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+<title>The Project Gutenberg eBook of Le Côté de Guermantes (Première partie), by Marcel Proust.</title>
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+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Le Côté de Guermantes (Première partie), by Marcel Proust</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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+are not located in the United States, you will have to check the laws of the
+country where you are located before using this eBook.
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+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le Côté de Guermantes (Première partie)</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Marcel Proust</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: July 15, 2004 [eBook #8946]<br />
+[Most recently updated: November 2, 2021]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Robert Connal, Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading Team</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CÔTÉ DE GUERMANTES ***</div>
+
+<h2>MARCEL PROUST</h2>
+
+<h1>A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU</h1>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LE CÔTÉ DE GUERMANTES</h3>
+
+<h3><i>(PREMIÈRE PARTIE)</i></h3>
+
+<h3><i>nrf</i></h3>
+<h3>GALLIMARD</h3>
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+
+<h2>OEUVRES DE MARCEL PROUST</h2>
+<h3><i>A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU</i></h3>
+<div style="margin-left: 4em;">
+<ul>
+ <li>DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN (<i>2 Vol.</i>).</li>
+ <li>A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (<i>3 vol.</i>).</li>
+ <li>LE CÔTÉ DE GUERMANTES (<i>3 vol.</i>).</li>
+ <li>SODOME ET GOMORRHE (<i>2 vol.</i>).</li>
+ <li>LA PRISONNIÈRE (<i>2 vol.</i>).</li>
+ <li>ALBERTINE DISPARUE.</li>
+ <li>LE TEMPS RETROUVÉ (<i>2 vol.</i>).</li>
+ <li>PASTICHES ET MÉLANGES.</li>
+ <li>LES PLAISIRS ET LES JOURS.</li>
+ <li>CHRONIQUES.</li>
+ <li>LETTRES A LA N.R.F.</li>
+ <li>MORCEAUX CHOISIS.</li>
+ <li>UN AMOUR DE SWANN. (<i>édition illustrée par Laprade</i>).</li>
+</ul>
+</div>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>A LÉON DAUDET</h2>
+<h4><i>A L'AUTEUR</i></h4>
+<h4>DU VOYAGE DE SHAKESPEARE</h4>
+<h4>DU PARTAGE DE L'ENFANT</h4>
+<h4>DE L'ASTRE NOIR</h4>
+<h4>DE FANTOMES ET VIVANTS</h4>
+<h4>DU MONDE DES IMAGES</h4>
+<h4>DE TANT DE CHEFS-D'OEUVRE</h4>
+
+<h4><i>A L'INCOMPARABLE AMI</i></h4>
+<h4>EN TÉMOIGNAGE
+DE RECONNAISSANCE ET D'ADMIRATION</h4>
+<h4>M.P.</h4>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+<p>Le pépiement matinal des oiseaux semblait insipide
+à Françoise. Chaque parole des &laquo;bonnes&raquo;
+la faisait sursauter; incommodée par tous leurs
+pas, elle s'interrogeait sur eux; c'est que nous avions
+déménagé. Certes les domestiques ne remuaient pas
+moins, dans le &laquo;sixième&raquo; de notre ancienne demeure;
+mais elle les connaissait; elle avait fait de leurs allées
+et venues des choses amicales. Maintenant elle portait
+au silence même une attention douloureuse. Et comme
+notre nouveau quartier paraissait aussi calme que le
+boulevard sur lequel nous avions donné jusque-là
+était bruyant, la chanson (distincte de loin, quand
+elle est faible, comme un motif d'orchestre) d'un
+homme qui passait, faisait venir des larmes aux yeux
+de Françoise en exil. Aussi, si je m'étais moqué
+d'elle qui, navrée d'avoir eu à quitter un immeuble
+où l'on était &laquo;si bien estimé, de
+partout&raquo; et où elle
+avait fait ses malles en pleurant, selon les rites de
+Combray, et en déclarant supérieure à toutes les
+maisons possibles celle qui avait été la nôtre, en
+revanche, moi qui assimilais aussi difficilement les
+nouvelles choses que j'abandonnais aisément les
+anciennes, je me rapprochai de notre vieille servante
+quand je vis que l'installation dans une maison où
+elle n'avait pas reçu du concierge qui ne nous connaissait
+pas encore les marques de considération
+nécessaires à sa bonne nutrition morale, l'avait
+plongée
+dans un état voisin du dépérissement. Elle seule
+pouvait me comprendre; ce n'était certes pas son
+jeune valet de pied qui l'eût fait; pour lui qui était
+aussi peu de Combray que possible, emménager,
+habiter un autre quartier, c'était comme prendre des
+vacances où la nouveauté des choses donnait le même
+repos que si l'on eût voyagé; il se croyait à la
+campagne;
+et un rhume de cerveau lui apporta, comme
+un &laquo;coup d'air&raquo; pris dans un wagon où la glace
+ferme mal, l'impression délicieuse qu'il avait vu du
+pays; à chaque éternuement, il se réjouissait
+d'avoir
+trouvé une si chic place, ayant toujours désiré
+des
+maîtres qui voyageraient beaucoup. Aussi, sans songer
+à lui, j'allai droit à Françoise; comme j'avais ri
+de
+ses larmes à un départ qui m'avait laissé
+indifférent,
+elle se montra glaciale à l'égard de ma tristesse,
+parce qu'elle la partageait. Avec la &laquo;sensibilité&raquo;
+prétendue des nerveux grandit leur égoïsme; ils ne
+peuvent supporter de la part des autres l'exhibition
+des malaises auxquels ils prêtent chez eux-mêmes de
+plus en plus d'attention. Françoise, qui ne laissait
+pas passer le plus léger de ceux qu'elle éprouvait, si
+je souffrais détournait la tête pour que je n'eusse pas
+le plaisir de voir ma souffrance plainte, même remarquée.
+Elle fit de même dès que je voulus lui parler
+de notre nouvelle maison. Du reste, ayant dû au bout
+de deux jours aller chercher des vêtements oubliés
+dans celle que nous venions de quitter, tandis que
+j'avais encore, à la suite de l'emménagement, de la
+&laquo;température&raquo; et que, pareil à un boa qui
+vient
+d'avaler un boeuf, je me sentais péniblement bossué
+par un long bahut que ma vue avait à
+&laquo;digérer&raquo;, Françoise,
+avec l'infidélité des femmes, revint en disant
+qu'elle avait cru étouffer sur notre ancien boulevard,
+que pour s'y rendre elle s'était trouvée toute
+&laquo;déroutée&raquo;,
+que jamais elle n'avait vu des escaliers si mal
+commodes, qu'elle ne retournerait pas habiter là-bas
+&laquo;pour un empire&raquo; et lui donnât-on des
+millions&mdash;hypothèse
+gratuite&mdash;que tout (c'est-à-dire ce
+qui concernait la cuisine et les couloirs) était beaucoup
+mieux &laquo;agencé&raquo; dans notre nouvelle maison. Or, il
+est temps de dire que celle-ci&mdash;et nous étions venus
+y habiter parce que ma grand'mère ne se portant
+pas très bien, raison que nous nous étions gardés
+de
+lui donner, avait besoin d'un air plus pur&mdash;était un
+appartement qui dépendait de l'hôtel de Guermantes.</p>
+
+<p>A l'âge où les Noms, nous offrant l'image de
+l'inconnaissable
+que nous avons versé en eux, dans le même
+moment où ils désignent aussi pour nous un lieu
+réel,
+nous forcent par là à identifier l'un à l'autre au
+point
+que nous partons chercher dans une cité une âme
+qu'elle ne peut contenir mais que nous n'avons plus
+le pouvoir d'expulser de son nom, ce n'est pas seulement
+aux villes et aux fleuves qu'ils donnent une individualité,
+comme le font les peintures allégoriques,
+ce n'est pas seulement l'univers physique qu'ils diaprent
+de différences, qu'ils peuplent de merveilleux,
+c'est aussi l'univers social: alors chaque château,
+chaque hôtel ou palais fameux a sa dame, ou sa fée,
+comme les forêts leurs génies et leurs divinités
+les
+eaux. Parfois, cachée au fond de son nom, la fée se
+transforme au gré de la vie de notre imagination
+qui la nourrit; c'est ainsi que l'atmosphère où Mme de
+Guermantes existait en moi, après n'avoir été
+pendant
+des années que le reflet d'un verre de lanterne
+magique et d'un vitrail d'église, commençait à
+éteindre
+ses couleurs, quand des rêves tout autres
+l'imprégnèrent
+de l'écumeuse humidité des torrents.</p>
+
+<p>Cependant, la fée dépérit si nous nous
+approchons
+de la personne réelle à laquelle correspond son nom,
+car, cette personne, le nom alors commence à la refléter
+et elle ne contient rien de la fée; la fée peut
+renaître
+si nous nous éloignons de la personne; mais si nous
+restons auprès d'elle, la fée meurt définitivement
+et
+avec elle le nom, comme cette famille de Lusignan
+qui devait s'éteindre le jour où disparaîtrait la
+fée
+Mélusine. Alors le Nom, sous les repeints successifs
+duquel nous pourrions finir par retrouver à l'origine
+le beau portrait d'une étrangère que nous n'aurons
+jamais connue, n'est plus que la simple carte photographique
+d'identité à laquelle nous nous reportons
+pour savoir si nous connaissons, si nous devons ou
+non saluer une personne qui passe. Mais qu'une sensation
+d'une année d'autrefois&mdash;comme ces instruments
+de musique enregistreurs qui gardent le son et le
+style des différents artistes qui en jouèrent&mdash;permette
+à notre mémoire de nous faire entendre ce nom
+avec le timbre particulier qu'il avait alors pour notre
+oreille, et ce nom en apparence non changé, nous
+sentons la distance qui sépare l'un de l'autre les rêves
+que signifièrent successivement pour nous ses syllabes
+identiques. Pour un instant, du ramage réentendu
+qu'il avait en tel printemps ancien, nous pouvons
+tirer, comme des petits tubes dont on se sert pour
+peindre, la nuance juste, oubliée, mystérieuse et
+fraîche des jours que nous avions cru nous rappeler,
+quand, comme les mauvais peintres, nous donnions à
+tout notre passé étendu sur une même toile les tons
+conventionnels et tous pareils de la mémoire volontaire.
+Or, au contraire, chacun des moments qui le
+composèrent employait, pour une création originale,
+dans une harmonie unique, les couleurs d'alors que
+nous ne connaissons plus et qui, par exemple, me
+ravissent encore tout à coup si, grâce à quelque
+hasard, le nom de Guermantes ayant repris pour un
+instant après tant d'années le son, si différent
+de celui
+d'aujourd'hui, qu'il avait pour moi le jour du mariage
+de Mlle Percepied, il me rend ce mauve si doux, trop
+brillant, trop neuf, dont se veloutait la cravate gonflée
+de la jeune duchesse, et, comme une pervenche
+incueillissable et refleurie, ses yeux ensoleillés d'un
+sourire bleu. Et le nom de Guermantes d'alors est
+aussi comme un de ces petits ballons dans lesquels
+on a enfermé de l'oxygène ou un autre gaz: quand
+j'arrive à le crever, à en faire sortir ce qu'il
+contient,
+je respire l'air de Combray de cette année-là, de ce
+jour-là, mêlé d'une odeur d'aubépines
+agitée par le
+vent du coin de la place, précurseur de la pluie, qui
+tour à tour faisait envoler le soleil, le laissait
+s'étendre
+sur le tapis de laine rouge de la sacristie et le revêtir
+d'une carnation brillante, presque rose, de géranium,
+et de cette douceur, pour ainsi dire wagnérienne,
+dans l'allégresse, qui conserve tant de noblesse à la
+festivité. Mais même en dehors des rares minutes
+comme celles-là, où brusquement nous sentons
+l'entité
+originale tressaillir et reprendre sa forme et sa ciselure
+au sein des syllabes mortes aujourd'hui, si dans le
+tourbillon vertigineux de la vie courante, où ils
+n'ont plus qu'un usage entièrement pratique, les
+noms ont perdu toute couleur comme une toupie
+prismatique qui tourne trop vite et qui semble grise,
+en revanche quand, dans la rêverie, nous
+réfléchissons,
+nous cherchons, pour revenir sur le passé, à ralentir,
+à suspendre le mouvement perpétuel où nous sommes
+entraînés, peu à peu nous revoyons
+apparaître,
+juxtaposées, mais entièrement distinctes les unes des
+autres, les teintes qu'au cours de notre existence nous
+présenta successivement un même nom.</p>
+
+<p>Sans doute quelque forme se découpait à mes yeux
+en ce nom de Guermantes, quand ma nourrice&mdash;qui
+sans doute ignorait, autant que moi-même aujourd'hui,
+en l'honneur de qui elle avait été composée&mdash;me
+berçait de cette vieille chanson: <i>Gloire à la
+Marquise
+de Guermantes</i> ou quand, quelques années plus tard,
+le vieux maréchal de Guermantes remplissant ma
+bonne d'orgueil, s'arrêtait aux Champs-Élysées en
+disant: &laquo;Le bel enfant!&raquo; et sortait d'une
+bonbonnière
+de poche une pastille de chocolat, cela je ne le
+sais pas. Ces années de ma première enfance ne sont
+plus en moi, elles me sont extérieures, je n'en peux
+rien apprendre que, comme pour ce qui a eu lieu
+avant notre naissance, par les récits des autres.
+Mais plus tard je trouve successivement dans la
+durée en moi de ce même nom sept ou huit figures
+différentes; les premières étaient les plus
+belles: peu
+à peu mon rêve, forcé par la réalité
+d'abandonner
+une position intenable, se retranchait à nouveau un
+peu en deçà jusqu'à ce qu'il fût
+obligé de reculer
+encore. Et, en même temps que Mme de Guermantes,
+changeait sa demeure, issue elle aussi de ce nom que
+fécondait d'année en année telle ou telle parole
+entendue
+qui modifiait mes rêveries, cette demeure les
+reflétait dans ses pierres mêmes devenues
+réfléchissantes
+comme la surface d'un nuage ou d'un lac.
+Un donjon sans épaisseur qui n'était qu'une bande
+de lumière orangée et du haut duquel le seigneur et
+sa dame décidaient de la vie et de la mort de leurs
+vassaux avait fait place&mdash;tout au bout de ce &laquo;côté
+de Guermantes&raquo; où, par tant de beaux après-midi,
+je suivais avec mes parents le cours de la Vivonne&mdash;à
+cette terre torrentueuse où la duchesse m'apprenait
+à pêcher la truite et à connaître le nom des
+fleurs aux
+grappes violettes et rougeâtres qui décoraient les murs
+bas des enclos environnants; puis ç'avait été la
+terre
+héréditaire, le poétique domaine où cette
+race altière
+de Guermantes, comme une tour jaunissante et fleuronnée
+qui traverse les âges, s'élevait déjà sur la
+France, alors que le ciel était encore vide là où
+devaient
+plus tard surgir Notre-Dame de Paris et Notre-Dame
+de Chartres; alors qu'au sommet de la colline de Laon
+la nef de la cathédrale ne s'était pas posée comme
+l'Arche du Déluge au sommet du mont Ararat,
+emplie de Patriarches et de Justes anxieusement
+penchés aux fenêtres pour voir si la colère de Dieu
+s'est apaisée, emportant avec elle les types des
+végétaux
+qui multiplieront sur la terre, débordante
+d'animaux qui s'échappent jusque par les tours où
+des boeufs, se promenant paisiblement sur la toiture,
+regardent de haut les plaines de Champagne; alors
+que le voyageur qui quittait Beauvais à la fin du jour
+ne voyait pas encore le suivre en tournoyant, dépliées
+sur l'écran d'or du couchant, les ailes noires et
+ramifiées
+de la cathédrale. C'était, ce Guermantes, comme
+le cadre d'un roman, un paysage imaginaire que
+j'avais peine à me représenter et d'autant plus le
+désir de découvrir, enclavé au milieu de terres et
+de
+routes réelles qui tout à coup s'imprégneraient de
+particularités héraldiques, à deux lieues d'une
+gare;
+je me rappelais les noms des localités voisines comme
+si elles avaient été situées au pied du Parnasse
+ou de
+l'Hélicon, et elles me semblaient précieuses comme
+les conditions matérielles&mdash;en science topographique&mdash;de
+la production d'un phénomène mystérieux. Je
+revoyais les armoiries qui sont peintes aux soubassements
+des vitraux de Combray et dont les quartiers
+s'étaient remplis, siècle par siècle, de toutes
+les seigneuries
+que, par mariages ou acquisitions, cette
+illustre maison avait fait voler à elle de tous les coins
+de l'Allemagne, de l'Italie et de la France: terres
+immenses du Nord, cités puissantes du Midi, venues
+se rejoindre et se composer en Guermantes et, perdant
+leur matérialité, inscrire allégoriquement leur
+donjon
+de sinople ou leur château d'argent dans son champ
+d'azur. J'avais entendu parler des célèbres tapisseries
+de Guermantes et je les voyais, médiévales et bleues,
+un peu grosses, se détacher comme un nuage sur le
+nom amarante et légendaire, au pied de l'antique
+forêt où chassa si souvent Childebert et ce fin fond
+mystérieux des terres, ce lointain des siècles, il me
+semblait qu'aussi bien que par un voyage je pénétrerais
+dans leurs secrets, rien qu'en approchant un instant
+à Paris Mme de Guermantes, suzeraine du lieu et
+dame du lac, comme si son visage et ses paroles
+eussent dû posséder le charme local des futaies et
+des rives et les mêmes particularités séculaires
+que le
+vieux coutumier de ses archives. Mais alors j'avais
+connu Saint-Loup; il m'avait appris que le château
+ne s'appelait Guermantes que depuis le XVIIe siècle
+où sa famille l'avait acquis. Elle avait résidé
+jusque-là
+dans le voisinage, et son titre ne venait pas de cette
+région. Le village de Guermantes avait reçu son nom
+du château, après lequel il avait été
+construit, et
+pour qu'il n'en détruisît pas les perspectives, une
+servitude restée en vigueur réglait le tracé des
+rues
+et limitait la hauteur des maisons. Quant aux tapisseries,
+elles étaient de Boucher, achetées au XIXe siècle
+par un Guermantes amateur, et étaient placées, à
+côté de tableaux de chasse médiocres qu'il avait
+peints lui-même, dans un fort vilain salon drapé
+d'andrinople et de peluche. Par ces révélations,
+Saint-Loup
+avait introduit dans le château des éléments
+étrangers au nom de Guermantes qui ne me permirent
+plus de continuer à extraire uniquement de la sonorité
+des syllabes la maçonnerie des constructions. Alors
+au fond de ce nom s'était effacé le château
+reflété
+dans son lac, et ce qui m'était apparu autour de
+Mme de Guermantes comme sa demeure, ç'avait été
+son hôtel de Paris, l'hôtel de Guermantes, limpide
+comme son nom, car aucun élément matériel et
+opaque n'en venait interrompre et aveugler la transparence.
+Comme l'église ne signifie pas seulement
+le temple, mais aussi l'assemblée des fidèles, cet
+hôtel de Guermantes comprenait tous ceux qui partageaient
+la vie de la duchesse, mais ces intimes que
+je n'avais jamais vus n'étaient pour moi que des
+noms célèbres et poétiques, et, connaissant
+uniquement
+des personnes qui n'étaient elles aussi que des
+noms, ne faisaient qu'agrandir et protéger le mystère
+de la duchesse en étendant autour d'elle un vaste
+halo qui allait tout au plus en se dégradant.</p>
+
+<p>Dans les fêtes qu'elle donnait, comme je n'imaginais
+pour les invités aucun corps, aucune moustache,
+aucune bottine, aucune phrase prononcée qui fût
+banale, ou même originale d'une manière humaine et
+rationnelle, ce tourbillon de noms introduisant moins
+de matière que n'eût fait un repas de fantômes ou un
+bal de spectres autour de cette statuette en porcelaine
+de Saxe qu'était Mme de Guermantes, gardait une
+transparence de vitrine à son hôtel de verre. Puis
+quand Saint-Loup m'eut raconté des anecdotes relatives
+au chapelain, aux jardiniers de sa cousine, l'hôtel
+de Guermantes était devenu&mdash;comme avait pu être
+autrefois quelque Louvre&mdash;une sorte de château
+entouré, au milieu de Paris même, de ses terres,
+possédé héréditairement, en vertu d'un
+droit antique
+bizarrement survivant, et sur lesquelles elle exerçait
+encore des privilèges féodaux. Mais cette dernière
+demeure s'était elle-même évanouie quand nous
+étions
+venus habiter tout près de Mme de Villeparisis un des
+appartements voisins de celui de Mme de Guermantes
+dans une aile de son hôtel. C'était une de ces vieilles
+demeures comme il en existe peut-être encore et dans
+lesquelles la cour d'honneur&mdash;soit alluvions apportées
+par le flot montant de la démocratie, soit legs de
+temps plus anciens où les divers métiers étaient
+groupés autour du seigneur&mdash;avait souvent sur ses
+côtés des arrière-boutiques, des ateliers, voire
+quelque
+échoppe de cordonnier ou de tailleur, comme celles
+qu'on voit accotées aux flancs des cathédrales que
+l'esthétique des ingénieurs n'a pas
+dégagées, un concierge
+savetier, qui élevait des poules et cultivait des
+fleurs&mdash;et au fond, dans le logis &laquo;faisant hôtel&raquo;,
+une &laquo;comtesse&raquo; qui, quand elle sortait dans sa vieille
+calèche à deux chevaux, montrant sur son chapeau
+quelques capucines semblant échappées du jardinet
+de la loge (ayant à côté du cocher un valet de pied
+qui descendait corner des cartes à chaque hôtel
+aristocratique
+du quartier), envoyait indistinctement des
+sourires et de petits bonjours de la main aux enfants
+du portier et aux locataires bourgeois de l'immeuble
+qui passaient à ce moment-là et qu'elle confondait
+dans sa dédaigneuse affabilité et sa morgue
+égalitaire.</p>
+
+<p>Dans la maison que nous étions venus habiter, la
+grande dame du fond de la cour était une duchesse,
+élégante et encore jeune. C'était Mme de
+Guermantes,
+et grâce à Françoise, je possédais assez
+vite des renseignements
+sur l'hôtel. Car les Guermantes (que
+Françoise désignait souvent par les mots de &laquo;en
+dessous&raquo;, &laquo;en bas&raquo;) étaient sa constante
+préoccupation
+depuis le matin, où, jetant, pendant qu'elle
+coiffait maman, un coup d'oeil défendu, irrésistible et
+furtif dans la cour, elle disait: &laquo;Tiens, deux bonnes
+soeurs; cela va sûrement en dessous&raquo; ou &laquo;oh! les
+beaux faisans à la fenêtre de la cuisine, il n'y a pas
+besoin de demander d'où qu'ils deviennent, le duc
+aura-t-été à la chasse&raquo;, jusqu'au soir,
+où, si elle
+entendait, pendant qu'elle me donnait mes affaires de
+nuit, un bruit de piano, un écho de chansonnette, elle
+induisait: &laquo;Ils ont du monde en bas, c'est à la
+gaieté&raquo;;
+dans son visage régulier, sous ses cheveux blancs
+maintenant, un sourire de sa jeunesse animé et décent
+mettait alors pour un instant chacun de ses traits à
+sa place, les accordait dans un ordre apprêté et fin,
+comme avant une contredanse.</p>
+
+<p>Mais le moment de la vie des Guermantes qui
+excitait le plus vivement l'intérêt de Françoise,
+lui
+donnait le plus de satisfaction et lui faisait aussi le
+plus de mal, c'était précisément celui où
+la porte
+cochère s'ouvrant à deux battants, la duchesse montait
+dans sa calèche. C'était habituellement peu de
+temps après que nos domestiques avaient fini de
+célébrer cette sorte de pâque solennelle que nul ne
+doit interrompre, appelée leur déjeuner, et pendant
+laquelle ils étaient tellement &laquo;tabous&raquo; que mon
+père
+lui-même ne se fût pas permis de les sonner, sachant
+d'ailleurs qu'aucun ne se fût pas plus dérangé au
+cinquième coup qu'au premier, et qu'il eût ainsi
+commis cette inconvenance en pure perte, mais non
+pas sans dommage pour lui. Car Françoise (qui,
+depuis qu'elle était une vieille femme se faisait à
+tout propos ce qu'on appelle une tête de circonstance)
+n'eût pas manqué de lui présenter toute la
+journée une
+figure couverte de petites marques cunéiformes et
+rouges qui déployaient au dehors, mais d'une façon peu
+déchiffrable, le long mémoire de ses doléances et
+les
+raisons profondes de son mécontentement. Elle les
+développait d'ailleurs, à la cantonade, mais sans que
+nous puissions bien distinguer les mots. Elle appelait
+cela&mdash;qu'elle croyait désespérant pour nous,
+&laquo;mortifiant&raquo;,
+&laquo;vexant&raquo;,&mdash;dire toute la sainte journée des
+&laquo;messes basses&raquo;.</p>
+
+<p>Les derniers rites achevés, Françoise, qui
+était à la
+fois, comme dans l'église primitive, le célébrant
+et l'un
+des fidèles, se servait un dernier verre de vin,
+détachait
+de son cou sa serviette, la pliait en essuyant à ses
+lèvres un reste d'eau rougie et de café, la passait dans
+un rond, remerciait d'un oeil dolent &laquo;son&raquo; jeune valet
+de pied qui pour faire du zèle lui disait: &laquo;Voyons,
+madame, encore un peu de raisin; il est esquis&raquo;, et
+allait aussitôt ouvrir la fenêtre sous le prétexte
+qu'il
+faisait trop chaud &laquo;dans cette misérable cuisine&raquo;.
+En
+jetant avec dextérité, dans le même temps qu'elle
+tournait la poignée de la croisée et prenait l'air, un
+coup d'oeil désintéressé sur le fond de la cour,
+elle y
+dérobait furtivement la certitude que la duchesse
+n'était pas encore prête, couvait un instant de ses
+regards dédaigneux et passionnés la voiture
+attelée,
+et, cet instant d'attention une fois donné par ses yeux
+aux choses de la terre, les levait au ciel dont elle avait
+d'avance deviné la pureté en sentant la douceur de
+l'air et la chaleur du soleil; et elle regardait à l'angle
+du toit la place où, chaque printemps, venaient faire
+leur nid, juste au-dessus de la cheminée de ma chambre,
+des pigeons pareils à ceux qui roucoulaient dans sa
+cuisine, à Combray.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Combray, Combray, s'écriait-elle. (Et le ton
+presque chanté sur lequel elle déclamait cette invocation
+eût pu, chez Françoise, autant que l'arlésienne
+pureté de son visage, faire soupçonner une origine
+méridionale et que la patrie perdue qu'elle pleurait
+n'était qu'une patrie d'adoption. Mais peut-être se
+fût-on trompé, car il semble qu'il n'y ait pas de province
+qui n'ait son &laquo;midi&raquo; et, combien ne rencontre-t-on
+pas de Savoyards et de Bretons chez qui l'on
+trouve toutes les douces transpositions de longues et
+de brèves qui caractérisent le méridional.) Ah!
+Combray, quand est-ce que je te reverrai, pauvre
+terre! Quand est-ce que je pourrai passer toute la
+sainte journée sous tes aubépines et nos pauvres lilas&mdash;en
+écoutant les pinsons et la Vivonne qui fait comme
+le murmure de quelqu'un qui chuchoterait, au lieu
+d'entendre cette misérable sonnette de notre jeune
+maître qui ne reste jamais une demi-heure sans me
+faire courir le long de ce satané couloir. Et encore il
+ne trouve pas que je vais assez vite, il faudrait qu'on
+ait entendu avant qu'il ait sonné, et si vous êtes
+d'une minute en retard, il &laquo;rentre&raquo; dans des colères
+épouvantables. Hélas! pauvre Combray! peut-être
+que je ne te reverrai que morte, quand on me jettera
+comme une pierre dans le trou de la tombe. Alors,
+je ne les sentirai plus tes belles aubépines toutes
+blanches. Mais dans le sommeil de la mort, je crois
+que j'entendrai encore ces trois coups de la sonnette
+qui m'auront déjà damnée dans ma vie.</p>
+
+<p>Mais elle était interrompue par les appels du giletier
+de la cour, celui qui avait tant plu autrefois à ma
+grand'mère le jour où elle était allée voir
+Mme de
+Villeparisis et n'occupait pas un rang moins élevé dans
+la sympathie de Françoise. Ayant levé la tête en
+entendant ouvrir notre fenêtre, il cherchait déjà
+depuis un moment à attirer l'attention de sa voisine
+pour lui dire bonjour. La coquetterie de la jeune fille
+qu'avait été Françoise affinait alors pour M.
+Jupien
+le visage ronchonneur de notre vieille cuisinière
+alourdie par l'âge, par la mauvaise humeur et par la
+chaleur du fourneau, et c'est avec un mélange charmant
+de réserve, de familiarité et de pudeur qu'elle
+adressait au giletier un gracieux salut, mais sans lui
+répondre de la voix, car si elle enfreignait les recommandations
+de maman en regardant dans la cour, elle
+n'eût pas osé les braver jusqu'à causer par la
+fenêtre,
+ce qui avait le don, selon Françoise, de lui valoir, de
+la part de Madame, &laquo;tout un chapitre&raquo;. Elle lui
+montrait la calèche attelée en ayant l'air de dire:
+&laquo;Des beaux chevaux, hein!&raquo; mais tout en murmurant:
+&laquo;Quelle vieille sabraque!&raquo; et surtout parce
+qu'elle savait qu'il allait lui répondre, en mettant la
+main devant la bouche pour être entendu tout en
+parlant à mi-voix: &laquo;<i>Vous</i> aussi vous pourriez en
+avoir si vous vouliez, et même peut-être plus qu'eux,
+mais vous n'aimez pas tout cela.&raquo;</p>
+
+<p>Et Françoise après un signe modeste, évasif et
+ravi
+dont la signification était à peu près:
+&laquo;Chacun son
+genre; ici c'est à la simplicité&raquo;, refermait la
+fenêtre
+de peur que maman n'arrivât. Ces &laquo;vous&raquo; qui eussent
+pu avoir plus de chevaux que les Guermantes, c'était
+nous, mais Jupien avait raison de dire &laquo;vous&raquo;, car,
+sauf pour certains plaisirs d'amour-propre purement
+personnels&mdash;comme celui, quand elle toussait sans
+arrêter et que toute la maison avait peur de prendre
+son rhume, de prétendre, avec un ricanement irritant,
+qu'elle n'était pas enrhumée&mdash;pareille à ces
+plantes
+qu'un animal auquel elles sont entièrement unies nourrit
+d'aliments qu'il attrape, mange, digère pour elles
+et qu'il leur offre dans son dernier et tout assimilable
+résidu, Françoise vivait avec nous en symbiose; c'est
+nous qui, avec nos vertus, notre fortune, notre train
+de vie, notre situation, devions nous charger d'élaborer
+les petites satisfactions d'amour-propre dont était
+formée&mdash;en y ajoutant le droit reconnu d'exercer
+librement le culte du déjeuner suivant la coutume
+ancienne comportant la petite gorgée d'air à la
+fenêtre
+quand il était fini, quelque flânerie dans la rue en
+allant faire ses emplettes et une sortie le dimanche
+pour aller voir sa nièce&mdash;la part de contentement
+indispensable à sa vie. Aussi comprend-on que Françoise
+avait pu dépérir, les premiers jours, en proie,
+dans une maison où tous les titres honorifiques de mon
+père n'étaient pas encore connus, à un mal qu'elle
+appelait elle-même l'ennui, l'ennui dans ce sens
+énergique qu'il a chez Corneille ou sous la plume des
+soldats qui finissent par se suicider parce qu'ils
+s'&laquo;ennuient&raquo; trop après leur fiancée, leur
+village.
+L'ennui de Françoise avait été vite guéri
+par Jupien
+précisément, car il lui procura tout de suite un plaisir
+aussi vif et plus raffiné que celui qu'elle aurait eu si
+nous nous étions décidés à avoir une
+voiture.&mdash;&laquo;Du
+bien bon monde, ces Jupien, de bien braves gens et
+ils le portent sur la figure.&raquo; Jupien sut en effet comprendre
+et enseigner à tous que si nous n'avions pas
+d'équipage, c'est que nous ne voulions pas. Cet ami de
+Françoise vivait peu chez lui, ayant obtenu une place
+d'employé dans un ministère. Giletier d'abord avec
+la &laquo;gamine&raquo; que ma grand'mère avait prise pour sa
+fille, il avait perdu tout avantage à en exercer le
+métier quand la petite qui presque encore enfant
+savait déjà très bien recoudre une jupe, quand ma
+grand'mère était allée autrefois faire une visite
+Mme de Villeparisis, s'était tournée vers la couture
+pour dames et était devenue jupière. D'abord
+&laquo;petite
+main&raquo; chez une couturière, employée à faire
+un point,
+à recoudre un volant, à attacher un bouton ou une
+&laquo;pression&raquo;, à ajuster un tour de taille avec des
+agrafes,
+elle avait vite passé deuxième puis première, et
+s'étant faite une clientèle de dames du meilleur
+monde, elle travaillait chez elle, c'est-à-dire dans
+notre cour, le plus souvent avec une ou deux de ses
+petites camarades de l'atelier qu'elle employait
+comme apprenties. Dès lors la présence de Jupien
+avait été moins utile. Sans doute la petite, devenue
+grande, avait encore souvent à faire des gilets. Mais
+aidée de ses amies elle n'avait besoin de personne.
+Aussi Jupien, son oncle, avait-il sollicité un emploi.
+Il fut libre d'abord de rentrer à midi, puis, ayant
+remplacé définitivement celui qu'il secondait seulement,
+pas avant l'heure du dîner. Sa &laquo;titularisation&raquo;
+ne se produisit heureusement que quelques semaines
+après notre emménagement, de sorte que la gentillesse
+de Jupien put s'exercer assez longtemps pour aider
+Françoise à franchir sans trop de souffrances les
+premiers temps difficiles. D'ailleurs, sans méconnaître
+l'utilité qu'il eut ainsi pour Françoise à titre
+de
+&laquo;médicament de transition&raquo;, je dois
+reconnaître que
+Jupien ne m'avait pas plu beaucoup au premier
+abord. A quelques pas de distance, détruisant entièrement
+l'effet qu'eussent produit sans cela ses grosses
+joues et son teint fleuri, ses yeux débordés par un
+regard compatissant, désolé et rêveur, faisaient
+penser
+qu'il était très malade ou venait d'être
+frappé d'un
+grand deuil. Non seulement il n'en était rien, mais
+dès qu'il parlait, parfaitement bien d'ailleurs, il était
+plutôt froid et railleur. Il résultait de ce
+désaccord
+entre son regard et sa parole quelque chose de faux
+qui n'était pas sympathique et par quoi il avait l'air
+lui-même de se sentir aussi gêné qu'un invité
+en
+veston dans une soirée où tout le monde est en habit,
+ou que quelqu'un qui ayant à répondre à une
+Altesse
+ne sait pas au juste comment il faut lui parler et
+tourne la difficulté en réduisant ses phrases à
+presque
+rien. Celles de Jupien&mdash;car c'est pure comparaison&mdash;étaient
+au contraire charmantes. Correspondant peut-être
+à cette inondation du visage par les yeux (à
+laquelle on ne faisait plus attention quand on le
+connaissait), je discernai vite en effet chez lui une
+intelligence rare et l'une des plus naturellement littéraires
+qu'il m'ait été donné de connaître, en ce
+sens
+que, sans culture probablement, il possédait ou
+s'était assimilé, rien qu'à l'aide de quelques
+livres
+hâtivement parcourus, les tours les plus ingénieux de
+la langue. Les gens les plus doués que j'avais connus
+étaient morts très jeunes. Aussi étais-je
+persuadé que
+la vie de Jupien finirait vite. Il avait de la bonté,
+de la pitié, les sentiments les plus délicats, les plus
+généreux. Son rôle dans la vie de Françoise
+avait vite
+cessé d'être indispensable. Elle avait appris à le
+doubler.</p>
+
+<p>Même quand un fournisseur ou un domestique venait
+nous apporter quelque paquet, tout en ayant l'air de
+ne pas s'occuper de lui, et en lui désignant seulement
+d'un air détaché une chaise, pendant qu'elle continuait
+son ouvrage, Françoise mettait si habilement à profit
+les quelques instants qu'il passait dans la cuisine, en
+attendant la réponse de maman, qu'il était bien rare
+qu'il repartît sans avoir indestructiblement gravée en
+lui la certitude que &laquo;si nous n'en avions pas, c'est
+que nous ne voulions pas&raquo;. Si elle tenait tant d'ailleurs
+à ce que l'on sût que nous avions &laquo;d'argent&raquo;,
+(car elle
+ignorait l'usage de ce que Saint-Loup appelait les
+articles partitifs et disait: &laquo;avoir d'argent&raquo;,
+&laquo;apporter
+d'eau&raquo;), à ce qu'on nous sût riches, ce n'est pas
+que
+la richesse sans plus, la richesse sans la vertu, fût
+aux yeux de Françoise le bien suprême, mais la vertu
+sans la richesse n'était pas non plus son idéal. La
+richesse était pour elle comme une condition nécessaire
+de la vertu, à défaut de laquelle la vertu serait
+sans mérite et sans charme. Elle les séparait si peu
+qu'elle avait fini par prêter à chacune les
+qualités de
+l'autre, à exiger quelque confortable dans la vertu, à
+reconnaître quelque chose d'édifiant dans la richesse.</p>
+
+<p>Une fois la fenêtre refermée, assez rapidement&mdash;sans
+cela, maman lui eût, paraît-il, &laquo;raconté
+toutes
+les injures imaginables&raquo;&mdash;Françoise commençait en
+soupirant à ranger la table de la cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des Guermantes qui restent rue de la
+Chaise, disait le valet de chambre, j'avais un ami qui
+y avait travaillé; il était second cocher chez eux. Et
+je connais quelqu'un, pas mon copain alors, mais
+son beau-frère, qui avait fait son temps au régiment
+avec un piqueur du baron de Guermantes. &laquo;Et après
+tout allez-y donc, c'est pas mon père!&raquo; ajoutait le
+valet de chambre qui avait l'habitude, comme il
+fredonnait les refrains de l'année, de parsemer ses
+discours des plaisanteries nouvelles.</p>
+
+<p>Françoise, avec la fatigue de ses yeux de femme
+déjà âgée et qui d'ailleurs voyaient tout de
+Combray,
+dans un vague lointain, distingua non la plaisanterie
+qui était dans ces mots, mais qu'il devait y en avoir
+une, car ils n'étaient pas en rapport avec la suite
+du propos, et avaient été lancés avec force par
+quelqu'un
+qu'elle savait farceur. Aussi sourit-elle d'un
+air bienveillant et ébloui et comme si elle disait:
+&laquo;Toujours le même, ce Victor!&raquo; Elle était du
+reste
+heureuse, car elle savait qu'entendre des traits de ce
+genre se rattache de loin à ces plaisirs honnêtes de la
+société pour lesquels dans tous les mondes on se
+dépêche de faire toilette, on risque de prendre froid.
+Enfin elle croyait que le valet de chambre était un
+ami pour elle car il ne cessait de lui dénoncer avec
+indignation les mesures terribles que la République
+allait prendre contre le clergé. Françoise n'avait pas
+encore compris que les plus cruels de nos adversaires
+ne sont pas ceux qui nous contredisent et essayent
+de nous persuader, mais ceux qui grossissent ou
+inventent les nouvelles qui peuvent nous désoler, en
+se gardant bien de leur donner une apparence de justification
+qui diminuerait notre peine et nous donnerait
+peut-être une légère estime pour un parti qu'ils
+tiennent
+à nous montrer, pour notre complet supplice, à
+la fois atroce et triomphant.</p>
+
+<p>&laquo;La duchesse doit être alliancée avec tout
+ça, dit
+Françoise en reprenant la conversation aux Guermantes
+de la rue de la Chaise, comme on recommence
+un morceau à l'andante. Je ne sais plus qui m'a dit
+qu'un de ceux-là avait marié une cousine au Duc. En
+tout cas c'est de la même &laquo;parenthèse&raquo;. C'est
+une
+grande famille que les Guermantes!&raquo; ajoutait-elle avec
+respect, fondant la grandeur de cette famille à la fois
+sur le nombre de ses membres et l'éclair de son illustration,
+comme Pascal la vérité de la Religion sur la
+Raison et l'autorité des Écritures. Car n'ayant que ce
+seul mot de &laquo;grand&raquo; pour les deux choses, il lui semblait
+qu'elles n'en formaient qu'une seule, son vocabulaire,
+comme certaines pierres, présentant ainsi
+par endroit un défaut et qui projetait de l'obscurité
+jusque dans la pensée de Françoise.</p>
+
+<p>&laquo;Je me demande si ce serait pas euss qui ont leur
+château à Guermantes, à dix lieues de Combray,
+alors
+ça doit être parent aussi à leur cousine d'Alger.
+(Nous
+nous demandâmes longtemps ma mère et moi qui pouvait
+être cette cousine d'Alger, mais nous comprîmes
+enfin que Françoise entendait par le nom d'Alger la
+ville d'Angers. Ce qui est lointain peut nous être plus
+connu que ce qui est proche. Françoise, qui savait
+le nom d'Alger à cause d'affreuses dattes que nous
+recevions au jour de l'an, ignorait celui d'Angers.
+Son langage, comme la langue française elle-même, et
+surtout la toponymie, était parsemé d'erreurs.) Je
+voulais en causer à leur maître d'hôtel.&mdash;Comment
+donc qu'on lui dit?&raquo; s'interrompit-elle comme se
+posant une question de protocole; elle se répondit
+à elle-même: &laquo;Ah oui! c'est Antoine qu'on lui
+dit&raquo;,
+comme si Antoine avait été un titre. &laquo;C'est lui
+qu'aurait
+pu m'en dire, mais c'est un vrai seigneur, un
+grand pédant, on dirait qu'on lui a coupé la langue ou
+qu'il a oublié d'apprendre à parler. Il ne vous fait
+même pas réponse quand on lui cause&raquo;, ajoutait
+Françoise qui disait: &laquo;faire réponse&raquo;, comme
+Mme de
+Sévigné. &laquo;Mais, ajouta-t-elle sans
+sincérité, du moment
+que je sais ce qui cuit dans ma marmite, je ne
+m'occupe pas de celle des autres. En tout cas tout ça
+n'est pas catholique. Et puis c'est pas un homme courageux
+(cette appréciation aurait pu faire croire que
+Françoise avait changé d'avis sur la bravoure qui,
+selon elle, à Combray, ravalait les hommes aux animaux
+féroces, mais il n'en était rien. Courageux
+signifiait seulement travailleur). On dit aussi qu'il est
+voleur comme une pie, mais il ne faut pas toujours
+croire les cancans. Ici tous les employés partent,
+rapport à la loge, les concierges sont jaloux et ils
+montent la tête à la Duchesse. Mais on peut bien dire
+que c'est un vrai feignant que cet Antoine, et son
+&laquo;Antoinesse&raquo; ne vaut pas mieux que lui&raquo;, ajoutait
+Françoise qui, pour trouver au nom d'Antoine un
+féminin qui désignât la femme du maître
+d'hôtel,
+avait sans doute dans sa création grammaticale un
+inconscient ressouvenir de chanoine et chanoinesse.
+Elle ne parlait pas mal en cela. Il existe encore près
+de Notre-Dame une rue appelée rue Chanoinesse,
+nom qui lui avait été donné (parce qu'elle
+n'était
+habitée que par des chanoines) par ces Français de
+jadis, dont Françoise était, en réalité, la
+contemporaine.
+On avait d'ailleurs, immédiatement après, un
+nouvel exemple de cette manière de former les féminins,
+car Françoise ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Mais sûr et certain que c'est à la Duchesse
+qu'est le château de Guermantes. Et c'est elle dans le
+pays qu'est madame la mairesse. C'est quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends que c'est quelque chose, disait
+avec conviction le valet de pied, n'ayant pas
+démêlé
+l'ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Penses-tu, mon garçon, que c'est quelque chose?
+mais pour des gens comme &laquo;euss&raquo;, être maire et
+mairesse c'est trois fois rien. Ah! si c'était à moi le
+château de Guermantes, on ne me verrait pas souvent
+à Paris. Faut-il tout de même que des maîtres, des
+personnes qui ont de quoi comme Monsieur et Madame,
+en aient des idées pour rester dans cette misérable
+ville plutôt que non pas aller à Combray dès
+l'instant
+qu'ils sont libres de le faire et que personne les retient.
+Qu'est-ce qu'ils attendent pour prendre leur retraite
+puisqu'ils ne manquent de rien; d'être morts? Ah! si
+j'avais seulement du pain sec à manger et du bois
+pour me chauffer l'hiver, il y a beau temps que je
+serais chez moi dans la pauvre maison de mon frère
+à Combray. Là-bas on se sent vivre au moins, on
+n'a pas toutes ces maisons devant soi, il y a si peu
+de bruit que la nuit on entend les grenouilles chanter
+à plus de deux lieues.</p>
+
+<p>&mdash;Ça doit être vraiment beau, madame, s'écriait
+le jeune valet de pied avec enthousiasme, comme si ce
+dernier trait avait été aussi particulier à
+Combray que
+la vie en gondole à Venise.</p>
+
+<p>D'ailleurs, plus récent dans la maison que le valet
+de chambre, il parlait à Françoise des sujets qui
+pouvaient
+intéresser non lui-même, mais elle. Et Françoise,
+qui faisait la grimace quand on la traitait de
+cuisinière, avait pour le valet de pied qui disait, en
+parlant d'elle, &laquo;la gouvernante&raquo;, la bienveillance
+spéciale
+qu'éprouvent certains princes de second ordre
+envers les jeunes gens bien intentionnés qui leur
+donnent de l'Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins on sait ce qu'on fait et dans quelle
+saison qu'on vit. Ce n'est pas comme ici qu'il n'y aura
+pas plus un méchant bouton d'or à la sainte Pâques
+qu'à la Noël, et que je ne distingue pas seulement un
+petit angélus quand je lève ma vieille carcasse.
+Là-bas
+on entend chaque heure, ce n'est qu'une pauvre cloche,
+mais tu te dis: &laquo;Voilà mon frère qui rentre des
+champs&raquo;,
+tu vois le jour qui baisse, on sonne pour les biens de la
+terre, tu as le temps de te retourner avant d'allumer
+ta lampe. Ici il fait jour, il fait nuit, on va se coucher
+qu'on ne pourrait seulement pas plus dire que les
+bêtes ce qu'on a fait.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que Méséglise aussi c'est bien joli,
+madame, interrompit le jeune valet de pied au gré
+de qui la conversation prenait un tour un peu abstrait
+et qui se souvenait par hasard de nous avoir entendus
+parler à table de Méséglise.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Méséglise, disait Françoise avec le large
+sourire qu'on amenait toujours sur ses lèvres quand on
+prononçait ces noms de Méséglise, de Combray, de
+Tansonville. Ils faisaient tellement partie de sa propre
+existence qu'elle éprouvait à les rencontrer au dehors,
+à les entendre dans une conversation, une gaieté assez
+voisine de celle qu'un professeur excite dans sa classe
+en faisant allusion à tel personnage contemporain dont
+ses élèves n'auraient pas cru que le nom pût jamais
+tomber du haut de la chaire. Son plaisir venait aussi
+de sentir que ces pays-là étaient pour elle quelque
+chose qu'ils n'étaient pas pour les autres, de vieux
+camarades avec qui on a fait bien des parties; et elle
+leur souriait comme si elle leur trouvait de l'esprit,
+parce qu'elle retrouvait en eux beaucoup d'elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu peux le dire, mon fils, c'est assez joli
+Méséglise, reprenait-elle en riant finement; mais comment
+que tu en as eu entendu causer, toi, de Méséglise?</p>
+
+<p>&mdash;Comment que j'ai entendu causer de Méséglise?
+mais c'est bien connu; on m'en a causé et même souventes
+fois causé, répondait-il avec cette criminelle
+inexactitude des informateurs qui, chaque fois que
+nous cherchons à nous rendre compte objectivement
+de l'importance que peut avoir pour les autres une
+chose qui nous concerne, nous mettent dans l'impossibilité
+d'y réussir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous réponds qu'il fait meilleur là sous les
+cerisiers que près du fourneau.</p>
+
+<p>Elle leur parlait même d'Eulalie comme d'une bonne
+personne. Car depuis qu'Eulalie était morte, Françoise
+avait complètement oublié qu'elle l'avait peu
+aimée
+durant sa vie comme elle aimait peu toute personne
+qui n'avait rien à manger chez soi, qui &laquo;crevait la
+faim&raquo;, et venait ensuite, comme une propre à rien,
+grâce à la bonté des riches, &laquo;faire des
+manières&raquo;. Elle
+ne souffrait plus de ce qu'Eulalie eût si bien su se faire
+chaque semaine &laquo;donner la pièce&raquo; par ma tante.
+Quant à celle-ci, Françoise ne cessait de chanter ses
+louanges.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est à Combray même, chez une cousine de
+Madame, que vous étiez, alors? demandait le jeune
+valet de pied.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chez Mme Octave, ah! une bien sainte
+femme, mes pauvres enfants, et où il y avait toujours
+de quoi, et du beau et du bon, une bonne femme, vous
+pouvez dire, qui ne plaignait pas les perdreaux, ni les
+faisans, ni rien, que vous pouviez arriver dîner à cinq,
+à six, ce n'était pas la viande qui manquait et de
+première
+qualité encore, et vin blanc, et vin rouge, tout
+ce qu'il fallait. (Françoise employait le verbe plaindre
+dans le même sens que fait La Bruyère.) Tout était
+toujours à ses dépens, même si la famille, elle
+restait
+des mois et <i>an</i>-nées. (Cette réflexion n'avait
+rien
+de désobligeant pour nous, car Françoise était
+d'un
+temps où &laquo;dépens&raquo; n'était pas
+réservé au style judiciaire
+et signifiait seulement dépense.) Ah! je vous
+réponds qu'on ne partait pas de là avec la faim. Comme
+M. le curé nous l'a eu fait ressortir bien des fois, s'il
+y a une femme qui peut compter d'aller près du bon
+Dieu, sûr et certain que c'est elle. Pauvre Madame,
+je l'entends encore qui me disait de sa petite voix:
+&laquo;Françoise, vous savez, moi je ne mange pas, mais
+je veux que ce soit aussi bon pour tout le monde que
+si je mangeais.&raquo; Bien sûr que c'était pas pour elle.
+Vous l'auriez vue, elle ne pesait pas plus qu'un paquet
+de cerises; il n'y en avait pas. Elle ne voulait pas me
+croire, elle ne voulait jamais aller au médecin. Ah! ce
+n'est pas là-bas qu'on aurait rien mangé à la va
+vite.
+Elle voulait que ses domestiques soient bien nourris.
+Ici, encore ce matin, nous n'avons pas seulement eu le
+temps de casser la croûte. Tout se fait à la sauvette.
+Elle était surtout exaspérée par les biscottes de
+pain
+grillé que mangeait mon père. Elle était
+persuadée
+qu'il en usait pour faire des manières et la faire
+&laquo;valser&raquo;. &laquo;Je peux dire, approuvait le jeune valet
+de pied, que j'ai jamais vu ça!&raquo; Il le disait comme
+s'il avait tout vu et si en lui les enseignements d'une
+expérience millénaire s'étendaient à tous
+les pays et
+à leurs usages parmi lesquels ne figurait nulle part
+celui du pain grillé. &laquo;Oui, oui, grommelait le
+maître
+d'hôtel, mais tout cela pourrait bien changer, les
+ouvriers doivent faire une grève au Canada et le
+ministre a dit l'autre soir à Monsieur qu'il a touché
+pour ça deux cent mille francs.&raquo; Le maître
+d'hôtel
+était loin de l'en blâmer, non qu'il ne fût
+lui-même
+parfaitement honnête, mais croyant tous les hommes
+politiques véreux, le crime de concussion lui paraissait
+moins grave que le plus léger délit de vol. Il
+ne se demandait même pas s'il avait bien entendu
+cette parole historique et il n'était pas frappé de
+l'invraisemblance qu'elle eût été dite par le
+coupable
+lui-même à mon père, sans que celui-ci l'eût
+mis
+dehors. Mais la philosophie de Combray empêchait
+que Françoise pût espérer que les grèves du
+Canada
+eussent une répercussion sur l'usage des biscottes:
+&laquo;Tant que le monde sera monde, voyez-vous, disait-elle,
+il y aura des maîtres pour nous faire trotter et
+des domestiques pour faire leurs caprices.&raquo; En dépit
+de la théorie de cette trotte perpétuelle; depuis un
+quart d'heure ma mère, qui n'usait probablement
+pas des mêmes mesures que Françoise pour apprécier
+la longueur du déjeuner de celle-ci, disait: &laquo;Mais
+qu'est-ce qu'ils peuvent bien faire, voilà plus de
+deux heures qu'ils sont à table.&raquo; Et elle sonnait
+timidement trois ou quatre fois. Françoise, son valet
+de pied, le maître d'hôtel entendaient les coups de
+sonnette non comme un appel et sans songer à venir,
+mais pourtant comme les premiers sons des instruments
+qui s'accordent quand un concert va bientôt
+recommencer et qu'on sent qu'il n'y aura plus que
+quelques minutes d'entr'acte. Aussi quand, les coups
+commençant à se répéter et à devenir
+plus insistants,
+nos domestiques se mettaient à y prendre garde et
+estimant qu'ils n'avaient plus beaucoup de temps
+devant eux et que la reprise du travail était proche,
+à un tintement de la sonnette un peu plus sonore
+que les autres, ils poussaient un soupir et, prenant
+leur parti, le valet de pied descendait fumer une
+cigarette devant la porte; Françoise, après quelques
+réflexions sur nous, telles que &laquo;ils ont sûrement la
+bougeotte&raquo;, montait ranger ses affaires dans son
+sixième, et le maître d'hôtel ayant
+été chercher du
+papier à lettres dans ma chambre expédiait rapidement
+sa correspondance privée.</p>
+
+<p>Malgré l'air de morgue de leur maître d'hôtel,
+Françoise avait pu, dès les premiers jours, m'apprendre
+que les Guermantes n'habitaient pas leur hôtel
+en vertu d'un droit immémorial, mais d'une location
+assez récente, et que le jardin sur lequel il donnait du
+côté que je ne connaissais pas était assez petit,
+et
+semblable à tous les jardins contigus; et je sus enfin
+qu'on n'y voyait ni gibet seigneurial, ni moulin
+fortifié, ni sauvoir, ni colombier à piliers, ni four
+banal, ni grange à nef, ni châtelet, ni ponts fixes ou
+levis, voire volants, non plus que péages, ni aiguilles,
+chartes, murales ou montjoies. Mais comme Elstir,
+quand la baie de Balbec ayant perdu son mystère,
+étant devenue pour moi une partie quelconque
+interchangeable avec toute autre des quantités d'eau
+salée qu'il y a sur le globe, lui avait tout d'un coup
+rendu une individualité en me disant que c'était le
+golfe d'opale de Whistler dans ses harmonies bleu
+argent, ainsi le nom de Guermantes avait vu mourir
+sous les coups de Françoise la dernière demeure issue
+de lui, quand un vieil ami de mon père nous dit un
+jour en parlant de la duchesse: &laquo;Elle a la plus grande
+situation dans le faubourg Saint-Germain, elle a la première
+maison du faubourg Saint-Germain.&raquo; Sans doute
+le premier salon, la première maison du faubourg
+Saint-Germain, c'était bien peu de chose auprès des
+autres demeures que j'avais successivement rêvées.
+Mais enfin celle-ci encore, et ce devait être la dernière,
+avait quelque chose, si humble ce fût-il, qui était,
+au delà de sa propre matière, une différenciation
+secrète.</p>
+
+<p>Et cela m'était d'autant plus nécessaire de pouvoir
+chercher dans le &laquo;salon&raquo; de Mme de Guermantes,
+dans ses amis, le mystère de son nom, que je ne le
+trouvais pas dans sa personne quand je la voyais sortir
+le matin à pied ou l'après-midi en voiture. Certes
+déjà,
+dans l'église de Combray, elle m'était apparue dans
+l'éclair d'une métamorphose avec des joues
+irréductibles,
+impénétrables à la couleur du nom de Guermantes,
+et des après-midi au bord de la Vivonne, à
+la place de mon rêve foudroyé, comme un cygne ou
+un saule en lequel a été changé un Dieu ou une
+nymphe
+et qui désormais soumis aux lois de la nature
+glissera dans l'eau ou sera agité par le vent. Pourtant
+ces reflets évanouis, à peine les avais-je quittés
+qu'ils s'étaient reformés comme les reflets roses et
+verts du soleil couché, derrière la rame qui les a
+brisés,
+et dans la solitude de ma pensée le nom avait eu vite
+fait de s'approprier le souvenir du visage. Mais
+maintenant souvent je la voyais à sa fenêtre, dans la
+cour, dans la rue; et moi du moins si je ne parvenais
+pas à intégrer en elle le nom de Guermantes, à
+penser
+qu'elle était Mme de Guermantes, j'en accusais l'impuissance
+de mon esprit à aller jusqu'au bout de
+l'acte que je lui demandais; mais elle, notre voisine,
+elle semblait commettre la même erreur; bien plus,
+la commettre sans trouble, sans aucun de mes scrupules,
+sans même le soupçon que ce fût une erreur.
