheur, dit Octave.--La pendule, dit +Mme d'Antraygues, c'est la plus odieuse des inventions. La pendule va +toujours trop vite ou trop lentement.» + +Les femmes ont peur de cette action mystérieuse qui marque le temps, +qui compte les minutes--et les rides. Par l'horloge, la vie est +divisée en cent mille parcelles inaperçues, comme le coeur est divisé +par l'amour en cent milles syllabes errantes. Ce sont les grains de +sable qui tombent sans fin sur les grains de beauté. Ils tombent du +sablier jusqu'à ce qu'enfin le sablier soit vide et que le cercueil +soit plein. + +M. de Parisis voulut embrasser la comtesse un peu violemment. Elle le +repoussa avec douceur. «C'est cela, dit-il. La femme règle l'homme, +comme l'horloge règle le soleil.» Et après un baiser: «N'oubliez pas: +vous m'avez averti que vous me mettriez à la porte pour aller voir +lever l'aurore au club.--Ah! oui. Il faut que je vous donne une leçon +de géographie. Si, contre toute attente, il prenait à M. d'Antraygues +la fantaisie de rentrer....--Soyez sans inquiétude, il ne quittera sa +table que pour aller chez sa maîtresse.--Enfin il pourrait se tromper +de porte et venir chez sa femme. Vous savez, l'empire des mauvaises +habitudes!--Il ne faut jamais jurer de rien.--Donc, s'il rentrait à +l'hôtel et s'il frappait à ma porte, cela lui est arrivé le jour de ma +fête, parce que sa maîtresse le lui avait rappelé,--vous passerez par +mon cabinet de toilette ... mais il faut que je vous montre cela....» + +Alice conduisit M. de Parisis dans son cabinet de toilette, après quoi +elle lui fit traverser la salle de bain et lui montra un escalier à +jour qui descendait au jardin. «Quand vous serez dans le jardin, +lui dit-elle, vous jugerez que les murs ne sont pas difficiles à +escalader. Vous trouverez d'ailleurs un marche-pied volant. Le jardin +conduit à un jardin voisin; ce jardin, si je ne me trompe, s'ouvre +sur la rue de Courcelles; ne craignez rien, il n'y a pas de pièges à +loup.--Il n'y a pas de pièges à loup! se récria Octave, mais qu'est-ce +donc que ces beaux bras qui m'enchaînent à vos pieds!» + + + + + + +XVIII + +LE ROI DE THULÉ + + +Cependant M. de Parisis passait sur son cou les belles mains de la +comtesse. «A propos, dit-elle, je vous ai invité à prendre une tasse +de thé et mon monde est couché.--Quel contre-temps! dit Octave, moi +qui ne suis venu que pour cela.--C'est d'autant plus fâcheux que +j'aurais pu vous faire apprécier mon vieux Sèvres. Voyez-vous cette +merveille sur cette console?--C'est d'autant moins fâcheux, Madame, +que vous avez un bon feu, que j'ai vu dans votre cabinet de toilette +une petite bouilloire d'argent, et que vous allez de vos blanches +mains me préparer vous-même une tasse de thé.» + +Octave n'aimait pas à tordre le cou à ses aventures. Un dilettante +en amour savoure le roman chapitre par chapitre sans brusquer le +dénouement. + +Mme d'Antraygues ne se fit pas prier, elle mit la bouilloire au feu +pendant que M. de Parisis apportait le tête-à-tête sur un guéridon +doré, à trois cariatides sculptées en syrène. + +Octave admira la forme svelte, la couleur tendre, les fleurs délicates +de cette petite merveille qu'une main féerique avait travaillé pour +Trianon. + +«C'est admirable, dit-il, je n'ai jamais vu de forme plus exquise et +de tons plus harmonieux. Ce sucrier est un bijou.--J'aime encore mieux +la théière. Voyez donc comme l'anse est dessinée! voyez donc comme +le goulot se profile bien!--Croyez-vous, Madame, qu'à Trianon ou +ailleurs, depuis qu'on prend du thé, ce divin tête-à-tête ait jamais +eu la bonne fortune de caresser des lèvres aussi amoureuses que les +nôtres.» + +Octave embrassait Alice. «Octave! décidément vous avez trop soif, +murmura Mme d'Antraygues en riant.--Vous êtes comme le vieux Sèvres, +d'une pâte exquise.--Oui, pâte tendre.» Octave alla embrasser encore +Alice. «Chut! dit-elle, voilà l'eau qui bout.--Quelle jolie chanson! +je comprends que les poètes aient parlé des symphonies de la +bouilloire; moi qui vous parle, j'ai une petite bouilloire dans ma +chambre pour me rappeler mon enfance. Ma grand'mère m'a bercé au +chant de la bouilloire.--Vous avez été élevé dans l'âge d'or; moi, ma +grand'mère m'a élevée aux duos d'Antony, de Lelia et de Faust.» + +Alice chanta du bout des lèvres une strophe du _Roi de Thulé_. «Oh! +chantez! chantez! dit Octave. Vous allez attacher mon amour à cette +chanson.--Oui, comme on cloue un papillon dans un herbier.--N'ayons +pas d'esprit et chantez-moi cette adorable ballade.» + +Mme d'Antraygues la chanta avec l'accompagnement des vagues de la +bouilloire et du pétillement du fagotin. Et elle la chanta presque +aussi bien que Mme Carvalho, musique de Gounod, traduction toute +nouvelle: + + Il était un roi de Thulé, + Qui perdit un soir sa maîtresse + Il but comme un inconsolé + Le souvenir avec l'ivresse. + + C'était dans une coupe d'or + Portant le chiffre d'Arabelle: + «Heureux, disait-il, qui s'endort + Dans l'amour, comme a fait ma belle!» + + Plus d'une fois, quand il rêvait, + La nuit, en écoutant les merles, + Il prenait sa coupe et buvait, + Croyant y retrouver des perles. + + Perles et pleurs! Le sort amer + Le fit vieillir fidèle et sombre. + Un soir qu'il regardait la mer, + Et qu'il évoquait la chère ombre: + + «O ma belle! nulle après toi + A cette coupe savoureuse + Ne boira plus. Nul après moi + N'y mettra sa bouche amoureuse.» + + Et dans les vagues, tristement, + Par lui la coupe fut jetée, + Ne voulant pas qu'un autre amant + Profanât la coupe enchantée. + +Pendant qu'Alice chantait, M. de Parisis promenait son vif regard sur +sa beauté épanouie; tout un poème en vingt-quatre chants, à commencer +par les cheveux blonds en révolte, à finir par les pieds mignons qui +jouaient dans les pantoufles. + +Alice était grasse et blanche, légèrement rosée, légèrement brunie, +comme si le soleil eût passé sur elle trop longtemps dans sa dernière +villégiature. Quoiqu'elle fût une femme du Nord, elle avait la +nonchalance des Havanaises. Elle vivait couchée, quittant son lit pour +son canapé, son canapé pour sa calèche; aussi faisait-elle une +rude pénitence quand le dimanche, à la messe d'une heure, elle +s'agenouillait à Saint-Philippe-du-Roule au milieu de ses amies. La +mère de M. d'Antraygues lui avait dit plus d'une fois: «Prends garde à +ta femme, elle est romanesque et coquette.» Le jeune mari répondait +à sa mère: «Il n'y a rien à craindre, elle est trop paresseuse pour +cela.» + +Un fin physionomiste n'eût pas répondu ainsi. Et, en effet, les yeux +d'Alice,--ces terribles yeux de mer, à reflets changeants, qui ne +disent jamais le secret du coeur, révélaient une âme troublée par les +rêves amoureux comme la mer par les nues qui renferment l'orage. Il y +a des femmes qui se montrent tout entières par leurs regards. On +les pénètre du premier coup comme ces sources vives jaillies de la +montagne dans leur premier lit virginal.--fontaines que nulle lèvre +humaine n'a touchées encore.--Mais il y a des femmes profondes comme +la mer: l'oeil s'y perd; plus on les croit connaître et plus on est +dans l'abîme: «Bien fol est qui s'y fie,» disait François Ier devant +celles-là. M. d'Antraygues ne connaissait pas si bien les femmes que +François Ier, il n'avait pas appris à lire dans ce livre du bien et du +mal, une oeuvre toute divine que Dieu a livrée au diable. + +Il est des femmes à l'abri des tentations par leur figure; les passions +ne frappent pas à toutes les portes, elles laissent sommeiller dans la +vie les âmes qui n'ont pas revêtu une enveloppe attrayante. La beauté +qui ne tombe pas de son piédestal de marbre est un ange de vertu. La +laideur qui meurt immaculée ne mérite pas les canons de l'Eglise. Toute- +fois, il faut bien le dire, il n'y a pas de laideur absolue, et toute +femme, quel que soit son masque, a son quart d'heure de rayonnement. + +Mme d'Antraygues était faite pour la volupté sinon pour la passion; +yeux profonds sous la flamme, lèvres rouges, une forêt de cheveux, +dont les broussailles envahissaient le cou et les oreilles, des +sourcils qui se joignaient presque et qui semblaient peints, tant ils +étaient énergiquement et finement dessinés, de longs cils retroussés +et mobiles qui accentuaient encore l'expression mystérieuse de ses +yeux. L'ovale du visage était peut-être trop arrondi, mais il était +embelli par un second menton dont la ligne ondoyante se fondait +mollement sous le premier. L'oreille était un bijou ciselé sur la +chair; elle était un peu rouge peut-être mais par ce temps d'anémie, +qui se plaindrait de voir le sang vif s'accuser! Ce soir-là, la +comtesse avait de grands anneaux pompéiens, mis à la mode par les +femmes excentriques. + +M. de Parisis n'arrêtait pas son regard à la figure seule; comme un +voyageur qui a entrevu à peine le pays inconnu, il promenait çà et là +de la tête aux pieds, sur les montagnes et les vallons, pénétrant la +robe un peu diaphane, admirant les surfaces de l'épaule, les grâces +abandonnées du cou, le marbre rosé du bras. «Quel joli pied vous +avez!» dit-il à Alice après un silence. Et sans qu'elle y prit garde +ou qu'elle voulût y prendre garde, il lui saisit le pied dans sa +pantoufle, comme il aurait pris sa main dans son manchon. + +Les jeunes filles qui liront ce roman pourront me demander pourquoi M. +de Parisis allait à minuit chez Mme d'Antraygues, puisque ce n'était +ni sa femme ni sa soeur; je répondrai aux jeunes filles que le thé de +la comtesse était fort bon. + + + + +XIX + +OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER + + +Madame d'Antraygues avait mis deux pincées de thé dans la théière, +Octave voulut prendre la bouilloire. «Non, lui dit-elle, il y a un +art de verser de l'eau que vous ne savez pas.» Et avec une grâce +charmante, elle précipita dans la théière une petite cascade d'eau +bouillante. Une douce fumée parfuma la chambre. + +Alice présenta le sucrier à Octave. «Permettez-moi, madame, de prendre +une pince à sucre.» Il prit les doigts de Mme d'Antraygues et les +mit dans le sucrier avec une douceur idéale. En vérité, dit-elle, en +retirant deux morceaux de sucre, vous me feriez passer par un +trou d'aiguille: je n'aurais jamais cru que ma main pût entrer +là-dedans.--Et maintenant, dit Octave, donnez-moi du thé à pleins +bords, car il sera exquis.» + +Glou, glou, glou, glou: les deux tasses furent pleines. «Quelle belle +couleur! dit Alice, on dirait de l'or en fusion.--L'amour est un +magicien, tout ce qu'il touche devient or.--Ah! l'amour, c'est encore +la plus belle invention des anciens.--Pour les modernes.--Vous buvez +déjà, vous allez vous brûler les lèvres.--Non, il est à point, voyez +plutôt.» + +Et Octave présenta sa tasse à Alice. Elle venait de se rasseoir près +de lui sur le canapé, leurs bouches n'étaient pas loin l'une de +l'autre. + +Quand la comtesse porta les lèvres à la tasse, le duc y porta aussi +les siennes: deux bouches à la surface du thé. » N'est-ce pas que +c'est bon?» + +On s'était embrassé,--j'imagine. «Eh bien! Madame, dit Octave en +relevant la tête, c'est la première fois que je comprends le thé: je +jure que jamais je n'oublierai ce festin de nos lèvres.» Et il but +jusqu'à la dernière goutte. Et il jeta la tasse dans le feu. + +Le petit chef-d'oeuvre fut brisé en mille éclats. «Que faites-vous là? +demanda la comtesse avec plus de surprise encore que de regret.--Vous +ne le devinez pas? répondit M. de Parisis qui avait repris sa +railleuse expression adoucie par un sourire de pénétrante volupté. +Est-ce que vous auriez permis, Madame, que d'autres lèvres eussent +profané cette tasse? J'ai fait comme le roi de Thulé, j'ai jeté ma +coupe à la mer.» + + + + +XX + +UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS + + +Cependant il était une heure du matin, M. de Parisis avait-il pris +une seconde tasse de thé avec la comtesse? La comtesse à son tour +avait-elle jeté sa tasse au feu pour achever le sacrifice et garder un +souvenir plus vivant de cette heure amoureuse? + +On ne me l'a pas dit. On m'a dit seulement qu'elle avait perdu dans +le va-et-vient une de ses mules de satin rose et que son mari, en +rentrant, l'avait retrouvée dans l'escalier: ce qui prouverait assez +qu'elle avait reconduit Octave sans lumière. + +Si Mme d'Antraygues eût reconduit Octave un peu plus loin, elle eût +assisté à une autre scène amoureuse. + +Dès que la porte s'ouvrit, Octave retrouva Violette couchée par terre. +Un pressentiment traversa son esprit; il se pencha et vit un flot de +sang qui avait jailli sur sa robe. «Violette!» s'écria-t-il. Violette +ne répondit pas. + +Les platanes agités par un vent d'orage promenaient alternativement +l'ombre et la lumière; mais tout d'un coup un nuage ayant passé, la +lune répandit sur Violette sa blancheur d'argent. + +Octave s'était précipité et avait soulevé la jeune fille dans ses +bras. «Violette! Violette! ma Viola! c'est moi qui te parle, dis-moi +que tu m'entends!» + +Violette ne dit pas un mot. Le duc l'embrassait et lui parlait +toujours: elle avait les lèvres tièdes et le front glacé. «Ma petite +Violette, tu sais que je t'aime!» + +Octave aimait Violette. Il ne me faudra pas faire un cours +d'esthétique sur les passions de l'âme pour démontrer que depuis les +siècles de décadence, c'est-à-dire depuis le commencement du monde, +l'amour vit de contraste et que la loi primordiale du coeur, c'est de +conquérir, si ce n'est d'être vaincu. + +Octave venait d'adorer Mme d'Antraygues; mais il aimait Violette. +Il s'en revenait de conquérir la comtesse avec un vague sentiment +d'orgueil, mais la volupté seule avait été de la fête. Ce n'est pas +toujours le coeur qui remue les lèvres, l'amour le plus éloquent +jaillit de l'imagination. Quand Salomon a dit: «La femme est amère,» +c'était le cri de l'esprit humain et non le cri du coeur humain. S'il +eût trouvé dans son palais, parmi ses sept cents femmes, une brave +fille, un coeur d'or comme Violette, il eût peut-être poussé à travers +les siècles un autre cri sur la femme. + +Mais la femme de la Bible n'était pas la femme de l'Évangile; l'âme +n'avait pas encore dompté le corps, le sentiment n'avait pas dévoré +le coeur. Aujourd'hui, il y a beaucoup de Violettes qui se tuent +héroïquement pour leurs passions. Faibles coeurs! disent les +philosophes et les moralistes. Ames vaillantes! peut-on dire plus +justement de toutes les phalanges d'amoureuses que la jalousie ou le +désespoir a jetées dans l'abîme. + +Octave arracha le corsage de Violette. En s'agenouillant, il trouva +son petit revolver, ce bijou qu'elle avait pris au sérieux. «Tu es +donc devenue folle,» lui dit-il en l'embrassant. + +M. de Parisis, tout en parlant à Violette, avait à deux reprises +appelé son cocher. Au moment où les chevaux arrivaient devant l'hôtel +d'Antraygues, Octave posait Violette sur le banc de l'avenue le plus +rapproché. Elle était souple, de son adorable souplesse de roseau, +comme une femme endormie, les bras pendants, la tête renversée. + +Quand elle fut sur le banc, Violette s'agita. «Dieu soit loué!» +s'écria Octave. Il eût donné dix ans de sa vie pour voir vivre +Violette pendant dix minutes; sa blessure même eût été mortelle qu'il +eût été presque consolé de lui entendre dire qu'elle l'aimait. «Je +meurs, je meurs, murmura-t-elle d'une voix coupée, il ne faut pas le +dire à maman.» + +La pauvre Violette ne savait plus que sa mère fût morte. «Violette! tu +ne mourras pas, ma Violette, je t'aime et je te sauverai.--Non, je me +suis frappée au coeur.» + +A cet instant, un coupé arrivait devant l'hôtel par la rue de +Courcelles. C'était le coupé de M. d'Antraygues, qui, par hasard, +rentrait chez lui avant l'aurore. Ceci mérite bien une explication. +Ce jour-là, M. d'Antraygues, appelé du Club à la Maison d'Or, y avait +rencontré quelques demoiselles de l'Opéra. Il avait bu avec elles--non +pas précisément dans du vieux Sèvres--et, ne pouvant se griser +d'amour, il s'était grisé de vin de Champagne. Le comte, tout bête +qu'il fût, avait compris dans les fumées champenoises qu'il ferait +cette nuit-là un bien mauvais joueur et qu'il risquerait de perdre ce +qu'il avait déjà gagné. Voilà pourquoi il revenait chez lui. + +En descendant de voiture, il reconnut l'attelage d'Octave. Il +s'approcha tout en se dandinant et vit le duc qui soulevait Violette. +«Qu'est-ce cela? lui demanda-t-il.--Cela, répondit M. de Parisis, sans +paraître s'inquiéter de la présence du comte, c'est une femme qui se +trouve mal.» + +M. d'Antraygues eut d'abord l'esprit traversé par un soupçon de +jalousie, mais voyant bien que ce n'était pas sa femme, il se contenta +de dire à Octave: «Diavolo! mon cher ami, vous chassez sur mes terres +au milieu de la nuit comme un braconnier; il est vrai que je viens de +chasser sur les vôtres. Vos petites amies de l'Opéra m'ont fait boire +outre mesure, et pourtant ma mesure est bonne.--Eh bien! dit Octave, +allez vous coucher.» + +Le comte, qui chancelait sous l'ivresse, releva la tête: «J'irai si +je veux! Il paraît que monsieur ne veut pas être troublé dans ses +rendez-vous nocturnes.--C'est vous, mon cher, qui êtes nocturne. Votre +femme vous attend.» + +Le duc avait repris Violette pour la poser dans la victoria. «Ma femme +m'attend? Est-ce qu'elle vous l'a dit?--Oui. Hâtez-vous, car elle va +vous faire une scène.» Le comte, jaloux cette fois comme un tigre, +saisit le bras d'Octave qui montait à côté de Violette. «Vous savez, +mon cher, que je ne ris pas après minuit.--Vous savez, répliqua +Octave furieux, que je vous défends de dire un mot de plus--à moins +que vous ne trouviez un mot spirituel.--Un mot spirituel, je ne suis +pas si bête que cela; la preuve, c'est que je vois bien que vous +n'avez amené cette femme que pour cacher votre jeu! Vous venez de chez +ma femme.--La vérité dans le vin, pensa Octave.--Mon cher, dit-il +tout haut, allez voir chez vous si j'y suis.--Oui, monsieur, et je +me vengerai, et je briserai tout, et je jetterai la femme par la +fenêtre.» + +Cette fois, en voyant la colère subite du comte, Octave aurait voulu +reprendre les paroles qu'il avait dites. Il le savait capable de +toutes les folies et de toutes les sottises. «Voyons, lui dit-il, +revenez à vous et ne vous donnez pas en spectacle à la lune; rentrez +chez vous silencieusement, et surtout ne dites pas à votre femme ce +qui s'est passé à votre porte. Sachez-le donc, mon cher, cette +pauvre fille que vous voyez là, baignée dans son sang, vous ne la +reconnaissez pas?» + +Le comte se rapprocha. «Comment la reconnaîtrais-je? vous la +masquez.--C'est votre maîtresse.--Laquelle?» Ce cri partait du coeur. +«Je ne sais pas laquelle, dit le duc de Parisis. Je l'ai trouvée ici +comme je revenais du boulevard Malesherbes, un revolver sanglant à ses +pieds. Tenez, le voilà!» Et Octave donna le bijou au comte sans trop +bien savoir pourquoi. «Adieu, mon cher, pas un mot de ceci à +Mme d'Antraygues. Et n'allez pas vous servir du revolver contre +vous-même.--Pauvre fille,» dit le comte, avec des larmes de vin dans +les yeux. + +Et tout chancelant sous l'ivresse et sous l'émotion, il se souleva +pour voir Violette. Mais sur un signe d'Octave, les chevaux étaient +partis au galop.» Pauvre fille! dit encore le comte, ai-je fait assez +de malheureuses comme cela?» Il regarda le revolver sous le réverbère, +«C'est vrai qu'il est taché de sang! C'est un bijou. Je montrerai cela +demain à mes amis.» + +A cet instant, Mme d'Antraygues, qui avait assisté toute haletante +du haut de son balcon à cette scène tragi-comique, hasarda ce nom de +baptême: «Fernand!» Le comte oublia qu'il était ivre et marcha d'un +pied plus assuré jusque sous le balcon. Au nom de Fernand, il répondit +par le nom d'Alice. «Que faites-vous là, mon ami?» Et comme un écho, +Fernand dit aussi: «Que faites-vous là, mon amie?» Naturellement, Mme +d'Antraygues répondit: «Je vous attendais.» + +Cela était jeté du haut du balcon comme une aumône sur un pauvre. +Fernand ramassa ces paroles d'or et murmura: «Décidément, je ne mérite +pas tout mon bonheur.» + +Il craignit que sa femme n'eût tout entendu. «Alice, est-ce que +vous êtes là depuis longtemps?--Non, je viens d'ouvrir la fenêtre, +répondit-elle vivement.--Alors vous n'avez pas vu ce fou de Parisis +qui enlevait une femme?--Non, mon ami! Adieu, je meurs de sommeil. Ne +venez pas frapper à ma porte!» + +Cette scène d'intimité se passait en pleine avenue, mais les étoiles +seules écoutaient. Pas âme qui vive au voisinage. Il faut se loger +avenue de la Reine-Hortense quand les maris partent pour la Syrie. + +Alice avait fermé sa fenêtre. Toutes les femmes ont compris ce mot: +«Ne venez pas frapper à ma porte.» Quand M. de Parisis dit au mari: +«Allez voir chez votre femme si j'y suis,» il savait bien qu'il y +était. L'amour a cela de beau dans ses enchantements, qu'il permet à +l'amoureux ou à l'amoureuse de garder l'image aimée. Quand la femme +aime, elle n'est jamais seule. + + + + +XXI + +LES DEUX RIVALES + + +C'était au temps des thés diurnes. Vers quatre heures de l'après-midi, +Parisis et Mme d'Antraygues prirent le thé ensemble, par rencontre, +chez une Havanaise des Champs-Élysées. Il y avait beaucoup de monde. +Quelques figures sévères obligeaient au cérémonial; on parlait tout +haut. «Est-ce que vous aimez le thé? dit Octave à la comtesse en lui +passant une tasse.--Pas le matin, dit-elle.» + +Et elle refusa, tout en jetant un regard dédaigneux sur la tasse de +porcelaine anglaise que Parisis avait passée sous ses yeux. + +On parlait déjà dans tout Paris d'une jeune fille qui s'était brûlé la +cervelle la veille dans l'avenue de la Reine-Hortense. «Vous ne savez +pas cela? dit une dame en questionnant Octave avec une bonne intention +de femme.--Comment! dit Octave, je ne sais que cela. Je ne connais +pas la dame, mais c'est moi qui l'ai trouvée «baignée dans son sang,» +comme dira la _Gazette des Iribunaux_.--Il paraît que c'était avenue +de la Reine-Hortense?--Je ne me souviens pas bien, dit Octave; +c'était peut-être avenue d'Iéna.--On dit que c'est un désespoir de +jalousie?--Si Mme d'Antraygues n'était pas là, dit audacieusement +Octave, je dirais que la demoiselle a prononcé le nom de baptême de +son mari. Après cela, il y a tant de Fernands!--Voyez-vous, dit la +maîtresse de la maison, on racontera tant d'histoires sur ce coup de +pistolet, qu'on ne saura jamais la vraie. Vous avez raison, madame, +reprit Octave; l'histoire n'a été inventée que pour cacher la vérité.» + +Et il jeta une citation latine qui lui fit le plus grand honneur chez +toutes ces belles dames qui s'écrièrent en choeur: «Il est inouï! il +voit tout, il est partout, il sait tout!» + +Naturellement Octave, en s'en allant, trouva Mme d'Antraygues dans +l'escalier. «Monsieur de Parisis, lui dit-elle, je sais tout; ce soir, +à onze heures, en revenant de chez ma grand'mère, j'irai prendre +le thé chez vous.--Par quelle porte?--Par la grande, par celle +de Violette. Moi aussi, hélas! j'ai le droit d'avoir mes grandes +entrées.--Vous savez que vous trouverez Violette?--C'est pour elle que +je veux aller chez vous.--Pour lui brûler la cervelle?--Oui, mon mari +m'a donné le revolver.» + +Le philosophe, ou plutôt le moraliste, car il y a un abîme entre le +philosophe et le moraliste, aurait étudié avec une bien vive curiosité +les métamorphoses rapides qui s'emparèrent de la comtesse d'Antraygues +et de cette jeune fille que Parisis avait surnommée Violette. Les +hommes politiques les plus dévoués à leur fortune ne font pas d'aussi +soudaines évolutions,--même dans les révolutions. + +Au lieu de se sauver l'une par l'autre, elles achevèrent de se perdre +en se rencontrant. Comme elle l'avait dit, Mme d'Antraygues alla le +soir chez Octave. Il l'attendait dans son petit salon, un journal à la +main. «C'est l'histoire d'hier que raconte le journal, sans doute, dit +Mme d'Antraygues en s'asseyant à côté de lui pendant qu'il lui baisait +le front.--Oui, écoutez plutôt: + +«Hier, vers minuit, avenue de Wagram, une jeune fille a reçu six coups +de couteau dans la poitrine. On ne doute pas qu'elle n'ait été victime +d'une fureur jalouse; elle a survécu à cet acte de barbarie; elle a +été transportée à l'hôpital Beaujon. On croit connaître le nom de +l'Othello. La justice informe.» + +«Eh bien! voilà un journal bien informé.--Quoi! vous doutez du +journal? Mais c'est la loi et les prophètes.--Vous savez que je veux +voir cette jeune fille?--Eh bien! vous vous imaginez qu'elle est +ici? Elle est chez elle.--Je ne suis donc pas mieux informée que le +journal!--Pourquoi voulez-vous la voir?--Parce que la passion qui va +jusque-là est encore de la vertu. Et puis, je ne sais pourquoi, mais +j'aime cette jeune fille.» + +La comtesse regarda doucement Octave, «C'est peut-être parce que vous +l'aimez. Puisqu'elle n'est pas ici, je m'en vais.--Quelle étrange +femme vous faites!--Peut-être. Mais il me semble que cette jeune fille +est pour quelque chose dans ma destinée. Comment va-t-elle?--Mal, mais +elle ira bien. La balle s'est promenée sur le sein sans pénétrer; elle +a une forte fièvre; j'ai eu peur jusqu'à midi, parce qu'elle n'était +pas revenue à elle, mais Ricord m'a répondu de sa vie.--Conduisez-moi +chez elle.--Non! je ne ferai pas cette folie. Il faut que les femmes +du monde restent dans, le monde.--C'est l'histoire du Paradis; vous +m'avez ouvert la porte pour m'en aller et je ne la refermerai pas.» + +Mme d'Antraygues soupira. «C'est fini! je ne m'amuserai plus chez moi, +à moins que vous ne métamorphosiez mon mari en homme amusant. Donc, +si vous ne voulez pas me conduire chez Mlle Violette, car je sais son +nom, j'irai toute seule.--Nous ne ferons pas cette bêtise-là ni l'un +ni l'autre.» + +Mme d'Antraygues se leva. «Don Juan, dit-elle à Octave, montrez-moi +donc votre palais. Je suis tout éblouie, ici, moi qui n'habite +pourtant pas une chaumière.» + +Elle marcha rapidement, suivie d'Octave, parlant de toutes choses en +femme qui connaît un peu toutes choses. «Dites-moi donc, Alice, le nom +de la Dame de Coeur?--Oui! Et de la Dame de Carreau et de la Dame de +Trèfle? Je suis trop jalouse pour vous le dire; et d'ailleurs, +j'ai juré sur votre tête que je ne le dirai pas.--Je vous donne ma +tête.--Je n'en veux pas.» Ce fut en vain que Parisis insista, Il +embrassa Alice, «Voyez, je vous mets à la question.--J'y resterais +plutôt un siècle!» s'écria Mme d'Antraygues. Et, se dégageant des bras +d'Octave: «Adieu, dit-elle tout à coup, je reviendrai.» + +Octave, qui avait promis à Violette d'aller la voir à minuit, ne +retint pas de force la comtesse. «Demain, reprit-elle, nous nous +verrons aux Italiens.» Elle partit. Octave l'accompagna jusqu'à son +coupé. «Adieu. Je vous aime; mais vous n'irez pas voir cette pauvre +enfant?--Non, puisque vous ne voulez pas,» Mais Mme d'Antraygues alla +droit chez Violette. + +On sait déjà que Violette habitait les mansardes d'une petite maison +de l'avenue d'Eylau, perdue dans un de ces vieux jardins de Paris +qui disparaissent tous les jours sous les pyramides de pierres. La +comtesse avait été bien renseignée, car elle traversa le jardin sans +même dire le nom de la jeune fille au concierge; elle monta les trois +étages et sonna; une garde-malade vint ouvrir et la conduisit au lit +de Violette. «Je suis une amie inconnue, du la comtesse, je sais tout, +j'ai voulu vous voir et vous serrer la main.--Je ne comprends pas, dit +Violette en essayant de se soulever.--Ne remuez pas, imaginez que je +suis une soeur de charité; si la femme qui vous veille veut se reposer +demain, je viendrai vous veiller moi-même.--Je comprends de moins en +moins, dit Violette; comment savez-vous qui je suis et où je suis, moi +qui ne connaissais personne?» + +Violette regarda Mme d'Antraygues jusqu'au fond du coeur. «Ah! c'est +vous!» dit-elle en laissant retomber sa tête. Elle avait jugé que +c'était sa rivale. Elle faillit se trouver mal, mais elle eut le +courage de lutter. «Oh! madame, murmura-t-elle d'une voix éteinte, +venez-vous ici pour me railler?» + +Et, avec un sourire: «Une femme qui veut mourir et qui ne meurt pas +est si ridicule! mais j'espère que Dieu me fera la grâce de ne pas +survivre.--Mademoiselle, je suis venue par un sentiment d'admiration +et de sympathie. Ne voyez pas une rivale en moi, mais une amie.--Après +tout, madame, dit Violette, l'amitié est si rare qu'il faut toujours +lui dire: Soyez la bienvenue. Je crois sérieusement que je vais +mourir, je vous pardonne ma mort» Ce n'est pas une balle qui m'a tuée, +c'est une trahison. + +--Pauvre enfant! vous êtes comme moi, vous n'êtes pas de votre siècle. +Une trahison d'Octave de Parisis! mais vous ne savez donc pas qu'il +trahit toujours le lendemain celle qu'il a adorée la veille. On a +raison des hommes, non pas en se tirant des coups de revolver, mais +en se moquant d'eux.--Mais si on les aime?--dit Violette toute naïve +encore et ne craignant pas d'ouvrir son coeur,--si on les aime, on +se moque de soi-même.--Vous avez un coeur d'or, mais il se bronzera. +Adieu, je suis contente de vous avoir vue, je reviendrai demain.--Oui, +revenez, dit Violette devenue curieuse.» Mme d'Antraygues lui serra la +main et partit en lui montrant le plus beau sourire du monde. + +La beauté exerce un despotisme qui soumet tout le monde. Si Violette +eût vu venir à elle une figure quelconque--_effigies sine anima_--une +de ces figures qui ne parlent pas au coeur, peut-être se fût-elle +révoltée, mais elle subit avec je ne sais quelle douceur le charme +invincible de la comtesse; elle sentit d'ailleurs que ce n'était pas +pour la trahir qu'elle venait à elle. Les coeurs se voient. Violette, +qui n'avait jamais rencontré une amie, se prit à cette amitié +imprévue. Elle s'imaginait d'ailleurs que Mme d'Antraygues ne lui +prendrait plus Octave, comme si son coup de pistolet était un titre +sacré. + +Octave entra chez Violette, cinq minutes après le départ de Mme +d'Antraygues. «Comment vas-tu?--Bien, si tu m'aimes.» Parisis baisa +Violette au front. «N'est-ce pas, reprit-elle, que tu m'aimeras +toujours?» Il ne put s'empêcher de sourire. «Je lis ta pensée, dit +vivement la jeune fille; tu m'as aimée, mais tu ne m'aimes plus.--Si +je ne t'aimais plus, serais-je là?--Non, ce n'est pas l'amour qui te +conduit ici, c'est un sentiment de pitié. Je me vengerai.--Et tu feras +bien! dit Octave qui voulait lui donner la soif de vivre.--Tu n'as pas +rencontré ta belle maîtresse?--Elle est donc venue? je m'en doutais; +c'était bien sa voiture qui fuyait vers l'Arc de Triomphe. Elle est +aussi folle que toi. Puisque ta maison devient une maison de fous, +je n'y reviendrai plus.--Octave, tu veux me faire mourir?--Non, je +t'aime, je veux que tu vives; si cela t'amuse, je reviendrai avec +elle.» + +Le duc de Parisis embrassa doucement Violette. Il passa la nuit à la +veiller. Le lendemain, Ricord déclara qu'elle n'en avait que pour une +semaine. «Dis-moi que tu m'aimeras toujours,» disait-elle à son amant. +Et il répondait «Toujours!» + +Mais le surlendemain il envoya à Violette un adieu en ces mots: + + Je crois que nous n'avons plus rien à nous dire, ma petite + Violette. Ne vous tuez plus pour les hommes, redevenez belle. + Prenez une boutique de fleuriste et vendez-y de tout, excepté des + violettes! + + Ne voyez pas trop les femmes du monde, elles vous perdraient. + Adieu, je pars pour Londres et je vous embrasse. Tournez la + page--comme celle du livre de la vie. + +Point de signature. Octave ne signait presque jamais. Violette tourna +la page en pleurant. Elle s'indigna en y trouvant un bon de dix +mille francs sur M. de Rothschild. Elle le jeta au feu. En le voyant +flamber, elle s'imagina qu'elle avait brûlé dix mille francs. Elle se +dit: «Il ne sait pas que cela ne vaut pas dix de mes larmes.» + +Mme d'Antraygues survint. Elle lui conta tout. «C'est beau, cela! dit +Mme d'Antraygues. Je vais écrire à Octave, il vous enverra vingt mille +francs.--Je ne veux rien, murmura Violette: Je veux mourir.» + +Violette devint plus malade qu'elle ne l'avait été. Elle se fût +laissée mourir de chagrin si la comtesse n'était venue la consoler. + +Mme d'Antraygues se consolait elle-même en la consolant; elle n'avait +pas vu la profondeur de sa chute. Quoique son mari fût de jour en jour +plus indigne, elle reconnaissait qu'elle était plus indigne que lui. +C'est à la femme bien plus qu'à l'homme que Dieu a confié l'honneur de +la maison. Un amoureux avait franchi le seuil de la sienne: quand il +avait repassé la porte, il était son amant. Elle ne comprenait pas +cet éblouissement, ce vertige, cet abîme. Elle s'armait de toutes ses +vertus pour remonter le courant, pour retrouver ce sommet où l'on n'a +pas les curiosités de l'orage, mais où l'on respire l'air vif. + +C'en était fait! Elle devait bientôt s'avouer qu'une femme ne se +repent d'un amour que dans un autre amour. C'est la loi fatale, la +vertu ne se reconquiert pas; le Rubicon est facile à franchir, mais si +on se retourne vers l'autre rive, elle est devenue inabordable. + +Violette devait-elle, comme Mme d'Antraygues, se repentir de son +premier amour dans les bras d'un second amoureux? + + + + +XXII + +LE DUC DE PAS LE SOU + + +Il y avait un secret dans la vie d'Octave, que Mlle Geneviève de la +Chastaigneraye ne lui avait pas dit au bal masqué. Nul ne savait ce +secret, pas même Geneviève. + +M. de Parisis passait pour un des hommes les plus riches de Paris; on +parlait de la terre de Parisis comme une des terres les plus fécondes +de la France, on parlait surtout de ses mines d'argent dans les +Cordillères. On l'avait vu plus d'une fois arriver au club avec une +poignée de pépites d'argent ou un lingot en forme de sabot chinois. +«Quand je pense, disait-il d'un air convaincu, que j'ai cent Indiens +dans les Cordillères où on ne trouve que de l'argent, quand je +pourrais avoir cent Californiens qui me trouveraient de l'or!» + +Pareillement, çà et là, il lisait tout haut quelques lignes d'un +journal de province, où on vantait les troupeaux de Parisis, ses +vignes, ses bois et ses champs de betteraves. C'était une terre +modèle. + +La fortune lui arrivait par toutes les routes, puisqu'il gagnait aux +courses, puisqu'il gagnait au jeu, au club comme à Bade, à la Bourse +comme chez les dames qui jouent. + +On le disait généreux, on le disait même prodigue; il pensionnait plus +d'un ami et ne regardait jamais ce qu'il donnait aux pauvres. + +Quand deux chenapans se battaient, il les payait pour qu'ils +s'embrassassent. Il est vrai que ce spectacle ne lui coûtait pas bien +cher. Il renouvelait ainsi l'histoire d'un de ses devanciers, le comte +de Grammont, qui donna un jour vingt-quatre livres à deux voleurs qui +se battaient pour avoir chacun trois louis, quoiqu'ils n'en eussent +volé que cinq. + +Tout cela était un jeu bien joué, car le duc de Parisis n'avait pas +le sou. Mais il cachait sa pauvreté à quatre chevaux comme les vrais +riches cachent leurs millions à deux rosses. A première vue, cela doit +paraître étrange: rien n'était plus simple. + +Quand il était entré dans la diplomatie, il avait recueilli un million +en rente trois pour cent, en actions de la Banque et en obligations +de chemins de fer. Le château de Parisis était estimé deux millions, +total trois millions. Mais il y avait dix ans de cela. Le premier +million dura bien deux années. Octave avait toujours les mains pleines +et les mains ouvertes; il était la providence des comédiennes, des +dames du Lac, de ses amis; il lui fallait quinze cents francs par jour +pour vivre vaillamment dans le premier feu de la jeunesse, avec son +titre de duc, sa soif de plaisir, ses manières d'enfant prodigue. Ce +n'était pas trop. Il ne comptait pas bien, il s'imaginait que deux +millions sont une mine inépuisable: mais toutes les mines s'épuisent, +même celles des Cordillères, où les cent Indiens qui travaillaient +toujours pour lui trouvaient à peine de quoi vivre eux-mêmes depuis +quelques années. + +Quand Octave était revenu d'Amérique, il lui avait fallu emprunter par +hypothèque sur son château. Il prit d'abord un million. A son retour +de Chine, il ne lui restait plus que la ressource des secondes +hypothèques; on lui prêta encore cinq cent mille francs, parce +qu'on savait que, le cas échéant, la terre de Parisis vendue par +expropriation dépasserait toujours deux millions. Ces cinq cent mille +francs ne firent qu'une saison. M. de Parisis jouait alors sa vie et +sa fortune en homme qui n'a pas souci du lendemain, décidé à vivre +plus tard comme il plairait à Dieu,--ministre à Carlsruhe ou à +Dresde,--ou recueillant des débris de son patrimoine pour planter ses +choux au château natal. + +Il appartenait d'ailleurs à cette nouvelle génération qui vit au jour +le jour et qui brave le lendemain. Cette génération n'est pas plus +sage que l'autre, mais elle, n'est pas beaucoup plus folle, car la vie +n'est ni une maison de banque, ni un grenier d'abondance. Un galant +homme ne meurt jamais de faim; ceux qui vivent riches pour mourir +pauvres, sont des esprits supérieurs à ceux qui vivent pauvres pour +mourir riches, puisque ce sont les vrais riches. Dépenser gaiement un +louis, c'est l'avoir; le retenir d'une main avare, c'est le perdre. + +Tant et si bien qu'à vingt-huit ans, Octave de Parisis n'avait plus +rien, mais il n'était pas ruiné pour cela: je m'explique. + +Je ne parle pas de quelques poignées d'or qui pouvaient lui venir tous +les ans de Lima, puisque le dernier arrivage, après un silence de +dix-huit mois, n'avait été que de quelques milliers de dollars; je ne +parle pas de ce qu'il pouvait retrouver dans la vente du château de +Parisis, puisqu'il le voulait garder coûte que coûte; je parle de son +crédit qui était encore un capital. On ne saurait s'imaginer le nombre +de beaux viveurs qui vivent sur leur nom et qui sont encore riches +quand ils n'ont plus d'argent. Pourquoi tous les oisifs ne vivent-ils +pas ainsi? C'est qu'il faut avoir été riche, c'est qu'il faut avoir le +prestige du nom et de la mode. + +Brummel, d'Orsay et les autres dilettantes de la haute vie, ont +toujours vécu en grands seigneurs sans qu'on sache bien avec quoi; un +homme d'esprit disait sans vergogne: «Il faut laisser aux imbéciles le +privilège d'avoir pour les autres une maison, une femme, un cheval +et le reste.» Le braconnier prend plus de gibier que le chasseur. Le +trouve-t-il moins bon? Greuze qui fut cocu comme Molière, disait que +les hommes à la mode sont les braconniers du mariage. Ne sont-ils pas +les braconniers de la vie? Octave de Parisis était plutôt un comte +d'Orsay qu'un Brummel. Il vivait sur sa fortune passée et sur sa +fortune future Il menait toujours grand train, mais çà et là dans le +train des autres. Comment avait-il encore une écurie de course et des +équipages de chasse? Parce que le jeune marquis de Saint-Aymour lui +avait dit un matin, au retour de Chine: «Veux-tu que nous fassions +courir et que nous chassions ensemble?--Oui. Mais je n'ai pas d'argent +comptant.--Qu'à cela ne tienne, nous compterons plus tard.» En +attendant le compte, Octave partageait la moitié des prix gagnés. +C'était de toute justice. Et naturellement, pour tout le monde, +c'était Octave qui faisait courir et qui donnait les parties de +chasse. + +Il savait bien qu'il payerait tout cela un jour. Il ne doutait pas +qu'un nouveau voyage à Lima ne le sauvât de toutes ces belles misères. + +Parisis n'avait pas de train de maison. On a trouvé chez un duc de +ses amis, le jour de l'inventaire, quatre volumes dépareillés, un +_La Rochefoucault_, le _Dictionnaire des Actrices de Paris_, le +_Parfait-Écuyer_ et la _Clef des Songes_. Dans la cave d'Octave, on +eût à peine trouvé quatre cents bouteilles dépareillées. Il n'avait +pas à s'inquiéter de sa cuisine, il était de tous les dîners +officiels: à peine avait-il un jour par semaine à donner aux femmes. +Mais comment s'était-il bâti un hôtel avec le luxe des sculptures, des +fresques et des marbres? C'est encore bien simple. Il avait eu le +bon esprit--car il n'était pas si désordonné qu'on pourrait le +croire--d'acheter un terrain avenue de l'Impératrice, vendu par +expropriation, à peu près la moitié de sa valeur. Cela se voit tous +les jours, selon les bruits de la guerre ou les sinistres de la +Bourse. Son notaire n'avait pas eu de peine, une fois l'hôtel +commencé, à lui trouver par un emprunt de quoi payer le terrain et la +moitié de l'hôtel. L'hôtel terminé, comme il avait grande mine, un +second emprunt était venu à point. Paris est le pays de la confiance. +Le crédit crée des prodiges; si on ne travaillait à Paris qu'avec de +l'argent comptant, on ne ferait pas grand'chose: or, on y remue des +mondes. + +Mais comment Octave se payait-il le luxe des femmes? Avec des bouquets +de violettes, des bouquets de lilas blanc, des bouquets de roses-thé. +Le plus souvent par des cartes de visite; les courtisanes s'estimaient +bien payées par sa carte de visite quasi royale: n'était-il pas le +prince des amoureux? Il n'avait pas de scrupule en se rappelant qu'il +avait débuté dans la vie par brûler plus d'un million sur l'autel de +madame Vénus. + +Depuis trois ans, le duc de Parisis avait vécu sans un sou vaillant, +mais sans se priver de rien, tout en restant un des rois de Paris. +Seulement il ne jouait plus guère, parce qu'il ne voulait pas être +frappé de déchéance en dette d'honneur. + +On commençait par dire qu'il devait à Dieu et à diable, mais ses amis +attribuaient ses dettes à son insouciance de toutes choses; selon eux, +s'il devait, c'est qu'il oubliait de payer. + +Toutefois, il commençait à s'inquiéter de cet abîme qui s'appelle +la dette privée et qu'il franchissait tous les jours au risque d'y +tomber. C'était danser sur le volcan: mais on ne faisait plus autre +chose au dix-neuvième-siècle. + +Le duc de Parisis avait bien pensé ça et là à quelque beau mariage; +mais plus le mariage est beau, moins la femme est belle. Et puis, il +aimait peut-être trop les femmes pour aimer une seule femme. + + + + +XXIII + +UNE RÉAPPARITION A L'OPÉRA + + +Parisis était à l'Opéra avec ses amis, Miravault et Monjoyeux. On +jouait _le Prophète_. On écoutait religieusement le ballet des +Patineurs. + +Miravault, qui vivait à la minute, regardait sans cesse à sa montre; +Monjoyeux jetait çà et là une saillie; Parisis ne regardait pas +l'heure et n'écoutait pas les beaux mots. Il avait vu apparaître, dans +une loge de galerie, la jeune fille qu'il avait rencontrée au bois de +Boulogne. + +C'était bien elle, c'était la même beauté, hautaine et décidée, que +tempéraient la grâce innée et la douceur du sourire. C'était bien ce +même profil idéalement sculpté, c'était la même chevelure abondante, +retenue dans sa révolte, blonde comme les gerbes mûres. Elle était ce +soir-là plus belle encore: ses bras admirablement modelés, ses épaules +de marbre, son cou ferme et ondoyant à la fois, sa main qui agitait +l'éventail avec la simplicité du haut style, achevaient de séduire +Octave. «Voyez donc là-bas, dit-il à ses amis.--Eh bien! dit +Miravault, c'est la marquise de Fontaneilles, la duchesse d'Hauteroche +et une jeune fille que je ne connais pas. Mais tu n'as pas le temps de +t'attarder à ces curiosités-là: vois donc l'heure qu'il est. Tu sais +bien qu'on nous attend chez M. Million.» + +Octave devait emprunter cent mille francs pour une dette de Courses. + +Il se tourna vers Monjoyeux: «Puisque vous restez dans ma loge, il +faut que vous me sachiez le nom de cette belle créature. J'espère +revenir d'ailleurs avant la fin du spectacle.--Allons! allons! dit +Miravault, te voilà encore avec ta soif de conquêtes. Il n'y a rien à +faire par là, mon cher; tu sais bien que la marquise est toute à Dieu, +que la princesse est une ambitieuse qui veut mettre un écu d'or de +plus sur son blason. Quant à ce qui est de la jeune fille, qui me +semble ce soir faire son entrée à l'Opéra, tu dois bien juger au +premier coup d'oeil qu'elle est aussi imprenable que le quadrilatère +rhénan. Tout ce que tu pourras faire, ce sera de passer à côté. Viens +vite, M. Million n'attend pas.» + +Octave serra la main de Monjoyeux. «Vous me direz le nom de cette +jeune fille.» + +Il était bien loin de penser que dans la même loge il voyait du même +coup trois cartes de son dernier jeu: la Dame de Carreau, la Dame de +Trèfle et la Dame de Coeur. + +Si l'homme était toujours dans la coulisse, prendrait-il grand intérêt +au spectacle? + +Octave donc avait prié Monjoyeux du savoir le nom de la jeune fille +qui était avec la marquise de Fontaneilles dans la loge de Mme +d'Hauteroche. Mais elles étaient parties à la fin du quatrième acte. +«Ça n'est pas de ma faute, dit Monjoyeux à Parisis, quand il reparut +vers la fin du spectacle: j'ai fait tout au monde pour les retenir; +j'ai dit à l'ouvreuse qu'un duc, un vrai duc, un comte des croisades, +demandait à être présenté à la marquise de Fontaneilles.--Est-ce que +vous avez dit mon nom?--Non.--Mais vous ne me dites pas le nom de la +jeune fille. + +--Elle s'appelle Geneviève.--Geneviève de quoi!--Ah! je me suis arrêté +au baptême.» + +Octave était furieux. «Geneviève! reprit-il, je connais ce nom-là. +Ah! pardieu, c'est le nom de ma cousine; mais celle-là est une vraie +Parisienne, tandis que ma cousine est une provinciale. Il faudra +pourtant que j'aille voir Mlle de La Chastaigneraye.» + +Octave tarda d'un jour; le lendemain, quand il se présenta au petit +hôtel de sa tante, elle était partie. + +En rentrant chez lui, il trouva parmi ses lettres du matin ce billet +qu'il n'avait pas lu: + + Je pars très mécontente, monsieur mon neveu. J'ai tenté deux fois + de vous trouver pour vous dire adieu. Mais monsieur le duc ne + recevait pas. Je ne vous pardonnerai que si vous me faites la + grâce de venir à Champauvert. Puisque vous avez peur de votre + cousine, je vous promets que vous ne la rencontrerez pas. Elle a, + d'ailleurs, le plus grand désir de ne jamais vous voir. + + Sur ce, monsieur le Duc, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte + et digne garde. + + RÉGINE DE PARISIS. + +«Eh bien! dit Octave, j'irai chasser cette année à Parisis.» + + + + +XXIV + +POURQUOI M. D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT L'OCTAVE + + +Octave ne voulait pas--selon son habitude--revoir madame d'Antraygues. +On sait qu'il n'aimait pas se retourner vers le passé. Il aimait plus +les aventures que l'amour, ou plutôt il aimait l'amour des aventures +plus encore que les aventures de l'amour. + +Mais, trois jours après, à un bal de la princesse ----, il vit entrer +la comtesse dans toute la souveraineté de la jeunesse, de la beauté et +des diamants. Tout le monde s'écria: «Comme elle est belle!» Faut-il +le dire, la comtesse était plus belle après sa chute que dans la +souveraineté de sa vertu. L'orage fait éclore le lendemain mille +fleurs inattendues. La vertu a son despotisme, ses contraintes, ses +chaînes inflexibles. La passion, quand elle ne rougit pas, quand +elle ne pleure pas, quand elle ne s'humilie pas, a je ne sais quelle +désinvolture irrésistible. Chez les femmes du monde, elle s'abrite +encore sous des airs de vertu qui la font plus pénétrante, comme +ces adorables voluptueuses de Prudhon, dont les yeux sont à la fois +baignés d'innocence et d'amour. La fable a fait Vénus plus belle que +Junon. + +M. de Parisis fut pris soudainement d'un vif _revenez-y_, comme disait +Mme de Sévigné. Il alla saluer Alice et lui dit qu'il mourait d'amour. +«Je vous connais, répondit-elle, aussi je ne crois pas un mot de ce +que vous dites.» + +Tout autre qu'Octave eût été rejeté bien loin, mais il eût bientôt +prouvé à Mme d'Antraygues qu'il ne l'avait pas revue parce qu'il +n'avait voulu revoir Violette. «Vous savez qu'elle vous attend +toujours?--Oui, mais c'est fini. Le coup de revolver a tué mon +caprice. Je n'aime pas ces bêtises-là. Comment voulez-vous revoir un +sein de femme qui a été ensanglanté?--Mais ce sang coulait pour vous, +monstre charmant!--Plus un mot de Violette. Qu'avez-vous fait de +votre belle jeunesse depuis notre dernière rencontre?--Je vous ai +haï.--C'est toujours par là que l'amour commence.--Que l'amour finit.» + +On jasait autour d'Octave et d'Alice. Quoiqu'il ne mît pas beaucoup +d'orgueil dans ses aventures galantes, il ressentait bien quelque +plaisir à être accusé de cette conquête. + +Comme Mme d'Antraygues semblait décidée à ne plus le recevoir ni à ne +plus revenir chez lui, il la menaça d'un air dégagé de se consoler +avec une de ses amies qui était surnommée la consolatrice des affligés. +Elle aima mieux, tout bien considéré, qu'il vînt se consoler chez elle, +où il restait encore un tête-à-tête en porcelaine de Sèvres--pâte +tendre. + +Le lendemain, à minuit, quand M. de Parisis se retrouva chez la +comtesse, il lui fallut vaincre sa rébellion par toute la comédie du +sentiment. «Ah! vous voilà à mes pieds. Je vous attendais là. Eh bien, +restez-y, mon cher duc.--Toujours, dit Octave en joignant les mains +sur les genoux de la comtesse.--Je ne puis m'empêcher de penser, en +vous voyant ainsi en adoration plus ou moins railleuse, que dans les +pièces de théâtre, c'est toujours à ce moment critique que le mari +frappe à la porte. Prenez garde à vous!» + +La comtesse avait à peine achevé ces mots, qu'on frappa trois coups à +la porte. Les amoureux ne raillèrent plus. Octave fut moins de temps +à se remettre debout qu'il n'en avait pris pour s'agenouiller. Il +interrogea Mme d'Antraygues du regard. Mais, pour toute réponse, elle +appuya le doigt sur ses lèvres agitées. + +On frappa encore trois fois. «Ce n'est pas mon mari, dit la comtesse, +car Gladiateur n'a pas aboyé.» Modèle des petits chiens de garde: elle +ne l'avait appris à aboyer que contre son mari. Qui donc a dit que le +chien était l'ami de l'homme? + +«C'est égal, reprit Alice, jetez-vous sur le balcon!» M. de Parisis +obéit. Il ouvrit la fenêtre en homme expérimenté. Jamais un voleur +ou un amant n'avait fait moins de bruit. «N'a-t-on pas frappé? +demandait-elle en jouant l'innocence.--Comment donc! je ne fais que +cela! cria d'Antraygues.» + +Mme d'Antraygues ferma la fenêtre, déploya les rideaux et poussa un +fauteuil dans l'embrasure, tout en disant: «Ah! c'est vous, mon ami! +Est-ce que vous voulez que je vous ouvre la porte?--Vous le voyez +bien, puisque je frappe depuis une heure!--Dites-moi ce que +vous voulez?--Je n'ai pas l'habitude de parler par le trou de la +serrure.--Puisque vous avez la clé?» + +Mme d'Antraygues était bien sûre de la lui avoir prise. + +Le comte frappa encore trois coups; mais cette fois avec le pied, +comme signe de haute impatience. «En vérité, mon cher, vous n'aimez +pas à parlementer. Je me couchais; je remets ma robe. Faut-il faire +la conversation? Faut-il vous lire le journal du soir? On annonce que +Mlle Patti se marie et que Mlle Brohan divorce.--Pardieu, le monde est +un malade qui n'est jamais tourné du bon côté.» + +La comtesse ouvrit. «Vous faites des maximes comme votre cousin La +Rochefoucauld? Je ne parle pas de l'ancien.--Merci, ma chère; tous +les La Rochefoucauld sont bons, même les mauvais. Vous ne savez pas +pourquoi je viens vers vous à une pareille heure?--C'est vrai, vous ne +rentrez jamais que vers quatre ou cinq heures du matin. Or il est à +peine minuit.--J'ai juré de ne plus jouer et je vous supplie de me +lier les mains. J'ai joué ce soir pour la dernière fois. J'ai perdu +près de sept cents louis; mais, en vérité, c'est une bonne fortune, +puisque je ne jouerai plus. Ah! ma chère, je vais redevenir un homme +de l'âge d'or.» + +Et le comte ajouta, comme se parlant à lui-même: «Quand j'aurai payé.» + +Mme d'Antraygues avait entendu. «Quoi! vous n'avez pas payé?--Oh! cela +se fait toutes les nuits. On joue sur parole. C'est la dernière parole +d'honneur.--Si vous n'avez pas payé, je suppose que ce n'est pas faute +d'argent.» Le comte prit dans la poche de son gilet une pièce de cent +sous à l'effigie de Louis XVIII, trouée en trois endroits, un vrai +fétiche qui naturellement lui avait toujours porté malheur, «Faute. +d'argent madame! Mais voyez donc cet objet d'art!--C'est tout ce +qu'il vous reste?--Oui, ma chère, avec notre pièce de mariage.--Nous +parlerons de notre pièce de mariage demain, monsieur. En attendant il +faut payer.» + +Et Mme d'Antraygues, qui ne comptait pas encore, ouvrit son +chiffonnier. «Vous êtes aimable, lui dit son mari, de considérer les +billets de banque comme des chiffons. Comment faites-vous pour +en avoir toujours?--C'est que je ne joue pas. Combien vous +faut-il?--Donnez-moi seulement dix billets roses.--Cinquante mille +francs, dit-elle, les voilà. Mais vous voyez ce qui me reste.--Vous +êtes un ange, Alice.» + +M. d'Antraygues se pencha pour baiser la main de sa femme. Il ne donna +pas le baiser. Il avait vu sur le tapis un gant qui ne lui parut pas +un gant de femme. + +Il le ramassa. «Madame, voulez-vous essayer ce gant-là?» Il tenta +violemment de ganter sa femme. «Je m'en doutais, lui dit-il, vous +gantez maintenant l'Octave.» Et il rit de son mot pour dissimuler sa +colère. + +Il se demanda sérieusement s'il allait tuer Alice. «Adieu, madame, +je vais payer pour l'honneur de la maison que vous protégez si bien. +Demain, je vous rendrai cet argent avec les intérêts!» Il partit. +Toute cette scène n'avait pas duré une demi-minute. Alice courut à l'a +fenêtre. «Nous sommes perdus! Il a ramassé un de vos gants, il a +joué sur le mot, il m'a demandé si je gantais l'Octave.--Soyez sans +inquiétude, dit Octave, mes chevaux m'attendent rue de Courcelles, je +serai au cercle avant lui.» Et il baisa la main que M. d'Antraygues +n'avait pas voulu baiser. «Octave! Octave!--Adieu! adieu!» + +Quand M. d'Antraygues arriva au cercle, il trouva M. de Parisis à une +table de baccarat. Il lui tendit son gant au bout de sa canne. «C'est +votre, gant, n'est-ce pas? Oui, dit Octave, si vous n'êtes pas +content, gardez-le.» + +Et s'adressant à tous les spectateurs. «Messieurs, nous nous battrons +demain, M. d'Antraygues m'a trouvé chez sa maîtresse. Pas un mot, car +si Mme d'Antraygues le savait!» + +Le duel fut terrible. Tous ceux qui tiennent une épée s'en souviennent +encore. On se battit dans le parc d'une villa du bois de Boulogne. M. +d'Antraygues, blessé à la main, ne voulut pas cesser le combat. Il dit +que c'était un duel à mort. Il atteignit Octave à l'épaule, il vit +jaillir le sang, mais ce ne fut pas assez. Il eut beau faire, Octave +se contenta de se défendre par de simples oppositions de quarte et de +six. A chaque nouvelle attaque, il se retrouvait à la même parade. +Mais M. d'Antraygues lui perça la main. Octave, toujours souriant, +Octave reprit son épée de la main gauche et désarma deux fois son +adversaire. + +Les témoins se jetèrent entre eux et déclarèrent que l'honneur était +satisfait. Mais on recommença. D'Antraygues se battit en furieux. Il +finit par se jeter sur l'épée savante de Parisis. Le sang jaillit de +la poitrine. Il tomba en rugissant et en agitant son épée. «Eh bien! +dit-il aux témoins avec un rire horrible, l'honneur est-il satisfait?» + +L'honneur n'eût été satisfait que si M. d'Antraygues avait forcé +l'amant de devenir le mari. Le duel n'était pas fini: Il recommença +entre M. d'Antraygues et sa femme. + +Quand le comte fut porté chez lui, il demanda la comtesse. On lui +apprit qu'elle était partie à l'heure même du duel et on lui remit +cette lettre: + +_Adieu, monsieur, je vais en Irlande chez ma grand'mère. Nous n'avons +plus besoin de séparation de corps, puisqu'elle est faite depuis +longtemps, ni de séparation de biens, puisque vous les avec mangés. +Adieu._ + +Alice. + +Avec la même encre elle avait écrit à Octave: + + Décidément, votre amour porte malheur. Vous avez presque tué + Violette et vous m'avez exilée. + + Je ne vous dis pas où je vais, parce que vous n'y viendriez pas. + + Alice. + + + + +XXV + +UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS + + +Le duc de Parisis s'ennuyait bien un peu çà et là, comme Rodolphe +de Villeroy, d'attendre trop longtemps sa nomination de ministre en +Allemagne, quoiqu'il n'aimât pas beaucoup la rive droite du Rhin. + +En attendant, il ne se consumait pas dans l'orgueil trompé. Un de ses +amis, Guillaume de Montbrun, devait épouser Mlle Lucile de Courthuys +à la chapelle du Sénat. Les lettres de faire part s'imprimaient. Le +lendemain, la nouvelle devait éclater par tous les mondes de Paris. + +Comme Octave, Guillaume était de tous les mondes, du meilleur et +du plus mauvais. Il alla dès l'aurore réveiller le duc de Parisis: +«Pourquoi viens-tu si matin?--Parce qu'il n'y a pas un jour à perdre. +Tu m'as promis d'être toujours là pour mes affaires d'honneur; voilà +pourquoi je te réveille.--Parle; un duel?--Oui, un duel à mort: je me +marie.» + +Octave se souleva sur l'oreiller. «Pourquoi cette mauvaise +plaisanterie?--Parce que j'ai trouvé une jeune fille adorable; je ne +te l'ai pas dit plus tôt, connaissant tes allures, tu me l'aurais +enlevée. Et pourtant celle-là, Dieu merci! n'est pas une de celles qui +se laissent enlever. Tu ne t'imagines pas ce que c'est: un ange!--Un +ange avec cinquante mille livres as rente? Le pain est si rare à ta +table.--Ne parlons pas d'argent.--Tu as raison; on n'en a jamais et on +en a toujours.--Mon cher, je ne viens pas pour te parler de la fiancée +ni de la dot.--A propos, que va dire cette belle dame que j'ai +entrevue une fois sous les ombrages de la Vallière, à Versailles? +Elle était bien voilée, mais je crois qu'elle était bien jolie. Elle +marchait comme une reine, et si depuis elle a boité comme Mlle de la +Vallière, c'est qu'elle avait pris une entorse en se promenant avec +toi.--C'est précisément pour te parler d'elle que je suis venu +ici.--Alors, c'est elle qu'il faut que j'enlève?--Je ne vais pas +jusqu'à te demander un tel service. Mais enfin, tu t'es si souvent +montré mon ami....--Explique-toi, sphinx.» + +Guillaume de Montbrun se renversa dans un fauteuil. «Voilà. Je suis +adoré comme tous ceux qui vont se marier; une femme ne vous aime bien +que quand une autre femme est là, c'est de toute antiquité.--Ah! mon +ami, comme tu es malheureux si tu es aimé!--Ne m'en parle pas, tu +sais cela, toi. Eh bien, mon cher ministre plénipotentiaire en +disponibilité, il faut que tu ailles bravement chez la dame en +question, et que tu lui arraches son amour du coeur.--C'est simple +comme tout. Je vais à elle et je lui dis: «Madame, n'aimez plus mon +ami Guillaume, parce qu'il a confié les destinées de son coeur à une +autre femme.» Et quand j'aurai parlé, la dame dira: «Je ne l'aime +plus.» Cela se fait toujours comme cela. Tu as donc peur qu'elle +poignarde la blanche épousée?--J'ai peur de tout; j'ai peur surtout +qu'elle ne se poignarde elle-même. Quand une femme tombe dans la +bêtise d'aimer, elle est capable de toutes les autres.--Alors tu feras +bien mieux de ne lui rien dire du tout jusqu'à la lune de miel.--Ah! +s'il n'y avait pas de journaux! Mais, un de ces jours, elle va lire la +nouvelle et tomber chez moi comme une avalanche, ou comme un coup de +tonnerre. L'amour qui commence est une bien belle chose, mais l'amour +qui finit....--Voilà pourquoi tu recommences.--Ne rions pas, c'est +sérieux.» + +Guillaume de Montbrun se leva et porta à Octave, toujours couché, +une enveloppe cachetée à ses armes, renfermant une cinquantaine de +lettres, autant de pâles souvenirs déjà scellés dans le tombeau. +«Voilà ses lettres. Tu iras chez elle, tu la trouveras à deux heures; +son mari ne rentre qu'après la Bourse....--Où, naturellement, il est +heureux. Comment s'appelle-t-il, ou comment s'appelle-t-elle?--Elle +s'appelle Mme ... Mme de Révilly.--En vérité! Je ne l'ai jamais vue, +mais on m'a dit qu'elle était charmante.--Elle ne va jamais dans le +monde. Elle s'était emprisonnée dans notre amour avec une fenêtre +ouverte sur le ciel. Tu sais, les femmes arrangent tout cela: Dieu et +le diable.--Parce que les femmes sont l'oeuvre de Dieu et du diable. +Donc je porterai ces lettres à Mme de Révilly. Et tout naturellement +tu lui demanderas les miennes. Tu comprends que si le lendemain des +noces il lui prenait fantaisie de les envoyer à ma femme, Lucile ne me +pardonnerait pas d'avoir écrit à une autre avec une pareille éloquence +de coeur.» + +Parisis regarda son ami Montbrun avec admiration. «Je te trouve beau, +en vérité, de t'inquiéter de pareilles billevesées. Ta femme te +pardonnera d'autant plus que ton éloquence sera plus belle. Mais +enfin, tu veux briser, brisons.» + +Octave regarda la pendule. «Dix heures. Je n'aurai pas le temps de +m'occuper de moi aujourd'hui. Un duel à arranger, ce qui veut dire +qu'il faut qu'il ait lieu; une visite au ministre pour lui prouver que +je n'ai pas de rancune; ta chaîne à briser--ô esclave blanc qui en a +déjà une autre;--un nouveau cheval à montrer, je veux dire à monter au +Bois; un dîner officiel et un bal à l'ambassade d'Autriche. Enfin, à +minuit je pourrai commencer ma journée.--Je sais bien que tu es comme +le sage, et que, pour toi, chaque grain qui tombe du sablier est un +grain d'or.» + +M. de Montbrun s'était levé: «Adieu, je compte sur toi, Tu sais tout +ce qu'il faut dire à la dame. Parle-lui de mon chagrin et de mes +dettes.--Oui, on se marie pour échapper à une maîtresse qui vous +ennuie et on met cela sur le dos de ses créanciers. Sois tranquille, +je suis un excellent avocat pour ces causes désespérées. Sais-tu +pourquoi?--Parce que cela t'amuse.--Parce que c'est une étude de +femme.--Et parce qu'on n'apprend à connaître la femme qu'après avoir +mis le scalpel dans tous les coeurs.--Oh! je ne suis pas si médecin +que cela.--Je reviendrai chercher la réponse à six heures.--Oui, tu +me trouveras; c'est l'heure où je m'habillerai pour aller dîner.» + +Les deux amis se serrèrent la main. «N'oublie pas qu'elle demeure +boulevard Haussmann. Te rappelles-tu, quand l'autre jour tu m'as +demandé du feu pour allumer ton cigare? c'était sous sa porte +cochère. Que Dieu te conduise!--Sois heureux, va cueillir des fleurs +d'oranger.» + +A deux heures, M. de Parisis descendait à pied le boulevard Haussmann, +tout à sa mission; comme un avocat qui va plaider une mauvaise cause, +il cherchait de bons arguments. «C'est là que demeure la belle, +dit-il tout à coup en regardant un petit hôtel d'architecture trop +composite.--Mme de Révilly? demanda-t-il.» + +Sur un signe affirmatif, il monta l'escalier. Le concierge avait fait +deux fois retentir le timbre pour annoncer un homme. Il ne sonnait +qu'une fois pour une femme. Octave vit, par le grand air de +l'escalier, qu'il était dans une bonne maison. + +Un valet de chambre lui demanda son nom et revint tout de suite pour +lui dire d'entrer. Il fut quelque peu désappointé en voyant deux dames +au lieu d'une. Il tombait mal, on recevait ce jour-là. Toute femme +du monde qu'elle était, la maîtresse de la maison ne put masquer une +vraie surprise en voyant entrer M. de Parisis. «Je ne m'attendais pas +à cette gracieuse visite, dit-elle avec un sourire charmant.--Madame, +j'étais dans mon tort. Il a fallu toute une histoire, que je vous +dirai, pour m'autoriser à me présenter ainsi devant vous, sans avoir +eu l'honneur de vous êtes présenté.» + +La visiteuse comprit qu'on ne dirait pas l'histoire devant elle. Après +de profondes réflexions sur la pluie et le beau temps, elle se leva et +sortit sans qu'on fît de bien grands efforts pour la retenir. + +M. de Parisis avait déjà étudié la dame du logis. Elle était fort +jolie, dans tout l'épanouissement de la seconde jeunesse, qui est +peut-être la vraie. «Madame, reprit Octave avec gravité, pouvez-vous +m'accorder quelques instants et pouvez-vous m'ouvrir une parenthèse de +cinq minutes dans vos trois heures de réception?--Je ne réponds de +rien, dit la dame, plus surprise encore qu'à l'arrivée d'Octave, +seulement vous avez toutes chances de n'être pas troublé, car les +vraies visites ne commencent qu'à quatre heures, mais surtout au +retour du Bois. Parlez, monsieur.--Eh bien! madame, je vais droit +au but. Avez-vous lu des romans? Avez-vous été à la comédie? Oui, +n'est-ce pas? Eh bien! figurez-vous que vous êtes une héroïne de roman +ou un personnage de comédie. La vie! qu'est-ce autre chose, surtout la +vie du coeur?--Je ne comprends pas bien.--Il me semble que je vous ai +vue à cette première représentation d'une comédie où il y a une jeune +fille qu'on aime et une jeune femme qu'on a aimée. Le comédien est +très amoureux de la jeune femme, mais il va épouser la jeune fille; +c'est la loi du monde.» + +La dame avait pâli. Octave se tut un instant pour voir ce qu'elle +dirait, mais elle garda le silence. «Vous vous rappelez, reprit +Octave, que l'amoureux a si peur de lui, qu'il prend un ambassadeur +pour le suprême adieu à sa maîtresse.» + +A ces derniers mots, la dame se leva et s'écria: «Il se marie! Je +l'avais deviné. Il y a huit jours que j'ai senti un coup au coeur.» + +Et la dame retomba atterrée sur son fauteuil. + +M. de Parisis se leva à son tour pour lui prendre la main. «Il se +marie, madame, mais il vous aime. Il vivra à côté d'une autre, mais il +vivra dans votre souvenir tout vivant. Que voulez-vous, le monde est +ainsi fait! Voilà pourquoi l'âme aspire toujours à une autre patrie, +ce qui prouve que le divorce doit être décrété.» + +La dame semblait ne pas entendre. «Mais, monsieur, c'est impossible; +a-t-il donc oublié que je lui ai tout sacrifié, mon honneur et +l'honneur de ma maison? Songez donc, monsieur, que mon mari sait tout +et m'a maudite. Il ne veut pas me revoir. Le scandale n'a pas éclaté, +parce que mon mari est un galant homme. Mais il m'a exilée de ma +famille. Me voilà seule! seule! seule!» + +La dame se leva. Elle était effrayante de pâleur et de désolation. +--«Il ne me reste que le désespoir, il ne me reste que la mort.--Tout +s'arrange, madame. Le bien enfante le mal, comme le mal enfante le +bien.--Eh! monsieur, je ne me paye pas de phrases, quand on m'a dit: +«A la vie, à la mort,» j'ai subi fatalement cette passion, parce +que votre ami mourait de n'être pas aimé. Si vous saviez comme j'ai +résisté, comme je lui cachais mon coeur, comme je m'attachais à mon +devoir? Et maintenant que je suis tombée comme toutes les femmes qui +tombent, par sacrifice, il s'en irai gaiement, sans souci de mes +larmes, faire le bonheur d'une autre. Non, je ne le veux pas! le +scandale éclatera plutôt, tant pis! Je lui montrerai qu'on ne me +traite pas comme une poupée. Quand il entendra mes sanglots, il ne +voudra pas me condamner à mort. Mais il n'a donc pas de coeur, votre +ami? Et moi qui ne croyais qu'à son coeur!» + +La dame avait dit tout cela avec un accent de passion qui émut +beaucoup M. de Parisis. «Voilà une vraie femme,» se dit-il. Ce qui +ne l'empêcha de prendre les lettres et de les présenter à l'Hermione +farouche. «Ce sont vos lettres, madame.» La jeune femme bondit. «Mes +lettres!» Elle les prit et les jeta au feu. «Oh! non, dit Octave, cela +brûlerait trop vite.» + +L'enveloppe brûlait déjà. Il reprit les lettres dans l'âtre. «Et il +s'imagine que je vais lui rendre les siennes? Non, monsieur! qu'il +vienne plutôt m'arracher le coeur. Ah! si vous saviez....» + +La jeune femme retomba pour la troisième fois sur son fauteuil. Cette +fois, elle était à demi morte, son coeur battait à tout rompre, elle +chercha son flacon. M. de Parisis le saisit sur la cheminée et le lui +fit respirer. «Monsieur, lui dit-elle, vous aller me trouver bien +ridicule. Je sais qu'on ne permet pas à une femme d'avoir du coeur, +mais enfin, puisque vous êtes son confesseur,--(une indiscrétion +que je ne comprends pas, tout galant homme que je vous reconnaisse), +--soyez le mien aussi. Vous comprenez que je ne suis pas de celles +qui donnent toute leur vie pour un caprice. Si j'ai fait cette chute +profonde, c'est que je croyais le retrouver toujours avec moi dans +l'abîme. Pour moi, la solitude c'est la mort. Dites-le-lui bien. +--Mais, madame, vous voulez vous abreuver d'idéal sans mettre les +pieds sur la terre. Songez donc que s'il se marie, c'est parce qu'il +n'a pas d'argent.--Il n'a pas d'argent! Ne dirait-on pas que je lui ai +mangé son argent? Il ne s'est pas ruiné avec moi, Dieu merci! Je ne +lui ai jamais coûté que des bouquets de lilas blanc.--Je n'en doute +pas. Mais enfin, il n'a pas d'argent. Le mal était fait depuis +longtemps. Que voulez-vous qu'il devienne, lui qui se réveille +ambitieux et qui porte un beau nom: noblesse oblige?--Oui, noblesse +oblige à être un honnête homme. Qu'importe s'il n'a pas d'argent, +puisque j'en ai, moi!» + +Octave sourit. «Pardon, madame, vous estimez trop mon ami pour le +soumettre à ce régime-là, et moi je vous estime trop pour ne pas +attribuer cette parole à la colère.--Mais, monsieur, ma fortune est à +moi. Si bien à moi que mon mari, brouillé à mort avec moi, vient de +partir pour une de mes terres.... Mais vous avez raison: je suis +folle, je ne sais plus ce que je dis. Votre ami est un lâche, car, +s'il m'aimait, il ne dirait pas qu'il n'a plus d'argent.--Que +voulez-vous? l'homme n'est pas parfait; celui-là vous a adorée, il +vous aime encore; sa mauvaise destinée l'arrache à son bonheur. Il +faut lui pardonner.--Lui pardonner! jamais! Dites-lui qu'il vienne, je +veux lui parler.--Oui, mais il ne veut pas vous entendre; il sait trop +que vous parlerez bien et que vous aurez raison.» + +Octave se dit à lui-même: «Eh bien! j'ai été bien mauvais avocat, ou +la cause était désespérée. Je n'ai plus qu'à battre en retraite.» +Et s'inclinant vers la jeune femme: «Madame, voici vos lettres; +voulez-vous me donner celles de mon ami?--Monsieur, je ne veux pas de +mes lettres et je ne veux pas lui rendre les siennes. Ses lettres sont +à moi comme les miennes sont à lui.--C'est irrévocable?--J'ai dit. +Adieu, monsieur. Encore un mot. Dites-lui que je le hais.--Je savais +bien, madame, que vous me diriez ce mot-là, mais je sais le traduire.» +Et se rapprochant de la jeune femme: «Vous le haïssez bien, n'est-ce +pas, madame?--Oui, dit-elle en cachant ses larmes.»--Elle reprit sa +dignité: «J'en mourrai. Dites à Horace....--Horace! s'écria M. de +Parisis.» + +Il s'imagina que la jeune femme avait deux amants. Il la regarda tout +émerveillé. «Mais, madame, ce n'est pas Horace qui m'envoie. C'est +Guillaume.--Guillaume! quel Guillaume?» + +Octave se demanda si elle jouait la comédie. «Voyons, vous le +connaissez bien! Guillaume de Montbrun.» + +La jeune femme partit d'un grand éclat de rire. «M. de Parisis, vous +vous êtes trompé de porte; adressez-vous à côté.--Vous n'êtes donc pas +Mme de Révilly?--Non, je suis Mme d'Argicourt.» Ils riaient tous +les deux de cette méprise de comédie--de comédie à faire.--«Tout +justement, reprit la jeune femme, Mme de Révilly était là quand vous +êtes arrivé.--C'était elle; voilà donc pourquoi, quand j'ai demandé +au concierge Mme de Révilly, il m'a dit de monter.--Oui, monsieur de +Parisis, c'est ma meilleure amie, mais celle-là se consolera.--L'amour +console de l'amour.--Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de lui +dire que vous l'adorez, avant de lui dire que son amant ne l'aime +plus.--Soyez tranquille, madame! Je reconnais que je suis un mauvais +diplomate. Désormais, je serai plus féminin.» + +Octave et Mme d'Argicourt étaient devenus les meilleurs amis du monde. +Elle était si heureuse de ne pas perdre son amant, qu'un peu plus elle +se jetait dans les bras de M. de Parisis. + +Il devina ce mouvement. «Ah! madame, dit-il en jouant une passion +subite, c'est ici qu'il me serait facile de me tromper moi-même!» + +Cependant une pensée sérieuse était venue frapper le coeur de Mme +d'Argicourt; elle pencha la tête et prit l'attitude d'une de ces +belles repenties que peint si éloquemment et si simplement Mlle de la +Vallière dans sa lettre à Mabillon. + +Une profonde expression de tristesse s'était répandue sur sa figure. + +M. de Parisis la regardait avec surprise; il se pencha vers elle +et prit sa main retombante. «Et moi qui me croyais heureuse! +dit-elle.--Puisqu'on vous aime toujours, madame!» Elle releva la tête +avec énergie, tout en dégageant sa main: «Mais, monsieur, c'était un +secret à deux! Vous êtes venu surprendre mon secret! c'est fini. Je +n'oserai plus être heureuse!» + +Il y avait dans l'accent de la jeune femme de la douleur et de la +colère. Il lui semblait qu'en arrachant ce secret de son coeur, Octave +venait d'arracher tout le charme de son amour. Sa solitude à deux--car +l'amour, même à Paris, est toujours une solitude à deux--était pour +jamais violée. Elle croirait toujours que M. de Parisis serait là +avec son sourire railleur, au spectacle des scènes les plus intimes. +C'était le diable lui-même qui était venu jeter une lumière fatale sur +le secret de sa vie. + +Et, comme Mme d'Argicourt était toute à l'émotion du moment, elle +s'abandonna comme un enfant à sa colère et à sa douleur. + +Octave étudiait ce caractère tout primesautier, avec une vive +curiosité. «Voilà, se disait-il, une femme charmante qui fait bien ce +qu'elle fait; je suis sûre que quand elle est avec son amant, elle ne +va pas chercher midi à quatorze heures.» + +Il jugea qu'il fallait la jeter dans un autre courant d'idées. Elle +paraissait le prier de la laisser à son chagrin; mais il eût trouvé +indigne de lui de ne pas consoler, par toute sa rhétorique, une si +belle créature. + +Et, d'ailleurs, Octave sentait que la curiosité seule ne +l'aiguillonnait pas. «Quoi! madame, parce qu'un galant homme a +surpris, comme par une fenêtre ouverte, que vous vous consoliez du +mariage par l'amour, vous allez vous émouvoir de cela? Il est passé, +le temps des héroïnes qui pleurent. Vous êtes trop belle pour +pleurer.--Vous avez peut-être raison, dit Mme d'Argicourt en reprenant +son beau sourire. L'amour m'a perdue, mais à force d'amour je veux +élever ma passion jusqu'à l'héroïsme. On ne condamne pas tout à fait +une femme quand elle subit son coeur.--Madame, on ne condamne jamais +une femme quand elle a votre adorable figure. «Belle figure, belle +âme,» dit Lamartine.--Je suis belle? je ne m'en doutais pas.--Est-ce +qu'il ne vous trouve pas belle, lui?--Peut-être. C'est un esprit +taciturne qui m'aime en silence.--Et comment s'appelle-t-il, cet +Horace heureux?--Vous voulez tout mon secret? Il s'appelle....» Mme +d'Argicourt s'interrompit. «Il s'appelle l'Amour.--Et vous êtes bien +heureuse?--Oh! bien heureuse!» + +C'était l'expansion de la joie après les mouvements de la colère et de +la jalousie. Les lèvres s'agitaient comme des roses après l'orage. +«Eh bien! puisque vous êtes si heureuse, madame, il faut que je vous +embrasse; cela me portera bonheur.» Mme d'Argicourt ne voulait pas, +mais Octave l'appuyait sur son coeur. «Un baiser fraternel, n'est-ce +pas? dit-elle en jetant sa tête en arrière.--Oui, le baiser de René +à sa soeur.» Mme d'Argicourt présenta son front, mais M. de Parisis +descendit jusqu'aux lèvres. «Ce n'est pas de jeu,» dit-elle gaiement. + +La jeune femme, toute sentimentale qu'elle fût, était une des plus +luxuriantes créatures que la Bourgogne envoie à Paris. Or, on sait que +la Bourgogne produit les plus belles nourrices et le sang le plus vif. +C'est le sang de la vigne. Aussi est-ce la vigne même que tètent +les nourrissons. M. de Parisis appuyait toujours sur son coeur Mme +d'Argicourt. + +C'était une femme de trente ans, qui avait épousé un gentilhomme +campagnard sans relief, sans caractère, sans énergie, un de ces hommes +comme il y en a tant, qui sont nés pour mourir sans avoir vécu, parce +que la fée Passion n'est pas venue à leur berceau. + +Mme d'Argicourt, fille d'un vigneron haut en couleur et en fortune, +n'avait épousé M. d'Argicourt que pour son titre de baron. _Dans la +ville de Dijon_ ... la belle Dijonnaise avait voulu éblouir tout le +monde par l'éclat de son blason. Par malheur, elle prenait un mari +dont les vignes, usées depuis longtemps, ne devaient plus enivrer +personne; voilà pourquoi, vers la troisième année, la belle Dijonnaise +ouvrit son tome second avec un amant plus bourguignon que le premier. +Avec son mari, elle n'avait bu qu'un petit ordinaire maçonnais; avec +son amant, elle avait goûté au vin de Nuits et au vin de Tonnerre. +Mais elle n'en était pas encore aux grands crûs. + +M. de Parisis lui révéla, dans cette étreinte de dix secondes, je +ne sais quel bouquet de Clos-Vougeot et de Romanée qui l'enivra +subitement. + +L'amant qu'elle adorait n'était un dieu que dans son imagination. M. +de Parisis, qui lui était de cent coudées supérieur par la beauté, +par l'esprit, par la noblesse, et, le dirai-je, par la coquinerie +donjuanesque, lui fit perdre en dix secondes la moitié de son +prestige. Il y a des magnétismes despotiques qui enchaînent une femme +et bouleversent son âme. On avait dit d'Octave: «Tout ce qu'il touche +devient feu,» comme on dit du soleil: «Tout ce qu'il touche devient +or.» En effet, quand il avait touché une femme, elle pouvait s'envoler +impunément de ses bras, mais elle gardait toute sa vie son souvenir. +C'est que nul n'avait plus de force dans la grâce, plus de feu dans la +passion. + +Mme d'Argicourt était enivrée. + +Le poison de l'amour, le plus subtil de tous les poisons, avait +pénétré dans son âme et dans son sang; elle le subissait sans révolte, +comme si ses bras fussent enchaînés dans les roses. Octave, penché +au-dessus d'elle, respirait son souffle avec adoration et répandait le +sien sur ses yeux comme pour l'aveugler. + +«Je crois que vous êtes le diable,» murmura-t-elle. + +Le timbre retentit une fois. La jeune femme se dégagea et tourna +sa tête vers la glace. «Ah! mon Dieu, dit-elle, vous m'avez toute +décoiffée.» Elle s'enfuit vers son cabinet de toilette. Octave n'était +pas homme à rester cloué à la cheminée pour recevoir une visiteuse +quelconque, il ne considérait pas la partie comme perdue. Il suivit +Mme d'Argicourt, qui était déjà à sa toilette. «Pourquoi fermez-vous +la porte? lui dit-elle.--Parce que je suis entré.--Et pourquoi +êtes-vous venu?--Parce que, moi aussi, je veux me rajuster les +cheveux.--Monsieur de Parisis, nous sommes fous tous les deux.--Je +suis fou, madame, parce que je vous ai vue.» + +Mme d'Argicourt, qui s'était assise devant sa toilette, venait de se +relever pour recevoir la visiteuse; mais Octave l'arrêta au passage. +«Vous savez que vos admirables cheveux sont tout aussi désordonnés que +tout à l'heure et vous font mille fois plus belle encore.» + +Mme d'Argicourt voulait passer, mais Octave la ressaisit dans ses +bras. «Voyons! monsieur de Parisis, on m'attend.--Et moi qui vous +attendais depuis que j'existe! car je n'ai jamais aimé que vous.» Et, +sur cette belle parole, il embrassa une seconde fois la jeune femme. +«Mais c'est une tyrannie! Me voilà encore toute décoiffée; je vais +crier.--Je vous ferme la bouche.» + +Ci-gît un troisième baiser, «Oh! que je suis malheureuse! J'ai la tête +perdue, je voudrais vous battre.» Octave souriait, tout en regardant +Mme d'Argicourt avec passion et en l'appuyant toujours sur son coeur. +«Je suis au désespoir. Si nous rentrons par là tous les deux, ce +sera un scandale.--Aussi suis-je bien déterminé à rester ici.» +Mme d'Argicourt essaya de railler: «Comme si vous étiez chez +vous!--L'amour est toujours chez lui, madame.» + +On peut tuer d'un seul coup par le ridicule un amant dans le coeur de +sa maîtresse; il arrive même que, par la comparaison, on peut à jamais +démonétiser un amoureux. Mme d'Argicourt s'était jetée tout éperdue +dans les bras du sien, parce qu'il était un autre homme que son mari. +Maintenant qu'elle voyait face à face cet irrésistible Parisis, dont +les femmes disaient tant de mal, elle ne put s'empêcher de mesurer les +tailles: Octave dépassait Horace par toutes les supériorités, par son +titre de duc, par sa beauté hautaine, par son esprit railleur. + +Elle avait jusque-là appelé son amant son ange et son dieu,--style +dijonnais,--mais Parisis avait du démon, il sentait l'enfer. Elle +risquait son heure de damnation comme toutes les femmes qui cherchent +trop le paradis. + +Cependant la visiteuse, qui s'ennuyait de faire le pied de grue, se +mit au piano et joua la valse des Roses. «Un tour de valse,» dit +Octave en prenant Mme d'Argicourt à la ceinture. C'était la ceinture +de Vénus: on la dénoue en y touchant. + +La visiteuse joua merveilleusement cette adorable valse qui a enivré +toutes les belles pécheresses depuis cinq ans. Et quand résonna le +dernier soupir--de la valse--et de l'amour: «Oh! mon Dieu! dit tout à +coup Mme d'Argicourt, Et ma visiteuse!--Oh! mon Dieu! dit tout à coup +Octave. Et mon ambassade!» + + + + +XXVI + +LA VALSE DES ROSES + + +Octave ne fut pas plus tôt dans l'escalier de Mme d'Argicourt, qu'il +pensa à Mme de Révilly. + +Il se demanda comment il allait jouer son rôle; mais comme il était +de ceux qui ne croient qu'à l'inspiration du moment en toutes choses, +comme il savait que le plus souvent les plus belles batteries perdent +leurs feux dans un siège, à l'heure même où un accident, une trahison, +une défaillance, un acte d'héroïsme donne la place à l'ennemi, il +résolut d'aborder, sans parti pris, la maîtresse abandonnée. + +Il se présenta à sa porte. Elle était rentrée après sa visite à sa +voisine, mais elle venait de sortir encore. + +Après tout, cela se trouvait d'autant mieux qu'il n'avait pas cinq +minutes à perdre pour monter à cheval. + +Il arriva un peu tard au Bois, mais il ne manqua pas son effet. Le +cheval qu'il voulait présenter, une bête bien née, recueillit les plus +vives admirations. Tous les hommes disaient autour d'Octave: «Il n'y a +vraiment que Parisis pour faire de pareilles trouvailles.» Toutes les +femmes disaient: «Il n'y a que lui pour monter comme cela un si beau +cheval.» + +Il pensait vaguement à Mme de Révilly et à son ambassade, quand tout à +coup il vit la jeune femme en calèche qui jouait de l'ombrelle, comme +la princesse T---- joue de l'éventail. «Elle est décidément fort +jolie,» dit-il en s'inclinant avec un sourire. + +Au Bois, on n'est jamais inquiet du salut qu'on donne, il y a toujours +quelqu'un pour le rattraper. Mme de Révilly prit le salut pour elle. +«M. de Parisis!» dit-elle. + +Une légère rougeur se répandit sur sa figure. Elle salua elle-même +avec une grâce charmante, comme une femme du monde qui n'est pas +tout à fait du haut monde, quand elle est saluée par le prince de +Metternich, le comte Walewski ou le duc de Persigny. «C'est bien, dit +Octave, nous voilà de vieilles connaissances, car c'est la seconde +présentation. Quand j'irai chez elle demain, nous pourrons déjà parler +du passé.» + +Il constata qu'elle était fort jolie. + +En remontant l'avenue de l'impératrice, Parisis revit Mme de Révilly; +cette fois il put s'approcher de la calèche. «Pardonnez-moi, madame, +si j'entre sans frapper trois coups.» + +C'était une femme d'esprit, elle répondit tout de suite: «Il n'y a +personne, monsieur.--Je viens, madame, vous demander une audience de +cinq minutes.--Une audience! monsieur, vous vous imaginez donc que +j'accorde des grâces.--Quand ce ne serait que la grâce de vous +voir!--C'est une grâce que je n'accorde jamais chez moi, car je ne +reçois que mon mari, et il ne me regarde pas. Allez-vous ce soir au +bal de la ville, voir les princes étrangers?--Oui, si vous voulez +m'accorder mes cinq minutes.» + +A ce moment, le cocher, qui ne s'inquiétait pas de la conversation, +s'éloigna trop de l'allée des cavaliers pour qu'Octave pût entendre +la réponse de la jeune femme; mais par l'expression du signe d'adieu +qu'elle lui faisait, il jugea qu'elle serait très accessible le soir +dans la solitude de la foule panachée de l'Hôtel-de-Ville, entre les +princes, les artistes, les ambassadeurs--et, malgré la diplomatie des +femmes,--les expropriés et ceux qui demandent à l'être. + +On dit que quand on cherche une femme on ne la trouve pas. Ce ne +fut pas ce qui arriva le soir à M. de Parisis. Comme il montait +l'escalier, il suivait une traîne de la plus belle envergure, un +taffetas idéal, semé de fleurs et couvert de dentelles. Un membre de +l'Institut, Académie des inscriptions et belles lettres, qui n'avait +jamais marché que dans le jardin des racines grecques, mit son pied +sur cette traîne, ce qui fit tourner la tête à la dame. «C'est elle!» +dit Octave. + +Et il salua, tout en enjambant trois marches. «Il y a, lui dit-il, des +gens qui font leur chemin, mais qui ne sauront jamais marcher dans le +monde.--Comme vous avez raison! Si je ne me hâte d'arriver, je n'aurai +plus du tout de robe.» + +Octave remarqua que la robe de Mme de Révilly n'était pas précisément +une robe montante. Un noeud de rubans aux bras, deux doigts d'étoffe +sous la ceinture, et deux petits nids pour les seins, de blanches +colombes aux becs roses voulant prendre leur volée; ce qui prouvait +irrévocablement que Mme de Révilly était une femme bien faite. «Est-ce +que vous êtes venue seule, madame? demanda Parisis.--Oui, c'est un +jour de liquidation, mon mari fait danser les chiffres. On vous a +peut-être dit qu'il avait la folie des millions; moi, qui suis sage +comme Minerve, je viens au bal faire danser mes diamants.--Eh bien! +prenez mon bras, madame.--Jamais! Que dirait-on ici?--Avez-vous peur +d'être expropriée?» + +Tout en ne voulant pas, Mme de Révilly mit sa main sur le bras +d'Octave. + +Il passa tant de monde à la fois qu'elle jugea qu'on ne la verrait +pas. Mais elle était fort décolletée; mais Octave était fort à la +mode; un haut personnage, qui connaissait bien le dessous des cartes +de la bonne ville de Paris, accentua son sourire spirituel quand elle +fit son entrée. «Voyez, dit-elle à Octave, vous m'avez horriblement +compromise, me voilà toute désorientée. Faites-moi valser bien vite +pour me remettre.» + +Parisis pensait, tout à sa curiosité de l'éternel féminin, que Mme de +Révilly était un type; beaucoup d'esprit et pas un atome de pensée. +Elle demandait à valser pour se remettre, parce que le tourbillon +était son élément. Elle ne passait pas, elle tournait dans la vie. + +Octave valsa avec elle. Ce fut un joli tableau de les voir tous les +deux, dans leur jeunesse et dans leur beauté, valser la valse +des Roses--toujours la valse des roses--avec la plus adorable +désinvolture. + +Les valseurs et les valseuses d'occasion qui encombraient le terrain +s'étaient peu à peu effacés pour ces dilettantes et ces virtuoses. + +Octave ne pouvait s'empêcher de penser que c'était la seconde fois +dans la même journée qu'il entendait la valse des Roses, avec une +vraie joie. + +Mme de Révilly, qui aimait la valse jusqu'à s'en faire mourir, +appuyait sa tête enivrée et haletante sur le sein de Parisis, qui +tressaillait sous la chaleur de ses lèvres et sur la neige de ses +bras. + +Après la valse, Mme de Révilly avisa deux chaises dans une porte et +y entraîna M. de Parisis, tout en lui disant: «Et maintenant, c'est +l'heure des affaires sérieuses; vous m'avez demandé une audience, je +vous l'accorde. Dépêchez-vous, car vous n'avez que cinq minutes. Voyez +plutôt, voilà un danseur--une âme en peine--qui s'approche.--Madame, +je vous défends de danser le premier quadrille, si ce n'est avec moi.» + +Mme de Révilly partit d'un éclat de rire, ce qui empêcha le danseur en +disponibilité de venir jusqu'à elle. «A merveille, dit Mme de Révilly, +je me croyais libre jusqu'à deux heures du matin, mais il paraît que +mon mari vous a donné ses pouvoirs. Vous seriez bien attrapé si je +vous prenais au mot et si je dansais avec vous, car je vois là-bas une +belle dame qui vous lorgne avec les pâleurs de la jalousie.--Madame, +quand je suis dans le monde, je n'y suis pas avec mes passions de la +veille; voulez-vous connaître ma philosophie de l'amour? Le plus +beau sentiment qui fasse battre le coeur est celui qui n'a pas de +lendemain; je m'explique: rencontrer une femme adorable comme vous, +l'aimer tout à coup doucement et furieusement, rêver ensemble que +Dieu nous a jetés sur la terre pour nous rencontrer une heure dans +le souvenir du ciel, sous les nuées de feu de notre âme soudainement +amoureuse, enivrés par un baiser suprême quand le coeur sa précipite +sur les lèvres, ah! madame, voilà le souverain amour, voilà le bonheur +inespéré. Une heure ainsi passée, c'est un siècle, on s'en souvient +toute la vie, on s'en souvient toute l'éternité. + +Mme de Révilly n'était pas habituée à cette éloquence; elle regarda, +toute surprise, Octave qui lui prenait la main, sous prétexte +d'admirer son bracelet. «Alors, pour vous, monsieur, l'amour n'a pas +de lendemain?--Un lendemain peut-être, un surlendemain passe encore, +mais que voulez-vous que fassent des amoureux qui tombent dans +l'habitude? C'est odieux, c'est ridicule, c'est malséant. Si vous +aimiez le vin, je comparerais cela à des gourmands qui ne boivent +jamais d'une bouteille quand elle a été débouchée. Dans le flacon qui +contient l'amour, cette liqueur de Dieu, il n'y a que la première +goutte qui donne l'ivresse.» + +Mme de Révilly, pour la première fois de sa vie, ne s'aperçut pas +qu'on dansait sans elle. + +Octave lui fit très sataniquement le tableau de son amour avec +Guillaume de Montbrun, je veux dire qu'il en fit la caricature. Il +montra à la jeune femme tout le ridicule de ces vieux soupirs éventés, +de ces poses académiques, de ces mensonges officiels; il étala devant +elle avec une complaisance railleuse toute la friperie des rôles qu'on +joue plus ou moins mal dans cette comédie éternelle; il prouva +que l'amour n'engendrait que la haine, que les chemins battus ne +répandaient que de la poussière, qu'il n'y a en ce monde que des +commencements, que la suite à demain veut toujours dire un roman +ennuyeux qu'il faut donner à lire à sa fille de chambre. Bien entendu +que le nom de Guillaume de Montbrun ne fut pas prononcé, M. de Parisis +était si persuasif qu'à chaque mot la maîtresse de son ami se disait +tout bas: «C'est pourtant vrai!» «Croyez-moi, reprit Octave, tout +en appelant à lui l'éloquence des yeux, il n'y a en ce monde que +l'imprévu et le premier chapitre. Un homme et une femme qui vont aimer +sont adorables, parce qu'ils mettent en jeu toutes les forces, toutes +les grâces, toutes les poésies de l'âme comme du corps; un homme et +une femme qui se sont aimés, mettent au fourreau, pour des temps +meilleurs, leurs plus irrésistibles coquetteries; ils ne vivent pas, +ils sommeillent.--C'est pourtant vrai, murmurait toujours Mme de +Révilly; quand Guillaume est avec moi, il ne trouve plus rien à me +dire.» + +Octave allait frapper son dernier coup. «Il y a, madame, un sentiment +qui domine tous les autres, c'est celui de la dignité de l'âme.--Ah! +monsieur de Parisis, vous allez me faire mourir de rire: c'est donc un +sermon?--Non, madame; je reprends mon mot et vous allez le comprendre. +Supposez un instant--c'est une supposition--que vous avez eu un jour +de passion; n'est-il pas bien plus beau à vous de briser tout de +suite, que de traîner après vous un amant morfondu qui se bat les +flancs pour se tromper et vous tromper vous-même? Qui n'a eu ses +heures de folie? Ce sont celles-là que Dieu et la conscience +pardonnent, parce qu'il faut bien subir les orages. Mais ce que Dieu +et la conscience ne pardonnent pas, c'est de vouloir perpétuer sa +folie quand la lumière s'est déjà faite dessus. J'estime bien plus +une femme qui a eu dix amants par aventure, qu'une femme qui garde +un amant par réflexion.--Je vous admire, voilà une nouvelle morale. +Dites-moi, est-ce que le ministre vous a autorisé à faire des +conférences? Il fallait me dire tout de suite que je devais payer ma +place. Et pourquoi me sermonnez-vous tout cela?--La belle question! +parce que j'ai valsé avec vous et parce que je vous aime.» + +Mme de Révilly parodia les deux vers: + + _Vous m'aimez, j'en suis fort aise; + Eh bien! dansons maintenant._ + +Parisis ne dansait que par force: Il se résigna. Mais il avait à fait +peine une figure, quand il avisa un de ses amis, à qui trois ou quatre +quadrilles ne faisaient pas peur: il lui remit la main de Mme de +Révilly. «Madame, mon ami, un gentilhomme italien qui danse toujours +sur un volcan, va danser par intérim; nous nous retrouverons tout +à l'heure, et vous me direz si vous êtes contente de lui.--Est-il +impertinent! pensa Mme de Révilly. + +Elle voulait se mettre en colère, mais il avait tant de séduction, +jusque dans son impertinence! L'intérimaire était d'ailleurs un +cavalier charmant. Quand le quadrille fut fini, Mme de Révilly +retourna à sa place et chercha des yeux M. de Parisis. Elle sentit +tout à coup la solitude autour d'elle. «Est-ce qu'il s'est envolé, +maintenant qu'il a éloigné tous mes amis?» + +Octave reparut et reprit sa place entre les deux salons. «Eh bien! +madame, mon ami vous a-t-il plu?--Oui, pour danser. --Mais je n'ai pas +eu la prétention de vous le donner pour qu'il vous enlève. A propos, +jusqu'à quelle heure restez-vous ici?--Pourquoi cette question? est-ce +que vous avez la prétention de m'enlever?--Un autre dirait: Peut-être, +moi je dis: Oui.--Vous êtes impayable--Vous comprenez bien, madame, +tous les dangers que vous pourriez courir en retournant seule chez +vous, là-bas, dans les solitudes du boulevard Haussmann; demandez +plutôt au préfet.--Si bien qu'avec vous je ne cours aucun risque. Vous +êtes admirable! Et que diront mes gens?--Je sais bien que vous +avez plus peur de vos gens que de l'opinion publique, mais si vous +retournez seule chez vous, que diront-ils? Ils verseront des larmes +sur votre abandon. La pauvre femme!... toujours seule!... un mari qui +ne s'occupe plus d'elle!... un amant qui la trahit!» + +Mme de Révilly bondit et se leva à moitié. «Un amant qui me trahit! +Qui vous a dit cela? Par exemple, je voudrais bien voir qu'on +m'accusât d'avoir un amant!--Erratum! vous aviez un amant, mais vous +n'en avez plus.--Vous devenez fou, monsieur, en me parlant ainsi.». + +Parisis prit l'éventail de la jeune femme et lui donna quelques +bouffées d'air. «Voyons, on n'écoute pas aux portes, nous sommes entre +nous. Pourquoi dépenser mal à propos des réserves de dignité? Je +sais trop mon monde, madame, pour ne pas savoir que M. Guillaume de +Montbrun a été votre amant.» + +Mme de Révilly se mordit les lèvres et vit bien qu'il n'y avait pas à +s'en dédire. «Pourquoi _a été_, monsieur, s'il vous plaît?--Parce que +j'ai appris à conjuguer les verbes au passé et au futur. _A +été_, madame, veut dire qu'il ne l'est plus.--Et depuis quand, +monsieur?--Depuis qu'il a rencontré Mlle Peau-de-Satin et qu'il achève +de se ruiner dans la poussière de ses chevaux.» + +La jeune femme, toute bouleversée qu'elle fût, se contint, et de l'air +du monde le plus dégagé, elle dit à Octave: «Si nous allions prendre +une glace?--Oui, madame. Et puisque toute l'Académie est ici, disons +comme son Dictionnaire: Allons pictonner un peu.» + +Le tohu-bohu, le va-et-vient, le mouvement de la fête devait masquer +son émotion, Sa pensée rapide embrassa toute la période de son amour. +Elle ne douta pas des paroles d'Octave, surtout quand elle se rappela +que depuis plusieurs semaines déjà Guillaume avait une expression de +contrainte, sinon d'ennui. Elle jugea qu'il n'avait pas voulu briser, +par un sentiment de commisération. «Ces coquines-là!» murmura-t-elle. + +M. de Parisis avait entendu. «Ne m'en parlez pas, madame, elles me +prendront tous mes amis.--Et vous par-dessus le marché.--Oui, si les +femmes du monde font toutes comme vous. Vous me jetez à la porte de +votre voiture ou vous ne voulez pas venir dans la mienne.--Quelle +heure est-il?--Madame, il est l'heure de demander vos gens ou les +miens.--Allons toujours au buffet.» + +Celui qui étudie le coeur humain remarquera que la femme, créature +idéale, mais gourmande, ne veut jamais perdre ses droits aux festins, +quel que soit l'état de son âme. Le diable savait bien cela en lui +donnant une pomme à manger. + +Au buffet, Mme de Révilly prit une tasse de chocolat, un ou deux +petits pains de foie gras, une coupe de café glacé, un sandwich, un +quartier d'orange et une grappe de raisin. Que n'eût-elle pas dévoré, +sans cette fatale nouvelle? + +Or, pendant qu'elle se désolait ainsi au buffet, M. Guillaume de +Montbrun la regardait, tout en s'effaçant dans un groupe; il était +venu à l'Hôtel-de-Ville pour y rencontrer sa fiancée. Mais la vue de +sa fiancée n'avait pu l'arracher tout à fait au souvenir de Mme de +Révilly. Il ne doutait pas du chagrin de sa maîtresse, car, dans son +esprit, si Octave était avec elle, c'était pour consoler un peu ce +pauvre coeur déchiré. + +Il aurait bien voulu parler à son ami: mais voyant que Mme de Révilly +reprenait le bras d'Octave, il remit sa curiosité au lendemain. + +La jeune femme n'avait pas pris tout à fait au sérieux les +plaisanteries de Parisis. Elle se disait que Guillaume affichait +peut-être une maîtresse pour mieux cacher son jeu. + +On se rencontra au buffet avec Mme d'Argicourt. On se montra les dents +sous prétexte de manger des pommes d'api. «Vous me trahissez déjà, dit +tout bas la belle Bourguignonne à Octave. Et pourtant je porte vos +armes!» + +Elle avait dans les cheveux un poignard d'or. + +Cinq minutes après, on criait du même coup du haut de l'escalier: +«Les gens de Mme la comtesse de Révilly!--Les gens de M. le duc de +Parisis!» Ce qui fit dire au duc d'Acquaviva, consolateur de Mme +d'Argicourt, que dans ce hasard des noms jetés à la porte, celui +d'Octave sortait toujours à côté de celui d'une jolie femme. Simple +rapprochement--du hasard. + +Au moment où M. de Parisis et Mme de Révilly descendaient l'escalier, +Octave qui connaissait bien les hommes, dit à la jeune femme de +retourner la tête. «Pourquoi? lui demanda-t-elle,--Parce que vous +verrez M. Guillaume de Montbrun.» + +Octave avait bien jugé. La curiosité, l'amour et la jalousie avaient +entraîné son ami jusqu'à l'escalier. «C'est lui! dit Mme de Révilly +toute surprise. Que vient-il faire ici? Je suppose que ce n'est pas +pour y trouver Mlle Peau-de-Requin?--Non, mais supposez-vous qu'il y +soit venu pour vous.» + +Mme de Révilly était furieuse. «Ah! si je l'avais aimé!» dit-elle. +Octave jeta ce mot profond: «On n'a jamais aimé les amants qu'on +n'aime plus.» + +La voiture de Mme de Révilly se présenta la première. Octave donna la +main à la jeune femme et se jeta résolûment à côté d'elle, après avoir +dit à son groom de faire suivre son coupé. + +C'était une charmante créature que Mme de Révilly. Elle se révolta +de voir Octave à côté d'elle; elle voulut qu'il descendît, elle alla +jusqu'à vouloir descendre elle-même. Mais il lui parla si doucement, +il magnétisa ses colères avec tant d'à-propos, il lui prit les mains +si amoureusement, qu'elle se laissa désarmer peu à peu. + +C'est un joli voyage nocturne que celui du quai d'Orsay aux anciens +abattoirs du Roule, traversés aujourd'hui par le boulevard Haussmann. +On part à deux heures du matin par les quais, on touche à l'obélisque, +on suit l'avenue Gabriel, on trouble le silence de la rue de l'Élysée, +on traverse la place Beauvau, on monte la rue Miroménil, et on est +arrivé par le chemin des écoliers. + +Mais pourquoi est-ce un joli voyage? Est-ce parce qu'on voit errer +sur les quais les ombres amoureuses des femmes du Directoire qui ont +émaillé le Cours-la-Reine? Est-ce pour les bouquets des jardins de +l'avenue Gabriel, illustrée par Mme de Pompadour? + +Demandez à M. Octave de Parisis. + +J'oubliais de vous dire que c'est un joli voyage dans la voiture de +Mme de Révilly. + +La comtesse dit tout à coup à Octave: «Ce n'est plus de jeu: par +quel chemin me faites-vous passer.--Par le chemin le plus court,» +répondit-il dans un baiser. + +Quand la femme de chambre vint pour déshabiller Mme de Révilly, +c'était déjà fait. «Madame a sans doute joliment valsé, lui dit +cette fille, pour avoir ainsi perdu sa ceinture et les rubans de ses +épaules?--Oui, murmura la comtesse, c'est la _Valse des Roses_.--Oh! +mon Dieu, madame, qu'est-ce donc que ce poignard d'or que je trouve +dans vos cheveux?--Je ne sais pas.» + +C'étaient les armes parlantes de Parisis. + + + + +XXVI I + +LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE + + +Quand Guillaume de Montbrun se présenta le lendemain chez son ami +Octave de Parisis, il était pâle et inquiet. «Et ton ambassade? lui +demanda-t-il.--Ah! diable! se dit Octave, et moi qui n'ai pas pensé +à parler de ce mariage à Mme de Révilly!» Il paya d'audace: «Tout va +bien, mon cher. Je te dois une bonne fortune.--Une bonne fortune! dit +Guillaume avec inquiétude.--Oh! je ne parle pas de Mme de Révilly. +Mais je me suis trompé de porte.» + +Et Octave raconta son aventure avec Mme d'Argicourt. «Voilà pourquoi +tout va bien, dit Octave en finissant de conter son aventure.--Tout va +bien avec Mme d'Argicourt, mais es-tu bien sûr que Mme de Révilly ne +va pas venir à moi comme une Hermione furieuse?--Tout est fini, pas un +mot de plus! vous vous reverrez dans six mois.» + +Guillaume déguisait mal son émotion. «La pauvre femme, dit-il en +soupirant, comment a-t-elle pris cela?--Mais elle a très bien pris +cela, dit Octave qui n'avait pas dit un mot du mariage à Mme de +Révilly.--Tu veux rire?--Veux-tu que je pleure avec toi?--Non; mais je +connais Mme de Révilly, elle ne se consolera pas.--Je la connais tout +aussi bien que toi. Va te marier, elle aura la grandeur d'âme de ne +pas aller aux noces.--Et mes lettres?--Fumée que tout cela.--Elle a +tout brûlé!» + +Tout en ne sachant pas trop où il en était, ressentant à la fois la +douleur d'avoir brisé et le bonheur d'être libre, il prit la main de +son ami: «Je te remercie.--Il n'y a pas de quoi.» + +M. de Parisis ne put cacher un sourire railleur. «Tu ris toujours, +toi.» + +Guillaume ne put cacher un second soupir. «Ah! c'était une belle +maîtresse!--Avec trois points d'admiration!--Merci encore; la belle +enfant que je vais épouser te devra son bonheur.--Qui sait?» + +Ainsi se termina cette; histoire d'une ambassade extraordinaire en +l'an de grâce 1867. + +Les affaires de coeur, qui sont les plus graves, puisque ce sont +celles-là qui mettent le monde à feu et à sang, seraient toujours +menées à bonne fin si on choisissait des diplomates comme Octave de +Parisis. + +Mais tout n'était pas fini. Cet imbroglio galant devait avoir son +dénoûment tragique. + +Octave croyait trop que les femmes se donnent et se reprennent comme +elles feraient d'un bouquet ou d'un éventail. Les plus légères et +les plus rieuses subissent plus profondément que les hommes les +contre-coups de la passion. Mme de Révilly n'était pas consolée +parce qu'elle avait commis un péché de plus: «On ne badine pas avec +l'amour,» lui avait dit Alfred de Musset quand elle était toute jeune +fille. + + + + +XXVIII + +LE NAUFRAGE DU COEUR + + +Guillaume de Montbrun épousa Mlle Lucile de Courthuys à la chapelle du +Sénat. + +Naturellement M. de Parisis alla à cette messe de mariage. Ce n'était +plus une chapelle, c'était un salon. On croyait y continuer une +conversation commencée la veille dans quelque belle société du beau +Paris. + +Quand il s'approcha de son ami Guillaume, il le trouva heureux, mais +inquiet. «Tout est bien qui finit bien,» lui dit Parisis à mi-voix. +«Oui, mon ami, mais je ne serai peut-être content qu'après la lune +de miel; j'ai toujours peur que Mme de Révilly ne vienne troubler la +fête.» + +Les deux amis s'étaient dit ces paroles très rapidement à la fin de la +messe. + +La jeune mariée, toute radieuse qu'elle fût, semblait les interroger +du regard. Elle s'était bien aperçue de l'inquiétude de son mari; elle +devinait qu'Octave avait le secret de Guillaume. + +Toute jeune mariée a un nuage à l'horizon. + +Après la messe, Parisis s'en fut droit au boulevard Haussmann. +Allait-il en amoureux désoeuvré ou en philosophe curieux étudier +les battements du coeur d'une femme trahie? Je crois que ces deux +sentiments l'entraînaient à la fois; mais c'était surtout le premier, +parce qu'il se disait: «Si Mme de Révilly n'est pas chez elle, je +monterai chez la belle Dijonnaise.» + +On verra tout à l'heure qu'il monta chez la belle Dijonnaise, parce +que Mme de Révilly--n'y était pas.-- + +En s'approchant de l'hôtel de la jeune femme trahie, il vit neuf +voitures de deuil suivant un corbillard; tout cela harnaché, pomponné, +armorié, comme pour les enterrements de première classe. Un R sous une +couronne de comte le frappa. «Révilly! dit-il tout à coup. Est-ce que +ce serait son mari?» + +Il espéra encore que cet R ne voulait pas dire _Révilly_. Toutefois, +quoique les voitures de deuil se fussent éloignées déjà, il s'arrêta +devant la porte de Mme de Révilly sans avoir le courage d'entrer. + +Il passa de l'autre côté du boulevard, regardant aux fenêtres, comme +s'il devait lire sur la façade de la maison. + +Personne n'était aux fenêtres. Déjà il avait interrogé vainement le +triste cortège. Tout en regardant la façade de l'hôtel de Révilly, il +regarda la façade de l'hôtel d'Argicourt. Une figure lui apparut à +demi voilée par un rideau de guipure. Il lui sembla que c'était Mme de +Révilly elle-même. Il entra tout joyeux à l'hôtel d'Argicourt. + +Le concierge, qui avait voulu être du spectacle, n'était pas dans son +«salon.» Comme Parisis savait que son mari était en Bourgogne, il se +hasarda à monter. Il sonna; ce fut une femme de chambre qui ouvrit. +«Mme de Révilly?» lui dit-il. Cette fille ne comprit pas et lui ouvrit +le petit salon sans lui répondre. Mme d'Argicourt vint à lui. «Ah! que +suis heureux de vous voir, lui dit-il en lui serrant la main; j'avais +peur que vous ne fussiez dans cet horrible corbillard.--La pauvre +femme! murmura Mme d'Argicourt.--Vous la connaissez donc? demanda +Parisis avec surprise.--Mais vous êtes donc fou? C'est Mme de Révilly +qui est morte.» + +Octave recula de trois pas. «Oh! madame, je vous demande pardon, je +croyais voir Mme de Révilly.--Comment! elle était blonde et je suis +brune! Je vous remercie de vous rappeler ainsi ma figure.--Que +s'est-il donc passé?» demanda Parisis tout atterré. + +Que s'était-il passé, en effet? Trois jours auparavant, une lettre de +faire-part était venue frapper au coeur Mme de Révilly. Naturellement +c'était une amie qui, sachant son histoire amoureuse, lui avait envoyé +la lettre de mariage de M. Guillaume de Montbrun avec Mlle Lucile de +Courthuys. Elle ne vivait pas dans le monde où allait vivre son amant; +elle le croyait à Londres depuis le bal de l'Hôtel-de-ville. Nuls +pressentiments ne l'avaient avertie. Elle relut vingt fois cette +lettre fatale, tout en l'inondant de larmes. + +M. de Parisis avait pu, toute une nuit de bal, lui faire oublier M. +de Monbrun par je ne sais quelle séduction inattendue; la valse, les +violons, les jolis propos, toutes les magies d'une fête nocturne lui +avaient tourné la tête; elle s'était abandonnée à un mouvement de +passion subite. Mais le lendemain matin, en se réveillant, elle avait +eu horreur de sa faute, et--voilà bien la logique des femmes!