+Ainsi Mme de Guermantes montrait dans ses robes
+le même souci de suivre la mode que si, se croyant
+devenue une femme comme les autres, elle avait
+aspiré à cette élégance de la toilette dans
+laquelle
+des femmes quelconques pouvaient l'égaler, la surpasser
+peut-être; je l'avais vue dans la rue regarder
+avec admiration une actrice bien habillée; et le matin,
+au moment où elle allait sortir à pied, comme si
+l'opinion des passants dont elle faisait ressortir la
+vulgarité en promenant familièrement au milieu d'eux
+sa vie inaccessible, pouvait être un tribunal pour elle,
+je pouvais l'apercevoir devant sa glace, jouant avec
+une conviction exempte de dédoublement et d'ironie,
+avec passion, avec mauvaise humeur, avec amour-propre,
+comme une reine qui a accepté de représenter
+une soubrette dans une comédie de cour, ce rôle, si
+inférieur à elle, de femme élégante; et
+dans l'oubli
+mythologique de sa grandeur native, elle regardait
+si sa voilette était bien tirée, aplatissait ses manches,
+ajustait son manteau, comme le cygne divin fait tous
+les mouvements de son espèce animale, garde ses yeux
+peints des deux côtés de son bec sans y mettre de
+regards et se jette tout d'un coup sur un bouton ou
+un parapluie, en cygne, sans se souvenir qu'il est un
+Dieu. Mais comme le voyageur, déçu par le premier
+aspect d'une ville, se dit qu'il en pénétrera
+peut-être
+le charme en en visitant les musées, en liant connaissance
+avec le peuple, en travaillant dans les bibliothèques,
+je me disais que si j'avais été reçu chez
+Mme de Guermantes, si j'étais de ses amis, si je
+pénétrais
+dans son existence, je connaîtrais ce que sous
+son enveloppe orangée et brillante son nom enfermait
+réellement, objectivement, pour les autres, puisque
+enfin l'ami de mon père avait dit que le milieu des
+Guermantes était quelque chose d'à part dans le
+faubourg Saint-Germain.</p>
+
+<p>La vie que je supposais y être menée dérivait
+d'une
+source si différente de l'expérience, et me semblait
+devoir être si particulière, que je n'aurais pu imaginer
+aux soirées de la duchesse la présence de personnes
+que j'eusse autrefois fréquentées, de personnes
+réelles.
+Car ne pouvant changer subitement de nature, elles
+auraient tenu là des propos analogues à ceux que je
+connaissais; leurs partenaires se seraient peut-être
+abaissés à leur répondre dans le même
+langage humain;
+et pendant une soirée dans le premier salon du faubourg
+Saint-Germain, il y aurait eu des instants
+identiques à des instants que j'avais déjà
+vécus: ce
+qui était impossible. Il est vrai que mon esprit était
+embarrassé par certaines difficultés, et la
+présence du
+corps de Jésus-Christ dans l'hostie ne me semblait
+pas un mystère plus obscur que ce premier salon du
+Faubourg situé sur la rive droite et dont je pouvais
+de ma chambre entendre battre les meubles le matin.
+Mais la ligne de démarcation qui me séparait du
+faubourg Saint-Germain, pour être seulement idéale,
+ne m'en semblait que plus réelle; je sentais bien que
+c'était déjà le Faubourg, le paillasson des
+Guermantes
+étendu de l'autre côté de cet Équateur et
+dont ma
+mère avait osé dire, l'ayant aperçu comme moi, un
+jour que leur porte était ouverte, qu'il était en bien
+mauvais état. Au reste, comment leur salle à manger,
+leur galerie obscure, aux meubles de peluche rouge,
+que je pouvais apercevoir quelquefois par la fenêtre
+de notre cuisine, ne m'auraient-ils pas semblé posséder
+le charme mystérieux du faubourg Saint-Germain,
+en faire partie d'une façon essentielle, y être
+géographiquement
+situés, puisque avoir été reçu dans cette
+salle à manger, c'était être allé dans le
+faubourg
+Saint-Germain, en avoir respiré l'atmosphère, puisque
+ceux qui, avant d'aller à table, s'asseyaient à
+côté de
+Mme de Guermantes sur le canapé de cuir de la galerie,
+étaient tous du faubourg Saint-Germain? Sans doute,
+ailleurs que dans le Faubourg, dans certaines soirées,
+on pouvait voir parfois trônant majestueusement au
+milieu du peuple vulgaire des élégants l'un de ces
+hommes qui ne sont que des noms et qui prennent
+tour à tour quand on cherche à se les représenter
+l'aspect d'un tournoi et d'une forêt domaniale. Mais
+ici, dans le premier salon du faubourg Saint-Germain,
+dans la galerie obscure, il n'y avait qu'eux. Ils étaient,
+en une matière précieuse, les colonnes qui soutenaient
+le temple. Même pour les réunions familières, ce
+n'était
+que parmi eux que Mme de Guermantes pouvait choisir
+ses convives, et dans les dîners de douze personnes,
+assemblés autour de la nappe servie, ils étaient comme
+les statues d'or des apôtres de la Sainte-Chapelle,
+piliers symboliques et consécrateurs, devant la Sainte
+Table. Quant au petit bout de jardin qui s'étendait
+entre de hautes murailles, derrière l'hôtel, et où
+l'été
+Mme de Guermantes faisait après dîner servir des
+liqueurs et l'orangeade; comment n'aurais-je pas pensé
+que s'asseoir, entre neuf et onze heures du soir, sur
+ses chaises de fer&mdash;douées d'un aussi grand pouvoir
+que le canapé de cuir&mdash;sans respirer les brises
+particulières
+au faubourg Saint-Germain, était aussi impossible
+que de faire la sieste dans l'oasis de Figuig,
+sans être par cela même en Afrique? Il n'y a que
+l'imagination et la croyance qui peuvent différencier
+des autres certains objets, certains êtres, et créer une
+atmosphère. Hélas! ces sites pittoresques, ces accidents
+naturels, ces curiosités locales, ces ouvrages
+d'art du faubourg Saint-Germain, il ne me serait sans
+doute jamais donné de poser mes pas parmi eux. Et
+je me contentais de tressaillir en apercevant de la
+haute mer (et sans espoir d'y jamais aborder) comme
+un minaret avancé, comme un premier palmier, comme
+le commencement de l'industrie ou de la végétation
+exotiques, le paillasson usé du rivage.</p>
+
+<p>Mais si l'hôtel de Guermantes commençait pour moi
+à la porte de son vestibule, ses dépendances devaient
+s'étendre beaucoup plus loin au jugement du duc qui,
+tenant tous les locataires pour fermiers, manants,
+acquéreurs de biens nationaux, dont l'opinion ne
+compte pas, se faisait la barbe le matin en chemise
+de nuit à sa fenêtre, descendait dans la cour, selon
+qu'il avait plus ou moins chaud, en bras de chemise,
+en pyjama, en veston écossais de couleur rare, à longs
+poils, en petits paletots clairs plus courts que son
+veston, et faisait trotter en main devant lui par un
+de ses piqueurs quelque nouveau cheval qu'il avait
+acheté. Plus d'une fois même le cheval abîma la
+devanture de Jupien, lequel indigna le duc en demandant
+une indemnité. &laquo;Quand ce ne serait qu'en
+considération
+de tout le bien que madame la Duchesse
+fait dans la maison et dans la paroisse, disait M. de
+Guermantes, c'est une infamie de la part de ce quidam
+de nous réclamer quelque chose.&raquo; Mais Jupien avait
+tenu bon, paraissant ne pas du tout savoir quel
+&laquo;bien&raquo; avait jamais fait la duchesse. Pourtant elle en
+faisait, mais, comme on ne peut l'étendre sur tout le
+monde, le souvenir d'avoir comblé l'un est une raison
+pour s'abstenir à l'égard d'un autre chez qui on excite
+d'autant plus de mécontentement. A d'autres points
+de vue d'ailleurs que celui de la bienfaisance, le quartier
+ne paraissait au duc&mdash;et cela jusqu'à de grandes
+distances&mdash;qu'un prolongement de sa cour, une
+piste plus étendue pour ses chevaux. Après avoir vu
+comment un nouveau cheval trottait seul, il le faisait
+atteler, traverser toutes les rues avoisinantes, le
+piqueur courant le long de la voiture en tenant les
+guides, le faisant passer et repasser devant le duc
+arrêté sur le trottoir, debout, géant,
+énorme, habillé
+de clair, le cigare à la bouche, la tête en l'air, le
+monocle
+curieux, jusqu'au moment où il sautait sur le siège,
+menait le cheval lui-même pour l'essayer, et partait
+avec le nouvel attelage retrouver sa maîtresse aux
+Champs-Élysées. M. de Guermantes disait bonjour
+dans la cour à deux couples qui tenaient plus ou moins
+à son monde: un ménage de cousins à lui, qui,
+comme
+les ménages d'ouvriers, n'était jamais à la maison
+pour soigner les enfants, car dès le matin la femme
+partait à la &laquo;Schola&raquo; apprendre le contrepoint et la
+fugue et le mari à son atelier faire de la sculpture
+sur bois et des cuirs repoussés; puis le baron et la
+baronne de Norpois, habillés toujours en noir, la
+femme en loueuse de chaises et le mari en croque-mort,
+qui sortaient plusieurs fois par jour pour aller à
+l'église. Ils étaient les neveux de l'ancien ambassadeur
+que nous connaissions et que justement mon père
+avait rencontré sous la voûte de l'escalier mais sans
+comprendre d'où il venait; car mon père pensait qu'un
+personnage aussi considérable, qui s'était trouvé
+en
+relation avec les hommes les plus éminents de l'Europe
+et était probablement fort indifférent à de vaines
+distinctions aristocratiques, ne devait guère fréquenter
+ces nobles obscurs, cléricaux et bornés. Ils habitaient
+depuis peu dans la maison; Jupien étant venu dire un
+mot dans la cour au mari qui était en train de saluer
+M. de Guermantes, l'appela &laquo;M. Norpois&raquo;, ne sachant
+pas exactement son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Norpois, ah! c'est vraiment
+trouvé! Patience! bientôt ce particulier vous appellera
+citoyen Norpois! s'écria, en se tournant vers le
+baron, M. de Guermantes. Il pouvait enfin exhaler sa
+mauvaise humeur contre Jupien qui lui disait &laquo;Monsieur&raquo;
+et non &laquo;Monsieur le Duc&raquo;.</p>
+
+<p>Un jour que M. de Guermantes avait besoin d'un
+renseignement qui se rattachait à la profession de mon
+père, il s'était présenté lui-même
+avec beaucoup de
+grâce. Depuis il avait souvent quelque service de voisin
+à lui demander, et dès qu'il l'apercevait en train de
+descendre l'escalier tout en songeant à quelque travail
+et désireux d'éviter toute rencontre, le duc quittait ses
+hommes d'écuries, venait à mon père dans la cour,
+lui
+arrangeait le col de son pardessus, avec la serviabilité
+héritée des anciens valets de chambre du Roi, lui
+prenait la main, et la retenant dans la sienne, la lui
+caressant même pour lui prouver, avec une impudeur
+de courtisane, qu'il ne lui marchandait pas le contact
+de sa chair précieuse, il le menait en laisse, fort
+ennuyé et ne pensant qu'à s'échapper, jusqu'au
+delà
+de la porte cochère. Il nous avait fait de grands saluts
+un jour qu'il nous avait croisés au moment où il
+sortait en voiture avec sa femme; il avait dû lui dire
+mon nom, mais quelle chance y avait-il pour qu'elle se
+le fût rappelé, ni mon visage? Et puis quelle
+piètre
+recommandation que d'être désigné seulement comme
+étant un de ses locataires! Une plus importante eût
+été de rencontrer la duchesse chez Mme de Villeparisis
+qui justement m'avait fait demander par ma grand'mère
+d'aller la voir, et, sachant que j'avais eu l'intention
+de faire de la littérature, avait ajouté que je
+rencontrerais
+chez elle des écrivains. Mais mon père
+trouvait que j'étais encore bien jeune pour aller dans
+le monde et, comme l'état de ma santé ne laissait pas
+de l'inquiéter, il ne tenait pas à me fournir des
+occasions
+inutiles de sorties nouvelles.</p>
+
+<p>Comme un des valets de pied de Mme de Guermantes
+causait beaucoup avec Françoise, j'entendis nommer
+quelques-uns des salons où elle allait, mais je ne me
+les représentais pas: du moment qu'ils étaient une
+partie de sa vie, de sa vie que je ne voyais qu'à travers
+son nom, n'étaient-ils pas inconcevables?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a ce soir grande soirée d'ombres chinoises
+chez la princesse de Parme, disait le valet de pied,
+mais nous n'irons pas, parce que, à cinq heures,
+Madame prend le train de Chantilly pour aller passer
+deux jours chez le duc d'Aumale, mais c'est la femme de
+chambre et le valet de chambre qui y vont. Moi je reste
+ici. Elle ne sera pas contente, la princesse de Parme,
+elle a écrit plus de quatre fois à Madame la Duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous n'êtes plus pour aller au château de
+Guermantes cette année?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la première fois que nous n'y serons pas:
+à cause des rhumatismes à Monsieur le Duc, le docteur
+a défendu qu'on y retourne avant qu'il y ait un
+calorifère, mais avant ça tous les ans on y était
+pour
+jusqu'en janvier. Si le calorifère n'est pas prêt,
+peut-être
+Madame ira quelques jours à Cannes chez la
+duchesse de Guise, mais ce n'est pas encore sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Et au théâtre, est-ce que vous y allez?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons quelquefois à l'Opéra, quelquefois
+aux soirées d'abonnement de la princesse de Parme,
+c'est tous les huit jours; il paraît que c'est très chic
+ce qu'on voit: il y a pièces, opéra, tout. Madame la
+Duchesse n'a pas voulu prendre d'abonnements
+mais nous y allons tout de même une fois dans une
+loge d'une amie à Madame, une autre fois dans une
+autre, souvent dans la baignoire de la princesse de
+Guermantes, la femme du cousin à Monsieur le Duc.
+C'est la soeur au duc de Bavière.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors vous remontez comme ça chez vous,
+disait le valet de pied qui, bien qu'identifié aux
+Guermantes, avait cependant des <i>maîtres</i> en
+général
+une notion politique qui lui permettait de traiter
+Françoise avec autant de respect que si elle avait
+été placée chez une duchesse. Vous êtes
+d'une bonne
+santé, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ces maudites jambes! En plaine encore ça
+va bien (en plaine voulait dire dans la cour, dans les
+rues où Françoise ne détestait pas de se promener,
+en un mot en terrain plat), mais ce sont ces satanés
+escaliers. Au revoir, monsieur, on vous verra peut-être
+encore ce soir.</p>
+
+<p>Elle désirait d'autant plus causer encore avec le
+valet de pied qu'il lui avait appris que les fils des ducs
+portent souvent un titre de prince qu'ils gardent
+jusqu'à la mort de leur père. Sans doute le culte de
+la noblesse, mêlé et s'accommodant d'un certain
+esprit de révolte contre elle, doit,
+héréditairement
+puisé sur les glèbes de France, être bien fort en
+son
+peuple. Car Françoise, à qui on pouvait parler du
+génie de Napoléon ou de la télégraphie sans
+fil sans
+réussir à attirer son attention et sans qu'elle
+ralentît
+un instant les mouvements par lesquels elle retirait
+les cendres de la cheminée ou mettait le couvert, si
+seulement elle apprenait ces particularités et que le
+fils cadet du duc de Guermantes s'appelait généralement
+le prince d'Oléron, s'écriait: &laquo;C'est beau
+ça!&raquo;
+et restait éblouie comme devant un vitrail.</p>
+
+<p>Françoise apprit aussi par le valet de chambre du
+prince d'Agrigente, qui s'était lié avec elle en venant
+souvent porter des lettres chez la duchesse, qu'il avait,
+en effet, fort entendu parler dans le monde du mariage
+du marquis de Saint-Loup avec Mlle d'Ambresac et
+que c'était presque décidé.</p>
+
+<p>Cette villa, cette baignoire, où Mme de Guermantes
+transvasait sa vie, ne me semblaient pas des lieux
+moins féeriques que ses appartements. Les noms de
+Guise, de Parme, de Guermantes-Bavière, différenciaient
+de toutes les autres les villégiatures où se
+rendait la duchesse, les fêtes quotidiennes que le
+sillage de sa voiture reliaient à son hôtel. S'ils me
+disaient qu'en ces villégiatures, en ces fêtes consistait
+successivement la vie de Mme de Guermantes, ils ne
+m'apportaient sur elle aucun éclaircissement. Elles
+donnaient chacune à la vie de la duchesse une
+détermination
+différente, mais ne faisaient que la changer
+de mystère sans qu'elle laissât rien évaporer du
+sien,
+qui se déplaçait seulement, protégé par une
+cloison,
+enfermé dans un vase, au milieu des flots de la vie de
+tous. La duchesse pouvait déjeuner devant la
+Méditerranée
+à l'époque de Carnaval, mais, dans la villa
+de Mme de Guise, où la reine de la société
+parisienne
+n'était plus, dans sa robe de piqué blanc, au milieu
+de nombreuses princesses, qu'une invitée pareille aux
+autres, et par là plus émouvante encore pour moi,
+plus elle-même d'être renouvelée comme une
+étoile
+de la danse qui, dans la fantaisie d'un pas, vient
+prendre successivement la place de chacune des
+ballerines ses soeurs, elle pouvait regarder des ombres
+chinoises, mais à une soirée de la princesse de Parme,
+écouter la tragédie ou l'opéra, mais dans la
+baignoire
+de la princesse de Guermantes.</p>
+
+<p>Comme nous localisons dans le corps d'une personne
+toutes les possibilités de sa vie, le souvenir des êtres
+qu'elle connaît et qu'elle vient de quitter, ou s'en va
+rejoindre, si, ayant appris par Françoise que Mme de
+Guermantes irait à pied déjeuner chez la princesse de
+Parme, je la voyais vers midi descendre de chez elle
+en sa robe de satin chair, au-dessus de laquelle son
+visage était de la même nuance, comme un nuage au
+soleil couchant, c'était tous les plaisirs du faubourg
+Saint-Germain que je voyais tenir devant moi, sous ce
+petit volume, comme dans une coquille, entre ces
+valves glacées de nacre rose.</p>
+
+<p>Mon père avait au ministère un ami, un certain
+A.J. Moreau, lequel, pour se distinguer des autres
+Moreau, avait soin de toujours faire précéder son nom
+de ces deux initiales, de sorte qu'on l'appelait, pour
+abréger, A.J. Or, je ne sais comment cet A.J. se
+trouva possesseur d'un fauteuil pour une soirée de
+gala à l'Opéra; il l'envoya à mon père et,
+comme la
+Berma que je n'avais plus vue jouer depuis ma première
+déception devait jouer un acte de <i>Phèdre</i>, ma
+grand'mère obtint que mon père me donnât cette
+place.</p>
+
+<p>A vrai dire je n'attachais aucun prix à cette
+possibilité
+d'entendre la Berma qui, quelques années auparavant,
+m'avait causé tant d'agitation. Et ce ne fut
+pas sans mélancolie que je constatai mon indifférence
+à ce que jadis j'avais préféré à la
+santé, au repos.
+Ce n'est pas que fût moins passionné qu'alors mon
+désir de pouvoir contempler de près les parcelles
+précieuses de réalité qu'entrevoyait mon
+imagination.
+Mais celle-ci ne les situait plus maintenant dans la
+diction d'une grande actrice; depuis mes visites chez
+Elstir, c'est sur certaines tapisseries, sur certains
+tableaux modernes, que j'avais reporté la foi intérieure
+que j'avais eue jadis en ce jeu, en cet art tragique de
+la Berma; ma foi, mon désir ne venant plus rendre à
+la diction et aux attitudes de la Berma un culte
+incessant, le &laquo;double&raquo; que je possédais d'eux, dans
+mon coeur, avait dépéri peu à peu comme ces autres
+&laquo;doubles&raquo; des trépassés de l'ancienne
+Égypte qu'il
+fallait constamment nourrir pour entretenir leur vie.
+Cet art était devenu mince et minable. Aucune âme
+profonde ne l'habitait plus.</p>
+
+<p>Au moment où, profitant du billet reçu par mon
+père, je montais le grand escalier de l'Opéra,
+j'aperçus
+devant moi un homme que je pris d'abord pour
+M. de Charlus duquel il avait le maintien; quand il
+tourna la tête pour demander un renseignement à un
+employé, je vis que je m'étais trompé, mais je
+n'hésitai
+pas cependant à situer l'inconnu dans la même
+classe sociale d'après la manière non seulement dont
+il était habillé, mais encore dont il parlait au
+contrôleur
+et aux ouvreuses qui le faisaient attendre. Car,
+malgré les particularités individuelles, il y avait
+encore à cette époque, entre tout homme gommeux
+et riche de cette partie de l'aristocratie et tout homme
+gommeux et riche du monde de la finance ou de la
+haute industrie, une différence très marquée.
+Là où
+l'un de ces derniers eût cru affirmer son chic par un
+ton tranchant, hautain, à l'égard d'un inférieur,
+le
+grand seigneur, doux, souriant, avait l'air de considérer,
+d'exercer l'affectation de l'humilité et de la
+patience, la feinte d'être l'un quelconque des spectateurs,
+comme un privilège de sa bonne éducation.
+Il est probable qu'à le voir ainsi dissimulant sous un
+sourire plein de bonhomie le seuil infranchissable du
+petit univers spécial qu'il portait en lui, plus d'un
+fils de riche banquier, entrant à ce moment au
+théâtre,
+eût pris ce grand seigneur pour un homme de peu,
+s'il ne lui avait trouvé une étonnante ressemblance
+avec le portrait, reproduit récemment par les journaux
+illustrés, d'un neveu de l'empereur d'Autriche, le
+prince de Saxe, qui se trouvait justement à Paris en
+ce moment. Je le savais grand ami des Guermantes.
+En arrivant moi-même près du contrôleur, j'entendis
+le prince de Saxe, ou supposé tel, dire en souriant:
+&laquo;Je ne sais pas le numéro de la loge, c'est sa cousine
+qui m'a dit que je n'avais qu'à demander sa
+loge.&raquo;</p>
+
+<p>Il était peut-être le prince de Saxe; c'était
+peut-être
+la duchesse de Guermantes (que dans ce cas je pourrais
+apercevoir en train de vivre un des moments de
+sa vie inimaginable, dans la baignoire de sa cousine)
+que ses yeux voyaient en pensée quand il disait:
+&laquo;sa cousine qui m'a dit que je n'avais qu'à demander
+sa loge&raquo;, si bien que ce regard souriant et particulier,
+et ces mots si simples, me caressaient le coeur (bien
+plus que n'eût fait une rêverie abstraite), avec les
+antennes alternatives d'un bonheur possible et d'un
+prestige incertain. Du moins, en disant cette phrase
+au contrôleur, il embranchait sur une vulgaire soirée
+de ma vie quotidienne un passage éventuel vers un
+monde nouveau; le couloir qu'on lui désigna après
+avoir prononcé le mot de baignoire, et dans lequel
+il s'engagea, était humide et lézardé et semblait
+conduire à des grottes marines, au royaume mythologique
+des nymphes des eaux. Je n'avais devant moi
+qu'un monsieur en habit qui s'éloignait; mais je faisais
+jouer auprès de lui, comme avec un réflecteur
+maladroit, et sans réussir à l'appliquer exactement
+sur lui, l'idée qu'il était le prince de Saxe et allait
+voir la duchesse de Guermantes. Et, bien qu'il fût
+seul, cette idée extérieure à lui, impalpable,
+immense
+et saccadée comme une projection, semblait le
+précéder
+et le conduire comme cette Divinité, invisible
+pour le reste des hommes, qui se tient auprès du
+guerrier grec.</p>
+
+<p>Je gagnai ma place, tout en cherchant à retrouver
+un vers de <i>Phèdre</i> dont je ne me souvenais pas
+exactement.
+Tel que je me le récitais, il n'avait pas le nombre
+de pieds voulus, mais comme je n'essayai pas de
+les compter, entre son déséquilibre et un vers classique
+il me semblait qu'il n'existait aucune commune
+mesure. Je n'aurais pas été étonné qu'il
+eût fallu
+ôter plus de six syllabes à cette phrase monstrueuse
+pour en faire un vers de douze pieds. Mais tout à
+coup je me le rappelai, les irréductibles
+aspérités
+d'un monde inhumain s'anéantirent magiquement;
+les syllabes du vers remplirent aussitôt la mesure
+d'un alexandrin, ce qu'il avait de trop se dégagea
+avec autant d'aisance et de souplesse qu'une bulle
+d'air qui vient crever à la surface de l'eau. Et en
+effet cette énormité avec laquelle j'avais lutté
+n'était
+qu'un seul pied.</p>
+
+<p>Un certain nombre de fauteuils d'orchestre avaient
+été mis en vente au bureau et achetés par des
+snobs
+ou des curieux qui voulaient contempler des gens
+qu'ils n'auraient pas d'autre occasion de voir de près.
+Et c'était bien, en effet, un peu de leur vraie vie mondaine
+habituellement cachée qu'on pourrait considérer
+publiquement, car la princesse de Parme ayant placé
+elle-même parmi ses amis les loges, les balcons et les
+baignoires, la salle était comme un salon où chacun
+changeait de place, allait s'asseoir ici ou là, près
+d'une
+amie.</p>
+
+<p>A côté de moi étaient des gens vulgaires qui, ne
+connaissant pas les abonnés, voulaient montrer qu'ils
+étaient capables de les reconnaître et les nommaient
+tout haut. Ils ajoutaient que ces abonnés venaient
+ici comme dans leur salon, voulant dire par là qu'ils
+ne faisaient pas attention aux pièces
+représentées.
+Mais c'est le contraire qui avait lieu. Un étudiant
+génial qui a pris un fauteuil pour entendre la Berma
+ne pense qu'à ne pas salir ses gants, à ne pas
+gêner,
+à se concilier le voisin que le hasard lui a donné,
+poursuivre d'un sourire intermittent le regard fugace,
+à fuir d'un air impoli le regard rencontré d'une
+personne de connaissance qu'il a découverte dans la
+salle et qu'après mille perplexités il se décide
+à aller
+saluer au moment où les trois coups, en retentissant
+avant qu'il soit arrivé jusqu'à elle, le forcent à
+s'enfuir
+comme les Hébreux dans la mer Rouge entre les
+flots houleux des spectateurs et des spectatrices qu'il
+a fait lever et dont il déchire les robes ou écrase les
+bottines. Au contraire, c'était parce que les gens du
+monde étaient dans leurs loges (derrière le balcon en
+terrasse), comme dans de petits salons suspendus
+dont une cloison eût été enlevée, ou dans de
+petits
+cafés où l'on va prendre une bavaroise, sans être
+intimidé par les glaces encadrées d'or, et les
+sièges
+rouges de l'établissement du genre napolitain; c'est
+parce qu'ils posaient une main indifférente sur les
+fûts dorés des colonnes qui soutenaient ce temple
+de l'art lyrique, c'est parce qu'ils n'étaient pas émus
+des honneurs excessifs que semblaient leur rendre
+deux figures sculptées qui tendaient vers les loges des
+palmes et des lauriers, que seuls ils auraient eu l'esprit
+libre pour écouter la pièce si seulement ils avaient
+eu de l'esprit.</p>
+
+<p>D'abord il n'y eut que de vagues ténèbres où on
+rencontrait tout d'un coup, comme le rayon d'une
+pierre précieuse qu'on ne voit pas, la phosphorescence
+de deux yeux célèbres, ou, comme un médaillon
+d'Henri IV détaché sur un fond noir, le profil
+incliné
+du duc d'Aumale, à qui une dame invisible criait:
+&laquo;Que Monseigneur me permette de lui ôter son
+pardessus&raquo;,
+cependant que le prince répondait: &laquo;Mais
+voyons, comment donc, Madame d'Ambresac.&raquo; Elle
+le faisait malgré cette vague défense et était
+enviée
+par tous à cause d'un pareil honneur.</p>
+
+<p>Mais, dans les autres baignoires, presque partout,
+les blanches déités qui habitaient ces sombres
+séjours
+s'étaient réfugiées contre les parois obscures et
+restaient
+invisibles. Cependant, au fur et à mesure que
+le spectacle s'avançait, leurs formes vaguement humaines
+se détachaient mollement l'une après l'autre
+des profondeurs de la nuit qu'elles tapissaient et,
+s'élevant vers le jour, laissaient émerger leurs corps
+demi-nus, et venaient s'arrêter à la limite verticale et
+à la surface clair-obscur où leurs brillants visages
+apparaissaient derrière le déferlement rieur,
+écumeux
+et léger de leurs éventails de plumes, sous leurs
+chevelures de pourpre emmêlées de perles que semblait
+avoir courbées l'ondulation du flux; après
+commençaient les fauteuils d'orchestre, le séjour des
+mortels à jamais séparé du sombre et transparent
+royaume auquel ça et là servaient de frontière,
+dans
+leur surface liquide et pleine, les yeux limpides et
+réfléchissant des déesses des eaux. Car les
+strapontins
+du rivage, les formes des monstres de l'orchestre se
+peignaient dans ces yeux suivant les seules lois de
+l'optique et selon leur angle d'incidence, comme il
+arrive pour ces deux parties de la réalité
+extérieure
+auxquelles, sachant qu'elles ne possèdent pas, si rudimentaire
+soit-elle, d'âme analogue à la nôtre, nous
+nous jugerions insensés d'adresser un sourire ou un
+regard: les minéraux et les personnes avec qui nous
+ne sommes pas en relations. En deçà, au contraire,
+de la limite de leur domaine, les radieuses filles
+de la mer se retournaient à tout moment en souriant
+vers des tritons barbus pendus aux anfractuosités de
+l'abîme, ou vers quelque demi-dieu aquatique ayant
+pour crâne un galet poli sur lequel le flot avait ramené
+une algue lisse et pour regard un disque en cristal de
+roche. Elles se penchaient vers eux, elles leur offraient
+des bonbons; parfois le flot s'entr'ouvrait devant une
+nouvelle néréide qui, tardive, souriante et confuse,
+venait de s'épanouir du fond de l'ombre; puis l'acte
+fini, n'espérant plus entendre les rumeurs mélodieuses
+de la terre qui les avaient attirées à la surface,
+plongeant
+toutes à la fois, les diverses soeurs disparaissaient
+dans la nuit. Mais de toutes ces retraites au seuil
+desquelles le souci léger d'apercevoir les oeuvres des
+hommes amenait les déesses curieuses, qui ne se
+laissent pas approcher, la plus célèbre était le
+bloc
+de demi-obscurité connu sous le nom de baignoire
+de la princesse de Guermantes.</p>
+
+<p>Comme une grande déesse qui préside de loin aux
+jeux des divinités inférieures, la princesse était
+restée
+volontairement un peu au fond sur un canapé latéral,
+rouge comme un rocher de corail, à côté d'une large
+réverbération vitreuse qui était probablement une
+glace et faisait penser à quelque section qu'un rayon
+aurait pratiquée, perpendiculaire, obscure et liquide,
+dans le cristal ébloui des eaux. A la fois plume et
+corolle, ainsi que certaines floraisons marines, une
+grande fleur blanche, duvetée comme une aile, descendait
+du front de la princesse le long d'une de ses joues
+dont elle suivait l'inflexion avec une souplesse coquette,
+amoureuse et vivante, et semblait l'enfermer
+à demi comme un oeuf rose dans la douceur d'un nid
+d'alcyon. Sur la chevelure de la princesse, et s'abaissant
+jusqu'à ses sourcils, puis reprise plus bas à la
+hauteur de sa gorge, s'étendait une résille faite de ces
+coquillages blancs qu'on pêche dans certaines mers
+australes et qui étaient mêlés à des perles,
+mosaïque
+marine à peine sortie des vagues qui par moment se
+trouvait plongée dans l'ombre au fond de laquelle,
+même alors, une présence humaine était
+révélée par
+la motilité éclatante des yeux de la princesse. La
+beauté qui mettait celle-ci bien au-dessus des autres
+filles fabuleuses de la pénombre n'était pas tout
+entière
+matériellement et inclusivement inscrite dans sa
+nuque, dans ses épaules, dans ses bras, dans sa taille.
+Mais la ligne délicieuse et inachevée de celle-ci
+était
+l'exact point de départ, l'amorce inévitable de lignes
+invisibles en lesquelles l'oeil ne pouvait s'empêcher
+de les prolonger, merveilleuses, engendrées autour de
+la femme comme le spectre d'une figure idéale projetée
+sur les ténèbres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la princesse de Guermantes, dit ma voisine
+au monsieur qui était avec elle, en ayant soin de
+mettre devant le mot princesse plusieurs <i>p</i> indiquant
+que cette appellation était risible. Elle n'a pas
+économisé
+ses perles. Il me semble que si j'en avais autant,
+je n'en ferais pas un pareil étalage; je ne trouve pas
+que cela ait l'air comme il faut.</p>
+
+<p>Et cependant, en reconnaissant la princesse, tous
+ceux qui cherchaient à savoir qui était dans la salle
+sentaient se relever dans leur coeur le trône légitime
+de la beauté. En effet, pour la duchesse de Luxembourg,
+pour Mme de Morienval, pour Mme de Saint-Euverte,
+pour tant d'autres, ce qui permettait d'identifier
+leur visage, c'était la connexité d'un gros nez
+rouge avec un bec de lièvre, ou de deux joues ridées
+avec une fine moustache. Ces traits étaient d'ailleurs
+suffisants pour charmer, puisque, n'ayant que la
+valeur conventionnelle d'une écriture, ils donnaient
+à lire un nom célèbre et qui imposait; mais aussi,
+ils
+finissaient par donner l'idée que la laideur a quelque
+chose d'aristocratique, et qu'il est indifférent que le
+visage d'une grande dame, s'il est distingué, soit beau.
+Mais comme certains artistes qui, au lieu des lettres
+de leur nom, mettent au bas de leur toile une forme
+belle par elle-même, un papillon, un lézard, une
+fleur, de même c'était la forme d'un corps et d'un
+visage délicieux que la princesse apposait à l'angle de
+sa loge, montrant par là que la beauté peut être la
+plus
+noble des signatures; car la présence de Mme de
+Guermantes, qui n'amenait au théâtre que des personnes
+qui le reste du temps faisaient partie de son
+intimité, était, aux yeux des amateurs d'aristocratie,
+le meilleur certificat d'authenticité du tableau que
+présentait sa baignoire, sorte d'évocation d'une
+scène
+de la vie familière et spéciale de la princesse dans ses
+palais de Munich et de Paris.</p>
+
+<p>Notre imagination étant comme un orgue de Barbarie
+détraqué qui joue toujours autre chose que l'air
+indiqué, chaque fois que j'avais entendu parler de la
+princesse de Guermantes-Bavière, le souvenir de certaines
+oeuvres du XVIe siècle avait commencé à chanter
+en moi. Il me fallait l'en dépouiller maintenant que
+je la voyais, en train d'offrir des bonbons glacés à un
+gros monsieur en frac. Certes j'étais bien loin d'en
+conclure qu'elle et ses invités fussent des êtres pareils
+aux autres. Je comprenais bien que ce qu'ils faisaient
+là n'était qu'un jeu, et que pour préluder aux
+actes
+de leur vie véritable (dont sans doute ce n'est pas ici
+qu'ils vivaient la partie importante) ils convenaient
+en vertu des rites ignorés de moi, ils feignaient d'offrir
+et de refuser des bonbons, geste dépouillé de sa
+signification
+et réglé d'avance comme le pas d'une danseuse
+qui tour à tour s'élève sur sa pointe et tourne
+autour
+d'une écharpe. Qui sait? peut-être au moment où
+elle offrait ses bonbons, la Déesse disait-elle sur ce ton
+d'ironie (car je la voyais sourire): &laquo;Voulez-vous des
+bonbons?&raquo; Que m'importait? J'aurais trouvé d'un
+délicieux raffinement la sécheresse voulue, à la
+Mérimée
+ou à la Meilhac, de ces mots adressés par une
+déesse
+à un demi-dieu qui, lui, savait quelles étaient les
+pensées sublimes que tous deux résumaient, sans
+doute pour le moment où ils se remettraient à vivre
+leur vraie vie et qui, se prêtant à ce jeu,
+répondait
+avec la même mystérieuse malice: &laquo;Oui, je veux bien
+une cerise.&raquo; Et j'aurais écouté ce dialogue avec la
+même avidité que telle scène du <i>Mari de la
+Débutante</i>,
+où l'absence de poésie, de grandes pensées, choses
+si
+familières pour moi et que je suppose que Meilhac
+eût été mille fois capable d'y mettre, me semblait
+à elle seule une élégance, une
+élégance conventionnelle,
+et par là d'autant plus mystérieuse et plus
+instructive.</p>
+
+<p>&mdash;Ce gros-là, c'est le marquis de Ganançay, dit
+d'un air renseigné mon voisin qui avait mal entendu
+le nom chuchoté derrière lui.</p>
+
+<p>Le marquis de Palancy, le cou tendu, la figure
+oblique, son gros oeil rond collé contre le verre du
+monocle, se déplaçait lentement dans l'ombre transparente
+et paraissait ne pas plus voir le public de l'orchestre
+qu'un poisson qui passe, ignorant de la foule
+des visiteurs curieux, derrière la cloison vitrée d'un
+aquarium. Par moment il s'arrêtait, vénérable,
+soufflant et moussu, et les spectateurs n'auraient pu
+dire s'il souffrait, dormait, nageait, était en train de
+pondre ou respirait seulement. Personne n'excitait en
+moi autant d'envie que lui, à cause de l'habitude qu'il
+avait l'air d'avoir de cette baignoire et de l'indifférence
+avec laquelle il laissait la princesse lui tendre des
+bonbons; elle jetait alors sur lui un regard de ses
+beaux yeux taillés dans un diamant que semblaient
+bien fluidifier, à ces moments-là, l'intelligence et
+l'amitié, mais qui, quand ils étaient au repos,
+réduits
+à leur pure beauté matérielle, à leur seul
+éclat minéralogique,
+si le moindre réflexe les déplaçait
+légèrement,
+incendiaient la profondeur du parterre de feux inhumains,
+horizontaux et splendides. Cependant, parce
+que l'acte de <i>Phèdre</i> que jouait la Berma allait
+commencer,
+la princesse vint sur le devant de la baignoire;
+alors, comme si elle-même était une apparition de
+théâtre, dans la zone différente de lumière
+qu'elle
+traversa, je vis changer non seulement la couleur mais
+la matière de ses parures. Et dans la baignoire
+asséchée,
+émergée, qui n'appartenait plus au monde des eaux,
+la princesse cessant d'être une néréide apparut
+enturbannée
+de blanc et de bleu comme quelque merveilleuse
+tragédienne costumée en Zaïre ou peut-être en
+Orosmane; puis quand elle se fut assise au premier
+rang, je vis que le doux nid d'alcyon qui protégeait
+tendrement la nacre rose de ses joues était, douillet,
+éclatant et velouté, un immense oiseau de paradis.</p>
+
+<p>Cependant mes regards furent détournés de la
+baignoire de la princesse de Guermantes par une
+petite femme mal vêtue, laide, les yeux en feu, qui
+vint, suivie de deux jeunes gens, s'asseoir à quelques
+places de moi. Puis le rideau se leva. Je ne pus constater
+sans mélancolie qu'il ne me restait rien de mes
+dispositions d'autrefois quand, pour ne rien perdre du
+phénomène extraordinaire que j'aurais été
+contempler
+au bout du monde, je tenais mon esprit préparé
+comme ces plaques sensibles que les astronomes vont
+installer en Afrique, aux Antilles, en vue de l'observation
+scrupuleuse d'une comète ou d'une éclipse;
+quand je tremblais que quelque nuage (mauvaise
+disposition de l'artiste, incident dans le public) empêchât
+le spectacle de se produire dans son maximum
+d'intensité; quand j'aurais cru ne pas y assister dans
+les meilleures conditions si je ne m'étais pas rendu dans
+le théâtre même qui lui était consacré
+comme un
+autel, où me semblaient alors faire encore partie,
+quoique partie accessoire, de son apparition sous le
+petit rideau rouge, les contrôleurs à oeillet blanc
+nommés par elle, le soubassement de la nef au-dessus
+d'un parterre plein de gens mal habillés, les ouvreuses
+vendant un programme avec sa photographie, les
+marronniers du square, tous ces compagnons, ces
+confidents de mes impressions d'alors et qui m'en
+semblaient inséparables. <i>Phèdre</i>, la
+&laquo;Scène de la Déclaration&raquo;,
+la Berma avaient alors pour moi une sorte
+d'existence absolue. Situées en retrait du monde de
+l'expérience courante, elles existaient par elles-mêmes,
+il me fallait aller vers elles, je pénétrerais d'elles ce
+que
+je pourrais, et en ouvrant mes yeux et mon âme tout
+grands j'en absorberais encore bien peu. Mais comme
+la vie me paraissait agréable! l'insignifiance de celle
+que je menais n'avait aucune importance, pas plus
+que les moments où on s'habille, où on se prépare
+pour
+sortir, puisque au delà existait, d'une façon absolue,
+bonnes et difficiles à approcher, impossibles à
+posséder
+tout entières, ces réalités plus solides, <i>Phèdre</i>,
+la
+manière dont disait la Berma. Saturé par ces
+rêveries
+sur la perfection dans l'art dramatique desquelles
+on eût pu extraire alors une dose importante, si l'on
+avait dans ces temps-là analysé mon esprit à
+quelque
+minute du jour et peut-être de la nuit que ce fût,
+j'étais comme une pile qui développe son
+électricité.
+Et il était arrivé un moment où malade, même
+si
+j'avais cru en mourir, il aurait fallu que j'allasse
+entendre la Berma. Mais maintenant, comme une
+colline qui au loin semble faite d'azur et qui de près
+rentre dans notre vision vulgaire des choses, tout cela
+avait quitté le monde de l'absolu et n'était plus qu'une
+chose pareille aux autres, dont je prenais connaissance
+parce que j'étais là, les artistes étaient des
+gens de
+même essence que ceux que je connaissais, tâchant de
+dire le mieux possible ces vers de <i>Phèdre</i> qui, eux, ne
+formaient plus une essence sublime et individuelle,
+séparée de tout, mais des vers plus ou moins
+réussis,
+prêts à rentrer dans l'immense matière de vers
+français
+où ils étaient mêlés. J'en éprouvais
+un découragement
+d'autant plus profond que si l'objet de mon désir
+têtu et agissant n'existait plus, en revanche les mêmes
+dispositions à une rêverie fixe, qui changeait
+d'année
+en année, mais me conduisait à une impulsion brusque,
+insoucieuse du danger, persistaient. Tel jour où,
+malade, je partais pour aller voir dans un château
+un tableau d'Elstir, une tapisserie gothique, ressemblait
+tellement au jour où j'avais dû partir pour
+Venise, à celui où j'étais allé entendre la
+Berma, ou
+parti pour Balbec, que d'avance je sentais que l'objet
+présent de mon sacrifice me laisserait indifférent au
+bout de peu de temps, que je pourrais alors passer
+très près de lui sans aller regarder ce tableau, ces
+tapisseries pour lesquelles j'eusse en ce moment
+affronté tant de nuits sans sommeil, tant de crises
+douloureuses. Je sentais par l'instabilité de son objet
+la vanité de mon effort, et en même temps son
+énormité
+à laquelle je n'avais pas cru, comme ces neurasthéniques
+dont on double la fatigue en leur faisant remarquer
+qu'ils sont fatigués. En attendant, ma songerie
+donnait du prestige à tout ce qui pouvait se rattacher
+à elle. Et même dans mes désirs les plus charnels
+toujours orientés d'un certain côté,
+concentrés autour
+d'un même rêve, j'aurais pu reconnaître comme premier
+moteur une idée, une idée à laquelle j'aurais
+sacrifié ma vie, et au point le plus central de laquelle,
+comme dans mes rêveries pendant les après-midi de
+lecture au jardin à Combray, était l'idée de
+perfection.</p>
+
+<p>Je n'eus plus la même indulgence qu'autrefois pour
+les justes intentions de tendresse ou de colère que
+j'avais remarquées alors dans le débit et le jeu
+d'Aricie,
+d'Ismène et d'Hippolyte. Ce n'est pas que ces
+artistes&mdash;c'étaient
+les mêmes&mdash;ne cherchassent toujours avec
+la même intelligence à donner ici à leur voix une
+inflexion caressante ou une ambiguïté calculée,
+là à
+leurs gestes une ampleur tragique ou une douceur
+suppliante. Leurs intonations commandaient à cette
+voix: &laquo;Sois douce, chante comme un rossignol, caresse&raquo;;
+ou au contraire: &laquo;Fais-toi furieuse&raquo;, et alors
+se précipitaient sur elle pour tâcher de l'emporter
+dans leur frénésie. Mais elle, rebelle, extérieure
+à leur
+diction, restait irréductiblement leur voix naturelle,
+avec ses défauts ou ses charmes matériels, sa
+vulgarité
+ou son affectation quotidiennes, et étalait ainsi
+un ensemble de phénomènes acoustiques ou sociaux
+que n'avait pas altéré le sentiment des vers
+récités.</p>
+
+<p>De même le geste de ces artistes disait à leurs bras,
+leur péplum: &laquo;Soyez majestueux.&raquo; Mais les membres
+insoumis laissaient se pavaner entre l'épaule et le
+coude un biceps qui ne savait rien du rôle; ils continuaient
+à exprimer l'insignifiance de la vie de tous les
+jours et à mettre en lumière, au lieu des nuances
+raciniennes,
+des connexités musculaires; et la draperie
+qu'ils soulevaient retombait selon une verticale où ne
+le disputait aux lois de la chute des corps qu'une souplesse
+insipide et textile. A ce moment la petite dame
+qui était près de moi s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Pas un applaudissement! Et comme elle est
+ficelée! Mais elle est trop vieille, elle ne peut plus, on
+renonce dans ces cas-là.</p>
+
+<p>Devant les &laquo;chut&raquo; des voisins, les deux jeunes gens
+qui étaient avec elle tâchèrent de la faire tenir
+tranquille,
+et sa fureur ne se déchaînait plus que dans ses
+yeux. Cette fureur ne pouvait d'ailleurs s'adresser
+qu'au succès, à la gloire, car la Berma qui avait
+gagné
+tant d'argent n'avait que des dettes. Prenant toujours
+des rendez-vous d'affaires ou d'amitié auxquels elle ne
+pouvait pas se rendre, elle avait dans toutes les rues
+des chasseurs qui couraient décommander dans les
+hôtels des appartements retenus à l'avance et qu'elle
+ne venait jamais occuper, des océans de parfums pour
+laver ses chiennes, des dédits à payer à tous les
+directeurs.
+A défaut de frais plus considérables, et moins
+voluptueuse que Cléopâtre, elle aurait trouvé le
+moyen
+de manger en pneumatiques et en voitures de l'Urbaine
+des provinces et des royaumes. Mais la petite
+dame était une actrice qui n'avait pas eu de chance
+et avait voué une haine mortelle à la Berma. Celle-ci
+venait d'entrer en scène. Et alors, ô miracle, comme
+ces leçons que nous nous sommes vainement épuisés
+à apprendre le soir et que nous retrouvons en nous,
+sues par coeur, après que nous avons dormi, comme
+aussi ces visages des morts que les efforts passionnés
+de notre mémoire poursuivent sans les retrouver, et
+qui, quand nous ne pensons plus à eux, sont là devant
+nos yeux, avec la ressemblance de la vie, le talent de
+la Berma qui m'avait fui quand je cherchais si avidement
+à en saisir l'essence, maintenant, après ces
+années d'oubli, dans cette heure d'indifférence,
+s'imposait
+avec la force de l'évidence à mon admiration.
+Autrefois, pour tâcher d'isoler ce talent, je défalquais
+en quelque sorte de ce que j'entendais le rôle lui-même,
+le rôle, partie commune à toutes les actrices
+qui jouaient <i>Phèdre</i> et que j'avais étudié
+d'avance pour
+que je fusse capable de le soustraire, de ne recueillir
+comme résidu que le talent de Mme Berma. Mais ce
+talent que je cherchais à apercevoir en dehors du rôle,
+il ne faisait qu'un avec lui. Tel pour un grand musicien
+(il paraît que c'était le cas pour Vinteuil quand il
+jouait du piano), son jeu est d'un si grand pianiste
+qu'on ne sait même plus si cet artiste est pianiste du
+tout, parce que (n'interposant pas tout cet appareil
+d'efforts musculaires, ça et là couronnés de
+brillants
+effets, toute cette éclaboussure de notes où du moins
+l'auditeur qui ne sait où se prendre croit trouver le
+talent dans sa réalité matérielle, tangible) ce
+jeu est
+devenu si transparent, si rempli de ce qu'il interprète,
+que lui-même on ne le voit plus, et qu'il n'est
+plus qu'une fenêtre qui donne sur un chef-d'oeuvre.
+Les intentions entourant comme une bordure majestueuse
+ou délicate la voix et la mimique d'Aricie,
+d'Ismène, d'Hippolyte, j'avais pu les distinguer; mais
+Phèdre se les était intériorisées, et mon
+esprit n'avait
+pas réussi à arracher à la diction et aux
+attitudes,
+à appréhender dans l'avare simplicité de leurs
+surfaces
+unies, ces trouvailles, ces effets qui n'en dépassaient
+pas, tant ils s'y étaient profondément
+résorbés. La voix
+de la Berma, en laquelle ne subsistait plus un seul
+déchet de matière inerte et réfractaire à
+l'esprit, ne
+laissait pas discerner autour d'elle cet excédent de
+larmes qu'on voyait couler, parce qu'elles n'avaient
+pu s'y imbiber, sur la voix de marbre d'Aricie ou
+d'Ismène, mais avait été délicatement
+assouplie en
+ses moindres cellules comme l'instrument d'un grand
+violoniste chez qui on veut, quand on dit qu'il a un
+beau son, louer non pas une particularité physique
+mais une supériorité d'âme; et comme dans le
+paysage
+antique où à la place d'une nymphe disparue il y a
+une source inanimée, une intention discernable et
+concrète s'y était changée en quelque
+qualité du
+timbre, d'une limpidité étrange, appropriée et
+froide.
+Les bras de la Berma que les vers eux-mêmes, de la
+même émission par laquelle ils faisaient sortir sa voix
+de ses lèvres, semblaient soulever sur sa poitrine,
+comme ces feuillages que l'eau déplace en s'échappant;
+son attitude en scène qu'elle avait lentement
+constituée, qu'elle modifierait encore, et qui était
+faite
+de raisonnements d'une autre profondeur que ceux
+dont on apercevait la trace dans les gestes de ses
+camarades, mais de raisonnements ayant perdu leur
+origine volontaire, fondus dans une sorte de rayonnement
+où ils faisaient palpiter, autour du personnage
+de Phèdre, des éléments riches et complexes, mais
+que
+le spectateur fasciné prenait, non pour une réussite de
+l'artiste mais pour une donnée de la vie; ces blancs
+voiles eux-mêmes, qui, exténués et fidèles,
+semblaient
+de la matière vivante et avoir été filés
+par la souffrance
+mi-païenne, mi-janséniste, autour de laquelle ils se
+contractaient comme un cocon fragile et frileux; tout
+cela, voix, attitudes, gestes, voiles, n'étaient, autour de
+ce corps d'une idée qu'est un vers (corps qui, au contraire
+des corps humains, n'est pas devant l'âme
+comme un obstacle opaque qui empêche de l'apercevoir
+mais comme un vêtement purifié, vivifié où
+elle se
+diffuse et où on la retrouve), que des enveloppes
+supplémentaires qui, au lieu de la cacher, rendaient
+plus splendidement l'âme qui se les était
+assimilées
+et s'y était répandue, que des coulées de
+substances
+diverses, devenues translucides, dont la superposition
+ne fait que réfracter plus richement le rayon central et
+prisonnier qui les traverse et rendre plus étendue,
+plus précieuse et plus belle la matière imbibée de
+flamme où il est engainé. Telle l'interprétation
+de la
+Berma était, autour de l'oeuvre, une seconde oeuvre
+vivifiée aussi par le génie.</p>
+
+<p>Mon impression, à vrai dire, plus agréable que celle
+d'autrefois, n'était pas différente. Seulement je ne la
+confrontais plus à une idée préalable, abstraite
+et
+fausse, du génie dramatique, et je comprenais que le
+génie dramatique, c'était justement cela. Je pensais
+tout à l'heure que, si je n'avais pas eu de plaisir la
+première fois que j'avais entendu la Berma, c'est que,
+comme jadis quand je retrouvais Gilberte aux
+Champs-Élysées,
+je venais à elle avec un trop grand désir.
+Entre les deux déceptions il n'y avait peut-être pas
+seulement cette ressemblance, une autre aussi, plus
+profonde. L'impression que nous cause une personne,
+une oeuvre (ou une interprétation) fortement
+caractérisées,
+est particulière. Nous avons apporté avec
+nous les idées de &laquo;beauté&raquo;, &laquo;largeur de
+style&raquo;,
+&laquo;pathétique&raquo;, que nous pourrions à la rigueur
+avoir
+l'illusion de reconnaître dans la banalité d'un talent,
+d'un visage corrects, mais notre esprit attentif a devant
+lui l'insistance d'une forme dont il ne possède pas
+l'équivalent intellectuel, dont il lui faut dégager
+l'inconnu.
+Il entend un son aigu, une intonation bizarrement
+interrogative. Il se demande: &laquo;Est-ce beau?
+ce que j'éprouve, est-ce de l'admiration? est-ce cela
+la richesse de coloris, la noblesse, la puissance?&raquo;
+Et ce qui lui répond de nouveau, c'est une voix aiguë,
+c'est un ton curieusement questionneur, c'est l'impression
+despotique causée par un être qu'on ne connaît
+pas, toute matérielle, et dans laquelle aucun espace
+vide n'est laissé pour la &laquo;largeur de
+l'interprétation&raquo;.
+Et à cause de cela ce sont les oeuvres vraiment belles,
+si elles sont sincèrement écoutées, qui doivent le
+plus
+nous décevoir, parce que, dans la collection de nos
+idées, il n'y en a aucune qui réponde à une
+impression
+individuelle.</p>
+
+<p>C'était précisément ce que me montrait le jeu
+de la
+Berma. C'était bien cela, la noblesse, l'intelligence de
+la diction. Maintenant je me rendais compte des
+mérites d'une interprétation large, poétique,
+puissante;
+ou plutôt, c'était cela à quoi on a convenu de
+décerner
+ces titres, mais comme on donne le nom de Mars, de
+Vénus, de Saturne à des étoiles qui n'ont rien de
+mythologique. Nous sentons dans un monde, nous
+pensons, nous nommons dans un autre, nous pouvons
+entre les deux établir une concordance mais non combler
+l'intervalle. C'est bien un peu, cet intervalle, cette
+faille, que j'avais à franchir quand, le premier jour où
+j'étais allé voir jouer la Berma, l'ayant
+écoutée de
+toutes mes oreilles, j'avais eu quelque peine à rejoindre
+mes idées de &laquo;noblesse d'interprétation&raquo;,
+d'&laquo;originalité&raquo;
+et n'avais éclaté en applaudissements qu'après
+un moment de vide, et comme s'ils naissaient non pas
+de mon impression même, mais comme si je les rattachais
+à mes idées préalables, au plaisir que j'avais
+me dire: &laquo;J'entends enfin la Berma.&raquo; Et la
+différence
+qu'il y a entre une personne, une oeuvre fortement
+individuelle et l'idée de beauté existe aussi grande
+entre ce qu'elles nous font ressentir et les idées d'amour,
+d'admiration. Aussi ne les reconnaît-on pas. Je n'avais
+pas eu de plaisir à entendre la Berma (pas plus que
+je n'en avais à voir Gilberte). Je m'étais dit: &laquo;Je
+ne
+l'admire donc pas.&raquo; Mais cependant je ne songeais
+alors qu'à approfondir le jeu de la Berma, je n'étais
+préoccupé que de cela, je tâchais d'ouvrir ma
+pensée
+le plus largement possible pour recevoir tout ce qu'il
+contenait. Je comprenais maintenant que c'était justement
+cela: admirer.</p>
+
+<p>Ce génie dont l'interprétation de la Berma
+n'était
+seulement que la révélation, était-ce bien
+seulement le
+génie de Racine?</p>
+
+<p>Je le crus d'abord. Je devais être détrompé, une
+fois l'acte de <i>Phèdre</i> fini, après les rappels du
+public,
+pendant lesquels la vieille actrice rageuse, redressant
+sa taille minuscule, posant son corps de biais, immobilisa
+les muscles de son visage, et plaça ses bras en
+croix sur sa poitrine pour montrer qu'elle ne se mêlait
+pas aux applaudissements des autres et rendre plus
+évidente une protestation qu'elle jugeait sensationnelle,
+mais qui passa inaperçue. La pièce suivante
+était une des nouveautés qui jadis me semblaient,
+cause du défaut de célébrité, devoir
+paraître minces,
+particulières, dépourvues qu'elles étaient
+d'existence
+en dehors de la représentation qu'on en donnait.
+Mais je n'avais pas comme pour une pièce classique
+cette déception de voir l'éternité d'un
+chef-d'oeuvre
+ne tenir que la longueur de la rampe et la durée d'une
+représentation qui l'accomplissait aussi bien qu'une
+pièce de circonstance. Puis à chaque tirade que je
+sentais que le public aimait et qui serait un jour
+fameuse, à défaut de la célébrité
+qu'elle n'avait pu
+avoir dans le passé, j'ajoutais celle qu'elle aurait dans
+l'avenir, par un effort d'esprit inverse de celui qui
+consiste à se représenter des chefs-d'oeuvre au temps
+de leur grêle apparition, quand leur titre qu'on n'avait
+encore jamais entendu ne semblait pas devoir être mis
+un jour, confondu dans une même lumière, à
+côté de
+ceux des autres oeuvres de l'auteur. Et ce rôle serait
+mis un jour dans la liste de ses plus beaux, auprès
+de celui de Phèdre. Non qu'en lui-même il ne fût
+dénué
+de toute valeur littéraire; mais la Berma y était aussi
+sublime que dans <i>Phèdre</i>. Je compris alors que l'oeuvre
+de l'écrivain n'était pour la tragédienne qu'une
+matière,
+à peu près indifférente en soi-même, pour la
+création de son chef-d'oeuvre d'interprétation, comme
+le grand peintre que j'avais connu à Balbec, Elstir,
+avait trouvé le motif de deux tableaux qui se valent,
+dans un bâtiment scolaire sans caractère et dans une
+cathédrale qui est, par elle-même, un chef-d'oeuvre.
+Et comme le peintre dissout maison, charrette, personnages,
+dans quelque grand effet de lumière qui les
+fait homogènes, la Berma étendait de vastes nappes
+de terreur, de tendresse, sur les mots fondus également,
+tous aplanis ou relevés, et qu'une artiste médiocre
+eût détachés l'un après l'autre. Sans doute
+chacun avait une inflexion propre, et la diction de
+la Berma n'empêchait pas qu'on perçut le vers.
+N'est-ce pas déjà un premier élément de
+complexité
+ordonnée, de beauté, quand en entendant une rime,
+c'est-à-dire quelque chose qui est à la fois pareil et
+autre que la rime précédente, qui est motivé par
+elle,
+mais y introduit la variation d'une idée nouvelle, on
+sent deux systèmes qui se superposent, l'un de pensée,
+l'autre de métrique? Mais la Berma faisait pourtant
+entrer les mots, même les vers, même les
+&laquo;tirades&raquo;,
+dans des ensembles plus vastes qu'eux-mêmes, à la
+frontière desquels c'était un charme de les voir
+obligés
+de s'arrêter, s'interrompre; ainsi un poète prend plaisir
+à faire hésiter un instant, à la rime, le mot qui
+va
+s'élancer et un musicien à confondre les mots divers
+du livret dans un même rythme qui les contrarie et les
+entraîne. Ainsi dans les phrases du dramaturge moderne
+comme dans les vers de Racine, la Berma savait
+introduire ces vastes images de douleur, de noblesse,
+de passion, qui étaient ses chefs-d'oeuvre à elle, et
+où on la reconnaissait comme, dans des portraits qu'il
+a peints d'après des modèles différents, on
+reconnaît
+un peintre.</p>
+
+<p>Je n'aurais plus souhaité comme autrefois de pouvoir
+immobiliser les attitudes de la Berma, le bel
+effet de couleur qu'elle donnait un instant seulement
+dans un éclairage aussitôt évanoui et qui ne se
+reproduisait
+pas, ni lui faire redire cent fois un vers. Je
+comprenais que mon désir d'autrefois était plus exigeant
+que la volonté du poète, de la tragédienne, du
+grand artiste décorateur qu'était son metteur en
+scène, et que ce charme répandu au vol sur un vers,
+ces gestes instables perpétuellement transformés, ces
+tableaux successifs, c'était le résultat fugitif, le but
+momentané, le mobile chef-d'oeuvre que l'art
+théâtral
+se proposait et que détruirait en voulant le fixer
+l'attention d'un auditeur trop épris. Même je ne
+tenais pas à venir un autre jour réentendre la Berma;
+j'étais satisfait d'elle; c'est quand j'admirais trop
+pour ne pas être déçu par l'objet de mon
+admiration,
+que cet objet fût Gilberte ou la Berma, que je demandais
+d'avance à l'impression du lendemain le plaisir
+que m'avait refusé l'impression de la veille. Sans
+chercher à approfondir la joie que je venais d'éprouver
+et dont j'aurais peut-être pu faire un plus fécond
+usage, je me disais comme autrefois certain de mes
+camarades de collège: &laquo;C'est vraiment la Berma que
+je mets en premier&raquo;, tout en sentant confusément
+que le génie de la Berma n'était peut-être pas
+traduit
+très exactement par cette affirmation de ma
+préférence
+et par cette place de &laquo;première&raquo;
+décernée,
+quelque calme d'ailleurs qu'elles m'apportassent.</p>
+
+<p>Au moment où cette seconde pièce commença, je
+regardai du côté de la baignoire de Mme de Guermantes.
+Cette princesse venait, par un mouvement générateur
+d'une ligne délicieuse que mon esprit poursuivait dans
+le vide, de tourner la tête vers le fond de la baignoire;
+les invités étaient debout, tournés aussi vers le
+fond,
+et entre la double haie qu'ils faisaient, dans son assurance
+et sa grandeur de déesse, mais avec une douceur
+inconnue que d'arriver si tard et de faire lever tout
+le monde au milieu de la représentation mêlait aux
+mousselines blanches dans lesquelles elle était
+enveloppée
+un air habilement naïf, timide et confus qui
+tempérait son sourire victorieux, la duchesse de
+Guermantes, qui venait d'entrer, alla vers sa cousine,
+fit une profonde révérence à un jeune homme blond
+qui était assis au premier rang et, se retournant
+vers les monstres marins et sacrés flottant au fond
+de l'antre, fit à ces demi-dieux du Jockey-Club&mdash;qui
+à ce moment-là, et particulièrement M. de Palancy,
+furent les hommes que j'aurais le plus aimé être&mdash;un
+bonjour familier de vieille amie, allusion à l'au
+jour le jour de ses relations avec eux depuis quinze
+ans. Je ressentais le mystère, mais ne pouvais déchiffrer
+l'énigme de ce regard souriant qu'elle adressait
+à ses amis, dans l'éclat bleuté dont il brillait
+tandis
+qu'elle abandonnait sa main aux uns et aux autres,
+et qui, si j'eusse pu en décomposer le prisme, en
+analyser les cristallisations, m'eût peut-être
+révélé
+l'essence de la vie inconnue qui y apparaissait à ce
+moment-là. Le duc de Guermantes suivait sa femme,
+les reflets de son monocle, le rire de sa dentition, la
+blancheur de son oeillet ou de son plastron plissé,
+écartant pour faire place à leur lumière ses
+sourcils,
+ses lèvres, son frac; d'un geste de sa main étendue
+qu'il abaissa sur leurs épaules, tout droit, sans bouger
+la tête, il commanda de se rasseoir aux monstres
+inférieurs qui lui faisaient place, et s'inclina
+profondément
+devant le jeune homme blond. On eût dit
+que la duchesse avait deviné que sa cousine dont elle
+raillait, disait-on, ce qu'elle appelait les exagérations
+(nom que de son point de vue spirituellement français
+et tout modéré prenaient vite la poésie et
+l'enthousiasme
+germaniques) aurait ce soir une de ces toilettes
+où la duchesse la trouvait &laquo;costumée&raquo;, et
+qu'elle
+avait voulu lui donner une leçon de goût. Au lieu
+des merveilleux et doux plumages qui de la tête de
+la princesse descendaient jusqu'à son cou, au lieu de
+sa résille de coquillages et de perles, la duchesse
+n'avait dans les cheveux qu'une simple aigrette qui
+dominant son nez busqué et ses yeux à fleur de tête
+avait l'air de l'aigrette d'un oiseau. Son cou et ses
+épaules sortaient d'un flot neigeux de mousseline sur
+lequel venait battre un éventail en plumes de cygne,
+mais ensuite la robe, dont le corsage avait pour seul
+ornement d'innombrables paillettes soit de métal, en
+baguettes et en grains, soit de brillants, moulait son
+corps avec une précision toute britannique. Mais si
+différentes que les deux toilettes fussent l'une de
+l'autre, après que la princesse eut donné à sa
+cousine
+la chaise qu'elle occupait jusque-là, on les vit, se
+retournant l'une vers l'autre, s'admirer réciproquement.</p>
+
+<p>Peut-être Mme de Guermantes aurait-elle le lendemain
+un sourire quand elle parlerait de la coiffure un
+peu trop compliquée de la princesse, mais certainement
+elle déclarerait que celle-ci n'en était pas moins
+ravissante et merveilleusement arrangée; et la princesse,
+qui, par goût, trouvait quelque chose d'un peu
+froid, d'un peu sec, d'un peu couturier, dans la façon
+dont s'habillait sa cousine, découvrirait dans cette
+stricte sobriété un raffinement exquis. D'ailleurs entre
+elles l'harmonie, l'universelle gravitation préétablie
+de leur éducation, neutralisaient les contrastes non seulement
+d'ajustement mais d'attitude. A ces lignes
+invisibles et aimantées que l'élégance des
+manières
+tendait entre elles, le naturel expansif de la princesse
+venait expirer, tandis que vers elles, la rectitude de la
+duchesse se laissait attirer, infléchir, se faisait douceur
+et charme. Comme dans la pièce que l'on était en train
+de représenter, pour comprendre ce que la Berma
+dégageait de poésie personnelle, on n'avait qu'à
+confier le rôle qu'elle jouait, et qu'elle seule pouvait
+jouer, à n'importe quelle autre actrice, le spectateur
+qui eût levé les yeux vers le balcon eût vu, dans
+deux
+loges, un &laquo;arrangement&raquo; qu'elle croyait rappeler
+ceux de la princesse de Guermantes, donner simplement
+à la baronne de Morienval l'air excentrique,
+prétentieux et mal élevé, et un effort à la
+fois
+patient
+et coûteux pour imiter les toilettes et le chic de la
+duchesse de Guermantes, faire seulement ressembler
+Mme de Cambremer à quelque pensionnaire provinciale,
+montée sur fil de fer, droite, sèche et pointue,
+un plumet de corbillard verticalement dressé dans les
+cheveux. Peut-être la place de cette dernière
+n'était-elle
+pas dans une salle où c'était seulement avec les
+femmes les plus brillantes de l'année que les loges
+(et même celles des plus hauts étages qui d'en bas
+semblaient de grosses bourriches piquées de fleurs
+humaines et attachées au cintre de la salle par les
+brides rouges de leurs séparations de velours) composaient
+un panorama éphémère que les morts, les
+scandales, les maladies, les brouilles modifieraient
+bientôt, mais qui en ce moment était immobilisé par
+l'attention, la chaleur, le vertige, la poussière,
+l'élégance
+et l'ennui, dans cette espèce d'instant éternel
+et tragique d'inconsciente attente et de calme engourdissement
+qui, rétrospectivement, semble avoir
+précédé
+l'explosion d'une bombe ou la première flamme
+d'un incendie.</p>
+
+<p>La raison pour quoi Mme de Cambremer se trouvait
+là était que la princesse de Parme, dénuée
+de snobisme
+comme la plupart des véritables altesses et, en revanche,
+dévorée par l'orgueil, le désir de la
+charité qui
+égalait chez elle le goût de ce qu'elle croyait les Arts,
+avait cédé çà et là quelques loges
+à des femmes comme
+Mme de Cambremer qui ne faisaient pas partie de la
+haute société aristocratique, mais avec lesquelles
+elle était en relations pour ses oeuvres de bienfaisance.
+Mme de Cambremer ne quittait pas des yeux la
+duchesse et la princesse de Guermantes, ce qui lui
+était d'autant plus aisé que, n'étant pas en
+relations
+véritables avec elles, elle ne pouvait avoir l'air de
+quêter un salut. Être reçue chez ces deux grandes
+dames était pourtant le but qu'elle poursuivait depuis
+dix ans avec une inlassable patience. Elle avait calculé
+qu'elle y serait sans doute parvenue dans cinq ans.
+Mais atteinte d'une maladie qui ne pardonne pas et
+dont, se piquant de connaissances médicales, elle
+croyait connaître le caractère inexorable, elle craignait
+de ne pouvoir vivre jusque-là. Elle était du moins
+heureuse ce soir-là de penser que toutes ces femmes
+qu'elle ne connaissait guère verraient auprès d'elle
+un homme de leurs amis, le jeune marquis de Beausergent,
+frère de Mme d'Argencourt, lequel fréquentait
+également les deux sociétés, et de la
+présence de
+qui les femmes de la seconde aimaient beaucoup à se
+parer sous les yeux de celles de la première. Il s'était
+assis derrière Mme de Cambremer sur une chaise
+placée en travers pour pouvoir lorgner dans les autres
+loges. Il y connaissait tout le monde et, pour saluer,
+avec la ravissante élégance de sa jolie tournure
+cambrée, de sa fine tête aux cheveux blonds, il soulevait
+à demi son corps redressé, un sourire à ses yeux
+bleus, avec un mélange de respect et de désinvolture,
+gravant ainsi avec précision dans le rectangle du plan
+oblique où il était placé comme une de ces
+vieilles
+estampes qui figurent un grand seigneur hautain et
+courtisan. Il acceptait souvent de la sorte d'aller au
+théâtre avec Mme de Cambremer; dans la salle et à
+la
+sortie, dans le vestibule, il restait bravement auprès
+d'elle au milieu de la foule des amies plus brillantes
+qu'il avait là et à qui il évitait de parler, ne
+voulant
+pas les gêner, et comme s'il avait été en mauvaise
+compagnie. Si alors passait la princesse de Guermantes,
+belle et légère comme Diane, laissant traîner
+derrière
+elle un manteau incomparable, faisant se détourner
+toutes les têtes et suivie par tous les yeux (par ceux
+de Mme de Cambremer plus que par tous les autres),
+M. de Beausergent s'absorbait dans une conversation
+avec sa voisine, ne répondait au sourire amical et
+éblouissant de la princesse que contraint et forcé et
+avec la réserve bien élevée et la charitable
+froideur
+de quelqu'un dont l'amabilité peut être devenue
+momentanément gênante.</p>
+
+<p>Mme de Cambremer n'eût-elle pas su que la baignoire
+appartenait à la princesse qu'elle eût cependant
+reconnu que Mme de Guermantes était l'invitée, à
+l'air d'intérêt plus grand qu'elle portait au spectacle
+de la scène et de la salle afin d'être aimable envers son
+hôtesse. Mais en même temps que cette force centrifuge,
+une force inverse développée par le même
+désir
+d'amabilité ramenait l'attention de la duchesse vers
+sa propre toilette, sur son aigrette, son collier, son
+corsage et, aussi vers celle de la princesse elle-même,
+dont la cousine semblait se proclamer la sujette,
+l'esclave, venue ici seulement pour la voir, prête à
+la suivre ailleurs s'il avait pris fantaisie à la titulaire
+de la loge de s'en aller, et ne regardant que comme
+composée d'étrangers curieux à considérer
+le reste de
+la salle où elle comptait pourtant nombre d'amis dans
+la loge desquels elle se trouvait d'autres semaines et
+à l'égard de qui elle ne manquait pas de faire preuve
+alors du même loyalisme exclusif, relativiste et
+hebdomadaire. Mme de Cambremer était étonnée de
+voir la duchesse ce soir. Elle savait que celle-ci restait
+très tard à Guermantes et supposait qu'elle y
+était
+encore. Mais on lui avait raconté que parfois, quand il
+y avait à Paris un spectacle qu'elle jugeait intéressant,
+Mme de Guermantes faisait atteler une de ses voitures
+aussitôt qu'elle avait pris le thé avec les chasseurs et,
+au soleil couchant, partait au grand trot, à travers
+la forêt crépusculaire, puis par la route, prendre le
+train à Combray pour être à Paris le soir.
+&laquo;Peut-être
+vient-elle de Guermantes exprès pour entendre la
+Berma&raquo;, pensait avec admiration Mme de Cambremer.
+Et elle se rappelait avoir entendu dire à Swann, dans
+ce jargon ambigu qu'il avait en commun avec M. de
+Charlus: &laquo;La duchesse est un des êtres les plus nobles
+de Paris, de l'élite la plus raffinée, la plus
+choisie.&raquo;
+Pour moi qui faisais dériver du nom de Guermantes,
+du nom de Bavière et du nom de Condé la vie, la
+pensée des deux cousines (je ne le pouvais plus pour
+leurs visages puisque je les avais vus), j'aurais mieux
+aimé connaître leur jugement sur <i>Phèdre</i> que
+celui du
+plus grand critique du monde. Car dans le sien je
+n'aurais trouvé que de l'intelligence, de l'intelligence
+supérieure à la mienne, mais de même nature. Mais
+ce que pensaient la duchesse et la princesse de Guermantes,
+et qui m'eût fourni sur la nature de ces deux
+poétiques créatures un document inestimable, je
+l'imaginais à l'aide de leurs noms, j'y supposais un
+charme irrationnel et, avec la soif et la nostalgie
+d'un fiévreux, ce que je demandais à leur opinion
+sur <i>Phèdre</i> de me rendre, c'était le charme des
+après-midi
+d'été où je m'étais promené du
+côté de Guermantes.</p>
+
+<p>Mme de Cambremer essayait de distinguer quelle
+sorte de toilette portaient les deux cousines. Pour moi,
+je ne doutais pas que ces toilettes ne leur fussent
+particulières,
+non pas seulement dans le sens où la livrée
+à col rouge ou à revers bleu appartenait jadis
+exclusivement
+aux Guermantes et aux Condé, mais plutôt
+comme pour un oiseau le plumage qui n'est pas seulement
+un ornement de sa beauté, mais une extension
+de son corps. La toilette de ces deux femmes me semblait
+comme une matérialisation neigeuse ou diaprée
+de leur activité intérieure, et, comme les gestes que
+j'avais vu faire à la princesse de Guermantes et que
+je n'avais pas douté correspondre à une idée
+cachée,
+les plumes qui descendaient du front de la princesse
+et le corsage éblouissant et pailleté de sa cousine
+semblaient avoir une signification, être pour chacune
+des deux femmes un attribut qui n'était qu'à elle
+et dont j'aurais voulu connaître la signification:
+l'oiseau de paradis me semblait inséparable de l'une,
+comme le paon de Junon; je ne pensais pas qu'aucune
+femme pût usurper le corsage pailleté de l'autre plus
+que l'égide étincelante et frangée de Minerve. Et
+quand je portais mes yeux sur cette baignoire, bien
+plus qu'au plafond du théâtre où étaient
+peintes de
+froides allégories, c'était comme si j'avais
+aperçu,
+grâce au déchirement miraculeux des nuées
+coutumières,
+l'assemblée des Dieux en train de contempler
+le spectacle des hommes, sous un velum rouge, dans
+une éclaircie lumineuse, entre deux piliers du Ciel. Je
+contemplais cette apothéose momentanée avec un
+trouble que mélangeait de paix le sentiment d'être
+ignoré des Immortels; la duchesse m'avait bien vu
+une fois avec son mari, mais ne devait certainement
+pas s'en souvenir, et je ne souffrais pas qu'elle se
+trouvât, par la place qu'elle occupait dans la baignoire,
+regarder les madrépores anonymes et collectifs
+du public de l'orchestre, car je sentais heureusement
+mon être dissous au milieu d'eux, quand, au
+moment où en vertu des lois de la réfraction vint sans
+doute se peindre dans le courant impassible des
+deux yeux bleus la forme confuse du protozoaire
+dépourvu d'existence individuelle que j'étais, je vis
+une clarté les illuminer: la duchesse, de déesse devenue
+femme et me semblant tout d'un coup mille fois plus
+belle, leva vers moi la main gantée de blanc qu'elle
+tenait appuyée sur le rebord de la loge, l'agita en
+signe d'amitié, mes regards se sentirent croisés par
+l'incandescence involontaire et les feux des yeux de
+la princesse, laquelle les avait fait entrer à son insu
+en conflagration rien qu'en les bougeant pour chercher
+à voir à qui sa cousine venait de dire bonjour, et
+celle-ci, qui m'avait reconnu, fit pleuvoir sur moi
+l'averse étincelante et céleste de son sourire.</p>
+
+<p>Maintenant tous les matins, bien avant l'heure où
+elle sortait, j'allais par un long détour me poster à
+l'angle de la rue qu'elle descendait d'habitude, et,
+quand le moment de son passage me semblait proche,
+je remontais d'un air distrait, regardant dans une
+direction opposée et levant les yeux vers elle dès
+que j'arrivais à sa hauteur, mais comme si je ne
+m'étais nullement attendu à la voir. Même les
+premiers
+jours, pour être plus sûr de ne pas la manquer,
+j'attendais devant la maison. Et chaque fois que la
+porte cochère s'ouvrait (laissant passer successivement
+tant de personnes qui n'étaient pas celle que
+j'attendais), son ébranlement se prolongeait ensuite
+dans mon coeur en oscillations qui mettaient longtemps
+à se calmer. Car jamais fanatique d'une grande comédienne
+qu'il ne connaît pas, allant faire &laquo;le pied de
+grue&raquo; devant la sortie des artistes, jamais foule
+exaspérée ou idolâtre réunie pour insulter
+ou porter
+en triomphe le condamné ou le grand homme qu'on
+croit être sur le point de passer chaque fois qu'on
+entend du bruit venu de l'intérieur de la prison ou
+du palais ne furent aussi émus que je l'étais, attendant
+le départ de cette grande dame qui, dans sa toilette
+simple, savait, par la grâce de sa marche (toute
+différente
+de l'allure qu'elle avait quand elle entrait dans un
+salon ou dans une loge), faire de sa promenade matinale&mdash;il
+n'y avait pour moi qu'elle au monde qui
+se promenât&mdash;tout un poème d'élégance et la
+plus
+fine parure, la plus curieuse fleur du beau temps.
+Mais après trois jours, pour que le concierge ne pût
+se rendre compte de mon manège, je m'en allai
+beaucoup plus loin, jusqu'à un point quelconque
+du parcours habituel de la duchesse. Souvent avant
+cette soirée au théâtre, je faisais ainsi de
+petites sorties
+avant le déjeuner, quand le temps était beau;
+s'il avait plu, à la première éclaircie je
+descendais
+faire quelques pas, et tout d'un coup, venant sur le
+trottoir encore mouillé, changé par la lumière en
+laque
+d'or, dans l'apothéose d'un carrefour poudroyant d'un
+brouillard que tanne et blondit le soleil, j'apercevais
+une pensionnaire suivie de son institutrice ou une
+laitière avec ses manches blanches, je restais sans
+mouvement, une main contre mon coeur qui s'élançait
+déjà vers une vie étrangère; je
+tâchais de me rappeler
+la rue, l'heure, la porte sous laquelle la fillette
+(que quelquefois je suivais) avait disparu sans ressortir.
+Heureusement la fugacité de ces images caressées
+et que je me promettais de chercher à revoir les
+empêchait de se fixer fortement dans mon souvenir.
+N'importe, j'étais moins triste d'être malade, de n'avoir
+jamais eu encore le courage de me mettre à travailler,
+à commencer un livre, la terre me paraissait plus
+agréable à habiter, la vie plus intéressante
+à parcourir
+depuis que je voyais que les rues de Paris comme les
+routes de Balbec étaient fleuries de ces beautés
+inconnues
+que j'avais si souvent cherché à faire surgir des
+bois de Méséglise, et dont chacune excitait un
+désir
+voluptueux qu'elle seule semblait capable d'assouvir.</p>
+
+<p>En rentrant de l'Opéra, j'avais ajouté pour le
+lendemain à celles que depuis quelques jours je souhaitais
+de retrouver l'image de Mme de Guermantes,
+grande, avec sa coiffure haute de cheveux blonds et
+légers; avec la tendresse promise dans le sourire qu'elle
+m'avait adressé de la baignoire de sa cousine. Je suivrais
+le chemin que Françoise m'avait dit que prenait
+la duchesse et je tâcherais pourtant, pour retrouver
+deux jeunes filles que j'avais vues l'avant-veille, de
+ne pas manquer la sortie d'un cours et d'un catéchisme.
+Mais, en attendant, de temps à autre, le scintillant
+sourire de Mme de Guermantes, la sensation
+de douceur qu'il m'avait donnée, me revenaient. Et
+sans trop savoir ce que je faisais, je m'essayais à les
+placer (comme une femme regarde l'effet que ferait
+sur une robe une certaine sorte de boutons de pierrerie
+qu'on vient de lui donner) à côté des idées
+romanesques que je possédais depuis longtemps et
+que la froideur d'Albertine, le départ prématuré
+de
+Gisèle et, avant cela, la séparation voulue et trop
+prolongée d'avec Gilberte avaient libérées
+(l'idée
+par exemple d'être aimé d'une femme, d'avoir une
+vie en commun avec elle); puis c'était l'image de l'une
+ou l'autre des deux jeunes filles que j'approchais de
+ces idées auxquelles, aussitôt après, je
+tâchais d'adapter
+le souvenir de la duchesse. Auprès de ces idées, le
+souvenir
+de Mme de Guermantes à l'Opéra était bien peu
+de chose, une petite étoile à côté de la
+longue queue
+de sa comète flamboyante; de plus je connaissais très
+bien ces idées longtemps avant de connaître Mme de
+Guermantes; le souvenir, lui, au contraire, je le
+possédais imparfaitement; il m'échappait par moments;
+ce fut pendant les heures où, de flottant en
+moi au même titre que les images d'autres femmes
+jolies, il passa peu à peu à une association unique et
+définitive&mdash;exclusive de toute autre image féminine&mdash;avec
+mes idées romanesques si antérieures à lui,
+ce fut pendant ces quelques heures où je me le rappelais
+le mieux que j'aurais dû m'aviser de savoir exactement
+quel il était; mais je ne savais pas alors
+l'importance qu'il allait prendre pour moi; il était
+doux seulement comme un premier rendez-vous de
+Mme de Guermantes en moi-même, il était la première
+esquisse, la seule vraie, la seule faite d'après la vie,
+la seule qui fût réellement Mme de Guermantes;
+durant les quelques heures où j'eus le bonheur de le
+détenir sans savoir faire attention à lui, il devait
+être
+bien charmant pourtant, ce souvenir, puisque c'est
+toujours à lui, librement encore à ce moment-là,
+sans
+hâte, sans fatigue, sans rien de nécessaire ni d'anxieux,
+que mes idées d'amour revenaient; ensuite au fur et
+à mesure que ces idées le fixèrent plus
+définitivement,
+il acquit d'elles une plus grande force, mais devint
+lui-même plus vague; bientôt je ne sus plus le retrouver;
+et dans mes rêveries, je le déformais sans doute
+complètement, car, chaque fois que je voyais Mme de
+Guermantes, je constatais un écart, d'ailleurs toujours
+différent, entre ce que j'avais imaginé et ce que je
+voyais. Chaque jour maintenant, certes, au moment
+que Mme de Guermantes débouchait au haut de la
+rue, j'apercevais encore sa taille haute, ce visage au
+regard clair sous une chevelure légère, toutes choses
+pour lesquelles j'étais là; mais en revanche, quelques
+secondes plus tard, quand, ayant détourné les yeux
+dans une autre direction pour avoir l'air de ne pas
+m'attendre à cette rencontre que j'étais venu chercher,
+je les levais sur la duchesse au moment où j'arrivais
+au même niveau de la rue qu'elle, ce que je voyais
+alors, c'étaient des marques rouges, dont je ne savais
+si elles étaient dues au grand air ou à la couperose,
+sur un visage maussade qui, par un signe fort sec et
+bien éloigné de l'amabilité du soir de <i>Phèdre</i>,
+répondait
+à ce salut que je lui adressais quotidiennement
+avec un air de surprise et qui ne semblait pas lui
+plaire. Pourtant, au bout de quelques jours pendant
+lesquels le souvenir des deux jeunes filles lutta avec
+des chances inégales pour la domination de mes
+idées amoureuses avec celui de Mme de Guermantes,
+ce fut celui-ci, comme de lui-même, qui finit par
+renaître le plus souvent pendant que ses concurrents
+s'éliminaient; ce fut sur lui que je finis par avoir, en
+somme volontairement encore et comme par choix et
+plaisir, transféré toutes mes pensées d'amour. Je
+ne
+songeai plus aux fillettes du catéchisme, ni à une
+certaine laitière; et pourtant je n'espérai plus de
+retrouver dans la rue ce que j'étais venu y chercher,
+ni la tendresse promise au théâtre dans un sourire,
+ni la silhouette et le visage clair sous la chevelure
+blonde qui n'étaient tels que de loin. Maintenant je
+n'aurais même pu dire comment était Mme de Guermantes,
+à quoi je la reconnaissais, car chaque jour,
+dans l'ensemble de sa personne, la figure était autre
+comme la robe et le chapeau.</p>
+
+<p>Pourquoi tel jour, voyant s'avancer de face sous
+une capote mauve une douce et lisse figure aux charmes
+distribués avec symétrie autour de deux yeux
+bleus et dans laquelle la ligne du nez semblait résorbée,
+apprenais-je d'une commotion joyeuse que je ne
+rentrerais pas sans avoir aperçu Mme de Guermantes?
+pourquoi ressentais-je le même trouble, affectais-je
+la même indifférence, détournais-je les yeux de la
+même façon distraite que la veille à l'apparition
+de
+profil dans une rue de traverse et sous un toquet bleu
+marine, d'un nez en bec d'oiseau, le long d'une joue
+rouge, barrée d'un oeil perçant, comme quelque
+divinité
+égyptienne? Une fois ce ne fut pas seulement une
+femme à bec d'oiseau que je vis, mais comme un oiseau
+même: la robe et jusqu'au toquet de Mme de Guermantes
+étaient en fourrures et, ne laissant ainsi voir aucune
+étoffe, elle semblait naturellement fourrée, comme
+certains vautours dont le plumage épais, uni, fauve
+et doux, a l'air d'une sorte de pelage. Au milieu de ce
+plumage naturel, la petite tête recourbait son bec d'oiseau
+et les yeux à fleur de tête étaient perçants
+et bleus.</p>
+
+<p>Tel jour, je venais de me promener de long en large
+dans la rue pendant des heures sans apercevoir
+Mme de Guermantes, quand tout d'un coup, au fond
+d'une boutique de crémier cachée entre deux hôtels
+dans ce quartier aristocratique et populaire, se détachait
+le visage confus et nouveau d'une femme élégante
+qui était en train de se faire montrer des &laquo;petits
+suisses&raquo; et, avant que j'eusse eu le temps de la distinguer,
+venait me frapper, comme un éclair qui aurait
+mis moins de temps à arriver à moi que le reste de
+l'image, le regard de la duchesse; une autre fois, ne
+l'ayant pas rencontrée et entendant sonner midi, je
+comprenais que ce n'était plus la peine de rester à
+attendre, je reprenais tristement le chemin de la
+maison; et, absorbé dans ma déception, regardant
+sans la voir une voiture qui s'éloignait, je comprenais
+tout d'un coup que le mouvement de tête qu'une
+dame avait fait de la portière était pour moi et que
+cette dame, dont les traits dénoués et pâles, ou au
+contraire tendus et vifs, composaient sous un chapeau
+rond, au bas d'une haute aigrette, le visage d'une
+étrangère que j'avais cru ne pas reconnaître,
+était
+Mme de Guermantes par qui je m'étais laissé saluer
+sans même lui répondre. Et quelquefois je la trouvais
+en rentrant, au coin de la loge, où le détestable
+concierge dont je haïssais les coup d'oeil investigateurs
+était en train de lui faire de grands saluts et sans
+doute aussi des &laquo;rapports&raquo;. Car tout le personnel
+des Guermantes, dissimulé derrière les rideaux des
+fenêtres, épiait en tremblant le dialogue qu'il
+n'entendait
+pas et à la suite duquel la duchesse ne manquait
+pas de priver de ses sorties tel ou tel domestique que
+le &laquo;pipelet&raquo; avait vendu. A cause de toutes les
+apparitions successives de visages différents qu'offrait
+Mme de Guermantes, visages occupant une étendue relative
+et variée, tantôt étroite, tantôt vaste, dans
+l'ensemble
+de sa toilette, mon amour n'était pas attaché à
+telle
+ou telle de ces parties changeantes de chair et d'étoffe
+qui prenaient, selon les jours, la place des autres et
+qu'elle pouvait modifier et renouveler presque entièrement
+sans altérer mon trouble parce qu'à travers
+elles, à travers le nouveau collet la joue inconnue, je
+sentais que c'était toujours Mme de Guermantes. Ce
+que j'aimais, c'était la personne invisible qui mettait
+en mouvement tout cela, c'était elle, dont l'hostilité
+me chagrinait, dont l'approche me bouleversait, dont
+j'eusse voulu capter la vie et chasser les amis. Elle
+pouvait arborer une plume bleue ou montrer un teint
+de feu, sans que ses actions perdissent pour moi de
+leur importance.</p>
+
+<p>Je n'aurais pas senti moi-même que Mme de Guermantes
+était excédée de me rencontrer tous les jours
+que je l'aurais indirectement appris du visage plein de
+froideur, de réprobation et de pitié qui était
+celui de
+Françoise quand elle m'aidait à m'apprêter pour ces
+sorties matinales. Dès que je lui demandais mes
+affaires, je sentais s'élever un vent contraire dans les
+traits rétractés et battus de sa figure. Je n'essayais
+même pas de gagner la confiance de Françoise, je
+sentais que je n'y arriverais pas. Elle avait, pour
+savoir immédiatement tout ce qui pouvait nous
+arriver, à mes parents et à moi, de
+désagréable, un
+pouvoir dont la nature m'est toujours restée obscure.
+Peut-être n'était-il pas surnaturel et aurait-il pu
+s'expliquer
+par des moyens d'informations qui lui étaient
+spéciaux; c'est ainsi que des peuplades sauvages
+apprennent certaines nouvelles plusieurs jours avant
+que la poste les ait apportées à la colonie
+européenne,
+et qui leur ont été en réalité transmises,
+non par télépathie,
+mais de colline en colline à l'aide de feux
+allumés. Ainsi dans le cas particulier de mes promenades,
+peut-être les domestiques de Mme de Guermantes
+avaient-ils entendu leur maîtresse exprimer sa
+lassitude de me trouver inévitablement sur son chemin
+et avaient-ils répété ces propos à
+Françoise. Mes
+parents, il est vrai, auraient pu affecter à mon service
+quelqu'un d'autre que Françoise, je n'y aurais pas
+gagné. Françoise en un sens était moins domestique
+que les autres. Dans sa manière de sentir, d'être bonne
+et pitoyable, d'être dure et hautaine, d'être fine et
+bornée, d'avoir la peau blanche et les mains rouges,
+elle était la demoiselle de village dont les parents
+&laquo;étaient bien de chez eux&raquo; mais, ruinés,
+avaient été
+obligés de la mettre en condition. Sa présence dans
+notre maison, c'était l'air de la campagne et la vie
+sociale dans une ferme, il y a cinquante ans, transportés
+chez nous, grâce à une sorte de voyage inverse
+où c'est la villégiature qui vient vers le voyageur.
+Comme la vitrine d'un musée régional l'est par ces
+curieux ouvrages que les paysannes exécutent et passementent
+encore dans certaines provinces, notre
+appartement parisien était décoré par les paroles
+de
+Françoise inspirées d'un sentiment traditionnel et
+local et qui obéissaient à des règles très
+anciennes. Et
+elle savait y retracer comme avec des fils de couleur les
+cerisiers et les oiseaux de son enfance, le lit où était
+morte sa mère, et qu'elle voyait encore. Mais malgré
+tout cela, dès qu'elle était entrée à Paris
+à notre service,
+elle avait partagé&mdash;et à plus forte raison toute
+autre l'eût fait à sa place&mdash;les idées, les
+jurisprudences
+d'interprétation des domestiques des autres
+étages, se rattrapant du respect qu'elle était
+obligée
+de nous témoigner, en nous répétant ce que la
+cuisinière
+du quatrième disait de grossier à sa maîtresse, et
+avec
+une telle satisfaction de domestique, que, pour la
+première fois de notre vie, nous sentant une sorte de
+solidarité avec la détestable locataire du
+quatrième,
+nous nous disions que peut-être, en effet, nous étions
+des maîtres. Cette altération du caractère de
+Françoise
+était peut-être inévitable. Certaines existences
+sont si
+anormales qu'elles doivent engendrer fatalement certaines
+tares, telle celle que le Roi menait à Versailles
+entre ses courtisans, aussi étrange que celle d'un pharaon
+ou d'un doge, et, bien plus que celle du Roi, la
+vie des courtisans. Celle des domestiques est sans doute
+d'une étrangeté plus monstrueuse encore et que seule
+l'habitude nous voile. Mais c'est jusque dans des
+détails encore plus particuliers que j'aurais été
+condamné,
+même si j'avais renvoyé Françoise, à garder
+le
+même domestique. Car divers autres purent entrer plus
+tard à mon service; déjà pourvus des
+défauts généraux
+des domestiques, ils n'en subissaient pas moins chez
+moi une rapide transformation. Comme les lois de
+l'attaque commandent celles de la riposte, pour ne pas
+être entamés par les aspérités de mon
+caractère, tous
+pratiquaient dans le leur un rentrant identique et au
+même endroit; et, en revanche, ils profitaient de mes
+lacunes pour y installer des avancées. Ces lacunes,
+je ne les connaissais pas, non plus que les saillants
+auxquels leur entre-deux donnait lieu, précisément
+parce qu'elles étaient des lacunes. Mais mes domestiques,
+en se gâtant peu à peu, me les apprirent. Ce
+fut par leurs défauts invariablement acquis que j'appris
+mes défauts naturels et invariables, leur caractère
+me présenta une sorte d'épreuve négative du mien.
+Nous nous étions beaucoup moqués autrefois, ma
+mère et moi, de Mme Sazerat qui disait en parlant
+des domestiques: &laquo;Cette race, cette espèce.&raquo; Mais je
+dois dire que la raison pourquoi je n'avais pas lieu
+de souhaiter de remplacer Françoise par quelque autre
+est que cette autre aurait appartenu tout autant et
+inévitablement à la race générale des
+domestiques et
+à l'espèce particulière des miens.</p>
+
+<p>Pour en revenir à Françoise, je n'ai jamais dans ma
+vie éprouvé une humiliation sans avoir trouvé
+d'avance
+sur le visage de Françoise des condoléances toutes
+prêtes; et si, lorsque dans ma colère d'être plaint
+par
+elle, je tentais de prétendre avoir au contraire remporté
+un succès, mes mensonges venaient inutilement
+se briser à son incrédulité respectueuse, mais
+visible,
+et à la conscience qu'elle avait de son infaillibilité.
+Car elle savait la vérité; elle la taisait et faisait
+seulement
+un petit mouvement des lèvres comme si elle
+avait encore la bouche pleine et finissait un bon morceau.
+Elle la taisait, du moins je l'ai cru longtemps,
+car à cette époque-là je me figurais encore que
+c'était
+au moyen de paroles qu'on apprend aux autres la
+vérité. Même les paroles qu'on me disait
+déposaient si
+bien leur signification inaltérable dans mon esprit
+sensible, que je ne croyais pas plus possible que quelqu'un
+qui m'avait dit m'aimer ne m'aimât pas, que
+Françoise elle-même n'aurait pu douter, quand elle
+l'avait lu dans un journal, qu'un prêtre ou un monsieur
+quelconque fût capable, contre une demande
+adressée par la poste, de nous envoyer gratuitement un
+remède infaillible contre toutes les maladies ou un
+moyen de centupler nos revenus. (En revanche, si
+notre médecin lui donnait la pommade la plus simple
+contre le rhume de cerveau, elle si dure aux plus
+rudes souffrances gémissait de ce qu'elle avait dû
+renifler, assurant que cela lui &laquo;plumait le nez&raquo;, et
+qu'on ne savait plus où vivre.) Mais la première,
+Françoise me donna l'exemple (que je ne devais comprendre
+que plus tard quand il me fut donné de nouveau
+et plus douloureusement, comme on le verra
+dans les derniers volumes de cet ouvrage, par une
+personne qui m'était plus chère) que la
+vérité n'a pas
+besoin d'être dite pour être manifestée, et qu'on
+peut
+peut-être la recueillir plus sûrement sans attendre les
+paroles et sans tenir même aucun compte d'elles, dans
+mille signes extérieurs, même dans certains
+phénomènes
+invisibles, analogues dans le monde des caractères
+à ce que sont, dans la nature physique, les changements
+atmosphériques. J'aurais peut-être pu m'en
+douter, puisque à moi-même, alors, il m'arrivait souvent
+de dire des choses où il n'y avait nulle vérité,
+tandis que je la manifestais par tant de confidences
+involontaires de mon corps et de mes actes (lesquelles
+étaient fort bien interprétées par
+Françoise); j'aurais
+peut-être pu m'en douter, mais pour cela il aurait
+fallu que j'eusse su que j'étais alors quelquefois menteur
+et fourbe. Or le mensonge et la fourberie étaient
+chez moi, comme chez tout le monde, commandés
+d'une façon si immédiate et contingente, et pour sa
+défensive, par un intérêt particulier, que mon
+esprit,
+fixé sur un bel idéal, laissait mon caractère
+accomplir
+dans l'ombre ces besognes urgentes et chétives et ne se
+détournait pas pour les apercevoir. Quand Françoise, le
+soir, était gentille avec moi, me demandait la permission
+de s'asseoir dans ma chambre, il me semblait que
+son visage devenait transparent et que j'apercevais
+en elle la bonté et la franchise. Mais Jupien, lequel
+avait des parties d'indiscrétion que je ne connus que
+plus tard, révéla depuis qu'elle disait que je ne valais
+pas la corde pour me pendre et que j'avais cherché
+à lui faire tout le mal possible. Ces paroles de Jupien
+tirèrent aussitôt devant moi, dans une teinte inconnue,
+une épreuve de mes rapports avec Françoise si
+différente
+de celle sur laquelle je me complaisais souvent
+à reposer mes regards et où, sans la plus
+légère indécision,
+Françoise m'adorait et ne perdait pas une occasion
+de me célébrer, que je compris que ce n'est pas
+le monde physique seul qui diffère de l'aspect sous
+lequel nous le voyons; que toute réalité est
+peut-être
+aussi dissemblable de celle que nous croyons percevoir
+directement, que les arbres, le soleil et le ciel ne
+seraient pas tels que nous les voyons, s'ils étaient
+connus par des êtres ayant des yeux autrement constitués
+que les nôtres, ou bien possédant pour cette
+besogne des organes autres que des yeux et qui donneraient
+des arbres, du ciel et du soleil des équivalents
+mais non visuels. Telle qu'elle fut, cette brusque
+échappée que m'ouvrit une fois Jupien sur le monde
+réel m'épouvanta. Encore ne s'agissait-il que de
+Françoise
+dont je ne me souciais guère. En était-il ainsi
+dans tous les rapports sociaux? Et jusqu'à quel
+désespoir cela pourrait-il me mener un jour, s'il en
+était de même dans l'amour? C'était le secret de
+l'avenir. Alors, il ne s'agissait encore que de Françoise.
+Pensait-elle sincèrement ce qu'elle avait dit à
+Jupien? L'avait-elle dit seulement pour brouiller Jupien
+avec moi, peut-être pour qu'on ne prît pas la fille de
+Jupien pour la remplacer? Toujours est-il que je
+compris l'impossibilité de savoir d'une manière directe
+et certaine si Françoise m'aimait ou me détestait.
+Et ainsi ce fut elle qui la première me donna l'idée
+qu'une personne n'est pas, comme j'avais cru, claire
+et immobile devant nous avec ses qualités, ses défauts,
+ses projets, ses intentions à notre égard (comme un
+jardin qu'on regarde, avec toutes ses plates-bandes,
+à travers une grille) mais est une ombre où nous ne
+pouvons jamais pénétrer, pour laquelle il n'existe pas
+de connaissance directe, au sujet de quoi nous nous
+faisons des croyances nombreuses à l'aide de paroles
+et même d'actions, lesquelles les unes et les autres
+ne nous donnent que des renseignements insuffisants
+et d'ailleurs contradictoires, une ombre où nous pouvons
+tour à tour imaginer, avec autant de vraisemblance,
+que brillent la haine et l'amour.</p>
+
+<p>J'aimais vraiment Mme de Guermantes. Le plus
+grand bonheur que j'eusse pu demander à Dieu eût
+été de faire fondre sur elle toutes les calamités,
+et que
+ruinée, déconsidérée,
+dépouillée de tous les privilèges
+qui me séparaient d'elle, n'ayant plus de maison où
+habiter ni de gens qui consentissent à la saluer, elle
+vînt me demander asile. Je l'imaginais le faisant. Et
+même les soirs où quelque changement dans
+l'atmosphère
+ou dans ma propre santé amenait dans ma
+conscience quelque rouleau oublié sur lequel étaient
+inscrites des impressions d'autrefois, au lieu de profiter
+des forces de renouvellement qui venaient de
+naître en moi, au lieu de les employer à déchiffrer
+en
+moi-même des pensées qui d'habitude m'échappaient,
+au lieu de me mettre enfin au travail, je préférais
+parler tout haut, penser d'une manière mouvementée,
+extérieure, qui n'était qu'un discours et une
+gesticulation
+inutiles, tout un roman purement d'aventures,
+stérile et sans vérité, où la duchesse,
+tombée dans la
+misère, venait m'implorer, moi qui étais devenu par
+suite de circonstances inverses riche et puissant. Et
+quand j'avais passé des heures ainsi à imaginer des
+circonstances, à prononcer les phrases que je dirais à
+la duchesse en l'accueillant sous mon toit, la situation
+restait la même; j'avais, hélas, dans la
+réalité, choisi
+précisément pour l'aimer la femme qui réunissait
+peut-être
+le plus d'avantages différents et aux yeux de qui,
+à cause de cela, je ne pouvais espérer avoir aucun
+prestige; car elle était aussi riche que le plus riche
+qui n'eût pas été noble; sans compter ce charme
+personnel qui la mettait à la mode, en faisait entre
+toutes une sorte de reine.</p>
+
+<p>Je sentais que je lui déplaisais en allant chaque
+matin au-devant d'elle; mais si même j'avais eu le
+courage de rester deux ou trois jours sans le faire,
+peut-être cette abstention qui eût représenté
+pour moi
+un tel sacrifice, Mme de Guermantes ne l'eût pas
+remarquée, ou l'aurait attribuée à quelque
+empêchement
+indépendant de ma volonté. Et en effet je
+n'aurais pu réussir à cesser d'aller sur sa route qu'en
+m'arrangeant à être dans l'impossibilité de le
+faire,
+car le besoin sans cesse renaissant de la rencontrer,
+d'être pendant un instant l'objet de son attention,
+la personne à qui s'adressait son salut, ce besoin-là
+était plus fort que l'ennui de lui déplaire. Il aurait
+fallu m'éloigner pour quelque temps; je n'en avais
+pas le courage. J'y songeais quelquefois. Je disais alors
+à Françoise de faire mes malles, puis aussitôt
+après
+de les défaire. Et comme le démon du pastiche, et
+de ne pas paraître vieux jeu, altère la forme la plus
+naturelle et la plus sûre de soi, Françoise, empruntant
+cette expression au vocabulaire de sa fille, disait que
+j'étais dingo. Elle n'aimait pas cela, elle disait que je
+&laquo;balançais&raquo; toujours, car elle usait, quand elle ne
+voulait pas rivaliser avec les modernes, du langage
+de Saint-Simon. Il est vrai qu'elle aimait encore
+moins quand je parlais en maître. Elle savait que cela
+ne m'était pas naturel et ne me seyait pas, ce qu'elle
+traduisait en disant que &laquo;le voulu ne m'allait pas&raquo;.
+Je n'aurais eu le courage de partir que dans une direction
+qui me rapprochât de Mme de Guermantes. Ce
+n'était pas chose impossible. Ne serait-ce pas en effet
+me trouver plus près d'elle que je ne l'étais le matin
+dans la rue, solitaire, humilié, sentant que pas une
+seule des pensées que j'aurais voulu lui adresser
+n'arrivait jamais jusqu'à elle, dans ce piétinement sur
+place de mes promenades, qui pourraient durer indéfiniment
+sans m'avancer en rien, si j'allais à beaucoup
+de lieues de Mme de Guermantes, mais chez quelqu'un
+qu'elle connût, qu'elle sût difficile dans le choix de
+ses relations et qui m'appréciât, qui pourrait lui parler
+de moi, et sinon obtenir d'elle ce que je voulais, au
+moins le lui faire savoir, quelqu'un grâce à qui, en
+tout cas, rien que parce que j'envisagerais avec lui
+s'il pourrait se charger ou non de tel ou tel message
+auprès d'elle, je donnerais à mes songeries solitaires et
+muettes une forme nouvelle, parlée, active, qui me
+semblerait un progrès, presque une réalisation. Ce
+qu'elle faisait durant la vie mystérieuse de la
+&laquo;Guermantes&raquo;
+qu'elle était, cela, qui était l'objet de ma
+rêverie constante, y intervenir, même de façon
+indirecte,
+comme avec un levier, en mettant en oeuvre
+quelqu'un à qui ne fussent pas interdits l'hôtel de la
+duchesse, ses soirées, la conversation prolongée avec
+elle,
+ne serait-ce pas un contact plus distant mais plus effectif
+que ma contemplation dans la rue tous les matins?</p>
+
+<p>L'amitié, l'admiration que Saint-Loup avait pour
+moi, me semblaient imméritées et m'étaient
+restées
+indifférentes. Tout d'un coup j'y attachai du prix,
+j'aurais voulu qu'il les révélât à Mme de
+Guermantes,
+j'aurais été capable de lui demander de le faire. Car
+dès qu'on est amoureux, tous les petits privilèges
+inconnus qu'on possède, on voudrait pouvoir les
+divulguer à la femme qu'on aime, comme font dans la
+vie les déshérités et les fâcheux. On
+souffre qu'elle les
+ignore, on cherche à se consoler en se disant que justement
+parce qu'ils ne sont jamais visibles, peut-être
+ajoute-t-elle à l'idée qu'elle a de vous cette
+possibilité
+d'avantages qu'on ne sait pas.</p>
+
+<p>Saint-Loup ne pouvait pas depuis longtemps venir
+à Paris, soit, comme il le disait, à cause des exigences
+de son métier, soit plutôt à cause de chagrins que
+lui
+causait sa maîtresse avec laquelle il avait déjà
+été
+deux fois sur le point de rompre. Il m'avait souvent
+dit le bien que je lui ferais en allant le voir dans cette
+garnison dont, le surlendemain du jour où il avait quitté
+Balbec, le nom m'avait causé tant de joie quand je
+l'avais lu sur l'enveloppe de la première lettre que
+j'eusse reçue de mon ami. C'était, moins loin de Balbec
+que le paysage tout terrien ne l'aurait fait croire, une
+de ces petites cités aristocratiques et militaires,
+entourées
+d'une campagne étendue où, par les beaux jours,
+flotte si souvent dans le lointain une sorte de buée
+sonore intermittente qui,&mdash;comme un rideau de
+peupliers par ses sinuosités dessine le cours d'une
+rivière qu'on ne voit pas&mdash;révèle les changements
+de
+place d'un régiment à la manoeuvre, que
+l'atmosphère
+même des rues, des avenues et des places, a fini par
+contracter une sorte de perpétuelle vibratilité musicale
+et guerrière, et que le bruit le plus grossier de chariot
+ou de tramway s'y prolonge en vagues appels de
+clairon, ressassés indéfiniment aux oreilles
+hallucinées
+par le silence. Elle n'était pas située tellement loin de
+Paris que je ne pusse, en descendant du rapide, rentrer,
+retrouver ma mère et ma grand'mère et coucher
+dans mon lit. Aussitôt que je l'eus compris, troublé
+d'un douloureux désir, j'eus trop peu de volonté pour
+décider de ne pas revenir à Paris et de rester dans la
+ville; mais trop peu aussi pour empêcher un employé
+de porter ma valise jusqu'à un fiacre et pour ne pas
+prendre, en marchant derrière lui, l'âme dépourvue
+d'un voyageur qui surveille ses affaires et qu'aucune
+grand'mère n'attend, pour ne pas monter dans la
+voiture avec la désinvolture de quelqu'un qui, ayant
+cessé de penser à ce qu'il veut, a l'air de savoir ce
+qu'il veut, et ne pas donner au cocher l'adresse du
+quartier de cavalerie. Je pensais que Saint-Loup
+viendrait coucher cette nuit-là à l'hôtel où
+je descendrais
+afin de me rendre moins angoissant le premier
+contact avec cette ville inconnue. Un homme de
+garde alla le chercher, et je l'attendis à la porte du
+quartier, devant ce grand vaisseau tout retentissant du
+vent de novembre, et d'où, à chaque instant, car
+c'était six heures du soir, des hommes sortaient deux
+par deux dans la rue, titubant comme s'ils descendaient
+à terre dans quelque port exotique où ils
+eussent momentanément stationné.</p>
+
+<p>Saint-Loup arriva, remuant dans tous les sens, laissant
+voler son monocle devant lui; je n'avais pas fait
+dire mon nom, j'étais impatient de jouir de sa surprise
+et de sa joie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel ennui, s'écria-t-il en m'apercevant tout
+à coup et en devenant rouge jusqu'aux oreilles, je viens
+de prendre la semaine et je ne pourrai pas sortir avant
+huit jours!</p>
+
+<p>Et préoccupé par l'idée de me voir passer seul
+cette
+première nuit, car il connaissait mieux que personne
+mes angoisses du soir qu'il avait souvent remarquées
+et adoucies à Balbec, il interrompait ses plaintes pour
+se retourner vers moi, m'adresser de petits sourires, de
+tendres regards inégaux, les uns venant directement de
+son oeil, les autres à travers son monocle, et qui tous
+étaient une allusion à l'émotion qu'il avait de me
+revoir, une allusion aussi à cette chose importante
+que je ne comprenais toujours pas mais qui m'importait
+maintenant, notre amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! et où allez-vous coucher? Vraiment,
+je ne vous conseille pas l'hôtel où nous prenons pension,
+c'est à côté de l'Exposition où des
+fêtes vont
+commencer, vous auriez un monde fou. Non, il vaudrait
+mieux l'hôtel de Flandre, c'est un ancien petit
+palais du XVIIIe siècle avec de vieilles tapisseries. Ça
+&laquo;fait&raquo; assez &laquo;vieille demeure historique&raquo;.</p>
+
+<p>Saint-Loup employait à tout propos ce mot de
+&laquo;faire&raquo; pour &laquo;avoir l'air&raquo;, parce que la langue
+parlée,
+comme la langue écrite, éprouve de temps en temps le
+besoin de ces altérations du sens des mots, de ces raffinements
+d'expression. Et de même que souvent les
+journalistes ignorent de quelle école littéraire
+proviennent
+les &laquo;élégances&raquo; dont ils usent, de même
+le
+vocabulaire, la diction même de Saint-Loup étaient
+faits de l'imitation de trois esthètes différents dont
+il ne connaissait aucun, mais dont ces modes de
+langage lui avaient été indirectement inculqués.
+&laquo;D'ailleurs,
+conclut-il, cet hôtel est assez adapté à votre
+hyperesthésie auditive. Vous n'aurez pas de voisins.
+Je reconnais que c'est un piètre avantage, et comme
+en somme un autre voyageur peut y arriver demain,
+cela ne vaudrait pas la peine de choisir cet hôtel-là
+pour des résultats de précarité. Non, c'est
+à cause de
+l'aspect que je vous le recommande. Les chambres
+sont assez sympathiques, tous les meubles anciens et
+confortables, ça a quelque chose de rassurant.&raquo; Mais
+pour moi, moins artiste que Saint-Loup, le plaisir que
+peut donner une jolie maison était superficiel, presque
+nul, et ne pouvait pas calmer mon angoisse commençante,
+aussi pénible que celle que j'avais jadis à Combray
+quand ma mère ne venait pas me dire bonsoir
+ou celle que j'avais ressentie le jour de mon arrivée à
+Balbec dans la chambre trop haute qui sentait le
+vétiver. Saint-Loup le comprit à mon regard fixe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous vous en fichez bien, mon pauvre petit,
+de ce joli palais, vous êtes tout pâle; moi, comme une
+grande brute, je vous parle de tapisseries que vous
+n'aurez pas même le coeur de regarder. Je connais la
+chambre où on vous mettrait, personnellement je la
+trouve très gaie, mais je me rends bien compte que
+pour vous avec votre sensibilité ce n'est pas pareil.
+Ne croyez pas que je ne vous comprenne pas, moi je
+ne ressens pas la même chose, mais je me mets bien
+à votre place.</p>
+
+<p>Un sous-officier qui essayait un cheval dans la cour,
+très occupé à le faire sauter, ne répondant
+pas aux
+saluts des soldats, mais envoyant des bordées d'injures
+à ceux qui se mettaient sur son chemin, adressa
+à ce moment un sourire à Saint-Loup et, s'apercevant
+alors que celui-ci avait un ami avec lui, salua. Mais
+son cheval se dressa de toute sa hauteur, écumant.
+Saint-Loup se jeta à sa tête, le prit par la bride,
+réussit à le calmer et revint à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, me dit-il, je vous assure que je me rends
+compte, que je souffre de ce que vous éprouvez; je suis
+malheureux, ajouta-t-il, en posant affectueusement sa
+main sur mon épaule, de penser que si j'avais pu rester
+près de vous, peut-être j'aurais pu, en causant avec
+vous jusqu'au matin, vous ôter un peu de votre tristesse.
+Je vous prêterais bien des livrés, mais vous ne
+pourrez pas lire si vous êtes comme cela. Et jamais je
+n'obtiendrai de me faire remplacer ici; voilà deux
+fois de suite que je l'ai fait parce que ma gosse était
+venue.</p>
+
+<p>Et il fronçait le sourcil à cause de son ennui et
+aussi
+de sa contention à chercher, comme un médecin, quel
+remède il pourrait appliquer à mon mal.</p>
+
+<p>&mdash;Cours donc faire du feu dans ma chambre, dit-il
+à un soldat qui passait. Allons, plus vite que ça,
+grouille-toi.</p>
+
+<p>Puis, de nouveau, il se détournait vers moi, et le
+monocle et le regard myope faisaient allusion à notre
+grande amitié:</p>
+
+<p>&mdash;Non! vous ici, dans ce quartier où j'ai tant pensé
+à vous, je ne peux pas en croire mes yeux, je crois que
+je rêve. En somme, la santé, cela va-t-il plutôt
+mieux?
+Vous allez me raconter tout cela tout à l'heure. Nous
+allons monter chez moi, ne restons pas trop dans la
+cour, il fait un bon dieu de vent, moi je ne le sens même
+plus, mais pour vous qui n'êtes pas habitué, j'ai peur
+que vous n'ayez froid. Et le travail, vous y êtes-vous
+mis? Non? que vous êtes drôle! Si j'avais vos dispositions,
+je crois que j'écrirais du matin au soir. Cela
+vous amuse davantage de ne rien faire. Quel malheur
+que ce soient les médiocres comme moi qui soient
+toujours prêts à travailler et que ceux qui pourraient
+ne veuillent pas! Et je ne vous ai pas seulement
+demandé des nouvelles de Madame votre grand'mère.
+Son Proudhon ne me quitte pas.</p>
+
+<p>Un officier, grand, beau, majestueux, déboucha à
+pas lents et solennels d'un escalier. Saint-Loup le
+salua et immobilisa la perpétuelle instabilité de son
+corps le temps de tenir la main à la hauteur du képi.