--elle +avait en elle-même demandé pardon à la fois à son amant et à son mari. + +Octave croyait avoir séduit une femme; il n'avait surpris qu'une +expansion d'ivresse. S'il fût venu le lendemain frapper à la porte +de la jeune femme, certes, elle ne lui eût pas ouvert. Si elle l'eût +rencontré, elle se fût cachée. S'il lui eût parlé, elle se fût +écriée:--Je ne vous connais pas! + +Et que fit-elle après avoir lu cette lettre de mariage qui lui parut +une lettre de mort? Elle devait aller dîner à Chatou, chez des amis +qui l'attendaient tous les jeudis. Elle y alla. + +Il lui eût été impossible de rester chez elle où tout lui rappelait +son malheur. La pauvre femme ne savait pas que le malheur est un hôte +qui vous suit partout, plus terrible encore dans le voyage qu'à la +maison; car les figures étrangères vous refoulent plus loin encore +dans l'enfer du désespoir. + +Avant de monter en wagon, elle s'arrêta à l'église Saint-Augustin. +Pourquoi? Son second adultère lui avait-il ouvert les yeux sur le +premier? La seconde chute lui montrait-elle toute l'horreur de la +première? Où n'était-ce que le chagrin de perdre son amant? + +Chez ses amis de Chatou, elle ne dit rien, elle cacha sa douleur, elle +essaya même de sourire, elle les trompa par quelques éclats de gaieté. +On servit à goûter dans un petit pavillon de verdure au bord de +l'eau, devant une barque toute pavoisée qui attendait. Comme on lui +reprochait de ne toucher à rien, elle mangea des fraises et but coup +sur coup d'un air de vaillance trois ou quatre petits verres de vin +de Malaga. Après quoi on monta dans la barque, selon la coutume, car +toutes les semaines on allait à Bougival, où l'on se rencontrait avec +d'autres Amphitrites, Parisiennes en villégiature. + +Les jeunes amies de Mme de Révilly remarquèrent qu'elle était devenue +silencieuse; elle penchait mélancoliquement la tête sur les vagues +légères, murmurant à diverses reprises: «N'est-ce pas que l'eau est +belle aujourd'hui?» + +Quand la barque s'approchait du bord, elle essayait de cueillir des +roseaux et des fleurs aquatiques. Elle cueillit un beau nénuphar +qu'elle montra à tout le monde. On l'entendit qui disait presque tout +haut? «Et quand je pense qu'il n'est pas venu me dire tout cela!» + +La barque avait repris le milieu du fleuve et voguait à pleine voile. +Mme de Révilly se penchait au-dessus de l'eau et y trempait le +nénuphar blanc cueilli sur la rive. + +La fleur s'échappa de sa main. «Oh! mon Dieu!» dit-elle. Etait-ce pour +le nénuphar? Elle se pencha un peu plus et tomba. «Oh! mon Dieu!» +crièrent à leur tour les deux amies. + +Il y avait un homme qui conduisait la nacelle, un hardi navigateur +d'eau douce, qui, comme tous les navigateurs, ne savait pas nager. On +sait avec quelle imprudence les Parisiens, et surtout les Parisiennes, +s'aventurent sur les bords de l'Océan. Le jeune homme voulut +s'élancer: ses soeurs le retinrent, tout en appelant. On avait vu +reparaître la robe de Mme de Révilly; mais on fut plus de cinq minutes +sans qu'un sauveur se montrât. + +Quand on ramena la pauvre femme sur la rive, elle était bien morte. +Vainement les médecins tentèrent tout, elle ne rouvrit pas les yeux. +L'âme amoureuse et blessée était partie. + +«Comprenez-vous cela? dit Mme d'Argicourt à M. de Parisis. Une femme +qui riait toujours!--Oui, dit Parisis ému profondément; elle a pris +son coeur au sérieux. Plus j'étudie les femmes et moins je les +connais.--Son mari ne se consolera pas, dit madame d'Argicourt. Il +parlait, lui aussi, de mourir.--C'est Guillaume de Montbrun qui ne se +consolera pas.» + +Mme d'Argicourt accorda une larme à Mme de Révilly. «C'était la plus +charmante voisine du monde; je l'entendais chanter comme un oiseau, +je la voyais sourire sur le balcon: je sens que mon âme est toute en +deuil.» + +Octave regardait la jeune femme. «C'est étrange! se dit-il à lui-même; +il me semble que je vois toujours Mme de Révilly dans Mme d'Argicourt. +Adieu, madame, reprit-il tout haut. Nous reparlerons d'elle.» + +Et quand il fut seul: «Oh! les femmes! Quel abîme de ténèbres! Cette +pauvre morte! elle avait trouvé tout simple de prendre un amant +pendant que son mari jouait à la Bourse; elle a trouvé tout simple de +le trahir une belle nuit; et parce qu'il l'a trahie lui-même, elle se +jette à l'eau. Explique cela qui pourra: moi je m'y perds.» + +Et pensant aux deux femmes: «Il me sera impossible de revoir jamais +Mme d'Argicourt.» + + + + +XXIX + +LES MÉTAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME + + +C'était un jour de grande réception chez M. Mabille: fête de nuit, +lanternes chinoises, palais vénitien, feu d'artifice. Et, pour le +bouquet, fiançailles universelles. Ces beaux messieurs du Bois-Doré et +ces belles dames du Bois-Joli ne s'étaient pas donné rendez-vous, mais +on se rencontrait pour causer mariage et divorce. + +Octave de Parisis allait comme tout le monde fumer çà et là un cigare +à Mabille. Il avait dîné ce samedi-là avec Miravault qui voulut bien +lui donner le bras pendant vingt-huit minutes; à la trentième minute, +il devait être au concert des Champs-Elysées. + +Ils étaient à peine entrés qu'ils remarquaient que décidément le +beau style serait toujours l'apanage des Françaises. «Entends-tu ces +vocables dignes des grammaires héraldiques?» dit Octave à son ami. + +C'était une jeune personne de dix-sept ans qui sortait du giron de sa +mère et qui disait à une de ses amies. «Ne me bêche pas, ma chère, ou +je te donne du poing sur le baptême.» + +Réponse éloquente de la dame, ainsi apostrophée, en langue javanaise, +que je ne saurais traduire. + +On s'était approché. Il y avait déjà foule, quand arriva une femme +à huit ressorts. Elle se drapa dans sa dignité et s'écria: «Faites +place, mesdames et messieurs, c'est une honnête femme qui passe.» Et +elle passa. + +Un duc anglais qui ne savait pas marcher, s'entortilla dans la queue +de sa robe. Elle se retourna avec une exquisse politesse. «Milord +Muffleton!» dit-elle avec un accent anglais. + +L'offensé demanda des réparations. «Des réparations! c'est vous qui me +devez des réparations, puisque vous m'avez déchiré ma robe.--Tais-toi! +dit un ami de l'Anglais, ou je te fais mettre dedans.--Tais-toi, où je +te fais mettre dehors.--Madame, répondit l'ami de l'Anglais, tout cela +peut s'arranger; un homme mal élevé dirait «sortez,» nous savons trop +notre monde pour ne pas dire «sortons.» Et on se donna rendez-vous +pour les réparations au café Anglais. + +Quelle était cette femme qui se donnait si bien en spectacle? + +Octave ne fut pas peu surpris de reconnaître Violette, qui avait +déchiré tout ce qui lui restait de sa robe virginale pour revêtir en +pleine lumière la robe à queue épanouie. Il n'y comprenait rien. Il +savait pourtant que les métamorphoses des femmes d'Ovide ne se font +pas plus rapidement que les métamorphoses des femmes de Paris. + +Violette l'avait reconnu, elle avait caché un battement de coeur, en +laissant tomber sur lui un regard de haut dédain et d'amère raillerie. +«Violette!» dit-il, comme pour l'arrêter en chemin. Elle ne se +retourna pas. Il marcha plus vite, mais Miravault le retint. «Tu sais, +si tu as des affaires ici, je m'en vais.» + +Octave se remit au pas de son ami, se promettant de parler plus tard +à Violette. Ils firent trois ou quatre tours. Violette était allée +s'asseoir dans le «salon d'honneur,» où elle eut bientôt un cercle +composé des hommes les plus à la mode. + +Elle s'était donnée pour une étrangère, qui venait de prendre les +bains de mer à Brighton et qui allait faire sauter la banque à +Wiesbaden. + +Tout en tournant, Octave jetait sur elle un vif regard. Quoiqu'ils +fussent séparés par tout un parterre des plus panachés et des plus +bruyants, elle ne perdit pas un seul regard d'Octave; elle le +haïssait, mais elle désirait le voir, ne fût-ce que pour le jeter +à ses pieds; il avait brisé sa vie, il avait brisé son coeur: elle +aurait voulu le briser lui-même. + +C'était l'amour dans la colère. + +Elle était heureuse de se voir si bien entourée, croyant le piquer au +jeu et le ramener à elle. Elle ne se trompait pas. Octave avait cessé +de l'aimer sous sa douce et sentimentale figure d'honnête fille; +tendre et dévouée comme une épouse, rêveuse et poétique comme une +fiancée, toute à lui, fidèle jusqu'à la mort, le chien de la maison. +Maintenant qu'il la croyait à tout le monde, il sentit qu'il aimait +encore. C'était un autre amour qui se relevait plus vigoureux sur les +anciennes racines, amour étrange, furieux, terrible, qui met le feu +dans le sang et l'enfer dans le coeur. + +Octave eut pourtant la patience d'attendre que Miravault l'eût quitté +pour aller dans «le salon d'honneur.» Il ne s'inquiéta pas de la +cour improvisée de Violette. Il dérangea même quelques-uns de ses +adorateurs, et, traînant une chaise à sa suite, il s'assit sans façon +tout contre la dame. «Violette! expliquez-moi par quel chemin vous +êtes venue ici.» + +Ce fut une révolution dans le cercle des courtisans de Violette. +«Comment, il la connaît!--Tu sais bien que Parisis connaît tout le +monde; il l'aura rencontrée en Chine ou en Amérique.--Pas de chance! +dit un jeune premier, dès que je veux parler à une femme, c'est +toujours Octave qui me répond.» + +Aucun de ceux qui papillonnaient là n'était homme à céder la place +hormis à la pointe de l'épée. Tous étaient plus ou moins braves comme +l'acier. Mais tel était l'empire de Parisis qu'on le reconnaissait +toujours comme un maître; on s'effaçait devant lui sans croire que +ce fût un pas en arrière. Il faut bien que la supériorité ait ses +privilèges; d'ailleurs, tout le monde voulait être l'ami d'Octave. + +Après avoir regardé froidement l'homme qu'elle avait tant aimé, +Violette détourna la tête et voulut continuer la conversation +commencée avant l'arrivée de M. de Parisis. + +Il répéta sa question, et comme elle le regardait une seconde fois +avec la même froideur, il partit d'un éclat de rire. Et alors, ce +fut elle qui le questionna. «Pourquoi riez-vous? monsieur.--Je +ris--madame--parce qu'en regardant votre main, j'y retrouve un +souvenir d'une autre existence. Vous savez que je crois à la +métempsycose; or, il y a bien longtemps, quand vous étiez une vertu +irréprochable, vous avez mis à votre doigt cet anneau de six francs +cinquante centimes, qui se cache comme--une violette au milieu des +roses,--que dis-je, des roses! ce sont des diamants.» + +Ramenée tout entière à sa vie passée, Violette se leva et demanda à +Octave de faire un tour avec elle. Tous les jeunes gens se regardèrent +et s'offrirent des cigares, ne pouvant s'offrir Violette. + +«J'avais juré de ne plus vous parler, dit Violette au duc de Parisis, +mais vous êtes le tyran de ma vie; dès que je vous revois, je +redeviens esclave. Je vous hais!--Et moi aussi, dit Octave. Mais +pourquoi êtes-vous ici?--Pourquoi je suis ici? Il faut bien aller un +peu dans le monde quand on est femme du monde. Et d'abord, sachez que +je ne suis plus Violette, je me nomme Violette de Parme. La pauvre +petite Violette, de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, a été +piétinée sous vos pieds; son dernier parfum s'est envolé vers le ciel +des amoureux.--Violette de Parme! à la bonne heure.--J'ai monté en +grade; vous comprenez bien, mon cher, qu'après votre gracieux abandon, +c'était la vie ou la mort, la vie dans le torrent ou la mort dans le +tombeau; mais on ne se tue pas deux fois; c'était donc la mort, dans +quelque sombre atelier où l'on oublie tout à force de travail. Il n'y +a que la joie du coeur, il n'y a que la vertu qui s'arrange de tout, +même de la pauvreté. La mort n'avait pas voulu de moi, je n'ai pas +voulu d'elle, non plus que des pâleurs et des misères du travail. Ne +vous étonnez pas de me voir ainsi, je suis votre oeuvre. Adieu, mon +cher, car je partirai demain à huit heures pour Dieppe avec le prince +Rio.--Qu'est-ce que le prince Rio?--Un prince du sang qui paye mes +chevaux.--Eh bien! ce n'est pas avec ces chevaux-là que tu iras à +Dieppe.» + + + + +XXX + +LE VOYAGE A DIEPPE + + +Octave de Parisis et Mlle Violette de Parme arrivèrent, un beau jour +d'août, à une heure de l'après-midi, à l'hôtel Royal de Dieppe, ce qui +fut un grand scandale, non seulement dans la ville de Duquesne, mais +encore dans toute la Normandie:--Une ville collet-monté dans une +province bégueule! + +Quoi de plus simple et de plus légitime? M. de Parisis n'avait pas de +conseil de famille et mademoiselle Violette était émancipée. Il n'y +avait donc pas détournement de mineurs. Mais ce qui scandalisait les +mères de famille et les demoiselles à marier, c'est que M. de Parisis +était du meilleur monde, allié aux plus hautes familles, convoité +depuis longtemps pour un mariage par le faubourg Saint-Germain et par +le faubourg Saint-Honoré. + +Il y avait à l'hôtel Royal tout un groupe de dames de la cour: +celles-là qui tous les hivers sont émaillées d'épithètes flamboyantes +par les chroniqueurs à la mode. A Dieppe, on s'ennuie toujours un peu, +même quand on s'amuse. Ce matin-là on s'ennuyait beaucoup à l'hôtel +Royal; on attendait l'heure des promenades, on sommeillait sur les +journaux du jour, on disait du mal de son prochain et de soi-même, +quand M. de Parisis, qui conduisait son phaéton, un lorgnon dans +l'oeil, un cigare à la bouche, une demoiselle à côté de lui, entra +dans la cour au bruit de ses deux chevaux bai-bruns. + +Tout le monde se mit aux fenêtres. «M. de Parisis!» Ce nom courut sur +toutes les lèvres avec un sourire de curiosité et de surprise. «Eh +bien! dit Mme de Valbon en regardant Violette de Parme du haut de son +balcon, mais surtout du haut de sa grandeur: voilà ce qui s'appelle +jouer avec l'audace.--Il paraît, dit Mme de Pontchartrin, que M. de +Parisis n'est pas embourbé dans la forêt des préjugés.» + +Depuis qu'il était né, M. de Parisis avait toujours tout bravé. Il ne +s'inquiéta pas beaucoup des mines ébahies qu'il voyait autour de lui. +Toutefois, il jugea qu'il était bien un peu trop en spectacle; c'était +la première fois qu'il venait à Dieppe; il croyait que tout le beau +monde était à Trouville; il n'avait pas pensé qu'il dût trouver tout +d'un coup tant de figures de connaissances. + +Mais il fut brave dans son rôle, car il était bon comédien dans la +vie. Il commença par demander deux salons et quatre chambres à coucher +pour Violette. «Madame la comtesse attend du monde? dit un garçon +très savant en art héraldique: il avait vu une couronne de duc sur le +phaéton et sur les harnais.--Oui, répondit Parisis, madame attend +sa mère, sa grand'mère, son oncle l'archidiacre et sa tante la +chanoinesse.» + +Il dit cela assez haut pour être entendu de tout le monde. «Pour moi, +ajouta-t-il, il ne me faut qu'une chambre à coucher et un cabinet de +toilette. J'oubliais: une écurie pour huit chevaux.» + +Quoiqu'il n'y eût que des sceptiques autour de lui, il parla si +naturellement que nul n'eût osé dire qu'il raillait. On le tenait +d'abord pour un homme si fantasque et si invraisemblable, que les +choses les plus impossibles n'étonnaient pas trop avec lui. + +Il avait mis pied à terre. Mlle Violette sauta dans ses bras. Il +la confia à une fille de service et alla gaiement serrer la main +à quelques amis de turf et de club. «Quelle est donc cette belle +ingénue? lui dit l'un d'eux.--Je ne la connais pas, dit froidement +Octave; elle venait à Dieppe, nous avons voyagé ensemble; elle m'a +offert une cigarette et nous sommes les meilleurs amis du monde; +mais je n'ai vu ni son signalement, ni son dossier, ni ses états de +service. Je crois qu'elle est encore à sa première campagne. Je n'en +dirai rien, car je n'ai pas fait la guerre avec elle.» + +M. de Parisis s'assura que ses chevaux seraient bien logés et qu'ils +auraient une bonne table; après quoi il monta, sans se faire prier, au +troisième étage. + +Une demi-heure après, il se jetait à la mer. Une heure après, il +écoutait sur la plage, en compagnie de quelques fumeurs, la musique du +Casino, une vraie musique normande. A six heures, il dînait avec ces +dames de la Cour, qui ne cessaient de l'interroger sur sa compagne de +voyage. A huit heures, il était sur la jetée avec Violette, qui +ne pouvait comprendre pourquoi la mer faisait tant de chemin sans +avancer. A dix heures, il jouait aux jeux innocents avec les dames de +la Cour. A onze heures, il improvisait un lansquenet. A minuit.... + +Ici le romancier tourne la page. + + + + +XXXI + +SUR LA PLAGE + + +Le lendemain, Octave alla voir ses amis au spectacle des baigneuses. +Ils avaient tous des lorgnettes et regardaient les jolies évolutions +de ces dames, comme on regarde les danseuses à l'Opéra. + +On s'émerveillait d'un quadrige de naïades, des intrépides qui +savaient nager et qui jouaient au volant; joli jeu, où le vent, la +vague et l'imprévu font danser les joueuses. + +On entendait les cris et les rires. Gai tableau pour Isabey ou pour +Ziem. La mer était bleue et perlée; quelques barques peuplaient +l'horizon; le soleil, perdu dans les nuages transparents, répandait de +vifs rayons sur les flots; les chevelures dénouées, ailes de corbeau +et gerbes blondes, s'éparpillaient çà et là sur les vagues; la mer +monta et rapprocha les joueuses: on s'arrachait les lorgnettes. Chaque +fois que s'en allait la vague amoureuse, on surprenait à travers la +gaze humide la fine ou fière sculpture du pied, de la main, du cou, de +l'épaule d'une de ces dames. + +On affirma avec autorité que c'était le grand livre héraldique qui +jouait au volant. On citait une duchesse, une marquise, une lady et +une jeune fille de grand nom. Quel était l'enjeu? + +Octave de Parisis eût été quelque peu étonné si on lui eût dit que +presque tout son jeu de cartes était là.--Il ne manquait que la dame +de Pique.--Sans doute, parce qu'il l'avait retrouvée. + +Oui, la dame de Coeur, la dame de Carreau, la dame de Trèfle, elles +étaient là toutes les trois qui se renvoyaient le volant. + +Dans l'après-midi, quand la plage est encore déserte, quelques +curieuses réunies à quelques désoeuvrés chuchotèrent en voyant +arriver, toute blanche comme un pastel, dans la plus adorable robe de +linon, Mlle Violette de Parme un panier à la main. + +Elle alla s'asseoir près de l'orchestre, sous une tente solitaire. +«Voyez donc comme elle se prélasse? dit une dame.--Non, dit une jeune +fille, elle marche bien, voilà tout.--Vous appelez cela bien marcher! +Elle va comme une tortue.--C'est là ce qui donne cette grâce +nonchalante qui lui sied à ravir.» + +Il y avait là un rhétoricien qui osa comparer, en face de sa mère, +Mlle Violette de Parme à un lys que le vent balance et à un cygne qui +glisse sur un lac. + +Quand la compagne de voyage d'Octave se fut assise sur une de ces +abominables chaises qui ornent la plage de Dieppe, elle regarda la +mer et y perdit sa pensée. La mer a de si grandes éloquences, qu'elle +parle à toutes les âmes, même aux plus simples; elle ouvre dans la +pensée je ne sais quels horizons inattendus. C'est un livre écrit en +hébreu, mais les caractères ont des figures expressives qui disent +mille choses étranges. Jusqu'ici, Victor Hugo seul a osé illustrer ce +beau livre. Mais l'âme la moins illuminée de poésie n'est pas tout à +fait étrangère aux sublimités de cette langue de l'infini. + +Je crois que Mlle Violette de Parme ne se jetait pas la tête la +première dans l'abîme des rêveries; elle regardait en curieuse les +embarcations légères tout émaillées de robes et de casaques rouges, +blanches, orange; elle regardait les mouettes qui venaient se perdre +dans la vague pour piper leur goûter. + +Tout à coup, comme si l'amour du travail fût une habitude invincible +chez elle, elle prit dans son panier une tapisserie commencée et se +mit à l'oeuvre sans presque lever les yeux, comme une écolière bien +apprise. Elle filait un oiseau bleu couleur du temps. + +Comme le matin, Octave vint sur la plage; son nom bourdonnait à toutes +les oreilles, mais il semblait très insouciant des contes débités sur +lui. La raillerie des autres ne montait jamais «à la hauteur de son +dédain.» + +Il alla saluer gravement Violette et il lui parla avec une certaine +réserve; quiconque eût bien étudié, n'eût reconnu entre lui et elle +qu'une amitié de passage qui ne viole pas les bienséances par des airs +de familiarité à la mode dans le beau monde. Les voisines furent même +édifiées par la conversation. «Eh bien! disait M. de Parisis, comment +vous trouvez-vous à Dieppe? Est-ce que vous y ferez une saison? +L'air de la mer vous va à ravir. Avez-vous reçu des lettres de votre +famille?» + +Et Mlle Violette répondait: «Je ne m'ennuie pas, mais je n'ose me +hasarder dans ces vagues furieuses. Je suis très contrariée de n'avoir +pas reçu de lettres ce matin. Je vous ai dit que l'archidiacre avait +la goutte. Je suis allée prier pour lui aux deux églises. Je ne sais +pas si l'air de la mer me va bien, mais je sais que j'ai déjeuné +comme quatre. Si vous voyez par là ma femme de chambre, dites-lui de +m'apporter des pêches.» + +En un mot, une conversation irréprochable; j'oubliais de vous dire +que Violette termina sa période par un adorable: «Tu sais que tu +m'embêtes.»--Ce à quoi Octave répliqua: «Ce n'est pas étonnant, car je +m'embête tant moi-même!» C'était le thermomètre de toute la plage. + +M. de Parisis ne prit pas racine auprès de sa maîtresse, il alla +s'asseoir en face, contre le Casino, dans un groupe de jeunes femmes +qu'il n'avait pas encore saluées à Dieppe. On ne manqua pas de lui +demander ce que c'était que cette belle inconnue,--cette Ophélie de +Shakespeare, peinte par un aquarelliste d'aujourd'hui, Chaplin ou +Vidal--ou plutôt peinte par elle-même. + +Il continua son jeu; il ne la connaissait que pour avoir voyagé avec +elle. C'était une jeune fille excentrique de la plus haute vertu +qui craignait d'autant moins la vie à la diable qu'elle était plus +vertueuse. Elle voyageait incognito comme les princesses; elle +avait un frère zouave pontifical; un oncle archidiacre et une tante +chanoinesse. Il désirait entrer un peu plus dans son intimité, mais +il n'espérait pas franchir les limites des civilités puériles et +honnêtes. + +Dans le groupe qui l'écoutait, il remarqua de prime abord une jeune +fille qui avait un oiseau bleu sur son chapeau. + +Il reconnut la belle fille du bois de Boulogne et de l'Opéra dans +cette blonde aux yeux noirs, d'une beauté étrange, qui n'avait aucun +des caractères des beautés de convention, avec sa fierté si noble et +si naturelle. Elle rappelait ces figures à la Corrège et à la Prudhon +qui, à première vue, vous prennent l'âme comme le corps: un nuage de +volupté dans la pureté idéale des yeux, sur la virginité des lèvres +un aiguillon d'amour. On voudrait les aimer avec violence et avec +douceur; on voudrait vivre et mourir pour elles. C'est le mariage +le plus profond et le plus impénétrable des sens et de l'esprit, +l'étreinte des bras et l'expansion du coeur. + +C'était la première fois que Parisis voyait sa cousine de si près. +Naturellement il ne se doutait pas qu'il avait devant lui la +Marguerite des Marguerites, ni la Dame de Coeur. + +Elle aussi filait de la laine comme Mlle Violette. Singulier +rapprochement! pendant que Mlle Violette filait un oiseau bleu, Mlle +Geneviève de La Chastaigneraye filait un bouquet de violettes. + +Quoique la jeune fille semblât ne pas écouter les propos de M. de +Parisis, elle entendait mot à mot et souriait du coin des lèvres. + +Parmi les dames qui étaient autour d'elle, la marquise de +Fontaneilles, la duchesse de Hauteroche et lady Harrisson furent +saluées à cet instant par deux jeunes gens qui, ne connaissant pas M. +de Parisis, allaient passer outre. Mais, sans doute, ils étaient de +bonne prise ou de bonne rencontre, car les trois dames se levèrent +soudainement comme si elles eussent obéi à la même idée. Mlle de La +Chastaigneraye se trouva donc seule un moment avec M. de Parisis. +«Mademoiselle,--si je puis m'exprimer ainsi,--dit Octave gravement, +voulez-vous me dire pourquoi vous avez souri si malicieusement quand +j'ai parlé?--Monsieur, dit Geneviève, j'ai souri comme cela m'arrive +chaque fois que je vais à la comédie.--Je suis donc un comédien?--Oui, +monsieur. + +Quand vous parlez à des comédiennes ou à des femmes familières aux +planches du monde, qui ont appris comme vous l'art de parler pour +déguiser leurs pensées, vous avez la chance d'être cru sur paroles: +elles ont tant de fois brouillé le mensonge avec la vérité, qu'elles +ne savent plus reconnaître le vrai du faux. Mais moi qui, dans la +vie, ne suis pas encore entrée en scène, même pour jouer la dernière +ingénue, j'ai traduit ce que vous avez dit dans la vraie langue des +coeurs simples.--De grâce, Mademoiselle, donnez-moi votre traduction.» + +Geneviève regarda du côté des trois dames. «Je veux bien, dit-elle +sans se faire prier; je commence par vous avertir que je sais +la géographie du monde sans avoir beaucoup voyagé sur la carte +parisienne. Or, du premier coup, je reconnais le caractère des +nationalités. Ainsi, je ne confondrai jamais une femme du monde avec +une femme du demi-monde, quoiqu'elles se confondent si bien entre +elles par les panaches du langage et des chiffons; je ne confondrai +pas davantage une femme du demi-monde avec une demoiselle qui n'est +pas tout du monde, quels que soient les grands airs et le bel esprit +de celle-ci. Voilà pourquoi, monsieur, je vais traduire ainsi ce +que vous avez dit tout à l'heure: «Cette jeune fille n'est pas +excentrique, puisqu'elle ressemble à toutes ses pareilles; elle n'est +pas de la plus haute vertu, parce qu'elle n'est pas de la vertu, +d'ailleurs la vertu n'est ni haute ni basse. Si elle craint d'autant +moins la vie à la diable, c'est qu'elle est toujours affichée. Elle ne +voyage pas incognito, puisqu'elle n'a pas de nom; si elle voyage comme +les princesses, c'est que c'est une princesse de théâtre. Elle n'a pas +de frère zouave au service du pape, ni d'oncle archidiacre au service +de Dieu, ni de tante chanoinesse au service des pauvres. Vous ne +désirez pas entrer dans son intimité, vous désirez en sortir, mais +les hommes ne savent jamais battre en retraite dans ces batailles +perdues.» Voilà, monsieur, ma traduction littérale.--Mademoiselle, si +j'étais de mauvais goût, je dirais votre traduction libre; mais vous +avez parlé si juste, partant si bien, que je serais indigne de vous +répondre, si je prenais un masque avec vous. Dites-moi qui vous a +donné cette pierre de touche?--Voyez-vous, on a beau faire pour +enchâsser le strass, il se trahit lui-même en face du diamant. Ma +pierre de touche, c'est mon coeur. Dans la jeunesse, l'âme est une +petite goutte de rosée que Dieu a mise sur une pervenche ou sur une +violette: la goutte de rosée réfléchit le ciel, elle voit tout, +jusqu'à l'étoile la plus lointaine, jusqu'aux nuages les plus perdus. +Mais quand vient le mauvais jour, la goutte de rosée tombe dans le +torrent qui roule le sable des montagnes; elle ne voit plus que le +chaos.--Vous avez raison, voilà pourquoi la jeunesse est une perle +sans prix.» + +Et M. de Parisis ajouta: «Mais dites-moi, mademoiselle, à quelle école +avez-vous été?--A l'école de Dieu.» En disant ces mots, Mlle de La +Chastaigneraye leva ses grands yeux veloutés sur M. de Parisis. +C'était le regard de la vertu même. Ces beaux yeux noirs, vaillamment +ouverts et doucement ombragés par de longs cils, répandaient une si +divine expression de candeur, que M. de Parisis fut atteint au fond +de l'âme. Lui que tant de femmes avaient regardé avec amour, avec +volupté, avec passion, il tressaillit, comme atteint d'une émotion +jusque-là inconnue. Il avait toujours nié ce qu'il appelait la beauté +et le charme des pensionnaires: il reconnut qu'il avait nié la +première moitié de la femme. + +Geneviève regardait Violette à la dérobée. «Eh bien! dit-elle tout à +coup, je me trompais tout à l'heure, cette demoiselle a un grand +air et ne ressemble pas à ses pareilles.--Non, car elle vous +ressemble--par la figure--dit Parisis.» + +Les trois dames revinrent s'asseoir «Eh bien! M. de Parisis, dit la +duchesse, vous avez déposé votre carte sur la chaise de notre belle +amie. Je vous avertis que c'est une carte perdue, car son coeur ne +reçoit personne, même dans l'antichambre.» + +Survint une visite. M. de Parisis se rapprocha de Geneviève. «Je n'ose +pas, lui dit-il doucement et avec un sentiment de mélancolie, mettre +ma carte à vos pieds. Je suis comme le voyageur qui cueillerait bien +une fleur sauvage dans le ravin, mais qui ne la cueille pas pour ne +pas faire tomber la goutte de rosée dans l'abîme.» + +Mlle de La Chastaigneraye rougit et pâlit; pour la première fois de sa +vie, elle saisit son éventail et le passa devant sa figure. + +Octave de Parisis regardait Geneviève avec adoration: il lui sembla +qu'un rayon descendait dans son âme et y répandait une lumière toute +divine. «A propos, dit la marquise de Fontaneilles, qui avait voulu +réserver son effet, je ne vous ai pas présenté à Mlle Geneviève de la +Chastaigneraye.--De La Chastaigneraye!» s'écria M. de Parisis. + +Il se leva et s'inclina: «Mademoiselle, vous êtes ma cousine; moi je +vous présente M. Octave de Parisis; car vous ne m'avez jamais vu.» +Geneviève, qui jusqu'à ce jour n'avait pas menti, ne s'en acquitta pas +trop mal: «Je vous ai vu, monsieur mon cousin, mais c'est du plus loin +qu'il m'en souvienne.--Ma cousine, il faut que je vous embrasse!» +Geneviève, très émue, essaya de railler.--«Oh! mon cousin, devant +la mer, que dira le flux?--Le flux reculera épouvanté,» dit Mme de +Hauteroche. + +On s'embrassa vaillamment, ce qui n'eût pas peu surpris Mile Violette +de Parme, si elle n'eût alors regardé un grand d'Espagne qui fumait +pour elle. Cigare d'Espagne de première classe! Parisis parla de sa +tante, du séjour à Paris, de son regret de n'avoir pas vu Geneviève. +«Moi, mon cousin, je vous voyais tous les jours.--Où donc?--Partout. +Au Bois, à la Cour, à l'Opéra.--Ah! oui, je me souviens. Il fallait +donc me dire que j'avais la plus belle cousine du monde!--Il fallait +le deviner.--Expliquez-moi, ma cousine, par quel miracle nous nous +retrouvons ainsi, nous qui sommes Bourguignons, sur cette plage +normande, comme des naufragés.--Rien ne s'explique, mon cousin; il est +impossible de trouver un sens aux grands événements qui bouleversent +le monde: comment voulez-vous savoir pourquoi nous nous rencontrons +ici? Je suppose que ce n'est pas pour me voir que vous y êtes venu.» + +Geneviève jeta un rapide regard vers Mlle Violette. «Je vais vous le +dire, pourquoi vous êtes ici tous les deux, reprit Mme de Hauteroche: +c'était écrit là-haut; c'est la destinée qui a marqué votre rencontre +à Dieppe; je ne suis pas une tireuse de cartes, mais je lis dans les +astres--et dans les coeurs.» + +On entama une causerie à perte de vue sur le hasard et sur la +destinée. Personne ne fut convaincu; tout s'évanouit dans les notes +harmonieuses de la valse de Faust, qui se maria amoureusement aux +hymnes de la mer. + +M. de Parisis avait tenu bon, malgré les signes de Violette; mais +Violette ayant brisé son éventail, il jugea qu'il ne lui restait que +le temps d'aller à elle. Il salua les dames, tout en disant: «Nous +reparlerons de cela.» En allant vers Violette, il murmura: «Quel +malheur que Geneviève soit ma cousine!» + +Il lui sembla que tout son amour était déjà tombé à la mer. Le coeur +aime l'inconnu; a beau aimer qui vient de loin. «On n'a jamais aimé sa +cousine,» reprit-il. + +Violette fit une scène. Il dîna avec elle pour l'apaiser. Mais il +était distrait. Violette lui demanda s'il se croyait toujours au bord +de la mer avec les femmes comme il faut. «Chut! dit Octave, pas un mot +sur ces dames.» Violette parla plus haut et débita des malices sur les +grandes dames qui prennent aux petites leurs modes et leurs amants. +Octave se fâcha et sortit seul pour aller fumer sur la jetée. Quand il +revint, une demi-heure après, on lui dit que Violette était partie par +le train de huit heures avec le grand d'Espagne. «Tant mieux!» dit-il. +Ce fut son premier mot. Son second mot fut: Tant pis. + +Violette était partie désolée, furieuse et jalouse. Elle croyait se +venger. + +Le duc de Parisis alla au concert du soir, espérant trouver sa cousine +Geneviève avec Mme de Fontanelles et ses autres amies. Geneviève et la +marquise étaient parties comme Violette par le train de huit heures. + +Il ne prit pas racine à Dieppe. Il partit par le train de minuit. + +Il ne chercha pas Violette. Et pourtant il l'eût trouvée seule chez +elle, éplorée et désespérée. + +Dans son souvenir, il voyait du même regard Geneviève et Violette. +«On dirait deux soeurs tant elles ont le même air,» murmura-t-il. Les +ai-je perdues toutes les deux? + +Il courut chez la marquise de Fontaneilles, où il apprit que Mlle +de La Chastaigneraye était allée rejoindre sa tante au château de +Champauvert sans s'arrêter à Paris. Mlle Régine de Parisis, tombée +malade, avait rappelé sa nièce par un télégramme. «J'irai voir ma +tante,» dit le duc de Parisis en pensant à Geneviève. + + + + +XXXII + +LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE RÉGINE DE PARISIS + + +Mademoiselle Régine de Parisis avait été prise par une pleurésie +dans son parc un jour d'orage; le médecin de Champauvert, qui était +pourtant un médecin _Tant mieux_, lui parut inquiet. Elle se résigna +saintement à mourir, mais elle ne voulait pas mourir seule. + +Dès le retour de Geneviève, le médecin l'avertit qu'elle allait perdre +sa tante. «Je meurs contente, dit la vieille demoiselle en essayant +de soulever sa main pour repousser Geneviève, comme si elle eût peur +d'être étouffée par ses embrassements. Prends garde! l'air me manque, +je ne respire plus.» Et regardant sa nièce avec cette belle joie des +coeurs aimés qui se retrouvent: «C'est fini, ma pauvre Geneviève! Je +ne te reverrai plus bientôt, toi que j'ai bien aimée! Mais, enfin, +je me console déjà, je meurs en Dieu et je trouverai d'autres anges +là-haut.» + +Naturellement, Geneviève voulut convaincre sa tante qu'elle n'était +pas malade. «Si, si, si, je suis malade. La preuve, c'est que j'ai +fait mon dernier testament.--Votre dernier testament, ma tante! +Pourquoi faire?--Pourquoi faire? pour faire le bien. Je connais mon +monde; il y a ceux qui m'aiment, et il y a ceux qui aiment mon argent. +Pour ceux-là, je t'en réponds, ce sera un amour platonique; mais pour +toi....» Mlle de Parisis essuya deux larmes. «Tiens, reprit-elle, +prends ma boîte à ouvrage.» Geneviève prit la boîte à ouvrage et +voulut la donner à sa tante. «Non, regarde dedans.... C'est cela. +Prends ce papier et lis-le.... C'est un billet de cinq millions cela! +Leur banque de France a beau cuver son or depuis 1830, elle n'en +délivre pas encore de pareils.» Geneviève ne voulait pas prendre le +testament. «Je comprends, dit-elle, ton amour pour moi ne se paie pas +avec des millions. Tu as été ma jeunesse quand j'étais déjà vieille; +tu as été mon sourire, tu as été ma joie: Je te bénis!» La jeune +fille tomba agenouillée sous ce dernier mot. «Et Octave? dit-elle en +relevant sa belle tête.--Octave! Eh bien! il viendra te demander ta +main, et il aura cinq millions, sans compter tous les trésors de ton +coeur.--Vous ne connaissez pas Octave, ma tante, si vous voulez qu'il +ne m'épouse jamais, il faut me faire riche.--Mais tu ne sais donc pas +qu'il est aux trois quarts ruiné. Je m'en lave les mains.--Mais, ma +tante, si vous saviez comme il est chevaleresque. Ses amis lui coûtent +cher. Sans Octave, celui qu'ils appellent le prince Bleu vivrait à +Clichy depuis longtemps. Tout l'argent qu'il a gagné aux courses, +il l'a peut-être donné aux pauvres; or, Dieu sait si cet argent des +courses le ruinait. C'est à qui gagne perd.--Tais-toi donc, ma belle! +Si Octave a donné aux pauvres, c'est qu'à Paris les pauvres sont des +femmes,--et quelles femmes!» + +Geneviève avait recueilli dans son voyage à Paris quelques belles +actions anonymes d'Octave. Elle les dit à sa tante, en leur donnant +une grandeur toute épique. «Allons! allons! dit Mlle de Parisis, +tout cela est bien; mais plus naturel à un Parisis? Ne faut-il pas +canoniser Octave pour avoir ouvert ses mains pleines d'or! Pour moi, +je ne lui pardonne pas de ne pas t'avoir épousée sur ma prière.--Mais, +ma tante, n'oubliez pas la légende des Parisis.» + +Geneviève conta à sa tante la rencontre sur la plage de Dieppe: «Je +vous jure, ma tante, que je serai la duchesse de Parisis si vous me +faites pauvre.» Tout en parlant, Geneviève avait apporté une plume +trempée d'encre et une belle feuille de papier. «Écrivez, ma tante. +--Que veux-tu que j'écrive?» + +Geneviève dicta un tout autre testament à sa tante qui murmura: +«--J'écris, mais je ne signerai pas. Je veux faire une surprise pour +pouvoir rire après ma mort.» + +La vieille demoiselle mourut le lendemain dans l'après-midi. Geneviève +donna l'ordre d'envoyer des dépêches télégraphiques à toute la +famille, mais elle dicta elle-même le billet à Octave: + + M. Octave de Parisis, avenue de l'Impératrice, à Paris. Ma tante + vient de mourir; je suis désespérée et vous ne viendrez pas! + + GENEVIÈVE. + +Octave, absent, ne reçut le télégramme que le surlendemain. Aussi, +n'arriva-t-il à Champauvert qu'à l'heure des funérailles. Le soir, +il embrassa fraternellement Geneviève et alla coucher au château de +Parisis. + +Quand le matin il salua la sépulture de sa famille, il lui sembla +qu'il assistait encore à des funérailles, tant il retrouva vivant le +souvenir des siens. + +On vint le chercher à midi, pour commencer l'inventaire des papiers +de la succession de sa tante Régine; il avait voulu d'abord se faire +représenter, mais le juge de paix et le notaire avaient insisté pour +qu'il fût là à cause des innombrables testaments ou codicilles que sa +tante railleuse s'était amusée à faire. + +C'était la toile de Pénélope. Cette femme, qui avait passé sa vie sans +faire un pas, tout occupée à prier Dieu et à mettre une pièce d'or sur +une pièce d'or, avait beaucoup vécu par le rêve. L'action ne l'avait +jamais tentée; son amour pour l'argent était un amour tout platonique, +puisqu'elle le cachait et ne s'en servait pas. Mais une de ses plus +grandes distractions était de rêver à toutes les aventures de voyage, +à toutes les bonnes oeuvres, à toutes les féeries qu'elle pourrait +réaliser avec les mains pleines d'or. En ces dernières années, elle +n'avait plus songé qu'à ses héritiers. Chaque fois qu'elle faisait +un testament, c'était pour suivre de la pensée dans l'avenir les +évolutions de sa fortune. Jamais on n'avait tant tourmenté le papier +timbré; mais on ne joue pas tous les jours avec cinq millions. + +On savait dans le pays que Mlle Régine de Parisis recommençait +toujours l'oeuvre de ses dernières volontés; elle ne s'en cachait +pas d'ailleurs, elle disait à tout le monde qu'elle léguerait des +surprises. Son seul chagrin, dans l'idée de la mort, c'était de ne pas +pouvoir soulever la tête dans son tombeau pour voir la figure de ses +héritiers. + +Octave de Parisis, quoiqu'il fût le vrai chef de la famille, paraissait +avoir bien moins de chances qu'aucun autre à cet héritage. Il n'était +jamais venu voir sa tante, il lui écrivait, à peine une fois l'an, des +lettres de quatre lignes, d'un tour charmant, il est vrai, mais trop +sommaires en vérité. Comme celle-ci qu'on retrouva dans la correspon- +dance de la tante Régine: + + + «Bonjour ma tante! Adieu ma tante! + + «Quel bonheur d'avoir une tante comme vous, et quel malheur de + ne la voir jamais! J'ai votre portrait et je vous parle tous les + matins; vous me dites des choses qui me vont au coeur; je jure + tous les soirs que j'irai me jeter dans vos bras, mais je ne + suis qu'un neveu dénaturé, et je mérite vos malédictions! Avec + lesquelles je vous embrasse._ + + «OCTAVE DE PARISIS.» + +Après tout, avec une tante fantasque comme celle-là, cette lettre +était peut-être un vrai titre à l'héritage. Un héritier vulgaire eût +écrit des platitudes au moins douze fois l'an. + +Le dernier hiver, comme on sait, Parisis avait vu sa tante à Paris, +mais il ne lui avait pas fait les caresses d'un héritier présomptif. +Une fois il avait refusé de dîner avec elle, une fois seulement il +avait trouvé une heure de loisir pour prendre le thé, sachant d'avance +que Geneviève ne serait pas là. Il avait été jusqu'à faire le +reversis; mais il n'était pas homme à prendre de bonnes habitudes; +rien n'avait pu le décider à retourner chez sa tante, un peu parce +qu'il ne trouvait jamais une heure pour bien faire, un peu beaucoup +dans la peur de rencontrer sa cousine. + +Il ne désespérait pourtant pas de sa part d'héritage. Il représentait +à lui seul le beau nom de Parisis: sa tante n'avait pu vouloir +déshériter son nom. + +On commença l'inventaire des papiers. Il y avait cinq héritiers +directs: Octave de Parisis; Mlle Geneviève de La Chastaigneraye; un +jeune lieutenant de vaisseau, absent pour le service de l'empereur; +deux petites filles qui étaient au couvent et que représentait un +second notaire; et enfin Mme de Portien, une Parisis qui s'était +encanaillée. + +Cette femme n'était aimée de qui que ce fût dans la contrée. Il y a +dans toutes les familles l'image du bien et du mal. Geneviève était +l'ange, Mme de Portien était le démon. Et ce n'était pas un joli +démon. + +Le premier notaire apportait quatre testaments déposés en son étude; +le quatrième détruisait naturellement les trois premiers. Octave +demanda qu'ils fussent tous lus par ordre de date, pour montrer les +diverses aspirations de la testatrice. + +Dans le premier testament, Mlle de Parisis ne dérangeait presque rien +à l'esprit de la loi; elle se contentait de faire quelques legs +aux pauvres du pays. Dans le second, elle donnait le donjon de La +Roche-l'Épine à son neveu Octave de Parisis, à la charge par lui d'en +remettre les revenus à l'hospice de Tonnerre où elle avait failli se +faire soeur de charité. Dans le troisième, elle donnait un million +hors part à sa nièce Geneviève de La Chastaigneraye. Dans le +quatrième, ce million passait aux deux petites orphelines. + +Le notaire ne connaissait pas d'autres testaments. Il remua beaucoup +de parchemins, des titres de la terre de Champauvert et de La +Roche-l'Épine. Pendant qu'il semblait chercher, Octave et Geneviève se +regardaient avec un sourire de quiétude. + +Des cinq héritiers, Octave et Geneviève étaient les seuls qui fussent, +comme on dit, intéressants. Et, en effet, c'étaient les seuls pauvres. +Geneviève n'avait rien; Octave n'avait plus rien, à moins que les +mines des Cordillères ne se rouvrissent pour lui par miracle. + +Pourquoi la tante avait-elle abandonné sa nièce dans le quatrième +testament? C'était inexplicable. Geneviève était l'ange, le charme, +le sourire de sa vie; elle était là toujours qui lui donnait son bras +pour se promener, sa voix pour lire, sa gaieté pour la réconforter. +La jeune fille avait pourtant ses heures de rêverie, ses mouvements +fantasques, ses tristesses soudaines. En certains jours, elle avait +pu blesser sa tante sans y penser. «Quelle est la date du quatrième +testament? demanda tout à coup Geneviève.--Deux août, répondit le +notaire.--Ah! oui, je comprends,» reprit Mlle de La Chastaigneraye. + +Elle se tourna vers Octave: «Vous rappelez-vous notre rencontre à +Dieppe?--Si je me la rappelle! Pas un mot tombé de vos lèvres ce +jour-là n'a été oublié par mon coeur.--C'est beau de me dire cela à +l'heure où je suis déshéritée. Eh bien! figurez-vous, mon cher cousin, +que ce jour-là ma tante, qui ne m'avait accordé que quinze jours, +m'a déshéritée parce que le dix-septième jour je n'étais pas encore +retournée chez elle. Mais rassurez-vous, il y a d'autres testaments, +je n'en doute pas.» + +A cet instant même, le notaire venait d'en trouver un sous une +enveloppe qui portait ces mots: _Papiers précieux_. + +Ce testament voulait que la fortune fût partagée selon les droits de +chacun, quand Mlle Geneviève de La Chastaigneraye aurait pris d'abord +le donjon de La Roche-l'Épine, les fermes qui en dépendaient et tous +les loyers en retard. Les deux petites filles auraient pour elles, +outre leurs parts naturelles, les bijoux, les perles et les diamants, +cent mille francs à peine. + +Je ne parle pas du codicille qu'on trouva dans la même enveloppe, +il ne renfermait que des legs minimes, au curé de Champauvert et au +médecin de la Roche-l'Épine. + +Octave commençait à désespérer, il voyait bien, par la lecture de tous +ces testaments, où son nom était à peine prononcé pour des bagatelles, +que ce n'était pas à Champauvert qu'il retrouverait une fortune. «Au +moins, se disait-il, je serais consolé si la meilleure part revenait +à ma belle cousine.» «Je sais un autre testament, dit tout à coup +Geneviève, je ne l'ai pas lu, mais j'ai vu ma tante qui, déjà malade, +l'écrivait d'une main tremblante.--Où est-il? demanda le notaire.--Je +crois qu'il est dans la boîte à ouvrage qui a été enfermée dans +l'armoire aux bijoux. + +On leva les scellés de l'armoire aux bijoux, on l'ouvrit avec quelque +émotion, on y trouva non seulement le testament indiqué par Geneviève, +mais deux autres encore.» + +Le notaire éleva la voix. «Je lirai les autres testaments tout à +l'heure, mais je vais lire celui-ci dont la date indique que c'est la +dernière et suprême volonté de Mlle Régine de Parisis.» + +Et il lut tout haut: + + «Ceci est mon testament. + + «Je donne mon âme à Dieu. Que la terre soit légère à mon corps! + + «J'institue pour ma légataire universelle Mlle Anne-Geneviève de + La Chastaigneraye, ma nièce bien-aimée, qui a été pour moi une + fille, qui a été pour moi un ange. Elle disposera de toute ma + fortune sans aucune réserve; de tous mes biens, meubles et + immeubles, quels qu'ils soient, à la charge par elle de donner + cent mille francs à chacun de mes héritiers naturels. + + «Tous les ans, le jour de ma fête, soit qu'elle habite Paris ou + Champauvert, ou tout autre pays, elle prendra deux poignées d'or + dans ses petites mains en allant à la messe pour le premier pauvre + qu'elle rencontrera. + + «Je donne mon livre d'Heures à mon cher neveu Octave de Parisis. + + «Telles sont mes dernières volontés. Champauvert, ce 3 août 1867. + + «ANGÉLIQUE-RÉGINE DE PARISIS.» + +Après la lecture de ce testament, il se fit un grand silence. Tout le +monde fut convaincu que c'était le dernier mot. + +Octave se leva solennellement, prit les mains de sa cousine, la baisa +sur le front et lui dit d'une voix haute: «Ma chère Geneviève, voilà +ce qui s'appelle de la justice; je crois que personne ici ne s'avisera +de réclamer contre les dernières volontés de ma tante; ce qui est +écrit ici est écrit là-haut.» + +Ces paroles firent une grande impression: on sentait qu'elles étaient +dites du fond du coeur. Octave avait de trop nobles sentiments pour +jouer à l'hypocrisie. Sa tante lui eût laissé un million qu'il n'eût +pas trouvé cela mal: mais quoiqu'elle ne lui laissât que cent mille +francs, de quoi vivre cent jours, il trouva cela bien. + +Mme de Portien n'était pas à cette hauteur, il lui fut impossible de +cacher son chagrin et son dépit. Elle hasarda quelques mots tout à +fait dignes d'elle; il lui semblait que les testaments les meilleurs +ne sont pas bons; puisque la loi a réglé les successions, on avait +toujours tort de violer, par le caprice d'un moment, les règles +immuables de la loi et de la nature; dans un pareil héritage, +puisqu'il y avait cinq héritiers et cinq millions, le mieux eût été de +laisser aller tout naturellement un million à chaque héritier; enfin +elle ne désespérait pas de voir Mlle Geneviève de La Chastaigneraye se +contenter de quelques avantages comme le donjon de La Roche-l'Épine +qu'elle aimait beaucoup, et abandonner à ses cousines et à ses cousins +une part plus sérieuse que les cent mille francs indiqués par le +testament. + +Octave reprit la parole. Il ne comprenait rien à ce que disait sa +cousine Portien; quand un testament était fait, c'était la loi, +puisque la loi autorise les testaments. + +La cousine Portien répliqua qu'elle était bien sûre que Geneviève +ne pensait pas comme Octave. Geneviève ne dit pas un mot. Sa figure +sibyllique n'exprimait pas sa pensée. Elle admirait Octave et +savourait dans son coeur toutes les joies de son admiration. Elle +avait subi trop de rebuffades de sa cousine Portien pour s'attendrir +sur le désespoir de cette femme qui ne pardonnait à personne sa +mésalliance. + +La vacation avait été fort longue. Le notaire dit qu'il allait lever +la séance pour faire enregistrer le testament. «Et si on en retrouve +un autre? dit Mme de Portien.--Cela n'est pas impossible, dit le +notaire des deux orphelines.--Non, répondit Geneviève; après ce +testament, ma tante Régine ne m'a plus demandé la plume qu'une seule +fois.--Eh bien! dit Mme de Portien, c'était peut-être pour écrire ses +dernières volontés.--Non, ma cousine.» + +Cette fois, Geneviève ne put masquer son émotion. Elle reprit: «Ç'a +été pour me dire adieu, car elle ne pouvait plus parler.» + +Comme Octave était près d'elle, elle lui dit tout bas: «Le +croiriez-vous! cette nuit....» Elle se tut. «Non, reprit-elle, je ne +veux rien dire.» + +Le dîner avait été préparé pour les héritiers, les notaires et le curé +de la Roche-l'Épine. Mme de Portien dit qu'elle était attendue et +demanda sa calèche; le premier notaire, qui s'intéressait surtout au +lieutenant de vaisseau, dit qu'il devait faire signer ce jour-là un +contrat de mariage et demanda son cheval; le second notaire, qui +représentait les orphelines, ne savait quelle figure faire et demanda +sa canne. + +Il ne resta pour dîner que Parisis et Mlle de la Chastaigneraye. + +Le curé se fit attendre. Le cousin et la cousine se promenèrent un +instant dans le parc sous les grands châtaigniers. «Quelle belle +solitude, dit Octave, comme on serait heureux ici!» + +Il se tourna vers sa cousine: «Si on n'était pas seul!--Oui, mon +cousin, mais le bonheur n'est pas de ce monde.--Vous avez bien raison, +ma cousine.» + +Il lui prit la main. «Et pourtant, quand je songe que si ma tante +m'avait donné sa fortune, je me fusse peut-être jeté à vos genoux +pour vous prier d'être ma femme!--Peut-être! mais voilà le malheur, +dit avec un charmant sourire Mlle de La Chastaigneraye, je vous +aurais dit? «Relevez-vous, et allez-vous-en, mon cousin. Les La +Chastaigneraye sont aussi fiers que les Parisis. Par exemple, si +je vous donnais ma main pleine de cinq millions, vous ne la +voudriez pas, n'est-ce pas, mon cousin?--Non, non, non, ma cousine. +--Eh bien! parlons politique.» + + + + +XXXIII + +LA DAME BLANCHE + + +Octave et Geneviève causaient encore politique quand survint M. le +curé. + +C'était une bonne âme de curé, qui croyait à Dieu sans savoir +pourquoi. Il n'avait jamais bien compris l'Évangile; il ne s'égarait +pas dans les subtilités de la théologie. Il prêchait sans savoir ce +qu'il disait, hormis qu'il prêchait le bien. Il n'aurait pas tué une +mouche, mais il voyait tomber avec un vif plaisir, au temps de la +chasse, les lièvres, les perdreaux et les cailles, s'il devait en +avoir sa part. Par exemple, il n'était pas si bon apôtre aux chasseurs +qui ne payaient pas la dîme. Il allait tous les jours, comme Louis +XIV, émietter du pain aux carpes de sa pièce d'eau et aux poules de sa +basse-cour, mais il les mangeait sans regret. Il était né gourmand +et n'avait pas songé que ce péché de gourmandise, mortel pour ses +paroissiens, pouvait le conduire tout droit en enfer. D'ailleurs, bon +aux pauvres, même quand il n'avait pas dîné. Au demeurant, le meilleur +curé du monde. + +A peine eut-il salué Parisis et sa cousine, qu'il tira sa montre, +ce qui voulait dire qu'il était l'heure de se mettre à table. «Oui, +monsieur le curé, dit Geneviève; mais nous vous attendions.--Que +voulez-vous? c'est le catéchisme. Ces pauvres enfants, il faut leur +corner la sainte vérité comme à des boeufs.» + +Et le curé marcha en avant. + +Octave eût envoyé de bon coeur le curé au diable.» Rassurez-vous, +lui dit Mlle de La Chastaigneraye, il y a une âme dans cette figure +enluminée. Il a de l'esprit à ses heures. D'ailleurs, ma tante +l'aimait beaucoup. Vous voyez déjà qu'il a un beau caractère: il +croyait hériter, il sait déjà qu'il n'a rien, et n'en est pas moins +gai.» + +Geneviève ne put retenir ce mot: «Il est vrai qu'il va se mettre à +table.»--Quand ce serait un ange, ma cousine, je ne lui en voudrais +pas moins de rompre notre tête-à-tête?--Est-ce que vous vous imaginiez +que nous allions dîner en tête-à-tête?--Pourquoi pas? Je ne suis pas +venu ici pour aller dans le monde.--Eh bien! mon cousin, il faut en +prendre votre parti; mais vous dînerez non-seulement en compagnie du +curé de La Roche-l'Épine, mais aussi en compagnie d'une jeune personne +qui a quatre fois vingt ans, une amie de ma tante, une Minerve qui me +prend aujourd'hui sous son égide.» Parisis fit une effroyable grimace. +«Voyons, n'ayez pas peur. ô homme sans principes! je ne vous placerai +pas à côté d'elle, je vous ferai une surprise.» + +A cet instant, la surprise apparut sur le perron. + +C'était une jeune fille d'un château voisin, qui était venue à +Champauvert pour les funérailles de Mlle Régine de Parisis; Geneviève +avait obtenu de la mère de cette jeune fille, Mme de Moncenac, qu'elle +resterait un mois à Champauvert, où d'ailleurs Mme de Moncenac +viendrait la voir souvent. «Qu'est-ce que cela?» demanda Octave avec +effroi.--«Cela, mon cousin, c'est une Bourguignonne.» + +Mlle de Moncenac était rouge comme une cerise, petite, le nez +retroussé, des pieds à dormir debout, des mains d'oie. Et ce beau +corps avait été habillé par une couturière du village voisin. «Ma +cousine, reprit Parisis, soyez assez bonne pour me placer à côté de +votre Minerve.» + +On se mit à table, après les présentations. La conversation s'établit +entre le curé, Geneviève et Octave. La vieille demoiselle et la jeune +fille babillèrent ensemble des modes nouvelles; le curé débita une +parabole fort ingénieuse pour faire entendre à Octave et à Geneviève +qu'ils devraient bien à eux deux rétablir les splendeurs de la +Roche-l'Épine, de Champauvert, de Belle-Fontaine et de Parisis. Autant +de demeures seigneuriales qui n'avaient plus de seigneurs. Octave lui +répondit qu'il aviserait; il allait partir pour le Pérou, d'où son +père avait rapporté tant d'argent. La mine était presque épuisée, +mais il ne désespérait pas d'y trouver encore une fortune. Il promit +solennellement de restaurer, dans tout l'esprit du style gothique et +de la renaissance, Belle-Fontaine et Parisis. Il ne doutait pas que +Mlle Geneviève de la Chastaigneraye ne le devançât avec plus de +goût et plus d'éclat dans la restauration de la Roche-L'Épine et de +Champauvert. + +Octave demanda ses chevaux quand on servit le café. «Non, mon cousin, +dit Geneviève; vous m'accorderez au moins cette faveur de passer +vingt-quatre heures chez moi.--Oh! quel bonheur!» s'écria Mlle de +Moncenac. + +Elle rougit encore, si c'est possible. Elle eut peur qu'on ne se fût +mépris sur ce cri de joie qu'elle avait jeté, elle ajouta: «Quel +bonheur que tu sois chez toi, Geneviève!--C'est précisément parce que +vous êtes chez vous, ma cousine, que j'ai demandé mes chevaux sitôt. +Que dirait ma cousine Portien? Elle dirait que je veux vous épouser +pour vos millions.--Ma cousine Portien sait bien que vous ne voulez +pas épouser une provinciale.--Je ne sais pas à Paris une Parisienne +aussi parisienne que vous.--Eh bien! parisienne ou provinciale, je +vous ordonne de rester ici jusqu'à demain après la messe. Et vous irez +avec le livre d'heures de ma tante Régine. Et vous lirez la messe. +J'ai mes idées, je ne veux pas que vous mouriez dans l'impénitence +finale, je veux que vous fassiez votre salut. Vous commencerez demain +votre belle action en venant avec moi à la messe, vous verrez quelle +jolie église nous avons à Champauvert. Vous ne savez peut-être pas +que ma tante y a fait merveilles; par exemple, vous y retrouverez +l'admirable groupe de Bonassieux, représentant la Charité; jamais le +ciseau d'or de la Renaissance en France ou en Italie n'a trouvé une +plus maternelle et plus divine expression. Ce n'est pas tout, nous +avons un beau vitrail de Maréchal et une Assomption de Cabanel, deux +chefs-d'oeuvre. Ma tante ne donnait son argent qu'à Dieu.--Vous faites +comme les papes, ma cousine, vous voulez me conduire au paradis par le +chemin des artistes; vous avez raison, le trait d'union de l'homme +à Dieu, c'est l'art.--Non, mon cousin, c'est l'amour.--L'amour! +Lequel?--Demandez cela à M. le curé.» + +Le curé venait de voir avec passion sa seconde tasse de café. Il ne +disait pas comme l'abbé de Voisenon: «Je ne tiens que chopine;» il +redemandait toujours une seconde fois de tout ce qui passait sur la +table, disant qu'il ne voulait pas contrarier la nature. Il essuya +ses lèvres avec sa langue, parut se recueillir et répondit avec +componction: «L'amour! je ferai un sermon là-dessus.» + +C'était sa manière de répondre à toutes les questions. «Pas si bête! +dit Octave à Geneviève, car s'il eût parlé, il n'eût pas manqué de +dire des sottises. Qui donc parlerait bien sur ce chapitre?--Si +ce n'est les plus simples d'esprit comme moi, répondit Mlle de la +Chastaigneraye.--Eh bien! ma cousine, pour devenir un simple d'esprit +comme vous, je consens à aller à la messe demain à Champauvert. Je +vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai trouvé Dieu dans +son église; car à Paris, en vérité, hormis les jours d'enterrement, +l'église n'est pas du tout catholique; on y va moins pour Dieu que +pour ses créatures. Voilà pourquoi Dieu ne daigne pas s'y montrer. Je +croirais bien plus à l'action divine dans les églises de village, si +je croyais à quelque chose.» + +Sur ce mot, le curé dit les Grâces. Après quoi on se leva pour aller +au salon. «Mon cousin, puisque vous êtes pris au trébuchet, vous allez +faire le whist.--Ma cousine, j'ai juré que j'obéirais.--J'aime cette +résignation; c'est déjà un renoncement et je ne désespère pas de votre +salut.» + +A onze heures, après avoir perdu trois francs cinquante centimes, +Octave, ému d'une pareille déveine, montait tout seul le grand +escalier pour aller se coucher. Il connaissait déjà sa chambre. +C'était la chambre d'honneur, une grande pièce tendue de perse +ancienne où s'ennuyaient deux pastels, un monsieur et une dame du +temps de la Régence, condamnés à perpétuité à faire ainsi bon ménage. +Octave soupira en les regardant. «Ah! dit-il, s'ils descendaient de +leurs cadres, en voilà deux qui me diraient le secret de la vie.» + +Des livres nouveaux et des gazettes variées parsemaient le guéridon. +Naturellement Octave, qui avait quitté Paris depuis deux jours, +chercha des nouvelles de Paris. + +Il avait déjà entrelu trois ou quatre journaux quand il ouvrit la +croisée pour respirer l'air vif et écouter les rossignols, qu'il ne +connaissait que par ouï-dire. Il n'entendit que le silence. Il ne +savait pas que les rossignols ne chantent qu'au printemps, les +paresseux! des ténors qui prennent neuf mois de congé! + +Octave ressentit toutefois un vrai plaisir à se perdre dans cette +solitude immense qui ne l'avait jamais envahi. Ce parc, ces forêts, +ces montagnes, ces horizons, ces étoiles, toutes ces éloquences +émerveillaient son âme. La nature a des attractions et des forces +qui dominent les plus rebelles. Octave comprit qu'il avait trop vécu +jusque-là dans le tourbillon parisien; il rêva qu'il lui serait doux +et salutaire de se retremper dans ces luxuriantes vallées de son pays +natal, qui sont comme un exemplaire du Paradis perdu. + +Il y avait plus d'une heure qu'il était à la fenêtre, abîmé dans ses +rêveries, quand il vit passer au loin, sous les arbres, un homme tout +de noir habillé, comme vous et moi. + +Il s'imagina d'abord que c'était le curé de la Roche l'Épine qui +s'était attardé dans le parc, mais il vit bientôt que l'homme était +grand et souple. Et, d'ailleurs, son habit n'était pas une soutane. + +Il était plus de minuit. Minuit! une heure incroyable dans les +provinces. Que pouvait faire à minuit cet homme dans le parc de +Champauvert? + +Octave ne fut pas longtemps à adresser cette question indiscrète aux +étoiles. + +Une blanche vision lui apparut errant aussi sous les arbres et +marchant vers l'homme noir. «C'est impossible!» dit Octave avec une +fureur subite. + +Il avait cru reconnaître Mlle de la Chastaigneraye. + +Il passa ses mains sur ses yeux pour mieux voir. Il ne vit plus +rien. Il écouta, il n'entendit que le bruissement des feuilles. +«Allons, allons, allons, dit le duc de Parisis, je deviens fou ou +halluciné. Ce que c'est que de ne croire à rien!» + + + + +XXXIV + +LA MESSE DE DON JUAN + + +Le lendemain, quand Octave salua Geneviève, elle lui remit le livre +d'Heures de sa tante Régine. «Votre salut est là, mais lisez toutes +les pages,» lui dit-elle. Il était dix heures et demie. M. de Parisis +et Mlle de la Chastaigneraye, suivis de la dame aux quatre-vingts +printemps et de Mlle de Moncenac, faisaient leur entrée dans l'église +de Champauvert. Tous les habitants du village se retournèrent et +saluèrent comme si Dieu lui-même fût entré. + +Octave était distrait: il lui semblait avoir vu Violette errer autour +du château. «Pourquoi serait-elle venue?» se demandait-il. + +Dans la chapelle de la Vierge, Mlle de la Chastaigneraye s'agenouilla +devant une simple chaise rustique. «Si vous voulez, mon cousin, vous +pouvez vous placer au banc d'honneur avec Mlle de Moncenac et Mme +Brigitte qui sont des orgueilleuses. Moi je trouve que la plus belle +place est la plus humble.» + +Octave se garda bien de quitter Geneviève. + +Il tenait à la main le livre d'Heures. Il voulait continuer la +conversation, mais elle lui dit: «Mon cousin, ouvrez votre livre, si +ce n'est pour vous, que ce soit pour ma tante. Lisez la messe en son +souvenir, cela vous fera du bien.» + +Octave feuilleta le livre d'Heures. + +C'était un vieux missel à miniatures dignes d'un Musée de souverain ou +d'un Trésor d'église. La calligraphie et les peintures étaient dignes +de la plus belle période du XVe siècle. On n'avait jamais été plus +hardi ni plus délicat, on n'avait jamais traduit avec plus de charme +et plus d'onction les grandes pages de l'Evangile. + +Octave était tout à ce chef-d'oeuvre, quand un papier plié en quatre +s'échappa du livre d'Heures et tomba à ses pieds. Il n'appela pas le +suisse pour le ramasser, vous n'en doutez pas. + +Son coeur battit, son oeil s'illumina; il s'imagina, je ne sais +pourquoi, que c'était un billet de Geneviève. + +Elle était si fantasque qu'elle avait voulu sans doute lui parler avec +toute la solennité de l'Église et du livre d'Heures, comme si Dieu +lui-même eût ainsi consacré ses paroles. + +Geneviève avait vu tomber le papier; tout en regardant dans son livre +de messe, elle ne perdait pas un seul des mouvements d'Octave. + +Les femmes ont des yeux qui voient quand ils ne regardent pas. + +Octave se demanda s'il ouvrirait ce pli. Qui sait s'il était pour lui? +Il n'osait se tourner vers sa cousine, comme s'il eût craint de voir +son émotion. Car, enfin, si c'était un billet d'elle! + +Si c'était le secret de ce coeur qui ne se démasquait jamais! + +Octave déplia à moitié le papier; cela fit du bruit. Il lui sembla +que Geneviève le regardait. Il se tourna vers elle: leurs yeux se +rencontrèrent. Il n'aimait pas à jouer au mystère: «Vous avez vu, +Geneviève?--Oui, j'ai vu un papier tomber du livre d'Heures, vous +l'avez ramassé et vous ne l'avez pas lu.--Savez-vous pourquoi je ne +l'ai pas lu? C'est qu'il ne m'appartient pas. + +--Vous vous trompez: N'est-il pas dans le livre d'Heures qui est bien +à vous?» + +Octave ne se fit pas prier. + +Cette fois il était convaincu qu'il allait trouver quelque charmante +surprise de Geneviève. + +Mais point. C'était une autre surprise. Octave regarda Geneviève d'un +air désappointé. + +Mlle de la Chastaigneraye prit une voix très-douce: «Si c'est +illisible, il ne faut pas en vouloir à ma tante, voyez-vous, car je +crois bien qu'elle a écrit ceci à sa dernière heure.» + +Une émotion subite remua Octave; il comprit qu'il avait sous les yeux +une des pages de sa destinée. + +M. de Parisis lut: + + «Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. Que la + volonté de Dieu soit faîte dans le monde, et la mienne dans ma + famille. + + «Ceci est mon testament. + + «Reconnaissant que la meilleure part de ma fortune me vient des + générosités de mon frère, M. Raoul de Parisis, à son retour du + Pérou. + + «Voulant que le grand nom de Parisis ne puisse déchoir. + + «Moi, dame Angélique-Régine de Parisis, soussignée, je lègue toute + ma fortune, telle qu'elle s'étend et se comporte: mes châteaux, + mes terres, mes inscriptions de rentes, mes obligations de chemins + de fer, mes meubles et bijoux, à mon cher neveu Jean-Octave de + Parisis. Le priant de venir, ne fût-ce qu'une fois l'an, à mon + tombeau, me faire les visites dont il m'a privée pendant ma vie. + Mais je suis sûre que si j'eusse été moins riche, il eût été plus + de mes amis. + + «Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. + + «Au château de Champauvert, en mon lit de mort, le 4 août 1867. + + «RÉGINE DE PARISIS.» + +En relisant pour la seconde fois: «_Au nom du Père, du Fils, du +Saint-Esprit_,» Octave de Parisis se signa et dit «Ainsi ne soit-il +pas.--Ah! je me réjouis en Dieu, dit Geneviève; la grâce a touché Don +Juan, il vient de faire le signe de la croix: Satan est réconcilié +avec Dieu.» + +Deux larmes brillaient dans les yeux de Geneviève. + +Parisis, qui n'avait pas pleuré depuis bien longtemps, voulut cacher +deux larmes pareilles. «Savez-vous pourquoi, Geneviève, je viens de +remercier Dieu et de faire respectueusement ce signe d'adoration? Ce +n'est pas parce que j'ai vu le doigt de Dieu dans ce testament, c'est +parce que j'y ai vu le doigt de la plus noble et de la plus divine des +créatures, le doigt de Geneviève de La Chastaigneraye.» + +Geneviève voulut comprimer son émotion. «Je ne comprends pas, Octave.» +Ce nom, qu'elle n'avait pas encore prononcé en lui parlant, résonna au +coeur de Parisis. «Vous ne comprenez pas, Geneviève. Vous ne voulez +pas avouer que vous comprenez; pour moi, je vois juste. Ce testament +n'exprime pas la volonté de ma tante, il exprime la vôtre. Voilà +pourquoi je n'en veux pas.» + +Geneviève reprit sa parole railleuse. «Je vous remercie, monsieur, +vous devriez avoir plus de soumission pour ma volonté, si c'est la +mienne.» + +Octave avait replié le testament et l'avait remis dans le livre +d'Heures. «Voilà, dit-il à Geneviève en agrafant les fermoirs +d'argent.--Eh bien! monsieur, j'irai aujourd'hui même le porter chez +le notaire.» + +Octave reprit le livre par un mouvement soudain. Geneviève ne devina +pas ce qu'il voulait faire. + +Une seconde fois il déplia le testament et baisa doucement la +signature de sa tante Régine. + +Puis le déchirant avec sa grâce exquise: «Voilà mon dernier mot, +dit-il simplement.--Octave! qu'avez-vous fait?» s'écria Geneviève.» + +Il lui donna la moitié du testament et mit l'autre moitié dans le +livre d'Heures. «Gardons ceci tous les deux pour nous prouver, ne +fût-ce qu'à nous-mêmes, que si la noblesse du coeur était bannie de ce +monde, on la retrouverait chez les Parisis.» + +En ce moment, le curé de Champauvert chantait le _Pater Noster qui es +in coelis_. + + + + +XXXV + +LE BOUQUET DE ROSES-THÉ + + +Quand la messe fut dite à l'église de Champauvert, il se passa devant +le portail une scène imprévue qui vint tout à coup effacer les douces +émotions qui avaient pris le coeur de M. Octave de Parisis et de Mlle +Geneviève de la Chastaigneraye. + +Tout le pays savait déjà l'histoire du testament--je ne parle pas du +dernier;--puisque Mlle de La Chastaigneraye était la légataire, il +fallait bien manifester sa joie: les jeunes gens et les jeunes filles +avaient imaginé, de lui tresser, avec des rameaux, des feuillages et +des fleurs, un petit palanquin ou plutôt une chaise à porteurs de la +forme la plus rustique. + +Huit paysannes, toutes vêtues de blanc et couronnées de marguerites, +étaient venues là, vers la fin de la messe, pour offrir des bouquets à +Geneviève et pour la supplier de monter dans la chaise à porteurs. + +Mlle de La Chastaigneraye prit gracieusement un magnifique bouquet +de roses-thé que lui présenta la plus jeune des paysannes, mais elle +refusa de monter. + +«Vous avez tort, ma cousine, lui dit Octave, vous allez désespérer ces +braves gens.--Tant pis, mon cousin, répondit Geneviève en prenant le +bras d'Octave et en respirant le bouquet; songez bien que c'est aux +cinq millions de ma tante qu'on fait cette fête. Or, c'est vous qui +devriez monter dans cette maison rustique.» + +Et comme les jeunes filles insistaient, elle se tourna vers Mlle de +Moncenac et lui dit gravement que c'était à elle à monter dans la +chaise à porteurs. «Pourquoi?--Parce que vous êtes vous-même un +bouquet de rosés.» + +Mlle de Moncenac était trop simple pour s'imaginer qu'on pût railler +sa figure à prime-roses et sa robe à ramages. Elle monta sans se faire +prier dans la cabane de fleurs, trouvant tout simple que les huit +jeunes filles la portassent au château. + +Quand on fut devant le vieux portail, Geneviève demanda à Octave qu'il +voulût bien l'autoriser à prendre sur la succession de sa tante Régine +huit fois mille francs pour doter ces jeunes filles. «Vous savez bien, +Geneviève, que j'ai déchiré le testament, vous savez bien que vous +êtes maîtresse absolue de cette fortune; faites des dots à tout le +monde. Si un jour il ne vous reste plus de quoi vous faire une dot à +vous-même, je viendrai peut-être vous demander votre main.--Eh bien! +ce jour-là, mon cousin, je vous donnerai peut-être ma main.» + +Geneviève se sentit rougir et se cacha la figure dans son bouquet, +tout en le respirant encore avec ivresse. + +Il lui sembla qu'elle respirait le bonheur dans les paroles d'Octave. + +Le bonheur! Le bouquet lui tomba des mains. Octave qui la regardait, +vit la pâleur se répandre comme un nuage sur cette belle figure. +«Octave! dit-elle en lui tendant la main, je me sens mourir.» + +Octave ne comprenait pas, mais il ne put empêcher Geneviève de tomber +foudroyée. «Oh! mon Dieu! s'écria Mlle de Moncenac, la voilà morte!» + +Qui donc avait donné le bouquet de roses-thé? + + + + +XXXVI + +LE BOUQUET DE ROSES-THÉ ET LE POISON DES MÉDICIS + + +Mademoiselle de la Chastaigneraye qui n'avait pas voulu retourner au +château dans un palanquin, y fut portée dans les bras d'Octave. + +Ce fut une révolution tout autour d'elle; le curé et le médecin +accoururent en même temps: c'était à qui sauverait son âme, c'était à +qui sauverait son corps. + +Le curé n'avait que faire de toutes ses bénédictions, parce que +Geneviève était une de ces pieuses créatures qui traversent le monde +comme une image de Dieu, exemple vivant de toutes les beautés et de +toutes les vertus. + +Le médecin pouvait-il sauver le corps? Le duc de Parisis lui dit qu'il +ne doutait pas qu'elle n'eût respiré dans un bouquet le poison subtil +des Médicis, dont le secret s'est transmis dans quelques grandes +familles. Le médecin secoua la tête d'un air de doute; mais comme +Octave insistait, il s'écria: «Attendez donc! Je me souviens que par +Richelieu ou Mazarin j'ai le contrepoison; mais je crois encore que +Mlle de La Chastaigneraye est tout simplement évanouie.» + +La jeune fille était couchée sur une chaise longue devant une fenêtre +ouverte. L'air vif frappait son front et soulevait ses cheveux. Le +médecin demeurait à la porte du château; il courut chez lui, après +avoir recommandé à Octave de tenir toujours des sels sur les lèvres de +Geneviève. + +Quand il revint, Geneviève avait entr'ouvert les yeux; Octave la +soulevait dans ses bras, agenouillé devant la chaise longue. Son âme, +devenue une volonté, avait-elle fait le miracle du contrepoison? +Non, sans doute. Geneviève referma ses yeux et sembla retomber plus +profondément dans la mort. + +On peindrait mal le désespoir d'Octave; il regardait Mlle de La +Chastaigneraye, il regardait le médecin avec des yeux désolés et +suppliants. «Docteur! docteur! apportez-vous la vie!--A-t-elle parlé? +demanda le médecin.--Non; elle a entr'ouvert les yeux et les a +refermés presque aussitôt.--Elle m'a regardée, s'écria Mlle de +Moncenac en poussant des hurlements; je suis sûre que c'était pour me +dire adieu.» + +Le médecin s'était penché sur Mlle de La Chastaigneraye; il lui versa +dans la narine et sur la bouche une composition où dominaient le +chlore, le café et le thé. «C'est tout simplement le contrepoison des +Orientaux, dit le médecin.» En même temps il oignit les tempes d'une +liqueur blanche qui exhalait une forte odeur marine. «La nature, donne +les poisons, la nature donne les contrepoisons. J'ai essayé cette eau +sur une femme qui venait de mourir; l'action est telle, qu'elle a +remué la tête.» + +Comme le médecin disait ces mots, Geneviève rouvrit les yeux et tendit +les bras comme pour mieux respirer. La vie était revenue. «Je ne +comprends pas,» dit-elle. + +Une heure s'était passée, elle se croyait encore sur le chemin de +l'église; elle n'avait aucune conscience de son évanouissement. Elle +sembla touchée de voir Octave à ses pieds, dans l'attitude de l'amour +et de la douleur; l'émotion l'avait brisé, il était pâle et désolé, +il ne savait pas si on triompherait du poison; car, pour lui, il ne +doutait pas du poison dans le bouquet de roses-thé. + +Il se rappelait que c'était une jolie petite fille, toute blonde et +toute souriante, la plus jeune des paysannes, qui avait offert le +bouquet à Geneviève. Mais ce n'était pas cet enfant qui avait cueilli +les roses. Il donna l'ordre qu'on recherchât la petite fille. «Que +s'est-il donc passé? demanda Geneviève.--Vous avez respiré ce bouquet +qui est là-bas, vous avez pâli et vous vous êtes trouvée mal.--Bien +mal, sans doute, puisque je me sens mourir encore.--Voyons, voyons, +dit le médecin, il faut vivre, il faut vouloir vivre, vous allez +marcher.--Jamais,» dit Geneviève anéantie. + +Octave comprit, comme le médecin, que l'immobilité était fatale. Bon +gré, mal gré, il fallut que Geneviève essayât de se tenir debout, +appuyée sur Octave et sur le médecin, avec les larmes de Mlle de +Moncenac pour spectacle. + +On avait amené la petite fille. «Mon enfant, qui vous avait donné +ce bouquet?--Mais c'est un bouquet du château.--Qui donc l'a +cueilli?--Tout le monde.--Qui est-ce tout le monde?--Je ne sais pas, +on m'a dit que c'était le plus joli bouquet et qu'il fallait me le +donner à moi, parce que j'étais la plus petite.--Qui vous a dit +cela?--Tout le monde.» + +Vainement on questionna l'enfant, elle ne répondit pas autre chose. +Octave se promit bien de faire une enquête, mais il ne voulut pas +mettre la petite fille à la question. + +Le souvenir de Violette, qu'il croyait avoir entrevue errant autour du +château, lui revint tout à coup. «Oh mon Dieu!» murmura-t-il. Mais il +dit aussitôt: «Non, ce n'est pas elle.» + +Cependant Mlle de La Chastaigneraye commençait à marcher toute seule; +sans doute elle trouvait bien doux de s'appuyer sur Octave, mais sa +pudeur s'était réveillée avant sa force; elle se dégagea du bras de +son cousin et alla s'appuyer à la fenêtre. «Quel beau ciel, dit-elle +comme pour remercier Dieu.--Oui, dit le médecin, est-il possible que +le ciel soit si pur et qu'il y ait des empoisonneurs sur la terre; +car vous l'avez échappé belle. Il y avait, je n'en doute pas, sur +le bouquet une poussière d'opium, d'acide prussique, de digitale +pourprée, de noix vomique et de ciguë, que j'ai combattue par mon +antidote.» + +Le médecin ne voulait pas qu'on s'imaginât que ce fût un évanouissement. +«Oui, dit Geneviève, on avait voulu me faire mourir dans les roses; je +sais bien, moi, qui a donné ce bouquet; mais je serai comme la petite +fille, je dirai que c'est tout le monde.» + +Cependant le bouquet avait disparu. «Où sont donc ces roses! demanda +tout à coup Geneviève.--Je ne sais pas, dit Octave; j'avais dit qu'on +apportât le bouquet ici, je ne le vois pas.» Quelques minutes après, +on entendit un grand tumulte dans la cour de service; on criait au +secours, on pleurait tout haut. «Qu'est-ce que cela? demanda Mlle de +La Chastaigneraye.--En voici bien d'une autre, dit le médecin qui +remontait tout pâle, en agitant le bouquet de roses.» + +Il se jeta sur un fauteuil. «Parlez! parlez!--Comme je descendais, on +m'a dit? «Accourez donc vite, voilà Rose Dumont qui se trouve mal.» +Elle se trouvait si mal qu'elle était morte.--C'est impossible!--C'est +impossible, mais cela est. Et ce qui va bien plus étonner, c'est +qu'elle a été tuée par le fameux bouquet de roses. Vous voyez bien +que les roses étaient empoisonnées. Vous en êtes revenue de loin, +mademoiselle. Figurez-vous que cette grosse bête-là s'est mise à rire +quand on lui a dit que vous étiez empoisonnée par des roses. Elle +avait elle-même rapporté le bouquet. «De si belles roses!» s'est-elle +écriée. Et elle a respiré à plein nez et à pleine bouche, comme elle +eût fait d'un panier de fraises. Cela n'a pas été long: quand je suis +descendu, on me l'a montrée couchée sur les dalles. Mais j'ai eu beau +faire, le sang est trop vif chez elle, le contrepoison n'a pu agir; il +était trop tard.» + +Le médecin avait dit tout cela en tenant à la main le bouquet de +roses. Octave le prit, arracha ce qui restait de papier et dénoua le +ruban rouge de Violette. Et comme il prenait les roses une à une, +Geneviève lui dit: «Est-ce que vous voulez les respirer aussi?--Non, +je cherche.--Vous imaginez-vous que vous allez trouver la carte de +celui ou de celle qui a envoyé ces roses?--Il faudra pourtant savoir +d'où elles viennent.--On le saura, dit le médecin. Ah! c'est un beau +cas pour la médecine.--Chut! dit Geneviève, gardez-vous bien de parler +de cela.--Quoi, mademoiselle, je ferais le silence sur un crime aussi +abominable!--Oui, vous ferez le silence; car je serais désespérée +que, hors des murs de ce château, on s'occupât de moi.--Mais, +mademoiselle....--Mon cher docteur, vous m'avez sauvé la vie, n'est-ce +pas?--Eh bien ... oui, je vous ai sauvé la vie.--Achevez votre oeuvre; +n'oubliez pas que vous me ferez mourir de chagrin s'il y a un procès +criminel.» + +Le médecin serra la main de Geneviève et sembla lui promettre, en ne +disant plus un mot, qu'il ne parlerait pas de l'empoisonnement. + +Octave avait éparpillé toutes les roses. Le médecin les ramassa en +disant: «Vous me permettrez au moins, pour mon amour de l'étude, +d'emporter le bouquet, cela paiera ma visite de ce matin.» + +Le médecin réunit les roses et les emporta, sans oublier le ruban +rouge. «Eh bien! dit Mlle de La Chastaigneraye à M. de Parisis quand +ils furent seuls, que pensez-vous de cela?--Je pense, ma cousine, +qu'il n'en faut rien penser du tout.» + + + + +XXXVII + +L'ADIEU DE VIOLETTE + + +Or que se passait-il hors de l'église? + +Violette ne s'était pas consolée avec le grand d'Espagne des +volageries d'Octave; elle avait beau comprimer son coeur, le premier +amour était là qui parlait haut. Un instant, quand elle s'était jetée +dans la vie d'aventures, elle avait espéré oublier le duc de Parisis; +mais cette fatale image était revenue plus despotique que jamais, +s'imposant par toutes les fascinations. Elle voulait devenir une femme +forte; mais elle avait beau mettre tous les masques qui cachent le +coeur, la pauvre petite Violette se réveillait toujours tendre et +douce. Aussi c'était pitié de lui voir jouer la haute comédie des +coquines. + +A peine Octave était-il parti pour Parisis, qu'elle fut prise d'un +grand désespoir pour s'être vengée à Dieppe. Puisqu'il s'était affiché +avec elle, c'est qu'il l'aimait. Elle aurait dû se résigner à ses +fantaisies. Elle ne doutait pas qu'en reprenant sa douceur des +premiers jours, elle ne reconquît son amant. + +Elle alla pour le voir à son hôtel le soir même de son départ. Un des +domestiques d'Octave, qui voulait du bien à Violette et qui croyait +que son maître s'ennuyait à Parisis, lui conseilla d'aller le +retrouver au château, où sans doute il serait ravi de la voir arriver. +Rien n'est impossible à une femme amoureuse: elle partit pour Parisis +le jour où l'on faisait à Champauvert la lecture des testaments. + +La Bourgogne était le pays de sa mère; mais Violette n'y était pas +allée depuis sa naissance. Elle avait plus d'une fois dit à Octave: +«Nous sommes du même pays,» comme si cela dût la rapprocher encore de +lui. + +Le hasard, qui fait bien les choses, la mit nez à nez, à une table +d'hôtellerie à Tonnerre, au Lion-d'Or, avec Mme de Portien, qui dînait +là pour n'avoir pas voulu dîner avec Geneviève de La Chastaigneraye et +Octave de Parisis. + +Quoique Mme de Portien n'eût pas une figure sympathique, il restait +dans son air je ne sais quoi de la femme de race qui plut Violette. On +verra bientôt que ces deux femmes devaient fatalement se rencontrer. + +Mme de Portien était encore tout à la fureur qui l'avait prise au +dernier testament lu. Aussi, ne regardant qu'en elle-même, ce fut à +peine si elle avait entrevu Violette. + +La jeune fille avait eu le bon esprit de revêtir un simple costume de +voyage comme toutes les femmes du monde qui vont aux eaux, si bien +qu'on ne pouvait s'imaginer que ce fût une femme galante. On sait que +Mlle Violette de Parme avait une figure poétique qui eût été partout +une lettre de recommandation, même dans le meilleur monde, quand elle +ne se barbouillait pas trop la figure de poudre de riz. + +Comme il n'y avait ce jour-là que des hommes attablés dans la salle +à manger, elle se hasarda à parler à Mme de Portien. «Le château de +Parisis, madame, est-il bien loin de Tonnerre?» + +Mme de Portien leva la tête avec la plus vive curiosité et dévisagea +Violette. «Vous allez à Parisis, mademoiselle?--Peut-être, madame.» +Violette avait rougi comme la Violette d'autrefois. «Eh bien! madame, +vous ne trouverez pas M. de Parisis.» + +Mme de Portien avait dit tour à tour _mademoiselle_ et _madame_ comme +eût fait un juge d'instruction.» Il est donc déjà reparti pour Paris? +demanda Violette.--Non, mademoiselle; mais il est en train de se +marier au château de Champauvert.» Cette fois, Violette pâlit. «Ah! +dit-elle simplement, je ne savais pas cela.» Mme de Portien vit bien +qu'elle avait porté un coup à Violette. Ce lui fut une grande joie; +il lui sembla doux de faire souffrir son prochain comme elle-même: +c'était son pain quotidien. Même quand elle était heureuse, tout le +monde était malheureux autour d'elle. + +De tous les Parisis, Mme de Portien était indigne de ce beau nom. Sa +mère, une soeur du duc Raoul de Parisis, avait épousé le comte de +Pernan et n'avait eu qu'une fille: aussi Edwige avait bientôt dominé +la maison avec les caprices violents d'une nature rebelle. + +Elle avait mal commencé. A seize ans, après une aventure avec le +vicomte d'Arse, elle allait à Paris avec sa femme de chambre pour +accoucher d'un enfant anonyme qu'elle ne voulut pas revoir, moins dans +l'horreur de sa faute que par l'absence d'entrailles. A dix-sept ans, +elle avait fui le château natal avec un aventurier qui avait dirigé un +théâtre à Lyon et qui était venu près de Parisis voir un oncle curé, +dont il espérait quelque argent. On ne dira pas cette vulgaire +histoire d'un enlèvement qui ne se fit que par une brutale passion où +l'amour ne se montra pas. Au bout de quelque temps, le curé arrangea +tout. On aima mieux le déshonneur d'une mésalliance que le déshonneur +d'une aventure. On espéra tout sauver: on perdit tout. Théodore +Portion, qui signait Théodore de Portien, avait commencé par entamer +la dot, même avant la cérémonie; il continua de plus belle, jusqu'au +jour où la mariée se retourna contre lui pour défendre son bien, car +elle était née avare; enfant, elle vendait ses poupées pour avoir de +l'argent; jeune fille, elle volait les jetons du jeu; bien mieux, elle +volait les pauvres: quand sa grand'mère, la duchesse de Parisis, qui +était aussi la grand'mère d'Octave, volilait qu'une aumône arrivât +à son adresse, il ne fallait pas qu'elle passât par ses mains déjà +souillées. Quand Théodore Portien trouva une femme rebelle devant +son coffre-fort, il s'imagina qu'il était sur la scène et parla +mélodramatiquement; il menaça de se faire déclarer en faillite; le +coffre-fort tint bon. Il montra un poignard; mais la femme était à la +hauteur du mari: elle saisit le poignard et le leva sur lui; il y eut +une lutte horrible qui retentit jusque dans les journaux du temps. On +se sépara, puis on se reprit: il y a des amours qui ne vivent que dans +les injures de la honte et du crime; il y a les voluptés du désespoir. +On se sépara encore; cette fois, le tribunal parla. Quand les biens +furent à l'abri, l'horrible femme livra encore son corps. Théodore +Portien jouait le rôle de ce marquis de la cour de Louis XV qui +ne venait voir sa femme que moyennant cent pistoles, et qui ne se +débottait pas si le souper n'était pas bon. + +Mais la vraie passion de la Portien, c'était la passion de l'or. Elle +achetait les faveurs de son mari: elle eût vendu les siennes si elle +se fût trouvée sur un tout autre théâtre; mais elle vivait très +oubliée dans une petite terre qui lui restait de sa dot, à quelques +lieues de Parisis, convoitant sa part d'héritage dans la fortune de +Mlle Régine de Parisis, et se promettait bien, dès qu'elle aurait +un bon million, d'aller jouir de son reste à Paris. Sa tante Régine +n'avait que quelques années plus qu'elle, mais elle semblait lui +promettre, par sa pâleur maladive, de mourir bientôt. + +Voilà quelle était Mme de Portien quand mourut Mlle Régine de Parisis. +A l'heure de la mort, elle alla s'installer au château comme pour +veiller sur son bien. On n'a peut-être pas oublié les deux mots +dits par Geneviève à Octave pendant la lecture des testaments: _«Le +croiriez-vous? Cette nuit ... mais je ne veux rien dire....»_ Or, que +s'était-il passé cette nuit-là? Pendant que tout le monde dormait au +château, une vraie nuit de repos après tant de nuits d'anxiété et de +fatigue, Mme de Portien, tourmentée par le bruit des testaments, +avait pénétré à pas de loup dans la chambre de la morte; et là, dans +l'horrible silence des mauvaises pensées et des mauvaises actions, +elle avait forcé un petit secrétaire en bois de rose où sa tante +écrivait et cachait ses secrets. Qu'avait-elle trouvé? des brouillons +de lettres et des brouillons de testaments. Elle avait lu rapidement. +Elle désespérait de mettre la main sur autre chose, quand un pli +cacheté lui apparut avec sa cire rouge: elle le saisit, ne doutant pas +qu'elle ne tînt sa ruine ou sa fortune. + +Geneviève, qui ne dormait pas non plus cette nuit-là, mais qui sans +doute ne pensait pas au testament, avait suivi sa cousine avec +curiosité; elle avait tout vu, parce qu'elle avait pu se cacher sous +la portière du cabinet de toilette. Elle ne fut pas peu surprise de +l'étrange expression de cette figure dominée par une idée maudite; +mais elle fut bien plus surprise encore quand Mme de Portien, après +avoir lu le pli cacheté, regarda autour d'elle et l'alluma à la +bougie. Mlle de La Chastaigneraye s'enfuit effrayée; elle alla se +cacher comme si elle eût été atteinte elle-même par cette souillure +d'une personne de sa famille. Mme de Portien avait brûlé un testament +qui la déshéritait, mais un testament déjà ancien. + +Ce sacrilège n'avait pas empêché l'horrible femme de subir le déshérit. +On comprend dans quelles idées de sourde fureur et de sourde vengeance +elle s'était éloignée du château de Champauvert. + +Elle ne doutait pas que Geneviève ne devînt bientôt la duchesse de +Parisis; elle se voyait non seulement bannie de la fortune, mais +bannie de la famille. Elle enrageait de voir s'évanouir ses dernières +espérances; le rôle qu'elle voulait jouer à Paris, elle ne le jouerait +pas; les paysans au milieu desquels elle vivait ne manqueraient pas de +se moquer d'elle, elle ne voyait plus sur son chemin que des avanies; +elle avait semé le mal, elle ne recueillerait plus que le mal. + +Toutes ces idées lui traversaient la tête, quand Violette, qui dînait +à côté d'elle dans l'hôtellerie de Tonnerre, lui adressa cette +question: _Le château de Parisis est-il bien loin de Tonnerre?_ + +Mme de Portien interrogea Violette, comme si elle avait sous la main, +par un hasard providentiel--les coquins et les coquines mettent la +Providence partout--comme si elle avait sous la main un instrument +de vengeance: elle avait deviné tout de suite que Violette était une +maîtresse d'Octave de Parisis. + +Les amoureux et les amoureuses aiment à jaser quand on parle à leur +coeur. Violette ne vit dans Mme de Portien qu'une femme curieuse, car +celle-ci ne démasquait jamais ses batteries. «Vous l'aimez donc bien, +ce mauvais sujet? demanda Mme de Portien.--Oui, ç'a été mon bonheur et +mon malheur, dit ingénument Violette. Mais que voulez-vous! on n'en +meurt pas, puisque je ne suis pas morte. On dit qu'on se console parce +que la vie est un perpétuel chagrin. Se consoler, c'est souffrir +ailleurs. Moi je me consolerai en pensant au bonheur d'Octave.--Ah! +vous n'êtes pas vaillante! s'écria Mme de Portien, emportée plus +qu'elle ne voulait. Vous n'aimez pas les batailles de femmes; vous ne +voulez pas lutter contre Mlle de La Chastaigneraye.--Non, je veux +que M. de Parisis soit heureux.--Qui vous dit qu'il sera heureux? +Geneviève est une étrange fille qui fera le malheur du duc.--Vous la +connaissez donc?--Un peu: mais elle est si singulière qu'elle ne se +connaît pas elle-même. Ah! si j'étais comme vous, belle et jeune, je +ne voudrais pas que mon amant m'échappât. C'est lâche de rendre les +armes avant le combat.» + +En ce moment, une fille de l'auberge apporta un magnifique bouquet de +roses-thé, qu'elle venait de cueillir dans le jardin voisin; les +roses de Tonnerre sont renommées comme les roses de Provins. La fille +d'auberge présenta le bouquet à Mme de Portien. «Non, dit Mme de +Portien, dans la peur de donner cent sous à cette fille. Offrez cela à +mademoiselle.» + +La fille d'auberge se tourna vers Violette, qui lui donna un louis +«Ah! les belles fleurs!» dit Violette. Elle les admirait et les +respirait. Quand une idée traversa son coeur et le fit battre. +«Madame, dit-elle en se retournant vers Mme de Portien, savez-vous +quel sera le dernier mot de ma passion pour M. de Parisis? Ce sera ce +bouquet.--Comment cela?--Je vais le lui envoyer avec une prière, une +prière de l'offrir à Mlle de La Chastaigneraye.--Ce sera votre +cadeau de noces?--Oui, et jamais elle n'entendra parler de +moi.--Jamais?--Jamais! jamais! jamais!» + +Une idée traversa aussi le coeur de Mme de Portien. Elle avait sa +vengeance: «Eh bien, mademoiselle, dit-elle, donnez ce bouquet à ce +gamin qui joue là du violon: dans deux heures, il sera dans les mains +du duc de Parisis.--Madame, je vous remercie!» + +Violette écrivit ce simple mot à Octave: + + «Mon ami, j'étais revenue à vous; mais je sais tout. Adieu, nous + ne nous reverrons pas. Gardez-moi une bonne pensée, comme je + garderai de vous mon plus cher souvenir. Nous sommes morts l'un + pour l'autre, ne profanons jamais nos tombeaux. + + «VIOLETTE.» + +Mme de Portien avait appelé le petit joueur de violon: «Tu vas aller +porter ce bouquet au château de Champauvert, où je t'ai rencontré +hier. Tu seras bien payé, mais pars tout de suite.» + +Violette avait demandé du papier blanc pour envelopper le bouquet. +Après l'avoir baisé une dernière fois, elle noua la tige avec un ruban +rouge qu'elle prit dans ses cheveux. «Il aimait tant mes cheveux!» +dit-elle avec un soupir. + +On vint avertir les voyageurs que le train de Paris allait partir: +Violette pensa que ce qu'elle avait de mieux à faire c'était de +rebrousser chemin. Elle se hâta de mettre son chapeau, elle serra +affectueusement la main sèche, et crochue de Mme de Portien, elle donna +un autre louis à son petit ambassadeur en guenilles, et elle sauta +dans l'omnibus qui conduisait au chemin de fer. + +Or, Violette manqua le train. Elle rentra à Tonnerre, repassa par +l'hôtel, tout en se demandant ce qu'elle allait faire jusqu'au train +de nuit. «Si je pouvais voir Octave!» se demanda-t-elle. + +Le silence et l'ennui de la province jettent les amoureux de Paris +plus loin dans la passion, parce qu'ils sont tout à eux-mêmes. + +Violette demanda s'il y avait de bons chevaux à l'hôtel. Naturellement +on lui répondit qu'on pouvait atteler à une calèche les deux meilleurs +chevaux du département. Elle parla de Champauvert: on lui promit qu'en +moins de deux heures elle serait là. + +Il était trop tard. Mais comme cette idée de revoir Octave l'avait +envahie, elle décida qu'elle irait le lendemain à la première heure +à Champauvert. + +Quand Octave se leva le dimanche matin, comment ne vit-il pas Violette +qui rôdait dans la campagne, les yeux sur le parc? + +Pour elle, elle l'aperçut qui fumait sur le perron. A quoi pensait-il? +Il semblait rêver. Elle se demanda si son souvenir ne passait pas dans +son âme. Elle eut envie de sauter par-dessus les haies pour aller dans +ses bras! «Est-ce possible! se dit-elle. C'est lui et c'est moi! En +une demi-minute je pourrais l'embrasser et pourtant je reste clouée +ici.... Mais cette jeune fille viendrait, je ne veux pas la voir....» + +Octave descendit dans le parc. Violette se rapprocha de la clôture. +S'il se fût approché, sans doute elle eût crié:--_Octave, c'est moi!_ + +Comme il tournait la tête de son côté, elle s'imagina qu'il l'avait +vue, mais il s'enfonça sous les marronniers. «C'est étrange, dit-il, +je pensais à Violette et cette femme qui passe là-bas me la rappelle +un peu.» + +Si Violette eût été devant le parc de Parisis, certes elle eût +franchi la haie; mais elle se voyait devant le château de Mlle de La +Chastaigneraye: elle ne se hasarda pas. «Non, dit-elle, je ne suis ici +ni chez moi ni chez lui.» + +Elle sentit que plus elle s'était rapprochée d'Octave, plus elle +était loin de son amant. Elle se décida à regagner sa calèche qui +l'attendait à quelque distance du village. Elle était venue jusqu'au +parc par des sentiers détournés; en s'en retournant, elle se hasarda +un peu plus et voulut même entrer à l'église. Ce fut alors qu'elle vit +apparaître M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, suivis de Mlle +de Moncenac et de Mme Brigitte. Ils allaient tous à la messe. + +Violette était masquée par le bouquet d'arbres de la place publique; +mais elle vit bien l'expression amoureuse d'Octave et de Geneviève. +«Puisqu'ils sont heureux, dit-elle tristement, je m'en vais.» + +Elle ne fut pas surprise, à cet instant, quand elle vit passer +des jeunes paysannes qui préparaient une ovation à Mlle de La +Chastaigneraye à sa sortie de l'église. On vint faire la répétition +sous les arbres. C'était une vraie comédie. Quoiqu'elle se fût un peu +éloignée, Violette comprit bien de quoi il était question. Elle fut +plus surprise encore quand on apporta du château son bouquet de +roses-thé. On le plaça sur la corbeille de fleurs qu'on devait offrir +à la «châtelaine,» selon l'usage antique et solennel. + +Elle avait reconnu son bouquet à son ruban rouge. Pourquoi, le +bouquet, qui devait arriver le samedi soir à Champauvert, n'était-il +arrivé que le dimanche matin? + +Toutes les jeunes filles, moins une, entrèrent dans l'église. Celle +qui resta sous les arbres devait veiller à la corbeille et aux +couronnes de marguerites destinées à les coiffer toutes quand elles +feraient cortège à Geneviève. + +Violette ne craignait plus d'être vue par Octave. D'ailleurs sa +douleur l'aveuglait. Elle s'avança vers la paysanne, quand celle-ci, +qui croyait que c'était une nouvelle venue au château, qui allait +veiller à son tour sous la moisson de roses, courut chez une voisine +pour chercher du fil et une aiguille. + +Violette s'approcha d'autant plus et regarda ses roses-thé. «Eh bien! +dit-elle, voilà un bouquet qui ne s'est pas trompé d'adresse.» Elle +entr'ouvrit l'enveloppe de papier: «Elles sont aussi fraîches qu'hier, +ces roses-thé!» + +Elle saisit le bouquet avec un sentiment de jalousie et reprit sa +lettre d'adieu à Octave. «A quoi bon cette lettre? dit-elle; j'ai +voulu donner mon bouquet à la mariée, pourquoi rappeler mon nom à +Octave!» + +Elle mit la lettre dans sa poche et repartit pour Tonnerre. Cinq +minutes après, comme elle pleurait et prenait son flacon, la lettre +tomba de sa poche et s'envola sans qu'elle y prît garde. + +Le soir, elle dînait avec le prince Rio: «Comme vous êtes gaie! lui +dit-il.--Je le crois bien, répondit-elle en éclatant de rire, pour +cacher ses larmes, mon ex-amant se marie!» + + + + +XXXVIII + +LES DIX MILLIONS + + +Il fallait quelques jours pour que Mlle de La Chastaigneraye reprît +ses forces. Dès qu'elle fut sur pied, elle voulut récompenser les +paysannes de son cortège du dimanche. Chacune des jeunes filles, y +compris la petite fille qui avait présenté le bouquet, reçut deux +mille cinq cents francs en or des mains de Mlle de La Chastaigneraye. +Ce n'étaient que larmes et bénédictions. Dieu a mis la joie si près +des larmes, que la joie pleure toujours, si c'est la joie du coeur. + +Huit jours s'étaient passés; la figure de Mlle Régine de Parisis +était déjà bien loin. Un événement fait ombre à un événement. Les +funérailles de la jeune Rose Dumont mirent au second plan celles de +la vieille châtelaine de Champauvert. M. de Parisis et Mlle de La +Chastaigneraye parlaient encore de leur tante, mais ils parlaient bien +plus du mystérieux bouquet. + +Le procureur impérial, sur une lettre du médecin et sur la rumeur +publique, était venu commencer une enquête; mais Octave et Geneviève +l'avaient supplié de faire l'oubli, tant ils avaient l'effroi d'un +procès en cour d'assises, qui viendrait les mettre en spectacle. Selon +Mlle de La Chastaigneraye, le bouquet n'était pas empoisonné, il +y avait de l'orage ce jour-là, elle n'avait subi qu'un simple +évanouissement. Rose Dumont était morte, il est vrai, après +avoir respiré le bouquet; mais cette fille était sujette aux +étourdissements, le sang la tourmentait, elle dormait toujours. M. +de Parisis appuya les raisonnements de sa cousine; c'était un pieux +mensonge qui pouvait sauver un coupable n'ayant pas la conscience +du crime et qui devait leur épargner à eux beaucoup d'ennuis; sans +compter qu'il avait bien, lui aussi, ses idées sur l'origine du crime +et qu'il eût été désolé que la lumière se fît. + +Le procureur impérial parut décidé à ne pas suivre l'enquête, +quoiqu'elle fût déjà ordonnée. + +Cependant Octave devait partir le dimanche matin; ses chevaux +l'attendaient tout attelés et tout impatients. Il avait pris en +s'éveillant une tasse de chocolat, il comptait déjeuner à Parisis; +mais il était déjà midi, et il resta bien volontiers à déjeuner à +Champauvert, sur une simple prière de Geneviève, à l'heure des adieux. +«Ce n'est pas tout, mon cousin, vous dînerez encore avec moi; ce soir, +vous vous en irez par le clair de lune.» + +Octave se fit rapidement cette question: «Pourquoi Geneviève veut-elle +me retenir à dîner, et pourquoi me donne-t-elle après cela la clef +des champs par le clair de lune?» Et il se répondit: «C'est peut-être +parce qu'elle s'imagine que je m'ennuie.» Mais la jalousie et +l'inquiétude étaient rentrées dans son âme. Le clair de lune lui avait +rappelé les visions sous les arbres du parc: l'homme noir et la femme +blanche, la première nuit de son séjour à Champauvert. «Eh bien! ma +chère Geneviève, je vais vous prouver que je vous aime bien: je ne +partirai que demain pour Parisis.» + +Il fut impossible à Octave de bien lire dans l'expression qui se +répandit sur la figure de sa cousine. «Connaissez donc les femmes, +murmura-t-il, étudiez-les pendant dix ans, soyez don Juan et +La Rochefoucauld, pour vous trouver tout d'un coup devant des +hiéroglyphes comme celui-là.» + +On était au dessert, on passait les plus beaux fruits: des pêches qui +riaient à toutes les gourmandises, des raisins qui donnaient soif à +toutes les lèvres. «Mesdames, dit Mlle de La Chastaigneraye à Mme +Brigitte et à Mlle de Moncenac, vous vous imaginez peut-être que +depuis le testament lu il y a huit jours, ce sont là des fruits de mon +jardin? Eh bien! ce sont des fruits du jardin de M. Octave de Parisis, +car il y a un autre testament.--C'est une plaisanterie! dit Octave.» +Et se tournant vers Geneviève: «Ma cousine, si vous reparlez de cela, +je vais redemander mes chevaux.» + +On ne s'était jamais si bien disputé à qui n'aurait pas dix millions. + +Dans l'après-midi, M. de Parisis, Mlle de La Chastaigneraye et Mlle de +Moncenac montèrent à cheval pour parcourir la forêt. + +Octave était émerveillé de voir Geneviève en amazone; jamais la beauté +héraldique ne s'était plus fièrement dessinée sous les vertes ramures; +son cheval lui-même avait des airs hautains, comme s'il eût compris +que Mlle de La Chastaigneraye avait toute la majesté d'une reine. +En revanche, jamais depuis qu'il y a des amazones, on n'avait vu de +caricature pareille à Mlle de Moncenac, d'autant plus qu'elle avait +revêtu une amazone bleu de roi, qui criait encore plus aux yeux avec +les tons ardents de la figure. Octave avait comme toujours son grand +air, sa désinvolture et son sourire dédaigneux. + +A la Croix-des-Dames, le cheval de Mlle de Moncenac prit peur et la +jeta fort galamment dans un fossé. Elle était trop ronde et trop dodue +pour se rien casser. Octave la ramassa et la replanta sur son cheval +comme si de rien n'était. Mais encore un peu il la replantait sans +dessus dessous. + +A cela près, d'ailleurs, la promenade fut charmante. Il est inutile de +vous dire que Parisis posa bien des points d'interrogation devant +les énigmes de son sphinx aux yeux noirs. Mais plus il cherchait la +lumière dans ce coeur aux abîmes, plus la jeune fille plongeait dans +les ténèbres; elle mettait tous les masques. Tantôt profonde, tantôt +insouciante; hasardant un mot de philosophie après avoir jeté un mot +naïf; montrant tour à tour des nuages et des clartés sur son front; +disant de l'air du monde le plus simple: «Je ne sais rien,» tout en +jetant un regard plein d'éloquence muette. «Ma cousine, dit tout à +coup Octave, est-ce que vous aimez aussi les promenades nocturnes au +clair de la lune?--Oui et non, mon cousin. J'obéis toujours à mes +inspirations, pourtant je vous avoue que je ne suis pas lunatique le +moins du monde.--Avez-vous peur la nuit?--Jamais. Si j'avais peur, +est-ce que je resterais dans ce château, habité par les ombres +errantes comme tous les vieux châteaux?--Vous croyez aux revenants? +--Oui et non. Je crois que les âmes gardent encore longtemps la figure +insaisissable des corps. Voilà pourquoi on les appelle des ombres. +Mais je vous avoue que je n'en ai jamais vu.» + +Octave n'osa pas insister sur ses visions du parc. Il savait bien +d'ailleurs que ce n'était pas des ombres. + +Le dîner fut gai pour un dîner de deuil; la jeunesse s'accuse toujours +et triomphe de tout. Les paysans, d'ailleurs, n'en avaient pas fini +avec leurs surprises. Le violon, la flûte et le hautbois, amour +insensé des quadrilles rustiques, vinrent, au dessert, marier leurs +sons harmonieux. Jamais pareil trio n'avait offensé les oreilles des +gens qui aiment la musique; Mlle de Moncenac elle-même demandait grâce +tout en éclatant de rire. + +On prit le café sur le perron du jardin, où l'on eut la visite du curé +de La Roche-l'Épine, accompagné cette fois du curé de Champauvert. + +La conversation n'en fut pas beaucoup plus catholique; on raconta des +histoires de paysans pour prouver que les sept péchés capitaux ont +trouvé chez eux bon logis à pied et à cheval. A force d'habiller et de +raviver les vices, la civilisation les transforme jusqu'à en faire des +vertus; c'est dans la paix de l'innocence des champs qu'on retrouve le +péché dans toute sa force brutale. + +Le curé de La Roche-L'Épine offrit du café au curé de Champauvert, +sachant bien que son compagnon refuserait. «Vous n'y perdrez rien, +dit-il à Mlle de La Chastaigneraye, car j'en prendrai deux tasses.» + +On parla des dots faites si gracieusement aux huit paysannes. +«Vont-elles se marier? demanda Mlle de Moncenac.--Si elles vont se +marier! s'écria le curé de La Roche-L'Épine qui avait «le mot pour +rire,» je le crois bien, et plutôt deux fois qu'une.--Oh! monsieur le +curé! dit Geneviève avec quelque dignité, mais sans bégueulerie.--Que +voulez-vous, mademoiselle, c'est aujourd'hui dimanche.--Je suis sûr, +dit Octave, qu'à cette heure ces demoiselles ont autant de prétendants +que ceux de Pénélope, sans compter Ulysse.--Mon cousin, mon cousin, je +vous rappelle à l'ordre.--Eh bien, ma cousine, je suppose qu'on danse +déjà devant l'église. Voulez-vous venir voir danser vos vingt mille +francs?» + +Octave alluma un cigare et alla jusque devant l'église pour voir +danser les filles et les garçons. Les huit jeunes filles s'étaient +encore habillées en blanc pour aller à la messe et pour venir +remercier Mlle de La Chastaigneraye. Sur le préau, elles n'étaient pas +tout à fait aussi blanches que le matin. Comme M. de Parisis l'avait +dit, elles étaient assaillies, assiégées, prises d'assaut, chacune +avait une légion d'adorateurs, d'autant plus qu'on répandait le bruit +que le jour du mariage Mlle de La Chastaigneraye en ferait bien +d'autres. + +C'était comique et odieux. Huit poignées d'or avaient mis le feu aux +quatre coins du village. La veille, les pauvres filles avaient à peine +un amoureux, qui leur parlait du haut de sa faulx ou de sa +fourche; maintenant, on leur débitait les compliments les plus +invraisemblables, sans oublier la phrase sacramentelle: «Ce que je +vous en dis n'est pas pour votre argent.» + +On prit le thé au château à dix heures, et on se retira à onze heures, +comme la veille. Vous pensez bien que Parisis ne tarda pas à se mettre +à la fenêtre. Après une demi-heure d'attente, il jugea qu'il avait eu +tort de se montrer: il pouvait effaroucher Roméo et Juliette. Il avait +éteint les bougies, mais on pouvait le voir. Il ferma prudemment sa +croisée et se mit en spectacle derrière le rideau. + +Il réfléchit bientôt qu'il n'était pas bien digne de lui d'épier les +mystères du château de Champauvert. «Ce ne sont pas les mystères +d'Udolphe, mais ils n'en sont que plus sacrés.» Et il se retira +héroïquement de son embuscade. «Après tout, dit-il, cela ne me regarde +pas, Mlle de La Chastaigneraye est bien libre d'être folle comme +toutes les femmes; elle n'est ni ma maîtresse ni ma fiancée; qu'elle +ait ou qu'elle n'ait pas cinq millions, elle n'en est pas moins libre +de ses actions; elle est belle, elle a vingt ans: qui peut répondre de +son coeur, même dans les solitudes de la Bourgogne? Qui sait s'il +n'y a pas dans quelque villa voisine un gentilhomme campagnard ou un +Parisien attardé qui travaille ses embûches?» + +Et tout en se prouvant qu'il n'avait pas le droit de regarder par la +fenêtre, Parisis souleva le rideau. Il ne vit rien sous les arbres +doucement agités par les brises déjà fraîches. Il allait laisser +tomber le rideau; mais minuit sonna, la curiosité retint sa main. + +Tout à coup, au loin, au delà de la pièce d'eau, voilà que la vision +blanche apparaît. Quand je dis la vision blanche, je ne veux pas +faire croire que c'était une ombre, c'était bien une vraie femme qui +marchait. Mais pourquoi cette dame blanche comme à l'Opéra-Comique? +demandera-t-on. Je n'en sais rien. Peut-être celle qui la portait +voulait-elle faire croire à une vision. «Sans doute, dit Octave avec +un mouvement de fureur, le monsieur tout noir n'est pas loin...» + +Il faillit arracher le rideau quand il vit le monsieur noir aller à la +rencontre de la dame blanche. «Je comprends pourquoi Geneviève m'avait +conseillé de partir à la brune.» + +Octave ralluma ses bougies comme s'il lui fût impossible de prendre +un parti sans y bien voir. Avant de réfléchir, il sonna, tout en se +disant sans doute que tout le monde était couché, moins les amoureux +du parc. A sa grande surprise, un petit groom qui vivait toujours dans +le vestibule, jouant à la toupie ou faisant des caricatures, vînt lui +demander ses ordres. «Mlle de La Chastaigneraye dort-elle? lui demanda +Octave en le regardant dans les yeux.--Comment monsieur veut-il que je +sache cela, puisque mademoiselle ne me dit ni bonjour ni bonsoir?» + +Octave s'aperçut seulement alors qu'il jouait un rôle indigne. +«Va-t'en, dit-il au groom. Je voulais prier Mlle de La Chastaigneraye +de me prêter un livre si elle ne dormait pas encore.» + +Le groom disparut. Quelques minutes après, une fille de chambre, à +peine habillée, apportait à Octave quelques volumes dépareillés. +«Est-ce cela, monsieur le duc?