+Mais il l'y avait précipitée avec tant de force, se
+redressant
+d'un mouvement si sec, et, aussitôt le salut fini, la
+fit retomber par un déclanchement si brusque en
+changeant toutes les positions de l'épaule, de la jambe
+et du monocle, que ce moment fut moins d'immobilité
+que d'une vibrante tension où se neutralisaient les
+mouvements excessifs qui venaient de se produire et
+ceux qui allaient commencer. Cependant l'officier, sans
+se rapprocher, calme, bienveillant, digne, impérial,
+représentant en somme tout l'opposé de Saint-Loup,
+leva, lui aussi, mais sans se hâter, la main vers son
+képi.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je dise un mot au capitaine, me chuchota
+Saint-Loup; soyez assez gentil pour aller
+m'attendre dans ma chambre, c'est la seconde à droite,
+au troisième étage, je vous rejoins dans un moment.</p>
+
+<p>Et, partant au pas de charge, précédé de son
+monocle
+qui volait en tous sens, il marcha droit vers le
+digne et lent capitaine dont on amenait à ce moment
+le cheval et qui, avant de se préparer à y monter,
+donnait quelques ordres avec une noblesse de gestes
+étudiée comme dans quelque tableau historique et
+s'il allait partir pour une bataille du premier Empire,
+alors qu'il rentrait simplement chez lui, dans la
+demeure qu'il avait louée pour le temps qu'il resterait
+à Doncières et qui était sise sur une place,
+nommée,
+comme par une ironie anticipée à l'égard de ce
+napoléonide,
+Place de la République! Je m'engageai dans
+l'escalier, manquant à chaque pas de glisser sur ces
+marches cloutées, apercevant des chambrées aux
+murs nus, avec le double alignement des lits et des
+paquetages. On m'indiqua la chambre de Saint-Loup.
+Je restai un instant devant sa porte fermée, car
+j'entendais remuer; on bougeait une chose, on en
+laissait tomber une autre; je sentais que la chambre
+n'était pas vide et qu'il y avait quelqu'un. Mais ce
+n'était que le feu allumé qui brûlait. Il ne
+pouvait
+pas se tenir tranquille, il déplaçait les bûches et
+fort
+maladroitement. J'entrai; il en laissa rouler une, en
+fit fumer une autre. Et même quand il ne bougeait
+pas, comme les gens vulgaires il faisait tout le temps
+entendre des bruits qui, du moment que je voyais
+monter la flamme, se montraient à moi des bruits de
+feu, mais que, si j'eusse été de l'autre
+côté du mur,
+j'aurais cru venir de quelqu'un qui se mouchait et
+marchait. Enfin, je m'assis dans la chambre. Des
+tentures de liberty et de vieilles étoffes allemandes du
+XVIIIe siècle la préservaient de l'odeur qu'exhalait le
+reste du bâtiment, grossière, fade et corruptible
+comme celle du pain bis. C'est là, dans cette chambre
+charmante, que j'eusse dîné et dormi avec bonheur et
+avec calme. Saint-Loup y semblait presque présent
+grâce aux livres de travail qui étaient sur sa table
+à côté des photographies parmi lesquelles je
+reconnus
+la mienne et celle de Mme de Guermantes, grâce au
+feu qui avait fini par s'habituer à la cheminée et,
+comme une bête couchée en une attente ardente,
+silencieuse et fidèle, laissait seulement de temps à
+autre tomber une braise qui s'émiettait, ou léchait
+d'une flamme la paroi de la cheminée. J'entendais le
+tic tac de la montre de Saint-Loup, laquelle ne devait
+pas être bien loin de moi. Ce tic tac changeait de place
+à tout moment, car je ne voyais pas la montre; il me
+semblait venir de derrière moi, de devant, d'à droite,
+d'à gauche, parfois s'éteindre comme s'il était
+très
+loin. Tout d'un coup je découvris la montre sur la
+table. Alors j'entendis le tic tac en un lieu fixe d'où il ne
+bougea plus. Je croyais l'entendre à cet endroit-là;
+je ne l'y entendais pas, je l'y voyais, les sons n'ont
+pas de lieu. Du moins les rattachons-nous à des mouvements
+et par là ont-ils l'utilité de nous prévenir de
+ceux-ci, de paraître les rendre nécessaires et naturels.
+Certes il arrive quelquefois qu'un malade auquel on a
+hermétiquement bouché les oreilles n'entende plus le
+bruit d'un feu pareil à celui qui rabâchait en ce
+moment dans la cheminée de Saint-Loup, tout en
+travaillant à faire des tisons et des cendres qu'il
+laissait ensuite tomber dans sa corbeille, n'entende
+pas non plus le passage des tramways dont la musique
+prenait son vol, à intervalles réguliers, sur la
+grand'place
+de Doncières. Alors que le malade lise, et les
+pages se tourneront silencieusement comme si elles
+étaient feuilletées par un dieu. La lourde rumeur d'un
+bain qu'on prépare s'atténue, s'allège et
+s'éloigne
+comme un gazouillement céleste. Le recul du bruit,
+son amincissement, lui ôtent toute puissance agressive
+à notre égard; affolés tout à l'heure par
+des coups de
+marteau qui semblaient ébranler le plafond sur notre
+tête, nous nous plaisons maintenant à les recueillir,
+légers, caressants, lointains comme un murmure de
+feuillages jouant sur la route avec le zéphir. On fait
+des réussites avec des cartes qu'on n'entend pas, si
+bien qu'on croit ne pas les avoir remuées, qu'elles
+bougent d'elles-mêmes et, allant au-devant de notre
+désir de jouer avec elles, se sont mises à jouer avec
+nous. Et à ce propos on peut se demander si pour
+l'Amour (ajoutons même à l'Amour l'amour de la
+vie, l'amour de la gloire, puisqu'il y a, paraît-il, des
+gens qui connaissent ces deux derniers sentiments) on
+ne devrait pas agir comme ceux qui, contre le bruit,
+au lieu d'implorer qu'il cesse, se bouchent les oreilles;
+et, à leur imitation, reporter notre attention, notre
+défensive, en nous-même, leur donner comme objet
+à réduire, non pas l'être extérieur que nous
+aimons,
+mais notre capacité de souffrir par lui.</p>
+
+<p>Pour revenir au son, qu'on épaississe encore les
+boules qui ferment le conduit auditif, elles obligent
+au pianissimo la jeune fille qui jouait au-dessus de
+notre tête un air turbulent; qu'on enduise une de
+ces boules d'une matière grasse, aussitôt son despotisme
+est obéi par toute la maison, ses lois mêmes
+s'étendent au dehors. Le pianissimo ne suffit plus,
+la boule fait instantanément fermer le clavier et la
+leçon de musique est brusquement finie; le monsieur
+qui marchait sur notre tête cesse d'un seul coup sa
+ronde; la circulation des voitures et des tramways
+est interrompue comme si on attendait un Chef d'État.
+Et cette atténuation des sons trouble même quelquefois
+le sommeil au lieu de le protéger. Hier encore les
+bruits incessants, en nous décrivant d'une façon
+continue les mouvements dans la rue et dans la
+maison, finissaient par nous endormir comme un livre
+ennuyeux; aujourd'hui, à la surface de silence étendue
+sur notre sommeil, un heurt plus fort que les autres
+arrive à se faire entendre, léger comme un soupir,
+sans lien avec aucun autre son, mystérieux; et la
+demande d'explication qu'il exhale suffit à nous
+éveiller. Que l'on retire pour un instant au malade
+les cotons superposés à son tympan, et soudain la
+lumière, le plein soleil du son se montre de nouveau,
+aveuglant, renaît dans l'univers; à toute vitesse rentre
+le peuple des bruits exilés; on assiste, comme si elles
+étaient psalmodiées par des anges musiciens, à la
+résurrection des voix. Les rues vides sont remplies
+pour un instant par les ailes rapides et successives
+des tramways chanteurs. Dans la chambre elle-même,
+le malade vient de créer, non pas, comme
+Prométhée,
+le feu, mais le bruit du feu. Et en augmentant, en
+relâchant les tampons d'ouate, c'est comme si on
+faisait jouer alternativement l'une et l'autre des
+deux pédales qu'on a ajoutées à la sonorité
+du monde
+extérieur.</p>
+
+<p>Seulement il y aussi des suppressions de bruits qui
+ne sont pas momentanées. Celui qui est devenu
+entièrement sourd ne peut même pas faire chauffer
+auprès de lui une bouillotte de lait sans devoir guetter
+des yeux, sur le couvercle ouvert, le reflet blanc,
+hyperboréen, pareil à celui d'une tempête de neige
+et qui est le signe prémonitoire auquel il est sage
+d'obéir en retirant, comme le Seigneur arrêtant les
+flots, les prises électriques; car déjà l'oeuf
+ascendant
+et spasmodique du lait qui bout accomplit sa crue en
+quelques soulèvements obliques, enfle, arrondit quelques
+voiles à demi chavirées qu'avait plissées la
+crème, en lance dans la tempête une en nacre et que
+l'interruption des courants, si l'orage électrique est
+conjuré à temps, fera toutes tournoyer sur
+elles-mêmes
+et jettera à la dérive, changées en pétales
+de
+magnolia. Mais si le malade n'avait pas pris assez vite
+les précautions nécessaires, bientôt ses livres et
+sa
+montre engloutis, émergeant à peine d'une mer
+blanche après ce mascaret lacté, il serait obligé
+d'appeler au secours sa vieille bonne qui, fût-il lui-même
+un homme politique illustre ou un grand
+écrivain, lui dirait qu'il n'a pas plus de raison qu'un
+enfant de cinq ans. A d'autres moments, dans la
+chambre magique, devant la porte fermée, une
+personne qui n'était pas là tout à l'heure a fait
+son
+apparition, c'est un visiteur qu'on n'a pas entendu
+entrer et qui fait seulement des gestes comme dans
+un de ces petits théâtres de marionnettes, si reposants
+pour ceux qui ont pris en dégoût le langage parlé.
+Et
+pour ce sourd total, comme la perte d'un sens ajoute
+autant de beauté au monde que ne fait son acquisition,
+c'est avec délices qu'il se promène maintenant sur
+une Terre presque édénique où le son n'a pas
+encore
+été créé. Les plus hautes cascades
+déroulent pour ses
+yeux seuls leur nappe de cristal, plus calmes que la
+mer immobile, comme des cataractes du Paradis.
+Comme le bruit était pour lui, avant sa surdité, la
+forme perceptible que revêtait la cause d'un mouvement,
+les objets remués sans bruit semblent l'être
+sans cause; dépouillés de toute qualité sonore,
+ils
+montrent une activité spontanée, ils semblent vivre;
+ils remuent, s'immobilisent, prennent feu d'eux-mêmes.
+D'eux-mêmes ils s'envolent comme les monstres
+ailés de la préhistoire. Dans la maison solitaire
+et sans voisins du sourd, le service qui, avant que
+l'infirmité fût complète, montrait
+déjà plus de réserve,
+se faisait silencieusement, est assuré maintenant,
+avec quelque chose de subreptice, par des muets,
+ainsi qu'il arrive pour un roi de féerie. Comme sur
+la scène encore, le monument que le sourd voit de sa
+fenêtre&mdash;caserne, église, mairie&mdash;n'est qu'un décor.
+Si un jour il vient à s'écrouler, il pourra
+émettre un
+nuage de poussière et des décombres visibles; mais
+moins matériel même qu'un palais de théâtre
+dont il
+n'a pourtant pas la minceur, il tombera dans l'univers
+magique sans que la chute de ses lourdes pierres de
+taille ternisse de la vulgarité d'aucun bruit la chasteté
+du silence.</p>
+
+<p>Celui, bien plus relatif, qui régnait dans la petite
+chambre militaire où je me trouvais depuis un moment,
+fut rompu. La porte s'ouvrit, et Saint-Loup, laissant
+tomber son monocle, entra vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Robert, qu'on est bien chez vous, lui
+dis-je; comme il serait bon qu'il fût permis d'y dîner
+et d'y coucher!</p>
+
+<p>Et en effet, si cela n'avait pas été défendu,
+quel
+repos sans tristesse j'aurais goûté là,
+protégé par cette
+atmosphère de tranquillité, de vigilance et de
+gaieté
+qu'entretenaient mille volontés réglées et sans
+inquiétude,
+mille esprits insouciants, dans cette grande communauté
+qu'est une caserne où, le temps ayant pris
+la forme de l'action, la triste cloche des heures était
+remplacée par la même joyeuse fanfare de ces appels
+dont était perpétuellement tenu en suspens sur les
+pavés de la ville, émietté et pulvérulent,
+le souvenir
+sonore;&mdash;voix sûre d'être écoutée, et
+musicale, parce
+qu'elle n'était pas seulement le commandement de
+l'autorité à l'obéissance mais aussi de la sagesse
+au
+bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous aimeriez mieux coucher ici près de moi
+que de partir seul à l'hôtel, me dit Saint-Loup en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Robert, vous êtes cruel de prendre cela avec
+ironie, lui dis-je, puisque vous savez que c'est impossible
+et que je vais tant souffrir là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous me flattez, me dit-il, car j'ai
+justement eu, de moi-même, cette idée que vous
+aimeriez mieux rester ici ce soir. Et c'est précisément
+cela que j'étais allé demander au capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a permis? m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucune difficulté.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je l'adore!</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est trop. Maintenant laissez-moi appeler
+mon ordonnance pour qu'il s'occupe de notre dîner,
+ajouta-t-il, pendant que je me détournais pour cacher
+mes larmes.</p>
+
+<p>Plusieurs fois entrèrent l'un ou l'autre des camarades
+de Saint-Loup. Il les jetait à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, fous le camp.</p>
+
+<p>Je lui demandais de les laisser rester.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, ils vous assommeraient: ce sont des
+êtres tout à fait incultes, qui ne peuvent parler que
+courses, si ce n'est pansage. Et puis, même pour moi,
+ils me gâteraient ces instants si précieux que j'ai tant
+désirés. Remarquez que si je parle de la
+médiocrité de
+mes camarades, ce n'est pas que tout ce qui est militaire
+manque d'intellectualité. Bien loin de là. Nous
+avons un commandant qui est un homme admirable.
+Il a fait un cours où l'histoire militaire est traitée
+comme une démonstration, comme une espèce
+d'algèbre.
+Même esthétiquement, c'est d'une beauté tour
+à tour inductive et déductive à laquelle vous ne
+seriez
+pas insensible.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le capitaine qui m'a permis de rester
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Dieu merci, car l'homme que vous &laquo;adorez&raquo;
+pour peu de chose est le plus grand imbécile que la
+terre ait jamais porté. Il est parfait pour s'occuper de
+l'ordinaire et de la tenue de ses hommes; il passe des
+heures avec le maréchal des logis chef et le maître
+tailleur. Voilà sa mentalité. Il méprise
+d'ailleurs
+beaucoup, comme tout le monde, l'admirable commandant
+dont je vous parle. Personne ne fréquente
+celui-là, parce qu'il est franc-maçon et ne va pas
+confesse. Jamais le Prince de Borodino ne recevrait
+chez lui ce petit bourgeois. Et c'est tout de même un
+fameux culot de la part d'un homme dont
+l'arrière-grand-père
+était un petit fermier et qui, sans les
+guerres de Napoléon, serait probablement fermier
+aussi. Du reste il se rend bien un peu compte de la
+situation ni chair ni poisson qu'il a dans la société.
+Il va à peine au Jockey, tant il y est gêné, ce
+prétendu
+prince, ajouta Robert, qui, ayant été amené par un
+même esprit d'imitation à adopter les théories
+sociales
+de ses maîtres et les préjugés mondains de ses
+parents,
+unissait, sans s'en rendre compte, à l'amour de la
+démocratie le dédain de la noblesse d'Empire.</p>
+
+<p>Je regardais la photographie de sa tante et la pensée
+que Saint-Loup possédant cette photographie, il
+pourrait peut-être me la donner, me fit le chérir
+davantage et souhaiter de lui rendre mille services
+qui me semblaient peu de choses en échange d'elle.
+Car cette photographie c'était comme une rencontre
+de plus ajoutée à celles que j'avais déjà
+faites de
+Mme de Guermantes; bien mieux, une rencontre prolongée,
+comme si, par un brusque progrès dans nos
+relations, elle s'était arrêtée auprès de
+moi, en chapeau
+de jardin, et m'avait laissé pour la première fois
+regarder à loisir ce gras de joue, ce tournant de nuque,
+ce coin de sourcils (jusqu'ici voilés pour moi par la
+rapidité de son passage, l'étourdissement de mes
+impressions, l'inconsistance du souvenir); et leur
+contemplation, autant que celle de la gorge et des
+bras d'une femme que je n'aurais jamais vue qu'en
+robe montante, m'était une voluptueuse découverte,
+une faveur. Ces lignes qu'il me semblait presque
+défendu de regarder, je pourrais les étudier là
+comme
+dans un traité de la seule géométrie qui eût
+de la
+valeur pour moi. Plus tard, en regardant Robert, je
+m'aperçus que lui aussi était un peu comme une
+photographie de sa tante, et par un mystère presque
+aussi émouvant pour moi puisque, si sa figure à lui
+n'avait pas été directement produite par sa figure
+elle, toutes deux avaient cependant une origine
+commune. Les traits de la duchesse de Guermantes
+qui étaient épinglés dans ma vision de Combray, le
+nez en bec de faucon, les yeux perçants, semblaient
+avoir servi aussi à découper&mdash;dans un autre exemplaire
+analogue et mince d'une peau trop fine&mdash;la
+figure de Robert presque superposable à celle de sa
+tante. Je regardais sur lui avec envie ces traits
+caractéristiques
+des Guermantes, de cette race restée si
+particulière au milieu du monde, où elle ne se perd
+pas et où elle reste isolée dans sa gloire divinement
+ornithologique, car elle semble issue, aux âges de la
+mythologie, de l'union d'une déesse et d'un oiseau.</p>
+
+<p>Robert, sans en connaître les causes, était
+touché
+de mon attendrissement. Celui-ci d'ailleurs s'augmentait
+du bien-être causé par la chaleur du feu et par le
+vin de Champagne qui faisait perler en même temps
+des gouttes de sueur à mon front et des larmes à mes
+yeux; il arrosait des perdreaux; je les mangeais avec
+l'émerveillement d'un profane, de quelque sorte qu'il
+soit, quand il trouve dans une certaine vie qu'il ne
+connaissait pas ce qu'il avait cru qu'elle excluait
+(par exemple d'un libre penseur faisant un dîner exquis
+dans un presbytère). Et le lendemain matin en
+m'éveillant,
+j'allai jeter par la fenêtre de Saint-Loup qui,
+située fort haut, donnait sur tout le pays, un regard
+de curiosité pour faire la connaissance de ma voisine,
+la campagne, que je n'avais pas pu apercevoir la
+veille, parce que j'étais arrivé trop tard, à
+l'heure où
+elle dormait déjà dans la nuit. Mais de si bonne heure
+qu'elle fût éveillée, je ne la vis pourtant en
+ouvrant
+la croisée, comme on la voit d'une fenêtre de
+château,
+du côté de l'étang, qu'emmitouflée encore
+dans sa
+douce et blanche robe matinale de brouillard qui ne
+me laissait presque rien distinguer. Mais je savais
+qu'avant que les soldats qui s'occupaient des chevaux
+dans la cour eussent fini leur pansage, elle l'aurait
+dévêtue. En attendant je ne pouvais voir qu'une
+maigre colline, dressant tout contre le quartier son
+dos déjà dépouillé d'ombre, grêle et
+rugueux. A
+travers les rideaux ajourés de givre, je ne quittais
+pas des yeux cette étrangère qui me regardait pour la
+première fois. Mais quand j'eus pris l'habitude de
+venir au quartier, la conscience que la colline était là,
+plus réelle par conséquent, même quand je ne la
+voyais
+pas, que l'hôtel de Balbec, que notre maison de Paris
+auxquels je pensais comme à des absents, comme à
+des morts, c'est-à-dire sans plus guère croire à
+leur
+existence, fit que, même sans que je m'en rendisse
+compte, sa forme réverbérée se profila toujours
+sur les
+moindres impressions que j'eus à Doncières et, pour
+commencer par ce matin-là, sur la bonne impression
+de chaleur que me donna le chocolat préparé par
+l'ordonnance de Saint-Loup dans cette chambre
+confortable qui avait l'air d'un centre optique pour
+regarder la colline (l'idée de faire autre chose que la
+regarder et de s'y promener étant rendue impossible
+par ce même brouillard qu'il y avait). Imbibant la
+forme de la colline, associé au goût du chocolat et
+toute la trame de mes pensées d'alors, ce brouillard,
+sans que je pensasse le moins du monde à lui, vint
+mouiller toutes mes pensées de ce temps-là, comme tel
+or inaltérable et massif était resté allié
+à mes impressions
+de Balbec, ou comme la présence voisine des escaliers
+extérieurs de grès noirâtre donnait quelque
+grisaille
+à mes impressions de Combray. Il ne persista d'ailleurs
+pas tard dans la matinée, le soleil commença par user
+inutilement contre lui quelques flèches qui le
+passementèrent
+de brillants puis en eurent raison. La
+colline put offrir sa croupe grise aux rayons qui, une
+heure plus tard, quand je descendis dans la ville,
+donnaient aux rouges des feuilles d'arbres, aux
+rouges et aux bleus des affiches électorales posées sur
+les murs une exaltation qui me soulevait moi-même
+et me faisait battre, en chantant, les pavés sur lesquels
+je me retenais pour ne pas bondir de joie.</p>
+
+<p>Mais, dès le second jour, il me fallut aller coucher
+à l'hôtel. Et je savais d'avance que fatalement j'allais
+y trouver la tristesse. Elle était comme un arome
+irrespirable que depuis ma naissance exhalait pour
+moi toute chambre nouvelle, c'est-à-dire toute chambre:
+dans celle que j'habitais d'ordinaire, je n'étais
+pas présent, ma pensée restait ailleurs et à sa
+place
+envoyait seulement l'habitude. Mais je ne pouvais
+charger cette servante moins sensible de s'occuper de
+mes affaires dans un pays nouveau, où je la
+précédais,
+où j'arrivais seul, où il me fallait faire entrer en
+contact
+avec les choses ce &laquo;Moi&raquo; que je ne retrouvais qu'à
+des années d'intervalles, mais toujours le même,
+n'ayant pas grandi depuis Combray, depuis ma première
+arrivée à Balbec, pleurant, sans pouvoir être
+consolé, sur le coin d'une malle défaite.</p>
+
+<p>Or, je m'étais trompé. Je n'eus pas le temps
+d'être
+triste, car je ne fus pas un instant seul. C'est qu'il
+restait du palais ancien un excédent de luxe, inutilisable
+dans un hôtel moderne, et qui, détaché de toute
+affectation pratique, avait pris dans son désoeuvrement
+une sorte de vie: couloirs revenant sur leurs pas, dont
+on croisait à tous moments les allées et venues sans
+but, vestibules longs comme des corridors et ornés
+comme des salons, qui avaient plutôt l'air d'habiter
+là que de faire partie de l'habitation, qu'on n'avait
+pu faire entrer dans aucun appartement, mais qui
+rôdaient autour du mien et vinrent tout de suite
+m'offrir leur compagnie&mdash;sorte de voisins oisifs,
+mais non bruyants, de fantômes subalternes du passé
+à qui on avait concédé de demeurer sans bruit
+à la
+porte des chambres qu'on louait, et qui chaque fois
+que je les trouvais sur mon chemin se montraient pour
+moi d'une prévenance silencieuse. En somme, l'idée
+d'un logis, simple contenant de notre existence actuelle
+et nous préservant seulement du froid, de la vue des
+autres, était absolument inapplicable à cette demeure,
+ensemble de pièces, aussi réelles qu'une colonie de
+personnes, d'une vie il est vrai silencieuse, mais qu'on
+était obligé de rencontrer, d'éviter,
+d'accueillir, quand
+on rentrait. On tâchait de ne pas déranger et on ne
+pouvait regarder sans respect le grand salon qui avait
+pris, depuis le XVIIIe siècle, l'habitude de s'étendre
+entre ses appuis de vieil or, sous les nuages de son
+plafond peint. Et on était pris d'une curiosité plus
+familière pour les petites pièces qui, sans aucun souci
+de la symétrie, couraient autour de lui, innombrables,
+étonnées, fuyant en désordre jusqu'au jardin
+où elles
+descendaient si facilement par trois marches
+ébréchées.</p>
+
+<p>Si je voulais sortir ou rentrer sans prendre l'ascenseur
+ni être vu dans le grand escalier, un plus petit,
+privé, qui ne servait plus, me tendait ses marches si
+adroitement posées l'une tout près de l'autre, qu'il
+semblait exister dans leur gradation une proportion
+parfaite du genre de celles qui dans les couleurs, dans
+les parfums, dans les saveurs, viennent souvent émouvoir
+en nous une sensualité particulière. Mais celle
+qu'il y a à monter et à descendre, il m'avait fallu
+venir ici pour la connaître, comme jadis dans une
+station alpestre pour savoir que l'acte, habituellement
+non perçu, de respirer, peut être une constante
+volupté. Je reçus cette dispense d'effort que nous
+accordent seules les choses dont nous avons un
+long usage, quand je posai mes pieds pour la première
+fois sur ces marches, familières avant d'être
+connues, comme si elles possédaient, peut-être
+déposée,
+incorporée en elles par les maîtres d'autrefois
+qu'elles accueillaient chaque jour, la douceur anticipée
+d'habitudes que je n'avais pas contractées
+encore et qui même ne pourraient que s'affaiblir
+quand elles seraient devenues miennes. J'ouvris une
+chambre, la double porte se referma derrière moi,
+la draperie fit entrer un silence sur lequel je me
+sentis comme une sorte d'enivrante royauté; une
+cheminée de marbre ornée de cuivres ciselés, dont
+on aurait eu tort de croire qu'elle ne savait que
+représenter l'art du Directoire, me faisait du feu, et
+un petit fauteuil bas sur pieds m'aida à me chauffer
+aussi confortablement que si j'eusse été assis sur le
+tapis. Les murs étreignaient la chambre, la séparant
+du reste du monde et, pour y laisser entrer, y enfermer
+ce qui la faisait complète, s'écartaient devant la
+bibliothèque,
+réservaient l'enfoncement du lit des deux
+côtés duquel des colonnes soutenaient
+légèrement le
+plafond surélevé de l'alcôve. Et la chambre
+était
+prolongée dans le sens de la profondeur par deux
+cabinets aussi larges qu'elle, dont le dernier suspendait
+à son mur, pour parfumer le recueillement qu'on y
+vient chercher, un voluptueux rosaire de grains d'iris;
+les portes, si je les laissais ouvertes pendant que je
+me retirais dans ce dernier retrait, ne se contentaient
+pas de le tripler, sans qu'il cessât d'être harmonieux,
+et ne faisaient pas seulement goûter à mon regard
+le plaisir de l'étendue après celui de la concentration,
+mais encore ajoutaient, au plaisir de ma solitude,
+qui restait inviolable et cessait d'être enclose, le
+sentiment de la liberté. Ce réduit donnait sur une cour,
+belle solitaire que je fus heureux d'avoir pour voisine
+quand, le lendemain matin, je la découvris, captive
+entre ses hauts murs où ne prenait jour aucune fenêtre,
+et n'ayant que deux arbres jaunis qui suffisaient à
+donner une douceur mauve au ciel pur.</p>
+
+<p>Avant de me coucher, je voulus sortir de ma
+chambre pour explorer tout mon féerique domaine.
+Je marchai en suivant une longue galerie qui me fit
+successivement hommage de tout ce qu'elle avait à
+m'offrir si je n'avais pas sommeil, un fauteuil placé
+dans un coin, une épinette, sur une console un pot
+de faïence bleu rempli de cinéraires, et dans un cadre
+ancien le fantôme d'une dame d'autrefois aux cheveux
+poudrés mêlés de fleurs bleues et tenant à
+la main un
+bouquet d'oeillets. Arrivé au bout, son mur plein
+où ne s'ouvrait aucune porte me dit naïvement:
+&laquo;Maintenant il faut revenir, mais tu vois, tu es chez
+toi&raquo;, tandis que le tapis moelleux ajoutait pour ne
+pas demeurer en reste que, si je ne dormais pas cette
+nuit, je pourrais très bien venir nu-pieds, et que les
+fenêtres sans volets qui regardaient la campagne
+m'assuraient qu'elles passeraient une nuit blanche et
+qu'en venant à l'heure que je voudrais je n'avais à
+craindre de réveiller personne. Et derrière une tenture
+je surpris seulement un petit cabinet qui, arrêté par
+la muraille et ne pouvant se sauver, s'était caché
+là,
+tout penaud, et me regardait avec effroi de son
+oeil-de-boeuf rendu bleu par le clair de lune. Je me
+couchai, mais la présence de l'édredon, des colonnettes,
+de la petite cheminée, en mettant mon attention à un
+cran où elle n'était pas à Paris, m'empêcha
+de me
+livrer au traintrain habituel de mes rêvasseries. Et
+comme c'est cet état particulier de l'attention qui
+enveloppe le sommeil et agit sur lui, le modifie, le
+met de plain-pied avec telle ou telle série de nos
+souvenirs, les images qui remplirent mes rêves, cette
+première nuit, furent empruntées à une
+mémoire
+entièrement distincte de celle que mettait d'habitude
+à contribution mon sommeil. Si j'avais été
+tenté en
+dormant de me laisser réentraîner vers ma mémoire
+coutumière, le lit auquel je n'étais pas habitué,
+la
+douce attention que j'étais obligé de prêter
+à mes
+positions quand je me retournais, suffisaient à rectifier
+ou à maintenir le fil nouveau de mes rêves.
+Il en est du sommeil comme de la perception du monde
+extérieur. Il suffit d'une modification dans nos habitudes
+pour le rendre poétique, il suffit qu'en nous
+déshabillant nous nous soyons endormi sans le vouloir
+sur notre lit, pour que les dimensions du sommeil
+soient changées et sa beauté sentie. On s'éveille,
+on
+voit quatre heures à sa montre, ce n'est que quatre
+heures du matin, mais nous croyons que toute la
+journée s'est écoulée, tant ce sommeil de quelques
+minutes et que nous n'avions pas cherché nous a
+paru descendu du ciel, en vertu de quelque droit
+divin, énorme et plein comme le globe d'or d'un
+empereur. Le matin, ennuyé de penser que mon
+grand-père était prêt et qu'on m'attendait pour
+partir
+du côté de Méséglise, je fus
+éveillé par la fanfare
+d'un régiment qui tous les jours passa sous mes fenêtres.
+Mais deux ou trois fois&mdash;et je le dis, car on ne
+peut bien décrire la vie des hommes si on ne la fait
+baigner dans le sommeil où elle plonge et qui, nuit
+après nuit, la contourne comme une presqu'île est
+cernée par la mer&mdash;le sommeil interposé fut en moi
+assez résistant pour soutenir le choc de la musique,
+et je n'entendis rien. Les autres jours il céda un instant;
+mais encore veloutée d'avoir dormi, ma conscience,
+comme ces organes préalablement anesthésiés, par
+qui
+une cautérisation, restée d'abord insensible, n'est
+perçue que tout à fait à sa fin et comme une
+légère
+brûlure, n'était touchée qu'avec douceur par les
+pointes aiguës des fifres qui la caressaient d'un vague
+et frais gazouillis matinal; et après cette étroite
+interruption où le silence s'était fait musique, il
+reprenait
+avec mon sommeil avant même que les dragons
+eussent fini de passer, me dérobant les dernières
+gerbes épanouies du bouquet jaillissant et sonore.
+Et la zone de ma conscience que ses tiges jaillissantes
+avaient effleurée était si étroite, si circonvenue
+de
+sommeil, que plus tard, quand Saint-Loup me demandait
+si j'avais entendu la musique, je n'étais pas
+plus certain que le son de la fanfare n'eût pas été
+aussi imaginaire que celui que j'entendais dans le
+jour s'élever après le moindre bruit au-dessus des
+pavés de la ville. Peut-être ne l'avais-je entendu
+qu'en un rêve, par la crainte d'être
+réveillé, ou au
+contraire de ne pas l'être et de ne pas voir le
+défilé.
+Car souvent quand je restais endormi au moment
+où j'avais pensé au contraire que le bruit m'aurait
+réveillé, pendant une heure encore je croyais
+l'être,
+tout en sommeillant, et je me jouais à moi-même en
+minces ombres sur l'écran de mon sommeil les divers
+spectacles auxquels il m'empêchait, mais auxquels
+j'avais l'illusion d'assister.</p>
+
+<p>Ce qu'on aurait fait le jour, il arrive en effet, le
+sommeil venant, qu'on ne l'accomplisse qu'en rêve,
+c'est-à-dire après l'inflexion de l'ensommeillement,
+en suivant une autre voie qu'on n'eût fait éveillé.
+La même histoire tourne et a une autre fin. Malgré
+tout, le monde dans lequel on vit pendant le sommeil
+est tellement différent, que ceux qui ont de la peine
+à s'endormir cherchent avant tout à sortir du
+nôtre.
+Après avoir désespérément, pendant des
+heures, les
+yeux clos, roulé des pensées pareilles à celles
+qu'ils
+auraient eues les yeux ouverts, ils reprennent courage
+s'ils s'aperçoivent que la minute précédente a
+été
+toute alourdie d'un raisonnement en contradiction
+formelle avec les lois de la logique et l'évidence du
+présent, cette courte &laquo;absence&raquo; signifiant que la
+porte
+est ouverte par laquelle ils pourront peut-être s'échapper
+tout à l'heure de la perception du réel, aller faire
+une halte plus ou moins loin de lui, ce qui leur donnera
+un plus ou moins &laquo;bon&raquo; sommeil. Mais un grand pas
+est déjà fait quand on tourne le dos au réel,
+quand
+on atteint les premiers antres où les
+&laquo;autosuggestions&raquo;
+préparent comme des sorcières l'infernal fricot des
+maladies imaginaires ou de la recrudescence des
+maladies nerveuses, et guettent l'heure où les crises
+remontées pendant le sommeil inconscient se déclancheront
+assez fortes pour le faire cesser.</p>
+
+<p>Non loin de là est le jardin réservé où
+croissent
+comme des fleurs inconnues les sommeils si différents
+les uns des autres, sommeil du datura, du chanvre
+indien, des multiples extraits de l'éther, sommeil de
+la belladone, de l'opium, de la valériane, fleurs qui
+restent closes jusqu'au jour où l'inconnu
+prédestiné
+viendra les toucher, les épanouir, et pour de longues
+heures dégager l'arome de leurs rêves particuliers en
+un être émerveillé et surpris. Au fond du jardin
+est
+le couvent aux fenêtres ouvertes où l'on entend
+répéter les leçons apprises avant de s'endormir et
+qu'on ne saura qu'au réveil; tandis que, présage de
+celui-ci, fait résonner son tic tac ce réveille-matin
+intérieur que notre préoccupation a réglé
+si bien que,
+quand notre ménagère viendra nous dire: il est sept
+heures, elle nous trouvera déjà prêt. Aux parois
+obscures de cette chambre qui s'ouvre sur les rêves,
+et où travaille sans cesse cet oubli des chagrins amoureux
+duquel est parfois interrompue et défaite par
+un cauchemar plein de réminiscences la tâche vite
+recommencée, pendent, même après qu'on est
+réveillé,
+les souvenirs des songes, mais si enténébrés que
+souvent
+nous ne les apercevons pour la première fois qu'en
+pleine après-midi quand le rayon d'une idée similaire
+vient fortuitement les frapper; quelques-uns déjà,
+harmonieusement clairs pendant qu'on dormait, mais
+devenus si méconnaissables que, ne les ayant pas
+reconnus, nous ne pouvons que nous hâter de les
+rendre à la terre, ainsi que des morts trop vite
+décomposés
+ou que des objets si gravement atteints et près
+de la poussière que le restaurateur le plus habile ne
+pourrait leur rendre une forme, et rien en tirer. Près
+de la grille est la carrière où les sommeils profonds
+viennent chercher des substances qui imprègnent la
+tête d'enduits si durs que, pour éveiller le dormeur,
+sa propre volonté est obligée, même dans un matin
+d'or, de frapper à grands coups de hache, comme un
+jeune Siegfried. Au delà encore sont les cauchemars
+dont les médecins prétendent stupidement qu'ils
+fatiguent plus que l'insomnie, alors qu'ils permettent
+au contraire au penseur de s'évader de l'attention;
+les cauchemars avec leurs albums fantaisistes, où nos
+parents qui sont morts viennent de subir un grave
+accident qui n'exclut pas une guérison prochaine.
+En attendant nous les tenons dans une petite cage à
+rats, où ils sont plus petits que des souris blanches et,
+couverts de gros boutons rouges, plantés chacun
+d'une plume, nous tiennent des discours cicéroniens.
+A côté de cet album est le disque tournant du
+réveil
+grâce auquel nous subissons un instant l'ennui d'avoir
+à rentrer tout à l'heure dans une maison qui est
+détruite depuis cinquante ans, et dont l'image est
+effacée, au fur et à mesure que le sommeil
+s'éloigne,
+par plusieurs autres, avant que nous arrivions à celle
+qui ne se présente qu'une fois le disque arrêté et
+qui coïncide avec celle que nous verrons avec nos
+yeux ouverts.</p>
+
+<p>Quelquefois je n'avais rien entendu, étant dans un
+de ces sommeils où l'on tombe comme dans un trou
+duquel on est tout heureux d'être tiré un peu plus
+tard, lourd, surnourri, digérant tout ce que nous ont
+apporté, pareilles aux nymphes qui nourrissaient
+Hercule, ces agiles puissances végétatives, à
+l'activité
+redoublée pendant que nous dormons.</p>
+
+<p>On appelle cela un sommeil de plomb; il semble
+qu'on soit devenu soi-même, pendant quelques instants
+après qu'un tel sommeil a cessé, un simple
+bonhomme de plomb. On n'est plus personne. Comment,
+alors, cherchant sa pensée, sa personnalité
+comme on cherche un objet perdu, finit-on par retrouver
+son propre moi plutôt que tout autre? Pourquoi,
+quand on se remet à penser, n'est-ce pas alors une
+autre personnalité que l'antérieure qui s'incarne en
+nous? On ne voit pas ce qui dicte le choix et pourquoi,
+entre les millions d'êtres humains qu'on pourrait être,
+c'est sur celui qu'on était la veille qu'on met juste la
+main. Qu'est-ce qui nous guide, quand il y a eu vraiment
+interruption (soit que le sommeil ait été complet,
+ou les rêves, entièrement différents de nous)? Il y
+a
+eu vraiment mort, comme quand le coeur a cessé de
+battre et que des tractions rythmées de la langue
+nous raniment. Sans doute la chambre, ne l'eussions-nous
+vue qu'une fois, éveille-t-elle des souvenirs
+auxquels de plus anciens sont suspendus. Ou quelques-uns
+dormaient-ils en nous-mêmes, dont nous
+prenons conscience? La résurrection au
+réveil&mdash;après
+ce bienfaisant accès d'aliénation mentale qu'est
+le sommeil&mdash;doit ressembler au fond à ce qui se passe
+quand on retrouve un nom, un vers, un refrain
+oubliés. Et peut-être la résurrection de
+l'âme après la
+mort est-elle concevable comme un phénomène de
+mémoire.</p>
+
+<p>Quand j'avais fini de dormir, attiré par le ciel
+ensoleillé, mais retenu par la fraîcheur de ces derniers
+matins si lumineux et si froids où commence l'hiver,
+pour regarder les arbres où les feuilles n'étaient plus
+indiquées que par une ou deux touches d'or ou de
+rose qui semblaient être restées en l'air, dans une
+trame invisible, je levais la tête et tendais le cou
+tout en gardant le corps à demi caché dans mes
+couvertures;
+comme une chrysalide en voie de métamorphose,
+j'étais une créature double aux diverses parties
+de laquelle ne convenait pas le même milieu;
+à mon regard suffisait de la couleur, sans chaleur;
+ma poitrine par contre se souciait de chaleur et non
+de couleur. Je ne me levais que quand mon feu était
+allumé et je regardais le tableau si transparent et si
+doux de la matinée mauve et dorée à laquelle je
+venais
+d'ajouter artificiellement les parties de chaleur qui
+lui manquaient, tisonnant mon feu qui brûlait et
+fumait comme une bonne pipe et qui me donnait
+comme elle eût fait un plaisir à la fois grossier parce
+qu'il reposait sur un bien-être matériel et délicat
+parce que derrière lui s'estompait une pure vision.
+Mon cabinet de toilette était tendu d'un papier à
+fond d'un rouge violent que parsemaient des fleurs
+noires et blanches, auxquelles il semble que j'aurais
+dû avoir quelque peine à m'habituer. Mais elles ne
+firent que me paraître nouvelles, que me forcer à
+entrer non en conflit mais en contact avec elles, que
+modifier la gaieté et les chants de mon lever, elles ne
+firent que me mettre de force au coeur d'une sorte de
+coquelicot pour regarder le monde, que je voyais
+tout autre qu'à Paris, de ce gai paravent qu'était
+cette maison nouvelle, autrement orientée que celle
+de mes parents et où affluait un air pur. Certains jours,
+j'étais agité par l'envie de revoir ma grand'mère
+ou
+par la peur qu'elle ne fût souffrante; ou bien c'était
+le souvenir de quelque affaire laissée en train à Paris,
+et qui ne marchait pas: parfois aussi quelque difficulté
+dans laquelle, même ici, j'avais trouvé le moyen de
+me jeter. L'un ou l'autre de ces soucis m'avait empêché
+de dormir, et j'étais sans force contre ma tristesse,
+qui en un instant remplissait pour moi toute l'existence.
+Alors, de l'hôtel, j'envoyais quelqu'un au
+quartier, avec un mot pour Saint-Loup: je lui disais
+que si cela lui était matériellement possible&mdash;je
+savais que c'était très difficile&mdash;il fût assez bon
+pour passer un instant. Au bout d'une heure il arrivait;
+et en entendant son coup de sonnette je me
+sentais délivré de mes préoccupations. Je savais,
+que
+si elles étaient plus fortes que moi, il était plus fort
+qu'elles, et mon attention se détachait d'elles et se
+tournait vers lui qui avait à décider. Il venait
+d'entrer;
+et déjà il avait mis autour de moi le plein air où
+il
+déployait tant d'activité depuis le matin, milieu vital
+fort différent de ma chambre et auquel je m'adaptais
+immédiatement par des réactions appropriées.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que vous ne m'en voulez pas de vous
+avoir dérangé; j'ai quelque chose qui me tourmente,
+vous avez dû le deviner.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, j'ai pensé simplement que vous aviez
+envie de me voir et j'ai trouvé ça très gentil.
+J'étais
+enchanté que vous m'ayez fait demander. Mais quoi? ça
+ne va pas, alors? qu'est-ce qu'il y a pour votre service?</p>
+
+<p>Il écoutait mes explications, me répondait avec
+précision; mais avant même qu'il eût parlé,
+il m'avait
+fait semblable à lui; à côté des occupations
+importantes
+qui le faisaient si pressé, si alerte, si content,
+les ennuis qui m'empêchaient tout à l'heure de rester
+un instant sans souffrir me semblaient, comme à lui,
+négligeables; j'étais comme un homme qui, ne pouvant
+ouvrir les yeux depuis plusieurs jours, fait appeler
+un médecin lequel avec adresse et douceur lui écarte
+la paupière, lui enlève et lui montre un grain de sable;
+le malade est guéri et rassuré. Tous mes tracas se
+résolvaient en un télégramme que Saint-Loup se
+chargeait de faire partir. La vie me semblait si différente,
+si belle, j'étais inondé d'un tel trop-plein de
+force que je voulais agir.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous maintenant? disais-je à Saint-Loup.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous quitter, car on part en marche
+dans trois quarts d'heure et on a besoin de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ça vous a beaucoup gêné de venir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ça ne m'a pas gêné, le capitaine a
+été très
+gentil, il a dit que du moment que c'était pour vous
+il fallait que je vienne, mais enfin je ne veux pas
+avoir l'air d'abuser.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si je me levais vite et si j'allais de mon
+côté à l'endroit où vous allez manoeuvrer,
+cela m'intéresserait
+beaucoup, et je pourrais peut-être causer
+avec vous dans les pauses.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous le conseille pas; vous êtes resté
+éveillé, vous vous êtes mis martel en tête
+pour une
+chose qui, je vous assure, est sans aucune conséquence,
+mais maintenant qu'elle ne vous agite plus, retournez-vous
+sur votre oreiller et dormez, ce qui sera excellent
+contre la déminéralisation de vos cellules nerveuses;
+ne vous endormez pas trop vite parce que notre
+garce de musique va passer sous vos fenêtres; mais
+aussitôt après, je pense que vous aurez la paix, et
+nous nous reverrons ce soir à dîner.</p>
+
+<p>Mais un peu plus tard j'allai souvent voir le régiment
+faire du service en campagne, quand je commençai
+à m'intéresser aux théories militaires que
+développaient à dîner les amis de Saint-Loup et que
+cela devint le désir de mes journées de voir de plus
+près leurs différents chefs, comme quelqu'un qui fait
+de la musique sa principale étude et vit dans les
+concerts a du plaisir à fréquenter les cafés
+où l'on est
+mêlé à la vie des musiciens de l'orchestre. Pour
+arriver
+au terrain de manoeuvres il me fallait faire de grandes
+marches. Le soir, après le dîner, l'envie de dormir
+faisait par moments tomber ma tête comme un vertige.
+Le lendemain, je m'apercevais que je n'avais pas plus
+entendu la fanfare, qu'à Balbec, le lendemain des
+soirs où Saint-Loup m'avait emmené dîner à
+Rivebelle,
+je n'avais entendu le concert de la plage. Et au
+moment où je voulais me lever, j'en éprouvais
+délicieusement
+l'incapacité; je me sentais attaché à un
+sol invisible et profond par les articulations, que la
+fatigue me rendait sensibles, de radicelles musculeuses
+et nourricières. Je me sentais plein de force, la vie
+s'étendait plus longue devant moi; c'est que j'avais
+reculé jusqu'aux bonnes fatigues de mon enfance
+à Combray, le lendemain des jours où nous nous
+étions promenés du côté de Guermantes. Les
+poètes
+prétendent que nous retrouvons un moment ce que
+nous avons jadis été en rentrant dans telle maison,
+dans un tel jardin où nous avons vécu jeunes. Ce sont
+là pèlerinages fort hasardeux et à la suite
+desquels on
+compte autant de déceptions que de succès. Les lieux
+fixes, contemporains d'années différentes, c'est en
+nous-même qu'il vaut mieux les trouver. C'est à quoi
+peuvent, dans une certaine mesure, nous servir une
+grande fatigue que suit une bonne nuit. Celles-là du
+moins, pour nous faire descendre dans les galeries les
+plus souterraines du sommeil, où aucun reflet de la
+veille, aucune lueur de mémoire n'éclairent plus le
+monologue intérieur, si tant est que lui-même n'y cesse
+pas, retournent si bien le sol et le tuf de notre corps
+qu'elles nous font retrouver, là où nos muscles plongent
+et tordent leurs ramifications et aspirent la
+vie nouvelle, le jardin où nous avons été enfant.
+Il
+n'y a pas besoin de voyager pour le revoir, il faut
+descendre pour le retrouver. Ce qui a couvert la terre
+n'est plus sur elle, mais dessous; l'excursion ne suffit
+pas pour visiter la ville morte, les fouilles sont nécessaires.
+Mais on verra combien certaines impressions
+fugitives et fortuites ramènent bien mieux encore
+vers le passé, avec une précision plus fine, d'un vol
+plus léger, plus immatériel, plus vertigineux, plus
+infaillible, plus immortel, que ces dislocations organiques.</p>
+
+<p>Quelquefois ma fatigue était plus grande encore:
+j'avais, sans pouvoir me coucher, suivi les manoeuvres
+pendant plusieurs jours. Que le retour à l'hôtel
+était
+alors béni! En entrant dans mon lit, il me semblait
+avoir enfin échappé à des enchanteurs, à
+des sorciers,
+tels que ceux qui peuplent les &laquo;romans&raquo; aimés de
+notre XVIIe siècle. Mon sommeil et ma grasse matinée
+du lendemain n'étaient plus qu'un charmant conte
+de fées. Charmant; bienfaisant peut-être aussi. Je me
+disais que les pires souffrances ont leur lieu d'asile,
+qu'on peut toujours, à défaut de mieux, trouver le
+repos. Ces pensées me menaient fort loin.</p>
+
+<p>Les jours où il y avait repos et où Saint-Loup ne
+pouvait cependant pas sortir, j'allais souvent le voir
+au quartier. C'était loin; il fallait sortir de la ville,
+franchir le viaduc, des deux côtés duquel j'avais une
+immense vue. Une forte brise soufflait presque toujours
+sur ces hauts lieux, et emplissait les bâtiments construits
+sur trois côtés de la cour qui grondaient sans
+cesse comme un antre des vents. Tandis que, pendant
+qu'il était occupé à quelque service, j'attendais
+Robert, devant la porte de sa chambre ou au réfectoire,
+en causant avec tels de ses amis auxquels il
+m'avait présenté (et que je vins ensuite voir
+quelquefois,
+même quand il ne devait pas être là), voyant
+par la fenêtre, à cent mètres au-dessous de moi, la
+campagne dépouillée mais où çà et
+là des semis
+nouveaux, souvent encore mouillés de pluie et
+éclairés
+par le soleil, mettaient quelques bandes vertes d'un
+brillant et d'une limpidité translucide d'émail, il
+m'arrivait d'entendre parler de lui; et je pus bien vite
+me rendre compte combien il était aimé et populaire.
+Chez plusieurs engagés, appartenant à d'autres
+escadrons, jeunes bourgeois riches qui ne voyaient
+la haute société aristocratique que du dehors et sans
+y pénétrer, la sympathie qu'excitait en eux ce qu'ils
+savaient du caractère de Saint-Loup se doublait du
+prestige qu'avait à leurs yeux le jeune homme que
+souvent, le samedi soir, quand ils venaient en permission
+à Paris, ils avaient vu souper au Café de la Paix
+avec le duc d'Uzès et le prince d'Orléans. Et à
+cause de cela, dans sa jolie figure, dans sa façon
+dégingandée de marcher, de saluer, dans le
+perpétuel
+lancé de son monocle, dans &laquo;la fantaisie&raquo; de ses
+képis trop hauts, de ses pantalons d'un drap trop
+fin et trop rose, ils avaient introduit l'idée d'un
+&laquo;chic&raquo;
+dont ils assuraient qu'étaient dépourvus les officiers
+les plus élégants du régiment, même le
+majestueux
+capitaine à qui j'avais dû de coucher au quartier,
+lequel semblait, par comparaison, trop solennel et
+presque commun.</p>
+
+<p>L'un disait que le capitaine avait acheté un nouveau
+cheval. &laquo;Il peut acheter tous les chevaux qu'il veut.
+J'ai rencontré Saint-Loup dimanche matin allée des
+Acacias, il monte avec un autre chic!&raquo; répondait
+l'autre, et en connaissance de cause; car ces jeunes
+gens appartenaient à une classe qui, si elle ne fréquente
+pas le même personnel mondain, pourtant,
+grâce à l'argent et au loisir, ne diffère pas de
+l'aristocratie
+dans l'expérience de toutes celles des élégances
+qui peuvent s'acheter. Tout au plus la leur avait-elle,
+par exemple en ce qui concernait les vêtements, quelque
+chose de plus appliqué, de plus impeccable, que
+cette libre et négligente élégance de Saint-Loup
+qui
+plaisait tant à ma grand'mère. C'était une petite
+émotion pour ces fils de grands banquiers ou d'agents
+de change, en train de manger des huîtres après le
+théâtre, de voir à une table voisine de la leur le
+sous-officier
+Saint-Loup. Et que de récits faits au quartier
+le lundi, en rentrant de permission, par l'un d'eux qui
+était de l'escadron de Robert et à qui il avait dit
+bonjour &laquo;très gentiment&raquo;; par un autre qui
+n'était
+pas du même escadron, mais qui croyait bien que
+malgré cela Saint-Loup l'avait reconnu, car deux ou
+trois fois il avait braqué son monocle dans sa direction.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon frère l'a aperçu à &laquo;la
+Paix&raquo;, disait un
+autre qui avait passé la journée chez sa maîtresse,
+il
+paraît même qu'il avait un habit trop large et qui ne
+tombait pas bien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment était son gilet?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'avait pas de gilet blanc, mais mauve avec
+des espèces de palmes, époilant!</p>
+
+<p>Pour les anciens (hommes du peuple ignorant le
+Jockey et qui mettaient seulement Saint-Loup dans la
+catégorie des sous-officiers très riches, où ils
+faisaient
+entrer tous ceux qui, ruinés ou non, menaient un
+certain train, avaient un chiffre assez élevé de revenus
+ou de dettes et étaient généreux avec les
+soldats), la
+démarche, le monocle, les pantalons, les képis de
+Saint-Loup, s'ils n'y voyaient rien d'aristocratique,
+n'offraient pas cependant moins d'intérêt et de
+signification.
+Ils reconnaissaient dans ces particularités le
+caractère, le genre qu'ils avaient assignés une fois
+pour toutes à ce plus populaire des gradés du
+régiment,
+manières pareilles à celles de personne, dédain de
+ce
+que pourraient penser les chefs, et qui leur semblait
+la conséquence naturelle de sa bonté pour le soldat.
+Le café du matin dans la chambrée, ou le repos sur
+les lits pendant l'après-midi, paraissaient meilleurs,
+quand quelque ancien servait à l'escouade gourmande
+et paresseuse quelque savoureux détail sur un képi
+qu'avait Saint-Loup.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi haut comme mon paquetage.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, vieux, tu veux nous la faire à l'oseille,
+il ne pouvait pas être aussi haut que ton paquetage,
+interrompait un jeune licencié ès lettres qui cherchait,
+en usant de ce dialecte, à ne pas avoir l'air d'un bleu
+et, en osant cette contradiction, à se faire confirmer
+un fait qui l'enchantait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il n'est pas aussi haut que mon paquetage?
+Tu l'as mesuré peut-être. Je te dis que le
+lieutenant-colon
+le fixait comme s'il voulait le mettre au bloc.
+Et faut pas croire que mon fameux Saint-Loup s'épatait:
+il allait, il venait, il baissait la tête, il la relevait,
+et toujours ce coup du monocle. Faudra voir ce que
+va dire le capiston. Ah! il se peut qu'il ne dise rien,
+mais pour sûr que cela ne lui fera pas plaisir. Mais ce
+képi-là, il n'a encore rien d'épatant. Il
+paraît que chez
+lui, en ville, il en a plus de trente.</p>
+
+<p>&mdash;Comment que tu le sais, vieux? Par notre sacré
+cabot? demandait le jeune licencié avec pédantisme,
+étalant les nouvelles formes grammaticales qu'il
+n'avait apprises que de fraîche date et dont il était
+fier de parer sa conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Comment que je le sais? Par son ordonnance,
+pardi!</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles qu'en voilà un qui ne doit pas être
+malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends! Il a plus de braise que moi, pour
+sûr! Et encore il lui donne tous ses effets, et tout et
+tout. Il n'avait pas à sa suffisance à la cantine.
+Voilà
+mon de Saint-Loup qui s'est amené et le cuistot en à
+entendu: &laquo;Je veux qu'il soit bien nourri, ça coûtera
+ce que ça coûtera.&raquo;</p>
+
+<p>Et l'ancien rachetait l'insignifiance des paroles par
+l'énergie de l'accent, en une imitation médiocre qui
+avait le plus grand succès.</p>
+
+<p>Au sortir du quartier je faisais un tour, puis, en
+attendant le moment où j'allais quotidiennement dîner
+avec Saint-Loup, à l'hôtel où lui et ses amis
+avaient
+pris pension, je me dirigeais vers le mien, sitôt le
+soleil couché, afin d'avoir deux heures pour me reposer
+et lire. Sur la place, le soir posait aux toits en poudrière
+du château de petits nuages rosés assortis à la
+couleur
+des briques et achevait le raccord en adoucissant
+celles-ci d'un reflet. Un tel courant de vie affluait à
+mes nerfs qu'aucun de mes mouvements ne pouvait
+l'épuiser; chacun de mes pas, après avoir touché
+un
+pavé de la place, rebondissait, il me semblait avoir aux
+talons les ailes de Mercure. L'une des fontaines était
+pleine d'une lueur rouge, et dans l'autre déjà le clair
+de lune rendait l'eau de la couleur d'une opale. Entre
+elles des marmots jouaient, poussaient des cris, décrivaient
+des cercles, obéissant à quelque nécessité
+de
+l'heure, à la façon des martinets ou des chauves-souris.
+A côté de l'hôtel, les anciens palais nationaux et
+l'orangerie
+de Louis XVI dans lesquels se trouvaient maintenant
+la Caisse d'épargne et le corps d'armée étaient
+éclairés du dedans par les ampoules pâles et
+dorées
+du gaz déjà allumé qui, dans le jour encore clair,
+seyait
+à ces hautes et vastes fenêtres du XVIIIe siècle
+où
+n'était pas encore effacé le dernier reflet du couchant,
+comme eût fait à une tête avivée de rouge une
+parure
+d'écaille blonde, et me persuadait d'aller retrouver
+mon feu et ma lampe qui, seule dans la façade de
+l'hôtel que j'habitais, luttait contre le crépuscule et
+pour laquelle je rentrais, avant qu'il fût tout à fait
+nuit, par plaisir, comme on fait pour le goûter. Je
+gardais, dans mon logis, la même plénitude de sensation
+que j'avais eue dehors. Elle bombait de telle
+façon l'apparence de surfaces qui nous semblent si
+souvent plates et vides, la flamme jaune du feu, le
+papier gros bleu de ciel sur lequel le soir avait brouillonné,
+comme un collégien, les tire-bouchons d'un
+crayonnage rose, la tapis à dessin singulier de la table
+ronde sur laquelle une rame de papier écolier et un
+encrier m'attendaient avec un roman de Bergotte, que,
+depuis, ces choses ont continué à me sembler riches
+de toute une sorte particulière d'existence qu'il me
+semble que je saurais extraire d'elles s'il m'était
+donné de les retrouver. Je pensais avec joie à ce
+quartier que je venais de quitter et duquel la girouette
+tournait à tous les vents. Comme un plongeur respirant
+dans un tube qui monte jusqu'au-dessus de la surface
+de l'eau, c'était pour moi comme être relié
+à la vie
+salubre, à l'air libre, que de me sentir pour point
+d'attache ce quartier, ce haut observatoire dominant
+la campagne sillonnée de canaux d'émail vert, et sous
+les hangars et dans les bâtiments duquel je comptais
+pour un précieux privilège, que je souhaitais
+durable, de pouvoir me rendre quand je voulais, toujours
+sûr d'être bien reçu.</p>
+
+<p>A sept heures je m'habillais et je ressortais pour
+aller dîner avec Saint-Loup à l'hôtel où il
+avait pris
+pension. J'aimais m'y rendre à pied. L'obscurité
+était
+profonde, et dès le troisième jour commença
+à souffler,
+aussitôt la nuit venue, un vent glacial qui semblait
+annoncer la neige. Tandis que je marchais, il semble
+que j'aurais dû ne pas cesser un instant de penser à
+Mme de Guermantes; ce n'était que pour tâcher d'être
+rapproché d'elle que j'étais venu dans la garnison de
+Robert. Mais un souvenir, un chagrin, sont mobiles.