--Oui, dit-il sans regarder. Ce gamin a +eu tort de vous parler. Peut-être aura-t-il réveillé ma cousine?--Oh! +monsieur le duc, Mlle Geneviève ne dort pas si tôt.--Comment! à +minuit?--Vous savez, monsieur le duc, comment on vit ici: mademoiselle +est si fantasque!» + +Ce mot avait échappé à la fille de chambre: elle frémit d'en avoir +trop dit, et s'éloigna tout en rajustant ses jupes. C'était une belle +créature qui ne demandait qu'à jaser; elle avait jugé, sur le rapport +du groom, que puisque M. de Parisis ne dormait pas, c'est qu'il +s'ennuyait; elle avait pensé aux fortunes rapides que font les femmes +de chambre dans leurs rencontres nocturnes avec les beaux messieurs de +Paris: elle était apparue dans un déshabillé fort voluptueux. «Ma foi, +elle est fort jolie.» dit Octave. Un peu plus il la rappelait; il +trouvait que les femmes sont trois fois femmes quand elles sortent du +bal et quand elles sortent du lit; c'est le moment où la force du sang +leur donne un magnétisme irrésistible. Octave était trop de l'école +de don Juan pour dédaigner une femme sous prétexte que c'était une +servante. Il n'avait donc pas plus de préjugés que lord Byron. Mais +tout à sa jalousie, il se contenta de lui crier: «Mademoiselle, allez +réveiller mes gens.» + +Octave alluma le cigare de la colère et descendit lui-même. Quand il +ordonnait, ses gens n'y allaient pas de main morte; sous ses yeux, il +fallait que tout se fît à la minute. En moins d'un quart d'heure, +ses chevaux furent à la voiture. Il s'était imaginé que Mlle de La +Chastaigneraye, avertie par la femme de chambre ou par le groom, +viendrait s'opposer à son départ, ou tout au moins lui dire adieu. +Mais elle ne parut pas. + +Au dernier moment, il remonta dans sa chambre, sous prétexte d'avoir +oublié je ne sais quoi,--il n'en savait rien lui-même.--Il avait +oublié de soulever une dernière fois le rideau pour voir sous les +grands marronniers. Il ne vit rien que les feuilles qui ondoyaient au +vent et la lune qui mirait sa pâleur dans la pièce d'eau. + +Il redescendit en toute hâte et partit. «Je ne me croyais pas si bête, +dit-il quand l'air de la nuit eut un peu frappé sur son front. Je me +conduis comme un écolier. Ce que c'est que de ne plus être maître de +son coeur! Il n'y a pas à se le dissimuler, j'aime Geneviève.» + +Et après un silence de cinq minutes, il avait vu plus profondément +dans son coeur, il répéta: «J'aime Geneviève.» + +Et comme il aimait à railler toujours, même les sentiments de son +coeur, il reprit: «J'aurais bien mieux fait de donner un tour de clef +quand cette fille est venue; elle se fût dévoilée à moi corps et +âme; j'aurais appris à connaître la maîtresse par la servante.--Non, +reprit-il en se jugeant et en se condamnant, c'est assez de +profanations comme cela.» + + + + +XXXIX + +ALICE + + +L'aurore aux doigts de rose ouvrait les portes de l'Orient quand +Octave arriva au château de Parisis; ce qui veut dire, en prose du +XIXe siècle qu'il était cinq heures quarante-cinq minutes, almanach de +Mathieu Laënsberg. + +Octave avait sommeillé en voiture; il monta à sa chambre à coucher, +mais il ne se coucha pas. Il redescendit presque aussitôt et donna +l'ordre qu'on lui amenât l'intendant. + +L'air était vif, il fit allumer un grand feu dans le petit salon et +promena mélancoliquement ses regards sur les meubles démodés, mais +chers à son souvenir. C'était dans ce petit salon, sur cette chaise +longue, devant la fenêtre ouverte, que sa mère avait voulu mourir. +Il se revit agenouillé devant elle, mouillant de larmes ses mains +blanches qui le bénissaient et retombaient sans forces. Ces souvenirs +peuplèrent soudainement cette silencieuse solitude. Il se renversa sur +un fauteuil et regarda amèrement le chemin parcouru depuis la mort +de sa mère: le voyage en Amérique, l'expédition de Chine, et les +aventures parisiennes. Il n'eut pas à rougir de cet examen de +conscience; il avait été fier toujours, aventureux, héroïque; s'il +s'était attardé dans les folies de la vie parisienne, c'était encore à +ses yeux de l'héroïsme, puisqu'il avait pris le premier rôle parmi les +Alcibiades de son temps, à la pointe de son épée et à la pointe de son +esprit. Il ne se reconnaissait qu'un tort--un tort bien léger--celui +d'avoir dévoré deux millions. + +Octave voyait dans son imagination passer la belle figure de sa +cousine. «Dix millions! reprit-il, mon premier mouvement a été beau; +mais le second me conseillait de ne pas déchirer le testament et +d'épouser Geneviève.» + +Vers minuit, Octave se promenait par le parc, quand tout à coup une +femme qui pleurait se jeta sur son passage. C'était la fille de son +intendant, M. Rossignol qui lui avait taillé une dot dans la forêt de +Parisis. «Pourquoi pleurez-vous, madame? lui demanda Octave.» Il la +prit dans ses bras comme pour la protéger. «Oh! monsieur de Parisis, +mon père m'a mariée, malgré moi, à un notaire qui ne parle que de +coups de canif dans le contrat. Je me suis enfuie à la dernière +heure.--A l'heure du sacrifice!--Oui, monsieur le duc.--Comme votre +coeur bat!--Je savais bien que vous me consoleriez!» + +Le duc de Parisis consola la jeune mariée--pendant tout une +heure.--«Après tout, pensait-il, elle est jolie; ce qui tombe dans le +fossé c'est pour le soldat. Et d'ailleurs, elle me coûte cent mille +francs.» + +Survint le notaire avec une lanterne. «Monsieur, lui dit le duc de +Parisis, voici votre femme qui s'est perdue dans le parc; mais je l'ai +remise dans son chemin. Ne lui parlez plus de coups de canif dans le +contrat.» La fille de M. Rossignol montra fièrement à son mari un +petit poignard d'or que Parisis lui avait fiché dans les cheveux. + +Octave ne serait peut-être pas parti le lendemain pour Paris si une +figure inattendue ne se fût montrée au château de Parisis. + +Il se promenait dans le parc, dans le cortège des mélancolies. Il y +avait bien de quoi. Il sentait que Mlle de La Chastaigneraye était +perdue pour lui; il ne s'était pas avoué encore tout son amour pour +elle, parce que son coeur était alors le pays des ruines et que les +fantômes des femmes aimées y revenaient ça et là. + +Non seulement il voyait déjà s'évanouir ce rêve le plus cher qu'il eût +caressé, mais il pressentait qu'un jour ou l'autre il lui faudrait +faire son compte au grand jour, c'est-à-dire avouer tout haut qu'il +n'avait pas le sou. On ne joue pas impunément toute sa vie le jeu des +riches quand on est devenu pauvre. + +Jusque-là il avait pris cela gaiement--comme on dit dans la langue +parisienne--parce qu'il était emporté par le tourbillon et qu'il ne +descendait pas profondément en lui-même; mais au château de Parisis, +le dernier voile tomba de ses yeux. + +Les figures des maisons et des arbres ont leur physionomie journalière +comme les figures des personnes; il semble que l'âme des choses +transperce partout dans ses mouvements de gaieté et de tristesse. + +Octave regardait son vieux château et le trouvait plus mélancolique +encore que lui. Cette demeure, berceau et tombeau de tous les siens, +le regardait pas ses grandes fenêtres désolées et lui parlait avec +éloquence par cette langue universelle des sentiments qui dit tout +et qui se comprend si bien. Les arbres, les nouveaux venus comme les +anciens, lui reprochaient son absence et son oubli. + +Mais il y avait un reproche qui s'élevait plus haut et qui le touchait +de plus près, dans toute cette belle demeure et dans tout ce beau +parc. Il entendait une voix s'élever des tombeaux pour lui dire: +«Qu'as-tu fait de ta fortune? tu as humilié notre fierté, la lèpre des +hypothèques a entamé le marbre de notre sépulcre, et le jour vient +où on nous jettera dehors comme des chiens.--Jamais! s'écria Parisis +comme s'il eût vraiment entendu ce reproche sortir de terre.» + +Et ce reproche ne venait pas seulement des tombeaux. Il cueillit une +rose comme pour respirer d'autres idées, mais la rose elle-même lui +dit: «Pourquoi me cueilles-tu, je ne fleuris que pour les Parisis!» + +On sait qu'Octave, un beau païen comme ils le sont presque tous parmi +ceux-là qui ont rejeté le devoir comme un bourrelet, ne croyait qu'à +l'âme des choses, une religion qu'il s'était faite, car les athées +aussi ont leur religion. La Révolution n'avait-elle pas décrété l'Être +suprême! Or, Octave croyait à sa religion. Pour lui, l'homme, la +nature, les choses, tout communiait; il était donc plus sensible que +tout aux voix de l'invisible. Il jura que le château de Parisis ne +serait pas vendu; il sentait bien venir jusqu'à lui la gueule béante +et affamée de l'expropriation, mais il trouverait encore quelque +gâteau d'or pour apaiser le monstre jusqu'au jour où il le chasserait +de ses terres. «On serait si heureux ici! dit-il en respirant, si on +ne respirait pas l'air des hypothèques.» + +Et il faisait des calculs. Il se demandait s'il ne serait pas plus +sage de vendre d'abord quelques fermes éloignées, mais c'étaient les +meilleures. La montagne et la vallée du château ne donnaient que du +bois et du foin, terre rocheuse sur la montagne, terre humide dans la +vallée. On aurait bien pu trouver deux cent mille francs en abattant +les bois, mais c'était découronner le château. On aurait bien pu +cultiver la vallée, mais il fallait pour cela dessécher une suite +d'étangs qui formaient un des plus beaux paysages de la Bourgogne. + +C'est là l'éternel chagrin des grands seigneurs qui se ruinent: ils +ont trop l'amour du beau, du grandiose et du pittoresque, pour les +sacrifier, fût-ce à une pyramide d'or. Ils ne sont pas pour les +demi-mesures, ils aiment mieux tout perdre. + +Octave, après avoir ruminé sur des chiffres problématiques, termina +toutes ses additions et toutes ses soustractions par ces mots: «Total: +tout ou rien.» + +Il était assis devant une des grilles bordant le saut-de-loup qui +entourait le parc, à trois ou quatre portées de fusil du grand perron, +quand une voix bien timbrée répéta comme un écho railleur: «Total: +tout ou rien.» + +C'était Mme d'Antraygues. «Ah! pardieu! dit Octave en se levant, je +croyais bien que je n'étais entendu que des oiseaux.» Et il se jeta +dans les bras de la comtesse. «Que faites-vous? lui dit-elle en riant, +si les oiseaux allaient nous voir!» + +Ils se regardèrent comme s'ils ne s'étaient pas vus depuis des +siècles. «Ma foi, ma chère amie, vous arrivez bien à propos, j'étais +en train, tel que vous me voyez, de creuser mon tombeau; j'avais déjà +revêtu la robe des trappistes.--Soeur, il faut mourir!--Frère, il faut +mourir! répéta en riant Mme d'Antraygues.» Et après un silence: «Vous +vous imaginez peut-être, Octave, que je m'amuse beaucoup depuis que je +veux m'amuser? Eh bien! je m'ennuie horriblement!--Je le crois sans +peine, puisque vous venez jusqu'ici.--Voyez, je suis toute en noir. Je +porte le deuil de ma jeunesse.» + +Elle regarda Parisis d'un oeil fixe: «Et de votre amour! Encore si tu +m'avais aimée!--Mais je vous ai adorée, Alice: mais je n'ai pas dans +ma vie de plus cher souvenir que le vôtre!--Profanateur! des phrases +toutes faites! Enfin il est écrit que la femme se laissera toujours +prendre par la même illusion.» + +Octave embrassa une seconde fois Mme d'Antraygues. «N'est-ce pas que +je suis devenue laide avec cette pâleur, avec ces yeux cernés? je me +fais peur à moi-même.--Vous êtes plus jolie que jamais, dit Octave en +remarquant un coup d'aile du Temps de plus sur la figure de la jeune +femme.» + +Les mois de passion comptent comme des années. C'est l'orage qui +brûle, qui effeuille, qui dévaste. «Vous avez donc pris tout cela au +sérieux? dit Octave avec douceur.--Si j'ai pris cela au sérieux! Mais +qu'est-ce donc que la vie sans cela?--Vous avez bien raison: un brave +coeur, une bouche qui dit _je t'aime_, une chevelure qui se répand sur +deux fronts, voilà toute la sagesse. Celui qui cherche autre chose sur +la terre est un fou. Vous avez là un bien joli chapeau!» + +Octave baisait les cheveux de Mme d'Antraygues, comme pour retrouver +le parfum évanoui qui l'avait enivré quand elle était en Dame de +Pique. «Un joli chapeau!--Vous êtes bien bon de vous apercevoir que +j'ai un joli chapeau! Je suis partie comme une folle, sans me faire +faire un costume de voyage. En arrivant d'Irlande, j'avais tout donné +à ma femme de chambre. On m'a dit que vous étiez ici, je voulais vous +voir, j'ai cherché, j'ai trouvé et me voilà!--Quelle bonne idée vous +avez eue! Il y a longtemps que le château de Parisis n'a vu balayer +ses allées par une pareille robe à queue.--Oui, je lui fais là un +grand honneur; j'ai déjà perdu la moitié de mon jais en route; tout à +l'heure, en venant à vous, les buissons m'ont tout égrenée.» + +Octave entraînait Mme d'Antraygues vers le château. «Contez-moi donc +toute votre histoire depuis que je vous ai vue.» + +Alice conta son voyage en Irlande, où elle avait failli mourir de +chagrin et d'ennui sous les remontrances de sa grand'mère, une vertu +revêche qui n'avait jamais capitulé, parce qu'elle n'avait jamais lu +que les romans de Walter Scott. Mme d'Antraygues avait commencé par se +soumettre et par s'humilier, comme si elle dût se retourner déjà vers +le repentir. Mais le coeur voulait vivre et brisait sa prison. Elle +revint en France. Le scandale avait éclaté; qui ne s'en souvient +encore, à cette heure? Elle était descendue incognito comme une +voyageuse qui n'a plus de pied-à-terre, à l'hôtel d'Albion. Elle se +hasarda chez sa meilleure amie, la duchesse de Hauteroche, qui fut +impitoyable, parce que la vertu chrétienne ne sera jamais la vertu des +femmes. + +Puisque les femmes ne consolent pas les femmes, il faut bien qu'elles +se consolent avec les hommes. «Voilà pourquoi, dit Mme d'Antraygues à +Octave, je suis venue à Parisis. Allez-vous me faire de la morale, +vous?--Je ne suis pas si bête: toute la morale a été faite par Jésus +Christ, qui a pardonné à la femme adultère. Je vous aime comme moi-même. +--Ne raillez pas! car au fond cela n'est pas si gai. Si vous saviez, +mon ami, comme j'étais inquiète et attristée quand je sortais dans +Paris! Je me figurais que tout le monde me regardait et lisait ma faute +sur mon front. Aussi, voyez, j'ai pris l'habitude du voile. Et puis, je +ne savais où aller! Le soir, je me cachais, au spectacle, dans le fond +d'une avant-scène.--Le théâtre est comme l'église, il accueille tout le +monde.--Voilà pourquoi je me trouvais à côté de vos petites amies.--Eh +bien! vous allez me donner de leurs nouvelles!--On a tout vendu chez +Mlle Diane. Ce que c'est que de ne se pouvoir plus vendre soi-même! Il +paraît que c'est un faux luxe; faux diamants, fausses perles, faux +chignon, fausse femme.--Aussi me suis-je inscrit en faux contre ses +fossettes. Et Violette? vous ne l'avez pas revue?--Plus Violette de +Parme que jamais. Et pourtant, voulez-vous que je vous dise sur Violette +une chose qui va vous surprendre? Depuis votre abandon, elle n'a pas +eu d'amant, si ce n'est vous quand vous l'avez reprise en allant +à Dieppe.--Allons donc! je n'en crois pas un mot.--Eh bien! c'est +pourtant la vérité. Elle se moque de ses amoureux, car ce ne sont pas +ses amants; je connais entre autres ce grand d'Espagne qui lui a +fait un pont d'or sur lequel elle a passé ... sans lui.--Ce serait +original, si c'était possible.--C'est impossible, mais cela est. Ce +n'est pas pour poser, puisqu'elle a tout bravé, que Violette fait +cela, c'est parce qu'elle vous aime. Croyez-vous donc qu'on ne voit +plus une vertu après la première chute?» + +Octave embrassa une troisième fois Mlle d'Antraygues. «Et de quel +argent vit cette vertu farouche?--Ne savez-vous pas que le prince de +Rio lui a donné une parure de haut prix et un bon sur la banque de +cent mille francs, rien que pour prendre rang dans son cortège et +compter parmi ses convives, car sa salle à manger est déjà illustre.» + +Octave dit d'un air grave qu'il croyait trop à la vertu en général +pour nier celle-ci en particulier. «Ça été, poursuivit la comtesse, +la seule femme à me faire bonne figure depuis mon retour à Paris. +Je sentais que son coeur était sur ses lèvres quand elle me +parlait.--Êtes-vous heureuse? lui demandai-je.--Non, mais c'est +égal.--L'avez-vous revu?--Oui, je l'ai revu, mais je ne le reverrai +plus; c'est toujours le même homme; il ne prend jamais une femme que +pour la sacrifier à une autre. Il m'a emmenée à Dieppe pour m'humilier +devant ses duchesses.» + +On vint avertir le duc de Parisis que le dîner était servi. «Madame, +dit-il solennellement à la comtesse, je vous prie de me faire +l'honneur de dîner avec moi en grande cérémonie. Nous aurons chacun un +domestique pour nous servir: c'est tout ce qu'il y a au château. Je +ne vous réponds pas de la cuisine, mais je vous réponds de la +cave.--Comme cela se trouve, s'écria Mme d'Antraygues, moi qui n'ai +jamais bu que de l'eau.» + +On était arrivé sur le perron. Le soleil se couchait dans un lit de +nuages empourprés. Il n'avait rayonné que çà et là depuis le matin; +il répandit tout à coup un air de fête sur le château. «Vous êtes une +bonne fée, dit Octave à Alice: tout était triste tout à l'heure, tout +me semble sourire maintenant. Voyez! sous cette teinte chaude du +soleil couchant, le château se réveille et me fait bonne figure, +tandis que tout à l'heure il me lançait toutes ses malédictions. +Décidément, je ne serai jamais un homme sérieux, parce que l'amour +sera toujours mon maître!--Ah! si vous vouliez m'aimer, dit Mme +d'Antraygues avec une tendresse expansive, je n'aurais peur de rien, +pas même de l'enfer!» + +Parisis, qui avait son éloquence à lui, embrassa pour la troisième +fois Alice, ce qui le dispensait de lui dire la vérité; car il ne put +s'empêcher de rêver à Geneviève et à Violette--tout en les trahissant. + + + + +XL + +OU VA UNE FEMME QUI TOMBE + + +Octave aurait bien voulu revoir Geneviève, mais la présence à Parisis +de Mme d'Antraygues ne fit que hâter son retour à Paris. Il avait +peur que Mlle de La Chastaigneraye ne se hasardât à venir le voir; il +craignait aussi que la figure de la comtesse ne fût pas une figure +édifiante pour le pays. Il bravait tout à Paris: mais ce château +natal, où il retrouvait si vivant le souvenir de son père et de +sa mère, il ne voulait pas qu'il fût le théâtre de ses aventures +galantes. + +Octave de Parisis partit donc le soir même avec Mme d'Antraygues, +sous prétexte que tout était si désorganisé dans son château qu'il ne +pouvait pas y donner l'hospitalité à une femme du monde comme elle. + +Il s'était repris à l'amour de Violette: il se reprit à l'amour de Mme +d'Antraygues, faisant de son coeur deux parts, une pour l'idéal et +l'autre pour le réel,--la rêverie et la passion,--l'une pour la +comtesse et ses pareilles, l'autre pour Mlle de la Chastaigneraye. + +A cette seconde rentrée à Paris, Mme d'Antraygues releva un peu plus +haut son voile; elle commençait à s'habituer à ne plus rougir, elle se +familiarisait avec les horizons nouveaux. Comme elle n'avait plus de +maison, elle ne fit pas de façon pour descendre à l'hôtel d'Octave, +qui comptait bien ne point garder chez lui une maîtresse qui frappait +les yeux de tout Paris. C'était, d'ailleurs, une femme charmante, un +peu romanesque, mais avec de l'esprit et de la gaieté. On condamnait +tout haut Octave, mais on le jalousait tout bas. + +Tout en espérant qu'il ne garderait Mme d'Antraygues que quelques +jours avec lui, il éprouvait un charme très vif à vivre avec elle. Une +semaine s'était passée à jaser, à courir, à prendre la vie en rose. Il +pensait vaguement à faire avec elle le voyage d'Amérique, quand elle +lui échappa sans dire gare. + +Le prince Rio, le seul qui fût admis dans cette intimité amoureuse, +venait tous les soirs, vers minuit, prendre le thé. Deux fois il +trouva Mme d'Antraygues seule, Octave n'ayant pas perdu ses belles +habitudes de courir çà et là. Le prince, qui devait beaucoup à Octave, +lui devait bien de lui prendre Mme d'Antraygues. Il avait ses heures +de séduction; Mme d'Antraygues avait ses heures de curiosité: le +huitième jour, quand Octave rentra, vers une heure du matin, son +valet de chambre lui dit que le prince et la comtesse étaient allés +au-devant de lui. + +Ils étaient si bien allés au-devant de lui, qu'il fut vingt-quatre +heures sans les rencontrer. + + + + + +LIVRE II + +MADAME VÉNUS + + + * * * * * + + +I + +LA CHAMBRE A DEUX LITS + + +Le duc de Parisis prit fort gaiement l'aventure. Il se décida à partir +pour le Pérou par le prochain paquebot des transatlantiques. Ses +malles étaient bouclées, il avait dit adieu à ses cinq amis et à ses +cinq cents femmes, rien ne pouvait l'arrêter un jour de plus à Paris. + +Mais il avait compté sans une petite lettre anonyme qui lui vint de +Bade toute parfumée encore des senteurs d'outre-Rhin; elle exhalait +je ne sais quel bouquet de Johannisberg. On disait à Octave que Bade +était désolé depuis que le bruit s'était répandu qu'il n'y viendrait +pas. Quoiqu'il ne reconnût pas l'écriture, il pensa que ce doux appel +était de Violette. «Pourquoi ne vais-je pas à Bade? se demanda-t-il, +c'est peut-être là que la fortune m'attend. Bade ou le Pérou, c'est la +même chose.» + +Il croyait qu'en toutes choses le seul service qu on pût demander à un +ami, c'était une pièce de cent sous, non pas pour la dépenser, mais +pour la jeter en l'air et jouer chacune de ses actions à pile ou face. +Il n'y manquait jamais. Pour lui, l'indécision était la pire des +choses; elle ruinait l'énergie, elle ruinait la volonté, elle ruinait +la vie. Il avait vu, tout jeune encore, représenter dans un salon +cette vieille comédie où le beau Valère flotte continuellement entre +Isabelle et Célimène; on sait le dernier vers de la pièce: au moment +de partir pour l'église avec Isabelle, Valère s'écrie: _J'aurais mieux +fait, je crois, d'épouser Célimène_. Parisis, qui n'avait que douze +ans, s'écria tout haut: «Pourquoi ne les épouse-t-il pas toutes les +deux?» + +Dès qu'Octave eut reçu la lettre de Bade, il jeta en l'air une pièce +de cent sous. «Si c'est face, dit-il, j'irai à Bade.» La pièce de cent +sous tomba face; le dieu Hasard avait parlé, Octave obéit. + +Comme il ne faisait pas courir cette année-là à Bade, il voulut y +arriver _incognito_, sans équipages d'aucune sorte, décidé à risquer +vingt-cinq mille francs et à s'en revenir si le dieu Hasard s'était +trompé. + +Parisis arriva un soir à Bade le second jour des courses. Au +débarcadère, Villeroy et Saint-Aymour lui dirent que Violette était +dans le voisinage, mais qu'elle cachait son bonheur en tête à tête +avec le prince Rio. Elle aussi était venue _incognito_. On ne la +voyait que passer. Octave, ne voulant pas se montrer au grand jour, +descendit à l'hôtel de France, qui naturellement n'est jamais habité +par les Français. + +Le maître de la maison, qui vit tout de suite un voyageur de grand +air, lui dit combien il était désolé de n'avoir pas un appartement. +Octave demanda une simple chambre, mais il n'y avait plus rien, les +toits étaient habités. «Cherchez bien, dit Parisis.--Attendez donc! +reprit l'hôtelier, il y a une dame qui va partir tout à l'heure pour +Paris, et d'ailleurs, si elle ne part pas, tant pis pour elle.--Vous +n'êtes pas galant, remarqua Octave, mais cela ne me regarde pas, +donnez-moi cette chambre.--Il y a une petite difficulté, c'est que la +dame en question a encore la clef.--Quelle est cette dame?--C'est une +dame connue, j'imagine, mais je ne la connais pas, dit l'hôte avec des +airs fort malins.--Où est-elle?--Elle est à la roulette, je n'en doute +pas, car elle a toujours perdu, et vous savez que c'est la perte qui +fait les joueurs, mais surtout les joueuses. Après tout, j'ai une +autre clef; la dame n'a rien à prendre, elle a tout joué.--Même son +honneur? dit Octave, comme s'il mesurait un obélisque.--Je n'en doute +pas. Je vais vous ouvrir la porte.--A merveille!» + +Octave, toujours chercheur d'aventures, n'avait garde de faire un pas +en arrière. Il entra résolument dans la chambre de la dame.--Deux +lits! s'écria-t-il, peste! quel luxe!--Oui, monsieur, c'est du luxe, +car je dois à la vérité de dire que la dame a toujours couché toute +seule.--Mais, tout à l'heure, vous doutiez de sa vertu.--J'en doute +encore, monsieur. Vous en douterez vous-même en la voyant.--Après +tout, cela m'est égal, la chambre est très agréable, un paysage par +la fenêtre, le portrait de la reine Victoria et du roi de Prusse: en +vérité, je ne connais pas mon bonheur.» + +L'hôtelier allait s'en aller. Il pria Octave de lui donner son nom. +«Quel est le cheval qui a gagné le prix aujourd'hui?--Gladiateur.--Eh +bien! c'est mon nom, pas un mot de plus.» + +Octave, demeuré seul, ouvrit un sac de nuit et jeta çà et là les +chemises, les cravates et les pantoufles. «Oh! oh! dit-il en +s'approchant de la toilette, la dame aime le luxe: voici tout un +attirail de femme comme il ne faut pas. Cocotte, ma mie, qui t'a donné +tout cela? Après tout, c'est peut-être moi. Mais n'allons pas faire de +fouilles. Je suis couvert de poussière, à ce point que je sens germer +des herbes sur mon cou. Une forte ablution est indiquée ici.» + +Octave versa de l'eau et plongea sa tête dans la cuvette. Tout +naturellement ce fut à cet instant que la dame entra chez elle--je me +trompe--chez lui. + +Elle n'avait pas été avertie; sa surprise fut telle qu'elle ne trouva +pas un mot à dire. + +Au bruit de la porte qui s'ouvrait, M. de Parisis se retourna, les +joues ruisselantes, la barbe perlée. «Ah! c'est vous, madame, dit-il +sans s'émouvoir le moins du monde, je suis charmé de vous rencontrer +chez vous.» + +Au premier regard, Octave jugea que la dame était admirablement belle. +«Si jamais, pensa-t-il, cet hôtelier s'était trompé? Il est bien assez +malin pour cela.--Monsieur, dit la dame en levant la tête, je ne +suppose pas que l'impertinence aille si loin: j'aime à croire que vous +vous êtes trompé de porte.--Non, madame: vous ne savez donc pas que +le Grand-Duc vient de rendre un nouveau décret? Toutes les chambres +à deux lits seront désormais habitées par deux voyageurs.--Des deux +sexes? dit la dame, qui ne put s'empêcher de rire.--Oui, madame; où +est le mal? Vous savez comme moi que la vertu n'est en danger que +lorsqu'elle cherche le danger.» + +La dame rentra dans toute sa dignité. «Je ne suis pas venue ici pour +apprendre des maximes.--Et moi, madame, je ne suis pas venu pour en +débiter.» + +Tout en parlant, M. de Parisis avait pris sa brosse pour remettre +au vent ses cheveux et sa barbe. Il était redevenu le plus beau des +hommes de son temps. «Et maintenant, madame, permettez-moi de vous +présenter ma carte.--Monsieur le duc de Parisis! dit la dame. Eh bien! +voilà une raison de plus pour moi de m'insurger contre le décret du +Grand-Duc. Avec un homme comme vous, monsieur, les chambres à deux +lits sont des illusions.--Je ne croyais pas, madame, qu'on eût aussi +bonne opinion de moi au delà du Rhin. Sur le Rhin allemand, il ne faut +craindre que les Allemands.--Des mots, des mots, des mots. L'hôtelier +s'est sans doute imaginé que je partais ce soir, mais, Dieu merci! je +reste.--Pourquoi, Dieu merci? Madame, donnez-vous donc la peine +de vous asseoir.--Vous êtes trop gracieux, monsieur.--Il y a deux +fauteuils, comme vous voyez, nous pouvons causer.--Il y a deux +fauteuils, c'est vrai, je ne m'en étais pas aperçue. J'en suis bien +aise, puisque je vais continuer à habiter cette chambre.» + +La dame déposa sur la cheminée deux rouleaux d'or. «Voilà qui est +éloquent, dit Parisis; je vois bien, madame, que vous avez deux mille +raisons pour rester ici. Cette chambre vous porte bonheur; savez-vous +pourquoi? c'est parce que j'y suis. Je m'appelle _Fétiche_ de +mon petit nom.--Monsieur, j'ai des préjugés, mais je ne suis pas +superstitieuse. Donc, je pense qu'il n'est pas séant d'habiter une +chambre à deux lits avec un inconnu. Et puis je crois que les hommes +ne portent pas bonheur.» + +En disant ces mots, la dame ne put masquer une expression de +mélancolie qui alla jusqu'à la tristesse. «Madame, je fais un appel à +votre patriotisme, vous ne mettrez pas à la porte un Français au delà +du Rhin.--Monsieur, je ne crois pas aux frontières, voilà pourquoi je +vous prie de prendre votre chapeau et d'aller saluer ces dames à la +Conversation. Il y a là Mlle Trente-Six-Vertus, le trio Soubise, +Délions et Letessier, Mme Revolver, Mlle Rebecca, Mlle Tourne-Sol, la +Nouvelle Héloïse, tout le dessus du panier de l'âge d'or. Mais les +Phrynés ont toujours trois jeunesses.--Rassurez-vous, madame, je +suis un homme bien né, je n'ai jamais violenté les femmes--si j'ose +m'exprimer ainsi;--je n'ai jamais pris dans les batailles amoureuses +que ce qu'on ne voulait pas m'accorder: c'est le droit de la guerre. +Donc, vous ne voulez pas m'accorder l'hospitalité, je la prends.» + +La dame regarda le duc avec curiosité. «Je vous admire, monsieur, et +vous croyez que je subirai pacifiquement votre volonté!--Appelez vos +gens, madame, j'appellerai les miens. Ah! j'oubliais, nous les avons +laissés à Paris, nous voyageons tous deux _incognito_.--Mes gens, +monsieur, c'est ma colère, c'est ma dignité, c'est ma pudeur.--Vous +oubliez votre vertu, madame, voulez-vous que je la sonne?» + +Octave fut très surpris de voir deux larmes dans les yeux de la dame. +Il lui prit les mains et les baisa respectueusement, «Madame, si je +vous ai blessée, je vous en demande pardon.» + +C'est toujours au moment où la femme va mettre un homme à la porte +qu'elle se laisse vaincre, si l'homme--est un homme,--s'il sait +qu'elle est belle et qu'elle a raison. + +Octave fut irrésistible; il parla si bien, il se montra si insensé, +il trouva tant de mots imprévus, il prouva tant d'amour subit, que la +dame fut presque désarmée. + +Ils signèrent un traité en quatre articles, à peu près comme dans le +_Voyage sentimental_ et dans je ne sais quelle comédie. + + I.--La chambre sera divisée en deux jusqu'à minuit. + + II.--Monsieur aura son lit, mais n'aura pas le droit de se + coucher. + + III.--La clef restera à la porte, quelque dommage qu'il en puisse + advenir. + + IV.--Monsieur respirera à l'unique fenêtre, mais à la condition + que Madame ne sera plus là. + + ARTICLE ADDITIONNEL.--Jusqu'à minuit, Monsieur cherchera une + chambre par la ville,--ou une dame plus hospitalière.--S'il ne + trouvait pas à minuit, les parties belligérantes aviseront. + +A peine le traité fut-il signé, que la dame se mit à la fenêtre, comme +pour bien marquer son droit. «C'est cela, dit Octave, les femmes +ne perdent jamais une minute pour prouver leur despotisme.» Et il +s'approcha de la fenêtre, comme s'il manquait d'air. «Je vous vois +venir, dit la dame, la fenêtre est étroite,je connais ces malices-là. +--Je ne doute pas, madame, de votre science--universelle.--Les femmes +les plus ignorantes ont passé sous l'arbre de leur grand'mère; Adam ne +leur apprend jamais rien. Aimez-vous ces hautes montagnes?--Beaucoup, +monsieur. Mais si vous voulez bien les voir, allez vous promener. Ne +violons pas la loi. Je suis venue pour m'habiller, on va sonner tout +à l'heure le dîner, et, grâce à vous, je ne dînerai pas.--Voyez, madame, +ce que c'est que la passion, j'avais oublié moi-même l'heure du dîner, +et pourtant, Dieu sait si j'avais faim en arrivant. Voulez-vous dîner +avec moi, madame? Les passions les plus violentes ne m'empêchent pas +de dîner.--Ni moi non plus, mais je dîne seule dans ma chambre ou à +table d'hôte. Et je vous assure que je suis plus seule encore à table +d'hôte que je ne le suis chez moi.--Madame ne trinque pas avec +l'infanterie?--Vous avez bien raison, tous ces Allemands ne sont pas +des hommes, si ce n'est pour les Allemandes.--Sur ce mot, madame, j'ai +l'honneur de vous saluer. Nous nous reverrons entre onze heures et minuit. +--Oui, monsieur, pour nous dire adieu.--Oui, un éternel adieu, madame.» + +Et le duc de Parisis referma la porte tout en disant: «Je veux que +le diable m'emporte si j'ai pénétré celle-là; j'ai pourtant de bons +yeux.» + +Il avisa l'hôtelier en descendant. «Eh bien! vous m'avez fait faire +une singulière connaissance. A propos, comment se nomme cette +dame?--Madame de Marsillac. Tenez, monsieur, j'ai là sa carte dans le +bureau de l'hôtel.» + +Octave regarda la carte. «Une couronne de marquise! il fallait donc me +dire cela.--Pourquoi, monsieur?--Pourquoi? c'est que je n'y serais pas +allé par quatre chemins, je n'aurais pas fait tant de façons.» + +L'hôtelier, tout malin qu'il fût, eut bien l'air de ne pas comprendre. + +Cinq minutes après, Octave alluma un cigare et s'en alla en toute hâte +prendre sa pâture, selon son expression, au palais des jeux--à la +Conversation, ainsi nommée parce qu'on n'y parle jamais. + +Après avoir fait vingt pas, il se retourna et regarda une des fenêtres +du second étage, où il croyait apercevoir Mme de Marsillac; mais il ne +la vit pas. + +Elle avait fermé la croisée et regardait à travers le rideau. Il fut +désappointé et elle fut contente. «Marsillac, Marsillac, disait-il +entre ses dents, je connais des Marsillac; c'est une bonne famille +toulousaine; il y a un Marsillac au service du pape. Qui sait, la +marquise entretient peut-être un zouave pontifical!» + + + + +II + +DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D'OR SUR CHAMP DE + +GUEULES + + +A son arrivée à la Conversation, Octave fut acclamé. «Parisis! +Parisis! Parisis!» Ce fut à qui l'aurait à sa table. «Par ici! par +ici! par ici!» criaient-ils tous. + +Octave cherchait les femmes des yeux, comme s'il dût voir Violette. On +revenait des courses, on était encore dans la folie de cette descente +de la Courtille. «Quelle bonne fortune de te voir ici, toi qu'on +n'attendait pas!--Je ne suis pourtant pas en bonne fortune, dit +Octave. Je viens de faire une cour assidue pendant une heure à une +femme que je ne connais pas, et elle m'a mis à la porte. Après cela, +c'est peut-être une bonne fortune, car, qui sait si elle a déjà fait +cela pour quelqu'un? Connaissez-vous Mme de Marsillac?--Si nous la +connaissons! mais nous ne connaissons qu'elle ici.--Entendons-nous. +Vous la connaissez intrà muros?--Oh! pour cela, non! elle est fort +belle, tout le monde le lui dit, mais elle ne reçoit nos hommages +qu'extrà muros: aucun de nous n'a encore pénétré chez elle. Tu es +donc entré par la fenêtre?--Non! Je suis descendu chez elle.--Par la +cheminée?--Peut-être. Que fait-elle ici?--Elle joue.--Ni père, ni +mari, ni frère, ni amoureux?--Non, Elle est arrivée avec un nègre qui +ajustait la queue de sa robe de distance en distance; mais le nègre +a été enlevé par une bourgeoise de Breslau, qui voulait jouer à la +couleur.--Comment passe-t-elle ses jours et ses nuits?--Ses nuits, +c'est le secret des dieux. Ses jours, c'est le secret de Polichinelle. +Elle vient indolemment au trente-et-quarante vers midi. Elle n'est ni +bruyante ni coquette, elle prend sa place sans emphase, elle pique les +coups avec conscience, et elle joue le jeu le plus stupide que j'aie +vu jouer.--Après cela, dit une femme de la meilleure compagnie, chacun +joue selon son inspiration. Vous la trouvez si belle et je la trouve +si bête. + +Pour célébrer la bienvenue du duc de Parisis, on avait apporté trois +tables autour de lui. Tous les coeurs s'étaient rapprochés; au +dessert, les femmes buvaient dans le verre de leurs voisins. Ce fut +une petite fête du Café Anglais. Octave pensait vaguement à la dame de +l'hôtel de France. Il voyait se dessiner ces deux lits aux draperies +blanches, que protégeaient le roi de Prusse et la reine Victoria. A +travers les fumées du vin de Champagne, il ne voyait pas de plus doux +horizons. Ce jour-là, son idéal était cette chambre que sa destinée +lui avait ouverte et presque fermée. + +Après le dîner, on alla deux par deux, la femme entraînant l'homme, +hasarder une poignée de louis, qui à la roulette, qui au trente-et- +quarante. Octave cherchait toujours Violette, sans prononcer son nom; +mais Violette ne parut pas, soit qu'elle se cachât dans l'hôtel, soit +qu'elle eût quitté Bade. Il jeta un billet de cinq cents francs à la +noire, pour Mlle Tourne-Sol, qui faillit se trouver mal en voyant un +rouleau de cinq cents francs couvrir son billet. Pour lui, il n'avait +pas vu cela; + +Mme de Marsillac venait de passer devant lui, plus belle encore qu'il +ne l'avait vue chez elle--chez lui. «Madame que cherchez-vous? dit-il +en se plaçant sur son passage.--Ce n'est pas vous, monsieur.--Vous +avez tort, madame, car vous me trouveriez si vous me cherchiez bien. +--Je suis furieuse. Figurez-vous que j'avais retenu ma place, et cet +hippopotame que vous voyez là-bas me l'a prise pour jouer des Frédérics. +Il la déshonore.--Eh bien, madame, ne soyez pas furieuse. Je vais le +prier de me donner votre place; s'il refuse, comme c'est un Allemand, +je lui chercherai un querelle d'Allemand.» + +Tout en disant ces mots, Parisis alla droit à l'hippopotame. +«Monsieur, vous allez avoir la parfaite bonne grâce de donner votre +place à une dame qui est debout.--Non! dit l'Allemand.--Monsieur, +vous êtes marié, n'est-ce pas?--Oui! dit l'Allemand.--Eh bien, +monsieur, je vais enlever votre femme.--Cela m'est bien égal, +monsieur!--Si j'enlève votre femme, monsieur, c'est pour enlever +votre fille.» L'Allemand se leva. «Monsieur, vous m'insultez!--Oui, +monsieur.» Mme de Marsillac avait déjà repris sa place. «Tenez, mon +bonhomme, dit-elle à l'Allemand en lui présentant un double florin, +voilà la dot de votre fille.» + +Mme de Marsillac était très émue quand elle prit le râteau pour +conduire à la rouge un des deux rouleaux que Parisis avait vus sur sa +cheminée. Elle perdit. Tout le monde avait les yeux sur elle, ce qui +l'obligea à hasarder le second rouleau pour avoir l'air brave. Ce sont +ces coups-là qui perdent le joueur. Dès que le joueur se croit en +spectacle, il est battu. Mme de Marsillac perdit le second rouleau. +Elle prit une épingle et marqua héroïquement sa défaite. Mais comment +prendre sa revanche? Elle se tourna vers Octave et lui dit ces simples +mots: «Et pourtant, je sens une série à la rouge!» Octave chiffonna +un billet de mille francs et le jeta à la rouge. «Je suis de moitié,» +dit-il avec une exquise galanterie. La rouge sortit. «Va pour trois +mille francs,» dit-il au croupier qui taillait la banque. Et il jeta +d'un air distrait un autre billet de mille francs. La rouge sortit. +Du second coup, Parisis atteignit donc le maximum. «Va pour six mille +francs.» + +La dame ne disait pas un mot. La rouge sortit huit fois. La taille +n'était pas finie, mais la banque sauta. Il y avait, tout naturellement, +une grande émotion autour de la table. «Eh bien! dit Octave à Mme de +Marsillac, reprenez le râteau dans vos blanches mains, et tirez à nous +ces papillons et ces lingots. «C'est un travail, dit Mme de Marsillac +en saisissant le râteau et en le posant sur la «masse.»--Savez-vous +compter? dit-il à la belle joueuse.--Non, dit-elle. Et vous?--Moi non +plus. Prenez les papillottes, moi je prendrai l'or.--Non, vous seriez +volé. Appelons un homme de loi.--Oh! mon Dieu, dit Octave qui savait +déjà son compte, c'est une misère, il y a quarante-huit mille francs. +--Et encore, dit Mme de Marsillac qui savait compter aussi, il y a +deux mille francs qu'il faut retrancher, puisque c'est votre mise. +--Il ne faut rien retrancher du tout, c'est votre mise comme la mienne. +Comptez-vous donc pour rien votre inspiration? Voyez le hasard: si vous +aviez eu mille francs de plus, je ne gagnais rien. Bien mieux, si +j'avais parlementé une demi-minute de plus avec l'hippopotame, vous +ne perdiez que mille francs avant la série.--Oui, les mille francs +qu'on jette aux dieux jaloux, comme disent les joueurs.» + +M. de Parisis eut beau dire pour faire un partage d'amoureux, Mme de +Marsillac ne consentit à prendre que la moitié. + +Elle porta très bien sa fortune. Après avoir risqué quelques louis à +la roulette, toujours en compagnie d'Octave, elle le salua avec un +charmant sourire et lui dit qu'elle allait se coucher. «Je vais vous +accompagner, madame, car vous avez peur des voleurs?--Non, je n'ai +pas peur des voleurs d'or--ni des autres, ajouta Mme de Marsillac d'un +air railleur.» Et elle partit. + + + + +III + +LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENÊTRE + + +Octave jugea qu'il devait être dans la place avec elle. + +Maintenant qu'il venait de lui faire gagner vingt-quatre mille francs, +il se croyait moins avancé qu'auparavant. Il était de ceux qui ne +veulent jamais cueillir le fruit de la reconnaissance. Une femme qu'il +avais obligée était sacrée pour lui. + +Il est vrai qu'il n'avait pas obligé Mme de Marsillac: il avait joué +avec elle; mais enfin il craignait qu'elle ne prît désormais ses +prières pour des échéances. Voilà pourquoi, surtout, il voulait être +rentré avant elle. Cela ne lui fut pas bien difficile; quand il prit +la clef à l'hôtel, elle était encore à mi-chemin. + +Sa première action fut de se jeter sur le lit réservé en mâchant une +cigarette, après toutefois avoir allumé les quatre bougies du côté +opposé sur la cheminée et sur le guéridon. «A giorno,» dit Mme de +Marsillac en entrant. Elle chercha des yeux et fit un pas en arrière +en voyant Parisis couché. «Sur mon âme, monsieur, je ne m'attendais +pas à celle-là.» + +Octave salua légèrement de la tête sans faire un mouvement. +«Figurez-vous que je suis roué. Est-ce le voyage? sont-ce les émotions +du jeu? Toujours est-il que me voilà couché et que pour rien au monde +je ne me tiendrai debout.--Comment faire? Et moi qui pour rien au +monde ne me coucherais si vous ne vous levez pas.--Vous voulez donc, +madame, me condamner à dormir debout?--Je sais bien, monsieur, que +vous n'avez pas des pieds à dormir debout; mais, enfin, ni moi +non plus.--Eh bien, madame, couchez-vous, je n'y mettai point +d'obstacle.--En vérité! c'est pour cela que vous avez allumé quatre +bougies?--Oui madame; je ne sais rien de plus charmant qu'une femme +qui se couche, comme je ne sais rien de plus attristant qu'une femme +qui se lève.--Quatre bougies! reprit Mme de Marsillac?--Oui, reprit +Octave; sans compter que la lune met son museau à la fenêtre.--Tout +cela est fort joli, monsieur; mais il sera tout à l'heure minuit: vous +n'avez pas oublié les articles de notre traité, c'est l'heure de nous +dire adieu.--Pour toujours?--Pour toujours.--Eh bien, madame, c'est +au-dessus de mes forces, soyez charitable; ce lit est ma seule planche +de salut, ne me rejetez pas à la mer, je vous jure que je ne violerai +pas les lois de l'hospitalité.--L'hospitalité! Comment, vous prenez +une citadelle qui n'était pas défendue, vous y entrez avec armes et +bagages, vous vous y couchez, et vous parlez d'hospitalité?» + +La figure de Mme de Marsillac, jusque-là souriante devint tout à coup +sérieuse.--Allons, monsieur, nous avons déjà dit trop de sottises; +vous me forcerez à sonner et à prier le maître de la maison de vous +mettre dehors.--Prenez garde, madame, je ferai du bruit et on me +mettra dedans.--Allons, monsieur, devenez donc sérieux pour cinq +minutes. Je sais bien que vous n'êtes pas venu à Bade pour cela; vous +avez trop de tête pour accuser le vin de Champagne de vos folies.» + +Octave avait soulevé la tête: «Madame, si vous me fermez votre porte, +(je pourrais dire ma porte) songez donc à quelle extrémité vous +me condamnez: il me faudra aller demander l'hospitalité à Mlle +Tourne-Sol.--Eh bien, vous vous retrouverez en pays de connaissance; +car, tous les deux, vous avez enlevé à la semelle de vos bottines la +poussière patriotique du boulevard des Capucines.--Madame, vous +ne nous connaissez pas, ni elle ni moi; ladite demoiselle, toute +Tourne-Sol qu'elle soit, n'a jamais hasardé son pied mignon sur le +boulevard des Capucines.--Ah! oui, je la connais--par ouï-dire:--c'est +une ancienne écuyère, elle est toujours à cheval. Vous feriez mieux de +l'appeler Mlle Tourne-Bride.--Allons, vous redevenez spirituelle, ma +cause est gagnée.--Non, monsieur, votre cause est plus perdue que +jamais. Voyez plutôt, je vais sonner.» + +Octave se leva d'un bond; il prononça quelques paroles hypocrites qui +lui permirent de retirer la clef, après avoir tout doucement fermé la +porte à double tour. «Je croyais, dit Mme de Marsillac, que cela ne se +faisait plus que dans les comédies.--Peut-être, madame. Il y a encore +une chose qui ne se fait que dans les comédies.» Et Parisis arracha le +cordon de la sonnette. «Vous devenez fou, monsieur!--Que diriez-vous +si j'étais sage?» + +Mme de Marsillac alla se camper fièrement au manteau de la cheminée. +«Vous vous imaginez peut-être que j'ai peur de vos violences et que je +m'inquiète de vos malices?--Non. Je m'imagine que vous ne pouvez +pas finir une si belle journée par une nuit blanche.--Eh bien! je +compterai mon or ou j'écrirai ma dépense.--Je ne vous croyais pas une +femme de chiffres.--Si vous aimez mieux, si vous ne voulez pas que je +me dépoétise à vos yeux, j'ouvrirai la fenêtre et je rêverai au +clair de la lune, comme Juliette attendant Roméo.--Puisque Roméo +est là!--Vous! Roméo! Si vous étiez Roméo, mon cher monsieur, vous +descendriez bien vite là, sous les arbres, pour me chanter une +sérénade; mais il n'y a pas plus de Roméo que sur le quai des +Morfondus.» + +La dame alla ouvrir la fenêtre; naturellement Parisis se mit dans +l'embrasure; mais elle le repoussa vertement, avec une indignation +bien naturelle ou bien jouée. «Vous êtes belle ainsi! lui dit-il en se +croisant les bras, car il jugeait que le moment de la grande bataille +n'était pas venu encore.--Je le sais bien, dit Mme de Marsillac: une +femme est toujours belle quand elle reste une femme en face d'un homme +qui s'oublie.--Voulez-vous fumer, madame?» Un sourire amer. «Pourquoi +toutes ces impertinences? Que vous ai-je fait! Si on savait à Paris +qu'entre minuit et une heure du matin, M. de Parisis se trouvait le 5 +septembre, à Bade, chez une femme du monde, que penserait-on?--Il y a +longtemps, madame, que Paris ne songe plus à ces choses-là: il aurait +trop à penser. Il n'y a plus que les bégueules qui s'indignent du +plaisir des autres. Je vous en conjure, n'ayons pas de préjugés. Vous +êtes à Bade toute seule comme j'y suis moi-même; puisque vous aimez +les chiffres, un et un font deux; quoi de plus beau que ce nombre +d'or, quand c'est un homme amoureux et une belle femme?» + +Octave s'était rapproché de Mme de Marsillac et lui avait pris la +main. «Songez, madame, que vous n'êtes pas venue ici, j'imagine, pour +faire votre salut.--Cela ne vous regarde pas, monsieur, vous n'avez +aucun titre pour veiller sur mes actions.--Peut-être, madame, car je +suis l'opinion publique.--Eh bien, si vous êtes l'opinion publique, je +m'en fiche.» + +Depuis une heure, Mme de Marsillac avait les belles attitudes d'une +femme du monde qui s'indigne et qui ne veut pas être vaincue; mais +elle prononça ces dernières paroles comme si le mot eût été plus +énergique. «Après tout, pensa Octave, c'est peut-être une simple +drôlesse--ou plutôt une drôlesse compliquée.» + +Mais il fit cette réflexion stéréotypée que beaucoup de femmes du +meilleur monde ont pris, pour être plus à la mode, le beau langage et +les belles manières des femmes de la plus mauvaise compagnie. + +Il voulut faire quelques fouilles archéologiques. «Mais, madame, nous +devons nous connaître beaucoup! car nous sommes bien nés tous les +deux; nous avons dû vivre dans les mêmes parages.--Non, monsieur, je +ne vous ai jamais rencontré, hormis chez moi.--Vous allez aux bals de +la cour, aux fêtes des ambassades, aux soirées des ministres?--Non, +monsieur, je ne sors jamais de chez moi.--Alors, vous habitez +quelque solitude du faubourg Saint-Germain, l'herbe pousse sur +votre seuil.--Non, monsieur, il vient beaucoup de monde dans ma +maison.--Et... qu'est-ce qu'on fait chez vous, madame?--Cela ne vous +regarde pas, monsieur, la recherche de la vie privée est interdite.» + +Parisis tourmenta sa moustache. «Vous êtes une femme impénétrable. +--Non; je suis toute simple; vous ne pouvez voir dans mon âme, parce +que vous avez un lorgnon.--Mon lorgnon ne m'empêche pas de voir que +vous avez les plus beaux bras du monde.» + +Parisis glissait sa main sous la manche étoffée. «Froide comme le +serpent!--Je suis une femme de marbre.--Où est Pygmalion? Est-ce que +votre mari est à Biarritz quand vous êtes à Bade?--Allez y voir.» + +A cet instant, une bobèche cassa sous le feu de la bougie. Mme de +Marsillac tressaillit et s'abandonna presque aux mains caressantes +d'Octave. «Suis-je assez bête! dit-elle; voilà pourtant les choses qui +me font peur.--Eh bien, madame, nous allons éteindre les bougies +pour que les bobèches ne cassent plus, car les bougies sont à toute +extrémité.--Et vous croyez peut-être que moi aussi je suis à toute +extrémité? Eh bien, je vous avoue franchement que oui, parce que vous +m'avez énervée et que je meurs de sommeil.... Je vous en prie, vous +déchirez mes dentelles....» + +Octave avait éteint les bougies. «Voyons, monsieur de Parisis, +soyez bien sage, allez vous coucher et je vais me jeter dans un +fauteuil.--Dans un fauteuil!» Octave souleva avec ses bras d'acier +cette belle amazone comme il eût fait d'un enfant. Mme de Marsillac +fut si émerveillée de la force de M. de Parisis, qu'il lui échappa ce +cri involontaire: «Je n'avais jamais vu cela!--C'est la force de +la passion, dit Octave en coupant chaque mot par une averse de +baisers.--Oh! mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir!» + +Mme de Marsillac se cacha la tête dans les mains. «Pourquoi vous +cacher, puisque j'ai éteint les bougies?--Vous ne voyez donc pas, mon +cher Parisis, la lune qui nous regarde par la fenêtre?» + + + + +IV + +POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE + + +Le lendemain, je veux dire quand le soleil eut resplendi dans l'allée +de Lichtenthal et sur la montagne du Vieux-Château, Mme de Marsillac +se souleva sur l'oreiller et sauta dans ses pantoufles sans vouloir +réveiller Parisis, qui faisait semblant de dormir. + +Elle s'habilla quatre-à-quatre, comme une voyageuse qui va manquer +le train. Elle prit pourtant le temps de se regarder un peu dans le +miroir de la cheminée. «N'est-ce pas que vous êtes belle ainsi?» dit +Octave sans remuer. + +Tout échevelée encore, sa pâleur éclatait sous les touffes noires, +légèrement bouclées. «Non, je ne suis pas belle, j'imagine que vous me +voyez en songe, car vous n'êtes pas réveillé.--C'est un reproche +que je ne mérite pas, car je n'ai pas sommeillé, c'est moi qui vous +regardais dormir.--J'ai peur de manquer le départ du matin; grâce à +vous, j'ai oublié de remonter ma montre, et ces pendules d'auberge +n'ont jamais marqué que l'heure du déjeuner.--Pourquoi parlez-vous de +partir? Est-ce que c'est moi qui vous chasse, n'avons-nous pas une +chambre à deux lits?--Oh! pour Dieu, faites-moi grâce de vos malices, +je parle de partir parce que je vais partir. Comment voulez-vous que +je reste à Bade après notre rencontre, qui sera cette après-midi la +chronique de tout le pays.--Ma chère Angèle, qu'est-ce que cela vous +fait? Je t'aime et tu es belle, pas un mot de plus. Je vais envoyer +une dépêche à Paris, mes chevaux arriveront demain avec mes gens, nous +allons louer un chalet pour huit jours, avenue de Lichtenthal, et nous +y mangerons les vingt-quatre mille francs que tu m'as fait gagner +hier.» + +Mme de Marsillac regarda Octave et sembla séduite par cette +perspective de vivre huit jours avec lui dans cette solitude toute +mondaine et toute romanesque. «C'est une idée, cela!--Je suis de +l'école de Girardin, j'ai une idée tous les huit jours. C'est dit, +n'est-ce pas?--Avec vous, on perd son temps à dire non.» + +Disant ces mots, Angèle se pencha vers Octave pour l'embrasser. +«Qu'est-ce que cela? dit-elle en voyant un petit poignard d'or sur +l'oreiller.--Cela, dit-il, c'est un fétiche que j'ai mis dans tes +cheveux. Garde-le si tu veux que mon amour te porte bonheur.» + +Octava s'était habillé. Il baisa Angèle sur le cou et sortit en toute +hâte en disant qu'il allait commander le déjeuner à la Conversation +sous les arbres. «Attendez-moi sous l'orme, lui dit Mme de Marsillac.» + +Une demi-heure après, Octave était assis sous l'orme de Méry, devant +les degrés de la Conversation, à une petite table surabondamment +couverte de flacons de vin du Rhin. Il attendait Angèle, en lisant +un journal pour embrouiller un peu plus son esprit sur la question +d'Orient. On lui préparait les plus belles écrevisses de Loos et les +plus belles truites tombées des cascades. + +Mlle Tourne-Sol vint s'asseoir à côté de lui. «C'est pour moi que tu +prépares ce festin?--Oui, dit Octave qui ne voulait pas être pris sans +femme.» Il avait déjà posé cinq minutes, et il trouvait que c'était +cinq minutes de trop. + +On sait, d'ailleurs, que son plus grand bonheur était d'assembler les +nuages, de brouiller les cartes, de jouer aux imbroglios, comme les +Indiens jouent avec les couteaux. Il n'était jamais plus content de +lui que dans les situations inextricables. Les colères d'Hermione, +les larmes de Bérénice, les imprécations de Sapho étaient douces à +son coeur. Il affrontait le danger, le sourire sur les lèvres et +l'insouciance dans l'âme. Il disait que les meilleures mélodies +étaient celles qui remuaient toutes les cordes. + +Il déjeuna donc avec Mlle Tourne-Sol, espérant bien que Mme de +Marsillac viendrait, altière et humiliée à la fois, troubler ce duo +matinal. + +Mais Angèle ne vint pas. Il pensa qu'elle avait entrevu de loin Mlle +Tourne-Sol et qu'elle était retournée sur ses pas. «Après tout, se +dit-il en buvant une dernière perle de Johannisberg, c'est peut-être +une honnête femme.» + +Quand il retourna à l'hôtel, une demi-heure après, il ne fut pas peu +surpris d'apprendre que Mme de Marsillac était partie. Il monta dans +la chambre, bien convaincu qu'il trouverait un mot d'adieu. En effet, +sur la cheminée, près de la bobèche cassée, il trouva ce simple +billet: + + Adieu, sans rancune, mais ne nous revoyons jamais! + + ANGÈLE. + +Un nuage de mélancolie se répandit sur le front d'Octave. Pendant +toute la journée on lui parla de sa misanthropie. Tout alla mal: il ne +fit plus sauter la banque, il sauta lui-même; Violette passa devant +lui toute rayonnante au bras du prince Rio; Mlle Tourne-Sol ne le +quitta pas d'une semelle; il rencontra un musicien qui avait le +mauvais oeil; au dîner, on renversa du sel sur la table. + +Mais le soir jugez s'il fut heureux, quand il rentra avec l'idée de +se coucher avec le souvenir d'Angèle, de trouver une femme au lit. +«Angèle!» s'écria-t-il. Et il courut pour embrasser Mme de Marsillac. + +Quel ne fut pas son désespoir quand il reconnut Mlle Tourne-Sol. Comme +la veille, il y avait quatre bougies allumées, il les éteignit avec +fureur, comme s'il dût retrouver son illusion perdue; mais la lune +curieuse, comme la veille, vint le railler à la fenêtre. + +Pourquoi Angèle était-elle partie? + + + + +V + +VIOLETTE AU SECRET + + +Octave n'était point un élégiaque, il se consolait des femmes avec les +femmes. + +Cependant, à son retour à Paris, trois semaines après l'aventure à +Bade, il chercha partout et ailleurs «Mme la marquise de Marsillac.» +Il jugea que c'était une provinciale égarée à Bade, quelque femme +mariée qui voulait s'amuser sans le dire à son mari. Il pensa que +le nom de Mme de Marsillac était un pseudonyme et jura de ne jamais +prendre au sérieux les femmes qui voyagent. + +Beaucoup de lettres attendaient Octave. Il regarda toutes les +enveloppes avant de les ouvrir. Il espérait une lettre de Champauvert, +il trouva une lettre de M. Rossignol, son intendant au château, qui +fut pour lui un coup de tonnerre. + + «Après une enquête sur le poison répandu dans le bouquet de roses, + on vient d'arrêter à Paris une demoiselle Violette, que vous + connaissez sans doute, monsieur le duc, si j'en crois le journal. + On dit qu'on la conduira ces jours-ci à Champauvert pour continuer + l'instruction de cette affaire mystérieuse.» + +M. Rossignol avait découpé un entrefilet d'un journal du pays, que +Parisis lut avec fureur: + +«Il n'est bruit dans nos contrées, que de l'arrestation d'une de ces +demoiselles à la mode qui sont le désespoir des familles. Celle-ci, +qui s'est baptisée du nom de Violette, mais qui s'appelle Marty de son +nom de famille,--un vrai nom de mélodrame--est venue dans un château +voisin, il y a quelque temps, en proie à une rage de jalousie qui l'a +poussée, dit-on, à un crime abominable. S'il faut en croire le bruit +public, elle aurait répandu le poison des Médicis sur un bouquet +roses-thé qu'on devait offrir à une jeune fille de la plus haute +famille au moment de ses fiançailles. Au moment de son arrestation, +cette demoiselle Violette a prononcé un nom bien connu ici, un nom +illustre qu'il est de notre devoir de ne pas rappeler. La justice +suit son cours: la malignité publique va trouver bien des motifs de +curiosité dans cette cause, qui sera célèbre.» + +Le procureur impérial n'avait pu étouffer l'affaire, le médecin de +Champauvert ayant parlé partout avec mystère du bouquet empoisonné. +Le juge d'instruction avait si bien cherché l'étrangère de l'hôtel +du Lion-d'Or, errant un matin à Champauvert, qu'il avait trouvé ses +traces. Voilà pourquoi il avait signé un mandat d'arrêt «contre la +fille Louise Marty dite Violette, domiciliée à Paris, rue d'Albe, +no 7, anciennement avenue d'Eylau.» + +Octave lisait pour la seconde fois la lettre de M. Rossignol, quand +son valet de chambre lui dit qu'un homme de mauvaise mine, tout noir, +avec une cravate rouge, demandait à être introduit. + +Cet homme se présenta presque aussitôt devant lui. Il reconnut un de +ces rôdeurs parisiens, familiers au Palais de Justice, aux cabarets +nocturnes, à tous les mauvais lieux. «Que me voulez-vous? demanda +le duc de Parisis.--C'est que, voyez-vous, monsieur, j'ai une +correspondance pour vous.--Eh bien!» + +L'homme à la cravate rouge fit un signe au valet de chambre de +s'éloigner. Il tira de son portefeuille,--car il avait un portefeuille, +--un admirable portefeuille en cuir de Russie qu'il avait volé la +veille à un Anglais, sous prétexte de lui demander du feu pour allumer +son bout de cigare. «Entre nous, monsieur le duc, dit-il, il ne faut +pas m'en vouloir; je suis incognito facteur de la petite poste des +prisons. Je rends plus de services à moi tout seul que tous les +employés de la grande poste, et on peut me confier des valeurs: vous +voyez, mon prince, que j'ai un portefeuille.--Est-ce que vous m'apportez +de l'argent? dit le duc de Parisis en souriant.--De l'argent? Vous me +feriez mettre à la porte. Je vous apporte mieux que cela.» + +Et le messager des prisons remit à Octave une lettre de Violette. +«Est-ce qu'il y a une réponse? demanda Octave en décachetant la +lettre.--Oui, la dame est au secret; mais, sur mon honneur, ce que +vous écrirez lui arrivera.» + +Et comme il y a des joueurs de mots à tous les dégrés, celui-ci +ajouta: «Il n'y a point de secret pour moi.» + +Voici la lettre de Violette: + + «Octave! Octave! je suis à moitié morte de chagrin. Le savez-vous? + Hier, comme je revenais du bois, deux hommes, qui étaient à ma + porte, m'ont dit de les suivre à la préfecture de police. J'ai + voulu passer, le premier a mis brutalement la main sur moi; j'ai + résisté; le second m'a parlé plus doucement et m'a proposé de + monter dans un fiacre. Il m'a fait comprendre qu'il fallait obéir + si je voulais éviter un grand scandale dans une rue où tout le + monde me connaissait. Je suis montée en fiacre, espérant bien + qu'il y avait une méprise et que le juge d'instruction me + rendrait la liberté; mais on m'a jetée dans un cachot, comme une + criminelle, avec trois autres femmes que je ne connais pas. De + quoi m'accuse-t-on? grand Dieu! Une de ces femmes m'a confié, avec + un air de sympathie, qu'elle n'était là que pour me parler. Dieu + sait si j'ai quelque chose à dire! Si vous recevez cette lettre, + qu'elle m'a promis de vous faire parvenir, sauvez-moi de cette + mort anticipée. Le mandat d'arrêt portait bien mon nom de Louise + Marty, surnommée Violette; mais je suis sûre qu'il y a une erreur + de la justice. Octave! Octave! Pourquoi ne m'avez-vous pas laissée + mourir à la porte de Mme d'Entraygues? + + «VIOLETTE.» + +L'homme à la cravate rouge demanda à Octave s'il était content.--Oui, +très content, dit Octave. Et il écrivit ce mot à Violette: + + Violette, je vous aime et je veille sur vous. + + «PARISIS.» + +Et se tournant vers l'homme à la cravate rouge: «Tenez, il faut que +cette lettre arrive dans une heure.--Comme vous y allez, mon prince! +Je n'ai pas encore déjeuné.--Eh bien, reprit Octave en lui jetant cinq +louis, vous ne déjeunerez pas.» + +Le jour où le duc de Parisis recevait les lettres de M. Rossignol +et de Violette, la marquise de Fontanelles recevait celle-ci de +Geneviève: + + «Je suis désespérée, ma chère Armande. Je ne sais quel démon s'est + incarné a Champauvert depuis la mort de ma tante; mais j'y meurs + de chagrin. A qui ouvrir mon coeur? Ah! si tu étais là! Si tu + m'aimes, accours. Figure-toi que j'ai été empoisonnée par un + bouquet de roses; mais qu'est-ce que cela? Ce n'est pas là qu'est + le mal! Le même bouquet a empoisonné une des filles de service qui + a voulu rire avec le poison. + + «Malgré toutes mes prières on instruit l'affaire, il me faudra + comparaître comme témoin. J'aime mieux mourir. Et puis, figure-toi + qu'on a arrêté une pauvre fille qui aime M. de Parisis: je réponds + que celle-là n'est pas coupable. Mais je ne puis pas dire le + nom de l'empoisonneuse, quoique je le sache bien. C'est une + désolation. C'est un scandale. Je ne sais où cacher mes larmes. + Viens me voir, si tu m'aimes. Je te dirai tout cela. Mais les + journaux parleront avant moi. Oh! mon Dieu! mon Dieu! qui donc a + permis que la dignité des familles, que la pudeur des femmes, + que toutes les vertus soient ainsi jetées eu pâture à la sottise + publique. + + «Adieu, je meurs de chagrin.» + + «GENEVIÈVE.» + +La marquise de Fontaneilles voulait courir à Champauvert pour consoler +Geneviève, mais le marquis ne voulut pas, dans la peur que le nom de +sa femme ne fût inscrit au procès. + +Il tient une petite lettre de Geneviève. + + «Vous avez oublié à Champauvert vos cinq millions et votre + porte-cigare. Figurez-vous que j'ai failli pour avoir le secret de + votre insouciance et de votre gaieté. Ne viendrez-vous pas chercher + vos cigares et vos millions? Vous me trouverez l'âme en deuil.» + +Octave fut touché au coeur. Il voulut courir à Champauvert, mais il +remit au lendemain cette effusion. Le lendemain il fut pris par une +aventure nouvelle. + +Mlle de La Chastaigneraye demeura seule en face de tous ses chagrins; +car elle n'avait pas tout dit à son amie. Un volume de La Bruyère où +elle avait marqué cette pensée: _Vouloir oublier quelqu'un, c'est y +songer_, n'eût-il pas dit le plus sérieux de ses chagrins? + +Elle qui n'avait pas péché, elle lisait Mlle de La Vallière, comme si +elle eût écouté une soeur: «Jésus-Christ est mort pour payer toutes +nos dettes, il a brisé le joug de notre esclavage et nous a faits +ses enfants d'adoption.»--Oui, disait Geneviève, Jésus-Christ a payé +toutes nos dettes et nous a faits ses enfants, mais il n'a pas brisé +le joug de notre esclavage, puisqu'il n'a pas brisé le joug de +l'amour. + + + + +VI + +DE QUELQUES DEMOISELLES CHEZ LE JUGE D'INSTRUCTION + + +M. de Parisis courut au Palais de Justice. Il avait pour camarade de +collège un jeune juge d'instruction, qui s'était signalé par trois ou +quatre condamnations à mort. Celui-là cherchait les crimes. Dans toute +créature, il ne voyait que la tache originelle. Il avait rayé le mot +«rédemption» de son dictionnaire; il croyait que la peine de mort +était le soldat de la vie. Aussi était-ce un curieux spectacle que de +le voir interroger un patient; on peut dire qu'il avait rétabli la +question, tant il tyrannisait les consciences, tant il piétinait sur +les âmes, tant il flagellait les esprits. + +Et comme tout est contraste, dans la vie privée c'était le meilleur +homme du monde. Comme Léonard de Vinci, il rachetait la liberté des +oiseaux, il était généreux aux derniers saltimbanques, et, s'il eût +déchiré son manteau, c'eût été pour les épaules de deux pauvres. + +Quand Parisis était entré dans le cabinet du juge d'instruction, +on annonçait sept ou huit femmes--légères--très légères.--plus que +légères. «J'espère que tu ne vas pas me mettre à la porte,» lui dit +Parisis. Mais le juge d'instruction comprenait sévèrement son devoir, +il se leva pour conduire son ami jusqu'au seuil. + +Octave tint bon. «Non, non, dit-il, je suis de l'affaire, tu verras +que je répandrai ça et là un trait de lumière. D'ailleurs, j'ai à te +parler très sérieusement.» + +Les femmes entraient deux par deux comme à une procession. + +Octave prit un livre de droit et fit semblant de ne pas écouter. Le +juge d'instruction fit semblant de ne pas s'apercevoir que son ami fût +encore là. + +Huit de ces créatures étaient entrées; on eût dit que toutes +descendaient de la charrette qui conduisait Manon Lescaut au Havre. +C'était la même insouciance, la même curiosité, la même figure où ne +descendait pas l'âme. + +Je me trompe, il y en avait deux qui étaient restées des femmes. Une +grande et une petite. Le juge d'instruction ne put s'empêcher de leur +demander par quelle singulière déchéance elles étaient tombées là. + +La petite répondit très vivement que c'était pour se venger de sa +famille, qui l'avait humiliée par la maison de correction pour un +péché tout véniel. La seconde commença par dire, avec quelque fierté, +qu'elle ne devait compte qu'à elle-même de ses actions. Et comme le +juge d'instruction eut le bon esprit d'insister gracieusement, tout +à sa curiosité, elle répondit qu'il n'y a point de stations dans les +chutes de femme; que du premier coup une femme perdue est une femme +perdue; que peut-être, elle aussi, elle exerçait une vengeance. + +Octave ne lisait pas son livre de droit: il était tout aux paroles +de cette femme, il la regardait avec de grands yeux. «Madame de +Marsillac!» dit-il, croyant rêver. Il se pencha vers son ami et +lui dit de demander à cette fille depuis quel temps elle en était +là.--Depuis un an, dit-elle. J'ai frappé à la porte de cette maison, +parce que je n'ai pas trouvé un lit, pas même un lit de paille aux +Filles repenties. Si Mlle Eudoxie se venge de sa famille, moi je me +venge de la société. «Mais comment pouvez-vous rester là, vous +qui paraissez intelligente? Vous avez donc jeté votre coeur à la +porte?--Non, je souffre de l'infamie comme d'autres souffrent du +repentir. C'est la même pénitence.--Mais les heures sont des siècles +pour vous dans une pareille atmosphère.--Non; il y a, si vous voulez +me permettre ce mot, des grâces d'état: je passe mon temps à jouer du +piano et à lire des romans; je lis même des livres de piété.--C'est +une profanation.--Non! mon âme n'est pas complice.» + +Octave n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles. «Quoi! +murmura-t-il, cette femme qui jouait là-bas à l'ange de vertu!» + +Le juge d'instruction questionna la jeune femme sur un crime dont +elle avait été témoin comme ses compagnes. «Comment vous nommez-vous? +--Mélanie, répondit Angèle.--Votre nom de famille?--Je ne puis le +dire.--Pourquoi?--Parce que si je me venge, je ne veux me venger que +sur moi-même.--Où les coups de poignard ont-ils été donnés?--Dans le +salon, sur un des canapés.--Qui était-là?--Ces dames et quatre ou +cinq messieurs que je connais bien, mais dont je n'ai pas le droit +de dire les noms. Demandez cela à une de ces dames.» + +Et se retournant, tout en indiquant la petite femme déjà interrogée: +«Pas à mon amie, car elle les connaît aussi, mais les autres ne +pourront vous dire que leurs noms de guerre. L'un s'appelle Carrabas, +l'autre Chat-Botte, celui-là Gladiateur, celui-ci Barrabas.--Que +pouvaient-ils faire au salon?» + +Angèle regarda profondément le juge d'instruction. «Vous le savez +bien. Ils causaient: on a quelquefois beaucoup d'esprit chez nous. Il +y vient tant d'hommes bien nés que les femmes finissent par faire leur +éducation. Dieu a pris une côte à l'homme pour faire la femme, c'est +un symbole: l'homme fait toujours la femme.--Et la femme refait +l'homme, dit une fille.--C'est trop de littérature, interrompit le +juge d'instruction.» Et il continua gravement son interrogatoire. +Angèle, qui n'avait pas reconnu Octave dans l'ombre, alla s'appuyer +au mur de son côté, Il lui prit la main et lui marqua la figure en +passant devant elle. «Quoi! lui dit-il, je vous retrouve dans une +pareille compagnie?» Angèle leva les yeux et reconnut Octave, «Oh! mon +Dieu, dit-elle, je ne voudrais pas pour tout au monde que ce malheur +de vous rencontrer me fût arrivé. Vous étiez là!» Elle baissa la +tête avec un profond sentiment de tristesse. «Expliquez-moi cette +énigme.--Chut! on nous écoute; j'irai vous voir demain et je vous +dirai tout; car si vous ne me connaissez pas, je vous connais bien, +vous.» + +Quand ces filles furent parties, Parisis s'empressa de parler de +Violette; il voulait qu'on la mît en liberté sur-le-champ. «Je réponds +d'elle, dit-il, comme d'une enfant que j'aurais élevée.--Elevée au +mal, dit le juge d'instruction, je te connais.--Te voilà encore avec +ta fureur de trouver partout des criminels. T'imagines-tu donc que +j'aie jamais tué une mouche?--Tu as tué des femmes. Il viendra un +jour, mon cher, où on recherchera le crime moral comme le crime +matériel. Jeter le trouble dans un coeur, désespérer une pauvre +créature dont on a tué l'énergie par l'amour, la faire mourir de +chagrin par l'abandon, crois-tu donc que ce ne soit pas là un crime?» + +Parisis était devenu pensif. «Peut-être, dit-il. Est-ce toi qui vas +inaugurer la répression de ces crimes-là? Appelle deux gendarmes et +mets-moi au régime cellulaire, car je me reconnais coupable. Mais +puisque le jour n'est pas venu de cette justice du coeur, donne-moi +la liberté de Violette, qui est la plus brave créature que j'aie +rencontrée.--Comme tu y vas! dit le juge d'instruction, qui voulait +réserver toutes les prérogatives de la justice.--Cela me paraît si +simple et si juste! On ne s'élèvera jamais assez haut contre l'odieuse +prévention. Quoi! voilà une fille convaincue d'empoisonnement, sans +que cela se puisse jamais prouver, puisqu'elle est innocente, on la +jette en prison jusqu'au jour où il plaira au procureur impérial de +l'envoyer devant messieurs les Jurés, qui ont peut-être une âme et une +conscience, mais qui ont toujours peur de condamner un coupable et +toujours peur d'absoudre un innocent.--Il n'y a pas d'innocents! +s'écria le juge d'instruction.» + +Cette parole avait jailli comme la vérité. «Sais-tu que tu +m'épouvantes? dit Octave en souriant.--Ah! mon cher, l'étude de +l'homme, c'est l'étude du crime. Nous sommes tous marqués du sceau +fatal.--Ce que c'est que le parti pris! Tu as donc commis des +abominations et des atrocités?--Qui sait? dit le juge d'instruction +en souriant à son tour. Si je n'étais occupé à prouver que les +autres sont criminels, je me prouverais peut-être que je le suis +moi-même.--Ce sera ta dernière instruction.» + +Le duc de Parisis parla à son ami de l'empoisonnement à Champauvert. +«Une belle affaire, dit le juge d'instruction, je la sais déjà par +coeur. Tu n'as donc pas lu la _Gazette des Tribunaux_?--Je ne lis +jamais la _Gazette des Tribunaux_.--Chacun son monde. Tu es dans le +monde des pécheresses et moi dans le monde des criminels; tu lis les +journaux de sport et de fêtes, moi je lis les procès en adultère et +les causes célèbres de l'amour.--C'est le même livre, dit Octave; je +lis le commencement, tu lis la fin.--Oui, mon cher duc, il y a là +un médecin que j'estime beaucoup parce qu'il a voulu savoir la +vérité.--Tais-toi donc! un charlatan qui a voulu se mettre en +relief.--Je te dis que c'est un honnête homme: si tout le monde +faisait son devoir, il n'y aurait pas de crimes impunis.--Tu +t'imagines que c'est la justice qui punit les crimes!--Et qui donc? Tu +ne me diras pas que c'est Dieu, puisque tu ne crois pas à Dieu.--C'est +la conscience. Tout homme a son tribunal en lui: il est lui-même son +juge d'instruction et son juge sans appel. Et quand il se condamne à +mort, c'est bien un homme mort, c'est bien un homme mort: il a beau +aller et venir parmi les vivants, il n'est plus de ce monde.--Bravo! +Voilà une nouvelle théorie qui supprime la justice des hommes et celle +de Dieu. Tu as des idées, toi; il y a du bon dans ce système-là! Mais, +quoi que tu en dises, l'homme qui se juge lui-même abuse du droit de +grâce.» + +Octave regarda son ami avec l'expression d'une vieille amitié. +«Voyons, mon cher Maxime, donne-moi la liberté de Violette et étouffe +cette affaire! Je sais bien que tu vas me dire que cela ne te regarde +pas; mais je sais bien aussi que tu es tout-puissant, parce que tu es +l'enfant gâté du ministre de la justice.--Je te jure que je n'y puis +rien. Les journaux de Paris, après les journaux de la Bourgogne, ont +parlé hier de cet empoisonnement, il faut que l'affaire suive son +cours; le ministre lui-même se briserait à vouloir tout arrêter.» + +Parisis ne croyait pas que ce fût si sérieux. «Mais c'est horrible! +dit-il en voyant d'avance le tableau du procès. Quoi! Mlle de La +Chastaigneraye serait obligée de comparaître pour accuser Violette ou +toute autre. Mais c'est impossible! elle aimerait mieux mourir!--Ah! +vous voilà bien, vous autres: vous vous imaginez toujours parce que +vous portez un grand nom que vous serez toujours au-dessus de la loi. +Tu ne sais donc pas que la loi est symbolisée par un niveau?» + +Octave était désespéré. «Après tout, ne te désole pas. On priera les +journaux de ne donner que les initiales.--Mais quelle folie d'aller +rechercher le crime, puisque ma cousine va bien!--Et la servante? +n'est-ce donc pas une femme comme ta cousine? Après tout, cette +demoiselle Violette n'ira pas sur l'échafaud. Mais enfin, si c'est +elle, il faudra bien qu'elle expie sa mauvaise action.--Mais je +te jure que ce n'est pas elle.--Eh bien! elle remontera dans son +carrosse, car on dit que c'est une courtisane à la mode.» + +Pour la première fois de sa vie, Octave se sentait vaincu par une +force supérieure. Il tremblait de recueillir le mal qu'il avait semé. +Si Violette était une courtisane, c'était sa faute à lui; si +elle était accusée dans l'opinion publique, sur qui retomberait +l'accusation? Sur lui-même. «Si ce n'est pas Violette, qui donc +est-ce? lui demanda tout à coup le juge d'instruction.--Je ne puis le +dire, répondit Octave; la vérité, c'est qu'on ne le sait pas bien. +Mlle de La Chastaigneraye et moi nous avons notre idée, mais nous +n'avons pas de preuves et nous n'en voulons pas chercher. Mais je puis +bien te dire à toi que c'est une vengeance de famille. A quoi bon +pénétrer de pareils mystères, aujourd'hui surtout qu'il faut laisser +aux grandes familles tout leur prestige?--Si c'est cela, tu as +peut-être raison, dit le juge d'instruction qui était un homme +d'autorité, élevé à l'école de Joseph de Maistre. Va voir le ministre, +qui est la justice faite homme, il voudra peut-être étouffer le +scandale de cette affaire.» + +Le caractère de notre temps, c'est qu'il n'y a plus que des +demi-caractères. A peine les physionomies se sont-elles accusées +fortement, qu'elles déroutent l'observateur par les timidités et les +indécisions. Au moyen âge, l'ami d'Octave eût fait condamner jusqu'à +sa famille; au XIXe siècle, il n'avait que par bouffées les ardeurs de +l'Inquisition. + +Octave serra la main à son ami: «Dis-moi, puisque je viens de retrouver +l'homme dans le juge d'instruction, fais-moi voir Violette.--Que me +demandes-tu là! Tu ne sais donc pas qu'elle est au secret?» + +Parisis sourit: «Pour la justice, mais pas pour moi.» + + + + +VII + +POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE + + +Octave alla voir le ministre; mais il eut beau prier, le ministre lui +dit que les journaux avaient déjà trop parlé pour que la justice ne +parlât pas à son tour. + +Il écrivit à Violette par la même poste, car l'homme à la cravate +rouge était revenu: + + «Je vous sais par coeur, chère Violette. Vous m'avez dit souvent + que, pour vous, le monde c'était moi: eh bien! je vous juge. Vous + sortirez de ce guet-apens blanche comme un lys. + + «Votre ami plus que jamais, + + «DUC DE PARISIS.» + +Il écrive à sa cousine sans changer d'encre. + + «Je devine tous vos chagrins, chère Geneviève. Je vous ai quittée + comme un fou; mais je vous aime comme un frère. Parlez, et j'obéirai. + + «OCTAVE.» + +Toutes ces émotions n'empêchèrent pas M. de Parisis de se rappeler Mme +de Marsillac. + +Le lendemain, il attendit Angèle, très curieux et très agité, tout en +pensant à Violette.--Elle ne vint pas.--Le surlendemain il attendit +encore.--Elle ne vint pas. Il se décida, le soir, à lui écrire ce +billet: + + «Je vous ai attendue, Angèle, je vous attends et je vous + attendrai; il faut que je vous parle et que vous me parliez. Vous + aimez peut-être les clairs de lune à Bade, moi j'aime ta lumière à + Paris. Venez ce soir souper avec moi, je vous recevrai avec du vin + du Rhin. + + «Pas un mot au juge d'instruction.» + +A ce billet, Angèle répondit par celui-ci: + + «Ne m'attendez pas, nous ne boirons pas du vin du Rhin à la même + coupe. Votre lettre m'arrive à l'heure même où je quitte cette + odieuse maison. + + «Si j'y reviens jamais, je vous le dirai! + + «ANGÈLE.» + +Ce billet irrita vivement l'esprit d'Octave. Devant la grande muraille +de l'impossible, on sent qu'il vous pousse des ailes. + +Il voulut voir Angèle. Depuis cinq minutes, Angèle était partie. «Où +est-elle allée? demanda Octave furieux.--Ma foi, monsieur, dit une +femme avec un rire effronté, elle n'a pas dit son _numéro_.» + +Octave ne pensait plus à Angèle, quand il reçut une lettre de +Champauvert. C'était la réponse de Mlle de la Chastaigneraye au duc de +Parisis: + + «Je pense, mon cousin, que nous avons chacun notre douleur. Je ne + puis vous consoler et vous ne pouvez me consoler. + + «Je vous serre la main,» + + «GENEVIÈVE DE LA CHASTAIGNERAYE.» + +Parisis laissa tomber la lettre: «Eh bien! voilà qui est concis, on +n'aime pas à écrire dans ma famille.» Et après avoir relu: «Il y a +de la sibylle dans cette jeune fille, elle parle toujours avec une +éloquence mystérieuse.» Il ne put comprimer un mouvement de jalousie. +«Si je ne puis la consoler, je sais bien pourquoi: c'est qu'elle aime +quelqu'un. Et pourtant....» + +On s'imagine peut-être que Parisis allait rentrer en lui-même et ne +plus se mettre en spectacle dans la vie parisienne: mais qui donc +aurait pu le retenir dans ses folies? + +On parla beaucoup alors d'une de ses aventures, au clair de la lune +avec une très grande dame, dans un des parcs qui avoisinent le bois de +Boulogne. + +Il faillit attendre! Fut-ce pour cela qu'il écrivit le lendemain cet +aphorisme sur l'album de la dame: + + La vertu des femmes est comme la lune. Elle a ses phases, ses + révolutions et ses éclipses. Elle fait les cornes aux amants en + croissant et aux maris en décroissant. Elle se montre de face, + de trois quarts, de profil. Elle se montre dans tous les + quartiers--même dans le quartier Bréda. + + + + + +VIII + +DE QUELQUES PARADOXES DE MONTJOYEUX + + +Tous les désoeuvrés du Café Anglais ne savaient, un soir, plus que +dire, ils devinrent sérieux--un quart d'heure de sagesse dans cette +folie de toutes les heures. Les femmes dormaient, quelque peu +dépenaillées dans leur luxe, perdant leurs cheveux, mais tenant bien +leurs diamants. Chacun parla d'escalader la montagne abrupte de la +fortune, l'un par la politique, l'autre par les journaux, celui-là par +les théâtres, celui-ci par l'argent des autres. + +Monjoyeux prit la parole: «Tout cela est fort beau, dit-il; mais vous +raisonnez comme des enfants gâtés, qui s'imaginent qu'on peut aller +chercher la lune. Or, le moyen? C'est toujours l'histoire d'Archimède: +Donnez-moi un point d'appui et je déplace le monde,--dans le seul but +de donner un peu plus de soleil à Paris,--car nous avons, cette nuit, +quinze degrés au-dessous de zéro, et une capitale universelle ne peut +pas durer à ce régime-là. Songez à Babylone! à Carthage! à Athènes! +à Rome!--Il s'agit bien de soulever le monde! Il s'agit seulement +d'avoir trois ou quatre cent mille livres de rente.--Oh! oui, rien que +cela, dit une des demoiselles qui sommeillaient; si Gaston me fait une +pareille liste civile, je deviendrai un ange.» + +Monjoyeux regarda celle qui parlait. «Si elle était un peu plus jolie, +dit-il, je lui ferais trois ou quatre cent mille livres de rente, +car elle serait mon point d'appui pour les grandes idées qui germent +là.--Et quelles sont les grandes idées qui germent là? demanda le duc +de Parisis à Monjoyeux.--Mes enfants, le Monjoyeux qui vous parle +n'est par le premier venu. Comme Veuillot et beaucoup de grands +seigneurs qui ne s'en vantent pas, il est né dans un cabaret; mais il +est d'un bon tonneau et d'un bon crû. Voyez-vous, mes gentilshommes, +j'ai mes trente-deux quartiers de roture comme vous avez vos +trente-deux quartiers de noblesse.--Noé! passez au déluge, dit +Octave.--Eh bien! je suis taillé sur le grand modèle. Je suis un +homme, et quiconque peut dire qu'il est un homme, est bien près d'être +un grand homme. Vous m'avez sifflé au théâtre, parce que je suis de +trop haute taille pour des yeux habitués aux prouesses des femmes. Mon +jeu est héroïque et vous n'aimez que les miniatures; vos comédiens à +la mode sont des Lilliputiens qui jouent les infiniment petits. Je +suis un Shakespeare et un Molière, ni plus ni moins; je ne jouerai +bien que les pièces que je ferai moi-même; ce qui me manque, ce n'est +pas le génie, c'est le théâtre. Je vous l'ai dit déjà: je suis né pour +les premiers rôles dans la vie, et on me condamne aux troisièmes rôle. +Quand je veux écrire dans un journal, quand je vais voir un directeur +de théâtre, quand je veux portraiturer quelqu'un, je fais peur aux +gens. Ce n'est pas si simple que cela écrire, jouer la comédie, +sculpter! Le génie est un moulin qui tourne à vide quand il n'a pas du +blé à mettre sous les meules. C'est mon histoire, c'est l'histoire +de tous ceux qui n'ont pas commencé dans le despotisme paternel des +écoles, par le Conservatoire, par l'École de Rome, par l'Université. +Il est vrai que j'aurais jeté toutes les écoles par la fenêtre.--Voilà +pourquoi tu feras l'école buissonnière toute ta vie.--Eh bien, +non! dit Monjoyeux après un silence, non! je ne ferai pas l'école +buissonnière toute ma vie. Voilà trop longtemps qu'on doute de moi, je +veux prouver ma force: j'ai mon idée, j'ai mon point d'appui. Adieu!» + +Et Monjoyeux sortit, à la grande surprise de tous ses amis sans même +boire la coupe de vin de Champagne glacé que venait de lui verser Mlle +Jacyntha, une Hébé en fourrures, laquelle but en s'écriant: «Je bois +à Monjoyeux!--Quel pourrait bien être son point d'appui? demanda +Parisis.» + +L'amitié de Parisis et de Monjoyeux avait commencé par un duel, parce +que, dans un souper de comédiennes, Monjoyeux avait défendu à Octave +de boire dans le verre de Mlle Aurore, une ingénue qui avait déjà ce +soir-là donné trois rendez-vous avec l'ingénuité d'une ingénue. Il +n'y a plus que les femmes du monde tombées dans le demi-monde qui +cultivent la rouerie à front découvert. «Monjoyeux s'était battu avec +une épée trempée d'imprévu et de ressources. Octave, blessé à la main, +eut son épée brisée. Il dit à ses témoins qu'il était émerveillé +de son adversaire. On le rappela. «Monsieur, vous me donnerez une +revanche.--Jamais, monsieur, je ne me suis battu que parce que j'ai +demain un duel au théâtre.» + +On trouva cela digne d'un véritable artiste; on s'en alla content; le +lendemain, Octave emmena tous ses amis pour applaudir Monjoyeux qui +débutait à l'Odéon. Par malheur, la pièce tomba; Monjoyeux eut beau +sauver la scène du duel par des miracles, les sifflets furent le +dernier mot de ce chef-d'oeuvre incompris. + +Monjoyeux, qui avait joué à Londres les grands rôles, se brouilla +quelques jours après avec son directeur, ne voulant jouer ni les +traîtres, ni les pères-nobles. Or, comme tous les autres théâtres +avaient leur premier rôle accrédité, il se trouva sur le pavé, grand +artiste incompris. Il se remit à la sculpture, tout en regrettant de +ne pouvoir faire de la sculpture vivante. + +Octave le revit çà et là. Il le trouva dans sa misère digne et +chevaleresque, jouant dans la coulisse son emploi de beau ténébreux, +de mousquetaire ou de don Juan. Il l'invita à souper avec les mêmes +comédiennes. Ses amis furent charmés de cet esprit mi-gaulois, +mi-parisien, qui courait gaiement sur la nappe. On l'invita le +lendemain, puis encore, puis toujours, si bien que son vrai théâtre +était le Café Anglais. Ce fut là qu'il joua ses rôles improvisés tout +un hiver, content de son public, quoiqu'il reconnût que le public du +boulevard du Crime fût encore meilleur. + +Celui-là était bien une figure du dix-neuvième siècle, avec toutes les +aspirations et toutes les défaillances qui nous passionnent et nous +désenchantent. Il était parti du dernier échelon de l'échelle sociale; +Monjoyeux n'était pas un nom de terre, c'était un sobriquet, un +sobriquet de bon augure: son père, un chiffonnier de la rue Gracieuse, +le traînait avec lui dans ses équipées nocturnes. L'enfant était si +gai, malgré la pluie ou la neige, à travers l'orage ou la bise, que le +chiffonnier l'appelait mon Joyeux, comme il eût dit mon Chenapan. + +Monjoyeux n'avait pas d'état civil; sa mère était accouchée dans les +anciennes carrières de Montmartre; elle n'avait pas jugé bien utile +d'aller dire cela à M. le Maire, d'autant plus que, dans cette belle +période de sa vie, elle se considérait comme du XIIIe arrondissement, +attendu qu'elle n'avait pas de domicile fixe. + +Monjoyeux, qui ne riait pas toujours alors, était bien logé, car il +avait élu domicile sur le sein de sa mère. La bonne femme n'était pas +mariée, mais elle était fidèle à son compagnon nocturne; Monjoyeux +n'était donc pas l'enfant de trente-six pères. Il ne sut jamais bien +s'il avait été baptisé, il ne se connaissait pas de nom de baptême; +on l'appelait quelquefois Jean comme son père, mais le plus souvent +Monjoyeux. + +Ce fut Pradier qui décida de sa fortune. Un matin que l'enfant n'avait +pas éteint sa lanterne et s'oubliait à regarder les gravures sur le +quai Voltaire, Pradier s'arrêta devant lui, tout charmé de sa petite +figure à la Chardin. C'était comme une vieille gravure de Saint-Aubin; +vous vous rappelez ces adorables estampes: _les Petits Polissons de +Paris_. + +Pradier lui adressa la parole; il aimait les scènes de la rue et les +études en plein vent. Qui ne se rappelle l'avoir vu se retourner et +suivre ces figures de caractère que les vrais artistes seuls saluent +au passage? «Que diable, mon enfant, cherches-tu avec ta lanterne +allumée? Tu ne vois donc pas le soleil?» L'enfant regarda Pradier +avec de grands yeux surpris: c'était la première fois qu'un homme +en habit noir lui parlait avec un sourire.--C'est donc un homme, ton +père, mon petit Diogène?--Non, monsieur, c'est un chiffonnier.--Alors, +tu ne le retrouveras que la nuit; viens avec moi, je te donnerai cent +sous.»--Monjoyeux eut l'air de ne pas comprendre, mais il suivit +Pradier, qui le conduisit rue de l'Abbaye, à son atelier. Dès que le +sculpteur prit un crayon pour faire un croquis, l'enfant eut l'air de +comprendre. «Ah! oui, dit-il, vous faites des statues. Oh! que c'est +beau le marbre!--Où as-tu vu du marbre?--Dans les églises. J'aime le +marbre.» + +C'est l'église qui initie le peuple au sentiment du beau et du bien, +ces deux sources parallèles qui se rencontrent au confluent de toute +grandeur. Les révolutionnaires qui ont fermé les églises n'étaient pas +seulement des déicides, mais des homicides. Ils voulaient tuer l'âme. +L'église est la grande école; elle enseigne Dieu, l'Art, la Poésie, la +Musique à ceux-là mêmes qui n'ont pas le temps d'écouter les maîtres. +Si un pauvre diable qui n'a jamais ouvert les yeux à la lumière +traverse une église, Dieu lui parle par les yeux, sinon par les voix +de l'âme. Devant les chefs-d'oeuvre de la statuaire et de la peinture, +en écoutant les grandes symphonies de l'orgue, qui sont comme les voix +divines sur les voix humaines, il s'arrête abîmé dans une admiration +sourde, mais déjà intelligente. S'il ne sent pas la présence de Dieu, +il admire l'homme dans ses oeuvres; c'est déjà une station lumineuse. +Combien d'églises qui, au moyen âge, ont été le musée d'où sont +sorties des légions d'artistes? + +Ouvrez les palais au peuple, mais ne lui fermez jamais les églises. Ce +fut la pensée de Pradier en écoutant l'enfant qui posait devant lui. +«Si tu aimes tant le marbre, mon camarade, veux-tu rester avec moi? +-Oh! oui! s'écria Monjoyeux? mais que dirait maman?--Ah! il y a aussi +une mère. Eh bien! nous lui ferons des rentes pour qu'elle te donne ta +liberté.» + +Monjoyeux ne posait plus, il dansait. «Oui, mais, reprit-il tristement, +je ne verrai plus maman!--Tu iras la voir, et elle te viendra voir. +--La pauvre femme! avec ses guenilles, est-ce qu'elle pourrait entrer +ici?--Oui, oui, dit Pradier, ici ce n'est pas le palais des Tuileries. +Tiens, je t'ai promis cent sous, porte cela à ta mère.» + +Et il lui donna un louis. Monjoyeux pleurait de joie. «Va! mon +bonhomme, si tu aimes encore le marbre demain, reviens pour toujours +ici.» + +Monjoyeux revint le jour même, Pradier lui donna un crayon. Il ne fut +pas peu surpris de voir que l'enfant dessinait déjà. Jusque-là le +gamin s'était exercé sur les murailles de Paris, pendant que +ses camarades écrivaient des maximes. On a publié les murailles +révolutionnaires, on pourrait publier aussi les murailles artistes et +littéraires. + +A dix-huit ans, Monjoyeux allait concourir pour le prix de Rome quand +mourut Pradier. Ce fut le premier chagrin de sa vie. Il manqua son +concours, et il fut perdu par sa liberté de main; comme Pradier, il +voulait trop que le marbre parlât. + +Tous les arts donnent la pauvreté, mais la sculpture donne la misère. +Six mois après la mort de Pradier, il n'avait plus ni atelier ni +marbre. Il frappa vainement à beaucoup de portes, sa main était +discrète et fière, les portes se refermèrent sur lui. Il n'avait eu +jusque-là que deux vraies passions, deux hommes, deux originalités: +Pradier et Frédérick Lemaître. Désespérant de la sculpture, il se fit +comédien. Il joua le drame et la comédie avec le caractère des grands +artistes. L'enfant délicat était devenu un homme robuste, de la +nature des titans, tête hérissée, torse d'Hercule, un des plus beaux +exemplaires de l'humanité. + +Monjoyeux menait la misère. Il n'avait pas plus de théâtre que +d'atelier, il jouait et sculptait ça et là par aventure. Mlle Rachel +et Mlle Brohan lui avaient donné cinq mille francs pour deux bustes, +deux portraits: la Tragédie et la Comédie. Il avait donné des +représentations à Londres avec Fechter pour jouer les rôles de +Frédérick. Il parlait de faire le tour du monde. En attendant, il +vivait au jour le jour, semant à pleines mains le paradoxe et la +vérité pendant que ses amis du club semaient l'or. + +Ces beaux messieurs du turf se disaient quelquefois entre eux: «Ce +comédien est charmant, mais nous ne pouvons pourtant pas être les amis +d'un comédien.» Et souvent ils ne le connaissaient pas dans la rue. + +Il ne faut pas se faire illusion, la question n'a pas fait un pas +depuis Molière. Louis XIV a daigné déjeuner du bout des lèvres avec le +plus grand homme de son règne pour donner une leçon à ses esclaves. +Aujourd'hui Louis XIV déjeunerait-il avec Frédérick Lemaître? Il n'y a +que l'Église qui ait ouvert sa porte et son campo-santo. Les gens +du monde ne reçoivent guère les comédiens que le jour où on joue la +comédie chez eux. Il est vrai que les comédiens ne voudraient pas +recevoir les gens du monde. + +Octave n'avait pas ces préjugés. Il donnait bravement le bras à +Monjoyeux. Il l'appelait son ami; il s'était battu une fois pour un +mot contre son caractère; aussi Monjoyeux disait: «C'est à la vie à la +mort entre un homme qui a reçu un coup d'épée de moi et qui en adonné +un pour moi.»--«Je ne suis pas ton ami, je suis ton lion, avait-il dit +à Octave. Si jamais tes ennemis me tombent sous la patte, tu verras ma +griffe!» + +Depuis quelque temps on n'avait pas revu Monjoyeux à la Maison-d'Or, +ni au café Anglais, ni aux premières représentations. On oublie vite à +Paris les figures de la galerie vivante; et si on ne se revoit plus, +c'est à peine si un mot dit par hasard réveille le souvenir des +absents: la vague qui passe emporte tout, jusqu'au souvenir. Dans la +vie agitée, qui vous prend jusqu'aux heures de sommeil pour les mille +riens dévorants des heures désoeuvrées, comment aurait-on le temps +de se retourner vers le passé, d'évoquer des souvenirs évanouis, de +regretter les gais compagnons ou les maîtresses disparues? On jette le +passé dans l'abîme, sans vouloir se pencher pour voir s'il est bien +mort. Vieux habits, vieux galons, que me voulez-vous? Autrefois, +le souvenir avait des temples, aujourd'hui il n'habite plus que la +boutique des défroques humaines;--naguère, on vivait de la veille +et du lendemain, un pied dans le passé, le front dans l'avenir; +maintenant on vit au jour le jour. + +Donc, Monjoyeux avait disparu sans qu'on sût pourquoi et sans qu'on se +demandât quelle belle folie avait pu l'emporter. + +Un soir pourtant, Octave, qui regrettait cette belle figure épanouie, +même dans les quarts d'heure de misanthropie, demanda si on n'avait +pas rencontré Monjoyeux. «Monjoyeux? dit Villeroy, c'est du plus loin +qu'il m'en souvienne. Nous avons soupé ensemble, il y a bien six +semaines, et nous nous sommes quittés pour aller nous coucher--le +lendemain. Nous n'étions restés à table que depuis minuit moins un +quart jusqu'à l'aurore aux doigts de Champagne rose. Ces dames des +Bouffes-Parisiens avaient panaché le festin. Monjoyeux n'était pas +si gris que moi, si j'ai bonne mémoire: il avait écrit--entre deux +vins--un traité de métaphysique pour le _Figaro_. Ces dames ont trouvé +cela sublime. Il me demanda mon opinion; mais tu sais que j'ai le +vin trop tendre pour avoir une opinion.--Ce brave Monjoyeux! dit +d'Aspremont, je serais désespéré de ne plus le revoir; j'ai étudié +tous les philosophes de l'antiquité, mais je n'en ai jamais trouvé un +si profond.--Oui, profond comme le tonneau des Danaïdes? on a beau lui +verser à boire, il ne s'emplit jamais.--Que veux-tu? il aura pris un +engagement dans quelque théâtre de province. Je suis bien sûr que si +on faisait faire des fouilles à Périgueux, le pays des truffes, on le +retrouverait là jouant des rôles de Frédérick et cascadant comme les +chutes du Niagara.--Non, il a des visées plus hautes, dit Harken, il +sera allé s'oublier dans quelque théâtre étranger, à Baltimore ou à +Odessa.--Qui parle d'Odessa? s'écria une voix bien connue.» +C'était Monjoyeux. «Monjoyeux! c'est lui! dit Octave avec un vif +plaisir.--Quand on parle du loup, dit le marquis de Saint-Aymour, on +en voit les dents.--Oui, mon cher marquis, je suis devenu un loup: +regardez mes dents! vous allez voir le carnage que je vais faire sur +le pauvre monde. J'ai déjà commencé.--Expliquez-vous, sphinx!» + +Monjoyeux prit dans la poche de son habit un très beau porte-cigare +en cuir de Russie, encadré d'ornements en platine. «Voulez-vous des +cigares?» + +C'était la première fois que Monjoyeux offrait des cigares. «Tudieu! +quel luxe, dit Octave; tu as donc découvert une mine d'or ou une tante +avare?--C'est bien mieux que cela! je me marie.--Oh! Monjoyeux! je +vais me trouver mal; on ne tire pas ainsi à ses amis des coups de +canon rayé. Tu te maries?--Oui. Tu comprends qu'il ne fallait rien +moins qu'une pareille catastrophe pour fumer de pareils cigares, des +cigares à moi, des cigares offerts par moi--à moi.--Tu te maries! Il y +a donc encore des femmes?--Il y en avait une et je l'ai prise.--E elle +est belle?--Comme la beauté. Figurez-vous une Transtévérine avec une +figure de Milanaise. Une statue en chair, venue d'Arles à Paris sans +passer par l'Académie des Inscriptions. En un mot, un chef-d'oeuvre +vivant.--Et que feras-tu quand tu seras marié?--La belle question! Je +ferai mon chemin.» + +Les trois amis se mirent à rire, «Faire son chemin, dit Octave, c'est +encore un vieux préjugé. Est-ce que nous sommes maîtres de nous?--Eh +bien! vous verrez si je suis maître de moi et des autres.--Oui, de +tout le monde, excepté de ta femme.--De ma femme comme de tout +le monde.--Permets-moi d'être fort indiscret, demanda Parisis à +Monjoyeux. Quel rôle jouera ta femme dans ce chemin-là?--Elle jouera +le rôle de toutes les femmes qui veulent que leurs maris fassent leur +chemin.--Oh! Monjoyeux! je ne te croyais pas descendu à ce degré de +scepticisme, pour dire un mot bien porte.--Tu me crois donc une âme +plus haute que tous ces ambitieux qui passent là sous nos yeux, +courant à leurs chimères, escortés par tous les vices, jetant leurs +maîtresses, leurs femmes, leurs soeurs à toutes les concupiscences +qui ouvriront la main pour leur donner à eux, qui des croix, qui une +ambassade au Monomotapa, qui une concession de chemin de fer de Rome +à la lune. Je ne me paye pas d'une autre monnaie que tous ces +gens-là.--Après tout, dit d'Aspremont, jouant l'esprit fort, les +anciens vendaient les femmes, pourquoi les modernes les estimeraient +plus--ou moins--que ne le faisaient les anciens? La femme ne devrait +être qu'un objet de luxe, qu'on se passe de main en main jusqu'au +dernier enchérisseur, ou plutôt jusqu'à ce qu'elle devienne mère de +famille.--Rassurez-vous, messieurs, dit Monjoyeux en voulant reprendre +ce qu'il avait dit, j'ai raillé sur des choses saintes. Pour moi, la +femme est l'âme, la poésie, la conscience de l'homme; elle doit être +pour lui l'image de Dieu sur la terre. Celui-là qui la sacrifie ou +la bafoue, est indigne du titre d'homme. Voilà pourquoi je hais mon +siècle, voilà pourquoi je voudrais le souffleter en face des siècles +passés et des siècles à venir. Adieu, vous aurez de mes nouvelles.» + +Les amis se séparèrent. «Te voilà devenu pensif, dit Saint-Aymour à +Parisis.--C'est que ce fou est un sage; il nous a donné là un premier +avertissement; nous vivons comme des enfants prodigues, secouons donc +toutes ces aspirations féminines qui nous cassent les bras. Pour moi, +je l'avoue, j'en suis arrivé à n'avoir plus le courage d'aller me +coucher.» + +En effet, ce jour-là, Octave était revenu du club au soleil levant, il +avait regardé son lit, qui ne l'attendait plus, il s'était jeté sur sa +chaise longue, mécontent de tout, même du sommeil. + +Il sentait que parmi toutes ses femmes, deux femmes manquaient à son +coeur: Geneviève et Violette. + + + + +IX + +MONTJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE + + +On apporta un matin cette lettre de faire-part à M. de Parisis: + + «M. Monjoyeux a l'honneur de vous faire part de son mariage avec + Mlle Aline de La Roche.» + +«Diable! dit Octave, de La Roche en deux mots, il ne s'encanaille pas. +Quelle pourrait donc bien être cette Aline de La Roche?» + +M. de Parisis avait la prétention de connaître toutes les femmes: «Il +aura déniché cela sur quelque toit du pays latin ou de Montmartre. Je +lui souhaite une hirondelle, cela portera bonheur à la maison.» + +Il jeta le premier feuillet pour lire le second: + + «Mme la comtesse de La Roche a l'honneur de vous faire part du + mariage de Mlle Théodule-Angèle-Aline de La Roche, avec M. de + Monjoyeux.» + +Il y avait au bas de la page, en caractères imperceptibles: +_Lithographie de Kardec, à Nantes_. «Oh! oh! noblesse de Bretagne! dit +Parisis, comment s'y est-il pris pour faire ce coup de maître:» + +Le même jour, à la nuit tombante, comme le duc de Parisis fumait aux +Champs-Elysées avec quelques amis du club, il reconnut à vingt pas de +distance la tête chevelue de Monjoyeux dans un groupe de spectateurs, +hommes et femmes, qui assistaient au spectacle des filles à marier ou +des filles à vendre qui vont au Bois. «Je suis sûr qu'il est avec sa +femme, dit Octave.» Il alla droit à Monjoyeux, qui lui dit; «Voici +ma femme.--Où diable ai-je vu cette figure-là?» se demanda Octave en +cherchant dans une sphère où il ne devait pas trouver. Par ce temps de +blondes et de brunes, où les brunes se font blondes et les blondes se +font brunes, sans parler des rousses, où le pastel et le crayon noir +jouent un si grand jeu sur le visage, les yeux les plus fins risquent +de se tromper. + +Octave connaissait bien cette figure, il ne la reconnut pas. + +C'était une jeune femme, un peu forte, mais d'une belle envergure. +Elle était blonde et blanche, voilée d'un voile noir et d'un voile de +poudre de riz. + +Monjoyeux reprenant sa désinvolture théâtrale: «Donc, M. le duc, +dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter à Mme Monjoyeux.--Madame, dit +Octave--en s'inclinant pour une noblesse de Bretagne--je suis bien +heureux que mon ami Monjoyeux ait fait une pareille fin. Voilà ce qui +s'appelle un commencement.» + +La jeune femme ne répondit pas un mot, elle avait rougi, elle s'était +levée à moitié, comme si elle ne sût pas quelle figure faire. «Oui, +mon cher, dit Monjoyeux, vous l'avez dit, cette fin-là c'est un +commencement. C'est d'aujourd'hui seulement que je me sens né à la +vie; vous allez voir bientôt ce que peut un homme, avec une femme.» + +M. de Parisis, qui regardait Monjoyeux, remarqua plus de raillerie +et d'amertume que de joie dans le sourire du comédien. Il salua une +seconde fois et rejoignit ses amis. «C'est Monjoyeux, lui dirent +plusieurs voix, as-tu vu sa femme?--Elle est fort belle, fort timide, +fort rougissante; mais elle a des mains trop fortes pour des mains +bien nées. Noblesse de Bretagne, messieurs!--Je lui trouve un autre +défaut: je ne sais si c'est Monjoyeux qui a fait sa figure, mais, +comme disaient nos aïeux, elle n'a pas le velouté de la candeur, elle +est déjà trop familière à la poudre de riz et au crayon noir. Après +cela, je ne hais pas l'art dans la nature, quand c'est le pastel de +Rosalba.» + +Un vague souvenir traversa l'esprit d'Octave; on le questionnait +encore, il ne répondait plus. «Te voilà soucieux! Est-ce que tu +deviendrais amoureux de cette jeune mariée?--Non, dit-il, elle me +rappelle seulement une femme que j'ai aimée au clair de lune. Après +cela, il y a tant de femmes au Bois qui se ressemblent.» + +Tout Paris parla avec quelque surprise du mariage inattendu de +Monjoyeux. «Que va-t-il faire de sa femme?--Il va l'aimer, puisqu'elle +est si belle.--On dit qu'elle n'est pas riche.--Il y a peut-être une +comédienne sous Roche.--Il rentrera sans doute au théâtre.--Qui sait +si la femme n'a pas un million dans le gosier, comme la Patti!