+Il y a des jours où ils s'en vont si loin que nous les
+apercevons à peine, nous les croyons partis. Alors nous
+faisons attention à d'autres choses. Et les rues de
+cette ville n'étaient pas encore pour moi, comme là
+où nous avons l'habitude de vivre, de simples moyens
+d'aller d'un endroit à un autre. La vie que menaient
+les habitants de ce monde inconnu me semblait devoir
+être merveilleuse, et souvent les vitres éclairées
+de
+quelque demeure me retenaient longtemps immobile
+dans la nuit en mettant sous mes yeux les scènes
+véridiques et mystérieuses d'existences où je ne
+pénétrais pas. Ici le génie du feu me montrait en
+un
+tableau empourpré la taverne d'un marchand de
+marrons où deux sous-officiers, leurs ceinturons posés
+sur des chaises, jouaient aux cartes sans se douter
+qu'un magicien les faisait surgir de la nuit, comme
+dans une apparition de théâtre, et les évoquait
+tels
+qu'ils étaient effectivement à cette minute même,
+aux
+yeux d'un passant arrêté qu'ils ne pouvaient voir.
+Dans un petit magasin de bric-à-brac, une bougie
+à demi consumée, en projetant sa lueur rouge sur une
+gravure, la transformait en sanguine, pendant que,
+luttant contre l'ombre, la clarté de la grosse lampe
+basanait un morceau de cuir, niellait un poignard de
+paillettes étincelantes, sur des tableaux qui n'étaient
+que de mauvaises copies déposait une dorure précieuse
+comme la patine du passé ou le vernis d'un maître, et
+faisait enfin de ce taudis où il n'y avait que du toc et
+des croûtes, un inestimable Rembrandt. Parfois je
+levais les yeux jusqu'à quelque vaste appartement
+ancien dont les volets n'étaient pas fermés et où
+des
+hommes et des femmes amphibies, se réadaptant
+chaque soir à vivre dans un autre élément que le
+jour,
+nageaient lentement dans la grasse liqueur qui, à la
+tombée de la nuit, sourd incessamment du réservoir
+des lampes pour remplir les chambres jusqu'au bord
+de leurs parois de pierre et de verre, et au sein de
+laquelle ils propageaient, en déplaçant leurs corps,
+des remous, onctueux et dorés. Je reprenais mon chemin,
+et souvent dans la ruelle noire qui passe devant la
+cathédrale, comme jadis dans le chemin de
+Méséglise,
+la force de mon désir m'arrêtait; il me semblait qu'une
+femme allait surgir pour le satisfaire; si dans l'obscurité
+je sentais tout d'un coup passer une robe, la
+violence même du plaisir que j'éprouvais m'empêchait
+de croire que ce frôlement fût fortuit et j'essayais
+d'enfermer dans mes bras une passante effrayée.
+Cette ruelle gothique avait pour moi quelque chose
+de si réel, que si j'avais pu y lever et y posséder une
+femme, il m'eût été impossible de ne pas croire que
+c'était l'antique volupté qui allait nous unir, cette
+femme eût-elle été une simple raccrocheuse
+postée là
+tous les soirs, mais à laquelle auraient prêté leur
+mystère l'hiver, le dépaysement, l'obscurité et le
+moyen âge. Je songeais à l'avenir: essayer d'oublier
+Mme de Guermantes me semblait affreux, mais raisonnable
+et, pour la première fois, possible, facile
+peut-être. Dans le calme absolu de ce quartier, j'entendais
+devant moi des paroles et des rires qui devaient
+venir de promeneurs à demi avinés qui rentraient.
+Je m'arrêtais pour les voir, je regardais du côté
+où
+j'avais entendu le bruit. Mais j'étais obligé d'attendre
+longtemps, car le silence environnant était si profond
+qu'il avait laissé passer avec une netteté et une force
+extrêmes des bruits encore lointains. Enfin, les promeneurs
+arrivaient non pas devant moi comme j'avais
+cru, mais fort loin derrière. Soit que le croisement des
+rues, l'interposition des maisons eussent causé par
+réfraction cette erreur d'acoustique, soit qu'il soit
+très difficile de situer un son dont la place ne nous
+est pas connue, je m'étais trompé, tout autant sur
+la distance, que sur la direction.</p>
+
+<p>Le vent grandissait. Il était tout hérissé et
+grenu d'une
+approche de neige; je regagnais la grand'rue et
+sautais dans le petit tramway où de la plate-forme
+un officier qui semblait ne pas les voir répondait aux
+saluts des soldats balourds qui passaient sur le trottoir,
+la face peinturlurée par le froid; et elle faisait penser,
+dans cette cité que le brusque saut de l'automne dans
+ce commencement d'hiver semblait avoir entraînée
+plus avant dans le nord, à la face rubiconde que
+Breughel donne à ses paysans joyeux, ripailleurs et
+gelés.</p>
+
+<p>Et précisément à l'hôtel où
+j'avais rendez-vous avec
+Saint-Loup et ses amis et où les fêtes qui
+commençaient
+attiraient beaucoup de gens du voisinage et d'étrangers,
+c'était, pendant que je traversais directement la cour
+qui s'ouvrait sur de rougeoyantes cuisines où tournaient
+des poulets embrochés, où grillaient des porcs,
+où des homards encore vivants étaient jetés dans
+ce
+que l'hôtelier appelait le &laquo;feu éternel&raquo;, une
+affluence
+(digne de quelque &laquo;Dénombrement devant
+Bethléem&raquo;
+comme en peignaient les vieux maîtres flamands)
+d'arrivants qui s'assemblaient par groupes dans la
+cour, demandant au patron ou à l'un de ses aides
+(qui leur indiquaient de préférence un logement dans
+la ville quand ils ne les trouvaient pas d'assez bonne
+mine) s'ils pourraient être servis et logés, tandis qu'un
+garçon passait en tenant par le cou une volaille qui se
+débattait. Et dans la grande salle à manger que je
+traversai le premier jour, avant d'atteindre la petite
+pièce où m'attendait mon ami, c'était aussi
+à un repas
+de l'Évangile figuré avec la naïveté du vieux
+temps et
+l'exagération des Flandres que faisait penser le nombre
+des poissons, des poulardes, des coqs de bruyères, des
+bécasses, des pigeons, apportés tout
+décorés et fumants
+par des garçons hors d'haleine qui glissaient sur le
+parquet pour aller plus vite et les déposaient sur
+l'immense console où ils étaient découpés
+aussitôt,
+mais où&mdash;beaucoup de repas touchant à leur fin,
+quand j'arrivais&mdash;ils s'entassaient inutilisés; comme
+si leur profusion et la précipitation de ceux qui les
+apportaient répondaient, beaucoup plutôt qu'aux
+demandes des dîneurs, au respect du texte sacré
+scrupuleusement suivi dans sa lettre, mais naïvement
+illustré par des détails réels empruntés
+à la vie locale,
+et au souci esthétique et religieux de montrer aux
+yeux l'éclat de la fête par la profusion des victuailles
+et l'empressement des serviteurs. Un d'entre eux au
+bout de la salle songeait, immobile près d'un dressoir;
+et pour demander à celui-là, qui seul paraissait assez
+calme pour me répondre, dans quelle pièce on avait
+préparé notre table, m'avançant entre les
+réchauds
+allumés çà et là afin d'empêcher que
+se refroidissent
+les plats des retardataires (ce qui n'empêchait pas
+qu'au centre de la salle les desserts étaient tenus par
+les mains d'un énorme bonhomme quelquefois supporté
+sur les ailes d'un canard en cristal, semblait-il,
+en réalité en glace, ciselée chaque jour au fer
+rouge,
+par un cuisinier sculpteur, dans un goût bien flamand),
+j'allai droit, au risque d'être renversé par les autres,
+vers ce serviteur dans lequel je crus reconnaître un
+personnage qui est de tradition dans ces sujets sacrés
+et dont il reproduisait scrupuleusement la figure
+camuse, naïve et mal dessinée, l'expression rêveuse,
+déjà à demi presciente du miracle d'une
+présence divine
+que les autres n'ont pas encore soupçonnée. Ajoutons
+qu'en raison sans doute des fêtes prochaines, à cette
+figuration fut ajouté un supplément céleste
+recruté
+tout entier dans un personnel de chérubins et de
+séraphins. Un jeune ange musicien, aux cheveux
+blonds encadrant une figure de quatorze ans, ne jouait
+à vrai dire d'aucun instrument, mais rêvassait devant
+un gong ou une pile d'assiettes, cependant que des
+anges moins enfantins s'empressaient à travers les
+espaces démesurés de la salle, en y agitant l'air du
+frémissement incessant des serviettes qui descendaient
+le long de leurs corps en formes d'ailes de primitifs,
+aux pointes aiguës. Fuyant ces régions mal définies,
+voilées d'un rideau de palmes, d'où les célestes
+serviteurs
+avaient l'air, de loin, de venir de l'empyrée,
+je me frayai un chemin jusqu'à la petite salle où
+était la table de Saint-Loup. J'y trouvai quelques-uns
+de ses amis qui dînaient toujours avec lui, nobles,
+sauf un ou deux roturiers, mais en qui les nobles
+avaient dès le collège flairé des amis et avec qui
+ils
+s'étaient liés volontiers, prouvant ainsi qu'ils
+n'étaient
+pas, en principe, hostiles aux bourgeois, fussent-ils
+républicains, pourvu qu'ils eussent les mains propres
+et allassent à la messe. Dès la première fois,
+avant
+qu'on se mît à table, j'entraînai Saint-Loup dans un
+coin de la salle à manger, et devant tous les autres,
+mais qui ne nous entendaient pas, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Robert, le moment et l'endroit sont mal choisis
+pour vous dire cela, mais cela ne durera qu'une
+seconde. Toujours j'oublie de vous le demander au
+quartier; est-ce que ce n'est pas Mme de Guermantes
+dont vous avez la photographie sur la table?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, c'est ma bonne tante.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, mais c'est vrai, je suis fou, je l'avais su
+autrefois, je n'y avais jamais songé; mon Dieu, vos
+amis doivent s'impatienter, parlons vite, ils nous
+regardent, ou bien une autre fois, cela n'a aucune
+importance.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, marchez toujours, ils sont là pour
+attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, je tiens à être poli; ils sont si
+gentils;
+vous savez, du reste, je n'y tiens pas autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la connaissez, cette brave Oriane?</p>
+
+<p>Cette &laquo;brave Oriane&raquo;, comme il eût dit cette
+&laquo;bonne Oriane&raquo;, ne signifiait pas que Saint-Loup
+considérât
+Mme de Guermantes comme particulièrement
+bonne. Dans ce cas, bonne, excellente, brave, sont de
+simples renforcements de &laquo;cette&raquo;, désignant une
+personne
+qu'on connaît et dont on ne sait trop que dire
+avec quelqu'un qui n'est pas de votre intimité.
+&laquo;Bonne&raquo; sert de hors-d'oeuvre et permet d'attendre
+un instant qu'on ait trouvé: &laquo;Est-ce que vous la
+voyez souvent?&raquo; ou &laquo;Il y a des mois que je ne l'ai
+vue&raquo;, ou &laquo;Je la vois mardi&raquo; ou &laquo;Elle ne doit
+plus
+être de la première jeunesse&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas vous dire comme cela m'amuse
+que ce soit sa photographie, parce que nous habitons
+maintenant dans sa maison et j'ai appris sur elle des
+choses inouïes (j'aurais été bien embarrassé
+de dire lesquelles)
+qui font qu'elle m'intéresse beaucoup, à un
+point de vue littéraire, vous comprenez, comment
+dirai-je, à un point de vue balzacien, vous qui êtes
+tellement intelligent, vous comprenez cela à demi-mot;
+mais finissons vite, qu'est-ce que vos amis doivent
+penser de mon éducation!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ils ne pensent rien du tout; je leur ai dit
+que vous êtes sublime et ils sont beaucoup plus intimidés
+que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop gentil. Mais justement, voilà:
+Mme de Guermantes ne se doute pas que je vous
+connais, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien; je ne l'ai pas vue depuis l'été
+dernier puisque je ne suis pas venu en permission
+depuis qu'elle est rentrée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je vais vous dire, on m'a assuré qu'elle
+me croit tout à fait idiot.</p>
+
+<p>&mdash;Cela, je ne le crois pas: Oriane n'est pas un aigle,
+mais elle n'est tout de même pas stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que je ne tiens pas du tout en général
+à ce que vous publiez les bons sentiments que vous
+avez pour moi, car je n'ai pas d'amour-propre. Aussi
+je regrette que vous ayez dit des choses aimables sur
+mon compte à vos amis (que nous allons rejoindre
+dans deux secondes). Mais pour Mme de Guermantes,
+si vous pouviez lui faire savoir, même avec un peu
+d'exagération, ce que vous pensez de moi, vous me
+feriez un grand plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais très volontiers, si vous n'avez que cela à
+me demander, ce n'est pas trop difficile, mais quelle
+importance cela peut-il avoir ce qu'elle peut penser
+de vous? Je suppose que vous vous en moquez bien;
+en tout cas si ce n'est que cela, nous pourrons en
+parler devant tout le monde ou quand nous serons
+seuls, car j'ai peur que vous vous fatiguiez à parler
+debout et d'une façon si incommode, quand nous avons
+tant d'occasions d'être en tête à tête.</p>
+
+<p>C'était bien justement cette incommodité qui
+m'avait donné le courage de parler à Robert; la
+présence
+des autres était pour moi un prétexte m'autorisant
+à donner à mes propos un tour bref et décousu,
+à la faveur duquel je pouvais plus aisément dissimuler
+le mensonge que je faisais en disant à mon
+ami que j'avais oublié sa parenté avec la duchesse
+et pour ne pas lui laisser le temps de me poser sur
+mes motifs de désirer que Mme de Guermantes me
+sût lié avec lui, intelligent, etc., des questions qui
+m'eussent d'autant plus troublé que je n'aurais pas pu
+y répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Robert, pour vous si intelligent, cela m'étonne
+que vous ne compreniez pas qu'il ne faut pas discuter
+ce qui fait plaisir à ses amis mais le faire. Moi, si vous
+me demandiez n'importe quoi, et même je tiendrais
+beaucoup à ce que vous me demandiez quelque chose,
+je vous assure que je ne vous demanderais pas d'explications.
+Je vais plus loin que ce que je désire; je
+ne tiens pas à connaître Mme de Guermantes; mais
+j'aurais dû, pour vous éprouver, vous dire que je
+désirerais dîner avec Mme de Guermantes et je sais
+que vous ne l'auriez pas fait.</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement je l'aurais fait, mais je le ferai.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Dès que je viendrai à Paris, dans trois semaines,
+sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons, d'ailleurs elle ne voudra pas. Je
+ne peux pas vous dire comme je vous remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, ce n'est rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me dites pas cela, c'est énorme, parce que
+maintenant je vois l'ami que vous êtes; que la chose
+que je vous demande soit importante ou non, désagréable
+ou non, que j'y tienne en réalité ou seulement
+pour vous éprouver, peu importe, vous dites que vous le
+ferez, et vous montrez par là la finesse de votre intelligence
+et de votre coeur. Un ami bête eût discuté.</p>
+
+<p>C'était justement ce qu'il venait de faire; mais
+peut-être je voulais le prendre par l'amour-propre;
+peut-être aussi j'étais sincère, la seule pierre de
+touche
+du mérite me semblant être l'utilité dont on
+pouvait
+être pour moi à l'égard de l'unique chose qui me
+semblât importante, mon amour. Puis j'ajoutai, soit
+par duplicité, soit par un surcroît véritable de
+tendresse
+produit par la reconnaissance, par l'intérêt et
+par tout ce que la nature avait mis des traits mêmes
+de Mme de Guermantes en son neveu Robert:</p>
+
+<p>&mdash;Mais voilà qu'il faut rejoindre les autres et je ne
+vous ai demandé que l'une des deux choses, la moins
+importante, l'autre l'est plus pour moi, mais je crains
+que vous ne me la refusiez; cela vous ennuierait-il
+que nous nous tutoyions?</p>
+
+<p>&mdash;Comment m'ennuyer, mais voyons! <i>joie! pleurs
+de joie! félicité inconnue</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Comme je vous remercie ... te remercie. Quand
+vous aurez commencé! Cela me fait un tel plaisir que
+vous pouvez ne rien faire pour Mme de Guermantes
+si vous voulez, le tutoiement me suffit.</p>
+
+<p>&mdash;On fera les deux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Robert! Écoutez, dis-je encore à Saint-Loup
+pendant le dîner,&mdash;oh! c'est d'un comique cette
+conversation à propos interrompus et du reste je ne
+sais pas pourquoi&mdash;vous savez la dame dont je viens
+de vous parler?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien qui je veux dire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyons, vous me prenez pour un crétin du
+Valais, pour un <i>demeuré</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voudriez pas me donner sa photographie?</p>
+
+<p>Je comptais lui demander seulement de me la prêter.
+Mais au moment de parler, j'éprouvai de la timidité,
+je trouvai ma demande indiscrète et, pour ne pas le
+laisser voir, je la formulai plus brutalement et la
+grossis encore, comme si elle avait été toute naturelle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il faudrait que je lui demande la permission
+d'abord, me répondit-il.</p>
+
+<p>Aussitôt il rougit. Je compris qu'il avait une
+arrière-pensée,
+qu'il m'en prêtait une, qu'il ne servirait mon
+amour qu'à moitié, sous la réserve de certains
+principes
+de moralité, et je le détestai.</p>
+
+<p>Et pourtant j'étais touché de voir combien Saint-Loup
+se montrait autre à mon égard depuis que je
+n'étais plus seul avec lui et que ses amis étaient en
+tiers. Son amabilité plus grande m'eût laissé
+indifférent
+si j'avais cru qu'elle était voulue; mais je la sentais
+involontaire et faite seulement de tout ce qu'il devait
+dire à mon sujet quand j'étais absent et qu'il taisait
+quand j'étais seul avec lui. Dans nos
+tête-à-tête, certes,
+je soupçonnais le plaisir qu'il avait à causer avec moi,
+mais ce plaisir restait presque toujours inexprimé.
+Maintenant les mêmes propos de moi, qu'il goûtait
+d'habitude sans le marquer, il surveillait du coin de
+l'oeil s'ils produisaient chez ses amis l'effet sur lequel
+il avait compté et qui devait répondre à ce qu'il
+leur
+avait annoncé. La mère d'une débutante ne suspend
+pas davantage son attention aux répliques de sa fille
+et à l'attitude du public. Si j'avais dit un mot dont,
+devant moi seul, il n'eût que souri, il craignait qu'on
+ne l'eût pas bien compris, il me disait: &laquo;Comment,
+comment?&raquo; pour me faire répéter, pour faire faire
+attention, et aussitôt se tournant vers les autres et se
+faisant, sans le vouloir, en les regardant avec un bon
+rire, l'entraîneur de leur rire, il me présentait pour la
+première fois l'idée qu'il avait de moi et qu'il avait
+dû
+souvent leur exprimer. De sorte que je m'apercevais
+tout d'un coup moi-même du dehors, comme quelqu'un
+qui lit son nom dans le journal ou qui se voit dans
+une glace.</p>
+
+<p>Il m'arriva un de ces soirs-là de vouloir raconter une
+histoire assez comique sur Mme Blandais, mais je
+m'arrêtai immédiatement car je me rappelai que Saint-Loup
+la connaissait déjà et qu'ayant voulu la lui dire
+le lendemain de mon arrivée, il m'avait interrompu en
+me disant: &laquo;Vous me l'avez déjà racontée
+à Balbec.&raquo;
+Je fus donc surpris de le voir m'exhorter à continuer
+en m'assurant qu'il ne connaissait pas cette histoire
+et qu'elle l'amuserait beaucoup. Je lui dis: &laquo;Vous
+avez un moment d'oubli, mais vous allez bientôt la
+reconnaître.&mdash;Mais non, je te jure que tu confonds.
+Jamais tu ne me l'as dite. Va.&raquo; Et pendant toute
+l'histoire il attachait fiévreusement ses regards ravis
+tantôt sur moi, tantôt sur ses camarades. Je compris
+seulement quand j'eus fini au milieu des rires de tous
+qu'il avait songé qu'elle donnerait une haute idée de
+mon esprit à ses camarades et que c'était pour cela qu'il
+avait feint de ne pas la connaître. Telle est l'amitié.</p>
+
+<p>Le troisième soir, un de ses amis auquel je n'avais
+pas eu l'occasion de parler les deux premières fois,
+causa très longuement avec moi; et je l'entendais
+qui disait à mi-voix à Saint-Loup le plaisir qu'il y
+trouvait. Et de fait nous causâmes presque toute la
+soirée ensemble devant nos verres de sauternes que
+nous ne vidions pas, séparés, protégés des
+autres par
+les voiles magnifiques d'une de ces sympathies entre
+hommes qui, lorsqu'elles n'ont pas d'attrait physique
+à leur base, sont les seules qui soient tout à fait
+mystérieuses.
+Tel, de nature énigmatique, m'était apparu
+à Balbec ce sentiment que Saint-Loup ressentait pour
+moi, qui ne se confondait pas avec l'intérêt de nos
+conversations, détaché de tout lien matériel,
+invisible,
+intangible et dont pourtant il éprouvait la présence en
+lui-même comme une sorte de phlogistique, de gaz,
+assez pour en parler en souriant. Et peut-être y avait-il
+quelque chose de plus surprenant encore dans cette
+sympathie née ici en une seule soirée, comme une fleur
+qui se serait ouverte en quelques minutes, dans la
+chaleur de cette petite pièce. Je ne pus me tenir de
+demander à Robert, comme il me parlait de Balbec,
+s'il était vraiment décidé qu'il
+épousât Mlle d'Ambresac.
+Il me déclara que non seulement ce n'était pas
+décidé, mais qu'il n'en avait jamais été
+question,
+qu'il ne l'avait jamais vue, qu'il ne savait pas qui
+c'était. Si j'avais vu à ce moment-là
+quelques-unes
+des personnes du monde qui avaient annoncé ce
+mariage, elles m'eussent fait part de celui de
+Mlle d'Ambresac avec quelqu'un qui n'était pas Saint-Loup
+et de celui de Saint-Loup avec quelqu'un qui
+n'était pas Mlle d'Ambresac. Je les eusse beaucoup
+étonnées en leur rappelant leurs prédictions
+contraires
+et encore si récentes. Pour que ce petit jeu puisse
+continuer et multiplier les fausses nouvelles en en
+accumulant successivement sur chaque nom le plus
+grand nombre possible, la nature a donné à ce genre
+de joueurs une mémoire d'autant plus courte que leur
+crédulité est plus grande.</p>
+
+<p>Saint-Loup m'avait parlé d'un autre de ses camarades
+qui était là aussi, avec qui il s'entendait
+particulièrement
+bien, car ils étaient dans ce milieu les deux
+seuls partisans de la révision du procès Dreyfus.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! lui, ce n'est pas comme Saint-Loup, c'est
+un énergumène, me dit mon nouvel ami; il n'est même
+pas de bonne foi. Au début, il disait: &laquo;Il n'y a
+qu'à
+attendre, il y a là un homme que je connais bien, plein
+de finesse, de bonté, le général de Boisdeffre; on
+pourra,
+sans hésiter, accepter son avis.&raquo; Mais quand il a su
+que Boisdeffre proclamait la culpabilité de Dreyfus,
+Boisdeffre ne valait plus rien; le cléricalisme, les
+préjugés
+de l'état-major l'empêchaient de juger sincèrement,
+quoique personne ne soit, ou du moins ne fût
+aussi clérical, avant son Dreyfus, que notre ami. Alors
+il nous a dit qu'en tout cas on saurait la vérité, car
+l'affaire allait être entre les mains de Saussier, et que
+celui-là, soldat républicain (notre ami est d'une famille
+ultra-monarchiste), était un homme de bronze, une
+conscience inflexible. Mais quand Saussier a proclamé
+l'innocence d'Esterhazy, il a trouvé à ce verdict des
+explications nouvelles, défavorables non à Dreyfus,
+mais au général Saussier. C'était l'esprit
+militariste qui
+aveuglait Saussier (et remarquez que lui est aussi
+militariste que clérical, ou du moins qu'il l'était, car
+je
+ne sais plus que penser de lui). Sa famille est désolée
+de le voir dans ces idées-là.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, dis-je et en me tournant à demi
+vers Saint-Loup, pour ne pas avoir l'air de m'isoler,
+ainsi que vers son camarade, et pour le faire participer
+à la conversation, c'est que l'influence qu'on prête au
+milieu est surtout vraie du milieu intellectuel. On est
+l'homme de son idée; il y a beaucoup moins d'idées
+que d'hommes, ainsi tous les hommes d'une même idée
+sont pareils. Comme une idée n'a rien de matériel, les
+hommes qui ne sont que matériellement autour de
+l'homme d'une idée ne la modifient en rien.</p>
+
+<p>Saint-Loup ne se contenta pas de ce rapprochement.
+Dans un délire de joie que redoublait sans doute celle
+qu'il avait à me faire briller devant ses amis, avec une
+volubilité extrême il me répétait en me
+bouchonnant
+comme un cheval arrivé le premier au poteau: &laquo;Tu
+es l'homme le plus intelligent que je connaisse, tu sais.&raquo;
+Il se reprit et ajouta: &laquo;avec Elstir.&mdash;Cela ne te fâche
+pas, n'est-ce pas? tu comprends, scrupule. Comparaison:
+je te le dis comme on aurait dit à Balzac: Vous
+êtes le plus grand romancier du siècle, avec Stendhal.
+Excès de scrupule, tu comprends, au fond immense
+admiration. Non? tu ne marches pas pour Stendhal?&raquo;
+ajoutait-il avec une confiance naïve dans mon jugement,
+qui se traduisait par une charmante interrogation
+souriante, presque enfantine, de ses yeux verts.
+&laquo;Ah! bien, je vois que tu es de mon avis, Bloch
+déteste Stendhal, je trouve cela idiot de sa part. <i>La
+Chartreuse,</i> c'est tout de même quelque chose d'énorme!
+Je suis content que tu sois de mon avis. Qu'est-ce
+que tu aimes le mieux dans <i>La Chartreuse</i>? réponds,
+me disait-il avec une impétuosité juvénile (et sa
+force
+physique, menaçante, donnait presque quelque chose
+d'effrayant à sa question), Mosca? Fabrice?&raquo; Je
+répondais timidement que Mosca avait quelque chose
+de M. de Norpois. Sur quoi tempête de rire du jeune
+Siegfried-Saint-Loup. Je n'avais pas fini d'ajouter:
+&laquo;Mais Mosca est bien plus intelligent, moins
+pédantesque&raquo;
+que j'entendis Robert crier bravo en battant
+effectivement des mains, en riant à s'étouffer, et en
+criant: &laquo;D'une justesse! Excellent! Tu es inouï.&raquo;</p>
+
+<p>A ce moment je fus interrompu par Saint-Loup
+parce qu'un des jeunes militaires venait en souriant de
+me désigner à lui en disant: &laquo;Duroc, tout à
+fait Duroc.&raquo;
+Je ne savais pas ce que ça voulait dire, mais je sentais
+que l'expression du visage intimidé était plus que
+bienveillante.
+Quand je parlais, l'approbation des autres
+semblait encore de trop à Saint-Loup, il exigeait le
+silence. Et comme un chef d'orchestre interrompt ses
+musiciens en frappant avec son archet parce que
+quelqu'un a fait du bruit, il réprimanda le perturbateur:
+&laquo;Gibergue, dit-il, il faut vous taire quand on
+parle. Vous direz ça après. Allez, continuez&raquo;, me
+dit-il.</p>
+
+<p>Je respirai, car j'avais craint qu'il ne me fît tout
+recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme une idée, continuai-je, est quelque
+chose qui ne peut participer aux intérêts humains et
+ne pourrait jouir de leurs avantages, les hommes d'une
+idée ne sont pas influencés par l'intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, ça vous en bouche un coin, mes
+enfants, s'exclama après que j'eus fini de parler
+Saint-Loup, qui m'avait suivi des yeux avec la même
+sollicitude anxieuse que si j'avais marché sur la
+corde raide. Qu'est-ce que vous vouliez dire, Gibergue?</p>
+
+<p>&mdash;Je disais que monsieur me rappelait beaucoup le
+commandant Duroc. Je croyais l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'y ai pensé bien souvent, répondit Saint-Loup,
+il y a bien des rapports, mais vous verrez que
+celui-ci a mille choses que n'a pas Duroc.</p>
+
+<p>De même qu'un frère de cet ami de Saint-Loup,
+élève à la Schola Cantorum, pensait sur toute
+nouvelle
+oeuvre musicale nullement comme son père, sa mère,
+ses cousins, ses camarades de club, mais exactement
+comme tous les autres élèves de la Schola, de même
+ce sous-officier noble (dont Bloch se fit une idée
+extraordinaire
+quand je lui en parlai, parce que, touché
+d'apprendre qu'il était du même parti que lui, il
+l'imaginait
+cependant, à cause de ses origines aristocratiques
+et de son éducation religieuse et militaire, on ne
+peut plus différent, paré du même charme qu'un
+natif
+d'une contrée lointaine) avait une
+&laquo;mentalité&raquo;, comme
+on commençait à dire, analogue à celle de tous les
+dreyfusards en général et de Bloch en particulier, et sur
+laquelle ne pouvaient avoir aucune espèce de prise les
+traditions de sa famille et les intérêts de sa
+carrière.
+C'est ainsi qu'un cousin de Saint-Loup avait épousé
+une jeune princesse d'Orient qui, disait-on, faisait des
+vers aussi beaux que ceux de Victor Hugo ou d'Alfred
+de Vigny et à qui, malgré cela, on supposait un esprit
+autre que ce qu'on pouvait concevoir, un esprit de
+princesse d'Orient recluse dans un palais des <i>Mille et
+une Nuits</i>. Aux écrivains qui eurent le privilège de
+l'approcher fut réservée la déception, ou
+plutôt la joie,
+d'entendre une conversation qui donnait l'idée non de
+Schéhérazade, mais d'un être de génie du
+genre
+d'Alfred de Vigny ou de Victor Hugo.</p>
+
+<p>Je me plaisais surtout à causer avec ce jeune homme,
+comme avec les autres amis de Robert du reste, et
+avec Robert lui-même, du quartier, des officiers de la
+garnison, de l'armée en général. Grâce
+à cette échelle
+immensément agrandie à laquelle nous voyons les
+choses, si petites qu'elles soient, au milieu desquelles
+nous mangeons, nous causons, nous menons notre vie
+réelle, grâce à cette formidable majoration
+qu'elles
+subissent et qui fait que le reste, absent du monde, ne
+peut lutter avec elles et prend, à côté,
+l'inconsistance
+d'un songe, j'avais commencé à m'intéresser aux
+diverses personnalités du quartier, aux officiers que
+j'apercevais dans la cour quand j'allais voir Saint-Loup
+ou, si j'étais réveillé, quand le régiment
+passait sous
+mes fenêtres. J'aurais voulu avoir des détails sur le
+commandant qu'admirait tant Saint-Loup et sur le
+cours d'histoire militaire qui m'aurait ravi &laquo;même
+esthétiquement&raquo;. Je savais que chez Robert un certain
+verbalisme était trop souvent un peu creux, mais
+d'autres fois signifiait l'assimilation d'idées profondes
+qu'il était fort capable de comprendre. Malheureusement,
+au point de vue armée, Robert était surtout
+préoccupé en ce moment de l'affaire Dreyfus. Il en
+parlait peu parce que seul de sa table il était dreyfusard;
+les autres étaient violemment hostiles à la
+révision,
+excepté mon voisin de table, mon nouvel ami,
+dont les opinions paraissaient assez flottantes. Admirateur
+convaincu du colonel, qui passait pour un
+officier remarquable et qui avait flétri l'agitation
+contre l'armée en divers ordres du jour qui le faisaient
+passer pour antidreyfusard, mon voisin avait appris
+que son chef avait laissé échapper quelques assertions
+qui avaient donné à croire qu'il avait des doutes sur
+la culpabilité de Dreyfus et gardait son estime à
+Picquart. Sur ce dernier point, en tout cas, le bruit
+de dreyfusisme relatif du colonel était mal fondé,
+comme tous les bruits venus on ne sait d'où qui se
+produisent autour de toute grande affaire. Car, peu
+après, ce colonel, ayant été chargé
+d'interroger l'ancien
+chef du bureau des renseignements, le traita avec une
+brutalité et un mépris qui n'avaient encore jamais
+été
+égalés. Quoi qu'il en fût et bien qu'il ne se
+fût pas
+permis de se renseigner directement auprès du colonel,
+mon voisin avait fait à Saint-Loup la politesse de lui
+dire&mdash;du ton dont une dame catholique annonce à
+une dame juive que son curé blâme les massacres de
+juifs en Russie et admire la générosité de
+certains
+Israélites&mdash;que le colonel n'était pas pour le
+dreyfusisme&mdash;pour
+un certain dreyfusisme au moins&mdash;l'adversaire
+fanatique, étroit, qu'on avait représenté.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'étonne pas, dit Saint-Loup, car c'est
+un homme intelligent. Mais, malgré tout, les
+préjugés
+de naissance et surtout le cléricalisme l'aveuglent. Ah!
+me dit-il, le commandant Duroc, le professeur d'histoire
+militaire dont je t'ai parlé, en voilà un qui,
+paraît-il, marche à fond dans nos idées. Du reste,
+le
+contraire m'eût étonné, parce qu'il est non
+seulement
+sublime d'intelligence, mais radical-socialiste et franc-maçon.</p>
+
+<p>Autant par politesse pour ses amis à qui les professions
+de foi dreyfusardes de Saint-Loup étaient pénibles
+que parce que le reste m'intéressait davantage, je
+demandai à mon voisin si c'était exact que ce commandant
+fît, de l'histoire militaire, une démonstration
+d'une véritable beauté esthétique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est absolument vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'entendez-vous par là?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! par exemple, tout ce que vous lisez,
+je suppose, dans le récit d'un narrateur militaire, les
+plus petits faits, les plus petits événements, ne sont
+que les signes d'une idée qu'il faut dégager et qui
+souvent
+en recouvre d'autres, comme dans un palimpseste.
+De sorte que vous avez un ensemble aussi intellectuel
+que n'importe quelle science ou n'importe quel art, et
+qui est satisfaisant pour l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Exemples, si je n'abuse pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est difficile à te dire comme cela, interrompit
+Saint-Loup. Tu lis par exemple que tel corps a tenté ... Avant
+même d'aller plus loin, le nom du corps, sa
+composition, ne sont pas sans signification. Si ce n'est
+pas la première fois que l'opération est essayée,
+et si
+pour la même opération nous voyons apparaître un
+autre corps, ce peut être le signe que les
+précédents
+ont été anéantis ou fort endommagés par
+ladite opération,
+qu'ils ne sont plus en état de la mener à bien.
+Or, il faut s'enquérir quel était ce corps aujourd'hui
+anéanti; si c'étaient des troupes de choc, mises en
+réserve pour de puissants assauts: un nouveau corps
+de moindre qualité a peu de chance de réussir là
+où
+elles ont échoué. De plus, si ce n'est pas au
+début d'une
+campagne, ce nouveau corps lui-même peut être
+composé
+de bric et de broc, ce qui, sur les forces dont
+dispose encore le belligérant, sur la proximité du
+moment où elles seront inférieures à celles de
+l'adversaire,
+peut fournir des indications qui donneront à
+l'opération elle-même que ce corps va tenter une
+signification différente, parce que, s'il n'est plus en
+état
+de réparer ses pertes, ses succès eux-mêmes ne
+feront
+que l'acheminer, arithmétiquement, vers l'anéantissement
+final. D'ailleurs, le numéro désignatif du corps
+qui lui est opposé n'a pas moins de signification. Si, par
+exemple, c'est une unité beaucoup plus faible et qui a
+déjà consommé plusieurs unités importantes
+de l'adversaire,
+l'opération elle-même change de caractère
+car, dût-elle se terminer par la perte de la position que
+tenait le défenseur, l'avoir tenue quelque temps peut
+être un grand succès, si avec de très petites
+forces cela
+a suffi à en détruire de très importantes chez
+l'adversaire.
+Tu peux comprendre que si, dans l'analyse des
+corps engagés, on trouve ainsi des choses importantes,
+l'étude de la position elle-même, des routes, des voies
+ferrées qu'elle commande, des ravitaillements qu'elle
+protège est de plus grande conséquence. Il faut
+étudier
+ce que j'appellerai tout le contexte géographique,
+ajouta-t-il en riant. (Et en effet, il fut si content de
+cette expression, que, dans la suite, chaque fois qu'il
+l'employa, même des mois après, il eut toujours le
+même rire.) Pendant que l'opération est
+préparée par
+l'un des belligérants, si tu lis qu'une de ses patrouilles
+est anéantie dans les environs de la position par l'autre
+belligérant, une des conclusions que tu peux tirer est
+que le premier cherchait à se rendre compte des travaux
+défensifs par lesquels le deuxième a l'intention
+de faire échec à son attaque. Une action
+particulièrement
+violente sur un point peut signifier le désir de le
+conquérir, mais aussi le désir de retenir là
+l'adversaire,
+de ne pas lui répondre là où il a attaqué,
+ou même
+n'être qu'une feinte et cacher, par ce redoublement
+de violence, des prélèvements de troupes à cet
+endroit.
+(C'est une feinte classique dans les guerres de Napoléon.)
+D'autre part, pour comprendre la signification
+d'une manoeuvre, son but probable et, par conséquent,
+de quelles autres elle sera accompagnée ou suivie, il
+n'est pas indifférent de consulter beaucoup moins ce
+qu'en annonce le commandement et qui peut être
+destiné à tromper l'adversaire, à masquer un
+échec
+possible, que les règlements militaires du pays. Il est
+toujours à supposer que la manoeuvre qu'a voulu tenter
+une armée est celle que prescrivait le règlement en
+vigueur dans les circonstances analogues. Si, par
+exemple, le règlement prescrit d'accompagner une
+attaque de front par une attaque de flanc, si, cette
+seconde attaque ayant échoué, le commandement
+prétend
+qu'elle était sans lien avec la première et
+n'était
+qu'une diversion, il y a chance pour que la vérité doive
+être cherchée dans le règlement et non dans les
+dires du
+commandement. Et il n'y a pas que les règlements de
+chaque armée, mais leurs traditions, leurs habitudes,
+leurs doctrines. L'étude de l'action diplomatique toujours
+en perpétuel état d'action ou de réaction sur
+l'action militaire ne doit pas être négligée non
+plus.
+Des incidents en apparence insignifiants, mal compris
+à l'époque, t'expliqueront que l'ennemi, comptant sur
+une aide dont ces incidents trahissent qu'il a été
+privé, n'a exécuté en réalité qu'une
+partie de son
+action stratégique. De sorte que, si tu sais lire l'histoire
+militaire, ce qui est récit confus pour le commun des
+lecteurs est pour toi un enchaînement aussi rationnel
+qu'un tableau pour l'amateur qui sait regarder ce que
+le personnage porte sur lui, tient dans les mains, tandis
+que le visiteur ahuri des musées se laisse étourdir et
+migrainer par de vagues couleurs. Mais, comme pour
+certains tableaux où il ne suffit pas de remarquer que
+le personnage tient un calice, mais où il faut savoir
+pourquoi le peintre lui a mis dans les mains un calice,
+ce qu'il symbolise par là, ces opérations militaires, en
+dehors même de leur but immédiat, sont habituellement,
+dans l'esprit du général qui dirige la campagne,
+calquées sur des batailles plus anciennes qui sont, si
+tu veux, comme le passé, comme la bibliothèque,
+comme l'érudition, comme l'étymologie, comme
+l'aristocratie
+des batailles nouvelles. Remarque que je ne
+parle pas en ce moment de l'identité locale, comment
+dirais-je, spatiale des batailles. Elle existe aussi. Un
+champ de bataille n'a pas été ou ne sera pas à
+travers
+les siècles que le champ d'une seule bataille. S'il a
+été champ de bataille, c'est qu'il réunissait
+certaines
+conditions de situation géographique, de nature
+géologique, de défauts même propres à
+gêner l'adversaire
+(un fleuve, par exemple, le coupant en deux)
+qui en ont fait un bon champ de bataille. Donc il l'a
+été, il le sera. On ne fait pas un atelier de peinture
+avec n'importe quelle chambre, on ne fait pas un
+champ de bataille avec n'importe quel endroit. Il y
+a des lieux prédestinés. Mais encore une fois, ce n'est
+pas de cela que je parlais, mais du type de bataille
+qu'on imite, d'une espèce de décalque stratégique,
+de
+pastiche tactique, si tu veux: la bataille d'Ulm, de
+Lodi, de Leipzig, de Cannes. Je ne sais s'il y aura
+encore des guerres ni entre quels peuples; mais s'il y
+en a, sois sûr qu'il y aura (et sciemment de la part du
+chef) un Cannes, un Austerlitz, un Rosbach, un Waterloo,
+sans parler des autres, quelques-uns ne se gênent
+pas pour le dire. Le maréchal von Schieffer et le
+général de Falkenhausen ont d'avance
+préparé contre
+la France une bataille de Cannes, genre Annibal, avec
+fixation de l'adversaire sur tout le front et avance
+par les deux ailes, surtout par la droite en Belgique,
+tandis que Bernhardi préfère l'ordre oblique de
+Frédéric le Grand, Leuthen plutôt que Cannes.
+D'autres exposent moins crûment leurs vues, mais je
+te garantis bien, mon vieux, que Beauconseil, ce chef
+d'escadron à qui je t'ai présenté l'autre jour et
+qui
+est un officier du plus grand avenir, a potassé sa
+petite attaque du Pratzen, la connaît dans les coins,
+la tient en réserve et que si jamais il a l'occasion de
+l'exécuter, il ne ratera pas le coup et nous la servira
+dans les grandes largeurs. L'enfoncement du centre à
+Rivoli, va, ça se refera s'il y a encore des guerres. Ce
+n'est pas plus périmé que <i>l'Iliade</i>. J'ajoute
+qu'on est
+presque condamné aux attaques frontales parce qu'on
+ne veut pas retomber dans l'erreur de 70, mais faire
+de l'offensive, rien que de l'offensive. La seule chose
+qui me trouble est que, si je ne vois que des esprits
+retardataires s'opposer à cette magnifique doctrine,
+pourtant un de mes plus jeunes maîtres, qui est un
+homme de génie, Mangin, voudrait qu'on laisse sa
+place, place provisoire, naturellement, à la défensive.
+On est bien embarrassé de lui répondre quand il cite
+comme exemple Austerlitz où la défense n'est que le
+prélude de l'attaque et de la victoire.</p>
+
+<p>Ces théories de Saint-Loup me rendaient heureux.
+Elles me faisaient espérer que peut-être je n'étais
+pas
+dupe dans ma vie de Doncières, à l'égard de ces
+officiers
+dont j'entendais parler en buvant du sauternes
+qui projetait sur eux son reflet charmant, de ce même
+grossissement qui m'avait fait paraître énormes, tant
+que j'étais à Balbec, le roi et la reine
+d'Océanie, la
+petite société des quatre gourmets, le jeune homme
+joueur, le beau-frère de Legrandin, maintenant diminués
+à mes yeux jusqu'à me paraître inexistants. Ce
+qui me plaisait aujourd'hui ne me deviendrait peut-être
+pas indifférent demain, comme cela m'était
+toujours arrivé jusqu'ici, l'être que j'étais
+encore en
+ce moment n'était peut-être pas voué à une
+destruction
+prochaine, puisque, à la passion ardente et
+fugitive que je portais, ces quelques soirs, à tout ce
+qui concernait la vie militaire, Saint-Loup, par ce
+qu'il venait de me dire touchant l'art de la guerre,
+ajoutait un fondement intellectuel, d'une nature
+permanente, capable de m'attacher assez fortement
+pour que je pusse croire, sans essayer de me tromper
+moi-même, qu'une fois parti, je continuerais à
+m'intéresser
+aux travaux de mes amis de Doncières et ne
+tarderais pas à revenir parmi eux. Afin d'être plus
+assuré pourtant que cet art de la guerre fût bien un
+art au sens spirituel du mot:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'intéressez, pardon, tu m'intéresses beaucoup,
+dis-je à Saint-Loup, mais dis-moi, il y a un
+point qui m'inquiète. Je sens que je pourrais me passionner
+pour l'art militaire, mais pour cela il faudrait
+que je ne le crusse pas différent à tel point des autres
+arts, que la règle apprise n'y fût pas tout. Tu me dis
+qu'on calque des batailles. Je trouve cela en effet
+esthétique, comme tu disais, de voir sous une bataille
+moderne une plus ancienne, je ne peux te dire comme
+cette idée me plaît. Mais alors, est-ce que le
+génie
+du chef n'est rien? Ne fait-il vraiment qu'appliquer
+des règles? Ou bien, à science égale, y a-t-il de
+grands
+généraux comme il y a de grands chirurgiens qui, les
+éléments fournis par deux états maladifs
+étant les
+mêmes au point de vue matériel, sentent pourtant à
+un rien, peut-être fait de leur expérience, mais
+interprété,
+que dans tel cas ils ont plutôt à faire ceci, dans
+tel cas plutôt à faire cela, que dans tel cas il convient
+plutôt d'opérer, dans tel cas de s'abstenir?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je crois bien! Tu verras Napoléon ne pas
+attaquer quand toutes les règles voulaient qu'il attaquât,
+mais une obscure divination le lui déconseillait.
+Par exemple, vois à Austerlitz ou bien, en 1806, ses
+instructions à Lannes. Mais tu verras des généraux
+imiter scolastiquement telle manoeuvre de Napoléon
+et arriver au résultat diamétralement opposé. Dix
+exemples de cela en 1870. Mais même pour l'interprétation
+de ce que <i>peut</i> faire l'adversaire, ce qu'il fait
+n'est qu'un symptôme qui peut signifier beaucoup de
+choses différentes. Chacune de ces choses a autant de
+chance d'être la vraie, si on s'en tient au raisonnement
+et à la science, de même que, dans certains cas complexes,
+toute la science médicale du monde ne suffira
+pas à décider si la tumeur invisible est fibreuse ou
+non, si l'opération doit être faite ou pas. C'est le
+flair, la divination genre Mme de Thèbes (tu me
+comprends) qui décide chez le grand général comme
+chez le grand médecin. Ainsi je t'ai dit, pour te prendre
+un exemple, ce que pouvait signifier une reconnaissance
+au début d'une bataille. Mais elle peut signifier
+dix autres choses, par exemple faire croire à l'ennemi
+qu'on va attaquer sur un point pendant qu'on veut
+attaquer sur un autre, tendre un rideau qui l'empêchera
+de voir les préparatifs de l'opération réelle, le
+forcer à amener des troupes, à les fixer, à les
+immobiliser
+dans un autre endroit que celui où elles sont
+nécessaires, se rendre compte des forces dont il
+dispose, le tâter, le forcer à découvrir son jeu.
+Même
+quelquefois, le fait qu'on engage dans une opération
+des troupes énormes n'est pas la preuve que cette
+opération soit la vraie; car on peut l'exécuter pour de
+bon, bien qu'elle ne soit qu'une feinte, pour que cette
+feinte ait plus de chances de tromper. Si j'avais le
+temps de te raconter à ce point de vue les guerres
+de Napoléon, je t'assure que ces simples mouvements
+classiques que nous étudions, et que tu nous verras
+faire en service en campagne, par simple plaisir de
+promenade, jeune cochon; non, je sais que tu es
+malade, pardon! eh bien, dans une guerre, quand on
+sent derrière eux la vigilance, le raisonnement et les
+profondes recherches du haut commandement, on est
+ému devant eux comme devant les simples feux d'un
+phare, lumière matérielle, mais émanation de
+l'esprit
+et qui fouille l'espace pour signaler le péril aux vaisseaux.
+J'ai même peut-être tort de te parler seulement
+littérature de guerre. En réalité, comme la
+constitution
+du sol, la direction du vent et de la lumière indiquent
+de quel côté un arbre poussera, les conditions dans
+lesquelles se font une campagne, les caractéristiques
+du pays où on manoeuvre, commandent en quelque
+sorte et limitent les plans entre lesquels le général
+peut
+choisir. De sorte que le long des montagnes, dans un
+système de vallées, sur telles plaines, c'est presque
+avec le caractère de nécessité et de beauté
+grandiose des
+avalanches que tu peux prédire la marche des armées.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me refuses maintenant la liberté chez le
+chef, la divination chez l'adversaire qui veut lire
+dans ses plans, que tu m'octroyais tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas du tout! Tu te rappelles ce livre de
+philosophie que nous lisions ensemble à Balbec, la
+richesse du monde des possibles par rapport au monde
+réel. Eh bien! c'est encore ainsi en art militaire. Dans
+une situation donnée, il y aura quatre plans qui
+s'imposent et entre lesquels le général a pu choisir,
+comme une maladie peut suivre diverses évolutions
+auxquelles le médecin doit s'attendre. Et là encore
+la faiblesse et la grandeur humaines sont des causes
+nouvelles d'incertitude. Car entre ces quatre plans,
+mettons que des raisons contingentes (comme des
+buts accessoires à atteindre, ou le temps qui presse,
+ou le petit nombre et le mauvais ravitaillement de ses
+effectifs) fassent préférer au général le
+premier plan,
+qui est moins parfait mais d'une exécution moins
+coûteuse, plus rapide, et ayant pour terrain un pays
+plus riche pour nourrir son armée. Il peut, ayant
+commencé par ce premier plan dans lequel l'ennemi,
+d'abord incertain, lira bientôt, ne pas pouvoir y
+réussir, à cause d'obstacles trop grands&mdash;c'est ce
+que j'appelle l'aléa né de la faiblesse
+humaine&mdash;l'abandonner
+et essayer du deuxième ou du troisième
+ou du quatrième plan. Mais il se peut aussi qu'il
+n'ait essayé du premier&mdash;et c'est ici ce que j'appelle
+la grandeur humaine&mdash;que par feinte, pour fixer
+l'adversaire de façon à le surprendre là où
+il ne croyait
+pas être attaqué. C'est ainsi qu'à Ulm, Mack, qui
+attendait l'ennemi à l'ouest, fut enveloppé par le
+nord où il se croyait bien tranquille. Mon exemple
+n'est du reste pas très bon. Et Ulm est un meilleur
+type de bataille d'enveloppement que l'avenir verra
+se reproduire parce qu'il n'est pas seulement un
+exemple classique dont les généraux s'inspireront,
+mais une forme en quelque sorte nécessaire (nécessaire
+entre d'autres, ce qui laisse le choix, la variété),
+comme un type de cristallisation. Mais tout cela ne
+fait rien parce que ces cadres sont malgré tout factices.
+J'en reviens à notre livre de philosophie, c'est comme
+les principes rationnels, ou les lois scientifiques, la
+réalité se conforme à cela, à peu
+près, mais rappelle-toi
+le grand mathématicien Poincaré, il n'est pas sûr
+que les mathématiques soient rigoureusement exactes.
+Quant aux règlements eux-mêmes, dont je t'ai parlé,
+ils sont en somme d'une importance secondaire, et
+d'ailleurs on les change de temps en temps. Ainsi pour
+nous autres cavaliers, nous vivons sur le <i>Service en
+Campagne</i> de 1895 dont on peut dire qu'il est périmé,
+puisqu'il repose sur la vieille et désuète doctrine qui
+considère que le combat de cavalerie n'a guère qu'un
+effet moral par l'effroi que la charge produit sur l'adversaire.
+Or, les plus intelligents de nos maîtres, tout
+ce qu'il y a de meilleur dans la cavalerie, et notamment
+le commandant dont je te parlais, envisagent
+au contraire que la décision sera obtenue par une
+véritable mêlée où on s'escrimera du sabre
+et de la
+lance et où le plus tenace sera vainqueur non pas
+simplement moralement et par impression de terreur,
+mais matériellement.</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Loup a raison et il est probable que le
+prochain <i>Service en Campagne</i> portera la trace de cette
+évolution, dit mon voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas fâché de ton approbation, car tes
+avis semblent faire plus impression que les miens sur
+mon ami, dit en riant Saint-Loup, soit que cette
+sympathie naissante entre son camarade et moi
+l'agaçât un peu, soit qu'il trouvât gentil de la
+consacrer
+en la constatant aussi officiellement. Et puis j'ai
+peut-être diminué l'importance des règlements. On
+les change, c'est certain. Mais en attendant ils commandent
+la situation militaire, les plans de campagne
+et de concentration. S'ils reflètent une fausse conception
+stratégique, ils peuvent être le principe initial
+de la défaite. Tout cela, c'est un peu technique pour
+toi, me dit-il. Au fond, dis-toi bien que ce qui précipite
+le plus l'évolution de l'art de la guerre, ce sont les
+guerres elles-mêmes. Au cours d'une campagne, si
+elle est un peu longue, on voit l'un des belligérants
+profiter des leçons que lui donnent les succès et les
+fautes de l'adversaire, perfectionner les méthodes de
+celui-ci qui, à son tour, enchérit. Mais cela c'est du
+passé. Avec les terribles progrès de l'artillerie, les
+guerres futures, s'il y a encore des guerres, seront si
+courtes qu'avant qu'on ait pu songer à tirer parti
+de l'enseignement, la paix sera faite.</p>
+
+<p>&mdash;Ne sois pas si susceptible, dis-je à Saint-Loup,
+répondant à ce qu'il avait dit avant ces dernières
+paroles. Je t'ai écouté avec assez d'avidité!</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux bien ne plus prendre la mouche et le
+permettre, reprit l'ami de Saint-Loup, j'ajouterai à
+ce que tu viens de dire que, si les batailles s'imitent
+et se superposent, ce n'est pas seulement à cause de
+l'esprit du chef. Il peut arriver qu'une erreur du chef
+(par exemple son appréciation insuffisante de la valeur
+de l'adversaire) l'amène à demander à ses troupes
+des
+sacrifices exagérés, sacrifices que certaines
+unités
+accompliront avec une abnégation si sublime, que
+leur rôle sera par là analogue à celui de telle
+autre
+unité dans telle autre bataille, et seront cités dans
+l'histoire comme des exemples interchangeables: pour
+nous en tenir à 1870, la garde prussienne à Saint-Privat,
+les turcos à Froeschviller et à Wissembourg.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! interchangeables, très exact! excellent! tu
+es intelligent, dit Saint-Loup.</p>
+
+<p>Je n'étais pas indifférent à ces derniers
+exemples,
+comme chaque fois que sous le particulier on me
+montrait le général. Mais pourtant le génie du
+chef,
+voilà ce qui m'intéressait, j'aurais voulu me rendre
+compte en quoi il consistait, comment, dans une circonstance
+donnée, où le chef sans génie ne pourrait
+résister à l'adversaire, s'y prendrait le chef
+génial pour
+rétablir la bataille compromise, ce qui, au dire de
+Saint-Loup, était très possible et avait
+été réalisé par
+Napoléon plusieurs fois. Et pour comprendre ce que
+c'était que la valeur militaire, je demandais des comparaisons
+entre les généraux dont je savais les noms,
+lequel avait le plus une nature de chef, des dons de
+tacticien, quitte à ennuyer mes nouveaux amis, qui du
+moins ne le laissaient pas voir et me répondaient avec
+une infatigable bonté.</p>
+
+<p>Je me sentais séparé&mdash;non seulement de la grande
+nuit glacée qui s'étendait au loin et dans laquelle nous
+entendions de temps en temps le sifflet d'un train qui
+ne faisait que rendre plus vif le plaisir d'être là, ou
+les
+tintements d'une heure qui heureusement était encore
+éloignée de celle où ces jeunes gens devraient
+reprendre
+leurs sabres et rentrer&mdash;mais aussi de toutes les préoccupations
+extérieures, presque du souvenir de Mme de
+Guermantes, par la bonté de Saint-Loup à laquelle
+celle de ses amis qui s'y ajoutait donnait comme plus
+d'épaisseur; par la chaleur aussi de cette petite salle
+à manger, par la saveur des plats raffinés qu'on nous
+servait. Ils donnaient autant de plaisir à mon imagination
+qu'à ma gourmandise; parfois le petit morceau de
+nature d'où ils avaient été extraits,
+bénitier rugueux
+de l'huître dans lequel restent quelques gouttes d'eau
+salée, ou sarment noueux, pampres jaunis d'une grappe
+de raisin, les entourait encore, incomestible, poétique
+et lointain comme un paysage, et faisant se succéder
+au cours du dîner les évocations d'une sieste sous une
+vigne et d'une promenade en mer; d'autres soirs c'est
+par le cuisinier seulement qu'était mise en relief cette
+particularité originale des mets, qu'il présentait dans
+son cadre naturel comme une oeuvre d'art; et un
+poisson cuit au court-bouillon était' apporté dans un
+long plat en terre, où, comme il se détachait en relief
+sur des jonchées d'herbes bleuâtres, infrangible mais
+contourné encore d'avoir été jeté vivant
+dans l'eau
+bouillante, entouré d'un cercle de coquillages d'animalcules
+satellites, crabes, crevettes et moules, il avait
+l'air d'apparaître dans une céramique de Bernard
+Palissy.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis jaloux, je suis furieux, me dit Saint-Loup,
+moitié en riant, moitié sérieusement, faisant
+allusion
+aux interminables conversations à part que j'avais avec
+son ami. Est-ce que vous le trouvez plus intelligent que
+moi? est-ce que vous l'aimez mieux que moi? Alors,
+comme ça, il n'y en a plus que pour lui? (Les hommes
+qui aiment énormément une femme, qui vivent dans
+une société d'hommes à femmes se permettent des
+plaisanteries que d'autres qui y verraient moins d'innocence
+n'oseraient pas.)</p>
+
+<p>Dès que la conversation devenait générale, on
+évitait
+de parler de Dreyfus de peur de froisser Saint-Loup.