--Ou un +éventail de sociétaire de la Comédie-Française, comme Croizette.» + +On comprend bien qu'une aussi grave nouvelle fut imprimée jusque dans +les grands journaux, où un jour on lut cette lettre de Monjoyeux: + + «Monsieur le rédacteur, + + «On annonce ma rentrée au théâtre; que mes amis ne reprennent pas + encore leurs sifflets; avant d'être comédien, j'étais sculpteur, + j'ai ressaisi mon ciseau et je pars pour Rome. S'il n'y a plus de + marbre en Italie, j'irai sculpter les neiges de la Russie.» + + «Agréez mes adieux éternels, car je n'emporte pas ma patrie à la + semelle de mes souliers. + + «MONJOYEUX.» + +On commenta cette lettre. C'était bien le style connu de Monjoyeux; +il avait sa manière d'écrire comme il avait sa manière de parler. Le +lendemain il n'en fut plus question: Monjoyeux disparut de l'horizon +parisien. + + + + +X + +LA COUR D'ASSISES + + +Le duc de Parisis avait toujours sa cour; il avait beau vouloir se +dérober, les satellites lui prouvaient toujours qu'il est un astre. +Vainement il tentait de vivre chez lui, pour s'accoutumer à une loi +plus sévère; mais les mauvaises habitudes le rejetaient bien vite +dans le cortège des folies parisiennes. Il était comme ces rois du +dix-neuvième siècle, qui sont entraînés par la politique de leurs +ministres. Il se promettait toujours d'avoir raison de tout le monde +et de lui-même, le lendemain; mais le lendemain, il se donnait un jour +de plus. + +On n'abdique pas, d'ailleurs, si volontiers sa part de royauté dans le +bruit contemporain: Octave dominait toujours sur le champ de courses, +dans les coulisses et dans les loges de l'Opéra, au milieu des gens +d'esprit; il ne dédaignait même pas d'être l'idole de chair des +Phrynés de rencontre et des Aspasies de contrebande. Comme Alcibiade, +dans ses jours de paresse, il croyait que les femmes sont encore une +légion qui donne quelque gloire au capitaine. + +Cependant l'affaire du bouquet de roses-thé arriva devant le jury +d'Auxerre. + +Les journaux de Paris, pour une cause aussi étrange et aussi +romanesque, dépêchèrent leurs chroniqueurs à la mode; la capitale de +l'Yonne fut envahie par les étrangers, mais surtout par les Parisiens. +Quelques dames trop à la mode panachèrent la foule. On eût acheté les +bonnes places cinq louis, comme à une belle représentation de l'Opéra. + +Quand Violette parut, une voix domina tous les murmures; c'était une +paysanne qui n'avait pu s'empêcher de crier: «Elle est toute blonde et +toute noire.» En effet, la pâle figure de Violette apparaissait comme +du marbre encadré dans la dentelle noire qui retombait sur ses yeux, +sans cacher son admirable chevelure de jais. Elle était toute vêtue +de noir. Elle marcha entre les deux gendarmes, grave et digne. Elle +n'avait pu croire jusque-là qu'elle serait traînée jusque devant le +jury; mais, à force de prier Dieu, elle s'était résignée à toutes +les humiliations; elle trouvait d'ailleurs je ne sais quelle secrète +volupté à souffrir pour Octave et pour elle-même: elle croyait ainsi +se retourner vers sa vertu. + +Mlle de La Chastaigneraye avait refusé de comparaître. On produisit +des certificats de médecins constatant qu'elle ne pouvait quitter sa +chambre. + +M. de Parisis n'avait pas fait de façons pour venir témoigner; il se +fit inscrire comme témoin à charge. Il se retrouva dans la salle des +témoins avec le médecin de Champauvert, avec Mlle de Moncenac, avec +deux servantes du château, avec les paysannes qui avaient offert la +corbeille de fleurs. + +Me Lachaud était au banc dé la défense. Il avait le front rayonnant +comme un avocat qui doit gagner sa cause. + +Parmi les pièces de conviction, sur une table, devant la Cour, était +exposé un bouquet de roses fané depuis longtemps. + +Le greffier se leva et lut cet acte d'accusation que je retrouve dans +un journal d'Auxerre, qui n'avait donné que les initiales des noms de +Parisis et de sa cousine: + + «Le 8 août dernier, une jeune fille qui porte un des plus grands + noms de notre pays, Mlle G---- de La C---- revenait de la messe + en famille, au château de C----, quand les paysannes du pays lui + offrirent une corbeille de fleurs. On avait appris la veille que + Mlle G---- de La C---- était l'unique héritière de sa tante, + une fortune considérable. C'était une vraie joie dans le pays, + puisqu'on savait que la jeune héritière était bonne aux pauvres. + + «Si le bien naît du mal, le mal naît quelquefois du bien. On avait + voulu faire une fête à Mlle de La C----, on faillit l'empoisonner: + un bouquet dominait tous les autres. Mlle de La C---- déchira le + papier qui l'enveloppait et le respira à plusieurs reprises. + + «Tout à coup elle pâlit et tomba dans les bras de son amie, Mlle + de M----, et de son cousin, le duc de P---- On s'imagina d'abord + que c'était un évanouissement; mais quand le médecin arriva, il ne + fut pas douteux pour lui qu'elle n'eût respiré le plus subtil et + le plus rapide des poisons, Là ne fut pas tout le mal. On rapporta + le bouquet au château, et le bruit s'étant répandu que Mlle de + La C---- s'était empoisonnée en respirant des roses, une jeune + servante se mit à rire, s'empara du bouquet et le respira à perdre + haleine, comme pour se moquer de tout le monde. Elle venait de + respirer la mort. + + «Notre époque, Dieu merci, n'est plus familière à ces poisons qui + ont été la terreur du quinzième siècle; mais le témoignage des + hommes de l'art prouvera tout à l'heure qu'il ne peut y avoir + aucun doute sur ce point. Mlle de La C---- a été très malade et + la jeune servante ne s'est pas rélevée. + + «Maintenant, qui donc avait versé le poison sur les roses? Tout + est romanesque en cette affaire. + + «Le bouquet avait été apporté au château par un de ces petits + Piémontais, qui font tout dans leur enfance, excepté le bien. Tour + à tour ramoneurs, joueurs de guitare, montreurs de singes, en un + mot, toutes les figures de la mendicité. Mais qui lui avait donné + le bouquet? Il a été impossible de retrouver l'enfant, mais on + a pu suivre ses traces. Le samedi soir, il était à Tonnerre, à + l'hôtel du _Lion d'or_, où une étrangère prenait son repas du + soir; selon l'habitude de la belle saison, on apporta un bou + à l'étrangère. Ce bouquet passa de ses mains dans celles du petit + musicien. Elle lui donna l'ordre, tout en lui donnant une pièce + d'or, de porter ce bouquet, avec une lettre qu'elle écrivit + sur-le-champ, à M. le duc de P----, au château de C----. La + lettre, qui a été retrouvée comme par miracle, est bien explicite; + on verra avec quelle hypocrisie la fille Marty conseille à son + amant d'offrir cet abominable bouquet à Mlle de La C----. Ainsi + elle ne craint pas de faire son complice d'un homme qui, + heureusement, est au-dessus de toute atteinte, et qui, d'ailleurs, + n'a pas eu à offrir le bouquet lui-même. L'enfant obéit; mais + comme il était déjà tard, il coucha en route ou s'amusa en route. + Il n'arriva au château de C---- que le lendemain matin, à l'heure + de la messe. Quand il se présenta au château, tout le monde était + à l'église, moins une fille de service, la nommée Rose Dumont, + qui jugea que c'était un bouquet pour la fête, et qui le porta + elle-même sur la corbeille, que les paysannes avaient déposée sur + la place devant l'église. + + «Cette étrangère, qui venait pour la première fois dans le pays, + était une de ces filles, trop connues à Paris, qui jettent la + honte, la ruine et le désespoir dans les familles. Quelques-unes + sont d'autant plus dangereuses qu'elles cachent leur perversité + sous des airs de dignité et d'innocence. Mais la justice ne s'y + trompe pas: ce ne sont que des masques, et la justice arrache tous + les masques. La fille Louise Marty, surnommée Violette, est une de + ces créatures qui ont fui le travail de bonne heure pour se livrer + à toutes les souillures. On a connu celle-ci avec des chevaux et + des diamants quand elle aurait dû honorer ses mains par le métier + que lui avait appris sa mère; car elle est d'autant plus coupable, + que sa mère, d'après tous les rapports qui nous sont venus, était + une honnête femme. + + «Fleuriste! voilà donc quel aurait été son dernier bouquet, un + bouquet de roses empoisonnées! Toute jeune encore, elle a appris + l'art de parfumer les bouquets artificiels; on ne s'étonnera donc + pas quand elle empoisonnera les fleurs naturelles. + + «Et qui l'a poussée à ce crime? Toutes les mauvaises passions. + Elle avait eu des relations intimes avec M. le duc de P----, qui + ne voulait pas la revoir. Mais sachant qu'il était venu au château + de C---- pour un héritage, naturellement elle voulut le revoir. A + son passage à Tonnerre, elle apprit que l'héritage échappait + au duc. Ce fut alors, sans doute, que l'idée du crime s'empara + d'elle. Mlle G---- de La C---- était le grand obstacle; + puisqu'elle avait l'argent, le duc allait l'épouser: ces créatures + jugent les actions des autres d'après leurs sentiments. Se + débarrasser de l'héritière, c'était tout gagner: l'homme et + l'argent. Mlle G---- de la C---- morte, le duc héritait, la fille + Marty comptait sur sa part d'héritage. Mais comment faire? Les + débats prouveront qu'elle avait emporté du poison pour effrayer + son amant, peut-être même avec l'idée de s'en servir contre + elle-même, si tout échouait. Ce poison lui servit contre Mlle + G---- de de La C----, mais ce fut la jeune servante qui en fut + victime. + + «Ne voit-on pas d'ici la fille Louise Marty versant le poison sur + le bouquet, et payant cher l'enfant qui le portait à son adresse? + De là, elle court au chemin de fer pour dépister les soupçons + car il faut tout prévoir. Mais ce n'était qu'une fausse route. En + effet, le lendemain elle était sur la route de Champauvert pour + s'assurer du message. On l'a vue errer autour du château. Que + dis-je! on l'a vue pendant la messe, car rien n'arrête ces + filles-là dans leurs audaces, venir se pencher au-dessus de la + corbeille de fleurs, comme s'il n'y avait pas assez de poison dans + le fatal bouquet. + + «En conséquence, la nommée Louise Marty, dite Violette, est + accusée d'homicide volontaire avec préméditation sur la personne + de Mlle G---- de La C----, et d'homicide involontaire sur la + personne de la fille Rose Dumont, au service de Mlle G---- de la + C----» + +Violette, toute troublée qu'elle fût d'être en spectacle et en pareil +spectacle, entendit pourtant cet acte d'accusation qui n'admettait pas +un doute. Chaque mot tombait sur son coeur comme un coup de poignard. +Non pas qu'elle craignît pour sa vie, elle en avait fait le sacrifice, +mais elle était frappée de stupeur à la seule pensée qu'on pût la +croire empoisonneuse. + +Le président procéda à l'interrogatoire, après avoir feuilleté +rapidement le volumineux dossier du juge d'instruction. «Accusée, +levez-vous.» Violette obéit, tout en laissant transparaître sa fierté. +«Votre nom?--Louise Marty.--Pourquoi ce surnom de Violette?--Parce +que j'aimais les violettes.--Où êtes-vous née?--A Paris, mais je suis +originaire de Bourgogne.--Oui, l'instruction nous apprend que votre +mère, Sophie Marty, est allée faire ses couches à Paris, car vous +êtes fille naturelle.» Violette ne répondit pas. «Avez-vous quelques +souvenirs de votre enfance? Pouvez-vous nous dire si votre mère vous +a parlé de votre père?--Jamais.--N'avez-vous pas vu venir chez votre +mère des habitants de Tonnerre ou des environs, M. de Portien, +par exemple; car votre mère avait été femme de chambre de Mme de +Portien.--Je ne sais pas, je ne me rappelle rien.--Vous auriez tort +de vouloir cacher quelque chose.--Je me rappelle vaguement ce nom +de Portien; mais ma mère ne me parlait jamais du passé; mon devoir +n'était pas d'interroger ma mère: mon père ne m'avait pas reconnue. +Nous avons mené dans les dernières années une existence bien +misérable. Ma mère m'embrassait quelquefois en me disant: «Si je +voulais, tu serais riche.» Je la regardais avec curiosité, elle se +remettait aussitôt en disant: «Je suis folle!» Nous nous remettions à +travailler.--Quel travail?--Ma mère raccommodait de la dentelle et je +faisais des fleurs.--Vous ne vous expliquez pas ce paroles: _Si je +voulais, tu serais riche?_--Il n'y a pas à s'y méprendre. Ma mère +voulait me parler de mon père; je n'en doute pas, car elle était +trop noble pour songer un instant que je pourrais être riche si elle +me vendait.--En voyant Mme Portien au _Lion d'Or_, à Tonnerre, vous ne +saviez pas son nom?--Non. C'était la seule femme qui fût dans la salle +à manger, je m'adressai à elle, et elle eut la bonté de m'écouter. +Voilà tout.--Vous savez aujourd'hui que votre mère a été au service +de cette dame.--Je ne l'ai appris que dans l'instruction.--Pourquoi +avez-vous envoyé un bouquet à Mlle La Chastaigneraye?--Je voulais dire +un éternel adieu à M. de Parisis.--Il avait commencé avec moi par un +bouquet de violettes, je voulais finir avec lui avec un bouquet de +roses. Cela était si peu prémédité, que je me fusse contentée sans +doute de lui écrire une lettre, si le hasard n'eût mis dans mes mains +ce fatal bouquet.--Croyez-vous donc que le bouquet fût empoisonné +avant d'arriver dans vos mains?--Non, puisque je l'ai respiré et que +je ne suis pas morte.--Alors, comment vous expliquez-vous que ce +bouquet ait été empoisonné à Champauvert?--Je ne sais rien. Je +n'y étais pas.--Vous y étiez, vous l'avez avoué dans l'instruction. +--J'étais autour du château et non pas dans le château.--La femme +Barjou vous a vue sur la place publique vous approcher de la corbeille +et entr'ouvrir le papier qui enveloppait le bouquet.--J'ai retiré ma +lettre à M. de Parisis. Si à cet instant j'ai empoisonné le bouquet, +c'est que mes larmes était empoisonnées.» + +Le procureur impérial eut un sourire railleur et murmura: «La comédie +du sentiment!» L'interrogatoire n'était pas fini. Puisque vous vous +dites innocente, qui donc est le coupable: Car c'est un fait acquis, +Rose Dumont est morte du poison, et Mlle de la Chastaigneraye n'a +survécu que par miracle, tant les choses avaient été bien faites.--Je +ne sais rien, si ce n'est que le bouquet est bien mon bouquet.--En +retournant à Tonnerre, vous persistez à dire que vous n'avez pas +rencontré le petit joueur de violon?--Je ne l'ai pas revu.--Ceci est +bien singulier, car MM. les jurés savent déjà qu'il a été impossible +de retrouver cet enfant.--Est-ce que je suis accusée aussi de l'avoir +assassiné?--Non! la justice n'accuse pas, quand elle n'a pas de +preuves.» Et, d'un air sévère, le président fit signe à Violette de +s'asseoir. + +On appela les témoins à charge. On savait d'avance tout ce qu'ils +diraient. On avait espéré quelques-unes de ces révélations inattendues +qui jettent une vive lumière sur les causes obscures; mais rien. + +Ce fut une bien grande curiosité quand parut M. le duc de Parisis, +cité par l'accusation comme témoin à charge; mais on savait bien qu'il +serait témoin à décharge. Il raconta très simplement ce qu'il avait vu, +tout en déclarant, sur son âme et sur sa conscience, comme s'il fût +juré dans l'affaire, que l'accusée n'était pas coupable. Il ne nia +pas que le bouquet ne fût empoisonné, mais, selon lui, jamais la main +de Violette n'avait versé le poison. + +Comme on le tenait pour très savant en toutes choses, l'avocat de +l'accusée le pria de donner quelques explications sur cet abominable +empoisonnement par l'asphyxie instantanée. Il ne se fit point prier. +Il rappela que depuis le seizième siècle, si on n'avait plus le secret +du poison des Médicis, il n'était pas douteux pour lui qu'un chimiste +ne pût le retrouver avec la noix vomique, la ciguë et l'acide +prussique. Il conta que beaucoup d'expériences avaient été faites par +Magendie et Cabarrus sur des chiens, qui n'avaient pas eu le temps de +respirer, tant la mort les foudroyait. Pour M. de Parisis, le bouquet +n'en était pas moins un prodige; puisqu'il avait été cueilli à +Tonnerre, vers le soir du samedi, on savait dans quel jardin; il +n'avait pu traverser, de Tonnerre à Champauvert, le laboratoire d'un +chimiste: et pourtant il donnait la mort à Rose Dumont, qui l'avait +respiré après Mlle de La Chastaigneraye. «Aussi me permettrai-je, +continua M. de Parisis, de trouver étrange que ce procès se fasse en +l'absence du seul témoin qui pourrait dire la vérité; le petit joueur +de violon.--Pensez-vous donc, demanda le président avec raillerie, +que cet enfant soit le coupable?--Non; mais je pense que puisqu'il +n'est arrivé à Champauvert que le lendemain, à l'heure de la messe, +c'est qu'il s'est arrêté en route.--Eh bien! il n'y a pas de--chimiste +de Tonnerre à Champauvert?--Qui sait?--Je le sais bien, moi, dit +l'avocat. L'enfant à fait l'école buissonnière. Mais j'espère n'avoir +pas à accuser pour défendre.» + +Parmi les témoins à décharge, Mme de Portien se présenta la première. + +Quand elle parut, on fit cette remarque pour la première fois: bien +que Violette fût belle et que Mme de Portien fût laide, il y avait +entre elles quelque ressemblance, je ne sais quel lointain air de +famille. «Voyez donc, dit à sa voisine une des curieuses venues de +Paris, ce petit signe de beauté au coin de la lèvre, elles l'ont +toutes les deux.» + +Une vague idée de la vie aventureuse de Mme de Portien courait dans +l'auditoire. On avait réveillé un écho de vingt ans; quand la mère +de Violette était partie pour Paris, elle était partie avec Mme de +Portien, accusée de vouloir cacher une faute avant son mariage. Nul +n'avait osé dire cela tout haut, mais beaucoup l'avaient pensé; or, +comme cette idée était revenue à la surface, il ne semblait pas +impossible que l'accusée fût la fille de Mme de Portien, un de ces +enfants perdus qu'on jette derrière soi et vers lesquels on ne se +retouche jamais. + +Aussi fut-ce avec une vraie émotion qu'on vit paraître Mme de Portien. +Le président la salua imperceptiblement, tout en lui demandant ses +noms. Elle répondit qu'elle se nommait Ange-Virginie de Pernan, +petite-fille du duc de Parisis, mariée à M. Théodore de Portien, mais +séparée de corps et de biens depuis longtemps. «Dites-nous ce que vous +savez.--Ce sera bientôt dit. J'étais au _Lion-d'Or_, à Tonnerre; cette +dame est venue s'asseoir à ma table, elle m'a demandé s'il y avait +loin pour aller à Parisis; nous avons causé quelques minutes. Une des +filles de l'hôtel m'a offert un bouquet que j'ai refusé; cette dame a +pris le bouquet et l'a envoyé à M. de Parisis, qui était au château +de Champauvert. Voilà tout ce que je sais. J'avais dit tout cela dans +l'instruction, et j'espérais ne pas être forcée de paraître à ce +triste procès.--Mais vous étiez là quand l'accusée a empaqueté le +bouquet; n'avez-vous rien vu qui pût éveiller vos soupçons?--Non. J'ai +beau réveiller mes souvenirs...--Dans quel esprit avez-vous trouvée +l'accusée?--J'ai trouvé une amoureuse qui ne savait pas bien ce +qu'elle disait. Cela m'a amusée un instant, parce que je pensais à mon +cousin de Parisis; mais cinq minutes après, j'étais sur le chemin de +Pernan et je ne songeais plus à cela.» + +Mme de Portien voulait se retirer, mais le président la pria d'aller +s'asseoir au banc des témoins. Octave, qui était resté au banc de Me +Lachaud, alla s'asseoir à côté de sa cousine. Mme de Portien lui dit +combien elle était désolée de tout cela; elle trouvait Violette fort +jolie et elle était loin de faire au duc de Parisis un crime de son +amour pour elle. «Vous avez raison, dit Parisis sans façon, de trouver +que Violette est belle, car j'entends dire autour de moi que vous vous +ressemblez.--Comment! je ressemble à cette fille!--Mais, ma cousine, +on pourrait se ressembler de plus loin.» + +Le tribunal écoutait toujours les témoins à décharge. Violette avait +demandé le témoignage de la propriétaire de la maison qu'elle habitait +rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Cette femme peignit l'accusée sous +les couleurs les plus sympathiques; elle l'avait toujours connue +honnête, laborieuse, dévouée à sa mère, ne sortant le dimanche que +pour aller à la messe. Elle l'avait surprise une fois qui achetait des +cerises pour déjeuner; une pauvre femme était survenue, elle avait +abandonné les cerises, pour remettre l'argent à cette mendiante. +Cette simple action de déjeuner d'une aumône donnait l'idée de son +coeur et aurait dû lui porter bonheur; mais Dieu éprouve les plus +braves et les plus pures. + +Le président demanda au témoin si elle n'avait ouï parler du père de +l'accusée. «Monsieur le président, il y aurait bien à dire; Mme Marty +ne m'a fait que des demi-confidences. Si vous voulez savoir mon +opinion, mais je puis me tromper, c'est que Mlle Violette, puisque +c'est aujourd'hui son nom, n'est pas la fille de Mme Sophie Marty. +--Ah! madame! s'écria Violette, laissez-moi au moins ma mère!» + + + + +XI + +LA MÈRE DE VIOLETTE + + +A cet instant une femme se trouva mal. C'était Mme de Portien. Les +débats furent interrompus une minute. On emporta Mme de Portien +évanouie. «Parlez, dites tout ce que vous savez, dit le président au +témoin.--Eh bien, monsieur le président, je crois que Mme Marty a +caché la faute d'une autre personne que je ne connais pas. Quand elle +était en retard pour payer son loyer, la pauvre femme se croyait +obligée à quelque confidence. «Ah! si je voulais, disait-elle, +j'aurais de l'argent, mais j'ai peur du scandale, et puis qui sait +si on ne m'arracherait pas cet enfant?» Et je lui parlais du père, +et elle me répondait, le dirai-je? comme une femme qui n'a jamais eu +ni mari ni amant. A travers toutes ces phrases ambiguës, je croyais +voir une fille innocente se sacrifiant à une fille coupable.» + +Ce fut le tour de la mère de Rose Dumont. Cette femme vint toute +éplorée demander vengeance. Mlle de La Chastaigneraye avait eu beau +lui donner de quoi se croiser les bras, elle ne lui rendait pas sa +fille. Elle était bien sûre que le poison avait été mis par cette +étrangère qui n'avait fait que paraître et disparaître. + +Quelques autres témoignages vinrent à la suite qui firent pénétrer +dans l'esprit des jurés la culpabilité de Violette. + +Octave commençait à désespérer, car Violette n'avait eu que deux bons +témoignages contre vingt mauvais, quand tout à coup le président +annonça que Mlle de La Chastaigneraye allait comparaître comme témoin; +il venait de recevoir un mot d'elle où elle lui disait que, dans +l'intérêt de la vérité, elle avait cru devoir braver la fièvre et +venir faire son devoir. + +Une rumeur bientôt étouffée courut dans la salle comme si on eût +annoncé au Théâtre-Français Mlle Rachel, quand elle était en Amérique. + + +Il y eut un moment d'attente. Bientôt tout le monde se leva à +l'arrivée de cette noble héritière qui avait toutes les sympathies. +Elle parut plus belle encore qu'on ne se l'imaginait, quoique +l'admiration eût parlé d'avance. Elle marcha simplement et noblement +devant la Cour, mais avec la dignité de la race et la grâce de la +jeunesse. Le président, après les formules coutumières, la pria de +dire ce qu'elle savait. «Mon premier mot, monsieur le président, c'est +que l'accusée n'est pas coupable.» + +Ce premier mot jeta une grande surprise dans l'assemblée. On se +questionnait des yeux, on écoutait avec anxiété. «Mais qui donc est +coupable? demanda le président.--Je le sais bien, répondit Geneviève +avec l'accent de la vérité, mais il m'est impossible de dire le nom du +coupable.--La justice est en droit de lever tous vos scrupules.--Il +y a des secrets que la justice elle-même ne peut pas arracher. J'ai +tremblé que l'accusée ne fût condamnée pour un crime qu'elle n'avait +pas commis; je suis venue jurer sur mon âme qu'elle n'était pas +coupable, mais c'est mon dernier mot.» + +Mlle de la Chastaigneraye s'inclina, et demanda à s'en aller. Parisis +alla à elle et lui offrit son bras. Le président ne jugea pas qu'il +dût la retenir. L'audience fut suspendue pendant un quart d'heure. +Quand le président reprit son siège, il appela Mme de Portien. Elle +était revenue à elle; elle reparut au bras d'une dame. «Je vous prie, +madame de Portien, de nous renseigner sur la mère de l'accusée, qui a +été à ce qu'il paraît à votre service.» + +Mme de Portien répondit d'une voix troublée: «Je n'ai plus qu'un bien +vague souvenir; je n'ai qu'à me louer de cette fille jusqu'au jour +où elle s'est oubliée.--On nous a appris qu'elle avait été faire ses +couches à Paris, et que vous l'aviez accompagnée?--Nous allions tous à +Paris à cette époque, et, pour lui éviter l'affront aux yeux du pays, +nous lui avons permis de partir avec nous.» + +La voix de Mme de Portien s'arrêtait dans sa gorge; on attribua cela à +l'émotion de son évanouissement. «Et savait-on dans le pays quel était +le père de l'enfant?--La malignité publique voulait que ce fût mon +mari.--Vous étiez donc déjà mariée?» Mme de Portien, qui ne rougissait +plus depuis longtemps, rougit encore. «Monsieur le président, le +procès n'est pas là. Je vous avoue que je n'ai pas mis tout cela sur +mes tablettes, avec l'idée que je serais un jour appelée à en parler +en Cour d'assises.--C'est vrai, madame, mais nous cherchons la vérité +par toutes les voies.» + +Sans doute une nouvelle lumière venait de se faire dans l'esprit +du procureur impérial, puisqu'il demanda la parole pour dire ceci: +«Messieurs les jurés, nous avions espéré que la justice n'avait qu'à +se prononcer: toutes les preuves parlaient éloquemment devant elle. +Mais l'audition des témoins nous avertit qu'avant de vous prononcer il +nous faut entendre un autre témoin, celui qui a porté le bouquet de +Tonnerre à Champauvert. Un doute pourrait subsister dans l'esprit +des juges et dans l'opinion publique; la justice ne doit pas être +soupçonnée: nous attendrons. Des recherches nouvelles seront tentées; +une enquête plus minutieuse encore sera faite pour retrouver, sinon +le témoin, du moins les traces du chemin qu'il a suivi en portant le +bouquet.--Pour moi, je suis bien sûr, dit l'avocat de Violette, qu'il +a suivi le chemin des écoliers; s'il eût suivi le droit chemin, le +bouquet n'eût pas été empoisonné.» + +Le président rappela l'avocat au silence, et, après avoir consulté la +Cour, il déclara que l'affaire était remise aux prochaines assises. + +Violette eût été condamnée aux travaux forcés, qu'elle n'eût pas été +plus épouvantée que par cette alternative de rentrer en prison sans +être jugée. + +Depuis quelques minutes, deux pensées parallèles se disputaient son +coeur; elle avait le pressentiment que Mme de Portien était sa mère, +et elle avait le pressentiment que Mme de Portien avait empoisonné le +bouquet offert à Mlle de La Chastaigneraye. + + + + +XII + +VIOLETTE ET GENEVIÈVE + + +Octave était désespéré, mais il fallait courber le front sous le +niveau de la justice. Il s'approcha de Violette et lui tendit la main +comme il eût fait à sa soeur. «Octave, lui dit-elle, puisque vous +connaissez le poison des Médicis, pourquoi ne m'en donnez-vous +pas?--Violette, je vous en prie, soyez patiente, Dieu vous +sauvera.--Dieu! lui dit-elle; pourquoi me parlez-vous de Dieu, puisque +vous n'y croyez pas!» + +Les gendarmes attendaient; les gendarmes n'attendent pas. + +M. de Parisis veilla à ce que la prison d'Auxerre fût adoucie pour +cette dernière station. Le juge d'instruction et le procureur +impérial, qui avaient fait volte-face, permirent que Violette ne subit +plus l'horrible cellule: on lui donna une chambre; on lui permit +d'écrire et de recevoir des lettres, toujours sauf le contrôle +du greffe. Octave lui envoya des livres et des fleurs, mais le +porte-clefs fut inexorable pour lui. Le procureur impérial, dans +l'intérêt de Violette, lui conseilla de ne pas insister. + +Mme de Portien, toute troublée qu'elle fût, avait offert à Geneviève +de l'accompagner à Champauvert, comme si elle dût retrouver une robe +d'innocence dans cette intimité du voyage; mais la jeune fille refusa +avec douceur et fermeté. Elle refusa aussi de partir en compagnie du +duc de Parisis; mais elle lui permit d'aller la voir. + +Octave arriva à Champauvert le lendemain vers dix heures. Geneviève +lui parla de Violette en toute sympathie. «Vous avez raison, Geneviève, +car c'est notre cousine.» + +Et il raconta à Mlle de La Chastaigneraye, quoiqu'il ne le sût pas +très bien, le roman de Mme de Portien. Il avait peur que leur famille +ne fût atteinte par la personne de Mme de Portien. Il aurait fallu +sacrifier Violette; mais ni lui ni Geneviève ne le voulaient. Et puis, +après tout, il y avait tant de mystère dans ce poison, que peut-être +se trompait-il. + +Où était le petit joueur de violon? Il y a dans tous les procès +célèbres une figure singulière qui ne semble apparaître que pour se +jouer de la justice, comme s'il fallait prouver aux nommes que nul ne +peut être infaillible. + +Octave ne se fit pas beaucoup prier pour passer la journée à +Champauvert. Ce lui fut une douce chose de se retrouver dans +l'atmosphère de Geneviève, dans les idées et les sentiments de cette +belle créature, qui avait une grande âme et un grand coeur. + +Bien des fois déjà il avait étudié les variations de l'atmosphère +morale, se trouvant meilleur ou plus mauvais, selon les créatures de +son intimité, même quand il les dominait de toute sa hauteur. Il y a +l'air vif de la vertu, comme il y a l'air orageux de la passion; on +pourrait faire toute une géographie des sensations. On connaît les +habitudes d'Octave: dès qu'il restait une heure avec une femme, il +n'avait qu'un but, l'aimer et lui parler d'amour. Quoique avec +Geneviève les barrières fussent difficiles à franchir, tant elle se +tenait dans les hauteurs de sa dignité, de sa grâce, de sa pudeur, il +se risqua bientôt à lui dire qu'elle était la seule femme qui fût +allée jusqu'à son coeur, toutes les autres n'ayant amusé que son +esprit. «Mon cousin, vous ne croyez pas à ce que vous dites, et je +ne suis pas assez folle pour y croire. Vos lèvres ont trop profané +les choses du coeur en les jetant à tout propos et à toutes les +figures. Votre dictionnaire n'est pas le mien; nous ne parlons pas +la même langue: si je dis un jour _j'aime_, c'est que j'aimerai +jusqu'à en mourir.--Remarquez, ma cousine, que je vous adore depuis +que vous m'êtes apparue dans la blancheur de la neige, et pourtant +je ne vous l'ai jamais dit.--Je vous tiens compte de cette discrétion, +mais je ne crois pas à un amour aussi extravagant pour une pauvre +provinciale.--Comme vous vous moquez de toutes les Parisiennes!» + +Et Octave essayait de prouver par l'action de ses regards que s'il ne +disait pas par sa voix: _Je vous aime_, il le disait par ses yeux. + +Geneviève avait beau vouloir couper court à toute causerie +sentimentale, comme elle y prenait un vif plaisir, Octave y revenait +toujours. Ils se promenaient par le parc et cueillaient ainsi les +heures les plus charmantes. + +Un instant Mlle de La Chastaigneraye changea de figure et de +conversation. Sans avoir l'air d'y penser, Parisis l'entraîna dans le +parc boisé; mais elle parla astrologie. «Quand je pense, dit tout à +coup Octave, que dans cent ans nous habiterons chacun une étoile, +si éloignée l'une de l'autre, qu'il faudra un million d'années pour +qu'elles tressaillent à la même lumière!--Pourquoi ces deux étoiles si +éloignées, mon cousin?--Parce que nous aurions pu nous aimer sur la +terre et que nous n'avons pas voulu.--Eh bien! mon cousin, vous vous +consolerez parce que vous aurez aimé Violette.» + +Mlle de La Chastaigneraye était jalouse de toutes les femmes mais elle +était surtout jalouse de Violette. + +M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye ne s'étaient guère parlé de +l'empoisonnement du bouquet de roses: le nom de Mme de Portien, comme +le nom de Violette, s'arrêtait sur leurs lèvres. Ils craignaient tous +les deux d'accuser la vraie coupable. Craignaient-ils de défendre +Violette? Et pourtant il n'était douteux ni pour l'un ni pour l'autre +que Mme de Portien n'eût empoisonné le bouquet. + +Enfin, Geneviève prit la parole sur cette ténébreuse affaire. «Mon +cousin, croyez-vous donc qu'aux prochaines assises Mme de Portien ne +sera pas appelée sur le banc des accusés?--Peut-être n'osera-t-on pas, +car on n'a pas de preuves contre elle.--Et pourtant, vous êtes bien +convaincu que cette jeune fille n'a pas voulu m'empoisonner?--Oui, ma +cousine; et puisque nous parlons de «l'accusée», il faut que je vous +dise encore que Mlle Violette est la fille de Mme de Portien. Je crois +même que Mme de Portien en est convaincue elle-même aujourd'hui. Or, +que fera-t-elle? Je sais que l'avocat a dressé toutes ses batteries +contre elle. Après tout, si Mme de Portien est appelée, elle s'appelle +Mme de Portien, elle est déjà bien loin de nous. Si elle est punie, +nous ne serons pas atteints. Que voulez-vous, on a dans toutes les +familles des cousines à la mode de Toulon.--Pauvre Violette!» dit +Geneviève. + +Ce cri partait du coeur, mais d'un coeur blessé. Octave n'avait pu +rejeter de son esprit le souvenir de la dame blanche se promenant au +clair de la lune sous les grands arbres de Champauvert. «Il me vient +une nouvelle idée, dit-il. Nous accusons Mme de Portien; mais que +faisaient là vers minuit cette dame blanche et ce monsieur noir dans +votre parc, la nuit d'avant l'empoisonnement par les roses-thé?--Mon +cousin, le monsieur noir et la dame blanche ne pensaient pas à +empoisonner les autres, je vous assure; c'étaient deux lunatiques qui +ne voulaient dire leurs secrets qu'à la lune, mais qui n'avaient pas +de poison dans les mains.» + +Octave n'insista pas et parla politique pour mieux rentrer dans le +sujet. «Lisez-vous le _Moniteur_, ma cousine?--Oui, mon cousin, pour +voir le lundi les décrets du feuilleton.--Eh bien! moi, ma cousine, +je ne lis que la quatrième page pour voir les enrichis qui se font +un baptême héraldique. Vous connaissez M. de Rochelieu, ci-devant +M. Marsouin?» + +Octave étudia la physionomie de sa cousine. Il savait que ce +gentilhomme de fraîche date habitait près de Champauvert une vieille +abbaye qu'il avait ornée de colombiers à tous les points cardinaux. +C'était peut-être pour lui et avec lui que se promenait la dame +blanche. «Oui, dit Geneviève, je connais M. Marsouin; on a trouvé ici +qu'il avait eu tort de ne pas s'appeler M. de la Truffardière.» + +Octave sentit qu'il ne faisait que de la mauvaise politique. Comme il +regardait Geneviève, elle se mit à sourire avec une pointe de malice. +«Puisque vous êtes visionnaire, mon cousin, pourquoi me parlez-vous +de visions de Champauvert, et ne me parlez-vous pas des visions de +Paris?--Parce qu'à Paris, il n'y a pas de visions.» + +Le duc de Parisis avait oublié l'étrange visite que lui avait +faite une femme voilée une nuit de carnaval; il croyait à quelque +mystification de comédienne, une de ces vingt femmes qui avaient une +clef d'argent de la petite porte du jardin. «Mais, mon cousin, reprit +Geneviève, vous avez donc oublié--que n'oubliez-vous pas?--cette +apparition, dans votre hôtel, une nuit de carnaval?--Ah! oui, c'est +encore une des pages inexpliquées de ma vie. Une femme est venue vers +moi: elle m'a parlé; mon émotion a été telle, moi qui suis bronzé +contre toutes choses, que je n'ai pas trouvé de voix pour lui répondre +ni de pieds pour la suivre. Je me sentais de marbre à travers mon +demi-sommeil; le peu d'esprit qui me restait appartenait au monde des +esprits, puisque je lisais Faust.--Oui, vous lisiez Faust, et la femme +qui vous est apparue vous a marqué votre destinée.--Oui, elle l'a +si bien marquée que j'ai fermé le livre et que je n'ai jamais bien +retrouvé la page, car ce beau livre c'est la folie dans la sagesse, ou +la sagesse dans la folie. Mais comment savez-vous tout cela? Est-ce +que vous connaissez cette femme?--Non, mon cousin. Parlons politique.» + +Toute la politique d'Octave, c'était Geneviève; mais ce fut en vain +qu'il posa devant elle cent points d'interrogation; plus il la +questionnait, plus elle embrouillait les cartes: comme la Sibylle, +elle se dérobait sous les ramées les plus feuillues. C'était la plus +impénétrable et la plus adorable des femmes. Octave changeait tous ses +points d'interrogation en points d'admiration. + +Le soir, Octave partit pour passer la nuit à Parisis. Quoiqu'il se +trouvât très heureux d'être à Champauvert, il comprit que Mme Brigitte +ne verrait pas d'un bon oeil qu'il prît pied chez sa cousine. Il ne +fallait pas que Mlle de La Chastaigneraye fût soupçonnée--même d'être +aimée par son cousin. Quand il fut parti, Geneviève pleura. «Ah! +dit-elle tristement, je suis un corps sans âme. S'il ne revient pas +demain, je mourrai.» + +Il ne revint pas le lendemain. + +A Parisis, ce soir-là, il se coucha fort tard. A une heure du matin, +il ne dormait pas encore. Il alla chercher un livre dans la biblio- +thèque du château. Sur une table il vit un livre ouvert. C'était +_Faust_. Il pencha la tête et vit ces deux mots:--C'EST LA!--qui +couraient comme le feu sur ces deux lignes: + +«Le sentiment est tout, le reste n'est que la fumée qui nous voile +l'éclat des cieux.» + + + + +XIII + +TROIS MARIS CONTENTS + + +À son retour à Paris, Octave joua encore les Don Juan dans les +entr'actes de sa vie. + +La comédie que je vais conter n'a été représentée jusqu'ici sur aucun +théâtre, mais elle a été jouée scène pour scène, mot pour mot, aux +Champs-Elysées, no 123 et no 125, étage des balcons. C'est une comédie +en un acte, un acte nocturne qui pourrait s'intituler _les Trois +Maris_. Il y a cinq personnages en scène, mais les trois maris sont +presque des personnages muets; il n'y a à écrire que le duo chanté +entre minuit et une heure du matin par M. de Parisis et Mme le baronne +de Biançay. + + +M. de Parisis connaissait beaucoup ces nos 123 et 124 de l'avenue +des Champs-Elysées. Au no 123, il était quelquefois attendu très +discrètement au troisième étage par une noble étrangère qui s'ennuyait +à l'heure où son mari courait le demi-monde. Au no 125, il était non +moins discrètement attendu, au quatrième étage, par une très jolie +Havanaise née dans un hamac et qui vivait toujours couchée. + +Il n'avait pas jugé de utile de faire connaissance avec les maris, si +bien qu'il ne les avait jamais vus. Or, un soir vers minuit, pendant +qu'il était au no 125, le mari, qui ne savait pas vivre, rentra sans +se faire annoncer. Parisis dit gravement au mari qu'il venait pour lui +demander la main de sa soeur. C'était l'heure de demander une jeune +fille en mariage; mais le mari n'avait pas de soeur. + +C'était un Espagnol qui avait des habitudes américaines; il répondit +à Octave en lui montrant un revolver. Octave, ne pouvant alors parler +cette langue-là, se jeta sur le balcon et escalada les chardons aigus +du balcon voisin. + +Voilà le prologue de la comédie. Maintenant figurez-vous, dans +l'appartement contigu, une jeune femme qui arrive du concert et qui +a envoyé coucher ses domestiques. C'est Mme la baronne Blanche de +Biançay. Le mari est un chasseur intrépide qui, aimant mieux sa meute +que sa femme, est depuis trois jours à la chasse; il est né pour la +vie rustique; il aime l'architecture des forêts et non celle de Paris; +il meurt d'ennui dans un salon; il s'épanouit dans un chenil. Comme +sa femme n'est pas une Diane enchanteresse, il lui donne presque tout +l'hiver les agréments du veuvage. C'est la femme de quarante ans qui +voudrait bien faucher son regain avec un beau moissonneur armé d'une +faux d'or. Elle porte son idéal dans son coeur; mais elle court risque +de passer toujours à côté. + +Il ne faut pas désespérer: le hasard, qui n'est autre qu'un ministre +aveugle de la clairvoyante nature, va jeter son idéal sur son chemin. + +En ce moment, M. de Parisis frappa trois coups à la fenêtre. «Eh bien? +on frappe à la fenêtre! Qu'est-ce que cela veut dire? C'est un coup de +vent, sans doute.» + +La baronne écouta. «Voilà qu'on frappe encore! c'est original; je +n'ouvrirai pas plus la fenêtre que la porte.» + +Nous ne sommes plus ici dans le cercle des grandes dames. + +Elle alla soulever le rideau de la fenêtre. Octave était toujours +là. «Un homme sur le balcon! s'écria-t-elle.--Madame, ouvrez-moi, de +grâce!--Passez votre chemin.--Madame, je vais briser les vitres.» + +Blanche se décida à ouvrir la fenêtre. «Mais, monsieur, je suis chez +moi.» + +Octave se jeta aux genoux de Mme de Biançay. «Madame, pardonnez-moi, +je vous en supplie, c'est toute une histoire que je ne vous dirai +jamais.--Est-ce une gageure, monsieur?--Non, madame, c'est un +quiproquo. M. Sardou vous expliquera cela dans une de ses comédies. +Adieu, madame.» + +La baronne avait reconnu Parisis. «Ah! vous voulez vous en aller par +la porte quand vous êtes entré par la fenêtre; non, monsieur, je vous +défends ma porte.--Mais, madame, je ne puis pas m'en aller par le même +chemin, car je dois vous dire la vérité: il y a par là un revolver. +J'allais partir avec sa femme pour le bal de l'Opéra--en tout bien, +tout honneur,--mais il est rentré! Je me suis enfui sur le balcon pour +garder mon incognito, mon Othello m'a poursuivi et me voilà à vos +pieds. Ah! madame, si j'ai escaladé votre balcon, ce n'est pas sans +danger, car vous êtes défendue par des chardons fort aigus, j'ai +failli y rester.--Je vous remercie de la préférence; pourquoi +n'avez-vous pas pris l'autre balcon? c'est celui d'une danseuse. Ainsi +mon appartement n'est plus maintenant qu'une grande route. On entrera +chez moi sans dire gare! On y passera pour aller à la Bourse; on y +donnera des rendez-vous; je ne désespère pas d'y voir passer un jour +les arbres du bois de Boulogne pour aller aux Champs-Elysées.--Adieu, +madame, je suis profondément touché de cette hospitalité d'un +instant, sans cela j'étais forcé de descendre quatre étages +per-pen-di-cu-lai-re-ment! comme une goutte de pluie.--Encore une +fois, monsieur, vous ne vous en irez que par la fenêtre. Songez donc, +si mes gens vous voyaient ici, je serais perdue. Il est minuit passé; +une jeune femme ne reçoit pas de visites à pareille heure.--C'est +vrai, madame, je suis désolé d'être entré chez vous si matin; mais que +voulez-vous que je fasse? Attendez donc ... Il me semble ... c'est +bien cela ... vous êtes Mme la baronne de Biançay? j'ai eu l'honneur +de jouer la comédie avec vous au château de Marchais.» + +Octave avait pris son lorgnon. La baronne prit sa lorgnette. «Est-ce +possible! J'avoue que je ne vous avais pas encore regardé. Quoi! M. de +Parisis!--Permettez-moi, madame, de commencer par déposer une carte à +vos pieds; car enfin, il faut procéder par ordre. Maintenant, voici +une carte cornée.--C'est cela. Et à la troisième visite vous passez +par la fenêtre.--Si vous saviez comme je vous aime!--Depuis combien de +minutes?--Depuis toujours; ceux qui s'aiment ici-bas se sont aimés +dans une autre vie.» + +Le duo devenait fort joli, mais il se changea malencontreusement en +trio. Le mari outragé avait à son tour franchi les chardons, à son +tour il frappait à la fenêtre. «C'est sérieux, dit la baronne. On +frappe à la fenêtre; c'est le mari de ma voisine.» Le mari de la +voisine cria d'une voix de tonnerre: «Madame, ouvrez la fenêtre, ou je +brise les vitres.» Madame de Biançay cria: «Monsieur, je vous prie de +passer votre chemin.--Madame, dit Octave, le mari se fâche. Avez-vous +des armes?--Oui, un poignard.» + +L'Américain donna un coup de pied dans la glace. Parisis saisit une +chaise. «Je vais lui passer cette épée à travers le corps.--Madame, un +homme se cache ici, cria le mari outragé.» + +Octave s'avança vers le revolver: «Je ne me cache pas, monsieur, je +suis chez Mme Biançay parce que je vais l'épouser. Si j'ai passé par +chez vous, c'est parce que je me suis trompé de numéro. Êtes-vous +content?--Tout s'explique. Je suis content! Je vous prie, madame, de +me pardonner cette visite nocturne, si j'ose m'exprimer ainsi. Je +payerai les verres cassés.» + +Octave allait offrir un bougeoir au mari content, mais il était déjà +parti. + +Mme de Biançay se croisa les bras pour admirer l'impertinence +d'Octave. «Monsieur de Parisis, maintenant que je vous ai sauvé de la +vengeance du mari, vous n'avez plus rien à me demander et vous allez +me dire un éternel adieu.--Un éternel adieu! j'aimerais mieux m'en +aller par où je suis venu. Je vous aime et je vous supplie de +m'écouter.--Quand vous passerez par la porte.--Par la porte de +l'église avec vous à mon bras. Vous me prenez par les sentiments. +Mais vous savez bien que je suis mariée.» + +Mme de Biançay prit un flambeau. «Si vous voulez avoir le droit de +revenir, allez-vous-en.--Comment, vous mettez à la porte un homme qui +passe par la fenêtre.--Taisez-vous, vous me faites frémir! aussi je +sais bien ce que l'avenir vous réserve. Vous finirez dans un château +avec une gardeuse d'oies.--Non, madame, rassurez-vous, je serai +foudroyé comme Don Juan, dans les bras d'une belle femme qui n'aura +encore rien gardé du tout.--Dieu vous mène à cette terre promise!--La +terre promise, c'est vous.--C'est la première venue.--Non, c'est vous. +Avant de vous voir, je vous aimais, car vous êtes mon idéal. Depuis +que je vous ai vue, je vous adore.--Et les autres? Et Mlle Violette de +Parme? Et la comtesse d'Antraygues? Et Mme d'Argicourt? Et celle-ci et +celle-là?--Que voulez-vous! Les pêches de l'espalier voisin me donnent +toujours soif.--Et vous croyez que je vais descendre de l'escalier +pour vous.» + +Octave embrassa la baronne. «Quelle saveur et quel parfum!--Mais la +voisine?--Sérieusement, je n'ai passé chez elle que pour arriver chez +vous.--C'est le chemin le plus court. Mais que dira-t-elle?--Elle +pensera que vous avez sauvé son honneur.--Oui! oui! en perdant le +mien.--Vous êtes si belle qu'il n'est pas impossible que vous ne le +retrouviez.--Je ne comprends pas.--Ni moi non plus. Comme vous avez de +beaux cheveux! Il vient un rude vent par cette vitre cassée. Si nous +passions dans votre chambre?--Ah! M. de Parisis, ayez pitié de moi, +car mon mari....» + +Octave avait entraîné Mme de Biancay qui, déjà toute échevelée, se +croyait encore forte dans sa vertu. + +Les derniers mots de la causerie se perdirent dans le bruit du vent. +Mais tout n'était pas dit. Le mari du balcon, qui avait réfléchi, +revint furieux. «Non, s'écria-t-il, on ne se sera pas impunément joué +de moi, je me vengerai.» + +Cette fois, ce n'était plus un mari de comédie, mais un mari de +mélodrame. Il acheva de briser la glace. Après quoi, déjà content de +cette belle action, il passa l'avant-corps tout entier. Et comme il +n'y avait personne, il s'écria:--«Ah! je tiens mon homme, cette fois.» +Il entra. Sans doute il allait chercher le duc de Parisis dans les +pièces voisines, quand on sonna à la porte. Comme il ne savait pas +bien ce qu'il faisait, il alla ouvrir. + +Un homme tout aussi emporté que lui entra par la porte comme un coup +de tonnerre. C'était le mari de dessous, le Maure de Venise. «C'est +trop me braver, dit-il au mari du balcon, croyant avoir affaire à M. +de Parisis.» + +Il n'y avait pas de lumière dans l'antichambre. «Mais, monsieur, je ne +vous connais pas, dit le mari du balcon.--Et moi, monsieur, je vous +connais trop. Vous avez monté un étage de plus parce que j'étais chez +moi; vous vous êtes dit sans doute que ma femme monterait chez la +baronne de Biançay, car la baronne est indulgente aux actions des +autres. Quelles sont vos armes, monsieur?--Mes armes! les voilà!» + +Et le mari du balcon saisit le mari du dessous pour le mettre à la +porte. Naturellement celui-ci résista par les mêmes armes. + +Et pourtant ni l'un ni l'autre n'étaient habitués à un pareil duel. +C'étaient deux hommes d'honneur, plus ou moins--malheureux,--pénétrés +des principes d'une bonne éducation. + +Cependant le duc de Parisis et Mme de Biançay s'inquiétaient quelque +peu de ce beau tapage. Octave remettait déjà ses gants pour rappeler +les maris à l'ordre, mais ce ne fut pas lui qui arriva le premier +sur le champ de bataille, tant il trouvait doux d'apaiser la belle +effarouchée. + +Ce fut le mari de Mme de Biançay. Comme elle l'avait pressenti, il +pouvait rentrer cette nuit-là. Et même elle aurait dû en être sûre, +puisqu'il avait annoncé son retour pour la nuit suivante. Mais il y +a des heures où les femmes n'ont pas la science des hommes. Tant pis +pour les hommes qui arrivent avant l'heure qu'ils ont annoncée: ils +sont deux fois dans leur tort. + +Ce qui est certain, c'est que M. de Biançay, suivi d'un domestique +qui portait une valise, arriva pour faire une charmante surprise à +sa femme, au moment où le mari du balcon et le mari du dessous +s'agitaient dans son antichambre; c'était une belle gymnastique en +l'honneur de M. le duc de Parisis. «Qu'est-ce qui se passe chez moi?» +se demanda-t-il tout abasourdi. + +Il ne fallut pas cinq secondes pour que la colère l'envahît et lui +montât à la tête. C'était un homme taillé en hercule, qui n'abusait +pas de sa force, mais qui, plus d'une fois pourtant, avait prouvé +qu'il ne fallait pas lui marcher sur le pied. Il saisit le mari et +le jeta dans l'escalier. C'était le mari du dessous. Celui-ci eût +peut-être remonté, si le mari du balcon, qui roulait à son tour, ne +lui eût interdit ce chemin-là. + +Ce fut une belle fricassée de museaux, selon l'expression d'Octave, +car je ne me permettrais pas de parler ainsi de maris malheureux. Non +seulement les deux maris roulèrent et continuèrent leur duel, mais +ils entraînèrent dans leur chute le domestique de M. de Biançay et la +bougie qu'il portait à la main. + +La bougie fut éteinte, mais on vit bientôt à tous les étages d'autres +maris inquiets du vacarme qui retentissait dans toute la maison. La +fête de nuit fut complète, avec illuminations. + +M. de Biançay avait repris possession de lui-même et de son appartement. +Il s'étonnait de ne pas voir accourir sa femme, car il ne pouvait +supposer qu'elle fût endormie pendant qu'on se battait chez elle. +Quand M. de Parisis,--tout fraîchement ganté,--apparut portant aussi +un bougeoir. + +Ils se saluèrent tous les deux avec défiance. M. de Biancay connaissait +vaguement M. de Parisis, M. de Parisis ne se rappelait pas M. de Biançay. +«Monsieur, dit le mari sans trop prendre les airs d'un mari outragé, +voulez-vous m'expliquer cette comédie?--Monsieur, j'allais vous adresser +la même question.--Mais, monsieur, puisque vous êtes chez moi et que je +suis absent depuis longtemps, sans doute vous savez mieux que moi ce qui +s'y passe.--Pas le moins du monde, monsieur.» + +Parisis n'était jamais en peine. Les auteurs comiques auraient pu +inventer pour lui les situations les plus périlleuses, il en fût sorti +gaiement sans sourciller jamais. «Mais enfin, monsieur, permettez-moi +de vous demander ce que vous faites ici à deux heures du matin?--Je +devrais ne pas vous répondre, répondit Octave, mais vous y mettez +vraiment trop de bonne grâce pour que je ne vous confie pas mon +secret. La femme du voisin, votre voisin du balcon, est nerveuse à +tout casser, elle se trouvait mal, le mari est rentré comme je lui +donnais des sels; il n'a pas trouvé cela de son goût. Comme il était +armé et que je ne l'étais pas, comme elle me suppliait de ne pas me +défendre, j'ai franchi votre balcon croyant passer par un appartement +inhabité. La fenêtre était ouverte, le mari m'a poursuivi, j'ai fermé +la fenêtre, il a brisé les vitres et a rencontré un monsieur qui avait +à lui parler, car vous avez entendu leur conversation. Je ne sais +pas un mot de plus.--Eh bien, dit M. de Biançay, ils continuent la +conversation dans l'escalier.--Je ne suppose pas, dit Octave, que vous +songiez à me mettre en tiers dans cette conversation.--Est-ce que +c'est Mme de Biançay, monsieur, qui vous a donné ce bougeoir?--Oui, +monsieur; Mme de Biançay, qui vous attendait, a été une femme +d'esprit: j'étais entré par la fenêtre, elle a voulu me mettre à la +porte. Voilà pourquoi elle m'a donné ce bougeoir pour que je trouve +mon chemin.» + +Le duc de Parisis salua. M. de Biançay salua. Le duc de Parisis salua +une seconde fois. M. de Biançay se demandait s'il devait le saluer +d'un coup de pied, mais il se contint et entra chez sa femme. «Ah! mon +ami, j'étais bien sûre que vous arriveriez cette nuit, car je vous +attendais.--Avec le duc de Parisis!--Quoi, c'était le duc de Parisis? +Ah! par exemple, voilà un original! Cette fois, mon ami, il s'est +trompé de chemin en passant par la fenêtre.» + +Le troisième mari fut content. + + + + + +XIV + +LES FEMMES INVINCIBLES + + +Cependant don Juan de Parisis perdit quelques batailles vers ce +temps-là. + +Il surprit un jour presque tout le secret du jeu de cartes. Mme +d'Antraygues finit par lui confier les noms de la Dame de Carreau +et de la Dame de Trèfle, la duchesse de Hautefort et la marquise de +Fontaneilles. Alice s'obstina à cacher le nom de la Dame de Coeur par +un sentiment de jalousie, car elle adorait toujours Octave et savait +qu'il aimait Geneviève. + +Parisis connaissait trop de femmes pour reconnaître celles qu'il +ne voyait que de loin en loin. Les figures les plus opposées se +confondaient dans son souvenir avec le même souvenir amoureux. +Souventes fois, il lui arrivait de causer intimement avec une femme, +sans bien se rappeler son nom, comme si toutes les femmes étaient la +même, suivant l'expression d'un moraliste. + +Dès qu'il eut surpris le secret, il se présenta vaillamment chez la +marquise de Fontaneilles, qu'il ne connaissait guère, sous prétexte +qu'il voulait danser pour les pauvres. Elle était dame patronnesse de +toutes les bonnes oeuvres. On allait donner un bal de bienfaisance, il +fallait bien que l'esprit malfaisant y fût représenté. + +Quand Octave entra dans le salon de la marquise de Fontaneilles, il y +trouva la duchesse de Hauteroche, qui attendait son amie pour sortir. + +Mme de Hauteroche, comme Mme de Fontaneilles, était une très grande +dame de la plus haute naissance, qui avait traversé jusque-là le monde +parisien demi-souriante, mais s'amusant à la fête des autres, ne +voulant pas jouer d'autre rôle que celui de femme honnête; on disait +que son mari s'amusait pour elle. C'était peut-être une raison de plus +pour qu'elle fût plus stoïque dans son devoir. Ce qui est hors de +doute, c'est que, jusque-là, nul n'avait marqué son pied dans la neige +de ses avenues. + +Elle était charmante: une beauté brune et grave, adoucie par des yeux +d'outre-mer profonds comme l'Océan; elle avait été blonde, on le +devinait encore à la légèreté de ses cheveux. + +Quand Mme de Fontaneilles vint pour prendre son amie, elle fut quelque +peu surprise de la voir en tête-à-tête avec le duc de Parisis. Ils +causaient avec abandon comme des gens qui se sont vus la veille. +Octave était partout chez lui. + +Il se leva et alla au-devant de la marquise, comme si ce fût elle qui +vînt en visite. Elle le remercia de faire si bien les honneurs de son +salon; il ne manqua pas de développer ce paradoxe, que les gens bien +nés sont tous de la même famille, et que, même avant d'avoir été +présentés, ils se savent par coeur. + +Ce fut le point de départ d'une causerie imprévue. Les deux dames se +révoltèrent à cette idée prétentieuse d'Octave de connaître si bien +les gens qu'il ne connaissait pas. + +Mais lui, qui n'était jamais pris sans vert, se rappela à propos +quelques paradoxes de Lavater. Il s'engagea à dire la bonne aventure +à la duchesse et à la marquise, si elles lui permettaient de les +dévisager un peu; il n'oublia pas de leur rappeler qu'on n'était pas +toujours masqué comme la Dame de Trèfle et comme la Dame de Carreau. + +La glace était brisée. La duchesse dit à Octave que Mme d'Antraygues +avait trahi le secret de ses amies, mais qu'elle comprenait cela, +puisqu'elle savait, par ouï-dire, qu'une femme n'avait pas de secrets +pour son amant. + +Le duc de Parisis, un physionomiste raffiné, trouva beaucoup de +vérités à dire aux deux amies. La première venue parmi les diseuses +de bonne aventure remue des vérités, puisqu'elle remue des mots: +qu'est-ce donc si le diseur de bonne aventure est un homme d'esprit +qui a étudié dans le coin des femmes! Pour connaître les hommes, +pratiquez les femmes; pour connaître les femmes, pratiquez encore +les femmes: c'est la sagesse des nations folles. + +Pendant cette séance à la Lavater, Octave eut l'art de prouver à la +duchesse et à la marquise qu'il était éperdument amoureux d'elles. +Pendant qu'il leur parlait d'elles, ses yeux leur parlaient de lui. +Et ce qu'il y eut de bien fait dans cette oeuvre diabolique, c'est +que chacune des deux femmes fut convaincue qu'il n'aimait qu'elle-même. + +Mais elles étaient au-dessus de l'amour, même de l'amour de don Juan +de Parisis. La marquise de Fontaneilles s'était tournée vers Dieu +et ne voulait pas se retourner vers son prochain. La duchesse +de Hauteroche, âme plus romaine, aimait la vertu pour la vertu, +s'attachant à son devoir non pas avec résignation, comme tant +d'autres, mais avec vaillance, fière des victoires de l'âme sur le +corps. + +Octave perdit bien huit jours--huit siècles pour lui--à errer autour +de ces deux vertus; il avait pourtant imaginé une tactique qui lui +semblait victorieuse:--Après avoir prouvé à la marquise qu'il n'était +pas amoureux de la duchesse, il prouva à la duchesse qu'il était +amoureux de la marquise, soufflant l'orage à tous les horizons.--Mais +les nuages ne montèrent pas jusque dans l'azur. + +Il ne s'avoua pas vaincu; il leva le siège et passa dans un autre +camp. Mais tout en courant les petites dames, ses aspirations le +ramenaient bientôt aux femmes du monde, parce que s'il trouvait que +l'amour est toujours le même au dernier chapitre, quelle que soit +l'atmosphère, il trouvait aussi qu'il faut chercher les variations du +coeur dans les commencements. Or il n'y a de commencements qu'avec les +femmes comme il faut, puisqu'avec les autres on commence toujours par +la fin. + + + + +XV + +L'ESCARPOLETTE + + +Parisis ne se contentait pas des femmes du monde ni des femmes du +demi-monde; les fillettes de tous les ordres, pourvu qu'elles fussent +jolies, lui semblaient de bonne prise; son grand art, en ceci, était +de se mettre au diapason et d'entrer de plain-pied dans l'intimité des +femmes quelles qu'elles fussent. Venait-il une modiste apporter un +chapeau, une fleuriste apporter un bouquet, une couturière apporter +une robe, il la lorgnait; si elle était belle, il la saluait et lui +disait mille folies, au grand dépit de la dame qu'on venait habiller +ou coiffer; on lui reprochait de manquer de dignité, mais il disait +lui-même qu'il ne reconnaissait pas les bienséances. + +Combien d'aventures étaient le second chapitre de ses premières +escarmouches! + +Aussi, un matin, Mme d'Antraygues surprit-elle Parisis dans son +jardin, qui faisait balancer, sur une escarpolette, deux jeunes +modistes à qui il avait commandé des chapeaux, sans doute pour +coiffer ses arbres. Ces deux modistes étaient des jeunes brunes fort +provocantes par l'éclat de leurs yeux qu'elles ne veloutaient pas du +tout. + +Elles riaient comme des folles, elles criaient en tombant sur l'herbe +comme de vraies pensionnaires; il fallait voir Parisis les rouler sur +le gazon, les prendre dans ses bras et les remettre sur la balançoire. +Mme d'Antraygues, cachée par un magnolia, assista à toute la fête; on +s'amusait si vaillamment qu'elle aurait voulu en être, si sa grandeur +ne l'eût attachée au rivage. + +Elle se montra, les oiseaux s'envolèrent. Parisis les rappela, mais +le charme était tombé. «Comment pouvez-vous vous amuser avec ces +fillettes? demanda-t-elle à Octave.--Vous voulez que je vous dise le +secret, lui répondit-il en riant, c'est que ce sont des femmes et que +je m'amuse toujours avec les femmes.» + +Le duc de Parisis avait d'ailleurs un goût très modéré pour les +fillettes; il n'aimait pas les raisins verts, il disait que la volupté +s'accommode mieux du fruit que de la fleur. + +Il disait encore que la femme a deux virginités, celle de la +chrysalide et celle du papillon. Il aimait mieux le papillon que la +chrysalide. La jeune fille n'est d'abord qu'une ébauche; elle n'est +une oeuvre d'art qu'après avoir secoué l'arbre de la science. + +Les libertins aiment les ingénues; les voluptueux aiment les savantes. +Toutes les forêts sont vierges dans le pays de l'amour. + + + + +XVI + +LE FESTIN DE MARBRE + + +Ce fut à peine si de loin en loin le nom de Monjoyeux retentissait +aux oreilles de ses amis. Aussi ce fut une vraie surprise quand cette +lettre courut à la Maison d'Or, dans le cabinet des journalistes, +dans l'atelier des peintres et des sculpteurs, jusque chez M. +Beulé-les-Fouilles, secrétaire perpétuel de l'académie des beaux-arts. + + «M. Monjoyeux et Mme Monjoyeux prient monsieur de leur faire + l'honneur de venir souper chez eux le vendredi, 12 décembre, à + minuit. + + «Les statues, sculptées par M. Monjoyeux, seront exposées à + giorno. + + «Avenue de l'Impératrice, 22.» + +Quand M. de Parisis reçut cette invitation, il se dit: «Voilà +Monjoyeux qui nous prépare un coup de théâtre. Il va nous prouver +qu'il est un homme de génie; je ne manquerai pas à cette fête.» + +Ce fut une vraie fête. On en parla beaucoup la veille; on en parla +bien plus le lendemain; mais ce fut une fête sans lendemain. + +Octave ne s'attendait pas à tant d'équipages devant l'hôtel. Il était +allé le matin pour voir Monjoyeux; mais quoiqu'il eût beaucoup insisté +pour être reçu, quoiqu'il eût remis d'un air victorieux cette carte +célèbre qui lui ouvrait toutes les portes, comme naguère à M. de Morny +et au comte d'Orsay, un domestique fort bien stylé vint lui dire que +ni monsieur ni madame ne pouvaient recevoir monsieur le duc, ce qui +aiguillonna d'autant plus sa curiosité. + +A minuit, quand il fut annoncé dans le premier salon, il fut ébloui +par les lumières, les femmes, les diamants; il connaissait l'hôtel, +où durant deux hivers une étrangère célèbre avait reçu le beau monde +parisien, mais il n'avait jamais vu tant de haut luxe dans les salons. +Les étoffes, les tapis, les bronzes, les meubles, tout avait la marque +d'une main savante et prodigue. Dans l'avant-salon, dont Cabanel +avait peint le plafond, soutenu par des cariatides de Clésinger, +on remarquait une marguerite à la fontaine, d'Ary Scheffer, et une +Cléopâtre, de Gérôme, deux civilisations en contraste. Dans le grand +salon plus sévère quoique plus riche, Ingres, Delacroix, Meissonier +et Diaz, les quatre expressions de l'art moderne, se disputaient les +panneaux. «Diable! mon cher, dit M. de Parisis à Monjoyeux, vous +faites bien les choses.--N'est-ce pas? dit le comédien-sculpteur; +l'habitude du théâtre, l'amour des chefs-d'oeuvre! mais je suis très +fier de votre approbation, à vous qui avez le plus charmant petit +palais de Paris. C'est mon seul talent, et j'avoue que je suis +toujours surpris de voir que les autres font bien. Donnez un million à +cent hommes, et ces cent hommes gaspilleront leur million sans montrer +une preuve de goût.--Si le goût était à la portée de tout le monde, il +n'y aurait rien à faire. Mais je vais vous présenter à ma femme: la +voyez-vous là-bas dans cette corbeille épanouie?--Oui, c'est le dessus +du panier. Tudieu! mon cher, comme elle est belle! Et vous avez le +courage de travailler du marbre quand vous avez sous la main un pareil +chef-d'oeuvre! Pour moi, je briserais mon ciseau pour adorer la statue +vivante.» + +Le duc de Parisis attachait son regard sur Mme Monjoyeux avec un vague +souvenir. Il lui semblait la reconnaître comme à la rencontre des +Champs-Elysées. «Et pourtant pensait-il, je n'ai jamais vu cette +Bretonne que Monjoyeux est allé épouser à Nantes.» Mme Monjoyeux lui +rappelait une figure aimée en passant. + +Il s'avança vers Mme Monjoyeux, ne s'inquiétant pas de déranger toutes +les femmes qui l'entouraient. Il s'assit dans le groupe et parla à +tort et à travers de la pluie et du beau temps, de la vie d'artiste, +de ses imprévus, des jeux du hasard et des jeux de l'amour. Il eut +bientôt conquis toutes les femmes à son esprit railleur et charmant. + +Octave avait pour politique de se mettre toujours du côté des femmes, +disant que dans le papottage qui court sur les éventails, il y +avait beaucoup plus de sagesse à recueillir que dans les phrases +sentencieuses des hommes sérieux. Quand une femme cause, elle trahit +l'éternel féminin, elle ouvre son coeur sans le vouloir, tandis que +l'homme n'ouvre le plus souvent que sa boîte à bêtises, tout bouffi +qu'il est de vanité. Et puis, comme disait Octave, du côté des femmes +la bêtise elle-même a son prix. Il allait plus loin, il disait que la +femme est parfaite dans le mal comme dans le bien; tandis que l'homme, +sous prétexte d'être un animal raisonnable, n'est en définitif qu'un +animal. + +M. de Parisis fut quelque peu surpris de ne pas reconnaître une +seule Parisienne parmi toutes ces femmes qui faisaient cortège à Mme +Monjoyeux. C'était la fleur des pois de cette société étrangère +qui règne dans les Champs-Elysées et l'avenue de l'Impératrice, +Havanaises, Péruviennes, Polonaises, Espagnoles et autres expressions +des mondes voyageurs. Quand on veut improviser un salon, il faut +s'adresser à ces peuplades pittoresques, toujours gaies et vives, qui +paraissent et disparaissent sans marquer de vifs souvenirs. «C'est +cela, pensa Octave, Mme Monjoyeux n'ayant pas de racines dans le monde +parisien, a ouvert sa porte aux passagères des quatre mondes. Tant +mieux, ce sont de jolis oiseaux très apprivoisés qui chantent sans +trop se faire prier la chanson de l'amour. Nous allons nous amuser +ce soir: je suis bien sûr qu'il n'y a pas une bégueule ici et qu'on +pourra avoir de l'esprit sans peur de l'estampille.» + +Tout en causant avec les femmes, M. de Parisis cherchait à reconnaître +les hommes errants ou discutant en groupes dans les salons. C'était +le tohu-bohu des premières représentations, avec quelques peintres et +sculpteurs en plus. Monjoyeux, en effet, n'allait-il pas donner une +première représentation? Il y avait là les critiques du lundi, les +causeurs du samedi, les polémistes du dimanche, les chroniqueurs +de toute la semaine. Il y avait là les gentilshommes du turf, les +patriciens du Moulin-Rouge, du Café Anglais, de la Maison-d'Or; +quelques hommes politiques, retenus par la patte aux comédiennes; +l'académie des beaux-arts et l'académie française étaient représentées +par leurs plus jeunes étoiles. En un mot, tout Paris. + +Un valet vint avertir que madame était servie. Monjoyeux pria Octave +de donner le bras à sa femme, quoiqu'il eût là les personnages +consacrés. M. de Parisis obéit avec sa grâce accoutumée; il ne faisait +jamais de façons pour passer le premier: c'est un bon pli à prendre +à Paris, quand on a vingt ans. Il y a ainsi des personnalités qui +s'imposent et prennent le pas sur tout le monde, sans qu'on sache +pourquoi. Les hommes s'étonnaient bien un peu de toujours voir Octave +jouer le premier rôle, quand tant d'illustrations ne venaient qu'après +lui; mais les femmes trouvaient cela très naturel: il était jeune, il +était beau, il était fier; pour les femmes, ce sont là des titres plus +sérieux que les titres du génie. Et puis, il était duc. Molière a fait +sauter les marquis; peut-être qu'aujourd'hui, en face des immortels +principes--des principes immortels--les marquis ne songeraient pas à +faire sauter Molière, s'il n'avait pas ses deux siècles d'immortalité? +Nous avons fait tant de chemin! Le monde marche, mais il marche dans +un cercle. + +M. de Parisis était, d'ailleurs, un homme bien élevé, qui savait son +monde; je ne parle pas de son stage en diplomatie, car il était né +diplomate. Quand il se trouvait en face d'une illustration de haute +roche, il avait l'art, avec ses quartiers de noblesse, de lui faire un +piédestal; nul ne savait mieux mettre en relief dans sa vraie lumière +un homme de génie, ou même un homme de talent. Et c'était d'autant +mieux fait, qu'il se montrait fort impertinent pour toutes les +médiocrités tapageuses qui sont le désespoir des esprits d'élite. Il +disait que chaque génération, dans la capitale du monde, enfante à +peine laborieusement cinquante hommes dignes d'être étudiés, cinquante +intelligences qu'il faut aimer et qu'il faut craindre. Octave ne +s'y trompait pas, il admirait et il adorait les grands hommes +d'aujourd'hui; mais, du haut de son dédain, il disait aux petits +hommes montés sur les échasses de la réclame: «Retirez-vous de leur +soleil.» + +Cependant, trois portes à deux vantaux s'étaient ouvertes; on avait +été saisi par le radieux spectacle d'un atelier, un ancien théâtre +intime, où Monjoyeux avait dressé une table de cinquante couverts sous +les lumières ruisselantes des plus beaux lustres du Murano. + +Dirai-je quel fut l'éblouissement de tout le monde devant le luxe +féerique de cette salle et de cette table? Les plus belles étoffes des +Indes, brochées d'or et d'argent, retombaient à larges plis sur les +murs et s'étoilaient par des candélabres en cristal de roche. Sous +chaque candélabre se profilait une élégante jardinière ou un svelte +brûle-parfums; ici un émail cloisonné, là une merveille de Sèvres. On +marchait sur un tapis de Smyrne moussu et fleuri. + +La table était magnifique; les festins de Paul Véronèse ne donnent pas +une idée de ces splendeurs toutes modernes. A la place de toutes ces +misères argentées ou dorées qui jouent au luxe, Monjoyeux avait mis +deux statues; le surtout était un admirable buste à deux têtes, +représentant les deux faces de la femme, le bien et le mal, l'ange et +le démon. + +C'était le portrait de Mme Monjoyeux. + +Aucun des convives, tout en la reconnaissant, n'osa prononcer son +nom. Pourquoi ce symbole? Le regard courait de surprise en surprise, +l'esprit se perdait aux énigmes. «Mesdames et messieurs, dit Monjoyeux +en s'inclinant avec sa bonne grâce accoutumée, sous prétexte de vous +convier à un festin, j'ai voulu vous montrer mes oeuvres. Je ne sais +pas si vous les trouverez dignes de vous et dignes de moi; mais je +sais bien que le souper sera exquis, c'est l'oeuvre de Mme Monjoyeux. + +Un cri d'admiration s'était élevé autour de toute la table. «La +critique est de rigueur, mais l'admiration est interdite, dit +Monjoyeux en s'asseyant; voyez cela tout à votre aise, faites comme si +je n'étais pas là. Le poète Destouches a dit: «La critique est aisée +et l'art est difficile;» mais depuis que Janin, Théophile Gautier et +Saint-Victor font de la critique avec toutes les magnificences de +l'art, nous avons changé tout cela. C'est l'art qui est facile, c'est +la critique qui est malaisée.--Vous en parlez bien à votre aise, +Monjoyeux, dit M. de Parisis. Vous avez raison, d'ailleurs: la +critique est malaisée devant de pareilles oeuvres; il y a longtemps +que je n'ai vu le marbre moderne me parler si éloquemment.--Oui, dit +un musicien, ces lignes si blanches, et si harmonieuses chantent +comme des mélodies de Gounod.--On dit que les dieux s'en vont, dit un +néo-grec; les dieux peut-être, les déesses, point. Voyez plutôt, +ces deux belles statues qui marchent sur la table viennent toutes +radieuses de l'Olympe.» + +Une jeune femme demanda ingénument quelles étaient ces deux déesses; +son voisin, un journaliste répondit: «Je reconnais dans celle-ci +Cybèle ou, si vous aimez mieux, la Nature. Voyez comme elle éclate +dans sa jeunesse! Quel rayonnement!--Mais, l'autre? dit la jeune +femme.--L'autre, madame, je ne la connais pas.» + +De bouche en bouche, la même question courut toute la table. «Quelle +est cette statue,--quelle est cette dame,--qui pourrait bien me dire +son état civil,--est-ce une jeune vierge?--est-ce une jeune épouse?» +M. de Parisis lui-même demanda à Mme Monjoyeux quel était le symbole +révélé par cette figure. «Quoi! vous ne la reconnaissez pas? dit Mme +Monjoyeux, vous l'avez pourtant bien souvent fréquentée.--Je ne m'en +souviens pas; vous que je n'ai jamais vue, madame, il me semble que je +vous connais; mais cette figure, aucune idée ne me la rappelle.--Je +vous dis, monsieur, que vous ne connaissez que cela. Une femme qui +marche de son pied de marbre sur les roses blanches comme sur la +neige ... une femme qui regarde de son oeil candide le bleu des +nues ... Cherchez bien.» + +A cet instant, les questions furent toutes si vives que Monjoyeux +dit en souriant: «Eh quoi! mesdames, eh quoi! messieurs, vous ne +reconnaissez pas la Vertu! Il y a donc bien longtemps qu'elle n'est +plus à Paris?--La Vertu, dit une Espagnole, elle n'est pas habillée +comme cela. La vertu prend ses robes chez Worth.--Comment, madame, dit +un poète, vous ne savez donc pas que la vertu n'est vêtue que de sa +pudeur?--A Athènes, c'est possible, dit une Écossaise, mais à Paris, +la pudeur est une robe trop légère.--Mais le marbre aussi est une robe +impénétrable, dont la chaste blancheur protège la femme; une femme +en marbre n'est jamais nue.--C'est vrai, dit M. de Parisis, mais ce +marbre tressaille et frémit comme la chair, c'est la seule critique +que je fasse devant ce chef-d'oeuvre. Monjoyeux a fait de sa Vertu +une femme plutôt qu'une déesse.--Votre critique est un éloge, dit +Monjoyeux à Octave. La Vertu est une femme et non une déesse; j'aurais +pu la faire plus penchée, plus chrétienne, plus ascétique; j'aurais pu +lui donner les pâleurs des vierges byzantines, mais je n'ai pas ainsi +compris la Vertu. Pour moi, c'est la femme dans toute sa force et dans +toute sa splendeur. Si elle est la Vertu, c'est parce qu'elle domine +la nature jusque dans sa luxuriance. Elle a triomphé de sa beauté et +de son sang, elle foule aux pieds dans les roses les épines enflammées +de la volupté. N'est-ce pas, messieurs, que cela a son cachet +Metternich? + +Disant ces mots, Monjoyeux leva son verre de vin du Rhin et but après +avoir salué sa voisine. + +Le souper s'annonçait gaiement: les savoureux parfums des faisans, des +bécasses, des gélinotes, des écrevisses, des truffes, se mêlaient aux +vertes senteurs des roses, des fraises et des framboises, aux bouquets +des vins de Bordeaux et des vins de Bourgogne, des vins d'Aï et des +vins de Johannisberg; sans parler des vagues odeurs qui s'échappaient +des femmes, épaules et chevelures. Tous les esprits s'enivraient déjà +et entraient en campagne armés des plus beaux paradoxes. + +Mais la causerie avait beau courir par tous les méandres de l'imprévu, +les yeux ne pouvaient se détacher des figures sculptées par Montjoyeux; +la Cybèle et la Vertu, les groupes d'enfants joueurs, le buste à deux +faces, tout prenait le regard et l'âme des convives, tant la beauté +traduite par le marbre a d'empire sur les esprits. «Parler en prose +devant de si belles choses, ce n'est pas bien parler, dit une Parisienne +qui était en face du poète; voyons, monsieur Homère, faites des vers à +Phidias.--Des vers! Pour qui me prenez-vous?--Pour un poète, tout +bêtement.--Un poète! Il n'y en a plus qu'un, ce merveilleux joueur de +rimes, Théodore de Banville, qui raille tout, même sa poésie, dans des +vers charivariques.--Et Hugo?--Oh! celui-là est un Dieu!» + +Cependant, on admirait la Cybèle et la Vertu. La Cybèle semblait +sculptée par le ciseau vivant et fleuri d'Allegrain; c'était la même +abondance et le même charme. La grande déesse avait la poésie d'une +amante et la fécondité d'une mère. C'était une fête pour les yeux de +suivre le jeu de la chevelure, la beauté du profil, les ondoiements et +les serpentements de ces lignes savantes qui couraient avec la grâce +antique des épaules aux seins, des hanches aux cuisses, sur les bras +luxuriants comme sur les jambes fières. Le marbre avait une force et +une saveur incomparables; c'était Cybèle ruisselante de vie, moins +robuste que si elle fût sortie des mains de Phidias, moins divine +peut-être, mais plus humaine. + +La Vertu était une belle figure tout à fait nue. Un sculpteur médiocre +eût copié les anciens qui représentaient cette figure voilée. Mais +la chaste blancheur du marbre n'est-elle pas une robe virginale? Et, +d'ailleurs, si la Vertu est nue, elle ne le sait pas. Elle est trop +divinement candide pour songer qu'elle n'a pas de péplum, de draperie +ou de robe. Elle ne se défendait de l'amour que par la candeur de son +attitude. Monjoyeux était un philosophe qui savait que les femmes qui +se défendent avec violence sont celles qui tombent bientôt vaincues, +car la violence c'est déjà la passion. + +Cette statue, c'était bien la Vertu. Elle levait les yeux et cherchait +l'amour du ciel. Il y avait en elle de la nymphe antique, mais il +y avait aussi de la jeune fille chrétienne. Le sculpteur l'avait +détachée des passions terrestres avec cet art souverain qui triomphe +des rébellions du marbre. Les nymphes de Diane se fussent agenouillées +en passant devant elle et auraient baisé sur la neige l'empreinte de +ses pieds légers; les vierges de Vesta auraient respiré, dans son +atmosphère, je ne sais quelle douceur et quelle vertu divines,--l'air +vif des régions sereines qui chasse les orages de l'âme. + +Ce beau marbre appelait et retenait le regard charmé. On le +contemplait de face, on tournait autour avec le même charme. La Vertu +était belle comme si elle devait donner encore plus de regrets à +l'Amour. L'artiste l'avait coiffée avec un goût savant; il avait noué +une grappe de fleurs dans sa chevelure ondulée à l'antique. Il y avait +dans le visage, dans le cou, dans les épaules, dans les bras, dans le +torse, dans les jambes, dans toute la figure, une jeunesse de contour, +une préoccupation de style, une caresse amoureuse et chaste du ciseau, +qui ne sont familières qu'aux maîtres. «N'est-ce pas, s'écria Monjoyeux, +que c'est beau de voir la Vertu?--Oui, en marbre,» répondit le duc de +Parisis. + + + + +XVII + +UN TOAST A LA FEMME + + +M. de Parisis, tout en jetant un mot à droite, à gauche, en face de +lui, en homme bien écouté, cherchait à pénétrer dans l'esprit et +dans le coeur de Mme Monjoyeux. Plus il regardait, et plus elle lui +rappelait une femme qu'il avait connue. «N'avez-vous pas été blonde, +madame?--Non, monsieur.» + +Octave regardait de plus près la dame. Pour lui, toute l'énigme de la +fête était là. Aussi s'inquiétait-il bien moins que ses voisins du +symbolisme des figures de marbre qui dominaient la table; la vraie +statue, c'était la femme du sculpteur. + +Mais, comme tous les sphinx, Mme Monjoyeux ne se laissait pas +pénétrer. Soit qu'elle fût bête, soit qu'elle ne le fût point, elle +avait l'art de le paraître à propos. A certaines questions, elle +répondait par un sourire qui n'était ni la malice, ni la niaiserie, +mais qui en exprimait vaguement l'effet. Tantôt elle répondait de +travers, rompant les chiens, puis jouait à l'école buissonnière; si +Octave lui parlait de l'empereur de Russie, elle lui répondait que +le pape était un fort galant homme, puisque le jour où elle s'était +agenouillée pour baiser sa pantoufle, il avait daigné lui tendre la +main. «C'est étrange, pensait Octave, cette femme est restée Bretonne, +quoique ses yeux accusent çà et là des perversités de fille d'Eve.» + +Selon sa coutume, M. de Parisis tentait des mots risqués; alors Mme +Monjoyeux le regardait avec une candeur de vraie Bretonne. Octave +s'aventurait alors sur une autre route; curieux en toutes choses, il +suivait les femmes partout où elles voulaient le conduire, même sur +les Alpes de la vertu, les pieds dans la neige, le front dans le +ciel. Il trouvait une autre volupté à changer d'horizon. Les natures +amoureuses ne gardent l'amour qu'en variant ses images à l'infini. + +Avec Mme Monjoyeux, si M. de Parisis devenait austère, elle se hâtait +de le ramener au sourire, quelquefois même à l'éclat de rire. Il ne +croyait pas, d'ailleurs, que ce fût un jeu savant: c'était sans doute +le hasard des idées et des mots. «Comment trouvez-vous mon mari? dit +tout à coup Mme Monjoyeux; à tort ou à raison, il me trouve bien +faite...--Il m'est impossible, madame, interrompit Octave qui ne +faisait jamais de compliments, d'avoir une opinion sur ce point +délicat.--Une opinion sur ce point délicat, vous l'aurez tout à +l'heure, écoutez-moi jusqu'au bout. + +Mon mari n'est pas un de ces artistes qui font une statue d'après une +statue; comme il dit qu'une statue est une femme, il prend ses modèles +parmi les femmes...--J'ai compris, madame: ces seins adorables de la +Cybèle, ces hanches savoureuses, ces jambes de chasseresse, ce sont +vos seins, vos hanches et vos jambes.--Chut! dit la jeune femme, si on +nous écoutait.» + +Elle baissa la tête comme pour cacher sa rougeur. «Eh bien! madame, +dit Octave, mon opinion est maintenant toute faite; ce chef-d'oeuvre +de l'art, c'est le chef-d'oeuvre de la nature; les générations futures +remercieront les dieux d'avoir donné une pareille femme à un pareil +sculpteur.--Mais, moi, je ne me consolerai jamais d'avoir été ainsi +trahie dans ma nudité.» + +La jeune femme continuait à pencher la tête, comme si tout le monde +avait le secret de sa beauté. «Pourquoi cette fausse pudeur? reprit M. +de Parisis. Vous êtes traduite mot à mot, et je ne doute pas que la +traduction ne soit digne de l'original, mais c'est la chair traduite +en marbre; or, le marbre ne rougit jamais, parce que le marbre est +au-dessus de cette pudeur atmosphérique inventée par des couturières +qui avaient des robes à placer. Si la femme rougissait de montrer +quelque chose, elle devrait rougir de montrer sa figure, puisque la +figure est l'expression des sept péchés capitaux.» + +Et une fois dans ce steeple-chase du paradoxe, Octave débita toutes +ses opinions avancées sur la pudeur du nu. «En effet, dit Mme +Monjoyeux, la robe n'habille pas.» + +Aux deux bouts de la table, en face de M. de Parisis, partout l'esprit +courait gaiement sur la nappe; la gaieté resplendissait comme une +lumière nouvelle, sur les coupes, les roses et les raisins. Monjoyeux +remarqua que les femmes prenaient des expressions de bacchantes et que +les hommes devenaient irrésistibles, parce qu'ils ne savaient plus ce +qu'ils disaient. + +Il jugea qu'il était temps de porter un toast pour être écouté. Sa +coupe de vin de Champagne était pleine; il la présenta à sa voisine, +et lui dit qu'il allait bien parler, puisqu'il allait porter un toast +à la femme. «Chut! mesdames, dit la voisine de Monjoyeux, le sculpteur +va parler!» + +Tout le monde porta la main à son verre, tout le monde écouta. On +connaissait la phraséologie pittoresque de Monjoyeux, on ne doutait +pas de son éloquence, de ses idées originales, de ses saillies +imprévues. C'était une bonne fortune de l'entendre. + +Monjoyeux s'était levé, la coupe à la main, le front souriant, le +sourire moqueur. Il secoua sa crinière comme un lion qui part pour la +chasse; il promena son regard sur ses convives et sur ses statues; il +jeta un coup d'oeil étrange sur sa femme et porta ce toast: «Mesdames +et messieurs! je bois à la femme!» + +Tous les hommes se levèrent et burent à la femme, «Chut! dit une dame, +il ne faut pas boire, il faut parler; on n'a pas si souvent l'occasion +d'entendre faire l'éloge des femmes. «Eh bien! dit Monjoyeux, +écoutez-moi et ne m'interrompez plus.» + +Il trempa ses lèvres dans la coupe: «_Je bois à la femme!_ parce que +la femme est l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier mot, l'enfer +et le paradis, le mal et le bien, la chute et la rédemption. + +«L'homme s'agite, la femme le mène. C'est que la femme est tout à la +fois le bien et le mal, la quatrième vertu théologale et le huitième +péché mortel. Comme l'ange rebelle, qui se souvient du ciel et qui +travaille pour l'enfer, la femme est commencée par Dieu et achevée par +Satan. + +«_Où est la femme?_ disait le magistrat que vous savez, à chaque +procès que plaidaient ses justiciables. + +«_Où est la femme?_ répètent avec le subtil questionneur tous ceux qui +veulent expliquer à peu près raisonnablement l'histoire des peuples et +le roman des âmes. + +«Quand un sculpteur a fait une belle statue,--_où est la femme?_ Quand +un poète a fait un beau livre,--_où est la femme?_ + +Quand un héros a gagné une bataille,--_où est la femme?_ + +«Dans l'Olympe, le dieu de la pensée est un homme; mais Apollon, que +fait-il sans les neuf muses? Or, toutes les femmes sont des muses, +muses des passions et des crimes, des héroïsmes et des misères. + +«Elus ou réprouvés, déchus ou rachetés, notre destinée commune se +rattache à l'Eden ou à Bethléem: nous relevons tous d'Eve ou de Marie. + +«_Ab Jove principium!_» s'écrie le poète fervent. Mais s'il veut que +nous confessions Jupiter, il faut que, sous les antres de Crète, il +nous ait arrêtés d'abord dans le groupe souriant des nourrices du +jeune dieu. + +«Le ciel lui-même n'aurait plus sa chaleur et sa lumière, sans cette +présence réelle de la femme! + +«La lyre d'Apollon ne commence à vibrer que sous le souffle léger de +Daphné qui s'enfuit. Sans Isis, Osiris n'est que la moitié d'un dieu; +sans Sitâ, Ramâ serait à peine un héros! Quand l'âme du vieux Faust +échappe aux griffes tenaces de Méphisto, elle flotte incertaine de +sphère en sphère. En vain chemine-t-elle à travers les étoiles: ce +ne sont pas les saints et les martyrs qui donneront un refuge à la +pèlerine errante. Mais elle a retrouvé celle qui fut Marguerite, mais +elle a été touchée par le rayon de la mère sept fois douloureuse, +elle est sauvée, elle est en possession de sa destinée bienheureuse, +elle est entrée en possession de l'_éternel féminin_! + +«Redescendons sur terre. Aussi bien la femme n'est pas suzeraine +seulement sur les cimes sacrées; Marie l'égyptienne et sainte Thérèse +ont des soeurs; voyez-vous d'ici l'escadron volant des courtisanes de +tous les pays, des déesses en chair et en os, qui vont au sabbat +des passions; celles-là imposent le mot d'ordre à toute l'infernale +compagnie d'ici-bas; mais les unes et les autres gardent une égale +influence. + +«Pour rassurer contre quarante ans d'épreuves l'âme orageuse de +Michel-Ange, mon divin maître, il suffit du mystique attachement de +la marquise de Pescaire. Pour ruiner et dépraver André del Sarte, il +ne faut qu'un caprice vaniteux de sa Lucrèce. + +«Depuis Eve, qui n'aimait pas assez Adam, et depuis Zuléïka, qui +aimait trop Joseph, les individus et les empires vivent au gré de +quelques femmes. + +«L'Orient et l'Occident s'ébranlent pour Hélène, la veuve aux cinq +maris; Hercule est vaincu par Omphale; Antoine est dompté par +Cléopâtre; Eurydice entraîne Orphée dans les Champs-Elysées; Merlin +est emprisonné par Vivianne; Fastrade, morte, enchaîne Charlemagne sur +son tombeau; Béatrice élève Dante jusqu'aux bleus sentiers du paradis. + +«Ce n'est pas Hiram, c'est Balkis qui bâtit le temple de Jérusalem; +c'est la veuve adultère de Ninus qui dresse les portiques de Babylone; +c'est la courtisane Rhodope qui assemble les masses énormes des +Pyramides; mais c'est Thaïs la courtisane qui brûle les palais de +Persépolis. Aspasie trône au sommet d'une des grandes périodes, +Hersilie ou Véturie arrête la fureur des soldats qui s'égorgent; mais +que la Pompadour, marquise de hasard, jette sa pantoufle au plafond en +signe de guerre, et les armées de l'Europe bivaqueront sept ans sur +les champs de bataille. + +«Donnez des couteaux à Judith, qui va délivrer Béthulie, et à Mlle de +Corday, qui s'imagine sauver la France. Mettez la hache aux mains de +la Jeanne de Beauvais et l'étendard fleurdelysé aux mains de la Jeanne +de Domrémy: Dieu agit par le ministère de ces violentes et de ces +inspirées. + +«Est-ce Dieu encore, est-ce Satan qui collabore avec la Florentine au +24 août 1572? + +«Et vous, Marie Stuart, et vous, Marie la Sanglante, et vous, +Elisabeth, ô grande vestale de l'Occident! et vous, Catherine de +Russie, qui avez régné sur le roi Voltaire, et vous, Germaine de +Staël, ô prophétesse éloquente! qui avez troublé les nuits de +Napoléon, dites quelle force secrète vous poussa en avant, dans ces +luttes où vous avez témoigné une timidité si fière et une énergie si +virile. Ah! vous le saviez, tempétueuses héroïnes: le spectre des +affaires humaines appartient à qui sait vouloir, et les hommes +s'inclinaient pour saluer nos volontés souveraines qui passaient.» + +Monjoyeux se versa du vin de Champagne: «Qui s'avise de contester +aujourd'hui l'incontestable autocratie des femmes? S'il restait un +athée pour la nier au moment même où la raison d'Etat abroge la loi +salique, ce n'est pas moi qui essayerais de guérir sa misogynie, et je +n'irai pas, pour si peu, visiter, dans le char de ma rhétorique, Sapho +sur son rocher trop hanté, Paule de Viguier à son balcon de +Toulouse, Mme de Sévigné en son hôtel Carnavalet, ou Mme Récamier à +l'Abbaye-aux-Bois. + +«Laissons Mme Roland sur son échafaud triomphal et Mlle de La Vallière +dans son illustre solitude. + +«N'outrageons pas, par un commentaire indiscret, tant de charmantes +visions des tombeaux, Mme Henriette ou Mme de Longueville, Marie +Touchet ou Mlle de Romans. Vous savez votre histoire des rois de +France, rois qui règnent sous le gouvernement de leurs femmes ou de +leurs maîtresses. Là, au lieu de dire: Où est la femme? Diogène vient +avec sa lanterne, et dit: Où est l'homme? + +«Un jour de révolution, le ministre des affaires étrangères n'eut pas +le temps d'enlever son portefeuille; celui qui vint après s'écria: _Je +tiens le mot du sphinx!_ Il ouvrit le portefeuille: il y trouva un +portrait de femme, puis un autre portrait de femme, puis une lettre de +femme, puis une autre lettre de femme. + +«La femme est le dernier mot du Créateur. Le grand maître avait +d'abord sculpté les mondes, puis le mastodonte, puis l'aigle, puis le +lion, puis l'homme; il termina par la femme. Ce fut alors qu'il se +reposa pour se contempler dans son oeuvre. + +«Je bois à la femme! parce que sans la femme que vous voyez là, en +face de moi, je n'eusse pas sculpté ces bustes, ces groupes, ces +statues, qui prouvent, j'imagine, que je ne suis pas un déshérité. + +«Sans cette femme, qui est en face de moi, on dirait encore de moi +comme naguère: «Monjoyeux! un hâbleur! qui promet toujours d'être un +homme de génie, qui ne se montre au théâtre que pour se faire siffler, +qui n'entre à l'atelier que pour sculpter des mots.» Grâce à cette +femme, j'ai sculpté du marbre. + +«Où est la femme?» + +«La femme, la voilà! C'est toujours la femme qui fait le miracle; pour +le pauvre diable, la femme endimanche la vie; pour les artistes, elle +donne une âme au génie. Mais pour le sculpteur qui n'a pas de marbre, +que fait-elle? Ecoutez bien.» + +La figure de Monjoyeux prit une expression tout à la fois amère, +byronnienne, satanique. «J'étais las d'entendre mes ennemis, mes +amis me corner aux oreilles les conquêtes des autres, les oeuvres de +celui-ci, les chefs-d'oeuvre de celui-là: ce qui voulait dire que +je ne faisais rien. Ne rien faire, messieurs! c'est déjà beau, +savez-vous! C'est étudier et c'est admirer. Les sots ne se croisent +jamais les bras. Toutefois, si c'est une vertu de ne rien faire pour +entrer aux académies, il ne faut pas en abuser, comme a dit Chamfort. +Un soir que Parisis, Saint-Aymour, Villeroy, Miravault, me mettaient +au défi de prouver mes forces, je suis rentré chez moi, où, durant +deux nuits et deux jours, j'ai surexcité ma volonté. La Volonté! une +femme celle-là! une fière femme, quand on l'aime jusqu'au sacrifice. +Après deux nuits et deux jours, je suis sorti, mais criant comme +Newton après ses deux années de visions célestes: «J'ai trouvé!» + +«Cinq minutes après, on a pu me voir entrer bravement,--je ne +rougis jamais, car je suis comme l'ancien, je porte mon âme sur mon +chapeau,--dans une maison quelque peu célèbre par ses folies nocturnes +et diurnes. Que ceux qui ne connaissent pas la maison, messieurs, me +jettent la première pierre.» + +M. de Parisis remarqua l'agitation et la pâleur de Mme Monjoyeux, qui +regardait le sculpteur avec effroi et avec colère. + +«Je n'y restai pas longtemps, poursuivit Monjoyeux. Je ressortis +bientôt ayant au bras une femme voilée, qui n'était pas précisément +vêtue comme une femme du monde qui va à la messe. Comme je ne voulais +pas porter la queue de sa robe dans les rues, nous montâmes dans le +premier fiacre venu, qui nous conduisit chez moi. A peine arrivé, la +femme avisa ma chambre à coucher et se déshabilla à demi pendant que +je lisais une lettre. + +«Non, lui dis-je. Vous vous imaginez peut-être que c'est une maîtresse +que je suis allé prendre dans cette joyeuse maison où je vous ai +trouvée si insouciante, si oublieuse et si belle. Non! si vous voulez, +vous serez ma force et non ma faiblesse. Je vous ai choisie non pour +humilier la femme, mais pour venger la femme; je vous ai choisie pour +faire la satire en action de mon siècle.» Elle ne comprenait pas du +tout, je mis mon coeur à nu devant elle, je lui démasquai toutes mes +batteries. «Si vous voulez jouer un grand rôle, lui dis-je, venez avec +moi; vous serez mon compagnon d'armes dans la guerre terrible que je +vais faire à la société. Vous ne changerez pas de métier, mais vous +remonterez d'un degré, parce que c'est le dernier mot de l'oeuvre qui +moralise l'oeuvre. Là-bas, où je vous ai prise, vous étiez au premier +venu qui donnait un louis à la porte. Dans le monde où nous allons, +vous serez encore au premier venu, mais les louis se multiplieront à +l'infini: je dirai que vous êtes ma femme.» + +«Cette fille rougit pour moi; elle ne rougissait plus pour elle. Ne +rougissez pas, lui dis-je, vous comprendrez un jour pourquoi nous +jouons ces deux rôles. Donc, je dirai que vous êtes ma femme. Je suis +idéologue, sculpteur, machiavéliste, vous irez solliciter pour moi +des monuments à faire et à défaire; je suis un grand homme politique, +comme tous ceux qui n'ont rien à faire: nous courrons le monde, et, +comme trop d'hommes politiques, je sauverai tous les Etats. C'est +vous encore qui serez le trait d'union entre moi et le pouvoir, à +Pétersbourg comme à Paris. Une femme a manqué à Machiavel, voilà +pourquoi il est mort de faim. Je vous jure que si vous êtes +belle--sans être rebelle,--nous n'aurons pas fait vainement le tour +de l'Europe. Nous deviendrons riches, moi glorieux, vous plus +éblouissante, et toute ma fortune si bien acquise sera pour vous.» +Cette fois, elle comprit. Jouer un pareil rôle, pour une pareille +femme, c'était déjà de se dégager de ses langes immondes. Ce n'était +pas d'ailleurs la première venue. Elle était bien née et elle avait +à se venger. Elle voulut m'embrasser: «Non, lui dis-je, je ne vous +connais pas, je ne vous embrasserai jamais; vous serez une femme pour +tout le monde, excepté pour moi.» Et en effet, messieurs, cette +femme que vous voyez là, en face de moi, ce n'est ni ma femme ni ma +maîtresse.» + +Un cri traversa la salle. La jeune femme tomba évanouie dans les bras +de Parisis. + +Jusque-là, elle avait espéré que Monjoyeux ne la démasquerait pas; il +lui avait promis de ne pas la trahir; elle ne pouvait croire à +cette brutalité; mais c'en était fait, il venait, d'une main fière, +d'arracher le masque et de la rejeter à toute sa honte. Il ne mesurait +pas l'abîme. Il voulait frapper fort et frapper juste. Voilà tout. «Ce +n'est rien, dit-il en homme expérimenté, ce n'est rien: c'est une femme +qui se trouve mal.» + +Et il poursuivit: + +«Nous commençâmes le lendemain. Est-ce la peine de vous le dire? +Ma volonté, armée de cette femme, a triomphé de tout; j'ai été, du +premier coup, l'ami des princes, courtisé par les courtisans. Nul n'a +résisté à cette femme. J'ai improvisé de belles statues, car j'avais +avec moi quatre praticiens romains, des fiers à marbre; j'ai donné à +chaque prince la géographie future de l'Europe, tous ont reconnu que +j'avais le secret de toutes les politiques. Mais ce n'est pas le génie +qui m'a donné tant d'or, tant de croix et tant de titres, car je suis +comte italien, baron bavarois, grand d'Espagne, pacha, prince valaque. +Non! c'est la beauté de cette femme qui a tout fait. Et combien de +femmes aujourd'hui qui ont fait la même besogne!» + +Il salua sa compagne dans cette oeuvre infernale. «Pardonnez-moi, +madame, si je vous ai mise en scène au dénouement de ma comédie.» +Puis, se tournant vers les femmes qui faisaient mine de vouloir sortir +pour sauver leur dignité: «Encore un mot, mesdames, je vous en prie.» +Il monta sur la table, armé d'un marteau. «Il faut bien qu'on le +sache, je me dépouille de tous ces oripeaux indignes de moi.» + +Il arracha ses commanderies et les jeta à ses pieds. Il prit dans sa +poche des parchemins qu'il alluma aux bougies. Le silence était plus +profond et plus terrible autour de lui. + +Il y avait quelque chose du jugement dernier dans ce soufflet donné à +son siècle sur la joue d'une courtisane. + +Il frappa d'un premier coup de marteau la figure de la Vertu. «Je ne +veux pas qu'il reste rien de cette oeuvre impie.» + +Un cri de douleur retentit par toute la salle. Frapper un chef +d'oeuvre, c'est frapper l'humanité elle-même. On cria autour de lui. + +«O divine Vertu! dit-il sans écouter, je te révère trop pour permettre +que ce marbre souillé ose transmettre ton adorable figure.» + +Il donna un second coup de marteau. La statue fut défigurée. + +Il se retourna soudainement et marcha sur les rosés et les camélias +qui jonchaient la table jusqu'au piédestal de Cybèle. + +--Et toi, sainte Nature! s'écria-t-il, toi qui es l'image de Dieu, toi +dont les adorables mamelles m'ont allaité, toi qui as mis au monde les +Grecs du temps de Socrate, les Italiens du temps de Léonard de Vinci, +les Français du temps de Molière et du temps de Saint-Just, je ne veux +pas qu'un indigne souvenir te puisse profaner. Je t'ai représentée +dans ta souveraine beauté; mais ce marbre a subi les attouchements +impudiques de l'or.» + +Et il frappa la statue sur le front, sur la joue, sur les lèvres. En +une seconde, c'en était fait de ce chef-d'oeuvre. + +Vainement Parisis s'était élancé pour empêcher cette profanation. +Monjoyeux, comme un Titan déchaîné, ne se fût laissé dominer que par +la foudre. + +Tout le monde était debout; la pâleur, l'effroi, la tristesse étaient +répandus sur les figures. La plupart des convives ne comprenaient qu'à +demi. On se demandait s'il était fou. «Mesdames et messieurs, dit-il +en s'inclinant une dernière fois, fier d'avoir créé son oeuvre et fier +de l'avoir sacrifiée, je redeviens Monjoyeux comme devant. Je crois +que j'ai acquis le droit de me croiser les bras comme je faisais.» Il +prit un cigare sur la table. «De toute fortune, je ne me garde que +ce cigare,--la dernière fumée!--Je retourne à ma chaumière de la rue +Germain-Pilon. Adieu, mesdames! adieu, messieurs! Je ne suis plus ici +chez moi.» + +Et se tournant vers celle qu'on appelait Mme Monjoyeux: «Adieu, madame +Vénus, adieu! Vous avez été héroïque dans le mal; si je vous avais +aimée, vous eussiez été héroïque dans le bien.--Adieu! Nous ne nous +reverrons jamais. Vous êtes ici chez vous. Faites que les hirondelles +viennent bâtir leurs nids à vos fenêtres.» + +Il sortit, le front levé, la démarche hautaine, comme Frédérick- +Lemaître dans _Ruy-Blas_. + +Les femmes qui étaient là ne portèrent pas leurs flacons à la jeune +femme, toujours à demi évanouie, qui croyait rêver, qui étouffait dans +son humiliation et qui ne trouvait pas la force de s'humilier tout +haut. + +Ces dames mettaient en toute hâte leurs pelisses et leurs chapeaux, +«Que dira-t-on de nous demain? se demandaient-elles toutes. + +Quelques-unes s'enfuirent, les plus curieuses demeurèrent. + +Les hommes commentaient diversement ce que Monjoyeux appelait sa +satire en action. «C'est un fou, disaient les uns.--C'est un sage, +disaient les autres.--C'est un sage et un fou,» pensait Parisis, qui +avait reconnu enfin Mme de Marsillac. + + + + +XVIII + +HISTOIRE DE MADAME VÉNUS + + +Cependant Mme Vénus s'était levée et voulait parler à son tour: +«Encore un instant, mesdames les femmes comme il faut, je prends la +parole et on ne refusera pas de m'entendre.» Les dames, plus curieuses +encore qu'indignées, se tournèrent vers Mme Vénus. Elle avait subi les +rudes paroles de Monjoyeux comme on subit un coup imprévu. Le premier +sentiment est la défaillance, mais le coeur se relève, les tempes +s'enflamment, la vengeance prend le mors aux dents. + +Tout emportée qu'elle fût toujours par sa nature, elle s'était +contenue, elle avait aimé Monjoyeux, elle avait eu l'adoration de son +génie: elle n'avait pas voulu, car elle était généreuse, se jeter à sa +traverse pour lui couper son effet, comme on dit au théâtre. Elle se +réservait son rôle. + +Quand elle prit la parole, elle rougit, le sang lui monta à la gorge; +elle faillit ne rien dire; mais après cette première secousse, elle +retrouva sa voix et ses idées. «Ne vous imaginez pas, mesdames, +dit-elle en essayant de railler, que je vais me laisser égorger comme +une colombe à l'autel du sacrifice. Monjoyeux est un grand comédien +comme il est un grand sculpteur, il lui fallait une femme pour jouer +son jeu, il m'a prise où il m'a trouvée. Mais cette femme n'était pas +la première venue; moi aussi je voulais jouer mon jeu, moi aussi je +voulais me venger. + +«Etes-vous bien sûres, mesdames, qu'entre les lèvres et la coupe, il +n'y a pas un abîme? On dit à la jeune fille: «Ce lit nuptial s'appelle +la vertu, tu n'aimeras pas celui que tu aimes, pour épouser celui que +tu n'aimes pas.» C'est la loi du monde depuis que le roi du monde +s'appelle l'argent. L'odieux argent, dites-vous, l'odieuse pauvreté, +dis-je; entre l'argent et la pauvreté, il y a tous les crimes. + +«Je ne veux pas m'humilier jusqu'à vous dire qui je suis. Une fille, +si vous voulez, mais une femme aussi. Je garde mon secret. Quelle que +soit la chute, sachez-le bien, le coeur garde un battement pour Dieu; +plus la nuit est profonde, plus l'âme se tourne vers le ciel. +Adieu, mesdames, vous êtes toutes, je n'en doute pas, des vertus +inaccessibles. Peut-être une de vous, en rentrant le soir, ira tirer +les verrous sur la porte de sa fille, non pour préserver la fille qui +dort dans son lit virginal, mais pour préserver l'amant de la mère qui +se cache dans le lit conjugal.» + +Les femmes n'avaient guère écouté, mais la sacrifiée avait eu des +auditeurs sérieux. + +Tout le monde se regardait et se demandait le secret de cette comédie; +mais se tournant vers Octave, Mme Vénus lui dit: «Monsieur de Parisis, +je ne veux confier mon secret à personne, hormis à vous seul.» + +Ces mots éloignèrent les derniers invités. «Et maintenant que nous +sommes seuls, dit Parisis en prenant la main de la jeune femme, vous +aller me confier le secret de votre vie.--Je vous dirai tout, car il +vous a fallu un grand courage pour rester avec moi après tous ces +sarcasmes; mais ne restons pas là, devant ces débris d'un odieux +festin, qui est pour moi une orgie de l'esprit sinon des lèvres.» + +Les domestiques, qu'on avait renvoyés, étaient revenus peu à peu et +semblaient se demander à qui il fallait encore obéir. «Retirez-vous, +dit la dame du logis d'une voix douce et calme; il ne me faut que ma +femme de chambre, que je vais retrouver là-haut.» + +Et elle passa devant Octave. Le duc avait souffert de tous les coups +portés à cette femme d'une main brutale. Il lui avait fallu un vrai +caractère pour rester avec elle en face de tous ceux qui la fuyaient. +Il risquait d'entamer sa dignité héraldique. Il pouvait bien, le soir, +courir les folies nocturnes avec ses amis, mais en face des gens du +monde il était toujours resté un homme du monde. + +Au haut de l'escalier du premier étage, après avoir traversé une +antichambre, la dame se retourna vers lui et lui fit signe de +s'asseoir sur le divan d'un petit salon, doucement éclairé par une +lampe pompéienne. «Je m'étonne, lui dit-elle, que vous me demandiez le +secret de ma vie; ne l'avez-vous pas deviné, vous qui êtes un homme +d'esprit, vous qui m'avez surprise à Bade?» + +Octave avait reconnu Angèle depuis qu'elle s'était évanouie, comme si +elle eût laissé tomber ce masque d'innocence qu'elle s'était fait. +«C'était vous! Je le croyais et je ne le croyais pas.--Vous savez +pourtant bien avec quel art une femme peut faire, défaire et refaire +sa figure.--Oui; en changeant la couleur de ses cheveux, en +accentuant ses sourcils, en marquant un grain de beauté pour changer +l'expression, on se fait une autre femme.--J'avais juré que vous ne +me reverriez jamais; que vous ne feriez pas la lumière sur la nuit de +Bade; qu'une fois au moins, dans ma vie, je garderais quelque prestige +dans le souvenir d'un galant homme; mais notre rencontre chez le +juge d'instruction m'avait arraché cette illusion.--Je suis un homme +d'esprit, dit M. de Parisis, c'est pour cela que je reconnais que tout +est impossible et que tout est invraisemblable.--Comme mon histoire! +Et pourtant mon histoire est toute simple. Je vais vous la conter avec +l'abandon d'une pauvre fille qui serait au confessionnal.» + +Angèle leva les yeux comme pour retrouver les méandres du passé. +Octave se renversa sur un coussin tout en attachant son regard sur la +jeune femme. «Mon cher ami, vous ne connaissez pas la pauvreté? Eh +bien! vous aurez toutes les peines du monde à me comprendre. Celui qui +n'a pas traversé la misère noire, comme disent les pauvres gens, la +misère qui a faim et qui a froid, ne pressent pas toutes les +angoisses de l'enfer. Le pauvre n'existe pas et il souffre toutes les +existences. Le pauvre est un inconnu que personne ne veut recevoir, +parce qu'il arrive dans la vie sans lettres de recommandation. Je +m'appelle Angèle-Hélène de La Roche-Parmailles. Je vous livre le nom +de mon père, le baron de La Roche-Parmailles, parce que vous êtes +un galant homme et que vous comprenez tout. Je ne l'ai jamais dit à +personne. J'ai pris quelquefois le nom de Montrigeac, qui fut un des +fiefs de notre famille. Hélas! où sont les fiefs? où est la famille? +La première révolution a supprimé les fiefs, la prochaine supprimera +la famille, si ce n'est déjà fait! Mon père n'était pas riche, il +était garde du corps quand il épousa ma mère. En 1830, il accrocha son +épée et se fit gentilhomme campagnard. Mais il aimait ma mère et +ma mère aimait Paris; il vendit la petite terre de Parmailles pour +complaire à ma mère. On vint à Paris, on prit pied rue du Bac, au coin +de la rue de Varennes, dans une maison où j'ai vu mourir Mme Dorval. +La pauvre femme! elle me caressait les cheveux sans se douter que je +serais plus malheureuse encore qu'elle ne le fut, elle qui mourut de +chagrin. Il n'y avait jamais d'argent à la maison, mon père voulait +faire figure avec ses anciens camarades, ma mère voulait aller dans le +monde. Le capital était entamé, il ne restait plus que quatre-vingt +mille francs quand on les risqua pour chercher fortune. Quoique mon +père fût resté fier, il se laissa convaincre qu'il pouvait, sans +déroger, s'associer dans un hôtel garni, l'hôtel de ----, où +d'ailleurs il ne devait jamais paraître. Dans deux associés, il y a +presque toujours un fripon, celui qui n'a pas d'argent. Au bout de +deux ans, l'associé de mon père avait quatre-vingt mille francs et +mon père avait des dettes. Vous voyez d'ici le désastre: mon père en +mourut. + +«Ma mère, le dirai-je! était plus malheureuse encore que coupable, +elle chercha à se consoler. Quand les femmes ne trompent pas, ce sont +elles qui sont trompées. Ma mère était loyale, elle risqua sa vertu, +elle donna ses derniers jours de beauté; on lui avait promis une +fortune, elle croyait aux contrats du coeur, on ne lui donna qu'un +éclat de rire. Elle courut toute désespérée se réfugier chez une de +ses amies à Montmartre. Une femme déchue aussi, qui n'avait sauvé que +des épaves. J'avais quatorze ans, vous voyez le tableau, vous voyez +l'exemple. Pas une âme au monde qui veillât sur nous. + +«Nous vivions avec cette femme. Quel pain que celui-là! Des hommes +venaient ça et là, je comprends à moitié, j'étais révoltée, ma mère se +révolta elle-même, car elle ne voulait pas descendre jusque-là. Avec +les derniers bijoux, on loua une chambre. Ma mère prit une aiguille +et travailla héroïquement depuis le soleil levant jusqu'au soleil +couchant, car la lumière achetée coûte trop cher. + +«J'allais concourir pour le Conservatoire, mais ma maîtresse de piano, +une méchante femme, croyant que notre misère n'était pas vraie, voulut +être payée et m'abandonna. C'était la dernière planche de salut. On +nous avait fait quelque crédit en me croyant déjà une artiste: tout le +monde se détourna. + +«Je me jetai dans les bras de ma mère et je pleurai longtemps. +Ma mère pleura plus longtemps que moi. Je voyais ses belles larmes +tomber sur d'affreux torchons qu'elle ourlait, car elle n'avait pas +le droit de pleurer les bras croisés. Oh! les travaux forcés à +perpétuité! on ne les connaît pas au bagne de Toulon: c'est au +bagne de Paris qu'il faut les voir! + +«Je pris une aiguille moi-même et je travaillai avec ma mère. Total: +trente sous par jour. Et pas une heure pour relever la tête, pas une +heure, excepté le dimanche quand nous allions nous cacher derrière un +pilier pour écouter la grand'messe à Notre-Dame-de-Lorette. C'était +notre seul luxe. Je masquais les reprises de ma robe en me serrant +contre ma mère. Bientôt il ne me fut plus possible de sortir ensemble: +nous n'avions plus qu'une robe! + +«Je priais Dieu; mais si Dieu se montrait, où serait la vertu? Dieu +est en nous, qui nous montre le bien et le mal; Dieu, c'est la +conscience. + +«Je priais encore, je priais toujours; je ne pouvais croire alors à +de pareilles épreuves. Il nous fallut souffrir la faim et le froid, +toutes les misères, que dis-je, toutes les humiliations. Quand on +parle de cela aux gens riches, ils ne comprennent pas; ils sont comme +les voyageurs qui ne voient que les rives d'un pays et qui n'en +devinent pas les déserts, les abîmes et les volcans. + +«Nous nous trompions ma mère et moi; nous reprenions encore sur nos +lèvres, pour nous regarder, le sourire des meilleurs jours. Cette +dernière expression de ma mère souriante dans sa douleur mortelle +m'est restée dans l'âme; je la vois toujours ainsi, comme ces saintes +femmes qui allaient au supplice avec une flamme divine dans les yeux, +parce qu'elles marchaient pour la gloire de Dieu. + +«On m'a souvent parlé de la charité, je l'ai même vue en peinture, +mais je vous jure que la charité ne s'est pas montrée une seule fois +pendant notre misère. Je me trompe: une femme est venue un jour, qui +avait de l'or dans la main et qui a parlé à ma mère; je ne comprenais +pas bien et déjà je voulais embrasser cette femme,--une marchande à +la toilette qui vendait plus de femmes que de robes,--mais je compris +bientôt; elle venait proposer à ma mère de vendre mon coeur, de vendre +mon âme. + +«Les pauvres esclaves qu'on vend en Orient ne donnent pas leur âme +parce qu'elles ne connaissent pas leur âme, mais la femme chrétienne +donne sa part de paradis le jour où elle vend son corps. + +«Vous devinez bien que ma mère mit cette odieuse créature à la porte, +mais ce fut le dernier coup. Le soir même, quand ma mère se coucha +plus tôt que de coutume, ce fut pour ne plus se relever. Je ne pouvais +croire à la mort de ma mère; pendant plus de trois semaines ce fut une +agonie, ce fut presque une agonie pour moi-même. J'ai veillé ma mère +toutes les nuits; le jour, je tombais de fatigue et de chagrin sur le +bord de son lit; le médecin ne vint que deux fois, quoiqu'il m'eût +promis de venir souvent, mais ce n'était pas le médecin des pauvres. +Quelques voisines me donnaient cinq minutes çà et là, mais j'étais +presque toujours seule. Un matin ma mère sembla se ranimer: «Ah! si +tu m'apportais des oranges et du raisin, il me semble que cela irait +bien.» Je n'avais pas un sou, mais je mis mon chapeau et mon mantelet, +je descendis en toute hâte et je courus chez cette abominable +marchande à la toilette, car je savais où elle demeurait. C'était +tout près, rue Fontaine-Saint-Georges. Avant d'arriver chez elle, je +m'arrêtai devant une boutique de fruitier où je vis des oranges et des +raisins. «Ah! pensai-je, comme ma mère sera heureuse!» Les raisins +étaient magnifiques, quoiqu'on fût en janvier; on avait entr'ouvert +une boîte où ils semblaient m'appeler par leur belle couleur dorée. + +«Enfin, me voilà chez la marchande à la toilette. Que vous dirai-je? +Je ne venais pas pour faire des façons; le sacrifice était déjà +consommé; j'avais demandé pardon à Dieu, je priais pour mon âme, mais +j'apportais mon corps à toutes les souillures. + +«Ce qui m'a toujours surprise et révoltée, c'est qu'on trouve à toute +heure un homme pour cet odieux sacrifice. Celui qui vint ce jour-là +n'était pas, comme il arrive quelquefois, un vieillard qui se retourne +vers la jeunesse, c'était un jeune homme qui cherchait des émotions, +à peu près comme ces enfants cruels qui tuent une colombe à coups +de canif. Cette horrible profanation d'une pauvre fille, qui tout à +l'heure croyait à tout, et qui désormais ne croira plus à rien, s'est +accomplie dans l'arrière-boutique de la marchande à la toilette. Je +regardai ce jeune homme avec stupeur. Savez-vous quelle était sa +volupté? C'étaient mes larmes, c'était mon effroi, c'étaient mes +sanglots. Paris renferme des Héliogabales par milliers.» + +Ici Angèle s'interrompit. Parisis remarqua qu'elle ressentait encore +toute l'horreur de cet attentat; elle avait pâli, la fièvre l'agitait, +elle criait toujours vengeance. + +Elle se leva et fit quelques pas dans l'attitude d'une muse tragique. +«Vous êtes belle ainsi, lui dit Octave.