+Pourtant, une semaine plus tard, deux de ses camarades
+firent remarquer combien il était curieux que,
+vivant dans un milieu si militaire, il fût tellement
+dreyfusard, presque antimilitariste: &laquo;C'est, dis-je, ne
+voulant pas entrer dans des détails, que l'influence du
+milieu n'a pas l'importance qu'on croit ...&raquo; Certes, je
+comptais m'en tenir là et ne pas reprendre les réflexions
+que j'avais présentées à Saint-Loup quelques jours
+plus tôt. Malgré cela, comme ces mots-là, du moins,
+je
+les lui avais dits presque textuellement, j'allais m'en
+excuser en ajoutant: &laquo;C'est justement ce que l'autre
+jour ...&raquo; Mais j'avais compté sans le revers qu'avait la
+gentille admiration de Robert pour moi et pour quelques
+autres personnes. Cette admiration se complétait
+d'une si entière assimilation de leurs idées, qu'au bout
+de quarante-huit heures il avait oublié que ces idées
+n'étaient pas de lui. Aussi en ce qui concernait ma
+modeste thèse, Saint-Loup, absolument comme si elle
+eût toujours habité son cerveau et si je ne faisais que
+chasser sur ses terres, crut devoir me souhaiter la
+bienvenue avec chaleur et m'approuver.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui! le milieu n'a pas d'importance.</p>
+
+<p>Et avec la même force que s'il avait peur que je
+l'interrompisse ou ne le comprisse pas:</p>
+
+<p>&mdash;La vraie influence, c'est celle du milieu intellectuel!
+On est l'homme de son idée!</p>
+
+<p>Il s'arrêta un instant, avec le sourire de quelqu'un
+qui a bien digéré, laissa tomber son monocle, et posant
+son regard comme une vrille sur moi:</p>
+
+<p>&mdash;Tous les hommes d'une même idée sont pareils,
+me dit-il, d'un air de défi. Il n'avait sans doute aucun
+souvenir que je lui avais dit peu de jours auparavant
+ce qu'il s'était en revanche si bien rappelé.</p>
+
+<p>Je n'arrivais pas tous les soirs au restaurant de
+Saint-Loup dans les mêmes dispositions. Si un souvenir,
+un chagrin qu'on a, sont capables de nous laisser
+au point que nous ne les apercevions plus, ils reviennent
+aussi et parfois de longtemps ne nous quittent.
+Il y avait des soirs où, en traversant la ville pour aller
+vers le restaurant, je regrettais tellement Mme de Guermantes,
+que j'avais peine à respirer: on aurait dit
+qu'une partie de ma poitrine avait été sectionnée
+par
+un anatomiste habile, enlevée, et remplacée par une
+partie égale de souffrance immatérielle, par un
+équivalent
+de nostalgie et d'amour. Et les points de suture
+ont beau avoir été bien faits, on vit assez
+malaisément
+quand le regret d'un être est substitué aux
+viscères, il
+a l'air de tenir plus de place qu'eux, on le sent
+perpétuellement,
+et puis, quelle ambiguïté d'être obligé de
+<i>penser</i> une partie de son corps! Seulement il semble
+qu'on vaille davantage. A la moindre brise on soupire
+d'oppression, mais aussi de langueur. Je regardais le
+ciel. S'il était clair, je me disais: &laquo;Peut-être
+elle est à
+la campagne, elle regarde les mêmes étoiles&raquo;, et qui
+sait si, en arrivant au restaurant, Robert ne va pas
+me dire: &laquo;Une bonne nouvelle, ma tante vient de
+m'écrire, elle voudrait te voir, elle va venir ici.&raquo; Ce
+n'est pas dans le firmament seul que je mettais la
+pensée de Mme de Guermantes. Un souffle d'air un
+peu doux qui passait semblait m'apporter un message
+d'elle, comme jadis de Gilberte dans les blés de
+Méséglise:
+on ne change pas, on fait entrer dans le sentiment
+qu'on rapporte à un être bien des éléments
+assoupis qu'il réveille mais qui lui sont étrangers. Et
+puis ces sentiments particuliers, toujours quelque
+chose en nous s'efforce de les amener à plus de
+vérité,
+c'est-à-dire de les faire se rejoindre à un sentiment
+plus général, commun à toute l'humanité,
+avec lequel
+les individus et les peines qu'ils nous causent nous sont
+seulement une occasion de communiquer. Ce qui
+mêlait quelque plaisir à ma peine c'est que je la
+savais une petite partie de l'universel amour. Sans
+doute de ce que je croyais reconnaître des tristesses
+que j'avais éprouvées à propos de Gilberte, ou
+bien
+quand le soir, à Combray, maman ne restait pas dans
+ma chambre, et aussi le souvenir de certaines pages de
+Bergotte, dans la souffrance que j'éprouvais et à
+laquelle Mme de Guermantes, sa froideur, son absence,
+n'étaient pas liées clairement comme la cause l'est
+l'effet dans l'esprit d'un savant, je ne concluais pas
+que Mme de Guermantes ne fût pas cette cause. N'y
+a-t-il pas telle douleur physique diffuse, s'étendant par
+irradiation dans des régions extérieures à la
+partie
+malade, mais qu'elle abandonne pour se dissiper entièrement
+si un praticien touche le point précis d'où elle
+vient? Et pourtant, avant cela, son extension lui donnait
+pour nous un tel caractère de vague et de fatalité,
+qu'impuissants à l'expliquer, à la localiser même,
+nous
+croyions impossible de la guérir. Tout en m'acheminant
+vers le restaurant je me disais: &laquo;Il y a déjà
+quatorze
+jours que je n'ai vu Mme de Guermantes.&raquo; Quatorze
+jours, ce qui ne paraissait une chose énorme qu'à moi
+qui, quand il s'agissait de Mme de Guermantes,
+comptais par minutes. Pour moi ce n'était plus seulement
+les étoiles et la brise, mais jusqu'aux divisions
+arithmétiques du temps qui prenaient quelque chose
+de douloureux et de poétique. Chaque jour était
+maintenant
+comme la crête mobile d'une colline incertaine:
+d'un côté, je sentais que je pouvais descendre vers
+l'oubli; de l'autre, j'étais emporté par le besoin de
+revoir la duchesse. Et j'étais tantôt plus près de
+l'un
+ou de l'autre, n'ayant pas d'équilibre stable. Un jour
+je me dis: &laquo;Il y aura peut-être une lettre ce soir&raquo;
+et
+en arrivant dîner j'eus le courage de demander à
+Saint-Loup:</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas par hasard des nouvelles de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Si, me répondit-il d'un air sombre, elles sont
+mauvaises.</p>
+
+<p>Je respirai en comprenant que ce n'était que lui qui
+avait du chagrin et que les nouvelles étaient celles de
+sa maîtresse. Mais je vis bientôt qu'une de leurs
+conséquences
+serait d'empêcher Robert de me mener de
+longtemps chez sa tante.</p>
+
+<p>J'appris qu'une querelle avait éclaté entre lui et sa
+maîtresse, soit par correspondance, soit qu'elle fût
+venue un matin le voir entre deux trains. Et les querelles,
+même moins graves, qu'ils avaient eues jusqu'ici,
+semblaient toujours devoir être insolubles. Car elle
+était de mauvaise humeur, trépignait, pleurait, pour
+des raisons aussi incompréhensibles que celles des
+enfants qui s'enferment dans un cabinet noir, ne
+viennent pas dîner, refusant toute explication, et ne
+font que redoubler de sanglots quand, à bout de
+raisons, on leur donne des claques. Saint-Loup souffrit
+horriblement de cette brouille, mais c'est une manière
+de dire qui est trop simple, et fausse par là l'idée
+qu'on
+doit se faire de cette douleur. Quand il se retrouva seul,
+n'ayant plus qu'à songer à sa maîtresse partie avec
+le respect pour lui qu'elle avait éprouvé en le voyant
+si énergique, les anxiétés qu'il avait eues les
+premières
+heures prirent fin devant l'irréparable, et la cessation
+d'une anxiété est une chose si douce, que la brouille,
+une fois certaine, prit pour lui un peu du même genre
+de charme qu'aurait eu une réconciliation. Ce dont
+il commença à souffrir un peu plus tard furent une
+douleur, un accident secondaires, dont le flux venait
+incessamment de lui-même, à l'idée que
+peut-être elle
+aurait bien voulu se rapprocher; qu'il n'était pas
+impossible qu'elle attendît un mot de lui; qu'en attendant,
+pour se venger elle ferait peut-être, tel soir, à
+tel endroit, telle chose, et qu'il n'y aurait qu'à lui
+télégraphier qu'il arrivait pour qu'elle n'eût pas
+lieu;
+que d'autres peut-être profitaient du temps qu'il laissait
+perdre, et qu'il serait trop tard dans quelques jours
+pour la retrouver car elle serait prise. De toutes ces
+possibilités il ne savait rien, sa maîtresse gardait un
+silence qui finit par affoler sa douleur jusqu'à lui
+faire se demander si elle n'était pas cachée à
+Doncières
+ou partie pour les Indes.</p>
+
+<p>On a dit que le silence était une force; dans un tout
+autre sens, il en est une terrible à la disposition de
+ceux qui sont aimés. Elle accroît l'anxiété
+de qui
+attend. Rien n'invite tant à s'approcher d'un être
+que ce qui en sépare, et quelle plus infranchissable
+barrière que le silence? On a dit aussi que le silence
+était un supplice, et capable de rendre fou celui qui
+y était astreint dans les prisons. Mais quel supplice&mdash;plus
+grand que de garder le silence&mdash;de l'endurer de
+ce qu'on aime! Robert se disait: &laquo;Que fait-elle donc
+pour qu'elle se taise ainsi? Sans doute, elle me trompe
+avec d'autres?&raquo; Il disait encore: &laquo;Qu'ai-je donc fait
+pour qu'elle se taise ainsi? Elle me hait peut-être, et
+pour toujours.&raquo; Et il s'accusait. Ainsi le silence le
+rendait fou en effet, par la jalousie et par le remords.
+D'ailleurs, plus cruel que celui des prisons, ce silence-là
+est prison lui-même. Une clôture immatérielle, sans
+doute, mais impénétrable, cette tranche interposée
+d'atmosphère vide, mais que les rayons visuels de
+l'abandonné ne peuvent traverser. Est-il un plus terrible
+éclairage que le silence, qui ne nous montre pas
+une absente, mais mille, et chacune se livrant à
+quelque autre trahison? Parfois, dans une brusque
+détente, ce silence, Robert croyait qu'il allait cesser
+à l'instant, que la lettre attendue allait venir. Il la
+voyait, elle arrivait, il épiait chaque bruit, il était
+déjà désaltéré, il murmurait:
+&laquo;La lettre! La lettre!&raquo;
+Après avoir entrevu ainsi une oasis imaginaire de tendresse,
+il se retrouvait piétinant dans le désert réel
+du silence sans fin.</p>
+
+<p>Il souffrait d'avance, sans en oublier une, toutes les
+douleurs d'une rupture qu'à d'autres moments il
+croyait pouvoir éviter, comme les gens qui règlent
+toutes leurs affaires en vue d'une expatriation qui ne
+s'effectuera pas, et dont la pensée, qui ne sait plus
+où elle devra se situer le lendemain, s'agite
+momentanément,
+détachée d'eux, pareille à ce coeur qu'on
+arrache à un malade et qui continue à battre,
+séparé
+du reste du corps. En tout cas, cette espérance que
+sa maîtresse reviendrait lui donnait le courage de
+persévérer
+dans la rupture, comme la croyance qu'on
+pourra revenir vivant du combat aide à affronter la
+mort. Et comme l'habitude est, de toutes les plantes
+humaines, celle qui a le moins besoin de sol nourricier
+pour vivre et qui apparaît la première sur le roc en
+apparence le plus désolé, peut-être en pratiquant
+d'abord la rupture par feinte, aurait-il fini par s'y
+accoutumer sincèrement. Mais l'incertitude entretenait
+chez lui un état qui, lié au souvenir de cette
+femme, ressemblait à l'amour. Il se forçait cependant
+à ne pas lui écrire, pensant peut-être que le
+tourment
+était moins cruel de vivre sans sa maîtresse qu'avec
+elle dans certaines conditions, ou qu'après la façon
+dont ils s'étaient quittés, attendre ses excuses
+était
+nécessaire pour qu'elle conservât ce qu'il croyait
+qu'elle avait pour lui sinon d'amour, du moins d'estime
+et de respect. Il se contentait d'aller au téléphone,
+qu'on venait d'installer à Doncières, et de demander
+des nouvelles, ou de donner des instructions à une
+femme de chambre qu'il avait placée auprès de son
+amie. Ces communications étaient du reste compliquées
+et lui prenaient plus de temps parce que, suivant
+les opinions de ses amis littéraires relativement à la
+laideur de la capitale, mais surtout en considération
+de ses bêtes, de ses chiens, de son singe, de ses serins
+et de son perroquet, dont son propriétaire de Paris
+avait cessé de tolérer les cris incessants, la
+maîtresse
+de Robert venait de louer une petite propriété aux
+environs de Versailles. Cependant lui, à Doncières,
+ne dormait plus un instant la nuit. Une fois, chez moi,
+vaincu par la fatigue, il s'assoupit un peu. Mais tout
+d'un coup, il commença à parler, il voulait courir,
+empêcher quelque chose, il disait: &laquo;Je l'entends, vous
+ne ... vous ne....&raquo; Il s'éveilla. Il me dit qu'il venait
+de
+rêver qu'il était à la campagne chez le
+maréchal des
+logis chef. Celui-ci avait tâché de l'écarter d'une
+certaine partie de la maison. Saint-Loup avait deviné
+que le maréchal des logis avait chez lui un lieutenant
+très riche et très vicieux qu'il savait désirer
+beaucoup
+son amie. Et tout à coup dans son rêve il avait
+distinctement
+entendu les cris intermittents et réguliers
+qu'avait l'habitude de pousser sa maîtresse aux instants
+de volupté. Il avait voulu forcer le maréchal des
+logis de le mener à la chambre. Et celui-ci le maintenait
+pour l'empêcher d'y aller, tout en ayant un
+certain air froissé de tant d'indiscrétion, que Robert
+disait qu'il ne pourrait jamais oublier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon rêve est idiot, ajouta-t-il encore tout essoufflé.</p>
+
+<p>Mais je vis bien que, pendant l'heure qui suivit, il
+fut plusieurs fois sur le point de téléphoner à sa
+maîtresse pour lui demander de se réconcilier. Mon
+père avait le téléphone depuis peu, mais je ne
+sais si
+cela eût beaucoup servi à Saint-Loup. D'ailleurs il ne
+me semblait pas très convenable de donner à mes
+parents, même seulement à un appareil posé chez
+eux,
+ce rôle d'intermédiaire entre Saint-Loup et sa
+maîtresse,
+si distinguée et noble de sentiments que pût
+être celle-ci. Le cauchemar qu'avait eu Saint-Loup
+s'effaça un peu de son esprit. Le regard distrait et
+fixe, il vint me voir durant tous ces jours atroces qui
+dessinèrent pour moi, en se suivant l'un l'autre,
+comme la courbe magnifique de quelque rampe durement
+forgée d'où Robert restait à se demander quelle
+résolution son amie allait prendre.</p>
+
+<p>Enfin, elle lui demanda s'il consentirait à pardonner.
+Aussitôt qu'il eut compris que la rupture était
+évitée, il vit tous les inconvénients d'un
+rapprochement.
+D'ailleurs il souffrait déjà moins et avait
+presque accepté une douleur dont il faudrait, dans
+quelques mois peut-être, retrouver à nouveau la morsure
+si sa liaison recommençait. Il n'hésita pas longtemps.
+Et peut-être n'hésita-t-il que parce qu'il était
+enfin certain de pouvoir reprendre sa maîtresse, de le
+pouvoir, donc de le faire. Seulement elle lui demandait,
+pour qu'elle retrouvât son calme, de ne pas revenir à
+Paris au 1er janvier. Or, il n'avait pas le courage d'aller
+à Paris sans la voir. D'autre part elle avait consenti
+à voyager avec lui, mais pour cela il lui fallait un
+véritable congé que le capitaine de Borodino ne
+voulait pas lui accorder.</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'ennuie à cause de notre visite chez ma
+tante qui se trouve ajournée. Je retournerai sans doute
+à Paris à Pâques.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pourrons pas aller chez Mme de Guermantes
+à ce moment-là, car je serai déjà à
+Balbec.
+Mais ça ne fait absolument rien.</p>
+
+<p>&mdash;A Balbec? mais vous n'y étiez allé qu'au mois
+d'août.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais cette année, à cause de ma santé, on
+doit m'y envoyer plus tôt.</p>
+
+<p>Toute sa crainte était que je ne jugeasse mal sa
+maîtresse, après ce qu'il m'avait raconté.
+&laquo;Elle est
+violente seulement parce qu'elle est trop franche, trop
+entière dans ses sentiments. Mais c'est un être sublime.
+Tu ne peux pas t'imaginer les délicatesses de poésie
+qu'il y a chez elle. Elle va passer tous les ans le jour
+des morts à Bruges. C'est &laquo;bien&raquo;, n'est-ce pas? Si
+jamais tu la connais, tu verras, elle a une grandeur....&raquo;
+Et comme il était imbu d'un certain langage qu'on
+parlait autour de cette femme dans des milieux littéraires:
+&laquo;Elle a quelque chose de sidéral et même de
+vatique, tu comprends ce que je veux dire, le poète
+qui était presque un prêtre.&raquo;</p>
+
+<p>Je cherchai pendant tout le dîner un prétexte qui
+permît à Saint-Loup de demander à sa tante de me
+recevoir sans attendre qu'il vînt à Paris. Or, ce
+prétexte
+me fut fourni par le désir que j'avais de revoir des
+tableaux d'Elstir, le grand peintre que Saint-Loup et
+moi nous avions connu à Balbec. Prétexte où il y
+avait,
+d'ailleurs, quelque vérité car si, dans mes visites
+Elstir, j'avais demandé à sa peinture de me conduire
+à la compréhension et à l'amour de choses
+meilleures
+qu'elle-même, un dégel véritable, une authentique
+place de province, de vivantes femmes sur la plage
+(tout au plus lui eussé-je commandé le portrait des
+réalités que je n'avais pas su approfondir, comme un
+chemin d'aubépine, non pour qu'il me conservât leur
+beauté mais me la découvrît), maintenant au
+contraire,
+c'était l'originalité, la séduction de ces
+peintures qui
+excitaient mon désir, et ce que je voulais surtout voir,
+c'était d'autres tableaux d'Elstir.</p>
+
+<p>Il me semblait d'ailleurs que ses moindres tableaux,
+à lui, étaient quelque chose d'autre que les
+chefs-d'oeuvre
+de peintres même plus grands. Son oeuvre était
+comme un royaume clos, aux frontières infranchissables,
+à la matière sans seconde. Collectionnant avidement
+les rares revues où on avait publié des études
+sur lui, j'y avais appris que ce n'était que récemment
+qu'il avait commencé à peindre des paysages et des
+natures mortes, mais qu'il avait commencé par des
+tableaux mythologiques (j'avais vu les photographies
+de deux d'entre eux dans son atelier), puis avait été
+longtemps impressionné par l'art japonais.</p>
+
+<p>Certaines des oeuvres les plus caractéristiques de ses
+diverses manières se trouvaient en province. Telle
+maison des Andelys où était un de ses plus beaux
+paysages m'apparaissait aussi précieuse, me donnait
+un aussi vif désir du voyage, qu'un village chartrain
+dans la pierre meulière duquel est enchâssé un
+glorieux
+vitrail; et vers le possesseur de ce chef-d'oeuvre, vers
+cet homme qui au fond de sa maison grossière, sur la
+grand'rue, enfermé comme un astrologue, interrogeait
+un de ces miroirs du monde qu'est un tableau d'Elstir
+et qui l'avait peut-être acheté plusieurs milliers de
+francs, je me sentais porté par cette sympathie qui
+unit jusqu'aux coeurs, jusqu'aux caractères de ceux
+qui pensent de la même façon que nous sur un sujet
+capital. Or, trois oeuvres importantes de mon peintre
+préféré étaient désignées,
+dans l'une de ces revues,
+comme appartenant à Mme de Guermantes. Ce fut
+donc en somme sincèrement que, le soir où Saint-Loup
+m'avait annoncé le voyage de son amie à Bruges, je
+pus, pendant le dîner, devant ses amis, lui jeter comme
+à l'improviste:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, tu permets? dernière conversation au
+sujet de la dame dont nous avons parlé. Tu te rappelles
+Elstir, le peintre que j'ai connu à Balbec?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, voyons, naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te rappelles mon admiration pour lui?</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, et la lettre que nous lui avions fait
+remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, une des raisons, pas des plus importantes,
+une raison accessoire pour laquelle je désirerais
+connaître ladite dame, tu sais toujours bien
+laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui! que de parenthèses!</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elle a chez elle au moins un très beau
+tableau d'Elstir.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, je ne savais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Elstir sera sans doute à Balbec à Pâques, vous
+savez qu'il passe maintenant presque toute l'année
+sur cette côte. J'aurais beaucoup aimé avoir vu ce
+tableau avant mon départ. Je ne sais si vous êtes en
+termes assez intimes avec votre tante: ne pourriez-vous,
+en me faisant assez habilement valoir à ses yeux
+pour qu'elle ne refuse pas, lui demander de me laisser
+aller voir le tableau sans vous, puisque vous ne serez
+pas là?</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, je réponds pour elle, j'en fais
+mon affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Robert, comme je vous aime!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes gentil de m'aimer mais vous le seriez
+aussi de me tutoyer comme vous l'aviez promis et
+comme tu avais commencé de le faire.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que ce n'est pas votre départ que vous
+complotez, me dit un des amis de Robert. Vous savez,
+si Saint-Loup part en permission, cela ne doit rien
+changer, nous sommes là. Ce sera peut-être moins
+amusant pour vous, mais on se donnera tant de peine
+pour tâcher de vous faire oublier son absence.</p>
+
+<p>En effet, au moment où on croyait que l'amie de
+Robert irait seule à Bruges, on venait d'apprendre que
+le capitaine de Borodino, jusque-là d'un avis contraire,
+venait de faire accorder au sous-officier Saint-Loup
+une longue permission pour Bruges. Voici ce qui s'était
+passé. Le Prince, très fier de son opulente chevelure,
+était un client assidu du plus grand coiffeur de la ville,
+autrefois garçon de l'ancien coiffeur de Napoléon III.
+Le capitaine de Borodino était au mieux avec le coiffeur
+car il était, malgré ses façons majestueuses,
+simple
+avec les petites gens. Mais le coiffeur, chez qui le
+Prince avait une note arriérée d'au moins cinq ans et
+que les flacons de &laquo;Portugal&raquo;, d'&laquo;Eau des
+Souverains&raquo;,
+les fers, les rasoirs, les cuirs enflaient non
+moins que les shampoings, les coupes de cheveux, etc.,
+plaçait plus haut Saint-Loup qui payait rubis sur
+l'ongle, avait plusieurs voitures et des chevaux de
+selle. Mis au courant de l'ennui de Saint-Loup de ne
+pouvoir partir avec sa maîtresse, il en parla chaudement
+au Prince ligoté d'un surplis blanc dans le
+moment que le barbier lui tenait la tête renversée et
+menaçait sa gorge. Le récit de ces aventures galantes
+d'un jeune homme arracha au capitaine-prince un
+sourire d'indulgence bonapartiste. Il est peu probable
+qu'il pensa à sa note impayée, mais la recommandation
+du coiffeur l'inclinait autant à la bonne humeur
+qu'à la mauvaise celle d'un duc. Il avait encore du
+savon plein le menton que la permission était promise
+et elle fut signée le soir même. Quant au coiffeur, qui
+avait l'habitude de se vanter sans cesse et, afin de
+le pouvoir, s'attribuait, avec une faculté de mensonge
+extraordinaire, des prestiges entièrement inventés,
+pour une fois qu'il rendit un service signalé à
+Saint-Loup,
+non seulement il n'en fit pas sonner le mérite,
+mais, comme si la vanité avait besoin de mentir, et,
+quand il n'y a pas lieu de le faire, cède la place à la
+modestie, n'en reparla jamais à Robert.</p>
+
+<p>Tous les amis de Robert me dirent qu'aussi longtemps
+que je resterais à Doncières, ou à quelque
+époque que j'y revinsse, s'il n'était pas là,
+leurs voitures,
+leurs chevaux, leurs maisons, leurs heures de
+liberté seraient à moi et je sentais que c'était
+de grand
+coeur que ces jeunes gens mettaient leur luxe, leur
+jeunesse, leur vigueur au service de ma faiblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi du reste, reprirent les amis de Saint-Loup
+après avoir insisté pour que je restasse, ne
+reviendriez-vous pas tous les ans? vous voyez bien
+que cette petite vie vous plaît! Et, même, vous vous
+intéressez à tout ce qui se passe au régiment
+comme
+un ancien.</p>
+
+<p>Car je continuais à leur demander avidement de
+classer les différents officiers dont je savais les noms,
+selon l'admiration plus ou moins grande qu'ils leur
+semblaient mériter, comme jadis, au collège, je faisais
+faire à mes camarades pour les acteurs du
+Théâtre-Français.
+Si à la place d'un des généraux que j'entendais
+toujours citer en tête de tous les autres, un
+Galliffet ou un Négrier, quelque ami de Saint-Loup
+disait: &laquo;Mais Négrier est un officier
+général des plus
+médiocres&raquo; et jetait le nom nouveau, intact et savoureux
+de Pau ou de Geslin de Bourgogne, j'éprouvais
+la même surprise heureuse que jadis quand les noms
+épuisés de Thiron ou de Febvre se trouvaient
+refoulés
+par l'épanouissement soudain du nom inusité d'Amaury.
+&laquo;Même supérieur à Négrier? Mais en
+quoi?
+donnez-moi un exemple.&raquo; Je voulais qu'il existât des
+différences profondes jusqu'entre les officiers subalternes
+du régiment, et j'espérais, dans la raison de
+ces différences, saisir l'essence de ce qu'était la
+supériorité
+militaire. L'un de ceux dont cela m'eût le plus
+intéressé d'entendre parler, parce que c'est lui que
+j'avais aperçu le plus souvent, était le prince de
+Borodino. Mais ni Saint-Loup, ni ses amis, s'ils rendaient
+en lui justice au bel officier qui assurait à son
+escadron une tenue incomparable, n'aimaient l'homme.
+Sans parler de lui évidemment sur le même ton que
+de certains officiers sortis du rang et francs-maçons,
+qui ne fréquentaient pas les autres et gardaient à
+côté d'eux un aspect farouche d'adjudants, ils ne
+semblaient pas situer M. de Borodino au nombre des
+autres officiers nobles, desquels à vrai dire, même
+l'égard de Saint-Loup, il différait beaucoup par
+l'attitude.
+Eux, profitant de ce que Robert n'était que
+sous-officier et qu'ainsi sa puissante famille pouvait
+être heureuse qu'il fût invité chez des chefs
+qu'elle eût
+dédaignés sans cela, ne perdaient pas une occasion
+de le recevoir à leur table quand s'y trouvait quelque
+gros bonnet capable d'être utile à un jeune
+maréchal
+des logis. Seul, le capitaine de Borodino n'avait que
+des rapports de service, d'ailleurs excellents, avec
+Robert. C'est que le prince, dont le grand-père avait
+été fait maréchal et prince-duc par l'Empereur,
+à la
+famille de qui il s'était ensuite allié par son mariage,
+puis dont le père avait épousé une cousine de
+Napoléon
+III et avait été deux fois ministre après le coup
+d'État, sentait que malgré cela il n'était pas
+grand'
+chose pour Saint-Loup et la société des Guermantes,
+lesquels à leur tour, comme il ne se plaçait pas au
+même point de vue qu'eux, ne comptaient guère pour
+lui. Il se doutait que, pour Saint-Loup, il était&mdash;lui
+apparenté aux Hohenzollern&mdash;non pas un vrai noble
+mais le petit-fils d'un fermier, mais, en revanche,
+considérait Saint-Loup comme le fils d'un homme dont
+le comté avait été confirmé par
+l'Empereur&mdash;on
+appelait cela dans le faubourg Saint-Germain les
+comtes refaits&mdash;et avait sollicité de lui une préfecture,
+puis tel autre poste placé bien bas sous les ordres
+de S.A. le prince de Borodino, ministre d'État, à qui
+l'on écrivait &laquo;Monseigneur&raquo; et qui était
+neveu du
+souverain.</p>
+
+<p>Plus que neveu peut-être. La première princesse
+de Borodino passait pour avoir eu des bontés pour
+Napoléon
+Ier qu'elle suivit à l'île d'Elbe, et la seconde
+pour Napoléon III. Et si, dans la face placide du
+capitaine, on retrouvait de Napoléon Ier, sinon les
+traits naturels du visage, du moins la majesté
+étudiée
+du masque, l'officier avait surtout dans le regard
+mélancolique et bon, dans la moustache tombante,
+quelque chose qui faisait penser à Napoléon III; et
+cela d'une façon si frappante qu'ayant demandé
+après
+Sedan à pouvoir rejoindre l'Empereur, et ayant été
+éconduit par Bismarck auprès de qui on l'avait
+mené,
+ce dernier levant par hasard les yeux sur le jeune
+homme qui se disposait à s'éloigner, fut saisi soudain
+par cette ressemblance et, se ravisant, le rappela et
+lui accorda l'autorisation que, comme à tout le monde,
+il venait de lui refuser.</p>
+
+<p>Si le prince de Borodino ne voulait pas faire
+d'avances à Saint-Loup ni aux autres membres de la
+société du faubourg Saint-Germain qu'il y avait dans
+le régiment (alors qu'il invitait beaucoup deux lieutenants
+roturiers qui étaient des hommes agréables),
+c'est que, les considérant tous du haut de sa grandeur
+impériale, il faisait, entre ces inférieurs, cette
+différence
+que les uns étaient des inférieurs qui se savaient
+l'être
+et avec qui il était charmé de frayer, étant, sous
+ses
+apparences de majesté, d'une humeur simple et joviale,
+et les autres des inférieurs qui se croyaient supérieurs,
+ce qu'il n'admettait pas. Aussi, alors que tous les officiers
+du régiment faisaient fête à Saint-Loup, le prince
+de Borodino à qui il avait été recommandé
+par le
+maréchal de X... se borna à être obligeant pour lui
+dans le service, où Saint-Loup était d'ailleurs
+exemplaire,
+mais il ne le reçut jamais chez lui, sauf en une
+circonstance particulière où il fut en quelque sorte
+forcé de l'inviter, et, comme elle se présentait pendant
+mon séjour, lui demanda de m'amener. Je pus facilement,
+ce soir-là, en voyant Saint-Loup à la table de
+son capitaine, discerner jusque dans les manières et
+l'élégance de chacun d'eux la différence qu'il y
+avait
+entre les deux aristocraties: l'ancienne noblesse et celle
+de l'Empire. Issu d'une caste dont les défauts, même
+s'il les répudiait de toute son intelligence, avaient
+passé dans son sang, et qui, ayant cessé d'exercer une
+autorité réelle depuis au moins un siècle, ne voit
+plus
+dans l'amabilité protectrice qui fait partie de
+l'éducation
+qu'elle reçoit, qu'un exercice comme l'équitation
+ou l'escrime, cultivé sans but sérieux, par
+divertissement,
+à l'encontre des bourgeois que cette noblesse
+méprise assez pour croire que sa familiarité les flatte
+et
+que son sans-gêne les honorerait, Saint-Loup prenait
+amicalement la main de n'importe quel bourgeois qu'on
+lui présentait et dont il n'avait peut-être pas entendu
+le nom, et en causant avec lui (sans cesser de croiser et
+de décroiser les jambes, se renversant en arrière, dans
+une attitude débraillée, le pied dans la main) l'appelait
+&laquo;mon cher&raquo;. Mais au contraire, d'une noblesse dont
+les titres gardaient encore leur signification, tout pourvus
+qu'ils restaient de riches majorats récompensant
+de glorieux services, et rappelant le souvenir de hautes
+fonctions dans lesquelles on commande à beaucoup
+d'hommes et où l'on doit connaître les hommes, le
+prince de Borodino&mdash;sinon distinctement, et dans sa
+conscience personnelle et claire, du moins en son corps
+qui le révélait par ses attitudes et ses
+façons&mdash;considérait
+son rang comme une prérogative effective; à ces
+mêmes roturiers que Saint-Loup eût touchés à
+l'épaule
+et pris par le bras, il s'adressait avec une affabilité
+majestueuse, où une réserve pleine de grandeur
+tempérait
+la bonhomie souriante qui lui était naturelle, sur
+un ton empreint à la fois d'une bienveillance sincère et
+d'une hauteur voulue. Cela tenait sans doute à ce qu'il
+était moins éloigné des grandes ambassades et de
+la
+cour, où son père avait eu les plus hautes charges et
+où les manières de Saint-Loup, le coude sur la table et
+le pied dans la main, eussent été mal reçues, mais
+surtout
+cela tenait à ce que cette bourgeoisie, il la méprisait
+moins, qu'elle était le grand réservoir où le
+premier
+Empereur avait pris ses maréchaux, ses nobles, où le
+second avait trouvé un Fould, un Rouher.</p>
+
+<p>Sans doute, fils ou petit-fils d'empereur, et qui
+n'avait plus qu'à commander un escadron, les
+préoccupations
+de son père et de son grand-père ne pouvaient,
+faute d'objet à quoi s'appliquer, survivre réellement
+dans la pensée de M. de Borodino. Mais comme
+l'esprit d'un artiste continue à modeler bien des
+années après qu'il est éteint la statue qu'il
+sculpta,
+elles avaient pris corps en lui, s'y étaient
+matérialisées,
+incarnées, c'était elles que reflétait son visage.
+C'est
+avec, dans la voix, la vivacité du premier Empereur
+qu'il adressait un reproche à un brigadier, avec la
+mélancolie songeuse du second qu'il exhalait la bouffée
+d'une cigarette. Quand il passait en civil dans les rues
+de Doncières un certain éclat dans ses yeux,
+s'échappant
+de sous le chapeau melon, faisait reluire autour
+du capitaine un incognito souverain; on tremblait
+quand il entrait dans le bureau du maréchal des logis
+chef, suivi de l'adjudant, et du fourrier comme de
+Berthier et de Masséna. Quand il choisissait l'étoffe
+d'un pantalon pour son escadron, il fixait sur le
+brigadier tailleur un regard capable de déjouer Talleyrand
+et tromper Alexandre; et parfois, en train de
+passer une revue d'installage, il s'arrêtait, laissant
+rêver ses admirables yeux bleus, tortillait sa moustache,
+avait l'air d'édifier une Prusse et une Italie
+nouvelles. Mais aussitôt, redevenant de Napoléon III
+Napoléon Ier, il faisait remarquer que le paquetage
+n'était pas astiqué et voulait goûter à
+l'ordinaire des
+hommes. Et chez lui, dans sa vie privée, c'était pour
+les femmes d'officiers bourgeois (à la condition qu'ils
+ne fussent pas francs-maçons) qu'il faisait servir non
+seulement une vaisselle de Sèvres bleu de roi, digne
+d'un ambassadeur (donnée à son père par
+Napoléon,
+et qui paraissait plus précieuse encore dans la maison
+provinciale qu'il habitait sur le Mail, comme ces porcelaines
+rares que les touristes admirent avec plus de
+plaisir dans l'armoire rustique d'un vieux manoir aménagé
+en ferme achalandée et prospère), mais encore
+d'autres présents de l'Empereur: ces nobles et charmantes
+manières qui elles aussi eussent fait merveille
+dans quelque poste de représentation, si pour certains
+ce n'était pas être voué pour toute sa vie au plus
+injuste des ostracismes que d'être &laquo;né&raquo;, des
+gestes
+familiers, la bonté, la grâce et, enfermant sous un
+émail bleu de roi aussi, des images glorieuses, la
+relique mystérieuse, éclairée et survivante du
+regard.
+Et à propos des relations bourgeoises que le prince
+avait à Doncières, il convient de dire ceci. Le
+lieutenant-colonel
+jouait admirablement du piano, la femme
+du médecin-chef chantait comme si elle avait eu un
+premier prix au Conservatoire. Ce dernier couple, de
+même que le lieutenant-colonel et sa femme, dînaient
+chaque semaine chez M. de Borodino. Ils étaient certes
+flattés, sachant que, quand le Prince allait à Paris en
+permission, il dînait chez Mme de Pourtalès, chez les
+Murat, etc. Mais ils se disaient: &laquo;C'est un simple capitaine,
+il est trop heureux que nous venions chez lui.
+C'est du reste un vrai ami pour nous.&raquo; Mais quand
+M. de Borodino, qui faisait depuis longtemps des
+démarches pour se rapprocher de Paris, fut nommé à
+Beauvais, il fit son déménagement, oublia aussi
+complètement
+les deux couples musiciens que le théâtre
+de Doncières et le petit restaurant d'où il faisait
+souvent
+venir son déjeuner, et à leur grande indignation
+ni le lieutenant-colonel, ni le médecin-chef, qui avaient
+si souvent dîné chez lui, ne reçurent plus, de
+toute
+leur vie, de ses nouvelles.</p>
+
+<p>Un matin, Saint-Loup m'avoua, qu'il avait écrit à
+ma grand'mère pour lui donner de mes nouvelles et
+lui suggérer l'idée, puisque un service
+téléphonique
+fonctionnait entre Doncières et Paris, de causer avec
+moi. Bref, le même jour, elle devait me faire appeler
+à l'appareil et il me conseilla d'être vers quatre heures
+moins un quart à la poste. Le téléphone
+n'était pas
+encore à cette époque d'un usage aussi courant
+qu'aujourd'hui.
+Et pourtant l'habitude met si peu de temps
+à dépouiller de leur mystère les forces
+sacrées avec
+lesquelles nous sommes en contact que, n'ayant pas
+eu ma communication immédiatement, la seule pensée
+que j'eus ce fut que c'était bien long, bien incommode,
+et presque l'intention d'adresser une plainte. Comme
+nous tous maintenant, je ne trouvais pas assez rapide
+à mon gré, dans ses brusques changements, l'admirable
+féerie à laquelle quelques instants suffisent pour
+qu'apparaisse
+près de nous, invisible mais présent, l'être
+qui nous voulions parler, et qui restant à sa table, dans
+la ville qu'il habite (pour ma grand'mère c'était Paris),
+sous un ciel différent du nôtre, par un temps qui n'est
+pas forcément le même, au milieu de circonstances et
+de préoccupations que nous ignorons et que cet être
+va nous dire, se trouve tout à coup transporté à
+des
+centaines de lieues (lui et toute l'ambiance où il reste
+plongé) près de notre oreille, au moment où notre
+caprice l'a ordonné. Et nous sommes comme le personnage
+du conte à qui une magicienne, sur le souhait
+qu'il en exprime, fait apparaître dans une clarté
+surnaturelle
+sa grand'mère ou sa fiancée, en train de feuilleter
+un livre, de verser des larmes, de cueillir des fleurs,
+tout près du spectateur et pourtant très loin, à
+l'endroit
+même où elle se trouve réellement. Nous n'avons,
+pour que ce miracle s'accomplisse, qu'à approcher nos
+lèvres de la planchette magique et à appeler&mdash;quelquefois
+un peu trop longtemps, je le veux bien&mdash;les
+Vierges Vigilantes dont nous entendons chaque jour
+la voix sans jamais connaître le visage, et qui sont
+nos Anges gardiens dans les ténèbres vertigineuses
+dont elles surveillent jalousement les portes; les
+Toutes-Puissantes par qui les absents surgissent à
+notre côté, sans qu'il soit permis de les apercevoir: les
+Danaïdes de l'invisible qui sans cesse vident, remplissent,
+se transmettent les urnes des sons; les ironiques
+Furies qui, au moment que nous murmurions une
+confidence à une amie, avec l'espoir que personne ne
+nous entendait, nous crient cruellement: &laquo;J'écoute&raquo;;
+les servantes toujours irritées du Mystère, les
+ombrageuses
+prêtresses de l'Invisible, les Demoiselles du
+téléphone!</p>
+
+<p>Et aussitôt que notre appel a retenti, dans la nuit
+pleine d'apparitions sur laquelle nos oreilles s'ouvrent
+seules, un bruit léger&mdash;un bruit abstrait&mdash;celui de
+la distance supprimée&mdash;et la voix de l'être cher
+s'adresse à nous.</p>
+
+<p>C'est lui, c'est sa voix qui nous parle, qui est là.
+Mais comme elle est loin! Que de fois je n'ai pu
+l'écouter sans angoisse, comme si devant cette
+impossibilité
+de voir, avant de longues heures de voyage,
+celle dont la voix était si près de mon oreille, je
+sentais
+mieux ce qu'il y a de décevant dans l'apparence du
+rapprochement le plus doux, et à quelle distance nous
+pouvons être des personnes aimées au moment où il
+semble que nous n'aurions qu'à étendre la main pour
+les retenir. Présence réelle que cette voix si
+proche&mdash;dans
+la séparation effective! Mais anticipation aussi
+d'une séparation éternelle! Bien souvent, écoutant
+de
+la sorte, sans voir celle qui me parlait de si loin, il m'a
+semblé que cette voix clamait des profondeurs d'où
+l'on ne remonte pas, et j'ai connu l'anxiété qui allait
+m'étreindre un jour, quand une voix reviendrait ainsi
+(seule et ne tenant plus à un corps que je ne devais
+jamais revoir) murmurer à mon oreille des paroles
+que j'aurais voulu embrasser au passage sur des lèvres
+à jamais en poussière.</p>
+
+<p>Ce jour-là, hélas, à Doncières, le
+miracle n'eut pas
+lieu. Quand j'arrivai au bureau de poste, ma grand'mère
+m'avait déjà demandé; j'entrai dans la cabine,
+la ligne était prise, quelqu'un causait qui ne savait
+pas sans doute qu'il n'y avait personne pour lui
+répondre car, quand j'amenai à moi le récepteur,
+ce
+morceau de bois se mit à parler comme Polichinelle;
+je le fis taire, ainsi qu'au guignol, en le remettant à
+sa place, mais, comme Polichinelle, dès que je le
+ramenais près de moi, il recommençait son bavardage.
+Je finis, en désespoir de cause, en raccrochant
+définitivement
+le récepteur, par étouffer les convulsions de
+ce tronçon sonore qui jacassa jusqu'à la dernière
+seconde et j'allai chercher l'employé qui me dit
+d'attendre un instant; puis je parlai, et après quelques
+instants de silence, tout d'un coup j'entendis cette
+voix que je croyais à tort connaître si bien, car
+jusque-là,
+chaque fois que ma grand'mère avait causé avec
+moi, ce qu'elle me disait, je l'avais toujours suivi sur
+la partition ouverte de son visage où les yeux tenaient
+beaucoup de place; mais sa voix elle-même, je l'écoutais
+aujourd'hui pour la première fois. Et parce que
+cette voix m'apparaissait changée dans ses proportions
+dès l'instant qu'elle était un tout, et m'arrivait ainsi
+seule et sans l'accompagnement des traits de la figure,
+je découvris combien cette voix était douce;
+peut-être
+d'ailleurs ne l'avait-elle jamais été à ce point,
+car ma
+grand'mère, me sentant loin et malheureux, croyait
+pouvoir s'abandonner à l'effusion d'une tendresse que,
+par &laquo;principes&raquo; d'éducatrice, elle contenait et
+cachait
+d'habitude. Elle était douce, mais aussi comme elle
+était triste, d'abord à cause de sa douceur même
+presque décantée, plus que peu de voix humaines ont
+jamais dû l'être, de toute dureté, de tout
+élément de
+résistance aux autres, de tout égoïsme; fragile
+à force
+de délicatesse, elle semblait à tout moment prête
+se briser, à expirer en un pur flot de larmes, puis
+l'ayant seule près de moi, vue sans le masque du visage,
+j'y remarquais, pour la première fois, les chagrins qui
+l'avaient fêlée au cours de la vie.</p>
+
+<p>Était-ce d'ailleurs uniquement la voix qui, parce
+qu'elle était seule, me donnait cette impression nouvelle
+qui me déchirait? Non pas; mais plutôt que cet
+isolement de la voix était comme un symbole, une
+évocation, un effet direct d'un autre isolement, celui
+de ma grand'mère, pour la première fois
+séparée de
+moi. Les commandements ou défenses qu'elle m'adressait
+à tout moment dans l'ordinaire de la vie, l'ennui
+de l'obéissance ou la fièvre de la rébellion qui
+neutralisaient
+la tendresse que j'avais pour elle, étaient supprimés
+en ce moment et même pouvaient l'être pour
+l'avenir (puisque ma grand'mère n'exigeait plus de
+m'avoir près d'elle sous sa loi, était en train de me
+dire son espoir que je resterais tout à fait à
+Doncières,
+ou en tout cas que j'y prolongerais mon séjour le plus
+longtemps possible, ma santé et mon travail pouvant
+s'en bien trouver); aussi, ce que j'avais sous cette
+petite cloche approchée de mon oreille, c'était,
+débarrassée
+des pressions opposées qui chaque jour lui
+avaient fait contrepoids, et dès lors irrésistible, me
+soulevant tout entier, notre mutuelle tendresse. Ma
+grand'mère, en me disant de rester, me donna un
+besoin anxieux et fou de revenir. Cette liberté qu'elle
+me laissait désormais, et à laquelle je n'avais jamais
+entrevu qu'elle pût consentir, me parut tout d'un coup
+aussi triste que pourrait être ma liberté après sa
+mort
+(quand je l'aimerais encore et qu'elle aurait à jamais
+renoncé à moi). Je criais: &laquo;Grand'mère,
+grand'mère&raquo;,
+et j'aurais voulu l'embrasser; mais je n'avais près de
+moi que cette voix, fantôme aussi impalpable que celui
+qui reviendrait peut-être, me visiter quand ma grand'mère
+serait morte. &laquo;Parle-moi&raquo;; mais alors il arriva
+que, me laissant plus seul encore, je cessai tout d'un
+coup de percevoir cette voix. Ma grand'mère ne m'entendait
+plus, elle n'était plus en communication avec
+moi, nous avions cessé d'être en face l'un de l'autre,
+d'être l'un pour l'autre audibles, je continuais à
+l'interpeller
+en tâtonnant dans la nuit, sentant que des
+appels d'elle aussi devaient s'égarer. Je palpitais de
+la même angoisse que, bien loin dans le passé, j'avais
+éprouvée autrefois, un jour que petit enfant, dans une
+foule, je l'avais perdue, angoisse moins de ne pas la
+retrouver que de sentir qu'elle me cherchait, de sentir
+qu'elle se disait que je la cherchais; angoisse assez
+semblable à celle que j'éprouverais le jour où on
+parle à
+ceux qui ne peuvent plus répondre et de qui on voudrait
+au moins tant faire entendre tout ce qu'on ne leur
+a pas dit, et l'assurance qu'on ne souffre pas. Il me
+semblait que c'était déjà une ombre chérie
+que je
+venais de laisser se perdre parmi les ombres, et seul
+devant l'appareil, je continuais à répéter en
+vain:
+&laquo;Grand'mère, grand'mère&raquo;, comme
+Orphée, resté seul,
+répète le nom de la morte. Je me décidais à
+quitter la
+poste, à aller retrouver Robert à son restaurant pour
+lui dire que, allant peut-être recevoir une dépêche
+qui
+m'obligerait à revenir, je voudrais savoir à tout hasard
+l'horaire des trains. Et pourtant, avant de prendre
+cette résolution, j'aurais voulu une dernière fois
+invoquer
+les Filles de la Nuit, les Messagères de la parole,
+les Divinités sans visage; mais les capricieuses Gardiennes
+n'avaient plus voulu ouvrir les portes merveilleuses,
+ou sans doute elles ne le purent pas; elles
+eurent beau invoquer inlassablement, selon leur coutume,
+le vénérable inventeur de l'imprimerie et le
+jeune prince amateur de peinture impressionniste et
+chauffeur (lequel était neveu du capitaine de Borodino),
+Gutenberg et Wagram laissèrent leurs supplications
+sans réponse et je partis, sentant que l'Invisible
+sollicité resterait sourd.</p>
+
+<p>En arrivant auprès de Robert et de ses amis, je ne
+leur avouai pas que mon coeur n'était plus avec eux,
+que mon départ était déjà
+irrévocablement décidé.
+Saint-Loup parut me croire, mais j'ai su depuis qu'il
+avait, dès la première minute, compris que mon
+incertitude
+était simulée, et que le lendemain il ne me
+retrouverait pas. Tandis que, laissant les plats refroidir
+auprès d'eux, ses amis cherchaient avec lui dans
+l'indicateur le train que je pourrais prendre pour
+rentrer à Paris, et qu'on entendait dans la nuit
+étoilée
+et froide les sifflements des locomotives, je n'éprouvais
+certes plus la même paix que m'avaient donnée
+ici tant de soirs l'amitié des uns, le passage lointain
+des autres. Ils ne manquaient pas pourtant, ce soir,
+sous une autre forme à ce même office. Mon départ
+m'accabla moins quand je ne fus plus obligé d'y penser
+seul, quand je sentis employer à ce qui s'effectuait
+l'activité plus normale et plus saine de mes énergiques
+amis, les camarades de Robert, et de ces autres êtres
+forts, les trains dont l'allée et venue, matin et soir,
+de Doncières à Paris, émiettait
+rétrospectivement ce
+qu'avait de trop compact et insoutenable mon long
+isolement d'avec ma grand'mère, en des possibilités
+quotidiennes de retour.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne doute pas de la vérité de tes paroles et que
+tu ne comptes pas partir encore, me dit en riant Saint-Loup,
+mais fais comme si tu partais et viens me dire
+adieu demain matin de bonne heure, sans cela je cours
+le risque de ne pas te revoir; je déjeune justement
+en ville, le capitaine m'a donné l'autorisation; il faut
+que je sois rentré à deux heures au quartier car on
+va en marche toute la journée. Sans doute, le seigneur
+chez qui je déjeune, à trois kilomètres d'ici, me
+ramènera à temps pour être au quartier à
+deux
+heures.</p>
+
+<p>A peine disait-il ces mots qu'on vint me chercher
+de mon hôtel; on m'avait demandé de la poste au
+téléphone.
+J'y courus car elle allait fermer. Le mot interurbain
+revenait sans cesse dans les réponses que me
+donnaient les employés. J'étais au comble de
+l'anxiété
+car c'était ma grand'mère qui me demandait. Le
+bureau allait fermer. Enfin j'eus la communication.
+&laquo;C'est toi, grand'mère?&raquo; Une voix de femme avec un
+fort accent anglais me répondit: &laquo;Oui, mais je ne
+reconnais pas votre voix.&raquo; Je ne reconnaissais pas
+davantage la voix qui me parlait, puis ma grand'mère
+ne me disait pas &laquo;vous&raquo;. Enfin tout s'expliqua. Le
+jeune homme que sa grand'mère avait fait demander
+au téléphone portait un nom presque identique au
+mien et habitait une annexe de l'hôtel. M'interpellant
+le jour même où j'avais voulu téléphoner
+à ma grand'mère,
+je n'avais pas douté un seul instant que ce fût
+elle qui me demandât. Or c'était par une simple
+coïncidence que la poste et l'hôtel venaient de faire
+une double erreur.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, je me mis en retard, je ne trouvai
+pas Saint-Loup déjà parti pour déjeuner dans ce
+château voisin. Vers une heure et demie, je me préparais
+à aller à tout hasard au quartier pour y être
+dès
+son arrivée, quand, en traversant une des avenues qui
+y conduisait, je vis, dans la direction même où j'allais,
+un tilbury qui, en passant près de moi, m'obligea à
+me garer; un sous-officier le conduisait le monocle à
+l'oeil, c'était Saint-Loup. A côté de lui
+était l'ami chez
+qui il avait déjeuné et que j'avais déjà
+rencontré une
+fois à l'hôtel où Robert dînait. Je n'osais
+pas appeler
+Robert comme il n'était pas seul, mais voulant qu'il
+s'arrêtât pour me prendre avec lui, j'attirai son attention
+par un grand salut qui était censé motivé par la
+présence d'un inconnu. Je savais Robert myope,
+j'aurais pourtant cru que, si seulement il me voyait,
+il ne manquerait pas de me reconnaître; or, il vit bien
+le salut et le rendit, mais sans s'arrêter; et,
+s'éloignant
+à toute vitesse, sans un sourire, sans qu'un muscle de
+sa physionomie bougeât, il se contenta de tenir pendant
+deux minutes sa main levée au bord de son képi,
+comme il eût répondu à un soldat qu'il n'eût
+pas
+connu. Je courus jusqu'au quartier, mais c'était
+encore loin; quand j'arrivai, le régiment se formait
+dans la cour où on ne me laissa pas rester, et j'étais
+désolé de n'avoir pu dire adieu à Saint-Loup; je
+montai
+à sa chambre, il n'y était plus; je pus m'informer
+de lui à un groupe de soldats malades, des recrues
+dispensées de marche, le jeune bachelier, un ancien,
+qui regardaient le régiment se former.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas vu le maréchal des logis Saint-Loup?
+demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, il est déjà descendu, dit l'ancien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas vu, dit le bachelier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne l'as pas vu, dit l'ancien, sans plus s'occuper
+de moi, tu n'as pas vu notre fameux Saint-Loup, ce
+qu'il dégotte avec son nouveau phalzard! Quand le
+capiston va voir ça, du drap d'officier!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu en as des bonnes, du drap d'officier, dit
+le jeune bachelier qui, malade à la chambre, n'allait
+pas en marche et s'essayait non sans une certaine
+inquiétude à être hardi avec les anciens. Ce drap
+d'officier, c'est du drap comme ça.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur? demanda avec colère l'&laquo;ancien&raquo; qui
+avait parlé du phalzard.</p>
+
+<p>Il était indigné que le jeune bachelier mît en
+doute
+que ce phalzard fût en drap d'officier, mais, Breton,
+né dans un village qui s'appelle Penguern-Stereden,
+ayant appris le français aussi difficilement que s'il eût
+été Anglais ou Allemand, quand il se sentait
+possédé
+par une émotion, il disait deux ou trois fois
+&laquo;monsieur&raquo;
+pour se donner le temps de trouver ses paroles,
+puis après cette préparation il se livrait à son
+éloquence,
+se contentant de répéter quelques mots qu'il
+connaissait mieux que les autres, mais sans hâte, en
+prenant ses précautions contre son manque d'habitude
+de la prononciation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est du drap comme ça? reprit-il, avec une
+colère dont s'accroissaient progressivement l'intensité
+et la lenteur de son débit. Ah! c'est du drap comme
+ça? quand je te dis que c'est du drap d'officier, quand
+je-te-le-dis, puisque je-te-le-dis, c'est que je le sais,
+je pense.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! alors, dit le jeune bachelier vaincu par cette
+argumentation. C'est pas à nous qu'il faut faire des
+boniments à la noix de coco.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, v'là justement le capiston qui passe. Non,
+mais regarde un peu Saint-Loup; c'est ce coup de
+lancer la jambe; et puis sa tête. Dirait-on un sous-off?
+Et le monocle; ah! il va un peu partout.</p>
+
+<p>Je demandai à ces soldats que ma présence ne troublait
+pas à regarder aussi par la fenêtre. Ils ne m'en
+empêchèrent pas, ni ne se dérangèrent. Je
+vis le capitaine
+de Borodino passer majestueusement en faisant
+trotter son cheval, et semblant avoir l'illusion qu'il se
+trouvait à la bataille d'Austerlitz. Quelques passants
+étaient assemblés devant la grille du quartier pour
+voir le régiment sortir. Droit sur son cheval, le visage
+un peu gras, les joues d'une plénitude impériale, l'oeil
+lucide, le Prince devait être le jouet de quelque hallucination
+comme je l'étais moi-même chaque fois
+qu'après le passage du tramway le silence qui suivait
+son roulement me semblait parcouru et strié par une
+vague palpitation musicale. J'étais désolé de ne
+pas
+avoir dit adieu à Saint-Loup, mais je partis tout de
+même, car mon seul souci était de retourner auprès
+de ma grand'mère: jusqu'à ce jour, dans cette petite
+ville, quand je pensais à ce que ma grand-mère faisait
+seule, je me la représentais telle qu'elle était avec
+moi, mais en me supprimant, sans tenir compte des
+effets sur elle de cette suppression; maintenant, j'avais
+à me délivrer au plus vite, dans ses bras, du
+fantôme,
+insoupçonné jusqu'alors et soudain évoqué
+par sa voix,
+d'une grand'mère réellement séparée de moi,
+résignée,
+ayant, ce que je ne lui avais encore jamais connu, un
+âge, et qui venait de recevoir une lettre de moi dans
+l'appartement vide où j'avais déjà imaginé
+maman
+quand j'étais parti pour Balbec.</p>
+
+<p>Hélas, ce fantôme-là, ce fut lui que
+j'aperçus quand,
+entré au salon sans que ma grand'mère fût avertie
+de
+mon retour, je la trouvai en train de lire. J'étais là,
+ou plutôt je n'étais pas encore là puisqu'elle ne
+le
+savait pas, et, comme une femme qu'on surprend en
+trahi de faire un ouvrage qu'elle cachera si on entre,
+elle était livrée à des pensées qu'elle
+n'avait jamais
+montrées devant moi. De moi&mdash;par ce privilège qui
+ne dure pas et où nous avons, pendant le court instant
+du retour, la faculté d'assister brusquement à notre
+propre absence&mdash;il n'y avait là que le témoin,
+l'observateur,
+en chapeau et manteau de voyage, l'étranger
+qui n'est pas de la maison, le photographe qui vient
+prendre un cliché des lieux qu'on ne reverra plus. Ce
+qui, mécaniquement, se fit à ce moment dans mes
+yeux quand j'aperçus ma grand'mère, ce fut bien une
+photographie. Nous ne voyons jamais les êtres chéris
+que dans le système animé, le mouvement perpétuel
+de notre incessante tendresse, laquelle, avant de
+laisser les images que nous présente leur visage arriver
+jusqu'à nous, les prend dans son tourbillon, les rejette
+sur l'idée que nous nous faisons d'eux depuis toujours,
+les fait adhérer à elle, coïncider avec elle.