--Je vous demande pardon, +dit-elle simplement; je me croyais seule tant j'étais retournée loin +dans le passé.» + +Elle retomba dans un fauteuil et continua: + +«Ma mère eut ses raisins et ses oranges. Elle mangea une orange et une +grappe de raisin, sans se douter du prix qu'elles me coûtaient. Puis, +tout à coup, comme si l'idée lui en fût venue, elle rejeta ce qui +restait et tomba dans le délire. La nuit même elle mourut. + +«J'avais encore cent quatre-vingts francs; cet argent ne me brûla +pas longtemps les mains, ma mère ne fut pas enterrée dans la fosse +commune, mais, hélas! son linceul n'en fut que plus souillé, puisqu'il +était le prix de ma honte. + +«Vous devinez quel fut mon dégoût pour toutes choses, surtout quand, +au convoi de ma mère, je ne vis venir que la marchande à la toilette. +Et comme elle priait Dieu! c'était à croire que Dieu l'inspirait. + +«Quoique je fusse alors à deux pas de la mort, j'étais énergique. +Je résolus de me venger. Dieu m'avait trop abandonnée pour que je +n'abandonnasse pas Dieu. On m'a dit que vous étiez athée: eh bien! +moi, quand je m'agenouillai sur la terre qui recouvrait ma mère, je +ne pouvais pas prier. Je fus logique, puisque Dieu n'existait pas, +puisque le monde n'était qu'un marché de dupes, puisque l'argent avait +raison de tout, puisque la vertu n'était qu'une légende. Je levai la +tête avec dédain, et d'un air railleur je dis à la marchande à la +toilette: «Et maintenant que Dieu m'a pris ma mère et que vous m'avez +pris mon âme, que me reste-t-il?--Je serai ta mère,» me dit-elle. Sur +ce mot, je la quittai avec horreur. + +«Je ne rentrai même pas à la maison. J'eus encore un souvenir du ciel; +je marchai d'un pas ferme vers le refuge Sainte-Anne, aux Filles +repenties. Mais il n'y avait pas une place, pas un lit de paille! Je +me décidai tout à fait à me venger d'une pareille société, où il n'y +avait ni une place pour travailler, ni une place pour prier Dieu. Je +pris une patente pour le vice légal. + +«Je me vengeai de moi sur moi-même. Je dis mon nom tout haut; je me +trompe, je ne gardai que mon nom de baptême:--Angèle,--un nom bien +fait pour une pareille mission, et je pris le nom de celui qui m'avait +donné l'horreur de l'humanité en me donnant l'horreur de l'amour. Il +se nommait M. de Marsillac; voilà pourquoi vous m'avez connue à Bade +sous le nom de Mme de Marsillac.» + +Octave avait écouté silencieusement. Il pria Angèle de lui expliquer +sa figure à Bade. «Comment! lui dit-elle, vous n'avez pas compris? +Vous m'avez vue à Bade sous ma figure toute naturelle. Trois fois en +trois ans, je me suis donnée un mois pour respirer un peu d'air vif +dans la vie. La première année, je suis allée aux bains d'Ostende; la +seconde année, aux Pyrénées; la troisième année, à Bade. Je devenais +alors, pendant tout un mois, une honnête femme dans le sens le plus +rigoureux du mot; aussi ne fût-ce pas un jeu que je jouai avec vous +à Bade. Si vous n'aviez éveillé en moi un vif sentiment,--l'avoue- +rai-je,--c'était l'amour qui me surprenait pour la première fois, +--l'amour sur le fumier de mon corps,--j'eusse résisté stoïquement. +Vous avez vu le lendemain comme je me suis enfuie honteuse de ma +défaite, parce que je m'étais juré à moi-même de ne pas souiller mes +vacances.--Etrange femme que vous faites! murmura le duc de Parisis. +Savez-vous que vous êtes admirable dans vos déchéances comme dans vos +rappels de vertu!--Je ne suis pas admirable: j'ai le courage de ma +situation et j'ai le courage de mon coeur. Ce qui me soutient quand +je me souille, c'est l'idée de la vengeance; ce qui me relève devant +moi-même, c'est qu'au milieu de ces infamies, j'ai gardé mon âme fière. +Vous avez lu _Rolla_?--Si j'ai lu _Rolla_! je le sais par coeur.--Eh +bien! il y a beaucoup de vers qui entrent dans ma vie comme des flèches +d'or. Vous dirai-je qu'une nuit Monjoyeux faillit en finir avec moi +comme le héros d'Alfred de Musset, mais je voulus mourir aussi; ce fut +ce qui le sauva, parce qu'il trouva cela mélodramatique de mourir à +deux. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que je n'ai été pour lui +qu'une étude et un modèle. Même avant qu'il ne me prît pour jouer son +grand jeu, j'étais allée poser dans son atelier; il me trouva fort +belle, mais l'admiration de l'artiste ne fut point altérée par l'amour +du voluptueux. Il m'avait vue souvent dans le salon--de conversation +--avec les autres femmes, sans aller plus loin. Une seule fois, il +monta dans ma chambre, je lui avais, malgré moi, ouvert mon coeur; +ce soir-là il était désespéré, il voulait mourir, il voulait me +prendre pour le marbre de son tombeau, mais, comme je vous l'ai déjà +dit, je voulus mourir aussi, voilà pourquoi il ne mourut pas. Six mois +après, il revint et me dit à l'oreille: «Tu te venges ici de l'humanité, +moi aussi je veux me venger; veux-tu jouer un grand rôle?» + +Vous savez le reste, je ne voulais pas éternellement m'acclimater dans +ce bourbier; quoi que je pusse faire, je ne risquais pas de tomber +beaucoup plus bas: je me sentais une vive sympathie pour Monjoyeux, je +jurai d'être à lui comme une esclave qu'il aurait achetée. Je fus donc +pour tout le monde, excepté pour lui, Mme Monjoyeux. + + + + +XIX + +LE THÉ DE MADAME VÉNUS + + +Angèle pencha la tête: «Ou plutôt, reprit-elle, je fus pour tout le +monde Mme Tout-le-Monde--Mme Vénus, comme disait Monjoyeux.--Ainsi, +dit M. de Parisis, vous avez pris votre rôle au sérieux.--Oui, certes, +ce n'était pas un simulacre. Jamais Danaé n'a vu tomber de pareilles +pluies d'or. Monjoyeux, dans son jeu railleur, terrible, insensé, me +jetait dans les bras de quiconque avait les mains pleines d'or, de +diamants et de croix. Je ne pouvais pas trouver étrange de faire +des façons pour une poignée d'or, moi qui n'en faisais pas pour une +poignée d'argent.--Je vous avoue que je ne croyais pas qu'au delà des +fortifications, la femme, quelque belle qu'elle fût, pût trouver le +chemin de Corinthe.--Mon cher duc, vous êtes dans les vieilles idées. +Paris n'a plus comme vous que des sceptiques qui n'ont que des +passions de vingt-quatre heures--et encore si la nuit dure +vingt-quatre heures. Il faut courir, je ne dirai pas les provinces, +mais les capitales étrangères, pour trouver des paladins sérieux, +de ceux-là qui vous mettent aux oreilles, sur la poitrine, les perles +et les diamants des reines de l'ancien régime.--En un mot, des hommes +de l'âge d'or.--Oui! riez d'eux, parce que vous n'avez ni assez +d'argent, ni assez d'amour pour les imiter; mais ce sont de vrais +hommes, ceux-là. Au lieu d'attacher leur nom aux biens de ce monde, +ils attachent leurs biens à la beauté d'une femme. Croyez-vous donc +qu'une femme ne soit pas un joli coffre-fort? Ne raillons personne. +Tout le monde a tort et tout le inonde a raison.» + +Parisis rappela que c'était son principe. Angèle continua: «Vous vous +imaginez peut-être que je vais quitter cette maison comme a fait +Monjoyeux, laissant la clef sur la porte et en emportant une +cigarette? Nenni! nenni! mon cher. Je veux me relever de mes +humiliations de ce soir; non pas par la vertu qui ne veut pas de moi, +mais par la fortune qui ne fait fi de personne. Vous me verrez au +Bois ces jours-ci dans une daumont qui fera du bruit, par ses quatre +chevaux, aux quatre coins du monde. Les journaux diront tant de mal de +moi que je deviendrai célèbre avant la fin de la saison. Et alors nul +ne sera digne, parmi les plus dédaigneux, de dénouer la ceinture de +Mme Vénus.--Excepté moi!--Vous, vous ne comptez pas, parce que vous +comptez trop. Or, puisque je suis chez moi, voulez-vous prendre du +thé?» + +Angèle sonna. Un domestique se présenta à moitié endormi; mais elle +lui donna l'ordre de servir le thé avec un air de souveraine grandeur +qui le réveilla subitement. Il comprit qu'elle était la maîtresse de +la maison. + +Octave se rappela le thé de Mme d'Antraygues quand le domestique +apporta un service de Saxe. Mme Vénus avait profané ses lèvres dans la +porcelaine de toutes les nations, dans le vieux Japon, comme dans le +vieux Chine, dans le vieux Sèvres, comme dans le vieux Saxe, jusque +dans la faïence hollandaise et dans la majolique italienne. Quoique +Octave trouvât quelque peu ridicule de dédaigner la bouche qui a bu, +quand on ne dédaigne pas la coupe où on a bu, tout en se souvenant de +Mme de Marsillac, il était encore assez délicat pour ne pas chanter +avec Mme de Monjoyeux la ballade du _Roi de Thulé_. + +Il ne jeta donc pas, ce soir-là, sa coupe à la mer. «Adieu, dit-il +à Angèle, la force des choses nous rejettera en face l'un de +l'autre.--Adieu, dit-elle tristement, ce jour-là je vous dirai mon +secret, car j'en ai encore un à vous dire.» + +Tout le monde parla bientôt du luxe, des chevaux, des cheveux et des +amants de Mme Vénus. + + + + +XX + +LE SOUPER DU COMMANDEUR + + +Octave était de ce célèbre dîner des athées, qui a soulevé +l'indignation des journaux religieux, comme si les nuages étaient +cloués au ciel. On sait que le dîner des athées, qui se donnait les +samedis à la Maison d'Or du pays latin, fut illustré par quelques +figures fort à la mode aujourd'hui, et qui seront encore célèbres +demain. + +Un soir que Parisis allait dîner à la Maison d'Or du pays latin, au +célèbre cénacle des athées, il arriva bras dessus bras dessous avec un +historien qui a écrit l'histoire de Dieu parce qu'il ne croit pas à +Dieu. + +Comme il allait entrer, il vit arriver avec fracas une dame à la +mode dans une demi-daumont, ce qui était un spectacle pour tout le +quartier. Il reconnut bientôt Mme Vénus, car elle n'avait plus d'autre +nom. Elle en était à son quatrième baptême. Ce devait être le dernier. + +Elle donna la main à Octave en descendant de voiture: «Ah! que je suis +heureuse de vous voir! lui dit-elle avec une véritable expansion. Il +me semble qu'il y a un siècle que je ne vous ai vu, il me semble que +je serai un siècle sans vous voir.--Vous êtes en bonne fortune, ma +chère?--Oui. Je suis attendue là-haut par Ali-Baba. Pendant que vous +allez dîner comme des Parpaillots, nous dînerons comme des Turcs. +Saluez mon amie, qui est une turquoise.» + +Disant ces mots, et pendant que Parisis essayait une plaisanterie du +sérail à la dame, Angèle tourna la tête avec inquiétude, comme si elle +eût peur d'être suivie. «Je ne vous cache pas, dit-elle en dépassant +Octave, que j'ai M. Othello, mon dernier amant, à mes trousses.» +Puis, se retournant vers Parisis, elle lui dit à l'oreille: «Quand +m'offrirez-vous du thé chez vous? Voilà mon vrai festin! Ce jour-là je +vous dirai mon secret.» + +Octave serra la main d'Angèle et rejoignit ses amis. + +On se mit à table: un convive renversa une salière. Grand émoi dans +tout le cénacle! Pas un qui ne prît du sel et ne le jetât derrière lui +pour apaiser les dieux irrités. On se regarda, comme si on dût +trouver Judas autour de la table. «Saluons! dit un savant,--un des +quarante,--la philosophie préside ici.» + +La philosophie, c'était un bas-bleu, un bas-bleu par excellence qui a +étudié les passions dans son coeur, et qui sait bien comment tombe une +femme. C'est une plume d'or qui dit que la parole est d'argent: voilà +pourquoi elle ne parle pas à table. + +A cet instant, un convive attardé ouvrit la porte. Ce fut un bien plus +grand émoi, quand on aperçut un treizième convive. + +Le treizième convive s'avança pour se mettre à table; mais tout le +monde se leva avec épouvante et prit son chapeau. Le dernier venu, qui +avait son chapeau à la main, s'éclipsa pour ne pas appeler sur lui +même la vengeance des dieux. + +On dîna gaiement jusqu'à la première entrée. Un journaliste, versant à +boire à son voisin, cassa une coupe à vin de Champagne: on faillit se +signer. «C'est un jour néfaste, s'écria un ancien; casser un verre +dans lequel on n'a pas encore bu!--Comment donc, s'écria un moderne, +c'est de bon augure: rappelez-vous le festin de Faliero.--Par le doge! +dit un poète chevelu, oeil d'aigle et de colombe, voilà deux couteaux +en croix! Est-ce contre nous que le poignard s'aiguise?» + +Un historien critique néo-grec qui a passé par Venise, ciseau de +Praxitèle, palette de Titien, s'écria: «Serons-nous toujours asservis +à ces enfantillages? Ne sommes-nous pas sous le portique?--Voyons, dit +un éclectique qui voulait marier Dieu et le diable, l'âme et le néant, +ne soyons pas si absolus; n'oublions pas que plus d'un d'entre nous +cache sous son sein une médaille de la Vierge.--Ou la croix de sa +mère, dit un romancier à deux figures.--N'oublions pas, reprit +l'éclectique, que plus d'un de nous, en rentrant ce soir, saluera chez +lui quelque belle madone veillant sur un berceau, ou quelque doux +portrait de mère partie pour le ciel.--Question d'art, dit l'historien +critique.--Mais l'art, qu'est-ce autre chose que l'expression de la +grandeur humaine s'élevant jusqu'à la grandeur divine?--Tu parles +trop bien, bipède saugrenu, reprit le Mérovingien. Tu vas devenir +charentonesque, si tu te fais si majestueux. A quoi bon convaincre ces +Philistins?» + +A propos d'art, on parla poésie, peinture et musique. Comme il est +convenu que deux musiciens sur quatre ont le mauvais oeil, presque +tous les convives conjurèrent les jettatores chimériques en faisant la +fourche de Satan avec leurs doigts. Une superstition de plus! + +Et pourtant il y avait là de véritables grands esprits, qui sont +l'honneur des dernières années dans la poésie, dans l'histoire, dans +l'art et dans la science. Ils croyaient honorer l'intelligence +en arrachant d'une main hardie la dernière herbe des préjugés. +Quelques-uns se disaient athées, mais nul ne l'était; nier Dieu, c'est +déjà le reconnaître; s'il n'existait pas, il ne serait pas nié. + +Un second philosophe parla ainsi: «Dieu a voulu déjouer la logique +humaine: comme nous n'entrons jamais dans la coulisse du théâtre où +il joue son grand rôle, nous n'avons pas le secret de la comédie. +Par exemple: comment Dieu, qui doit être le bon Dieu, a-t-il pu nous +condamner à l'origine, dans la figure d'Adam et d'Ève? Puisqu'il était +Dieu, c'est-à-dire l'universel et l'infini, il savait que la femme +pécherait et entraînerait l'homme dans sa chute; c'était donc un jeu +cruel. Quel, est le père de famille qui voudrait condamner d'avance +toute sa lignée?--Dieu n'a voulu la chute que pour la rédemption, dit +le bas-bleu.--A moins, dit un sénateur, que Dieu ne sache pas mieux +que nous l'histoire du lendemain, entraîné lui-même dans le tourbillon +des mondes qu'il a créés, mais qu'il ne domine pas, comme un père +de famille qui devient bientôt l'esclave de ses enfants.--Un Dieu +aveugle! Il est bien plus simple de dire que Dieu n'existe pas.--Si +Dieu n'existait pas, nous n'aurions pas l'idée de Dieu.--Tais-toi, tu +n'est qu'un orgueilleux; tu as fréquenté les poètes classiques; tu +trouves que ce n'est pas assez de descendre des croisées, tu veux +descendre de plus haut.--Alors Dieu ne serait qu'une question de livre +héraldique, un soleil d'or sur champ d'azur.» + +Le sénateur voulut être profond: «Crois-moi, puisque le monde est +éternel, c'est qu'il n'a pas eu de commencement. Que serait venu faire +Dieu?--Et le chaos.--Es-tu bien sûr que le chaos ne soit pas encore +le chaos, et qu'il ne sera pas toujours le chaos? Dieu, c'est la vie +universelle, c'est le pain et le vin du cénacle, le pain et le vin du +cénacle matériel. Nous avons tous notre part de divinité passagère, +comme les vagues de l'Océan ont leur part de soleil.--Il n'est pas +plus difficile de croire à la Trinité.--La Trinité! c'est le Vrai, +le Bien et le Beau, trois figures en une seule, ou une figure à trois +faces. Les philosophes de l'antiquité ne disaient-ils pas que ces +trois grandes vertus, qui ne vivaient que dans l'âme des hommes, +étaient supérieures à tous les dieux?--A tous les dieux fainéants de +l'Olympe, puisque le Vrai, le Beau, le Bien inspiraient des idées, des +oeuvres, des actions,--Voilà les trois types de l'humanité, voilà les +trois dieux, les trois dieux éternels.--Ce sont les dieux de notre +âme; mais les dieux de notre corps?--Ce sont les trois dieux de la +nature: l'air, le feu, l'eau.--Et que faites-vous de la terre?--C'est +l'homme qui est la terre, berceau et tombeau de la vie universelle.» + +Chacun bâtissait sur la nappe son petit château de cartes +philosophique. Parisis prit ainsi la parole: + +«Pour moi, la force n'est pas sur les choses, mais dans les choses. +Rien de ce qui se fait sur la terre n'est l'oeuvre du ciel. Héraclite +avait raison: l'univers n'a été créé ni par les dieux ni par les +hommes; il a été et sera toujours un feu vivant qui se ranime et +s'éteint pour se ranimer encore. Mais Héraclite était timide dans ses +idées, car il fait apparaître Jupiter, quand il dit que la comédie du +monde est un jeu que Jupiter joue avec lui-même. Moi, je ne reconnais +de Dieu que dans l'imagination des poètes et des femmes. Ce ne sont +pas les dieux qui ont créé l'homme à leur image, mais ce sont les +hommes qui ont créé Dieu à leur image. Ou plutôt ce sont les hommes +qui sont les dieux, puisqu'ils ont la puissance créatrice, matérielle +et immatérielle, le réel et l'idéal. Corneille a créé Mlle Corneille +et Chimène; Molière a fait Mlle Molière et Célimène. Quelle folie de +vouloir qu'un Dieu se cache dans la coulisse pour faire mouvoir les +polichinelles et les poupées de la scène du monde! De même que nous +respirons pour notre corps l'air vivifiant, notre front allume sa +pensée dans un rayonnement invisible comme l'air, mais qui est la +source de feu de toute pensée. Il y a la lumière pour l'esprit +comme il y a la lumière pour les yeux. Tout homme est un monument +d'architecture, l'oeuvre la plus réussie de ce grand architecte qui +s'appelle la Nature. Et ma comparaison n'est pas un jeu de rhétorique. +Oui, l'homme n'est autre chose qu'une maison plus ou moins ouverte à +la lumière qui passe; si les fenêtres sont basses, si l'architecture a +dominé, si elle est ombragée par des montagnes ou des arbres, elle est +sombre, on y respire mal; c'est l'antre des visions nocturnes; si, +au contraire, elle est bâtie sur la montagne, dans le style grec, la +lumière y vient toute rayonnante; c'est la lumière de l'intelligence +et de la vérité. Il faut donc que les fenêtres de l'homme soient bien +ouvertes sur la lumière de l'esprit, cette auréole de tout front qui +pense. Tous les grands hommes ont vu par de grandes fenêtres.» + +Octave saisit une coupe: «Messieurs, ne laissons pas tomber la maison +en ruines.» + +Il but et ajouta gaiement: «Quand ma maison tombera en ruines, tout +sera dit et tout sera fini. La lumière qui est mon intelligence ne +mourra pas, parce que rien ne meurt, mais elle éclairera une +autre maison mortelle qui ne s'appellera plus Octave de Parisis. +Rappelez-vous ce qu'a dit le grand Shakspeare: «César changé en +argile, lui qui faisait trembler le monde, «servira à boucher le trou +d'un mur pour repousser le vent.» Et aujourd'hui, messieurs, cette +lumière qui s'appelait César, qui sait si elle ne s'éteint pas dans +un idiot, parce que les fenêtres de son cerveau auront été manquées? +Pauvres hommes que nous sommes, nous nous croyons des phénix: il n'y +a qu'un phénix, c'est la terre toujours renaissante. Que si on veut à +tout prix une part d'immortalité, qu'on la prenne là.» Un voisin de +Parisis se récria: «Voilà comme pense Don Juan Parisis!--Croit-on, +reprit Octave, que saint Bernard, à force de flagellation, ce qui +était un sacrilège à la nature, soit parvenu à mieux penser que moi +parce qu'il comprimait ses passions pour faire dominer l'esprit pur; +n'aurait-il pas été un plus grand homme s'il se fût jeté dans les bras +d'Héloïse? C'eût été plus éloquent que de lui parler latin.» + +Et après avoir ainsi creusé l'abîme du néant, sans qu'aucun des +convives voulût y tomber, mais tout simplement comme un simple défi à +la Don Juan,--quand on sait que le Commandeur ne viendra pas,--tous se +levèrent pour partir, prenant en pitié ces pauvres bourgeois qu'ils +allaient rencontrer dans la rue, emmaillotés toujours dans les langes +de la religion. + +Voilà que tout à coup la porte s'ouvre! Une femme apparaît, toute +blanche et toute sanglante! Elle pousse un cri et vient tomber à la +renverse sur cette table encore tout égayée des plus beaux paradoxes. + + + + +XXI + +CI GIT MADAME VÉNUS + + +Ce fut comme un coup de foudre. + +Tout le monde se pencha pour voir cette femme. Tout le monde reconnut +qu'elle était belle, même dans les sanglots, même dans le sang, même +dans les tortures de l'agonie. + +Octave s'était précipité: il avait reconnu Mme Monjoyeux. «Angèle!» +dit-il en lui prenant la main. + +La pauvre femme se tordait dans sa douleur, mais elle était toute à +son salut. «Donnez-moi un crucifix!» s'écria-t-elle. + +Le premier philosophe fit le signe de la croix sur le front de la +courtisane. «Monsieur de Parisis! murmura-t-elle d'une voix déjà +perdue. Je meurs ... Un lâche vient de m'assassiner ... Je vous savais +là ... Je viens vous demander une prière....» + +Octave, tout en voulant la secourir, se tourna vers ses amis. «Eh +bien! messieurs, dit-il d'un air quelque peu solennel, qui va prier +pour cette femme?» + +Nul ne songea à rire. Octave ne riait pas non plus. + +Une seconde femme entra. C'était l'amie de Mme Vénus, qui dînaît avec +elle dans le cabinet voisin, et qui raconta l'histoire en quelques +mots. + +Angèle avait été surprise par un amant dédaigné, qui, sur son refus de +le suivre, l'avait frappée d'un coup de poignard. Et il avait frappé +juste. + +Angèle tournait ses yeux mourants vers Octave avec un vrai sentiment +d'amour. «Elle parlait sans cesse de vous, monsieur de Parisis, reprit +sa compagne; elle avait dit qu'elle vous reverrait avant de partir.» + +Et avec une triste expression, cette femme continua: «Elle vous revoit +avant de partir.» + +Tout le monde écoutait, tout le monde était pris par l'émotion la plus +vive. On eût dit les douze apôtres penchés respectueusement vers la +Madeleine. + +Angèle n'avait plus que le souffle. Elle essaya de soulever la tête, +elle murmura ces mots: «Octave ... je meurs ... J'ai bravé Dieu, Dieu +m'a punie ... Priez Dieu pour moi!--Et ce secret que vous ne m'avez +pas dit?--Ce secret: je vous aimais!» + +Angèle venait d'expirer sur ce mot. Octave la regarda doucement, lui +qui raillait toujours. «Pauvre femme!» dit-il en posant un baiser sur +le front de la morte. + +Et se tournant vers ses camarades d'athéisme: «Messieurs, leur dit-il, +il y a pourtant une heure où l'on croit à Dieu, c'est quand on voit la +mort purifier la vie. Cette femme que vous voyez là était une femme +galante, si galante qu'on l'a surnommée Mme Tout-le-Monde et Mme +Vénus: eh bien! cette blancheur qui se répand sur elle, n'est-ce pas +l'aurore de sa rédemption?» + +Un des douze apôtres s'écria: «CI-GIT MADAME VÉNUS! que les dieux lui +ouvrent le ciel!» + + + + + +LIVRE III + +LA DAME DE COEUR + + + * * * * * + + +I + +DEUX LARMES DE GENEVIÈVE + + +Le duc de Parisis avait entrevu Mlle de La Chastaigneraye dans +l'avenue de la Muette, marquant son joli pied sur la neige. Depuis ce +temps, un homme nouveau naissait en lui à son insu qui menaçait de +détruire l'ancien. Cette vie à tous les vents était désormais dominée +par une pensée. Jusque-là, à tous les horizons qui l'appelaient, il +voyait des femmes, mais un plus pur horizon attirait surtout son âme: +l'horizon où rayonnait doucement cette adorable figure de jeune fille +dans la virginité des vingt ans. C'était pour la lumière sacrée le +rêve lumineux de l'avenir, l'arc-en-ciel de bon augure sur l'orage qui +l'enveloppait encore dans ses nuées et ses éclairs. + +Octave avait beau vouloir s'affermir dans son athéisme par l'intimité +de quelques stoïciens antiques et par la science de quelques docteurs +modernes, il pressentait l'inconnu et l'invisible devant la belle et +chaste figure de Geneviève, comme si la nature aveugle n'avait pu +faire un pareil chef-d'oeuvre avec les mains du hasard. + +Mlle de La Chastaigneraye parlait donc à son esprit comme à son coeur, +mais elle parlait surtout à son coeur: elle lui rappelait sa mère, +quoiqu'elle ne lui ressemblât pas, mais parce qu'il y a des airs de +tête qui évoquent toute une légion de figures poétiques. Combien de +sphères distinctes dans ce inonde où tout se touche! C'est comme le +paradis du Dante. + +Ceux qui nient la force de l'âme n'ont donc pas étudié toute son +action divine? La prescience sera toujours plus forte que la science, +parce qu'elle voit de haut et de loin. Ce n'est pas le souvenir de +l'image corporelle qui s'impose, c'est l'âme elle-même qui, pour les +yeux d'une autre âme, a revêtu la forme visible. Octave avait beau +s'éloigner de Geneviève, se perdre dans ce Paris bruyant, où l'on +oublie plus vite qu'en faisant le tour du monde, il voyait partout +cette fière et charmante image, parce qu'elle avait pris possession de +son âme. Il fût retourné au Pérou ou en Chine sans qu'elle restât en +chemin. Elle s'imposait avec la douceur qui pénètre, elle dominait par +la grâce; c'était la soeur, c'était l'amante, c'était la conscience. +Cet homme, qui ne voulait pas croire à Dieu, n'osait nier les anges, +tant il sentait la présence réelle de l'ange gardien dans Mlle de La +Chastaigneraye. + +Octave souffrait de ne pas voir Geneviève; il vivait toujours dans +le même tourbillon, mais il ne se passait pas de jour qu'il ne se +retournât vers Champauvert et qu'il ne demandât à son âme si elle ne +voyait rien venir. + +Il se fût peut-être décidé à retourner à Parisis pour être plus près +d'elle, pour la voir, ou même pour l'entrevoir. + +Il n'avait jamais eu bien peur pour lui-même de la légende des +Parisis, et il disait volontiers: «Que m'importe! si j'avais seulement +une année de bonheur!» Mais il se prenait à redouter pour Geneviève la +terrible légende: + + L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. + L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT! + +Cependant il était décidé à partir, quand, un matin, il reçut ce +billet de la marquise de Fontaneilles: + + «Monsieur le duc de Parisis a, je n'en doute pas, oublié le numéro + de mon hôtel, je crois même qu'il a oublié ma figure, car, hier, + je l'ai vu conduisant son mailcoach à peu près comme Apollon + conduit le char du soleil: Dieu me garde! j'ai souri, et il ne m'a + pas saluée, lui qui salue tout le monde comme un empereur. + + «Si je dis à M. le duc de Parisis qu'il me trouvera demain au + retour du Bois, daignera-t-il descendre de l'Olympe pour me serrer + la main? + + «MARQUISE DE FONTANEILLES.» + +Est-ce une embûche? se demanda Octave. Est-ce un pas fait vers moi? +Raille-t-elle pour se cacher son coeur ou raille-t-elle pour se +moquer? Qui sait? Depuis que je ne la connais plus, elle veut +peut-être faire ma connaissance. + +Il se rappela ses tentatives galantes échouant devant les hautaines +coquetteries de la marquise; il n'avait pas de rancune; il alla le +lendemain, vers six heures, à l'hôtel de Fontaneilles, espérant que la +première heure de la revanche avait sonné et qu'il allait recommencer +son jeu savant pour vaincre la dame de Trèfle. Il comptait sans la +Dame de Coeur. + +Quand il dit son nom au valet de chambre, il fut frappé d'un +pressentiment. Je ne sais quoi de triste traversa son âme. «Monsieur +le duc est attendu dans le petit salon,» lui dit le domestique. Comme +Octave dépassait la porte, il vit venir à lui une femme très émue et +très pâle. + +Cette femme était Mlle de La Chastaigneraye. Il lui prit les mains +pour l'embrasser, mais il vit des larmes dans ses beaux yeux: «Des +larmes! Geneviève. Des larmes, vous qui ne pleurez jamais?--Octave, +vous rappelez-vous la légende des Parisis: + + L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. + L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT! + +Mlle de La Chastaigneraye avait la pudeur des larmes, elle gardait +avec fierté le secret de son coeur. Elle n'avait pas ces lâchetés des +profanes amours qui vont s'humiliant jusqu'à l'esclavage. Sa dignité +lui était trop chère pour qu'elle courbât la tête sous la passion, +quelque ardente que fût sa passion. + +Voilà ce qu'elle se disait; mais quand arriva Octave, qu'elle +n'attendait pas sitôt, il la surprit dans ses larmes, elle qui ne +pleurait pas. C'étaient les larmes du sacrifice. + +Elle venait apporter son amour, son coeur, sa vie, pour les immoler. +Tous les rêves d'or de ses nuits sans sommeil, toutes les illusions +parsemant les horizons de Champauvert, comme de blanches colombes qui +se fuient et se cherchent, il fallait leur dire adieu. + +Geneviève n'était pas de celles qui se consolent de l'amour dans +l'amour. Elle ne croyait pas que l'âme pût contenir deux images +aimées, celle qu'on ne veut plus aimer et celle qu'on veut aimer. Elle +aurait eu horreur d'elle-même si elle eût songé un instant à profaner +ce qui avait été la religion de son coeur. Elle croyait que Dieu fait +une âme pour une âme et que Dieu seul console les âmes dépareillées. + +Aussi le jour où Mlle de La Chastaigneraye résolut de ne plus aimer +M. de Parisis, elle se tourna vers le ciel. Quiconque aurait vu cette +jeune fille tomber agenouillée, appuyant saintement sur son coeur un +crucifix d'ivoire, eût été touché de sa douleur et de sa résignation. +Elle fermait la porte, d'une main stoïque ou plutôt d'une main +chrétienne, à toutes les joies de la vie. Il ne lui fallait pas, +comme à tant d'autres, la cellule d'un couvent pour s'isoler dans le +silence, dans la mort, dans Dieu. Elle avait l'héroïque volonté des +grandes âmes; le monde avait beau lui montrer toutes les tentations, +elle pouvait descendre la montagne en bravant Satan. + +Les esprits forts, les sceptiques, les athées, sont sans doute des +âmes d'élite qui s'élèvent toujours au-dessus des passions humaines, +puisqu'ils rient si gaiement des consolations divines; la terre n'a +que des joies pour leur orgueil, puisqu'ils ne veulent jamais regarder +le ciel. Pas un de ceux-là, pourtant, n'eût assisté au sacrifice de +Geneviève sans être atteint par l'émotion de cette âme, qu'ils jugent +mortelle, mais qui brave leur condamnation. + +Mlle de La Chastaigneraye voulut d'abord cacher ses larmes: «Non! +pensa-t-elle, mes larmes lui diront combien je l'aime.» + +Octave avait pris les deux mains de sa cousine pour l'embrasser. +Il mouilla ses lèvres à ces belles larmes. «Geneviève! ma chère +Geneviève! vous pleurez?--Non, répondit-elle en essayant un sourire, +il n'y a que les enfants qui pleurent. Ces larmes que je voulais vous +cacher, ont jailli de mon coeur malgré moi; montrer des larmes, ce +n'est pas toujours pleurer.» + +Geneviève s'était remise sur le canapé; Octave s'assit devant elle, +gardant toujours ses mains dans les siennes. «Je vous en prie, +Geneviève, dites-moi votre chagrin!» + +Mlle de La Chastaigneraye regarda le duc de Parisis avec une tendresse +irrêvable. «Mon chagrin, Octave! c'est que je vous aimais et que je ne +vous aime plus.» + +Elle avait dit ces mots doucement et lentement avec une expression +pénétrante. Octave fut ému dans toute son âme. Il leva les deux mains +de Geneviève à ses lèvres et les baisa avec passion. «Geneviève, si +vous m'aviez aimé, vous m'aimeriez toujours.--Est-ce bien vous qui +dites cela? vous qui faites de l'amour une partie de plaisir ou une +partie de campagne.--Geneviève, vous ne me connaissez pas. Je vous +aime, je vous ai toujours aimée, je n'ai aimé que vous et je n'aimerai +jamais que vous.» + +Geneviève regardait Octave comme si elle entendait parler hébreu. Il +continua: «Comment n'avez-vous pas compris, que, dans les prodigalités +de la vie, on peut tout jeter par la fenêtre, hormis son coeur? Je +suis indigne de vous, je le sais; j'ai traversé toutes les passions de +la jeunesse sans garder les vertus de l'orgueil; mais, depuis que je +vous ai vue, j'ai senti que je n'avais jamais donné mon coeur.» + +La jeune fille souriait tristement. Il compara l'amour au soleil: tout +feu et toute lumière. «C'est vous, lui dit-il, qui m'avez donné le feu +et la lumière. Jusqu'à vous, j'étais le voyageur des contes arabes, +qui ne se réveille jamais que la nuit et qui ne connaît que les +lointaines clartés des étoiles. Toutes ces femmes qui ont passé dans +ma vie, étaient comme des étoiles perdues, à des millions de lieues +de mon coeur.--Vaine éloquence, dit Geneviève; ne me comparez pas au +soleil, car vous ne verrez plus mes rayons. Je viens tristement vous +dire adieu et vous apprendre une grande nouvelle.» + +Octave, qui maîtrisait ses émotions comme le cavalier qui d'un seul +mot arrête soudainement son cheval, se laissa emporter cette fois. +«Une grande nouvelle, vous m'effrayez!» + +Il ne riait pas. Il pressentit que sa cousine allait lui annoncer +son mariage avec quelque prince français ou étranger. La douleur le +saisit. Depuis un an, Geneviève était le rivage, l'horizon, le rêve de +son âme. Tout à la tempête, tout à l'orage, tout à l'inquiétude, +il aspirait à cet idéal. Supprimer de sa vie l'image de Geneviève, +c'était supprimer son coeur. Il écoutait silencieusement, comme si sa +destinée eût parlé par la bouche sibyllique de Geneviève. «Mon cousin, +reprit Mlle de La Chastaigneraye, j'ai l'honneur de vous faire part du +mariage de M. le duc Jean-Octave de Parisis....» + +Octave respira; Geneviève s'était interrompue, il s'imagina qu'elle +n'osait prononcer son nom, ce doux nom de Geneviève. Il la savait si +étrange, qu'il ne devait pas s'étonner de cette manière originale de +lui annoncer leur mariage. + +Il se sentait bien heureux et l'avenir lui rouvrait sa porte d'or. + +Il voulut reprendre une des mains de Geneviève, mais-elle dégagea sa +main tout en relevant la tête avec sa fierté accoutumée. «Mon cousin, +reprit-elle, d'une voix plus ferme et plus brève, j'ai l'honneur de +vous faire part du mariage de M. Jean-Octave, duc de Parisis, avec +Mlle Violette de Pernan-Parisis.» + + + + +II + +LA FOLIE DE LA RAISON + + +Octave regarda Geneviève comme pour lui demander si c'était une +gageure. Elle comprit sa pensée à son expression. «Mon cousin, lui +dit-elle gravement, je vous parle ainsi parce que Violette est ma +cousine et qu'elle est digne d'être ma soeur. Ne l'accusez pas, ou je +me lève et je ne vous revois plus. Vous avez fait tout le mal, c'est +à vous à le réparer. Vous allez me dire que le mal est irréparable, +parce que Violette a eu d'autres amants; ce serait un mensonge, je +sais Violette par coeur, je l'ai vue dans sa prison, elle s'est +confessée à moi mot à mot; elle a trompé tout le monde pour ne pas +vous tromper; c'était un jeu cruel où elle s'est blessée presque +mortellement. Elle voulait se venger de votre dédain; elle ne s'est +vengée que sur elle-même. Mais comme c'était un grand coeur, elle +s'est préservée. L'opinion publique l'a condamnée, mais Violette a +gardé le droit de s'absoudre.--C'est elle qui vous a dit cela? murmura +le duc de Parisis.» + +A ces mots, Mlle de La Chastaigneraye se leva rapide, blessée, +indignée. «Quoi! c'est vous, monsieur de Parisis, qui doutez de la +vertu de Violette?--Eh bien! je vous crois, dit Octave en l'arrêtant, +mais je serai seul à vous croire.--Non, la vérité finit toujours par +être la vérité. Qui donc osera nier la vertu de Violette quand elle +sera la duchesse de Parisis?--Tous ceux qui l'ont vue dans ses folies +de l'été passé.--Il y a un prince, il y a un Espagnol et un Russe qui +se sont donné les airs d'être ses amants, mais ils savent bien qu'ils +ne l'ont pas été. Et s'ils l'oubliaient....--Je vous comprends, ma +cousine, je vous jure que je n'ai pas besoin d'épouser Violette pour +leur faire mordre la poussière s'ils s'avisaient de parler d'elle +désormais.--Oui, mais vous épouserez Violette. Les assises vont +s'ouvrir: elle sera acquittée. On trouvera cela très beau à vous, ce +sera un exemple éclatant à la face de votre siècle.--L'exemple +du ridicule! O belle romanesque! J'avoue que si je faisais cela, +j'inquiéterais quelques séducteurs timorés, mais la morale n'y +gagnerait rien. Il faut qu'il y ait des Violettes comme il y a des +Genevièves.--Je vous dis que vous ferez cela. J'ai tout arrangé, j'ai +fait de ma fortune,--ou de la vôtre, si vous voulez,--cinq parts; ou +plutôt, nous avons déchiré tous les testaments: un million à chaque +branche; donc, Violette a un million, puisqu'elle est la fille de Mme +de Portien.--Je l'épouserai d'autant moins, puisque me voilà séparé +d'elle par un million.» + +Octave prit les mains de sa cousine et lui dit avec des yeux +idolâtres: «Geneviève, je vous écoute avec admiration, mais tout ce +que vous me dites là, c'est la folie de la sagesse.--La folie de la +sagesse! Je ne comprends pas.--Vous voulez, comme toutes les grandes +âmes, refaire le monde à votre image. Je sais que vous dessinez bien; +or, je vous le demande, peut-on faire des retouches à un tableau +ancien? L'homme ne créera jamais que des infiniment petits dans +l'oeuvre de la nature; la perfection de ce monde vit des imperfections +comme le bien vit du mal. Au moins, vous, ma cousine, vous avez une +consolation, c'est de croire à un autre monde, revu, corrigé +et augmenté.--En un mot, mon cousin, vous refusez d'épouser +Violette?--Mais, ma cousine, j'ai refusé au premier mot.» + +Mlle de La Chastaigneraye se leva encore une fois. + +A cet instant, la marquise de Fontaneilles souleva la portière. +«Faut-il frapper trois coups? dit-elle en souriant.--Non, dit +Geneviève, tu sais bien que tout ce que j'avais à dire à M. de +Parisis, je devais le dire devant toi. Viens à mon secours, car j'ai +échoué dans ma mission.» + +Octave était allé au-devant de Mme de Fontaneilles. «Ma chère +marquise, lui dit-il, soyez mon avocat, puisque ma cousine ne veut pas +comprendre.--Que lui dites-vous?--Je lui dis que je l'aime.--Eh bien, +mon cher duc, elle a bien raison de ne pas vous comprendre.» + +Octave s'était assis à côté de la marquise, en face de Geneviève +qui demeurait debout. «Asseyez-vous donc, Geneviève, dit Mme de +Fontaneilles.--Non, répondit Mlle de La Chastaigneraye, je n'ai plus +rien à dire.» + +La marquise se tourna vers Octave: «Voyons, monsieur de Parisis, ne +laissez pas partir Geneviève.» + +Octave avait l'éloquence de la parole, mais surtout l'éloquence des +mains. Quand il voulait persuader une femme, il lui prenait la main, +et sa cause était à moitié gagnée. Au moment où il prit la main de la +marquise, elle le regarda en tressaillant: il jaillit de ses yeux un +éclair qui fit pareillement tressaillir Octave. + +Le démon qui le possédait toujours,--le démon que Geneviève, par sa +présence, avait exorcisé,--se réempara de lui. Son regard tomba tout à +propos sur les seins de la marquise, qui faisaient transparaître leur +beauté à travers une légère robe du matin, dans un corsage simple et +vague qui caressait au lieu d'emprisonner. + +Octave devait mourir dans l'impénitence finale, puisque toutes ses +émotions ne l'empêchèrent pas de reconnaître encore une fois que +la marquise avait des beautés incomparables pour un voluptueux. Et +d'ailleurs, elle lui avait résisté, il ne voulait jamais s'avouer +vaincu. + +Cependant Geneviève, toute à sa douleur, ne vit pas, heureusement--ou +plutôt malheureusement,--ce tressaillement de son cousin et de son +amie. + +Mais elle vit que la main de la marquise restait trop longtemps dans +la main d'Octave; elle fit un pas pour s'en aller.--Quoi! tu t'en +vas fièrement et sans me donner la main? dit la marquise, qui avait +repoussé celle d'Octave avec quelque colère, comme si elle fût +humiliée du plaisir éprouvé--un poison qu'elle venait de boire avec +délices,--sans y songer.--Oui, dit Geneviève, vous me comprendrez +peut-être, mais vous ne me comprenez ni l'un ni l'autre. Je vais +retourner à Champauvert, je ne reviendrai plus jamais à Paris.--A +moins, dit-elle après un silence, que M. le duc de Parisis ne vienne +me demander la main de Mlle Violette.» + +Ni Octave ni la marquise ne croyaient que Mlle de La Chastaigneraye +fût si sérieuse; mais vainement ils tentèrent de la retenir. + +Le coupé de la duchesse de Hautefort attendait Mlle de La +Chastaigneraye dans la cour: elle était déjà sur le perron quand +son amie lui dit qu'elle allait l'accompagner, ce qui naturellement +mettait Parisis à la porte.--Ma chère Geneviève, dit-il en +s'en allant, je veux venir vous revoir chez la marquise.--Non, +murmura-t-elle, j'ai dit.» + +Il pria en vain, il se brisa contre un silence inflexible. «Étrange +fille! plus étrange que jamais! pensait-il en traversant la cour. Elle +a dit! Mais, moi, je n'ai pas dit!» + + + + +III + +LES DEUX COUSINES + + +L'affaire du bouquet de roses-thé devait revenir aux assises de +l'Yonne sous quelques jours. Le procureur impérial avait fait une +visite à Mlle de Portien et lui avait promis de venir la revoir, +sans lui dire combien elle était compromise par une sourde vindicte +publique. On prétendait avoir vu chez elle le petit joueur de violon; +on l'accusait même de le cacher. Elle dit au procureur impérial +qu'elle ne descendrait pas jusqu'à se défendre. Le magistrat lui dit +qu'il reviendrait; mais, le lendemain, elle reçut l'ordre d'aller au +parquet d'Auxerre. + +Que se passa-t-il dans son esprit? Ce qui est certain, c'est qu'on +vint lui servir à déjeuner et qu'elle ne déjeuna pas. Elle prit un peu +de café et se retira dans sa chambre. + +Une heure après, elle était morte. + +J'ai lu l'interrogatoire d'une de ses servantes, une de ces filles de +campagne tour à tour cuisinières et couturières, qui font la cuisine +le soir et les robes le matin. Cette fille, nommée Athénaïs Duru, +déclara ceci au juge d'instruction: + +Mme de Portien, fière au milieu de ses gens, ne leur disait jamais +rien de sa vie ni de sa pensée. Elle était avare et dépensière. +Comment dépensait-elle son argent? Ce n'était pas dans son petit +château. Quatre fois par an, elle allait passer quinze jours à Paris, +où elle laissait le plus clair de ses revenus. Comment vivait-elle à +Paris? Elle descendait à l'hôtel Lord-Byron, où elle prenait le titre +de comtesse d'Arcourt et où elle se montrait dans tout l'attirail de +la dernière mode. Elle vivait à son gré quinze jours par saison. +Le reste du temps, toute seule à Pernan, elle rêvait, lisait ou +gourmandait ses gens. Son mari apparaissait de loin en loin; quand +il arrivait, le petit château se réveillait un peu, car le sieur de +Portien était gourmand et donnait à la cuisinière, dés son arrivée, +les menus à la mode dans les journaux. + +Quand Mme de Portien reçut l'ordre d'aller au parquet d'Auxerre, +elle monta donc dans sa chambre. On la vit un instant à la fenêtre. +Jeta-t-elle un regard de regret sur le château de Parisis, dont on +voyait les grands bois, sur les montagnes lointaines? sur le château +de Champauvert, perdu à l'horizon? sur son petit parc à elle, où elle +avait passé quelques bonnes heures avec des amoureux d'occasion? On ne +sait. + +Une demi-heure après, on vit sortir par la porte du jardin le petit +joueur de violon, qu'on cherchait vainement par toute la France, +jusqu'en Italie. Le jardinier le questionna, mais il passa la porte +sans mot dire. Le jardinier le suivit des yeux; dès qu'il se crut +seul, il prit dans sa poche une poignée d'or et la regarda avec une +joie d'enfant. Les gens du château n'avaient jamais vu ce petit joueur +de violon: d'où sortait-il? là était le secret. Tout le château était +en éveil, car on savait bien, là comme ailleurs, que Mme de Portien +serait inquiétée pour l'affaire du bouquet de roses-thé. + +Peu de temps après le départ du petit joueur de violon, la servante +Athénaïs crut entendre un cri, quoiqu'elle fût à quelque distance de +la chambre de sa maîtresse. Elle courut et voulut ouvrir la porte. +Mais Mme de Portien avait poussé le verrou. Cette fille eut peur +d'être indiscrète. Elle attendit. Mais le soir, s'étonnant de ne pas +revoir Mme de Portien, elle avait repris un autre chemin. Le cabinet +de toilette s'ouvrait par une autre petite porte sous tenture, sur +une aile abandonnée du château, qui ne servait que de fruiterie et de +lingerie, et qui avait un escalier descendant aux communs. La servante +monta cet escalier et arriva à la porte du cabinet de toilette. Elle +avait bien jugé: cette porte n'était pas fermée à l'intérieur. Quelle +fut la surprise de cette fille en voyant sa maîtresse renversée au +milieu de la chambre, la figure contractée, les yeux ouverts, les bras +étendus: horrible spectacle pour une paysanne qui n'avait pas vu les +drames de l'Ambigu. + +Elle la souleva dans ses bras; mais Mme de Portien était morte. Déjà +les mains étaient froides comme le marbre. La servante appela au +secours. Ce fut un grand bruit, qui, d'écho en écho, courut en +quelques heures jusqu'à Tonnerre. A minuit, le procureur impérial +d'Auxerre apprenait que Mme de Portien était morte subitement. Il +envoya chercher le médecin de Champauvert, et, au point du jour, il +se trouvait avec lui au château de Pernan. On trouva Mme de Portien +couchée sur son lit, mais dans l'attitude et avec l'expression que la +fille Athénaïs avait remarquées la veille. «Je vous ai appelé, dit +le procureur impérial au médecin, parce que je suis sûr que Mme de +Portien s'est empoisonnée avec le poison du bouquet de roses-thé. +--Je n'en doute pas, dit le docteur après avoir examiné à la loupe +les lèvres et les narines de la morte.» + +Une lettre cachetée, sur le secrétaire, portait cette suscription: +_A Monsieur le duc Octave de Parisis._ En vertu de son pouvoir +discrétionnaire, le procureur impérial décacheta la lettre, croyant +trouver le secret de cette mort inattendue. Voici ce qu'il lut: + + «Mon cher cousin, je meurs de chagrin, car on a osé me soupçonner. + Je désire que ma fortune soit donnée à Violette, à cette pauvre + fille qui n'est pas la coupable, car la coupable, je la connais. + Mon crime à moi, mon seul crime, c'est que Violette est ma fille, + et que je l'ai abandonnée. Je meurs déchirée de remords. Que + Violette me pardonne. Soyez son frère, comme vous êtes le frère de + Mlle de La Chastaigneraye. Dans une heure, je serai morte. Tout en + me condamnant, priez pour moi. J'ai eu beau faire, la destinée a + été plus forte que moi. + + «Adieu, mon cousin, je vous embrasse. + + «EDWIGE DE PERNAN-PARISIS.» + +Le procureur impérial dit qu'il fallait finir ainsi, pour ne pas finir +plus mal. C'est déjà quelque chose que de savoir se rendre justice. +«Que Dieu lui pardonne,» dit le médecin par habitude de langage, car +c'était un médecin qui ne croyait pas à Dieu. + +Le procureur impérial lut encore ces quelques lignes sur une feuille +de papier que le vent avait emportée dans un coin de la chambre: + + «Ceci est mon testament: + + «Je donne et lègue à Mlle Louise de Pernan-Parisis, surnommée + Violette, injustement soupçonnée d'un crime qu'elle n'a pas + commis, tout ce que je possède au jour de ma mort, en biens, + meubles, immeubles, titres de rente et bijoux. A la charge par + elle de faire servir à M. de Portien, une rente de trois mille + six cents francs qui lui sera payée tous les mois, à Paris. + + «EDWIGE DE PERNAN-PARISIS.» + + «Écrit au château de Pernan.» + +Le jardinier vint déclarer qu'une demi-heure avant la mort de Mme de +Portien, il avait vu sortir un gamin de douze à quinze ans, qui avait +traversé le parterre et s'en était allé par la porte du jardin. «C'est +encore un trait de lumière, dit le médecin. Voilà le dernier mot.» + +Dès que le procureur impérial put retourner à Auxerre, il fit jouer +le télégraphe dans toutes les directions, ce qui ne l'empêcha pas de +mettre en campagne la gendarmerie. Pendant qu'on le cherchait bien +loin, le joueur de violon était déjà à Auxerre, dans un cabaret hanté +par les femmes de mauvaise vie. + +Le procureur impérial, qui était un philosophe, remarqua la figure +du jeune Bohème. Il avait une charmante tête, qui eût arrêté Léopold +Robert à Naples. Murillo en eût fait un adorable Pouilleux. Yeux +vifs, bouche de feu, air malin, l'Espagne et l'Italie semblaient +rire voluptueusement dans cette figure de rencontre. Mme de Portien +remarquait-elle tout cela? + +On lui trouva dix-sept louis: il en avait dépensé trois depuis la +veille, trente sous sur sa route et le reste dans le cabaret. Ses +premières réponses au juge d'instruction prouvèrent qu'une leçon de +silence lui avait été faite: mais dès qu'on lui promit que sa liberté +lui serait rendue, qu'on lui achèterait un beau violon et qu'on lui +remettrait ses dix-sept louis, il parla avec abondance de coeur. + +Voici l'interrogatoire: «La belle dame de Paris vous avait donné, au +_Lion-d'Or_, un bouquet de roses pour le porter à Champauvert.--Oui, +je suis parti tout de suite; mais, au bout d'une demi-heure, je me +retourne pour voir passer une calèche: c'était l'amie de la dame. Elle +fait arrêter la voiture et me fait signe de venir lui parler. «Mon +enfant, me dit-elle, vous allez monter à côté du cocher, j'ai une +lettre à vous donner pour Champauvert.» J'étais bien content.--Le +cocher a-t-il entendu?--Non, elle me parlait bas. Elle a ajouté: «Ne +dites cela à personne, c'est une surprise que je veux faire.» Voilà +que je monte à côté du cocher, mais on ne suivit plus le même +chemin.--Où êtes-vous allé?--Cette bêtise! au château de la dame.--Et +que se passa-t-il là?--Rien. Elle me donna à souper elle-même.--Et à +quelle heure êtes-vous parti pour Champauvert?--Le lendemain, au point +du jour.--Que vous dit Mme de Portien?--De remettre le bouquet à la +demoiselle du château, et de revenir chez elle sans dire un mot; elle +m'avait promis de me donner un louis d'or.--Et pourquoi n'avez-vous +pas remis le bouquet à Mlle de La Chastaigneraye?--Cette bêtise! parce +qu'elle était à la messe. Il y avait au château une servante qui s'est +chargée de la commission.--Et êtes-vous retourné à Pernan?--Oui; pas +si bête que de perdre mon louis d'or.--Et qu'êtes-vous devenu?--Cette +bêtise! je suis resté là, sans rien faire, bien nourri et bien +logé.--Mais pourquoi restiez-vous là?--Parce que la dame m'avait +promis de me reconduire en Italie et de faire la fortune de ma +mère.--Et que faisiez-vous au château?--Cette bêtise! j'étais comme un +prince; seulement je m'ennuyais, parce que j'étais dans une chambre où +l'on ne pouvait pas ouvrir les persiennes ni jouer du violon. A cela +près, j'étais bien heureux.--Expliquez-vous mieux.--Eh bien, la dame +n'avait dit à personne que j'étais là pour ne pas faire de chagrin à +sa famille. Je vivais caché; c'était toujours elle qui me donnait à +manger; tous les jours elle jouait aux cartes avec moi, en me disant +que nous partirions bientôt.--Mais on ne jouait pas toujours aux +cartes?--Cette bêtise! Elle venait me voir trois ou quatre fois par +jour, elle me contait des contes, elle me montrait ses belles robes, +elle m'a donné une montre et une bague.--Les gens du château ne +vous ont jamais vu?--Ils m'ont peut-être vu à mon arrivée; mais ils +croyaient que j'étais parti.--Que vous disait Mme de Portien?--Elle me +disait qu'il fallait bien l'aimer, et ne jamais dire que j'avais porté +un bouquet à Champauvert, parce que la belle dame de Paris avait +empoisonné le bouquet et qu'on l'accuserait elle-même de l'avoir +empoisonné.--Hier, avant votre départ, que vous a dit Mme de +Portien?--Elle m'a effrayé, tant elle était blanche. Elle m'a embrassé +et m'a dit, en me donnant une poignée d'or: «Va, mon enfant, je ne +puis partir avec toi pour l'Italie; tu vas t'en aller à petites +journées; tu cacheras bien ton argent et tu joueras du violon en +Italie.» Mais elle ne m'a pas rendu mon violon parce qu'elle l'avait +brûlé. Mon pauvre petit violon, quel beau feu il a fait! Elle disait +qu'il y avait un sort dedans qui me porterait malheur. Voilà pourquoi +elle l'a jeté au feu.--Êtes-vous venu à Auxerre?--Cette bêtise! +C'était mon chemin.--Et pourquoi êtes-vous entré dans ce mauvais +cabaret.--C'est que j'avais du chagrin de ne plus voir la +dame.--Expliquez-vous?--Cette bêtise! Je voulais revoir des femmes +bien habillées!» + +Ce mot du jeune Bohème fut une nouvelle révélation pour la justice. +Mais le procès n'était pas là. + +Mme de Portien s'était résignée à mourir. Elle s'était repentie à la +dernière heure: la justice des hommes devait s'arrêter devant son +tombeau. Espérait-elle cacher par sa mort la main de l'empoisonneuse? +Comme elle l'avait dit à Octave dans sa lettre d'adieu, elle avait +subi sa destinée sans trouver la force de la vaincre. Elle s'avoua +vaincue. Comme elle n'avait jamais pensé à Dieu dans sa vie, elle n'y +pensa pas à sa mort. + +Nous n'irons pas plus loin dans cette étude que nos deux héroïnes, +Geneviève et Violette, nous ont imposée. Certes, ce n'est pas pour +peindre une grande dame que nous avons traduit Mme de Portien devant +notre tribunal. + +L'avocat de Violette vint lui apprendre cette triste nouvelle de la +mort de Mme de Portien. «Votre mère vous sauve en mourant pour vous, +lui dit-il. Il faut lui pardonner.» + +Violette tomba agenouillée: «Ma mère! Pourquoi aimais-je tant +l'autre?--C'est que l'autre était la mère de votre âme.» + +Depuis qu'on avait laissé plus de liberté à Violette, il ne s'était +présenté que deux personnes pour la voir: son avocat et Mlle de La +Chastaigneraye. Geneviève, dans un moment d'héroïsme romanesque, +était allée à Auxerre pour consoler cette pauvre fille; pour la mieux +consoler, elle lui avait dit: «Vous êtes ma cousine.» + +Comme une bonne fée qui veut laisser des espérances, elle s'était +complu à lui promettre de meilleurs jours, car elle songeait déjà à la +marier au duc de Parisis, lui donnant à lui comme à elle une dot d'un +million. Elle cachait cette belle action en déchirant le testament. +Et ainsi elle ne se contentait pas de donner deux millions, elle en +perdait deux encore, puisque les autres héritiers de Régine de Parisis +reprenaient leurs droits et leurs parts. + +L'affaire du bouquet de roses-thé revint aux assises de mai, où +l'innocence de Violette fut proclamée au milieu des applaudissements à +peine contenus. Me Lachaud eut cette fois l'éloquence du silence. + +La voiture de Mlle de La Chastaigneraye était à la porte du tribunal, +Violette y monta, avec une soeur de charité qui l'avait assistée en +ces dernières semaines. Elle était si pâle et si défaite, que les +paysans juraient, en la voyant à cette nouvelle station, qu'elle +n'avait pas un mois à vivre. + +Quand elle arriva à Champauvert, elle trouva Geneviève à la première +marche du perron qui lui tendait les bras. Violette s'inclina +respectueusement, avec la religion pour la vertu, et demanda la grâce +d'embrasser cet ange de bonté qui avait daigné venir à elle jusque +dans sa prison. + +Elle répandit un torrent de larmes, heureuse et désolée: heureuse +d'être ainsi accueillie, désolée de ne pas apporter un front pur sous +des lèvres si pures. «Enfin, dit-elle avec un sourire et en levant les +yeux au ciel, je puis mourir maintenant!» Mlle de La Chastaigneraye +avait entraîné Violette dans sa chambre. «Mourir! lui dit-elle; ce +serait vous donner tort: vous vivrez, je le veux. M. de Parisis le +veut aussi, car il vous aime.--Non, dit Violette tristement; s'il +m'eût aimée vraiment, je serais encore à la rue Saint-Hyacinthe. Mais +je lui pardonne, puisque j'ai souffert pour racheter ma faute.» + +Geneviève rappela à Violette qu'elle était désormais riche. «Vous +êtes, comme Octave et comme moi, héritière de nôtre tante Régine. +Votre part est d'un million.--Eh bien! je payerai mes dettes, dit +Violette en rougissant.--Je crois que je comprends, dit Geneviève en +rougissant aussi.--Puisque vous avez été assez bonne pour descendre +vers moi dans ces ténèbres, je veux vous dire, pour n'en plus parler +jamais, que je vais renvoyer tout ce qui m'a été donné dans mes +folies, et je vous jure encore que M. de Parisis seul a été mon amant; +les autres n'ont eu que mes promesses.» + +Il se fit un silence entre les deux jeunes filles. Violette avait peur +de profaner l'âme toute blanche de sa cousine; Geneviève avait peur de +rejeter Violette dans les humiliations du passé. «Après quoi, reprit +Violette, j'irai aux Filles repenties.--Non, dit rapidement Mlle de La +Chastaigneraye, vous irez habiter le château de Pernan, et mon cousin +Parisis viendra vous demander votre main, je vous en réponds: il +finira par voir le néant de sa vie; il voudra se racheter par une +belle action.--Jamais! s'écria Violette, jamais! S'il arrivait à M. +de Parisis d'avoir un jour de raison, ce ne serait pas pour moi, ce +serait pour vous; car, n'en doutez pas, il vous aime.--Il y a un abîme +entre nous: votre malheur.--Laissez-moi à ma destinée; je sens +qu'il n'y a plus pour moi que Dieu sur la terre; j'irai aux Filles +repenties, on m'oubliera, et j'oublierai.--Non, votre devoir est +d'aller à Pernan; de sanctifier, par vos prières et vos charités, la +maison de cette pauvre femme, plus folle que coupable, je n'en doute +pas. C'est votre mère, Violette; vous devez cela à sa mémoire.» + +Violette s'inclina et demeura silencieuse. + + + + +IV + +LA CONFESSION DE GENEVIÈVE + + +En son adoration pour Geneviève, Violette voulut lui obéir; elle se +hasarda à aller habiter Pernan, la petite terre de Mme de Portien. +Il lui avait déjà fallu, d'ailleurs, faire deux voyages à ce château +abandonné, une vraie solitude en ruines, pour le testament et la +succession de sa mère. La première fois, elle y était allée avec Mlle +de La Chastaigneraye comme en pèlerinage, les lèvres toutes pleines de +prières pour sa mère qui, sans doute, n'eût pas commis son crime si +elle n'eût pas rencontré sa fille. + +La seconde fois, elle y alla avec une jeune fille de Champauvert que +protégeait Geneviève, Mlle Hyacinthe de Montguyon. + +C'était une vraie musicienne perdue en pleine campagne; fille d'un +général mort au Mexique, elle vivait d'une petite pension, mais +surtout des générosités anonymes de Geneviève. Le dimanche elles +jouaient de l'orgue ensemble pour l'édification du curé et la joie des +paysans. Dans la semaine, Mlle Hyacinthe--un nom de fleur comme celui +de Violette--jouait de la harpe au château avec un sentiment exquis. + +A Pernan, voyant pleurer Violette en face de cette solitude +lamentable, Mlle Hyacinthe lui dit avec cette douceur d'ange que lui +avait inspirée Mlle de La Chastaigneraye: «Si vous voulez, madame, je +resterai ici avec vous.» + +Violette la prit dans ses bras. «Oh! je remercie Dieu, s'écria-t-elle, +je croyais n'avoir qu'une amie, mais il m'en donne deux!» Et après +cette effusion de deux âmes soeurs: «Oh! oui, restez avec moi! Vous me +sauverez de la mort et vous me sauverez de la vie.» + +Elles s'arrangèrent comme deux soeurs. En quelques jours le château +reprit un air de fête à travers son deuil. Les fenêtres, presque +toujours fermées, s'ouvrirent toutes grandes. Hyacinthe mit des fleurs +partout; mais, par un sentiment délicat, elle oublia les roses. + +Dès son arrivée, Violette donna dix mille francs aux pauvres en disant +que c'était Mme de Portien qui les donnait par son testament. Mais +personne n'y fut trompé; on savait bien que Mme de Portien ne pensait +pas aux pauvres: aussi ce fut une vraie bénédiction sur le passage de +Violette, surtout quand on apprit coup sur coup les bonnes oeuvres +qu'elle s'efforçait de cacher: la création de deux lits pour les +pauvres de Pernan à l'hospice de Tonnerre, le don d'un orgue à +l'église, la fondation d'une école de soeurs dans ce petit village où +les filles allaient encore avec les garçons. + +Mlle de La Chastaigneraye vint voir Violette un jour et surprit les +deux jeunes filles chez une pauvre femme qui avait quatre enfants +malades. «Dieu soit loué! dit Geneviève, vous allez faire tant de bien +ici que vous ne songerez jamais à vous en aller.--Et vous, ma chère +voisine? dit Violette en baisant les mains de Geneviève pendant que sa +cousine lui baisait le front. Consentirez-vous à être heureuse?» + +Hyacinthe, voyant que Mme de La Chastaigneraye gardait le silence sans +dissimuler une expression de tristesse, dit avec émotion: «Oh! tout +le monde sera heureux.» Mais Geneviève, non plus que Violette, ne +voulaient prendre ce mot pour elles. + +Quelques jours après, Violette et Hyacinthe allèrent à Champauvert. +Elles trouvèrent Geneviève qui priait à l'église, toute seule dans la +chapelle où Parisis avait lu le testament des cinq millions. «Vous +priez pour moi, n'est-ce pas? dit Violette à sa cousine.--Non, dit Mme +de La Chastaigneraye, je prie pour moi.» + +Violette parut surprise: «Pour vous! Pourquoi priez-vous pour vous? + +Geneviève ne répondit pas, mais elle se dit à elle-même: «Je prie +parce que j'ai beau jeter mon coeur sur le marbre de cet autel, il se +révolte et domine ma raison.» + +C'est de ce temps-là qu'il faut dater une lettre de Geneviève à la +marquise de Fontaneilles. + + Ma belle Armande, + + Tu t'es toujours moquée de moi pour mes airs romanesques. Tu vas + me trouver bien plus fantasque encore, car je viens te prier + aujourd'hui de me chercher, à Paris, un couvent pour y cacher mon + chagrin. + + Si je ne t'avais ouvert mon coeur, je serais déjà morte. En + vérité, je ne sais pas ce que je fais sur la terre, mais j'y suis + retenue par ton amitié. Tu es si belle, que c'est pour moi une + vraie joie de te voir, aussi je ne veux rentrer au couvent qu'en + gardant la liberté de te recevoir et d'aller chez toi. + + Tu vas dire encore que je ne fais rien comme personne! En effet, + il faut vivre de Dieu ou vivre du monde. Que veux-tu? quoique je + sois très absolue, je suis quelquefois comme cette femme à deux + figures, qui regardait le paradis et l'enfer avec le même amour. + + Je crois que c'est la faute de ma tante Régine. Tu sais comment + elle était romanesque par l'imagination. Tous les jours elle + enfantait un rêve nouveau qui, comme tous les rêves, hélas! ne + durait qu'un jour. + + Elle a eu bien tort de ne pas me confier à toi dans mon enfance. + Mais elle avait horreur de Paris et de la vie moderne; elle me + rejetait dans le passé tout en répandant les couleurs les plus + tendres et les plus gaies sur ses vieilles idoles. + + Moi, je l'écoutais en aspirant, comme toutes les jeunes filles, + aux choses de mon temps. J'avais peur d'être ridicule par mon + esprit tout affublé de vieilles idées. Voilà pourquoi j'avais des + jours de hardiesse comme une héroïne de roman, pour me prouver à + moi-même que je n'étais pas trop embéguinée. + + Tu sais que j'aimais Octave de toute éternité. Je ne sais plus + quand cette folie m'a prise. J'étais toute petite, il était déjà + grand, il retournait à Paris, il m'a semblé qu'il m'emportait mon + coeur. Je le suivis dans l'avenue du château de Champauvert où il + était venu voir ma tante Régine, j'avais ma poupée à la main, je + pleurais toutes mes larmes; quand il disparut au loin, je regardai + ma poupée, comme pour lui dire mon chagrin: elle riait.--Ah! tu ne + pleures pas, toi! m'écriai-je avec colère. Et je jetai ma poupée + par-dessus la haie. + + Depuis ce jour, je ne regardai plus jamais ma poupée--dans la main + des autres--car moi je ne voulus plus jouer avec les poupées. + + Tous les ans, nous espérions voir revenir Octave. Il ne revint + pas. Comme moi, il était orphelin, mais pendant que je restais + emprisonnée au pays natal, il courait tous les mondes. Un jour tu + t'en souviens, tu vins à Champauvert passer une saison avec ta + mère. Quelle joie d'avoir une amie! une grande amie qui avait tout + vu et qui savait tout, d'autant que tu étais pour moi l'idéal des + filles. Ce fut par tes yeux que je vis Paris, le monde des fêtes, + le monde de l'esprit. + + Par malheur pour moi, tu te marias et tu ne revins plus; ma tante, + me voyant mourir d'ennui, finit par se décider à passer un hiver + à Paris, dans ce petit hôtel que tu avais loué pour nous au + voisinage d'Octave. + + C'est ici que commence mon roman; car toute femme a au moins son + premier chapitre. + + J'étais à moitié folle, surtout après avoir revu mon cousin à ce + premier bal de la cour, où je fis mon entrée dans le monde. + + Je te fais aujourd'hui ma confession, car je ne te disais pas + tout. + + Je me figurais que pour être aimée d'Octave, lui qui était aimé de + toutes les femmes, lui qui aimait toutes les femmes, il me fallait + frapper son esprit. Aussi jamais comédienne ne mit en jeu de plus + étrange comédie. Ce que c'est que de n'être point Parisienne et + d'avoir trop d'imagination! Les jeunes filles qui vivent dans les + folies du jour sont moins folles que je ne l'étais, moi qui avais + vécu dans la sagesse! + + Tu m'avais donné une femme de chambre de grande maison à mon + arrivée à Paris, Mlle Charmide. C'était un monstre de perversité. + Elle avait passé par les choeurs de l'Opéra; la petite vérole + l'avait jetée dehors; mais elle avait eu le temps de connaître + «tous ces messieurs.» Elle me conta mot à mot la vie de mon + cousin. J'étais furieuse et charmée! Quand elle parlait, je lui + imposais silence; dès qu'elle ne parlait plus, je lui disais de + continuer. Le croirais-tu, je voulais haïr mon cousin! mais plus + je le fuyais, plus je le retrouvais devant moi! Dieu a donc voulu + ce mariage perpétuel du bien et du mal, de la vertu et du vice, du + paradis et de l'enfer. + + Cette fille était allée chez Octave avec une de ses amies:--avant + la petite vérole--elle me peignit cet hôtel célèbre, ce fameux + escalier dérobé où montaient tant de curieuses. Elle me proposa de + m'y conduire.--Jamais! m'écriai-je.--Le lendemain, cette fille me + montra la clef, un vrai bijou, que lui avait confié son ex-amie, + sur la promesse qu'on la lui payerait fort cher. Une heure après, + j'en parlais à ma tante.--Quelle folie! me dit-elle, puisque nous + irons par le grand escalier.--J'insistai. Ma tante, qui avait ses + quarts d'heure de fantaisie, consentit gaiement à cette escapade, + sachant que je n'avais rien à risquer quand elle était là--et même + quand elle n'était pas là. + + Ce fut pour nous une vraie partie de plaisir: nous savions que + M. de Parisis était chez Mme de Metternich, si je me souviens bien. + + Je ne m'arrêtai plus dans cette fatale folie. Charmide m'amusait + par tous ses contes; elle se consolait ainsi des malheurs + irréparables de la petite vérole qui l'avait condamnée à jouer + les seconds rôles: mais elle y mettait de la passion. Pour mieux + m'encourager dans cette idée qu'on ne prend le coeur des hommes + qu'en frappant leur esprit, elle me citait les plus beaux + exemples. + + Je voulais te parler de tout cela, mais j'avais peur de toi. Tous + les purs je faisais un pas dans ces tentatives périlleuses. Ainsi, + le soir de notre premier bal costumé, croirais-tu à ceci: + + Je savais que mon cousin devait se déguiser en Faust, voilà + pourquoi je me déguisai en Marguerite. Mais ce ne fut pas tout. + J'imaginai d'aller le surprendre avec ma tante, à l'heure de son + départ. Voilà quel était mon dessein. Je devais faire du bruit + dans sa bibliothèque; sans doute, il serait venu: Faust aurait vu + Marguerite, et, comme j'étais belle en Marguerite, sans doute il + eût jugé qu'il avait tort de ne pas voir sa cousine, sans compter + que cette apparition eût mis quelque poésie dans l'entrevue. Me + voilà donc entraînant ma tante, toutes les deux avec de grandes + pelisses noires et voilées comme des Espagnoles. Charmide nous + avait accompagnées jusqu'à la porte du jardin, pour s'assurer + qu'il n'y avait personne sur ce chemin si bien hanté. J'a + une petite lanterne sourde toute cachée sous ma pelisse. Nous + traversons la serre, nous montons l'escalier, nous voilà dans la + bibliothèque. Ma tante frappe du pied; mais Octave ne vient + pas. On voyait par là portière la lumière de ses bougies. Je me + hasarde, je soulève la portière, je le vois à moitié endormi, + la tête penchée sur un livre. Emportée par je ne sais quelle + inspiration, je vais jusqu'à lui, et lui montrant du doigt la page + ouverte: C'EST LA! lui dis-je. J'avais vu qu'il lisait Faust. Il + se leva et se tourna vers moi:--C'EST LA! me dit-il tout surpris. + Je m'éloignais à reculons sur le point d'éclater de rire pour + cacher mon émotion, car j'étais plus effrayée de mon audace qu'il + ne pouvait l'être. Il saisit un candélabre pour me suivre, + car j'avais déjà dépassé la porte. Comment les bougies + s'éteignirent-elles? je n'en sais rien, sans doute par sa + précipitation à me suivre et par le vent que leur jeta la portière + en retombant. + + J'avais manqué mon entrée, puisque je n'avais pas songé à retirer + ma pelisse. Je me jugeai si ridicule dans ce rôle, que j'entraînai + ma tante malgré elle, en lui disant que je ne voulais pas être + reconnue.--Enfin, dit ma tante en descendant l'escalier, il faut + bien que les enfants s'amusent. + + Ce n'était pas là un jeu d'enfant. Je me figurais avoir frappé un + grand coup dans l'esprit d'Octave. Je me trompais. Ce ne fut pour + lui que l'émotion d'un moment, il s'imagina que c'était un jeu de + quelque comédienne en disponibilité ayant une clef de la petite + porte. + + J'ai su depuis qu'il avait été bien plus frappé en me voyant tout + bêtement passer avec ma tante dans l'avenue de la Muette + qui prouve que le coeur ne se laisse prendre que par les choses + simples et naturelles. + + Et maintenant, ma chère Armande, tu sais le reste. Marguerite a + rencontré Faust au bal; il l'a aimée pendant cinq minutes. La Dame + de Pique l'a intrigué quelques jours après; il a aimé la + de Pique. A Dieppe, Octave m'a aimée pendant cinq minutes, mais + Violette attendait. A Champauvert, mon cousin m'a aimée pendant + cinq minutes, mais nous étions séparés par cinq millions. + + Aujourd'hui, je rougis d'avoir joué un rôle et de l'avoir si mal + joué. Voilà pourquoi je n'ai pas gardé ta femme de chambre; cette + folle était pour moi le mauvais esprit; si je l'avais écoutée, + tout Paris parlerait aujourd'hui de moi. + + J'ai eu d'autres quarts d'heure romanesques. A Champauvert, j'ai + tenté une autre comédie. Mlle de Moncenac en robe blanche--ma robe + blanche--s'est deux fois promenée sous les fenêtres d'Octave, et + moi, vêtue d'un manteau noir, j'allais à sa rencontre comme un + amoureux d'opéra. + + Je voulais qu'il fût jaloux. O jeu d'enfant! + + Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai voulu parler à Octave + par la voix du miracle ou de l'inconnu. Il me quittait le soir + pour aller coucher à Parisis. En arrivant au château, il trouva un + volume de Faust ouvert avec ces mots--C'EST LA!--au crayon rouge + en marge de ces deux lignes: + + + ..._Le sentiment est tout, le reste n'est que fumée nous voilant + l'éclat des cieux._ + + + Toutes les tristesses ont assailli mon coeur: Ma pauvre tante + Régine est morte. J'ai respiré des roses: elles étaient + empoisonnées! J'aime Octave: il aime Violette! Tu vois bien que + Dieu seul est mon avenir. + + Si tu savais comme Champauvert est devenu désolé. Tout ce qui + riait autrefois pleure aujourd'hui. Hâte-toi de me trouver + un refuge à Paris; si je restais ici huit jours de plus, j'y + resterais toujours, mais à côté de ma tante Régine. + + J'ai tout disposé pour mon départ, j'irai aujourd'hui faire mes + adieux à La Roche l'Epine, au tombeau de mon père et de ma mère. + + A bientôt; je t'embrasse, aime-moi toujours et écris-moi bien + vite. + + GENEVIÈVE DE LA CHASTAIGNERAYE. + + P.S. Je ne te parle pas de Violette. Je t'ai déjà écrit toute + l'histoire du procès. Violette est aussi triste que moi. Il y a + des jours où je la hais. C'est elle qui m'a pris mon bonheur. La + pauvre fille! ce n'est pourtant pas sa faute. Si tu savais comme + elle essaie de racheter cela! Elle fait très bonne figure à + Pernan. On ne s'imaginerait jamais en la voyant qu'elle a é + la mode parmi les filles perdues. Depuis qu'elle a repris son + attitude et son expression, c'est un ange de douceur, mais c'est + aussi un ange de beauté; est-il possible qu'elle soit la fille de + cette malheureuse femme! + + J'oubliais de te dire que si je me réfugie au couvent, c'est + aussi pour elle; car tu as beau me dire que je suis folle, Octave + épousera Violette dès que j'aurai disparu de ce monde, elle l'aime + et il l'aime. + + Et même, s'il ne l'aimait plus, pourrais-je épouser Octave en face + de cette pauvre fille éplorée qui s'est perdue pour lui? + + +Mme de Fontaneilles répondit par ces lignes: + + Tu es à moitié folle, tu ne verras jamais le monde comme il est, + ma chère rêveuse. On n'épouse pas sa maîtresse quand on s'appelle + le duc de Parisis, et quand on a une maîtresse qui s'appelle + Violette. Je t'ai dit tout cela. C'est égal, comme tu deviendrais + tout à fait folle dans ta solitude de Champauvert, je t'ai cherché + une cellule bien capitonnée avec une fenêtre ouverte sur de grands + arbres, à cinq minutes de chez moi. A ton arrivée, tu descendras + chez la duchesse de Hautefort. + + Pauvre coeur malade! il faut te guérir, Dieu sera ton médecin. + + Je baise tes beaux yeux noirs et tes adorables cheveux blonds. + + ARMANDE DE FONTANEILLES. + +Violette écrivait alors ceci à Mme d'Entraygues: + + Vous m'avez écrit des lettres si tendres dans ma prison, que je + voudrais pleurer dans vos bras et y pleurer longtemps. Hélas! en + quittant la prison d'Auxerre, je suis rentrée dans une autre: la + prison du remords et du repentir, d'où je ne sortirai jamais. Je + suis bien malheureuse. Vous oubliez peut-être, à force de gaieté, + mais, quoi qu'on fasse, le coeur est toujours triste. + + Dieu est bon, pourtant, car en me condamnant à tant de lar + il m'a donné deur amies: vous, ma chère Alice, et Mlle de La + Chastaigneraye, qui daigne descendre jusqu'à m'appeler sa cousine. + Oh! que c'est beau, la vertu! Je suis en adoration devant + Geneviève, ce qui ne m'empêche pas de vous aimer beaucoup. + + J'ai passé quelques jours au château de Champauvert. Sur les + prières de Mlle de la Chastaigneraye, j'ai fini par me déc + à venir habiter le petit château de Pernan, d'où je vous écris. + C'est triste à mourir; mais pourtant j'y suis chez moi, et + j'espère bien que vous viendrez m'y voir. + + Voyez jusqu'où va l'ingratitude! J'ai une troisième amie dont j'ai + oublié de vous parler. C'est Mlle Hyacinthe, une jeune fille du + pays, qui me donne son sourire éternel. Je veux la bien doter et + la bien marier; mais pas tout de suite, parce que j'ai horreur de + la solitude. + + Est-ce là que je vais finir mes fours, si j'ai le courage de + vivre? Le duc de Parisis vous aura dit que j'étais devenue riche + par la volonté de Geneviève. Je n'ai vas besoin de vous confier + que j'ai rendu tous les bijoux et que j'ai renvoyé les cent mille + francs au prince. Je croyais que te prince aurait donné cela aux + pauvres, il a mieux aimé le donner à une danseuse. + + J'ai aussi ma volonté: je veux que le duc de Parisis épouse + Geneviève. Il me semble qu'une fois marié, il sera plus loin de + mon coeur. Ah! ma chère Alice, si vous saviez comme je l'aime! + + Écrivez-moi ou venez me voir. + + VlOLETTE DE PERNAN-PARISIS. + +Mme d'Antraygues répondit ces quelques mots: + + Oui, ma chère Violette, j'irai vous voir, car j'ai beau rire, cela + me fera du bien. Tout est triste dans l'amour. Et pourtant c'est + la meilleure chose ... quand c'est l'amour du coeur. + + Puisque vous êtes riche, envoyez-moi vingt mille francs. Mon + ex-mari m'a brouillée avec toute ma famille pour se venger de + n'avoir pas d'argent lui-même, car vous savez qu'il a tout joué. + + Vous comprenez bien, ma chère Violette, que j'ai accepté toutes + les clameurs de l'opinion publique; mais je ne souffrirais pas + qu'on m'accusât de vivre de mes folies. Femme perdue, c'est vrai, + mais point courtisane. + + Je suis comme vous, je ne me consolerai pas. J'ai beau me dire que + la curiosité console de tout, plus je cherche et moins je trouve. + + Je vois beaucoup une de vos amies d'un jour, Mlle Rébecca, + surnommée la Fille de la Bible. C'est une mauvaise comédienne; + mais c'est la plus à la mode à cette heure; elle était + aux courses dans une daumont irréprochable. Son amant? me + demanderez-vous. Son amant s'appelle M. Tout-le-Monde. Je crois + bien que M. de Parisis lui a donné une petite clef d'argent, mais + ce n'est ni la clef de son trésor ni celle de son coeur ... vous + le savez bien. + + Je vous embrasse sur vos beaux yeux bleus, des violettes dans la + rosée. Ne pleurez plus. + + ALICE. + + + + +V + +POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE + + +Ce fut avec une vraie joie que le duc de Parisis apprit le triomphe de +l'innocence de Violette. Peut-être fût-il retourné à Auxerre pour +la ramener à Paris, s'il n'eût craint de rencontrer Mlle de la +Chastaigneraye. Et d'ailleurs qui sait si Violette eût voulu d'un +pareil compagnon de voyage, maintenant qu'elle ne parlait plus que de +se réfugier en Dieu. Octave aima mieux, selon son habitude, laisser +passer les choses, trouvant qu'il avait la main trop malheureuse pour +toucher à la destinée des autres. Et puis, il aimait trop Geneviève +pour aimer assez Violette. + +Il se promettait bien d'aller bientôt à Champauvert sous prétexte de +travaux à faire à Parisis. + +Mais il ne dominait pas sa vie aventureuse, le torrent l'entraînait +toujours, parce qu'il n'avait pas le courage de suivre son coeur. + +Le duc de Parisis amenait la joie et jetait le deuil partout, on se +prenait à lui parce qu'il avait toujours le charme, parce qu'il jouait +la passion quand il était à peine amoureux, parce qu'il entr'ouvrait +je ne sais quelle perspective toute d'or et de pourpre. + +Son ami Saint-Aymour l'emmena un jour à la chasse en Picardie, au +château de Montreuil. Il fut très recherché dans les châteaux voisins; +c'était à qui lui ferait une hospitalité princière: non seulement +on ouvrait sa maison, mais on ouvrait son coeur. Ce fut toute une +révolution dans ce pays que la passion ne hante guère, si ce n'est la +passion de l'argent. + +Octave fut conduit au château de Beaufort, chez la duchesse de Fleury, +de la famille du Roi des Halles. Il y avait là une jeune fille, +petite-fille de la duchesse, une adorable créature, blonde et pâle, +toute à Dieu, qui ne savait rien du monde, parce qu'elle ne lisait que +l'Évangile. + +La première fois que Mlle Clotilde de Beaufort vit Octave, c'était à +dîner, un vrai dîner de château du bon temps, où l'on resta à +table quatre heures durant: le temps de jouer deux tragédies au +Théâtre-Français, le temps de commencer et de finir une passion au +bois de Boulogne; le temps de jouer et perdre sa fortune au club. + +Octave était à côté de Clotilde. La jeune fille croyait jusque-là que +la vie était une oeuvre de paix et de patience dans l'esprit de Dieu, +entre une mère qu'on aime et des enfants qu'on adore. Elle ne voyait +encore le mari que comme un mythe--ou comme un nuage à l'horizon qui +lui gâtait presque la sérénité du ciel. + +Octave fut pour elle une révélation, parce qu'il lui donna l'amour +avec ses regards magnétiques, sa voix d'or et ses contes charmants. Ce +fut comme un coup de foudre. + +Vers onze heures du soir, quand tout le monde prit congé, M. de Parisis +promit de revenir le lendemain. Il s'était pris lui-même à ses piperies. +Mlle Clotilde de Beaumont lui apparaissait comme un doux pastel à +conquérir. C'était un déjeuner de soleil. + +Le lendemain, Clotilde ne pouvait se détacher de la fenêtre, jusqu'à +l'heure où elle vit passer un cavalier sur le versant de la montagne, +à travers les ramures ça et là dépouillées. La romanesque enfant +s'imagina que Parisis lui apportait l'amour. + +Il fut charmant, il eut toutes les éloquences pour la mère et la +fille. Clotilde pensait déjà qu'il ne quitterait plus le château; mais +comme il comprit qu'il ne pourrait parler à la fille sans voir les +yeux de la mère, il partit pour toujours. + +Parisis ne s'obstinait jamais contre l'impossible. Tout était fini +pour lui, quand tout était à peine commencé pour la pauvre Clotilde. + +Que si vous vouliez suivre le mot à mot de l'histoire de cette jeune +fille qui mourut pour avoir regardé Octave, comme Racine mourut sous +un regard de Louis XIV, il faudrait lire cent lettres du marquis +de Saint-Aymour à la duchesse de Hautefort. Le jeune marquis était +amoureux de Clotilde et il avait quelque peu la maladie de la plume. +Voici la dernière: + + «Une fois malade, elle ne voulut rien faire pour vivre. L'amour + malheureux aime la mort. Sa mère ne voulait pas comprendre. Et + d'ailleurs pouvait-elle la jeter dans les bras de Parisis? + + «Plaignez-moi, je l'adorais et j'en étais arrivé à la consoler par + les illusions. Je lui faisais croire que Parisis venait + les jours se promener sentimentalement de son côté. Je montais + moi-même le cheval monté par Octave, quand il était venu au + château. Je courais la montagne en face de la fenêtre de Clotilde + en lui envoyant des baisers. + + «Quoique mourante, elle se traînait au bout du parc pour voir + Parisis de plus près. Une fois, l'illusion fut plus grande que + jamais: elle accourut avec des cris de joie et de douleur. Je me + suis troublé comme elle; j'ai oublié que je n étais, que je ne + devais être que le fantôme de son amour. Je me suis préci + dans la montagne, j'ai franchi la haie et la ruisseau du p + La pauvre femme, toujours égarée, a fermé sur moi ses bras, si + longtemps, si vainement ouverts! «Enfin, c'est vous!» m'a-t-elle + dit d'une voix éclatante en appuyant sa tête sur mon coeur. + + «Et moi tout éperdu, tout palpitant, je la pressais dans mes bras + avec l'amour des anges; je la regardais, je regardais le ciel: je + me croyais dans l'autre vie. + + «Et tout à coup elle a levé les yeux sur moi: «Ce n'est pas lui!» + s'est-elle écriée. Je lui ai pris la main. Elis m'a repoussé avec + frayeur et avec colère. Je restai cloué devant elle, le coeur en + démence. Elle s'évanouit presque. J'essayai de la secourir, mais + elle me repoussa encore et mourut bientôt en disant: «Ce n'est pas + lui!» + + «J'étais la réalité, elle ne cherchait que la vision. + + «Si vous voyez Parisis, ne lui dites pas cela, il rirait de moi et + il rirait de la morte!» + +Voilà la fin du récit du marquis de Saint-Aymour tel qu'il l'écrivit, +dans un style un peu tendu, trop sentimental, presque déclamatoire, +comme écrivent les gens du monde qui ont peur d'écrire comme ils +parlent. + +La duchesse de Hauteroche lut avec émotion cette histoire d'une pauvre +femme, qui avait vu son idéal en Parisis, et qui était morte pour +avoir touché à la réalité. «Ce Parisis! dit-elle. Il a osé me dire +qu'il m'aimait! C'est vrai qu'il est charmant.» Elle eut peur de cette +image fatale. + + + + +VI + +L'HEURE DU DIABLE + + +La duchesse de Hauteroche pensait donc quelque peu à Octave. Elle +était un jour descendue de sa calèche à la vacherie du Pré Catelan. + +Toutes les tables étaient occupées; elle se tint debout un instant, +mais, ployant sa fierté sous elle, elle trouva de bon goût de +s'asseoir comme les autres dames, quelle que fût la compagnie. + +Comme elle posait son ombrelle sur la table, elle reconnut sa voisine: +c'était la comtesse d'Antraygues, qui, elle aussi, était venue là +toute seule. + +Les deux amies ne s'étaient pas vues depuis les hauts faits d'Octave +de Parisis, avenue de la Reine-Hortense. La comtesse était allée chez +la duchesse, mais on sait qu'elle fut accueillie avec un si haut +dédain qu'elle ne se hasarda pas à la revoir. Elles se rencontraient +bien de loin en loin, mais à distance; la duchesse souriait vaguement +comme pour exprimer qu'elle n'avait pas oublié le passé, mais qu'elles +ne suivaient plus le même chemin. + +Ce jour-là, à moins de faire un grand chagrin, la duchesse fut bien +obligée de parler à la comtesse; ce fut ce qu'elle fit avec une grâce +charmante, quoique avec quelque réserve. «Ah! bonjour Alice, je suis +contente de vous voir, je ne vous croyais pas à Paris.» La comtesse +d'Antraygues fut touchée de cet accueil, connaissant la fierté de son +ex-amie.--Ma chère duchesse, je suis à Paris, parce que Paris est le +seul pays où le coeur oublie.--Vous ne vous êtes pas revus avec M. +d'Antraygues,» hasarda la duchesse. Elle voulut peut-être dire avec M. +de Parisis. «Non, Dieu merci! répondit Alice. Vous savez le proverbe +arabe: Il ne faut jamais se retourner vers son ennemi, si ce n'est +pour le tuer. Si j'avais à frapper quelqu'un, ce serait moi.» + +On apporta du laid froid et du pain de seigle à la duchesse, «Est-ce +que vous venez souvent ici? demanda-t-elle à Alice.---Oui, je n'ai +plus de voiture. L'an passé, je promenais mes chevaux, aujourd'hui je +promène moi-même.--Dites-moi, est-ce qu'il ne vous est pas resté une +vraie fortune après la séparation?--Rien, rien, rien. J'ai vécu de mes +bijoux.» + +Et essayant de sourire: «Aujourd'hui, je suis comme Cléopâtre, je bois +ma dernière perle.» + +La comtesse acheva de boire sa coupe de lait. «Je vous aime trop, dit +la duchesse, pour vous faire des reproches stériles, mais comment +avez-vous pu jouer une existence comme la vôtre dans un pareil coup +de dés?--Comment? mais ce n'est pas moi qui ai joué, c'est M. +d'Antraygues. Ce n'est pas ma folie qui nous a ruinés, c'est la +sienne. Il avait tout perdu, parce que j'avais eu la bêtise de +toujours signer. Je n'en serais donc pas plus riche à l'heure +qu'il est, sinon que je serais une honnête femme comme vous. Mais, +vous savez, une honnête femme sans argent n'est pas encore bien +posée sur le pavé de Paris! Et puis, voulez-vous savoir l'état de +mon âme? Je ne me suis jamais repentie un instant de ce que j'ai +fait. Ceci vous étonne, sans doute? C'est que vous n'êtes pas sur +l'autre rive et que vous ne pouvez comprendre.» + +La duchesse grignota son pain et sembla chercher à comprendre. «Vous +avez revu M. de Parisis?--Oui. Mais ce n'est pas parce que je l'ai +revu que je ne me repens pas, c'est parce que je l'ai aimé.--Eh bien! +je ne comprends pas. Vous ne me ferez pas croire qu'une heure d'amour +paye un siècle de chagrin.» + + +Alice soupira. «Je ne vous le ferai pas croire, mais je le croirai +toujours, parce que cette heure d'amour on l'a attendue longtemps, on +l'a savourée avec délice, et on s'en souvient jusqu'à la mort. Qui +sait si la vie est autre chose?--Qui sait!» Ce mot avait échappé à la +duchesse devenue pensive. «Ainsi, reprit Alice, je vous tiens pour +la femme la plus vertueuse, pour la plus noble créature, mais vous +amusez-vous beaucoup?--Non! je m'ennuie profondément. Je n'ai pas, +comme vous, pris la couronne de roses, je n'ai guère cueilli que des +scabieuses, mais j'aime ces fleurs-là. Et puis, je ne crois pas que le +but de la vie soit de s'amuser.--Moi non plus. J'ai voulu dire que +la vertu ne vaut pas ce qu'elle coûte. Croyez-vous donc que Dieu +ait condamné la femme à cette lutte mortelle contre son coeur? +Rappelez-vous les paroles de l'Evangile: Il sera pardonné à celle qui +aura aimé. Aimer! sentir un coeur qui bat contre le vôtre! voir des +yeux qui se perdent dans vos yeux! abriter son âme en peine dans une +âme de feu! Aimer! c'est rouvrir la porte du Paradis, même pour +descendre au Paradis perdu.» + +La duchesse regardait Alice avec sympathie. «Ah! oui, dit-elle, vous +avez aimé. Maintenant, je vous comprends. On me parle toujours de ma +vertu; eh bien, du haut de ma vertu, je vous pardonne.» + +Alice serra la main de la duchesse. «C'est bien, ce que vous me dites +là! car pour vous la vertu n'est pas un mot. Je sais que vous êtes une +femme d'un autre siècle. Vous allez même plus haut que la vertu; s'il +y avait un chemin de roses, et un chemin d'épines, vous choisiriez le +dernier.--Ne me canonisez pas si vite, ma chère.» + +La duchesse regarda autour d'elle comme si elle eût craint d'être +épiée ou d'être entendue: «Voulez-vous nous promener un peu, Alice?» + +Les deux amies prirent un sentier sous les grands arbres. «Ecoutez, +Alice, reprit la duchesse, vous êtes une femme de coeur, et je puis +bien vous faire des confidences. J'ai aujourd'hui trente-quatre ans; +j'ai vu tomber ma jeunesse sans un seul rayonnement, comme si je +n'avais vécu que par des jours de pluie. Tout a été triste autour +de moi. Ma figure est si sévère que nul ne s'est jamais arrêté pour +médire que j'étais belle. On m'a accablée sous le respect. On a posé +un perpétuel point d'admiration devant ma vertu; je suis de toutes +les fêtes du monde, mais surtout de tous les sermons et de toutes les +oeuvres de charité. Dès que j'entre dans un salon, c'est pour entendre +parler des enfants pauvres, du refuge de Sainte-Anne ou de la Ruche +des Abeilles. Vous l'avouerai-je? j'ai eu mes moments de doute dans +mon rude pèlerinage, car je ne vous parle pas de mon mari, un ami qui +n'a jamais été mon amant, pour dire comme vous. Je me suis demandé +plus d'une fois si on ne pouvait pas être bonne aux pauvres sans être +si rigoureuse envers soi-même. Dieu me tiendra-t-il plus de compte +de mes aumônes parce que mes mains seront plus blanches? Qu'importe +qu'elles soient plus blanches si elles sont pleines d'or?--Je vais +vous répondre franchement, dit la comtesse. Oui, Dieu vous tiendra +compte de vos mains blanches. Mais quand Dieu m'aura pardonné, qui +sait si nous ne serons pas assises toutes les deux dans la même +sphère! Et s'il y a un enfer, cet enfer, tout terrible qu'il soit, ne +m'arrachera pas le souvenir de mon heure d'amour.» + +La duchesse serra la main d'Alice. «Oui, vous avez raison. Je veux +tout vous dire. J'aime M. de Parisis.--Je le savais, dit la comtesse.» + +Mme de Hauteroche, toute surprise, regarda son amie. «Et comment le +savez-vous?--Parce que si vous n'aimiez pas Octave, vous ne m'auriez +pas parlé si longtemps. C'est lui que vous cherchiez dans mon coeur.» + +La duchesse ne trouva pas un mot à dire contre cette vérité. Elle +murmura en baissant la tête: «Oui, je l'aime.» + +Mme d'Antraygues dit à la duchesse que tout le jeu de cartes y +passerait. «Voyez-vous, ma chère amie, les femmes ne jouent pas +impunément avec Octave de Parisis. Je me suis jetée dans ses bras la +première; la marquise de Fontaneilles y tombera aussi, un jour qu'elle +aura oublié de faire le signe de la croix; Mlle de La Chastaigneraye +l'adore jusqu'à en perdre la raison,--et vous-même, que je croyais +hors d'atteinte,--vous voilà saisie.» + +La duchesse releva la tête avec fierté: «Oui, je l'aime, mais +j'arracherai cette mauvaise herbe de mon coeur, dussé-je arracher mon +coeur.» + +Elle raconta à Mme d'Antraygues comment elle avait rencontré Parisis +chez la marquise de Fontaneilles; elle parla de son esprit à tout +dire, même ce qu'il ne faut pas dire, de son charme irritant. Il leur +avait fait la cour à toutes les deux, mais il avait échoué. «Vous +appelez cela avoir échoué? dit Alice. Mais l'amour ne triomphe pas +toujours à sa première bataille. C'est souvent un laboureur pacifique +qui sème en octobre pour moissonner en juillet.» + +L'ombrage devenait de plus en plus sombre, la duchesse et son ex-amie +pouvaient se croire bien loin de Paris, tant elles avaient trouvé le +silence et la solitude. Des paroles brûlaient les lèvres de Mme de +Hauteroche; elles étaient là comme emprisonnées. La duchesse n'osait +parler tout haut. Elle s'aventura pourtant: «Je vous étonnerais bien, +ma chère Alice, si je vous disais que plus d'une fois j'ai rêvé à +ces enivrements dont vous êtes revenue plus belle encore, il faut +l'avouer, comme si la passion était le dernier mot de la beauté pour +les femmes.» Le visage de la duchesse s'empourpra comme un soleil +couchant. «Vous ne m'étonnez pas du tout. Presque toutes les femmes +ont ces heures de tentation; voilà pourquoi elles sont sublimes quand +elles arrivent toutes blanches dans le linceul; voilà pourquoi il faut +leur pardonner quand elles ont traversé toutes les joies et toutes +les angoisses de l'amour.--Oui, reprit la duchesse, comme si elle +continuait sa pensée, il m'est arrivé de songer à ces légendes où on +donnait son âme au diable pendant une heure pour toute une éternité de +damnation.--Oui, et plus la damnation est terrible et plus l'heure est +attrayante.--Je remercie Dieu d'avoir éloigné M. de Parisis de mon +chemin. Il est venu chez moi quatre fois: il n'a pas compris qu'à la +dernière entrevue j'étais d'autant plus sévère que j'avais plus peur +de lui; voilà pourquoi je suis devenue indulgente aux fautes des +autres. Jusque-là, je n'avais pas vu l'abîme.--L'abîme! Elle y +tombera,» pensa Mme d'Antraygues. + +Elles étaient revenues vers la vacherie. «J'oubliais, dit tout à coup +la duchesse, il y a une heure qu'on m'attend au bord du lac.» + +Et elle embrassa la maîtresse d'Octave. C'était bien la maîtresse +d'Octave qu'elle embrassait. Mme d'Antraygues ne s'y trompa point et +elle murmura: «C'est un souvenir qu'elle me prend sur les joues.» + +Le soir, Alice rencontra Parisis: «Mon cher duc, vous perdez vos +batailles au moment même de la victoire; j'ai rencontré aujourd'hui +une femme que vous avez aimée huit jours et qui n'eût pas résisté le +neuvième.» + +Octave chercha dans ses souvenirs. «La Dame de Carreau!» +s'écria-t-il.--«Ah! je ne vous dirai pas son nom. C'est elle, je n'en +doute pas. J'ai senti trop tard,--on n'est pas parfait,--qu'elle +aurait fini par m'aimer, car, vous savez, je n'ai jamais douté de +moi.--Vous avez raison. Pour inspirer de la confiance aux autres, il +faut avoir confiance en soi.» + +A quelques jours de là, Octave, rencontrant la duchesse de Hauteroche, +lui dit qu'il avait des tableaux italiens dignes de son admiration. Il +lui savait un sentiment d'art très distingué, il serait ravi qu'elle +voulût bien lui donner son opinion. «Si vous habitiez le Louvre, dit +la duchesse, j'irais peut-être.--Madame, quand on est comme vous sur +un piédestal de marbre de Carrare, on est si loin des atteintes des +hommes qu'on peut aller partout,--surtout chez un amateur d'art.--Un +amateur d'art! C'est égal, je vous prends au mot, dit la duchesse, +j'irai demain voir vos madones.» + +A celle-là, Octave ne donna pas une clef d'argent: la duchesse +passa par la grande porte. Tout l'hôtel était sur pied, fleur à la +boutonnière, comme un jour de grande réception. Octave avait peur que +la duchesse ne vînt avec une amie. Elle vint toute seule. Elle admira +l'hôtel, elle admira l'ameublement, elle admira les tableaux, mais +vit-elle tout cela? + +Le duc de Parisis la reçut avec une grâce toute respectueuse, mais +avec cette douceur pénétrante qui va jusqu'à l'âme. La duchesse +n'avait plus peur d'elle, parce qu'elle n'avait plus peur de lui. + +Elle était allée jusque dans la chambre d'Octave, sous prétexte de +voir des émaux de Léonard Limousin et une Vierge de Pérugin. Tout +à coup la pendule sonna trois heures. + +C'était l'heure du diable qui sonnait. + +La duchesse tressaillit. La même pensée avait traversé son âme et +l'âme d'Octave. «Une heure à moi! se disait-il.--Une heure à moi!» se +disait-elle. Se comprirent-ils? Octave prit les mains de la duchesse +et la regarda avec des yeux allumés dans l'enfer. Elle pâlit, elle +chancela, elle voulut fuir. «Non! lui dit-il, en joignait ses mains +autour de son cou. Non! je t'aime!» + +Elle voulut se dégager. Mais la douceur des mains la retint. + +Octave l'embrassa sur les cheveux et sur les yeux pour l'aveugler; +ses lèvres égarées brûlèrent le front et tuèrent la vertu. La nature +reprenait ses droits: l'âme était étouffée, la femme éclatait à +travers l'ange. «Eh bien! oui, dit-elle dans son égarement, je veux +t'aimer pendant toute une heure!» + +Elle répandit ses cheveux d'or sur son front comme pour voiler sa +rougeur. + +C'était l'heure du diable. Interrogez Satan, il vous racontera comment +on perd le ciel. + +Quatre heures sonnèrent leur douce sonnerie à la pendule d'Octave. +Cette douce sonnerie, ce fut pour la duchesse la trompette du jugement +dernier. Il lui sembla que le monde allait trembler, que les étoiles +tombaient déjà du ciel et que le soleil se voilait la face. + +Mais rien n'avait changé autour d'elle. Elle leva la tête: la Vierge +de Pérugin la regardait toujours avec le même sourire. + +Elle dit adieu à Octave. «Nous ne nous reverrons jamais!» +murmura-t-elle en se cachant. «Nous ne nous reverrons jamais!» dit +Octave qui ne voulait pas contrarier les femmes. + +La duchesse avait repris son grand air, sa dignité romaine, sa +sévérité héraldique. En se voyant passer dans le miroir de Venise, +elle se reconnut telle qu'elle était avant sa chute. + +Mais en se voyant passer dans son âme, elle ne se reconnut pas! + + + + +VII + +LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA + + +Le duc de Parisis se consolait facilement du chagrin qu'il faisait aux +femmes. Il détournait la tête de la femme qui pleurait pour ne voir +que celle qui souriait. + +Il ne croyait pas aux esprits, mais il y faisait croire. Écoutez cette +histoire. + +Parce qu'on n'entendait plus parler de M. Home, parce que M. Victorien +Sardou avait retourné le portrait de Swedenborg sous celui de +Beaumarchais, on disait que les esprits étaient remontés dans les +deux. Mais le royaume des esprits descend de plus en plus sur la +terre; son premier département est Paris, où il y a des ministres des +deux sexes. + +L'action ne se passe pas dans la Forêt-Noire, mais dans un fort bel +hôtel de la Chaussée-d'Antin. Quoi que Saint-Simon pût en dire, les +hôtels de la Chaussée-d'Antin sont fort bien hantés. En dépit de +l'école romantique, les maisons qui trônent dans la rue de Provence, +dans la rue de la Victoire, dans la rue Neuve-des-Mathurins, voient +monter et descendre dans leurs escaliers un assez joli nombre de +drames romantiques et de ballades à la lune. + +J'arrive à l'histoire de ma beauté «pâle comme un beau soir d'été.» +C'est une fille de bonne maison,--air candide, esprit malin.--Ses +parents la voulaient marier. La délicieuse enfant déclina le mari. +Mais à quoi donc rêvent les jeunes filles, si ce n'est à se marier? + +La mère prit sa fille à part et lui dit: «Nous voulons ton bonheur, +d'où qu'il vienne; mais un mari ne t'enlèverait pas à notre amour en +te prenant dans ses bras. Je me suis donnée à ton père et n'en suis +pas plus malheureuse. Veux-tu donc te donner au diable?» + +Le père tint le même discours que la mère; l'époux parla comme +l'épouse; mais il ne vint qu'un sourire sur les lèvres de la belle. +«Pourquoi ce sourire? dirent ensemble M. et Mme de Canillac.--C'est +que j'aime quelqu'un, repartit la jeune fille en prenant son air le +plus grave et le plus mystérieux. C'est que j'aime quelqu'un qui n'est +pas votre protégé, comme est M. de Terray, ou M. de Mortagne, ou M. +de Langeac. Vous ne connaissez pas celui que j'aime! Je vous dirai un +jour ce qu'il est. D'ici là, ne cherchez pas à tromper ma destinée +avec un autre. + +Mais le père et la mère étaient inquiets. On voulut forcer enfin la +jeune et belle mystérieuse. «Ne pouvez-vous nous montrer celui que +vous aimez et qui vous aime?» La mère supplia, le père fit mine +d'ordonner, les amis questionnèrent malicieusement. Julia resta encore +quelque temps sans répondre; elle refusait de s'amuser au Bois, aux +soirées, aux bals, aux courses. Un beau soir,--car les soirs sont +éternellement beaux qui parlent d'amour,--Julia répondit avec +assurance et sans rougir: «Vous le saurez, ce secret; j'aime un beau +gentilhomme du siècle de Louis XV; il est colonel d'un régiment du +roi; il a gagné la bataille de Fontenoy; son âme est élevée, ses +manières sont chevaleresques, sa parole est éloquente à mon coeur. +Mais il est aussi discret que glorieux, et il ne veut m'apparaître +qu'aux instants où je suis seule; alors je puis le contempler dans +l'idéal, l'entendre dans le rêve, l'aimer dans l'inconnu, l'adorer +dans l'impossible.» + +On jugea que tout cela était un peu trop fou. On appela Victorien +Sardou, qui répondit: «Je suis revenu de l'autre monde; mon esprit a +tué les esprits. Beaumarchais a décidé que je me moquais de lui et que +ma plume n'avait pas besoin de sa main pour la conduire.» + +On appela M. Home, _Ecce homo_, mais celui-ci demanda à s'enfermer une +nuit avec la jeune spirite, pour voir de près ses belles visions. M. +Home était marié: on l'envoya passer la nuit avec sa femme. + +La mère, qui ne dormait plus des songes de sa fille, se résigna à +veillera la porte de la chambre aux visions. On prit gaiement le thé +en famille, selon la coutume. A onze heures, la jeune fille fit un +joli bâillement et alluma sa bougie. «Bonsoir, papa; bonsoir, maman.» +On lui souhaita la bonne nuit. Elle ferma la porte. La mère mit son +fauteuil devant le seuil et attendit. Une heure se passa dans le +silence. Quand sonna minuit, on entendit un bruit, _le bruit dans le +mur_, comme disent les légendes. La mère voulut entrer, mais refréna +sa curiosité. Elle écouta des deux oreilles en ouvrant la bouche. + +Ce qu'elle entendit, ce fut presque le duo de _Roméo et Juliette_. +«C'est vous, mon inconnu?--C'est vous, ma bien-aimée?--Comme je vous +attendais.--Mais, depuis hier, je ne vous ai pas quittée.--Oui, mais +vous étiez invisible et j'aime à vous voir.--Aussi me suis-je décidé à +vous apparaître une fois encore. Que vous êtes belle, Julia!--Oh! mon +Dieu! vous avez éteint la bougie.--Mon adorée! je suis un pur esprit +et mon baiser ne vous touchera pas.--Mais vous m'avez touché la +main.--C'est la force de l'illusion.--Ciel! vous m'avez embrassée...» + +Un soir, au moment que les mères de famille appellent le moment +critique, la mère de Julia entra subitement dans la chambre de Julia. +«Qu'ai-je entendu, mademoiselle?--Maman, c'est l'Esprit.» + +On alluma la bougie,--et on vit qu'on ne vit rien. La mère courut à la +fenêtre, quoiqu'il n'y eût pas de balcon; elle courut à la cheminée, +quoiqu'il n'y eût pas de truc à la Richelieu. Elle ne vit que la nuit +et n'entendit que le silence! «Adieu, mademoiselle, ne rêvez plus tout +haut, car je suppose que vous faisiez par désoeuvrement les demandes +et les réponses.» + +La mère se remit dans son fauteuil. Mais le joli duo recommença. Et +sur une gamme plus vibrante. «Julia, comme vous êtes belle dans la +nuit!--C'est pour me dire cela que vous avez éteint la bougie!--Julia, +comme je vous aime!--Mais, monsieur, vous avez beau dire que c'est une +illusion, je sens bien votre main sur mon coeur....» + +La mère reparut. Même comédie. La belle était seule. «Mademoiselle, il +y a ici quelqu'un.--Oui, maman quelqu'un d'invisible qui ne se montre +à moi que si je suis seule.--Ce sont des contes.» Et la mère se remit +à chercher et ne trouva personne. + +Le lendemain, on fit venir quatre médecins, qui décidèrent que le +coeur de Julia était à gauche et que la paix du monde était troublée +par les petits esprits. Les grands médecins sont de grands politiques. + +Ce texte aurait besoin d'être illustré par la gravure pour devenir +plus lumineux, ou plutôt cette taille-douce aurait besoin d'explication. + + +EXPLICATION DE LA GRAVURE. + +L'hiver passé, j'ai rencontré Mlle Julia à un bal d'ambassade. Elle a +valsé trois fois avec un sceptique qui lui offrit de faire parler les +esprits: c'était M. Octave de Parisis. + + +DEUXIÈME EXPLICATION DE LA GRAVURE. + + +Mlle Julia aune femme de chambre qui couche dans son cabinet de +toilette. Cette femme de chambre a l'art mystérieux d'introduire les +esprits. + + +COMMENTAIRE RISQUÉ. + +Le cabinet de toilette de Julia a deux portes: la première est une +porte sous tenture qui ne crie pas sur ses gonds, une vraie porte +d'amoureux; celle-là vient dans la chambre de Julia; la seconde est +une porte toute simple qui donne sur l'escalier de service. + +Les esprits ne sont pas humiliés de passer par là, même quand ils se +donnent la figure du duc de Parisis. + + + + +VIII + +LA SOLITUDE DE VIOLETTE + + +Cependant Violette ne s'acclimatait pas à Pernan. + +Avec sa fièvre, son amour, son repentir, elle ne pouvait vivre dans +cette solitude rustique où sifflait gaiement le merle, où chantait +amoureusement le rossignol. Pour la paix des champs, il faut la paix +du coeur. Violette n'entendait ni le merle ni le rossignol. Elle +écoutait pleurer les brises et sangloter les fontaines. + +A quelques pas du château, Mlle Hyacinthe la surprenait tous les +soirs, abîmée dans ses rêveries, assise au bord d'un ravin profond, +qui était l'image de la mort par ses roches brisées, ses cavernes +profondes, ses ronces brûlées, véritable refuge des oiseaux de nuit. + +Quand, le soir, Violette n'était pas penchée dans l'escarpement du +ravin, elle était au cimetière, croyant prier pour sa mère, mais +priant pour elle-même. + +Le matin, il semblait qu'elle reprît du coeur à la vie. Elle se jetait +sur les journaux, qui lui parlaient de Paris, comme si chaque gazette +devait lui apporter un peu de cette douce poussière qui avait couvert +ses pantoufles rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, ou ses bottines +mordorées avenue d'Eylau, près de l'hôtel d'Octave. + +Comme les journaux parlaient souvent du duc de Parisis, c'était pour +elle comme un coup de soleil quand ce nom rayonnait sous ses yeux. +Elle savait sa vie, elle devinait ses aventures; mais c'était surtout +les lettres de la comtesse d'Antraygues qui le représentaient dans ses +folies, Comme elle avait toujours été sérieuse, même dans sa +mascarade de trois mois, comme elle était devenue plus sérieuse, elle +s'affligeait de toutes les folies d'un homme doué pour les grandes +choses, qui trahissait son nom et son avenir; mais elle ne désespérait +pas, disant toujours qu'il prendrait de fières revanches. + +On se rappelle que Mme d'Antraygues avait demandé vingt mille francs à +Violette. Violette s'était empressée d'être agréable à son amie, tout +en lui rappelant qu'elle s'ennuyait beaucoup de ne pas la voir. Un +jour, à l'heure du déjeuner, Mme d'Antraygues arriva bruyamment. + +Alice avait remplacé la gaieté par le bruit, comme font toutes +celles qui ne veulent pas se repentir et qui refusent de voir leurs +blessures. La comtesse trouva Violette bien changée, mais plus belle +encore, si la beauté est une expression divine. Le marbre en est la +plus belle traduction; a-t-il besoin des tons roses de la vie pour +charmer les yeux du corps et les yeux de l'âme? Violette avait perdu +à jamais la fraîcheur des jeunes années; mais dans cette figure plus +accentuée et plus pâle, la vraie femme s'exprimait mieux encore. Et +puis ses beaux yeux--ciel profond--n'avaient-ils pas une éloquence +plus pénétrante? «Comme vous êtes devenue belle!» dit Alice en +embrassant Violette. Violette présenta sa jeune amie à la comtesse: +«Si vous voulez voir la beauté sur la terre, la voilà! dit-elle avec +l'accent de la vérité.» + +Mlle Hyacinthe n'était pas précisément l'idéal de Phidias ni de +Raphaël--ni de Jean Goujon, ni de Prudhon,--mais elle avait la beauté +agreste et simple qui ne connaît guère la mode et que la passion n'a +pas consacrée encore: on peut dire qu'elle s'habillait de son charme +et de son sourire. + +On déjeuna avec une gaieté mélancolique, on se promena dans la +campagne et par les jardins du château, on visita l'église, on alla +goûter dans une tour en ruines. Le soir, les trois femmes étaient +heureuses par l'amitié. + +Toutes les trois adoraient la musique. On veilla jusqu'à minuit, les +mains sur le piano, caressant tous les airs aimés, évoquant le génie +de tous les maîtres. La vraie musicienne était Mlle Hyacinthe. +Violette jouait mal et Mme d'Antraygues avait plus de brio que de +sentiment. «Vous rappelez-vous? dit Alice à Violette, vous m'avez dit +que M. de Parisis vous avait appris la valse de _Faust_?--Si je me +rappelle!» dit-elle en pâlissant. + +Et elle joua la valse de _Faust_--elle qui jouait mal--comme Gounod la +joue lui-même, avec toutes les éloquences du coeur et de la passion! + + + + +IX + +LES DEUX COUSINES + + +Le lendemain, les trois amies eurent une visite tout à fait +inattendue: le duc de Parisis, qui était venu avec d'Aspremont et +Monjoyeux passer quelques jours au château de Parisis. + +Octave voulait revoir tout à la fois Geneviève et Violette. Il savait +que les deux cousines étaient devenues deux amies. Quoi-qu'il fût +emporté par l'amour--vers l'une et vers l'autre--il se promettait de +n'être plus pour elles qu'un ami. + +Il était d'ailleurs venu à Parisis avec son ami Violet-le-Duc, pour +commencer la restauration du château dans le plus pur style Louis XII. +Monjoyeux et Saint-Aymour l'accompagnaient. A tout autre moment, il +eût éprouvé une vraie joie à ce travail qui allait remettre en toute +splendeur une des plus curieuses seigneuries féodales; mais une +tristesse profonde envahissait son coeur. C'est qu'on ne bâtit ou +qu'on ne restaure un château que pour une femme aimée, c'est que +Parisis pressentait que la femme aimée ne viendrait pas habiter son +château. + +Sa première visite fut pour Mlle de La Chastaigneraye. Elle n'avait +pas varié dans son idée, elle voulait qu'il épousât Violette. Elle +l'accueillit avec une douceur d'ange: mais elle cacha si bien son +coeur, que son cousin s'imagina qu'elle ne l'aimait plus. + +Aussi ce fut une simple visite de cérémonie où on parla de tout, +hormis de soi-même. «J'espère bien, mon cousin, dit Geneviève, que +vous irez voir Violette à Parnan.--Oui, ma cousine,» dit Octave, +croyant raviver la jalousie de Geneviève. + +Mais elle fut impassible, comme si elle habitait désormais d'autres +régions. Elle lui dit d'ailleurs une fois encore qu'elle s'était +tournée vers Dieu et qu'elle allait se retirer du monde. «Grand +Dieu! se récria Parisis, mais où irez-vous donc?--Dans une solitude +sanctifiée par les prières. Ici, quoi que je fasse, j'habite une +solitude toute profane. Voyez ces tableaux, voyez ces livres, voyez ce +piano, voyez cette harpe; je ne suis pas de celles qui se résignent +sans avoir sous les yeux l'exemple de toutes les résignations.--Ma +cousine, dit Parisis, vous avez marché ce matin sur des asphodèles +ou des soucis. Je reviendrai bientôt, si vous voulez arracher les +mauvaises herbes qui poussent sous vos pieds.--Revenez, mon cousin; +pour moi, dès qu'on travaillera à la restauration de Parisis, j'irai +vous voir si je ne suis pas partie.» + +Octave était allé voir Violette le lendemain. Il trouva la même +figure, la même douceur, mais la même indifférence bien jouée. Il +voulait railler un peu; mais la triste expression qui s'était gravée +profondément sur la figure de Violette arrêta la raillerie sur ses +lèvres. + +Mme d'Antraygues lui prit le bras et l'entraîna sous les arbres. +«Cette pauvre Violette, lui dit-elle, savez-vous qu'elle en mourra? Je +vous ai déjà averti.--Où avez-vous vu des femmes mourir de chagrin?--A +Paris et en province, mon cher. Moi qui vous parle, je mourrai de +chagrin, mais passons. J'étais venue pour embrasser Violette et +repartir aussitôt; je suis si malheureuse de son malheur, que je vais +rester avec elle toute une semaine. On ne se console d'un amour que +dans un autre amour: Violette n'en aimera pas d'autre que vous. Mais +peut-être la consolerai-je, moi! car si l'amitié console de l'amour, +c'est l'amitié d'une femme, surtout quand cette femme est amoureuse +dans la même paroisse. O monstre aux griffes roses!--Bouche de femme, +paroles perdues! dit Octave dans une fumée de cigare.--Vous vous +imaginez peut-être que vous ne laissez tomber de vos lèvres que des +paroles de votre Evangile, ô don Juan de Parisis! Je vous le dis encore, +rien ne consolera Violette de vous avoir trouvé et de vous avoir perdu.» + + + + +X + +LE CHATEAU DE CARTES + + +Octave causa avec Violette après avoir causé avec Alice. Ils étaient +seuls dans le salon; la comtesse avait entraîné Hyacinthe. + +Après un silence, Violette dit en regardant Octave: «Cela me fait tant +de mal de vous voir, que j'éprouve un étrange contentement; arrangez +cela comme vous pourrez.--Si vous m'aimiez encore, je dirais que vous +êtes heureuse parce que vous êtes malheureuse; c'est inexplicable, +mais cela est, parce que l'amour est une douleur, est une volupté.» +Violette retint un soupir: «_Si je vous aimais encore!_ vous avez +raison; je ne vous aime plus. C'est une bouffée du passé qui me +revient jusqu'au coeur; grâce à Dieu, je suis délivrée de toutes ces +angoisses.» + +Violette reprit le masque de la sérénité. Octave lui saisit la main; +mais elle cacha si bien son émotion qu'il jugea que, pareille à +Geneviève, elle n'avait gardé de l'amour que le souvenir. + +La conversation changea de thème. On parla de la vie rustique et des +joies innocentes qu'elle donne au coeur; on ouvrit une parenthèse sur +Paris, mais Violette la ferma bien vite. Octave tenta de lire l'avenir +de Violette par ce qu'elle disait ou par ce qu'elle ne disait pas; +mais il ne vit que des nuages. + +La nuit était venue peu à peu. Violette se leva pour se rapprocher de +la fenêtre. Octave la suivit. «Je vais partir,» lui dit-il. Ce simple +mot tomba dans le coeur de Violette comme le glas de la mort. Il lui +sembla que c'était la dernière fois qu'elle voyait Parisis. + +Parisis! l'amour et la mort dans sa vie; Parisis! tout ce qu'elle +avait aimé depuis qu'elle n'aimait plus que lui. «Vous allez partir!» +répéta-t-elle d'une voix lente et triste. Elle regarda Octave qu'elle +ne voyait plus bien. + +Tout à coup, rejetant tout cet attirail de pieux mensonges qui voilait +son coeur, elle se jeta dans ses bras et elle éclata en sanglots. +«Violette, ma Violette, dit-il doucement, pourquoi pleures-tu? je +t'aime!--Oh! dis-moi cela encore; je veux mourir, mais je veux mourir +avec ce mot dans le coeur. Dis-moi encore que tu m'aimes!--Tu le sais +bien!» + +Octave entendait à peine Violette, tant ses paroles étaient coupées +par les sanglots. «Mais je t'ai toujours aimée, ma Violette! Avant de +te voir, je n'aimais pas, je ne cherchais que des aventures! Avec toi +j'ai trouvé mon coeur.» + +Et ainsi ils se dirent les choses les plus tendres et les plus senties. +Tous les deux obéissaient à une de ces expansions qui jettent deux +coeurs, deux âmes dans la même pensée. C'est l'amour à sa suprême +période. Quand il a hanté ces divins sommets, il s'est épuisé à demi, +il retombe de ses aspirations, il retrouve la terre et regrette le +ciel. Mais le ciel n'est pas la patrie des hommes ni des femmes, même +quand ils sont amoureux. + +Violette retomba sur la terre, Il lui sembla qu'elle avait donné tout +le feu de sa vie dans ce divin embrassement, son coeur battait à se +briser, la fièvre l'avait envahie, le rêve brûlait son front. «Adieu, +Octave! lui dit-elle tristement.--Adieu! je ne comprends pas. Je ne +veux pas comprendre,» murmura-t-il. + +Il tenta avec toutes ses grâces irrésistibles de perpétuer cette +minute d'amour. Rien ne lui coûtait, pas même le mensonge. Il était de +bonne foi avec Violette, puisqu'il venait de retrouver son coeur dans +le sien. Il lui dit qu'il voulait vivre avec elle et vivre pour lui. +«Vivre pour moi, dit-il, n'est-ce pas vivre pour toi! Vivre pour toi, +n'est-ce pas vivre pour moi!» Et comme Violette semblait douter: «Tu +sais mon dédain des plus hautes ambitions; j'ai toujours dit que +l'amour était le premier et le dernier mot de la vie. Avoir à son bras +une femme, si je l'aime et si elle m'aime, c'est avoir le souverain +bien. Nous habiterons Parisis et nous serons heureux.» + +Ces derniers mots, quoique bien naturellement et bien tendrement dits, +ramenèrent Violette à la raison. Elle ne put s'empêcher de penser +que si Octave eût parlé à Geneviève, il ne lui eût pas dit: «Nous +habiterons Parisis et nous serons heureux.» Elle traduisit ainsi ces +mots: «Nous serons heureux à Parisis, mais nous ne serions pas heureux +ailleurs, parce que Paris répudierait un pareil bonheur.»--Non! +dit-elle, on n'est heureux nulle part avec Violette, parce que +Violette, au lieu d'apporter sa part de bonheur, n'apporterait que +les larmes du repentir.--Pourquoi le repentir? Quel est ton crime? +Maintenant que je te connais, je sais que tout cela n'était qu'un jeu +cruel pour me punir. J'ai mérité d'en souffrir, j'en ai souffert, mais +j'ai oublié.» + +Octave avait reprit la tête de Violette sur son coeur. Elle n'eut +pas le courage de relever la tête. Pendant cinq minutes encore, elle +continua ce doux rêve d'être aimée. «Et pourtant, murmura-t-elle, si +je voulais être heureuse!» + +Pauvre fille! elle ne savait pas que la volonté qui brave tous les +obstacles s'arrête frappée de mort devant ce château de cartes qui +s'appelle le bonheur. + + + + +XI + +UN AUTRE BOUQUET MORTEL + + +On sonna à la grille du château. Violette eut le pressentiment que +c'était une mauvaise nouvelle, sans doute parce que ce coup de +sonnette l'arrachait à son rêve. + +Deux minutes après, le valet de chambre entrait, portant d'une main +un majestueux bouquet et de l'autre une lettre sur un plat d'argent. +«Pour moi? demanda Violette. Cela me vient sans doute de Mlle de la +Chastaigneraye.--Peut-être, dit Octave; mais avant d'en être bien +sûre, ne vous avisez pas de respirer le bouquet; j'ai toujours peur +des roses de Tonnerre.» + +Violette donna l'ordre au valet de chambre d'allumer les bougies. + +Pendant que le duc de Parisis regardait le bouquet avec défiance,--un +magnifique bouquet composé de fleurs symboliques,--Violette tournait +la lettre dans ses mains, tout en disant: «Ce n'est pas l'écriture de +Geneviève!» + +Elle passa la lettre à Octave. «Je ne veux ni de la lettre ni du +bouquet.» + +Elle allait sonner, mais Octave la retint. «Attendez donc; nous ne +sommes pas à Paris, n'allez pas désoler quelque bonne voisine de +campagne ou quelque coeur reconnaissant, car je sais que vous avez +fait beaucoup de bien dans le pays.--Mais il y a des armoiries sur le +cachet.--C'est que ce petit coin de la France est bien habité.» + +Violette obéit. «Si vous n'étiez pas là, je vous jure que je ne +lirais pas cette lettre.» Elle lut rapidement les premiers mots et la +signature. «Voyez plutôt!» dit-elle en pâlissant. + +Elle jeta la lettre à Octave, qui la ramassa en jetant le bouquet. + +Il lut ce joli compliment: + + «Ma chère Violette de Parme et de Plaisance, + + «Jugez de ma bonne fortune! J'achète un château qui fait l'oeil au + château de Pernan, et voilà que vous habitez le château de Pernan. + Moi qui avais peur de m'ennuyer! Avec une voisine comme vous, je + vais devenir tout à fait Bourguignon. Je vous envoie un bouquet + cueilli par moi-même, c'est le dessus du panier. Si vous + connaissez le langage des fleurs, vous jugerez de mon éloquence. + Quand voulez-vous souper ensemble? car enfin, il faut bien que je + vous rende, entre onze heures et minuit, un de ces festins que + vous nous donniez, au prince et à ses amis, avec toutes les grâces + d'une femme qui sait bien vivre. + + «Je vous baise le pied et la main. + + «Marquis D'HARCIGNIES.» + +Octave contint sa fureur. «Violette! dit-il gravement, chaque mot de +cette lettre rentrera avec mon épée dans le corps de ce faquin. +Je garde la lettre. Demain, à huit heures, le marquis n'en écrira +plus--de la même main--ou, s'il en écrit encore, ce ne sera pas à +vous. Pas un mot de ceci.» + +En ce moment, le valet de chambre entra pour dire que le messager du +marquis attendait la réponse. «La réponse! dit Parisis en contenant +à grand'peine sa colère, le duc de Parisis la donnera lui-même au +marquis avant une heure.» + +Le domestique sortit sans bien comprendre. «Vous voyez bien, Octave, +dit tristement Violette, que tout est fini pour moi! Je remercie Dieu +de m'avoir rouvert pendant quelques minutes cette porte du paradis +où je vous ai retrouvé, mais c'est mon dernier moment. D'ailleurs, +croyez-le bien, une fois hors de cette ivresse, je serais revenue à ma +pensée de tous les instants: il faut que vous épousiez Geneviève.--Il +faut que je vous venge, voilà toute ma pensée. On m'a dit que le +prince était chez le marquis, il lui servira de témoin, j'imagine. +Je veux que le prince dise tout haut la vérité, devant le marquis et +devant mes témoins; il faut qu'il jure qu'il n'a pas été votre amant.» + +Mme d'Antraygues et Hyacinthe survinrent alors. Violette pria sa jeune +amie de se mettre au piano. «Oh! le beau bouquet! s'écria la comtesse +en se penchant pour ramasser les fleurs symboliques du marquis +d'Harcignies.--Chut! dit Octave en donnant un coup de pied dans +le bouquet, ce sont des fleurs empoisonnées.--Des fleurs +empoisonnées!--Oui, dit Violette. Vous vous rappelez le bouquet de +roses-thé qui a failli tuer Geneviève? Eh bien! il y avait moins +de poison dans ces fleurs-là que dans celles que vous voyez sur ce +tapis.» + +Mlle Hyacinthe, heureuse de sa promenade avec Alice, faisait retentir +le piano des airs les plus vifs d'Offenbach, ce maestro de l'imprévu +qui traduit quelquefois en français l'esprit railleur de Henri Heine. + +Quand Octave rentra à Parisis, il dit à Monjoyeux et à d'Aspremont +qu'il lui fallait un duel pour le lendemain à huit heures. Il raconta +l'histoire du bouquet symbolique. D'Aspremont et Monjoyeux allèrent +vers minuit chez le marquis pour lui infliger une lettre d'excuses. +Mais M. d'Harcignies, après avoir pris la plume, la jeta en disant: +«J'aime mieux me battre.» + +Le lendemain, à huit heures, comme Octave l'avait dit, le marquis +d'Harcignies payait cruellement ses impertinences bien naturelles. +Mais en ce monde, il y a toujours quelqu'un qui paye la dette des +autres. Octave croyant frapper à la main, frappa au coeur. + +Le prince Rio prit son ami dans ses bras et dit avec amertume qu'il +n'y avait pourtant pas de quoi tuer un si galant homme. + +Octave se redressa furieux! «J'allais oublier! dit-il au prince. Je +vous somme de dire ici la vérité; vous allez la dire devant ce sang +répandu: Mlle de Pernan, ma cousine, celle qu'on appelait Violette +dans ses jours de comédie, n'a pas été votre maîtresse!» + +Le prince était un galant homme comme le marquis: il s'offensa de +cette sommation. «Monsieur! je ne reçois de sommations que des +huissiers, et encore les huissiers s'arrêtent à ma porte. Voilà +pourquoi je ne vous répondrai pas.» En disant ces mots, le prince +prit l'épée du marquis déjà toute tachée de son sang.--Eh bien! dit +Parisis, puisque vous avez une épée, je suis plus absolu. Je ne +quitterai le terrain que si vous dites tout haut la vérité. Mais vous +commencerez par retirer vos paroles de tout à l'heure: «_Il n'y a pas +de quoi_.»--Et d'abord, dit d'Aspremont, je constate que le prince n'a +plus qu'un témoin et que vous ne pouvez pas vous battre.» + +Monjoyeux prit la parole: «M. de Parisis n'a que faire de deux +témoins. S'il faut deux témoins au prince, me voilà! Le prince est +trop bon prince pour me répudier à cause de ma naissance: mon père +était chiffonnier, mais il a vécu en homme libre, c'est un titre de +noblesse. Et d'ailleurs, si nous ne sortons pas tous de la salle des +Croisades, nous sortons tous de l'arche de Noé.--Vous avez raison, +monsieur, dit le prince. Soyez tout à la fois le témoin de M. de +Parisis et le mien.» + +Monjoyeux s'entendit sur le duel avec les deux autres témoins. + +Au moment de se mettre en garde, le prince dit ceci d'une voix bien +accentuée: «Mon idée bien arrêtée était de ne répondre à M. de Parisis +qu'après un coup d'épée; mais il possède si bien le coup du coeur, +qu'il pourrait bien me couper la parole. Je ne ferai donc pas de +façons pour dire que je n'ai pas été l'amant de Mlle Violette de +Parme. Maintenant, tuer un homme parce qu'il a mal parlé à une femme, +je dirai toujours qu'il n'y a pas de quoi.--Eh bien! dit Parisis en +jetant son épée, c'est assez comme cela. Je ne suis pas venu ici pour +venger la femme, mais pour venger une femme. Gavarni a dit: «On ne se +bat pas à cause d'une femme, on se bat d'abord contre quelqu'un et +pour soi ensuite.» Gavarni a tort contre moi: je n'ai pas voulu me +battre contre quelqu'un ni pour moi, je me suis battu à cause d'une +femme.» + +On se quitta tristement, mais sans rancune. Octave exprima ses regrets +avec une vraie noblesse de coeur. Il avait voulu blesser, il n'avait +pas voulu tuer. + +La mort du marquis d'Harcignies ne réconforta pas Violette, non plus +que la déclaration du prince. + +Quand l'opinion publique a frappé une femme, cette femme, fût-elle une +sainte, n'en revient jamais, parce qu'il n'y a pas de médecin pour +cette mortelle blessure. + + + + +XII + +OÙ ÉTAIT ALLÉE VIOLETTE + + +La mort du marquis d'Harcignies fit un grand tapage et réveilla toutes +les curiosités à peine assoupies qui rouvraient les yeux sur Violette. +Ce fut donc un nouveau chagrin pour elle. Toutefois, comme Parisis +venait de dire hautement qu'il ne fallait pas mal parler d'elle, +peut-être se fût-elle remis de ce duel bruyant qui troublait sa +solitude. + +Mais la pauvre fille devait être poursuivie à outrance par les +souvenirs vivants de sa vie de courtisane platonique. + +Quelques semaines à peine s'étaient passées, la comtesse d'Antraygues, +revenue à Paris, lui écrivait de braves lettres pour l'affermir dans +sa retraite, lui demandant pour un temps prochain un petit pavillon +du château. Mlle Hyacinthe était toujours là avec ses consolations, +sympathique à ses douleurs, sympathique à ses espérances, tout en +niant les peines de coeur par ce charmant sourire de celles qui n'ont +pas aimé. + +Voilà qu'un matin le bruit se répand que Pernan possède un jeune +médecin. Jusque-là il fallait courir à deux lieues quand on avait une +migraine. «C'est toujours une figure de plus, dit Hyacinthe.--Oui, dit +Violette, mais si je tombe malade, vous savez que je ne veux pas voir +la figure d'un médecin.» + +Ce jour-là les deux jeunes filles, fort occupées à faire des confitures +de fraises, ne parlèrent plus du nouveau venu, mais on leur annonça +vers trois heures que le docteur Pierrefitte demandait à être reçu par +Mlle de Pernan. «Pierrefitte,» dit Violette. + +Elle ressentit un coup au coeur. Ce nom lui rappelait un jeune homme +qui avait soupé un soir avec elle dans une folle compagnie du café +Anglais. C'était un de ces étudiants amoureux de la vie--parce qu'ils +voient la mort de près--qui passent tous les soirs la Seine pour +prendre leur part du mouvement sur les boulevards, dans les cafés à la +mode, aux concerts des Champs-Élysées, aux fêtes de nuit de Mabille et +aux soupers de la Maison d'Or, quand ils ont quelques louis de reste. + +C'était peut-être parce que M. Pierrefitte avait trop soupé qu'il +venait se faire médecin de campagne dans son pays. + +Violette avait retenu ce nom de Pierrefitte, parce que la verve de +l'étudiant amusait tout le monde. Elle ne doutait pas que ce ne fût +le même Pierrefitte. «Répondez que je ne puis recevoir,» dit-elle au +valet de chambre. + +C'était bien dommage pour Pierrefitte, car il l'eût trouvée plus +adorable que jamais dans la grande cuisine du château, les bras nus, +les mains rougies par les fraises. Mais Pierrefitte, qui aimait trop à +gouailler, n'aurait pas eu le bon goût de ne pas la reconnaître. Il se +fût sans doute avisé d'évoquer les images de Paris. Violette décida +qu'elle ne le verrait jamais. + +Le lendemain il se présenta encore, puis le surlendemain, puis tous +les jours de la semaine. On avait beau lui dire que madame ne voulait +pas recevoir, il insistait en disant qu'il voulait être reçu. + +Que pouvait faire une femme contre cette tyrannie? «Ah! dit Violette, +si Octave était là!» Mais Octave ne pouvait pas toujours être là pour +effacer un à un tous les témoins des folies de Violette. «Ma chère +Hyacinthe, dit-elle à son amie, je vois bien que tout est fini pour +moi. J'avais juré de ne plus remettre les pieds à Paris, je me croyais +oubliée dans cette solitude; mais chaque fois que l'espérance renaît +dans mon coeur, une main brutale coupe la fleur et vient l'arracher. +Et mon coeur saigne. Et je meurs de chagrin. Ne m'en veuillez pas si +un jour vous ne me voyez plus.» + +Hyacinthe embrassa Violette et voulut encore une fois la raviver à sa +gaieté, mais elle commença à désespérer d'elle. Vainement elle jouait +ses airs les plus chers, vainement elle l'entraînait à ses promenades +les plus aimées, Violette devenait étrangère à tout, même à l'amitié +de cette belle et bonne créature que Dieu avait mise sur son chemin +comme un ange gardien visible. «Si vous aviez un grand chagrin, quelle +mort choisiriez-vous? demanda un jour Violette à son amie.--Voilà +une question! s'écria Hyacinthe. Si j'avais un grand chagrin, je +pleurerais beaucoup et je me consolerais, parce que Dieu console tous +les coeurs de bonne volonté.» + +Violette, toute à ses idées, n'écoutait pas ces bonnes paroles, «Moi, +dit-elle, je me suis tiré un coup de revolver, la mort n'a pas voulu +de moi. Dans ma prison, j'ai été trois jours sans manger; mais, de +tous les courages, le plus grand, c'est de mourir de faim. Vingt fois +j'ai appuyé le poignard contre mon sein, le poignard m'est toujours +tombé des mains. J'ai l'effroi de l'acier et du sang. J'ai une pudeur +rebelle qui me défend de me jeter à l'eau, parce que je serais +déshabillée par les premiers venus. Ah! si on pouvait s'enterrer +soi-même!--Vous m'épouvantez! dit Hyacinthe, vous m'épouvantez dans +cette étude que vous avez faite de la mort. Moi, je ne comprends +qu'une manière de se tuer, c'est de se jeter par la fenêtre dans un +moment de désespoir, quand on n'est plus maîtresse de soi.--Il y a +aussi le poison, dit Violette, mais je ne veux pas m'empoisonner.» + +Elle avait pensé à sa mère. Elle devint silencieuse; «Heureusement, +dit Hyacinthe, que Dieu vous tient par la main et vous empêchera de +faire des folies.» + +Violette donna doucement sa main à Hyacinthe. «Et pourtant, lui +dit-elle, songez que si je n'étais plus là, Octave épouserait +Geneviève. Je suis malheureuse et j'empêche le bonheur de ceux que +j'aime le plus.» + +Le soir, vers onze heures, pendant que Mlle Hyacinthe dormait +profondément, Violette quitta le château de Pernan et n'y reparut +jamais. + +Voici le petit mot qu'elle avait laissé pour son amie: + + «Adieu, je ne vous reverrai plus. Mariez-vous et acceptez en + souvenir de moi la bague que vous trouviez jolie et que j'aurais + dû vous donner déjà. Acceptez aussi cent mille francs de dot que + vous remettra mon notaire le jour de votre mariage. Jusque-là, + vivez avec Mlle de La Chastaigneraye. + + «C'est beau la vertu! Je viens de vous voir dormir, moi je n'aurai + plus ce sommeil-là que dans la mort. Et encore, je n'aurai pas vos + rêves! Adieu encore, je vous embrasse. + + «VIOLETTE.» + +Où était allée Violette? Il fut impossible à Mlle Hyacinthe comme à +Mlle de La Chastaigneraie de suivre sa trace. On envoya un télégramme +à Octave, qui remua vainement tout Paris. + +Ce fut un vrai désespoir pour lui comme pour Geneviève et Hyacinthe. +«C'est moi qui aurais dû partir la première!» dit Mlle de La +Chastaigneraye. + +Mais la marquise de Fontaneilles, tout en lui préparant un pavillon +à l'Abbaye-au-Bois, lui avait dit de l'attendre à Champauvert. Elle +voulait gagner du temps, espérant toujours la décider à épouser +Octave, ne doutant point que don Juan de Parisis ne fût heureux de +faire une fin qui serait encore pour lui un commencement. + + + + +XIII + +LE TROISIÈME LARRON + + +Il y a en France, depuis que les femmes sont toutes blondes, deux +récoltes sérieuses: la moisson des blés et la moisson des chevelures. + +Il n'y a donc plus que des blondes. C'est comme à Venise dans le +siècle d'or, c'est comme à Versailles dans le siècle de Louis XIV. Non +seulement sous le Roi-Soleil toutes les La Vallières étaient blondes, +mais les hommes ne voulaient plus que des perruques blondes. Voyez le +duc de Lauzun, un blond, le comte de Guiche, un blond--blondasse, dit +Saint-Simon;--Henriette d'Angleterre était blonde, blonde était Mlle +de La Vallière, très blonde Mme de Montespan, presque rousse Mlle de +Fontanges. + +Le duc de Parisis, qui eût aimé les blondes à la cour de Louis XIV, +comme dans le Décaméron de Giorgone, comme dans les festins de Paul +Véronèse, aimait aussi les blondes du temps présent. Mais on a déjà vu +que ce n'était pas un homme exclusif; il ne faisait pas un crime à +une belle femme d'être brune, il aimait aussi les châtaines et ne +dédaignait pas les «Vénus aux carottes.» + +Mais on peut dire qu'il marchait surtout dans le cortège des blondes. + +Mais pour lui la vraie blonde était Mlle de La Chastaigneraye. Sa +luxuriante chevelure, contenue dans ses ondulations par une main +pudique, car elle seule touchait à ses cheveux, avait la nuance la +plus douce aux yeux: c'était le vrai blond à son premier coup de +soleil, le blond d'Ève avant le paradis perdu. + +Quoique Parisis fût beau et spirituel, il était toujours +l'irrésistible Parisis. Les femmes n'ont pas toutes le sentiment de la +beauté virile et n'aiment pas souvent l'homme qui les domine trop +par l'esprit. Mais Parisis semblait fait pour montrer aux poupées +l'amoureux de l'idéal nouveau. Plus de faux sentimentalisme, plus de +sonnets à la lune, plus d'aspirations vers les étoiles: l'homme et la +femme dans l'amour. N'est-ce pas tout un monde? A quoi bon se perdre +à l'horizon, sur les rivages platoniques, quand on a sous la main la +poésie visible. + +Aspasie dit un jour à Platon, qui l'avait promenée dans tous les +sentiers perdus du sentimentalisme: «Que de chemin nous avons +fait!--Pour arriver où? demanda Platon.--Au commencement,» répondit +la courtisane. + +«Que de temps perdu!» dira celui qui aime les chemins de traverse. +Celui-là prend tout ce qu'il trouve sous sa main. «Ne perd pas qui +veut son temps,» répondra celui qui voyage pour n'arriver point. +Celui-ci fait le tour du monde sans mettre pied à terre. Il arrive +devant Naples.--Voir Naples et mourir!--Et il n'entre pas dans la +ville. Platon déraisonne, car l'amour est une ivresse; or, comment +s'enivrer sans mordre à la grappe? + +Les platoniciens disent qu'Hercule, aux pieds d'Omphale, n'écoutait +que les battements de son coeur. Mais quand Hercule filait le parfait +amour aux pieds d'Omphale, c'était après avoir accompli ses douze +travaux. + +Octave ne filait pas aux pieds d'Omphale, et pourtant, chez une +comtesse blonde,--paroisse Saint-Thomas-d'Aquin,--il avait été retenu +trois jours devant sa tapisserie. Elle filait une blanche colombe pour +un coussin: il filait le parfait amour. Le quatrième jour, la colombe +fut immolée. + +Le grand art de Parisis était d'arriver à temps. Henry de Pène a parlé +comme La Bruyère quand il a dit: «Le plus souvent, ce que la femme +aime, ce n'est pas l'amant, c'est l'amour.» Parisis le savait bien, il +ne parlait jamais de lui. + +Cette histoire de la comtesse blonde fit quelque bruit l'an passé--rive +gauche et rive droite. + +Le Cours-la-Reine est une promenade déchue. On y trouve quelques jolis +hôtels; mais comme les arbres y sont encore fort beaux, on aime mieux +les arbres des Champs-Élysées, qui ne donnent pas d'ombre. + +Une après-midi, vers deux heures et demie, le duc d'Ayguesvives, un +ministre étranger qui représente fort spirituellement une république +idéale, fumait sous les arbres du Cours-la-Reine avec un de ses amis, +pareillement ministre étranger, surnommé Nyvapas. + +Je suis tenté de croire que ces deux diplomates ne changeaient rien +alors à la géographie du monde; peut-être faisaient-ils l'histoire du +Cours-la-Reine. Sans doute, ils ne sortaient pas de leur sujet; mais +d'où vient que pendant qu'ils parlaient si bien, une jeune dame +passait sous les arbres, blonde comme les gerbes,--en robe de +taffetas violet, garnie de valenciennes, ceinture flottante, nouée à +contresens, sans doute pour qu'on la puisse dénouer sans qu'on +s'en aperçoive, cache-peigne de roses mousseuses, sur une coiffure +révolutionnaire, gants ris perle. + +Voilà la femme,--je me trompe,--voilà la mode. + +La femme n'était pas voilée; mais elle jouait si bien de l'éventail +avec son ombrelle, qu'on ne pouvait pas voir sa figure. C'était bien +dommage, car c'était une femme fort agréable, sinon fort jolie. Un +menton trop accusé, mais une bouche charmante. Et des dents! Octave de +Parisis lui trouvait les plus beaux yeux du monde; par malheur pour +moi, elle ne me regardait pas avec ces yeux-là, aussi je me contente +de dire qu'elle avait des yeux tempérés--dix degrés au-dessus de +zéro.--Sans doute Octave de Parisis faisait monter le thermomètre à la +chaleur des tropiques. + +D'où venait cette fraîche créature? J'en suis bien fâché pour +le faubourg Saint-Germain, mais elle ne venait pas du faubourg +Saint-Antoine. «Savez-vous pour qui, dit un des deux ministres, cette +femme qui est descendue de voiture avenue d'Antin s'égare sous ces +arbres?--La belle question! C'est pour vous.--Non, je crois que c'est +pour vous. Vous la connaissez bien? C'est Mme de ----.--Elle savait +donc que vous veniez ici?--Non! Je l'ai rencontrée tout à l'heure en +voiture.» + +La dame regardait à la dérobée les deux amis et paraissait inquiète. +Elle s'éloigna un peu. Avait-elle peur d'être reconnue? Se promenait- +elle pour l'un d'eux? Alors, pourquoi l'autre restait-il là? + +Le duc d'Aiguesvives se rappela que la veille il avait été fort +brillant au concert des Champs-Élysées, dans le groupe de la dame. Il +avait raillé avec tout l'esprit de Lauzun les femmes embéguinées dans +leur vertu, les comparant à ces respectables intérieurs de châteaux +gothiques où les araignées font la toile de Pénélope. + +Il ne lui parut pas douteux que la dame ne vînt pour lui. Mais l'autre +ministre étranger était un fat qui s'imaginait toujours qu'un homme du +Sud avait pour lui toutes les blondes. «Tout bien considéré, dit-il, +elle est là pour moi.» + +Mais le duc d'Aiguesvives ne fut pas convaincu. «Non, mon cher, c'est +pour moi qu'elle est venue, et vous êtes trop galant homme pour ne pas +me dire adieu.--Je vous dis que je l'ai vue en voiture, elle m'a souri +adorablement. Je vois bien qu'elle veut me parler.--Éloignez-vous par +l'avenue Montaigne; dès que vous ne serez plus là, je réponds qu'elle +viendra droit à moi.--Mais c'est une tyrannie!--Vous avez des +illusions, mon cher; moi, je n'en ai pas.--Pile ou face à qui s'en +ira?--Eh bien! jetons en l'air un louis.--Face!» s'écria le duc +d'Ayguesvives. + +Dès que le louis fut à terre, les diplomates se baissèrent tous les +deux. + +Or, pendant qu'ils gagnaient ou perdaient ainsi Mme de ----, le duc de +Parisis était arrivé sur le champ de bataille et avait offert son bras +à la jeune femme. «Eh bien! dit le duc d'Ayguesvives, il paraît que +c'est le duc de Parisis qui a gagné?» + + + + +XIV + +LA FEMME DE NEIGE + + +C'est du Nord que nous viennent aujourd'hui les femmes romanesques. +Combien d'histoires invraisemblables, depuis vingt ans, la destinée +s'est complu à écrire de sa plume d'or ou de fer, qui avaient pour +héroïnes des Danoises, des Norvégiennes, des Russes ou des Polonaises! +Ce ne sont pas toujours des anges de beauté, mais enfin ce sont des +femmes: plus d'une d'entre elles, d'ailleurs, a sa beauté originale. +Celles qui ne sont pas jolies ont encore une saveur de terroir, je ne +sais quoi qui rappelle la perce-neige. Le soleil ne produit que des +merveilles, tout ce qu'il touche devient or, mais les femmes dorées +n'ont plus ce charme pénétrant, cette douceur fuyante, cette +morbidesse corrégienne des femmes qui ont hanté la neige. + +Octave rencontra un soir au concert des Champs-Élysées une jeune +femme, grande et blanche, un peu penchée par la rêverie, qui se +promenait seule. Tout le monde la remarquait et jasait sur elle. Les +hommes du contrôle avaient chuchoté en la voyant passer, mais ils +n'avaient osé lui dire de rebrousser chemin, sous prétexte qu'elle +n'avait point de cavalier ou de suivante. Sa fierté native leur +imposait silence. + +M. de Parisis était dans un groupe de jeunes femmes railleuses du beau +monde, qui se vengent le plus souvent par l'intempérance de la langue +des tempérances du coeur. On se moquait beaucoup de la jeune femme +grande et blanche. «C'est le roseau pensant de Pascal, dit une femme +savante.--C'est une femme qui nous vient des pays brumeux, voilà +pourquoi elle s'est habillée d'un fourreau de parapluie.--Blanche +comme le marbre, une vraie figure à mettre sur un tombeau.--Quand on +pense qu'elle vient ici pour chercher un homme, mais ses yeux sont +deux lanternes sourdes.--Si Debureau était ici enfariné, ce serait +bien son homme.--Son homme! dit Octave en se levant, ce sera moi.» + +On partit d'un éclat de rire. «Vous! vous faites donc vigile et jeûne +maintenant.--Non! mais il y a si longtemps que je fais le mardi gras +avec des Parisiennes dont je sais le refrain, que je suis curieux +d'entendre une autre chanson.» + +Et il alla bravement à rencontre de l'inconnue. M. de Parisis était de +ceux qui savent si bien la langue de l'esprit humain, qu'il ne disait +jamais une bêtise. Aussi nul ne savait mieux aborder une femme +inabordable. La plupart se brisent aux récifs ou se font mitrailler +par l'ennemi; mais il arborait si à propos son drapeau, et montrait +des manoeuvres si savantes qu'il n'échouait jamais. + +Il rencontra l'étrangère. «Madame, permettez-moi de vous offrir mon +bras.» + +La jeune femme s'arrêta avec surprise et voulut passer outre sans +répondre; mais en voyant le grand air de M. de Parisis, elle lui dit +en adoucissant sa colère subite: «Monsieur, je n'ai pas l'honneur de +vous connaître.--Et moi, madame, dit Octave avec un gai sourire qui +montrait jusqu'à son coeur, c'est précisément parce que je n'ai pas +l'honneur de vous connaître que je vous offre mon bras.» + +La jeune femme obéit involontairement, subjuguée par la volonté +d'Octave. «Je ne comprends pas bien, dit-elle; vous voyez que je suis +étrangère! je croyais savoir le français, mais vous avez à Paris de si +étranges façons de traduire les choses, que je ne suis pas familière à +votre grammaire.--Vous ne sauriez que quatre mots de français que je +vous comprendrais. Il y a la langue des esprits supérieurs qui se +parle par les yeux, par le sourire, par la raillerie, par toutes les +évolutions, par toutes les éloquences de l'âme; cette langue-là, vous +la savez mieux que moi, parce que vous êtes une femme et parce que +vous êtes étrangère.--Parce que je suis une femme, peut-être; mais +pourquoi parce que je suis une étrangère?--Ne confondons point. Il y a +des étrangères qui restent chez elles, tant pis pour celles-là; mais +il y a des étrangères qui restent à Paris, ce sont nos maîtres, j'ai +failli dire nos maîtresses.--Vous voyez que vous-même vous n'êtes pas +sûr de bien parler.--En un mot, la femme du Nord ou du Midi, la femme +du Nord surtout, qui ose s'aventurer à Paris, n'y vient que parce +qu'elle est sûre d'elle-même, sûre de sa force, sûre de son esprit, +sûre de sa domination. Voilà pourquoi vous êtes venue à Paris, madame, +voilà pourquoi vous comprenez.--En vérité, monsieur, le serpent ne +sifflait pas de plus jolis airs à Ève. Je m'appelle Ève, mais je ne +suis pas du Paradis. On me nomme la Femme de Neige: je ne veux pas +voir le soleil. Adieu, monsieur. Maintenant que nous nous connaissons, +adieu.» + +Mme Ève dégagea lestement son bras et s'inclina vivement avec une +imperceptible moquerie. C'était tout juste au moment où Octave passait +devant le groupe d'où il s'était détaché pour aller à l'abordage. Il +ne voulait pas échouer, surtout devant de pareilles spectatrices. Sans +s'émouvoir le moins du monde, il prit doucement et fermement l'autre +bras de Mme Ève. «Ce n'est pas tout, lui dit-il, j'ai commencé une +phrase, permettez-moi de l'achever.--J'ai peur que votre phrase ne +soit comme ma robe à queue, une période à perte de vue. C'est égal, je +vous écoute; nous allons nous compromettre tous les deux, mais enfin, +comme je n'ai peur que de moi-même, parlez.» + +Et il parla. Et il parla si bien, et il parla si mal, qu'au second +tour la Femme de Neige était conquise; c'était la première fois qu'une +langue dorée résonnait jusqu'à son coeur. + +M. de Parisis avait le grand art de verser le sentiment au bord de la +coupe. Sa raillerie même le servait, il se moquait de tout, hormis du +coeur; il jouait la comédie de l'amour en comédien convaincu. Et que +de force dans son jeu! Je ne parle pas seulement des éloquences de +l'esprit, mais de celles du regard et de la voix, mais de celles de +la main. A tout propos, pour convaincre une femme, il lui prenait +la main, et avec tant de douceur et tant de magnétisme, qu'il +communiquait comme par magie son âme et son amour. Je dois dire que +sa main, d'un admirable dessin, était tout à la fois fine et forte. +C'était la main de Léonard de Vinci qui brisait un fer à cheval, +qui soulevait une femme comme une plume au vent et qui dénouait une +chevelure pour s'y égarer avec la légèreté d'un enfant. + +Au troisième tour, Octave vint s'asseoir avec elle en face du groupe +où on commençait à ne plus douter de son triomphe. «Vous étiez tout +à l'heure avec ces dames, dit la jeune femme; que vont-elles +dire?--Beaucoup de mal de vous et de moi. Aussi demain, le sort en est +jeté, vous serez célèbre à Paris; après demain, tout le monde voudra +vous connaître; dans huit jours, chacun se racontera une histoire qui +ne sera pas vraie.--Que voilà une jolie perspective!--Soyez de bonne +foi, vous n'êtes pas venue à Paris pour autre chose. Être le roman, +la chronique, l'héroïne, la lionne, ne fût-ce que pendant une heure, +c'est avoir sa part de royauté. Or, qu'est-ce que la vie sans cela?--A +votre point de vue, dans l'horizon parisien, ce qui prouve que +vous n'entendez rien aux choses de coeur.--Moi! se récria Octave; +voulez-vous partir pour Christiania? J'irai avec vous m'exiler dans le +bonheur au fond d'une villa rustique, sous les trembles argentés, +foulant du pied l'herbe vierge ou la neige immaculée.» + +Mme Ève était--naturellement--une femme romanesque qui aimait tout, +qui fuyait tout, qui courait à tout; une de ces âmes inquiètes qui ont +soif de l'idéal, qui se brisent au réel; tantôt amoureuses du bruit, +tantôt éprises du silence; tantôt curieuses et soulevant leur masque, +tantôt repliées sur elles-mêmes et pleurant jusqu'aux péchés qu'elles +n'ont pas commis. + +La femme de Neige comprit que M. de Parisis avait, comme elle, une +imagination ardente et courant à tous les horizons, emportant en +croupe l'illusion et le désenchantement tout à la fois. Ce qu'elle +cherchait sans l'avouer, c'était moins un homme pour aimer son corps +que pour promener son âme dans tous les labyrinthes de la passion. +Cette Ève était curieuse comme Ève. + +On jouait la marche du _Tannhauser_. «Aimez-vous la musique allemande? +demanda-t-elle à Octave.--Oui, répondit-il, j'aime la musique de +l'avenir comme la musique du passé; j'aime la musique française comme +la musique italienne. D'ailleurs, la musique, comme l'amour, n'a pas +de patrie. Comment voulez-vous marquer des frontières à l'oiseau qui +vole et au vent qui passe? Qui m'eût dit que ce soir à dix heures +je serais violemment et éperdument amoureux d'une Norvégienne? +--Éperdument, violemment, ces deux adverbes-là font admirablement, +dirait une Française.--Oui, madame, ne riez pas. Et remarquez bien +qu'un amour qui éclate comme aujourd'hui sur les airs de Verdi, de +Wagner et de Gounod, ne peut pas mourir demain. Tant que ces airs-là +chanteront dans mon âme ou autour de moi, je vous aimerai. Par exemple, +cette valse de _Faust_ que nous entendons là, qu'on vient de commencer, +c'est la première fois que je la trouve si belle, parce qu'elle traduit +soudainement toutes les émotions de mon coeur. Je sens que Marguerite +est là et qu'elle me fait monter au septième ciel par les spirales +inouïes des architectures aériennes.» + +Octave pensait bien à Mlle de La Chastaigneraye, à sa chère Marguerite +du bal de l'ambassade. «Vous parlez comme un poème, dit la jeune +femme, il n'y manque que la rime et la raison.» + +Octave prit Ève au mot. «Oui, me voilà devenu aussi sublime et aussi +bête que M. de Lamartine ou M. Victor Hugo. Que voulez-vous, on n'est +pas parfait. Ce que c'est que d'être amoureux!» + +Ève regarda en silence le duc de Parisis. Il était amoureux, puisqu'il +était toujours amoureux. Si ce n'était pas d'elle, c'était d'une +autre; mais elle prit pour elle toute la vivante expression qui +éclatait dans ses yeux. «Eh bien! lui dit-elle, vous êtes un esprit +supérieur. Ce n'est pas avec vous se perdre dans les infiniment petits +de la passion. Prenons donc le chemin de traverse, seulement je +vous avertis que je vais vous surprendre, car j'irai plus vite que +vous.--Non, dit Octave en souriant, votre chemin ne sera pas plus +rapide que le mien; j'arriverai avant vous.--Mais vous ne comprenez +donc pas que j'essayais de jouer la comédie?--Et moi aussi! Mais nous +ferons comme ces amoureux de théâtre qui finissent par se prendre au +sérieux.» + +Octave entraîna la dame un peu malgré elle, par la force du +coeur,--par la force du poignet. + +Les étrangères les plus sévères sur elles-mêmes ne font jamais de +façon à Paris, s'imaginant qu'elles n'ont rien à craindre de leur +conscience. + +Cependant, on se demandait au concert pourquoi cette adorable femme +blonde s'était aventurée au bras de Parisis. Tout le monde voulait les +montrer du doigt: mais ils n'étaient plus là. Où étaient-ils? + +Ève était montée dans la voiture du duc; ils avaient fait un tour de +Bois; ils étaient entrés à l'hôtel de Parisis. + +Sans doute pour admirer les objets d'art--aux flambeaux! + +Elle ne s'avouait pas vaincue; mais elle s'abandonnait avec ivresse à +l'imprévu de cette passion soudaine. On sait qu'Octave était l'homme +du moment, qu'il n'accordait pas de merci, qu'il était avant tout +l'amoureux de la première heure. Pygmalion avait embrassé la femme de +marbre: Octave de Parisis embrassa la Femme de Neige. + +Il reconduisit vers minuit la dame chez elle. «Pourquoi êtes-vous +triste? lui demanda-t-il.--Pourquoi serais-je gaie? lui répondit-elle. +On s'en va toujours d'un amour comme d'un feu d'artifice,--avec la +nuit dans l'âme.» + +Elle comprenait bien qu'avec Parisis il n'y avait pas de lendemain. +«Adieu, lui dit-elle à la porte de l'hôtel de Bade, je partirai +demain.--Pourquoi?» Elle répondit en souriant avec amertume. «Parce +que j'ai la nostalgie de la neige.» Et elle ajouta d'une voix plus +émue: «J'ai été fondue au soleil.» + + + + +XV + +PAGES DÉTACHÉES DE LA VIE D'OCTAVE + + +Le duc de Parisis, quoiqu'il aimât profondément Mlle de La +Chastaigneraye, quoiqu'il ne rêvât pas de bonheur plus doux que celui +de vivre avec une belle créature qui ne vivrait que pour lui, était +retenu, lui qui bravait toutes les superstitions, par un vague effroi +de la légende des Parisis, non pas pour lui, mais pour Geneviève. + +La question d'argent n'était plus une question, parce qu'il se +trouvait plus riche que sa cousine. Comme son maître en l'art de +vivre, M. de Morny, Parisis avait encore de l'argent, même quand il +n'en avait plus. Ce n'était pas certes un de ces faiseurs d'affaires +qui se jettent comme des étourneaux--ou comme des oiseaux de +proie--dans le grenier d'abondance des familles pour y gaspiller +jusqu'au grain d'or des semailles. Il jouait à la Bourse avec une +grande sûreté de coup d'oeil. En attendant qu'il réalisât son rêve +politique,--ambassadeur à Constantinople--il prouvait par l'exemple +qu'il croyait à la durée de l'empire ottoman, puisqu'il jouait sur les +fonds turcs, conduisant la hausse et la baisse comme il conduisait ses +chevaux haut la main. + +Ses amis trouvaient cela fort beau. Il leur disait; «Pourquoi ne +faites-vous pas tous comme moi? vous supprimeriez la question +d'Orient, puisque vous affirmeriez le crédit ottoman. Il n'y a pas de +meilleur Chassepot que la pièce de cent sous. Croyez-moi, le dernier +mot de la politique est celui-ci: L'argent, c'est la paix armée. Tu es +le Girardin du Club, lui dit le prince Rio, tu as une idée par nuit +comme il a une idée par jour!» + +Donc, si le duc de Parisis ne voyait rien venir du côté des +Cordillères, il remuait toujours à Paris quelques bonnes poignées +d'or. Et on en remuait chez lui. Quand il donnait une fête nocturne, +deux coupes antiques étaient pleines d'or dans le salon de jeu, comme +autrefois le duc de Luynes. Ceux qui perdaient allaient puiser à la +source en laissant leur carte. Parisis disait que c'était de la plus +stricte hospitalité. + +S'il me fallait indiquer quelques traits de tempérament et de +caractère, j'en trouverais par milliers. On disait de lui, tout en +raillant un peu, comme si la vérité n'était jamais absolue: «Les +muscles d'Hercule cachés sous la beauté d'Antinoüs.» On avait dit +cela aussi de Roger de Beauvoir. Le duc de Parisis avait eu vingt +rencontres, prouvé sa force sans parler de son héroïsme en Chine. + +Un jour qu'il conduisait aux Champs-Élysées, il vit un cocher qui +rudoyait une femme; c'était une jeune Anglaise qui avait payé et +qui ne comprenait rien au pourboire. Le cocher, fort en gueule, +l'assaillait d'épithètes toutes françaises. Il y avait déjà une +galerie qui s'amusait du spectacle. Octave avait remis les guides à +son valet de pied et était descendu par je ne sais quelle fantaisie, +car il n'était pas né réformateur et croyait qu'il est dangereux de +déranger un grain de sable pour l'harmonie de l'univers. La dame était +fort jolie. Il ordonna au cocher de la saluer et de lui faire des +excuses; le cocher répondit par un coup de fouet qui rejaillit sur +l'Anglaise. Octave saisit le cocher sur son siège et le jeta à terre +comme une poignée de sottises. Et là dessus il retourna à ses chevaux. +Mais le cocher s'était relevé furieux pour lui asséner un coup de +poing. Cette fois le duc de Parisis s'abandonna à toute sa colère, +frappa le cocher sur la tête et le tua du coup. + +«Voilà de la belle besogne,» dit un passant qui connaissait le numéro +de longue date. + +Octave donna sa carte à un sergent de ville en disant qu'il irait +lui-même avertir le Préfet de Police. Après quoi il remonta sur son +phaéton et continua sa promenade sans beaucoup plus d'émotion que s'il +eût tué un Chinois. «Oh! mon Dieu! dit l'Anglaise, j'ai oublié de +donner mon nom à ce gentleman.--Soyez tranquille, dit quelqu'un dans +la foule, je connais M. de Parisis, vous êtes trop jolie pour qu'il ne +vous rencontre pas un jour ou l'autre.» + +Au Rond-Point, Octave se trouva dans un embarras de voitures. Il tenta +vainement de dominer les chevaux, qui prirent le mors aux dents et +furent en quelques secondes emportés comme des aigles. En face du +Cirque, le valet de pied fut jeté au milieu des promeneurs; Octave fit +alors une manoeuvre que tout le monde admira: il sauta à cheval sur la +Folle, la plus emportée de ses deux bêtes. La Folle le reconnut et fut +maîtrisée comme par miracle. + +Quand Parisis descendait l'avenue de l'Impératrice ou l'avenue des +Champs-Elysées avec la rapidité d'une locomotive, dans la sérénité des +dieux de l'Olympe, tout le monde le regardait avec des battements de +coeur. Il jonglait avec ses chevaux comme l'Indien avec ses couteaux. +Il dessinait des méandres imprévus dans les flots d'équipages de +toutes les formes qui criaient sur les deux rives de l'avenue. On se +demandait toujours si ses chevaux avaient pris le mors aux dents. +Les dilettantes parisiens, qui ne pouvaient entrer en lutte, se +consolaient en disant que cela finirait par une catastrophe. + +Parisis ne paraissait pas robuste; il était surtout devenu fort par sa +volonté. + +Il ne croyait pas à la médecine, il ne croyait qu'à la nature, cette +mère généreuse qui défie la mort pour ses enfants, qui les nourrit de +son lait jusque dans les jours de fièvre et de délire. + +Il avait un médecin. Il faut bien avoir un avocat, même quand on a +pour soi la justice. Un soir qu'il était malade, son médecin, qu'il +n'avait pas appelé, survint et parut effrayé. «Ah! oui, mon cher +docteur, je crois que cette fois j'en ai pour six semaines: la fièvre, +les lèvres pâles, le diable dans la tête, des jambes de quatre-vingts +ans, en un mot, comme disait Fontenelle, une grande difficulté +d'être.--Bravo! dit le docteur, cette fois vous allez croire à la +médecine.» + +M. de Parisis mit son scepticisme sous l'oreiller. «Oui, mon cher +docteur, je vous promets même une consultation. Demain, vous +appellerez Caburus, Ricord et Desmares, total quatre médecins, quatre +oracles, quatre lumières de la science; vous causerez politique et +vous déciderez que tout va mal dans l'État, mais que tout va bien chez +moi.--En attendant, dit le médecin, je vais vous faire une ordonnance, +promettez-moi de la prendre au sérieux.--Oui, mon cher docteur, à une +condition: Nous allons boire chacun une bouteille de vin de Champagne. +Vous connaissez mon vin de Champagne?--Exquis, on ne le fait que pour +vous; mais chacun une bouteille! c'est de la folie!--Deux si vous +voulez.» + +Octave sonna et demanda du vin de Champagne. Vous me promettez d'y +tremper à peine vos lèvres? reprit le médecin.--Je vous promets, +mon cher docteur, de me soumettre à toutes vos médecines; mais, que +diable! donnez-moi un quart d'heure de grâce.» + +On présenta les coupes. Octave trempa si bien les lèvres dans la +sienne, qu'il la vida huit fois pendant son quart d'heure de grâce. +Il avait ses idées. Le docteur n'avait plus les siennes à la quatrième +coupe. + +Octave pouvait boire pendant toute une nuit sans se griser; il avait +trop de tête pour se laisser vaincre par le vin. Il ne se grisait +bien qu'en respirant la savoureuse odeur de certaines chevelures, qui +caressaient son front quand ses lèvres s'égaraient sur le cou. + +Deux heures après, le médecin trébuchait dans les vignes de Noé et +conseillait à Octave de prendre trois fois médecine. M. de Parisis +versa au docteur trois coupes de plus. + +A minuit, Octave entrait au club parfaitement guéri; cette petite +débauche de vin de Champagne avait ravivé toutes les forces de la +nature et jeté dehors toutes les mauvaises influences. + +A minuit, le médecin rentrait chez lui parfaitement malade. «Qu'on +aille chercher un médecin, dit sa femme.--Non! s'écria-t-il avec +fureur, qu'on aille chercher de Parisis!» + +Sa femme vit bien qu'il battait la Champagne. + +Un des livres familiers à Octave était les _Dames galantes_ de +Brantôme, cet autre sceptique, ce Montaigne des Valois et des +Valoises, qui commence toujours ses histoires par ces mots si +naïvement railleurs: «J'ai cogneu une très honneste dame.» Le célèbre +conteur a connu ces très honnêtes dames dans le meilleur monde, le +plus souvent à la cour. C'est toujours une haute coquine qui ne serait +pas reçue dans le demi-monde d'aujourd'hui. On a dit que ceux qui ne +réussissaient pas dans la vie étaient ceux-là qui ne jugeaient pas les +hommes aussi bêtes qu'ils le sont. Octave appliquait ce précepte aux +femmes, disant que ceux-là qui ne réussissaient pas ne croyaient pas +les femmes aussi--Èves--qu'elles le sont. Or le seigneur de Brantôme +doit réconforter les timides sur ce chapitre, par l'exemple de ces +«très honnestes dames,» qui ont dû faire baisser le pont-levis de +beaucoup de châteaux forts. + +Quand je relis Brantôme, je bénis Dieu de m'avoir fait naître dans le +siècle de la vertu. Il n'y a plus aujourd'hui que des rosières. + + + + +XVI + +LA CHIFFONNIÈRE + + +Ces messieurs et ces demoiselles soupaient bruyamment un soir à la +Maison d'Or. Là était Parisis, le duc d'Aiguesvives, Miravault, +Saint-Aymour, d'Aspremont, la Taciturne, Tourne-Sol, Cigarette, +Trente-Six Vertus et Fleur-de-Pêche. C'était l'éternel souper que vous +savez: on touche à tout, on trempe ses lèvres dans tous les vins, +on parle contre toutes les lois de la grammaire, on cultive le +néologisme, on est ruisselant d'insenséisme. + +D'esprit? pas beaucoup: Parisis, en soupant encore, obéissait au +désoeuvrement comme on obéit lâchement à un mauvais camarade qui vous +domine, qui vous prend le matin, qui vous mène où il lui plaît, qui +dispose de vous comme de lui-même. + +Monjoyeux et Léo Ramée venaient quelquefois ensemble souper avec ces +dames et ces messieurs. Il faut bien être de son temps; il y avait +toujours quelque figure nouvelle plus ou moins curieuse à étudier--au +point de vue du marbre, disait Monjoyeux, au point de vue de la +palette, disait Léo Ramée. + +Ce soir-là, Léo Ramée apparut seul sur le seuil de la porte à la +fin du souper. «Et Monjoyeux? demanda Parisis.--Je ne l'ai pas vu +aujourd'hui; il m'a dit hier que je le trouverais cette nuit avec +toi.» + +Tout le monde dit un mot sur Monjoyeux, un mot qui tomba sympathique +de la bouche des hommes, un mot qui tomba amer de la bouche des +femmes. + +Toutes avaient la religion de Mme Vénus. Elles contaient son histoire +avec des pleurnicheries sentimentales. + +Les femmes ne pardonnaient pas à Monjoyeux d'avoir joué de la femme, +parce qu'elles ne comprenaient pas sa haute satire. Elles ne lui +pardonnaient pas non plus de n'avoir jamais d'argent! + +Mlle Fleur-de-Pêche prit pourtant sa défense parmi ces dames. Elle le +trouvait beau; elle avouait qu'il était bien mal habillé; mais elle +l'aimait mieux ainsi qu'elle n'eût aimé M. Million habillé de billets +de banque. On demanda à la Taciturne son opinion; elle répondit d'un +air convaincu:--_Ni oui ni non_. Et pour être éloquente elle ajouta: +_Question d'argent_. + +A cet instant, il se fit dans l'escalier un bruit qui retentit jusque +dans le cabinet privilégié entre tous. «C'est M. Monjoyeux qui fait +une farce, dit le garçon en apportant des cigares.» + +Or, voici quelle était la farce de M. Monjoyeux: il apportait dans +ses bras une malheureuse chiffonnière, jeune encore, mais tuée par +la misère, qu'il avait trouvée devant la Maison d'Or, traînant son +crochet sans trouver la force de remplir sa hotte. + +Toutes les femmes partirent d'un bruyant éclat de rire; mais les +hommes ne rirent pas: tous savaient que Monjoyeux était fils +d'une chiffonnière, tous comprenaient le sentiment de charité qui +l'inspirait. «C'est cela, dit Monjoyeux en posant respectueusement la +pauvre femme sur le divan, riez, mesdames! riez encore! riez toujours! +Quoi de plus gai? Une malheureuse créature qui meurt de faim! +Voyez-vous, mesdames, dans les chiffons, qu'ils soient fanés comme +chez vous ou qu'ils soient fanés comme les chiffonnières, chacun pour +soi, Dieu pour tous. Celle qui n'a pas rempli sa hotte la nuit n'a +plus que l'hôpital, et si on ne veut pas d'elle à l'hôpital, elle n'a +plus que la rue.» + +Les femmes ne riaient plus. Et comme les femmes sont extrêmes en tout, +celles qui avaient ri le plus haut se mirent à l'oeuvre pour secourir +la chiffonnière. «Qu'on apporte une soupe sérieuse, dit Monjoyeux, et +non pas la soupe à l'oignon de ces dames.» + +La chiffonnière regardait tout le monde avec inquiétude. Elle était si +peu habituée à la charité chrétienne, elle avait vécu si loin de +ses semblables, dans ce Paris sceptique où les pauvres n'ont pas +d'amis,--d'amis visibles,--qu'elle ne pouvait croire encore à ce beau +mouvement de Monjoyeux et à cette soudaine sympathie qui souriait +autour d'elle. + +On lui apporta une croûte au pot, la dernière du pot-au-feu, qu'elle +mangea avec un vif plaisir. Monjoyeux l'avait mise à table, mais elle +se tenait à distance. «Allons donc! lui dit-il, nous faisons bien les +choses, nous autres! mettez les coudes sur la table.» + +C'était à qui la servirait, parmi les femmes. Mlle Tourne-Sol lui +passa son verre. «Non! dit Monjoyeux, elle n'aurait qu'à boire tes +pensées!» Et il donna un verre à la chiffonnière. + +C'était une femme de vingt-cinq ans, déjà flétrie par la misère et le +chagrin. Elle veillait la nuit et ne dormait guère le jour. Il y +avait de tout dans cette figure: de la beauté et de la laideur, de +l'intelligence et de l'idiotisme, de la candeur et de la passion. + +Peu à peu elle se familiarisa et risqua quelques paroles. Elle raconta +sa vie en trois mots: Fille d'un chiffonnier, souvent battue parce +qu'il était toujours ivre, mère sans avoir eu d'enfants, parce que sa +mère était morte lui laissant quatre petites soeurs. «Messieurs, dit +Monjoyeux, cette brave créature qui nous fait l'honneur de souper avec +nous, ne vous y trompez pas, c'est la synthèse de l'humanité. Comme +l'humanité, elle aspire à la croûte au pot, mais c'est l'idéal +inaccessible. Adorons l'humanité dans cette femme, que ses haillons +nous soient chers, que ses douleurs viennent jusques à nos âmes, que +ses larmes sanctifient à jamais cette table profanée.» + +Monjoyeux, assis à côté de la chiffonnière, se leva et l'embrassa sur +le front avec un sentiment indicible de respect et de fraternité. «Au +nom de ma mère, lui dit-il gravement, je vous embrasse.--Votre mère! +pourquoi? lui demanda-t-elle en le regardant avec douceur.--Parce que +je suis du bâtiment! Ma mère était chiffonnière; je ne m'en vante pas, +mais je n'en rougis pas.» Et se tournant vers Parisis: «Mon ami, lui +dit-il, réjouis-toi, non pas parce que je vais te demander une poignée +d'or pour cette femme, mais parce que j'ai trouvé un but à ma vie. +Je vais tout à l'heure rentrer dans mon atelier avec amour, je veux +désormais travailler pour cette femme et ses quatre petites soeurs. Je +suis heureux pour la première fois, parce que je me sens riche du bien +que je ferai.» + +Les femmes pleuraient. Monjoyeux se tourna vers Miravault: «Miravault, +vous avez des millions et vous êtes pauvre; faites comme moi: vous +serez riche.--Voilà qui est bien parlé, dit Léo Ramée en serrant la +main de Monjoyeux.--C'est que je parle comme je pense.» Et revenant à +Parisis: «Mon cher ami, prête-moi cent sous pour commencer ma fortune. +Je vais, pour point de départ, prendre un fiacre pour reconduire +cette femme--non pas tout à fait comme tu fais quand tu reconduis ces +dames.» + +Parisis voulut que Monjoyeux et la chiffonnière prissent sa voiture. +«Ce n'est pas tout, dit Tourne-Sol, tu-nous feras une grâce, je +suppose que ta charité n'est pas jalouse. Nous allons tous donner de +l'argent à cette pauvre femme.» + +La moisson fut bonne. Les gens qui s'amusent sont les plus généreux +envers les gens qui souffrent. + +Le lendemain, Parisis alla dire bonjour à Monjoyeux dans son petit +atelier de la rue Germain Pilon. Il le trouva au travail, plus allègre +qu'il ne l'avait vu. «Vous avez raison, Monjoyeux, lui dit-il, les +deux grands mots de la vie sont ceux-ci: le Travail et la Charité. +--Oui, dit Monjoyeux; mais vous en oubliez un troisième que vous +croyez connaître, mais que vous ne connaîtrez bien que quand vous +aurez épousé Mlle de La Chastaigneraye.» + +Monjoyeux ajouta d'un air quelque peu théâtral: «Le troisième mot de +la vie, c'est l'Amour. Vous ne connaissez que sa soeur, la Volupté.» + + + + +XVII + +L'HOTEL DU PLAISIR, MESDAMES + + +On se raconta tout bas, un jour dans Paris, une nouvelle quelque +peu étrange. Plusieurs grandes dames--de vraies grandes dames, +disait-on,--avaient leurs petites maisons comme les grands seigneurs +du XVIIIe siècle. Qui avait répandu cette nouvelle à Paris? Trois +amis: le duc d'Ayguesvives, le comte de Harken et Monjoyeux. + +Ils se promenaient aux Champs-Elysées; c'était au retour du Bois, vers +six heures; ils reconnurent une femme très à la mode qui parlait à son +valet de pied, à l'angle de la rue du Bel-Respiro. Elle lui indiquait +la rue Lord Byron. Le cocher qui avait compris, tourna par la rue du +Bel Respiro et conduisit la dame au numéro 12 de la rue Lord Byron. +Elle sauta légèrement sur le trottoir, franchit la grille, contourna +le jardin et monta le perron avec la légèreté d'une biche, avec la +fierté d'une conscience sans peur et sans reproche. + +Que pouvait-elle bien faire dans cette mystérieuse petite maison toute +blanche, revêtue de lierre, bâtie par l'architecte Azemar, entre un +jardinet et une serre? + +Les trois amis avaient suivi la dame de loin, en vrais désoeuvrés qui +n'ont pas encore faim pour aller dîner. A peine le coupé s'était-il +éloigné, allant au pas comme un coupé qui doit revenir bientôt, qu'un +second coupé arriva au grand trot devant la grille; celui-là savait +son chemin. Une autre dame, pareillement une grande dame, monta le +perron avec la même légèreté, sinon la même fierté. «Que diable +vont-elles faire dans ce petit hôtel? demanda d'Ayguesvives, qui était +le plus curieux parce qu'il connaissait mieux les deux dames.» + +Pas de portier à l'hôtel, pas âme qui vive dans la rue. C'était +l'heure où toutes les familles étrangères qui habitent Beaujon +commençaient un dîner sérieux qui dure régulièrement une heure et +qui n'est jamais troublé par les journaux du soir comme les dîners +parisiens. + +Survint une troisième grande dame, toujours dans son coupé, toujours +légère comme l'innocence. «C'est une oeuvre de charité,» dit +Monjoyeux. Passa un marmiton qui portait une tourte monumentale. «Mon +bonhomme, lui demanda Harken, est-ce que tu connais ce pays?--Oui dà, +j'y viens tous les jours depuis un mois.--Qui donc habite ce petit +hôtel:--Il n'est pas habité.--Comment! il n'est pas habité? Mais +il est plein de monde!--Ah! oui; on y passe, mais on n'y +reste pas.--Comment s'appelle-t-il?--Il s'appelle l'Hôtel du +Plaisir-Mesdames.» + +Les trois amis se mirent à rire. «Pourquoi donc?--Je ne sais pas. +C'est peut-être qu'il y a là des marchandes de plaisir.» + +Le gamin avait l'air si futé qu'il fut impossible aux trois amis de +saisir le sens de ses paroles. + +Ce fut le tour d'une quatrième dame, encore une grande dame, mais +celle-ci était venue à pied. D'Ayguesvives la reconnut, quoique la +nuit tombât et qu'elle fût voilée. + +C'était Mme de Montmartel, surnommée la belle aux cheveux d'or. +«Messaline blonde! dit d'Ayguesvives, c'est bien elle, partie carrée, +car maintenant elles sont quatre, si nous avons bien compté.--Je ne +suis pas curieux, murmura Harken, mais je donnerais bien quatre louis +pour avoir une stalle à ce spectacle-là.» + +Tous les trois dévoraient des yeux la façade de l'hôtel. On avait +allumé des bougies, mais la lumière transperçait à peine par les +rideaux de soie. «Si nous sonnions? dit Monjoyeux qui était toujours +un peu gamin.--Sonnez, Monjoyeux, dit d'Ayguesvives, vous direz que +vous vous êtes trompé de porte.--Non, dit Harken, ce serait un crime +de lèse-amitié; la vie privée est murée, passons notre chemin.--C'est +bien dommage, reprit d'Ayguesvives entraîné par Harken; que diable +peuvent-elles faire dans cette maison, ces grandes dames, qui ont +toutes les allures de petites dames?--Viens, viens, viens, tu liras +cela dans le journal du soir.» + +Ils rencontrèrent un quatrième ami au coin de la rue de Balzac; +c'était le prince Rio. «Chut! dit d'Ayguesvives en se retournant, ne +le rencontrons pas, il va peut-être à l'Hôtel du Plaisir-Mesdames.» + +Quand les trois amis virent que le prince suivait la rue Balzac, sans +entrer dans la rue Lord Byron, ils allèrent à lui. «Mon cher prince, +lui dit Harken, vous qui connaissez la géographie du quartier, +connaissez-vous l'_Hôtel du Plaisir-Mesdames_?--Non; qu'est-ce que +cela veut dire?--Nous n'en savons rien.» On raconta ce qu'on avait vu. +_O tempora! o mores!_ + +Une demi-heure s'était passée; les trois coupés qui erraient de ça et +de là revinrent à la grille et reprirent chacun leur grande dame. La +troisième referma la grille. «Et Messaline blonde, dit d'Ayguesvives, +est-ce qu'elle garde l'hôtel?» Les lumières du rez-de-chaussée avaient +disparu. «C'est le moment de sonner, puisqu'il n'y a plus qu'une +femme, dit Monjoyeux.» + +Tout en riant, il avait mis la main sur l'anneau du timbre: le timbre +résonna malgré lui. Harken, d'Ayguesvives et le prince s'éloignèrent +comme devant un coup du sort mystérieux. Monjoyeux resta bravement à +son poste, décidé à affronter le péril; mais on ne vint pas. + +Ce fut alors que le marmiton repassa en chantant: «Voilà le plaisir, +mesdames; voilà le plaisir!--Mon bonhomme, lui dit Monjoyeux, on ne +vient donc pas ouvrir quand on sonne à cette porte?--Non, monsieur, +j'ai souvent vu sonner, mais je n'ai jamais vu ouvrir.--L'hôtel n'a +pas une autre porte pour sortir?--Non, monsieur, de l'autre côté c'est +le jardin de l'hôtel Bobrinskoï.» + +Monjoyeux, presque effrayé d'abord d'avoir sonné, s'irrita de voir +qu'on ne venait pas lui ouvrir la porte, et pourtant il n'avait pas +la prétention d'entrer dans cette maison mystérieuse, où on ne voyait +passer que des femmes. «Messeigneurs, dit-il à ses amis allons dîner, +voilà le plaisir des hommes, nous parlerons du plaisir des dames.» + +On entendait au loin le marmiton chanter: «Voilà le plaisir, mesdames! +Voilà le plaisir!» + +D'Ayguesvives connaissait la comtesse Bobrinskoï, cette grande dame +russe qui a apporté à Paris, avec ses marbres italiens, ses tableaux +flamands et ses meubles en porcelaine de Saxe, l'art perdu des +anciennes causeries. Il alla pour la voir, mais il ne trouva chez elle +qu'un de ses amis, un peintre italien, Raimondo Marchio, qui ne fit +pas de façons pour répondre aux questions du duc; il le conduisit dans +le jardin qui séparait les deux hôtels. «Est-ce qu'on ne se met jamais +à la fenêtre, demanda d'Ayguesvives.--Jamais. Une seule fois j'ai vu +trois dames que j'aurais voulu peindre, tant elles représentaient mon +idéal pour les trois vertus théologales que le pape m'a demandées.--Ce +sont donc des dames de charité?--Non, mais elles étaient groupées +avec un abandon charmant, s'appuyant l'une sur l'autre, dans la +désinvolture italienne; celle du milieu était la plus belle: celle-là +je l'ai reconnue, car elle habite les Champs-Elysées.--Mais qui est-ce +qui habite l'hôtel.--Oh! pour cela, nous n'en savons rien. Il est +d'ailleurs si peu habité, qu'on appelle cela un pied-à-terre.--Ma +foi, c'est un joli pied. Connaissez-vous le propriétaire?--Oui, un +original de la rue du Cherche-Midi à quatorze heures; la comtesse a +voulu lui acheter ce petit hôtel pour agrandir son jardin. Il lui a +répondu ceci, ou à peu près: «Madame, je suis au soleil et vous vous +êtes à l'ombre; je suis Diogène, et vous êtes Alexandre, je ne vends +pas mon soleil.» + +D'Ayguesvives comprit qu'on ne saurait rien par un pareil +propriétaire. «Croyez-vous que ces dames payent leur loyer?--Sans +doute, mais je n'ai pas vu en quelle monnaie.» + +D'Ayguesvives regarda le peintre italien. «Mais vous êtes convaincu +que ce sont des femmes du monde?--Oui, mais panachées de quelques +femmes du demi-monde, car, il y a quelques jours, il m'a bien semblé +reconnaître une déesse des Bouffes, sans compter que Mlle Thérésa y +a chanté ses chansons.--Ce doit être fort amusant, ce petit +intérieur-là! Est-ce que ces dames ne lancent pas des invitations? Je +voudrais bien m'inscrire.--Oh non! il paraît qu'on s'amuse entre soi.» +Tout en regardant le petit hôtel, d'Ayguevives était de plus en plus +convaincu qu'on avait bien choisi pour se cacher. Certes, ce n'était +pas là une maison de verre: à gauche et à droite un pignon sans +fenêtre; au nord un jardin étranger, celui de la comtesse, mais masqué +par la serre au rez-de-chaussée et les persiennes du premier étage; au +midi une façade visible, mais au bout d'un jardin inaccessible. + +D'Ayguesvives s'en alla comme il était venu, sans se vanter à ses amis +qu'il avait si bien cherché pour ne rien trouver. «C'est égal, se +disait-il avec impatience, je ne désespère pas d'avoir le mot de cette +énigme.» + +Il alla voir Mme de Montmartel pour poser des points d'interrogation. +Mais, de même qu'il avait tourné autour de l'hôtel sans pouvoir y +entrer, il tourna autour de la belle railleuse. Elle lui dit: «Vous +connaissez le mot du bon Dieu: «Frappez et on vous ouvrira,» mais moi +je ne suis pas le bon Dieu: on frappe et je n'ouvre pas.--Oh! oh! +si c'était Parisis, vous ouvririez!--Parisis! dit Messaline blonde, +celui-là ne frappe pas, car il passe par la fenêtre.» + + + + +XVIII + +LES INSÉPARABLES + + +Alors on parlait beaucoup de deux soeurs fort belles, une brune et une +blonde: Mme de Néers et Mme de Montmartel. La brune aimait l'église; +la blonde aimait les fêtes. Aussi Mme de Montmartel fut-elle surnommée +Messaline blonde; tandis qu'on donnait à sa soeur le bon Dieu sans +confession. + +Parisis eut un duel avec le mari de Mme de Montmartel, quoiqu'il +ne fût pas son amant; tandis qu'il fut toujours très bien dans les +papiers de M. de Néers, quoique Mme de Néers lui fût tombée dans les +bras un jour d'extase. + +Et pourtant, ce jour-là, comme les autres, elle était coiffée à la +vierge, en opposition à sa soeur qui était coiffée à la diable. + +Parisis qui avait raison de toutes les femmes mondaines, échoua donc +devant les éclats de rire de Mme de Montmartel. Ce qui n'empêcha pas +l'injuste opinion publique d'infliger sa réprobation à cette belle +femme et de lui donner le surnom de Messaline blonde, parce qu'elle +avait horreur des poses vertueuses. + +Elle se moquait des aveuglements de l'opinion, avec son amie, la belle +Bérangère de Saint-Réal, une autre blonde, non moins joyeuse, qui +avait soif de curiosités. Elles se rencontraient à l'Hôtel du +Plaisir-Mesdames. + +Mme de Montmartel disait à Bérangère de Saint-Réal, qui lui parlait +de Mme de Néers: «Savez-vous la différence qu'il y a entre moi et ma +soeur? C'est que je suis une chercheuse et qu'elle est une trouveuse. +Je cherche toujours et je ne trouve pas, tandis qu'elle ne cherche +jamais et qu'elle trouve toujours.» + +Ce qui sauvait Mme de Montmartel, c'est qu'elle avait un idéal; ce +qui perdait Mme de Néers, c'est qu'elle n'en avait point: la comtesse +s'était fait un Dieu de l'amour; pour la marquise, l'amour c'était un +homme. + +Mme de Montmartel avait un esprit rapide qui dévorait tout en une +seconde. Dès qu'un amoureux chantait sa sérénade, elle le jugeait +aussi bête et aussi fat que les autres; elle se disait que ce n'était +pas la peine de tenter l'aventure avec lui. Elle s'arrêtait toujours à +la préface, disant que le livre ne méritait pas d'être lu. + +Mme de Néers, au contraire, ne faisait pas de préface; elle entrait +de plain-pied dans le roman, sauf à sauter beaucoup de pages, sauf à +fermer le livre si le héros l'ennuyait. + +Mme de Montmartel aimait les commencements; elle ne faisait pas de +façon pour donner son âme au diable. Mais je ne sais quelle fierté +d'épiderme réservait son corps. Tandis que Mme de Néers donnait son +corps tout en réservant son âme à Dieu. + +Mme de Montmartel était bien plutôt soeur par l'esprit et par le coeur +de Bérangère de Saint-Réal, puisqu'elles avaient les mêmes aspirations +et les mêmes curiosités. On les attaquait beaucoup sur la douceur de +leur amitié. + +La malice parisienne ne permet pas aux femmes la familiarité avec les +hommes ni l'intimité avec les femmes, si bien qu'elles sont condamnées +à vivre seules ou avec leurs maris, ce qui est souvent tout un. + +Il semble pourtant bien naturel que les femmes qui se disent opprimées +--ce n'est pas mon opinion, au contraire--s'entendent entre elles en +comité secret pour combattre les hommes ou pour se venger de leurs +méfaits; voilà pourquoi on a peut-être eu tort de les accuser d'avoir +trop aimé l'Hôtel du Plaisir-Mesdames. Elles allaient là, sans doute, +comme les hommes vont au cercle pour se distraire de leurs femmes. +Peut-être allaient-elles là pour sécher les larmes de la tyrannie ou +plutôt de l'esclavage, les pauvres colombes, aussi c'étaient les +colombes de Vénus qui battaient des ailes dans l'Hôtel du Plaisir- +Mesdames. + +Rien n'est plus malaisé à une femme que de garder l'auréole de toutes +ses vertus, même quand elle reste vertueuse; si elle valse, on ne lui +permet pas de valser avec un homme, sous prétexte que la valse est un +cercle de flammes agité par l'enfer; c'est le tourbillon du diable. Si +deux femmes valsent entre elles, ce qui est un adorable tableau, la +malignité publique les accuse pareillement: pourquoi ces enlacements, +ces serpentements, ces ondoyements, si ce n'est pour braver la nature? +Dans les bals, qui ne se rappelle avoir vu valser Mme de Montmartel et +Bérangère? C'était la fête des yeux: tantôt Bérangère appuyait sa joue +sur le sein de celle qui l'entraînait, tantôt elle renversait la tête +avec l'abandon de la bacchante. Toutes les deux gardaient pourtant les +attitudes chastes des femmes du monde, mais cette chasteté même ne +donnait que plus de saveur à leur emportement. + +Quand elles se rencontraient, elle se jetaient au cou l'une de +l'autre, avec toute la passion de la beauté pour la beauté, et les +bras s'entrelaçaient si bien pendant l'étreinte, qu'un jour la +Chanoinesse rousse leur dit en souriant: «Prenez garde, vous y +resterez!» + +C'est que la Chanoinesse rousse ne croyait pas à l'amitié des femmes. +Je ne suis pas si sceptique; si Bérangère et Mme de Montmartel +s'embrassaient si éperdument, c'est--qu'elles s'aimaient beaucoup.-- + + + + +XIX + +LES POIGNARDS D'OR + + +On a quelque peu parlé aussi de cette jeune beauté extravagante qui +voulut se faire justice d'un coup de poignard; les journaux ont +imprimé une page de son histoire en hasardant les initiales de son +nom. + +Disons cette histoire sans jeter ce nom très respecté à la curiosité +romanesque: nous nommerons Mlle Wilhelmine. + +Elle était douce comme si toutes les bonnes fées fussent venues à son +berceau; mais, sans doute, la mauvaise fée aussi l'avait frappée de sa +baguette. + +Wilhelmine fit son entrée dans le monde au milieu des enthousiasmes. +Combien d'amoureux qui se fussent sacrifiés pour elle! Beaucoup de +beauté, beaucoup d'argent, beaucoup d'esprit. Mais sur tout cela la +raison ne répandait pas sa lumière. Wilhelmine se conduisait comme une +folle, disant à tout propos: «Je ne suis pas maîtresse de moi.» + +Sur son cachet elle avait fait graver la sentence arabe: C'est écrit +là-haut, faisant ainsi Dieu responsable de toutes ces équipées. + +Le duc de Parisis, qui la rencontra dans la société anglaise de Paris, +eut naturellement la curiosité de vouloir être de moitié dans ses +extravagances, c'était pour lui une étude entraînante; il disait que +c'était par philosophie, mais c'était par amour. + +Un soir, dans une causerie presque intime, elle lui dit tout à coup: +«Montrez-moi donc un de ces petits poignards d'or dont on parle tant +autour de moi?--Chut, lui dit-il, ces poignards-là sont des joujoux +qui tuent.» + +Mais Wilhelmine était un enfant gâté: elle voulut voir les poignards +avec tant d'obstination, que Parisis osa lui dire, comme à la première +coquette venue: «Eh bien, venez demain chez moi et je vous les +montrerai.--J'irai,» dit-elle. + +Sans doute le rouge lui monta au front, car elle se leva et se perdit +dans le bal. + +Le lendemain, elle ne se fit pas attendre à l'hôtel du duc de Parisis. +«Vous voyez, dit-elle d'un air de vaillance, j'ai pris la première +heure, car je n'ai pas peur de vos poignards.» + +Son coeur battait bien fort, mais elle cachait son coeur. + +Parisis joignit les mains sur sa tête et lui baisa les cheveux. +«Je vous attendais, lui dit-il.--Eh bien, puisque je suis venue, +expliquez-moi le jeu de vos poignards.» + +Il la fit asseoir bien près de lui, trop près de lui. «Croyez-vous +aux influences occultes? lui demanda-t-il.--Je crois à tout, même +au diable, répondit-elle, d'un air brave.--Vous croyez aux +jettatores?--Oui, je crois au mauvais oeil. La journée est bonne ou +mauvaise, selon la première figure que nous voyons.--Eh bien, moi, +j'ai mis un pied dans la cabale; je crois que tout le monde est +gouverné par des esprits invisibles toujours maîtres de nos actions; +les sorcières de Macbeth sont de vieilles folles, mais la sorcellerie +est pourtant l'expression d'une vérité. J'ai découvert dans un vieux +livre, miraculeusement venu jusqu'à moi, que tout homme qui portait +malheur devait forger des poignards d'or pour conjurer le mauvais +destin.--Vous portez donc malheur?» Parisis ne voulut pas, à ce qu'il +paraît, s'expliquer là-dessus. «Peut-être, dit-il à Wilhelmine, mais +grâce à mes poignards d'or, je suis sûr de préserver les femmes que +j'aime.--Et comment faites-vous pour cela?--C'est bien simple: je +leur enfonce un de ces poignards dans les cheveux, il m'est même +arriver d'en enfoncer deux, pour plus de sûreté contre l'esprit du +mal.» + +Wilhelmine partit d'un grand éclat de rire. «C'est vous qui êtes +l'esprit du mal, puisque vous perdez toutes les femmes que vous +rencontrez.--Hormis vous.» + +Parisis regarda profondément Wilhelmine. «Moi comme les autres; depuis +que je vous ai vu, je ne vois plus mon chemin.» + +Après avoir dit cela, Wilhelmine se révolta contre elle-même et voulut +s'en aller. Mais par une tactique savante, Parisis la retint en lui +disant: «Vous n'avez rien à craindre, je ne vous aime pas.» + +Elle se retourna, et voulut lui prouver qu'il l'aimait. + +Quand elle sentit qu'elle allait, elle aussi, tomber dans la gueule du +loup, elle s'écria: «Je veux bien vous aimer, mais je ne veux pas de +vos poignards.» + +On s'aima donc. Parisis, plein de foi dans la vertu de ses poignards +d'or, ne voulut pas tenir compte de la bravade de Wilhelmine; il +en prit un--un vrai bijou--pour le ficher dans sa belle chevelure +brunissante, mais elle le saisit dans sa main et le jeta à ses pieds. +«Si je suis perdue, dit-elle en pleurant, ce n'est pas ce poignard qui +me sauverait.» + +Elle avait voulu jouer avec l'amour! Elle s'enfuit et ne revint pas, +malgré les prières de Parisis. + +Parisis lui porta malheur. Il y a des femmes qui se consolent de leur +première chute dans les ivresses ou dans les troubles d'une seconde +chute. Wilhelmine avait eu une heure de vertige; mais elle s'était +indignée contre elle-même, jusqu'à vouloir en mourir; rien ne pouvait +l'arracher au souvenir humiliant de sa faute, c'était l'enfant pris +par le feu, qui s'enfuit avec épouvante, mais qui emporte le feu. + +Wilhelmine sentit qu'elle serait consumée dans sa honte. Elle ne +voulut plus reparaître dans le monde, elle repoussa les caresses +de toute sa famille, elle s'enferma dans sa chambre comme dans une +cellule, toute à son désespoir. + +Parisis fut lui-même désespéré quand il apprit par une lettre +incohérente cette retraite dans les larmes. Cette lettre était +navrante: la fierté qui se révolte contre la honte! La pauvre +Wilhelmine s'efforçait d'y cacher son coeur blessé par des éclats de +rire; mais il comprit et il regretta d'avoir été de moitié dans cette +folie. + +Il s'était imaginé que celle qui lui tombait sous la main était une +de ces jeunes filles prédestinées au péché; il l'avait prise en se +disant: «Autant moi qu'un autre.» + +Il n'avait pas compris que c'était une vertu qui s'immolait dans +l'amour. + +A la fin de la lettre, Wilhelmine, à moitié folle, le priait de lui +envoyer un de ses poignards d'or pour conjurer les mauvais esprits. +Il n'avait aucune raison pour ne pas obéir à ce caprice. La femme de +chambre qui avait apporté la lettre reporta le poignard d'or. + +Les journaux nous ont appris le reste. Le lendemain matin, on trouva +la jeune fille baignée dans son sang. + +Wilhelmine n'avait pas mis le poignard d'or dans ses cheveux: elle +s'en était frappé le coeur. + + + + +XX + +UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MLLE REBECCA + +Nous ne suivrons pas Octave dans les mille et une aventures du +demi-monde et du monde des théâtres. Là encore il retrouvait des +grandes dames déchues ou des comédiennes qui jouaient les grandes +dames sur la scène. Naturellement, toutes le voulaient conquérir pour +l'afficher, sinon pour l'aimer un quart d'heure. Il disait avec sa +haute impertinence ce mot renouvelé de Brantôme: «Il leur faudrait +pour m'afficher tout le papier de la Cour des Comptes.» Il se +résignait à se débarrasser des femmes,--en les prenant. Mais +quelques-unes tenaient bon; elles le trouvaient si charmant, qu'elles +s'acharnaient à lui avec fureur. Il lui fallait tout son haut dédain +pour les rejeter loin de lui. Mais il lui arrivait lui-même de se +laisser piper pour quelques semaines à ces passions de hasard. + +Il ne faut pas s'imaginer que le duc de Parisis fût un mondain sans +philosophie. Il ne vivait pas comme un Sibarite sans souci du mystère +de la vie. L'esprit a aussi ses voluptés; Octave se détachait de ces +vulgaires viveurs qui ne vivent que pour vivre, tout entiers à la +gourmandise corporelle; il avait toutes les gourmandises; la soif +de l'amour n'apaisait pas en lui la soif de l'intelligence; aussi +prenait-il peut-être plus de femmes par l'intelligence que par +l'amour. En effet, sans vouloir faire la femme meilleure qu'elle +n'est, il faut avouer que c'est d'abord par l'âme qu'on la prend. + +Devant toutes les choses de la vie, Parisis posait un point +d'interrogation. Ce fut ainsi qu'il voulut étudier la mort jusque dans +l'amour. + +Une comédienne célèbre dans les théâtres de genre, plus célèbre encore +dans les clubs par ses gaillardes aventures, Mlle Rebecca,--pour ne +pas l'appeler par son nom,--rencontra Parisis dans son dernier voyage +aux courses d'Epsom. + +En arrivant à Londres, il daigna souper avec elle, un jour qu'il +devait souper avec le prince de Galles, le duc de Cambridge, le +marquis d'Englesea et le prince Alfred.--Octave aimait mieux une femme +bête que quatre hommes d'esprit; il lui promit de repasser l'Océan en +sa compagnie; il fut adorable, elle fut irrésistible: il paraît qu'ils +furent heureux en Angleterre. + +Mais Octave ne voulut plus être heureux en France, disant qu'il +fallait laisser cela aux Anglais. + +Rebecca était une fille de trop d'esprit pour insister: elle n'avait +pas l'habitude, d'ailleurs, de s'éterniser dans un amour; elle +changeait d'amants comme de bottines: c'était la fille la mieux +chaussée du monde. + +A Paris, Octave revit ça et là Mlle Rebecca. Il lui trouvait une +saveur mi-anglaise, mi-française à nulle autre pareille. Un jour +il lui fallut aller à Saint-Lazare, puisque Mlle Rebecca avait été +surprise avec quelques dames de bonne compagnie dans une maison +surnommée la maison de Sapho, une succursale de l'hôtel du +Plaisir-Mesdames, où l'on jouait dans les entr'actes. + +Rebecca ne se releva pas de cet échec; quand cette fille violente, +femme de tempêtes dans un verre d'eau, sortit de Saint-Lazare au bout +de trois mois, elle tomba malade de fureur. Les bons jours étaient +déjà passés pour elle. + +Dans son théâtre, ses meilleures amies disaient qu'elle avait donné +des représentations à Saint-Lazare. On la remercia. Ses amants eurent +peur d'être là dans sa déchéance. Elle perdit tout en quelques +semaines et retomba malade. + +Octave, qui oubliait toutes les filles galantes sans jamais vouloir +retourner la tête, eut la fantaisie de revoir encore Rebecca. +Croyait-il qu'il retrouverait tout d'un coup dans sa compagnie je +ne sais quelle chanson de jeunesse, je ne sais quel parfum de +chèvrefeuille, je ne sais quel tableau d'orgie à couleurs éclatantes? +C'était l'ivrogne qui a gardé le souvenir d'un mauvais cabaret où il a +bu une bonne pinte. + +Octave alla boulevard Malesherbes pour retrouver la comédienne de +hasard. Mais ces oiseaux-là ne perchent pas longtemps sur la même +branche; tantôt c'est un coup de vent qui les jette loin de là; tantôt +c'est un rayon qui les appelle plus loin; quelquefois l'orage les +emporte avec le rameau brisé. + +Parisis entra dans la maison qu'il connaissait bien; mais l'éternel +«Qui demandez-vous?» l'arrêta au passage. Quoiqu'il n'eût pas +l'habitude de répondre aux voies harmonieuses du rez-de-chaussée, il +répondit qu'il demandait Mlle Rebecca. Sur quoi on lui répliqua qu'il +y avait belle heure que Mlle Rebecca n'habitait plus son appartement. +«--Elle est rue des Martyrs, 16--pour en faire encore des martyrs.» + +Ce fut pour Octave une vraie surprise; il avait jugé que Mlle Rebecca +ne devait pas déchoir; or, retomber du boulevard Malesherbes, où elle +occupait un appartement de deux mille francs par mois,--quatre salons, +ameublement en bois de rose, écurie pour quatre chevaux,--dans la rue +des Martyrs, où les filles les plus huppées ne payent pas deux cents +francs par mois, c'était une vraie déroute. + +Octave alla rue des Martyrs, non plus pour chercher une heure de +gaieté, mais pour consoler celle qui venait d'être vaincue dans son +ascension. «Mlle Rebecca? demanda-t-il.--Mlle Rebecca n'est plus ici. +Elle est à l'hôpital Beaujon.» + +Le concierge apprit à Octave que Mlle Rebecca était malade en revenant +dans la maison qu'elle avait autrefois habitée. Elle souffrait depuis +longtemps de la poitrine, en disant toujours que ce n'était rien. Elle +était arrivée avec une meute de créanciers, marchandes à la toilette, +tapissiers, prêteurs sur gages, carrossiers, tous ceux qui vivent du +luxe des filles. A peine arrivée rue des Martyrs, on était venu +pour saisir ses dernières hardes; elle avait vendu jusqu'à ses +reconnaissances du Mont-de-Piété. «Le croiriez-vous, Monsieur? on +riait toujours de ses cheveux rouges; on disait qu'ils n'étaient pas à +elle; la vérité, c'est qu'elle avait la plus belle chevelure du monde. +Eh bien! comme son médecin lui conseillait de la couper pour reposer +sa tête, elle a demandé un coiffeur pour lui vendre ses cheveux. Mais +comme on lui amena un coiffeur qui lui rappela une ancienne dette, +elle ne parla plus de vendre ses cheveux.» + +Octave alla à l'hôpital Beaujon; mais il eut beau faire: c'était +un mercredi, on lui dit de revenir le lendemain avec le numéro +d'inscription, car en entrant à l'hôpital, on perd son nom, on n'est +plus qu'un chiffre. Le lendemain, Parisis retourna à l'hôpital. Il +n'avait pas le numéro; mais comme le jeudi tout le monde a le droit de +parcourir les salles, il jugea qu'il lui serait facile de reconnaître +Mlle Rebecca. Mais vainement il alla dans toutes les salles, il passa +devant tous les lits sans voir celle qu'il cherchait. Il questionna un +interne, qui finit par se rappeler que déjà deux femmes lui avaient +demandé ce nom et qu'il les avait vues s'arrêter salle Sainte-Claire +au numéro 4. «Malheureusement, dit l'interne, le numéro 4 est à cette +heure à l'amphithéâtre de Clamart, mais comme il est parti cette +nuit, vous pouvez encore arriver à temps.--Arriver à temps!» murmura +Parisis. + +Il demanda comment elle était morte. L'interne répondit qu'elle était +morte comme les autres. Et comme s'il fût frappé par un souvenir il +ajouta: «C'était une juive, elle a voulu mourir chrétienne; le curé de +Saint-Philippe-du-Roule est venu pour son abjuration: tout le monde a +été édifié ici, excepté moi. Quel Dieu va-t-elle trouver là-haut?» + +Octave avait commencé le pèlerinage, il voulut aller jusqu'au bout. +Clamart est l'amphithéâtre par excellence; c'est là que viennent tous +les sujets des hôpitaux de Paris: Rembrandt pourrait tous les jours y +retrouver sa leçon d'anatomie. + +On sait que l'amphithéâtre de Clamart est bâti sur le terrain de +l'ancien cimetière, dont on retrouve encore un coin aujourd'hui tout +ombragé de cerisiers, de saules, de pruniers et d'aubépine. On y salue +d'anciennes pierres tumulaires rongées par la lune, par la pluie, par +la gelée. C'est un cimetière plus sauvage que la mort, puisque jamais +les vivants n'y viennent. L'amphithéâtre est dans la forme des anciens +cloîtres, mais sans galeries couvertes: les promenoirs sont quatre +parterres à la française, séparés par une fontaine. + +Octave respira en passant une pénétrante odeur de giroflée et d'herbe +fauchée. On le conduisait vers le directeur qu'on ne trouvait pas. Les +parterres lui souriaient par l'éclat des bouquets, mais il reconnut +bientôt qu'il était dans le pays de la mort. Des voitures noires, sans +portières, sans vasistas, plus désolées que les voitures cellulaires, +survenaient à chaque instant pour vomir des cadavres. + +Octave s'approcha. Plus de cinquante cadavres, hommes, femmes, +enfants, étaient déjà jetés pêle-mêle dans la salle d'attente. Un +mort d'hôpital qui n'est pas réclamé n'en a pas fini avec les +pérégrinations et les aventures. + +Quoique devant une des fenêtres ouvertes, Octave n'osait regarder, +comme s'il eût craint de voir tout à coup apparaître celle qu'il +cherchait. + +Le directeur survint. Par respect pour la mort, Octave avait jeté +son cigare; mais le directeur, qui fumait lui-même, lui conseilla de +fumer. + +Il eut bientôt dit pourquoi il venait. «Eh bien! lui dit le directeur, +cherchons. «Par malheur, murmura un des hommes de peine qui voulait +rire en attendant «l'heure de la distribution,» on ne reconnaît pas +ici les gens à leur habit.» + +En effet, c'est la nudité dans toute sa misère. Que doit dire l'âme, +si elle voit ainsi son corps! Mais l'étude n'est-elle pas aussi une +prière? Le médecin qui cherche la vie dans la mort n'a ni un homme ni +une femme sous les yeux,--il a un sujet. + +Octave entra dans cette grande salle toute inondée de lumière, ceinte +de beaux arbres chanteurs. Il vit des femmes, il vit des jeunes +filles, il ne reconnut pas Rebecca. «C'est qu'elle a été de la +première distribution, dit le directeur, à moins qu'elle ne soit pas +encore arrivée.» + +Deux hommes de peine apparurent avec une civière: ils venaient pour la +seconde distribution. Ils prenaient les cadavres pour les transporter +avec une philosophie qui surprit Octave; l'un avait une rose sur les +lèvres, l'autre était à peine à la dernière croûte de pain de son +déjeuner. + +Parisis alla dans la première salle de la dissection. Quoiqu'il fût +venu là pour chercher Rebecca, un sentiment plus élevé l'agitait: une +fois de plus son esprit redescendait dans l'abîme du néant, comme pour +y chercher les âmes de tous les corps abandonnés. Selon sa coutume, il +posait des questions. «Hélas! lui répondait le directeur, Montaigne +disait: «Que sais-je?» moi je dis que je ne sais rien. Si je vous +montre dans sa chair et dans ses os le sublime écorché de Houdon, +j'avouerai que Dieu en créant un homme a créé une merveille; mais +si je vous montre tout à l'heure au microscope une fourmi, vous +reconnaîtrez que la merveille est plus grande encore, puisqu'elle +indique mieux l'infini, puisque cet exemplaire lilluputien est tout +aussi merveilleusement imprimé que l'exemplaire in-folio. Si Dieu a +fait tout cela, c'est un grand artiste: si Dieu ne l'a pas fait, le +hasard est un grand maître.» + +Survint un professeur célèbre: «Où est l'âme?» lui demanda Octave qui +le connaissait bien. + +Le professeur ouvrit un cerveau. «Hélas! lui dit-il, je ne vois pas +plus l'âme ici que je ne vois Dieu dans le ciel.» + +Octave avait jeté ça et là un vague regard dans la salle: cinquante +étudiants, par groupes de trois ou quatre, étudiaient l'opération de +l'os maxiliaire. Tout à coup il s'écria: «La voilà!» + +Il avait reconnu Rebecca au moment où un étudiant lui arrachait une +dent pour mieux trancher la mâchoire. C'était un horrible spectacle. +Il pâlit et s'approcha. Le professeur fit signe à ses élèves de +suspendre leur travail. Octave avait reconnu Rebecca à ses longs +cheveux rouges, qui descendaient jusqu'à terre, humides et épars. + +Elle avait gardé toute sa beauté biblique; la mort y avait imprimé +plus de caractère encore. Mais, dix secondes plus tard, la joue eût +été coupée: déjà un étudiant approchait le scalpel. «Vous voyez, dit +le professeur, que les hôpitaux respectent leurs morts; on les a +accusés de vendre les chevelures, regardez celle-ci!--Oui!» dit +Parisis tristement. Il la connaissait bien, cette chevelure-là! + +L'étudiant qui avait arraché une dent à Rebecca la replaça par un +sentiment de respect pour la mort, car pour lui, depuis que Parisis +avait reconnu Rebecca, ce n'était plus un sujet, c'était une femme. + +Octave lui dit gravement: «Monsieur, je vous remercie.» + +La lèvre supérieure avait été relevée; l'étudiant y appuya le doigt +avec douceur pour la refermer; la bouche reprit le dessin que la mort +lui avait imprimé. + +Quelques secondes encore, Octave regarda en silence cette figure aux +belles lignes, qui faisait songer aux femmes de la Bible. Un autre +étudiant, ayant apporté un suaire, le répandit comme une chaste robe +sur ce pauvre corps abandonné qui, jusqu'à l'arrivée d'Octave, n'avait +été vêtu que de la pudeur de la Science. + +Octave détourna le linceul pour voir encore une fois cette figure que +la passion avait profanée et que la mort faisait blanche devant Dieu. +Il lui prit la main et la baisa doucement. + +Le même jour, il lui donna un tombeau au cimetière des juifs, et il y +mit cette épitaphe: + + POURQUOI VOUS DIRAIS-JE MON NOM! + + + + + +LIVRE IV + +LA TRAGÉDIE + + + * * * * * + + +I + +LA CONFESSION DE VIOLETTE + + +Que ces tableaux du musée secret de la vie moderne s'effacent +de nos yeux sous les douces images de Violette et de Geneviève. + +On n'avait pas reçu de nouvelles de Violette depuis sa fuite. Un +ami d'Octave lui dit qu'il l'avait vue à Rome. Une amie de Mme de +Fontaneilles lui dit qu'à Biarritz on s'était montré du doigt une +jeune fille voilée qui passait pour Violette de Parme. Rien de plus. +Où était-elle? Sur quel rivage hospitalier avait-elle porté son +désespoir? + +Un matin, Geneviève reçut une lettre timbrée de Madrid. C'était une +lettre de Violette. «Madrid! Que peut-elle faire à Madrid?» se demanda +Mlle de La Chastaigneraye. Et elle dévora cette longue lettre qui +était la confession de Violette. + + Madrid, ce 12 août. + + «Ma chère Geneviève, + + «Quand cette lettre tombera sous vos beaux yeux, je ne serai plus + de ce monde; pardonnez-moi, si je joue, moi aussi, la Dame de + Coeur. + + «Il faut se confesser avant de mourir. Je vous choisis pour mon + confesseur, c'est devant vous que je veux m'humilier dans l'esprit + de Dieu, c'est à votre coeur que je veux tout dire. + + «Ce n'est pas faute de prêtre que je vous choisis; j'en ai trouvé + partout depuis que je fuis la France, depuis que je me fuis + moi-même. A l'heure où j'écris, j'en vois un à la fenêtre voisine + qui lit son bréviaire; mais que lui dirais-je? Je ne suis pas de sa + paroisse: Écouterait-il bien les paroles d'une étrangère qui porte + un coeur comme le sien sans doute, mais qui meurt d'une passion + qu'il ne comprendra pas? + + «Vous, Geneviève, vous me comprendrez, parce que vous m'aimez. + + «Je vous ai dit ça et là, dans les hasards de la causerie, une + page de la vie de mon coeur. Je vais me confesser toute. + + «Mes premières années méritent-elles bien qu'on s'y arrête? J'ai + vécu toujours abritée par cette adorable femme toute de travail et + de prière que je croyais ma mère. Mais n'était-elle pas ma mère? + J'ai lu depuis l'histoire de d'Alembert et de Mme de Tencin. + Vous savez que d'Alembert avait été abandonné par cette grande + pécheresse de la Régence, qui avait fait de son frère un cardinal + et qui faisait de son fils un enfant perdu. Cet enfant perdu fut + un enfant trouvé et retrouvé, grâce à une vitrière qui lui donna + son lait, son pain, son sang. Elle lui donna une âme. Elle en fit + un homme. S'il porta des fruits, cet arbre de science, ce fut par + la greffe; s'il fut un homme, ce fut par sa seconde mère. Aussi + ai-je compris ces terribles paroles qu'il dit à la première quand + elle revint à lui: «Je ne vous connais pas! Ma mère, c'est la + vitrière!» + + «Moi, je n'aurais pas eu la brutalité de d'Alembert, sans doute, + parce que je suis une femme. Mais tout en accueillant ma première + mère, je fusse restée l'enfant de la seconde, si toutes les deux + avaient vécu. Et si la seconde eût été toujours ma mère, je puis + dire que j'eusse été toujours sa fille, car je m'explique bien + pourquoi elle me cacha à ma première mère, c'est qu'elle la + connaissait, c'est qu'elle avait peur de me perdre, c'est qu'elle + voulait vivre pour moi. + + «Tant qu'elle vécut, je fus heureuse. Elle avait choisi pour mes + mains délicates un travail charmant. Pendant qu'elle raccommodait + de la dentelle, je faisais des fleurs. Je trouvais bien doux de + veiller à côté d'elle, je ne croyais pas travailler, et il se + trouvait que j'avais gagné ma journée. + + «Dans les heures de repos, je lisais, et je ne lisais que des + livres pieux. Maman était sévère, elle avait veillé comme une + sainte à ma première communion. Elle m'avait expliqué avec + l'accent chrétien tous les miracles et toutes les beautés du + christianisme; je ne vivais que dans le monde des purs esprits, + aucune mauvaise pensée n'était venue en deçà de notre porte. + + «Certes, nous n'étions pas riches, mais nous ne pensions pas que + la richesse fût un bien. Nous avions un petit appartement sous les + toits, mais tout y était gai, les fenêtres avaient pour horizon + le ciel et les arbres du Luxembourg. Je ne me contentais pas de + fabriquer des fleurs; pour les mieux connaître, j'en cultivais. + J'ai lu que je ne sais plus quel philosophe voyait la nature dans + un fraisier, moi je m'étais fait toute une compagnie, + un monde avec des roses, des violettes, des pervenches, des + giroflées; j'avais même un arbre sur ma fenêtre, un lilas qui + émerveillait tous nos voisins; j'avais aussi un fraisier, mais + c'était par gourmandise, car j'y cueillais jusqu'à cent fraises + par an. + + «Que serait-il arrivé si maman eût vécu? + + «J'avoue que je n'aurais pas eu grand plaisir à épouser un homme + de ma condition; quoique je n'eusse pas lu de romans, j'avais mon + idéal comme s'il coulât encore en moi un peu du sang des Parisis. + Je ne saurais vous dire comme mon orgueil s'éveilla quand j'appris + que ce beau monsieur qui avait osé me parler dans la rue, et que + j'aimais déjà malgré moi, était un duc. + + «Geneviève, ce fut mon premier péché. Et voyez le malheur; + que le démon vous a touché, vous êtes presque à lui. La porte de + l'orgueil fut pour moi la porte de l'enfer. + + «Maman mourut. Elle m'avait plusieurs fois parlé de son pays; elle + me disait que nous ferions bientôt le voyage pour aller voir une + grande dame de ses amies qui me ferait peut-être une dot si je + trouvais un brave homme pour m'épouser. Plus d'une fois elle + pleura en m'embrassant; je n'osais l'interroger, car je ne voulais + pas lui parler de mon père, puisqu'elle ne m'en parlait pas. + Quelques mots surpris dans l'escalier pendant le commérage des + voisines m'avaient avertie vaguement que ma mère n'était pas + mariée. Mais elle était si pieuse et si bonne, que je me disais: + Dieu lui a pardonné. + + «Quand elle tomba malade, elle me retint un jour devant son lit + pour me faire des confidences, puis tout à coup elle se re + en disant: Non, je n'en mourrai pas, nous parlerons de cela plus + tard, quand nous irons en Bourgogne. Elle ne croyait pas à sa mort + prochaine, mais elle mourut soudainement d'un anévrisme. La parole + lui manqua pour me dire la vérité; quand j'arrivai devant son lit, + elle expirait. «Louise! Louise! dit-elle, Dieu....» + + «Elle ne dit pas un mot de plus; elle aurait pu prononcer peut-être + quelques paroles, mais elle n'eut pas le courage de me dire en + mourant: «Je ne suis pas ta mère.» + + «La misère est venue s'abattre sur ce pauvre petit appartement en + deuil, tout me manqua à la fois: ma mère, le travail, le courage! + Ce fut alors que survint M. de Parisis. Il me sauva de la misère, + il m'emporta dans un rêve d'or; mais je n'étais sauvée que pour + être perdue. + + «Je n'avais pas eu le temps de feuilleter les papiers de maman + Ce n'est que depuis ma sortie de prison que j'ai pu découvrir + l'histoire de ma naissance, en lisant des lettres et des + brouillons de lettres que ma mère cachait dans un petit coffret + en bois noir où je ne croyais trouver que des factures. + + «Est-ce la peine de vous parler des lettres de Mme de Portien et + des réponses de maman, ou plutôt des lettres de ma mère et des + réponses de sa femme de chambre? Pendant la première année, ma + mère s'inquiéta de moi, elle vint me voir une fois, elle gronda sa + femme de chambre de lui écrire trop souvent, elle lui recommandait + de dire _mon enfant_ et non _votre enfant_. + + Au bout d'un an, il n'y avait plus de lettres de Mme. de Portien; + elle voulait tout oublier pour mieux faire tout oublier. Je + trouvai des brouillons de lettres de maman où la pauvre femme + parlait avec adoration de la petite Louise. A ma première + communion, elle écrivit encore, ce fut la dernière fois. Ce qu'il + y a d'admirable, c'est que dans ces lettres elle ne lui parle + jamais d'argent. Et Mme. de Portien n'en parlait pas non plus. + + «Maintenant, quel fut mon père? Là est le secret éternel, mais + ce ne fut pas ce M. de Portien. Je ne dis pas cela pour calomnier + ma mère, je dis cela parce que je me confesse et que je vous dois + toute la vérité. + + «Je vais mourir et je ne me plains pas. J'ai eu ma part de + bonheur. J'ai adoré M. de Parisis; les jours que j'ai passés avec + lui ont été des siècles. Qu'ai-je à regretter? Je vous jure, ô ma + douce et sainte Geneviève, que c'est pour moi une joie encore + de penser que je me sacrifie à votre bonheur. Moi vivante, vous + n'épouseriez pas Octave, voilà pourquoi je meurs heureuse. La vie + est ainsi faite, il faut savoir se retirer de devant le soleil des + autres. J'étais comme l'arbre empoisonné: vous seriez morte sous + mon ombre. + + «En face de Dieu qui m'entend, en face de vous qui êtes l'image de + la vertu, je le déclare encore, car je veux vous prouver que je + ne suis pas tout à fait indigne du doux nom de cousine que vous + m'avez donné. Je n'ai pas eu d'autre amant que le duc de Parisis. + Il a été cruel en m'abandonnant. Vous savez qu'il m'avait envoyé + un bon de dix mille francs comme à la première venue. J'ai juré de + me venger. Et je me suis vengée! + + «Ah! j'avais une vengeance bien noble. C'était de retourner rue + Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, de travailler jour et nuit, de + mourir à la peine. + + «Mais Mme. d'Antraygues, qui connaissait les hommes, m'enseigna + l'autre vengeance. Il ne faut pas la condamner, car c'est un brave + coeur; elle a ses heures de fragilité, mais elle a gardé toute sa + noblesse d'âme. + + «Sur ses conseils, je me jetai donc la tête la première dans ce + tourbillon de la comédie parisienne, dans ce steeple-chase de + toute la folie du luxe et de l'amour. La pauvre Violette, foulée + aux pieds, devint l'orgueilleuse Violette de Parme. Ce fut Mme. + d'Antraygues, qui me donna mon premier billet de mille francs + avant de partir pour l'Irlande. J'avais été très malade, presque + condamnée, mais elle me dit que j'étais plus belle que jamais, la + première fois qu'elle me conduisit boire du lait au Pré Catelan + par des chemins détournés, car elle se cachait et je ne voulais + pas me montrer. + + «C'était sans doute parce que nous nous cachions que nous fûmes + surprises. Le prince Rio vint vers nous et demanda à la comtesse + l'honneur de m'être présenté. Vous avez raison, lui dit-elle, car + celle que vous voyez là, dans tout l'éclat de ses vingt ans et de + sa beauté, est une princesse par la grâce de Dieu. Elle ne vous + dira jamais son nom; elle ne veut être connue à Paris que sous le + nom de Violette de Parme. + + «L'orgueil qui m'avait perdue parce que M. de Parisis était duc, + me perdit encore une fois parce que celui qui nous parlait était + prince. Je sentis tout de suite que je ne l'aimerais pas, mais + c'était l'homme qu'il me fallait pour jouer mon jeu. Je ne fis + pas trop de façons pour aller dîner avec lui dans un salon du + Petit-Moulin-Rouge. Je savais que le duc y allait quelquefois, je + ne désespérais pas de le rencontrer et de passer fièrement devant + lui au bras du prince. + + «A la fin du dîner, on était éperdument amoureux de moi, on + m'offrait des diamants, un hôtel, des équipages. Je ne rentrai pas + chez moi; mais tout en allant chez le prince, j'étais bien décidée + à ne pas être sa maîtresse. + + «Le prince me trouva bizarre, mais il était bon prince; ce qu'il + aimait en moi, c'était ma figure. Lui aussi était un orgueilleux, + c'était déjà quelque chose que de m'afficher. Il y a des + qui veulent être, il y a des gens qui veulent paraître. Ma + «bizarrerie» ne l'empêcha pas de me donner cent mille francs et de + me meubler, avec le luxe du plus pur Louis XVI, un hôtel rue de + Marignan, où il vint trois fois par semaine dîner avec ses amis, + des hommes du monde, des journalistes, des hommes politiques, des + diplomates et des artistes. + + «C'était bien un peu le monde de Parisis; mais comme on ne m'avait + pas connue avec lui, naturellement personne ne me reconnut chez le + prince. + + «Cette vie-là, je vous l'avouerai, me plut beaucoup, quoique je + souffrisse beaucoup, quoique je souffrisse toujours. J'espérais + venir à bout de mon coeur; mais point. Plus je m'éloignais + d'Octave, plus je le retrouvais. + + «Il était en Angleterre quand je fis ma première entrée dans le + monde du Bois. On vous a parlé du bruit qui retentit autour de + moi. Quand on voit monter peu à peu une courtisane cela n'étonne + personne.--Ah! c'est celle-ci!--Ah! c'est celle-là!--Connue! + reconnue! tout est dit. Mais quand une courtisane apparaît + un grand luxe sans qu'on puisse dire d'où elle vient, toutes les + curiosités sont en éveil, elle triomphe avec éclat. C'est un feu + d'artifice qui n'a pas été annoncé. + + «Le prince ne pouvait croire à son bonheur; jusqu'à minuit, + c'était le plus heureux des hommes, mais à minuit, je m'enfermais + dans ma chambre et je me jetais voluptueusement dans la solitude + de mon lit. + + «Je n'étais pourtant pas une sainte. Je me hasardais dans tous les + périls, j'étais coquette avec tous les hommes, comme une femme qui + veut se faire une cour. J'éprouvais une joie secrète de me prouver + que j'étais vertueuse sous le masque d'une pécheresse. + + «Ce fut ainsi que j'allai un soir à Mabille à l'insu du prince; + ayant appris la langue du pays avant d'y entrer, décidée à + répondre à toutes les apostrophes. J'avais dîné en folle + compagnie, et je crois bien que j'avais bu un peu trop de vin de + Champagne. + + «Je vous ai dit comment j'y avais rencontré Octave, comment il + s'était repris à moi selon les prédictions de Mme d'Antraygues. + Mais, en le retrouvant, je ne retrouvai plus mon coeur. Il y avait + de l'orage dans le ciel. + + «Vous savez mieux que moi l'histoire de Dieppe. Je ne lui ai pas + dit toute ma jalousie, mais je compris alors qu'il vous aimait. + Les femmes qui aiment ont la double vue. Vous me haïssiez et je + vous haïssais; dans ma jalousie aveugle, croyant frapper Octave au + coeur, je m'enfuis avec ce grand d'Espagne qui n'avait de grand + que sa grandesse. Tout naturellement je fus tout aussi «bizarre» + avec lui qu'avec le prince. + + «Mais j'avais beau vouloir m'étourdir, je ne vivais que pour + Octave; mon âme était toute à sa pensée, mes yeux le cherchaient + partout. + + «Mais vous savez le reste. Vous savez ma rencontre avec ma mère. + Je vous avouerai que la force du sang ne se trahit pas alors. Et + pourtant, quoique Mme de Portien n'eût pas une figure sympathique, + je me souviens que j'éprouvais quelque plaisir à la voir. C'est + peut-être un préjugé, mais il me semble qu'elle ne me parut pas + être une étrangère pour moi. + + «La pauvre femme! Dans quelques heures je la reverrai, si Dieu lui + permet ce bonheur de revoir un enfant qu'elle a abandonné. Qui + sait si elle aussi n'a pas subi cette fatalité du coeur qui trahit + toujours les vertus de la femme? + + «Vous avez voulu tenter une belle chose. Vous avec dit à Octave de + m'épouser pour arracher de ma main ces violettes de Parme qui la + souillent. Mais la vertu est comme les sources vives, elle ne + remonte jamais. Ce n'était pas moi qui devait épouser Octave; un + mariage aussi éclatant eût montré ma chute plus grande encore. + + «Grâce à vous, grâce à cette douce Hyacinthe que vous m'aviez + donnée, j'ai failli prendre racine à Pernan pour y vivre dans le + repentir et la charité. Vous savez que les souvenirs vivants m'en + ont chassée. + + «Et d'ailleurs, je voulais mourir. Je voulais mourir pour vous, + sinon pour moi. Croiriez-vous que vingt fois le courage m'a + manqué? Une femme qui ne s'est pas tuée du premier coup ne trouve + plus la force de se tuer. + + «Le courage m'est enfin revenu. + + «Suis-je digne de revêtir le linceul blanc? Ai-je assez expié mes + fautes? Ma prison a été un long supplice, ma délivrance ne m'a pas + délivrée de mes chagrins. Vous avez été un ange pour moi, aussi + c'est à vous que je demande des prières. + + «Avant les prières, j'ai une grâce à vous demander: c'est + d'épouser Octave, car je ne veux pas que ma mort soit inutile. Et + puis il me semble que je serai dans votre bonheur. + + «Ne me pleurez pas, je meurs contente. + + «Vous m'avez donné un million, je vous lègue un million. Ce que + j'ai dépensé était la fortune de ma mère. + + «J'aime tant à causer avec vous, ma chère Geneviève, que j'allais + oublier l'heure de la mort. + + «Adieu! à Dieu! + + «VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS.» + +Et d'une écriture plus fiévreuse, Violette avait jeté ces mots après +sa signature. + + «Quand vous vous promènerez avec Octave dans le parc de Par + ou de Champauvert, si vous voyez à vos pieds une pauvre petite + violette des champs--pas une violette de Parme!