+Comment,
+puisque le front, les joues de ma grand'mère,
+je leur faisais signifier ce qu'il y avait de plus délicat
+et de plus permanent dans son esprit, comment,
+puisque tout regard habituel est une nécromancie et
+chaque visage qu'on aime le miroir du passé, comment
+n'en eussé-je pas omis ce qui en elle avait pu
+s'alourdir et changer, alors que, même dans les
+spectacles les plus indifférents de la vie, notre oeil,
+chargé de pensée, néglige, comme ferait une
+tragédie
+classique, toutes les images qui ne concourent pas à
+l'action et ne retient que celles qui peuvent en rendre
+intelligible le but? Mais qu'au lieu de notre oeil ce soit
+un objectif purement matériel, une plaque photographique,
+qui ait regardé, alors ce que nous verrons, par
+exemple dans la cour de l'Institut, au lieu de la sortie
+d'un académicien qui veut appeler un fiacre, ce sera
+sa titubation, ses précautions pour ne pas tomber en
+arrière, la parabole de sa chute, comme s'il était ivre
+ou que le sol fût couvert de verglas. Il en est de même
+quand quelque cruelle ruse du hasard empêche notre
+intelligente et pieuse tendresse d'accourir à temps
+pour cacher à nos regards ce qu'ils ne doivent jamais
+contempler, quand elle est devancée par eux qui,
+arrivés les premiers sur place et laissés à
+eux-mêmes,
+fonctionnent mécaniquement à la façon de
+pellicules,
+et nous montrent, au lieu de l'être aimé qui n'existe
+plus depuis longtemps mais dont elle n'avait jamais
+voulu que la mort nous fût révélée,
+l'être nouveau
+que cent fois par jour elle revêtait d'une chère et
+menteuse
+ressemblance. Et, comme un malade qui ne
+s'était pas regardé depuis longtemps, et composant
+tout moment le visage qu'il ne voit pas d'après
+l'image idéale qu'il porte de soi-même dans sa
+pensée,
+recule en apercevant dans une glace, au milieu d'une
+figure aride et déserte, l'exhaussement oblique et rose
+d'un nez gigantesque comme une pyramide d'Égypte,
+moi pour qui ma grand'mère c'était encore moi-même,
+moi qui ne l'avais jamais vue que dans mon âme, toujours
+à la même place du passé, à travers la
+transparence
+des souvenirs contigus et superposés, tout d'un
+coup, dans notre salon qui faisait partie d'un monde
+nouveau, celui du temps, celui où vivent les étrangers
+dont on dit &laquo;il vieillit bien&raquo;, pour la première
+fois et
+seulement pour un instant, car elle disparut bien
+vite, j'aperçus sur le canapé, sous la lampe, rouge,
+lourde et vulgaire, malade, rêvassant, promenant
+au-dessus d'un livre des yeux un peu fous, une vieille
+femme accablée que je ne connaissais pas.</p>
+
+<p>A ma demande d'aller voir les Elstirs de Mme de
+Guermantes, Saint-Loup m'avait dit: &laquo;Je réponds
+pour elle.&raquo; Et malheureusement, en effet, pour elle ce
+n'était que lui qui avait répondu. Nous répondons
+aisément des autres quand, disposant dans notre pensée
+les petites images qui les figurent, nous faisons
+manoeuvrer celles-ci à notre guise. Sans doute même
+ce moment-là nous tenons compte des difficultés provenant
+de la nature de chacun, différente de la nôtre,
+et nous ne manquons pas d'avoir recours à tel ou tel
+moyen d'action puissant sur elle, intérêt, persuasion,
+émoi, qui neutralisera des penchants contraires. Mais
+ces différences d'avec notre nature, c'est encore notre
+nature qui les imagine; ces difficultés, c'est nous qui
+les levons; ces mobiles efficaces, c'est nous qui les
+dosons. Et quand les mouvements que dans notre
+esprit nous avons fait répéter à l'autre personne,
+et qui
+la font agir à notre gré, nous voulons les lui faire
+exécuter
+dans la vie, tout change, nous nous heurtons à
+des résistances imprévues qui peuvent être
+invincibles.
+L'une des plus fortes est sans doute celle que peut
+développer en une femme qui n'aime pas, le dégoût
+que lui inspire, insurmontable et fétide, l'homme qui
+l'aime: pendant les longues semaines que Saint-Loup
+resta encore sans venir à Paris, sa tante, à qui je ne
+doutai pas qu'il eût écrit pour la supplier de le faire,
+ne me demanda pas une fois de venir chez elle voir
+les tableaux d'Elstir.</p>
+
+<p>Je reçus des marques de froideur de la part d'une
+autre personne de la maison. Ce fut de Jupien. Trouvait-il
+que j'aurais dû entrer lui dire bonjour, à mon
+retour de Doncières, avant même de monter chez moi?
+Ma mère me dit que non, qu'il ne fallait pas s'étonner.
+Françoise lui avait dit qu'il était ainsi, sujet à
+de
+brusques mauvaises humeurs, sans raison. Cela se dissipait
+toujours au bout de peu de temps.</p>
+
+<p>Cependant l'hiver finissait. Un matin, après quelques
+semaines de giboulées et de tempêtes, j'entendis dans
+ma cheminée&mdash;au lieu du vent informe, élastique et
+sombre qui me secouait de l'envie d'aller au bord de
+la mer&mdash;le roucoulement des pigeons qui nichaient
+dans la muraille: irisé, imprévu comme une
+première
+jacinthe déchirant doucement son coeur nourricier pour
+qu'en jaillît, mauve et satinée, sa fleur sonore, faisant
+entrer comme une fenêtre ouverte, dans ma chambre
+encore fermée et noire, la tiédeur,
+l'éblouissement, la
+fatigue d'un premier beau jour. Ce matin-là, je me
+surpris à fredonner un air de café-concert que j'avais
+oublié depuis l'année où j'avais dû aller
+à Florence et
+à Venise. Tant l'atmosphère, selon le hasard des jours,
+agit profondément sur notre organisme et tire des
+réserves obscures où nous les avions oubliées les
+mélodies inscrites que n'a pas déchiffrées notre
+mémoire.
+Un rêveur plus conscient accompagna bientôt
+ce musicien que j'écoutais en moi, sans même avoir
+reconnu tout de suite ce qu'il jouait.</p>
+
+<p>Je sentais bien que les raisons n'étaient pas
+particulières
+à Balbec pour lesquelles, quand j'y étais
+arrivé, je n'avais plus trouvé à son église
+le charme
+qu'elle avait pour moi avant que je la connusse; qu'à
+Florence, à Parme ou à Venise, mon imagination ne
+pourrait pas davantage se substituer à mes yeux pour
+regarder. Je le sentais. De même, un soir du Ier janvier,
+à la tombée de la nuit, devant une colonne
+d'affiches, j'avais découvert l'illusion qu'il y a à
+croire
+que certains jours de fête diffèrent essentiellement des
+autres. Et pourtant je ne pouvais pas empêcher que
+le souvenir du temps pendant lequel j'avais cru passer
+à Florence la semaine sainte ne continuât à faire
+d'elle comme l'atmosphère de la cité des Fleurs, à
+donner à la fois au jour de Pâques quelque chose de
+florentin, et à Florence quelque chose de pascal. La
+semaine de Pâques était encore loin; mais dans la
+rangée des jours qui s'étendait devant moi, les
+jours saints se détachaient plus clairs au bout des
+jours mitoyens. Touchés d'un rayon comme certaines
+maisons d'un village qu'on aperçoit au loin dans un
+effet d'ombre et de lumière, ils retenaient sur eux
+tout le soleil.</p>
+
+<p>Le temps était devenu plus doux. Et mes parents
+eux-mêmes, en me conseillant de me promener, me
+fournissaient un prétexte à continuer mes sorties du
+matin. J'avais voulu les cesser parce que j'y rencontrais
+Mme de Guermantes. Mais c'est à cause de cela même
+que je pensais tout le temps à ces sorties, ce qui me
+faisait trouver à chaque instant une raison nouvelle de
+les faire, laquelle n'avait aucun rapport avec Mme de
+Guermantes et me persuadait aisément que, n'eût-elle
+pas existé, je n'en eusse pas moins manqué de me
+promener à cette même heure.</p>
+
+<p>Hélas! si pour moi rencontrer toute autre personne
+qu'elle eût été indifférent, je sentais que,
+pour elle,
+rencontrer n'importe qui excepté moi eût été
+supportable.
+Il lui arrivait, dans ses promenades matinales,
+de recevoir le salut de bien des sots et qu'elle jugeait
+tels. Mais elle tenait leur apparition sinon pour une
+promesse de plaisir, du moins pour un effet du hasard.
+Et elle les arrêtait quelquefois car il y a des moments
+où on a besoin de sortir de soi, d'accepter l'hospitalité
+de l'âme des autres, à condition que cette âme, si
+modeste
+et laide soit-elle, soit une âme étrangère, tandis
+que dans mon coeur elle sentait avec exaspération que
+ce qu'elle eût retrouvé, c'était elle. Aussi,
+même quand
+j'avais pour prendre le même chemin une autre raison
+que de la voir, je tremblais comme un coupable au
+moment où elle passait; et quelquefois, pour neutraliser
+ce que mes avances pouvaient avoir d'excessif, je
+répondais à peine à son salut, ou je la fixais du
+regard
+sans la saluer, ni réussir qu'à l'irriter davantage et
+à faire qu'elle commença en plus à me trouver
+insolent
+et mal élevé.</p>
+
+<p>Elle avait maintenant des robes plus légères, ou du
+moins plus claires, et descendait la rue où déjà,
+comme
+si c'était le printemps, devant les étroites boutiques
+intercalées entre les vastes façades des vieux
+hôtels
+aristocratiques, à l'auvent de la marchande de beurre,
+de fruits, de légumes, des stores étaient tendus contre
+le soleil. Je me disais que la femme que je voyais de
+loin marcher, ouvrir son ombrelle, traverser la rue,
+était, de l'avis des connaisseurs, la plus grande artiste
+actuelle dans l'art d'accomplir ces mouvements et
+d'en faire quelque chose de délicieux. Cependant elle
+s'avançait ignorante de cette réputation éparse;
+son
+corps étroit, réfractaire et qui n'en avait rien
+absorbé
+était obliquement cambré sous une écharpe de surah
+violet; ses yeux maussades et clairs regardaient distraitement
+devant elle et m'avaient peut-être aperçu;
+elle mordait le coin de sa lèvre; je la voyais redresser
+son manchon, faire l'aumône à un pauvre, acheter
+un bouquet de violettes à une marchande, avec la
+même curiosité que j'aurais eue à regarder un grand
+peintre donner des coups de pinceau. Et quand, arrivée
+à ma hauteur, elle me faisait un salut auquel s'ajoutait
+parfois un mince sourire, c'était comme si elle eût
+exécuté pour moi, en y ajoutant une dédicace, un
+lavis qui était un chef-d'oeuvre. Chacune de ses robes
+m'apparaissait comme une ambiance naturelle, nécessaire,
+comme la projection d'un aspect particulier de
+son âme. Un de ces matins de carême où elle allait
+déjeuner en ville, je la rencontrai dans une robe d'un
+velours rouge clair, laquelle était légèrement
+échancrée
+au cou. Le visage de Mme de Guermantes paraissait
+rêveur sous ses cheveux blonds. J'étais moins triste
+que d'habitude parce que la mélancolie de son expression,
+l'espèce de claustration que la violence de la
+couleur mettait autour d'elle et le reste du monde,
+lui donnaient quelque chose de malheureux et de solitaire
+qui me rassurait. Cette robe me semblait la matérialisation
+autour d'elle des rayons écarlates d'un coeur
+que je ne lui connaissais pas et que j'aurais peut-être
+pu consoler; réfugiée dans la lumière mystique de
+l'étoffe aux flots adoucis elle me faisait penser à
+quelque sainte des premiers âges chrétiens. Alors
+j'avais honte d'affliger par ma vue cette martyre.
+&laquo;Mais après tout la rue est à tout le monde.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;La rue est à tout le monde&raquo;, reprenais-je en
+donnant
+à ces mots un sens différent et en admirant qu'en
+effet dans la rue populeuse souvent mouillée de pluie,
+et qui devenait précieuse comme est parfois la rue
+dans les vieilles cités de l'Italie, la duchesse de Guermantes
+mêlât à la vie publique des moments de sa vie
+secrète, se montrant ainsi à chacun, mystérieuse,
+coudoyée
+de tous, avec la splendide gratuité des grands
+chefs-d'oeuvre. Comme je sortais le matin après être
+resté éveillé toute la nuit, l'après-midi,
+mes parents
+me disaient de me coucher un peu et de chercher le
+sommeil. Il n'y a pas besoin pour savoir le trouver de
+beaucoup de réflexion, mais l'habitude y est très utile
+et même l'absence de la réflexion. Or, à ces
+heures-là,
+les deux me faisaient défaut. Avant de m'endormir
+je pensais si longtemps que je ne le pourrais, que,
+même endormi, il me restait un peu de pensée. Ce
+n'était qu'une lueur dans la presque obscurité, mais
+elle suffisait pour faire se refléter dans mon sommeil,
+d'abord l'idée que je ne pourrais dormir, puis, reflet
+de ce reflet, l'idée que c'était en dormant que j'avais
+eu l'idée que je ne dormais pas, puis, par une réfraction
+nouvelle, mon éveil ... à un nouveau somme où
+je voulais raconter à des amis qui étaient entrés
+dans
+ma chambre que, tout à l'heure en dormant, j'avais
+cru que je ne dormais pas. Ces ombres étaient à peine
+distinctes; il eût fallu une grande et bien vaine
+délicatesse
+de perception pour les saisir. Ainsi plus tard,
+à Venise, bien après le coucher du soleil, quand il
+semble qu'il fasse tout à fait nuit, j'ai vu, grâce
+l'écho invisible pourtant d'une dernière note de
+lumière
+indéfiniment tenue sur les canaux comme par l'effet
+de quelque pédale optique, les reflets des palais
+déroulés
+comme à tout jamais en velours plus noir sur le gris
+crépusculaire des eaux. Un de mes rêves était la
+synthèse de ce que mon imagination avait souvent
+cherché à se représenter, pendant la veille, d'un
+certain
+paysage marin et de son passé médiéval. Dans
+mon sommeil je voyais une cité gothique au milieu
+d'une mer aux flots immobilisés comme sur un vitrail.
+Un bras de mer divisait en deux la ville; l'eau verte
+s'étendait à mes pieds; elle baignait sur la rive
+opposée
+une église orientale, puis des maisons qui existaient
+encore dans le XIVe siècle, si bien qu'aller vers elles,
+c'eût été remonter le cours des âges. Ce
+rêve où la
+nature avait appris l'art, où la mer était devenue
+gothique, ce rêve où je désirais, où je
+croyais aborder
+à l'impossible, il me semblait l'avoir déjà fait
+souvent.
+Mais comme c'est le propre de ce qu'on imagine en
+dormant de se multiplier dans le passé, et de paraître,
+bien qu'étant nouveau, familier, je crus m'être
+trompé.
+Je m'aperçus au contraire que je faisais en effet souvent
+ce rêve.</p>
+
+<p>Les amoindrissements mêmes qui caractérisent le
+sommeil se reflétaient dans le mien, mais d'une façon
+symbolique: je ne pouvais pas dans l'obscurité distinguer
+le visage des amis qui étaient là, car on dort les
+yeux fermés; moi qui me tenais sans fin des raisonnements
+verbaux en rêvant, dès que je voulais parler à ces
+amis je sentais le son s'arrêter dans ma gorge, car on ne
+parle pas distinctement dans le sommeil; je voulais
+aller à eux et je ne pouvais pas déplacer mes jambes,
+car on n'y marche pas non plus; et tout à coup, j'avais
+honte de paraître devant eux, car on dort
+déshabillé.
+Telle, les yeux aveugles, les lèvres scellées, les jambes
+liées, le corps nu, la figure du sommeil que projetait
+mon sommeil lui-même avait l'air de ces grandes
+figures allégoriques où Giotto a représenté
+l'Envie
+avec un serpent dans la bouche, et que Swann m'avait
+données.</p>
+
+<p>Saint-Loup vint à Paris pour quelques heures seulement.
+Tout en m'assurant qu'il n'avait pas eu l'occasion
+de parler de moi à sa cousine: &laquo;Elle n'est pas gentille
+du tout, Oriane, me dit-il, en se trahissant naïvement,
+ce n'est plus mon Oriane d'autrefois, on me
+l'a changée. Je t'assure qu'elle ne vaut pas la peine
+que tu t'occupes d'elle. Tu lui fais beaucoup trop
+d'honneur. Tu ne veux pas que je te présente à ma
+cousine Poictiers? ajouta-t-il sans se rendre compte
+que cela ne pourrait me faire aucun plaisir. Voilà
+une jeune femme intelligente et qui te plairait. Elle a
+épousé mon cousin, le duc de Poictiers, qui est un bon
+garçon, mais un peu simple pour elle. Je lui ai parlé
+de toi. Elle m'a demandé de t'amener. Elle est autrement
+jolie qu'Oriane et plus jeune. C'est quelqu'un de
+gentil, tu sais, c'est quelqu'un de bien.&raquo; C'étaient des
+expressions nouvellement&mdash;d'autant plus ardemment&mdash;adoptées
+par Robert et qui signifiaient qu'on avait
+une nature délicate: &laquo;Je ne te dis pas qu'elle soit
+dreyfusarde, il faut aussi tenir compte de son milieu,
+mais enfin elle dit: &laquo;S'il était innocent quelle horreur
+ce serait qu'il fût à l'île du Diable.&raquo; Tu
+comprends,
+n'est-ce pas? Et puis enfin c'est une personne qui fait
+beaucoup pour ses anciennes institutrices, elle a défendu
+qu'on les fasse monter par l'escalier de service. Je t'assure,
+c'est quelqu'un de très bien. Dans le fond Oriane
+ne l'aime pas parce qu'elle la sent plus intelligente.&raquo;</p>
+
+<p>Quoique absorbée par la pitié que lui inspirait un
+valet de pied des Guermantes&mdash;lequel ne pouvait
+aller voir sa fiancée même quand la Duchesse était
+sortie car cela eût été immédiatement
+rapporté par la
+loge&mdash;Françoise fut navrée de ne s'être pas
+trouvée
+là au moment de la visite de Saint-Loup, mais c'est
+qu'elle maintenant en faisait aussi. Elle sortait infailliblement
+les jours où j'avais besoin d'elle. C'était
+toujours pour aller voir son frère, sa nièce, et surtout
+sa propre fille arrivée depuis peu à Paris.
+Déjà la
+nature familiale de ces visites que faisait Françoise
+ajoutait à mon agacement d'être privé de ses
+services,
+car je prévoyais qu'elle parlerait de chacune comme
+d'une de ces choses dont on ne peut se dispenser,
+selon les lois enseignées à
+Saint-André-des-Champs.
+Aussi je n'écoutais jamais ses excuses sans une mauvaise
+humeur fort injuste et à laquelle venait mettre
+le comble la manière dont Françoise disait non pas:
+&laquo;j'ai été voir mon frère, j'ai
+été voir ma nièce&raquo;, mais:
+&laquo;j'ai été voir le frère, je suis
+entrée &laquo;en courant&raquo; donner
+le bonjour à la nièce (ou à ma nièce la
+bouchère)&raquo;.
+Quant à sa fille, Françoise eût voulu la voir
+retourner
+à Combray. Mais la nouvelle Parisienne, usant, comme
+une élégante, d'abréviatifs, mais vulgaires, elle
+disait
+que la semaine qu'elle devrait aller passer à Combray
+lui semblerait bien longue sans avoir seulement &laquo;l'Intran&raquo;.
+Elle voulait encore moins aller chez la soeur
+de Françoise dont la province était montagneuse, car
+&laquo;les montagnes, disait la fille de Françoise en donnant
+à &laquo;intéressant&raquo; un sens affreux et nouveau,
+ce n'est
+guère intéressant&raquo;. Elle ne pouvait se
+décider à retourner
+à Méséglise où &laquo;le monde est si
+bête&raquo;, où, au
+marché, les commères, les &laquo;pétrousses&raquo;
+se découvriraient
+un cousinage avec elle et diraient: &laquo;Tiens, mais
+c'est-il pas la fille au défunt Bazireau?&raquo; Elle aimerait
+mieux mourir que de retourner se fixer là-bas, &laquo;maintenant
+qu'elle avait goûté à la vie de Paris&raquo;, et
+Françoise, traditionaliste, souriait pourtant avec complaisance
+à l'esprit d'innovation qu'incarnait la nouvelle
+&laquo;Parisienne&raquo; quand elle disait: &laquo;Eh bien,
+mère,
+si tu n'as pas ton jour de sortie, tu n'as qu'à m'envoyer
+un pneu.&raquo;</p>
+
+<p>Le temps était redevenu froid. &laquo;Sortir? pourquoi?
+pour prendre la crève&raquo;, disait Françoise qui aimait
+mieux rester à la maison pendant la semaine que sa
+fille, le frère et la bouchère étaient
+allés passer à
+Combray. D'ailleurs, dernière sectatrice en qui
+survécût
+obscurément la doctrine de ma tante Léonie&mdash;sachant
+la physique,&mdash;Françoise ajoutait en parlant
+de ce temps hors de saison: &laquo;C'est le restant de la
+colère de Dieu!&raquo; Mais je ne répondais à ses
+plaintes
+que par un sourire plein de langueur, d'autant plus
+indifférent à ces prédictions que, de toutes
+manières,
+il ferait beau pour moi; déjà je voyais briller le soleil
+du matin sur la colline de Fiesole, je me chauffais à
+ses rayons; leur force m'obligeait à ouvrir et à fermer
+à demi les paupières, en souriant, et, comme des
+veilleuses
+d'albâtre, elles se remplissaient d'une lueur rose.
+Ce n'était pas seulement les cloches qui revenaient
+d'Italie, l'Italie était venue avec elles. Mes mains
+fidèles ne manqueraient pas de fleurs pour honorer
+l'anniversaire du voyage que j'avais dû faire jadis,
+car depuis qu'à Paris le temps était redevenu froid,
+comme une autre année au moment de nos préparatifs
+de départ à la fin du carême, dans l'air liquide et
+glacial
+qui les baignait les marronniers, les platanes des boulevards,
+l'arbre de la cour de notre maison, entr'ouvraient
+déjà leurs feuilles comme dans une coupe
+d'eau pure les narcisses, les jonquilles, les anémones
+du Ponte-Vecchio.</p>
+
+<p>Mon père nous avait raconté qu'il savait maintenant
+par A.J. où allait M. de Noirpois quand il le
+rencontrait dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est chez Mme de Villeparisis, il la connaît
+beaucoup, je n'en savais rien. Il paraît que c'est une
+personne délicieuse, une femme supérieure. Tu devrais
+aller la voir, me dit-il. Du reste, j'ai été très
+étonné.
+Il m'a parlé de M. de Guermantes comme d'un homme
+tout à fait distingué: je l'avais toujours pris pour une
+brute. Il paraît qu'il sait infiniment de choses, qu'il a
+un goût parfait, il est seulement très fier de son nom et
+de ses alliances. Mais du reste, au dire de Noirpois, sa
+situation est énorme, non seulement ici, mais partout
+en Europe. Il paraît que l'empereur d'Autriche, l'empereur
+de Russie le traitent tout à fait en ami. Le
+père Noirpois m'a dit que Mme de Villeparisis t'aimait
+beaucoup et que tu ferais dans son salon la connaissance
+de gens intéressants. Il m'a fait un grand éloge
+de toi, tu le retrouveras chez elle et il pourrait être pour
+toi d'un bon conseil même si tu dois écrire. Car je vois
+que tu ne feras pas autre chose. On peut trouver cela
+une belle carrière, moi ce n'est pas ce que j'aurais
+préféré
+pour toi, mais tu seras bientôt un homme, nous
+ne serons pas toujours auprès de toi, et il ne faut
+pas que nous t'empêchions de suivre ta vocation.</p>
+
+<p>Si, au moins, j'avais pu commencer à écrire! Mais
+quelles que fussent les conditions dans lesquelles j'abordasse
+ce projet (de même, hélas! que celui de ne plus
+prendre d'alcool, de me coucher de bonne heure, de
+dormir, de me bien porter), que ce fût avec emportement,
+avec méthode, avec plaisir, en me privant d'une
+promenade, en l'ajournant et en la réservant comme
+récompense, en profitant d'une heure de bonne santé,
+en utilisant l'inaction forcée d'un jour de maladie,
+ce qui finissait toujours par sortir de mes efforts,
+c'était une page blanche, vierge de toute écriture,
+inéluctable comme cette carte forcée que dans certains
+tours on finit fatalement par tirer, de quelque
+façon qu'on eût préalablement brouillé le
+jeu. Je
+n'étais que l'instrument d'habitudes de ne pas travailler,
+de ne pas me coucher, de ne pas dormir, qui
+devaient se réaliser coûte que coûte; si je ne leur
+résistais pas, si je me contentais du prétexte qu'elles
+tiraient de la première circonstance venue que leur
+offrait ce jour-là pour les laisser agir à leur guise, je
+m'en tirais sans trop de dommage, je reposais quelques
+heures tout de même, à la fin de la nuit, je lisais
+un peu, je ne faisais pas trop d'excès; mais si je voulais
+les contrarier, si je prétendais entrer tôt dans mon
+lit, ne boire que de l'eau, travailler, elles s'irritaient,
+elles avaient recours aux grands moyens, elles me
+rendaient tout à fait malade, j'étais obligé de
+doubler
+la dose d'alcool, je ne me mettais pas au lit de deux
+jours, je ne pouvais même plus lire, et je me promettais
+une autre fois d'être plus raisonnable, c'est-à-dire
+moins sage, comme une victime qui se laisse
+voler de peur, si elle résiste, d'être assassinée.</p>
+
+<p>Mon père dans l'intervalle avait rencontré une fois
+ou deux M. de Guermantes, et maintenant que M. de
+Norpois lui avait dit que le duc était un homme remarquable,
+il faisait plus attention à ses paroles. Justement
+ils parlèrent, dans la cour, de Mme de Villeparisis.
+&laquo;Il m'a dit que c'était sa tante; il prononce Viparisi.
+Il m'a dit qu'elle était extraordinairement intelligente.
+Il a même ajouté qu'elle tenait un <i>bureau d'esprit</i>&raquo;,
+ajouta mon père impressionné par le vague de cette
+expression qu'il avait bien lue une ou deux fois dans
+des Mémoires, mais à laquelle il n'attachait pas un sens
+précis. Ma mère avait tant de respect pour lui que, le
+voyant ne pas trouver indifférent que Mme de Villeparisis
+tînt bureau d'esprit, elle jugea que ce fait était
+de quelque conséquence. Bien que par ma grand'mère
+elle sût de tout temps ce que valait exactement la marquise,
+elle s'en fit immédiatement une idée plus avantageuse.
+Ma grand'mère, qui était un peu souffrante,
+ne fut pas d'abord favorable à la visite, puis s'en
+désintéressa.
+Depuis que nous habitions notre nouvel appartement,
+Mme de Villeparisis lui avait demandé plusieurs
+fois d'aller la voir. Et toujours ma grand'mère avait
+répondu qu'elle ne sortait pas en ce moment, dans une
+de ces lettres que, par une habitude nouvelle et que
+nous ne comprenions pas, elle ne cachetait plus jamais
+elle-même et laissait à Françoise le soin de
+fermer.
+Quant à moi, sans bien me représenter ce &laquo;bureau
+d'esprit&raquo;, je n'aurais pas été très
+étonné de trouver la
+vieille dame de Balbec installée devant un &laquo;bureau&raquo;,
+ce qui, du reste, arriva.</p>
+
+<p>Mon père aurait bien voulu par surcroît savoir si
+l'appui de l'Ambassadeur lui vaudrait beaucoup de
+voix à l'Institut où il comptait se présenter
+comme
+membre libre. A vrai dire, tout en n'osant pas douter
+de l'appui de M. de Norpois, il n'avait pourtant pas
+de certitude. Il avait cru avoir affaire à de mauvaises
+langues quand on lui avait dit au ministère que
+M. de Norpois désirant être seul à y
+représenter l'Institut,
+ferait tous les obstacles possibles à une candidature
+qui, d'ailleurs, le gênerait particulièrement en ce
+moment où il en soutenait une autre. Pourtant, quand
+M. Leroy-Beaulieu lui avait conseillé de se présenter
+et avait supputé ses chances, avait-il été
+impressionné
+de voir que, parmi les collègues sur qui il pouvait
+compter en cette circonstance, l'éminent économiste
+n'avait pas cité M. de Norpois. Mon père n'osait poser
+directement la question à l'ancien ambassadeur mais
+espérait que je reviendrais de chez Mme de Villeparisis
+avec son élection faite. Cette visite était imminente.
+La propagande de M. de Norpois, capable en effet
+d'assurer à mon père les deux tiers de l'Académie,
+lui
+paraissait d'ailleurs d'autant plus probable que l'obligeance
+de l'Ambassadeur était proverbiale, les gens
+qui l'aimaient le moins reconnaissant que personne
+n'aimait autant que lui à rendre service. Et, d'autre
+part, au ministère sa protection s'étendait sur mon
+père d'une façon beaucoup plus marquée que sur
+tout
+autre fonctionnaire.</p>
+
+<p>Mon père fit une autre rencontre mais qui, celle-là,
+lui causa un étonnement, puis une indignation extrêmes.
+Il passa dans la rue près de Mme Sazerat, dont la
+pauvreté relative réduisait la vie à Paris
+à de rares
+séjours chez une amie. Personne autant que Mme Sazerat
+n'ennuyait mon père, au point que maman était
+obligée une fois par an de lui dire d'une voix douce et
+suppliante: &laquo;Mon ami, il faudrait bien que j'invite
+une fois Mme Sazerat, elle ne restera pas tard&raquo; et
+même: &laquo;Écoute, mon ami, je vais te demander un
+grand sacrifice, va faire une petite visite à Mme Sazerat.
+Tu sais que je n'aime pas t'ennuyer, mais ce serait si
+gentil de ta part.&raquo; Mon père riait, se fâchait un
+peu,
+et allait faire cette visite. Malgré donc que Mme Sazerat
+ne le divertît pas, mon père, la rencontrant, alla vers
+elle en se découvrant, mais, à sa profonde surprise,
+Mme Sazerat se contenta d'un salut glacé, forcé par la
+politesse envers quelqu'un qui est coupable d'une
+mauvaise action ou est condamné à vivre désormais
+dans un hémisphère différent. Mon père
+était rentré
+fâché, stupéfait. Le lendemain ma mère
+rencontra
+Mme Sazerat dans un salon. Celle-ci ne lui tendit pas
+la main et lui sourit d'un air vague et triste comme
+à une personne avec qui on a joué dans son enfance,
+mais avec qui on a cessé depuis lors toutes relations
+parce qu'elle a mené une vie de débauches,
+épousé un
+forçat ou, qui pis est, un homme divorcé. Or de tous
+temps mes parents accordaient et inspiraient à
+Mme Sazerat l'estime la plus profonde. Mais (ce que
+ma mère ignorait) Mme Sazerat, seule de son espèce
+à Combray, était dreyfusarde. Mon père, ami de
+M. Méline, était convaincu de la culpabilité de
+Dreyfus.
+Il avait envoyé promener avec mauvaise humeur des
+collègues qui lui avaient demandé de signer une liste
+révisionniste. Il ne me reparla pas de huit jours quand
+il apprit que j'avais suivi une ligne de conduite différente.
+Ses opinions étaient connues. On n'était pas
+loin de le traiter de nationaliste. Quant à ma grand'
+mère que seule de la famille paraissait devoir enflammer
+un doute généreux, chaque fois qu'on lui parlait
+de l'innocence possible de Dreyfus, elle avait un
+hochement de tête dont nous ne comprenions pas alors
+le sens, et qui était semblable à celui d'une personne
+qu'on vient déranger dans des pensées plus
+sérieuses.
+Ma mère, partagée entre son amour pour mon père
+et l'espoir que je fusse intelligent, gardait une indécision
+qu'elle traduisait par le silence. Enfin mon grand-père,
+adorant l'armée (bien que ses obligations de
+garde national eussent été le cauchemar de son âge
+mûr), ne voyait jamais à Combray un régiment
+défiler
+devant la grille sans se découvrir quand passaient le
+colonel et le drapeau. Tout cela était assez pour que
+Mme Sazerat, qui connaissait à fond la vie de
+désintéressement
+et d'honneur de mon père et de mon grand-père,
+les considérât comme des suppôts de l'Injustice.
+On pardonne les crimes individuels, mais non la
+participation à un crime collectif. Dès qu'elle le sut
+antidreyfusard, elle mit entre elle et lui des continents
+et des siècles. Ce qui explique qu'à une pareille
+distance dans le temps et dans l'espace, son salut
+ait paru imperceptible à mon père et qu'elle n'eût
+pas songé à une poignée de main et à des
+paroles
+lesquelles n'eussent pu franchir les mondes qui les
+séparaient.</p>
+
+<p>Saint-Loup, devant venir à Paris, m'avait promis de
+me mener chez Mme de Villeparisis où j'espérais, sans
+le lui avoir dit, que nous rencontrerions Mme de Guermantes.
+Il me demanda de déjeuner au restaurant avec
+sa maîtresse que nous conduirions ensuite à une
+répétition.
+Nous devions aller la chercher le matin, aux
+environs de Paris où elle habitait.</p>
+
+<p>J'avais demandé à Saint-Loup que le restaurant
+où
+nous déjeunerions (dans la vie des jeunes nobles qui
+dépensent de l'argent le restaurant joue un rôle aussi
+important que les caisses d'étoffe dans les contes
+arabes) fût de préférence celui où
+Aimé m'avait
+annoncé qu'il devait entrer comme maître d'hôtel en
+attendant la saison de Balbec. C'était un grand charme
+pour moi qui rêvais à tant de voyages et en faisais si
+peu, de revoir quelqu'un qui faisait partie plus que
+de mes souvenirs de Balbec, mais de Balbec même,
+qui y allait tous les ans, qui, quand la fatigue ou mes
+cours me forçaient à rester à Paris, n'en
+regardait pas
+moins, pendant les longues fins d'après-midi de juillet,
+en attendant que les clients vinssent dîner, le soleil
+descendre et se coucher dans la mer, à travers les
+panneaux de verre de la grande salle à manger derrière
+lesquels, à l'heure où il s'éteignait, les ailes
+immobiles
+des vaisseaux lointains et bleuâtres avaient l'air de
+papillons exotiques et nocturnes dans une vitrine.
+Magnétisé lui-même par son contact avec le puissant
+aimant de Balbec, ce maître d'hôtel devenait à son
+tour aimant pour moi. J'espérais en causant avec lui
+être déjà en communication avec Balbec, avoir
+réalisé
+sur place un peu du charme du voyage.</p>
+
+<p>Je quittai dès le matin la maison, où je laissai
+Françoise
+gémissante parce que le valet de pied fiancé
+n'avait pu encore une fois, la veille au soir, aller voir
+sa promise. Françoise l'avait trouvé en pleurs; il avait
+failli aller gifler le concierge, mais s'était contenu, car
+il tenait à sa place.</p>
+
+<p>Avant d'arriver chez Saint-Loup, qui devait m'attendre
+devant sa porte, je rencontrai Legrandin, que
+nous avions perdu de vue depuis Combray et qui, tout
+grisonnant maintenant, avait gardé son air jeune et
+candide. Il s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà, me dit-il, homme chic, et en
+redingote encore! Voilà une livrée dont mon
+indépendance
+ne s'accommoderait pas. Il est vrai que vous
+devez être un mondain, faire des visites! Pour aller
+rêver comme je le fais devant quelque tombe à demi
+détruite, ma lavallière et mon veston ne sont pas
+déplacés. Vous savez que j'estime la jolie qualité
+de
+votre âme; c'est vous dire combien je regrette que
+vous alliez la renier parmi les Gentils. En étant
+capable de rester un instant dans l'atmosphère
+nauséabonde,
+irrespirable pour moi, des salons, vous rendez
+contre votre avenir la condamnation, la damnation du
+Prophète. Je vois cela d'ici, vous fréquentez les
+&laquo;coeurs
+légers&raquo;, la société des châteaux; tel
+est le vice de la
+bourgeoisie contemporaine. Ah! les aristocrates, la
+Terreur a été bien coupable de ne pas leur couper le
+cou à tous. Ce sont tous de sinistres crapules quand
+ce ne sont pas tout simplement de sombres idiots.
+Enfin, mon pauvre enfant, si cela vous amuse! Pendant
+que vous irez à quelque <i>five o'clock</i>, votre vieil
+ami sera plus heureux que vous, car seul dans un faubourg,
+il regardera monter dans le ciel violet la lune
+rose. La vérité est que je n'appartiens guère
+à cette
+Terre où je me sens si exilé; il faut toute la force de
+la
+loi de gravitation pour m'y maintenir et que je ne
+m'évade pas dans une autre sphère. Je suis d'une
+autre planète. Adieu, ne prenez pas en mauvaise part
+la vieille franchise du paysan de la Vivonne qui est
+aussi resté le paysan du Danube. Pour vous prouver
+que je fais cas de vous, je vais vous envoyer mon dernier
+roman. Mais vous n'aimerez pas cela; ce n'est pas
+assez déliquescent, assez fin de siècle pour vous, c'est
+trop franc, trop honnête; vous, il vous faut du Bergotte,
+vous l'avez avoué, du faisandé pour les palais
+blasés de jouisseurs raffinés. On doit me
+considérer
+dans votre groupe comme un vieux troupier; j'ai le
+tort de mettre du coeur dans ce que j'écris, cela ne se
+porte plus; et puis la vie du peuple ce n'est pas assez
+distingué pour intéresser vos snobinettes. Allons,
+tâchez de vous rappeler quelquefois la parole du
+Christ: &laquo;Faites cela et vous vivrez.&raquo; Adieu, ami.</p>
+
+<p>Ce n'est pas de trop mauvaise humeur contre Legrandin
+que je le quittai. Certains souvenirs sont
+comme des amis communs, ils savent faire des réconciliations;
+jeté au milieu des champs semés de boutons
+d'or où s'entassaient les ruines féodales, le petit pont
+de bois nous unissait, Legrandin et moi, comme les
+deux bords de la Vivonne.</p>
+
+<p>Ayant quitté Paris où, malgré le printemps
+commençant,
+les arbres des boulevards étaient à peine
+pourvus de leurs premières feuilles, quand le train de
+ceinture nous arrêta, Saint-Loup et moi, dans le
+village de banlieue où habitait sa maîtresse, ce fut un
+émerveillement de voir chaque jardinet pavoisé par
+les immenses reposoirs blancs des arbres fruitiers en
+fleurs. C'était comme une des fêtes singulières,
+poétiques,
+éphémères et locales qu'on vient de très
+loin
+contempler à époques fixes, mais celle-là
+donnée par
+la nature. Les fleurs des cerisiers sont si étroitement
+collées aux branches, comme un blanc fourreau, que
+de loin, parmi les arbres qui n'étaient presque ni
+fleuris, ni feuillus, on aurait pu croire, par ce jour de
+soleil encore si froid, que c'était de la neige, fondue
+ailleurs, qui était encore restée après les
+arbustes.
+Mais les grands poiriers enveloppaient chaque maison,
+chaque modeste cour, d'une blancheur plus vaste, plus
+unie, plus éclatante et comme si tous les logis, tous
+les enclos du village fussent en train de faire, à la
+même date, leur première communion.</p>
+
+<p>Ces villages des environs de Paris gardent encore à
+leurs portes des parcs du XVIIe et du XVIIIe siècle, qui
+furent les &laquo;folies&raquo; des intendants et des favorites. Un
+horticulteur avait utilisé l'un d'eux situé en contre-bas
+de la route pour la culture des arbres fruitiers (ou
+peut-être conservé simplement le dessin d'un immense
+verger de ce temps-là). Cultivés en quinconces, ces
+poiriers, plus espacés, moins avancés que ceux que
+j'avais vus, formaient de grands
+quadrilatères&mdash;séparés
+par des murs bas&mdash;de fleurs blanches sur chaque
+côté desquels la lumière venait se peindre
+différemment,
+si bien que toutes ces chambres sans toit et en
+plein air avaient l'air d'être celles du Palais du Soleil,
+tel qu'on aurait pu le retrouver dans quelque Crète; et
+elles faisaient penser aussi aux chambres d'un réservoir
+ou de telles parties de la mer que l'homme pour
+quelque pêche ou ostréiculture subdivise, quand on
+voyait des branches, selon l'exposition, la lumière
+venir se jouer sur les espaliers comme sur les eaux
+printanières et faire déferler ça et là,
+étincelant parmi
+le treillage à claire-voie et rempli d'azur des branches,
+l'écume blanchissante d'une fleur ensoleillée et
+mousseuse.</p>
+
+<p>C'était un village ancien, avec sa vieille mairie cuite
+et dorée devant laquelle, en guise de mâts de cocagne
+et d'oriflammes, trois grands poiriers étaient, comme
+pour une fête civique et locale, galamment pavoisés
+de satin blanc.</p>
+
+<p>Jamais Robert ne me parla plus tendrement de son
+amie que pendant ce trajet. Seule elle avait des racines
+dans son coeur; l'avenir qu'il avait dans l'armée, sa
+situation mondaine, sa famille, tout cela ne lui était
+pas indifférent certes, mais ne comptait en rien auprès
+des moindres choses qui concernaient sa maîtresse.
+Cela seul avait pour lui du prestige, infiniment plus
+de prestige que les Guermantes et tous les rois de la
+terre. Je ne sais pas s'il se formulait à lui-même
+qu'elle était d'une essence supérieure à tout,
+mais je
+sais qu'il n'avait de considération, de souci, que pour
+ce qui la touchait. Par elle, il était capable de souffrir,
+d'être heureux, peut-être de tuer. Il n'y avait vraiment
+d'intéressant, de passionnant pour lui, que ce que voulait,
+ce que ferait sa maîtresse, que ce qui se passait,
+discernable tout au plus par des expressions fugitives,
+dans l'espace étroit de son visage et sous son front
+privilégié. Si délicat pour tout le reste, il
+envisageait
+la perspective d'un brillant mariage, seulement pour
+pouvoir continuer à l'entretenir, à la garder. Si on
+s'était demandé à quel prix il l'estimait, je
+crois qu'on
+n'eût jamais pu imaginer un prix assez élevé. S'il
+ne
+l'épousait pas c'est parce qu'un instinct pratique lui
+faisait sentir que, dès qu'elle n'aurait plus rien à
+attendre de lui, elle le quitterait ou du moins vivrait
+à sa guise, et qu'il fallait la tenir par l'attente du
+lendemain.
+Car il supposait que peut-être elle ne l'aimait
+pas. Sans doute, l'affection générale appelée
+amour
+devait le forcer&mdash;comme elle fait pour tous les
+hommes&mdash;à croire par moments qu'elle l'aimait. Mais
+pratiquement il sentait que cet amour qu'elle avait
+pour lui n'empêchait pas qu'elle ne restât avec lui
+qu'à cause de son argent, et que le jour où elle n'aurait
+plus rien à attendre de lui elle s'empresserait (victime
+des théories de ses amis de la littérature et tout en
+l'aimant, pensait-il) de le quitter.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ferai aujourd'hui, si elle est gentille, me
+dit-il, un cadeau qui lui fera plaisir. C'est un collier
+qu'elle a vu chez Boucheron. C'est un peu cher pour
+moi en ce moment: trente mille francs. Mais ce pauvre
+loup, elle n'a pas tant de plaisir dans la vie. Elle va
+être joliment contente. Elle m'en avait parlé et elle
+m'avait dit qu'elle connaissait quelqu'un qui le lui
+donnerait peut-être. Je ne crois pas que ce soit vrai,
+mais je me suis à tout hasard entendu avec Boucheron,
+qui est le fournisseur de ma famille, pour qu'il me
+le réserve. Je suis heureux de penser que tu vas la
+voir; elle n'est pas extraordinaire comme figure, tu
+sais (je vis bien qu'il pensait tout le contraire et ne
+disait cela que pour que mon admiration fût plus
+grande), elle a surtout un jugement merveilleux;
+devant toi elle n'osera peut-être pas beaucoup parler,
+mais je me réjouis d'avance de ce qu'elle me dira
+ensuite de toi; tu sais, elle dit des choses qu'on peut
+approfondir indéfiniment, elle a vraiment quelque
+chose de pythique.</p>
+
+<p>Pour arriver à la maison qu'elle habitait, nous longions
+de petits jardins, et je ne pouvais m'empêcher de
+m'arrêter, car ils avaient toute une floraison de cerisiers
+et de poiriers; sans doute vides et inhabités hier
+encore comme une propriété qu'on n'a pas louée,
+ils
+étaient subitement peuplés et embellis par ces nouvelles
+venues arrivées de la veille et dont à travers les
+grillages on apercevait les belles robes blanches au
+coin des allées.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, puisque je vois que tu veux regarder
+tout cela, être poétique, me dit Robert, attends-moi
+là,
+mon amie habite tout près, je vais aller la chercher.</p>
+
+<p>En l'attendant je fis quelques pas, je passais devant
+de modestes jardins. Si je levais la tête, je voyais quelquefois
+des jeunes filles aux fenêtres, mais même en
+plein air et à la hauteur d'un petit étage, ça et
+là,
+souples et légères, dans leur fraîche toilette
+mauve,
+suspendues dans les feuillages, de jeunes touffes de
+lilas se laissaient balancer par la brise sans s'occuper du
+passant qui levait les yeux jusqu'à leur entresol de
+verdure. Je reconnaissais en elles les pelotons violets
+disposés à l'entrée du parc de M. Swann,
+passé la
+petite barrière blanche, dans les chauds après-midi du
+printemps, pour une ravissante tapisserie provinciale.
+Je pris un sentier qui aboutissait à une prairie. Un air
+froid y soufflait vif comme à Combray, mais, au milieu
+de la terre grasse, humide et campagnarde qui eût pu
+être au bord de la Vivonne, n'en avait pas moins surgi,
+exact au rendez-vous comme toute la bande de ses
+compagnons, un grand poirier blanc qui agitait en souriant
+et opposait au soleil, comme un rideau de lumière
+matérialisée et palpable, ses fleurs convulsées
+par la
+brise, mais lissées et glacées d'argent par les rayons.</p>
+
+<p>Tout à coup, Saint-Loup apparut accompagné de sa
+maîtresse et alors, dans cette femme qui était pour lui
+tout l'amour, toutes les douceurs possibles de la vie,
+dont la personnalité mystérieusement enfermée dans
+un corps comme dans un Tabernacle était l'objet encore
+sur lequel travaillait sans cesse l'imagination de mon
+ami, qu'il sentait qu'il ne connaîtrait jamais, dont il
+se demandait perpétuellement ce qu'elle était en
+elle-même,
+derrière le voile des regards et de la chair,
+dans cette femme, je reconnus à l'instant &laquo;Rachel
+quand du Seigneur&raquo;, celle qui, il y a quelques années&mdash;les
+femmes changent si vite de situation dans ce
+monde-là, quand elles en changent&mdash;disait à la
+maquerelle: &laquo;Alors, demain soir, si vous avez besoin
+de moi pour quelqu'un, vous me ferez chercher.&raquo;</p>
+
+<p>Et quand on était &laquo;venu la chercher&raquo; en effet, et
+qu'elle se trouvait seule dans la chambre avec ce quelqu'un,
+elle savait si bien ce qu'on voulait d'elle,
+qu'après avoir fermé à clef, par précaution
+de femme
+prudente, ou par geste rituel, elle commençait à
+ôter
+toutes ses affaires, comme on fait devant le docteur
+qui va vous ausculter, et ne s'arrêtant en route que si
+le &laquo;quelqu'un&raquo;, n'aimant pas la nudité, lui disait
+qu'elle pouvait garder sa chemise, comme certains
+praticiens qui, ayant l'oreille très fine et la crainte de
+faire se refroidir leur malade, se contentent d'écouter
+la respiration et le battement du coeur à travers un
+linge. A cette femme dont toute la vie, toutes les
+pensées, tout le passé, tous les hommes par qui elle
+avait pu être possédée, m'étaient chose si
+indifférente
+que, si elle me l'eût contée, je ne l'eusse
+écoutée que
+par politesse et à peine entendue, je sentis que
+l'inquiétude,
+le tourment, l'amour de Saint-Loup s'étaient
+appliqués jusqu'à faire&mdash;de ce qui était pour moi
+un
+jouet mécanique&mdash;un objet de souffrances infinies,
+le prix même de l'existence. Voyant ces deux
+éléments
+dissociés (parce que j'avais connu &laquo;Rachel quand du
+Seigneur&raquo; dans une maison de passe), je comprenais
+que bien des femmes pour lesquelles des hommes
+vivent, souffrent, se tuent, peuvent être en elles-mêmes
+ou pour d'autres ce que Rachel était pour moi.
+L'idée qu'on pût avoir une curiosité douloureuse
+l'égard de sa vie me stupéfiait. J'aurais pu apprendre
+bien des coucheries d'elle à Robert, lesquelles me
+semblaient la chose la plus indifférente du monde. Et
+combien elles l'eussent peiné! Et que n'avait-il pas
+donné pour les connaître, sans y réussir!</p>
+
+<p>Je me rendais compte de tout ce qu'une imagination
+humaine peut mettre derrière un petit morceau de
+visage comme était celui de cette femme, si c'est
+l'imagination qui l'a connue d'abord; et, inversement,
+en quels misérables éléments matériels et
+dénués de
+toute valeur pouvait se décomposer ce qui était le but
+de tant de rêveries, si, au contraire, cela avait
+été,
+connue d'une manière opposée, par la connaissance la
+plus triviale. Je comprenais que ce qui m'avait paru
+ne pas valoir vingt francs quand cela m'avait été
+offert pour vingt francs dans la maison de passe, où
+c'était seulement pour moi une femme désireuse de
+gagner vingt francs, peut valoir plus qu'un million,
+que la famille, que toutes les situation enviées, si on a
+commencé par imaginer en elle un être inconnu,
+curieux à connaître, difficile à saisir, à
+garder. Sans
+doute c'était le même mince et étroit visage que
+nous
+voyions Robert et moi. Mais nous étions arrivés à
+lui par les deux routes opposées qui ne communiqueront
+jamais, et nous n'en verrions jamais la même face.
+Ce visage, avec ses regards, ses sourires, les mouvements
+de sa bouche, moi je l'avais connu du dehors
+comme étant celui d'une femme quelconque qui pour
+vingt francs ferait tout ce que je voudrais. Aussi les
+regards, les sourires, les mouvements de bouche
+m'avaient paru seulement significatifs d'actes généraux,
+sans rien d'individuel, et sous eux je n'aurais
+pas eu la curiosité de chercher une personne. Mais ce
+qui m'avait en quelque sorte été offert au départ,
+ce
+visage consentant, ç'avait été pour Robert un
+point
+d'arrivée vers lequel il s'était dirigé à
+travers combien
+d'espoirs, de doutes, de soupçons, de rêves. Il
+donnait plus d'un million pour avoir, pour que ne fût
+pas offert à d'autres, ce qui m'avait été offert
+comme
+à chacun pour vingt francs. Pour quel motif, cela,
+il ne l'avait pas eu à ce prix, peut tenir au hasard
+d'un instant, d'un instant pendant lequel celle qui
+semblait prête à se donner se dérobe, ayant
+peut-être
+un rendez-vous, quelque raison qui la rende plus
+difficile ce jour-là. Si elle a affaire à un sentimental,
+même si elle ne s'en aperçoit pas, et surtout si elle
+s'en aperçoit, un jeu terrible commence. Incapable de
+surmonter sa déception, de se passer de cette femme, il
+la relance, elle le fuit, si bien qu'un sourire qu'il
+n'osait plus espérer est payé mille fois ce qu'eussent
+dû l'être les dernières faveurs. Il arrive
+même parfois
+dans ce cas, quand on a eu, par un mélange de
+naïveté
+dans le jugement et de lâcheté devant la souffrance,
+la folie de faire d'une fille une inaccessible idole, que
+ces dernières faveurs, ou même le premier baiser, on
+ne l'obtiendra jamais, on n'ose même plus le demander
+pour ne pas démentir des assurances de platonique
+amour. Et c'est une grande souffrance alors de quitter
+la vie sans avoir jamais su ce que pouvait être le baiser
+de la femme qu'on a le plus aimée. Les faveurs de
+Rachel, Saint-Loup pourtant avait réussi par chance à
+les avoir toutes. Certes, s'il avait su maintenant
+qu'elles avaient été offertes à tout le monde pour
+un
+louis, il eût sans doute terriblement souffert, mais
+n'eût pas moins donné un million pour les conserver,
+car tout ce qu'il eût appris n'eût pas pu le faire
+sortir&mdash;car
+cela est au-dessus des forces de l'homme et ne
+peut arriver que malgré lui par l'action de quelque
+grande loi naturelle&mdash;de la route dans laquelle il était
+et d'où ce visage ne pouvait lui apparaître qu'à
+travers
+les rêves qu'il avait formés, d'où ces regards, ces
+sourires,
+ce mouvement de bouche étaient pour lui la seule
+révélation d'une personne dont il aurait voulu
+connaître
+la vraie nature et posséder à lui seul les désirs.
+L'immobilité de ce mince visage, comme celle d'une
+feuille de papier soumise aux colossales pressions de
+deux atmosphères, me semblait équilibrée par deux
+infinis qui venaient aboutir à elle sans se rencontrer, car
+elle les séparait. Et en effet, la regardant tous les deux,
+Robert et moi, nous ne la voyions pas du même côté
+du mystère.</p>
+
+<p>Ce n'était pas &laquo;Rachel quand du Seigneur&raquo; qui me
+semblait peu de chose, c'était la puissance de l'imagination
+humaine, l'illusion sur laquelle reposaient les
+douleurs de l'amour, que je trouvais grandes. Robert
+vit que j'avais l'air ému. Je détournai les yeux vers les
+poiriers et les cerisiers du jardin d'en face pour qu'il
+crût que c'était leur beauté qui me touchait. Et
+elle
+me touchait un peu de la même façon, elle mettait
+aussi près de moi de ces choses qu'on ne voit pas
+qu'avec ses yeux, mais qu'on sent dans son coeur.
+Ces arbustes que j'avais vus dans le jardin, en les
+prenant pour des dieux étrangers, ne m'étais-je pas
+trompé comme Madeleine quand, dans un autre jardin,
+un jour dont l'anniversaire allait bientôt venir,
+elle vit une forme humaine et &laquo;crut que c'était le
+jardinier&raquo;?
+Gardiens des souvenirs de l'âge d'or, garants
+de la promesse que la réalité n'est pas ce qu'on croit,
+que la splendeur de la poésie, que l'éclat merveilleux
+de l'innocence peuvent y resplendir et pourront être
+la récompense que nous nous efforcerons de mériter,
+les grandes créatures blanches merveilleusement penchées
+au-dessus de l'ombre propice à la sieste, à la
+pêche, à la lecture, n'était-ce pas plutôt
+des anges?
+J'échangeais quelques mots avec la maîtresse de
+Saint-Loup.
+Nous coupâmes par le village. Les maisons en
+étaient sordides. Mais à côté des plus
+misérables, de
+celles qui avaient un air d'avoir été
+brûlées par une
+pluie de salpêtre, un mystérieux voyageur,
+arrêté pour
+un jour dans la cité maudite, un ange resplendissant
+se tenait debout, étendant largement sur elle
+l'éblouissante
+protection de ses ailes d'innocence en fleurs:
+c'était un poirier. Saint-Loup fit quelques pas en
+avant avec moi:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais aimé que nous puissions, toi et moi,
+attendre ensemble, j'aurais même été plus content
+de
+déjeuner seul avec toi, et que nous restions seuls
+jusqu'au moment d'aller chez ma tante. Mais ma
+pauvre gosse, ça lui fait tant de plaisir, et elle est si
+gentille pour moi, tu sais, je n'ai pu lui refuser. Du
+reste, elle te plaira, c'est une littéraire, une vibrante,
+et puis c'est une chose si gentille de déjeuner avec elle
+au restaurant, elle est si agréable, si simple, toujours
+contente de tout.</p>
+
+<p>Je crois pourtant que, précisément ce matin-là,
+et
+probablement pour la seule fois, Robert s'évada un
+instant hors de la femme que, tendresse après tendresse,
+il avait lentement composée, et aperçut tout
+d'un coup à quelque distance de lui une autre Rachel,
+un double d'elle, mais absolument différent et qui
+figurait une simple petite grue. Quittant le beau verger,
+nous allions prendre le train pour rentrer à Paris quand,
+à la gare, Rachel, marchant à quelques pas de nous,
+fut reconnue et interpellée par de vulgaires
+&laquo;poules&raquo;
+comme elle était et qui d'abord, la croyant seule, lui
+crièrent: &laquo;Tiens, Rachel, tu montes avec nous?
+Lucienne et Germaine sont dans le wagon et il y a
+justement encore de la place; viens, on ira ensemble
+au skating&raquo;, et s'apprêtaient à lui présenter
+deux
+&laquo;calicots&raquo;, leurs amants, qui les accompagnaient,
+quand, devant l'air légèrement gêné de
+Rachel, elles
+levèrent curieusement les yeux un peu plus loin, nous
+aperçurent et s'excusant lui dirent adieu en recevant
+d'elle un adieu aussi, un peu embarrassé mais amical.