--ne la foulez pas + dans la poussière; penchez-vous pour la cueillir, respirez-la et + donnez-la à votre mari. Il se souviendra de moi, mais vos mains + auront sanctifié le souvenir. + + «Adieu!» + +Mlle de La Chastaigneraye pleura beaucoup en lisant la confession de +Violette. Elle sentait que c'était un coeur et une âme qui parlaient. +«Ah! oui, dit-elle en se rappelant cette douce figure, c'est Violette +qu'il faut appeler la DAME DE COEUR.» + +Violette était entrée si profondément dans la vie de Geneviève, qu'il +lui semblait qu'en la perdant elle perdait quelque chose d'elle-même, +un battement de son coeur, un rayon de son âme. «Et pourtant, +dit-elle, j'étais jalouse jusqu'à en mourir!» + + + + +II + +OCTAVE A PARISIS + + +Mademoiselle de La Chastaigneraye écrivit à la marquise de Fontaneilles: + + «Ma chère Armande, + + «Je suis désespérée plus que jamais. Je reçois une lettre de + Violette, et cette lettre c'est l'adieu d'une femme qui va mourir. + + «Cette fois, si tu ne viens pas tout de suite, je pars pour + l'Abbaye-au-Bois. Je t'embrasse. + + «GENEVIÈVE.» + +Mlle de La Chastaigneraye avait un trop noble coeur pour songer à +épouser Octave devant le tombeau de Violette. + +La marquise de Fontaneilles pria par un mot le duc de Parisis d'aller +la voir. «Mon cher duc, lui dit-elle, ne perdez pas une heure; cette +pauvre Violette est morte, c'est par un dévouement sublime pour +Geneviève et pour vous-même. Partez de suite pour Champauvert, dites +que j'y serai demain avec le marquis. Il faut que dans quinze jours +Mlle de La Chastaigneraye soit la duchesse de Parisis.» + +Octave partit une heure après, non sans avoir tenté d'entraîner avec +lui la marquise. Il arriva la nuit à Parisis; le lendemain, à midi, il +descendait de cheval dans la cour de Champauvert, quelque peu surpris +de ne pas voir apparaître Geneviève, car dès qu'on voyait poindre une +figure dans l'avenue, on avertissait la jeune châtelaine. + +Un domestique s'avança sur le perron. «Monsieur le duc ne sait donc +pas que mademoiselle est partie!--Partie! Depuis quand?--Depuis +hier?--Elle est allée à Paris?--Oui, monsieur le duc.--Quand doit-elle +revenir?--Oh! pour cela! ni moi non plus, répondit le domestique dans +la mode de son pays. On a parlé ici du couvent, presque toute la +maison a été remerciée et je vais rester seul ici avec ma femme. On a +donné l'ordre de vendre les chevaux.--C'est sérieux, pensa Parisis.» + +Il remonta à cheval. Il voulut repartir pour Paris, mais il se ravisa +et se contenta d'écrire à la marquise de Fontaneilles: + + «Chère marquise, + + «Nos destinées jouent aux quatre coins. Pendant que je viens à + Champauvert, Geneviève va à Paris. Faut-il que je rebrousse chemin + ou qu'elle revienne sur ses pas? Jugez. J'attends! + + «PARISIS.» + +Le lendemain, Parisis reçut un télégramme qui ne renfermait qu'un mot: + + Attendez. + +Octave attendit. Il ne craignait pas de trop s'ennuyer, car il y +avait au château une armée d'ouvriers. Le spectacle du travail des +autres est une vive récréation pour l'esprit, surtout quand le travail +des autres est pour soi-même. En l'absence de l'architecte, Parisis +pouvait donner de bons conseils pour les détails de la restauration +du château. Il n'était pas né artiste, mais il avait le sentiment de +l'art dans toutes ses faces, peinture, sculpture, architecture, art +antique, art chrétien, art de la Renaissance, art rococo, art moderne; +supérieur en cela à Monjoyeux lui-même, qui était absolu dans son +style, qui n'aimait pas Louis XII et qui eût massacré les plus jolis +motifs pour métamorphoser à son gré le caractère du château. + +Octave ne croyait pas que Violette fût morte. Toutefois son souvenir +attristait encore la solitude de Parisis. + + + + +III + +LE DÉFI A DIEU + + +Ce jour-là, Octave feuilleta la bibliothèque du château. Il avait +ouvert cinquante volumes. Il avait traversé à vol d'oiseau, on +pourrait dire à vol de hibou, toute l'histoire des philosophes, mais +pénétrant surtout dans les sciences occultes, quoique le caractère de +son esprit l'appelât toujours dans les régions lumineuses. + +C'était un dimanche. Tout le monde du château était à une fête +voisine. Il n'avait voulu retenir personne. Il était donc seul. Le +soir amenait l'ombre, le ciel s'était voilé. Il se rappela qu'il +n'était pas allé à la chapelle, on lui avait remis depuis longtemps +les clefs de la crypte. + +Il était presque nuit quand il entra dans la chapelle. + +A la mort de son mari, la duchesse de Parisis eut une telle horreur de +la nuit qu'elle ne dormit jamais sans lumière, pareille en cela à Mme +de Montespan qui se voyait déjà dans le linceul dès que l'ombre se +répandait sur elle. Quand on descendit à son tour la duchesse de +Parisis dans la chapelle souterraine, Octave qui savait avec quelle +terreur sa mère envisageait la nuit, voulut qu'une lampe brûlât +perpétuellement devant son tombeau. + +Aussi dès qu'il ouvrit la porte de la crypte, il vit passer un pâle +rayon de lumière. Il descendit avec une sourde émotion, s'efforçant +de ne voir dans la mort que la mort elle-même, voulant supprimer les +sombres cortèges que lui font les poètes et les visionnaires. Quand il +fut aux derniers degrés de l'escalier en spirale, il s'arrêta, regarda +tous les cercueils et les salua avec piété. + +C'étaient pour la plupart des cercueils de pierre et de marbre, tous +rangés autour d'un autel où le jour des Morts le curé de Parisis +venait dire la messe. Quelques-uns des cercueils, les derniers, +étaient en bois de hêtre recouvert de velours à clous d'argent. +C'étaient les derniers venus. Parisis retrouvait parmi ceux-là son +père et sa mère. Il vint se pencher au-dessus et appuya les deux mains +comme s'il touchait les deux morts bien-aimés. + +Quoiqu'il n'eût pas l'habitude de s'agenouiller, par un mouvement +involontaire et soudain il tomba à genoux et mit ses lèvres sur +le velours de chaque cercueil. Il lui sembla qu'il sentait des +tressaillements sous ses lèvres. + +Je ne sache pas un athée qui n'ose rayer d'un trait de plume +l'immortalité de l'âme. Et pourtant s'il n'y a qu'un pas de la vie +à la mort, il n'y a qu'un pas de la mort à la vie. + +Octave se leva. Il regarda cette éternelle lumière qui ne brûlait que +pour ceux qui ne voient plus et retourna vers l'escalier. Quand il fut +sur la dernière marche, il salua gravement comme à son arrivée. Il lui +sembla que les morts lui disaient adieu. Dans le silence funèbre, il +crut entendre ce mot qui l'obsédait toujours: «C'EST LA!» + +Il remonta silencieusement l'escalier; mais dès qu'il eut refermé la +porte, il murmura en essayant de sourire: «Non! je ne veux pas que +ce soit là.» Il se sentait protégé par sa mère. «Je défie tous les +esprits de m'enchaîner à la destinée des Parisis, je brise les liens +de la légende et je m'affranchis de tout en bravant tout.» + +Quoiqu'il se crût maître de lui et de sa destinée, il ne fut pas +fâché de se retrouver au grand air et d'allumer un cigare. Le cigare, +l'ami de l'homme depuis que le chien l'a trahi--depuis qu'il y a des +chiens enragés. + +La vie de château, dépouillée de toutes ses suzerainetés, n'est plus +possible que si on y apporte la vie de Paris. Je sais des châtelains +qui ne reçoivent de Paris que le journal; ceux-là se nourrissent trop +de la vie idéale; il leur faut alors une grande force d'imagination +pour trouver que tout est bien, même si comme Candide ils cultivent +leur jardin. + +Octave, qui n'avait pas prévu son voyage, n'avait rien emporté du +boulevard des Italiens, pas même un journal. + +Aussi, après le dîner, il ne lui resta qu'une ressource, celle de +remontera la bibliothèque. Cette fois il feuilleta des romans; il +n'avait pas la main heureuse ce jour-là: il tomba sur le _Moine_ de +Lewis. Il l'avait lu déjà, il le relut à vol d'oiseau, mais trop +encore pour ne pas se pénétrer de la terreur que répand ce chef +d'oeuvre. + +Le vieux Dominique, qui lui avait servi à dîner, vint lui demander +s'il voulait du feu. «Oui, dit Octave, qui n'aimait pas la solitude; +le feu est un gai compagnon: d'ailleurs cela fera plaisir aux +grillons, aux araignées, aux moucherolles qui habitent cette +bibliothèque, sans compter que tous ces livres-là ne seront pas fâchés +de se réchauffer un peu, car ils me semblent tous morfondus.» + +Il y avait au bout de la bibliothèque une cheminée en bois sculpté du +temps de François 1er où couraient des salamandres. La bibliothèque +était alors une salle d'armes. Au XVIIIe siècle, autre temps autres +moeurs, la plume avait conquis ses droits de haute noblesse; on +recueillit tous les livres épars dans le château et on les logea dans +cette grande pièce abandonnée. + +Octave fut content de voir du feu. En se chauffant les pieds, il se +vit dans la glace et faillit ne pas se reconnaître. La vie méditative +qu'il menait depuis le matin avait altéré son expression railleuse. +En outre, il avait bien un peu négligé ses cheveux et ses moustaches. +«Diable! dit-il, si je restais toute une saison en province, je ferais +une drôle de rentrée à Paris.» + +Il traîna un canapé devant le feu et s'y renversa, toujours un livre à +la main. Ce livre, c'était Descartes. Il avait voulu refaire le +tour des idées dans les tourbillons du grand philosophe. Au premier +tourbillon il s'endormit. + +Quelle heure était-il quand il se réveilla? Le feu s'éteignait, +les quatre bougies brûlaient encore, mais ne devaient pas brûler +longtemps. Il voulut sonner. Il y avait encore un cordon, mais il n'y +avait plus de sonnette. Il appela, mais tout le monde était à la fête. +Il ouvrit la fenêtre. Un orage était survenu, un coup de tonnerre +retentit; le vent se déchaînait dans les grands arbres: de noires +nuées sillonnées d'éclairs ensevelissaient le château. C'était le +dernier orage de la saison, mais il devait laisser un beau souvenir. + +A travers les grandes voix du tonnerre et du vent, Parisis entendit au +loin les violons, ces violons rustiques qui ne seraient pas étouffés +par la trompette du Jugement dernier. «C'est bien, dit Octave, on +s'amuse là-bas; ne soyons pas un trouble-fête, d'autant qu'après tout +je trouverai bien mon lit tout seul. Quelle heure est-il?» + +Il n'y avait qu'un sablier dans la bibliothèque. Sans doute un des +Parisis avait voulu exprimer que même avec les philosophes il ne faut +pas perdre son temps. + +Quand une fois le sommeil du soir vous a pris dans ses chaînes, on +a toutes les peines du monde à briser les liens. Octave avait beau +étendre les bras, il resta à moitié anéanti sur le canapé où il +s'était rejeté comme en fuyant l'orage. + +L'orage était bien pour quelque chose dans cet ensevelissement de ses +forces. Il avait continué par ses rêves son voyage dans le pays des +Esprits. «Suis-je assez bête, murmura-t-il, pour me laisser envahir +par toutes ces rêveries de philosophes ou de chercheurs, qui n'ont +jamais aimé la terre parce qu'ils n'avaient pas cent mille livres de +rente pour s'y trouver bien! La terre est notre patrie passée et notre +patrie future, nous n'en avons point d'autre. Le tonnerre a beau +gronder, il ne m'épouvante pas. La science nous a conduits dans la +coulisse, nous savons maintenant comment on fait le tonnerre.» + +Mais Parisis avait beau se dire toutes ces belles choses, une +vague terreur s'était répandue sur lui. «Il faut bien l'avouer, +poursuivit-il d'un ton moins fier, à force de science, nous savons que +nous ne savons rien de Dieu.» + +Il avait beaucoup discuté avec les philosophes d'aujourd'hui, il avait +dîné avec les plus fiers apôtres de l'athéisme, mais ils accusaient çà +et là des phrases superstitieuses. Parisis se moquait de toutes les +superstitions, mais il eût été désespéré de rencontrer le matin un de +ces musiciens redoutés par leur mauvais oeil, d'autant plus terrible +qu'il porte bonheur à eux-mêmes. «Eh bien! dit tout à coup Octave, je +veux en finir avec ces derniers nuages de la bêtise humaine.» + +Sur la cheminée, il n'y avait qu'une glace sans tain. Il se +leva et marcha droit au fond de la bibliothèque, devant un grand +miroir qui descendait du plafond jusqu'au parquet. Le miroir n'était +éclairé que par la réverbération des quatre bougies. «J'oubliais! dit +Parisis. Pour que les esprits se manifestent, il ne faut que trois +lumières.» + +Il retourna sur ses pas et éteignit la quatrième bougie. «Maintenant, +dit-il en revenant au miroir, il doit être minuit, et le moment +est bien choisi, puisque le vent siffle et que le tonnerre tonne. +Montre-toi, Satan!» Il se regarda. Or lui, qui jusque-là n'avait +jamais eu peur de qui que ce fût au monde, il eut peur de lui-même. +Dans cette lumière douteuse, il se trouva d'une pâleur mortelle; il +essaya de sourire, mais son expression demeura grave et triste. + +Il attendit bravement, se regardant toujours. Un éclair passa, il vit +une vague image dans la glace. + +Une fenêtre s'ouvrit avec fracas, les bougies s'éteignirent, et +Octave, qui se regardait toujours dans la glace, vit deux figures. +L'effroi le saisit: il appela Dominique et retourna vers la cheminée +pour rallumer les bougies. Il n'osait regarder. Cependant, quand il +eut fait jaillir le feu d'une allumette, il ouvrit bien les yeux. + +Une femme s'avançait vers lui. Il laissa tomber l'allumette.... + + + + +IV + +LA MORTE ET LA VIVANTE + + +Quelle était cette femme qui s'avançait ainsi vers Octave? «Elle!» +s'écria-t-il avec effroi. Il croyait voir Mme Révilly. Il s'imagina +qu'elle était sortie de son tombeau pour venir lui reprocher sa mort. + +Vous n'avez pas oublié Mme d'Argicourt, cette blonde Bourguignonne +haute en amour, avec laquelle il avait valsé--la valse des Roses. +--Vous n'avez pas oublié non plus que, par un singulier jeu du +souvenir, Octave s'était imaginé, en la revoyant après la mort de +Mme de Révilly, que c'était Mme de Révilly elle-même qu'il revoyait. + +Son aventure avec ces deux femmes avait été si rapide, il les avait +si peu vues avant de les aimer, que ces charmantes figures se +confondaient dans sa mémoire. Il avait beau vouloir recomposer les +deux figures, dès que son esprit recommençait le dessin de l'une, la +figure de l'autre s'imposait. + +Cette nuit-là, à peine eut-il distingué vaguement les traits de Mme +d'Argicourt, qu'il s'imagina que Mme de Révilly était devant lui. + +Tout autre, à sa place, se fût peut-être évanoui, mais il dominait sa +peur, toujours résolu à ne croire à rien. + +Il reconnut bientôt que ce n'était pas là un fantôme, car Mme +d'Argicourt parla tout haut. Or, comme il ne craignait pas les +esprits, il ne craignait pas non plus les vivants. Il est vrai qu'il +n'était pas armé ce soir-là; mais quoique sans pistolet et sans +poignard, trois ou quatre voleurs eussent encore mordu la poussière +s'ils se fussent hasardés au château. + +Il alluma enfin une bougie, après quoi il fit deux pas au-devant de +Mme d'Argicourt. «Mon cher duc, lui dit-elle gaiement, vous êtes +introuvable; je vous cherche partout; pas âme qui vive dans ce +château!--C'est vous, madame? dit Octave avec une joie soudaine, tout +en saisissant la main de la baronne; je ne vous attendais pas ici!--A +cette heure, surtout, n'est-ce pas? Si je viens vous dire bonjour à +minuit, c'est que je me suis perdue dans vos grands bois. Vous ne +savez donc pas que je suis presque votre voisine pendant la chasse? +J'ai dîné chez ma soeur, à deux lieues d'ici; on m'a dit que vous +étiez en villégiature. J'ai voulu vous surprendre le soir, ne pouvant +pas, d'ailleurs, venir le jour. J'espérais bien arriver plus tôt, car +je ne voulais pas faire une pompeuse entrée de minuit, mais l'orage +m'a fait perdre deux heures et demie; il m'a fallu m'abriter dans une +cabane de bûcherons. Quel temps! quel tonnerre!--Ne m'en parlez +pas; voyez si ce n'est pas le diable qui entre par cette +fenêtre!--Dites-moi, mon cher duc, ce que vous pouvez faire dans une +bibliothèque sans y voir clair?--J'évoquais les esprits, ou plutôt je +me moquais des esprits.--Vous m'épouvantez!--Il y a bien de quoi! Je +m'ennuyais; j'avais peur de passer la nuit tout seul, je priais le +diable devenir me tenir compagnie. Mais voulez-vous que je vous dise +pourquoi le diable n'est pas venu?--Dites.--C'est que je ne crois pas +au diable.--Eh bien! moi, je vais vous dire pourquoi le diable n'est +pas venu,--ô païen endurci dans le péché!--c'est que Dieu voulait se +montrer à vous.» + +Et d'un air de moquerie: «Voilà pourquoi je suis venue.--Oui, vous +avez raison, car si Dieu s'est jamais montré sur la terre, c'est +par la figure de ses plus belles créatures.--Eh bien! maintenant +croyez-vous en Dieu?--Oui, puisque je crois en vous.» + +Octave embrassa la jeune femme sur le front. Elle le pria de lui +montrer le théâtre de ses évocations ou de ses défis au diable. Il +prit la bougie et la conduisit devant le miroir. «C'est étrange! +dit-il en s'approchant.--Que voyez-vous donc?» + +Octave venait de voir apparaître la blanche figure de Mme de Révilly, +comme s'il fût toujours le jouet de cette étrange vision qui lui +montrait l'une pour l'autre. «Je vois que le miroir est cassé.--Il +ne l'était donc pas?--Non, si j'ai bonne mémoire; cela m'explique +pourquoi je me suis vu double et pourquoi je vous vois double. +--Comment, vous me voyez double?--Oui ne voyez-vous donc pas +Mme de Révilly à côté de vous?--Vous me faites froid! Êtes-vous assez +fou?--Oui, je veux rire, dit Octave qui ne riait pas.--Mais qui a +cassé ce miroir?» + +Parisis comprit que la question des superstitions était encore à +résoudre. «C'est le coup de vent, après avoir ouvert la fenêtre.--Cela +n'est pas prouvé; mais d'ailleurs, pourquoi le coup de vent a-t-il +ouvert la fenêtre?» + +Il y avait trop de _pourquoi_ et de _parce que_ pour que Parisis et +Mme d'Argicourt s'y attardassent. «Adieu! dit tout à coup la +belle voyageuse.--Adieu! au milieu de la nuit, par cet abominable +temps!--Oui, mes chevaux sont en bas.--Madame, on n'est jamais venu +la nuit à Parisis--c'est une tradition--pour ne pas y voir lever +l'aurore.» + +Honni soit qui mal y pense! Octave avait-il trop peur de trouver Mme +de Révilly dans Mme d'Argicourt pour écouter cette nuit-là les échos +de la Valse des Roses? Je crois qu'il n'avait peur de rien. + +Je ne répondrais pourtant pas que les images de Geneviève et de +Violette ne fussent venues, comme celle de Mme de Révilly, traverser +ses songes amoureux et faire ombre à la gaieté de Mme d'Argicourt. + + + + +V + +LE BOUQUET DE FRAISES ET LE BOUQUET DE LÈVRES + + +Cependant Mme de Fontaneilles ne désespérait pas encore de marier +Geneviève à Octave. Elle avait compris cette pudeur des sentiments qui +empêchait la jeune fille de faire un rêve de bonheur sous une pensée +de deuil. + +Quelques jours déjà s'étaient passés; un matin, elle alla voir +Geneviève à l'Abbaye-au-Bois et lui dit qu'il fallait qu'elle partît +avec elle pour Champauvert. «Non, dit Geneviève, je ne retournerai pas +à Champauvert. Et d'ailleurs, qu'irais-je y faire?--M. de Parisis t'y +attend. Il est à son château.--De grâce, ma chère Armande, laissez-moi +à mes prières. Je veux mourir en Dieu.» + +La marquise comprit que l'heure n'était pas venue. Elle écrivit à +Octave: + + «J'ai échoué dans une mission qui m'était bien douce, car je vous + aime tous les deux; revenez donc à Paris, vous aurez peut-être une + éloquence plus sûre que la mienne.» + +Parisis revint à Paris. Il voulut voir Geneviève, mais elle refusa +de se rencontrer avec lui chez la marquise. Ce qui n'empêcha pas la +marquise de dire à sa jeune amie qu'il fallait obéir à la dernière +volonté de la morte. «Tu épouseras Octave.--Jamais, répondit +Geneviève.--Jamais! voilà un mot qui n'est pas en situation. Pourquoi +jamais?--Pourquoi? parce que je n'aime plus Octave.--Tu n'aimes +plus Octave! mais il te faut donc être jalouse pour aimer! Violette +vivante, tu aimais Octave; Violette morte, tu ne l'aimes plus?--Non. +Et, d'ailleurs, je ne veux pas bâtir sur un tombeau.--Pathos? on ne +bâtit que sur des ruines.» + +Et la marquise, qui croyait connaître les femmes, ajouta avec une +pointe de raillerie: «Puisque tu aimes mieux vivre au couvent dans la +mort que de vivre à Parisis dans l'amour, à ton aise, je m'en lave les +mains.» + +La fière Geneviève ne s'adoucit pas. «Donc, reprit la marquise, tu ne +veux plus revoir Octave?--Non.» + +Et Geneviève rentra stoïquement au couvent. Mais, le lendemain, Mlle +de La Chastaigneraye retourna chez la marquise de Fontaneilles, quoi +qu'elle eût l'habitude de n'y aller que deux fois par semaine. La +marquise ne dit pas un mot d'Octave. Geneviève ne parla pas de son +cousin. «Veux-tu venir au bois? dit la marquise à son amie.--Oui, +répondit Geneviève.--Tu me promets, reprit Mme de Fontaneilles en +souriant, que tu ne regarderas pas l'hôtel d'Octave?--Je te le promets. +--Et si nous rencontrons Octave au bord du Lac, tu détourneras la +tête?--Oui.» + +Geneviève ne regarda pas l'hôtel de M. de Parisis. Au bord du Lac, +elle n'eut pas besoin de détourner la tête, parce qu'elle ne rencontra +pas Octave. Est-ce pour cela qu'elle demanda à aller boire du lait à +la vacherie du Pré Catelan? Il était tard, il n'y avait presque plus +personne. + +Quand le coupé s'arrêta devant la vacherie, elle dit à son amie +qu'elle ne descendrait pas. Elle avait entrevu Octave et une célèbre +étrangère, la plus belle des Italiennes blondes, attablés sous un +orme. Ils buvaient du lait,--je me trompe,--elle buvait du lait et il +buvait sa beauté, car il la regardait avec des yeux amoureux. + +A son tour, la marquise vit le duc de Parisis et l'Italienne. «Eh +bien! ma belle amie, dit-elle à Geneviève, on appelle cela: boire +du lait! Tu vois que Violette n'a pas emporté la jalousie dans le +tombeau.--Je ne suis pas jalouse, dit froidement Geneviève qui s'était +rejetée au fond du coupé. Demande du lait, nous ne descendrons pas.» + +La marquise fit signe à une Suissesse d'opéra comique d'apporter deux +tasses de lait. Pour boire il faut bien se pencher: voilà pourquoi +Mlle de La Chastaigneraye vit encore une fois son cousin de Parisis. + +Dieu de vengeance, comment le vit-elle! On avait apporté des fraises +en bouquet, car on avait coupé le fraisier pour avoir les fraises, +à la manière des plus sauvages et des plus civilisés. C'étaient +d'admirables fraises anglaises rouges, toutes pleines du sang de la +terre comme la vigne, des fraises presque vivantes. + +Parisis promenait le fraisier sous les lèvres de la dame: les lèvres +et les fraises, c'étaient le même fruit. + +L'Italienne dorée mordit à belles dents, prenant la moitié de chaque +fraise. Et quand elle avait mordu sa moitié, Octave dévorait l'autre. +Vraie comédie d'amoureux. + +Geneviève répandit la moitié de son lait. «Oh! la belle maladroite! +s'écria la marquise.--C'est que le lait est si mauvais!» murmura Mlle +de La Chastaigneraye. + +La marquise de Fontaneilles pensa que c'était sur les lèvres de +Geneviève que Parisis devait cueillir des fraises: «Tu n'as pas vu +là-bas M. de Parisis et la duchesse de Casti?» + +Geneviève sembla ne pas comprendre: «M. de Parisis? dit-elle d'un air +distrait pour cacher son émotion, pourquoi n'est-il pas encore venu me +demander ma main?» La marquise sourit. «Enfin! s'écria-t-elle, voilà +le mot parti!» Et se parlant à elle-même: «Il n'y a donc que la +jalousie qui fasse des miracles en amour!» + + + + +VI + +LE MARIAGE DE DON JUAN + + +Et si je vous dis que monseigneur de Bourges, prince de la Tour +d'Auvergne, vint un soir coucher au château de Champauvert, que le +lendemain matin tout le village était pavoisé; qu'on avait élevé un +arc de triomphe sur le chemin de l'église, que l'évêque de Dijon, les +chanoines, les archidiacres, que toutes les robes noires, toutes les +robes violettes, toutes les robes rouges, suivant le mot des paysans, +illustraient l'église, vous ne me demanderez pas pourquoi. + +Vous savez déjà que c'est pour le mariage de M. le duc de Parisis avec +Mlle Geneviève de La Chastaigneraye. + +N'avez-vous pas reçu une lettre de faire-part? Le _Sport_ n'a pas +manqué, à ce propos, de rappeler tous les titres des deux familles. + +Qui que vous soyez, athée ou chrétien, libre penseur ou catholique, +vous auriez éprouvé comme moi une vive émotion dans le sanctuaire +de cette église rustique, en voyant non pas toutes ces splendeurs +inacoutumées, mais la jeune mariée, qui souriait doucement pour faire +croire à son bonheur, quoique l'inquiétude passât jusque sur ses +lèvres. + +Elle n'avait pas toute sa beauté: les mariées ne sont jamais belles le +jour de leur mariage. La joie a ses fièvres et ses pâleurs; on dort mal +la veille de ses noces; c'est comme la veille d'une traversée périlleuse, +quand on pressent déjà la tempête. + +Pendant la messe, tous ceux qui regardaient la blanche épousée +voyaient un point noir à l'horizon, même s'ils ne se rappelaient pas +la légende de Parisis. C'est qu'on connaissait bien Octave, c'est que +ceux qui l'aimaient le plus voyaient avec quelque frayeur tomber cette +haute et divine vertu de Geneviève de La Chastaigneraye dans les bras +de don Juan de Parisis. + +Quel serait le lendemain? Cet homme, toujours emporté par ses +passions, allait-il abdiquer, renoncer à «l'éternel féminin» pour +s'enchaîner aux pieds d'une seule femme? crever les yeux à toutes ses +curiosités, tuer en lui le héros de roman pour n'être plus qu'un homme +d'honneur et de raison? ne plus courir qu'une aventure, la bonne +aventure du foyer? + +Tout le monde en doutait. Et en voyant l'expression à la fois heureuse +et triste de Geneviève, on se disait à soi-même que cette jeune mariée +était de celles qui se couchent chastement dans le tombeau, quand leur +échappe le rêve de leur vie. + +Le Ministre des Affaires étrangères était venu avec son cadeau de +noces. Le duc de Parisis devait être nommé, sous très peu de temps, +ministre en Allemagne; c'était une promesse, mais une promesse qui +avait le sceau impérial, car l'Empereur venait d'écrire de sa main à +la duchesse de Parisis. + +Octave était-il heureux en ce plus beau jour de sa vie? Il s'était +peut-être marié trop souvent. + +On remarquait dans l'assistance, parmi les femmes, vingt célébrités +héraldiques, toutes plus distraites que pieuses, s'inquiétant de leurs +robes et critiquant celles de leurs voisines. La seule femme qui pria +pour le bonheur de Geneviève, ce fut Mlle Hyacinthe: celle-là avait +des larmes dans les yeux. + +Avait-elle des larmes pour Violette! Pauvre Violette, elle n'était +pas oubliée encore. Geneviève lui donna une prière pendant la messe, +Octave lui donna un souvenir. + +Si la mariée avait perdu ce jour-là beaucoup de sa beauté, le duc de +Parisis, en revanche, était plus beau que jamais. Ce qui le soir fit +dire à une des grandes dames de l'assemblée: «Est-il possible qu'on +nous le prenne pour toujours!» + +Cette grande dame, c'était la duchesse de Hautefort parlant à la +marquise de Fontaneilles. «Qui sait!» dit la marquise, qui ne savait +pas encore lire dans son coeur. + +Il y eut dans les jardins de Champauvert un dîner de cent et un +couverts, qui rappelait les fêtes patriarcales du moyen âge. + +Les paysans dansaient sur le préau; on n'avait rien voulu changer +à leur musique, pour ne pas altérer le caractère rustique cher à +Geneviève. + +On porta un toast de l'archevêque à la mariée et un toast de Parisis +à l'archevêque; ce n'était pas encore un chrétien qui parlait à un +prince de l'Église, mais ce n'était plus un athée qui bravait le ciel. + +On ne chanta pas; mais Guy de Charnacé lut un fort beau sonnet d'un +rimeur illustre qui voulait que sa muse fût de la fête. + +On se croyait tout à la fois aux noces de Cana et aux noces de +Gamache. Octave voulut ramener la mode de ces festins homériques, où +l'on fait rôtir un boeuf et où jaillissent des fontaines de vin. + +Au milieu du festin, les jeunes paysannes de Champauvert, celles qui +avaient été dotées par Geneviève et celles qui devaient être dotées ce +jour-là, vinrent cette fois encore avec des bouquets, mais non plus +avec des bouquets de roses-thé. + +La plus jeune de toutes, celle qui avait apporté le bouquet +empoisonné, présenta à M. de Parisis la plus belle grappe de raisin +de la vendange. «N'y touchez pas, dit-elle, car j'ai la main +malheureuse.» + +Geneviève avait acheté pour les paysannes des croix d'or toutes +rustiques, taillées dans la vieille mode. + +Quand elle se leva pour les mettre au cou de chacune des jeunes +filles, Octave se leva aussi. + +Cette simple action de placer une croix d'or sur le sein d'une +femme ramena Parisis plus près des sphères chrétiennes que tous les +sermons qu'il avait entendus. + + + + +VII + +L'EXTRAIT MORTUAIRE DE VIOLETTE DANS LA CHAMBRE NUPTIALE + + +Il était deux heures du matin quand une chaise de poste à quatre +chevaux emmena les mariés à Parisis. Geneviève n'était accompagnée que +de Mlle Hyacinthe. + +Ce fut avec un sentiment de fierté et de mélancolie que Geneviève +entra--en souveraine, cette fois--dans cette vieille demeure des +Parisis. Elle s'appuyait, pour monter l'escalier, sur Octave et sur sa +jeune protégée, qui sauvait, par son intarissable gaieté, les embarras +charmants de la situation. + +Les deux jeunes amies entrèrent seules dans la chambre nuptiale. +Geneviève se laissa tomber sur une petite causeuse hospitalière +tournée vers la porte; elle vit du premier regard deux pastels de La +Tour, son bisaïeul et sa bisaïeule, souriants comme s'ils étaient +heureux de la voir. «Oh! mon Dieu! dit-elle tout à coup à Hyacinthe, +j'ai oublié dans la voiture, dans le petit panier, la miniature de ma +mère.» + +La jeune fille ouvrit la porte pour descendre chercher le petit +portrait. Dans sa précipitation, elle laissa tomber une lettre qu'on +lui avait remise à l'heure du départ et qu'elle voulait achever de +lire le soir même. + +Il n'y avait plus d'enveloppe à la lettre. Geneviève la prit et +reconnut l'écriture de Violette. «C'est singulier, dit elle. Comment +cette lettre m'arrive-t-elle ici?» + +Elle ne l'avait pas vue tomber des mains de Mlle Hyacinthe. + +Geneviève lut rapidement, sans bien reconnaître que la lettre n'était +pas pour elle: + + «Pour vivre, il fallait que vous fussiez là; pour mourir, pourquoi + ne puis-je vous serrer la main? + + «Il me faut mourir seule, dans un coin, comme un chien abandonné. + + «Moi aussi, je suis une Parisis, surtout pour la légende. Vous la + connaissez, Hyacinthe: + + L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT! + L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. + + «Adieu, mon amie. + + «On m'a promis de vous envoyer cette lettre avec mon extrait + mortuaire, pour qu'on puisse là-bas s'occuper de ma succession. + + «N'oubliez pas que vous avez cent mille francs en dot. Soyez + heureuse! + + «VIOLETTE.» + +A cette lettre était joint cet extrait mortuaire: + + Don Francisco Santa-Cruz, licenciado en teologia, Caballero de la + Real orden americana de Isabel la Catolica y Cura parroco de la + Iglesia de Santa-Maria de esta ciudad de Burgos, diocesis de la + misma, de la que es Arzobispo el Excelentisimo é Ilustrisimo senor + Don Atanasio Rodriguez Juste. + + Certifico: que, en el dia de hoy, ha sido depositado en la boveda + de esta Santa Iglesia parroquial el cadaver de la senora dona + _Luisa Violeta de Pernan Parisis_, hija del senor Hedwige Portien + la cual nacio en Paris el 17 de april 1846 y fallecio en el + de ayer a las cuatro de la tarde, despues de haber recibido los + ultimos ausilios espirituales, asistida del Teniente Cura, vicario + de esta parroquia D. Florencio Lasala. + + I para que conste espido la presente certificacion, cuyo original + queda depositado en el archivo de esta parroquia é inscripto al + folio 237 con el numero 3,789 en el libro de difuntos. + + A Ruegos de los Senores Don Angel Vallejo y Don Laureano de la + Roda-infante, ejecutores testamentarios de la finada, Burgos 13 de + agosto de 1867. + + EL CURA PARROCO, L. FRANCISCO SANTA-CRUZ. + +Mlle Hyacinthe, en rentrant, surprit Geneviève dans les bras d'Octave. +Elle avait jeté un cri de douleur, le duc de Parisis était accouru, il +ne comprenait rien à ses désolations. + +Celle qui était la duchesse de Parisis depuis midi montra à son mari +la lettre de Violette. «Voyez, lui dit-elle, pouvait-on me rappeler +plus fatalement la légende des Parisis!» + +Octave lut l'extrait mortuaire de Violette. «C'est étrange, se dit-il +à lui-même, je ne puis croire à la mort de Violette.» + + + + +VIII + +L'HIRONDELLE DE VIOLETTE + + +Pour le duc de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, la nuit des noces +fut une nuit de deuil. Le spectre de Violette se dressa devant les +épousés; ils eurent beau s'abriter dans leur amour, la pauvre fille +sacrifiée promena sur la couche nuptiale l'ombre de son suaire. + +Le bonheur est ainsi fait qu'il n'arrive jamais dans un cortège +qui rit et qui chante sans regret. Regardez bien parmi ces figures +joyeuses, ne voyez-vous pas celles qui penchent la tête et qui +essayent de sourire pour cacher leurs larmes? + +C'est que les deux épousés, quelle que soit la candeur de la jeune +femme, quelle que soit la noblesse de coeur du jeune homme, apportent +toujours l'un à l'autre un passé qui a ses nuages. On a beau faire, +on ne peut pas rayer les pages vécues dans le livre de la vie. Tous +les points noirs du passé font les points noirs de l'avenir; les +tombes fermées se rouvrent trop souvent; les fantômes apparaissent +dans l'auréole de leur vertu, à l'heure même où les vivants montrent +les imperfections de la nature. Le souvenir a cela de beau, qu'il ne +garde en amour que les sourires des figures aimées. + +Mais chaque jour emporte sa peine comme sa joie: le soleil levant sème +dans ses rayons d'or l'espoir du bonheur; l'âme la plus détachée des +fêtes du monde se reprend malgré elle à chanter sa chanson dans le +concert universel. + +Voilà pourquoi Octave et Geneviève se levèrent gaiement le lendemain +de leur mariage, oubliant presque Violette et ne songeant qu'à vivre +de leur amour. + +Mlle Hyacinthe les avait réveillés, vers midi, en jouant sur le piano +le _Songe d'une nuit d'été_. Le déjeuner fut charmant. Une hirondelle +égarée, la dernière de la saison, vint battre des ailes au-dessus de +la table, ce qui fit dire à Geneviève: «--C'est la bonne messagère.» + +Hyacinthe la saisit et la baisa. Geneviève voulut lui attacher aux +pattes un ruban bleu de ciel de sa coiffure; quelle ne fut pas sa +surprise de trouver un petit ruban violet au cou de l'hirondelle, +presque caché par ses plumes. «Elle a déjà un ruban! s'écria +Geneviève.--Il faut le dénouer, dit Hyacinthe; elle porte peut-être +un secret.--Non, dit Geneviève, c'est un simple souvenir.» + +Mais Hyacinthe avait dénoué le ruban violet. «Eh bien, en vérité, +dit-elle, on se croirait dans une féerie du Châtelet.--Pourquoi? +--Voyez plutôt!» + +C'était à qui, d'Octave ou de Geneviève, prendrait le ruban; ce +fut Geneviève qui le saisit. Elle le laissa tomber en pâlissant. +«Violette! dit-elle.--N'allez-vous pas vous attrister pour cela? dit +Octave à Geneviève, après avoir à son tour lu le nom de Violette sur +le ruban. C'est tout simplement une hirondelle de Pernan qui a passé +par Parisis, chassée par l'automne. Elle bat le rappel, elle a sans +doute ici de petites amies qu'elle veut emmener avec elle vers +l'éternel printemps.--Qui sait, dit Hyacinthe, si ce n'est pas une +hirondelle privée qu'on a baptisée du nom de Violette?--Peut-être, +dit Geneviève; il faut bien vite lui remettre ce ruban.» + +Hyacinthe tenait toujours sous sa main la gentille hirondelle, qui +pépiait sans trop d'effroi. Geneviève lui rattacha elle-même le ruban +violet; le ruban bleu de ciel était déjà noué à la patte; elle la +baisa doucement sur la tête et lui donna la liberté. «Va, petit +oiseau; si tu montes assez haut dans les nues pour rencontrer l'âme +de Violette, caresse-la d'un coup d'aile en souvenir de moi.» + +Ce nuage passa rapidement; on alla se promener dans les sombres +avenues du parc, déjà dépouillées par les premières bises d'automne. +Dieu donnait à la terre une de ces belles journées d'octobre où la +nature resplendit sous les couleurs les plus lumineuses. Les tons +verts de l'été, mordus çà et là au soleil, ont pris des teintes d'or +et de pourpre; les fils de la vierge s'accrochent aux églantiers, +qui sourient au regard par leurs fruits rouges comme le sorbier des +oiseaux, comme les mûriers sauvages, comme les prunelliers amers. «Ah! +que je suis heureuse! s'écria le soir Geneviève en se jetant dans les +bras d'Octave.» Il répondit par mille baisers; il n'avait jamais été +si heureux lui-même. + +C'est que don Juan de Parisis n'avait jamais appuyé sur son coeur un +coeur si noble et si pur; c'est qu'il n'avait jamais bu sur les lèvres +d'une femme une âme si divine. + + + + +IX + +LE LENDEMAIN DU BONHEUR + + +Parisis était merveilleusement doué pour tout faire, c'est +peut-être pour cela qu'il n'avait rien fait. On sait qu'il avait le +sentiment de l'art au plus haut degré. Les heures qui suivirent son +mariage, il fit de charmantes surprises à Geneviève: elle aimait +surtout, en peinture, les paysages, non pas seulement parce qu'ils +étaient l'image de la nature,--cette figure de Dieu, mais parce +qu'elle les peuplait à sa fantaisie: son imagination, toujours +créatrice, y représentait les scènes romanesques de son esprit. + +Le lendemain du mariage, elle avait trouvé que le parc était un peu +touffu; on n'y respirait pas la lumière, les horizons étaient trop +rapprochés, elle aurait voulu des perspectives et des échappées,--des +portes ouvertes vers l'infini.--Elle disait que c'était là le tort des +paysagistes modernes, de se parquer dans un coin de vallée ou devant +une lisière de forêt, sans souci des lointains. Voilà pourquoi elle +aimait le paysage de style, fût-il trop bleu comme celui de Léonard de +Vinci, fût-il trop vert comme celui de Raphaël. Elle aimait surtout le +paysage de Poussin qui pense dans ses arbres et dans ses nuages. + +Le duc de Parisis joua à sa femme le jeu du duc d'Antin à Louis XIV; +en une nuit, il fit abattre assez d'arbres pour changer tout le +caractère du parc. Le lendemain, quand le soleil fut à son zénith, il +prit Geneviève par la main et la conduisit à une des grandes fenêtres +du château. «Voyez,» lui dit-il. Elle fut ravie. «Ah! dit-elle, comme +on respire bien aujourd'hui! Hier, on respirait la terre; aujourd'hui, +on respire le ciel.» + +Parisis prit un étrange plaisir à se faire paysagiste en action. +Armé d'un marteau à marque, il étudiait tous les points de vue et +condamnait les arbres qui obstruaient ou qui dépoétisaient, celui-ci +par un feuillage vulgaire, celui-là par un dessin maladroit. Pendant +quelques jours, il se passionna à ce plaisir de faire des Poussin, +des Diaz, des Claude Lorrain, des Rousseau, des Ruysdaël, des Corot, +jusqu'à des Paul Potter et des Rosa Bonheur, car il avait amené des +troupeaux dans le parc. + +Selon que le promeneur prenait telle ou telle avenue, il trouvait des +paysages de style aux grandes nappes de lumière, aux horizons perdus, +avec des arbres centenaires, pensifs, la tête dans les nues; ou bien +il trouvait des pages animées: la prairie avec ses vaches, la cascade +avec son rocher et son buisson, le promenoir avec ses brebis. + +Je ne saurais trop donner le conseil d'imiter Parisis aux châtelains +et aux châtelaines qui s'ennuient; mais je me hâte de dire qu'il ne +faut faire ce paysage-là qu'aux premiers jours d'automne, quand les +arbres sont encore feuillus et qu'on peut les déplacer sans les tuer. +N'oublions pas que les arbres vivent comme nous, et que si nous +n'avons pas besoin de leur abri après avoir joui de leur ombre, il +nous faut dire: «Prenez garde à la hache!» + +Tous les soirs la douce Hyacinthe était au salon et chantait. Octave +et Geneviève étaient ravis de n'être que deux en cette belle saison +de leur amour pour mieux savourer les joies de la lune de miel; mais +quand Hyacinthe était là, ils croyaient n'être toujours que deux; elle +ne troublait pas leur duo, même quand elle chantait. + +Geneviève avait transformé la physionomie intérieure du château de +Parisis pendant qu'on retouchait à la façade, qu'on bâtissait les +serres et qu'on replantait çà et là dans le parc des arbres rares +avec la rapidité fabuleuse du duc d'Antin ou du baron Haussmann. Les +paysans s'émerveillaient de ces changements à vue; ils avaient bien +ouï parler de la pluie qui marche, mais ils ne pouvaient croire que +les arbres en fleurs ou en feuilles voyageaient comme de grandes +personnes, pour venir à quatre chevaux se planter d'eux-mêmes au +voisinage de chênes séculaires. + +La jeune femme avait fait du château un palais. On sait déjà sa +passion pour les oeuvres d'art, elle avait voulu être presque de +moitié dans tout ce que son mari avait acheté, çà et là, à l'atelier +de Clésinger et à l'atelier de Gérôme, aux ventes Demidoff, Salamanca, +Diaz, Morny et Khalil-Bey. Dès qu'on franchissait la porte du +vestibule de Parisis, on était émerveillé par le grand air que donnent +toujours les chefs-d'oeuvre. + +Dans ce beau château, on voyait qu'il fallait que tout le monde fût +content, les hôtes comme les maîtres de la maison. + +Et quel luxe de chevaux et de voitures pour les promenades! Et quelles +réserves royales pour les chasses? Et quelle école de chiens pour les +massacres de chevreuils, de faisans et de sangliers! La haute vie +n'avait jamais été mieux comprise. + +M. de Parisis était si heureux qu'il avait peur du lendemain. + +L'homme qui bâtit son bonheur est pareil à ces enfants qui élèvent des +châteaux de cartes. A chaque instant l'édifice s'écroule avant d'être +achevé; si par hasard ou par adresse ce château est fini, l'enfant +admire et s'étonne de le voir si beau; mais, presque au même instant, +il s'amuse à le détruire. + +M. de Parisis avait devant ses yeux le château enchanté pour loger son +bonheur. Son bonheur était fait de toutes les poésies; il savourait +avec religion cet amour d'une vierge, que le poète appelle une Piété. +Il avait trouvé un ange gardien visible, il avait trouvé l'Amour sous +la forme de la Beauté. Geneviève, trop romanesque avant son mariage, +avait pris la souriante gravité d'une femme et d'une mère; c'était +l'âme de la maison. Après toutes les secousses et toutes les +défaillances de la fortune, Octave était redevenu riche, il pouvait à +son gré vivre, dans son château comme à Paris, d'une vie princière. +Il avait les plus beaux chevaux du monde, il triomphait toujours aux +courses, il allait fertiliser sa terre. Il n'avait qu'un mot à dire +pour recommencer sa carrière politique par le Corps législatif: les +fortes têtes de l'arrondissement étaient venues lui offrir vingt mille +voix pour les prochaines élections. S'il voulait rentrer dans la +diplomatie, il n'avait encore qu'un mot à dire, tant il avait laissé +de bons souvenirs chez le ministre ou chez l'Empereur. Tout lui +souriait donc; mais les vraies joies ne sont pas de ce monde. +L'infini, qui est la force de notre âme, nous condamne sur la terre; +dans le château du bonheur, nous ouvrons la fenêtre pour voir par +delà, nous aspirons à l'inconnu, dévoré par cette éternelle curiosité +qui a gâté le lait de notre première mère. + +Voilà pourquoi, au château de Parisis, qui était redevenu le château +du Bonheur, Octave ouvrait la fenêtre et regardait l'horizon. + +Qu'y a-t-il au delà des nuages, au delà des montagnes, au delà des +forêts, au delà des neiges éternelles, au delà des océans, au delà des +étoiles, au delà des mondes? L'âme a beau s'essouffler dans la grande +course au clocher de l'infini, elle n'arrive jamais. Si on aime tant +l'amour, c'est que l'amour est une parcelle de l'infini, c'est l'abîme +sans fond, c'est le ciel sans barrière; on s'y jette et on s'y envole +éperdument. Aimer, c'est être presque Dieu, car déjà vivre de la vie +éternelle, c'est goûter au ciel, c'est se fondre dans l'immensité. + +Quoique M. de Parisis ne fût pas en amour un rêveur platonicien, +quoique ce fût plutôt chez lui une action qu'un sentiment, comme +c'était un chercheur et que son corps ne dominait pas son âme, il +ressentait même dans ses étreintes d'une heure, dans ses passions d'un +jour, tous les enivrements de la pensée; il s'embarquait à toutes +voiles pour les rivages dorés, pour les pays impossibles, pour les +routes étoilées. + +Sa femme lui était, certes, plus chère mille fois que toutes les +créatures qu'il avait «entr'aimées», mais elle ne lui donnait pas le +vertige. Elle faisait autour de lui tout un horizon d'or et d'azur, +mais c'était le monde connu; elle avait beau varier à l'infini les +mélodies et les symphonies de son âme, c'était toujours le même opéra. +Octave avait le malheur d'aimer trop les premières représentations. + +Voilà pourquoi l'hiver il décida Geneviève à passer deux ou trois mois +à Paris, quoiqu'il lui eût dit vingt fois qu'ils passeraient toute la +mauvaise saison à Paris. Ils emportèrent leur bonheur à Paris. + + + + +X + +MOURIR CHEZ SOI + + +La comtesse d'Antraygues était tombée des bras d'Octave dans les bras +du prince Bleu, un Octave au petit pied. Elle sentait que son premier +amant ne l'aimait plus; elle croyait retrouver les mêmes féeries +imprévues dans l'amour d'un autre. Mais quand on a soupé chez +Lucullus, le souper de Marcellus ne donne plus les savantes ivresses. +Quand on quitte Naples pour échouer à Livourne, on ne croit plus au +paradis terrestre. Le prince était un homme d'esprit, mais c'était un +homme; Parisis avait quelque chose du dieu et du démon. Le prince, +d'ailleurs, eut le tort de devenir follement amoureux; il se traînait +aux pieds d'Alice comme un esclave et comme un chien; il jurait de +vivre et de mourir pour elle; il lui chanta trop la même chanson. A +une femme romanesque comme elle, il fallait un esprit supérieur. + +Elle chercha et ne le trouva pas. Ce fut en vain que, tombant tout +à coup, comme on l'a vu, dans le demi-monde, dans le monde des +comédiennes, elle tenta de s'appareiller à un de ces hommes à la mode, +dont s'affolent les filles. Elle ne trouva partout que le néant de +l'esprit et le néant de la passion. «Ah! dit-elle un jour en pleurant +toutes ses larmes, Parisis ou mourir!» + +Elle écrivit à Parisis qu'elle l'attendait. Parisis ne vint pas et lui +répondit par ce simple mot: _Pourquoi faire?_ + +_Pourquoi faire!_ En effet, le rêve était évanoui; ils avaient lu +ensemble le premier mot et le dernier mot du livre. Pourquoi faire? + +Ce jour-là, elle alla dans une église et y pria longtemps. Le soir, +elle entra dans une maison de refuge. «Pourquoi faire? dit-elle +encore; Parisis me cachera Dieu.» + +Elle passa d'un couvent dans un autre, comme elle avait passé d'un +amant à un autre. Elle ne trouva pas plus Dieu qu'elle n'avait trouvé +l'amant. + +Mme d'Antraygues avait donc voulu reposer sa tête sur le marbre de +l'autel, mais vainement elle s'était cogné le front dans l'église de +trois couvents où elle avait passé et où elle n'avait pu s'exiler du +monde. Une insatiable curiosité la rejetait dehors, la fièvre de vivre +l'empêchait d'apaiser son coeur dans la solitude et le silence. + +Si Violette fût restée à Pernan, peut-être fût-elle allée vivre avec +elle, peut-être se fût-elle enchaînée sans trop de révoltes dans +cette amitié si douce et si suave. Il fallait à cette nature ardente, +dépaysée dans les devoirs du monde, dépaysée aussi dans les licences +du demi-monde, il fallait un coeur vaillant qui l'aimât à toute heure. + +Elle était de celles qui ne peuvent vivre réfugiées en elles-mêmes +dans l'horizon de leur âme; nature de feu et d'expansion, elle courait +toujours les aventures, cherchant l'amour et ne le trouvant pas, parce +que celle-là aussi avait un idéal inaccessible. Avant de rencontrer +le duc de Parisis, elle avait lutté bravement contre toutes les +tentations. On a vu que le vrai coupable était son mari. Si M. +d'Antraygues se fût montré plus digne de cette jeune femme romanesque, +elle eût passé le cap des tempêtes sans trahir cet hyménée où elle +avait apporté toutes les illusions et toutes les grâces de ses vingt +ans. Mais Parisis avait passé par là. + +Certes, elle eût aimé Parisis d'un amour éternel,--que dis-je? elle +n'avait pas cessé de l'aimer un instant,--mais il n'était pas dans +la destinée de Parisis d'être heureux avec une femme, quelle que fût +cette femme. Il émiettait l'amour comme un enfant joueur émiette son +pain aux oiseaux quand il fait l'école buissonnière. + +Mme d'Antraygues avait eu beau tomber des bras de Parisis dans les +bras du prince Bleu, pour tomber le lendemain dans un autre amour, +pour faire le surlendemain une chute plus profonde encore, rien +n'avait pu l'arracher à son amour pour son premier amant. Elle s'était +amusée des coups de dés de l'imprévu; elle avait de plus en plus +compromis ce qui lui restait de noblesse et de dignité; après avoir +subi le mépris de tout le monde, elle s'était méprisée elle-même. + +Rien ne lui restait, pas même Dieu. Quand on donne sa vie au premier +venu, on s'éloigne de Dieu par respect pour Dieu, si ce n'est par +oubli. + +Il ne lui restait même plus sa famille, puisqu'elle avait fini par +se brouiller avec sa grand'mère et les soeurs de sa mère. Une de ses +tantes était venue à Paris pour l'arracher à ses folies; cette femme +avait parlé de haut, la comtesse s'était révoltée à jamais. «Dites à +ma grand'mère que je ne subirai jamais de pareilles remontrances: elle +peut me déshériter, mais elle ne m'obligera jamais à m'humilier devant +vous.» + +La grand'mère mourut sans l'avoir pourtant déshéritée, mais les tantes +s'arrangèrent si bien que, grâce au procès qu'elles suscitèrent, il ne +revint presque rien à la comtesse, parce que c'était une fortune en +terres impossibles à vendre. Son notaire pourtant lui fit ouvrir +un crédit de cinquante mille francs sur cette succession à longue +échéance. + +Alice n'avait pas revu son mari qui vivait dans le Poitou d'une petite +rente de sa famille, et qui pêchait à la ligne, sans trop regretter +une jeunesse inféconde, où, tous comptes faits, il avait eu bien plus +de déboires que de plaisirs. + +Quoique Mme d'Antraygues fut renommée par la fraîcheur de son teint, +la robustesse de ses épaules bien nourries de chair, l'éclat de +ses beaux yeux, elle perdit l'âme du sang, elle fut prise par des +palpitations et tomba malade. + +Elle tomba malade, parce que son âme était malade. + +Elle avait voulu jouer un jeu qui dépassait sa fortune; elle avait +bien vite dissipé cette belle santé qu'enviaient toutes les femmes +étiolées qui font leur entrée dans le monde avec une jeunesse déjà +flétrie. + +Alice habitait depuis quelque temps le boulevard Malesherbes; son +appartement--un petit appartement--ne rappelait guère le haut luxe de +son hôtel de l'avenue de la Reine-Hortense. Aussi n'aimait-elle pas +son chez soi. Elle se levait tard et déjeunaît dans son lit; elle se +traînait dans son petit salon et recevait quelques hommes, tout en +tourmentant son piano comme pour atténuer toutes les sottises qu'ils +débitaient. Elle ne dînait guère chez elle, et elle rentrait fort +tard, courant les théâtres et soupant quelquefois; il lui arrivait +même de ne plus rentrer du tout, ce qui ne scandalisait plus personne, +excepté elle-même, car elle avait gardé, sans le vouloir, des rappels +de dignité. + +Un matin qu'elle n'était pas rentrée chez elle, quoiqu'elle fût déjà +bien malade, elle passa avenue de la Reine-Hortense pour traverser le +parc Monceaux. Naturellement, quand elle passait là, elle regardait +toujours la façade de son hôtel qui la regardait, lui aussi: +expression triste d'un côté, sévère de l'autre. + +Ce matin-là, elle y remarqua deux affiches: l'hôtel était à vendre. + +Après le procès en séparation de corps, on avait, d'un commun accord +avec les créanciers, vendu l'hôtel tout meublé à un Américain +fraîchement marié qui voulait y placer le bonheur conjugal. Mais il +paraît que le bonheur conjugal ne voulait pas loger là: l'Américain, +forcé de faire un voyage à New-York, y laissa sa femme qui, elle non +plus, n'aimait pas la solitude. Quand revint l'Américain, la femme +avait disparu. Cette disparition romanesque fit beaucoup de bruit: +l'Américain cherche encore sa femme. + +Voilà pourquoi l'hôtel était encore à vendre, mais on devait commencer +par les meubles. Mme d'Antraygues, après avoir lu rapidement les +affiches, franchit le seuil en toute hâte. + +Elle avait peur d'être reconnue; elle ne savait pas qu'à Paris en +moins de deux ans tout s'oublie et tout se renouvelle: le torrent qui +passe aujourd'hui emporte toutes les épaves d'hier. On ne vit plus au +jour le jour, on vit à l'heure l'heure. + +On ne la reconnut pas dans la maison. Elle ne s'y reconnut pas non +plus. Etait-ce bien Mme d'Antraygues qui montait l'escalier? Etait-ce +bien cette jeune femme enviée de tout le beau Paris, pour qui +piaffaient dans la cour des chevaux anglais? Elle avait alors sa part +de royauté dans le monde: quelle figure faisait aujourd'hui cette +inconnue qui montait l'escalier? «Où allez-vous, madame?» lui cria une +voix aiguë. + +_Où allez-vous, madame?_ Le savait-elle bien? Elle comprit que ce +n'était plus son escalier qu'elle montait. «Je vais voir les meubles, +parce que je veux les acheter.--Mais l'exposition ne commence qu'à +midi.» + +La comtesse passa outre. Pauvre femme! chaque pas qu'elle fit la +rejeta dans les bras d'Octave. En s'appuyant à la rampe, elle se +rappela la première soirée où elle attendait Parisis dans cet idéal +déshabillé blanc qu'il trouva si bon à chiffonner. Elle se souvint +comment il l'emporta jusque devant le feu qui pétillait si gaiement +dans sa chambre. Tout le roman de cette soirée remplissait encore +son âme: l'illusion fut grande quand elle retrouva sa chambre telle +qu'elle l'avait quittée. Le même lit, la même causeuse, la même +pendule, la même jardinière. Mais dans la jardinière il n'y avait que +des fleurs artificielles. «Hélas! dit la comtesse, moi aussi j'ai +changé mes fleurs naturelles contre des fleurs artificielles.» + +L'Américaine n'avait pour ainsi dire fait que traverser cette chambre. +On sait d'ailleurs que les étrangères se soumettent à toutes les +fantaisies parisiennes, acceptant bien volontiers les formes et les +modes de l'intérieur comme de l'extérieur. Elles habitent toute une +année une chambre disposée par une autre; quand elles s'en vont, tout +est à sa place, tant la France impose jusqu'à ses habitudes. + +Après ces images riantes du souvenir, qui arrachèrent deux larmes à +Mme d'Antraygues, des images plus sérieuses passèrent sous ses yeux. +Il lui sembla que les figures du Devoir et de la Vertu hantaient +tristement cet hôtel. Elle se rappela toutes ses déchéances; elle +pensa à toutes ses ruines, ruines du coeur, ruines de la jeunesse, +ruines de la fortune; elle tomba sur un fauteuil en murmurant: «Je +veux mourir.» + +Puis, jetant les yeux sur son lit, elle ajouta: «Je veux mourir ici.» + +C'était très bien de dire cela, mais comment Alice pouvait-elle mourir +là, dans cet hôtel qui n'était plus à elle, dans ce lit qui allait +être vendu? + +Elle sortit en toute hâte et alla rue Castiglione, chez le notaire +chargé de vendre ou de louer l'hôtel. Avec le peu qui lui restait de +la succession de sa grand'mère, il lui était impossible de vivre là; +mais puisqu'elle voulait mourir, elle n'eut pas de calculs à faire. Le +notaire demanda dix-huit mille francs par an; elle ne marchanda pas, +elle offrit de signer le bail à l'instant même. Elle alla ensuite chez +le commissaire-priseur et lui donna l'ordre de racheter, quel que fût +le prix, tout ce qui était dans la chambre à coucher, dans le boudoir +et le cabinet de toilette. + +C'était dans la morte-saison, on ne lui fit pas payer cela trop cher. + +Le lendemain soir, pendant que les vendeurs emportaient leur butin, +Mme d'Antraygues, accompagnée de sa femme de chambre,--son ancienne +femme de chambre qu'elle avait reprise,--rentrait dans cet hôtel +qu'elle avait paré de ses mains, mais surtout de sa grâce. La +concierge, qui l'attendait, avait en toute hâte effacé les traces de +la vente à l'encan, mais il n'avait pu effacer je ne sais quel air de +désolation qui avait pris la place des meubles. + +Mais Alice ne put s'empêcher de parcourir, un bougeoir à la main, +ces beaux salons dépouillés comme par l'ennemi. Elle éprouva quelque +bien-être à entrer dans sa chambre qui avait été fermée aux curieux +et où tout était en ordre. Dans la journée, la femme de chambre était +venue mettre de vraies fleurs dans la jardinière et des draps au lit. +Elle y avait répandu les parfums chers à sa maîtresse, elle y avait +apporté les livres souvent feuilletés, si bien que Mme d'Antraygues se +sentit chez elle. + +Elle respira et soupira. «Enfin, dit-elle, voilà le rivage!» + +Oui, c'était le rivage. Elle s'était embarquée pendant la tempête; +après toutes les angoisses du naufrage, elle s'en revenait mourante +aborder au port. + +Dès qu'elle fut seule, elle se jeta à genoux et remercia Dieu. En +retrouvant sa maison, elle retrouva Dieu: «Je vous remercie, ô mon +Dieu! de me permettre de mourir dans ma maison.» + + + + +XI. + +LA D'ANTRAYGUES! + + +M. de Parisis n'avait pas revu Mme d'Antraygues depuis qu'il était +marié. Quelques jours après la cérémonie, il avait reçu d'elle ce +petit mot écrit dans le style tout moderne qu'elle adoptait: + + «Il le fallait!» «Soyez heureux, ce sera le dernier beau jour de + ma vie.» «C'est égal, j'ai bien de la peine à croire que vous êtes + marié.» + + Et vous qui vous êtes tant de fois marié, le croyez-vous? Oui, + n'est-ce pas? car Geneviève est la vraie femme. Cette fleur + je vous envoie, c'est la fleur de l'oubli: vous l'avez déjà + respirée.... + + «ALICE.» + +A ce mot, Octave avait répondu par je ne sais quel billet sentimental, +moitié railleur, selon sa coutume. Il se demandait quelquefois avec +mélancolie ce qu'elle était devenue, cette Alice qui lui avait laissé +un très vif souvenir; il ne s'était pas éternisé dans cet amour, mais +elle n'était pas de celles qu'il avait aimées à «la hussarde» ou à +la Parisis, pour dire un mot plus juste. Alice avait résisté avec un +charme étrange; ses jolies causeries en dame de Pique, les scènes +pittoresques du patinage, les scènes intimes de l'escalier d'onyx, la +tasse de thé bue à deux, la rencontre au château de Parisis, tout +cela répandait dans le souvenir d'Octave un parfum enivrant qui l'eût +rejeté bien volontiers dans les bras d'Alice. + +Chaque fois qu'il passait dans l'avenue de la Reine-Hortense, il +faisait comme elle: il baisait du regard la façade de l'hôtel +d'Antraygues. + +Le lendemain de son retour à Paris, il y passa en voiture avec +Geneviève, il vit des affiches: c'était au moment de la vente du +mobilier. Il ne parla pas à Geneviève, mais il se dit tout bas qu'il +irait à cette vente. + +Voulait-il acheter la fameuse théière de vieux Sèvres qui faisait le +thé si bon? + +Il alla à la vente, bravant, lui qui bravait tout, les malices de ceux +qui pourraient le reconnaître sur ce terrain brûlant. On voit +qu'un même sentiment était sorti de son coeur et du coeur de Mme +d'Antraygues, le sentiment du passé: seulement, lui voulait en vivre +une heure et elle voulait en mourir. + +A la vente, on lui dit que la chambre, le boudoir et le cabinet de +toilette seraient vendus en un seul lot. Il demanda pourquoi: on lui +dit que la comtesse d'Antraygues avait donné l'ordre d'acheter à +quelque prix que ce fût. Il comprit cela et voulut s'en aller; mais +malgré lui il fut retenu par quelques conversations qui racontaient +les faits et gestes d'Alice. On rappelait son histoire, on parlait +d'elle comme de la première coquine venue. + +Ce fut pour lui un vif chagrin; il n'avait jamais si bien tâté le +pouls à l'opinion publique. Tout le monde appréciait à sa manière ce +rachat de meubles. «Elle s'imagine qu'elle va racheter sa vertu.--Sa +vertu! j'en connais qui l'ont achetée à meilleur compte.--Il paraît +que cette vertu-là n'a rien coûté au duc de Parisis. Bien mieux, on +dit que dans leurs premières folies ils ont cassé deux tasses +de Sèvres qui valaient bien deux mille francs, deux bijoux du +Petit-Trianon.» + +Octave était furieux; il se contint. Ce n'était pas tout. «Qu'est-elle +devenue, cette femme à la mode?--Plus à la mode que jamais.--A la +mode de Caen.--Vous n'avez pas entendu parler de la d'Antraygues?--Ah! +c'est celle-là?» + +Celui qui avait dit «_la d'Antraygues_» était un _Monsieur_, un +monsieur non pas du meilleur monde, mais du monde. Octave le jeta à +trois pas de là par un geste de colère. «Monsieur! quand on parle +d'une femme qu'on ne connaît pas, on ne dit pas «la d'Antraygues!» + +Le monsieur pâlit, balbutia et se perdit dans la foule. + +Cette indignation d'Octave changea visiblement l'opinion publique +sur la comtesse, du moins jusqu'à la fin de la vente: nul n'osa plus +parler d'elle d'un air dégagé. + +Il n'y a que ceux qui ne connaissent pas les femmes qui en disent du +mal. + + + + +XII + +LA MORT D'UNE PÉCHERESSE + + +Quelques jours après, Octave passant seul avenue de la Reine-Hortense, +après avoir dîné dans un des hôtels du parc Monceaux, vit une lumière +à la chambre à coucher de Mme d'Antraygues. Il reconnaissait bien la +fenêtre. «Que veut dire cette lumière?» se demanda-t-il, ne se doutant +pas que la comtesse eût racheté les meubles pour habiter l'hôtel. + +Il sonna. «Qui donc demeure ici?--Mme la comtesse d'Antraygues.» Il +monta rapidement l'escalier, ne revenant pas de sa surprise. La femme +de chambre, qui reconduisait un médecin, s'écria: «M. de Parisis!» + +Et quand le médecin fut parti: «Ah! lui dit-elle, le vrai médecin, +c'est vous, monsieur le duc.» + +Elle le conduisit à sa maîtresse. Octave n'avait pas dit un mot; il ne +trouva pas un mot à dire quand il vit Mme d'Antraygues couchée toute +blanche dans son lit, comme dans un tombeau. On pouvait dire d'elle +les paroles du poète: «Elle s'est échappée des bras de l'amour pour se +jeter dans les bras de la mort.» + +Octave ressentit un coup au coeur. Il saisit la main d'Alice et tomba +agenouillé. «Ah! mon ami, lui dit-elle, je ne vous attendais pas. Je +croyais mourir seule comme un chien; mais je ne me plains pas, car je +m'abreuve de ma douleur comme je me suis abreuvée de ma joie.» + +La mourante--car elle était mourante--se ranima un peu. «Dieu me +pardonne, reprit-elle, puisqu'il vous envoie me dire adieu. Je n'osais +espérer cette grâce.» Et après un silence: «Ah! je suis bien heureuse +de vous avoir revu.» + +Parisis n'avait pas encore dit un mot. Il regardait la pauvre femme +avec une passion respectueuse. «Alice! est-ce bien vous?» murmura-t-il +d'une voix étouffée. + +La comtesse avait sur son lit un petit miroir à cadre d'argent qu'elle +souleva de sa main gauche; sa main droite était toujours dans les +mains de Parisis. «N'est-ce pas, mon ami, que vous ne me reconnaissez +pas, lui dit-elle? C'est pourtant vous qui m'avez métamorphosée +ainsi!--Moi!--Oui, vous! laissez-moi vous dire, laissez moi croire +que c'est vous--vous seul--qui m'avez tuée. Allez, Octave, la femme, +quelle qu'elle soit, vaut toujours mieux qu'on ne pense.» + +La comtesse se souleva sur l'oreiller: «Voyez-vous, mon cher Octave, +quand une femme est tombée de haut, elle peut répéter les paroles de +Jésus: «Je suis triste jusqu'à la mort.» Elle a beau rire, elle est +frappée au coeur.» + +Alice appuya la main d'Octave sur son coeur: «Voyez, il y a longtemps +que le mien bat trop vite: on dirait qu'il dévore une année en une +heure. Oui, frappée au coeur; elles le sont toutes ces pauvres femmes +trop calomniées, à moins pourtant....» Elle regarda Octave avec amour: +«A moins pourtant qu'elles ne trouvent un homme qui les abrite dans +leur fragilité et qui les console de tout, même de l'honneur perdu.» + +Octave était ému profondément. Mme d'Antraygues, qu'il avait çà et +là mal jugée parce qu'elle donnait le spectacle d'une femme qui a +abdiqué, le dominait du haut de sa douleur. «Est-il possible, se +disait-il, que si peu de plaisir soit payé si cher!» + +Il n'en revenait pas de la voir si changée. En quelques semaines de +maladie, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Le sceau de la +mort s'était déjà imprimé sur cette figure si vivante naguère. «Alice, +dit-il en dévorant ses larmes, il faut vivre, Geneviève viendra vous +voir et vous prouver que tout n'est pas perdu. On juge les femmes par +le coeur et non par les actions. Vous êtes un noble coeur.» + +Et pour la réconforter, il ajouta ce pieux mensonge: «La duchesse de +Hauteroche m'a parlé de vous hier en toute amitié; elle aussi viendra +vous voir.» + +La mourante sourit amèrement: «Dites à la duchesse de Hauteroche +que je la remercie: dites à Geneviève que je l'aime; mais je veux +mourir!--Pourquoi?--Pourquoi! Vous me le demandez? vous le savez bien. +C'est ma volonté seule qui m'a mise dans ce lit mortuaire. N'avez-vous +donc pas compris pourquoi je suis venue ici? C'est le sentiment du +devoir qui m'a fait rouvrir cette porte que mon amour pour vous +m'avait fermée.» + +La comtesse n'avait plus de voix. Elle s'était épuisée dans les +émotions de cette entrevue inespérée. «Sachez-le bien, mon ami, j'ai +voulu mourir chez moi ... dans ma chambre ... dans mon lit.... On +jugera cela comme on voudra; pour moi, je juge que je fais bien. J'ai +tout disposé pour mon dernier jour. Ce dernier jour, c'est peut-être +demain; c'est demain, du moins, que je me réconcilie avec Dieu. Vous +ne me croirez pas! je me fais une fête de l'Extrême-Onction!» + +Octave admirait la grandeur de la femme dans sa fragilité. Il se +perdait dans cet abîme où Dieu a marqué l'infini, il s'émerveillait +de ce vif rayon d'intelligence qui transperce dans toute créature. +«Ouvrez la fenêtre, dit tout à coup Mme d'Antraygues.» + +L'air lui manquait, elle se trouva mal. La femme de chambre, qui +guettait, arriva tout de suite et baigna d'eau glacée le front de sa +maîtresse. «Oh! dit-elle, voilà une visite qui lui fera beaucoup de +bien, mais qui lui fera beaucoup de mal.--Adieu, mon ami, dit Mme +d'Antraygues à Octave en rouvrant à demi les yeux. Reviendrez-vous +demain?--Oui, je reviendrai.--Après trois heures, car le curé de +Saint-Philippe-du-Roule viendra à deux heures.» + +Octave baisa doucement Alice sur le front et s'éloigna désolé, +n'espérant presque pas la revoir. + +Le lendemain matin, il fit prendre de ses nouvelles. Elle avait passé +une mauvaise nuit; le médecin ne lui accordait plus que quelques +jours. Octave n'avait rien dit à Geneviève. Il devait, ce soir-là, +présenter sa femme aux Tuileries. Aussitôt qu'il eut dîné, il courut +chez Mme d'Antraygues. + +Quoiqu'elle fût très contente d'avoir communié, elle était plus mal +encore que la veille; elle ne pouvait plus respirer, même assise; le +médecin l'avait transportée dans un fauteuil devant le feu; à chaque +instant il fallait ouvrir la fenêtre. «Ce qui prouve qu'elle va +mourir, dit la femme de chambre à Octave, c'est qu'à toute minute elle +regarde la pendule et demande, l'heure qu'il est.» + +En effet, à peine Alice eut-elle soulevé la main pour la donner à +Octave, qu'elle lui dit d'une voix éteinte: «Il est huit heures, +n'est-ce pas?» + +Elle regardait la pendule, mais elle ne voyait plus bien. Elle venait +d'entendre sonner, mais elle ne savait plus compter. «Savez-vous quand +je mourrai? dit-elle en regardant doucement Parisis.--Vous mourrez +quand vous aurez quatre-vingts ans.» + +Elle sourit avec impatience. «Je mourrai à minuit.» + +Et comme il y avait dans son esprit un fond de raillerie,--l'esprit +d'Octave avait passé en elle,--elle ne put arrêter ce mot qui +trahissait la pécheresse: «Et vous ne serez pas là quand je jetterai +ma coupe à la mer.» + +A minuit, le duc de Parisis vit passer la figure de la comtesse +d'Antraygues au bal des Tuileries. «C'est étrange, dit-il à Villeroy, +je deviens visionnaire.» + +C'était l'âme d'Alice qui passait devant lui. + + + + +XIII + +LA LETTRE DE DEUIL + + +Comme elle l'avait dit, la comtesse d'Antraygues mourut à minuit. + +Elle mourut en Dieu, mais pourtant son dernier mot fut pour Octave. +Elle avait dit à sa femme de chambre: «S'il vient demain, tu lui diras +qu'il embrasse mes cheveux.» + +Le duc de Parisis retourna pour voir la mourante: il vit la morte. +«Madame, lui dit-il en s'agenouillant, je vous demande pardon.» + +Les larmes, qu'il avait dévorées la veille et l'avant-veille, il les +répandit sur les cheveux et les mains de la morte: «Madame, dit-il +encore, je vous demande pardon.» + +Toutes les amies d'Alice, quand Alice était une femme du monde, +reçurent cette lettre d'invitation: + + ------------------------------------------------------------- +|M | +| | +|_Le colonel O'NEIL et madame MARY O'NEIL, lord LEIGHTON | +|et lady LEIGHTON, miss Lucy et JANE LEIGHTON ont | +|l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils | +|viennent de faire en la personne de madame la comtesse | +|D'ANTRAYGUES, née ALICE MAC-ORCHARDSON, leur nièce | +|et cousine, décédée dans sa vingt-septième année, munie | +|des Sacrements de l'Eglise, en son hôtel, avenue de la | +|Reine-Hortense;_ | +| | +|Et vous prient d'assister au convoi, service et enterrement | +|qui se feront en l'église Saint-Philippe-du-Roule, | +|le samedi 12 janvier, à midi. | +| | +|ON SE RÉUNIRA A LA MAISON MORTUAIRE | +| | +|_Priez pour elle!_ | + ------------------------------------------------------------- + +Comme elle l'avait voulu, la comtesse d'Antraygues était morte «en son +hôtel.» + +On pouvait se réunir «à la maison mortuaire.» + +Mais le monde ne pardonne pas, même quand on meurt pieusement dans son +hôtel avec les Sacrements de l'Eglise. Le monde est plus sévère que +Dieu. + +Trois femmes seulement se réunirent à la maison mortuaire. C'étaient +la duchesse de Parisis, la marquise de Fontaneilles et la duchesse de +Hauteroche. + +Elles prièrent pour la morte à Saint-Philippe-du-Roule. Elles +pleurèrent de vraies larmes sur sa tombe, au Père-Lachaise. «Hélas! +dit la marquise de Fontaneilles, la pauvre Alice avait bien raison +quand elle s'écriait en retournant sa carte: «Je ne veux pas jouer la +Dame de Pique.»--Oui, je me rappelle, dit Mme de Hauteroche. Quand +chacune de nous a tiré sa carte pour faire dessiner son costume, Alice +eut peur de la Dame de Pique: «Tant pis, dit-elle, il n'y a pas à s'en +dédire. Il faut jouer sa carte.»--Qui sait, dit la marquise, si la +Dame de Carreau et la Dame de Trèfle nous porteront bonheur?» + +Les deux amies se regardèrent comme des femmes qui n'étaient pas +heureuses. «Il n'y a, dit Mme de Hauteroche, que Geneviève qui ait +mis la main sur la bonne carte. La Dame de Coeur, c'est le bonheur. +--Oh! oui, dit la duchesse de Parisis, mais mon bonheur est si +grand qu'il m'effraye.» + +Quand les trois grandes dames se furent éloignées de la tombe de Mme +d'Antraygues, une jeune fille toute vêtue de noir, une ample robe de +cachemire brodée de jais, la tête presque masquée par un double voile, +vint s'agenouiller et pria longtemps. + +Il était deux heures, une sombre nuée couvrait le Père-Lachaise, +quelques gouttes de pluie tombèrent sur la jeune fille sans qu'elle +relevât la tête. + +Elle détourna son voile comme pour permettre à ses larmes de mouiller +la terre. + +Elle avait entendu, cachée derrière un monument, l'oraison funèbres +des trois amies de Mme d'Antraygues. «Elles ne savent pas, +murmura-t-elle, qu'il n'y a pas loin de la vertu aux égarements de +l'amour.» + +Et regardant la fosse, qui peut-être attendait une dalle de marbre, +qui peut-être n'attendait-que l'herbe des cimetières, la jeune fille +se releva et murmura: «Pauvre femme!» + +Puis, portant la main à son coeur, elle reprit: «Pauvre fille! Pauvre +fille!» + + + + +XIV + +L'APPARITION + + +A Paris, Octave fut un mari idéal. Il revit tout ses amis, mais il +refusa de voir ses amies. Et pourtant que de tentations de quelque +côté qu'il tournât ses yeux! Les femmes qu'il avait aimées et les +femmes qu'il avait failli aimer! Combien de passions ébauchées, +combien d'aventures qui parlaient du lendemain! Parisis fut stoïque, +se disant qu'on est plus près de l'amour avec une seule femme qu'avec +toutes les femmes. Profession de foi bien nouvelle pour lui! + +Toutefois, Geneviève fit bien de ne pas trop s'attarder à Paris. Dès +qu'on fut de retour à Parisis, on parla de la succession de Violette, +parce que les notaires insistaient à cause des droits d'enregistrement +et parce qu'on voulait assurer la situation d'Hyacinthe qui avait, +comme on sait, un legs de cent mille francs. + +Voici les termes du testament: + + «J'écris ici mes dernières volontés. + + «Mademoiselle Geneviève de la Chastaigneraye m'a donné un million + que je suis heureuse de lui rendre intact. Je la prie donc, en + toute amitié, de reprendre la terre de la Roche-l'Épine et les + créances qui y sont attachées. + + «Il me reste la fortune de ma mère. Je donne cent-mille francs à + mademoiselle Hyacinthe Auberti, à prendre sur la succes + que j'ai recueillie de madame Edwige de Portien, née de + Pernan-Parisis. + + «Écrit à Burgos, à l'heure de ma mort, le 13 août 1866. + + «LOUISE-VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS.» + +Un notaire de Burgos avait envoyé ce testament au notaire de Pernan, +en disant qu'il obéissait à l'ordre de la testatrice. + +Sur la prière d'Octave, le notaire de Pernan avait écrit au notaire +de Burgos pour lui demander des détails sur la mort de Violette. Cet +homme répondit très brièvement que la jeune dame lui avait elle-même +remis le testament, qu'elle lui en avait payé le dépôt, qu'il avait +appris sa mort, qu'il croyait à un suicide, mais qu'il ne savait rien +de plus. + +Geneviève voulut donner aussi cent mille francs à Hyacinthe; elle +voulut en outre que le petit château de Pernan, qui valait bien cent +mille francs, devînt sa propriété. + +Et comme Hyacinthe refusait: «C'est par égoïsme, lui dit-elle; c'est +pour vous avoir toujours dans le voisinage.» + +L'idée d'avoir deux cent mille francs, l'espoir de trouver un mari, le +rêve d'être châtelaine, consola bien un peu cette charmante Hyacinthe +de la mort de Violette. + +Elle pensait pourtant que ce ne serait pas sans une profonde tristesse +qu'elle habiterait le petit château de Pernan où elle verrait toujours +errer la figure de la morte. Fut-ce pour cela que le fantôme de +Violette s'imposa à son imagination? + +A Parisis, elle avait voulu aller, à chaque repas, puiser de l'eau à +la source vive du parc. Octave et Geneviève trouvaient l'eau meilleure +quand Hyacinthe l'apportait de ses blanches mains. Elle ne posait pas +la cruche sur la tête pour imiter les filles de la Bible, mais elle +trahissait une grâce charmante en portant une jolie cruche du Japon +qui emplissait les deux carafes du déjeuner ou du dîner. + +Un soir, la nuit était venue depuis plus d'une heure, quand Hyacinthe, +familière aux chemins et aux sentiers du parc, alla puiser de l'eau. + +On n'avait pas encore rebâti la glacière; l'eau de cette source était +si froide qu'elle tenait presque lieu de glace. Parisis avait toujours +l'habitude de boire du vin de Champagne en le coupant avec de l'eau de +source; il le croyait presque frappé. + +Or, ce soir-là, elle laissa tomber sa cruche et revint en toute +hâte, blanche comme une statue. «Qu'avez-vous?» dit Geneviève, qui +traversait le salon pour passer dans la salle à manger. + +Hyacinthe la regardait avec de grands yeux effarés qui lui firent +peur. Parisis survint. «Qu'y a-t-il? demanda-t-il à son tour.--Je +viens de voir Violette, dit Hyacinthe sur le point de se trouver +mal.--Vous êtes folle!--Je ne sais si c'est une vision, mais j'ai vu +Violette comme je vous vois; j'allais me penchera la fontaine, elle +était au-dessus sous les arbres, toute vêtue de noir. La terreur m'a +prise, au lieu d'aller à elle je me suis enfuie. + +On n'entra pas dans la salle à manger. Octave s'élança sur le perron +qui descendait sur le parc. «Octave, je vais avec vous!» lui cria la +duchesse. + +Geneviève suivit son mari, Hyacinthe suivit Geneviève. Il les prit +toutes les deux par le bras et les entraîna vers la source. + +Vainement ils parcoururent tout ce côté du parc. «Vous voyez bien, +ma chère Hyacinthe, que vous êtes une folle, dit la duchesse à son +amie.--Peut-être pas si folle que cela!» pensait Parisis. + +On dîna avec quelque agitation. L'éclat des lumières n'avait pas +ramené la gaieté sur la figure de Mlle Hyacinthe. Elle était toute +à sa vision, elle ne parlait que par monosyllabes, elle avait des +distractions incroyables. + +Aussi elle proposa à la duchesse d'aller avec elle à la fontaine. +«Peut-être la reverrons-nous? Avec vous je n'aurai plus +peur.--Allons,» dit la duchesse. + +Et les voilà toutes les deux à la porte. «Allez, allez, dit Parisis. +Il ne faut jamais fuir les fantômes.» + +Les deux amies furent bientôt au bas du perron. La nuit était sombre; +elles se hasardèrent vers la fontaine avec des battements de coeur. +Parisis, qui les avait suivies, s'était arrêté sur le perron. Tout à +coup il entendit un cri; il courut vers elles. «Violette! Violette! +dit la duchesse en se jetant dans les bras de son mari Octave, je te +jure que j'ai vu Violette!--Je te jure que tu es folle,» dit Parisis. + +Mais Mlle Hyacinthe affirma qu'elle aussi avait vu Violette. + +Parisis alla jusqu'à la fontaine, entraînant les deux femmes. Il eut +beau ouvrir les yeux, il ne vit que la petite nappe d'eau sous les +branches agitées des marronniers. «Voyez, leur dit-il, le jeu de +l'imagination.--Ne raisonnez pas, Octave, reprit la duchesse, je vous +jure que j'ai vu apparaître Violette.» + + + + +XV + +LE DIABLE AU CHATEAU + + +Cependant on était rentré au salon. Le duc de Parisis se moquait de sa +femme et de Mlle Hyacinthe. La duchesse dit qu'il ne fallait jamais +rire des visions, puisque les plus grands hommes ont été des +visionnaires. + +Comme minuit sonnait, un bruit inaccoutumé se fit entendre. «J'ai +peur, dit Geneviève.» Le duc de Parisis se pencha vers elle et +l'embrassa. «Peur avec moi! à côté d'Hyacinthe! Mais le diable +lui-même n'oserait venir dans une pareille compagnie,--si le diable +existait.--Octave, je vous en supplie, ne défiez pas le diable.--Vous +avez raison, Geneviève; si le diable n'existe pas, son esprit est +répandu partout. On m'a dit souvent à moi-même que j'étais le diable, +quand j'étais un pécheur. Maintenant, grâce à vous, j'ai abdiqué le +sceptre de Satan. Mais, le plus souvent, c'est sous la figure d'une +femme qu'on retrouve le diable.» + +La porte s'ouvrit avec fracas. Cette fois, la duchesse s'imagina que +c'était le diable en personne qui entrait sans se faire annoncer. +C'était un coup de vent dans la porte, un domestique à moitié endormi +venait d'ouvrir cette porte avant d'avoir fermé les fenêtres de +l'antichambre. «Qu'est-ce que cela? dit Octave impatienté.--Monsieur +le duc, c'est un coup de vent. Je me trompe, reprit le domestique en +présentant un plat d'argent, c'est une dépêche télégraphique.» + +Geneviève, curieuse, se leva pour la saisir. «Prenez garde, dit +Octave; si elle venait de l'enfer!» + +Geneviève ouvrit la dépêche et lut ces vingt mots: + + «Après-demain, midi, j'arriverai à Tonnerre. Venez me prendre au + chemin de fer, je passerai huit jours à Parisis. + + + + «ARMANDE.» + +«Dieu soit loué! s'écria Geneviève.--Pourvu, dit Octave, que Mme de +Fontaneilles vienne sans le marquis, cet homme accompli qui ferait +prendre en horreur toutes les vertus dont il s'embéguine.--Rassurez- +vous, mon cher Octave, elle vient pour me voir dans mon bonheur, elle +ne vous ennuiera pas de son mari.» + +Hyacinthe s'était levée pour tourmenter le piano. «Cette dépêche me +chiffonne, pensa-t-elle: elle arrive un vendredi, à minuit, au moment +où on parle de l'autre monde; elle entre avec un coup de vent: je +suis bien sûre que c'est le diable qui envoie la marquise. Pauvre +Geneviève! elle est si heureuse!» Et après avoir rêvé un instant: +«Si jamais la destinée retournait la page de son livre!» + +Le duc et la duchesse allèrent le lendemain à Tonnerre chercher à +quatre chevaux la marquise de Fontaneilles, comme eût fait Louis XIV. + +Ce fut une vraie fête de se revoir. Pendant toute une demi-heure les +mille propos de l'amitié, de l'imprévu, de la curiosité se croisaient +et se brouillaient comme un écheveau que tiennent des mains +capricieuses. On parla de soi-même et on dit un peu de mal de +son prochain pour n'en pas perdre l'habitude. La marquise fit +la caricature de la dernière fête de l'hôtel ----, où tous les +asthmatiques du faubourg Saint-Germain s'étaient retrouvés comme à +un enterrement de première classe. «Est-ce que vous avez beaucoup de +monde au château? demanda Mme de Fontaneilles.--Beaucoup de monde! +dit Geneviève; mais pour moi, l'univers, c'est Octave.--Comment donc! +s'écria Parisis, mais encore un peu on vous refusait l'hospitalité.» + +Geneviève regardait son amie. La marquise n'avait jamais été plus +belle. Elle était vêtue avec un peu de luxe pour une voyageuse. Robe +en foulard des Indes «framboise et lis» avec une mante Pompadour et +une ceinture fermée par un chou. Louis XV n'a rien vu à sa cour de +mieux troussé et de mieux chiffonné. Et le chapeau de paille avec +la couronne de sorbiers, comme il était planté dans cette belle +chevelure! La marquise balançait une ombrelle pareille à sa robe; +elle montrait son petit pied dans des bottines mordorées du plus +merveilleux dessin. Le pied est une des expressions de la femme. +«Quand on pense, disait Octave en voyant cette beauté épanouie, que +tout cela est du bien perdu!» + +On dîna à quatre. «Et vous êtes bien heureux? dit Mme de +Fontaneilles au dessert.--Comme dans les contes de fées, répondit +Geneviève.--N'allez pas croire, ma chère marquise, dit Parisis, que +notre vie soit un conte.--Ni un roman, reprit Geneviève.--Prenez +garde, dit la marquise, qu'elle ne devienne une histoire; je n'ai +jamais eu de goût pour l'histoire.--Allons! allons! dit Octave, vous +voudriez nous faire croire que vous n'êtes pas la femme la plus +heureuse du monde.--Chut! dit elle, on n'entre pas dans mon coeur. +--Est-ce que vous n'y entrez pas vous-même?--Peut-être, mais je vis +presque toujours en dehors.--Oui, je vous admire, continua Octave. +S'il fallait représenter la Charité, on prendrait votre figure.» + +La marquise soupira. «Que voulez-vous! quand on ne peut pas +faire, comme Geneviève, le bonheur d'un homme, on se consacre aux +pauvres.--Comment, le bonheur d'un homme! s'écria Geneviève; mais le +marquis de Fontaneilles est l'homme le plus heureux du monde.--Vous +croyez! moi, je ne crois pas; car il n'est content de rien. Si on +lui présentait le bonheur en personne, il ne voudrait pas faire +sa connaissance, parce qu'il ne le trouverait pas d'assez bonne +maison.--Ce que c'est que de n'avoir jamais été amoureux, dit +étourdiment Parisis.--Je vous remercie, dit la marquise; mais vous +avez peut-être raison: mon mari m'a aimée à peu près comme il aimait +sa soeur, dont il vient d'hériter.--Ingrate, dit Geneviève en +regardant son amie; est-ce qu'on est jaloux de sa soeur comme le +marquis est jaloux de toi?--Ma chère enfant, la jalousie de M. de +Fontaneilles n'est pas du tout la jalousie d'Othello; il est jaloux +par orgueil et point par amour.» + +Octave retint cette exclamation sur ses lèvres: «Et pourquoi ne vous +a-t-il pas aimée!» Les jeunes femmes marchaient devant lui; il +s'adressa la question à lui-même pendant qu'elles se parlaient bas. +«Pourquoi Fontaneilles n'a-t-il pas aimé sa femme?» Et il répondit: +«Ce n'est pas la faute de la femme, c'est la faute du mari. Il y a +des coeurs qui n'ont pas l'énergie de l'amour.» + +Comme tous ceux qui raisonnent sur cette thèse, Parisis se trompait. + +Les deux femmes causaient toujours entre elles: c'était un duo de +confidences intimes dont il n'arrivait qu'un mot ça et là à Octave. +Il comprit que Geneviève, toute en effusion, disait à la marquise les +joies de son coeur. + +En voyant Mme de Fontaneilles, Octave pensait que c'était du bien +perdu. Il jugeait que son mari ne comprenait rien ni à sa beauté ni à +son intelligence. «Ah! si j'avais eu le temps de l'aimer!» se dit-il +en admirant l'adorable tête de la marquise. Mais comme il voyait du +même regard la tête de sa femme, plus adorable encore, il fit comme +les soldats après la bataille, il mit son épée au fourreau et ne +songea qu'à être un ami charmant pour la marquise. + +Quand une femme nouvelle entre par une porte dans une maison, le +diable y vient par la fenêtre. + + + + +XVI + +LA MARQUISE DE FONTANEILLES + + +La marquise de Fontaneilles s'était mariée à vingt ans. On l'a connue +jeune fille dans les salons parisiens sous le nom de Mlle Armande de +Joyeuse. Sur sa figure, on se disputait beaucoup sans bien s'entendre. +Pour les uns, elle n'avait que la beauté du diable, tandis que pour +les autres elle avait la beauté absolue. C'est que les juges, en +France, n'ont pas étudié à l'université de Phidias et d'Apelles. Le +Français n'est pas né dessinateur, je dirai même qu'il n'aime pas la +ligne sévère; les minois chiffonnés l'ont toujours ravi. La plupart +des gens de lettres eux-mêmes n'ont qu'un vague sentiment de l'art. +Jean-Jacques, à Venise, n'allait pas voir les Giorgione, ni les +Titien; Voltaire, à Ferney, disait pompeusement: «Mon Versailles,» +devant quelques tableaux italiens des plus médiocres. Aujourd'hui, +Voltaire aurait peut-être de meilleurs tableaux, et Jean-Jacques irait +voir les chefs-d'oeuvre pendant son séjour à Venise; mais si on leur +demandait leur sentiment sur la beauté, ils n'iraient pas le chercher +devant la Vénus de Milo; ils le prendraient devant quelque Parisienne +aux lignes brisées par l'expression et la coquetterie. + +Y aurait-il deux beautés, celle du marbre et celle de la chair? + +La marquise avait la beauté de la chair, aussi disait-on que c'était +la beauté du diable. Etait-ce pour cela qu'elle se donnait à Dieu? +Non, elle se donnait à Dieu parce que M. de Fontaneilles n'avait pas +su la prendre. + +C'était un de ces maris pareils à beaucoup de maris qui ne savent pas +amuser l'esprit de leur femme, quand ils n'ont pas eu le don d'amuser +leur coeur--parce qu'ils sont trop sérieux dans leur magistrature +de mari pour avoir du coeur et de l'esprit.--Les maris s'imaginent +volontiers que le sacrement du mariage doit produire le miracle de +l'amour. Ils s'achètent une terre; elle est bien à eux après le +contrat et la purge des hypothèques; ils épousent une femme, n'est-ce +pas à eux pareillement? A eux les moissons et les vendanges. Mais ils +oublient que la femme est comme la terre, que tout en elle a sa +fleur avant d'avoir son fruit; que si les gelées blanches du mariage +viennent la frapper dans sa fleur, le mari ne recueillera ni les +moissons ni les vendanges. + +C'est ce qui arrivait à M. de Fontaneilles. Il avait eu avec d'autres +femmes ses heures de jeunesse; il était revenu de ce qu'il appelait +les duperies du coeur: il voulait que sa femme sautât à pieds joints +sur toutes ces «fémineries» indignes d'une âme fière, qui ne doit +resplendir que pour les beaux sentiments de la famille et de la +religion. Par malheur pour lui, il n'avait pas purgé les hypothèques, +il n'avait pas effacé du coeur de sa femme les souvenirs de vingt ans +qui se réveillent un jour et l'envahissent toute. + +Il était d'ailleurs d'une jalousie espagnole, comme si sa mère, une +Pyrénéenne, lui eût donné dans son lait cette inquiétude méridionale. + +Du plus pur faubourg Saint-Germain, il n'avait jamais «pactisé» +avec les hommes nouveaux. Il faisait tous les ans le pèlerinage de +Frosdorff pour espérer encore dans les destinées de la France. Il +sentait bien que son heure était passée ou n'était pas venue; il se +résignait au silence,--ce silence glacial sur la femme qui est le vent +d'hiver sans le printemps. Il se croyait bon chrétien et bon mari. + +La marquise eût préféré de beaucoup, je n'en doute pas, un mauvais +chrétien et un mauvais mari comme il y en a tant, qui sont adorés de +leur femme, ce qui prouve que, si la perfection était de ce monde, on +n'en voudrait pas. + +Mme de Fontaneilles s'était résignée, disant à ses amies, qui la +plaignaient de vivre presque toujours dans ses terres: «Je me suis +résignée à mon bonheur.» + +Quoique son mari fût très jaloux, il la laissait aller ça et là +dans le monde, pour ne pas trop ressembler au tyran de Padoue. Il +l'accompagnait le plus souvent et s'indignait toujours de la voir trop +décolletée, à l'inverse des maris parisiens. Mais il aimait mieux +l'accompagner à la messe qu'au bal. + +La marquise s'était donnée à Dieu. A Dieu toutes ses espérances et +toutes ses aspirations. Elle avait jugé, quand elle était jeune fille, +que sa vie ne serait pas si sévère. Elle restait neuf mois au château +de Fontaneilles; à peine si elle passait à Paris le dernier mois du +printemps; à peine si son mari lui donnait un mois de vacances--elle +appelait cela ses vacances--à Dieppe, à Biarritz, à Bade, où elle +allait avec sa mère et sa soeur, presque toujours sans lui. + +C'était donc une vaste solitude que sa vie. Elle avait espéré avoir +des enfants, mais la trentième année allait sonner sans qu'un berceau +fût entré dans sa chambre. Le berceau, la bénédiction du ciel dans le +mariage. + +Elle avait ses heures de désespoir; elle priait avec passion, le +dirai-je, quelquefois avec colère, car il lui semblait que Dieu +n'était pas toujours là. Elle avait aussi ses heures de tentation; +quand elle voyait sa beauté opulente, elle s'écriait avec un battement +de coeur, avec une aspiration vers l'inconnu, avec une secousse de +vague volupté: «Est-ce donc pour le tombeau!» + +Depuis un an elle se demandait, avec une rougeur subite, pourquoi elle +n'était pas tombée dans les bras d'Octave. + +Le duc de Parisis avait juré très sérieusement d'effacer de son âme +les images du passé pour mieux voir celle de Geneviève dans l'avenir. +Il avait juré à Dieu dans le style officiel; mais il avait mieux fait: +il avait juré à lui-même que Geneviève serait la seule femme de son +âme, de son coeur et de ses lèvres. Et il était de bonne foi; car +s'il ne croyait pas à un Dieu qui écoute les serments, il croyait à +lui-même: il n'avait jamais manqué à sa parole. + +Pourquoi Mme de Fontaneilles était-elle venue à Parisis? Elle ne le +savait pas bien elle-même. Etait-ce un de ces jeux de la destinée, qui +s'amuse à créer des orages sur les sérénités de la vie? Etait-ce pour +vivre sous le même toit que celui qui lui faisait peur? + +Elle se trouva bien heureuse dans le bonheur de Geneviève. + +Mais huit jours après, des Parisiens vinrent au château. Octave avait +déjà oublié qu'il les attendait. Il aurait voulu qu'ils eussent +eux-mêmes oublié d'y venir, tant il se trouvait heureux lui-même en +cette solitude à trois où Mme de Fontaneilles répandait un charme +nouveau par sa figure et par son esprit. + +Octave craignit de n'avoir plus une heure pour les rêves. Lui qui +avait été tout action, il trouvait doux de se reposer ainsi en pleine +nature, entre deux femmes qui étaient comme les figures de l'amour et +de l'amitié. + +Et puis, quoiqu'il ne fût pas jaloux dans le sens français du mot, +c'est-à-dire dans le sens brutal, il n'aimait pas qu'on jetât un +regard trop vif dans sa maison. Il était Romain en deçà du seuil; +pour lui, la femme était une créature sacrée que ne devaient jamais +profaner les vaines curiosités. Mais enfin, il faut être de son temps +et de son monde. + +On vit arriver à Parisis quelques amis bien connus d'Octave: le prince +Bleu, Guillaume de Montbrun et sa femme, le prince Rio, Monjoyeux, +d'Aspremont, le comte de Harken, le duc de Pontchartrain et sa femme, +la princesse ---- et sa jeune cousine de H----,--qui amenèrent Mlle +Diane-Clotilde de Joyeuse, la soeur de Mme de Fontaneilles, une +adorable créature, un sourire de Dieu sur la terre. + +Le château fut comme métamorphosé. C'était tout un monde qui allait, +qui venait, qui riait, qui chantait. Depuis un siècle, les ombres de +cette grande solitude n'avaient pas été si gaiement évoquées. Ce fut +tous les jours une fête: on commençait le matin pour quelque belle +promenade vers les ruines voisines, le plus souvent en cavalcades +irrégulières; on déjeunait dans la forêt, où les plus beaux menus +sortaient de terre comme par magie; le soir, on faisait les charades, +on jouait la comédie improvisée, la seule comédie de l'avenir; on se +couchait tard, mais on se levait matin; car il est convenu que la vie +de château est plus désordonnée que la vie de Paris; il faut être +fièrement campé pour y résister: jambes d'acier, estomac d'enfer et +coeur de bronze. + +On s'imagine que tout ce bruit et tout ce mouvement arrachèrent +Parisis à cette vive aspiration qui l'avait entraîné vers Mme de +Fontaneilles. Eh bien! non. Quand un mauvais sentiment germe dans le +coeur, il pousse vite, comme les mauvaises herbes dans le blé de mars. +Vous êtes tout surpris, aussitôt les semailles, de voir le bleuet +et le coquelicot s'élancer rapidement, lui qu'on n'attendait pas, +au-dessus des tiges de blé. Et plus la terre est bonne et plus +l'ivraie monte vite. Voilà pourquoi les plus grands coeurs sont +souvent les plus coupables; voilà pourquoi la femme qui n'apporte à +Dieu que la moisson du bon grain est une vertu divine, car il lui a +fallu bien de l'héroïsme pour arracher toujours les mauvaises herbes. + +Octave de Parisis n'avait pas cet héroïsme-là. Mais il croyait +fermement à la vertu de Mme de Fontaneilles. + +La vertu est une robe faite après coup sur la nature, pour cacher +les battements du coeur. Ce qui fait la force de la femme, c'est que +l'homme croit trouver la vertu sous la robe. + +L'antiquité a connu M. de Cupidon--un enfant qui n'était pas né à +l'amour.--Les anciens ont élevé des temples à Vénus--Vénus pudique +et Vénus impudique--aux chasseresses comme aux bacchantes;--mais +ils n'ont pas pénétré dans le divin sanctuaire de l'amour. Nous ne +connaissons plus les neuf Muses, mais nous savons par coeur toutes les +sublimes strophes de cette muse moderne qui s'appelle la _Passion_. +Si nous avons moins bâti de temples à l'idée, nous avons pieusement +élevé l'autel du sentiment. + +Chez Sapho, comme chez Didon, l'amour a toutes les violences, toutes +les colères, toutes les fureurs, mais il ne s'attendrit jamais +jusqu'aux larmes. Elles sont égarées, mais elles ne pleurent pas. Le +feu qui les altère, qui les dévore, qui les consume, c'est la volupté +de la louve. Ce n'est pas la soif de l'infini qui les attire, ce n'est +pas la piété universelle qui ouvre et répand leur coeur sur toutes +choses: elles sont dominées par les désirs qu'allume le sang. + +La femme que nous a donnée le christianisme ne voudrait pas, au prix +de la couronne de Didon ni de la gloire de Sapho, traverser cet enfer +de l'amour païen. La femme nouvelle, tout en subissant les morsures +des bêtes féroces de la volupté, se détache, d'un pied victorieux, de +la fosse aux lions par ses aspirations vers l'infini. Elle sait que sa +vraie patrie est au delà de la forêt ténébreuse qui lui cache le ciel. + +Dans l'antiquité, la femme ne mettait que l'amour dans l'amour; dans +la Vie moderne, la femme y met aussi Dieu. Voilà pourquoi il y a moins +de Messalines et plus de La Vallières. + +Mme de Fontaneilles était la femme du christianisme; mais à force de +contenir ses passions en les voulant vaincre, elle se sentait vaincue, +comme les femmes de l'antiquité qui jetaient leurs imprécations aux +vents des forêts et aux vagues de la mer. Le corps se révoltait contre +l'âme, la nature étouffait Dieu. + +Octave sera-t-il là, le jour de la crise? En attendant, on jouait +à Parisis aux jeux innocents, au jeu de cache-cache, au jeu des +petits-pieds, charmantes folâtreries où l'amour trouve toujours son +compte. On dit les jeux innocents par antiphrase. + + + + +XVII + +LE DÉJEUNER SUR L'HERBE + + +On renouvela donc à Parisis les belles fêtes agrestes du XVIIIe +siècle. C'était tous les jours des cavalcades dans la forêt, des +caravanes vers les châteaux voisins, des déjeuners et des goûters sur +l'herbe, vrais tableaux vivants à réjouir Giorgione. + +On s'amusait bruyamment. Geneviève donnait son beau rire à la fête, +mais elle aspirait au temps où elle retrouverait la solitude à deux. +Elle aimait trop Octave pour le retrouver dans la fête des autres; +l'amour est jaloux de tout, même des joies du soleil: il aime à se +réfugier en lui-même sous l'ombre des fraîches ramées. + +Geneviève fut pourtant bien heureuse, le jour où on alla déjeuner +à la Roche-l'Épine et dîner à Champauvert. + +Octave rappela si à propos tant de scènes chères à tous les deux, +qu'elle pardonna à tout le monde de prendre une part de sa joie. Ce +fut d'ailleurs une charmante journée. On déjeuna devant les sources +vives, presque glaciales, où se frappait naturellement le vin de +Champagne; on étendit une nappe de vingt couverts devant la +fontaine, dans un cadre d'aubépine en fleur, en face d'un panorama +merveilleusement pittoresque, sur un tapis d'herbe incliné, ce qui +amena des chutes sans nombre; on avait toutes les peines du monde à +se mettre d'aplomb; les bouteilles et les verres roulaient; le vent +battait les jupes et soulevait la nappe; c'était tout un travail des +plus divertissants que de mettre l'ordre dans le désordre. + +Mme de Fontaneilles était éblouissante, il lui semblait qu'elle +respirait le bonheur pour la première fois de sa vie. Toutes les +femmes étaient habillées avec beaucoup d'art dans leur simplicité +presque rustique; mais elle était plus provocante que les autres, avec +ses yeux de flamme sous, ses longs cils, ses lèvres rouges, son cou +onduleux, ses seins vivants, sa jambe fine et ronde, son pied mutin +qui s'agitait dans la bottine. Le vent était son complice, soit qu'il +frappât sa jupe, soit qu'il éparpillât ses cheveux sur son front. +«Comme elle est jolie, dit tout à coup Geneviève parlant de la +marquise à la princesse.--Comment donc! s'écria la princesse, je ne la +reconnais pas. Quand elle est chez elle, on dirait toujours qu'elle +vient du sermon et qu'elle se prépare à aller à confesse.--De +l'influence fatale du mari sur sa femme,» dit sentencieusement et +comiquement le prince Bleu qui écoutait aux portes. + +Octave, qui était à l'autre bout de la «table», se disait aussi que la +marquise était bien jolie, et pour lui ce n'était pas seulement un cri +d'admiration, c'était un cri d'inquiétude; ce n'était pas seulement +sa voix qui parlait, c'était son âme, c'était son coeur, c'était ses +bras, c'était ses yeux, c'était sa bouche. + +Il adorait Geneviève, mais il aurait voulu étreindre avec fureur cette +rebelle de l'an passé, qui lui avait résisté, qui était l'image de +l'amour corporel comme Geneviève l'image de l'amour idéal. + +On joua aux quatre coins. Quatre arbres centenaires avaient inspiré ce +jeu primitif très salutaire après un déjeuner de plusieurs heures. +Ce furent des cris et des rires à émouvoir la montagne et la vallée. +Parisis joua comme un enfant; il lui arriva cent fois de saisir la +joueuse comme il eût saisi l'arbre, à tour de bras. Les jeux rustiques +permettent bien des hardiesses. Mme de Fontaneilles, qui n'avait bu +que de l'eau, était ivre. Quand Octave la faisait tourner en courant à +sa rencontre, elle s'appuyait sur lui comme si elle allait tomber. + +Il vint un moment où la princesse jeta un mouchoir à Geneviève: «Vite, +cachez vos larmes, folle que vous êtes!--Pourquoi folle:--Parce que +vous avez peur de la marquise.--J'ai peur de toutes les femmes.» + +Le soir, Parisis, Geneviève et Mme de Fontaneilles se promenaient dans +le parc; ils passèrent devant une source vive qui jaillissait d'une +roche, tombait dans une fontaine et courait dans un nid de verdure et +de fleurs jusqu'à l'étang. + +Octave et Geneviève n'allaient jamais de ce côté du parc sans +s'arrêter pour y retremper leurs rêves. Ce jour-là, comme ils se +promenaient au-dessus de la fontaine, la marquise leur dit: «C'est +cela, mirez-vous dans votre bonheur!» + +Geneviève s'était penchée pour voir dans l'eau l'image de son mari. +Etait-ce pour voir Geneviève ou Mme de Fontaneilles que Parisis +s'était penché lui-même? «Hélas! dit tristement Geneviève, il ne faut +jamais se mirer dans son bonheur.--Pourquoi? Pourquoi? demanda la +marquise.--Vous n'avez pas vu cette couleuvre qui s'agite dans +cette fontaine?--C'est d'autant plus étrange, dit Parisis, que les +couleuvres ne vont pas dans l'eau.» + +Parisis prit la couleuvre du bout de sa canne et la jeta violemment +contre le tronc d'un arbre. «C'est triste, pensa Geneviève devenue +sérieuse. Dieu ne donne pas un beau jour sans mettre un nuage à +l'horizon.» + +Mais ce nuage à l'horizon passa bien vite. Parisis n'avait qu'à +appuyer Geneviève sur son coeur pour lui faire croire à toutes les +joies de l'amour. Ce soir-là, on improvisa des charades en action, +où on s'amusa follement. Geneviève paraissait si heureuse, que la +princesse de ---- et la marquise de Fontaneilles se demandèrent: +«Qu'est-ce donc que le bonheur?» car celles-là n'étaient pas +heureuses. + +Quand, elles allèrent se coucher, elles s'arrêtèrent devant la chambre +de Geneviève. Mme de Fontaneilles, plus curieuse, mit son oeil à la +serrure en murmurant encore: «Qu'est-ce donc que le bonheur!» Elle +entrevit Geneviève, qui, à peine arrivée dans sa chambre, se jetait +toute pâle d'amour dans les bras de Parisis. + + + + +XVIII + +LES FILLES REPENTIES + + + + +Toute la belle compagnie du château de Parisis s'envola un matin, +comme les oiseaux chanteurs d'une volière dorée, pour retourner à +Paris. + +Geneviève, qui avait toujours paru gaie, ne put arrêter ce cri de +délivrance: «Ah! que je suis heureuse!» + +Elle retrouva cette belle vie à deux qu'elle aimait tant. «Ma chère +Hyacinthe, dit-elle à la jeune fille, il n'y a que vous qui ne +comptiez pas quand je suis avec Octave.» + +Pourquoi Octave alla-t-il à Paris quelques jours après le départ de la +marquise de Fontaneilles! + +C'était la première fois que le duc se trouvait à Paris sans la +duchesse. Il lui avait dit qu'il n'y passerait que deux jours, le +temps d'aller à Chantilly pour voir ses chevaux, le temps de parler à +un notaire, à un avocat, et à deux agents de change, car le bonheur, +quel qu'il soit, a toujours un pareil cortège. + +Geneviève avait voulu partir avec Octave, non pas qu'elle eût peur de +le voir retomber dans la fosse aux lions, non pas qu'elle fût bien +jalouse, puisqu'il n'avait jamais été plus amoureux, mais parce que +c'était pour elle un vif chagrin de vivre un jour--un siècle--sans +lui. + +Elle n'était point partie, parce qu'une nouvelle espérance de bonheur +était venue lui sourire: elle sentait dans ses entrailles et dans son +coeur les premiers tressaillements de la maternité. L'hiver prochain +elle serait mère, ce qui était pour elle une vraie bénédiction de +Dieu. Un médecin conseillait à Mme de Fontaneilles d'aller à Ems, +quand un médecin conseillait à Mme de Parisis de ne pas aller à Paris. + +Octave ne tint pas parole; il écrivit tous les jours à Geneviève une +lettre charmante, il envoya tous les soirs une dépêche aussi gracieuse +que le permet la langue des dépêches, mais il resta huit jours absent. + +Et pourquoi resta-t-il huit jours absent? Parce qu'il allait tous les +soirs chez la marquise de Fontaneilles. + +Le premier soir, par une pluie battante, comme il avait été faire une +visite à Monjoyeux dans son atelier, ses chevaux, irrités d'avoir +trop attendu, partirent au galop et renversèrent, sur le boulevard de +Clichy, la femme en noir que vous avez vue tout en larmes sur la fosse +de la comtesse d'Antraygues. + +Cette jeune fille se releva, se retourna involontairement. «Le duc de +Parisis!» murmura-t-elle avec un battement de coeur. + +Octave avait donné ordre d'arrêter et il descendait pour la secourir. +«Ce n'est rien,» dit-elle sans soulever son voile. Et elle poursuivit +fièrement son chemin. Elle ai riva haletante à la porte du refuge +Sainte-Anne. Elle était mouillée jusqu'aux os. La supérieure +l'accueillit avec sa grâce accoutumée; elle alluma pour elle un fagot +et-lui donna l'habit de bure de la maison. + +La jeune fille embrassa la supérieure. «Oh! ma mère, lui dit-elle, +priez pour moi.» + +Elle s'agenouilla devant le crucifix. «Moi, je vais remercier Dieu de +m'avoir donné le courage de franchir votre seuil.» Et se rejetant +dans les bras de la supérieure: «Oh! ma mère, dites-moi que je ne +retrouverai pas mon coeur ici. J'ai soufert mille morts pour mon +coeur, faites-moi vivre en Dieu aux Filles-Repenties.» + +Les Filles-Repenties! + +Ce mot est de l'hébreu pour vous qui êtes de votre siècle. Vous ne +connaissez que les filles qui ne se repentent pas: celles-là qui vont +et qui viennent sans savoir où elles vont, sans savoir d'où elles +viennent; qui promènent lu ruine et la mort, mais surtout leur ruine +et leur mort; qui se pavanent au Bois avec la queue bruyante de leur +robe et la gerbe stérile de leur chevelure; qui soupent à la _Maison +d'Or_; qui jouent,--elles qui n'ont rien à perdre;--qui ne vont jamais +voir le lever de l'aurore, si ce n'est avant de s'endormir. + +Et pour elles cela s'appelle la fête de la vie. Et quel sera le +lendemain de cette fête? + +Trois ou quatre épouseront un amoureux obstiné, trois ou quatre seront +des comtesses à Vienne, à Florence, à Saint-Pétersbourg; la plupart +mourront à la première chute des feuilles; les autres suivront Rebecca +à Clamart. La nouvelle Sainte-Baume des Madeleines--_le refuge +Sainte-Anne_--est à Clichy-la-Garenne. C'est un ancien pavillon de +chasse où Louis XIV chassait La Vallière, la grande repentie. Aussi +cette maison prédestinée était sanctifiée d'avance. + +Vous pouvez faire comme moi un pèlerinage à cette ancienne maison +royale. Tout y porte une marque de lieux prédestinés. Saint Vincent +de Paul, «ce grand retrouveur de brebis perdues,» a été curé de la +paroisse. On revoit son ombre toujours en sollicitude, accueillant les +âmes en peine. Dans cette ruche toute sainte, vous serez touché de +cette pauvreté voulue. Toutes ces femmes qui ont traversé le luxe sont +sous la bure. Et quel ameublement! Et quelle table! Saint-Lazare est +une maison de luxe. Un banc de bois, du pain et de l'eau, pas de feu +dans l'âtre. Mais Dieu est là. + +La porte est toujours ouverte. On entre avec les larmes, on en sort +consolé. + +Allez à la messe du dimanche dans la chapelle du refuge. C'est un +ancien salon du roi Louis XIV, encore orné de peintures allégoriques, +de chasses et de trophées; Diane, Adonis et les autres symboles des +passions du temps, à peu près comme les tragédies de Racine. + +Mais aujourd'hui la maison tombe en ruines, il ne faut pas laisser +tomber le toit qui abrite ces repenties. + +O vous qui ne vous repentez pas, apportez tous votre obole! Et vous +qui n'avez jamais jeté la première pierre à la pécheresse ni à la +femme adultère, soyez, ne fût-ce que pour un grain de sable, dans +cette oeuvre du Refuge Sainte-Anne! + +Quand vous verrez au Bois ou au théâtre, toutes les belles pécheresses +vivant de temps perdu, le sourire aux lèvres et l'inquiétude au coeur, +rappelez-vous ce mot qui les peint toutes:--Ah! si j'étais riche!