+C'étaient deux pauvres petites poules, avec des collets
+en fausse loutre, ayant à peu près l'aspect qu'avait
+Rachel quand Saint-Loup l'avait rencontrée la première
+fois. Il ne les connaissait pas, ni leur nom, et
+voyant qu'elles avaient l'air très liées avec son amie,
+eut l'idée que celle-ci avait peut-être eu sa place,
+l'avait peut-être encore, dans une vie insoupçonnée
+de
+lui, fort différente de celle qu'il menait avec elle, une
+vie où on avait les femmes pour un louis tandis qu'il
+donnait plus de cent mille francs par an à Rachel. Il
+ne fit pas qu'entrevoir cette vie, mais aussi au milieu
+une Rachel tout autre que celle qu'il connaissait, une
+Rachel pareille à ces deux petites poules, une Rachel
+à vingt francs. En somme Rachel s'était un instant
+dédoublée pour lui, il avait aperçu à
+quelque distance
+de sa Rachel la Rachel petite poule, la Rachel réelle,
+à supposer que la Rachel poule fût plus réelle que
+l'autre. Robert eut peut-être l'idée alors que cet enfer
+où il vivait, avec la perspective et la nécessité
+d'un
+mariage riche, d'une vente de son nom, pour pouvoir
+continuer à donner cent mille francs par an à Rachel,
+il aurait peut-être pu s'en arracher aisément, et avoir
+les faveurs de sa maîtresse, comme ces calicots celles
+de leurs grues, pour peu de chose. Mais comment faire?
+Elle n'avait démérité en rien. Moins
+comblée, elle
+serait moins gentille, ne lui dirait plus, ne lui écrirait
+plus de ces choses qui le touchaient tant et qu'il citait
+avec un peu d'ostentation à ses camarades, en prenant
+soin de faire remarquer combien c'était gentil d'elle,
+mais en omettant qu'il l'entretenait fastueusement,
+même qu'il lui donnât quoi que ce fût, que ces
+dédicaces
+sur une photographie ou cette formule pour
+terminer une dépêche, c'était la transmutation sous
+sa forme la plus réduite et la plus précieuse de cent
+mille francs. S'il se gardait de dire que ces rares
+gentillesses de Rachel étaient payées par lui, il serait
+faux&mdash;et pourtant ce raisonnement simpliste, on en
+use absurdement pour tous les amants qui casquent,
+pour tant de maris&mdash;de dire que c'était par amour-propre,
+par vanité. Saint-Loup était assez intelligent
+pour se rendre compte que tous les plaisirs de la vanité,
+il les aurait trouvés aisément et gratuitement dans le
+monde, grâce à son grand nom, à son joli visage, et
+que
+sa liaison avec Rachel, au contraire, était ce qui
+l'avait mis un peu hors du monde, faisait qu'il y était
+moins coté. Non, cet amour-propre à vouloir
+paraître
+avoir gratuitement les marques apparentes de prédilection
+de celle qu'on aime, c'est simplement
+un dérivé de l'amour, le besoin de se représenter
+à soi-même et aux autres comme aimé par
+ce qu'on aime tant. Rachel se rapprocha de
+nous, laissant les deux poules monter dans leur
+compartiment; mais, non moins que la fausse
+loutre de celles-ci et l'air guindé des calicots, les noms
+de Lucienne et de Germaine maintinrent un instant la
+Rachel nouvelle. Un instant il imagina une vie de la
+place Pigalle, avec des amis inconnus, des bonnes
+fortunes sordides, des après-midi de plaisirs naïfs,
+promenade ou partie de plaisir, dans ce Paris où
+l'ensoleillement
+des rues depuis le boulevard de Clichy
+ne lui sembla pas le même que la clarté solaire où
+il
+se promenait avec sa maîtresse, mais devoir être autre,
+car l'amour, et la souffrance qui fait un avec lui, ont,
+comme l'ivresse, le pouvoir de différencier pour nous
+les choses. Ce fut presque comme un Paris inconnu
+au milieu de Paris même qu'il soupçonna, sa liaison
+lui apparut comme l'exploration d'une vie étrange, car
+si avec lui Rachel était un peu semblable à
+lui-même,
+pourtant c'était bien une partie de sa vie réelle que
+Rachel vivait avec lui, même la partie la plus précieuse
+à cause des sommes folles qu'il lui donnait, la
+partie qui la faisait tellement envier des amies et lui
+permettrait un jour de se retirer à la campagne ou de
+se lancer dans les grands théâtres, après avoir
+fait sa
+pelote. Robert aurait voulu demander à son amie qui
+étaient Lucienne et Germaine, les choses qu'elles lui
+eussent dites si elle était montée dans leur
+compartiment,
+à quoi elles eussent ensemble, elle et ses camarades,
+passé une journée qui eût peut-être fini
+comme
+divertissement suprême, après les plaisirs du skating,
+à la taverne de l'Olympia, si lui, Robert, et moi
+n'avions pas été présents. Un instant les abords
+de
+l'Olympia, qui jusque-là lui avaient paru assommants,
+excitèrent sa curiosité, sa souffrance, et le soleil de
+ce
+jour printanier donnant dans la rue Caumartin où,
+peut-être, si elle n'avait pas connu Robert, Rachel fût
+allée tantôt et eût gagné un louis, lui
+donnèrent une
+vague nostalgie. Mais à quoi bon poser à Rachel des
+questions, quand il savait d'avance que la réponse
+serait ou un simple silence ou un mensonge ou quelque
+chose de très pénible pour lui sans pourtant lui
+décrire
+rien? Les employés fermaient les portières, nous
+montâmes
+vite dans une voiture de première, les perles
+admirables de Rachel rapprirent à Robert qu'elle était
+une femme d'un grand prix, il la caressa, la fit rentrer
+dans son propre coeur où il la contempla,
+intériorisée,
+comme il avait toujours fait jusqu'ici&mdash;sauf
+pendant ce bref instant où il l'avait vue sur une place
+Pigalle de peintre impressionniste,&mdash;et le train
+partit.</p>
+
+<p>C'était du reste vrai qu'elle était une
+&laquo;littéraire&raquo;.
+Elle ne s'interrompit de me parler livres, art nouveau,
+tolstoïsme, que pour faire des reproches à Saint-Loup
+qu'il bût trop de vin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si tu pouvais vivre un an avec moi on verrait,
+je te ferais boire de l'eau et tu serais bien mieux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, partons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu sais bien que j'ai beaucoup à travailler
+(car elle prenait au sérieux l'art dramatique). D'ailleurs
+que dirait ta famille?</p>
+
+<p>Et elle se mit à me faire sur sa famille des reproches
+qui me semblèrent du reste fort justes, et auxquels
+Saint-Loup, tout en désobéissant à Rachel sur
+l'article
+du Champagne, adhéra entièrement. Moi qui craignais
+tant le vin pour Saint-Loup et sentais la bonne
+influence de sa maîtresse, j'étais tout prêt
+à lui conseiller
+d'envoyer promener sa famille. Les larmes
+montèrent aux yeux de la jeune femme parce que j'eus
+l'imprudence de parler de Dreyfus.</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre martyr, dit-elle en retenant un sanglot,
+ils le feront mourir là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillise-toi, Zézette, il reviendra, il sera
+acquitté, l'erreur sera reconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais avant cela il sera mort! Enfin au moins ses
+enfants porteront un nom sans tache. Mais penser à
+ce qu'il doit souffrir, c'est ce qui me tue! Et croyez-vous
+que la mère de Robert, une femme pieuse, dit
+qu'il faut qu'il reste à l'île du Diable, même s'il
+est
+innocent? n'est-ce pas une horreur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est absolument vrai, elle le dit, affirma
+Robert. C'est ma mère, je n'ai rien à objecter, mais il
+est bien certain qu'elle n'a pas la sensibilité de
+Zézette.</p>
+
+<p>En réalité, ces déjeuners &laquo;choses si
+gentilles&raquo; se
+passaient toujours fort mal. Car dès que Saint-Loup
+se trouvait avec sa maîtresse dans un endroit public,
+il s'imaginait qu'elle regardait tous les hommes présents,
+il devenait sombre, elle s'apercevait de sa
+mauvaise humeur qu'elle s'amusait peut-être à attiser,
+mais que, plus probablement, par amour-propre bête,
+elle ne voulait pas, blessée par son ton, avoir l'air de
+chercher à désarmer; elle faisait semblant de ne pas
+détacher ses yeux de tel ou tel homme, et d'ailleurs
+ce n'était pas toujours par pur jeu. En effet, que le
+monsieur qui au théâtre ou au café se trouvait leur
+voisin, que tout simplement le cocher du fiacre qu'ils
+avaient pris, eût quelque chose d'agréable, Robert,
+aussitôt averti par sa jalousie, l'avait remarqué avant
+sa maîtresse; il voyait immédiatement en lui un de ces
+êtres immondes dont il m'avait parlé à Balbec, qui
+pervertissent et déshonorent les femmes pour s'amuser,
+il suppliait sa maîtresse de détourner de lui ses regards
+et par là-même le lui désignait. Or, quelquefois
+elle
+trouvait que Robert avait eu si bon goût dans ses
+soupçons, qu'elle finissait même par cesser de le taquiner
+pour qu'il se tranquillisât et consentît à aller
+faire
+une course pour qu'il lui laissât le temps d'entrer en
+conversation avec l'inconnu, souvent de prendre rendez-vous,
+quelquefois même d'expédier une passade.
+Je vis bien dès notre entrée au restaurant que Robert
+avait l'air soucieux. C'est que Robert avait immédiatement
+remarqué, ce qui nous avait échappé à
+Balbec,
+que, au milieu de ses camarades vulgaires, Aimé, avec
+un éclat modeste, dégageait, bien involontairement,
+le romanesque qui émane pendant un certain nombre
+d'années de cheveux légers et d'un nez grec, grâce
+quoi il se distinguait au milieu de la foule des autres
+serviteurs. Ceux-ci, presque tous assez âgés, offraient
+des types extraordinairement laids et accusés de curés
+hypocrites, de confesseurs papelards, plus souvent
+d'anciens acteurs comiques dont on ne retrouve plus
+guère le front en pain de sucre que dans les collections
+de portraits exposés dans le foyer humblement historique
+de petits théâtres désuets où ils sont
+représentés
+jouant des rôles de valets de chambre ou de grands
+pontifes, et dont ce restaurant semblait, grâce à un
+recrutement sélectionné et peut-être à un
+mode de
+nomination héréditaire, conserver le type solennel en
+une sorte de collège augural. Malheureusement, Aimé
+nous ayant reconnus, ce fut lui qui vint prendre notre
+commande, tandis que s'écoulait vers d'autres tables
+le cortège des grands prêtres d'opérette.
+Aimé s'informa
+de la santé de ma grand'mère, je lui demandai
+des nouvelles de sa femme et de ses enfants. Il me les
+donna avec émotion, car il était homme de famille. Il
+avait un air intelligent, énergique, mais respectueux.
+La maîtresse de Robert se mit à le regarder avec une
+étrange attention. Mais les yeux enfoncés d'Aimé,
+auxquels une légère myopie donnait une sorte de
+profondeur
+dissimulée, ne trahirent aucune impression au
+milieu de sa figure immobile. Dans l'hôtel de province
+où il avait servi bien des années avant de venir à
+Balbec, le joli dessin, un peu jauni et fatigué maintenant,
+qu'était sa figure, et que pendant tant d'années,
+comme telle gravure représentant le prince Eugène, on
+avait vu toujours à la même place, au fond de la salle
+à manger presque toujours vide, n'avait pas dû attirer
+de regards bien curieux. Il était donc resté longtemps,
+sans doute faute de connaisseurs, ignorant de la valeur
+artistique de son visage, et d'ailleurs peu disposé à
+la faire remarquer, car il était d'un tempérament
+froid. Tout au plus quelque Parisienne de passage,
+s'étant arrêtée une fois dans la ville, avait
+levé les
+yeux sur lui, lui avait peut-être demandé de venir la
+servir dans sa chambre avant de reprendre le train,
+et dans le vide translucide, monotone et profond de
+cette existence de bon mari et de domestique de
+province, avait enfoui le secret d'un caprice sans lendemain
+que personne n'y viendrait jamais découvrir.
+Pourtant Aimé dut s'apercevoir de l'insistance avec
+laquelle les yeux de la jeune artiste restaient attachés
+sur lui. En tout cas elle n'échappa pas à Robert sur
+le visage duquel je voyais s'amasser une rougeur non
+pas vive comme celle qui l'empourprait s'il avait une
+brusque émotion, mais faible, émiettée.</p>
+
+<p>&mdash;Ce maître d'hôtel est très intéressant,
+Zézette?
+demanda-t-il à sa maîtresse après avoir
+renvoyé Aimé
+assez brusquement. On dirait que tu veux faire une
+étude d'après lui.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà que ça commence, j'en étais sûre!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce qui commence, mon petit? Si j'ai
+eu tort, je n'ai rien dit, je veux bien. Mais j'ai tout de
+même le droit de te mettre en garde contre ce larbin
+que je connais de Balbec (sans cela je m'en ficherais
+pas mal), et qui est une des plus grandes fripouilles
+que la terre ait jamais portées.</p>
+
+<p>Elle parut vouloir obéir à Robert et engagea avec
+moi une conversation littéraire à laquelle il se
+mêla. Je
+ne m'ennuyais pas en causant avec elle, car elle connaissait
+très bien les oeuvres que j'admirais et était à
+peu près d'accord avec moi dans ses jugements; mais
+comme j'avais entendu dire par Mme de Villeparisis
+qu'elle n'avait pas de talent, je n'attachais pas grande
+importance à cette culture. Elle plaisantait finement
+de mille choses, et eût été vraiment
+agréable si elle
+n'eût pas affecté d'une façon agaçante le
+jargon des
+cénacles et des ateliers. Elle l'étendait d'ailleurs
+tout, et, par exemple, ayant pris l'habitude de dire
+d'un tableau s'il était impressionniste ou d'un opéra
+s'il était wagnérien: &laquo;Ah! c'est <i>bien</i>&raquo;,
+un jour qu'un
+jeune homme l'avait embrassée sur l'oreille et que,
+touché qu'elle simulât un frisson, il faisait le modeste,
+elle dit: &laquo;Si, comme sensation, je trouve que c'est
+<i>bien</i>.&raquo; Mais surtout ce qui m'étonnait, c'est que
+les
+expressions propres à Robert (et qui d'ailleurs étaient
+peut-être venues à celui-ci de littérateurs connus
+par
+elle), elle les employait devant lui, lui devant elle,
+comme si c'eût été un langage nécessaire et
+sans se
+rendre compte du néant d'une originalité qui est à
+tous.</p>
+
+<p>Elle était, en mangeant, maladroite de ses mains à
+un degré qui laissait supposer qu'en jouant la comédie
+sur la scène elle devait se montrer bien gauche. Elle
+ne retrouvait de la dextérité que dans l'amour, par
+cette touchante prescience des femmes qui aiment tant
+le corps de l'homme qu'elles devinent du premier coup
+ce qui fera le plus de plaisir à ce corps pourtant si
+différent du leur.</p>
+
+<p>Je cessai de prendre part à la conversation quand
+on parla théâtre, car sur ce chapitre Rachel était
+trop
+malveillante. Elle prit, il est vrai, sur un ton de
+commisération&mdash;contre Saint-Loup, ce qui prouvait qu'elle
+l'attaquait souvent devant lui&mdash;la défense de la
+Berma, en disant: &laquo;Oh! non, c'est une femme remarquable.
+Évidemment ce qu'elle fait ne nous touche
+plus, cela ne correspond plus tout à fait à ce que nous
+cherchons, mais il faut la placer au moment où elle est
+venue, on lui doit beaucoup. Elle a fait des choses
+bien, tu sais. Et puis c'est une si brave femme, elle a
+un si grand coeur, elle n'aime pas naturellement les
+choses qui nous intéressent, mais elle a eu, avec un
+visage assez émouvant, une jolie qualité
+d'intelligence.&raquo;
+(Les doigts n'accompagnent pas de même tous les jugements
+esthétiques. S'il s'agit de peinture, pour montrer
+que c'est un beau morceau, en pleine pâte, on se
+contente de faire saillir le pouce. Mais la &laquo;jolie qualité
+d'esprit&raquo; est plus exigeante. Il lui faut deux doigts, ou
+plutôt deux ongles, comme s'il s'agissait de faire sauter
+une poussière.) Mais&mdash;cette exception faite&mdash;la
+maîtresse de Saint-Loup parlait des artistes les plus
+connus sur un ton d'ironie et de supériorité qui
+m'irritait,
+parce que je croyais&mdash;faisant erreur en cela&mdash;- que
+c'était elle qui leur était inférieure. Elle
+s'aperçut
+très bien que je devais la tenir pour une artiste
+médiocre et avoir au contraire beaucoup de considération
+pour ceux qu'elle méprisait. Mais elle ne s'en
+froissa pas, parce qu'il y a dans le grand talent non
+reconnu encore, comme était le sien, si sûr qu'il puisse
+être de lui-même, une certaine humilité, et que nous
+proportionnons les égards que nous exigeons, non à
+nos dons cachés, mais à notre situation acquise. (Je
+devais, une heure plus tard, voir au théâtre la
+maîtresse
+de Saint-Loup montrer beaucoup de déférence
+envers les mêmes artistes sur lesquels elle portait un
+jugement si sévère.) Aussi, si peu de doute qu'eût
+dû
+lui laisser mon silence, n'en insista-t-elle pas moins
+pour que nous dînions le soir ensemble, assurant que
+jamais la conversation de personne ne lui avait autant
+plu que la mienne. Si nous n'étions pas encore au
+théâtre, où nous devions aller après le
+déjeuner, nous
+avions l'air de nous trouver dans un &laquo;foyer&raquo;
+qu'illustraient
+des portraits anciens de la troupe, tant les
+maîtres d'hôtel avaient de ces figures qui semblent
+perdues avec toute une génération d'artistes hors
+ligne du Palais-Royal; ils avaient l'air d'académiciens
+aussi: arrêté devant un buffet, l'un examinait des
+poires avec la figure et la curiosité
+désintéressée qu'eût
+pu avoir M. de Jussieu. D'autres, à côté de lui,
+jetaient
+sur la salle les regards empreints de curiosité et de
+froideur que des membres de l'Institut déjà
+arrivés
+jettent sur le public tout en échangeant quelques mots
+qu'on n'entend pas. C'étaient des figures célèbres
+parmi les habitués. Cependant on s'en montrait un
+nouveau, au nez raviné, à la lèvre papelarde, qui
+avait l'air d'église et entrait en fonctions pour la
+première
+fois, et chacun regardait avec intérêt le nouvel
+élu. Mais bientôt, peut-être pour faire partir
+Robert
+afin de se trouver seule avec Aimé, Rachel se mit à
+faire de l'oeil à un jeune boursier qui déjeunait
+à une
+table voisine avec un ami.</p>
+
+<p>&mdash;Zézette, je te prierai de ne pas regarder ce jeune
+homme comme cela, dit Saint-Loup sur le visage de
+qui les hésitantes rougeurs de tout à l'heure
+s'étaient
+concentrées en une nuée sanglante qui dilatait et
+fonçait les traits distendus de mon ami; si tu dois nous
+donner en spectacle, j'aime mieux déjeuner de mon
+côté et aller t'attendre au théâtre.</p>
+
+<p>A ce moment on vint dire à Aimé qu'un monsieur
+le priait de venir lui parler à la portière de sa
+voiture.
+Saint-Loup, toujours inquiet et craignant qu'il ne
+s'agît d'une commission amoureuse à transmettre à
+sa
+maîtresse, regarda par la vitre et aperçut au fond de
+son coupé, les mains serrées dans des gants blancs
+rayés de noir, une fleur à la boutonnière, M. de
+Charlus.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, me dit-il à voix basse, ma famille me
+fait traquer jusqu'ici. Je t'en prie, moi je ne peux pas,
+mais puisque tu connais bien le maître d'hôtel, qui va
+sûrement nous vendre, demande-lui de ne pas aller
+à la voiture. Au moins que ce soit un garçon qui ne
+me connaisse pas. Si on dit à mon oncle qu'on ne me
+connaît pas, je sais comment il est, il ne viendra pas
+voir dans le café, il déteste ces endroits-là.
+N'est-ce
+pas tout de même dégoûtant qu'un vieux coureur de
+femmes comme lui, qui n'a pas dételé, me donne
+perpétuellement des leçons et vienne m'espionner!</p>
+
+<p>Aimé, ayant reçu mes instructions, envoya un de
+ses commis qui devait dire qu'il ne pouvait pas se
+déranger et que, si on demandait le marquis de Saint-Loup,
+on dise qu'on ne le connaissait pas. La voiture
+repartit bientôt. Mais la maîtresse de Saint-Loup, qui
+n'avait pas entendu nos propos chuchotés à voix basse
+et avait cru qu'il s'agissait du jeune homme à qui
+Robert lui reprochait de faire de l'oeil, éclata en
+injures.</p>
+
+<p>&mdash;Allons bon! c'est ce jeune homme maintenant?
+tu fais bien de me prévenir; oh! c'est délicieux de
+déjeuner dans ces conditions! Ne vous occupez pas
+de ce qu'il dit, il est un peu piqué et surtout, ajouta-t-elle
+en se tournant vers moi, il dit cela parce qu'il
+croit que ça fait élégant, que ça fait
+grand seigneur
+d'avoir l'air jaloux.</p>
+
+<p>Et elle se mit à donner avec ses pieds et avec ses
+mains des signes d'énervement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Zézette, c'est pour moi que c'est
+désagréable.
+Tu nous rends ridicules aux yeux de ce monsieur,
+qui va être persuadé que tu lui fais des avances et qui
+m'a l'air tout ce qu'il y a de pis.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, au contraire, il me plaît beaucoup; d'abord
+il a des yeux ravissants, et qui ont une manière de
+regarder les femmes! on sent qu'il doit les aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi au moins jusqu'à ce que je sois parti,
+si tu es folle, s'écria Robert. Garçon, mes affaires.</p>
+
+<p>Je ne savais si je devais le suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai besoin d'être seul, me dit-il sur le
+même ton dont il venait de parler à sa maîtresse et
+comme s'il était tout fâché contre moi. Sa
+colère était
+comme une même phrase musicale sur laquelle dans
+un opéra se chantent plusieurs répliques,
+entièrement
+différentes entre elles, dans le livret, de sens et de
+caractère, mais qu'elle réunit par un même
+sentiment.
+Quand Robert fut parti, sa maîtresse appela Aimé et
+lui demanda différents renseignements. Elle voulait
+ensuite savoir comment je le trouvais.</p>
+
+<p>&mdash;Il a un regard amusant, n'est-ce pas? Vous comprenez,
+ce qui m'amuserait ce serait de savoir ce qu'il
+peut penser, d'être souvent servie par lui, de l'emmener
+en voyage. Mais pas plus que ça. Si on était
+obligé d'aimer tous les gens qui vous plaisent, ce serait
+au fond assez terrible. Robert a tort de se faire des
+idées. Tout ça, ça se forme dans ma tête,
+Robert
+devrait être bien tranquille. (Elle regardait toujours
+Aimé.) Tenez, regardez les yeux noirs qu'il a, je voudrais
+savoir ce qu'il y a dessous.</p>
+
+<p>Bientôt on vint lui dire que Robert la faisait demander
+dans un cabinet particulier où, en passant par
+une autre entrée, il était allé finir de
+déjeuner sans
+retraverser le restaurant. Je restai ainsi seul, puis à
+mon tour Robert me fit appeler. Je trouvai sa maîtresse
+étendue sur un sofa, riant sous les baisers, les
+caresses qu'il lui prodiguait. Ils buvaient du Champagne.
+&laquo;Bonjour, vous!&raquo; lui dit-elle, car elle avait
+appris récemment cette formule qui lui paraissait le
+dernier mot de la tendresse et de l'esprit. J'avais mal
+déjeuné, j'étais mal à l'aise, et sans que
+les paroles
+de Legrandin y fussent pour quelque chose, je regrettais
+de penser que je commençais dans un cabinet de
+restaurant et finirais dans des coulisses de théâtre
+cette première après-midi de printemps. Après
+avoir
+regardé l'heure pour voir si elle ne se mettrait pas
+en retard, elle m'offrit du Champagne, me tendit une
+de ses cigarettes d'Orient et détacha pour moi une rose
+de son corsage. Je me dis alors: &laquo;Je n'ai pas trop à
+regretter ma journée; ces heures passées auprès de
+cette jeune femme ne sont pas perdues pour moi
+puisque par elle j'ai, chose gracieuse et qu'on ne peut
+payer trop cher, une rose, une cigarette parfumée,
+une coupe de Champagne.&raquo; Je me le disais parce qu'il
+me semblait que c'était douer d'un caractère
+esthétique,
+et par là justifier, sauver ces heures d'ennui.
+Peut-être aurais-je dû penser que le besoin même que
+j'éprouvais d'une raison qui me consolât de mon ennui
+suffisait à prouver que je ne ressentais rien
+d'esthétique.
+Quant à Robert et à sa maîtresse, ils avaient
+l'air de ne garder aucun souvenir de la querelle qu'ils
+avaient eue quelques instants auparavant, ni que j'y
+eusse assisté. Ils n'y firent aucune allusion, ils ne lui
+cherchèrent aucune excuse pas plus qu'au contraste
+que faisaient avec elle leurs façons de maintenant.
+A force de boire du Champagne avec eux, je commençai
+à éprouver un peu de l'ivresse que je ressentais
+à Rivebelle, probablement pas tout à fait la même.
+Non seulement chaque genre d'ivresse, de celle que
+donne le soleil ou le voyage à celle que donne la
+fatigue ou le vin, mais chaque degré d'ivresse, et qui
+devrait porter une &laquo;cote&raquo; différente comme celles
+qui
+indiquent les fonds dans la mer, met à nu en nous,
+exactement à la profondeur où il se trouve, un homme
+spécial. Le cabinet où se trouvait Saint-Loup
+était
+petit, mais la glace unique qui le décorait était de
+telle
+sorte qu'elle semblait en réfléchir une trentaine
+d'autres,
+le long, d'une perspective infinie; et l'ampoule
+électrique placée au sommet du cadre devait le soir,
+quand elle était allumée, suivie de la procession d'une
+trentaine de reflets pareils à elle-même, donner au
+buveur même solitaire l'idée que l'espace autour de lui
+se multipliait en même temps que ses sensations
+exaltées par l'ivresse et qu'enfermé seul dans ce petit
+réduit, il régnait pourtant sur quelque chose de bien
+plus étendu, en sa courbe indéfinie et lumineuse,
+qu'une allée du &laquo;Jardin de Paris&raquo;. Or, étant
+alors à
+ce moment-là ce buveur, tout d'un coup, le cherchant
+dans la glace, je l'aperçus, hideux, inconnu, qui me
+regardait. La joie de l'ivresse était plus forte que le
+dégoût; par gaîté ou bravade, je lui souris
+et en
+même temps il me souriait. Et je me sentais tellement
+sous l'empire éphémère et puissant de la minute
+où
+les sensations sont si fortes que je ne sais si ma seule
+tristesse ne fut pas de penser que, le moi affreux que
+je venais d'apercevoir, c'était peut-être son dernier
+jour et que je ne rencontrerais plus jamais cet étranger
+dans le cours de ma vie.</p>
+
+<p>Robert était seulement fâché que je ne voulusse
+pas
+briller davantage aux yeux de sa maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ce monsieur que tu as rencontré ce
+matin et qui mêle le snobisme et l'astronomie, raconte-le-lui,
+je ne me rappelle pas bien&mdash;et il la regardait
+du coin de l'oeil.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon petit, il n'y a rien à dire d'autre que
+ce que tu viens de dire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es assommant. Alors raconte les choses de
+Françoise aux Champs-Élysées, cela lui plaira tant!</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! Bobbey m'a tant parlé de Françoise.
+Et en prenant Saint-Loup par le menton, elle redit,
+par manque d'invention, en attirant ce menton vers
+la lumière: &laquo;Bonjour, vous!&raquo;</p>
+
+<p>Depuis que les acteurs n'étaient plus exclusivement,
+pour moi, les dépositaires, en leur diction et leur jeu,
+d'une vérité artistique, ils m'intéressaient en
+eux-mêmes;
+je m'amusais, croyant avoir devant moi les
+personnages d'un vieux roman comique, de voir du
+visage nouveau d'un jeune seigneur qui venait d'entrer
+dans la salle, l'ingénue écouter distraitement la
+déclaration
+que lui faisait le jeune premier dans la pièce,
+tandis que celui-ci, dans le feu roulant de sa tirade
+amoureuse, n'en dirigeait pas moins une oeillade enflammée
+vers une vieille dame assise dans une loge
+voisine, et dont les magnifiques perles l'avaient frappé;
+et ainsi, surtout grâce aux renseignements que Saint-Loup
+me donnait sur la vie privée des artistes, je
+voyais une autre pièce, muette et expressive, se jouer
+sous la pièce parlée, laquelle d'ailleurs, quoique
+médiocre,
+m'intéressait; car j'y sentais germer et s'épanouir
+pour une heure, à la lumière de la rampe, faites
+de l'agglutinement sur le visage d'un acteur d'un autre
+visage de fard et de carton, sur son âme personnelle
+des paroles d'un rôle.</p>
+
+<p>Ces individualités éphémères et vivaces
+que sont
+les personnages d'une pièce séduisante aussi, qu'on
+aime, qu'on admire, qu'on plaint, qu'on voudrait
+retrouver encore, une fois qu'on a quitté le
+théâtre,
+mais qui déjà se sont désagrégées en
+un comédien qui
+n'a plus la condition qu'il avait dans la pièce, en un
+texte qui ne montre plus le visage du comédien, en
+une poudre colorée qu'efface le mouchoir, qui sont
+retournées en un mot à des éléments qui
+n'ont plus
+rien d'elles, à cause de leur dissolution, consommée
+sitôt après la fin du spectacle, font, comme celle d'un
+être aimé, douter de la réalité du moi et
+méditer sur
+le mystère de la mort.</p>
+
+<p>Un numéro du programme me fut extrêmement
+pénible. Une jeune femme que détestaient Rachel et
+plusieurs de ses amies devait y faire dans des chansons
+anciennes un début sur lequel elle avait fondé toutes
+ses espérances d'avenir et celles des siens. Cette jeune
+femme avait une croupe trop proéminente, presque
+ridicule, et une voix jolie mais trop menue, encore
+affaiblie par l'émotion et qui contrastait avec cette
+puissante musculature. Rachel avait aposté dans la
+salle un certain nombre d'amis et d'amies dont le rôle
+était de décontenancer par leurs sarcasmes la
+débutante,
+qu'on savait timide, de lui faire perdre la tête
+de façon qu'elle fît un fiasco complet après lequel
+le
+directeur ne conclurait pas d'engagement. Dès les
+premières
+notes de la malheureuse, quelques spectateurs,
+recrutés pour cela, se mirent à se montrer son dos en
+riant, quelques femmes qui étaient du complot rirent
+tout haut, chaque note flûtée augmentait l'hilarité
+voulue qui tournait au scandale. La malheureuse, qui
+suait de douleur sous son fard, essaya un instant de
+lutter, puis jeta autour d'elle sur l'assistance des
+regards désolés, indignés, qui ne firent que
+redoubler les
+huées. L'instinct d'imitation, le désir de se montrer
+spirituelles et braves, mirent de la partie de jolies
+actrices qui n'avaient pas été prévenues, mais qui
+lançaient aux autres des oeillades de complicité
+méchante,
+se tordaient de rire, avec de violents éclats,
+si bien qu'à la fin de la seconde chanson et bien que le
+programme en comportât encore cinq, le régisseur fit
+baisser le rideau. Je m'efforçai de ne pas plus penser à
+cet incident qu'à la souffrance de ma grand'mère
+quand mon grand-oncle, pour la taquiner, faisait
+prendre du cognac à mon grand-père, l'idée de la
+méchanceté ayant pour moi quelque chose de trop
+douloureux. Et pourtant, de même que la pitié pour
+le malheur n'est peut-être pas très exacte, car par
+l'imagination nous recréons toute une douleur sur
+laquelle le malheureux obligé de lutter contre elle ne
+songe pas à s'attendrir, de même la
+méchanceté n'a
+probablement pas dans l'âme du méchant cette pure
+et voluptueuse cruauté qui nous fait si mal à imaginer.
+La haine l'inspire, la colère lui donne une ardeur, une
+activité qui n'ont rien de très joyeux; il faudrait le
+sadisme pour en extraire du plaisir, le méchant croit
+que c'est un méchant qu'il fait souffrir. Rachel s'imaginait
+certainement que l'actrice qu'elle faisait souffrir
+était loin d'être intéressante, en tout cas qu'en
+la
+faisant huer, elle-même vengeait le bon goût en se
+moquant du grotesque et donnait une leçon à une
+mauvaise camarade. Néanmoins, je préférai ne pas
+parler de cet incident puisque je n'avais eu ni le courage
+ni la puissance de l'empêcher; il m'eût été
+trop
+pénible, en disant du bien de la victime, de faire
+ressembler aux satisfactions de la cruauté les sentiments
+qui animaient les bourreaux de cette débutante.</p>
+
+<p>Mais le commencement de cette représentation
+m'intéressa encore d'une autre manière. Il me fit
+comprendre en partie la nature de l'illusion dont
+Saint-Loup était victime à l'égard de Rachel et
+qui
+avait mis un abîme entre les images que nous avions
+de sa maîtresse, lui et moi, quand nous la voyions ce
+matin même sous les poiriers en fleurs. Rachel jouait
+un rôle presque de simple figurante, dans la petite
+pièce. Mais vue ainsi, c'était une autre femme. Rachel
+avait un de ces visages que l'éloignement&mdash;et pas
+nécessairement celui de la salle à la scène, le
+monde
+n'étant pour cela qu'un plus grand théâtre&mdash;dessine
+et qui, vus de près, retombent en poussière. Placé
+côté d'elle, on ne voyait qu'une nébuleuse, une
+voie
+lactée de taches de rousseur, de tout petits boutons,
+rien d'autre. A une distance convenable, tout cela
+cessait d'être visible et, des joues effacées,
+résorbées,
+se levait, comme un croissant de lune, un nez si fin,
+si pur, qu'on aurait souhaité être l'objet de l'attention
+de Rachel, la revoir autant qu'on voudrait, la posséder
+auprès de soi, si jamais on ne l'avait vue autrement et
+de près. Ce n'était pas mon cas, mais c'était
+celui de
+Saint-Loup quand il l'avait vue jouer la première fois.
+Alors, il s'était demandé comment l'approcher, comment
+la connaître, en lui s'était ouvert tout un domaine
+merveilleux&mdash;celui où elle vivait&mdash;d'où émanaient
+des radiations délicieuses, mais où il ne pourrait
+pénétrer. Il sortit du théâtre se disant
+qu'il serait fou
+de lui écrire, qu'elle ne lui répondrait pas, tout
+prêt
+à donner sa fortune et son nom pour la créature qui
+vivait en lui dans un monde tellement supérieur à
+ces réalités trop connues, un monde embelli par le
+désir et le rêve, quand du théâtre, vieille
+petite construction
+qui avait elle-même l'air d'un décor, il vit,
+à la sortie des artistes, par une porte déboucher la
+troupe gaie et gentiment chapeautée des artistes qui
+avaient joué. Des jeunes gens qui les connaissaient
+étaient là à les attendre. Le nombre des pions
+humains
+étant moins nombreux que celui des combinaisons
+qu'ils peuvent former, dans une salle où font défaut
+toutes les personnes qu'on pouvait connaître, il s'en
+trouve une qu'on ne croyait jamais avoir l'occasion
+de revoir et qui vient si à point que le hasard semble
+providentiel, auquel pourtant quelque autre hasard se
+fût sans doute substitué si nous avions été
+non dans
+ce lieu mais dans un différent où seraient nés
+d'autres
+désirs et où se serait rencontrée quelque autre
+vieille
+connaissance pour les seconder. Les portes d'or du
+monde des rêves s'étaient refermées sur Rachel
+avant
+que Saint-Loup l'eût vue sortir, de sorte que les taches
+de rousseur et les boutons eurent peu d'importance.
+Ils lui déplurent cependant, d'autant que, n'étant
+plus seul, il n'avait plus le même pouvoir de rêver
+qu'au théâtre devant elle. Mais, bien qu'il ne pût
+plus
+l'apercevoir, elle continuait à régir ses actes comme
+ces astres qui nous gouvernent par leur attraction,
+même pendant les heures où ils ne sont pas visibles
+à nos yeux. Aussi, le désir de la comédienne aux
+fins
+traits qui n'étaient même pas présents au souvenir
+de
+Robert, fit que, sautant sur l'ancien camarade qui par
+hasard était là, il se fit présenter à la
+personne sans
+traits et aux taches de rousseur, puisque c'était la
+même, et en se disant que plus tard on aviserait de
+savoir laquelle des deux cette même personne était en
+réalité. Elle était pressée, elle n'adressa
+même pas cette
+fois-là la parole à Saint-Loup, et ce ne fut
+qu'après
+plusieurs jours qu'il put enfin, obtenant qu'elle quittât
+ses camarades, revenir avec elle. Il l'aimait déjà. Le
+besoin de rêve, le désir d'être heureux par celle
+qui on a rêvé, font que beaucoup de temps n'est pas
+nécessaire pour qu'on confie toutes ses chances de
+bonheur à celle qui quelques jours auparavant n'était
+qu'une apparition fortuite, inconnue, indifférente, sur
+les planchers de la scène.</p>
+
+<p>Quand, le rideau tombé, nous passâmes sur le
+plateau, intimidé de m'y promener, je voulus parler
+avec vivacité à Saint-Loup; de cette façon mon
+attitude,
+comme je ne savais pas laquelle on devait
+prendre dans ces lieux nouveaux pour moi, serait
+entièrement accaparée par notre conversation et on
+penserait que j'y étais si absorbé, si distrait, qu'on
+trouverait naturel que je n'eusse pas les expressions de
+physionomie que j'aurais dû avoir dans un endroit où,
+tout à ce que je disais, je savais à peine que je me
+trouvais;
+et saisissant, pour aller plus vite, le premier sujet
+de conversation:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, dis-je à Robert, que j'ai été pour
+te dire adieu le jour de mon départ, nous n'avons
+jamais eu l'occasion d'en causer. Je t'ai salué dans
+la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en parle pas, me répondit-il, j'en ai été
+désolé; nous nous sommes rencontrés tout
+près du
+quartier, mais je n'ai pas pu m'arrêter parce que
+j'étais déjà très en retard. Je t'assure
+que j'étais
+navré.</p>
+
+<p>Ainsi il m'avait reconnu! Je revoyais encore le
+salut entièrement impersonnel qu'il m'avait adressé en
+levant la main à son képi, sans un regard
+dénonçant
+qu'il me connût, sans un geste qui manifestât qu'il
+regrettait de ne pouvoir s'arrêter. Évidemment cette
+fiction qu'il avait adoptée à ce moment-là, de ne
+pas
+me reconnaître, avait dû lui simplifier beaucoup les
+choses. Mais j'étais stupéfait qu'il eût su s'y
+arrêter
+si rapidement et avant qu'un réflexe eût
+décelé sa
+première impression. J'avais déjà remarqué
+à Balbec
+que, à côté de cette sincérité
+naïve de son visage dont
+la peau laissait voir par transparence le brusque afflux
+de certaines émotions, son corps avait été
+admirablement
+dressé par l'éducation à un certain nombre de
+dissimulations de bienséance et, comme un parfait
+comédien, il pouvait dans sa vie de régiment, dans sa
+vie mondaine, jouer l'un après l'autre des rôles
+différents.
+Dans l'un de ses rôles il m'aimait profondément,
+il agissait à mon égard presque comme s'il était
+mon
+frère; mon frère, il l'avait été, il
+l'était redevenu, mais
+pendant un instant il avait été un autre personnage qui
+ne me connaissait pas et qui, tenant les rênes, le
+monocle à l'oeil, sans un regard ni un sourire, avait
+levé
+la main à la visière de son képi pour me rendre
+correctement
+le salut militaire!</p>
+
+<p>Les décors encore plantés entre lesquels je passais,
+vus ainsi de près et dépouillés de tout ce que
+leur
+ajoutent l'éloignement et l'éclairage que le grand
+peintre qui les avait brossés avait calculés,
+étaient
+misérables, et Rachel, quand je m'approchai d'elle,
+ne subit pas un moindre pouvoir de destruction. Les
+ailes de son nez charmant étaient restées dans la
+perspective, entre la salle et la scène, tout comme le
+relief des décors. Ce n'était plus elle, je ne la
+reconnaissais
+que grâce à ses yeux où son identité
+s'était
+réfugiée. La forme, l'éclat de ce jeune astre si
+brillant
+tout à l'heure avaient disparu. En revanche, comme si
+nous nous approchions de la lune et qu'elle cessât de
+nous paraître de rose et d'or, sur ce visage si uni tout
+à l'heure je ne distinguais plus que des protubérances,
+des taches, des fondrières. Malgré l'incohérence
+où
+se résolvaient de près, non seulement le visage
+féminin
+mais les toiles peintes, j'étais heureux d'être là,
+de
+cheminer parmi les décors, tout ce cadre qu'autrefois
+mon amour de la nature m'eût fait trouver ennuyeux
+et factice, mais auquel sa peinture par Goethe dans
+<i>Wilhelm Meister</i> avait donné pour moi une certaine
+beauté; et j'étais déjà charmé
+d'apercevoir, au milieu
+de journalistes ou de gens du monde amis des actrices,
+qui saluaient, causaient, fumaient comme à la ville,
+un jeune homme en toque de velours noir, en jupe
+hortensia, les joues crayonnées de rouge comme une
+page d'album de Watteau, lequel, la bouche souriante,
+les yeux au ciel, esquissant de gracieux signes avec les
+paumes de ses mains, bondissant légèrement, semblait
+tellement d'une autre espèce que les gens raisonnables
+en veston et en redingote au milieu desquels il poursuivait
+comme un fou son rêve extasié, si étranger
+aux préoccupations de leur vie, si antérieur aux
+habitudes de leur civilisation, si affranchi des lois de
+la nature, que c'était quelque chose d'aussi reposant
+et d'aussi frais que de voir un papillon égaré dans
+une foule, de suivre des yeux, entres les frises, les
+arabesques naturelles qu'y traçaient ses ébats
+ailés,
+capricieux et fardés. Mais au même instant Saint-Loup
+s'imagina que sa maîtresse faisait attention à ce danseur
+en train de repasser une dernière fois une figure
+du divertissement dans lequel il allait paraître, et sa
+figure se rembrunit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pourrais regarder d'un autre côté, lui dit-il
+d'un air sombre. Tu sais que ces danseurs ne valent
+pas la corde sur laquelle ils feraient bien de monter
+pour se casser les reins, et ce sont des gens à aller
+après se vanter que tu as fait attention à eux. Du reste
+tu entends bien qu'on te dit d'aller dans ta loge
+t'habiller. Tu vas encore être en retard.</p>
+
+<p>Trois messieurs&mdash;trois journalistes&mdash;voyant l'air
+furieux de Saint-Loup, se rapprochèrent, amusés, pour
+entendre ce qu'on disait. Et comme on plantait un
+décor de l'autre côté nous fûmes
+resserrés contre
+eux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais je le reconnais, c'est mon ami, s'écria
+la maîtresse de Saint-Loup en regardant le danseur.
+Voilà qui est bien fait, regardez-moi ces petites mains
+qui dansent comme tout le reste de sa personne!</p>
+
+<p>Le danseur tourna la tête vers elle, et sa personne
+humaine apparaissant sous le sylphe qu'il s'exerçait
+à être, la gelée droite et grise de ses yeux
+trembla et
+brilla entre ses cils raidis et peints, et un sourire
+prolongea des deux côtés sa bouche dans sa face
+pastellisée de rouge; puis, pour amuser la jeune femme,
+comme une chanteuse qui nous fredonne par complaisance
+l'air où nous lui avons dit que nous l'admirions,
+il se mit à refaire le mouvement de ses paumes, en
+se contrefaisant lui-même avec une finesse de pasticheur
+et une bonne humeur d'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est trop gentil, ce coup de s'imiter soi-même,
+s'écria-t-elle en battant des mains.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en supplie, mon petit, lui dit Saint-Loup
+d'une voix désolée, ne te donne pas en spectacle comme
+cela, tu me tues, je te jure que si tu dis un mot de plus,
+je ne t'accompagne pas à ta loge, et je m'en vais;
+voyons, ne fais pas la méchante.&mdash;Ne reste pas comme
+cela dans la fumée de cigare, cela va te faire mal,
+me dit Saint-Loup avec cette sollicitude qu'il avait
+pour moi depuis Balbec.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quel bonheur si tu t'en vas.</p>
+
+<p>&mdash;Je te préviens que je ne reviendrai plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose pas l'espérer.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, tu sais, je t'ai promis le collier si tu
+étais gentille, mais du moment que tu me traites
+comme cela....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà une chose qui ne m'étonne pas de toi.
+Tu m'avais fait une promesse, j'aurais bien dû penser
+que tu ne la tiendrais pas. Tu veux faire sonner que
+tu as de l'argent, mais je ne suis pas intéressée comme
+toi. Je m'en fous de ton collier. J'ai quelqu'un qui
+me le donnera.</p>
+
+<p>&mdash;Personne d'autre ne pourra te le donner, car je
+l'ai retenu chez Boucheron et j'ai sa parole qu'il ne
+le vendra qu'à moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela, tu as voulu me faire chanter, tu
+as pris toutes tes précautions d'avance. C'est bien ce
+qu'on dit: Marsantes, Mater Semita, ça sent la race,
+répondit Rachel répétant une étymologie qui
+reposait
+sur un grossier contresens car Semita signifie &laquo;sente&raquo;
+et non &laquo;Sémite&raquo;, mais que les nationalistes
+appliquaient
+à Saint-Loup à cause des opinions dreyfusardes
+qu'il devait pourtant à l'actrice. (Elle était
+moins bien venue que personne à traiter de Juive
+Mme de Marsantes à qui les ethnographes de la
+société
+ne pouvaient arriver à trouver de juif que sa parenté
+avec les Lévy-Mirepoix.) Mais tout n'est pas fini,
+sois-en sûr. Une parole donnée dans ces conditions
+n'a aucune valeur. Tu as agi par traîtrise avec moi.
+Boucheron le saura et on lui en donnera le double,
+de son collier. Tu auras bientôt de mes nouvelles,
+sois tranquille.</p>
+
+<p>Robert avait cent fois raison. Mais les circonstances
+sont toujours si embrouillées que celui qui a cent fois
+raison peut avoir eu une fois tort. Et je ne pus m'empêcher
+de me rappeler ce mot désagréable et pourtant
+bien innocent qu'il avait eu à Balbec: &laquo;De cette
+façon, j'ai barre sur elle.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Tu as mal compris ce que je t'ai dit pour le
+collier. Je ne te l'avais pas promis d'une façon formelle.
+Du moment que tu fais tout ce qu'il faut pour que
+je te quitte, il est bien naturel, voyons, que je ne te
+le donne pas; je ne comprends pas où tu vois de la
+traîtrise là dedans, ni que je suis
+intéressé. On ne
+peut pas dire que je fais sonner mon argent, je te dis
+toujours que je suis un pauvre bougre qui n'a pas le
+sou. Tu as tort de le prendre comme ça, mon petit.
+En quoi suis-je intéressé? Tu sais bien que mon seul
+intérêt, c'est toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, tu peux continuer, lui dit-elle ironiquement,
+en esquissant le geste de quelqu'un qui vous
+fait la barbe. Et se tournant vers le danseur:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment il est épatant avec ses mains. Moi
+qui suis une femme, je ne pourrais pas faire ce qu'il
+fait là. Et se tournant vers lui en lui montrant les
+traits convulsés de Robert: &laquo;Regarde, il souffre&raquo;,
+lui
+dit-elle tout bas, dans l'élan momentané d'une
+cruauté
+sadique qui n'était d'ailleurs nullement en rapport avec
+ses vrais sentiments d'affection pour Saint-Loup.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, pour le dernière fois, je te jure que tu
+auras beau faire, tu pourras avoir dans huit jours tous
+les regrets du monde, je ne reviendrai pas, la coupe
+est pleine, fais attention, c'est irrévocable, tu le
+regretteras un jour, il sera trop tard.</p>
+
+<p>Peut-être était-il sincère et le tourment de
+quitter
+sa maîtresse lui semblait-il moins cruel que celui de
+rester près d'elle dans certaines conditions.</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon petit, ajouta-t-il en s'adressant à moi,
+ne reste pas là, je te dis, tu vas te mettre à tousser.</p>
+
+<p>Je lui montrai le décor qui m'empêchait de me
+déplacer. Il toucha légèrement son chapeau et dit
+au
+journaliste:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, est-ce que vous voudriez bien jeter
+votre cigare, la fumée fait mal à mon ami.</p>
+
+<p>Sa maîtresse, ne l'attendant pas, s'en allait vers sa
+loge, et se retournant:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elles font aussi comme ça avec les
+femmes, ces petites mains-là? jeta-t-elle au danseur
+du fond du théâtre, avec une voix facticement
+mélodieuse
+et innocente d'ingénue, tu as l'air d'une femme
+toi-même, je crois qu'on pourrait très bien s'entendre
+avec toi et une de mes amies.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas défendu de fumer, que je sache;
+quand on est malade, on n'a qu'à rester chez soi, dit
+le journaliste.</p>
+
+<p>Le danseur sourit mystérieusement à l'artiste.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tais-toi, tu me rends folle, lui cria-t-elle,
+on en fera des parties!</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, monsieur, vous n'êtes pas très
+aimable, dit Saint-Loup au journaliste, toujours sur
+un ton poli et doux, avec l'air de constatation de quelqu'un
+qui vient de juger rétrospectivement un incident
+terminé.</p>
+
+<p>A ce moment, je vis Saint-Loup lever son bras
+verticalement au-dessus de sa tête comme s'il avait
+fait signe à quelqu'un que je ne voyais pas, ou comme
+un chef d'orchestre, et en effet&mdash;sans plus de transition
+que, sur un simple geste d'archet, dans une
+symphonie ou un ballet, des rythmes violents succèdent
+à un gracieux andante&mdash;après les paroles
+courtoises qu'il venait de dire, il abattit sa main, en
+une gifle retentissante, sur la joue du journaliste.</p>
+
+<p>Maintenant qu'aux conversations cadencées des
+diplomates, aux arts riants de la paix, avait succédé
+l'élan furieux de la guerre, les coups appelant les coups,
+je n'eusse pas été trop étonné de voir les
+adversaires
+baignant dans leur sang. Mais ce que je ne pouvais
+pas comprendre (comme les personnes qui trouvent
+que ce n'est pas de jeu que survienne une guerre entre
+deux pays quand il n'a encore été question que d'une
+rectification de frontière, ou la mort d'un malade
+alors qu'il n'était question que d'une grosseur du foie),
+c'était comment Saint-Loup avait pu faire suivre ces
+paroles qui appréciaient une nuance d'amabilité, d'un
+geste qui ne sortait nullement d'elles, qu'elles n'annonçaient
+pas, le geste de ce bras levé non seulement au
+mépris du droit des gens, mais du principe de causalité,
+en une génération spontanée de colère, ce
+geste
+créé <i>ex nihilo</i>. Heureusement le journaliste qui,
+trébuchant sous la violence du coup, avait pâli et
+hésité un instant ne riposta pas. Quant à ses
+amis,
+l'un avait aussitôt détourné la tête en
+regardant avec
+attention du côté des coulisses quelqu'un qui
+évidemment
+ne s'y trouvait pas; le second fit semblant qu'un
+grain de poussière lui était entré dans l'oeil et
+se mit
+à pincer sa paupière en faisant des grimaces de
+souffrance;
+pour le troisième, il s'était élancé en
+s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, je crois qu'on va lever le rideau,
+nous n'aurons pas nos places.</p>
+
+<p>J'aurais voulu parler à Saint-Loup, mais il était
+tellement rempli par son indignation contre le danseur,
+qu'elle venait adhérer exactement à la surface de ses
+prunelles; comme une armature intérieure, elle tendait
+ses joues, de sorte que son agitation intérieure se
+traduisant par une entière inamovibilité
+extérieure, il
+n'avait même pas le relâchement, le &laquo;jeu&raquo;
+nécessaire
+pour accueillir un mot de moi et y répondre. Les
+amis du journaliste, voyant que tout était terminé,
+revinrent auprès de lui, encore tremblants. Mais,
+honteux de l'avoir abandonné, ils tenaient absolument
+à ce qu'il crût qu'ils ne s'étaient rendu compte de
+rien.
+Aussi s'étendaient-ils l'un sur sa poussière dans l'oeil,
+l'autre sur la fausse alerte qu'il avait eue en se figurant
+qu'on levait le rideau, le troisième sur l'extraordinaire
+ressemblance d'une personne qui avait passé avec son
+frère. Et même ils lui témoignèrent une
+certaine
+mauvaise humeur de ce qu'il n'avait pas partagé leurs
+émotions.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, cela ne t'a pas frappé? Tu ne vois
+donc pas clair?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que vous êtes tous des capons,
+grommela le journaliste giflé.</p>
+
+<p>Inconséquents avec la fiction qu'ils avaient adoptée
+et en vertu de laquelle ils auraient dû&mdash;mais ils n'y
+songèrent pas&mdash;avoir l'air de ne pas comprendre
+ce qu'il voulait dire, ils proférèrent une phrase qui
+est de tradition en ces circonstances: &laquo;Voilà que tu
+t'emballes, ne prends pas la mouche, on dirait que tu
+as le mors aux dents!&raquo;</p>
+
+<p>J'avais compris le matin, devant les poiriers en
+fleurs, l'illusion sur laquelle reposait son amour pour
+&laquo;Rachel quand du Seigneur&raquo;, je ne me rendais pas
+moins compte de ce qu'avaient au contraire de réel
+les souffrances qui naissaient de cet amour. Peu à peu
+celle qu'il ressentait depuis une heure, sans cesser, se
+rétracta, rentra en lui, une zone disponible et souple
+parut dans ses yeux. Nous quittâmes le théâtre,
+Saint-Loup et moi, et marchâmes d'abord un peu. Je
+m'étais attardé un instant à un angle de l'avenue
+Gabriel d'où je voyais souvent jadis arriver Gilberte.
+J'essayai pendant quelques secondes de me rappeler
+ces impressions lointaines, et j'allais rattraper Saint-Loup
+au pas &laquo;gymnastique&raquo;, quand je vis qu'un monsieur
+assez mal habillé avait l'air de lui parler d'assez
+près. J'en conclus que c'était un ami personnel de
+Robert; cependant ils semblaient se rapprocher
+encore l'un de l'autre; tout à coup, comme apparaît
+au ciel un phénomène astral, je vis des corps
+ovoïdes
+prendre avec une rapidité vertigineuse toutes les
+positions qui leur permettaient de composer, devant
+Saint-Loup, une instable constellation. Lancés comme
+par une fronde ils me semblèrent être au moins au
+nombre de sept. Ce n'étaient pourtant que les deux
+poings de Saint-Loup, multipliés par leur vitesse à
+changer de place dans cet ensemble en apparence
+idéal et décoratif. Mais cette pièce d'artifice
+n'était
+qu'une roulée qu'administrait Saint-Loup, et dont le
+caractère agressif au lieu d'esthétique me fut d'abord
+révélé par l'aspect du monsieur
+médiocrement habillé,
+lequel parut perdre à la fois toute contenance, une
+mâchoire, et beaucoup de sang. Il donna des explications
+mensongères aux personnes qui s'approchaient
+pour l'interroger, tourna la tête et, voyant que
+Saint-Loup s'éloignait définitivement pour me rejoindre,
+resta à le regarder d'un air de rancune et d'accablement,
+mais nullement furieux. Saint-Loup au
+contraire l'était, bien qu'il n'eût rien reçu, et
+ses
+yeux étincelaient encore de colère quand il me rejoignit.
+L'incident ne se rapportait en rien, comme je
+l'avais cru, aux gifles du théâtre. C'était un
+promeneur
+passionné qui, voyant le beau militaire qu'était
+Saint-Loup,
+lui avait fait des propositions. Mon ami n'en
+revenait pas de l'audace de cette &laquo;clique&raquo; qui n'attendait
+même plus les ombres nocturnes pour se hasarder,
+et il parlait des propositions qu'on lui avait faites
+avec la même indignation que les journaux d'un vol
+à main armée, osé en plein jour, dans un quartier
+central de Paris. Pourtant le monsieur battu était
+excusable en ceci qu'un plan incliné rapproche assez
+vite le désir de la jouissance pour que la seule beauté
+apparaisse déjà comme un consentement. Or, que
+Saint-Loup fût beau n'était pas discutable. Des
+coups de poing comme ceux qu'il venait de donner
+ont cette utilité, pour des hommes du genre de celui
+qui l'avait accosté tout à l'heure, de leur donner
+sérieusement à réfléchir, mais toutefois
+pendant trop
+peu de temps pour qu'ils puissent se corriger et
+échapper ainsi à des châtiments judiciaires. Ainsi,
+bien que Saint-Loup eût donné sa raclée sans
+beaucoup
+réfléchir, toutes celles de ce genre, même si elles
+viennent en aide aux lois, n'arrivent pas à
+homogénéiser
+les moeurs.</p>
+
+<p>Ces incidents, et sans doute celui auquel il pensait
+le plus, donnèrent sans doute à Robert le désir
+d'être
+un peu seul. Au bout d'un moment il me demanda
+de nous séparer et que j'allasse de mon côté chez
+Mme de Villeparisis, il m'y retrouverait, mais aimait
+mieux que nous n'entrions pas ensemble pour qu'il
+eût l'air d'arriver seulement à Paris plutôt que de
+donner à penser que nous avions déjà passé
+l'un avec
+l'autre une partie de l'après-midi.</p>
+
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+<div style='text-align:left'>
+
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+</div>
+
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+law means that no one owns a United States copyright in these works,
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+</div>
+
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+</div>
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+</div>
+
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+ </div>
+
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+</div>
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+without further opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
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+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
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+violates the law of the state applicable to this agreement, the
+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
+limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
+unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
+remaining provisions.
+</div>
+
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
+production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+</div>
+
+</div>
+
+</body>
+</html>
+