--Que +feriez-vous?--Je me donnerais le luxe de n'avoir pas d'amant. + +Après tout, _celles du lendemain_, celles qui ne veulent plus que +Dieu, celles qui vivent là-bas avec six sous par jour, ne sont-elles +pas moins pauvres encore? + +Quelques jours avant l'entrée de la femme en noir, une femme du +meilleur monde--et un peu du plus mauvais, depuis qu'elle ouvrait +des parenthèses dans sa vertu--le tome second de la comtesse +d'Antraygues--venait, toute éblouissante de jeunesse, mais toute +voilée, frapper aussi à la porte hospitalière des Filles Repenties. Il +y a deux ans, aux courses de Longchamps, elle rayonnait encore dans +les tribunes, elle papillonnait au pesage, elle se multipliait, tant +elle avait soif de vivre. C'est que son heure allait sonner bientôt: +ce fut Octave de Parisis qui la fit tinter gaiement et tristement. + +Elle écrivait ce billet daté des Filles-Repenties à une de ses amies, +une autre grande dame qui n'aura point de déchéance: + + «Ma chère Berthe, c'est moi. Aujourd'hui tu ne refuserais + de me recevoir, car je sens que Dieu m'a déjà pardonnée ou me + pardonnera. + + «J'ai trahi tout le monde en me trahissant moi-même. Mais enfin je + me suis souvenue et j'ai compris tout mon crime. Voilà pourquoi je + suis aux Filles-Repenties; voilà pourquoi j'apprends le travail et + la prière: le travail, pour t'offrir une robe qui ne sortira pas + de chez Worth; la prière, pour que tu ne fasses point comme moi. + + «Car, ne l'oublie pas, dans la femme la plus vertueuse, il y a une + pécheresse, comme dans la pécheresse la plus abandonnée, il y a + une repentante. + + «Oui, aux Filles-Repenties! J'ai choisi le refuge le plus humble. + Que m'importe? Je ne rougirai plus que devant Dieu. + + «Écris-moi, dis-moi que tu m'aimes encore; ne me donne pas des + nouvelles de Paris--j'ai failli écrire Parisis--que j'entends + gronder à ma fenêtre comme la tempête près du port. Quand tu iras + à Trouville, dans six semaines, tu diras à la tempête que je ne la + crains plus. + + «Si tu rencontres le duc de Parisis, dis-lui tout bas que ma + pénitence est plus grande encore que mon amour. + + «MATHILDE.» + +Or, la grande dame qui bravait la tempête, et la jeune fille qui était +venue pour oublier son coeur, se rencontrèrent au dortoir, lit à lit. + +Une nuit qu'elles ne dormaient pas parce qu'elles pleuraient: +«Pourquoi pleurez-vous?» se demandèrent-elles toutes les deux. + +L'une fit sa confession. Elle aimait toujours Parisis. «Et vous, ma +soeur?--Vous avez raconté mon histoire, j'aime toujours Parisis.» + +La blessure saigna, la plaie s'était ouverte, l'orage avait ressaisi +leur coeur. + +Le lendemain à midi, elles n'étaient plus aux Filles-Repenties. «Ce +n'est pas là encore que je pouvais oublier, dit la jeune fille en se +retournant vers le Refuge; il faut que je brise mon corps pour tuer +mon coeur, il me faut les rudes devoirs de la soeur de charité.» + + + + +XIX + +LA GRISE + + +La marquise de Fontaneilles était devenue folle du duc de Parisis, si +le duc était devenu amoureux d'elle. + +Il s'avouait à lui-même qu'il se donnait bien de la peine pour +conquérir non pas le coeur qui était à lui depuis longtemps déjà, mais +pour conquérir ce bien plus visible et plus humain qui s'appelle le +corps. «Une guenille,» dit Diogène. «Toute la femme,» dit don Juan. + +Le marquis de Fontaneilles était parti pour Londres, où il devait +acheter des chevaux et où il était attendu par son ami lord Harttford, +pour quelques visites dans le Devonshire. + +La marquise était seule à Paris: il devait la retrouver, à +Fontaneilles ou à Ems. Depuis qu'elle aimait Octave, elle avait pâli, +elle ne respirait qu'à moitié, la fièvre la prenait souvent; son +médecin avait conseillé au marquis de la conduire à Ems pour y faire +une saison, ne fût-ce même qu'une demi-saison. L'eau providentielle +d'Ems et l'air balsamique des montagnes voisines devaient effacer ces +premières atteintes d'une irritation de poitrine. Il était convenu que +si Mme de Fontaneilles se décidait à aller à Ems, elle y emmènerait sa +jeune soeur, cette jolie Clotilde de Joyeuse, ces dix-sept années +qui s'éveillaient légères et souriantes sous la plus belle chevelure +rousse qui eût rayonné en France depuis Mlle de Fontanges. + +Mme de Fontaneilles, ne savait que faire; tous les matins elle se +décidait à partir pour la terre de son mari, toutes les après-midi +elle se décidait à aller à Ems, mais tous les soirs elle se décidait +à rester à Paris. C'est que tous les soirs elle recevait la visite de +Parisis. + +Mme de Fontaneilles, une fois dans la bataille, n'avait pas défendu +son coeur. Elle avait donné son âme, mais elle défendait sa vertu, +comme si on pouvait faire deux parts, une pour Dieu et une pour le +diable. + +Octave ne doutait pas de son triomphe. Un soir déjà, la marquise était +tombée presque évanouie dans ses bras, en lui disant qu'elle voulait +mourir. Elle s'avouait vaincue, mais elle le suppliait à mains jointes +de la tuer dans ses embrassements, afin qu'elle ne se réveillât pas. + +Elle versa tant de larmes ce soir-là, que Parisis se sentit désarmé. +Une femme qui se donne est quelquefois plus difficile à prendre qu'une +femme qui résiste; une femme qui combat est plus près de sa défaite +qu'une femme qui se croise les bras, parce que l'enivrement du combat +la précipite dans sa chute. + +Le lendemain de cette soirée mémorable, M. de Parisis pensa bien +sérieusement à ne plus revoir la marquise. Il prévoyait une passion +violente qui déborderait de ses rives: rien ne pourrait l'arrêter ni +la contenir: il en serait lui-même submergé, malgré son habitude de +fuir toujours le mal qu'il causait. M. de Morny, qui le connaissait +bien, disait de lui: «Parisis met le feu aux monuments, mais il ne +se laisse pas consumer; il ne s'inquiète même pas s'il y aura des +pompiers.» + +Mais la sagesse n'a jamais raison des hommes: si Parisis fût retourné +à Parisis, tout le monde eût été heureux, lui tout le premier, +mais surtout la duchesse de Parisis, mais surtout la marquise de +Fontaneilles. + +Pourquoi ne partit-il pas? Parce qu'il n'avait pas encore perdu +l'habitude des conquêtes. C'était Napoléon qui voulait aller à Moscou; +le conquérant des femmes est comme le conquérant des villes, il ne +veut jamais rebrousser chemin, même s'il doit mourir en chemin. + +Le duc de Parisis ne partit pas, parce qu'il n'était plus maître de +lui, parce que la terrible destinée des Parisis allait bientôt se +montrer dans toute son horreur. + + + + +XX + +QUE L'AMOUR DE LA RÉSISTANCE EST AUSSI IMPÉRIEUX QUE LE DÉSIR DE + +L'AMOUR + + +Octave retourna donc vers cinq heures chez Mme de Fontaneilles, qu'il +trouva plus adorablement belle que jamais. «Je ne vous attendais plus, +lui dit-elle; mais puisque vous voilà, je serai votre maîtresse.» + +Et comme Octave lui fermait la bouche par des baisers trop éloquents, +elle se dégagea pour lui dire ses volontés. «Mon ami, je vous aime +et vous donne ma vie: peut-être Dieu me fera-t-il cette grâce que je +mourrai bientôt. Je ne crois pas aux années selon l'almanach, je crois +aux siècles selon le coeur. J'ai plus vécu depuis que je vous aime que +je n'ai vécu jusque-là; donc, je ne défends plus rien de moi-même.» + +Et comme Octave voulait trop prendre à la lettre ces dernières paroles: +«Laissez-moi parler, continua-t-elle doucement. Je vous avoue qu'ici +même, dans cet hôtel, qui est l'hôtel de M. de Fontaneilles, je ne veux +pas braver une pareille trahison. Depuis que je vous aime, je ne me sens +plus chez moi quand je suis chez moi.» + +Parisis vit apparaître l'image de Geneviève. «Ni chez moi ni chez +vous, reprit Mme de Fontaneilles.--Je vous comprends, dit Octave, +chaque maison a une âme qui est un peu notre conscience. Je vais vous +proposer une chose bien simple: nous allons monter en fiacre et nous +irons débarquer au Grand-Hôtel ou à l'hôtel du Louvre, comme des +voyageurs qui traversent Paris.--Eh bien! non! répondit la marquise: +j'y ai songé, mais ce n'est pas encore cela. Il faut que je vous aime +de toutes mes forces, mais dans l'air vif des montagnes, loin de +Paris, plus loin que la France, à Ems.» + +Octave pensa que c'était bien loin. «Vous ne me répondez pas? +reprit-elle avec anxiété.--C'est mon rêve comme c'est le vôtre, +répondit Octave; mais n'oubliez pas que je suis attendu à Parisis +et que si je n'y suis pas demain, après-demain matin Geneviève sera +à Paris.--Ah! bien, mon ami, vous irez à Parisis et j'irai à Ems. +Adieu.» + +Octave ne se résignait pas si vite à dire adieu. Il regarda Mme de +Fontaneilles et ne put s'empêcher de se dire en lui-même: «Elle est +pourtant bien belle!» + +La femme ne néglige jamais la figure visible, même si elle est tout +sentiment, tout coeur, toute âme. Celles-là mêmes qui ne croient pas +à la force des sens mettent en campagne toutes leurs coquetteries. Ce +jour-là, quoique la marquise n'eût songé qu'à jeter de l'eau sur le +feu, elle avait je ne sais quoi de provocant dans sa chevelure à la +Récamier, dans ses yeux pleins d'amour, dans sa pose inquiète et +agitée, qui donnait un voluptueux mouvement à sa gorge, que recouvrait +à peine une légère robe de mousseline entr'ouverte, dans la forme des +robes Pompadour. + +La robe n'a pas été inventée par la pudeur, mais par l'amour. + +Octave prit les mains, prit les bras, prit les épaules de la marquise, +puis l'appuyant violemment et tendrement sur son coeur: «j'irai à Ems,» +lui dit-il. + +Il espérait bien la vaincre soudainement par cette promesse; mais elle +sortit victorieuse de ses bras. + +Quand Octave prit son chapeau, la marquise se leva et l'accompagna +amoureusement jusque dans l'antichambre. «A Ems! lui dit-elle.--A +Ems!» lui répondit-il. + +Cette promesse fut scellée par un dernier baiser; mais dès qu'Octave +entendit refermer la porte, il murmura en descendant l'escalier: «Je +n'irai pas.» + + + + +XXI + +LE DERNIER SOUPER + + +Le soir, Octave voulait partir pour Parisis. Il fut retenu par +Villeroy qui lui dit que Miravault et Monjoyeux voulaient dîner avec +lui. + +On se rappelle peut-être que dans les premiers chapitres de ce +livre on a mis en scène quatre amis très opposés de caractère, qui +aspiraient: AU POUVOIR: c'était M. de Villeroy;--A LA FORTUNE: c'était +M. de Miravault;--A LA RENOMMÉE: c'était Monjoyeux.--A L'AMOUR: +c'était M. Parisis. + +Ils se retrouvèrent donc ce soir-là à dîner. «Eh bien, leur dit +Parisis, c'est moi qui ai eu raison. Vivre amoureux et oublié, c'est +le souverain bien.--Et pourtant, dit Monjoyeux, inscrire son nom sur +un chef-d'oeuvre.--livre, statue ou tableau,--qui traversera les +siècles, n'est-ce pas plus beau que ces heures de paresse passées aux +pieds d'une femme? Mais après tout le duc de Parisis a raison, car +combien faut-il de livres, de statues et de tableaux pour créer une +oeuvre immortelle!--d'autant que tout a été fait.--Je m'avoue vaincu +devant Octave.--Et moi aussi, dit M. de Villeroy, car je vais vous +confier un secret. Vous savez tous que je rêvais le pouvoir par le +ministère des affaires étrangères. Eh bien! j'ai brûlé mes vaisseaux, +après vingt années de diplomatie. Hier, on m'a offert une ambassade; +j'ai eu le tort de dévoiler que j'avais des idées absolues en +politique. Il y a en France un homme qui pense et un homme qui parle; +j'ai compris cela trop tard. Je n'ai pas de rancune et je reconnais +que l'homme qui pense et l'homme qui parle sont deux maîtres. Je n'ai +pas voulu m'humilier devant moi-même: j'ai discuté pied à pied comme +un homme qui sent que son épée est bonne. Quoique ma nomination fût +décidée, le ministre a dit qu'il aviserait. Nous nous sommes salués +froidement. Vous avez vu ce matin au _Moniteur_ un autre nom que le +mien.» + +Monjoyeux félicita Villeroy. «Ces défaites-là, lui dit-il, sont des +victoires. On perd son ambassade, mais on se gage soi-même. Vous voilà +un homme libre, buvons à votre liberté.»' + +Marivault leva son verre, mais tristement. Depuis le commencement +du dîner il était soucieux. «À quoi pense Marivault? demanda +Parisis.--Mon cher ami, répondit l'homme d'argent, je pense que moi +aussi, je m'avoue vaincu devant vous.--Je m'en doutais, reprit Octave. +Depuis que je vous ai vu monter l'escalier de la marquise Danaé, j'ai +tremblé pour vos millions.» + +Miravault soupira, brisa son verre et parla ainsi: + +«Meâ culpâ! J'ai défié l'or et j'ai été mitraillé par l'or. J'ai eu +mes soudaines ascensions, mais d'un seul coup je suis retombé à mon +point de départ. Ah! mes amis, quel steeple-chase que cette course +au pays de l'or! quelles stations douloureuses dans les cohues +indicibles! Combien de sourires aux coquins qui vous ont dépassé d'une +tête! Combien de beaux sentiments il faut tuer sous soi! Et tout cela +pour n'avoir pas le prix! Ah! si c'était à recommencer, comme j'irais +me jeter dans ma petite terre paternelle pour y vivre de rien, +c'est-à-dire de m'a petite fortune patrimoniale. Voilà mon histoire en +quatre mots: J'avais quatre-vingts mille francs. Que voulez-vous faire +de quatre-vingts mille francs à Paris? Il n'y a pas de quoi vivre plus +d'une année quand on a des passions. Or, quand on a mangé son capital, +on n'a plus de revenus; j'ai mieux aimé ne vivre qu'un jour. J'ai joué +à la Bourse sur les idées de Parisis, j'ai ramassé ses miettes et +je suis devenu maître de quatre millions. Mais qu'est-ce que quatre +millions quand on a quatre millions! La veille, c'était beau; +le lendemain, on aspire au cinquième million. Nul ne reste dans +l'escarpement; on veut monter, toujours monter, jusqu'au point où +l'on tombe à la renverse poussé par le vertige. C'est moins encore la +fortune que l'amour qui m'a trahi. Parisis avait raison, il a toujours +raison. Quand il m'a vu amoureux de la marquise Danaë, il m'a dit: +«Elle a deux fausses dents, cela ne l'empêchera pas de te manger.» +Elle m'a mangé tout vif. + +«Voilà, mes amis, l'histoire de l'argent. De tous ceux qui s'élancent +dans la vie à travers la jeunesse, l'homme qui court après l'argent +est le plus malheureux. Je n'ai pas eu le temps de vivre une heure. +Je traversais les fêtes comme vous, mais j'entendais les minutes me +crier: «Tu perds ton temps!» Et j'allais, et j'allais, et j'allais +toujours! Je n'ai pas eu le temps de voir mourir ma mère! je n'ai pas +eu le temps d'admirer les oeuvres d'art qui illustraient mon hôtel et +mon château, qui seront vendues ces jours-ci! je n'ai pas eu le temps +de voir un soleil couchant! que dis-je? je n'ai pas eu le temps d'être +amoureux! Quel rocher que celui-là! Sans compter que les fortunes +d'aujourd'hui sont versées dans le tonneau des Danaïdes.» + +Miravault essuya son front. «Adieu, mes amis! dit-il en se levant. Je +suis resté digne de vous, je le prouverai. Je vais faire un plongeon +pour me retremper: quand vous me reverrez à la surface de l'eau, c'est +que j'aurai le bon vent. Adieu!» Et, comme un fou, Miravault serra la +main de ses amis et s'éloigna en toute hâte, «Ce pauvre Miravault! dit +Villeroy; qui de nous se fût imaginé qu'il bâtissait son château sur +le sable!--Moi, dit Parisis. J'étais plus riche sans argent que lui +avec ses millions, parce que je dominais la femme, tandis que lui +était dominé par la femme.» + +Comme Parisis parlait ainsi, Léo Ramée entra. On le salua par un +toast. «Tu arrives à propos; il n'y a qu'un instant, nous étions +quatre blessés sur le champ de bataille de la vie.--Oui, dit +Monjoyeux; comme Salomon lui-même, nous reconnaissions que tout est +vanité, rien que vanité;--que la femme est amère;--que l'ambition +a trop de cartes biseautées dans son jeu;--que la renommée a trop de +caprices,--et que la fortune a des coups de théâtre tragiques.--Vous +avez oublié le travail!» dit Léo Ramée. + +Il parlait avec une noble fierté. «Le travail, mes amis, vous ne le +connaissez pas; c'est la muse du matin qui vous éveille doucement, qui +vous conduit à l'atelier dans l'auréole des rêves, qui vous met le +pinceau à la main en vous pariant Raphaël, qui vous chante la gaie +chanson de l'alouette et qui vous dit, à toute heure, que l'Art aussi +est une royauté.» + +Parisis serra la main à Léo Ramée. «C'est beau, tout ce que tu dis là; +je ne t'ai jamais vu si enthousiaste et si radieux!--C'est que, tout à +l'heure, j'ai été nommé membre de l'Institut.» + +Monjoyeux porta un second toast à Léo Ramée. «Au Travail! s'écria-t-il +avec une vive expansion d'amitié.--C'est bien, mon cher Léo, dit +Parisis, mais pourtant n'oublie pas que Raphaël n'était pas de +l'Institut.» + + + + +XXII + +UNE CAUSERIE SUR LES FEMMES AU CONCERT DES CHAMPS-ÉLYSÉES + + +Ce soir-là, c'était un vendredi, «tout Paris qui n'aime pas la +musique» était au concert des Champs-Élysées,--le concert Musard, +comme on dit toujours,--parce qu'en France la royauté a toujours un +lendemain. + +Parisis et Villeroy allèrent au concert, non pas pour la musique, mais +pour voir quelques-unes de leurs contemporaines. Il y avait tant de +monde que c'était à grand'peine si deux promeneurs de front pouvaient +passer. Aux loges d'avant-scène, s'épanouissaient dans la fumée de +cigare les plus grandes dames. On s'était disputé les places, non pour +être au spectacle, mais pour être en spectacle; aussi les promeneurs +ne voyaient que le dessus du panier. Quelques bourgeoises +prétentieuses avaient voulu, comme les grandes dames, faire corbeille +de fleurs; mais c'était des bouquets de la fontaine des Innocents. +Celles qui aimaient la musique c'étaient, comme de coutume, approchées +des musiciens, s'imaginant tout bêtement que le concert des +Champs-Élysées est un concert et non un salon. + +Après tout, celles-là avaient raison, parce que celles-là n'étaient +pas piquées de ce démon parisien qui dit aux femmes les mieux nées: +«Vous jouez un rôle, entrez en scène.» + +Les deux amis, qui savaient tout cela, emportèrent d'assaut une +position difficile: ils prirent deux chaises à la porte et se firent +une avant-scène devant les avant-scènes, décidés à tout braver, non +seulement les murmures des femmes, mais le parlementarisme des hommes. + +Ils s'étaient établis, sans le savoir, devant le cercle de la duchesse +de Hauteroche; on allait se fâcher autour d'elle; mais comme elle ne +douta pas que Parisis se fût mis là pour ses beaux yeux, elle apaisa +d'un signe d'éventail les colères qui s'élevaient autour d'elle. + +Quand il reconnut Mme Hauteroche, Parisis salua de son beau sourire et +força la duchesse à se remettre sur le devant de la scène, elle et +une de ses amies, Mme de Tramont, surnommée dans son monde la +Forte-en-Gueule, quoiqu'elle eût la plus adorable bouche qui fût au +monde. Mais quand on a de si belles dents, il faut bien mordre son +prochain, surtout quand on n'a pas d'amant. Combien de femmes qui sont +méchantes parce qu'on ne leur a pas donné l'occasion d'être bonnes! +«Monsieur de Parisis, dit Mme de Tramont à Octave,--ils se connais- +saient bien,--puisque nous avons la bonne fortune de vous rencontrer +avec M. de Villeroy, qui ne vaut pas mieux que vous, vous allez nous +faire quelques portraits à La Bruyère et à La Rochefoucauld.--Après +vous, madame,--Oh! moi, je ne sais plus mordre.» + +Et elle montra ses trente-deux dents, trente-deux perles fines, pas +une de moins, pas une perle noire. «Voyez-vous, dit-elle, depuis qu'il +m'est poussé deux dents de sagesse, je ne me reconnais plus.» + +Mais comme on ne peut pas vaincre les bonnes habitudes, elle dit en +voyant passer une femme irréprochable au bras de son mari: «C'est une +femme parfaite comme les tragédies de Racine, voilà pourquoi elle +est si ennuyeuse. C'est elle qui, à la cour, chante si bien: _Il +pleut-t-il pleut, bergère_...--Vous n'aimez pas les liaisons, madame, +dit Villeroy.--Non; une femme qui dit _t-il pleut, bergère_, me +révolte; si j'étais son mari, je demanderais ma séparation.--C'est +égal, dit Parisis, je vous trouve sévère; à tout prendre, j'aimerais +mieux _t-il pleut, bergère_, qu'un ténor dans la chambre à coucher +de ma femme.--Chut! la voilà là-bas, la femme au ténor, dit Mme de +Hauteroche.--Pourquoi chut! dit la belle amie de la duchesse, est-ce +qu'elle disait chut! au ténor, quand il chantait?--Il paraît qu'il +n'avait pas assez de voix quand il a chanté un duo avec elle, car +elle lui a dit adieu à la troisième station.--La pauvre femme, dit +Villeroy, elle avait perdu deux années de sa vie, deux années! sept +cent trente et un jours! à étudier les quatre ténors de Paris. Le +soleil de la rampe est trompeur; elle a choisi celui qui avait la +mauvaise méthode.--Enfin! dit Parisis, il faut bien que les femmes +prennent des leçons de fugue et de contre-point.» + +Passa la veuve de Malabar: «Tambours, battez aux champs, dit Villeroy, +voilà un monument d'un autre âge; quand on a été belle, on l'est +toujours; les ruines ont encore leur grandeur et leur caractère. +--C'est aujourd'hui la veuve idéale; elle est en deuil de son mari +et de son amant. Je me rappelle toujours le mot de son mari quand +son amant l'a planté là: «Tu pleures, ma chère amie! tu es si bonne; +je t'avais toujours dit que cet homme-là nous tromperait.»--Les maris +d'aujourd'hui, dit Parisis,--eût-il dit cela avant d'être marié?--font +jouer le rôle ridicule à l'amant. Par exemple, voilà un homme d'esprit +passant avec sa femme qui a eu son quart d'heure de folie plus ou moin +platonique. Le mari protégeait beaucoup l'amant; il lui savait gré de +porter l'éventail, le manteau et le chien de la dame; c'était lui qui +demandait les gens, qui se précipitait au marchepied, qui faisait les +lectures pieuses. Le mari aimait l'Opéra,--vu des coulisses;--il ne +s'inquiétait pas de quelques nuages sur les ciels bleus de l'hyménée. +Il savait que sa femme était une brave créature qui, comme toutes les +femmes, aurait ses jours de révolte en passant le cap des Tempêtes, +après quoi elle lui reviendrait à jamais amoureuse et reconnaissante. +Voilà qu'un jour l'amant ou l'amoureux s'aperçoit que la dame a pris +un train de plaisir sur les bords du Rhin avec un jeune crevé de haute +lignée. Dieu sait si l'amant s'indigna! Il va trouver le mari et lui +représente qu'il ne peut laisser sa femme voyager ainsi. «Est-ce que +cela vous fait beaucoup de chagrin?» dit le très spirituel mari en +éclatant de rire au nez de celui qui plaidait l'honneur de la maison.» + +Rodolphe de Villeroy fit remarquer que le XIXe siècle était le siècle +des maris. Ils voient tout et se moquent de tout. «Excepté, dit la +duchesse de Hauteroche, ce savant célèbre qui passe là-bas avec sa +femme et ses deux filles, une de ces femmes immaculées qui n'ont hanté +que les montagnes neigeuses. Elle ne manque pas un sermon! si ce n'est +pas pour elle, c'est pour ses filles. En effet, dès que ses filles sont +assises devant la chaire, elle change de paroisse, elle court à un autre +prêche, elle monte quatre étages quatre à quatre, elle trouve un jeune +avocat stagiaire qui la renverse par son éloquence. Pendant ce temps-là, +l'astrologue se laisse choir dans un puits.--Dans un puits! dit la dame +aux trente-deux dents, il se laisse choir dans les bras d'une comète, +un joli bas-bleu qui a une tache d'encre pour grain de beauté. Je les +ai vus qui s'en allaient bras dessus bras dessous piper les étoiles.» + +Passa la reine des Abeilles: «Saluez, Villeroy, voilà la reine des +Abeilles; les grenouilles demandent toujours un roi, les abeilles +demandent toujours une reine. Cette reine des abeilles nous vient de +loin, mais elle est plus Parisienne que les Parisiennes nées sur le +boulevard des Capucines. Elle règne impérieusement sur la mode et sur +l'esprit; elle donne le ton; les envieuses disent le mauvais ton, mais +elles le prennent. Autrefois, il y avait le coin du roi et le coin de +la reine; aujourd'hui, il y a le coin de la princesse de M---- +--Oui, elle marque bien son coin.--Il n'y a pas un critique musical +qui ne deviendrait plus savant s'il allait à son école. Ils ne parlent +que par ouï-dire, elle parle par ouï-chanter.» + +La princesse salua le groupe avec sa grâce enjouée et spirituelle. +«Elle n'a peur de rien, dit Parisis, parce qu'elle n'a pas peur +d'elle-même.» + +Une jeune brune passait alors. «Ce n'est pas comme cette femme +sentimentale qui se fait un masque de son éventail, tant elle craint +de montrer son coeur. Regardez bien, elle va rougir et pâlir tour à +tour quand va passer devant elle ce jeune aide de camp qui a été +un héros à la guerre et qui est un mauvais soldat dans sa passion. +--Pourquoi ces deux femmes blondes ne se quittent-elles pas? Parce +qu'elles fricassent ensemble le moineau de Lesbie, comme autrefois +Ninon et la Maintenon.--Et cette femme rousse, pourquoi est-elle +seule là-bas en face de nous?--C'est pour être deux; depuis qu'elle +a été chassée du Paradis par Adam lui-même, cette Ève majestueuse +siffle des airs de serpent.--C'est la fête des rousses! Fontanges +serait plus à la mode que jamais. Qui donc est couché dans ce +fauteuil?--C'est une Havanaise: un diable-à-quatre, qui fait du +mariage la vie à trois.--Je m'aperçois que l'empire n'est plus aux +Parisiennes. Voyez donc toutes ces Italiennes, ces Espagnoles et +Américaines. L'Océan a jeté ses vagues jusque sur le bord du lac. +--C'est la force de Paris de faire des Parisiennes de toutes les +figures du globe.» + +Passa une chercheuse d'esprit qui n'a jamais trouvé: «Ah! voilà la +belle des belles! dit Villeroy. Elle est descendue de son char de +triomphe et marche dans la souveraineté de la queue de sa robe et de +sa niaiserie héraldique.--Qu'est donc devenue sa soeur depuis son +équipée? demanda la duchesse.--Sait-on ce que deviennent les vieilles +lunes? dit Parisis, car la femme à la mode est comme la lune, elle +se renouvelle tous les mois. Aussi la femme à la mode a toujours je +ne sais quoi de l'inconstance de la lune naissante et décroissante +dans ses passions ou dans ses fantaisies, non pas seulement tous les +mois, mais toutes les heures.--Toutes les femmes ne sont pas +lunatiques. Combien qui sont des anges de douceur et de vertus, de +grâce et de charité!--Je n'en connais pas une, à commencer par moi,» +dit Mme de Tramont. + +Parisis regarda la dame: «Celui qui voudrait faire l'histoire des +contradictions ferait votre histoire, dit Parisis. Vous avez raison, +la logique de la femme c'est d'être illogique; elle ne triomphe que +par l'imprévu, elle n'est parfaite que par ses imperfections, elle +n'est divine que parce qu'elle est humaine.--Chut! dit Mme de Tramont, +voyez donc Mme de Clarmonde qui pleure son premier amour parce qu'elle +n'a pu en trouver un second.--L'amour est un temple en ruines; on +n'y cueille que les fleurs de la mort. Les Romains avaient raison de +porter au temple de Vénus tout ce qu'il fallait pour les funérailles +des trépassés, car rien ne consume plus rapidement la vie,--la vie de +l'âme,--que la volupté.--Voyez donc cette comédienne et cette duchesse +qui se regardent du haut de leur dédain, plus ou moins théâtralement; +elles portent pourtant des robes faites par la même couturière, comme +elles-mêmes sont faites par la pareille nature.--Vous trouvez ces +robes invraisemblables?--Non, dit Mme de Tramont, ce sont les +femmes.--_Impudicus habitus signum est adulterae mentis._--La mode a +toujours raison. M. de Buonaparte a très bien dit: Quand le Français +est entre la crainte des gendarmes et celle du diable, il se décide +pour le diable; mais quand il est entre le diable et la mode, il obéit +à la mode.»--Et pourtant c'est le peuple, le plus spirituel de la +terre, à ce qu'il dit.--Il lui faut toujours des idoles à ce peuple +parisien; quelles sont donc les nouvelles idoles du jour? demanda +Mme de Tramont.--La femme la plus adorée, la plus peinte, la plus +sculptée, la plus gravée, c'est une morte: Marie-Antoinette. Tout le +monde lui a bâti dans son coeur une petite chapelle expiatoire; c'est +qu'on a reconnu un peu tard que son seul crime avait été d'être une +femme sous sa couronne de reine. Crime qu'elle racheta si noblement en +restant une reine quand elle ne fut plus qu'une femme.--Oui, elle a +laissé partout sa figure et sa marque. Celle qui sera la figure de +la Charité au XIXe siècle, est tout entourée des meubles de +Marie-Antoinette, qui sont, il faut le dire, les plus adorables bijoux +qu'on ait travaillés dans aucun temps,--reliques royales.--Mais +toutes les vraies princesses ne sont pas mortes. Combien qui sont +l'inspiration, le charme et la grâce de leur temps! Il en est une qui +sculpte avec le grand art des Italiens de la Renaissance; il en est +une qui promène l'âme impériale et artiste de la Russie par tous les +musées et tous les salons de l'Europe; il en est une qui le dimanche +tient sa cour plénière, ayant encore, non pas des taches d'encre aux +doigts, mais des taches de couleur sur sa blanche main, car elle peint +comme un homme.» + +Une perle fausse passait. «Ah! par exemple, dit Mme de Tramont, elle +s'est trompée de porte, cette fille rousse égarée à Londres et qui +s'est retrouvée à Paris. Qui donc lui donne ses chevaux et ses +cheveux? De beaux cheveux et de beaux chevaux?--Elle ne sait pas; +c'est le luxe effréné des filles. Il en est plus d'un qui s'est ruiné +pour elle, quoiqu'elle soit toujours ruinée. On aime ses passions +comme ses enfants, plus que soi-même. Plus d'un homme se refuse un +fiacre, qui donne un carrosse à sa maîtresse.» + +Passèrent deux femmes renommées pour leur figure et pour leur amitié. +«Voilà, dit Parisis, «deux cocottes du meilleur monde» qui ont une +cour et qui en abusent, qui ont ouvert un hôtel Rambouillet pour y +parler la langue verte, mais, au demeurant, «les plus honnêtes femmes +du monde.» Chez elles, tout s'évapore en fumée. Combien qui ne font +pas parler d'elles comme cette pâle duchesse qui écoute là-bas, à +travers les causeries de son entourage, des motifs du _Trovatore_, +parce que la musique de Verdi lui rappelle ses crimes cachés; celle-là +n'est même pas soupçonnée, on lui donnera le paradis sans confession.» + +Mme de Hauteroche se rappela l'_Heure du Diable_; elle eut une +soudaine émotion qui se trahit sur sa figure; mais Parisis seul s'en +aperçut. + +Pendant que la femme aux trente-deux perles éclatait de rire au +passage d'une Américaine qui accentuait trop les modes, Parisis dit +à la duchesse: «Voulez-vous prendre mon bras et faire le tour des +mondes?» + +Elle obéit sans répondre, entraînée malgré elle. «Vous m'avez bien +haï, n'est-ce pas? lui dit Parisis après un silence, en pressant +contre lui la petite main de la duchesse.» Elle tressaillit. «Moi, +poursuivit-il en penchant la tête pour parler dans l'oreille de la +duchesse, je vous ai bien aimée.» + +Un second silence. «Je vous ai haï et je vous ai aimé, lui dit-elle, +moi toute ma vie n'aura été qu'une heure. Je me croyais la femme du +monde la plus vertueuse, je n'aspirais qu'aux oeuvres de charité, +je ne croyais qu'à l'amour divin. J'ai trouvé avec vous l'amour de +l'enfer; il m'a consumée. Je ne sais si cette pauvre Alice s'est +repentie en mourant: le croirez-vous? moi je n'ai pas la force de me +repentir. J'ai horreur de moi-même, mais je me retourne doucement vers +mon crime et j'y reste abîmée.» + +Parisis regardait la duchesse: elle était pâle comme la mort, ses +grands yeux flambaient, son coeur agitait son sein. «Vous avez voulu, +lui dit-elle, savoir le secret de mon âme, vous le savez; maintenant, +allons dire du mal des autres.» + +Parisis conduisit la duchesse dans son cercle, mais il ne resta pas +avec Villeroy. + +Il avait vu non loin de là Mme de Fontaneilles. Quoiqu'il lui eût dit +adieu, il ns put s'empêcher d'aller à elle. «Je vous avais vu et je +vous attendais, lui dit-elle, je vous croyais déjà à Parisis.--Je +pars à minuit.» Et il lui serra la main. «Et moi! reprit-elle avec +un sentiment de passion mal déguisé, quoique sa soeur fût là, quand +partirai-je pour Ems--la terre promise!» + +Ils tressaillirent tous les deux: une flamme invisible courut sur eux +et les brûla. Ce fut à ce point que Mlle de Joyeuse, une vierge encore +toute à Dieu, eut leur secret ce soir-là. + + + + +XXIII + + +LA FATALITÉ + + +Octave partit le lendemain matin par l'express pour Parisis. Quand +il vit au loin dans l'après-midi se dessiner sur le ciel et sur les +grands arbres les vieilles tours qui lui semblèrent prendre pour le +regarder leur meilleure physionomie, il dit encore une fois: «Non! je +n'irai pas à Ems.» Mais, pour le malheur de tout le monde, la fatalité +voulait que le duc de Parisis allât à Ems. + +Quand il arriva à Parisis, la duchesse était en larmes; il la prit +dans ses bras, la caressa doucement et lui demanda pourquoi elle +pleurait. «Je pleure mon bonheur perdu, répondit-elle.--Tu es +folle, Geneviève! Je te rapporte ton bonheur. Si tu savais comme je +m'ennuyais à Paris! Mais tu sais bien que Paris vous retient de force +par les mille raisons des choses, même quand on est attendu par une +femme comme toi.--Ce n'est pas ce la qui me fait pleurer, reprit +Geneviève en embrassant son mari; tu n'as donc pas vu le ministre +avant de partir?--Non, j'ai vu l'Empereur.--Et l'Empereur ne t'a +rien dit?--Il m'a beaucoup parlé d'Alexandre et de César.--Tu vas +comprendre mes larmes!» + +Geneviève conduisit Octave dans le petit salon d'été. + +Il comprit tout de suite en voyant sur la table une grande enveloppe +qui portait son nom sous le timbre du ministre des affaires +étrangères. Il lut deux fois: «Ministère des affaires étrangères!» +comme s'il avait peur de savoir la nouvelle. Et se parlant à lui-même: +«A-t-on assez la fureur en France de ne pas parler français? Si je +deviens ministre des affaires étrangères, on dira comme autrefois: +_ministre des affaires extérieures_. Étrangères! qu'est-ce que cela +veut dire? Étrangères à qui? Étrangères à quoi?» + +Geneviève s'impatientait: «Mais lis donc?» dit-elle. + +Octave prit le pli et lut. C'était sa nomination de ministre en +Allemagne. La duchesse s'aperçut qu'il avait pâli. La pauvre femme ne +pouvait comprendre pourquoi cette pâleur. + +Il avait pâli, voyant que la fatalité le rejetait vers Mme de +Fontaneilles. Il fallait qu'il passât près d'Ems pour aller à sa +légation. «Eh bien! dit-il à Geneviève, il n'y a pas de quoi te +désoler, puisque aussi bien tu voulais me voir continuer ma carrière.» + +La duchesse interrogea son mari du regard. «Et sans doute, reprit-elle, +tu vas partir tout de suite?» + +Le démon du mal avait déjà dicté la réponse de Parisis. «Oui, sauf à +revenir bientôt te chercher.--Eh bien! non, mon ami! je veux partir +avec vous.--Ma chère Geneviève, ce serait une folie; j'aimerais mieux +donner ma démission. Je sens déjà trop que j'aimerai les enfants +que tu me donneras, pour que tu les sacrifies en te sacrifiant +toi-même.--Et si je meurs d'ennui ici?--Rassure-toi; je courrai là-bas +pour montrer ma bonne volonté; mais à peine arrivé, je reviendrai en +toute hâte ici.--Eh bien? ne parlons plus de cela. Tu dois mourir de +faim?--Oui. Mais je ne t'ai pas encore mangée.» + +Et Parisis embrassa Geneviève sur les bras, sur les mains, sur le cou, +sur les cheveux. Ce fut comme une âme de feu qui courut sur la jeune +femme.--Oh! que c'est bon! dit-elle en respirant. Sitôt que tu n'es +plus là, je me sens mourir: j'ai froid jusqu'au coeur. Un jour, si tu +es trop longtemps sans revenir, tu me trouveras changée en statue de +marbre.--A propos! tu sais que Monjoyeux fait toujours des siennes? Il +vient d'exposer un groupe qui fait courir tout Paris; je veux qu'il +fasse ton buste. Ce coquin-là donne la vie au marbre, on dirait qu'il +le pétrit comme Dieu a pétri le monde, ou plutôt comme nos fermières +pétrissent leur pâte. S'il fait un jour Galathée, elle descendra de +son piédestal.--Mon ami, dit la duchesse, je ne veux être représentée +en marbre que sur mon tombeau; si tu veux un portrait de moi, tu me +feras peindre.--C'est une bonne idée, s'écria Octave: nous allons +goûter ensemble sur le perron, après quoi j'enverrai une dépêche à Léo +Ramée. Il viendra faire ici son ébauche pendant les huit jours que je +vais passer avec toi; dans trois semaines, je le reprendrai à Paris +pour revenir encore et il finira ton portrait avant notre départ.» +Geneviève dit qu'elle ne le voulait pas: «Le temps que je poserai sera +du temps perdu, je n'aurai pas le temps de te regarder, j'aime mieux +être seule avec toi.--Tu ne connais pas Léo Ramée, on ne pose jamais +devant lui quand il vous peint. Il a fait des Dianes et des Junons +très ressemblantes: est-ce qu'elles ont jamais posé devant lui! Tu +verras, toi, ma Diane et ma Junon, quelle belle chose il va faire avec +cette figure divine. Tu as peur de ne pas être seule! Mais Léo Ramée +est un brave coeur, il sera si heureux de nous voir heureux, que nous +ne verrons pas qu'il est là. D'ailleurs, il est comme l'hirondelle, il +porte bonheur à la maison.--Eh bien! écris-lui de venir.» + +Geneviève pensait qu'elle avait perdu la moitié de son bonheur le +jour où son amie la marquise de Fontaneilles était venue lui demander +l'hospitalité. Elle pensa aussi qu'un ami d'Octave troublerait +peut-être à son tour cette fête intime de deux coeurs qui vivent des +mêmes joies. Mais l'amour profond a des timidités enfantines, elle +n'osa dire cela à son mari. «C'est égal, se dit-elle à elle-même, le +proverbe arabe a peut-être raison: «Prends garde à ton meilleur ami, +prends garde à ta meilleure amie, un atome fait ombre, l'amitié fait +peur à l'amour.» + +Et, malgré elle, elle pensa à sa meilleure amie, la marquise de +Fontaneilles. + +Mais Léo Ramée ne devait pas trahir l'amitié d'Octave, comme la +marquise devait trahir l'amitié de Geneviève. + +Il vint à Parisis pour faire le portrait de la duchesse: il était +encore dans toutes les joies de son triomphe à l'Institut. Arriver à +l'Académie en cheveux blancs, c'est à la portée de tout le monde; mais +y arriver dans l'auréole des cheveux blonds, c'est une bonne fortune. + +Léo Ramée ébaucha largement, dans la grande manière, le portrait de la +duchesse. Déjà le quatrième jour, non seulement la figure sortait du +chaos, mais l'âme même de la duchesse de Parisis rayonnait par les +yeux et par le sourire. «Quelle belle chose tu vas faire là!» dit +Parisis à son ami. + +Mais le lendemain, Léo Ramée était parti. «Il est donc fou!» s'écria +Octave. Et il amena la duchesse devant le portrait. «Quel malheur! +dit-il; il eût fait là un chef-d'oeuvre. Vois donc, Geneviève, quel +adorable dessin et quelle charmante couleur! Tu ressembles à une +déesse de Prudhon ou plutôt tu ressembles à toi-même.--Si ton ami est +parti, dit la duchesse, c'est qu'il a désespéré de bien finir ce qu'il +avait si bien commencé.» + +En effet, Léo Ramée avait trouvé la duchesse trop belle: la fièvre de +l'amour l'avait saisi... + +Jusque-là, il avait idéalisé ses modèles d'atelier. Pour la première +fois, la vraie beauté posait devant lui: il était vaincu par la nature +et par l'amour. + +Il avait fui comme Joseph devant Putiphar, mais sans laisser son +manteau, ne voulant pas avoir l'occasion de revenir. + + + + +XXIV + +LES ADIEUX + + +Ce fut avec un déchirement de coeur que la duchesse vit s'éloigner +Parisis. Elle l'accompagna jusqu'à la station. On était parti de bonne +heure; elle attendit dans la calèche que le train se fût éloigné. Elle +avait voulu revoir encore Parisis à la portière; elle agita longtemps +son léger mouchoir, un mode d'adieu un peu démodé depuis que nous +prenons la vie en riant. Quand elle rentra à Parisis, elle s'imagina +qu'elle était dans la solitude depuis un siècle; si elle n'eût craint +alors de ne plus arriver à temps, elle serait repartie pour rejoindre +Octave. Elle monta dans sa chambre, tomba sur un fauteuil et se +résigna. + +Le soleil venait jouer à ses pieds; il lui sembla d'abord que c'était +une ironie; mais peu à peu la sérénité reprit son âme; elle s'accusa +de manquer de courage; elle se réjouit à l'espérance qu'elle serait +bientôt mère, et s'enorgueillit à la pensée que son mari serait +bientôt ambassadeur. + +Mais Geneviève n'était pas de celles qui vivent du bonheur de demain; +elle avait été si heureuse de vivre au jour le jour, qu'elle ne voulut +pas s'accoutumer à la solitude. Elle décida énergiquement que, si +Parisis ne venait pas la reprendre après quinze jours d'absence, elle +partirait seule pour l'Allemagne avec Hyacinthe. + +Et comme son coeur débordait, elle prit une plume et écrivit à Octave. + +L'écriture est la vraie marque de l'amour. Quiconque n'aime pas, +quiconque n'aime plus, ne tourmente pas la plume, parce qu'il ne +trouve rien à dire. Mais les vrais amoureux sont terribles. Ils ont +l'éloquence impitoyable de Sapho, de sainte Thérèse et de Lélia. On +trouve dans leurs lettres le mot jailli du coeur comme d'une source +vive; mais quel torrent de phrases perdues qui vont se jeter dans +l'océan de la pensée! Or, je ne sais rien au monde de plus bête à +certaines heures que l'océan, cette éternelle voix qui bégaye depuis +la création du monde sans avoir rien dit, ce monstre sans conscience +qui bat la terre sans savoir pourquoi. + +Voici comment écrivit Geneviève: + + «Quand je pense, mon cher Octave, que tout ce que je vais te dire + arrivera à toi tout glacé sous la main de la poste français + de la poste allemande, je m'arrête découragée. Tu me le disais un + jour: les lettres qu'on envoie à cent lieues sont comme les duels + qu'on remet au lendemain. Eh bien! je reprends mon courage; je + sens qu'un coeur qui parle garde sa force pour parler loin. Je + suis sûre que, quand tu ouvriras ma lettre, il s'en exhalera je ne + sais quoi de mon âme qui ira droit à la tienne. Ah! mon Octave, je + suis désolée de n'être pas partie avec toi: l'absence, c'est la + mort. Tu as emporté mon coeur et je ne respire plus. + + «Que te dirai-je? Le château est désolé comme moi; jusqu'aux + chansons d'Hyacinthe qui se changent en litanies. Ah! bien heureux + ceux qui aiment et bien heureux ceux qui n'aiment pas. Ainsi + Hyacinthe est triste de me voir triste, mais comme elle va et + vient avec insouciance! Ne te désole pas de mon chagrin, ce n'est + que le nuage du départ; j'aurai le courage de garder mes larmes. + Je vais vivre dans l'espérance de te voir bientôt; non, je ne veux + pas pleurer.» + +La duchesse pleurait. + + «Tu sais que je suis forte et que je puis dominer mon coeur. + Reviens pourtant bien vite; d'ailleurs, prends-y garde, si tu + tardais d'un jour, tu me trouverais mourante. + + «Je ne suis pas jalouse, mais prends garde; si tu prenais quelque + goût aux Allemandes sentimentales; si tu disais un seul jour à une + autre que tu l'aimes, je sentirais ici un coup de poignard dans + mon coeur.» + +Pour tromper son chagrin, la duchesse écrivit plus de dix pages à son +mari; mais elle se dit tout à coup: «Ce pauvre Octave! il faut que +j'aie pitié de lui.» Voilà pourquoi elle ne lui envoya que la première +page. + +Sur ces mots où elle disait: «Non, je ne veux pas pleurer,» elle +laissa la trace de deux larmes. «--C'est mal, dit-elle, d'envoyer +des larmes.» Mais elle ne refit pas cette page; il lui sembla qu'une +lettre recopiée n'était plus une lettre d'amour. + + + + +XXV + +LE DÉMON DE L'ADULTÈRE + + +Pour ne pas inquiéter la duchesse, qui n'aimait pas Paris, Octave lui +avait dit qu'il partirait pour Nuits pour prendre le chemin de fer de +l'Est. + +Dès qu'il fut à Nuits, il écrivit cette dépêche qu'il donna au télé- +graphe pour la marquise de Fontaneilles: + + «Midi. Je pars pour Ems. J'y serai après-demain. Je vous saluerai + à l'hôtel d'Angleterre ou à l'hôtel de Russie. + + «PARISIS.» + +Dès que la dépêche fut partie, Octave comprit son imprudence; non +qu'il s'inquiétât d'avoir donné son nom aux hommes du télégraphe, mais +le marquis de Fontaneilles pouvait arriver de Londres tout juste pour +recevoir la dépêche. «_Alea jacta est!_» s'écria-t-il. Et il n'y pensa +plus. + +La dépêche arriva dans les blanches mains de Mme de Fontaneilles, le +marquis n'étant pas revenu de Londres. Elle la lut vingt fois, parce +qu'elle y vit la marque de sa destinée. «Et moi aussi, je serai à Ems +après-demain, dit-elle en écoutant battre son coeur.» + +Elle entendit la voix de Mlle de Joyeuse, qui montait l'escalier. Elle +chercha une allumette pour brûler la dépêche, mais, ne trouvant pas +de feu sous sa main, elle la déchira et la jeta dans l'âtre, se +promettant de la brûler plus tard. «Ma chère belle, dit-elle à sa +soeur, nous partirons ce soir pour le Rhin. Es-tu contente?--Plus +joyeuse que jamais, dit la jeune fille qui avait l'habitude de jouer +sur son nom quand elle était heureuse.--Tu sais, reprit Mme de +Fontaneilles, que nous nous arrêterons à Nancy chez la chanoinesse, +mais pour quelques heures seulement. Je te donnerai une robe de +dentelle qui fera bien des jalouses à Ems, car on se fait belle +là-bas! + +On partit le soir; à Nancy on manqua le train; un accident en vue +d'Heidelberg retarda encore les voyageuses; si bien qu'on n'arriva pas +le surlendemain à Ems comme on se l'était promis. + +La marquise piétinait d'impatience comme une femme qui ne veut pas +obéir aux événements. Mlle de Joyeuse, qui était très babillarde, +remarqua que sa soeur était devenue bien silencieuse. + +C'est que Mme Fontaneilles était dominée par une seule pensée qu'elle +ne disait pas; elle dessinait d'avance dans son imagination toutes les +scènes de son entrevue avec Octave. Elle se demandait comment elle +échapperait à la vigilance de Mlle de Joyeuse. N'y avait-il pas mille +manières de tromper tout le monde? on rencontrerait Octave par hasard; +on s'étonnerait beaucoup de part et d'autre, il serait là retenu pour +attendre des ordres du ministre; rien ne s'opposait à ce qu'on passât +une journée ensemble, sinon dans le même hôtel, du moins dans la même +calèche et à la même table. La nuit venue, Mlle de Joyeuse, qui +avait encore le sommeil des enfants, s'endormirait bien vite; Mme de +Fontaneilles écrirait des lettres dans la chambre voisine; ne voyant +plus de lumière, sa soeur la croirait couchée, pendant que, toute +éperdue, elle serait chez Octave, donnant son coeur, donnant son âme, +donnant sa vie; heure adorable et terrible que les femmes appellent +l'heure du sacrifice. + +Mme de Fontaneilles était partie à huit heures du soir par l'express +de l'Est. + +A neuf heures, le marquis arrivait de Londres par l'express du Nord. + +Il était si hautain et si fier que nul dans sa maison n'osait lui +adresser la parole. Il entra silencieusement et monta droit à la +chambre de sa femme. + +Au moment où il allait entrer, la femme de chambre se hasarda à lui +dire que la marquise était partie. M. de Fontaneilles ne put retenir +un mouvement de colère. «Partie! Et depuis quand?--Ce soir même.--Avec +sa soeur?--Oui, monsieur le marquis. Madame à écrit à Monsieur. +Je l'ai conduite à la gare de Strasbourg. Madame doit s'arrêter à +Nancy.--Est-ce qu'elle toussait toujours?--Pas du tout, monsieur le +marquis.» + +Le marquis entra dans la chambre et referma la porte violemment. Son +oeil jaloux courut partout sur le lit, sur les meubles, sur le tapis. +Il déposa sur le petit secrétaire le bougeoir qu'il avait à la main. +«Elle m'avait écrit, dit-il. Mais sa lettre ne me reviendra que dans +deux jours.» + +Mme de Fontaneilles avait laissé la clef de son secrétaire comme une +femme qui n'a pas de secret: le marquis l'ouvrit et n'y trouva que +des lettres de femmes. «Suis-je assez fou, dit-il, en voyant dans la +psyché ses cheveux en désordre, sa pâleur, ses traits contractés. Ma +femme va à Ems avec sa soeur, quoi de plus naturel, puisque c'était +convenu; puisque c'est par ordonnance du médecin?» + +Mais la jalousie tenaille le coeur des jaloux; il n'en était qu'à ses +premières tortures. + +Voyant quelques chiffons dans la cheminée, le marquis y courut et +les saisit. Il découvrit du premier regard un lambeau de dépêche +télégraphique. «J'ai trouvé,» dit-il avec une joie mortelle. + +Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour retrouver les autres +lambeaux: c'était l'appel de Parisis à la marquise. + +M. de Fontaneilles faillit tomber à la renverse. Il éclata dans sa +fureur et brisa la psyché. + +La pendule sonnait dix heures. «Si je n'arrivais!» dit-il. + +On peindra mal toutes ses angoisses; il adorait sa femme sans le lui +dire jamais, comme si son amour eût paru une humiliation. «Ce Parisis, +cria-t-il d'une voix sourde, je l'ai toujours haï!» + +Il alla dans sa chambre, qui n'était séparée de celle de la marquise +que par une petite bibliothèque intime où ne se montraient guère que +des livres de religion. Dans sa chambre, sur une table où il n'y avait +que des armes, il prit tour à tour un revolver, un poignard, des +pistolets, un couteau malais. «Malheur! malheur! s'écria-t-il. Si +j'arrive trop tard, je les tuerai tous les deux. Si je n'arrive pas +trop tard...» + +Il retint sa phrase pour laisser tomber ce mot froid comme l'acier: +«Je te tuerai, Parisis!» + +Et après un silence: «Et que ferai-je de cette femme?» + + + + +XXVI + +NÉE POUR AIMER, NÉE POUR SOUFFRIR + + +Le marquis de Fontaneilles se fût vengé de son malheur sur tout le +monde, tant la haine éclatait en lui. + +Il eut la cruauté, que dis-je? la lâcheté d'aller lui-même au +télégraphe pour envoyer cette dépêche à la duchesse de Parisis: + + «Madame la duchesse de Parisis est avertie par le marquis de + Fontanes que M. de Parisis et madame de Fontanes ne l'attendent + pas la nuit prochaine à Ems, hôtel d'Angleterre ou hôtel de + Russie._ + + «FONTANEILLES.» + +Il était minuit quand Geneviève reçut cette étrange et horrible +dépêche. Elle comprit bien que Fontanes voulait dire Fontaneilles. La +jalousie, qui n'était pas aveugle cette fois, lui dessilla les yeux. +«Ah! mon coeur! dit-elle, ne trouvant plus d'air à respirer, je +pressentais bien cela. Cette femme t'a frappée à mort dans ton +bonheur.» + +Elle appela Hyacinthe. «Hyacinthe, lui dit-elle, je vais +mourir.--Mourir! s'écria Hyacinthe en la soulevant dans ses bras, car +la pauvre femme était évanouie.--Non! dit Geneviève en se ranimant, je +veux aller à Ems, je veux sauver mon bonheur.» + +Elle conta tout à Hyacinthe. «Oui, dit la jeune fille, il faut partir, +et je veux partir avec vous.» + +Une heure après, les deux femmes étaient à Tonnerre, où elles +prenaient l'express pour Paris. Le soir, Geneviève partit par le train +de Cologne, sans rencontrer le marquis de Fontaneilles, qui partait en +même temps. + +Qui peindrait jamais les angoisses de cette pauvre femme,--cette +pauvre mère déjà, qui risquait son enfant pour son mari? Il n'y a +que celles qui ont été trahies dans les joies de leur amour qui +comprendront ces horribles douleurs. + +Hyacinthe tentait de consoler la duchesse. «Non, non, disait +Geneviève, je suis comme ma mère: née pour aimer, née pour souffrir!» + +A Cologne, la duchesse se sépara de Hyacinthe, quelles que fussent +les prières de la jeune fille. «Non, Hyacinthe, je veux arriver à Ems +toute seule et mystérieusement. Allez m'attendre à Parisis--vivante ou +morte.» + + + + +XXVII + +TOURNE-SOL ET LA TACITURNE + + +Cependant Parisis était arrivé seul à Ems par une de ces éclatantes +journées de mai, qui font croire à l'amour ceux-là mêmes qui ne sont +pas amoureux. + +A la gare de Coblentz, Parisis avait rencontré Mlle Tourne-Sol et la +Taciturne, qui allaient tenter la fortune sur la rive étrangère. + +Il les avait à peine saluées de la main, ne voulant pas refaire leur +connaissance, se croyant devenu un homme tout à fait sérieux par son +titre de mari et par son titre de ministre; mais à Ems, il s'aperçut, +cinq minutes après son arrivée, qu'elles étaient, comme lui, +descendues à _Englischer-Hof_. + +Il pensa aller retenir sur la promenade un autre appartement. Il ne +voulait pas être en pays--de connaissances--pour recevoir la marquise +de Fontaneilles. + +Mais il ne trouva pas mieux que l'hôtel d'Angleterre. En effet, +l'appartement était vaste et il avait deux entrées. Et d'ailleurs +Octave n'avait-il pas écrit à Mme de Fontaneilles qu'il l'attendait à +l'hôtel d'Angleterre ou à l'hôtel de Russie? Or, à l'hôtel de Russie, +il n'y avait rien à louer, hormis sous les toits. + +Parisis essaya d'abord de vivre renfermé; il demanda à déjeuner; mais +cela lui parut si triste de tenir compagnie aux gravures allemandes +qui ornaient son salon de passage, qu'il ne put résister au plaisir +d'aller déjeuner au soleil, devant la Conversation, comme il faisait à +Bade,--comme on fait à Ems. «A la bonne heure, dit-il en écoutant la +chanson du vin du Rhin tombant dans son verre, on peut déjeuner ici +gaiement.» + +Mais à peine lui avait-on servi un filet de chevreuil aux confitures +de groseilles, que Tourne-Sol et la Taciturne vinrent se pencher +au-dessus de lui. «Eh bien! voilà comme tu déjeunes sans nous, toi!» +Elles étaient de si belle humeur, elles répandaient un si doux parfum +de Paris, qu'un peu plus Octave leur disait de s'asseoir. Mais il +les maintint debout, presque à distance, par ce simple mot: «Chut! +j'attends la reine de Prusse.» + +Les deux demi-comédiennes s'envolèrent comme deux oiseaux. + +Mais elles n'allèrent pas loin; elles s'abattirent sous la prochaine +branche et firent tout haut un menu franco-allemand des plus imprévus. +Par exemple, elles demandèrent du vin de Champagne du Rhin; Octave ne +fut pas peu surpris de voir qu'elles étaient plus savantes que lui sur +ce sujet, puisqu'en effet on leur apporta du vin de Champagne du Rhin, +un vin mousseux avec je ne sais quoi de sauvage dans le bouquet. + +Parisis, tout en gardant sa sévérité, ne pouvait s'empêcher de songer +un peu à ces bonnes années de sa vie où il vivait sans préjugés et sans +soucis, ne craignant de s'attabler en plein soleil avec des comédiennes: +Mais la vie ne se passe pas à déjeuner;--bien mieux, les hommes sérieux +ne déjeunent pas,--hormis en voyage. + +Cependant Mlle Tourne-Sol et la Taciturne, voyant que la reine de +Prusse n'arrivait pas, se hasardèrent à envoyer une coupe pleine à +Octave. Il ne fit pas de façons pour boire avec elles. Il regarda la +coupe où pétillait le vin du Rhin mousseux et y trempa ses lèvres avec +un sentiment de mélancolie. C'est que, sans le savoir, il buvait à la +dernière coupe de sa jeunesse. + +Il rentra chez lui sans avoir renoué conversation avec ces demoiselles. +«Après tout, dit-il, la vraie sagesse, c'est la folie; ne ferais-je +pas mieux de passer gaiement une heure avec ces deux toquées que de +m'aventurer plus loin dans cette passion qui me fait peur?--moi qui +n'ai jamais eu peur!» + +L'immoralité qui rit est à moitié pardonnée; le seul péché sérieux, +c'est l'immoralité sérieuse. Prendre une fille qui passe, c'est +chasser sur ses terres; prendre la femme d'autrui, c'est voler une +famille. + +Ces idées traversaient l'esprit du duc de Parisis. «Et pourtant, +dit-il, si jamais quelqu'un s'avisait de songer même à aimer +Geneviève!» + +C'était la première fois qu'il se sentait jaloux. + +S'il eût été temps encore, peut-être eût-il envoyé une dépêche à Mme +de Fontaneilles pour lui dire qu'il était forcé de quitter Ems à +l'heure même. Mais il réfléchit que la marquise avait dû partir de +Paris la veille. Et puis cet obstiné désir de prendre sa part dans la +vie de toutes les femmes, l'aveugla encore. Il se raffermit dans sa +nature en disant le vers de Byron; + + _«L'amour est un fruit qu'il faut cueillir au risque de casser la + branche.»_ + +Il écrivit à la duchesse. + +Combien d'hommes divers dans un homme, combien de sentiments opposés +dans un coeur. + +Il attendait le soir la marquise de Fontaneilles et il écrivit une +lettre tendrement amoureuse à sa femme. Les poètes à symboles ne +marqueraient pas de dire que l'adultère ricanait devant l'amour +conjugal. Voici la lettre: + + «Ma Geneviève, + + «Comme je suis loin de toi! j'ai beau me dire que tu es là + dans mon coeur, dans mon esprit, dans mon âme: j'ai beau voir + apparaître à toute minute ton admirable figure, je me sens triste; + il me semble que je suis séparé de toi par un monde et par un + siècle! C'est que tu m'as gâté; c'est que j'ai vécu de ton amour. + Tu sais que tu m'as fait croire aux anges avant de croire à Dieu. + Ah! ma chère Geneviève, pourquoi faut-il que l'homme soit quelque + chose dans la vie? Si l'ambition allait m'exiler du bonheur! + N'est-ce donc la sagesse de vivre avec toi à Parisis, dans l'oubli + du monde, étouffant ma pensée sous la gerbe odorante de tes + cheveux! Tes blonds cheveux, voilà la la vraie moisson, la moisson + d'or. Le reste ne vaut pas la peine d'y aller. + + «C'est égal, je te jure que je ne m'éterniserai pas à représenter + mon souverain dans les capitales. Je ne veux vivre que pour toi, + ce sera vivre pour moi. + + «Adieu, ma douce adorée. Je rêve que tu viens t'incliner pendant + que j'écris, pour me surprendre par un de ces divins baisers qui + font refleurir mon front. Je me retourne, mais, hélas! tu n'es pas + là! Et pourtant, il me semble que j'ai senti tes lèvres.» + + «PARISIS.» + + + + +XXVIII + +LA FEMME VOILÉE + + +Et là-dessus, le duc de Parisis monta à cheval et suivit la route +d'Ehrenbreistein, tout en se rappelant les promenades de lord Byron +sur ces belles rives du Rhin où les deux grandes figures poétiques de +la Révolution--Hoche et Marceau--ont trouvé leur tombe héroïque. On +pourrait y mettre pour épitaphe les paroles de Childe-Harold: «Brave +et glorieuse fut leur jeune carrière, ils furent pleures par deux +armées, celle qu'ils commandaient et celle qu'ils combattaient.»--Ah! +dit Parisis, bien heureux celui qui meurt jeune,--plein de jours, +--pour une grande pensée dans une grande action! C'est ainsi que je +voudrais mourir.» + +Le soleil allait se coucher dans un lit de pourpre,--éternelle formule +des poètes qui s'obstinent à croire que le soleil est toujours la +lampe d'or de la terre;--le crépuscule répandait ses mélancolies. +Octave admirait ses paysages grandioses qu'il voulait vainement +comparer à ceux de Parisis, où il avait accentué les sites sauvages. +Il pensa à la duchesse et au doux horizon du parc où sans doute elle +se promenait à cette heure. Tout à coup, un nuage de fumée appela ses +regards et sa pensée. C'était le train du soir qui amenait de Coblentz +les voyageurs venant à Ems. «Déjà!» dit-il. + +Il s'imagina que la marquise de Fontaneilles arrivait alors; il +rebroussa chemin, donna un coup d'éperon et rentra au galop à l'hôtel +d'Angleterre. + +C'était le moment où les voyageurs arrivaient eux-mêmes; il ne doutait +pas que la marquise n'apparût tout à coup; mais trois calèches survin- +rent avec des étrangers, sans qu'il reconnût Mme de Fontaneilles. +«Pourquoi? se demanda-il. C'était pourtant bien aujourd'hui; elle a dû +partir hier soir, elle avait dit qu'elle s'arrêterait à Coblentz pour +n'arriver ici que la nuit. N'est-elle donc pas partie!» + +Il avait commandé à dîner à l'hôtel; mais il ne toucha pas plus au +dîner qu'il n'avait touché au déjeuner. Il alla dîner à sa table +du matin sous les arbres du Casino. Mlle Tournesol et la Taciturne +étaient aussi à leur table, elles avaient prolongé leur dîner, parce +que Mlle Fleur-de-Pêche était fraîchement débarquée apportant des +nouvelles de la Maison d'Or. Quoique devenu étranger au monde doré, +Parisis ouvrit ses oreilles sans avoir l'air d'écouter. + +Il apprit que le prince Bleu, qui se consolait avec Mlle +Fleur-de-Pêche de la mort de Mme d'Antraygues, qu'il avait pleurée +ostensiblement pour se donner des airs d'un homme à passions, était +arrivé lui-même; mais il dînait à l'hôtel de Russie avec le duc H----, +éperdument amoureux de Mlle Nimporteki et venant la surprendre à Ems. + +Le duc de Parisis demanda du feu à ces dames pour allumer une +cigarette. Quand il dînait seul, il avait l'habitude de fumer dans les +entr'actes. «Sans écouter aux portes, dit-il à Fleur-de-Pêche, j'ai +compris que le prince était venu avec vous.--Oui. Il va être enchanté +de vous trouver.--Est-ce qu'il n'y avait pas d'autres Parisiens dans +le train?--Non, c'était le train du silence.» + +Et se reprenant: «Attendez donc, nous avons voyagé avec une dame +voilée qui avait l'air d'aller à son enterrement, tant elle était +vêtue de noir. Elle n'était ni dans le compartiment des des femmes, ni +dans le compartiment des fumeurs, elle avait un coupé pour elle toute +seule et sa confidente.» + +Fleur-de-Pêche se mit à rire. «Pourquoi riez-vous? dit Octave avec +émotion.--Je ris, parce que le prince Bleu, qui aime à faire des +folies, a voulu monter avec elle comme s'il se trompait de bonne foi. +Mais c'est une femme sérieuse, il a eu beau faire pour voir la couleur +de ses paroles: Impénétrable comme une statue.--Est-ce qu'elle est +descendue aussi à l'hôtel d'Angleterre?--Je ne l'ai pas vue depuis +Coblentz.» + +Octave ne douta pas que cette femme voilée ne fût la marquise de +Fontaneilles. Il retourna à l'hôtel d'Angleterre et alla à l'hôtel de +Russie, espérant la trouver, mais aucune femme voilée n'y avait paru. + +Il ne restait plus à Octave qu'à s'attabler au trente et quarante pour +tuer le temps. + + + + +XXIX + +LES DEUX ATHÉES + + +Ce soir-là, Parisis perdit vingt-cinq mille francs en s'obstinant à la +noire. Et il ne jouait pas son grand jeu. «Allons, dit-il en se levant +quand ce fut fini, il paraît que je suis heureux en amour. Tous les +bonheurs se payent cher.» + +Il était irrité de sa déveine; il demanda un sorbet sous les arbres, +à la belle étoile, tout en injuriant la rouge. + +Un philosophe allemand qu'il avait connu à Paris, au dîner du +Commandeur, vint s'asseoir à sa table. «Eh bien! monsieur le duc, vous +avez perdu de belles batailles ce soir?--Oui, expliquez-moi pourquoi +un homme qui joue si bien est battu par les cartes. Je commence à +croire à la malice des choses plus qu'à la malice des hommes.--Et +vous avez peut-être raison. Et pour commencer par le commencement, +croyez-vous à Dieu?--Non. Et vous?--Moi, je crois à Dieu.--C'est +étonnant, dit Parisis en regardant son philosophe, en France vous êtes +athée, et en Allemagne vous êtes déiste?--J'ai changé d'opinion; un +peu de philosophie éloigne de Dieu, beaucoup y ramène.--Voulez-vous +prendre un sorbet?--Non, un verre de kirsch. Je suis de mon pays.--Et +où voyez-vous Dieu?--Partout. Dans ce beau ciel étoile, qui est comme +la couverture historiée du livre des mondes; sur cette terre, qui +n'est que l'ébauche de l'oeuvre de Dieu. Que dis-je? Je le vois même +en vous qui le niez.» + +Un chien passait, qui s'arrêta, lui aussi, devant la table. +«Voyez-vous Dieu dans cette bête?--Oui.--Alors ce chien a une âme, une +parcelle de la divine intelligence?--Oui, il a une âme matérielle.--Je +vous vois venir; vous donnez une âme aux bêtes et une âme aux gens; +vous voulez que la première soit mortelle et la seconde immortelle. +Croyez-vous donc qu'il y ait bien loin de l'âme du chien qui rêve sans +nous écouter, à l'âme de notre voisin qui nous écoute en buvant de +la bière et qui ne nous comprend pas? Croyez-vous que le chien ne +raisonne pas aussi profondément que ce buveur de bière quand, à +la chasse, il rapporte la perdrix à son maître? Pourquoi la +rapporte-t-il, lui qui aime le gibier,--au bout du fusil?--C'est qu'il +a le sentiment du bien et du mal. Pas un coup de dent, lui qui a faim, +c'est stoïque! Mon cher savant, il ne manque à ce chien que de faire +un cours à vos universités allemandes pour réduire ces raisonnements +en syllogismes.--Peut-être, dit le savant devenu plus pensif, chaque +pas qu'on fait dans la science est un pas dans l'abîme.--Voyez-vous, +reprit Parisis, quand j'ouvre Malebranche, je suis effrayé de ces +lignes: «Les bêtes perdent tout à la mort; elles ont été innocentes et +malheureuses, mais il «n'y a point de récompenses qui les attende.» +Ainsi, Dieu n'existe pas, puisqu'il n'est pas juste. A quoi +servira-t-il au perdreau d'avoir été assassiné et mangé par moi? +L'univers n'est qu'un vaste tombeau où s'éteint l'âme des hommes comme +l'âme des bêtes.--L'univers est une vaste résurrection, parce que +la vie est dans la mort comme la mort est dans la vie.--Et pourquoi +passerions-nous dans un autre monde? Le nôtre est admirable; celui qui +n'y trouve pas son idéal est un sot ou un rêveur. Mon idéal, je l'ai +toujours saisi. Quoi de plus beau que la nature en fête? quoi de plus +beau qu'un cheval de race? quoi de plus beau qu'une belle femme? quoi +de plus beau que le ciel du soleil ou le ciel des étoiles? Si j'avais +une prière à faire à Dieu, ce serait de me faire revivre dans ce +monde-ci.» + +Parisis ajouta en raillant: «D'autant que l'autre n'existe pas +--Monsieur le duc, dit le savant, ce monde-ci n'est que l'ébauche +de notre destinée.» + +Octave se leva: «Adieu, mon cher savant, c'est assez bâtir sur sable. +Rappelons-nous le mot de Gassendi: «Les philosophes qui parlent de +l'âme sont confine ces voyageurs qui racontent ce qui se passe dans le +sérail, parce qu'ils ont traversé Constantinople.»--Oui, mais si on +parle du sérail, c'est que le sérail existe.--Ah! vous êtes entêtés, +vous autres Allemands.» + +Quand Octave fut seul, il leva les yeux vers les millions d'étoiles +qui lui parlaient de l'infini. «Et pourtant, dit-il avec un mouvement +d'enthousiasme, je serais si heureux si je pouvais croire en Dieu.» + +Une femme se jeta à sa rencontre. Il reconnut la marquise de +Fontaneilles. «Enfin! s'écria-t-il.--Oui, c'est moi, lui dit-elle en +lui serrant la main et en appuyant son front rougissant contre lui. +Mais chut! ma soeur est là qui marche en avant vers l'hôtel. Nous +sommes arrivées tout à l'heure. Nous avons pris un appartement près +du vôtre, mais nous sommes en voisinage d'un personnage prussien qui +partira demain. Donc, à demain.» + +Parisis voulut retenir la marquise. «Mais qui vous empêchera de venir +ce soir causer avec moi!--Causer avec vous! Je ne sais pas causer à +deux.» + +La marquise le regarda avec une expression voluptueuse: «Non! demain.» +Et elle courut rejoindre sa soeur. + +Il a fallu que Louis XIV aimât Montespan pour comprendre tout le +charme divin de La Vallière, comme s'il fallait voir l'ange à travers +le démon. Ce fut un peu le sentiment qui s'empara de Parisis quand +il pensa à Geneviève après avoir dévoré d'un oeil ardent Mme de +Fontaneilles, comme s'il prenait déjà une part des ivresses promises. + +L'image mélancolique de Geneviève amena l'image désolée de +Violette,--puis celle de Mme d'Antraygues,--puis celle de Mme de +Revilly,--puis celles de tant d'autres qui avaient payé cher les +heures d'amour passées avec Parisis. + +Ce fut la vision de Louis XIV, qui, près de mourir, vit apparaître +tout éplorées les vingt femmes qu'il avait aimées et qu'il avait +condamnées à toutes les misères, au repentir, au désespoir, à la mort: +Marie de Mancini, Henriette d'Angleterre, La Vallière, Fontanges, +Montespan, dont le cri de douleur retentira au delà des siècles. +«Pauvres femmes! dit Parisis en voyant passer dans son souvenir toutes +celles qui l'avaient aimé.--Après cela, reprit-il philosophiquement, +bien heureuses celles qui meurent jeunes! Mourir jeune, dans la joie +ou l'angoisse de l'amour, c'est aller au ciel--s'il y a quelqu'un +là-haut!» + + + + +XXX + +M. DE FONTANEILLES + + +À Ems, M. de Fontaneilles descendit au Kursaal; mais dès que ses +bagages furent dans son appartement, il alla à l'hôtel d'Angleterre +avec son sac de nuit. + +Pourquoi ce sac de nuit? C'est qu'il portait à l'hôtel d'Angleterre +ce qu'il avait de plus cher dans ses bagages:--ses pistolets,--son +poignard espagnol,--son couteau malais. + +Il savait déjà, par le cocher qui l'avait conduit au Kursaal, que le +duc de Parisis était à l'hôtel d'Angleterre. Octave était naturellement +le lion du pays, par son grand nom, par son grand air et par son grand +jeu. + +Le marquis demanda s'il restait quelque chose à louer au premier. +On lui offrit deux chambres. Il arrivait à propos; celui qui les +occupait, M. de Bismark, venait de partir pour Cologne. Il y avait +trois portes sur le palier. M. de Fontaneilles entra chez lui par la +porte du milieu. «C'est bien, pensa-t-il, je suis sûr d'être voisin de +Parisis.» + +Il ne discuta pas sur le prix. Voyant une porte condamnée: «Où donne +cette porte?--Sur le salon de M. le duc de Parisis, dit l'hôtelier, +qui était fier d'avoir un duc français tout au début de la saison.--Et +quel est mon autre voisin?--Deux dames françaises venues cette nuit +qui n'ont pas encore donné leur nom.--C'est bien, murmura le marquis, +j'ai mis le pied dans le nid de vipères.» + +Il dit tout haut: «Je laisse mon sac de nuit. Tenez, voilà mon nom.» +Il donna la carte d'un marchand anglais qu'il avait gardée par +mégarde: + + -------------------------- +| | +|WILLIAMS COOLIDGE | +| | +|_Mark-Lane, London._ | +| | + -------------------------- + +Il enferma son sac de nuit et retourna au Kursaal. Il ne reparut +pas de la matinée. Mais vers trois heures, il demanda sa clef, une +bouteille de kirsch, une plume et de l'encre, disant qu'il avait à +écrire et priant qu'on le laissât en paix. + +On le trouvait fort original et fort sombre; mais un Anglais! + +Quand il fut seul, il parcourut l'appartement pour s'assurer que nul +ne le pouvait voir, après quoi il tira de sa poche un marteau, une +lime et un rossignol. Il venait d'apprendre que Parisis était monté en +voiture, à deux heures, avec une dame voilée, accompagnée d'une jeune +fille, pour aller se promener à la maison de chasse d'Oberlahnstein. + +Le marquis s'avouait qu'il était arrivé trop tard; il ne doutait pas +que la trahison ne fût consommée, il n'avait plus d'âme que pour la +vengeance. + +Tel était son aveuglement, qu'après avoir examiné la porte condamnée, +il ne craignit pas de décider qu'il fallait scier les charnières sans +s'inquiéter du bruit qu'il ferait. Il se mit à l'oeuvre, croyant que +Parisis et sa femme ne rentreraient qu'à l'heure du dîner. + +Le temps fut plus long qu'il n'avait cru; mais, armé de sa vengeance, +il ne se reposa pas une minute. Au bout d'une heure, c'était fini. «Et +maintenant, dit-il, cela ne m'empêchera pas de crocheter la serrure, +pour faire moins de bruit; mais, quoi qu'il en soit, je suis sûr de +les surprendre--et de les tuer!» + +Disant ces mots, il s'agenouilla et pria Dieu. Voilà pourquoi Dieu +pardonne souvent à ceux qui ne le prient pas. + + + + + +XXXI + +PROPOS PERDUS + + +Fleur-de-Pêche, Tourne-Sol et la Taciturne s'arrêtèrent vers deux +heures sur le pont, pour voir passer au loin le duc de Parisis qui +emmenait deux dames en promenade, la marquise de Fontaneilles et Mlle +Clotilde de Joyeuse. «Oh! oh! dit Tourne-Sol, on nous enlève Parisis; +c'est dommage, j'espérais qu'il jouerait pour moi. Dieu des décavés, +_ora pro nobis_!--Ces princesses, dit Fleur-de-Pêche, n'ont-elles pas +tous les privilèges? Elles vont à la cour, ce qui ne les empêche pas +de venir nous prendre nos hommes jusque sur les tapis verts. N'est-ce +pas, la Taciturne?--_Question d'argent_, dit celle-ci avec son +indolence accoutumée.--Mais non, ce n'est pas une question d'argent; +c'est une question de principes. Décidément, je finirai par le +mariage. Je veux, moi aussi, aller partout.--Mais quand tu seras +mariée, nous ne te recevrons plus.--Je m'en consolerai. Je prendrai +ces grands airs que donnent l'hyménée et la vertu. Voyez ces dames: +nous avons beau faire, elles ont un art de pencher la tête, des +mouvements de cygne et de roseau que je ne puis pas attraper.--Est-il +heureux, ce Parisis! car il est toujours dans les deux mondes, +celui-là: il dîne de la messe et soupe du théâtre.--Mais non, ma +chère, il est devenu un saint. Il nous parle encore, mais nous n'en +ferons plus rien. _Ni oui ni non_, dit la Taciturne.--Quand je pense +qu'il n'y a pas ici un seul Russe pour me venger de la rouge! reprit +Tournesol. Encore si la Taciturne était plus expansive, elle séduirait +son voisin un jouvenceau.--Oui, _mais je suis désarmée_.--Il est cousu +d'or, demande au prince Bleu.--_J'en accepte l'augure._» + +Le prince Bleu, qui montait à l'autre bout du pont, fut bientôt près +de ces demoiselles. «Dites-moi, leur demanda-t-il, je ne puis pas +rencontrer Parisis; il n'est pourtant pas parti?--Parti! Il n'y a +qu'un instant, il passait en calèche avec deux dames.--Est ce que sa +femme est ici?--Chut! n'entrons pas dans la vie privée.» + +Le prince Bleu, après avoir promis de présenter le voisin de la +Taciturne, un jeune Russe qui voulait entrer à Paris par la porte +d'Enfer, alla, pour la seconde fois, à l'hôtel d'Angleterre, +questionner l'hôtelier sur Parisis. Etait-il venu seul? Quelles +étaient les dames qu'il promenait? Reviendrait-il de bonne heure? «M. +le duc est venu seul, dit l'hôtelier; mais je crois bien qu'il connaît +les deux dames qui sont arrivées cette nuit.--Pouvez-vous me dire +le nom de ces dames?--Oui, je viens de les inscrire: c'est si je me +souviens bien, la marquise de Fontaneilles et sa soeur, Mlle de la +Gaieté.--Vous voulez dire Mlle de Joyeuse.---Ah! oui, dit l'hôtelier, +qui pensait en allemand; je traduisais mal.» + +Le prince s'éloigna. «Que diable tout ce monde-là fait-il ici?» Il +rencontra Monjoyeux: «Vous ici! par quel miracle?» + +Monjoyeux arrivait en toute hâte de Paris, parce qu'un modèle--la +soeur de la femme de chambre de Mme de Fontaneilles--lui avait appris +l'histoire du rendez-vous à Ems et le départ du marquis. + +Il était parti lui-même, pressentant un malheur. + +Monjoyeux n'avait qu'un ami: il veillait sur lui. Il ne voulut rien +dire au prince, craignant que cet évaporé ne mît le feu aux poudres. + +Le duc de Parisis rentra à l'hôtel d'Angleterre à onze heures, avec la +marquise de Fontaneilles et Mlle de Joyeuse. Il avait dîné avec elles +dans une villa voisine. + +Le duc et la marquise ne s'étaient pas dit un mot d'amour, mais quelle +adorable causerie des yeux! + +A l'hôtel, Octave serrant la main de Mme de Fontaneilles, avait dit +tout haut: _A demain_, pour Mlle de Joyeuse, mais il avait dit tout +bas: _A minuit_. + +Et il était sorti pour passer l'heure d'attente à la salle de jeu. + + + + +XXXII + + + +OU ÉTAIT LA DUCHESSE DE PARISIS? + + +Elle était arrivée à la station d'Ems à une heure; elle s'était +logée tout à côté en donnant un nom quelconque; elle s'était bientôt +hasardée dans les promenades qui bordent la rivière, mais se dérobant +à chaque instant pour n'être pas reconnue. + +Elle avait bientôt vu ce qu'elle brûlait de voir, ce qu'elle n'aurait +pas voulu voir: Parisis se promenant avec Mme de Fontaneilles et Mlle +de Joyeuse. La jeune fille n'était pas pour les amoureux un témoin +bien embarrassant, car elle courait les buissons et ne s'occupait ni +de leurs oeillades ni de leurs causeries. Au détour d'une allée, comme +Geneviève s'était approchée, emportée malgré elle, elle avait vu +Parisis qui saisissait la marquise par la ceinture pour l'embrasser en +plein soleil. «Ah! c'est un coup de poignard,» dit-elle en portant la +main à son coeur. Elle voulut se montrer, mais elle eut le courage +de se contenir et de s'en aller, craignant un éclat public, car des +promeneurs s'étaient approchés. + +Elle était rentrée en proie à mille desseins contraires. «J'en +mourrai,» disait-elle à chaque instant. Et elle avait écrit plusieurs +lettres à son mari, à la marquise, à Mlle Hyacinthe; mais ces lettres, +on les retrouva inachevées le lendemain. + +Le soir, Geneviève s'était décidée à aller à l'hôtel d'Angleterre. +Comme elle passait devant le palais de la Conversation, elle avait +rencontré Parisis qui venait de conduire Mme de Fontaneilles et qui +revenait à la salle de jeu. Le nom d'Octave échappa aux lèvres de la +duchesse, quoiqu'elle eût résolu d'arriver chez lui incognito. Parisis +retourna la tête, très surpris de reconnaître la voix de Geneviève. +Il lui saisit la main. «C'est toi?--Je sais que vous ne m'attendiez +pas.--Comme je suis heureux de te retrouver!» + +Ce mot était si bien dit, que toute la jalousie de Geneviève tomba +presque comme par enchantement. Mais elle se rappela le baiser à la +promenade. «Et la marquise? dit-elle,--La marquise, elle devient +folle, répondit Parisis, elle est ici, elle ne sait pourquoi. Elle +dit pour sa poitrine, moi je dis pour son coeur. Je l'ai promenée +aujourd'hui avec sa soeur, pour lui faire des remontrances.--En +l'embrassant?--Oui, comme un bon prédicateur que je suis: je ne veux +pas la mort du pécheur.» + +On sait que Parisis avait par excellence l'art de conjurer toutes +les tempêtes de l'amour. Il n'avait peur de rien, parce qu'il était +fertile en ressources: tromper, toujours tromper, c'était son jeu. +Geneviève le trouva si calme, si souriant, si amoureux, qu'elle ne +voulut plus lui parler de Mme de Fontaneilles; elle pensa que le +marquis avait été aveuglé par la jalousie, et qu'entre son mari et la +marquise il n'y avait eu qu'une simple rencontre de hasard à Ems. + +La duchesse eut pourtant le courage, en entrant à l'hôtel d'Angleterre, +de demander à Parisis pourquoi il se hâtait si lentement d'aller à son +poste. «Tu sais, ma chère amie, lui répondit-il, que j'ai gardé quel- +ques-unes de mes mauvaises habitudes. J'aime toujours le jeu.» Et après +un silence: «Mais j'aime bien mieux l'amour.» Et il prit Geneviève dans +ses bras avec toute la douceur pénétrante de la véritable passion. + +Une des filles dé l'hôtel, qui avait vu les manèges de Parisis et de +Mme de Fontaneilles, ne put s'empêcher de dire en voyant Octave si +amoureux de sa femme: «Eh bien! Dieu merci, que va dire l'autre tout +à l'heure!» + +Parisis avait voulu que Geneviève soupât. Peut-être espérait-il +pouvoir s'échapper un instant pour avertir la marquise; mais +Geneviève, qui n'avait pris depuis le matin que du thé et du café, +ne voulut pas souper. Après avoir été toute à sa douleur, elle était +toute à sa joie: elle embrassait Octave et le dévorait des yeux. +Son bonheur, qu'elle croyait perdu, elle le retrouvait plus rayonnant. + +Que se passait-il dans le coeur d'Octave? S'il était inquiet, il +cachait bien son inquiétude. «Tu sais que je vais me coucher, lui dit +tout à coup Geneviève. Et moi donc, lui répondit-il.» Sur ce mot elle +jeta ses gants sur le canapé, et décoiffa d'un revers de main son mari +qui, sans doute, n'avait gardé son chapeau que pour pouvoir sortir +encore. + +Geneviève qui, à Parisis comme à Champauvert, passait une heure le +soir à se déshabiller, ne fut pas cinq minutes cette nuit-là, d'autant +plus que Parisis y mit la main avec sa grâce accoutumée. + + * * * * * + +Or, M. de Fontaneilles était à son poste; avec une vrille, il avait +percé deux trous imperceptibles pour voir le spectacle. + +Mais contre son attente, on ne venait pas dans le salon, on restait à +causer dans la chambre à coucher. + + + + +XXXIV + +L'HEURE D'AIMER + + +La porte qui s'ouvrait de la chambre à coucher sur le salon était +fermée. M. de Fontaneilles entendait vaguement un bruit de voix sans +qu'une seule parole vînt à son oreille. + +Que se disait-on? Il écoutait avec anxiété, il regardait avec fureur +le sillon de lumière qui passait sous la porte. «Oh! ma vengeance,» +dit-il en se contenant. + +On causait toujours. Après une heure d'attente, la porte s'ouvrit. +Octave seul passa dans le salon. Que venait-il y faire? il n'y apporta +pas de lumière, mais la lumière de la chambre le suivit d'un pâle +reflet. + +La chambre de la marquise de Fontaneilles avait une porte sur ce +salon: Octave tentait-il de lui donner des nouvelles? La duchesse +appela son mari. Octave retourna dans la chambre sans refermer la +porte. + +Alors M. de Fontaneilles vit, à demi masquée par Octave, une femme qui +le pressait amoureusement sur son sein. + +Le marquis rugit. Il avait entendu cette parole--ce cri d'un coeur +éperdu: «Ah! si tu savais comme je t'aime!»--«Elle ne m'a jamais dit +cela!» dit-il en étouffant sa voix. + +Il regardait toujours. Octave commença à déshabiller Geneviève avec +sa grâce accoutumée. Et, tout en la déshabillant, il lui baisait les +cheveux, il lui baisait le cou, il lui baisait les bras. + +M. de Fontaneilles voyait mal, mais il voyait trop. + +Et quand la robe tomba, Octave prit doucement Geneviève et la porta +sur le lit avec les paroles les plus amoureuses. «Il me semble qu'il y +a un siècle!» dit-elle. + +Parisis alla fermer la porte ouverte sur le salon. Cette fois, le +marquis ne vit plus rien et n'entendit plus rien. Sa curiosité fébrile +le clouait encore à la porte condamnée. + +Tout à coup, il arracha cette porte. Il saisit le poignard,--il +avait le revolver dans sa poche,--il se précipita dans la chambre à +coucher.--Tout aveuglé et tout éperdu il frappa. + +Octave se défendit mal, parce qu'il fut surpris se déshabillant. + +Quoique la femme fût presque nue, elle se jeta hors du lit pour se +précipiter au-devant du furieux, comme pour préserver Parisis. En +se jetant hors du lit, elle renversa le candélabre, les bougies +s'éteignirent. + +Mais M. de Fontaneilles, voyant une forme blanche devant lui: «Toi +aussi, je te tuerai!» dit-il en rugissant comme une bête fauve. + +Il avait déjà blessé Parisis. + +Avant que Parisis se fût jeté entre l'assassin et sa femme, l'assassin +eut le temps de frapper. Et il frappa au coeur. + +Geneviève poussa un cri: «Octave, je meurs! je meurs!» + +M. de Fontaneilles n'était pas assouvi; pendant que sa femme +entraînait Parisis qui l'avait prise dans ses bras, le marquis frappa +encore. + +Parisis cria avec l'effroi de toutes les douleurs: «Geneviève! +Geneviève!» + +Frappé au côté, ne s'inquiétant que de sa femme, qui tombait à moitié +morte dans ses bras, il n'avait pas reconnu M. de Fontaneilles, il ne +comprenait rien à cet assassinat. + +A ce cri d'Octave appelant Geneviève, M. de Fontaneillés eut peur. +Déjà quand Geneviève avait dit:--_Octave, je meurs!_--, il avait pensé +que sa femme parlait à son amant en déguisant sa voix. + +Il courut dans sa chambre et revint avec une bougie. + +Il vit la duchesse de Parisis mourante, mais s'agitant encore sous les +baisers et sous les cris d'Octave. + +Alors il s'enfuit épouvanté, laissant tomber son poignard. + +Octave venait de tout voir et de tout deviner. Tout ensanglanté, il +ramassa le poignard et courut sur le marquis. + +Il était effrayant: le visage livide, les traits contractés, les yeux +injectés de stries sanglantes. + +Quand le marquis vit accourir Octave, il saisit un des deux pistolets +qui étaient sur la table. «N'avancez pas, lui cria-t-il, n'avancez pas +ou je vous tue.» + +Octave avança, et, frappant au bras M. de Fontaneilles, il détourna le +coup. + +La balle alla trouer une boiserie et briser bruyamment un miroir dans +la chambre voisine. + +C'était la chambre de Mme de Fontaneilles. + +Elle ne savait pas que Geneviève fût venue à Ems non plus que M. de +Fontaneilles. + +A cette heure même, la marquise, aveuglée par son amour, se demandait +pourquoi Octave ne lui faisait pas signe, puisqu'il avait été convenu +qu'à minuit, pendant le premier sommeil de Mlle de Joyeuse, elle +irait, de son pied léger, continuer sa causerie amoureuse avec +Parisis. + +En attendant, elle se mirait et se trouvait belle. Elle avait les deux +battements de coeur de celles qui attendent. + +Au coup de pistolet, mille éclats de la glace volèrent sur elle. Elle +fut stoïque et ne cria pas. + +Il restait assez du miroir pour lui montrer qu'elle était défigurée. + +Mlle de Joyeuse, presque endormie dans une chambre à côté, accourut, +poussa un cri et recula avec effroi devant ce spectacle. «Ma soeur! +ma soeur!--Chut! prions Dieu, Clotilde,» dit Mme de Fontaneilles en +tombant évanouie. + +Mlle de Joyeuse essuyait de ses mains et de ses lèvres le sang qui +perlait sur la figure de sa soeur. + +La femme adultère était frappée à jamais dans ce qu'elle aimait le +plus: sa beauté! + + + + +XXXIV + +LE JUGEMENT DE DIEU + + +Parisis avait renversé le marquis de Fontaneilles; il avait frappé +deux fois déjà... «C'est une lâcheté! dit le marquis, je suis +désarmé.--Une lâcheté! dit Octave avec amertume; est-ce que ma femme +était armée?--Vous savez bien que je croyais frapper ma femme.» + +C'était la première fois que le mot _lâcheté_ résonnait aux oreilles +de Parisis. Il domina toutes ses colères et toutes ses douleurs. Il se +releva et dit avec calme: «Eh bien! il vous reste un pistolet chargé: +voulez-vous le jugement de Dieu?--Le jugement de Dieu! dit le marquis +se relevant aussi. Vous ne croyez pas à Dieu!» + +Ce fut à cet instant que Mlle de Joyeuse jeta un cri en voyant sa +soeur toute sanglante. + +Octave crut entendre la voix de Geneviève et courut à elle. + +Il lui parla et l'embrassa comme s'il voulût lui donner son âme pour +la ranimer. + +La lune répandait sur la figure de la duchesse un pâle sillon de +lumière. + +Geneviève avait les yeux ouverts, mais elle ne voyait plus Octave. + +Il s'agenouilla: «Oui, le jugement de Dieu! dit-il avec désespoir; le +jugement de Dieu, puisque tout est fini.» + +Et comme si Geneviève dût l'entendre: «Geneviève! Geneviève! mon +adorée Geneviève, attends-moi!» + +Il l'embrassa encore. «Non, dit-il, l'âme n'est pas morte!» Et levant +les yeux dans la nuit, cet athée s'écria: «_Credo!_» + +Cette fois, il eut des larmes. Il lui sembla qu'il revoyait déjà au +ciel sa mère et sa femme. + +Mais le marquis attendait. Il retourna vers lui. «Voyons, dit-il, j'ai +hâte.--Moi aussi, dit M. de Fontaneilles. Voilà deux pistolets, tous +les deux sont couverts de sang: prenez!» + +Mais Parisis dit qu'il reconnaissait celui qui venait d'être tiré. + +Le marquis déplia une serviette, la jeta sur les pistolets et les +tourna trois fois. «Prenez donc!» dit-il avec impatience. + + Parisis, toujours galant homme, écrivait sur le coin d'une table: + «Je me bats en duel avec M. de Fontaneilles. + + «DUC DE PARISIS.» + + Ce 28 juin, minuit et demi. + +A son tour, le marquis de Fontaneilles écrivit: + + «Je me bats en duel avec M. de Parisis. + + «MARQUIS DE FONTANEILLES.» + + Ce 29 juin, minuit et demi. + +Le duc croyait que toute la nuit appartenait au jour passé. Le marquis +comptait, en homme ordonné, le jour nouveau à partir de minuit. Voilà +pourquoi on trouva deux dates: _le 28 juin et le 29 juin._ + +Parisis mit la main sous le repli de la serviette et prit un pistolet. +Quand il l'arma, il lui sembla, malgré son émotion, tant était grande +son expérience des armes, que le canon de ce pistolet était encore +tiède comme si on venait de s'en servir. «Dieu me condamne, Geneviève +m'appelle,» dit-il en levant fièrement la tête. + +Les deux adversaires se placèrent presque l'un contre l'autre, le +doigt sur la détente, la gueule du pistolet à peine à dix centimètres +du coeur. + +Eclairés par la flamme vacillante d'une bougie, ils se regardèrent un +instant d'un terrible regard; ils entendirent battre leur coeur +sous le canon des pistolets. «Un, dit Octave.--Deux, dit M. de +Fontaneilles.--Trois, dit Octave.» + +Une détonation retentit dans le silence de la nuit. + +M. de Fontaneilles vit le dernier des Parisis, frappé d'une balle en +pleine poitrine, faire quelques pas en arrière. + +Tout à coup, ressaisissant un éclair de vie, Octave alla d'un pas +rapide tomber avec un grand cri de douleur sur le sein de la duchesse +de Parisis. + +Elle eut encore un tressaillement. + + + + +XXXV + +MONJOYEUX + + +Quoiqu'il fût minuit et demi, quelques joueurs attardés avaient +reconduit après souper Mlles Fleur-de-Pêche, la Taciturne et +Tourne-Sol jusqu'à la porte de l'hôtel d'Angleterre. + +Ces deux dames ne recevaient pas _intrà muros_. + +On entendit le coup de pistolet qui frappait Parisis. «Entendez-vous? +dit un joueur, c'est un décavé qui joue à la rouge.» + +Horrible mot, quand on pense à tout ce sang répandu. + +Le prince Bleu devisait gaiement avec ces demoiselles; il avait +rencontré à onze heures Parisis et sa femme qui allaient entrer à +l'hôtel d'Angleterre; ils lui paraissaient si heureux, qu'un rayon lui +était venu jusque sur la figure; il n'avait jamais été si gai. + +Cette détonation l'inquiéta pourtant. + +Ce fut alors qu'un homme, plus inquiet que lui, arriva dans le groupe +et demanda de quoi il était question. C'était Monjoyeux, suivi bientôt +de Villeroy qui était arrivé par le train du soir. + +Quand on leur eut répondu qu'on venait d'entendre une détonation: «Oh! +mon Dieu! s'écria Monjoyeux, il y a là-haut un assassinat.» + +On voyait courir des lumières dans l'hôtel, on criait et on parlait +haut. + +Monjoyeux carillonna pour entrer. La porte s'ouvrit. Le prince Bleu +s'élança désespéré. + +Monjoyeux allait le suivre, mais M. de Fontaneilles sortit. + +Monjoyeux remarqua qu'il était tout couvert de sang. «On ne passe +pas, lui dit-il en l'arrêtant.--Pourquoi? demanda froidement +le marquis.--Parce que vous ressemblez à un homme qui fait son +crime.--Moi! Je ne fuis pas. Cet homme m'avait pris ma femme, je +vais tout droit me constituer prisonnier.--Eh bien! vous êtes mon +prisonnier,» dit Monjoyeux. Et quand il eut appris l'horrible +tragédie: «Va! lui dit-il, je t'abandonne à toi-même, va cuver ton +sang!» + +Mais le ressaisissant: «Tu m'as tué mon seul ami; tu porteras un jour +ma marque, si tu es absous.» + +Le rude Monjoyeux pleurait comme un enfant. Et comme à toutes choses +il y a une moralité, Monjoyeux ajouta: «Il faut en finir une fois pour +toutes avec ces hommes qui assassinent les femmes. Dieu merci! la +peine de mort contre la femme est abolie.» + +Monjoyeux courut vers Parisis. Il lui sembla qu'il tressaillait +encore. Il voulait l'embrasser; mais, quand il le vit couvrant de +ses mains et de sa figure la chaste nudité de Geneviève, il tomba +agenouillé et il éclata en sanglots. + +Le médecin qui était survenu, les supplia, lui, Villeroy et le prince +Bleu, de sortir de cette chambre sanglante, où tout le monde voulait +entrer. «Oui, dit Monjoyeux, allons-nous-en. C'est la chambre +nuptiale de la mort. Que personne ne la profane.» Et après avoir +respectueusement baisé la main de la morte, il ajouta: «Demain j'y +reviendrai seul.» + +Mais le lendemain, quand il revint, on lui dit que son ami était déjà +dans le cercueil. Il rencontra dans l'escalier de l'hôtel une femme +qu'il avait vue à Paris au bras d'Octave. + +C'était la Femme de Neige. + +Elle lui tendit la main: «Tout est fini!» dit-elle tristement. Il +voulut lui parler, mais elle passa rapide et mystérieuse. + + + + +XXXVI + +UNE NOUVELLE A LA MAIN + + +Madame d'Argicourt était sérieusement malade. Elle aussi avait perdu +son amant; elle aussi s'était réveillée de toutes ses illusions. +Horrible réveil, quand déjà la jeunesse décline et qu'on n'espère plus +reprendre pied dans le pays de l'amour. Cette femme, si vive et si +gaie, toute emportée par la force de sa nature, devait tomber d'un +seul coup comme ces arbres branchus qui appellent la foudre. + +Une soeur de charité la veillait. + +C'était une jeune religieuse, pâle et méditative, qui lui était venue +par son médecin ou par son confesseur, je ne sais pas bien. + +La jeune religieuse, toute à ses livres de prières, ne semblait rien +savoir des choses de ce monde. On apportait les journaux de sport, +de haute vie, de nouvelles à la main à Mme d'Argicourt, la soeur de +charité ne les lisait jamais. + +Mais un soir, comme Mme d'Argicourt s'impatientait dans la fièvre, +elle lui dit: «Ma soeur, je vous en prie, lisez-moi les journaux, +faites-moi oublier que je souffre.» + +La religieuse tenta de la convaincre que si elle écoutait quelques +lectures pieuses elle sentirait comme par miracle ses douleurs +s'apaiser, tant les légendes chrétiennes sont un baume sur toutes les +douleurs, même sur les douleurs corporelles, puisque, selon l'apôtre, +il n'y a que l'âme qui vit. Là est le vrai stoïcisme. + +Mais enfin, pour complaire à la malade, la religieuse ouvrit le +premier journal venu. + +Elle promena ses regards çà et là. D'où vient que la première chose +qu'elle lut fut cette nouvelle à la main toute fraîche venue d'Ems par +le télégraphe, comme s'il se fût agi d'un événement politique? + + «La ville d'Ems inaugure mal sa saison. Voici, en quelques mots, + la tragédie épouvantable dont cette petite ville, toujours si + gaie, vient d'être le théâtre. Il y a là un dénouement pour les + faiseurs de drames. + + «Un duc célèbre dans le monde parisien était arrivé hier sans sa + duchesse. Il paraît qu'il venait à Ems pour y rencontrer une belle + marquise parisienne. + + «Mais le duc et la marquise avaient compté sans la duchesse et le + marquis. + + «Or, la duchesse arrive à temps et prend sa place le soir dans le + lit du duc, c'était son droit; c'était son devoir. + + «Mais, par malheur, le marquis, en proie à sa fureur jalouse, ne + doute pas qu'il va trouver sa femme dans le lit du duc; dans son + aveuglement, il se précipite, il entend parler une femme, la + jalousie lui dit que c'est la sienne, il est armé d'un poignard. + Il veut frapper le duc, peut-être pour frapper la femme ensuite. + + «Le duc était debout, se déshabillant; la femme était déjà + couchée. Au premier coup de poignard, la femme se précipite; dans + son aveuglement, le marquis la frappe à son tour. + + «Il frappe au coeur. + + «Le duc est blessé et la femme tuée. Rien ne peut peindre cet + horrible carnage. + + «Ce n'est pas tout: duel au poignard, duel au pistolet, jugement + de Dieu, que sais-je! Le duc est tué, le marquis s'est livré à la + justice allemande. + + «On n'a pas de nouvelles de la marquise. + + «C'est d'autant plus épouvantable, que le duc et la duchesse + s'adoraient. On sait qu'ils étaient encore dans leur lune de miel. + Mais n'est-ce pas bien mourir que de mourir heureux? + + «Et maintenant, on se demande ce que faisait là une dame étrangère + connue à Paris sous le nom de la _Femme de Neige_? + + «Tout est mystérieux en cette tragédie d'Ems.» + +La religieuse ne lut tout haut que les premières lignes de cette +«nouvelle à la main.» Mme d'Argicourt se souleva. «Lisez, lisez, ma +soeur. Je suis sûre que c'est le duc de Parisis. Oh! mon Dieu! mon +Dieu! quel malheur!» + +Mme d'Argicourt s'aperçut alors que la religieuse venait de tomber +évanouie. + + + + +XXXVII + +LES ROSES FANÉES + + +Cette dépêche de Bade avait averti d'Aspremont, qui était alors en +Bourgogne: + + M. le comte d'Aspremont à Dijon. Ami, allez nous attendre à Paris. + Épouvantable malheur. Duc et duchesse assassinés. Funérailles + mardi. + + MONJOYEUX. + +D'Aspremont courut au château de Parisis. Il y trouva, dans la chambre +de la duchesse, Mlle Hyacinthe, à peine revenue de Cologne. Elle avait +le matin cueilli des roses pour Geneviève. Elle venait, elle aussi, de +recevoir, une dépêche de Monjoyeux. + +Quoique d'Aspremont connût à peine la jeune amie de la duchesse, il se +jeta dans ses bras et pleura avec elle. «Voyez-vous, lui dit-il, je +ne retrouverai jamais un ami comme de Parisis. Brave comme le feu, +généreux comme l'or, celui-là ne se marchandait pas. Il donnait son +coeur et son âme comme sa fortune. C'est un deuil pour tout Paris! +car il était partout la joie et la vie.--Et la duchesse? s'écriait +Hyacinthe en éclatant dans ses sanglots, c'était la plus adorable de +toutes les femmes: la beauté, la vertu, lâchante. Elle n'avait pas sa +seconde, si ce n'est la Violette.» + +D'Aspremont fut touché des larmes de Mlle Hyacinthe. Il n'avait jamais +si bien pleuré. «Dieu ne voulait pas qu'ils fussent heureux, lui +dit-elle, car Violette était morte pour eux.--Qui vous a dit que +Violette fût morte? dit d'Aspremont. Je suis sûr que je l'ai reconnue +à Paris aux filles repenties, quoiqu'elle se cachât bien.--Oh! +dites-moi que Violette n'est pas morte; si vous saviez comme nous nous +aimions! Si vous saviez comme la duchesse aimait sa cousine! Il n'y a +pas une fleur ici qui n'en témoignerait.» + +Mlle Hyacinthe eut un sourire à travers ses larmes. «Geneviève, +reprit-elle, effeuillait tous les jours des milliers de roses en +souvenirs de Violette. Les pauvres roses de Parisis et de Pernan, qui +donc les cueillera?» + +Hyacinthe montra à d'Aspremont une couronne de roses blanches qu'elle +avait jetée sur le lit de la duchesse. «Ce lit, dit-elle, où on ne la +couchera plus, même dans la mort! Ce lit où j'espérais la voir mère!» + +D'Aspremont eut à cet instant comme une vision de sa vie future: il +sembla que ces roses déjà fanées étaient jetées sur le tombeau de son +coeur. Il se jeta dans les bras de Hyacinthe comme un désespéré qui +voudrait mourir. + +Hyacinthe ne comprenait pas; elle s'imagina un instant que d'Aspremont +l'aimait. Mais d'Aspremont n'était si triste que par prescience: comme +un spectateur au théâtre de sa vie, il voyait le drame avant que le +rideau fût levé. «Que m'importe moi-même, dit-il à la jeune fille; +mon vrai désespoir, c'est la mort de Parisis. Que ferai-je sans lui, +maintenant!» + +Et ce fut à Paris le cri de tous les amis d'Octave, tant il était +l'âme de toutes ses belles folies. + + + + +XXXVIII + +VIOLETTE ÉTAIT-ELLE MORTE? + + +Celui qu'on surnommait le prince Bleu, le marquis de Villeroy et +Monjoyeux accompagnèrent au château de Parisis les dépouilles +mortelles du duc et de la duchesse. Monjoyeux avait des bouffées de +colère contre ce jeu de hasard que d'autres appellent la destinée. +Villeroy était grave, triste et silencieux: un chagrin diplomatique. +Le prince était méconnaissable. Il sentait qu'il avait perdu celui +qu'il aimait, lui aussi, comme son seul ami. + +On se racontait dans ce pèlerinage de la mort tous les épisodes +amoureux d'Octave de Parisis. Il semblait que la vie parisienne +fut déjà en deuil. Qui donc vivrait si bravement dans toutes les +aventures, dans le luxe inouï, dans les élégances exquises; une fois +encore le beau monde avait perdu son d'Orsay. + +Les trois amis parlaient de Geneviève comme d'une soeur et comme d'une +sainte. + +Quand on arriva devant le château, qui ce jour-là riait au soleil, on +vit, appuyée sur Mlle Hyacinthe, une religieuse voilée, qui descendit +le perron et qui fit le signe de la croix sur les deux cercueils +recouverts de velours. + +La religieuse était blanche comme un linceul; elle ressemblait à ces +figures d'Angelico da Fiesole qui n'ont plus rien de la terre. Aussi +était-ce un étrange contraste que de la voir soutenue par Mlle +Hyacinthe qui, quoique toute à sa douleur, gardait l'éclat de ses +vingt ans. + +C'était l'image de la mort soutenue par la vie. + +Monjoyeux demanda à Mlle Hyacinthe si cette religieuse était de la +famille. «Vous ne la connaissez donc pas?--Dites-moi son nom.--Elle +s'appelle Louise de la Miséricorde, comme Mlle de la Vallière.» + +La religieuse avait posé ses deux mains sur les deux cercueils, comme +si elle eût senti battre encore le coeur d'Octave de Parisis et de +Geneviève de La Chastaigneraye. «Octave, murmura-t-elle, priez Dieu +pour moi!» + + + + +XXXIX + +LA LEGENDE DES PARISIS + + +Les funérailles du duc et de la duchesse de Parisis appelèrent au +château le beau monde qui naguère était venu si joyeux aux noces +d'Octave et Geneviève. + +Mais il y eut des absents. + +Ce pauvre château de Parisis! un instant réveillé pour les fêtes, +désormais le campo santo d'une grande famille dont le nom ne retentira +plus! + +Après les funérailles, dans la crypte des tombeaux, la religieuse ne +dit qu'un seul mot, le mot de Geneviève:--C'EST LA!-- + +Et elle montra les deux cercueils. + +Monjoyeux ne dit qu'un seul mot à la religieuse: «Ma soeur ainsi le +voulait la légende des Parisis, qui a dit: + + L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT, + L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. + +La soeur de charité murmura: «Oui, puisque je suis morte pour ce +monde.» + + + + +XL + +FRAGMENT D'UNE LETTRE DE MONJOYEUX + + +On donnera ici quelques lignes d'une lettre écrite par Monjoyeux à +celui qui a conté cette histoire: + + N'imprimez pas encore le mot FIN. Il n'y a jamais de dénouement + dans les histoires de ce monde. La mort ne tue ni l'âme + le souvenir, ni la passion. Le tombeau n'est pas le néant; ne + parle-t-il pas à ceux qui survivent? Que de chapitres à travers la + mort! Demandez à Violette, cette autre Louise de la Miséricorde, + qui porte son linceul, mais qui ne peut pas mourir. + + Demandez à Mme d'Antraygues, à Mme de Fontaneilles, à Mme de + Hauteroche, à toutes celles que nous avons vues dans les pâleurs + de la passion. + + Violette me disait hier: «Pourquoi la tombe ne s'ouvre-t-elle pas + pour moi, puisque je traîne mon suaire!» Et elle ajouta: «Mourir + d'amour, c'est vivre deux fois: de la vie présente et de la vie + future.» + + La pauvre et douce Violette avait raison. C'est une vraie femme + celle-là, une figure et un coeur, une âme dans la passion! + + Plus je vais, plus je reconnais la supériorité de la femme. + Qu'est-ce que l'homme? Un rhéteur. Notre ami Octave n'était pas un + rhéteur. C'était la jeunesse emportée par la passion. + + Pauvre Parisis! J'ai pleuré sur son tombeau; mais je ne puis + croire qu'un homme si vivant soit couché dans un linceul. Quand je + vois une belle femme, il me semble toujours qu'il n'est pas loin. + + + + + +TABLE DES CHAPITRES + + +PRÉFACE. + + +LIVRE I + +MONSIEUR DON JUAN + + +I. C'EST ÉCRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE. + +II. LA LÉGENDE DES PARISIS. + +III. PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE. + +IV. OU OCTAVE DE PARISIS SUIT SON BONHEUR. + +V. LES CURIOSITÉS D'UNE FILLE D'EVE. + +VI. LA MARGUERITE. + +VIL L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMÉE, L'AMOUR. + +VIII. LE JEU DE CARTES. + +IX. LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR. + +X. LE BAISER DE DON JUAN. + +XI. LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE. + +XII. LE TOUR DU LAC. + +XIIL POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER. + +XIV. SU LA GLACE. + +XV. L'ESCALIER D'ONYX. + +XVI. VIOLETTE. + +XVII. POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL + VOULUT SONNER. + +XVIII. LE ROI DE THULÉ. + +XIX. OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER. + +XX. UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS. + +XXI. LES DEUX RIVALES. + +XXII. LE DUC DE PAS LE SOU. + +XXI. IL UNE RÉAPPARITION A. L'OPÉRA. + +XXIV. POURQUOI M. D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT + L'OCTAVE. + +XXV. UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS. + +XXVI. LA VALSE DES ROSES. + +XXVII. LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE. + +XXVIII. LE NAUFRAGE DU COEUR. + +XXIX. LES MÉTAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME. + +XXX. LE VOYAGE A DIEPPE. + +XXXI. SUR LA PLAGE. + +XXXII. LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE RÉGINE DE PARISIS. + +XXXIII. LA DAME BLANCHE. + +XXXIV. LA MESSE DE DON JUAN. + +XXXV. LE BOUQUET DE ROSES-THÉ. + +XXXVI. LE BOUQUET DE ROSES-THÉ ET LE POISON DES MÉDICIS. + +XXXVII. L'ADIEU DE VIOLETTE. + +XXXVIII. LES DIX MILLIONS. + +XXXIX. ALICE. + +XL. OU VA UNE FEMME QUI TOMBE. + + +LIVRE II + +MADAME VÉNUS + + +I. LA CHAMBRE A DEUX LITS. + +II. DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D'OR SUR CHAMP + DE GUEULES. + +III. LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENÊTRE. + +IV. POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE. + +V. VIOLETTE AU SECRET. + +VI. DE QUELQUES DEMOISELLES CHEZ LE JUGE D'INSTRUCTION. + +VII. POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE. + +VIII. DE QUELQUES PARADOXES DE MONJOYEUX. + +IX. MONJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE. + +X. LA COUR D'ASSISES. + +XI. LA MÈRE DE VIOLETTE. + +XII. VIOLETTE ET GENEVIÈVE. + +XIII. TROIS MARIS CONTENTS. + +XIV. LES FEMMES INVINCIBLES. + +XV. L'ESCARPOLETTE. + +XVI. LE FESTIN DE MARBRE. + +XVII. UN TOAST A LA FEMME. + +XVIII. HISTOIRE DE MADAME VÉNUS. + +XIX. LE THÉ DE MADAME VÉNUS. + +XX. LE SOUPER DU COMMANDEUR. + +XXL. CI GIT MADAME VÉNUS. + + +LIVRE III + +LA DAME DE COEUR + + + +I. DEUX LARMES DE GENEVIÈVE. + +II. LA FOLIE DE LA RAISON. + +III. LES DEUX COUSINES. + +IV. LA CONFESSION DE GENEVIÈVE. + +V. POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE. + +VI. L'HEURE DU DIABLE. + +VII. LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA. + +VIII. LA SOLITUDE DE VIOLETTE. + +IX. LES DEUX COUSINES. + +X. LE CHATEAU DE CARTES. + +XI. UN AUTRE BOUQUET MORTEL. + +XII. OÙ ÉTAIT ALLÉE VIOLETTE. + +XIII. LE TROISIÈME LARRON. + +XIV., LA FEMME DE NEIGE. + +XV. PAGES DÉTACHÉES DE LA VIE D'OCTAVE. + +XVI. LA CHIFFONNIÈRE. + +XVII. L'HÔTEL DU PLAISIR, MESDAMES. + +XVIII. LES INSÉPARABLES. + +XIX. LES POIGNARDS D'OR. + +XX. UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MADEMOISELLE RÉBECCA. + + +LIVRE IV + +LA TRAGÉDIE + + +I. LA CONFESSION DE VIOLETTE. + +II. OCTAVE A PARISIS. + +III. LE DÉFI A DIEU. + +IV. LA MORTE ET LA VIVANTE. + +V. LE BOUQUET DE FRAISES ET LE HOUQUET DE LÈVRES. + +VI. LE MARIAGE DE DON JUAN. + +VII. L'EXTRAIT MORTUAIRE DE VIOLETTE DANS LA CHAMBRE NUPTIALE. + +VIII. L'HIRONDELLE DE VIOLETTE. + +IX. LE LENDEMAIN DU BONHEUR. + +X. MOURIR CHEZ SOI. + +XI. LA D'ANTRAYGUES! + +XII. LA MORT D'UNE PÉCHERESSE. + +XIII. LA LETTRE DE DEUIL. + +XIV. L'APPARITION. + +XV. LE DIABLE AU CHATEAU. + +XVI. LA MARQUISE DE FONTANEILLES. + +XVII. LE DÉJEUNER SUR L'HERBE. + +XVIII. LES FILLES REPENTIES. + +XIX. LA CRISE. + +XX. QUE L'AMOUR DE LA RÉSISTANCE EST AUSSI IMPÉRIEUX QUE LE DÉSIR + DE L'AMOUR. + +XXI. LE DERNIER SOUPER. + +XXII. UNE CAUSERIE SUR LES FEMMES AU CONCERT DES CHAMPS-ELYSÉES. + +XXIII. LA FATALITÉ. + +XXIV. LES ADIEUX. + +XXV. LE DÉMON DE L'ADULTÈRE. + +XXVI. NÉE FOUR AIMER, NÉE POUR SOUFFRIR. + +XXVII. TOURNE-SOL ET LA TACITURNE. + +XXVIII. LA FEMME VOILÉE. + +XXIX. LES DEUX ATHÉES. + +XXX. M. DE FONTANEILLES. + +XXXI. PROPOS PERDUS. + +XXXII. OÙ ÉTAIT LA DUCHESSE DE PARISIS? + +XXXIII. L'HEURE D'AIMER. + +XXXIV. LE JUGEMENT DE DIEU. + +XXXV. MONJOYEUX. + +XXXVI. UNE NOUVELLE A LA MAIN. + +XXXVII. LES ROSES FANÉES. + +XXXVIII. VIOLETTE ÉTAIT-ELLE MORTE? + +XXXIX. LA LÉGENDE DES PARISIS. + +XL. FRAGMENT D'UNE LETTRE DE MONJOYEUX. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes dames, by Arsene Houssaye + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES DAMES *** + +This file should be named 8grdm10.txt or 8grdm10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8grdm11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8grdm10a.txt + +Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the PG Online +Distributed Proofreading Team. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. 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